Project Gutenberg's L'expiation de Saveli, by Henry Grville (1842-1902)

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Title: L'expiation de Saveli

Author: Henry Grville (1842-1902)

Release Date: December 31, 2007 [EBook #24081]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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                              L'EXPIATION
                               DE SAVLI.

                                  PAR

                            HENRY GRVILLE




                                   I


La maison seigneuriale de Daniel Loukitch Bagrianof, construite en bois
sur un haut soubassement en brique, trnait au milieu d'une cour borde
 droite par une range d'curies et de remises,  gauche par les
commun? et la boulangerie. Une pelouse ovale, devant le perron, sparait
en deux bras, comme une le dans le fleuve, la large route plante
d'arbres qui venait en ligne droite de la station de poste la plus
voisine, distante environ de dix-huit verstes. Ce chemin, fait exprs
pour les seigneurs, tait bord par de gigantesques bouleaux jusqu' la
porte d'entre, porte peu somptueuse,  la vrit. Pas d'enceinte de ce
ct; un simple foss suffirait pour dfendre la demeure seigneuriale
contre les loups,--pour les hommes, il n'en tait pas mme question.

Quel audacieux et pu rver de franchir cette terrible enceinte, plus
redoutable que les haies d'pines vivantes qui protgent les chteaux
enchants? Daniel Bagrianof avait des chiens; mais ces chiens, nourris
de viande crue et lchs tous les soirs, taient moins redoutables que
le regard froid et pesant des yeux bleu clair du seigneur.

Jamais personne n'avait vu Bagrianof en colre. On et dit que, tout
enfant mme, il avait ignor les rvoltes soudaines et les mouvements
involontaires d'une irritation secrte. Son visage exsangue, ses
sourcils blanchis de bon heure comme sa barbe abondante et soigne, lui
donnaient l'apparence d'un grand calme. Seuls, ses yeux d'acier et sa
bouche aux lvres minces rvlaient l'impitoyable tnacit, la frocit
froide de cet homme. Pas plus qu'on ne l'avait vu en colre, de mmoire
d'homme on ne l'avait vu pardonner une offense, volontaire ou non. On se
racontait  l'oreille une histoire qui en disait long sur son caractre.

Un jour, au temps de sa jeunesse. Bagrianof, tourn en ridicule sous
l'ventail par une jolie femme, s'en tait pris, non au mari, mais 
celui qui passait  tort ou  raison pour tre au mieux avec la dame.

Aprs l'avoir insult devant une assemble choisie, il l'avait
promptement dpch  l'pe; quelques jours plus tard, il dit au
mari:--Vous me devez une rcompense, mon cher, car j'ai fait votre
besogne; j'ai tu l'amant de votre femme.

Le mari furieux se jeta sur lui; on les spara, et le lendemain la dame
tait veuve.

Cette manire d'entendre sa dfense personnelle donnait froid dans le
dos aux plus braves; aussi, aprs l'avoir vu agir de la sorte en
quelques circonstances, la noblesse du district avait pris le parti de
faire la morte.

Pendant des annes, on avait vit les runions brillantes, les
assembles o se rencontre la fleur du pays; puis Bagrianof s'tait en
quelque sorte cart de lui-mme.

--Je ne vais nul part, dclara-t-il un jour, je me trouve bien chez moi.

L'ge venu, Bagrianof se maria. Il pousa la fille unique d'un veuf, son
voisin, dont les biens touchaient  ses terres. C'tait prvu, et
cependant la nouvelle en fit pousser un grand soupir d'aise  trente
verstes alentour, car on n'avait plus  craindre une demande de la part
du terrible personnage.

La jeune marie, Alexandra Rodionovna, leve en libert dans la maison
de son pre, apprit bientt  modrer les clats de sa gaiet enfantine.
Elle cessa de rire, puis de parler, puis elle apprit  pleurer,--le tout
en quinze jours,--et quand son vieux pre  moiti imbcile vint la voir
dans sa nouvelle demeure, il eut peine  reconnatre sa petite Sacha
dans cette femme aux yeux baisss,  la dmarche monacale,  la voix
teinte, qui ne parlait que pour rpondre, et encore en tremblant.

Bagrianof n'appelait cependant sa femme que "ma chre pouse, mon me,
ma chrie"; mais, tandis qu'il lui prodiguait ces noms de tendresse, le
regard glacial et sardonique de ses yeux clairs suivait les mouvements
de la malheureuse.

Si faible que ft la lueur d'intelligence qui lui tait reste, le pre
de la jeune femme comprit quel devait tre le lot de sa fille en ce
monde; au bout de quelques semaines, le chagrin l'avait tu.

Vingt ans s'taient couls depuis, et la destine de madame Bagrianof
n'avait pas chang. Elle avait mis au monde et nourri dix enfants, qui
tous taient mort en bas ge. Le onzime enfant tait une petite fille
frle et mignonne que la mre ne put nourrir, son lait ayant disparu
tout  coup, par suite d'une frayeur que lui avait cause son seigneur
et matre. Cela sauva l'enfant, qui, nourrie par une paysanne, grandit 
souhait, et sa grce d'oiseau craintif se dveloppa doucement sous les
yeux de sa mre qui l'idoltrait.

Depuis de longues annes, Bagrianof avait coutume de recruter son srail
dans les rangs des jolies filles de son village le plus rapproch. Il
les faisait venir chez lui, suivant sa fantaisie, les y gardait un jour,
deux parfois, les faisait manger  la cuisine et les renvoyait avec un
prsent, le plus souvent un mouchoir de coton bariol, de ceux que les
femmes portent sur la tte, et dont il avait un provision dans une
armoire de son cabinet.

Au village, on avait depuis longtemps cess de le maudire. A quoi bon,
en effet, charger d'imprcations la pierre du spulcre qui vous spare 
jamais des vivants? Bagrianof tait sourd et muet comme cette pierre. De
temps en temps obissant  une coutume immmoriale, les paysans venaient
le supplier de leur remettre l'impt, d'attendre  la saison nouvelle,
ou d'pargner quelqu'un des leurs  l'poque du recrutement.

Peine perdue! Son mchant sourire, sa raillerie contenue, ses faons de
grand seigneur, qui ne l'abandonnaient jamais, tout cela faisait plus
lourdement retomber sur eux la pierre un instant souleve par une vague
esprance Aussi les paysans de Bagrianof n'taient-ils plus des hommes.
Le village ne connaissait plus les lois de l'hospitalit.

Malheur au passant de race noble ou seulement vtu  l'occidentale qui,
s'tant gar dans sa promenade, demandait son chemin! Malheur  celui
qui, dans les chaleurs de l't, implorait un verre d'eau pour tancher
sa soif! Il se voyait repouss par les femmes, chass  coups de pierres
par les enfants, poursuivi par des chiens hargneux. Tout homme de race
seigneuriale tait un ennemi.

Les cabanes nues, le sol aride, les puits desschs o l'on ne faisait
pas revenir la source tarie, de peur qu'il n'en fallt porter l'eau
frache  la demeure seigneuriale, l'abandon des granges communales, la
maigreur des chevaux et des vaches, tout parlait loquemment de la
tyrannie du matre tandis que dans les villages environnants de grasses
prairies, des bls magnifiques, des troupeaux abondants voquaient des
ides de richesse et de prosprit. Les paysannes, vtues de jupes
clatantes et de chemises barioles, rencontraient  leurs puits les
filles hves et dguenilles de Bagrianovka.

--Pourquoi ne vis-tu pas connue nous? disaient-elles  la femme macie
par la misre qui portait ses deux seaux d'eau pendant une demi-heure
sous le soleil ardent pour retourner  son village.

--Le seigneurs nous prend tout, murmurait celle-ci en regardant derrire
elle avec frayeur.

Plus tard elles cessrent de rpondre; leurs yeux farouches jetaient un
regard de haine aux heureux qui avaient tout en abondance.

--Ils vivent comme des loups ils se dvorent entre eux, se dit-on dans
tes villages environnants. Et l'on ne songea mme plus  les plaindre.




                                    II


La rcolte de 1842 fut exceptionnellement mauvaise pour les habitants de
Bagrianovka; la terre, ds la fin de l'hiver, se trouva brle par un
soleil ardent; une scheresse de quatre mois consomma la ruine des
pauvres gens. Dans les gouvernements de l'intrieur,--c'est--dire en
province,--les communes sagement administres et les granges
seigneuriales renferment souvent une rserve de bl suffisante pour dix
annes; mais les paysans de Bagrianovka n'avaient rien. L'anne
prcdente ne leur avait pas t favorable, et ds le printemps il leur
avait fallu emprunter au matre le grain des semailles. Septembre tait
venu; les maigres avoines se penchaient, lgres et vides,--si vides
qu'elles pouvaient tout au plus servir de fourrage aux bestiaux
famliques;--la rcolte du bl avait t nulle; les mauvaises herbes
avaient tout envahi. Les paysans de Bagrianovka se virent, un dimanche
matin, en face de l'obligation de payer leur redevance au seigneur le
jour mme; l'hiver menaait d'tre dur, pas un d'entre eux n'tait
assur de pouvoir nourrir sa famille jusqu'au printemps.

Bien avant l'ouverture de l'glise, les hommes se trouvrent rassembls
devant la porte. Le _starchina_--doyen du village--leva tristement la
voix:

--Frres, la commune n'a rien, dit-il, et chacun de nous n'a pas mme le
ncessaire. Ne faudrait-il pas prier le seigneur de nous remettre notre
dette jusqu' l'an prochain? Peut-tre Dieu aura-t-il piti de nous, et
nous donnera-t-il une meilleure rcolte.

Un morne silence accueillit cette proposition. Les ttes baisses, les
paules tristement secoues; annonaient le peu de succs qu'elle avait
auprs des paysans.

--Y a-t-il parmi vous un homme qui puisse rpondre pour les autres?
reprit le doyen. S'il en est un qui ait quelque bien, qu'il le mette 
la disposition de ses frres; ceux-ci ne l'oublieront pas.

Les paysans s'entre-regardrent. Quelques-uns d'entre eux n'taient pas
absolument dpouills, mais la mfiance vient vite aux malheureux.

--Ce que tu dis n'est pas raisonnable, doyen, dit enfin l'un des moins
pauvres de la commune: tu sais bien que si l'un de nous montre son bl
ou son argent, on le lui prendra aussitt, et, alors  quoi cela vous
servira-t-il!

Le silence se fit de nouveau. En ce moment, le prtre s'approchait de la
porte de l'glise. Les hommes s'cartrent pour lui livrer passage.

--Pre, que nous conseillez-vous? dit le _starchina_. Nous ne pouvons
pas payer.

Le prtre tait un homme de vingt-six ans  peine, de haute taille, le
visage ouvert et engageant, avec des yeux bleus, une barbe brune et de
longs cheveux qui le faisaient ressembler au Christ peint sur la porte
du tabernacle. Son visage avait une expression de douceur et de fermet
virile, propre  inspirer la confiance et le respect. Plein de piti, il
regarda les paysans. Nouveau parmi eux, il ignorait encore l'tendue de
leur misre et la rage sourde qui couvait dans leurs mes.

--Demandez, mes enfants, dit-il, et il vous sera donnt Allez implorer
la misricorde de votre seigneur, et peut-tre la compassion
ouvrira-t-elle son coeur  vos prires.

--Il ne cde jamais I murmura un paysan  l'air farouche.

--Il cdera peut-tre cette fois, Ilioucha! Ne dsespre pas de la
Providence. Si vous le voulez, je dirai pour vous une prire aprs la
messe.

--Nous ne pouvons pas la payer, rpondit un autre paysan.

--Ne vous inquitez pas du payement, dit le prtre en souriant. Allons,
mes enfants, la prire repose le coeur, peut-tre Dieu ouvrira-t-il  la
misricorde l'me de votre seigneur.

Il entra dans l'glise avec le sacristain. La foule le suivit lentement.

Le seigneur se faisait attendre. Jamais il n'et permis qu'on comment
l'office sans lui. Enfin la cloche retentit  sons gaux et rguliers;
le matre approchait. Il passa le seuil de l'glise, ta tte haute,
regardant autour de lui, comptant ses hommes comme des ttes de btail.
Il arriva jusqu' la tribune seigneuriale, spare du reste de l'glise
par une balustrade en bois; il y prit place, et le diacre chanta le
premier verset devant la porte close du saint des saints.

La messe termine, comme Bagrianof s'apprtait  quitter sa place, il
vit le prtre en habit; sacerdotaux commencer la prire d'actions de
grce;. Mcontent de cette innovation, il frona le sourcil. Qui donc,
dans son glise, avait eu l'audace de demander une prire spciale sans
qu'il en ft prvenu? Cependant il garda le silence; ses yeux erraient
 et l dans les groupes.

Son btail priait avec une ferveur extraordinaire. Les ttes et les
paules, s'inclinant et se redressant, ondulaient dans toute l'glise
comme les pis un jour de tempte. Le rpons: "Seigneur, ayez piti de
nous", sortait de toutes les poitrines avec un lan contenu, signe d'une
grande agitation.

Bagrianof remarqua tout cela et ne dit rien. La prire termine, quand
le prtre, aprs avoir bni la foule avec la croix leve entre ses deux
mains, s'arrta au milieu de l'glise, prsentant le crucifix 
l'adoration de chacun, le seigneur resta un moment immobile. Personne
n'aurait os s'avancer avant lui; sa femme le regarda tonne et baissa
les yeux en frissonnant.

Il jouit un instant de son autorit despotique sur cette foule, sur le
prtre,--qui l'attendait de pied ferme, ple, mais immobile, impassible
sous l'injure;--puis il s'avana, fit le signe de la croix, baisa le
crucifix, dpcha un second signe de croix, et, toisant le prtre d'un
regard ironique:

--Qui donc vous avait command les prires aujourd'hui, mon rvrend
Pre?

--C'est moi, Votre Seigneurie; j'ai pens que la colre du ciel s'est
dchane sur ces pauvres gens, et que la prire les consolerait tout au
moins, mme si elle n'arrivait pas jusqu'au trne de l'Eternel.

--Fort bien pens! rpondit Bagrianof toujours souriant; mais je n'aime
pas les nouveauts, ne l'oubliez pas, je vous prie. Venez-vous dner chez
nous?

Sur cette invitation ddaigneuse, le matre se retira sans attendre ta
rponse. Le prtre plit sous l'insulte, et ses mains serrrent plus
troitement la croix. Il la prsenta machinalement aux lvres qui
s'approchaient; c'taient celles de madame Bagrianof. Pieusement,
obissant  l'usage, elle baisa la main qui tenait la croix, et une
larme resta sur les doigts crisps du prtre. Celui-ci regarda la
malheureuse; un sourire plein de bont claira son visage.

Une heure aprs, la dputation du village se prsenta devant le perron.
Bagrianof les avait vu s'approcher, et les fit attendre un bon moment,
tte nue, sous la bise qui arrachait les feuilles sches aux arbres
frissonnants; puis revtant sa chaude pelisse, la tte couverte d'un
bonnet fourr, il s'avana sur le perron.

Les dix ou douze pauvres diables qui attendaient tous son bon plaisir,
serrs en peloton, s'inclinrent jusqu' toucher du front le sol; puis
ils se redressrent. Le doyen prit la parole.

--Seigneur, dit-il, la rcolte a t mauvaise, comme tu le sais. Dieu ne
nous a pas pargns. Nous avions promis de te rendre le grain que tu
nous as prt au printemps, et voici que nous ne pouvons pas. Aie piti
de nous, fais-nous remise de notre dette jusqu' l'automne prochain;
nous te payerons alors le double de ce que nous te devons, et nous
bnirons ta grande misricorde jusqu' la fin de nos jours. Bagrianof
l'coutait en souriant; il promena son regard sur le groupe, et rpondit
posment de sa voix la plus douce:

--Je ne sais pas pourquoi vous me proposez le double de ce que vous me
devez, mes enfants! Ai-je jamais pass pour un homme avare? Ai-je jamais
exig plus que mon d? Alors, mes enfant?, continua le matre avec un
sourire de triomphe, payez-moi ce que vous me devez--cela seulement--et
tout ira trs-bien.

--Nous ne pouvons pas payer tout de suite, dit faiblement le
_starchina_: tu sais toi-mme combien la rcolte a t dtestable.

--La rcolte n'a pas t meilleure pour moi que pour vous, rpondit
Bagrianof. J'ai besoin d'argent!

--De l'argent! gmit le _starchina_. O le prendre?

Un sombre murmure accompagna ce cri dsespr.

--O? rpta Bagrianof toujours calme: vous demandez o? mais
n'avez-vous pas des vaches et des chevaux? N'avez-vous pas des pelisses
et des instruments de labeur? Cela vaut de l'argent, tout cela, je
pense?

--Mais, notre pre...

--Qui est ce qui dit "mais"? rpondit le matre; je ne dois rien 
personne: faites comme moi... Ainsi vous ne voulez pas me payer
aujourd'hui; vous n'avez rien apport?

--Non, matre.

--Soit! je vous donne jusqu' dimanche prochain. Si alors vous n'avez
pas pay, j'ai un moyen de vous faire de l'argent. On me demande des
gardeuses d'oies, des vachres et des laitires chez mes voisins du
gouvernement d'Olonetz. Vous avez chez vous des filles alertes et
vigoureuses; je les ferai estimer  leur valeur, et je les vendrai. Vous
pourrez ainsi vous librer sans bourse dlier. Adieu, mes enfants,
portez-vous bien.

Il leur tourna le dos et ferma la porte de sa maison.

Le gouvernement d'Olonetz! l'exil dans un dsert glac! la famille
dsunie! le foyer profan!... Les paysans s'loignrent sans trouver un
mot de rponse.

--Dieu nous a maudits; c'est la fin du monde! dit Ilioucha en rentrant
chez lui.

Il avait cinq filles, dont trois en ge d'tre maries.




                                  III


La nuit arriva, froide et dsole: un vent froce faisait craquer les
arbres et tomber les branches dessches. De gros nuages passaient avec
rapidit sur le mince croissant de la lune. Le village tait muet et
comme mort. Il tait  peine huit heures, et dans toutes les cabanes les
femmes et les enfants s'taient couchs, le coeur gros d'avoir pleur.

Les hommes ne dormaient pas. Runis sans lumire dans la cabane du
doyen, ils cherchaient une issue et n'en trouvaient point. La vente de
leurs instruments de travail, de leur btail maigre et fatigu, ne
pouvait tre qu'un palliatif. Le printemps reviendrait, et alors comment
cultiver la terre, peut-tre plus fconde cette fois, sans l'aide du
cheval et de la charrue? Fallait-il laisser partir leurs filles?.
Plusieurs penchaient pour cette alternative. Chose triste  dire, la
misre dtruit tous les sentiments, chez les paysans russes, mme celui
de la famille, et laisse  peine subsister les instincts: celui de
l'enfant n'est vraiment fort qu'au coeur de la mre qui l'a port et
nourri; puis la grande jeune tille, rserve et silencieuse dans l'isba,
n'est presque plus l'enfant qu'on a lev.

Ilioucha cependant ne pouvait se rsigner  cette ide: il aimait ses
filles, n'ayant pas de garons, ses belles fortes filles qui valaient
chacune un homme au travail. De plus, mal not chez le seigneur pour ses
vellits d'insubordination, il tait si bien sr d'tre le premier et
le plus rudement frapp dans le dsastre qui les menaait.

--Eh bien! non, dit-il aprs une longue discussion souvent interrompue
par de mornes silences, je ne consentirai jamais  voir vendre mes
filles comme des moutons! Et vous savez bien qu'il nous trompera encore
sur le pris de la vente.. Non, je ne veux pas!

--Mais que veux-tu alors? Notre mort  tous?

--Non, rpondit Ilioucha en baissant la voix, sa mort  lui...

Un silence se fit. Il n'tait pas un de ces hommes qui n'et song cent
fois que la mort le dlivrerait de ce joug insolent: pas un n'avait os
le dire. La parole terrible sembla n'avoir pas t recueillie.

Aprs avoir attendu un moment, Ilioucha reprit:

--Ce n'est pas difficile: il n'y a que des femmes chez lui; les hommes
couchent tous dans la maison des domestiques. C'est l'affaire d'un
moment.--et nous serons libres.

--Et aprs? dit une voix sans exprimer d'autre opposition.

Aprs? Rien! C'est la dame qui hrite, et elle n'est pas mchante.

--Et la justice? et le sang?

--Si on l'trangle, il n'y aura pas de sang, rpondit Ilioucha avec un
calme qui prouvait que toutes les objections avaient t prvues dans
son esprit. Ce sera un accident, un coup de sang.

--Il dort seul? dit une voix.

On ne savait qui parlait, dans ces tnbres paisses.

--Tout seul, dans son cabinet. La dame et la demoiselle dorment dans une
autre partie de la maison, prs des femmes de chambre. Nous n'avons pas
besoin de faire du bruit!

--Et les chiens?

--Nous tuerons deux ou trois poules, et on les leur donnera toutes
chaudes. Ils aiment bien cela, ils ne diront rien.

Le silence se fit de nouveau.

--Nous sommes trop, reprit Ilioucha: cinq suffiront, quatre mme, si
vous voulez.

--Il est robuste, fit observer une voix dans un coin; il se dfendra.

--Eh bien! soyons cinq Avec un bon billon pour commencer, il n'aura
gure le temps de se dfendre. Est-ce dit?

Un silence terrible se fit pour la troisime fois.

--Est ce dit? rpta. Ilioucha avec un accent de colre.--On ne rpondit
pas.--Vous n'tes que des femmes! s'cria-t-il, et il cracha  terre en
ligne de mpris.

--C'est dit, rptrent les quatre ou cinq plus braves, non sans
terreur.

--Alors faisons l'appel! Qui est-ce qui est ici? dit Ilioucha avec une
expression de triomphe dans la voix.

Les paysans se nommrent tour  tour, tous jusqu'au dernier.

--Jurez-vous de garder le silence et de mourir plutt que de parler?

--Nous le jurons! rpondirent-ils d'une voix contenue.

--Sur le salut de votre me?

--Sur le salut de notre me.

--Qui est-ce qui vient avec moi?

--Choisis toi-mme, rpondit une voix. Nous faisons cette chose pour le
bien de nos familles et du village; ce n'est pas une oeuvre de
vengeance, choisis ceux que tu veux prendre: ils iront avec toi.

Ilioucha nomma quatre paysans vigoureux parmi ceux qu'il savait les plus
menacs et les plus mcontents.

--Attendons encore deux heures, dit-il. Quand la lune descendra du ciel,
ce sera le moment o le seigneur s'endort; nous le surprendrons dans son
premier sommeil. Vous autres, dit-il  ceux qui restaient, allez vous
coucher, et n'ayez l'air de rien savoir. Il faut que demain tout se
passe comme  l'ordinaire.

Vers minuit, Ilioucha, suivi de sa bande, entra rsolument dans la cour
en franchissant le foss. Les chiens grognrent, mais les poules toutes
chaudes leur firent bientt accueillir les intrus comme des amis. La
porte de la maison, ferme d'un simple loquet, s'ouvrit discrtement, et
les conjurs, qui connaissaient les tres, arrivrent  la porte du
cabinet de Bagrianof, aussi peu dfendue que le reste de la maison.

Une lampe brlait dans le coin devant les images saintes; la lueur qui
filtrait sous la porte arrta un moment ceux qui allaient jouer leur
vie. Ils coutrent... aucun bruit insolite ne frappa leur oreille. La
respiration profonde de Bagrianof endormi, les craquements du plancher
sous leur poids, le cri d'un oiseau dans le lointain; c'tait tout. Ils
entrrent.

Bagrianof fut aussitt sur son sant. Il voulut crier, mais un billon
solide appliqu sur sa bouche touffa le son, et il retomba garrott sur
son lit.

Les meurtriers s'arrtrent alors et se regardrent.

Leur ennemi tait en leur pouvoir, il ne s'agissait plus que de lui ter
la vie. Mais ce qui avait paru tout simple en face du pril et de la
lutte devenait horrible en prsence de cet homme sans dfense.

Bagrianof, immobile, les regardait avec des yeux farouches. Son visage,
 demi-cach par le billon, changea soudain d'expression; les doigts de
sa main droite, seuls libres de leurs mouvements, esquissrent un signe
de croix sur sa poitrine pendant que son regard exprimait la prire.

--Que veut-il? demanda un des paysans.

--Il veut peut-tre prier Dieu avant de mourir, rpondit un second.

--Ecoute, Seigneur, dit Ilioucha, tu vas mourir, parce que tu es dur et
cruel envers nous, et que tu es sourd  la voix de la misricorde..

Inconsciemment, cet homme inculte employait un langage lev, presque
biblique, celui des Ecritures qu'on lit en slavon aux offices de
l'Eglise russe.

--Nous voulons ta mort, continua-t-il, parce qu'elle seule nous
dlivrera de toi, mais nous ne voulons pas la perte de ton me.
Repens-toi, et fais ta prire  Dieu pour qu'il reoive ton me
pcheresse dans son royaume cleste.

Bagrianof agita encore ses doigts sur sa poitrine.

--Il ne peut pas mme faire le signe de la croix, dit un des conjurs.
Dlions-lui la main droite afin qu'il puisse prier.

Ilioucha dgagea aussitt la main droite de Bagrianof, qui s'en servit
pour indiquer les images et l'Evangile qui tait ouvert devant, sur un
pupitre. Cet homme impitoyable, cet insolent seigneur, priait dvotement
matin et soir, et ne se couchait jamais sans avoir lu quelques versets
des Ecritures.

--Tu veux lire? fit un des paysans. Non, prie plutt, cela vaudra mieux.

Bagrianof, toujours humble et soumis, fit un geste de dngation et
tendit de nouveau la main vers le livre. Sur le mme pupitre tait une
croix.

--C'est la croix que tu veux?

Bagrianof fit un signe affirmatif

--Apportez-lui la croix, qu'il la baise, dit Ilioucha. Mais attention:
si tu cries on te tord le cou tout de suite, sans te laisser le temps de
te repentir. Donnez-moi le mouchoir, vous autres.

Ils passrent le mouchoir avec un noeud coulant au cou de Bagrianof, et
Ilioucha en prit le bout; puis un paysan apporta la croix pendant qu'un
autre tait le billon.

Bagrianof respira longuement, en fermant les yeux de peur de laisser
clater sa joie. Ctait un pas norme que d'avoir recouvr la parole. Il
tait dsormais  peu prs sr d'avoir la vie sauve.

--Mes ami;, dit-il doucement, je suis trs-coupable envers vous et
envers Dieu; mais si vous me laisse le temps de me repentir, je vous
jure de consacrer le reste de ma vie  rparer le mal que je vous ai
fait.

La phrase tait longue, mais habile, et il avait eu le temps de la
mrir.

--Oui, dit Ilioucha ddaigneusement, nous te connaissons: tu parles
doucement aujourd'hui, et demain tu nous enverras en Sibrie.

--Non, je vous le jure! dit Bagrianof en se signant. Je comprends
maintenant le mal dont je suis coupable, puisque j'ai pu vous amener 
commettre le crime horrible du meurtre, si dtestable  Dieu. Que le
pch en reste sur moi! Si j'avais t un matre doux et indulgent, vous
n'auriez pas conu ce projet que jamais l'Eglise ne vous pardonnera, et
qui expose vos mes  la colre du Tout-Puissant.

--Songe  ton me plutt qu'aux ntres! dit rudement Ilioucha. Nous
avons le temps de nous repentir, et toi, tes minutes sont compts!
Allons, invoque la grce de Dieu, et finissons.

--Si vous me laissiez la vie, mes bienfaiteurs, dit Bagrianof de sa voix
la plus persuasive, je vous aurais fait remise de toute votre dette; de
plus, je vous aurais donn tout de suite du b' pour l'hiver. Ma rserve
est pleine, vous le savez bien, et je vous aurais fait cadeau  chacun
d'un sac de pommes de terre.

--C'est trop peu, dit un des paysans.

--Finissons! rpondit Ilioucha en assujettissant le mouchoir dans sa
main.

Le mot du paysan avait fait voir  Bagrianof qu'en promettant beaucoup,
il pouvait se tirer de l. Les conjurs n'taient pas tous aussi rsolus
qu'Ilioucha, et l'ide du meurtre dont il avait voqu le chtiment
devant eux branlait leur conscience timore.

--Un sac de pommes de terre par homme dans le village, voulais-je dire,
et un demi sac par femme et par enfant. Et puis je vous aurais fait
remise de la redevance pour l'anne prochaine.

--Allons, assez! dit imprieusement Ilioucha, qui sentait l'ennemi lui
chapper. C'est fini!

Il tira sur le mouchoir, mais ses compagnons arrtrent son bras.

--Si le matre veut faire ce qu'il dit, et encore quelque petite chose,
dirent-ils, ce n'est pas la peine de le tuer.

--Soit, rpondit Ilioucha, je sens les verges sur mon dos, et ma
carcasse, si je survis, ira pourrir en Sibrie. Vous l'aurez voulu,
frres! Que votre volont soit faite. Je ne cherchais que votre bien.

Il alla s'asseoir sur une chaise, le dos tourn.

--Qu'est-ce que tu nous donneras, si nous te laissons la vie sauve? dit
alors un des paysans, pendant que les autres, indcis, regardaient
Ilioucha, qui ne voyait plus rien autour de lui.

--Je vous donnerai le pr qui est au bord de la rivire pour y faire
patre vos bestiaux, dit Bagrianof qui se sentit sauv.

Ce pr tait le plus beau pturage des environs, l'envie du district
entier. Inond chaque anne par les crues, il produisait un fourrage
abondant qui rapportait  lui seul un millier de roubles argent. Les
paysans, vaincus, se regardrent.

--Tu promets aujourd'hui, et demain tu renieras tes promesses, dit le
plus dcid. Sur quoi promettras-tu?

--Sur le salut de mon me!

--Cela ne suffit pas, dit le paysan. On pche, puis on se repent, et le
Seigneur est misricordieux. Jure sur autre chose.

--Sur la croix! dit Bagrianof, les yeux brillants de joie.

On apporta la croix.

--Jure de nous faire grce de la redevance pour les deux annes coules
et pour l'anne prochaine.

--Je le jure, dit Bagrianof.

--Rpte tout! firent les paysans pleins de mfiance.

Bagrianof rpta la phrase tout entire.

--Et de nous donner le bl et les pommes de terre, comme tu les as
promises.

--Le bl et les pommes de terre, comme j'ai promis, rpta fidlement le
seigneur. Je le jure.

--Et le pr au bord de la rivire, tel qu'il est?

--Tel qu'il est, avec les meules de foin dessus, rpta Bagrianof, je le
jure. Et quoi encore?

--De ne jamais rvler  me qui vive ce qui s'est pass cette nuit, dit
Ilioucha en se levant brusquement,--d'tre dsormais indulgent envers
tes paysans, chaste avec nos filles, honnte dans les comptes de corve,
jure tout cela!

--Je jure de ne jamais rien dire de ce qui s'est pass ici, rpta
Bagrianof; je jure d'tre indulgent avec vous, rserv avec vos filles
et honntes dans les comptes.

--Jure-le sur ton me immortelle, et sur ton salut, et sur la croix o
le Sauveur est mort pour nous tous, pour nous comme pour toi! rpta cet
galitaire inconscient.

--Je le jure sur mon me, au pril de la damnation ternelle, et sur le
corps du Christ mort pour nous.

Les paysans firent le signe de la croix et baisrent le crucifix.
Bagrianof les imita.

--Maintenant, mes petits pigeons, dliez-moi, dit-il avec aisance.

On le dlia. Il se leva, tira son grand corps et fit quelques pas. Son
oeil plein de malice sardonique rencontra le regard sombre d'Ilioucha.
Celui-ci chercha vainement une arme autour de lui.

--Nous sommes perdus, dit-il  ses compagnons; mais vous l'avez voulu.
Adieu.

Il passa la tte haute devant Bagrianof toujours railleur.

--N'oublie pas que tu as jur! dirent les paysans, soudain saisis d'une
vague terreur.

--Soyez sans crainte, mes amis, dit le seigneur en les reconduisant
jusqu'au seuil de la porte. Demain, au jour, nous lignerons l'acte de
cession de mon pr  la commune. Bonne nuit.

Les paysans s'en allrent l'oreille basse derrire Ilioucha, qui
marchait d'un pas gal, la tte haute, comme un homme  qui tout est
dsormais indiffrent.

Lorsqu'ils eurent disparu au tournant du chemin, Bagrianof ouvrit sans
bruit la porte de sa maison et se rendit  l'curie. Il rveilla son
cocher et lui parla avec une douceur inusite.

--Attelle deux bons chevaux, lui dit-il, entoure de foin les roues du
drochki et les sabots de tes btes; j'ai affaire en ville, et je n'ai
pas besoin qu'on sache que je suis parti.

Une demi-heure aprs, l'quipage roulait discrtement sur le chemin
sabl. Le village et la maison, confondus en une masse noire, se
perdaient dans l'obscurit sous le ciel tourment par la tempte. Au
moment o ils atteignirent la grand'route du chef lieu du gouvernement,
Bagrianof s'accota commodment dans l'quipage en riant sans bruit.

--Les imbciles! dit-il  demi-voix.




                                   IV


Le soleil tait lev depuis deux heures quand Bagrianof arriva  la
ville. Il se fit conduire aussitt chez les autorits. Le
gnral-gouverneur, prvenu de son arrive, le reut froidement.

--Vos paysans ont voulu vous tuer cette nuit, dites-vous? De quoi se
plaignent ils? car je suppose que ce n'est pas sans motif qu'il en sont
venus  cette extrmit.

--Ils ne veulent pas payer leur redevance, ni la dette qu'ils ont
contracte envers moi lors des semailles, et le moyen leur a paru bon
pour s'acquitter.

--La rcolte a-t-elle t meilleure chez vous que chez les propritaires
voisins?

--Non, Votre Excellence, dit Bagrianof en se mordant les lvres.

--Vous tes le matre, aprs tout, reprit le gouverneur; ce ne sont pas
mes affaires. Et vous dites qu'ils vous ont laiss la vie sauve?

--Comme Votre Excellence peut en juger elle-mme.

--A quelles conditions?

--Les conditions importent peu; toute promesse arrache par la force et
sous le coup de la menace est nulle de plein droit.

--Parfaitement, dit le gouverneur avec un signe affirmatif. Et sans
doute la premire de ces conditions peu importantes a t le secret, et
naturellement vous tes venu les dnoncer?

--Cela vous tonne, Excellence? dit Bagrianof, du ton de persiflage qui
lui tait familier. Il sentait la colre bouillonner en lui sous le
regard mprisant de cet homme de bien.

--Non, monsieur Bagrianof, cela ne m'tonne pas. Alors vous voulez une
enqute!

--Ma simple dposition doit suffire, je pense?

--Pas absolument; mais si vous avez des preuves..

Le visage de Bagrianof se rembrunit. Lui, noble, tre appel  fournir
des preuves! tre confront avec ses paysans!..

--Faites-les interroger. Excellence, cela suffira, je suppose; mais en
attendant, je dsire qu'on me donne la force arme pour me garder contre
ces forcens.

--C'est trop juste.. Vous savez qu'il y va des verges et de la Sibrie
pour ces malheureux,--ces misrables veux-je dire?

--Je l'espre, fit Bagrianof.

--C'est bien, monsieur, il sera fait droit  votre requte. Votre
village sera occup par les troupes ce soir mme.

--Je remercie Votre Excellence, dit Bagrianof en se dirigeant vers la
porte.

Il avait la main sur le bouton lorsque le gnral-gouverneur, d'un
brusque mouvement de colre, fit tomber un livre plac sur le coin de
son bureau. Bagrianof, dit le gouverneur, que vos paysans, pendant
qu'ils y taient, ont eu grand tort de ne pas vous tuer tout  fait?

--Ce n'est pas mon humble avis, rpondit le seigneur. Je suis le
serviteur dvou de Votre Excellence.

Le gnral-gouverneur marcha quelque temps de long en large dans son
cabinet, en proie  cette rage particulire aux honntes gens qui voient
chapper un coquin. Enfin, ne dcouvrant pas d'issue  la situation, il
s'arrta froissa quelques papiers avec colre et crivit l'ordre
d'occuper militairement le village de Bagrianovka.

--Il n'y a gure de sclrats de cette espce, murmura-t-il en signant
le papier avec un geste de rage; mais si peu qu'il y en ait, ils
dshonorent notre pays,  nos yeux comme  ceux de l'tranger. Si encore
il l'avaient tu! ne put-il s'empcher d'ajouter avec regret.

Bagrianof se fit conduire au meilleur htel de la ville. C'tait une
large maison construite en brique, blanchie  la chaux au dehors comme
au dedans; les blattes marron circulaient activement sur le plancher
soigneusement lav; une vague odeur nausabonde s'exhalait des Canaps de
crin, roussis par l'usage; les garons d'htel en chemises rouges
couraient  et l avec des essuie-mains trs-sales sur le bras, portant
des plateaux couverts de tasses de th, en quilibre sur trois doigts, 
ta hauteur de leurs oreilles.

A l'entre de Bagrianof, un mouvement de curiosit se produisit parmi
les consommateurs; des tables les plus recules, on tendit le cou pour
apercevoir le terrible seigneur  la barbe blanche, dont les nourrices
voquaient l'image comme celle de croquemitaine, pour effrayer les
enfants.

Plus flatt que bless de cette curiosit, Bagrianof porta la main au
bord de son chapeau.

--Bonjour, messieurs, dit-il.

Un bonjour timide lui rpondit. Si personne n'tait empress de frayer
avec lui, chacun craignait de s'attirer son inimiti.

Un garon s'empressa de passer un essuie-main sur une table devenue
vacante comme par enchantement, et Bagrianof s'assit en prenant ses
aises. Le silence continuait  rgner dans la salle; l'hte s'approchait
obsquieux, et salua jusqu' terre.

--Que faut-il  Votre Seigneurie? dit-il d'une voix douce.

--Ma Seigneurie veut  dner; ce que tu as de meilleur, et vite surtout!

Un menu succulent fut bientt arrt.

--Et des confitures, ajouta Bagrianof. J'aime les confitures.

L'hte disparut comme une ombre chinoise.

Un marchand de drap, gros bonnet de la ville, se dcida  entamer la
conversation.

--Vous voil donc en ville, Votre Seigneurie, dit-il, non sans s'tonner
de sa propre hardiesse.

--Comme tu le vois, rpondit Bagrianof, en s'allongeant sur deux
chaises.

--Permettez-nous de nous informer si c'est pour votre plaisir ou pour
vos affaires, continua le marchand, prenant courage.

--Pour l'un et pour l'autre, rpondit Bagrianof d'un air agrable; mais
je ne t'achterai rien aujourd'hui, Andr Procofitch.

--Oh! ce n'est pas l'intrt qui me fait parler... Alors Votre
Seigneurie ne fera pas d'emplettes?

Le plateau du dner dispensa Bagrianof d'une rponse. Il se mit  manger
avec un vritable plaisir. Les motions de la veille et cette froide
journe d'octobre lui avait ouvert l'apptit. Il dna copieusement,
arrosa son repas d'une bouteille de vin de Bordeaux,--il aimait les vins
de France,--se fit faire une tasse de caf, puis recula jusqu' la
muraille sur sa chaise qu'il fit pivoter. De l, il jeta sur
l'assistance un regard moqueur.

--Et maintenant, mes pigeons chris, dit-il, vous voudriez bien savoir
pourquoi je suis venu  la ville?

--Certainement, Votre Seigneurie, fit un gros marchand joufflu qui se
trouvait prs de lui.

--Eh bien, mes frres bien aims, je vais satisfaire votre curiosit. Je
suis venu parce que mes paysans--quelle racaille!--ont voulu
m'assassiner cette nuit.

Un murmure d'tonnement plus que d'horreur parcourut le groupe.

--Ils ont voulu m'assassiner, continua Bagrianof excit par le vin qu'il
venait de boire: mais je leur ai promis tout ce qu'ils ont voulu, et ils
m'ont laisser aller, les imbciles! Dis donc aussi que ce sont des
imbciles, toi, fit-il en poussant rudement le marchand joufflu, qui se
trouvait  porte de son bras.

Le groupe recula tout entier, comme un automate. On ne riait plus.

Bagrianof frona lgrement le sourcil et scruta les visages qui le
regardaient; puis, se rappelant qu'il n'tait plus sur ses terres, il
reprit son attitude aise, adoss au mur et se balanant sur sa chaise.

--Oui, reprit-il, ils m'ont laiss aller, et je suis arriv chez le
gnral-gouverneur; il n'est pas aimable, votre gnral-gouverneur;
c'est une vieille bche. Mais a n'empche pas que demain le village
sera occup par les troupes, et les bons chrtiens qui ont voulu
m'envoyer en paradis iront en Sibrie, aprs qu'on leur aura
convenablement frott le dos. Voil ce qui m'a fait dire que j'tais
venu pour mon plaisir, aussi bien que pour mes affaires.

Le silence continuait glacial; sensiblement le cercle vide s'tait
agrandi autour de Bagrianof.

--Eh! garon, cria-t-il, fais-moi un peu de musique. J'aime la musique
aprs dner.

Un garon de service se glissa prs du grand orgue de Barbarie qui
occupe invariablement le fond de la salle d'honneur dans toute auberge
russe, et mit en mouvement la lourde manivelle.

--Plus vite, cria Bagrianof. J'aime la musique de danse. N'ai-je pas
raison, vous autres? Il se tourna pour obtenir un signe d'assentiment,
mais la salle tait vide. Le garon qui l'avait servi  table, debout
devant lui, le regardait d'un air craintif, son essuie-mains sur le
bras.

--Appelle ton matre, dit Bagrianof, d'une voix tonnante.

Le matre parut, l'chine ploye, pressentant quelque malheur.

--Pourquoi sont-ils partis? dit posment le seigneur.

--Les affaires, mon bienfaiteur. C'est Aujourd'hui jour de march.

--Tu mens, dit Bagrianof, sans se troubler. Ce n'est ni jour de march
ni jour de foire. Vous avez peur de moi, parce que je vais faire
corcher le dos des paysans qui ont voulu me tuer. Je n'ai qu'un regret,
c'est que vous ne soyez pas tous  moi, pour pouvoir vous expdier tous
en Sibrie. Vite ta note, et qu'on attelle. J'aime encore mieux les
loups de nos forts que les moutons blants comme toi et tes pareils.

Malgr les instances de l'hte, Bagrianof partit sur-le-champ; mais il
mnagea ses chevaux, car il ne se souciait pas d'arriver trop tt. Les
premires lueurs de l'aube lui montrrent les casques des soldats en
piquet  l'entre du village. Il se frotta doucement les mains, et, en
rentrant, se fit faire du th par sa femme qui n'osa pas lui adresser de
question.




                                   V.


L'instruction de l'affaire fut pas longue. Les paysans inculps se
renfermrent dans un silence obstin qui suffit pour tablir leur
culpabilit. Seul, Ilioucha consentit  desserrer les lvres.

--H bien! quoi? dit il  celui qui l'interrogeait, j'ai voulu tuer le
matre? D'abord ce n'est pas votre affaire. Vous autres gens de la
ville, vous ne venez chez nous que pour nous lier les pieds et les mains
et nous expdier en Sibrie  l'occasion. Est-ce que vous savez ce que
nous pensons, et ce que nous faisons et ce que nous souffrons? Vous ne
savez rien de nous, sinon que nous sommes des sclrats ns pour mal
faire. Alors comment se fait-il qu'il y ait de bons paysans, comme ceux
des seigneurs voisins, qui aiment leur matre et le servent fidlement.
Et pourquoi n'avons-nous pas fait depuis longtemps ce que nous avons
voulu faire  prsent, si ce n'est parce que nous avons autant de
patience que des moutons? Nous ne sommes pourtant pas les seuls qui
avons voulu tuer notre seigneur pour nous dfaire de lui: cela s'est
dj vu dans les temps anciens, et cela se verra encore, tant que le
Sauveur n'aura pas piti de nous autres paysans!

Le fonctionnaire qui conduisait cette affaire tait un homme de sens et
de coeur; depuis longtemps il rvait l'mancipation. Il laissa parler
l'accus sans l'interrompre. Quand Ilioucha se tut, le visage plein
d'une sombre fureur, les poings ferms au bout de ses bras ballants, il
regarda le paysan avec compassion, voulut parler et garda le silence,
jugeant que toute parole serait de trop si elle ne parlait de rachat et
de libert.

Les cinq coupables, avec quelques autres dont Bagrianof connaissait
l'animosit contre lui, et qu'il dnona pour se dbarrasser de leur
prsence, furent condamns chacun  deux cents coups de verges et  la
dportation dans les mines de Sibrie,  perptuit, bien entendu.

Ils coutrent leur sentence sans sourciller. Le village retentit tout
le jour des plaintes des femmes et des enfants. Ce grand deuil qui
frappait plusieurs cabanes s'pancha au dehors en lamentations, comme
lorsque la mort visite les familles.

Bagrianof, qui, de sa maison, entendait les plaintes aigus des femmes
accroupies sur le seuil de leurs demeures, commena par se rjouir de
cette dsolation, qui lui annonait sa victoire; mais  la longue ses
nerfs, peu sensibles pourtant, reurent un certain branlement de ce
bruit monotone et douloureux.

Il eut envie de les faire cesser, mais au premier mot qu'il en toucha au
_stanovoi_ charg de l'excution de la sentence, celui-ci lui rpondit
assez schement:

--C'est l'usage, et je n'ai pas de pouvoirs pour ce que vous demandez.

Restait encore  Bagrianof la joie suprme d'assister  l'excution. Il
ne s'en fit pas faute Sous ses yeux, on dcouvrit les paules des
misrables qui lui avaient laiss la vie, on les lia sur une sorte de
claie, et, en prsence du village entier rang en cercle, les soldats
levrent les terribles baguettes.

Au premier cri des victimes, le sang monta au visage blme de Bagrianof.
Une joie froce brilla dans ses yeux bleus, il regarda autour de lui; sa
domesticit, range sur le perron, lui faisait une garde d'honneur, mais
madame Bagrianof n'tait pas l. Il rentra dans la maison et reparut,
tranant par le bras sa femme, livide et dfaillante, qu'il avait
trouve prosterne devant les images.

--Vous avez, les nerfs trop faibles, ma chre, lui dit-il en la
maintenant prs de lui par la main droite, qu'il broyait sous ses doigts
d'acier, et c'est toujours une bonne chose que de voir chtier des
coupables. Songez, ma chre, qu'ils voulaient vous priver de votre mari!

Madame Bagrianof, les yeux ferms, tressaillait  chaque cri.
L'excution continuait, et les gmissements s'taient changs en une
sorte de rle continu. Les lvres de la malheureuse murmuraient des
prires qu'elle ne comprenait plus.

--Cent! dit le stanovoi, qui comptait les coups. Halte!

--Ce n'est donc pas fini? murmura madame Bagrianof, tournant vers son
mari son visage dcompos.

--Encore cent, ma colombe.

--Faites-leur grce, Daniel Loukitch, pour que Dieu vous reoive un jour
en paradis faites-leur grce!

--Vous voudriez bien qu'ils m'eussent tu, n'est-ce pas? lui dit le
seigneur pour toute rponse.

--Grce, grce! murmura-t-elle, sans savoir ce qu'elle disait.

--Allez! dit Bagrianof d'une voix ferme en levant la main.

Les verges sifflrent, un cri dchirant retentit, et madame Bagrianof
tomba vanouie.

--Quelle poule mouille! fit Bagrianof en haussant les paules, emportez
votre matresse, dit-il aux domestiques, et brlez-lui de la plume sous
le nez: c'est souverain contre les vanouissements.

Le chtiment continua et s'acheva au milieu du silence. Les femmes,
puises, ne criaient plus; quelques-unes s'taient couches la face
contre terre dans un dsespoir sans paroles et sans larmes. Les patients
taient les uns vanouis, les autres indiffrents  force de souffrance:
 peine leurs corps tressaillaient-ils  chaque coup; de grosses gouttes
de sueur tombaient de leurs fronts, de grosses gouttes de sang roulaient
sur leurs lianes lacrs.

Quand ce fut fini, on les dlia et on leur fit boire un peu d'eau de
vie, aprs quoi on les conduisit au greffe communal, qui leur servait de
prison. Le stanovoi, moins dur que le seigneur, bien que de tels
spectacles lui fussent familiers, peut-tre par haine et par mpris de
Bagrianof, permit aux pauvres femmes de venir panser leurs maris.

Pareilles aux saintes femmes de l'Evangile, les paysannes se glissrent
sans bruit dans la salle troite et basse o les malheureux gisaient sur
un lit de foin; pendant un moment les douces plaintes de leurs coeurs
compatissants se mlrent aux gmissements de la douleur. Leurs mains
secourables lavrent les blessures avec de l'eau frache. Un bruit de
baisers doux comme un bruit d'ailes flotta dans l'air, comme si les
anges de la misricorde planaient au-dessus de cette scne d'horreur,
apportant aux martyrs le baume des larmes de la charit. Bagrianof vint
aussi,--pas par charit ni pour apporter aucun baume;--mais pour la
premire fois de sa vie, il trouva de la rsistance. Le stanovoi, qui le
guettait, lui dfendit absolument l'entre de la prison.

--Je suis ici chez moi, dit-il avec plus de surprise que de colre, tant
l'ide de l'opposition de la part de qui que ce ft lui semblait
trange.

--Je suis pour le moment directeur de prison, rpondit le brave homme,
meilleur que son mtier. Je ne permets pas en ce moment que l'on trouble
le repos de mes prisonniers.

--Je vous ferai casser, vous pouvez y compter, rpliqua Bagrianof sans
se troubler, en saluant d'un geste hautain celui qui osait lui tenir
tte.

--A votre aise, monsieur, et mme vous pouvez postuler pour ma place,
dit tranquillement le stanovoi en lui tournant le dos. Cette tragdie
avait encore un acte; ds le lendemain, les coupables, bien et dment
garrotts, furent hisss sur des chariots attels de deux chevaux. La
troupe se rangea autour des vhicules, et le stanovoi donna le signal du
dpart.

Alors de chaque poitrine sortit un gmissement. Le village entier,
hommes femmes, pleurait les frres qui mourraient loin de la douce
patrie, loin du village, o la vie tait si dure, mais o l'on tait
aim. Les exils n'avaient plus de larmes; les uns rongs par la fivre,
les autres assoupis dans l'hbtement des grandes douleurs, ils
laissaient pleurer ceux qui restaient.

Au moment o la procession allait s'branler, le prtre sortit de
l'glise, la tte nue, ses longs cheveux partags sur ses paules, la
croix  la main. Son visage avait une expression de foi presque
prophtique; il s'avana jusqu' la premire charrette:

--Le Seigneur, dit-il, nous a ordonn de prier pour ceux qui voyagent
sur la terre et sur la mer. Que sa bndiction soit sur vous!

La croix d'argent niell se leva au-dessus des ttes des coupables, et
le pardon descendit sur les martyrs.

Bagrianof, les bras croiss, regardait ce spectacle avec un tonnement
de plus en plus grand. Son prtre, son prtre  lui, nourri de son
glise, se permettait de parler sans sa permission! Il donnait la
bndiction avec sa croix  des gens qui avaient voulu l'assassiner!
Mais le monde tait donc renvers! Il se promit de s'expliquer avec ce
croquant, frais chapp du sminaire.

Au moment o la charrette s'branla, Ilioucha trouva la force de
soulever sa tte appesantie:

--Seigneur, cria-t-il, coute: nous t'avons pardonn, tu nous as trahis;
d'autres feront comme nous, mais ceux-l ne te manqueront pas!

Le village tout entier accompagna les condamns aussi loin que les
jambes purent faire leur service. Les tout petits enfants confis  la
garde des vieillards, et les infirmes restaient seuls dans les maisons
closes; les chiens, rests sur la place, hurlaient lugubrement.
Bagrianof leur jeta quelques pierres et les mit en fuite; aprs quoi il
se retourna, regardant le presbytre Situ en face de l'glise; sur le
seuil, le prtre le contemplait d'un air calme.

Les regards des deux hommes se croisrent, celui du seigneur sec et dur,
celui du prtre inspir et presque menaant dans son indignation
sacre. Bagrianof fit un pas en avant.

--Vladimir Andritch, dit-il, qui tes-vous?

--Un humble serviteur de Dieu et de son Eglise, dit le prtre en
laissant tomber la main qu'il avait pose sur le loquet de sa porte.

--Vous tes en outre le serviteur de mon glise, je suppose?

--En effet, Votre Seigneurie, je sers Dieu dans l'glise que vous lui
avez consacre.

--Savez-vous qu'un bon prtre ne doit s'occuper que des affaires de
l'glise, et jamais de celles du seigneur?

--Je le sais, et ne me mle des affaires de personne.

--Je trouve, moi, que vous vous mlez trop des miennes. Votre conduite
me dplat, Vladimir Andritch; je vous conseille de faire vos
rflexions. La cure est bonne,--on meurt pas mal ici, ajouta
Bagrianof,--on se marie aussi, on baptise suffisamment... Votre femme
est enceinte, je crois?

Le prtre fit un signe affirmatif.

--Je pense que vous ferez bien de rester ici; mais pour cela il faut
changer de conduite. Vous avez huit jours pour rflchir.

Le prtre s'inclina et rentra chez lui sans rpondre. Sa femme, qui le
guettait, accourut se jeter  son cou en pleurant... C'tait une toute
jeune femme de dix-huit ans  peine, blanche et rose, toute frle, et
visiblement fatigue par sa grossesse avance.

--Qu'est ce qu'il t'a dit, ce mchant homme? dit-elle  son mari en se
serrant contre lui, toute craintive.

--Je crois, Marie, qu'il faut nous prparer  partir.

--Partir! Oh! mon Dieu! Et le petit qui n'est pas n! Et l'hiver qui
vient! Si nous partons, o irons-nous?

--Je n'en sais rien, ma chrie,  la grce de Dieu. Il prend soin des
petits oiseaux du ciel. Il aura piti de l'enfant qui va natre.

--Dis, Valodia, il n'y aurait pas moyen de s'arranger avec lui?... Tu le
fches, tu sais, quand tu vas contre ses volonts... Est-ce que tu ne
pourrais pas?...

Le prtre mit la main droite sur la tte de la jeune femme, presque
enfant encore.

--Le devoir du serviteur de Dieu est celui des autres hommes, Marie, lui
dit-il, et de plus il doit rprimer l'iniquit. Ne me parle plus jamais
d'une chose semblable; c'est un pch. Regarde! ajouta-t-il en
conduisant sa femme tout en larmes devant une gravure accroche au mur,
qui reprsentait la fuite en Egypte: s'il le faut, nous partirons comme
eux, et, pas plus que l'enfant-Dieu, notre enfant ne manquera d'abri.

La jeune mre,  demi console, appuya sa tte sur l'paule de son mari,
et se laissa bercer par de douces paroles.




                                  VI.


Bagrianof aurait d tre content; cependant il ne l'tait pas. La
manire dont les coupables et les innocents, par-dessus le march,
avaient t punis, ne lui paraissait pas suffisante. C'tait bien la
peine de les avoir fait frapper de verges et dporter en Sibrie, si la
compassion gnrale s'tendait sur eux, au lieu de s'arrter sur lui!
Comment! dans chaque village, les _malheureux_,--comme on nommait alors
en Russie les prisonniers,--allaient trouver de l'eau frache, du lait,
du kvass, du tabac, du th chaud, quelques sous, que les paysans pleins
de piti leur apporteraient avec empressement; les soldats allaient
tolrer cet abus, de village en village, jusqu'aux confins de la
civilisation,--et lui, Bagrianof, serait oblig de supporter les airs de
hauteur de quelques misrables fonctionnaires!

Il repassait dans son esprit tous les dsagrments que cette affaire lui
avait attirs, la remarque dsobligeante du gnral-gouverneur, les
rebuffades du stanovoi, son isolement  l'auberge, enfin l'attitude
insolente du prtre qui l'avait brav en public. Chaque fois que son
imagination lui reprsentait le prtre, le bras lev, bnissant les
misrables condamns, son irritation ne connaissait plus de bornes.

De tous ceux qui l'avaient offens, c'tait le seul qu'il pt chtier;
aussi sa colre se reporta-t-elle sur lui. Depuis qu'il tait arriv au
village, cet insolent n'avait-il pas vit la maison seigneuriale en
toute occasion? Lorsqu'il tait convi  dire les prires et  bnir le
logis, avait-on jamais pu regarder  dner? L'ancien prtre, vieillard
soumis, de peu d'intelligence, de moins d'nergie, avait tout accept
les yeux ferms; le seigneur tait le matre, ce qu'il faisait ne
regardait pas la cure. Le bonhomme tant mort, on avait envoy 
Bagrianof cet chapp du sminaire, mari depuis un an  peine, ignorant
des usages;--ignorant, tait-ce bien le mot? N'avait-il pas plutt feint
de tout ignorer? Pouvait on penser qu'il ne st pas que le prtre doit
tre le familier de la maison seigneuriale, heureux d'une invitation,
prt et dispos pour tout ce qui peut plaire au matre, et surtout fait
pour prcher de parole et d'exemple, l'obissance absolue au seigneur du
lieu, reprsentant de la Providence sur la terre?

Mais, volontaire ou non, cette ignorance en elle-mme tait un dlit. De
plus, au lieu de s'efforcer, par un excs de politesse obsquieuse, de
faire oublier ses manquements, ce singulier pasteur se mlait de
plaindre ses ouailles, de les bnir _in extremis_, comme si Dieu pouvait
permettre qu'on donnt sa bndiction  des gens qui avaient voulu tuer
leur seigneur!

La certitude de pouvoir se venger de ce prtre quand il le voudrait lui
procura une sorte d'apaisement. Pour mieux jouir de ce plaisir, il
rsolut de le frapper,--non pas tout de suite, pendant qu'averti par les
paroles qu'ils avaient changes, il tait prt  accepter toutes les
ventualits,--mais au moment o l'orage paratrait apais, o son
ressentiment, soigneusement cach, n'aurait plus laiss que le souvenir
d'une vague menace. Il crivit nanmoins sa plainte  l'archevque, la
copia de sa plus belle criture, la cacheta soigneusement, et la mit
dans un tiroir de son bureau, prte  partir  la premire inspiration.

Cette affaire rgle, Bagrianof se sentit le coeur plus lger. Restaient
encore les paysans qui avaient eu l'audace de s'apitoyer sur les
malheureux. Il eut un moment l'ide de faire vendre toutes les jeunes
filles en blocs--mais il se dit qu'il ne trouverait pas facilement
acqureur.

Restait la grande consolation: le recrutement. Grce  la loi
bienfaisante qui lui permettait de dsigner lui-mme les soldats que son
coeur gnreux offrait  la patrie, il pouvait dsoler  volont telle
ou telle famille. Cette pense occupa son esprit pendant deux mois
entiers.

Il choisit  loisir, pour le recrutement, une douzaine des plus beaux
gars de ses domaines, parmi les familles de ceux qu'il avait fait
nourrir, vtir et loger pour le reste de leurs jours aux frais du
gouvernement.--Je dois bien  l'Etat cette compensation, se disait-il
avec un aimable sourire.

Lorsque le dessein de Bagrianof fut connu, la colre du village n'eut
plus de bornes. Quoi! il ne s'tait pas content de trahir son serment,
d'insulter le nom du Christ qu'il avait pris  tmoin, de livrer des
innocents en mme temps que des coupables qui l'avaient pourtant
pargn!... Il venait encore frapper les mmes familles, enlever le fils
l o il avait dj pris le pre, le jeune frre vigoureux l o l'an
tait dj parti! Il voulait donc la ruine gnrale, la mort de tous?

La premire fois qu'aprs la promulgation de son arrt Bagrianof parut 
l'glise, il ne put faire autrement que de remarquer l'attitude de ses
paysans.

Jusqu'alors, la tte baisse, les yeux fixs  terre, ils s'taient
inclins profondment devant lui, sans tmoigner autre chose qu'une
soumission parfaite; ce jour-l, il rencontra des regards qui avaient
l'air de l'interroger. Certains mmes semblaient le braver.

De sa place, voisine du tabernacle et exhausse d'une marche, il promena
ses regards sur la multitude houleuse qui se signait en suivant les
prires, et ses yeux froces virent d'autres yeux soutenir son regard.
Ces yeux n'taient pas irrits, mais plutt interrogateurs.--Jusqu'
quand, semblaient-ils dire, te joueras tu de l'me humaine?

--Ils ont besoin d'un exemple, se dit Bagrianof. Ils sentent le mors,
ils regimbent. Nous allons leur faire voir qu'ils ne sont pas les plus
forts.

Les prires finies, il laissa la foule s'couler; parcourant l'glise
avec lenteur, il alla teindre  et l de petits cierges piqus sur les
lampadaires suspendus devant les images, il redressa par-ci par-l un
cierge un peu inclin, et enfin sortit avec le prtre, qui avait
vainement essay d'viter cette rencontre.

Du reste, Bagrianof semblait avoir totalement oubli son mcontentement
pass. Les trois mois qui s'taient couls paraissaient avoir dpos
entre lui et les anciennes injures une couche de neige aussi paisse que
celle dont le sol tait recouvert.

Le seigneur demanda au prtre des nouvelles de sa femme, trs-fatigue
et malade; puis il l'interrogea sur les ornements sacerdotaux, dont
quelques-uns commenaient  s'user, et en parlant ainsi tout seul, car
le prtre lui rpondait par monosyllabes. Il arriva au milieu de la
place o les paysans causaient avant de rentrer chez eux.

A son approche, tous se dcouvrirent. Bagrianof resta un bon moment 
les regarder ainsi tte nue, sous le vent du nord qui leur coupait les
oreilles.

Le froid tait terrible; les grandes geles de janvier, celles qu'on
nomme les geles de l'Epiphanie, svissaient dans toute leur rigueur; la
neige durcie craquait sous le pied; la fume blanchtre s'levait en
tourbillons aussitt dchiquets en miettes au-dessus des cabanes de
bois noirtre,--et le seigneur, roul dans sa chaude pelisse, coiff de
son bonnet de martre zibeline, contemplait sans mot dire les pauvres
"mes" dont la gele marbrait les joues et les oreilles.

L aussi il retrouva le regard qui l'avait frapp  l'glise:
quelques-uns, parmi le btail dcouvert devant lui, avaient des yeux
humains qui semblaient l'interroger. Il les nota soigneusement dans sa
mmoire.

Comme il parcourait de l'oeil son troupeau, il vit un jeune homme se
dtacher d'un groupe en haussant les paules et en secouant
ddaigneusement la main droite; aprs avoir fait quelques pas dans la
direction de sa maison, le jeune paysan remit son bonnet fourr et
continua sa route  grandes enjambes.

--Savli! H! Savli! cria Bagrianof de sa voix la plus nette.

Le jeune homme continua sans paratre l'entendre.

--Savli! rpta Bagrianof d'une voix de tonnerre.

--Qu'ordonnez-vous? rpondit le jeune homme sur le mme ton, sans ter
son chapeau.

--Viens ici, dit le seigneur d'un ton doux et bienveillant.

Le jeune homme revint sur ses pas et s'arrta devant Bagrianof.

--Pourquoi es-tu parti? lui demanda le matre.

--Parce que j'avais froid! rpondit le jeune indisciplin.

--On n'a pas froid quand je me prpare  parler! rpliqua Bagrianof d'un
ton de pdagogue.

--Vous ne disiez rien, j'ai pens que vous ne parleriez pas.

--Que je parle ou non, est-ce que par hasard tu n'es pas bon pour
attendre?

--Il parait que si, rpondit le jeune homme, puisque j'attends
maintenant.

Les yeux de Bagrianof brillrent entre ses paupires  demi-fermes.

--Soldat! fit-il en levant l'index  la hauteur du visage du rebelle.

Savli leva la tte, le regarda et lui dit:

--Vous ne ferez pas cela.

Pourquoi donc, monsieur Savli?

--Parce que c'est une injustice! Mon pre est mort, mon frre an est
dj soldat, vous avez envoy le cadet en Sibrie,--il ne resterais,
plus que les femmes chez nous;--c'est une injustice!

--Soldat! rpta Bagrianof en abaissant son index, qui coupa comme un
couteau l'air glac.

--Ecoutez, vous tous, continuait-il en se tournant vers le groupe, ou de
sourds murmures se faisaient entendre,--ce que je fais de lui, parce
qu'il est un insolent et un rebelle, je le ferai de vous tous. Oui, vous
partirez tous, jeunes et vieux, si vous osez murmurer. Je n'aurai plus
d'mes dans ce village; cela vaudra mieux que d'avoir de mauvais
paysans. Je fais un exemple de celui-ci:--il indiqua du doigt Savli,
rest muet, le regard hautain, le visage impassible;--je ferai un
exemple de vous tous, et dans toute la Russie on parlera de Bagrianovka
comme d'un village o le seigneur a su punir la rbellion.

Cela dit, il le tourna vers le prtre, qui l'coutait sans que rien dans
son attitude put dnoncer ses penses secrtes.

--Venez vous dner avec nous, mon pre? lui dit-il aimablement.

--Non, Votre Seigneurie, je vous remercie: ma femme est malade et
m'attend.

--Ah! trs-bien. Quand compte-t-elle accoucher, votre femme?

--D'un jour  l'autre, Votre Seigneurie.

--Trs bien. Tenez-vous en sant. Mes honntets  votre pouse. Au
revoir, enfants.

En laissant tomber cette bienveillante parole sur l'assemble morne et
dcouverte, il se dirigea vers sa demeure, allgre et dispos.

Quand il eut tourn le coin, les paysans mirent leurs bonnets.

--Ah! frre, dit le starchina  Savli, tu t'es fait une mauvaise
affaire.

--Je ne partirai pas! rpondit tranquillement le jeune homme.

--Comment, tu ne partiras pas?

--Je ne partirai pas! rpondit-il avec le mme calme.

En ce moment, une jolie fille de seize ans  peine, une enfant presque,
sortit d'une cabane et courut vers le groupe; d'autres femmes la
suivirent, moins vite, et se mlrent aux hommes.

--Ne crains rien, Fdotia, dit Savli  la jolie fille qui le regardait
les yeux pleins de larmes; il m'a menac de me faire soldat, mais sois
tranquille..

Fdotia leva les bras au ciel, puis cacha son visage dans ses deux
mains, et se mit  pleurer amrement, en balanant  droite et  gauche
le haut de son corps. Ce balancement, qui est, caractristique des
grandes douleurs chez, les paysannes russes, avait chez elle une grce
indicible; son corps jeune et souple ondulait comme un roseau; ses
coudes rapprochs de la poitrine semblaient vouloir dfendre contre la
douleur. Savli passa un bras autour d'elle.

--Ne crains rien, tu es ma fiance, tu seras ma femme, qu'il le veuille
ou non,--et je ne partirai pas! Le tzar est juste: s'il le faut, j'irai
jusqu'au tzar! Il est notre pre, il ne permettra pas qu'on offense ses
sujets; car enfin vous autres, vous avez beau trembler, le tzar est
notre pre, peut-tre!

--Certainement! dirent les paysans d'une voix contenue.

--Eh bien! nous irons jusqu' lui: il ne nous abandonnera pas! Ne pleure
pas, toi, dit-il  Fdotia, qui s'appuyait sur sa poitrine. Viens chez
ma mre. Je te dis que je ne serai pas soldat.

Le groupe se dispersa. Le prtre regarda les deux fiancs jusqu'au
moment o ils disparurent sous la porte basse de la demeure de Savli,
puis il rentra chez lui, le coeur gros. Faudrait-il que sa pauvre femme
et pour surcrot de peine le spectacle d'une rvolte au village?




                                  VII.


L'isba de Savli se remplit bientt. C'tait une cabane spacieuse; les
murailles enfumes, fermes de rondins de sapin, taient garnies de
bancs de bois polis par l'usage. Une lampe brlait devant les images
consacres qui occupaient le coin d'honneur. Assis au-dessous en sa
qualit de chef de la famille, Savli accueillait ses htes avec le
regard assur des meilleurs jours: nul ne se ft dout que, par un mot
du matre, sa destine venait de changer du tout au tout.

Les femmes ne partageaient pas son assurance; elles formaient un groupe
plor autour de Fdotia. Celle-ci, fiance au jeune homme depuis
quelques semaines, tait  la veille de son mariage; il ne fallait plus
que la permission du seigneur, et sur ce chapitre Bagrianof se montrai
dbonnaire. Il aimait les mariages et les nombreuses niches d'enfants.
A la vrit, son domaine n'y gagnait pas grand'chose, car ses paysans
taient si misrables, qu'ils n'levaient pas jusqu' l'ge d'homme un
enfant sur quatre; mais le matre n'en contemplait pas moins avec
satisfaction chaque nouveau couple qui venait implorer son consentement.

Voici maintenant que tout tait chang. Savli soldat pouvait  la
vrit emmener sa femme,--cela n'tait pas un obstacle; les femmes de
soldats acceptaient volontiers ce genre de vie,--mais  prsent que
Savli l'avait irrit, Bagrianof permettrait-il le mariage? c'tait au
moins douteux, et la pauvre fille se dsolait, car elle aimait son
fianc de toute la force de son coeur ignorant et naf.

Le jeune homme n'avait gure souci de ces craintes: son parti tait
pris, car depuis l'enfance il hassait Bagrianof. Il n'avait pu se
contenir en le voyant humilier ses frres et lui-mme  plaisir sous la
bise glace,--mais sa haine et son mpris taient aussi vieux que lui.

Depuis la mort de son pre, et mme auparavant, il avait vu le
ressentiment du seigneur provoqu par une cause si futile qu'on ne s'en
souvenait plus, s'abattre sur sa maison, et frapper un  un les hommes
valides.

Dans une de ses courses  la ville, o il allait plusieurs fois par an,
acheter quelques menus objets de mnage, il avait rencontr un
colporteur, paysan d'un village voisin. Celui-ci, n sur le territoire
de la couronne, tait beaucoup plus libre d'opinions et d'allures que
les serfs appartenant  un particulier. Depuis longtemps dj, l'Etat
avait laiss une demi-indpendance  ceux qui relevaient directement de
ses domaines. Ce paysan avait communiqu ses ides librales au jeune
homme dj exaspr par la tyrannie de Bagrianof.

--Quand tu en auras assez, frre, lui dit un jour le colporteur, tu n'as
qu' te sauver, viens me trouver; je te donnerai asile et ne te trahirai
pas.

--Oui, rpondit Savli, et puis le lendemain la police me traquera et
l'on me prendra chez toi; tu seras ruin et mis en prison pour m'avoir
secouru. Vois-tu d'ici le matre remettant la main sur moi? Ce serait
lui faire trop de plaisir vraiment.

--Non, dit tout bas le colporteur. Mon frre, que j'avais emmen dans un
voyage  la foire de Nijni-Novgorod, est mort l-bas. Les autorits ont
oubli de me redemander son passeport;  quoi bon le passeport d'un
homme qui est sous terre? Mais moi, j'ai pens que cela pouvait servir:
j'ai dit chez nous, au village, que nous avions tu chacun de notre
ct... On ne s'inquite pas de nous autres pauvres diables, d'ailleurs
nous nous tions rachets tous les deux, il y a quelque temps de cela.
Ce passeport, je l'ai toujours. Quand tu voudras, viens le chercher. Je
t'aime, toi, tu es un rvolt, et je hais les seigneurs.

Savli avait pris note de cette confidence. Il savait le colporteur
homme de parole, bon pour tromper un juif et vendre un prix fabuleux
n'importe quelle marchandise avarie  n'importe quel seigneur assez sot
pour la payer, incapable de voler de deux sous un paysan de bonne foi.
Lorsqu'il avait dit:--Je ne serai pas soldat,--il pensait au colporteur
Antoine Philipitch. Mais Fdotia? devait-elle donc rester  l'attendre
jusqu' ce qu'il plt au ciel de les dbarrasser de Bagrianof?

Cependant Savli tait calme. En faisant dborder son me pleine
jusqu'au bord de colre et de mpris, la dernire injustice lui avait
apporte un grand sang-froid. Plac dans une situation inextricable, il
regardait autour de lui et pesait toutes les circonstances, pour
attribuer  chacune d'elles une juste valeur.

Les hommes du village et surtout les nouveaux conscrits s'taient runis
autour de lui. On le plaignait beaucoup et on le blmait davantage.

--Tu n'avais pas besoin de le provoquer! disait-on. Maintenant que le
loup a montr les dents, qui sait qui de nous il va vouloir manger?

Savli sentait bien la justesse de ce reproche, mais l'indignation qui
l'avait emport le reprenait au souvenir de la scne du matin.

--Connue vous voudrez, dit-il enfin en se levant: je sais que vous avez
raison, mais c'a t plus fort que moi. Ce serait  recommencer, que je
recommencerais.

En ce moment, le pre de Fdotia entra. C'tait un homme de haute
taille, encore trs-vert et trs vigoureux. Il s'appuyait sur un long
bton de noisetier, plutt par habitude que par besoin. A son entre,
tous les regards se tournrent vers sa fille.

--Que fais-tu ici? lui dit-il. Rentre chez nous. Tu ne peux pas tre la
femme d'un soldat. Je ne laisserai pas partir mon dernier enfant. Dis
adieu  Savli: il n'est plus ton fianc.

Fdotia leva vers son pre ses yeux bleus baigns de larmes, et se
prosterna devant lui.

--O mon pre, lui dit-elle, mon bienfaiteur, ordonne moi de mourir, mais
ne m'ordonne pas d'abandonner Savli!

Le vieillard allait rpondre quand Savli, fendant le groupe, s'avana
et se prosterna  ct d'elle.

--Irme Antipof, dit-il, tu me l'as donne, ne me la reprends pas.
J'ai ta bndiction, tu ne peux plus me la retirer. Bnis encore une
fois tes enfants.

La tte des deux fiancs toucha le sol  trois reprises; puis ils se
relevrent ensemble, et se tinrent debout devant le pre.

--J'ai donn ma fille  un paysan, je ne l'ai pas donne  un soldat,
rpondit le vieillard.

--Je ne serai pas soldat, je te le jure devant Dieu et tous les saints!
Donne-moi seulement ta fille.

Le vieillard secoua ngativement la tte.

--Eh bien! reprit Savli devenu trs-ple, attends, pour lui dfendre de
me parler, que le seigneur m'ait livr. Je te pro mets de renoncer
moi-mme  elle, si je suis soldat; mais, jusque-l, attends, je t'en
prie. Vois comme elle pleure!

La pauvre Fdotia pleurait en effet, le visage dans ses deux mains. La
longue tresse de ses cheveux pais runis, suivant la coutume des jeunes
filles, en un seul faisceau li par un large ruban, frmissait sur ses
paules secoues par les sanglots.

--Soit! dit enfin Irme; mais si tu es soldat, tu ne l'auras pas.

--C'est entendu! rpondit Savli. Pre, nous te remercions. Et les deux
fiancs, se tenant par la main, se prosternrent de nouveau, cette fois
avec une ombre de joie dans leur coeur endolori.

L'altitude de Savli avait frapp tout le monde.

--Il est bien sr de son fait! disait-on.

--Il a peut-tre de l'argent pour se racheter!

--Il a peut-tre un sortilge! pensaient tout bas quelques-uns.

Ah! le sortilge pour faire mourir le matre, qu'ils l'eussent pay cher
au sorcier qui et voulu le leur vendre!

La nuit tomba, les feux s'teignirent dans les cabanes, les hommes
s'tendirent sur les poles bien chauffs. Le froid est la seule misre
que le paysan russe n'ait jamais connue: si malheureux qu'il ait pu
tre, dans les villages ou svit la famine, l mme o l'on a trouv des
infortuns morts de faim dans leurs cabanes, le feu n'a ja mais manqu,
et le pole n'a pas cess de rpandre la douceur tide d'une atmosphre
de printemps.

Le village dormait. Savli ne dormait pas. La tte pleine des choses du
jour, il ruminait son projet de voyage, et un autre projet qu'il n'avait
communiqu  personne:--celui-ci devint si pressant et prit si bien le
dessus sur toutes les autres penses, que le jeune paysan se leva, mit
sa pelisse et son bonnet et sortit  pas de loup. Il arriva bientt  la
maison de Irme, et s'approcha d'une fentre peu leve au-dessus du
sol, celle ou Fdotia se tenait tout le jour penche sur la merveilleuse
broderie des essuie-mains qu'elle prparait pour son mariage.

Savli frappa doucement  la vitre. Au second coup, le petit chssis 
guillotine se leva sans bruit, et la jolie tte de Fdotia apparut. Elle
ne dormait pas non plus; elle savait bien que personne ne pouvait venir
 cette heure, sinon son fianc, A vrai dire, elle l'attendait.

--Fdotia, dit le jeune homme en se haussant sur la pointe des pieds
pour arriver jusqu'aux oreilles de la jeune fille, j'ai quelque chose 
te dire.

--Dis-le, mon Savli.

--Veux-tu partir avec moi? Je t'pouserai, je le jure devant Dieu qui me
jugera;--le jeune homme fit le signe de la croix;--mais il faudra
peut-tre partir avec moi en secret,--la nuit,--pour que je ne sois pas
soldat. Dis, veux-tu?

--Oh! Savli, demande-moi tout, mais pas cela! fit la jeune fille
effraye. Partir ainsi, quitter mon pre... Il me refuserai: sa
bndiction  son lit de mort, il dirait que je suis une mchante
fille... Non, Savli, demande-moi de mourir pour toi, mais quitter la
maison, je ne le peux pas! je ne le peux pas!... rpta-t-elle avec un
sanglot.

--Soit! rpondit le jeune homme sans se troubler. Je pensais bien que tu
ne voudrais pas; c'tait un bon moyen pourtant, et je n'en vois pas
d'autre.

--Que ferons nous alors? dit Fdotia, dont le coeur battait d'angoisse.
Elle retira vivement la tte et couta dans la chambre;--tout le monde
dormait  qui mieux mieux. La tte blonde,  peine couverte d'un
mouchoir, reparut sous le chssis retenu par sa main.

--Je ne sais pas, rpondit Savli en hochant la tte; mais je trouverai
un moyen.

--Et si l'on demandait grce au seigneur? dit timidement Fdotia.

--C'est a qui serait une peine perdue! fit ddaigneusement Savli; sois
tranquille, il n'a jamais fait grce  personne. Il faudrait un miracle.
Je trouverai autre chose. Bonsoir. Donne-moi un baiser.

La jeune fille avana la tte en dehors, se pencha un peu, et les lvres
des fiancs se rencontrrent.

--Bonne nuit, rpta Savli, et il se dirigea vers son isba.

Fdotia le regarda s'loigner. Sa mle stature, sa dmarche assure se
dessinaient sur la blancheur de la neige. La pauvre fillette sentait son
coeur dborder de tendresse pour le bien-aim si prs de lui tre ravi.

--Un miracle! se rptait-elle en se recouchant sur le banc de bois,
toute frissonnante. Il a dit qu'il faudrait un miracle... O sauveur des
malheureux,  mre de Dieu, protgez-moi, inspirez-moi! Un miracle! Et
si Dieu voulait le faire!

Elle s'endormit. Son sommeil agit, qu ressemblait  la veille, lui fit
passer devant les yeux cent visions diverses. Vers le matin, il lui
sembla entendre une voix qui murmurait  son oreille:--Va trouver
Bagrianof. Elle s'veilla en sursaut et regarda autour d'elle. Tout
dormait; la lampe des images ptillait faiblement. Elle se leva et alla
se prosterner devant la Vierge. Elle resta ainsi longtemps. Son coeur,
m par un dsir invincible, lui rptait:--Va chez Bagrianof.

--C'est une voix du ciel, se dit-elle enfin; ce serait un pch d'y
rsister. J'irai demander sa grce au terrible seigneur... Je n'en dirai
rien  personne, ils m'en empcheraient. Et s'il me refuse? pensa-t-elle
soudain.--S'il me refuse, ce sera tout juste comme hier, ne dit-elle par
manire de consolation; Savli trouvera quelque chose, puisqu'il l'a
promis.

A moiti rassure par cette grande rsolution, elle s'endormit si bien
que son pre fut oblig de la rveiller au grand jour pour aller
chercher l'eau du matin.




                                  VIII


La grande rivire glace tait recouverte de neige: les rives, peu
leves,  peine garnies de maigres buissons, disparaissaient aussi sous
le blanc suaire. Le chemin de halage se confondait avec la glace. La
prise d'eau pour les besoins domestiques tait aussi loigne que les
puits du village voisin; mais l'hiver on aimait mieux venir  la rivire
par la route battue que de frayer  tout moment des chemins nouveaux
dans la neige toujours plus paisse.

Lorsque Fdotia, portant sur l'paule l'arc de bois qui supportait les
deux seaux en quilibre, arriva au bord de l'eau, elle vit les paysans
occups  couper au pic de larges blocs de glace.

--Que faites-vous l? demanda-t-elle, tonne.

--Le seigneur a tant mang de glaces l'anne dernire que sa glacire
est vide, rpondit un paysan d'un ton bourru, et nous sommes de corve
aujourd'hui par ce froid. Voil!--Il assna dans la glace paisse un
coup de pic capable d'assommer un boeuf.

Fdotia, rveuse, regardait un gros bloc semblable  du cristal, que
deux paysans faisaient glisser sur une claie. Un coup de fouet fit
partir le cheval qui, d'un vigoureux lan, prit le chemin de la demeure
seigneuriale.

A la place que le bloc avait occupe, l'eau bleue remplissait le petit
bassin.

Le soleil faisait briller les paillettes de givre sur la rive oppose,
qu'il clairait obliquement.

--Il fait beau! dit involontairement Fdotia.

Son coeur tait plein d'esprance: par un si beau soleil, par un ciel si
bleu, tait-il possible qu'elle ne vit pas exaucer sa prire!

--Beau? oui, pour se tenir  la maison. Rentre ma jolie fille, dit le
plus vieux paysan en achevant de dtacher un nouveau bloc qui nagea
bientt au milieu du bassin agrandi. Rentre, sans quoi Savli se
plaindra de la gele qui a mang les joues de sa fiance.

Le paysan sourit  Fdotia en clignant de l'oeil. Elle tait la joie et
l'orgueil du village; toute petite, sa grce et sa gentillesse l'avaient
fait chrir partout; en grandissant, sa beaut l'avait rendue prcieuse
comme une perle rare. Les chiens froces la suivaient, heureux de
pouvoir poser leur nez mouill dans ses petites mains brunes. Elle tait
la gaiet et le rayon de soleil de ce malheureux coin de terre.

La jeune fille rougit, se hta de puiser de l'eau, et se mit en route
d'un pas cadenc, qui faisait  peine jaillir sur le sol quelques
gouttes d'eau des seilles pleines jusqu'au bord. Elle allait vite,
sentant  peine son fardeau.

En passant le long de la haie du jardin, elle aperut Bagrianof qui
prenait l'air avant de djeuner pour se donner de l'apptit. Cette
rencontre lui parut de bon augure: au lieu de ralentir le pas pour
attendre qu'il ft hors de vue, elle continua sa marche gracieuse et
presse, le corps lgrement pench en avant sous le fardeau, la hanche
un peu cambre pour soutenir les reins flchissants. La lourde camisole
ouate qui l'empaquetait ne pouvait dguiser la grce extrme de ce
corps presque enfantin, et souple comme un liseron des champs.

Au bruit de ses pas sur la neige durcie, Bagrianof se retourna. En
passant devant lui elle le salua d'une inclinaison de tte.

--Bonjour, seigneur, dit-elle de sa voix mlodieuse.

Et elle continua sa route, tonne de sa propre audace; mais ne
fallait-il pas se rendre propice le matre dont tout dpendait?
Bagrianof la suivit des yeux le long de la haie du jardin.

--La voil grandelette, se dit-il  lui-mme. C'est une jolie fille.

La matine parut longue  Fdotia. La rencontre du seigneur terminait
pour elle une srie de prsages heureux; il lui tardait d'accomplir le
projet qu'elle avait form pendant la nuit. Enfin le repas de midi
termin, la poterie et les cuillers de bois soigneusement laves et
remises en place, le vieux Irme sortit, et la fillette se trouva
libre. Elle retira aussitt d'une petite bote son peigne et son
mouchoir des dimanches; elle lissa soigneusement ses cheveux, noua son
mouchoir sous son menton, croisa sa camisole ouate sur sa poitrine, mit
des souliers  la place des brodequins de tille qu'elle portait
habituellement, et sortit, le coeur palpitant comme un oiseau qui vient
de prendre sa vole.

--O vas-tu, Fdotia? lui cria la premire paysanne qui la vit passer.
Ton Savli n'est pas par l, il est  l'autre bout du village, chez
Procofi, o l'on prpare le lin.

--Je ne cherche pas Savli, rpondit la jeune fille.

--O vas-tu donc si pimpante?

--A mes affaires! dit triomphalement Fdotia; et elle se mit  courir
pour revenir plus vite.

En entrant dans la cour de la maison seigneuriale, elle eut peur. Les
chiens vinrent rder autour d'elle; la grande enfant eut presque envie
de s'en retourner...; mais un domestique qui l'avait aperue l'attendait
sur le seuil de la cuisine: elle n'osa pas reculer.

--Peut-on voir le matre? dit-elle au domestique en s'approchant.

C'tait un vieillard  l'air chagrin. N dans la domesticit de la
famille, il s'tait endurci  bien des choses, et pourtant le joug de
Bagrianof lui semblait lourd.--Le dfunt seigneur n'tait pas bon,
disait-il parfois  ses confrres d'infortune, mais il valait mieux que
son fils. Je ne connais rien d'aussi mchant que lui, ajoutait-il avec
un soupir; il est plus mauvais que le dmon!

A la demande ta jeune fille, le vieux Timothe hocha tristement la tte.
Bien des jeunes filles taient venues  la maison seigneuriale, mais
jamais sans y avoir t mandes: celle-ci se prsentait seule! Les temps
changeaient donc? La pudeur des jeunes filles allait elle aussi
disparatre?...

--Oui, rpondit-il, tu peux entrer.

--Mais il faut le prvenir!

--A quoi bon? Les filles peuvent toujours entrer chez nous. La porte 
droite, dans l'antichambre: c'est son cabinet. Vas ma belle.

Fdotia, interdite, regardait le vieux valet de ses yeux bleus tout
grands ouverts. L'ingnuit de ses seize ans faisait une question si
nette et si embarrassante que Timothe revint instantanment de son
erreur.

--Qu'est-ce que tu lui veux, au matre? dit-il d'un ton radouci.

--Je veux lui demander la grce de Savli, qu'il veut faire soldat;
c'est mon fianc: nous nous marions  Pques, avec la permission du
seigneur.

--Et tu veux demander sa grce? Retourne chez toi, ma colombe, va-t'en
vite... Va! n'entre pas l-dedans...

--C'est la voix de Dieu qui me l'a ordonn, dit Fdotia tremblante et
retenant  peine les larmes dans ses yeux innocents. Cette nuit, mon
ange m'a parl et m'a dit: "Va trouver Bagrianof." Je me suis mise 
genoux et j'ai pri les saints, et j'ai entendu la mme voix. Que la
sainte Vierge me soit en aide!

La fillette fit le signe de la croix et regarda le domestique avec
assurance. Celui-ci se sentit mu jusqu'au fond de son vieux coeur
bronz.

--Va-t'en, ma fille, ton ange gardien ne sera pas content de te voir
entrer ici, dit-il en lui mettant doucement la main sur l'paule. Savli
sait-il que tu veux voir le matre?

--Non.

--Eh bien! va lui demander conseil, et s'il te permet de le faire, je te
laisserai entrer. Va!

Sa main calleuse poussa doucement la jeune fille du ct du village.

Le coeur gros, les yeux dbordant de larmes, Fdotia fit deux pas, puis
se retourna indcise du ct de cette maison o la grce de Savli tait
peut-tre, o il ne tenait qu' elle d'essayer de l'obtenir. En ce
moment Bagrianof lui-mme parut  la fentre de son cabinet; il lui
faisait signe de la main d'approcher.

--Le seigneur m'appelle, dit-elle avec un lan de joie au vieux
domestique: je vais lui parler.

Elle passa en courant devant lui; ses pieds touchaient  peine la terre.
Elle franchit en deux bonds les six marches du perron et entra dans la
maison. Timothe fit avec la main ce geste russe qui exprime  la fois
ou tour  tour le dcouragement, la lassitude, l'insouciance, et rentra
dans la cuisine, tout morose.

--Une si jolie fille, grommelait-il entre ses dents, et si jeune! C'est
si bte!

Arrive dans le vestibule, Fdotia resta interdite. Le parquet cir, une
panoplie avec armes accroche au mur, une grande glace qui la
rflchissait tout entire et lui donnait l'illusion d'une autre
personne place devant elle  la regarder,--tous ces objets et cet
aspect nouveau lui inspiraient une sorte de terreur. Elle avait dj la
main sur le bouton de la porte, prte  s'enfuir, lorsque Bagrianof
passa la tte hors de son cabinet.

--Eh bien! dit-il, o vas-tu? Entre donc! Il ouvrit la porte toute
grande.

--Tu me voulais quelque chose? Que demandais tu  Timothe?

--Je lui demandais si l'on peut vous parler!

--Tu vois qu'en effet on peut me parler, rpondit Bagrianof en souriant.
Et que t'a-t-il rpondu?

--Il m'a rpondu... que je ferais mieux de retourner chez nous.

--L'imbcile! dit Bagrianof en continuant  sourire. Et qu'est-ce que tu
me voulais?

--Je voulais... O matre, accordez-moi la grce de Savli, et je vous
bnirai jusqu'au dernier jour de ma vie! s'cria Fdotia, fondant en
larmes. Et se prcipitant aux pieds de Bagrianof, elle toucha trois fois
la terre du front.

--Savli? L'insolent qui m'a rpondu hier, devant le village, avec tant
d'insolence?

--Oui, matre; il ne le fera plus! s'cria Fdotia en pleurant  chaudes
larmes. Pardonnez-lui! ne le faites pas soldat, ne l'envoyez pas au
loin; je mourrai, matre! Vous ne voulez pas la mort d'une pauvre fille?

--Tu l'aimes donc bien? demanda Bagrianof.

--C'est mon fianc. Nous voulions obtenir de vous de nous marier 
Pques. Permettez-nous, seigneur, de nous marier, et faites grce 
Savli!...

--C'est lui qui t'a envoye? demanda Bagrianof sans rire.

--Non, matre. Il ne sait pas que je suis venue.

--Ah, c'est plus intressant; mais, dis moi, pourquoi veux-tu que je lui
pardonne,  ton fianc? Je n'ai pas de raisons pour l'aimer, moi.

Fdotia ne put trouver de rponse. Elle chercha un instant puis, faute
de mieux, elle revint  sa premire ide.

--Nous vous bnirons jusqu'au dernier jour de notre vie! rpta-t-elle,
le gosier plein de larmes.

--Je le veux bien lui pardonner, moi, dit Bagrianof, qui ne la quittait
pas des yeux; mais il fait froid pour causer. Viens par ici.

Il la fit passer devant lui dans son cabinet. C'tait une vaste pice
claire par deux fentres donnant sur la pelouse. Les meubles de vieil
acajou taient recouverts de cuir vert fonc. Un large divan occupait un
angle de la pice. Le bureau tait couvert de journaux; Bagrianof lisait
beaucoup et se piquait de libralisme en ce qui concernait le destin des
empires. Il ferma la porte. Fdotia, trouble, se tenait debout au
milieu de la pice.

--Ecoute, lui dit-il en prenant les deux mains, tu tiens beaucoup  ta
grce de ton Savli?

--Oui, seigneur, plus qu' tout au monde.

--Eh bien, tu l'auras.

Fdotia, perdue de joie, se jeta aux pieds de Bagrianof, riant,
pleurant, baisant ses vtements.

--Ne baise pas mes pieds, continua Bagrianof, c'est du bien perdu. Ton
Savli ne sera pas soldat, mais tu vas me dire merci.

--Que le Seigneur vous comble de bndictions, commena la jeune fille,
prte  dfiler le long chapelet de bndictions dont les paysans russes
ne sont pas avares.

--Ce n'est pas ainsi que je l'entends. Allons, sois gentille, ne fais
pas de bruit, hein?

Il la saisit par la taille et l'enleva. En perdant pieds, Fdotia poussa
un cri percent.

--Si tu cries, je te mets dehors, et Savli ira en Sibrie! gronda le
seigneur. Pas un mot tu m'entends!

Fdotia ne dit plus rien.




                                   IX


Lorsqu'elle sortit du cabinet de Bagrianof, aussi blanche que la neige
du dehors, elle marchait d'un pas automatique.

--Attends, lui dit Bagrianof qui la reconduisait, je vais te donner un
mouchoir.

Il en prit un dans l'armoire, te dplia et le posa sur le bras de la
jeune paysanne, toujours muette.

--Adieu, Fdotia! fit-il avec un geste de la main, et il rentra dans son
cabinet.

La jeune fille, se voyant seule frmit de la tte aux pieds.
Machinalement elle ouvrit la porte, sortit, le mouchoir dpli toujours
sur le bras, et prit le chemin du village, toujours absorbe dans une
seule pense. Comme elle arrivait au carrefour, elle rencontra un groupe
de jeunes gens qui sortaient de l'isba o l'on avait prpar le lin.
Jusque-l elle n'avait rien vu, marchant la tte baisse, les mains
jointes; tout  coup elle leva la tte, et elle aperut son fianc qui
fixait les yeux sur le mouchoir pendant  son bras. Elle poussa un cri
et recula de quelques pas en tendant les deux mains comme pour se
dfendre.

--Qui t'a donn cela? fit Savli d'une voix tonnante; et il avana la
main.

--Ne me touche pas, ne me touche pas! s'cria-t-elle d'une voix
dsespre en reculant encore.

--D'o viens-tu? cria le jeune homme, fou de douleur et de rage.

Fdotia le regarda bien en face; les yeux du jeune homme taient
tincelants de colre. Elle prit en courant le chemin de la rivire. Les
jeunes gens, Savli en tte, se lancrent  sa poursuite.

--Fdotia..... Fdotia.... cria deux ou trois fois Savli; mais sa voix
touffe par l'ardeur de la course, n'arriva peut-tre pas aux oreilles
de la jeune fille. Elle continuait  courir, si lgre que ses pieds ne
laissaient pas d'empreintes sur le chemin;--elle descendit comme une
flche la rampe de la rivire, et sauta dans le petit bassin qu'elle
avait regard le matin. Savli arriva juste  temps pour frler le pan
de sa robe. Le mouchoir bariol tait rest au bord du trou bant.

Sans hsiter, le jeune homme jeta sa pelisse fourre et ses lourdes
bottes, et sauta dans le bassin. Il plongea sous la glace et reparut un
instant, reprit haleine et plongea de nouveau. Ses camarades le
croyaient perdu, lorsqu'ils le virent reparatre, violet, dfait, mais
vivant. Ils le tirrent sur la glace, et avec lui Fdotia, qu'il tenait
serre; mais les yeux rouges de larmes ne devaient plus pleurer, les
joues marbres ne devaient plus plir sous l'outrage.

Savli, bientt ranim, voulut la porter jusqu' sa demeure. Le funbre
cortge, grossi en chemin par les paysans, arriva  la cabane de
Irme.

--Pre, dit Savli en la dposant sur la table, voil ta fille. Ce n'est
pas ma faute! Je n'ai pas pu la dfendre; mais je te jure de la venger.




                                    X.


Le village fut bientt en rumeur. Irme, les yeux secs, le visage
farouche, regardait sa fille sans mot dire; les matrones accourues
s'empressaient autour de Fdotia; on essaya de la ranimer en lui
frappant dans les mains;--les efforts furent de courte dure, car elle
tait bien morte et dj roidie. Les hommes sortirent de la cabane pour
laisser les ensevelisseuses procder  leur pieux devoir.

Pas un mot ne fut prononc au dehors. De tous cts, les jeunes gens,
les enfants accourus se grouprent autour de Irme; au centre de cette
foule muette, le pre morne, assis sur le banc de bois qui fait le tour
de la maison, le bonnet de fourrure enfonc sur les yeux, les mains
pendantes, semblait absorb par des penses de vengeance.

Quelques jeunes gens avaient emmen Savli pour lui faire changer ses
vtements gels. Le vieillard le chercha un moment du regard; on lui
expliquait motif de l'absence du jeune homme. Irme, d'un signe de
tte, indiqua qu'il avait compris, et retomba dans son immobilit.

Le temps s'tait couvert, et la nuit descendait rapidement; quelques
feux s'allumaient  et l dans les cabanes; une vieille femme parut au
haut de l'escalier et convia les hommes  rentrer. Le pre entra le
premier. Un  un, la tte dcouverte, tous passrent en courbant le
front pour ne pas se heurter  la poutre qui formait le dessus de la
porte.

Fdotia, revtue de ses plus beaux habits, tait couche sur la table de
sapin au milieu de ta cabane, les pieds  l'orient, pour que la face ft
tourne du ct o le soleil se lve, o les Rois Mages ont vu l'toile
les conduire. Ses cheveux ne flottaient plus sur ses paules, suivant la
coutume des vierges; les matrones les avaient cachs sous un mouchoir
soigneusement nou autour de la tte. Les mains avaient t jointes, non
sans peine; on les avait attaches avec un ruban, et une petite image
tait pose dessus. Le sol et la table taient jonchs de branches de
sapin coupes en hte par les enfants dans la fort voisine. La lampe
des images jetait sur tout cela sa clart tremblotante, Irme
contempla sa fille; ses paupires rouges battirent deux ou trois fois,
mais ses yeux taris ne laissrent pas couler une larme.

--Le prtre!... dit-il.

On s'entre-regarda. Le prtre va chez les seigneurs dire les prires des
morts; mais les paysans ne rclament gure cet office, qu'il faut payer.

--Allez chercher le prtre!... rpta Irme.

On ne bougeait pas. Il jeta un coup d'oeil sur l'assemble:

--J'y vais moi-mme, dit-il.

Il prit son bton et sortit

La nuit tait tombe. Le ciel, bas et gris, promettait une tempte de
neige. Le vent soufflait par rafales.

Le vieillard se dirigea d'un pas ferme, en faisant de grandes enjambes,
vers la demeure du prtre, o brillait une fentre claire.

Sur la porte, il rencontra Savli qui allait entrer.

--Que viens tu chercher ici? demanda le vieillard.

--Les prires pour la martyre qui repose, rpondit Savli.

Le vieillard tourna le bouton de la porte et entra sans rpondre.

Le prtre tait assis au chevet de sa femme endormie. Une petite face
ronge et ride dormait dans le berceau, auprs du lit. La servante,
effare, entra sur la pointe du pied.

--Mon pre, dit elle, voici des paysans qui veulent vous parler.

--Qu'est-ce qu'il y a? rpondit Vladimir Alexivitch en tournant vers la
porte son visage fatigu, ple encore de l'angoisse de la journe.

--Il y a un malheur dans le village, dit la servante.

--Plus bas! fit le prtre en se levant.

Sa haute taille, courbe par la lassitude, se redressa pniblement.

--Reste ici, prs de l'enfant: tche qu'il ne drange pas sa mre. O
sont-ils?

--Dans l'antichambre.

Le prtre sortit et fit entrer les paysans dans la salle  manger,
pauvrement meuble d'un buffet, d'une table en bois blanc et de quelques
chaises de paille. En reconnaissant Savli, il eut un pressentiment de
la vrit. Les craintes et les fatigues de la journe prcdente
l'avaient cependant tenu  l'cart de ce qui s'tait pass au
village,--mais certains malheurs semblent flotter dans l'air sans qu'on
ne sache pourquoi.

--Que voulez vous? dit-il.

--Nous voulons tes prires, dit Irme. Ma fille est morte, elle est 
la maison; un pch est sur son me: tes prires l'teront.

--Fdotia?

--Oui, Fdotia.

--Quel pch peut-elle avoir commis avant de mourir, ta colombe? dit le
prtre, devinant vaguement la rponse qui allait suivre.

--Elle s'est tue!...

Irme regarda le prtre en face:

--Tu ne vas peut-tre pas lui refuser tes prires parce qu'elle s'est
tue? Tu es prtre, mais tu n'es pas mchant: tu ne laisseras pas le
pch sur son me? Eh?

En prononant ces paroles, Irme regardait le prtre avec colre. Son
bton tremblait dans sa main, non de faiblesse, mais de fureur.

--Pourquoi et comment s'est-elle tue? demanda le prtre sans rpondre
directement.

--Je ne sais pas. Je sais qu'on me l'a rapporte morte et qu'elle s'est
tue. Si tu veux le savoir, demande le  celui-ci,--Il te le dira.

Savli approcha d'un pas. La lumire de la mauvaise chandelle clairait
son visage contract et subitement amaigri.

--Je sortais de chez Procofi, o nous avions prpar le lin; J'tais
avec les autres.--Il nomma les paysans qui l'accompagnaient.--Au
carrefour, voil que je vois venir Fdotia sur la route de la maison
seigneuriale. Elle marchait comme en dormant, les yeux bien ouverts,
sans avoir l'air de rien voir. Tout  coup je m'aperut qu'elle avait
sur son bras un mouchoir bariol.... vous savez, les mouchoirs que
Bagrianof donne aux filles... Je sentis un coup comme si un boeuf
m'avait renvers; je dis:--Qu'est-ce que cela?--Fdotia poussa un cri,
elle recula comme si elle avait peur, et me dit deux fois:--Ne me touche
pas!--Alors moi je criai:--D'o viens-tu?--Elle ne me rpondit pas et
se mit  courir vers la rivire. Nous l'avons tous suivie sans pouvoir
la rattraper, elle a saut, j'ai saut aprs elle, et je l'ai rapporte,
mais trop tard. Voil!

--Qu'est-ce que tu penses de cela? dit le prtre aprs un silence.

--Je pense qu'elle sera alle demander ma grce  Bagrianof, pauvre
innocente! Et lui, content de tenir la brebis il l'a mange, comme un
loup qu'il est.

--Eh bien! pre, que dcides-tu? grommela Irme en frappant le
plancher de son bton; il me faut des prires!

--Ma femme est accouche ce matin, mais cela ne fait rien, je vais avec
vous. Allez devant, je vous rejoint. Je ne prendrai que le temps de
passer  l'glise.

Les deux paysans sortirent. Au bout de quelques instants, Irme
s'arrta:

--Est-ce toi qui lui avais conseill d'aller chez le seigneur? dit-il
d'une voix sourde.

--Non, pre! Devant Dieu, ce n'est pas moi! Elle m'en avait parl, et je
lui avais rpondu que jamais Bagrianof ne pardonnait. J'ai mme dit que
ce serait un miracle s'il pardonnait  quelqu'un.

--Voil le miracle: je n'ai plus d'enfant! gronda le vieillard qui se
remit en marche. Un moment aprs, il ajouta:

--C'est heureux pour toi que tu ne l'aies pas envoye, car je t'aurais
cass les os avant de les lui casser,  lui!

Le prtre entra dans la cabane peu d'instants aprs ceux qui taient
venus le chercher. Il remit au premier venu l'encensoir et l'encens, qui
servent aux prires funbres, et revtit l'tole.

Il n'avait pas voulu emmener le diacre, jugeant inutile de l'entraner
dans la disgrce qui suivrait probablement l'accomplissement de ce
devoir.

L'encens fuma bientt sur les charbons allumes et le prtre commena
les prires. Sa voix graves et mlodieuse scandait lentement les versets
lugubres; le paysan qui tenait l'encensoir disait les rpons connus de
tous dans cette langue slavonne, aussi rapproche du russe que le
franais du quinzime sicle l'est du franais moderne.

En prononant les paroles sacres qui mentionnent l'autre vie et
l'accueil qui attend les croyants par del le tombeau, la voix du prtre
s'leva plus pore et plus sonore; ses yeux levs au ciel voyaient, au
del du plafond bas travers par les poutres noircies, le grand ciel
bleu sombre parsem d'toiles, o l'me blanche de la martyre s'levait
doucement vers le Sauveur des malheureux. D'une main pieuse il offrit
l'encens au cadavre, puis, les prires termines, il replia l'tole,
reprit l'encensoir, noua le tout dans un mouchoir, remit sa pelisse et
voulut partir.

--Merci, mon pre, lui dit Irme en lui baisant la main.

--Merci, mon pre, dit Savli en s'approchant aussi; quand
l'enterrerez-vous?

--Quand vous voudrez, mes enfants.

--Vous n'avez pas peur?

Le prtre jeta un regard sur la jeune morte, sur l'assemble o la lueur
vacillante des cierges laissait apercevoir confusment de nombreux
visages tourns vers lui.

--Non, dit il d'une voix calme, le serviteur de Dieu ne craint ni les
piges du mchant ni les embches du dmon.

--L'enterrerez vous aprs-demain matin avec une messe? Nous payerons ce
qu'il faudra.

--Je n'ai pas besoin d'argent, rpondit le prtre, qui pensa  pendant 
part lui combien sa pauvre maison tait dnue de tout, et quel besoin
avait la jeune mre de choses fortifiantes: il sera fait comme vous le
dsirez.

Les paysans se dispersrent lentement et regagnrent leurs masures.

Le lendemain, pendant toute la matine, les paysannes se succdrent au
logis de Vladimir Alexivitch. Malgr leur pauvret, elles avaient
trouv moyen d'apporter, qui des oeufs frais, une poule, un peu de miel
de l'automne prcdent, qui une brasse de laine, un morceau de toile,
les plus pauvres une jatte de lait.

Le village remerciait ainsi celui qui venait de risquer ses moyens
d'existence pour la justice et le bon droit.

Le surlendemain, vers dix heures, Bagrianof prenait paisiblement son th
en lisant les journaux de la semaine, lorsque le premier coup de cloche
lui fit lever la tte. Sa femme plit sous le regard de son seigneur et
matre. Elle savait ce qui s'tait pass, et, depuis la veille, elle
tremblait en pensant  ce moment redoutable. Elle fit un signe, et la
petite fille disparut sans bruit.

Plus forte en sentant l'enfant  l'abri, madame Bagrianof attendit la
question qui ne pouvait manquer. La cloche continuait  tinter pour la
messe.

--Est-ce fte aujourd'hui? dit Bagrianof. Quelle date avons-nous?

--Le vingt-deux, rpondit-elle. Ce n'est pas fte, Daniel Loukitch.

--Alors, pourquoi dit-on la messe?

--C'est un enterrement, balbutia la pauvre crature, tremblante
d'angoisse.

--Le bienheureux trpass se fait dire la messe? grand bien lui fasse!
Ils ne sont pas si pauvres qu'ils veulent bien le dire, mes bons serfs,
puisqu'ils se payent des messes! Laquelle de mes mes est partie pour le
cleste sjour?

--Ce n'est pas une me, Daniel Loukitch, rpondit madame Bagrianof,
c'est une jeune fille.

On appelait alors mes, en Russie, les hommes seulement. Les femmes, ne
payant pas de redevance personnelle, n'taient pas comptes dans la
population.

--Une jeune fille? fit Bagrianof d'un air mcontent.

Il n'aimait pas  voir mourir les jeunes filles: c'tait autant de
perdu, puisqu'elles pouvaient se marier et donner de beaux enfants, qui
deviendraient des mes.

--Laquelle? ajouta-t-il par habitude de propritaire.

--Fdotia Irmeieva, dit-elle.

Bagrianof posa son journal sur la table et regarda sa femme.

--Vous tes folle, lui dit-il posment. Cette fille, qui se portail bien
avant hier, on l'enterrerait aujourd'hui?... De quoi est-elle morte?

Madame Bagrianof ne rpondit pas. Il agita violement la sonnette, et le
domestique, Timothe, entra sur la pointe du pied. La cloche tintait
toujours seulement le glas avait remplac la sonnerie de la messe. Le
cercueil devait tre en vue de l'glise.

--Qui enterre-t-on? demanda Bagrianof d'une voix sche.

--Fdotia Irmeieva, Votre Honneur, rpondit le vieux domestique.

--Celle fille qui tait ici avant-hier.

--La mme, Votre Honneur.

--De quoi est elle morte. Madame Bagrianof et Timothe
s'entre-regardrent.

--De quoi est elle morte? rpta Bagrianof avec un pli des lvres,
prcurseur de l'orage.

--Elle s'est noye, Votre Honneur.

--Par accident?

Personne ne rpondit.

--Exprs?

Le silence se fit une seconde fois. Le balancier de l'horloge donnait un
petit coup sec  chaque mouvement; au dehors, le glas tintait toujours.
Timothe leva la tte et regarda son matre.

--Exprs, Votre Honneur rpondit-il.

Bagrianof se leva et fit quelques pas; sa femme s'tait leve aussi,
hsitante et glace de terreur; il la rassit sur son fauteuil, d'un geste
violent.

--Tenez-vous donc tranquille, dit il, vous partez  tout moment comme un
diable  ressort.

Madame Bagrianof ne bougea plus.

--La sotte! murmura le seigneur entre ses dents serres.

La cloche de l'glise se tut: le corps tait entr dans l'glise.

Bagrianof fit encore deux ou trois tours dans l'appartement.

--Qu'est-ce qu'on dit dans le village? demanda-t-il au vieux domestique.

--Je ne sais pas, Votre Honneur, je ne vais jamais au village.

--Eh bien, vas-y! dit le seigneur en se rasseyant. Donnez-moi un verre
de th, ma chre, dit-il  sa femme. Bien chaud et bien sucr, s'il vous
plat.

Timothe sortit de la cour seigneuriale, les yeux fixs  terre, suivant
machinalement la route o il lui semblait voir Fdotia marcher devant
lui, le mouchoir dpli flottant sur le bras. Il arriva sur la place;
toutes les maisons taient vides. Quelques petits enfants, laisss
seuls, se mirent  geindre dans leur berceau quand il entr'ouvrit les
portes. Il s'arrta et rflchit. Retourner  la mason sans nouvelles,
c'tait courir un gros risque. Entrer dans l'glise tait peut-tre plus
dangereux encore. Qui sait si la population affole n'allait pas le
mettre en morceaux, faute de meilleur gibier!

Il s'arrta  un moyen terme. Pntrant  peine sous le parvis, il
s'adressa  une vieille femme qui priait activement, faisant de grandes
inclinaisons jusqu' mi-corps et des signes de croix  tour de bras.

--Qu'est-ce qu'on dit dans le village, ma bonne, lui demanda-t-il.

Elle le regarda de travers.

--On dit que c'est grand'piti qu'une si jolie fille soit morte si
jeune. Voil.

Et elle reprit son oraison. Timothe, satisfait, retourna  la maison et
rpta fidlement ce qu'il avait entendu. Bagrianof faute de mieux, fit
mine de s'en contenter. Il s'enferma bientt dans son cabinet, attendant
le glas qui ne pouvait manquer de recommencer d'une minute  l'autre.

Ce n'tait pas le remords qui le poursuivait pendant qu'il arpentait le
parquet d'un pas rgulier comme le balancier lui-mme. A quel propos le
remords serait-il venu se loger sous le crne de ce haut et puissant
seigneur? Le remords de quoi? D'avoir agi une fois de plus comme il
avait agi tant de fois? Est-ce que les autres s'taient noyes?
N'taient-elles pas,  l'heure qu'il est, maries et mres de gros gars
au ventre prominent, aux cheveux de lin tombant sur la face; gars dont
plusieurs taient ses fils, sans contredit? mais il n'avait jamais su
lesquels, faute de prendre des informations. Pourquoi cette sotte
n'avait elle pas fait comme les autres? Elle avait le mari sous la
main... Qui pouvait se douter qu'au lieu de se marier honntement comme
tout le monde, elle allait se noyer exprs! Il lui en voulait de cela,
et si elle et t encore vivante, il l'aurait punie de la bonne
manire;... Mais elle chappait  sa vengeance!

Le glas recommena de sonner. Le corps sortait de l'glise pour se
rendre au cimetire.

Comment se faisait-il qu'on ne lui et pas parl de cet vnement?
C'tait intressant pour lui, au bout du compte! On le lui avait cach,
pourquoi? Avait-on cru qu'il lui serait dsagrable d'apprendre que
cette fille s'tait noye? Mais en quoi cela pouvait-il lui tre
dsagrable? Est-ce que c'tait sa faute? Est-ce qu'ils auraient
l'aplomb de dire que c'tait sa faute? C'est l ce qu'il faudrait voir,
par exemple!

Bagrianof s'arrta devant la porte comme pour sortir. La grosse cloche
tintait toujours  coups lents et gaux,--les petites cloches sonnaient
de temps en temps ensemble avec un bruit de sanglots... Bagrianof tourna
le dos  la porte et se remit  marcher.

Sa faute? En quoi sa faute? Pas pour celle-l au moins!... Elle tait
venue le trouver, l'effronte! Elle avait demand la grce de son
amant,--car enfin qui pouvait se douter que ce n'tait pas son amant,
mais seulement son fianc? Il avait cru que c'tait son amant, lui: les
filles de village ne sont pas,  l'ordinaire, d'une vertu si farouche!
Oh! non, ce n'tait pas sa faute,  lui. Elle n'avait pas besoin de
venir le trouver!... Mais qu donc avait eu l'aplomb de dire que c'tait
sa faute?...

Il se retourna brusquement, cherchant  dvisager l'audacieux... Il
tait seul.

Alors il se rappela que c'tait Timothe qui lui avait dit: "exprs"
comme pour le braver. Elle s'tait noye exprs; c'est Timothe qui
l'avait dit, Timothe le payerait sans tarder! Et le prtre qui faisait
un enterrement de seigneur  cette fille!...

Bagrianof s'arrta. Le glas avait cess. Le silence et la rsolution
qu'il venait de prendre de chtier l'insolent lui firent beaucoup de
bien.

Il s'assit dans son fauteuil, ouvrit son tiroir, prit la lettre 
l'archevque et la mit bien en vidence; puis il alluma un cigare et se
remit  lire. Mais il ne comprit pas un mot de ce qu'il lisait.

Fdotia avait de belles funrailles. Sauf les bambins dont les cris
avaient dsorient le vieux domestique, personne n'tait rest au logis.

Le pre avait voulu la grand'messe avec les chantres, et le prtre avait
consenti  tout, prenant la responsabilit sur lui: il avait fait le
sacrifice de sa place. D'ailleurs la jeune mre paraissait plus forte,
le petit avait bonne envie de vivre, et, si cruel que ft Bagrianof, il
ne pouvait les chasser avant un mois au moins. Dans un mois, il mettrait
tous ses trsors sur une pauvre charrette, et il irait o la grce de
Dieu et de ses suprieurs voudrait bien l'envoyer,--en Sibrie, s'il le
fallait, enseigner la loi de Dieu aux Toungouses. Ne serait-il pas sr
de la vie, riche de possder sa femme et son enfant, qu'on ne pouvait
lui ravir?

Tendant qu'il rcitait les prires sur le cercueil, la foule
l'entourait, si presse, qu'on touffait dans l'glise, non chauffe
cependant. Les hommes, concentrs, la tte basse, sentaient vaguement
dans l'air une odeur de vengeance monter avec celle des branches de
sapin qu'ils foulaient aux pieds. La jeune morte, pare de ses beaux
habits, la face dcouverte, tait pour eux un tendard qui les menait au
combat. Ce n'est pas seulement pour les vieux Romains que le corps d'une
femme a t le symbole de la libert outrage. La crmonie funbre
s'acheva sars tumulte. Les paysans enlevrent le cercueil. Le pre et
Savli tenaient la tte. Fdotia sortit de l'glise accompagne par le
glas qui avait si fort nerv Bagrianof: le village tout entier la
suivit jusqu'au cimetire peu distant, situ dans un bouquet de bois
clairsem, ou les vieilles tombes disparaissaient sous les fleurs
sauvages, o les oiseaux nichaient au printemps par centaines.

La neige recouvrait les monticules anciens et nouveaux. La fosse de
Fdotia faisait une tache noire sur cette blancheur immacule. Le
cortge, la croix en tte, monta la pente douce, de son pas cadenc; la
fosse reut sa proie; le prtre jeta une poigne de terre dans le
cercueil encore ouvert; on descendit le couvercle, qu'on posa sans
fracas;--Irme et Savli se penchrent pour voir ce qui restait encore
de leur bien-aime,--et les planches de sapin elles-mmes disparurent
bientt sous la terre mle de neige qui roula en gros blocs jusqu'au
fond du trou.

Irme, suivant l'usage, invita les assistants  venir festiner chez
lui. On le suivit en silence. Chacun sentait, comme on dit, qu'il allait
se passer quelque chose.




                                    XI


Le banquet funbre commena au milieu d'un profond silence. Invit par
Irme, le prtre s'tait excus, allguant la maladie de sa femme,
mais en ralit parce qu'il sentait aussi l'orage dans l'air. Les
paysans attabls mangeaient lentement comme  l'ordinaire les oeufs durs
et le riz cuit  l'eau qui sont le fond de ces repas de funrailles. Les
femmes mangeaient  part dans une autre cabane. Le gobelet d'eau-de-vie
faisait de temps en temps le tour de la table. Peu  peu les
conversations s'animrent, mais sans attendre le degr de bruit qui
tmoigne d'un vif intrt. Chacun sentait que ce qu'il disait n'avait
d'importance pour personne. On attendait. L'aprs-midi se passa ainsi.
Le ciel s'assombrissait, la nuit n'tait plus bien loin, quand le pre
de Fdotia se leva et prit la parole. Au premier son de sa voix, le
silence se fit partout; du tous les coins de l'Isba, les ttes
attentives se tournrent vers le vieillard.

--Frres, dit-il, je n'avais plus qu'une fille, et je l'ai perdue. Nous
l'avons mise dans la terre; qu'il nous reste d'elle un souvenir ternel.

Suivant l'usage, l'assemble psalmodia trois fois en choeur: "un
souvenir ternel", et le silence se rtablit.

--Ma Fdotia n'avait jamais offens personne, reprit le pre d'une voix
pleine de larmes; elle tait donc comme un agneau et pure comme une
colombe. Elle tait fiance, vous le savez tous,  ce brave garon,--il
indiqua du doigt Savli plac  sa droite.--Elle se serait marie, elle
aurait t une bonne femme, comme elle avait t une bonne fille. Elle
tait jeune, elle tait bien portante, et voil qu'elle est morte tout 
coup. Comment cela s'est-il fait?

Il promena son regard sur l'assistance. Tout le monde l'coutait avec
recueillement Quelques yeux anims par l'eau-de-vie suivaient les siens
avec la tnacit de l'ivresse commenante.

--Comment se fait-il, reprit Irme, qu'une belle fille, jeune et bien
portante, coure tout  coup  la rivire et laisse son vieux pre sans
une me pour lui fermer les yeux et le mettre au repos? Est-ce naturel,
je vous le demande, qu'une jeune fille prfre la mort aux baisers de
son fianc?

Le vieillard parlait avec ce mlange de simplicit et de langage
biblique que les paysans empruntent  leurs longues stations assidues 
l'glise.

--Est-ce naturel, continua-t-il, qu'une jeune fille regarde son fianc
et se couvre le visage en disant: Ne me touche pas! Est ce naturel,
continua-t-il en s'animant, que, pleine de honte, elle coure  la
rivire et meure de bon gr plutt que de regarder un homme en face?
Non, ce n'est pas naturel! cria-t-il d'une voix tonnante en frappant
rudement le plancher de son bton. Tous tressaillirent.--Ma fille est
morte, reprit-il en regardant tout autour de lui d'un air de dfi, parce
que notre seigneur, qui n'a pas plus de honte qu'un chien maudit, l'a
prise pour ses amusements, la blanche colombe... Et elle n'a plus os
regarder son fianc, elle n'a pas os revenir  son vieux pre et elle
est alle se jeter  la rivire. Et l'on viendra me dire:--Ta fille
s'est tue, c'est un pch! Non, il ment, celui qui dit cela! Ma fille
n'a pas pch, ma fille ne s'est pas tue, c'est Bagrianof qui l'a
tue... Meurtrier' Le grand vieillard leva les bras au ciel, brandit son
bton et le laissa retomber avec fracas sur le plancher. Tous les hommes
se levrent d'un commun mouvement.--Meurtrier! crirent-ils d'une seule
voix.

Ils n'avaient plus peur: ce n'taient plus des moutons timides prts 
se laisser tondre le grand coup d'aile de la vengeance dans son vol
avait purifi l'atmosphre autour d'eux. Ils allaient se venger, ils
taient dj libres.

--C'est un meurtrier, rpta Irme d'un ton plus calme. Et ce meurtre
n'est pas le premier. Il a tu nos frres partis pour la Sibrie, il y a
trois mois  peine. Avez-vous oubli les coups de verges qui sifflaient
sur leurs paules? Avez-vous oubli le sang qui coulait de leur dos
meurtri? Et les charrettes qui ont emport nos frres  l'orient, les
avez-vous oublies. Et les femmes que voil veuves, et les enfants qui
se trouvent orphelins, ont-ils oubli leurs poux et leurs pres? Et
croyez-vous que sur la route il ne soit pas mort plus d'un de ceux qui
sont partis ce jour-l? Et ceux qui ont survcu mourront loin du
village, et nous n'en saurons jamais rien, et personne,  leurs
funrailles, ne boira la tasse d'eau-de-vie, la "coupe d'amertume" qu'on
vide au repas funraire et que nous buvons ici pour Fdotia en son
souvenir ternel!

Le gobelet d'eau-de-vie circula de main en main, chacun y trempa ses
lvres, et le choeur chanta trois fois le funbre rpons: "Souvenir
ternel!"

Ceux qui sont morts en route et ceux qui mourront l bas, reprit Irme
quand revint le silence, ont t tus par la mme main qui a tu ma
fille. C'est Bagrianof qui a ruin notre village: nous ne ressemblons
plus  des hommes, et dans les environs on nous appelle des loups; c'est
vrai, nous sommes des loups, et nous hassons tout le monde; tout le
monde, rpta-t-il avec rage en grinant des dents, les seigneurs, et
les procureurs, et les soldats, et les scribes, et les gens de justice!
Mais il y a des gens de justice partout, et des soldats aussi partout,
et tous les paysans ne les hassent pas!... Nous les hassons  cause de
Bagrianof, parce qu'il est si mchant et si froce qu'il ferait douter
mme de la justice de Dieu!... Pardonne-moi, Seigneur, dit-il en
s'inclinant devant les saintes images du coin oriental de la cabane,
pardonne si ma langue a blasphm, ce n'est pas mon pch. Que ce pch,
avec les autres, comme tous nos maux et toutes nos misres gise
lourdement sur l'me de Bagrianof!

L'assemble s'agita comme une mer houleuse; un murmure de fureur  demi
contenu la parcourut d'un bout  l'autre et revint jusqu' Irme. Le
vieillard avait puis ce qu'il avait  dire; Savli prit la parole.

--Nous avons assez souffert, dit-il de sa voix claire et bien timbre.
D'ailleurs, pour ma part, j'ai promis de venger la dfunte. Nos frres
n'ont pas su ce qu'il? faisaient quand ils ont laiss la vie  ce chien:
il fallait serrer pendant qu'ils tenaient la corde! mais cette fois nous
ne le lcherons pas! N'est-ce pas, vous autres?

Un frmissement de plaisir parcourut l'assemble: ils croyaient dj
tenir le cou du seigneur entre leurs doigts osseux.

La nuit tombait; des femmes entrrent pour allumer des esquilles de
sapin qui brlaient vite en se dtachant de la griffe de fer o elles
taient fixes. A cette lueur ingale, qui remplissait l'isba d'un acre
parfum de rsine, les faces terreuses et les yeux irrits des paysans
paraissaient plus terribles encore.

Tout  coup la porte s'ouvrit brusquement, et un homme se fit place
jusqu' Irme, cartant d'un seul bras tous ceux qui se trouvaient sur
son passage. Au milieu du tumulte, il arriva devant le vieillard, spar
de lui seulement par la table, et se laissa tomber sur le banc avec un
long hurlement de douleur. On approcha une bchette de sapin pour le
reconnatre: c'tait le vieux Timothe, le valet de Bagrianof.

Un cri d'indignation s'leva  sa vue.

--Que viens-tu faire ici? chien des chiens qui sont l-bas! s'crirent
les paysans. Viens-tu nous espionner pour te faire bien venir?
Lche-plat, pourvoyeur!...

Les injures pleuvaient sur le vieux domestique qui continuait  se
tordre en gmissant. Comme on le prenait par les paules pour le jeter
dehors, il poussa un rugissement fou.

--Justice! s'cria-t-il en levant son bras gauche vers le ciel. Justice,
au nom du Christ, frres, secourez-moi!

On s'aperut alors que son bras droit pendait inerte  son ct.

--Qu'as-tu? lui dit Irme. Laissez-le, vous autres, cet homme est mon
hte.

Un petit espace libre se fit autour de Timothe. Gmissant, se tordant
de douleur, il souleva son bras droit  l'aide de sa main gauche et
montra aux paysans saisis d'horreur ce membre tumfi, o la chair
ronge depuis la saigne jusqu'au bout des ongles n'tait plus qu'une
pouvantable brlure.

--Qui t'a fait cela? dit Savli, les yeux tincelants.

--Qui? le monstre, le loup, Bagrianof!

Les exclamations et les injures recommencrent, cette fois,  l'adresse
du matre. Irme fit chercher la sage-femme qui tait dans une autre
cabane et qui arriva aussitt. Au village, c'est cette matrone qui se
charge ordinairement des pansements; elle posa une premire application
d'huile et de toile assez convenable. La chair tait  nu; la peau,
bouillie pour ainsi dire, se dtachait en lambeaux; les ongles devaient
tomber,--le bras aussi, peut-tre; qu'en savait-on? L'amputation serait
probablement ncessaire; mais, au village, il n'est pas question
d'amputation. Lorsque le bras de Timothe, band dans un mouchoir, fut
attach  son cou, Irme mit la sage femme  la porte.

--Raconte-nous comment il t'a fait cela, dit il au malheureux qu'on
rconfortait avec de nombreuses gorges d'eau-de-vie.

--Voil, dit Timothe: le matre m'en voulait... sais-tu pourquoi?
dit-il brusquement en se tournant vers Irme, et toi, sais-tu
pourquoi? fit-il  Savli, qui l'coutait avidement; parce que j'avais
voulu empcher la dfunte Fdotia d'entrer chez lui.

--Tu as fait cela? dit Savli d'un ton dubitatif.

--Oui!... Quand je l'ai vue venir, si gentille, si mignonne, j'ai eu
piti d'elle. Elle m'a demand si l'on pouvait voir le matre pour
tcher d'obtenir ta grce; je lui ai rpondu de s'en aller, que le
matre n'tait pas bon  voir. Elle s'en allait quand le matre, le
paen maudit!, il s'est mis  sa fentre et il l'a appele. Tu sais le
reste aussi bien que moi; mais il avait vu que je la renvoyais, et il
tait fch. Ce matin, il m'a demand de quoi elle tait morte, je le
lui ai dit; cela lui a dplu. Il m'a envoy savoir ce qu'on disait dans
le village; je lui ai rpt ce qu'on disait: que c'tait grand dommage
qu'une si jolie fille ft morte si jeune! Cela aussi lui a dplu. Alors
le soir, comme je lui servais le samovar pour son th,  cinq heures
juste il est entr et il a prtendu que l'eau ne bouillait plus. Ce
n'tait pas vrai, mes frres, l'eau bouillait.

Timothe voulu faire le signe de la croix pour renforcer son assertion;
ce mouvement instinctif de son bras droit lui arracha un cri de douleur.
Il fut un moment sans pouvoir parler.

La foule muette attendit patiemment. Il reprit sa narration.

--Elle bouillait, rpta-t-il, puisque la vapeur sortait  gros nuages
de la bouilloire, et qu'il y avait encore des morceaux de charbon allum
dans le tuyau. Enfin, pour le contenter, je remportai le samovar, j'y
mis du charbon, et, quand il fut bien allum,--l'eau jetait de gros
bouillons par les trous du couvercle,--je l'apportai sur la table. En
entrant, je vis Bagrianof qui me regardait d'un air mchant, en riant,
vous savez? Voil vingt-cinq ans que je le sers, et je n'y suis pas
encore accoutum; quand il me regarde comme a, je ne sais plus ce que
je fais. Alors, moi, j'arrivais avec ma bouilloire, et, comme je
regardais le matre, au lieu de tourner le robinet o il faut, en face
de la dame, je le mis de ct,  gauche.

--Tu ne sais plus poser un samovar sur une table?--me dit le matre en
riant. Ses dents blanches, dans sa ligure blanche, taient aussi
pointues que les dents d'un renard.--Tu causes trop avec les jolies
filles, cela te tourne la cervelle.

--Excusez, matre, lui dis je bien doucement, j'ai mal fait.--Je parlais
du samovar, vous comprenez.

--Retourne-le, me dit-il, et mets-le comme il faut.

--J'obis. Si vous saviez comme l'eau bouillait! Elle partit par-dessus
le bord et coulait sur le petit plateau. Alors Bagrianof me dit:--Relve
ta manche, que je voie ton bras,--Je relevai ma manche sans penser 
mal. Ah! si j'avais pris le chemin de la porte! Mais je n'en aurais pas
eu le temps. Je n'avais pas plutt relev ma manche qu'il me la
retroussa jusque par-dessus le coude avec les doigts de fer qu'il a,
vous savez; il me prit le bras, le mit sous se robinet et tourna... Ah!
mes frres! s'cria le malheureux se tordant sur son banc au souvenir
encore prsent de la torture,--il l'a fait couler sur mon bras jusqu'
la dernire goutte! J'tais tomb  genoux et je demandais grce! Il m'a
tenu jusqu'au bout. On ne peut pas lui chapper quand il vous tient:
c'est un tau! Et puis la douleur tait si vive que je n'avait plus
seulement la force de crier.

--Et la dame? dit Savli. Elle tait l? Qu'est-ce qu'elle a dit!

--Pauvre me! Elle s'est jete aux genoux de son mari, elle lui a
dit:--Brlez-moi et laissez cet homme. Il l'a repousse, et elle est
tombe sans connaissance.

Les poitrines haletantes des paysans se soulevaient lourdement. Ils
avaient cout sans mot dire, et maintenant cet homme, ce valet,
mpris, dtest jusqu'alors, devenait un des leurs par son martyre. Ils
s'empressrent autour de lui, et ces "loups" trouvrent de douces
paroles pour le nouveau frre.

--Eh bien! dit Savli au bout d'un moment, pourquoi es-tu venu nous dire
cela?

--Pour que vous m'aidiez  me venger! gronda Timothe d'une voix sourde.
Je ne puis pas me venger seul, niais il faut que je me venge!... Il me
sembla que le seigneur vous doit aussi quelque chose,  vous autres!

Le cri de rage jaillit  la fois de toutes les poitrines. On ne
s'entendait plus: chacun avait quelque chose  proposer, et tous
parlaient  la fois.

--Non! cria Timothe dominant le tumulte. Pas de corde! cela ne russit
pas. S'il peut parler, il vous enjlera tous, il enjlerait des pierres
avec sa voix tendre et ses yeux de chatte qu'il sait faire doux comme du
miel. Le couteau, la hache, c'est sr, cela!

--Et le sang? jeta une voix dans l'ombre. Et la justice?

Le silence se fit peur couter la rponse de Timothe.

--On brle la maison, et c'est un accident, rpondit-il d'une voix bien
nette. Comme cela, il n'y a pas de sang.

--Que celui qui a pch par le feu prisse par le feu! dit
Sentencieusement Irme.

--Quand? dit Savli, les dents serres.

--Celte nuit. Oh! il faut que ce soit cette nuit! Je ne dormirai pas
qu'il ne soit mort.

--C'est moi qui aurai la hache, dit posment Savli.

--Nous en aurons chacun une! fit Irme d'une voix contenue. A quelle
heure?

--A minuit. Venez tous, nous ne serons pas trop. Et la maison flambera,
vous verres! C'est moi qui mettrai le feu.

--Et la dame? fit soudain Irme, et la petite fille?

--On les conduira chez le prtre, rpondit Timothe. Elles ne sont pas
mchantes: quand le feu flambera, je les veillerai.




                                   XII


La maison de Bagrianof dormait; la neige tombait depuis quelques heures,
et les chemins, les arbres, les cltures, tout tait blanc. Le ciel,
gris et terne, semblait toucher les toits; les flocons s'amoncelaient le
long des murailles, comme s'il voulaient ensevelir les maisons. Pas un
souffle de vent dans l'air, pas une lueur sur le village; seule, la
maison de Bagrianof avait deux fentres vaguement claires. A travers
les stores blancs, la lueur adoucie de la lampe des Images filtrait sur
la faade dans le cabinet du matre.

Confiant dans ses bonnes serrures et dans la double garde autour de sa
maison, Bagrianof dormait profondment. Les ides factieuses de la
matine s'taient noyes dans le fleuve d'eau bouillante dont il avait
arros le bras de son domestique; il s'tait veng, lui aussi, de
l'insolence de ce rustre qui avait eu l'audace de lui dire que Fdotia
s'tait noye exprs. Le retour de ce mot: "exprs", n'avait pas laiss
cependant de lui faire une impression dsagrable. Pour la chasser, il
s'tait mis  faire des patiences,--suprme ressource du dsoeuvrement
provincial. Les petites patiences, avec un seul jeu de cartes, n'ayant
russi  le distraire qu' moiti, il s'tait embarqu dans une grande
patience  deux jeux complets, et il avait trouv l un drivatif si
puissant, qu'il s'tait couch dans l'tat d'esprit le plus
satisfaisant, aprs avoir fait huit petits tas de huit couleurs au grand
complet.

Les huit tas talent encore sur le bureau, prts  lui rappeler sa
victoire le lendemain, quand il ouvrirait les yeux, et le vainqueur
donnait du sommeil qui suit les grandes batailles, lorsque la porte
s'ouvrit doucement; les gonds avaient t soigneusement huils par
Timothe.

Un  un, se succdant en file serre, les paysans entrrent sans bruit;
leur respiration touffe s'entendait  peine. Quand la chambre fut
pleine, la porte se referma, et Bagrianof se mit brusquement sur son
sant.

Souvent, dans ses rves,--car ses rves avaient t les vengeurs de ceux
qu'il opprimait,--il avait vu sa chambre pleine de ttes hideuses qui
le regardaient avec des yeux froces; il s'tait rveill avec la corde
au cou, cette corde qu'Ilioucha avait tenue dans sa main pendant un
quart d'heure, et qu'il avait laisse chapper, "l'imbcile!" Mais
d'ordinaire un coup d'oeil suffisait  dissiper ses frayeurs. Bagrianof
se retournait, faisait le Signe de la croix pour chasser le dmon, et se
rendormait. Cette fois le rve avait une si poignante apparence de
ralit, qu'il resta les yeux ouverts, la bouche bante, sans oser
conjurer la vision  l'aide du signe de croix habituel.

Les ennemis taient au grand complet: tous ceux qu'il avait frapps ou
molests, ceux dont il avait dshonor les filles ou les soeurs, ceux
dont il avait envoy les fils ou les frres en Sibrie, tous taient l,
chacun une hache ou un couteau  la main, et plus prs de lui, tout
contre le lit, le pre de Fdotia et le fianc, qui le regardaient avec
des yeux ardents. Un autre, derrire eux, allumait des bougies pour y
voir plus clair.

Bagrianof comprit qu'il ne rvait pas et que le jour tait venu.

On le lui avait dit parfois, que ses paysans le tueraient; les paroles
d'adieu du gnral-gouverneur lui passrent dans le cerveau comme une
pe flamboyante; "C'est dommage qu'ils ne vous aient pas tu!"

--Grce! cria-t-il en tendant les mains pour implorer.

--Grce? rpta Irme en le regardant tranquillement, ma fille a cri
grce ici mme, l o tu dors, chien maudit; as-tu fait grce?

--J'ai pardonn  Savli!... balbutia Bagrianof saisi de terreur.

--Je ne te pardonnerai pas, moi! dit Savli, sans tmoigner plus de
colre apparente que le vieillard: tu as tu ma fiance, je l'aimais
plus que la vie, tu vas mourir.

--Je te donnerai tout mon argent, laisse-moi seulement la vie, dit
Bagrianof, dont la langue paissie ne pouvait articuler de paroles
distinctes.

--Ecoute, seigneur, dit Savli, nous sommes tous ici, tout le village,
entends-tu? Nous allons te tuer, parce que tu es maudit de Dieu.

--Tu as combl la mesure d'iniquit, reprit Irme: prie Dieu de te
recevoir, l'heure de ta mort est venue.

Bagrianof, d'un bond, se mit  genoux sur son lit: deux pistolets
chargs taient sur sa table de nuit, il voulut les atteindre; avant
qu'il et allong le bras, la hache de Savli lui faucha l'paule. Il
tomba sur le lit en hurlant.

--Au secours! cria-t-il une seule fois.

Nul ne sait qui lui porta le coup mortel, car dix haches s'abattirent au
mme instant.

Un grand silence se fit. Les paysans s'entre-regardrent, Bagrianof ne
bougeait plus; un ruisseau de sang coulait le long du drap jusqu'
terre; de larges taches rouges marbraient le linge et la couverture.

--Le feu, vite! cria quelqu'un. Aussitt, comme si une panique les et
saisis, les assassins entassrent tel meubles sur le cadavre; les chaises
lgres, les livres, les journaux, les objets de luxe, les rideaux de
mousseline, formrent bientt une masse confuse qui montait jusqu'au
plafond. Quelqu'un apporta une botte de paille qu'on mit sous le lit.

--Reculez-vous! dit Irme aux paysan;. C'est toi qui l'as frapp,
continua-t-il en s'adressant  Savli, c'tait mon droit. Au moins c'est
moi qui mettrai le feu.

--Soit! fit Savli en se dirigeant vers la porte.

Irme prit les deux bougies, les arrangea soigneusement au milieu de
la botte de paille, et souffla un instant avec sa bouche, comme s'il
s'tait agi d'allumer son pole. La fume remplit la chambre, puis la
flamme parut, ptilla et monta le long des draps; le ruisseau rouge
coulait toujours, mais goutte  goutte. Une large mare de sang caill
noircissait le plancher.

--Ouvrez le vasistas! dit Irme toujours debout prs du lit.

Un paysan ouvrit les deux carreaux de la double fentre, et soudain, 
travers la fume plus paisse, les langues de flamme, minces et
allonges, glissrent le long des rideaux de mousseline jusqu' l'amas
de meubles.

Les huit petits tas de cartes taient rests presque intacts sur le
bureau: Savli les ramassa en une poigne et les lana sur le bcher.
Les cartes s'parpillrent de tous cts, aussitt saisies par le feu,
qui gagnait du terrain.

--a marchera, dit Savli. Fermons la porte  clef, mes amis. Adieu,
seigneur!

Sur ce mot jet  Bagrianof avec une gaiet sinistre, Savli ferma la
porte  double tour, s'avana sur le perron et lana la clef au loin
dans la neige. Un ne l'entendit pas tomber.

Les paysans taient tous sortis. Rassembls dans la cour, ils
regardaient l'incendie qui augmentait dans le cabinet de Bagrianof; 
travers les stores baisss, on voyait la flamme aller et venir en lueurs
ingales, tantt d'un pourpre noirtre, tantt d'un rouge clatant. Des
torrents de fume sortirent aussi bientt des fentres du sous-sol.
Timothe avait bien fait les choses: il avait bourr le dessous de
fagots et de menu bois. Le revtement des murailles, en planches
peintes, commenait  s'enflammer.

--Et la dame? dit Irme Est ce qu'on va la laisser brler?

--Sois tranquille, fit Timothe qui... deux pas de lui, contemplait son
ouvrage, tout va bien; de ce ct-l, a ne brle pas encore. Il ne faut
pas aller la chercher trop tt non plus: elle voudrait nous faire sauver
son mari.

--Va, dit Savli; la clef est perdue; nous dirons qu'il s'est enferm en
dedans; va vite.

En effet, il n'y avait pas de temps  perdre. Rveilles par l'odeur de
la fume, les femmes de chambre se prcipitaient au dehors comme un
troupeau le volatiles effars: pas une n'avait eu l'ide de rveiller
la matresse. Timothe s'lana dans la maison; mais avec son bras en
charpe il n'tait gure adroit. Quand il eut trouv les pelisses et
rveill madame Bagrianof, il voulut l'emmener dans la cour, avec sa
fille dans les bras; mais le plancher de l'antichambre flambait avec une
telle intensit qu'il fallut renoncer  la traverser. Un moment, le
vieux domestique pensa qu'il resterait dans la maison embrase, ainsi
que les deux femmes qu'il voulait sauver. Par bonheur, Savli s'tait
aperu de leur danger: il monta sur le rebord form par le soubassement
de briques; avec la mme hache qui avait frapp Bagrianof il fit voler
en clata la fentre de la chambre  coucher, leve de dix  onze pieds
au-dessus du sol, et, s'aidant de ses bras agiles, pntra dans la
maison en flammes. Il tait temps, la porte et les rideaux brlaient
dj. Une premire fois, il emporta la petite fille affole qui se
cramponnait  sa mre; une seconde fois, il enleva madame Bagrianof qui
avait perdu connaissance en voyant sa fille saine et sauve.

Au moment de grimper une troisime fois pour aider Timothe  chapper
aux flammes, il hsita. Etait-ce la peine de risquer sa vie pour ce
valet, longtemps ministre des volonts cruelles de Bagrianof? La vue du
pauvre vieux au dsespoir, qui essayait vainement avec un bras de
s'accrocher aux montants de la fentre, lui fit braver le pril encore
une fois: il remonta, saisit Timothe  bras le corps sans trop le
froisser, lui fit prendre pied sur le soubassement, d'o il l'enleva
ensuite pour le dposer sur la neige,  ct de madame Bagrianof.

Quelques paysans, saisis de piti, emmenrent la malheureuse femme et sa
fille, et les conduisirent chez le prtre. Vladimir Alexivitch
accueillit les pauvres cratures avec toute la commisration de son
coeur gnreux, et s'effora de rappeler madame Bagrianof  la vie. En
ouvrant les yeux, le premier cri de cette victime du devoir fut:
--Sauvez mon mari! Pendant que le prtre essayait de calmer les terreurs
de la veuve, les paysans groups dans la cour regardaient brler la
maison. Le feu sortait par toutes les fentres; le toit, rong
en-dessous, laissait passer par endroits des gerbes d'tincelles, des
flammches s'parpillaient sur la neige comme un bouquet d'un feu
d'artifice; pas une haleine de vent sur ce bcher qui consumait le
cadavre de l'ennemi. La neige, colore en rose par la rverbration de
l'incendie, avait des teintes tendres et joyeuses; le ciel rouge et bas,
semblait envelopper le sinistre comme pour empcher les gens du
voisinage d'en avoir connaissance.

Le village tait l tout entier: les femmes taient venues, et personne
ne faisait un mouvement pour empcher le feu d'achever son oeuvre. Les
mes sensibles,--il en restait encore quelques unes dans ce repaire de
loups,--s'taient calmes en apprenant que la dame et la demoiselle
taient en sret. Le sentiment gnral tait celui de l'allgement, de
la dlivrance. Les derniers venus avaient demand  voix basse si le
matre tait dedans. A la rponse affirmative, chacun s'tait plant sur
ses pieds et attendait la fin.

Le toit de planches peintes,  peine attaqu jusque-l, prit feu tout
entier, d'un seul coup, comme s'il et t enduit de rsine; il flamba
quelques instants, lanant vers le ciel une superbe flamme rouge et
jaune, puis s'effondra avec fracas.

La neige se mit  tomber lentement; les flocons normes, sur le fond
rouge vif, avaient l'air de grosses mouches paresseuses: d'autres
brillaient comme des paillettes de mtal incandescent; puis la neige
s'paissit bientt au point de former comme une sorte de voile entre les
spectateurs et l'incendie mourant.

--Eh bien, enfants, dit une voix, je crois que nous pouvons aller nous
coucher.

Les groupes se dispersrent silencieusement. Les domestiques et les
femmes de chambre s'taient rfugis dans les communs intacts, et
pleuraient la perte de leurs hardes.

--Taisez-vous donc, leur dit Timothe en fermant la porte, vous avez
plus gagn cette nuit que vous ne pourriez perdre de chiffons en cent
ans.

Cette vrit frappa tout le monde, et le calme se rtablit. La ruine
n'tait plus qu'une masse rougetre,  peine leve au-dessus du sol par
le soubassement intact. Deux tranards se retournrent une dernire fois
pour la regarder.

--Hein! comme a a brl! dit l'un d'eux.

--C'tait superbe! rpondit le second.

Rentr dans sa maison, Irme, que Savli n'avait pas quitt, rflchit
un instant.

--O vas tu? dit-il au jeune homme, muet  son ct.

--A la ville. Le colporteur a un passeport pour moi. Et toi?

--Moi, je reste ici.

--Tu n'as pas peur?

Le vieillard haussa les paules.

--Peur de quoi? Est-ce que tout le monde ne sait pas que c'est un
accident?

Savli resta silencieux; il regarda attentivement sa hache, et l'essuya
une fois de plus avec la peau de sa pelisse.

--Donne-la moi, dit Irme, je vais la nettoyer avec la mienne, et je
la reporterai chez toi. Tu fais bien de t'en aller: tu es jeune, va voir
du pays; moi je suis vieux, quand mme ils me prendraient, qu'importe 
prsent, je suis seul!

Il se jeta lourdement sur le pole pour dormir.

--Pre..., dit Savli avec un silence.

--Quoi?

--Donne-moi ta bndiction. Dans les pays lointains o je m'en vais,
elle me portera bonheur.

Irme se leva et vint faire le signe de la croix sur la tte courbe
de Savli. Celui-ci baisa la main du vieillard, la main qui avait mis le
feu  la maison du matre.

--Que Dieu t'accompagne! dit le vieux paysan avec un soupir. Nous nous
reverrons dans l'autre monde.

Savli rentra chez lui, prit une paire de bottes, ce qu'il possdait
d'argent comptant, attela son petit cheval  un traneau bas, compos
d'une simple claie, et partit.

Quand il fut  deux verstes du village, il se retourna. Le ciel tait
rouge au dessus de la ruine, qui continuait  jeter, par moments, une
faible lueur dans l'air pais. La neige tombait, cachant la trace des
sabots du cheval et du lger traneau.. Tout le favorisait. Il secoua
les paules et continua rapidement sa route. Arriv  la ville avant le
jour, il rveilla son ami le colporteur. L'explication fut courte. Le
soir mme, Savli partait pour l'inconnu, sa balle sur les paules, le
coeur plein d'un indicible contentement de se savoir libre.




                                  XIII


Lorsque le jour se leva sur les dbris encore fumants de la maison de
Bagrianof, la veuve chancelante, soutenue par le prtre, s'approcha de
ce qui avait t sa demeure.

--Il est l, dit-elle en montrant le ct gauche de la ruine, o,
quelques heures auparavant, blanchissaient dans la nuit les fentres de
Bagrianof. Il faut le retirer, il est peut-tre vivant.

Elle se tut, touffant un soupir.

--Si mon mari existe encore, continua-t-elle, on parviendra srement 
le sauver; s'il est mort, il faut lui rendre les derniers devoirs.

Le prtre se taisait. Si Bagrianof vivait, en effet, quelles terribles
reprsailles, car il ne doutait pas de la cause de l'incendie; dans le
fond de sa conscience, il avait dj nomm les coupables.

--Appelez le _staroste_, je vous prie, pre Vladimir, dit la veuve avec
calme: il faut des hommes tout de suite.

Cette femme, molle et faible dans la vie conjugale, presque hbte par
les mauvais traitements, avait tout  coup pris une autorit
surprenante. Etait-ce l'esprance ou la crainte qui la rendait si
dissemblable  elle-mme? Quelques femmes curieuses, quelques hommes
inquiets, se montraient  l'entre de la cour. La veuve s'approcha aussi
prs que la chaleur le lui permit, interrogeant du regard le lieu o
devait tre son poux. Le pas du staroste derrire elle la tira de sa
contemplation.

--La corve tout de suite, dit-elle, toute la corve, sans excepter un
seul homme, entends-tu? Qu'on prenne des haches, des pioches, des pics,
tout ce que vous voudrez, et qu'on dblaye le cabinet du seigneur.

Quelques paysans taient approchs derrire leur staroste, ils
s'entre-regardrent avec effroi:

--Et si Bagrianof n'tait pas mort?

--A quoi bon, notre mre? dit le plus hardi. L'incendie, c'est la
volont de Dieu qui se montre. Il a ordonn de vous sauver, et vous
voil en vie avec la demoiselle, Dieu merci! mais on voit bien que ce
n'tait pas sa volont de sauver le matre, puisque...

--Nous ne sommes pas juges de la volont de Dieu, fit madame Bagrianof
avec une hauteur qui la surprit elle-mme: je suis la matresse en
attendant, et j'ordonne qu'on commence  dblayer tout de suite.

Un murmure de mcontentement parcourut le groupe.

--Ca brle encore... il y a du danger... nous n'irons pas!...

Le sourd grondement de rvolte grossissait avec la foule, qui augmentait
trs-rapidement. Madame Bagrianof perdit tout son courage, et tendit
vers les paysans ses mains suppliantes.

--Mes frres, mes amis, dit-elle, je sais qu'il a t pour vous un
matre dur et inhumain. Mais, voyez-vous, c'est mon mari, c'est mon
poux; j'ai jur de lui tre fidle par del la mort.

Elle fondit en larmes. Le devoir dominait en elle le sentiment mme de
la conservation personnelle. Le murmure continuait.

--Imbciles! cria une voix tonnante derrire la foule. Imbciles! J'y
vais, moi, si vous avez peur!

Irme fendit la foule, son bton d'une main, sa hache,--toujours la
mme,--de l'autre. Quand il fut prs de madame Bagrianof, il ta son
bonnet fourr.

--Vous tes une digne femme, vous, matresse, dit-il, et nous sommes
prts  vous servir: ces imbciles ont peur des dfunts,--il cligna de
l'oeil  l'assemble,--je n'ai pas peur! seulement, matresse, il ne
faut pas vous attendre  retrouve: le seigneur vivant. Enfin nous vous
le rapporterons tel qu'il sera. De l'eau, vous autres! Est-ce que vous
croyez que nous allons nous brler la plante des pieds? Allons, vite, de
la neige, en attendant mieux!

Payant d'exemple, Irme entama avec sa hache, le long de la clture, 
vingt mtres de l, la neige  moiti fondue et transforme en glace.
Aussitt les pelles et les baquets arrivrent de tous cts.

Le prtre voulait emmener chez lui madame Bagrianof pendant qu'on ferait
les recherches; elle s'y refusa obstinment Tremblante de froid,
claquant des dents, malgr ses fourrures, elle s'assit sur une chaise de
bois qu'on lui apporta des communs, et suivit de l'oeil le travail des
paysans.

Tout le village s'tait mis  l'oeuvre et travaillait avec une ardeur
fivreuse: quelques mots, dits tout bas par Irme  l'oreille des plus
rcalcitrants, avaient fait merveille. Les seaux de neige et d'eau
arrivaient avec une telle abondance, que si Bagrianof n'et pas t
mort il et t asphyxi par ce dluge glac.

Aprs deux heures de travail, on arriva  marcher sans danger sur le
soubassement de pierre, du ct du cabinet; une demi-heure de plus amena
quelques fragments de meubles; puis un grand silence se fit, et les
travailleurs s'arrtrent. Les caves votes avaient empch le plancher
de s'effondrer; au milieu d'un tas de dbris informes, quelques os
carboniss, avec quelques lambeaux de chair calcine, reprsentaient le
matre.

--Eh bien? s'cria madame Bagrianof.

--Que Dieu lui donne le repos ternel! dirent les paysans en se
dcouvrant.

--C'est bien, enfants, je vous remercie, dit la veuve en inclinant la
tte.

Elle ramena son chle sur ses yeux et se laissa docilement conduire chez
le prtre. A son entre, sa fille vint se jeter dans ses bras.

--Je n'ai plus que toi, lui dit la veuve en la serrant sur son coeur.
Bni soit Dieu qui nous a gardes l'une  l'autre!

Un exprs dpch en toute hte  la ville rapporta, le soir mme, un
cercueil garni de velours rouge, pour les restes de Bagrianof. Le
service funbre fut aussi pompeux que si rien ne s'tait pass
d'insolite; la veuve s'excusa seulement de ne pouvoir faire servir le
repas funraire, faute d'asile. La mort de son mari lui avait fait
autant d'amis dvous qu'il y avait de propritaires  dix lieues  la
ronde Chacun voulait l'emmener aussi loin possible pendant l'enqute qui
allait suivre. Elle choisit parmi toutes ces offres celle du marchal de
la noblesse du district. Sa femme et lui habitaient  soixante verstes
de l, un domaine magnifique o grandissaient autour d'eux les enfants
de leurs petits-enfants.

Au moment o les malheureuses montaient en voiture, Irme leur apporta
un coffre en acier trouv dans les dcombres et qui contenait les bijoux
de madame Bagrianof. Elle voulut remercier le vieillard, mais il s'en
allait dj vers la maison  longues enjambes.

Un paysan l'avait rejoint.

--Tu avais bien besoin de leur rendre a, dit-il; comme si nous n'en
avions pas plus besoin qu'elles!

--Nous sommes des assassins, nous autres, grommela Irme, mais nous ne
sommes pas des voleurs!

Et il tourna le dos au paysan bahi.

L'enqute eut lieu selon toutes les rgles, et naturellement ne prouva
rien.




                                   XIV


Dans la retraite o elle avait trouv la sympathie, madame Bagrianof
sentait son coeur s'ouvrir  la joie. Ces visages souriants, cette union
de la famille, si douce, quand elle est sincre, que rien sur terre n'en
gale la douceur, les bonnes paroles et les attentions dlicates dont
elle avait t sevre depuis sa jeunesse, tout lui faisait un bien
semblable  celui que reoit d'une douce rose une terre longtemps aride
et dessche.

La petite fille, heureuse au milieu des autres enfants, grandissait et
se dveloppait  miracle.

Un jour, aprs avoir longuement regard les jouet roses et les yeux
brillants de l'enfant, qui naissait vritablement  la vie dans cette
atmosphre de bienveillante douceur, madame Bagrianof sentit mre dans
son coeur une bonne pense, qui avait germ depuis longtemps. Elle alla
trouver le marchal, et lui demanda tout  coup si elle ne pourrait pas
donner la libert  ses paysans.

Le marchal la regarda stupfait. Dans ce temps-l, on n'affranchissait
gure les serfs: le gouvernement avait beau donner l'exemple, peu de
gens sacrifiaient ainsi la corve et la redevance personnelle qui
faisaient le plus clair de leur revenu.

--Vous leur avez dj fait remise de leur dette, ma chre amie, dit-il
doucement: c'tait trs bien... Je vous ferai observer que vous n'tes
pas riche.

--Je le sais, rpondit la veuve; mais, voyez-vous, c'est pour la vie de
ma fille; mes autres enfants sont morts tout jeunes. Je croyais bien que
cette petite mourrait comme les autres, et j'ai t bien tonne de la
voir grandir comme si elle n'et pat t une Bagrianof. Pendant le temps
o tous les jours je croyais la perdre, j'ai fait un voeu; je pensais
que les enfants mouraient  cause des pchs du pre, et j'ai promis
que, si celle-ci vivait, je m'efforcerais de racheter les erreurs de mon
mari. Comment pourrai-je mieux faire que de donner la libert  ceux
qu'il a tant fait souffrir?

--Trs-bien, mais vous-mme, si vous leur faites grce de leur redevance
personnelle, et si vous leur donnez la terre en les affranchissant, vous
n'aurez pas grand'chose; et d'ailleurs votre fille est mineure, vous ne
pouvez disposer de sa part sans la permission de la tutelle.

--Je le sais, rpondit la veuve; cependant je peux donner ma septime
part, celle qui me revient comme veuve,--et je la donne de bon coeur.
Pensez que j'ai promis, que c'est grce  ce voeu que ma fille a vcu!
Si je ne l'accomplissais pas, srement Dieu me reprendrait ma fille pour
me punir... et si je perdais ma fille...

La voix de la mre s'teignit dans les larmes.

--Eh bien, que voulez-vous de moi? Je suis prt  vous satisfaire, dit
le marchal, touch de cette superstition maternelle.

--Je n'ai jamais rien compris aux affaires, arrangez tout pour le mieux:
qu'il nous reste de quoi vivre, et que les paysans de Bagrianovka aient
la libert. Je ne peux pas affranchir ceux des autres villages,
ajouta-t-elle avec un soupir, puisque tout ne m'appartient pas, et puis
ils ont moins souffert que ceux de chez nous, qui taient sous la
main...

La veuve frissonna et ferma les yeux au souvenir des horreurs dont elle
avait t le tmoin forc.

--Ne pensez plus  tout cela. Je ferai de mon mieux, puisque vous tes
bien dcide. Donnez-moi vos pouvoirs, et on ne vous drangera pas.

Le marchal vint  bout de terminer cette affaire  la satisfaction
gnrale. Un jour d't, il se dirigea vers madame Bagrianof, qui
travaillait  l'aiguille sur un banc du jardin, en regardant sa fille
s'battre sur le gazon. La veuve aperut de loin le papier qu'il
agitait; elle voulut se lever et courir  sa rencontre; ses jambes
refusrent de la porter. Elle appela son enfant auprs d'elle, et, toute
palpitante, attendit la grande nouvelle.

--Je vous flicite, madame, dit le marchal tout essouffl: vos paysans
sont libres, par votre volont. Vous avez fait une grande chose.

--Que Dieu soit bni, dit-elle,  prsent je dormirai tranquille. C'est
pour toi que j'avais promis, c'est pour que tu vives longtemps. Que le
Seigneur m'exauce!...

Et les larmes de la mre tombrent abondantes et lgres sur la tte
incline de l'enfant.

Lorsque la nouvelle arriva  Bagrianovka, la surprise fut si grande que
personne ne songea d'abord  se rjouir. Aprs tant d'annes d'un joug
implacable, voil que ces hommes,' tenus la veille dans des menottes de
fer, se trouvaient libres d'aller et de venir, de se marier, de planter
leur verger, d'exercer un commerce; c'tait trop  la fois, et ils
n'osaient pas croire  leur bonheur; puis peu  peu, la lumire se fit
dans leurs esprits. Le prtre leur avait lu, au milieu d'une
indiffrence glaciale, l'acte qui les affranchissait; bientt il les vit
venir  la cure, les uns aprs les autres, pour s'informer de leurs
droits ou de leurs devoirs. Au bout de six semaines ils taient
parfaitement en possession des uns, et  peu prs rsolus  ne pas tenir
compte des autres. Aussi ingrats,--pas plus,--que le commun des hommes,
ils oubliaient le bienfait pour ne voir que les conditions dont il tait
accompagn.--Si ma cabane brle, c'est moi qui devrai la rebtir?
pensaient quelques-uns en faisant la grimace.--Mais aprs tout, ces
conditions taient douces, et ils finirent par se soumettre sans trop de
murmures.

Seul Irme refusa obstinment de se considrer comme libre.

--Je ne veux pas que la dame m'affranchisse! disait-il avec tnacit. On
ne peut pas faire un homme libre malgr lui, je suppose? Eh bien, je ne
suis pas libre; je suis esclave, je mourrai esclave, et ce n'est pas un
papier de plus ou de moins qui y fera quelque chose.

Savli ne pensait pas de mme; il fut enchant de se savoir
libre,--libre surtout d'aller et de venir. La vie errante du colportage
lui paraissait dlicieuse, et le village avait pour lui des souvenirs
encore trop rcents. Il se fit dlivrer une patente,-- son vrai nom,
cette fois,--pour recommencer  courir les villages.

Madame Bagrianof n'tait pas encore retourne  Bagrianovka. L'hiver
allait venir, dj les grues et les cigognes s'en allaient vers le midi;
le marchal la vit un jour entrer dans son cabinet.

'--Je viens prendre cong de vous lui dit-elle. Vous nous avez
rchauffes comme deux oiseaux blesss vous nous avez donn
l'hospitalit et l'amour, suivant la loi du Christ, et j'ai pass ici
les meilleurs jours de ma vie; mais il est temps que je vous quitte.
Nous partirons samedi pour Moscou.

--Comment! dj? s'cria le vieillard; puisque vous voulez nous quitter,
attendez jusqu'au printemps: quelle envie avez-vous d'aller passer
l'hiver dans un endroit inconnu? Restez avec nous!

La veuve secoua tristement la tte.

--Vous tes trop riche, dit-elle; nous sommes pauvres et nous devons
vivre dans la pauvret toute notre vie....

--Restez avec nous, et votre petite fille partagera tout avec nos
enfants....

--Cela ne se peut pas rpondit madame Bagrianof; elle ne doit pas
prendre des habitudes qu'il lui faudrait perdre en se mariant, la petite
ne s'est que trop accoutume  votre luxe Plus tard, pour se dtacher de
tout cela, elle aurait trop  souffrir, et je ne veux pas qu'elle
souffre, ajouta la mre  voix basse, conjurant un ennemi invisible.

Le vieillard porta respectueusement  tes lvres la main de madame
Bagrianof et cessa d'insister.

Le dimanche suivant  Bagrianovka,  l'heure de la messe la berline du
marchal s'arrta devant l'glise, et les paysans stupfaits en virent
sortir leur matresse et sa fille, toutes deux en grand deuil. Le prtre
vint les recevoir avec la croix, et l'office commena aussitt.

Pendant tout le service, les paysans, les yeux fixs sur leur matresse,
se rappelaient le temps o la figure cruelle du seigneur lui tenait
compagnie. Quelques-uns,--les meilleurs,--eurent un peu de piti pour
elle et un peu de reconnaissance.

Aprs l'office, le village se runit sur la grande place, et le staroste
vint apporter  la matresse le pain et le sel, en remerciement du don
confr. La vue de ce plateau, symbole de richesse et d'hospitalit, fit
jaillir les larmes des yeux de la propritaire sans asile; elle put 
peine le prendre des mains qui le lui prsentaient et le remettre  sa
petite fille. Ce fut en vain qu'elle essaya de parler; du geste, elle
indiqua la ruine qu'on apercevait au bout de l'avenue et cacha son
visage dans son mouchoir.

La vue de cette femme qui pleurait rouvrit ces coeurs ferms: les femmes
les premires, et les hommes ensuite, trouvrent des paroles de
bndiction et d'encouragement pour celle qui s'exilait aprs s'tre
dpouille pour eux. Ces bonne paroles adoucirent l'amertume des
souvenirs dans l'me torture de madame Bagrianof.

--Je m'en vais  Moscou, mes enfants, leur dit elle. Vous tes libres:
aucun matre ne vous fera plus d'injustice. En mmoire de votre
affranchissement, vous prierez parfois pour l'me de votre dfunt
matre,--et pour la vie de cette innocente, ajouta-t-elle en posant la
main sur la tte de sa fille. O est Savli? N'est-ce pas lui qui nous a
sauves?

Savli s'approcha, non sans rpugnance.

--Je t'ai fait venir une petite image de saint Serge, lui dit elle; tu
la conserveras en mmoire de ta belle action, avec ma bndiction et
celle de l'enfant.

Elle fit le signe de la croix avec la petite image sur la tte de Savli
inclin. Celui-ci, horriblement ple, regardait la dame qui lui tendait
l'image.

--Prends donc, lui dit-elle.

Irme ni donna un lger coup de bton dans les jambes. Savli
tressaillit, se redressa vivement, saisit l'image, la baisa, baisa la
main de la donatrice, puis se hta de rentrer chez lui. Irme l'avait
suivi.

--Imbcile, dit le vieillard, tu as failli nous vendre.

Savli secoua la tte:--C'tait plus fort que moi, dit-il. Quand je l'ai
entendue me parler de ma belle action, et me bnir encore, au nom de
l'orpheline....

--Laisse donc, il n'en manque pas, chez nous, d'orphelins, et grce 
qui?

--Oui, oui, on sait cela, mais tout de mme a m'a donn un coup....

Irme haussa les paules:

--Si tu devait t'en repentir, il ne fallait pas le faire.

--Je ne m'en repens pas! s'cria Savli, les yeux tincelants. Je
recommenceras tout de suite; mais l'orpheline.... Enfin, elles s'en
vont, j'en suis bien aise; j'aime mieux a.

--Amen, dit le vieillard en frappant avec son bton sur le plancher de
la cabane.




                                  XV


Depuis la mort de sa fille, Irme, de tout temps peu communicatif,
tait devenu de plus en plus insociable; il maigrissait tous les jours
et semblait se desscher. Un beau matin d'hiver, on le trouva mort sur
son pole dans sa cabane. Cette mort n'tonna personne: on l'enterra, et
tout fut dit.

Le grand carme tirait  sa fin, lorsque parmi ceux qui venaient se
confesser pour les Pques, le prtre vit un jour s'approcher Savli.
L'anne prcdente,  pareille poque, il tait absent, ce qui avait
tourn la difficult; mais un vrai Russe ne peut manquer deux annes de
suite  ses devoirs de chrtien. Le jeune homme se prsentait d'un air
d'assurance; cependant ses mains s'agitaient nerveusement  son ct et
trahissaient plus d'motion que son visage n'en laissait paratre. Sans
affectation, le prtre le garda pour la fin.

Quand ils furent seuls dans l'glise, Vladimir Alexivitch se leva de
son fauteuil, alla tirer le verrou de la porte et revint s'asseoir. La
nuit tombait; les lampes des images et quelques cierges allums par les
fidles clairaient faiblement l'glise:

--Agenouille-toi, dit le prtre  Savli.--Celui-ci obit--Commence! dit
le confesseur, srieux et absorb.

Savli droula le chapelet de ses peccadilles; le prtre l'coutait sans
l'interroger. Le jeune homme se tut.

--Aprs?... fit le ministre du Seigneur.

--Aprs?... balbutia Savli, aprs?... Rien.

--Rien? s'cria le confesseur.--Et, se levant, il tendit sa main droite
vers le jeune homme comme pour te foudroyer.--Et le meurtre?

--Vous savez?... fit Savli, dont l'oeil lana un clair de colre
aussitt touff.

--Dieu sait tout! rpondit le prtre en se rasseyant. Raconte ton crime,
dis tout, de peur que le Dieu des vengeances ne te frappe au pied de son
autel que tu profanes! Couvert de sang, tu te prsentes ici et tu oses
mentir devant ton juge! Tremble! Dieu a foudroy, devant l'arche sainte,
des coupables moins criminels que to!

Savli,  genoux, fondit tout  coup en larmes.

--Eh bien! oui, c'est vrai, j'ai tu le matre... Mais, vous savez, s'il
l'avait mrit!

--Je suis le Dieu de la vengeance,--la vengeance n'appartient qu' moi
seul;--tu ne tueras point.

Ces trois phrases tombrent sur la tte du coupable comme trois coups de
hache; puis un silence suivit, interrompu par les sanglots du pnitent.

--J'ai tu, dit-il enfin, c'est vrai: que Dieu me le pardonne, il
m'avait pris ma Fdotia, je n'ai pas pu le supporter. Ma Fdotia,
c'tait ma fiance, je l'aimais depuis longtemps, elle tait toute
jeune, elle tait belle, nous aurions t heureux ensemble... alors je
l'ai tu,--non pas moi seul, mais...

--Ne parle pas des pchs des autres!

--Je l'ai tu..., et nous l'avons brl pour qu'on ne s'apert pas du
meurtre. Pardonnez-moi, Seigneur gmit Savli prostern frappant la
terre de son front.

--Te repens-tu, au moins? dit le prtre toujours svre.

Savli releva la tte, regarda le confesseur et hsita.

--Te repens-tu? rpta celui-ci.

--Non, dit-il, si la mme chose pouvait arriver deux fois, je
recommencerais.

Le prtre se leva:--Maudit! fit-il d'une voix profonde, tu mets au dfi
la misricorde divine! Repens-toi sur l'heure, ou crains la colre du
ciel! Il est l, celui que tu as tu, l!.,.--le prtre indiquait du
doigt la dalle du caveau o reposaient les Bagrianof,--ne crains-tu pas
qu'il ne se lve et ne vienne t'accuser devant Dieu?

Savli, frissonnant, recommena  frapper la terre du front.

--Pardonnez-moi, Seigneur, s'cria-t-il en multipliant les signes de
croix, pardonnez-moi mes pchs, et recevez-moi dans votre misricorde.

Le prtre vit qu'il ne fallait pas trop exiger. Savli s'efforait de se
repentir, c'tait assez. Le temps et l'ge, mieux que tout le reste,
apporteraient la contrition  cette me insoumise, si jamais elle devait
la connatre. Il donna l'absolution  Savli, qui le remercia avec
effusion, et sortit de l'glise avec lui. La nuit tait venue; la petite
lampe du tabernacle brlait seule dans l'glise. Savli, aprs avoir
souhait le bonsoir au prtre, se retourna et regarda cette lumire qui
filtrait  travers les fentres grilles, Bagrianof tait bien enferm
dans la tombe, il n'en sortirait pas pour l'accuser... Et si pourtant il
allait se lever et venir  lui, riant encore de son rire sardonique...

--Je le tuerais! grommela le pcheur insoumis. Il fit le signe de la
croix et rentra chez lui.

Aux premiers beaux jours, il runit tout son avoir et se remit au
colportage. Chaque anne, il revenait deux fois, et se reposait au
village pendant quelques semaines. A l'un de ses retours, il se maria.
Les affaires toujours croissantes lui permettaient dsormais d'avoir des
marchandises  domicile et de profiter des occasions pour acqurir 
propos. Il lui fallait une maison bien tenue. Il pousa une fille du
village, blonde et frache, un peu sotte,--juste ce qui lui
convenait,--et continua son commerce de colporteur qui accrut d'anne en
anne sa fortune jusqu' faire de lui l'un des plus riches du village.
Il eut de nombreux enfants: un seul vcut, c'tait son premier-n, un
fils qu'il se mit  adorer, sous une apparence bourrue et svre.

Au village, tout avait prospr. Le prtre, dont la famille
s'accroissait plus vite que les revenus, peinait parfois que jamais
crime n'avait port bonheur comme celui qui avait dlivr Bagrianovka.
Il songeait alors au pass,  la clmence divine, et se disait que
peut-tre le meurtre tait expi d'avance, tant ces pauvres gens avaient
souffert.

Chass des environs par la rapacit ou seulement l'incurie des
propritaires moins soucieux de voir leurs paysans s'enrichir que de
toucher exactement leurs redevances, le commerce se rfugiait dans ces
sortes de petites rpubliques; l, pourvu qu'il ne portt pas atteinte
aux lois et usages de la Commune, chacun pouvait faire de son temps et
de son argent l'emploi qui lui plaisait. Bientt  Bagrianovka, on fit
du pain blanc! Une auberge tala son bouquet de sapin. Les femmes se
mirent  tisser de la dentelle. L'aisance relative, devint gnrale et
les pres, en mourant, purent se dire que leurs enfants seraient plus
heureux qu'eux-mmes, chose qui ne s'tait pas vue depuis Boris
Godounof.

Les annes s'coulrent. Le fils de Savli grandissait; un beau jour son
pre l'appela:--Ecoute, lui dit-il, tu vas avoir huit ans, tu as assez
couru nu-pieds dans la boue; je veux que tu sois un homme instruit comme
les seigneurs. J'ai de l'argent, Dieu merci, et je porterai la balle dix
ans de plus, s'il le faut, mais tu seras autant qu'un seigneur. Ils
disent, l-bas, dans les villes, que c'est l'instruction qui est la
vritable noblesse; et bien, sois tranquille, tu en auras de la
noblesse! j'ai bien appris  lire n'tant plus jeune, moi; j'avais
trente ans passs! Tu apprendras tout ce qu'on peut apprendre pour de
l'argent. Tu partiras avec moi la semaine prochaine.

--Comment, emmener le petit? s'cria la mre en larmes.

--Tais-toi, femme, dit Savli avec l'autorit du pre de famille. Il
faut que notre fils soit autant qu'un seigneur, et plus si c'est
possible. J'ai dit!

Aprs un an ou deux de prparation, le petit Philippe Savlitch entra
dans un tablissement scolaire de Moscou, et bientt il devint un des
meilleurs lves de l'cole.

Son pre venait souvent le voir. Vtu de son cafetan de drap, chauss de
grosses bottes, il arrivait au parloir, faisait venir son fils, et, les
yeux fixs sur le programme de l'anne, l'interrogeait sur tout ce qu'il
avait appris, sans lui faire grce d'un dtail.

Il fallait que l'enfant rpondit vite et avec assurance. Savli avait
l'air si convaincu en accomplissant ce devoir paternel, que Philippe
parvint  l'ge d'homme sans se douter que son pre ne savait absolument
rien.

Quand Philippe eut termin ses classes et qu'il eut obtenu la mdaille
d'or  la sortie, son pre l'emmena  la campagne. Depuis le
commencement de ses tudes, le jeune homme n'tait jamais retourn au
village. Bagrianovka vit arriver un beau garon de dix-huit ans, tout en
longueur, comme une plante pousse dans une cave, avec un visage
intelligent o deux grands yeux foncs parlaient, trop clairement
peut-tre, de longues veilles et dtudes assidues.

L'mancipation tait venue pour tout le monde, et bien des ides
nouvelles avaient germ dans les cerveaux les plus arides: aussi le
jeune Philippe se trouva-t-il tout de suite  l'aise dans le village et
l'isba paternelle. Les dix annes de son sjour  Moscou n'avaient pu
dtruire en lui l'instinct rustique, fruit de nombreuses gnrations. Ce
qu'il avait dsir, pleur parfois, lorsque, les jours d't, assis  la
fentre de sa chambre troite, il regardait les toiles s'allumer au
ciel ple, pendant que les tilleuls lui envoyaient leur arme
alanguissant, c'tait la large rivire bleue, o la lune laissait
flotter son sillage; c'tait le rucher plein d'abeilles au bord du bois;
c'tait la grande fort, avec sa senteur vigoureuse et pntrante... La
cabane noire o l'on montait par un escalier branlant; les bancs de bois
o il s'tendait pour dormir; la nourriture frugale, la pauvret
campagnarde, qui ignore le luxe au point de ne pas lui laisser de place
s'il voulait s'introduire en cachette, tout cela lut parut doux et
charmant.

--Mon pre a beau vouloir faire de moi un seigneur, se disait-il le soir
en rvant aux toiles, je pourrai tre un savant, mais je ne serai
jamais qu'un paysan.




                                  XVI


Savli avait attendu avec inquitude ce que dirait son fils en entrant
dans son pauvre logis au sortir du confort relatif de sa vie d'colier.
Voyant que Philippe ne disait rien, il se dcida  l'interroger. Assis
sur le banc de bois devant sa maison il fumait sa pipe, un soir, pendant
que le jeune homme roulait sa cigarette.--Eh bien! fit-il en regardant
devant lui, comment te plat notre maison?

--C'est dlicieux, mon pre, rpondit Philippe en souriait; c'est tout
juste comme autrefois; il me semble encore que je ne suis qu'un petit
garon, et que je vais me remettre  courir avec les autres pour ouvrir
la porte du village aux chariots qui vont chercher le foin.

Le pre garda un instant le silence.

--Tu ne trouves pas, reprit-il, la maison trop petite et trop noire, nos
habits trop sales et trop simples?

--Oh! mon pre, pouvez-vous penser!...

Savli posa le doigt sur la manche du jeune homme; la jaquette, comme le
costume tout entier, tait d'un drap d't, tel qu'il convient  un
jeune homme qui vient de quitter l'uniforme du gymnase pour l'habit
bourgeois.

--Toi, dit le pre, tu as des habits _allemands_, et nous autres nous
portons le costume des paysans, des marchands tout au plus; mon cafetan
est vieux et rp, ta mre porte un sarafane, cela ne te choque pas?

--Je vous demande pardon, mon pre, rpondit timidement le jeune homme,
qui se mprit  la question; j'aurais d comprendra que ces dons que
vous m'avez faits ne sont de mise ici; je les porterai  la ville. Avec
votre permission, ds demain je reprendrai la chemise et les larges
braies,--comme un brave gars de village de village que je suis,
ajouta-t-il en souriant.

Savli frona le sourcil pour dguiser l'motion qui l'avait pris  la
gorge. Il se tut un instant et reprit:--Non, garde tes habits, ce n'est
pas ce que je voulais dire. Nous en reparlerons. Qu'est-ce que tu veux
tre? lui demanda-t-il. Parle franchement. J'ai port la balle longtemps
aprs que nous avions dj de quoi vivre, pour te donner une ducation;
je suis encore fort et actif, je puis continuer. Si tu veux devenir un
savant et entrer  l'universit, tu peux le faire: je payerai pour toi.
Si tu vois une autre profession qui te plaise, dis-le; pourvu qu'elle
soit honorable et qu'avec le temps elle fasse de toi un seigneur, c'est
tout ce que je te demande.

Touch de tant de bont facile dans ce pre  l'extrieur si rude, le
jeune homme baisa respectueusement la main calleuse qui reposait sur les
genoux de Savli.

--Eh! bien, fils, que dis-tu? continua celui-ci toujours impassible.

--J'ai souvent pens  cette question, mon pre, rpondit Philippe, je
me suis dit qu'avec votre permission j'aurais voulu tre arpenteur.
J'aime les mathmatiques, la profession est chez nous pour ainsi dire 
l'tat d'enfance...

--Arpenteur... ceux qui mesurent les champs avec des piquets et de
petites bouteilles en cuivre o il y a de l'eau?...

--Prcisment, mon pre.

--Qu'est-ce que tu peux trouver d'agrable  cela? fit le pre d'un air
ddaigneux; il me semble qu'il n'est pas ncessaire d'avoir fait de
belles tudes pour mesurer les champs...

Philippe n'avait jamais souponn l'ignorance de son pre, si strict
dans l'excution du programme scolaire, si prcis dans l'examen des
bulletins. Il le regarda avec un sentiment tout nouveau, o le respect
certes n'avait pas diminu: cet homme qui ne savait rien avait surveill
ses travaux pas  pas, comme et pu le faire un matre d'tudes...
Quelle tension de volont, quelle puissance sur lui mme ce pre avait
d exercer pour ne pas se trahir! Philippe sentit qu'il aimait son pre:
il l'avait craint jusque-l.

--Eh bien? rponds, dit Savli entre deux bouffes de fume.

--Voyez-vous, mon pre, c'est une position qui mne  tout: ayant eu le
mdaille d'or au gymnase, je puis obtenir une place tout de suite; en
continuant les mathmatiques, je pourrais devenir un employ du
cadastre, puis avec le temps un savant, un gomtre...

--Cela te plairait? demanda le pre, sensible  l'ide que son fils
pouvait avoir une place tout de suite, et par consquent devenir
quelqu'un sans plus de retard.

--Oui, mon pre si vous y consentez, c'est ce que j'aimerais par-dessus
tout.

Savli fuma en silence pendant une minute qui parut longue  son
fils.--Soit, j'y consens, dit-il enfin. Tu me diras ce qu'il faut faire,
et je le ferai.

Le jeune homme se leva et se prosterna devant son pre  la manire des
paysans. Un autre se ft born  le saluer; Savli fut touch de cette
observation des vieilles coutume?. Il dposa sa pipe, bnit son fils et
se remit  fumer sans mot dire.

Philippe, radieux, alla promener sa joie au dehors; il prit, sans s'en
apercevoir, le chemin de la rivire, et se trouva bientt en face de la
ruine. Les paritaires et les folles avoines croissaient sur le
soubassement de briques, dans un peu de terre apporte l par les vents.

De jeunes pousses de bouleaux grandissaient dans les fentes, disjoignant
petit  petit les vieilles pierres calcines; le vent du soir passait
sur toute cette vgtation, et la faisait frissonner avec un petit bruit
doux et furtif. Le jeune homme sentit sa joie se voiler d'une douce
piti pour ceux qui avaient vcu l. La sombre lgende de Bagrianof
avait laiss peu de traces dans sa mmoire; ce qu'il se rappelait le
mieux, et encore bien vaguement, c'tait la dame et sa petite fille
ravies aux flammes par un paysan; il lui sembla se souvenir que ce
paysan s'appelait Savli... ce devait tre son pre... Il se promit de
le lui demander.

Comme il faisait le tour de la ruine, il vit le prtre qui traversait la
place, et le rejoignit en trois enjambes. Le pre Vladimir tait
dsormais un homme  barbe grise; des boucles argentes se mlaient 
ses cheveux chtains; l'ge l'avait vot, mais son oeil, toujours
intelligent, bien qu'un peu terni prouvait bien que la vie de l'me,
qui sommeillait en lui, se rveillerait au moindre choc. La prsence du
jeune homme le tira de son engourdissement; il lui tendit la main avec
un sourire de vingt ans plus jeune que son visage.

--O tiez-vous? lui dit-il, je ne vous avais pas vu.

--J'examinais les restes de l'ancienne maison, rpondit Philippe. Je
suis parti d'ici tout petit, et je n'ai jamais bien su cette histoire.
N'tait-ce pas mon pre qui a sauv ces dames?

Le prtre regarda Philippe avec un mlange de surprise et de
piti.--C'tait votre pre, en effet, et aussi un vieux domestique nomm
Timothe.

--O est-il, ce Timothe? J'aurais bien voulu connatre la part de mon
pre dans cette aventure. Savez-vous qu'il est trs-bon, mon pre? Je ne
sais pourquoi je m'tais imagin qu'il tait dur...

--Timothe est mort, rpondit le pre Vladimir en se dirigeant vers la
cure.

Le jeune homme lui prit doucement le bras, et lui fit rebrousser chemin
vers la ruine. Aprs une courte hsitation, le prtre se laissa faire.

--C'est fcheux que Timothe soit mort, continua Philippe en suivant son
ide; mais vous pouvez me dite la part de mon pre dans cette belle
action, n'est-ce pas pre Vladimir? Vous tiez ici dans ce temps?

--Oui, rpondit le prtre.

--Racontez-moi tout cela, je vous en prie.

Ils faisaient le tour de la ruine; le pre Vladimir s'arrta  l'angle
de droite, du ct de la rivire.--C'tait ici, dit-il. Aprs avoir sauv
la dame et l'enfant, il retourna dans les flammes une troisime fois
pour sauver Timothe.

--Mon pre a fait cela? s'cria Philippe enthousiasm. Re tourner trois
fois dans la fournaise, c'est digne des lgendes, pre Vladimir, n'est
ce pas?

Le prtre fit un signe affirmatif.

--Et modeste avec cela! continua Philippe, s'animant de plus en plus. Il
ne m'en a jamais parl. Comme je vais le surprendre! Je vais lui dire...

--Ne faites pas cela! dit le prtre eu posant sa main sur le bras du
jeune homme et le retenant. Votre pre ne veut pas se souvenir du temps
du servage. Il ne faut jamais lui en parler, jamais, entendez-vous?

--Pourquoi? demanda Philippe stupfait et un peu contrist.

Le prtre hsita: son rle tait vraiment difficile. Il continua
cependant.--Le dernier seigneur, Bagrianof, tait un mchant homme,
votre pre spcialement eut beaucoup  souffrir de sa cruaut; vous lui
causeriez une peine extrme en lui laissant deviner que vous savez
quelque chose  ce sujet...

--Quoi! me taire! ne pas lui dire que je connais sa belle conduite? Je
l'adore, mon pre.

--Aimez votre pre, mon enfant, dit le prtre de sa voix mlancolique.
L'amour des enfants est la couronne de la vieillesse des parents.

Pendant les jours qui suivirent, Philippe eut grand'peine  se contenir:
vingt fois il eut envie de parler, malgr la dfense du prtre; il
jetait sur son pre des regards pleins de tendresse mue.

--Je sais bien ce que tu as, pensait celui-ci: tu es content que je te
laisse faire ce qui te plat.

La mre, interroge, ritra la dfense du prtre. Toute jeune femme,
elle avait essay de parler  son mari des anciens seigneurs et de
l'incendie:--elle tremblait au seul souvenir de la terrible colre
qu'elle avait inconsciemment provoque. Philippe garda en lui le trsor
d'amour et d'enthousiasme que les dix-huit ans avaient vou  son pre.

Bientt le jeune homme quitta le village; six mois aprs, il tait
attach au cadastre, et se plongeait  ses heures de loisir dans les
dlices abstraites des mathmatiques.




                                  XVII


Le printemps qui suivit fut une poque mmorable dans les fastes de
Bagrianovka: Savli se fit construire une maison neuve. Un beau jour, le
village vit arriver des charpentiers et des ouvriers de la ville qui se
mirent au travail avec une prestesse bien rare; les poles s'levrent
comme par enchantement au milieu des murailles de buis, et, en quelques
semaines, une maison d'apparence presque seigneuriale, construite sur un
soubassement de briques, avec un perron sur la faade et un tage
au-dessus du rez-de-chausse, se dressa au bord de la rivire.

Lorsque le jeune arpenteur vint passer au village ses six semaines de
cong, il fut bien tonn de voir son pre qui l'attendait auprs du
petit bois,  un quart de lieue du village: depuis trois jours, Savli
venait s'asseoir l sur une motte ce terre, et attendait son fils pour
lui faire la surprise de sa nouvelle demeure. Il monta dans la tlgue
qui ramenait le jeune homme, et dirigea le cocher vers la rivire.

Philippe ne put en croire ses yeux en voyant sur le perron de la maison
neuve sa mre coiffe d'un mouchoir de soie, vtue d'une robe
"allemande" de soie de Moscou et touffant dans sa lourde
_douchagrika_, ou paletot de damas ouat.

--Voil, dit Savli quand son fils fut entr dans la belle salle 
manger spacieuse, o le samovar de cuivre rouge tincelant fumait sur la
table recouverte d'une riche nappe damasse, de celles qu'on tissait au
village sur d'anciens dessins pris on ne sait o.--voil la demeure que
je t'ai prpare. Tu seras un seigneur: il te fallait une maison. Ta
mre a revtu les habits d'une marchande, comme il convient;--moi je
garde mon cafetan;--mais toi, tu seras log comme un seigneur. Regarde,
ajouta-t-il en ouvrant la porte d'une belle chambre  coucher meuble 
l'europenne.

Philippe restait bahi; son pre le surveillait de son ct, d'un air
impassible; sa joie ne se trahissait que dans les petites rides
frmissantes du coin de l'oeil.

--C'est trop beau, pre! s'cria enfin le jeune homme. Vous avez fait
tout cela pour moi! Vous avez renonc  vos habitudes, vous avez quitt
la chre petite isba..

--Tu l'aimais? fit le pre d'une voix contenue.

--Je crois bien, que je l'aimais! Et tout cela, c'est pour moi?

--C'est pour toi quand tu seras devenu un seigneur. Tu te marieras avec
une demoiselle, pas avec une paysanne, dit-il.

Le fils de Savli tait vritablement touch de cette marque d'amour
autant que d'orgueil paternel. Il sentait que sa mre devait touffer
dans ces beaux habits, revtus pour faire honneur au fils citadin; il
comprenait ce que chaque sou, dpens pour la construction de cette
maison soigne dans sa simplicit, avait cot au colporteur de longues
marches dans la neige mal tasse, ou sous le soleil de juillet.

--Vous tes donc bien riche, mon pre? dit involontairement Philippe.

--Sois tranquille, aprs moi tu en trouveras encore! rpondit Savli en
allumant son invitable pipe de caroubier. Je ne fais plus que du gros
commerce; je commence  ne plus tant aimer les grandes routes. Je me
suis mis  vendre du beurre, du bl, tout ce qui se vendait mal au
village. J'ai fait connaissance avec des marchands de Moscou. On ne t'a
pas parl, l-bas, en ville, de quelque chose qui va se faire ici?

--Non, mon pre, je ne sais pas, dit Philippe, cherchant dans sa
mmoire... Ah! si, on pense que le chemin de fer va passer tout
prs--vous aurez le pont  deux verstes d'ici.

Savli cligna de l'oeil.

--N'en dis rien au village, n'est-ce pas? Ils sont enrags contre les
chemins de fer, ce n'est pas la peine de les contrarier. Quand il sera
fait, on sera bien forc de s'y accoutumer; il y aura une station, hein?

--Je ne sais pas, dit le jeune homme.

--Eh bien! tche de le savoir: je le crois, moi, qu'il y aura une
station. Bagrianovka est un grand village maintenant. C'tait si pauvre
autrefois... ajouta Savli  demi-voix, comme se parlant  lui-mme.

--Du temps de Bagrianof?

Savli regarda son fils d'un air  la fois craintif et mcontent.

--Du temps de Bagrianof, oui rpta-t-il en rencontrant le regard
placide et le franc sourire de Philippe.

Celui-ci n'osa cependant pas s'aventurer plus loin. Ce que Savli ne
disait pas, c'est qu'il avait pass des contrats avec la plupart des
paysans de l'endroit et des environs pour la totalit des produits
agricoles qu'ils pourraient lui fournir. Le passage d'une voie ferre 
Bagrianovka devait faire de lui un des plus riches ngociants du
district Savli partit avec son fils pour Moscou; il fit tant et si bien
que Philippe fut employ par la compagnie sur la partie du trac qui
avoisinant son village, et la station que Savli demandait se trouva
appuye de si bonnes raisons qu'elle lui fut accorde.

Les gros bourgs et mme les villages ne sont pas assez frquents en
Russie sur les grandes voies de communication, pour qu'on nglige ceux
qui demandent la rose cleste, sous l'humble forme d'une station de
troisime classe.

Vers la fin de l'hiver, pendant qu'on commenait  voir se dessiner la
ligne du chemin de fer, une autre nouvelle arriva  Bagrianovka: la
vieille dame allait revenir! La compagnie concessionnaire lui avait pris
une partie de sa terre, et elle venait s'assurer par elle-mme de ce qui
tait fait et  faire. Seulement, comme elle n'avait pas d'asile,--les
communs mmes tant tombs en ruine pendant ce quart de sicle,--on lui
btit une maison dans son jardin, un peu plus bas que l'ancienne: les
fentres regardaient toutes du ct de la rivire, et un sentier fut
trac pour aller  l'glise sans ctoyer la ruine. Cette maison, trs
simple btie en rondins, tait plus petite et moins lgante que celle
de l'ancien colporteur. Au commencement de l't, les habitants de
Bagrianovka virent arriver une barque qui s'arrta au bout du jardin.
L'eau, encore haute, venait presque jusqu' la palissade: on n'eut pas
de peine  transporter jusqu' la nouvelle maison les meubles que
contenait la barque. Une foule de plantes  feuillage persistant, de
cactus, de rosiers, de fleurs brillantes ou parfumes, suivirent les
meubles, et tapissrent le petit salon; puis, quelques jours aprs, une
vieille calche dposa devant le perron madame Bagrianof et une toute
jeune fille.

Depuis vingt-quatre ans madame Bagrianof n'avait presque pas chang. Les
yeux taient un peu plus ternes, les cheveux taient tout  fait blancs;
mais le pauvre visage portait la mme expression lasse et rsigne qu'on
lui avait connue autrefois. La vie ne lui avait pas t clmente. Aprs
quelques annes de repos passes  lever son enfant, une proccupation
nouvelle lui tait venue: un jeune officier de l'arme, son parent
loign, et qui venait souvent dans la maison, s'tait soudain pris de
la petite Marie. Les jeunes gens s'aimaient, la mre consentit au
mariage en pleurant. Dix-huit mois aprs, la pauvre jeune femme
s'teignait, laissant  sa mre dsole une petite fille de trois mois,
si frle et si chtive, que nul n'et os lui prdire huit jours
d'existence.

C'est pour prolonger cette vie toujours vacillante que madame Bagrianof
retrouva les forces et recommena le dvouement de sa jeunesse. Elle fut
grand'mre comme elle avait t mre, de toutes ses forces, et elle
oublia de pleurer sa fille en veillant l'enfant qu'elle lui avait
laiss.

Ce fut quelques annes aprs, lorsque la petite Catherine eut vaincu les
maladies de l'enfance, lorsque ses joues commencrent  se roser et ses
yeux  ptiller de malice juvnile, que madame Bagrianof songea  ce
qu'elle avait perdu. Le deuil ternel de son coeur lui laissa une
empreinte de mlancolie indlbile et l'enfant prit l'habitude de ne
plus rire et de jouer bien doucement auprs de la vieille dame,
silencieuse et rsigne.

Catherine puisa prs de grand'mre des habitudes de srnit un peu
triste,--quelque chose comme le gris teint de rose des soirs d'automne,
quand, aprs une belle journe de soleil, on sent la gele monter 
l'horizon. Elle grandit doucement, apprenant sans effort les vertus
domestiques, adorant son pre, qu'elle voyait en moyenne dix jours par
an, et qui trouvait moyen de s'chapper du rgiment de temps  autre
pour l'embrasser.

Elle avait quinze ans lorsqu'elle vint  Bagrianovka avec sa grand'mre.
Sans tre trs grande, elle tait mince et allonge; ses petites mains
rouges, ses petits pieds agiles taient toujours affairs; sans bruit et
sans apparat, elle tait toujours occupe,--le plus souvent  soigner
ses plantes, qu'elle adorait, qu'elle avait presque toutes leves
elle-mme;  peine descendue de voiture, son premier mot fut pour ses
fleurs.

Le prtre attendait madame Bagrianof sur le seuil. A sa vue, la pauvre
femme ne put retenir ses pleurs; elle se jeta avec effusion au cou de
l'excellent homme, qui pleurait comme elle. La femme du prtre, entoure
d'une demi-douzaine d'enfants de tout ge, vint la saluer aussi, et on
passa dans le salon pour prendre le th.

--Vois, grand'mre, s'cria Catherine, elles y sont toutes! Il n'y a
qu'un cactus qui a pri pendant le voyage, et le pre Vladimir, qui l'a
vu  l'arrive, dit que c'est pour avoir t trop arros.

--Je vois que le pre Vladimir et toi vous allez tre bons amis,
rpondit madame Bagrianof en souriant.

--Ah! dit-elle au prtre, que de souvenirs et que de malheurs!

--Ne pensez plus au pass, ne songez plus qu' ce grand bonheur qui
grandit auprs de vous.

Madame Bagrianof s'essuya les yeux et regarda sa petite-fille. Les
fentres grandes ouvertes laissaient entrer les parfums du jardin, o
les gazons venaient d'tre fauchs. Un rayon du soleil, enfilant la
sombre avenue, clairait Catherine penche sur un fuchsia rouge en
pleine floraison. Ses cheveux blonds, frisottant sur le front et sur la
nuque, taient traverss par la lumire et faisaient une sorte de vapeur
autour de sa tte. Ses longs cils chtains dessinaient sur sa joue la
courbe gracieuse de la paupire. La bouche, un peu forte, entr'ouverte
comme une corolle, souriait lgrement aux fleurs panouies. Fleur
elle-mme,  demi panouie encore, Catherine ressemblait  une rose de
haies, rougissante sur son buisson.

--C'est un jeune bonheur, en vrit, murmura l'aeule.

--Elle est jolie, rpondit doucement le prtre, et elle  l'air bon.

--Oui, c'est une bonne enfant... Ah! mes pauvres yeux! Imaginez-vous que
je ne la vois que comme  travers un voile! Je serai bientt aveugle...
ajouta tristement la vieille dame.

--N'y songez pas, cela ne sert  rien; Dieu aura piti de vous... Et
puis n'aurez-vous pas les deux yeux de l'enfant?

L'aeule secoua tristement la tte. Catherine vit qu'elle tait triste,
et vint l'embrasser. Place derrire elle, les deux bras sur les paules
de sa grand'mre elle s'arrta un instant, prenant possession par le
regard de tout ce qui l'entourait...

--C'est joli, ici, dit-elle: nous y seront parfaitement heureuses,
n'est-ce pas, grand'mre? Et Catherine, s'asseyant tout contre le
fauteuil de madame Bagrianof, se mit  servir le th.




                                 XVIII


Vers la fin de juillet, Philippe vint voir ses parents. Son pre tait
absent; aussitt aprs l'installation des meubles de madame Bagrianof,
Savli tait parti pour la ville, prtextant des affaires importantes,
mais en ralit pour ne pas se trouver face  face avec la veuve. Ds le
premier jour, aprs quelques heures consacres aux panchements
maternels, il alla voir le pre Vladimir, son grand ami, avec lequel il
causa longuement.

Comme il s'approchait de la fentre, Philippe aperut Catherine au bout
de l'alle. Vtue d'une robe blanche toute simple, elle revenait des
champs, son grand chapeau de paille suspendu  son bras et plein de
fleurs sauvages. Un gros chien bondissait joyeusement autour d'elle.

--C'est la petite-fille de madame Bagrianof? demanda le jeune homme.

--Oui, rpondit le prtre.

--Est-elle jolie? dit le jeune homme avec un vague battement de coeur.

Cette jeune fille, revenant au domaine de ses anctres si longtemps
aprs une catastrophe, avait pour lui quelque chose de romanesque et de
mystrieux.

--Elle est jolie, rpondit le pre Vladimir, et elle est bonne.

--Quel ge a-t-elle?

--Quinze ans et demi, je crois. Et le prtre retomba dans sa mditation.
Le soleil allongeait de plus en plus ses rayons, qui rayaient presque le
gazon: la terre semblait flotter dans un nuage d'or rougi. Prtextant la
fatigue, Philippe prit soudainement cong du pre Vladimir, et s'en alla
vers sa maison. Arrive au bout de l'avenue, il s'assura que le prtre
ne le voyait plus et prit la route extrieure qui conduisait  la
rivire en longeant le jardin.

Il marchait lentement, les yeux  terre en apparence, mais en ralit
regardant du coin de l'oeil la maison nouvellement btie, dont les
fentres dbordaient de verdure. Une robe blanche se montra 
l'intrieur, une tte blonde avec deux yeux lumineux apparut parmi les
branches fleuries et disparut aussitt.

--Grand'mre, dit Catherine, voil un jeune homme qui passe sur le
chemin.

--Un paysan? demanda madame Bagrianof.

--Non, un jeune homme Je la ville, probablement.

--Ah! j'y suis, rpondit l'aeule: ce doit tre le fils de Savli. C'est
un arpenteur; on dit qu'il est bien lev. Appelle-le.

Philippe continuait sa promenade  tout petits pas; il avait entendu les
paroles de Catherine, celles de la grand'mre lui avaient chapp. La
tte de la jeune tille reparut  la fentre.--Monsieur cria-t-elle.
Philippe se retourna. A la vue de ce beau visage intelligent, de ces
grands yeux fiers qui l'interrogeaient, Catherine perdit contenance.

--Je vais le chercher, dit-elle, et elle sortit de la maison.

Elle arriva en courant jusqu' la haie qui fermait le jardin. Philippe
l'attendait. Quand elle fut prs de lui, tout essouffle, elle saisit la
palissade  deux mains; sa robe blanche tranait derrire elle sur le
gazon.

--Monsieur, dit-elle, vous tes le fils de Savli?...

Elle s'arrta. Nommer cavalirement par son nom de baptme le pre d'un
si beau jeune homme tait bien difficile; mais elle n'en savait pas plus
long.

--Philippe Savlitch Ptrof,  votre service, rpondit le jeune homme en
s'inclinant lgrement.

--Ma grand'mre dsire vous voir, ajouta-t-elle timidement.

Philippe salua et se dirigea vers la petite porte. Le soleil avait
disparu; la rivire coulait doucement avec de petites vagues brillantes;
le ciel tait clair, lgrement voil de vapeurs  l'horizon; les
dernires fleurs de tilleul rpandaient dans l'air un vague parfum
assoupissant. Une abeille attarde passa en bourdonnant auprs du jeune
couple confus et troubl. Jamais Philippe ne s'tait trouv si prs
d'une autre femme que sa mre. Jamais Catherine n'avait prouv cet
embarras  regarder un homme.

--Votre pre a sauv ma mre et ma grand'mre, dit Catherine, joyeuse
d'avoir quelque chose d'agrable  dire  ce jeune homme si sympathique.

--Vous savez cela? s'cria Philippe aussitt rassrn.

--Grand'mre me le rpte tous les jours. J'ai su cela en mme temps que
mon nom, rpondit-elle en riant; venez, vite. Grand'mre, le voici!
criait-elle en entrant.

Philippe parut sur le seuil. Sa haute taille frappa la vue affaiblie de
madame Bagrianof.

--Savli?... dit-elle en hsitant.

--Non, madame, Philippe Savlitch.

--Comme vous ressemblez  votre pre! s'cria-t-elle. Votre pre est
absent, je n'ai pu le voir  mon retour. Je lui dois la vie: je ne l'ai
pas oubli... Venez, mon enfant, recevoir la bndiction d'une vieille
femme reconnaissante.

Philippe t'inclina sous la main tremblante de l'aeule.

--Asseyez-vous l, continua-t-elle, et parlons de votre pre.

Philippe ne demandait pas mieux: madame Bagrianof dut entendre comment
Savli s'tait enrichi par son travail, ce qu'elle savait dj, et
comment le colporteur ignorant avait lev son fils. Elle admira, avec
les deux jeunes gens, ce dvouement paternel, infatigable et
dsintress; elle laissa s'pancher tout l'enthousiasme ardent et
juvnile de Philippe, coup par les exclamations de Catherine.

Le jour baissait, Catherine avait allum deux bougies derrire sa
grand'mre, pour ne pas lui fatiguer la vue; activement et sans bruit,
elle avait dispos tout l'attirail du th. Tout  coup Philippe se
trouva partageant le pain et le sel de l'hospitalit chez madame
Bagrianof.

Celle-ci n'avait pas de prjugs aristocratiques,--extrieurement du
moins:--en lui disant que Philippe,  ducation gale, valait une
Bagrianof, et qu'il pouvait valoir mieux s'il tait meilleur, on lui et
caus un tonnement sans bornes, ml d'un peu de piti pour l'orateur;
mais il ne lui rpugnait pas d'admettre  sa table le fils d'un paysan,
pourvu que ce paysan lui et sauv la vie.

D'ailleurs, ce jeune homme bien lev, qui parlait franais mieux que
Catherine,--la pauvre Catherine n'avait jamais t assez riche pour se
donner le luxe d'une gouvernante franaise,--ce jeune homme n'avait rien
du paysan russe. Il fallait vraiment un effort de mmoire pour se
rappeler son origine. Madame Bagrianof ne fit point cet effort.

Philippe avait des journaux et des livres nouveaux: Il prit l'habitude
de venir, le soir, faire un peu de lecture  madame Bagrianof.

Au commencement, Catherine lisait; mais un jour qu'elle tait enrhume,
Philippe ayant offert de la remplacer, madame Bagrianof ne voulut plus
d'autre lecteur.

--Il lit cent fois mieux que toi! dit-elle  sa petite-fille. Ecoute-le,
pour lire ensuite comme lui.

Et Catherine coutait. L'ouvrage qu'elle prenait toujours en commenant
lui tombait bientt des doigts. Le coude sur la table, la tte appuye
sur sa main, elle coutait en regardant le jeune homme. Bientt elle
n'entendait plus les mots. Cette voix mle et sonore avait pour elle une
douceur extrme: la mlope un peu tranante de la lecture, la richesse
sans cesse varie de l'intonation et de l'accent russe la jetaient dans
une sorte d'enchantement.

La fin de l'article, ou la voix de sa grand'mre, la rveillait de son
rve. Elle rentrait alors dans la vie, s'excusant de sa distraction avec
un sourire timide adress au jeune homme, qui rpondait de mme,--et la
nuit, pour s'endormir, elle voquait la lecture du soir; mais elle ne ne
rappelait le plus souvent que les premires lignes: le reste tait noy
dans la mlodie confuse de cette voix qui la charmait, et le sommeil
venait, profond et dlicieux, continuer la rverie de la veille.

De son ct, Philippe emportait dans son coeur le souvenir de ce doux
visage plein de candeur et de bont, de ces grands yeux attentifs, de ce
sourire furtif et presque honteux quand les regards des jeunes gens se
rencontraient. Il sentait que la vie tait pour lui dsormais cette
heure du soir auprs du fauteuil de la grand'mre,--avec Catherine
assise prs de la table, les yeux grands ouverts, et pourtant comme
endormie.

Ce fut un dchirement pour lui que de retourner  ses travaux. Sous
prtexte d'attendre son pre, il dpassa te temps de ses vacances; puis,
quand il fallut se dcider  partir. Il trouva moyen de se faire retenir
encore un jour par madame Bagrianof, pour terminer une lecture
commence.

Quand le livre fut fini, quand le plateau de th eut disparu, quand le
coucou accroch  la muraille eut sonn neuf heures, Philippe sentit
qu'il devait irrvocablement partir, et il se leva pour prendre cong de
ses htesses.

--Il faudra que votre pre vienne nous voir pendant que vous serez  la
ville, dit madame Bagrianof. Dites-lui combien je lui ai vou de
reconnaissance, dites-lui que je l'admire pour ce qu'il a fait pour
vous... C'est un homme remarquable que votre pre! Vous le lui direz,
n'est-ce pas?

Philippe hsitait. Catherine comprit qu'elle ferait mieux de se retirer.
Madame Bagrianof ritra sa question.

--Excusez-moi, dit Philippe trs-embarrass, je ne pourrai pas le lut
dire... J'ai cru comprendre que mon pre n'avait pas gard de bons
souvenirs de l'ancien rgime... Il a dfendu qu'on lui parlt de tout ce
qui se rapporte au pass...

--Mme de la belle action  laquelle nous avons d la vie?

--Mme et surtout de cela, continua le jeune homme. Ceux qui le
connaissent,--ma mre aussi,--m'ont dfendu de faire la moindre allusion
 ce temps... Je n'ai jamais eu la douceur de lui dire que je
l'admire... ajouta Philippe avec regret, tout mu de toucher cette corde
sensible de son coeur.

Madame Bagrianof garda le silence un instant.

--Je comprends cela, dit-elle lentement. Mon mari a eu de trs...
trs-grands torts envers votre pre... plus grands que vous ne pouvez
vous l'imaginer... Dieu pardonne cependant, ajouta-t-elle avec un peu
d'amertume, mais les hommes ne pardonnent pas... Je vous remercie, jeune
homme, de n'avoir pas pous les rancunes de votre pre, dit-elle avec
une ombre de hauteur.

--Permettez, madame, balbutia Philippe troubl, je n'avais pas
l'intention de vous offenser.

--Je vous comprends, mon ami, reprit madame Bagrianof revenant  son bon
naturel: vous avez bien fait de me parler franchement. Je n'insisterai
plus pour voir votre pre franchir le seuil de cette maison; mais vous
qui n'avez pas les mmes motifs...

--Je me considrerai comme trop heureux si vous voulez bien ne pas me
bannir, dit Philippe en franais.

Madame Bagrianof fut si touche de l'accent et de l'lgance avec
lesquels il pronona cette phrase, qu'elle lui tendit la main avec un
aimable sourire.

Philippe sortit, le coeur gros de n'avoir pas pu dire adieu  Catherine.
Il la trouva assise  terre, le long du mur de la ruine.

Elle l'attendait, rveuse, un peu triste et fche de ne trouver  sa
tristesse d'autre cause que le dpart de ce jeune homme, inconnu si peu
de temps auparavant. Elle se leva  sa vue.

Il faisait tout  fait nuit, mais le ciel tait clair et les toiles
brillaient. La jeune fille tait enveloppe d'un petit chle qu'elle
avait relev sur sa tte,  la manire des servantes russes.

--Adieu, Catherine Ivanovna, lui dit-il en s'inclinant devant elle.

--Vous m'avez reconnue malgr l'obscurit? lui dit-elle tout heureuse.

--Certainement! Est-ce qu'il y a quelqu'un qui vous ressemble?

Catherine rougit, mais l'obscurit lui rendit l'assurance.

--J'tais partie parce que je pensait qu'il y avait quelque secret...

--Non, ce n'tait pas un secret...; mais le temps pass n'tait pas bon
pour nous autres paysans: vous savez..., mon pre a quelque rancune...

--Vous autres paysans!... rpta Catherine tonne. Puis, rflchissant
un peu:--C'est vrai, ajouta-t-elle tristement.

--Quoi?

--Que vous n'tes pas de race noble.

--Eh bien! Je n'en suis pas honteux, allez. Je suis fier de mon pre.

--Vous avez raison! s'cria Catherine avec lan. Nous sommes pourtant de
deux races ennemies... ajouta-t-elle avec un demi-sourire, en appuyant
la main sur le soubassement de la ruine couronne de fleurs sauvages.

--Il n'y a plus de races, Catherine Ivanovna; il n'y a plus que des
hommes, des frres qui doivent s'aimer entre eux, dit le jeune homme
d'une voix srieuse et profonde. Adieu,  l'anne prochaine!

--A l'anne prochaine! rpta la jeune fille en baissant la tte.

Soudain elle dgagea sa main des plis de son chle et la tendit au jeune
homme. Philippe la prit et la garda dans les siennes. Il avait envie de
la porter  ses lvres; il n'osa, et resta immobile, craignant de rompre
le charme!

--Non, rpta-t-il, nous ne sommes pas de deux races ennemies; adieu,
soyez heureuse!

Il laissa retomber la main de Catherine et prit le chemin de la maison.

--Tu n'as pas dit adieu A Philippe? dit madame Bagrianof en voyant
rentrer Catherine.

--Si, grand'mre: je l'ai rencontr comme il sortait, rpondit-elle. Je
suis bien fatigue, je vais me coucher.

--Va, ma petite, rpondit l'aeule.

Catherine embrassa sa grand'mre et se rfugia dans sa chambre. Elle
renvoya sa servante et se jeta sur son lit. Les larmes qu'elle contenait
depuis un moment coulrent sans qu'elle st pourquoi, et bientt le
sommeil rparateur lui apporta en songe la douce musique de la voix de
l'absent.




                                   XIX


A la ville, Philippe trouva son pre qui ne paraissait pas press de
retourner chez lui.

--Tu as vu les dames? demanda Savli  son fils.

--Oui, mon pre.

--Est ce qu'elles t'ont bien reu?

--Sans doute; avec une amabilit sans gale! rpondit chaleureusement le
jeune homme.

--C'est bien. C'est ainsi que ce devait tre, rpliqua Savli, pensant
en lui-mme au mrite et  la bonne ducation de son fils.

Celui-ci attribua ces paroles au sentiment de noble orgueil que le
souvenir du service rendu devait,  son avis, inspirer au colporteur.
Jamais Philippe n'avait t si prs de rvler  son pre l'admiration
dont il tait rempli: le moindre geste, le moindre regard de Savli et
dli la langue de son fils. Ce geste ne se fit point. Le jeune homme
garda le silence, et Savli, peu aprs retourna au village.

La vie, pour Philippe, avait perdu son charme. L'tude des mathmatiques
seule avait encore de l'attrait pour lui; en arrachant le jeune homme 
ses rveries, elle le retrempait dans ce courant des proccupations
impersonnelles sans lequel nul homme ne peut tre fait de l'acier des
batailles.

L'hiver s'avanait. A Nol, Philippe ne put y tenir. Pouss, se
disait-il, par le dsir de revoir son pre, qu'il avait  peine entrevu
cette anne, m en ralit par une impulsion inconsciente, il partit
pour le village.

Aussitt aprs qu'il eut rempli son devoir filial, il sortit pour aller
voir le pre Vladimir.

--Et les dames, tu n'iras pas leur faire de visite dit Savli.

--Si fait, avec votre permission, rpliqua le jeune homme en rougissant.

--Vas-y. Il est bon qu'elles voient que tu sais vivre tout comme un
seigneur.

Heureux de la permission, Philippe courut sur-le-champ  la maisonnette.
En entrant, il ne trouva personne pour l'annoncer; hsitant, il mit la
main sur le bouton de la porte... un pas lger s'approcha, et la porte
s'ouvrit tout  coup. Un faible cri retentit, puis l'ombre de Catherine
effarouche se retira et lui laissa voir la chambre pleine de verdure,
avec ses murs de poutres quarries, ses rideaux blancs soigneusement
relevs, le fauteuil de l'aeule prs de la fentre, telle enfin qu'il
l'avait quitte. Il entra.

--C'est vous, Philippe Savlitch, dit la voix de Catherine, plus douce,
plus moelleuse qu'il ne l'avait encore entendue; vous m'avez fait peur.
Entrez! Nous parlions de vous tout  l'heure.

Le jeune homme entra, fit ses compliments  madame Bagrianof, et se
retourna pour mieux voir la jeune fille: elle avait disparu. Cinq
minutes, qui lui semblrent un sicle, s'coulrent, puis elle reparut,
un noeud bleu dans ses cheveux d'or, une ceinture bleue sur sa robe gris
clair. Elle s'tait pare pour l'hte inattendu.

En la revoyant, Philippe se sentit soudain port comme sur un nuage: les
asprits de la vie disparurent  ses yeux, il ne vit plus que cette
pice harmonieuse  l'oeil, pleine de souvenirs paisibles et doux, o la
figure de Catherine, claire et repose, semblait attirer  elle toute la
lumire parse dans l'appartement. Il se sentit tout  coup joyeux et
plein de confiance; sa gaiet gagna l'aeule elle-mme. Catherine se mit
 rire comme un oiseau chante, parce qu'elle avait le coeur content, et
la maisonnette fut pleine un moment du joyeux babil d'une matine de
printemps.

--Combien de temps restez-vous? dit madame Bagrianof.

Catherine, anxieuse, cessa de sourire et pencha lgrement la tte en
avant pour mieux entendre la rponse.

--Huit jours seulement, rpondit Philippe.

--Huit jours! rpta Catherine, c'est bien peu... Et vous viendrez nous
faire la lecture comme autrefois?

--Certainement! s'cria le Jeune homme; puis, songeant  son pre, il
ajouta plus timidement: Je lcherai.

--Il faut venir! insista Catherine. Grand'mre dit que je lis dj
mieux, mais je suis encore bien loin d'tre aussi habile que vous!

Le soir mme Savli, suivant son habitude, se retira de bonne heure pour
dormir, et Philippe courut  la maisonnette.

Le grand pole de faence remplissait la chambre d'une temprature de
printemps; Catherine allait et venait, s'occupant du th; rien n'tait
chang, Philippe sentit qu'il aimait cette maison de toute son me.

--Je lirai la premire, dit Catherine en se posant sur une chaise auprs
du jeune homme comme une fauvette arrte un instant sur une branche.
Vous me direz si j'ai fait des progrs, et puis vous lirez  votre tour.

Elle commena. Philippe resta stupfait: elle s'tait appropri sa
manire de lire jusque dans les moindres dtails. Il coutait, se
demandant comment elle avait pu l'imiter ainsi, et n'osant se demander
pourquoi.

--Est-ce bien? demanda Catherine, posant le livre  la fin du chapitre,
et regardant Philippe de son honnte regard d'colire.

Tout  coup ses veux se troublrent, ses paupires battirent.. La leon
tait finie, l'enfant avait fait place  la jeune fille.

--C'est trs-bien, rpondit le jeune homme sans savoir ce qu'il disait:
vous lisez comme moi...

Madame Bagrianof se mit  rire  cette navet, et les jeunes gens
l'imitrent.

Les huit jours passrent comme un rve heureux. Philippe vit arriver te
moment du dpart sans avoir rencontr Catherine seule un instant, et
partit le coeur gros.




                                   XX


Seize mois s'taient couls depuis sa dernire visite, lorsqu'il put
revenir au village. Aprs avoir embras sa mre, il courut  la maison
Bagrianof. Les buissons de lilas avaient grandi; les touffes de rosiers
plantes par Catherine avaient pouss des jets normes; la ruine
s'effritait de plus en plus, et bien des briques tombes faisaient
brche dans la muraille; un bouleau, encore petit deux ans auparavant,
agitait  dix pieds de hauteur son lger panache, et le gazon recouvrait
presque tous les dbris.

Philippe s'approchait  pas lents, regardant autour de lui, cherchant 
se rappeler l'ancienne apparence de ces lieux changs sans qu'il pt
s'expliquer pourquoi.

Derrire la maison,--du ct de la ruine,--s'levait un petit bosquet
d'acacias, de ceux qui croissent vite. L Catherine s'tait fait
installer un banc de gazon.

Durant les longs sommeils de sa grand'mre, dsormais somnolente et
affaiblie, elle venait y travailler. La ruine avait pris pour elle un
attrait mystrieux: c'tait une sorte d'nigme qu'elle interrogeait du
regard pendant ses heures de rverie. Elle savait que son grand-pre
avait pri dans les flammes; elle savait que le pre de Philippe avait
sauv sa grand'mre et sa mre.. La lgende s'arrtait l; mais
Catherine ne se tenait pas pour satisfaite. Comment et pourquoi le feu
avait il pris  la demeure de ses anctres? Pourquoi le grand-pre
avait-il t riche lorsque ses descendants taient pauvres? Toutes ces
questions flottaient dans l'esprit de Catherine, occupant ses heures de
loisir, et servaient  la distraire lorsqu'elle se reprochait de trop
penser  "ce jeune homme qui ne lui tait rien", comme elle se le
rptait avec mlancolie.

Elle tait dans son bosquet lorsqu'elle vit approcher Philippe, qui ne
la voyait pas. Son coeur bondit violemment, elle resta toute ple; sa
joie fut si forte qu'elle lui fit mal. Son premier mouvement l'avait
fait lever; elle se rassit sur-le-champ un peu par convenance, beaucoup
parce qu'elle tremblait.

Philippe avait vu le mouvement de la robe claire  travers te feuillage.
Il se dirigea de ce ct et s'arrta interdit devant la jeune fille.
Elle avait tant grandi! elle tait devenue si imposante! Il voulait la
saluer comme autrefois, il n'osa.

--Bonjour, mademoiselle, lui dit-il crmonieusement.

--Bonjour, monsieur, rpondit-elle... Qu'il y a longtemps!... ajouta
Catherine involontairement.

Philippe l'approcha, rassur.

--Grand'mre dort, continua la jeune fille,--elle dort beaucoup 
prsent; tout  l'heure j'irai voir si elle est rveille. Asseyez-vous
l, fit-elle en ramassant son ouvrage et en faisant place au jeune homme
sur le banc de gazon.

Cinq minutes aprs, ils avaient oubli la longue sparation.

A dater de ce jour, Philippe vint toutes les aprs-midi retrouver
Catherine dans son bosquet La grand'mre dormait, accable par la
chaleur du jour, la maison entire sommeillait; sous le soleil de juin,
le seigle en fleur envoyait son odeur pntrante; les alouettes, perdues
dans le ciel, chantaient  pleine gorge, et Catherine coutait Philippe,
qui lui parlait de choses et d'autres d'abord, de lui-mme
ensuite,--puis de rien... Le silence s'tablissait sur eux comme dans un
temple, et Catherine, penche sur son ouvrage oisif, continuait 
couter ce que Philippe lui disait avec ses yeux, qu'elle ne regardait
pas.

Un jour.... ce silence durait depuis un moment; Catherine, malgr elle,
leva la tte... Sa main tremblante au bord de sa robe se trouva dans
celle de Philippe. Elle dtourna les yeux. Les lvres du jeune homme se
posrent sur ses doigts frmissants.

--Catherine, m'aimez-vous? dit tout bas Philippe. Je vous aime depuis
que je vous ai vue.

Catherine se mit  pleurer et ne rpondit pas. Philippe lui raconta
alors tout ce qu'il avait prouv depuis le premier jour.

--Je ne suis qu'un paysan, lui dit-il.

Elle l'interrompit du geste: ce mot lui arracha le secret qu'elle et
peut-tre encore essay de garder.

--Un paysan? dit-elle quel noble seigneur pourrait valoir un paysan tel
que vous?

--Je vaux donc quelque chose  vos yeux? dit humblement

Philippe.

--Plus que la terre entire, murmura Catherine en cachant son visage
dans ses mains.

Pour ce jour-l, Philippe n'en demanda pas davantage.

Ils furent heureux de ce bonheur pendant quinze jours. L'avenir
n'existait pas encore pour eux, le pass leur suffisait. Cette priode
de l'amour jeune et la plus douce de la vie humaine: ceux qui l'ont
connue et dont le rve s'est arrt l sont peut-tre les plus heureux!
Mais bientt Philippe ne se contenta plus de songer au pass; il lui
fallut l'avenir pour tendre son amour plus  l'aise. Comment quitter le
village sans emmener Catherine?

--Non, dit la jeune fille, il faut que je reste ici; ma grand'mre ne
pourrait pas supporter un nouveau changement d'existence. C'est vous qui
viendrez vous fixer ici.

--Votre grand'mre ne voudra pas que vous pousiez un simple paysan, lui
dit-il.

--Grand'mre? Elle voudra tout ce que je voudrai: elle m'aime tant!

--Et votre pre?

--Il voudra ce que voudra grand'mre, dit Catherine d'un air entendu.
C'est votre pre qui ne voudra peut-tre pas!

Philippe resta muet. Il n'avait jamais song  cette ventualit Son
pre hassait les Bagrianof, c'tait bien certain, mais il n'avait
jamais tmoign d'animosit particulire contre l'aeule et sa
petite-fille.

--Je le lui demanderai si bien qu'il ne pourra pas me refuser,
rpondit-il aprs un moment de rflexion Mon pre m'aime par-dessus
tout; il avait de l'ambition pour moi, il m'a laiss cependant embrasser
une carrire en apparence peu releve;--il ne sera pis moins bon quand
il s'agira de mon bonheur.

Rassurs par cette ide, les deux jeunes gens ne s'occuprent plus que
de leur amour. Savli ne devait revenir que vers la mi-juillet. Trois
semaines restaient encore, qui furent pour eux trois semaines de
paradis.

Un soir, Philippe accourut radieux  la maisonnette. Catherine n'tait
pas dans le jardin; il entra sur la pointe du pied dans la salle 
manger. Madame Bagrianof, un instant rveille, le reconnut et lui dit
bonsoir, puis se rendormit doucement.

Catherine se retira dans l'embrasure d'une fentre; le jeune homme l'y
suivit.

Le soleil tait couch; le ciel, bleu de lin, tait tendre et pur comme
les caresses d'un petit enfant; les arbres et les plantes s'endormaient,
le parfum des fleurs de tilleul embaumait l'atmosphre.

--Catherine, dit tout bas Philippe, mon pre arrive aujourd'hui dans la
nuit.

--Vous pensez qu'il consentira?

--Oui, je le crois. Il faudra bien que j'obtienne son consentement, car
sans vous, Catherine, je pourrais peut-tre devenir un homme clbre,
mais je ne serais pas un homme bon.

Catherine lui serra la main sans rpondre. Madame Bagrianof fit un
mouvement.

--A demain, ma fiance, murmura Philippe, et il sortit doucement.

Quand il eut descendu le perron, il se retourna. Catherine tait reste
 la fentre et le regardait. Il enjamba la plate-bande qui dfendait
l'abord de la maison et se rapprocha de la fentre.

--Je ne puis pas m'en aller ainsi, dit-il tout bas en prenant les mains
de la jeune fille. Je suis trop heureux, il me faut encore quelque
chose. Donnez-moi un baiser... le premier!

--Demain, rpondit Catherine, quand vous aurez vu votre pre.

--Alors j'aurai droit d'exiger comme fianc: donnez-le-moi aujourd'hui,
de bonne grce.

Catherine rsistait faiblement: Il se haussa sur la pointe des pieds; la
jeune fille se laissa attirer par les mains qui tenaient les siennes, et
son front se trouva sous les lvres du jeune homme. Tel, vingt-sept ans
auparavant, Savli implorait Fdotia.

--Merci, dit Philippe;  demain, ma femme!

Il lui envoya un baiser et disparut sous le couvert des arbres.
Catherine, appuye  la fentre, regarda le ciel quand elle ne vit plus
Philippe. Son jeune coeur, gonfl de joie et de tendresse, avait besoin
de s'pancher: elle pria.




                                  XXI


Savli n'aimait pas  tre attendu. Son fils, qui ne dormait pas,
l'entendit arriver dans la nuit, mais se garda bien d'aller le saluer,
de peur de lui inspirer quelque mcontentement. Le matin venu, il se
rendit prs de son pre, qui fumait dans la salle  manger, et runit
autour de lui tout ce qui pouvait mettre Savli de bonne humeur.

--Il a fait quelque dette, pensa Savli, en voyant ses faons
affectueuses; il va me demander de l'argent.

--Mon pre, dit le jeune homme, vous avez t pour moi un pre comme il
n'y en a pas.--Savli fit de la tte un signe approbatif.--Je viens vous
demander de mettre le comble  vos bonts...

--Comment? dit tranquillement Savli.

--En me permettant de me marier.

--Tu veux te marier? fit le pre sans tmoigner de surprise.

--Oui, mon pre, si vous voulez bien y consentir... Je suis jeune, je le
sais...

--Ca ne fait rien, dit Savli; on peut se marier jeune. Tu veux que je
te cherche une fiance?

--Non, mon pre, j'ai trouv celle que je dsire pouser.

--Ce n'est pas une paysanne, j'espre? dit Savli en fronant le
sourcil.

--Non, mon pre, c'est une demoiselle noble.

--Bien!--Savli inclina la tte d'un air satisfait.--Et tu la nommes?..

--Catherine Bagrianof.

--Une Bagrianof s'cria Savli en se levant tout d'une pice. Il regarda
son fils d'un air terrible.--Tu aimes une Bagrianof? C'est impossible.

--Je l'aime! rpondit Philippe trs-ple et regardant son pre en face.

Les yeux des deux hommes se rencontrrent. Ceux du pre exprimaient une
haine implacable, ceux du fils une volont nergique. Ce fut Savli qui
dtourna son regard.

--Tu aimes me Bagrianof? reprit-il avec rage; la race maudite ne cessera
donc pas de nous poursuivre? Ce n'est pas vrai, dis? Tu ne l'aimes pas?

--Je l'aime, et je lut ai demand d'tre ma femme, sauf votre bon
vouloir, mon pre.

--Elle a consenti? dit Savli les dents serres par la colre.

--Elle a consenti.

--La race maudite! la race maudite! rpta le malheureux colporteur. Je
ne veux pas, reprit-il aprs un court silence. Tu n'auras pas ma
bndiction.

--Sa race est peut-tre maudite, dit Philippe toujours debout, les yeux
tincelants, mais Catherine est un ange envoy par Dieu pour racheter
les fautes de sa race; vous ne la connaissez pas, mon pre; ceux qui la
connaissent ne peuvent que l'aimer et la bnir. Laissez-vous toucher,
oubliez votre haine, pardonnez!...

--Pardonner! s'cria Savli hors de lui. Pardonner, moi!... ne me parle
pas, ajouta-t-il, rentrant en lui-mme; ne me parle plus jamais de cela,
tu n'auras pas mon consentement.

Philippe regarda son pre; cette obstination, cette haine endurcie qu
foulaient son bonheur aux pieds lui parurent si draisonnables, si
inhumaines, qu'oubliant le respect et l'admiration de sa jeunesse, il
fit un pas en arrire pour se retirer.

--Vous pouvez me refuser votre consentement, dit-il d'une voix touffe,
et moi... je puis m'en passer.

--Toi? toi? fit Savli, le bras lev pour frapper... Il laissa retomber
son bras. C'est vrai, dit-il  voix basse, on peut se passer du
consentement du pre. Mais tu ne peux pas pouser une Bagrianof, tu ne
le peux pas, rpta-t-il avec force. Non! Dieu lui-mme interviendrait
pour t'en empcher.

--Je l'aime, rpondit Philippe, l'amour est plus fort que la haine.

--Mais, malheureux, ce n'est pas de la haine! s'cria le pre au
dsespoir. Il y a quelque chose de plus fort que la haine et que
l'amour... Tiens, va-t'en, tu me rendrais fou!

Il se laissa retomber sur sa chaise, les mains sur les genoux, l'oeil
gar.

Il avait gard son secret vingt-sept ans, ceux qui l'avaient connu
taient morts; seul le pre Vladimir avait survcu, et celui-l, au nom
du Dieu de misricorde, avait pardonn depuis longtemps. Celle qu'il
avait rendue veuve l'avait bni comme son sauveur. La richesse tait
venue; pardon visible du Seigneur, la paix et la prosprit s'taient
tablies sur sa famille. Plus riche, plus orgueilleuse que la maison
seigneuriale, sa demeure se dressait en face de la ruine; la famille
Bagrianof s'teignait faute d'hritiers mles, tandis que lui, ce paysan
criminel, fondait dans son fils une race nouvelle appele  de grandes
destines, et voil que ce fils, beau, intelligent, tendre et fier,
espoir, orgueil de sa vieillesse, s'prenait de qui?... de l'enfant de
celle qu'il avait ruine, de la petite-fille de l'homme qu'il avait
assassine. Mais Bagrianof se lverait de sa tombe pour sparer les
fiancs, si dans l'glise o reposaient ses os calcins le fils du
meurtrier osait rclamer la main de Catherine!

Philippe attendait toujours; debout prs de la porte, il esprait
encore. La violence mme de ce refus, qu'expliquait mal une rancune
obstine, lui faisait croire  un retour de clmence

--Philippe, dit enfin le malheureux, tu l'aimes donc, cette jeune fille?

Le jeune homme fit un signe de tte.

--Je t'en supplie, mon fils, dtache-toi d'elle; prends pour fiance
celle que tu voudras, n'et-elle rien, ft-elle plus mauvaise que
l'ivraie des chemins...; mais n'pouse pas une Bagrianof!

--C'est une Bagrianof que j'aime, et j'ai donn ma parole, dit Philippe
avec fermet.

--Tu ne peux pas pouser une Bagrianof, rpta le pre; cela ne se peut
pas.

Philippe leva la tte, et, pour la premire fois, un soupon de la
vrit traversa son esprit; mais cette ide horrible lui parut impie.

--Pourquoi? dit-il aprs un silence pouss par l'obsession qu'il
chassait vainement.

--Je n'ai pas de comptes  te rendre, rpondit Savli plein de hauteur.

--Alors j'pouserai Catherine, dit Philippe en mettant la main sur le
bouton de la porte. Si vous avez de bonnes raisons pour expliquer votre
refus, je pourrai peut-tre les comprendre; mais, si c'est une haine
aveugle et injuste...

Savli voulait parler, ses lvres se refusrent  profrer un son: il
agita la main droite et se dtourna. Philippe ouvrit la porte; au moment
de la fermer, il jeta un dernier regard sur son pre. Celui-ci, image du
dsespoir, immobile comme un homme de pierre, se tenait au milieu de
l'appartement, la tte basse, les mains pendantes. Philippe fut touch
de cette muette agonie; il referma la porte et s'approcha de son pre.
Savli leva la tte et fixa sur son fils ses yeux pleins d'angoisse.

--Tu crois que c'est par enttement que je refuse, dit-il avec peine;
mais, malheureux, ce n'est pas moi qui refuse! Je te dis que tu ne peux
pas pouser cette jeune fille,--non pour elle, la pauvre enfant,--mais
la maldiction de Dieu frapperait vos fils au berceau et ferait tomber
votre chair en pourriture... Tu ne peux pas! te dis-je.

--Qu'y a-t-il donc? s'cria Philippe exaspr. Si je suis condamn 
expier quelque crime, que je le sache, au moins! Je ne veux pas tre
l'agneau muet du sacrifice; si je dois souffrir, je veux savoir
pourquoi!

Savli regarda son fils et lut dans ses yeux la rsolution implacable
qui l'avait lui-mme anim jadis.

--Va trouver le pre Vladimir, lui dit il, et demande lui ce que tu veux
savoir.

Philippe salua son pre d'une inclination profonde et se dirigea vers la
cure. Savli le suivit des yeux, puis il rentra dans sa chambre et se
prosterna devant les images saintes.

Le pre Vladimir tait dans son jardin; Philippe ouvrit la petite porte
et se dirigea vers lui.

--J'ai  vous parler, mon pre, dit-il  demi-voix.

Le prtre regarda le jeune homme.

--Venez, dit-il.

Il se doutait de ce qui l'amenait. Les longs sjours de Philippe dans le
jardin, ses lectures du soir  la maison Bagrianof lui avaient donn
bien du souci. Toute intervention tait cependant impossible; aussi
s'tait-il born  se tenir le plus souvent  l'cart des deux familles,
afin de n'avoir pas d'avis  donner.

Les deux hommes descendirent silencieusement la route qui menait au
rivage. Un bois pais longeait la rivire; l'herbe croissait grasse et
molle jusqu'au sable de la rive. Quand ils furent arrivs l, loin de
toute oreille humaine, le prtre s'assit sur un tronc d'arbre dessch.
Philippe resta debout devant lui.

--Que voulez-vous? demanda le pre Vladimir.

Pendant cette courte promenade, le jeune homme avait eu le temps de
calmer sa premire effervescence.

--Pourquoi mon pre ne veut-il pas que j'pouse Catherine? dit-il enfin.

Le pre Vladimir ne rpondit pas.

--Il m'a dit de vous le demander, continua Philippe, le coeur serr par
l'angoisse devant ce silence qui l'effrayait.--Suis-je maudit? Est-ce
moi qui ai commis un crime? Est-ce Catherine? Est-ce mon pre? Rpondez,
car, moi aussi, je deviendrai fou!

Serrant ses mains jointes et crispes sur ses yeux dilats par
l'angoisse, Philippe se laissa tomber  genoux sur le sable.

--Puisque votre pre veut que je parle, je parlerai, dit le prtre 
regret. Que Dieu m'inspire et ne fasse sortir de ma bouche que des
paroles de vrit!

Il se leva et fit le signe de la croix.

--Bagrianof, dit-il, tait un homme mchant. Votre pre aimait une jeune
fille de ce village...

--Ma mre? interrompit Philippe.

--Non, une autre jeune-fille; votre pre tait fier, son sang bouillait
dans ses veines. Bagrianof le trouva insolent et voulut le faire soldat.
Sa jeune fiance alla demander sa grce... et l'obtnt, mais  quel
prix! Un sortant, elle rencontra son fianc; ne pouvant supporter sa
vue, elle alla se jeter  la rivire; l.--ajouta le prtre indiquant du
doigt la place ou Fdotia avait disparu.

Philippe suivit son geste d'un oeil morne.

--Que Dieu ait piti de son me, reprit le confesseur, ce fut son seul
pch. Le pre et le fianc jurrent de la venger; et, la nuit qui
suivit les funrailles... la maison de Bagrianof brla.

Philippe frissonna de tout son corps et couvrit son visage de ses mains.

--Mais mon pre? dit-il  voix basse.

--Avant de mettre le feu  la maison, aveugls par le dmon, les
malheureux pcheurs avaient tu Bagrianof  coups de hache.

--Mon pre aussi? murmura faiblement Philippe, rsistant encore  la
vrit qui l'accablait.

--Ton pre le premier, rpondit le prtre.

Les oiseaux chantaient dans le bois, les cigales bruissaient dans
l'herbe, le soleil brillait sur la rivire; la joie de ta nature en
juillet dbordait rie toutes parts, pendant que Philippe, ananti,
prostern sur le sable, demandait grce sous l'aiguillon de la
souffrance.

Le prtre tait debout devant lui, sa haute stature se dressait sur le
ciel; sa main droite s'tait tendue vers le jeune homme, victime
expiatoire du crime paternel... Philippe ne la vit pas, ou n'osa la
prendre.

--Le sang est sur moi, dit-il en frmissant.

Il se tut un moment. Mais Catherine? Catherine est innocente! Ses mains
sont pures, celles de sa mre taient pures.

--Catherine expie les fautes de l'aeul criminel, dit tristement le
prtre. Ainsi s'accomplissent les paroles du Prophte: Les pchs des
pres seront punis dans les enfants jusqu' la quatorzime gnration.

Philippe secoua douloureusement la tte.

--Oh! mon pre, dit-il d'une voix sombre, mon pre tant aim tant
honor, dont j'avais fait mon hros, mon idole! mon pre a vers le
sang...

Il resta muet d'horreur  cette parole sortie de ses lvres.

--Mais Dieu a pardonn, vous avez parl, pre Vladimir, le pch est
effac, la misricorde divine est infinie...

--Le fils de Savli ne peut pas pouser une Bagrianof, rpondit
lentement le prtre. De quel nom les fils de Catherine salueraient-ils
le pre de Philippe? Veux-tu que le sang de la victime et celui du
meurtrier se mlent dans tes enfants?

Philippe gmit sourdement. Sa jeunesse croule l'crasait sous le poids
de sa ruine. Il avait vcu dans un rve d'amour, ouvrant son me au
chaud soleil de la tendresse, et voil que la nuit du crime paternel
allait peser ternellement sur lui coupable seulement d'tre le fils du
criminel... L'horreur mme de la situation lui rendit des forces. Il se
leva, et regardant le prtre:

--Que dois-je faire, pre Vladimir? dit-il d'une voix brise.

--Ce que te conseillera ton coeur, rpondit le prtre mu jusqu'aux
larmes  la vue de cette infortune immrite.

--Mon coeur? rpta amrement Philippe, je n'ai plus de coeur; j'ai des
devoirs  remplir, voil tout ce qui me reste. Que dois-je faire?

Le prtre se taisait...

--Quitter Catherine, n'est-ce pas? renoncer  l'amour, renoncer au
mariage, de peur que le crime... Je ne peux pourtant pas dire le crime
de mon pre! s'cria le jeune homme au dsespoir.

Le prtre se taisait toujours; le jeune homme reprit:

--Quitter Catherine qui me regardera comme un lche, pour l'abandonner
aprs lui avoir demand d'tre ma femme... Oh! Catherine, Catherine!
Philippe, touffant les sanglots, le jeta sur le gazon.

--Mon fils, dit le prtre en s'asseyant auprs de lui, prenez courage.
Cette expiation filiale peut ouvrir au pcheur les portes du ciel...

Qu'importait Je ciel  Philippe, qui perdait tout sur la terre!
--Quitter Catherine aujourd'hui? Non, demain, n'est-ce pas, mon pre? Je
lui laisserai le temps de se prparer...

--Non, mon fils, dit tristement le prtre, pas demain.

--Aujourd'hui alors? Tout de suite?

Le prtre inclina silencieusement la tte.

--Et mon pre? que lui dirai-je? Je n'ai rien fait de mal, je ne
demandais pas  vivre... Maudit soit le jour de ma naissance!

Le prtre leva une main vers le ciel.

--Ne maudissez pas, dit-il, Dieu pardonnera un jour.

Philippe s'tait lev et marchait  grands pas a et l. Il se tourna
tout  coup vers le pre Vladimir.

--Je vais voir Catherine, lui dit-il.

--Attendez encore un peu, calmez-vous...

--Non, je ne puis attendre! J'aime mieux que tout soit fini.

--Voulez-vous que je vous accompagne? dit le pre Vladimir, plein
d'anxit.

--Je vous remercie, rpondit Philippe: j'aime mieux tre seul. Il
s'loignait la tte baisse, regardant en lui-mme le gouffre o ses
esprances venaient de s'engloutir... Soudain il pensa  ce que devait
ressentir le confesseur qui avait remu pour lui les horreurs du pass.
Il revint sur ses pas.

--Je vous remercie, mon pre, lui dit-il, vous tes bon.

Il voulait lui tendre la main, il hsita. Cette main n'tait-elle pas
dsormais souille aussi du sang de Bagrianof? Le prtre le comprit et
lui tendit les bras. Philippe s'y jeta sans parler. Leur treinte fut
longue et solennelle; ils se sparrent sans ajouter un mot.

Le pre Vladimir prit  pas lents le chemin de la cure, et Philippe se
dirigea vers la maison Bagrianof.




                                  XXII


Catherine s'tait rveille avec les oiseaux de son jardin, dans
l'espoir d'une journe heureuse.

Vers midi, le grand silence de la chaleur s'tablit sur la nature, et
madame Bagrianof s'endormit dans son fauteuil, prs de la fentre. Les
stores taient baisss; l'appartement tait plein d'une douce fracheur;
Catherine cda  ces influences; la tte appuye contre la fentre, dont
elle avait soulev le store  demi, elle ferma les yeux et s'endormit
doucement.

Quand elle se rveilla, Philippe tait devant elle. Debout au milieu de
l'alle, il la contemplait avec des yeux si plein d'amour et de douleur,
qu'elle se retrouva soudain en pleine ralit. Elle se releva brusque
ment. Madame Bagrianof mur mura:--Ne sors pas, il fait trop chaud;--mais
Catherine passa outre et gagna rapidement le bosquet.

Philippe,  sa vue, se mit  genoux;--elle appuya doucement la main sur
son paule. Son coeur battait si fort qu'elle tremblait de la tte aux
pieds. Elle s'assit, les yeux plongs au fond de ceux du jeune homme.

--Eh bien? dit-elle enfin, voyant qu'il ne parlait pas.

Elle sentait peu  peu la douleur passer des yeux de Philippe jusqu'au
plus profond de son coeur ignorant du mal.

Philippe la regardait, toujours  genoux, ne pouvant parler et dsirant
mourir pour ne pas la voir souffrir devant lui.

--Il refuse, n'est-ce pas? dit doucement la jeune fille en laissant
tomber ses mains ouvertes sur ses genoux.

--Oh! Catherine, dit Philippe tout bas, dites-moi encore une fois que
vous m'aimez, donnez-moi du courage...

Catherine se mit  pleurer.

--Du courage, dit-elle, je n'en ai pas; je ne sais pas ce que c'est que
le courage, je n'en ai jamais eu besoin... Oui, je vous aime, vous le
savez!

Philippe fit un mouvement pour l'envelopper de ses bras, puis se retint
violemment.--Toucher Catherine avec ses mains souilles!...

--C'est  cause de mon grand'pre, n'est ce pas, dit la jeune fille en
s'efforant d'arrter ses larmes: on ne peut pas me pardonner d'tre une
Bagrianof! Ce n'est pas ma faute, cependant; je ne suis pas mchante...

Elle essuya ses pleurs avec le coin de sa robe blanche; Philippe la
regardait toujours.

--Je paye bien cher le crime d'tre une Bagrianof, continua la jeune
fille. Vous, au moins, vous ne me mprisez pas? Je n'ai pu vers le
sang, je suis innocente...

--Moi aussi, pensa Philippe je suis innocent, ce n'est pas moi qui ai
vers le sang!

Il n'hsita plus: il saisit Catherine sur son coeur.

--Ecoute, lui dit-il, je t'adore, je n'aimerai jamais que toi; mais,
vois-tu, nous ne pouvons pas nous marier... nous sommes de deux races
ennemies.--Te souviens-tu qu'un jour tu l'as dit, l?--Il indiquait de
la main la ruine endormie au soleil comme tout le reste de ce petit
monde.--Nos deux races ennemies se sont rconcilies en nous, ma
bien-aime, mais notre sang ne peut se mler sans sacrilge...

--Je ne comprends pas, dit faiblement Catherine.

--N'importe, mieux vaut que tu ne comprennes pas, continua le jeune
homme en la tenant toujours embrasse. Nous ne pouvons pas tre heureux,
nous ne pouvons pas nous marier; il n'est pas un coin de la terre qui
consentit  nous abriter, si nous voulions fuir ensemble loin de ceux
qui veulent s'opposer  notre mariage... Il y a entre nous un abme que
rien ne peut combler. Nous pouvons nous aimer jusqu' la mort,
continua-t-il, mais nous ne serons jamais heureux.

--Pourquoi? dis-moi pourquoi? fit Catherine avec insistance.

La lgende lui revint  la mmoire.

--Il y a un crime, n'est-ce pas? lui dit-elle en frissonnant. C'est mon
aeul?...

--Il y a tant de crimes, reprit le jeune homme perdu que la justice de
Dieu ne sait plus o frapper. Je t'aimerai toujours, Catherine; dis-moi
adieu pour la vie.

--Non, non! s'cria-t-elle en s'attachant  lui,--je ne puis pas te dire
adieu, je t'aime! Sans toi, la vie n'est rien!...

--C'est notre lot  tous les deux: prier et pleurer loin l'un de l'autre
pour l'expiation ternelle des crimes que nous n'avons pas commis,
rpondit Philippe, le coeur dbordant d'amertume. Je pars, je ne
reviendrai jamais; dis-moi que tu me pardonnes, que tu sais que ce n'est
pas ma faute. Tu me crois, n'est-ce pas?

Et il serrait contre lui Catherine frissonnante d'horreur.

--Je te crois, dit-elle, et je t'aime.

--Pour toujours?

--Oui... Je ne te verrai plus?

--Jamais.

Elle se rejeta dans ses bras et le serra avec force.

--Va-t'en, lui dit-elle. Adieu! que Dieu te rende heureux! Je le prierai
pour toi.

Il voulait l'embrasser encore;

--Non, non! dit-elle, va-t'en maintenant, tout  l'heure je n'aurai plus
le courage. Va-t'en!

Philippe s'enfuit en courant comme un insens.

Reste seule. Catherine regarda longtemps la ruine! ses anciennes
impressions de terreur lui revenaient; elle se rappela qu'autrefois elle
avait cherche un rapport mystrieux entre ces dbris et sa propre
existence...

--Ah! dit-elle en s'approchant, les yeux pleins de larmes qui ne
tombaient plus, tant ses yeux taient las, si mes pleurs pouvaient laver
la tache de sang que mon grand-pre a mise sur sa maison, elle serait
lave avant la fin de ma vie!...

En s'veillant, madame Bagrianof retrouva Catherine assise dans
l'embrasure de la fentre.

--Tu es l? lui dit-elle.

--Oui, grand'mre.

--Ta voix est toute change qu'as-tu?

--J'ai mal  la tte.

--C'est cela: tu vois bien que tu aurais d m'couter, et ne pas sortir
pendant la chaleur.

Et madame Bagrianof reposa sa tte sur le dossier de son fauteuil,
pendant que Catherine apportait le livre pour la lecture de
l'aprs-midi. Ainsi devait dsormais s'couler sa vie.

Philippe, en rentrant, chercha son pre dans la salle  manger Ne l'y
trouvant pas, il pntra dans sa chambre.

Depuis que son fils l'avait quitt, Savli tait rest prostern devant
les saintes images. Le remords, pour la premire fois, venait d'entrer
dans son coeur: en voyant son fils ador frapp par la faute paternelle,
il avait compris la grandeur du crime. Le visage qu'il tourna vers
Philippe tait celui d'un vieillard; robuste et fier la veille encore,
ce visage avait pris les rides et l'expression douloureuse de ceux qui
se sentent trop vieux et qui dsirent mourir; mais Philippe ne s'en
aperut point.

Savli s'tait relev et se tenait devant son fils comme un criminel
devant son juge.

--Adieu, mon pre, dit le fils d'une voix glaciale.

--Tu t'en vas?... balbutia le malheureux colporteur. O vas tu?

--A la ville, travailler... et prier, ajouta Philippe.

--Et la jeune fille?.... dit le pre en hsitant.

--Nous nous sommes dit adieu.

--Elle sait?... murmura le coupable avec angoisse.

--Non, hier vous tiez deux  connatre la vrit; aujourd'hui nous
sommes trois, voil tout. Dieu a permis  l'honneur et  la fortune de
bnir votre maison, vous resterez riche et honor. Ma mre n'est point
coupable: rien ne troublera son repos.

Savli inclina humblement la tte.

--Et toi? dit-il avec plus de confiance.

--Moi? Je vais remplir mon devoir... Je n'ai plus que le devoir devant
moi, pour toile... Adieu, mon pre.

--Philippe!... s'cria le misrable pre en tendant les bras  son fils.

--Adieu, mon pre, rpta Philippe en s'inclinant jusqu' la ceinture.

Une heure aprs, malgr les lamentations de sa mre, il quitta le
village pour n'y plus revenir.

Savli regarda pendant quelques instants la porte qui venait de se
refermer sur son fils, le sparant  jamais de ce qui avait t sa joie
et son orgueil. Il fit un pas en avant avec un geste de colre, puis son
bras retomba  son ct, et il s'enferma dans sa chambre pendant tout le
reste de la journe. Prostern devant les images, la tte battant le
sol, il resta de longues heures  crier: Pardon! au Dieu qu'il avait
outrag.

Le chtiment, si longtemps diffr, tait enfin tomb sur sa tte sa
victime se levait devant lui, comme le prtre l'en avait menac jadis,
non pour l'accuser, mais pour rire encore de son rire mchant, pour se
rjouir du malheur de son meurtrier. Que n'et pas souffert Savli dans
sa chair et dans son me pour pouvoir rendre le bonheur  son fils!

--Qu'il meure, se dit-il plus d'une fois qu'il meure  la fleur de l'ge
plutt que de laisser une postrit condamne  la douleur par mon
crime!

Le dimanche il rencontrait  l'glise la jeune demoiselle, maigrie,
blanchie, consume aussi par la douleur, et,--vengeance du
ciel!--ressemblant  son grand'pre. Vainement Savli se dtournait, ces
yeux taient invinciblement attires vers ce doux visage pli, o la
souffrance imprimait de jour en jour un cachet plus immatriel...

Aprs quelques semaines de cette vie, plus dure que les tortures de
l'enfer qu'il se reprsentait d'avance, Savli se trouva tout  coup
incapable de se lever de son lit. La bise de l'automne arrachait les
feuilles des arbres et les faisait tourbillonner autour des maisons
comme des oiseaux funbres. Il garda quelques jours le silence, ne
rpondant rien aux prires de sa femme dsespre.

--Veux-tu voir ton fils? lui demanda-t-elle un jour.

Savli se dressa sur son lit avec une lueur de joie inquite dans ses
yeux teints, puis se laissa retomber lourdement.

--Non! dit-il  voix basse, il ne viendrait pas. Appelez la demoiselle,
dit-il au bout d'un instant.

Les assistants s'entre-regardrent. Jamais Savli n'avait franchi le
seuil de la maison Bagrianof. Le mdecin, sentant la vie chapper au
malade, fit signe qu'on obit sans retard.

Le pre Vladimir sortit aussitt.

Catherine ne portait plus de robes claires; ses cheveux d'or, svrement
retenus, ne formaient plus d'aurole autour de son visage, devenu grave
et pensif.

--Savli vous demande, dit le prtre: il est bien malade et n'a plus que
quelques heures  vivre.

Le visage de la jeune fille s'tait couvert de rougeur; elle se leva
aussitt.

Ils n'changrent pas une parole pendant la route.

--Me voici, dit Catherine en s'approchant du mourant: que dsirez vous?

Savli ouvrit ses yeux dilats par l'agonie, et resta un moment sans
rpondre.

--C'est vous la demoiselle? dit-il enfin.

--Oui, c'est moi.--Pardonnez-moi!... dit-il en essayant de joindre ses
mains dj glaces.

--Je vous pardonne, dit Catherine.

Elle pensait  l'opposition formule par Savli  son mariage.

--Pardonnez-moi... tout! insista le moribond.

--Je vous pardonne tout, rpta Catherine.

--Bnissez-moi, ajouta Savli d'une voix teinte.

La jeune fille fit le signe de la croix sur le meurtrier de son
grand-pre. Une joie trange illumina les traits du coupable,--et il
expira.

Catherine a refus plusieurs partis; elle est persuade que la race des
Bagrianof doit prir avec elle. Philippe ne se mariera pas non plus, de
peur que le pch de son pre ne soit puni dans ses enfants jusqu' la
quatorzime gnration.

                                  FIN.






End of the Project Gutenberg EBook of L'expiation de Saveli, by 
Henry Grville (1842-1902)

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both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
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Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

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effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
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in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
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law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
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that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


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