Project Gutenberg's Mmoires d'Outre-Tombe, by Franois-Ren Chateaubriand

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Title: Mmoires d'Outre-Tombe
       Tome II

Author: Franois-Ren Chateaubriand

Release Date: November 28, 2007 [EBook #23654]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MMOIRES D'OUTRE-TOMBE ***




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                         MMOIRES D'OUTRE-TOMBE


                                TOME II




[Illustration: M. de CHATEAUBRIAND  l'arme de Cond.]




                             CHATEAUBRIAND


                         MMOIRES D'OUTRE-TOMBE



                            NOUVELLE DITION
              Avec une Introduction, des Notes et des Appendices

                                  Par
                              Edmond BIR



                                TOME II



                                 PARIS
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                        6, RUE DES SAINTS-PRES, 6


                              KRAUS REPRINT
                          Nendeln/Liechtenstein
                                  1975



              Reprinted by permission of the original publishers

                              KRAUS REPRINT
                              A Division of
                    KRAUS-THOMSON ORGANIZATION LIMITED
                          Nendeln/Liechtenstein
                                  1975

                           Printed in Germany
                        Lessingdruckerei Wiesbaden




{p.001} MMOIRES




LIVRE VII[1]

                   [Note 1: Ce livre a t crit  Londres d'avril 
                   septembre 1822. Il a t revu en fvrier 1845 et en
                   dcembre 1846.]

    Je vais trouver ma mre. --  Saint-Malo. -- Progrs de la
    Rvolution. -- Mon mariage. -- Paris. -- Anciennes et nouvelles
    connaissances. -- L'abb Barthlemy. -- Saint-Ange. -- Thtre. --
    Changement et physionomie de Paris. -- Club des Cordeliers. --
    Marat. -- Danton. -- Camille Desmoulins. -- Fabre d'glantine. --
    Opinion de M. de Malesherbes sur l'migration. -- Je joue et je
    perds. -- Aventure du fiacre. -- Mme Roland. -- Barre 
    l'Ermitage. -- Seconde fdration du 14 juillet. -- Prparatifs
    d'migration. -- J'migre avec mon frre. -- Aventure de
    Saint-Louis. -- Nous passons la frontire. -- Bruxelles. -- Dner
    chez le baron de Breteuil. -- Rivarol. -- Dpart pour l'arme des
    princes. -- Route. -- Rencontre de l'arme prussienne. -- J'arrive
     Trves. -- Arme des princes. -- Amphithtre romain. --
    _Atala._ -- Les chemises de Henri IV. -- Vie de soldat. --
    Dernire reprsentation de l'ancienne France militaire. --
    Commencement du sige de Thionville. -- Le chevalier de la
    Baronnais. -- Continuation du sige. -- Contraste. -- Saints dans
    les bois. -- Bataille de Bouvines. -- Patrouille. -- Rencontre
    imprvue. -- Effets d'un boulet et d'une bombe. -- March du camp.
    -- Nuit aux faisceaux d'armes. -- Chiens hollandais. -- Souvenir
    des _Martyrs_. -- Quelle tait ma compagnie. -- Aux avant-postes.
    -- Eudore. -- Ulysse. -- Passage de la Moselle. -- Combat. --
    Libba sourde et muette. -- Attaque sous Thionville. -- Leve du
    sige. -- Entre  Verdun. -- Maladie prussienne. -- Retraite. --
    Petite vrole. -- Les Ardennes. -- Fourgons du prince de Ligne. --
    Femmes de Namur. -- Je retrouve {p.002} mon frre  Bruxelles. --
    Nos derniers adieux. -- Ostende. -- Passage  Jersey. -- On me met
     terre  Guernesey. -- La femme du pilote. -- Jersey. -- Mon
    oncle de Bede et sa famille. -- Description de l'le. -- Le duc
    de Berry. -- Parents et amis disparus. -- Malheur de vieillir. --
    Je passe en Angleterre. -- Dernire rencontre avec Gesril.


J'crivis  mon frre,  Paris, le dtail de ma traverse, lui
expliquant les motifs de mon retour et le priant de me prter la somme
ncessaire pour payer mon passage. Mon frre me rpondit qu'il venait
d'envoyer ma lettre  ma mre. Madame de Chateaubriand ne me fit pas
attendre, elle me mit  mme de me librer et de quitter le Havre.
Elle me mandait que Lucile tait prs d'elle avec mon oncle de Bede
et sa famille. Ces renseignements me dcidrent  me rendre 
Saint-Malo, o je pourrais consulter mon oncle sur la question de mon
migration prochaine.

Les rvolutions, comme les fleuves, grossissent dans leur cours; je
trouvai celle que j'avais laisse en France normment largie et
dbordant ses rivages; je l'avais quitte avec Mirabeau sous la
_Constituante_, je la retrouvai avec Danton sous la _Lgislative_.

Le trait de Pilnitz, du 27 aot 1791, avait t connu  Paris. Le 14
dcembre 1791, lorsque j'tais au milieu des temptes, le roi annona
qu'il avait crit aux princes du corps germanique (notamment 
l'lecteur de Trves) sur les armements de l'Allemagne. Les frres de
Louis XVI, le prince de Cond, M. de Calonne, le vicomte de Mirabeau
et M. de Laqueuille[2] {p.003} furent presque aussitt mis en
accusation. Ds le 9 novembre, un prcdent dcret avait frapp les
autres migrs: c'tait dans ces rangs dj proscrits que j'accourais
me placer; d'autres auraient peut-tre recul, mais la menace du plus
fort me fait toujours passer du ct du plus faible: l'orgueil de la
victoire m'est insupportable.

                   [Note 2: Jean-Claude-Marin-Victor, marquis de
                   _Laqueuille_, n  Chteaugay (Puy-de-Dme) le 2
                   janvier 1742. lu dput de la noblesse de la
                   snchausse de Riom le 25 mars 1789, il se dmit
                   de son mandat le 6 mai 1790, migra, rejoignit
                   l'arme des princes et commanda, sous le comte
                   d'Artois, le corps de la noblesse d'Auvergne. Il
                   fut dcrt d'accusation le 1er janvier 1792.
                   Rentr en France sous le Consulat, il vcut dans la
                   retraite jusqu' sa mort, arrive le 30 avril
                   1810.]

En me rendant du Havre  Saint-Malo, j'eus lieu de remarquer les
divisions et les malheurs de la France: les chteaux brls ou
abandonns; les propritaires,  qui l'on avait envoy des
quenouilles, taient partis; les femmes vivaient rfugies dans les
villes. Les hameaux et les bourgades gmissaient sous la tyrannie des
clubs affilis au club central des Cordeliers, depuis runi aux
Jacobins. L'antagoniste de celui-ci, la _Socit monarchique_ ou _des
Feuillants_, n'existait plus[3]; l'ignoble dnomination de
_sans-culotte_ tait devenue {p.004} populaire; on n'appelait le roi
que _monsieur Veto_ ou _mons Capet_.

                   [Note 3: Le 16 juillet 1791,  propos de la ptition
                   pour la dchance rdige par Laclos, une scission
                   se produisit dans la _Socit des Amis de la
                   Constitution_, sante aux Jacobins. Barnave,
                   Dupont, les Lameth et tous les autres membres de la
                   socit qui faisaient partie de l'Assemble
                   constituante,  l'exception de Robespierre, Petion,
                   Roederer, Coroller, Buzot et Grgoire, abandonnrent
                   les Jacobins et fondrent une socit rivale, qui
                   se runit, elle aussi, rue Saint-Honor, en face
                   de la place de Louis-le-Grand (la place Vendme),
                   dans l'ancienne glise des _Feuillants_. Les
                   journaus jacobins crirent haro sur ce club
                   _monarchico-aristocratico-constitutionnel_; ils
                   demandrent que cette socit _turbulente et
                   pestilentielle_ ft chasse de l'enceinte des
                   Feuillants. Le 27 dcembre 1791, l'Assemble
                   lgislative dcrta qu'aucune socit politique ne
                   pourrait tre tablie dans l'enceinte des
                   ci-devants Feuillants et Capucins. Voir au tome II
                   du _Journal d'un bourgeois de Paris pendant la
                   Terreur_ par Edmond Bir, le chapitre sur _la
                   Socit des Feuillants_.]

Je fus reu tendrement de ma mre et de ma famille, qui cependant
dploraient l'inopportunit de mon retour. Mon oncle, le comte de
Bede, se disposait  passer  Jersey avec sa femme, son fils et ses
filles. Il s'agissait de me trouver de l'argent pour rejoindre les
princes. Mon voyage d'Amrique avait fait brche  ma fortune; mes
proprits taient presque ananties dans mon partage de cadet par la
suppression des droits fodaux; les bnfices simples qui me devaient
choir en vertu de mon affiliation  l'ordre de Malte taient tombs
avec les autres biens du clerg aux mains de la nation. Ce concours de
circonstances dcida de l'acte le plus grave de ma vie; on me maria,
afin de me procurer le moyen de m'aller faire tuer au soutien d'une
cause que je n'aimais pas.

Vivait retir  Saint-Malo M. de Lavigne[4], chevalier de Saint-Louis,
ancien commandant de Lorient. Le comte d'Artois avait log chez lui
dans cette dernire ville lorsqu'il visita la Bretagne: charm de son
hte, le prince lui promit de lui accorder tout ce qu'il demanderait
dans la suite.

                   [Note 4: _M. Buisson de la Vigne_, ancien capitaine
                   de vaisseau de la Compagnie des Indes. Il avait t
                   anobli en 1776.]

M. de Lavigne eut deux fils: l'un d'eux[5] pousa {p.005} Mlle de la
Placelire. Deux filles, nes de ce mariage, restrent en bas ge
orphelines de pre et de mre. L'ane se maria au comte du
Plessix-Parscau[6], capitaine de vaisseau, fils et petit-fils
d'amiraux, aujourd'hui contre-amiral lui-mme, cordon rouge et
commandant des lves de la marine  Brest; la cadette[7], demeure
chez son grand-pre, avait dix-sept ans lorsque,  mon retour
d'Amriqne, j'arrivai  Saint-Malo. Elle tait blanche, dlicate,
mince et fort jolie: elle laissait pendre, comme un enfant, de beaux
cheveux blonds naturellement boucls. On estimait sa fortune de cinq 
six cent mille francs.

                   [Note 5: Alexis-Jacques _Buisson de la Vigne_,
                   directeur de la Compagnie des Indes  Lorient,
                   avait pous dans cette ville, en 1770, Cleste
                   _Rapion de la Placelire_, originaire de
                   Saint-Malo.]

                   [Note 6: Anne _Buisson de la Vigne_, ne en 1772 et
                   soeur ane de Mme de Chateaubriand, avait pous 
                   Saint-Malo, le 29 mai 1789,
                   Herv-Louis-Joseph-Marie de _Parscau_, et non de
                   _Parseau_, comme le portent toutes les ditions
                   prcdentes.--Voir,  l'_Appendice_, le n 1: _Le
                   comte du Plessix de Parscau_.]

                   [Note 7: Cleste _Buisson de la Vigne_, ne 
                   Lorient en 1774. C'est elle qui sera Mme de
                   Chateaubriand.]

Mes soeurs se mirent en tte de me faire pouser Mlle de Lavigne, qui
s'tait fort attache  Lucile. L'affaire fut conduite  mon insu. 
peine avais-je aperu trois ou quatre fois Mlle de Lavigne; je la
reconnaissais de loin sur le _Sillon_  sa pelisse rose, sa robe
blanche et sa chevelure blonde enfle du vent, lorsque sur la grve je
me livrais aux caresses de ma vieille matresse, la mer. Je ne me
sentais aucune qualit du mari. Toutes mes illusions taient vivantes,
rien n'tait puis en moi; l'nergie mme de mon existence avait
doubl par mes courses. J'tais tourment de la muse. Lucile aimait
Mlle de Lavigne, et voyait dans ce mariage l'indpendance de ma
fortune: Faites donc! dis-je. Chez moi l'homme public {p.006} est
inbranlable, l'homme priv est  la merci de quiconque se veut
emparer de lui, et, pour viter une tracasserie d'une heure, je me
rendrais esclave pendant un sicle.

Le consentement de l'aeul, de l'oncle paternel et des principaux
parents fut facilement obtenu: restait  conqurir un oncle maternel,
M. de Vauvert[8], grand dmocrate; or, il s'opposa au mariage de sa
nice avec un aristocrate comme moi, qui ne l'tais pas du tout. On
crut pouvoir passer outre, mais ma pieuse mre exigea que le mariage
religieux ft fait par un prtre _non asserment_, ce qui ne pouvait
avoir lieu qu'en secret. M. de Vauvert le sut, et lcha contre nous la
magistrature, sous prtexte de rapt, de violation de la loi, et
arguant de la prtendue enfance dans laquelle le grand-pre, M. de
Lavigne, tait tomb. Mlle de Lavigne, devenue Mme de Chateaubriand,
sans que j'eusse eu de communication avec elle, fut enleve au nom de
la justice et mise  Saint-Malo, au couvent de la Victoire, en
attendant l'arrt des tribunaux.

                   [Note 8: Michel Bossinot de _Vauvert_, n le 21
                   dcembre 1724  Saint-Malo, o il mourut le 16
                   septembre 1809. Il avait t conseiller du roi et
                   procureur  l'amiraut. Sa descendance est
                   reprsents aujourd'hui par la famille Poulain du
                   Reposoir. Il tait l'oncle  la mode de Bretagne de
                   Mlle Cleste Buisson de la Vigne.]

Il n'y avait ni rapt, ni violation de la loi, ni aventure, ni amour
dans tout cela; ce mariage n'avait que le mauvais ct du roman: la
vrit. La cause fut plaide, et le tribunal jugea l'union valide au
civil. Les parents des deux familles tant d'accord, M. de Vauvert se
dsista de la poursuite. Le cur constitutionnel, largement pay, ne
rclama plus contre la {p.007} premire bndiction nuptiale, et Mme
de Chateaubriand sortit du couvent, o Lucile s'tait enferme avec
elle[9].

                   [Note 9: Voir l'_Appendice_ n II: _Le Mariage de
                   Chateaubriand_.]

C'tait une nouvelle connaissance que j'avais  faire, et elle
m'apporta tout ce que je pouvais dsirer. Je ne sais s'il a jamais
exist une intelligence plus fine que celle de ma femme: elle devine
la pense et la parole  natre sur le front ou sur les lvres de la
personne avec qui elle cause: la tromper en rien est impossible. D'un
esprit original et cultiv, crivant de la manire la plus piquante,
racontant  merveille, Mme de Chateaubriand m'admire sans avoir jamais
lu deux lignes de mes ouvrages; elle craindrait d'y rencontrer des
ides qui ne sont pas les siennes, ou de dcouvrir qu'on n'a pas assez
d'enthousiasme pour ce que je vaux. Quoique juge passionn, elle est
instruite et bon juge.

Les inconvnients de Mme de Chateaubriand, si elle en a, dcoulent de
la surabondance de ses qualits; mes inconvnients trs rels
rsultent de la strilit des miennes. Il est ais d'avoir de la
rsignation, de la patience, de l'obligeance gnrale, de la srnit
d'humeur, lorsqu'on ne prend  rien, qu'on s'ennuie de tout, qu'on
rpond au malheur comme au bonheur par un dsespr et dsesprant:
Qu'est-ce que cela fait?

Mme de Chateaubriand est meilleure que moi, bien que d'un commerce
moins facile. Ai-je t irrprochable envers elle? Ai-je report  ma
compagne tous les sentiments qu'elle mritait et qui lui devaient
appartenir? {p.008} S'en est-elle jamais plainte? Quel bonheur
a-t-elle got pour salaire d'une affection qui ne s'est jamais
dmentie? Elle a subi mes adversits; elle a t plonge dans les
cachots de la Terreur, les perscutions de l'empire, les disgrces de
la Restauration, elle n'a point trouv dans les joies maternelles le
contre-poids de ses chagrins. Prive d'enfants, qu'elle aurait eus
peut-tre dans une autre union, et qu'elle et aims avec folie;
n'ayant point ces honneurs et ces tendresses de la mre de famille qui
consolent une femme de ses belles annes, elle s'est avance, strile
et solitaire, vers la vieillesse. Souvent spare de moi, adverse aux
lettres, l'orgueil de porter mon nom ne lui est point un
ddommagement. Timide et tremblante pour moi seul, ses inquitudes
sans cesse renaissantes lui tent le sommeil et le temps de gurir ses
maux: je suis sa permanente infirmit et la cause de ses rechutes.
Pourrais-je comparer quelques impatiences qu'elle m'a donnes aux
soucis que je lui ai causs? Pourrais-je opposer mes qualits telles
quelles  ses vertus qui nourrissent le pauvre, qui ont lev
l'infirmerie de Marie-Thrse en dpit de tous les obstacles?
Qu'est-ce que mes travaux auprs des oeuvres de cette chrtienne?
Quand l'un et l'autre nous paratrons devant Dieu, c'est moi qui serai
condamn.

[Illustration: Madame ROLLAND.]

Somme toute, lorsque je considre l'ensemble et l'imperfection de ma
nature, est-il certain que le mariage ait gt ma destine? J'aurais
sans doute eu plus de loisir et de repos; j'aurais t mieux accueilli
de certaines socits et de certaines grandeurs de la terre; mais en
politique, si Mme de Chateaubriand m'a contrari, elle ne m'a jamais
arrt, parce que l, comme en {p.009} fait d'honneur, je ne juge
que d'aprs mon sentiment. Aurais-je produit un plus grand nombre
d'ouvrages si j'tais rest indpendant, et ces ouvrages eussent-ils
t meilleurs? N'y a-t-il pas eu des circonstances, comme on le verra,
o, me mariant hors de France, j'aurais cess d'crire et renonc  ma
patrie? Si je ne me fusse pas mari, ma faiblesse ne m'aurait-elle pas
livr en proie  quelque indigne crature? N'aurais-je pas gaspill et
sali mes heures comme lord Byron? Aujourd'hui que je m'enfonce dans
les annes, toutes mes folies seraient passes; il ne m'en resterait
que le vide et les regrets: vieux garon sans estime, ou tromp ou
dtromp, vieil oiseau rptant  qui ne l'couterait pas ma chanson
use. La pleine licence de mes dsirs n'aurait pas ajout une corde de
plus  ma lyre, un son plus mu  ma voix. La contrainte de mes
sentiments, le mystre de mes penses ont peut-tre augment l'nergie
de mes accents, anim mes ouvrages d'une fivre interne, d'une flamme
cache, qui se ft dissipe  l'air libre de l'amour. Retenu par un
lien indissoluble, j'ai achet d'abord au prix d'un peu d'amertume les
douceurs que je gote aujourd'hui. Je n'ai conserv des maux de mon
existence que la partie ingurissable. Je dois donc une tendre et
ternelle reconnaissance  ma femme, dont l'attachement a t aussi
touchant que profond et sincre. Elle a rendu ma vie plus grave, plus
noble, plus honorable, en m'inspirant toujours le respect, sinon
toujours la force des devoirs.

       *       *       *       *       *

Je me mariai  la fin de mars 1792, et, le 20 avril, l'Assemble
lgislative dclara la guerre  Franois II, {p.010} qui venait de
succder  son pre Lopold; le 10 du mme mois, on avait batifi 
Rome Benot Labre: voil deux mondes. La guerre prcipita le reste de
la noblesse hors de France. D'un ct, les perscutions redoublrent;
de l'autre, il ne fut plus permis aux royalistes de rester  leurs
foyers sans tre rputs poltrons; il fallut m'acheminer vers le camp
que j'tais venu chercher de si loin. Mon oncle de Bede et sa famille
s'embarqurent pour Jersey, et moi je partis pour Paris avec ma femme
et mes soeurs Lucile et Julie.

Nous avions fait arrter un appartement, faubourg Saint-Germain,
cul-de-sac Frou, petit htel de Villette. Je me htai de chercher ma
premire socit. Je revis les gens de lettres avec lesquels j'avais
eu quelques relations. Dans les nouveaux visages, j'aperus ceux du
savant abb Barthlemy[10] et du pote Saint-Ange[11]. {p.011} L'abb
a trop dessin les gynces d'Athnes d'aprs les salons de
Chanteloup. Le traducteur d'Ovide n'tait pas un homme sans talent; le
talent est un don, une chose isole; il se peut rencontrer avec les
autres facults mentales, il peut en tre spar: Saint-Ange en
fournissait la preuve; il se tenait  quatre pour n'tre pas bte,
mais il ne pouvait s'en empcher. Un homme dont j'admirais et dont
j'admire toujours le pinceau, Bernardin de Saint-Pierre, manquait
d'esprit et malheureusement son caractre tait au niveau de son
esprit. Que de tableaux sont gts dans les _tudes de la nature_ par
la borne de l'intelligence et par le dfaut d'lvation d'me de
l'crivain[12].

                   [Note 10: L'abb Barthlemy (1716-1795), garde des
                   mdailles et antiques du cabinet du roi, membre de
                   l'Acadmie franaise et de l'Acadmie des
                   inscriptions, auteur du _Voyage du jeune Anacharsis
                   en Grce vers le milieu du IVe sicle avant l're
                   vulgaire_. Il passa la plus grande partie de sa vie
                   auprs du duc et de la duchesse de Choiseul dans
                   leur terre de Chanteloup.]

                   [Note 11: Ange-Franois _Fariau_, dit _de
                   Saint-Ange_ (1747-1810), membre de l'Acadmie
                   franaise. Sa traduction en vers des
                   _Mtamorphoses_ d'Ovide lui avait valu une assez
                   grande rputation. Si le pote Saint-Ange n'avait
                   gure d'esprit, il avait encore moins de modestie.
                   Le trs spirituel abb de Fletz le laissait
                   entendre, d'une faon bien piquante, dans le
                   feuilleton o il rendait compte de la rception du
                   pote  l'Acadmie: C'est un grand cueil pour
                   tout le monde, crivait-il, de parler de soi, et il
                   semblait que c'en tait un plus grand encore pour
                   M. de Saint-Ange. Tout le monde l'attendait l, et
                   tout le monde a t surpris: il a bien attrap les
                   malins et les mauvais plaisants; il a parl de lui
                   fort peu et trs modestement. J'ai cinq cents
                   tmoins de ce que j'avance ici; certainement, de
                   toutes les _Mtamorphoses_ que nous devons  M. de
                   Saint-Ange, ce n'est pas la moins tonnante.]

                   [Note 12: Jacques-Henri-Bernardin _de Saint-Pierre_
                   (1737-1814), auteur des _tudes sur la Nature_ et
                   de _Paul et Virginie_. Le jugement que porte ici
                   Chateaubriand sur le caractre de Bernardin de
                   Saint-Pierre est en complet dsaccord avec
                   l'opinion reue qui fait de ce dernier un bonhomme
                   trs doux et d'une bienveillance universelle, sans
                   autre dfaut que d'tre trop sensible. Qui a raison
                   de Chateaubriand ou de la lgende? Il semble bien
                   que ce soit l'auteur des _Mmoires d'Outre-Tombe_.
                   Voici, en effet, ce que je lis dans l'excellente
                   biographie de _Bernardin de Saint-Pierre_ par Mme
                   Arvde Barine: Il tait pensionn dcor, bien
                   trait par l'empereur. Le monde parisien le choyait
                   et l'adulait... Il serait parfaitement heureux s'il
                   avait bon caractre. Mais il a mauvais caractre,
                   plus que jamais. Il ne s'est jamais tant
                   disput... Et plus loin: Il n'est pas tonnant
                   qu'il ft dtest de la plupart de ses confrres.
                   Andrieux se souvenait de M. de Saint-Pierre comme
                   d'un _homme dur, mchant_..... Ses ennemis lui
                   rendaient les coups avec usure et, comme il tait
                   vindicatif, il mourut sans avoir fait la paix.]

Rulhire tait mort subitement, en 1791[13], avant mon dpart pour
l'Amrique. J'ai vu depuis sa petite maison  Saint-Denis, avec la
fontaine et la jolie statue de l'Amour, au pied de laquelle on lit ces
vers:

{p.012}     D'Egmont avec l'Amour visita cette rive:
                Une image de sa beaut
            Se peignit un moment sur l'onde fugitive:
            D'Egmont a disparu; l'Amour seul est rest.

Lorsque je quittai la France, les thtres de Paris retentissaient
encore du _Rveil d'pimnide_[14] et de ce couplet:

            J'aime la vertu guerrire
            De nos braves dfenseurs,
            Mais d'un peuple sanguinaire
            Je dteste les fureurs.
             l'Europe redoutables,
            Soyons libres  jamais,
            Mais soyons toujours aimables
            Et gardons l'esprit franais.

                   [Note 13: Le 30 janvier 1791.]

                   [Note 14: Sur le _Rveil d'pimnide_ et sur son
                   auteur Carbon de Flins, voir, au tome I, la note de
                   la page 219.]

 mon retour, il n'tait plus question du _Rveil d'pimnide_; et si
le couplet et t chant, on aurait fait un mauvais parti  l'auteur.
_Charles IX_ avait prvalu. La vogue de cette pice tenait
principalement aux circonstances; le tocsin, un peuple arm de
poignards, la haine des rois et des prtres, offraient une rptition
 huis clos de la tragdie qui se jouait publiquement; Talma,
dbutant, continuait ses succs.

Tandis que la tragdie rougissait les rues, la bergerie florissait au
thtre; il n'tait question que d'innocents pasteurs et de virginales
pastourelles: champs, ruisseaux, prairies, moutons, colombes, ge d'or
sous le chaume, revivaient aux soupirs du pipeau devant les {p.013}
roucoulants Tircis et les naves tricoteuses qui sortaient du
spectacle de la guillotine. Si Sanson en avait eu le temps, il aurait
jou le rle de Colin, et Mlle Throigne de Mricourt[15] celui de
Babet. Les Conventionnels se piquaient d'tre les plus bnins des
hommes: bons pres, bons fils, bons maris, ils menaient promener les
petits enfants; ils leur servaient de nourrices; ils pleuraient de
tendresse  leurs simples jeux; ils prenaient doucement dans leurs
bras ces petits agneaux, afin de leur montrer le _dada_ des charrettes
qui conduisaient les victimes au supplice. Ils chantaient la nature,
la paix, la piti, la bienfaisance, la {p.014} candeur, les vertus
domestiques; ces bats de philanthropie faisaient couper le cou 
leurs voisins avec une extrme sensibilit, pour le plus grand bonheur
de l'espce humaine.

                   [Note 15: Elle s'appelait de son vrai nom Throigne
                   Terwagne. Elle tait ne, en 1762, non  Mricourt,
                   mais  Marcourt, village situ sur l'Ourthe, 
                   proximit de la petite ville de Laroche. De 1789 
                   1792, des journes d'octobre au 10 aot, elle s'est
                   rue  tous les excs,  tous les crimes. Aux
                   journes d'octobre, c'est elle qui mne 
                   Versailles les mgres qui demandent les boyaux
                   de la reine; au 10 aot, c'est elle qui gorge
                   Suleau. _Mlle Throigne_ tenait, du reste, pour la
                   Gironde contre la Montagne, pour Brissot contre
                   Robespierre. Peu de jours avant le 31 mai, elle
                   tait aux Tuileries. Un peuple de femmes criait: 
                   bas les Brissotins! Brissot passe. Il est hu, et
                   des insultes on va passer aux coups. Throigne
                   s'lance pour le dfendre. Ah! tu es
                   brissotine!--crient les femmes,--tu vas payer pour
                   tous! Et Throigne est fouette. On ne la revit
                   plus. Elle tait sortie folle des mains des
                   flagelleuses. Un hpital avait referm ses portes
                   sur elle. Sa raison tait morte. De l'Htel-Dieu,
                   elle fut transfre  la Salptrire, de la
                   Salptrire aux Petites-Maisons, pour tre ramene
                    la Salptrire en 1807. La malheureuse survcut
                   encore huit ans, ravale  la brute, ruminant des
                   paroles sans suite: _fortune, libert, comit,
                   rvolution, dcret, coquin_, brle de feux,
                   inondant de seaux d'eau la bauge de paille o elle
                   gtait, brisant la glace des hivers pour boire dans
                   le ruisseau  plat ventre, paissant ses
                   excrments! Elle mourut  l'infirmerie gnrale de
                   la Salptrire le 8 juin 1815. (_Portraits intimes
                   du XVIIIe sicle_, par Edmond et Jules de Goncourt,
                   1878.)]

       *       *       *       *       *

Paris n'avait plus, en 1792, la physionomie de 1789 et de 1790; ce
n'tait plus la Rvolution naissante, c'tait un peuple marchant ivre
 ses destins, au travers des abmes, par des voies gares.
L'apparence du peuple n'tait plus tumultueuse, curieuse, empresse;
elle tait menaante. On ne rencontrait dans les rues que des figures
effrayes ou farouches, des gens qui se glissaient le long des maisons
afin de n'tre pas aperus, ou qui rdaient cherchant leur proie: des
regards peureux et baisss se dtournaient de vous, ou d'pres regards
se fixaient sur les vtres pour vous deviner et vous percer.

La varit des costumes avait cess; le vieux monde s'effaait; on
avait endoss la casaque uniforme du monde nouveau, casaque qui
n'tait alors que le dernier vtement des condamns  venir. Les
licences sociales manifestes au rajeunissement de la France, les
liberts de 1789, ces liberts fantasques et drgles d'un ordre de
choses qui se dtruit et qui n'est pas encore l'anarchie, se
nivelaient dj sous le sceptre populaire: on sentait l'approche d'une
jeune tyrannie plbienne, fconde, il est vrai, et remplie
d'esprances, mais aussi bien autrement formidable que le despotisme
caduc de l'ancienne royaut: car le peuple souverain tant partout,
quand il devient tyran, le tyran est partout; c'est la prsence
universelle d'un universel Tibre.

{p.015} Dans la population parisienne se mlait une population
trangre de coupe-jarrets du midi; l'avant-garde des Marseillais, que
Danton attirait pour la journe du 10 aot et les massacres de
septembre, se faisait connatre  ses haillons,  son teint bruni, 
son air de lchet et de crime, mais de crime d'un autre soleil: _in
vultu vitium_, au visage le vice.

 l'Assemble lgislative, je ne reconnaissais personne: Mirabeau et
les premires idoles de nos troubles, ou n'taient plus, ou avaient
perdu leurs autels. Pour renouer le fil historique bris par ma course
en Amrique, il faut reprendre les choses d'un peu plus haut.


VUE RTROSPECTIVE.

La fuite du roi, le 21 juin 1791, fit faire  la Rvolution un pas
immense. Ramen  Paris le 25 du mme mois, il avait t dtrn une
premire fois, puisque l'Assemble nationale dclara que ses dcrets
auraient force de loi sans qu'il ft besoin de la sanction ou de
l'acceptation royale. Une haute cour de justice, devanant le tribunal
rvolutionnaire, tait tablie  Orlans. Ds cette poque madame
Roland demandait la tte de la reine[16], en attendant que la
Rvolution lui demandt {p.016} la sienne. L'attroupement du Champ de
Mars[17] avait eu lieu contre le dcret qui suspendait le roi de ses
fonctions, au lieu de le mettre en jugement. L'acceptation de la
Constitution, le 14 septembre, ne calma rien. Il s'tait agi de
dclarer la dchance de Louis XVI; si elle et eu lieu, le crime du
21 janvier n'aurait pas t commis; la position du peuple franais
changeait par rapport  la monarchie et vis--vis de la postrit. Les
Constituants qui s'opposrent  la dchance crurent sauver la
couronne, et ils la perdirent; ceux qui croyaient la perdre en
demandant la dchance l'auraient sauve. Presque toujours, en
politique, le rsultat est contraire  la prvision.

                   [Note 16: Mme Roland avait demand la tte de la
                   reine ds les premiers jours de la Rvolution. Le
                   26 juillet 1789, au lendemain des gorgements qui
                   avaient accompagn et suivi la prise de la
                   Bastille, elle crivait de Lyon  son ami Bosc, le
                   futur diteur de ses _Mmoires_: ...Je vous ai
                   crit _des choses plus rigoureuses que vous n'en
                   avez faites_; et cependant, si vous n'y prenez
                   garde, vous n'aurez fait qu'une leve de
                   boucliers... Vous vous occupez d'une municipalit,
                   et _vous laissez chapper des ttes qui vont
                   conjurer de nouvelles horreurs. Vous n'tes que des
                   enfants_: votre enthousiasme est un feu de paille;
                   et _si l'Assemble nationale ne fait pas en rgle
                   le procs de deux ttes illustres ou que de
                   gnreux dcius ne les abattent_, vous tes tous
                   f... (_Correspondance de Mme Roland_, publie  la
                   suite de ses _Mmoires_.)--Quand Louis XVI et
                   Marie-Antoinette, le 25 juin 1791, sont ramens de
                   Varennes et rentrent aux Tuileries, humilis,
                   captifs, la joie dborde du coeur de Mme Roland:
                   Je ne sais plus me tenir chez moi, crit-elle; je
                   vais voir les braves gens de ma connaissance pour
                   nous exciter aux _grandes mesures_. Il me semble,
                   crit-elle encore, qu'il faudrait mettre le
                   mannequin royal en squestre et _faire le procs 
                   sa femme_. Puis elle se ravise; elle veut qu'on
                   fasse aussi le procs  Louis XVI: Faire le procs
                    Louis XVI, dit-elle, serait sans contredit la
                   plus grande, la plus juste des mesures; mais vous
                   tes incapables de la prendre.]

                   [Note 17: Le 17 juillet 1791.]

Le 30 du mme mois de septembre 1791, l'Assemble constituante tint sa
dernire sance; l'imprudent dcret du 17 mai prcdent, qui dfendait
la rlection des membres sortants[18], engendra la Convention. Rien
de plus dangereux, de plus insuffisant, de plus inapplicable aux
affaires gnrales, que les rsolutions {p.017} particulires  des
individus ou  des corps, alors mme qu'elles sont honorables.

                   [Note 18: Le dcret dclarant les membres de
                   l'Assemble nationale inligibles  la prochaine
                   lgislature fut rendu le 16 mai 1791--et non le
                   17.]

Le dcret du 29 septembre, pour le rglement des socits populaires,
ne servit qu' les rendre plus violentes. Ce fut le dernier acte de
l'Assemble constituante; elle se spara le lendemain, et laissa  la
France une rvolution.


ASSEMBLE LGISLATIVE--CLUBS.

L'Assemble lgislative installe le 1er octobre 1791, roula dans le
tourbillon qui allait balayer les vivants et les morts. Des troubles,
ensanglantrent les dpartements;  Caen, on se rassasia de massacres
et l'on mangea le coeur de M. de Belsunce[19].

                   [Note 19: Le comte de _Belsunce_, major en second
                   du rgiment de Bourbon Infanterie.  partir du 14
                   juillet, dit M. Taine, dans chaque ville, les
                   magistrats se sentent  la merci d'une bande de
                   sauvages, parfois d'une bande de cannibales. Ceux
                   de Troyes viennent de torturer Huez (le maire de la
                   ville)  la manire des Hurons; ceux de Caen ont
                   fait pis: le major de Belsunce, non moins innocent
                   et garanti par la foi jure, a t dpec comme
                   Laprouse aux les Fidji, et une femme a mang son
                   coeur. _La Rvolution_, tome I, p. 89.]

Le roi apposa son _veto_ au dcret contre les migrs et  celui qui
privait de tout traitement les ecclsiastiques non asserments. Ces
actes lgaux augmentrent l'agitation. Petion tait devenu maire de
Paris[20]. Les dputs dcrtrent d'accusation, le 1er janvier 1792,
les princes migrs; le 2, ils fixrent  ce {p.018} 1er janvier le
commencement de l'an IV de la libert. Vers le 13 fvrier, les bonnets
rouges se montrrent dans les rues de Paris, et la municipalit fit
fabriquer des piques. Le manifeste des migrs parut le 1er mars.
L'Autriche armait. Paris tait divis en sections, plus ou moins
hostiles les unes aux autres[21]. Le 20 mars 1792, l'Assemble
lgislative adopta la mcanique spulcrale sans laquelle les jugements
de la Terreur n'auraient pu s'excuter; on l'essaya d'abord sur des
morts, afin qu'elle apprt d'eux son oeuvre. On peut parler de cet
instrument comme d'un bourreau, puisque des personnes, touches de ses
bons services, lui faisaient prsent de sommes d'argent pour son
entretien[22]. L'invention de la machine  meurtre, au moment mme o
elle tait ncessaire au crime, est une preuve mmorable de cette
intelligence des faits coordonns les uns aux autres, ou plutt une
preuve de l'action cache de la Providence, quand elle veut changer la
face des empires.

                   [Note 20: Jrme _Petion de Villeneuve_
                   (1756-1794), dput aux tats-Gnraux et membre de
                   la Convention. Le 17 novembre 1791, il fut lu
                   maire, en remplacement de Bailly, par 6,708 voix,
                   alors que le nombre des lecteurs tait de 80,000.
                   Il avait pour concurrent La Fayette.]

                   [Note 21: Avant 1789, Paris tait partag en
                   vingt-et-un quartiers. Le rglement fait par le
                   roi, le 23 avril 1789, pour la convocation des
                   trois tats de la ville de Paris, divisa cette
                   ville en soixante arrondissements et districts,
                   division qui subsista jusqu' la loi du 27 juin
                   1790.  cette poque, l'Assemble constituante
                   substitua aux soixante districts quarante-huit
                   sections.]

                   [Note 22: Le 17 germinal an II (6 avril 1794), un
                   citoyen se prsenta  la barre de la Convention et
                   offrit une somme qu'il destinait, dit-il, _aux
                   frais d'entretien et de rparation de la
                   guillotine_, (_Moniteur_ du 7 avril 1794).]

Le ministre Roland,  l'instigation des Girondins, avait t appel au
conseil du roi[23]. Le 20 avril, la guerre fut dclare au roi de
Hongrie et de Bohme. Marat publia l'_Ami du peuple_, malgr le dcret
dont {p.019} lui, Marat, tait frapp. Le rgiment Royal-Allemand et
le rgiment de Berchiny dsertrent. Isnard[24] parlait de la perfidie
de la cour, Gensonn et Brissot dnonaient le comit autrichien[25].
Une insurrection clata  propos de la garde du roi, qui fut
licencie[26]. {p.020} Le 28 mai, l'Assemble se forma en sances
permanentes. Le 20 juin, le chteau des Tuileries fut forc par les
masses des faubourgs Saint-Antoine et Saint-Marceau; le prtexte tait
le refus de Louis XVI de sanctionner la proscription des prtres; le
roi courut risque de vie. La patrie tait dclare en danger. On
brlait en effigie M. de La Fayette. Les fdrs de la seconde
fdration arrivaient; les Marseillais, attirs par Danton, taient en
marche: ils entrrent dans Paris le 30 juillet, et furent logs par
Petion aux Cordeliers.

                   [Note 23: Le 23 mars 1792.]

                   [Note 24: Maximin _Isnard_ (1751-1825), dput du
                   Var  la Lgislative,  la Convention et au Conseil
                   des Cinq-Cents. Il fut, dans les deux premires de
                   ces Assembles, l'un des plus loquents orateurs du
                   parti de la Gironde. L'homme du parti girondin, a
                   crit Charles Nodier, qui possdait au plus haut
                   degr le don de ces inspirations violentes qui
                   clatent comme la foudre en explosions soudaines et
                   terribles, c'tait Isnard, gnie violent, orageux,
                   incompressible.  la Lgislative, il s'tait
                   signal par la vhmence de son langage contre les
                   prtres, il avait dit du haut de la tribune:
                   Contre eux, _il ne faut pas de preuves_!  la
                   Convention, il avait vot la mort du roi; mais,
                   avant mme la chute de la Rpublique, sa conversion
                   religieuse et politique tait complte; il ne
                   craignait pas de se dire hautement catholique et
                   royaliste. On lit dans une publication intitule
                   _Prservatif contre la Biographie nouvelle des
                   contemporains_, par le comte de Fortia-Piles
                   (1822): Isnard a frmi de sa conduite
                   rvolutionnaire; ses crimes se sont reprsents 
                   ses yeux; le plus irrmdiable de tous, celui du 21
                   janvier, ne pouvait tre effac par un repentir
                   ordinaire. Qu'a-t-il fait? En pleine sant,
                   jouissant de toutes ses facults, il s'est rendu en
                   plein midi (et plus d'une fois) le jour
                   anniversaire du crime, au lieu o il a t
                   consomm; l il s'est agenouill sur les pierres
                   inondes du sang du roi martyr; il s'est prostern
                    la vue de tous les passants, a bais la terre
                   sanctifie par le supplice du juste, a mouill de
                   ses larmes les pavs qui lui retraaient encore
                   l'image de son auguste victime; il a fait amende
                   honorable et a implor  haute voix le pardon de
                   Dieu et des hommes.]

                   [Note 25: Armand _Gensonn_, dput de la Gironde 
                   la Lgislative et  La Convention, n  Bordeaux le
                   10 aot 1758, excut  Paris le 31 octobre
                   1793.--Jean-Pierre _Brissot de Warville_, dput de
                   Paris  l'Assemble lgislative et dput
                   d'Eure-et-Loir  la Convention, n  Chartres le 14
                   janvier 1754, guillotin le 31 octobre 1793. La
                   dnonciation de Gensonn et de Brissot contre le
                   prtendu _comit autrichien_ eut lieu dans la
                   sance du 23 mai 1792.]

                   [Note 26: Le dcret ordonnant la dissolution de la
                   garde constitutionnelle du roi fut vot le 29 mai
                   1792.]


LES CORDELIERS.

Auprs de la tribune nationale, s'taient leves deux tribunes
concurrentes: celle des Jacobins et celle des Cordeliers, la plus
formidable alors, parce qu'elle donna des membres  la fameuse Commune
de Paris, et qu'elle lui fournissait des moyens d'action. Si la
formation de la Commune n'et pas eu lieu, Paris, faute d'un point de
concentration, se serait divis, et les diffrentes mairies fussent
devenues des pouvoirs rivaux.

Le club des Cordeliers tait tabli dans ce monastre, dont une amende
en rparation d'un meurtre avait servi  btir l'glise sous saint
Louis, en 1259[27]; elle devint, en 1590, le repaire des plus fameux
ligueurs.

                   [Note 27: Elle fut brle en 1580. CH.]

Il y a des lieux qui semblent tre le laboratoire des factions: Avis
fut donn, dit L'Estoile (12 juillet 1593), {p.021} au duc de
Mayenne, de deux cents cordeliers arrivs  Paris, se fournissant
d'armes et s'entendant avec les Seize, lesquels dans les Cordeliers de
Paris tenaient tous les jours conseil... Ce jour, les Seize, assembls
aux Cordeliers, se dchargrent de leurs armes. Les ligueurs
fanatiques avaient donc cd  nos rvolutionnaires philosophes le
monastre des Cordeliers, comme une morgue.

Les tableaux, les images sculptes ou peintes, les voiles, les rideaux
du couvent avaient t arrachs; la basilique, corche, ne prsentait
plus aux yeux que ses ossements et ses artes. Au chevet de l'glise,
o le vent et la pluie entraient par les rosaces sans vitraux, des
tablis de menuisier servaient de bureau au prsident, quand la sance
se tenait dans l'glise. Sur ces tablis taient dposs des bonnets
rouges, dont chaque orateur se coiffait avant de monter  la tribune.
Cette tribune consistait en quatre poutrelles arc-boutes, et
traverses d'une planche dans leur X, comme un chafaud. Derrire le
prsident, avec une statue de la Libert, on voyait de prtendus
instruments de l'ancienne justice, instruments suppls par un seul,
la machine  sang, comme les mcaniques compliques sont remplaces
par le blier hydraulique. Le Club des Jacobins _purs_ emprunta
quelques-unes de ces dispositions des Cordeliers.


ORATEURS.

Les orateurs, unis pour dtruire, ne s'entendaient ni sur les chefs 
choisir, ni sur les moyens  employer; ils se traitaient de gueux, de
filous, de voleurs, {p.022} de massacreurs,  la cacophonie des
sifflets et des hurlements de leurs diffrents groupes de diables. Les
mtaphores taient prises du matriel des meurtres, empruntes des
objets les plus sales de tous les genres de voirie et de fumier, ou
tires des lieux consacrs aux prostitutions des hommes et des femmes.
Les gestes rendaient les images sensibles; tout tait appel par son
nom, avec le cynisme des chiens, dans une pompe obscne et impie de
jurements et de blasphmes. Dtruire et produire, mort et gnration,
on ne dmlait que cela  travers l'argot sauvage dont les oreilles
taient assourdies. Les harangueurs,  la voix grle ou tonnante,
avaient d'autres interrupteurs que leurs opposants: les petites
chouettes noires du clotre sans moines et du clocher sans cloches
s'jouissaient aux fentres brises, en espoir du butin; elles
interrompaient les discours. On les rappelait d'abord  l'ordre par le
tintamarre de l'impuissante sonnette; mais ne cessant point leur
criaillement, on leur tirait des coups de fusil pour leur faire faire
silence: elles tombaient palpitantes, blesses et fatidiques, au
milieu du pandmonium. Des charpentes abattues, des bancs boiteux, des
stalles dmantibules, des tronons de saints rouls et pousss contre
les murs, servaient de gradins aux spectateurs crotts, poudreux,
sols, suants, en carmagnole perce, la pique sur l'paule ou les bras
nus croiss.

Les plus difformes de la bande obtenaient de prfrence la parole. Les
infirmits de l'me et du corps ont jou un rle dans nos troubles:
l'amour-propre en souffrance a fait de grands rvolutionnaires.


{p.023} MARAT ET SES AMIS.

D'aprs ces prsances de hideur, passait successivement, mle aux
fantmes des Seize, une srie de ttes de gorgones. L'ancien mdecin
des gardes du corps du comte d'Artois, l'embryon suisse Marat[28], les
pieds nus dans des sabots ou des souliers ferrs, prorait le premier,
en vertu de ses incontestables droits. Nanti de l'office de _fou_  la
cour du peuple, il s'criait, avec une physionomie plate et ce
demi-sourire d'une banalit de politesse que l'ancienne ducation
mettait sur toutes les faces: Peuple, il te faut couper deux cent
soixante-dix mille ttes!  ce Caligula de carrefour succdait le
cordonnier athe, Chaumette[29]. Celui-ci tait suivi du _procureur
gnral de la lanterne_, Camille Desmoulins, Cicron bgue, conseiller
public de meurtres, puis de dbauches, lger rpublicain 
calembours et  bons mots, diseur de gaudrioles de cimetire, lequel
dclara qu'aux massacres de septembre, _tout s'tait pass avec
ordre_. Il consentait  devenir Spartiate, pourvu qu'on laisst la
faon du brouet noir au restaurateur Mot[30].

                   [Note 28: Jean-Paul _Marat_, membre de la
                   Convention, n  Boudry (Suisse) le 24 mai 1743,
                   mort  Paris le 14 juillet 1793.]

                   [Note 29: Pierre-Gaspard _Chaumette_, n  Nevers
                   le 24 mai 1763, guillotin le 13 avril 1794. Fils
                   d'un cordonnier, il n'exera jamais lui-mme cette
                   profession. Son pre lui avait fait commencer ses
                   tudes, qu'il abandonna bientt pour s'embarquer.
                   Il fut successivement mousse, timonier, copiste et
                   clerc de procureur. Il se faisait gloire d'tre
                   athe et dclarait qu'il n'y avait d'autre Dieu
                   que le peuple.]

                   [Note 30: Benot-Camille _Desmoulins_ (1760-1794),
                   dput de Paris  la Convention.--Mot, qui avait
                   ses salons au Palais-Royal, tait le meilleur
                   restaurateur de Paris. L'abb Delille l'a clbr
                   au chant III de l'_Homme des Champs_:

                      Leur apptit insulte  tout l'art des Mots.

                   Ses succulents dners faisaient venir l'eau  la
                   bouche de Camille Desmoulins, qui s'criait, ds
                   les premiers temps de la Rvolution: Moi aussi, je
                   veux clbrer la Rpublique... pourvu que les
                   banquets se fassent chez Mot. (_Histoire
                   politique et littraire de la Presse en France_,
                   par Eugne Hatin, tome V, p. 308).]

{p.024} Fouch, accouru de Juilly et de Nantes, tudiait le dsastre
sous ces docteurs: dans le cercle des btes froces attentives au bas
de la chaire, il avait l'air d'une hyne habille. Il haleinait les
futures effluves du sang; il humait dj l'encens des processions 
nes et  bourreaux, en attendant le jour o, chass du club des
Jacobins, comme voleur, athe, assassin, il serait choisi pour
ministre[31]. Quand Marat tait descendu de sa planche, ce Triboulet
populaire devenait le jouet de ses matres: ils lui donnaient des
nasardes, lui marchaient sur les pieds, le bousculaient avec des
hues, ce qui ne l'empcha pas de devenir {p.025} le chef de la
multitude, de monter  l'horloge de l'Htel de Ville, de sonner le
tocsin d'un massacre gnral, et de triompher au tribunal
rvolutionnaire.

                   [Note 31: Joseph _Fouch_, duc d'Otrante
                   (1754-1820), membre de la Convention, membre du
                   Snat conservateur, reprsentant et pair des
                   Cent-Jours, dput de 1815  1816, ministre de la
                   police sous le Directoire, sous Napolon et sous
                   Louis XVIII. Aprs avoir t professeur  Juilly,
                   il tait principal du collge des Oratoriens 
                   Nantes, lorsqu'il fut envoy  la Convention par le
                   dpartement de la Loire-Infrieure.--Chateaubriand
                   lui trouvait l'air d'une hyne habille; tout au
                   moins avait-il l'air d'une fouine. On lit dans le
                   _Mmorial_ de Norvius (tome III, p. 318): J'avais
                   vu souvent  Paris le duc d'Otrante, et en le
                   revoyant  Rome ( la fin de 1813), je ne pus
                   m'empcher de rire, me rappelant qu'tant  dner 
                   Auteuil, chez Mme de Brienne, avec lui et la
                   princesse de Vaudmont, celle-ci, en sortant de
                   table, le mena devant une des glaces du salon et,
                   lui prenant familirement le menton, s'cria: _Mon
                   Dieu! mon petit Fouch, comme vous avez l'air d'une
                   fouine!_]

Marat, comme le Pch de Milton, fut viol par la mort: Chnier fit
son apothose, David le peignit dans le bain rougi, on le compara au
divin auteur de l'vangile. On lui ddia cette prire: Coeur de
Jsus, coeur de Marat;  sacr coeur de Jsus,  sacr coeur de
Marat! Ce coeur de Marat eut pour ciboire une pyxide prcieuse du
garde-meuble[32]. On visitait dans un cnotaphe de gazon, lev sur la
place du Carrousel, {p.026} le buste, la baignoire, la lampe et
l'critoire de la divinit. Puis le vent tourna: l'immondice, verse
de l'urne d'agate dans un autre vase, fut vide  l'gout.

                   [Note 32: Le dimanche 28 juillet 1793, une fte, 
                   laquelle assistait une dputation de vingt-quatre
                   membres de la Convention nationale, fut clbre
                   dans le Jardin du Luxembourg, en l'honneur de
                   Marat. Un reposoir, richement dcor, tait dress
                    l'entre de la grande alle, du ct des
                   parterres. Le coeur de Marat y avait t dpos; il
                   tait enferm dans une urne magnifique, provenant
                   du Garde-Meuble. La Socit des Cordeliers avait
                   t autorise  y choisir un des plus beaux vases,
                   pour que les restes du plus implacable ennemi des
                   rois fussent renferms dans des bijoux attachs 
                   leur couronne. (_Nouvelles politiques nationales
                   et trangres_, n 212, 31 juillet 1793.) Un
                   orateur, mont sur une chaise, lut un discours,
                   dont voici le dbut: _ cor Jsus!  cor Marat!
                   Coeur sacr de Jsus! coeur sacr de Marat, vous
                   avez les mmes droits  nos hommages!_ Puis,
                   comparant les travaux et les enseignements du Fils
                   de Marie  ceux de l'_Ami du peuple_, l'orateur
                   montra que les Cordeliers et les Jacobins taient
                   les aptres du nouvel vangile, que les Publicains
                   revivaient dans les Boutiquiers et les Pharisiens
                   dans les Aristocrates. _Jsus-Christ est un
                   prophte_, ajouta-t-il, _et Marat est un Dieu!_ Et
                   il s'criait en finissant: Ce n'est pas tout; je
                   puis dire ici que la compagne de Marat est
                   parfaitement semblable  Marie: celle-ci a sauv
                   l'enfant Jsus en gypte; l'autre a soustrait Marat
                   au glaive de Lafayette, l'Hrode des temps
                   nouveaux. (_Rvolutions de Paris_, n 211, du 20
                   juillet au 3 aot 1793.)--Pour tous les dtails de
                   cette fte, voir, au tome III du _Journal d'un
                   bourgeois de Paris_, par Edmond Bir, le chapitre
                   intitul: _Coeur de Marat_.]

       *       *       *       *       *

Les scnes des Cordeliers, dont je fus trois ou quatre fois le tmoin,
taient domines et prsides par Danton, Hun  taille de Goth,  nez
camus,  narines au vent,  mplats couturs,  face de gendarme
mlang de procureur lubrique et cruel. Dans la coque de son glise,
comme dans la carcasse des sicles, Danton, avec ses trois furies
mles, Camille Desmoulins, Marat, Fabre d'glantine, organisa les
assassinats de septembre. Billaud de Varennes[33] proposa de {p.027}
mettre le feu aux prisons et de brler tout ce qui tait dedans; un
autre Conventionnel opina pour qu'on noyt tous les dtenus; Marat se
dclara pour un massacre gnral. On implorait Danton pour les
victimes: Je me f... des prisonniers, rpondit-il[34]. Auteur de la
circulaire de la Commune, il invita les hommes libres  rpter dans
les dpartements l'normit perptre aux Carmes et  l'Abbaye.

                   [Note 33: Jacques-Nicolas _Billaud-Varenne_, n 
                   La Rochelle le 23 avril 1756. Dput de Paris  la
                   Convention nationale et membre du Comit de salut
                   public, il ne cessa de pousser aux mesures les plus
                   atroces. Condamn  la dportation le 1er avril
                   1795, il fut conduit  la Guyane et resta vingt ans
                    Sinnamari. En 1816, ayant russi  s'enfuir, il
                   se rfugia  Port-au-Prince, dans la Rpublique de
                   Hati, dont le prsident, Pthion, lui fit une
                   pension, ne voulant pas se souvenir que Billaud
                   avait t, en France, le plus ardent perscuteur de
                   son homonyme, Petion de Villeneuve.--Billaud,
                   lorsqu'il avait quitt l'Oratoire et le collge de
                   Juilly, o il avait t professeur laque,
                   dispens,  ce titre, de porter le costume de
                   l'ordre, tait venu se fixer  Paris, et s'tait
                   fait inscrire, en 1785, sur le tableau des avocats
                   au Parlement, sous le nom de Billaud de Varenne.
                   _Varenne_ tait un petit village des environs de La
                   Rochelle dans lequel son pre possdait une ferme.
                   C'est donc  tort que tous les historiens, et
                   Chateaubriand avec eux, orthographient son nom:
                   Billaud-_Varennes_, comme s'il et tir cette
                   addition  son nom de la ville o Louis XVI fut
                   arrt le 21 juin 1791.-- la veille de la
                   Rvolution, le futur membre du Comit de salut
                   public ne ngligea rien pour se glisser dans les
                   rangs de la noblesse. Lors de son mariage, clbr
                   dans l'glise Saint-Andr-des-Arts le 12 septembre
                   1786, il signa bravement _Billaud de Varenne_.
                   Bientt mme il ne tarda pas  faire disparatre,
                   le plus qu'il le pouvait, le nom paternel, et  lui
                   substituer dans ses relations mondaines le nom de
                   _M. de Varenne_. Son historien, M. Alfred Bgis, a
                   retrouv un billet de lui, recopi par sa femme,
                   qui ne savait pas assez l'orthographe, et ainsi
                   conu: _Mme de Varenne_ a l'honneur de saluer M.
                   de Chaufontaine et de s'excuser de n'avoir pu faire
                   ce qu'elle lui avait promis, etc. Tout cela
                   n'empchera pas Billaud-Varenne de publier, en
                   1789, sans nom d'auteur, il est vrai, un ouvrage
                   intitul: _Le dernier coup port aux prjugs et 
                   la superstition_. (Voir _Billaud-Varenne, membre du
                   Comit de salut public_, Mmoires et
                   Correspondance, accompagns de notices
                   biographiques sur Billaud-Varenne et
                   Collot-d'Herbois, par _M. Alfred Bgis_, 1893.)]

                   [Note 34: Danton, importun de la reprsentation
                   malencontreuse (on venait de lui signaler les
                   dangers que couraient les dtenus), Danton s'crie,
                   avec sa voix beuglante et un geste appropri 
                   l'expression: Je me f... bien des prisonniers!
                   qu'ils deviennent ce qu'il pourront! Et il passe
                   son chemin avec humeur. C'tait dans le second
                   antichambre, en prsence de vingt personnes, qui
                   frmirent d'entendre un si rude ministre de la
                   justice. (_Mmoires de Mme Roland_, d. Faugre,
                   t. I, p. 103).]

Prenons garde  l'histoire: Sixte-Quint gala pour le salut des hommes
le dvouement de Jacques Clment au mystre de l'Incarnation, comme on
compara Marat au sauveur du monde; Charles IX crivit aux gouverneurs
des provinces d'imiter les massacres de la Saint-Barthlemy, comme
Danton manda aux patriotes de copier les massacres de septembre. Les
Jacobins taient des plagiaires; ils le furent encore en immolant
Louis XVI  l'instar de Charles Ier. {p.028} Comme ses crimes se sont
trouvs mls  un grand mouvement social, on s'est, trs mal 
propos, figur que ces crimes avaient produit les grandeurs de la
Rvolution, dont ils n'taient que les affreux pastiches: d'une belle
nature souffrante, des esprits passionns ou systmatiques n'ont
admir que la convulsion.

Danton, plus franc que les Anglais, disait: Nous ne jugerons pas le
roi, nous le tuerons. Il disait aussi: Ces prtres, ces nobles ne
sont point coupables, mais il faut qu'ils meurent, parce qu'ils sont
hors de place, entravent le mouvement des choses et gnent l'avenir.
Ces paroles, sous un semblant d'horrible profondeur, n'ont aucune
tendue de gnie: car elles supposent que l'innocence n'est rien, et
que l'ordre moral peut tre retranch de l'ordre politique sans le
faire prir, ce qui est faux.

Danton n'avait pas la conviction des principes qu'il soutenait; il ne
s'tait affubl du manteau rvolutionnaire que pour arriver  la
fortune. Venez _brailler_ avec nous, conseillait-il  un jeune homme:
quand vous vous serez enrichi, vous ferez ce que vous voudrez[35]. Il
confessa que s'il ne s'tait pas livr  la cour, c'est qu'elle
n'avait pas voulu l'acheter assez cher: effronterie d'une intelligence
qui se connat et d'une corruption qui s'avoue  _gueule be_.

                   [Note 35: C'est  M. Royer-Collard, alors
                   secrtaire adjoint de la municipalit, que Danton
                   adressa un jour ces paroles, comme ils sortaient
                   ensemble de l'htel du _Dpartement_. Danton tait
                    ce moment substitut du procureur de la Commune.
                   (Beaulieu, _Essais sur les causes et les effets de
                   la Rvolution de France_, t. III, p. 192).--Voir
                   aussi _Journal d'un bourgeois de Paris pendant la
                   Terreur_, par Edmond Bir, tome II, p. 89.]

{p.029} Infrieur, mme en laideur,  Mirabeau dont il avait t
l'agent, Danton fut suprieur  Robespierre, sans avoir, ainsi que
lui, donn son nom  ses crimes. Il conservait le sens religieux:
Nous n'avons pas, disait-il, dtruit la superstition pour tablir
l'athisme. Ses passions auraient pu tre bonnes, par cela seul
qu'elles taient des passions. On doit faire la part du caractre dans
les actions des hommes: les coupables  imagination comme Danton
semblent, en raison mme de l'exagration de leurs dits et
dportements, plus pervers que les coupables de sang-froid, et, dans
le fait, ils le sont moins. Cette remarque s'applique encore au
peuple: pris collectivement, le peuple est un pote, auteur et acteur
ardent de la pice qu'il joue ou qu'on lui fait jouer. Ses excs ne
sont pas tant l'instinct d'une cruaut native que le dlire d'une
foule enivre de spectacles, surtout quand ils sont tragiques; chose
si vraie que, dans les horreurs populaires, il y a toujours quelque
chose de superflu donn au tableau et  l'motion.

Danton fut attrap au traquenard qu'il avait tendu. Il ne lui servait
de rien de lancer des boulettes de pain au nez de ses juges, de
rpondre avec courage et noblesse, de faire hsiter le tribunal, de
mettre en pril et en frayeur la Convention, de raisonner logiquement
sur des forfaits par qui la puissance mme de ses ennemis avait t
cre, de s'crier, saisi d'un strile repentir: C'est moi qui ai
fait instituer ce tribunal infme: j'en demande pardon  Dieu et aux
hommes! phrase qui plus d'une fois a t pille. C'tait avant d'tre
traduit au tribunal qu'il fallait en dclarer l'infamie.

{p.030} Il ne restait  Danton qu' se montrer aussi impitoyable  sa
propre mort qu'il l'avait t  celle de ses victimes, qu' dresser
son front plus haut que le coutelas suspendu: c'est ce qu'il fit. Du
thtre de la Terreur, o ses pieds se collaient dans le sang paissi
de la veille, aprs avoir promen un regard de mpris et de domination
sur la foule, il dit au bourreau: Tu montreras ma tte au peuple;
elle en vaut la peine. Le chef de Danton demeura aux mains de
l'excuteur, tandis que l'ombre acphale alla se mler aux ombres
dcapites de ses victimes: c'tait encore de l'galit.

Le diacre et le sous-diacre de Danton, Camille Desmoulins et Fabre
d'glantine[36], prirent de la mme manire que leur prtre.

                   [Note 36: Philippe-Franois-Nazaire _Fabre
                   d'glantine_ (1750-1794), comdien, pote comique
                   et dput de Paris  la Convention. Il fut
                   guillotin avec Danton et Camille Desmoulins, le 5
                   avril 1794.]

 l'poque o l'on faisait des pensions  la guillotine, o l'on
portait alternativement  la boutonnire de sa carmagnole, en guise de
fleur, une petite guillotine en or[37], ou un petit morceau de coeur
de guillotin;  l'poque o l'on vocifrait: _Vive l'enfer!_ o l'on
clbrait les joyeuses orgies du sang, de l'acier et de la rage, o
l'on trinquait au nant, o l'on dansait tout nu la danse des
trpasss, pour n'avoir pas la peine de se dshabiller en allant les
rejoindre;  cette poque, il fallait, en fin de compte, arriver au
dernier {p.031} banquet,  la dernire factie de la douleur.
Desmoulins fut convi au tribunal de Fouquier-Tinville: Quel ge
as-tu? lui demanda le prsident.--L'ge du sans-culotte Jsus,
rpondit Camille, bouffonnant. Une obsession vengeresse forait ces
gorgeurs de chrtiens  confesser incessamment le nom du Christ.

                   [Note 37: Voir _la Guillotine pendant la
                   Rvolution_, par G. Lenotre, p. 306 et suiv. et au
                   tome V du _Journal d'un bourgeois de Paris pendant
                   la Terreur_, par Edmond Bir, les deux chapitres
                   sur _la Guillotine_.]

Il serait injuste d'oublier que Camille Desmoulins osa braver
Robespierre, et racheter par son courage ses garements. Il donna le
signal de la raction contre la Terreur. Une jeune et charmante femme,
pleine d'nergie, en le rendant capable d'amour, le rendit capable de
vertu et de sacrifice. L'indignation inspira l'loquence  l'intrpide
et grivoise ironie du tribun; il assaillit d'un grand air les
chafauds qu'il avait aid  lever[38]. Conformant sa conduite  ses
{p.032} paroles, il ne consentit point  son supplice; il se colleta
avec l'excuteur dans le tombereau et n'arriva au bord du dernier
gouffre qu' moiti dchir.

                   [Note 38: Chateaubriand fait ici  Camille
                   Desmoulins un excs d'honneur qu'il n'a point
                   mrit. L'_ex-procureur gnral de la lanterne_
                   fonda le _Vieux-Cordelier_, non pour dfendre les
                   victimes de la Terreur, mais pour se dfendre
                   lui-mme. Bien loin qu'il ose braver Robespierre,
                   il le couvre  chaque page d'loges outrs.--La
                   mort de sa femme, la pauvre Lucile, fut admirable.
                   Quant  lui, dans un temps o les femmes
                   elles-mmes affrontaient firement l'chafaud, il
                   fit preuve d'une insigne faiblesse. Vainement
                   Hrault de Schelles s'approcha de lui, dans la
                   cour de la Conciergerie, et lui dit: Montrons que
                   nous savons mourir! Camille Desmoulins n'tait
                   plus en tat de l'entendre; il pleurait comme une
                   femme, et, l'instant d'aprs, il cumait de rage.
                   Quand les valets du bourreau voulurent le faire
                   monter sur la charrette, il engagea avec eux une
                   lutte terrible, et c'est  demi nu, les vtements
                   en lambeaux, la chemise dchire jusqu' la
                   ceinture, qu'il fallut l'attacher sur un des bancs
                   du tombereau. (Des Essarts, _procs fameux jugs
                   depuis la Rvolution_, t. I, p. 184.) Un tmoin
                   oculaire, Beffroy de Reigny (_le Cousin Jacques_)
                   dpeint ainsi Camille allant  l'chafaud: Je le
                   vis traverser l'espace du Palais  la place _de
                   Sang_, ayant un _air effar_, parlant  ses voisins
                   avec beaucoup d'agitation, et _portant sur son
                   visage le rire convulsif d'un homme qui n'a plus sa
                   tte  lui_. (_Dictionnaire nologique des hommes
                   et des choses, ou Notice alphabtique des hommes de
                   la Rvolution_, par le Cousin _Jacques_, Paris, an
                   VIII, tome II, p. 480.)]

Fabre d'glantine, auteur d'une pice qui restera[39], montra, tout au
rebours de Desmoulins, une insigne faiblesse. Jean Roseau, bourreau de
Paris sous la Ligue, pendu pour avoir prt son ministre aux
assassins du prsident Brisson, ne se pouvait rsoudre  la corde. Il
parat qu'on n'apprend pas  mourir en tuant les autres.

                   [Note 39: _Le Philinte de Molire, ou la suite du
                   Misanthrope_, comdie en cinq actes, en vers,
                   reprsente au Thtre-Franais le 22 fvrier 1790,
                   est la meilleure pice de Fabre d'glantine; c'est
                   une de nos bonnes comdies de second ordre. Le plan
                   est simple et bien conu; l'action, sans tre
                   complique ne languit pas: toute l'intrigue se
                   rapporte  une seule ide, trs dramatique et trs
                   morale, qui consiste  punir l'gosme par
                   lui-mme. Malheureusement, les vers sont durs et
                   souvent incorrects. Ce qui restera surtout de Fabre
                   d'glantine, c'est sa chanson: Il pleut, il pleut,
                   bergre. Pourquoi faut-il que l'auteur de cette
                   jolie romance ait sur les mains le sang de Louis
                   XVI et le sang de Septembre?]

Les dbats, aux Cordeliers, me constatrent le fait d'une socit dans
le moment le plus rapide de sa transformation. J'avais vu l'Assemble
constituante commencer le meurtre de la royaut, en 1789 et 1790; je
trouvai le cadavre encore tout chaud de la vieille monarchie, livr en
1792 aux boyaudiers lgislateurs: ils l'ventraient et le dissquaient
dans les salles basses de leurs clubs, comme les hallebardiers
dpecrent et brlrent le corps du Balafr dans les combles du
chteau de Blois.

{p.033} De tous les hommes que je rappelle, Danton, Marat, Camille
Desmoulins, Fabre d'glantine, Robespierre, pas un ne vit. Je les
rencontrai un moment sur mon passage, entre une socit naissante en
Amrique et une socit mourante en Europe; entre les forts du
Nouveau-Monde et les solitudes de l'exil: je n'avais pas compt
quelques mois sur le sol tranger, que ces amants de la mort s'taient
dj puiss avec elle.  la distance o je suis maintenant de leur
apparition, il me semble que, descendu aux enfers dans ma jeunesse,
j'ai un souvenir confus des larves que j'entrevis errantes au bord du
Cocyte: elles compltent les songes varis de ma vie, et viennent se
faire inscrire sur mes tablettes d'outre-tombe.

       *       *       *       *       *

Ce me fut une grande satisfaction de retrouver M. de Malesherbes et de
lui parler de mes anciens projets. Je rapportais les plans d'un second
voyage qui devait durer neuf ans; je n'avais  faire avant qu'un autre
petit voyage en Allemagne: je courais  l'arme des princes, je
revenais en courant pourfendre la Rvolution; le tout tant termin en
deux ou trois mois, je hissais ma voile et retournais au Nouveau Monde
avec une rvolution de moins et un mariage de plus.

Et cependant mon zle surpassait ma foi; je sentais que l'migration
tait une sottise et une folie: Pelaud  toutes mains, dit
Montaigne, aux Gibelins j'estois Guelfe, aux Guelfes Gibelin. Mon peu
de got pour la monarchie absolue ne me laissait aucune illusion sur
le parti que je prenais: je nourrissais des scrupules, et, bien que
rsolu de me sacrifier  l'honneur, je voulus avoir sur l'migration
l'opinion de M. de Malesherbes. {p.034} Je le trouvai trs anim: les
crimes continus sous ses yeux avaient fait disparatre la tolrance
politique de l'ami de Rousseau; entre la cause des victimes et celle
des bourreaux, il n'hsitait pas. Il croyait que tout valait mieux que
l'ordre de choses alors existant; il pensait, dans mon cas
particulier, qu'un homme portant l'pe ne se pouvait dispenser de
rejoindre les frres d'un roi opprim et livr  ses ennemis. Il
approuvait mon retour d'Amrique et pressait mon frre de partir avec
moi.

Je lui fis les objections ordinaires sur l'alliance des trangers, sur
les intrts de la patrie, etc., etc. Il y rpondit; des raisonnements
gnraux passant aux dtails, il me cita des exemples embarrassants.
Il me prsenta les Guelfes et les Gibelins, s'appuyant des troupes de
l'empereur ou du pape; en Angleterre, les barons se soulevant contre
_Jean sans Terre_. Enfin, de nos jours, il citait la Rpublique des
tats-Unis implorant le secours de la France. Ainsi, continuait M. de
Malesherbes, les hommes les plus dvous  la libert et  la
philosophie, les rpublicains et les protestants, ne se sont jamais
crus coupables en empruntant une force qui pt donner la victoire 
leur opinion. Sans notre or, nos vaisseaux et nos soldats, le Nouveau
Monde serait-il aujourd'hui mancip? Moi, Malesherbes, moi qui vous
parle, n'ai-je pas reu, en 1776, Franklin, lequel venait renouer les
relations de Silas Deane[40], et pourtant Franklin tait-il {p.035}
un tratre? La libert amricaine tait-elle moins honorable parce
qu'elle a t assiste par La Fayette et conquise par des grenadiers
franais? Tout gouvernement qui, au lieu d'offrir des garanties aux
lois fondamentales de la socit, transgresse lui-mme les lois de
l'quit, les rgles de la justice, n'existe plus et rend l'homme 
l'tat de nature. Il est licite alors de se dfendre comme on peut, de
recourir aux moyens qui semblent les plus propres  renverser la
tyrannie,  rtablir les droits de chacun et de tous.

                   [Note 40: Silas _Deane_, membre du premier Congrs
                   amricain, avait t, en 1776, envoy  Paris par
                   ses collgues, avec mission de rallier la Cour de
                   France  la cause des _insurgents_. Ses
                   ngociations n'ayant pas donn les rsultats que
                   l'on en esprait, on lui adjoignit Franklin, qui
                   fut plus heureux et parvint  signer, le 6 fvrier
                   1778, avec le cabinet de Versailles, deux traits,
                   l'un de commerce et de neutralit, l'autre
                   d'alliance dfensive.--Silas Deane mourut  Paris,
                   en 1789, dans la plus profonde misre.]

Les principes du droit naturel, mis en avant par les plus grands
publicistes, dvelopps par un homme tel que M. de Malesherbes, et
appuys de nombreux exemples historiques, me frapprent sans me
convaincre: je ne cdai rellement qu'au mouvement de mon ge, au
point d'honneur.--J'ajouterai  ces exemples de M. de Malesherbes des
exemples rcents: pendant la guerre d'Espagne, en 1823, le parti
rpublicain franais est all servir sous le drapeau des Corts, et ne
s'est pas fait scrupule de porter les armes contre sa patrie; les
Polonais et les Italiens constitutionnels ont sollicit, en 1830 et
1831, les secours de la France, et les Portugais de la _charte_ ont
envahi leur patrie avec l'argent et les soldats de l'tranger. Nous
avons deux poids et deux mesures: nous approuvons, pour une ide, un
systme, un intrt, un homme, ce que nous blmons pour une autre
ide, un autre systme, un autre intrt, un autre homme[41].

                   [Note 41: Dans l'_Essai sur les Rvolutions_, sous
                   ce titre: _Un mot sur les migrs_. Chateaubriand a
                   crit de belles et fortes pages, o son talent
                   s'annonce dj tout entier. Un bon tranger au
                   coin de son feu, crivait-il alors, dans un pays
                   bien tranquille, sr de se lever le matin comme il
                   s'est couch le soir, en possession de sa fortune,
                   la porte bien ferme, des amis au-dedans et la
                   sret au-dehors, prononce, en buvant un verre de
                   vin, que les migrs Franais ont tort, et qu'on ne
                   doit jamais quitter son pays: et ce bon tranger
                   raisonne consquemment. Il est  son aise, personne
                   ne le perscute, il peut se promener o il veut
                   sans crainte d'tre insult, mme assassin, on
                   n'incendie point sa demeure, on ne le chasse point
                   comme une bte froce, le tout parce qu'il
                   s'appelle Jacques et non pas Pierre, et que son
                   grand-pre, qui mourut il y a quarante ans, avait
                   le droit de s'asseoir dans tel banc d'une glise,
                   avec deux ou trois Arlequins en livre, derrire
                   lui. Certes, dis-je, cet tranger pense qu'on a
                   tort de quitter son pays.

                   C'est au malheur  juger du malheur... Tout ce
                   chapitre est  lire.--_Essai sur les Rvolutions_,
                   pages 428-434.]

{p.036} Ces conversations entre moi et l'illustre dfenseur du roi
avaient lieu chez ma belle-soeur: elle venait d'accoucher d'un second
fils, dont M. de Malesherbes fut parrain, et auquel il donna son nom,
Christian. J'assistai au baptme de cet enfant, qui ne devait voir son
pre et sa mre qu' l'ge o la vie n'a point de souvenir et apparat
de loin comme un songe immmorable. Les prparatifs de mon dpart
tranrent. On avait cru me faire faire un riche mariage: il se trouva
que la fortune de ma femme tait en rentes sur le clerg; la nation se
chargea de les payer  sa faon. Mme de Chateaubriand avait de plus,
du consentement de ses tuteurs, prt l'inscription d'une forte partie
de ces rentes  sa soeur, la comtesse du Plessix-Parscau, migre.
L'argent manquait donc toujours; il en fallut emprunter.

Un notaire nous procura dix mille francs: je les apportais en
assignats chez moi, cul-de-sac Frou, {p.037} lorsque je rencontrai,
rue de Richelieu, un de mes anciens camarades au rgiment de Navarre,
le comte Achard[42]. Il tait grand joueur; il me proposa d'aller aux
salons de M... o nous pourrions causer: le diable me pousse: je
monte, je joue, je perds tout, sauf quinze cents francs, avec
lesquels, plein de remords et de confusion, je grimpe dans la premire
voiture venue. Je n'avais jamais jou: le jeu produisit sur moi une
espce d'enivrement douloureux; si cette passion m'et atteint, elle
m'aurait renvers la cervelle. L'esprit  moiti gar, je quitte la
voiture  Saint-Sulpice, et j'y oublie mon portefeuille renfermant
l'cornure de mon trsor. Je cours chez moi et je raconte que j'ai
laiss les dix mille francs dans un fiacre.

                   [Note 42: L'_tat militaire de la France_ pour 1787
                   indique, en effet, M. Achard comme sous-lieutenant
                   au rgiment de Navarre. Voir, au tome I des
                   _Mmoires_ la note de la page 185.]

Je sors, je descends la rue Dauphine, je traverse le Pont-Neuf, non
sans avoir l'envie de me jeter  l'eau; je vais sur la place du
Palais-Royal, o j'avais pris le malencontreux cabas. J'interroge les
Savoyards qui donnent  boire aux rosses, je dpeins mon quipage, on
m'indique au hasard un numro. Le commissaire de police du quartier
m'apprend que ce numro appartient  un loueur demeurant en haut du
faubourg Saint-Denis. Je me rends  la maison de cet homme; je demeure
toute la nuit dans l'curie, attendant le retour des fiacres: il en
arrive successivement un grand nombre qui ne sont pas le mien; enfin,
 deux heures du matin, je vois entrer mon char.  peine eus-je le
temps de reconnatre mes deux coursiers blancs, que les pauvres btes,
reintes, se laissrent choir sur la {p.038} paille, roides, le
ventre ballonn, les jambes tendues comme si elles taient mortes.

Le cocher se souvint de m'avoir men. Aprs moi, il avait charg un
citoyen qui s'tait fait descendre aux Jacobins; aprs le citoyen, une
dame qu'il avait conduite rue de Clry, n 13; aprs cette dame, un
monsieur qu'il avait dpos aux Rcollets, rue Saint-Martin. Je
promets pour boire au cocher, et me voil, sitt que le jour fut venu,
procdant  la dcouverte de mes quinze cents francs, comme  la
recherche du passage du nord-ouest. Il me paraissait clair que le
citoyen des Jacobins les avait confisqus du droit de sa souverainet.
La demoiselle de la rue de Clry affirma n'avoir rien vu dans le
fiacre. J'arrive  la troisime station sans aucune esprance; le
cocher donne, tant bien que mal, le signalement du monsieur qu'il a
voitur. Le portier s'crie: C'est le Pre tel! Il me conduit, 
travers les corridors et les appartements abandonns, chez un
rcollet, rest seul pour inventorier les meubles de son couvent. Ce
religieux, en redingote poudreuse, sur un amas de ruines, coute le
rcit que je lui fais. tes-vous, me dit-il, le chevalier de
Chateaubriand?--Oui, rpondis-je.--Voil votre portefeuille,
rpliqua-t-il; je vous l'aurais port aprs mon travail; j'y avais
trouv votre adresse. Ce fut ce moine chass et dpouill, occup 
compter consciencieusement pour ses proscripteurs les reliques de son
clotre, qui me rendit les quinze cents francs avec lesquels j'allais
m'acheminer vers l'exil. Faute de cette petite somme, je n'aurais pas
migr: que serais-je devenu? toute ma vie tait change. Si je
faisais aujourd'hui un pas pour retrouver un million, je veux tre
pendu.

{p.039} Ceci se passait le 16 juin 1792.

Fidle  mes instincts, j'tais revenu d'Amrique pour offrir mon pe
 Louis XVI, non pour m'associer  des intrigues de parti. Le
licenciement de la nouvelle garde du roi, dans laquelle se trouvait
Murat[43]; les ministres successifs de Roland[44], de Dumouriez[45],
de Duport du Tertre[46], les petites conspirations {p.040} de cour,
ou les grands soulvements populaires, ne m'inspiraient qu'ennui et
mpris. J'entendais beaucoup parler de Mme Roland, que je ne vis
point; ses Mmoires prouvent qu'elle possdait une force d'esprit
extraordinaire. On la disait fort agrable; reste  savoir si elle
l'tait assez pour faire supporter  ce point le cynisme des vertus
hors nature. Certes, la femme qui, au pied de la guillotine, demandait
une plume et de l'encre afin d'crire les derniers moments de son
voyage, de consigner les dcouvertes qu'elle avait faites dans son
trajet de la Conciergerie  la place de la Rvolution, une telle femme
montre une proccupation d'avenir, un ddain de la vie dont il y a peu
d'exemples. Mme Roland avait du caractre plutt que du gnie: le
premier peut donner le second, le second ne peut donner le
premier[47].

                   [Note 43: Joachim Murat, roi de Naples, n le 25
                   mars 1767  la Bastide-Fortunires, prs de Cahors,
                   fusill  Pizzo (Calabre) le 13 octobre 1815.
                   Destin d'abord  l'glise, mais entran par un
                   got irrsistible pour le mtier des armes, il
                   s'engagea, le 23 fvrier 1787, dans les chasseurs
                   des Ardennes. Sa chaleur de tte l'ayant entran,
                   dit-on, dans une mauvaise affaire, il dut quitter
                   bientt le rgiment, et en 1791 on le retrouve dans
                   son pays en cong, soit provisoire, soit dfinitif.
                    ce moment, en mme temps que son compatriote
                   Bessires, le futur duc d'Istrie, il fut dsign
                   par le directoire de son dpartement comme l'un des
                   trois sujets que le Lot devait fournir  la garde
                   constitutionnelle du roi. Il entra dans cette garde
                   le 8 fvrier et en sortit le 4 mars 1792. Tenant 
                   justifier son dpart devant le directoire du Lot,
                   il accusa son lieutenant-colonel, M. Descours,
                   d'avoir tent de l'embaucher pour l'arme des
                   princes. Sa dnonciation, renvoye au Comit de
                   surveillance de la Lgislative, ne fut pas un des
                   moindres griefs invoqus par Basire pour obtenir de
                   l'Assemble le licenciement de la garde du roi.
                   (Frdric Masson, _Napolon et sa famille_, tome I,
                   p. 308.)]

                   [Note 44: Jean-Marie _Roland de la Platire_
                   (1734-1793). Il fut deux fois ministre de
                   l'intrieur, du 23 mars au 12 juin 1792, et du 10
                   aot 1792 au 23 janvier 1793. Aprs le 31 mai, il
                   avait d se cacher d'abord chez son ami le
                   naturaliste Bosc dans la valle de Montmorency,
                   puis  Rouen. Ayant appris dans sa retraite
                   l'excution de sa femme, il se rendit 
                   Bourg-Baudouin,  quatre lieues de Rouen, et se
                   pera le coeur  l'aide d'une canne-pe (15
                   novembre 1793).]

                   [Note 45: Charles-Franois _Dumouriez_ (1739-1823).
                   Il fut ministre des relations extrieures, du 17
                   mars au 16 juin 1792, et ministre de la guerre du
                   17 juin au 24 juillet.]

                   [Note 46: Marguerite-Louis-Franois
                   _Duport-Dutertre_ (1754-1793). Il fut ministre de
                   l'intrieur du 21 novembre 1790 au 22 mars 1792.
                   Emprisonn aprs le 10 aot, il fut guillotin le
                   mme jour que Barnave, le 28 novembre 1793. Sa
                   femme se tua de dsespoir,  coups de couteau,
                   quelques jours aprs.]

                   [Note 47: Marie-Jeanne _Phlipon_, dame _Roland_,
                   ne  Paris le 17 mars 1754, guillotine le 8
                   novembre 1793. Tous les historiens ont racont,
                   comme Chateaubriand, qu'arrive au pied de
                   l'chafaud, elle avait demand qu'il lui ft permis
                   de jeter sur le papier les penses extraordinaires
                   qu'elle avait eues dans le trajet de la
                   Conciergerie  la place de la Rvolution; tous ont
                   rpt que, se tournant vers la statue de la
                   libert, dresse en face de la guillotine, elle
                   s'tait crie:  libert, que de crimes commis en
                   ton nom! Aucun crit ni tmoignage contemporain ne
                   parle de cette apostrophe  la libert, ni de sa
                   demande de consigner par crit ses dernires
                   penses, non plus que de son colloque avec le
                   bourreau pour obtenir d'tre guillotine la
                   dernire, et pour pargner ainsi le spectacle de sa
                   mort  son compagnon d'chafaud, le faible
                   Lamarche. C'est seulement aprs la chute de
                   Robespierre,  l'poque de la raction
                   thermidorienne, que Riouffe et les autres crivains
                   du parti de la Gironde ont mis dans la bouche de
                   Mme Roland des paroles dont rien n'tablit
                   l'authenticit. Sainte-Beuve, prcisment 
                   l'occasion de la mort de Mme Roland, dit trs bien,
                   dans ses _Nouveaux Lundis_ (tome VIII, p. 255): La
                   lgende tend sans cesse  pousser dans ces
                   mouvants rcits, comme une herbe folle: il faut, 
                   tout moment, l'en arracher.]

{p.041} Le 19 juin, j'tais all  la valle de Montmorency visiter
l'Ermitage de J.-J. Rousseau: non que je me plusse au souvenir de Mme
d'pinay[48] et de cette socit factice et dprave; mais je voulais
dire adieu  la solitude d'un homme antipathique par ses moeurs  mes
moeurs, bien que dou d'un talent dont les accents remuaient ma
jeunesse. Le lendemain, 20 juin, j'tais encore  l'Ermitage; j'y
rencontrai deux hommes qui se promenaient comme moi dans ce lieu
dsert pendant le jour fatal de la monarchie, indiffrents qu'ils
taient ou qu'ils seraient, pensais-je, aux affaires du monde: l'un
tait M. Maret[49], de l'Empire, l'autre, {p.042} M. Barre, de la
Rpublique. Le gentil Barre[50] tait venu, loin du bruit, dans sa
philosophie sentimentale, conter des fleurettes rvolutionnaires 
l'ombre de Julie. Le troubadour de la guillotine, sur le rapport
duquel la Convention dcrta que _la Terreur tait  l'ordre du jour_,
chappa  cette Terreur en se cachant dans le panier aux ttes; du
fond du baquet de sang, sous l'chafaud, on l'entendait seulement
croasser _la mort!_ Barre tait de l'espce de ces tigres qu'Oppien
fait natre du souffle lger du vent: _velocis Zephyri proles_.

                   [Note 48: Louise-Florence-Ptronille _Tardieu
                   d'Esclavelles_, femme de Denis-Joseph _La Live
                   d'pinay_, fermier gnral (1725-1783). Lie
                   d'amiti avec Jean-Jacques Rousseau, elle fit
                   construire pour lui, prs de son parc de la
                   Chevrette, dans la fort de Montmorency,
                   l'habitation reste clbre sous le nom de
                   l'Ermitage. Ses _Mmoires_, parus en 1818, sont
                   parmi les plus curieux que nous ait laisss le
                   XVIIIe sicle.]

                   [Note 49: Bernard-Hugues _Maret_, duc de _Bassano_
                   (1763-1839). Il tait avocat au Parlement de
                   Bourgogne, quand il vint en 1788  Paris, pour
                   acheter une charge au conseil du roi. Les
                   vnements modifirent sa rsolution. Au mois de
                   septembre 1789, il fonda le _Bulletin de
                   l'Assemble nationale_, destin  donner chaque
                   jour un rsume des sances. Panckoucke, peu aprs,
                   lui proposa d'excuter ce travail, plus tendu et
                   plus complet, pour le _Moniteur_; ce fut l'origine
                   du _Journal officiel_. Aprs le 18 brumaire, il
                   devint secrtaire gnral des consuls. Sous
                   l'Empire, il fut ministre des affaires trangres
                   du 17 avril 1811 au 19 novembre 1813. Pair de
                   France sous Louis-Philippe, il fut en 1834 ministre
                   et prsident du conseil pendant trois jours.
                   Napolon l'avait cr duc de Bassano le 15 aot
                   1809. Talleyrand, prcisment cette anne-l,
                   disait du nouveau duc: Je ne connais pas de plus
                   grande bte au monde que M. Maret, si ce n'est le
                   duc de Bassano.]

                   [Note 50: _Bertrand Barre de Vieuzac_ (1755-1841),
                   dput  la Constituante, membre de la Convention,
                   dput au Conseil des Cinq-Cents, reprsentant  la
                   Chambre des Cent-Jours. Toutes nos rvolutions
                   pendant un demi-sicle, le 10 aot et le 31 mai, le
                   9 thermidor et le 18 brumaire, 1814, 1815 et 1830,
                   ont fourni  Barre des occasions d'apostasies
                   successives. Aprs avoir t, sous la Terreur, un
                   des pourvoyeurs de l'chafaud, sous Bonaparte il
                   s'est fait, moyennant salaire, mouchard et
                   dlateur. Ce misrable homme, aprs avoir t un
                   valet de guillotine, a t un valet de police.]

Ginguen, Chamfort, mes anciens amis les gens de lettres, taient
charms de la journe du 20 juin. La Harpe, continuant ses leons au
Lyce, criait d'une voix de Stentor: Insenss! vous rpondiez 
toutes les reprsentations du peuple: Les baonnettes! les
baonnettes! Eh bien! les voil les baonnettes! Quoique mon voyage
en Amrique m'et rendu un personnage moins insignifiant, je ne
pouvais m'lever  une si grande hauteur de principes et d'loquence.
Fontanes courait des dangers par ses anciennes liaisons avec la
_Socit monarchique_. Mon frre faisait partie d'un club d'_enrags_.
Les Prussiens marchaient en vertu d'une convention des cabinets de
Vienne et de {p.043} Berlin; dj une affaire assez chaude avait eu
lieu entre les Franais et les Autrichiens, du ct de Mons. Il tait
plus que temps de prendre une dtermination.

Mon frre et moi, nous nous procurmes de faux passe-ports pour Lille:
nous tions deux marchands de vin, gardes nationaux de Paris, dont
nous portions l'uniforme, nous proposant de soumissionner les
fournitures de l'arme. Le valet de chambre de mon frre, Louis
Poullain, appel Saint-Louis, voyageait sous son propre nom; bien que
de Lamballe, en Basse-Bretagne, il allait voir ses parents en Flandre.
Le jour de notre migration fut fix au 15 de juillet, lendemain de la
seconde fdration. Nous passmes le 14 dans les jardins de Tivoli,
avec la famille de Rosambo, mes soeurs et ma femme. Tivoli appartenait
 M. Boutin, dont la fille avait pous M. de Malesherbes[51]. Vers la
fin de la journe, nous vmes errer  la dbandade bon nombre de
fdrs, sur les chapeaux desquels on avait crit  la craie: Petion,
ou la mort! Tivoli, point de dpart de mon exil, devait devenir un
rendez-vous de jeux et de ftes[52]. Nos parents se sparrent de nous
{p.044} sans tristesse; ils taient persuads que nous faisions un
voyage d'agrment. Mes quinze cents francs retrouvs semblaient un
trsor suffisant pour me ramener triomphant  Paris.

                   [Note 51: Tivoli appartenait bien  M. Boutin,
                   trsorier de la marine, mais ce n'tait point  la
                   fille de cet opulent financier que s'tait mari M.
                   de Malesherbes. Il avait pous, par contrat du 4
                   fvrier 1749, Franoise-Thrse Grimod, fille de
                   Gaspard Grimod, seigneur de la Reynire, fermier
                   gnral, et de Marie-Madeleine Mazade, sa seconde
                   femme. Mme de Malesherbes fut la tante de
                   Alexandre-Balthazar-Laurent Grimod de la Reynire,
                   l'auteur de l'_Almanach des Gourmands_,  qui son
                   pre, lui-mme gourmand fameux, n'avait pas donn
                   pour rien le prnom de _Balthazar_.]

                   [Note 52: Le jardin que Boutin avait cr dans le
                   milieu de la rue de Clichy, en plein quartier de
                   finance, et auquel on avait donn le nom de
                   _Tivoli_, tait le plus merveilleux que l'on et
                   encore vu: Nous sommes alls avant djeuner, dit
                   la baronne d'Oberkirch dans ses _Mmoires_, visiter
                   le jardin de M. Boutin, que le populaire a qualifi
                   de Folie-Boutin et qui est bien une folie. Il y a
                   dpens, ou plutt enfoui plusieurs millions. C'est
                   un lieu de plaisirs ravissants, les surprises s'y
                   trouvent  chaque pas; les grottes, les bosquets,
                   les statues, un charmant pavillon meubl avec un
                   luxe de prince. Il faut tre roi ou financier pour
                   se crer des fantaisies semblables. Nous y prmes
                   d'excellent lait et des fruits dans de la vaisselle
                   d'or. Boutin tait riche: il fut guillotin le 22
                   juillet 1794. Ses biens furent confisqus. Son parc
                   de la rue de Clichy fut dtruit de fond en comble,
                   les ombrages anantis, les pelouses retournes. On
                   pargna uniquement une faible partie de la
                   proprit, dont on fit une promenade  la mode sous
                   son appellation de Tivoli, promenade o se
                   donnrent maintes ftes et qui, par son nom,
                   veille encore tant de souvenirs dans nos esprits,
                   mais dont aujourd'hui il ne reste plus que ce qu'en
                   ont dit les livres et les journaux du temps. (_La
                   Vie prive des Financiers au XVIIIe sicle_, par H.
                   Thirion, p. 276.)]

       *       *       *       *       *

Le 15 juillet,  six heures du matin, nous montmes en diligence: nous
avions arrt nos places dans le cabriolet, auprs du conducteur: le
valet de chambre, que nous tions censs ne pas connatre, s'enfourna
dans le carrosse avec les autres voyageurs. Saint-Louis tait
somnambule; il allait la nuit chercher son matre dans Paris, les yeux
ouverts, mais parfaitement endormi. Il dshabillait mon frre, le
mettait au lit, toujours dormant, rpondant  tout ce qu'on lui disait
pendant ses attaques: Je sais, je sais, ne s'veillant que quand on
lui jetait de l'eau froide au visage: homme d'une quarantaine
d'annes, haut de prs de six pieds, et aussi laid qu'il tait grand.
Ce pauvre {p.045} garon, trs respectueux, n'avait jamais servi
d'autre matre que mon frre; il fut tout troubl lorsqu'au souper il
lui fallut s'asseoir  table avec nous. Les voyageurs, fort patriotes,
parlant d'accrocher les aristocrates  la lanterne, augmentaient sa
frayeur. L'ide qu'au bout de tout cela, il serait oblig de passer 
travers l'arme autrichienne, pour s'aller battre  l'arme des
princes, acheva de dranger son cerveau. Il but beaucoup et remonta
dans la diligence; nous rentrmes dans le coup.

Au milieu de la nuit, nous entendons les voyageurs crier, la tte  la
portire: Arrtez, postillon, arrtez! On arrte, la portire de la
diligence s'ouvre, et aussitt des voix de femmes et d'hommes:
Descendez, citoyen, descendez! on n'y tient pas, descendez, cochon!
c'est un brigand! descendez, descendez! Nous descendons aussi, nous
voyons Saint-Louis bouscul, jet en bas du coche, se relevant,
promenant ses yeux ouverts et endormis autour de lui, se mettant 
fuir  toutes jambes, sans chapeau, du ct de Paris. Nous ne le
pouvions rclamer, car nous nous serions trahis; il le fallait
abandonner  sa destine. Pris et apprhend au premier village, il
dclara qu'il tait le domestique de M. le comte de Chateaubriand, et
qu'il demeurait  Paris, rue de Bondy. La marchausse le conduisit de
brigade en brigade chez le prsident de Rosambo; les dpositions de ce
malheureux homme servirent  prouver notre migration, et  envoyer
mon frre et ma belle-soeur  l'chafaud.

Le lendemain, au djeuner de la diligence, il fallut couter vingt
fois toute l'histoire: Cet homme avait {p.046} l'imagination
trouble; il rvait tout haut; il disait des choses tranges; c'tait
sans doute un conspirateur, un assassin qui fuyait la justice. Les
citoyennes bien leves rougissaient en agitant de grands ventails de
papier vert _ la Constitution_. Nous reconnmes aisment dans ces
rcits les effets du somnambulisme, de la peur et du vin.

Arrivs  Lille, nous cherchmes la personne qui nous devait mener au
del de la frontire. L'migration avait ses agents de salut qui
devinrent, par le rsultat, des agents de perdition. Le parti
monarchique tait encore puissant, la question non dcide; les
faibles et les poltrons servaient, en attendant l'vnement.

Nous sortmes de Lille avant la fermeture des portes: nous nous
arrtmes dans une maison carte, et nous ne nous mmes en route qu'
dix heures du soir, lorsque la nuit fut tout  fait close; nous ne
portions rien avec nous; nous avions une petite canne  la main; il
n'y avait pas plus d'un an que je suivais ainsi mon Hollandais dans
les forts amricaines.

Nous traversmes des bls parmi lesquels serpentaient des sentiers 
peine tracs. Les patrouilles franaises et autrichiennes battaient la
campagne: nous pouvions tomber dans les unes et dans les autres, ou
nous trouver sous le pistolet d'une vedette. Nous entrevmes de loin
des cavaliers isols, immobiles et l'arme au poing; nous oumes des
pas de chevaux dans des chemins creux; en mettant l'oreille  terre,
nous entendmes le bruit rgulier d'une marche d'infanterie. Aprs
trois heures d'une route tantt faite en courant, tantt lentement sur
la pointe du pied, {p.047} nous arrivmes au carrefour d'un bois o
quelques rossignols chantaient en tardivit. Une compagnie de hulans
qui se tenait derrire une haie fondit sur nous le sabre haut. Nous
crimes: Officiers qui vont rejoindre les princes! Nous demandmes 
tre conduits  Tournay, dclarant tre en mesure de nous faire
reconnatre. Le commandant du poste nous plaa entre ses cavaliers et
nous emmena.

Quand le jour fut venu, les hulans aperurent nos uniformes de gardes
nationaux sous nos redingotes, et insultrent les couleurs que la
France allait faire porter  l'Europe vassale.

Dans le Tournaisis, royaume primitif des Franks, Clovis rsida pendant
les premires annes de son rgne; il partit de Tournay avec ses
compagnons, appel qu'il tait  la conqute des Gaules: Les armes
attirent  elles tous les droits, dit Tacite. Dans cette ville d'o
sortit en 486 le premier roi de la premire race, pour fonder sa
longue et puissante monarchie, j'ai pass en 1792 pour aller rejoindre
les princes de la troisime race sur le sol tranger, et j'y repassai
en 1815, lorsque le dernier roi des Franais abandonnait le royaume du
premier roi des Franks: _omnia migrant_.

Arriv  Tournay, je laissai mon frre se dbattre avec les autorits,
et sous la garde d'un soldat je visitai la cathdrale. Jadis Odon
d'Orlans, coltre de cette cathdrale, assis pendant la nuit devant
le portail de l'glise, enseignait  ses disciples le cours des
astres, leur montrant du doigt la voix lacte et les toiles. J'aurais
mieux aim trouver  Tournay ce naf astronome du XIe sicle que des
Pandours. Je me plais  {p.048} ces temps o les chroniques
m'apprennent, sous l'an 1049, qu'en Normandie un homme avait t
mtamorphos en ne: c'est ce qui pensa m'arriver  moi-mme, comme on
l'a vu, chez les demoiselles Couppart, mes matresses de lecture.
Hildebert, en 1114, a remarqu une fille des oreilles de laquelle
sortaient des pis de bl: c'tait peut-tre Crs. La Meuse, que
j'allais bientt traverser, fut suspendue en l'air l'anne 1118,
tmoin Guillaume de Nangis et Albric. Rigord assure que l'an 1194,
entre Compigne et Clermont en Beauvoisis, il tomba une grle
entremle de corbeaux qui portaient des charbons et mettaient le feu.
Si la tempte, comme nous l'assure Gervais de Tilbury, ne pouvait
teindre une chandelle sur la fentre du prieur de Saint-Michel de
_Camissa_, par lui nous savons aussi qu'il y avait dans le diocse
d'Uzs une belle et pure fontaine, laquelle changeait de place
lorsqu'on y jetait quelque chose de sale: les consciences
d'aujourd'hui ne se drangent pas pour si peu.--Lecteur, je ne perds
pas de temps; je bavarde avec toi pour te faire prendre patience en
attendant mon frre qui ngocie: le voici; il revient aprs s'tre
expliqu,  la satisfaction du commandant autrichien. Il nous est
permis de nous rendre  Bruxelles, exil achet par trop de soin.

       *       *       *       *       *

Bruxelles tait le quartier gnral de la haute migration: les femmes
les plus lgantes de Paris et les hommes les plus  la mode, ceux qui
ne pouvaient marcher que comme aides de camp, attendaient dans les
plaisirs le moment de la victoire. Ils avaient de beaux uniformes tout
neufs: ils paradaient de toute la rigueur {p.049} de leur lgret.
Des sommes considrables qui les auraient pu faire vivre pendant
quelques annes, ils les mangrent en quelques jours: ce n'tait pas
la peine d'conomiser, puisqu'on serait incessamment  Paris... Ces
brillants chevaliers se prparaient par les succs de l'amour  la
gloire, au rebours de l'ancienne chevalerie. Ils nous regardaient
ddaigneusement cheminer  pied, le sac sur le dos, nous, petits
gentilshommes de province, ou pauvres officiers devenus soldats. Ces
Hercules filaient aux pieds de leurs Omphales les quenouilles qu'ils
nous avaient envoyes et que nous leur remettions en passant, nous
contentant de nos pes.

Je trouvai  Bruxelles mon petit bagage, arriv en fraude avant moi:
il consistait dans mon uniforme du rgiment de Navarre, dans un peu de
linge et dans mes prcieuses paperasses, dont je ne pouvais me
sparer.

Je fus invit  dner avec mon frre chez le baron de Breteuil[53];
j'y rencontrai la baronne de Montmorency, alors jeune et belle, et qui
meurt en ce moment; des vques martyrs,  soutane de moire et  croix
{p.050} d'or; de jeunes magistrats transforms en colonels hongrois,
et Rivarol[54] que je n'ai vu qu'une seule fois dans ma vie. On ne
l'avait point nomm; je fus frapp du langage d'un homme qui prorait
seul et se faisait couter avec quelque droit comme un oracle.
L'esprit de Rivarol nuisait  son talent, sa parole  sa plume. Il
disait,  propos des rvolutions: Le premier coup porte sur le Dieu,
le second ne frappe plus qu'un marbre insensible. J'avais repris
l'habit d'un mesquin sous-lieutenant d'infanterie; je devais partir en
sortant du dner et mon havresac tait derrire la porte. J'tais
encore bronz par le soleil d'Amrique et l'air de la mer; je portais
les cheveux plats et noirs. Ma figure et mon silence gnaient Rivarol;
le baron de Breteuil, s'apercevant de sa curiosit inquite, le
satisfit: D'o vient votre frre le chevalier? dit-il  mon frre.
Je rpondis: De Niagara. Rivarol s'cria: De la cataracte! Je me
tus. Il hasarda un commencement de question: {p.051} Monsieur
va...?--O l'on se bat, interrompis-je. On se leva de table.

                   [Note 53: Louis-Auguste _Le Tonnelier_, baron _de
                   Breteuil_ (1733-1867). Aprs avoir t, de 1760 
                   1783, ambassadeur en Russie et en Sude,  Naples
                   et  Vienne, il fut,  sa rentre en France, nomm
                   ministre d'tat et de la maison du roi, avec le
                   gouvernement de Paris. Dmissionnaire en 1788, il
                   n'en conserva pas moins la confiance du roi et de
                   la reine. Au moment du renvoi de Necker, il fut
                   mis, comme chef du conseil gnral des finances 
                   la tte du ministre phmre du 12 juillet 1789,
                   dit ministre des Cent-Heures. Il ne tarda pas 
                   migrer, sjourna successivement  Soleure, 
                   Bruxelles et  Hambourg, rentra en France sous le
                   Consulat et mourut  Paris le 2 novembre 1807.]

                   [Note 54: Antoine _de Rivarol_ (1753-1801).
                   Ironiste tincelant dans les _Actes des Aptres_,
                   il a donn en 1789, au _Journal Politique-National_
                   de l'abb Sabatier des articles, on plutt des
                   _Tableaux d'histoire_, qui lui ont valu d'tre
                   appel par Burke le Tacite de la Rvolution. Il
                   migra le 10 juin 1792, un mois avant
                   Chateaubriand, et rsida d'abord  Bruxelles. C'est
                   l qu'il publia une _Lettre au duc de Brunswick_,
                   une _Lettre  la noblesse franaise_ et la _Vie
                   politique et prive du gnral La Fayette_, dont il
                   rappelait ironiquement le sommeil au 6 octobre, en
                   lui donnant le nom de gnral
                   Morphe.--Chateaubriand a peut-tre un peu arrang
                   les choses en se donnant  lui-mme le dernier mot,
                   dans le rcit de son change de paroles avec
                   Rivarol. Il n'tait pas si facile que cela de
                   _toucher_ celui qui avait si bien mrit et qui
                   justifiait en toute rencontre son surnom de
                   _Saint-Georges de l'pigramme_.]

Cette migration fate m'tait odieuse; j'avais hte de voir mes pairs,
des migrs comme moi  six cents livres de rente. Nous tions bien
stupides, sans doute, mais du moins nous avions notre rapire au vent,
et si nous eussions obtenu des succs, ce n'est pas nous qui aurions
profit de la victoire.

Mon frre resta  Bruxelles, auprs du baron de Montboissier[55] dont
il devint l'aide de camp; je partis seul pour Coblentz.

                   [Note 55: Le baron de Montboissier, gendre de
                   Malesherbes, tait l'oncle par alliance du frre de
                   Chateaubriand.--Sur le baron de Montboissier, voir
                   au tome I des _Mmoires_, la note 1 de la page
                   232.]

Rien de plus historique que le chemin que je suivis; il rappelait
partout quelques souvenirs ou quelques grandeurs de la France. Je
traversai Lige, une de ces rpubliques municipales qui tant de fois
se soulevrent contre leurs vques ou contre les comtes de Flandre.
Louis XI, alli des Ligeois, fut oblig d'assister au sac de leur
ville, pour chapper  sa ridicule prison de Pronne.

J'allais rejoindre et faire partie de ces hommes de guerre qui mettent
leur gloire  de pareilles choses. En 1792, les relations entre Lige
et la France taient plus paisibles: l'abb de Saint-Hubert tait
oblig d'envoyer tous les ans deux chiens de chasse aux successeurs du
roi Dagobert.

 Aix-la-Chapelle, autre don, mais de la part de la France: le drap
mortuaire qui servait  l'enterrement d'un monarque trs chrtien
tait envoy au tombeau {p.052} de Charlemagne, comme un drapeau-lige
au fief dominant. Nos rois prtaient ainsi foi et hommage, en prenant
possession de l'hritage de l'ternit; ils juraient, entre les genoux
de la mort, leur dame, qu'ils lui seraient fidles, aprs lui avoir
donn le baiser fodal sur la bouche. Du reste, c'tait la seule
suzerainet dont la France se reconnt vassale. La cathdrale
d'Aix-la-Chapelle ft btie par Karl le Grand et consacre par Lon
III. Deux prlats ayant manqu  la crmonie, ils furent remplacs
par deux vques de Mastricht, depuis longtemps dcds, et qui
ressuscitrent exprs. Charlemagne, ayant perdu une belle matresse,
pressait son corps dans ses bras et ne s'en voulait point sparer. On
attribua cette passion  un charme: la jeune morte examine, une
petite perle se trouva sous sa langue. La perle fut jete dans un
marais; Charlemagne, amoureux fou de ce marais, ordonna de le combler:
il y btit un palais et une glise, pour passer sa vie dans l'un et sa
mort dans l'autre. Les autorits sont ici l'archevque Turpin et
Ptrarque.

 Cologne, j'admirai la cathdrale: si elle tait acheve, ce serait
le plus beau monument gothique de l'Europe. Les moines taient les
peintres, les sculpteurs, les architectes et les maons de leurs
basiliques; ils se glorifiaient du titre de matre maon,
_coementarius_.

Il est curieux d'entendre aujourd'hui d'ignorants philosophes et des
dmocrates bavards crier contre les religieux, comme si ces
proltaires enfroqus, ces ordres mendiants  qui nous devons presque
tout, avaient t des gentilshommes.

{p.053} Cologne me remit en mmoire Caligula et saint Bruno[56]: j'ai
vu le reste des digues du premier  Baes, et la cellule abandonne du
second  la Grande-Chartreuse.

                   [Note 56: Caligula tait fils d'Agrippine, laquelle
                   avait agrandi Cologne: d'o le nom romain de la
                   ville: _Colonia agrippina_.--Saint Bruno, fondateur
                   de l'ordre des Chartreux, tait n  Cologne vers
                   1030. Aprs avoir t revtu de plusieurs dignits
                   ecclsiastiques et avoir refus l'archevch de
                   Reims (1080), il se retira avec six de ses
                   compagnons dans un dsert voisin de Grenoble,
                   aujourd'hui appel la _Chartreuse_ (1084), et y
                   fonda un monastre.]

Je remontai le Rhin jusqu' Coblentz (_Confluentia_). L'arme des
princes n'y tait plus. Je traversai ces royaumes vides, _inania
regna_; je vis cette belle valle du Rhin, le Temp des muses
barbares, o des chevaliers apparaissaient autour des ruines de leurs
chteaux, o l'on entend la nuit des bruits d'armes, quand la guerre
doit survenir.

Entre Coblentz et Trves, je tombai dans l'arme prussienne: je filais
le long de la colonne, lorsque, arriv  la hauteur des gardes, je
m'aperus qu'ils marchaient en bataille avec du canon en ligne; le
roi[57] et le duc de Brunswick[58] occupaient le centre du carr,
compos des vieux grenadiers de Frdric. Mon uniforme blanc attira
les yeux du roi: il me fit appeler; le duc de Brunswick et lui mirent
le chapeau  la {p.054} main, et salurent l'ancienne arme franaise
dans ma personne. Ils me demandrent mon nom, celui de mon rgiment,
le lieu o j'allais rejoindre les princes. Cet accueil militaire me
toucha: je rpondis avec motion qu'ayant appris en Amrique le
malheur de mon roi, j'tais revenu pour verser mon sang  son service.
Les officiers et gnraux qui environnaient Frdric-Guillaume firent
un mouvement approbatif, et le monarque prussien me dit: Monsieur, on
reconnat toujours les sentiments de la noblesse franaise. Il ta de
nouveau son chapeau, resta dcouvert et arrt, jusqu' ce que j'eusse
disparu derrire la masse des grenadiers. On crie maintenant contre
les migrs; ce sont _des tigres qui dchiraient le sein de leur
mre_;  l'poque dont je parle, on s'en tenait aux vieux exemples, et
l'honneur comptait autant que la patrie. En 1792, la fidlit au
serment passait encore pour un devoir; aujourd'hui, elle est devenue
si rare qu'elle est regarde comme une vertu.

                   [Note 57: Frdric-Guillaume II, neveu du grand
                   Frdric, auquel il avait succd en 1786. Il
                   mourut en 1797.]

                   [Note 58: Charles-Guillaume-Ferdinand, duc de
                   _Brunswick-Lunebourg_ (1735-1806), gnral au
                   service de la Prusse. Il commandait en chef les
                   armes coalises contre la France en 1792. Ayant
                   repris un commandement en 1805, il fut battu  Ina
                   et mortellement bless d'un coup de feu prs
                   d'Auerstdt (14 octobre 1806).]

Une scne trange, qui s'tait dj rpte pour d'autres que moi,
faillit me faire rebrousser chemin. On ne voulait pas m'admettre 
Trves, o l'arme des princes tait parvenue: J'tais un de ces
hommes qui attendent l'vnement pour se dcider; il y avait trois ans
que j'aurais d tre au cantonnement; j'arrivais quand la victoire
tait assure. On n'avait pas besoin de moi; on n'avait que trop de
ces braves aprs combat. Tous les jours, des escadrons de cavalerie
dsertaient; l'artillerie mme passait en masse, et, si cela
continuait, on ne saurait que faire de ces gens-l.

{p.055} Prodigieuse illusion des partis!

Je rencontrai mon cousin Armand de Chateaubriand: il me prit sous sa
protection, assembla les Bretons et plaida ma cause. On me fit venir;
je m'expliquai: je dis que j'arrivais de l'Amrique pour avoir
l'honneur de servir avec mes camarades; que la campagne tait ouverte,
non commence, de sorte que j'tais encore  temps pour le premier
feu; qu'au surplus, je me retirerais si on l'exigeait, mais aprs
avoir obtenu raison d'une insulte non mrite. L'affaire s'arrangea:
comme j'tais bon enfant, les rangs s'ouvrirent pour me recevoir et je
n'eus plus que l'embarras du choix.

       *       *       *       *       *

L'arme des princes tait compose de gentilshommes, classs par
provinces et servant en qualit de simples soldats: la noblesse
remontait  son origine et  l'origine de la monarchie, au moment mme
o cette noblesse et cette monarchie finissaient, comme un vieillard
retourne  l'enfance. Il y avait en outre des brigades d'officiers
migrs de divers rgiments, galement redevenus soldats: de ce nombre
taient mes camarades de Navarre, conduits par leur colonel, le
marquis de Mortemart. Je fus bien tent de m'enrler avec La
Martinire[59], dt-il encore tre amoureux; mais le patriotisme
armoricain l'emporta. Je m'engageai dans la septime compagnie
bretonne, que commandait M. de Goyon-Miniac[60]. La noblesse {p.056}
de ma province avait fourni sept compagnies; on en comptait une
huitime de jeunes gens du tiers tat: l'uniforme gris de fer de cette
dernire compagnie diffrait de celui des sept autres, couleur bleu de
roi avec retroussis  l'hermine. Des hommes attachs  la mme cause
et exposs aux mmes dangers perptuaient leurs ingalits politiques
par des signalements odieux: les vrais hros taient les soldats
plbiens, puisque aucun intrt personnel ne se mlait  leur
sacrifice.

                   [Note 59: Sur le marquis de Mortemart et sur La
                   Martinire, voir, au tome I des _Mmoires_, les
                   notes 3 de la page 185 et 1 de la page 186.]

                   [Note 60: Au sicle prcdent, on crivait
                   indiffremment _Goyon_ ou _Gouyon_; mais ici le
                   vrai nom est _Gouyon_, celui de _Goyon_ appartenant
                    une famille d'une autre origine, les Goyon de
                   l'Abbaye et des Harlires, dont faisait partie le
                   gnral comte de Goyon, qui a command de 1856 
                   1862 le corps d'occupation  Rome.--La 7e compagnie
                   bretonne, dans laquelle s'tait engag
                   Chateaubriand, avait pour chef
                   Pierre-Louis-Alexandre de Gouyon de Miniac, n 
                   Plancot vers 1754, dcd  Rennes le 26 juin
                   1818.]

Dnombrement de notre petite arme:

Infanterie de soldats nobles et d'officiers; quatre compagnies de
dserteurs, habills des diffrents uniformes des rgiments dont ils
provenaient; une compagnie d'artillerie; quelques officiers du gnie,
avec quelques canons, obusiers et mortiers de divers calibres
(l'artillerie et le gnie, qui embrassrent presque en entier la cause
de la Rvolution, en firent le succs au dehors). Une trs-belle
cavalerie de carabiniers allemands, de mousquetaires sous les ordres
du vieux comte de Montmorin, d'officiers de la marine de Brest, de
Rochefort et de Toulon, appuyait notre infanterie. L'migration
gnrale de ces derniers officiers replongea la France maritime dans
cette faiblesse dont Louis XVI l'avait retire. Jamais, depuis
Duquesne et Tourville, nos escadres ne s'taient montres avec plus
{p.057} de gloire. Mes camarades taient dans la joie: moi j'avais
les larmes aux yeux quand je voyais passer ces dragons de l'Ocan, qui
ne conduisaient plus les vaisseaux avec lesquels ils humilirent les
Anglais et dlivrrent l'Amrique. Au lieu d'aller chercher des
continents nouveaux pour les lguer  la France, ces compagnies de La
Prouse s'enfonaient dans les boues de l'Allemagne. Ils montaient le
cheval consacr  Neptune; mais ils avaient chang d'lment, et la
terre n'tait pas  eux. En vain leur commandant portait  leur tte
le pavillon dchir de _la Belle-Poule_, sainte relique du drapeau
blanc, aux lambeaux duquel pendait encore l'honneur, mais d'o tait
tombe la victoire.

Nous avions des tentes; du reste, nous manquions de tout. Nos fusils,
de manufacture allemande, armes de rebut, d'une pesanteur effrayante,
nous cassaient l'paule, et souvent n'taient pas en tat de tirer.
J'ai fait toute la campagne avec un de ces mousquets dont le chien ne
s'abattait pas.

Nous demeurmes deux jours  Trves. Ce me fut un grand plaisir de
voir des ruines romaines, aprs avoir vu les ruines sans nom de
l'Ohio, de visiter cette ville si souvent saccage, dont Salvien
disait: Fugitifs de Trves, vous voulez des spectacles, vous
redemandez aux empereurs les jeux du cirque: pour quel tat, je vous
prie, pour quel peuple, pour quelle ville? _Theatra igitur quoeritis,
circum a principibus postulatis? cui, quso, statui, cui populo, cui
civitati?_

Fugitifs de France, o tait le peuple pour qui nous voulions rtablir
les monuments de saint Louis?

{p.058} Je m'asseyais, avec mon fusil, au milieu des ruines; je tirais
de mon havresac le manuscrit de mon voyage en Amrique; j'en dposais
les pages spares sur l'herbe autour de moi; je relisais et
corrigeais une description de fort, un passage d'_Atala_, dans les
dcombres d'un amphithtre romain, me prparant ainsi  conqurir la
France. Puis, je serrais mon trsor dont le poids, ml  celui de mes
chemises, de ma capote, de mon bidon de fer-blanc, de ma bouteille
clisse et de mon petit Homre, me faisait cracher le sang.

J'essayais de fourrer _Atala_ avec mes inutiles cartouches dans ma
giberne; mes camarades se moquaient de moi, et arrachaient les
feuilles qui dbordaient des deux cts du couvercle de cuir. La
Providence vint  mon secours: une nuit, ayant couch dans un grenier
 foin, je ne trouvai plus mes chemises dans mon sac  mon rveil; on
avait laiss les paperasses. Je bnis Dieu: cet accident, en assurant
ma _gloire_, me sauva la vie, car les soixante livres qui gisaient
entre mes deux paules m'auraient rendu poitrinaire. Combien ai-je de
chemises? disait Henri IV  son valet de chambre.--Une douzaine, sire,
encore y en a-t-il de dchires.--Et de mouchoirs, est-ce pas huit que
j'ai?--Il n'y en a pour cette heure que cinq. Le Barnais gagna la
bataille d'Ivry sans chemises; je n'ai pu rendre son royaume  ses
enfants en perdant les miennes.

       *       *       *       *       *

L'ordre arriva de marcher sur Thionville. Nous faisions cinq  six
lieues par jour. Le temps tait affreux; nous cheminions au milieu de
la pluie et de la fange, {p.059} en chantant: _ Richard!  mon roi!
Pauvre Jacques[61]!_ Arrivs  l'endroit du campement, n'ayant ni
fourgons ni vivres, nous allions avec des nes, qui suivaient la
colonne comme une caravane arabe, chercher de quoi manger dans les
fermes et les villages. Nous payions trs-scrupuleusement: je subis
nanmoins une faction correctionnelle pour avoir pris, sans y penser,
deux poires dans le jardin d'un chteau. Un grand clocher, une grande
rivire et un grand seigneur, dit le proverbe, sont de mauvais
voisins.

                   [Note 61: _ Richard!  mon roi!_ et _Pauvre
                   Jacques!_ taient deux romances diffrentes. La
                   premire avait t popularise par l'opra-comique
                   de Sedaine et de Grtry, _Richard-Coeur-de-Lion_;
                   les paroles et la musique de la seconde taient de
                   madame la marquise de Travanet, ne de Bombelles,
                   dame de madame lisabeth. En voici le premier
                   couplet:

                     Pauvre Jacques, quand j'tais prs de toi,
                         Je ne sentais pas ma misre:
                     Mais  prsent que tu vis loin de moi,
                         Je manque de tout sur la terre.]

Nous plantions au hasard nos tentes, dont nous tions sans cesse
obligs de battre la toile afin d'en largir les fils et d'empcher
l'eau de la traverser. Nous tions dix soldats par tente; chacun  son
tour tait charg du soin de la cuisine: celui-ci allait  la viande,
celui-l au pain, celui-l au bois, celui-l  la paille. Je faisais
la soupe  merveille; j'en recevais de grands compliments, surtout
quand je mlais  la ratatouille du lait et des choux,  la mode de
Bretagne. J'avais appris chez les Iroquois  braver la fume de sorte
que je me comportais bien autour de mon feu de branches vertes et
mouilles. Cette vie de soldat est trs amusante; je me croyais encore
parmi les Indiens. En mangeant notre gamelle sous la tente, {p.060}
mes camarades me demandaient des histoires de mes voyages; ils me les
payaient en beaux contes; nous mentions tous comme un caporal au
cabaret avec un conscrit qui paye l'cot.

Une chose me fatiguait, c'tait de laver mon linge; il le fallait, et
souvent: car les obligeants voleurs ne m'avaient laiss qu'une chemise
emprunte  mon cousin Armand, et celle que je portais sur moi.
Lorsque je savonnais mes chausses, mes mouchoirs et ma chemise au bord
d'un ruisseau, la tte en bas et les reins en l'air, il me prenait des
tourdissements; le mouvement des bras me causait une douleur
insupportable  la poitrine. J'tais oblig de m'asseoir parmi les
prles et les cressons, et, au milieu du mouvement de la guerre, je
m'amusais  voir couler l'eau paisible. Lope de Vega fait laver le
bandeau de l'Amour par une bergre; cette bergre m'et t bien utile
pour un petit turban de toile de bouleau que j'avais reu de mes
Floridiennes.

Une arme est ordinairement compose de soldats  peu prs du mme
ge, de la mme taille, de la mme force. Bien diffrente tait la
ntre, assemblage confus d'hommes faits, de vieillards, d'enfants
descendus de leurs colombiers, jargonnant normand, breton, picard,
auvergnat, gascon, provenal, languedocien. Un pre servait avec ses
fils, un beau-pre avec son gendre, un oncle avec ses neveux, un frre
avec un frre, un cousin avec un cousin. Cet arrire-ban, tout
ridicule qu'il paraissait, avait quelque chose d'honorable et de
touchant, parce qu'il tait anim de convictions sincres; il offrait
le spectacle de la vieille monarchie et donnait une dernire
reprsentation {p.061} d'un monde qui passait. J'ai vu de vieux
gentilshommes,  mine svre,  poil gris, habit dchir, sac sur le
dos, fusil en bandoulire, se tranant avec un bton et soutenus sous
le bras par un de leurs fils, j'ai vu M. de Boishue[62], le pre de
mon camarade massacr aux tats de Rennes auprs de moi, marcher seul
et triste, pieds nus dans la boue, portant ses souliers  la pointe de
sa baonnette, de peur de les user; j'ai vu de jeunes blesss couchs
sous un arbre, et un aumnier en redingote et en tole,  genoux 
leur chevet, les envoyant  saint Louis dont ils s'taient efforcs de
dfendre les hritiers. Toute cette troupe pauvre, ne recevant pas un
sou des princes, faisait la guerre  ses dpens, tandis que les
dcrets achevaient de la dpouiller et jetaient nos femmes et nos
mres dans les cachots.

                   [Note 62: Jean-Baptiste-Ren de Guehenneue, comte
                   de Boishue, mari  Sylvie-Gabrielle de Bruc. Son
                   fils fut tu  Rennes le 27 janvier 1789.--Voir, au
                   tome I des _Mmoires_, la note de la page 265.]

Les vieillards d'autrefois taient moins malheureux et moins isols
que ceux d'aujourd'hui: si, en demeurant sur la terre, ils avaient
perdu leurs amis, peu de chose du reste avait chang autour d'eux;
trangers  la jeunesse, ils ne l'taient pas  la socit.
Maintenant, un tranard dans ce monde a non-seulement vu mourir les
hommes, mais il a vu mourir les ides: principes, moeurs, gots,
plaisirs, peines, sentiments, rien ne ressemble  ce qu'il a connu. Il
est d'une race diffrente de l'espce humaine au milieu de laquelle il
achve ses jours.

Et pourtant, France du XIXe sicle, apprenez  estimer {p.062} cette
vieille France qui vous valait. Vous deviendrez vieille  votre tour
et l'on vous accusera, comme on nous accusait, de tenir  des ides
surannes. Ce sont vos pres que vous avez vaincus; ne les reniez pas,
vous tes sortie de leur sang. S'ils n'eussent t gnreusement
fidles aux antiques moeurs, vous n'auriez pas puis dans cette
fidlit native l'nergie qui a fait votre gloire dans les moeurs
nouvelles; ce n'est, entre les deux Frances, qu'une transformation de
vertu.

       *       *       *       *       *

Auprs de notre camp indigent et obscur, en existait un autre brillant
et riche.  l'tat-major, on ne voyait que fourgons remplis de
comestibles; on n'apercevait que cuisiniers, valets, aides de camp.
Rien ne reprsentait mieux la cour et la province, la monarchie
expirante  Versailles et la monarchie mourante dans les bruyres de
Du Guesclin. Les aides de camp nous taient devenus odieux; quand il y
avait quelque affaire devant Thionville, nous criions: En avant, les
aides de camp! comme les patriotes criaient: En avant, les
officiers!

[Illustration: La hutte du berger.]

J'prouvai un saisissement de coeur lorsque arrivs par un jour sombre
en vue des bois qui bordaient l'horizon, on nous dit que ces bois
taient en France. Passer en armes la frontire de mon pays me fit un
effet que je ne puis rendre: j'eus comme une espce de rvlation de
l'avenir, d'autant que je ne partageais aucune des illusions de mes
camarades, ni relativement  la cause qu'ils soutenaient, ni pour le
triomphe dont ils se beraient; j'tais l, comme Falkland[63] dans
l'arme {p.063} de Charles Ier. Il n'y avait pas un chevalier de la
Manche, malade, clopp, coiff d'un bonnet de nuit sous son castor 
trois cornes, qui ne se crt trs-fermement capable de mettre en
fuite,  lui tout seul, cinquante jeunes vigoureux patriotes. Ce
respectable et plaisant orgueil, source de prodiges  une autre
poque, ne m'avait pas atteint: je ne me sentais pas aussi convaincu
de la force de mon invincible bras.

                   [Note 63: Lucius _Carey_, vicomte de _Falkland_
                   (1610-1643), membre du Parlement et secrtaire
                   d'tat de Charles Ier. Aprs s'tre d'abord
                   prononc en faveur de la rbellion, il pousa
                   chaudement la cause royale; il fut tu  la
                   bataille de Newbury.]

Nous surgmes invaincus  Thionville, le 1er septembre; car, chemin
faisant, nous ne rencontrmes personne. La cavalerie campa  droite,
l'infanterie  gauche du grand chemin qui conduisait  la ville du
ct de l'Allemagne. De l'assiette du camp on ne dcouvrait pas la
forteresse; mais  six cents pas en avant, on arrivait  la crte
d'une colline d'o l'oeil plongeait dans la valle de la Moselle. Les
cavaliers de la marine liaient la droite de notre infanterie au corps
autrichien du prince de Waldeck[64], et la gauche de la mme
infanterie se couvrait des dix-huit cents chevaux de la Maison-Rouge
et de Royal-Allemand. Nous nous retranchmes sur le front par un
foss, le long duquel taient rangs les faisceaux d'armes. Les huit
compagnies bretonnes occupaient deux rues transversales du camp, et
au-dessous de nous s'alignait la compagnie des officiers de Navarre,
mes camarades.

                   [Note 64: Chrtien-Auguste, prince de _Waldeck_
                   (1744-1798). Il perdit un bras au sige de
                   Thionville.]

Ces travaux, qui durrent trois jours, tant achevs, Monsieur et le
comte d'Artois arrivrent; ils firent la {p.064} reconnaissance de la
place, qu'on somma en vain, quoique Wimpfen[65] la semblt vouloir
rendre. Comme le grand Cond, nous n'avions pas gagn la bataille de
Rocroi, ainsi nous ne pmes nous emparer de Thionville; mais nous ne
fmes pas battus sous ses murs, comme Feuquires[66]. On se logea sur
la voie publique, dans la tte d'un village servant de faubourg  la
ville, en dehors de l'ouvrage  cornes qui dfendait le pont de la
Moselle. On se fusilla de maison en maison; notre poste se maintint en
possession de celles qu'il avait prises. Je n'assistai point  cette
premire affaire; Armand, mon cousin, s'y trouva et s'y comporta bien.
Pendant qu'on se battait dans ce village, ma compagnie tait commande
pour une batterie  tablir au bord d'un bois qui coiffait le sommet
d'une colline. Sur la dclivit de cette colline, des vignes
descendaient {p.065} jusqu' la plaine adhrente aux fortifications
extrieures de Thionville.

                   [Note 65: Louis-Flix, baron de _Wimpfen_
                   (1744-1814) tait marchal de camp lorsqu'il fut
                   lu dput aux tats-Gnraux par la noblesse du
                   bailliage de Caen. Nomm commandant de Thionville,
                   lors de l'entre des Prussiens en France, il
                   dfendit intrpidement cette place pendant
                   cinquante-cinq jours, jusqu'au moment o il fut
                   dgag par la victoire de Valmy. Aprs la
                   rvolution du 31 mai, il mit, quoique royaliste,
                   son pe au service des dputs girondins rfugis
                    Caen; mais les beaux parleurs de la Gironde,
                   aprs une bataille pour rire qui reut le nom de
                   _bataille sans larmes_, se refusrent  pousser
                   plus loin l'aventure. Wimpfen russit  se cacher
                   pendant le rgne de la Terreur. Le gouvernement
                   consulaire lui rendit son grade de gnral de
                   division, et l'Empereur le nomma inspecteur des
                   haras. Il fut cr baron en 1809. Le gnral de
                   Wimpfen a laiss des _Mmoires_.]

                   [Note 66: Manasss _de Pas_, marquis de
                   _Feuquires_ (1590-1639), lieutenant gnral sous
                   Louis XIII. Il contribua puissamment  la prise de
                   La Rochelle, et charg, en 1633, d'une mission
                   diplomatique, il russit  resserrer l'alliance
                   entre la France, la Sude et les princes
                   protestants de l'Allemagne. Ayant mis, en 1639, le
                   sige devant Thionville, il y fut bless et pris,
                   et mourut quelques mois aprs de ses blessures.]

L'ingnieur qui nous dirigeait nous fit lever un cavalier gazonn,
destin  nos canons; nous filmes un boyau parallle,  ciel ouvert,
pour nous mettre au-dessous du boulet. Ces terrasses allaient
lentement, car nous tions tous, officiers jeunes et vieux, peu
accoutums  remuer la pelle et la pioche. Nous manquions de
brouettes, et nous portions la terre dans nos habits, qui nous
servaient de sacs. Le feu d'une lunette s'ouvrit sur nous; il nous
incommodait d'autant plus, que nous ne pouvions riposter: deux pices
de huit et un obusier  la Cohorn, qui n'avait pas la porte, taient
toute notre artillerie. Le premier obus que nous lanmes tomba en
dehors des glacis; il excita les hues de la garnison. Peu de jours
aprs, il nous arriva des canons et des canonniers autrichiens. Cent
hommes d'infanterie et un piquet de cavalerie de la marine furent,
toutes les vingt-quatre heures, relevs  cette batterie. Les assigs
se disposrent  l'attaquer; on remarquait avec le tlescope du
mouvement sur les remparts.  l'entre de la nuit, on vit une colonne
sortir par une poterne et gagner la lunette  l'abri du chemin
couvert. Ma compagnie fut commande de renfort.

 la pointe du jour, cinq ou six cents patriotes engagrent l'action
dans le village, sur le grand chemin, au-dessus de la ville; puis,
tournant  gauche, ils vinrent  travers les vignes prendre notre
batterie en flanc. La marine chargea bravement, mais elle fut culbute
et nous dcouvrit. Nous tions trop mal arms pour croiser le feu;
nous marchmes la baonnette en {p.066} avant. Les assaillants se
retirrent je ne sais pourquoi; s'ils eussent tenu, ils nous
enlevaient.

Nous emes plusieurs blesss et quelques morts, entre autres le
chevalier de La Baronnais[67], capitaine d'une des compagnies
bretonnes. Je lui portai malheur: la balle qui lui ta la vie fit
ricochet sur le canon de mon fusil et le frappa d'une telle roideur,
qu'elle lui pera les deux tempes; sa cervelle me sauta au visage.
Inutile et noble victime d'une cause perdue! Quand le marchal
d'Aubeterre tint les tats de Bretagne, il passa chez M. de La
Baronnais le pre, pauvre gentilhomme, demeurant  Dinard, prs de
Saint-Malo; le marchal, qui l'avait suppli de n'inviter personne,
aperut en entrant une table de vingt-cinq couverts, et gronda
amicalement son hte. Monseigneur, lui dit M. de La Baronnais, je
n'ai  dner que mes enfants. M. de La Baronnais avait vingt-deux
garons et une fille, tous de la mme mre. La Rvolution a fauch,
avant la maturit, cette riche moisson du pre de famille.

                   [Note 67: Le chevalier de _la Baronnais_ tait l'un
                   des nombreux fils de Franois-Pierre Collas,
                   seigneur de la Baronnais, et de Rene de Kergu,
                   maris  Ruca, en 1750, et tablis, vers 1757, dans
                   la paroisse de Saint-Enogat. Ils avaient dj cinq
                   enfants, et de 1757  1778 ils en eurent quinze
                   autres, vingt en tout. Chateaubriand ne s'loigne
                   donc pas beaucoup de la vrit, lorsqu'il leur en
                   attribue vingt-trois. Seulement, quand il leur
                   donna _vingt-deux_ garons et _une_ fille, il fait
                   un peu trop petite la part du sexe faible. Il y
                   avait, chez les la Baronnais, _huit_ filles contre
                   _douze garons_.]

       *       *       *       *       *

Le corps autrichien de Waldeck commena d'oprer. L'attaque devint
plus vive de notre ct. C'tait un beau spectacle la nuit: des
pots--feu illuminaient les {p.067} ouvrages de la place, couverts de
soldats; des lueurs subites frappaient les nuages ou le znith bleu
lorsqu'on mettait le feu aux canons, et les bombes, se croisant en
l'air, dcrivaient une parabole de lumire. Dans les intervalles des
dtonations, on entendait des roulements de tambour, des clats de
musique militaire, et la voix des factionnaires sur les remparts de
Thionville et  nos postes; malheureusement, ils criaient en franais
dans les deux camps: Sentinelles, prenez garde  vous!

Si les combats avaient lieu  l'aube, il arrivait que l'hymne de
l'alouette succdait au bruit de la mousqueterie, tandis que les
canons, qui ne tiraient plus, nous regardaient bouche bante
silencieusement par les embrasures. Le chant de l'oiseau, en rappelant
les souvenirs de la vie pastorale, semblait faire un reproche aux
hommes. Il en tait de mme lorsque je rencontrais quelques tus parmi
des champs de luzerne en fleurs, ou au bord d'un courant d'eau qui
baignait la chevelure de ces morts. Dans les bois,  quelques pas des
violences de la guerre, je trouvais de petites statues des saints et
de la Vierge. Un chevrier, un ptre, un mendiant portant besace,
agenouills devant ces pacificateurs, disaient leur chapelet au bruit
lointain du canon. Toute une commune vint une fois avec son pasteur
offrir des bouquets au patron d'une paroisse voisine, dont l'image
demeurait dans une futaie, en face d'une fontaine. Le cur tait
aveugle; soldat de la milice de Dieu, il avait perdu la vue dans les
bonnes oeuvres, comme un grenadier sur le camp de bataille. Le vicaire
donnait la communion pour son cur, parce que celui-ci n'aurait pu
dposer la sainte hostie sur {p.068} les lvres des communiants.
Pendant cette crmonie, et du sein de la nuit, il bnissait la
lumire!

Nos pres croyaient que les patrons des hameaux, Jean le
_Silentiaire_, Dominique l'_Encuirass_, Jacques l'_Intercis_, Paul le
_Simple_, Basle l'_Ermite_, et tant d'autres, n'taient point
trangers au triomphe des armes par qui les moissons sont protges.
Le jour mme de la bataille de Bouvines, des voleurs s'introduisirent,
 Auxerre, dans un couvent sous l'invocation de saint Germain, et
drobrent les vases sacrs. Le sacristain se prsente devant la
chsse du bienheureux vque, et lui dit en gmissant: Germain, o
tais-tu lorsque ces brigands ont os violer ton sanctuaire? Une voix
sortant de la chsse rpondit: J'tais auprs de Cisoing, non loin du
pont de Bouvines; avec d'autres saints, j'aidais les Franais et leur
roi,  qui une victoire clatante a t donne par notre secours:

            Cui fuit auxilio victoria prstita nostro.

Nous faisions des battues dans la plaine, et nous les poussions
jusqu'aux hameaux sous les premiers retranchements de Thionville. Le
village du grand chemin trans-Moselle tait sans cesse pris et repris.
Je me trouvai deux fois  ces assauts. Les patriotes nous traitaient
d'_ennemis de la libert_, d'_aristocrates_, de _satellites de Capet_;
nous les appelions _brigands, coupe-ttes, tratres et rvolutionnaires_.
On s'arrtait quelquefois, et un duel avait lieu au milieu des
combattants devenus tmoins impartiaux; singulier caractre franais
que les passions mmes ne peuvent touffer!

{p.069} Un jour, j'tais de patrouille dans une vigne, j'avais  vingt
pas de moi un vieux gentilhomme chasseur qui frappait avec le bout de
son fusil sur les ceps, comme pour dbusquer un livre, puis il
regardait vivement autour de lui, dans l'espoir de voir partir un
_patriote_; chacun tait l avec ses moeurs.

Un autre jour, j'allai visiter le camp autrichien: entre ce camp et
celui de la cavalerie de la marine, se dployait le rideau d'un bois
contre lequel la place dirigeait mal  propos son feu; la ville tirait
trop, elle nous croyait plus nombreux que nous l'tions, ce qui
explique les pompeux bulletins du commandant de Thionville. Comme je
traversais ce bois, j'aperois quelque chose qui remuait dans les
herbes; je m'approche: un homme tendu de tout son long, le nez en
terre, ne prsentait qu'un large dos. Je le crus bless: je le pris
par le chignon du cou, et lui soulevai  demi la tte. Il ouvre des
yeux effars, se redresse un peu en s'appuyant sur ses mains; j'clate
de rire: c'tait mon cousin Moreau! Je ne l'avais pas vu depuis notre
visite  Mme de Chastenay.

Couch sur le ventre  la descente d'une bombe, il lui avait t
impossible de se relever. J'eus toutes les peines du monde  le mettre
debout; sa bedaine tait triple. Il m'apprit qu'il servait dans les
vivres et qu'il allait proposer des boeufs au prince de Waldeck. Au
reste, il portait un chapelet; Hugues Mtel parle d'un loup qui
rsolut d'embrasser l'tat monastique; mais, n'ayant pu s'habituer au
maigre, il se fit chanoine[68].

                   [Note 68: Hugues _Mtel_, crivain ecclsiastique
                   du XIIe sicle (1080-1157). Il se vantait de
                   composer jusqu' mille vers en se tenant sur un
                   pied, _stans pede in uno_. Chateaubriand fait ici
                   allusion  un apologue qui se trouve en tte des
                   _Posies_ de Mtel et qui est intitul: _D'un loup
                   qui se fit hermite_. C'est la meilleure pice de
                   Mtel,-- moins qu'il ne faille l'attribuer, comme
                   le veulent plusieurs rudits,  Marbode, vque de
                   Rennes, son contemporain.]

{p.070} En rentrant au camp, un officier du gnie passa prs de moi,
menant son cheval par la bride: un boulet atteint la bte  l'endroit
le plus troit de l'encolure et la coupe net; la tte et le cou
restent pendus  la main du cavalier qu'ils entranent  terre de leur
poids. J'avais vu une bombe tomber au milieu d'un cercle d'officiers
de marine qui mangeaient assis en rond: la gamelle disparut; les
officiers culbuts et ensabls criaient comme le vieux capitaine de
vaisseau: Feu de tribord, feu de bbord, feu partout! feu dans ma
perruque!

Ces coups singuliers semblent appartenir  Thionville: en 1558,
Franois de Guise mit le sige devant cette place. Le marchal Strozzi
y fut tu _parlant dans la tranche audit sieur de Guise qui lui
tenoit lors la main sur l'paule_.

       *       *       *       *       *

Il s'tait form derrire notre camp une espce de march. Les paysans
avaient amen des quartauts de vin blanc de Moselle, qui demeurrent
sur les voitures: les chevaux dtels mangeaient attachs  un bout
des charrettes, tandis qu'on buvait  l'autre bout. Des foues
brillaient  et l. On faisait frire des saucisses dans des polons,
bouillir des gaudes dans des bassines, sauter des crpes sur des
plaques de fonte, enfler des pancakes sur des paniers. On vendait des
galettes anises, des pains de seigle d'un sou, des gteaux {p.071}
de mas, des pommes vertes, des oeufs rouges et blancs, des pipes et
du tabac, sous un arbre aux branches duquel pendaient des capotes de
gros drap, marchandes par les passants. Des villageoises, 
califourchon sur un escabeau portatif, trayaient des vaches, chacun
prsentant sa tasse  la laitire et attendant son tour. On voyait
rder devant les fourneaux les vivandiers en blouse, les militaires en
uniforme. Des cantinires allaient criant en allemand et en franais.
Des groupes se tenaient debout, d'autres assis  des tables de sapin
plantes de travers sur un sol raboteux. On s'abritait  l'aventure
sous une toile d'emballage ou sous des rameaux coups dans la fort,
comme  Pques fleuries. Je crois aussi qu'il y avait des noces dans
les fourgons couverts, en souvenir des rois franks. Les patriotes
auraient pu facilement,  l'exemple de Majorien, enlever le chariot de
la marie: _Rapit esseda victor, nubentemque nurum_, (Sidoine
Apollinaire.) On chantait, on riait, on fumait. Cette scne tait
extrmement gaie la nuit, entre les feux qui l'clairaient  terre et
les toiles qui brillaient au-dessus.

Quand je n'tais ni de garde aux batteries ni de service  la tente,
j'aimais  souper  la foire. L recommenaient les histoires du camp;
mais, animes de rogomme et de chre-lie, elles taient beaucoup plus
belles.

Un de nos camarades, capitaine  brevet, dont le nom s'est perdu pour
moi dans celui de _Dinarzade_ que nous lui avions donn, tait clbre
par ses contes; il et t plus correct de dire _Sheherazade_, mais
nous n'y regardions pas de si prs. Aussitt que nous le {p.072}
voyions, nous courions  lui, nous nous le disputions: c'tait  qui
l'aurait  son cot. Taille courte, cuisses longues, figure avale,
moustaches tristes, yeux faisant la virgule  l'angle extrieur, voix
creuse, grande pe  fourreau caf au lait, prestance de pote
militaire, entre le suicide et le luron, Dinarzade goguenard srieux,
ne riait jamais et on ne le pouvait regarder sans rire. Il tait le
tmoin oblig de tous les duels et l'amoureux de toutes les dames de
comptoir. Il prenait au tragique tout ce qu'il disait et
n'interrompait sa narration que pour boire  mme d'une bouteille,
rallumer sa pipe ou avaler une saucisse.

Une nuit qu'il pleuvinait, nous faisions cercle au robinet d'un
tonneau pench vers nous sur une charrette dont les brancards taient
en l'air. Une chandelle colle  la futaille nous clairait; un
morceau de serpillire, tendu du bout des brancards  deux poteaux,
nous servait de toit.--Dinarzade, son pe de guingois  la faon de
Frdric II, debout entre une roue de la voiture et la croupe d'un
cheval, racontait une histoire  notre grande satisfaction. Les
cantinires qui nous apportaient la pitance restaient avec nous pour
couter notre Arabe. La troupe attentive des bacchantes et des silnes
qui formaient le choeur accompagnait le rcit des marques de sa
surprise, de son approbation ou de son improbation.

Messieurs, dit le ramenteur, vous avez tous connu le chevalier Vert,
qui vivait au temps du roi Jean? Et chacun de rpondre: Oui, oui.
Dinarzade engloutit, en se brlant, une crpe roule.

{p.073} Ce chevalier Vert, messieurs, vous le savez, puisque vous
l'avez vu, tait fort beau: quand le vent rebroussait ses cheveux roux
sur son casque, cela ressemblait  un tortis de filasse autour d'un
turban vert.

L'assemble: Bravo!

Par une soire de mai, il sonna du cor au pont-levis d'un chteau de
Picardie, ou d'Auvergne, n'importe. Dans ce chteau demeurait la _Dame
des grandes compagnies_. Elle reut bien le chevalier, le fit
dsarmer, conduire au bain et se vint asseoir avec lui  une table
magnifique; mais elle ne mangea point, et les pages-servants taient
muets.

L'assemble: Oh! oh!

La dame, messieurs, tait grande, plate, maigre et disloque comme la
femme du major; d'ailleurs beaucoup de physionomie et l'air coquet.
Lorsqu'elle riait et montrait ses dents longues sous son nez court, on
ne savait plus o l'on en tait. Elle devint amoureuse du chevalier et
le chevalier amoureux de la dame, bien qu'il en et peur.

Dinarzade vida la cendre de sa pipe sur la jante de la roue et voulut
recharger son brle-gueule; on le fora de continuer:

Le chevalier Vert, tout ananti, se rsolut de quitter le chteau;
mais, avant de partir, il requiert de la chtelaine l'explication de
plusieurs choses tranges; il lui faisait en mme temps une offre
loyale de mariage, si toutefois elle n'tait pas sorcire.

La rapire de Dinarzade tait plante droite et roide entre ses
genoux. Assis et penchs en avant, {p.074} nous faisions au-dessous
de lui, avec nos pipes, une guirlande de flammches comme l'anneau de
Saturne. Tout  coup Dinarzade s'cria comme hors de lui:

Or, messieurs, la Dame des grandes compagnies, c'tait la Mort!

Et le capitaine, rompant les rangs et s'criant: La mort! la mort!
mit en fuite les cantinires. La sance fut leve: le brouhaha fut
grand et les rires prolongs. Nous nous rapprochmes de Thionville, au
bruit du canon de la place.

       *       *       *       *       *

Le sige continuait, ou plutt il n'y avait pas de sige, car on
n'ouvrait point la tranche et les troupes manquaient pour investir
rgulirement la place. On comptait sur des intelligences, et l'on
attendait la nouvelle des succs de l'arme prussienne ou de celle de
Clerfayt[69], avec laquelle se trouvait le corps franais du duc de
Bourbon[70]. Nos petites ressources s'puisaient; {p.075} Paris
semblait s'loigner. Le mauvais temps ne cessait; nous tions inonds
au milieu de nos travaux; je m'veillais quelquefois dans un foss
avec de l'eau jusqu'au cou: le lendemain j'tais perclus.

                   [Note 69: Franois-Sbastien-Charles-Joseph _de
                   Croix_, comte de _Clerfayt_ (1733-1798), s'tait
                   distingu pendant la guerre de Sept ans. Mis en
                   1792  la tte du corps d'arme que l'Autriche
                   joignait aux Prussiens, il prit Stenay et le dfil
                   de la Croix-aux-Bois, assista aux batailles de
                   Valmy et de Jemmapes, dirigea la retraite avec
                   beaucoup de talent  cette dernire bataille,
                   surprit les Franais  Altenhoven, fit dbloquer
                   Mastricht, eut la plus grande part dans le succs
                   des coaliss  Nerwinde,  Quivrain et  Furnes
                   (1793). Pendant la campagne de 1794, il dut cder
                   le terrain  Pichegru. Cr feld-marchal l'anne
                   suivante, il entra dans Mayence (28 octobre 1795),
                   aprs avoir battu isolment trois corps d'arme
                   franais envoys contre lui. Une disgrce
                   inexplicable fut le prix de ces clatants
                   triomphes: la cour de Vienne, au mois de janvier
                   1796, le remplaa par le prince Charles.]

                   [Note 70: L'arme des migrs, en 1792, tait
                   fractionne en trois corps. Le premier (dix mille
                   hommes), form avec les migrs, de Coblentz, tait
                   command par les marchaux de Broglie et de
                   Castries. Le second (cinq mille hommes) tait sous
                   les ordres du prince de Cond. Le troisime corps,
                   sous les ordres du duc de Bourbon, comprenait
                   quatre  cinq mille migrs cantonns dans les
                   Pays-Bas autrichiens. Les migrs de Bretagne
                   faisaient partie de ce troisime corps. (_Histoire
                   de l'arme de Cond_, par Ren Bittard des Portes,
                   p. 27.)]

Parmi mes compatriotes, j'avais rencontr Ferron de La Sigonnire[71],
mon ancien camarade de classe  Dinan. Nous dormions mal sous notre
pavillon; nos ttes, dpassant la toile, recevaient la pluie de cette
espce de gouttire. Je me levais et j'allais avec Ferron me promener
devant les faisceaux, car toutes nos nuits n'taient pas aussi gaies
que celles de Dinarzade. Nous marchions en silence, coutant la voix
des sentinelles, regardant la lumire des rues de nos tentes, de mme
que nous avions vu autrefois au collge les lampions de nos corridors.
Nous causions du pass et de l'avenir, des fautes que l'on avait
commises, de celles que l'on commettrait; nous dplorions
l'aveuglement des princes, qui croyaient revenir dans leur patrie avec
une poigne de serviteurs, et raffermir par le bras de l'tranger la
couronne sur la tte de leur frre. Je me souviens d'avoir dit  mon
camarade, dans ces conversations, que la France voudrait {p.076}
imiter l'Angleterre, que le roi prirait sur l'chafaud, et que,
vraisemblablement, notre expdition devant Thionville serait un des
principaux chefs d'accusation contre Louis XVI. Ferron fut frapp de
ma prdiction: c'est la premire de ma vie. Depuis ce temps j'en ai
fait bien d'autres tout aussi vraies, tout aussi peu coutes;
l'accident tait-il arriv, on se mettait  l'abri, et l'on
m'abandonnait aux prises avec le malheur que j'avais prvu. Quand les
Hollandais essuient un coup de vent en haute mer, ils se retirent dans
l'intrieur du navire, ferment les coutilles et boivent du punch,
laissant un chien sur le pont pour aboyer  la tempte; le danger
pass, on renvoie Fidle  sa niche au fond de la cale, et le
capitaine revient jouir du beau temps sur le gaillard. J'ai t le
chien hollandais du vaisseau de la lgitimit.

                   [Note 71: Franois-Prudent-Malo Ferron de la
                   Sigonnire, n dans la paroisse de Saint-Samson,
                   prs de Dinan, le 6 juin 1768. Il tait l'un des
                   quatorze enfants de Franois-Henri-Malo Ferron de
                   la Sigonnire, mari, le 4 mai 1762, 
                   Anne-Gillette-Franoise Anger des Vaux. Le camarade
                   de Chateaubriand est mort au chteau de la Mettrie,
                   en Saint-Samson, le 14 mai 1815.]

Les souvenirs de ma vie militaire se sont gravs dans ma pense; ce
sont eux que j'ai retracs au sixime livre des _Martyrs_[72].

                   [Note 72: En plus d'un endroit de ce sixime livre,
                   en effet, c'est Chateaubriand qui parle sous le nom
                   d'Eudore, particulirement dans cette page sur les
                   veilles nocturnes du camp:--puis par les travaux
                   de la journe, je n'avais durant la nuit que
                   quelques heures pour dlasser mes membres fatigus.
                   Souvent il m'arrivait, pendant ce court repos,
                   d'oublier ma nouvelle fortune; et lorsque aux
                   premires blancheurs de l'aube les trompettes du
                   camp venaient  sonner l'air de Diane, j'tais
                   tonn d'ouvrir les yeux au milieu des bois. Il y a
                   pourtant un charme  ce rveil du guerrier chapp
                   aux prils de la nuit. Je n'ai jamais entendu sans
                   une certaine joie belliqueuse la fanfare du
                   clairon, rpte par l'cho des rochers, et les
                   premiers hennissements des chevaux qui saluaient
                   l'aurore. J'aimais  voir le camp plong dans le
                   sommeil, les tentes encore fermes d'o sortaient
                   quelques soldats  moiti vtus, le centurion qui
                   se promenait devant les faisceaux d'armes en
                   balanant son cep de vigne, la sentinelle immobile
                   qui, pour rsister au sommeil, tenait un doigt lev
                   dans l'attitude du silence, le cavalier qui
                   traversait le fleuve color des feux du matin, le
                   victimaire qui puisait l'eau du sacrifice, et
                   souvent un berger appuy sur sa houlette, qui
                   regardait boire son troupeau.]

{p.077} Barbare de l'Armorique au camp des princes, je portais Homre
avec mon pe; je prfrais ma _patrie, la pauvre, la petite le
d'AARON[73], aux cent villes de la Crte_. Je disais comme Tlmaque:
L'pre pays qui ne nourrit que des chvres m'est plus agrable que
ceux o l'on lve des chevaux[74]. Mes paroles auraient fait rire le
candide Mnlas, [Grec: agathos Menelaos].

                   [Note 73: La petite le d'Aaron est la presqu'le
                   o est situe le rocher de Saint-Malo.]

                   [Note 74: _Odysse_, livre IV, vers 606. Ce vers
                   dit seulement: Brout par les chvres, et qui ne
                   saurait suffire  la nourriture des chevaux. C'est
                   Mme Dacier qui, la premire, a fait honneur 
                   Tlmaque de ce doux sentiment de la patrie, qui ne
                   se trouve point dans le texte grec. (Voy.
                   Marcellus, _Chateaubriand et son temps_, p. 89.)]

       *       *       *       *       *

Le bruit se rpandit qu'enfin on allait en venir  une action; le
prince de Waldeck devait tenter un assaut, tandis que, traversant la
rivire, nous ferions diversion par une fausse attaque sur la place du
ct de la France.

Cinq compagnies bretonnes, la mienne comprise, la compagnie des
officiers de Picardie et de Navarre, le rgiment des volontaires,
compos de jeunes paysans lorrains et de dserteurs des divers
rgiments, furent commands de service. Nous devions tre soutenus de
Royal-Allemand, des escadrons des mousquetaires et des diffrents
corps de dragons qui couvraient {p.078} notre gauche: mon frre se
trouvait dans cette cavalerie avec le baron de Montboissier qui avait
pous une fille de M. de Malherbes, soeur de madame de Rosambo, et
par consquent tante de ma belle-soeur. Nous escortions trois
compagnies d'artillerie autrichienne avec des pices de gros calibre
et une batterie de trois mortiers.

Nous partmes  six heures du soir;  dix, nous passmes la Moselle,
au-dessus de Thionville, sur des pontons de cuivre:

            amoena fluenta
            Subterlabentis tacito rumore Mosell (AUSONE.)

Au lever du jour, nous tions en bataille sur la rive gauche, la
grosse cavalerie s'chelonnant aux ailes, la lgre en tte.  notre
second mouvement, nous nous formmes en colonne et nous commenmes de
dfiler.

Vers neuf heures, nous entendmes  notre gauche le feu d'une
dcharge. Un officier de carabiniers, accourant  bride abattue, vint
nous apprendre qu'un dtachement de l'arme de Kellermann[75] tait
prs de {p.079} nous joindre et que l'action tait dj engage entre
les tirailleurs. Le cheval de cet officier avait t frapp d'une
balle au chanfrein; il se cabrait en jetant l'cume par la bouche et
le sang par les naseaux: ce carabinier, le sabre  la main sur ce
cheval bless, tait superbe. Le corps sorti de Metz manoeuvrait pour
nous prendre en flanc: il avait des pices de campagne dont le tir
entama le rgiment de nos volontaires. J'entendis les exclamations de
quelques recrues touches du boulet; les derniers cris de la jeunesse
arrache toute vivante de la vie me firent une profonde piti: je
pensai aux pauvres mres.

                   [Note 75: Franois-Victor _Kellermann_ (1735-1820),
                   d'une famille noble d'origine saxonne, tablie 
                   Strasbourg au XVIe sicle. Il tait marchal de
                   camp en 1788. Appel, en 1792, au commandement de
                   l'arme de la Moselle, il battit les Prussiens 
                   Valmy, de concert avec Dumouriez. Il n'en fut pas
                   moins destitu le 18 octobre 1793, et envoy 
                   l'Abbaye, o il resta treize mois enferm. Mis en
                   libert aprs le 9 thermidor, et investi du
                   commandement de l'arme des Alpes, il arrta en
                   Provence, avec 47,000 hommes, la marche des
                   Autrichiens, forts de 150,000 hommes. Le 20 mai
                   1804, il fut cr marchal d'Empire, et, le 3 juin
                   1808, duc de Valmy. Louis XVIII le fit pair de
                   France, le 4 juin 1814. Il se tint  l'cart
                   pendant les Cent-Jours, quoique compris dans la
                   promotion des pairs du 2 juin 1815, et reprit,  la
                   seconde Restauration, sa place  la Chambre haute,
                   o Chateaubriand et lui se retrouvrent.]

Les tambours battirent la charge, et nous allmes en dsordre 
l'ennemi. On s'approcha de si prs que la fume n'empchait pas de
voir ce qu'il y a de terrible dans le visage d'un homme prt  verser
votre sang. Les patriotes n'avaient point encore acquis cet aplomb que
donne la longue habitude des combats et de la victoire: leurs
mouvements taient mous, ils ttonnaient; cinquante grenadiers de la
vieille garde auraient pass sur le ventre d'une masse htrogne de
vieux et jeunes nobles indisciplins: mille  douze cents fantassins
s'tonnrent de quelques coups de canon de la grosse artillerie
autrichienne; ils se retirrent; notre cavalerie les poursuivit
pendant deux lieues.

Une sourde et muette allemande, appele Libbe ou Libba, s'tait
attache  mon cousin Armand et l'avait suivi. Je la trouvai assise
sur l'herbe qui ensanglantait sa robe: son coude tait pos sur ses
genoux plis {p.080} et relevs; sa main passe sous ses cheveux
blonds pars appuyait sa tte. Elle pleurait en regardant trois ou
quatre tus, nouveaux sourds et muets gisant autour d'elle. Elle
n'avait point ou les coups de la foudre dont elle voyait l'effet et
n'entendait point les soupirs qui s'chappaient de ses lvres quand
elle regardait Armand; elle n'avait jamais entendu le son de la voix
de celui qu'elle aimait et n'entendrait point le premier cri de
l'enfant qu'elle portait dans son sein; si le spulcre ne renfermait
que le silence, elle ne s'apercevrait pas d'y tre descendue.

Au surplus, les champs de carnage sont partout; au cimetire de l'Est,
 Paris, vingt-sept mille tombeaux, deux cent trente mille corps, vous
apprendront quelle bataille la mort livre jour et nuit  votre porte.

Aprs une halte assez longue, nous reprmes notre route, et nous
arrivmes  l'entre de la nuit sous les murs de Thionville.

Les tambours ne battaient point; le commandement se faisait  voix
basse. La cavalerie, afin de repousser toute sortie se glissa le long
des chemins et des haies jusqu' la porte que nous devions canonner.
L'artillerie autrichienne, protge par notre infanterie, prit
position  vingt-cinq toises des ouvrages avancs, derrire des
gabions pauls  la hte.  une heure du matin, le 6 septembre, une
fuse lance du camp du prince de Waldeck, de l'autre ct de la
place, donna le signal. Le prince commena un feu nourri auquel la
ville rpondit vigoureusement. Nous tirmes aussitt.

Les assigs, ne croyant pas que nous eussions des {p.081} troupes de
ce ct et n'ayant pas prvu cette insulte, n'avaient rien aux
remparts du midi; nous ne perdmes pas pour attendre: la garnison arma
une double batterie, qui pera nos paulements et dmonta deux de nos
pices. Le ciel tait en feu; nous tions ensevelis dans des torrents
de fume. Il m'arriva d'tre un petit Alexandre: extnu de fatigue,
je m'endormis profondment presque sous les roues des affts o
j'tais de garde. Un obus, crev  six pouces de terre, m'envoya un
clat  la cuisse droite. Rveill du coup, mais ne sentant point la
douleur, je ne m'aperus de ma blessure qu' mon sang. J'entourai ma
cuisse avec mon mouchoir.  l'affaire de la plaine, deux balles
avaient frapp mon havresac pendant un mouvement de conversion. Atala,
en fille dvoue, se plaa entre son pre et le plomb ennemi; il lui
restait  soutenir le feu de l'abb Morellet[76].

                   [Note 76: Andr Morellet (1727-1819), membre de
                   l'Acadmie franaise. Nous le retrouverons quand
                   Chateaubriand publiera son roman d'_Atala_.]

 quatre heures du matin, le tir du prince de Waldeck cessa; nous
crmes la ville rendue; mais les portes ne s'ouvrirent point, et il
nous fallut songer  la retraite. Nous rentrmes dans nos positions,
aprs une marche accablante de trois jours.

Le prince de Waldeck s'tait approch jusqu'au bord des fosss qu'il
avait essay de franchir, esprant une reddition au moyen de l'attaque
simultane: on supposait toujours des divisions dans la ville, et l'on
se flattait que le parti royaliste apporterait les clefs aux princes.
Les Autrichiens, ayant tir  barbette, perdirent un monde
considrable; le prince de {p.082} Waldeck eut un bras emport.
Tandis que quelques gouttes de sang coulaient sous les murs de
Thionville, le sang coulait  torrents dans les prisons de Paris: ma
femme et mes soeurs taient plus en danger que moi.

       *       *       *       *       *

Nous levmes le sige de Thionville et nous partmes pour Verdun,
rendu le 2 septembre aux allis. Longwy, patrie de Franois de Mercy,
tait tomb le 23 aot. De toutes parts des festons et des couronnes
attestaient le passage de Frdric-Guillaume.

Je remarquai, au milieu des paisibles trophes, l'aigle de Prusse
attache sur les fortifications de Vauban: elle n'y devait pas rester
longtemps; quant aux fleurs, elles allaient bientt voir se faner
comme elles les innocentes cratures qui les avaient cueillies. Un des
meurtres les plus atroces de la Terreur fut celui des jeunes filles de
Verdun.

Quatorze jeunes filles de Verdun, dit Riouffe, d'une candeur sans
exemple, et qui avaient l'air de jeunes vierges pares pour une fte
publique, furent menes ensemble  l'chafaud. Elles disparurent tout
 coup et furent moissonnes dans leur printemps; la _Cour des femmes_
avait l'air, le lendemain de leur mort, d'un parterre dgarni de ses
fleurs par un orage. Je n'ai jamais vu parmi nous de dsespoir pareil
 celui qu'excita cette barbarie[77].

                   [Note 77: _Mmoires d'un dtenu, pour servir 
                   l'histoire de la tyrannie de Robespierre_, par
                   Honor Riouffe. Publis peu de temps aprs le 9
                   thermidor, ces _Mmoires_, produisirent une immense
                   sensation.--Honor-Jean Riouffe tait n  Rouen,
                   le 1er avril 1764. Aprs avoir t secrtaire, puis
                   prsident du Tribunat, il administra
                   successivement, sous l'Empire, les prfectures de
                   la Cte-d'Or et de la Meurthe. Cr baron, le 9
                   mars 1810, il succomba, le 30 novembre 1813, 
                   Nancy, aux atteintes du typhus, qui s'tait dclar
                   dans cette ville par suite de l'entassement des
                   malades, aprs les revers de la campagne de
                   Russie.]

{p.083} Verdun est clbre par ses sacrifices de femmes. Au dire de
Grgoire de Tours, Deuteric, voulant drober sa fille aux poursuites
de Thodebert, la plaa dans un tombereau attel de deux boeufs
indompts et la fit prcipiter dans la Meuse. L'instigateur du
massacre des jeunes filles de Verdun fut le potereau rgicide Pons de
Verdun[78], acharn contre sa ville natale. Ce que l'_Almanach des
Muses_ a fourni d'agents de la Terreur est incroyable; la vanit des
mdiocrits en souffrance produisit autant de rvolutionnaires que
l'orgueil bless des culs-de-jatte et des avortons: rvolte analogue
des infirmits de l'esprit et de celles du corps. Pons attacha  ses
pigrammes mousses la pointe d'un poignard. Fidle apparemment aux
traditions de la Grce, le pote ne voulait offrir  ses dieux que le
sang des vierges: car la Convention dcrta, sur son rapport,
qu'aucune femme enceinte ne pouvait tre mise en jugement[79]. Il fit
aussi annuler la sentence qui condamnait  mort madame de
Bonchamps[80], {p.084} veuve du clbre gnral venden. Hlas! nous
autres royalistes  la suite des princes, nous arrivmes aux revers de
la Vende, sans avoir pass par sa gloire.

                   [Note 78: Philippe-Laurent _Pons_, dit _Pons de
                   Verdun_, n  Verdun, le 17 fvrier 1759, mort 
                   Paris, le 7 mai 1844. Avant la Rvolution, il tait
                   un des fournisseurs attitrs de l'_Almanach des
                   Muses_. Dput de la Meuse  la Convention, cet
                   homme sensible vota la mort du roi et applaudit 
                   l'excution de Marie-Antoinette, cette femme
                   sclrate, qui allait enfin expier ses forfaits.
                   (Sance de la Convention du 15 octobre 1793).
                   Dput au Conseil des Cinq-Cents, il se rallia au
                   coup d'tat de Bonaparte, et devint, sous l'Empire,
                   avocat gnral prs le tribunal de Cassation.]

                   [Note 79: Ce fut seulement aprs le 9 thermidor,
                   que Pons de Verdun fit cette motion. Le dcret vot
                   sur son rapport est du 17 septembre 1794.]

                   [Note 80: Sance de la Convention du 18 janvier
                   1795.]

Nous n'avions pas  Verdun, pour passer le temps, cette fameuse
comtesse de Saint-Balmont, qui, aprs avoir quitt les habits de
femme, montait  cheval et servait elle-mme d'escorte aux dames qui
l'accompagnaient et qu'elle avait laisses dans son carrosse[81]...
Nous n'tions pas passionns pour le _vieux gaulois_, et nous ne nous
crivions pas _des billets en langage d'Amadis_. (Arnauld.)

                   [Note 81: Alberte-Barbe d'_Ernecourt_, dame _de
                   Saint-Balmon_, ne en 1608, au chteau de Neuville,
                   prs de Verdun. Pendant la guerre de Trente ans,
                   alors que les armes franaises et allemandes
                   dvastaient la Lorraine et que son mari avait pris
                   du service dans l'arme impriale, reste seule 
                   Neuville, elle prit le harnais de guerre, et,  la
                   tte de ses vassaux, dfendit sa demeure, escorta
                   des convois, poursuivit les maraudeurs. La paix de
                   Westphalie lui ayant fait des loisirs, elle les
                   consacra aux lettres et fit imprimer, en 1650, une
                   tragdie, _les Jumeaux martyrs_. Aprs la mort de
                   son mari, elle se retira  Bar-le-Duc, chez les
                   religieuses de Sainte-Claire, et mourut dans leur
                   couvent en 1660.]

La maladie des Prussiens se communiqua  notre petite arme; j'en fus
atteint. Notre cavalerie tait alle rejoindre Frdric-Guillaume 
Valmy. Nous ignorions ce qui se passait, et nous attendions d'heure en
heure l'ordre de nous porter en avant; nous remes celui de battre en
retraite.

Extrmement affaibli, et ma gnante blessure ne me permettant de
marcher qu'avec douleur, je me tranai comme je pus  la suite de ma
compagnie, qui {p.085} bientt se dbanda. Jean Balue[82], fils d'un
meunier de Verdun, partit fort jeune de chez son pre avec un moine
qui le chargea de sa besace. En sortant de Verdun, la _colline du gu_
selon Saumaise (_ver dunum_), je portais la besace de la monarchie,
mais je ne suis devenu ni contrleur des finances, ni vque, ni
cardinal.

                   [Note 82: Jean _La Balue_ (1421-1491), cardinal et
                   ministre d'tat sous Louis XI.]

Si, dans les romans que j'ai crits, j'ai touch  ma propre histoire,
dans les histoires que j'ai racontes j'ai plac des souvenirs de
l'histoire vivante dont j'avais fait partie. Ainsi, dans la vie du duc
de Berry, j'ai retrac quelques-unes des scnes qui s'taient passes
sous mes yeux:

    Quand on licencie une arme, elle retourne dans ses foyers; mais
    les soldats de l'arme de Cond avaient-ils des foyers? O les
    devait guider le bton qu'on leur permettait  peine de couper
    dans les bois de l'Allemagne, aprs avoir dpos le mousquet
    qu'ils avaient pris pour la dfense de leur roi?

    ...........................

    Il fallut se sparer. Les frres d'armes se dirent un dernier
    adieu, et prirent divers chemins sur la terre. Tous allrent,
    avant de partir, saluer leur pre et leur capitaine, le vieux
    Cond en cheveux blancs: le patriarche de la gloire donna sa
    bndiction  ses enfants, pleura sur sa tribu disperse, et vit
    tomber les tentes de son camp avec la douleur d'un homme qui voit
    s'crouler les toits paternels[83].

                   [Note 83: _Mmoires_, lettres et pices
                   authentiques touchant la vie et la mort de S. A. R.
                   Ch.-F. d'Artois, fils de France, _duc de Berry_,
                   par le vicomte de Chateaubriand, livre second,
                   chapitre VIII.]

{p.086} Moins de vingt ans aprs, le chef de la nouvelle arme
franaise, Bonaparte, prit aussi cong de ses compagnons; tant les
hommes et les empires passent vite! tant la renomme la plus
extraordinaire ne sauve pas du destin le plus commun!

Nous quittmes Verdun. Les pluies avaient dfonc les chemins; on
rencontrait partout caissons, affts, canons embourbs, chariots
renverss, vivandires avec leurs enfants sur leur dos, soldats
expirants ou expirs dans la boue. En traversant une terre laboure,
j'y restai enfonc jusqu'aux genoux; Ferron et un autre de mes
camarades m'en arrachrent malgr moi: je les priais de me laisser l;
je prfrais mourir.

Le capitaine de ma compagnie, M. de Goyon-Miniac, me dlivra le 16
octobre, au camp prs de Longwy, un certificat fort honorable. 
Arlon, nous apermes sur la grande route une file de chariots
attels: les chevaux, les uns debout, les autres agenouills, les
autres appuys sur le nez, taient morts, et leurs cadavres se
tenaient roidis entre les brancards: on et dit des ombres d'une
bataille bivouaquant au bord du Styx. Ferron me demanda ce que je
comptais faire, je lui rpondis: Si je puis parvenir  Ostende, je
m'embarquerai pour Jersey o je trouverai mon oncle de Bede; de l,
je serai  mme de rejoindre les royalistes de Bretagne.

La fivre me minait; je ne me soutenais qu'avec peine sur ma cuisse
enfle. Je me sentis saisi d'un autre mal. Aprs vingt-quatre heures
de vomissements, une bullition me couvrit le corps et le visage; une
petite vrole confluente se dclara; elle rentrait et sortait
alternativement selon les impressions de {p.087} l'air. Arrang de la
sorte, je commenai  pied un voyage de deux cents lieues, riche que
j'tais de dix-huit livres tournois; tout cela pour la plus grande
gloire de la monarchie. Ferron, qui m'avait prt mes six petits cus
de trois francs, tant attendu  Luxembourg, me quitta.

       *       *       *       *       *

En sortant d'Arlon, une charrette de paysan me prit pour la somme de
quatre sous, et me dposa  cinq lieues de l sur un tas de pierres.
Ayant sautill quelques pas  l'aide de ma bquille, je lavai le linge
de mon raflure devenue plaie, dans une source qui ruisselait au bord
du chemin, ce qui me fit grand bien. La petite vrole tait
compltement sortie, et je me sentais soulag. Je n'avais point
abandonn mon sac, dont les bretelles me coupaient les paules.

Je passai une premire nuit dans une grange, et ne mangeai point. La
femme du paysan, propritaire de la grange, refusa le loyer de ma
couche; elle m'apporta, au lever du jour, une grande cuelle de caf
au lait avec de la miche noire que je trouvai excellente. Je me remis
en route tout gaillard, bien que je tombasse souvent. Je fus rejoins
par quatre ou cinq de mes camarades qui prirent mon sac; ils taient
aussi fort malades. Nous rencontrmes des villageois, de charrettes en
charrettes, nous gagnmes pendant cinq jours assez de chemin dans les
Ardennes pour atteindre Attert, Flamizoul et Bellevue. Le sixime
jour, je me trouvai seul. Ma petite vrole blanchissait et
s'aplatissait.

Aprs avoir march deux lieues, qui me cotrent six heures de temps,
j'aperus une famille de bohmiens {p.088} campe, avec deux chvres
et un ne, derrire un foss, autour d'un feu de brandes.  peine
arrivais-je, je me laissai choir, et les singulires cratures
s'empressrent de me secourir. Une jeune femme en haillons, vive,
brune, mutine, chantait, sautait, tournait, en tenant de biais son
enfant sur son sein, comme la vielle dont elle aurait anim sa danse,
puis elle s'asseyait sur ses talons tout contre moi, me regardait
curieusement  la lueur du feu, prenait ma main mourante pour me dire
ma bonne aventure, en me demandant un _petit sou_; c'tait trop cher.
Il tait difficile d'avoir plus de science, de gentillesse et de
misre que ma sibylle des Ardennes. Je ne sais quand les nomades dont
j'aurais t un digne fils me quittrent; lorsque,  l'aube, je sortis
de mon engourdissement, je ne les trouvai plus. Ma bonne aventurire
s'en tait alle avec le secret de mon avenir. En change de mon
_petit sou_, elle avait dpos  mon chevet une pomme qui servit  me
rafrachir la bouche. Je me secouai comme Jeannot Lapin parmi le
_thym_ et la _rose_; mais je ne pouvais ni _brouter_, ni _trotter_,
ni faire beaucoup de _tours_. Je me levai nanmoins dans l'intention
de faire _ma cour  l'aurore_: elle tait bien belle, et j'tais bien
laid; son visage rose annonait sa bonne sant; elle se portait mieux
que le pauvre Cphale[84] de l'Armorique. Quoique jeunes tous deux,
nous tions de vieux amis, et je me figurai que ce matin-l ses pleurs
taient pour moi.

                   [Note 84: Nous sommes maintenant si brouills avec
                   la mythologie, qu'il n'est peut-tre pas inutile de
                   rappeler que _Cphale_ tait un prince de
                   Thessalie, si remarquablement beau que l'Aurore, un
                   beau matin, sentit pour lui les feux d'un dsir
                   insens.]

{p.089} Je m'enfonai dans la fort, je n'tais pas trop triste; la
solitude m'avait rendu  ma nature. Je chantonnais la romance de
l'infortun Cazotte:

                Tout au beau milieu des Ardennes,
            Est un chteau sur le haut d'un rocher[85], etc., etc.

                   [Note 85: C'est le dbut de la clbre romance de
                   Cazotte, la _Veille de la Bonne femme ou le Rveil
                   d'Enguerrand_.]

N'tait-ce point dans le donjon de ce chteau des fantmes que le roi
d'Espagne, Philippe II, fit enfermer mon compatriote, le capitaine La
Noue, qui eut pour grand'mre une Chateaubriand? Philippe consentait 
relcher l'illustre prisonnier, si celui-ci consentait  se laisser
crever les yeux; La Noue fut au moment d'accepter la proposition, tant
il avait soif de retrouver sa chre Bretagne[86]. Hlas! j'tais
possd du mme dsir, et pour m'ter la vue je n'avais besoin
{p.090} que du mal dont il avait plu  Dieu de m'affliger. Je ne
rencontrai pas _sire Enguerrand venant d'Espagne_[87], mais de pauvres
trane-malheur, de petits marchands forains qui avaient, comme moi,
toute leur fortune sur le dos. Un bcheron, avec des genouillres de
feutre, entrait dans le bois: il aurait d me prendre pour une branche
morte et m'abattre. Quelques corneilles, quelques alouettes, quelques
bruants, espce de gros pinsons, trottaient sur le chemin ou posaient
immobiles sur le cordon de pierres, attentifs  l'mouchet qui planait
circulairement dans le ciel. De fois  autre, j'entendais le son de la
trompe du porcher gardant ses truies et leurs petits  la glande. Je
me reposai  la hutte roulante d'un berger; je n'y trouvai pour matre
que chaton qui me fit mille gracieuses caresses. Le berger se tenait
au loin, debout, au centre d'un parcours, ses chiens assis 
diffrentes distances autour des moutons; le jour, ce ptre cueillait
des simples, c'tait un mdecin et un sorcier; la nuit, il regardait
les toiles, c'tait un berger chalden.

                   [Note 86: Franois de _La Noue_, dit _Bras-de-fer_,
                   clbre capitaine calviniste, n en 1531, au manoir
                   de La Noue-Briord, prs de Bourgneuf
                   (Loire-Infrieure). En 1578, les tats-Gnraux des
                   Pays-Bas, rsolus  s'affranchir de la domination
                   de Philippe II, le firent gnral en chef de leur
                   arme,  la tte de laquelle il se montra le digne
                   adversaire du duc de Parme, l'un des plus habiles
                   gnraux du roi d'Espagne. Tomb dans une embuscade
                   aux environs de Lille, il fut enferm pendant cinq
                   ans dans les forteresses de Limbourg et de
                   Charlemont. Offre lui fut faite de sa libert, mais
                   pour donner suffisante caution de ne porter jamais
                   les armes contre le roy catholique, il fallait
                   qu'il se laisst crever les yeux.--Mortellement
                   bless au sige de Lamballe, il expira quelques
                   jours aprs  Moncontour o il avait t transport
                   (4 aot 1591). Henri IV, auprs duquel il avait
                   combattu  Arques et  Ivry, fut profondment
                   afflig de sa mort: C'estait, dit-il, un grand
                   homme de guerre et encore un plus grand homme de
                   bien. On ne peut assez regretter qu'un si petit
                   chteau ait fait prir un capitaine qui valait
                   mieux que toute une province.]

                   [Note 87: C'est toujours la romance de Cazotte,
                   dont le troisime couplet commence ainsi:

                     Sire Enguerrand venant d'Espagne,
                     Passant par l, cuidait se dlasser...]

Je stationnai, une demi-lieue plus haut, dans un viandis de cerfs: des
chasseurs passaient  l'extrmit. Une fontaine sourdait  mes pieds;
au fond de cette fontaine, dans cette mme fort, Roland _inamorato_,
non pas _furioso_, aperut un palais de cristal rempli de dames et de
chevaliers. Si le paladin, qui rejoignit les brillantes naades, avait
du moins laiss {p.091} Bride-d'Or au bord de la source; si
Shakespeare m'et envoy Rosalinde et le Duc exil[88], ils m'auraient
t bien secourables.

                   [Note 88: Rosalinde et le Duc exil sont les
                   principaux personnages de l'une des pices de
                   Shakespeare, _Comme il vous plaira_, dont plusieurs
                   scnes se passent dans les Ardennes.]

Ayant repris haleine, je continuai ma route. Mes ides affaiblies
flottaient dans un vague non sans charme; mes anciens fantmes, ayant
 peine la consistance d'ombres aux trois quarts effaces,
m'entouraient pour me dire adieu. Je n'avais plus la force des
souvenirs; je voyais dans un lointain indtermin, et mles  des
images inconnues, les formes ariennes de mes parents et de mes amis.
Quand je m'asseyais contre une borne du chemin, je croyais apercevoir
des visages me souriant au seuil des distantes cabanes, dans la fume
bleue chappe du toit des chaumires, dans la cime des arbres, dans
le transparent des nues, dans les gerbes lumineuses du soleil
tranant ses rayons sur les bruyres comme un rteau d'or. Ces
apparitions taient celles des Muses qui venaient assister  la mort
du pote: ma tombe, creuse avec les montants de leurs lyres sous un
chne des Ardennes, aurait assez bien convenu au soldat et au
voyageur. Quelques gelinottes, fourvoyes dans le gte des livres
sous des trones, faisaient seules, avec des insectes, quelques
murmures autour de moi; vies aussi lgres, aussi ignores que ma vie.
Je ne pouvais plus marcher; je me sentais extrmement mal; la petite
vrole rentrait et m'touffait.

Vers la fin du jour, je m'tendis sur le dos  terre, dans un foss,
la tte soutenue par le sac d'Atala, ma {p.092} bquille  mes cts,
les yeux attachs sur le soleil, dont les regards s'teignaient avec
les miens. Je saluai de toute la douceur de ma pense l'astre qui
avait clair ma premire jeunesse dans mes landes paternelles: nous
nous couchions ensemble, lui pour se lever plus glorieux, moi, selon
toutes les vraisemblances, pour ne me rveiller jamais. Je m'vanouis
dans un sentiment de religion: le dernier bruit que j'entendis tait
la chute d'une feuille et le sifflement d'un bouvreuil.

       *       *       *       *       *

Il parat que je demeurai  peu prs deux heures en dfaillance. Les
fourgons du prince de Ligne vinrent  passer: un des conducteurs,
s'tant arrt pour couper un scion de bouleau, trbucha sur moi sans
me voir: il me crut mort et me poussa du pied; je donnai un signe de
vie. Le conducteur appela ses camarades, et, par un instinct de piti,
ils me jetrent sur un chariot. Les cahots me ressuscitrent; je pus
parler  mes sauveurs; je leur dis que j'tais un soldat de l'arme
des princes, que s'ils voulaient me mener jusqu' Bruxelles, o ils
allaient, je les rcompenserais de leur peine. Bien, camarade, me
rpondit l'un d'eux, mais il faudra que tu descendes  Namur, car il
nous est dfendu de nous charger de personne. Nous te reprendrons de
l'autre ct de la ville. Je demandai  boire; j'avalai quelques
gouttes d'eau-de-vie qui firent reparatre en dehors les symptmes de
mon mal et dbarrassrent un moment ma poitrine: la nature m'avait
dou d'une force extraordinaire.

Nous arrivmes vers dix heures du matin dans les faubourgs de Namur.
Je mis pied  terre et suivis de {p.093} loin les chariots; je les
perdis bientt de vue.  l'entre de la ville, on m'arrta. Tandis
qu'on examinait mes papiers, je m'assis sous la porte. Les soldats de
garde,  la vue de mon uniforme, m'offrirent un chiffon de pain de
munition, et le caporal me prsenta, dans un godet de verre bleu, du
brandevin au poivre. Je faisais quelques faons pour boire  la coupe
de l'hospitalit militaire: Prends donc! s'cria-t-il en colre, en
accompagnant son injonction d'un _Sacrament der teufel_ (sacrement du
diable)!

Ma traverse de Namur fut pnible: j'allais, m'appuyant contre les
maisons. La premire femme qui m'aperut sortit de sa boutique, me
donna le bras avec un air de compatissance, et m'aida  me traner; je
la remerciai et elle rpondit: Non, non, soldat. Bientt d'autres
femmes accoururent, apportrent du pain, du vin, des fruits, du lait,
du bouillon, de vieilles nippes, des couvertures. Il est bless,
disaient les unes dans leur patois franais-brabanon; il a la petite
vrole, s'criaient les autres, et elles cartaient leurs enfants.
Mais, jeune homme, vous ne pourrez marcher; vous allez mourir; restez
 l'hpital. Elles me voulaient conduire  l'hpital, elles se
relayaient de porte en porte, et me conduisirent ainsi jusqu' celle
de la ville, en dehors de laquelle je retrouvai les fourgons. On a vu
une paysanne me secourir, on verra une autre femme me recueillir 
Guernesey. Femmes qui m'avez assist dans ma dtresse, si vous vivez
encore, que Dieu soit en aide  vos vieux jours et  vos douleurs! Si
vous avez quitt la vie, que vos enfants aient en partage le bonheur
que le ciel m'a longtemps refus!

{p.094} Les femmes de Namur m'aidrent  monter dans le fourgon, me
recommandrent au conducteur et me forcrent d'accepter une couverture
de laine. Je m'aperus qu'elles me traitaient avec une sorte de
respect et de dfrence: il y a dans la nature du Franais quelque
chose de suprieur et de dlicat que les autres peuples reconnaissent.

Les gens du prince de Ligne me dposrent encore sur le chemin 
l'entre de Bruxelles et refusrent mon dernier cu.

 Bruxelles, aucun htelier ne me voulut recevoir. Le Juif errant,
Oreste populaire que la complainte conduit dans cette ville:

            Quand il fut dans la ville
            De Bruxelle en Brabant,

y fut mieux accueilli que moi, car il avait toujours cinq sous dans sa
poche. Je frappais, on ouvrait; en m'apercevant, on disait: Passez!
passez! et l'on me fermait la porte au nez. On me chassa d'un caf.
Mes cheveux pendaient sur mon visage masqu par ma barbe et mes
moustaches; j'avais la cuisse entoure d'un torchis de foin;
par-dessus mon uniforme en loques, je portais la couverture de laine
des Namuriennes, noue  mon cou en guise de manteau. Le mendiant de
l'_Odysse_ tait plus insolent, mais n'tait pas si pauvre que moi.

Je m'tais prsent d'abord inutilement  l'htel que j'avais habit
avec mon frre: je fis une seconde tentative: comme j'approchais de la
porte, j'aperus le comte de Chateaubriand, descendant de voiture avec
{p.095} le baron de Montboissier. Il fut effray de mon spectre. On
chercha une chambre hors de l'htel, car le matre refusa absolument
de m'admettre. Un perruquier offrait un bouge convenable  mes
misres. Mon frre m'amena un chirurgien et un mdecin. Il avait reu
des lettres de Paris; M. de Malesherbes l'invitait  rentrer en
France. Il m'apprit la journe du 10 aot, les massacres de septembre
et les nouvelles politiques dont je ne savais pas un mot. Il approuva
mon dessein de passer dans l'le de Jersey, et m'avana vingt-cinq
louis. Mes regards affaiblis me permettaient  peine de distinguer les
traits de mon frre; je croyais que ces tnbres manaient de moi, et
c'taient les ombres que l'ternit rpandait autour de lui: sans le
savoir, nous nous voyions pour la dernire fois. Tous, tant que nous
sommes, nous n'avons  nous que la minute prsente; celle qui la suit
est  Dieu: il y a toujours deux chances pour ne pas retrouver l'ami
que l'on quitte: notre mort ou la sienne. Combien d'hommes n'ont
jamais remont l'escalier qu'ils avaient descendu!

La mort nous touche plus avant qu'aprs le trpas d'un ami: c'est une
partie de nous qui se dtache, un monde de souvenirs d'enfance,
d'intimits de famille, d'affections et d'intrts communs, qui se
dissout. Mon frre me prcda dans le sein de ma mre; il habita le
premier ces mmes et saintes entrailles dont je sortis aprs lui; il
s'assit avant moi au foyer paternel; il m'attendit plusieurs annes
pour me recevoir, me donner mon nom en Jsus-Christ et s'unir  toute
ma jeunesse. Mon sang, ml  son sang dans la vase rvolutionnaire,
aurait eu la mme saveur, comme un lait {p.096} fourni par le
pturage de la mme montagne. Mais si les hommes ont fait tomber la
tte de mon an, de mon parrain, avant l'heure, les ans n'pargneront
pas la mienne: dj mon front se dpouille; je sens un Ugolin, le
temps, pench sur moi, qui me ronge le crne:

            ...Come 'l pan per fame si manduca.

Le docteur ne revenait pas de son tonnement: il regardait cette
petite vrole sortante et rentrante qui ne me tuait pas, qui
n'arrivait  aucune de ses crises naturelles, comme un phnomne dont
la mdecine n'offrait pas d'exemple. La gangrne s'tait mise  ma
blessure; on la pansa avec du quinquina. Ces premiers secours obtenus,
je m'obstinai  partir pour Ostende. Bruxelles m'tait odieux, je
brlais d'en sortir; il se remplissait de nouveau de ces hros de la
domesticit, revenus de Verdun en calche, et que je n'ai pas revus
dans ce mme Bruxelles lorsque j'ai suivi le roi pendant les
Cent-Jours.

J'arrivai doucement  Ostende par les canaux: j'y trouvai quelques
Bretons, mes compagnons d'armes. Nous nolismes une barque ponte et
nous dvalmes la Manche. Nous couchions dans la cale, sur les galets
qui servaient de lest. La vigueur de mon temprament tait enfin
puise. Je ne pouvais plus parler; les mouvements d'une grosse mer
achevrent de m'abattre. Je humais  peine quelques gouttes d'eau et
de citron, et, quand le mauvais temps nous fora de relcher 
Guernesey, on crut que j'allais expirer; un prtre migr me lut les
prires des agonisants. Le capitaine, {p.097} ne voulant pas que je
mourusse  son bord, ordonna de me descendre sur le quai: on m'assit
au soleil, le dos appuy contre un mur, la tte tourne vers la pleine
mer, en face de cette le d'Aurigny, o, huit mois auparavant, j'avais
vu la mort sous une autre forme.

J'tais apparemment vou  la piti. La femme d'un pilote anglais vint
 passer; elle fut mue, appela son mari qui, aid de deux ou trois
matelots, me transporta dans une maison de pcheur, moi, l'ami des
vagues; on me coucha sur un bon lit, dans des draps bien blancs. La
jeune marinire prit tous les soins possibles de l'tranger: je lui
dois la vie. Le lendemain, on me rembarqua. Mon htesse pleurait
presque en se sparant de son malade; les femmes ont un instinct
cleste pour le malheur. Ma blonde et belle gardienne, qui ressemblait
 une figure des anciennes gravures anglaises, pressait mes mains
bouffies et brlantes dans ses fraches et longues mains; j'avais
honte d'approcher tant de disgrces de tant de charmes.

Nous mmes  la voile, et nous abordmes la pointe occidentale de
Jersey. Un de mes compagnons, M. du Tilleul, se rendit  Saint-Hlier,
auprs de mon oncle. M. de Bede le renvoya me chercher le lendemain
avec une voiture. Nous traversmes l'le entire: tout expirant que je
me sentais, je fus charm de ses bocages: mais je n'en disais que des
radoteries, tant tomb dans le dlire.

Je demeurai quatre mois entre la vie et la mort. Mon oncle, sa femme,
son fils et ses trois filles se relevaient  mon chevet. J'occupais un
appartement dans une des maisons que l'on commenait  btir le
{p.098} long du port: les fentres de ma chambre descendaient  fleur
de plancher, et du fond de mon lit j'apercevais la mer. Le mdecin, M.
Delattre, avait dfendu de me parler de choses srieuses et surtout de
politique. Dans les derniers jours de janvier 1793, voyant entrer chez
moi mon oncle en grand deuil, je tremblai, car je crus que nous avions
perdu quelqu'un de notre famille: il m'apprit la mort de Louis XVI. Je
n'en fus pas tonn: je l'avais prvue. Je m'informai des nouvelles de
mes parents; mes soeurs et ma femme taient revenues en Bretagne aprs
les massacres de septembre; elles avaient eu beaucoup de peine 
sortir de Paris. Mon frre, de retour en France, s'tait retir 
Malesherbes.

Je commenais  me lever; la petite vrole tait passe; mais je
souffrais de la poitrine et il me restait une faiblesse que j'ai
garde longtemps.

Jersey, la _Csarea_ de l'itinraire d'Antonin, est demeure sujette
de la couronne d'Angleterre depuis la mort de Robert, duc de
Normandie; nous avons voulu plusieurs fois la prendre, mais toujours
sans succs. Cette le est un dbris de notre primitive histoire: les
saints venant d'Hibernie et d'Albion dans la Bretagne-Armorique se
reposaient  Jersey.

Saint-Hlier, solitaire, demeurait dans les rochers de Csare; les
Vandales le massacrrent. On retrouve  Jersey un chantillon des
vieux Normands; on croit entendre parler Guillaume le Btard ou
l'auteur du _Roman de Rou_.

L'le est fconde; elle a deux villes et douze paroisses; elle est
couverte de maisons de campagne et de troupeaux. Le vent de l'Ocan,
qui semble {p.099} dmentir sa rudesse, donne  Jersey du miel
exquis, de la crme d'une douceur extraordinaire et du beurre d'un
jaune fonc, qui sent la violette. Bernardin de Saint-Pierre prsume
que le pommier nous vient de Jersey; il se trompe: nous tenons la
pomme et la poire de la Grce, comme nous devons la pche  la Perse,
le citron  la Mdie, la prune  la Syrie, la cerise  Csaronte, la
chtaigne  Castane, le coing  Cydon et la grenade  Chypre.

J'eus un grand plaisir  sortir aux premiers jours de mai. Le
printemps conserve  Jersey toute sa jeunesse; il pourrait encore
s'appeler _primevre_ comme autrefois, nom qu'en devenant vieux il a
laiss  sa fille, la premire fleur dont il se couronne.

Ici je vous transcrirai deux pages de la vie du duc de Berry; c'est
toujours vous raconter la mienne:

Aprs vingt-deux ans de combats, la barrire d'airain qui fermait la
France fut force: l'heure de la Restauration approchait; nos princes
quittrent leurs retraites. Chacun d'eux se rendit sur diffrents
points des frontires, comme ces voyageurs qui cherchent, au pril de
leur vie,  pntrer dans un pays dont on raconte des merveilles.
MONSIEUR partit pour la Suisse; monseigneur le duc d'Angoulme pour
l'Espagne et son frre pour Jersey. Dans cette le, o quelques juges
de Charles Ier moururent ignors de la terre, monseigneur le duc de
Berry retrouva des royalistes franais, vieillis dans l'exil et
oublis pour leurs vertus, comme jadis les rgicides anglais pour leur
crime. Il rencontra de vieux prtres, dsormais consacrs  la
solitude; il ralisa avec eux la fiction du pote qui fait aborder un
{p.100} Bourbon dans l'le de Jersey, aprs un orage. Tel confesseur
et martyr pouvait dire  l'hritier de Henri IV, comme l'ermite de
Jersey  ce grand roi:

            Loin de la cour alors, dans cette grotte obscure,
            De ma religion je viens pleurer l'injure.
                                            (_Henriade_.)

Monseigneur le duc de Berry passa quelques mois  Jersey; la mer, les
vents, la politique, l'y enchanrent. Tout s'opposait  son
impatience; il se vit au moment de renoncer  son entreprise, et de
s'embarquer pour Bordeaux. Une lettre de lui  madame la marchale
Moreau nous retrace vivement ses occupations sur son rocher:

                                        8 fvrier 1814.

Me voici donc comme Tantale, en vue de cette malheureuse France qui a
tant de peine  briser ses fers. Vous dont l'me est si belle, si
franaise, jugez de tout ce que j'prouve; combien il m'en coterait
de m'loigner de ces rivages qu'il ne me faudrait que deux heures pour
atteindre! Quand le soleil les claire, je monte sur les plus haut
rochers, et, ma lunette  la main, je suis toute la cte; je vois les
rochers de Coutances. Mon imagination s'exalte, je me vois sautant 
terre, entour de Franais, cocardes blanches aux chapeaux; j'entends
le cri de _Vive le roi!_ ce cri que jamais Franais n'a entendu de
sang-froid; la plus belle femme de la province me ceint d'une charpe
blanche, car l'amour et la gloire vont toujours ensemble. Nous
marchons sur Cherbourg; quelque vilain fort, avec {p.101} une
garnison d'trangers, veut se dfendre: nous l'emportons d'assaut, et
un vaisseau part pour aller chercher le roi, avec le pavillon blanc
qui rappelle les jours de gloire et de bonheur de la France! Ah!
Madame, quand on n'est qu' quelques heures d'un rve si probable,
peut-on penser  s'loigner[89]!

                   [Note 89: _Mmoires sur la vie et la mort du duc de
                   Berry_, premire partie, livre troisime, chapitre
                   VI.]

Il y a trois ans que j'crivais ces pages  Paris; j'avais prcd M.
le duc de Berry de vingt-deux annes  Jersey, ville de bannis; j'y
devais laisser mon nom, puisque Armand de Chateaubriand s'y maria et
que son fils Frdric y est n[90].

                   [Note 90: La veuve d'Armand de Chateaubriand vint
                   se fixer en France  la chute de l'Empire. Sur sa
                   requte  l'effet d'obtenir que la naissance de ses
                   enfants ft mentionne dans les registres d'tat
                   civil de Saint-Malo, le tribunal de cette ville
                   rendit, le 12 juillet 1816, un jugement qui a t
                   transcrit, le 22 du mme mois, sur le registre des
                   naissances de l'anne, et dont voici un extrait:

                   Considrant qu'il est prouv par les pices
                   servies qu'Armand-Louis de Chateaubriand, oblig de
                   quitter la France, sa patrie, se rendit  l'le de
                   Guernesey; que le 14 septembre 1795 il pousa dans
                   cette le Jeanne le Brun, originaire de Jersey; que
                   ces poux se fixrent  Jersey et que de leur
                   mariage sont issus  Jersey, savoir: _Jeanne_, ne
                   le 16 juin 1796 (ou 28 prairial an IV); _Frdric_,
                   n le 11 novembre 1799 (ou 20 brumaire an VIII).

                   Considrant que le pre de ces enfants est
                   _dcd_  Vaugirard, en France, le 31 mars 1809,
                   et que la ptitionnaire (Jeanne le Brun) et ses
                   enfants, dsirant se fixer en France, leur patrie,
                   il leur devient ncessaire que leur naissance soit
                   constate sur les registres destins  assurer
                   l'tat civil des Franais...--Sur Armand de
                   Chateaubriand et sa descendance, voy. au tome III,
                   l'_Appendice_ sur _Armand de Chateaubriand_.]

La joyeuset n'avait point abandonn la famille de {p.102} mon oncle
de Bede; ma tante choyait toujours un grand chien descendant de celui
dont j'ai racont les vertus; comme il mordait tout le monde et qu'il
tait galeux, mes cousines le firent pendre en secret, malgr sa
noblesse. Madame de Bede se persuada que des officiers anglais,
charms de la beaut d'Azor, l'avaient vol, et qu'il vivait combl
d'honneurs et de dners dans le plus riche chteau des trois royaumes.
Hlas! notre hilarit prsente ne se composait que de notre gaiet
passe. En nous retraant les scnes de Monchoix, nous trouvions le
moyen de rire  Jersey. La chose est assez rare, car dans le coeur
humain les plaisirs ne gardent pas entre eux les relations que les
chagrins y conservent: les joies nouvelles ne rendent point le
printemps aux anciennes joies, mais les douleurs rcentes font
reverdir les vieilles douleurs.

Au surplus, les migrs excitaient alors la sympathie gnrale; notre
cause paraissait la cause de l'ordre europen: c'est quelque chose
qu'un malheur honor, et le ntre l'tait.

M. de Bouillon[91] protgeait  Jersey les rfugis franais: il me
dtourna du dessein de passer en Bretagne, {p.103} hors d'tat que
j'tais de supporter une vie de cavernes et de forts; il me conseilla
de me rendre en Angleterre et d'y chercher l'occasion d'y prendre du
service rgulier. Mon oncle, trs peu pourvu d'argent, commenait  se
sentir mal  l'aise avec sa nombreuse famille; il s'tait vu forc
d'envoyer son fils  Londres se nourrir de misre et d'esprance.
Craignant d'tre  charge  M. de Bede, je me dcidai  le
dbarrasser de ma personne.

                   [Note 91: Philippe d'Auvergne, prince de
                   _Bouillon_, n  Jersey en 1754, mort  Londres en
                   1816. Fils d'un pauvre lieutenant de la marine
                   britannique, Charles d'Auvergne, il avait t
                   adopt par le duc Godefroy de Bouillon, qui voyait
                   sa race menace de s'teindre. Philippe d'Auvergne
                   se prta avec un indniable courage,  l'aventure
                   qui l'avait chang en prince. S'il lui arriva
                   parfois d'amoindrir, par des minuties d'tiquette,
                   la valeur d'un dvouement entier  ses compatriotes
                   d'adoption, il ne faillit jamais au devoir de
                   soutenir avec nergie, devant les gouverneurs
                   anglais de l'le, la cause des malheureux rfugis.
                   Rien d'ailleurs de ce qui fait les meilleure romans
                   ne manque  son inconcevable carrire, ni les pages
                   d'amour, ni les heures de prison, ni la fin
                   mystrieuse.--Voy. _Le Dernier prince de Bouillon_,
                   par _H. Forneron_, et, dans _migrs et Chouans_,
                   par le comte _G. de Contades_, le chapitre sur
                   _Armand de Chateaubriand_.]

Trente louis qu'un bateau fraudeur de Saint-Malo m'apporta me mirent 
mme d'excuter mon dessein et j'arrtai ma place au paquebot de
Southampton. En disant adieu  mon oncle, j'tais profondment
attendri: il venait de me soigner avec l'affection d'un pre;  lui se
rattachait le peu d'instants heureux de mon enfance; il connaissait
tout ce qui fut aim de moi; je retrouvais sur son visage quelques
ressemblances de ma mre. J'avais quitt cette excellente mre, et je
ne devais plus la revoir; j'avais quitt ma soeur Julie et mon frre,
et j'tais condamn  ne plus les retrouver; je quittais mon oncle, et
sa mine panouie ne devait plus rjouir mes yeux. Quelques mois
avaient suffi  toutes ces pertes, car la mort de nos amis ne compte
pas du moment o ils meurent, mais de celui o nous cessons de vivre
avec eux.

Si l'on pouvait dire au temps: Tout beau! on l'arrterait aux heures
des dlices; mais comme on ne le peut, ne sjournons pas ici-bas;
allons-nous-en avant d'avoir vu fuir nos amis et ces annes que le
{p.104} pote trouvait seules dignes de la vie: _Vit dignior tas_.
Ce qui enchante dans l'ge des liaisons devient dans l'ge dlaiss un
objet de souffrance et de regret. On ne souhaite plus le retour des
mois riant  la terre; on le craint plutt: les oiseaux, les fleurs,
une belle soire de la fin d'avril, une belle nuit commence le soir
avec le premier rossignol, acheve le matin avec la premire
hirondelle, ces choses que donnent le besoin et le dsir du bonheur,
vous tuent. De pareils charmes, vous les sentez encore, mais ils ne
sont plus pour vous: la jeunesse qui les gote  vos cts, et qui
vous regarde ddaigneusement, vous rend jaloux et vous fait mieux
comprendre la profondeur de votre abandon. La fracheur et la grce de
la nature, en vous rappelant vos flicits passes, augmentent la
laideur de vos misres. Vous n'tes plus qu'une tache dans cette
nature, vous en gtez les harmonies et la suavit par votre prsence,
par vos paroles, et mme par les sentiments que vous oseriez exprimer.
Vous pouvez aimer, mais on ne peut plus vous aimer. La fontaine
printanire a renouvel ses eaux sans vous rendre votre jouvence, et
la vue de tout ce qui renat, de tout ce qui est heureux, vous rduit
 la douloureuse mmoire de vos plaisirs.

Le paquebot sur lequel je m'embarquai tait encombr de familles
migres. J'y fis connaissance avec M. Hingant, ancien collgue de mon
frre au parlement de Bretagne, homme d'esprit et de got dont j'aurai
trop  parler[92]. Un officier de marine jouait {p.105} aux checs
dans la chambre du capitaine; il ne se remit pas mon visage, tant
j'tais chang; mais moi, je reconnus Gesril. Nous ne nous tions pas
vus depuis Brest; nous devions nous sparer  Southampton. Je lui
racontai mes voyages, il me raconta les siens. Ce jeune homme, n
auprs de moi parmi les vagues, embrassa pour la dernire fois son
premier ami au milieu des vagues qu'il allait prendre  tmoin de sa
glorieuse mort. Lamba Doria, amiral des Gnois, ayant battu la flotte
des Vnitiens[93], apprend que son fils a t tu: _Qu'on le jette 
la mer_, dit ce pre,  la faon des Romains, comme s'il et dit:
_Qu'on le jette  sa victoire_. Gesril ne sortit volontairement des
flots dans lesquels il s'tait prcipit que pour mieux leur montrer
sa _victoire_ sur leur rivage.

                   [Note 92: Franois-Marie-Anne-Joseph Hingant de la
                   Tiemblais, fils de messire Hyacinthe-Louis Hingant,
                   seigneur de la Tiemblais et de Juign-sur-Loire, et
                   de Jeanne-milie Chauvel, n  Dinan, paroisse de
                   Saint-Malo, le 9 aot 1761. Il fut reu conseiller
                   au parlement de Bretagne le 5 dcembre 1782. Dvou
                    la cause royale, il aurait probablement partag
                   le sort de vingt-deux membres de sa famille,
                   victimes de leur foi politique et religieuse, s'il
                   n'avait russi  migrer en Angleterre. Fort
                   instruit et trs laborieux, il fournit, dit-on, des
                   matriaux  Chateaubriand pour son _Gnie du
                   Christianisme_. Rentr en France, il consacra ses
                   loisirs  des travaux littraires et scientifiques.
                   Outre deux savants Mmoires couronns, en 1810 et
                   en 1822, par l'Acadmie de La Rochelle et par la
                   Socit centrale d'agriculture du dpartement de la
                   Seine-Infrieure, il publia, en 1826, une
                   intressante nouvelle sous ce titre: _Le Capucin,
                   anecdote historique_. Le conseiller Hingant de la
                   Tiemblais est mort au Verger, en Plouer, le 16 aot
                   1827.]

                   [Note 93: Lamba Doria, dans la guerre de Gnes
                   contre Venise, battit la flotte vnitienne,
                   commande par l'amiral Andr Dandolo, devant l'le
                   Curzola, sur la cte de Dalmatie.]

J'ai dj donn au commencement du sixime livre de ces _Mmoires_ le
certificat de mon dbarquement de Jersey  Southampton. Voil donc
qu'aprs mes {p.106} courses dans les bois de l'Amrique et dans les
camps de l'Allemagne, j'arrive en 1793, pauvre migr, sur cette terre
o j'cris tout ceci en 1822 et o je suis aujourd'hui magnifique
ambassadeur.




{p.107} LIVRE VIII[94]

                   [Note 94: Ce livre a t crit  Londres, d'avril 
                   septembre 1822. Il a t revu en dcembre 1846.]

    Literary Fund. -- Grenier de Holborn. -- Dprissement de ma
    sant. -- Visite aux mdecins. -- migrs  Londres. -- Peltier.
    -- Travaux littraires. -- Ma socit avec Hingant. -- Nos
    promenades. -- Une nuit dans l'glise de Westminster. -- Dtresse.
    -- Secours imprvu. -- Logement sur un cimetire. -- Nouveaux
    camarades d'infortune. -- Nos plaisirs. -- Mon cousin de la
    Botardais. -- Fte somptueuse. -- Fin de mes quarante cus. --
    Nouvelle dtresse. -- Table d'hte. -- vques. -- Dner 
    London-Tavern. -- Manuscrits de Camden. -- Mes occupations dans la
    province. -- Mort de mon frre. -- Malheurs de ma famille. -- Deux
    Frances. -- Lettres de Hingant. -- Charlotte. -- Retour  Londres.
    -- Rencontre extraordinaire. -- Dfaut de mon caractre. --
    L'_Essai historique sur les rvolutions_. -- Son effet. -- Lettre
    de Lemierre, neveu du pote. -- Fontanes. -- Clry.


Il s'est form  Londres une socit pour venir au secours des gens de
lettres, tant anglais qu'trangers. Cette socit m'a invit  sa
runion annuelle; je me suis fait un devoir de m'y rendre et d'y
porter ma souscription. S. A. R. le duc d'York[95] occupait le
fauteuil du prsident;  sa droite taient le duc de {p.108}
Somerset, les lords Torrington et Bolton; il m'a fait placer  sa
gauche. J'ai rencontr l mon ami M. Canning. Le pote, l'orateur, le
ministre illustre a prononc un discours o se trouve ce passage trop
honorable pour moi, que les journaux ont rpt: Quoique la personne
de mon noble ami, l'ambassadeur de France, soit encore peu connue ici,
son caractre et ses crits sont bien connus de toute l'Europe. Il
commena sa carrire par exposer les principes du christianisme; il
l'a continue en dfendant ceux de la monarchie, et maintenant il
vient d'arriver dans ce pays pour unir les deux tats par les liens
communs des principes monarchiques et des vertus chrtiennes.

                   [Note 95: Frdric, duc d'York et d'Albany,
                   deuxime fils de George III, n en 1763, mari  la
                   princesse Frdrique de Prusse, dont il n'avait pas
                   d'enfants. Il avait exerc, sans aucun succs
                   d'ailleurs, plusieurs commandements militaires
                   importants. Il tait, en 1822, _field-marshal_ et
                   commandant en chef de l'arme britannique.]

Il y a bien des annes que M. Canning, homme de lettres, s'instruisait
 Londres aux leons de la politique de M. Pitt; il y a presque le
mme nombre d'annes que je commenai  crire obscurment dans cette
mme capitale de l'Angleterre. Tous les deux, arrivs  une haute
fortune, nous voil membres d'une socit consacre au soulagement des
crivains malheureux. Est-ce l'affinit de nos grandeurs ou le rapport
de nos souffrances qui nous a runis ici? Que feraient au banquet des
Muses affliges le gouverneur des Indes orientales et l'ambassadeur de
France? C'est Georges Canning et Franois de Chateaubriand qui s'y
sont assis, en souvenir de leur adversit et peut-tre de leur
flicit passes; ils ont bu  la mmoire d'Homre, chantant ses vers
pour un morceau de pain.

Si le _Literary fund_ et exist lorsque j'arrivai de Southampton 
Londres, le 21 mai 1793, il aurait {p.109} peut-tre pay la visite
du mdecin dans le grenier de Holborn, o mon cousin de La
Botardais[96], fils de mon oncle de Bede, me logea. On avait espr
merveille du changement d'air pour me rendre les forces ncessaires 
la vie d'un soldat; mais ma sant, au lieu de se rtablir, dclina. Ma
poitrine s'entreprit; j'tais maigre et ple, je toussais frquemment,
je respirais avec peine; j'avais des sueurs et des crachements de
sang. Mes amis, aussi pauvres que moi, me tranaient de mdecin en
mdecin. Ces Hippocrates faisaient attendre cette bande de gueux 
leur porte, puis me dclaraient, au prix d'une guine, qu'il fallait
prendre mon mal en patience, ajoutant: _T'is done, dear sir_: C'est
fait, cher monsieur. Le docteur Godwin, clbre par ses expriences
relatives aux noys et faites sur sa propre personne d'aprs ses
ordonnances, fut plus gnreux: il m'assista gratuitement de ses
conseils; mais il me dit, avec la duret dont il usait pour lui-mme,
que je {p.110} pourrais _durer_ quelques mois, peut-tre une ou deux
annes, pourvu que je renonasse  toute fatigue. Ne comptez pas sur
une longue carrire; tel fut le rsum de ses consultations.

                   [Note 96: Marie-Joseph-Annibal de Bede, comte de
                   la Botardais, fils de Marie-Antoine-Bnigne de
                   Bede et de Mlle Ginguen. Il tait n le 17 mars
                   1758, en la paroisse de Pluduno. Mari, le 19
                   juillet 1785,  Marie-Vincente de Francheville,
                   dame de Trlan, il fut reu conseiller et
                   commissaire aux requtes du Parlement de Bretagne
                   le 18 mai 1786. Aprs avoir perdu sa femme, qui
                   mourut  Rennes le 15 juin 1790, il migra en
                   Angleterre et ne revint plus en France. Il mourut 
                   Londres, le 6 janvier 1809, laissant de son mariage
                   une fille unique, Marie-Antoinette de Bede de la
                   Botardais, qui pousa  Dinan, le 14 mai 1810, M.
                   Henry-Marie de Boishamon. Mme de Boishamon mourut
                   au chteau de Monchoix le 22 janvier 1843; son mari
                   lui survcut jusqu'au 26 janvier 1846. De leur
                   union taient ns deux fils: 1 M. Charles-Marie de
                   Boishamon, n en 1814, mort en 1885 au chteau de
                   Monchoix, mari, sans enfants; 2
                   Henry-Augustin-Eloy de Boishamon, n en 1817, mort
                   en 1886, mari, avec enfants.]

La certitude acquise ainsi de ma fin prochaine, en augmentant le deuil
naturel de mon imagination, me donna un incroyable repos d'esprit.
Cette disposition intrieure explique un passage de la notice place 
la tte de l'_Essai historique_[97], et cet autre passage de l'_Essai_
mme: Attaqu d'une maladie qui me laisse peu d'espoir, je vois les
objets d'un oeil tranquille; l'air calme de la tombe se fait sentir au
voyageur qui n'en est plus qu' quelques journes[98]. L'amertume des
rflexions rpandues dans l'_Essai_ n'tonnera donc pas: c'est sous le
coup d'un arrt de mort, entre la sentence et l'excution, que j'ai
compos cet ouvrage. Un crivain qui croyait toucher au terme, dans le
dnment de son exil, ne pouvait gure promener des regards riants sur
le monde.

                   [Note 97: D'ailleurs ma sant, drange par de
                   longs voyages, beaucoup de soucis, de veilles et
                   d'tudes, est si dplorable, que je crains de ne
                   pouvoir remplir immdiatement la promesse que j'ai
                   faite concernant les autres volumes de l'_Essai
                   historique_.]

                   [Note 98: _Essai historique_, livre premier,
                   premire partie, introduction, p. 4 de la premire
                   dition.]

Mais comment traverser le temps de grce qui m'tait accord? J'aurais
pu vivre ou mourir promptement de mon pe: on m'en interdisait
l'usage; que me restait-il? une plume? elle n'tait ni connue, ni
prouve, et j'en ignorais la puissance. Le got des lettres inn en
moi, des posies de mon enfance, des bauches de mes voyages,
suffiraient-ils pour {p.111} attirer l'attention du public? L'ide
d'crire un ouvrage sur les Rvolutions compares m'tait venue; je
m'en occupais dans ma tte comme d'un sujet plus appropri aux
intrts du jour; mais qui se chargerait de l'impression d'un
manuscrit sans prneurs, et, pendant la composition de ce manuscrit,
qui me nourrirait? Si je n'avais que peu de jours  passer sur la
terre, force tait nanmoins d'avoir quelque moyen de soutenir ce peu
de jours. Mes trente louis, dj fort corns, ne pouvaient aller bien
loin, et, en surcrot de mes afflictions particulires, il me fallait
supporter la dtresse commune de l'migration. Mes compagnons 
Londres avaient tous des occupations: les uns s'taient mis dans le
commerce du charbon, les autres faisaient avec leurs femmes des
chapeaux de paille, les autres enseignaient le franais qu'ils ne
savaient pas. Ils taient tous trs gais. Le dfaut de notre nation,
la lgret, s'tait dans ce moment chang en vertu. On riait au nez
de la fortune; cette voleuse tait toute penaude d'emporter ce qu'on
ne lui redemandait pas.

       *       *       *       *       *

[Illustration: CHARLOTTE.]

Peltier[99], auteur du _Domine salcum fac regem_[100] et principal
rdacteur des _Actes des Aptres_, continuait {p.112}  Londres son
entreprise de Paris. Il n'avait pas prcisment de vices; mais il
tait rong d'une vermine {p.113} de petits dfauts dont on ne
pouvait l'purer: libertin, mauvais sujet, gagnant beaucoup d'argent
et le mangeant de mme,  la fois serviteur de la lgitimit et
ambassadeur du roi ngre Christophe auprs de George III,
correspondant diplomatique de M. le comte de _Limonade_, et buvant en
vin de Champagne les appointements qu'on lui payait en sucre. Cette
espce de M. Violet, jouant les grands airs de la Rvolution sur un
violon de poche, me vint voir et m'offrit ses services en qualit de
Breton. Je lui parlai de mon plan de l'_Essai_; il l'approuva fort:
Ce sera superbe! s'cria-t-il, et il me proposa une chambre chez son
imprimeur Baylis, lequel imprimerait l'ouvrage au fur et  mesure de
la composition. Le libraire Deboffe aurait la vente; lui, Peltier,
emboucherait la trompette dans son journal _l'Ambigu_, tandis qu'on
pourrait s'introduire dans _le Courrier franais_ de Londres, dont la
rdaction passa bientt  M. de Montlosier[101]. Peltier ne doutait de
rien: il parlait de {p.114} me faire donner la croix de Saint-Louis
pour mon sige de Thionville. Mon Gil Blas, grand, maigre,
escalabreux, les cheveux poudrs, le front chauve, toujours criant et
rigolant, met son chapeau rond sur l'oreille, me prend par le bras et
me conduit chez l'imprimeur Baylis, o il me loue sans faon une
chambre, au prix d'une guine par mois.

                   [Note 99: Jean Gabriel _Peltier_ (et non
                   _Pelletier_, comme on l'a imprim jusqu'ici dans
                   toutes les ditions des _Mmoires_) tait n le 21
                   octobre 1765  Gonnor, arrondissement de Beauprau
                   (Maine-et-Loire). Il fut le principal rdacteur des
                   _Actes des Aptres_. Aprs le 10 aot, rfugi en
                   Angleterre, il publia, en deux volumes in-8{o}, le
                   _Dernier Tableau de Paris, ou Prcis historique de
                   la rvolution du 10 aot et du 2 septembre, des
                   causes qui l'ont produite, des vnements qui l'ont
                   prcde et des crimes qui l'ont suivie_. En 1793,
                   il fit paratre son _Histoire de la Restauration de
                   la Monarchie franaise, ou la Campagne de 1793,
                   publie en forme de correspondance_. Dsabus, mais
                   non dcourag par la retraite des Prussiens, il
                   continua de harceler la Rpublique dans son
                   _Tableau de l'Europe pendant 1794_ (deux volumes
                   in-8{o}). Comme il tait avant tout polmiste, et
                   que le journal pouvait tre entre ses mains une
                   arme plus puissante que le livre, il fonda 
                   Londres une feuille priodique intitule _Paris_,
                   dont les 250 numros parus de 1795  1802 ne
                   forment pas moins de trente-cinq volumes in-8{o}.
                   Ce vaste recueil renferme beaucoup de documents que
                   les journaux franais du temps n'auraient pu ou
                   voulu accueillir. Il est  regretter qu'aucun des
                   historiens du Directoire et du Consulat n'ait cru
                   devoir y puiser.  la fin de 1802, il fit succder
                    son _Paris_ un nouveau recueil, l'_Ambigu_ ou
                   _Varits littraires et politiques_, publi les
                   10, 20 et 30 de chaque mois. Interrompu seulement
                   pendant les trois premiers mois de 1815 et repris
                   pendant les Cent-Jours, pour s'arrter seulement en
                   1817, le second journal de Peltier comprend plus de
                   cent volumes. Les premiers numros de l'_Ambigu_
                   eurent le don d'irriter  ce point le Premier
                   Consul, alors en paix avec l'Angleterre, qu'il
                   rclama l'expulsion de Peltier, ou,  tout le
                   moins, son renvoi devant un jury anglais. Traduit
                   devant la cour du Banc du Roi, et dfendu par sir
                   James Mackintosh, dont le plaidoyer est rest
                   clbre, Peltier fut condamn, le 21 fvrier 1803,
                    une faible amende, peine drisoire dans un
                   semblable dbat. Une souscription, couverte
                   aussitt qu'annonce, convertit en triomphe la
                   dfaite du journaliste. Le rsultat le plus clair
                   de ce procs retentissant fut de rendre europen le
                   nom de Peltier. Mari  l'une des lves les plus
                   distingues de l'abb Carron, il tenait  Londres
                   un grand train de maison et dpensait sans compter.
                   De l bientt pour lui un grand tat de gne, si
                   bien qu'un jour il fut tout heureux et tout aise
                   d'tre nomm par Christophe, le roi ngre d'Hati,
                   son charg d'affaires auprs du roi d'Angleterre.
                   Les plaisants dirent alors qu'il avait pass du
                   _blanc_ au _noir_. Le mot tait joli, et Peltier
                   fut le premier  en rire, d'autant que son roi
                   ngre lui expdiait, en guise de traitement, force
                   balles de sucre et de caf, dont la vente, value
                    deux cent mille francs par an, lui permit de
                   faire bonne figure jusqu' la Restauration. Il vint
                   alors en France; mais comme il trouvait Louis XVIII
                   trop _libral_ et n'avait pu se tenir de diriger
                   contre lui quelques pigrammes, il reut un accueil
                   trs froid et retourna  Londres. L, une autre
                   dception l'attendait. Une de ses pigrammes contre
                   le roi de France, qui atteignait par ricochet le
                   roi d'Hati, fut envoye par l'abolitionniste
                   Wilberforce  Christophe, qui, dans son
                   mcontentement, retira au malheureux Peltier, avec
                   ses pouvoirs, son sucre et son caf. Revenu
                   dfinitivement en France en 1820, il vcut encore
                   quelques annes, pauvre, mais inbranlablement
                   fidle, et mourut  Paris le 25 mars 1825.--Peltier
                   est une des plus curieuses figures de la priode
                   rvolutionnaire, et il mriterait les honneurs
                   d'une ample et copieuse biographie.]

                   [Note 100: Une des premires brochures de Peltier,
                   publie au mois d'octobre 1789, avait pour titre:
                   _Domine, salvum fac regem_. Peltier y dnonait le
                   duc d'Orlans et Mirabeau comme les principaux
                   auteurs des journes des 5 et 6 octobre.]

                   [Note 101: Franois-Dominique Reynaud, comte de
                   _Montlosier_ (1755-1838). Aprs avoir fait partie
                   de la Constituante, o il sigeait au ct droit,
                   il avait migr  la fin de la session, avait fait
                   la campagne de 1792  l'arme des princes, puis
                   tait pass  Hambourg, d'o il vint  Londres en
                   1794. Il devint alors le principal rdacteur, non
                   du _Courrier franais_, mais du _Courrier de
                   Londres_, et fit la fortune de ce journal, qui
                   avait t fond par l'abb de Calonne. Sous le
                   Consulat, il voulut continuer  Paris la
                   publication de sa feuille, qui prit alors le titre
                   de _Courrier de Londres et de Paris_, mais elle
                   fut, aprs quelques numros, supprime par la
                   censure.--Nous retrouverons plus tard, au cours de
                   ces _Mmoires_, le comte de Montlosier.]

J'tais en face de mon avenir dor; mais le prsent, sur quelle
planche le traverser? Peltier me procura des traductions du latin et
de l'anglais; je travaillais le jour  ces traductions, la nuit 
l'_Essai historique_ dans lequel je faisais entrer une partie de mes
voyages et de mes rveries. Baylis me fournissait les livres, et
j'employais mal  propos quelques schellings  l'achat des bouquins
tals sur les choppes.

Hingant, que j'avais rencontr sur le paquebot de Jersey, s'tait li
avec moi. Il cultivait les lettres, il tait savant, crivait en
secret des romans dont il me lisait des pages. Il se logea, assez prs
de Baylis, au fond d'une rue qui donnait dans Holborn. Tous les
matins,  dix heures, je djeunais avec lui; nous parlions de
politique et surtout de mes travaux. Je lui disais ce que j'avais bti
de mon difice de nuit, {p.115} l'_Essai_; puis je retournais  mon
oeuvre de jour, les traductions. Nous nous runissions pour dner, 
un schelling par tte, dans un estaminet; de l, nous allions aux
champs. Souvent aussi nous nous promenions seuls, car nous aimions
tous deux  rvasser.

Je dirigeais alors ma course  Kensington ou  Westminster. Kensington
me plaisait; j'errais dans sa partie solitaire, tandis que la partie
qui touchait  Hyde-Park se couvrait d'une multitude brillante. Le
contraste de mon indigence et de la richesse, de mon dlaissement et
de la foule, m'tait agrable. Je voyais passer de loin les jeunes
Anglaises avec cette confusion dsireuse que me faisait prouver
autrefois ma sylphide, lorsque aprs l'avoir pare de toutes mes
folies, j'osais  peine lever les yeux sur mon ouvrage. La mort, 
laquelle je croyais toucher, ajoutait un mystre  cette vision d'un
monde dont j'tais presque sorti. S'est-il jamais attach un regard
sur l'tranger assis au pied d'un pin? Quelque belle femme avait-elle
devin l'invisible prsence de Ren?

 Westminster, autre passe-temps: dans ce labyrinthe de tombeaux, je
pensais au mien prt  s'ouvrir. Le buste d'un homme inconnu comme moi
ne prendrait jamais place au milieu de ces illustres effigies! Puis se
montraient les spulcres des monarques: Cromwel n'y tait plus, et
Charles Ier n'y tait pas. Les cendres d'un tratre, Robert d'Artois,
reposaient sous les dalles que je pressais de mes pas fidles. La
destine de Charles Ier venait de s'tendre sur Louis XVI; chaque jour
le fer moissonnait en France, et les fosses de mes parents taient
dj creuses.

Les chants des matres de chapelle et les causeries {p.116} des
trangers interrompaient mes rflexions. Je ne pouvais multiplier mes
visites, car j'tais oblig de donner aux gardiens de ceux qui ne
vivaient plus le schelling qui m'tait ncessaire pour vivre. Mais
alors je tournoyais au dehors de l'abbaye avec les corneilles, ou je
m'arrtais  considrer les clochers, jumeaux de grandeur ingale, que
le soleil couchant ensanglantait de ses feux sur la tenture noire des
fumes de la Cit.

Une fois, cependant, il arriva qu'ayant voulu contempler au jour tomb
l'intrieur de la basilique, je m'oubliai dans l'admiration de cette
architecture pleine de fougue et de caprice. Domin par le sentiment
de la _vastit sombre des glises chrestiennes_ (Montaigne), j'errais
 pas lents et je m'anuitai: on ferma les portes. J'essayai de trouver
une issue; j'appelai l'_usher_, je heurtai aux _gates_: tout ce bruit,
pandu et dlay dans le silence, se perdit; il fallut me rsigner 
coucher avec les dfunts.

Aprs avoir hsit dans le choix de mon gte, je m'arrtai prs du
mausole de lord Chatam, au bas du jub et du double tage de la
chapelle des Chevaliers et de Henri VII.  l'entre de ces escaliers,
de ces ailes fermes de grilles, un sarcophage engag dans le mur,
vis--vis d'une mort de marbre arme de sa faux, m'offrit son abri. Le
pli d'un linceul, galement de marbre, me servit de niche:  l'exemple
de Charles-Quint, je m'habituais  mon enterrement.

J'tais aux premires loges pour voir le monde tel qu'il est. Quel
amas de grandeurs renferm sous ces dmes! Qu'en reste-t-il? Les
afflictions ne sont pas {p.117} moins vaines que les flicits;
l'infortune Jane Grey n'est pas diffrente de l'heureuse Alix de
Salisbury; son squelette est seulement moins horrible, parce qu'il est
sans tte; sa carcasse s'embellit de son supplice et de l'absence de
ce qui fit sa beaut. Les tournois du vainqueur de Crcy, les jeux du
camp du Drap-d'or de Henri VIII, ne recommenceront pas dans cette
salle des spectacles funbres. Bacon, Newton, Milton, sont aussi
profondment ensevelis, aussi passs  jamais que leurs plus obscurs
contemporains. Moi banni, vagabond, pauvre, consentirais-je  n'tre
plus la petite chose oublie et douloureuse que je suis, pour avoir
t un de ces morts fameux, puissants, rassasis de plaisirs? Oh! la
vie n'est pas tout cela! Si du rivage de ce monde nous ne dcouvrons
pas distinctement les choses divines, ne nous en tonnons pas: le
temps est un voile interpos entre nous et Dieu, comme notre paupire
entre notre oeil et la lumire.

Tapi sous mon linge de marbre, je redescendis de ces hauts pensers aux
impressions naves du lieu et du moment. Mon anxit mle de plaisir
tait analogue  celle que j'prouvais l'hiver dans ma tourelle de
Combourg, lorsque j'coutais le vent: un souffle et une ombre sont de
nature pareille.

Peu  peu, m'accoutumant  l'obscurit, j'entrevis les figures places
aux tombeaux. Je regardais les encorbellements du Saint-Denis
d'Angleterre, d'o l'on et dit que descendaient en lampadaires
gothiques les vnements passs et les annes qui furent: l'difice
entier tait comme un temple monolithe de sicles ptrifis.

{p.118} J'avais compt dix heures, onze heures  l'horloge; le marteau
qui se soulevait et retombait sur l'airain tait le seul tre vivant
avec moi dans ces rgions. Au dehors une voiture roulante, le cri du
_watchman_, voil tout: ces bruits lointains de la terre me
parvenaient d'un monde dans un autre monde. Le brouillard de la Tamise
et la fume du charbon de terre s'infiltrrent dans la basilique, et y
rpandirent de secondes tnbres.

Enfin, un crpuscule s'panouit dans un coin des ombres les plus
teintes: je regardais fixement crotre la lumire progressive;
manait-elle des deux fils d'douard IV, assassins par leur oncle?
Ces aimables enfants, dit le grand tragique, taient couchs
ensemble; ils se tenaient entours de leurs bras innocents et blancs
comme l'albtre. Leurs lvres semblaient quatre roses vermeilles sur
une seule tige, qui, dans tout l'clat de leur beaut, se baisent
l'une l'autre. Dieu ne m'envoya pas ces mes tristes et charmantes;
mais le lger fantme d'une femme  peine adolescente parut portant
une lumire abrite dans une feuille de papier tourne en coquille:
c'tait la petite sonneuse de cloches. J'entendis le bruit d'un
baiser, et la cloche tinta le point du jour. La sonneuse fut tout
pouvante lorsque je sortis avec elle par la porte du clotre. Je lui
contai mon aventure; elle me dit qu'elle tait venue remplir les
fonctions de son pre malade: nous ne parlmes pas du baiser.

       *       *       *       *       *

J'amusai Hingant de mon aventure, et nous fmes le projet de nous
enfermer  Westminster; mais nos {p.119} misres nous appelaient chez
les morts d'une manire moins potique.

Mes fonds s'puisaient: Baylis et Deboffe s'taient hasards,
moyennant un billet de remboursement en cas de non-vente,  commencer
l'impression de l'_Essai_; l finissait leur gnrosit, et rien
n'tait plus naturel; je m'tonne mme de leur hardiesse. Les
traductions ne venaient plus; Peltier, homme de plaisir, s'ennuyait
d'une obligeance prolonge. Il m'aurait bien donn ce qu'il avait,
s'il n'et prfr le manger; mais quter des travaux  et l, faire
une bonne oeuvre de patience, impossible  lui. Hingant voyait aussi
s'amoindrir son trsor; entre nous deux, nous ne possdions que
soixante francs. Nous diminumes la ration de vivres, comme sur un
vaisseau lorsque la traverse se prolonge. Au lieu d'un schelling par
tte, nous ne dpensions plus  dner qu'un demi-schelling. Le matin,
 notre th, nous retranchmes la moiti du pain, et nous supprimmes
le beurre. Ces abstinences fatiguaient les nerfs de mon ami. Son
esprit battait la campagne; il prtait l'oreille, et avait l'air
d'couter quelqu'un; en rponse, il clatait de rire, ou versait des
larmes. Hingant croyait au magntisme, et s'tait troubl la cervelle
du galimatias de Swedenborg. Il me disait le matin qu'on lui avait
fait du bruit la nuit; il se fchait si je lui niais ses imaginations.
L'inquitude qu'il me causait m'empchait de sentir mes souffrances.

Elles taient grandes pourtant: cette dite rigoureuse, jointe au
travail, chauffait ma poitrine malade; je commenais  avoir de la
peine  marcher, et nanmoins je passais les jours et une partie des
{p.120} nuits dehors, afin qu'on ne s'aperut pas de ma dtresse.
Arrivs  notre dernier schelling, je convins avec mon ami de le
garder pour faire semblant de djeuner.

Nous arrangemes que nous achterions un pain de deux sous; que nous
nous laisserions servir comme de coutume l'eau chaude et la thire;
que nous n'y mettrions point de th; que nous ne mangerions pas le
pain, mais que nous boirions l'eau chaude avec quelques petites
miettes de sucre restes au fond du sucrier.

Cinq jours s'coulrent de la sorte. La faim me dvorait; j'tais
brlant; le sommeil m'avait fui; je suais des morceaux de linge que
je trempais dans de l'eau; je mchais de l'herbe et du papier. Quand
je passais devant des boutiques de boulangers mon tourment tait
horrible. Par une rude soire d'hiver je restai deux heures plant
devant un magasin de fruits secs et de viandes fumes, avalant des
yeux tout ce que je voyais: j'aurais mang, non seulement les
comestibles, mais leurs botes, paniers et corbeilles.

Le matin du cinquime jour, tombant d'inanition, je me trane chez
Hingant; je heurte  la porte, elle tait ferme; j'appelle; Hingant
est quelque temps sans rpondre; il se lve enfin et m'ouvre. Il riait
d'un air gar; sa redingote tait boutonne; il s'assit devant la
table  th: Notre djeuner va venir, me dit-il d'une voix
extraordinaire. Je crus voir quelques taches de sang  sa chemise; je
dboutonne brusquement sa redingote: il s'tait donn un coup de canif
profond de deux pouces dans le bout du sein {p.121} gauche. Je criai
au secours. La servante alla chercher un chirurgien. La blessure tait
dangereuse[102].

                   [Note 102: M. de Chateaubriand m'a montr la
                   maison o se passa ce triste drame d'un suicide
                   bauch: L, me dit-il, mon ami a voulu se tuer,
                   et j'ai failli mourir de faim. Puis il me faisait
                   remarquer en souriant son lourd et brillant costume
                   d'ambassadeur, car nous allions  Carlton-House,
                   chez le roi. (_Chateaubriand et son temps_, par le
                   comte de Marcellus, p. 99).]

Ce nouveau malheur m'obligea de prendre un parti. Hingant, conseiller
au parlement de Bretagne, s'tait refus  recevoir le traitement que
le gouvernement anglais accordait aux magistrats franais, de mme que
je n'avais pas voulu accepter le schelling aumn par jour aux
migrs: j'crivis  M. de Barentin[103] et lui rvlai la situation
de mon ami. Les parents de Hingant accoururent et l'emmenrent  la
campagne. Dans ce moment mme, mon oncle de Bede me fit parvenir
quarante cus, oblation touchante de ma famille perscute; il me
sembla voir tout l'or du Prou: le denier des prisonniers de France
nourrit le Franais exil.

                   [Note 103: Charles-Louis-Franois de Barentin
                   (1739-1819). Ce fut lui qui, comme garde des
                   sceaux, ouvrit les tats-Gnraux le 5 mai 1789.
                   Dnonc par Mirabeau, dans la sance du 15 juillet,
                   comme ennemi du peuple, il migra et ne revint en
                   France qu'aprs le 18 brumaire.]

Ma misre avait mis obstacle  mon travail. Comme je ne fournissais
plus de manuscrit, l'impression fut suspendue. Priv de la compagnie
de Hingant, je ne gardai pas chez Baylis un logement d'une guine par
mois; je payai le terme chu et m'en allai. Au-dessous des migrs
indigents qui m'avaient d'abord servi de patrons  Londres, il y en
avait d'autres, plus ncessiteux {p.122} encore. Il est des degrs
entre les pauvres comme entre les riches; on peut aller depuis l'homme
qui se couvre l'hiver avec son chien, jusqu' celui qui grelotte dans
ses haillons taillads. Mes amis me trouvrent une chambre mieux
approprie  ma fortune dcroissante (on n'est pas toujours au comble
de la prosprit); ils m'installrent aux environs de Mary-Le-Bone-Street,
dans un _garret_ dont la lucarne donnait sur un cimetire: chaque nuit
la crcelle du _watchman_ m'annonait que l'on venait de voler des
cadavres. J'eus la consolation d'apprendre que Hingant tait hors de
danger.

Des camarades me visitaient dans mon atelier.  notre indpendance et
 notre pauvret, on nous et pris pour des peintres sur les ruines de
Rome; nous tions des artistes en misre sur les ruines de la France.
Ma figure servait de modle et mon lit de sige  mes lves. Ce lit
consistait dans un matelas et une couverture. Je n'avais point de
draps; quand il faisait froid, mon habit et une chaise, ajouts  ma
couverture, me tenaient chaud. Trop faible pour remuer ma couche, elle
restait comme Dieu me l'avait retourne.

Mon cousin de La Botardais, chass, faute de payement, d'un taudis
irlandais, quoiqu'il et mis son violon en gage, vint chercher chez
moi un abri contre le constable; un vicaire bas breton lui prta un
lit de sangle. La Botardais tait, ainsi que Hingant, conseiller au
parlement de Bretagne; il ne possdait pas un mouchoir pour
s'envelopper la tte; mais il avait dsert avec armes et bagages,
c'est--dire qu'il avait emport son bonnet carr et sa robe rouge, et
il couchait {p.123} _sous_ la pourpre  mes cots. Factieux, bon
musicien, ayant la voix belle, quand nous ne dormions pas, il
s'asseyait tout nu sur ses sangles, mettait son bonnet carr, et
chantait des romances en s'accompagnant d'une guitare qui n'avait que
trois cordes. Une nuit que le pauvre garon fredonnait ainsi l'_Hymne 
Vnus_ de Mtastase: _Scendi propizia_, il fut frapp d'un vent
coulis; la bouche lui tourna, et il en mourut, mais pas tout de suite,
car je lui frottai cordialement la joue. Nous tenions des conseils
dans notre chambre haute, nous raisonnions sur la politique, nous nous
occupions des cancans de l'migration. Le soir, nous allions chez nos
tantes et cousines danser, aprs les modes enrubannes et les chapeaux
faits.

       *       *       *       *       *

Ceux qui lisent cette partie de mes _Mmoires_ ne se sont pas aperus
que je les ai interrompus deux fois: une fois, pour offrir un grand
dner au duc d'York, frre du roi d'Angleterre; une autre fois, pour
donner une fte pour l'anniversaire de la rentre du roi de France 
Paris, le 8 juillet. Cette fte m'a cot quarante mille francs[104].
Les pairs et les pairesses de l'empire britannique, les ambassadeurs,
les trangers de distinction, ont rempli mes salons magnifiquement
dcors. Mes tables tincelaient de l'clat des cristaux de Londres et
de l'or des porcelaines de Svres. Ce qu'il y a de plus dlicat en
mets, vins et fleurs, abondait. Portland-Place tait encombr de
brillantes voitures. {p.124} Collinet et la musique d'Almack's
enchantaient la mlancolie fashionable des dandys et les lgances
rveuses des ladies pensivement dansantes. L'opposition et la majorit
ministrielles avait fait trve: lady Canning causait avec lord
Londonderry, lady Jersey avec le duc de Wellington. Monsieur, qui m'a
fait faire cette anne des compliments de mes somptuosits de 1822, ne
savait pas, en 1793, qu'il existait non loin de lui un futur ministre,
lequel, en attendant ses grandeurs, jenait au-dessus d'un cimetire
pour pch de fidlit. Je me flicite aujourd'hui d'avoir essay du
naufrage, entrevu la guerre, partag les souffrances des classes les
plus humbles de la socit, comme je m'applaudis d'avoir rencontr,
dans les temps de prosprit, l'injustice et la calomnie. J'ai profit
 ces leons: la vie, sans les maux qui la rendent grave, est un
hochet d'enfant.

                   [Note 104: Douze mille francs seulement, d'aprs
                   son secrtaire, M. de Marcellus, qui tenait les
                   comptes de l'ambassade; mais on sait de reste, que
                   Chateaubriand ne comprit jamais rien aux chiffres
                   de mnage.--Voir _Chateaubriand et son temps_, p.
                   99.]

J'tais l'homme aux quarante cus; mais le niveau des fortunes n'tant
pas encore tabli, et les denres n'ayant pas baiss de valeur, rien
ne fit contre-poids  ma bourse qui se vida. Je ne devais pas compter
sur de nouveaux secours de ma famille, expose en Bretagne au double
flau de la _chouannerie_ et de la Terreur. Je ne voyais plus devant
moi que l'hpital ou la Tamise.

Des domestiques d'migrs, que leurs matres ne pouvaient plus
nourrir, s'taient transforms en restaurateurs pour nourrir leurs
matres. Dieu sait la chre-lie que l'on faisait  ces tables d'htes!
Dieu sait aussi la politique qu'on y entendait! Toutes les victoires
de la Rpublique taient mtamorphoses en dfaites, et si par hasard
on doutait d'une restauration {p.125} immdiate, on tait dclar
Jacobin. Deux vieux vques, qui avaient un faux air de la mort, se
promenaient au printemps dans le parc Saint-James: Monseigneur,
disait l'un, croyez-vous que nous soyons en France au mois de
juin?--Mais, monseigneur, rpondait l'autre aprs avoir mrement
rflchi, je n'y vois pas d'inconvnient.

L'homme aux ressources, Peltier, me dterra, ou plutt me dnicha dans
mon aire. Il avait lu dans un journal de Yarmouth qu'une socit
d'antiquaires s'allait occuper d'une histoire du comt de Suffolk, et
qu'on demandait un Franais capable de dchiffrer des manuscrits
franais du XIIe sicle, de la collection de Camden[105]. Le _parson_,
ou ministre, de Beccles, tait  la tte de l'entreprise, c'tait 
lui qu'il se fallait adresser. Voil votre affaire, me dit Peltier,
partez, vous dchiffrerez ces vieilles paperasses; vous continuerez 
envoyer de la copie de l'_Essai_  Baylis; je forcerai ce pleutre 
reprendre son impression; vous reviendrez  Londres avec deux cents
guines, votre ouvrage fait, et vogue la galre!

                   [Note 105: William _Camden_ (1551-1623), surnomm
                   le _Pausanias_ et le _Strabon anglais_. Il avait
                   rassembl un nombre considrable de manuscrits du
                   moyen ge, qui composent ce qu'on appelle encore
                   aujourd'hui la _Collection Camden_.]

Je voulus balbutier quelques objections: Eh! que diable, s'cria mon
homme, comptez-vous rester dans ce _palais_ o j'ai dj un froid
horrible? Si Rivarol, Champcenetz[106], Mirabeau-Tonneau et moi avions
eu {p.126} la bouche en coeur, nous aurions fait de belle besogne
dans les _Actes des Aptres_! Savez-vous que cette histoire de Hingant
fait un boucan d'enfer? Vous vouliez donc vous laisser mourir de faim
tous deux? Ah! ah! ah! pouf!... Ah! ah!... Peltier, pli en deux, se
tenait les genoux  force de rire. Il venait de placer cent
exemplaires de son journal aux colonies; il en avait reu le payement
et faisait sonner ses guines dans sa poche. Il m'emmena de force,
avec La Botardais apoplectique, et deux migrs en guenilles qui se
trouvrent sous sa main, dner  _London-Tavern_. Il nous ft boire du
vin de Porto, manger du roastbeef et du plumpudding  en crever.
Comment, monsieur le comte, disait-il  mon cousin, avez-vous ainsi
la gueule de travers? La Botardais, moiti choqu, moiti content,
expliquait la chose de son mieux; il racontait qu'il avait t tout 
coup saisi en chantant ces deux mots: _O bella Venere!_ Mon pauvre
paralys avait un air si mort, si transi, si rp, en barbouillant sa
_bella Venere_, que Peltier se renversa d'un fou rire et pensa
culbuter la table, en la frappant en dessous de ses deux pieds.

                   [Note 106: Le chevalier de _Champcenetz_
                   (1759-1794) fut le principal rdacteur des _Actes
                   des Aptres_. Il crivit aussi dans le _Petit
                   Journal de la Cour et de la Ville_, et, de concert
                   avec Rivarol, publia en 1790 le _Petit Almanach des
                   grands hommes de la Rvolution_. Ayant quitt Paris
                   aprs le 10 aot, il eut l'imprudence d'y revenir,
                   fut arrt et traduit, le 23 juillet 1794, devant
                   le tribunal rvolutionnaire. Quand le prsident eut
                   prononc sa condamnation  mort, il se leva, et, le
                   sourire aux lvres: Citoyen prsident, dit-il,
                   est-ce ici comme dans la garde nationale, et
                   peut-on se faire remplacer?]

 la rflexion, le conseil de mon compatriote, vrai personnage de mon
autre compatriote Le Sage, ne me parut pas si mauvais. Au bout de
trois jours d'enqutes, aprs m'tre fait habiller par le tailleur de
Peltier, je partis pour Beccles avec quelque argent que {p.127} me
prta Deboffe, sur l'assurance de ma reprise de l'_Essai_. Je changeai
mon nom, qu'aucun Anglais ne pouvait prononcer, en celui de _Combourg_
qu'avait port mon frre et qui me rappelait les peines et les
plaisirs de ma premire jeunesse. Descendu  l'auberge, je prsentai
au ministre du lieu une lettre de Deboffe, fort estim dans la
librairie anglaise, laquelle lettre me recommandait comme un savant du
premier ordre. Parfaitement accueilli, je vis tous les _gentlemen_ du
canton, et je rencontrai deux officiers de notre marine royale qui
donnaient des leons de franais dans le voisinage.

       *       *       *       *       *

Je repris des forces; les courses que je faisais  cheval me rendirent
un peu de sant. L'Angleterre, vue ainsi en dtail, tait triste, mais
charmante; partout la mme chose et le mme aspect. M. de Combourg
tait invit  toutes les parties. Je dus  l'tude le premier
adoucissement de mon sort. Cicron avait raison de recommander le
commerce des lettres dans les chagrins de la vie. Les femmes taient
charmes de rencontrer un Franais pour parler franais.

Les malheurs de ma famille, que j'appris par les journaux, et qui me
firent connatre sous mon vritable nom (car je ne pus cacher ma
douleur), augmentrent  mon gard l'intrt de la socit. Les
feuilles publiques annoncrent la mort de M. de Malesherbes; celle de
sa fille, madame la prsidente de Rosambo; celle de sa petite-fille,
madame la comtesse de Chateaubriand; et celle de son petit-gendre, le
comte de Chateaubriand, mon frre, immols ensemble, le mme jour, 
la mme heure, au mme {p.128} chafaud[107]. M. de Malesherbes tait
l'objet de l'admiration et de la vnration des Anglais; mon alliance
de famille avec le dfenseur de Louis XVI ajouta  la bienveillance de
mes htes.

                   [Note 107: Le 3 floral an II (22 avril 1794).]

Mon oncle de Bede me manda les perscutions prouves par le reste de
mes parents. Ma vieille et incomparable mre avait t jete dans une
charrette avec d'autres victimes, et conduite du fond de la Bretagne
dans les geles de Paris, afin de partager le sort du fils qu'elle
avait tant aim. Ma femme et ma soeur Lucile, dans les cachots de
Rennes, attendaient leur sentence; il avait t question de les
enfermer au chteau de Combourg, devenu forteresse d'tat: on accusait
leur innocence du crime de mon migration. Qu'taient-ce que nos
chagrins en terre trangre, compars  ceux des Franais demeurs
dans leur patrie? Et pourtant, quel malheur, au milieu des souffrances
de l'exil, de savoir que notre exil mme devenait le prtexte de la
perscution de nos proches!

Il y a deux ans que l'anneau de mariage de ma belle-soeur fut ramass
dans le ruisseau de la rue Cassette; on me l'apporta; il tait bris;
les deux cerceaux de l'alliance taient ouverts et pendaient enlacs
l'un  l'autre; les noms s'y lisaient parfaitement gravs. Comment
cette bague s'tait-elle retrouve? Dans quel lieu et quand avait-elle
t perdue? La victime, emprisonne au Luxembourg, avait-elle pass
par la rue Cassette en allant au supplice? Avait-elle laiss tomber la
bague du haut du tombereau? Cette bague avait-elle t arrache de son
doigt aprs l'excution? Je fus tout saisi  la vue de ce symbole qui,
par sa brisure et {p.129} son inscription, me rappelait de si
cruelles destines. Quelque chose de mystrieux et de fatal
s'attachait  cet anneau que ma belle-soeur semblait m'envoyer du
sjour des morts, en mmoire d'elle et de mon frre. Je l'ai remis 
son fils; puisse-t-il ne pas lui porter malheur!

            Cher orphelin, image de ta mre,
            Au ciel pour toi, je demande ici-bas,
            Les jours heureux retranchs  ton pre
            Et les enfants que ton oncle n'a pas[108].

                   [Note 108: Voir, au tome I, l'_Appendice_ n III:
                   _Le comte Louis de Chateaubriand_.]

Ce mauvais couplet et deux ou trois autres sont le seul prsent que
j'aie pu faire  mon neveu lorsqu'il s'est mari.

Un autre monument m'est rest de ces malheurs: voici ce que m'crit M.
de Contencin, qui, en fouillant dans les archives de la ville, a
trouv l'ordre du tribunal rvolutionnaire qui envoyait mon frre et
sa famille  l'chafaud:

  Monsieur le vicomte,

Il y a une sorte de cruaut  rveiller dans une me qui a beaucoup
souffert le souvenir des maux qui l'ont affecte le plus
douloureusement. Cette pense m'a fait hsiter quelque temps  vous
offrir un bien triste document qui, dans mes recherches historiques,
m'est tomb sous la main. C'est un acte de dcs sign avant la mort
par un homme qui s'est toujours montr implacable comme elle, toutes
les {p.130} fois qu'il a trouv runies sur la mme tte
l'illustration et la vertu.

Je dsire, monsieur le vicomte, que vous ne me sachiez pas trop
mauvais gr d'ajouter  vos archives de famille un titre qui rappelle
de si cruels souvenirs. J'ai suppos qu'il aurait de l'intrt pour
vous, puisqu'il avait du prix  mes yeux, et ds lors j'ai song 
vous l'offrir. Si je ne suis point indiscret, je m'en fliciterai
doublement, car je trouve aujourd'hui dans ma dmarche l'occasion de
vous exprimer les sentiments de profond respect et d'admiration
sincre que vous m'avez inspirs depuis longtemps, et avec lesquels je
suis, monsieur le vicomte,

Votre trs-humble et trs-obissant serviteur,

                                        A. de CONTENCIN.
                                   Htel de la prfecture de la Seine.
  Paris, le 28 mars 1835.

Voici ma rponse  cette lettre:

J'avais fait, monsieur, chercher  la Sainte-Chapelle les pices du
procs de mon malheureux frre et de sa femme, mais on n'avait pas
trouv _l'ordre_ que vous avez bien voulu m'envoyer. Cet ordre et tant
d'autres, avec leurs ratures, leurs noms estropis, auront t
prsents  Fouquier au tribunal de Dieu: il lui aura bien fallu
reconnatre sa signature. Voil les temps qu'on regrette, et sur
lesquels on crit des volumes d'admiration! Au surplus, j'envie mon
frre: depuis longues annes du moins il a quitt ce triste monde. Je
vous remercie infiniment, monsieur, de l'estime que vous voulez bien
me tmoigner {p.131} dans votre belle et noble lettre, et vous prie
d'agrer l'assurance de la considration trs distingue avec laquelle
j'ai l'honneur d'tre, etc.

Cet ordre de mort est surtout remarquable par les preuves de la
lgret avec laquelle les meurtres taient commis: des noms sont mal
orthographis, d'autres sont effacs. Ces dfauts de forme, qui
auraient suffi pour annuler la plus simple sentence, n'arrtaient
point les bourreaux; ils ne tenaient qu' l'heure exacte de la mort:
_ cinq heures prcises_. Voici la pice authentique, je la copie
fidlement:

  EXCUTEUR DES JUGEMENTS CRIMINELS

      TRIBUNAL RVOLUTIONNAIRE

L'excuteur des jugements criminels ne fera faute de se rendre  la
maison de justice de la Conciergerie, pour y mettre  excution le
jugement qui condamne Mousset, d'Esprmenil, Chapelier, Thouret, Hell,
Lamoignon Malsherbes, la femme Lepelletier Rosambo, Chateau Brian et
sa femme (le nom propre effac, illisible), la veuve Duchatelet, la
femme de Grammont, ci-devant duc, la femme Rochechuart (Rochechouart),
et Parmentier;--14,  la peine de mort. L'excution aura lieu
aujourd'hui,  cinq heures prcises, sur la place de la Rvolution de
cette ville.

                              L'accusateur public,
                                        H.-Q. FOUQUIER.

Fait au Tribunal, le 3 floral, l'an II de la Rpublique franaise.

                         Deux voitures.


{p.132} Le 9 thermidor sauva les jours de ma mre; mais elle fut
oublie  la Conciergerie. Le commissaire conventionnel la trouva:
Que fais-tu l, citoyenne? lui dit-il; qui es-tu? pourquoi restes-tu
ici? Ma mre rpondit qu'ayant perdu son fils, elle ne s'informait
point de ce qui se passait, et qu'il lui tait indiffrent de mourir
dans la prison ou ailleurs. Mais tu as peut-tre d'autres enfants?
rpliqua le commissaire. Ma mre nomma ma femme et mes soeurs dtenues
 Rennes. L'ordre fut expdi de mettre celles-ci en libert, et l'on
contraignit ma mre de sortir.

Dans les histoires de la Rvolution, on a oubli de placer le tableau
de la France extrieure auprs du tableau de la France intrieure, de
peindre cette grande colonie d'exils, variant son industrie et ses
peines de la diversit des climats et de la diffrence des moeurs des
peuples.

En dehors de la France, tout s'oprant par individu, mtamorphoses
d'tats, afflictions obscures, sacrifices sans bruit, sans rcompense;
et dans cette varit d'individus de tout rang, de tout ge, de tout
sexe, une ide fixe conserve; la vieille France voyageuse avec ses
prjugs et ses fidles, comme autrefois l'glise de Dieu errante sur
la terre avec ses vertus et ses martyrs.

En dedans de la France, tout s'oprant par masse: Barre annonant des
meurtres et des conqutes, des guerres civiles et des guerres
trangres; les combats gigantesques de la Vende et des bords du
Rhin; les trnes croulant au bruit de la marche de nos armes; nos
flottes abmes dans les flots; le peuple dterrant les monarques 
Saint-Denis et jetant la poussire des {p.133} rois morts au visage
des rois vivants pour les aveugler; la nouvelle France, glorieuse de
ses nouvelles liberts, fire mme de ses crimes, stable sur son
propre sol, tout en reculant ses frontires, doublement arme du
glaive du bourreau et de l'pe du soldat.

Au milieu de mes chagrins de famille, quelques lettres de mon ami
Hingant vinrent me rassurer sur son sort, lettres d'ailleurs fort
remarquables: il m'crivait au mois de septembre 1795: Votre lettre
du 23 aot est pleine de la sensibilit la plus touchante. Je l'ai
montre  quelques personnes qui avaient les yeux mouills en la
lisant. J'ai t presque tent de leur dire ce que Diderot disait le
jour que J.-J. Rousseau vint pleurer dans sa prison,  Vincennes:
_Voyez comme mes amis m'aiment_. Ma maladie n'a t, au vrai, qu'une
de ces fivres de nerfs qui font beaucoup souffrir, et dont le temps
et la patience sont les meilleurs remdes. Je lisais pendant cette
fivre des extraits du _Phdon_ et du _Time_. Ces livres-l donnent
apptit de mourir, et je disais comme Caton:

            It must be so, Plato; thou reason' st well!

Je me faisais une ide de mon voyage, comme on se ferait une ide d'un
voyage aux grandes Indes. Je me reprsentais que je verrais beaucoup
d'objets nouveaux dans le _monde des esprits_ (comme l'appelle
Swedenborg), et surtout que je serais exempt des fatigues et des
dangers du voyage.

       *       *       *       *       *

 quatre lieues de Beccles, dans une petite ville appele Bungay,
demeurait un ministre anglais, le {p.134} rvrend M. Ives, grand
hellniste et grand mathmaticien. Il avait une femme jeune encore,
charmante de figure, d'esprit et de manires, et une fille unique,
ge de quinze ans. Prsent dans cette maison, j'y fus mieux reu que
partout ailleurs. On buvait  la manire des anciens Anglais, et on
restait deux heures  table aprs les femmes. M. Ives, qui avait vu
l'Amrique, aimait  conter ses voyages,  entendre le rcit des
miens,  parler de Newton et d'Homre. Sa fille, devenue savante pour
lui plaire, tait excellente musicienne et chantait comme aujourd'hui
madame Pasta[109]. Elle reparaissait au th et charmait le sommeil
communicatif du vieux ministre. Appuy au bout du piano, j'coutais
miss Ives en silence.

                   [Note 109: Madame _Pasta_ (1798-1865) tait, en
                   1822, dans tout l'clat de son talent et de son
                   succs. Aussi remarquable comme comdienne et comme
                   tragdienne que comme cantatrice proprement dite,
                   elle n'a eu d'gale en ce sicle, sur la scne
                   lyrique, que madame Malibran.]

La musique finie, la _young lady_ me questionnait sur la France, sur
la littrature; elle me demandait des plans d'tudes; elle dsirait
particulirement connatre les auteurs italiens, et me pria de lui
donner quelques notes sur la _Divina Commedia_ et la _Gerusalemme_.
Peu  peu, j'prouvai le charme timide d'un attachement sorti de
l'me: j'avais par les Floridiennes, je n'aurais pas os relever le
gant de miss Ives; je m'embarrassais quand j'essayais de traduire
quelque passage du Tasse. J'tais plus  l'aise avec un gnie plus
chaste et plus mle, Dante.

Les annes de Charlotte Ives et les miennes concordaient. Dans les
liaisons qui ne se forment qu'au {p.135} milieu de votre carrire, il
entre quelque mlancolie; si l'on ne se rencontre pas de prime abord,
les souvenirs de la personne qu'on aime ne se trouvent point mls 
la partie des jours o l'on respira sans la connatre: ces jours, qui
appartiennent  une autre socit, sont pnibles  la mmoire et comme
retranchs de notre existence. Y a-t-il disproportion d'ge, les
inconvnients augmentent: le plus vieux a commenc la vie avant que le
plus jeune ft au monde; le plus jeune est destin  demeurer seul 
son tour: l'un a march dans une solitude en de d'un berceau,
l'autre traversera une solitude au del d'une tombe; le pass fut un
dsert pour le premier, l'avenir sera un dsert pour le second. Il est
difficile d'aimer avec toutes les conditions de bonheur, jeunesse,
beaut, temps opportun, harmonie de coeur, de got, de caractre, de
grces et d'annes.

Ayant fait une chute de cheval, je restai quelque temps chez M. Ives.
C'tait l'hiver; les songes de ma vie commencrent  fuir devant la
ralit. Miss Ives devenait plus rserve; elle cessa de m'apporter
des fleurs; elle ne voulut plus chanter.

Si l'on m'et dit que je passerais le reste de ma vie, ignor au sein
de cette famille solitaire, je serais mort de plaisir: il ne manque 
l'amour que la dure pour tre  la fois l'den avant la chute et
l'Hosanna sans fin. Faites que la beaut reste, que la jeunesse
demeure, que le coeur ne se puisse lasser, et vous reproduirez le
ciel. L'amour est si bien la flicit souveraine qu'il est poursuivi
de la chimre d'tre toujours; il ne veut prononcer que des serments
irrvocables; au dfaut de ses joies, il cherche  terniser {p.136}
ses douleurs; ange tomb, il parle encore le langage qu'il parlait au
sjour incorruptible; son esprance est de ne cesser jamais; dans sa
double nature et dans sa double illusion ici-bas, il prtend se
perptuer par d'immortelles penses et par des gnrations
intarissables.

Je voyais venir avec consternation le moment o je serais oblig de me
retirer. La veille du jour annonc comme celui de mon dpart, le dner
fut morne.  mon grand tonnement, M. Ives se retira au dessert en
emmenant sa fille, et je restai seul avec madame Ives: elle tait dans
un embarras extrme. Je crus qu'elle m'allait faire des reproches
d'une inclination qu'elle avait pu dcouvrir, mais dont jamais je
n'avais parl. Elle me regardait, baissait les yeux, rougissait;
elle-mme sduisante dans ce trouble, il n'y a point de sentiment
qu'elle n'et pu revendiquer pour elle. Enfin, brisant avec effort
l'obstacle qui lui tait la parole: Monsieur, me dit-elle en anglais,
vous avez vu ma confusion: je ne sais si Charlotte vous plat, mais il
est impossible de tromper une mre; ma fille a certainement conu de
l'attachement pour vous. M. Ives et moi nous nous sommes consults;
vous nous convenez sous tous les rapports; nous croyons que vous
rendrez notre fille heureuse. Vous n'avez plus de patrie; vous venez
de perdre vos parents; vos biens sont vendus; qui pourrait donc vous
rappeler en France? En attendant notre hritage, vous vivrez avec
nous.

De toutes les peines que j'avais endures, celle-l me fut la plus
sensible et la plus grande. Je me jetai aux genoux de madame Ives; je
couvris ses mains de {p.137} mes baisers et de mes larmes. Elle
croyait que je pleurais de bonheur, et elle se mit  sangloter de
joie. Elle tendit le bras pour tirer le cordon de la sonnette; elle
appela son mari et sa fille: Arrtez! m'criai-je; je suis mari!
Elle tomba vanouie.

Je sortis, et, sans rentrer dans ma chambre, je partis  pied.
J'arrivai  Beccles, et je pris la poste pour Londres, aprs avoir
crit  madame Ives une lettre dont je regrette de n'avoir pas gard
de copie.

Le plus doux, le plus tendre et le plus reconnaissant souvenir m'est
rest de cet vnement. Avant ma renomme, la famille de M. Ives est
la seule qui m'ait voulu du bien et qui m'ait accueilli d'une
affection vritable. Pauvre, ignor, proscrit, sans sduction, sans
beaut, je trouve un avenir assur, une patrie, une pouse charmante
pour me retirer de mon dlaissement, une mre presque aussi belle pour
me tenir lieu de ma vieille mre, un pre instruit, aimant et
cultivant les lettres pour remplacer le pre dont le ciel m'avait
priv; qu'apportais-je en compensation de tout cela? Aucune illusion
ne pouvait entrer dans le choix que l'on faisait de moi; je devais
croire tre aim. Depuis cette poque, je n'ai rencontr qu'un
attachement assez lev pour m'inspirer la mme confiance. Quant 
l'intrt dont j'ai pu tre l'objet dans la suite, je n'ai jamais pu
dmler si des causes extrieures, si le fracas de la renomme, la
parure des partis, l'clat des hautes positions littraires ou
politiques, n'taient pas l'enveloppe qui m'attirait des
empressements.

Au reste, en pousant Charlotte Ives, mon rle changeait sur la terre:
enseveli dans un comt de la {p.138} Grande-Bretagne, je serais
devenu un _gentleman_ chasseur: pas une seule ligne ne serait tombe
de ma plume; j'eusse mme oubli ma langue, car j'crivais en anglais,
et mes ides commenaient  se former en anglais dans ma tte. Mon
pays aurait-il beaucoup perdu  ma disparition? Si je pouvais mettre 
part ce qui m'a consol, je dirais que je compterais dj bien des
jours de calme, au lieu des jours de trouble chus  mon lot.
L'Empire, la Restauration, les divisions, les querelles de la France,
que m'et fait tout cela? Je n'aurais pas eu chaque matin  pallier
des fautes,  combattre des erreurs. Est-il certain que j'aie un
talent vritable et que ce talent ait valu la peine du sacrifice de ma
vie? Dpasserai-je ma tombe? Si je vais au del, y aura-t-il dans la
transformation qui s'opre, dans un monde chang et occup de toute
autre chose, y aura-t-il un public pour m'entendre? Ne serai-je pas un
homme d'autrefois, inintelligible aux gnrations nouvelles? Mes
ides, mes sentiments, mon style mme, ne seront-ils pas  la
ddaigneuse postrit choses ennuyeuses et vieillies? Mon ombre
pourra-t-elle dire comme celle de Virgile  Dante: _Poeta fui e
cantai_: Je fus pote, et je chantai[110]?

                   [Note 110: _Inferno_, ch. I.]

       *       *       *       *       *

Revenu  Londres, je n'y trouvai pas le repos: j'avais fui devant ma
destine comme un malfaiteur devant son crime. Combien il avait d
tre pnible  une famille si digne de mes hommages, de mes respects,
de ma reconnaissance, d'prouver une sorte de refus de l'homme inconnu
qu'elle avait accueilli, {p.139} auquel elle avait offert de nouveaux
foyers avec une simplicit, une absence de soupon, de prcaution qui
tenaient des moeurs patriarcales! Je me reprsentais le chagrin de
Charlotte, les justes reproches que l'on pouvait et qu'on devait
m'adresser: car enfin j'avais mis de la complaisance  m'abandonner 
une inclination dont je connaissais l'insurmontable illgitimit.
tait-ce donc une sduction que j'avais vainement tente, sans me
rendre compte de cette blmable conduite? Mais en m'arrtant, comme je
le fis, pour rester honnte homme, ou en passant par dessus l'obstacle
pour me livrer  un penchant fltri d'avance par ma conduite, je
n'aurais pu que plonger l'objet de cette sduction dans le regret ou
la douleur.

De ces amres rflexions, je me laissais aller  d'autres sentiments
non moins remplis d'amertume: je maudissais mon mariage qui, selon les
fausses perceptions de mon esprit, alors trs malade, m'avait jet
hors de mes voies et me privait du bonheur. Je ne songeais pas qu'en
raison de cette nature souffrante  laquelle j'tais soumis et de ces
notions romanesques de libert que je nourrissais, un mariage avec
miss Ives et t pour moi aussi pnible qu'une union plus
indpendante.

Une chose restait pure et charmante en moi, quoique profondment
triste: l'image de Charlotte; cette image finissait par dominer mes
rvoltes contre mon sort. Je fus cent fois tent de retourner 
Bungay, d'aller, non me prsenter  la famille trouble, mais me
cacher sur le bord du chemin pour voir passer Charlotte, pour la
suivre au temple o nous avions le mme Dieu, sinon le mme autel,
pour offrir  cette {p.140} femme,  travers le ciel, l'inexprimable
ardeur de mes voeux, pour prononcer, du moins en pense, cette prire
de la bndiction nuptiale que j'aurais pu entendre de la bouche d'un
ministre dans ce temple:

 Dieu, unissez, s'il vous plat, les esprits de ces poux, et versez
dans leurs coeurs une sincre amiti. Regardez d'un oeil favorable
votre servante. Faites que son joug soit un joug d'amour et de paix,
qu'elle obtienne une heureuse fcondit; faites, Seigneur, que ces
poux voient tous deux les enfants de leurs enfants jusqu' la
troisime et quatrime gnration, et qu'ils parviennent  une
heureuse vieillesse.

Errant de rsolution en rsolution, j'crivais  Charlotte de longues
lettres que je dchirais. Quelques billets insignifiants, que j'avais
reus d'elle, me servaient de talisman; attache  mes pas par ma
pense, Charlotte, gracieuse, attendrie, me suivait, en les purifiant,
par les sentiers de la sylphide. Elle absorbait mes facults; elle
tait le centre  travers lequel plongeait mon intelligence, de mme
que le sang passe par le coeur; elle me dgotait de tout, car j'en
faisais un objet perptuel de comparaison  son avantage. Une passion
vraie et malheureuse est un levain empoisonn qui reste au fond de
l'me et qui gterait le pain des anges.

Les lieux que j'avais parcourus, les heures et les paroles que j'avais
changes avec Charlotte, taient gravs dans ma mmoire: je voyais le
sourire de l'pouse qui m'avait t destine; je touchais
respectueusement ses cheveux noirs; je pressais ses beaux bras contre
ma poitrine, ainsi qu'une chane de lis {p.141} que j'aurais porte 
mon cou. Je n'tais pas plutt dans un lieu cart, que Charlotte, aux
blanches mains, se venait placer  mes cts. Je devinais sa prsence,
comme la nuit on respire le parfum des fleurs qu'on ne voit pas.

Priv de la socit d'Hingant, mes promenades, plus solitaires que
jamais, me laissaient en pleine libert d'y mener l'image de
Charlotte.  la distance de trente milles de Londres, il n'y a pas une
bruyre, un chemin, une glise que je n'aie visits. Les endroits les
plus abandonns, un prau d'orties, un foss plant de chardons, tout
ce qui tait nglig des hommes, devenaient pour moi des lieux
prfrs, et dans ces lieux Byron respirait dj. La tte appuye sur
ma main, je regardais les sites ddaigns; quand leur impression
pnible m'affectait trop, le souvenir de Charlotte venait me ravir:
j'tais alors comme ce plerin, lequel, arriv dans une solitude  la
vue des rochers du Sina, entendit chanter le rossignol.

 Londres, on tait surpris de mes faons. Je ne regardais personne,
je ne rpondais point, je ne savais ce que l'on me disait: mes anciens
camarades me souponnaient atteint de folie.

       *       *       *       *       *

Qu'arriva-t-il  Bungay aprs mon dpart? Qu'est devenue cette famille
o j'avais apport la joie et le deuil?

Vous vous souvenez toujours bien que je suis ambassadeur auprs de
Georges IV, et que j'cris  Londres, en 1822, ce qui m'arriva 
Londres en 1795.

Quelques affaires, depuis huit jours, m'ont oblig {p.142}
d'interrompre la narration que je reprends aujourd'hui. Dans cet
intervalle, mon valet de chambre est venu me dire, un matin, entre
midi et une heure, qu'une voiture tait arrte  ma porte, et qu'une
dame anglaise demandait  me parler. Comme je me suis fait une rgle,
dans ma position publique, de ne refuser personne, j'ai dit de laisser
monter cette dame.

J'tais dans mon cabinet; on a annonc lady Sulton; j'ai vu entrer une
femme en deuil, accompagne de deux beaux garons galement en deuil:
l'un pouvait avoir seize ans et l'autre quatorze. Je me suis avanc
vers l'trangre; elle tait si mue qu'elle pouvait  peine marcher.
Elle m'a dit d'une voix altre: _Mylord, do you remember me_? Me
reconnaissez-vous? Oui, j'ai reconnu miss Ives! les annes qui
avaient pass sur sa tte ne lui avaient laiss que leur printemps. Je
l'ai prise par la main, je l'ai fait asseoir et je me suis assis  ses
cts. Je ne lui pouvais parler; mes yeux taient pleins de larmes; je
la regardais en silence  travers ces larmes; je sentais que je
l'avais profondment aime par ce que j'prouvais. Enfin, j'ai pu lui
dire  mon tour: Et vous, madame, me reconnaissez-vous? Elle a lev
les yeux qu'elle tenait baisss, et, pour toute rponse, elle m'a
adress un regard souriant et mlancolique comme un long souvenir. Sa
main tait toujours entre les deux miennes. Charlotte m'a dit: Je
suis en deuil de ma mre; mon pre est mort depuis plusieurs annes.
Voil mes enfants.  ces derniers mots, elle a retir sa main et
s'est enfonce dans son fauteuil, en couvrant ses yeux de son
mouchoir.

{p.143} Bientt elle a repris: Mylord, je vous parle  prsent dans
la langue que j'essayais avec vous  Bungay. Je suis honteuse:
excusez-moi. Mes enfants sont fils de l'amiral Sulton, que j'pousai
trois ans aprs votre dpart d'Angleterre. Mais aujourd'hui je n'ai
pas la tte assez  moi pour entrer dans le dtail. Permettez-moi de
revenir. Je lui ai demand son adresse en lui donnant le bras pour la
reconduire  sa voiture Elle tremblait, et je serrai sa main contre
mon coeur.

Je me rendis le lendemain chez lady Sulton; je la trouvai seule. Alors
commena entre nous la srie de ces _vous souvient-il_, qui font
renatre toute une vie.  chaque _vous souvient-il_, nous nous
regardions; nous cherchions  dcouvrir sur nos visages ces traces du
temps qui mesurent cruellement la distance du point de dpart et
l'tendue du chemin parcouru. J'ai dit  Charlotte: Comment votre
mre vous apprit-elle...? Charlotte rougit et m'interrompit vivement:
Je suis venue  Londres pour vous prier de vous intresser aux
enfants de l'amiral Sulton: l'an dsirerait passer  Bombay. M.
Canning, nomm gouverneur des Indes, est votre ami; il pourrait
emmener mon fils avec lui. Je serais bien reconnaissante, et
j'aimerais  vous devoir le bonheur de mon premier enfant. Elle
appuya sur ces derniers mots.

Ah! Madame, lui rpondis-je, que me rappelez-vous? Quel
bouleversement de destines! Vous qui avez reu  la table
hospitalire de votre pre un pauvre banni; vous qui n'avez point
ddaign ses souffrances; vous qui peut-tre aviez pens  l'lever
jusqu' un rang glorieux et inespr, c'est vous qui rclamez sa
protection dans votre pays! Je verrai {p.144} M. Canning; votre fils,
quoi qu'il m'en cote de lui donner ce nom, votre fils, si cela dpend
de moi, ira aux Indes. Mais, dites-moi, madame, que vous fait ma
fortune nouvelle? Comment me voyez-vous aujourd'hui? Ce mot de
_mylord_ que vous employez me semble bien dur.

Charlotte rpliqua: Je ne vous trouve point chang, pas mme vieilli.
Quand je parlais de vous  mes parents pendant votre absence, c'tait
toujours le titre de _mylord_ que je vous donnais; il me semblait que
vous le deviez porter: n'tiez-vous pas pour moi comme un mari, _my
lord and master_, mon seigneur et matre? Cette gracieuse femme avait
quelque chose de l've de Milton, en prononant ces paroles: elle
n'tait point ne du sein d'un autre femme; sa beaut portait
l'empreinte de la main divine qui l'avait ptrie.

Je courus chez M. Canning et chez lord Londonderry; ils me firent des
difficults pour une petite place, comme on m'en aurait fait en
France; mais ils promettaient comme on promet  la cour. Je rendis
compte  lady Sulton de ma dmarche. Je la revis trois fois:  ma
quatrime visite, elle me dclara qu'elle allait retourner  Bungay.
Cette dernire entrevue fut douloureuse. Charlotte m'entretint encore
du pass de notre vie cache, de nos lectures, de nos promenades, de
la musique, des fleurs d'antan, des esprances d'autrefois. Quand je
vous ai connu, me disait-elle, personne ne prononait votre nom;
maintenant, qui l'ignore? Savez-vous que je possde un ouvrage et
plusieurs lettres, crits de votre main? Les voil. Et elle me remit
un paquet. Ne vous {p.145} offensez pas si je ne veux rien garder de
vous, et elle se prit  pleurer. _Farewell! farewell!_ me dit-elle,
souvenez-vous de mon fils. Je ne vous reverrai jamais, car vous ne
viendrez pas me chercher  Bungay.--J'irai, m'criai-je; j'irai vous
porter le brevet de votre fils. Elle secoua la tte d'un air de
doute, et se retira.

Rentr  l'ambassade, je m'enfermai et j'ouvris le paquet. Il ne
contenait que des billets de moi insignifiants et un plan d'tudes,
avec des remarques sur les potes anglais et italiens. J'avais espr
trouver une lettre de Charlotte; il n'y en avait point; mais j'aperus
aux marges du manuscrit quelques notes anglaises, franaises et
latines, dont l'encre vieillie et la jeune criture tmoignaient
qu'elles taient depuis longtemps dposes sur ces marges.

Voil mon histoire avec miss Ives. En achevant de la raconter, il me
semble que je perds une seconde fois Charlotte, dans cette mme le o
je la perdis une premire. Mais entre ce que j'prouve  cette heure
pour elle, et ce que j'prouvais aux heures dont je rappelle les
tendresses, il y a tout l'espace de l'innocence: des passions se sont
interposes entre miss Ives et lady Sulton. Je ne porterais plus  une
femme ingnue la candeur des dsirs, la suave ignorance d'un amour
rest  la limite du rve. J'crivais alors sur le vague des
tristesses; je n'en suis plus au vague de la vie. Eh bien! si j'avais
serr dans mes bras, pouse et mre, celle qui me fut destine vierge
et pouse, c'et t avec une sorte de rage, pour fltrir, remplir de
douleur et touffer ces vingt-sept annes livres  un autre, aprs
m'avoir t offertes.

{p.146} Je dois regarder le sentiment que je viens de rappeler comme
le premier de cette espce entr dans mon coeur; il n'tait cependant
point sympathique  ma nature orageuse; elle l'aurait corrompu; elle
m'et rendu incapable de savourer longuement de saintes dlectations.
C'tait alors qu'aigri par les malheurs, dj plerin d'outre-mer,
ayant commenc mon solitaire voyage, c'tait alors que les folles
ides peintes dans le mystre de Ren m'obsdaient et faisaient de moi
l'tre le plus tourment qui ft sur la terre. Quoi qu'il en soit, la
chaste image de Charlotte, en faisant pntrer au fond de mon me
quelques rayons d'une lumire vraie, dissipa d'abord une nue de
fantmes: ma dmone, comme un mauvais gnie, se replongea dans
l'abme; elle attendit l'effet du temps pour renouveler ses
apparitions.

       *       *       *       *       *

Mes rapports avec Deboffe n'avaient jamais t interrompus
compltement pour l'_Essai sur les Rvolutions_, et il m'importait de
les reprendre au plus vite  Londres pour soutenir ma vie matrielle.
Mais d'o m'tait venu mon dernier malheur? de mon obstination au
silence. Pour comprendre ceci, il faut entrer dans mon caractre.

En aucun temps il ne m'a t possible de surmonter cet esprit de
retenue et de solitude intrieure qui m'empche de causer de ce qui me
touche.

Personne ne saurait affirmer sans mentir que j'aie racont ce que la
plupart des gens racontent dans un moment de peine, de plaisir ou de
vanit. Un nom, une confession de quelque gravit, ne sort point ou ne
sort que rarement de ma bouche. Je n'entretiens {p.147} jamais les
passants de mes intrts, de mes desseins, de mes travaux, de mes
ides, de mes attachements, de mes joies, de mes chagrins, persuad de
l'ennui profond que l'on cause aux autres en leur parlant de soi.
Sincre et vridique, je manque d'ouverture de coeur: mon me tend
incessamment  se fermer; je ne dis point une chose entire et je n'ai
laiss passer ma vie complte que dans ces _Mmoires_. Si j'essaye de
commencer un rcit, soudain l'ide de sa longueur m'pouvante; au bout
de quatre paroles, le son de ma voix me devient insupportable et je me
tais. Comme je ne crois  rien, except en religion, je me dfie de
tout: la malveillance et le dnigrement sont les deux caractres de
l'esprit franais; la moquerie et la calomnie, le rsultat certain
d'une confidence.

Mais qu'ai-je gagn  ma nature rserve? d'tre devenu, parce que
j'tais impntrable, un je ne sais quoi de fantaisie, qui n'a aucun
rapport avec ma ralit. Mes amis mmes se trompent sur moi, en
croyant me faire mieux connatre et en m'embellissant des illusions de
leur attachement. Toutes les mdiocrits d'antichambre, de bureaux, de
gazettes, de cafs m'ont suppos de l'ambition, et je n'en ai aucune.
Froid et sec en matire usuelle, je n'ai rien de l'enthousiaste et du
sentimental: ma perception distincte et rapide traverse vite le fait
et l'homme, et les dpouille de toute importance. Loin de m'entraner,
d'idaliser les vrits applicables, mon imagination ravale les plus
hauts vnements, me djoue moi-mme; le ct petit et ridicule des
objets m'apparat tout d'abord; de grands gnies et de grandes choses,
il n'en existe gure  mes yeux. Poli, laudatif, {p.148} admiratif
pour les suffisances qui se proclament intelligences suprieures, mon
mpris cach rit et place sur tous ces visages enfums d'encens des
masques de Callot. En politique, la chaleur de mes opinions n'a jamais
excd la longueur de mon discours ou de ma brochure. Dans l'existence
intrieure et thorique, je suis l'homme de tous les songes; dans
l'existence extrieure et pratique, l'homme des ralits. Aventureux
et ordonn, passionn et mthodique, il n'y a jamais eu d'tre  la
fois plus chimrique et plus positif que moi, de plus ardent et de
plus glac; androgyne bizarre, ptri des sangs divers de ma mre et de
mon pre.

Les portraits qu'on a faits de moi, hors de toute ressemblance, sont
principalement dus  la rticence de mes paroles. La foule est trop
lgre, trop inattentive pour se donner le temps, lorsqu'elle n'est
pas avertie, de voir les individus tels qu'ils sont. Quand, par
hasard, j'ai essay de redresser quelques-uns de ces faux jugements
dans mes prfaces, on ne m'a pas cru. En dernier rsultat, tout
m'tant gal, je n'insistais pas; un _comme vous voudrez_ m'a toujours
dbarrass de l'ennui de persuader personne ou de chercher  tablir
une vrit. Je rentre dans mon for intrieur, comme un livre dans son
gte: l je me remets  contempler la feuille qui remue ou le brin
d'herbe qui s'incline.

Je ne me fais pas une vertu de ma circonspection invincible autant
qu'involontaire: si elle n'est pas une fausset, elle en a
l'apparence; elle n'est pas en harmonie avec des natures plus
heureuses, plus aimables, plus faciles, plus naves, plus abondantes,
plus communicatives {p.149} que la mienne. Souvent elle m'a nui dans
les sentiments et dans les affaires, parce que je n'ai jamais pu
souffrir les explications, les raccommodements par protestation et
claircissement, lamentation et pleurs, verbiage et reproches, dtails
et apologie.

Au cas de la famille Ives, ce silence obstin de moi sur moi-mme me
fut extrmement fatal. Vingt fois la mre de Charlotte s'tait enquise
de mes parents et m'avait mis sur la voie des rvlations. Ne
prvoyant pas o mon mutisme me mnerait, je me contentai, comme
d'usage, de rpondre quelques mots vagues et brefs. Si je n'eusse t
atteint de cet odieux travers d'esprit, toute mprise devenant
impossible, je n'aurais pas eu l'air d'avoir voulu tromper la plus
gnreuse hospitalit; la vrit, dite par moi au moment dcisif, ne
m'excusait pas: un mal rel n'en avait pas moins t fait.

Je repris mon travail au milieu de mes chagrins et des justes reproche
que je me faisais. Je m'accommodais mme de ce travail, car il m'tait
venu en pense qu'en acqurant du renom, je rendrais la famille Ives
moins repentante de l'intrt qu'elle m'avait tmoign. Charlotte, que
je cherchais ainsi  me rconcilier par la gloire, prsidait  mes
tudes. Son image tait assise devant moi tandis que j'crivais. Quand
je levais les yeux de dessus mon papier, je les portais sur l'image
adore, comme si le modle et t l en effet. Les habitants de l'le
de Ceylan virent un matin l'astre du jour se lever dans un pompe
extraordinaire, son globe s'ouvrit et il en sortit une brillante
crature qui dit aux Ceylanais: Je {p.150} viens rgner sur vous.
Charlotte, close d'un rayon de lumire, rgnait sur moi.

Abandonnons-les, ces souvenirs; les souvenirs vieillissent et
s'effacent comme les esprances. Ma vie va changer, elle va couler
sous d'autres cieux, dans d'autres valles. Premier amour de ma
jeunesse, vous fuyez avec vos charmes! Je viens de revoir Charlotte,
il est vrai, mais aprs combien d'annes l'ai-je revue? Douce lueur du
pass, rose ple du crpuscule qui borde la nuit, quand le soleil
depuis longtemps est couch!

       *       *       *       *       *

On a souvent reprsent la vie (moi tout le premier) comme une
montagne que l'on gravit d'un ct et que l'on dvale de l'autre: il
serait aussi vrai de la comparer  une Alpe, au sommet chauve couronn
de glace, et qui n'a pas de revers. En suivant cette image, le
voyageur monte toujours et ne descend plus; il voit mieux alors
l'espace qu'il a parcouru, les sentiers qu'il n'a pas choisis et 
l'aide desquels il se ft lev par une pente adoucie: il regarde avec
regret et douleur le point o il a commenc de s'garer. Ainsi, c'est
 la publication de l'_Essai historique_ que je dois marquer le
premier pas qui me fourvoya du chemin de la paix. J'achevai la
premire partie du grand travail que je m'tais trac; j'en crivis le
dernier mot entre l'ide de la mort (j'tais retomb malade) et un
rve vanoui: _In somnis venit, imago conjugis_[111]. Imprim chez
Baylis, l'_Essai_ parut chez Deboffe en 1797[112]. Cette date est
celle {p.151} d'une des transformations de ma vie. Il y a des moments
o notre destine, soit qu'elle cde  la socit, soit qu'elle
obisse  la nature, soit qu'elle commence  nous faire ce que nous
devons demeurer, se dtourne soudain de sa ligne premire, telle qu'un
fleuve qui change son cours par une subite inflexion.

                   [Note 111:

                    Ipsa sed in somnis inhumati venit imago.
                    Conjugis.            (Virgile, _nide_, 1, 357.)]

                   [Note 112: Chateaubriand avait commenc  crire
                   l'_Essai_ en 1794; l'ouvrage fut imprim  Londres
                   en 1796, et mis en vente dans les premiers mois de
                   1797; il formait un seul volume de 681 pages, grand
                   in-8{o}, sans compter l'avis, la notice, la table
                   des chapitres et l'errata. En voici le titre exact:
                   _Essai historique, politique et moral sur les
                   Rvolutions anciennes et modernes, considres dans
                   leurs rapports avec la Rvolution franaise.--Ddi
                    tous les partis_.--Avec cette pigraphe: _Experti
                   invicem sumus ego et fortuna_. TACITE. Et plus bas:
                   _ Londres_: Se trouve chez J. DEBOFFE,
                   Gerrard-Street; J. DEBRETT, Piccadilly; Mme LOWES,
                   Pall-Mall; A. DULAU et Co, Wardour-Street; BOOSEY,
                   Broad-Street; et J.-F. FAUCHE,  _Hambourg_.--Le
                   livre parut sans nom d'auteur.]

L'_Essai_ offre le compendium de mon existence, comme pote,
moraliste, publiciste et politique. Dire que j'esprais, autant du
moins que je puis esprer, un grand succs de l'ouvrage, cela va sans
dire: nous autres auteurs, petits prodiges d'une re prodigieuse, nous
avons la prtention d'entretenir des intelligences avec les races
futures; mais nous ignorons, que je crois, la demeure de la postrit,
nous mettons mal son adresse. Quand nous nous engourdirons dans la
tombe, la mort glacera si dur nos paroles, crites ou chantes,
qu'elles ne se fondront pas comme les _paroles geles_ de Rabelais.

L'_Essai_ devait tre une sorte d'encyclopdie historique. Le seul
volume publi est dj une assez grande investigation; j'en avais la
suite en manuscrit; puis venaient, auprs des recherches et
annotations de l'annaliste, les lais et virelais du pote, les
_Natchez_, etc. {p.152} Je comprends  peine aujourd'hui comment j'ai
pu me livrer  des tudes aussi considrables, au milieu d'une vie
active, errante et sujette  tant de revers. Mon opinitret 
l'ouvrage explique cette fcondit: dans ma jeunesse, j'ai souvent
crit douze et quinze heures sans quitter la table o j'tais assis,
raturant et recomposant dix fois la mme page. L'ge ne m'a rien fait
perdre de cette facult d'application: aujourd'hui mes correspondances
diplomatiques, qui n'interrompent point mes compositions littraires,
sont entirement de ma main.

L'_Essai_ fit du bruit dans l'migration: il tait en contradiction
avec les sentiments de mes compagnons d'infortune; mon indpendance
dans mes diverses positions sociales a presque toujours bless les
hommes avec qui je marchais. J'ai tour  tour t le chef d'armes
diffrentes dont les soldats n'taient pas de mon parti: j'ai men les
vieux royalistes  la conqute des liberts publiques, et surtout de
la libert de la presse, qu'ils dtestaient: j'ai ralli les libraux
au nom de cette mme libert sous le drapeau des Bourbons qu'ils ont
en horreur. Il arriva que l'opinion migre s'attacha, par
amour-propre,  ma personne: les _Revues_ anglaises ayant parl de moi
avec loge, la louange rejaillit sur tout le corps des _fidles_.

J'avais adress des exemplaires de l'_Essai_  La Harpe, Ginguen et
de Sales. Lemierre, neveu du pote du mme nom et traducteur des
posies de Gray, m'crivit de Paris, le 15 de juillet 1797, que mon
_Essai_ avait le plus grand succs. Il est certain que si l'_Essai_
fut un moment connu, il fut presque aussitt oubli: {p.153} une
ombre subite engloutit le premier rayon de ma gloire.

tant devenu presque un personnage, la haute migration me rechercha 
Londres. Je fis mon chemin de rue en rue; je quittai d'abord
Holborn-Tottenham-Courtroad, et m'avanai jusque sur la route
d'Hampstead. L, je stationnai quelques mois chez madame O'Larry,
veuve irlandaise, mre d'une trs-jolie fille de quatorze ans et
aimant tendrement les chats. Lis par cette conformit de passion,
nous emes le malheur de perdre deux lgantes minettes, toutes
blanches comme deux hermines, avec le bout de la queue noir.

Chez madame O'Larry venaient de vieilles voisines avec lesquelles
j'tais oblig de prendre du th  l'ancienne faon. Madame de Stal a
peint cette scne dans _Corinne_ chez lady Edgermond: Ma chre,
croyez-vous que l'eau soit assez bouillante pour la jeter sur le
th:--Ma chre, je crois que ce serait trop tt[113].

                   [Note 113: _Corinne_, livre XIV, chapitre I.]

Venait aussi  ces soires une grande belle jeune irlandaise, Marie
Neale, sous la garde d'un tuteur. Elle trouvait au fond de mon regard
quelque blessure, car elle me disait: _You carry your heart in a
sling_ (vous portez votre coeur en charpe). Je portais mon coeur je
ne sais comment.

Madame O'Larry partit pour Dublin; alors m'loignant derechef du
canton de la colonie de la pauvre migration de l'est, j'arrivai, de
logement en logement, jusqu'au quartier de la riche migration de
l'ouest, parmi les vques, les familles de cour et les colons de la
Martinique.

{p.154} Peltier m'tait revenu; il s'tait mari  la venvole;
toujours hbleur, gaspillant son obligeance et frquentant l'argent de
ses voisins plus que leur personne.

Je fis plusieurs connaissances nouvelles, surtout dans la socit o
j'avais des rapports de famille: Christian de Lamoignon[114], bless
grivement d'une jambe  l'affaire de Quiberon, et aujourd'hui mon
collgue  la Chambre des pairs, devint mon ami. Il me prsenta 
madame Lindsay, attache  Auguste de {p.155} Lamoignon, son
frre[115]: le prsident Guillaume n'tait pas emmnag de la sorte 
Basville, entre Boileau, madame de Svign et Bourdaloue.

                   [Note 114: Anne-Pierre-Christian, vicomte de
                   _Lamoignon_, n  Paris le 15 juin 1770, troisime
                   fils de Chrtien-Franois de Lamoignon, marquis de
                   Basville, ancien garde des sceaux, et de
                   Marie-lisabeth Berryer, fille de Nicolas-Ren
                   Berryer, secrtaire d'tat et garde des sceaux. En
                   1788, il embrassa la carrire des armes; pendant
                   l'migration, il servit  l'arme des princes comme
                   garde du corps et fit partie de l'expdition de
                   Quiberon.  cette dernire affaire, atteint  la
                   jambe d'un coup de feu qui l'avait tendu sur le
                   sable, il ne dut la vie qu' son frre Charles.
                   Celui-ci le prit sur ses paules, le porta dans une
                   chaloupe et, s'arrachant aux bras qui voulaient le
                   retenir: Mon rgiment, dit-il, doit se battre
                   encore, je vais le rejoindre. Fait prisonnier
                   quelques heures aprs, Charles de Lamoignon fut
                   fusill le 2 aot 1795. Ramen en Angleterre, le
                   vicomte Christian souffrit longtemps de ses
                   blessures, s'adonna aux lettres et se lia trs
                   troitement avec Chateaubriand. De retour en France
                   sous le consulat et devenu l'poux de Mlle Mol de
                   Champltreux, il alla demeurer  Mry-sur-Oise,
                   dans le chteau du prsident Mol, et le fit
                   rparer d'aprs le got du pays o il avait vcu si
                   longtemps comme migr. Louis XVIII le nomma pair
                   de France, le 17 aot 1815. Il avait un vrai talent
                   d'crivain, dont tmoignent ses rapports  la
                   Chambre haute. Celui qu'il fit, en 1816, sur le
                   projet de loi portant abolition du divorce est
                   particulirement remarquable. Sa blessure de
                   Quiberon s'tant rouverte dans ses dernires
                   annes, force lui fut de se confiner chez lui;
                   fidle jusqu'au bout  ses devoirs, il se faisait
                   porter au Luxembourg toutes les fois qu'il y
                   croyait sa prsence ncessaire. Il est mort, 
                   Paris, le 21 mars 1827.]

                   [Note 115: Ren-Chrtien-Auguste, marquis de
                   _Lamoignon_, frre an de Christian, n  Paris,
                   le 19 juin 1765. Il fut nomm conseiller au
                   Parlement de Paris en 1787, migra en Angleterre
                   et, rentr en France sous le Consulat, se fixa dans
                   ses terres de Saint-Ciers-la-Lande (Gironde). Sous
                   la Restauration, les plus belles promesses ne
                   purent le dcider  venir  Paris. Louis-Philippe
                   le nomma pair de France, le 11 octobre 1832, mais
                   il continua de rsider presque toujours 
                   Saint-Ciers-la-Lande, o il mourut sans postrit,
                   le 7 avril 1845.]

Madame Lindsay, Irlandaise d'origine, d'un esprit sec, d'une humeur un
peu cassante, lgante de taille, agrable de figure, avait de la
noblesse d'me et de l'lvation de caractre: les migrs de mrite
passaient la soire au foyer de la dernire des Ninon. La vieille
monarchie prissait avec tous ses abus et toutes ses grces. On la
dterrera un jour, comme ces squelettes de reines, orns de colliers,
de bracelets, de pendants d'oreilles, qu'on exhume en trurie. Je
rencontrai  ce rendez-vous M. Malouet[116] et madame du {p.156}
Belloy, femme digne d'attachement, le comte de Montlosier et le
chevalier de Panat[117]. Ce dernier avait une rputation mrite
d'esprit, de malpropret et de gourmandise: il appartenait  ce
parterre d'hommes de got, assis autrefois les bras croiss devant la
socit franaise; oisifs dont la mission tait de tout regarder et de
tout juger, ils exeraient les fonctions qu'exercent maintenant les
journaux, sans en avoir l'pret, mais aussi sans arriver  leur
grande influence populaire.

                   [Note 116: Pierre-Victor, baron _Malouet_, n 
                   Riom, le 11 fvrier 1740. Il tait intendant de la
                   marine,  Toulon, lorsque le tiers tat de la
                   snchausse de Riom l'lut, sans scrutin et par
                   acclamation, dput aux tats-gnraux. Il s'y fit
                   remarquer par son talent et son courage, non moins
                   que par la fermet de ses convictions royalistes.
                   Aprs la journe du 10 aot, il passa en
                   Angleterre. Il rentra en France  l'poque du
                   Consulat, fut nomm commissaire gnral de la
                   marine  Anvers, en 1803, conseiller d'tat et
                   baron de l'Empire, en 1810. En 1812, il fut, par
                   ordre de l'Empereur, exil en Lorraine comme
                   suspect de royalisme. Malgr l'tat prcaire de sa
                   sant, il accepta du gouvernement provisoire, en
                   1814, les fonctions de commissaire au dpartement
                   de la Marine, dont Louis XVIII,  sa rentre, lui
                   remit le portefeuille ministriel. Mais il ne put
                   rsister au travail et aux proccupations
                   qu'imposait cette charge, et il mourut  la tche,
                   le 7 septembre 1814. Il n'avait aucune fortune; le
                   roi pourvut aux frais de ses funrailles. Ses
                   _Mmoires_ ont t publis par son petit-fils, en
                   1868.]

                   [Note 117: Le chevalier de Panat, n en 1762, tait
                   frre de deux dputs aux tats-Gnraux. Il servit
                   dans la marine, migra en 1792, se lia  Hambourg
                   avec Rivarol,  Londres avec Malouet, Montlosier et
                   Chateaubriand, rentra en France sous le Consulat et
                   fut employ au ministre de la Marine. En 1814, il
                   devint contre-amiral et secrtaire gnral de
                   l'amiraut. C'est lui qui rdigea un petit ouvrage,
                   publi en 1795, sous le nom d'un de ses camarades,
                   et dans lequel on trouve des dtails intressants
                   sur l'affaire de Quiberon, la _Relation de
                   Chaumereix, officier de marine chapp des prisons
                   d'Auray et de Vannes_. (Voir, au tome II, p. 456,
                   des _Mmoires de Malouet_, la lettre du chevalier
                   de Panat  Mallet du Pan.)]

Montlosier tait rest  cheval sur la renomme de sa fameuse phrase
de la _croix de bois_, phrase un peu ratisse par moi quand je l'ai
reproduite, mais vraie au fond[118]. En quittant la France, il se
rendit  Coblentz: mal reu des princes, il eut une querelle, se
battit la nuit au bord du Rhin et fut embroch. Ne pouvant {p.157}
remuer et n'y voyant goutte, il demanda aux tmoins si la pointe de
l'pe passait par derrire: De trois pouces, lui dirent ceux-ci qui
ttrent.--Alors ce n'est rien, rpondit Montlosier: monsieur, retirez
votre botte.

                   [Note 118: Voici le texte de la fameuse phrase, o
                   se reconnat, en effet, la main de Chateaubriand:
                   Je ne crois pas, messieurs, quoi qu'on puisse
                   faire, qu'on parvienne  forcer les vques 
                   quitter leur sige. Si on les chasse de leur
                   palais, ils se retireront dans la cabane du pauvre
                   qu'il ont nourri. _Si on leur te une croix d'or,
                   ils prendront une croix de bois; c'est une croix de
                   bois qui a sauv le monde_.]

Montlosier, accueilli de la sorte pour son royalisme, passa en
Angleterre et se rfugia dans les lettres, grand hpital des migrs
o j'avais une paillasse auprs de la sienne. Il obtint la rdaction
du _Courrier franais_[119]. Outre son journal, il crivait des
ouvrages physico-politico-philosophiques: il prouvait dans l'une de
ces oeuvres que le bleu tait la couleur de la vie par la raison que
les veines bleuissent aprs la mort, la vie venant  la surface du
corps pour s'vaporer et retourner au ciel bleu; comme j'aime beaucoup
le bleu, j'tais tout charm.

                   [Note 119: Ou plutt, comme on l'a vu tout 
                   l'heure, le _Courrier de Londres_. Ce journal
                   auquel collaboraient Malouet, Lally-Tolendal et
                   Mallet du Pan, tait d'un ton assez modr. Le
                   comte d'Artois, qui le gotait mdiocrement, dit un
                   jour  Montlosier: Vous crivez quelquefois des
                   sottises.--J'en entends si souvent! rpliqua celui
                   que Chateaubriand appellera tout  l'heure son
                   _Auvernat fumeux_.]

Fodalement libral, aristocrate et dmocrate, esprit bigarr, fait de
pices et de morceaux, Montlosier accouche avec difficult d'ides
disparates; mais s'il parvient  les dgager de leur dlivre, elles
sont quelquefois belles, surtout nergiques: antiprtre comme noble,
chrtien par sophisme et comme amateur des vieux sicles, il et t,
sous le paganisme, chaud partisan de l'indpendance en thorie et de
l'esclavage en pratique, faisant jeter l'esclave aux murnes, au nom
de la libert du genre humain. Brise-raison, {p.158} ergoteur, roide
et hirsute, l'ancien dput de la noblesse de Riom se permet nanmoins
des condescendances au pouvoir; il sait mnager ses intrts, mais il
ne souffre pas qu'on s'en aperoive, et met  l'abri ses faiblesses
d'homme derrire son honneur de gentilhomme. Je ne veux point dire du
mal de mon _Auvernat fumeux_, avec ses romances du _Mont-d'Or_ et sa
polmique de la _Plaine_; j'ai du got pour sa personne htroclite.
Ses longs dveloppements obscurs et tournoiements d'ides, avec
parenthses, bruits de gorge et _oh! oh!_ chevrotants, m'ennuient (le
tnbreux, l'embrouill, le vaporeux, le pnible me sont abominables);
mais, d'un autre ct, je suis diverti par ce naturaliste de volcans,
ce Pascal manqu, cet orateur de montagnes qui prore  la tribune
comme ses petits compatriotes chantent au haut d'une chemine; j'aime
ce gazetier de tourbires et de castels, ce libral expliquant la
Charte  travers une fentre gothique, ce seigneur ptre quasi mari 
sa vachre, semant lui-mme son orge parmi la neige, dans son petit
champ de cailloux: je lui saurai toujours gr de m'avoir consacr,
dans son chalet du Puy-de-Dme, une vieille roche noire, prise d'un
cimetire des Gaulois par lui dcouvert[120].

                   [Note 120: Montlosier, dont Chateaubriand vient de
                   tracer un si admirable portrait, fut, comme son
                   compatriote, l'abb de Pradt, un bonhomme trs
                   particulier. Aprs avoir t l'un des adversaires
                   les plus ardents de la Rvolution, aprs avoir,
                   dans son livre sur la _Monarchie franaise_ (1814),
                   soutenu les thories les plus antidmocratiques, il
                   attaqua, dans son fameux _Mmoire  consulter_
                   (1826) et dans plusieurs autres crits, les
                   _Jsuites, la Congrgation et le parti-prtre_,
                   avec une pret qui lui valut d'tre l'un des
                   coryphes du parti _libral_. En 1830, il collabora
                   au _Constitutionnel_; appel, en 1832,  la Chambre
                   des pairs, il y dfendit la monarchie de juillet.
                   Son premier livre avait t un _Essai sur la
                   thorie des volcans en Auvergne_ (1789); il fit
                   paratre, en 1829, ses _Mmoires sur la Rvolution
                   franaise, le Consulat, l'Empire, la Restauration
                   et les principaux vnements qui l'ont suivie_. Ces
                   trs intressants Mmoires sont malheureusement
                   rests inachevs.]

{p.159} L'abb Delille, autre compatriote de Sidoine Apollinaire, du
chancelier de l'Hospital, de La Fayette, de Thomas, de Chamfort,
chass du continent par le dbordement des victoires rpublicaines,
tait venu aussi s'tablir  Londres[121]. L'migration le comptait
avec orgueil dans ses rangs; il chantait nos malheurs, raison de plus
pour aimer sa muse. Il besognait beaucoup; il le fallait bien, car
madame Delille l'enfermait et ne le lchait que quand il avait gagn
sa journe par un certain nombre de vers. Un jour, j'tais all chez
lui; il se fit attendre, puis il parut les joues fort rouges: on
prtend que madame Delille le souffletait; je n'en sais rien; je dis
seulement ce que j'ai vu.

                   [Note 121: Jacques Delille, n prs d'Aigue-Perse,
                   en Auvergne, le 22 juin 1738. Il migra seulement
                   en 1795, et se rfugia  Ble. Aprs deux ans de
                   sjour en Suisse, il se rendit  Brunswick et de l
                    Londres, o il traduisit le _Paradis perdu_, et
                   donna une seconde dition des _Jardins_, enrichie
                   de nouveaux pisodes et de la description des parcs
                   qu'il avait eu occasion de voir en Allemagne et en
                   Angleterre. Rentr en France sous le Consulat, il
                   publia successivement, avec une vogue
                   ininterrompue, la _Piti_, 1803; l'_nide_, 1804;
                   _le Paradis perdu_, 1805; _l'Imagination_, 1806;
                   _les Trois rgnes de la nature_, 1809; _la
                   Conversation_, 1812. C'tait le fruit des vingt
                   annes prcdentes. Il mourut d'apoplexie dans la
                   nuit du 1er au 2 mai 1813. Son corps resta expos
                   pendant plusieurs jours au Collge de France, sur
                   un lit de parade, la tte couronne de laurier, le
                   visage lgrement peint. Paris lui fit des
                   funrailles triomphales.]

Qui n'a entendu l'abb Delille dire ses vers? Il racontait trs-bien;
sa figure, laide, chiffonne, anime par son imagination, allait 
merveille  la {p.160} nature coquette de son dbit, au caractre de
son talent et  sa profession d'abb. Le chef-d'oeuvre de l'abb
Delille est sa traduction des _Gorgiques_, aux morceaux de sentiment
prs; mais c'est comme si vous lisiez Racine traduit dans la langue de
Louis XV.

La littrature du XVIIIe sicle,  part quelques beaux gnies qui la
dominent, cette littrature, place entre la littrature classique du
XVIIe sicle et la littrature romantique du XIXe, sans manquer de
naturel, manque de nature; voue  des arrangements de mots, elle
n'est ni assez originale comme cole nouvelle, ni assez pure comme
cole antique. L'abb Delille tait le pote des chteaux modernes, de
mme que le troubadour tait le pote des vieux chteaux; les vers de
l'un, les ballades de l'autre, font sentir la diffrence qui existait
entre l'aristocratie dans la force de l'ge et l'aristocratie dans la
dcrpitude: l'abb peint des lectures et des parties d'checs dans
les manoirs o les troubadours chantaient des croisades et des
tournois.

Les personnages distingus de notre glise militante taient alors en
Angleterre: l'abb Carron, dont je vous ai dj parl en lui empruntant
la vie de ma soeur Julie; l'vque de Saint-Pol-de-Lon[122], prlat
svre et born, qui contribuait  rendre M. le comte d'Artois de plus
en plus tranger  son sicle; l'archevque d'Aix[123], calomni
peut-tre  cause de ses {p.161} succs dans le monde; un autre
vque savant et pieux, mais d'une telle avarice, que s'il avait eu le
malheur de perdre son me, il ne l'aurait jamais rachete. Presque
tous les avares sont gens d'esprit: il faut que je sois bien bte.

                   [Note 122: Jean-Franois _de la Marche_, vque et
                   comte de Lon, n en 1729 au manoir de Kerfort,
                   paroisse d'Ergu-Gaberic, mort  Londres, le 25
                   novembre 1805.]

                   [Note 123: Jean-de-Dieu-Raymond de _Boisgelin de
                   Cuc_, n  Rennes le 17 fvrier 1732. vque de
                   Lavaur (1766), archevque d'Aix (1770), membre de
                   l'Acadmie franaise (1776), lu dput du clerg
                   aux tats-Gnraux par la snchausse d'Aix
                   (1789), il migra en Angleterre en 1791 et fit
                   paratre  Londres une traduction des psaumes en
                   vers franais. Aprs le Concordat, il fut nomm
                   archevque de Tours et cardinal, et mourut le 22
                   aot 1804.]

Parmi les Franaises de l'ouest, on nommait madame de Boigne, aimable,
spirituelle, remplie de talents, extrmement jolie et la plus jeune de
toutes; elle a depuis reprsent avec son pre, le marquis
d'Osmond[124], la cour de France en Angleterre, bien mieux que ma
sauvagerie ne l'a fait. Elle crit maintenant, et ses talents
reproduiront  merveille ce qu'elle a vu[125].

                   [Note 124: Le marquis d'_Osmond_ (1751-1838) tait
                   ambassadeur de France  la Haye, lorsqu'clata la
                   Rvolution. Nomm  l'ambassade de
                   Saint-Ptersbourg en 1791, il donna sa dmission
                   avant d'avoir rejoint ce poste, et migra. Sous
                   l'Empire, il accepta de Napolon diverses missions
                   diplomatiques. La premire Restauration le fit
                   ambassadeur  Turin. Pair de France le 17 aot
                   1815, il fut ambassadeur  Londres du 29 novembre
                   1815 au 2 janvier 1819.]

                   [Note 125: Mlle d'Osmond avait pous le comte de
                   Boigne, qui, aprs avoir guerroy, dans l'Inde, au
                   service d'un prince mahratte, tait revenu en
                   Europe avec d'immenses richesses. C'tait une femme
                   de beaucoup d'esprit. Elle avait compos, aux
                   environs de 1817, quelques romans, dont le
                   principal a pour titre _Une Passion dans le grand
                   monde_, et qui ne furent publis qu'aprs sa mort,
                   sous le second Empire. Ces romans _d'Outre-tombe_
                   parurent alors trangement dmods et n'eurent
                   aucun succs.--Cette mauvaise langue de Thibault
                   ne laisse pas, dans ses _Mmoires_, de mdire
                   quelque peu Mme de Boigne. Le comte O'Connell,
                   dit-il, avait sorti M. et Mme d'Osmond d'une
                   profonde misre, en mariant Mlle d'Osmond avec un
                   M. de Boigne. Ce de Boigne, aprs avoir t
                   gnralissime dans l'Inde, en avait rapport une
                   fortune colossale, et, pour l'honneur de s'allier 
                   des gens titrs, il avait ajout  la plus
                   magnifique des corbeilles, douze mille livres de
                   rentes pour son beau-pre et sa belle-mre, et six
                   mille pour son beau-frre, petit diable gringalet,
                   auquel on n'avait pas de quoi donner des souliers.
                   Encore si, pour prix de semblables bienfaits, ce
                   pauvre M. de Boigne avait trouv, ft-ce mme 
                   dfaut du bonheur, une situation tolrable; mais la
                   mre d'Osmond, mais sa fille le perscutrent  ce
                   point qu'il fut oblig d'abord de dserter la
                   maison conjugale, puis Paris o il comptait
                   rsider, et que, forc de renoncer  tout
                   intrieur,  toute famille,  la consolation mme
                   d'avoir des enfants, mais laissant  sa femme cent
                   mille livres de revenus, il se rfugia en Savoie,
                   sa patrie; on sait tout le bien qu'il a fait et les
                   utiles tablissements qu'il y a fonds et qui
                   perptueront la mmoire de cet homme excellent,
                   fort loin d'tre sans mrite et  tous gards digne
                   d'un sort moins triste... Les cent mille livres
                   servies par le mari n'eurent d'autre fin que de
                   couvrir d'un vernis d'or les dsordres de la
                   femme. _Mmoires du gnral baron Thibault_, t.
                   III, p. 538.]

{p.162} Mesdames de Caumont[126], de Gontaut[127] et du Cluzel
habitaient aussi le quartier des flicits exiles, si toutefois
{p.163} je ne fais pas de confusion  l'gard de madame de Caumont et
de madame du Cluzel, que j'avais entrevues  Bruxelles.

                   [Note 126: Marie-Constance de Lamoignon
                   (1774-1823). Elle avait pous
                   Franois-Philibert-Bertrand Nompar _de Caumont_,
                   marquis de la Force. Norvins en parle ainsi dans
                   son _Mmorial_, tome I, page 137: Mme de
                   Caumont-la-Force, que je vis marier et qui a t si
                   longtemps la plus jolie femme de Paris.]

                   [Note 127: La duchesse _de Gontaut_, ne en 1773,
                   tait fille du comte de Montault-Navailles. Elle
                   migra avec sa mre  la fin de 1790 et, aprs
                   quatre annes passes en Allemagne et en Hollande,
                   elle se rfugia en Angleterre, o elle resta
                   jusqu'en 1814. Peu aprs son arrive  Londres, en
                   1794, elle y pousa le vicomte de Gontaut-Biron.
                   Sous la Restauration, aprs la naissance du duc de
                   Bordeaux, elle fut nomme gouvernante des Enfants
                   de France. En 1826, le roi lui donna le rang et le
                   titre de duchesse. Elle s'exila de nouveau en 1830,
                   pour suivre la famille royale, d'abord en
                   Angleterre, puis en Allemagne.

                   Au mois d'avril 1834, elle rentra en France, non
                   que son dvouement et faibli, mais parce que
                   l'expression de ce dvouement, toujours franche et
                   vive, avait contrari certaines influences,
                   devenues toutes puissantes auprs de Charles
                   X.--Les _Mmoires de madame la duchesse de Gontaut_
                   ont t publis en 1891.]

Trs-certainement,  cette poque, madame la duchesse de Duras tait 
Londres: je ne devais la connatre que dix ans plus tard. Que de fois
on passe dans la vie  ct de ce qui en ferait le charme, comme le
navigateur franchit les eaux d'une terre aime du ciel, qu'il n'a
manque que d'un horizon et d'un jour de voile! J'cris ceci au bord
de la Tamise, et demain une lettre ira dire, par la poste,  madame de
Duras, au bord de la Seine, que j'ai rencontr son premier souvenir.

       *       *       *       *       *

De temps en temps la Rvolution nous envoyait des migrs d'une espce
et d'une opinion nouvelles; il se formait diverses couches d'exils:
la terre renferme des lits de sable ou d'argile dposs par les flots
du dluge. Un de ces flots m'apporta un homme dont je dplore
aujourd'hui la perte, un homme qui fut mon guide dans les lettres, et
de qui l'amiti a t un des honneurs comme une des consolations de ma
vie.

On a lu, dans un des livres de ces _Mmoires_, que j'avais connu M. de
Fontanes[128] en 1789: c'est  Berlin, {p.164} l'anne dernire, que
j'appris la nouvelle de sa mort. Il tait n  Niort, d'une famille
noble et protestante: son pre avait eu le malheur de tuer en duel son
beau-frre. Le jeune Fontanes, lev par un frre d'un grand mrite,
vint  Paris. Il vit mourir Voltaire, et ce grand reprsentant du
XVIIIe sicle lui inspira ses premiers vers: ses essais potiques
furent remarqus de La Harpe. Il entreprit quelques travaux pour le
thtre, et se lia avec une actrice charmante, mademoiselle
Desgarcins. Log auprs de l'Odon, en errant autour de la Chartreuse,
il en clbra la solitude. Il avait rencontr un ami destin  devenir
le mien, M. Joubert. La Rvolution arrive, le pote s'engagea dans un
de ces partis stationnaires qui meurent toujours dchirs par le parti
du progrs qui les tire en avant, et le parti rtrograde qui les tire
en arrire. Les monarchiens attachrent M. de Fontanes  la rdaction
du _Modrateur_. Quand les jours devinrent mauvais, il se rfugia 
Lyon et s'y maria. Sa femme accoucha d'un fils: pendant le sige de la
ville que les rvolutionnaires avaient nomme _Commune affranchie_, de
mme que Louis XI, en en bannissant les citoyens, avait appel Arras
_Ville franchise_, madame de Fontanes tait oblige de changer de
place le berceau de son nourrisson pour le mettre  l'abri des bombes.
Retourn  Paris le 9 thermidor, M. de Fontanes tablit le
_Mmorial_[129] avec {p.165} M. de La Harpe et l'abb de Vauxelles.
Proscrit au 18 fructidor, l'Angleterre fut son port de salut.

                   [Note 128: Jean-Pierre-Louis de _Fontanes_, n 
                   Niort le 6 mars 1757. Dput au Corps lgislatif de
                   1802  1810, prsident de cette Assemble de 1804 
                   la fin de 1808, membre du Snat conservateur de
                   1810  1814, pair de France de 1814  1821, sauf
                   pendant la priode des Cent-Jours; grand-matre de
                   l'Universit de 1808  1815; membre de l'Acadmie
                   franaise. Napolon l'avait nomm comte de
                   l'Empire, le 3 juin 1808; Louis XVIII, par lettres
                   patentes du 31 aot 1817, lui confra le titre de
                   marquis.]

                   [Note 129: _Le Mmorial historique, politique et
                   littraire_, par MM. _La Harpe, Vauxelles et
                   Fontanes_, fond 1er prairial an V (20 mai 1797),
                   supprim le 18 fructidor (4 septembre) de la mme
                   anne. Malgr sa courte dure, ce journal jeta le
                   plus vif clat. Fontanes, le trs spirituel abb de
                   Vauxelles, et La Harpe ont publi dans cette
                   feuille des articles du plus rare mrite. Ceux de
                   La Harpe surtout sont des chefs-d'oeuvre. Qui
                   voudra connatre jusqu'o pouvait s'lever son
                   talent devra lire le _Mmorial_.]

M. de Fontanes a t, avec Chnier, le dernier crivain de l'cole
classique de la branche ane: sa prose et ses vers se ressemblent et
ont un mrite de mme nature. Ses penses et ses images ont une
mlancolie ignore du sicle de Louis XIV, qui connaissait seulement
l'austre et sainte tristesse de l'loquence religieuse. Cette
mlancolie se trouve mle aux ouvrages du chantre du _Jour des
Morts_, comme l'empreinte de l'poque o il a vcu; elle fixe la date
de sa venue; elle montre qu'il est n depuis J.-J. Rousseau, tenant
par son got  Fnelon. Si l'on rduisait les crits de M. de Fontanes
 deux trs petits volumes, l'un de prose, l'autre de vers, ce serait
le plus lgant monument funbre qu'on pt lever sur la tombe de
l'cole classique[130].

                   [Note 130: Il vient d'tre lev par la pit
                   filiale de madame Christine de Fontanes; M. de
                   Sainte-Beuve a orn de son ingnieuse notice le
                   fronton du monument. (Paris, note de 1839) CH.]

Parmi les papiers que mon ami a laisss, se trouvent plusieurs chants
du pome de _la Grce sauve_, des livres d'odes, des posies
diverses, etc. Il n'et plus rien publi lui-mme: car ce critique si
fin, si clair, si impartial lorsque les opinions politiques ne
l'aveuglaient pas, avait une frayeur horrible de la critique. Il a t
souverainement injuste envers madame de Stal. Un article envieux de
Garat, sur la _Fort de Navarre_, pensa l'arrter net au dbut de sa
carrire potique. Fontanes, en paraissant, tua {p.166} l'cole
affecte de Dorat, mais il ne put rtablir l'cole classique qui
touchait  son terme avec la langue de Racine.

Parmi les odes posthumes de M. de Fontanes, il en est une sur
l'_Anniversaire de sa naissance_: elle a tout le charme du _Jour des
Morts_, avec un sentiment plus pntrant et plus individuel. Je ne me
souviens que de ces deux strophes:

  La vieillesse dj vient avec ses souffrances:
  Que m'offre l'avenir? De courtes esprances.
  Que m'offre le pass? Des fautes, des regrets.
  Tel est le sort de l'homme; il s'instruit avec l'ge:
        Mais que sert d'tre sage,
        Quand le terme est si prs?

  Le pass, le prsent, l'avenir, tout m'afflige.
  La vie  son dclin est pour moi sans prestige;
  Dans le miroir du temps elle perd ses appas.
  Plaisirs! allez chercher l'amour et la jeunesse;
        Laissez-moi ma tristesse,
        Et ne l'insultez pas!

Si quelque chose au monde devait tre antipathique  M. de Fontanes,
c'tait ma manire d'crire. En moi commenait, avec l'cole dite
romantique, une rvolution dans la littrature franaise: toutefois,
mon ami, au lieu de se rvolter contre ma barbarie, se passionna pour
elle. Je voyais bien de l'bahissement sur son visage quand je lui
lisais des fragments des _Natchez_, d'_Atala_, de _Ren_; il ne
pouvait ramener ces productions aux rgles communes de la critique,
mais il sentait qu'il entrait dans un monde nouveau; {p.167} il
voyait une nature nouvelle; il comprenait une langue qu'il ne parlait
pas. Je reus de lui d'excellents conseils; je lui dois ce qu'il y a
de correct dans mon style; il m'apprit  respecter l'oreille; il
m'empcha de tomber dans l'extravagance d'invention et le rocailleux
d'excution de mes disciples.

Ce me fut un grand bonheur de le revoir  Londres, ft de
l'migration; on lui demandait des chants de _la Grce sauve_; on se
pressait pour l'entendre. Il se logea auprs de moi; nous ne nous
quittions plus. Nous assistmes ensemble  une scne digne de ces
temps d'infortune: Clry, dernirement dbarqu, nous lut ses
_Mmoires_ manuscrits. Qu'on juge de l'motion d'un auditoire
d'exils, coutant le valet de chambre de Louis XVI raconter, tmoin
oculaire, les souffrances et la mort du prisonnier du Temple! Le
Directoire, effray des _Mmoires_ de Clry, en publia une dition
interpole, dans laquelle il faisait parler l'auteur comme un laquais,
et Louis XVI comme un portefaix: entre les turpitudes rvolutionnaires,
celle-ci est peut-tre une des plus sales[131].

                   [Note 131: Les Mmoires de Clry, valet de chambre
                   de Louis XVI, parurent  Londres, en 1799, sous ce
                   titre: _Journal de ce qui c'est pass  la Tour du
                   Temple pendant la captivit de Louis XVI, roi de
                   France_. La mme anne, MM. Giguet et Michaud les
                   imprimrent en France. Afin de dtruire le puissant
                   intrt qui s'attachait  cette publication, le
                   Directoire fit rpandre une fausse dition
                   intitule: _Mmoires de M. Clry sur la dtention
                   de Louis XVI_. L'auteur du libelle, non content de
                   dnaturer les faits, l'avait sem de traits odieux
                   contre le malheureux prince et la famille royale.
                   Ds que Clry en eut connaissance, il protesta avec
                   indignation. Sa rclamation parut au mois de
                   juillet 1801, dans le _Spectateur du Nord_, qui se
                   publiait  Hambourg.]


{p.168} UN PAYSAN VENDEN.

M. du Theil[132], charg des affaires de M. le comte d'Artois 
Londres, s'tait ht de chercher Fontanes: celui-ci me pria de le
conduire chez l'agent des princes. Nous le trouvmes environn de tous
ces dfenseurs du trne et de l'autel qui battaient les pavs de
Piccadilly, d'une foule d'espions et de chevaliers d'industrie
chapps de Paris sous divers noms et divers dguisements, et d'une
nue d'aventuriers belges, allemands, irlandais, vendeurs de
contre-rvolution. Dans un coin de cette foule tait un homme de
trente  trente-deux ans qu'on ne regardait point, et qui ne faisait
lui-mme attention qu' une gravure de la mort du gnral Wolfe[133].
Frapp de {p.169} son air, je m'enquis de sa personne: un de mes
voisins me rpondit: Ce n'est rien; c'est un paysan venden, porteur
d'une lettre de ses chefs.

                   [Note 132: Jean-Franois _du Theil_, n vers 1760,
                   mort en 1822. migr en 1790, il tait revenu en
                   1792, pendant la captivit de Louis XVI, et s'tait
                   expos aux plus grands dangers pour communiquer
                   avec le Roi; il avait mme t arrt dans la
                   prison du Temple, et c'est par une sorte de miracle
                   qu'il s'tait tir de cette arrestation. Il avait
                   d alors retourner en Allemagne. En 1795, il
                   accompagna le comte d'Artois dans l'expdition de
                   l'le d'Yeu. Revenu avec lui en Angleterre, il fut
                   charg, conjointement avec le duc d'Harcourt, des
                   affaires du Prince et de celles du comte de
                   Provence auprs du gouvernement anglais. Il ne
                   rentra en France qu'en 1814, et mourut dans le
                   dnuement. (Lonce Pingaud, _Correspondance intime
                   du comte de Vaudreuil et du comte d'Artois pendant
                   l'migration_ (1789-1815), tome II, page 298.)]

                   [Note 133: _Wolfe_ (1726-1759), gnral anglais,
                   clbre surtout pour s'tre empar, le 13 septembre
                   1759, de la ville de Qubec, dont la perte entrana
                   pour nous celle du Canada. Dans la bataille qui
                   amena la prise de la ville, Wolfe fut tu  la tte
                   de ses grenadiers qu'il menait lui-mme  la
                   charge, pendant que, de son ct, le commandant
                   franais, l'hroque Montcalm, tombait mortellement
                   bless. La victoire de Qubec provoqua en
                   Angleterre un immense enthousiasme. Le Parlement
                   vota un monument,  Westminster, pour le gnral
                   Wolfe, enseveli dans son triomphe. Le tableau de la
                   _Mort du gnral Wolfe_, par le peintre Benjamin
                   West (1766), eut dans toute la Grande-Bretagne un
                   succs populaire. La gravure en fut bientt  tous
                   les foyers. Elle ne laissa pas de se rpandre en
                   France mme, et je me souviens de l'avoir vue dans
                   mon enfance, en plus d'un vieux logis.]

Cet homme, _qui n'tait rien_, avait vu mourir Cathelineau, premier
gnral de la Vende et paysan comme lui; Bonchamps, en qui revivait
Bayard; Lescure, arm d'un cilice non  l'preuve de la balle;
d'Elbe, fusill dans un fauteuil, ses blessures ne lui permettant pas
d'embrasser la mort debout; La Rochejaquelein, dont les patriotes
ordonnrent de _vrifier_ le cadavre, afin de rassurer la Convention
au milieu de ses victoires. Cet homme, _qui n'tait rien_, avait
assist  deux cents prises et reprises de villes, villages et
redoutes,  sept cents actions particulires et  dix-sept batailles
ranges; il avait combattu trois cent mille hommes de troupes rgles,
six  sept cent mille rquisitionnaires et gardes nationaux; il avait
aid  enlever cent pices de canon et cinquante mille fusils; il
avait travers les _colonnes infernales_, compagnies d'incendiaires
commandes par des Conventionnels; il s'tait trouv au milieu de
l'ocan de feu qui,  trois reprises, roula ses vagues sur les bois de
la Vende; enfin, il avait vu prir trois cent mille Hercules de
charrue, compagnons de ses travaux, et se changer en un dsert de
cendres cent lieues carres d'un pays fertile.

{p.170} Les deux Frances se rencontrrent sur ce sol nivel par elles.
Tout ce qui restait de sang et de souvenir dans la France des
Croisades lutta contre ce qu'il y avait de nouveau sang et
d'esprances dans la France de la Rvolution. Le vainqueur sentit la
grandeur du vaincu. Turreau, gnral des rpublicains, dclarait que
les Vendens seraient placs dans l'histoire au premier rang des
peuples soldats. Un autre gnral crivait  Merlin de Thionville:
Des troupes qui ont battu de tels Franais peuvent bien se flatter de
battre tous les autres peuples. Les lgions de Probus, dans leur
chanson, en disaient autant de nos pres. Bonaparte appela les combats
de la Vende des combats de gants.

Dans la cohue du parloir, j'tais le seul  considrer avec admiration
et respect le reprsentant de ces anciens _Jacques_ qui, tout en
brisant le joug de leurs seigneurs, repoussaient, sous Charles V,
l'invasion trangre: il me semblait voir un enfant de ces communes du
temps de Charles VII, lesquelles, avec la petite noblesse de province,
reconquirent pied  pied, de sillon en sillon, le sol de la France. Il
avait l'air indiffrent du sauvage; son regard tait gristre et
inflexible comme une verge de fer; sa lvre infrieure tremblait sur
ses dents serres; ses cheveux descendaient de sa tte en serpents
engourdis, mais prts  se redresser; ses bras, pendant  ses cts,
donnaient une secousse nerveuse  d'normes poignets taillads de
coups de sabre; on l'aurait pris pour un scieur de long. Sa
physionomie exprimait une nature populaire, rustique, mise, par la
puissance des moeurs, au service d'intrts et d'ides contraires
{p.171}  cette nature; la fidlit native du vassal, la simple foi
du chrtien, s'y mlaient  la rude indpendance plbienne accoutume
 s'estimer et  se faire justice. Le sentiment de sa libert
paraissait n'tre en lui que la conscience de la force de sa main et
de l'intrpidit de son coeur. Il ne parlait pas plus qu'un lion; il
se grattait comme un lion, billait comme un lion, se mettait sur le
flanc comme un lion ennuy, et rvait apparemment de sang et de
forts.

Quels hommes dans tous les partis que les Franais d'alors, et quelle
race aujourd'hui nous sommes! Mais les rpublicains avaient leur
principe en eux, au milieu d'eux, tandis que le principe des
royalistes tait hors de France. Les Vendens dputaient vers les
exils; les gants envoyaient demander des chefs aux pygmes.
L'agreste messager que je contemplais avait saisi la Rvolution  la
gorge, il avait cri: Entrez; passez derrire moi; elle ne vous fera
aucun mal; elle ne bougera pas; je la tiens. Personne ne voulut
passer: alors Jacques Bonhomme relcha la Rvolution, et Charette
brisa son pe.


PROMENADES AVEC FONTANES.

Tandis que je faisais ces rflexions  propos de ce laboureur, comme
j'en avais fait d'une autre sorte  la vue de Mirabeau et de Danton,
Fontanes obtenait une audience particulire de celui qu'il appelait
plaisamment le _contrleur gnral des finances_: il en sortit fort
satisfait, car M. du Theil avait promis d'encourager la publication de
mes ouvrages, et Fontanes ne pensait qu' moi. Il n'tait pas possible
d'tre {p.172} meilleur homme: timide en ce qui le regardait, il
devenait tout courage pour l'amiti; il me le prouva lors de ma
dmission  l'occasion de la mort du duc d'Enghien. Dans la
conversation il clatait en colres littraires risibles. En
politique, il draisonnait; les crimes conventionnels lui avaient
donn l'horreur de la libert. Il dtestait les journaux, la
philosophaillerie, l'idologie, et il communiqua cette haine 
Bonaparte, quand il s'approcha du matre de l'Europe.

Nous allions nous promener dans la campagne; nous nous arrtions sous
quelques-uns de ces larges ormes rpandus dans les prairies. Appuy
contre le tronc de ces ormes, mon ami me contait son ancien voyage en
Angleterre avant la Rvolution, et les vers qu'il adressait alors 
deux jeunes ladies, devenues vieilles  l'ombre des tours de
Westminster; tours qu'il retrouvait debout comme il les avait
laisses, durant qu' leur base s'taient ensevelies les illusions et
les heures de sa jeunesse.

Nous dnions souvent dans quelque taverne solitaire  Chelsea, sur la
Tamise, en parlant de Milton et de Shakespeare: ils avaient vu ce que
nous voyions; ils s'taient assis, comme nous, au bord de ce fleuve,
pour nous fleuve tranger, pour eux fleuve de la patrie. Nous
rentrions de nuit  Londres, aux rayons dfaillants des toiles,
submerges l'une aprs l'autre dans le brouillard de la ville. Nous
regagnions notre demeure, guids par d'incertaines lueurs qui nous
traaient  peine la route  travers la fume de charbon rougissant
autour de chaque rverbre: ainsi s'coule la vie du pote.

{p.173} Nous vmes Londres en dtail: ancien banni, je servais de
_cicerone_ aux nouveaux rquisitionnaires de l'exil que la Rvolution
prenait, jeunes ou vieux: il n'y a point d'ge lgal pour le malheur.
Au milieu d'une de ces excursions, nous fmes surpris d'une pluie
mle de tonnerre et forcs de nous rfugier dans l'alle d'une
chtive maison dont la porte se trouvait ouverte par hasard. Nous y
rencontrmes le duc de Bourbon: je vis pour la premire fois,  ce
Chantilly, un prince qui n'tait pas encore le dernier des Cond.

Le duc de Bourbon, Fontanes et moi galement proscrits, cherchant en
terre trangre, sous le toit du pauvre, un abri contre le mme orage!
_Fata viam invenient_.

Fontanes fut rappel en France. Il m'embrassa en faisant des voeux
pour notre prochaine runion. Arriv en Allemagne, il m'crivit la
lettre suivante:

                                        28 juillet 1798.

Si vous avez senti quelques regrets  mon dpart de Londres, je vous
jure que les miens n'ont pas t moins rels. Vous tes la seconde
personne  qui, dans le cours de ma vie, j'aie trouv une imagination
et un coeur  ma faon. Je n'oublierai jamais les consolations que
vous m'avez fait trouver dans l'exil et sur une terre trangre. Ma
pense la plus chre et la plus constante, depuis que je vous ai
quitt, se tourne sur les _Natchez_. Ce que vous m'en avez lu, et
surtout dans les derniers jours, est admirable, et ne sortira plus de
ma mmoire. Mais le charme des ides potiques que {p.174} vous
m'avez laisses a disparu un moment  mon arrive en Allemagne.

Les plus affreuses nouvelles de France ont succd  celles que je
vous avais montres en vous quittant. J'ai t cinq ou six jours dans
les plus cruelles perplexits. Je craignais mme des perscutions
contre ma famille. Mes terreurs sont aujourd'hui fort diminues. Le
mal mme n'a t que fort lger; on menace plus qu'on ne frappe, et ce
n'tait pas  ceux de ma _date_ qu'en voulaient les exterminateurs. Le
dernier courrier m'a port des assurances de paix et de bonne volont.
Je puis continuer ma route, et je vais me mettre en marche ds les
premiers jours du mois prochain. Mon sjour sera fix prs de la fort
de Saint-Germain, entre ma famille, la Grce et mes livres, que ne
puis-je dire aussi les _Natchez_! L'orage inattendu qui vient d'avoir
lieu  Paris est caus, j'en suis sr, par l'tourderie des agents et
des chefs que vous connaissez. J'en ai la preuve vidente entre les
mains. D'aprs cette certitude, j'cris _Great-Pulteney-street_ (rue
o demeurait M. du Theil), avec toute la politesse possible, mais
aussi avec tous les mnagements qu'exige la prudence. Je veux viter
toute correspondance au moins prochaine, et je laisse dans le plus
grand doute sur le parti que je dois prendre et sur le sjour que je
veux choisir.

Au reste, je parle encore de vous avec l'accent de l'amiti, et je
souhaite du fond du coeur que les esprances d'utilit qu'on peut
fonder sur moi rchauffent les bonnes dispositions qu'on m'a
tmoignes  cet gard, et qui sont si bien dues {p.175}  votre
personne et  vos grands talents. Travaillez, travaillez, mon cher
ami, devenez illustre. Vous le pouvez: l'avenir est  vous. J'espre
que la parole si souvent donne par le _contrleur gnral des
finances_ est au moins acquitte en partie. Cette partie me console,
car je ne puis soutenir l'ide qu'un bel ouvrage est arrt faute de
quelques secours. crivez-moi; que nos coeurs communiquent, que nos
muses soient toujours amies. Ne doutez pas que, lorsque je pourrai me
promener librement dans ma patrie, je ne vous y prpare une ruche et
des fleurs  ct des miennes. Mon attachement est inaltrable. Je
serai seul tant que je ne serai point auprs de vous. Parlez-moi de
vos travaux. Je veux vous rjouir en finissant: j'ai fait la moiti
d'un nouveau chant sur les bords de l'Elbe, et j'en suis plus content
que de tout le reste.

Adieu, je vous embrasse tendrement, et suis votre ami.

                                        FONTANES[134].

                   [Note 134: Voir,  l'_Appendice_, le n III:
                   _Fontanes et Chateaubriand_.]

Fontanes m'apprend qu'il faisait des vers en changeant d'exil. On ne
peut jamais tout ravir au pote; il emporte avec lui sa lyre. Laissez
au cygne ses ailes; chaque soir, des fleuves inconnus rpteront les
plaintes mlodieuses qu'il et mieux aim faire entendre  l'Eurotas.

_L'avenir est  vous_: Fontanes disait-il vrai? Dois-je me fliciter
de sa prdiction? Hlas! cet avenir annonc est dj pass: en
aurai-je un autre?

{p.176} Cette premire et affectueuse lettre du premier ami que j'aie
compt dans ma vie, et qui depuis la date de cette lettre a march
vingt-trois ans  mes cts, m'avertit douloureusement de mon
isolement progressif. Fontanes n'est plus; un chagrin profond, la mort
tragique d'un fils, l'a jet dans la tombe avant l'heure[135]. Presque
toutes les personnes dont j'ai parl dans ces _Mmoires_ ont disparu;
c'est un registre obituaire que je tiens. Encore quelques annes, et
moi, condamn  cataloguer les morts, je ne laisserai personne pour
inscrire mon nom au livre des absents.

                   [Note 135: Fontanes mourut le 17 mars 1821. Ds
                   qu'il s'tait senti frapp, il avait fait demander
                   un prtre. Celui-ci vint dans la nuit; le malade,
                   en l'entendant, se rveilla de son assoupissement,
                   et, en rponse aux questions, s'cria avec ferveur:
                   _ mon Jsus! mon Jsus!_ Le pote du _Jour des
                   Morts_ et de _la Chartreuse_, l'ami de
                   Chateaubriand, mourut en chrtien.]

Mais s'il faut que je reste seul, si nul tre qui m'aima ne demeure
aprs moi pour me conduire  mon dernier asile, moins qu'un autre j'ai
besoin de guide: je me suis enquis du chemin, j'ai tudi les lieux o
je dois passer, j'ai voulu voir ce qui arrive au dernier moment.
Souvent, au bord d'une fosse dans laquelle on descendait une bire
avec des cordes, j'ai entendu le rlement de ces cordes; ensuite, j'ai
ou le bruit de la premire pellete de terre tombant sur la bire: 
chaque nouvelle pellete, le bruit creux diminuait; la terre, en
comblant la spulture, faisait peu  peu monter le silence ternel 
la surface du cercueil.

Fontanes! vous m'avez crit: _Que nos muses soient toujours amies_;
vous ne m'avez pas crit en vain.




{p.177} LIVRE IX[136]

                   [Note 136: Ce livre a t crit  Londres, d'avril
                    septembre 1822. Il a t revu en fvrier 1845.]

    Mort de ma mre. -- Retour  la religion. -- _Gnie du
    christianisme._ -- Lettre du chevalier de Panat. -- Mon oncle, M.
    de Bede: sa fille ane. -- Littrature anglaise. --
    Dprissement de l'ancienne cole. -- Historiens. -- Potes. --
    Publicistes. -- Shakespeare. -- Romans anciens. -- Romans
    nouveaux. -- Richardson. -- Walter Scott. -- Posie nouvelle. --
    Beattie. -- Lord Byron. -- L'Angleterre de Richmond  Greenwich.
    -- Course avec Peltier. -- Bleinheim. -- Stowe. -- Hampton-Court.
    -- Oxford. -- Collge d'Eton. -- Moeurs prives. -- Moeurs
    politiques. -- Fox. -- Pitt. -- Burke. -- George III. -- Rentre
    des migrs en France. -- Le ministre de Prusse me donne un faux
    passe-port sous le nom de La Sagne, habitant de Neuchtel en
    Suisse. -- Mort de lord Londonderry. -- Fin de ma carrire de
    soldat et de voyageur. -- Je dbarque  Calais.


  Alloquar? audiero nunquam tua verba loquentem?
    Nunquam ego te, vita frater amabilior,
  Aspiciam posthac? at, certe, semper amabo?

Ne te parlerai-je plus? jamais n'entendrai-je tes paroles? Jamais,
frre plus aimable que la vie, ne te verrai-je? Ah! toujours je
t'aimerai!

Je viens de quitter un ami, je vais quitter une mre: il faut toujours
rpter les vers que Catulle adressait  son frre. Dans notre valle
de larmes, ainsi qu'aux {p.178} enfers, il est je ne sais quelle
plainte ternelle, qui fait le fond ou la note dominante des
lamentations humaines; on l'entend sans cesse, et elle continuerait
quand toutes les douleurs cres viendraient  se taire.

Une lettre de Julie, que je reus peu de temps aprs celle de
Fontanes, confirmait ma triste remarque sur mon isolement progressif:
Fontanes m'invitait _ travailler,  devenir illustre_; ma soeur
m'engageait  _renoncer  crire_; l'un me proposait la gloire,
l'autre l'oubli. Vous avez vu dans l'histoire de madame de Farcy
qu'elle tait dans ce train d'ides; elle avait pris la littrature en
haine, parce qu'elle la regardait comme une des tentations de sa vie.

                                        Saint-Servan, 1er juillet 1798.

Mon ami, nous venons de perdre la meilleure des mres; je t'annonce 
regret ce coup funeste. Quand tu cesseras d'tre l'objet de nos
sollicitudes, nous aurons cess de vivre. Si tu savais combien de
pleurs tes erreurs ont fait rpandre  notre respectable mre, combien
elles paraissent dplorables  tout ce qui pense et fait profession
non-seulement de pit, mais de raison; si tu le savais, peut-tre
cela contribuerait-il  t'ouvrir les yeux,  te faire renoncer 
crire; et si le ciel touch de nos voeux, permettait notre runion,
tu trouverais au milieu de nous tout le bonheur qu'on peut goter sur
la terre; tu nous donnerais ce bonheur, car il n'en est point pour
nous tandis que tu nous manques et que nous avons lieu d'tre
inquites de ton sort.

{p.179} Ah! que n'ai-je suivi le conseil de ma soeur! Pourquoi ai-je
continu d'crire? Mes crits de moins dans mon sicle, y aurait-il eu
quelque chose de chang aux vnements et  l'esprit de ce sicle?

Ainsi, j'avais perdu ma mre; ainsi, j'avais afflig l'heure suprme
de sa vie! Tandis qu'elle rendait le dernier soupir loin de son
dernier fils, en priant pour lui, que faisais-je  Londres! Je me
promenais peut-tre par une frache matine, au moment o les sueurs
de la mort couvraient le front maternel et n'avaient pas ma main pour
les essuyer!

La tendresse filiale que je conservais pour madame de Chateaubriand
tait profonde. Mon enfance et ma jeunesse se liaient intimement au
souvenir de ma mre. L'ide d'avoir empoisonn les vieux jours de la
femme qui me porta dans ses entrailles me dsespra: je jetai au feu
avec horreur des exemplaires de l'_Essai_, comme l'instrument de mon
crime; s'il m'et t possible d'anantir l'ouvrage, je l'aurais fait
sans hsiter. Je ne me remis de ce trouble que lorsque la pense
m'arriva d'expier mon premier ouvrage par un ouvrage religieux: telle
fut l'origine du _Gnie du christianisme_.

Ma mre, ai-je dit dans la premire prface de cet ouvrage, aprs
avoir t jete  soixante-douze ans dans des cachots o elle vit
prir une partie de ses enfants, expira enfin sur un grabat, o ses
malheurs l'avaient relgue. Le souvenir de mes garements rpandit
sur ses derniers jours une grande amertume; elle chargea, en mourant,
une de mes soeurs de me rappeler  cette religion dans laquelle
j'avais t lev. Ma soeur me manda le dernier voeu {p.180} de ma
mre. Quand la lettre me parvint au del des mers, ma soeur elle-mme
n'existait plus; elle tait morte aussi des suites de son
emprisonnement. Ces deux voix sorties du tombeau, cette mort qui
servait d'interprte  la mort, m'ont frapp. Je suis devenu chrtien.
Je n'ai point cd, j'en conviens,  de grandes lumires
surnaturelles: ma conviction est sortie du coeur; j'ai pleur et j'ai
cru.

Je m'exagrais ma faute; l'_Essai_ n'tait pas un livre impie, mais un
livre de doute et de douleur.  travers les tnbres de cet ouvrage,
se glisse un rayon de la lumire chrtienne qui brilla sur mon
berceau. Il ne fallait pas un grand effort pour revenir du scepticisme
de l'_Essai_  la certitude du _Gnie du christianisme_.

       *       *       *       *       *

Lorsque aprs la triste nouvelle de la mort de madame de
Chateaubriand, je me rsolus  changer subitement de voie, le titre de
_Gnie du christianisme_ que je trouvai sur-le-champ m'inspira; je me
mis  l'ouvrage; je travaillai avec l'ardeur d'un fils qui btit un
mausole  sa mre. Mes matriaux taient dgrossis et rassembls de
longue main par mes prcdentes tudes. Je connaissais les ouvrages
des Pres mieux qu'on ne les connat de nos jours; je les avais
tudis mme pour les combattre, et entr dans cette route  mauvaise
intention, au lieu d'en tre sorti vainqueur, j'en tais sorti vaincu.

Quant  l'histoire proprement dite, je m'en tais spcialement occup
en composant l'_Essai sur les Rvolutions_. Les authentiques de Camden
que je venais d'examiner m'avaient rendu familires les {p.181}
moeurs et les institutions du moyen ge. Enfin mon terrible manuscrit
des _Natchez_, de deux mille trois cent quatre-vingt-treize pages
in-folio, contenait tout ce dont le _Gnie du christianisme_ avait
besoin en descriptions de la nature; je pouvais prendre largement dans
cette source, comme j'y avais dj pris pour l'_Essai_.

J'crivis la premire partie du _Gnie du christianisme_. MM.
Dulau[137], qui s'taient faits libraires du clerg franais migr,
se chargrent de la publication. Les premires feuilles du premier
volume furent imprimes.

                   [Note 137: M. A. Dulau tait Franais. Ancien
                   bndictin du collge de Sorze, il avait migr et
                   s'tait fait libraire  Londres. Homme d'esprit et
                   de jugement, il rendit  ses compatriotes, et
                   surtout aux ecclsiastiques, de nombreux services.
                   Sa boutique tait dans _Wardour-street_.]

L'ouvrage ainsi commenc  Londres en 1799 ne fut achev  Paris qu'en
1802[138]: voyez les diffrentes prfaces du _Gnie du christianisme_.
Une espce de fivre me dvora pendant tout le temps de ma
composition: on ne saura jamais ce que c'est que de porter  la fois
dans son cerveau, dans son sang, dans son me, _Atala_ et _Ren_, et
de mler  l'enfantement douloureux de ces brlants jumeaux le travail
de conception des autres parties du _Gnie du christianisme_. Le
souvenir de Charlotte traversait et rchauffait tout cela, et, pour
m'achever, le premier dsir de gloire enflammait mon imagination
exalte.

Ce dsir me venait de la tendresse filiale; je voulais un grand bruit,
afin qu'il montt jusqu'au sjour {p.182} de ma mre, et que les
anges lui portassent ma sainte expiation.

                   [Note 138: Voir,  l'_Appendice_, le n IV:
                   _Comment fut compos le Gnie du Christianisme_.]

Comme une tude mne  une autre, je ne pouvais m'occuper de mes
scolies franaises sans tenir note de la littrature et des hommes du
pays au milieu duquel je vivais: je fus entran dans ces autres
recherches. Mes jours et mes nuits se passaient  lire,  crire, 
prendre d'un savant prtre, l'abb Capelan, des leons d'hbreu, 
consulter les bibliothques et les gens instruits,  rder dans les
campagnes avec mes opinitres rveries,  recevoir et  rendre des
visites. S'il est des effets rtroactifs et symptomatiques des
vnements futurs, j'aurais pu augurer le mouvement et le fracas de
l'ouvrage qui devait me faire un nom aux bouillonnements de mes
esprits et aux palpitations de ma muse.

Quelques lectures de mes premires bauches servirent  m'clairer.
Les lectures sont excellentes comme instruction, lorsqu'on ne prend
pas pour argent comptant les flagorneries obliges. Pourvu qu'un
auteur soit de bonne foi, il sentira vite, par l'impression
instinctive des autres, les endroits faibles de son travail, et
surtout si ce travail est trop long ou trop court, s'il garde, ne
remplit pas, ou dpasse la juste mesure.

Je retrouve une lettre du chevalier de Panat sur les lectures d'un
ouvrage, alors si inconnu. La lettre est charmante, l'esprit positif
et moqueur du sale chevalier ne paraissait pas susceptible de se
frotter ainsi de posie. Je n'hsite pas  donner cette lettre,
document de mon histoire, bien qu'elle soit entache d'un bout 
l'autre de mon loge, comme si le {p.183} malin auteur se ft complu
 verser son encrier sur son ptre:

                                         Ce lundi.

Mon Dieu! l'intressante lecture que j'ai due ce matin  votre
extrme complaisance! Notre religion avait compt parmi ses dfenseurs
de grands gnies, d'illustres Pres de l'glise: ces athltes avaient
mani avec vigueur toutes les armes du raisonnement; l'incrdulit
tait vaincue; mais ce n'tait pas assez: il fallait montrer encore
tous les charmes de cette religion admirable; il fallait montrer
combien elle est approprie au coeur humain et les magnifiques
tableaux qu'elle offre  l'imagination. Ce n'est plus un thologien
dans l'cole, c'est le grand peintre et l'homme sensible qui s'ouvrent
un nouvel horizon. Votre ouvrage manquait et vous tiez appel  le
faire. La nature vous a minemment dou des belles qualits qu'il
exige: vous appartenez  un autre sicle...

Ah! si les vrits de sentiment sont les premires dans l'ordre de la
nature, personne n'aura mieux prouv que vous celles de notre
religion; vous aurez confondu  la porte du temple les impies, et vous
aurez introduit dans le sanctuaire les esprits dlicats et les coeurs
sensibles. Vous me retracez ces philosophes anciens qui donnaient
leurs leons la tte couronne de fleurs et les mains remplies de doux
parfums. C'est une bien faible image de votre esprit si doux, si pur
et si antique.

Je me flicite chaque jour de l'heureuse circonstance qui m'a
rapproch de vous; je ne puis plus {p.184} oublier que c'est un
bienfait de Fontanes; je l'en aime davantage, et mon coeur ne sparera
jamais deux noms que la mme gloire doit unir, si la Providence nous
ouvre les portes de notre patrie.

                                        Ch{er} de PANAT.

L'abb Delille entendit aussi la lecture de quelques fragments du
_Gnie du christianisme_. Il parut surpris, et il me fit l'honneur,
peu aprs, de rimer la prose qui lui avait plu. Il naturalisa mes
fleurs sauvages de l'Amrique dans ses divers jardins franais, et mit
refroidir mon vin un peu chaud dans l'eau frigide de sa claire
fontaine.

L'dition inacheve du _Gnie du christianisme_, commence  Londres,
diffrait un peu, dans l'ordre des matires, de l'dition publie en
France. La censure consulaire, qui devint bientt impriale, se
montrait fort chatouilleuse  l'endroit des rois: leur personne, leur
honneur et leur vertu lui taient chers d'avance. La police de Fouch
voyait dj descendre du ciel, avec la fiole sacre, le pigeon blanc,
symbole de la candeur de Bonaparte et de l'innocence rvolutionnaire.
Les sincres croyants des processions rpublicaines de Lyon me
forcrent de retrancher un chapitre intitul les _Rois athes_, et
d'en dissminer  et l les paragraphes dans le corps de l'ouvrage.

       *       *       *       *       *

Avant de continuer ces investigations littraires, il me les faut
interrompre un moment pour prendre cong de mon oncle de Bede: hlas!
c'est prendre cong de la premire joie de ma vie: _freno non
remorante {p.185} dies_, aucun frein n'arrte les jours[139]. Voyez
les vieux spulcres dans les vieilles cryptes: eux-mmes vaincus par
l'ge, caducs et sans mmoire, ayant perdu leurs pitaphes, ils ont
oubli jusqu'aux noms de ceux qu'ils renferment.

                   [Note 139: C'est un vers d'Ovide:

                     _Et fugiunt, freno non remorante, dies._]

J'avais crit  mon oncle au sujet de la mort de ma mre; il me
rpondit par une longue lettre, dans laquelle on trouvait quelques
mots touchants de regrets; mais les trois quarts de sa double feuille
in-folio taient consacrs  ma gnalogie. Il me recommandait
surtout, quand je rentrerais en France, de rechercher les titres du
_quartier des Bede_, confi  mon frre. Ainsi, pour ce vnrable
migr, ni l'exil, ni la ruine, ni la destruction de ses proches, ni
le sacrifice de Louis XVI, ne l'avertissaient de la Rvolution; rien
n'avait pass, rien n'tait advenu; il en tait toujours aux tats de
Bretagne et  l'Assemble de la noblesse. Cette fixit de l'ide de
l'homme est bien frappante au milieu et comme en prsence de
l'altration de son corps, de la fuite de ses annes, de la perte de
ses parents et de ses amis.

Au retour de l'migration, mon oncle de Bede s'est retir  Dinan, o
il est mort,  six lieues de Monchoix sans l'avoir revu. Ma cousine
Caroline, l'ane de mes trois cousines, existe encore[140]. Elle est
reste vieille fille malgr les sommations respectueuses de son
ancienne {p.186} jeunesse. Elle m'crit des lettres sans orthographe,
o elle me tutoie, m'appelle _chevalier_, et me parle de notre bon
temps: _in illo tempore_. Elle tait nantie de deux beaux yeux noirs
et d'une jolie taille; elle dansait comme la Camargo, et elle croit
avoir souvenance que je lui portais en secret un farouche amour. Je
lui rponds sur le mme ton, mettant de ct,  son exemple, mes ans,
mes honneurs et ma renomme: Oui, _chre Caroline_, ton chevalier,
etc. Il y a bien quelque six ou sept lustres que nous ne nous sommes
rencontrs: le ciel en soit lou! car, Dieu sait, si nous venions 
nous embrasser, quelle figure nous nous trouverions!

                   [Note 140: Sur Mlle Caroline de Bde, voir, au
                   tome I, la note 2 de la page 36. Elle survcut 
                   Chateaubriand et mourut  Dinan, le 28 avril 1849.
                   crivant, le 15 mars 1834,  sa soeur, la comtesse
                   de Marigny, Chateaubriand lui disait, en terminant
                   sa lettre: Dis mille choses  _Caroline_ et 
                   notre famille.]

Douce, patriarcale, innocente, honorable amiti de famille, votre
sicle est pass! On ne tient plus au sol par une multitude de fleurs,
de rejetons et de racines; on nat et l'on meurt maintenant un  un.
Les vivants sont presss de jeter le dfunt  l'ternit et de se
dbarrasser de son cadavre. Entre les amis, les uns vont attendre le
cercueil  l'glise, en grommelant d'tre dsheurs et drangs de
leurs habitudes; les autres poussent le dvouement jusqu' suivre le
convoi au cimetire; la fosse comble, tout souvenir est effac. Vous
ne reviendrez plus, jours de religion et de tendresse, o le fils
mourait dans la mme maison, dans le mme fauteuil, prs du mme foyer
o taient morts son pre et son aeul, entour, comme ils l'avaient
t, d'enfants et de petits-enfants en pleurs, sur qui descendait la
dernire bndiction paternelle!

Adieu, mon oncle chri! Adieu, famille maternelle, qui disparaissez
ainsi que l'autre partie de ma famille! {p.187} Adieu, ma cousine de
jadis, qui m'aimez toujours comme vous m'aimiez lorsque nous coutions
ensemble la complainte de notre bonne tante de Boisteilleul sur
l'_pervier_, ou lorsque vous assistiez au relvement du voeu de ma
nourrice,  l'abbaye de Nazareth! Si vous me survivez, agrez la part
de reconnaissance et d'affection que je vous lgue ici. Ne croyez pas
au faux sourire bauch sur mes lvres en parlant de vous: mes yeux,
je vous assure, sont pleins de larmes.

       *       *       *       *       *

Mes tudes corrlatives au _Gnie du christianisme_ m'avaient de
proche en proche (je vous l'ai dit) conduit  un examen plus
approfondi de la littrature anglaise. Lorsqu'en 1793 je me rfugiai
en Angleterre, il me fallut rformer la plupart des jugements que
j'avais puiss dans les critiques. En ce qui touche les historiens,
Hume[141] tait rput crivain tory et rtrograde: on l'accusait,
ainsi que Gibbon, d'avoir surcharg la langue anglaise de gallicismes;
on lui prfrait son continuateur Smollett[142]. Philosophe pendant sa
vie, devenu chrtien  sa mort, Gibbon[143] demeurait, en cette
qualit, atteint et convaincu {p.188} d'tre un pauvre homme. On
parlait encore de Robertson[144], parce qu'il tait sec.

                   [Note 141: David _Hume_ (1711-1776). Il a compos
                   l'_Histoire de l'Angleterre au moyen ge;
                   l'Histoire de la maison de Tudor; l'Histoire de
                   l'Angleterre sous les Stuarts_.]

                   [Note 142: Tobias-George _Smollett_ (1721-1771),
                   pote, romancier, historien. Son _Histoire complte
                   d'Angleterre, depuis la descente de Jules-Csar
                   jusqu'au trait d'Aix-la-Chapelle_ (1748),
                   continue ensuite jusqu'en 1760, a t traduite en
                   franais par Targe (1759-1768, 24 vol. in-12). La
                   partie qui va de la Rvolution de 1688  la mort de
                   George II (1760) s'imprime ordinairement  la suite
                   de Hume,  titre de complment.]

                   [Note 143: douard _Gibbon_ (1737-1794). Son
                   _Histoire de la dcadence et de la chute de
                   l'Empire romain_, publie de 1776  1788, a t
                   plusieurs fois traduite en franais.]

                   [Note 144: Le Dr William _Robertson_ (1721-1793).
                   On lui doit une _Histoire d'cosse pendant les
                   rgnes de la reine Marie et du roi Jacques VI
                   jusqu' son avnement au trne d'Angleterre_; une
                   _Histoire d'Amrique_ et une _Histoire de
                   Charles-Quint, avec une Esquisse de l'tat
                   politique et social de l'Europe, au temps de son
                   avnement_.]

Pour ce qui regarde les potes, les _elegant Extracts_ servaient
d'exil  quelques pices de Dryden; on ne pardonnait point aux rimes
de Pope, bien qu'on visitt sa maison  Twickenham et que l'on coupt
des morceaux du saule pleureur plant par lui, et dpri comme sa
renomme.

Blair[145] passait pour un critique ennuyeux  la franaise: on le
mettait bien au-dessous de Johnson[146]. Quant au vieux
_Spectator_[147], il tait au grenier.

                   [Note 145: Hugues _Blair_ (1718-1801). Il avait
                   publi, en 1783, un cours de rhtorique et de
                   belles-lettres.]

                   [Note 146: Samuel Johnson (1709-1784). Son
                   _Dictionnaire anglais_ (1755) est rest classique.]

                   [Note 147: Le _Spectator_, fond en 1711, par
                   Steele et Addison, a paru pendant deux ans, de
                   janvier 1711  dcembre 1712. Cette feuille tait
                   cense rdige par les membres d'un club, dont le
                   Spectateur n'tait que le secrtaire. Parmi les
                   personnages ainsi invents se trouvait un sir Roger
                   de Caverley, type du bon vieux gentilhomme
                   campagnard, qu'Addison adopta et qui devint, sous
                   sa plume, un personnage exquis.]

Les ouvrages politiques anglais ont peu d'intrt pour nous. Les
traits conomiques sont moins circonscrits; les calculs sur la
richesse des nations, sur l'emploi des capitaux, sur la balance du
commerce, s'appliquent en partie aux socits europennes.

Burke[148] sortait de l'individualit nationale politique: {p.189} en
se dclarant contre la Rvolution franaise; il entrana son pays dans
cette longue voie d'hostilits qui aboutit aux champs de Waterloo.

                   [Note 148: Edmond _Burke_ (1730-1797). Quoique le
                   principal orateur du parti whig, il se pronona
                   avec ardeur contre la Rvolution franaise, dont il
                   fut, avec Joseph de Maistre, le plus loquent
                   adversaire. Ses _Rflexions sur la Rvolution de
                   France_, publies en 1790, furent un vnement
                   europen.]

Toutefois, de grandes figures demeuraient. On retrouvait partout
Milton et Shakespeare. Montmorency, Biron, Sully, tour  tour
ambassadeurs de France auprs d'lisabeth et de Jacques Ier,
entendirent-ils jamais parler d'un baladin, acteur dans ses propres
farces et dans celles des autres? Prononcrent-ils jamais le nom, si
barbare en franais, de Shakespeare? Souponnrent-ils qu'il y et l
une gloire devant laquelle leurs honneurs, leurs pompes, leurs rangs,
viendraient s'abmer? Eh bien! le comdien charg du rle du spectre,
dans _Hamlet_, tait le grand fantme, l'ombre du moyen ge qui se
levait sur le monde, comme l'astre de la nuit, au moment o le moyen
ge achevait de descendre parmi les morts: sicles normes que Dante
ouvrit et que ferma Shakespeare.

Dans le _Prcis historique_ de Whitelocke[149], contemporain du
chantre du _Paradis perdu_, on lit: Un certain aveugle, nomm Milton,
secrtaire du Parlement pour les dpches latines. Molire,
l'_histrion_, jouait son _Pourceaugnac_, de mme que Shakspeare, le
_bateleur_, grimaait son _Falstaff_.

                   [Note 149: Balstrode _Whitelocke_ (1605-1676). Il
                   joua un rle important dans le parti parlementaire,
                   pendant la Rvolution d'Angleterre, et a laiss des
                   Mmoires (_Memorials of the english affairs_), qui
                   constituent de bons matriaux pour l'histoire de
                   son temps.]

Ces voyageurs voils, qui viennent de fois  autre {p.190} s'asseoir
 notre table, sont traits par nous en htes vulgaires; nous ignorons
leur nature jusqu'au jour de leur disparition. En quittant la terre,
ils se transfigurent, et nous disent comme l'envoy du ciel  Tobie:
Je suis l'un des sept qui sommes prsents devant le Seigneur. Mais
si elles sont mconnues des hommes  leur passage, ces divinits ne se
mconnaissent point entre elles. Qu'a besoin mon Shakespeare, dit
Milton, pour ses os vnrs, de pierres entasses par le travail d'un
sicle? Michel-Ange, enviant le sort et le gnie de Dante, s'crie:

            Pur fuss' io tal. . .
            Per l' aspro esilio suo con sua virtute
            Darei del mondo pi felice stato.

Que n'ai-je t tel que lui! Pour son dur exil avec sa vertu, je
donnerais toutes les flicits de la terre!

Le Tasse clbre Camons encore presque ignor, et lui sert de
_renomme_. Est-il rien de plus admirable que cette socit
d'illustres gaux se rvlant les uns aux autres par des signes, se
saluant et s'entretenant ensemble dans une langue d'eux seuls
comprise?

Shakespeare tait-il boiteux comme lord Byron, Walter Scott et les
Prires, filles de Jupiter? S'il l'tait en effet, le _Boy_ de
Stratford, loin d'tre honteux de son infirmit, ainsi que
Childe-Harold, ne craint pas de la rappeler  l'une de ses matresses:

            ..... lame by fortune's dearest spite.

{p.191} Boiteux par la moquerie la plus chre de la fortune.

Shakespeare aurait eu beaucoup d'amours, si l'on en comptait un par
sonnet. Le crateur de Desdmone et de Juliette vieillissait sans
cesser d'tre amoureux. La femme inconnue  laquelle il s'adresse en
vers charmants tait-elle fire et heureuse d'tre l'objet des sonnets
de Shakspeare? On peut en douter: la gloire est pour un vieil homme ce
que sont les diamants pour une vieille femme; ils la parent et ne
peuvent l'embellir.

Ne pleurez pas longtemps pour moi quand je serai mort, dit le
tragique anglais  sa matresse. Si vous lisez ces mots, ne vous
rappelez pas la main qui les a tracs; je vous aime tant que je veux
tre oubli dans vos doux souvenirs, si en pensant  moi vous pouviez
tre malheureuse. Oh! si vous jetez un regard sur ces lignes, quand
peut-tre je ne serai plus qu'une masse d'argile, ne redites pas mme
mon pauvre nom, et laissez votre amour se faner avec ma vie[150].

                   [Note 150: C'est la traduction abrge du sonnet
                   LXXI de Shakespeare. Chateaubriand n'a traduit ni
                   les trois premiers, ni les deux derniers vers.]

Shakespeare aimait, mais il ne croyait pas plus  l'amour qu'il ne
croyait  autre chose: une femme pour lui tait un oiseau, une brise,
une fleur, chose qui charme et passe. Par l'insouciance ou l'ignorance
de sa renomme, par son tat, qui le jetait  l'cart de la socit,
en dehors des conditions o il ne pouvait atteindre, il semblait avoir
pris la vie comme une heure lgre et dsoccupe, comme un loisir
rapide et doux.

{p.192} Shakespeare, dans sa jeunesse, rencontra de vieux moines
chasss de leur clotre, lesquels avaient vu Henri VIII, ses rformes,
ses destructions de monastres, ses _fous_, ses pouses, ses
matresses, ses bourreaux. Lorsque le pote quitta la vie, Charles Ier
comptait seize ans.

Ainsi, d'une main, Shakespeare avait pu toucher les ttes blanchies
que menaa le glaive de l'avant-dernier des Tudors, de l'autre, la
tte brune du second des Stuarts, que la hache des parlementaires
devait abattre. Appuy sur ces fronts tragiques, le grand tragique
s'enfona dans la tombe; il remplit l'intervalle des jours o il vcut
de ses spectres, de ses rois aveugles, de ses ambitieux punis, de ses
femmes infortunes, afin de joindre, par des fictions analogues, les
ralits du pass aux ralits de l'avenir.

Shakespeare est au nombre des cinq ou six crivains qui ont suffi aux
besoins et  l'aliment de la pense; ces gnies-mres semblent avoir
enfant et allait tous les autres. Homre a fcond l'antiquit:
Eschyle, Sophocle, Euripide, Aristophane, Horace, Virgile, sont ses
fils. Dante a engendr l'Italie moderne, depuis Ptrarque jusqu'au
Tasse. Rabelais a cr les lettres franaises; Montaigne, La Fontaine,
Molire, viennent de sa descendance. L'Angleterre est toute
Shakespeare, et, jusque dans ces derniers temps, il a prt sa langue
 Byron, son dialogue  Walter Scott.

On renie souvent ces matres suprmes; on se rvolte contre eux; on
compte leurs dfauts; on les accuse d'ennui, de longueur, de
bizarrerie, de mauvais got, en les volant et en se parant de leurs
{p.193} dpouilles; mais on se dbat en vain sous leur joug. Tout
tient de leurs couleurs; partout s'impriment leurs traces; ils
inventent des mots et des noms qui vont grossir le vocabulaire gnral
des peuples; leurs expressions deviennent proverbes, leurs personnages
fictifs se changent en personnages rels, lesquels ont hoirs et
ligne. Ils ouvrent des horizons d'o jaillissent des faisceaux de
lumire; ils sment des ides, germes de mille autres; ils fournissent
des imaginations, des sujets, des styles  tous les arts: leurs
oeuvres sont les mines ou les entrailles de l'esprit humain.

De tels gnies occupent le premier rang; leur immensit, leur varit,
leur fcondit, leur originalit, les font reconnatre tout d'abord
pour lois, exemplaires, moules, types des diverses intelligences,
comme il y a quatre ou cinq races d'hommes sorties d'une seule souche,
dont les autres ne sont que des rameaux. Donnons-nous de garde
d'insulter aux dsordres dans lesquels tombent quelquefois ces tres
puissants; n'imitons pas Cham le maudit; ne rions pas si nous
rencontrons, nu et endormi,  l'ombre de l'arche choue sur les
montagnes d'Armnie, l'unique et solitaire nautonier de l'abme.
Respectons ce navigateur diluvien qui recommena la cration aprs
l'puisement des cataractes du ciel: pieux enfants, bnis de notre
pre, couvrons-le pudiquement de notre manteau.

Shakespeare, de son vivant, n'a jamais pens  vivre aprs sa vie: que
lui importe aujourd'hui mon cantique d'admiration? En admettant toutes
les suppositions, en raisonnant d'aprs les vrits ou les erreurs
dont l'esprit humain est pntr ou imbu, {p.194} que fait 
Shakespeare une renomme dont le bruit ne peut monter jusqu' lui?
Chrtien? au milieu des flicits ternelles, s'occupe-t-il du nant
du monde? Diste? dgag des ombres de la matire, perdu dans les
splendeurs de Dieu, abaisse-t-il un regard sur le grain de sable o il
a pass? Athe? il dort de ce sommeil sans souffle et sans rveil
qu'on appelle la mort. Rien donc de plus vain que la gloire au del du
tombeau,  moins qu'elle n'ait fait vivre l'amiti, qu'elle n'ait t
utile  la vertu, secourable au malheur, et qu'il ne nous soit donn
de jouir dans le ciel d'une ide consolante, gnreuse, libratrice,
laisse par nous sur la terre.

       *       *       *       *       *

Les romans,  la fin du sicle dernier, avaient t compris dans la
proscription gnrale. Richardson[151] dormait oubli; ses
compatriotes trouvaient dans son style des traces de la socit
infrieure au sein de laquelle il avait vcu. Fielding[152] se
soutenait; Sterne[153], entrepreneur d'originalit, tait pass. On
lisait encore _le Vicaire de Wakefield_[154].

                   [Note 151: Samuel _Richardson_ (1689-1761). Il n'a
                   publi que trois romans, mais qui eurent tous les
                   trois une vogue prodigieuse, _Pamla ou la Vertu
                   rcompense_ (1740), _Clarisse Harlowe_ (1748),
                   l'_Histoire de sir Charles Grandison_ (1753). Leur
                   succs fut peut-tre encore plus grand en France
                   qu'en Angleterre.]

                   [Note 152: Henry _Fielding_ (1707-1754), auteur de
                   _Joseph Andrews_, de _Jonathan Wild_, d'_Amlia_ et
                   de _Tom Jones_. Ce dernier roman est un
                   chef-d'oeuvre, qui a t rarement gal. Lord Byron
                   n'a pas craint d'appeler Fielding l'Homre en
                   prose de la nature humaine.]

                   [Note 153: Laurence _Sterne_ (1713-1768) auteur de
                   _Tristram Shandy_ et du _Voyage sentimental_.]

                   [Note 154: _Le Vicaire de Wakefield_, d'Olivier
                   Goldsmith, avait paru en 1766.]

{p.195} Si Richardson n'a pas de style (ce dont nous ne sommes pas
juges, nous autres trangers), il ne vivra pas, parce que l'on ne vit
que par le style. En vain on se rvolte contre cette vrit: l'ouvrage
le mieux compos, orn de portraits d'une bonne ressemblance, rempli
de mille autres perfections, est mort-n si le style manque. Le style,
et il y en a de mille sortes, ne s'apprend pas; c'est le don du ciel,
c'est le talent. Mais si Richardson n'a t abandonn que pour
certaines locutions bourgeoises, insupportables  une socit
lgante, il pourra renatre; la rvolution qui s'opre, en abaissant
l'aristocratie et en levant les classes moyennes, rendra moins
sensibles ou fera disparatre les traces des habitudes de mnage et
d'un langage infrieur.

De _Clarisse_ et de _Tom Jones_ sont sorties les deux principales
branches de la famille des romans modernes anglais, les romans 
tableaux de famille et drames domestiques, les romans  aventures et 
peinture de la socit gnrale. Aprs Richardson, les moeurs de
l'_ouest_ de la ville firent une irruption dans le domaine des
fictions: les romans se remplirent de chteaux, de lords et de ladies,
de scnes aux eaux, d'aventures aux courses de chevaux, au bal, 
l'Opra, au Ranelagh, avec un _chit-chat_, un caquetage qui ne
finissait plus. La scne ne tarda pas  se transporter en Italie; les
amants traversrent les Alpes avec des prils effroyables et des
douleurs d'me  attendrir les lions: _le lion rpandit des pleurs!_
un jargon de bonne compagnie fut adopt.

Dans ces milliers de romans qui ont inond l'Angleterre depuis un
demi-sicle, deux ont gard leur {p.196} place: _Caleb Williams_ et
_le Moine_[155]. Je ne vis point Godwin pendant ma retraite  Londres;
mais je rencontrai deux fois Lewis. C'tait un jeune membre des
Communes, fort agrable, et qui avait l'air et les manires d'un
Franais. Les ouvrages d'Anne Radcliffe[156] font une espce  part.
Ceux de mistress Barbauld[157], de miss Edgeworth[158], de miss
Burney[159], etc., ont, dit-on, des chances de vivre. Il y devroit,
dit Montaigne, avoir coertion des lois contre les _escrivains_ ineptes
et inutiles, comme il y a contre les vagabonds et fainans. On
banniroit des mains de notre peuple et moy et cent autres.
L'escrivaillerie semble tre quelque symptosme d'un sicle desbord.

                   [Note 155: _Caleb William_, par William Godwin, fut
                   publi en 1794; _le Moine_, par Matthew-Gregory
                   Lewis, parut en 1795.]

                   [Note 156: Anne _Ward_, dame _Radcliffe_
                   (1764-1823). Le plus clbre de ses romans, _les
                   Mystres d'Udolphe_, est de 1794.]

                   [Note 157: Anna-Loetitia _Aikin_, Miss Barbauld
                   (1743-1825). On lui doit une dition des
                   _Romanciers anglais_, en 50 volumes.]

                   [Note 158: Miss Maria _Edgeworth_ (1766-1849). Ses
                   _Contes populaires_, ses _Contes de la vie
                   fashionable_, et ses nombreux romans tmoignent
                   d'une rare puissance d'invention et d'une vritable
                   originalit.]

                   [Note 159: Miss Francis _Burney_, madame d'_Arblay_
                   (1752-1840). Son premier roman, _velina ou
                   l'entre d'une jeune dame dans le monde_, publi en
                   1778, sous le voile de l'anonyme, eut une vogue
                   considrable. Les deux qui suivirent, _Cecilia_
                   (1782) et _Camilla_ (1796) n'obtinrent pas moins de
                   succs. Elle avait pous, en 1793, un migr
                   franais, M. d'Arblay, colonel d'artillerie.]

Mais ces coles diverses de romanciers sdentaires, de romanciers
voyageurs en diligence ou en calche, de romanciers de lacs et de
montagnes, de ruines et de fantmes, de romanciers de villes et de
salons, sont venues se perdre dans la nouvelle cole de {p.197}
Walter Scott, de mme que la posie s'est prcipite sur les pas de
lord Byron.

L'illustre peintre de l'cosse dbuta dans la carrire des lettres,
lors de mon exil  Londres, par la traduction du _Berlichingen_ de
Goethe[160]. Il continua  se faire connatre par la posie, et la
pente de son gnie le conduisit enfin au roman. Il me semble avoir
cr un genre faux; il a perverti le roman et l'histoire: le romancier
s'est mis  faire des romans historiques, et l'historien des histoires
romanesques. Si, dans Walter Scott, je suis oblig de passer
quelquefois des conversations interminables, c'est ma faute, sans
doute; mais un des grands mrites de Walter Scott,  mes yeux, c'est
de pouvoir tre mis entre les mains de tout le monde[161]. Il faut de
plus grands efforts de talent pour intresser en restant dans l'ordre
que pour plaire en passant toute mesure; il est moins facile de rgler
le coeur que de le troubler.

                   [Note 160: La traduction du _Goetz de
                   Berlichingen_, de Goethe, parut en 1799.]

                   [Note 161: Lamartine a dit de mme, dans sa
                   _Rponse aux Adieux de Walter Scott_:

                     La main du tendre enfant peut t'ouvrir au hasard,
                     Sans qu'un mot corrupteur tonne son regard,
                     Sans que de tes tableaux la suave dcence
                     Fasse rougir un front couronn d'innocence.]

Burke retint la politique de l'Angleterre dans le pass. Walter Scott
refoula les Anglais jusqu'au moyen ge: tout ce qu'on crivit,
fabriqua, btit, fut gothique: livres, meubles, maisons, glises,
chteaux. Mais les lairds de la Grande-Charte sont aujourd'hui des
_fashionables_ de Bond-Street, race frivole qui {p.198} campe dans
les manoirs antiques, en attendant l'arrive des gnrations nouvelles
qui s'apprtent  les en chasser.

       *       *       *       *       *

En mme temps que le roman passait  l'tat _romantique_, la posie
subissait une transformation semblable. Cowper[162] abandonna l'cole
franaise pour faire revivre l'cole nationale; Burns[163], en cosse,
commena la mme rvolution. Aprs eux vinrent les restaurateurs des
ballades. Plusieurs de ces potes de 1792  1800 appartenaient  ce
qu'on appelait _Lake school_ (nom qui est rest), parce que les
romanciers demeuraient aux bords des lacs du Cumberland et du
Westmoreland, et qu'ils les chantaient quelquefois.

                   [Note 162: William _Cowper_ (1731-1800). Cowper est
                   par excellence le pote de la vie domestique.]

                   [Note 163: Robert _Burns_ (1759-1796). Le
                   pote-laboureur, _the Ploughman of Ayrshire_, comme
                   on l'appelait en cosse, fut un admirable pote,
                   que n'a point, tant s'en faut, gal Brenger, 
                   qui on l'a, bien  tort, trop souvent compar.]

Thomas Moore[164], Campbell[165], Rogers[166], Crabbe[167], {p.199}
Wordsworth[168], Southey[169], Hunt[170], Knowles[171], lord
Holland[172], Canning[173], Croker[174], vivent encore pour {p.200}
l'honneur des lettres anglaises; mais il faut tre n Anglais pour
apprcier tout le mrite d'un genre intime de composition qui se fait
particulirement sentir aux hommes du sol.

                   [Note 164: Thomas _Moore_ (1779-1852). Outre de
                   nombreux et trs remarquables ouvrages en prose,
                   tels que _Lalla-Rookh_, roman oriental, o se
                   trouvent quatre pisodes en vers, il a compos
                   d'admirables posies, les _Mlodies irlandaises_ et
                   les _Amours des anges_. Dpositaire des _Mmoires_
                   de lord Byron, il eut l'impardonnable faiblesse de
                   les dtruire.]

                   [Note 165: Thomas _Campbell_ (1777-1844). Le
                   premier et le meilleur de ses ouvrages, les
                   _Plaisirs de l'esprance_, parut en 1799.]

                   [Note 166: Samuel _Rogers_ (1762-1855), le
                   banquier-pote, auteur des _Plaisirs de la
                   mmoire_, de la _Vie humaine_, de l'_Italie_ et de
                   _Christophe Colomb_, fragment d'pope. Le plus
                   riche des potes de son temps, il se donna le luxe
                   de publier une dition de ses _Pomes_, en deux
                   volumes orns de vignettes graves par les premiers
                   peintres anglais modernes. Cette dition lui cota
                   la bagatelle de quinze mille livres (375,000
                   francs).]

                   [Note 167: George _Crabbe_ (1754-1832). Dans le
                   _Village_ (1783) et le _Registre de paroisse_
                   (1807), il a peint avec un merveilleux talent et
                   une simplicit pleine de posie les scnes de la
                   vie commune.]

                   [Note 168: William _Wordsworth_ (1770-1850), auteur
                   des _Ballades lyriques_ (1798), d'un recueil de
                   _Pomes_ (1807), qui contient quelques-unes de ses
                   meilleurs pices, des _Excursions_ (1814), pome en
                   neuf chants sur la nature morale de l'homme. Il fut
                   sans rival dans le sonnet.]

                   [Note 169: Robert _Southey_ (1774-1843), pote,
                   historien et critique, un des crivains les plus
                   fconds du XIXe sicle. Il a compos quatre ou cinq
                   grandes popes, dont la plus clbre, _Rodrigue,
                   le dernier des Goths_, parut en 1814. Il fut, avec
                   son beau-frre Coleridge (que Chateaubriand a omis
                   de citer), et avec Wordsworth, un des trois potes
                   de l'cole des lacs ou _lakiste_.]

                   [Note 170: James-Henri-Leigh _Hunt_ (1784-1859).
                   Prosateur minent, il se fit aussi une brillante
                   rputation comme pote par l'alliance de la
                   richesse de l'imagination et du style avec la grce
                   et la mlancolie du sentiment. Ses principales
                   oeuvres potiques sont: la _Fte des potes_
                   (1815); _Rimini_ (1816); _Plume et pe_ (1818);
                   _Contes en vers_ (1833); le _Palefroi_ (1842).]

                   [Note 171: James-Sheridan _Knowles_ (1784-1862),
                   pote dramatique. L'imitation de Shakespeare est
                   visible dans toutes ses oeuvres. Les principales
                   sont des tragdies: _Caus Gracchus, Virginius,
                   Alfred le Grand, Guillaume Tell, Jean de Procida_,
                   la _Rose d'Aragon_, etc. On cite parmi ses
                   comdies: le _Mendiant de Bethnal-Green_, le
                   _Bossu_, la _Malice d'une femme_, la _Chasse
                   d'amour_, la _Vieille fille_, le _Secrtaire_.]

                   [Note 172: Henri-Richard _Vassall-Fox_, troisime
                   lord _Holland_ (1773-1840). Il tait le neveu du
                   clbre Charles Fox. Homme politique et l'un des
                   membres influents du parti whig, il cultivait les
                   lettres et avait fait paratre en 1806 un ouvrage
                   sur la _Vie et les crits de Lope de Vega_. Aprs
                   sa mort, on a publi de lui: _Souvenirs de
                   l'tranger_ et _Mmoires du parti whig  mon
                   poque_.]

                   [Note 173: George _Canning_ (1770-1827), un des
                   plus grands orateurs de l'Angleterre. Il avait un
                   remarquable talent de versification, qu'il employa
                   surtout  ridiculiser ses adversaires politiques.
                   Sa parodie des _Brigands_ de Schiller et son pome
                   sur la _Nouvelle morale_ sont deux satires
                   mordantes diriges contre les principes et les
                   hommes de la Rvolution franaise. Dans un autre
                   ton, il a crit une admirable pice sur la mort de
                   son fils an.]

                   [Note 174: John Wilson _Croker_ (1780-1857). Homme
                   politique comme Canning et lord Holland, membre du
                   parlement et, au besoin, membre d'un cabinet tory,
                   il se livra nanmoins avec ardeur  ses gots
                   littraires, multipliant les livres d'histoire et
                   les crits de circonstance, critique infatigable et
                   pote  ses heures pour chanter les victoires
                   anglaises, _Trafalgar_ ou _Talavera_. En 1809, pour
                   rpondre  la _Revue d'Edimbourg_, il avait,
                   d'accord avec Walter Scott, Gifford, George Ellis,
                   Frre et Southey, fond la _Quaterly Review_,
                   organe du parti tory. Il en fut, pendant de longues
                   annes, le principal rdacteur.]

Nul, dans une littrature vivante, n'est juge comptent que des
ouvrages crits dans sa propre langue. En vain vous croyez possder 
fond un idiome tranger, le lait de la nourrice vous manque, ainsi que
les premires paroles qu'elle vous apprit  son sein et dans vos
langes; certains accents ne sont que de la patrie. Les Anglais et les
Allemands ont de nos gens de lettres les notions les plus baroques:
ils adorent ce que nous mprisons, ils mprisent ce que nous adorons;
ils n'entendent ni Racine, ni La Fontaine, ni mme compltement
Molire. C'est  rire de savoir quels sont nos grands crivains 
Londres,  Vienne,  Berlin,  Ptersbourg,  Munich,  Leipzig, 
Goettingue,  Cologne, de savoir ce qu'on y lit avec fureur et ce
qu'on n'y lit pas.

Quand le mrite d'un auteur consiste spcialement dans la diction, un
tranger ne comprendra jamais bien ce mrite. Plus le talent est
intime, individuel, national, plus ses mystres chappent  l'esprit
qui n'est pas, pour ainsi dire, _compatriote_ de ce talent. Nous
admirons sur parole les Grecs et les Romains; {p.201} notre
admiration nous vient de tradition, et les Grecs et les Romains ne
sont pas l pour se moquer de nos jugements de barbares. Qui de nous
se fait une ide de l'harmonie de la prose de Dmosthne et de
Cicron, de la cadence des vers d'Alce et d'Horace, telles qu'elles
taient saisies par une oreille grecque et latine? On soutient que les
beauts relles sont de tous les temps, de tous les pays: oui, les
beauts de sentiment et de pense; non les beauts de style. Le style
n'est pas, comme la pense, cosmopolite: il a une terre natale, un
ciel, un soleil  lui.

Burns, Mason, Cowper moururent pendant mon migration  Londres, avant
1800 et en 1800[175]; ils finissaient le sicle; je le commenais.
Darwin et Beattie moururent deux ans aprs mon retour de l'exil[176].

                   [Note 175: La mort de Burns est du 21 juillet 1796
                   et celle de Cowper du 25 avril 1800; William Mason,
                   auteur du _Jardin anglais_, pome descriptif en
                   quatre livres, mourut en 1797.]

                   [Note 176: Darwin mourut le 18 aot 1802, et
                   Beattie en 1803.--Erasmus _Darwin_ (1731-1802),
                   mdecin et pote, auteur du _Jardin botanique, des
                   Amours des plantes_ et du _Temple de la nature_.
                   Son petit-fils, Charles-Robert Darwin, a conquis, 
                   son tour, une grande clbrit par son livre sur
                   l'_Origine des espces par voie de slection
                   naturelle_ (1859).--James _Beattie_ (1735-1803) a
                   publi, outre son pome du _Mnestrel_, plusieurs
                   ouvrages de philosophie morale. Chateaubriand, dans
                   son _Essai sur la littrature anglaise_, lui a
                   consacr tout un chapitre.]

Beattie avait annonc l're nouvelle de la lyre. Le _Minstrel_, ou le
_Progrs du gnie_, est la peinture des premiers effets de la muse sur
un jeune barde, lequel ignore encore le souffle dont il est tourment.
Tantt le pote futur va s'asseoir au bord de la mer pendant une
tempte; tantt il quitte les jeux du village pour {p.202} couter 
l'cart, dans le lointain, le son des musettes.

Beattie a parcouru la srie entire des rveries et des ides
mlancoliques, dont cent autres potes se sont crus les _discoverers_.
Beattie se proposait de continuer son pome; en effet, il en a crit
le second chant: Edwin entend un soir une voix grave s'levant du fond
d'une valle; c'est celle d'un solitaire qui, aprs avoir connu les
illusions du monde, s'est enseveli dans cette retraite, pour y
recueillir son me et chanter les merveilles du Crateur. Cet ermite
instruit le jeune _minstrel_ et lui rvle le secret de son gnie.
L'ide tait heureuse; l'excution n'a pas rpondu au bonheur de
l'ide. Beattie tait destin  verser des larmes; la mort de son fils
brisa son coeur paternel: comme Ossian aprs la perte de son Oscar, il
suspendit sa harpe aux branches d'un chne. Peut-tre le fils de
Beattie tait-il ce jeune _minstrel_ qu'un pre avait chant et dont
il ne voyait plus les pas sur la montagne.

       *       *       *       *       *

On retrouve dans les vers de lord Byron des imitations frappantes du
_Minstrel_:  l'poque de mon exil en Angleterre, lord Byron habitait
l'cole de Harrow, dans un village  dix milles de Londres. Il tait
enfant, j'tais jeune et aussi inconnu que lui; il avait t lev sur
les bruyres de l'cosse, au bord de la mer, comme moi dans les landes
de la Bretagne, au bord de la mer; il aima d'abord la Bible et Ossian,
comme je les aimai[177]; il chanta dans Newstead-Abbey {p.203} les
souvenirs de l'enfance, comme je les chantai dans le chteau de
Combourg:

Lorsque j'explorais, jeune montagnard, la noire bruyre, et
gravissais ta cime penche,  Morven couronn de neige, pour m'bahir
au torrent qui tonnait au-dessous de moi, ou aux vapeurs de la tempte
qui s'amoncelaient  mes pieds[178]...

                   [Note 177: On lit dans la prface des _Mlanges_ de
                   Chateaubriand (_OEuvres compltes_, t. XXII), au
                   sujet d'Ossian Lorsqu'en 1793 la rvolution me
                   jeta en Angleterre, j'tais grand partisan du Barde
                   cossais: j'aurais, la lance au poing, soutenu son
                   existence envers et contre tous, comme celle du
                   vieil Homre. Je lus avec avidit une foule de
                   pomes inconnus en France, lesquels, mis en lumire
                   par divers auteurs, taient indubitablement,  mes
                   yeux, du pre d'Oscar, tout aussi bien que les
                   manuscrits runiques de Macpherson. Dans l'ardeur de
                   mon admiration et de mon zle, tout malade et tout
                   occup que j'tais, je traduisis quelques
                   productions _ossianiques_ de John Smith. Smith
                   n'est pas l'inventeur du genre; il n'a pas la
                   noblesse et la verve pique de Macpherson; mais
                   peut-tre son talent a-t-il quelque chose de plus
                   lgant et de plus tendre... J'avais traduit Smith
                   presque en entier: Je ne donne que les trois pomes
                   de _Dargo_, de _Duthona_ et de _Gaul_...]

                   [Note 178: C'est le dbut de l'une des pices du
                   recueil publi par lord Byron en 1807 sous ce
                   titre: _Heures de paresse_. Le pote n'avait encore
                   que dix-neuf ans.]

Dans mes courses aux environs de Londres, lorsque j'tais si
malheureux, vingt fois j'ai travers le village de Harrow, sans savoir
quel gnie il renfermait. Je me suis assis dans le cimetire, au pied
de l'orme sous lequel, en 1807, lord Byron crivait ces vers, au
moment o je revenais de la Palestine:

  Spot of my youth! whose hoary branches sigh,
  Swept by the breeze that fans thy cloudless sky, etc.

Lieu de ma jeunesse, o soupirent les branches chenues, effleures
par la brise qui rafrachit ton {p.204} ciel sans nuage! Lieu o je
vague aujourd'hui seul, moi qui souvent ai foul, avec ceux que
j'aimais, ton gazon mol et vert; quand la destine glacera ce sein
qu'une fivre dvore, quand elle aura calm les soucis et les
passions;... ici o il palpita, ici mon coeur pourra reposer.
Puiss-je m'endormir o s'veillrent mes esprances,... ml  la
terre o coururent mes pas,... pleur de ceux qui furent en socit
avec mes jeunes annes, oubli du reste du monde![179]

                   [Note 179: _Vers crits sous un ormeau dans le
                   cimetire d'Harrow_ et dats du 2 septembre 1807.
                   C'est par cette pice que se terminent les _Heures
                   de paresse_.]

Et moi je dirai: Salut, antique ormeau, au pied duquel Byron enfant
s'abandonnait aux caprices de son ge, alors que je rvais _Ren_ sous
ton ombre, sous cette mme ombre o plus tard le pote vint  son tour
rver _Childe-Harold!_ Byron demandait au cimetire, tmoin des
premiers jeux de sa vie, une tombe ignore: inutile prire que
n'exaucera point la gloire. Cependant Byron n'est plus ce qu'il a t;
je l'avais trouv de toutes parts vivant  Venise: au bout de quelques
annes, dans cette mme ville o je trouvais son nom partout, je l'ai
retrouv effac et inconnu partout. Les chos du Lido ne le rptent
plus, et si vous le demandez  des Vnitiens, ils ne savent plus de
qui vous parlez. Lord Byron est entirement mort pour eux; ils
n'entendent plus les hennissements de son cheval: il en est de mme 
Londres, o sa mmoire prit. Voil ce que nous devenons.

Si j'ai pass  Harrow sans savoir que lord Byron {p.205} enfant y
respirait, des Anglais ont pass  Combourg sans se douter qu'un petit
vagabond, lev dans ces bois, laisserait quelque trace. Le voyageur
Arthur Young, traversant Combourg, crivait:

Jusqu' Combourg (de Pontorson) le pays a un aspect sauvage;
l'agriculture n'y est pas plus avance que chez les Hurons, ce qui
parat incroyable dans un pays enclos; le peuple y est presque aussi
sauvage que le pays, et la ville de Combourg, une des places les plus
sales et les plus rudes que l'on puisse voir: des maisons de terre
sans vitres, et un pav si rompu qu'il arrte les passagers, mais
aucune aisance.--Cependant il s'y trouve un chteau, et il est mme
habit. Qui est ce M. de Chateaubriand, propritaire de cette
habitation, qui a des nerfs assez forts pour rsider au milieu de tant
d'ordures et de pauvret? Au-dessous de cet amas hideux de misre est
un beau lac environn d'enclos bien boiss[180].

                   [Note 180: _Voyage en France, en Espagne et en
                   Italie pendant les annes 1787-1789_, par Arthur
                   Young.]

Ce M. de Chateaubriand tait mon pre; la retraite qui paraissait si
hideuse  l'agronome de mauvaise humeur n'en tait pas moins une belle
et noble demeure, quoique sombre et grave. Quant  moi, faible plant
de lierre commenant  grimper au pied de ces tours sauvages, M. Young
et-il pu m'apercevoir, lui qui n'tait occup que de la revue de nos
moissons?

Qu'il me soit permis d'ajouter  ces pages, crites en Angleterre en
1822, ces autres pages crites en 1824 et 1840: elles achveront le
morceau de lord {p.206} Byron; ce morceau se trouvera surtout
complt quand on aura lu ce que je redirai du grand pote en passant
 Venise.

Il y aura peut-tre quelque intrt  remarquer dans l'avenir la
rencontre des deux chefs de la nouvelle cole franaise et anglaise,
ayant un mme fonds d'ides, des destines, sinon des moeurs,  peu
prs pareilles: l'un pair d'Angleterre, l'autre pair de France, tous
deux voyageurs dans l'Orient, assez souvent l'un prs de l'autre, et
ne se voyant jamais: seulement la vie du pote anglais a t mle 
de moins grands vnements que la mienne.

Lord Byron est all visiter aprs moi les ruines de la Grce: dans
_Childe-Harold_, il semble embellir de ses propres couleurs les
descriptions de l'_Itinraire_. Au commencement de mon plerinage, je
reproduis l'adieu du sire de Joinville  son chteau; Byron dit un
gal adieu  sa demeure gothique.

Dans _les Martyrs_, Eudore part de la Messnie pour se rendre  Rome:
Notre navigation fut longue, dit-il,... nous vmes tous ces
promontoires marqus par des temples ou des tombeaux... Mes jeunes
compagnons n'avaient entendu parler que des mtamorphoses de Jupiter,
et ils ne comprirent rien aux dbris qu'ils avaient sous les yeux;
moi, je m'tais dj assis, avec le prophte, sur les ruines des
villes dsoles, et Babylone m'enseignait Corinthe[181].

                   [Note 181: _Les Martyrs_, livre IV.]

Le pote anglais est comme le prosateur franais, derrire la lettre
de Sulpicius  Cicron[182];--une {p.207} rencontre si parfaite m'est
singulirement glorieuse, puisque j'ai devanc le chantre immortel au
rivage o nous avons eu les mmes souvenirs, et o nous avons
commmor les mmes ruines.

                   [Note 182: _Lettres_ de Cicron, lib. IV, pist. V,
                   _ad Familiares_.]

J'ai encore l'honneur d'tre en rapport avec lord Byron, dans la
description de Rome: _les Martyrs_ et ma _Lettre sur la campagne
romaine_ ont l'inapprciable avantage, pour moi, d'avoir devin les
aspirations d'un beau gnie.

Les premiers traducteurs, commentateurs et admirateurs de lord Byron
se sont bien gards de faire remarquer que quelques pages de mes
ouvrages avaient pu rester un moment dans les souvenirs du peintre de
_Childe-Harold_; ils auraient cru ravir quelque chose  son gnie.
Maintenant que l'enthousiasme s'est un peu calm, on me refuse moins
cet honneur. Notre immortel chansonnier, dans le dernier volume de ses
_Chansons_, a dit: Dans un des couplets qui prcdent celui-ci, je
parle des _lyres_ que la France doit  M. de Chateaubriand. Je ne
crains pas que ce vers soit dmenti par la nouvelle cole potique,
qui, ne sous les ailes de l'aigle, s'est, avec raison, glorifie
souvent d'une telle origine. L'influence de l'auteur du _Gnie du
christianisme_ s'est fait ressentir galement  l'tranger, et il y
aurait peut-tre justice  reconnatre que le chantre de
_Childe-Harold_ est de la famille de Ren.

Dans un excellent article sur lord Byron, M. Villemain[183] a
renouvel la remarque de M. de Branger: {p.208} Quelques pages
incomparables de _Ren_, dit-il, avaient, il est vrai, puis ce
caractre potique. Je ne sais si Byron les imitait ou les renouvelait
de gnie.

                   [Note 183: Il s'agit ici, non prcisment d'un
                   article, mais d'une _Notice sur lord Byron_,
                   publie dans la _Biographie universelle_ de
                   Michaud, et reproduite dans les _tudes de
                   littrature ancienne et trangre_, par M.
                   Villemain.]

Ce que je viens de dire sur les affinits d'imagination et de destine
entre le chroniqueur de _Ren_ et le chantre de _Childe-Harold_ n'te
pas un seul cheveu  la tte du barde immortel. Que peut  la muse de
la _Dee_, portant une lyre et des ailes, ma muse pdestre et sans
luth? Lord Byron vivra, soit qu'enfant de son sicle comme moi, il en
ait exprim, comme moi et comme Goethe avant nous, la passion et le
malheur; soit que mes priples et le falot de ma barque gauloise aient
montr la route au vaisseau d'Albion sur des mers inexplores.

D'ailleurs, deux esprits d'une nature analogue peuvent trs bien avoir
des conceptions pareilles sans qu'on puisse leur reprocher d'avoir
march servilement dans les mmes voies. Il est permis de profiter des
ides et des images exprimes dans une langue trangre, pour en
enrichir la sienne: cela s'est vu dans tous les sicles et dans tous
les temps. Je reconnais tout d'abord que, dans ma premire jeunesse,
_Ossian_, _Werther_, _les Rveries du promeneur solitaire_, _les
tudes de la nature_, ont pu s'apparenter  mes ides; mais je n'ai
rien cach, rien dissimul du plaisir que me causaient des ouvrages o
je me dlectais.

S'il tait vrai que _Ren_ entrt pour quelque chose dans le fond du
personnage unique mis en scne {p.209} sous des noms divers dans
_Childe-Harold_, _Conrad_, _Lara_, _Manfred_, le _Giaour_; si, par
hasard, lord Byron m'avait fait vivre de sa vie, il aurait donc eu la
faiblesse de ne jamais me nommer? J'tais donc un de ces pres qu'on
renie quand on est arriv au pouvoir? Lord Byron peut-il m'avoir
compltement ignor, lui qui cite presque tous les auteurs franais
ses contemporains? N'a-t-il jamais entendu parler de moi, quand les
journaux anglais, comme les journaux franais, ont retenti vingt ans
auprs de lui de la controverse sur mes ouvrages, lorsque le
_New-Times_ a fait un parallle de l'auteur du _Gnie du
christianisme_ et de l'auteur de _Childe-Harold_?

Point d'intelligence, si favorise qu'elle soit, qui n'ait ses
susceptibilits, ses dfiances: on veut garder le sceptre, on craint
de le partager, on s'irrite des comparaisons. Ainsi, un autre talent
suprieur a vit mon nom dans un ouvrage sur la _Littrature_[184].
Grce  Dieu, m'estimant  ma juste valeur, je n'ai jamais prtendu 
l'empire; comme je ne crois qu' la vrit religieuse dont la libert
est une forme, je n'ai pas plus de foi en moi qu'en toute autre chose
ici-bas. Mais je n'ai jamais senti le besoin de me taire quand j'ai
admir; c'est pourquoi je proclame mon enthousiasme pour madame de
Stal et pour lord Byron. Quoi de plus doux que l'admiration? c'est de
l'amour dans le ciel, de la tendresse leve jusqu'au {p.210} culte;
on se sent pntr de reconnaissance pour la divinit qui tend les
bases de nos facults, qui ouvre de nouvelles vues  notre me, qui
nous donne un bonheur si grand, si pur, sans aucun mlange de crainte
ou d'envie.

                   [Note 184: _De la littrature considre dans ses
                   rapports avec l'tat moral et politique des
                   nations_, par Mme de Stal. Le livre de Mme de
                   Stal ayant paru en 1800, avant _Atala_ et le
                   _Gnie du christianisme_, celle-ci tait assurment
                   excusable de n'avoir point nomm Chateaubriand, et
                   elle et pu lui rpondre:

                     Comment l'aurais-je fait si vous n'tiez pas n?]

Au surplus, la petite chicane que je fais dans ces _Mmoires_ au plus
grand pote que l'Angleterre ait eu depuis Milton ne prouve qu'une
chose: le haut prix que j'aurais attach au souvenir de sa muse.

Lord Byron a ouvert une dplorable cole: je prsume qu'il a t aussi
dsol des Childe-Harold auxquels il a donn naissance, que je le suis
des Ren qui rvent autour de moi.

La vie de lord Byron est l'objet de beaucoup d'investigations et de
calomnies: les jeunes gens ont pris au srieux des paroles magiques;
les femmes se sont senties disposes  se laisser sduire, avec
frayeur, par ce _monstre_,  consoler ce Satan solitaire et
malheureux. Qui sait? il n'avait peut-tre pas trouv la femme qu'il
cherchait, une femme assez belle, un coeur aussi vaste que le sien.
Byron, d'aprs l'opinion fantasmagorique, est l'ancien serpent
sducteur et corrupteur, parce qu'il voit la corruption de l'espce
humaine; c'est un gnie fatal et souffrant, plac entre les mystres
de la matire et de l'intelligence, qui ne trouve point de mot 
l'nigme de l'univers, qui regarde la vie comme une affreuse ironie
sans cause, comme un sourire pervers du mal; c'est le fils du
dsespoir, qui mprise et renie, qui, portant en soi-mme une
incurable plaie, se venge en menant  la douleur par la volupt tout
ce qui l'approche; c'est un homme qui n'a point pass par l'ge
{p.211} de l'innocence, qui n'a jamais eu l'avantage d'tre rejet et
maudit de Dieu; un homme qui, sorti rprouv du sein de la nature, est
le damn du nant.

Tel est le Byron des imaginations chauffes: ce n'est point, ce me
semble, celui de la vrit.

Deux hommes diffrents, comme dans la plupart des hommes, sont unis
dans lord Byron: l'homme de la _nature_ et l'homme du _systme_. Le
pote, s'apercevant du rle que le public lui faisait jouer, l'a
accept et s'est mis  maudire le monde qu'il n'avait pris d'abord
qu'en rverie: cette marche est sensible dans l'ordre chronologique de
ses ouvrages.

Quant  son _gnie_, loin d'avoir l'tendue qu'on lui attribue, il est
assez rserv; sa pense potique n'est qu'un gmissement, une
plainte, une imprcation; en cette qualit, elle est admirable: il ne
faut pas demander  la lyre ce qu'elle pense, mais ce qu'elle chante.

Quant  son _esprit_, il est sarcastique et vari, mais d'une nature
qui agite et d'une influence funeste: l'crivain avait bien lu
Voltaire, et il l'imite.

Lord Byron, dou de tous les avantages, avait peu de chose  reprocher
 sa naissance; l'accident mme qui le rendait malheureux et qui
rattachait ses supriorits  l'infirmit humaine n'aurait pas d le
tourmenter, puisqu'il ne l'empchait pas d'tre aim. Le chantre
immortel connut par lui-mme combien est vraie la maxime de Znon: La
voix est la fleur de la beaut.

Une chose dplorable, c'est la rapidit avec laquelle les renommes
fuient aujourd'hui. Au bout de quelques {p.212} annes, que dis-je?
de quelques mois, l'engouement disparat; le dnigrement lui succde.
On voit dj plir la gloire de lord Byron; son gnie est mieux
compris de nous; il aura plus longtemps des autels en France qu'en
Angleterre. Comme Childe-Harold excelle principalement  peindre les
sentiments particuliers de l'individu, les Anglais, qui prfrent les
sentiments communs  tous, finiront par mconnatre le pote dont le
cri est si profond et si triste. Qu'ils y prennent garde: s'ils
brisent l'image de l'homme qui les a fait revivre, que leur
restera-t-il?

       *       *       *       *       *

Lorsque j'crivis, pendant mon sjour  Londres, en 1822, mes
sentiments sur lord Byron, il n'avait plus que deux ans  vivre sur la
terre: il est mort en 1824,  l'heure o les dsenchantements et les
dgots allaient commencer pour lui. Je l'ai prcd dans la vie; il
m'a prcd dans la mort; il a t appel avant son tour; mon numro
primait le sien, et pourtant le sien est sorti le premier.
Childe-Harold aurait d rester: le monde me pouvait perdre sans
s'apercevoir de ma disparition. J'ai rencontr, en continuant ma
route, madame Guiccioli[185]  Rome, {p.213} lady Byron[186]  Paris.
La faiblesse et la vertu me sont ainsi apparues: la premire avait
peut-tre trop de ralits, la seconde pas assez de songes.

                   [Note 185: Teresa Gamba, comtesse _Guiccioli_, ne
                    Ravenne en 1802, clbre par sa liaison avec lord
                   Byron. En 1831, veuve de son mari et... et de lord
                   Byron, elle pousa le marquis de Boissy, qui avait
                   t attach  l'ambassade de Chateaubriand  Rome
                   et l'un de ses protgs. Le marquis de Boissy, pair
                   de France sous Louis-Philippe et snateur sous le
                   second empire, est rest le type du parfait
                   interrupteur. L'ex-comtesse Guiccioli a fait
                   paratre, en 1863, deux volumes de souvenirs sur
                   l'auteur de _Childe-Harold_, publis sous ce titre:
                   _Byron jug par des tmoins de sa vie_.]

                   [Note 186: Miss _Milbanks_, fille de sir Ralph
                   Milbanks-Nol, hritire de la fortune et des
                   titres de Wentworth, avait pous lord Byron le 2
                   janvier 1815. Aprs un an de mariage et la
                   naissance d'une fille qui fut nomme Ada, lady
                   Byron se retira chez son pre et ne voulut plus
                   revoir son poux. La persvrance de ses refus,
                   dit Villemain, et la discrtion de ses plaintes
                   accusent galement Byron, qui, n'et-il pas eu
                   d'autres torts, appelait sur lui la malignit des
                   oisifs par sa folle colre, et qui fit plus tard la
                   faute impardonnable de tourner en ridicule celle
                   qui portait son nom.]

       *       *       *       *       *

Maintenant, aprs vous avoir parl des crivains anglais  l'poque o
l'Angleterre me servait d'asile, il ne me reste qu' vous dire quelque
chose de l'Angleterre elle-mme  cette poque, de son aspect, de ses
sites, de ses chteaux, de ses moeurs prives et politiques.

Toute l'Angleterre peut tre vue dans l'espace de quatre lieues,
depuis Richmond, au-dessus de Londres, jusqu' Greenwich et
au-dessous.

Au-dessous de Londres, c'est l'Angleterre industrielle et commerante
avec ses docks, ses magasins, ses douanes, ses arsenaux, ses
brasseries, ses manufactures, ses fonderies, ses navires; ceux-ci, 
chaque mare, remontent la Tamise en trois divisions: les plus petits
d'abord, les moyens ensuite, enfin les grands vaisseaux qui rasent de
leurs voiles les colonnes de l'hpital des vieux marins et les
fentres de la taverne o festoient les trangers.

Au-dessus de Londres, c'est l'Angleterre agricole et pastorale avec
ses prairies, ses troupeaux, ses maisons {p.214} de campagne, ses
parcs, dont l'eau de la Tamise, refoule par le flux, baigne deux fois
le jour les arbustes et les gazons. Au milieu de ces deux points
opposs, Richmond et Greenwich, Londres confond toutes les choses de
cette double Angleterre:  l'ouest l'aristocratie,  l'est la
dmocratie, la Tour de Londres et Westminster, bornes entre lesquelles
l'histoire entire de la Grande-Bretagne se vient placer.

Je passai une partie de l't de 1799  Richmond avec Christian de
Lamoignon, m'occupant du _Gnie du christianisme_. Je faisais des
nages en bateau sur la Tamise, ou des courses dans le parc de
Richmond. J'aurais bien voulu que le Richmond-ls-Londres ft le
Richmond du trait _Honor Richemundi_, car alors je me serais
retrouv dans ma patrie, et voici comment: Guillaume le Btard fit
prsent  Alain, duc de Bretagne, son gendre, de quatre cent
quarante-deux terres seigneuriales en Angleterre, qui formrent depuis
le comt de Richmond[187]: les ducs de Bretagne, successeurs d'Alain,
infodrent ces domaines  des chevaliers bretons, cadets des familles
de Rohan, de Tintniac, de Chateaubriand, de Goyon, de Montboucher.
Mais, malgr ma bonne volont, il me faut chercher dans le Yorkshire
le comt de Richmond rig en duch sous Charles II pour un btard: le
Richmond sur la Tamise est l'ancien Sheen d'douard III.

                   [Note 187: Voir le _Domesday book_. CH.]

L expira, en 1377, douard III, ce fameux roi vol par sa matresse
Alix Pearce, qui n'tait plus Alix ou Catherine de Salisbury des
premiers jours de la vie du vainqueur de Crcy: n'aimez qu' l'ge o
vous {p.215} pouvez tre aim. Henri VIII et lisabeth moururent
aussi  Richmond: o ne meurt-on pas? Henri VIII se plaisait  cette
rsidence. Les historiens anglais sont fort embarrasss de cet
abominable homme; d'un ct, ils ne peuvent dissimuler la tyrannie et
la servitude du Parlement; de l'autre, s'ils disaient trop anathme au
chef de la Rformation, ils se condamneraient en le condamnant:

  Plus l'oppresseur est vil, plus l'esclave est infme[188].

                   [Note 188: C'est un vers de La Harpe dans son pome
                   sur la Rvolution. Sans doute, le sens et l'nergie
                   de ce vers plaisaient tout particulirement 
                   Chateaubriand, car il lui arrivera encore de le
                   citer dans ce mme volume.]

On montre dans le parc de Richmond le tertre qui servait
d'observatoire  Henri VIII pour pier la nouvelle du supplice d'Anne
Boleyn. Henri tressaillit d'aise au signal parti de la Tour de
Londres. Quelle volupt! le fer avait tranch le col dlicat,
ensanglant les beaux cheveux auxquels le pote-roi avait attach ses
fatales caresses.

Dans le parc abandonn de Richmond, je n'attendais aucun signal
homicide, je n'aurais pas mme souhait le plus petit mal  qui
m'aurait trahi. Je me promenais avec quelques daims paisibles:
accoutums  courir devant une meute, ils s'arrtaient lorsqu'ils
taient fatigus; on les rapportait, fort gais et tout amuss de ce
jeu, dans un tombereau rempli de paille. J'allais voir  Kew[189] les
kanguroos, ridicules {p.216} btes, tout juste l'inverse de la
girafe: ces innocents quadrupdes-sauterelles peuplaient mieux
l'Australie que les prostitues du vieux duc de Queensbury ne
peuplaient les ruelles de Richmond. La Tamise bordait le gazon d'un
cottage  demi cach sous un cdre du Liban et parmi des saules
pleureurs: un couple nouvellement mari tait venu passer la lune de
miel dans ce paradis.

                   [Note 189: Village du comt de Surrey,  treize
                   kilomtres O. de Londres, sur la rive droite de la
                   Tamise. Kew possde un chteau royal, clbre par
                   son observatoire et son jardin botanique, un des
                   plus riches qu'il y ait au monde.]

Voici qu'un soir, lorsque je marchais tout doux sur les pelouses de
Twickenham, apparat Peltier, tenant son mouchoir sur sa bouche: Quel
sempiternel tonnerre de brouillard! s'cria-t-il aussitt qu'il fut 
porte de la voix. Comment diable pouvez-vous rester l? j'ai fait ma
liste: Stowe, Bleinheim, Hampton-Court, Oxford; avec votre faon
songearde, vous seriez chez John Bull _in vitam ternam_, que vous ne
verriez rien.

Je demandai grce inutilement, il fallut partir. Dans la calche,
Peltier m'numra ses esprances; il en avait des relais; une creve
sous lui, il en enfourchait une autre, et en avant, jambe de ci, jambe
de , jusqu'au bout de la journe. Une de ses esprances, la plus
robuste, le conduisit dans la suite  Bonaparte qu'il prit au collet:
Napolon eut la simplicit de boxer avec lui. Peltier avait pour
second James Mackintosh; condamn devant les tribunaux, il fit une
nouvelle fortune (qu'il mangea incontinent) en vendant les pices de
son procs[190].

                   [Note 190: Voir plus haut, page 111, la note sur
                   Peltier.]

Bleinheim me fut dsagrable: je souffrais d'autant plus d'un ancien
revers de ma patrie, que j'avais eu  supporter l'insulte d'un rcent
affront; un bateau {p.217} en amont de la Tamise m'aperut sur la
rive; les rameurs avisant un Franais poussrent des hourras; on
venait de recevoir la nouvelle du combat naval d'Aboukir: ces succs
de l'tranger, qui pouvaient m'ouvrir les portes de la France,
m'taient odieux. Nelson, que j'avais rencontr plusieurs fois dans
Hyde-Park, enchana ses victoires  Naples dans le chle de lady
Hamilton, tandis que les lazzaroni jouaient  la boule avec des ttes.
L'amiral mourut glorieusement  Trafalgar, et sa matresse
misrablement  Calais, ayant perdu beaut, jeunesse et fortune. Et
moi qu'outragea sur la Tamise le triomphe d'Aboukir, j'ai vu les
palmiers de la Libye border la mer calme et dserte qui fut rougie du
sang de mes compatriotes.

Le parc de Stowe est clbre par ses fabriques: j'aime mieux ses
ombrages. Le _cicerone_ du lieu nous montra, dans une ravine noire, la
copie d'un temple dont je devais admirer le modle dans la brillante
valle du Cphise. De beaux tableaux de l'cole italienne
s'attristaient au fond de quelques chambres inhabites, dont les
volets taient ferms: pauvre Raphal, prisonnier dans un chteau des
vieux Bretons, loin du ciel de la Farnsine!

Hampton-Court conservait la collection des portraits des matresses de
Charles II: voil comme ce prince avait pris les choses en sortant
d'une rvolution qui fit tomber la tte de son pre et qui devait
chasser sa race.

Nous vmes,  Slough, Herschell[191] avec sa savante {p.218} soeur et
son grand tlescope de quarante pieds, il cherchait de nouvelles
plantes: cela faisait rire Peltier qui s'en tenait aux sept vieilles.

                   [Note 191: William _Herschell_ (1738-1822). Le roi
                   George III lui avait donn, au bourg de Slough, une
                   habitation voisine de son chteau de Windsor. Le
                   clbre astronome eut pour auxiliaires dans la
                   construction de ses tlescopes et dans ses
                   observations son frre Alexandre et sa soeur
                   Caroline, qui mourut, presque centenaire, en 1848.]

Nous nous arrtmes deux jours  Oxford. Je me plus dans cette
rpublique d'Alfred le Grand; elle reprsentait les liberts
privilgies et les moeurs des institutions lettres du moyen ge.
Nous ravaudmes les vingt-cinq collges, les bibliothques, les
tableaux, le musum, le jardin des plantes. Je feuilletai avec un
plaisir extrme, parmi les manuscrits du collge de Worcester, une vie
du Prince Noir, crite en vers franais par le hraut d'armes de ce
prince.

Oxford, sans leur ressembler, rappelait  ma mmoire les modestes
collges de Dol, de Rennes et de Dinan. J'avais traduit l'lgie de
Gray sur le _Cimetire de campagne_:

            The curfew tolls the knell of parting day.

Imitation de ce vers de Dante:

                            Squilla di lontano
            Che paja 'l giorno pianger che si muore[192].

                   [Note 192: _Le Purgatoire_, chant VIII, vers 5.]

Peltier s'tait empress de publier  son de trompe, dans son journal,
ma traduction[193].  la vue d'Oxford, {p.219} je me souvins de l'ode
du mme pote sur _une vue lointaine du collge d'Eton_:

Heureuses collines, charmants bocages, champs aims en vain, o jadis
mon enfance insouciante errait trangre  la peine! je sens les
brises qui viennent de vous: elles semblent caresser mon me abattue,
et, parfumes de joie et de jeunesse me souffler un second printemps.

Dis, paternelle Tamise..., dis quelle gnration volage l'emporte
aujourd'hui  prcipiter la course du cerceau roulant, ou  lancer la
balle fugitive. Hlas! sans souci de leur destine, foltrent les
petites victimes! Elles n'ont ni prvision des maux  venir, ni soin
d'outre-journe.

                   [Note 193: Elle a t insre par Chateaubriand au
                   tome XXII de ses _OEuvres compltes_. S'il a fait,
                   dit Sainte-Beuve, de bien mauvais vers et de
                   mdiocres, il en a trouv quelques-uns de tout 
                   fait beaux et potiques. Il est bien au-dessus de
                   Marie-Joseph Chnier dans la traduction du
                   _Cimetire de Gray_. (_Chateaubriand et son groupe
                   littraire_, tome I, p. 98.)]

Qui n'a prouv les sentiments et les regrets exprims ici avec toute
la douceur de la muse? qui ne s'est attendri au souvenir des jeux, des
tudes, des amours de ses premires annes? Mais peut-on leur rendre
la vie? Les plaisirs de la jeunesse reproduits par la mmoire sont des
ruines vues au flambeau.


VIE PRIVE DES ANGLAIS.

Spars du continent par une longue guerre, les Anglais conservaient,
 la fin du dernier sicle, leurs moeurs et leur caractre national.
Il n'y avait encore qu'un peuple, au nom duquel s'exerait la
souverainet par un gouvernement aristocratique; on ne connaissait que
deux grandes classes amies et lies {p.220} d'un commun intrt, les
patrons et les clients. Cette classe jalouse, appele bourgeoisie en
France, qui commence  natre en Angleterre, n'existait pas: rien ne
s'interposait entre les riches propritaires et les hommes occups de
leur industrie. Tout n'tait pas encore machine dans les professions
manufacturires, folie dans les rangs privilgis. Sur ces mmes
trottoirs o l'on voit maintenant se promener des figures sales et des
hommes en redingote, passaient de petites filles en mantelet blanc,
chapeau de paille nou sous le menton avec un ruban, corbeille au
bras, dans laquelle taient des fruits ou un livre; toutes tenant les
yeux baisss, toutes rougissant lorsqu'on les regardait.
L'Angleterre, dit Shakespeare, est un nid de cygnes au milieu des
eaux. Les redingotes sans habit taient si peu d'usage  Londres, en
1793, qu'une femme, qui pleurait  chaudes larmes la mort de Louis
XVI, me disait: Mais, cher monsieur, est-il vrai que le pauvre roi
tait vtu d'une redingote quand on lui coupa la tte?

Les _gentlemen-farmers_ n'avaient point encore vendu leur patrimoine
pour habiter Londres; ils formaient encore dans la chambre des
Communes cette fraction indpendante qui, se portant de l'opposition
au ministre, maintenait les ides de libert, d'ordre et de
proprit. Ils chassaient le renard ou le faisan en automne,
mangeaient l'oie grasse  Nol, criaient _vivat_ au _roastbeef_, se
plaignaient du prsent, vantaient le pass, maudissaient Pitt et la
guerre, laquelle augmentait le prix du vin de Porto, et se couchaient
ivres pour recommencer le lendemain la mme vie. Ils se tenaient
assurs que la gloire de la Grande-Bretagne {p.221} ne prirait point
tant qu'on chanterait _God save the King_, que les bourgs-pourris
seraient maintenus, que les lois sur la chasse resteraient en vigueur,
et que l'on vendrait furtivement au march les livres et les perdrix
sous le nom de _lions_ et d'_autruches_.

Le clerg anglican tait savant, hospitalier et gnreux; il avait
reu le clerg franais avec une charit toute chrtienne.
L'universit d'Oxford fit imprimer  ses frais et distribuer gratis
aux curs un Nouveau Testament, selon la leon romaine, avec ces mots:
_ l'usage du clerg catholique exil pour la religion_. Quant  la
haute socit anglaise, chtif exil, je n'en apercevais que les
dehors. Lors des rceptions  la cour ou chez la princesse de
Galles[194], passaient des {p.222} ladies assises de ct dans des
chaises  porteurs; leurs grands paniers sortaient par la porte de la
chaise comme des devants d'autel. Elles ressemblaient elles-mmes, sur
ces autels de leur ceinture,  des madones ou  des pagodes. Ces
belles dames taient les filles dont le duc de Guiche et le duc de
Lauzun avaient ador les mres; ces filles sont, en 1822, les mres et
grand'mres des petites filles qui dansent chez moi aujourd'hui en
robes courtes, au son du galoubet de Collinet, rapides gnrations de
fleurs.

                   [Note 194: Caroline-Amlia-Augusta de
                   _Brunswick-Wolfenbttel_, ne en 1768, avait pous
                   en 1795 le prince de Galles, depuis George IV.
                   Profondment attach  Mistress Fitzherbert, 
                   laquelle il s'tait uni par un mariage entach de
                   nullit, celui-ci n'avait consenti  cette union
                   que pour obtenir du roi son pre le payement de ses
                   dettes. Aussitt aprs la naissance de leur fille,
                   la princesse Charlotte (marie en 1816 au prince
                   Lopold de Cobourg et morte en couches l'anne
                   suivante), le prince et la princesse de Galles
                   s'taient spars d'un commun accord (1796). En
                   1806, le prince provoqua une enqute judiciaire sur
                   la conduite de sa femme, qu'il accusait d'avoir
                   donn le jour  un enfant illgitime. Le roi George
                   III prit parti pour sa belle-fille, et l'enqute
                   n'eut pas de rsultat. Appel au trne en 1820,
                   George IV, non content de se refuser  reconnatre
                    sa femme le titre et les prrogatives royales,
                   introduisit contre elle au parlement un bill dans
                   lequel il demandait le divorce pour cause
                   d'adultre de la reine avec un ancien valet de pied
                   nomm Bergami. Aprs de longs dbats, dans lesquels
                   Brougham, avocat de la reine Caroline, fit preuve
                   de la plus rare habilet et de la plus puissante
                   loquence, le bill fut retir par le gouvernement
                   (6 novembre 1820). Mais au mois de juillet de
                   l'anne suivante, l'entre de Westminster fut
                   refuse  la reine le jour du couronnement de
                   George IV. Le dpit qu'elle conut de cet affront
                   ne fut pas tranger  sa fin survenue quelques
                   jours plus tard.]


MOEURS POLITIQUES.

L'Angleterre de 1688 tait,  la fin du sicle dernier,  l'apoge de
sa gloire. Pauvre migr  Londres, de 1793  1800, j'ai entendu
parler les Pitt, les Fox, les Sheridan, les Wilberforce, les
Grenville, les Whitebread, les Lauderdale, les Erskine; magnifique
ambassadeur  Londres aujourd'hui, en 1822, je ne saurais dire  quel
point je suis frapp, lorsque, au lieu des grands orateurs que j'avais
admirs autrefois, je vois se lever ceux qui taient leurs seconds 
la date de mon premier voyage, les coliers  la place des matres.
Les ides _gnrales_ ont pntr dans cette socit _particulire_.
Mais l'aristocratie claire, place  la tte de ce pays depuis cent
quarante ans, aura montr au monde une des plus belles et des plus
grandes socits qui aient fait honneur  l'espce humaine depuis le
patriciat romain. Peut-tre quelque vieille famille, dans le fond d'un
comt, reconnatra la socit que je viens de peindre, et regrettera
le temps dont je dplore ici la perte.

{p.223} En 1792, M. Burke se spara de M. Fox. Il s'agissait de la
Rvolution franaise que M. Burke attaquait et que M. Fox dfendait.
Jamais les deux orateurs, qui jusqu'alors avaient t amis, ne
dployrent autant d'loquence. Toute la Chambre fut mue, et des
larmes remplissaient les yeux de M. Fox, quand M. Burke termina sa
rplique par ces paroles: Le trs honorable gentleman, dans le
discours qu'il a fait, m'a trait  chaque phrase avec une duret peu
commune; il a censur ma vie entire, ma conduite et mes opinions.
Nonobstant cette grande et srieuse attaque, non mrite de ma part,
je ne serai pas pouvant; je ne crains pas de dclarer mes sentiments
dans cette Chambre ou partout ailleurs. Je dirai au monde entier que
la Constitution est en pril. C'est certainement une chose indiscrte
en tout temps, et beaucoup plus indiscrte encore  cet ge de ma vie,
que de provoquer des ennemis, ou de donner  mes amis des raisons de
m'abandonner. Cependant, si cela doit arriver pour mon adhrence  la
Constitution britannique, je risquerai tout, et comme le devoir public
et la prudence publique me l'ordonnent, dans mes dernires paroles je
m'crierai: Fuyez la Constitution franaise!--_Fly from the French
Constitution_.

M. Fox ayant dit qu'il ne s'agissait pas de _perdre des amis_, M.
Burke s'cria:

Oui, il s'agit de perdre des amis! Je connais le rsultat de ma
conduite; j'ai fait mon devoir au prix de mon ami, notre amiti est
finie: _I have done my duty at the price of my friend; our friendship
is at an end_. J'avertis les trs honorables gentlemen, qui {p.224}
sont les deux grands rivaux dans cette chambre, qu'ils doivent 
l'avenir (soit qu'ils se meuvent dans l'hmisphre politique comme
deux grands mtores, soit qu'ils marchent ensemble comme deux
frres), je les avertis qu'ils doivent prserver et chrir la
Constitution britannique, qu'ils doivent se mettre en garde contre les
innovations et se sauver du danger de ces nouvelles thories.--_From
the danger of these new theories_. Mmorable poque du monde!

M. Burke, que je connus vers la fin de sa vie, accabl de la mort de
son fils unique, avait fond une cole consacre aux enfants des
pauvres migrs. J'allai voir ce qu'il appelait sa ppinire, _his
nursery_. Il s'amusait de la vivacit de la race trangre qui
croissait sous la paternit de son gnie. En regardant sauter les
insouciants petits exils, il me disait: Nos petits garons ne
feraient pas cela: _our boys could not do that_, et ses yeux se
mouillaient de larmes: il pensait  son fils parti pour un plus long
exil.

Pitt, Fox, Burke ne sont plus, et la Constitution anglaise a subi
l'influence des _nouvelles thories_. Il faut avoir vu la gravit des
dbats parlementaires  cette poque, il faut avoir entendu ces
orateurs dont la voix prophtique semblait annoncer une rvolution
prochaine, pour se faire une ide de la scne que je rappelle. La
libert, contenue dans les limites de l'ordre, semblait se dbattre 
Westminster sous l'influence de la libert anarchique, qui parlait 
la tribune encore sanglante de la Convention.

M. Pitt, grand et maigre, avait un air triste et moqueur. Sa parole
tait froide, son intonation monotone, son geste insensible;
toutefois, la lucidit et la fluidit {p.225} de ses penses, la
logique de ses raisonnements, subitement illumins d'clairs
d'loquence, faisaient de son talent quelque chose hors de ligne.

J'apercevais assez souvent M. Pitt, lorsque de son htel,  travers le
parc Saint-James, il allait  pied chez le roi. De son ct, George
III arrivait de Windsor, aprs avoir bu de la bire dans un pot
d'tain avec les fermiers du voisinage; il franchissait les vilaines
cours de son vilain chtelet, dans une voiture grise que suivaient
quelques gardes  cheval; c'tait l le matre des rois de l'Europe,
comme cinq ou six marchands de la Cit sont les matres de l'Inde. M.
Pitt, en habit noir, pe  poigne d'acier au ct, chapeau sous le
bras, montait, enjambant deux ou trois marches  la fois. Il ne
trouvait sur son passage que trois ou quatre migrs dsoeuvrs:
laissant tomber sur nous un regard ddaigneux, il passait, le nez au
vent, la figure ple.

Ce grand financier n'avait aucun ordre chez lui; point d'heures
rgles pour ses repas ou son sommeil. Cribl de dettes, il ne payait
rien, et ne se pouvait rsoudre  faire l'addition d'un mmoire. Un
valet de chambre conduisait sa maison. Mal vtu, sans plaisir, sans
passions, avide seulement de pouvoir, il mprisait les honneurs, et ne
voulait tre que _William Pitt_.

Lord Liverpol, au mois de juin dernier 1822, me mena dner  sa
campagne: en traversant la bruyre de Pulteney, il me montra la petite
maison o mourut pauvre le fils de lord Chatam, l'homme d'tat qui
avait mis l'Europe  sa solde et distribu de ses propres mains tous
les milliards de la terre.

George III survcut  M. Pitt, mais il avait perdu la {p.226} raison
et la vue. Chaque session,  l'ouverture du Parlement, les ministres
lisaient aux chambres silencieuses et attendries le bulletin de la
sant du roi. Un jour, j'tais all visiter Windsor: j'obtins pour
quelques schellings de l'obligeance d'un concierge qu'il me cacht de
manire  voir le roi. Le monarque, en cheveux blancs et aveugle,
parut, errant comme le roi Lear dans ses palais et ttonnant avec ses
mains les murs des salles. Il s'assit devant un piano dont il
connaissait la place, et joua quelques morceaux d'une sonate de
Hndel: c'tait une belle fin de la _vieille Angleterre. Old England!_

       *       *       *       *       *

Je commenais  tourner les yeux vers ma terre natale. Une grande
rvolution s'tait opre. Bonaparte, devenu premier consul,
rtablissait l'ordre par le despotisme; beaucoup d'exils rentraient;
la haute migration, surtout, s'empressait d'aller recueillir les
dbris de sa fortune: la fidlit prissait par la tte, tandis que
son coeur battait encore dans la poitrine de quelques gentilshommes de
province  demi nus. Madame Lindsay tait partie; elle crivait  MM.
de Lamoignon de revenir; elle invitait aussi madame d'Aguesseau, soeur
de MM. de Lamoignon[195],  passer le dtroit. Fontanes m'appelait,
pour achever  Paris l'impression {p.227} du _Gnie du christianisme_.
Tout en me souvenant de mon pays, je ne me sentais aucun dsir de le
revoir; des dieux plus puissants que les Lares paternels me
retenaient; je n'avais plus en France de biens et d'asile; la patrie
tait devenue pour moi un sein de pierre, une mamelle sans lait: je
n'y trouverais ni ma mre, ni mon frre, ni ma soeur Julie. Lucile
existait encore, mais elle avait pous M. de Caud, et ne portait plus
mon nom; ma jeune _veuve_ ne me connaissait que par une union de
quelques mois, par le malheur et par une absence de huit annes.

                   [Note 195: Sur MM. de Lamoignon, voir ci-dessus la
                   note 1 de la page 154.--Leur soeur,
                   Marie-Catherine, ne le 3 mars 1759, avait pous
                   Henri-Cardin-Jean-Baptiste, marquis d'Aguesseau,
                   seigneur de Fresne, avocat gnral au Parlement,
                   lequel devint membre de l'Acadmie franaise
                   (1787), dput  la Constituante de 1789, snateur
                   de l'Empire (1805), pair de la Restauration (1814).
                   Madame d'Aguesseau est morte en 1849,  l'ge de
                   quatre-vingt-dix ans.]

Livr  moi seul, je ne sais si j'aurais eu la force de partir; mais
je voyais ma petite socit se dissoudre; madame d'Aguesseau me
proposait de me mener  Paris: je me laissai aller. Le ministre de
Prusse me procura un passe-port, sous le nom de La Sagne, habitant de
Neuchtel. MM. Dulau interrompirent le tirage du _Gnie du
christianisme_, et m'en donnrent les feuilles composes. Je dtachai
des _Natchez_ les esquisses d'_Atala_ et de _Ren_; j'enfermai le
reste du manuscrit dans une malle dont je confiai le dpt  mes
htes,  Londres, et je me mis en route pour Douvres avec madame
d'Aguesseau: madame Lindsay nous attendait  Calais.

Ainsi j'abandonnai l'Angleterre en 1800; mon coeur tait autrement
occup qu'il ne l'est  l'poque o j'cris ceci, en 1822. Je ne
ramenais de la terre d'exil que des regrets et des songes; aujourd'hui
ma tte est remplie de scnes d'ambition, de politique, de grandeurs
et de cours, si messantes  ma nature. Que d'vnements sont entasss
dans ma prsente existence! Passez, hommes, passez; viendra mon tour.
Je {p.228} n'ai droul  vos yeux qu'un tiers de mes jours; si les
souffrances que j'ai endures ont pes sur mes srnits printanires,
maintenant, entrant dans un ge plus fcond, le germe de _Ren_ va se
dvelopper, et des amertumes d'une autre sorte se mleront  mon
rcit! Que n'aurai-je point  dire en parlant de ma patrie, de ses
rvolutions dont j'ai dj montr le premier plan; de cet Empire et de
l'homme gigantesque que j'ai vu tomber; de cette Restauration 
laquelle j'ai pris tant de part, aujourd'hui glorieuse en 1822, mais
que je ne puis nanmoins entrevoir qu' travers je ne sais quel nuage
funbre?

Je termine ce livre, qui atteint au printemps de 1800. Arriv au bout
de ma premire carrire, s'ouvre devant moi _la carrire de
l'crivain_; d'homme priv, je vais devenir homme public; je sors de
l'asile virginal et silencieux de la solitude pour entrer dans le
carrefour souill et bruyant du monde; le grand jour va clairer ma
vie rveuse, la lumire pntrer dans le royaume des ombres. Je jette
un regard attendri sur ces livres qui renferment mes heures
immmores; il me semble dire un dernier adieu  la maison paternelle;
je quitte les penses et les chimres de ma jeunesse comme des soeurs,
comme des amantes que je laisse au foyer de la famille et que je ne
reverrai plus.

Nous mmes quatre heures  passer de Douvres  Calais. Je me glissai
dans ma patrie  l'abri d'un nom tranger: cach doublement dans
l'obscurit du Suisse La Sagne et dans la mienne, j'abordai la France
avec le sicle[196].

                   [Note 196: Voir,  l'_Appendice_, le n V: la
                   _Rentre en France_.]




{p.229} DEUXIME PARTIE

CARRIRE LITTRAIRE

1800-1814




LIVRE PREMIER[197]

                   [Note 197: Ce livre, commenc  Dieppe en 1836, a
                   t termin  Paris en 1837. Il a t revu en
                   dcembre 1846.]

    Sjour  Dieppe.--Deux socits.--O en sont mes Mmoires.--Anne
    1800.--Vue de la France.--J'arrive  Paris.--Changement de la
    socit.--Anne de ma vie 1801.--Le _Mercure._--_Atala._--Anne de
    ma vie 1801.--Mme de Beaumont, sa socit.--Anne de ma vie
    1801.--t  Savigny.--Anne de ma vie 1802.--Talma.--Annes de ma
    vie 1802 et 1803.--_Gnie du christianisme._--Chute
    annonce.--Cause du succs final.--_Gnie du christianisme_;
    suite.--Dfauts de l'ouvrage.


Vous savez que j'ai maintes fois chang de lieu en crivant ces
_Mmoires_; que j'ai souvent peint ces lieux, parl des sentiments
qu'ils m'inspiraient et retrac mes souvenirs, mlant ainsi l'histoire
de mes penses et de mes foyers errants  l'histoire de ma vie.

Vous voyez o j'habite maintenant. En me promenant ce matin sur les
falaises, derrire le chteau de Dieppe, j'ai aperu la poterne qui
communique  ces {p.230} falaises au moyen d'un pont jet sur un
foss: madame de Longueville avait chapp par l  la reine Anne
d'Autriche; embarque furtivement au Havre, mise  terre  Rotterdam,
elle se rendit  Stenay, auprs du marchal de Turenne. Les lauriers
du grand capitaine n'taient plus innocents, et la moqueuse exile ne
traitait pas trop bien le coupable.

Madame de Longueville, qui relevait de l'htel de Rambouillet, du
trne de Versailles et de la municipalit de Paris, se prit de passion
pour l'auteur des _Maximes_[198], et lui fut fidle autant qu'elle le
pouvait. Celui-ci vit moins de ses _penses_ que de l'amiti de madame
de La Fayette et de madame de Svign, des vers de La Fontaine et de
l'amour de madame de Longueville: voil ce que c'est que les
attachements illustres.

                   [Note 198: Le duc de La Rochefoucauld.]

La princesse de Cond, prs d'expirer, dit  madame de Brienne: Ma
chre amie, mandez  cette pauvre misrable qui est  Stenay l'tat o
vous me voyez, et qu'elle apprenne  mourir. Belles paroles; mais la
princesse oubliait qu'elle-mme avait t aime de Henri IV,
qu'emmene  Bruxelles par son mari, elle avait voulu rejoindre le
Barnais, _s'chapper la nuit par une fentre, et faire ensuite trente
ou quarante lieues  cheval_; elle tait alors une _pauvre misrable_
de dix-sept ans.

Descendu de la falaise, je me suis trouv sur le grand chemin de
Paris; il monte rapidement au sortir de Dieppe.  droite, sur la ligne
ascendante d'une berge, s'lve le mur d'un cimetire; le long de ce
mur est tabli un rouet de corderie. Deux cordiers, {p.231} marchant
paralllement  reculons et se balanant d'une jambe sur l'autre,
chantaient ensemble  demi-voix. J'ai prt l'oreille; ils en taient
 ce couplet du _Vieux caporal_, beau mensonge potique, qui nous a
conduits o nous sommes:

            Qui l-bas sanglote et regarde?
            Eh! c'est la veuve du tambour, etc., etc.

Ces hommes prononaient le refrain: _Conscrits au pas; ne pleurez
pas... Marchez au pas, au pas,_ d'un ton si mle et si pathtique que
les larmes me sont venues aux yeux. En marquant eux-mmes le pas et en
dvidant leur chanvre, ils avaient l'air de filer le dernier moment du
vieux caporal: je ne saurais dire ce qu'il y avait dans cette gloire
particulire  Branger, solitairement rvle par deux matelots qui
chantaient  la vue de la mer la mort d'un soldat.

La falaise m'a rappel une grandeur monarchique, le chemin une
clbrit plbienne: j'ai compar en pense les hommes aux deux
extrmits de la socit, je me suis demand  laquelle de ces poques
j'aurais prfr appartenir. Quand le prsent aura disparu comme le
pass, laquelle de ces deux renommes attirera le plus les regards de
la postrit?

Et nanmoins, si les faits taient tout, si la valeur des noms ne
contre-pesait dans l'histoire la valeur des vnements, quelle
diffrence entre mon temps et le temps qui s'coula depuis la mort de
Henri IV jusqu' celle de Mazarin! Qu'est-ce que les troubles de 1648
compars  cette Rvolution, laquelle a dvor l'ancien monde, dont
elle mourra peut-tre, en {p.232} ne laissant aprs elle ni vieille,
ni nouvelle socit? N'avais-je pas  peindre dans mes _Mmoires_ des
tableaux d'une importance incomparablement au-dessus des scnes
racontes par le duc de La Rochefoucauld?  Dieppe mme, qu'est-ce que
la nonchalante et voluptueuse idole de Paris sduit et rebelle, auprs
de madame la duchesse de Berry? Les coups de canon qui annonaient 
la mer la prsence de la veuve royale n'clatent plus; la flatterie de
poudre et de fume n'a laiss sur le rivage que le gmissement des
flots[199].

                   [Note 199: La duchesse de Berry, dans les derniers
                   temps de la Restauration, avait mis  la mode la
                   plage de Dieppe; elle y allait chaque anne, avec
                   ses enfants, dans la saison des bains de mer.]

Les deux filles de Bourbon, Anne-Genevive et Marie-Caroline se sont
retires; les deux matelots de la chanson du pote plbien
s'abmeront; Dieppe est vide de moi-mme: c'tait un autre _moi_, un
_moi_ de mes premiers jours finis, qui jadis habita ces lieux, et ce
_moi_ a succomb, car nos jours meurent avant nous. Ici vous m'avez
vu, sous-lieutenant au rgiment de Navarre, exercer des recrues sur
les galets; vous m'y avez revu exil sous Bonaparte; vous m'y
rencontrerez de nouveau lorsque les journes de Juillet m'y
surprendront. M'y voici encore; j'y reprends la plume pour continuer
mes confessions.

Afin de nous reconnatre, il est utile de jeter un coup d'oeil sur
l'tat de mes _Mmoires_.

       *       *       *       *       *

Il m'est arriv ce qui arrive  tout entrepreneur qui travaille sur
une grande chelle: j'ai, en premier lieu, lev les pavillons des
extrmits, puis, dplaant {p.233} et replaant  et l mes
chafauds, j'ai mont la pierre et le ciment des constructions
intermdiaires; on employait plusieurs sicles  l'achvement des
cathdrales gothiques. Si le ciel m'accorde de vivre, le monument sera
fini par mes diverses annes; l'architecte, toujours le mme, aura
seulement chang d'ge. Du reste, c'est un supplice de conserver
intact son tre intellectuel, emprisonn dans une enveloppe matrielle
use. Saint Augustin, sentant son argile tomber, disait  Dieu:
Servez de tabernacle  mon me. et il disait aux hommes: Quand vous
m'aurez connu dans ce livre, priez pour moi.

Il faut compter trente-six ans entre les choses qui commencent mes
_Mmoires_ et celles qui m'occupent. Comment renouer avec quelque
ardeur la narration d'un sujet rempli jadis pour moi de passion et de
feu, quand ce ne sont plus des vivants avec qui je vais m'entretenir,
quand il s'agit de rveiller des effigies glaces au fond de
l'ternit, de descendre dans un caveau funbre pour y jouer  la vie?
Ne suis-je pas moi-mme quasi mort? Mes opinions ne sont-elles pas
changes? Vois-je les objets du mme point de vue? Ces vnements
personnels dont j'tais si troubl, les vnements gnraux et
prodigieux qui les ont accompagns ou suivis, n'en ont-ils pas diminu
l'importance aux yeux du monde, ainsi qu' mes propres yeux? Quiconque
prolonge sa carrire sent se refroidir ses heures; il ne retrouve plus
le lendemain l'intrt qu'il portait  la veille. Lorsque je fouille
dans mes penses, il y a des noms et jusqu' des personnages qui
chappent  ma mmoire, et cependant ils avaient peut-tre fait
palpiter mon coeur: vanit {p.234} de l'homme oubliant et oubli! Il
ne suffit pas de dire aux songes, aux amours: Renaissez! pour qu'ils
renaissent; on ne se peut ouvrir la rgion des ombres qu'avec le
rameau d'or, et il faut une jeune main pour le cueillir.

            Aucuns venants des Lares patries. (RABELAIS.)

Depuis huit ans enferm dans la Grande-Bretagne, je n'avais vu que le
monde anglais, si diffrent, surtout alors, du reste du monde
europen.  mesure que le _packet-boat_ de Douvres approchait de
Calais, au printemps de 1800, mes regards me devanaient au rivage.
J'tais frapp de l'air pauvre du pays:  peine quelques mts se
montraient dans le port; une population en carmagnole et en bonnet de
coton s'avanait au-devant de nous le long de la jete: les vainqueurs
du continent me furent annoncs par un bruit de sabots. Quand nous
accostmes le mle, les gendarmes et les douaniers sautrent sur le
pont, visitrent nos bagages et nos passe-ports: en France, un homme
est toujours suspect, et la premire chose que l'on aperoit dans nos
affaires, comme dans nos plaisirs, est un chapeau  trois cornes ou
une baonnette.

Madame Lindsay nous attendait  l'auberge: le lendemain nous partmes
avec elle pour Paris, madame d'Aguesseau, une jeune personne sa
parente, et moi. Sur la route, on n'apercevait presque point d'hommes;
des femmes noircies et hles, les pieds nus, la tte dcouverte ou
entoure d'un mouchoir, {p.235} labouraient les champs: on les et
prises pour des esclaves. J'aurais d plutt tre frapp de
l'indpendance et de la virilit de cette terre o les femmes
maniaient le hoyau, tandis que les hommes maniaient le mousquet. On
et dit que le feu avait pass dans les villages; ils taient
misrables et  moiti dmolis: partout de la boue ou de la poussire,
du fumier et des dcombres.

 droite et  gauche du chemin, se montraient des chteaux abattus; de
leurs futaies rases, il ne restait que quelques troncs quarris, sur
lesquels jouaient des enfants. On voyait des murs d'enclos brchs,
des glises abandonnes, dont les morts avaient t chasss, des
clochers sans cloches, des cimetires sans croix, des saints sans tte
et lapids dans leurs niches. Sur les murailles taient barbouilles
ces inscriptions rpublicaines dj vieillies: LIBERT, GALIT,
FRATERNIT, OU LA MORT. Quelquefois on avait essay d'effacer le mot
MORT, mais les lettres noires ou rouges reparaissaient sous une couche
de chaux. Cette nation, qui semblait au moment de se dissoudre,
recommenait un monde, comme ces peuples sortant de la nuit de la
barbarie et de la destruction du moyen ge.

En approchant de la capitale, entre couen et Paris, les ormeaux
n'avaient point t abattus; je fus frapp de ces belles avenues
itinraires, inconnues au sol anglais. La France m'tait aussi
nouvelle que me l'avaient t autrefois les forts de l'Amrique.
Saint-Denis tait dcouvert, les fentres en taient brises; la pluie
pntrait dans ses nefs verdies, et il n'avait plus de tombeaux: j'y
ai vu, depuis, {p.236} les os de Louis XVI, les Cosaques, le cercueil
du duc de Berry et le catafalque de Louis XVIII.

Auguste de Lamoignon vint au-devant de madame Lindsay: son lgant
quipage contrastait avec les lourdes charrettes, les diligences
sales, dlabres, tranes par des haridelles atteles de cordes, que
j'avais rencontres depuis Calais. Madame Lindsay demeurait aux
Ternes. On me mit  terre sur le chemin de la Rvolte, et je gagnai, 
travers champs, la maison de mon htesse. Je demeurai vingt-quatre
heures chez elle; j'y rencontrai un grand et gros monsieur Lasalle qui
lui servait  arranger des affaires d'migrs. Elle fit prvenir M. de
Fontanes de mon arrive; au bout de quarante-huit heures, il me vint
chercher au fond d'une petite chambre que madame Lindsay m'avait loue
dans une auberge, presque  sa porte.

C'tait un dimanche: vers trois heures de l'aprs-midi, nous entrmes
 pied dans Paris par la barrire de l'toile. Nous n'avons pas une
ide aujourd'hui de l'impression que les excs de la Rvolution
avaient faite sur les esprits en Europe, et principalement parmi les
hommes absents de la France pendant la Terreur; il me semblait,  la
lettre, que j'allais descendre aux enfers. J'avais t tmoin, il est
vrai, des commencements de la Rvolution; mais les grands crimes
n'taient pas alors accomplis, et j'tais rest sous le joug des faits
subsquents, tels qu'on les racontait au milieu de la socit paisible
et rgulire de l'Angleterre.

M'avanant sous mon faux nom, et persuad que je compromettais mon ami
Fontanes, j'ous,  mon {p.237} grand tonnement, en entrant dans les
Champs-lyses, des sons de violon, de cor, de clarinette et de
tambour. J'aperus des _bastringues_ o dansaient des hommes et des
femmes; plus loin, le palais des Tuileries m'apparut dans
l'enfoncement de ses deux grands massifs de marronniers. Quant  la
place Louis XV, elle tait nue; elle avait le dlabrement, l'air
mlancolique et abandonn d'un vieil amphithtre; on y passait vite;
j'tais tout surpris de ne pas entendre des plaintes; je craignais de
mettre le pied dans un sang dont il ne restait aucune trace; mes yeux
ne se pouvaient dtacher de l'endroit du ciel o s'tait lev
l'instrument de mort; je croyais voir en chemise, lis auprs de la
machine sanglante, mon frre et ma belle-soeur: l tait tombe la
tte de Louis XVI. Malgr les joies de la rue, les tours des glises
taient muettes; il me semblait tre rentr le jour de l'immense
douleur, le jour du vendredi saint.

M. de Fontanes demeurait dans la rue Saint-Honor, aux environs de
Saint-Roch[200]. Il me mena chez lui, me prsenta  sa femme, et me
conduisit ensuite chez son ami, M. Joubert, o je trouvai un abri
provisoire: je fus reu comme un voyageur dont on avait entendu
parler.

                   [Note 200: Les lettres adresses par Chateaubriand
                   au _citoyen Fontanes_, en 1800 et 1801, portent
                   cette suscription: _Rue Saint-Honor, prs le
                   passage Saint-Roch_, ou bien: _Rue Saint-Honor, n
                   85, prs de la rue Neuve-du-Luxembourg_.]

Le lendemain, j'allai  la police, sous le nom de La Sagne, dposer
mon passe-port tranger et recevoir en change, pour rester  Paris,
une permission {p.238} qui fut renouvele de mois en mois. Au bout de
quelques jours, je louai un entre-sol rue de Lille, du ct de la rue
des Saints-Pres.

J'avais apport le _Gnie du christianisme_ et les premires feuilles
de cet ouvrage, imprimes  Londres. On m'adressa  M. Migneret[201],
digne homme, qui consentit  se charger de recommencer l'impression
interrompue et  me donner d'avance quelque chose pour vivre. Pas une
me ne connaissait mon _Essai sur les rvolutions_, malgr ce que m'en
avait mand M. Lemierre. Je dterrai le vieux philosophe Delisle de
Sales, qui venait de publier son _Mmoire en faveur de Dieu_, et je me
rendis chez Ginguen. Celui-ci tait log rue de Grenelle-Saint-Germain,
prs de l'htel du Bon La Fontaine. On lisait encore sur la loge de
son concierge: _Ici on s'honore du titre de citoyen, et on se tutoie.
Ferme la porte, s'il vous plat_. Je montai: M. Ginguen, qui me
reconnut  peine, me parla du haut de la grandeur de tout ce qu'il
tait et avait t. Je me retirai humblement, et n'essayai pas de
renouer des liaisons si disproportionnes.

                   [Note 201: Il avait sa librairie _rue Jacob, n
                   1186_. On numrotait alors les maisons par quartier
                   et non par rue.]

Je nourrissais toujours au fond du coeur les regrets et les souvenirs
de l'Angleterre; j'avais vcu si longtemps dans ce pays que j'en avais
pris les habitudes: je ne pouvais me faire  la salet de nos maisons,
de nos escaliers, de nos tables,  notre malpropret,  notre bruit, 
notre familiarit,  l'indiscrtion de notre bavardage: j'tais
Anglais de manires, de got et, jusqu' un certain point, de penses;
car si, comme on le prtend, lord Byron s'est inspir quelquefois
{p.239} de _Ren_ dans son _Childe-Harold_, il est vrai de dire aussi
que huit annes de rsidence dans la Grande-Bretagne, prcdes d'un
voyage en Amrique, qu'une longue habitude de parler, d'crire et mme
de penser en anglais, avaient ncessairement influ sur le tour et
l'expression de mes ides. Mais peu  peu je gotai la sociabilit qui
nous distingue, ce commerce charmant, facile et rapide des
intelligences, cette absence de toute morgue et de tout prjug, cette
inattention  la fortune et aux noms, ce nivellement naturel de tous
les rangs, cette galit des esprits qui rend la socit franaise
incomparable et qui rachte nos dfauts: aprs quelques mois
d'tablissement au milieu de nous, on sent qu'on ne peut plus vivre
qu' Paris.

       *       *       *       *       *

Je m'enfermai au fond de mon entre-sol, et je me livrai tout entier au
travail. Dans les intervalles de repos, j'allais faire de divers cts
des reconnaissances. Au milieu du Palais-Royal, le Cirque avait t
combl; Camille Desmoulins ne prorait plus en plein vent; on ne
voyait plus circuler des troupes de prostitues, compagnes virginales
de la desse Raison, et marchant sous la conduite de David, costumier
et corybante. Au dbouch de chaque alle, dans les galeries, on
rencontrait des hommes qui criaient des curiosits, _ombres chinoises,
vues d'optique, cabinets de physique, btes tranges_; malgr tant de
ttes coupes, il restait encore des oisifs. Du fond des caves du
Palais-Marchand sortaient des clats de musique, accompagns du
bourdon des grosses caisses: c'tait peut-tre l qu'habitaient ces
gants que je cherchais {p.240} et que devaient avoir ncessairement
produits des vnements immenses. Je descendais; un bal souterrain
s'agitait au milieu de spectateurs assis et buvant de la bire. Un
petit bossu, plant sur une table, jouait du violon et chantait un
hymne  Bonaparte, qui se terminait par ces vers:

            Par ses vertus, par ses attraits,
            Il mritait d'tre leur pre!

On lui donnait un sou aprs la ritournelle. Tel est le fond de cette
socit humaine qui porta Alexandre et qui portait Napolon.

Je visitais les lieux o j'avais promen les rveries de mes premires
annes. Dans mes couvents d'autrefois, les clubistes avaient t
chasss aprs les moines. En errant derrire le Luxembourg, je fus
conduit  la Chartreuse; on achevait de la dmolir.

La place des Victoires et celle de Vendme pleuraient les effigies
absentes du grand roi; la communaut des Capucines tait saccage; le
clotre intrieur servait de retraite  la fantasmagorie de Robertson.
Aux Cordeliers, je demandai en vain la nef gothique o j'avais aperu
Marat et Danton dans leur primeur. Sur le quai des Thatins, l'glise
de ces religieux tait devenue un caf et une salle de danseurs de
corde.  la porte, une enluminure reprsentait des funambules, et on
lisait en grosses lettres: _Spectacle gratis_. Je m'enfonai avec la
foule dans cet antre perfide: je ne fus pas plutt assis  ma place,
que des garons entrrent serviette  la main et criant comme des
enrags: Consommez messieurs! consommez! {p.241} Je ne me le fis
pas dire deux fois, et je m'vadai piteusement aux cris moqueurs de
l'assemble, parce que je n'avais pas de quoi _consommer_[202].

                   [Note 202: Chateaubriand,  cette date, tait  la
                   lettre, sans le sou. Le 30 juillet 1800, il
                   crivait  Fontanes:

                   Je vous envoie, mon cher ami, un Mmoire que de
                   Sales m'a laiss pour vous:

                   Rendez-moi deux services;
                   Donnez-moi d'abord un mot pour le mdecin.
                   Tchez ensuite de m'emprunter vingt-cinq louis.

                   J'ai reu de mauvaises nouvelles de ma famille, et
                   je ne sais plus comment faire pour attendre l'autre
                   poque de ma fortune, chez Migneret. Il est dur
                   d'tre inquiet sur ma vie pendant que j'achve
                   l'oeuvre du Seigneur. Juste et belle Rvolution!
                   Ils ont tout vendu. Me voil comme au sortir du
                   ventre de ma mre, car mes chemises mme ne sont
                   pas franaises. Elles sont de la charit d'un autre
                   peuple. Tirez-moi donc d'affaire, si vous le
                   pouvez, mon cher ami. Vingt-cinq louis me feront
                   vivre jusqu' la publication qui dcidera de mon
                   sort. Alors le livre paiera tout, si tel est le bon
                   plaisir de Dieu, qui jusqu' prsent ne m'a pas t
                   trs favorable.

                   Tout  vous,

                                              LA SAGNE.

                   La lettre porte pour suscription: _Au citoyen
                   Fontanes, rue Honor_.]

       *       *       *       *       *

La Rvolution s'est divise en trois parties qui n'ont rien de commun
entre elles: la Rpublique, l'Empire et la Restauration; ces trois
mondes divers, tous trois aussi compltement finis les uns que les
autres, semblent spars par des sicles. Chacun de ces trois mondes a
eu un principe fixe: le principe de la Rpublique tait l'galit,
celui de l'Empire la force, celui de la Restauration la libert.
L'poque rpublicaine est la plus originale et la plus profondment
grave, parce qu'elle a t unique dans l'histoire: jamais on n'avait
vu, jamais on ne reverra {p.242} l'ordre physique produit par le
dsordre moral, l'unit sortie du gouvernement de la multitude,
l'chafaud substitu  la loi et obi au nom de l'humanit.

J'assistai, en 1801,  la seconde transformation sociale. Le ple-mle
tait bizarre: par un travestissement convenu, une foule de gens
devenaient des personnages qu'ils n'taient pas: chacun portait son
nom de guerre ou d'emprunt suspendu  son cou, comme les Vnitiens, au
carnaval, portent  la main un petit masque pour avertir qu'ils sont
masqus. L'un tait rput Italien ou Espagnol, l'autre Prussien ou
Hollandais: j'tais Suisse. La mre passait pour tre la tante de son
fils, le pre pour l'oncle de sa fille; le propritaire d'une terre
n'en tait que le rgisseur. Ce mouvement me rappelait, dans un sens
contraire, le mouvement de 1789, lorsque les moines et les religieux
sortirent de leur clotre et que l'ancienne socit fut envahie par la
nouvelle: celle-ci, aprs avoir remplac celle-l, tait remplace 
son tour.

Cependant le monde ordonn commenait  renatre; on quittait les
cafs et la rue pour rentrer dans sa maison; on recueillait les restes
de sa famille; on recomposait son hritage en en rassemblant les
dbris, comme, aprs une bataille, on bat le rappel et l'on fait le
compte de ce que l'on a perdu. Ce qui demeurait d'glises entires se
rouvrait: j'eus le bonheur de sonner la trompette  la porte du
temple. On distinguait les vieilles gnrations rpublicaines qui se
retiraient, des gnrations impriales qui s'avanaient. Des gnraux
de la rquisition, {p.243} pauvres, au langage rude,  la mine
svre, et qui, de toutes leurs campagnes, n'avaient remport que des
blessures et des habits en lambeaux, croisaient les officiers
brillants de dorure de l'arme consulaire. L'migr rentr causait
tranquillement avec les assassins de quelques-uns de ses proches. Tous
les portiers, grands partisans de feu M. de Robespierre, regrettaient
les spectacles de la place Louis XV, o l'on coupait la tte  _des
femmes_ qui, me disait mon propre concierge de la rue de Lille,
_avaient le cou blanc comme de la chair de poulet_. Les
septembriseurs, ayant chang de nom et de quartier, s'taient faits
marchands de pommes cuites au coin des bornes; mais ils taient
souvent obligs de dguerpir, parce que le peuple, qui les
reconnaissait, renversait leur choppe et les voulait assommer. Les
rvolutionnaires enrichis commenaient  s'emmnager dans les grands
htels vendus du faubourg Saint-Germain. En train de devenir barons et
comtes, les Jacobins ne parlaient que des horreurs de 1793, de la
ncessit de chtier les proltaires et de rprimer les excs de la
populace. Bonaparte, plaant les Brutus et les Scvola  sa police, se
prparait  les barioler de rubans,  les salir de titres,  les
forcer de trahir leurs opinions et de dshonorer leurs crimes. Entre
tout cela poussait une gnration vigoureuse seme dans le sang, et
s'levant pour ne plus rpandre que celui de l'tranger: de jour en
jour s'accomplissait la mtamorphose des rpublicains en imprialistes
et de la tyrannie de tous dans le despotisme d'un seul.

{p.244} Tout en m'occupant  retrancher, augmenter, changer les
feuilles du _Gnie du christianisme_, la ncessit me forait de
suivre quelques autres travaux. M. de Fontanes rdigeait alors le
_Mercure de France_; il me proposa d'crire dans ce journal. Ces
combats n'taient pas sans quelque pril: on ne pouvait arriver  la
politique que par la littrature, et la police de Bonaparte entendait
 demi-mot. Une circonstance singulire, en m'empchant de dormir,
allongeait mes heures et me donnait plus de temps. J'avais achet deux
tourterelles; elles roucoulaient beaucoup: en vain je les enfermais la
nuit dans ma petite malle de voyageur; elles n'en roucoulaient que
mieux. Dans un des moments d'insomnie qu'elles me causaient, je
m'avisai d'crire pour le _Mercure_ une lettre  madame de Stal[203].
Cette boutade me fit tout  coup sortir de l'ombre; ce que n'avaient
pu faire mes deux gros volumes sur les _Rvolutions_, quelques pages
d'un journal le firent. Ma tte se montrait un peu au-dessus de
l'obscurit.

                   [Note 203: Cette lettre  Mme de Stal avait
                   exactement pour titre: _Lettre  M. de Fontanes sur
                   la deuxime dition de l'ouvrage de Mme de Stal
                   (De la littrature considre dans ses rapports
                   avec la morale, etc.)_. Cette lettre tait signe:
                   l'_Auteur du Gnie du Christianisme_. Elle fut
                   imprime dans le _Mercure_ du 1er nivse an IX (22
                   dcembre 1800). C'est un des plus loquents crits
                   de Chateaubriand. Il figure maintenant dans toutes
                   les ditions du _Gnie du Christianisme_, auquel il
                   se rattache de la faon la plus troite.]

Ce premier succs semblait annoncer celui qui l'allait suivre. Je
m'occupais  revoir les preuves d'Atala (pisode renferm, ainsi que
_Ren_, dans le _Gnie du christianisme_) lorsque je m'aperus que des
feuilles me manquaient. La peur me prit: je crus qu'on avait {p.245}
drob mon roman, ce qui assurment tait une crainte bien peu fonde,
car personne ne pensait que je valusse la peine d'tre vol. Quoi
qu'il en soit, je me dterminai  publier _Atala_  part, et
j'annonai ma rsolution dans une lettre adresse au _Journal des
Dbats_ et au _Publiciste_[204].

                   [Note 204: Voici cette lettre:

                         CITOYEN,

                   Dans mon ouvrage sur le _Gnie du Christianisme_,
                   ou _les Beauts de la religion chrtienne_, il se
                   trouve une partie entire consacre  la _potique
                   du Christianisme_. Cette partie se divise en quatre
                   livres: posie, beaux-arts, littrature, harmonies
                   de la religion avec les scnes de la nature et les
                   passions du coeur humain. Dans ce livre, j'examine
                   plusieurs sujets qui n'ont pu entrer dans les
                   prcdents, tels que les effets des ruines
                   gothiques compares aux autres sortes de ruines,
                   les sites des monastres dans la solitude, etc. Ce
                   livre est termin par une anecdote extraite de mes
                   voyages en Amrique, et crite sous les huttes
                   mmes des sauvages; elle est intitule _Atala_,
                   etc. Quelques preuves de cette petite histoire
                   s'tant trouves gares, pour prvenir un accident
                   qui me causerait un tort infini, je me vois oblig
                   de l'imprimer  part, avant mon grand ouvrage.

                   Si vous vouliez, citoyen, me faire le plaisir de
                   publier ma lettre, vous me rendriez un important
                   service.

                   J'ai l'honneur d'tre, etc.

                   La lettre est signe: _l'Auteur du Gnie du
                   Christianisme_. Elle parut dans le _Journal des
                   Dbats_, du 10 germinal, an IX (31 mars 1801).]

Avant de risquer l'ouvrage au grand jour, je le montrai  M. de
Fontanes: il en avait dj lu des fragments en manuscrit  Londres.
Quand il fut arriv au discours du pre Aubry, au bord du lit de mort
d'Atala, il me dit brusquement d'une voix rude: Ce n'est pas cela;
c'est mauvais; refaites cela! Je me retirai dsol; je ne me sentais
pas capable de mieux faire. Je voulais jeter le tout au feu; je passai
depuis {p.246} huit heures jusqu' onze heures du soir dans mon
entre-sol, assis devant ma table, le front appuy sur le dos de mes
mains tendues et ouvertes sur mon papier. J'en voulais  Fontanes; je
m'en voulais; je n'essayais pas mme d'crire, tant je dsesprais de
moi. Vers minuit, la voix de mes tourterelles m'arriva, adoucie par
l'loignement et rendue plus plaintive par la prison o je les tenais
renfermes: l'inspiration me revint; je traai de suite le discours du
missionnaire, sans une seule interligne, sans en rayer un mot, tel
qu'il est rest et tel qu'il existe aujourd'hui. Le coeur palpitant,
je le portai le matin  Fontanes, qui s'cria: C'est cela! c'est
cela! je vous l'avais bien dit, que vous feriez mieux!

C'est de la publication d'_Atala_[205] que date le bruit que j'ai fait
dans ce monde: je cessai de vivre de moi-mme et ma carrire publique
commena. Aprs tant de succs militaires, un succs littraire
paraissait un prodige; on en tait affam. L'tranget de l'ouvrage
ajoutait  la surprise de la foule. _Atala_ tombant au milieu de la
littrature de l'Empire, de cette cole classique, vieille rajeunie
dont la seule {p.247} vue inspirait l'ennui, tait une sorte de
production d'un genre inconnu. On ne savait si l'on devait la classer
parmi les _monstruosits_ ou parmi les _beauts_; tait-elle Gorgone
ou Vnus? Les acadmiciens assembls dissertrent doctement sur son
sexe et sur sa nature, de mme qu'ils firent des rapports sur le
_Gnie du christianisme_. Le vieux sicle la repoussa, le nouveau
l'accueillit.

                   [Note 205: Fontanes, dans le _Mercure_ du 16
                   germinal an IX (6 avril 1801), annonait, en ces
                   termes, la publication prochaine d'_Atala_:
                   L'auteur est le mme dont on a dj parl plus
                   d'une fois, en annonant son grand travail sur les
                   beauts morales et potiques du christianisme.
                   Celui qui crit l'aime depuis douze ans et il l'a
                   retrouv, d'une manire inattendue, dans des jours
                   d'exil et de malheurs; mais il ne croit pas que les
                   illusions de l'amiti se mlent  ses
                   jugements.--Le _Journal des Dbats_, dans sa
                   feuille du 27 germinal (17 avril) annona que le
                   petit volume venait de paratre _chez Migneret, rue
                   Jacob n 1186_. C'tait un petit in-12 de XXIV et
                   210 pages de texte, avec ce titre: _Atala ou les
                   amours de deux sauvages dans le dsert_.]

Atala devint si populaire qu'elle alla grossir, avec la Brinvilliers,
la collection de _Curtius_[206]. Les auberges de rouliers taient
ornes de gravures rouges, vertes et bleues, reprsentant Chactas, le
pre Aubry et la fille de Simaghan. Dans des botes de bois, sur les
quais, on montrait mes personnages en cire, comme on montre des images
de Vierge et de saints  la foire. Je vis sur un thtre du boulevard
ma sauvagesse coiffe de plumes de coq, qui parlait de l'_me de la
solitude_  un sauvage de son espce, de manire  me faire suer de
confusion. On reprsentait aux Varits une pice dans laquelle une
jeune fille et un jeune garon, sortant de leur pension, s'en allaient
par le coche se marier dans leur petite ville; comme {p.248} en
dbarquant ils ne parlaient, d'un air gar, que crocodiles, cigognes
et forts, leurs parents croyaient qu'ils taient devenus fous.
Parodies, caricatures, moqueries m'accablaient[207]. L'abb Morellet,
pour me {p.249} confondre, fit asseoir sa servante sur ses genoux et
ne put tenir les pieds de la jeune vierge dans ses mains, comme
Chactas tenait les pieds d'Atala pendant l'orage: si le Chactas de la
rue d'Anjou s'tait fait peindre ainsi, je lui aurais pardonn sa
critique[208].

                   [Note 206: Un Allemand, qui se faisait appeler
                   _Curtius_, avait install  Paris, vers 1770, un
                   _Cabinet_ de figure en cire colories,
                   reproduisant, sous leur costume habituel, les
                   personnages fameux morts ou vivants. Ses deux
                   salons, tablis au Palais-Royal et au boulevard du
                   Temple, taient consacrs, l'un aux grands hommes,
                   l'autre aux sclrats. Tous les deux, le second
                   surtout, attirrent la foule, et leur vogue, que la
                   Rvolution n'avait fait qu'accrotre, se maintint
                   sous le Consulat et l'Empire. Les salons de figures
                   de cire restrent ouverts, au boulevard du Temple,
                   jusqu' la fin du rgne de Louis-Philippe. Ils
                   migrrent alors en province, et il arrive
                   qu'aujourd'hui encore on en rencontre quelquefois
                   dans les foires de village. Seulement, on n'y
                   trouve plus de grands hommes: les sclrats seuls
                   sont rests.]

                   [Note 207: Marie-Joseph Chnier--qui aura justement
                   pour successeur  l'Acadmie l'auteur
                   d'_Atala_--fut le plus ardent  critiquer l'oeuvre
                   nouvelle,  la couvrir de moqueries en vers et en
                   prose. Sa longue satire des _Nouveaux Saints_ lui
                   est en grande partie consacre:

                     J'entendrai les sermons prolixement diserts
                     Du bon monsieur Aubry, Massillon des dserts.
                      terrible Atala! tous deux avec ivresse
                     Courons goter encore les plaisirs de la messe.

                   Un petit volume, attribu  Gadet de Gassicourt et
                   qui eut aussitt plusieurs ditions, avait pour
                   titre: _Atala, ou les habitants du dsert, parodie
                   d'ATALA, orne de figures de rhtorique.--Au grand
                   village_, chez Gueffier jeune, an IX.

                   L'anne suivante paraissaient deux volumes
                   intituls: _Rsurrection d'Atala et son voyage 
                   Paris_. Mme de Beaumont les signalait en ces termes
                    Chnedoll, dans une lettre du 25 aot 1802: On
                   a fait une _Rsurrection d'Atala_ en deux volumes.
                   Atala, Chactas et le Pre Aubry ressuscitent aux
                   ardentes prires des Missionnaires. Ils partent
                   pour la France; un naufrage les spare: Atala
                   arrive  Paris. On la mne chez Feydel (l'un des
                   rdacteurs du _Journal de Paris_  cette poque)
                   qui parie deux cents louis qu'elle n'est pas une
                   vraie Sauvage; chez l'abb Morellet, qui trouve la
                   plaisanterie mauvaise; chez M. de Chateaubriand,
                   qui lui fait vite btir une hutte dans son jardin,
                   qui lui donne un dner o se trouvent les lgantes
                   de Paris: on discute avec lui trs poliment les
                   prtendus dfauts d'Atala. On va ensuite au bal des
                   trangers o plusieurs femmes du moment passent en
                   revue, enfin  l'glise o l'on trouve le Pre
                   Aubry disant la messe et Chactas la servant. La
                   reconnaissance se fait, et l'ouvrage finit par une
                   mauvaise critique du _Gnie du Christianisme_. Vous
                   croiriez, d'aprs cet expos, que l'auteur est
                   paen. Point du tout. Il tombe sur les philosophes;
                   il assomme l'abb Morellet, et il veut tre plus
                   chrtien que M. de Chateaubriand. La plaisanterie
                   est plus trange qu'offensante; mais on cherche 
                   imiter le style de notre ami, et cela me blesse. Le
                   bon esprit de M. Joubert s'accommode mieux de
                   toutes ces petites attaques que moi qui justifie si
                   bien la premire partie de ma devise: _Un souffle
                   m'agite_.--En annonant cette _Rsurrection
                   d'Atala_, le _Mercure_ disait (4 septembre 1802):
                   Encore deux volumes sur _Atala_! En vrit elle a
                   dj donn lieu  plus de critiques et de dfenses
                   que la philosophie de Kant n'a de commentaires.]

                   [Note 208: Chateaubriand se venge ici trs
                   spirituellement de l'abb Morellet (l'abb
                   _mords-les_, disait Voltaire) et de sa brochure de
                   72 pages: _Observations critiques sur le roman
                   intitul ATALA_. L'abb Morellet, qui
                   n'appartenait  l'glise, dit Norvins (_Mmorial_,
                   I, 74), que par la moiti de la foi, la moiti du
                   costume et par un prieur tout entier, tait un
                   homme de talent et de bon sens, mais d'un talent un
                   peu sec et d'un bon sens un peu court. Vieil
                   encyclopdiste, classique impnitent, il ne comprit
                   rien aux nouveauts d'_Atala_, de _Ren_ et du
                   _Gnie du Christianisme_, aussi dpays devant les
                   premiers chefs-d'oeuvre du jeune Chateaubriand que
                   les vieux gnraux autrichiens, les Beaulieu et les
                   Wurmser, devant les premires victoires du jeune
                   Bonaparte.]

Tout ce train servait  augmenter le fracas de mon apparition. Je
devins  la mode. La tte me tourna: j'ignorais les jouissances de
l'amour-propre, et j'en fus enivr. J'aimai la gloire comme une femme,
comme un premier amour. Cependant, poltron que j'tais, mon effroi
galait ma passion: conscrit, j'allais mal au feu. Ma sauvagerie
naturelle, le doute que j'ai toujours eu de mon talent, me rendaient
humble au milieu de mes triomphes. Je me drobais  mon clat; je me
promenais  l'cart, cherchant  teindre l'aurole dont ma tte tait
couronne. Le soir, mon chapeau rabattu sur mes yeux, de peur qu'on ne
{p.250} reconnt le grand homme, j'allais  l'estaminet lire  la
drobe mon loge dans quelque petit journal inconnu. Tte  tte avec
ma renomme, j'tendais mes courses jusqu' la pompe  feu de
Chaillot, sur ce mme chemin o j'avais tant souffert en allant  la
cour; je n'tais pas plus  mon aise avec mes nouveaux honneurs. Quand
ma supriorit dnait  trente sous au pays latin, elle avalait de
travers, gne par les regards dont elle se croyait l'objet. Je me
contemplais, je me disais: C'est pourtant toi, crature
extraordinaire, qui manges comme un autre homme! Il y avait aux
Champs-lyses un caf que j'affectionnais  cause de quelques
rossignols suspendus en cage au pourtour intrieur de la salle; madame
Rousseau[209], la matresse du lieu, me connaissait de vue sans savoir
qui j'tais. On m'apportait vers dix heures du soir une tasse de caf,
et je cherchais _Atala_ dans les _Petites-Affiches_,  la voix de mes
cinq ou six Philomles. Hlas! je vis bientt mourir la pauvre madame
Rousseau; notre socit des rossignols et de l'Indienne qui chantait:
_Douce habitude d'aimer, si ncessaire  la vie!_ ne dura qu'un
moment.

                   [Note 209: Dans une lettre  Chnedoll, du 26
                   juillet 1820, Chateaubriand, qui venait d'tre
                   nomm  l'ambassade de Berlin, rappelait  son ami
                   le _bon temps_ o ils frquentaient ensemble le
                   petit caf des Champs-lyses: ... Ceci n'est pas
                   un adieu, lui crivait-il; nous nous reverrons,
                   nous finirons nos jours ensemble dans cette grande
                   Babylone qu'on aime toujours en la maudissant, et
                   nous nous rappellerons le bon temps de nos misres
                   o nous prenions le dtestable caf de Mme
                   Rousseau.]

Si le succs ne pouvait prolonger en moi ce stupide engouement de ma
vanit, ni pervertir ma raison, il avait des dangers d'une autre
sorte; ces dangers s'accrurent {p.251}  l'apparition du _Gnie du
christianisme_, et  ma dmission pour la mort du duc d'Enghien. Alors
vinrent se presser autour de moi, avec les jeunes femmes qui pleurent
aux romans, la foule des chrtiennes, et ces autres nobles
enthousiastes dont une action d'honneur fait palpiter le sein. Les
phbes de treize et quatorze ans taient les plus prilleuses; car ne
sachant ni ce qu'elles veulent, ni ce qu'elles vous veulent, elles
mlent avec sduction votre image  un monde de fables, de rubans et
de fleurs. J.-J. Rousseau parle des dclarations qu'il reut  la
publication de la _Nouvelle Hlose_ et des conqutes qui lui taient
offertes: je ne sais si l'on m'aurait ainsi livr des empires, mais je
sais que j'tais enseveli sous un amas de billets parfums; si ces
billets n'taient aujourd'hui des billets de grand'mres, je serais
embarrass de raconter avec une modestie convenable comment on se
disputait un mot de ma main, comment on ramassait une enveloppe
suscrite par moi, et comment, avec rougeur, on la cachait, en baissant
la tte, sous le voile tombant d'une longue chevelure. Si je n'ai pas
t gt, il faut que ma nature soit bonne.

Politesse relle ou curieuse faiblesse, je me laissais quelquefois
aller jusqu' me croire oblig de remercier chez elles les dames
inconnues qui m'envoyaient leurs noms avec leurs flatteries: un jour,
 un quatrime tage, je trouvai une crature ravissante sous l'aile
de sa mre, et chez qui je n'ai pas remis le pied. Une Polonaise
m'attendait dans des salons de soie; mlange de l'odalisque et de la
Valkyrie, elle avait l'air d'un perce-neige  blanches fleurs, ou
{p.252} d'une de ces lgantes bruyres qui remplacent les autres
filles de Flore, lorsque la saison de celles-ci n'est pas encore venue
ou qu'elle est passe: ce choeur fminin, vari d'ge et de beaut,
tait mon ancienne sylphide ralise. Le double effet sur ma vanit et
mes sentiments pouvait tre d'autant plus redoutable que jusqu'alors,
except un attachement srieux, je n'avais t ni recherch, ni
distingu de la foule. Toutefois je le dois dire: m'et-il t facile
d'abuser d'une illusion passagre, l'ide d'une volupt advenue par
les voies chastes de la religion rvoltait ma sincrit: tre aim 
travers le _Gnie du christianisme_, aim pour l'_Extrme-Onction_,
pour la _Fte des Morts!_ Je n'aurais jamais t ce honteux tartufe.

J'ai connu un mdecin provenal, le docteur Vigaroux; arriv  l'ge
o chaque plaisir retranche un jour, il n'avait point, disait-il, de
regret du temps ainsi perdu; sans s'embarrasser s'il donnait le
bonheur qu'il recevait, il allait  la mort dont il esprait faire sa
dernire dlice. Je fus cependant tmoin de ses pauvres larmes
lorsqu'il expira; il ne put me drober son affliction; il tait trop
tard: ses cheveux blancs ne descendaient pas assez bas pour cacher et
essuyer ses pleurs. Il n'y a de vritablement malheureux en quittant
la terre que l'incrdule: pour l'homme sans foi, l'existence a cela
d'affreux qu'elle fait sentir le nant; si l'on n'tait point n, on
n'prouverait pas l'horreur de ne plus tre: la vie de l'athe est un
effrayant clair qui ne sert qu' dcouvrir un abme.

Dieu de grandeur et de misricorde! vous ne nous avez point jets sur
la terre pour des chagrins peu {p.253} dignes et pour un misrable
bonheur! Notre dsenchantement invitable nous avertit que nos
destines sont plus sublimes. Quelles qu'aient t nos erreurs, si
nous avons conserv une me srieuse et pens  vous au milieu de nos
faiblesses, nous serons transports, quand votre bont nous dlivrera,
dans cette rgion o les attachements sont ternels!

       *       *       *       *       *

Je ne tardai pas  recevoir le chtiment de ma vanit d'auteur, la
plus dtestable de toutes, si elle n'en tait la plus bte: j'avais
cru pouvoir savourer _in petto_ la satisfaction d'tre un sublime
gnie, non en portant, comme aujourd'hui, une barbe et un habit
extraordinaires, mais en restant accoutr de la mme faon que les
honntes gens, distingu seulement par ma supriorit: inutile espoir!
mon orgueil devait tre puni; la correction me vint des personnes
politiques que je fus oblig de connatre: la clbrit est un
bnfice  charge d'mes.

M. de Fontanes tait li avec madame Bacciochi[210]; il me prsenta 
la soeur de Bonaparte, et bientt au frre du premier consul,
Lucien[211]. Celui-ci avait une maison {p.254} de campagne prs de
Senlis (le Plessis)[212], o j'tais contraint d'aller dner; ce
chteau avait appartenu au cardinal de Bernis. Lucien avait dans son
jardin le tombeau de sa premire femme[213], une dame moiti allemande
et moiti espagnole, et le souvenir du pote cardinal. La nymphe
nourricire d'un ruisseau creus  la bche tait une mule qui tirait
de l'eau d'un puits: c'tait l le commencement de tous les fleuves
que Bonaparte devait faire couler dans son empire. On travaillait  ma
radiation; on me nommait dj, et je me nommais moi-mme tout haut
_Chateaubriand_, oubliant qu'il me fallait appeler _Lassagne_. Des
migrs m'arrivrent, entre autres MM. de Bonald et Chnedoll.
Christian de Lamoignon, mon camarade d'exil  Londres, me conduisit
chez madame Rcamier: le rideau se baissa subitement entre elle et
moi.

                   [Note 210: _Marie-Anne Bonaparte_, dite _lisa_
                   (1774-1820), marie en 1797  son compatriote
                   Flix-Pascal Bacciochi; princesse de Lucques et de
                   Piombino en 1805, grande-duchesse de Toscane de
                   1808  1814; elle prit, en 1815, le titre de
                   comtesse de Compignano. Elle protgeait hautement
                   le pote Fontanes, dit le baron de Mneval dans
                   ses _Mmoires_, tome I, p. 67.]

                   [Note 211: M. de Chateaubriand, revenu de
                   l'migration avant l'amnistie, avait t prsent
                   par M. de Fontanes, son ami intime,  Mme
                   Bacciochi, soeur du Premier Consul, et  son frre
                   Lucien Bonaparte. Le frre et la soeur se
                   dclarrent les protecteurs de M. de
                   Chateaubriand. _Mmoires du baron de Mneval_,
                   tome I, page 84.]

                   [Note 212: Le chteau du Plessis-Chamant.]

                   [Note 213: En 1794, Lucien-Bonaparte, g de
                   dix-neuf ans, tait garde-magasin des subsistances
                    Saint-Maximin (Var). Saint-Maximin s'appelait
                   alors Marathon, et Lucien s'appelait _Brutus_.
                   Brutus fit la cour  la soeur de l'aubergiste chez
                   qui il logeait. Elle avait deux ans de plus que
                   lui, n'avait reu nulle instruction, ne savait pas
                   mme signer son nom--Catherine Boyer. Il l'pousa,
                   le 15 floral an II (4 mai 1794), par devant
                   Jean-Baptiste Garnier, membre du Conseil gnral de
                   la commune de Marathon. Nul membre de sa famille ne
                   parut  ce mariage, pour lequel il s'tait bien
                   gard de demander le consentement de sa mre et
                   dont l'acte se trouvait entach des illgalits les
                   plus flagrantes. Devenu veuf au mois de mai 1800,
                   il pousa, deux ans aprs,
                   Marie-Laurence-Charlotte-Louise-Alexandrine de
                   Bleschamp, femme divorce de
                   Jean-Franois-Hippolyte Jouberthon, ex-agent de
                   change  Paris. La seconde femme de Lucien mourut
                   seulement en 1855.]

[Illustration: TALMA.]

La personne qui tint le plus de place dans mon existence,  mon retour
de l'migration, fut madame la comtesse de Beaumont. Elle demeurait
une partie {p.255} de l'anne au chteau de Passy[214], prs
Villeneuve-sur-Yonne, que M. Joubert habitait pendant l't. Madame de
Beaumont revint  Paris et dsira me connatre.

                   [Note 214: Passy, dans l'Yonne, petit village
                   voisin d'tigny, et  quelques kilomtres de Sens.]

Pour faire de ma vie une longue chane de regrets, la Providence
voulut que la premire personne dont je fus accueilli avec
bienveillance au dbut de ma carrire publique ft aussi la premire 
disparatre. Madame de Beaumont ouvre la marche funbre de ces femmes
qui ont pass devant moi. Mes souvenirs les plus loigns reposent sur
des cendres, et ils ont continu de tomber de cercueil en cercueil;
comme le Pandit indien, je rcite les prires des morts, jusqu' ce
que les fleurs de mon chapelet soient fanes.

Madame de Beaumont tait fille d'Armand-Marc de Saint-Hrem, comte de
Montmorin, ambassadeur de France  Madrid, commandant en Bretagne,
membre de l'assemble des Notables en 1787, et charg du portefeuille
des affaires trangres sous Louis XVI, dont il tait fort aim: il
prit sur l'chafaud, o le suivit une partie de sa famille[215].

                   [Note 215: Le comte de Montmorin, pre de Mme de
                   Beaumont, ne prit point sur l'chafaud; il fut
                   massacr  l'Abbaye le 2 septembre 1792. Perc de
                   plusieurs coups en plein corps, dit M. Marcellin
                   Boudet dans son livre sur _la Justice
                   rvolutionnaire en Auvergne_, hach, coup,
                   taillad, il vivait encore. Ses bourreaux
                   l'empalrent et le portrent ainsi aux portes de
                   l'Assemble nationale. Le lendemain, 3 septembre,
                   son cousin, Louis-Victor-Hippolyte-Luce de
                   Montmorin, fut gorg  la Conciergerie o, par un
                   sanglant dni de justice, il avait t ramen aprs
                   son acquittement par le tribunal criminel du 17
                   aot.--Mme de Montmorin, mre de Mme de Beaumont,
                   fut guillotine le 21 floral au II (10 mai 1794);
                   son second fils fut guillotin avec elle. Sa fille
                   ane, marie au comte de la Luzerne, mourut le 10
                   juillet 1794,  l'archevch, devenu l'hpital des
                   prisons.]

{p.256} Madame de Beaumont, plutt mal que bien de figure, est fort
ressemblante dans un portrait fait par madame Lebrun. Son visage tait
amaigri et ple; ses yeux, coups en amande, auraient peut-tre jet
trop d'clat, si une suavit extraordinaire n'et teint  demi ses
regards en les faisant briller languissamment, comme un rayon de
lumire s'adoucit en traversant le cristal de l'eau. Son caractre
avait une sorte de roideur et d'impatience qui tenait  la force de
ses sentiments et au mal intrieur qu'elle prouvait. me leve,
courage grand, elle tait ne pour le monde d'o son esprit s'tait
retir par choix et malheur; mais quand une voix amie appelait au
dehors cette intelligence solitaire, elle venait et vous disait
quelques paroles du ciel. L'extrme faiblesse de madame de Beaumont
rendait son expression lente, et cette lenteur touchait; je n'ai connu
cette femme afflige qu'au moment de sa fuite; elle tait dj frappe
de mort, et je me consacrai  ses douleurs. J'avais pris un logement
rue Saint-Honor,  l'htel d'tampes[216], prs de la rue
Neuve-du-Luxembourg. Madame de Beaumont occupait dans cette dernire
rue un appartement ayant vue sur les jardins du ministre de {p.257}
la justice[217]. Je me rendais chaque soir chez elle, avec ses amis et
les miens, M. Joubert, M. de Fontanes, M. de Bonald, M. Mol, M.
Pasquier, M. Chnedoll, hommes qui ont occup une place dans les
lettres et dans les affaires.

                   [Note 216: On lit dans une lettre de Mme de
                   Beaumont  Chnedoll, du 7 fructidor an X (25 aot
                   1802): Il (Chateaubriand) est dans son nouveau
                   logement, _Htel d'tampes_, n 84. Ce logement est
                   charmant, mais il est bien haut. Toute la socit
                   vous regrette et vous dsire: mais M. Joubert est
                   dans les grands abattements, M. de Chateaubriand
                   est enrhum, Fontanes tout honteux et la plus
                   aimable des socits ne bat que d'une aile.]

                   [Note 217: M. Pasquier, dans ses _Mmoires_ (t. I,
                   p. 206), dit, de son ct: J'eus l'occasion de
                   connatre Mme de Beaumont: je lui avais cd
                   l'appartement que j'occupais rue du Luxembourg (rue
                   Neuve-du-Luxembourg). Le charme de sa personne, son
                   esprit suprieur m'attachrent bien vite  elle...
                   Seule de sa famille, elle avait survcu, retire
                   dans une chaumire aux environs de Montbard;
                   revenue  Paris pour tcher de retrouver quelques
                   dbris de sa fortune, elle ne tarda pas  runir
                   autour d'elle une socit d'lite. Je citerai en
                   premire ligne Mme de Vintimille..., Mme de
                   Saussure venait souvent avec Mme de Stal... M. de
                   Fontanes tait parmi les habitus, ainsi que M.
                   Joubert... Je citerai encore MM. Gueneau de Mussy,
                   Chnedoll, Mol, parmi ceux qui, presque chaque
                   jour, venaient depuis sept heures jusqu' onze
                   heures du soir rue de Luxembourg. Enfin, M. de
                   Chateaubriand, qui devait tenir une si grande place
                   dans la vie de Mme de Beaumont.]

Plein de manies et d'originalits, M. Joubert[218] manquera {p.258}
ternellement  ceux qui l'ont connu. Il avait une prise
extraordinaire sur l'esprit et sur le coeur, et quand une fois il
s'tait empar de vous, son image tait l comme un fait, comme une
pense fixe, comme une obsession qu'on ne pouvait plus chasser. Sa
grande prtention tait au calme et personne n'tait aussi troubl que
lui: il se surveillait pour arrter ces motions de l'me qu'il
croyait nuisibles  sa sant, et toujours ses amis venaient dranger
les prcautions qu'il avait prises pour se bien porter, car il ne se
pouvait empcher d'tre mu de leur tristesse ou de leur joie: c'tait
un goste qui ne s'occupait que des autres. Afin de retrouver des
forces, il se croyait souvent oblig de fermer les yeux et de ne point
parler pendant des heures entires. Dieu sait quel bruit et quel
mouvement se passaient intrieurement chez lui, pendant ce silence et
ce repos qu'il s'ordonnait. M. Joubert changeait  chaque moment de
dite et de rgime, vivant un jour de lait, un autre jour de viande
hache, se faisant cahoter au grand trot sur les chemins les plus
rudes, ou traner au petit pas dans les {p.259} alles les plus
unies. Quand il lisait, il dchirait de ses livres les feuilles qui
lui dplaisaient, ayant, de la sorte, une bibliothque  son usage,
compose d'ouvrages vids, renferms dans des couvertures trop
larges.

                   [Note 218: Joseph _Joubert_, n le 6 mai 1754 
                   Montignac, dans le Prigord. Aprs avoir profess
                   quelque temps chez les Pres de la Doctrine
                   chrtienne  Toulouse, il vint  Paris en 1778, et
                   s'y lia avec Marmontel, d'Alembert, La Harpe,
                   surtout avec Diderot, et un peu plus tard avec
                   Fontanes. lu juge de paix  Montignac en 1790, il
                   exera deux ans ces fonctions, puis se retira en
                   Bourgogne, o il se maria. Il tait voisin du
                   chteau de Passy, o s'taient rfugis tous les
                   membres de la famille Montmorin. Tous furent
                   arrts au mois de fvrier 1794 par ordre du Comit
                   de sret gnrale, et jets dans des charrettes
                   qui devaient les conduire  Paris. Au moment o le
                   triste convoi franchissait les grilles du parc, Mme
                   de Beaumont, malade depuis quelque temps, se trouva
                   dans un tel tat de faiblesse que les envoys du
                   Comit, moins peut-tre par un sentiment de piti
                   que par le dsir de ne pas retarder le dpart, la
                   firent dposer sur le chemin. Elle erra quelque
                   temps dans la campagne en proie  une grande
                   frayeur et fut recueillie par les paysans, 
                   tigny, non loin de Passy. M. et Mme Joubert
                   informs de son malheur, voulurent lui venir en
                   aide, et aprs avoir cherch longtemps sa retraite,
                   ils la dcouvrirent un jour devant la porte de sa
                   chaumire; ils l'emmenrent sous leur toit et
                   s'efforcrent, par des soins assidus, de rtablir
                   sa sant et de calmer sa douleur. M. et Mme Joubert
                   n'avaient pas d'enfant; jusqu' la fin maintenant,
                   quelque chose de paternel se mlera  leur
                   affection pour la malheureuse fille des Montmorin.
                   En 1809, Joubert fut nomm, grce  Fontanes,
                   inspecteur gnral de l'Universit. Il mourut le 4
                   mai 1824.--Longtemps aprs sa mort, on a tir de
                   ses manuscrits deux volumes: _Penses, Essais,
                   Maximes et Correspondance de Joubert_;--deux
                   volumes exquis et qui ne priront point, car ils
                   justifient en tout sa devise: _Excelle, et tu
                   vivras!_]

Profond mtaphysicien, sa philosophie, par une laboration qui lui
tait propre, devenait peinture ou posie; Platon  coeur de La
Fontaine, il s'tait fait l'ide d'une perfection qui l'empchait de
rien achever. Dans des manuscrits trouvs aprs sa mort, il dit: Je
suis comme une harpe olienne, qui rend quelques beaux sons et qui
n'excute aucun air. Madame Victorine de Chastenay prtendait _qu'il
avait l'air d'une me qui avait rencontr par hasard un corps, et qui
s'en tirait comme elle pouvait_: dfinition charmante et vraie[219].

                   [Note 219: Voici comment la comtesse de Chastenay,
                   au tome II de ses _Mmoires_, page 82, s'exprime au
                   sujet de Joubert: J'ai dit de M. Joubert qu'en lui
                   tout tait me et que _cette me, qui semblait
                   n'avoir rencontr un corps que par hasard, en
                   ressortait de tous cts et ne s'en arrangeait qu'
                   peu prs_. M. Joubert tait tout cela et tout
                   esprit, parce qu'il tait tout me. Essentiellement
                   bon, original sans s'en douter, parce qu'il vivait
                   tranger au monde et confin dans le soin de la
                   plus frle sant, sa femme l'aimait trop pour qu'il
                   ft goste; il ne l'tait pas, et j'ai toujours
                   considr comme une chose salutaire d'tre aim
                   tendrement.]

Nous riions des ennemis de M. de Fontanes, qui le voulaient faire
passer pour un politique profond et dissimul: c'tait tout simplement
un pote irascible, franc jusqu' la colre, un esprit que la
contrarit poussait  bout, et qui ne pouvait pas plus cacher son
opinion qu'il ne pouvait prendre celle d'autrui. Les principes
littraires de son ami Joubert n'taient pas {p.260} les siens:
celui-ci trouvait quelque chose de bon partout et dans tout crivain;
Fontanes, au contraire, avait horreur de telle ou telle doctrine, et
ne pouvait entendre prononcer le nom de certains auteurs. Il tait
ennemi jur des principes de la composition moderne: transporter sous
les yeux du lecteur l'action matrielle, le crime besognant ou le
gibet avec sa corde, lui paraissait des normits; il prtendait qu'on
ne devait jamais apercevoir l'objet que dans un milieu potique, comme
sous un globe de cristal. La douleur s'puisant machinalement par les
yeux ne lui semblait qu'une sensation du Cirque ou de la Grve; il ne
comprenait le sentiment tragique qu'ennobli par l'admiration, et
chang, au moyen de l'art, en une _piti charmante_. Je lui citais des
vases grecs: dans les arabesques de ces vases, on voit le corps
d'Hector tran au char d'Achille, tandis qu'une petite figure, qui
vole en l'air, reprsente l'ombre de Patrocle, console par la
vengeance du fils de Thtis. Eh bien! Joubert, s'cria Fontanes, que
dites-vous de cette mtamorphose de la muse? comme ces Grecs
respectaient l'me! Joubert se crut attaqu, et il mit Fontanes en
contradiction avec lui-mme en lui reprochant son indulgence pour moi.

Ces dbats, souvent trs comiques, taient  ne point finir: un soir,
 onze heures et demie, quand je demeurais place Louis XV, dans
l'attique de l'htel de madame de Coislin, Fontanes remonta mes
quatre-vingt-quatre marches pour venir furieux, en frappant du bout de
sa canne, achever un argument qu'il avait laiss interrompu: il
s'agissait de Picard, qu'il mettait, dans ce moment-l, fort au-dessus
de Molire; il {p.261} se serait donn de garde d'crire un seul mot
de ce qu'il disait: Fontanes parlant et Fontanes la plume  la main
taient deux hommes.

C'est M. de Fontanes, j'aime  le redire, qui encouragea mes premiers
essais; c'est lui qui annona le _Gnie du Christianisme_; c'est sa
muse qui, pleine d'un dvouement tonn, dirigea la mienne dans les
voies nouvelles o elle s'tait prcipite; il m'apprit  dissimuler
la difformit des objets par la manire de les clairer;  mettre,
autant qu'il tait en moi, la langue classique dans la bouche de mes
personnages romantiques.

Il y avait jadis des hommes conservateurs du got, comme ces dragons
qui gardaient les pommes d'or du jardin des Hesprides; ils ne
laissaient entrer la jeunesse que quand elle pouvait toucher au fruit
sans le gter.

Les crits de mon ami vous entranent par un cours heureux; l'esprit
prouve un bien-tre et se trouve dans une situation harmonieuse o
tout charme et rien ne blesse. M. de Fontanes revoyait sans cesse ses
ouvrages; nul, plus que ce matre des vieux jours, n'tait convaincu
de l'excellence de la maxime: Hte-toi lentement. Que dirait-il
donc, aujourd'hui qu'au moral comme au physique, on s'vertue 
supprimer le chemin, et que l'on croit ne pouvoir jamais aller assez
vite? M. de Fontanes prfrait voyager au gr d'une dlicieuse mesure.
Vous avez vu ce que j'ai dit de lui quand je le retrouvai  Londres;
les regrets que j'exprimais alors, il me faut les rpter ici: la vie
nous oblige sans cesse  pleurer par anticipation ou par souvenir.

{p.262} M. de Bonald[220] avait l'esprit dli; on prenait son
ingniosit pour du gnie; il avait rv sa politique mtaphysique 
l'arme de Cond, dans la Fort-Noire, de mme que ces professeurs
d'Ina et de Goettingue qui marchrent depuis  la tte de leurs
coliers et se firent tuer pour la libert de l'Allemagne. Novateur,
quoiqu'il et t mousquetaire sous Louis XVI, il regardait les
anciens comme des enfants en politique et en littrature; et il
prtendait, en employant le premier la fatuit du langage actuel, que
le grand matre de l'Universit n'tait _pas encore assez avanc pour
entendre cela_.

                   [Note 220: Louis-Gabriel-Ambroise, vicomte de
                   _Bonald_ (1754-1840), dput de l'Aveyron de 1815 
                   1823, pair de France de 1823  1830, membre de
                   l'Acadmie franaise. Ses principaux ouvrages sont:
                   le _Trait du Divorce_ (1802); la _Lgislation
                   primitive_, qui parut, la mme anne, tout  ct
                   du _Gnie du Christianisme_, et dans le mme sens
                   rparateur; les _Recherches philosophiques sur les
                   premiers Objets des connaissances morales_ (1819).
                   Chateaubriand ne rend pas ici suffisante justice 
                   ce grand esprit, pour qui le comte de Marcellus a
                   compos cette pitaphe:

                   _Hic jacet in Christo, in Christo vixitque Bonaldus;
                        Pro quo pugnavit, nunc videt ipse Deum.
                    Grcia miraturque suum jacetque Platonem;
                        Hic par ingenio, sed pietate prior._]

Chnedoll[221], avec du savoir et du talent, non pas naturel, mais
appris, tait si triste, qu'il se surnommait {p.263} _le
Corbeau_[222]: il allait  la maraude dans mes ouvrages. Nous avions
fait un trait: je lui avais abandonn mes ciels, mes vapeurs, mes
nues: mais il tait convenu qu'il me laisserait mes brises, mes
vagues et mes forts.

                   [Note 221: Charles-Julien _Lioult de Chnedoll_
                   (1769-1833). Il partit pour l'migration, en
                   septembre 1791, fit deux campagnes dans l'arme des
                   Princes, sjourna en Hollande,  Hambourg et en
                   Suisse et rentra en France en 1799. Il a publi en
                   1807 le _Gnie de l'homme_, pome en quatre chants,
                   l'_Esprit de Rivarol_ en 1808, et en 1820 ses
                   _tudes potiques_, qui, malgr de grandes qualits
                   et d'heureuses inspirations, furent comme
                   ensevelies dans le triomphe de Lamartine, qui
                   donnait  la mme heure ses premires
                   _Mditations_.]

                   [Note 222: Dans la petite socit qui, au dbut
                   du sicle, se runissait dans le salon de Mme de
                   Beaumont, rue Neuve-du-Luxembourg, ou chez
                   Chateaubriand, dans son petit appartement de
                   l'htel Coislin, place Louis XV, ou encore, l't,
                    Villeneuve-sur-Yonne, sous le toit de M. Joubert,
                   chacun, selon une mode ancienne, avait son
                   sobriquet. Chateaubriand tait surnomm le _chat_,
                   par abrviation de son nom, ou peut-tre  cause de
                   son indchiffrable criture; Mme de Chateaubriand,
                   qui avait des griffes, tait la _chatte_.
                   Chnedoll et Gueneau de Mussy, plus mlancoliques
                   que Ren, avaient reu les noms de grand et de
                   petit _corbeau_; quelquefois aussi Chateaubriand
                   tait appel _l'illustre corbeau des Cordillres_,
                   par allusion  son voyage en Amrique. Fontanes
                   tait ramass et avait quelque chose d'athltique
                   dans sa petite taille. Ses amis le comparaient en
                   plaisantant au sanglier d'rymanthe et le nommaient
                   le _sanglier_. Mince et fluette, rasant la terre
                   qu'elle devait bientt quitter, Mme de Beaumont
                   avait reu le sobriquet d'_hirondelle_. Ami des
                   bois et grand promeneur  cette poque, Joubert
                   tait le _cerf_, tandis que sa femme, la bont et
                   l'esprit mme, mais d'humeur un peu sauvage, riait
                   d'tre appele le _loup_. Jamais on ne vit runies
                   des _btes_ de tant d'esprit.]

Je ne parle maintenant que de mes amis littraires; quant  mes amis
politiques, je ne sais si je vous en entretiendrai: des principes et
des discours ont creus entre nous des abmes!

Madame Hocquart et madame de Vintimille venaient  la runion de la
rue Neuve-du-Luxembourg. Madame de Vintimille, femme d'autrefois,
comme il en reste peu, frquentait le monde et nous rapportait ce qui
s'y passait: je lui demandais si l'on _btissait encore des villes_.
La peinture des petits scandales qu'bauchait une piquante raillerie,
sans tre offensante, nous faisait mieux sentir le prix de notre
sret. Madame {p.264} de Vintimille[223] avait t chante avec sa
soeur par M. de La Harpe. Son langage tait circonspect, son caractre
contenu, son esprit acquis: elle avait vcu avec mesdames de
Chevreuse, de Longueville, de La Vallire, de Maintenon, avec madame
Geoffrin et madame du Deffant. Elle se mlait bien  une socit dont
l'agrment tenait  la varit des esprits et  la combinaison de
leurs diffrentes valeurs.

                   [Note 223: Petite-fille du fermier gnral La Live
                   de Bellegarde, fille d'Ange-Laurent _La Live de
                   Jully_ (1725-1779), introducteur des ambassadeurs,
                   elle avait pous le comte de _Vintimille du Luc_,
                   capitaine de vaisseau, homme de beaucoup d'esprit,
                   dit Norvins, mais s'inquitant peu de
                   postrit.--Sans cette indiffrence, continue
                   Norvins (_Mmorial_, I, 58), ce mnage aussi et
                   t complet, car Mme de Vintimille tait une des
                   femmes les plus aimables, les plus instruites et
                   les plus spirituelles de la socit, hautement
                   avoue sous ces rapports par sa tante Mme
                   d'Houdetot, et brevete galement par Mme de Damas,
                   par sa fille et par Mme Pastoret, dont la
                   comptence tait tablie dans la socit, et sans
                   droger elle pouvait avouer son mari.--Le
                   chancelier Pasquier dit de son ct (_Mmoires_, I,
                   206): Je citerai en premire ligne Mme de
                   Vintimille, une des personnes les plus instruites,
                   les plus spirituelles, du jugement le plus sr et
                   la plus lev que j'aie rencontres. Son amiti est
                   de celles dont je m'honore le plus et qui a tenu le
                   plus de place dans ma vie.]

Madame Hocquart[224] fut fort aime du frre de madame de
Beaumont[225], lequel s'occupa de la dame de {p.265} ses penses
jusque sur l'chafaud, comme Aubiac allait  la potence en baisant un
manchon de velours ras bleu qui lui restait des bienfaits de
Marguerite de Valois. Nulle part dsormais ne se rassembleront sous un
mme toit tant de personnes distingues appartenant  des rangs divers
et  diverses destines, pouvant causer des choses les plus communes
comme des choses les plus leves: simplicit de discours qui ne
venait pas d'indigence, mais de choix. C'est peut-tre la dernire
socit o l'esprit franais de l'ancien temps ait paru. Chez les
Franais nouveaux on ne trouvera plus cette urbanit, fruit de
l'ducation et transforme par un long usage en aptitude du caractre.
Qu'est-il arriv  cette socit? Faites donc des projets, rassemblez
des amis, afin de vous prparer un deuil ternel! Madame de Beaumont
n'est plus, Joubert n'est plus, Chnedoll n'est plus, madame de
Vintimille n'est plus. Autrefois, pendant les vendanges, je visitais 
Villeneuve M. Joubert; je me promenais avec lui sur les coteaux de
l'Yonne; il cueillait des oronges dans les taillis et moi des
veilleuses dans les prs. Nous causions de toutes choses et
particulirement de notre amie madame de Beaumont, absente pour
jamais: nous rappelions le souvenir de nos anciennes esprances. Le
soir nous rentrions dans Villeneuve, ville environne de murailles
dcrpites du temps de Philippe-Auguste, et de tours  demi rases
au-dessus desquelles s'levait la fume de l'tre des vendangeurs.
Joubert me montrait de loin sur la colline un sentier sablonneux au
milieu {p.266} des bois et qu'il prenait lorsqu'il allait voir sa
voisine, cache au chteau de Passy pendant la Terreur.

                   [Note 224: Mme _Hocquart_, qui, mme  ct de Mme
                   de Vintimille, se faisait remarquer par le charme
                   de sa beaut et l'agrment de son esprit, tait la
                   fille de Mme Pourrat, dont le salon, aux belles
                   annes de Louis XVI, avait runi l'lite de la
                   socit et de la littrature. La seconde fille de
                   Mme Pourrat tait Mme Laurent Lecoulteux, celle
                   dont Andr Chnier a clbr sous le nom de _Fanny_

                     La grce, la candeur, la nave innocence.]

                   [Note 225: Antoine-Hugues-Calixte de _Montmorin_,
                   ex-sous-lieutenant dans le 5e rgiment de chasseurs
                    cheval. Il avait donn sa dmission le 5
                   septembre 1792,  la suite de l'assassinat de son
                   pre. Il fut guillotin le 10 mai 1794,  l'ge de
                   22 ans.]

Depuis la mort de mon cher hte, j'ai travers quatre ou cinq fois le
Senonais. Je voyais du grand chemin les coteaux: Joubert ne s'y
promenait plus; je reconnaissais les arbres, les champs, les vignes,
les petits tas de pierres o nous avions accoutum de nous reposer. En
passant dans Villeneuve, je jetais un regard sur la rue dserte et sur
la maison ferme de mon ami. La dernire fois que cela m'arriva,
j'allais en ambassade  Rome: ah! s'il et t  ses foyers, je
l'aurais emmen  la tombe de madame de Beaumont! Il a plu  Dieu
d'ouvrir  M. Joubert une Rome cleste, mieux approprie encore  son
me platonique, devenue chrtienne. Je ne le rencontrerai plus
ici-bas: _je m'en irai vers lui; il ne reviendra pas vers moi_.
(Psalm.)

       *       *       *       *       *

Le succs d'_Atala_ m'ayant dtermin  recommencer le _Gnie du
Christianisme_, dont il y avait dj deux volumes imprims, madame de
Beaumont me proposa de me donner une chambre  la campagne, dans une
maison qu'elle venait de louer  Savigny[226]. Je passai six mois dans
sa retraite, avec M. Joubert et nos autres amis.

                   [Note 226: Savigny-sur-Orge, canton de Longjumeau,
                   arrondissement de Corbeil (Seine-et-Oise).
                   Chateaubriand et Mme de Beaumont s'installrent 
                   Savigny le 22 mai 1801.--Sous ce titre: _La Maison
                   de Pauline_, M. Adolphe Brisson a publi, dans le
                   _Gaulois_ du 21 septembre 1892, le rcit de son
                   plerinage  la maison de Mme de Beaumont.]

La maison tait situe  l'entre du village, du ct de Paris, prs
d'un vieux grand chemin qu'on appelle {p.267} dans le pays le _Chemin
de Henri IV_; elle tait adosse  un coteau de vignes, et avait en
face le parc de Savigny, termin par un rideau de bois et travers par
la petite rivire de l'Orge. Sur la gauche s'tendait la plaine de
Viry jusqu'aux fontaines de Juvisy. Tout autour de ce pays, on trouve
des valles, o nous allions le soir  la dcouverte de quelques
promenades nouvelles.

Le matin, nous djeunions ensemble; aprs djeuner, je me retirais 
mon travail; madame de Beaumont avait la bont de copier les citations
que je lui indiquais. Cette noble femme m'a offert un asile lorsque je
n'en avais pas: sans la paix qu'elle m'a donne, je n'aurais peut-tre
jamais fini un ouvrage que je n'avais pu achever pendant mes malheurs.

Je me rappellerai ternellement quelques soires passes dans cet abri
de l'amiti: nous nous runissions, au retour de la promenade, auprs
d'un bassin d'eau vive, plac au milieu d'un gazon dans le potager:
madame Joubert, madame de Beaumont et moi, nous nous asseyions sur un
banc; le fils de madame Joubert se roulait  nos pieds sur la pelouse:
cet enfant a dj disparu. M. Joubert se promenait  l'cart dans une
alle sable; deux chiens de garde et une chatte se jouaient autour de
nous, tandis que des pigeons roucoulaient sur le bord du toit. Quel
bonheur pour un homme nouvellement dbarqu de l'exil, aprs avoir
pass huit ans dans un abandon profond, except quelques jours
promptement couls! C'tait ordinairement dans ces soires que mes
amis me faisaient parler de mes voyages; je n'ai jamais si bien peint
qu'alors le dsert du Nouveau Monde. La nuit {p.268} quand les
fentres de notre salon champtre taient ouvertes, madame de Beaumont
remarquait diverses constellations, en me disant que je me
rappellerais un jour qu'elle m'avait appris  les connatre: depuis
que je l'ai perdue, non loin de son tombeau,  Rome, j'ai plusieurs
fois, du milieu de la campagne, cherch au firmament les toiles
qu'elle m'avait nommes; je les ai aperues brillant au-dessus des
montagnes de la Sabine; le rayon prolong de ces astres venait frapper
la surface du Tibre. Le lieu o je les ai vus sur les bois de Savigny,
et les lieux o je les revoyais, la mobilit de mes destines, ce
signe qu'une femme m'avait laiss dans le ciel pour me souvenir
d'elle, tout cela brisait mon coeur. Par quel miracle l'homme
consent-il  faire ce qu'il fait sur cette terre, lui qui doit mourir?

Un soir, nous vmes dans notre retraite quelqu'un entrer  la drobe
par une fentre et sortir par une autre: c'tait M. Laborie; il se
sauvait des serres de Bonaparte[227]. Peu aprs apparut une de ces
mes en {p.269} peine qui sont une espce diffrente des autres mes,
et qui mlent, en passant, leur malheur inconnu aux vulgaires
souffrances de l'espce humaine: c'tait Lucile, ma soeur.

                   [Note 227: _Roux de Laborie_, n en 1769, mort en
                   1840. Marmontel dit de lui, dans ses _Mmoires_:
                   Le jeune homme qui avait pris soin de nous lier,
                   M. Desze et moi, tait ce Laborie, connu ds
                   dix-neuf ans par des crits qu'on et attribus
                   sans peine  la maturit de l'esprit et du got,...
                   me ingnieuse et sensible... aimable et heureux
                   caractre. En 1792, il avait t secrtaire de
                   Bigot de Sainte-Croix, ministre des Affaires
                   trangres. Sous le Consulat, il fut attach au
                   cabinet de M. de Talleyrand. Norvins, dans son
                   _Mmorial_, tome II, p. 269, raconte ainsi comment
                   Laborie se sauva des serres de Bonaparte:--Un
                   jour que Paris ne l'avait pas vu, il s'inquita et
                   apprit avec le plus grand tonnement qu'il avait
                   pass la frontire. On disait mme tout bas que la
                   police n'avait pu l'atteindre, et plus bas encore
                   on l'accusait d'avoir soustrait dans le cabinet de
                   M. de Talleyrand un trait conclu entre le Premier
                   Consul et l'empereur Paul,  qui Bonaparte avait
                   gnreusement renvoy habills, quips  neuf et
                   solds tous les prisonniers de sa nation. Ce
                   trait, ajoutait-on, avait t vendu 
                   l'Angleterre!... Mais, en 1804, quand Laborie
                   obtint son rappel en France, il dut tre vident
                   pour tous ceux qui connaissaient l'empereur
                   Napolon que, si une telle trahison et t commise
                   par Laborie, jamais il n'en et t graci. Le
                   voile qui couvrit alors cette aventure le couvre
                   encore aujourd'hui. Toujours est-il que Laborie fut
                   loign des affaires, mais il conserva la faveur de
                   celui qui les faisait, M. de Talleyrand, et plus
                   tard il reparut sous ses auspices sur un tout autre
                   thtre, aprs avoir t  Paris avocat consultant
                   et lecteur  domicile de Mme de la Briche. Ce fut,
                   je crois,  cette dernire phase de sa vie que
                   Laborie prouva la fantaisie de se marier. Je ne
                   sais pourquoi cela parut alors si trange.
                   Toutefois il pousa une trs belle personne, fille
                   du docteur Lamothe, mdecin et ami de notre
                   famille, et soeur d'un brillant officier qui fut
                   depuis lieutenant-gnral. Mais comme la socit
                   s'obstinait  ne pas prendre le mariage de Laborie
                   aussi au srieux que lui-mme, quand le bruit de sa
                   paternit se rpandit, on la mit sur le compte de
                   sa distraction devenue proverbiale.--Au mois
                   d'avril 1814, son protecteur Talleyrand le nomma
                   secrtaire du gouvernement provisoire. En 1815,
                   Chateaubriand le retrouvera  Gand, et peut-tre
                   alors aurons-nous lieu d'en dire encore quelques
                   mots.]

Aprs mon arrive en France, j'avais crit  ma famille pour
l'informer de mon retour. Madame la comtesse de Marigny, ma soeur
ane, me chercha la premire, se trompa de rue et rencontra cinq
messieurs Lassagne, dont le dernier monta du fond d'une trappe de
savetier pour rpondre  son nom. Madame de Chateaubriand vint  son
tour: elle tait charmante et remplie de toutes les qualits propres 
me donner le bonheur que j'ai trouv auprs d'elle, depuis que nous
sommes runis. Madame la comtesse de {p.270} Caud, Lucile, se
prsenta ensuite. M. Joubert et madame de Beaumont se prirent d'un
attachement passionn et d'une tendre piti pour elle. Alors commena
entre eux une correspondance qui n'a fini qu' la mort des deux femmes
qui s'taient penches l'une vers l'autre, comme deux fleurs de mme
nature prtes  se faner. Madame Lucile s'tant arrte  Versailles,
le 30 septembre 1802, je reus d'elle ce billet: Je t'cris pour te
prier de remercier de ma part madame de Beaumont de l'invitation
qu'elle me fait d'aller  Savigny. Je compte avoir ce plaisir  peu
prs dans quinze jours,  moins que du ct de madame de Beaumont il
ne se trouve quelque empchement. Madame de Caud vint  Savigny comme
elle l'avait annonc.

Je vous ai racont que, dans ma jeunesse, ma soeur, chanoinesse du
chapitre de l'Argentire et destine  celui de Remiremont, avait eu
pour M. de Malfiltre, conseiller au parlement de Bretagne, un
attachement qui, renferm dans son sein, avait augment sa mlancolie
naturelle. Pendant la Rvolution, elle pousa M. le comte de Caud et
le perdit aprs quinze mois de mariage. La mort de madame la comtesse
de Farcy[228], soeur qu'elle aimait tendrement, accrut la tristesse de
madame de Caud. Elle s'attacha ensuite  madame de Chateaubriand, ma
femme, et prit sur elle un empire qui devint pnible, car Lucile tait
violente, imprieuse, draisonnable, et madame de Chateaubriand,
soumise  ses caprices, se cachait d'elle pour lui rendre les services
qu'une amie plus riche rend  une amie susceptible et moins heureuse.

                   [Note 228: Mme de Farcy mourut  Rennes le 26
                   juillet 1799.]

{p.271} Le gnie de Lucile et son caractre taient arrivs presque 
la folie de J.-J. Rousseau; elle se croyait en butte  des ennemis
secrets: elle donnait  madame de Beaumont,  M. Joubert,  moi, de
fausses adresses pour lui crire; elle examinait les cachets,
cherchait  dcouvrir s'ils n'avaient point t rompus; elle errait de
domicile en domicile, ne pouvait rester ni chez mes soeurs ni avec ma
femme; elle les avait prises en antipathie, et madame de
Chateaubriand, aprs lui avoir t dvoue au del de tout ce qu'on
peut imaginer, avait fini par tre accable du fardeau d'un
attachement si cruel.

Une autre fatalit avait frapp Lucile: M. de Chnedoll, habitant
auprs de Vire, l'tait all voir  Fougres; bientt il fut question
d'un mariage qui manqua[229]. Tout chappait  la fois  ma soeur, et,
retombe {p.272} sur elle-mme, elle n'avait pas la force de se
porter. Ce spectre plaintif s'assit un moment sur une pierre, dans la
solitude riante de Savigny: tant de coeurs l'y avaient reue avec
joie! ils l'auraient rendue avec tant de bonheur  une douce ralit
d'existence! Mais le coeur de Lucile ne pouvait battre que dans un air
fait exprs pour elle et qui n'avait point t respir. Elle dvorait
avec rapidit les jours du monde  part dans lequel le ciel l'avait
place. Pourquoi Dieu avait-il cr un tre uniquement pour souffrir?
Quel rapport mystrieux y a-t-il donc entre une nature ptissante et
un principe ternel?

                   [Note 229: Chnedoll connut Mme de Caud  Paris en
                   1802. Bien que plus jeune qu'elle de quelques
                   annes, il se prit insensiblement d'une adoration
                   secrte pour cette me dlicate qui prfrait la
                   mlancolie et la douleur mme  toutes les joies.
                   Chateaubriand approuvait les assiduits de son ami;
                   Mme de Beaumont l'encourageait, lui crivant: Elle
                   vous plaint, elle vous plaint. Un jour, le jeune
                   amoureux parla:--Vous serez  moi? --Je ne serai
                   point  un autre.--C'tait un aveu. tait-ce un
                   engagement? Retourne en Bretagne, de Rennes
                   d'abord, puis de Lascardais, o l'avait appele sa
                   soeur, Mme de Chateaubourg, Lucile crivit 
                   Chnedoll des lettres charmantes et tourmentes
                   comme elle-mme. Elle ne voulait, dit trs bien M.
                   Anatole France, ni se lier davantage, ni se dlier;
                   son instinct la portait aux sentiments les plus
                   douloureux. Ils se revirent un moment  Rennes.
                   Cette entrevue devait tre la dernire. Chnedoll
                   en a consacr le souvenir dans une page intime, o
                   son coeur bris clate en sanglots: Je n'essayerai
                   pas, dit-il, de peindre la scne qui se passa entre
                   elle et moi le dimanche au soir. Peut-tre cela
                   a-t-il influ sur sa prompte mort, et je garde
                   d'ternels remords d'une violence qui pourtant
                   n'tait qu'un excs d'amour. On ne peut rendre le
                   dlire du dsespoir auquel je me livrai quand elle
                   me retira sa parole, en me disant qu'elle ne serait
                   jamais  moi. Je n'oublierai jamais l'expression de
                   douleur, de regret, d'effroi, qui tait sur sa
                   figure lorsqu'elle vint m'clairer sur l'escalier.
                   Les mots de passion et de dsespoir que je lui dis,
                   et ses rponses pleines de tendresse et de
                   reproches, sont des choses qui ne peuvent se
                   rendre. L'ide que je la voyais pour la dernire
                   fois (prsage qui s'est vrifi) se prsenta  moi
                   tout  coup et me causa une angoisse de dsespoir
                   absolument insupportable. Quand je fus dans la rue
                   (il pleuvait beaucoup) je fus saisi encore par je
                   ne sais quoi de plus poignant et de plus dchirant
                   que je ne puis l'exprimer.

                   Devais-je imaginer que, l'ayant tant pleure
                   vivante, je fusse destin  la pleurer morte!

                   Quelle pense! Ce visage cleste, si noble et si
                   beau, ces yeux admirables o il ne se peignait que
                   des mouvements d'amour pur, de vertu et de gnie,
                   ces yeux les plus beaux que j'aie vus, sont
                   aujourd'hui la proie des vers!...--Et le cri de
                   douleur du pote s'achve en une prire:
                   crions-nous donc avec Bossuet: _Oh! que nous ne
                   sommes rien!_ et demandons  Dieu la grce d'une
                   bonne mort.--Voir, sur cet pisode, le
                   _Chnedoll_ de Sainte-Beuve, et _Lucile de
                   Chateaubriand_, par Anatole France.]

Ma soeur n'tait point change; elle avait pris seulement l'expression
fixe de ses maux: sa tte tait un peu baisse, comme une tte sur
laquelle les heures {p.273} ont pes. Elle me rappelait mes parents;
ces premiers souvenirs de famille, voqus de la tombe, m'entouraient
comme des larves accourues pour se rchauffer la nuit  la flamme
mourante d'un bcher funbre. En la contemplant, je croyais apercevoir
dans Lucile toute mon enfance, qui me regardait derrire ses yeux un
peu gars.

La vision de douleur s'vanouit: cette femme, greve de la vie,
semblait tre venue chercher l'autre femme abattue qu'elle devait
emporter.

       *       *       *       *       *

L't passa: selon la coutume, je m'tais promis de le recommencer
l'anne suivante; mais l'aiguille ne revient point  l'heure qu'on
voudrait ramener. Pendant l'hiver  Paris, je fis quelques nouvelles
connaissances. M. Jullien, homme riche, obligeant, et convive joyeux,
quoique d'une famille o l'on se tuait, avait une loge aux Franais;
il la prtait  madame de Beaumont; j'allai quatre ou cinq fois au
spectacle avec M. de Fontanes et M. Joubert.  mon entre dans le
monde, l'ancienne comdie tait dans toute sa gloire; je la retrouvai
dans sa complte dcomposition; la tragdie se soutenait encore, grce
 mademoiselle Duchesnois[230] et surtout  Talma, arriv  {p.274}
la plus grande hauteur du talent dramatique. Je l'avais vu  son
dbut; il tait moins beau et pour ainsi dire moins jeune qu' l'ge
o je le revoyais: il avait pris la distinction, la noblesse et la
gravit des annes.

                   [Note 230: Catherine-Josphine _Rafin_, dite _Mlle
                   Duchesnois_, ne le 5 juin 1777  Saint-Saulves,
                   prs Valenciennes. Elle dbuta au Thtre-Franais,
                   le 3 aot 1802, dans le rle de Phdre; quelques
                   mois aprs, le 29 novembre, Mlle Georges dbutait,
                    son tour, par le rle de Clytemnestre,
                   d'_Iphignie_. Mlle Duchesnois tait laide: bouche
                   grande, nez gros et rond comme une pomme, figure
                   marque de petite vrole; mais son organe tait
                   doux, sonore, touchant; sa sensibilit mettait des
                   larmes dans les yeux des auditeurs. Avec moins de
                   talent, Mlle Georges subjugua aussitt par l'clat
                   fulgurant de sa beaut la moiti du parterre. Deux
                   partis se formrent, et la querelle
                   Georges-Duchesnois, _la guerre thtrale_ (ainsi
                   l'appellent les contemporains) divisa Paris pendant
                   quatre ans, jusqu'au jour o les deux rivales se
                   rconcilirent (novembre 1806). Mlle Georges,
                   d'ailleurs, le 11 mai 1808, disparaissait, pour
                   aller  Vienne,  Saint-Ptersbourg, pour ne
                   reparatre que le 2 octobre 1813 dans son rle de
                   dbut. Depuis 1808 jusqu'au succs de l'art
                   romantique, Mlle Duchesnois occupa sans conteste le
                   premier rang, comme tragdienne,  ct de Talma et
                   de Lafon. Sa dernire reprsentation eut lieu le 30
                   mai 1833. Elle mourut le 8 fvrier 1835.]

Le portrait que madame de Stal a fait de Talma dans son ouvrage sur
l'Allemagne n'est qu' moiti vrai: le brillant crivain apercevait le
grand acteur avec une imagination de femme, et lui donna ce qui lui
manquait.

Il ne fallait pas  Talma le monde intermdiaire: il ne savait pas le
_gentilhomme_; il ne connaissait pas notre ancienne socit; il ne
s'tait pas assis  la table des chtelaines, dans la tour gothique au
fond des bois; il ignorait la flexibilit, la varit de ton, la
galanterie, l'allure lgre des moeurs, la navet, la tendresse,
l'hrosme d'honneur, les dvouements chrtiens de la chevalerie: il
n'tait pas Tancrde, Coucy, ou, du moins, il les transformait en
hros d'un moyen ge de sa cration: Othello tait au fond de Vendme.

Qu'tait-il donc, Talma? Lui, son sicle et le temps antique. Il avait
les passions profondes et concentres {p.275} de l'amour et de la
patrie; elles sortaient de son sein par explosion. Il avait
l'inspiration funeste, le drangement de gnie de la Rvolution 
travers laquelle il avait pass. Les terribles spectacles dont il fut
environn se rptaient dans son talent avec les accents lamentables
et lointains des choeurs de Sophocle et d'Euripide. Sa grce, qui
n'tait point la grce convenue, vous saisissait comme le malheur. La
noire ambition, le remords, la jalousie, la mlancolie de l'me, la
douleur physique, la folie par les dieux et l'adversit, le deuil
humain: voil ce qu'il savait. Sa seule entre en scne, le seul son
de sa voix taient puissamment tragiques. La souffrance et la pense
se mlaient sur son front, respiraient dans son immobilit, ses poses,
ses gestes, ses pas. _Grec_, il arrivait, pantelant et funbre, des
ruines d'Argos, immortel Oreste, tourment qu'il tait depuis trois
mille ans par les Eumnides; _Franais_, il venait des solitudes de
Saint-Denis, o les Parques de 1793 avaient coup le fil de la vie
tombale des rois. Tout entier triste, attendant quelque chose
d'inconnu, mais d'arrt dans l'injuste ciel, il marchait, forat de
la destine, inexorablement enchan entre la fatalit et la terreur.

Le temps jette une obscurit invitable sur les chefs-d'oeuvre
dramatiques vieillissants; son ombre porte change en Rembrandt les
Raphal les plus purs; sans Talma une partie des merveilles de
Corneille et de Racine serait demeure inconnue. Le talent dramatique
est un flambeau; il communique le feu  d'autres flambeaux  demi
teints, et fait revivre des gnies qui vous ravissent par leur
splendeur renouvele.

{p.276} On doit  Talma la perfection de la tenue de l'acteur. Mais la
vrit du thtre et le rigorisme du vtement sont-ils aussi
ncessaires  l'art qu'on le suppose? Les personnages de Racine
n'empruntent rien de la coupe de l'habit: dans les tableaux des
premiers peintres, les fonds sont ngligs et les costumes inexacts.
Les _fureurs_ d'Oreste ou la _prophtie_ de Joad, lues dans un salon
par Talma en frac, faisaient autant d'effet que dclames sur la scne
par Talma en manteau grec ou en robe juive. Iphignie tait accoutre
comme madame de Svign, lorsque Boileau adressait ces beaux vers 
son ami:

            Jamais Iphignie en Aulide immole
            N'a cot tant de pleurs  la Grce assemble
            Que, dans l'heureux spectacle  nos yeux tal,
            N'en a fait sous son nom verser la Champmesl.

Cette correction dans la reprsentation de l'objet inanim est
l'esprit des arts de notre temps: elle annonce la dcadence de la
haute posie et du vrai drame; on se contente des petites beauts,
quand on est impuissant aux grandes; on imite,  tromper l'oeil, des
fauteuils et du velours, quand on ne peut plus peindre la physionomie
de l'homme assis sur ce velours et dans ces fauteuils. Cependant, une
fois descendu  cette vrit de la forme matrielle, on se trouve
forc de la reproduire; car le public, matrialis lui-mme, l'exige.

       *       *       *       *       *

Cependant j'achevais le _Gnie du Christianisme_[231]: {p.277} Lucien
en dsira voir quelques preuves; je les lui communiquai; il mit aux
marges des notes assez communes.

                   [Note 231: C'est  Savigny, o il passa l't et
                   l'automne de 1801, que Chateaubriand acheva le
                   _Gnie du Christianisme_. Dans les premiers jours
                   d'aot. Mme de Beaumont crit  Joubert, qui vient
                   d'envoyer  son ami une traduction d'_Atala_, en
                   italien: M. de Chateaubriand me laisse entirement
                   le soin de vous remercier de son _Atala_. Il a jet
                   avec ravissement un coup d'oeil sur le vtement
                   italien de sa fille. C'est un plaisir qu'il vous
                   doit, mais qu'il ne gote qu'en courant, tant il
                   est plong dans son travail, il en perd le sommeil,
                   le boire et le manger.  peine trouve-t-il un
                   instant pour laisser chapper quelques soupirs vers
                   le bonheur qui l'attend  Villeneuve. Au reste, je
                   le trouve heureux de cette sorte d'enivrement qui
                   l'empche de sentir tout le vide de votre absence.
                   Et quelques lignes plus loin, dans la mme lettre:
                   M. de Chateaubriand me charge de mille tendres
                   compliments. Il est malade de travail.--Le 19
                   septembre, elle crit encore, toujours  Joubert:
                   M. de Chateaubriand travaille comme un ngre.--Le
                   30 septembre, c'est Chateaubriand lui-mme qui
                   crit  Fontanes: Je touche enfin au bout de mon
                   travail; encore quinze jours et tout ira bien...
                   et deux jours plus tard, le 2 octobre: Le grand
                   moment approche; du courage, du courage, vous me
                   paraissez fort abattu. Eh! mordieu, rveillez-vous;
                   montrez les dents. La race est lche; on en a bon
                   march, quand on ose la regarder en face.-- la
                   fin de novembre, il tait de retour  Paris et
                   remettait son manuscrit aux imprimeurs.]

Quoique le succs de mon grand livre ft aussi clatant que celui de
la petite _Atala_, il fut nanmoins plus contest: c'tait un ouvrage
grave o je ne combattais plus les principes de l'ancienne littrature
et de la philosophie par un roman, mais o je les attaquais
directement par des raisonnements et des faits. L'empire voltairien
poussa un cri et courut aux armes. Madame de Stal se mprit sur
l'avenir de mes tudes religieuses: on lui apporta l'ouvrage sans tre
coup; elle passa ses doigts entre les feuillets, tomba sur le
chapitre _la Virginit_, et elle dit  M. Adrien de Montmorency[232],
{p.278} qui se trouvait avec elle: Ah! mon Dieu! notre pauvre
Chateaubriand! Cela va tomber  plat! L'abb de Boulogne ayant entre
les mains quelques parties de mon travail, avant la mise sous presse,
rpondit  un libraire qui le consultait: Si vous voulez vous ruiner,
imprimez cela. Et l'abb de Boulogne a fait depuis un trop magnifique
loge de mon livre[233].

                   [Note 232: Anne-Pierre-Adrien de _Montmorency_,
                   prince, puis duc de _Laval_, n  Paris le 19
                   octobre 1767. Mari  Charlotte de Luxembourg, dont
                   il eut trois enfants, deux filles et un fils, Henri
                   de Montmorency, qui lui fut enlev  l'ge de
                   vingt-trois ans, au mois de juin 1819.--Adrien de
                   Montmorency fut successivement ambassadeur de
                   France  Madrid en 1814,  Rome en 1821,  Vienne
                   en 1828,  Londres en 1829. Il avait t admis, le
                   18 janvier 1820,  siger  la Chambre des pairs,
                   par droit hrditaire, en remplacement de son pre,
                   dcd. En 1830, il se dmit de ses fonctions
                   d'ambassadeur et de son titre de pair et rentra
                   dans la vie prive. Il est mort  Paris le 16 juin
                   1837.--Cet homme d'esprit aurait peu got cette
                   note, o il n'y a gure que des dates. Les dates!
                   disait-il un jour avec une certaine moue, c'est peu
                   lgant!]

                   [Note 233: L'abb de _Boulogne_ (tienne-Antoine)
                   tait n  Avignon le 26 dcembre 1747. Arrt
                   trois fois pendant la Terreur, il fut condamn  la
                   dportation, comme journaliste, au 18 fructidor.
                   Napolon le nomma vque de Troyes en 1808; en
                   1811, il le faisait mettre au secret  Vincennes,
                   exigeait sa dmission, puis l'exilait  Falaise:
                   l'vque de Troyes tait coupable d'avoir pris
                   parti pour le Pape contre l'Empereur. Il reprit
                   possession de son sige sous la Restauration, fut
                   nomm en 1817  l'archevch de Vienne et lev 
                   la pairie le 31 octobre 1822. Il mourut  Paris le
                   13 mai 1825.--L'abb de Boulogne avait collabor 
                   un grand nombre de revues et de journaux religieux
                   et politiques. Son loge du _Gnie du
                   Christianisme_ a paru en l'an XI (1803) dans les
                   _Annales littraires et morales_.]

Tout paraissait en effet annoncer ma chute: quelle esprance
pouvais-je avoir, moi sans nom et sans prneurs, de dtruire
l'influence de Voltaire, dominante depuis plus d'un demi-sicle, de
Voltaire qui {p.279} avait lev l'norme difice achev par les
encyclopdistes et consolid par tous les hommes clbres en Europe?
Quoi! les Diderot, les d'Alembert, les Duclos, les Dupuis, les
Helvtius, les Condorcet taient des esprits sans autorit? Quoi! le
monde devait retourner  la Lgende dore, renoncer  son admiration
acquise  des chefs-d'oeuvre de science et de raison? Pouvais-je
jamais gagner une cause que n'avaient pu sauver Rome arme de ses
foudres, le clerg de sa puissance; une cause en vain dfendue par
l'archevque de Paris, Christophe de Beaumont, appuy des arrts du
parlement, de la force arme et du nom du roi? N'tait-il pas aussi
ridicule que tmraire  un homme obscur de s'opposer  un mouvement
philosophique tellement irrsistible qu'il avait produit la
Rvolution? Il tait curieux de voir un pygme _roidir ses petits
bras_ pour touffer les progrs du sicle, arrter la civilisation et
faire rtrograder le genre humain! Grce  Dieu, il suffirait d'un mot
pour pulvriser l'insens: aussi M. Ginguen, en maltraitant le _Gnie
du Christianisme_ dans la _Dcade_[234], dclarait {p.280} que la
critique venait trop tard, puisque mon rabchage tait dj oubli. Il
disait cela cinq ou six mois aprs la publication d'un ouvrage que
l'attaque de l'Acadmie franaise entire,  l'occasion des prix
dcennaux, n'a pu faire mourir.

                   [Note 234: Ginguen ne consacra pas moins de trois
                   articles  l'ouvrage de son compatriote, dans la
                   _Dcade philosophique, littraire et politique_
                   (numros 27, 28 et 29 de l'an X (1802)). Ces trois
                   articles furent immdiatement runis par leur
                   auteur en une brochure intitule: _Coup d'oeil
                   rapide sur le GNIE DU CHRISTIANISME, ou quelques
                   pages sur les cinq volumes in-8{o}, publis sous ce
                   titre par Franois-Auguste Chateaubriand_; in-8{o}
                   de 92 pages. Fontanes rpondit  Ginguen, dans son
                   _second extrait_ sur le _Gnie du Christianisme_,
                   insr au _Mercure_ (1er jour complmentaire de
                   l'an X, ou 18 septembre 1802).  quelques jours de
                   l, le 1er vendmiaire an XI (23 septembre),
                   Chateaubriand remerciait en ces termes son ami: Je
                   sors de chez La Harpe. Il est sous le charme. Il
                   dit que vous finissez l'antique cole et que j'en
                   commence une nouvelle. Il est mme un peu de mon
                   avis, contre vous, en faveur de certaines
                   divinits. C'est qu'il _fait agir Dieu, ses saints
                   et ses prophtes_. Il m'a donn des vers pour le
                   _Mercure_, il veut m'en donner d'autres pour ma
                   seconde dition et faire de plus l'extrait de cette
                   seconde dition. Enfin je ne puis vous dire tout le
                   bien qu'il pense de votre ami, car j'en suis
                   honteux. Il me passe jusqu'aux incorrections, et
                   s'crie: _Bah! bah! Ces gens-l ne voient pas que
                   cela tient  la nature mme de votre talent. Oh!
                   laissez-moi faire! Je les ferai crier! Je serre
                   dur!!_--Je vous rpte ceci, mon cher ami, afin que
                   vous ne vous repentiez pas de votre jugement, en le
                   voyant confirm par une telle autorit...]

Ce fut au milieu des dbris de nos temples que je publiai le _Gnie du
Christianisme_[235]. Les fidles se crurent sauvs: on avait alors un
besoin de foi, une avidit de consolations religieuses, qui venaient
de la privation de ces consolations depuis longues annes. Que de
forces surnaturelles  demander pour tant d'adversits subies! Combien
de familles mutiles avaient  chercher auprs du Pre des hommes les
enfants qu'elles avaient perdus! Combien de coeurs briss, combien
d'mes devenues solitaires appelaient une main divine pour les gurir!
On se prcipitait dans la maison de Dieu, comme on entre dans la
maison du mdecin le jour d'une contagion. Les victimes de nos
troubles (et que de sortes de victimes!) se sauvaient  l'autel;
naufrags s'attachant au rocher, sur lequel ils cherchent leur salut.

                   [Note 235: Voir l'_Appendice_ n VI: _Le Gnie du
                   Christianisme_.]

Bonaparte, dsirant alors fonder sa puissance sur {p.281} la premire
base de la socit, venait de faire des arrangements avec la cour de
Rome: il ne mit d'abord aucun obstacle  la publication d'un ouvrage
utile  la popularit de ses desseins; il avait  lutter contre les
hommes qui l'entouraient et contre des ennemis dclars du culte; il
fut donc heureux d'tre dfendu au dehors par l'opinion que le _Gnie
du Christianisme_ appelait. Plus tard il se repentit de sa mprise:
les ides monarchiques rgulires taient arrives avec les ides
religieuses.

Un pisode du _Gnie du christianisme_, qui fit moins de bruit alors
qu'_Atala_, a dtermin un des caractres de la littrature moderne;
mais, au surplus, si _Ren_ n'existait pas, je ne l'crirais plus;
s'il m'tait possible de le dtruire, je le dtruirais. Une famille de
Ren potes et de Ren prosateurs a pullul: on n'a plus entendu que
des phrases lamentables et dcousues; il n'a plus t question que de
vents et d'orages, que de mots inconnus livrs aux nuages et  la
nuit. Il n'y a pas de grimaud sortant du collge qui n'ait rv tre
le plus malheureux des hommes; de bambin qui  seize ans n'ait puis
la vie, qui ne se soit cru tourment par son gnie; qui, dans l'abme
de ses penses, ne se soit livr au _vague de ses passions_; qui n'ait
frapp son front ple et chevel, et n'ait tonn les hommes
stupfaits d'un malheur dont il ne savait pas le nom, ni eux non plus.

Dans _Ren_, j'avais expos une infirmit de mon sicle; mais c'tait
une autre folie aux romanciers d'avoir voulu rendre universelles des
afflictions en dehors de tout. Les sentiments gnraux qui composent
le fond de l'humanit, la tendresse paternelle {p.282} et maternelle,
la pit filiale, l'amiti, l'amour, sont inpuisables; mais les
manires particulires de sentir, les individualits d'esprit et de
caractre, ne peuvent s'tendre et se multiplier dans de grands et
nombreux tableaux. Les petits coins non dcouverts du coeur de l'homme
sont un champ troit; il ne reste rien  recueillir dans ce champ
aprs la main qui l'a moissonn la premire. Une maladie de l'me
n'est pas un tat permanent et naturel: on ne peut la reproduire, en
faire une littrature, en tirer parti comme d'une passion gnrale
incessamment modifie au gr des artistes qui la manient et en
changent la forme.

Quoi qu'il en soit, la littrature se teignit des couleurs de mes
tableaux religieux, comme les affaires ont gard la phrasologie de
mes crits sur la cit; _la Monarchie selon la Charte_ a t le
rudiment de notre gouvernement reprsentatif, et mon article du
_Conservateur_, sur _les intrts moraux et les intrts matriels_, a
laiss ces deux dsignations  la politique.

Des crivains me firent l'honneur d'imiter _Atala_ et _Ren_, de mme
que la chaire emprunta mes rcits des missions et des bienfaits du
christianisme. Les passages dans lesquels je dmontre qu'en chassant
les divinits paennes des bois, notre culte largi a rendu la nature
 sa solitude; les paragraphes o je traite de l'influence de notre
religion dans notre manire de voir et de peindre, o j'examine les
changements oprs dans la posie et l'loquence; les chapitres que je
consacre  des recherches sur les sentiments trangers introduits dans
les caractres {p.283} dramatiques de l'antiquit, renferment le
germe de la critique nouvelle. Les personnages de Racine, comme je
l'ai dit, sont et ne sont point des personnages grecs, ce sont des
personnages chrtiens: c'est ce qu'on n'avait point du tout compris.

Si l'effet du _Gnie du Christianisme_ n'et t qu'une raction
contre des doctrines auxquelles on attribuait les malheurs
rvolutionnaires, cet effet aurait cess avec la cause disparue; il ne
se serait pas prolong jusqu'au moment o j'cris. Mais l'action du
_Gnie du Christianisme_ sur les opinions ne se borna pas  une
rsurrection momentane d'une religion qu'on prtendait au tombeau:
une mtamorphose plus durable s'opra. S'il y avait dans l'ouvrage
innovation de style, il y avait aussi changement de doctrine; le fond
tait altr comme la forme; l'athisme et le matrialisme ne furent
plus la base de la croyance ou de l'incroyance des jeunes esprits;
l'ide de Dieu et de l'immortalit de l'me reprit son empire: ds
lors, altration dans la chane des ides qui se lient les unes aux
autres. On ne fut plus clou dans sa place par un prjug
antireligieux; on ne se crut plus oblig de rester momie du nant,
entoure de bandelettes philosophiques; on se permit d'examiner tout
systme, si absurde qu'on le trouvt, _ft-il mme chrtien_.

Outre les fidles qui revenaient  la voix de leur pasteur, il se
forma, par ce droit de libre examen, d'autres fidles _a priori_.
Posez Dieu pour principe, et le Verbe va suivre: le Fils nat
forcment du Pre.

Les diverses combinaisons abstraites ne font que {p.284} substituer
aux mystres chrtiens des mystres encore plus incomprhensibles: le
panthisme, qui, d'ailleurs, est de trois ou quatre espces, et qu'il
est de mode aujourd'hui d'attribuer aux intelligences claires, est
la plus absurde des rveries de l'Orient, remise en lumire par
Spinosa: il suffit de lire  ce sujet l'article du sceptique Bayle sur
ce juif d'Amsterdam. Le ton tranchant dont quelques-uns parlent de
tout cela rvolterait, s'il ne tenait au dfaut d'tudes: on se paye
de mots que l'on n'entend pas, et l'on se figure tre des gnies
transcendants. Que l'on se persuade bien que les Abailard, les saint
Bernard, les saint Thomas d'Aquin, ont port dans la mtaphysique une
supriorit de lumires dont nous n'approchons pas; que les systmes
saint-simonien, phalanstrien, fouririste, humanitaire, ont t
trouvs et pratiqus par les diverses hrsies; que ce que l'on nous
donne pour des progrs et des dcouvertes sont des vieilleries qui
tranent depuis quinze cents ans dans les coles de la Grce et dans
les collges du moyen ge. Le mal est que les premiers sectaires ne
purent parvenir  fonder leur rpublique no-platonicienne, lorsque
Gallien permit  Plotin d'en faire l'essai dans la Campanie: plus
tard, on eut le trs grand tort de brler les sectaires quand ils
voulurent tablir la communaut des biens, dclarer la prostitution
sainte, en avanant qu'une femme ne peut, sans pcher, refuser un
homme qui lui demande une union passagre au nom de Jsus-Christ: il
ne fallait, disaient-ils, pour arriver  cette union, qu'anantir son
me et la mettre un moment en dpt dans le sein de Dieu.

{p.285} Le heurt que le _Gnie du Christianisme_ donna aux esprits fit
sortir le XVIIIe sicle de l'ornire, et le jeta pour jamais hors de
sa voie: on recommena, ou plutt on commena  tudier les sources du
christianisme: en relisant les Pres (en supposant qu'on les et
jamais lus), on fut frapp de rencontrer tant de faits curieux, tant
de science philosophique, tant de beauts de style de tous les genres,
tant d'ides, qui, par une gradation plus ou moins sensible, faisaient
le passage de la socit antique  la socit moderne: re unique et
mmorable de l'humanit, o le ciel communique avec la terre au
travers d'mes places dans des hommes de gnie.

Auprs du monde croulant du paganisme, s'leva autrefois, comme en
dehors de la socit, un autre monde, spectateur de ces grands
spectacles, pauvre,  l'cart, solitaire, ne se mlant des affaires de
la vie que quand on avait besoin de ses leons ou de ses secours.

C'tait une chose merveilleuse de voir ces premiers vques, presque
tous honors du nom de saints et de martyrs, ces simples prtres
veillant aux reliques et aux cimetires, ces religieux et ces ermites
dans leurs couvents ou dans leurs grottes, faisant des rglements de
paix, de morale, de charit, quand tout tait guerre, corruption,
barbarie, allant des tyrans de Rome aux chefs des Tartares et des
Goths, afin de prvenir l'injustice des uns et la cruaut des autres,
arrtant des armes avec une croix de bois et une parole pacifique;
les plus faibles des hommes, et protgeant le monde contre Attila;
placs entre deux univers pour en tre le lien, pour consoler les
derniers {p.286} moments d'une socit expirante, et soutenir les
premiers pas d'une socit au berceau.

       *       *       *       *       *

Il tait impossible que les vrits dveloppes dans le _Gnie du
Christianisme_ ne contribuassent pas au changement des ides. C'est
encore  cet ouvrage que se rattache le got actuel pour les difices
du moyen ge: c'est moi qui ai rappel le jeune sicle  l'admiration
des vieux temples. Si l'on a abus de mon opinion; s'il n'est pas vrai
que nos cathdrales aient approch de la beaut du Parthnon; s'il est
faux que ces glises nous apprennent dans leurs documents de pierre
des faits ignors; s'il est insens de soutenir que ces mmoires de
granit nous rvlent des choses chappes aux savants Bndictins; si
 force d'entendre rabcher du gothique on en meurt d'ennui, ce n'est
pas ma faute. Du reste, sous le rapport des arts, je sais ce qui
manque au _Gnie du Christianisme_; cette partie de ma composition est
dfectueuse, parce qu'en 1800 je ne connaissais pas les arts: je
n'avais vu ni l'Italie, ni la Grce, ni l'gypte. De mme, je n'ai pas
tir un parti suffisant des vies des saints et des lgendes; elles
m'offraient pourtant des histoires merveilleuses: en y choisissant
avec got, on y pouvait faire une moisson abondante. Ce champ des
richesses de l'imagination du moyen ge surpasse en fcondit les
_Mtamorphoses_ d'Ovide et les fables milsiennes. Il y a, de plus,
dans mon ouvrage des jugements triqus ou faux, tels que celui que je
porte sur Dante, auquel j'ai rendu depuis un clatant hommage.

Sous le rapport srieux, j'ai complt le _Gnie du {p.287}
Christianisme_ dans mes _tudes historiques_, un de mes crits dont on
a le moins parl et qu'on a le plus vol.

Le succs d'_Atala_ m'avait enchant, parce que mon me tait encore
neuve; celui du _Gnie du Christianisme_ me fut pnible: je fus oblig
de sacrifier mon temps  des correspondances au moins inutiles et 
des politesses trangres. Une admiration prtendue ne me ddommageait
point des dgots qui attendent un homme dont la foule a retenu le
nom. Quel bien peut remplacer la paix que vous avez perdue en
introduisant le public dans votre intimit? Joignez  cela les
inquitudes dont les Muses se plaisent  affliger ceux qui s'attachent
 leur culte, les embarras d'un caractre facile, l'inaptitude  la
fortune, la perte des loisirs, une humeur ingale, des affections plus
vives, des tristesses sans raison, des joies sans cause: qui voudrait,
s'il en tait le matre, acheter  de pareilles conditions les
avantages incertains d'une rputation qu'on n'est pas sr d'obtenir,
qui vous sera conteste pendant votre vie, que la postrit ne
confirmera pas, et  laquelle votre mort vous rendra  jamais
tranger?

La controverse littraire sur les nouveauts du style, qu'avait
excite _Atala_, se renouvela  la publication du _Gnie du
Christianisme_.

Un trait caractristique de l'cole impriale, et mme de l'cole
rpublicaine, est  observer: tandis que la socit avanait en mal ou
en bien, la littrature demeurait stationnaire; trangre au
changement des ides, elle n'appartenait pas  son temps. Dans la
comdie, les seigneurs de village, les Colin, {p.288} les Babet ou
les intrigues de ces salons que l'on ne connaissait plus, se jouaient
(comme je l'ai dj fait remarquer) devant des hommes grossiers et
sanguinaires, destructeurs des moeurs dont on leur offrait le tableau;
dans la tragdie, un parterre plbien s'occupait des familles des
nobles et des rois.

Deux choses arrtaient la littrature  la date du XVIIIe sicle:
l'impit qu'elle tenait de Voltaire et de la Rvolution, le
despotisme dont la frappait Bonaparte. Le chef de l'tat trouvait du
profit dans ces lettres subordonnes qu'il avait mises  la caserne,
qui lui prsentaient les armes, qui sortaient lorsqu'on criait: Hors
la garde!, qui marchaient en rang et qui manoeuvraient comme des
soldats. Toute indpendance semblait rbellion  son pouvoir; il ne
voulait pas plus d'meute de mots et d'ides qu'il ne souffrait
d'insurrection. Il suspendit l'_Habeas corpus_ pour la pense comme
pour la libert individuelle. Reconnaissons aussi que le public,
fatigu d'anarchie, reprenait volontiers le joug des rgles.

[Illustration: Soire chez Lucien Bonaparte.]

La littrature qui exprime l're nouvelle n'a rgn que quarante ou
cinquante ans aprs le temps dont elle tait l'idiome. Pendant ce
demi-sicle elle n'tait employe que par l'opposition. C'est madame
de Stal, c'est Benjamin Constant, c'est Lemercier, c'est Bonald,
c'est moi enfin, qui les premiers avons parl cette langue. Le
changement de littrature dont le XIXe sicle se vante lui est arriv
de l'migration et de l'exil: ce fut M. de Fontanes qui couva ces
oiseaux d'une autre espce que lui, parce que, remontant au XVIIe
sicle, il avait pris la puissance de ce temps fcond et perdu la
strilit du XVIIIe. Une partie de l'esprit humain, {p.289} celle
qui traite de matires transcendantes, s'avana seule d'un pas gal
avec la civilisation; malheureusement la gloire du savoir ne fut pas
sans tache: les Laplace, les Lagrange, les Monge, les Chaptal, les
Berthollet, tous ces prodiges, jadis fiers dmocrates, devinrent les
plus obsquieux serviteurs de Napolon. Il faut le dire  l'honneur
des lettres: la littrature nouvelle fut libre, la science servile; le
caractre ne rpondit point au gnie, et ceux dont la pense tait
monte au plus haut du ciel ne purent lever leur me au-dessus des
pieds de Bonaparte: ils prtendaient n'avoir pas besoin de Dieu, c'est
pourquoi ils avaient besoin d'un tyran.

Le classique napolonien tait le gnie du XIXe sicle affubl de la
perruque de Louis XIV, ou fris comme au temps de Louis XV. Bonaparte
avait voulu que les hommes de la Rvolution ne parussent  la cour
qu'en habit habill, l'pe au ct. On ne voyait pas la France du
moment; ce n'tait pas de l'ordre, c'tait de la discipline. Aussi
rien n'tait plus ennuyeux que cette ple rsurrection de la
littrature d'autrefois. Ce calque froid, cet anachronisme
improductif, disparut quand la littrature nouvelle fit irruption avec
fracas, par le _Gnie du Christianisme_. La mort du duc d'Enghien eut
pour moi l'avantage, en me jetant  l'cart, de me laisser suivre dans
la solitude mon inspiration particulire et de m'empcher de
m'enrgimenter dans l'infanterie rgulire du vieux Pinde: je dus  ma
libert morale ma libert intellectuelle.

Au dernier chapitre du _Gnie du Christianisme_, j'examine ce que
serait devenu le monde si la foi n'et pas t prche au moment de
l'invasion des Barbares; {p.290} dans un autre paragraphe, je
mentionne un important travail  entreprendre sur les changements que
le christianisme apporta dans les lois aprs la conversion de
Constantin.

En supposant que l'opinion religieuse existt telle qu'elle est 
l'heure o j'cris maintenant, le _Gnie du Christianisme_ tant
encore  faire, je le composerais tout diffremment: au lieu de
rappeler les bienfaits et les institutions de notre religion au pass,
je ferais voir que le christianisme est la pense de l'avenir et de la
libert humaine; que cette pense rdemptrice et messie est le seul
fondement de l'galit sociale; qu'elle seule la peut tablir, parce
qu'elle place auprs de cette galit la ncessit du devoir,
correctif et rgulateur de l'instinct dmocratique. La lgalit ne
suffit pas pour contenir, parce qu'elle n'est pas permanente; elle
tire sa force de la loi; or, la loi est l'ouvrage des hommes qui
passent et varient. Une loi n'est pas toujours obligatoire; elle peut
toujours tre change par une autre loi: contrairement  cela, la
morale est permanente; elle a sa force en elle-mme, parce qu'elle
vient de l'ordre immuable; elle seule peut donc donner la dure.

Je ferais voir que partout o le christianisme a domin, il a chang
l'ide, il a rectifi les notions du juste et de l'injuste, substitu
l'affirmation au doute, embrass l'humanit entire dans ses doctrines
et ses prceptes. Je tcherais de deviner la distance o nous sommes
encore de l'accomplissement total de l'vangile, en supputant le
nombre des maux dtruits et des amliorations opres dans les
dix-huit sicles couls de ce ct-ci de la croix. Le christianisme
{p.291} agit avec lenteur parce qu'il agit partout; il ne s'attache
pas  la rforme d'une socit particulire, il travaille sur la
socit gnrale; sa philanthropie s'tend  tous les fils d'Adam:
c'est ce qu'il exprime avec une merveilleuse simplicit dans ses
oraisons les plus communes, dans ses voeux quotidiens, lorsqu'il dit 
la foule dans le temple: Prions pour tout ce qui souffre sur la
terre. Quelle religion a jamais parl de la sorte? Le Verbe ne s'est
point fait chair dans l'homme de plaisir, il s'est incarn  l'homme
de douleur, dans le but de l'affranchissement de tous, d'une
fraternit universelle et d'une salvation immense.

Quand le _Gnie du Christianisme_ n'aurait donn naissance qu' de
telles investigations, je me fliciterais de l'avoir publi: reste 
savoir si,  l'poque de l'apparition de ce livre, un autre _Gnie du
Christianisme_, lev sur le nouveau plan dont j'indique  peine le
trac, aurait obtenu le mme succs. En 1803, lorsqu'on n'accordait
rien  l'ancienne religion, qu'elle tait l'objet du ddain, que l'on
ne savait pas le premier mot de la question, aurait-on t bien venu 
parler de la libert future descendant du Calvaire, quand on tait
encore meurtri des excs de la libert des passions? Bonaparte et-il
souffert un pareil ouvrage? Il tait peut-tre utile d'exciter les
regrets, d'intresser l'imagination  une cause si mconnue, d'attirer
les regards sur l'objet mpris, de le rendre aimable, avant de
montrer comment il tait srieux, puissant et salutaire.

Maintenant, dans la supposition que mon nom laisse quelque trace, je
le devrai au _Gnie du Christianisme_: {p.292} sans illusion sur la
valeur intrinsque de l'ouvrage, je lui reconnais une valeur
accidentelle; il est venu juste et  son moment. Par cette raison, il
m'a fait prendre place  l'une de ces poques historiques qui, mlant
un individu aux choses, contraignent  se souvenir de lui. Si
l'influence de mon travail ne se bornait pas au changement que, depuis
quarante annes, il a produit parmi les gnrations vivantes; s'il
servait encore  ranimer chez les tard-venus une tincelle des vrits
civilisatrices de la terre; si le lger symptme de vie que l'on croit
apercevoir s'y soutenait dans les gnrations  venir, je m'en irais
plein d'esprance dans la misricorde divine. Chrtien rconcili, ne
m'oublie pas dans tes prires, quand je serai parti; mes fautes
m'arrteront peut-tre  ces portes o ma charit avait cri pour toi:
Ouvrez-vous, portes ternelles! _Elevamini, port ternales!_




{p.293} LIVRE II[236]

                   [Note 236: Ce livre, commenc  Paris en 1837, a
                   t continu et termin  Paris en 1838, il a t
                   revu en fvrier 1845 et en dcembre 1846.]

    Annes de ma vie 1802 et 1803. -- Chteaux. -- Mme de Custine. --
    M. de Saint-Martin. -- Mmes d'Houdetot et Saint-Lambert. -- Voyage
    dans le midi de la France, 1802. -- Annes de ma vie 1802 et 1803.
    -- M. de la Harpe. -- Sa mort. -- Annes de ma vie 1802 et 1803.
    -- Entrevue avec Bonaparte. -- Anne de ma vie 1803. -- Je suis
    nomm premier secrtaire d'ambassade  Rome. -- Anne de ma vie
    1803. -- Voyage de Paris aux Alpes de Savoie. -- Du mont Cenis 
    Rome. -- Milan et Rome. -- Palais du cardinal Fesch. -- Mes
    occupations. -- Anne de ma vie 1803. -- Manuscrit de Mme de
    Beaumont. -- Lettres de Mme de Caud. -- Arrive de Mme de Beaumont
     Rome. -- Lettres de ma soeur. -- Lettre de Mme de Krdener. --
    Mort de Mme de Beaumont. -- Funrailles. -- Anne de ma vie 1803.
    -- Lettres de M. Chnedoll, de M. de Fontanes, de M. Necker et
    Mme de Stal. -- Annes de ma vie 1803 et 1804. -- Premire ide
    de mes Mmoires. -- Je suis nomm ministre de France dans le
    Valais. -- Dpart de Rome. -- Anne de ma vie 1804. -- Rpublique
    du Valais. -- Visite au chteau des Tuileries. -- Htel de
    Montmorin. -- J'entends crier la mort du duc d'Enghien. -- Je
    donne ma dmission.


Ma vie se trouva toute drange aussitt qu'elle cessa d'tre  moi.
J'avais une foule de connaissance en dehors de ma socit habituelle.
J'tais appel dans les chteaux que l'on rtablissait. On se rendait
comme on pouvait dans ces manoirs demi-dmeubls {p.294}
demi-meubls, o un vieux fauteuil succdait  un fauteuil neuf.
Cependant quelques-uns de ces manoirs taient rests intacts, tels que
le Marais[237], chu  madame de La Briche, excellente femme dont le
bonheur n'a jamais pu se dbarrasser[238]. Je me souviens que {p.295}
mon immortalit allait rue Saint-Dominique-d'Enfer prendre une place
pour le Marais dans une mchante voiture de louage, o je rencontrais
madame de Vintimille et madame de Fezensac[239].  Champltreux[240],
{p.296} M. Mol[241] faisait refaire de petites chambres au second
tage. Son pre, tu rvolutionnairement[242], tait remplac, dans un
grand salon dlabr, par un tableau dans lequel Matthieu Mol tait
reprsent arrtant une meute avec son bonnet carr: tableau qui
faisait sentir la diffrence des temps. Une superbe patte d'oie de
tilleuls avait t coupe; mais une des trois avenues existait encore
dans la magnificence de son vieux ombrage; on l'a mle depuis  de
nouvelles plantations: nous en sommes aux peupliers.

                   [Note 237: Le chteau du Marais, situ dans la
                   commune du Val-Saint-Maurice, canton de Dourdan
                   (Seine-et-Oise). Il fut construit par un M. Le
                   Matre, homme trs riche et trs somptueux, qui
                   n'eut point d'enfants et laissa toute sa fortune 
                   sa nice Mme de La Briche. Norvins parle longuement
                   de cette belle habitation, o il frquenta beaucoup
                   dans sa jeunesse. Le chteau du Marais, dit-il,
                   n'est point un chteau, mais un vaste et superbe
                   htel  dix lieues de Paris, de la famille de ceux
                   que le faubourg Saint-Honor possde sur les
                   Champs-lyses, mais avec des proportions plus
                   larges pour les dpendances, les cours et les
                   jardins. Le Marais est l'habitation d'un riche
                   capitaliste parisien qui n'a pas voulu cesser de se
                   croire  la ville, et non celle d'un grand seigneur
                   que la campagne dlassait de la cour et de la
                   ville. La chtellenie n'y est nulle part, pas plus
                   que le moindre accident de terrain; l'art n'a rien
                   eu  vaincre, il n'a eu qu' inventer et 
                   dpenser. La nature a laiss faire, elle n'avait
                   rien  perdre ni  regretter; aussi cette grande
                   construction se ressent tout  fait de son origine.
                   On voit au premier coup d'oeil que le fondateur,
                   homme d'argent et de luxe, n'a voulu rien pargner
                   pour que sa maison de campagne ft la plus belle et
                   la plus somptueusement btie de son temps, o l'on
                   en btissait beaucoup et  grands frais. Le
                   lecteur pourra voir la suite de cette description
                   dans le _Mmorial de Norvins_, tome I, p. 71.--Dans
                   les premires annes de la Restauration, Mme de La
                   Briche donna au Marais des ftes brillantes, o
                   l'on joua la comdie de socit; le rcit dtaill
                   s'en trouve dans les _Souvenirs du baron de
                   Barante_ et surtout dans la _Correspondance de M.
                   de Rmusat_. Le chteau du Marais appartient
                   aujourd'hui  la duchesse douairire de Noailles.
                   La disposition des lieux a t respecte telle
                   qu'elle tait du temps de Mme de La Briche, en
                   sorte que la description de Norvins demeure trs
                   exacte.]

                   [Note 238: Mme de _La Briche_, ne Adelade-Edme
                   _Prvost_, tait veuve d'Alexis-Janvier La Live de
                   la Briche, introducteur des ambassadeurs et
                   secrtaire des commandements de la Reine.--Norvins,
                   qui tait son cousin, le duc Pasquier, M. de
                   Barante parlent d'elle comme Chateaubriand. Nous
                   disions de cette excellente dame, crit Norvins,
                   qu'elle prenait son bonheur en patience.
                   _Mmorial_, I, 64.--Bien des souvenirs, dit M.
                   Pasquier (t. III, p. 231), m'attachaient  Mme de
                   La Briche, belle-mre de M. Mol; bonne, douce,
                   toujours obligeante, occupe de faire valoir les
                   autres sans jamais penser  elle, elle a, dans la
                   socit, occup une place que personne n'a jamais
                   mieux mrite qu'elle. Elle avait eu la chance de
                   traverser la Terreur sans encombre. La Rvolution
                   avait respect sa personne comme ses proprits.
                   C'tait d'autant plus extraordinaire que le chteau
                   du Marais, par son lgance, le luxe, l'tendue du
                   domaine, tait bien fait pour tenter les apptits
                   populaires. Les temps orageux passs, elle se
                   trouva, avant tout le monde, en situation de runir
                   autour d'elle tous les dbris de l'ancienne
                   socit; quand elle eut mari sa fille  M. Mol,
                   son salon fut le rendez-vous de tous ceux qui ne se
                   rsignaient pas  frquenter les salons du
                   Directoire et la socit des fournisseurs
                   enrichis. --Voici enfin comment s'exprime le baron
                   de Barante, dans une lettre au vicomte de Houdetot,
                   en date du 22 juin 1825: Mme de La Briche est
                   toujours de plus en plus contente: jeune,
                   bienveillante, soigneuse  carter toute pense,
                   tout jugement qui troublerait son plaisir. Elle ne
                   souffre pas le pli d'une rose, et malgr cela n'est
                   point goste. (_Souvenirs_, t. III, p. 251.)]

                   [Note 239: Mme de _Vintimille_ et Mme de _Fezensac_
                   taient soeurs. La seconde, Louise-Josphine _La
                   Live de Jully_ (1764-1832), la plus gracieuse et
                   la plus douce des femmes, dit Norvins, avait
                   pous le comte de Montesquiou-Fezensac. Son fils,
                   le lieutenant-gnral de Fezensac (1784-1867),
                   vicomte, puis duc par reprsentation de son oncle
                   l'abb de Montesquiou, est l'auteur des _Souvenirs
                   militaires de 1804  1814_, une oeuvre qui mrite
                   de devenir classique.]

                   [Note 240: Le chteau de Champltreux, situ dans
                   la commune d'pinay-Champltreux, canton de
                   Luzarches (Seine-et-Oise). Il appartenait  la
                   famille parlementaire des Mol, lorsqu'en 1733 le
                   fils an de cette famille, devenu puissamment
                   riche par suite de son mariage avec une des filles
                   du banquier Samuel Bernard, y fit des
                   agrandissements et des embellissements
                   considrables. Confisqu par la Rpublique en 1794,
                   il avait t rendu, sous le Consulat,  M. Mol,
                   l'ami de Chateaubriand. En 1838, le comte Mol,
                   alors prsident du conseil eut l'honneur de
                   recevoir  Champltreux la visite du roi
                   Louis-Philippe.--Le chteau de Champltreux
                   appartient aujourd'hui  M. le duc de Noailles.]

                   [Note 241: Mathieu-Louis, comte _Mol_, n  Paris,
                   le 24 janvier 1781. Ministre de la Justice sous
                   Napolon (20 novembre 1813--2 avril 1814); ministre
                   de la Marine sous Louis XVIII (12 septembre
                   1817--28 dcembre 1818), il fut appel par
                   Louis-Philippe, le 11 aot 1830, au ministre des
                   Affaires trangres, qu'il conserva seulement
                   jusqu'au 1er novembre de la mme anne. Le 6
                   septembre 1836, il reprit le portefeuille des
                   Affaires trangres, avec la prsidence du Conseil,
                   et cette fois il garda le pouvoir pendant prs de
                   trois ans, jusqu'au 30 mars 1839. Aprs 1848, il
                   fut envoy par les lecteurs de la Gironde 
                   l'Assemble constituante et  l'Assemble
                   lgislative, o il fut l'un des chefs de la
                   majorit conservatrice. Le 20 fvrier 1840, il
                   avait remplac Mgr de Quleu  l'Acadmie
                   franaise. Il mourut  son chteau de Champltreux
                   le 25 novembre 1855.]

                   [Note 242: douard-Franois-Mathieu _Mol de
                   Champltreux_, prsident au Parlement de Paris,
                   guillotin le 1er floral an II (20 avril 1794).]

Au retour de l'migration, il n'y avait si pauvre banni qui ne
dessint les tortillons d'un jardin anglais dans les dix pieds de
terre ou de cour qu'il avait retrouvs: moi-mme, n'ai-je pas plant
jadis la Valle-aux-Loups? N'y ai-je pas commenc ces _Mmoires_? Ne
les ai-je pas continus dans le parc de Montboissier, {p.297} dont on
essayait alors de raviver l'aspect dfigur par l'abandon? Ne les
ai-je pas prolongs dans le parc de Maintenon rtabli tout  l'heure,
proie nouvelle pour la dmocratie qui revient? Les chteaux brls en
1789 auraient d avertir le reste des chteaux de demeurer cachs dans
leurs dcombres: mais les clochers des villages engloutis qui percent
les laves du Vsuve n'empchent pas de replanter sur la surface de ces
mmes laves d'autres glises et d'autres hameaux.

Parmi les abeilles qui composaient leur ruche, tait la marquise de
Custine, hritire des longs cheveux de Marguerite de Provence, femme
de saint Louis, dont elle avait du sang[243]. J'assistai  sa prise de
possession de Fervacques[244], et j'eus l'honneur de coucher dans le
lit du Barnais, de mme que dans le lit de la reine Christine 
Combourg. Ce n'tait pas une petite {p.298} affaire que ce voyage: il
fallait embarquer dans la voiture Astolphe de Custine[245], enfant, M.
Berstoecher, le gouverneur, une vieille bonne alsacienne ne parlant
qu'allemand, Jenny la femme de chambre, et Trim, chien fameux qui
mangeait les provisions de la route. N'aurait-on pas pu croire que
cette colonie se rendait  Fervacques pour jamais? et cependant le
chteau n'tait pas achev de meubler que le signal du dlogement fut
donn. J'ai vu celle qui affronta l'chafaud d'un si grand courage, je
l'ai vue, plus blanche qu'une Parque, vtue de noir, la taille amincie
par la mort, la tte orne de sa seule chevelure de soie, je l'ai vue
me sourire de ses lvres ples et de ses belles dents, lorsqu'elle
quittait Scherons, prs Genve, pour expirer  Bex,  l'entre du
Valais; j'ai entendu son cercueil passer la nuit dans les rues
solitaires de Lausanne, pour aller prendre sa place ternelle 
Fervacques; {p.299} elle se htait de se cacher dans une terre
qu'elle n'avait possde qu'un moment, comme sa vie. J'avais lu sur le
coin d'une chemine du chteau ces mchantes rimes attribues 
l'amant de Gabrielle:

            La dame de Fervacques
            Mrite de vives attaques.

                   [Note 243: Louise-lonore-Mlanie de _Sabran_, ne
                    Paris le 18 mars 1770, dcde  Bex, en Suisse,
                   le 25 juillet 1826. Elle avait pous en 1787
                   Armand-Louis-Philippe-Franois de _Custine_, fils
                   d'Adam-Philippe, comte de Custine, marchal de camp
                   des armes du roi. Son beau-pre avait t
                   guillotin le 28 aot 1793. Son mari tait mont
                   sur l'chafaud le 4 janvier 1794. Elle-mme avait
                   t enferme aux Carmes et n'avait d d'chapper au
                   bourreau qu' la rvolution du 9 Thermidor.--Sa
                   _Vie_ a t crite par M. A. Bardoux, _Madame de
                   Custine, d'aprs des documents indits_. 1888. Voir
                   l'_Appendice_, n VII: _Chateaubriand et Mme de
                   Custine_.]

                   [Note 244: Le chteau et le domaine de Fervacques
                   sont situs prs de Lisieux (Calvados). Fervacques
                   appartenait au duc de Montmorency-Laval et  sa
                   soeur la duchesse de Luynes. Mme de Custine
                   l'acheta, le 27 octobre 1803, en son nom et au nom
                   de son fils, au prix de 418 764 livres et une rente
                   de 8 691 livres. Le chteau de Fervacques
                   appartient aujourd'hui  M. le comte de Montgomery,
                   qui a conserv  cette belle demeure son caractre
                   historique.]

                   [Note 245: Astolphe-Louis-Lonor, marquis de
                   _Custine_ (1793-1857). Son livre sur _la Russie en
                   1839_ (4 volumes in-8{o}, 1843) a obtenu, tant en
                   France qu' l'tranger, un grand et lgitime
                   succs. On lui doit, en outre, plusieurs autres
                   ouvrages, qui furent aussi trs justement
                   remarqus: une tude politique, mle de rcits de
                   voyages, en quatre volumes: _L'Espagne sous
                   Ferdinand VII_ (1838); des romans: _Aloys, ou le
                   Moine de Saint-Bernard_ (1827); _Ethel_ (1839);
                   _Romuald ou la Vocation_ (1848); un drame en cinq
                   actes et en vers, _Batrix Cenci_, jou en 1833 sur
                   le thtre de la Porte-Saint-Martin.
                   Merveilleusement dou, il et pu s'lever trs
                   haut, si sa vie n'et dgrad son talent. Philarte
                   Chasles a dit de lui, dans ses _Mmoires_ (tome I,
                   p. 310). Je n'ai connu que plus tard la vritable
                   vie de cet tre extraordinaire et malheureux,
                   problme et type, phnomne et paradoxe, que le
                   vice le plus odieux chevauchait, domptait,
                   opprimait et ravalait; qui, au vu et au su de toute
                   la socit franaise, y pataugeait, y vivait...,
                   qui subissait, tte basse, le mpris public; et qui
                   d'autre ct tait, sans se racheter, loyal,
                   gnreux, honnte, charitable, loquent, spirituel,
                   philosophe, distingu, presque pote.]

Le soldat-roi en avait dit autant  bien d'autres: dclarations
passagres des hommes, vite effaces et descendues de beauts en
beauts jusqu' madame de Custine. Fervacques a t vendu.

Je rencontrai encore la duchesse de Chtillon[246], laquelle, pendant
mon absence des Cent-Jours, dcora ma valle d'Aulnay. Madame
Lindsay[247], que je n'avais cess de voir, me fit connatre Julie
Talma[248]. Madame de Clermont-Tonnerre m'attira chez elle. Nous
avions une grand'mre commune, et elle voulait bien m'appeler son
cousin. Veuve du comte de Clermont-Tonnerre[249], {p.300} elle se
remaria depuis au marquis de Talaru[250]. Elle avait, en prison,
converti M. de La Harpe[251]. Ce fut par elle que je connus le peintre
Neveu, enrl au nombre de ses cavaliers servants; Neveu me mit un
moment en rapport avec Saint-Martin.

                   [Note 246: Depuis, Mme de Brenger.]

                   [Note 247: D'aprs Sainte-Beuve, l'original
                   d'Ellnore, dans l'_Adolphe_ de Benjamin Constant,
                   tait Mme Lindsay.]

                   [Note 248: Louise-Julie _Careau_, premire femme de
                   _Talma_, qu'elle avait pous le 19 avril 1791. Le
                   6 fvrier 1801, sur leur demande mutuelle, faite 
                   haute voix, le maire du Xe arrondissement de
                   Paris, pronona entre eux le divorce. Talma se
                   remaria l'anne suivante (16 juin 1802) avec une de
                   ses camarades de la Comdie-Franaise, Charlotte
                   Vanhove, femme divorce de Louis-Sbastien-Olympe
                   Petit. Une sparation  l'amiable ne tarda pas du
                   reste  loigner l'un de l'autre Mlle Vanhove et
                   Talma. Quant  Julie Talma, elle mourut en 1805.
                   D'aprs Benjamin Constant, qui parle d'elle dans
                   ses _Mlanges de littrature et de politique_,
                   c'tait une espce de philosophe, un esprit juste,
                   tendu, toujours piquant, quelquefois profond;
                   elle avait, ajoute son pangyriste, une raison
                   exquise qui lui avait indiqu les opinions
                   saines.]

                   [Note 249: Stanislas-Marie-Adlade, comte de
                   _Clermont-Tonnerre_ (1757-1792), l'un des membres
                   les plus loquents de l'Assemble constituante. Le
                   10 aot 1792, une troupe arme pntra dans son
                   htel, sous prtexte d'y chercher des armes.
                   Conduit  la section, il fut frapp en chemin d'un
                   coup de feu tir  bout portant; il se rfugia dans
                   l'htel de Brissac, o la populace le poursuivit et
                   le massacra.]

                   [Note 250: Louis-Justin-Marie, marquis de _Talaru_
                   (1769-1850). Il fut quelque temps, sous la
                   Restauration, ambassadeur de France  Madrid. Nomm
                   pair de France, le 17 aot 1815, par la mme
                   ordonnance que Chateaubriand, il sigea dans la
                   Chambre haute jusqu'au 24 fvrier 1848.]

                   [Note 251: On lit dans la _Vie de M. mery_, par
                   l'abb Gosselin, t. I, p. 130: Mme la comtesse
                   Stanislas de Clermont-Tonnerre, incarcre au
                   Luxembourg avec La Harpe, avait t l'instrument
                   dont Dieu s'tait servi pour la conversion de ce
                   littrateur. Ce fait, rapport sur un simple
                   ou-dire par M. Michaud, dans la _Biographie
                   universelle_ (_Supplment_, article _Talaru_), est
                   positivement attest par M. Clausel de Coussergues,
                   dans sa lettre  M. Faillon, du 20 mars 1843.]

M. de Saint-Martin[252] avait cru trouver dans _Atala_ certain argot
dont je ne me doutais pas, et qui lui prouvait une affinit de
doctrines avec moi. Neveu, afin de lier deux frres, nous donna 
dner dans une chambre haute qu'il habitait dans les communs du
Palais-Bourbon. J'arrivai au rendez-vous  six heures; le philosophe
du ciel tait  son poste.  sept {p.301} heures, un valet discret
posa un potage sur la table, se retira et ferma la porte. Nous nous
assmes et nous commenmes  manger en silence. M. de Saint-Martin,
qui, d'ailleurs, avait de trs-belles faons, ne prononait que de
courtes paroles d'oracle. Neveu rpondait par des exclamations, avec
des attitudes et des grimaces de peintre; je ne disais mot.

                   [Note 252: Louis-Claude de _Saint-Martin_, dit _le
                   Philosophe inconnu_ (1743-1803). Ses principaux
                   ouvrages sont _l'Homme de dsir_ et _le Ministre
                   de l'Homme-Esprit_. Il avait publi en 1799 un
                   pome intitul: _Le Crocodile ou la Guerre du bien
                   et du mal, arrive sous le rgne de Louis XV, pome
                   pico-magique en cent-deux chants, par un amateur
                   de choses caches_.]

Au bout d'une demi-heure, le ncromant rentra, enleva la soupe, et mit
un autre plat sur la table: les mets se succdrent ainsi un  un et 
de longues distances. M. de Saint-Martin, s'chauffant peu  peu, se
mit  parler en faon d'archange; plus il parlait, plus son langage
devenait tnbreux. Neveu m'avait insinu, en me serrant la main, que
nous verrions des choses extraordinaires, que nous entendrions des
bruits: depuis six mortelles heures, j'coutais et je ne dcouvrais
rien.  minuit, l'homme des visions se lve tout  coup: je crus que
l'esprit des tnbres ou l'esprit divin descendait, que les sonnettes
allaient faire retentir les mystrieux corridors; mais M. de
Saint-Martin dclara qu'il tait puis, et que nous reprendrions la
conversation une autre fois; il mit son chapeau et s'en alla.
Malheureusement pour lui, il fut arrt  la porte et forc de rentrer
par une visite inattendue: nanmoins, il ne tarda pas  disparatre.
Je ne l'ai jamais revu: il courut mourir dans le jardin de M.
Lenoir-Laroche, mon voisin d'Aulnay[253].

                   [Note 253: Jean-Jacques _Lenoir-Laroche_
                   (1749-1825), avocat, dput de Paris aux
                   tats-Gnraux, ministre de la police du 16 au 28
                   juillet 1797, dput de la Seine au Conseil des
                   Anciens (1798-1799), membre du Snat conservateur
                   (1799-1814). Napolon l'avait fait comte, Louis
                   XVIII le fit pair de France ds le 4 juin 1814, et,
                   par ordonnance du 31 aot 1817, dcida que la
                   dignit de pair serait hrditaire dans sa famille.
                   Chateaubriand aurait pu apprendre de _son voisin
                   d'Aulnay_ comment on peut cultiver, sous tous les
                   gouvernements, _l'Art de garder ses places_.]

{p.302} Je suis un sujet rebelle pour le Swedenborgisme: l'abb
Faria[254],  un dner chez madame de Custine, se vanta de tuer un
serin en le magntisant: le serin fut le plus fort, et l'abb, hors de
lui, fut oblig de quitter la partie, de peur d'tre tu par le serin:
chrtien, ma seule prsence avait rendu le trpied impuissant.

                   [Note 254: L'abb Joseph _Faria_ (et non _Furia_,
                   comme on l'a imprim dans toutes les ditions des
                   _Mmoires_), n  Goa (Indes orientales) vers 1755,
                   mort  Paris en 1819. Il avait acquis comme
                   magntiseur une rputation qui lui valut d'tre mis
                    la scne, dans un vaudeville intitul _la
                   Magntismomanie_. Tout Paris voulut voir l'abb
                   Faria sous les traits de l'acteur Potier. Aprs le
                   thtre, le roman. Dans _le Comte de Monte-Cristo_,
                   d'Alexandre Dumas, le clbre magntiseur joue un
                   rle important. Le romancier le fait mourir au
                   chteau d'If.]

Une autre fois, le clbre Gall[255], toujours chez madame de Custine,
dna prs de moi sans me connatre, se trompa sur mon angle facial, me
prit pour une grenouille, et voulut, quand il sut qui j'tais,
raccommoder sa science d'une manire dont j'tais honteux pour lui. La
forme de la tte peut aider  distinguer {p.303} le sexe dans les
individus,  indiquer ce qui appartient  la bte, aux passions
animales; quant aux facults intellectuelles, la phrnologie en
ignorera toujours. Si l'on pouvait rassembler les crnes divers des
grands hommes morts depuis le commencement du monde, et qu'on les mt
sous les yeux des phrnologistes sans leur dire  qui ils ont
appartenu, ils n'enverraient pas un cerveau  son adresse: l'examen
des _bosses_ produirait les mprises les plus comiques.

                   [Note 255: Franois-Joseph _Gall_(1758-1828),
                   clbre mdecin allemand, n  Tiefenbrunn, prs de
                   Pforzheim (grand-duch de Bade). Il fut naturalis
                   franais le 29 septembre 1819. L'un des crateurs
                   de l'anatomie du cerveau, il fonda sur un ensemble
                   d'observations exactes et d'applications hasardes
                   la prtendue science de la phrnologie, qui fit
                   tant de bruit, dans les premires annes de ce
                   sicle, parmi les mdecins et les philosophes. Son
                   principal ouvrage, paru de 1810  1818 en 4 volumes
                   in-4{o}, accompagns de 100 planches, a pour titre:
                   _Anatomie et physiologie du systme nerveux en
                   gnral et du cerveau en particulier_, contenant
                   des observations sur la possibilit de reconnatre
                   plusieurs dispositions intellectuelles et morales
                   de l'homme et des animaux par la configuration de
                   leur tte.]

Il me prend un remords: j'ai parl de M. de Saint-Martin avec un peu
de moquerie, je m'en repens. Cette moquerie, que je repousse
continuellement et qui me revient sans cesse, me met en souffrance;
car je hais l'esprit satirique comme tant l'esprit le plus petit, le
plus commun et le plus facile de tous; bien entendu que je ne fais pas
ici le procs  la haute comdie. M. de Saint-Martin tait, en dernier
rsultat, un homme d'un grand mrite, d'un caractre noble et
indpendant. Quand ses ides taient explicables, elles taient
leves et d'une nature suprieure. Ne devrais-je pas le sacrifice des
deux pages prcdentes  la gnreuse et beaucoup trop flatteuse
dclaration de l'auteur du _Portrait de M. de Saint-Martin fait par
lui-mme_[256]? Je ne balancerais pas  les effacer, si ce que je dis
pouvait nuire le moins du monde  la renomme grave de M. de
Saint-Martin et  l'estime qui s'attachera toujours  sa mmoire. Je
vois du reste avec plaisir que mes souvenirs ne m'avaient pas tromp:
M. de Saint-Martin n'a pas pu tre tout  {p.304} fait frapp de la
mme manire que moi dans le dner dont je parle; mais on voit que je
n'avais pas invent la scne et que le rcit de M. de Saint-Martin
ressemble au mien par le fond.

                   [Note 256: _Mon portrait historique et
                   philosophique_, par M. de Saint-Martin. Cet crit
                   posthume du _Philosophe inconnu_ n'a t imprim
                   que tronqu et trs incomplet.]

Le 27 janvier 1803, dit-il, j'ai eu une entrevue avec M. de
Chateaubriand dans un dner arrang pour cela, chez M. Neveu, 
l'cole polytechnique[257]. J'aurais beaucoup gagn  le connatre
plus tt: c'est le seul homme de lettres honnte avec qui je me sois
trouv en prsence depuis que j'existe, et encore n'ai-je joui de sa
conversation que pendant le repas. Car aussitt aprs parut une visite
qui le rendit muet pour le reste de la sance, et je ne sais quand
l'occasion pourra renatre, parce que le roi de ce monde a grand soin
de mettre des btons dans les roues de ma carriole. Au reste, de qui
ai-je besoin, except de Dieu?

                   [Note 257: Saint-Martin dit que le dner chez M.
                   Neveu eut lieu  l'_cole polytechnique_.
                   Chateaubriand nous a dit tout  l'heure que ce
                   dner avait eu lieu dans les communs du
                   _Palais-Bourbon_. Les deux rcits ne se
                   contredisent point. Le dner est du 27 janvier
                   1803, et  cette date l'cole polytechnique tait
                   installe au Palais-Bourbon; c'est seulement en
                   1804 qu'elle fut transporte dans l'ancien collge
                   de Navarre, rue de la Montagne Sainte-Genevive.]

M. de Saint-Martin vaut mille fois mieux que moi: la dignit de sa
dernire phrase crase du poids d'une nature srieuse ma raillerie
inoffensive.

J'avais aperu M. de Saint-Lambert[258] et madame de {p.305}
Houdetot[259] au Marais, reprsentant l'un et l'autre les opinions et
les liberts d'autrefois, soigneusement empailles et conserves:
c'tait le XVIIIe sicle expir et mari  sa manire. Il suffit de
tenir bon dans la vie pour que les illgitimits deviennent des
lgitimits. On se sent une estime infinie pour l'immoralit parce
qu'elle n'a pas cess d'tre et que le temps l'a dcore de rides. 
la vrit, deux vertueux poux, qui ne sont pas poux, et qui restent
unis par respect humain, souffrent un peu de leur vnrable tat; ils
{p.306} s'ennuient et se dtestent cordialement dans toute la
mauvaise humeur de l'ge: c'est la justice de Dieu.

            Malheur  qui le ciel accorde de longs jours!

                   [Note 258: Jean-Franois de _Saint-Lambert_
                   (1716-1803). Son pome des _Saisons_, publi en
                   1769, le fit entrer, l'anne suivante,  l'Acadmie
                   franaise. Dans son ouvrage sur les _Principes des
                   moeurs chez toutes les nations, ou Catchisme
                   universel_ (1798, 3 vol. in-8), il enseigna que les
                   vices et les vertus ne sont que des clauses de
                   convention. Ce livre, outrageusement matrialiste,
                   n'en fut pas moins dsign en 1810, par l'Institut,
                   comme digne du grand prix de morale.]

                   [Note 259: lisabeth-Franoise-Sophie _de La Live_
                   (1730-1813). Elle avait pous en 1748 le gnral
                   _de Houdetot_. Sa liaison avec Saint-Lambert
                   subsista pendant presque un demi-sicle, dix ans de
                   plus que celle de Philmon et Baucis, qui dura _par
                   deux fois vingt ts_. En 1803, _Baucis_ avait 73
                   ans; _Philmon_ en avait 87. Norvins, qui vit Mme
                   de Houdetot, en 1788, au chteau de Marais, a trac
                   d'elle ce portrait (_Mmorial_, I, 86): Mme de
                   Houdetot tait ne laide, d'une laideur
                   repoussante, tellement louche qu'elle en paraissait
                   borgne, et cette erreur lui tait favorable. ge
                   seulement de cinquante-huit ans en 1788, elle tait
                   si dforme que cet automne de la vieillesse tait
                   chez elle presque de la dcrpitude. Elle ne voyait
                   d'aucun de ces deux yeux dpareills. Le son de sa
                   voix tait  la fois rauque et tremblant. Sa taille
                   plus qu'incertaine tait ingalement surplombe par
                   de maigres paules. Ses cheveux tout gris ne
                   laissaient plus deviner leur couleur primitive. Mon
                   pre, qui l'avait vu marier, me disait plaisamment
                   qu'elle tait toujours aussi jolie que le jour de
                   ses noces. Mme de Houdetot tait une vritable
                   ruine, qui en soutenait une autre...--La comtesse
                   de Houdetot tait la belle-soeur de Mme de La
                   Briche, propritaire du chteau du Marais. Une
                   fois au Marais, dit encore Norvins, elle entrait en
                   vacances... On avait bientt oubli son
                   incomparable laideur, car l'esprit et le sentiment,
                   et jusqu' la sociabilit, n'avaient rien perdu en
                   elle de l'action, de la puissance, du charme qui
                   jadis l'avaient si justement distingue. Rien
                   n'tait encore plus imprvu, plus dlicat, plus
                   piquant que sa conversation.]

Il devenait difficile de comprendre quelques pages des _Confessions_,
quand on avait vu l'objet des transports de Rousseau: madame de
Houdetot avait-elle conserv les lettres que Jean-Jacques lui
crivait, et qu'il dit avoir t plus brlantes que celles de la
_Nouvelle Hlose_? On croit qu'elle en avait fait le sacrifice 
Saint-Lambert.

 prs de quatre-vingts ans madame de Houdetot s'criait encore, dans
des vers agrables:

                      Et l'amour me console!
            Rien ne pourra me consoler de lui.

Elle ne se couchait point qu'elle n'et frapp trois fois  terre avec
sa pantoufle, en disant  feu l'auteur des Saisons: Bonsoir, mon
ami! C'tait l  quoi se rduisait, en 1803, la philosophie du
XVIIIe sicle.

La socit de madame de Houdetot, de Diderot, de Saint-Lambert, de
Rousseau, de Grimm, de madame d'pinay, m'a rendu la valle de
Montmorency insupportable, et quoique, sous le rapport des faits, je
sois bien aise qu'une relique des temps voltairiens soit tombe sous
mes yeux, je ne regrette point ces temps. J'ai revu dernirement, 
Sannois[260], la maison qu'habitait madame de Houdetot; ce n'est plus
qu'une coque {p.307} vide, rduite aux quatre murailles. Un tre
abandonn intresse toujours; mais que disent des foyers o ne s'est
assise ni la beaut, ni la mre de famille, ni la religion, et dont
les cendres, si elles n'taient disperses, reporteraient seulement le
souvenir vers des jours qui n'ont su que dtruire?

                   [Note 260: Sannois, dans la canton d'Argenteuil,
                   arrondissement de Versailles (Seine-et-Oise).]

       *       *       *       *       *

Une contrefaon du _Gnie du Christianisme_,  Avignon, m'appela au
mois d'octobre 1802 dans le midi de la France[261]. Je ne connaissais
que ma pauvre Bretagne et les provinces du Nord, traverses par moi en
quittant mon pays. J'allais voir le soleil de Provence, ce ciel qui
devait me donner un avant-got de l'Italie et de la Grce, vers
lesquelles mon instinct et la muse me poussaient. J'tais dans une
disposition heureuse; ma rputation me rendait la vie lgre: il y a
beaucoup de songes dans le premier enivrement de la renomme, et les
yeux se remplissent d'abord avec dlices de la lumire qui se lve;
mais que cette lumire s'teigne, elle vous laisse dans l'obscurit;
si elle dure, l'habitude de la voir vous y rend bientt insensible.

                   [Note 261: Il quitta Paris le 18 octobre 1802.
                   Trois jours avant son dpart, il crivait  son ami
                   Chnedoll, alors en Normandie: Mon cher ami, je
                   pars lundi pour Avignon, o je vais saisir, si je
                   puis, une contrefaon qui me ruine; je reviens par
                   Bordeaux et par la Bretagne. J'irai vous voir 
                   Vire et je vous ramnerai  Paris, o votre
                   prsence est absolument ncessaire, si vous voulez
                   enfin entrer dans la carrire diplomatique.]

Lyon me fit un extrme plaisir. Je retrouvai ces ouvrages des Romains
que je n'avais point aperus depuis le jour o je lisais dans
l'amphithtre de Trves quelques feuilles d'_Atala_, tires de mon
havresac. {p.308} Sur la Sane passaient d'une rive  l'autre des
barques entoiles, portant la nuit une lumire; des femmes les
conduisaient; une nautonire de dix-huit ans, qui me prit  son bord,
raccommodait,  chaque coup d'aviron, un bouquet de fleurs mal attach
 son chapeau. Je fus rveill le matin par le son des cloches. Les
couvents suspendus aux coteaux semblaient avoir recouvr leurs
solitaires. Le fils de M. Ballanche[262], propritaire, aprs M.
Migneret, du _Gnie du Christianisme_, tait devenu mon hte: il est
devenu mon ami. Qui ne connat aujourd'hui le philosophe chrtien dont
les crits brillent de cette clart paisible sur laquelle on se plat
 attacher les regards, comme sur le rayon d'un astre ami dans le
ciel?

                   [Note 262: Pierre-Simon _Ballanche_, membre de
                   l'Acadmie franaise, n  Lyon, le 4 aot 1778,
                   mort  Paris, le 12 juin 1847. Il avait publi, en
                   1800, un volume intitul: _Du Sentiment dans ses
                   rapports avec la littrature et les arts_. Ce fut
                   lui qui donna, avec son pre, imprimeur  Lyon, la
                   2e et la 3e dition du _Gnie du Christianisme_.
                   Ses principaux ouvrages sont _Antigone_ (1814);
                   _Essais sur les institutions sociales_ (1818);
                   _l'Homme sans nom_ (1820); les _Essais de
                   Palingnsie sociale et Orphe_ (1827-1828); _la
                   Vision d'Hbal, chef d'un clan cossais_ (1832). De
                   1802 jusqu' sa mort, Ballanche fut un des plus
                   constants amis de Chateaubriand.]

Le 27 octobre, le bateau de poste qui me conduisait  Avignon[263] fut
oblig de s'arrter  Tain,  cause {p.309} d'une tempte. Je me
croyais en Amrique: le Rhne me reprsentait mes grandes rivires
sauvages. J'tais nich dans une petite auberge, au bord des flots; un
conscrit se tenait debout dans un coin du foyer; il avait le sac sur
le dos, et allait rejoindre l'arme d'Italie. J'crivais sur le
soufflet de la chemine, en face de l'htelire, assise en silence
devant moi, et qui, par gard pour le voyageur, empchait le chien et
le chat de faire du bruit.

                   [Note 263: Quelques jours aprs avoir quitt Lyon,
                   Chateaubriand crivait  Fontanes: Je vous avoue
                   que je suis confondu de la manire dont j'ai t
                   reu partout; tout retentit de ma gloire, les
                   papiers de Lyon, etc., les socits, les
                   prfectures; on annonce mon passage comme celui
                   d'un personnage important. Si j'avais crit un
                   livre philosophique, croyez-vous que mon nom ft
                   mme connu? Non; j'ai consol quelque malheureux;
                   j'ai rappel des principes chers  tous les coeurs
                   dans le fond des provinces; on ne juge pas ici mes
                   talents, mais mes opinions. On me sait gr de tout
                   ce que j'ai dit, de tout ce que je n'ai pas dit, et
                   ces honntes gens me reoivent comme le dfenseur
                   de leurs propres sentiments, de leurs propres
                   ides. Il n'y a pas de chagrin, pas de travail que
                   cela ne doive payer. Le plaisir que j'prouve est,
                   je vous assure, indpendant de tout amour-propre:
                   c'est l'homme et non l'auteur qui est touch.--J'ai
                   vu Lyon. Je vous en parlerai  loisir. C'est, je
                   crois, la ville que j'aime le mieux au monde...
                   Lettre crite d'Avignon, le samedi 6 novembre 1802.
                   (Voir _Chateaubriand, sa femme et ses amis_, par
                   l'abb G. Pailhs, p. 109.)]

Ce que j'crivais tait un article dj presque fait en descendant le
Rhne et relatif  la _Lgislation primitive_ de M. de Bonald. Je
prvoyais ce qui est arriv depuis: La littrature franaise,
disais-je, va changer de face; avec la Rvolution vont natre d'autres
penses, d'autres vues des choses et des hommes. Il est ais de
prvoir que les crivains se diviseront. Les uns s'efforceront de
sortir des anciennes routes; les autres tcheront de suivre les
antiques modles, mais toutefois en les prsentant sous un jour
nouveau. Il est assez probable que les derniers finiront par
l'emporter sur leurs adversaires, parce qu'en s'appuyant sur les
grandes traditions et sur les grands hommes, ils auront des guides
plus srs et des documents plus fconds.

{p.310} Les lignes qui terminent ma critique voyageuse sont de
l'histoire; mon esprit marchait ds lors avec mon sicle: L'auteur de
cet article, disais-je, ne se peut refuser  une image qui lui est
fournie par la position dans laquelle il se trouve. Au moment mme o
il crit ces derniers mots, il descend un des plus grands fleuves de
France. Sur deux montagnes opposes s'lvent deux tours en ruine; au
haut de ces tours sont attaches de petites cloches que les
montagnards sonnent  notre passage. Ce fleuve, ces montagnes, ces
sons, ces monuments gothiques, amusent un moment les yeux des
spectateurs; mais personne ne s'arrte pour aller o le clocher
l'invite. Ainsi, les hommes qui prchent aujourd'hui morale et
religion donnent en vain le signal du haut de leurs ruines  ceux que
le torrent du sicle entrane; le voyageur s'tonne de la grandeur des
dbris, de la douceur des bruits qui en sortent, de la majest des
souvenirs qui s'en lvent, mais il n'interrompt point sa course, et,
au premier dtour du fleuve, tout est oubli[264].

                   [Note 264: L'article sur la _Lgislation primitive_
                   parut dans le _Mercure_ du 18 nivse an XI (8
                   janvier 1803). Il figure, dans les _Mlanges
                   littraires_, au tome XXI des _OEuvres compltes_
                   de Chateaubriand.]

Arriv  Avignon la veille de la Toussaint, un enfant portant des
livres m'en offrit: j'achetai du premier coup trois ditions
diffrentes et contrefaites d'un petit roman nomm _Atala_. En allant
de libraire en libraire, je dterrai le contrefacteur,  qui j'tais
inconnu. Il me vendit les quatre volumes du _Gnie du Christianisme_,
au prix raisonnable de neuf francs {p.311} l'exemplaire, et me fit un
grand loge de l'ouvrage et de l'auteur. Il habitait un bel htel
entre cour et jardin. Je crus avoir trouv la pie au nid: au bout de
vingt-quatre heures, je m'ennuyai de suivre la fortune, et je
m'arrangeai presque pour rien avec le voleur[265].

                   [Note 265: Je lis, dans la lettre ci-dessus cite,
                   de Chateaubriand  Fontanes, du 6 novembre 1802:
                   Si l'on ne contrefait que les bons ouvrages, mon
                   cher ami, je dois tre content. J'ai saisi une
                   contrefaon d'_Atala_ et une du _Gnie du
                   Christianisme_. La dernire tait l'importante; je
                   me suis arrang avec le libraire; il me paie les
                   frais de mon voyage, me donne de plus un certain
                   nombre d'exemplaires de son dition qui est en
                   quatre volumes et plus correcte que la mienne; et
                   moi, je lgitime mon btard, et le reconnais comme
                   seconde dition...]

Je vis madame de Janson, petite femme sche, blanche et rsolue, qui,
dans sa proprit, se battait avec le Rhne, changeait des coups de
fusil avec les riverains et se dfendait contre les annes.

Avignon me rappela mon compatriote. Du Guesclin valait bien Bonaparte,
puisqu'il arracha la France  la conqute. Arriv auprs de la ville
des papes avec les aventuriers que sa gloire entranait en Espagne, il
dit au prvt envoy au-devant de lui par le pontife: Frre, ne me
celez pas: dont vient ce trsor? l'a prins le pape en son trsor? Et
il lui rpondit que non, et que le commun d'Avignon l'avoit pay
chacun sa portion. Lors, dit Bertrand, prvost, je vous promets que
nous n'en aurons denier en notre vie, et voulons que cet argent
cueilli soit rendu  ceux qui l'ont pay, et dites bien au pape qu'il
le leur fasse rendre: car si je savois que le contraire fust, il m'en
poiseroit; et eusse ores pass {p.312} la mer, si retournerois-je par
de. Adonc fut Bertrand pay de l'argent du pape, et ses gens de
rechief absous, et ladite absolution primire de rechief confirme.

Les voyages transalpins commenaient autrefois par Avignon, c'tait
l'entre de l'Italie. Les gographies disent: Le Rhne est au roi,
mais la ville d'Avignon est arrose par une branche de la rivire de
la Sorgue, qui est au pape. Le pape est-il bien sr de conserver
longtemps la proprit du Tibre? On visitait  Avignon le couvent des
Clestins. Le bon roi Ren, qui diminuait les impts quand la
tramontane soufflait, avait peint dans une des salles du couvent des
Clestins un squelette: c'tait celui d'une femme d'une grande beaut
qu'il avait aime.

Dans l'glise des Cordeliers se trouvait le spulcre de _madonna
Laura_: Franois Ier commanda de l'ouvrir et salua les cendres
immortalises. Le vainqueur de Marignan laissa  la nouvelle tombe
qu'il fit lever cette pitaphe:

            En petit lieu compris vous pouvez voir
            Ce qui comprend beaucoup par renomme:
            .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .
             gentille me, estant tant estime,
            Qui te pourra louer qu'en se taisant?
            Car la parole est toujours rprime,
            Quand le sujet surmonte le disant.

On aura beau faire, le _pre des lettres_, l'ami de Benvenuto Cellini,
de Lonard de Vinci, du Primatice, le {p.313} roi  qui nous devons
la _Diane_, soeur de l'_Apollon du Belvdre_, et la _Sainte Famille_
de Raphal; le chantre de Laure, l'admirateur de Ptrarque, a reu des
beaux-arts reconnaissants une vie qui ne prira point.

J'allai  Vaucluse cueillir, au bord de la fontaine, des bruyres
parfumes et la premire olive que portait un jeune olivier:

              Chiara fontana, in quel medesmo bosco
            Sorgea d'un sasso; ed acque fresche e dolci
            Spargea soavemente mormorando:
            Al bel seggio riposto, ombroso e fosco
            Ne pastori appressavan, ne bifolci;
            Ma nimfe e muse a quel tenor cantando.

Cette claire fontaine, dans ce mme bocage, sort d'un rocher; elle
rpand, fraches et douces, ses ondes qui suavement murmurent.  ce
beau lit de repos, ni les pasteurs, ni les troupeaux ne s'empressent;
mais la nymphe et la muse y vont chantant.

Ptrarque a racont comment il rencontra cette valle: Je
m'enqurais, dit-il, d'un lieu cach o je pusse me retirer comme dans
un port, quand je trouvai une petite valle ferme, Vaucluse, bien
solitaire, d'o nat la source de la Sorgue, reine de toutes les
sources: je m'y tablis. C'est l que j'ai compos mes posies en
langue vulgaire: vers o j'ai peint les chagrins de ma jeunesse.

C'est aussi de Vaucluse qu'il entendait, comme on l'entendait encore
lorsque j'y passai, le bruit des armes retentissant en Italie; il
s'criait:

{p.314}     Italia mia.  .  .  .  .
            .  .  .  .  .  .  .  .
            O diluvio raccolto
            Di che deserti strani
            Per inondar i nostri dolci campi!
            .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .

          Non  questo 'l terren ch' io toccai pria?
            Non  questo 'l mio nido,
            Ove audrito fui si dolcemente?
            Non  questa la patria, in ch' io mi fido,
            Madre benigna e pia
            Chi copre l' uno et l' altro mio parente?

Mon Italie!...  dluge rassembl des dserts trangers pour inonder
nos doux champs! N'est-ce pas l le sol que je touchai d'abord?
n'est-ce pas l le nid o je fus si doucement nourri? n'est-ce pas l
la patrie en qui je me confie, mre bnigne et pieuse qui couvre l'un
et l'autre de mes parents?

Plus tard, l'amant de Laure invite Urbain V  se transporter  Rome:
Que rpondrez-vous  saint Pierre, s'crie-t-il loquemment, quand
il vous dira: Que se passe-t-il  Rome? Dans quel tat est mon temple,
mon tombeau, mon peuple? Vous ne rpondez rien? D'o venez-vous?
Avez-vous habit les bords du Rhne? Vous y naqutes, dites-vous: et
moi, n'tais-je pas n en Galile?

Sicle fcond, jeune, sensible, dont l'admiration remuait les
entrailles; sicle qui obissait  la lyre d'un grand pote, comme 
la voix d'un lgislateur! C'est  Ptrarque que nous devons le retour
du souverain pontife au Vatican; c'est sa voix qui a fait {p.315}
natre Raphal et sortir de terre le dme de Michel-Ange.

De retour  Avignon, je cherchai le palais des papes, et l'on me
montra la _Glacire_: la Rvolution s'en est prise aux lieux clbres:
les souvenirs du pass sont obligs de pousser au travers et de
reverdir sur des ossements[266]. Hlas! les gmissements des victimes
meurent vite aprs elles; ils arrivent  peine  quelque cho qui les
fait survivre un moment, quand dj la voix dont ils s'exhalaient est
teinte. Mais tandis que le cri des douleurs expirait au bord du
Rhne, on entendait dans le lointain les sons du luth de Ptrarque;
une _canzone_ solitaire, chappe de la tombe, continuait  charmer
Vaucluse d'une immortelle mlancolie et de chagrins d'amour
d'autrefois.

                   [Note 266: Onze ans auparavant, les 16 et 17
                   octobre 1791, la _Glacire_ d'Avignon avait t le
                   thtre d'un odieux massacre organis par les chefs
                   du parti rvolutionnaire, Jourdan Coupe-Tte,
                   Mainvielle et Duprat, dignes prcurseurs des
                   gorgeurs de septembre.  mesure, dit M. Louis
                   Blanc, que les patrouilles amenaient un captif, on
                   l'abattait d'un coup de sabre ou de bton; puis,
                   sans mme s'assurer s'il tait bien mort, on allait
                   le prcipiter au fond de la tour sanglante. Rien
                   qui pt flchir la barbarie des assassins; ni la
                   jeunesse, ni l'enfance... Dampmartin, qui tait
                   prsent  l'ouverture de la fosse, assure qu'on en
                   retira cent dix corps, parmi lesquels les
                   chirurgiens distingurent soixante-dix hommes,
                   trente-deux femmes et huit enfants... D'un autre
                   ct, une relation semi-officielle porte que, quand
                   on ouvrit la fosse, on trouva des corps  genoux
                   contre le mur, dans une attitude qui prouvait
                   qu'ils avaient t enterrs vifs... Jourdan et les
                   siens avaient eu beau jeter des torrents d'eau et
                   des baquets de chaux vive dans l'horrible fosse:
                   sur un des cts du mur, il tait rest, pour
                   dnoncer leur crime, _une longue trane de sang
                   qu'on ne put jamais effacer_. (Louis Blanc,
                   _Histoire de la Rvolution franaise_, t. VI, p.
                   163 et 166.)]

Alain Chartier tait venu de Bayeux se faire enterrer {p.316} 
Avignon, dans l'glise de Saint-Antoine. Il avait crit _la Belle Dame
sans mercy_, et le baiser de Marguerite d'cosse l'a fait vivre.

D'Avignon je me rendis  Marseille. Que peut avoir  dsirer une ville
 qui Cicron adresse ces paroles, dont le tour oratoire a t imit
par Bossuet: Je ne t'oublierai pas, Marseille, dont la vertu est  un
degr si minent, que la plupart des nations te doivent cder, et que
la Grce mme ne doit pas se comparer  toi! (_Pro L. Flacco_.)
Tacite, dans la _Vie d'Agricola_, loue aussi Marseille, comme mlant
l'urbanit grecque  l'conomie des provinces latines. Fille de
l'Hellnie, institutrice de la Gaule, clbre par Cicron, emporte
par Csar, n'est-ce pas runir assez de gloire? Je me htai de monter
 _Notre-Dame de la Garde_, pour admirer la mer que bordent avec leurs
ruines les ctes riantes de tous les pays fameux de l'antiquit. La
mer, qui ne marche point, est la source de la mythologie, comme
l'Ocan, qui se lve deux fois le jour, est l'abme auquel a dit
Jhovah: Tu n'iras pas plus loin.

Cette anne mme, 1838, j'ai remont sur cette cime; j'ai revu cette
mer qui m'est  prsent si connue, et au bout de laquelle s'levrent
la croix et la tombe victorieuses. Le mistral soufflait; je suis entr
dans le fort bti par Franois Ier, o ne veillait plus un vtran de
l'arme d'gypte, mais o se tenait un conscrit destin pour Alger et
perdu sous des votes obscures. Le silence rgnait dans la chapelle
restaure, tandis que le vent mugissait au dehors. Le cantique des
matelots de la Bretagne  _Notre-Dame de Bon-Secours_ me revenait en
pense: vous savez quand {p.317} et comment je vous ai dj cit
cette complainte de mes premiers jours de l'Ocan:

            Je mets ma confiance,
            Vierge, en votre secours, etc.

Que d'vnements il avait fallu pour me ramener aux pieds de l'_toile
des mers_,  laquelle j'avais t vou dans mon enfance! Lorsque je
contemplais ces _ex-voto_, ces peintures de naufrages suspendues
autour de moi, je croyais lire l'histoire de mes jours. Virgile plaque
sous les portiques de Carthage le hros troyen, mu  la vue d'un
tableau reprsentant l'incendie de Troie, et le gnie du chantre
d'Hamlet a profit de l'me du chantre de Didon.

Au bas de ce rocher, couvert autrefois d'une fort chante par Lucain,
je n'ai point reconnu Marseille: dans ses rues droites, longues et
larges, je ne pouvais plus m'garer. Le port tait encombr de
vaisseaux; j'y aurais  peine trouv, il y a trente-six ans, une
_nave_, conduite par un descendant de Pythas, pour me transporter en
Chypre comme Joinville: au rebours des hommes, le temps rajeunit les
villes. J'aimais mieux ma vieille Marseille, avec ses souvenirs des
Brenger, du duc d'Anjou, du roi Ren, de Guise et d'pernon, avec les
monuments de Louis XIV et les vertus de Belsunce; les rides me
plaisaient sur son front. Peut-tre qu'en regrettant les annes
qu'elle a perdues, je ne fais que pleurer celles que j'ai trouves.
Marseille m'a reu gracieusement, il est vrai; mais l'mule d'Athnes
est devenu trop jeune pour moi.

{p.318} Si les _Mmoires_ d'Alfieri eussent t publis en 1802[267],
je n'aurais pas quitt Marseille sans visiter le rocher des bains du
pote. Cet homme rude est arriv une fois au charme de la rverie et
de l'expression:

                   [Note 267: Alfieri est mort en 1803. Ses _Mmoires_
                   furent publis en 1804.]

Aprs le spectacle, dit-il, un de mes amusements,  Marseille, tait
de me baigner presque tous les soirs dans la mer; j'avais trouv un
petit endroit fort agrable, sur une langue de terre place  droite
hors du port, o, en m'asseyant sur le sable, le dos appuy contre un
rocher, qui empchait qu'on ne pt me voir du ct de la terre, je
n'avais plus devant moi que le ciel et la mer. Entre ces deux
immensits qu'embellissaient les rayons d'un soleil couchant, je
passais, en rvant, des heures dlicieuses; et l, je serais devenu
pote, si j'avais su crire dans une langue quelconque.

Je revins par le Languedoc et la Gascogne.  Nmes, les Arnes et la
Maison-Carre n'taient pas encore dgages: cette anne 1838, je les
ai vues dans leur exhumation. Je suis aussi all chercher Jean
Reboul[268]. Je me dfiais de ces ouvriers-potes, qui ne sont
ordinairement ni potes, ni ouvriers: rparation  M. Reboul. {p.319}
Je l'ai trouv dans sa boulangerie; je me suis adress  lui sans
savoir  qui je parlais, ne le distinguant pas de ses compagnons de
Crs. Il a pris mon nom, et m'a dit qu'il allait voir si la personne
que je demandais tait chez elle. Il est revenu bientt aprs et s'est
fait connatre: il m'a men dans son magasin; nous avons circul dans
un labyrinthe de sacs de farine, et nous sommes grimps par une espce
d'chelle dans un petit rduit, comme dans la chambre haute d'un
moulin  vent. L, nous nous sommes assis et nous avons caus. J'tais
heureux comme dans mon grenier  Londres, et plus heureux que dans mon
fauteuil de ministre  Paris. M. Reboul a tir d'une commode un
manuscrit, et m'a lu des vers nergiques d'un pome qu'il compose sur
le _Dernier jour_. Je l'ai flicit de sa religion et de son talent.
Je me rappelais ces belles strophes _ un Exil_:

            Quelque chose de grand se couve dans le monde.
            Il faut,  jeune roi, que ton me y rponde.....
            Oh! ce n'est pas pour rien que, calmant notre deuil,
            Le ciel par un mourant fit rvler ta vie;
            Que quelque temps aprs, de ses enfants suivie,
            Aux yeux de l'univers, la nation ravie
            T'leva dans ses bras sur le bord d'un cercueil!

                   [Note 268: Jean _Reboul_, n  Nmes, le 23 janvier
                   1796, mort dans la mme ville, le 1er juin 1864.
                   Boulanger de son tat, il n'abandonna pas sa
                   profession, lorsque la gloire vint le chercher au
                   fond de sa boutique. Son premier recueil de
                   _Posies_ (1836) eut cinq ditions. Il publia, en
                   1839, _le Dernier Jour_, pome en dix chants. En
                   1850, il fit jouer sur le thtre de l'Odon _le
                   Martyre de Vivia_, mystre en trois actes et en
                   vers. _Les Traditionnelles_ (1857) mirent le sceau
                    sa rputation. En 1848, le boulanger-pote avait
                   t envoy  l'Assemble constituante par les
                   lecteurs royalistes du dpartement du Gard.]

Il fallut me sparer de mon hte, non sans souhaiter au pote les
jardins d'Horace. J'aurais mieux aim qu'il rvt au bord de la
Cascade de Tibur, que de le voir recueillir le froment broy par la
roue au-dessus de cette cascade. Il est vrai que Sophocle tait
peut-tre un forgeron  Athnes, et que Plaute,  Rome, annonait
Reboul  Nmes.

{p.320} Entre Nmes et Montpellier, je passai sur ma gauche
Aigues-Mortes, que j'ai visite en 1838. Cette ville est encore tout
entire avec ses tours et son enceinte: elle ressemble  un vaisseau
de haut bord chou sur le sable o l'ont laisse saint Louis, le
temps et la mer. Le saint roi avait donn des _usages_ et statuts  la
ville d'Aigues-Mortes: Il veut que la prison soit telle, qu'elle
serve non  l'extermination de la personne, mais  sa garde; que nulle
information ne soit faite pour des paroles injurieuses; que l'adultre
mme ne soit recherch qu'en certains cas, et que le violateur d'une
vierge, _volente vel nolente_, ne perde ni la vie, ni aucun de ses
membres, _sed alio modo puniatur_.

 Montpellier, je revis la mer,  qui j'aurais volontiers crit comme
le roi trs-chrtien  la Confdration suisse: Ma fidle allie et
ma grande amie. Scaliger aurait voulu faire de Montpellier _le nid de
sa vieillesse_. Elle a reu son nom de deux vierges saintes, _Mons
puellarum_: de l la beaut de ses femmes. Montpellier, en tombant
devant le cardinal de Richelieu, vit mourir la constitution
aristocratique de la France.

De Montpellier  Narbonne, j'eus, chemin faisant, un retour  mon
naturel, une attaque de mes songeries. J'aurais oubli cette attaque
si, comme certains malades imaginaires, je n'avais enregistr le jour
de ma crise sur un tout petit bulletin, seule note de ce temps
retrouve pour aide  ma mmoire. Ce fut cette fois un espace aride,
couvert de digitales, qui me fit oublier le monde: mon regard glissait
sur cette mer de tiges empourpres, et n'tait arrt au loin que par
la chane bleutre du Cantal. Dans la nature, hormis {p.321} le ciel,
l'ocan et le soleil, ce ne sont pas les immenses objets dont je suis
inspir; ils me donnent seulement une sensation de grandeur, qui jette
ma petitesse perdue et non console aux pieds de Dieu. Mais une fleur
que je cueille, un courant d'eau qui se drobe parmi des joncs, un
oiseau qui va s'envolant et se reposant devant moi, m'entranent 
toutes sortes de rves. Ne vaut-il pas mieux s'attendrir sans savoir
pourquoi, que de chercher dans la vie des intrts mousss, refroidis
par leur rptition et leur multitude? Tout est us aujourd'hui, mme
le malheur.

 Narbonne, je rencontrai le canal des Deux-Mers. Corneille, chantant
cet ouvrage, ajoute sa grandeur  celle de Louis XIV:

  La Garonne et le Tarn, en leurs grottes profondes,
  Soupiraient ds longtemps pour marier leurs ondes,
  Et faire ainsi couler par un heureux penchant
  Les trsors de l'aurore aux rives du couchant.
  Mais  des voeux si doux,  des flammes si belles
  La nature, attache  des lois ternelles,
  Pour obstacle invincible opposait firement
  Des monts et des rochers l'affreux enchanement.
  France, ton grand roi parle, et ces rochers se fendent,
  La terre ouvre son sein, les plus hauts monts descendent.
  Tout cde[269].  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .

                   [Note 269: La pice de Pierre Corneille  laquelle
                   sont emprunts ces vers a pour titre: _Sur le canal
                   du Languedoc, pour la jonction des Deux Mers:
                   Imitation d'une pice latine de Parisot, avocat de
                   Toulouse_. Dans le premier vers, Corneille n'a pas
                   dit: La Garonne et le _Tarn_, mais:

                   La Garonne et l'_Atax_, en leurs grottes profondes...

                   L'_Atax_, c'est l'_Aude_, qui se jette dans la
                   Mditerrane par les tangs de Sijean et de
                   Vendres.]

{p.322}  Toulouse, j'aperus, du pont de la Garonne, la ligne des
Pyrnes; je la devais traverser quatre ans plus tard: les horizons se
succdent comme nos jours. On me proposa de me montrer dans un caveau
le corps dessch de la belle Paule: heureux ceux qui croient sans
avoir vu! Montmorency avait t dcapit dans la cour de l'htel de
ville: cette tte coupe tait donc bien importante, puisqu'on en
parle encore aprs tant d'autres ttes abattues? Je ne sais si dans
l'histoire des procs criminels il existe une dposition de tmoin qui
ait fait mieux reconnatre l'identit d'un homme: Le feu et la fume
dont il toit couvert, dit Guitaut, m'empchrent de le reconnotre;
mais voyant un homme qui, aprs avoir rompu six de nos rangs, tuoit
encore des soldats au septime, je jugeai que ce ne pouvoit tre que
M. de Montmorency; je le sus certainement lorsque je le vis renvers 
terre sous son cheval mort.

L'glise abandonne de Saint-Sernin me frappa par son architecture.
Cette glise est lie  l'histoire des Albigeois, que le pome, si
bien traduit par M. Fauriel, fait revivre:

Le vaillant jeune comte, la lumire et l'hritier de son pre, la
croix et le fer, entrent ensemble par l'une des portes. Ni en chambre,
ni en tage, il ne resta pas une jeune fille; les habitants de la
ville, grands et petits, regardent tous le comte comme fleur de
rosier[270].

                   [Note 270: _Histoire de la croisade contre les
                   hrtiques albigeois, crite en vers provenaux par
                   un pote contemporain_, et traduit par M. Fauriel,
                   1837.]

{p.323} C'est de l'poque de Simon de Montfort que date la perte de la
langue d'_Oc_: Simon, se voyant seigneur de tant de terres, les
dpartit entre les gentilshommes, tant franois qu'autres, _atque loci
leges dedimus_; disent les huit archevques et vques signataires.

J'aurais bien voulu avoir le temps de m'enqurir  Toulouse d'une de
mes grandes admirations, de Cujas, crivant, couch  plat ventre, ses
livres pandus autour de lui. Je ne sais si l'on a conserv le
souvenir de Suzanne, sa fille, marie deux fois. La constance
n'amusait pas beaucoup Suzanne, elle en faisait peu de cas; mais elle
nourrit l'un de ses maris des infidlits dont mourut l'autre. Cujas
fut protg par la fille de Franois Ier, Pibrac par la fille de Henri
II, deux Marguerites de ce sang des Valois, pur sang des Muses. Pibrac
est clbre par ses quatrains traduits en persan. (J'tais log
peut-tre dans l'htel du prsident son pre.) Ce bon monsieur de
Pibrac, dit Montaigne, avoit un esprit si gentil, les opinions si
saines, les moeurs si douces; son me toit si disproportionne 
notre corruption et  nos temptes! Et Pibrac a fait l'apologie de la
Saint-Barthlemy.

Je courais sans pouvoir m'arrter; le sort me renvoyait  1838 pour
admirer en dtail la cit de Raimond de Saint-Gilles, et pour parler
des nouvelles connaissances que j'y ai faites: M. de Lavergne[271],
{p.324} homme de talent, d'esprit et de raison; mademoiselle Honorine
Gasc, Malibran future[272]. Celle-ci, en ma qualit nouvelle de
serviteur de Clmence Isaure, {p.325} me rappelait ces vers que
Chapelle et Bachaumont crivaient dans l'le d'Ambijoux, prs de
Toulouse:

            Hlas! que l'on seroit heureux
            Dans ce beau lieu digne d'envie,
            Si, toujours aim de Sylvie,
            On pouvoit, toujours amoureux,
            Avec elle passer sa vie!

                   [Note 271: Louis-Gabriel-Lonce _Guilhaud de
                   Lavergne_, n  Bergerac, le 24 janvier 1809, mort
                    Versailles le 18 janvier 1880. En 1834, il avait
                   assist aux lectures des _Mmoires_, dans le salon
                   de Mme Rcamier, et il en avait rendu compte dans
                   la _Revue du Midi_, dont il tait alors le
                   principal rdacteur. Il collaborait galement au
                   _Journal de Toulouse_, et il tait depuis 1830
                   Matre et Mainteneur des Jeux-Floraux. Devenu en
                   1840, chef du cabinet de M. de Rmusat, ministre de
                   l'Intrieur, il fut quelque peu malmen par Balzac,
                   dans la _Revue parisienne_ du grand romancier.
                   Lgitimiste jusqu'en 1833, crivait Balzac, M.
                   Guilhaud devint doctrinaire, il vanta M. de
                   Rmusat, soutint sa candidature  Muret et se
                   glissa chez M. Guizot... M. Duchtel le nomma
                   matre des requtes; il convoita ds lors la place
                   de M. Mallac, un de ces jeunes gens capables qui
                   ont assez de coeur pour s'en aller avec leurs
                   protecteurs, l o les Guilhaud restent; aussi M.
                   Guilhaud est-il aujourd'hui chef du cabinet de M.
                   de Rmusat. Voil comment tout se rapetisse. M.
                   Lonce de Lavergne, incapable d'crire dans un
                   journal, et que l'Acadmie a refus, quand il se
                   prsenta pour tre reu docteur, fait la
                   correspondance politique au moyen de M. Havas.
                   Aprs avoir t dput de Lombez de 1846  1848, M.
                   Lonce de Lavergne fut envoy par les lecteurs de
                   la Creuse  l'Assemble nationale de 1871. Partisan
                   de la monarchie constitutionnelle et parlementaire,
                   il sigea d'abord au centre droit, puis, en 1874,
                   de concert avec quelques dputs flottant entre le
                   centre droit et le centre gauche, il fonda un
                   nouveau groupe de reprsentants, le groupe
                   Lavergne, qui ne laissa pas de contribuer par son
                   attitude au vote dfinitif de la Constitution du 25
                   fvrier 1875. Le 13 dcembre 1875, il fut lu, par
                   l'Assemble nationale, snateur inamovible, le 33e
                   sur 75. Il tait, depuis 1855, membre de l'Acadmie
                   des Sciences morales et politiques. Ses principaux
                   ouvrages sont un essai sur l'_conomie rurale en
                   Angleterre, en cosse et en Irlande_, _l'conomie
                   rurale de la France depuis 1789_, et les
                   _Assembles provinciales sous Louis XVI_.]

                   [Note 272: Mademoiselle Honorine _Gasc_, crivait,
                   en 1859, le comte de Marcellus, chante toujours
                   admirablement; mais ce n'est plus  Toulouse: c'est
                    Bordeaux ou  Paris, sous le nom de Ol de Kop,
                   qu'elle partage avec le consul de Danemark, son
                   poux; et ses talents, contre lesquels M. de
                   Chateaubriand la mettait en garde, ne lui ont
                   point, que je sache, port malheur.
                   (_Chateaubriand et son temps_, p. 143.)]

Puisse mademoiselle Honorine tre en garde contre sa belle voix! Les
talents sont _de l'or de Toulouse_: ils portent malheur.

Bordeaux tait  peine dbarrass de ses chafauds et de ses lches
Girondins[273]. Toutes les villes que je voyais avaient l'air de
belles femmes releves d'une violente maladie et qui commencent 
peine  respirer.  Bordeaux, Louis XIV avait jadis fait abattre le
palais _des Tutelles_, afin de btir le Chteau-Trompette: Spon[274]
et les amis de l'antiquit gmirent:

            Pourquoi dmolit-on ces colonnes des dieux,
            Ouvrage des Csars, monument tutlaire?

                   [Note 273: Chateaubriand a jug ici, d'un mot qui
                   restera, ces hommes de la Gironde, dont le rle,
                   pendant la Rvolution, a t aussi coupable que
                   funeste. Voir _la Lgende des Girondins_, par
                   Edmond Bir.]

                   [Note 274: Joseph _Spon_, antiquaire franais
                   (1647-1685).]

On trouvait  peine quelques restes des Arnes. Si l'on donnait un
tmoignage de regret  tout ce qui tombe, il faudrait trop pleurer.

Je m'embarquai pour Blaye. Je vis ce chteau alors ignor, auquel, en
1833, j'adressai ces paroles: Captive {p.326} de Blaye! je me dsole
de ne pouvoir rien pour vos prsentes destines! Je m'acheminai vers
Rochefort, et je me rendis  Nantes, par la Vende.

Ce pays portait, comme un vieux guerrier, les mutilations et les
cicatrices de sa valeur. Des ossements blanchis par le temps et des
ruines noircies par les flammes frappaient les regards. Lorsque les
Vendens taient prs d'attaquer l'ennemi, ils s'agenouillaient et
recevaient la bndiction d'un prtre: la prire prononce sous les
armes n'tait point rpute faiblesse, car le Venden qui levait son
pe vers le ciel demandait la victoire et non la vie.

La diligence dans laquelle je me trouvais enterr tait remplie de
voyageurs qui racontaient les viols et les meurtres dont ils avaient
glorifi leur vie dans les guerres vendennes. Le coeur me palpita,
lorsque ayant travers la Loire  Nantes, j'entrai en Bretagne. Je
passai le long des murs de ce collge de Rennes qui vit les dernires
annes de mon enfance. Je ne pus que rester vingt-quatre heures auprs
de ma femme et de mes soeurs, et je regagnai Paris.

       *       *       *       *       *

J'arrivai pour voir mourir un homme qui appartenait  ces noms
suprieurs au second rang dans le XVIIIe sicle, et qui, formant une
arrire-ligne solide dans la socit, donnaient  cette socit de
l'ampleur et de la consistance.

J'avais connu M. de La Harpe[275] en 1789: comme Flins, il s'tait
pris d'une belle passion pour ma soeur, {p.327} madame la comtesse de
Farcy. Il arrivait avec trois gros volumes de ses oeuvres sous ses
petits bras, tout tonn que sa gloire ne triompht pas des coeurs les
plus rebelles. Le verbe haut, la mine anime, il tonnait contre les
abus, faisant faire une omelette chez les ministres o il ne trouvait
pas le dner bon, mangeant avec ses doigts, tranant dans les plats
ses manchettes, disant des grossirets philosophiques aux plus grands
seigneurs qui raffolaient de ses insolences; mais, somme toute, esprit
droit, clair, impartial au milieu de ses passions, capable de sentir
le talent, de l'admirer, de pleurer  de beaux vers ou  une belle
action, et ayant un de ces fonds propres  porter le repentir. Il n'a
pas manqu sa fin: je le vis mourir chrtien courageux, le got
agrandi par la religion, n'ayant conserv d'orgueil que contre
l'impit, et de haine que contre la _langue rvolutionnaire_[276].

                   [Note 275: Jean-Franois de _La Harpe_ (1739-1803).
                   Son principal ouvrage est le _Lyce ou Cours de
                   littrature ancienne et moderne_, douze volumes
                   in-8{o}.]

                   [Note 276: La Harpe avait publi, en 1797, un
                   loquent crit intitul: _Du fanatisme dans la
                   langue rvolutionnaire_.]

 mon retour de l'migration, la religion avait rendu M. de La Harpe
favorable  mes ouvrages: la maladie dont il tait attaqu ne
l'empchait pas de travailler; il me rcitait des passages d'un pome
qu'il composait sur la Rvolution[277]; on y remarquait quelques vers
nergiques contre les crimes du temps et contre les _honntes gens_
qui les avaient soufferts:

            Mais s'ils ont tout os, vous avez tout permis:
            Plus l'oppresseur est vil, plus l'esclave est infme.

                   [Note 277: Ce pome parut, en 1814, sous ce titre:
                   _Le Triomphe de la Religion ou le Roi martyr_,
                   pope en six chants. Chateaubriand, dans les notes
                   du _Gnie du Christianisme_, a insr un fragment
                   du pome de La Harpe, les _portraits de J.-J.
                   Rousseau et de Voltaire_.]

{p.328} Oubliant qu'il tait malade, coiff d'un bonnet blanc, vtu
d'un spencer ouat, il dclamait  tue-tte; puis, laissant chapper
son cahier, il disait d'une voix qu'on entendait  peine: Je n'en
puis plus: je sens une griffe de fer dans le ct. Et si,
malheureusement, une servante venait  passer, il reprenait sa voix de
Stentor et mugissait: Allez-vous-en! Fermez la porte! Je lui disais
un jour: Vous vivrez pour l'avantage de la religion.--Ah! oui, me
rpondit-il, ce serait bien  Dieu; mais il ne le veut pas, et je
mourrai ces jours-ci. Retombant dans son fauteuil et enfonant son
bonnet sur ses oreilles, il expiait son orgueil par sa rsignation et
son humilit.

Dans un dner chez Migneret, je l'avais entendu parler de lui-mme
avec la plus grande modestie, dclarant qu'il n'avait rien fait de
suprieur, mais qu'il croyait que l'art et la langue n'avaient point
dgnr entre ses mains.

M. de La Harpe quitta ce monde le 11 fvrier 1803: l'auteur des
_Saisons_ mourait presque en mme temps au milieu de toutes les
consolations de la philosophie, comme M. de La Harpe au milieu de
toutes les consolations de la religion; l'un visit des hommes,
l'autre visit de Dieu[278].

M. de La Harpe fut enterr, le 12 fvrier 1803, au {p.329} cimetire
de la barrire de Vaugirard. Le cercueil ayant t dpos au bord de
la fosse, sur le petit monceau de terre qui le devait bientt
recouvrir, M. de Fontanes pronona un discours. La scne tait
lugubre: les tourbillons de neige tombaient du ciel et blanchissaient
le drap mortuaire que le vent soulevait, pour laisser passer les
dernires paroles de l'amiti  l'oreille de la mort[279]. Le
cimetire a t dtruit et M. de La Harpe exhum: il n'existait
presque plus rien de ses cendres chtives. Mari sous le Directoire,
M. de La Harpe n'avait pas t heureux avec sa belle femme[280]; elle
l'avait pris en horreur en le voyant, et ne voulut jamais lui accorder
aucun droit.

                   [Note 278: La Harpe avait conserv jusqu' la fin
                   l'entire possession de son intelligence. Il ne
                   cessait, pendant les derniers jours, de se faire
                   lire les prires des agonisants. M. de Fontanes,
                   tant venu le voir la veille de sa mort, s'approcha
                   de son lit pendant qu'on rcitait ces prires. Mon
                   ami, dit le moribond en lui tendant une main
                   dessche, je remercie le ciel de m'avoir laiss
                   l'esprit assez libre pour sentir combien cela est
                   consolant et beau.]

                   [Note 279: Voir l'_Appendice_, n VIII: _la Mort de
                   La Harpe_.]

                   [Note 280: La Harpe, veuf, s'tait remari, en
                   1797, avec Mlle de Hatte-Longuerue.--Voir
                   l'_Appendice_, N VIII.]

Au reste, M. de La Harpe avait, ainsi que toute chose, diminu auprs
de la Rvolution qui grandissait toujours: les renommes se htaient
de se retirer devant le reprsentant de cette Rvolution, comme les
prils perdaient leur puissance devant lui.

       *       *       *       *       *

Tandis que nous tions occups du vivre et du mourir vulgaires, la
marche gigantesque du monde s'accomplissait; l'homme du temps prenait
le haut bout dans la race humaine. Au milieu des remuements immenses,
prcurseurs du dplacement universel, j'tais dbarqu  Calais pour
concourir  l'action gnrale, dans la mesure assigne  chaque
soldat. J'arrivai, la premire anne du sicle, au camp o Bonaparte
battait le rappel des destines: il devint bientt premier consul 
vie.

{p.330} Aprs l'adoption du Concordat par le Corps lgislatif en
1802[281], Lucien, ministre de l'intrieur, donna une fte  son
frre; j'y fus invit, comme ayant ralli les forces chrtiennes et
les ayant ramenes  la charge. J'tais dans la galerie, lorsque
Napolon entra: il me frappa agrablement; je ne l'avais jamais aperu
que de loin. Son sourire tait caressant et beau; son oeil admirable,
surtout par la manire dont il tait plac sous son front et encadr
dans ses sourcils. Il n'avait encore aucune charlatanerie dans le
regard, rien de thtral et d'affect. Le _Gnie du Christianisme_,
qui faisait en ce moment beaucoup de bruit, avait agi sur Napolon.
Une imagination prodigieuse animait ce politique si froid: il n'et
pas t ce qu'il tait si la Muse n'et t l; la raison
accomplissait les ides du pote. Tous ces hommes  grande vie sont
toujours un compos de deux natures, car il les faut capables
d'inspiration et d'action: l'une enfante le projet, l'autre
l'accomplit.

                   [Note 281: Le 8 avril 1802.]

Bonaparte m'aperut et me reconnut, j'ignore  quoi. Quand il se
dirigea vers ma personne, on ne savait qui il cherchait; les rangs
s'ouvraient successivement; chacun esprait que le consul s'arrterait
 lui; il avait l'air d'prouver une certaine impatience de ces
mprises. Je m'enfonais derrire mes voisins; Bonaparte leva tout 
coup la voix et me dit: Monsieur de Chateaubriand! Je restai seul
alors en avant, car la foule se retira et bientt se reforma en cercle
autour des interlocuteurs. Bonaparte m'aborda avec simplicit: sans me
faire de compliments, sans questions oiseuses, sans prambule, il me
parla sur-le-champ {p.331} de l'gypte et des Arabes, comme si
j'eusse t de son intimit et comme s'il n'et fait que continuer une
conversation dj commence entre nous. J'tais toujours frapp, me
dit-il, quand je voyais les cheiks tomber  genoux au milieu du
dsert, se tourner vers l'Orient et toucher le sable de leur front.
Qu'tait-ce que cette chose inconnue qu'ils adoraient vers l'Orient?

Bonaparte s'interrompit, et passant sans transition  une autre ide:
Le christianisme! Les idologues n'ont-ils pas voulu en faire un
systme d'astronomie? Quand cela serait, croient-ils me persuader que
le christianisme est petit? Si le christianisme est l'allgorie du
mouvement des sphres, la gomtrie des astres, les esprits forts ont
beau faire, malgr eux ils ont encore laiss assez de grandeur 
l'_infme_.

Bonaparte incontinent s'loigna. Comme  Job, dans ma nuit, un esprit
est pass devant moi; les poils de ma chair se sont hrisss; il s'est
tenu l: je ne connais point son visage et j'ai entendu sa voix comme
un petit souffle.

Mes jours n'ont t qu'une suite de visions; l'enfer et le ciel se
sont continuellement ouverts sous mes pas ou sur ma tte, sans que
j'aie eu le temps de sonder leurs tnbres ou leurs lumires. J'ai
rencontr une seule fois sur le rivage des deux mondes l'homme du
dernier sicle et l'homme du nouveau, Washington et Napolon. Je
m'entretins un moment avec l'un et l'autre; tous deux me renvoyrent 
la solitude, le premier par un souhait bienveillant, le second par un
crime.

Je remarquai qu'en circulant dans la foule, Bonaparte {p.332} me
jetait des regards plus profonds que ceux qu'il avait arrts sur moi
en me parlant. Je le suivais aussi des yeux:

            Chi  quel grande che non par che curi
            L' incendio?

Quel est ce grand qui n'a cure de l'incendie?

(_Dante_[282].)

                   [Note 282: _Inferno_, ch. XIV, v. 46.]

 la suite de cette entrevue, Bonaparte pensa  moi pour Rome: il
avait jug d'un coup d'oeil o et comment je lui pouvais tre utile.
Peu lui importait que je n'eusse pas t dans les affaires, que
j'ignorasse jusqu'au premier mot de la diplomatie pratique; il croyait
que tel esprit sait toujours, et qu'il n'a pas besoin d'apprentissage.
C'tait un grand dcouvreur d'hommes; mais il voulait qu'ils n'eussent
de talent que pour lui,  condition encore qu'on parlt peu de ce
talent; jaloux de toute renomme, il la regardait comme une usurpation
sur la sienne: il ne devait y avoir que Napolon dans l'univers.

Fontanes et madame Bacciochi me parlrent de la satisfaction que le
Consul avait eue de _ma conversation_: je n'avais pas ouvert la
bouche; cela voulait dire que Bonaparte tait content de lui. Il me
pressrent de profiter de la fortune. L'ide d'tre quelque chose ne
m'tait jamais venue; je refusai net. Alors on fit parler une autorit
 laquelle il m'tait difficile de rsister.

{p.333} L'abb mery[283], suprieur du sminaire de Saint-Sulpice,
vint me conjurer, au nom du clerg, d'accepter, pour le bien de la
religion, la place de premier secrtaire de l'ambassade que Bonaparte
destinait  son oncle, le cardinal Fesch[284]. Il me faisait entendre
que l'intelligence du cardinal n'tant pas trs remarquable, je me
trouverais bientt le matre des affaires. Un hasard singulier m'avait
mis en rapport avec l'abb mery: j'avais pass aux tats-Unis avec
l'abb Nagot et divers sminaristes, vous le savez. Ce souvenir de mon
obscurit, de ma jeunesse, de ma vie de voyageur, qui se rflchissait
dans ma vie publique, me prenait par l'imagination et le coeur.
{p.334} L'abb mery, estim de Bonaparte, tait fin par sa nature,
par sa robe et par la Rvolution; mais cette triple finesse ne lui
servait qu'au profit de son vrai mrite; ambitieux seulement de faire
le bien, il n'agissait que dans le cercle de la plus grande prosprit
d'un sminaire. Circonspect dans ses actions et dans ses paroles, il
et t superflu de violenter l'abb mery, car il tenait toujours sa
vie  votre disposition, en change de sa volont qu'il ne cdait
jamais: sa force tait de vous attendre, assis sur sa tombe.

                   [Note 283: Jacques-Andr _mery_, n le 27 aot
                   1832  Gex, mort  Issy le 18 avril 1811. Sa _Vie_
                   a t crite par M. l'abb Gosselin (1861), et par
                   M. l'abb lie Mric (1894).]

                   [Note 284: Joseph _Fesch_, n  Ajaccio le 3
                   janvier 1763. Il tait le demi-frre de la mre de
                   Napolon.  l'poque de la convocation des
                   tats-Gnraux, il tait dj entr dans les
                   ordres; mais les premiers vnements de la
                   Rvolution le firent renoncer  l'tat
                   ecclsiastique. D'abord commis aux vivres
                   (garde-magasin), il devint en 1795 commissaire des
                   guerres, et occupa cette place jusqu'au 18
                   brumaire. Ds que le rtablissement du culte et
                   t arrt dans la pense du Premier Consul, il
                   reprit le costume ecclsiastique, et s'employa trs
                   activement dans les ngociations qui prparrent le
                   Concordat (15 juillet 1801). Archevque de Lyon en
                   1802, cardinal le 25 fvrier 1803, il fut, le 4
                   avril suivant, nomm ambassadeur  Rome. En 1805,
                   il fut investi de la charge de grand aumnier.
                   Tomb en disgrce en 1811, il fut renvoy par
                   l'Empereur dans son diocse de Lyon, o il resta
                   jusqu'en 1814. Aprs l'abdication de Napolon, il
                   se retira  Rome. Les Cent-Jours le ramenrent en
                   France et dans son archevch. Aprs les
                   Cent-Jours, il se rfugia de nouveau  Rome, o il
                   fixa dfinitivement sa rsidence. Il refusa
                   obstinment, pendant toute la Restauration, de se
                   dmettre de son titre d'archevque de Lyon; mais il
                   ne put obtenir, malgr l'appui du pape, de rentrer
                   dans son diocse aprs la rvolution de 1830. Il
                   est mort  Rome le 13 mai 1839.]

Il choua dans sa premire tentative; il revint  la charge, et sa
patience me dtermina. J'acceptai la place qu'il avait mission de me
proposer, sans tre le moins du monde convaincu de mon utilit au
poste o l'on m'appelait: je ne vaux rien du tout en seconde ligne.
J'aurais peut-tre encore recul, si l'ide de madame de Beaumont
n'tait venue mettre un terme  mes scrupules. La fille de M. de
Montmorin se mourait; le climat de l'Italie lui serait, disait-on,
favorable; moi allant  Rome, elle se rsoudrait  passer les Alpes:
je me sacrifiai  l'espoir de la sauver. Madame de Chateaubriand se
prpara  me venir rejoindre; M. Joubert parlait de l'accompagner, et
madame de Beaumont partit pour le Mont-Dore, afin d'achever ensuite sa
gurison au bord du Tibre.

M. de Talleyrand occupait le ministre des relations extrieures; il
m'expdia ma nomination[285]. Je dnai {p.335} chez lui: il est
demeur tel dans mon esprit qu'il s'y plaa au premier moment. Au
reste, ses belles faons faisaient contraste avec celles des marauds
de son entourage; ses roueries avaient une importance inconcevable:
aux yeux d'un brutal gupier, la corruption des moeurs semblait gnie,
la lgret d'esprit profondeur. La Rvolution tait trop modeste;
elle n'apprciait pas assez sa supriorit: ce n'est pas mme chose
d'tre au-dessus ou au-dessous des crimes.

                   [Note 285: La lettre de Talleyrand, notifiant 
                   l'auteur du _Gnie du Christianisme_ sa nomination
                   de secrtaire, est du 19 floral, an XI (9 mai
                   1803). En voici le texte:

                   Je m'empresse, citoyen, de vous envoyer une copie
                   de l'arrt par lequel le Premier Consul vous nomme
                   secrtaire de la lgation de la Rpublique  Rome.
                   Vos talents et l'usage que vous en avez fait n'ont
                   pu que vous faire connatre d'une manire
                   avantageuse dans votre pays et dans celui o vous
                   allez rsider, et je ne doute point du soin que
                   vous mettrez  justifier la confiance du
                   gouvernement. J'ai l'honneur, etc.]

Je vis les ecclsiastiques attachs au cardinal; je distinguai le
joyeux abb de Bonnevie[286]: jadis aumnier {p.336}  l'arme des
princes, il s'tait trouv  la retraite de Verdun; il avait aussi t
grand vicaire de l'vque de Chlons, M. de Clermont-Tonnerre[287],
qui s'embarqua derrire nous pour rclamer une pension du saint-sige,
en qualit de _Chiaramonte_. Mes prparatifs achevs, je me mis en
route: je devais devancer  Rome l'oncle de Napolon.

                   [Note 286: L'abb de _Bonnevie_ (Pierre-tienne),
                   n  Rethel le 6 janvier 1761, mort  Lyon le 7
                   mars 1849. Pendant l'migration, il avait t,
                   ainsi que le dit Chateaubriand, aumnier  l'arme
                   des princes. Aprs le rtablissement du culte, il
                   fut nomm chanoine  la Primatiale de Lyon, et
                   accompagna le cardinal Fesch  Rome en 1803. Une
                   troite intimit s'tablit entre l'auteur du _Gnie
                   du Christianisme_ et le trs spirituel abb, qui ne
                   tarda pas  conqurir l'estime et l'affection de
                   Mme de Chateaubriand. Jusqu' leur mort, il resta
                   l'un de leurs plus fidles amis. On trouvera dans
                   le livre de M. l'abb Pailhs sur _Chateaubriand,
                   sa femme et ses amis_, quelques-unes des lettres
                   crites par la vicomtesse de Chateaubriand  son
                   _cher Comte de Lyon_. Elles sont charmantes,
                   surtout celle du 10 juillet 1839, trop longue pour
                   tre ici donne tout entire, mais dont voici au
                   moins quelques lignes:

                   ... Je vous cris ces lignes pour vous gronder. On
                   dit, l'abb, que vous vous portez  merveille; que
                   vous tes jeune et gai comme par le pass; pourquoi
                   donc ne pas venir nous voir? On voyage  tout ge,
                   et dans ce moment surtout que la poste vient de
                   lancer sur les chemins des voitures de courriers
                   qui feraient rougir une voiture d'ambassadeur. Je
                   vous ai dit que nous avons une vilaine chambre 
                   vous donner; mais si vous voulez tre log comme un
                   chanoine, vous pourrez prendre un appartement aux
                   Missions-trangres; vous serez l  notre porte,
                   pouvant venir djeuner, dner et draisonner avec
                   nous...]

                   [Note 287: Anne-Antoine-Jules, duc de
                   _Clermont-Tonnerre_ (1749-1830). vque de
                   Chlons-sur-Marne depuis 1782, dput du clerg aux
                   tats-Gnraux, il avait migr en Allemagne, et,
                   avant sa rentre en France, il avait remis, entre
                   les mains du Souverain Pontife sa dmission
                   d'vque de Chlons, conformment au Concordat. La
                   Restauration le nomma pair de France (4 juin 1814),
                   archevque de Toulouse (1er juillet 1820), et
                   obtint pour lui le chapeau de cardinal (2 dcembre
                   1822). Il a laiss le souvenir d'un prlat imbu de
                   l'orgueil de sa naissance et de son rang, et
                   cependant d'un accs facile, d'un esprit aimable,
                   pntrant et vif.]

       *       *       *       *       *

 Lyon, je revis mon ami M. Ballanche. Je fus tmoin de la Fte-Dieu
renaissante[288]: je croyais avoir quelque part  ces bouquets de
fleurs,  cette joie du ciel que j'avais rappele sur la terre.

                   [Note 288: Chateaubriand fit le rcit de cette fte
                   dans une longue et admirable lettre adresse  son
                   ami Ballanche et qui, publie aussitt  Lyon, y
                   produisit une impression profonde. C'est une des
                   plus belles pages du grand crivain, et qui devrait
                   figurer dsormais dans toutes les ditions du
                   _Gnie du Christianisme_.]

Je continuai ma route; un accueil cordial me suivait: mon nom se
mlait au rtablissement des autels. Le plaisir le plus vif que j'aie
prouv, c'est de m'tre senti honor en France et chez l'tranger des
marques d'un intrt srieux. Il m'est arriv quelquefois, {p.337}
tandis que je me reposais dans une auberge de village, de voir entrer
un pre et une mre avec leur fils: ils m'amenaient, me disaient-ils,
leur enfant pour me remercier. tait-ce l'amour-propre qui me donnait
alors ce plaisir dont je parle? Qu'importait  ma vanit que d'obscurs
et honntes gens me tmoignassent leur satisfaction sur un grand
chemin, dans un lieu o personne ne les entendait? Ce qui me touchait,
du moins j'ose le croire, c'tait d'avoir produit un peu de bien,
consol quelques affligs, fait renatre au fond des entrailles d'une
mre l'esprance d'lever un fils chrtien, c'est--dire un fils
soumis, respectueux, attach  ses parents. Aurais-je got cette joie
pure si j'eusse crit un livre dont les moeurs et la religion auraient
eu  gmir?

La route est assez triste en sortant de Lyon: depuis la Tour-du-Pin
jusqu' Pont-de-Beauvoisin, elle est frache et bocagre.

 Chambry, o l'me chevaleresque de Bayard se montra si belle, un
homme fut accueilli par une femme, et pour prix de l'hospitalit qu'il
en reut il se crut philosophiquement oblig de la dshonorer. Tel est
le danger des lettres; le dsir de faire du bruit l'emporte sur les
sentiments gnreux: si Rousseau ne ft jamais devenu crivain
clbre, il aurait enseveli dans les valles de la Savoie les
faiblesses de la femme qui l'avait nourri; il se serait sacrifi aux
dfauts mmes de son amie; il l'aurait soulage dans ses vieux ans, au
lieu de se contenter de lui donner une tabatire et de s'enfuir. Ah!
que la voix de l'amiti trahie ne s'lve jamais contre notre tombeau!

Aprs avoir pass Chambry, se prsente le cours {p.338} de l'Isre.
On rencontre partout dans les valles des croix sur les chemins et des
madones dans le tronc des pins. Les petites glises, environnes
d'arbres, font un contraste touchant avec les grandes montagnes. Quand
les tourbillons de l'hiver descendent de ces sommets chargs de
glaces, le Savoyard se met  l'abri dans son temple champtre et prie.

Les valles o l'on entre au-dessus de Montmlian sont bordes par des
monts de diverses formes, tantt demi-nus, tantt habills de forts.

Aiguebelle semble clore les Alpes; mais en tournant un rocher isol,
tomb dans le chemin, vous apercevez de nouvelles valles attaches au
cours de l'Arche.

Les monts des deux cts se dressent; leurs flancs deviennent
perpendiculaires; leurs sommets striles commencent  prsenter
quelques glaciers: des torrents se prcipitent et vont grossir l'Arche
qui court follement. Au milieu de ce tumulte des eaux, on remarque une
cascade lgre qui tombe avec une grce infinie sous un rideau de
saules.

Ayant travers Saint-Jean-de-Maurienne et arriv vers le coucher du
soleil  Saint-Michel, je ne trouvai pas de chevaux: oblig de
m'arrter, j'allai me promener hors du village. L'air devint
transparent  la crte des monts; leur dentelure se traait avec une
nettet extraordinaire, tandis qu'une grande nuit sortant de leur pied
s'levait vers leur cime. La voix du rossignol tait en bas, le cri de
l'aigle en haut; l'alizier fleuri dans la valle, la blanche neige sur
la montagne. Un chteau, ouvrage des Carthaginois, selon la tradition
populaire, se montrait sur le redan taill {p.339}  pic. L, s'tait
incorpore au rocher la haine d'un homme, plus puissante que tous les
obstacles. La vengeance de l'espce humaine pesait sur un peuple
libre, qui ne pouvait btir sa grandeur qu'avec l'esclavage et le sang
du reste du monde.

Je partis  la pointe du jour et j'arrivai, vers les deux heures aprs
midi,  Lans-le-Bourg, au pied du Mont-Cenis. En entrant dans le
village, je vis un paysan qui tenait un aiglon par les pieds; une
troupe impitoyable frappait le jeune roi, insultait  la faiblesse de
l'ge et  la majest tombe; le pre et la mre du noble orphelin
avaient t tus: on me proposa de me le vendre; il mourut des mauvais
traitements qu'on lui avait fait subir avant que je le pusse dlivrer.
Je me souvenais alors du pauvre petit Louis XVII; je pense aujourd'hui
 Henri V: quelle rapidit de chute et de malheur!

Ici, l'on commence  gravir le Mont-Cenis et on quitte la petite
rivire d'Arche, qui vous conduit au pied de la montagne. De l'autre
ct du Mont-Cenis, la Doire vous ouvre l'entre de l'Italie. Les
fleuves sont non-seulement des _grands chemins qui marchent_, comme
les appelle Pascal, mais ils tracent encore le chemin aux hommes.[289]

                   [Note 289: Pour tous les dtails de ce voyage,
                   voir, dans le _Voyage en Italie de Chateaubriand_
                   (OEuvres compltes, tome VI), ses deux lettres  M.
                   Joubert, dates, la premire de _Turin, le 17 juin
                   1803_, la seconde, de _Milan, lundi matin 21 juin
                   1803_.]

Quand je me vis pour la premire fois au sommet des Alpes, une trange
motion me saisit; j'tais comme cette alouette qui traversait, en
mme temps que moi, le plateau glac, et qui, aprs avoir chant
{p.340} sa petite chanson de la plaine, s'abattait parmi des neiges,
au lieu de descendre sur des moissons. Les stances que m'inspirrent
ces montagnes en 1822 retracent assez bien les sentiments qui
m'agitaient aux mmes lieux en 1803:

            Alpes, vous n'avez point subi mes destines!
                Le temps ne vous peut rien;
            Vos fronts lgrement ont port les annes
                Qui psent sur le mien.

            Pour la premire fois, quand, rempli d'esprance,
                Je franchis vos remparts,
            Ainsi que l'horizon, un avenir immense
                S'ouvrait  mes regards.

            L'Italie  mes pieds, et devant moi le monde[290]!

                   [Note 290: La pice d'o ces vers sont extraits se
                   trouve dans les _Posies_ de Chateaubriand (OEuvres
                   compltes, tome XXII), o elle porte ce titre: les
                   _Alpes ou l'Italie_.]

Ce monde, y ai-je rellement pntr? Christophe Colomb eut une
apparition qui lui montra la terre de ses songes, avant qu'il l'et
dcouverte; Vasco de Gama rencontra sur son chemin le gant des
temptes: lequel de ces deux grands hommes m'a prdit mon avenir? Ce
que j'aurais aim avant tout et t une vie glorieuse par un rsultat
clatant, et obscure par sa destine. Savez-vous quelles sont les
premires cendres europennes qui reposent en Amrique? Ce sont celles
de Biorn le Scandinave[291]: il mourut en abordant  Winland, et fut
enterr par ses compagnons sur un promontoire. Qui sait cela? Qui
connat {p.341} celui dont la voile devana le vaisseau du pilote
gnois au Nouveau Monde? Biorn dort sur la pointe d'un cap ignor, et
depuis mille ans son nom ne nous est transmis que par les sagas des
potes, dans une langue que l'on ne parle plus.

                   [Note 291: Chateaubriand lui-mme ne savait sans
                   doute _cela_ que du matin, pour l'avoir appris de
                   son jeune ami Jean-Jacques Ampre, le seul homme de
                   France qui s'intresst alors aux choses de
                   Scandinavie.]

       *       *       *       *       *

J'avais commenc mes courses dans le sens contraire des autres
voyageurs: les vieilles forts de l'Amrique s'taient offertes  moi
avant les vieilles cits de l'Europe. Je tombais au milieu de
celles-ci au moment o elles se rajeunissaient et mouraient  la fois
dans une rvolution nouvelle. Milan tait occup par nos troupes; on
achevait d'abattre le chteau, tmoin des guerres du moyen ge.

L'arme franaise s'tablissait, comme une colonie militaire, dans les
plaines de la Lombardie. Gards  et l par leurs camarades en
sentinelle, ces trangers de la Gaule, coiffs d'un bonnet de police,
portant un sabre en guise de faucille par-dessus leur veste ronde,
avaient l'air de moissonneurs empresss et joyeux. Ils remuaient des
pierres, roulaient des canons, conduisaient des chariots, levaient
des hangars et des huttes de feuillage. Des chevaux sautaient,
caracolaient, se cabraient dans la foule comme des chiens qui
caressent leurs matres. Les Italiennes vendaient des fruits sur leurs
ventaires au march de cette foire arme: nos soldats leur faisaient
prsent de leurs pipes et de leurs briquets, en leur disant comme les
anciens barbares, leurs pres,  leurs bien-aimes: {p.342} Moi,
Fotrad, fils d'Eupert, de la race des Franks[292], je te donne,  toi,
Helgine, mon pouse chrie, en honneur de ta beaut (_in honore
pulchritudinis tu_), mon habitation dans le quartier des Pins.

                   [Note 292: Ce _Fotrad, fils d'Eupert_, est amen
                   ici d'un peu loin. Quand l'auteur composa cette
                   partie de ses _Mmoires_, il avait encore l'esprit
                   tout plein des longues et savantes recherches qu'il
                   avait faites pour crire ses _tudes historiques_
                   et ses chapitres sur les Franks.]

Nous sommes de singuliers ennemis: on nous trouve d'abord un peu
insolents, un peu trop gais, trop remuants; nous n'avons pas plutt
tourn les talons qu'on nous regrette. Vif, spirituel, intelligent, le
soldat franais se mle aux occupations de l'habitant chez lequel il
est log; il tire de l'eau au puits, comme Mose pour les filles de
Madian, chasse les pasteurs, mne les agneaux au lavoir, fend le bois,
fait le feu, veille  la marmite, porte l'enfant dans ses bras ou
l'endort dans son berceau. Sa bonne humeur et son activit
communiquent la vie  tout; on s'accoutume  le regarder comme un
conscrit de la famille. Le tambour bat-il, le garnisaire court  son
mousquet, laisse les filles de son hte pleurant sur la porte, et
quitte la chaumire,  laquelle il ne pensera plus avant qu'il soit
entr aux Invalides.

 mon passage  Milan, un grand peuple rveill ouvrait un moment les
yeux. L'Italie sortait de son sommeil, et se souvenait de son gnie
comme d'un rve divin: utile  notre pays renaissant, elle apportait
dans la mesquinerie de notre pauvret la grandeur de la nature
transalpine, nourrie qu'elle tait, cette Ausonie, aux chefs-d'oeuvre
des arts et dans les hautes rminiscences d'une patrie fameuse.
L'Autriche {p.343} est venue; elle a remis son manteau de plomb sur
les Italiens; elle les a forcs  regagner leur cercueil. Rome est
rentre dans ses ruines, Venise dans sa mer. Venise s'est affaisse en
embellissant le ciel de son dernier sourire; elle s'est couche
charmante dans ses flots, comme un astre qui ne doit plus se lever.

[Illustration: Madame de BEAUMONT au colyse.]

Le gnral Murat commandait  Milan. J'avais pour lui une lettre de
madame Bacciochi. Je passai la journe avec les aides de camp: ils
n'taient pas aussi pauvres que mes camarades devant Thionville. La
politesse franaise reparaissait sous les armes; elle tenait  prouver
qu'elle tait toujours du temps de Lautrec[293].

                   [Note 293: Odet de _Foix_, vicomte de _Lautrec_,
                   marchal de France sous Louis XII, fit presque
                   tontes ses armes autour de Milan. Chateaubriand
                   aimait ce nom de Lautrec. Il le choisit ici pour
                   personnifier en Italie la bravoure et la politesse
                   franaise. Dj, dans le _Dernier Abencerage_, il
                   avait fait d'un autre Lautrec un type de vaillance
                   et de chevalerie. Aprs tout, il y avait eu des
                   alliances entre les Lautrec et les Chateaubriand.
                   Il tait, dit Brantme, parlant du vicomte de
                   Lautrec, le marchal de France, il tait frre de
                   madame de Chateaubriand, une trs belle et trs
                   honnte dame que le roi aimait.]

Je dnai en grand gala, le 23 juin, chez M. de Melzi[294], {p.344} 
l'occasion du baptme d'un fils du gnral Murat[295]. M. de Melzi
avait connu mon frre; les manires du vice-prsident de la Rpublique
cisalpine taient belles; sa maison ressemblait  celle d'un prince
qui l'aurait toujours t: il me traita poliment et froidement; il me
trouva tout juste dans des dispositions pareilles aux siennes.

                   [Note 294: Franois de _Melzi_ (1753-1826). Il
                   tait vice-prsident de la _Rpublique cisalpine_,
                   organise en 1797 par le gnral Bonaparte, et qui
                   avait pris, en 1802, le nom de _Rpublique
                   italienne_. Lorsqu'au mois de mars 1805, elle
                   devint le Royaume d'Italie, avec Napolon pour roi
                   et le prince Eugne de Beauharnais pour vice-roi,
                   M. de Melzi fut nomm grand chancelier et garde des
                   sceaux; il fut cr duc en 1807. Aprs les
                   vnements de 1814, il vcut dans la
                   retraite.--Dans sa lettre  Joubert, du 21 juin
                   1803, Chateaubriand parle en ces termes du dner de
                   Milan: J'ai dn en grand gala chez M. de Melzi:
                   il s'agissait d'une fte donne  l'occasion du
                   baptme de l'enfant du gnral Murat. M. de Melzi a
                   connu mon malheureux frre: nous en avons parl
                   longtemps. Le vice-prsident a des manires fort
                   nobles; sa maison est celle d'un prince, et d'un
                   prince qui l'aurait toujours t. Il m'a trait
                   poliment et froidement, et m'a toujours trouv dans
                   des conditions pareilles aux siennes.]

                   [Note 295: Napolon-Charles-Lucien, prince _Murat_,
                   second fils de Joachim Murat, n  Milan, le 16 mai
                   1803. Reprsentant du peuple en 1848 et 1849,
                   snateur le 26 janvier 1852, puis membre de la
                   famille civile de l'Empereur (21 juin 1853) avec le
                   titre d'Altesse impriale, il fut de 1852  1862,
                   grand-matre de la maonnerie. Il est mort  Paris,
                   le 10 avril 1873.]

J'arrivai  ma destination le 27 juin au soir, avant-veille de la
Saint-Pierre: le prince des aptres m'attendait, comme mon indigent
patron[296] me reut depuis  Jrusalem. J'avais suivi la route de
Florence, de Sienne et de Radicofani. Je m'empressai d'aller rendre ma
visite  M. Cacault[297] auquel le cardinal Fesch succdait, tandis
que je remplaais M. Artaud[298].

                   [Note 296: L'indigent patron, c'est saint
                   _Franois_ d'Assise.]

                   [Note 297: Franois _Cacault_ (1743-1805). Il avait
                   dbut dans la diplomatie, en 1785, comme
                   secrtaire d'ambassade  Naples. En 1793, il
                   russit  dtacher la Toscane de la coalition
                   europenne, et fut, en 1797, un des signataires du
                   trait de Tolentino. Il remplit, de 1801  1803,
                   les fonctions de ministre plnipotentiaire  Rome.]

                   [Note 298: Le chevalier _Artaud de Montor_
                   (1772-1840). Ancien migr, ayant servi dans
                   l'arme des princes, il tait entr en 1798 dans la
                   diplomatie. Il a compos de nombreux ouvrages, dont
                   le plus important est l'_Histoire du pape Pie
                   VII_.]

Le 28 juin, je courus tout le jour: je jetai un premier {p.345}
regard sur le Colise, le Panthon, la colonne Trajane et le chteau
Saint-Ange. Le soir, M. Artaud me mena  un bal dans une maison aux
environs de la place Saint-Pierre. On apercevait la girandole de feu
de la coupole de Michel-Ange, entre les tourbillons des valses qui
roulaient devant les fentres ouvertes; les fuses du feu d'artifice
du mle d'Adrien s'panouissaient  Saint-Onuphre, sur le tombeau du
Tasse: le silence, l'abandon et la nuit taient dans la campagne
romaine[299].

                   [Note 299: Le lendemain, dans la ferveur de son
                   enthousiasme, il crit  Fontanes:

                       Rome, 10 messidor an XI (29 juin 1803).

                   Mon cher et trs cher ami, un mot pour vous
                   annoncer mon arrive. Me voil log chez M. Cacault
                   qui me traite comme son fils. Il est _Breton_. (M.
                   Cacault tait n  Nantes). Le secrtaire de
                   lgation (M. Artaud), que je remplace ou que je ne
                   remplace pas (car il n'est pas encore rappel), me
                   trouve le meilleur enfant du monde et nous sommes
                   les meilleurs amis. Je reois compliments sur
                   compliments de tous les grands du monde, et pour
                   achever cette chance heureuse, je tombe  Rome la
                   veille mme de la Saint-Pierre, et je vois en
                   arrivant la plus belle fte de l'anne, au pied
                   mme du trne pontifical.

                   Venez vite ici, mon cher ami. Toute ma froideur
                   n'a pu tenir contre une chose si tonnante: j'ai la
                   tte trouble de tout ce que je vois. Figurez-vous
                   que vous ne savez rien de Rome, que personne ne
                   sait rien quand on n'a pas vu tant de grandeurs, de
                   ruines, de souvenirs.

                   Enfin, venez, venez: voil tout ce que je puis
                   vous dire  prsent. Il faut que mes ides se
                   soient un peu rassembles, avant que je puisse vous
                   tracer l'ombre de ce que je vois...]

Le lendemain j'assistai  l'office de la Saint-Pierre. Pie VII, ple,
triste et religieux, tait le vrai pontife des tribulations. Deux
jours aprs, je fus prsent  Sa Saintet: elle me fit asseoir auprs
d'elle. Un volume du _Gnie du Christianisme_ tait obligeamment
{p.346} ouvert sur sa table[300]. Le cardinal Consalvi, souple et
ferme, d'une rsistance douce et polie, tait l'ancienne politique
romaine vivante, moins la foi du temps et plus la tolrance du
sicle[301].

                   [Note 300: Ds le mois de septembre 1802,
                   Chateaubriand avait fait hommage  Pie VII de ses
                   volumes du _Gnie du Christianisme_. La lettre
                   suivante accompagnait l'envoi de l'ouvrage:

                     TRS SAINT-PRE,

                   Ignorant si ce faible ouvrage obtiendrait quelque
                   succs, je n'ai pas os d'abord le prsenter 
                   Votre Saintet. Maintenant que le suffrage du
                   public semble le rendre digne de vous tre offert,
                   je prends la libert de le dposer  vos pieds
                   sacrs.

                   Si Votre Saintet daigne jeter les yeux sur le
                   quatrime volume, elle verra les efforts que j'ai
                   faits pour venger les autels et leurs ministres des
                   injures d'une fausse philosophie. Elle y verra mon
                   admiration pour le Saint Sige et pour le gnie des
                   Pontifes qui l'ont occup. Elle me pardonnera
                   peut-tre d'avoir annonc leur glorieux successeur
                   qui vient de fermer les plaies de l'glise. Heureux
                   si Votre Saintet agre l'hommage que j'ai rendu 
                   ses vertus, et si mon zle pour la religion peut me
                   mriter sa bndiction paternelle.

                   Je suis, avec le plus profond respect, de Votre
                   Saintet, le trs humble et trs obissant
                   serviteur.

                                          de CHATEAUBRIAND.

                     Paris, ce 28 septembre 1802.

                   La prsentation de Chateaubriand  Pie VII eut lieu
                   le 2 juillet 1803. Il crivait, le lendemain,  M.
                   Joubert: Sa Saintet m'a reu hier; elle m'a fait
                   asseoir auprs d'elle de la manire la plus
                   affectueuse. Elle m'a montr obligeamment qu'elle
                   lisait le _Gnie du Christianisme_, dont elle avait
                   un volume ouvert sur sa table. On ne peut voir un
                   meilleur homme, un plus digne prlat, et un prince
                   plus simple: ne me prenez pas pour madame de
                   Svign.]

                   [Note 301: Hercule _Consalvi_ (1757-1824). Pie VII
                   l'avait nomm cardinal et secrtaire d'tat au
                   lendemain de son entre dans Rome, en 1800. Il vint
                   en France en 1801 pour la conclusion du Concordat.
                   Aprs l'arrestation du Souverain Pontife, en 1809,
                   il reut l'ordre de se rendre en France; en 1810, 
                   la suite de son refus d'assister au mariage
                   religieux de Napolon, il fut intern  Reims.
                   Redevenu secrtaire d'tat en 1814, il prit part au
                   Congrs de Vienne et conserva la direction des
                   affaires jusqu' la mort de Pie VII (20 aot 1823).
                   Il mourut lui-mme peu de temps aprs, le 24
                   janvier 1824. Il n'tait que diacre, n'ayant jamais
                   voulu recevoir la prtrise. Ses _Mmoires_ ont t
                   publis et traduits, en 1864, par J.
                   Crtineau-Joly.]

{p.347} En parcourant le Vatican, je m'arrtai  contempler ces
escaliers o l'on peut monter  dos de mulet, ces galeries ascendantes
replies les unes sur les autres, ornes de chefs-d'oeuvres, le long
desquelles les papes d'autrefois passaient avec toute leur pompe, ces
Loges que tant d'artistes immortels ont dcores, tant d'hommes
illustres admires, Ptrarque, Tasse, Arioste, Montaigne, Milton,
Montesquieu, et puis des reines et des rois, ou puissants ou tombs,
enfin un peuple de plerins venu des quatre parties de la terre: tout
cela maintenant immobile et silencieux; thtre dont les gradins
abandonns, ouverts devant la solitude, sont  peine visits par un
rayon de soleil.

On m'avait recommand de me promener au clair de la lune: du haut de
la Trinit-du-Mont, les difices lointains paraissaient comme les
bauches d'un peintre ou comme des ctes effumes vues de la mer, du
bord d'un vaisseau. L'astre de la nuit, ce globe que l'on suppose un
monde fini, promenait ses ples dserts au-dessus des dserts de Rome;
il clairait des rues sans habitants, des enclos, des places, des
jardins o ne passait personne, des monastres o l'on n'entend plus
la voix des cnobites, des clotres aussi muets et aussi dpeupls que
les portiques du Colise.

Qu'arriva-t-il, il y a dix-huit sicles,  pareille heure et aux mmes
lieux? Quels hommes ont ici travers l'ombre de ces oblisques, aprs
que cette ombre eut {p.348} cess de tomber sur les sables d'gypte?
Non seulement l'ancienne Italie n'est plus, mais l'Italie du moyen ge
a disparu. Toutefois la trace de ces deux Italies est encore marque
dans la ville ternelle: si la Rome moderne montre son Saint-Pierre et
ses chefs-d'oeuvre, la Rome ancienne lui oppose son Panthon et ses
dbris; si l'une fait descendre du Capitole ses consuls, l'autre amne
du Vatican ses pontifes. Le Tibre spare les deux gloires: assises
dans la mme poussire, Rome paenne s'enfonce de plus en plus dans
ses tombeaux, et Rome chrtienne redescend peu  peu dans ses
catacombes.

       *       *       *       *       *

Le cardinal Fesch avait lou, assez prs du Tibre, le palais
Lancelotti: j'y ai vu depuis, en 1828, la princesse Lancelotti. On me
donna le plus haut tage du palais: en y entrant, une si grande
quantit de puces me sautrent aux jambes, que mon pantalon blanc en
tait tout noir. L'abb de Bonnevie et moi, nous fmes, le mieux que
nous pmes, laver notre demeure. Je me croyais retourn  mes chenils
de New-Road: ce souvenir de ma pauvret ne me dplaisait pas. tabli
dans ce cabinet diplomatique, je commenai  dlivrer des passe-ports
et  m'occuper de fonctions aussi importantes. Mon criture tait un
obstacle  mes talents, et le cardinal Fesch haussait les paules
quand il apercevait ma signature. N'ayant presque rien  faire dans ma
chambre arienne, je regardais par-dessus les toits, dans une maison
voisine, des blanchisseuses qui me faisaient des signes; une
cantatrice future, instruisant sa voix, me poursuivait de son solfge
ternel; heureux quand il passait quelque {p.349} enterrement pour me
dsennuyer! Du haut de ma fentre, je vis dans l'abme de la rue le
convoi d'une jeune mre: on la portait, le visage dcouvert, entre
deux rangs de plerins blancs; son nouveau-n, mort aussi et couronn
de fleurs, tait couch  ses pieds.

Il m'chappa une grande faute: ne doutant de rien, je crus devoir
rendre visite aux personnes notables; j'allai, sans faon, offrir
l'hommage de mon respect au roi abdicataire de Sardaigne[302]. Un
horrible cancan sortit de cette dmarche insolite; tous les diplomates
se boutonnrent. Il est perdu! il est perdu! rptaient les
caudataires et les attachs, avec la joie que l'on prouve
charitablement aux msaventures d'un homme, quel qu'il soit. Pas une
buse diplomatique qui ne se crt suprieure  moi de toute la hauteur
de sa btise. On esprait bien que j'allais tomber, quoique je ne
fusse rien et que je ne comptasse pour rien: n'importe, c'tait
quelqu'un qui tombait, cela {p.350} fait toujours plaisir. Dans ma
simplicit, je ne me doutais pas de mon crime, et, comme depuis, je
n'aurais pas donn d'une place quelconque un ftu. Les rois, auxquels
on croyait que j'attachais une importance si grande, n'avaient  mes
yeux que celle du malheur. On crivit de Rome  Paris mes effroyables
sottises: heureusement j'avais affaire  Bonaparte; ce qui devait me
noyer me sauva.

                   [Note 302: _Victor-Emmanuel I_ (1754-1824), le
                   souverain dpossd que reprsentait alors 
                   Saint-Ptersbourg le comte Joseph de
                   Maistre.--Avant l'arrive du cardinal Fesch, qu'il
                   prcdait  Rome de quelques jours, Chateaubriand
                   avait cru pouvoir faire visite  l'ex-roi de
                   Sardaigne. Il annonait du reste lui-mme, en ces
                   termes,  M. de Talleyrand, la dmarche qui allait
                   attirer sur sa tte un si violent orage:

                                          12 juillet 1803.

                     CITOYEN MINISTRE,

                   M. le cardinal Fesch prsente ce soir ses lettres
                   de crance au Pape. Avant que notre mission ft
                   officiellement reconnue  Rome, je me suis empress
                   de voir ici toutes les personnes qu'il tait
                   honorable de voir. J'ai t prsent, comme simple
                   particulier et homme de lettres, au roi et  la
                   reine de Sardaigne. Leurs Majests ne m'ont
                   entretenu que d'objets d'art et de littrature.

                   J'ai l'honneur de vous saluer respectueusement.]

Toutefois, si de prime abord et de plein saut devenir premier
secrtaire d'ambassade sous un prince de l'glise, oncle de Napolon,
paraissait tre quelque chose, c'tait nanmoins comme si j'eusse t
expditionnaire dans une prfecture. Dans les dmls qui se
prparaient, j'aurais pu trouver  m'occuper, mais on ne m'initiait 
aucun mystre. Je me pliais parfaitement au contentieux de
chancellerie: mais  quoi bon perdre mon temps dans des dtails  la
porte de tous les commis?

Aprs mes longues promenades et mes frquentations du Tibre, je ne
rencontrais en rentrant, pour m'occuper, que les parcimonieuses
tracasseries du cardinal, les rodomontades gentilhommires de l'vque
de Chlons[303], et les incroyables menteries du futur vque de
Maroc. L'abb Guillon, profitant d'une ressemblance de noms qui
sonnaient  l'oreille de la mme manire que le sien, prtendait,
aprs s'tre chapp miraculeusement du massacre des Carmes, avoir
donn l'absolution  madame de Lamballe,  la Force. Il se vantait
d'tre l'auteur du discours de Robespierre  l'tre suprme. Je
pariai, un jour, lui faire {p.351} dire qu'il tait all en Russie:
il n'en convint pas tout  fait, mais il avoua avec modestie qu'il
avait pass quelques mois  Saint-Ptersbourg[304].

                   [Note 303: Monseigneur de Clermont-Tonnerre. Voir
                   la note 1 de la page 336.]

                   [Note 304: L'abb _Guillon_ (1760-1847). Il avait
                   t aumnier, lecteur et bibliothcaire de la
                   princesse de Lamballe. Le cardinal Fesch, l'avait
                   emmen avec lui  Rome. Appel  la Facult de
                   thologie ds sa cration, il y fit avec
                   distinction le cours d'loquence sacre pendant
                   trente ans, et en devint le doyen. Promu par
                   Louis-Philippe, en 1831,  l'vch de Beauvais, il
                   ne put obtenir ses bulles du pape, parce qu'il
                   avait administr l'abb Grgoire, vque
                   _constitutionnel_ de Blois, sans avoir observ
                   toutes les rgles ecclsiastiques; nanmoins, ayant
                   reconnu ses torts, il fut nomm, en 1832, vque
                   _in partibus_ du Maroc. On lui doit une traduction
                   complte des _OEuvres de saint-Cyprien_, et une
                   _Bibliothque choisie des Pres grecs et latins_,
                   traduits en franais, 26 vol. en in-8{o}.]

M. de La Maisonfort[305], homme d'esprit qui se cachait, eut recours 
moi, et bientt M. Bertin l'an, {p.352} propritaire des
_Dbats_[306], m'assista de son amiti dans une circonstance
douloureuse. Exil  l'le d'Elbe par l'homme qui, revenant  son tour
de l'le d'Elbe, le poussa  Gand, M. Bertin avait obtenu, en 1803, du
rpublicain M. Briot[307] que j'ai connu, la permission {p.353}
d'achever son ban en Italie. C'est avec lui que je visitai les ruines
de Rome et que je vis mourir madame de Beaumont; deux choses qui ont
li sa vie  la mienne. Critique plein de got, il m'a donn, ainsi
que son frre, d'excellents conseils pour mes ouvrages. Il et montr
un vrai talent de parole, s'il avait t appel  la tribune.
Longtemps lgitimiste, ayant subi l'preuve de la prison du Temple et
celle de la dportation  l'le d'Elbe, ses principes sont, au fond,
demeurs les mmes. Je resterai fidle au compagnon de mes mauvais
jours; toutes les opinions politiques de la terre seraient trop payes
par le sacrifice d'une heure d'une sincre amiti: il suffit que je
reste invariable dans mes opinions, comme je reste attach  mes
souvenirs.

                   [Note 305: Antoine-Franois-Philippe
                   _Dubois-Descours_, marquis de _La Maisonfort_
                   (1778-1827). Il tait, au moment de la Rvolution,
                   sous-lieutenant dans les gardes du corps,  la
                   compagnie de Gramont. Il migra et fit la campagne
                   de 1792,  l'arme des princes. Rentr en France au
                   dbut du Consulat, il fut arrt et intern  l'le
                   d'Elbe, d'o il s'chappa et vint  Rome. C'est
                   alors que le vit Chateaubriand. Il put gagner la
                   Russie et ne revit la France qu'en 1814. Dput du
                   Nord, de 1815  1816, il fut, aprs la session,
                   charg de la direction du domaine extraordinaire de
                   la couronne. Devenu plus tard ministre
                   plnipotentiaire  Florence, il eut la bonne
                   fortune d'y voir arriver, comme secrtaire de la
                   lgation, Alphonse de Lamartine. Le marquis de la
                   Maisonfort a publi un grand nombre d'crits
                   politiques, notamment le _Tableau politique de
                   l'Europe depuis la bataille de Leipzig jusqu'au 13
                   mars 1814_. Il devra de vivre  cette double chance
                   d'avoir eu son nom inscrit dans les _Mmoires_ de
                   Chateaubriand et dans les _Mditations_ de
                   Lamartine, qui lui a ddi sa pice intitule:
                   _Philosophie_.

                     Toi qui longtemps battu des vents et de l'orage.
                     Jouissant aujourd'hui de ce ciel sans nuage,
                     Du sein de ton repos contemples du mme oeil
                     Nos revers sans ddain, nos erreurs sans orgueil...]

                   [Note 306: Louis-Franois _Bertin_, dit _Bertin
                   l'An_ (1766-1841). Vers la fin de 1799, Louis
                   Bertin et son frre Bertin de Vaux acquirent en
                   commun avec Roux-Laborie et l'imprimeur Le Normant,
                   moyennant vingt mille francs, le _Journal des
                   Dbats et des Dcrets_, petite feuille qui existait
                   depuis 1789, et qui se bornait  publier le compte
                   rendu des discussions lgislatives et les actes de
                   l'autorit. En quelques semaines, les nouveaux
                   propritaires l'eurent compltement transforme, et
                   le _Journal des Dbats_ eut vite fait de gagner la
                   faveur du public. Mais alors que le journal
                   russissait brillamment, son principal propritaire
                   et son rdacteur en chef, Louis Bertin, fut arrt,
                   sur le vague soupon d'avoir pris part  une
                   conspiration royaliste. Enferm au Temple, il y
                   passa l'anne 1800 presque toute entire, puis  la
                   prison succda l'exil. Un ordre arbitraire le
                   relgua  l'le d'Elbe. Il obtint  grand'peine la
                   permission de passer en Italie, o la rsidence de
                   Florence, et plus tard celle de Rome, lui fut
                   assigne. C'est  Rome qu'il connut Chateaubriand
                   et devint son ami. Las de l'exil et de ses
                   sollicitations sans rsultat auprs du ministre de
                   la Police, il prit, au commencement de 1804, le
                   parti assez aventureux de revenir en France sans
                   autorisation, mais avec un passe-port que
                   Chateaubriand lui avait complaisamment procur. Il
                   dut, pendant assez longtemps, se tenir cach,
                   tantt dans sa maison de la Bivre, tantt  Paris.
                   Chateaubriand, revenu en France, mit tout en oeuvre
                   pour obtenir que M. Bertin cesst enfin d'tre
                   perscut. (Voir l'_Appendice_ n VII:
                   _Chateaubriand et madame de Custine_.)--Lorsque
                   Chateaubriand partit de Paris, en 1822, pour
                   l'ambassade de Londres, il emmena avec lui comme
                   secrtaire intime le fils an de son ami, Armand
                   Bertin.]

                   [Note 307: Pierre-Joseph _Briot_ (1771-1827).
                   Dput du Doubs au Conseil des Cinq-Cents, il
                   s'tait montr, au 18 brumaire, l'un des plus
                   ardents adversaires de Bonaparte. Il n'en avait pas
                   moins t nomm, le 28 janvier 1803, grce  la
                   protection de Lucien, commissaire gnral du
                   gouvernement  l'le d'Elbe, et c'est en cette
                   qualit qu'il avait autoris M. Bertin  passer en
                   Italie.  l'avnement de l'Empire, Briot demanda un
                   passe-port pour l'tranger et alla  Naples, o il
                   devint successivement, sous le roi Joseph,
                   intendant des Abruzzes, puis de la Calabre, et,
                   sous Joachim Murat membre du Conseil d'tat. Quand
                   Murat se tourna contre la France, il le quitta, et
                   rentra en Franche-Comt o il s'occupa, jusqu' sa
                   mort, d'agriculture et d'industrie. Il n'avait
                   jamais voulu accepter, de Joseph et de Murat, ni
                   titres, ni dcoration; et c'est pour cela que
                   Chateaubriand, toujours si exact, mme dans les
                   plus petits dtails, l'appelle le rpublicain M.
                   Briot.]

Vers le milieu de mon sjour  Rome, la princesse Borghse arriva:
j'tais charg de lui remettre des souliers de Paris. Je lui fus
prsent; elle fit sa toilette devant moi: la jeune et jolie chaussure
qu'elle mit  ses pieds ne devait fouler qu'un instant cette vieille
terre[308].

                   [Note 308: _Marie-Pauline Bonaparte_, ne 
                   Ajaccio, le 20 septembre 1780, morte  Florence, le
                   9 juin 1825. Elle avait t marie deux fois: 1 en
                   1797, au gnral _Leclerc_; 2 en 1803, au prince
                   Camille _Borghse_. Elle fut duchesse de Guastalla
                   de 1806  1814.]

{p.354} Un malheur me vint enfin occuper: c'est une ressource sur
laquelle on peut toujours compter.

       *       *       *       *       *

Quand je partis de France, nous tions bien aveugls sur madame de
Beaumont: elle pleura beaucoup, et son testament a prouv qu'elle se
croyait condamne. Cependant ses amis, sans se communiquer leur
crainte, cherchaient  se rassurer; ils croyaient aux miracles des
eaux, achevs ensuite par le soleil d'Italie; ils se quittrent et
prirent des routes diverses: le rendez-vous tait Rome.

Des fragments crits  _Paris_, au _Mont-Dore_,  _Rome_, par madame
de Beaumont, et trouvs dans ses papiers, montrent quel tait l'tat
de son me.

                                        Paris.

Depuis plusieurs annes, ma sant dprit d'une manire sensible. Des
symptmes que je croyais le signal du dpart sont survenus sans que je
sois encore prte  partir. Les illusions redoublent avec les progrs
de la maladie. J'ai vu beaucoup d'exemples de cette singulire
faiblesse, et je m'aperois qu'ils ne me serviront de rien. Dj je me
laisse aller  faire des remdes aussi ennuyeux qu'insignifiants, et,
sans doute, je n'aurai pas plus de force pour me garantir des remdes
cruels dont on ne manque pas de martyriser ceux qui doivent mourir de
la poitrine. Comme les autres, je me livrerai  l'esprance; 
l'esprance! puis-je donc dsirer de vivre? Ma vie passe a t une
suite de malheurs, ma vie actuelle est pleine d'agitations et de
troubles; le repos de l'me m'a fui pour jamais. {p.355} Ma mort
serait un chagrin momentan pour quelques-uns, un bien pour d'autres,
et pour moi le plus grand des biens.

Ce 21 floral, 10 mai, anniversaire de la mort de ma mre et de mon
frre:

  Je pris la dernire et la plus misrable!

Oh! pourquoi n'ai-je pas le courage de mourir? Cette maladie, que
j'avais presque la faiblesse de craindre, s'est arrte, et peut-tre
suis-je condamne  vivre longtemps: il me semble cependant que je
mourrais avec joie:

  Mes jours ne valent pas qu'il m'en cote un soupir.

Personne n'a plus que moi  se plaindre de la nature: en me refusant
tout, elle m'a donn le sentiment de tout ce qui me manque. Il n'y a
pas d'instant o je ne sente le poids de la complte mdiocrit 
laquelle je suis condamne. Je sais que le contentement de soi et le
bonheur sont souvent le prix de cette mdiocrit dont je me plains
amrement; mais en n'y joignant pas le don des illusions la nature en
a fait pour moi un supplice. Je ressemble  un tre dchu qui ne peut
oublier ce qu'il a perdu, qui n'a pas la force de le regagner. Ce
dfaut absolu d'illusion, et par consquent d'entranement, fait mon
malheur de mille manires. Je me juge comme un indiffrent pourrait me
juger et je vois mes amis tels qu'ils sont. Je n'ai de prix que par
une extrme bont qui n'a assez d'activit, ni {p.356} pour tre
apprcie, ni pour tre vritablement utile, et dont l'impatience de
mon caractre m'te tout le charme: elle me fait plus souffrir des
maux d'autrui qu'elle ne me donne de moyens de les rparer. Cependant
je lui dois le peu de vritables jouissances que j'ai eues dans ma
vie; je lui dois surtout de ne pas connatre l'envie, apanage si
ordinaire de la mdiocrit sentie.

                                        Mont-Dore.

J'avais le projet d'entrer sur moi dans quelques dtails; mais
l'ennui me fait tomber la plume des mains.

Tout ce que ma position a d'amer et de pnible se changerait en
bonheur, si j'tais sre de cesser de vivre dans quelques mois.

Quand j'aurais la force de mettre moi-mme  mes chagrins le seul
terme qu'ils puissent avoir, je ne l'emploierais pas: ce serait aller
contre mon but, donner la mesure de mes souffrances et laisser une
blessure trop douloureuse dans l'me que j'ai juge digne de m'appuyer
dans mes maux.

Je me _supplie en pleurant_ de prendre un parti aussi rigoureux
qu'indispensable. Charlotte Corday prtend qu'_il n'y a point de
dvouement dont on ne retire plus de jouissance qu'il n'en a cot de
peine  s'y dcider_; mais elle allait mourir, et je puis vivre encore
longtemps. Que deviendrai-je? O me cacher? Quel tombeau choisir?
Comment empcher l'esprance d'y pntrer? Quelle puissance en murera
la porte?

M'loigner en silence me laisser oublier, m'ensevelir {p.357} pour
jamais, tel est le devoir qui m'est impos et que j'espre avoir le
courage d'accomplir. Si le calice est trop amer, une fois oublie rien
ne me forcera de l'puiser en entier, et peut-tre que tout simplement
ma vie ne sera pas aussi longue que je le crains.

Si j'avais dtermin le lieu de ma retraite, il me semble que je
serais plus calme; mais la difficult du moment ajoute aux difficults
qui naissent de ma faiblesse, et il faut quelque chose de surnaturel
pour agir contre soi avec force, pour se traiter avec autant de
rigueur que le pourrait faire un ennemi violent et cruel.

                                        Rome, ce 28 octobre.

Depuis dix mois, je n'ai pas cess de souffrir; Depuis six, tous les
symptmes du mal de poitrine et quelques-uns au dernier degr: il ne
me manque plus que les illusions, et peut-tre en ai-je!

M. Joubert, effray de cette envie de mourir qui tourmentait madame de
Beaumont, lui adressait ces paroles dans ses _Penses_: Aimez et
respectez la vie, sinon pour elle, au moins pour vos amis. En quelque
tat que soit la vtre, j'aimerai toujours mieux vous savoir occupe 
la filer qu' la dcoudre.

Ma soeur, dans ce moment, crivait  madame de Beaumont. Je possde
cette correspondance, que la mort m'a rendue. L'antique posie
reprsente je ne sais quelle Nride comme une fleur flottant sur
l'abme: Lucile tait cette fleur. En rapprochant ses lettres des
fragments cits plus haut, on est frapp de cette ressemblance de
tristesse d'me, exprime dans {p.358} le langage diffrent de ces
anges infortuns. Quand je songe que j'ai vcu dans la socit de
telles intelligences, je m'tonne de valoir si peu. Ces pages de deux
femmes suprieures, disparues de la terre  peu de distance l'une de
l'autre, ne tombent pas sous mes yeux, qu'elles ne m'affligent
amrement:

                                    Lascardais, ce 30 juillet[309].

                   [Note 309: 30 juillet 1803.]

J'ai t si charme, madame, de recevoir enfin une lettre de vous,
que je ne me suis pas donn le temps de prendre le plaisir de la lire
de suite tout entire: j'en ai interrompu la lecture pour aller
apprendre  tous les habitants de ce chteau que je venais de recevoir
de vos nouvelles, sans rflchir qu'ici ma joie n'importe gure, et
que mme presque personne ne savait que j'tais en correspondance avec
vous. Me voyant environne de visages froids, je suis remonte dans ma
chambre, prenant mon parti d'tre seule joyeuse. Je me suis mise 
achever de lire votre lettre, et, quoique je l'aie relue plusieurs
fois,  vous dire vrai, madame, je ne sais pas tout ce qu'elle
contient. La joie que je ressens toujours en voyant cette lettre si
dsire nuit  l'attention que je lui dois.

Vous partez donc, madame? N'allez pas, rendue au Mont-Dore, oublier
votre sant; donnez-lui tous vos soins, je vous en supplie du meilleur
et du plus tendre de mon coeur. Mon frre m'a mand qu'il esprait
vous voir en Italie. Le destin, comme la nature, se plat  le
distinguer de moi d'une manire bien favorable. Au moins, je ne
cderai pas  {p.359} mon frre le bonheur de vous aimer: je le
partagerai avec lui toute la vie. Mon Dieu, madame, que j'ai le coeur
serr et abattu! Vous ne savez pas combien vos lettres me sont
salutaires, comme elles m'inspirent du ddain pour mes maux! L'ide
que je vous occupe, que je vous intresse, m'lve singulirement le
courage. crivez-moi donc, madame, afin que je puisse conserver une
ide qui m'est si ncessaire.

Je n'ai point encore vu M. Chnedoll; je dsire beaucoup son
arrive. Je pourrai lui parler de vous et de M. Joubert; ce sera pour
moi un bien grand plaisir. Souffrez, madame, que je vous recommande
encore votre sant, dont le mauvais tat m'afflige et m'occupe sans
cesse. Comment ne vous aimez-vous pas? Vous tes si aimable et si
chre  tous: ayez donc la justice de faire beaucoup pour vous.

                                        Lucile.

                                        Ce 2 septembre.

Ce que vous me mandez, madame, de votre sant, m'alarme et
m'attriste; cependant je me rassure en pensant  votre jeunesse, en
songeant que, quoique vous soyez fort dlicate, vous tes pleine de
vie.

Je suis dsole que vous soyez dans un pays qui vous dplat. Je
voudrais vous voir environne d'objets propres  vous distraire et 
vous ranimer. J'espre qu'avec le retour de votre sant, vous vous
rconcilierez avec l'Auvergne: il n'est gure de lieu qui ne puisse
offrir quelque beaut  des yeux tels que les vtres. J'habite
maintenant Rennes: je me trouve assez bien de mon isolement. Je
change, {p.360} comme vous voyez, madame, souvent de demeure; j'ai
bien la mine d'tre dplace sur la terre: effectivement, ce n'est pas
d'aujourd'hui que je me regarde comme une de ses productions
superflues. Je crois, madame, vous avoir parl de mes chagrins et de
mes agitations.  prsent, il n'est plus question de tout cela, je
jouis d'une paix intrieure qu'il n'est plus au pouvoir de personne de
m'enlever. Quoique parvenue  mon ge, ayant, par circonstance et par
got, men presque toujours une vie solitaire, je ne connaissais,
madame, nullement le monde: j'ai fait enfin cette maussade
connaissance. Heureusement la rflexion est venue  mon secours. Je me
suis demand qu'avait donc ce monde de si formidable et o rsidait sa
valeur, lui qui ne peut jamais tre, dans le mal comme dans le bien,
qu'un objet de piti! N'est-il pas vrai, madame, que le jugement de
l'homme est aussi born que le reste de son tre, aussi mobile et
d'une incrdulit gale  son ignorance? Toutes ces bonnes ou
mauvaises raisons m'ont fait jeter avec aisance, derrire moi, la robe
bizarre dont je m'tais revtue: je me suis trouve pleine de
sincrit et de force; on ne peut plus me troubler. Je travaille de
tout mon pouvoir  ressaisir ma vie,  la mettre tout entire sous ma
dpendance.

Croyez aussi, madame, que je ne suis point trop  plaindre, puisque
mon frre, la meilleure partie de moi-mme, est dans une situation
agrable, qu'il me reste des yeux pour admirer les merveilles de la
nature, Dieu pour appui, et pour asile un coeur plein de paix et de
doux souvenirs. Si vous {p.361} avez la bont, madame, de continuer 
m'crire, cela me sera un grand surcrot de bonheur.

Le mystre du style, mystre sensible partout, prsent nulle part; la
rvlation d'une nature douloureusement privilgie; l'ingnuit d'une
fille qu'on croirait tre dans sa premire jeunesse, et l'humble
simplicit d'un gnie qui s'ignore, respirent dans ces lettres, dont
je supprime un grand nombre. Madame de Svign crivait-elle  madame
de Grignan avec une affection plus reconnaissante que madame de Caud 
madame de Beaumont? Sa _tendresse pouvait se mler de marcher cte 
cte avec la sienne_. Ma soeur aimait mon amie avec toute la passion
du tombeau, car elle sentait qu'elle allait mourir. Lucile n'avait
presque point cess d'habiter prs des Rochers[310]; mais elle tait
la fille de son sicle et la Svign de la solitude.

                   [Note 310: Le chteau de Mme de Svign en
                   Bretagne.]

       *       *       *       *       *

Une lettre de M. Ballanche, date du 30 fructidor[311], m'annona
l'arrive de madame de Beaumont, venue du Mont-Dore  Lyon et se
rendant en Italie. Il me mandait que le malheur que je redoutais
n'tait point  craindre, et que la sant de la malade paraissait
s'amliorer. Madame de Beaumont, parvenue  Milan, y rencontra M.
Bertin que des affaires y avaient appel: il eut la complaisance de se
charger de la pauvre voyageuse, et il la conduisit  Florence o
j'tais all l'attendre. Je fus terrifi  sa vue; elle n'avait plus
que la force de sourire. Aprs quelques jours de repos, nous nous
mmes en route pour Rome, cheminant au pas pour viter les cahots.
Madame de Beaumont {p.362} recevait partout des soins empresss: un
attrait vous intressait  cette aimable femme, si dlaisse et si
souffrante. Dans les auberges, les servantes mme se laissaient
prendre  cette douce commisration.

                   [Note 311: Du 30 fructidor an XI (17 septembre
                   1803).]

Ce que je sentais peut se deviner: on a conduit des amis  la tombe,
mais ils taient muets et un reste d'esprance inexplicable ne venait
pas rendre votre douleur plus poignante. Je ne voyais plus le beau
pays que nous traversions; j'avais pris le chemin de Prouse: que
m'importait l'Italie? J'en trouvais encore le climat trop rude, et si
le vent soufflait un peu, les brises me semblaient des temptes.

 Terni, madame de Beaumont parla d'aller voir la cascade; ayant fait
un effort pour s'appuyer sur mon bras, elle se rassit et me dit: Il
faut laisser tomber les flots. J'avais lou pour elle  Rome une
maison solitaire prs de la place d'Espagne, sous le mont Pincio[312];
il y avait un petit jardin avec des orangers en espalier et une cour
plante d'un figuier. J'y dposai la mourante. J'avais eu beaucoup de
peine  me procurer cette retraite, car il y a un prjug  Rome
contre les maladies de poitrine, regardes comme contagieuses.

                   [Note 312: Cette maison, situe dans le voisinage
                   de la Trinit-du-Mont, tait connue sous le nom de
                   villa Margherita.]

 cette poque de la renaissance de l'ordre social, on recherchait ce
qui avait appartenu  l'ancienne monarchie: le pape envoya savoir des
nouvelles de la fille de M. de Montmorin; le cardinal Consalvi et les
membres du sacr collge imitrent Sa Saintet; le cardinal Fesch
lui-mme donna  madame de Beaumont {p.363} jusqu' sa mort des
marques de dfrence et de respect que je n'aurais pas attendues de
lui, et qui m'ont fait oublier les misrables divisions des premiers
temps de mon sjour  Rome. J'avais crit  M. Joubert les inquitudes
dont j'tais tourment avant l'arrive de madame de Beaumont: Notre
amie m'crit du Mont-Dore, lui disais-je, des lettres qui me brisent
l'me: elle dit qu'elle _sent qu'il n'y a plus d'huile dans la lampe_;
elle parle des _derniers battements de son coeur_. Pourquoi l'a-t-on
laisse seule dans ce voyage? Pourquoi ne lui avez-vous point crit?
Que deviendrons-nous si nous la perdons? qui nous consolera d'elle?
Nous ne sentons le prix de nos amis qu'au moment o nous sommes
menacs de les perdre. Nous sommes mme assez insenss, quand tout va
bien, pour croire que nous pouvons impunment nous loigner d'eux: le
ciel nous en punit; il nous les enlve, et nous sommes pouvants de
la solitude qu'ils laissent autour de nous. Pardonnez, mon cher
Joubert; je me sens aujourd'hui mon coeur de vingt ans; cette Italie
m'a rajeuni; j'aime tout ce qui m'est cher avec la mme force que dans
mes premires annes. Le chagrin est mon lment: je ne me retrouve
que quand je suis malheureux. Mes amis sont  prsent d'une espce si
rare, que la seule crainte de me les voir ravir glace mon sang.
Souffrez mes lamentations: je suis sr que vous tes aussi malheureux
que moi. crivez-moi, crivez aussi  cette autre infortune de
Bretagne.

Madame de Beaumont se trouva d'abord un peu soulage. La malade
elle-mme recommena  croire {p.364}  sa vie. J'avais la
satisfaction de penser que, du moins, madame de Beaumont ne me
quitterait plus: je comptais la conduire  Naples au printemps, et de
l envoyer ma dmission au ministre des affaires trangres. M.
d'Agincourt[313], ce vritable philosophe, vint voir le lger oiseau
de passage, qui s'tait arrt  Rome avant de se rendre  la terre
inconnue; M. Boguet, dj le doyen de nos peintres, se prsenta. Ces
renforts d'esprances soutinrent la malade et la bercrent d'une
illusion qu'au fond de l'me elle n'avait plus. Des lettres cruelles 
lire m'arrivaient de tous cts, m'exprimant des craintes et des
esprances. Le 4 d'octobre, Lucile m'crivait de Rennes:

J'avais commenc l'autre jour une lettre pour toi; je viens de la
chercher inutilement; je t'y parlais de madame de Beaumont, et je me
plaignais de son silence  mon gard. Mon ami, quelle triste et
trange vie je mne depuis quelques mois! Aussi ces paroles du
prophte me reviennent sans cesse  l'esprit: _Le Seigneur vous
couronnera de maux et vous jettera comme une balle_. Mais laissons mes
peines et parlons de tes inquitudes. Je ne puis me les persuader
fondes: je vois toujours madame de Beaumont pleine de vie et de
jeunesse, et presque immatrielle; rien de funeste ne peut,  son
sujet, me tomber dans le coeur. Le ciel, qui connat nos {p.365}
sentiments pour elle, nous la conservera sans doute. Mon ami, nous ne
la perdrons point; il me semble que j'en ai au-dedans de moi la
certitude. Je me plais  penser que, lorsque tu recevras cette lettre,
tes soucis seront dissips. Dis-lui de ma part tout le vritable et
tendre intrt que je prends  elle; dis-lui que son souvenir est pour
moi une des plus belles choses de ce monde. Tiens ta promesse et ne
manque pas de m'en donner le plus possible des nouvelles. Mon Dieu!
quel long espace de temps il va s'couler avant que je ne reoive une
rponse  cette lettre! Que l'loignement est quelque chose de cruel!
D'o vient que tu me parles de ton retour en France? Tu cherches  me
flatter, tu me trompes. Au milieu de toutes mes peines, il s'lve en
moi une douce pense, celle de ton amiti, celle que je suis dans ton
souvenir telle qu'il a plu  Dieu de me former. Mon ami, je ne regarde
plus sur la terre de sr asile pour moi que ton coeur; je suis
trangre et inconnue pour tout le reste. Adieu, mon pauvre frre, te
reverrai-je? cette ide ne s'offre pas  moi d'une manire bien
distincte. Si tu me revois, je crains que tu ne me retrouves
qu'entirement insense. Adieu, toi  qui je dois tant! Adieu,
flicit sans mlange!  souvenirs de mes beaux jours, ne pouvez-vous
donc clairer un peu maintenant mes tristes heures?

                   [Note 313: M. _d'Agincourt_ (1730-1814),
                   fermier-gnral sous Louis XV, avait amass une
                   grande fortune, qu'il consacra tout entire 
                   l'tude et  la culture des beaux-arts. Il se fixa
                    Rome en 1779, ne cessa plus depuis de l'habiter
                   et y rdigea l'_Histoire de l'Art par les
                   Monuments, depuis le IVe sicle jusqu'au XVIe_ (6
                   vol. in-fol., avec 336 planches). C'est le plus
                   riche rpertoire que l'on ait en ce genre.]

Je ne suis pas de ceux qui puisent toute leur douleur dans l'instant
de la sparation; chaque jour ajoute au chagrin que je ressens de ton
absence, et serais-tu cent ans  Rome que tu ne viendrais pas  bout
de ce chagrin. Pour me faire illusion sur ton {p.366} loignement, il
ne se passe pas de jour o je ne lise quelques feuilles de ton
ouvrage: je fais tous mes efforts pour croire t'entendre. L'amiti que
j'ai pour toi est bien naturelle: ds notre enfance, tu as t mon
dfenseur et mon ami; jamais tu ne m'as cot une larme, et jamais tu
n'as fait un ami sans qu'il soit devenu le mien. Mon aimable frre, le
ciel, qui se plat  se jouer de toutes mes autres flicits, veut que
je trouve mon bonheur tout en toi, que je me confie  ton coeur.
Donne-moi vite des nouvelles de madame de Beaumont. Adresse-moi tes
lettres chez mademoiselle Lamotte, quoique je ne sache pas quel espace
de temps j'y pourrai rester. Depuis notre dernire sparation, je suis
toujours,  l'gard de ma demeure, comme un sable mouvant qui me
manque sous les pieds: il est bien vrai que pour quiconque ne me
connat pas, je dois paratre inexplicable; cependant je ne varie que
de forme, car le fond reste constamment le mme.

La voix du cygne qui s'apprtait  mourir fut transmise par moi au
cygne mourant: j'tais l'cho de ces ineffables et derniers concerts!

       *       *       *       *       *

Une autre lettre, bien diffrente de celle-ci, mais crite par une
femme dont le rle a t extraordinaire, madame de Krdener[314],
montre l'empire que {p.367} madame de Beaumont, sans aucune force de
beaut, de renomme, de puissance ou de richesse, exerait sur les
esprits.

                   [Note 314: Julie de _Wietinghoff_, baronne de
                   _Krdener_, ne  Riga (Livonie), le 21 novembre
                   1764, doublement clbre comme romancire et comme
                   mystique. Elle venait de publier, prcisment en
                   1803, le meilleur de ses romans _Valrie ou Lettres
                   de Gustave de Linar  Ernest de G..._ Soudain, vers
                   1807, au roman mondain succda pour elle le roman
                   religieux. Elle crut avoir reu du ciel mission de
                   rgnrer le christianisme, se fit aptre et
                   parcourut l'Allemagne, prchant en plein air,
                   visitant les prisonniers, rpandant des aumnes, et
                   entranant  sa suite des milliers d'hommes. Les
                   vnements de 1814 ajoutrent encore  son
                   exaltation. Elle prit alors sur l'Empereur
                   Alexandre un ascendant considrable, et le tzar
                   voulut l'avoir  ses cts, quand il passa dans la
                   plaine des Vertus en Champagne la grande revue de
                   l'arme russe (11 septembre 1815). Quelques jours
                   aprs, le 26 septembre, tait signe  Paris, entre
                   la Russie, l'Autriche et la Prusse, la
                   Sainte-Alliance. Mme de Krdener en avait t
                   l'inspiratrice. En 1824, elle passa en Crime, afin
                   d'y fonder une maison de refuge pour les pcheurs
                   et les criminels; elle y mourut la mme anne, le
                   25 dcembre,  Karasou-Bazar. Sa _Vie_ a t crite
                   par M. Eynard (Paris, 1849), et par Sternberg
                   (Leipsick, 1856).]

                                        Paris, 24 novembre 1803.

J'ai appris avant-hier par M. Michaud[315], qui est revenu de Lyon,
que madame de Beaumont tait  {p.368} Rome et qu'elle tait trs,
trs-malade: voil ce qu'il m'a dit. J'en ai t profondment
afflige; mes nerfs s'en sont ressentis, et j'ai beaucoup pens 
cette femme charmante, que je ne connaissais pas depuis longtemps,
mais que j'aimais vritablement. Que de fois j'ai dsir pour elle du
bonheur! Que de fois j'ai souhait qu'elle pt franchir les Alpes et
trouver sous le ciel de l'Italie les douces et profondes motions que
j'y ai ressenties moi-mme! Hlas! n'aurait-elle atteint ce pays si
ravissant que pour n'y connatre que les douleurs et pour y tre
expose  des dangers que je redoute! Je ne saurais vous exprimer
combien cette ide m'afflige. Pardon, si j'en ai t si absorbe que
je ne vous ai pas encore parl de vous-mme, mon cher Chateaubriand;
vous devez connatre mon sincre attachement pour vous, et, en vous
montrant l'intrt si vrai que m'inspire madame de Beaumont, c'est
vous toucher plus que je n'eusse {p.369} pu le faire en m'occupant de
vous. J'ai devant mes yeux ce triste spectacle; j'ai le secret de la
douleur, et mon me s'arrte toujours avec dchirement devant ces mes
auxquelles la nature donna la puissance de souffrir plus que les
autres. J'esprais que madame de Beaumont jouirait du privilge
qu'elle reut, d'tre plus heureuse; j'esprais qu'elle retrouverait
un peu de sant avec le soleil d'Italie et le bonheur de votre
prsence. Ah! rassurez-moi, parlez-moi; dites-lui que je l'aime
sincrement, que je fais des voeux pour elle. A-t-elle eu ma lettre
crite en rponse  la sienne  Clermont? Adressez votre rponse 
Michaud: je ne vous demande qu'un mot, car je sais, mon cher
Chateaubriand, combien vous tes sensible et combien vous souffrez. Je
la croyais mieux; je ne lui ai pas crit; j'tais accable d'affaires;
mais je pensais au bonheur qu'elle aurait de vous revoir, et je savais
le concevoir. Parlez-moi un peu de votre sant; croyez  mon amiti, 
l'intrt que je vous ai vou  jamais, et ne m'oubliez pas.

                                        B. Krdener.

                   [Note 315: Joseph _Michaud_ (1767-1839); auteur du
                   _Printemps d'un proscrit_ et de l'_Histoire des
                   Croisades_, membre de l'Acadmie franaise et l'un
                   des hommes les plus spirituels de son temps.
                   Condamn  mort par contumace, aprs le 13
                   vendmiaire, proscrit aprs le 18 fructidor, il
                   tait ardemment royaliste, et sous la Restauration,
                   directeur de la _Quotidienne_, qu'il avait fonde
                   en 1794, il prit rang parmi les _ultras_.
                   L'indpendance, chez ce galant homme, marchait de
                   pair avec la fidlit. Je suis comme ces oiseaux,
                   disait-il, qui sont assez apprivoiss pour se
                   laisser approcher, pas assez pour se laisser
                   prendre. Un jour, un ministre, voulant se rendre
                   la _Quotidienne_ favorable, le fit venir et ne lui
                   mnagea pas les offres les plus sduisantes. Il
                   n'y a qu'une chose, lui dit M. Michaud, pour
                   laquelle je pourrais vous faire quelque
                   sacrifice.--Et laquelle? reprit vivement le
                   ministre.--Ce serait si vous pouviez me donner la
                   sant. Sa sant, toute pauvre qu'elle tait, son
                   vif et charmant esprit, sa plume alerte et
                   vaillante, il avait mis tout cela au service de
                   Charles X; il faisait plus que dfendre le roi, il
                   l'aimait. Cela ne l'empchait pas de lui parler
                   librement, en homme qui n'est ni courtisan ni
                   flatteur. Il avait commis dans sa jeunesse quelques
                   vers rpublicains; une feuille ministrielle, qui
                   ne pardonnait pas  la _Quotidienne_ de combattre
                   le ministre Villle, les exhuma. Charles X les lut
                   et en parla  M. Michaud qui rpondit: Les choses
                   iraient bien mieux si le roi tait aussi au courant
                   de ses affaires que Sa Majest parat l'tre des
                   miennes. Au mois de janvier 1827, M. de Lacrtelle
                   avait soumis  l'Acadmie franaise la proposition
                   d'une supplique au roi  l'occasion de la loi sur
                   la presse: M. Michaud fut de ceux qui adhrrent,
                   ce qui lui valut de perdre sa place de lecteur du
                   roi et les appointements de mille cus qui y
                   taient attachs, seule rcompense de ses longs
                   services. Charles X le fit venir, et comme il lui
                   adressait avec douceur quelques reproches: Sire,
                   dit M. Michaud, je n'ai prononc que trois paroles,
                   et chacune m'a cot mille francs. Je ne suis pas
                   assez riche pour parler. Et il se tut.]

Le mieux que l'air de Rome avait fait prouver  madame de Beaumont ne
dura pas: les signes d'une destruction immdiate disparurent, il est
vrai; mais il semble que le dernier moment s'arrte toujours pour nous
tromper. J'avais essay deux ou trois fois une promenade en voiture
avec la malade; je m'efforais de la distraire, en lui faisant
remarquer la campagne et le ciel: elle ne prenait plus got  rien. Un
jour, je la menai au Colise; c'tait un de ces jours {p.370}
d'octobre, tels qu'on n'en voit qu' Rome. Elle parvint  descendre,
et alla s'asseoir sur une pierre, en face d'un des autels placs au
pourtour de l'difice. Elle leva les yeux; elle les promena lentement
sur ces portiques morts eux-mmes depuis tant d'annes, et qui avaient
vu tant mourir; les ruines taient dcores de ronces et d'ancolies
safranes par l'automne et noyes dans la lumire. La femme expirante
abaissa ensuite, de gradins en gradins jusqu' l'arne, ses regards
qui quittaient le soleil; elle les arrta sur la croix de l'autel, et
me dit: Allons; j'ai froid. Je la reconduisis chez elle; elle se
coucha et ne se releva plus.

Je m'tais mis en rapport avec le comte de La Luzerne; je lui envoyais
de Rome, par chaque courrier, le bulletin de la sant de sa
belle-soeur. Lorsqu'il avait t charg par Louis XVI d'une mission
diplomatique  Londres, il avait emmen mon frre avec lui: Andr
Chnier faisait partie de cette ambassade[316].

                   [Note 316: Chateaubriand parat avoir fait ici une
                   confusion. Le comte de la Luzerne, l'ambassadeur,
                   qui avait eu pour secrtaire  Londres Andr
                   Chnier et Louis de Chateaubriand, tait mort 
                   Southampton, le 14 septembre 1791. Ce n'est donc
                   pas  lui que l'auteur des _Mmoires_ crivait en
                   1803. Le correspondant de Chateaubriand, le
                   beau-frre de Mme de Beaumont, tait le comte
                   Guillaume de la Luzerne, neveu de l'ambassadeur et
                   fils de Csar-Henri de la Luzerne, ministre de la
                   Marine sous Louis XVI. Guillaume de La Luzerne
                   avait pous, en 1787, la soeur ane de Mme de
                   Beaumont, Victoire de Montmorin, qui, ainsi qu'on
                   l'a vu  la note 2 de la page 255, mourut en prison
                   sous la Terreur.]

Les mdecins que j'avais assembls de nouveau, aprs l'essai de la
promenade, me dclarrent qu'un miracle seul pouvait sauver madame de
Beaumont. {p.371} Elle tait frappe de l'ide qu'elle ne passerait
pas le 2 novembre, jour des Morts; puis elle se rappela qu'un de ses
parents, je ne sais lequel, avait pri le 4 novembre. Je lui disais
que son imagination tait trouble; qu'elle reconnatrait la fausset
de ses frayeurs; elle me rpondait, pour me consoler: Oh! oui, j'irai
plus loin! Elle aperut quelques larmes que je cherchais  lui
drober; elle me tendit la main, et me dit: Vous tes un enfant;
est-ce que vous ne vous y attendiez pas?

La veille de sa fin, jeudi 3 novembre, elle parut plus tranquille.
Elle me parla d'arrangements de fortune, et me dit,  propos de son
testament, que _tout tait fini; mais que tout tait  faire, et
qu'elle aurait dsir seulement avoir deux heures pour s'occuper de
cela_. Le soir, le mdecin m'avertit qu'il se croyait oblig de
prvenir la malade qu'il tait temps de songer  mettre ordre  sa
conscience: j'eus un moment de faiblesse; la crainte de prcipiter,
par l'appareil de la mort, le peu d'instants que madame de Beaumont
avait encore  vivre, m'accabla. Je m'emportai contre le mdecin, puis
je le suppliai d'attendre au moins jusqu'au lendemain.

Ma nuit fut cruelle, avec le secret que j'avais dans le sein. La
malade ne me permit pas de la passer dans sa chambre. Je demeurai en
dehors, tremblant  tous les bruits que j'entendais: quand on
entr'ouvrait la porte, j'apercevais la clart dbile d'une veilleuse
qui s'teignait.

Le vendredi 4 novembre, j'entrai, suivi du mdecin. Madame de Beaumont
s'aperut de mon trouble, elle me dit: Pourquoi tes vous comme cela?
J'ai {p.372} pass une bonne nuit. Le mdecin affecta alors de me
dire tout haut qu'il dsirait m'entretenir dans la chambre voisine. Je
sortis: quand je rentrai, je ne savais plus si j'existais. Madame de
Beaumont me demanda ce que me voulait le mdecin. Je me jetai au bord
de son lit, en fondant en larmes. Elle fut un moment sans parler, me
regarda et me dit d'une voix ferme, comme si elle et voulu me donner
de la force: Je ne croyais pas que c'et t tout  fait aussi
prompt: allons, il faut bien vous dire adieu. Appelez l'abb de
Bonnevie.

L'abb de Bonnevie, s'tant fait donner des pouvoirs, se rendit chez
madame de Beaumont. Elle lui dclara qu'elle avait toujours eu dans le
coeur un profond sentiment de religion; mais que les malheurs inous
dont elle avait t frappe pendant la Rvolution l'avaient fait
douter quelque temps de la justice de la Providence; qu'elle tait
prte  reconnatre ses erreurs et  se recommander  la misricorde
ternelle; qu'elle esprait, toutefois, que les maux qu'elle avait
soufferts dans ce monde-ci abrgeraient son expiation dans l'autre.
Elle me fit signe de me retirer et resta seule avec son confesseur.

Je le vis revenir une heure aprs, essuyant ses yeux et disant qu'il
n'avait jamais entendu un plus beau langage, ni vu un pareil hrosme.
On envoya chercher le cur, pour administrer les sacrements. Je
retournai auprs de madame de Beaumont. En m'apercevant, elle me dit:
Eh bien, tes-vous content de moi? Elle s'attendrit sur ce qu'elle
daignait appeler _mes bonts_ pour elle: ah! si j'avais pu dans ce
moment racheter un seul de ses jours par le sacrifice {p.373} de tous
les miens, avec quelle joie je l'aurais fait! Les autres amis de
madame de Beaumont, qui n'assistaient pas  ce spectacle, n'avaient du
moins qu'une fois  pleurer: debout, au chevet de ce lit de douleurs
d'o l'homme entend sonner son heure suprme, chaque sourire de la
malade me rendait la vie et me la faisait perdre en s'effaant. Une
ide dplorable vnt me bouleverser: je m'aperus que madame de
Beaumont ne s'tait doute qu' son dernier soupir de l'attachement
vritable que j'avais pour elle: elle ne cessait d'en marquer sa
surprise et elle semblait mourir dsespre et ravie. Elle avait cru
qu'elle m'tait  charge, et elle avait dsir s'en aller pour me
dbarrasser d'elle.

Le cur arriva  onze heures: la chambre se remplit de cette foule de
curieux et d'indiffrents qu'on ne peut empcher de suivre le prtre 
Rome. Madame de Beaumont vit la formidable solennit sans le moindre
signe de frayeur. Nous nous mmes  genoux, et la malade reut  la
fois la communion et l'extrme-onction. Quand tout le monde se fut
retir, elle me fit asseoir au bord de son lit et me parla pendant une
demi-heure de mes affaires et de mes intentions avec la plus grande
lvation d'esprit et l'amiti la plus touchante; elle m'engagea
surtout  vivre auprs de madame de Chateaubriand et de M. Joubert;
mais M. Joubert devait-il vivre?

Elle me pria d'ouvrir la fentre, parce qu'elle se sentait oppresse.
Un rayon de soleil vint clairer son lit et sembla la rjouir. Elle me
rappela alors des projets de retraite  la campagne, dont nous nous
tions quelquefois entretenus, et elle se mit  pleurer.

{p.374} Entre deux et trois heures de l'aprs-midi, madame de Beaumont
demanda  changer de lit  madame Saint-Germain, vieille femme de
chambre espagnole qui la servait avec une affection digne d'une aussi
bonne matresse[317]: le mdecin s'y opposa dans la crainte que madame
de Beaumont n'expirt pendant le transport. Alors elle me dit qu'elle
sentait l'approche de l'agonie. Tout  coup elle rejeta sa couverture,
me tendit une main, serra la mienne avec contraction; ses yeux
s'garrent. De la main qui lui restait libre, elle faisait des signes
 quelqu'un qu'elle voyait au pied de son lit; puis, reportant cette
main sur sa poitrine, elle disait: _C'est l!_ Constern, je lui
demandai si elle me reconnaissait: l'bauche d'un sourire parut au
milieu de son garement; elle me fit une lgre affirmation de tte:
sa parole n'tait dj plus dans ce monde. Les convulsions ne durrent
que quelques minutes. Nous la soutenions dans nos bras, moi, le
mdecin et la garde: une de mes mains se trouvait appuye sur son
coeur qui touchait  ses lgers ossements; il palpitait avec rapidit
comme une montre qui dvide sa chane brise. Oh! moment d'horreur et
d'effroi, je le sentis s'arrter! nous inclinmes sur son oreiller la
femme arrive au repos; elle pencha la tte. Quelques boucles de ses
cheveux drouls tombaient sur son front; ses yeux taient ferms, la
nuit ternelle tait descendue. Le mdecin prsenta un miroir et une
lumire  la bouche de {p.375} l'trangre: le miroir ne fut point
terni du souffle de la vie et la lumire resta immobile. Tout tait
fini[318].

                   [Note 317: Les Saint-Germain, la femme et le mari
                   (Germain Couhaillon), taient depuis trente-huit
                   ans au service de la famille Montmorin.
                   Chateaubriand,  son tour, les prit  son service,
                   et ils ne le quittrent plus.]

                   [Note 318: Madame de Beaumont mourut le vendredi, 4
                   novembre 1803. Quatre jours plus tard,
                   Chateaubriand adressa  M. Guillaume de la Luzerne
                   une longue lettre sur les derniers moments de sa
                   belle-soeur. Joubert a dit de cette Relation, dont
                   il avait eu en mains une copie: Rien au monde
                   n'est plus propre  faire couler les larmes que ce
                   rcit. Cependant il est consolant. On adore ce bon
                   garon en le lisant. Et quant  elle, on sent pour
                   peu qu'on l'ait connue, qu'elle et donn dix ans
                   de vie, pour mourir si paisiblement et pour tre
                   ainsi regrette.--La lettre de Chateaubriand  M.
                   de la Luzerne a t publie par M. Paul de Raynal
                   dans son trs intressant volume sur _les
                   Correspondants de Joubert_.]

       *       *       *       *       *

Ordinairement ceux qui pleurent peuvent jouir en paix de leurs larmes,
d'autres se chargent de veiller aux derniers soins de la religion:
comme reprsentant, pour la France, le cardinal-ministre absent alors,
comme le seul ami de la fille de M. de Montmorin, et responsable
envers sa famille, je fus oblig de prsider  tout: il me fallut
dsigner le lieu de la spulture, m'occuper de la profondeur et de la
largeur de la fosse, faire dlivrer le linceul et donner au menuisier
les dimensions du cercueil.

Deux religieux veillrent auprs de ce cercueil qui devait tre port
 _Saint-Louis des Franais_. Un de ces pres tait d'Auvergne et n 
Montmorin mme. Madame de Beaumont avait dsir qu'on l'ensevelit dans
une pice d'toffe que son frre Auguste, seul chapp  l'chafaud,
lui avait envoye de l'le-de-France[319]. Cette toffe n'tait point
 Rome; on n'en {p.376} trouva qu'un morceau qu'elle portait partout.
Madame Saint-Germain attacha cette zone autour du corps avec une
cornaline qui renfermait des cheveux de M. de Montmorin. Les
ecclsiastiques franais taient convoqus; la princesse Borghse
prta le char funbre de sa famille; le cardinal Fesch avait laiss
l'ordre, en cas d'un accident trop prvu, d'envoyer sa livre et ses
voitures. Le samedi 5 novembre,  sept heures du soir,  la lueur des
torches et au milieu d'une grande foule, passa madame de Beaumont par
le chemin o nous passons tous. Le dimanche 6 novembre, la messe de
l'enterrement fut clbre. Les funrailles eussent t moins
franaises  Paris qu'elles ne le furent  Rome. Cette architecture
religieuse, qui porte dans ses ornements les armes et les inscriptions
de notre ancienne patrie; ces tombeaux o sont inscrits les noms de
quelques-unes des races les plus historiques de nos annales; cette
glise, sous la protection d'un grand saint, d'un grand roi et d'un
grand homme, tout cela ne consolait pas, mais honorait le malheur. Je
dsirais que le dernier rejeton d'une famille jadis haut place
trouvt du moins quelque appui dans mon obscur attachement, et que
l'amiti ne lui manqut pas comme la fortune.

                   [Note 319: Auguste de _Montmorin_, officier de
                   marine, avait pri en 1793 dans une tempte en
                   revenant de l'le-de-France.--Dans l'enveloppe qui
                   renfermait le testament de Mme de Beaumont, se
                   trouvait une note ainsi conue: Madame de
                   Saint-Germain ouvrira ce paquet, qui contient mon
                   testament; mais je la prie, si ce premier paquet
                   est ouvert  temps, de me faire ensevelir dans une
                   pice d'toffe des Indes qui m'a t envoye par
                   mon frre Auguste. Elle est dans une cassette.]

La population romaine, accoutume aux trangers, leur sert de frres
et de soeurs. Madame de Beaumont a laiss, sur ce sol hospitalier aux
morts, un pieux {p.377} souvenir; on se la rappelle encore: j'ai vu
Lon XII prier  son tombeau. En 1828[320], je visitai le monument de
celle qui fut l'me d'une socit vanouie[321]; le bruit de mes pas
autour de ce monument muet, dans une glise solitaire, m'tait une
admonition. Je t'aimerai toujours, dit l'pitaphe grecque; mais toi,
chez les morts, ne bois pas, je t'en prie,  cette coupe qui te ferait
oublier tes anciens amis[322].

                   [Note 320: Et non en 1827, comme le portent toutes
                   les ditions des _Mmoires_. Chateaubriand passa
                   toute l'anne 1827  Paris. Ce fut seulement en
                   1828, sous le ministre Martignac, qu'il fut nomm
                    l'ambassade de Rome.]

                   [Note 321: Ce monument, c'tait Chateaubriand qui
                   l'avait fait lever, dans l'glise
                   Saint-Louis-des-Franais. Dans la premire chapelle
                    gauche en entrant, en face du tombeau du cardinal
                   de Bernis, un bas-relief, en marbre blanc
                   reprsente madame de Beaumont tendue sur sa couche
                   funbre; au-dessus, les mdaillons de son pre, de
                   sa mre, de ses deux frres et de sa soeur, avec
                   ces mots: _Quia non sunt_; dessous, cette
                   inscription:

                                   D. O. M.
                         Aprs avoir vu prir toute sa famille.
                     Son pre, sa mre, ses deux frres et sa soeur,
                             PAULINE DE MONTMORIN,
                         Consume d'une maladie de langueur,
                     Est venue mourir sur cette terre trangre.
                     F.-A. de Chateaubriand a lev ce monument
                                    sa mmoire.

                   En cette circonstance, ainsi que cela lui arrivera
                   si souvent, Chateaubriand avait plus cout ses
                   sentiments qu'il n'avait fait tat de sa fortune.
                   Il crivait  Gueneau de Mussy, le 20 dcembre
                   1803: Je vous prie de veiller un peu  mes
                   intrts littraires; songez que c'est la seule
                   ressource qui va me rester... Le monument de Mme de
                   Beaumont me cotera environ neuf mille francs.
                   _J'ai vendu tout ce que j'avais pour en payer une
                   partie..._]

                   [Note 322: C'est une pigramme anonyme de
                   l'Anthologie grecque (VII, 346). En voici la
                   traduction complte: Excellent Sabinus, que ce
                   monument, bien que la pierre en soit petite, te
                   soit un gage de ma grande amiti! Je te regretterai
                   sans cesse; mais toi, ne vas pas, si tu le peux
                   chez les morts, boire une seule goutte de cette eau
                   du Lth qui te ferait m'oublier.--Les deux
                   derniers vers de l'pigramme grecque se retrouvent
                   dans l'Anthologie latine de Burmann (t. II, p.
                   139):

                     _Tu cave Letho contingas ora liquore,
                           Et cito venturi sis memor, oro, viri_.]

{p.378} Si l'on rapportait  l'chelle des vnements publics les
calamits d'une vie prive, ces calamits devraient  peine occuper un
mot dans des _Mmoires_. Qui n'a perdu un ami? qui ne l'a vu mourir?
qui n'aurait  retracer une pareille scne de deuil? La rflexion est
juste, cependant personne ne s'est corrig de raconter ses propres
aventures: sur le vaisseau qui les emporte, les matelots ont une
famille  terre qui les intresse et dont ils s'entretiennent
mutuellement. Chaque homme renferme en soi un monde  part, tranger
aux lois et aux destines gnrales des sicles. C'est, d'ailleurs,
une erreur de croire que les rvolutions, les accidents renomms, les
catastrophes retentissantes, soient les fastes uniques de notre
nature: nous travaillons tous un  un  la chane de l'histoire
commune, et c'est de toutes ces existences individuelles que se
compose l'univers humain aux yeux de Dieu.

En assemblant des regrets autour des cendres de madame de Beaumont, je
ne fais que dposer sur un tombeau les couronnes qui lui taient
destines.


LETTRE DE M. CHNEDOLL.

Vous ne doutez pas, mon cher et malheureux ami, de toute la part que
je prends  votre affliction. Ma douleur n'est pas aussi grande que la
vtre, parce que cela n'est pas possible; mais je {p.379} suis bien
profondment afflig de cette perte, et elle vient noircir encore
cette vie qui, depuis longtemps, n'est plus que de la souffrance pour
moi. Ainsi donc passe et s'efface de dessus la terre tout ce qu'il y a
de bon, d'aimable et de sensible. Mon pauvre ami, dpchez-vous de
repasser en France; venez chercher quelques consolations auprs de
votre vieux ami. Vous savez si je vous aime: venez.

J'tais dans la plus grande inquitude sur vous: il y avait plus de
trois mois que je n'avais reu de vos nouvelles, et trois de mes
lettres sont restes sans rponse. Les avez-vous reues? Madame de
Caud a cess tout  coup de m'crire, il y a deux mois. Cela m'a caus
une peine mortelle, et cependant je crois n'avoir aucun tort  me
reprocher envers elle. Mais, quoi qu'elle fasse, elle ne pourra m'ter
l'amiti tendre et respectueuse que je lui ai voue pour la vie.
Fontanes et Joubert ont aussi cess de m'crire; ainsi, tout ce que
j'aimais semble s'tre runi pour m'oublier  la fois. Ne m'oubliez
pas,  vous, mon bon ami, et que sur cette terre de larmes il me reste
encore un coeur sur lequel je puisse compter! Adieu! je vous embrasse
en pleurant. Soyez sr, mon bon ami, que je sens votre perte comme on
doit la sentir.

  23 novembre 1803.


LETTRE DE M. DE FONTANES.

Je partage tous vos regrets, mon cher ami: je sens la douleur de
votre situation. Mourir si jeune {p.380} et aprs avoir survcu 
toute sa famille! Mais, du moins, cette intressante et malheureuse
femme n'aura pas manqu des secours et des souvenirs de l'amiti. Sa
mmoire vivra dans des coeurs dignes d'elle. J'ai fait passer  M. de
la Luzerne la touchante relation qui lui tait destine. Le vieux
Saint-Germain, domestique de votre amie, s'est charg de la porter. Ce
bon serviteur m'a fait pleurer en me parlant de sa matresse. Je lui
ai dit qu'il avait un legs de dix mille francs; mais il ne s'en est
pas occup un seul moment. S'il tait possible de parler d'affaires
dans de si lugubres circonstances, je vous dirais qu'il tait bien
naturel de vous donner au moins l'usufruit d'un bien qui doit passer 
des collatraux loigns et presque inconnus[323]. J'approuve votre
conduite; je connais votre dlicatesse; mais je ne puis avoir pour mon
ami le mme dsintressement qu'il a pour lui-mme. J'avoue que cet
oubli m'tonne et m'afflige[324]. Madame de Beaumont {p.381} sur son
lit de mort vous a parl, avec l'loquence du dernier adieu, de
l'avenir et de votre destine. Sa voix doit avoir plus de force que la
mienne. Mais vous a-t-elle conseill de renoncer  huit ou dix mille
francs d'appointements lorsque votre carrire tait dbarrasse des
premires pines? Pourriez-vous prcipiter, mon cher ami, une dmarche
aussi importante? Vous ne doutez pas du grand plaisir que j'aurai 
vous revoir. Si je ne consultais que mon propre bonheur, je vous
dirais: Venez tout  l'heure. Mais vos intrts me sont aussi chers
que les miens et je ne vois pas des ressources assez prochaines pour
vous ddommager des avantages que vous perdez volontairement. Je sais
que votre talent, votre nom et le travail ne vous laisseront jamais 
la merci des premiers besoins; mais je vois l plus de gloire que de
fortune. Votre ducation, vos habitudes, veulent un peu de dpense. La
renomme ne suffit pas seule aux choses de la vie, et cette misrable
science du _pot-au-feu_ est  la tte de toutes les autres quand on
veut vivre indpendant et tranquille. J'espre toujours que rien ne
vous dterminera  chercher la fortune chez les trangers. Eh! mon
ami, soyez sr qu'aprs les premires caresses ils valent encore moins
que les compatriotes. Si votre amie mourante a fait toutes ces
rflexions, ses derniers moments ont d tre un peu troubls; mais
j'espre qu'au pied de sa tombe vous trouverez des leons et des
lumires suprieures  toutes celles que les amis qui vous restent
{p.382} pourraient vous donner. Cette aimable femme vous aimait: elle
vous conseillera bien. Sa mmoire et votre coeur vous guideront
srement: je ne suis plus en peine si vous les coutez tous deux.
Adieu, mon cher ami, je vous embrasse tendrement.

                   [Note 323: L'amiti de M. de Fontanes va beaucoup
                   trop loin: madame de Beaumont m'avait mieux jug,
                   elle pensa sans doute que si elle m'et laiss sa
                   fortune, je ne l'aurais pas accepte. CH.]

                   [Note 324: Madame de Beaumont avait fait son
                   testament, non  Rome, dans sa dernire maladie,
                   mais  Paris le 15 mai 1802. Elle avait fait 
                   Chateaubriand le seul legs qu'il pt accepter. La
                   disposition qui le concernait tait ainsi conue:
                   Je laisse tous mes livres sans exception 
                   Franois-Auguste de Chateaubriand. S'il tait
                   absent, on les remettrait  M. Joubert, qui se
                   chargerait de les lui garder jusqu' son retour ou
                   de les lui faire passer.--Le fidle Joubert non
                   plus n'tait pas oubli. Je laisse, ajoutait-elle,
                    M. Joubert l'an ma bibliothque en bois de rose
                   (celle qui a des glaces), mon secrtaire en bois
                   d'acajou ainsi que les porcelaines qui sont dessus,
                    l'exception de l'cuelle en arabesques fond d'or,
                   que je laisse  M. Julien. Elle faisait son
                   beau-frre, Guillaume de La Luzerne, son excuteur
                   testamentaire.--Le texte complet de ce testament a
                   t insr par M. A. Bardoux dans l'Appendice de
                   son volume sur _la Comtesse Pauline de Beaumont_.]

M. Necker m'crivit la seule lettre que j'aie jamais reue de lui.
J'avais t tmoin de la joie de la cour lors du renvoi de ce
ministre, dont les honntes opinions contriburent au renversement de
la monarchie. Il avait t collgue de M. de Montmorin. M. Necker
allait bientt mourir au lieu d'o sa lettre tait date: n'ayant pas
alors auprs de lui madame de Stal, il trouva quelques larmes pour
l'amie de sa fille:


LETTRE DE M. NECKER.

Ma fille, monsieur, en se mettant en route pour l'Allemagne, m'a pri
d'ouvrir les paquets d'un grand volume qui pourraient lui tre
adresss, afin de juger s'ils valaient la peine de les lui faire
parvenir par la poste: c'est le motif qui m'instruit, avant elle, de
la mort de madame de Beaumont. Je lui ai envoy, monsieur, votre
lettre  Francfort, d'o elle sera probablement transmise plus loin,
et peut-tre  Weimar ou  Berlin. Ne soyez donc pas surpris,
monsieur, si vous ne recevez pas la rponse de madame de Stal
aussitt que vous avez droit de l'attendre. Vous tes bien sr,
monsieur, de la douleur qu'prouvera madame de Stal en apprenant la
perte d'une amie dont je lui ai toujours entendu parler avec un
profond sentiment. Je m'associe  sa peine, {p.383} je m'associe  la
vtre, monsieur, et j'ai une part  moi en particulier lorsque je
songe au malheureux sort de toute la famille de mon ami M. de
Montmorin.

Je vois, monsieur, que vous tes sur le point de quitter Rome pour
retourner en France: je souhaite que vous preniez votre route par
Genve, o je vais passer l'hiver. Je serais trs empress  vous
faire les honneurs d'une ville o vous tes dj connu de rputation.
Mais o ne l'tes-vous pas, monsieur? Votre dernier ouvrage,
tincelant de beauts incomparables, est entre les mains de tous ceux
qui aiment  lire.

J'ai l'honneur de vous prsenter, monsieur, les assurances et
l'hommage des sentiments les plus distingus.

                                        Necker.

  Coppet, le 27 novembre 1803.


LETTRE DE MADAME DE STAL.

  Francfort, ce 3 dcembre 1803

Ah! mon Dieu, _my dear Francis_, de quelle douleur je suis saisie en
recevant votre lettre! Dj hier, celte affreuse nouvelle tait tombe
sur moi par les gazettes, et votre dchirant rcit vient la graver
pour jamais en lettres de sang dans mon coeur. Pouvez-vous,
pouvez-vous me parler d'opinions diffrentes sur la religion, sur les
prtres? Est-ce qu'il y a deux opinions, quand il n'y a qu'un
sentiment? Je n'ai lu votre rcit qu' travers les {p.384} plus
douloureuses larmes. _My dear Francis_, rappelez-vous le temps o vous
vous sentiez le plus d'amiti pour moi; n'oubliez pas surtout celui o
tout mon coeur tait attir vers vous, et dites-vous que ces
sentiments, plus tendres, plus profonds que jamais, sont au fond de
mon me pour vous. J'aimais, j'admirais le caractre de madame de
Beaumont: je n'en connais point de plus gnreux, de plus
reconnaissant, de plus passionnment sensible. Depuis que je suis
entre dans le monde, je n'avais jamais cess d'avoir des rapports
avec elle, et je sentais toujours qu'au milieu mme de quelques
diversits, je tenais  elle par toutes les racines. Mon cher Francis,
donnez-moi une place dans votre vie. Je vous admire, je vous aime,
j'aimais celle que vous regrettez. Je suis une amie dvoue, je serai
pour vous une soeur. Plus que jamais je dois respecter vos opinions:
Matthieu, qui les a, a t un ange pour moi dans la dernire peine que
je viens d'prouver. Donnez-moi une nouvelle raison de les mnager:
faites que je vous sois utile ou agrable de quelque manire. Vous
a-t-on crit que j'avais t exile  quarante lieues de Paris? J'ai
pris ce moment pour faire le tour de l'Allemagne; mais, au printemps,
je serai revenue  Paris mme, si mon exil est fini, ou auprs de
Paris, ou  Genve. Faites que, de quelque manire, nous nous
runissions. Est-ce que vous ne sentez pas que mon esprit et mon me
entendent la vtre, et ne sentez-vous pas en quoi nous nous
ressemblons,  travers les diffrences? M. de Humboldt m'avait crit,
il y a quelques jours, une lettre o il me parlait de votre {p.385}
ouvrage avec une admiration qui doit vous flatter dans un homme et de
son mrite et de son opinion. Mais que vais-je vous parler de vos
succs, dans un tel moment? Cependant elle les aimait ces succs, elle
y attachait sa gloire. Continuez de rendre illustre celui qu'elle a
tant aim. Adieu, mon cher Franois. Je vous crirai de Weimar en
Saxe. Rpondez-moi l, chez MM. Desport, banquiers. Que dans votre
rcit il y a des mots dchirants! Et cette rsolution de garder la
pauvre Saint-Germain: vous l'amnerez une fois dans ma maison.

Adieu tendrement: douloureusement adieu.

                                        N. de STAL.

Cette lettre empresse, affectueusement rapide, crite par une femme
illustre, me causa un redoublement d'attendrissement. Madame de
Beaumont aurait t bien heureuse dans ce moment, si le ciel lui et
permis de renatre! Mais nos attachements, qui se font entendre des
morts, n'ont pas le pouvoir de les dlivrer: quand Lazare se leva de
la tombe, il avait les pieds et les mains lis avec des bandes et le
visage envelopp d'un suaire: or, l'amiti ne saurait dire, comme le
Christ  Marthe et  Marie: Dliez-le, et le laissez aller.

Ils sont passs aussi mes consolateurs, et ils me demandent pour eux
les regrets qu'ils donnaient  une autre.

       *       *       *       *       *

J'tais dtermin  quitter cette carrire des affaires o des
malheurs personnels taient venus se mler  la mdiocrit du travail
et  d'intimes tracasseries politiques. {p.386} On n'a pas su ce que
c'est que la dsolation du coeur, quand on n'est point demeur seul 
errer dans les lieux nagure habits d'une personne qui avait agr
votre vie: on la cherche et on ne la trouve plus; elle vous parle,
vous sourit, vous accompagne; tout ce qu'elle a port ou touch
reproduit son image; il n'y a entre elle et vous qu'un rideau
transparent, mais si lourd que vous ne pouvez le lever. Le souvenir du
premier ami qui vous a laiss sur la route est cruel; car, si vos
jours se sont prolongs, vous avez ncessairement fait d'autres
pertes: ces morts qui se sont suivies se rattachent  la premire, et
vous pleurez  la fois dans une seule personne toutes celles que vous
avez successivement perdues.

Tandis que je prenais des arrangements prolongs par l'loignement de
la France, je restais abandonn sur les ruines de Rome.  ma premire
promenade, les aspects me semblaient changs, je ne reconnaissais ni
les arbres, ni les monuments, ni le ciel; je m'garais au milieu des
campagnes, le long des cascades, des aqueducs, comme autrefois sous
les berceaux des bois du Nouveau Monde. Je rentrais dans la ville
ternelle, qui joignait actuellement  tant d'existences passes une
vie teinte de plus.  force de parcourir les solitudes du Tibre,
elles se gravrent si bien dans ma mmoire, que je les reproduisis
assez correctement dans ma _Lettre  M. de Fontanes_[325]: Si
l'tranger {p.387} est malheureux, disais-je; s'il a ml les cendres
qu'il aima  tant de cendres illustres, avec quel charme ne
passera-t-il pas du tombeau de Cecilia Metella au cercueil d'une femme
infortune!

                   [Note 325: La _Lettre  M. de Fontanes_ sur la
                   Campagne romaine est date du 10 janvier 1804. Elle
                   a paru, pour la premire fois, dans le _Mercure de
                   France_, livraison de mars 1804. Voici le jugement
                   qu'en a port Sainte-Beuve dans _Chateaubriand et
                   son groupe littraire sous l'Empire_, tome I, p.
                   396: La Lettre  M. de Fontanes sur la Campagne
                   romaine est comme un paysage de Claude Lorrain ou
                   du Poussin: _Lumire du Lorrain et cadre du
                   Poussin..._ En prose, il n'y a rien au del. Aprs
                   de tels coups de talent, il n'y a plus que le vers
                   qui puisse s'lever encore plus haut avec son
                   aile... N'oubliez pas, m'crit un bon juge,
                   Chateaubriand comme paysagiste, car il est le
                   premier; il est unique de son ordre en franais.
                   Rousseau n'a ni sa grandeur, ni son lgance.
                   Qu'avons-nous de comparable  la _Lettre sur Rome_?
                   Rousseau ne connat pas ce langage. Quelle
                   diffrence! L'un est gnevois, l'autre
                   olympique.--Cette belle _Lettre_ a produit en
                   franais toute une cole de peintres, une cole que
                   j'appellerai _romaine_. Mme de Stal, la premire,
                   s'inspira de l'exemple de Chateaubriand: son
                   imagination en fut pique d'honneur et fconde;
                   elle put figurer _Corinne_, ce qu'elle n'et certes
                   pas tent avant la venue de son jeune rival.]

C'est aussi  Rome que je conus pour la premire fois l'ide d'crire
les _Mmoires de ma vie_; j'en trouve quelques lignes jetes au
hasard, dans lesquelles je dchiffre ce peu de mots: Aprs avoir err
sur la terre, pass les plus belles annes de ma jeunesse loin de mon
pays, et souffert  peu prs tout ce qu'un homme peut souffrir, la
faim mme, je revins  Paris en 1800.

Dans une lettre  M. Joubert, j'esquissais ainsi mon plan:

Mon seul bonheur est d'attraper quelques heures, pendant lesquelles
je m'occupe d'un ouvrage qui peut seul apporter de l'adoucissement 
mes peines: ce sont les _Mmoires de ma vie_. Rome y entrera; ce n'est
que comme cela que je puis dsormais parler de Rome. Soyez tranquille;
ce ne seront point des {p.388} confessions pnibles pour mes amis: si
je suis quelque chose dans l'avenir, mes amis y auront un nom aussi
beau que respectable. Je n'entretiendrai pas non plus la postrit du
dtail de mes faiblesses; je ne dirai de moi que ce qui est convenable
 ma dignit d'homme et, j'ose le dire,  l'lvation de mon coeur. Il
ne faut prsenter au monde que ce qui est beau; ce n'est pas mentir 
Dieu que de ne dcouvrir de sa vie que ce qui peut porter nos pareils
 des sentiments nobles et gnreux. Ce n'est pas qu'au fond j'aie
rien  cacher; je n'ai ni fait chasser une servante pour un ruban
vol, ni abandonn mon ami mourant dans une rue, ni dshonor la femme
qui m'a recueilli, ni mis mes btards aux Enfants-Trouvs; mais j'ai
eu mes faiblesses, mes abattements de coeur; un gmissement sur moi
suffira pour faire comprendre au monde ces misres communes, faites
pour tre laisses derrire le voile. Que gagnerait la socit  la
reproduction de ces plaies que l'on retrouve partout? On ne manque pas
d'exemples, quand on veut triompher de la pauvre nature humaine[326].

                   [Note 326: Cette lettre  Joubert est date de
                   _Rome, dcembre 1803_.]

Dans ce plan que je me traais, j'oubliais ma famille, mon enfance, ma
jeunesse, mes voyages et mon exil: ce sont pourtant les rcits o je
me suis plu davantage.

J'avais t comme un heureux esclave: accoutum  mettre sa libert au
cep, il ne sait plus que faire de son loisir quand ses entraves sont
brises. Lorsque je me voulais livrer au travail, une figure venait se
placer devant moi, et je ne pouvais plus en dtacher {p.389} mes
yeux: la religion seule me fixait par sa gravit et par les rflexions
d'un ordre suprieur qu'elle me suggrait.

Cependant, en m'occupant de la pense d'crire mes _Mmoires_, je
sentis le prix que les grands attachaient  la valeur de leur nom: il
y a peut-tre une ralit touchante dans cette perptuit des
souvenirs qu'on peut laisser en passant. Peut-tre, parmi les grands
hommes de l'antiquit, cette ide d'une vie immortelle chez la race
humaine leur tenait-elle lieu de cette immortalit de l'me, demeure
pour eux un problme. Si la renomme est peu de chose quand elle ne se
rapporte qu' nous, il faut convenir nanmoins que c'est un beau
privilge attach  l'amiti du gnie, de donner une existence
imprissable  tout ce qu'il a aim.

J'entrepris un commentaire de quelques livres de la Bible, en
commenant par la Gense. Sur ce verset: _Voici qu'Adam est devenu
comme l'un de nous, sachant le bien et le mal; donc, maintenant, il ne
faut pas qu'il porte la main au fruit de vie, qu'il le prenne, qu'il
en mange et qu'il vive ternellement_; je remarquai l'ironie
formidable du Crateur: _Voici qu'Adam est devenu semblable  l'un de
nous_, etc. _Il ne faut pas que l'homme porte la main au fruit de
vie_. Pourquoi? Parce qu'il a got au fruit de la science et qu'il
connat le bien et le mal; il est maintenant accabl de maux; _donc,
il ne faut pas qu'il vive ternellement_: quelle bont de Dieu que la
mort!

Il y a des prires commences, les unes pour les _inquitudes de
l'me_, les autres pour _se fortifier contre la prosprit des
mchants_: je cherchais  ramener  un centre de repos mes penses
errantes hors de moi.

{p.390} Comme Dieu ne voulait pas finir l ma vie, la rservant  de
longues preuves, les orages qui s'taient soulevs se calmrent. Tout
 coup, le cardinal ambassadeur changea de manires  mon gard: j'eus
une explication avec lui, et dclarai ma rsolution de me retirer. Il
s'y opposa: il prtendit que ma dmission, dans ce moment, aurait
l'air d'une disgrce; que je rjouirais mes ennemis, que le premier
consul prendrait de l'humeur, ce qui m'empcherait d'tre tranquille
dans les lieux o je voulais me retirer. Il me proposa d'aller passer
quinze jours ou un mois  Naples[327].

                   [Note 327: On trouve la confirmation de tous ces
                   dtails dans la lettre suivante, crite par
                   Chateaubriand  Fontanes le 12 novembre 1803:

                                             Rome, 12 novembre.

                   J'espre que cette lettre, que je mets  la poste
                   de Milan, vous parviendra presque aussi vite que le
                   rcit de la mort de ma malheureuse amie, que je
                   vous ai fait passer par la poste directe, mercredi
                   soir. Je vous apprends que ma rsolution est
                   change. J'ai parl au cardinal, il m'a trait avec
                   tant de bont, il m'a fait sentir tellement les
                   inconvnients d'une retraite dans ce moment, que je
                   lui ai promis que j'accomplirais au moins mon
                   anne, comme nous en tions convenus dans le
                   principe.

                   Par ce moyen, je tiens ma parole  ma protectrice
                   (madame Bacciochi); je laisse le temps aux bruits
                   philosophiques de Paris de s'teindre, et, si je me
                   retire au printemps, je sortirai de ma place  la
                   satisfaction de tout le monde, et sans courir les
                   risques de me faire tracasser dans ma solitude. Il
                   n'est donc plus question pour le moment de
                   dmission; et vous pouvez dire hautement, car c'est
                   la vrit, que non seulement je reste, mais que
                   l'on est fort content de moi. Mes entres chez le
                   Pape vont m'tre rendues; on va me traduire au
                   Vatican, et la _Gazette de Rome_ fait aujourd'hui
                   mme un loge pompeux de mon ouvrage, qui, selon
                   les _chimistes_, est mis  l'_index_. Le cardinal
                   _crira mardi au ministre des relations extrieures
                   pour dsapprouver tous les bruits et s'en
                   plaindre_. On me donne un cong de douze jours pour
                   Naples afin de me tirer un moment de cette ville o
                   j'ai eu tant de chagrins.

                   Je dsire que cette lettre, mon cher ami, vous
                   fasse autant de plaisir que les autres ont pu vous
                   faire de peine; mais je n'en suis pas moins trs
                   malheureux. J'espre vous embrasser au printemps.
                   En attendant, souvenez-vous _que je ne pars plus_.
                   Mille amitis.--Bibliothque de Genve. Orig.
                   autog.]

{p.391} Dans ce moment mme, la Russie me faisait sonder pour savoir
si j'accepterais la place de gouverneur d'un grand-duc[328]: ce serait
tout au plus si j'aurais voulu faire  Henri V le sacrifice des
dernires annes de ma vie.

                   [Note 328: Chateaubriand parle de cette proposition
                   dans une autre lettre  Fontanes, en date du 16
                   novembre 1803: ... Je ne sais dans laquelle de vos
                   lettres vous me parlez de mes projets pour le Nord.
                   Par un hasard singulier, il y a ici un gnral
                   russe, trs aim de l'empereur de Russie et en
                   correspondance avec lui, qui m'a fait demander pour
                   causer avec moi du dessein qu'avait eu la princesse
                   de Mecklembourg de me placer gouverneur auprs du
                   grand-duc de Russie. Cette place est trs belle,
                   trs honorable, et aprs six ou huit ans de service
                   (le prince a huit ans), elle me laisserait une
                   fortune assez considrable pour le reste de mes
                   jours. Mais un nouvel exil de huit ans me fait
                   trembler. On m'offre aussi une place  l'Acadmie
                   de Ptersbourg avec la pension; mais, par une loi
                   de la Rpublique, aucun Franais ne peut recevoir
                   une pension de l'tranger. Ainsi non seulement on
                   vous perscute, mais on vous empche encore de
                   jouir des marques d'estime que des trangers
                   aimeraient  vous donner...--Bibliothque de
                   Genve. Original autog.]

Tandis que je flottais entre mille partis, je reus la nouvelle que le
premier consul m'avait nomm ministre dans le Valais. Il s'tait
d'abord emport sur des dnonciations; mais, revenant  sa raison, il
comprit que j'tais de cette race qui n'est bonne que sur un premier
plan, qu'il ne fallait me mler  personne, ou bien que l'on ne
tirerait jamais parti de moi. Il n'y avait point de place vacante; il
en cra une, et, la choisissant conforme  mon instinct de solitude et
{p.392} d'indpendance, il me plaa dans les Alpes; il me donna une
rpublique catholique, avec un monde de torrents: le Rhne et nos
soldats se croiseraient  mes pieds, l'un descendant vers la France,
les autres remontant vers l'Italie, le Simplon ouvrant devant moi son
audacieux chemin. Le consul devait m'accorder autant de congs que
j'en dsirerais pour voyager en Italie, et madame Bacciochi me faisait
mander par Fontanes que la premire grande ambassade disponible
m'tait rserve. J'obtins donc cette premire victoire diplomatique
sans m'y attendre, et sans le vouloir: il est vrai qu' la tte de
l'tat se trouvait une haute intelligence, qui ne voulait pas
abandonner  des intrigues de bureaux une autre intelligence qu'elle
sentait trop dispose  se sparer du pouvoir.

Cette remarque est d'autant plus vraie que le cardinal Fesch,  qui je
rends dans ces _Mmoires_ une justice sur laquelle peut-tre il ne
comptait pas, avait envoy deux dpches malveillantes  Paris,
presque au moment mme que ses manires taient devenues plus
obligeantes, aprs la mort de madame de Beaumont. Sa vritable pense
tait-elle dans ses conversations, lorsqu'il me permettait d'aller 
Naples, ou dans ses missives diplomatiques? Conversations et missives
sont de la mme date, et contradictoires. Il n'et tenu qu' moi de
mettre M. le cardinal d'accord avec lui-mme, en faisant disparatre
les traces des rapports qui me concernaient: il m'et suffi de retirer
des cartons, lorsque j'tais ministre des affaires trangres, les
lucubrations de l'ambassadeur: je n'aurais fait que ce qu'a fait M.
de Talleyrand au sujet de sa correspondance {p.393} avec l'empereur.
Je n'ai pas cru avoir le droit d'user de ma puissance  mon profit.
Si, par hasard, on recherchait ces documents, on les trouverait  leur
place. Que cette manire d'agir soit une duperie, je le veux bien;
mais, pour ne pas me faire le mrite d'une vertu que je n'ai pas, il
faut qu'on sache que ce respect des correspondances de mes dtracteurs
tient plus  mon mpris qu' ma gnrosit. J'ai vu aussi dans les
archives de l'ambassade  Berlin des lettres offensantes de M. le
marquis de Bonnay[329]  mon gard: loin de me mnager, je les ferai
connatre.

                   [Note 329: Je puis, dit ici M. de Marcellus
                   (_Chateaubriand et son temps_, p. 149), je puis
                   attester ce scrupuleux respect pour l'histoire et
                   cette abngation de soi-mme. J'en ai t le
                   confident; j'en ai tenu les preuves dans mes mains,
                   et, si M. de Chateaubriand a commis des fautes dans
                   sa carrire politique, il n'a rien fait pour en
                   supprimer les traces.]

M. le cardinal Fesch ne gardait pas plus de retenue avec le pauvre
abb Guillon (l'vque du Maroc): il tait signal comme un _agent de
la Russie_. Bonaparte traitait M. Lain d'_agent de l'Angleterre_:
c'taient l de ces commrages dont ce grand homme avait pris la
mchante habitude dans des rapports de police. Mais n'y avait-il rien
 dire contre M. Fesch lui-mme? Le cardinal de Clermont-Tonnerre
tait  Rome comme moi, en 1803; que n'crivait-il point de l'oncle de
Napolon! J'ai les lettres.

Au reste,  qui ces contentions, ensevelies depuis quarante ans dans
des liasses vermoulues, importent-elles? Des divers acteurs de cette
poque un seul restera, Bonaparte. Nous tous qui prtendons vivre,
nous sommes dj morts: lit-on le nom de l'insecte  la {p.394}
faible lueur qu'il trane quelquefois aprs lui en rampant?

M. le cardinal Fesch m'a retrouv depuis, ambassadeur auprs de Lon
XII; il m'a donn des preuves d'estime: de mon ct, j'ai tenu  le
prvenir et  l'honorer. Il est d'ailleurs naturel que l'on m'ait jug
avec une svrit que je ne m'pargne pas. Tout cela est archipass:
je ne veux pas mme reconnatre l'criture de ceux qui, en 1803, ont
servi de secrtaires officiels ou officieux  M. le cardinal Fesch.

Je partis pour Naples: l commena une anne sans madame de Beaumont;
anne d'absence, que tant d'autres devaient suivre! Je n'ai point revu
Naples depuis cette poque, bien qu'en 1828 je fusse  la porte de
cette mme ville, o je me promettais d'aller avec madame de
Chateaubriand. Les orangers taient couverts de leurs fruits, et les
myrtes de leurs fleurs. Baes, les Champs-lyses et la mer, taient
des enchantements que je ne pouvais plus dire  personne. J'ai peint
la baie de Naples dans _les Martyrs_[330]. Je montai au Vsuve et
descendis dans son cratre[331]. Je me pillais: je jouais une scne de
_Ren_[332].

                   [Note 330: _Les Martyrs_, livre V.]

                   [Note 331: Je propose  mon guide de descendre
                   dans le cratre; il fait quelque difficult, pour
                   obtenir un peu plus d'argent. Nous convenons d'une
                   somme qu'il veut avoir sur-le-champ. Je la lui
                   donne. Il dpouille son habit; nous marchons
                   quelque temps sur les bords de l'abme, pour
                   trouver une ligne moins perpendiculaire, et plus
                   facile  descendre. Le guide s'arrte et m'avertit
                   de me prparer. Nous allons nous prcipiter.--Nous
                   voil au fond du gouffre...--_Voyage en Italie_,
                   au chapitre sur _le Vsuve_, 5 janvier 1804.]

                   [Note 332: Un jour, j'tais mont au sommet de
                   l'Etna.... Je vis le soleil se lever dans
                   l'immensit de l'horizon au-dessous de moi, la
                   Sicile resserre comme un point  mes pieds, et la
                   mer droule au loin dans les espaces. Dans cette
                   vue perpendiculaire du tableau, les fleuves ne me
                   semblaient plus que des lignes gographiques
                   traces sur une carte; mais tandis que d'un ct
                   mon oeil apercevait ces objets, de l'autre il
                   plongeait dans le cratre de l'Etna, dont je
                   dcouvrais les entrailles brlantes, entre les
                   bouffes d'une noire vapeur.--_Ren_.]

{p.395}  Pompi, on me montra un squelette enchan et des mots
latins estropis, barbouills par des soldats sur des murs. Je revins
 Rome. Canova[333] m'accorda l'entre de son atelier tandis qu'il
travaillait  une statue de nymphe. Ailleurs, les modles des marbres
du tombeau que j'avais command taient dj d'une grande expression.
J'allai prier sur des cendres  Saint-Louis, et je partis pour Paris
le 21 janvier 1804, autre jour de malheur[334].

                   [Note 333: Antoine _Canova_ (1757-1822). En 1813,
                   lors du premier sjour de Mme Rcamier en Italie,
                   Canova fit, d'aprs elle, de souvenir, pendant une
                   absence de la belle Franaise, qui s'tait rendue 
                   Naples, deux bustes models en terre, l'un coiff
                   simplement en cheveux, et l'autre avec la tte 
                   demi couverte d'un voile. Dans les deux bustes, le
                   regard tait lev vers le ciel. Lorsque le grand
                   sculpteur les lui montra, il ne parut pas que cette
                   _surprise_ lui ft agrable, et Canova, doublement
                   bless comme ami et comme artiste, ne lui en parla
                   plus, jusqu'au jour o Mme Rcamier lui demandant
                   ce qu'il avait fait du buste au voile, il rpondit:
                   Il ne vous avait pas plu; j'y ai ajout une
                   couronne d'olivier et j'en ai fait une Batrix.
                   Telle est l'origine de ce beau buste de la Batrice
                   de Dante que plus tard le statuaire excuta en
                   marbre et dont un exemplaire fut envoy  Mme
                   Rcamier, aprs la mort de Canova, par son frre
                   l'abb, avec ces lignes:

                      _Sovra candido vel, cinta d'oliva,
                        Donna m'apparve....._

                                                 DANTE

                   _Ritratto di Giuletta Recamier modellato di
                   memoria da Canova nel 1813 e poi consacrato in
                   marmo col nome di Beatrice_.]

                   [Note 334: Ici se termine le rcit des six mois
                   passs  Rome par l'auteur des _Mmoires_ comme
                   secrtaire de la lgation. Sur cet pisode de sa
                   vie, il faut lire les remarquables articles sur
                   _les Dbuts diplomatiques de Chateaubriand_, par M.
                   le comte douard Frmy (_le Correspondant_, numros
                   de septembre et octobre 1893), et le chapitre V du
                   livre de l'abb Pailhs sur _Chateaubriand, sa
                   femme et ses amis_.]

{p.396} Voici une prodigieuse misre: trente-cinq ans se sont couls
depuis la date de ces vnements. Mon chagrin ne se flattait-il pas,
en ces jours lointains, que le lien qui venait de se rompre serait mon
dernier lien? Et pourtant, que j'ai vite, non pas oubli, mais
remplac ce qui me fut cher! Ainsi va l'homme de dfaillance en
dfaillance. Lorsqu'il est jeune et qu'il mne devant lui sa vie, une
ombre d'excuse lui reste; mais lorsqu'il s'y attelle et qu'il la
trane pniblement derrire lui, comment l'excuser! L'indigence de
notre nature est si profonde, que dans nos infirmits volages, pour
exprimer nos affections rcentes, nous ne pouvons employer que des
mots dj uss par nous dans nos anciens attachements. Il est
cependant des paroles qui ne devraient servir qu'une fois: on les
profane en les rptant. Nos amitis trahies et dlaisses nous
reprochent les nouvelles socits o nous sommes engags; nos heures
s'accusent: notre vie est une perptuelle rougeur, parce qu'elle est
une faute continuelle.

       *       *       *       *       *

Mon dessein n'tant pas de rester  Paris, je descendis  l'htel de
France, rue de Beaune[335], o madame de Chateaubriand vint me
rejoindre[336] pour se rendre {p.397} avec moi dans le Valais. Mon
ancienne socit, dj  demi disperse, avait perdu le lien qui la
runissait.

                   [Note 335: Aujourd'hui l'_htel de France et de
                   Lorraine_, au n 5 de la rue de Beaune.]

                   [Note 336: M. de Chateaubriand descendit dans un
                   modeste htel, rue de Beaune, et ne vit d'abord
                   qu'un petit nombre d'amis. Un soin important le
                   proccupait, sa runion avec Mme de Chateaubriand;
                   le sage conseil cart d'abord avait t compris;
                   et,  part mme la biensance du monde, il sentait
                   ce qu'avait d'injuste cette sparation si longue
                   d'une personne vertueuse et distingue,  laquelle
                   il avait donn son nom, et qu'il ne pouvait accuser
                   que d'une dlicate et ombrageuse fiert dans le
                   commerce de la vie. Un motif gnreux venait aider,
                   en lui, au sentiment du devoir. La perte ancienne
                   de presque toute la fortune de Mme de Chateaubriand
                   s'aggravait par la ruine d'un oncle dbiteur envers
                   elle. Les instances de M. de Chateaubriand durent
                   redoubler pour obtenir enfin son retour, et,
                   rsolue de l'accompagner dans sa mission du Valais,
                   elle vint promptement le rejoindre  Paris.--_M.
                   de Chateaubriand, sa vie, ses crits et son
                   influence_, par M. Villemain, p. 137.]

Bonaparte marchait  l'empire; son gnie s'levait  mesure que
grandissaient les vnements: il pouvait, comme la poudre en se
dilatant, emporter le monde; dj immense, et cependant ne se sentant
pas au sommet, ses forces le tourmentaient; il ttonnait, il semblait
chercher son chemin: quand j'arrivai  Paris, il en tait  Pichegru
et  Moreau; par une mesquine envie, il avait consenti  les admettre
pour rivaux: Moreau, Pichegru et Georges Cadoudal, qui leur tait fort
suprieur, furent arrts.

Ce train vulgaire de conspirations que l'on rencontre dans toutes les
affaires de la vie n'avait rien de ma nature, et j'tais aise de
m'enfuir aux montagnes.

Le conseil de la ville de Sion m'crivit. La navet de cette dpche
en a fait pour moi un document; j'entrais dans la politique par la
religion: le _Gnie du Christianisme_ m'en avait ouvert les portes.

{p.398}                 RPUBLIQUE DU VALAIS

                                      Sion, 20 fvrier 1804.

                    LE CONSEIL DE LA VILLE DE SION

             monsieur Chateaubriand, _secrtaire de lgation
                  de la Rpublique franaise_  Rome.

        Monsieur,

Par une lettre officielle de notre grand bailli, nous avons appris
votre nomination  la place de ministre de France prs de notre
Rpublique. Nous nous empressons  vous en tmoigner la joie la plus
complte que ce choix nous donne. Nous voyons dans cette nomination un
prcieux gage de la bienveillance du premier consul envers notre
Rpublique, et nous nous flicitons de l'honneur de vous possder dans
nos murs: nous en tirons les plus heureux augures pour les avantages
de notre patrie et de notre ville. Pour vous donner un tmoignage de
ces sentiments, nous avons dlibr de vous faire prparer un logement
provisoire, digne de vous recevoir, garni de meubles et d'effets
convenables pour votre usage, autant que la localit et nos
circonstances le permettent, en attendant que vous ayez pu prendre
vous-mme des arrangements  votre convenance.

Veuillez, monsieur, agrer cette offre comme une preuve de nos
dispositions sincres  honorer le gouvernement franais dans son
envoy, dont le choix _doit plaire particulirement  un peuple
religieux_. {p.399} Nous vous prions de vouloir bien nous prvenir de
votre arrive dans cette ville.

Agrez, monsieur, les assurances de notre respectueuse considration.

  Le prsident du conseil de la ville de Sion,

                                        De RIEDMATTEN.

      Par le conseil de la ville:
                Le secrtaire du conseil,

                                        De TORRENT.

Deux jours avant le 21 mars[337], je m'habillai pour aller prendre
cong de Bonaparte aux Tuileries; je ne l'avais pas revu depuis le
moment o il m'avait parl chez Lucien. La galerie o il recevait
tait pleine; il tait accompagn de Murat et d'un premier aide de
camp; il passait presque sans s'arrter.  mesure qu'il approcha de
moi, je fus frapp de l'altration de son visage: ses joues taient
dvales et livides, ses yeux pres, son teint pli et brouill, son
air sombre et terrible. L'attrait qui m'avait prcdemment pouss vers
lui cessa; au lieu de rester sur son passage, je fis un mouvement afin
de l'viter. Il me jeta un regard comme pour chercher  me
reconnatre, dirigea quelques pas vers moi, puis se dtourna et
s'loigna. Lui tais-je apparu comme un avertissement? Son aide de
{p.400} camp me remarqua; quand la foule me couvrait, cet aide de
camp essayait de m'entrevoir entre les personnages placs devant moi,
et rentranait le consul de mon ct. Ce jeu continua prs d'un quart
d'heure, moi toujours me retirant, Napolon me suivant toujours sans
s'en douter. Je n'ai jamais pu m'expliquer ce qui avait frapp l'aide
de camp. Me prenait-il pour un homme suspect qu'il n'avait jamais vu?
Voulait-il, s'il savait qui j'tais, forcer Bonaparte  s'entretenir
avec moi? Quoi qu'il en soit, Napolon passa dans un autre salon.
Satisfait d'avoir rempli ma tche en me prsentant aux Tuileries, je
me retirai.  la joie que j'ai toujours prouve en sortant d'un
chteau, il est vident que je n'tais pas fait pour y entrer.

                   [Note 337: Et non le 20 mars, comme le portent
                   toutes les ditions, conformes d'ailleurs en cela
                   au manuscrit des _Mmoires_. Il y a eu l
                   videmment une erreur de plume. L'excution du duc
                   d'Enghien eut lieu, non le 20, mais le 21 mars
                   1804.]

Retourn  l'htel de France, je dis  plusieurs de mes amis: Il faut
qu'il y ait quelque chose d'trange que nous ne savons pas, car
Bonaparte ne peut tre chang  ce point,  moins d'tre malade. M.
Bourrienne a su ma singulire prvision, il a seulement confondu les
dates; voici sa phrase: En revenant de chez le premier consul, M. de
Chateaubriand dclara  ses amis qu'il avait remarqu chez le premier
consul une grande altration et quelque chose de sinistre dans le
regard.[338]

                   [Note 338: _Mmoires de M. de Bourrienne_, tome V,
                   p. 348.]

Oui, je le remarquai: une intelligence suprieure n'enfante pas le mal
sans douleur, parce que ce n'est pas son fruit naturel, et qu'elle ne
devait pas le porter.

Le surlendemain, 21 mars[339], je me levai de bonne heure, pour un
souvenir qui m'tait triste et cher. M. de Montmorin avait fait btir
un htel au coin de {p.401} la rue Plumet, sur le boulevard neuf des
Invalides. Dans le jardin de cet htel, vendu pendant la Rvolution,
madame de Beaumont, presque enfant, avait plant un cyprs, et elle
s'tait plu quelquefois  me le montrer en passant: c'tait  ce
cyprs, dont je savais seul l'origine et l'histoire, que j'allais
faire mes adieux. Il existe encore, mais il languit et s'lve  peine
 la hauteur de la croise sous laquelle une main qui s'est retire
aimait  le cultiver. Je distingue ce pauvre arbre entre trois ou
quatre autres de son espce; il semble me connatre et se rjouir
quand j'approche; des souffles mlancoliques inclinent un peu vers moi
sa tte jaunie, et il murmure  la fentre de la chambre abandonne:
intelligences mystrieuses entre nous, qui cesseront quand l'un ou
l'autre sera tomb.

                   [Note 339: Ici encore le manuscrit dit  tort: le
                   20 mars.]

Mon pieux tribut pay, je descendis le boulevard et l'esplanade des
Invalides, traversai le pont Louis XVI et le jardin des Tuileries,
d'o je sortis prs du pavillon Marsan,  la grille qui s'ouvre
aujourd'hui sur la rue de Rivoli. L, entre onze heures et midi,
j'entendis un homme et une femme qui criaient une nouvelle officielle;
des passants s'arrtaient, subitement ptrifis par ces mots:
Jugement de la commission militaire spciale convoque  Vincennes,
qui condamne  la peine de mort LE NOMM LOUIS-ANTOINE-HENRI DE
BOURBON, N LE 2 AOT 1772  CHANTILLY.

Ce cri tomba sur moi comme la foudre; il changea ma vie, de mme qu'il
changea celle de Napolon. Je rentrai chez moi; je dis  madame de
Chateaubriand: Le duc d'Enghien vient d'tre fusill. Je m'assis
devant une table, et je me mis  crire ma dmission[340]. {p.402}
Madame de Chateaubriand ne s'y opposa point et me vit crire avec un
grand courage. Elle ne se dissimulait pas mes dangers: on faisait le
procs au gnral Moreau et  Georges Cadoudal[341]; le lion avait
got le sang, ce n'tait pas le moment de l'irriter.

                   [Note 340: Voici le texte de la lettre de dmission
                   de Chateaubriand:

                     Citoyen ministre,

                   Les mdecins viennent de me dclarer que Mme de
                   Chateaubriand est dans un tat de sant qui fait
                   craindre pour sa vie. Ne pouvant absolument quitter
                   ma femme dans une pareille circonstance, ni
                   l'exposer au danger d'un voyage, je supplie Votre
                   Excellence de trouver bon que je lui remette les
                   lettres de crance et les instructions qu'elle
                   m'avait adresses pour le Valais. Je me confie
                   encore  son extrme bienveillance pour faire
                   agrer au Premier Consul _les motifs douloureux_
                   qui m'empchent de me charger aujourd'hui de la
                   mission dont il avait bien voulu m'honorer. Comme
                   j'ignore si ma position exige quelque autre
                   dmarche, j'ose esprer de votre indulgence
                   ordinaire, citoyen ministre, des ordres et des
                   conseils; je les recevrai avec la reconnaissance
                   que je ne cesserai d'avoir pour vos bonts passes.

                     J'ai l'honneur de vous saluer respectueusement,

                                      CHATEAUBRIAND.

                            Paris, rue de Beaune, htel de France.
                              1er germinal an XII (22 mars 1804).]

                   [Note 341: Moreau avait t arrt le 15 fvrier;
                   Pichegru, le 28, et Georges Cadoudal le 9 mars
                   1804.]

M. Clausel de Coussergues[342] arriva sur ces entrefaites; il avait
aussi entendu crier l'arrt. Il me trouva la plume  la main: ma
lettre, dont il me fit supprimer, par piti pour madame de
Chateaubriand, des phrases de colre, partit; elle tait au ministre
des relations extrieures. Peu importait la rdaction: mon opinion et
mon crime taient dans le fait de ma dmission: Bonaparte ne s'y
trompa pas. Madame Bacciochi jeta les hauts cris en apprenant ce
qu'elle appelait {p.403} ma _dfection_; elle m'envoya chercher et me
fit les plus vifs reproches. M. de Fontanes devint presque fou de peur
au premier moment: il me rputait fusill avec toutes les personnes
qui m'taient attaches[343]. Pendant plusieurs jours, mes amis
restrent dans la crainte de me voir enlever par la police; ils se
prsentaient chez moi d'heure en heure, et toujours en frmissant,
quand ils abordaient la loge du portier. M. Pasquier vint m'embrasser
le lendemain de ma dmission, disant qu'on tait heureux d'avoir un
ami tel que moi. Il demeura un temps assez considrable dans une
honorable modration, loign des places et du pouvoir.

                   [Note 342: Voir l'_Appendice_ n IX: _les Quatre
                   Clauses_.]

                   [Note 343: Mme Bacciochi, qui nous tait fort
                   attache, jeta les hauts cris en apprenant ce
                   qu'elle appelait notre dfection. Pour Fontanes, il
                   devint fou de peur; il se voyait dj fusill avec
                   M. de Chateaubriand et tous nos amis. _Souvenirs_
                   de Mme de Chateaubriand.--Voir l'_Appendice_ n X:
                   _Le Cahier rouge_.]

Nanmoins, ce mouvement de sympathie, qui nous emporte  la louange
d'une action gnreuse, s'arrta. J'avais accept, en considration de
la religion, une place hors de France, place que m'avait confre un
gnie puissant, vainqueur de l'anarchie, un chef sorti du principe
populaire, le _consul_ d'une _rpublique_, et non un roi continuateur
d'une _monarchie_ usurpe; alors, j'tais isol dans mon sentiment,
parce que j'tais consquent dans ma conduite; je me retirai quand les
conditions auxquelles je pouvais souscrire s'altrrent; mais aussitt
que le hros se fut chang en meurtrier, on se prcipita dans ses
antichambres. Six mois aprs le 21 mars, on et pu croire qu'il n'y
avait plus qu'une opinion dans la haute socit, sauf de mchants
quolibets que l'on se permettait  huis {p.404} clos. Les personnes
_tombes_ prtendaient avoir t _forces_, et l'on ne _forait_,
disait-on, que ceux qui avaient un grand nom ou une grande importance,
et chacun, pour prouver son importance ou ses quartiers, obtenait
d'tre _forc_  force de sollicitations[344].

                   [Note 344: Avant la mort du duc d'Enghien, la
                   bonne socit de Paris tait presque toute en
                   guerre ouverte avec Bonaparte; mais aussitt que le
                   hros se fut chang en assassin, les royalistes se
                   prcipitrent dans ses antichambres, et quelques
                   mois aprs le 21 mars, on aurait pu croire qu'il
                   n'y avait qu'une opinion en France, sans les
                   quolibets que l'on se permettait encore,  huis
                   clos, dans quelques salons du faubourg
                   Saint-Germain. Au surplus, la vanit causa encore
                   plus de dfections que la peur. Les personnes
                   _tombes_ prtendaient avoir t _forces_, et l'on
                   ne _forait_, disait-on, que celles qui avaient un
                   grand nom ou une grande importance; et chacun, pour
                   prouver son importance et ses quartiers, obtenait
                   d'tre _forc_  _force_ de sollicitations.
                   _Souvenirs_ de Mme de Chateaubriand.]

Ceux qui m'avaient le plus applaudi s'loignrent; ma prsence leur
tait un reproche: les gens prudents trouvent de l'imprudence dans
ceux qui cdent  l'honneur. Il y a des temps o l'lvation de l'me
est une vritable infirmit; personne ne la comprend; elle passe pour
une espce de borne d'esprit, pour un prjug, une habitude
inintelligente d'ducation, une lubie, un travers qui vous empche de
juger les choses; imbcillit honorable peut-tre, dit-on, mais
ilotisme stupide. Quelle capacit peut-on trouver  n'y voir goutte, 
rester tranger  la marche du sicle, au mouvement des ides,  la
transformation des moeurs, au progrs de la socit? N'est-ce pas une
mprise dplorable que d'attacher aux vnements une importance qu'ils
n'ont pas? Barricad dans vos troits principes, l'esprit aussi court
que le jugement, vous tes comme un homme log sur le derrire d'une
maison, {p.405} n'ayant vue que sur une petite cour, ne se doutant ni
de ce qui se passe dans la rue, ni du bruit qu'on entend au dehors.
Voil o vous rduit un peu d'indpendance, objet de piti que vous
tes pour la mdiocrit: quant aux grands esprits  l'orgueil
affectueux et aux yeux sublimes, _oculos sublimes_, leur ddain
misricordieux vous pardonne, parce qu'ils savent que vous ne pouvez
_pas entendre_. Je me renfonai donc humblement dans ma carrire
littraire; pauvre Pindare destin  chanter dans ma premire
olympique l'_excellence de l'eau_, laissant le vin aux heureux.

L'amiti rendit le coeur  M. de Fontanes; madame Bacciochi plaa sa
bienveillance entre la colre de son frre et ma rsolution; M. de
Talleyrand, indiffrence ou calcul, garda ma dmission plusieurs jours
avant d'en parler: quand il l'annona  Bonaparte, celui-ci avait eu
le temps de rflchir. En recevant de ma part la seule et directe
marque de blme d'un honnte homme qui ne craignait pas de le braver,
il ne pronona que ces deux mots: C'est bon. Plus tard il dit  sa
soeur: Vous avez eu bien peur pour votre ami? Longtemps aprs, en
causant avec M. de Fontanes, il lui avoua que ma dmission tait une
des choses qui l'avait le plus frapp[345]. M. de Talleyrand me fit
crire une lettre de bureau dans laquelle il me reprochait {p.406}
gracieusement d'avoir priv son dpartement de mes talents et de mes
services[346]. Je rendis les frais d'tablissement[347], et tout fut
fini en apparence. Mais en osant quitter Bonaparte je m'tais plac 
son niveau, et il tait anim contre moi de toute sa forfaiture, comme
je l'tais contre lui de toute ma loyaut. Jusqu' sa chute, il a tenu
le glaive suspendu sur ma tte; il revenait quelquefois  moi par un
penchant naturel et cherchait  me noyer dans ses fatales prosprits;
quelquefois j'inclinais vers lui par l'admiration qu'il m'inspirait,
par l'ide que j'assistais  une transformation sociale, non  un
simple changement de dynastie: mais, antipathiques sous beaucoup de
rapports, nos deux natures reparaissaient, et s'il m'et fait fusiller
volontiers, en le tuant, je n'aurais pas senti beaucoup de peine.

                   [Note 345: La chose cependant se passa le plus
                   tranquillement du monde, et lorsque M. de
                   Talleyrand crut enfin devoir remettre la dmission
                    Bonaparte, celui-ci se contenta de dire: C'est
                   bon! Mais il en garda une rancune, dont nous nous
                   sommes ressentis depuis. Il dit plus tard  sa
                   soeur: Vous avez eu bien peur pour votre ami? Et
                   il n'en fut plus question. Longtemps aprs,
                   cependant, il en reparla  Fontanes, et lui avoua
                   que c'tait une des choses qui lui avaient fait le
                   plus de peine. _Souvenirs_ de Mme de
                   Chateaubriand.]

                   [Note 346: La lettre de Talleyrand ne vint que dix
                   jours aprs la lettre de dmission; elle tait
                   ainsi conue:

                                        12 germinal (2 avril 1804).

                   J'ai mis, citoyen, sous les yeux du Premier Consul
                   les motifs qui ne vous ont pas permis d'accepter la
                   lgation du Valais  laquelle vous aviez t nomm.

                   Le citoyen Consul s'tait plu  vous donner un
                   tmoignage de confiance. Il a vu avec peine, par
                   une suite de cette mme bienveillance, les raisons
                   qui vous ont empch de remplir cette mission.

                   Je dois aussi vous exprimer combien j'attachais
                   d'intrt aux relations nouvelles que j'aurais eu 
                   entretenir avec vous;  ce regret, qui m'est
                   personnel, je joins celui de voir mon dpartement
                   priv de vos talents et de vos services.]

                   [Note 347: Nous avions reu douze mille francs
                   pour frais d'tablissement  Sion. Pour les rendre,
                   nous fmes obligs de prendre cette somme sur les
                   fonds que nous avions encore sur l'tat: elle fut
                   remise  qui de droit deux jours aprs la
                   dmission. _Souvenirs_ de Mme de Chateaubriand.]

La mort fait ou dfait un grand homme; elle l'arrte {p.407} au pas
qu'il allait descendre, ou au degr qu'il allait monter: c'est une
destine accomplie ou manque; dans le premier cas, on en est 
l'examen de ce qu'elle a t; dans le second, aux conjectures de ce
qu'elle aurait pu devenir.

Si j'avais rempli un devoir dans des vues lointaines d'ambition, je me
serais tromp. Charles X n'a appris qu' Prague ce que j'avais fait en
1804: il revenait de la monarchie. Chateaubriand, me dit-il, au
chteau de Hradschin, vous aviez servi Bonaparte?--Oui, sire.--Vous
avez donn votre dmission  la mort de M. le duc d'Enghien?--Oui,
sire. Le malheur instruit ou rend la mmoire. Je vous ai racont
qu'un jour,  Londres, rfugi avec M. de Fontanes dans une alle
pendant une averse, M. le duc de Bourbon se vint cacher sous le mme
abri: en France, son vaillant pre et lui, qui remerciaient si
poliment quiconque crivait l'oraison funbre de M. le duc d'Enghien,
ne m'ont pas adress un souvenir: ils ignoraient sans doute aussi ma
conduite; il est vrai que je ne leur en ai jamais parl.




{p.409} LIVRE III[348]

                   [Note 348: Ce livre a t crit  Chantilly au mois
                   de novembre 1838.]

    Mort du duc d'Enghien. -- Anne de ma vie 1804. -- Le gnral
    Hulin. -- Le duc de Rovigo. -- M. de Talleyrand. -- Part de
    chacun. -- Bonaparte, son sophisme et ses remords. -- Ce qu'il
    faut conclure de tout ce rcit. -- Inimitis enfantes par la mort
    du duc d'Enghien. -- Un article du _Mercure_. -- Changement dans
    la vie de Bonaparte. -- Abandon de Chantilly.


Comme aux oiseaux voyageurs, il me prend au mois d'octobre une
inquitude qui m'obligerait  changer de climat, si j'avais encore la
puissance des ailes et la lgret des heures: les nuages qui volent 
travers le ciel me donnent envie de fuir. Afin de tromper cet
instinct, je suis accouru  Chantilly. J'ai err sur la pelouse, o de
vieux gardes se tranent  l'ore des bois. Quelques corneilles,
volant devant moi, par-dessus des gents, des taillis, des clairires,
m'ont conduit aux tangs de Commelle. La mort a souffl sur les amis
qui m'accompagnrent jadis au chteau de la reine Blanche: les sites
de ces solitudes n'ont t qu'un horizon triste, entr'ouvert un moment
du ct de mon pass. Aux jours de Ren, j'aurais trouv des mystres
de la vie dans le ruisseau de la Thve: il drobe sa course parmi des
prles et des mousses; des roseaux le voilent; il meurt dans ces
{p.410} tangs qu'alimente sa jeunesse, sans cesse expirante, sans
cesse renouvele: ces ondes me charmaient quand je portais en moi le
dsert avec les fantmes qui me souriaient, malgr leur mlancolie, et
que je parais de fleurs.

Revenant le long des haies  peine traces, la pluie m'a surpris; je
me suis rfugi sous un htre: ses dernires feuilles tombaient comme
mes annes; sa cime se dpouillait comme ma tte; il tait marqu au
tronc d'un cercle rouge, pour tre abattu comme moi. Rentr  mon
auberge, avec une moisson de plantes d'automne et dans des
dispositions peu propres  la joie, je vous raconterai la mort de M.
le duc d'Enghien,  la vue des ruines de Chantilly.

Cette mort, dans le premier moment, glaa d'effroi tous les coeurs; on
apprhenda le revenir du rgne de Robespierre. Paris crut revoir un de
ces jours qu'on ne voit qu'une fois, le jour de l'excution de Louis
XVI. Les serviteurs, les amis, les parents de Bonaparte taient
consterns.  l'tranger, si le langage diplomatique touffa
subitement la sensation populaire, elle n'en remua pas moins les
entrailles de la foule. Dans la famille exile des Bourbons, le coup
pntra d'outre en outre: Louis XVIII renvoya au roi d'Espagne l'ordre
de la Toison-d'Or, dont Bonaparte venait d'tre dcor; le renvoi
tait accompagn de cette lettre, qui fait honneur  l'me royale:

Monsieur et cher cousin, il ne peut y avoir rien de commun entre moi
et le grand criminel que l'audace et la fortune ont plac sur un trne
qu'il a eu la barbarie de souiller du sang pur d'un Bourbon, le duc
d'Enghien. La religion peut m'engager {p.411}  pardonner  un
assassin; mais le tyran de mon peuple doit toujours tre mon ennemi.
La Providence, par des motifs inexplicables, peut me condamner  finir
mes jours en exil; mais jamais ni mes contemporains ni la postrit ne
pourront dire que, dans le temps de l'adversit, je me sois montr
indigne d'occuper, jusqu'au dernier soupir, le trne de mes anctres.

Il ne faut point oublier un autre nom, qui s'associe au nom du duc
d'Enghien: Gustave-Adolphe, le dtrn et le banni[349], fut le seul
des rois alors rgnants qui osa lever la voix pour sauver le jeune
prince franais. Il fit partir de Carlsruhe un aide de camp porteur
d'une lettre  Bonaparte; la lettre arriva trop tard: le dernier des
Cond n'existait plus. Gustave-Adolphe renvoya au roi de Prusse le
cordon de l'Aigle-Noir, comme Louis XVIII avait renvoy la Toison-d'Or
au roi d'Espagne. Gustave dclarait  l'hritier du grand Frdric
que, d'aprs les _lois de la chevalerie_, il ne pouvait pas consentir
 tre le frre d'armes de l'assassin du duc d'Enghien. (Bonaparte
{p.412} avait l'Aigle-Noir.) Il y a je ne sais quelle drision amre
dans ces souvenirs presque insenss de chevalerie, teints partout,
except au coeur d'un roi malheureux pour un ami assassin; nobles
sympathies de l'infortune, qui vivent  l'cart sans tre comprises,
dans un monde ignor des hommes!

                   [Note 349: Gustave IV, roi de Sude. N en 1778, il
                   monta sur le trne aprs la mort de son pre
                   Gustave III (1792). En 1809, il se vit contraint
                   d'abdiquer, et le duc de Sudermanie, son oncle, fut
                   proclam roi sous le nom de Charles XIII. Gustave
                   vcut alors  l'tranger sous le nom de comte de
                   Holstein-Gottorp et de colonel Gustaffson, rsidant
                   alternativement en Allemagne, dans les Pays-Bas et
                   en Suisse. Il mourut  Saint-Gall en 1837. Une des
                   _Odes_ de Victor Hugo lui est consacre:

                     Il avait un ami dans ses fraches annes
                     Comme lui tout empreint du sceau des destines.
                     C'est ce jeune d'Enghien qui fut assassin!
                     Gustave,  ce forfait, se jeta sur ses armes;
                     Mais quand il vit l'Europe insensible  ses larmes,
                     Calme et stoque, il dit: Pourquoi donc suis-je n?]

Hlas! nous avions pass  travers trop de despotismes diffrents, nos
caractres, dompts par une suite de maux et d'oppressions, n'avaient
plus assez d'nergie pour qu' propos de la mort du jeune Cond notre
douleur portt longtemps le crpe: peu  peu les larmes se tarirent;
la peur dborda en flicitations sur les dangers auxquels le premier
consul venait d'chapper; elle pleurait de reconnaissance d'avoir t
sauve par une si sainte immolation. Nron, sous la dicte de Snque,
crivit au snat une lettre apologtique du meurtre d'Agrippine; les
snateurs, transports, comblrent de bndictions le fils magnanime
qui n'avait pas craint de s'arracher le coeur par un parricide tant
salutaire! La socit retourna vite  ses plaisirs; elle avait frayeur
de son deuil: aprs la Terreur, les victimes pargnes dansaient,
s'efforaient de paratre heureuses, et, craignant d'tre souponnes
coupables de mmoire, elles avaient la mme gaiet qu'en allant 
l'chafaud.

Ce ne fut pas de but en blanc et sans prcaution que l'on arrta le
duc d'Enghien; Bonaparte s'tait fait rendre compte du nombre des
Bourbons en Europe. Dans un conseil o furent appels MM. de
Talleyrand et Fouch, on reconnut que le duc d'Angoulme tait 
Varsovie avec Louis XVIII; le comte {p.413} d'Artois et le duc de
Berry  Londres, avec les princes de Cond et de Bourbon. Le plus
jeune des Cond tait  Ettenheim, dans le duch de Bade. Il se trouva
que MM. Taylor et Drake, agents anglais, avaient nou des intrigues de
ce ct. Le duc de Bourbon, le 16 juin 1803, mit en garde son
petit-fils[350] contre une arrestation possible, par un billet  lui
adress de Londres et que l'on conserve[351]. Bonaparte appela auprs
{p.414} de lui les deux consuls ses collgues: il fit d'abord d'amers
reproches  M. Ral[352] de l'avoir laiss ignorer ce qu'on projetait
contre lui. Il couta patiemment les objections: ce fut
Cambacrs[353] qui s'exprima avec le plus de vigueur. Bonaparte l'en
remercia et passa outre. C'est ce que j'ai vu dans les _Mmoires_ de
Cambacrs, qu'un de ses neveux, M. de Cambacrs, pair de France, m'a
permis de consulter, avec une obligeance dont je conserve un souvenir
reconnaissant. La bombe lance ne revient pas; elle va o le gnie
l'envoie, et tombe. Pour excuter les ordres {p.415} de Bonaparte, il
fallait violer le territoire de l'Allemagne, et le territoire fut
immdiatement viol. Le duc d'Enghien fut arrt  Ettenheim. On ne
trouva auprs de lui, au lieu du gnral Dumouriez, que le marquis de
Thumery et quelques autres migrs de peu de renom: cela aurait d
avertir de la mprise. Le duc d'Enghien est conduit  Strasbourg. Le
commencement de la catastrophe de Vincennes nous a t racont par le
prince mme: il a laiss un petit journal de route d'Ettenheim 
Strasbourg: le hros de la tragdie vient sur l'avant-scne prononcer
ce prologue:


JOURNAL DU DUC D'ENGHIEN.

Le jeudi 15 mars,  Ettenheim, ma maison cerne, dit le prince, par
un dtachement de dragons et des piquets de gendarmerie, total, deux
cents hommes environ, deux gnraux, le colonel des dragons, le
colonel Charlot de la gendarmerie de Strasbourg,  cinq heures (du
matin).  cinq heures et demie, les portes enfonces, emmen au
Moulin, prs la Tuilerie. Mes papiers enlevs, cachets. Conduit dans
une charrette, entre deux haies de fusiliers, jusqu'au Rhin. Embarqu
pour Rhisnau. Dbarqu et march  pied jusqu' Pfortsheim. Djeun 
l'auberge. Mont en voiture avec le colonel Charlot, le marchal des
logis de la gendarmerie, un gendarme sur le sige et Grunstein. Arriv
 Strasbourg, chez le colonel Charlot, vers cinq heures et demie.
Transfr une demi-heure aprs, dans un fiacre,  la citadelle.......
.......................... {p.416} Dimanche 18, on vient m'enlever 
une heure et demie du matin. On ne me laisse que le temps de
m'habiller. J'embrasse mes malheureux compagnons, mes gens. Je pars
seul avec deux officiers de gendarmerie et deux gendarmes. Le colonel
Charlot m'a annonc que nous allons chez le gnral de division, qui a
reu des ordres de Paris. Au lieu de cela, je trouve une voiture avec
six chevaux de poste sur la place de l'glise. Le lieutenant Petermann
y monte  ct de moi, le marchal des logis Blitersdorff sur le
sige, deux gendarmes en dedans, l'autre en dehors.

                   [Note 350: Il y a ici une erreur de plume. Le duc
                   de Bourbon tait le pre--et non l'aeul--du duc
                   d'Enghien. Il faut donc lire: Le prince de Cond
                   mit en garde son petit-fils.--Chose singulire!
                   les plus graves historiens se sont aussi tromps
                   sur la filiation du duc d'Enghien, et peut-tre
                   chez eux n'tait-ce pas simplement une erreur de
                   plume, comme chez Chateaubriand. Au tome IV, p.
                   589, de l'_Histoire du Consulat et de l'Empire_,
                   rappelant la lettre du 16 juin 1803, dont parle ici
                   Chateaubriand, M. Thiers dit que le duc d'Enghien
                   tait _le fils du prince de Cond._ M. Lanfrey,
                   dans son _Histoire de Napolon_ (T. III, p. 129),
                   dit  son tour: C'tait le duc d'Enghien, _fils du
                   prince de Cond_, jeune homme plein d'ardeur et de
                   bravoure, toujours au premier rang dans les combats
                   auxquels avait pris part l'_arme de son pre_.]

                   [Note 351: Ce billet du prince de Cond  son
                   petit-fils existe en effet: Mon cher enfant,
                   crivait le prince, on assure ici, depuis plus de
                   six mois, que vous avez t faire un voyage 
                   Paris; d'autres disent que vous n'avez t qu'
                   Strasbourg... Il me semble qu' prsent vous
                   pourriez nous confier le pass et, si la chose est
                   vraie, ce que vous avez observ dans vos
                   voyages...--M. Thiers se prvaut de ces lignes
                   pour donner comme  peu prouvs les voyages du duc
                   d'Enghien  Strasbourg, et tout  l'heure, il ne
                   manquera pas d'en tirer un argument en faveur de
                   Bonaparte. Il se garde bien de faire connatre 
                   ses lecteurs la rponse du duc d'Enghien, qu'il
                   avait pourtant sous les yeux en mme temps que le
                   billet du prince de Cond,--rponse qui ne laisse
                   rien subsister des insinuations de l'habile
                   historien, j'allais dire de l'habile avocat. Voici
                   le texte de cette rponse, date d'Ettenheim, le 18
                   juillet 1803:

                   Assurment, mon cher papa, il faut me connatre
                   bien peu pour avoir pu dire ou chercher  faire
                   croire que j'avais mis le pied sur le territoire
                   rpublicain, autrement qu'avec le rang et la place
                   o le hasard m'a fait natre. Je suis trop fier
                   pour courber bassement la tte, et le Premier
                   Consul pourra peut-tre venir  bout de me
                   dtruire, mais il ne me fera pas m'humilier. On
                   peut prendre l'incognito pour voyager dans les
                   glaciers de la Suisse, comme je l'ai fait l'an
                   pass, n'ayant rien de mieux  faire. Mais, pour la
                   France, quand j'en ferai le voyage, je n'aurai pas
                   besoin de m'y cacher. Je puis donc vous donner ma
                   parole d'honneur la plus sacre que pareille ide
                   ne m'est jamais entre et ne m'entrera jamais dans
                   la tte. Des mchants ont pu dsirer, en vous
                   racontant ces absurdits, me donner un tort de plus
                    vos yeux. Je suis accoutum  de pareils
                   services, que l'on s'est toujours empress de me
                   rendre, et je suis heureux qu'ils soient enfin
                   rduits  employer des calomnies aussi absurdes.

                   Je vous embrasse, cher papa, et vous prie de ne
                   jamais douter de mon profond respect comme de ma
                   tendresse.]

                   [Note 352: Pierre-Franois, comte _Ral_
                   (1765-1834), procureur au Chtelet avant la
                   Rvolution, substitut du procureur de la Commune en
                   1792, historiographe de la Rpublique sous le
                   Directoire, conseiller d'tat aprs le 18 brumaire,
                   prfet de police pendant les Cent-Jours. Voir sur
                   lui les _Mmoires du chancelier Pasquier_, I, 268,
                   et les _Mmoires de Mme de Chastenay_, tome I.]

                   [Note 353: Jean-Jacques-Rgis de Cambacrs
                   (1753-1824), dput de l'Hrault  la Convention et
                   aux Cinq-Cents; second consul aprs brumaire; sous
                   l'Empire, archi-chancelier, prince, duc de Parme;
                   aux Cent-Jours, pair et ministre de la justice.]

Ici le naufrag, prt  s'engloutir, interrompt son journal de bord.

Arrive vers les quatre heures du soir  l'une des barrires de la
capitale, o vient aboutir la route de Strasbourg, la voiture, au lieu
d'entrer dans Paris, suivit le boulevard extrieur et s'arrta au
chteau de Vincennes. Le prince, descendu de la voiture dans la cour
intrieure, est conduit dans une chambre de la forteresse, on l'y
enferme et il s'endort.  mesure que le prince approchait de Paris,
Bonaparte affectait un calme qui n'tait pas naturel. Le 18 mars, il
partit pour la Malmaison; c'tait le dimanche des Rameaux. Madame
Bonaparte, qui, comme toute sa famille, tait instruite de
l'arrestation du prince, lui parla de cette arrestation. Bonaparte lui
rpondit: Tu n'entends rien  la politique. Le colonel Savary[354]
tait devenu {p.417} un des habitus de Bonaparte. Pourquoi? parce
qu'il avait vu le premier consul pleurer  Marengo. Les hommes  part
doivent se dfier de leurs larmes, qui les mettent sous le joug des
hommes vulgaires. Les larmes sont une de ces faiblesses par lesquelles
un tmoin peut se rendre matre des rsolutions d'un grand homme.

                   [Note 354: Anne-Jean-Marie-Ren _Savary_, duc de
                   _Rovigo_ (1774-1833), gnral de division (7
                   fvrier 1805), cr duc (23 mai 1808), ministre de
                   la police gnrale (8 juin 1810), pair aux
                   Cent-Jours, commandant de l'arme d'Algrie
                   (1831-1832).--Aide de camp de Desaix, il tait 
                   ses cts,  Marengo, lorsque la gnral fut tu
                   par une balle qui lui traversa le coeur.  quelques
                   jours de l, Bonaparte l'attacha  sa personne et
                   le promut rapidement au grade de colonel, puis 
                   celui de gnral de brigade (24 aot 1803). Il
                   tait donc, lors de l'excution du duc d'Enghien,
                   gnral, et non colonel, comme le dit
                   Chateaubriand. Depuis 1802, Savary dirigeait la
                   police particulire et de sret du premier
                   Consul.--Ses _Mmoires pour servir  l'histoire de
                   Napolon_ (8 volumes in-8) ont paru en 1828.]

On assure que le premier consul fit rdiger tous les ordres pour
Vincennes. Il tait dit dans un de ces ordres que si la condamnation
prvue tait une condamnation  mort, elle devait tre excute
sur-le-champ.

Je crois  cette version, bien que je ne puisse l'attester, puisque
ces ordres manquent. Madame de Rmusat[355], qui, dans la soire du 20
mars, jouait aux checs  la Malmaison avec le premier consul,
l'entendit murmurer quelques vers sur la clmence d'Auguste; elle crut
que Bonaparte revenait  lui et que {p.418} le prince tait
sauv[356]. Non, le destin avait prononc son oracle. Lorsque Savary
reparut  la Malmaison, madame Bonaparte devina tout le malheur. Le
premier consul s'tait enferm seul pendant plusieurs heures. Et puis
le vent souffla, et tout fut fini.

                   [Note 355: Claire-lisabeth-Jeanne _Gravier de
                   Vergennes_ (1780-1821), femme du comte
                   Antoine-Laurent de _Rmusat_, premier chambellan de
                   Napolon et surintendant des thtres. Elle-mme
                   tait dame du palais de Josphine. Outre un roman
                   par lettres intitul: _les Lettres espagnoles, ou
                   l'Ambitieux_, roman qui est rest indit,--elle
                   avait compos un _Essai sur l'ducation des
                   femmes_, qui parut deux ans aprs sa mort, en 1823,
                   et des _Mmoires_, publis en 1880 par son
                   petit-fils, M. Paul de Rmusat. Ces _Mmoires_, qui
                   forment trois volumes in-8{o}, vont de l'anne 1802
                    l'anne 1808.]

                   [Note 356: _Mmoires de Mme de Rmusat_. tome I, p.
                   321]


COMMISSION MILITAIRE NOMME.

Un ordre de Bonaparte, du 29 ventse an XII[357] avait arrt qu'une
commission militaire, compose de sept membres nomms par le gnral
gouverneur de Paris (Murat), se runirait  Vincennes pour juger _le
ci-devant duc d'Enghien, prvenu d'avoir port les armes contre la
Rpublique_, etc.

                   [Note 357: 20 mars 1804.]

En excution de cet arrt, le mme jour, 29 ventse, Joachim Murat
nomma, pour former ladite commission, les sept militaires,  savoir:

Le gnral Hulin, commandant les grenadiers  pied de la garde des
consuls, prsident;

Le colonel Guitton, commandant le 1er rgiment des cuirassiers;

Le colonel Bazancourt, commandant le 4e rgiment d'infanterie lgre;

Le colonel Ravier, commandant le 18e rgiment d'infanterie de ligne;

Le colonel Barrois, commandant le 96e rgiment d'infanterie de ligne;

Le colonel Rabbe, commandant le 2e rgiment de la garde municipale de
Paris;

{p.419} Le citoyen Dautancourt, major de la gendarmerie d'lite, qui
remplira les fonctions de capitaine-rapporteur.


INTERROGATOIRE DU CAPITAINE-RAPPORTEUR.

Le capitaine Dautancourt, le chef d'escadron Jacquin, de la lgion
d'lite, deux gendarmes  pied du mme corps, Lerva, Tharsis, et le
citoyen Noirot, lieutenant au mme corps, se rendent  la chambre du
duc d'Enghien; ils le rveillent: il n'avait plus que quatre heures 
attendre avant de retourner  son sommeil. Le capitaine-rapporteur,
assist de Molin, capitaine au 18e rgiment, greffier, choisi par
ledit rapporteur, interroge le prince.

 lui demand ses nom, prnoms, ge et lieu de naissance?

A rpondu se nommer Louis-Antoine-Henri de Bourbon, duc d'Enghien, n
le 2 aot 1772,  Chantilly.

 lui demand o il a rsid depuis sa sortie de France?

A rpondu qu'aprs avoir suivi ses parents, le corps de Cond s'tant
form, il avait fait toute la guerre, et qu'avant cela il avait fait
la campagne de 1792, en Brabant, avec le corps de Bourbon.

 lui demand s'il n'tait point pass en Angleterre, et si cette
puissance lui accorde toujours un traitement?

A rpondu n'y tre jamais all; que l'Angleterre lui accorde toujours
un traitement, et qu'il n'a que cela pour vivre.

{p.420}  lui demand quel grade il occupait dans l'arme de Cond?

A rpondu: commandant de l'avant-garde en 1796, avant cette campagne
comme volontaire au quartier gnral de son grand-pre, et toujours,
depuis 1796, comme commandant de l'avant-garde.

 lui demand s'il connaissait le gnral Pichegru, s'il a eu des
relations avec lui?

A rpondu: Je ne l'ai, je crois, jamais vu. Je n'ai point eu de
relations avec lui. Je sais qu'il a dsir me voir. Je me loue de ne
l'avoir point connu, d'aprs les vils moyens dont on dit qu'il a voulu
se servir, s'ils sont vrais.

 lui demand s'il connat l'ex-gnral Dumouriez, et s'il a des
relations avec lui?

A rpondu: Pas davantage.

De quoi a t dress le prsent qui a t sign par le duc d'Enghien,
le chef d'escadron Jacquin, le lieutenant Noirot, les deux gendarmes
et le capitaine-rapporteur.

Avant de signer le prsent procs-verbal, le duc d'Enghien a dit: Je
fais avec instance la demande d'avoir une audience particulire du
premier consul. Mon nom, mon rang, ma faon de penser et l'horreur de
ma situation me font esprer qu'il ne se refusera pas  ma demande.


SANCE ET JUGEMENT DE LA COMMISSION MILITAIRE.

 deux heures du matin, 21 mars, le duc d'Enghien fut amen dans la
salle o sigeait la commission et rpta ce qu'il avait dit dans
l'interrogatoire du capitaine-rapporteur. {p.421} Il persista dans sa
dclaration: il ajouta qu'il tait prt  faire la guerre, et qu'il
dsirait avoir du service dans la nouvelle guerre de l'Angleterre
contre la France. Lui ayant t demand s'il avait quelque chose 
prsenter dans ses moyens de dfense, a rpondu n'avoir rien  dire de
plus.

Le prsident fait retirer l'accus; le conseil dlibrant  huis
clos, le prsident recueille les voix, en commenant par le plus jeune
en grade; ensuite, ayant mis son opinion le dernier, l'unanimit des
voix a dclar le duc d'Enghien coupable, et lui a appliqu
l'article.... de la loi du... ainsi conu...... et en consquence l'a
condamn  la peine de mort. Ordonne que le prsent jugement sera
excut de suite  la diligence du capitaine-rapporteur, aprs en
avoir donn lecture au condamn, en prsence des diffrents
dtachements des corps de la garnison.

Fait, clos et jug sans dsemparer  Vincennes les jour, mois et an
que dessus et avons sign.

La fosse tant _faite, remplie et close_, dix ans d'oubli, de
consentement gnral et de gloire inoue s'assirent dessus; l'herbe
poussa au bruit des salves qui annonaient des victoires, aux
illuminations qui clairaient le sacre pontifical, le mariage de la
fille des Csars ou la naissance du roi de Rome. Seulement de rares
affligs rdaient dans le bois, aventurant un regard furtif au bas du
foss vers l'endroit lamentable, tandis que quelques prisonniers
l'apercevaient du haut du donjon qui les renfermait. La Restauration
vint: la terre de la tombe fut remue et {p.422} avec elle les
consciences; chacun alors crut devoir s'expliquer.

M. Dupin an publia sa discussion; M. Hulin, prsident de la
commission militaire, parla; M. le duc de Rovigo entra dans la
controverse en accusant M. de Talleyrand; un tiers rpondit pour M. de
Talleyrand, et Napolon leva sa grande voix sur le rocher de
Sainte-Hlne.

Il faut reproduire et tudier ces documents, pour assigner  chacun la
part qui lui revient et la place qu'il doit occuper dans ce drame. Il
est nuit, et nous sommes  Chantilly; il tait nuit quand le duc
d'Enghien tait  Vincennes.

       *       *       *       *       *

Lorsque M. Dupin[358] publia sa brochure, il me l'envoya avec cette
lettre:

{p.423}                                 Paris, ce 10 novembre 1823.

            Monsieur le vicomte,

Veuillez agrer un exemplaire de ma publication relative 
l'assassinat du duc d'Enghien.

Il y a longtemps qu'elle et paru, si je n'avais voulu, avant tout,
respecter la volont de monseigneur le duc de Bourbon, qui, ayant eu
connaissance de mon travail, m'avait fait exprimer son dsir que cette
dplorable affaire ne ft point exhume.

Mais la Providence ayant permis que d'autres prissent l'initiative,
il est devenu ncessaire de faire connatre la vrit, et, aprs
m'tre assur qu'on ne persistait plus  me faire garder le silence,
j'ai parl avec franchise et sincrit.

    J'ai l'honneur d'tre avec un profond respect,

          Monsieur le vicomte,

            De Votre Excellence le trs humble et
                trs obissant serviteur,

                                        Dupin.

                   [Note 358: Andr-Marie-Jean-Jacques _Dupin_, dit
                   _Dupin an_ (1783-1865), reprsentant aux
                   Cent-Jours, dput de 1827  1848, membre de
                   l'Assemble Constituante de 1848 et de l'Assemble
                   lgislative de 1849, snateur du second Empire (27
                   novembre 1857); procureur gnral  la Cour de
                   cassation, d'aot 1830  janvier 1852. Il donna sa
                   dmission de ce dernier poste pour ne pas
                   s'associer aux dcrets qui prononaient la
                   confiscation des biens de la famille d'Orlans,
                   mais cinq ans aprs, il acceptait d'tre renomm
                   procureur gnral, en mme temps qu'il tait appel
                   au Snat imprial. Il tait membre de l'Acadmie
                   franaise depuis le 21 juin 1832. Ses _Mmoires_ (4
                   vol. in-8{o}) ont paru de 1865  1868.--La brochure
                   de M. Dupin,  laquelle se rfre Chateaubriand,
                   fut publie en 1823 sous ce titre: _Pices
                   judiciaires et historiques relatives au procs du
                   duc d'Enghien, avec le Journal de ce prince depuis
                   l'instant de son arrestation; prcdes de la
                   Discussion des actes de la commission militaire
                   institue en l'an XII, par le gouvernement
                   consulaire, pour juger le duc d'Enghien, par
                   l'auteur de l'opuscule intitul. De la Libre
                   Dfense des accuss_.]

M. Dupin, que je flicitai et remerciai, rvle dans sa lettre d'envoi
un trait ignor et touchant des nobles et misricordieuses vertus du
pre de la victime. M. Dupin commence ainsi sa brochure:

La mort de l'infortun duc d'Enghien est un des vnements qui ont le
plus afflig la nation franaise: il a dshonor le gouvernement
consulaire.

Un jeune prince,  la fleur de l'ge, surpris par trahison sur un sol
tranger, o il dormait en paix {p.424} sous la protection du droit
des gens; entran violemment vers la France; traduit devant de
prtendus juges qui, en aucun cas, ne pouvaient tre les siens; accus
de crimes imaginaires; priv du secours d'un dfenseur; interrog et
condamn  huis clos; mis  mort de nuit dans les fosss du chteau
fort qui servait de prison d'tat; tant de vertus mconnues, de si
chres esprances dtruites, feront  jamais de cette catastrophe un
des actes les plus rvoltants auxquels ait pu s'abandonner un
gouvernement absolu!

Si aucune forme n'a t respecte; si les juges taient incomptents;
s'ils n'ont pas mme pris la peine de relater dans leur arrt la date
et le texte des lois sur lesquelles ils prtendaient appuyer cette
condamnation; si le malheureux duc d'Enghien a t fusill en vertu
d'une sentence _signe en blanc_... et qui n'a t rgularise
qu'aprs coup! alors ce n'est plus seulement l'innocente victime d'une
erreur judiciaire; la chose reste avec son vritable nom: c'est un
odieux assassinat.

Cet loquent exorde conduit M. Dupin  l'examen des pices: il montre
d'abord l'illgalit de l'arrestation: le duc d'Enghien n'a point t
arrt en France; il n'tait point prisonnier de guerre, puisqu'il
n'avait pas t pris les armes  la main; il n'tait pas prisonnier 
titre civil, car l'extradition n'avait pas t demande; c'tait un
emparement violent de la personne, comparable aux captures que font
les pirates de Tunis et d'Alger, une course de voleurs, _incursio
latronum_.

Le jurisconsulte passe  l'incomptence de la commission {p.425}
militaire: la connaissance de prtendus complots trams contre l'tat
n'a jamais t attribue aux commissions militaires.

Vient aprs cela l'examen du jugement.

L'interrogatoire (c'est M. Dupin qui continue de parler) a lieu le 29
ventse  minuit. Le 30 ventse,  deux heures du matin, le duc
d'Enghien est introduit devant la commission militaire.

Sur la minute du jugement on lit: Aujourd'hui, le 30 ventse an XII
de la Rpublique, _ deux heures du matin_: ces mots, _deux heures du
matin_, qui n'y ont t mis que parce qu'en effet il tait cette
heure-l, sont effacs sur la minute, sans avoir t remplacs par
d'autre indication.

Pas un seul tmoin n'a t ni entendu ni produit contre l'accus.

L'accus _est dclar coupable!_ Coupable de quoi? Le jugement ne le
dit pas.

Tout jugement qui prononce une peine doit contenir la citation de la
loi en vertu de laquelle la peine est applique.

Eh bien, ici, aucune de ces formes n'a t remplie: aucune mention
n'atteste au procs-verbal que les commissaires aient eu sous les yeux
un _exemplaire de la loi_; rien ne constate que le prsident en ait
_lu le texte_ avant de l'appliquer. Loin de l, le jugement, dans sa
forme matrielle, offre la preuve que les commissaires ont condamn
sans savoir ni la date ni la teneur de la loi; car ils ont _laiss en
blanc_, dans la minute de la sentence, et la date de la loi et le
numro de l'article, et la place destine  recevoir son texte. Et
cependant c'est sur la minute {p.426} d'une sentence constitue dans
cet tat d'imperfection que le plus noble sang a t vers par des
bourreaux!

La dlibration doit tre secrte; mais la prononciation du jugement
doit tre publique; c'est encore la loi qui nous le dit. Or, le
jugement du 30 ventse dit bien: Le conseil dlibrant  _huis clos_;
mais on n'y trouve pas la mention que l'on ait rouvert les portes, on
n'y voit pas exprim que le rsultat de la dlibration ait t
prononc en sance publique. Il le dirait, y pourrait-on croire? Une
sance publique,  deux heures du matin, dans le donjon de Vincennes,
lorsque toutes les issues du chteau taient gardes par des gendarmes
d'lite! Mais, enfin, on n'a pas mme pris la prcaution de recourir
au mensonge; le jugement est muet sur ce point.

Ce jugement est sign par le prsident et les six autres
commissaires, y compris le rapporteur, mais il est  remarquer que la
minute _n'est pas signe par le greffier_, dont le concours,
cependant, tait ncessaire pour lui donner authenticit.

La sentence est termine par cette terrible formule: _sera excut_
DE SUITE, _ la diligence du capitaine-rapporteur_.

DE SUITE! mots dsesprants qui sont l'ouvrage des juges! DE SUITE!
Et une loi expresse, celle du 15 brumaire an VI, accordait le recours
en rvision contre tout jugement militaire!

M. Dupin, passant  l'excution, continue ainsi:

Interrog de nuit, jug de nuit, le duc d'Enghien a t tu de nuit.
Cet horrible sacrifice devait se {p.427} consommer dans l'ombre, afin
qu'il ft dit que toutes les lois avaient t violes, toutes, mme
celles qui prescrivaient la publicit de l'excution.

Le jurisconsulte vient aux irrgularits dans l'instruction:
L'article 19 de la loi du 13 brumaire an V porte qu'aprs avoir clos
l'interrogatoire, le rapporteur dira au prvenu de _faire choix d'un
ami pour dfenseur_.--Le prvenu aura _la facult de choisir ce
dfenseur_ dans toutes les classes de citoyens prsents sur les lieux;
s'il dclare qu'il ne peut faire ce choix, le rapporteur le fera pour
lui.

Ah! sans doute le prince n'avait point _d'amis_[359] parmi ceux qui
l'entouraient; la cruelle dclaration lui en fut faite par un des
fauteurs de cette horrible scne!... Hlas! que n'tions-nous
prsents! que ne fut-il permis au prince de faire un appel au barreau
de Paris! L, il et trouv des amis de son malheur, des dfenseurs de
son infortune. C'est en vue de rendre ce jugement prsentable aux yeux
du public qu'on parat avoir prpar plus  loisir une nouvelle
rdaction. La substitution tardive d'une seconde rdaction, en
apparence plus rgulire que la premire (bien qu'galement injuste),
n'te rien  l'odieux d'avoir fait prir le duc d'Enghien sur un
croquis de jugement sign  la hte, et qui n'avait pas encore reu
son complment.

                   [Note 359: Allusion  une abominable rponse qu'on
                   aurait faite, dit-on,  M. le duc d'Enghien. CH.]

Telle est la lumineuse brochure de M. Dupin. Je ne sais toutefois si,
dans un acte de la nature de celui qu'examine l'auteur, le plus ou le
moins de rgularit tient une place importante: qu'on et trangl le
duc {p.428} d'Enghien dans une chaise de poste de Strasbourg  Paris,
ou qu'on l'ait tu dans le bois de Vincennes, la chose est gale. Mais
n'est-il pas providentiel de voir des hommes, aprs longues annes,
les uns dmontrer l'irrgularit d'un meurtre auquel ils n'avaient
pris aucune part, les autres accourir, sans qu'on le leur demandt,
devant l'accusation publique? Qu'ont-ils donc entendu? quelle voix
d'en haut les a somms de comparatre?

       *       *       *       *       *

Aprs le grand jurisconsulte, voici venir un vtran aveugle[360]: il
a command les grenadiers de la vieille {p.429} garde; c'est tout
dire aux braves. Sa dernire blessure, il l'a reue de Malet, dont le
plomb impuissant est rest perdu dans un visage qui ne s'est jamais
dtourn du boulet. _Frapp de ccit, retir du monde, n'ayant pour
consolation que les soins de sa famille_ (ce sont ses propres
paroles), le juge du duc d'Enghien semble sortir de son tombeau 
l'appel du souverain juge; il plaide sa cause[361] sans se faire
illusion et sans s'excuser:

Qu'on ne se mprenne point, dit-il, sur mes intentions. Je n'cris
point par peur, puisque ma personne est sous la protection de lois
manes du trne mme, et que, sous le gouvernement d'un roi juste, je
n'ai rien  redouter de la violence et de l'arbitraire. J'cris pour
dire la vrit, mme en tout ce qui peut m'tre contraire. Ainsi, je
ne prtends justifier ni la forme, ni le fond du jugement, mais je
veux montrer sous l'empire et au milieu de quel concours de
circonstances il a t rendu; je veux loigner de moi et de mes
collgues l'ide que nous ayons agi comme des hommes de parti. Si l'on
doit nous blmer encore, je veux aussi qu'on dise de nous: _Ils ont
t bien malheureux!_

                   [Note 360: Le gnral _Hulin_. Il avait t l'un
                   des _vainqueurs de la Bastille_. Gnevois
                   d'origine, mais n  Paris vers 1759, ancien
                   horloger, suivant les uns, engag au rgiment de
                   Champagne, suivant d'autres, ci-devant domestique
                   (chasseur) du marquis de Conflans, selon son propre
                   dire consign dans un mmoire sign de son nom, il
                   tait, en 1789, directeur de la buanderie de la
                   Briche, prs Saint-Denis. Emprisonn sous la
                   Terreur, il prit du service aprs sa libration
                   dans la premire arme d'Italie, o il se fit
                   apprcier de Bonaparte, et se trouva tout prt  le
                   seconder au 18 brumaire. Il tait, lors de
                   l'affaire du duc d'Enghien, commandant des
                   grenadiers  pied de la garde des consuls.  la
                   suite de l'excution du prince, Bonaparte lui
                   tmoigna sa satisfaction, en le nommant
                   successivement gnral de division, grand-officier
                   de la Lgion d'honneur, comte de l'Empire avec une
                   dotation de 25 000 francs. Il tait en 1812
                   commandant de la place de Paris, et c'est  lui
                   qu'on doit en partie l'chec de la conspiration du
                   gnral Malet. Bless par celui-ci d'un coup de
                   pistolet  la mchoire, il reut du peuple de
                   Paris, qui l'aimait assez  cause de sa taille
                   colossale, le petit sobriquet d'amiti de
                   _Bouffe-la-Balle_. Malgr son rle dans l'affaire
                   du duc d'Enghien (ou peut-tre  cause de ce rle),
                   il fut des premiers  se rallier aux Bourbons, au
                   mois d'avril 1814. Il est vrai qu'il revint 
                   l'Empire avec le mme empressement pendant les
                   Cent-Jours et fut alors rappel au commandement de
                   Paris. Banni de France en 1816, il y put rentrer
                   trois ans aprs, et ne mourut qu'en 1841. (Voir
                   _les Hommes du 14 Juillet_, par Victor Fournel.)]

                   [Note 361: Sa brochure a pour titre: _Explications
                   offertes aux hommes impartiaux par M. le comte
                   Hulin, au sujet de la Commission militaire
                   institue en l'an XII pour juger le duc
                   d'Enghien_.--1823.]

Le gnral Hulin affirme que, nomm prsident d'une commission
militaire, il n'en connaissait pas le but; qu'arriv  Vincennes, il
l'ignorait encore; que les autres membres de la commission
l'ignoraient galement; que le commandant du chteau, M. Harel[362],
{p.430} tant interrog, lui dit ne rien savoir lui-mme, ajoutant
ces paroles: Que voulez-vous? je ne suis plus rien ici. Tout se fait
sans mes ordres et ma participation: c'est un autre qui commande ici.

                   [Note 362: On trouve de curieux dtails sur ce
                   personnage dans les _Mmoires de M. de Bourrienne_,
                   tome IV, pages 190 et suivantes. En 1800, le
                   citoyen Jacques _Harel_, g de 45 ans, capitaine 
                   la suite de la 45e demi-brigade, aigri par la
                   destitution qui l'avait frapp,  bout de
                   ressources, lia partie avec Cracchi, Arna,
                   Topino-Lebrun, Demerville et autres mcontents, et
                   forma avec eux le projet de tuer le Premier Consul.
                   Effray bientt d'tre entr dans le complot, il se
                   rsolut  le dnoncer, et ce fut Bourrienne, alors
                   secrtaire de Bonaparte, qui reut ses confidences.
                   Il ne convenait pas aux desseins du Premier Consul
                   que cette affaire ft arrte dans le dbut; il lui
                   importait, au contraire, de pouvoir la prsenter
                   comme trs grave. Ordre fut donn au dnonciateur
                   de continuer ses rapports avec les conjurs.
                   Lorsqu'il vint annoncer que ceux-ci n'avaient pas
                   d'argent pour acheter des armes, on lui remit de
                   l'argent. Lorsqu'il vint dire, le lendemain, que
                   les armuriers, ne les connaissant pas, refusaient
                   de leur remettre les armes demandes, la police
                   leur dlivra, par l'intermdiaire d'Harel,
                   l'autorisation ncessaire. Harel comparut au procs
                   comme tmoin, et sur sa dposition Demerville,
                   Arna, Cracchi et Topino-Lebrun furent condamns 
                   mort. Pour lui, il reut sa rcompense: il fut
                   rintgr dans les cadres de l'arme et nomm
                   commandant du chteau de Vincennes.--Voir, outre
                   les _Mmoires_ de Bourrienne, le _Procs instruit
                   par le Tribunal criminel du dpartement de la Seine
                   contre Demerville, Cracchi, Arna et autres,
                   prvenus de conspiration contre la personne du
                   premier Consul Bonaparte_; un volume in-8{o}.
                   Pluvise an IX.]

Il tait dix heures du soir quand le gnral Hulin fut tir de son
incertitude par la communication des pices.--L'audience fut ouverte 
minuit, lorsque l'examen du prisonnier par le capitaine-rapporteur eut
t fini. La lecture des pices, dit le prsident de la commission,
donna lieu  un incident. Nous remarqumes qu' la fin de
l'interrogatoire subi devant le capitaine-rapporteur, le prince, avant
de signer, {p.431} _avait trac de sa propre main, quelques lignes o
il exprimait le dsir d'avoir une explication avec le premier consul_.
Un membre fit la proposition de transmettre cette demande au
gouvernement. La commission y dfra; mais, au mme instant, le
gnral, qui tait venu se poster derrire mon fauteuil, nous
reprsenta que cette demande tait _inopportune_. D'ailleurs, nous ne
trouvmes dans la loi aucune disposition qui nous autorist 
surseoir. La commission passa donc outre, se rservant, aprs les
dbats, de satisfaire aux voeux du prvenu.

Voil ce que raconte le gnral Hulin. Or, on lit cet autre passage
dans la brochure du duc de Rovigo: Il y avait mme assez de monde
pour qu'il m'ait t difficile, tant arriv des derniers, de pntrer
derrire le sige du prsident, o je parvins  me placer.

C'tait donc le duc de Rovigo qui s'tait _post derrire le fauteuil_
du prsident? Mais lui, ou tout autre, ne faisant pas partie de la
commission, avait-il le droit d'intervenir dans les dbats de cette
commission et de reprsenter qu'une demande tait _inopportune_?

coutons le commandant des grenadiers de la vieille garde parler du
courage du jeune fils des Cond; il s'y connaissait:

Je procdai  l'interrogatoire du prvenu; je dois le dire, il se
prsenta devant nous avec une noble assurance, repoussa loin de lui
d'avoir tremp directement ni indirectement dans un complot
d'assassinat contre la vie du premier consul; mais il avoua aussi
avoir port les armes contre la France, disant avec un courage et une
fiert qui ne nous {p.432} permirent jamais, dans son propre intrt,
de le faire varier sur ce point: _Qu'il avait soutenu les droits de sa
famille, et qu'un Cond ne pouvait jamais rentrer en France que les
armes  la main. Ma naissance, mon opinion_, ajouta-t-il, _me rendent
 jamais l'ennemi de votre gouvernement_.

La fermet de ses aveux devenait dsesprante pour ses juges. Dix
fois nous le mmes sur la voie de revenir sur ses dclarations,
toujours il persista d'une manire inbranlable: _Je vois_, disait-il
par intervalles, _les intentions honorables des membres de la
commission, mais je ne peux me servir des moyens qu'ils m'offrent_. Et
sur l'avertissement que les commissions militaires jugeaient sans
appel: _Je le sais_, me rpondit-il, _et je ne me dissimule pas le
danger que je cours; je dsire seulement avoir une entrevue avec le
premier consul_.

Est-il dans toute notre histoire une page plus pathtique? La nouvelle
France jugeant la France ancienne, lui rendant hommage, lui prsentant
les armes, lui faisant le salut du drapeau en la condamnant; le
tribunal tabli dans la forteresse o le grand Cond, prisonnier,
cultivait des fleurs; le gnral des grenadiers de la garde de
Bonaparte, assis en face du dernier descendant du vainqueur de Rocroi,
se sentant mu d'admiration devant l'accus sans dfenseur, abandonn
de la terre, l'interrogeant tandis que le bruit du fossoyeur qui
creusait la tombe se mlait aux rponses assures du jeune soldat!
Quelques jours aprs l'excution, le gnral Hulin s'criait:  le
brave jeune homme! quel courage! Je voudrais mourir comme lui.

{p.433} Le gnral Hulin, aprs avoir parl de la _minute_ et de la
_seconde_ rdaction du jugement, dit: Quant  la seconde rdaction,
la seule vraie, comme elle ne portait pas l'ordre _d'excuter de
suite_, mais seulement _de lire de suite_ le jugement au condamn,
_l'excution de suite_ ne serait pas le fait de la commission, mais
seulement de ceux qui auraient pris sur leur responsabilit propre de
brusquer cette fatale excution.

Hlas! nous avions bien d'autres penses!  peine le jugement fut-il
sign, que je me mis  crire une lettre dans laquelle, me rendant en
cela l'interprte du voeu unanime de la commission, j'crivais au
premier consul pour lui faire part du dsir qu'avait tmoign le
prince d'avoir une entrevue avec lui, et aussi pour le conjurer de
remettre une peine que la rigueur de notre position ne nous avait pas
permis d'luder.

C'est  cet instant qu'un homme[363], qui s'tait constamment tenu
dans la salle du conseil, et que je nommerais  l'instant, si je ne
rflchissais que, mme en me dfendant, il ne me convient pas
d'accuser...--Que faites-vous l? me dit-il en s'approchant de
moi.--J'cris au premier consul, lui rpondis-je, pour lui exprimer le
voeu du conseil et celui du condamn.--Votre affaire est finie, me
dit-il en reprenant la plume: maintenant cela me regarde.

                   [Note 363: Le gnral Savary.]

J'avoue que je crus, et plusieurs de mes collgues avec moi, qu'il
voulait dire: _Cela me regarde d'avertir le premier consul_. La
rponse, entendue en ce sens, {p.434} nous laissait l'espoir que
l'avertissement n'en serait pas moins donn. Et comment nous serait-il
venu  l'ide que qui que ce ft auprs de nous _avait l'ordre de
ngliger les formalits voulues par les lois?_

Tout le secret de cette funbre catastrophe est dans cette dposition.
Le vtran qui, toujours prs de mourir sur le champ de bataille,
avait appris de la mort le langage de la vrit, conclut par ces
dernires paroles:

Je m'entretenais de ce qui venait de se passer sous le vestibule
contigu  la salle des dlibrations. Des conversations particulires
s'taient engages; j'attendais ma voiture, qui n'ayant pu entrer dans
la cour intrieure, non plus que celles des autres membres, retarda
mon dpart et le leur; nous tions nous-mmes enferms, sans que
personne pt communiquer au dehors, lorsqu'une explosion se fit
entendre: bruit terrible qui retentit au fond de nos mes et les glaa
de terreur et d'effroi.

Oui, je le jure au nom de tous mes collgues, cette excution ne fut
point autorise par nous: notre jugement portait qu'il en serait
envoy une expdition au ministre de la guerre, au grand juge ministre
de la justice, et au gnral en chef gouverneur de Paris.

L'ordre d'excution ne pouvait tre rgulirement donn que par ce
dernier; les copies n'taient point encore expdies; elles ne
pouvaient pas tre termines avant qu'une partie de la journe ne ft
coule. Rentr dans Paris, j'aurais t trouver le gouverneur, le
premier consul, que sais-je! Et tout {p.435}  coup un bruit affreux
vient nous rvler que le prince n'existe plus!

Nous ignorions si celui qui a si cruellement prcipit cette
excution funeste _avait des ordres: s'il n'en avait point, lui seul
est responsable; s'il en avait, la commission, trangre  ces ordres,
la commission, tenue en chartre prive_, la commission, dont le
dernier voeu tait pour le salut du prince, n'a pu ni en prvenir ni
en empcher l'effet. On ne peut l'en accuser.

Vingt ans couls n'ont point adouci l'amertume de mes regrets. Que
l'on m'accuse d'ignorance, d'erreur, j'y consens; qu'on me reproche
une obissance  laquelle aujourd'hui je saurais bien me soustraire
dans de pareilles circonstances; mon attachement  un homme que je
croyais destin  faire le bonheur de mon pays; ma fidlit  un
gouvernement que je croyais lgitime alors et qui tait en possession
de mes serments; mais qu'on me tienne compte, ainsi qu' mes
collgues, des circonstances fatales au milieu desquelles nous avons
t appels  prononcer.

La dfense est faible, mais vous vous repentez, gnral: paix vous
soit! Si votre arrt est devenu la feuille de route du dernier Cond,
vous irez rejoindre,  la garde avance des morts, le dernier conscrit
de notre ancienne patrie. Le jeune soldat se fera un plaisir de
partager son lit avec le grenadier de la vieille garde; la France de
Fribourg et la France de Marengo dormiront ensemble.

{p.436} M. le duc de Rovigo, en se frappant la poitrine, prend son
rang dans la procession qui vient se confesser  la tombe. J'avais t
longtemps sous le pouvoir du ministre de la police; il tomba sous
l'influence qu'il supposait m'tre rendue au retour de la lgitimit:
il me communiqua une partie de ses _Mmoires_. Les hommes, dans sa
position, parlent de ce qu'ils ont fait avec une merveilleuse candeur;
ils ne se doutent pas de ce qu'ils disent contre eux-mmes: s'accusant
sans s'en apercevoir, ils ne souponnent pas qu'il y ait une autre
opinion que la leur, et sur les fonctions dont ils s'taient chargs,
et sur la conduite qu'ils ont tenue. S'ils ont manqu de fidlit, ils
ne croient pas avoir viol leur serment; s'ils ont pris sur eux des
rles qui rpugnent  d'autres caractres, ils pensent avoir rendu de
grands services. Leur navet ne les justifie pas, mais elle les
excuse.

M. le duc de Rovigo me consulta sur les chapitres o il traite de la
mort du duc d'Enghien; il voulait connatre ma pense, prcisment
parce qu'il savait ce que j'avais fait; je lui sus gr de cette marque
d'estime, et, lui rendant franchise pour franchise, je lui conseillai
de ne rien publier. Je lui dis: Laissez mourir tout cela; en France
l'oubli ne se fait pas attendre. Vous vous imaginez laver Napolon
d'un reproche et rejeter la faute sur M. de Talleyrand; or, vous ne
justifiez pas assez le premier, et n'accusez pas assez le second. Vous
prtez le flanc  vos ennemis; ils ne manqueront pas de vous rpondre.
Qu'avez-vous besoin de faire souvenir le public que vous commandiez la
gendarmerie d'lite  Vincennes? Il ignorait la part directe que vous
avez eue dans cette action de {p.437} malheur, et vous la lui
rvlez. Gnral, jetez le manuscrit au feu: je vous parle dans votre
intrt.

Imbu des maximes gouvernementales de l'Empire, le duc de Rovigo
pensait que ces maximes convenaient galement au trne lgitime; il
avait la conviction que sa brochure[364] lui rouvrirait la porte des
Tuileries.

                   [Note 364: La brochure de Savary, comme celles de
                   M. Dupin et du gnral Hulin, parut en 1823, avec
                   ce titre: _Extrait des Mmoires du duc de Rovigo,
                   concernant la catastrophe de M. le duc d'Enghien_.]

C'est en partie  la lumire de cet crit que la postrit verra se
dessiner les fantmes de deuil. Je voulus cacher l'inculp venu me
demander asile pendant la nuit; il n'accepta point la protection de
mon foyer.

M. de Rovigo fait le rcit du dpart de M. de Caulaincourt[365] qu'il
ne nomme point; il parle de l'enlvement  Ettenheim, du passage du
prisonnier  Strasbourg, et de son arrive  Vincennes. Aprs une
expdition sur les ctes de la Normandie, le gnral Savary tait
revenu  la Malmaison. Il est appel  {p.438} cinq heures du soir,
le 19 mars 1804, dans le cabinet du premier consul, qui lui remet une
lettre cachete pour la porter au gnral Murat, gouverneur de Paris.
Il vole chez le gnral, se croise avec le ministre des relations
extrieures, reoit l'ordre de prendre la gendarmerie d'lite et
d'aller  Vincennes. Il s'y rend  huit heures du soir et voit arriver
les membres de la commission. Il pntre bientt dans la salle o l'on
jugeait le prince, le 21,  une heure du matin, et il va s'asseoir
derrire le prsident. Il rapporte les rponses du duc d'Enghien, 
peu prs comme les rapporte le procs-verbal de l'unique sance. Il
m'a racont que le prince, aprs avoir donn ses dernires
explications, ta vivement sa casquette, la posa sur la table, et,
comme un homme qui rsigne sa vie, dit au prsident: Monsieur, je
n'ai plus rien  dire.

                   [Note 365: Armand-Louis-Augustin, marquis de
                   _Caulaincourt_ (1773-1827). Il reut de l'Empereur
                   les fonctions de grand cuyer et le titre de _duc
                   de Vicence_. Ambassadeur  Saint-Ptersbourg de
                   1807  1811, ministre des relations extrieures en
                   1813, il reprsenta la France au congrs de
                   Chtillon (janvier 1814). Rappel au ministre des
                   affaires trangres pendant les Cent-Jours, il fit,
                   aprs la seconde abdication, partie de la
                   Commission de gouvernement prside par
                   Fouch.--L'enlvement du duc d'Enghien  Ettenheim
                   fut bien moins une expdition militaire qu'un coup
                   de main de police. Caulaincourt,  ce moment
                   gnral de brigade et aide de camp du premier
                   Consul, en fut charg avec le gnral Ordener. Tous
                   les deux prtrent la main au guet-apens; mais le
                   rle de Caulaincourt s'aggravait ici de cette
                   circonstance qu'il avait t page du prince de
                   Cond, et, comme tel, lev pendant quelque temps
                   auprs du duc d'Enghien.]

M. de Rovigo insiste sur ce que la sance n'tait point mystrieuse:
Les portes de la salle, affirme-t-il, taient ouvertes et libres pour
tous ceux qui pouvaient s'y rendre  _cette heure_. M. Dupin avait
dj remarqu cette perturbation de raisonnement.  cette occasion, M.
Achille Roche[366], qui semble crire pour M. de Talleyrand, s'crie:
La sance ne fut point mystrieuse!  minuit! elle se tint dans la
{p.439} partie habite du chteau; dans la partie habite d'une
prison! Qui assistait donc  cette sance? des geliers, des soldats,
des bourreaux.

                   [Note 366: Achille _Roche_, publiciste (1801-1834).
                   Il fut secrtaire de Benjamin Constant. Il est
                   l'auteur de deux ouvrages qui eurent, en leur
                   temps, quelque succs: l'_Histoire de la Rvolution
                   franaise_, en un volume (1825); _le Fanatisme,
                   extrait des Mmoires d'un Ligueur_ (4 vol. in-12),
                   1827. L'crit dont Chateaubriand cite ici quelques
                   passages, et qui parut en 1823, est intitul: _De
                   Messieurs le duc de Rovigo et le prince de
                   Talleyrand_, par _Achille Roche_.]

Nul ne pouvait donner des dtails plus exacts sur le moment et le lieu
du coup de foudre que M. le duc de Rovigo; coutons-le:

Aprs le prononc de l'arrt, je me retirai avec les officiers de mon
corps qui, comme moi, avaient assist aux dbats, et j'allai rejoindre
les troupes qui taient sur l'esplanade du chteau. L'officier qui
commandait l'infanterie de ma lgion vint me dire, avec une motion
profonde, qu'on lui demandait un piquet pour excuter la sentence de
la commission militaire:--Donnez-le, rpondis-je.--Mais o dois-je le
placer?--L o vous ne pourrez blesser personne. Car dj les
habitants des populeux environs de Paris taient sur les routes pour
se rendre aux divers marchs.

Aprs avoir bien examin les lieux, l'officier choisit le foss comme
l'endroit le plus sr pour ne blesser personne. M. le duc d'Enghien y
fut conduit par l'escalier de la tour d'entre du ct du parc, et y
entendit la sentence, qui fut excute.

Sous ce paragraphe, on trouve cette note de l'auteur du mmoire:
Entre la sentence et son excution, on avait creus une fosse: c'est
ce qui a fait dire qu'on l'avait creuse avant le jugement.

Malheureusement, les inadvertances sont ici dplorables: M. de Rovigo
prtend, dit M. Achille Roche, apologiste de M. de Talleyrand, qu'il
a obi! Qui lui a transmis l'ordre d'excution? Il parait que c'est un
M. Delga, tu  Wagram. Mais que ce {p.440} soit ou ne soit pas ce M.
Delga, si M. Savary se trompe en nous nommant M. Delga, on ne
rclamera pas aujourd'hui, sans doute, la gloire qu'il attribue  cet
officier. On accuse M. de Rovigo d'avoir ht cette excution; ce
n'est pas lui, rpond-il: un homme qui est mort lui a dit qu'on avait
donn des ordres pour la hter.

Le duc de Rovigo n'est pas heureux au sujet de l'excution, qu'il
raconte avoir eu lieu de jour: cela d'ailleurs ne changeant rien au
fait, n'terait qu'un flambeau au supplice.

 l'heure o se lve le soleil, en plein air, fallait-il, dit le
gnral, une lanterne pour voir un homme  _six pas_! Ce n'est pas que
le soleil, ajoute-t-il, ft clair et serein; comme il tait tomb
toute la nuit une pluie fine, il restait encore un brouillard humide
qui retardait son apparition. L'excution a eu lieu  six heures du
matin, le fait est attest par des _pices irrcusables_.

Et le gnral ne fournit ni n'indique ces pices. La marche du procs
dmontre que le duc d'Enghien fut jug  deux heures du matin et fut
fusill de suite. Ces mots, deux heures du matin, crits d'abord  la
premire minute de l'arrt, sont ensuite biffs sur cette minute. Le
procs-verbal de l'exhumation prouve, par la dposition de trois
tmoins, madame Bon, le sieur Godard et le sieur Bounelet (celui-ci
avait aid  creuser la fosse), que la mise  mort s'effectua de nuit.
M. Dupin an rappelle la circonstance d'un falot attach sur le coeur
du duc d'Enghien, pour servir de point de mire, ou tenu,  mme
intention, d'une main ferme, par le prince. Il a t question {p.441}
d'une grosse pierre retire de la fosse, et dont on aurait cras la
tte du patient. Enfin, le duc de Rovigo devait s'tre vant de
possder quelques dpouilles de l'holocauste: j'ai cru moi-mme  ces
bruits; mais les pices lgales prouvent qu'ils n'taient pas fonds.

Par le procs-verbal, en date du mercredi 20 mars 1816, des mdecins
et chirurgiens, pour l'exhumation du corps, il a t reconnu que la
tte tait brise, que la _mchoire suprieure, entirement spare
des os de la face, tait garnie de douze dents; que la mchoire
infrieure, fracture dans sa partie moyenne, tait partage en deux,
et ne prsentait plus que trois dents_.

Le corps tait  plat sur le ventre, la tte plus basse que les pieds;
les vertbres du cou avaient une chane d'or.

Le second procs-verbal d'exhumation ( la mme date, 20 mars 1816),
le _procs-verbal gnral_, constate qu'on a retrouv, avec les restes
du squelette, une bourse de maroquin contenant onze pices d'or,
soixante-dix pices d'or renfermes dans des rouleaux cachets, des
cheveux, des dbris de vtements, des morceaux de casquette portant
l'empreinte des balles qui l'avaient traverse.

Ainsi, M. de Rovigo n'a rien pris des dpouilles; la terre qui les
retenait les a rendues et a tmoign de la probit du gnral; une
lanterne n'a point t attache sur le coeur du prince, on en aurait
trouv les fragments, comme ceux de la casquette troue; une grosse
pierre n'a point t retire de la fosse; le feu du piquet _ six pas_
a suffi pour mettre en pices la {p.442} tte, pour _sparer la
mchoire suprieure des os de la face_, etc.

 cette drision des vanits humaines, il ne manquait que l'immolation
pareille de Murat, gouverneur de Paris, la mort de Bonaparte captif,
et cette inscription grave sur le cercueil du duc d'Enghien: Ici est
le _corps_ de trs-haut et puissant prince du sang, pair de France,
_mort_  Vincennes le 21 mars 1804, g de 31 ans 7 mois et 19 jours.
Le _corps_ tait des os fracasss et nus; le _haut et puissant
prince_, les fragments briss de la carcasse d'un soldat: pas un mot
qui rappelle la catastrophe, pas un mot de blme ou de douleur dans
cette pitaphe grave par une famille en larmes; prodigieux effet du
respect que le sicle porte aux oeuvres et aux susceptibilits
rvolutionnaires! On s'est ht de mme de faire disparatre la
chapelle mortuaire du duc de Berri.

Que de nants! Bourbons, inutilement rentrs dans vos palais, vous
n'avez t occups que d'exhumations et de funrailles; votre temps de
vie tait pass. Dieu l'a voulu! L'ancienne gloire de la France prit
sous les yeux de l'ombre du grand Cond, dans un foss de Vincennes:
peut-tre tait-ce au lieu mme o Louis IX, _ qui l'on n'alloit que
comme  un saint_, s'asseyoit sous un chesne, et o tous ceux qui
avoient affaire  luy venaient luy parler sans empeschement
d'huissiers ni d'autres; et quand il voyoit aucune chose  amender, en
la parole de ceux qui parloient pour autrui, lui-mme l'amendoit de sa
bouche, et tout le peuple qui avoit affaire par-devant lui estoit
autour de luy. (JOINVILLE.)

{p.443} Le duc d'Enghien demanda  parler  Bonaparte; _il avait
affaire par-devant lui_; il ne fut point cout! Qui du bord du
ravelin contemplait au fond du foss ces armes, ces soldats  peine
clairs d'une lanterne dans le brouillard et les ombres, comme dans
la nuit ternelle? O tait-il plac, le falot? Le duc d'Enghien
avait-il  ses pieds sa fosse ouverte? fut-il oblig de l'enjamber
pour se mettre  la distance de _six pas_, mentionne par le duc de
Rovigo?

On a conserv une lettre de M. le duc d'Enghien, g de neuf ans, 
son pre, le duc de Bourbon; il lui dit: Tous les _Enguiens_ sont
_heureux_; celui de la bataille de Cerizoles, celui qui gagna la
bataille de Rocroi: j'espre l'tre aussi.

Est-il vrai qu'on refusa un prtre  la victime? Est-il vrai qu'elle
ne trouva qu'avec difficult une main pour se charger de transmettre 
une femme le dernier gage d'un attachement? Qu'importait aux bourreaux
un sentiment de pit ou de tendresse? Ils taient l pour tuer, le
duc d'Enghien pour mourir.

Le duc d'Enghien avait pous secrtement, par le ministre d'un
prtre, la princesse Charlotte de Rohan[367]: en ces temps o la
patrie tait errante, un {p.444} homme, en raison mme de son
lvation, tait arrt par mille entraves politiques; pour jouir de
ce que la socit publique accorde  tous, il tait oblig de se
cacher. Ce mariage lgitime, aujourd'hui connu, rehausse l'clat d'une
fin tragique; il substitue la gloire du ciel au pardon du ciel: la
religion perptue la pompe du malheur, quand, aprs la catastrophe
accomplie, la croix s'lve sur le lieu dsert.

                   [Note 367: La princesse Charlotte de
                   _Rohan-Rochefort_. C'tait pour se rapprocher
                   d'elle que le duc d'Enghien tait venu habiter
                   Ettenheim, o vivait la princesse, prs du cardinal
                   de Rohan, son oncle. Elle tait, dit M. Thodore
                   Muret, dans son _Histoire de l'arme de Cond_, t.
                   II, p. 252, elle tait unie au duc d'Enghien par un
                   lien sacr. Pour quel motif le prince de Cond
                   avait-il refus de sanctionner ce mariage? on est 
                   cet gard rduit aux conjectures. Quant  la
                   naissance, il n'y avait pas drogation, car le
                   prince de Cond lui-mme avait pous une Rohan. La
                   princesse, par ses qualits personnelles, tait
                   bien loin de donner prtexte  un refus. Voulut-on
                   punir le duc d'Enghien d'avoir form ce lien sans
                   consulter son grand-pre? Le dsir ardent de voir
                   se perptuer sa glorieuse race fut-il le seul
                   argument du chef de la maison contre un lien
                   demeur strile?... Aprs la mort du duc d'Enghien,
                   le duc de Bourbon offrit  la princesse Charlotte
                   de sanctionner par un aveu tardif le mariage de son
                   fils... Elle refusa cette offre, ne voulant pas de
                   la fortune de celui dont on ne lui avait pas permis
                   de porter le nom... Nous tenons de la source la
                   plus respectable que, dans les premires annes de
                   la Restauration, la princesse Charlotte tant
                   annonce chez la duchesse de Bourbon, la duchesse
                   s'avana vers elle en l'appelant _ma fille_.]

       *       *       *       *       *

M. de Talleyrand, aprs la brochure de M. de Rovigo, avait prsent un
mmoire justificatif  Louis XVIII: ce mmoire, que je n'ai point vu
et qui devait tout claircir, n'claircissait rien. En 1820, nomm
ministre plnipotentiaire  Berlin, je dterrai dans les archives de
l'ambassade une lettre du _citoyen Laforest_[368], au sujet de M. le
duc d'Enghien. Cette lettre {p.445} nergique est d'autant plus
honorable pour son auteur qu'il ne craignait pas de compromettre sa
carrire, sans recevoir de rcompense de l'opinion publique, sa
dmarche devant rester ignore: noble abngation d'un homme qui, par
son obscurit mme, avait dvolu ce qu'il a fait de bien 
l'obscurit.

                   [Note 368: Antoine-Ren-Charles-Mathurin de
                   _Laforest_ (1756-1846). Il tait entr dans la
                   diplomatie sous Louis XVI. Talleyrand, qui l'avait
                   beaucoup connu aux tats-Unis, o Laforest avait
                   t consul gnral, le nomma, ds son entre au
                   ministre des relations extrieures (18 juillet
                   1797), chef de la direction de la comptabilit et
                   des fonds. Sous le Consulat, il accompagna Joseph
                   Bonaparte au congrs de Lunville, en qualit de
                   premier secrtaire de lgation; il fut ensuite
                   envoy  Munich, puis  la dite de Ratisbonne,
                   comme charg d'affaires extraordinaire. Il gra
                   avec une grande habilet, au milieu des
                   circonstances les plus difficiles, l'ambassade de
                   Berlin, de 1805  1808, et celle de Madrid, de 1808
                    1813. Napolon l'avait cr comte le 28 janvier
                   1808.  la chute de l'Empire, il dirigea par
                   intrim le ministre des Affaires trangres, du 3
                   avril au 12 mai 1814, et fut charg par le roi de
                   prparer le trait de Paris. La seconde
                   Restauration le nomma ministre plnipotentiaire
                   auprs des puissances allies. Pair de France le 5
                   mars 1819, il devint, en 1825, ministre d'tat et
                   membre du Conseil priv. La Rvolution de 1830 lui
                   enleva ses emplois et dignits.]

M. de Talleyrand reut la leon et se tut; du moins, je ne trouvai
rien de lui dans les mmes archives, concernant la mort du prince. Le
ministre des relations extrieures avait pourtant mand, le 2 ventse,
au ministre de l'lecteur de Bade, que le premier consul avait cru
devoir donner  des dtachements l'ordre de se rendre  Offenbourg et
 Ettenheim, pour y saisir les instigateurs des conspirations inoues
qui, par leur nature, mettent hors du droit des gens tous ceux qui
manifestement y ont pris part.

Un passage des gnraux Gourgaud, Montholon et du docteur Ward met en
scne Bonaparte: Mon ministre, dit-il, me reprsenta fortement qu'il
fallait se saisir du duc d'Enghien, quoiqu'il ft sur un territoire
neutre. Mais j'hsitais encore, et le prince de Bnvent m'apporta
deux fois, pour que je le signasse, l'ordre de son arrestation. Ce ne
fut cependant qu'aprs que je me fus convaincu de l'urgence {p.446}
d'un tel acte que je me dcidai  le signer.

Au dire du _Mmorial de Saint-Hlne_, ces paroles seraient chappes
 Bonaparte: Le duc d'Enghien se comporta devant le tribunal avec une
grande bravoure.  son arrive  Strasbourg, il m'crivit une lettre:
cette lettre fut remise  Talleyrand, qui la garda jusqu'
l'excution.

Je crois peu  cette lettre: Napolon aura transform en lettre la
demande que fit le duc d'Enghien de parler au vainqueur de l'Italie,
ou plutt les quelques lignes exprimant cette demande, qu'avant de
signer l'interrogatoire prt devant le capitaine-rapporteur, le
prince avait traces de sa propre main. Toutefois, parce que cette
lettre ne se retrouverait pas, il ne faudrait pas en conclure
rigoureusement qu'elle n'a pas t crite: J'ai su, dit le duc de
Rovigo, que, dans les premiers jours de la Restauration, en 1814,
l'un des secrtaires de M. de Talleyrand n'a pas cess de faire des
recherches dans les archives, sous la galerie du Musum. Je tiens ce
fait de celui qui a reu l'ordre de l'y laisser pntrer. Il en a t
fait de mme au dpt de la guerre pour les actes du procs de M. le
duc d'Enghien, o il n'est rest que la sentence.

Le fait est vrai; tous les papiers diplomatiques, et notamment la
correspondance de M. de Talleyrand avec l'_empereur_ et le _premier
consul_, furent transports des archives du Musum  l'htel de la rue
Saint-Florentin; on en dtruisit une partie; le reste fut enfoui dans
un pole o l'on oublia de mettre le feu: la prudence du ministre ne
put aller plus loin {p.447} contre la lgret du prince. Les
documents non brls furent retrouvs; quelqu'un pense les devoir
conserver: j'ai tenu dans mes mains et lu de mes yeux une lettre de M.
de Talleyrand; elle est date du 8 mars 1804 et relative 
l'arrestation, non encore excute, de M. le duc d'Enghien. Le
ministre invite le premier consul  svir contre ses ennemis. On ne me
permit pas de garder cette lettre, j'en ai retenu seulement ces deux
passages: Si la justice oblige de punir rigoureusement, la politique
exige de punir sans exception.................... J'indiquerai au
premier consul M. de Caulaincourt, auquel il pourrait donner ses
ordres, et qui les excuterait avec autant de discrtion que de
fidlit.

Ce rapport du prince de Talleyrand paratra-t-il un jour en entier? Je
l'ignore; mais ce que je sais, c'est qu'il existait encore il y a deux
ans.

Il y eut une dlibration du conseil pour l'arrestation du duc
d'Enghien. Cambacrs, dans ses _Mmoires_ indits, affirme, et je le
crois, qu'il s'opposa  cette arrestation; mais, en racontant ce qu'il
dit, il ne dit pas ce qu'on lui rpliqua.

Du reste, le _Mmorial de Saint-Hlne_ nie les sollicitations en
misricorde auxquelles Bonaparte aurait t expos. La prtendue scne
de Josphine demandant  genoux la grce du duc d'Enghien, s'attachant
au pan de l'habit de son mari et se faisant traner par ce mari
inexorable, est une de ces inventions de mlodrame avec lesquelles nos
fabliers composent aujourd'hui la vridique histoire. Josphine
ignorait, le 19 mars au soir, que le duc d'Enghien devait tre jug;
elle le savait seulement arrt. Elle avait promis {p.448}  madame
de Rmusat de s'intresser au sort du prince. Comme celle-ci revenait,
le 19 au soir,  la Malmaison avec Josphine, on s'aperut que la
future impratrice, au lieu d'tre uniquement proccupe des prils du
prisonnier de Vincennes, mettait souvent la tte  la portire de sa
voiture pour regarder un gnral ml  sa suite: la coquetterie d'une
femme avait emport ailleurs la pense qui pouvait sauver la vie du
duc d'Enghien. Ce ne fut que le 21 mars que Bonaparte dit  sa femme:
Le duc d'Enghien est fusill.

Ces _Mmoires_ de madame de Rmusat, que j'ai connue, taient
extrmement curieux sur l'intrieur de la cour impriale. L'auteur les
a brls pendant les Cent-Jours, et ensuite crits de nouveau: ce ne
sont plus que des souvenirs reproduits par des souvenirs; la couleur
est affaiblie; mais Bonaparte y est toujours montr  nu et jug avec
impartialit[369].

                   [Note 369: M. Paul de Rmusat raconte en ces termes
                   comment les premiers _Mmoires_ de sa grand'mre
                   furent jets au feu: Le lendemain mme du jour o
                   le dbarquement de Napolon tait public, Mme de
                   Nansouty (Alix de Vergennes, marie au gnral de
                   Nansouty) tait accourue chez sa soeur, tout
                   effraye et trouble des rcits qu'on lui faisait,
                   des perscutions auxquelles seraient exposs les
                   ennemis de l'empereur, vindicatif et tout-puissant.
                   Elle lui dit qu'on allait exercer toutes les
                   inquisitions d'une police rigoureuse, que M.
                   Pasquier craignait d'tre inquit, et qu'il
                   fallait se dbarrasser de tout ce que la maison
                   pouvait contenir de suspect. Ma grand'mre, qui
                   d'elle-mme peut-tre n'y et pas pens, se troubla
                   en songeant que chez elle on trouverait un
                   manuscrit tout fait pour compromettre son mari, sa
                   soeur, son beau-frre, ses amis. Elle poursuivait
                   en effet dans le plus grand secret, depuis bien des
                   annes, peut-tre depuis son entre  la cour, des
                   Mmoires crits chaque jour sous l'impression des
                   vnements et des conversations. Elle y racontait
                   presque tout ce qu'elle avait vu et entendu... Elle
                   songea  Mme Chron, femme du prfet de ce nom,
                   trs ancienne et fidle amie, qui avait dj gard
                   ce dangereux manuscrit, et elle courut la chercher.
                   Malheureusement Mme Chron tait absente, et ne
                   devait de longtemps rentrer. Que faire? Ma
                   grand'mre rentra tout mue et, sans rflexion ni
                   dlai, jeta dans le feu tous ses cahiers. Prface
                   des _Mmoires_, p. 75.]

{p.449} Des hommes attachs  Napolon disent qu'il ne sut la mort du
duc d'Enghien qu'aprs l'excution du prince: ce rcit paratrait
recevoir quelque valeur de l'anecdote rapporte par le duc de Rovigo,
concernant Ral allant  Vincennes, si cette anecdote tait
vraie[370]. La mort une fois arrive par les intrigues du parti
rvolutionnaire, Bonaparte reconnut le fait accompli, pour ne pas
irriter des hommes qu'il croyait puissants: cette ingnieuse
explication n'est pas recevable.

                   [Note 370: Voir l'_Appendice_ n XI: _Le conseiller
                   Ral et l'anecdote du duc de Rovigo_.]

       *       *       *       *       *

En rsumant maintenant ces faits, voici ce qu'ils m'ont prouv:

Bonaparte a voulu la mort du duc d'Enghien; personne ne lui avait fait
une condition de cette mort pour monter au trne. Cette condition
suppose est une de ces subtilits des politiques qui prtendent
trouver des causes occultes  tout.--Cependant il est probable que
certains hommes compromis ne voyaient pas sans plaisir le premier
consul se sparer  jamais des Bourbons. Le jugement de Vincennes fut
une affaire du temprament violent de Bonaparte, un accs de froide
colre aliment par les rapports de son ministre.

M. de Caulaincourt n'est coupable que d'avoir excut l'ordre de
l'arrestation.

{p.450} Murat n'a  se reprocher que d'avoir transmis des ordres
gnraux et de n'avoir pas eu la force de se retirer: il n'tait point
 Vincennes pendant le jugement.

Le duc de Rovigo s'est trouv charg de l'excution; il avait
probablement un ordre secret: le gnral Hulin l'insinue. Quel homme
eut os prendre sur lui de faire excuter de suite une sentence  mort
sur le duc d'Enghien, s'il n'et agi d'aprs un mandat impratif?

Quant  M. de Talleyrand, prtre et gentilhomme, il inspira et prpara
le meurtre en inquitant Bonaparte avec insistance: il craignait le
retour de la lgitimit. Il serait possible, en recueillant ce que
Napolon a dit  Sainte-Hlne et les lettres que l'vque d'Autun a
crites, de prouver que celui-ci a pris  la mort du duc d'Enghien une
trs forte part. Vainement on objecterait que la lgret, le
caractre et l'ducation du ministre devaient l'loigner de la
violence, que la corruption devait lui ter l'nergie; il ne
demeurerait pas moins constant qu'il a dcid le consul  la fatale
arrestation. Cette arrestation du duc d'Enghien, le 15 de mars,
n'tait pas ignore de M. de Talleyrand: il tait journellement en
rapport avec Bonaparte et confrait avec lui; pendant l'intervalle qui
s'est coul entre l'arrestation et l'excution, M. de Talleyrand,
lui, ministre instigateur, s'est-il repenti, a-t-il dit un seul mot au
premier consul en faveur du malheureux prince? Il est naturel de
croire qu'il a applaudi  l'excution de la sentence.

La commission militaire a jug le duc d'Enghien, mais avec douleur et
repentir.

{p.451} Telle est, consciencieusement, impartialement, strictement, la
juste part de chacun. Mon sort a t trop li  cette catastrophe pour
que je n'aie pas essay d'en claircir les tnbres et d'en exposer
les dtails. Si Bonaparte n'et pas tu le duc d'Enghien, s'il m'et
de plus en plus rapproch de lui (et son penchant l'y portait), qu'en
ft-il rsult pour moi? Ma carrire littraire tait finie; entr de
plein saut dans la carrire politique, o j'ai prouv ce que j'aurais
pu par la guerre d'Espagne, je serais devenu riche et puissant. La
France aurait pu gagner  ma runion avec l'empereur; moi, j'y aurais
perdu. Peut-tre serais-je parvenu  maintenir quelques ides de
libert et de modration dans la tte du grand homme; mais ma vie,
range parmi celles qu'on appelle heureuses, et t prive de ce qui
en a fait le caractre et l'honneur: la pauvret, le combat et
l'indpendance.

       *       *       *       *       *

Enfin, le principal accus se lve aprs tous les autres; il ferme la
marche des pnitents ensanglants. Supposons qu'un juge fasse
comparatre devant lui _le nomm Bonaparte_, comme le capitaine
instructeur fit comparatre devant lui _le nomm d'Enghien_; supposons
que la minute du dernier interrogatoire calqu sur le premier nous
reste; comparez et lisez:

 lui demand ses nom et prnoms?

--A rpondu se nommer Napolon Bonaparte.

 lui demand o il a rsid depuis qu'il est sorti de France?

--A rpondu: Aux Pyramides,  Madrid,  Berlin,  Vienne,  Moscou, 
Sainte-Hlne.

 lui demand quel rang il occupait dans l'arme?

{p.452} --A rpondu: Commandant  l'avant-garde des armes de Dieu.
Aucune autre rponse ne sort de la bouche du prvenu.

Les divers acteurs de la tragdie se sont mutuellement chargs;
Bonaparte seul n'en rejette la faute sur personne; il conserve sa
grandeur sous le poids de la maldiction; il ne flchit point la tte
et reste debout; il s'crie comme le stocien: Douleur, je n'avouerai
jamais que tu sois un mal! Mais ce que dans son orgueil il n'avouera
point aux vivants, il est contraint de le confesser aux morts. Ce
Promthe, le vautour au sein, ravisseur du feu cleste, se croyait
suprieur  tout, et il est forc de rpondre au duc d'Enghien qu'il a
fait poussire avant le temps: le squelette, trophe sur lequel il
s'est abattu, l'interroge et le domine par une ncessit du ciel.

La domesticit et l'arme, l'antichambre et la tente, avaient leurs
reprsentants  Sainte-Hlne: un serviteur, estimable par sa fidlit
au matre qu'il avait choisi, tait venu se placer prs de Napolon
comme un cho  son service. La simplicit rptait la fable, en lui
donnant un accent de sincrit. Bonaparte tait la _Destine_; comme
elle, il trompait dans la _forme_ les esprits fascins; mais au fond
de ses impostures, on entendait retentir cette vrit inexorable: Je
suis! Et l'univers en a senti le poids.

L'auteur de l'ouvrage le plus accrdit sur Sainte-Hlne expose la
thorie qu'inventait Napolon au profit des meurtriers; l'exil
volontaire tient pour parole d'vangile un homicide bavardage 
prtention de profondeur, qui expliquerait seulement la vie de
Napolon telle qu'il voulait l'arranger, et comme il {p.453}
prtendait qu'elle ft crite. Il laissait ses instructions  ses
nophytes: M. le comte de Las Cases apprenait sa leon sans s'en
apercevoir; le prodigieux captif, errant dans des sentiers solitaires,
entranait aprs lui par des mensonges son crdule adorateur, de mme
qu'Hercule suspendait les hommes  sa bouche par des chanes d'or.

La premire fois, dit l'honnte chambellan, que j'entendis Napolon
prononcer le nom du duc d'Enghien, j'en devins rouge d'embarras.
Heureusement, je marchais  sa suite dans un sentier troit, autrement
il n'et pas manqu de s'en apercevoir. Nanmoins, lorsque, pour la
premire fois, l'empereur dveloppa l'ensemble de cet vnement, ses
dtails, ses accessoires; lorsqu'il exposa divers motifs avec sa
logique serre, lumineuse, entranante, je dois confesser que
l'affaire me semblait prendre  mesure une face nouvelle... L'empereur
traitait souvent ce sujet, ce qui m'a servi  remarquer dans sa
personne des nuances caractristiques trs prononces. J'ai pu voir 
cette occasion trs distinctement en lui, et maintes fois, l'homme
priv se dbattant avec l'homme public, et les sentiments naturels de
son coeur aux prises avec ceux de sa fiert et de la dignit de sa
position. Dans l'abandon de l'intimit, il ne se montrait pas
indiffrent au sort du malheureux prince; mais, sitt qu'il s'agissait
du public, c'tait toute autre chose. Un jour, aprs avoir parl avec
moi du sort et de la jeunesse de l'infortun, il termina en
disant:--Et j'ai appris depuis, mon cher, qu'il m'tait favorable; on
m'a assur qu'il ne parlait pas de {p.454} moi sans quelque
admiration; et voil pourtant la justice distributive d'ici-bas!--Et
ces dernires paroles furent dites avec une telle expression, tous les
traits de la figure se montraient en telle harmonie avec elles, que si
celui que Napolon plaignait et t dans ce moment en son pouvoir, je
suis bien sr que, quels qu'eussent t ses intentions ou ses actes,
il et t pardonn avec ardeur... L'empereur avait coutume de
considrer cette affaire sous deux rapports trs distincts: celui du
droit commun ou de la justice tablie, et celui du droit naturel ou
des carts de la violence.

Avec nous et dans l'intimit, l'empereur disait que la faute, au
dedans, pourrait en tre attribue  un excs de zle; autour de lui,
ou  des vues prives, ou enfin  des intrigues mystrieuses. Il
disait qu'il avait t pouss inopinment, qu'on avait pour ainsi dire
surpris ses ides, prcipit ses mesures, enchan ses rsultats.
Assurment, disait-il, si j'eusse t instruit  temps de certaines
particularits concernant les opinions et le naturel du prince; si
surtout j'avais vu la lettre qu'il m'crivit et qu'on ne me remit,
Dieu sait par quels motifs, qu'aprs qu'il n'tait plus, bien
certainement j'eusse pardonn. Et il nous tait ais de voir que le
coeur et la nature seuls dictaient ces paroles  l'empereur, et
seulement pour nous; car il se serait senti humili qu'on pt croire
un instant qu'il cherchait  se dcharger sur autrui, ou descendit 
se justifier; sa crainte  cet gard, ou sa susceptibilit, taient
telles qu'en parlant  des {p.455} trangers ou dictant sur ce sujet
pour le public, il se restreignait  dire que, s'il et eu
connaissance de la lettre du prince, peut-tre lui et-il fait grce,
vu les grands avantages politiques qu'il en et pu recueillir; et,
traant de sa main ses dernires penses, qu'il suppose devoir tre
consacres parmi les contemporains et dans la postrit, il prononce
sur ce sujet, qu'il regarde comme un des plus dlicats pour sa
mmoire, que si c'tait  refaire, il le ferait encore.

Ce passage quant  l'crivain, a tous les caractres de la plus
parfaite sincrit; elle brille jusque dans la phrase o M. le comte
de las Cases dclare que Bonaparte aurait pardonn avec ardeur  un
homme qui n'tait pas coupable. Mais les thories du chef sont les
subtilits  l'aide desquelles on s'efforce de concilier ce qui est
inconciliable. En faisant la distinction _du droit commun ou de la
justice tablie, et du droit naturel ou des carts de la violence_,
Napolon semblait s'arranger d'un sophisme dont, au fond, il ne
s'arrangeait pas! Il ne pouvait soumettre sa conscience de mme qu'il
avait soumis le monde. Une faiblesse naturelle aux gens suprieurs et
aux petites gens, lorsqu'ils ont commis une faute, est de la vouloir
faire passer pour l'oeuvre du gnie, pour une vaste combinaison que le
vulgaire ne peut comprendre. L'orgueil dit ces choses-l, et la
sottise les croit. Bonaparte regardait sans doute comme la marque d'un
esprit dominateur cette sentence qu'il dbitait dans sa componction de
grand homme: Mon cher, voil pourtant la justice distributive
d'ici-bas! Attendrissement vraiment philosophique! {p.456} Quelle
impartialit! comme elle justifie, en le mettant sur le compte du
destin, le mal qui est venu de nous-mmes! On pense tout excuser
maintenant lorsqu'on s'est cri: Que voulez-vous? c'tait ma nature,
c'tait l'infirmit humaine. Quand on a tu son pre, on rpte: Je
suis fait comme cela! Et la foule reste l bouche bante, et l'on
examine le crne de cette puissance et l'on reconnat qu'elle tait
_faite comme cela_. Et que m'importe que vous soyez fait comme cela!
Dois-je subir cette faon d'tre? Ce serait un beau chaos que le
monde, si tous les hommes qui sont _faits comme cela_ venaient 
vouloir s'imposer les uns aux autres. Lorsqu'on ne peut effacer ses
erreurs, on les divinise; on fait un dogme de ses torts, on change en
religion des sacrilges, et l'on se croirait apostat de renoncer au
culte de ses iniquits.

       *       *       *       *       *

Une grave leon est  tirer de la vie de Bonaparte. Deux actions,
toutes deux mauvaises, ont commenc et amen sa chute: la mort du duc
d'Enghien, la guerre d'Espagne. Il a beau passer dessus avec sa
gloire, elles sont demeures l pour le perdre. Il a pri par le ct
mme o il s'tait cru fort, profond, invincible, lorsqu'il violait
les lois de la morale en ngligeant et ddaignant sa vraie force,
c'est--dire ses qualits suprieures dans l'ordre et l'quit. Tant
qu'il ne fit qu'attaquer l'anarchie et les trangers ennemis de la
France, il fut victorieux; il se trouva dpouill de sa vigueur
aussitt qu'il entra dans les voies corrompues: le cheveu coup par
Dalila n'est autre chose que la perte de la vertu. Tout crime porte en
soi une incapacit radicale et un germe de malheur: {p.457}
pratiquons donc le bien pour tre heureux, et soyons justes pour tre
habiles.

En preuve de cette vrit, remarquez qu'au moment mme de la mort du
prince, commena la dissidence qui, croissant en raison de la mauvaise
fortune, dtermina la chute de l'ordonnateur de la tragdie de
Vincennes. Le cabinet de Russie,  propos de l'arrestation du duc
d'Enghien, adressa des reprsentations vigoureuses contre la violation
du territoire de l'Empire: Bonaparte sentit le coup, et rpondit, dans
_le Moniteur_, par un article foudroyant qui rappelait la mort de Paul
Ier.  Saint-Ptersbourg, un service funbre avait t clbr pour le
jeune Cond. Sur le cnotaphe on lisait: Au duc d'Enghien _quem
devoravit bellua corsica_. Les deux puissants adversaires se
rconcilirent en apparence dans la suite; mais la blessure mutuelle
que la politique avait faite, et que l'insulte largit, leur resta au
coeur: Napolon ne se crut veng que quand il vint coucher  Moscou;
Alexandre ne fut satisfait que quand il entra dans Paris.

La haine du cabinet de Berlin sortit de la mme origine: j'ai parl de
la noble lettre de M. de Laforest, dans laquelle il racontait  M. de
Talleyrand l'effet qu'avait produit le meurtre du duc d'Enghien  la
cour de Potsdam. Madame de Stal tait en Prusse lorsque la nouvelle
de Vincennes arriva. Je demeurais  Berlin, dit-elle, sur le quai de
la Spre, et mon appartement tait au rez-de-chausse. Un matin, 
huit heures, on m'veilla pour me dire que le prince Louis-Ferdinand
tait  cheval sous mes fentres, et me demandait de venir lui
parler.--Savez-vous, {p.458} me dit-il, que le duc d'Enghien a t
enlev sur le territoire de Baden, livr  une commission militaire,
et fusill vingt-quatre heures aprs son arrive  Paris?--Quelle
folie! lui rpondis-je; ne voyez-vous pas que ce sont les ennemis de
la France qui ont fait circuler ce bruit? En effet, je l'avoue, ma
haine, quelque forte qu'elle ft contre Bonaparte, n'allait pas
jusqu' me faire croire  la possibilit d'un tel forfait.--Puisque
vous doutez de ce que je vous dis, me rpondit le prince Louis, je
vais vous envoyer _le Moniteur_, dans lequel vous lirez le jugement.
Il partit  ces mots, et l'expression de sa physionomie prsageait la
vengeance ou la mort. Un quart d'heure aprs, j'eus entre les mains ce
_Moniteur_ du 21 mars (30 pluvise), qui contenait un arrt de mort
prononc par la commission militaire, sant  Vincennes, contre le
nomm _Louis d'Enghien_! C'est ainsi que des Franais dsignaient le
petit-fils des hros qui ont fait la gloire de leur patrie! Quand on
abjurerait tous les prjugs d'illustre naissance, que le retour des
formes monarchiques devait ncessairement rappeler, pourrait-on
blasphmer ainsi les souvenirs de la bataille de Lens et de celle de
Rocroi? Ce Bonaparte qui en a tant gagn, des batailles, ne sait pas
mme les respecter; il n'y a ni pass ni avenir pour lui; son me
imprieuse et mprisante ne veut rien reconnatre de sacr pour
l'opinion; il n'admet le respect que pour la force existante. Le
prince Louis m'crivait en commenant son billet par ces mots:--Le
nomm Louis de Prusse fait demander  madame de Stal, etc.--Il
{p.459} sentait l'injure faite au sang royal dont il sortait, au
souvenir des hros parmi lesquels il brlait de se placer. Comment,
aprs cette horrible action, un seul roi de l'Europe a-t-il pu se lier
avec un tel homme? La ncessit! dira-t-on. Il y a un sanctuaire de
l'me o jamais son empire ne doit pntrer; s'il n'en tait pas
ainsi, que serait la vertu sur la terre? Un amusement libral qui ne
conviendrait qu'aux paisibles loisirs des hommes privs[371]?

                   [Note 371: Mme de Stal, _Dix annes d'exil_, p.
                   98.]

Ce ressentiment du prince, qu'il devait payer de sa vie, durait encore
lorsque la campagne de Prusse s'ouvrit, en 1806. Frdric-Guillaume,
dans son manifeste du 9 octobre, dit: Les Allemands n'ont pas veng
la mort du duc d'Enghien; mais jamais le souvenir de ce forfait ne
s'effacera parmi eux.

Ces particularits historiques, peu remarques, mritaient de l'tre;
car elles expliquent des inimitis dont on serait embarrass de
trouver ailleurs la cause premire, et elles dcouvrent en mme temps
ces degrs par lesquels la Providence conduit la destine d'un homme,
pour arriver de la faute au chtiment.

       *       *       *       *       *

Heureuse, du moins, ma vie qui ne fut ni trouble par la peur, ni
atteinte par la contagion, ni entrane par les exemples! La
satisfaction que j'prouve aujourd'hui de ce que je fis alors, me
garantit que la conscience n'est pas une chimre. Plus content que
tous ces potentats, que toutes ces nations tombes aux pieds du
glorieux soldat, je relis avec un orgueil pardonnable cette page qui
m'est reste comme mon seul bien et que je ne dois qu' moi. En 1807,
le coeur encore {p.460} mu du meurtre que je viens de raconter,
j'crivais ces lignes; elles firent supprimer _le Mercure_ et
exposrent de nouveau ma libert:

Lorsque, dans le silence de l'abjection, l'on n'entend plus retentir
que la chane de l'esclave et la voix du dlateur; lorsque tout
tremble devant le tyran, et qu'il est aussi dangereux d'encourir sa
faveur que de mriter sa disgrce, l'historien parat, charg de la
vengeance des peuples. C'est en vain que Nron prospre, Tacite est
dj n dans l'empire; il crot inconnu auprs des cendres de
Germanicus, et dj l'intgre Providence a livr  un enfant obscur la
gloire du matre du monde. Si le rle de l'historien est beau, il est
souvent dangereux; mais il est des autels comme celui de l'honneur,
qui, bien qu'abandonns, rclament encore des sacrifices; le Dieu
n'est point ananti parce que le temple est dsert. Partout o il
reste une chance  la fortune, il n'y a point d'hrosme  la tenter;
les actions magnanimes sont celles dont le rsultat prvu est le
malheur et la mort. Aprs tout, qu'importent les revers, si notre nom,
prononc dans la postrit, va faire battre un coeur gnreux deux
mille ans aprs notre vie[372]?

                   [Note 372: Ces lignes sont extraites de l'article
                   publi par Chateaubriand, dans le _Mercure_ du 4
                   juillet 1807, sur le _Voyage pittoresque et
                   historique en Espagne_, par M. Alexandre de
                   Laborde.--Chateaubriand reviendra, dans le tome
                   suivant, sur cet article du _Mercure_.]

La mort du duc d'Enghien, en introduisant un autre principe dans la
conduite de Bonaparte, dcomposa sa correcte intelligence: il fut
oblig d'adopter, pour lui servir de bouclier, des maximes dont il
n'eut pas  sa disposition la force entire, car il les faussait
incessamment {p.461} par sa gloire et par son gnie. Il devint
suspect; il fit peur; on perdit confiance en lui et dans sa destine;
il fut contraint de voir, sinon de rechercher, des hommes qu'il
n'aurait jamais vus et, qui, par son action, se croyaient devenus ses
gaux: la contagion de leur souillure le gagnait. Il n'osait rien leur
reprocher, car il n'avait plus la libert vertueuse du blme. Ses
grandes qualits restrent les mmes, mais ses bonnes inclinations
s'altrrent et ne soutinrent plus ses grandes qualits; par la
corruption de cette tache originelle sa nature se dtriora. Dieu
commanda  ses anges de dranger les harmonies de cet univers, d'en
changer les lois, de l'incliner sur ses ples: Les anges, dit Milton,
poussrent avec effort obliquement le centre du monde... le soleil
reut l'ordre de dtourner ses rnes du chemin de l'quateur... Les
vents dchirrent les bois et bouleversrent les mers.

                    _They with labor push'd
            Oblique the centric globe..... the sun
            Was bid turn reins from th' equinoctial road
            ......................(winds)
            ... rend the woods, and seas upturn._

Les cendres de Bonaparte seront-elles exhumes comme l'ont t celles
du duc d'Enghien? Si j'avais t le matre, cette dernire victime
dormirait encore sans honneurs dans le foss du chteau de Vincennes.
Cet _excommuni_ et t laiss,  l'instar de Raymond de Toulouse,
dans un cercueil ouvert; nulle main d'homme n'aurait os drober sous
une planche la vue du tmoin {p.462} des jugements incomprhensibles
et des colres de Dieu. Le squelette abandonn du duc d'Enghien et le
tombeau dsert de Napolon  Sainte-Hlne feraient pendant: il n'y
aurait rien de plus remmoratif que ces restes en prsence aux deux
bouts de la terre.

Du moins, le duc d'Enghien n'est pas demeur sur le sol tranger,
ainsi que l'exil des rois: celui-ci a pris soin de rendre  celui-l
sa patrie, un peu durement il est vrai; mais sera-ce pour toujours? La
France (tant de poussires vannes par le souffle de la Rvolution
l'attestent) n'est pas fidle aux ossements. Le vieux Cond dans son
testament, dclare _qu'il n'est pas sr du pays qu'il habitera le jour
de sa mort_.  Bossuet! que n'auriez-vous point ajout au
chef-d'oeuvre de votre loquence, si, lorsque vous parliez sur le
cercueil du grand Cond, vous eussiez pu prvoir l'avenir!

C'est ici mme, c'est  Chantilly qu'est n le duc d'Enghien:
_Louis-Antoine-Henri de Bourbon, n le 2 aot 1772,  Chantilly_, dit
l'arrt de mort. C'est sur cette pelouse qu'il joua dans son enfance:
la trace de ses pas s'est efface. Et le triomphateur de Fribourg, de
Nordlingen, de Lens, de Senef, o est-il all avec ses _mains
victorieuses et maintenant dfaillantes_? Et ses descendants, le Cond
de Johannisberg et de Berstheim; et son fils, et son petit-fils, o
sont-ils? Ce chteau, ces jardins, ces jets d'eau _qui ne se taisaient
ni jour ni nuit_, que sont-ils devenus? Des statues mutiles, des
lions dont on restaure la griffe ou la mchoire; des trophes d'armes
sculpts dans un mur croulant; des cussons  fleur de lis effaces;
des fondements de tourelles rases; quelques coursiers de marbre
au-dessus des curies vides que n'anime plus {p.463} de ses
hennissements le cheval de Rocroi; prs d'un mange une haute porte
non acheve: voil ce qui reste des souvenirs d'une race hroque; un
testament nou par un cordon a chang les possesseurs de l'hritage.

 diverses reprises, la fort entire est tombe sous la cogne. Des
personnages des temps couls ont parcouru ces chasses aujourd'hui
muettes, jadis retentissantes. Quel ge et quelles passions
avaient-ils, lorsqu'ils s'arrtaient au pied de ces chnes?  mes
inutiles _Mmoires_, je ne pourrais maintenant vous dire:

            Qu' Chantilly Cond vous lise quelquefois;
            Qu'Enghien en soit touch[373]!

                   [Note 373: Boileau, _ptre_ VII, _ M. Racine_.]

Hommes obscurs, que sommes-nous auprs de ces hommes fameux? Nous
disparatrons sans retour: vous renatrez, _oeillet de pote_, qui
reposez sur ma table auprs de ce papier, et dont j'ai cueilli la
petite fleur attarde parmi les bruyres; mais nous, nous ne revivrons
pas avec la solitaire parfume qui m'a distrait.




{p.465} LIVRE IV[374]

                   [Note 374: Ce livre a t compos  Paris en 1839.
                   Il a t revu en dcembre 1846.]

    Anne de ma vie 1804. -- Je viens demeurer rue Miromesnil. --
    Verneuil. -- Alexis de Tocqueville. -- Le Mnil. -- Mzy. --
    Mrville. -- Mme de Coislin. -- Voyage  Vichy, en Auvergne et au
    mont Blanc. -- Retour  Lyon. -- Course  la Grande Chartreuse. --
    Mort de Mme de Caud. -- Annes de ma vie 1805 et 1806. -- Je
    reviens  Paris. -- Je pars pour le Levant. -- Je m'embarque 
    Constantinople sur un btiment qui portait des plerins pour la
    Syrie. -- De Tunis jusqu' ma rentre en France par l'Espagne. --
    Rflexions sur mon voyage. -- Mort de Julien.


Dsormais,  l'cart de la vie active, et nanmoins sauv par la
protection de madame Bacchiochi de la colre de Bonaparte, je quittai
mon logement provisoire rue de Beaune, et j'allai demeurer rue de
Miromesnil[375]. Le petit htel que je louai fut occup depuis par M.
de Lally-Tolendal et madame Denain, sa _mieux {p.466} aime_, comme
on disait du temps de Diane de Poitiers. Mon jardinet aboutissait  un
chantier et j'avais auprs de ma fentre un grand peuplier que M.
Lally-Tolendal, afin de respirer un air moins humide, abattit lui-mme
de sa grosse main, qu'il voyait transparente et dcharne: c'tait une
illusion comme une autre. Le pav de la rue se terminait alors devant
ma porte; plus haut, la rue ou le chemin montait  travers un terrain
vague que l'on appelait _la Butte-aux-Lapins_. La Butte-aux-Lapins,
seme de quelques maisons isoles, joignait  droite le jardin de
Tivoli, d'o j'tais parti avec mon frre pour l'migration,  gauche
le parc de Monceaux. Je me promenais assez souvent dans ce parc
abandonn; la Rvolution y commena parmi les orgies du duc d'Orlans:
cette retraite avait t embellie de nudits de marbre et de ruines
factices, symbole de la politique lgre et dbauche qui allait
couvrir la France de prostitues et de dbris.

                   [Note 375: Nous quittmes la rue de Beaune au mois
                   d'avril 1804, pour aller demeurer dans la rue de
                   Miromesnil. Mme de Chateaubriand, le _Cahier
                   rouge_.--Le petit htel o s'installa Chateaubriand
                   tait situ rue de Miromesnil, n 1119, au coin de
                   la rue Verte, aujourd'hui rue de la Ppinire.
                   Ainsi que j'ai dj eu l'occasion d'en faire la
                   remarque, on numrotait alors les maisons par
                   quartier et non par rue. Joubert, dans une lettre
                   du 10 mai 1804, donne  Chnedoll d'intressants
                   dtails sur la nouvelle installation de leur ami:
                   Il se porte bien; il vous a crit. Rien de fcheux
                   ne lui est arriv. Mme de Chateaubriand, lui, les
                   bons _Saint-Germain_ que vous connaissez, un
                   portier, une portire et je ne sais combien de
                   petits portiers logent ensemble rue de _Miromnil_,
                   dans une jolie petite maison. Enfin notre ami est
                   le chef d'une tribu qui me parat assez heureuse.
                   Son bon Gnie et le Ciel sont chargs de pourvoir
                   au reste.]

Je ne m'occupais de rien; tout au plus m'entretenais-je dans le parc
avec quelques sapins, ou causais-je du duc d'Enghien avec trois
corbeaux, au bord d'une rivire artificielle cache sous un tapis de
mousse verte. Priv de ma lgation alpestre et de mes amitis de Rome,
de mme que j'avais t tout  coup spar de mes attachements de
Londres, je ne savais que faire de mon imagination et de mes
sentiments; je les mettais tous les soirs  la suite du soleil, et ses
rayons ne les pouvaient emporter sur les mers. Je rentrais, et
j'essayais de m'endormir au bruit de mon peuplier.

{p.467} Pourtant ma dmission avait accru ma renomme: un peu de
courage sied toujours bien en France. Quelques-unes des personnes de
l'ancienne socit de madame de Beaumont m'introduisirent dans de
nouveaux chteaux.

M. de Tocqueville[376], beau-frre de mon frre et tuteur de mes deux
neveux orphelins, habitait le chteau de madame de Senozan: c'taient
partout des hritages d'chafaud[377]. L, je voyais crotre mes
neveux avec leurs trois cousins de Tocqueville, entre lesquels
s'levait Alexis, auteur de _la Dmocratie en Amrique_. Il tait plus
gt  Verneuil que je ne l'avais t  Combourg. Est-ce la dernire
renomme que j'aurai vue ignore dans ses langes? Alexis de
Tocqueville a parcouru l'Amrique civilise dont j'ai parcouru les
forts[378].

                   [Note 376: Sur M. de _Tocqueville_, petit-gendre de
                   Malesherbes, voir, au tome I, la note 2 de la page
                   232.]

                   [Note 377: Anne-Nicole _Lamoignon de Blancmnil_,
                   soeur de Malesherbes et femme du prsident de
                   Senozan. Elle fut guillotine quelques jours aprs
                   son frre, le 21 floral an II (10 mai 1794), le
                   mme jour que Madame lisabeth. La marquise de
                   Senozan tait ge de 76 ans. Son chteau, devenu
                   plus tard la proprit de son petit-neveu, le comte
                   de Tocqueville, tait le chteau de Verneuil
                   (Seine-et-Oise).]

                   [Note 378: Alexis-Charles-Henri _Clret_ de
                   _Tocqueville_, n  Verneuil le 29 juillet 1805,
                   mort  Cannes le 16 avril 1859. Dput de 1839 
                   1848, reprsentant du peuple de 1848  1851,
                   ministre des Affaires trangres du 3 juin au 30
                   octobre 1849. Il tait membre de l'Acadmie
                   franaise depuis le 23 dcembre 1841. Outre ses
                   deux grands ouvrages sur _la Dmocratie en
                   Amrique_ et sur l'_Ancien rgime et la
                   Rvolution_, il a laiss des _Souvenirs_, publis
                   en 1893 par son neveu le comte de Tocqueville.]

Verneuil a chang de matre; il est devenu possession de madame de
Saint-Fargeau, clbre par son pre et par la Rvolution qui l'adopta
pour fille.

Prs de Mantes, au Mnil, tait madame de Rosambo[379]: {p.468} mon
neveu, Louis de Chateaubriand, se maria dans la suite  mademoiselle
d'Orglandes, nice de madame de Rosambo[380]: celle-ci ne promne plus
sa beaut autour de l'tang et sous les htres du manoir; elle a
pass. Quand j'allais de Verneuil au Mnil, je rencontrais Mzy[381]
sur la route: madame de Mzy tait le roman renferm dans la vertu et
la douleur maternelle. Du moins si son enfant qui tomba d'une fentre
et se brisa la tte avait pu, comme les jeunes cailles que nous
chassions, s'envoler par-dessus le chteau et se rfugier dans
l'le-Belle, le riante de la Seine: _Coturnix per stipulas pascens!_

                   [Note 379: Le chteau du Mnil est situ dans la
                   commune de Fontenay-Saint-Pre, canton de Limay,
                   arrondissement de Mantes (Seine-et-Oise). Il
                   appartient aujourd'hui  M. le marquis de Rosambo.]

                   [Note 380: Sur le mariage du comte Louis de
                   Chateaubriand avec Mlle d'Orglandes, voir, au tome
                   I, l'Appendice n III.]

                   [Note 381: Le chteau de Mzy, dans le canton de
                   Meulan (Seine-et-Oise).]

De l'autre ct de cette Seine, non loin du Marais, madame de
Vintimille m'avait prsent  Mrville[382]. Mrville tait une
oasis cre par le sourire d'une muse, mais d'une de ces muses que les
potes gaulois appellent les _docte fes_. Ici les aventures de
_Blanca_[383] et de _Vellda_ furent lues devant d'lgantes
gnrations, lesquelles, s'chappant les unes des autres comme
{p.469} des fleurs, coutent aujourd'hui les plaintes de mes annes.

                   [Note 382: Le chteau de Mrville tait situ en
                   Beauce. Il avait appartenu au clbre banquier de
                   la cour, Jean-Joseph de La Borde, qui en avait fait
                   une habitation d'une splendeur acheve. Le parc,
                   dessin par Robert, le peintre de paysages, tait
                   une merveille. (Voir, pour la description du
                   chteau et du parc, _la Vie prive des Financiers
                   au XVIIIe sicle_, par H. Thirion, p. 278 et
                   suiv.)--Jean-Joseph de La Borde fut guillotin le
                   19 avril 1794. L'une de ses filles avait pous le
                   comte de Noailles, depuis duc de Mouchy; il en sera
                   parl plus loin.]

                   [Note 383: L'hrone des _Aventures du dernier
                   Abencerage_.]

Peu  peu mon intelligence fatigue de repos, dans ma rue de
Miromesnil, vit se former de lointains fantmes. Le _Gnie du
christianisme_ m'inspira l'ide de faire la preuve de cet ouvrage, en
mlant des personnages chrtiens  des personnages mythologiques. Une
ombre, que longtemps aprs j'appelai Cymodoce, se dessina vaguement
dans ma tte, aucun trait n'en tait arrt. Une fois Cydomoce
devine, je m'enfermai avec elle, comme cela m'arrive toujours avec
les filles de mon Imagination; mais, avant qu'elles soient sorties de
l'tat de rve et qu'elles soient arrives des bords du Lth par la
porte d'ivoire, elles changent souvent de forme. Si je les cre par
amour, je les dfais par amour, et l'objet unique et chri que je
prsente ensuite  la lumire est le produit de mille infidlits.

Je ne demeurai qu'un an dans la rue de Miromesnil, car la maison fut
vendue. Je m'arrangeai avec madame la marquise de Coislin, qui me loua
l'attique de son htel, place Louis XV[384].

                   [Note 384: Au printemps de l'anne 1805, nous
                   prmes un appartement sur la place Louis XV. Cette
                   maison appartenait  la marquise de Coislin.
                   (_Souvenirs_ de Mme de Chateaubriand.)--C'est la
                   maison qui fait angle sur la rue Royale, en face de
                   l'ancien Garde-Meuble de la Couronne, aujourd'hui
                   ministre de la Marine.]

       *       *       *       *       *

Madame de Coislin[385] tait une femme du plus grand air. ge de prs
de quatre-vingts ans, ses yeux fiers {p.470} et dominateurs avaient
une expression d'esprit et d'ironie. Madame de Coislin n'avait aucunes
lettres, et s'en faisait gloire; elle avait pass  travers le sicle
voltairien sans s'en douter; si elle en avait conu une ide
quelconque, c'tait comme d'un temps de bourgeois diserts. Ce n'est
pas qu'elle parlt jamais de sa naissance; elle tait trop suprieure
pour tomber dans un ridicule: elle savait trs bien voir les _petites
gens_ sans droger; mais enfin, elle tait ne du premier marquis de
France. Si elle venait de Drogon de Nesle, tu dans la Palestine en
1096; de Raoul de Nesle, conntable et arm chevalier par Louis IX; de
Jean II de Nesle, rgent de France pendant la dernire croisade de
saint Louis, madame de Coislin avouait que c'tait une btise du sort
dont on ne devait pas la rendre responsable; elle tait naturellement
{p.471} de la cour, comme d'autres plus heureux sont de la rue, comme
on est cavale de race ou haridelle de fiacre: elle ne pouvait rien 
cet accident, et force lui tait de supporter le mal dont il avait plu
au ciel de l'affliger.

                   [Note 385: Marie-Anne-Louise-Adlade de _Mailly_,
                   de la branche de Rubempr et de Nesle, tait ne 
                   la Borde-au-Vicomte, prs de Melun, le 17 septembre
                   1732. Elle avait donc 73 ans, lorsque Chateaubriand
                   alla loger dans son htel, en 1805. Fille de Louis
                   de Mailly, comte de Rubempr, et de
                   Anne-Franoise-lisabeth l'Arbaleste de la Borde,
                   elle tait la cousine de Mlles de Mailly, filles du
                   marquis de Nesle,--la comtesse de Mailly, la
                   comtesse de Vintimille, la duchesse de Lauraguais,
                   la marquise de la Tournelle (depuis duchesse de
                   Chteauroux),--qui devinrent successivement les
                   matresses de Louis XV.

                   Elle avait pous en premires noces, le 8 avril
                   1750, Charles-Georges-Ren de _Cambout_, marquis de
                   _Coislin_, qui devint marchal de camp et dcda en
                   1771, sans postrit. Deux enfants, un fils et une
                   fille, taient bien ns de ce mariage, mais tous
                   deux taient morts au berceau.

                   La marquise de Coislin resta vingt ans veuve. En
                   1793, alors qu'elle tait plus que sexagnaire,
                   elle pousa, en second mariage, un de ses cousins,
                   de douze ans plus jeune qu'elle, Louis-Marie, duc
                   de Mailly, ancien marchal de camp, qui la laissa
                   veuve pour la seconde fois en 1795.--Il faut croire
                   que ce mariage de 1793 ne reut pas de conscration
                   lgale, puisque la duchesse de Mailly continua 
                   tre appele la marquise de Coislin. Elle survcut
                   vingt-deux ans  son second mari et mourut le 13
                   fvrier 1817.]

Madame de Coislin avait-elle eu des liaisons avec Louis XV? elle ne me
l'a jamais avou: elle convenait pourtant qu'elle avait t fort
aime, mais elle prtendait avoir trait le royal amant avec la
dernire rigueur. Je l'ai vu  mes pieds, me disait-elle, il avait
des yeux charmants et son langage tait sducteur. Il me proposa un
jour de me donner une toilette de porcelaine comme celle que possdait
madame de Pompadour.--Ah! sire, m'criai-je, ce serait donc pour me
cacher dessous!

Par un singulier hasard j'ai retrouv cette toilette chez la marquise
de Coningham[386],  Londres; elle l'avait reue de George IV, et me
la montrait avec une amusante simplicit.

                   [Note 386: Sur la marquise de Coningham, voir au
                   tome I la note 2 de la page 398.]

Madame de Coislin habitait dans son htel une chambre s'ouvrant sous
la colonnade qui correspond  la colonnade du Garde-Meuble. Deux
marines de Vernet, que Louis _le Bien-Aim_ avait donnes  la noble
dame, taient accroches sur une vieille tapisserie de satin verdtre.
Madame de Coislin restait couche jusqu' deux heures aprs midi, dans
un grand lit  rideaux galement de soie verte, assise et soutenue par
des oreillers; une espce de coiffe de nuit mal attache sur sa tte
laissait passer ses cheveux gris. Des girandoles de diamants monts 
l'ancienne {p.472} faon descendaient sur les paulettes de son
manteau de lit sem de tabac, comme au temps des lgantes de la
Fronde. Autour d'elle, sur la couverture, gisaient parpilles des
_adresses_ de lettres, dtaches des lettres mmes, et sur lesquelles
_adresses_ madame de Coislin crivait en tous sens ses penses: elle
n'achetait point de papier, c'tait la poste qui la lui fournissait.
De temps en temps, une petite chienne appele Lili mettait le nez hors
de ses draps, venait m'aboyer pendant cinq ou six minutes et rentrait
en grognant dans le chenil de sa matresse. Ainsi le temps avait
arrang les jeunes amours de Louis XV.

Madame de Chteauroux et ses deux soeurs taient cousines de madame de
Coislin: celle-ci n'aurait pas t d'humeur, ainsi que madame de
Mailly, repentante et chrtienne,  rpondre  un homme qui
l'insultait dans l'glise Saint-Roch, par un nom grossier: Mon ami,
puisque vous me connaissez, priez Dieu pour moi.

Madame de Coislin, avare de mme que beaucoup de gens d'esprit,
entassait son argent dans des armoires. Elle vivait toute ronge d'une
vermine d'cus qui s'attachait  sa peau: ses gens la soulageaient.
Quand je la trouvais plonge dans d'inextricables chiffres, elle me
rappelait l'avare Hermocrate, qui, dictant son testament, s'tait
institu son hritier[387]. Elle donnait cependant  dner par hasard;
mais elle dblatrait contre le caf que personne n'aimait, suivant
elle, et dont on n'usait que pour allonger le repas.

                   [Note 387: Allusion  une pigramme de
                   l'_Anthologie_.]

Madame de Chateaubriand fit un voyage  Vichy {p.473} avec madame de
Coislin et le marquis de Nesle[388]; le marquis courait en avant et
faisait prparer d'excellents dners. Madame de Coislin venait  la
suite, et ne demandait qu'une demi-livre de cerises. Au dpart, on lui
prsentait d'normes mmoires, alors c'tait un train affreux. Elle ne
voulait entendre qu'aux cerises; l'hte lui soutenait que, soit que
l'on manget, ou qu'on ne manget pas, l'usage, dans une auberge,
tait de payer le dner.

                   [Note 388: En quittant Mrville, M. de
                   Chateaubriand fut passer quelque temps 
                   Champltreux, et moi, par complaisance, je partis
                   avec Mme de Coislin pour les eaux de Vichy. Cette
                   bonne dame tait trs aimable, mais trs difficile
                    vivre; son avarice surtout tait insupportable.
                   Pendant le voyage, elle me faisait une guerre 
                   mort sur ce que je mangeais, bien que ce ne ft pas
                    ses dpens. Elle prtendait que c'tait la plus
                   sotte manire de dpenser son argent; aussi, dans
                   les auberges se contentait-elle d'une livre de
                   cerises qu'on lui faisait payer  raison de ce que
                   ses domestiques avaient mang, et ils se faisaient
                   servir comme des princes; ils en taient quittes
                   pour une verte rprimande, qu'ils prfraient  la
                   disette. Pendant la route, la conversation roulait
                   en gnral sur la dpense de l'auberge que nous
                   venions de quitter, ou sur la toilette de Mlle
                   Lambert, sa femme de chambre. La pauvre fille tait
                   cependant fort mincement vtue; mais elle tait
                   propre et changeait de linge, ce qui n'avait pas le
                   sens commun. Mme de Coislin n'en changeait jamais;
                   elle prtendait que c'tait comme cela de son temps
                   et qu'on possdait  peine deux chemises. Du reste,
                   elle avait assez d'esprit pour rire la premire de
                   son avarice; elle convenait que, ne donnant pas ce
                   qui tait ncessaire  ses gens, ils taient
                   obligs de le prendre: Mais que voulez-vous, mon
                   coeur, me disait-elle, j'aime mieux qu'on me prenne
                   que de donner. Je sais qu'au bout du mois, c'est
                   toujours la matresse qui paye: tout cela est fort
                   triste.--_Souvenirs_ de Mme de Chateaubriand.]

Madame de Coislin s'est fait un illuminisme  sa guise[389]. Crdule
ou incrdule, le manque de foi la portait {p.474}  se moquer des
croyances dont la superstition lui faisait peur. Elle avait rencontr
madame de Krdener; la mystrieuse Franaise n'tait illumine que
sous bnfice d'inventaire; elle ne plut pas  la fervente Russe,
laquelle ne lui agra pas non plus. Madame de Krdener dit
passionnment  madame de Coislin: Madame, quel est votre confesseur
intrieur?--Madame, rpliqua madame de Coislin, je ne connais point
mon confesseur intrieur; je sais seulement que mon confesseur est
dans l'intrieur de son confessionnal. Sur ce, les deux dames ne se
virent plus.

                   [Note 389: Mme de Coislin tait ce qu'on appelle
                   illumine. Elle croyait  toutes les rveries de
                   Saint-Martin, et ne trouvait rien au-dessus de ses
                   ouvrages. Il est vrai qu'elle n'en lisait gure
                   d'autres, except la Bible qu'elle commentait  sa
                   manire, qui tait un peu celle des Juifs. Elle
                   tait du reste d'une complte ignorance, mais avec
                   tant d'esprit et une si grande habitude du monde
                   que, dans la conversation, on ne pouvait s'en
                   apercevoir: elle ne savait pas un mot
                   d'orthographe, et cependant elle parlait sa langue
                   avec une puret et un choix d'expressions
                   remarquables. Personne ne racontait comme elle; on
                   croyait voir toutes les personnes qu'elle mettait
                   en scne.--_Souvenirs_ de Mme de Chateaubriand.]

Madame de Coislin se vantait d'avoir introduit une nouveaut  la
cour, la mode des chignons flottants, malgr la reine Marie Leczinska,
fort pieuse, qui s'opposait  cette dangereuse innovation. Elle
soutenait qu'autrefois une personne comme il faut ne se serait jamais
avise de payer son mdecin. Se rcriant contre l'abondance du linge
de femme: Cela sent la parvenue, disait-elle; nous autres, femmes de
la cour, nous n'avions que deux chemises; on les renouvelait quand
elles taient uses; nous tions vtues de robes de soie, et nous
n'avions pas l'air de grisettes comme ces demoiselles de maintenant.

{p.475} Madame Suard[390], qui demeurait rue Royale, avait un coq dont
le chant, traversant l'intrieur des cours, importunait madame de
Coislin. Elle crivit  madame Suard: Madame faites couper le cou 
votre coq. Madame Suard renvoya le messager avec ce billet: Madame,
j'ai l'honneur de vous rpondre que je ne ferai pas couper le cou 
mon coq. La correspondance en demeura l. Madame de Coislin dit 
madame de Chateaubriand: Ah! mon coeur, dans quel temps nous vivons!
C'est pourtant cette fille de Panckouke, la femme de ce membre de
l'Acadmie, vous savez?

                   [Note 390: Mlle _Panckoucke_, femme de
                   l'acadmicien _Suard_, ne en 1750  Lille, morte
                   en 1830. Elle tait soeur de l'imprimeur
                   Panckoucke, le fondateur du _Moniteur universel_.
                   Sous Louis XVI, le salon de Mme Suard, l'un des
                   plus frquents de Paris, tait particulirement le
                   rendez-vous des encyclopdistes. Elle crivait avec
                   agrment et a publi plusieurs ouvrages: _Lettres
                   d'un jeune lord  une religieuse italienne, imites
                   de l'anglais_ (1788); _Soires d'hiver d'une femme
                   retire  la campagne_ (1789); _Mme de Maintenon
                   peinte par elle-mme_ (1810); _Essai de Mmoires
                   sur M. Suard_ (1820). _Les Lettres de Mme Suard 
                   son mari_, imprimes en 1802, au chteau de
                   Dampierre, par _G. E. J. Montmorency Albert
                   Luynes_, n'ont pas t mises dans le commerce.]

M. Hennin[391], ancien commis des affaires trangres, {p.476} et
ennuyeux comme un protocole, barbouillait de gros romans. Il lisait un
jour  madame de Coislin une description: une amante en larmes et
abandonne pchait mlancoliquement un saumon. Madame de Coislin, qui
s'impatientait et n'aimait pas le saumon, interrompit l'auteur, et lui
dit de cet air srieux qui la rendait si comique: Monsieur Hennin, ne
pourriez-vous faire prendre un autre poisson  cette dame?

                   [Note 391: Et non _Hnin_, comme le portent toutes
                   les ditions des _Mmoires_. N le 30 aot 1728 
                   Magny en Vexin, Pierre-Michel Hennin obtint, ds
                   1749, de M. de Puisieulx, ministre des Affaires
                   trangres, la faveur de travailler au Dpt alors
                   tabli  Paris. Secrtaire d'ambassade en Pologne
                   en 1759, rsident du roi  Varsovie en 1763,
                   rsident  Genve en 1765, il devint en 1779
                   premier commis au ministre des Affaires trangres
                   et rendit,  ce titre, d'minents services jusqu'au
                   mois de mars 1792, poque  laquelle il fut
                   brutalement renvoy par le gnral Dumouriez,
                   devenu ministre et alors l'homme des Girondins.
                   Rduit  la misre aprs quarante-deux ans de
                   services, il fut forc de vendre sa bibliothque,
                   ses collections de tableaux, d'estampes et de
                   mdailles. Priv de ce qui avait t la joie et la
                   consolation de sa vie, le vieil Hennin travailla
                   jusqu' la fin, apprenant des langues,
                   barbouillant de gros romans, bauchant un grand
                   pome: l'_Illusion_, dont il dut sans doute faire
                   subir plus d'un fragment  son amie la marquise de
                   Coislin. Il mourut,  prs de 80 ans, le 5 juillet
                   1807.--Voir, pour la vie de Pierre-Michel Hennin,
                   la notice qui se trouve en tte de sa
                   correspondance avec Voltaire, notice rdige par
                   son fils, et les pages que lui a consacres M.
                   Frdric Masson dans son excellent livre sur _le
                   Dpartement des Affaires trangres pendant la
                   Rvolution_.]

Les histoires que faisait madame de Coislin ne pouvaient se retenir,
car il n'y avait rien dedans; tout tait dans la pantomime, l'accent
et l'air de la conteuse: jamais elle ne riait. Il y avait un dialogue
entre _monsieur et madame Jacqueminot_, dont la perfection passait
tout. Lorsque, dans la conversation entre les deux poux, madame
Jacqueminot rpliquait: Mais, monsieur _Jacqueminot!_ ce nom tait
prononc d'un tel ton qu'un fou rire vous saisissait. Oblige de le
laisser passer, madame de Coislin attendait gravement, en prenant du
tabac.

Lisant dans un journal la mort de plusieurs rois, elle ta ses
lunettes et dit en se mouchant: Il y a une pizootie sur les btes 
couronne.

{p.477} Au moment o elle tait prte  passer, on soutenait au bord
de son lit qu'on ne succombait que parce qu'on se laissait aller; que
si l'on tait bien attentif et qu'on ne perdt jamais de vue l'ennemi,
on ne mourrait point: Je le crois, dit-elle; mais j'ai peur d'avoir
une distraction. Elle expira.

Je descendis le lendemain chez elle; je trouvai monsieur et madame
d'Avaray[392], sa soeur et son beau-frre, assis devant la chemine,
une petite table entre eux, et comptant les louis d'un sac qu'ils
avaient tir d'une boiserie creuse. La pauvre morte tait l dans son
lit, les rideaux  demi ferms: elle n'entendait plus le bruit de l'or
qui aurait d la rveiller, et que comptaient des mains fraternelles.

                   [Note 392: Claude-Antoine de _Besiade, duc
                   d'Avaray_ (1740-1829), tait, avant la Rvolution,
                   lieutenant-gnral et matre de la garde-robe de
                   Monsieur, comte de Provence. Dput aux
                   tats-Gnraux par la noblesse du bailliage
                   d'Orlans, il fut emprisonn pendant la Terreur,
                   recouvra sa libert aprs le 9 Thermidor, migra et
                   ne rentra en France qu'en 1814. Louis XVIII l'leva
                    la pairie le 17 aot 1815, le cra duc le 16 aot
                   1817 et le nomma premier chambellan de la cour le
                   25 novembre 1820.--Ce n'est pas lui, mais son
                   frre, le comte d'Avaray, mort en 1811, qui fut le
                   compagnon d'exil et le principal agent du comte de
                   Provence.]

Dans les penses crites par la dfunte sur des marges d'imprims et
sur des adresses de lettres, il y en avait d'extrmement belles.
Madame de Coislin m'a montr ce qui restait de la cour de Louis XV
sous Bonaparte et aprs Louis XVI, comme madame d'Houdetot m'avait
fait voir ce qui tranait encore, au XIXe sicle, de la socit
philosophique.

       *       *       *       *       *

Dans l't de l'anne 1805, j'allai rejoindre madame de Chateaubriand
 Vichy, o madame de Coislin l'avait {p.478} mene, comme je viens
de le dire. Je n'y trouvai point Jussac, Termes, Flamarens que madame
de Svign avait _devant et aprs elle_, en 1677; depuis cent vingt et
quelques annes, ils dormaient. Je laissai  Paris ma soeur, madame de
Caud, qui s'y tait tablie depuis l'automne de 1804. Aprs un court
sjour  Vichy, madame de Chateaubriand me proposa de voyager, afin de
nous loigner pendant quelque temps des tracasseries politiques.

On a recueilli dans mes oeuvres deux petits _Voyages_ que je fis alors
en Auvergne et au Mont-Blanc[393]. Aprs trente-quatre ans d'absence,
des hommes, trangers  ma personne, viennent de me faire,  Clermont,
la rception qu'on fait  un vieil ami. Celui qui s'est longtemps
occup des principes dont la race humaine jouit en communaut, a des
amis, des frres et des soeurs dans toutes les familles: car si
l'homme est ingrat, l'humanit est reconnaissante. Pour ceux qui se
sont lis avec vous par une bienveillante renomme, et qui ne vous ont
jamais vu, vous tes toujours le mme; vous avez toujours l'ge qu'ils
vous ont donn; leur attachement, qui n'est point drang par votre
prsence, vous voit toujours jeune et beau comme les sentiments qu'ils
aiment dans vos crits.

                   [Note 393: Voir, au tome VI des _OEuvres compltes,
                   Cinq jours  Clermont (Auvergne) 2, 3, 4, 5 et 6
                   aot 1805_.--et _le Mont-Blanc, paysage de
                   montagnes, fin d'aot 1805_.]

Lorsque j'tais enfant, dans ma Bretagne, et que j'entendais parler de
l'Auvergne, je me figurais que celle-ci tait un pays bien loin, bien
loin, o l'on voyait des choses tranges, o l'on ne pouvait aller
qu'avec grand pril, en cheminant sous la garde de la {p.479} sainte
Vierge. Je ne rencontre point sans une sorte de curiosit attendrie
ces petits Auvergnats qui vont chercher fortune dans ce grand monde
avec un petit coffret de sapin. Ils n'ont gure que l'esprance dans
leur bote, en descendant de leurs rochers; heureux s'ils la
rapportent!

Hlas! il n'y avait pas deux ans que madame de Beaumont reposait au
bord du Tibre, lorsque je foulai sa terre natale, en 1805; je n'tais
qu' quelques lieues de ce Mont-Dore, o elle tait venue chercher la
vie qu'elle allongea un peu pour atteindre Rome. L't dernier, en
1838, j'ai parcouru de nouveau cette mme Auvergne. Entre ces dates,
1805 et 1838, je puis placer les transformations arrives dans la
socit autour de moi.

Nous quittmes Clermont, et, en nous rendant  Lyon, nous traversmes
Thiers et Roanne[394]. Cette route, alors peu frquente, suivait 
et l les rives du Lignon. L'auteur de l'_Astre_, qui n'est pas un
grand esprit, a pourtant invent des lieux et des personnages qui
vivent; tant la fiction, quand elle est approprie  l'ge o elle
parat, a de puissance cratrice! Il y a, du reste, quelque chose
d'ingnieusement fantastique dans cette rsurrection des nymphes et
des naades qui se mlent  des bergers, des dames {p.480} et des
chevaliers: ces mondes divers s'associent bien, et l'on s'accommode
agrablement des fables de la mythologie, unies aux mensonges du
roman: Rousseau a racont comment il fut tromp par d'Urf.

                   [Note 394: M. de Chateaubriand vint nous rejoindre
                    Vichy; je dis adieu  Mme de Coislin, et nous
                   partmes pour la Suisse. Avant d'arriver  Thiers,
                   nous traversmes la petite rivire de la _Dore_;
                   son nom donna  M. de Chateaubriand une rime qu'il
                   n'avait jamais pu trouver pour un des couplets de
                   sa romance des _Petits migrs_. (_Souvenirs_ de
                   Mme de Chateaubriand).--La romance des _Petits
                   migrs_ est devenue, dans le _Dernier Abencerage_,
                   la jolie pice: _Combien j'ai douce souvenance_.]

 Lyon, nous retrouvmes M. Ballanche: il fit avec nous la course 
Genve et au Mont-Blanc. Il allait partout o on le menait, sans qu'il
y et la moindre affaire.  Genve, je ne fus point reu  la porte de
la ville par Clotilde, fiance de Clovis: M. de Barante, le pre[395],
tait devenu prfet du Lman. J'allai voir  Coppet madame de Stal;
je la trouvai seule au fond de son chteau, qui renfermait une cour
attriste. Je lui parlai de sa fortune et de sa solitude, comme d'un
moyen prcieux d'indpendance et de bonheur: je la blessai. Madame de
Stal aimait le monde; elle se regardait comme la plus malheureuse des
femmes, dans un exil dont j'aurais t ravi. Qu'tait-ce  mes yeux
que cette inflicit de vivre dans ses terres, avec les conforts de la
vie? Qu'tait-ce que ce malheur d'avoir de la gloire, des loisirs, de
la paix, dans une riche retraite  la vue des Alpes, en comparaison de
{p.481} ces milliers de victimes sans pain, sans nom, sans secours,
bannies dans tous les coins de l'Europe, tandis que leurs parents
avaient pri sur l'chafaud? Il est fcheux d'tre atteint d'un mal
dont la foule n'a pas l'intelligence. Au reste, ce mal n'en est que
plus vif: on ne l'affaiblit point en le confrontant avec d'autres
maux, on n'est pas juge de la peine d'autrui; ce qui afflige l'un fait
la joie de l'autre; les coeurs ont des secrets divers, incomprhensibles
 d'autres coeurs. Ne disputons  personnes ses souffrances; il en est
des douleurs comme des patries, chacun a la sienne.

                   [Note 395: Claude-Ignace _Brugire de Barante_
                   (1745-1814). Il se lia en 1789 avec la plupart des
                   membres marquants de l'Assemble Constituante:
                   Lameth, Duport, Mounier, taient ses amis. La
                   Terreur le jeta en prison; le 9 Thermidor le
                   dlivra. Aprs le 18 brumaire, ses amis le
                   dsignrent au choix du Premier Consul, pour faire
                   partie de la nouvelle administration. Il devint
                   prfet de l'Aude, puis prfet du Lman. Napolon,
                   qui avait ferm le salon de Mme de Stal  Paris,
                   sut mauvais gr  son prfet d'avoir laiss ce
                   salon se rouvrir  Coppet: M. de Barante fut
                   brutalement destitu en 1810. Il mourut au moment
                   o le retour des Bourbons allait lui assurer une
                   lgitime rparation.--Il sera parl plus loin, dans
                   les _Mmoires_, de son fils, le baron Prosper de
                   Barante, l'auteur de l'_Histoire des ducs de
                   Bourgogne_.]

Madame de Stal visita le lendemain madame de Chateaubriand  Genve,
et nous partmes pour Chamouny. Mon opinion sur les paysages des
montagnes fit dire que je cherchais  me singulariser; il n'en tait
rien. On verra, quand je parlerai du Saint-Gothard, que cette opinion
m'est reste. On lit dans le _Voyage au Mont-Blanc_ un passage que je
rappellerai comme liant ensemble les vnements passs de ma vie et
les vnements alors futurs de cette mme vie, et aujourd'hui
galement passs.

Il n'y a qu'une seule circonstance o il soit vrai que les montagnes
inspirent l'oubli des troubles de la terre: c'est lorsqu'on se retire
loin du monde pour se consacrer  la religion. Un anachorte qui se
dvoue au service de l'humanit, un saint qui veut mditer les
grandeurs de Dieu en silence, peuvent trouver la paix et la joie sur
des roches dsertes; mais ce n'est point alors la tranquillit des
lieux qui passe dans l'me de ces solitaires, c'est au contraire leur
me qui rpand sa srnit dans {p.482} la rgion des orages
............... Il y a des montagnes que je visiterais encore avec un
plaisir extrme: ce sont celles de la Grce et de la Jude. J'aimerais
 parcourir les lieux dont mes nouvelles tudes me forcent de
m'occuper chaque jour: j'irais volontiers chercher sur le Thabor et le
Taygte d'autres couleurs et d'autres harmonies, aprs avoir peint les
monts sans renomme et les valles inconnues du Nouveau-Monde. Cette
dernire phrase annonait le voyage que j'excutai en effet l'anne
suivante, 1806.

 notre retour  Genve, sans avoir pu revoir madame de Stal 
Coppet[396], nous trouvmes les auberges encombres. Sans les soins de
M. de Forbin[397] {p.483} qui survint et nous procura un mauvais
dner dans une antichambre noire, nous aurions quitt la patrie de
Rousseau sans manger. M. de Forbin tait alors dans la batitude; il
promenait dans ses regards le bonheur intrieur qui l'inondait; il ne
touchait pas terre. Port par ses talents et ses flicits, il
descendait de la montagne comme du ciel, veste de peintre en
justaucorps, palette au pouce, pinceaux en carquois. Bonhomme
nanmoins, quoique excessivement heureux, se prparant  m'imiter un
jour, quand j'aurais fait le voyage de Syrie, voulant mme aller
jusqu' Calcutta, pour faire revenir les amours par une route
extraordinaire, lorsqu'ils manqueraient dans les sentiers battus. Ses
yeux avaient une protectrice piti: j'tais pauvre, humble, peu sr de
ma personne, et je ne tenais pas dans mes mains puissantes le coeur
des princesses.  Rome, j'ai eu le bonheur de rendre  M. de Forbin
son dner du lac; j'avais le mrite d'tre devenu ambassadeur. Dans ce
temps-ci on retrouve roi le soir le pauvre diable qu'on a quitt le
matin dans la rue.

                   [Note 396: Je ne sais ce qui nous empcha
                   d'accomplir la promesse que nous avions faite  Mme
                   de Stal (d'aller,  leur retour de Chamonix,
                   passer quelques jours  Coppet). Elle en fut trs
                   mcontente; et d'autant plus qu'ayant compt sur
                   notre visite, elle crivit d'avance,  Paris, les
                   conversations prsumes qu'elle avait eues avec M.
                   de Chateaubriand, et dans lesquelles elle l'avait,
                   disait-elle, _converti  ses opinions politiques_.
                   On sut que nous n'avions point t  Coppet, et que
                   la noble chtelaine avait fait seulement un roman
                   de plus. (_Souvenirs_ de Mme de Chateaubriand.)]

                   [Note 397: Louis-Nicolas-Philippe-Auguste, comte de
                   _Forbin_ (1779-1841). Homme d'esprit et peintre
                   habile, il a publi des rcits de voyage et produit
                   un grand ombre de tableaux, qui lui ouvrirent les
                   portes de l'Acadmie des Beaux-Arts. Une de ses
                   toiles, la _Chapelle dans le Colise  Rome_,
                   figure avec honneur au Louvre. Nomm par la
                   Restauration directeur des Muses, il rorganisa et
                   agrandit celui du Louvre, cra le Muse Charles X,
                   consacr aux antiquits trusques et gyptiennes,
                   et fonda le muse du Luxembourg, destin
                   spcialement aux artistes vivants. En 1805, il
                   tait chambellan de la princesse Pauline Borghse.
                   Plus tard il composera pour la reine Hortense des
                   romances que la reine mettra en musique. Selon le
                   mot de l'auteur des _Mmoires_, il tenait dans ses
                   mains puissantes le coeur des princesses. Si
                   Chateaubriand parle ici de M. de Forbin avec une
                   lgre pointe d'ironie, il ne laissait pas d'avoir
                   autrefois rendu pleine justice aux mrites de ce
                   galant homme. Rendant compte, dans le
                   _Conservateur_ de 1819, de son _Voyage au Levant_,
                   il commenait ainsi son article: M. le comte de
                   Forbin, dans son _Voyage_, runit le double mrite
                   du peintre et de l'crivain: l'_ut pictura posis_
                   semble avoir t dit pour lui. Nous pouvons
                   affirmer que, dessins ou crits, ses tableaux
                   joignent la fidlit  l'lgance.--Le comte de
                   Marcellus, premier secrtaire  Londres, en 1822,
                   pendant l'ambassade de Chateaubriand, pousa la
                   fille de M. de Forbin.]

Le noble gentilhomme, peintre par le droit de la Rvolution,
commenait cette gnration d'artistes qui s'arrangent eux-mmes en
croquis, en grotesques, {p.484} en caricatures. Les uns portent des
moustaches effroyables, on dirait qu'ils vont conqurir le monde;
leurs brosses sont des hallebardes, leurs grattoirs des sabres; les
autres ont d'normes barbes, des cheveux pendants ou bouffis; ils
fument un cigare en guise de volcan. Ces _cousins de l'arc-en-ciel_,
comme parle notre vieux Rgnier, ont la tte remplie de dluges, de
mers, de fleuves, de forts, de cataractes, de temptes ou de
carnages, de supplices et d'chafauds. Chez eux sont des crnes
humains, des fleurets, des mandolines, des morions et des dolimans.
Hbleurs, entreprenants, impolis, libraux (jusqu'au portrait du tyran
qu'ils peignent), ils visent  former une espce  part entre le singe
et le satyre; ils tiennent  faire comprendre que le secret de
l'atelier a ses dangers, et qu'il n'y a pas sret pour les modles.
Mais combien ne rachtent-ils pas ces travers par une existence
exalte, une nature souffrante et sensible, une abngation entire
d'eux-mmes, un dvouement sans calcul aux misres des autres, une
manire de sentir dlicate, suprieure, idalise, une indigence
firement accueillie et noblement supporte; enfin, quelquefois par
des talents immortels, fils du travail, de la passion, du gnie et de
la solitude!

Sortis de nuit de Genve pour retourner  Lyon, nous fmes arrts au
pied du fort de l'cluse, en attendant l'ouverture des portes. Pendant
cette station des sorcires de Macbeth sur la bruyre, il se passait
en moi des choses tranges. Mes annes expires ressuscitaient et
m'environnaient comme une bande de fantmes; mes saisons brlantes me
revenaient dans leur flamme et leur tristesse. Ma vie, creuse par
{p.485} la mort de madame de Beaumont, tait demeure vide: des
formes ariennes, houris ou songes, sortant de cet abme, me prenaient
par la main et me ramenaient au temps de la sylphide. Je n'tais plus
aux lieux que j'habitais, je rvais d'autres bords. Quelque influence
secrte me poussait aux rgions de l'Aurore, o m'entranaient
d'ailleurs le plan de mon nouveau travail et la voix religieuse qui me
releva du voeu de la villageoise, ma nourrice. Comme toutes mes
facults s'taient accrues, comme je n'avais jamais abus de la vie,
elle surabondait de la sve de mon intelligence, et l'art, triomphant
dans ma nature, ajoutait aux inspirations du pote. J'avais ce que les
Pres de la Thbade appelaient des _ascensions_ de coeur. Raphal
(qu'on pardonne au blasphme de la similitude), Raphal, devant _la
Transfiguration_ seulement bauche sur le chevalet, n'aurait pas t
plus lectris par son chef-d'oeuvre que je ne l'tais par cet Eudore
et cette Cymodoce, dont je ne savais pas encore le nom et dont
j'entrevoyais l'image au travers d'une atmosphre d'amour et de
gloire.

Ainsi le gnie natif qui m'a tourment au berceau retourne quelquefois
sur ses pas aprs m'avoir abandonn; ainsi se renouvellent mes
anciennes souffrances; rien ne gurit en moi; si mes blessures se
ferment instantanment, elles se rouvrent tout  coup comme celles des
crucifix du moyen ge, qui saignent  l'anniversaire de la Passion. Je
n'ai d'autre ressource, pour me soulager dans ces crises, que de
donner un libre cours  la fivre de ma pense, de mme qu'on se fait
percer les veines quand le sang afflue au coeur ou monte  la tte.
Mais de quoi parl-je? {p.486}  religion, o sont donc tes
puissances, tes freins, tes baumes! Est-ce que je n'cris pas toutes
ces choses  d'innombrables annes de l'heure o je donnai le jour 
Ren? J'avais mille raisons pour me croire mort, et je vis! C'est
grand'piti. Ces afflictions du pote isol, condamn  subir le
printemps malgr Saturne, sont inconnues de l'homme qui ne sort point
des lois communes; pour lui, les annes sont toujours jeunes: Or, les
jeunes chevreaux, dit Oppien, veillent sur l'auteur de leur naissance;
lorsque celui-ci vient  tomber dans les filets du chasseur, ils lui
prsentent avec la bouche l'herbe tendre et fleurie, qu'ils sont alls
cueillir au loin, et lui apportent sur le bord des lvres une eau
frache, puise dans le prochain ruisseau[398].

                   [Note 398: Les _Cyngtiques_, liv. II, v. 348.]

       *       *       *       *       *

De retour  Lyon, j'y trouvai des lettres de M. Joubert: elles
m'annonaient son impossibilit d'tre  Villeneuve avant le mois de
septembre. Je lui rpondis:

Votre dpart de Paris est trop loign et me gne; vous sentez que ma
femme ne voudra jamais arriver avant vous  Villeneuve: c'est aussi
une tte que celle-l, et, depuis qu'elle est avec moi, je me trouve 
la tte de deux ttes trs-difficiles  gouverner. Nous resterons 
Lyon, o l'on nous fait si prodigieusement manger que j'ai  peine le
courage de sortir de cette excellente ville. L'abb de Bonnevie est
ici, de retour de Rome; il se porte  merveille; il est gai, il
prchaille et ne pense plus  ses malheurs: il vous embrasse et va
vous {p.487} crire. Enfin tout le monde est dans la joie, except
moi; il n'y a que vous qui grogniez. Dites  Fontanes que j'ai dn
chez M. Saget.

Ce M. Saget tait la providence des chanoines; il demeurait sur le
coteau de Sainte-Foix, dans la rgion du bon vin. On montait chez lui
 peu prs par l'endroit o Rousseau avait pass la nuit au bord de la
Sane.

Je me souviens, dit-il, d'avoir pass une nuit dlicieuse, hors de la
ville, dans un chemin qui ctoyait la Sane. Des jardins levs en
terrasse bordaient le chemin du ct oppos: il avait fait trs-chaud
ce jour-l; la soire tait charmante, la rose humectait l'herbe
fltrie; point de vent, une nuit tranquille; l'air tait frais sans
tre froid; le soleil aprs son coucher avait laiss dans le ciel des
vapeurs rouges, dont la rflexion rendait l'eau couleur de rose; les
arbres des terrasses taient chargs de rossignols qui se rpondaient
de l'un  l'autre. Je me promenais dans une sorte d'extase, livrant
mes sens et mon coeur  la jouissance de tout cela, et soupirant
seulement un peu du regret d'en jouir seul. Absorb dans ma douce
rverie, je prolongeai fort avant dans la nuit ma promenade, sans
m'apercevoir que j'tais las. Je m'en aperus enfin: je me couchai
voluptueusement sur la tablette d'une espce de niche ou de fausse
porte, enfonce dans un mur de terrasse: le ciel de mon lit tait
form par les ttes des arbres, un rossignol tait prcisment
au-dessus de moi; je m'endormis  son chant: mon sommeil fut doux; mon
rveil le fut davantage. Il tait grand jour: mes yeux en {p.488}
s'ouvrant virent l'eau, la verdure, un paysage admirable.

Le charmant itinraire de Rousseau  la main, on arrivait chez M.
Saget. Cet antique et maigre garon, jadis mari, portait une
casquette verte, un habit de camelot gris, un pantalon de nankin, des
bas bleus et des souliers de castor. Il avait vcu beaucoup  Paris et
s'tait li avec mademoiselle Devienne[399]. Elle lui crivait des
lettres fort spirituelles, le gourmandait et lui donnait de trs bons
conseils: il n'en tenait compte, car il ne prenait pas le monde au
srieux, croyant apparemment, comme les Mexicains, que le monde avait
dj us quatre soleils, et qu'au quatrime (lequel nous claire
aujourd'hui) les hommes avaient t changs en magots. Il n'avait cure
du martyre de saint Pothin et de saint Irne, ni du massacre des
protestants rangs cte  cte par ordre de Mandelot, gouverneur de
Lyon, et ayant tous la gorge coupe du mme ct. Vis--vis le champ
des fusillades des Brotteaux, il m'en racontait les dtails, tandis
qu'il se promenait parmi ces ceps, mlant son rcit de quelques vers
de Loyse Labb: il n'aurait pas perdu un coup de dent durant les
derniers malheurs de Lyon, sous la charte-vrit.

                   [Note 399: Jeanne-Franoise _Thvenin_, dite Sophie
                   _Devienne_ (1763-1841). Engage en 1785  la
                   Comdie Franaise, elle fut, jusqu' sa retraite en
                   1813, une des meilleures soubrettes de notre
                   thtre classique. Elle excellait surtout dans les
                   pices de Marivaux. Aussi estime pour sa conduite
                   que gote pour son talent, Mlle Devienne tait ne
                    Lyon, comme son ami M. Saget, ce bourgeois trs
                   particulier auquel elle donnait si inutilement de
                   si bons conseils.]

Certains jours,  Sainte-Foix, on talait une certaine {p.489} tte
de veau marine pendant cinq nuits, cuite dans du vin de Madre et
rembourre de choses exquises; de jeunes paysannes trs-jolies
servaient  table; elles versaient l'excellent vin du cru renferm
dans des dames-jeannes de la grandeur de trois bouteilles. Nous nous
abattions, moi et le chapitre en soutane, sur le festin Saget: le
coteau en tait tout noir[400].

                   [Note 400: Il y avait  Lyon, dans ce temps-l, un
                   certain M. Saget, qui habitait, sur le coteau de
                   Fourvires, la plus jolie maison du monde. Ce vieil
                   original, riche comme un puits, dpensait la moiti
                   de son argent en bonnes oeuvres pour expier celles,
                   assez mauvaises, auxquelles il consacrait, dit-on,
                   l'autre moiti de sa fortune. Il avait, pour faire
                   les honneurs de sa maison, deux vieilles
                   demoiselles qui avaient t fort belles dans leur
                   temps, et, pour le servir, un essaim de jeunes
                   paysannes jolies, belles et trs richement vtues.
                   Du reste, ses dners taient excellents, ses vins,
                   les meilleurs du monde, et les convives (pour la
                   plupart) messieurs du chapitre de Saint-Jean de
                   Lyon. (_Souvenirs_ de Mme de Chateaubriand.)]

Notre _dapifer_ trouva vite la fin de ses provisions dans la ruine de
ses derniers moments, il fut recueilli par deux ou trois des vieilles
matresses qui avaient pill sa vie, espce de femmes, dit saint
Cyprien, qui vivent comme si elles pouvaient tre aimes, qu sic
vivis ut possis adamari.

       *       *       *       *       *

Nous nous arrachmes aux dlices de Capoue pour aller voir la
Chartreuse, toujours avec M. Ballanche. Nous loumes une calche dont
les roues disjointes faisaient un bruit lamentable. Arrivs  Voreppe,
nous nous arrtmes dans une auberge au haut de la ville. Le
lendemain,  la pointe du jour, nous montmes  cheval et nous
partmes, prcds d'un guide. Au village de Saint-Laurent, au bas de
la Grande-Chartreuse, {p.490} nous franchmes la porte de la valle,
et nous suivmes, entre deux flancs de rochers, le chemin montant au
monastre. Je vous ai parl,  propos de Combourg, de ce que
j'prouvai dans ce lieu. Les btiments abandonns se lzardaient sous
la surveillance d'une espce de fermier des ruines. Un frre lai tait
demeur l, pour prendre soin d'un solitaire infirme qui venait de
mourir: la religion avait impos  l'amiti la fidlit et
l'obissance. Nous vmes la fosse troite frachement recouverte:
Napolon, dans ce moment, en allait creuser une immense  Austerlitz.
On nous montra l'enceinte du couvent, les cellules, accompagnes
chacune d'un jardin et d'un atelier; on y remarquait des tablis de
menuisier et des rouets de tourneur: la main avait laiss tomber le
ciseau. Une galerie offrait les portraits des suprieurs de la
Chartreuse. Le palais ducal  Venise garde la suite des _ritratti_ des
doges; lieux et souvenirs divers! Plus haut,  quelque distance, on
nous conduisit  la chapelle du reclus immortel de Le Sueur.

Aprs avoir dn dans une vaste cuisine, nous repartmes et nous
rencontrmes, port en palanquin comme un rajah, M. Chaptal[401],
jadis apothicaire, puis snateur, ensuite possesseur de Chanteloup et
inventeur du sucre de betterave, l'avide hritier des beaux roseaux
indiens de la Sicile, perfectionns par le soleil d'Otahiti. En
descendant des forts, j'tais occup des anciens cnobites; pendant
des sicles, ils {p.491} portrent, avec un peu de terre dans le pan
de leur robe, des plants de sapins, devenus des arbres sur les
rochers. Heureux,  vous qui traverstes le monde sans bruit, et ne
tourntes pas mme la tte en passant!

                   [Note 401: Jean-Antoine _Chaptal_, comte de
                   Chanteloup (1756-1832); membre de l'Institut ds la
                   fondation; ministre de l'Intrieur (1800-1805),
                   snateur de l'Empire, pair de France de la
                   Restauration.]

Nous n'emes pas plutt atteint la porte de la valle qu'un orage
clate; un dluge se prcipite, et des torrents troubls dtalent en
rugissant de toutes les ravines. Madame de Chateaubriand, devenue
intrpide  force de peur, galopait  travers les cailloux, les flots
et les clairs. Elle avait jet son parapluie pour mieux entendre le
tonnerre; le guide lui criait: Recommandez votre me  Dieu! Au nom
du Pre, du Fils et du Saint-Esprit! Nous arrivmes  Voreppe au son
du tocsin; les restes de l'orage dchir taient devant nous. On
apercevait au loin dans la campagne l'incendie d'un village, et la
lune arrondissant la partie suprieure de son disque au-dessus des
nuages, comme le front ple et chauve de saint Bruno, fondateur de
l'ordre du silence. M. Ballanche, tout dgouttant de pluie, disait
avec sa placidit inaltrable: Je suis comme un poisson dans l'eau.
Je viens, en cette anne 1838, de revoir Voreppe; l'orage n'y tait
plus; mais il m'en reste deux tmoins, madame de Chateaubriand et M.
Ballanche[402]. Je le fais {p.492} observer, car j'ai eu trop
souvent, dans ces _Mmoires_,  remarquer les absents.

                   [Note 402: Les dtails donns par Mme de
                   Chateaubriand dans ses _Souvenirs_ confirment de
                   tous points ceux des _Mmoires_. Voici la fin de
                   son piquant rcit: Lorsque nous fmes rchauffs
                   et que l'orage fut un peu apais; nous nous remmes
                   en route, mais la pluie avait grossi les torrents
                   au point qu'en les traversant nos chevaux avaient
                   de l'eau jusqu'au poitrail. Comme je ne craignais
                   que le retour de l'orage, je devins vaillante
                   contre les autres dangers. Je mis donc ma vieille
                   rosse au galop. Le guide, qui savait que ce n'tait
                   pas son allure, me criait d'arrter, que j'allais
                   tuer son cheval: Monsieur, disait-il  mon mari,
                   votre dame a fait la guerre!]

De retour  Lyon, nous y laissmes notre compagnon et nous allmes 
Villeneuve. Je vous ai racont ce que c'tait que cette petite ville,
mes promenades et mes regrets aux bords de l'Yonne avec M. Joubert.
L, vivaient trois vieilles filles, mesdemoiselles Piat; elles
rappelaient les trois amies de ma grand'mre  Plancot,  la
diffrence prs des positions sociales. Les vierges de Villeneuve
moururent successivement, et je me souvenais d'elles  la vue d'un
perron herbu, montant en dehors de leur maison dshabite. Que
disaient-elles en leur temps, ces demoiselles villageoises? Elles
parlaient d'un chien, et d'un manchon que leur pre leur avait achet
jadis  la foire de Sens. Cela me charmait autant que le concile de
cette mme ville, o saint Bernard fit condamner Abailard, mon
compatriote. Les vierges au manchon taient peut-tre des Hlose;
elles aimrent peut-tre, et leurs lettres retrouves un jour
enchanteront l'avenir. Qui sait? Elles crivaient peut-tre  leur
_seigneur, aussi leur pre, aussi leur frre, aussi leur poux:
domino suo, imo patri_, etc., qu'elles se sentaient honores du nom
d'amie, du nom de _matresse_ ou de _courtisane, concubin vel
scorti_. Au milieu de son savoir, dit un docteur grave, je trouve
Abailard avoir fait un trait de folie admirable, quand il suborna
d'amour Hlose, son escolire.

{p.493} Une grande et nouvelle douleur me surprit  Villeneuve. Pour
vous la raconter, il faut retourner quelques mois en arrire de mon
voyage en Suisse. J'habitais encore la maison de la rue Miromesnil,
lorsque, dans l'automne de 1804, madame de Caud vint  Paris. La mort
de madame de Beaumont avait achev d'altrer la raison de ma soeur;
peu s'en fallut qu'elle ne crt pas  cette mort, qu'elle ne
souponnt du mystre dans cette disparition, ou qu'elle ne ranget le
ciel au nombre des ennemis qui se jouaient de ses maux. Elle n'avait
rien: je lui avais choisi un appartement rue Caumartin, en la trompant
sur le prix de la location et sur les arrangements que je lui fis
prendre avec un restaurateur. Comme une flamme prte  s'teindre, son
gnie jetait la plus vive lumire; elle en tait tout claire. Elle
traait quelques lignes qu'elle livrait au feu, ou bien elle copiait
dans des ouvrages quelques penses en harmonie avec la disposition de
son me. Elle ne resta pas longtemps rue Caumartin; elle alla demeurer
aux Dames Saint-Michel, rue du faubourg Saint-Jacques: madame de
Navarre tait suprieure du couvent. Lucile avait une petite cellule
ayant vue sur le jardin: je remarquai qu'elle suivait des yeux, avec
je ne sais quel dsir sombre, les religieuses qui se promenaient dans
l'enclos autour des carrs de lgumes. On devinait qu'elle enviait la
sainte, et qu'allant par del, elle aspirait  l'ange. Je sanctifierai
ces _Mmoires_ en y dposant, comme des reliques, ces billets de
madame de Caud, crits avant qu'elle et pris son vol vers sa patrie
ternelle.

{p.494}                                 17 janvier.

Je me reposais de mon bonheur sur toi et sur madame de Beaumont, je
me sauvais dans votre ide de mon ennui et de mes chagrins: toute mon
occupation tait de vous aimer. J'ai fait cette nuit de longues
rflexions sur ton caractre et ta manire d'tre. Comme toi et moi
nous sommes toujours voisins, il faut, je crois, du temps pour me
connatre, tant il y a diverses penses dans ma tte! tant ma timidit
et mon espce de faiblesse extrieure sont en opposition avec ma force
intrieure! En voil trop sur moi. Mon illustre frre, reois le plus
tendre remercment de toutes les complaisances et de toutes les
marques d'amiti que tu n'as cess de me donner. Voil la dernire
lettre de moi que tu recevras le matin. J'ai beau te faire part de mes
ides. Elles n'en restent pas moins tout entires en moi.

       *       *       *       *       *

                                        Sans date.

Me crois-tu srieusement, mon ami,  l'abri de quelque impertinence
de M. Chnedoll? Je suis bien dcide  ne point l'inviter 
continuer ses visites; je me rsigne  ce que celle de mardi soit la
dernire. Je ne veux pas gner sa politesse. Je ferme pour toujours le
livre de ma destine, et je le scelle du sceau de la raison; je n'en
consulterai pas plus les pages, maintenant, sur les bagatelles que sur
les choses importantes de la vie. Je renonce  toutes mes folles
ides; je ne veux m'occuper ni me chagriner de celles des autres; je
me livrerai  {p.495} corps perdu  tous les vnements de mon
passage dans ce monde. Quelle piti que l'attention que je me porte!
Dieu ne peut plus m'affliger qu'en toi. Je le remercie du prcieux,
bon et cher prsent qu'il m'a fait en ta personne et d'avoir conserv
ma vie sans tache: voil tous mes trsors. Je pourrais prendre pour
emblme de ma vie la lune dans un nuage, avec cette devise: Souvent
obscurcie, jamais ternie. Adieu, mon ami. Tu seras peut-tre tonn de
mon langage depuis hier matin. Depuis t'avoir vu, mon coeur s'est
relev vers Dieu, et je l'ai plac tout entier au pied de la croix, sa
seule et vritable place.

       *       *       *       *       *

                                        Ce jeudi.

Bonjour, mon ami. De quelle couleur sont tes ides ce matin? Pour
moi, je me rappelle que la seule personne qui put me soulager quand je
craignais pour la vie de madame de Farcy fut celle qui me dit:--Mais
il est dans l'ordre des choses possibles que vous mouriez avant elle.
Pouvait-on frapper plus juste? Il n'est rien tel, mon ami, que l'ide
de la mort pour nous dbarrasser de l'avenir. Je me hte de te
dbarrasser de moi ce matin, car je me sens trop en train de dire de
belles choses. Bonjour, mon pauvre frre. Tiens-toi en joie.

       *       *       *       *       *

                                        Sans date.

Lorsque madame de Farcy existait, toujours prs d'elle, je ne m'tais
pas aperue du besoin d'tre en socit de penses avec quelqu'un. Je
possdais ce {p.496} bien sans m'en douter. Mais depuis que nous
avons perdu cette amie, et les circonstances m'ayant spare de toi,
je connus le supplice de ne pouvoir jamais dlasser et renouveler son
esprit dans la conversation de quelqu'un; je sens que mes ides me
font mal lorsque je ne puis m'en dbarrasser; cela tient srement  ma
mauvaise organisation. Cependant je suis assez contente, depuis hier,
de mon courage. Je ne fais nulle attention  mon chagrin, et 
l'espce de dfaillance intrieure que j'prouve. Je me suis
dlaisse. Continue  tre toujours aimable envers moi: ce sera
humanit ces jours-ci. Bonjour, mon ami.  tantt, j'espre.

       *       *       *       *       *

                                        Sans date.

Sois tranquille, mon ami; ma sant se rtablit  vue d'oeil. Je me
demande souvent pourquoi j'apporte tant de soin  l'tayer. Je suis
comme un insens qui difierait une forteresse au milieu d'un dsert.
Adieu, mon pauvre frre.

       *       *       *       *       *

                                        Sans date.

Comme ce soir je souffre beaucoup de la tte, je viens tout
simplement, au hasard, de t'crire quelques penses de Fnelon pour
remplir mon engagement:

--On est bien  l'troit quand on se renferme au dedans de soi. Au
contraire, on est bien au large quand on sort de cette prison pour
entrer dans l'immensit de Dieu.

--Nous retrouverons bientt ce que nous avons perdu. Nous en
approchons tous les jours  grands {p.497} pas. Encore un peu, et il
n'y aura plus de quoi pleurer. C'est nous qui mourons: ce que nous
aimons vit et ne mourra point.

--Vous vous donnez des forces trompeuses, telles que la fivre
ardente en donne au malade. On voit en vous, depuis quelques jours, un
mouvement convulsif pour montrer du courage et de la gaiet avec un
fond d'agonie.

Voil tout ce que ma tte et ma mauvaise plume me permettent de
t'crire ce soir. Si tu veux, je recommencerai demain et t'en conterai
peut-tre davantage. Bonsoir, mon ami. Je ne cesserai point de te dire
que mon coeur se prosterne devant celui de Fnelon, dont la tendresse
me semble si profonde et la vertu si leve. Bonjour, mon ami.

Je te dis  mon rveil mille tendresses et te donne cent
bndictions. Je me porte bien ce matin et suis inquite si tu pourras
me lire, et si ces penses de Fnelon te paratront bien choisies. Je
crains que mon coeur ne s'en soit trop ml.

       *       *       *       *       *

                                        Sans date.

Pourrais-tu penser que je m'occupe follement depuis hier  te
corriger? Les Blossac m'ont confi dans le plus grand secret une
romance de toi. Comme je ne trouve pas que dans cette romance tu aies
tir parti de tes ides, je m'amuse  essayer de les rendre dans toute
leur valeur. Peut-on pousser l'audace plus loin? Pardonnez, grand
homme, et ressouvenez-vous que je suis ta soeur, qu'il m'est un peu
permis d'abuser de vos richesses.

       *       *       *       *       *

{p.498}                                 Saint-Michel.

Je ne te dirai plus: Ne viens plus me voir,--parce que n'ayant
dsormais que quelques jours  passer  Paris, je sens que ta prsence
m'est essentielle. Ne me viens tantt qu' quatre heures; je compte
tre dehors jusqu' ce moment. Mon ami, j'ai dans la tte mille ides
contradictoires de choses qui me semblent exister et n'exister pas,
qui ont pour moi l'effet d'objets qui ne s'offriraient que dans une
glace, dont on ne pourrait, par consquent, s'assurer, quoiqu'on les
vt distinctement. Je ne veux plus m'occuper de tout cela; de ce
moment-ci, je m'abandonne. Je n'ai pas comme toi la ressource de
changer de rive, mais je sens le courage de n'attacher nulle
importance aux personnes et aux choses de mon rivage et de me fixer
entirement, irrvocablement, dans l'auteur de toute justice et de
toute vrit. Il n'y a qu'un dplaisir auquel je crains de mourir
difficilement, c'est de heurter en passant, sans le vouloir, la
destine de quelque autre, non pas par l'intrt qu'on pourrait
prendre  moi; je ne suis pas assez folle pour cela.

       *       *       *       *       *

                                        Saint-Michel.

Mon ami, jamais le son de ta voix ne m'a fait tant de plaisir que
lorsque je l'entendis hier dans mon escalier. Mes ides, alors,
cherchaient  surmonter mon courage. Je fus saisie d'aise de te sentir
si prs de moi; tu parus et tout mon intrieur rentra dans l'ordre.
J'prouve quelquefois une grande rpugnance de coeur  boire mon
calice. Comment ce {p.499} coeur, qui est un si petit espace, peut-il
renfermer tant d'existence et tant de chagrins? Je suis bien
mcontente de moi, bien mcontente. Mes affaires et mes ides
m'entranent; je ne m'occupe presque plus que de Dieu et je me borne 
lui dire cent fois par jour:--Seigneur, htez-vous de m'exaucer, car
mon esprit tombe dans la dfaillance.

       *       *       *       *       *

                                        Sans date.

Mon frre, ne te fatigue ni de mes lettres, ni de ma prsence; pense
que bientt tu seras pour toujours dlivr de mes importunits. Ma vie
jette sa dernire clart, lampe qui s'est consume dans les tnbres
d'une longue nuit, et qui voit natre l'aurore o elle va mourir.
Veuille, mon frre, donner un seul coup d'oeil sur les premiers
moments de notre existence; rappelle-toi que souvent nous avons t
assis sur les mmes genoux, et presss ensemble tous deux sur le mme
sein; que dj tu donnais des larmes aux miennes, que ds les premiers
jours de ta vie tu as protg, dfendu ma frle existence, que nos
jeux nous runissaient et que j'ai partag tes premires tudes. Je ne
te parlerai point de notre adolescence, de l'innocence de nos penses
et de nos joies, et du besoin mutuel de nous voir sans cesse. Si je te
retrace le pass, je t'avoue ingnument, mon frre, que c'est pour me
faire revivre davantage dans ton coeur. Lorsque tu partis pour la
seconde fois de France, tu remis ta femme entre mes mains, tu me fis
promettre de ne m'en point sparer. Fidle  ce cher engagement, j'ai
tendu volontairement {p.500} mes mains aux fers et je suis entre
dans ces lieux destins aux seules victimes voues  la mort. Dans ces
demeures, je n'ai eu d'inquitude que sur ton sort; sans cesse
j'interrogeai sur toi les pressentiments de mon coeur. Lorsque j'eus
recouvr la libert, au milieu des maux qui vinrent m'accabler, la
seule pense de notre runion m'a soutenue. Aujourd'hui que je perds
sans retour l'espoir de couler ma carrire auprs de toi, souffre mes
chagrins. Je me rsignerai  ma destine, et ce n'est que parce que je
dispute encore avec elle, que j'prouve de si cruels dchirements;
mais quand je me serai soumise  mon sort... Et quel sort! O sont mes
amis, mes protecteurs et mes richesses!  qui importe mon existence,
cette existence dlaisse de tous, et qui pse tout entire sur
elle-mme? Mon Dieu! n'est-ce pas assez pour ma faiblesse de mes maux
prsents, sans y joindre encore l'effroi de l'avenir? Pardon, trop
cher ami, je me rsignerai; je m'endormirai d'un sommeil de mort sur
ma destine. Mais, pendant le peu de jours que j'ai affaire dans cette
ville, laisse-moi chercher en toi mes dernires consolations;
laisse-moi croire que ma prsence t'est douce. Crois que, parmi les
coeurs qui t'aiment, aucun n'approche de la sincrit et de la
tendresse de mon impuissante amiti pour toi. Remplis ma mmoire de
souvenirs agrables qui prolongent auprs de toi mon existence. Hier,
lorsque tu me parlas d'aller chez toi, tu me semblais inquiet et
srieux, tandis que tes paroles taient affectueuses. Quoi, mon frre,
serais-je aussi pour toi un sujet d'loignement et d'ennui? Tu sais
que ce n'est pas moi {p.501} qui t'ai propos l'aimable distraction
d'aller te voir, que je t'ai promis de ne point en abuser; mais si tu
as chang d'avis, que ne me l'as-tu dit avec franchise? Je n'ai point
de courage contre tes politesses. Autrefois tu me distinguais un peu
plus de la foule commune et me rendais plus de justice. Puisque tu
comptes sur moi aujourd'hui, j'irai tantt te voir  onze heures. Nous
arrangerons ensemble ce qui te conviendra le mieux pour l'avenir. Je
t'ai crit, certaine que je n'aurais pas le courage de te dire un seul
mot de ce que contient cette lettre.

       *       *       *       *       *

Cette lettre si poignante et tout admirable est la dernire que je
reus; elle m'alarma par le redoublement de tristesse dont elle est
empreinte. Je courus aux Dames Saint-Michel; ma soeur se promenait
dans le jardin avec madame de Navarre; elle rentra quand on lui fit
savoir que j'tais mont chez elle. Elle faisait visiblement des
efforts pour rappeler ses ides et elle avait, par intervalles, un
lger mouvement convulsif dans les lvres. Je la suppliai de revenir 
toute sa raison, de ne plus m'crire des choses aussi injustes et qui
me dchiraient le coeur, de ne plus penser que je pouvais jamais tre
fatigu d'elle. Elle parut un peu se calmer aux paroles que je
multipliais pour la distraire et la consoler. Elle me dit qu'elle
croyait que le couvent lui faisait mal, qu'elle se trouverait mieux
dans un logement isol, du ct du Jardin des Plantes, l o elle
pourrait voir des mdecins et se promener. Je l'invitai  suivre son
got, ajoutant qu'afin d'aider Virginie, sa femme de chambre, je lui
donnerais le vieux Saint-Germain. Cette proposition parut lui faire
{p.502} grand plaisir, en souvenir de madame de Beaumont, et elle
m'assura qu'elle allait s'occuper de son nouveau logement. Elle me
demanda ce que je comptais faire cet t: je lui dis que j'irais 
Vichy rejoindre ma femme, ensuite chez M. Joubert  Villeneuve, pour
de l rentrer  Paris. Je lui proposai de venir avec nous. Elle me
rpondit qu'elle voulait passer l't seule, et qu'elle allait
renvoyer Virginie  Fougres. Je la quittai; elle tait plus
tranquille.

Madame de Chateaubriand partit pour Vichy, et je me disposai  la
suivre. Avant de quitter Paris, j'allai revoir Lucile. Elle tait
affectueuse; elle me parla de ses petits ouvrages, dont on a vu les
fragments si beaux, vers le commencement de ces _Mmoires_.
J'encourageai au travail le grand pote; elle m'embrassa, me souhaita
un bon voyage, me fit promettre de revenir vite. Elle me reconduisit
sur le palier de l'escalier, s'appuya sur la rampe et me regarda
tranquillement descendre. Quand je fus au bas, je m'arrtai, et,
levant la tte, je criai  l'infortune qui me regardait toujours:
Adieu, chre soeur!  bientt! soigne-toi bien. cris-moi 
Villeneuve. Je t'crirai. J'espre que l'hiver prochain, tu
consentiras  vivre avec nous.

Le soir, je vis le bonhomme Saint-Germain; je lui donnai des ordres et
de l'argent pour qu'il baisst secrtement les prix de toutes les
choses dont elle pourrait avoir besoin. Je lui enjoignis de me tenir
au courant de tout et de ne pas manquer de me demander de revenir, en
cas qu'il et affaire de moi. Trois mois s'coulrent. En arrivant 
Villeneuve, je trouvai deux billets assez tranquillisants sur la sant
de madame de Caud; mais Saint-Germain oubliait de me parler {p.503}
de la nouvelle demeure de ma soeur. J'avais commenc  crire 
celle-ci une longue lettre, lorsque madame de Chateaubriand tomba tout
 coup dangereusement malade: j'tais au bord de son lit quand on
m'apporta une nouvelle lettre de Saint-Germain; je l'ouvris: une ligne
foudroyante m'apprenait la mort subite de Lucile.

J'ai pris soin de beaucoup de tombeaux dans ma vie, il tait de mon
sort et de la destine de ma soeur que ses cendres fussent jetes au
ciel. Je n'tais point  Paris au moment de sa mort; je n'y avais
aucun parent; retenu  Villeneuve par l'tat prilleux de ma femme, je
ne pus courir  des restes sacrs; des ordres transmis de loin
arrivrent trop tard pour prvenir une inhumation commune. Lucile
tait ignore et n'avait pas un ami; elle n'tait connue que du vieux
serviteur de madame de Beaumont, comme s'il et t charg de lier les
deux destines. Il suivit seul le cercueil dlaiss, et il tait mort
lui-mme avant que les souffrances de madame de Chateaubriand me
permissent de la ramener  Paris.

Ma soeur fut enterre parmi les pauvres: dans quel cimetire fut-elle
dpose? dans quel flot immobile d'un ocan de morts fut-elle
engloutie? dans quelle maison expira-t-elle au sortir de la communaut
des Dames de Saint-Michel? Quand, en faisant des recherches, quand, en
compulsant les archives des municipalits, les registres des
paroisses, je rencontrerais le nom de ma soeur,  quoi cela me
servirait-il[403]? {p.504} Retrouverais-je le mme gardien de
l'enclos funbre? retrouverais-je celui qui creusa une fosse demeure
sans nom et sans tiquette? Les mains rudes qui touchrent les
dernires une argile si pure en auraient-elles gard le souvenir? Quel
nomenclateur des ombres m'indiquerait la tombe efface? ne pourrait-il
pas se tromper de poussire? Puisque le ciel l'a voulu, que Lucile
soit  jamais perdue! Je trouve dans cette absence de lieu une
distinction d'avec les spultures de mes autres amis. Ma devancire
dans ce monde et dans l'autre prie pour moi le Rdempteur; elle le
prie du milieu des dpouilles indigentes parmi lesquelles les siennes
sont confondues: ainsi repose gare, parmi les prfrs de
Jsus-Christ, la mre de Lucile et la mienne. Dieu aura bien su
reconnatre ma soeur; et elle, qui tenait si peu  la terre, n'y
devait point laisser de traces. Elle m'a quitt, cette sainte de
gnie. Je n'ai pas t un seul jour sans la pleurer. Lucile aimait 
se cacher; je lui ai fait une solitude dans mon coeur: elle n'en
sortira que quand j'aurai cess de vivre[404].

                   [Note 403: L'acte de dcs a t dcouvert depuis.
                   Madame de Caud mourut dans le quartier du Marais,
                   rue d'Orlans, n 6, le 18 brumaire an XIII (9
                   novembre 1804).]

                   [Note 404: Le 13 novembre 1804, Chateaubriand, qui
                   tait alors chez son ami Joubert, 
                   Villeneneuve-sur-Yonne, crivait  Chnedoll: Mme
                   de Caud n'est plus. Elle est morte  Paris le 9.
                   Nous avons perdu la plus belle me, le gnie le
                   plus lev qui ait jamais exist. Vous voyez que je
                   suis n pour toutes les douleurs. En combien peu de
                   jours Lucile a t rejoindre Pauline (madame de
                   Beaumont)! Venez, mon cher ami, pleurer avec moi,
                   cet hiver, au mois de janvier. Vous trouverez un
                   homme inconsolable, mais qui est votre ami pour la
                   vie.--Joubert vous dit un million de tendresses.

                   Dans sa lettre  M. Mol, du 18 novembre, Joubert
                   rend tmoignage de l'affliction de Chateaubriand et
                   de sa femme: Il (Chateaubriand) a perdu depuis
                   huit jours sa soeur Lucile, galement pleure de sa
                   femme et de lui, galement honore de l'abondance
                   de leurs larmes. Ce sont deux aimables enfants,
                   sans compter que le garon est un homme de
                   gnie.]

{p.505} Ce sont l les vrais, les seuls vnements de ma vie relle!
Que m'importaient, au moment o je perdais ma soeur, les milliers de
soldats qui tombaient sur les champs de bataille, l'croulement des
trnes et le changement de la face du monde?

La mort de Lucile atteignit aux sources de mon me: c'tait mon
enfance au milieu de ma famille, c'taient les premiers vestiges de
mon existence qui disparaissaient. Notre vie ressemble  ces btisses
fragiles, tayes dans le ciel par des arcs-boutants: ils ne
s'croulent pas  la fois, mais se dtachent successivement; ils
appuient encore quelque galerie, quand dj ils manquent au sanctuaire
ou au berceau de l'difice. Madame de Chateaubriand, toute meurtrie
encore des caprices imprieux de Lucile, ne vit qu'une dlivrance pour
la chrtienne arrive au repos du Seigneur. Soyons doux, si nous
voulons tre regretts: la hauteur du gnie et les qualits
suprieures ne sont pleures que des anges. Mais je ne puis entrer
dans la consolation de madame de Chateaubriand.

       *       *       *       *       *

Quand, revenant  Paris par la route de Bourgogne, j'aperus la
coupole du Val-de-Grce et le dme de Sainte-Genevive, qui domine le
Jardin des Plantes, j'eus le coeur navr: encore une compagne de ma
vie laisse sur la route! Nous rentrmes  l'htel de Coislin, et,
bien que M. de Fontanes, M. Joubert, M. de Clausel, M. Mol vinssent
passer les soires chez moi, j'tais travaill de tant de souvenirs et
de penses, que je n'en pouvais plus. Demeur seul derrire les chers
{p.506} objets qui m'avaient quitt, comme un marin tranger dont
l'engagement est expir et qui n'a ni foyers ni patrie, je frappais du
pied la rive; je brlais de me jeter  la nage dans un nouvel ocan
pour me rafrachir et le traverser. Nourrisson du Pinde et crois 
Solyme, j'tais impatient d'aller mler mes dlaissements aux ruines
d'Athnes, mes pleurs aux larmes de Madeleine.

J'allai voir ma famille[405] en Bretagne, et, de retour  Paris, je
partis pour Trieste le 13 juillet 1806: madame de Chateaubriand
m'accompagna jusqu' Venise, o M. Ballanche la vint rejoindre[406].

                   [Note 405: La famille de Chateaubriand comprenait,
                    cette date, Mme la comtesse de Marigny, Mme la
                   comtesse de Chateaubourg et leurs enfants; la fille
                   de la comtesse Julie de Farcy; les fils du comte de
                   Chateaubriand.]

                   [Note 406: Nous allmes faire nos adieux  nos
                   parents en Bretagne, et, en juillet, M. de
                   Chateaubriand se mit en route pour son grand
                   voyage. Je partis avec lui, devant l'accompagner
                   jusqu' Venise. En passant  Lyon, au moment o
                   nous traversions la place Bellecour, deux
                   pistolets, qui se trouvaient bien imprudemment
                   placs dans le cylindre de la voiture, partirent en
                   mme temps et mirent le feu au cylindre dans lequel
                   se trouvaient une bote de poudre et un sac de
                   louis. C'tait plus qu'il n'en fallait pour nous
                   faire sauter, et avec nous une foule de monde qui
                   entourait la voiture. M. de Chateaubriand eut la
                   prsence d'esprit, aprs m'avoir jet dans les bras
                   du premier venu, de retirer le sac et la bote, et
                   de descendre ensuite. On rpara le dommage et nous
                   continumes notre route.--En partant, je fis
                   promettre au bon Ballanche de venir me chercher 
                   Venise, o M. de Chateaubriand devait me quitter...
                   M. de Chateaubriand quitta Venise le vendredi 1er
                   aot 1806, pour aller s'embarquer  Trieste. Je
                   restai plusieurs jours attendant Ballanche qui
                   n'arrivait pas. Je commenais  me dsesprer,
                   mourant d'ennui et du dsir de me retrouver en
                   France avec des amis auxquels je pusse confier mes
                   inquitudes. Il arriva enfin, c'tait le soir: je
                   lui fis une scne. Je lui dis que j'allais
                   l'emmener sur la place Saint-Marc, et que c'tait
                   tout ce qu'il verrait de Venise, parce que nous
                   partirions le lendemain,  cinq heures du matin:
                   Allons, me dit-il, puisque vous le voulez, je le
                   veux bien. Mais alors il faudra que je revienne.
                   --Vous reviendrez srement, mon cher Ballanche,
                   mais l'anne prochaine. Il comprit cela; et le
                   lendemain  cinq heures, nous nous embarqumes pour
                   _Fusina_. (_Souvenirs_ de Mme de Chateaubriand.)]

{p.507} Ma vie tant expose heure par heure dans l'_Itinraire_, je
n'aurais plus rien  dire ici, s'il ne me restait quelques lettres
inconnues crites ou reues pendant et aprs mon voyage. Julien, mon
domestique et compagnon, a, de son ct, fait son _Itinraire_ auprs
du mien, comme les passagers sur un vaisseau tiennent leur journal
particulier dans un voyage de dcouverte. Le petit manuscrit qu'il met
 ma disposition servira de contrle  ma narration: je serai Cook, il
sera Clarke[407].

                   [Note 407: Le rapprochement entre _Julien_ et
                   _Clarke_ est un peu forc. Edward Clarke n'tait
                   pas le valet de chambre de Cook, mais son compagnon
                   et son rival de gloire. Il fit trois fois le tour
                   du monde. Tous deux partirent ensemble de Plymouth,
                   le 12 juillet 1776; le capitaine Cook commandait
                   _la Dcouverte_, le capitaine Clarke commandait _la
                   Rsolution_. Le but de leur voyage tait de
                   s'assurer s'il existe une communication entre
                   l'Europe et l'Asie par le Nord de l'Amrique. Aprs
                   la mort de Cook, tu par les naturels de l'le
                   d'Owhihe, une des Sandwich, le 14 fvrier 1779,
                   Clarke lui succda dans le commandement de
                   l'expdition et prit,  son tour, au moment o il
                   arrivait au Kamtchatka. La _Dcouverte_ et la
                   _Rsolution_ rentrrent en Angleterre le 4 octobre
                   1780.]

Afin de mettre dans un plus grand jour la manire dont on est frapp
dans l'ordre de la socit et la hirarchie des intelligences, je
mlerai ma narration  celle de Julien. Je le laisserai d'abord parler
le premier, parce qu'il raconte quelques jours de voile faits sans moi
de Modon  Smyrne.


{p.508} ITINRAIRE DE JULIEN.

Nous nous sommes embarqus le vendredi 1er aot; mais, le vent
n'tant pas favorable pour sortir du port, nous y sommes rests
jusqu'au lendemain  la pointe du jour. Alors le pilote du port est
venu nous prvenir qu'il pouvait nous en sortir. Comme je n'avais
jamais t sur mer, je m'tais fait une ide exagre du danger, car
je n'en voyais aucun pendant deux jours. Mais le troisime, il s'leva
une tempte; les clairs, le tonnerre, enfin un orage terrible nous
assaillit et grossit la mer d'une faon effrayante. Notre quipage
n'tait compos que de huit matelots, d'un capitaine, d'un officier,
d'un pilote et d'un cuisinier, et cinq passagers, compris Monsieur et
moi, ce qui faisait en tout dix-sept hommes. Alors nous nous mmes
tous  aider aux matelots pour fermer les voiles, malgr la pluie dont
nous fmes bientt traverss, ayant t nos habits pour agir plus
librement. Ce travail m'occupait et me faisait oublier le danger qui,
 la vrit, est plus effrayant par l'ide qu'on s'en forme qu'il ne
l'est rellement. Pendant deux jours les orages se sont succd, ce
qui m'a aguerri dans mes premiers jours de navigation; je n'tais
aucunement incommod. Monsieur craignait que je ne fusse malade en
mer; lorsque le calme fut rtabli, il me dit: Me voil rassur sur
votre sant; puisque vous avez bien support ces deux jours d'orage,
vous pouvez vous tranquilliser pour tout autre contretemps. C'est ce
qui n'a pas eu lieu dans le reste {p.509} de notre trajet jusqu'
Smyrne. Le 10, qui tait un dimanche, Monsieur a fait aborder prs
d'une ville turque nomme Modon, o il a dbarqu pour aller en Grce.
Dans les passagers qui taient avec nous, il y avait deux Milanais,
qui allaient  Smyrne, pour faire leur tat de ferblantier et fondeur
d'tain. Dans les deux, il y en avait un, nomm Joseph, qui parlait
assez bien la langue turque,  qui Monsieur proposa de venir avec lui
comme domestique interprte, et dont il fait mention dans son
_Itinraire_. Il nous dit en nous quittant que ce voyage ne serait que
de quelques jours, qu'il rejoindrait le btiment  une le o nous
devions passer dans quatre ou cinq jours, et qu'il nous attendrait
dans cette le, s'il y arrivait avant nous. Comme Monsieur trouvait en
cet homme ce qui lui convenait pour ce petit voyage (_de Sparte et
d'Athnes_), il me laissa  bord pour continuer ma route jusqu'
Smyrne et avoir soin de tous nos effets. Il m'avait remis une lettre
de recommandation prs le consul franais, pour le cas o il ne nous
rejoindrait pas; c'est ce qui est arriv. Le quatrime jour, nous
sommes arrivs  l'le indique. Le capitaine est descendu  terre et
Monsieur n'y tait pas. Nous avons pass la nuit et l'avons attendu
jusqu' sept heures du matin. Le capitaine est retourn  terre pour
prvenir qu'il tait forc de partir ayant bon vent et oblig qu'il
tait de tenir compte de son trajet. De plus, il voyait un pirate qui
cherchait  nous approcher, il tait urgent de se mettre promptement
en dfense. Il fit charger ses quatre pices de canon et monter sur le
pont ses fusils, pistolets et armes blanches; mais, {p.510} comme le
vent nous tait avantageux, le pirate nous abandonna. Nous sommes
arrivs un lundi 18,  sept heures du soir, dans le port de Smyrne.

Aprs avoir travers la Grce, touch  Za et  Chio, je trouvai
Julien  Smyrne. Je vois aujourd'hui, dans ma mmoire, la Grce comme
un de ces cercles clatants qu'on aperoit quelquefois en fermant les
yeux. Sur cette phosphorescence mystrieuse se dessinent des ruines
d'une architecture fine et admirable, le tout rendu plus
resplendissant encore par je ne sais quelle autre clart des Muses.
Quand retrouverai-je le thym de l'Hymette, les lauriers-roses des
bords de l'Eurotas? Un des hommes que j'ai laisss avec le plus
d'envie sur des rives trangres, c'est le douanier turc du Pire: il
vivait seul, gardien de trois ports dserts, promenant ses regards sur
des les bleutres, des promontoires brillants, des mers dores. L,
je n'entendais que le bruit des vagues dans le tombeau dtruit de
Thmistocle, et le murmure des lointains souvenirs: au silence des
dbris de Sparte, la gloire mme tait muette.

J'abandonnai, au berceau de Mlsigne, mon pauvre drogman Joseph, le
Milanais, dans sa boutique de ferblantier, et je m'acheminai vers
Constantinople. Je passai  Pergame, voulant d'abord aller  Troie,
par pit potique; une chute de cheval m'attendait au dbut de ma
route; non pas que Pgase broncht, mais je dormais. J'ai rappel cet
accident dans mon _Itinraire_; Julien le raconte aussi, et il fait, 
propos des routes et des chevaux, des remarques dont je certifie
l'exactitude.


{p.511} ITINRAIRE DE JULIEN.

Monsieur, qui s'tait endormi sur son cheval, est tomb sans se
rveiller. Aussitt son cheval s'est arrt, ainsi que le mien qui le
suivait. Je mis de suite pied  terre pour en savoir la cause, car il
m'tait impossible de la voir  la distance d'une toise. Je vois
Monsieur  moiti endormi  ct de son cheval, et tout tonn de se
trouver  terre; il m'a assur qu'il ne s'tait pas bless. Son cheval
n'a pas cherch  s'loigner, ce qui aurait t dangereux, car des
prcipices se trouvaient trs prs du lieu o nous tions.

Au sortir de la Somma, aprs avoir pass Pergame, j'eus avec mon guide
la dispute qu'on lit dans l'_Itinraire_. Voici le rcit de Julien:

Nous sommes partis de trs bonne heure de ce village, aprs avoir
remont notre cantine.  peu de distance du village, je fus trs
tonn de voir Monsieur en colre contre notre conducteur; je lui en
demandai le motif. Alors Monsieur me dit qu'il tait convenu avec le
conducteur,  Smyrne, qu'il le mnerait dans les plaines de Troie,
chemin faisant, et que, dans ce moment, il s'y refusait en disant que
ces plaines taient infestes de brigands. Monsieur n'en voulait rien
croire et n'coutait personne. Comme je voyais qu'il s'emportait de
plus en plus, je fis signe au conducteur de venir prs de l'interprte
et du janissaire pour m'expliquer ce qu'on lui avait dit des dangers
qu'il y avait  courir dans les plaines que Monsieur voulait visiter.
Le conducteur {p.512} dit  l'interprte qu'on lui avait assur qu'il
fallait tre en trs grand nombre pour ne pas tre attaqu: le
janissaire me dit la mme chose. Alors, j'allai trouver Monsieur et
lui rptai ce qu'ils m'avaient dit tous trois, et, de plus, que nous
trouverions  une journe de marche un petit village o il y avait un
espce de consul qui pourrait nous instruire de la vrit. D'aprs ce
rapport, Monsieur se calma et nous continumes notre route jusqu' cet
endroit. Aussitt arriv, il se rendit prs du consul, qui lui dit
tous les dangers qu'il courait, s'il persistait  vouloir aller en si
petit nombre dans ces plaines de Troie. Alors Monsieur a t oblig de
renoncer  son projet, et nous continumes notre route pour
Constantinople.

J'arrive  Constantinople[408].

                   [Note 408: Il arriva  Constantinople le 13
                   septembre 1806. Le jour mme il adressait  sa
                   cousine Mme de Talaru cette jolie lettre:

                   Me voil dans le plus beau pays du monde, ma chre
                   cousine, et je ne suis pas plus heureux. J'ai vu la
                   Grce, j'ai visit Sparte, Argos, Corinthe. Je vais
                   partir pour Jrusalem, et j'espre vous revoir dans
                   le mois de dcembre. Les _Martyrs_ profiteront de
                   ces courses. Mais le pauvre auteur aura bien pay,
                   par des peines et des soucis, quelques phrases qui
                   encore ne plairont peut-tre pas au public. Chre
                   cousine, je vous en supplie, trouvez-moi quelque
                   coin obscur auprs de vous, o je puisse enfin
                   vivre en repos et passer le reste de mes jours.
                   Vous ne sauriez croire  quel point j'ai soif de
                   retraite et de paix. Il faut bien se mettre dans la
                   tte que toute la vie consiste dans la socit de
                   quelques amis, et l'oubli des mchants autant qu'on
                   peut les oublier. J'avais un besoin rel de faire
                   ce voyage, pour complter le cercle de mes tudes.
                    prsent que j'aurai vu les plus beaux monuments
                   des hommes et ceux de la nature, je n'aurai plus
                   envie de sortir de mon trou. Au reste, chre
                   cousine, je suis toujours le mme; tel vous m'avez
                   laiss, tel vous me trouverez. Je mourrai dans mon
                   pch, et je vous assure que j'irais au bout de la
                   terre, avant de pouvoir trouver beau ce que je
                   trouve laid.

                   Comme nous causerons de mille choses un jour 
                   Charamante! Comme je travaillerai dans un certain
                   pavillon noir qui m'est destin! Que n'y suis-je
                   dj! Une grande mer nous spare encore; mais
                   j'espre la franchir bientt. En attendant, je vous
                   recommande la petite crature qui doit tre 
                   prsent chez Joubert (Mme de Chateaubriand); je lui
                   porte un beau schall pour la tenir chaudement cet
                   hiver, et pour ne point aller voir les grandes
                   dames, mais sa cousine, qui est bien une grande
                   dame aussi. Il me semble que je vous vois tous
                   ensemble faisant un mchant dner  mon second
                   tage, et coutant de longues histoires, que
                   j'aurai rapportes de Grce. Bon Dieu! que je suis
                   fou d'tre encore ici! Allons, patience:
                   j'arriverai.

                   Adieu, chre cousine, je vous embrasse tendrement,
                   ainsi que M. de T[alaru]. Mille choses  MM. de
                   Court et Chavana; mille souvenirs  tous mes amis.
                   Priez pour moi et aimez-moi toujours.

                   Si vous voyez ma femme, ne lui dites rien de mon
                   voyage en Syrie, de peur de l'effrayer.

                                             CH.]


{p.513} MON ITINRAIRE.

L'absence presque totale des femmes, le manque de voitures  roues et
les meutes de chiens sans matres furent les trois caractres
distinctifs qui me frapprent d'abord dans l'intrieur de cette ville
extraordinaire. Comme on ne marche gure qu'en babouches, qu'on
n'entend point de bruit de carrosses et de charrettes, qu'il n'y a
point de cloches, ni presque pas de mtiers  marteau, le silence est
continuel. Vous voyez autour de vous une foule muette qui semble
vouloir passer sans tre aperue, et qui a toujours l'air de se
drober aux regards du matre. Vous arrivez sans cesse d'un bazar  un
cimetire, comme si les Turcs n'taient l que pour acheter, vendre et
mourir. Les cimetires, {p.514} sans murs et placs au milieu des
rues, sont des bois magnifiques de cyprs: les colombes font leurs
nids dans ces cyprs et partagent la paix des morts. On dcouvre  et
l quelques monuments antiques qui n'ont de rapport ni avec les hommes
modernes, ni avec les monuments nouveaux dont ils sont environns; on
dirait qu'ils ont t transports dans cette ville orientale par
l'effet d'un talisman. Aucun signe de joie, aucune apparence de
bonheur ne se montre  vos yeux; ce qu'on voit n'est pas un peuple,
mais un troupeau qu'un iman conduit et qu'un janissaire gorge. Au
milieu des prisons et des bagnes, s'lve un srail, capitole de la
servitude: c'est l qu'un gardien sacr conserve soigneusement les
germes de la peste et les lois primitives de la tyrannie.

Julien, lui, ne se perd pas ainsi dans les nues:


ITINRAIRE DE JULIEN.

L'intrieur de Constantinople est trs dsagrable par sa pente vers
le canal et le port; on est oblig de mettre dans toutes les rues qui
descendent dans cette direction (rues fort mal paves) des retraites
trs prs les unes des autres, pour retenir les terres que l'eau
entranerait. Il y a peu de voitures: les Turcs font beaucoup plus
usage de chevaux de selle que les autres nations. Il y a dans le
quartier franais quelques chaises  porteurs pour les dames. Il y a
aussi des chameaux et des chevaux de somme pour le transport des
marchandises. On voit galement des portefaix, qui sont des Turcs
ayant de trs gros et longs btons; il peuvent se mettre cinq {p.515}
ou six  chaque bout et portent des charges normes d'un pas rgulier;
un seul homme porte aussi de trs lourds fardeaux. Ils ont un espce
de crochet qui leur prend depuis les paules jusqu'aux reins, et avec
une remarquable adresse d'quilibre, ils portent tous les paquets sans
tre attachs.


MON ITINRAIRE.

Nous tions sur le vaisseau  peu prs deux cents passagers, hommes,
femmes, enfants et vieillards. On voyait autant de nattes ranges en
ordre des deux cts de l'entre-pont. Dans cette espce de rpublique,
chacun faisait son mnage  volont: les femmes soignaient leurs
enfants, les hommes fumaient ou prparaient leur dner, les papas
causaient ensemble. On entendait de tous cts le son des mandolines,
des violons et des lyres. On chantait, on dansait, on riait, on
priait. Tout le monde tait dans la joie. On me disait: Jrusalem!
en me montrant le midi; et je rpondais: Jrusalem! Enfin, sans la
peur, nous eussions t les plus heureuses gens du monde; mais, au
moindre vent, les matelots pliaient les voiles, les plerins criaient:
_Christos, Kyrie eleison!_ L'orage pass, nous reprenions notre
audace.

Ici, je suis battu par Julien:


ITINRAIRE DE JULIEN.

Il a fallu nous occuper de notre dpart pour Jaffa, qui eut lieu le
jeudi 18 septembre. Nous nous sommes embarqus sur un btiment grec,
o il y {p.516} avait au moins, tant hommes que femmes et enfants,
cent cinquante Grecs qui allaient en plerinage  Jrusalem, ce qui
causait beaucoup d'embarras dans le btiment.

Nous avions, de mme que les autres passagers, nos provisions de
bouche et nos ustensiles de cuisine que j'avais achets 
Constantinople. J'avais, en outre, une autre provision assez complte
que M. l'ambassadeur nous avait donne, compose de trs beaux
biscuits, jambons, saucissons, cervelas; vins de diffrentes sortes,
rhum, sucre, citrons, jusqu' du vin de quinquina contre la fivre. Je
me trouvais donc pourvu d'une provision trs abondante, que je
mnageais et ne consommais qu'avec une grande conomie, sachant que
nous n'avions pas que ce trajet  faire: tout tait serr o aucun
passager ne pouvait aller.

Notre trajet, qui n'a t que de treize jours, m'a paru trs long par
toutes sortes de dsagrments et de malproprets sur le btiment.
Pendant plusieurs jours de mauvais temps que nous avons eus, les
femmes et les enfants taient malades, vomissaient partout, au point
que nous tions obligs d'abandonner notre chambre et de coucher sur
le pont. Nous y mangions beaucoup plus commodment qu'ailleurs, ayant
pris le parti d'attendre que tous nos Grecs aient fini leur
tripotage.

Je passe le dtroit des Dardanelles; je touche  Rhodes, et je prends
un pilote pour la cte de Syrie.--Un calme nous arrte sous le
continent de l'Asie, presque en face de l'ancien cap Chlidonia.--Nous
restons deux jours en mer, sans savoir o nous tions.


{p.517} MON ITINRAIRE.

Le temps tait si beau et l'air si doux, que tous les passagers
restaient la nuit sur le pont. J'avais disput un point du gaillard
d'arrire  deux gros caloyers qui ne me l'avaient cd qu'en
grommelant. C'tait l que je dormais le 30 de septembre,  six heures
du matin, lorsque je fus veill par un bruit confus de voix: j'ouvris
les yeux et j'aperus les plerins qui regardaient vers la proue du
vaisseau. Je demandai ce que c'tait; on me cria: _Signor, il
Carmelo!_ Le Carmel! Le vent s'tait lev la veille  huit heures du
soir, et, dans la nuit, nous tions arrivs  la vue des ctes de
Syrie. Comme j'tais couch tout habill, je fus bientt debout,
m'enqurant de la montagne sacre. Chacun s'empressait de me la
montrer de la main; mais je n'apercevais rien,  cause du soleil qui
commenait  se lever en face de nous. Ce moment avait quelque chose
de religieux et d'auguste; tous les plerins, le chapelet  la main,
taient rests en silence dans la mme attitude, attendant
l'apparition de la Terre Sainte; le chef des papas priait  haute
voix: on n'entendait que cette prire et le bruit de la course du
vaisseau que le vent le plus favorable poussait sur une mer brillante.
De temps en temps un cri s'levait de la proue, quand on revoyait le
Carmel. J'aperus enfin, moi-mme, cette montagne, comme une tache
ronde au-dessous des rayons du soleil. Je me mis alors  genoux  la
manire des Latins. Je ne sentis point cette espce de trouble que
j'prouvai en dcouvrant les ctes de la Grce: mais la vue du berceau
{p.518} des Isralites et de la patrie des chrtiens me remplit de
joie et de respect. J'allais descendre sur la terre des prodiges, aux
sources de la plus tonnante posie, aux lieux o, mme humainement
parlant, s'est pass le plus grand vnement qui ait jamais chang la
face du monde.

..........................

Le vent nous manqua  midi; il se leva de nouveau  quatre heures;
mais, par l'ignorance du pilote, nous dpassmes le but...  deux
heures de l'aprs-midi, nous revmes Jaffa.

Un bateau se dtacha de la terre avec trois religieux. Je descendis
avec eux dans la chaloupe; nous entrmes dans le port par une
ouverture pratique entre des rochers, et dangereuse mme pour un
caque.

Les Arabes du rivage s'avancrent dans l'eau jusqu' la ceinture,
afin de nous charger sur leurs paules. Il se passa, l, une scne
assez plaisante: mon domestique tait vtu d'une redingote blanchtre;
le blanc tant la couleur de distinction chez les Arabes, ils jugrent
que Julien tait le scheik. Ils se saisirent de lui et l'emportrent
en triomphe, malgr ses protestations, tandis que, grce  mon habit
bleu, je me sauvais obscurment sur le dos d'un mendiant dguenill.

Maintenant, entendons Julien, principal acteur de la scne:


HISTOIRE DE JULIEN.

Ce qui m'a beaucoup tonn, c'est de voir venir six Arabes pour me
porter  terre, tandis qu'il n'y {p.519} en avait que deux pour
Monsieur, ce qui l'amusait beaucoup de me voir porter comme une
chsse. Je ne sais si ma mise leur a paru plus brillante que celle de
Monsieur; il avait une redingote brune et boutons pareils, la mienne
tait blanchtre, avec des boutons de mtal blanc qui jetaient assez
d'clat par le soleil qu'il faisait; c'est ce qui a pu, sans doute,
leur causer cette mprise.

Nous sommes entrs le mercredi 1er octobre chez les religieux de
Jaffa, qui sont de l'ordre des Cordeliers, parlant latin et italien,
mais trs peu franais. Il nous ont trs bien reus et ont fait tout
leur possible pour nous procurer tout ce qui nous tait ncessaire.

J'arrive  Jrusalem.--Par le conseil des Pres du couvent, je
traverse vite la cit sainte pour aller au Jourdain.--Aprs m'tre
arrt au couvent de Bethlem, je pars avec une escorte d'Arabes; je
m'arrte  Saint-Saba.-- minuit, je me trouve au bord de la mer
Morte.


MON ITINRAIRE.

Quand on voyage dans la Jude, d'abord un grand ennui saisit le
coeur; mais lorsque, passant de solitude en solitude, l'espace s'tend
sans bornes devant vous, peu  peu l'ennui se dissipe, on prouve une
terreur secrte qui, loin d'abaisser l'me, donne du courage et lve
le gnie. Des aspects extraordinaires dclent de toutes parts une
terre travaille par des miracles: le soleil brlant, l'aigle
imptueux, le figuier strile, toute la posie, tous les tableaux de
{p.520} l'criture sont l. Chaque nom renferme un mystre; chaque
grotte dclare l'avenir; chaque sommet retentit des accents d'un
prophte. Dieu mme a parl sur ces bords: les torrents desschs, les
rochers fendus, les tombeaux entr'ouverts, attestent le prodige; le
dsert parat encore muet de terreur, et l'on dirait qu'il n'a os
rompre le silence depuis qu'il a entendu la voix de l'ternel.

Nous descendmes de la croupe de la montagne, afin d'aller passer la
nuit au bord de la mer Morte, pour remonter ensuite au Jourdain.


ITINRAIRE DE JULIEN.

Nous sommes descendus de cheval pour les laisser reposer et manger,
ainsi que nous, qui avions une assez bonne cantine que les religieux
de Jrusalem nous avaient donne. Aprs notre collation faite, nos
Arabes allrent  une certaine distance de nous, pour couter,
l'oreille sur terre, s'ils entendaient quelque bruit; nous ayant
assur que nous pouvions tre tranquilles, alors chacun s'est
abandonn au sommeil. Quoique couch sur des cailloux, j'avais fait un
trs bon somme, quand Monsieur vint me rveiller,  cinq heures du
matin, pour faire prparer tout notre monde  partir. Il avait dj
empli une bouteille en fer-blanc, tenant environ trois chopines, de
l'eau de la mer Morte, pour rapporter  Paris.


{p.521} MON ITINRAIRE.

Nous levmes le camp, et nous cheminmes pendant une heure et demie
avec une peine excessive dans une arne blanche et fine. Nous
avancions vers un petit bois d'arbres de baume et de tamarins, qu'
mon grand tonnement je voyais s'lever du milieu d'un sol strile.
Tout  coup, les Bethlmites s'arrtrent et montrrent de la main,
au fond d'une ravine, quelque chose que je n'avais pas aperu. Sans
pouvoir dire ce que c'tait, j'entrevoyais comme une espce de sable
en mouvement sur l'immobilit du sol. Je m'approchai de ce singulier
objet, et je vis un fleuve jaune que j'avais peine  distinguer de
l'arne de ses deux rives. Il tait profondment encaiss, et roulait
avec lenteur une onde paisse: c'tait le Jourdain...

Les Bethlmites se dpouillrent et se plongrent dans le Jourdain.
Je n'osais les imiter,  cause de la fivre qui me tourmentait
toujours.


ITINRAIRE DE JULIEN.

Nous sommes arrivs au Jourdain  sept heures du matin, par des
sables o nos chevaux entraient jusqu'aux genoux, et par des fosss
qu'ils avaient peine  remonter. Nous avons parcouru le rivage jusqu'
dix heures, et, pour nous dlasser, nous nous sommes baigns trs
commodment par l'ombre des arbrisseaux qui bordent le fleuve. Il
aurait t trs facile de passer de l'autre ct  la nage, {p.522}
n'ayant de largeur,  l'endroit o nous tions, qu'environ 40 toises;
mais il n'et pas t prudent de le faire, car il y avait des Arabes
qui cherchaient  nous rejoindre, et en peu de temps ils se runissent
en trs grand nombre. Monsieur a empli sa seconde bouteille de
fer-blanc d'eau du Jourdain.

Nous rentrmes dans Jrusalem: Julien n'est pas beaucoup frapp des
saints lieux: en vrai philosophe, il est sec: Le Calvaire, dit-il,
est dans la mme glise, sur une hauteur, semblable  beaucoup
d'autres hauteurs sur lesquelles nous avons mont, et d'o l'on ne
voit au loin que des terres en friche, et, pour tous bois, des
broussailles et arbustes rongs par les animaux. La valle de Josaphat
se trouve en dehors, au pied du mur de Jrusalem, et ressemble  un
foss de rempart.

Je quittai Jrusalem, j'arrivai  Jaffa, et je m'embarquai pour
Alexandrie. D'Alexandrie j'allai au Caire, et je laissai Julien chez
M. Drovetti, qui eut la bont de me noliser un btiment autrichien
pour Tunis. Julien continue son journal  Alexandrie: Il y a, dit-il,
des juifs qui font l'agiotage comme partout o ils sont.  une
demi-lieue de la ville, il y a la colonne de Pompe, qui est en granit
rougetre, monte sur un massif de pierres de taille.


MON ITINRAIRE.

Le 23 novembre,  midi, le vent tant devenu favorable, je me rendis
 bord du vaisseau. J'embrassai M. Drovetti sur le rivage, et nous
nous prommes {p.523} amiti et souvenance: j'acquitte aujourd'hui ma
dette.

Nous levmes l'ancre  deux heures. Un pilote nous mit hors du port.
Le vent tait faible et de la partie du midi. Nous restmes trois
jours  la vue de la colonne de Pompe, que nous dcouvrions 
l'horizon. Le soir du troisime jour, nous entendmes le coup de canon
de retraite du port d'Alexandrie. Ce fut comme le signal de notre
dpart dfinitif, car le vent du nord se leva, et nous fmes voile 
l'occident.

Le 1er dcembre, le vent, se fixant  l'ouest, nous barra le chemin.
Peu  peu il descendit au sud-ouest et se changea en une tempte qui
ne cessa qu' notre arrive  Tunis. Pour occuper mon temps, je
copiais et mettais en ordre les notes de ce voyage et les descriptions
des _Martyrs_. La nuit, je me promenais sur le pont avec le second, le
capitaine Dinelli. Les nuits passes au milieu des vagues, sur un
vaisseau battu de la tempte, ne sont pas striles; l'incertitude de
notre avenir donne aux objets leur vritable prix: la terre,
contemple du milieu d'une mer orageuse, ressemble  la vie considre
par un homme qui va mourir.


ITINRAIRE DE JULIEN.

Aprs notre sortie du port d'Alexandrie, nous avons t assez bien
pendant les premiers jours, mais cela n'a pas dur, car nous avons
toujours eu mauvais temps et mauvais vent pendant le reste du trajet.
Il y avait toujours de garde sur le pont un officier, le pilote et
quatre matelots. Quand nous {p.524} voyions,  la fin du jour, que
nous allions avoir une mauvaise nuit, nous montions sur le pont. Vers
minuit, je faisais notre punch. Je commenais toujours  en donner 
notre pilote et aux quatre matelots, ensuite j'en servais  Monsieur,
 l'officier et  moi; mais nous ne prenions pas cela aussi
tranquillement que dans un caf. Cet officier avait beaucoup plus
d'usage que le capitaine; il parlait trs bien franais, ce qui nous a
t trs agrable dans notre trajet.

Nous continuons notre navigation et nous mouillons devant les les
Kerkeni.


MON ITINRAIRE.

Un orage du sud-est s'leva  notre grande joie, et en cinq jours
nous arrivmes dans les eaux de l'le de Malte. Nous la dcouvrmes la
veille de Nol; mais, le jour de Nol mme, le vent se rangeant 
l'ouest-nord-ouest, nous chassa au midi de Lampedouse. Nous restmes
dix-huit jours sur la cte orientale du royaume de Tunis, entre la vie
et la mort. Je n'oublierai de ma vie la journe du 28.

Nous jetmes l'ancre devant les les de Kerkeni. Nous restmes huit
jours  l'ancre dans la petite Syrte, o je vis commencer l'anne
1807. Sous combien d'astres et dans combien de fortunes diverses
j'avais dj vu se renouveler pour moi les annes, qui passent si vite
ou qui sont si longues! Qu'ils taient loin de moi ces temps de mon
enfance o je recevais avec un coeur palpitant de joie la bndiction
et les prsents paternels! Comme ce premier jour de l'anne {p.525}
tait attendu! Et maintenant, sur un vaisseau tranger, au milieu de
la mer,  la vue d'une terre barbare, ce premier jour s'envolait pour
moi, sans tmoins, sans plaisirs, sans les embrassements de la
famille, sans ces tendres souhaits de bonheur qu'une mre forme pour
son fils avec tant de sincrit! Ce jour, n du sein des temptes, ne
laissait tomber sur mon front que des soucis, des regrets et des
cheveux blancs.

Julien est expos  la mme destine, et il me reprend d'une de ces
impatiences dont, heureusement, je me suis corrig.


ITINRAIRE DE JULIEN.

Nous tions trs prs de l'le de Malte et nous avions  craindre
d'tre aperus par quelque btiment anglais qui aurait pu nous forcer
d'entrer dans le port; mais aucun n'est venu  notre rencontre. Notre
quipage se trouvait trs fatigu, et le vent continuait  ne pas nous
tre favorable. Le capitaine voyant sur sa carte un mouillage nomm
Kerkeni, duquel nous n'tions pas loigns, fit voile dessus, sans en
prvenir Monsieur, lequel, voyant que nous approchions de ce
mouillage, s'est fch de ce qu'il n'avait pas t consult, disant au
capitaine qu'il devait continuer sa route, ayant support de plus
mauvais temps. Mais nous tions trop avancs pour reprendre notre
route, et, d'ailleurs, la prudence du capitaine a t fort approuve,
car, cette nuit-l, le vent est devenu bien plus fort et la mer trs
mauvaise. Ayant t obligs de rester {p.526} vingt-quatre heures de
plus que notre prvision dans le mouillage, Monsieur en marquait
vivement son mcontentement au capitaine, malgr les justes raisons
que celui-ci lui donnait.

Il y avait environ un mois que nous naviguions, et il ne nous fallait
plus que sept ou huit heures pour arriver dans le port de Tunis. Tout
 coup le vent devint si violent que nous fmes obligs de nous mettre
au large, et nous restmes trois semaines sans pouvoir aborder ce
port. C'est encore dans ce moment que Monsieur reprocha de nouveau au
capitaine d'avoir perdu trente-six heures au mouillage. On ne pouvait
le persuader qu'il nous serait arriv plus grand malheur si le
capitaine et t moins prvoyant. Le malheur que je voyais tait de
voir nos provisions baisser, sans savoir quand nous arriverions.

Je foulai enfin le sol de Carthage. Je trouvai chez M. et madame
Devoise l'hospitalit la plus gnreuse. Julien fait bien connatre
mon hte; il parle aussi de la campagne et des Juifs: Ils prient et
pleurent, dit-il.

Un brick de guerre amricain m'ayant donn passage  son bord, je
traversai le lac de Tunis pour me rendre  La Goulette. Chemin
faisant, dit Julien, je demandai  Monsieur s'il avait pris l'or qu'il
avait mis dans le secrtaire de la chambre o il couchait; il me dit
qu'il l'avait oubli, et je fus oblig de retourner  Tunis. L'argent
ne peut jamais me demeurer dans la cervelle.

Quand j'arrivai d'Alexandrie, nous jetmes l'ancre en face les dbris
de la cit d'Annibal. Je les regardais {p.527} du bord sans pouvoir
deviner ce que c'tait. J'apercevais quelques cabanes de Maures, un
ermitage musulman sur la pointe d'un cap avanc, des brebis paissant
parmi des ruines, ruines si peu apparentes que je les distinguais 
peine du sol qui les portait: c'tait Carthage. Je la visitai avant de
m'embarquer pour l'Europe.


MON ITINRAIRE.

Du sommet de Byrsa, l'oeil embrasse les ruines de Carthage qui sont
plus nombreuses qu'on ne le pense gnralement: elles ressemblent 
celles de Sparte, n'ayant rien de bien conserv, mais occupant un
espace considrable. Je les vis au mois de fvrier; les figuiers, les
oliviers et les caroubiers donnaient dj leurs premires feuilles; de
grandes angliques et des acanthes formaient des touffes de verdure
parmi les dbris de marbre de toutes couleurs. Au loin, je promenais
mes regards sur l'isthme, sur une double mer, sur des les lointaines,
sur une campagne riante, sur des lacs bleutres, sur des montagnes
azures; je dcouvrais des forts, des vaisseaux, des aqueducs, des
villages maures, des ermitages mahomtans, des minarets et les maisons
blanches de Tunis. Des millions de sansonnets, runis en bataillons et
ressemblant  des nuages, volaient au-dessus de ma tte. Environn des
plus grands et des plus touchants souvenirs, je pensais  Didon, 
Sophonisbe,  la noble pouse d'Asdrubal; je contemplais les vastes
plaines o sont ensevelies les lgions d'Annibal, de Scipion et de
Csar; mes yeux voulaient {p.528} reconnatre l'emplacement du palais
d'Utique. Hlas! les dbris du palais de Tibre existent encore 
Capre, et l'on cherche en vain  Utique la place de la maison de
Caton! Enfin, les terribles Vandales, les lgers Maures, passaient
tour  tour devant ma mmoire, qui m'offrait, pour dernier tableau,
saint Louis expirant sur les ruines de Carthage.

Julien achve comme moi de prendre sa dernire vue de l'Afrique 
Carthage.


ITINRAIRE DE JULIEN.

Le 7 et le 8 nous nous sommes promens dans les ruines de Carthage o
il se trouve encore quelques fondations  rase terre, qui prouvent la
solidit des monuments de l'antiquit. Il y a aussi comme les
distributions de bains qui sont submergs par la mer. Il existe encore
de trs belles citernes; on en voyait d'autres qui taient combles.
Le peu d'habitants qui occupent ces contres cultivent les terres qui
leur sont ncessaires. Ils ramassent diffrents marbres et pierres,
ainsi que des mdailles qu'ils vendent aux voyageurs comme antiques:
Monsieur en a achet pour rapporter en France.

Julien raconte brivement notre traverse de Tunis  la baie de
Gibraltar; d'Algsiras, il arrive promptement  Cadix, et de Cadix 
Grenade. Indiffrent  _Blanca_[409], il remarque seulement que
_l'Alhambra et autres difices levs sont sur des rochers d'une
hauteur {p.529} immense_. Mon _Itinraire_ n'entre pas dans beaucoup
plus de dtails sur Grenade; je me contente de dire:

L'Alhambra me parut digne d'tre remarqu, mme aprs les temples de
Grce. La valle de Grenade est dlicieuse et ressemble beaucoup 
celle de Sparte: on conoit que les Maures regrettent un pareil pays.

                   [Note 409: L'hrone du _Dernier des
                   Abencerages_.--Voir l'_Appendice_ n XI: _La
                   comtesse de Noailles_.]

C'est dans _le Dernier des Abencerages_[410] que j'ai dcrit
l'Alhambra. L'Alhambra, le Gnralife, le Monte-Santo se sont gravs
dans ma tte comme ces paysages fantastiques que, souvent  l'aube du
jour, on croit entrevoir dans un beau premier rayon de l'aurore. Je me
sens encore assez de nature pour peindre la Vega; mais je n'oserais le
tenter, de peur de l'_archevque de Grenade_. Pendant mon sjour dans
la ville des sultanes, un guitariste, chass par un tremblement de
terre d'un village que je venais de traverser, s'tait donn  moi.
Sourd comme un pot, il me suivait partout: quand je m'asseyais sur une
ruine dans le palais des Maures, il chantait debout  mes cts, en
s'accompagnant de sa guitare. L'harmonieux mendiant n'aurait peut-tre
pas compos la symphonie de _la Cration_, mais sa poitrine brunie se
montrait  travers les lambeaux de sa casaque, et il aurait eu grand
besoin d'crire comme Beethoven  mademoiselle Breuning:

Vnrable lonore, ma trs chre amie, je voudrais bien tre assez
heureux pour possder une veste de poil de lapin tricote par vous.

                   [Note 410: Cette Nouvelle compose sous l'Empire, a
                   paru pour la premire fois en 1827, dans le tome
                   XVI de la premire dition des _OEuvres compltes_,
                   sous le titre: _Les Aventures du dernier
                   Abencerage_.]

{p.530} Je traversai d'un bout  l'autre cette Espagne o, seize
annes plus tard, le ciel me rservait un grand rle, en contribuant 
touffer l'anarchie chez un noble peuple et  dlivrer un Bourbon:
l'honneur de nos armes fut rtabli, et j'aurais sauv la lgitimit,
si la lgitimit avait pu comprendre les conditions de sa dure.

Julien ne me lche pas qu'il ne m'ait ramen sur la place Louis XV, le
5 juin 1807,  trois heures aprs midi. De Grenade, il me conduit 
Aranjuez,  Madrid,  l'Escurial, d'o il saute  Bayonne.

Nous sommes repartis de Bayonne, dit-il, le mardi 9 mai, pour Pau,
Tarbes, Barges et Bordeaux, o nous sommes arrivs le 18, trs
fatigus, avec chacun un mouvement de fivre. Nous en sommes repartis
le 19, et nous avons pass  Angoulme et  Tours, et nous sommes
arrivs le 28  Blois o nous avons couch. Le 31, nous avons continu
notre route jusqu' Orlans, et ensuite nous avons fait notre dernier
coucher  Augerville[411].

                   [Note 411: Augerville-la-Rivire, canton de
                   Puiseaux, arrondissement de Pithiviers (Loiret);
                   clbre par son chteau, que le roi Charles VII
                   avait donn  Jacques Coeur, et qui devint en 1825
                   la proprit de Berryer.]

J'tais l,  une poste d'un chteau[412] dont mon long voyage ne
m'avait point fait oublier les habitants. Mais les jardins d'Armide,
o taient-ils? Deux ou trois fois, en retournant aux Pyrnes, j'ai
aperu du {p.531} grand chemin la colonne de Mrville[413]; ainsi
que la colonne de Pompe, elle m'annonait le dsert: comme mes
fortunes de mer, tout a chang.

                   [Note 412: Le chteau de Malesherbes, situ  six
                   kilomtres d'Augerville. Il appartenait  Louis de
                   Chateaubriand, le neveu du grand crivain. Il est
                   aujourd'hui la proprit de Mme la marquise de
                   Beaufort, ne de Chateaubriand.]

                   [Note 413: Il a t parl plus haut, page 468, note
                   4, du chteau de Mrville. Je lis dans une
                   description de Mrville et de son parc, faite en
                   1819: Sur un des points les plus levs du parc
                   est une colonne dont la hauteur gale celle de la
                   place Vendme. Du sommet de cette colonne, la vue
                   embrasse tout l'ensemble du parc et une campagne
                   magnifique dont l'horizon s'tend  vingt lieues.]

J'arrivai  Paris avant les nouvelles que je donnais de moi: j'avais
devanc ma vie. Tout insignifiantes que sont les lettres que
j'crivais, je les parcours, comme on regarde de mchants dessins qui
reprsentent des lieux qu'on a visits. Ces billets dats de Modon,
d'Athnes, de Za, de Smyrne et de Constantinople, de Jaffa, de
Jrusalem, d'Alexandrie, de Tunis, de Grenade, de Madrid et de Burgos;
ces lignes traces sur toutes sortes de papier, avec toutes sortes
d'encre, apportes par tous les vents, m'intressent. Il n'y a pas
jusqu' mes firmans que je ne me plaise  drouler: j'en touche avec
plaisir le vlin, j'en suis l'lgante calligraphie et je m'bahis 
la pompe du style. J'tais donc un bien grand personnage! Nous sommes
de bien pauvres diables, avec nos lettres et nos passe-ports 
quarante sous, auprs de ces seigneurs du turban!

Osman Sd, pacha de More, adresse ainsi  qui de droit mon firman
pour Athnes:

Hommes de loi des bourgs de Misitra (Sparte) et d'Argos, cadis,
nadirs, effendis, de qui puisse la sagesse s'augmenter encore; honneur
de vos pairs et de nos grands, vavodes, et vous par qui voit {p.532}
votre matre, qui le remplacez dans chacune de vos juridictions, gens
en place et gens d'affaires, dont le crdit ne peut que crotre;

Nous vous mandons qu'entre les nobles de France, un noble
(particulirement) de Paris, muni de cet ordre, accompagn d'un
janissaire arm et d'un domestique pour son escorte, a sollicit la
permission et expliqu son intention de passer par quelques-uns des
lieux et positions qui sont de vos juridictions, afin de se rendre 
Athnes, qui est un isthme hors de l, spar de vos juridictions.

Voil donc, effendis, vavodes et tous autres dsigns ci-dessus,
quand le susdit personnage arrivera aux lieux de vos juridictions,
vous aurez le plus grand soin qu'on s'acquitte envers lui des gards
et de tous les dtails dont l'amiti fait une loi, etc., etc.

  An 1221 de l'hgire.

Mon passe-port de Constantinople pour Jrusalem porte:

Au tribunal sublime de Sa Grandeur le kadi de Kouds (Jrusalem),
Schrif trs excellent effendi:

Trs excellent effendi, que Votre Grandeur place sur son tribunal
auguste agre nos bndictions sincres et nos salutations
affectueuses.

Nous vous mandons qu'un personnage noble, de la cour de France, nomm
Franois-Auguste de Chateaubriand, se rend en ce moment vers vous,
pour accomplir le _saint_ plerinage (des chrtiens).

Protgerions-nous de la sorte le voyageur inconnu prs des maires et
des gendarmes qui visitent son passe-port? On peut lire galement dans
ces firmans les rvolutions des peuples: combien de _laissez-passer_
{p.533} a-t-il fallu que Dieu donnt aux empires, pour qu'un esclave
tartare impost des ordres  un vavode de Misitra, c'est--dire  un
magistrat de Sparte; pour qu'un musulman recommandt un chrtien au
cadi de Kouds, c'est--dire de Jrusalem!

L'_Itinraire_ est entr dans les lments qui composent ma vie. Quand
je partis en 1806, un plerinage  Jrusalem paraissait une grande
entreprise. Ores que la foule m'a suivi et que tout le monde est en
diligence, le merveilleux s'est vanoui; il ne m'est gure rest en
propre que Tunis: on s'est moins dirig de ce ct, et l'on convient
que j'ai dsign la vritable situation des ports de Carthage. Cette
honorable lettre le prouve:

Monsieur le vicomte, je viens de recevoir un plan du sol et des
ruines de Carthage, donnant les contours exacts et les reliefs du
terrain; il a t lev trigonomtriquement sur une base de 1,500
mtres, il s'appuie sur des observations baromtriques faites avec des
baromtres correspondants. C'est un travail de dix ans de prcision et
de patience; il confirme vos opinions sur la position des ports de
Byrsa.

J'ai repris, avec ce plan exact, tous les textes anciens, et j'ai
dtermin, je crois, l'enceinte extrieure et les autres parties du
Cothon, de Byrsa et de Mgara, etc., etc. Je vous rends la justice qui
vous est due  tant de titres.

Si vous ne craignez pas de me voir fondre sur votre gnie avec ma
trigonomtrie et ma lourde rudition, je serai chez vous au premier
signe de votre part. Si nous vous suivons, mon pre et moi, {p.534}
dans la littrature, _longissimo intervallo_, au moins nous aurons
tch de vous imiter par la noble indpendance dont vous donnez  la
France un si beau modle.

J'ai l'honneur d'tre, et je m'en vante, votre franc admirateur.

                                        Dureau de La Malle[414].

                   [Note 414: Adolphe-Jules-Csar-Auguste _Dureau de
                   La Malle_ (1777-1857), membre de l'Acadmie des
                   inscriptions et belles-lettres. Il a crit de
                   savants mmoires d'histoire et d'archologie. Son
                   principal ouvrage est l'_conomie politique des
                   Romains_ (1840, 2 vol. in-8{o}).]

Une pareille rectification des lieux aurait suffi autrefois pour me
faire donner un nom en gographie. Dornavant, si j'avais encore la
manie de faire parler de moi, je ne sais o je pourrais courir afin
d'attirer l'attention du public: peut-tre reprendrais-je mon ancien
projet de la dcouverte du passage au ple nord; peut-tre
remonterais-je le Gange. L, je verrais la longue ligne noire et
droite des bois qui dfendent l'accs de l'Himalaya; lorsque, parvenu
au col qui attache les deux principaux sommets du mont Ganghour, je
dcouvrirais l'amphithtre incommensurable des neiges ternelles;
lorsque je demanderais  mes guides, comme Heber, l'vque anglican de
Calcutta[415], le nom des autres montagnes de l'est, ils me
rpondraient qu'elles bordent l'empire chinois.  la bonne heure! mais
revenir des Pyramides, c'est comme {p.535} si vous reveniez de
Montlhry.  ce propos, je me souviens qu'un pieux antiquaire des
environs de Saint-Denis en France m'a crit pour me demander si
Pontoise ne ressemblait pas  Jrusalem.

                   [Note 415: Reginald _Heber_ (1783-1826). N 
                   Malpas (Cheshire), il devint en 1822 vque de
                   Calcutta. Il avait publi, en 1819, un petit volume
                   de _Pomes religieux_. Aprs sa mort, sa femme,
                   Amlie Heber, fit paratre son _Rcit de voyage 
                   travers les provinces suprieures de l'Inde, de
                   Calcutta  Bombay_ (trois volumes in-8{o}).]

La page qui termine l'_Itinraire_ semble tre crite en ce moment
mme, tant elle reproduit mes sentiments actuels.

Il y a vingt ans, disais-je, que je me consacre  l'tude au milieu
de tous les hasards et de tous les chagrins; _diversa exsilia et
desertas quoerere terras_: un grand nombre des feuilles de mes livres
ont t traces sous la tente, dans les dserts, au milieu des flots;
j'ai souvent tenu la plume sans savoir comment je prolongerais de
quelques instants mon existence... Si le ciel m'accorde un repos que
je n'ai jamais got, je tcherai d'lever en silence un monument  ma
patrie; si la Providence me refuse ce repos, je ne dois songer qu'
mettre mes derniers jours  l'abri des soucis qui ont empoisonn les
premiers. Je ne suis plus jeune, je n'ai plus l'amour du bruit; je
sais que les lettres, dont le commerce est si doux quand il est
secret, ne nous attirent au dehors que des orages. Dans tous les cas,
j'ai assez crit si mon nom doit vivre; beaucoup trop s'il doit
mourir.

Il est possible que mon _Itinraire_ demeure comme un manuel  l'usage
des Juifs errants de ma sorte: j'ai marqu scrupuleusement les tapes
et trac une carte routire. Tous les voyageurs  Jrusalem m'ont
crit pour me fliciter et me remercier de mon exactitude; j'en
citerai un tmoignage:

Monsieur, vous m'avez fait l'honneur, il y a quelques {p.536}
semaines, de me recevoir chez vous, ainsi que mon ami M. de
Saint-Laumer; en vous apportant une lettre d'Abou-Gosch, nous venions
vous dire combien on trouvait de nouveaux mrites  votre _Itinraire_
en le lisant sur les lieux, et comme on apprciait jusqu' son titre
mme, tout humble et tout modeste que vous l'ayez choisi, en le voyant
justifi  chaque pas par l'exactitude scrupuleuse des descriptions,
fidles encore aujourd'hui, sauf quelques ruines de plus ou de moins,
seul changement de ces contres, etc.

                                        Jules FOLENTLOT.
  Rue Caumartin, n 23.

Mon exactitude tient  mon bon sens vulgaire; je suis de la race des
Celtes et des tortues, race pdestre; non du sang des Tartares et des
oiseaux, races pourvues de chevaux et d'ailes. La religion, il est
vrai, me ravit quelquefois dans ses bras; mais quand elle me remet 
terre, je chemine, appuy sur mon bton, me reposant aux bornes pour
djeuner de mon olive et de mon pain bis. _Si je suis moult all en
bois, comme font volontiers les Franois_, je n'ai, cependant, jamais
aim le changement pour le changement; la route m'ennuie: j'aime
seulement le voyage  cause de l'indpendance qu'il me donne, comme
j'incline vers la campagne, non pour la campagne mais pour la
solitude. Tout ciel m'est un, dit Montaigne, vivons entre les
ntres, allons mourir et rechigner entre les inconnus.

Il me reste aussi de ces pays d'Orient quelques autres lettres
parvenues  leur adresse plusieurs mois aprs leur date. Des Pres de
la Terre sainte, des {p.537} consuls et des familles, me supposant
devenu puissant sous la Restauration, ont rclam, auprs de moi, les
droits de l'hospitalit: de loin, on se trompe et l'on croit ce qui
semble juste. M. Gaspari m'crivit, en 1816, pour solliciter ma
protection en faveur de son fils; sa lettre est adresse: _ monsieur
le vicomte de Chateaubriand, grand matre de l'Universit royale, 
Paris_.

M. Caffe, ne perdant pas de vue ce qui se passe autour de lui, et
m'apprenant des nouvelles de son univers, me mande d'Alexandrie:
Depuis votre dpart, le pays n'est pas amlior, quoique la
tranquillit rgne. Quoique le chef n'ait rien  craindre de la part
des Mameluks, toujours rfugis dans la Haute-gypte, il faut pourtant
qu'il se tienne en garde. Abd-el-Ouald fait toujours des siennes  la
Mecque. Le canal de Manouf vient d'tre ferm; Mhmet-Ali sera
mmorable en gypte pour avoir excut ce projet, etc.

Le 12 aot 1816, M. Pangalo fils m'crivait de Za:

Monseigneur,

Votre _Itinraire de Paris  Jrusalem_ est parvenu  Za, et j'ai
lu, au milieu de notre famille, ce que Votre Excellence veut bien y
dire d'obligeant pour elle. Votre sjour parmi nous a t si court,
que nous ne mritons pas,  beaucoup prs, les loges que Votre
Excellence a faits de notre hospitalit, et de la manire trop
familire avec laquelle nous vous avons reu. Nous venons d'apprendre
aussi, avec la plus grande satisfaction, que Votre Excellence se
{p.538} trouve replace par les derniers vnements, et qu'elle
occupe un rang d  son mrite autant qu' sa naissance. Nous l'en
flicitons, et nous esprons qu'au fate des grandeurs, monsieur le
comte de Chateaubriand voudra bien se ressouvenir de Za, de la
nombreuse famille du vieux Pangalo, son hte, de cette famille dans
laquelle le Consulat de France existe depuis le glorieux rgne de
Louis le Grand, qui a sign le brevet de notre aeul. Ce vieillard, si
souffrant, n'est plus; j'ai perdu mon pre; je me trouve, avec une
fortune trs mdiocre, charg de toute la famille; j'ai ma mre, six
soeurs  marier, et plusieurs veuves  ma charge avec leurs enfants.
J'ai recours aux bonts de Votre Excellence: je la prie de venir au
secours de notre famille, en obtenant que le vice-consulat de Za, qui
est trs ncessaire pour la relche frquente des btiments du roi,
ait des appointements comme les autres vice-consulats; que d'agent,
que je suis, sans appointement, je sois vice-consul, avec le
traitement attach  ce grade. Je crois que Votre Excellence
obtiendrait facilement cette demande en faveur des longs services de
mes aeux, si elle daignait s'en occuper, et qu'elle excusera la
familiarit importune de vos htes de Za, qui esprent en vos bonts.

  Je suis avec le plus profond respect,

      Monseigneur,

          De Votre Excellence

              Le trs humble et trs obissant serviteur,

                                        M.-G. Pangalo.
  Za, le 3 aot 1816.

{p.539} Toutes les fois qu'un peu de gaiet me vient sur les lvres,
j'en suis puni comme d'une faute. Cette lettre me fait sentir un
remords en relisant un passage (attnu, il est vrai, par des
expressions reconnaissantes) sur l'hospitalit de nos consuls dans le
Levant: Mesdemoiselles Pangalo, dis-je dans l'_Itinraire_, chantent
en grec:

            Ah! vous dirai-je, maman?

M. Pangalo poussait des cris, les coqs s'gosillaient, et les
souvenirs d'Iulis, d'Ariste, de Simonide taient compltement
effacs.

Les demandes de protection tombaient presque toujours au milieu de mes
discrdits et de mes misres. Au commencement mme de la Restauration,
le 11 octobre 1814, je reus cette autre lettre date de Paris:

     Monsieur l'ambassadeur,

Mademoiselle Dupont, des les Saint-Pierre et Miquelon, qui a eu
l'honneur de vous voir dans ces les, dsirerait obtenir de Votre
Excellence un moment d'audience. Comme elle sait que vous habitez la
campagne, elle vous prie de lui faire savoir le jour o vous viendrez
 Paris et o vous pourrez lui accorder cette audience.

  J'ai l'honneur d'tre, etc.

                                        Dupont.

Je ne me souvenais plus de cette demoiselle de l'poque de mon voyage
sur l'Ocan, tant la mmoire est {p.540} ingrate! Cependant, j'avais
gard un souvenir parfait de la fille inconnue qui s'assit auprs de
moi dans la triste Cyclade glace:

Une jeune marinire parut dans les dclivits suprieures du morne,
elle avait les jambes nues quoiqu'il ft froid, et marchait parmi la
rose. etc.

Des circonstances indpendantes de ma volont m'empchrent de voir
mademoiselle Dupont. Si, par hasard, c'tait la fiance de Guillaumy,
quel effet un quart de sicle avait-il produit sur elle? Avait-elle
t atteinte de l'hiver de Terre Neuve, ou conservait-elle le
printemps des fves en fleurs, abrites dans le foss du fort
Saint-Pierre?

 la tte d'une excellente traduction des lettres de saint Jrme, MM.
Collombet et Grgoire[416] ont voulu trouver dans leur notice, entre
ce saint et moi,  propos de la Jude, une ressemblance  laquelle je
me refuse par respect. Saint Jrme, du fond de sa solitude, traait
la peinture de ses combats intrieurs: je n'aurais pas rencontr les
expressions de gnie de l'habitant de la grotte de Bethlem; tout au
plus aurais-je pu chanter avec saint Franois, mon patron en France et
mon htelier au Saint-Spulcre, ces deux cantiques en italien de
l'poque qui prcde l'italien de Dante:

            In foco l'amor mi mise,
            In foco l'amor mi mise.

                   [Note 416: _Lettres de Saint Jrme_, traduites en
                   franais par F. Z. Collombet et J.-F. Grgoire,
                   cinq volumes in-8{o}.]

J'aime  recevoir des lettres d'outre-mer; ces lettres semblent
m'apporter quelque murmure des vents, {p.541} quelque rayon des
soleils, quelque manation des destines diverses que sparent les
flots et que lient les souvenirs de l'hospitalit.

Voudrais-je revoir ces contres lointaines? Une ou deux, peut-tre. Le
ciel de l'Attique a produit en moi un enchantement qui ne s'efface
point; mon imagination est encore parfume des myrtes du temple de la
_Vnus au jardin_ et de l'iris du Cphise.

Fnelon, au moment de partir pour la Grce, crivait  Bossuet la
lettre qu'on va lire[417]. L'auteur futur de _Tlmaque_ s'y rvle
avec l'ardeur du missionnaire et du pote:

Divers petits accidents ont toujours retard jusqu'ici mon retour 
Paris; mais enfin, Monseigneur, je pars, et peu s'en faut que je ne
vole.  la vue de ce voyage, j'en mdite un plus grand. La Grce
entire s'ouvre  moi, le sultan effray recule; dj le Ploponse
respire en libert, et l'glise de Corinthe va refleurir; la voix de
l'aptre s'y fera encore entendre. Je me sens transport dans ces
beaux lieux et parmi ces ruines prcieuses, pour y recueillir, avec
les plus curieux monuments, l'esprit mme de l'antiquit. Je cherche
cet aropage, o saint Paul {p.542} annona aux sages du monde le
Dieu inconnu; mais le profane vient aprs le sacr, et je ne ddaigne
pas de descendre au Pire, o Socrate fait le plan de sa Rpublique.
Je monte au sommet du Parnasse, je cueille les lauriers de Delphes et
je gote les dlices du Temp.

Quand est-ce que le sang des Turcs se mlera avec celui des Perses
sur les plaines de Marathon, pour laisser la Grce entire  la
religion,  la philosophie et aux beaux-arts, qui la regardent comme
leur patrie?

            . . . . . . . . . . Arva, beata
            Petamus arva divites et insulas.

Je ne t'oublierai pas,  le consacre par les clestes visions du
disciple bien-aim;  heureuse Pathmos, j'irai baiser sur la terre les
pas de l'Aptre, et je croirai voir les cieux ouverts. L, je me
sentirai saisi d'indignation contre le faux prophte, qui a voulu
dvelopper les oracles du vritable, et je bnirai le Tout-Puissant,
qui, loin de prcipiter l'glise comme Babylone, enchane le dragon et
la rend victorieuse. Je vois dj le schisme qui tombe, l'Orient et
l'Occident qui se runissent, et l'Asie qui voit renatre le jour
aprs une si longue nuit; la terre sanctifie par les pas du Sauveur
et arrose de son sang, dlivre de ses profanateurs, et revtue d'une
nouvelle gloire; enfin les enfants d'Abraham pars sur toute la terre,
et plus nombreux que les toiles du firmament, qui, rassembls des
quatre vents, viendront en foule reconnatre le Christ {p.543} qu'ils
ont perc, et montrer  la fin des temps une rsurrection. En voil
assez, Monseigneur, et vous serez bien aise d'apprendre que c'est ma
dernire lettre, et la fin de mes enthousiasmes, qui vous
importuneront peut-tre. Pardonnez-les  ma passion de vous entretenir
de loin, en attendant que je puisse le faire de prs.

                                        Fr. de Fnelon.

                   [Note 417: Fnelon songeait aux Missions du Levant,
                   au moment o il fut ordonn prtre, vers 1675. Sa
                   lettre, qui porte simplement comme date: Sarlat, 9
                   octobre, a d tre crite entre 1675 et 1678,
                   poque o il fut charg des Nouvelles Catholiques.
                   Le cardinal de Bausset (_Histoire de Fnelon_,
                   Livre I, n 15) conjecture qu'elle fut adresse 
                   Bossuet; mais le titre, ajout par une main
                   trangre sur l'original, donne lieu de penser
                   qu'elle fut crite au duc de Beauvilliers, avec qui
                   Fnelon se lia de trs bonne heure, par les soins
                   de M. Tronson, leur commun directeur. (_OEuvres de
                   Fnelon_, dition Lefort, tome VII, p. 491.)]

C'tait l le vrai nouvel Homre, seul digne de chanter la Grce et
d'en raconter la beaut au nouveau Chrysostome.

       *       *       *       *       *

Je n'ai devant les yeux, des sites de la Syrie, de l'gypte et de la
terre punique, que les endroits en rapport avec ma nature solitaire;
ils me plaisaient indpendamment de l'antiquit, de l'art et de
l'histoire. Les Pyramides me frappaient moins par leur grandeur que
par le dsert contre lequel elles taient appliques; la colonne de
Diocltien arrtait moins mes regards que les festons de la mer le
long des sables de la Libye.  l'embouchure plusiaque du Nil, je
n'aurais pas dsir un monument pour me rappeler cette scne peinte
par Plutarque:

L'affranchi chercha au long de la grve o il trouva quelque
demeurant du vieil bateau de pcheur, suffisant pour brusler un pauvre
corps nu et encore non tout entier. Ainsi, comme il les amassoit et
assembloit, il survint un Romain, homme d'ge qui, en ses jeunes ans,
avoit t  la guerre sous Pompe. Ah! lui dit le Romain, tu n'auras
pas tout seul cet honneur et te prie, {p.544} veuille-moi recevoir
pour compagnon en une si sainte et si dvote rencontre, afin que je
n'aie point occasion de me plaindre en tout, ayant, en rcompense de
plusieurs maux que j'ai endurs, rencontr au moins cette bonne
aventure de pouvoir toucher avec mes mains et aider  ensevelir le
plus grand capitaine des Romains.

Le rival de Csar n'a plus de tombeau prs de la Libye, et une jeune
esclave _libyenne_ a reu de la main d'une _Pompe_ une spulture non
loin de cette Rome, d'o le grand Pompe tait banni.  ces jeux de la
fortune, on conoit comment les chrtiens s'allaient cacher dans la
Thbade:

Ne en Libye, ensevelie  la fleur de mes ans sous la poussire
ausonienne, je repose prs de Rome le long de ce rivage sablonneux.
L'illustre Pompe, qui m'avait leve avec une tendresse de mre, a
pleur ma mort et m'a dpose dans un tombeau qui m'gale, moi pauvre
esclave, aux Romains libres. Les feux de mon bcher ont prvenu ceux
de l'hymen. Le flambeau de Proserpine a tromp nos esprances.
(_Anthologie_.)

Les vents ont dispers les personnages de l'Europe, de l'Asie, de
l'Afrique, au milieu desquels j'ai paru, et dont je viens de vous
parler: l'un est tomb de l'Acropolis d'Athnes, l'autre du rivage de
Chio; celui-ci s'est prcipit de la montagne de Sion, celui-l ne
sortira plus des flots du Nil ou des citernes de Carthage. Les lieux
aussi ont chang: de mme qu'en Amrique s'lvent des villes o j'ai
vu des forts, de mme un empire se forme dans ces arnes de l'gypte,
o mes regards n'avaient rencontr que des {p.545} _horizons nus et
ronds comme la bosse d'un bouclier_, disent les posies arabes, _et
des loups si maigres que leurs mchoires sont comme un bton fendu_.
La Grce a repris cette libert que je lui souhaitais en la traversant
sous la garde d'un janissaire. Mais jouit-elle de sa libert nationale
ou n'a-t-elle fait que changer de joug?

Je suis en quelque faon le dernier visiteur de l'empire turc dans ses
vieilles moeurs. Les rvolutions, qui partout ont immdiatement
prcd ou suivi mes pas, se sont tendues sur la Grce, la Syrie,
l'gypte. Un nouvel Orient va-t-il se former? qu'en sortira-t-il?
Recevrons-nous le chtiment mrit d'avoir appris l'art moderne des
armes  des peuples dont l'tat social est fond sur l'esclavage et la
polygamie? Avons-nous port la civilisation au dehors, ou avons-nous
amen la barbarie dans l'intrieur de la chrtient? Que
rsultera-t-il des nouveaux intrts, des nouvelles relations
politiques, de la cration des puissances qui pourront surgir dans le
Levant? Personne ne saurait le dire. Je ne me laisse pas blouir par
des bateaux  vapeur et des chemins de fer; par la vente du produit
des manufactures et par la fortune de quelques soldats franais,
anglais, allemands, italiens, enrls au service d'un pacha: tout cela
n'est pas de la civilisation. On verra peut-tre revenir, au moyen des
troupes disciplines des Ibrahim futurs, les prils qui ont menac
l'Europe  l'poque de Charles-Martel, et dont plus tard nous a sauvs
la gnreuse Pologne. Je plains les voyageurs qui me suivront: le
harem ne leur cachera plus ses secrets; ils n'auront point vu le vieux
soleil de l'Orient et le turban de Mahomet. Le {p.546} petit Bdouin
me criait en franais, lorsque je passais dans les montagnes de la
Jude: En avant, marche! L'ordre tait donn, et l'Orient a march.

Le camarade d'Ulysse, Julien, qu'est-il devenu? Il m'avait demand, en
me remettant son manuscrit, d'tre concierge dans ma maison, rue
d'Enfer: cette place tait occupe par un vieux portier et sa famille
que je ne pouvais renvoyer. La colre du ciel ayant rendu Julien
volontaire et ivrogne, je le supportai longtemps; enfin, nous fmes
obligs de nous sparer. Je lui donnai une petite somme et lui fis une
petite pension sur ma cassette, un peu lgre, mais toujours
copieusement remplie d'excellents billets hypothqus sur mes chteaux
en Espagne. Je fis entrer Julien, selon son dsir,  l'hospice des
Vieillards: il y acheva le grand et dernier voyage. J'irai bientt
occuper son lit vide, comme je dormis au camp d'Etnir-Capi sur la
natte d'o l'on venait d'enlever un musulman pestifr. Ma vocation
est dfinitivement pour l'hpital o gt la vieille socit. Elle fait
semblant de vivre et n'en est pas moins  l'agonie. Quand elle sera
expire, elle se dcomposera afin de se reproduire sous des formes
nouvelles, mais il faut d'abord qu'elle succombe; la premire
ncessit pour les peuples, comme pour les hommes, est de mourir: La
glace se forme au souffle de Dieu, dit Job.




{p.547} APPENDICE


I

LE COMTE DU PLESSIX DE PARSCAU, BEAU-FRRE DE CHATEAUBRIAND[418]

                   [Note 418: Voir ci-dessus, p. 5.]

Herv-Louis-Joseph-Marie, comte du Plessix de Parscau, n  Landerneau
le 31 mars 1762, tait fils de Louis-Guillaume du Plessix de Parscau,
lieutenant des vaisseaux du roi (mort chef d'escadre en 1786), et de
Anne-Marie-Genevive le Roy de Parjean.

 vingt ans--il tait alors enseigne--il assista au sige de Gibraltar
 bord du _Guerrier_, que commandait son pre (1782-1783).

Il tait lieutenant de vaisseau, lorsqu'il pousa  Saint-Malo, le 29
mai 1789, Anne Buisson de la Vigne, fille de feu Messire
Alexis-Jacques Buisson de la Vigne et de Cleste Rapion de la
Placelire.

Ds 1791, il migra avec sa jeune femme et son fils g d'un an. Aprs
avoir sjourn quelque temps dans le {p.548} Hainaut autrichien, il
entra dans le rgiment d'Hector compos d'officiers de marine, fit, en
qualit de capitaine la campagne de 1793-1794, et se retira en
Angleterre.

En 1799, il fut envoy par le comte d'Artois aux les Saint-Marcouff,
avec mission de recevoir, d'armer et d'quiper les royalistes qui
voulaient passer en Normandie pour s'aller joindre aux troupes
commandes par Frott et le chevalier de Bruslart. De 1803  1807, le
comte du Plessix de Parscau se fixe  Jersey o il continue de
travailler pour la cause royale. En 1807 seulement, car tout espoir
semblait dsormais impossible, il revient en Angleterre,  Lymington.
La chute de Napolon lui rouvre les portes de la France. Il y rentre
aprs une absence de vingt-trois ans, pendant laquelle il a perdu sa
femme, morte  Lymington en 1813, et sept de ses enfants, qui tous
dorment sur la terre trangre; il lui en reste encore six, qui voient
la France pour la premire fois. Pour remplacer auprs d'eux la mre
morte en exil, il pouse en 1814 une femme de quarante ans, Mlle de
Kermalun. Surviennent les Cent-Jours; menac d'tre arrt, il s'exile
de nouveau, conduit sa famille  Lymington et se rend  Gand, o il
prsente au roi Louis XVIII deux de ses fils qui sont en tat de
servir, et o il retrouve son frre, le chevalier du Plessix de
Parscau, et Chateaubriand, son beau-frre. Le second retour du roi met
fin  son second exil. Nomm en 1816 capitaine de vaisseau, il reoit
le commandement des lves de la marine  Brest. Chevalier de
Saint-Louis depuis l'migration, il est fait commandeur de Saint-Louis
en 1823, grce sans doute  l'appui de Chateaubriand, alors ministre.
Les deux beaux-frres restrent jusqu' la fin dans les meilleurs
termes.

Le comte du Plessix de Parscau fut promu en 1827 au grade de
contre-amiral; mais il dut bientt prendre sa {p.549} retraite, ses
infirmits ne lui permettant plus de servir activement. Il est mort en
son chteau de Kergyon le 11 octobre 1831,  l'ge de soixante-neuf
ans.


II

LE MARIAGE DE CHATEAUBRIAND[419].

                   [Note 419: Ci-dessus, p. 7.]

Sainte-Beuve, dans la cinquime leon du cours profess par lui 
Lige en 1848-1849 sur _Chateaubriand et son groupe littraire sous
l'Empire_, signalant au passage le mariage du grand crivain, ajoute
en note:

     Sur ce mariage, il m'a t racont _d'tranges choses_: je
     dirai peut tre ce que j'en ai su,  la fin de ce volume.

Et il n'y a pas manqu. Dans les _Notes diverses_ qu'il a entasses, 
la fin de son livre _sur_ et _contre Chateaubriand_, il se donne un
mal infini pour accrditer sur le mariage du pote et de Mlle Buisson
de La Vigne certaine historiette, qu'il raconte en ces termes:

     Le mariage de M. de Chateaubriand a t, dans le temps,
     l'objet de procs et d'assertions contradictoires
     singulires. Revenu d'Amrique, et  la veille d'migrer, M.
     de Chateaubriand pousa, au commencement de 1792, Mlle
     Cleste de La Vigne-Buisson, petite-fille de M. de La
     Vigne-Buisson, qui avait t gouverneur de la Compagnie des
     Indes  Pondichry.

Sainte-Beuve reproduit ici le rcit du mariage d'aprs les _Mmoires
d'Outre-tombe_, et il reprend:

     Mais voici bien autre chose. Ce n'est plus du ct d'un
     oncle maternel dmocrate que le mariage est attaqu, c'est
     du ct de l'oncle paternel, et dans un esprit tout
     diffrent. M. de Chateaubriand va se trouver entre deux
     oncles. Je cite mes auteurs. M. Viennet, dans ses Mmoires
     (indits), raconte {p.550} qu'tant entr en service dans
     la marine vers 1797, il connut  Lorient un riche ngociant,
     M. La Vigne-Buisson, et se lia avec lui. Quand l'auteur
     d'_Atala_ commena  faire du bruit, M. Buisson dit  M.
     Viennet: Je le connais; il a pous ma nice, et il l'a
     pouse de force. Et il raconta comment M. de
     Chateaubriand, ayant  contracter union avec Mlle de La
     Vigne, aurait imagin de l'pouser comme dans les comdies,
     d'une faon postiche, en se servant d'un de ses gens comme
     prtre et d'un autre comme tmoin. Ce qu'ayant appris,
     l'oncle Buisson serait parti, muni d'une paire de pistolets
     et accompagn d'un vrai prtre, et surprenant les poux de
     grand matin, il aurait dit  son beau-neveu: Vous allez
     maintenant, monsieur, pouser tout de bon ma nice, et sur
     l'heure. Ce qui fut fait.

     M. de Pongerville, tant  Saint-Malo en 1851, y connut _un
     vieil avocat de considration_, qui lui raconta le mme
     fait, et exactement avec les mmes circonstances.

     Naturellement, dans ses _Mmoires_, M. de Chateaubriand n'a
     touch mot de cela: il n'a parl que du procs fait 
     l'instigation de l'autre oncle. Faut-il croire que, selon le
     dsir de sa mre, ayant  se marier devant un prtre _non
     asserment_, et s'tant engag  en trouver un, il ait
     imagin, dans son indiffrence et son irrvrence d'alors,
     de s'en dispenser en improvisant l'trange comdie 
     laquelle l'oncle de sa femme serait venu mettre bon
     ordre?--Ce point de sa vie, si on le pouvait, serait 
     claircir et l'on comprendrait mieux encore par l les
     chagrins qu'il donna  sa mre, chagrins causs, dit-il,
     _par ses garements_, et le mouvement de repentir qu'il dut
     prouver plus tard en apprenant sa mort avant d'avoir pu la
     revoir et l'embrasser[420].

                   [Note 420: _Chateaubriand et son groupe
                   littraire_, tome II, p. 405.]

[Illustration: Marie-Joseph CHNIER.]

Certes, Sainte-Beuve savait mieux que personne ce qu'il fallait penser
des _tranges choses_ qu'il nous raconte, et qui auraient eu besoin,
pour tre admises, d'une autre autorit que celle de M. Viennet, qui
n'a jamais russi que ses _Fables_. Trs pieuses, ayant en horreur les
prtres _intrus_, la mre et les soeurs de Chateaubriand taient sans
nul doute restes en rapports avec des prtres _non asserments_,
lesquels d'ailleurs, au commencement de 1792, taient encore nombreux
en Bretagne. Elles ne {p.551} pouvaient donc avoir aucune peine 
en trouver un, pour bnir le mariage de leur fils et de leur frre, et
ce sont elles, bien videmment, qui se sont charges de le procurer.
Elles n'auront pas laiss ce soin  Chateaubriand, qui dbarquait
d'Amrique et ne connaissait plus gure personne  Saint-Malo. Le
rcit des _Mmoires d'Outre-tombe_ a donc pour lui toutes les
vraisemblances, tandis que la version o s'est complu Sainte-Beuve
sonne le faux  chaque ligne. Elle a d'ailleurs contre elle des
documents authentiques, des pices irrfragables. M. Charles Cunat a
relev sur les registres de l'tat civil de Saint-Malo les extraits
qui suivent:

                                   _Du dimanche 18 mars 1792._

     Il y a eu promesse de mariage entre:

     Franois-Auguste-Ren de Chateaubriand, fils mineur de feu
     Ren-Auguste et de dame Apolline-Jeanne-Suzanne de Bede, et
     demoiselle Cleste Buisson, fille mineure de feu
     Alexis-Jacques et de feue dame Cleste Rapion, tous deux
     originaires et domicilis de cette ville: 1er et 3e bans.

                                   _Lundi 19 mars 1792._

     Franois-Auguste-Ren de Chateaubriand, fils second et
     mineur de feu Ren-Auguste de Chateaubriand et de dame
     Apolline-Jeanne-Suzanne de Bede, et demoiselle Cleste
     Buisson, fille mineure de feu sieur Alexis-Jacques Buisson
     et dame Cleste Rapion de la Placelire, tous deux
     originaires et domicilis de cette ville, ont reu de moi,
     soussign cur, la bndiction nuptiale dans l'glise
     paroissiale, ce jour 19 mars 1792, en consquence d'une
     bannie faite au prne de notre messe paroissiale, sans
     opposition, et de la dispense du temps prohib et de deux
     bans. La prsente crmonie faite en vertu de deux dcrets
     mans de la justice de cette ville, attendu la minorit des
     parties contractantes, en prsence de Franois-Andr
     Buisson, Jean-Franois Leroy, Michel-Thomas Bassinot et
     Charles Malapert, qui ont attest le domicile et la libert
     des parties; et ont sign avec les poux:

     _Cleste Buisson, Franois de Chateaubriand,
     Franois-Auguste Buisson, Michel Bassinot, Malapert fils,
     Leroy._

                                        DUHAMEL, cur.

{p.552} Ce mariage du 19 mars, clbr publiquement, rgulirement,
aprs la publication des bans, aprs deux dcrets mans de la justice
de paix, exclut ncessairement le prtendu mariage au pistolet et  la
minute de l'oncle Buisson.

Mais il y a plus. Cet oncle Buisson, le riche ngociant de Lorient,
n'a jamais exist. La famille de La Vigne n'a jamais entendu parler de
lui, ni de son voyage  Saint-Malo, ni de ce mariage  main
arme[421].

                   [Note 421: Voir le premier chapitre du trs
                   intressant volume de M. Chdieu de Robethon sur
                   _Chateaubriand et Madame de Custine_ (1893).]


III

FONTANES ET CHATEAUBRIAND[422].

                   [Note 422: Ci-dessus, p. 175.]

Voici la rponse de Chateaubriand  la lettre de Fontanes qu'on a lue
dans le texte des _Mmoires_:

     _15 aot 1798 (v. s.)._

     Je ne puis vous dire tout le plaisir que j'ai prouv en
     recevant votre lettre. Il a t en proportion de la solitude
     de ma vie et des longues heures que je passe avec moi-mme;
     vous sentez combien les marques du souvenir d'un ami de
     votre espce doivent tre chres alors. Si je suis la
     seconde personne  laquelle vous avez trouv quelques
     rapports d'me avec vous, vous tes la premire qui ayez
     rempli toutes les conditions que je cherchais dans un homme:
     tte, coeur, caractre, j'ai tout trouv en vous  ma guise,
     et je sens que dsormais je vous suis attach pour la vie.
     Il ne me manque plus que de connatre l'ami dont vous m'avez
     fait un si grand loge[423], pour vous connatre dans toutes
     les parties de votre existence.

                   [Note 423: Joubert.]

     J'ai appris avec une grande et vraie joie vos heureux
     travaux au bord de l'Elbe. Vous possdez, sans aucun doute,
     le plus beau talent de la France, et il est bien malheureux
     que votre {p.553} paresse soit un obstacle qui retarde la
     gloire dont nous vous verrons briller un jour. Songez, mon
     cher ami, que les annes peuvent vous surprendre, et qu'au
     lieu des tableaux immortels que la postrit est en droit
     d'attendre de vous, vous ne laisserez peut-tre que quelques
     cartons qui indiqueront seulement ce que vous auriez t.
     C'est une vrit indubitable qu'il n'y a qu'un seul talent
     dans le monde. Vous le possdez, cet art qui s'assied sur
     les ruines des empires et qui seul sort tout entier du vaste
     tombeau qui dvore les peuples et les temps. Est-il donc
     possible que vous ne soyez pas touch de tout ce que le ciel
     a fait pour vous, et que vous songiez  autre chose qu' la
     _Grce sauve_? Vous savez que tout ceci n'est pas un pur
     jargon de ma part, je vous ai souvent parl  ce sujet;
     votre paresse me tient au coeur.

     De vous  moi, et de la _Grce sauve_ aux _Natchez_, la
     chute est immense; mais vous voulez que je vous parle de
     moi. Je vous dirai que le courage m'a abandonn depuis votre
     dpart; tout ce que j'ai pu faire a t de mettre au net un
     troisime livre et d'imaginer une nouvelle division du plan.
     Chaque livre portera un titre particulier. Les deux
     premiers, par exemple, s'appelleront les _Livres du Rcit_;
     le troisime, le _Livre de l'Enfer_; le quatrime, le _Livre
     des Moeurs_; le cinquime, le _Livre du Ciel_; le sixime,
     le _Livre d'Othati_: le septime, le _Livre des Loix_,
     etc., etc.; de mme que les Anciens disaient le livre de la
     _Colre d'Achille_, le livre des _Adieux d'Andromaque_,
     etc., et de mme qu'Hrodote avait divis son histoire.
     Cette sorte de division toute antique que je fais ainsi
     revivre a quelque chose de singulirement attrayant, et
     d'ailleurs favorise beaucoup mon travail.

     Au reste, mon cher ami, je passe ma vie fort tristement.
     J'ai revu la plupart des lieux que nous avions vus ensemble.
     J'ai dn seul sur la _colline_, dans cette petite chambre
     o nous avions vu le soleil couchant; j'ai visit les
     jardins sur les bords de la rivire, j'ai eu deux longues
     conversations avec M. de L[amoignon]. Par ailleurs, j'ai
     laiss l toutes vos anciennes connaissances. Je ne vois
     presque plus P[anat]. Quelques personnes m'ont questionn
     sur votre compte. J'ai rpondu comme je le devais. Il parat
     que beaucoup _de petites gens_ sont peu contents de vous. Au
     nom du ciel, vitez tout ce qui peut vous compromettre,
     laissez  d'autres que vous un mtier indigne de vos
     talents, et qui troublerait le reste de votre vie et celle
     de vos amis.

     Nous reverrons-nous jamais, mon cher ami? Je ne sais, mais
     je suis triste. Vous avez beaucoup moins besoin de moi que
     je {p.554} n'ai besoin de vous. Votre famille et vos amis
     vous environnent, et vous trouvez en vous-mme plus de
     ressources que je ne puis en trouver en moi. D'ailleurs, il
     y a dj six ans que je vis pour ainsi dire de _mon
     intrieur_, et il faut  la fin qu'il s'puise. Et puis, cet
     Argos dont on se ressouvient toujours, et qui, aprs avoir
     t quelque temps une grande douceur, devient une grande
     amertume!

     Si vous avez quelque humanit, crivez-moi souvent, trs
     souvent. Parlez-moi de vos travaux et de cette femme
     admirable que vous devez beaucoup aimer, car elle a beaucoup
     fait pour vous. Des hauteurs du bonheur ne m'oubliez pas.
     Indiquez-moi de nouveau les moyens de correspondre avec
     vous; je suppose que les premires adresses que vous m'aviez
     donnes ne valent plus rien. Adieu, croyez au sincre, au
     trs sincre attachement de votre ami des terres de l'exil.

     Ne trouvez-vous pas qu'il y ait quelque chose qui parle au
     coeur dans une liaison commence par deux Franais
     malheureux, loin de leur patrie? Cela ressemble beaucoup 
     celle de _Ren_ et d'_Outougamiz_: nous avons _jur_ dans un
     _dsert_ et sur des _tombeaux_.

     Je ne signe point, ne signez plus. Le cousin vous dit mille
     choses ainsi que M. de L[amoignon]. Le contrleur des
     finances[424] n'a point tenu sa parole et je suis fort
     malheureux. Rappelez-moi au souvenir de l'ancien ami
     F[lins][425].

                   [Note 424: M. du Theil.]

                   [Note 425: Bibliothque de Genve.--Original
                   autographe, sans suscription ni
                   signature.--_Chateaubriand, sa femme et ses amis_,
                   par l'abb Pailhs.]


IV

COMMENT FUT COMPOS LE GNIE DU CHRISTIANISME[426].

                   [Note 426: Ci-dessus, p. 181.]

Dans une lettre du 19 aot 1799, que nous donnerons tout  l'heure,
Chateaubriand annonce  ses amis de France un ouvrage qui s'imprime 
Londres et qui a pour titre: _De la Religion chrtienne par rapport 
la Morale et aux Beaux-Arts_; cet _octavo_ de grandeur ordinaire,
{p.555} forme un volume de 430 pages. D'aprs M. l'abb Pailhs,
dans son beau livre sur _Chateaubriand, sa femme et ses amis_,
Chateaubriand ne se serait mis  l'oeuvre qu'aprs avoir appris la
mort de sa soeur, Mme de Farcy, et sous le coup de cette mort
succdant  celle de sa mre. En un mois, il aurait crit son ouvrage.

     Un mois ne s'tait pas coul, dit M. Pailhs, du 22
     juillet, date de la mort de sa soeur, au 19 aot 1799, date
     de la lettre  ses amis de France, et dj le livre
     s'imprimait ou plutt tait sur le point de s'imprimer.
     Est-ce croyable? Oui, si l'on veut bien se rappeler
     l'opinitret de Chateaubriand  l'ouvrage; oui, si l'on
     veut bien tenir compte de ce fait que ses matriaux taient
     dgrossis de longue main par ses prcdentes tudes[427].

                   [Note 427: L'abb Pailhs, p. 41.]

Je ne saurais, je l'avoue, m'associer ici aux conclusions de
l'honorable et savant crivain. Mme de Farcy tait morte le 22 juillet
1799. En ce temps-l, et de France en Angleterre, la guerre existant
toujours entre les deux pays, les communications taient rares et
difficiles. Chateaubriand ne put recevoir la lettre lui annonant la
mort de sa soeur qu'au bout d'une ou deux semaines, dans les premiers
jours d'aot au plus tt. Ce serait donc en moins de quinze jours
qu'il aurait form le plan du _Gnie du christianisme_ et qu'il en
aurait crit un volume entier, un in-octavo de 430 pages. Cela est
manifestement impossible. Ce qui est vrai, c'est ce que Chateaubriand
lui-mme nous apprend dans ses _Mmoires_.

Sa mre tait morte le 31 mai 1798. Mme de Farcy lui annona le fatal
vnement par une lettre, date de Saint-Servan, 1er juillet 1798.
Lorsque Chateaubriand crivit  Fontanes, le 15 aot[428], la
douloureuse missive ne lui tait pas encore parvenue. Il ne la reut
qu'assez longtemps aprs. C'est donc dans les derniers mois de 1798
qu'il conut la pense d'expier l'_Essai_ par un {p.556} ouvrage
religieux. Il lui fallut former son plan, amasser ses matriaux; il ne
se mit  la rdaction qu'en 1799; c'est encore lui qui nous le dit
dans les _Mmoires_: L'ouvrage fut commenc  Londres en 1799.
Seulement, il fut commenc, non au mois de juillet 1799,--nous avons
vu que c'tait impossible,--mais ds les premiers jours de l'anne, et
alors on s'explique trs bien que, le 19 aot, un volume entier ft
dj compos.

                   [Note 428: Voir ci-dessus, _Appendice_ n III.]

Lisons maintenant la lettre du 19 aot. Au point de vue de la
composition du _Gnie du christianisme_, elle mrite une trs
particulire attention. Rien ne saurait nous tre indiffrent de ce
qui se rattache  un livre qui a t un des grands vnements de ce
sicle. Elle est adresse  Fontanes, sous le couvert de sa femme, la
_citoyenne Fontanes,  Paris:_

                                        _19 aot 1799 (v. s.)._

     Citoyenne,

     On cherche  vendre pour cent-soixante pices de
     vingt-quatre livres,  Paris, les feuilles d'un ouvrage qui
     s'imprime chez l'tranger et qui a pour titre: _De la
     Religion chrtienne par rapport  la Morale et aux
     Beaux-Arts_. Cet octavo de grandeur ordinaire, et formant un
     volume d'environ 430 pages, est une sorte de rponse
     indirecte au pome de la _Guerre des Dieux_, et autres
     livres de ce genre. Il se divise en sept parties.

     La premire traite des mystres, des sacrements et des
     vertus du Christianisme _considrs moralement et
     potiquement_.

     La seconde se rapporte aux traditions des critures.

     Dans les troisime et quatrime parties, on examine le
     Christianisme _employ comme merveilleux dans la posie_.

     La cinquime partie contient ce qui a rapport au culte en
     gnral, tel que les ftes, les crmonies de l'glise,
     etc., etc.

     La sixime parle du culte des tombeaux chez tous les peuples
     de la terre, et le compare  ce que les chrtiens ont fait
     pour les morts.

     La septime enfin se forme de sujets divers comme de
     quelques chapitres sur les glises gothiques, sur les
     ruines, sur les monastres, sur les missions, sur les
     hospices, sur le culte des croix, des saints, des vierges
     dans le dsert, sur les harmonies {p.557} entre les grands
     effets de la nature et la religion chrtienne, etc., etc. Un
     grand nombre des meilleurs morceaux des _Natchez_ se
     trouvent cits dans cet ouvrage qui, comme vous le voyez,
     est du mme auteur.

     On vous le recommande particulirement, citoyenne, et pour
     la vente des feuilles, et pour les papiers publics,
     lorsqu'il paratra. Adressez, nous vous en supplions, le
     plus tt possible,  ce sujet, un mot par la voie
     d'Hambourg, ou tout autre voie,  _MM. Dulau et Cie,
     libraires, Wardour street,  Londres_. La maison de ces
     citoyens est fort connue dans la librairie et est
     co-propritaire du manuscrit avec l'auteur. Si quelque
     libraire de Paris veut acheter les feuilles au prix offert,
     les citoyens Dulau et Cie les lui feront passer
     rgulirement et promptement  mesure qu'elles se tireront 
     Londres, et ils s'engagent de plus  ne publier chez
     l'tranger que lorsque l'dition de Paris aura t mise en
     vente. L'arrangement des cent soixante louis n'est pas, au
     reste, si fixe, que vous ne puissiez le changer  volont.
     Que vous obteniez plus ou moins, que l'on fasse le payement
     en argent ou en livres  votre choix et expdis pour le
     citoyen Dulau, tout cela est gal  l'auteur. Vous aurez
     mme les feuilles pour rien, si vous les demandez pour
     vous-mme et dans le dessein de vous en servir pour le
     mieux. Il n'y a pas un mot de politique, dans l'ouvrage, qui
     puisse en empcher la vente. Il est purement littraire et
     nous connaissons bien votre indulgence pour l'auteur. Nous
     croyons que vous serez contente de ce que vous verrez. C'est
     peut-tre ce qu'il a fait de mieux jusqu' prsent, outre ce
     que l'ouvrage contient par ailleurs des _Natchez_, afin de
     donner au public un avant-got de cette pope de l'homme
     sauvage. Le morceau sur le _clocher_, le _tombeau dans
     l'arbre_, le _coucher de soleil en pleine mer_, le _couvent
     au bord d'une grve_, et quelques autres encore s'y
     trouvent.

     Quel long silence, chre citoyenne, et que de choses
     d'amiti on aurait  vous dire! Mais dans ces temps de
     calamit, il ne faut mettre dans une lettre que les mots
     absolument indispensables. Salut, bonheur et souvenir.

     Vous savez que, rpondant par Hambourg, il faut avoir un
     correspondant pour recevoir votre lettre et l'expdier pour
     l'Angleterre. Vous vous en procurerez un fort aisment.

     (Suscription)  la citoyenne...
                        ...es.

      Paris.

{p.558} Deux mois plus tard, le 27 octobre 1799, dans une autre lettre
 Fontanes, Chateaubriand parle, non plus d'un volume, mais de deux
in-octavo de 350 pages chacun. Cette lettre, comme celle du 19 aot,
doit tre reproduite en entier. Elle a dsarm Sainte-Beuve lui-mme
qui, en la publiant, le premier, dans une de ses Causeries du Lundi,
la fit prcder de ces lignes:

     La sincrit de l'motion dans laquelle Chateaubriand conut
     la premire ide du _Gnie du christianisme_, est dmontre
     par la lettre suivante crite  Fontanes, lettre que j'ai
     trouve autrefois dans les papiers de celui-ci, dont Mme la
     comtesse Christine de Fontanes, fille du pote, possde
     l'original, et qui n'tant destine qu' la seule amiti, en
     dit plus que toutes les phrases crites ensuite en vue du
     public.

Voici cette lettre:

                                   _Ce 27 octobre 1799 (Londres)._

     Je reois votre lettre en date du 17 septembre. La tristesse
     qui y rgne m'a pntr l'me. Vous m'embrassez les larmes
     aux yeux, me dites-vous. Le ciel m'est tmoin que les miens
     n'ont jamais manqu d'tre pleins d'eau toutes les fois que
     je parle de vous. Votre souvenir est un de ceux qui
     m'attendrissent davantage, parce que vous tes selon les
     choses de mon coeur, et selon l'ide que je m'tais faite de
     l'homme  grandes esprances. Mon cher ami, si vous ne
     faisiez que des vers comme Racine, si vous n'tiez pas bon
     par excellence, comme vous l'tes, je vous admirerais, mais
     vous ne possderiez pas toutes mes penses comme
     aujourd'hui, et mes voeux pour votre bonheur ne seraient pas
     si constamment attachs  mon admiration pour votre beau
     gnie. Au reste, c'est une ncessit que je m'attache  vous
     de plus en plus,  mesure que tous mes autres liens se
     rompent sur la terre. Je viens encore de perdre ma
     soeur[429] que j'aimais tendrement et qui est morte de
     chagrin dans le lieu d'indigence o l'avait relgue Celui
     qui frappe souvent ses serviteurs pour les prouver et les
     rcompenser dans une autre vie. _Une me telle que la
     vtre_, dont les amitis doivent tre aussi durables que
     sublimes, _se persuadera malaisment que tout se rduit 
     quelques jours d'attachement_ dans un monde dont les figures
     changent si vite, et o tout {p.559} consiste  acheter si
     chrement un tombeau. Toutefois, Dieu, qui voyait que mon
     coeur ne marchait point dans les voies iniques de
     l'ambition, ni dans les abominations de l'or, a bien su
     trouver l'endroit o il fallait le frapper, puisque c'tait
     lui qui en avait ptri l'argile et qu'il connaissait le fort
     et le faible de son ouvrage. Il savait que j'aimais mes
     parents et que l tait ma vanit: il m'en a priv afin que
     j'levasse les yeux vers lui. Il aura dsormais avec vous
     toutes mes penses. Je dirigerai le peu de forces qu'il m'a
     donnes vers sa gloire, certain que je suis que l gt la
     souveraine beaut et le souverain gnie, l o est un Dieu
     immense qui fait cingler les toiles sur la mer des cieux
     comme une flotte magnifique, et qui a plac le coeur de
     l'honnte homme dans un fort inaccessible aux mchants.

                   [Note 429: Mme de Farcy.]

     Il faut que je vous parle encore de l'ouvrage auquel vous
     vous intressez. Je ne saurais gure vous en donner une ide
      cause de l'extrme varit des tons qui le composent; mais
     je puis vous assurer que j'y ai mis tout ce que je puis, car
     j'ai senti vivement l'intrt du sujet. Je vous ai dj
     marqu que vous y trouveriez ce qu'il y a de mieux dans les
     _Natchez_. Puisque je vous ai entretenu de morts et de
     tombeaux au commencement de cette lettre, je vous citerai
     quelque chose de mon ouvrage  ce sujet. C'est dans la
     septime partie o, aprs avoir pass en revue les tombeaux
     chez tous les peuples anciens et modernes, j'arrive aux
     tombeaux chrtiens. Je parle de cette fausse sagesse qui fit
     transporter les cendres de nos pres hors de l'enceinte des
     villes, sous je ne sais quel prtexte de sant. Je dis: Un
     peuple est parvenu au moment de sa dissolution etc[430]...

                   [Note 430: Chateaubriand cite ici tout un morceau
                   de son livre, qui se retrouve, avec beaucoup de
                   changements et de corrections, dans le _Gnie du
                   christianisme_ (4e partie, livre II, au chapitre
                   des _Tombeaux chrtiens_).]

     Dans un autre endroit, je peins ainsi les tombeaux de
     Saint-Denis avant leur destruction: On frissonne en voyant
     ces vastes ruines o sont mles galement la grandeur et la
     petitesse, les mmoires fameuses et les mmoires ignores,
     etc[431]...

                   [Note 431: Ici encore, Chateaubriand envoie  son
                   ami un long passage de son livre, reproduit
                   galement, avec des corrections, dans le chapitre
                   du _Gnie du christianisme_ intitul: _Saint-Denis_
                   (chapitre IX du livre II de la quatrime partie).]

     Je n'ai pas besoin de vous dire qu'auprs de ces couleurs
     sombres on trouve de riantes spultures, telles que nos
     cimetires dans les campagnes, les tombeaux chez les
     sauvages de {p.560} l'Amrique (o se trouve _le tombeau
     dans l'arbre_), etc. Je vous avais mal cit le titre de
     l'ouvrage; le voici: _Des beauts potiques et morales de la
     religion chrtienne et de sa supriorit sur tous les autres
     cultes de la terre_. Il formera deux volumes in-8{o} de 350
     pages chacun.

     Mais, mon cher ami, ce n'est pas de moi, c'est de vous que
     je devrais vous entretenir. Travaillez-vous  la _Grce
     sauve_? Vous parlez de talents: que sont les ntres auprs
     de ceux que vous possdez! Comment perscute-on un homme tel
     que vous? Les misrables! mais enfin ils ont bien reni Dieu
     qui a fait le ciel et la terre; pourquoi ne renieraient-ils
     pas les hommes en qui ils voient reluire, comme en vous, les
     plus beaux attributs de cet tre tout puissant?

     Tchez de me rendre service touchant l'ouvrage en question;
     mais au nom du Ciel, ne vous exposez pas. Veillez aux
     papiers publics lorsqu'il paratra; crivez-moi souvent.
     Voici l'adresse  employer: _ M. Csar Godefroy, ngociant
      Hambourg_ sur la premire enveloppe, et, au dedans,  _MM.
     Dulau et Cie, libraires_. _Mon nom est inutile sur
     l'adresse_; mettez seulement aprs Dulau, deux toiles...

     Je suis  prsent fort li avec cet admirable jeune homme
     auquel vous me lgutes  votre dpart[432]. Nous parlons
     sans cesse de vous. Il vous aime presque autant que moi.
     Adieu, que toutes les bndictions du ciel soient avec vous!
     Puiss-je vous embrasser encore avant de mourir!

                   [Note 432: Christian de Lamoignon.]

Aprs avoir eu d'abord un volume (aot 1799), aprs en avoir ensuite
form deux (octobre 1799), l'ouvrage de Chateaubriand en aura quatre
lorsqu'il paratra le 14 avril 1802. L'dition en deux volumes,
imprime dj en partie  Londres, avait t interrompue par le retour
en France de l'auteur, au mois de mai 1800. Chateaubriand s'tait
alors dtermin  recommencer l'impression  Paris et  refondre le
sujet en entier, d'aprs les nouvelles ides qu'avait fait natre en
lui son changement de position. Nous aurons  y revenir.


{p.561} V

LA RENTRE EN FRANCE[433].

                   [Note 433: Ci-dessus, p. 228.]

Lorsque Chateaubriand eut dcid de rentrer en France, il avisa
Fontanes de sa rsolution par la lettre suivante, la dernire de
l'exil:

                                   _Ce 19 fvrier 1800 (v. s.)._

     Depuis cette premire lettre, crite de votre _solitude_, o
     vous m'annonciez que vous alliez me rcrire incessamment, je
     n'ai plus reu de nouvelles de vous. Est-ce, mon cher ami,
     que les jours de la prosprit vous auraient fait oublier un
     malheureux? Je ne puis croire qu'avec vos beaux talents vous
     soyez fait comme un autre homme. Je vous gronderais bien
     fort, si j'ignorais les dangers que vous avez courus; je
     suis encore trop alarm pour avoir le loisir d'tre en
     colre. tes-vous bien remis au moins? Ne vous sentez-vous
     plus de votre chute? Dpchez-vous de me tranquilliser
     l-dessus.

     L'ami commun qui vous remettra cette lettre vous instruira
     de mes projets et de l'espoir que j'ai de vous embrasser en
     peu de temps; pourvu toutefois que vous ne soyez pas aussi
     paresseux et que vous songiez un peu plus  moi. Le citoyen
     du B... vous dira aussi o j'en suis de mon travail, les
     succs qu'on veut bien me promettre, etc. J'arriverai auprs
     de vous avec une moiti de l'ouvrage imprime et l'autre
     manuscrite _le tout formera deux volumes in-8{o} de 350
     pages_. Vous serez peut-tre un peu surpris de la nouveaut
     du cadre, et de la manire toute singulire dont le sujet
     est envisag. Vous y retrouverez, en citation, les morceaux
     qui vous ont plu davantage dans les _Natchez_.

     Je dsire donc, mon cher ami, que vous prpariez les voies
     auprs d'un libraire. C'est l mon unique esprance. Si je
     russis, je suis tir d'affaire pour longtemps: si je
     sombre, je suis un homme noy sans retour. Tchez donc de
     vous donner un peu de mouvement sur cet article, et ensuite
     _sur un autre trs essentiel_, dont du B... vous parlera
     (radiation de la liste {p.562} des migrs). On dit que
     cela est fort ais; je compte sur votre crdit, votre amiti
     et votre zle. Si vous mettez de la promptitude dans vos
     dmarches, si je puis compter sur un libraire en arrivant,
     je serai au village dans le commencement d'avril.

     Du B... vous dira que j'amne avec moi quelqu'un que vous
     connaissez et qui vous aime presque autant que moi[434].
     Peut-tre mme cette personne me devancera-t-elle. Elle
     compte bien vous gronder pour votre paresse envers vos amis.

     crivez-moi sur le champ un petit mot; notre ami du B... se
     chargera de me le faire passer. J'espre que nous nous
     connatrons un jour davantage, et que vous vous repentirez
     de m'avoir trait si froidement. Mille et mille
     bndictions, mon cher et admirable ami; puiss-je vous voir
     bientt et vous dire combien je vous suis sincrement et
     tendrement attach. Rappelez-moi donc vite sous l'influence
     de cette belle muse dont la mienne a un si grand besoin pour
     se rchauffer. Souvenez-vous que vous m'avez crit que vous
     ne seriez heureux que lorsque vous m'auriez prpar _une
     ruche et des fleurs  ct des vtres_[435].

                   [Note 434: Lamoignon.]

                   [Note 435: Bibliothque de Genve.--Original
                   autographe sans suscription.]

En dbarquant  Calais, le 8 mai 1800, Chateaubriand crivit 
Fontanes ce petit mot:

                              _Calais, 18 floral an VIII (8 mai 1800)._

     J'arrive, mon cher et aimable ami, Mme Jacquet[436] veut
     bien me donner une place dans sa voiture. Je descendrai chez
     vous, et je vous prie de me chercher un logement tout prs
     du vtre. Nous serons  Paris le 10.

     Tchez de redoubler d'amiti pour moi, car j'aurai bien
     besoin de vous, et je vais vous mettre  de rudes preuves.
     Annoncez-moi  Mme F[ontanes] et rclamez pour moi ses
     bonts.

     J'ai bien chang, mon cher ami, depuis que j'ai quitt la
     Suisse, pour voyager chez les Natchez, et vous aurez peine 
     me reconnatre. Je vous embrasse tendrement.

                                        LA SAGNE[437].

                   [Note 436: Sans doute Mme Lindsay, et non Mme
                   d'Aguesseau, comme le dit Villemain. Voir
                   ci-dessus, page 290 des _Mmoires_.]

                   [Note 437: Bibliothque de Genve.--Original
                   autogr.]


{p.563} VI

LE GNIE DU CHRISTIANISME[438].

                   [Note 438: Ci-dessus, p. 280.]

Le _Gnie du christianisme_ fut mis en vente, le 14 avril 1802 (24
germinal an X), chez Migneret, rue du Spulcre, faubourg Saint-Germain,
n 28, et chez Le Normant, rue des Prtres-Saint-Germain-l'Auxerrois,
n 43[439]. L'ouvrage formait cinq volumes in-8{o}; mais le cinquime
se composait exclusivement des _Notes et claircissements_.

                   [Note 439: _Journal des Dbats_, 14 et 29 germinal
                   an X.]

Chateaubriand avait d'abord projet de donner pour titre  son livre:
_De la religion chrtienne par rapport  la morale et aux
beaux-arts_[440]. Un peu plus tard, il avait song  l'intituler comme
suit: _Des beauts potiques et morales de la religion chrtienne et
de sa supriorit sur tous les autres cultes de la terre_[441].
C'tait beaucoup trop long; Chateaubriand le comprit, et lorsque son
livre parut, ce fut avec ce titre, qui disait tout en deux mots et qui
allait si vite devenir immortel: GNIE DU CHRISTIANISME _ou Beauts de
la religion chrtienne_, par Franois-Auguste Chateaubriand.  la
premire page de chaque volume se trouvait l'pigraphe suivante,
supprime depuis:

     Chose admirable! la religion chrtienne, qui ne semble avoir
     d'objet que la flicit de l'autre vie, fait encore notre
     bonheur dans celle-ci.

          MONTESQUIEU, _Esprit des Lois_, livre XXIV, Ch. III.

                   [Note 440: Lettre  Fontanes, du 19 aot 1799.]

                   [Note 441: Lettre  Fontanes, du 27 octobre 1799.]

La _Prface_ que l'auteur avait mise en tte de son ouvrage a
galement disparu des ditions postrieures. Comme elle renferme des
dtails d'un rel intrt, je crois devoir la reproduire ici tout
entire:

{p.564} PRFACE

     Je donne aujourd'hui au public le fruit d'un travail de
     plusieurs annes; et comme j'ai runi dans le _Gnie du
     christianisme_ d'anciennes observations que j'avais faites
     sur la littrature, et une grande partie de mes recherches
     sur l'histoire naturelle et sur les moeurs des sauvages de
     l'Amrique, je puis dire que ce livre est le rsultat des
     tudes de toute ma vie.

     J'tais encore  l'tranger lorsque je livrai  la presse le
     premier volume de mon ouvrage. Cette dition fut interrompue
     par mon retour en France, au mois de mai 1800 (floral an
     VIII).

     Je me dterminai  recommencer l'impression  Paris et 
     refondre le sujet en entier, d'aprs les nouvelles ides que
     mon changement de position me fit natre: on ne peut crire
     avec mesure que dans sa patrie.

     Deux volumes de cette seconde dition taient dj imprims,
     lorsqu'un accident me fora de publier sparment l'pisode
     d'_Atala_, qui faisait partie du second volume et qui se
     trouve maintenant dans le troisime[442].

                   [Note 442: C'est l'histoire de Ren qui remplace
                   aujourd'hui celle d'Atala dans le second volume.
                   (Note de Chateaubriand.)]

     L'indulgence avec laquelle on voulut bien accueillir cette
     petite anecdote ne me rendit que plus svre pour moi-mme.
     Je profitai de toutes les critiques, et, malgr le mauvais
     tat de ma fortune, je rachetai les deux volumes imprims du
     _Gnie du christianisme_, dans le dessein de retoucher
     encore une fois tout l'ouvrage.

     C'est cette troisime dition que je publie. J'ai t forc
     d'entrer dans ces dtails, premirement: pour montrer que si
     mes talents n'ont pas rpondu  mon zle, du moins j'ai
     suffisamment senti l'importance de mon sujet; secondement:
     pour avertir que tout ce que le public connat jusqu'
     prsent de cet ouvrage a t cit trs incorrectement,
     d'aprs les deux ditions manques. Or, {p.565} on sait de
     quelle importance peut tre un seul mot chang, ajout ou
     omis dans une matire aussi grave que celle que je traite.

     Il y avait dans mon premier travail plusieurs allusions aux
     circonstances o je me trouvais alors. J'en ai fait
     disparatre le plus grand nombre; mais j'en ai laiss
     quelques-unes: elles serviront  me rappeler mes malheurs,
     si jamais la fortune me sourit, et  me mettre en garde
     contre la prosprit.

     Le chapitre d'introduction servant de vritable prface 
     mon ouvrage, je n'ai plus qu'un mot  dire ici.

     Ceux qui combattent le christianisme ont souvent cherch 
     lever des doutes sur la sincrit de ses dfenseurs. Ce
     genre d'attaque, employ pour dtruire l'effet d'un ouvrage
     religieux, est fort connu. Il est donc probable que je n'y
     chapperai pas, moi surtout  qui l'on peut reprocher des
     erreurs.

     Mes sentiments religieux n'ont pas toujours t ce qu'ils
     sont aujourd'hui. Tout en avouant la ncessit d'une
     religion et en admirant le christianisme, j'en ai cependant
     mconnu plusieurs rapports. Frapp des abus de quelques
     institutions et du vice de quelques hommes, je suis tomb
     jadis dans les dclamations et les sophismes. Je pourrais en
     rejeter la faute sur ma jeunesse, sur le dlire des temps,
     sur les socits que je frquentais, mais j'aime mieux me
     condamner: je ne sais point excuser ce qui n'est point
     excusable. Je dirai seulement de quel moyen la Providence
     s'est servie pour me rappeler  mes devoirs.

     Ma mre, aprs avoir t jete  72 ans dans des cachots o
     elle vit prir une partie de ses enfants, expira dans un
     lieu obscur, sur un grabat o ses malheurs l'avaient
     relgue. Le souvenir de mes garements rpandit sur ses
     derniers jours une grande amertume; elle chargea, en
     mourant, une de mes soeurs de me rappeler  cette religion
     dans laquelle j'avais t lev. Ma soeur me manda le voeu
     de ma mre; quand la lettre me parvint au del des mers, ma
     soeur elle-mme n'existait plus; elle tait morte aussi des
     suites de son emprisonnement. Ces deux {p.566} voix sorties
     du tombeau, cette mort qui servait d'interprte  la mort
     m'ont frapp. Je suis devenu chrtien. Je n'ai point cd,
     j'en conviens,  de grandes lumires surnaturelles; ma
     conviction est sortie du coeur: j'ai pleur et j'ai cru.

     On voit par ce rcit combien ceux qui m'ont suppos anim de
     l'esprit de parti se sont tromps. J'ai crit pour la
     religion, par la mme raison que tant d'crivains ont fait
     et font encore des livres contre elle; o l'attaque est
     permise, la dfense doit l'tre. Je pourrais citer des pages
     de Montesquieu en faveur du christianisme, et des invectives
     de J.-J. Rousseau contre la philosophie, bien plus fortes
     que tout ce que j'ai dit, et qui me feraient passer pour un
     fanatique et un dclamateur si elles taient sorties de ma
     plume.

     Je n'ai  me reprocher dans cet ouvrage, ni l'intention, ni
     le manque de soin et de travail. Je sais que dans le genre
     d'apologie que j'ai embrass, je lutte contre des
     difficults sans nombre; rien n'est malais comme d'effacer
     le ridicule. Je suis loin de prtendre  aucun succs; mais
     je sais aussi que tout homme qui peut esprer quelques
     lecteurs rend service  la socit en tchant de rallier les
     esprits  la cause religieuse; et dt-il perdre sa
     rputation comme crivain, il est oblig en conscience de
     joindre sa force, toute petite qu'elle est,  celle de cet
     homme puissant qui nous a retirs de l'abme.

     Celui, dit M. Lally-Tolendal,  qui toute force a t
     donne pour pacifier le monde,  qui tout pouvoir a t
     confi pour restaurer la France, a dit au prince des
     prtres, comme autrefois Cyrus: _Jhovah, le Dieu du ciel,
     m'a livr les royaumes de la terre, et il m'a commis pour
     relever son temple. Allez, montez sur la montagne sainte de
     Jrusalem, rtablissez le temple de Jhovah_[443].

      cet ordre du librateur, tous les juifs, et jusqu'au
     moindre d'entre eux, doivent rassembler des matriaux pour
     hter la reconstruction de l'difice. Obscur isralite,
     j'apporte aujourd'hui mon grain de sable. Je n'ose me
     {p.567} flatter que, du sjour immortel qu'elle habite, ma
     mre ait encourag mes efforts; puisse-t-elle du moins avoir
     accept mon expiation!

                   [Note 443: Lettres de M. Lally-Tolendal, p. 27.]

       *       *       *       *       *

Cette _Prface_ est une vraie page de mmoires, crite, non aprs
coup,  distance, mais au moment mme de l'vnement, et toute
vibrante encore de l'motion ressentie. Elle est de plus le millsime
qui marque la vraie date de l'apparition de l'ouvrage de
Chateaubriand.  ce double titre, elle n'aurait jamais d perdre, et,
 l'avenir, il est essentiel qu'elle reprenne sa place en tte du
_Gnie du christianisme_.

       *       *       *       *       *

La premire dition du _Gnie du christianisme_ fut tire  quatre
mille exemplaires. Dans une seule journe, le libraire Migneret
vendait pour _mille cus_, et il parlait dj d'une seconde dition.
L'ouvrage, je l'ai dit, avait paru le 24 germinal. Le lendemain 25,
Fontanes l'annonait et le mettait, ds ce premier jour,  sa vraie
place, dans un article publi dans le _Mercure_. L'heure, certes,
tait propice et solennelle. On tait  trois jours du dimanche 28
germinal an X[444], le jour de Pques de l'anne 1802, la plus grande
journe du sicle, plus glorieuse mme que Marengo, plus clatante
encore qu'Austerlitz. Ce jour-l,  six heures du matin, une salve de
cent coups de canon annona au peuple, en mme temps que la
ratification du trait de paix entre la France et l'Angleterre, la
promulgation du Concordat et le rtablissement de la religion
catholique.

                   [Note 444: 18 avril 1802.]

Quelques heures plus tard, suivi des premiers corps de l'tat, entour
de ses gnraux en grand uniforme, le premier Consul se rendait du
palais des Tuileries  l'glise mtropolitaine de Notre-Dame, o le
cardinal Caprara, lgat du Saint-Sige, aprs avoir dit la messe,
entonnait {p.568} le _Te Deum_, excut par deux orchestres que
conduisaient Mhul et Cherubini[445]. Ce mme jour, le _Moniteur_
empruntait au _Mercure_ et reproduisait l'article de Fontanes sur le
_Gnie du christianisme_.

                   [Note 445: _Journal de Paris_, 29 germinal an X.]

Ce n'est pas sans motion qu'aujourd'hui encore, aprs un sicle
bientt coul, on lit dans le _Journal des Dbats_ du samedi 27
germinal an X: Demain, le fameux bourdon de Notre-Dame retentira
enfin, _aprs dix ans de silence_, pour annoncer la _fte de Pques_.
Combien dut tre profonde la joie de nos pres, lorsqu'au matin de ce
18 avril 1802, ils entendirent retentir dans les airs les joyeuses
voles du bourdon de la vieille glise! Dans les villes, dans les
hameaux, d'un bout de la France  l'autre, les cloches rpondirent 
cet appel et firent entendre un immense, un inoubliable _Alleluia!_
_Le Gnie au christianisme_ mla sa voix  ces voix sublimes; comme
elles, il rassembla les fidles et les convoqua aux pieds des autels.


VII

CHATEAUBRIAND ET Mme DE CUSTINE[446].

                   [Note 446: Ci-dessus, p. 297.]

Sur les relations de Chateaubriand et de Mme de Custine, nous n'avons
pas moins de deux volumes publis, le premier en 1888 par M. Agnor
Bardoux, le second en 1893 par M. Chdieu de Robethon.

Dj en 1885, M. Bardoux avait consacr un volume  la _Comtesse
Pauline de Beaumont_; son livre sur _Madame de Custine_ en tait comme
la suite. Certes, dans ces deux volumes, l'auteur a mis de l'esprit,
de l'intrt, de la dlicatesse. On me permettra cependant de tenir
pour fcheuses de telles publications. Que Chateaubriand, {p.569}
puisqu'il appartient  l'histoire, relve de la chronique, je le veux
bien; mais ces femmes qui ont vcu dans l'ombre, qui n'ont jamais jou
aucun rle, a-t-on le droit aujourd'hui de les mettre en scne, de
venir, aprs un demi-sicle et plus, raconter leurs amours, vider
leurs tiroirs et jeter en pture  la malignit publique leurs lettres
les plus intimes?

Quoiqu'il en soit, M. Bardoux a pris texte des relations de Mme de
Custine et de Chateaubriand pour prsenter sous un jour odieux le
caractre du grand crivain. Il a fait de Mme de Custine une victime
misrablement trahie, lchement abandonne; il a fait de Chateaubriand
un froid adorateur, sans scrupules, sans remords et sans piti.

Il y avait peut-tre quelque tmrit, de la part de M. Bardoux, 
mettre ainsi tous les torts  la charge de l'une des parties, alors
que les pices principales du procs lui faisaient dfaut. De la
correspondance change entre Chateaubriand et Mme de Custine, il ne
possdait rien, en effet, si ce n'est une lettre et quelques billets 
peu prs insignifiants. Cette correspondance existait pourtant; elle
tait aux mains d'un heureux collectionneur, M. Chdieu de Robethon.
Ce dernier n'avait pas moins de quarante lettres de Chateaubriand 
Mme de Custine. Or, ces lettres, loin de s'accorder avec les svrits
dont l'illustre crivain venait d'tre l'objet, le disculpaient, au
contraire, compltement. Ne devenait-il pas ds lors ncessaire de les
publier? M. de Robethon l'a pens avec d'autant plus de raison, qu'il
ne pouvait tre accus de rvler au public les faiblesses de la vie
de Mme de Custine: aprs le livre de M. Bardoux, il ne restait plus
une indiscrtion  commettre.

       *       *       *       *       *

 quelle poque Chateaubriand et Mme de Custine se sont-ils connus?
comment est n ce long attachement {p.570} qui a travers tant de
fortunes diverses et que la mort seule a bris? D'aprs M. Bardoux,
ils se seraient vus pour la premire fois en 1803, dans le salon de
Mme de Rosambo, allie au frre an de Chateaubriand, qui avait t
une des compagnes de Mme de Custine  la prison des Carmes[447]. M. de
Robethon est d'avis que leur premire rencontre remonte un peu plus
haut, peut-tre jusqu' l'anne 1801, et qu'elle a eu lieu dans des
circonstances trs diffrentes. Il croit, en effet, trouver un indice
de leurs premires relations dans la page des _Mmoires d'Outre-tombe_
o Chateaubriand raconte que, aprs l'apparition du _Gnie du
christianisme_, au milieu de l'enthousiasme des salons, il fut
enseveli sous un amas de billets parfums: Si ces billets,
continue-t-il, n'taient aujourd'hui des billets de grand'mre, je
serais embarrass de raconter avec une modestie convenable, comment on
se disputait un mot de ma main, comment on ramassait une enveloppe
suscrite par moi, et comment, avec rougeur, on la cachait, en baissant
la tte, sous le voile tombant d'une longue chevelure. Ce dernier
trait s'appliquait videmment  une seule personne et  un fait
particulier; c'est une motion unique que le pote a ressentie  ce
larcin, gage indiscret d'un naissant amour, qui se drobait sous le
voile _d'une longue chevelure_. Cette longue chevelure, nous la
retrouvons deux fois dans la page des _Mmoires_ que je viens de
rappeler. Chateaubriand semble en avoir fait pour Mme de Custine une
sorte d'aurole, un charme distinctif qui n'appartient qu' elle.

                   [Note 447: _Bardoux_, p. 131.]

 l'appui de la conjecture, dj trs plausible, de M. de Robethon, il
est permis aujourd'hui d'apporter une preuve directe et dcisive.
Parmi les lettres indites de Chateaubriand  Fontanes, rcemment
publies par {p.571} M. l'abb Pailhs, j'en trouve une, en date du 8
septembre 1802, qui commence ainsi:

     Eh bien, mon cher enfant, les vers? Vous tes un maudit
     homme. Pas un signe de vie de votre part...

     Comment va Mme Fontanes, et l'enfant[448], et la soeur, et
     l'oncle? Que vous tes heureux d'avoir tant de coeurs qui
     s'intressent  vous?

     La grande voyageuse[449], comment est-elle? Je ne sais si
     elle a reu ma lettre.

      propos de lettres, il vient de m'arriver, par la poste,
     toute dcachete une lettre qui me fait peine si F... l'a
     vue. _On_ se plaint de mes rigueurs et _on_ m'offre des
     merveilles. Je ne sais comment faire pour empcher les
     indiscrtes bonts de m'arriver par le grand chemin...

                   [Note 448: Christine de Fontanes.]

                   [Note 449: Mme Bacciochi.]

F... ne peut tre que Fouch. C'est lui, en sa qualit de ministre de
la police, et lui seul, qui a pu voir cette lettre, si mme ce n'est
pas lui qui l'a dcachete; car une lettre mise  la poste, une lettre
contenant _d'indiscrtes bonts_, et de nature  intresser Fouch,
n'a pas pu n'tre pas cachete avec soin. Or, Fouch,  cette poque,
et depuis plusieurs annes dj, tait le protecteur actif,
l'admirateur passionn, le grand ami de Mme de Custine. De l, l'ennui
prouv par Chateaubriand,  la pense que la lettre dcachete
avait pass sous les yeux du ministre de la police.

Il est donc impossible de ne pas faire remonter  cette date de
septembre 1802 le dbut des relations de Mme de Custine avec
Chateaubriand.

Si la date de 1803, donne par M. Bardoux, est inexacte, celle de
1801, mise en avant par M. de Robethon, est galement errone. Il dit
en effet lui-mme--et avec raison--que la premire rencontre eut lieu
peu aprs l'apparition du _Gnie du christianisme_. Or, le _Gnie du
christianisme_ a paru, non en 1801, mais le 14 avril 1802.

{p.572} Aprs avoir reproduit une lettre du 1er aot 1804, M. Bardoux
ajoute: Le Chateaubriand quinteux, personnel, mfiant, est tout
entier dans cette lettre[450] De quoi s'agit-il donc? M. Bardoux ne
nous le dit pas, par cette excellente raison qu'il n'en sait rien
lui-mme. Prise isolment, la lettre qu'il avait sous les yeux n'tait
pas seulement obscure, elle tait inintelligible. Mais alors pourquoi
s'emparer de cette lettre,  laquelle on ne comprend rien, dont on
ignore par consquent le caractre et la porte, pour s'en faire une
arme contre son auteur, pour en tirer des conclusions dfavorables 
son caractre?

                   [Note 450: _Bardoux_, p. 153.]

Aujourd'hui, grce  la publication de M. Chdieu de Robethon, nous
savons exactement ce qui s'est pass.

Dsintress, gnreux, n'entendant rien aux affaires, Chateaubriand
tait parfois  court d'argent. Pendant son sjour  Rome, il avait
puis ses dernires ressources au cours de la maladie de Mme de
Beaumont; il ne pouvait pas, et pour rien au monde il n'aurait voulu,
en un tel moment, lui exposer sa dtresse, lui demander un crdit, et
se faire rembourser en quelque sorte des soins qu'il lui avait
prodigus. Il y avait l une question de dlicatesse et d'honneur.
C'est dans ces circonstances qu'il s'adressa  Mme de Custine.
Celle-ci refusa. Elle n'avait vu qu'une rivale, l o elle ne devait
voir qu'une infortune et une mourante. Chateaubriand tait rentr en
France depuis quelques mois, lorsqu'il apprend que cet incident connu
de lui seul et de Mme de Custine est tomb dans la bouche du public et
que les dtails en courent les salons. Atteint jusqu'au fond du coeur,
il crit  Mme de Custine la lettre qu'on va lire:

                                        _Lundi, 16 juillet 1804._

     Je ne sais si vous ne finirez point par avoir raison, si
     tous vos noirs pressentiments ne s'accompliront point. Mais
     je sais {p.573} que j'ai hsit  vous crire n'ayant que
     des choses fort tristes  vous apprendre. Premirement, les
     embarras de ma position augmentent tous les jours et je vois
     que je serai forc tt ou tard  me retirer hors de France
     ou en province; je vous pargne les dtails. Mais cela ne
     serait rien si je n'avais  me plaindre de vous. Je ne
     m'expliquerai point non plus: mais quoique je ne croie point
     tout ce qu'on m'a dit, et surtout la manire dont on me l'a
     dit, il reste certain toutefois que vous avez parl d'un
     service que je vous priais de me rendre lorsque j'tais 
     Rome, et que vous ne m'avez pas rendu. Ces choses-l
     tiennent  l'honneur, et je vous avoue qu'ayant dj le tort
     du refus, je n'aurais jamais voulu penser que vous eussiez
     voulu prendre encore sur vous le plus grand tort de la
     _rvlation_. Que voulez-vous? On est indiscret sans le
     vouloir, et souvent on fait un mal irrparable aux gens
     qu'on aime le plus.

     Quant  moi, madame, je ne vous en demeure pas moins
     attach. Vous m'avez combl d'amitis et de marques
     d'intrt et d'estime; je parlerai ternellement de vous
     avec les sentiments, le respect, le dvouement que je
     professe pour vous. Vous avez voulu rendre service  mon
     ami[451] et vous le pouvez plus que moi puisque Fouch est
     ministre. Je connais votre gnrosit, et l'loignement que
     vous pouvez ressentir pour moi ne retombera pas sur un
     malheureux injustement perscut. Ainsi, madame, le ciel se
     joue de nos projets et de nos esprances. Bien fou qui croit
     aux sentiments qui paraissent les plus fermes et les plus
     durables. J'ai t tellement le jouet des hommes et des
     prtendus amis, que j'y renonce. Je ne me croirai pas, comme
     Rousseau, ha du genre humain, mais je ne me fierai plus 
     ce genre humain. J'ai trop de simplicit et d'ouverture de
     coeur pour n'tre pas la dupe de quiconque voudra me
     tromper.

     Cette lettre trs inattendue vous fera sans doute de la
     peine. En voil une autre sur ma table que je ne vous envoie
     pas et que je vous avais crite il y a sept ou huit heures.
     J'ignorais alors ce que je viens d'apprendre, et le ton de
     cette lettre tait bien diffrent du ton de celle-ci. Je
     vous rpte que je ne crois pas un mot des dtails honteux
     qu'on m'a communiqus, mais il reste un fait: on sait le
     service que je vous ai demand et comment peut-on savoir ce
     qui tait sous le sceau du secret dans une de mes lettres,
     si vous ne l'aviez pas dit vous-mme?

     Adieu.

                   [Note 451: M. Bertin l'an. Voir la note 4 de la
                   page 395.]

{p.574} Dans sa rponse, Mme de Custine essaya sans doute d'une
diversion et rejeta probablement les torts sur une personne qu'elle
craignait de se voir prfrer et dont la perfidie aurait machin cette
dnonciation. La seconde lettre de Chateaubriand ne fut pas moins
digne et moins noble que la premire:

     Il ne s'agit pas de comparaison, car je ne vous compare 
     personne, et je ne vous prfre personne. Mais vous vous
     trompez si vous croyez que je tiens ce que je vous ai dit de
     _celle_ que vous souponnez. Si je le tenais d'elle, je
     pourrais croire que la chose n'est pas encore publique; or
     ce sont des gens qui vous sont trangers qui m'ont averti
     des bruits qui couraient. Il me serait encore fort gal, et
     je ne m'en cacherais pas, qu'on dit que je vous ai demand
     un service. Mais ce sont les circonstances qu'on ajoute 
     cela qui sont si odieuses que je ne voudrais pas mme les
     crire et que mon coeur se soulve en y pensant. Vous vous
     tes fort trompe si vous avez cru que Madame... m'ait
     jamais rendu des services dans le genre de ceux dont il
     s'agit[452]; c'est moi, au contraire, qui ai eu le bonheur
     de lui en rendre. J'ai toujours cru, au reste, que vous avez
     eu tort de me refuser. Dans votre position, rien n'tait
     plus ais que de vous procurer le peu de chose que je vous
     demandais; j'ai vingt amis pauvres qui m'eussent oblig
     poste pour poste, si je ne vous avais donn la prfrence.
     Si jamais vous avez besoin de mes faibles ressources,
     adressez-vous  moi et vous verrez si mon indigence me
     servira d'excuse.

     Mais laissons tout cela, vous savez si jusqu' prsent
     j'avais gard le silence, et si, bien que bless au fond du
     coeur, je vous en avais laiss apercevoir la moindre chose,
     tant tait loin de ma pense tout ce qui aurait pu vous
     causer un moment de peine ou d'embarras. C'est la premire
     et la dernire fois que je vous parlerai de ces choses-l.
     Je n'en dirai pas un mot  la _personne_, soit que cela
     vienne d'elle ou non. Le moyen de faire vivre une pareille
     affaire est d'y attacher de l'importance et de faire du
     bruit; cela mourra de soi-mme comme tout meurt en ce monde.
     Les calomnies sont devenues pour moi des choses toutes
     simples; on m'y a si fort accoutum que je trouverais
     {p.575} presque trange qu'il n'y en et pas toujours
     quelques-unes de rpandues sur mon compte.

     C'est  vous maintenant  juger si cela doit nous loigner
     l'un de l'autre. Pour bless, je l'ai t profondment; mais
     mon attachement pour vous est  toute preuve; il survivra
     mme  l'absence, si nous ne devons plus nous revoir.

     Je vous recommande mon ami[453].

     _Paris, 4 thermidor (juillet 23)._

                   [Note 452: Est-ce  Mme de Beaumont qu'il fait
                   allusion? Ces suppositions de Mme de Custine
                   auraient t bien blessantes pour Chateaubriand.
                   _Note de M. Chdieu de Robethon_.]

                   [Note 453: Toujours M. Bertin.]

Mme de Custine, dans sa rponse, chercha, parat-il,  expliquer le
refus du service que Chateaubriand lui avait demand. Elle laissa
entendre qu'elle s'tait sentie froisse  l'ide de subvenir aux
dpenses ncessites par la prsence  Rome de Mme de Beaumont. C'est
ici que se place la lettre de Chateaubriand, du 1er aot 1804, cite
par M. Bardoux, et dont voici le dbut:

     Je vois qu'il est impossible que nous nous entendions jamais
     par lettre. Je ne me rappelle plus pour quel objet je vous
     avais demand ce service; mais si c'est pour celui que vous
     faites entendre, jamais, je crois, preuve plus noble de
     l'ide que j'avais de votre caractre n'a t donne; et
     c'est une grande piti que vous ayez pu la prendre dans un
     sens si oppos; je m'tais tromp...

Cependant, malgr l'aigreur de ces premires lignes, Chateaubriand
s'adoucit: il ne demande qu' pardonner,  tout oublier, et la lettre
se termine par un mot charmant: Adieu, j'ai encore bien de la peine 
vous dire quelque mots aimables, mais ce n'est pas faute d'envie. Le
post-scriptum renouvelle la demande de pressantes dmarches auprs de
Fouch en faveur de l'ami malheureux et perscut. Ainsi, mme dans
ces circonstances o il semblerait devoir tre tout entier  sa
lgitime irritation et  sa vive douleur, pas un seul instant il
n'oubliera son ami. N'en dplaise  M. Bardoux, il me {p.576} semble
bien que cet pisode est tout  l'honneur de Chateaubriand.

       *       *       *       *       *

Nous ne sommes encore qu'en 1804. Mme de Custine ne mourra que
vingt-deux ans plus tard. Jusqu' la fin, la correspondance publie
par M. de Robethon le dmontre, Chateaubriand resta son ami.

Pendant son ambassade  Londres, en 1822, le fils de Mme de Custine,
Astolphe, vint en Angleterre: Une fois  son poste, dit M. Bardoux,
il (Chateaubriand) n'crivait plus; et Astolphe alla passer quelques
jours en Angleterre pour rapporter de ses nouvelles. Cela encore
n'est point exact. Il ne s'agissait point d'une simple course 
Londres pour que le fils rapportt  sa mre des nouvelles de
l'ambassadeur trop lent  crire, mais d'un voyage en Angleterre et en
cosse, qui dura plus de deux mois, du 26 juillet au 30 septembre. Du
26 juillet au 8 septembre, poque  laquelle Chateaubriand quitta
Londres pour se rendre au Congrs de Vrone, trs nombreuses sont ses
lettres  Mme de Custine, et toutes tmoignent de sa sollicitude pour
le fils de son amie.

De retour  Paris, Chateaubriand reprit ses relations assidues avec
Mme de Custine, qui, comptant avec raison sur son dvouement et sur le
crdit qu'elle-mme possdait  la cour, entreprit alors de faire de
son fils un pair de France, ou tout au moins, s'il n'tait pas
possible d'atteindre immdiatement  ce rang lev, de lui crer des
titres par de hautes fonctions diplomatiques. Chateaubriand approuva
ces projets, et peut-tre en fut-il l'inspirateur.

Quand il arriva au ministre avec M. de Villle, au mois de dcembre
1822, la confiance de Mme de Custine dans le succs de ses esprances
s'en accrut encore. Renonant pour Astolphe  cette sorte de stage
dans la diplomatie qui, une premire fois du reste, lui avait assez
mal russi {p.577} elle sollicita directement la pairie avec l'ardeur
fivreuse et l'obstination qu'elle mettait  toutes choses. Elle ne
laissera plus  Chateaubriand une heure de rpit. Elle le poursuit,
elle le harcle, et comme la nomination ne vient pas, elle se rpand
en plaintes et en reproches. M. Bardoux les tient naturellement pour
fonds. Il accuse Chateaubriand d'oublier au milieu des enivrements
du pouvoir et son amie et le jeune Astolphe. De toutes les amies,
fort anxieuses de lui, dit-il, Mme de Custine tait la plus nglige;
les billets que Chateaubriand, ministre, lui envoie, sont bien crits
de sa main, mais _il ne prend plus le temps de mettre l'adresse; c'est
un secrtaire qui s'en charge_[454].--Chateaubriand est ministre des
affaires trangres; la France est en guerre avec l'Espagne; c'est sur
lui que psent  ce moment les plus lourdes responsabilits; il lui
faut faire face  l'opposition de M. Canning et aux attaques des
_libraux_; dans le sein mme du cabinet, il a des luttes  soutenir;
et s'il lui arrive de charger un secrtaire de mettre une adresse sur
un billet, il sera dmontr qu'il n'est qu'un goste et un lcheur!
Ici, du reste, comme tout  l'heure pour l'incident de 1804, M.
Bardoux n'a pas eu de chance. On ne lui a communiqu que des
_billets_, des billets de deux ou trois lignes et il en prend texte
pour accuser Chateaubriand d'ingratitude. Mais  ct de ces billets
un peu laconiques, il y en a d'autres qui sont charmants et il ne les
a pas connus. Il y a aussi des lettres, de vraies lettres, et il ne
les a pas connues davantage. Lettres et billets prouvent que
Chateaubriand ne ngligeait rien pour faire russir la candidature
d'Astolphe  la pairie. Un moment, il crut avoir partie gagne, mais
le succs espr ne vint pas. Dans la lettre suivante, il rend compte
 Mme de Custine de ce qui s'est pass:

{p.578}                            _Mercredi 24 dcembre 1823._

     J'avais de grandes esprances. Elles ont t trompes pour
     le moment. Le roi n'a voulu nommer, je crois, que des
     dputs, des militaires et des hommes de sa maison et de
     celles des princes. Mais j'ai la promesse pour Astolphe pour
     une autre circonstance qui n'est pas trs loigne. Ne
     croyez pas que je vous oublie et que vous n'tes dans ma vie
     au nombre de mes plus doux et de mes plus imprissables
     souvenirs.

     Mille tendresses  tous.

                                        CH.[455]

                   [Note 454: _Bardoux_, p. 361.]

                   [Note 455: _Chdieu de Robethon_, p. 251.]

La promesse faite ne fut pas tenue, mais ce ne fut ni la faute de
Chateaubriand, ni celle du gouvernement de la Restauration. C'est 
lui-mme et  lui seul qu'Astolphe de Custine doit imputer d'avoir
tout perdu. Son nom fut ml,  ce moment,  une aventure honteuse, au
plus abominable des scandales. M. Chdieu de Robethon s'est vu dans la
ncessit d'en parler, au moins sommairement. Il me serait impossible
de reproduire ici son rcit.  peine y puis-je faire allusion. Ce
rcit, d'ailleurs, n'tonnera aucun de ceux qui ont lu les pages
consacres par Philarte Chasles, dans ses _Mmoires_, au marquis de
Custine.

 partir de ce dplorable vnement, tout fut fini pour Mme de
Custine. Sa vie tait brise; elle mourut le 25 juillet 1826,  l'ge
de 56 ans.


VIII[456]

                   [Note 456: Ci-dessus, p. 329.]

LA MORT DE LA HARPE.

Ce sera l'honneur de La Harpe d'avoir, lui le disciple de Voltaire
d'avoir compris et salu, ds le premier jour, le gnie de
Chateaubriand.--d'avoir selon l'expression de {p.579} Sainte-Beuve,
donn en mourant la main  Chateaubriand,  Fontanes,  tout ce jeune
groupe littraire en qui tait alors l'avenir.

Bien avant l'apparition du _Gnie du christianisme_, il avait commenc
une _Apologie de la religion chrtienne_, que la mort ne lui a pas
permis de finir, mais dont il reste de trs beaux fragments. D'autres
 sa place eussent vu avec ennui, avec dpit sans doute, l'entre en
scne du jeune rival dont l'oeuvre allait rejeter la sienne dans
l'ombre. La Harpe, au contraire, l'accueillit avec un sincre
enthousiasme, avec une sorte de tendresse, non comme un rival, mais
comme un fils. Il inscrivit son nom sur son testament, le priant de
se souvenir combien il lui tait attach. Chateaubriand ne fut pas
ingrat. Il publia, dans le _Mercure_, au lendemain des funrailles de
La Harpe, un article, o il disait:

     ... Les obsques furent clbres, le dimanche matin, 
     Notre-Dame. Il s'tait retir depuis quelques annes dans le
     clotre de cette cathdrale, comme s'il avait voulu se
     rfugier, loin d'un monde peu charitable,  l'ombre de la
     maison du Dieu de misricorde. Ceux qui ont vu les restes de
     cet auteur clbre renferms dans un chtif cercueil ont pu
     sentir le nant des grandeurs littraires, comme de toutes
     les autres grandeurs; heureusement, c'est dans la mort que
     le chrtien triomphe, et sa gloire commence quand toutes les
     autres gloires finissent.

     Le convoi est parti  une heure pour le cimetire de la
     barrire de Vaugirard. Nous avons sincrement regrett de ne
     pas voir marcher  la tte du cortge cette croix qui nous
     afflige et nous console, et par laquelle un Dieu
     compatissant a voulu se rapprocher de nos misres. Lorsqu'on
     est arriv au cimetire, on a dpos le cercueil au bord de
     la fosse, sur le petit morceau de terre qui devait bientt
     le recouvrir. M. de Fontanes a prononc alors un discours
     noble et simple sur l'ami qu'il venait de perdre. Il y avait
     dans l'organe de l'orateur attendri, dans les tourbillons de
     neige qui tombaient du ciel, et qui blanchissaient le drap
     mortuaire du cercueil, dans le vent qui soulevait ce drap
     mortuaire, comme pour laisser passer les paroles de l'amiti
     jusqu' l'oreille de la mort; il y avait, disons-nous, dans
     ce concours de {p.580} circonstances, quelque chose de
     touchant et de lugubre... Les restes de M. de La Harpe
     n'taient pas encore recouverts de terre; nous pleurions
     encore autour de son cercueil, prs de sa fosse ouverte; et
     dans le moment mme o M. de Fontanes nous assurait que
     toutes les injustices allaient s'ensevelir dans cette tombe,
     que tout le monde partageait nos regrets, un journal
     insultait aux cendres d'un homme illustre; on l'accusait
     d'avoir dshonor le commencement de sa carrire par ses
     neuf dernires annes. Nous appliquerons aux auteurs de cet
     article les paroles de l'criture que M. de La Harpe a
     cites  la fin de son dernier morceau sur l'Encyclopdie,
     et qui sont aussi les _dernires paroles_ que ce grand
     critique a fait entendre au public: _Malheur  vous qui
     appelez mal ce qui est bien et bien ce qui est mal_.

Trente-cinq ans plus tard, dans ses _Mmoires_, rendant  La Harpe un
dernier hommage, Chateaubriand voquait le souvenir de cette journe
de deuil du 12 fvrier 1803, et du discours de M. de Fontanes.

Voici ce discours:

     Les lettres et la France regrettent aujourd'hui un pote, un
     orateur, un critique illustre. La Harpe avait  peine
     vingt-cinq ans, et son premier essai dramatique l'annona
     comme le plus digne lve des grands matres de la scne
     franaise: l'hritage de leur gloire n'a point dgnr dans
     ses mains, car il nous a transmis fidlement leurs prceptes
     et leurs exemples. Il loua les grands hommes des plus beaux
     sicles de l'loquence et de la posie, et leur esprit,
     comme leur langage, se retrouve toujours dans les crits
     d'un disciple qu'ils avaient form. C'est en leur nom qu'il
     attaqua jusqu'au dernier moment les fausses doctrines
     littraires; et, dans ce genre de combat, sa vie entire ne
     fut qu'un long dvouement au triomphe des vrais principes.
     Mais si ce dvouement courageux fit sa gloire, il n'a pas
     fait son bonheur. Je ne puis dissimuler que la franchise de
     son caractre et la rigueur impartiale de ses censures
     loignrent trop souvent de son nom et de ses travaux la
     bienveillance et mme l'quit. Il n'arrachait que l'estime
     o tant d'autres auraient obtenu enthousiasme. Souvent les
     clameurs de ses ennemis parlrent plus haut que le bruit de
     ses succs et de sa renomme. Mais  l'aspect de ce tombeau,
     tous les ennemis sont dsarms. Ici les haines finissent, et
     la vrit seule demeure. Les talents de La Harpe ne seront
     plus enfin contests. Tous les amis des lettres, {p.581}
     quelles que soient leurs opinions, partagent maintenant
     notre deuil et nos regrets. Les circonstances o la mort le
     frappe, rendent sa perte encore plus douloureuse. Il expire
     dans un ge o la pense n'a rien perdu de sa vigueur, et
     lorsque son talent s'tait agrandi dans un autre ordre
     d'ides qu'il devait au spectacle extraordinaire dont le
     monde est tmoin depuis douze ans. Il laisse malheureusement
     imparfaits quelques ouvrages dont il attendait sa plus
     solide gloire, et qui seraient devenus ses premiers titres
     dans la postrit. Ses mains mourantes se sont dtaches
     avec peine du dernier monument qu'il levait. Ceux qui en
     connaissent quelques parties avouent que le talent potique
     de l'auteur, grce aux inspirations religieuses, n'eut
     jamais autant d'clat, de force et d'originalit. On sait
     qu'il avait embrass, avec toute l'nergie de son caractre,
     les opinions utiles et consolantes sur lesquelles repose le
     systme social; elles ont enrichi, non seulement ses penses
     et son style de beauts nouvelles, mais elles ont encore
     adouci les souffrances de ses derniers jours. Le Dieu
     qu'adoraient Fnelon et Racine a consol, sur le lit de
     mort, leur loquent pangyriste et l'hritier de leurs
     leons. Les amis qui l'ont vu dans ce dernier moment o
     l'homme ne dguise plus rien, savent quelle tait la vrit
     de ses sentiments; ils ont pu juger combien son coeur, en
     dpit de la calomnie, renfermait de droiture et de bont.
     Dj mme les sentiments les plus doux taient entrs dans
     ce coeur trop mconnu, et si souvent abreuv d'amertumes.
     Les injustices se rparaient. Nous tions prts  le revoir
     dans ce sanctuaire des lettres et du got, dont il tait le
     plus ferme soutien; lui-mme se flicitait nagure encore de
     cette runion si dsire; mais la mort a tromp nos voeux et
     les siens. Puissent au moins se conserver  jamais les
     traditions des grands modles qu'il sut interprter avec une
     raison si loquente! Puissent-elles, mes chers confrres, en
     formant de bons crivains, donner un nouvel clat  cette
     Acadmie franaise qu'illustrrent tant de noms fameux
     depuis cent cinquante ans, et que vient de rtablir un grand
     homme, si suprieur  celui qui l'a fonde!

Les ennemis de La Harpe (et Fontanes vient de nous dire combien ils
taient nombreux) affectaient de ne pas croire  la sincrit de sa
conversion. Ils savaient bien, au fond, que cette sincrit ne pouvait
tre mise en doute. Elle est atteste par tous les actes, par tous les
crits de ses neuf dernires annes. S'il tait besoin d'une autre
{p.582} preuve, on la trouverait dans les termes mmes de son
testament:

     Je lgue, y est-il dit, 200 francs aux pauvres de ma
     paroisse. Ma nice n'ayant rien, et ce que je laisserai
     tant peu de chose, il ne m'est pas possible de faire
     davantage pour cette classe qui est si  plaindre. J'engage
     chaque Franais  se rappeler que la religion fait un devoir
     sacr de soulager les indigents, et de faire tout ce qu'on
     peut pour adoucir le sort des infortuns: je remercie
     monsieur et madame de Talaru[457] des marques d'amiti
     qu'ils m'ont donnes; j'en conserverai le souvenir jusqu'au
     dernier moment. Je remercie galement les respectables
     docteurs Malhouet et Portal, des soins qu'ils ont bien voulu
     me donner, avec un grand zle, dans ma maladie. Je prie MM.
     de Fontanes, _Chateaubriand_, de Courtivron, de Chabannes,
     Rcamier, de Herain, Linard, Migneret et Agasse de se
     souvenir combien je leur tais attach. Je nomme M. Boulard,
     notaire, mon ami depuis vingt ans, mon excuteur
     testamentaire. Je supplie la divine Providence d'exaucer les
     voeux que je fais pour le bonheur de mon pays.--Puisse ma
     patrie jouir longtemps de la paix et de la tranquillit!
     Puissent les saintes maximes de l'vangile tre gnralement
     suivies pour le bonheur de la socit!

                   [Note 457: La veuve du comte Stanislas de
                   Clermont-Tonnerre, remarie au marquis de Talaru.
                   Elle avait puissamment contribu, avec deux
                   vques, l'vque de Montauban et l'vque de
                   Saint-Brieuc,  la conversion de La Harpe en 1794.
                   La marquise de Talaru tait la cousine de
                   Chateaubriand.]

Dans un codicille joint  ce testament, La Harpe avait ajout la
dclaration suivante:

     Ayant eu le bonheur de recevoir hier, pour la seconde fois,
     le saint viatique, je crois devoir faire encore une dernire
     dclaration des sentiments que j'ai publiquement manifests
     depuis neuf ans et dans lesquels je persvre. Chrtien par
     la grce de Dieu, et professant la religion catholique,
     apostolique et romaine, dans laquelle j'ai eu le bonheur de
     natre et d'tre lev, et dans laquelle je veux finir de
     vivre et mourir, je dclare que je crois fermement tout ce
     que croit et enseigne l'glise romaine, seule fonde par
     Jsus-Christ; que je condamne d'esprit et de coeur tout ce
     qu'elle condamne; que j'approuve de mme tout ce qu'elle
     approuve; en consquence, je rtracte tout ce que j'ai crit
     et imprim, ou qui a t imprim sous mon nom, de contraire
     {p.583}  la foi catholique ou aux bonnes moeurs: le
     dsavouant, et, en tant que je puis, en condamnant et
     dissuadant la promulgation, la rimpression et
     reprsentation sur les thtres. Je rtracte galement et
     condamne toute proposition errone qui aurait pu m'chapper
     dans ces diffrents crits.--J'exhorte tous mes compatriotes
      entretenir des sentiments de paix et de concorde; je
     demande pardon  ceux qui ont cru avoir  se plaindre de
     moi, comme je pardonne bien sincrement  ceux dont j'ai eu
      me plaindre.

Aprs de telles paroles, dites  l'heure suprme, qui pourrait encore
suspecter la sincrit des sentiments religieux de La Harpe? Il en
avait d'ailleurs donn une preuve non moins clatante  l'poque de ce
second mariage, sous le Directoire, dont parle Chateaubriand.
L'pisode est des plus intressants, et vaut, je crois, d'tre
rappel.

La Harpe avait pour ami M. Rcamier, le mari de la belle Juliette.
L'optimisme de M. Rcamier le poussait volontiers  se mler de
mariage: il y avait la main malheureuse, mais ses insuccs ne le
dcourageaient point. Il connaissait de vieille date une Mme de
Hatte-Longuerue, veuve, sans fortune, charge de deux enfants: un fils
et une fille fort belle, ge de vingt-trois ans. La demoiselle tait
difficile  tablir, attendu la pauvret de sa famille; M. Rcamier
eut l'ide de la faire pouser  La Harpe. Il avait trente-quatre ans
de plus que la jeune fille, et celle-ci n'tait pas sans ressentir
quelque rpugnance  l'accepter. Mais la mre cacha avec soin cette
disposition  l'pouseur, et entrana sa fille. Cette union, conclue
le 9 aot 1797, ne dura point et ne pouvait durer.

Au bout de trois semaines, Mlle de Longuerue dclarait que sa
rpugnance tait invincible et demandait le divorce. La Harpe,
vivement bless dans son amour-propre et dans sa conscience, se
conduisit en galant homme et en chrtien: il ne pouvait se prter au
divorce interdit par la loi religieuse, mais il le laissa s'accomplir,
et il pardonna  la jeune fille l'clat et le scandale de cette
{p.584} rupture. J'ai toujours entendu dire  Mme Rcamier, crit
Mme Lenormant dans ses _Souvenirs_ (I, 57), que les procds, le
langage, les sentiments que fit entendre et voir M. de La Harpe dans
cette pnible affaire avaient t pleins de modration, de droiture et
de sincre humilit. Il y avait d'autant plus de mrite, qu'il se
voyait  ce moment doublement frapp, la demande en divorce de Mlle de
Longuerue concidant avec le dcret de proscription lanc contre lui
par les auteurs du coup d'tat du 18 fructidor (4 septembre 1797).

Le divorce civil une fois prononc, Mlle de Longuerue entreprit de
faire annuler son mariage devant l'autorit religieuse. Ici encore,
l'attitude et la conduite de La Harpe furent de tous points
irrprochables. On en pourra juger par la lettre suivante, qu'il
crivit  Mme Rcamier, le 19 mai 1798, de l'asile o il se tenait
alors cach,  Corbeil:

     Tout considr, Madame, je vous avouerai que je rpugne
     extrmement  des explications par crit qui ne sauraient
     que m'tre trop pnibles et qui ne sont bonnes  rien. Vous
     savez mieux que personne combien dans cette malheureuse
     affaire mes intentions taient pures, quoique ma conduite
     n'ait pas t prudente.

     Ma confiance a t aveugle et on en a indignement abus.
     J'ai t tromp de toutes manires par celle  qui je ne
     voulais faire que du bien, et Dieu s'est servi d'elle pour
     me punir du mal que j'avais fait  d'autres. Que sa volont
     soit faite, et qu'il daigne lui pardonner comme  moi, et
     comme je lui pardonne de tout mon coeur! Plus on a eu de
     torts envers moi et moins je veux me permettre les
     reproches, et c'est ce que toute explication entranerait
     ncessairement. Le mal est fait, et il est de nature  ce
     que Dieu seul puisse le rparer, puisqu'il peut tout. Les
     moyens qu'on veut employer aujourd'hui, uniquement dicts
     par les intrts humains, ne me paraissent pas faits pour
     russir, quoi qu'il me soit permis, ce me semble, de le
     dsirer, au moins pour la satisfaction personnelle d'une
     personne que la jeunesse expose plus que toute autre et qui
     doit toujours m'tre chre  cause du lien qui nous unit
     devant Dieu.

     Je vous supplie donc de lui dire, soit de vive voix, soit
     mme {p.585} en lui communiquant cette lettre, que la
     sienne ne contient rien qui ne m'ait paru fort honnte, et
     que si je n'y rponds pas directement, c'est par gard pour
     elle et pour moi; que je trouve tout naturel, humainement
     parlant, le dsir qu'elle a de rompre lgalement une union
     qui n'a eu que des suites fcheuses, mais qui n'aurait
     jamais eu lieu, si elle et eu avec moi autant de bonne foi
     que j'en avais avec elle; que je l'excuse bien volontiers,
     mais que je ne crois pas qu'aucune autorit ecclsiastique
     l'excuse d'avoir donn,  vingt-trois ans, un consentement
     parfaitement libre et dont elle devait savoir toutes les
     consquences,  une union que son coeur n'approuvait pas;
     que sa mre est sans doute beaucoup plus condamnable qu'elle
     de l'avoir engage  n'couter que des vues d'intrt qui
     n'taient point dans son me, et que la Providence a bientt
     rendues illusoires pour notre punition commune et lgitime;
     mais qu'en fait de sacrements, les lois de l'glise
     n'admettent pour excuse ni la dissimulation ni l'intrt;
     que sa demande pourrait avoir lieu, si elle s'tait loigne
     de moi sur-le-champ, en rclamant contre une espce de
     contrainte ou de tromperie quelconque, mais qu'ayant habit
     avec moi librement et publiquement, pendant trois semaines
     comme ma femme, elle ne sera pas probablement admise 
     donner comme moyen de nullit ce qu'elle a pu montrer de
     rpugnance  remplir le voeu du mariage; moyen que tant de
     raisons premptoires ne permettent de valider dans aucun
     tribunal, surtout dans un tribunal ecclsiastique, le seul
     qu'elle puisse invoquer, puisqu'elle est dj divorce dans
     les tribunaux civils, o elle ne peut prtendre davantage;
     qu'au reste je ne mettrai pas plus d'opposition aux
     dmarches qu'elle peut faire pour annuler le mariage devant
     l'glise, que je n'en ai mis au divorce devant les juges
     civils; qu'il me suffit de rester tranger  l'un et 
     l'autre, parce que l'un et l'autre sont contraires  la loi
     de Dieu; que si j'tais dans le cas d'tre appel, ce que je
     ne crois pas, je dirais la vrit, et rien que la vrit,
     comme je la dois dans tous les cas.

     Voil ce que je puis dire en mon me et conscience, et je
     dsire qu'elle en soit satisfaite[458].

                   [Note 458: _Souvenirs et Correspondance tirs des
                   papiers de Madame Rcamier_, par Mme Charles
                   Lenormant, tome I, p. 60.]

La msaventure de La Harpe pouvait bien rjouir ses ennemis: ils
avaient pour eux les rieurs. Sa conduite en toute cette affaire n'en
fut pas moins celle d'un galant homme et d'un vrai chrtien.


{p.586} IX

LES QUATRE CLAUSEL[459].

                   [Note 459: Ci-dessus, page 402.]

Jean-Claude Clausel de Coussergues, n  Coussergues (Aveyron), le 4
dcembre 1759, tait entr de bonne heure dans la magistrature et
avait succd  son pre, le 26 octobre 1789, comme conseiller  la
cour des aides de Montpellier. Il migra, servit dans l'arme de
Cond, rentra en France sous le Consulat et se fit libraire et
journaliste. C'est alors qu'il connut Chateaubriand et que se noua
entre eux une amiti que la mort seule devait rompre. Bien des choses
d'ailleurs les rapprochaient. migrs tous les deux, ils avaient
combattu sous le mme drapeau. Leur exil avait eu mme dure. Comme
Chateaubriand, Clausel avait commenc par tre _philosophe_, et l'un
des tenants les plus fanatiques de Jean-Jacques; puis la Rvolution
lui avait ouvert les yeux, il avait pleur, lui aussi, et il avait
cru. On avait vu alors son ardeur philosophique se changer en une
pit tendre. Il fut donc de ceux qui, par leurs articles,
contriburent  l'immense succs du _Gnie du Christianisme_. Mais il
ne s'en tint pas  des articles de journaux. De Rome, le 20 dcembre
1803, Chateaubriand crivait  Gueneau de Mussy:

     Je vous prie de veiller un peu  mes intrts littraires;
     songez que c'est la seule ressource qui va me rester.
     Migneret a bien vendu ses ditions, mais il a confi sa
     marchandise  des fripons, et j'ai prouv cinq
     banqueroutes. Engagez M. Clausel  commencer le plus tt
     possible son _dition chrtienne_. Si j'en crois ce qu'il
     m'a mand, elle se vendra bien, et cela me rendra encore
     quelque argent. Le monument de Mme de Beaumont me cotera
     9,000 francs. J'ai vendu tout ce que j'avais pour en payer
     une partie...

{p.587} Les cinq volumes du _Gnie_ taient trop gros et trop chers
pour aller  tous les acheteurs; ils renfermaient, par endroits, de
trop vives peintures, pour tre mis dans toutes les mains. Une dition
chrtienne, c'est--dire abrge et corrige,  l'usage de la jeunesse
et des coles, tait demande. Pour se livrer  un travail de ce genre
et y russir, il fallait, avec une grande dlicatesse d'me et de foi,
le sincre dvouement d'un ami. Clausel remplissait  merveille ces
conditions; aussi s'acquitta-t-il de sa tche avec un plein succs.
Son dition abrge du _Gnie du Christianisme_ fut plusieurs fois
rimprime.

Clausel avait moins bien russi dans ses propres entreprises de
librairie; ses dernires ressources commenaient  s'puiser. Il fut
donc heureux d'tre choisi par le Snat, le 17 fvrier 1807, comme
dput de l'Aveyron au Corps lgislatif, mandat qui lui fut renouvel
le 6 janvier 1813. Une indemnit de 10,000 francs tait alors alloue
 chaque dput. En 1811, Cambacrs, son ancien collgue  la cour
des aides de Montpellier, le fit nommer conseiller  la cour d'appel
de cette ville. Comme il n'y avait pas d'incompatibilit entre ces
fonctions et celles de membre du Corps lgislatif, il continua
d'habiter Paris une partie de l'anne, et alors il voyait chaque jour
les Chateaubriand et les Joubert. Madame de Chateaubriand l'appelait,
ds cette poque notre meilleur ami. Il tait pourtant  Montpellier
au mois de juillet 1811, ce qui lui valait de recevoir cette charmante
lettre de Mme de Chateaubriand, l'une des plus jolies qu'elle ait
crites:

                              _Val-du-Loup, ce 27 juillet 1811._

     Bien que l'air et le ton de *** me dplaisent galement, il
     suffit, mon cher ami, que vous l'aimiez pour que j'aie un
     grand plaisir  faire quelque chose qui lui soit agrable.
     J'irai donc incessamment  la Marine solliciter un _brevet
     de mort_ pour son neveu.

     {p.588} Je vous dfie de nous crire d'un pays plus chaud
     que le ntre; voil deux jours qu'on ne peut respirer. Il
     est vrai qu'il y en a trois qu'on se chauffait  grand feu:
     pour le chaud, c'est la saison; pour le froid, c'est la
     comte.--Vous ayez grand tort de comparer le lieu o nous
     vivons au paradis terrestre; si ce n'est qu'on y trouve
     aussi des _serpents_, et, si vous avez  Montpellier des
     procs  dbrouiller et des chicanes  rprimer, nous avons
     ici des voleurs  pendre; en consquence, M. de
     Chateaubriand vient d'tre nomm _jur_, pour juger les
     pauvres gens qu'il renverra sur les grands chemins sains et
     saufs, s'il plat  Dieu. Mais ce qui nous dplat beaucoup
      nous, c'est que nous voil obligs d'aller  Paris, et il
     est si triste et si justement triste en ce moment que rien
     qu' y penser on tourne  la mort. Pas une me, ou sinon des
     mes en peine; des rues dsertes, des maisons vides et des
     arbres poudrs  blanc, voil ce que nous allons trouver.

     Il nous serait beaucoup plus agrable d'aller vous faire une
     petite visite dans votre cabinet expos au nord et plac au
     milieu d'une belle campagne; mais on ne peut pas dire 
     prsent, voyage qui voudra. Nous vous attendons donc ici;
     car vous y viendrez, et j'espre mme que vous y resterez;
     et, comme alors vous serez questeur, nous _aurons une
     voiture_.

     Joubert est dans l'admiration et dans l'attendrissement des
     lettres que vous lui crivez, d'o je conclus que ce ne sont
     pas vos chefs-d'oeuvre. Il est retomb dans sa manie
     _universitaire_; il n'a pas de plus grand bonheur que de
     pouvoir s'enfermer avec quelques inspecteurs, recteurs ou
     proviseurs, et de les _prorer_ tant et si longtemps qu'il
     est ensuite oblig de se coucher pendant huit jours et qu'il
     a le plaisir de se plaindre ternellement. M. de Bonald est
     ici depuis un mois, mais nous ne l'avons point vu, du moins
     moi. M. de Chateaubriand l'a rencontr l'autre jour, chez le
     restaurateur. On dit qu'il s'est livr aux petits
     littrateurs; il les a choisis pour ses amis et pour ses
     juges. Il a grand tort pour l'avenir, mais il a raison pour
     le prsent. Il parat qu'il veut des trompettes pour son
     nouvel ouvrage; il est vrai que celles d'aujourd'hui ne
     retentissent pas au loin, mais elles assourdissent ceux qui
     sont prs.

     Nous avons depuis huit jours un vent pouvantable, tantt
     froid, tantt chaud, c'est--dire aussi extraordinaire que
     la saison. Comme je ne suis point mlancolique et que j'ai
     pass l'ge o l'on aime  soupirer, je n'aime ni le vent ni
     la lune; je ne me plais qu' la pluie pour mon gazon, et au
     soleil pour me rjouir. Mais voil une des plus longues
     lettres que j'aie jamais crites. Aussi je permets bien 
     votre distraction de penser  {p.589} autre chose en la
     lisant. Souvenez-vous seulement toujours du tendre et
     sincre attachement que je vous ai vou.

     J'ai le plus grand plaisir  recevoir de vos lettres, je les
     lis trs bien; ainsi ne m'imputez point votre silence.

M. Clausel fit partie, en 1813, de l'opposition qui se manifesta au
Corps lgislatif contre la politique impriale; il accueillit avec
joie la Restauration et fut, en 1814, l'un des commissaires chargs de
prparer la rdaction de la Charte. Nomm conseiller  la Cour de
cassation le 15 fvrier 1815, il tait lu dput, le 22 aot de la
mme anne, par le collge du dpartement de l'Aveyron. Il fit partie
des Chambres jusqu'en 1827. Le 14 fvrier 1820, au lendemain de
l'assassinat du duc de Berry, il se laissa garer par l'excs de son
indignation et de sa douleur au point de proposer  ses collgues de
porter un acte d'accusation contre M. Decazes, ministre de
l'intrieur, comme complice de l'assassinat du prince. Il commit, ce
jour-l, une grave faute; mais si svrement qu'on la doive juger, il
n'en faut pas moins reconnatre en mme temps que M. Clausel de
Coussergues, orateur nergique, vigoureux, souvent passionn, parfois
violent, tait, au demeurant, le plus honnte et le meilleur des
hommes. Selon le mot de Joubert, il tait  la fois ardent et doux.

     Pardonnez-moi donc, lui crivait l'aimable moraliste, le 10
     dcembre 1809, aimez-nous et soyez toujours pour nous, comme
     pour le reste du monde, le _doux_ et _ardent_
     Clausel[460].--Adieu, lui crivait encore Joubert, le 20
     septembre 1817, adieu, bonne me, ange de paix, dont tant de
     tourbillons se jouent  rendre inutile la primitive
     destination. Nous aimerions mieux vous voir et vous savoir
     en repos qu'en mouvement, conformment  votre essence.
     Mais, en mouvement comme en repos, nous vous aimerons
     toujours galement  cause de l'incorruptibilit de votre
     nature. Adieu, aimez-nous aussi et vivez longtemps[461].

                   [Note 460: _Penses, Essais, Maximes et
                   Correspondance_ de M. Joubert, T. II, p. 430.]

                   [Note 461: Joubert, tome II, p. 432.]

{p.590} En 1824,  l'occasion du sacre de Charles X, M. Clausel publia
un trs savant volume, que Chateaubriand apprciera plus tard en ces
termes, dans la prface des _tudes historiques_: Sous ce titre
modeste: _Du sacre de nos rois_, M. Clausel de Coussergues a crit un
livre qui restera; les amateurs de la clart et des faits bien
classs, sans prtention et sans verbiage, y trouveront  se
satisfaire.

Le 30 septembre 1830, ne voulant pas prter serment au gouvernement de
la rvolution de Juillet, il donna sa dmission de conseiller  la
Cour de cassation. Il vivra dsormais dans la retraite, quelquefois 
Paris, le plus souvent  Coussergues, o jusqu' la fin viendront le
trouver les aimables et spirituelles lettres de Mme de Chateaubriand.
La dernire est du 10 fvrier 1844. M. Clausel a 85 ans; Mme de
Chateaubriand en a 70, mais son esprit est toujours jeune. La lettre
est trs longue. En voici les dernires lignes:

     ...Nous sommes toujours dans notre rue du Bac, o nous
     resterons, parce qu'il nous faut un rez-de-chausse pour M.
     de Chateaubriand et un jardin pour trois douzaines d'oiseaux
     qui chantent sous ma fentre dans une volire (comme on dit)
     modle--o ils vivent heureux  l'abri des chats et de la
     politique.

     Que vous avez t sage d'tre all, sans trop vous
     embarrasser du vide que vous laissez ici, vivre paisiblement
     dans vos montagnes o il ne pntre de mauvais que les
     journaux,--que vous pouvez ne pas lire mais que vous lisez.
     C'est cependant une habitude dont on devrait se dfaire
     quand on a promis de renoncer  Satan et  ses oeuvres; mais
     je ne sache que moi qui n'aie point ce huitime pch mortel
      me reprocher.

     Vous savez que M. de Chateaubriand n'a pas t  Barges,
     autrement il aurait t vous voir, malgr mes craintes de le
     savoir traversant vos montagnes, d'o l'on ne sort vivant
     que par miracle.

     Adieu, mon cher ministre[462] sans portefeuille, voil votre
     vieil {p.591} ami qui prend la plume pour vous rpter ce
     que je vous dis en vous quittant, que nous vous aimons
     aujourd'hui comme nous vous aimions il y a quarante ans et
     plus.

                                        La Vsse de CHATEAUBRIAND.

                   [Note 462: Mme de Chateaubriand avait l'habitude
                   d'appeler le complaisant Clausel, toujours prt 
                   lui obir, son _serviteur Clausel_, son _cher
                   ministre_.]

Et au-dessous de la signature de sa femme, de ses pauvres doigts tout
nous par la goutte, qui pouvaient  peine retenir la plume et marquer
les lettres, Chateaubriand crivit ces deux lignes:

     Vous ne voyez plus, mon cher ami, et moi, je ne puis plus
     crire: ainsi tout finit, except notre fidle et constante
     amiti.

                                        CHATEAUBRIAND[463].

                   [Note 463: _Madame de Chateaubriand. Lettres
                   indites  M. Clausel de Coussergues_, par l'abb
                   Pailhs (1888).]

M. Clausel de Coussergues mourut le 7 juillet 1846. Deux ans aprs,
presque jour pour jour, le 4 juillet 1848, son vieil ami le suivait
dans la tombe. Mme de Chateaubriand tait morte le 9 fvrier 1847.

       *       *       *       *       *

Les noms de Clausel et de Chateaubriand ne se sauraient sparer. Dans
l'Appendice du _Gnie du Christianisme_, on trouve une Note ainsi
conue:

     M. de Cl..., oblig de fuir pendant la Terreur avec un de
     ses frres, entra dans l'arme de Cond; aprs y avoir servi
     honorablement jusqu' la paix, il se rsolut de quitter le
     monde. Il passa en Espagne, se retira dans un couvent de
     trappistes, y prit l'habit de l'ordre, et mourut peu de
     temps aprs avoir prononc ses voeux: il avait crit
     plusieurs lettres  sa famille et  ses amis pendant son
     voyage en Espagne et son noviciat chez les trappistes. Ce
     sont ces lettres que l'on donne ici. On n'a rien voulu y
     changer: on y verra une peinture fidle de la vie de ces
     religieux. Dans ces feuilles crites sans art, il rgne
     souvent une grande lvation de sentiments, et toujours une
     navet d'autant plus prcieuse, qu'elle appartient au gnie
     franais, et qu'elle se perd de plus en plus parmi nous. Le
     sujet de ces lettres se lie au souvenir de nos malheurs;
     elles reprsentent un jeune et brave Franais chass de sa
     famille par la {p.592} Rvolution et s'immolant dans la
     solitude, victime volontaire offerte  l'ternel, pour
     racheter les maux et les impits de la patrie: ainsi saint
     Jrme, au fond de sa grotte, tchait en versant des
     torrents de larmes, et en levant ses mains vers le ciel, de
     retarder la chute de l'empire romain. Cette correspondance
     offre donc une petite histoire complte, qui a son
     commencement, son milieu et sa fin. Je ne doute point que si
     on la publiait comme un simple roman, elle n'et le plus
     grand succs...

M. de Cl... tait le frre de Clausel de Coussergues. Il mourut, le 4
janvier 1802, au monastre de Sainte-Suzanne de N.-D.-de-la-Trappe,
dans la province d'Aragon. Ses lettres, crites de 1799  1801,
justifient pleinement les loges que leur accorde Chateaubriand. Mais
le malheur est qu'elles se trouvent dans un _Appendice_,--et le
lecteur (peut-tre a-t-il tort?) lit encore moins les appendices que
les prfaces.

       *       *       *       *       *

Tout le monde avait du talent dans la famille des Clausel. Un autre
frre de M. Clausel de Coussergues, l'abb Clausel de Montals publia,
dans les derniers mois de 1816, un livre dont le titre seul renferme
une grande pense: _La Religion chrtienne prouve par la Rvolution
franaise_. Le _Journal des Dbats_ en rendit compte dans son numro
du 27 janvier 1817:

     Je ne sais, disait l'auteur de l'article, si c'est la
     premire fois que M. Clausel de Montals fait imprimer: son
     style annonce une grande habitude d'crire et de rendre sa
     pense plus forte en la resserrant. Frre de M. Clausel de
     Coussergues, membre de la Chambre des dputs, et de M.
     Clausel, grand vicaire d'Amiens, rsidant  Beauvais, qui
     pronona, devant l'assemble lectorale du dpartement de
     l'Oise, un discours que tous les gens de got conserveront,
     il n'a rien  envier  ses ans...

L'abb Clausel de Montals fut appel  l'piscopat en 1824. L'clat
avec lequel il a occup pendant prs de trente ans le sige de
Chartres, l'nergie avec laquelle, {p.593} tant dj plus que
septuagnaire, il a engag le premier au mois de mars 1841, cette
lutte en faveur de la libert de l'enseignement, cette campagne des
vques d'o est sortie la loi du 25 mars 1850, les remarquables
crits qu'il a publis pendant ces dix annes et qui s'lvent au
chiffre de quarante, font de Mgr Clausel de Montals une des grandes
figures de l'piscopat au XIXe sicle.

Dans l'article du _Journal des Dbats_, il est question de M. Clausel,
grand vicaire d'Amiens. Membre du Conseil royal de l'instruction
publique sous la Restauration, il a mrit que ses adversaires lui
rendissent, dans la _Biographie des Contemporains_, ce tmoignage: M.
l'abb Clausel de Coussergues honore le royalisme ardent qu'on lui
connat par une loyaut et une noblesse de caractre dont il a donn
plusieurs preuves publiques[464]. Il prit une part brillante aux
polmiques souleves, de 1817  1830, par les ouvrages de l'abb de la
Mennais, et mourut en 1835. Peu d'hommes, dit la _Biographie
universelle_[465], ont eu plus d'agrment dans l'esprit. Sa
conversation tincelante, et pleine de saillies, avait un agrment
tout particulier; mais ses saillies taient tempres par la droiture
de ses jugements et par ses excellentes qualits.

                   [Note 464: _Biographie des Contemporains_, T. IV,
                   p. 536.]

                   [Note 465: Deuxime dition, tome VIII, p. 365.]

M. et Mme de Chateaubriand ne m'en auraient pas voulu, j'en suis sr,
de m'tre un peu tendu sur les frres de _leur meilleur ami_.


X

LE CAHIER ROUGE[466]

                   [Note 466: Ci-dessus, p. 403.]

M. Maxime du Camp crivait, en 1882, dans ses _Souvenirs littraires_:

     {p.594} Sainte-Beuve, dont une femme d'esprit disait: Il
     ressemble  une vieille femme qui a oubli de mettre son
     tour; Sainte-Beuve, dont l'me ne pchait point par l'excs
     des qualits chevaleresques; Sainte-Beuve a jug
     Chateaubriand avec une svrit dont l'acrimonie n'est point
     absente. Lui, si bien inform d'habitude et amateur
     passionn de documents indits, il n'a pas su que Mme de
     Chateaubriand crivait, elle aussi, ses mmoires, qui se
     dveloppaient paralllement  ceux de son mari, les
     compltaient et dans bien des cas les clairaient. Ces
     mmoires, crits sur des cahiers relis en maroquin rouge,
     je les ai lus[467].

                   [Note 467: _Souvenirs littraires_, tome I. p.
                   382.]

       *       *       *       *       *

La rvlation de Maxime du Camp ne laissa pas de causer quelque
surprise. On savait bien par Joubert que les lettres de Mme de
Chateaubriand taient pleines d'esprit,  ce point qu'il s'empressait
souvent de les copier pour en faire jouir leurs amis communs.
Vraiment, crit-il, sa femme (de Chateaubriand) entend mieux que lui
les petites choses... Si le _Publiciste_ lisait ses lettres, il les
trouverait de bon got et dignes de ses feuilletons. Je vais vous en
transcrire quelque chose: cette plume vive et leste, mrite, je crois,
de vous faire quelque plaisir. Et aprs avoir cit un long passage,
il ajoute: Je n'ai pas sous les yeux la deuxime lettre  ma femme et
qui est encore plus piquante[468].--On avait lu cette page des
_Mmoires d'Outre-tombe_: Je ne sais s'il a jamais exist une
intelligence plus fine que celle de ma femme: elle devine la pense et
la parole  natre, sur le front ou sur les lvres de la personne avec
qui elle cause: la tromper en rien est impossible. D'un esprit
original et cultiv, _crivant de la manire la plus piquante,
racontant  merveille_[469]... Par M. Danielo, qui fut pendant vingt
ans le secrtaire de M. de Chateaubriand, on savait qu'elle avait
plus d'esprit que {p.595} son mari, et que, plus que lui, elle tait
prompte pour la rpartie[470]...

                   [Note 468: _Penses, Essais, Maximes et
                   Correspondance de M. Joubert_, tome II.]

                   [Note 469: _Mmoires d'Outre-tombe_, tome I, p.
                   408.]

                   [Note 470: _Les Conversations de M. de
                   Chateaubriand_, par _M. Danielo_, insres  la
                   suite des _Mmoires d'Outre-tombe_, tome XII de la
                   premire dition.]

Avec son esprit mordant, avec sa verve railleuse et sa plume vive et
leste, Mme de Chateaubriand tait donc assez bien arme pour crire
des mmoires. Mais, d'autre part, cette femme d'un homme de gnie
n'tait,  aucun degr, une _femme littraire_. Chez elle, pas la
moindre trace de _bas-bleuisme_. Elle tait adverse aux lettres,
selon le mot de son mari, qui ajoute: Mme de Chateaubriand m'admire
sans avoir jamais lu deux lignes de mes ouvrages[471]. Il advint mme
qu'elle vendit au rabais, petit  petit, au profit de ses pauvres, la
bibliothque de son mari, ce dont celui-ci, d'ailleurs, ne ft pas
autrement fch. Ses lectures se bornaient  quelques ouvrages de
pit o elle trouvait ses dlices[472]. Sa grande affaire, c'tait
la charit, c'tait la visite des pauvres ou l'OEuvre de la
Sainte-Enfance, c'tait surtout l'Infirmerie de Marie-Thrse, fonde
par elle et o elle passait presque toutes ses journes. En fait de
livres, ce qui la proccupait surtout, c'tait de vendre beaucoup de
livres... de chocolat. Elle en avait tabli une fabrique dans son
Infirmerie, et ses amis n'avaient pas le droit de se fournir ailleurs,
quitte  eux, pour se consoler,  l'appeler la _vicomtesse Chocolat_,
titre dont elle tait aussi fire que de celui de vicomtesse de
Chateaubriand. Ses succs comme marchande ne se comptaient pas; il lui
arriva mme un jour de faire un vrai miracle: elle vendit  Victor
Hugo trois livres de chocolat, au prix fort! Il est vrai que Victor
Hugo tait jeune en ce temps-l[473].

                   [Note 471: _Mmoires d'Outre-tombe_, tome I, p.
                   408.]

                   [Note 472: J. Danielo, _loc. cit._]

                   [Note 473: _Victor Hugo racont par un tmoin de sa
                   vie_, tome II, p. 12.]

Et maintenant, vous figurez-vous cette sainte femme, {p.596} tout
entire voue aux oeuvres de charit, dont elle ne veut pas se laisser
distraire mme par les ouvrages de son mari, vous la figurez-vous se
mettant  sa table de travail et crivant l'histoire de sa vie comme
Mme George Sand? J'en suis fch pour M. Maxime du Camp, mais il l'a
calomnie, sans le vouloir, lorsqu'il l'a reprsente crivant ses
_Mmoires_.--Et pourtant le _Cahier rouge_ existe. Dans quelles
circonstances, comment et pourquoi il a t crit, c'est ce qu'il nous
faut dire.

En 1834, lorsqu'eurent lieu,  l'Abbaye-au-Bois, les premires
lectures des _Mmoires d'Outre-tombe_, Chateaubriand avait termin,
d'une part, la premire partie de ses rcits, celle qui s'achve avec
son migration et se clt par sa rentre en France au printemps de
1800; il avait, d'autre part, retrac sa carrire politique, la
seconde Restauration, la rvolution de Juillet, les deux voyages 
Prague, le voyage  Venise, ses relations avec la famille royale
dchue. Il ne lui restait plus qu' faire revivre les annes qui vont
de 1800  1815, d'_Atala_ et du _Gnie du christianisme_  la brochure
de _Bonaparte et les Bourbons_ et  la _Monarchie selon la Charte_.

Avant d'entreprendre cette dernire partie de sa tche, et pour la
rendre plus facile  la fois et plus sre, Chateaubriand prie sa femme
de jeter sur le papier les souvenirs qui lui sont rests de cette
poque. Mme de Chateaubriand se met  l'oeuvre; elle prend un grand
cahier et commence d'crire tout en haut de la premire page, sans
laisser le plus petit espace pour un titre gnral.  quoi bon un
titre, pour des notes qui ne seront lues que par une seule personne?
Elle entre en matire, sans autre prambule, par une simple date:
_1804_, et dbute ainsi: Lorsque M. de Chateaubriand revint de Rome
au mois de fvrier, nous prmes un logement  l'_Htel de France_, rue
de Beaune. D'elle-mme et de sa vie avant 1804, pas un mot, parce que
ce n'est pas sa vie, ce ne sont pas ses {p.597} mmoires qu'elle
crit. C'est en 1804 qu'a eu lieu, aprs une sparation de douze
annes, sa runion avec son mari, c'est donc  partir de ce moment
seulement que ses souvenirs pourront tre utiles  ce dernier, et
comme c'est pour lui seul qu'elle crit, elle ne songe pas un instant
 reprendre les choses de plus haut. De mme, elle terminera ses notes
avec la fin des Cent-Jours, parce qu'au del de cette date elles ne
serviraient de rien  M. de Chateaubriand. Ce qui achve de prouver
que le _Cahier rouge_ n'avait pas d'autre but que de fournir 
l'illustre crivain des notes et des points de repre, c'est qu'on n'y
trouve rien, absolument rien, qui soit personnel  Mme de
Chateaubriand. M. Maxime du Camp dit, il est vrai, dans ses
_Souvenirs_,  la suite du passage que j'ai cit: Plusieurs
anecdotes, relates dans ces mmoires avec une sincrit toute
conjugale, expliquent l'ennui morbide qui a toujours pes sur
Chateaubriand; elles ont trait  des faits intimes,  des faits de
famille que je ne crois pas avoir le droit de rvler. Les souvenirs
de M. Maxime du Camp l'ont ici mal servi. Les faits intimes, les
anecdotes conjugales, brillent, dans le _Cahier rouge_, par leur
absence,--toujours par le mme motif. Les incidents de la vie de
famille, les impressions personnelles de Mme de Chateaubriand ne
pouvaient pas trouver place dans les _Mmoires_ de son mari; elle
n'avait pas ds lors  en parler,--et elle n'en a pas parl.

M. l'abb Pailhs a publi le _Cahier rouge_, en 1887, dans son livre
sur _Madame de Chateaubriand d'aprs ses mmoires et sa
correspondance_. Il nous a ainsi mis  mme d'apprcier la faon dont
en a us Chateaubriand avec les notes crites par sa femme  son
intention et sur sa demande.

Lorsqu'on rapproche les deux textes, le _Cahier rouge_ et les
_Mmoires d'Outre-tombe_, ce qui frappe tout d'abord, c'est que
Chateaubriand n'a pas _romanc_ les souvenirs de sa femme. Il les a
suivis pas  pas, mot  mot, sans y rien {p.598} ajouter de son chef,
sans rien inventer. On a l la preuve, pour la partie des _Mmoires_
qui va de 1804  1815, qu'ils sont scrupuleusement, minutieusement
exacts. Nous savons dj qu'il en est de mme pour la partie
antrieure  1804. Peut-tre aurons-nous  constater plus tard qu'il
n'en va pas autrement pour les annes qui suivent 1815.

Chateaubriand, je viens de le dire, ne s'est jamais cart, dans ses
rcits, des indications qui lui taient fournies par les notes de sa
femme. Il ne cesse de les suivre que lorsqu'il y rencontre sur
quelques-uns de ses contemporains des jugements trop rigoureux.
Charitable envers les pauvres, douce aux malheureux, Mme de
Chateaubriand n'tait pas toujours tendre pour les puissants du monde,
surtout s'ils taient souponns de n'admirer pas suffisamment son
mari. Sur le cardinal Fesch, en particulier, et sur le duc de
Richelieu, elle a des passages extrmement durs. Elle a de trs jolies
malices  l'endroit de Mme de Stal, de M. Beugnot ou de M. Pasquier.
Chateaubriand reproduit ce qui prcde et ce qui suit, il supprime les
durets et les malices. Dans un certain sens, au moins, il y avait
quelque chose de vrai dans le mot que rptait souvent l'auteur du
_Cahier rouge_: M. de Chateaubriand est meilleur que moi.


XI

LE CONSEILLER RAL ET L'ANECDOTE DU DUC DE ROVIGO[474]

                   [Note 474: Ci-dessus, page 440.]

Voici l'anecdote:

     Aprs l'excution du jugement, dit le duc de Rovigo, je
     repris le chemin de Paris. J'approchais de la barrire,
     lorsque je rencontrai M. Ral qui se rendait  Vincennes en
     costume de conseiller d'tat. Je l'arrtai pour lui demander
     o il allait:  Vincennes, me rpondit-il; j'ai reu hier
     au soir l'ordre de m'y {p.599} transporter pour interroger
     le duc d'Enghien. Je lui racontai ce qui venait de se
     passer, et il me parut aussi tonn de ce que je lui disais
     que je le paraissais de ce qu'il m'avait dit. Je commenai 
     rver. La rencontre du ministre des relations extrieures
     (Talleyrand) chez le gnral Murat me revint  l'esprit, _je
     commenai  douter que la mort du duc d'Enghien fut
     l'ouvrage du premier Consul_.

M. Thiers, qui plaide, lui aussi, _non coupable_, pour le premier
Consul, s'est naturellement empar de l'_anecdote_ du duc de Rovigo,
et il a chafaud sur elle tout son systme de dfense.

     Cependant, crit-il, tout n'tait pas irrvocable dans les
     ordres du premier Consul: il restait un moyen encore de
     sauver le prince infortun. M. Ral devait se transporter 
     Vincennes pour l'interroger longuement et lui arracher ce
     qu'il savait sur le complot... M. Maret (secrtaire gnral
     et chef du cabinet du premier Consul) avait lui-mme, dans
     la soire, dpos chez le conseiller d'tat Ral
     l'injonction crite de se rendre  Vincennes pour voir le
     prisonnier. Si M. Ral voyait le prisonnier... se sentait
     touch par sa franchise... M. Ral pouvait communiquer ses
     impressions  celui qui tenait la vie du prince dans ses
     puissantes mains... M. Ral, extnu de fatigue par un
     travail de plusieurs jours et de plusieurs nuits, avait
     dfendu  ses domestiques de l'veiller. L'ordre du premier
     Consul ne lui fut remis qu' cinq heures du matin...

Et M. Thiers ajoute:

     _C'tait un accident, un pur accident_ qui avait t au
     prince infortun la seule chance de sauver sa vie et au
     premier Consul une heureuse occasion de sauver une tache 
     sa gloire... On est  la merci d'un _hasard_, d'une
     lgret! La vie des accuss, l'honneur des gouvernements
     dpendent quelquefois de _la rencontre la plus fortuite!_

Le hasard a bon dos; mais il ne faudrait pourtant pas trop charger ses
paules.

 qui fera-t-on croire que le conseiller d'tat Ral, dans des
circonstances comme celles o l'on se trouvait, avait intim  ses
domestiques une dfense de l'veiller, qui se serait applique mme au
premier Consul et au chef de {p.600} son cabinet? Comment admettre
que Maret, fort de l'autorit de son matre et dans une occasion o la
gloire de ce dernier tait en jeu, n'aurait pas forc la consigne?

M. Thiers a dit lui-mme,  propos des ordres signs par Bonaparte et
remis  Savary: Ces ordres taient _complets et positifs_... Ils
contenaient l'injonction... de se runir immdiatement _pour tout
finir dans la nuit_ et si, comme on ne pouvait en douter, la
condamnation tait une condamnation  mort, _de faire excuter
sur-le-champ le prisonnier_.--On est au soir (c'est encore M. Thiers
qui nous le dit), encore quelques heures, et le prince sera fusill.
Bonaparte, cependant, est revenu  d'autres sentiments: il veut
essayer d'un moyen de sauver le prince, et c'est  M. Ral qu'il va
confier cette mission. Comme il n'y a pas une minute  perdre, Maret,
son envoy, verra donc Ral sur-le-champ, il le verra cote que cote,
il ne sortira pas de son htel qu'il ne l'ait vu partir pour Vincennes
au galop de ses chevaux!... Maret arrive  l'htel du conseiller
d'tat.--Monsieur est couch, disent les domestiques...--Et
discrtement Maret se retire, non pourtant sans laisser un pli chez le
concierge!!

       *       *       *       *       *

La brochure du duc de Rovigo donna naissance, en 1823,  plusieurs
autres crits, dont l'un, intitul: _Extrait de Mmoires indits sur
la Rvolution franaise_, avait pour auteur Mhe de la Touche, ancien
chef de division aux ministres des relations extrieures et de la
guerre, qui avait jou, lui aussi, un rle important dans l'affaire du
duc d'Enghien.

     Je dclare, crivait Mhe, qu'il n'est pas vrai que M. de
     Rovigo ait rencontr, le jour de l'assassinat, en habit de
     conseiller d'tat, M. Ral, qui avait, dit-il, ordre de
     Napolon d'aller interroger le duc d'Enghien. Cette journe
     tait assez remarquable pour tre reste dans la mmoire de
     beaucoup de personnes qui sont, je n'en doute pas,  mme
     d'attester le mme fait. Je dfierais M. Ral de nier
     qu'ayant reu de lui, de la part du premier {p.601} Consul,
     l'ordre de me rendre le matin dans son bureau, pour des
     affaires qui seront claircies dans une autre occasion, je
     n'aie t le prendre dans sa maison et qu'aprs avoir
     assist  sa toilette o il n'y avait rien du costume de
     conseiller, nous nous soyons rendus ensemble dans ses
     bureaux, rue des Saints-Pres, o je passai plusieurs heures
      crire des dtails que Napolon lui avait ordonn de me
     demander. Je soutiendrai  quiconque voudrait donner le
     change  l'opinion, qu' deux heures aprs-midi M. Ral
     n'tait pas sorti et qu'il n'a pas pu avoir d'entretien avec
     M. de Rovigo sur la route de Vincennes, o il n'avait pas
     besoin d'aller pour savoir ce qui se passait et o il n'y
     avait plus d'interrogatoire  faire.

Mhe, sans doute, n'est point de ceux dont le tmoignage s'impose;
mais il faut bien croire que son dmenti n'tait point ici sans
valeur, puisque le duc de Rovigo, en 1828, reproduisant, au tome II de
ses _Mmoires_, sa brochure de 1823, a eu bien soin de supprimer tout
ce qui avait trait  sa rencontre avec Ral sur la route de Vincennes.
De la fameuse _anecdote_, il n'est plus dit un tratre mot!

Dans ses _Tmoignages historiques, ou Quinze ans de haute police sous
Napolon_ (1833), Desmarest, le confident et le bras droit de Ral, a
tout un chapitre sur _l'Enlvement et la Mort du duc d'Enghien_. Il
n'y est point parl de la mission que Bonaparte aurait confie  Ral,
ni de la visite de Maret, ni de la rencontre sur la route de
Vincennes. Et de tout cela non plus il n'est rien dit dans les
_Souvenirs_ mmes de Ral, publis en 1835 sous ce titre:
_Indiscrtions_ (1798-1830); _Souvenirs anecdotiques et politiques
tirs du portefeuille d'un fonctionnaire de l'Empire_, mis en ordre
par M. Desclozeaux (Paris, Dufey, 2 vol. in-8{o}).

Chateaubriand a donc eu raison de mettre en doute l'_anecdote_ conte
par le duc de Rovigo et de tenir pour non recevable l'argument qu'en
ont voulu tirer les avocats de Bonaparte.


{p.602} XII

LA COMTESSE DE NOAILLES[475]

                   [Note 475: Ci-dessus, page 528.]

Nathalie-Luce-Lontine-Josphine de _Laborde de Mrville_, fille de
M. de Laborde, banquier de la cour, avait pous, en 1790,
Arthur-Jean-Tristan-Charles-Languedoc, comte de Noailles, fils an du
prince de Poix et petit-fils de cet hroque duc de Mouchy qui, allant
 la guillotine, le 27 juin 1794,  ceux qui lui criaient: Courage,
monsieur le marchal! rpondait d'un ton ferme:  quinze ans j'ai
mont  l'assaut pour mon roi;  prs de quatre-vingts je monterai 
l'chafaud pour mon Dieu!-- la mort de son beau-pre (15 fvrier
1819), Mme de Noailles devint duchesse de Mouchy. C'est elle que
Chateaubriand a peinte, dans les _Aventures du dernier Abencerage_,
sous le nom de _Blanca_, comme il s'est peint lui-mme sous le nom
d'Aben-Hamet:

     Les mois s'coulent, crivait-il: tantt errant parmi les
     ruines de Carthage, tantt assis sur le tombeau de
     Saint-Louis, l'Abencerage exil appelle le jour qui doit le
     ramener  Grenade. Ce jour se lve enfin: Aben-Hamet monte
     sur un vaisseau et fait tourner la proue vers Malaga. Avec
     quel transport, avec quelle joie mle de crainte il
     aperoit les premiers promontoires de l'Espagne! Blanca
     l'attend-elle sur ces bords? Se souvient-elle encore d'un
     pauvre Arabe qui ne cessa de l'adorer sous le palmier du
     dsert?

Sur cette rencontre  Grenade de Chateaubriand et de Mme de Noailles,
M. Hyde de Neuville, alors proscrit de France et rfugi en Espagne,
nous a donn, dans ses _Mmoires_, d'intressants dtails:

     {p.603} Mme de Noailles, depuis duchesse de Mouchy, dit-il,
     si justement nomme la belle Nathalie, voyageait depuis six
     mois en Espagne avec ses enfants et faisait d'assez longs
     sjours dans les villes qui pouvaient offrir de l'intrt 
     sa curiosit artistique. Elle tmoigna le dsir de nous
     voir, et nous fmes heureux de rencontrer une femme aussi
     aimable que bonne, qui connaissait tous nos amis de Paris,
     et qui, en nous parlant d'eux, rveillait nos plus chers
     souvenirs.

     Mme de Noailles, dont l'clat et la beaut avaient fait du
     bruit  son entre dans le monde, n'avait plus cette
     premire fracheur que je lui avais vue et qui n'appartient
     qu' l'extrme jeunesse; mais elle avait conserv sa grce,
     ses traits charmants et cette physionomie expressive et
     touchante qui ajoute tant  la beaut. Mme de Noailles tait
     Mlle de Laborde; elle avait la distinction, l'instruction et
     tous les talents qui sont de tradition dans cette
     famille[476], et, ce qui vaut mieux encore, beaucoup de
     bont. Je n'ai pas connu une me plus noble et plus
     gnreuse. C'est  elle que j'ai d une amiti prcieuse qui
     est devenue un des liens puissants de ma vie. Elle tait
     trs lie avec M. de Chateaubriand, alors en Terre-Sainte.
     Elle me parlait de lui sans cesse, et lorsque je le
     rencontrai peu de temps aprs, je crus le reconnatre sans
     jamais l'avoir vu.

                   [Note 476: La supriorit d'esprit de la vicomtesse
                   de Noailles, fille de la duchesse de Mouchy, est
                   connue. Elle a crit la _Vie de la princesse de
                   Poix_, sa grand-mre. Cet crit, publi en 1855,
                   est un chef-d'oeuvre de finesse et de grce
                   aristocratique. Une notice non moins remarquable
                   sur la vicomtesse de Noailles est due  la plume de
                   Mme Standish, ne Sabine de Noailles (Note de M.
                   Hyde de Neuville).]

     Mme de Noailles avait pass deux mois  Grenade pour
     dessiner tous les monuments que les Maures y ont laisss.
     Elle parlait de l'Alhambra avec l'enthousiasme d'une
     artiste... Les Maures exaltaient tellement son imagination
     que nous fmes sur le point de faire avec elle une course en
     Afrique, dont la traverse n'tait que de quelques heures...
     C'est de ce grand enthousiasme pour ces moeurs dont Mme de
     Noailles tait anime qu'est ne la charmante nouvelle que
     Chateaubriand a appele le _Dernier Abencerage_. _Blanca_ y
     est bien l'image fidle de l'aimable Nathalie, et dans la
     description de cette dame gracieuse et noble o il a peint
     la fille des Espagnes, j'ai cru souvent revoir l'amie
     commune qui nous avait charms bien des fois en essayant les
     danses si attrayantes des pays que nous visitions ensemble.
     (_Mmoires et Souvenirs du baron Hyde de Neuville_, tome I,
     p. 444 et suiv.).

{p.604}  quelques annes de l, Mme de Noailles devenait folle. Le 20
septembre 1817, la duchesse de Duras crivait  Mme Swetchine:

     Je vous ai montr des lettres de ma pauvre amie...; vous
     avez admir avec moi la supriorit de son esprit,
     l'lvation de ses sentiments, et cette dlicatesse, cette
     fiert blesse, qui depuis longtemps empoisonnait sa vie,
     car il n'y a pas de situation plus cruelle, selon moi, que
     de valoir mieux que sa conduite: on se juge avec tant de
     svrit et pourtant l'abaissement est si pnible! et quand
     on a runi tout ce que la beaut, la grce, l'esprit,
     l'lgance des manires peuvent inspirer d'admiration, qu'on
     a joui de cette admiration et qu'on sent qu'on vous la
     dispute, quelles affreuses rflexions ne doit-on pas faire!
     Et puis, il faut joindre  cela des sentiments blesss ou
     point compris, enfin ce malaise d'un coeur mal avec
     lui-mme, et cependant trop haut pour exiger. Enfin, chre
     amie, tout l'ensemble de cette situation a produit ce que
     cela devait produire: sa tte s'est gare, son imagination
     s'est frappe, et elle a perdu la raison. Sa folie n'est
     point violente, mais elle est dchirante. La terreur la
     saisit, elle croit qu'on va l'assassiner, que tout ce
     qu'elle prend est empoisonn, que nous allons tous prir tt
     ou tard par l'effet d'une conspiration, mais qu'elle est
     particulirement dvoue, que tous ses domestiques sont des
     _demi-soldes_ dguiss[477]; enfin mille folies. Elle s'est
     confesse; elle croit toujours mourir la nuit qui va suivre;
     mais elle dit qu'elle est heureuse. Elle m'a charge de la
     justifier aprs sa mort, de dire qu'elle ne mritait pas
     l'abandon o on l'avait laisse, enfin des choses o l'on
     retrouvait,  travers sa folie, les penses que je savais
     trop lui tre habituelles. Cela est dchirant. On voit, dans
     cet tat o l'on ne dguise rien, combien son me tait
     douce et combien elle a d souffrir... Vous sentirez tout
     cela. Je ne connais que M. de Chateaubriand et vous qui
     puissiez m'entendre sur ce sujet. Il sera bien afflig; je
     ne lui ai crit qu'il y a trois jours, j'esprais que cet
     horrible tat s'amliorerait, mais il n'a fait qu'empirer.
     Je ne puis penser qu' cela. (_Madame Swetchine, sa vie et
     ses oeuvres_, par le comte de Falloux, tome I, p. 184.)

                   [Note 477: Officiers rcemment congdis par une
                   mesure qui avait fait beaucoup de mcontents.]




{p.605} TABLE DES MATIRES


PREMIRE PARTIE


LIVRE VII

Je vais trouver ma mre. --  Saint-Malo. -- Progrs de la
Rvolution. -- Mon mariage. -- Paris. -- Anciennes et nouvelles
connaissances. -- L'abb Barthlemy. -- Saint-Ange. -- Thtre. --
Changement et physionomie de Paris. -- Club des Cordeliers. --
Marat. -- Danton. -- Camille Desmoulins. -- Fabre d'glantine. --
Opinion de M. de Malesherbes sur l'migration. -- Je joue et je
perds. -- Aventure du fiacre. -- Mme Roland. -- Barre 
l'Ermitage. -- Seconde fdration du 14 juillet. -- Prparatifs
d'migration. -- J'migre avec mon frre. -- Aventure de
Saint-Louis. -- Nous passons la frontire. -- Bruxelles. -- Dner
chez le baron de Breteuil. -- Rivarol. -- Dpart pour l'arme des
princes. -- Route. -- Rencontre de l'arme prussienne -- J'arrive
 Trves. -- Arme des princes. -- Amphithtre romain.
--_Atala_. -- Les chemises de Henri IV. -- Vie de soldat. --
Dernire reprsentation de l'ancienne France militaire. --
Commencement du sige de Thionville. -- Le chevalier de la
Baronnais. -- Continuation du sige. -- Contraste. -- Saints dans
les bois. -- Bataille de Bouvines. -- Patrouille. -- Rencontre
imprvue. -- Effets d'un boulet et d'une bombe. -- March du
camp. -- Nuit aux faisceaux d'armes. -- Chiens hollandais. --
Souvenir des _Martyrs_. -- Quelle tait ma compagnie. -- Aux
avant-postes. -- Eudore. -- Ulysse. -- Passage de la Moselle. --
Combat. -- Libba sourde et muette. -- Attaque sous Thionville. --
Leve du sige. -- Entre  Verdun. -- Maladie prussienne. --
Retraite. -- Petite vrole. -- Les Ardennes. --Fourgons du prince
de Ligne. -- Femmes de Namur. -- Je retrouve mon frre 
Bruxelles. -- Nos derniers adieux. -- Ostende. -- Passage 
Jersey. -- On me met  terre  Guernesey. -- La femme du pilote.
-- Jersey. --Mon oncle de Bede et sa famille. -- Description de
l'le. -- Le duc de Berry. -- Parents et amis disparus. --
Malheur de vieillir. -- Je passe en Angleterre. -- Dernire
rencontre avec Gesril .............................................. 1


LIVRE VIII

_Literary Fund_. -- Grenier de Holborn. -- Dprissement de ma
sant. -- Visite aux mdecins. -- migrs  Londres. -- Peltier.
-- Travaux littraires. -- Ma socit avec Hingant. -- Nos
promenades. -- Une nuit dans l'glise de Westminster. --
Dtresse. -- Secours imprvu. -- Logement sur un cimetire. --
Nouveaux camarades d'infortune. -- Nos plaisirs. -- Mon cousin de
la Botardais. -- Fte somptueuse. -- Fin de mes quarante cus.
-- Nouvelle dtresse. -- Table d'hte. -- vques. -- Dner 
London-Tavern. -- Manuscrits de Camden. -- Mes occupations dans
la province. -- Mort de mon frre. -- Malheurs de ma famille. --
Deux Frances. -- Lettres de Hingant. -- Charlotte. -- Retour 
Londres. -- Rencontre extraordinaire. -- Dfaut de mon caractre.
-- L'_Essai historique sur les rvolutions_. -- Son effet. --
Lettre de Lemierre, neveu du pote. -- Fontanes. -- Clry ........ 107


LIVRE IX

Mort de ma mre. -- Retour  la religion. -- _Gnie du
Christianisme_. -- Lettre du chevalier de Panat. -- Mon oncle M.
de Bede: sa fille ane. -- Littrature anglaise. -- Dprissement
de l'ancienne cole. -- Historiens. -- Potes. -- Publicistes. --
Shakespeare. -- Romans anciens. -- Romans nouveaux. -- Richardson.
-- Walter Scott. -- Posie nouvelle. -- Beattie. -- Lord Byron. --
L'Angleterre de Richmond  Greenwich. -- Course avec Peltier. --
Blenheim. -- Stowe. -- Hampton-Court. -- Oxford. -- Collge d'Eton.
-- Moeurs prives. -- Moeurs politiques. -- Fox. -- Pitt. -- Burke.
-- George III. -- Rentre des migrs en France. -- Le ministre de
Prusse me donne un faux passe-port sous le nom de La Sagne, habitant
de Neuchtel en Suisse. -- Mort de lord Londonderry. -- Fin de ma
carrire de soldat et de voyageur. -- Je dbarque  Calais ....... 177


DEUXIME PARTIE


LIVRE PREMIER

Sjour  Dieppe. -- Deux socits. -- O en sont mes Mmoires.
-- Anne 1800. -- Vue de la France. -- J'arrive  Paris. --
Changement de la socit. -- Anne de ma vie 1801. -- Le
_Mercure_. -- _Atala_. --Anne de ma vie 1801 -- Mme de Beaumont,
sa socit. -- Anne de ma vie 1801. -- t  Savigny. -- Anne
de ma vie 1802. -- Talma. -- Annes de ma vie 1802 et 1803. -- _Gnie
du christianisme._ -- Chute annonce. -- Cause du succs final.
-- _Gnie du christianisme_; suite. -- Dfauts de l'ouvrage ...... 229


LIVRE II

Annes de ma vie 1802 et 1803. -- Chteaux. -- Mme de Custine. --
M. de Saint-Martin. -- Mme d'Houdetot et Saint-Lambert. -- Voyage
dans le midi de la France, 1802. -- Annes de ma vie 1802 et
1803. -- M. de la Harpe. -- Sa mort. -- Annes de ma vie 1802 et
1803. -- Entrevue avec Bonaparte. -- Anne de ma vie 1803. -- Je
suis nomm premier secrtaire d'ambassade  Rome. -- Anne de ma
vie 1803. -- Voyage de Paris aux Alpes de Savoie. -- Du mont
Cenis  Rome. -- Milan et Rome. -- Palais du cardinal Fesch. --
Mes occupations. -- Anne de ma vie 1803. -- Manuscrit de Mme de
Beaumont. -- Lettres de Mme de Caud. -- Arrive de Mme de Beaumont
 Rome. -- Lettres de ma soeur. -- Lettre de Mme de Krdener. --
Mort de Mme de Beaumont. -- Funrailles. -- Anne de ma vie 1803.
-- Lettres de M. Chnedoll, de M. de Fontanes, de M. Necker et
de Mme de Stal. -- Annes de ma vie 1803 et 1804. -- Premire
ide de mes Mmoires. -- Je suis nomm ministre de France dans le
Valais. -- Dpart de Rome. -- Anne de ma vie 1804. -- Rpublique
du Valais. -- Visite au chteau des Tuileries. -- Htel de
Montmorin. -- J'entends crier la mort du duc d'Enghien. -- Je
donne ma dmission ............................................... 293


LIVRE III

Mort du duc d'Enghien. -- Anne de ma vie 1804. -- Le gnral
Hulin. -- Le duc de Rovigo. -- M. de Talleyrand. -- Part de
chacun. -- Bonaparte, son sophisme et ses remords. -- Ce qu'il
faut conclure de tout ce rcit. -- Inimitis enfantes par la
mort du duc d'Enghien. -- Un article du _Mercure_. -- Changement
dans la vie de Bonaparte. -- Abandon de Chantilly ................ 409


LIVRE IV

Anne de ma vie 1804. -- Je viens demeurer rue Miromesnil.
--Verneuil. -- Alexis de Tocqueville. -- Le Mnil. -- Mzy.
--Mrville. -- Mme de Coislin. -- Voyage  Vichy, en Auvergne
et au mont Blanc. -- Retour  Lyon. -- Course  la Grande
Chartreuse. -- Mort de Mme de Caud. -- Annes de ma vie 1805
et 1806. -- Je reviens  Paris. -- Je pars pour le Levant. -- Je
m'embarque  Constantinople sur un btiment qui portait des
plerins pour la Syrie. -- De Tunis jusqu' ma rentre en France
par l'Espagne. -- Rflexions sur mon voyage. -- Mort de Julien ... 465


TABLE ............................................................ 605


APPENDICE

  I.--Le Comte du Plessix de Parscau, beau-frre de
  Chateaubriand .................................................. 547

  II.--Le mariage de Chateaubriand ............................... 549

  III.--Fontanes et Chateaubriand ................................ 552

  IV.--Comment fut compos le Gnie du Christianisme ........... 554

  V.--La rentre en France ....................................... 561

  VI.--Le Gnie du christianisme ................................. 563

  VII.--Chateaubriand et Mme de Custine .......................... 568

  VIII.--La mort de La Harpe ..................................... 578

  IX.--Les quatre Clausel ........................................ 586

  X.--Le cahier rouge ............................................ 593

  XI.--Le Conseiller Ral et l'anecdote du duc de Rovigo ......... 598

  XII.--La comtesse de Noailles .................................. 602


Paris.(France).--Imp. Paul Dupont (Cl.)--





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Franois-Ren Chateaubriand

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both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
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effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
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collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
works, and the medium on which they may be stored, may contain
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that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     http://www.gutenberg.net

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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