The Project Gutenberg EBook of La dame aux camelias, by Alexandre Dumas, Fils

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Title: La dame aux camelias

Author: Alexandre Dumas, Fils

Posting Date: March 21, 2011 [EBook #2419]
Release Date: December, 2000

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA DAME AUX CAMELIAS ***




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LA DAME AUX CAMLIAS,

par Alexandre Dumas, fils




Chapitre I


Mon avis est qu'on ne peut crer des personnages que lorsque l'on a
beaucoup tudi les hommes, comme on ne peut parler une langue qu' la
condition de l'avoir srieusement apprise.

N'ayant pas encore l'ge o l'on invente, je me contente de raconter.

J'engage donc le lecteur  tre convaincu de la ralit de cette
histoire, dont tous les personnages,  l'exception de l'hrone, vivent
encore.

D'ailleurs, il y a  Paris des tmoins de la plupart des faits que je
recueille ici, et qui pourraient les confirmer, si mon tmoignage ne
suffisait pas. Par une circonstance particulire, seul je pouvais les
crire, car seul j'ai t le confident des derniers dtails sans
lesquels il et t impossible de faire un rcit intressant et complet.

Or, voici comment ces dtails sont parvenus  ma connaissance.--Le 12 du
mois de mars 1847, je lus, dans la rue Laffitte, une grande affiche
jaune annonant une vente de meubles et de riches objets de curiosit.
Cette vente avait lieu aprs dcs. L'affiche ne nommait pas la personne
morte, mais la vente devait se faire rue d'Antin, n 9, le 16, de midi 
cinq heures.

L'affiche portait en outre que l'on pourrait, le 13 et le 14, visiter
l'appartement et les meubles.

J'ai toujours t amateur de curiosits. Je me promis de ne pas manquer
cette occasion, sinon d'en acheter, du moins d'en voir.

Le lendemain, je me rendis rue d'Antin, n 9.

Il tait de bonne heure, et cependant il y avait dj dans l'appartement
des visiteurs et mme des visiteuses, qui, quoique vtues de velours,
couvertes de cachemires et attendues  la porte par leurs lgants
coups, regardaient avec tonnement, avec admiration mme, le luxe qui
s'talait sous leurs yeux.

Plus tard, je compris cette admiration et cet tonnement, car, m'tant
mis aussi  examiner, je reconnus aisment que j'tais dans
l'appartement d'une femme entretenue. Or, s'il y a une chose que les
femmes du monde dsirent voir, et il y avait l des femmes du monde,
c'est l'intrieur de ces femmes, dont les quipages claboussent chaque
jour le leur, qui ont, comme elles et  ct d'elles, leur loge 
l'Opra et aux Italiens, et qui talent,  Paris, l'insolente opulence
de leur beaut, de leurs bijoux et de leurs scandales.

Celle chez qui je me trouvais tait morte: les femmes les plus
vertueuses pouvaient donc pntrer jusque dans sa chambre. La mort avait
purifi l'air de ce cloaque splendide, et d'ailleurs elles avaient pour
excuse, s'il en tait besoin, qu'elles venaient  une vente sans savoir
chez qui elles venaient. Elles avaient lu des affiches, elles voulaient
visiter ce que ces affiches promettaient et faire leur choix  l'avance;
rien de plus simple; ce qui ne les empchait pas de chercher, au milieu
de toutes ces merveilles, les traces de cette vie de courtisane dont on
leur avait fait, sans doute, de si tranges rcits.

Malheureusement les mystres taient morts avec la desse, et, malgr
toute leur bonne volont, ces dames ne surprirent que ce qui tait 
vendre depuis le dcs, et rien de ce qui se vendait du vivant de la
locataire.

Du reste, il y avait de quoi faire des emplettes. Le mobilier tait
superbe. Meubles de bois de rose et de Boule, vases de Svres et de
Chine, statuettes de Saxe, satin, velours et dentelle, rien n'y
manquait.

Je me promenai dans l'appartement et je suivis les nobles curieuses qui
m'y avaient prcd. Elles entrrent dans une chambre tendue d'toffe
perse, et j'allais y entrer aussi, quand elles en sortirent presque
aussitt en souriant et comme si elles eussent eu honte de cette
nouvelle curiosit. Je n'en dsirai que plus vivement pntrer dans
cette chambre. C'tait le cabinet de toilette, revtu de ses plus
minutieux dtails, dans lesquels paraissait s'tre dveloppe au plus
haut point la prodigalit de la morte.

Sur une grande table, adosse au mur, table de trois pieds de large sur
six de long, brillaient tous les trsors d'Aucoc et d'Odiot. C'tait l
une magnifique collection, et pas un de ces mille objets, si ncessaires
 la toilette d'une femme comme celle chez qui nous tions, n'tait en
autre mtal qu'or ou argent. Cependant cette collection n'avait pu se
faire que peu  peu, et ce n'tait pas le mme amour qui l'avait
complte.

Moi qui ne m'effarouchais pas  la vue du cabinet de toilette d'une
femme entretenue, je m'amusais  en examiner les dtails, quels qu'ils
fussent, et je m'aperus que tous ces ustensiles magnifiquement cisels
portaient des initiales varies et des couronnes diffrentes.

Je regardais toutes ces choses dont chacune me reprsentait une
prostitution de la pauvre fille, et je me disais que Dieu avait t
clment pour elle, puisqu'il n'avait pas permis qu'elle en arrivt au
chtiment ordinaire, et qu'il l'avait laisse mourir dans son luxe et sa
beaut, avant la vieillesse, cette premire mort des courtisanes.

En effet, quoi de plus triste  voir que la vieillesse du vice, surtout
chez la femme? Elle ne renferme aucune dignit et n'inspire aucun
intrt. Ce repentir ternel, non pas de la mauvaise route suivie, mais
des calculs mal faits et de l'argent mal employ, est une des plus
attristantes choses que l'on puisse entendre. J'ai connu une ancienne
femme galante  qui il ne restait plus de son pass qu'une fille presque
aussi belle que, au dire de ses contemporains, avait t sa mre. Cette
pauvre enfant  qui sa mre n'avait jamais dit: tu es ma fille, que pour
lui ordonner de nourrir sa vieillesse comme elle-mme avait nourri son
enfance, cette pauvre crature se nommait Louise, et, obissant  sa
mre, elle se livrait sans volont, sans passion, sans plaisir, comme
elle et fait un mtier si l'on et song  lui en apprendre un.

La vue continuelle de la dbauche, une dbauche prcoce, alimente par
l'tat continuellement maladif de cette fille, avait teint en elle
l'intelligence du mal et du bien que Dieu lui avait donne peut-tre,
mais qu'il n'tait venu  l'ide de personne de dvelopper.

Je me rappellerai toujours cette jeune fille, qui passait sur les
boulevards presque tous les jours  la mme heure. Sa mre
l'accompagnait sans cesse, aussi assidment qu'une vraie mre et
accompagn sa vraie fille. J'tais bien jeune alors, et prt  accepter
pour moi la facile morale de mon sicle. Je me souviens cependant que la
vue de cette surveillance scandaleuse m'inspirait le mpris et le
dgot.

Joignez  cela que jamais visage de vierge n'eut un pareil sentiment
d'innocence, une pareille expression de souffrance mlancolique.

On et dit une figure de la Rsignation.

Un jour, le visage de cette fille s'claira. Au milieu des dbauches
dont sa mre tenait le programme, il sembla  la pcheresse que Dieu lui
permettait un bonheur. Et pourquoi, aprs tout, Dieu, qui l'avait faite
sans force, l'aurait-il laisse sans consolation, sous le poids
douloureux de sa vie? Un jour donc, elle s'aperut qu'elle tait
enceinte, et ce qu'il y avait en elle de chaste encore tressaillit de
joie. L'me a d'tranges refuges. Louise courut annoncer  sa mre cette
nouvelle qui la rendait si joyeuse. C'est honteux  dire, cependant nous
ne faisons pas ici de l'immoralit  plaisir, nous racontons un fait
vrai, que nous ferions peut-tre mieux de taire, si nous ne croyions
qu'il faut de temps en temps rvler les martyres de ces tres, que l'on
condamne sans les entendre, que l'on mprise sans les juger; c'est
honteux, disons-nous, mais la mre rpondit  sa fille qu'elles
n'avaient dj pas trop pour deux et qu'elles n'auraient pas assez pour
trois; que de pareils enfants sont inutiles et qu'une grossesse est du
temps perdu.

Le lendemain, une sage-femme, que nous signalons seulement comme l'amie
de la mre, vint voir Louise, qui resta quelques jours au lit, et s'en
releva plus ple et plus faible qu'autrefois.

Trois mois aprs, un homme se prit de piti pour elle et entreprit sa
gurison morale et physique; mais la dernire secousse avait t trop
violente, et Louise mourut des suites de la fausse couche qu'elle avait
faite.

La mre vit encore: comment? Dieu le sait.

Cette histoire m'tait revenue  l'esprit pendant que je contemplais les
ncessaires d'argent, et un certain temps s'tait coul,  ce qu'il
parat, dans ces rflexions, car il n'y avait plus dans l'appartement
que moi et un gardien qui, de la porte, examinait avec attention si je
ne drobais rien.

Je m'approchai de ce brave homme  qui j'inspirais de si graves
inquitudes.

--Monsieur, lui dis-je, pourriez-vous me dire le nom de la personne qui
demeurait ici?

--Mademoiselle Marguerite Gautier.

Je connaissais cette fille de nom et de vue.

--Comment! Dis-je au gardien, Marguerite Gautier est morte?

--Oui, monsieur.

--Et quand cela?

--Il y a trois semaines, je crois.

--Et pourquoi laisse-t-on visiter l'appartement?

--Les cranciers ont pens que cela ne pouvait que faire monter la
vente. Les personnes peuvent voir d'avance l'effet que font les toffes
et les meubles; vous comprenez, cela encourage  acheter.

--Elle avait donc des dettes?

--Oh! Monsieur, en quantit.

--Mais la vente les couvrira sans doute?

--Et au-del.

-- qui reviendra le surplus, alors?

-- sa famille.

--Elle a donc une famille?

-- ce qu'il parat.

--Merci, monsieur.

Le gardien, rassur sur mes intentions, me salua, et je sortis.

--Pauvre fille! me disais-je en rentrant chez moi, elle a d mourir bien
tristement, car, dans son monde, on n'a d'amis qu' la condition qu'on
se portera bien. Et malgr moi je m'apitoyais sur le sort de Marguerite
Gautier.

Cela paratra peut-tre ridicule  bien des gens, mais j'ai une
indulgence inpuisable pour les courtisanes, et je ne me donne mme pas
la peine de discuter cette indulgence.

Un jour, en allant prendre un passeport  la prfecture, je vis dans une
des rues adjacentes une fille que deux gendarmes emmenaient. J'ignore ce
qu'avait fait cette fille; tout ce que je puis dire, c'est qu'elle
pleurait  chaudes larmes en embrassant un enfant de quelques mois dont
son arrestation la sparait. Depuis ce jour, je n'ai plus su mpriser
une femme  premire vue.




Chapitre II


La vente tait pour le 16.

Un jour d'intervalle avait t laiss entre les visites et la vente pour
donner aux tapissiers le temps de dclouer les tentures, rideaux, etc.

 cette poque, je revenais de voyage. Il tait assez naturel que l'on
ne m'et pas appris la mort de Marguerite comme une de ces grandes
nouvelles que ses amis apprennent toujours  celui qui revient dans la
capitale des nouvelles. Marguerite tait jolie, mais autant la vie
recherche de ces femmes fait de bruit, autant leur mort en fait peu. Ce
sont de ces soleils qui se couchent comme ils se sont levs, sans clat.
Leur mort, quand elles meurent jeunes, est apprise de tous leurs amants
en mme temps, car,  Paris presque tous les amants d'une fille connue
vivent en intimit. Quelques souvenirs s'changent  son sujet, et la
vie des uns et des autres continue sans que cet incident la trouble mme
d'une larme.

Aujourd'hui, quand on a vingt-cinq ans, les larmes deviennent une chose
si rare qu'on ne peut les donner  la premire venue. C'est tout au plus
si les parents qui payent pour tre pleurs le sont en raison du prix
qu'ils y mettent.

Quant  moi, quoique mon chiffre ne se retrouvt sur aucun des
ncessaires de Marguerite, cette indulgence instinctive, cette piti
naturelle que je viens d'avouer tout  l'heure me faisaient songer  sa
mort plus longtemps qu'elle ne mritait peut-tre que j'y songeasse.

Je me rappelais avoir rencontr Marguerite trs souvent aux
Champs-Elyses, o elle venait assidment, tous les jours, dans un petit
coup bleu attel de deux magnifiques chevaux bais, et avoir alors
remarqu en elle une distinction peu commune  ses semblables,
distinction que rehaussait encore une beaut vraiment exceptionnelle.

Ces malheureuses cratures sont toujours, quand elles sortent,
accompagnes on ne sait de qui.

Comme aucun homme ne consent  afficher publiquement l'amour nocturne
qu'il a pour elles, comme elles ont horreur de la solitude, elles
emmnent ou celles qui, moins heureuses, n'ont pas de voiture, ou
quelques-unes de ces vieilles lgantes dont rien ne motive l'lgance,
et  qui l'on peut s'adresser sans crainte, quand on veut avoir quelques
dtails que ce soient sur la femme qu'elles accompagnent.

Il n'en tait pas ainsi pour Marguerite. Elle arrivait aux
Champs-Elyses toujours seule, dans sa voiture, o elle s'effaait le
plus possible, l'hiver enveloppe d'un grand cachemire, l't vtue de
robes fort simples; et, quoiqu'il y et sur sa promenade favorite bien
des gens qu'elle connt, quand par hasard elle leur souriait, le sourire
tait visible pour eux seuls, et une duchesse et pu sourire ainsi.

Elle ne se promenait pas du rond-point  l'entre des Champs-Elyses,
comme le font et le faisaient toutes ses collgues. Ses deux chevaux
l'emportaient rapidement au Bois. L, elle descendait de voiture,
marchait pendant une heure, remontait dans son coup, et rentrait chez
elle au grand trot de son attelage.

Toutes ces circonstances, dont j'avais quelquefois t le tmoin,
repassaient devant moi, et je regrettais la mort de cette fille comme on
regrette la destruction totale d'une belle oeuvre.

Or, il tait impossible de voir une plus charmante beaut que celle de
Marguerite.

Grande et mince jusqu' l'exagration, elle possdait au suprme degr
l'art de faire disparatre cet oubli de la nature par le simple
arrangement des choses qu'elle revtait. Son cachemire, dont la pointe
touchait  terre, laissait chapper de chaque ct les larges volants
d'une robe de soie, et l'pais manchon qui cachait ses mains et qu'elle
appuyait contre sa poitrine, tait entour de plis si habilement
mnags, que l'oeil n'avait rien  redire, si exigeant qu'il fut, au
contour des lignes.

La tte, une merveille, tait l'objet d'une coquetterie particulire.
Elle tait toute petite, et sa mre, comme dirait de Musset, semblait
l'avoir faite ainsi pour la faire avec soin.

Dans un ovale d'une grce indescriptible, mettez des yeux noirs
surmonts de sourcils d'un arc si pur qu'il semblait peint; voilez ces
yeux de grands cils qui, lorsqu'ils s'abaissaient, jetaient de l'ombre
sur la teinte rose des joues; tracez un nez fin, droit, spirituel, aux
narines un peu ouvertes par une aspiration ardente vers la vie
sensuelle; dessinez une bouche rgulire, dont les lvres s'ouvraient
gracieusement sur des dents blanches comme du lait; colorez la peau de
ce velout qui couvre les pches qu'aucune main n'a touches, et vous
aurez l'ensemble de cette charmante tte.

Les cheveux, noirs comme du jais, onds naturellement ou non,
s'ouvraient sur le front en deux larges bandeaux, et se perdaient
derrire la tte, en laissant voir un bout des oreilles, auxquelles
brillaient deux diamants d'une valeur de quatre  cinq mille francs
chacun.

Comment sa vie ardente laissait-elle au visage de Marguerite
l'expression virginale, enfantine mme qui le caractrisait? C'est ce
que nous sommes forcs de constater sans le comprendre.

Marguerite avait d'elle un merveilleux portrait fait par Vidal, le seul
homme dont le crayon pouvait la reproduire. J'ai eu depuis sa mort ce
portrait pendant quelques jours  ma disposition, et il tait d'une si
tonnante ressemblance qu'il m'a servi  donner les renseignements pour
lesquels ma mmoire ne m'et peut-tre pas suffi.

Parmi les dtails de ce chapitre, quelques-uns ne me sont parvenus que
plus tard; mais je les cris tout de suite pour n'avoir pas  y revenir,
lorsque commencera l'histoire anecdotique de cette femme.

Marguerite assistait  toutes les premires reprsentations et passait
toutes ses soires au spectacle ou au bal. Chaque fois que l'on jouait
une pice nouvelle, on tait sr de l'y voir, avec trois choses qui ne
la quittaient jamais, et qui occupaient toujours le devant de sa loge de
rez-de-chausse: sa lorgnette, un sac de bonbons et un bouquet de
camlias.

Pendant vingt-cinq jours du mois, les camlias taient blancs, et
pendant cinq ils taient rouges; on n'a jamais su la raison de cette
varit de couleurs, que je signale sans pouvoir l'expliquer, et que les
habitus des thtres o elle allait le plus frquemment et ses amis
avaient remarque comme moi.

On n'avait jamais vu  Marguerite d'autres fleurs que des camlias.
Aussi chez madame Barjon, sa fleuriste, avait-on fini par la surnommer
la Dame aux Camlias, et ce surnom lui tait rest.

Je savais, en outre, comme tous ceux qui vivent dans un certain monde, 
Paris, que Marguerite avait t la matresse des jeunes gens les plus
lgants, qu'elle le disait hautement, et qu'eux-mmes s'en vantaient,
ce qui prouvait qu'amants et matresse taient contents l'un de l'autre.

Cependant, depuis trois ans environ, depuis un voyage  Bagnres, elle
ne vivait plus, disait-on, qu'avec un vieux duc tranger, normment
riche et qui avait essay de la dtacher le plus possible de sa vie
passe, ce que, du reste, elle avait paru se laisser faire d'assez bonne
grce.

Voici ce qu'on m'a racont  ce sujet.

Au printemps de 1842, Marguerite tait si faible, si change que les
mdecins lui ordonnrent les eaux, et qu'elle partit pour Bagnres.

L, parmi les malades, se trouvait la fille de ce duc, laquelle avait
non seulement la mme maladie, mais encore le mme visage que
Marguerite, au point qu'on et pu les prendre pour les deux soeurs.
Seulement la jeune duchesse tait au troisime degr de la phtisie, et
peu de jours aprs l'arrive de Marguerite elle succombait.

Un matin, le duc, rest  Bagnres comme on reste sur le sol qui
ensevelit une partie du coeur, aperut Marguerite au dtour d'une alle.

Il lui sembla voir passer l'ombre de son enfant et, marchant vers elle,
il lui prit les mains, l'embrassa en pleurant, et, sans lui demander qui
elle tait, implora la permission de la voir et d'aimer en elle l'image
vivante de sa fille morte.

Marguerite, seule  Bagnres avec sa femme de chambre, et d'ailleurs
n'ayant aucune crainte de se compromettre, accorda au duc ce qu'il lui
demandait.

Il se trouvait  Bagnres des gens qui la connaissaient, et qui vinrent
officiellement avertir le duc de la vritable position de mademoiselle
Gautier. Ce fut un coup pour le vieillard, car l cessait la
ressemblance avec sa fille; mais il tait trop tard. La jeune femme
tait devenue un besoin de son coeur et son seul prtexte, sa seule
excuse de vivre encore.

Il ne lui fit aucun reproche, il n'avait pas le droit de lui en faire,
mais il lui demanda si elle se sentait capable de changer sa vie, lui
offrant en change de ce sacrifice toutes les compensations qu'elle
pourrait dsirer. Elle promit.

Il faut dire qu' cette poque, Marguerite, nature enthousiaste, tait
malade. Le pass lui apparaissait comme une des causes principales de sa
maladie, et une sorte de superstition lui fit esprer que Dieu lui
laisserait la beaut et la sant, en change de son repentir et de sa
conversion.

En effet, les eaux, les promenades, la fatigue naturelle et le sommeil
l'avaient  peu prs rtablie quand vint la fin de l't.

Le duc accompagna Marguerite  Paris, o il continua de venir la voir
comme  Bagnres.

Cette liaison, dont on ne connaissait ni la vritable origine, ni le
vritable motif, causa une grande sensation ici, car le duc, connu par
sa grande fortune, se faisait connatre maintenant par sa prodigalit.

On attribua au libertinage, frquent chez les vieillards riches, ce
rapprochement du vieux duc et de la jeune femme. On supposa tout,
except ce qui tait.

Cependant le sentiment de ce pre pour Marguerite avait une cause si
chaste, que tout autre rapport que des rapports de coeur avec elle lui
et sembl un inceste, et jamais il ne lui avait dit un mot que sa fille
n'et pu entendre.

Loin de nous la pense de faire de notre hrone autre chose que ce
qu'elle tait. Nous dirons donc que tant qu'elle tait reste 
Bagnres, la promesse faite au duc n'avait pas t difficile  tenir, et
qu'elle avait t tenue; mais une fois de retour  Paris, il avait
sembl  cette fille habitue  la vie dissipe, aux bals, aux orgies
mme, que sa solitude, trouble seulement par les visites priodiques du
duc, la ferait mourir d'ennui, et les souffles brlants de sa vie
d'autrefois passaient  la fois sur sa tte et sur son coeur.

Ajoutez que Marguerite tait revenue de ce voyage plus belle qu'elle
n'avait jamais t, qu'elle avait vingt ans, et que la maladie endormie,
mais non vaincue, continuait  lui donner ces dsirs fivreux qui sont
presque toujours le rsultat des affections de poitrine.

Le duc eut donc une grande douleur le jour o ses amis, sans cesse aux
aguets pour surprendre un scandale de la part de la jeune femme avec
laquelle il se compromettait, disaient-ils, vinrent lui dire et lui
prouver qu' l'heure o elle tait sre de ne pas le voir venir, elle
recevait des visites, et que ces visites se prolongeaient souvent
jusqu'au lendemain.

Interroge, Marguerite avoua tout au duc, lui conseillant, sans
arrire-pense, de cesser de s'occuper d'elle, car elle ne se sentait
pas la force de tenir les engagements pris, et ne voulait pas recevoir
plus longtemps les bienfaits d'un homme qu'elle trompait.

Le duc resta huit jours sans paratre; ce fut tout ce qu'il put faire,
et, le huitime jour, il vint supplier Marguerite de l'admettre encore,
lui promettant de l'accepter telle qu'elle serait, pourvu qu'il la vt,
et lui jurant que, dt-il mourir, il ne lui ferait jamais un reproche.

Voil o en taient les choses trois mois aprs le retour de Marguerite,
c'est--dire en novembre ou dcembre 1842.




Chapitre III


Le 16,  une heure, je me rendis rue d'Antin.

De la porte cochre on entendait crier les commissaires-priseurs.

L'appartement tait plein de curieux.

Il y avait l toutes les clbrits du vice lgant, sournoisement
examines par quelques grandes dames qui avaient pris encore une fois le
prtexte de la vente, pour avoir le droit de voir de prs des femmes
avec qui elles n'auraient jamais eu occasion de se retrouver, et dont
elles enviaient peut-tre en secret les faciles plaisirs.

Madame la duchesse de F... coudoyait Mademoiselle A..., une des plus
tristes preuves de nos courtisanes modernes; madame la marquise de T...
hsitait pour acheter un meuble sur lequel enchrissait madame D..., la
femme adultre la plus lgante et la plus connue de notre poque; le
duc d'Y... qui passe  Madrid pour se ruiner  Paris,  Paris pour se
ruiner  Madrid, et qui, somme toute, ne dpense mme pas son revenu,
tout en causant avec madame M..., une de nos plus spirituelles conteuses
qui veut bien de temps en temps crire ce qu'elle dit et signer ce
qu'elle crit, changeait des regards confidentiels avec madame de N...,
cette belle promeneuse des Champs-Elyses, presque toujours vtue de
rose ou de bleu et qui fait traner sa voiture par deux grands chevaux
noirs, que Tony lui a vendus dix mille francs et... qu'elle lui a pays;
enfin mademoiselle R... qui se fait avec son seul talent le double de ce
que les femmes du monde se font avec leur dot, et le triple de ce que
les autres se font avec leurs amours, tait, malgr le froid, venue
faire quelques emplettes, et ce n'tait pas elle qu'on regardait le
moins.

Nous pourrions citer encore les initiales de bien des gens runis dans
ce salon, et bien tonns de se trouver ensemble; mais nous craindrions
de lasser le lecteur.

Disons seulement que tout le monde tait d'une gaiet folle, et que
parmi toutes celles qui se trouvaient l beaucoup avaient connu la
morte, et ne paraissaient pas s'en souvenir.

On riait fort; les commissaires criaient  tue-tte; les marchands qui
avaient envahi les bancs disposs devant les tables de vente essayaient
en vain d'imposer silence, pour faire leurs affaires tranquillement.
Jamais runion ne fut plus varie, plus bruyante.

Je me glissai humblement au milieu de ce tumulte attristant, quand je
songeais qu'il avait lieu prs de la chambre o avait expir la pauvre
crature dont on vendait les meubles pour payer les dettes. Venu pour
examiner plus que pour acheter, je regardais les figures des
fournisseurs qui faisaient vendre, et dont les traits s'panouissaient
chaque fois qu'un objet arrivait  un prix qu'ils n'eussent pas espr.

Honntes gens qui avaient spcul sur la prostitution de cette femme,
qui avaient gagn cent pour cent sur elle, qui avaient poursuivi de
papiers timbrs les derniers moments de sa vie, et qui venaient aprs sa
mort recueillir les fruits de leurs honorables calculs en mme temps que
les intrts de leur honteux crdit.

Combien avaient raison les anciens qui n'avaient qu'un mme dieu pour
les marchands et pour les voleurs!

Robes, cachemires, bijoux se vendaient avec une rapidit incroyable.
Rien de tout cela ne me convenait, et j'attendais toujours.

Tout  coup j'entendis crier:

--Un volume, parfaitement reli, dor sur tranche, intitul: Manon
Lescaut. Il y a quelque chose d'crit sur la premire page: dix francs.

--Douze, dit une voix aprs un silence assez long.

--Quinze, dis-je.

Pourquoi? Je n'en savais rien. Sans doute pour ce quelque chose d'crit.

--Quinze, rpta le commissaire-priseur.

--Trente, fit le premier enchrisseur d'un ton qui semblait dfier qu'on
mt davantage.

Cela devenait une lutte.

--Trente-cinq! Criai-je alors du mme ton.

--Quarante.

--Cinquante.

--Soixante.

--Cent.

J'avoue que si j'avais voulu faire de l'effet, j'aurais compltement
russi, car  cette enchre un grand silence se fit, et l'on me regarda
pour savoir quel tait ce monsieur qui paraissait si rsolu  possder
ce volume.

Il parat que l'accent donn  mon dernier mot avait convaincu mon
antagoniste: il prfra donc abandonner un combat qui n'et servi qu'
me faire payer ce volume dix fois sa valeur, et, s'inclinant, il me dit
fort gracieusement, quoique un peu tard:

--Je cde, monsieur.

Personne n'ayant plus rien dit, le livre me fut adjug.

Comme je redoutais un nouvel enttement que mon amour-propre et
peut-tre soutenu, mais dont ma bourse se ft certainement trouve trs
mal, je fis inscrire mon nom, mettre de ct le volume, et je descendis.
Je dus donner beaucoup  penser aux gens qui, tmoins de cette scne, se
demandrent sans doute dans quel but j'tais venu payer cent francs un
livre que je pouvais avoir partout pour dix ou quinze francs au plus.

Une heure aprs j'avais envoy chercher mon achat.

Sur la premire page tait crite  la plume, et d'une criture
lgante, la ddicace du donataire de ce livre. Cette ddicace portait
ces seuls mots:

/*
    MANON  MARGUERITE,

       HUMILIT.
*/

Elle tait signe: Armand Duval.

Que voulait dire ce mot: humilit?

Manon reconnaissait-elle dans Marguerite, par l'opinion de ce M. Armand
Duval, une supriorit de dbauche ou de coeur?

La seconde interprtation tait la plus vraisemblable, car la premire
n'et t qu'une impertinente franchise que n'et pas accepte
Marguerite, malgr son opinion sur elle-mme.

Je sortis de nouveau et je ne m'occupai plus de ce livre que le soir
lorsque je me couchai.

Certes, Manon Lescaut est une touchante histoire dont pas un dtail ne
m'est inconnu, et cependant lorsque je trouve ce volume sous ma main, ma
sympathie pour lui m'attire toujours, je l'ouvre et pour la centime
fois je revis avec l'hrone de l'abb Prvost. Or, cette hrone est
tellement vraie, qu'il me semble l'avoir connue. Dans ces circonstances
nouvelles, l'espce de comparaison faite entre elle et Marguerite
donnait pour moi un attrait inattendu  cette lecture, et mon indulgence
s'augmenta de piti, presque d'amour pour la pauvre fille  l'hritage
de laquelle je devais ce volume. Manon tait morte dans un dsert, il
est vrai, mais dans les bras de l'homme qui l'aimait avec toutes les
nergies de l'me, qui, morte, lui creusa une fosse, l'arrosa de ses
larmes et y ensevelit son coeur; tandis que Marguerite, pcheresse comme
Manon, et peut-tre convertie comme elle, tait morte au sein d'un luxe
somptueux, s'il fallait en croire ce que j'avais vu, dans le lit de son
pass, mais aussi au milieu de ce dsert du coeur, bien plus aride, bien
plus vaste, bien plus impitoyable que celui dans lequel avait t
enterre Manon.

Marguerite, en effet, comme je l'avais appris de quelques amis informs
des dernires circonstances de sa vie, n'avait pas vu s'asseoir une
relle consolation  son chevet, pendant les deux mois qu'avait dur sa
lente et douloureuse agonie.

Puis de Manon et de Marguerite ma pense se reportait sur celles que je
connaissais et que je voyais s'acheminer en chantant vers une mort
presque toujours invariable.

Pauvres cratures! Si c'est un tort de les aimer, c'est bien le moins
qu'on les plaigne. Vous plaignez l'aveugle qui n'a jamais vu les rayons
du jour, le sourd qui n'a jamais entendu les accords de la nature, le
muet qui n'a jamais pu rendre la voix de son me, et, sous un faux
prtexte de pudeur, vous ne voulez pas plaindre cette ccit du coeur,
cette surdit de l'me, ce mutisme de la conscience qui rendent folle la
malheureuse afflige et qui la font malgr elle incapable de voir le
bien, d'entendre le Seigneur et de parler la langue pure de l'amour et
de la foi.

Hugo a fait Marion Delorme, Musset a fait Bernerette, Alexandre Dumas a
fait Fernande, les penseurs et les potes de tous les temps ont apport
 la courtisane l'offrande de leur misricorde, et quelquefois un grand
homme les a rhabilites de son amour et mme de son nom. Si j'insiste
ainsi sur ce point, c'est que, parmi ceux qui vont me lire, beaucoup
peut-tre sont dj prts  rejeter ce livre, dans lequel ils craignent
de ne voir qu'une apologie du vice et de la prostitution, et l'ge de
l'auteur contribue sans doute encore  motiver cette crainte. Que ceux
qui penseraient ainsi se dtrompent, et qu'ils continuent, si cette
crainte seule les retenait.

Je suis tout simplement convaincu d'un principe qui est que: pour la
femme  qui l'ducation n'a pas enseign le bien, Dieu ouvre presque
toujours deux sentiers qui l'y ramnent; ces sentiers sont la douleur et
l'amour. Ils sont difficiles; celles qui s'y engagent s'y ensanglantent
les pieds, s'y dchirent les mains, mais elles laissent en mme temps
aux ronces de la route les parures du vice et arrivent au but avec cette
nudit dont on ne rougit pas devant le Seigneur.

Ceux qui rencontrent ces voyageuses hardies doivent les soutenir et dire
 tous qu'ils les ont rencontres, car, en le publiant ils montrent la
voie.

Il ne s'agit pas de mettre tout bonnement  l'entre de la vie deux
poteaux, portant l'un cette inscription: Route du bien, l'autre cet
avertissement: Route du mal, et de dire  ceux qui se prsentent:
Choisissez; il faut, comme le Christ, montrer des chemins qui ramnent
de la seconde route  la premire ceux qui s'taient laiss tenter par
les abords; et il ne faut pas surtout que le commencement de ces chemins
soit trop douloureux, ni paraisse trop impntrable.

Le christianisme est l avec sa merveilleuse parabole de l'enfant
prodigue pour nous conseiller l'indulgence et le pardon. Jsus tait
plein d'amour pour ces mes blesses par les passions des hommes, et
dont il aimait  panser les plaies en tirant le baume qui devait les
gurir des plaies elles-mmes. Ainsi, il disait  Madeleine: Il te sera
beaucoup remis parce que tu as beaucoup aim, sublime pardon qui devait
veiller une foi sublime.

Pourquoi nous ferions-nous plus rigides que le Christ? Pourquoi, nous en
tenant obstinment aux opinions de ce monde qui se fait dur pour qu'on
le croie fort, rejetterions-nous avec lui des mes saignantes souvent de
blessures par o, comme le mauvais sang d'un malade, s'panche le mal de
leur pass, et n'attendant qu'une main amie qui les panse et leur rende
la convalescence du coeur?

C'est  ma gnration que je m'adresse,  ceux pour qui les thories de
M. de Voltaire n'existent heureusement plus,  ceux qui, comme moi,
comprennent que l'humanit est depuis quinze ans dans un de ses plus
audacieux lans. La science du bien et du mal est  jamais acquise; la
foi se reconstruit, le respect des choses saintes nous est rendu, et si
le monde ne se fait pas tout  fait bon, il se fait du moins meilleur.
Les efforts de tous les hommes intelligents tendent au mme but, et
toutes les grandes volonts s'attellent au mme principe: soyons bons,
soyons jeunes, soyons vrais! Le mal n'est qu'une vanit, ayons l'orgueil
du bien, et surtout ne dsesprons pas. Ne mprisons pas la femme qui
n'est ni mre, ni soeur, ni fille, ni pouse. Ne rduisons pas l'estime 
la famille, l'indulgence  l'gosme. Puisque le ciel est plus en joie
pour le repentir d'un pcheur que pour cent justes qui n'ont jamais
pch, essayons de rjouir le ciel. Il peut nous le rendre avec usure.
Laissons sur notre chemin l'aumne de notre pardon  ceux que les dsirs
terrestres ont perdus, que sauvera peut-tre une esprance divine, et,
comme disent les bonnes vieilles femmes quand elles conseillent un
remde de leur faon, si cela ne fait pas de bien, cela ne peut pas
faire de mal.

Certes, il doit paratre bien hardi  moi de vouloir faire sortir ces
grands rsultats du mince sujet que je traite; mais je suis de ceux qui
croient que tout est dans peu. L'enfant est petit, et il renferme
l'homme; le cerveau est troit, et il abrite la pense; l'oeil n'est
qu'un point, et il embrasse des lieues.




Chapitre IV


Deux jours aprs, la vente tait compltement termine. Elle avait
produit cent cinquante mille francs.

Les cranciers s'en taient partags les deux tiers, et la famille,
compose d'une soeur et d'un petit-neveu, avait hrit du reste.

Cette soeur avait ouvert de grands yeux quand l'homme d'affaires lui
avait crit qu'elle hritait de cinquante mille francs.

Il y avait six ou sept ans que cette jeune fille n'avait vu sa soeur,
laquelle avait disparu un jour sans que l'on st, ni par elle ni par
d'autres, le moindre dtail sur sa vie depuis le moment de sa
disparition.

Elle tait donc arrive en toute hte  Paris, et l'tonnement de ceux
qui connaissaient Marguerite avait t grand quand ils avaient vu que
son unique hritire tait une grosse et belle fille de campagne qui
jusqu'alors n'avait jamais quitt son village.

Sa fortune se trouva faite d'un seul coup, sans qu'elle st mme de
quelle source lui venait cette fortune inespre.

Elle retourna, m'a-t-on dit depuis,  sa campagne, emportant de la mort
de sa soeur une grande tristesse que compensait nanmoins le placement 
quatre et demi qu'elle venait de faire.

Toutes ces circonstances rptes dans Paris, la ville mre du scandale,
commenaient  tre oublies, et j'oubliais mme  peu prs en quoi
j'avais pris part  ces vnements, quand un nouvel incident me fit
connatre toute la vie de Marguerite et m'apprit des dtails si
touchants, que l'envie me prit d'crire cette histoire et que je
l'cris.

Depuis trois ou quatre jours, l'appartement, vide de tous ses meubles
vendus, tait  louer, quand on sonna un matin chez moi.

Mon domestique, ou plutt mon portier qui me servait de domestique, alla
ouvrir et me rapporta une carte, en me disant que la personne qui la lui
avait remise dsirait me parler.

Je jetai les yeux sur cette carte et j'y lus ces deux mots: Armand
Duval.

Je cherchai o j'avais dj vu ce nom, et je me rappelai la premire
feuille du volume de Manon Lescaut.

Que pouvait me vouloir la personne qui avait donn ce livre 
Marguerite? Je dis de faire entrer tout de suite celui qui attendait.

Je vis alors un jeune homme blond, grand, ple, vtu d'un costume de
voyage qu'il semblait ne pas avoir quitt depuis quelques jours et ne
s'tre mme pas donn la peine de brosser en arrivant  Paris, car il
tait couvert de poussire.

M Duval, fortement mu, ne fit aucun effort pour cacher son motion, et
ce fut des larmes dans les yeux et un tremblement dans la voix qu'il me
dit:

--Monsieur, vous excuserez, je vous prie, ma visite et mon costume;
mais, outre qu'entre jeunes gens on ne se gne pas beaucoup, je dsirais
tant vous voir aujourd'hui, que je n'ai pas mme pris le temps de
descendre  l'htel o j'ai envoy mes malles et je suis accouru chez
vous craignant encore, quoiqu'il soit de bonne heure, de ne pas vous
rencontrer.

Je priai M. Duval de s'asseoir auprs du feu, ce qu'il fit, tout en
tirant de sa poche un mouchoir avec lequel il cacha un moment sa figure.

--Vous ne devez pas comprendre, reprit-il en soupirant tristement, ce
que vous veut ce visiteur inconnu,  pareille heure, dans une pareille
tenue et pleurant comme il le fait. Je viens tout simplement, monsieur,
vous demander un grand service.

--Parlez, monsieur, je suis tout  votre disposition?

--Vous avez assist  la vente de Marguerite Gautier?

A ce mot, l'motion dont ce jeune homme avait triomph un instant fut
plus forte que lui, et il fut forc de porter les mains  ses yeux.

--Je dois vous paratre bien ridicule, ajouta-t-il, excusez-moi encore
pour cela, et croyez que je n'oublierai jamais la patience avec laquelle
vous voulez bien m'couter.

--Monsieur, rpliquai-je, si le service que je parais pouvoir vous
rendre doit calmer un peu le chagrin que vous prouvez, dites-moi vite 
quoi je puis vous tre bon, et vous trouverez en moi un homme heureux de
vous obliger.

La douleur de M. Duval tait sympathique, et malgr moi j'aurais voulu
lui tre agrable.

Il me dit alors:

--Vous avez achet quelque chose  la vente de Marguerite?

--Oui, monsieur, un livre.

--Manon Lescaut?

--Justement.

--Avez-vous encore ce livre?

--Il est dans ma chambre  coucher.

Armand Duval,  cette nouvelle, parut soulag d'un grand poids et me
remercia comme si j'avais dj commenc  lui rendre un service en
gardant ce volume.

Je me levai alors, j'allai dans ma chambre prendre le livre et je le lui
remis.

--C'est bien cela, fit-il en regardant la ddicace de la premire page
et en feuilletant, c'est bien cela.

Et deux grosses larmes tombrent sur les pages.

--Eh bien, monsieur, dit-il en relevant la tte sur moi, en n'essayant
mme plus de me cacher qu'il avait pleur et qu'il tait prs de pleurer
encore, tenez-vous beaucoup  ce livre?

--Pourquoi, monsieur?

--Parce que je viens vous demander de me le cder.

--Pardonnez-moi ma curiosit, dis-je alors; mais c'est donc vous qui
l'avez donn  Marguerite Gautier?

--C'est moi-mme.

--Ce livre est  vous, monsieur, reprenez-le, je suis heureux de pouvoir
vous le rendre.

--Mais, reprit M. Duval avec embarras, c'est bien le moins que je vous
en donne le prix que vous l'avez pay.

--Permettez-moi de vous l'offrir. Le prix d'un seul volume dans une
vente pareille est une bagatelle, et je ne me rappelle plus combien j'ai
pay celui-ci.

--Vous l'avez pay cent francs.

--C'est vrai, fis-je embarrass  mon tour, comment le savez-vous?

--C'est bien simple, j'esprais arriver  Paris  temps pour la vente de
Marguerite, et je ne suis arriv que ce matin. Je voulais absolument
avoir un objet qui vnt d'elle, et je courus chez le commissaire-priseur
lui demander la permission de visiter la liste des objets vendus et des
noms des acheteurs. Je vis que ce volume avait t achet par vous, je
me rsolus  vous prier de me le cder, quoique le prix que vous y aviez
mis me ft craindre que vous n'eussiez attach vous-mme un souvenir
quelconque  la possession de ce volume.

En parlant ainsi, Armand paraissait videmment craindre que je n'eusse
connu Marguerite comme lui l'avait connue.

Je m'empressai de le rassurer.

--Je n'ai connu Mademoiselle Gautier que de vue, lui dis-je; sa mort m'a
fait l'impression que fait toujours sur un jeune homme la mort d'une
jolie femme qu'il avait du plaisir  rencontrer. J'ai voulu acheter
quelque chose  sa vente et je me suis entt  renchrir sur ce volume,
je ne sais pourquoi, pour le plaisir de faire enrager un monsieur qui
s'acharnait dessus et semblait me dfier de l'avoir. Je vous le rpte
donc, monsieur, ce livre est  votre disposition et je vous prie de
nouveau de l'accepter pour que vous ne le teniez pas de moi comme je le
tiens d'un commissaire-priseur, et pour qu'il soit entre nous
l'engagement d'une connaissance plus longue et de relations plus
intimes.

--C'est bien, monsieur, me dit Armand en me tendant la main et en
serrant la mienne, j'accepte et je vous serai reconnaissant toute ma
vie.

J'avais bien envie de questionner Armand sur Marguerite, car la ddicace
du livre, le voyage du jeune homme, son dsir de possder ce volume
piquaient ma curiosit; mais je craignais en questionnant mon visiteur
de paratre n'avoir refus son argent que pour avoir le droit de me
mler de ses affaires.

On et dit qu'il devinait mon dsir, car il me dit:

--Vous avez lu ce volume?

--En entier.

--Qu'avez-vous pens des deux lignes que j'ai crites?

--J'ai compris tout de suite qu' vos yeux la pauvre fille  qui vous
aviez donn ce volume sortait de la catgorie ordinaire, car je ne
voulais pas ne voir dans ces lignes qu'un compliment banal.

--Et vous aviez raison, monsieur. Cette fille tait un ange. Tenez, me
dit-il, lisez cette lettre.

Et il me tendit un papier qui paraissait avoir t relu bien des fois.

Je l'ouvris, voici ce qu'il contenait:

Mon cher Armand, j'ai reu votre lettre, vous tes rest bon et j'en
remercie Dieu. Oui, mon ami, je suis malade, et d'une de ces maladies
qui ne pardonnent pas; mais l'intrt que vous voulez bien prendre
encore  moi diminue beaucoup ce que je souffre. Je ne vivrai sans doute
pas assez longtemps pour avoir le bonheur de serrer la main qui a crit
la bonne lettre que je viens de recevoir et dont les paroles me
guriraient, si quelque chose pouvait me gurir. Je ne vous verrai pas,
car je suis tout prs de la mort, et des centaines de lieues vous
sparent de moi. Pauvre ami! Votre Marguerite d'autrefois est bien
change, et il vaut peut-tre mieux que vous ne la revoyiez plus que de
la voir telle qu'elle est. Vous me demandez si je vous pardonne? Oh! de
grand coeur, ami, car le mal que vous avez voulu me faire n'tait qu'une
preuve de l'amour que vous aviez pour moi. Il y a un mois que je suis au
lit, et je tiens tant  votre estime que chaque jour j'cris le journal
de ma vie, depuis le moment o nous nous sommes quitts jusqu'au moment
o je n'aurai plus la force d'crire.

Si l'intrt que vous prenez  moi est rel, Armand,  votre retour,
allez chez Julie Duprat. Elle vous remettra ce journal. Vous y trouverez
la raison et l'excuse de ce qui s'est pass entre nous. Julie est bien
bonne pour moi; nous causons souvent de vous ensemble. Elle tait l
quand votre lettre est arrive, nous avons pleur en la lisant.

Dans le cas o vous ne m'auriez pas donn de vos nouvelles, elle tait
charge de vous remettre ces papiers  votre arrive en France. Ne m'en
soyez pas reconnaissant. Ce retour quotidien sur les seuls moments
heureux de ma vie me fait un bien norme, et, si vous devez trouver dans
cette lecture l'excuse du pass, j'y trouve, moi, un continuel
soulagement.

Je voudrais vous laisser quelque chose qui me rappelt toujours  votre
esprit, mais tout est saisi chez moi, et rien ne m'appartient.

Comprenez-vous, mon ami? Je vais mourir, et de ma chambre  coucher
j'entends marcher dans le salon le gardien que mes cranciers ont mis l
pour qu'on n'emporte rien et qu'il ne me reste rien dans le cas o je ne
mourrais pas. Il faut esprer qu'ils attendront la fin pour vendre.

Oh! Les hommes sont impitoyables! ou plutt, je me trompe, c'est Dieu
qui est juste et inflexible.

Eh bien, cher aim, vous viendrez  ma vente, et vous achterez quelque
chose, car si je mettais de ct le moindre objet pour vous et qu'on
l'apprt, on serait capable de vous attaquer en dtournement d'objets
saisis.

Triste vie que celle que je quitte!

Que Dieu serait bon, s'il permettait que je vous revisse avant de
mourir! Selon toutes probabilits, adieu, mon ami; pardonnez-moi si je
ne vous en cris pas plus long, mais ceux qui disent qu'ils me guriront
m'puisent de saignes, et ma main se refuse  crire davantage.

MARGUERITE GAUTIER.

En effet, les derniers mots taient  peine lisibles.

Je rendis cette lettre  Armand, qui venait de la relire sans doute dans
sa pense comme moi je l'avais lue sur le papier, car il me dit en la
reprenant:

--Qui croirait jamais que c'est une fille entretenue qui a crit cela!
Et tout mu de ses souvenirs, il considra quelque temps l'criture de
cette lettre qu'il finit par porter  ses lvres.

--Et quand je pense, reprit-il, que celle-ci est morte sans que j'aie pu
la revoir et que je ne la reverrai jamais; quand je pense qu'elle a fait
pour moi ce qu'une soeur n'et pas fait, je ne me pardonne pas de l'avoir
laisse mourir ainsi. Morte! Morte! En pensant  moi, en crivant et en
disant mon nom, pauvre chre Marguerite!

Et Armand, donnant un libre cours  ses penses et  ses larmes, me
tendait la main et continuait:

--On me trouverait bien enfant, si l'on me voyait me lamenter ainsi sur
une pareille morte; c'est que l'on ne saurait pas ce que je lui ai fait
souffrir  cette femme, combien j'ai t cruel, combien elle a t bonne
et rsigne. Je croyais qu'il m'appartenait de lui pardonner, et
aujourd'hui, je me trouve indigne du pardon qu'elle m'accorde. Oh! je
donnerais dix ans de ma vie pour pleurer une heure  ses pieds.

Il est toujours difficile de consoler une douleur que l'on ne connat
pas, et cependant j'tais pris d'une si vive sympathie pour ce jeune
homme, il me faisait avec tant de franchise le confident de son chagrin,
que je crus que ma parole ne lui serait pas indiffrente, et je lui dis:

--N'avez-vous pas des parents, des amis? Esprez, voyez-les, et ils vous
consoleront, car moi je ne puis que vous plaindre.

--C'est juste, dit-il en se levant et en se promenant  grands pas dans
ma chambre, je vous ennuie. Excusez-moi, je ne rflchissais pas que ma
douleur doit vous importer peu, et que je vous importune d'une chose qui
ne peut et ne doit vous intresser en rien.

--Vous vous trompez au sens de mes paroles, je suis tout  votre
service; seulement je regrette mon insuffisance  calmer votre chagrin.
Si ma socit et celle de mes amis peuvent vous distraire, si enfin vous
avez besoin de moi en quoi que ce soit, je veux que vous sachiez bien
tout le plaisir que j'aurai  vous tre agrable.

--Pardon, pardon, me dit-il, la douleur exagre les sensations.
Laissez-moi rester quelques minutes encore, le temps de m'essuyer les
yeux, pour que les badauds de la rue ne regardent pas comme une
curiosit ce grand garon qui pleure. Vous venez de me rendre bien
heureux en me donnant ce livre; je ne saurai jamais comment reconnatre
ce que je vous dois.

--En m'accordant un peu de votre amiti, dis-je  Armand, et en me
disant la cause de votre chagrin. On se console en racontant ce qu'on
souffre.

--Vous avez raison; mais aujourd'hui j'ai trop besoin de pleurer, et je
ne vous dirais que des paroles sans suite. Un jour, je vous ferai part
de cette histoire, et vous verrez si j'ai raison de regretter la pauvre
fille. Et maintenant, ajouta-t-il en se frottant une dernire fois les
yeux et en se regardant dans la glace, dites-moi que vous ne me trouvez
pas trop niais, et permettez-moi de revenir vous voir.

Le regard de ce jeune homme tait bon et doux; je fus au moment de
l'embrasser.

Quant  lui, ses yeux commenaient de nouveau  se voiler de larmes; il
vit que je m'en apercevais, et il dtourna son regard de moi.

--Voyons, lui dis-je, du courage.

--Adieu, me dit-il alors.

Et, faisant un effort inou pour ne pas pleurer, il se sauva de chez moi
plutt qu'il n'en sortit.

Je soulevai le rideau de ma fentre, et je le vis remonter dans le
cabriolet qui l'attendait  la porte; mais  peine y tait-il qu'il
fondit en larmes et cacha son visage dans son mouchoir.




Chapitre V


Un assez long temps s'coula sans que j'entendisse parler d'Armand;
mais, en revanche, il avait souvent t question de Marguerite.

Je ne sais pas si vous l'avez remarqu, il suffit que le nom d'une
personne qui paraissait devoir vous rester inconnue ou tout au moins
indiffrente soit prononc une fois devant vous, pour que des dtails
viennent peu  peu se grouper autour de ce nom, et pour que vous
entendiez alors tous vos amis vous parler d'une chose dont ils ne vous
avaient jamais entretenu auparavant. Vous dcouvrez alors que cette
personne vous touchait presque, vous vous apercevez qu'elle a pass bien
des fois dans votre vie sans tre remarque; vous trouvez dans les
vnements que l'on vous raconte une concidence, une affinit relles
avec certains vnements de votre propre existence. Je n'en tais pas
positivement l avec Marguerite, puisque je l'avais vue, rencontre, et
que je la connaissais de visage et d'habitudes; cependant, depuis cette
vente, son nom tait revenu si frquemment  mes oreilles, et dans la
circonstance que j'ai dite au dernier chapitre, ce nom s'tait trouv
ml  un chagrin si profond, que mon tonnement en avait grandi, en
augmentant ma curiosit.

Il en tait rsult que je n'abordais plus mes amis auxquels je n'avais
jamais parl de Marguerite, qu'en disant:

--Avez-vous connu une nomme Marguerite Gautier?

--La Dame aux Camlias?

--Justement.

--Beaucoup! Ces beaucoup! taient quelquefois accompagns de sourires
incapables de laisser aucun doute sur leur signification.

--Eh bien, qu'est-ce que c'tait que cette fille-l? continuais-je.

--Une bonne fille.

--Voil tout?

--Mon Dieu! oui, plus d'esprit et peut-tre un peu plus de coeur que les
autres.

--Et vous ne savez rien de particulier sur elle?

--Elle a ruin le baron de G...

--Seulement?

--Elle a t la matresse du vieux duc de...

--Etait-elle bien sa matresse?

--On le dit: en tous cas, il lui donnait beaucoup d'argent.

Toujours les mmes dtails gnraux.

Cependant j'aurais t curieux d'apprendre quelque chose sur la liaison
de Marguerite et d'Armand.

Je rencontrai un jour un de ceux qui vivent continuellement dans
l'intimit des femmes connues. Je le questionnai.

--Avez-vous connu Marguerite Gautier?

Le mme beaucoup me fut rpondu.

--Quelle fille tait-ce?

--Belle et bonne fille. Sa mort m'a fait une grande peine.

--N'a-t-elle pas eu un amant nomm Armand Duval?

--Un grand blond?

--Oui.

--C'est vrai.

--Qu'est-ce que c'tait que cet Armand?

--Un garon qui a mang avec elle le peu qu'il avait, je crois, et qui a
t forc de la quitter. On dit qu'il en a t fou.

--Et elle?

--Elle l'aimait beaucoup aussi, dit-on toujours, mais comme ces
filles-l aiment. Il ne faut pas leur demander plus qu'elles ne peuvent
donner.

--Qu'est devenu Armand?

--Je l'ignore. Nous l'avons trs peu connu. Il est rest cinq ou six
mois avec Marguerite, mais  la campagne. Quand elle est revenue, il est
parti.

--Et vous ne l'avez pas revu depuis?

--Jamais.

Moi non plus je n'avais pas revu Armand. J'en tais arriv  me demander
si, lorsqu'il s'tait prsent chez moi, la nouvelle rcente de la mort
de Marguerite n'avait pas exagr son amour d'autrefois et par
consquent sa douleur, et je me disais que peut-tre il avait dj
oubli avec la morte la promesse faite de revenir me voir.

Cette supposition et t assez vraisemblable  l'gard d'un autre, mais
il y avait eu dans le dsespoir d'Armand des accents sincres, et
passant d'un extrme  l'autre, je me figurai que le chagrin s'tait
chang en maladie, et que, si je n'avais pas de ses nouvelles, c'est
qu'il tait malade et peut-tre bien mort.

Je m'intressais malgr moi  ce jeune homme. Peut-tre dans cet intrt
y avait-il de l'gosme; peut-tre avais-je entrevu sous cette douleur
une touchante histoire de coeur, peut-tre enfin mon dsir de la
connatre tait-il pour beaucoup dans le souci que je prenais du silence
d'Armand.

Puisque M. Duval ne revenait pas chez moi, je rsolus d'aller chez lui.
Le prtexte n'tait pas difficile  trouver; malheureusement je ne
savais pas son adresse, et, parmi tous ceux que j'avais questionns,
personne n'avait pu me la dire.

Je me rendis rue d'Antin. Le portier de Marguerite savait peut-tre o
demeurait Armand. C'tait un nouveau portier. Il l'ignorait comme moi.
Je m'informai alors du cimetire o avait t enterre Mademoiselle
Gautier. C'tait le cimetire Montmartre.

Avril avait reparu, le temps tait beau, les tombes ne devaient plus
avoir cet aspect douloureux et dsol que leur donne l'hiver; enfin, il
faisait dj assez chaud pour que les vivants se souvinssent des morts
et les visitassent. Je me rendis au cimetire, en me disant:  la seule
inspection de la tombe de Marguerite, je verrai bien si la douleur
d'Armand existe encore, et j'apprendrai peut-tre ce qu'il est devenu.

J'entrai dans la loge du gardien, et je lui demandai si, le 22 du mois
de fvrier, une femme nomme Marguerite Gautier n'avait pas t enterre
au cimetire Montmartre.

Cet homme feuilleta un gros livre o sont inscrits et numrots tous
ceux qui entrent dans ce dernier asile, et me rpondit qu'en effet le 22
fvrier,  midi, une femme de ce nom avait t inhume.

Je le priai de me faire conduire  la tombe, car il n'y a pas moyen de
se reconnatre, sans cicrone, dans cette ville des morts qui a ses rues
comme la ville des vivants. Le gardien appela un jardinier  qui il
donna les indications ncessaires et qui l'interrompit en disant:

--Je sais, je sais... Oh! la tombe est bien facile  reconnatre,
continua-t-il en se tournant vers moi.

--Pourquoi? lui dis-je.

--Parce qu'elle a des fleurs bien diffrentes des autres.

--C'est vous qui en prenez soin?

--Oui, monsieur, et je voudrais que tous les parents eussent soin des
dcds comme le jeune homme qui m'a recommand celle-l.

Aprs quelques dtours, le jardinier s'arrta et me dit:

--Nous y voici.

En effet, j'avais sous les yeux un carr de fleurs qu'on n'et jamais
pris pour une tombe, si un marbre blanc portant un nom ne l'et
constat.

Ce marbre tait pos droit, un treillage de fer limitait le terrain
achet, et ce terrain tait couvert de camlias blancs.

--Que dites-vous de cela? me dit le jardinier.

--C'est trs beau.

--Et chaque fois qu'un camlia se fane, j'ai ordre de le renouveler.

--Et qui vous a donn cet ordre?

--Un jeune homme qui a bien pleur, la premire fois qu'il est venu; un
ancien  la morte, sans doute, car il parat que c'tait une gaillarde,
celle-l. On dit qu'elle tait trs jolie. Monsieur l'a-t-il connue?

--Oui.

--Comme l'autre? me dit le jardinier avec un sourire malin.

--Non, je ne lui ai jamais parl.

--Et vous venez la voir ici; c'est bien gentil de votre part, car ceux
qui viennent voir la pauvre fille n'encombrent pas le cimetire.

--Personne ne vient donc?

--Personne, except ce jeune monsieur qui est venu une fois.

--Une seule fois?

--Oui, monsieur.

--Et il n'est pas revenu depuis?

--Non, mais il reviendra  son retour.

--Il est donc en voyage?

--Oui.

--Et vous savez o il est?

--Il est, je crois, chez la soeur de mademoiselle Gautier.

--Et que fait-il l?

--Il va lui demander l'autorisation de faire exhumer la morte, pour la
faire mettre autre part.

--Pourquoi ne la laisserait-il pas ici?

--Vous savez, monsieur, que pour les morts on a des ides. Nous voyons
cela tous les jours, nous autres. Ce terrain n'est achet que pour cinq
ans, et ce jeune homme veut une concession  perptuit et un terrain
plus grand; dans le quartier neuf ce sera mieux.

--Qu'appelez-vous le quartier neuf?

--Les terrains nouveaux que l'on vend maintenant,  gauche. Si le
cimetire avait toujours t tenu comme maintenant, il n'y en aurait pas
un pareil au monde; mais il y a encore bien  faire avant que ce soit
tout  fait comme ce doit tre. Et puis les gens sont si drles.

--Que voulez-vous dire?

--Je veux dire qu'il y a des gens qui sont fiers jusqu'ici. Ainsi, cette
demoiselle Gautier, il parat qu'elle a fait un peu la vie, passez-moi
l'expression. Maintenant, la pauvre demoiselle, elle est morte; et il en
reste autant que de celles dont on n'a rien  dire et que nous arrosons
tous les jours; eh bien, quand les parents des personnes qui sont
enterres  ct d'elle ont appris qui elle tait, ne se sont-ils pas
imagin de dire qu'ils s'opposeraient  ce qu'on la mt ici, et qu'il
devait y avoir des terrains  part pour ces sortes de femmes comme pour
les pauvres. A-t-on jamais vu cela? Je les ai joliment relevs, moi; des
gros rentiers qui ne viennent pas quatre fois l'an visiter leurs
dfunts, qui apportent leurs fleurs eux-mmes, et voyez quelles fleurs!
Qui regardent  un entretien pour ceux qu'ils disent pleurer, qui
crivent sur leurs tombes des larmes qu'ils n'ont jamais verses, et qui
viennent faire les difficiles pour le voisinage. Vous me croirez si vous
voulez, monsieur, je ne connaissais pas cette demoiselle, je ne sais pas
ce qu'elle a fait; eh bien, je l'aime, cette pauvre petite, et j'ai soin
d'elle, et je lui passe les camlias au plus juste prix. C'est ma morte
de prdilection. Nous autres, monsieur, nous sommes bien forcs d'aimer
les morts, car nous sommes si occups, que nous n'avons presque pas le
temps d'aimer autre chose.

Je regardais cet homme, et quelques-uns de mes lecteurs comprendront,
sans que j'aie besoin de le leur expliquer, l'motion que j'prouvais 
l'entendre.

Il s'en aperut sans doute, car il continua:

--On dit qu'il y avait des gens qui se ruinaient pour cette fille-l, et
qu'elle avait des amants qui l'adoraient; eh bien, quand je pense qu'il
n'y en a pas un qui vienne lui acheter une fleur seulement, c'est cela
qui est curieux et triste. Et encore, celle-ci n'a pas  se plaindre,
car elle a sa tombe, et s'il n'y en a qu'un qui se souvienne d'elle, il
fait les choses pour les autres. Mais nous avons ici de pauvres filles
du mme genre et du mme ge qu'on jette dans la fosse commune, et cela
me fend le coeur quand j'entends tomber leurs pauvres corps dans la
terre. Et pas un tre ne s'occupe d'elles, une fois qu'elles sont
mortes! Ce n'est pas toujours gai, le mtier que nous faisons, surtout
tant qu'il nous reste un peu de coeur. Que voulez-vous? C'est plus fort
que moi. J'ai une belle grande fille de vingt ans, et, quand on apporte
ici une morte de son ge, je pense  elle, et, que ce soit une grande
dame ou une vagabonde, je ne peux pas m'empcher d'tre mu.

Mais je vous ennuie sans doute avec mes histoires et ce n'est pas pour
les couter que vous voil ici. On m'a dit de vous amener  la tombe de
mademoiselle Gautier, vous y voil; puis-je vous tre bon encore 
quelque chose?

--Savez-vous l'adresse de M. Armand Duval? demandai-je  cet homme.

--Oui, il demeure rue de... c'est l du moins que je suis all toucher
le prix de toutes les fleurs que vous voyez.

--Merci, mon ami.

Je jetai un dernier regard sur cette tombe fleurie, dont malgr moi
j'eusse voulu sonder les profondeurs pour voir ce que la terre avait
fait de la belle crature qu'on lui avait jete, et je m'loignai tout
triste.

--Est-ce que monsieur veut voir M. Duval? reprit le jardinier qui
marchait  ct de moi.

--Oui.

--C'est que je suis bien sr qu'il n'est pas encore de retour, sans quoi
je l'aurais dj vu ici.

--Vous tes donc convaincu qu'il n'a pas oubli Marguerite?

--Non seulement j'en suis convaincu, mais je parierais que son dsir de
la changer de tombe n'est que le dsir de la revoir.

--Comment cela?

--Le premier mot qu'il m'a dit en venant au cimetire a t: Comment
faire pour la voir encore? Cela ne pouvait avoir lieu que par le
changement de tombe, et je l'ai renseign sur toutes les formalits 
remplir pour obtenir ce changement, car vous savez que pour transfrer
les morts d'un tombeau dans un autre, il faut les reconnatre, et la
famille seule peut autoriser cette opration,  laquelle doit prsider
un commissaire de police. C'est pour avoir cette autorisation que M.
Duval est all chez la soeur de mademoiselle Gautier, et sa premire
visite sera videmment pour nous.

Nous tions arrivs  la porte du cimetire; je remerciai de nouveau le
jardinier en lui mettant quelques pices de monnaie dans la main et je
me rendis  l'adresse qu'il m'avait donne.

Armand n'tait pas de retour.

Je laissai un mot chez lui, le priant de me venir voir ds son arrive,
ou de me faire dire o je pourrais le trouver.

Le lendemain, au matin, je reus une lettre de Duval, qui m'informait de
son retour, et me priait de passer chez lui, ajoutant qu'puis de
fatigue, il lui tait impossible de sortir.




Chapitre VI


Je trouvai Armand dans son lit.

En me voyant, il me tendit sa main brlante.

--Vous avez la fivre, lui dis-je.

--Ce ne sera rien, la fatigue d'un voyage rapide, voil tout.

--Vous venez de chez la soeur de Marguerite?

--Oui, qui vous l'a dit?

--Je le sais, et vous avez obtenu ce que vous vouliez?

--Oui encore; mais qui vous a inform du voyage et du but que j'avais en
le faisant?

--Le jardinier du cimetire.

--Vous avez vu la tombe?

C'est  peine si j'osais rpondre, car le ton de cette phrase me
prouvait que celui qui me l'avait dite tait toujours en proie 
l'motion dont j'avais t le tmoin, et que chaque fois que sa pense
ou la parole d'un autre le reporterait sur ce douloureux sujet, pendant
longtemps encore cette motion trahirait sa volont.

Je me contentai donc de rpondre par un signe de tte.

--Il en a eu bien soin? continua Armand.

Deux grosses larmes roulrent sur les joues du malade qui dtourna la
tte pour me les cacher. J'eus l'air de ne pas les voir et j'essayai de
changer la conversation.

--Voil trois semaines que vous tes parti? lui dis-je.

Armand passa la main sur ses yeux et me rpondit:

--Trois semaines juste.

--Votre voyage a t long.

--Oh! je n'ai pas toujours voyag, j'ai t malade quinze jours, sans
quoi je fusse revenu depuis longtemps; mais,  peine arriv l-bas, la
fivre m'a pris, et j'ai t forc de garder la chambre.

--Et vous tes reparti sans tre bien guri?

--Si j'tais rest huit jours de plus dans ce pays, j'y serais mort.

--Mais maintenant que vous voil de retour, il faut vous soigner; vos
amis viendront vous voir. Moi, tout le premier, si vous me le permettez.

--Dans deux heures je me lverai.

--Quelle imprudence!

--Il le faut.

--Qu'avez-vous donc  faire de si press?

--Il faut que j'aille chez le commissaire de police.

--Pourquoi ne chargez-vous pas quelqu'un de cette mission qui peut vous
rendre plus malade encore?

--C'est la seule chose qui puisse me gurir. Il faut que je la voie.
Depuis que j'ai appris sa mort, et surtout depuis que j'ai vu sa tombe,
je ne dors plus. Je ne peux pas me figurer que cette femme que j'ai
quitte si jeune et si belle est morte. Il faut que je m'en assure par
moi-mme. Il faut que je voie ce que Dieu a fait de cet tre que j'ai
tant aim, et peut-tre le dgot du spectacle remplacera-t-il le
dsespoir du souvenir; vous m'accompagnerez, n'est-ce pas... si cela ne
vous ennuie pas trop?

--Que vous a dit sa soeur?

--Rien. Elle a paru fort tonne qu'un tranger voult acheter un
terrain et faire faire une tombe  Marguerite, et elle m'a sign tout de
suite l'autorisation que je lui demandais.

--Croyez-moi, attendez pour cette translation que vous soyez bien guri.

--Oh! Je serai fort, soyez tranquille. D'ailleurs je deviendrais fou, si
je n'en finissais au plus vite avec cette rsolution dont
l'accomplissement est devenu un besoin de ma douleur. Je vous jure que
je ne puis tre calme que lorsque j'aurai vu Marguerite. C'est peut-tre
une soif de la fivre qui me brle, un rve de mes insomnies, un
rsultat de mon dlire; mais duss-je me faire trappiste, comme M. de
Ranc, aprs avoir vu, je verrai.

--Je comprends cela, dis-je  Armand, et je suis tout  vous; avez-vous
vu Julie Duprat?

--Oui. Oh! je l'ai vue le jour mme de mon premier retour.

--Vous a-t-elle remis les papiers que Marguerite lui avait laisss pour
vous?

--Les voici.

Armand tira un rouleau de dessous son oreiller, et l'y replaa
immdiatement.

--Je sais par coeur ce que ces papiers renferment, me dit-il. Depuis
trois semaines je les ai relus dix fois par jour. Vous les lirez aussi,
mais plus tard, quand je serai plus calme et quand je pourrai vous faire
comprendre tout ce que cette confession rvle de coeur et d'amour. Pour
le moment, j'ai un service  rclamer de vous.

--Lequel?

--Vous avez une voiture en bas?

--Oui.

--Eh bien, voulez-vous prendre mon passeport et aller demander  la
poste restante s'il y a des lettres pour moi? Mon pre et ma soeur ont d
m'crire  Paris, et je suis parti avec une telle prcipitation que je
n'ai pas pris le temps de m'en informer avant mon dpart. Lorsque vous
reviendrez, nous irons ensemble prvenir le commissaire de police de la
crmonie de demain.

Armand me remit son passeport, et je me rendis rue Jean-Jacques
Rousseau.

Il y avait deux lettres au nom de Duval, je les pris et je revins.

Quand je reparus, Armand tait tout habill et prt  sortir.

--Merci, me dit-il en prenant ses lettres. Oui, ajouta-t-il aprs avoir
regard les adresses, oui, c'est de mon pre et de ma soeur. Ils ont d
ne rien comprendre  mon silence.

Il ouvrit les lettres, et les devina plutt qu'il ne les lut, car elles
taient de quatre pages chacune, et au bout d'un instant il les avait
replies.

--Partons, me dit-il, je rpondrai demain.

Nous allmes chez le commissaire de police,  qui Armand remit la
procuration de la soeur de Marguerite.

Le commissaire lui donna en change une lettre d'avis pour le gardien du
cimetire; il fut convenu que la translation aurait lieu le lendemain, 
dix heures du matin, que je viendrais le prendre une heure auparavant,
et que nous nous rendrions ensemble au cimetire.

Moi aussi, j'tais curieux d'assister  ce spectacle, et j'avoue que la
nuit je ne dormis pas.

 en juger par les penses qui m'assaillirent, ce dut tre une longue
nuit pour Armand.

Quand le lendemain,  neuf heures, j'entrai chez lui, il tait
horriblement ple, mais il paraissait calme.

Il me sourit et me tendit la main.

Ses bougies taient brles jusqu'au bout, et, avant de sortir, Armand
prit une lettre fort paisse, adresse  son pre, et confidente sans
doute de ses impressions de la nuit.

Une demi-heure aprs nous arrivions  Montmartre.

Le commissaire nous attendait dj.

On s'achemina lentement dans la direction de la tombe de Marguerite. Le
commissaire marchait le premier, Armand et moi nous le suivions 
quelques pas.

De temps en temps, je sentais tressaillir convulsivement le bras de mon
compagnon, comme si des frissons l'eussent parcouru tout  coup. Alors,
je le regardais; il comprenait mon regard et me souriait, mais, depuis
que nous tions sortis de chez lui, nous n'avions pas chang une
parole.

Un peu avant la tombe, Armand s'arrta pour essuyer son visage
qu'inondaient de grosses gouttes de sueur.

Je profitai de cette halte pour respirer, car moi-mme j'avais le coeur
comprim comme dans un tau.

D'o vient le douloureux plaisir qu'on prend  ces sortes de spectacles!
Quand nous arrivmes  la tombe, le jardinier avait retir tous les pots
de fleurs, le treillage de fer avait t enlev, et deux hommes
piochaient la terre.

Armand s'appuya contre un arbre et regarda.

Toute sa vie semblait tre passe dans ses yeux.

Tout  coup une des deux pioches grina contre une pierre.

 ce bruit, Armand recula comme  une commotion lectrique, et me serra
la main avec une telle force qu'il me fit mal.

Un fossoyeur prit une large pelle et vida peu  peu la fosse; puis,
quand il n'y eut plus que les pierres dont on couvre la bire, il les
jeta dehors une  une.

J'observais Armand, car je craignais  chaque minute que ses sensations
qu'il concentrait visiblement ne le brisassent; mais il regardait
toujours, les yeux fixes et ouverts comme dans la folie, et un lger
tremblement des joues et des lvres prouvait seul qu'il tait en proie 
une violente crise nerveuse.

Quant  moi, je ne puis dire qu'une chose, c'est que je regrettais
d'tre venu.

Quand la bire fut tout  fait dcouverte, le commissaire dit aux
fossoyeurs:

--Ouvrez.

Ces hommes obirent, comme si c'et t la chose du monde la plus
simple.

La bire tait en chne, et ils se mirent  dvisser la paroi suprieure
qui faisait couvercle. L'humidit de la terre avait rouill les vis, et
ce ne fut pas sans efforts que la bire s'ouvrit. Une odeur infecte s'en
exhala, malgr les plantes aromatiques dont elle tait seme.

-- mon Dieu! mon Dieu! murmura Armand, et il plit encore.

Les fossoyeurs eux-mmes se reculrent.

Un grand linceul blanc couvrait le cadavre, dont il dessinait quelques
sinuosits. Ce linceul tait presque compltement mang  l'un des
bouts, et laissait passer un pied de la morte.

J'tais bien prs de me trouver mal, et,  l'heure o j'cris ces
lignes, le souvenir de cette scne m'apparat encore dans son imposante
ralit.

--Htons-nous, dit le commissaire.

Alors un des deux hommes tendit la main, se mit  dcoudre le linceul,
et, le prenant par le bout, dcouvrit brusquement le visage de
Marguerite.

C'tait terrible  voir, c'est horrible  raconter.

Les yeux ne faisaient plus que deux trous, les lvres avaient disparu,
et les dents blanches taient serres les unes contre les autres. Les
longs cheveux noirs et secs taient colls sur les tempes et voilaient
un peu les cavits vertes des joues, et cependant je reconnaissais dans
ce visage le visage blanc, rose et joyeux que j'avais vu si souvent.

Armand, sans pouvoir dtourner son regard de cette figure, avait port
son mouchoir  sa bouche et le mordait.

Pour moi, il me sembla qu'un cercle de fer m'treignait la tte, un
voile couvrit mes yeux, des bourdonnements m'emplirent les oreilles, et
tout ce que je pus faire fut d'ouvrir un flacon que j'avais apport 
tout hasard et de respirer fortement les sels qu'il renfermait.

Au milieu de cet blouissement, j'entendis le commissaire dire  M.
Duval:

--Reconnaissez-vous?

--Oui, rpondit sourdement le jeune homme.

--Alors fermez et emportez, dit le commissaire.

Les fossoyeurs rejetrent le linceul sur le visage de la morte,
fermrent la bire, la prirent chacun par un bout et se dirigrent vers
l'endroit qui leur avait t dsign.

Armand ne bougeait pas. Ses yeux taient rivs  cette fosse vide; il
tait ple comme le cadavre que nous venions de voir... On l'et dit
ptrifi.

Je compris ce qui allait arriver lorsque la douleur diminuerait par
l'absence du spectacle, et par consquent ne le soutiendrait plus.

Je m'approchai du commissaire.

--La prsence de monsieur, lui dis-je en montrant Armand, est-elle
ncessaire encore?

--Non, me dit-il, et mme je vous conseille de l'emmener, car il parat
malade.

--Venez, dis-je alors  Armand en lui prenant le bras.

--Quoi? fit-il en me regardant, comme s'il ne m'et pas reconnu.

--C'est fini, ajoutai-je, il faut vous en aller, mon ami, vous tes
ple, vous avez froid, vous vous tuerez avec ces motions-l.

--Vous avez raison, allons-nous-en, rpondit-il machinalement, mais sans
faire un pas.

Alors je le saisis par le bras et je l'entranai.

Il se laissait conduire comme un enfant, murmurant seulement de temps 
autre:

--Avez-vous vu les yeux?

Et il se retournait comme si cette vision l'et rappel.

Cependant sa marche devint saccade; il semblait ne plus avancer que par
secousses; ses dents claquaient, ses mains taient froides, une violente
agitation nerveuse s'emparait de toute sa personne.

Je lui parlai, il ne me rpondit pas.

Tout ce qu'il pouvait faire, c'tait de se laisser conduire.

 la porte nous retrouvmes une voiture. Il tait temps.

 peine y eut-il pris place, que le frisson augmenta et qu'il eut une
vritable attaque de nerfs, au milieu de laquelle la crainte de
m'effrayer lui faisait murmurer en me pressant la main:

--Ce n'est rien, ce n'est rien, je voudrais pleurer.

Et j'entendais sa poitrine se gonfler, et le sang se portait  ses yeux,
mais les larmes n'y venaient pas.

Je lui fis respirer le flacon qui m'avait servi, et, quand nous
arrivmes chez lui, le frisson seul se manifestait encore.

Avec l'aide du domestique, je le couchai, je fis allumer un grand feu
dans sa chambre, et je courus chercher mon mdecin  qui je racontai ce
qui venait de se passer.

Il accourut.

Armand tait pourpre, il avait le dlire et bgayait des mots sans
suite,  travers lesquels le nom seul de Marguerite se faisait entendre
distinctement.

--Eh bien? dis-je au docteur quand il eut examin le malade.

--Eh bien, il a une fivre crbrale, ni plus ni moins, et c'est bien
heureux, car je crois, Dieu me pardonne, qu'il serait devenu fou.
Heureusement la maladie physique tuera la maladie morale, et dans un
mois il sera sauv de l'une et de l'autre peut-tre.




Chapitre VII


Les maladies comme celle dont Armand avait t atteint ont cela
d'agrable qu'elles tuent sur le coup ou se laissent vaincre trs vite.

Quinze jours aprs les vnements que je viens de raconter, Armand tait
en pleine convalescence, et nous tions lis d'une troite amiti. 
peine si j'avais quitt sa chambre tout le temps qu'avait dur sa
maladie.

Le printemps avait sem  profusion ses fleurs, ses feuilles, ses
oiseaux, ses chansons, et la fentre de mon ami s'ouvrait gaiement sur
son jardin dont les saines exhalaisons montaient jusqu' lui.

Le mdecin avait permis qu'il se levt, et nous restions souvent 
causer, assis auprs de la fentre ouverte  l'heure o le soleil est le
plus chaud, de midi  deux heures.

Je me gardais bien de l'entretenir de Marguerite, craignant toujours que
ce nom ne rveillt un triste souvenir endormi sous le calme apparent du
malade; mais Armand, au contraire, semblait prendre plaisir  parler
d'elle, non plus comme autrefois, avec des larmes dans les yeux, mais
avec un doux sourire qui me rassurait sur l'tat de son me.

J'avais remarqu que, depuis sa dernire visite au cimetire, depuis le
spectacle qui avait dtermin en lui cette crise violente, la mesure de
la douleur morale semblait avoir t comble par la maladie, et que la
mort de Marguerite ne lui apparaissait plus sous l'aspect du pass. Une
sorte de consolation tait rsulte de la certitude acquise, et pour
chasser l'image sombre qui se reprsentait souvent  lui, il s'enfonait
dans les souvenirs heureux de sa liaison avec Marguerite, et ne semblait
plus vouloir accepter que ceux-l.

Le corps tait trop puis par l'atteinte et mme par la gurison de la
fivre pour permettre  l'esprit une motion violente, et la joie
printanire et universelle dont Armand tait entour reportait malgr
lui sa pense aux images riantes.

Il s'tait toujours obstinment refus  informer sa famille du danger
qu'il courait, et, lorsqu'il avait t sauv, son pre ignorait encore
sa maladie.

Un soir, nous tions rests  la fentre plus tard que de coutume; le
temps avait t magnifique et le soleil s'endormait dans un crpuscule
clatant d'azur et d'or. Quoique nous fussions dans Paris, la verdure
qui nous entourait semblait nous isoler du monde, et  peine si, de
temps en temps, le bruit d'une voiture troublait notre conversation.

--C'est  peu prs  cette poque de l'anne et le soir d'un jour comme
celui-ci que je connus Marguerite, me dit Armand, coutant ses propres
penses et non ce que je lui disais.

Je ne rpondis rien. Alors, il se retourna vers moi, et me dit:

--Il faut pourtant que je vous raconte cette histoire; vous en ferez un
livre auquel on ne croira pas, mais qui sera peut-tre intressant 
faire.

--Vous me conterez cela plus tard, mon ami, lui dis-je; vous n'tes pas
encore assez bien rtabli.

--La soire est chaude, j'ai mang mon blanc de poulet, me dit-il en
souriant; je n'ai pas la fivre, nous n'avons rien  faire, je vais tout
vous dire.

--Puisque vous le voulez absolument, j'coute.

--C'est une bien simple histoire, ajouta-t-il alors, et que je vous
raconterai en suivant l'ordre des vnements. Si vous en faites quelque
chose plus tard, libre  vous de la conter autrement.

Voici ce qu'il me raconta, et c'est  peine si j'ai chang quelques mots
 ce touchant rcit.

--Oui, reprit Armand, en laissant retomber sa tte sur le dos de son
fauteuil, oui, c'tait par une soire comme celle-ci! J'avais pass ma
journe  la campagne avec un de mes amis, Gaston R... Le soir, nous
tions revenus  Paris, et, ne sachant que faire, nous tions entrs au
thtre des Varits.

Pendant un entr'acte nous sortmes, et, dans le corridor, nous vmes
passer une grande femme que mon ami salua.

--Qui saluez-vous donc l? lui demandai-je.

--Marguerite Gautier, me dit-il.

--Il me semble qu'elle est bien change, car je ne l'ai pas reconnue,
dis-je avec une motion que vous comprendrez tout  l'heure.

--Elle a t malade; la pauvre fille n'ira pas loin.

Je me rappelle ces paroles comme si elles m'avaient t dites hier.

Il faut que vous sachiez, mon ami, que depuis deux ans la vue de cette
fille, lorsque je la rencontrais, me causait une impression trange.

Sans que je susse pourquoi, je devenais ple et mon coeur battait
violemment. J'ai un de mes amis qui s'occupe de sciences occultes, et
qui appellerait ce que j'prouvais l'affinit des fluides; moi, je crois
tout simplement que j'tais destin  devenir amoureux de Marguerite, et
que je le pressentais.

Toujours est-il qu'elle me causait une impression relle, que plusieurs
de mes amis en avaient t tmoins, et qu'ils avaient beaucoup ri en
reconnaissant de qui cette impression me venait.

La premire fois que je l'avais vue, c'tait place de la Bourse,  la
porte de Susse. Une calche dcouverte y stationnait, et une femme vtue
de blanc en tait descendue. Un murmure d'admiration avait accueilli son
entre dans le magasin. Quant  moi, je restai clou  ma place, depuis
le moment o elle entra jusqu'au moment o elle sortit.  travers les
vitres, je la regardai choisir dans la boutique ce qu'elle venait y
acheter. J'aurais pu entrer, mais je n'osais. Je ne savais quelle tait
cette femme, et je craignais qu'elle ne devint la cause de mon entre
dans le magasin et ne s'en offenst. Cependant je ne me croyais pas
appel  la revoir.

Elle tait lgamment vtue; elle portait une robe de mousseline tout
entoure de volants, un chle de l'Inde carr aux coins brods d'or et
de fleurs de soie, un chapeau de paille d'Italie et un unique bracelet,
grosse chane d'or dont la mode commenait  cette poque.

Elle remonta dans sa calche et partit.

Un des garons du magasin resta sur la porte, suivant des yeux la
voiture de l'lgante acheteuse. Je m'approchai de lui et le priai de me
dire le nom de cette femme.

--C'est mademoiselle Marguerite Gautier, me rpondit-il.

Je n'osai pas lui demander l'adresse, et je m'loignai.

Le souvenir de cette vision, car c'en tait une vritable, ne me sortit
pas de l'esprit, comme bien des visions que j'avais eues dj, et je
cherchais partout cette femme blanche si royalement belle.

 quelques jours de l, une grande reprsentation eut lieu 
l'Opra-Comique. J'y allai. La premire personne que j'aperus dans une
loge d'avant-scne de la galerie fut Marguerite Gautier.

Le jeune homme avec qui j'tais la reconnut aussi, car il me dit, en me
la nommant:

--Voyez donc cette jolie fille.

En ce moment, Marguerite lorgnait de notre ct; elle aperut mon ami,
lui sourit et lui fit signe de venir lui faire visite.

--Je vais lui dire bonsoir, me dit-il, et je reviens dans un instant.

Je ne pus m'empcher de lui dire:

--Vous tes bien heureux!

--De quoi?

--D'aller voir cette femme.

--Est-ce que vous en tes amoureux?

--Non, dis-je en rougissant, car je ne savais vraiment pas  quoi m'en
tenir l-dessus; mais je voudrais bien la connatre.

--Venez avec moi, je vous prsenterai.

--Demandez-lui-en d'abord la permission.

--Ah! Pardieu, il n'y a pas besoin de se gner avec elle; venez.

Ce qu'il disait l me faisait peine. Je tremblais d'acqurir la
certitude que Marguerite ne mritait pas ce que j'prouvais pour elle.

Il y a dans un livre d'Alphonse Karr, intitul: Am Rauchen, un homme qui
suit, le soir, une femme trs lgante, et dont,  la premire vue, il
est devenu amoureux, tant elle est belle. Pour baiser la main de cette
femme, il se sent la force de tout entreprendre, la volont de tout
conqurir, le courage de tout faire.  peine s'il ose regarder le bas de
jambe coquet qu'elle dvoile pour ne pas souiller sa robe au contact de
la terre. Pendant qu'il rve  tout ce qu'il ferait pour possder cette
femme, elle l'arrte au coin d'une rue et lui demande s'il veut monter
chez elle.

Il dtourne la tte, traverse la rue et rentre tout triste chez lui.

Je me rappelais cette tude, et moi qui aurais voulu souffrir pour cette
femme, je craignais qu'elle ne m'acceptt trop vite et ne me donnt trop
promptement un amour que j'eusse voulu payer d'une longue attente ou
d'un grand sacrifice. Nous sommes ainsi, nous autres hommes; et il est
bien heureux que l'imagination laisse cette posie aux sens, et que les
dsirs du corps fassent cette concession aux rves de l'me.

Enfin, on m'et dit: vous aurez cette femme ce soir, et vous serez tu
demain, j'eusse accept. On m'et dit: donnez dix louis, et vous serez
son amant, j'eusse refus et pleur, comme un enfant qui voit s'vanouir
au rveil le chteau entrevu la nuit.

Cependant, je voulais la connatre; c'tait un moyen, et mme le seul,
de savoir  quoi m'en tenir sur son compte.

Je dis donc  mon ami que je tenais  ce qu'elle lui accordt la
permission de me prsenter, et je rdai dans les corridors, me figurant
qu' partir de ce moment elle allait me voir, et que je ne saurais
quelle contenance prendre sous son regard.

Je tchais de lier  l'avance les paroles que j'allais lui dire.

Quel sublime enfantillage que l'amour!

Un instant aprs mon ami redescendit.

--Elle nous attend, me dit-il.

--Est-elle seule? Demandai-je.

--Avec une autre femme.

--Il n'y a pas d'hommes?

--Non.

--Allons.

Mon ami se dirigea vers la porte du thtre.

--Eh bien, ce n'est pas par l, lui dis-je.

--Nous allons chercher des bonbons. Elle m'en a demand.

Nous entrmes chez un confiseur du passage de l'Opra.

J'aurais voulu acheter toute la boutique, et je regardais mme de quoi
l'on pouvait composer le sac, quand mon ami demanda:

--Une livre de raisins glacs.

--Savez-vous si elle les aime?

--Elle ne mange jamais d'autres bonbons, c'est connu.

Ah! continua-t-il quand nous fmes sortis, savez-vous  quelle femme je
vous prsente? Ne vous figurez pas que c'est  une duchesse, c'est tout
simplement  une femme entretenue, tout ce qu'il y a de plus entretenue,
mon cher; ne vous gnez donc pas, et dites tout ce qui vous passera par
la tte.

--Bien, bien, balbutiai-je, et je le suivis, en me disant que j'allais
me gurir de ma passion.

Quand j'entrai dans la loge, Marguerite riait aux clats.

J'aurais voulu qu'elle ft triste.

Mon ami me prsenta. Marguerite me fit une lgre inclination de tte,
et dit:

--Et mes bonbons?

--Les voici.

En les prenant, elle me regarda. Je baissai les yeux, je rougis.

Elle se pencha  l'oreille de sa voisine, lui dit quelques mots tout
bas, et toutes deux clatrent de rire.

Bien certainement j'tais la cause de cette hilarit; mon embarras en
redoubla.  cette poque, j'avais pour matresse une petite bourgeoise
fort tendre et fort sentimentale, dont le sentiment et les lettres
mlancoliques me faisaient rire. Je compris le mal que j'avais d lui
faire par celui que j'prouvais, et, pendant cinq minutes, je l'aimai
comme jamais on n'aima une femme.

Marguerite mangeait ses raisins sans plus s'occuper de moi.

Mon introducteur ne voulut pas me laisser dans cette position ridicule.

--Marguerite, fit-il, il ne faut pas vous tonner si M. Duval ne vous
dit rien, vous le bouleversez tellement qu'il ne trouve pas un mot.

--Je crois plutt que monsieur vous a accompagn ici parce que cela vous
ennuyait d'y venir seul.

--Si cela tait vrai, dis-je  mon tour, je n'aurais pas pri Ernest de
vous demander la permission de me prsenter.

--Ce n'tait peut-tre qu'un moyen de retarder le moment fatal.

Pour peu que l'on ait vcu avec les filles du genre de Marguerite, on
sait le plaisir qu'elles prennent  faire de l'esprit  faux et 
taquiner les gens qu'elles voient pour la premire fois. C'est sans
doute une revanche des humiliations qu'elles sont souvent forces de
subir de la part de ceux qu'elles voient tous les jours.

Aussi faut-il pour leur rpondre une certaine habitude de leur monde,
habitude que je n'avais pas; puis, l'ide que je m'tais faite de
Marguerite m'exagra sa plaisanterie. Rien ne m'tait indiffrent de la
part de cette femme. Aussi je me levai en lui disant, avec une
altration de voix qu'il me fut impossible de cacher compltement:

--Si c'est l ce que vous pensez de moi, madame, il ne me reste plus
qu' vous demander pardon de mon indiscrtion, et  prendre cong de
vous en vous assurant qu'elle ne se renouvellera pas.

L-dessus, je saluai et je sortis.

 peine eus-je ferm la porte, que j'entendis un troisime clat de
rire. J'aurais bien voulu que quelqu'un me coudoyt en ce moment.

Je retournai  ma stalle.

On frappa le lever de la toile.

Ernest revint auprs de moi.

--Comme vous y allez! me dit-il en s'asseyant; elles vous croient fou.

--Qu'a dit Marguerite, quand j'ai t parti?

--Elle a ri et m'a assur qu'elle n'avait jamais rien vu d'aussi drle
que vous. Mais il ne faut pas vous tenir pour battu; seulement ne faites
pas  ces filles-l l'honneur de les prendre au srieux. Elles ne savent
pas ce que c'est que l'lgance et la politesse; c'est comme les chiens
auxquels on met des parfums, ils trouvent que cela sent mauvais et vont
se rouler dans le ruisseau.

--Aprs tout, que m'importe? dis-je en essayant de prendre un ton
dgag, je ne reverrai jamais cette femme, et si elle me plaisait avant
que je la connusse, c'est bien chang maintenant que je la connais.

--Bah! je ne dsespre pas de vous voir un jour dans le fond de sa loge,
et d'entendre dire que vous vous ruinez pour elle. Du reste, vous aurez
raison, elle est mal leve, mais c'est une jolie matresse  avoir.

Heureusement, on leva le rideau et mon ami se tut. Vous dire ce que l'on
jouait me serait impossible. Tout ce que je me rappelle, c'est que de
temps en temps je levais les yeux sur la loge que j'avais si brusquement
quitte, et que des figures de visiteurs nouveaux s'y succdaient 
chaque instant.

Cependant, j'tais loin de ne plus penser  Marguerite. Un autre
sentiment s'emparait de moi. Il me semblait que j'avais son insulte et
mon ridicule  faire oublier; je me disais que, duss-je y dpenser ce
que je possdais, j'aurais cette fille et prendrais de droit la place
que j'avais abandonne si vite.

Avant que le spectacle ft termin, Marguerite et son amie quittrent
leur loge.

Malgr moi, je quittai ma stalle.

--Vous vous en allez? me dit Ernest.

--Oui.

--Pourquoi?

En ce moment, il s'aperut que la loge tait vide.

--Allez, allez, dit-il, et bonne chance, ou plutt meilleure chance.

Je sortis.

J'entendis dans l'escalier des frlements de robes et des bruits de
voix. Je me mis  l'cart et je vis passer, sans tre vu, les deux
femmes et les deux jeunes gens qui les accompagnaient.

Sous le pristyle du thtre se prsenta  elles un petit domestique.

--Va dire au cocher d'attendre  la porte du caf Anglais, dit
Marguerite; nous irons  pied jusque-l.

Quelques minutes aprs, en rdant sur le boulevard, je vis,  une
fentre d'un des grands cabinets du restaurant, Marguerite, appuye sur
le balcon, effeuillant un  un les camlias de son bouquet.

Un des deux hommes tait pench sur son paule et lui parlait tout bas.

J'allai m'installer  la Maison d'Or, dans les salons du premier tage,
et je ne perdis pas de vue la fentre en question.

 une heure du matin, Marguerite remontait dans sa voiture avec ses
trois amis.

Je pris un cabriolet et je la suivis.

La voiture s'arrta rue d'Antin, n 9.

Marguerite en descendit et rentra seule chez elle.

C'tait sans doute un hasard, mais ce hasard me rendit bien heureux.

 partir de ce jour, je rencontrai souvent Marguerite au spectacle, aux
Champs-Elyses. Toujours mme gaiet chez elle, toujours mme motion
chez moi.

Quinze jours se passrent cependant sans que je la revisse nulle part.
Je me trouvai avec Gaston,  qui je demandai de ses nouvelles.

--La pauvre fille est bien malade, me rpondit-il.

--Qu'a-t-elle donc?

--Elle a qu'elle est poitrinaire, et que, comme elle a fait une vie qui
n'est pas destine  la gurir, elle est dans son lit et qu'elle se
meurt.

Le coeur est trange; je fus presque content de cette maladie.

J'allai tous les jours savoir des nouvelles de la malade, sans cependant
m'inscrire, ni laisser ma carte. J'appris ainsi sa convalescence et son
dpart pour Bagnres.

Puis, le temps s'coula, l'impression, sinon le souvenir, parut
s'effacer peu  peu de mon esprit. Je voyageai; des liaisons, des
habitudes, des travaux prirent la place de cette pense, et, lorsque je
songeais  cette premire aventure, je ne voulais voir ici qu'une de ces
passions comme on en a lorsque l'on est tout jeune, et dont on rit peu
de temps aprs.

Du reste, il n'y aurait pas eu de mrite  triompher de ce souvenir, car
j'avais perdu Marguerite de vue depuis son dpart, et, comme je vous
l'ai dit, quand elle passa prs de moi, dans le corridor des Varits,
je ne la reconnus pas.

Elle tait voile, il est vrai; mais si voile qu'elle et t, deux ans
plus tt, je n'aurais pas eu besoin de la voir pour la reconnatre: je
l'aurais devine.

Ce qui n'empcha pas mon coeur de battre quand je sus que c'tait elle;
et les deux annes passes sans la voir et les rsultats que cette
sparation avait paru amener s'vanouirent dans la mme fume au seul
toucher de sa robe.




Chapitre VIII


Cependant, continua Armand aprs une pause, tout en comprenant que
j'tais encore amoureux, je me sentais plus fort qu'autrefois, et, dans
mon dsir de me retrouver avec Marguerite, il y avait aussi la volont
de lui faire voir que je lui tais devenu suprieur.

Que de routes prend et que de raisons se donne le coeur pour en arriver 
ce qu'il veut! Aussi, je ne pus rester longtemps dans les corridors, et
je retournai prendre ma place  l'orchestre, en jetant un coup d'oeil
rapide dans la salle, pour voir dans quelle loge elle tait.

Elle tait dans l'avant-scne du rez-de-chausse, et toute seule. Elle
tait change, comme je vous l'ai dit, je ne retrouvais plus sur sa
bouche son sourire indiffrent. Elle avait souffert, elle souffrait
encore.

Quoiqu'on ft dj en avril, elle tait encore vtue comme en hiver et
toute couverte de velours.

Je la regardais si obstinment que mon regard attira le sien.

Elle me considra quelques instants, prit sa lorgnette pour mieux me
voir, et crut sans doute me reconnatre, sans pouvoir positivement dire
qui j'tais, car lorsqu'elle reposa sa lorgnette, un sourire, ce
charmant salut des femmes, erra sur ses lvres, pour rpondre au salut
qu'elle avait l'air d'attendre de moi; mais je n'y rpondis point, comme
pour prendre barres sur elle et paratre avoir oubli, quand elle se
souvenait.

Elle crut s'tre trompe et dtourna la tte.

On leva le rideau.

J'ai vu bien des fois Marguerite au spectacle, je ne l'ai jamais vue
prter la moindre attention  ce qu'on jouait.

Quant  moi, le spectacle m'intressait aussi fort peu, et je ne
m'occupais que d'elle, mais en faisant tous mes efforts pour qu'elle ne
s'en apert pas.

Je la vis ainsi changer des regards avec la personne occupant la loge
en face de la sienne; je portai mes yeux sur cette loge, et je reconnus
dedans une femme avec qui j'tais assez familier.

Cette femme tait une ancienne femme entretenue, qui avait essay
d'entrer au thtre, qui n'y avait pas russi, et qui, comptant sur ses
relations avec les lgantes de Paris, s'tait mise dans le commerce et
avait pris un magasin de modes.

Je vis en elle un moyen de me rencontrer avec Marguerite, et je profitai
d'un moment o elle regardait de mon ct pour lui dire bonsoir de la
main et des yeux.

Ce que j'avais prvu arriva, elle m'appela dans sa loge.

Prudence Duvernoy, c'tait l'heureux nom de la modiste, tait une de ces
grosses femmes de quarante ans avec lesquelles il n'y a pas besoin d'une
grande diplomatie pour leur faire dire ce que l'on veut savoir, surtout
quand ce que l'on veut savoir est aussi simple que ce que j'avais  lui
demander.

Je profitai d'un moment o elle recommenait ses correspondances avec
Marguerite pour lui dire:

--Qui regardez-vous ainsi?

--Marguerite Gautier.

--Vous la connaissez?

--Oui; je suis sa modiste, et elle est ma voisine.

--Vous demeurez donc rue d'Antin?

--N 7. La fentre de son cabinet de toilette donne sur la fentre du
mien.

--On dit que c'est une charmante fille.

--Vous ne la connaissez pas?

--Non, mais je voudrais bien la connatre.

--Voulez-vous que je lui dise de venir dans notre loge?

--Non, j'aime mieux que vous me prsentiez  elle.

--Chez elle?

--Oui.

--C'est plus difficile.

--Pourquoi?

--Parce qu'elle est protge par un vieux duc trs jaloux.

--Protge est charmant.

--Oui, protge, reprit Prudence. Le pauvre vieux, il serait bien
embarrass d'tre son amant.

Prudence me raconta alors comment Marguerite avait fait connaissance du
duc  Bagnres.

--C'est pour cela, continuai-je, qu'elle est seule ici?

--Justement.

--Mais, qui la reconduira?

--Lui.

--Il va donc venir la prendre?

--Dans un instant.

--Et vous, qui vous reconduit?

--Personne.

--Je m'offre.

--Mais vous tes avec un ami, je crois.

--Nous nous offrons alors.

--Qu'est-ce que c'est que votre ami?

--C'est un charmant garon, fort spirituel, et qui sera enchant de
faire votre connaissance.

--Eh bien, c'est convenu, nous partirons tous les quatre aprs cette
pice, car je connais la dernire.

--Volontiers, je vais prvenir mon ami.

--Allez.

--Ah! me dit Prudence au moment o j'allais sortir, voil le duc qui
entre dans la loge de Marguerite.

Je regardai.

Un homme de soixante-dix ans, en effet, venait de s'asseoir derrire la
jeune femme et lui remettait un sac de bonbons dans lequel elle puisa
aussitt en souriant, puis elle l'avana sur le devant de sa loge en
faisant  Prudence un signe qui pouvait se traduire par:

--En voulez-vous?

--Non, fit Prudence.

Marguerite reprit le sac et, se retournant, se mit  causer avec le duc.

Le rcit de tous ces dtails ressemble  de l'enfantillage, mais tout ce
qui avait rapport  cette fille est si prsent  ma mmoire, que je ne
puis m'empcher de le rappeler aujourd'hui.

Je descendis prvenir Gaston de ce que je venais d'arranger pour lui et
pour moi.

Il accepta.

Nous quittmes nos stalles pour monter dans la loge de Madame Duvernoy.

 peine avions-nous ouvert la porte des orchestres que nous fmes forcs
de nous arrter pour laisser passer Marguerite et le duc qui s'en
allaient.

J'aurais donn dix ans de ma vie pour tre  la place de ce vieux
bonhomme.

Arriv sur le boulevard, il lui fit prendre place dans un phaton qu'il
conduisait lui-mme, et ils disparurent emports au trot de deux
superbes chevaux.

Nous entrmes dans la loge de Prudence.

Quand la pice fut finie, nous descendmes prendre un simple fiacre qui
nous conduisit rue d'Antin, n 7. A la porte de sa maison, Prudence nous
offrit de monter chez elle pour nous faire voir ses magasins que nous ne
connaissions pas et dont elle paraissait tre trs fire. Vous jugez
avec quel empressement j'acceptai.

Il me semblait que je me rapprochais peu  peu de Marguerite. J'eus
bientt fait retomber la conversation sur elle.

--Le vieux duc est chez votre voisine? dis-je  Prudence.

--Non pas; elle doit tre seule.

--Mais elle va s'ennuyer horriblement, dit Gaston.

--Nous passons presque toutes nos soires ensemble, ou, lorsqu'elle
rentre, elle m'appelle. Elle ne se couche jamais avant deux heures du
matin. Elle ne peut pas dormir plus tt.

--Pourquoi?

--Parce qu'elle est malade de la poitrine et qu'elle a presque toujours
la fivre.

--Elle n'a pas d'amants? demandai-je.

--Je ne vois jamais personne rester quand je m'en vais; mais je ne
rponds pas qu'il ne vient personne quand je suis partie; souvent je
rencontre chez elle, le soir, un certain comte de N... qui croit avancer
ses affaires en faisant ses visites  onze heures, en lui envoyant des
bijoux tant qu'elle en veut; mais elle ne peut pas le voir en peinture.
Elle a tort, c'est un garon trs riche. J'ai beau lui dire de temps en
temps: ma chre enfant, c'est l'homme qu'il vous faut! Elle qui m'coute
assez ordinairement, elle me tourne le dos et me rpond qu'il est trop
bte. Qu'il soit bte, j'en conviens; mais ce serait pour elle une
position, tandis que ce vieux duc peut mourir d'un jour  l'autre. Les
vieillards sont gostes; sa famille lui reproche sans cesse son
affection pour Marguerite: voil deux raisons pour qu'il ne lui laisse
rien. Je lui fais de la morale,  laquelle elle rpond qu'il sera
toujours temps de prendre le comte  la mort du duc.

Cela n'est pas toujours drle, continua Prudence, de vivre comme elle
vit. Je sais bien, moi, que cela ne m'irait pas et que j'enverrais bien
vite promener le bonhomme. Il est insipide, ce vieux; il l'appelle sa
fille, il a soin d'elle comme d'un enfant, il est toujours sur son dos.
Je suis sre qu' cette heure un de ses domestiques rde dans la rue
pour voir qui sort, et surtout qui entre.

--Ah! cette pauvre Marguerite! dit Gaston en se mettant au piano et en
jouant une valse, je ne savais pas cela, moi. Cependant je lui trouvais
l'air moins gai depuis quelque temps.

--Chut! dit Prudence en prtant l'oreille.

Gaston s'arrta.

--Elle m'appelle, je crois.

Nous coutmes.

En effet, une voix appelait Prudence.

--Allons, messieurs, allez-vous-en, nous dit madame Duvernoy.

--Ah! c'est comme cela que vous entendez l'hospitalit, dit Gaston en
riant, nous nous en irons quand bon nous semblera.

--Pourquoi nous en irions-nous?

--Je vais chez Marguerite.

--Nous attendrons ici.

--Cela ne se peut pas.

--Alors, nous irons avec vous.

--Encore moins.

--Je connais Marguerite, moi, fit Gaston, je puis bien aller lui faire
une visite.

--Mais Armand ne la connat pas.

--Je le prsenterai.

--C'est impossible.

Nous entendmes de nouveau la voix de Marguerite appelant toujours
Prudence. Celle-ci courut  son cabinet de toilette. Je l'y suivis avec
Gaston. Elle ouvrit la fentre.

Nous nous cachmes de faon  ne pas tre vus du dehors.

--Il y a dix minutes que je vous appelle, dit Marguerite de sa fentre
et d'un ton presque imprieux.

--Que me voulez-vous?

--Je veux que vous veniez tout de suite.

--Pourquoi?

--Parce que le comte de N... est encore l et qu'il m'ennuie  prir.

--Je ne peux pas maintenant.

--Qui vous en empche?

--J'ai chez moi deux jeunes gens qui ne veulent pas s'en aller.

--Dites-leur qu'il faut que vous sortiez.

--Je le leur ai dit.

--Eh bien, laissez-les chez vous; quand ils vous verront sortie, ils
s'en iront.

--Aprs avoir mis tout sens dessus dessous!

--Mais qu'est-ce qu'ils veulent?

--Ils veulent vous voir.

--Comment se nomment-ils?

--Vous en connaissez un, M. Gaston R...

--Ah! oui, je le connais; et l'autre?

--M Armand Duval. Vous ne le connaissez pas?

--Non; mais amenez-les toujours, j'aime mieux tout que le comte. Je vous
attends, venez vite.

Marguerite referma sa fentre, Prudence la sienne.

Marguerite, qui s'tait un instant rappel mon visage, ne se rappelait
pas mon nom. J'aurais mieux aim un souvenir  mon dsavantage que cet
oubli.

--Je savais bien, dit Gaston, qu'elle serait enchante de nous voir.

--Enchante n'est pas le mot, rpondit Prudence en mettant son chle et
son chapeau, elle vous reoit pour faire partir le comte. Tchez d'tre
plus aimables que lui, ou, je connais Marguerite, elle se brouillera
avec moi.

Nous suivmes Prudence qui descendait.

Je tremblais; il me semblait que cette visite allait avoir une grande
influence sur ma vie.

J'tais encore plus mu que le soir de ma prsentation dans la loge de
l'Opra-Comique.

En arrivant  la porte de l'appartement que vous connaissez, le coeur me
battait si fort que la pense m'chappait.

Quelques accords de piano arrivaient jusqu' nous.

Prudence sonna.

Le piano se tut.

Une femme qui avait plutt l'air d'une dame de compagnie que d'une femme
de chambre vint nous ouvrir.

Nous passmes dans le salon, du salon dans le boudoir, qui tait  cette
poque ce que vous l'avez vu depuis.

Un jeune homme tait appuy contre la chemine.

Marguerite, assise devant son piano, laissait courir ses doigts sur les
touches, et commenait des morceaux qu'elle n'achevait pas.

L'aspect de cette scne tait l'ennui, rsultant pour l'homme de
l'embarras de sa nullit, pour la femme de la visite de ce lugubre
personnage.

 la voix de Prudence, Marguerite se leva, et, venant  nous aprs avoir
chang un regard de remerciements avec madame Duvernoy, elle nous dit:

--Entrez, messieurs, et soyez les bienvenus.




Chapitre IX


--Bonsoir, mon cher Gaston, dit Marguerite  mon compagnon, je suis bien
aise de vous voir. Pourquoi n'tes-vous pas entr dans ma loge aux
Varits?

--Je craignais d'tre indiscret.

--Les amis, et Marguerite appuya sur ce mot, comme si elle et voulu
faire comprendre  ceux qui taient l que, malgr la faon familire
dont elle l'accueillait, Gaston n'tait et n'avait toujours t qu'un
ami, les amis ne sont jamais indiscrets.

--Alors, vous me permettez de vous prsenter M. Armand Duval!

--J'avais dj autoris Prudence  le faire.

--Du reste, madame, dis-je alors en m'inclinant et en parvenant  rendre
des sons  peu prs intelligibles, j'ai dj eu l'honneur de vous tre
prsent.

L'oeil charmant de Marguerite sembla chercher dans son souvenir, mais
elle ne se souvint point, ou parut ne point se souvenir.

--Madame, repris-je alors, je vous suis reconnaissant d'avoir oubli
cette premire prsentation, car j'y fus trs ridicule et dus vous
paratre trs ennuyeux. C'tait, il y a deux ans,  l'Opra-Comique;
j'tais avec Ernest de ***...

--Ah! je me rappelle! reprit Marguerite avec un sourire. Ce n'est pas
vous qui tiez ridicule, c'est moi qui tais taquine, comme je le suis
encore un peu, mais moins cependant. Vous m'avez pardonn, monsieur?

Et elle me tendit sa main que je baisai.

--C'est vrai, reprit-elle. Figurez-vous que j'ai la mauvaise habitude de
vouloir embarrasser les gens que je vois pour la premire fois. C'est
trs sot. Mon mdecin dit que c'est parce que je suis nerveuse et
toujours souffrante: croyez mon mdecin.

--Mais vous paraissez trs bien portante.

--Oh! j'ai t bien malade.

--Je le sais.

--Qui vous l'a dit?

--Tout le monde le savait; je suis venu souvent savoir de vos nouvelles,
et j'ai appris avec plaisir votre convalescence.

--On ne m'a jamais remis votre carte.

--Je ne l'ai jamais laisse.

--Serait-ce vous, ce jeune homme qui venait tous les jours s'informer de
moi pendant ma maladie, et qui n'a jamais voulu dire son nom?

--C'est moi.

--Alors, vous tes plus qu'indulgent, vous tes gnreux. Ce n'est pas
vous, comte, qui auriez fait cela, ajouta-t-elle en se tournant vers M.
de N..., et aprs avoir jet sur moi un de ces regards par lesquels les
femmes compltent leur opinion sur un homme.

--Je ne vous connais que depuis deux mois, rpliqua le comte.

--Et monsieur qui ne me connat que depuis cinq minutes! Vous rpondez
toujours des niaiseries.

Les femmes sont impitoyables avec les gens qu'elles n'aiment pas.

Le comte rougit et se mordit les lvres.

J'eus piti de lui, car il paraissait tre amoureux comme moi, et la
dure franchise de Marguerite devait le rendre bien malheureux, surtout
en prsence de deux trangers.

--Vous faisiez de la musique quand nous sommes entrs, dis-je alors pour
changer la conversation, ne me ferez-vous pas le plaisir de me traiter
en vieille connaissance, et ne continuerez-vous pas?

--Oh! fit-elle en se jetant sur le canap et en nous faisant signe de
nous y asseoir, Gaston sait bien quel genre de musique je fais. C'est
bon quand je suis seule avec le comte, mais je ne voudrais pas vous
faire endurer pareil supplice.

--Vous avez cette prfrence pour moi? Rpliqua M. de N... avec un
sourire qu'il essaya de rendre fin et ironique.

--Vous avez tort de me la reprocher; c'est la seule.

Il tait dcid que ce pauvre garon ne dirait pas un mot. Il jeta sur
la jeune femme un regard vraiment suppliant.

--Dites donc, Prudence, continua-t-elle, avez-vous fait ce que je vous
avais prie de faire?

--Oui.

--C'est bien, vous me conterez cela plus tard. Nous avons  causer, vous
ne vous en irez pas sans que je vous parle.

--Nous sommes sans doute indiscrets, dis-je alors, et, maintenant que
nous avons ou plutt que j'ai obtenu une seconde prsentation pour faire
oublier la premire, nous allons nous retirer, Gaston et moi.

--Pas le moins du monde; ce n'est pas pour vous que je dis cela. Je veux
au contraire que vous restiez.

Le comte tira une montre fort lgante,  laquelle il regarda l'heure:

--Il est temps que j'aille au club, dit-il.

Marguerite ne rpondit rien.

Le comte quitta alors la chemine, et venant  elle:

--Adieu, madame.

Marguerite se leva.

--Adieu, mon cher comte, vous vous en allez dj?

--Oui, je crains de vous ennuyer.

--Vous ne m'ennuyez pas plus aujourd'hui que les autres jours. Quand
vous verra-t-on?

--Quand vous le permettrez.

--Adieu, alors!

C'tait cruel, vous l'avouerez.

Le comte avait heureusement une fort bonne ducation et un excellent
caractre. Il se contenta de baiser la main que Marguerite lui tendait
assez nonchalamment, et de sortir aprs nous avoir salus.

Au moment o il franchissait la porte, il regarda Prudence.

Celle-ci leva les paules d'un air qui signifiait:

--Que voulez-vous, j'ai fait tout ce que j'ai pu.

--Nanine! cria Marguerite, claire M. le comte.

Nous entendmes ouvrir et fermer la porte.

--Enfin! s'cria Marguerite en reparaissant, le voil parti; ce
garon-l me porte horriblement sur les nerfs.

--Ma chre enfant, dit Prudence, vous tes vraiment trop mchante avec
lui, lui qui est si bon et si prvenant pour vous. Voil encore sur
votre chemine une montre qu'il vous a donne, et qui lui a cot au
moins mille cus, j'en suis sre.

Et madame Duvernoy, qui s'tait approche de la chemine, jouait avec le
bijou dont elle parlait, et jetait dessus des regards de convoitise.

--Ma chre, dit Marguerite en s'asseyant  son piano quand je pse d'un
ct ce qu'il me donne et de l'autre ce qu'il me dit, je trouve que je
lui passe ses visites bon march.

--Ce pauvre garon est amoureux de vous.

--S'il fallait que j'coutasse tous ceux qui sont amoureux de moi, je
n'aurais seulement pas le temps de dner.

Et elle fit courir ses doigts sur le piano, aprs quoi se retournant
elle nous dit:

--Voulez-vous prendre quelque chose? Moi, je boirais bien un peu de
punch.

--Et moi, je mangerais bien un peu de poulet, dit Prudence; si nous
soupions?

--C'est cela, allons souper, dit Gaston.

--Non, nous allons souper ici.

Elle sonna. Nanine parut.

--Envoie chercher  souper.

--Que faut-il prendre?

--Ce que tu voudras, mais tout de suite, tout de suite.

Nanine sortit.

--C'est cela, dit Marguerite en sautant comme une enfant, nous allons
souper. Que cet imbcile de comte est ennuyeux!

Plus je voyais cette femme, plus elle m'enchantait. Elle tait belle 
ravir. Sa maigreur mme tait une grce.

J'tais en contemplation.

Ce qui se passait en moi, j'aurais peine  l'expliquer. J'tais plein
d'indulgence pour sa vie, plein d'admiration pour sa beaut. Cette
preuve de dsintressement qu'elle donnait en n'acceptant pas un homme
jeune, lgant et riche, tout prt  se ruiner pour elle, excusait  mes
yeux toutes ses fautes passes.

Il y avait dans cette femme quelque chose comme de la candeur.

On voyait qu'elle en tait encore  la virginit du vice. Sa marche
assure, sa taille souple, ses narines roses et ouvertes, ses grands
yeux lgrement cercls de bleu, dnotaient une de ces natures ardentes
qui rpandent autour d'elles un parfum de volupt, comme ces flacons
d'Orient qui, si bien ferms qu'ils soient, laissent chapper le parfum
de la liqueur qu'ils renferment.

Enfin, soit nature, soit consquence de son tat maladif, il passait de
temps en temps dans les yeux de cette femme des clairs de dsirs dont
l'expansion et t une rvlation du ciel pour celui qu'elle et aim.
Mais ceux qui avaient aim Marguerite ne se comptaient plus, et ceux
qu'elle avait aims ne se comptaient pas encore.

Bref, on reconnaissait dans cette fille la vierge qu'un rien avait faite
courtisane, et la courtisane dont un rien et fait la vierge la plus
amoureuse et la plus pure. Il y avait encore chez Marguerite de la
fiert et de l'indpendance: deux sentiments qui, blesss, sont capables
de faire ce que fait la pudeur. Je ne disais rien, mon me semblait tre
passe toute dans mon coeur et mon coeur dans mes yeux.

--Ainsi, reprit-elle tout  coup, c'est vous qui veniez savoir de mes
nouvelles quand j'tais malade?

--Oui.

--Savez-vous que c'est trs beau, cela! Et que puis-je faire pour vous
remercier?

--Me permettre de venir de temps en temps vous voir.

--Tant que vous voudrez, de cinq heures  six, de onze heures  minuit.
Dites donc, Gaston, jouez-moi l'Invitation  la valse.

--Pourquoi?

--Pour me faire plaisir d'abord, et ensuite parce que je ne puis pas
arriver  la jouer seule.

--Qu'est-ce qui vous embarrasse donc?

--La troisime partie, le passage en dise.

Gaston se leva, se mit au piano et commena cette merveilleuse mlodie
de Weber, dont la musique tait ouverte sur le pupitre.

Marguerite, une main appuye sur le piano, regardait le cahier, suivait
des yeux chaque note qu'elle accompagnait tout bas de la voix, et, quand
Gaston en arriva au passage qu'elle lui avait indiqu, elle chantonna en
faisant aller ses doigts sur le dos du piano:

--R, mi, r, do, r, fa, mi, r, voil ce que je ne puis faire.
Recommencez.

Gaston recommena, aprs quoi Marguerite lui dit:

--Maintenant laissez-moi essayer.

Elle prit sa place et joua  son tour; mais ses doigts rebelles se
trompaient toujours sur l'une des notes que nous venons de dire.

--Est-ce incroyable, dit-elle avec une vritable intonation d'enfant,
que je ne puisse pas arriver  jouer ce passage! Croiriez-vous que je
reste quelquefois jusqu' deux heures du matin dessus! Et quand je pense
que cet imbcile de comte le joue sans musique et admirablement, c'est
cela qui me rend furieuse contre lui, je crois.

Et elle recommena, toujours avec les mmes rsultats.

--Que le diable emporte Weber, la musique et les pianos! dit-elle en
jetant le cahier  l'autre bout de la chambre; comprend-on que je ne
puisse pas faire huit dises de suite?

Et elle se croisait les bras en nous regardant et en frappant du pied.

Le sang lui monta aux joues et une toux lgre entr'ouvrit ses lvres.

--Voyons, voyons, dit Prudence, qui avait t son chapeau et qui lissait
ses bandeaux devant la glace, vous allez encore vous mettre en colre et
vous faire mal; allons souper, cela vaudra mieux; moi, je meurs de faim.

Marguerite sonna de nouveau, puis elle se remit au piano et commena 
demi-voix une chanson libertine, dans l'accompagnement de laquelle elle
ne s'embrouilla point.

Gaston savait cette chanson, et ils en firent une espce de duo.

--Ne chantez donc pas ces salets-l, dis-je familirement  Marguerite
et avec un ton de prire.

--Oh! comme vous tes chaste! me dit-elle en souriant et en me tendant
la main.

--Ce n'est pas pour moi, c'est pour vous.

Marguerite fit un geste qui voulait dire: oh! il y a longtemps que j'en
ai fini, moi, avec la chastet.

En ce moment Nanine parut.

--Le souper est-il prt? demanda Marguerite.

--Oui, madame, dans un instant.

-- propos, me dit Prudence, vous n'avez pas vu l'appartement; venez,
que je vous le montre.

Vous le savez, le salon tait une merveille.

Marguerite nous accompagna un peu, puis elle appela Gaston et passa avec
lui dans la salle  manger pour voir si le souper tait prt.

--Tiens, dit tout haut Prudence en regardant sur une tagre et en y
prenant une figure de Saxe, je ne vous connaissais pas ce petit
bonhomme-l!

--Lequel?

--Un petit berger qui tient une cage avec un oiseau.

--Prenez-le, s'il vous fait plaisir.

--Ah! Mais je crains de vous en priver.

--Je voulais le donner  ma femme de chambre, je le trouve hideux; mais
puisqu'il vous plat, prenez-le.

Prudence ne vit que le cadeau et non la manire dont il tait fait. Elle
mit son bonhomme de ct, et m'emmena dans le cabinet de toilette, o,
me montrant deux miniatures qui se faisaient pendant, elle me dit:

--Voil le comte de G... qui a t trs amoureux de Marguerite; c'est
lui qui l'a lance. Le connaissez-vous?

--Non. Et celui-ci? demandai-je en montrant l'autre miniature.

--C'est le petit vicomte de L... il a t forc de partir.

--Pourquoi?

--Parce qu'il tait  peu prs ruin. En voil un qui aimait Marguerite!

--Et elle l'aimait beaucoup sans doute?

--C'est une si drle de fille, on ne sait jamais  quoi s'en tenir. Le
soir du jour o il est parti, elle tait au spectacle, comme d'habitude,
et cependant elle avait pleur au moment du dpart.

En ce moment, Nanine parut, nous annonant que le souper tait servi.

Quand nous entrmes dans la salle  manger, Marguerite tait appuye
contre le mur, et Gaston, lui tenant les mains, lui parlait tout bas.

--Vous tes fou, lui rpondait Marguerite, vous savez bien que je ne
veux pas de vous. Ce n'est pas au bout de deux ans que l'on connat une
femme comme moi, qu'on lui demande  tre son amant. Nous autres, nous
nous donnons tout de suite ou jamais. Allons, messieurs,  table.

Et, s'chappant des mains de Gaston, Marguerite le fit asseoir  sa
droite, moi  sa gauche, puis elle dit  Nanine:

--Avant de t'asseoir, recommande  la cuisine que l'on n'ouvre pas si
l'on vient sonner.

Cette recommandation tait faite  une heure du matin.

On rit, on but et l'on mangea beaucoup  ce souper. Au bout de quelques
instants, la gaiet tait descendue aux dernires limites, et ces mots
qu'un certain monde trouve plaisants et qui salissent toujours la bouche
qui les dit clataient de temps  autre, aux grandes acclamations de
Nanine, de Prudence et de Marguerite. Gaston s'amusait franchement;
c'tait un garon plein de coeur, mais dont l'esprit avait t un peu
fauss par les premires habitudes. Un moment, j'avais voulu m'tourdir,
faire mon coeur et ma pense indiffrents au spectacle que j'avais sous
les yeux et prendre ma part de cette gaiet qui semblait un des mets du
repas; mais peu  peu, je m'tais isol de ce bruit, mon verre tait
rest plein, et j'tais devenu presque triste en voyant cette belle
crature de vingt ans boire, parler comme un portefaix, et rire d'autant
plus que ce que l'on disait tait plus scandaleux.

Cependant cette gaiet, cette faon de parler et de boire, qui me
paraissaient chez les autres convives les rsultats de la dbauche, de
l'habitude ou de la force, me semblaient chez Marguerite un besoin
d'oublier, une fivre, une irritabilit nerveuse.  chaque verre de vin
de Champagne, ses joues se couvraient d'un rouge fivreux, et une toux,
lgre au commencement du souper, tait devenue  la longue assez forte
pour la forcer  renverser sa tte sur le dos de sa chaise et 
comprimer sa poitrine dans ses mains toutes les fois qu'elle toussait.

Je souffrais du mal que devaient faire  cette frle organisation ces
excs de tous les jours.

Enfin arriva une chose que j'avais prvue et que je redoutais. Vers la
fin du souper, Marguerite fut prise d'un accs de toux plus fort que
tous ceux qu'elle avait eus depuis que j'tais l. Il me sembla que sa
poitrine se dchirait intrieurement. La pauvre fille devint pourpre,
ferma les yeux sous la douleur et porta  ses lvres sa serviette qu'une
goutte de sang rougit. Alors elle se leva et courut dans son cabinet de
toilette.

--Qu'a donc Marguerite? demanda Gaston.

--Elle a qu'elle a trop ri et qu'elle crache le sang, fit Prudence. Oh!
ce ne sera rien, cela lui arrive tous les jours. Elle va revenir.
Laissons-la seule, elle aime mieux cela.

Quant  moi, je ne pus y tenir, et, au grand bahissement de Prudence et
de Nanine qui me rappelaient, j'allai rejoindre Marguerite.




Chapitre X


La chambre o elle s'tait rfugie n'tait claire que par une seule
bougie pose sur une table. Renverse sur un grand canap, sa robe
dfaite, elle tenait une main sur son coeur et laissait pendre l'autre.
Sur la table il y avait une cuvette d'argent  moiti pleine d'eau;
cette eau tait marbre de filets de sang.

Marguerite, trs ple et la bouche entr'ouverte, essayait de reprendre
haleine. Par moments, sa poitrine se gonflait d'un long soupir qui,
exhal, paraissait la soulager un peu, et la laissait pendant quelques
secondes dans un sentiment de bien-tre.

Je m'approchai d'elle, sans qu'elle ft un mouvement, je m'assis et pris
celle de ses mains qui reposait sur le canap.

--Ah! c'est vous? me dit-elle avec un sourire.

Il parat que j'avais la figure bouleverse, car elle ajouta:

--Est-ce que vous tes malade aussi?

--Non; mais vous, souffrez-vous encore?

--Trs peu; et elle essuya avec son mouchoir les larmes que la toux
avait fait venir  ses yeux; je suis habitue  cela maintenant.

--Vous vous tuez, madame, lui dis-je alors d'une voix mue; je voudrais
tre votre ami, votre parent, pour vous empcher de vous faire mal
ainsi.

--Ah! cela ne vaut vraiment pas la peine que vous vous alarmiez,
rpliqua-t-elle d'un ton un peu amer; voyez si les autres s'occupent de
moi: c'est qu'ils savent bien qu'il n'y a rien  faire  ce mal-l.

Aprs quoi elle se leva et, prenant la bougie, elle la mit sur la
chemine et se regarda dans la glace.

--Comme je suis ple! dit-elle en rattachant sa robe et en passant ses
doigts sur ses cheveux dlisss. Ah! bah! allons nous remettre  table.
Venez-vous?

Mais j'tais assis et je ne bougeais pas.

Elle comprit l'motion que cette scne m'avait cause, car elle
s'approcha de moi et, me tendant la main, elle me dit:

--Voyons, venez.

Je pris sa main, je la portai  mes lvres en la mouillant malgr moi de
deux larmes longtemps contenues.

--Eh bien, mais tes-vous enfant! dit-elle en se rasseyant auprs de
moi; voil que vous pleurez! Qu'avez-vous?

--Je dois vous paratre bien niais, mais ce que je viens de voir m'a
fait un mal affreux.

--Vous tes bien bon! Que voulez-vous? Je ne puis pas dormir, il faut
bien que je me distraie un peu. Et puis des filles comme moi, une de
plus ou de moins, qu'est-ce que cela fait? Les mdecins me disent que le
sang que je crache vient des bronches; j'ai l'air de les croire, c'est
tout ce que je puis faire pour eux.

--coutez, Marguerite, dis-je alors avec une expansion que je ne pus
retenir, je ne sais pas l'influence que vous devez prendre sur ma vie,
mais ce que je sais, c'est qu' l'heure qu'il est, il n'y a personne,
pas mme ma soeur,  qui je m'intresse comme  vous. C'est ainsi depuis
que je vous ai vue. Eh bien, au nom du ciel, soignez-vous, et ne vivez
plus comme vous le faites.

--Si je me soignais, je mourrais. Ce qui me soutient, c'est la vie
fivreuse que je mne. Puis, se soigner, c'est bon pour les femmes du
monde qui ont une famille et des amis; mais nous, ds que nous ne
pouvons plus servir  la vanit ou au plaisir de nos amants, ils nous
abandonnent, et les longues soires succdent aux longs jours. Je le
sais bien, allez, j'ai t deux mois dans mon lit; au bout de trois
semaines, personne ne venait plus me voir.

--Il est vrai que je ne vous suis rien, repris-je; mais si vous le
vouliez je vous soignerais comme un frre, je ne vous quitterais pas, et
je vous gurirais. Alors, quand vous en auriez la force, vous
reprendriez la vie que vous menez, si bon vous semblait; mais j'en suis
sr, vous aimeriez mieux une existence tranquille qui vous ferait plus
heureuse et vous garderait jolie.

--Vous pensez comme cela ce soir, parce que vous avez le vin triste,
mais vous n'auriez pas la patience dont vous vous vantez.

--Permettez-moi de vous dire, Marguerite, que vous avez t malade
pendant deux mois, et que, pendant ces deux mois, je suis venu tous les
jours savoir de vos nouvelles.

--C'est vrai; mais pourquoi ne montiez-vous pas?

--Parce que je ne vous connaissais pas alors.

--Est-ce qu'on se gne avec une fille comme moi?

--On se gne toujours avec une femme; c'est mon avis du moins.

--Ainsi, vous me soigneriez?

--Oui.

--Vous resteriez tous les jours auprs de moi?

--Oui.

--Et mme toutes les nuits?

--Tout le temps que je ne vous ennuierais pas.

--Comment appelez-vous cela?

--Du dvouement.

--Et d'o vient ce dvouement?

--D'une sympathie irrsistible que j'ai pour vous.

--Ainsi vous tes amoureux de moi? dites-le tout de suite, c'est bien
plus simple.

--C'est possible; mais si je dois vous le dire un jour, ce n'est pas
aujourd'hui.

--Vous ferez mieux de ne me le dire jamais.

--Pourquoi?

--Parce qu'il ne peut rsulter que deux choses de cet aveu.

--Lesquelles?

--Ou que je ne vous accepte pas, alors vous m'en voudrez, ou que je vous
accepte, alors vous aurez une triste matresse; une femme nerveuse,
malade, triste, ou gaie d'une gaiet plus triste que le chagrin, une
femme qui crache le sang et qui dpense cent mille francs par an, c'est
bon pour un vieux richard comme le duc; mais c'est bien ennuyeux pour un
jeune homme comme vous, et la preuve, c'est que tous les jeunes amants
que j'ai eus m'ont bien vite quitte.

Je ne rpondais rien: j'coutais. Cette franchise qui tenait presque de
la confession, cette vie douloureuse que j'entrevoyais sous le voile
dor qui la couvrait, et dont la pauvre fille fuyait la ralit dans la
dbauche, l'ivresse et l'insomnie, tout cela m'impressionnait tellement
que je ne trouvais pas une seule parole.

--Allons, continua Marguerite, nous disons l des enfantillages.
Donnez-moi la main et rentrons dans la salle  manger. On ne doit pas
savoir ce que notre absence veut dire.

--Rentrez, si bon vous semble, mais je vous demande la permission de
rester ici.

--Pourquoi?

--Parce que votre gaiet me fait trop de mal.

--Eh bien, je serai triste.

--Tenez, Marguerite, laissez-moi vous dire une chose que l'on vous a
dite souvent sans doute, et  laquelle l'habitude de l'entendre vous
empchera peut-tre d'ajouter foi, mais qui n'en est pas moins relle,
et que je ne vous rpterai jamais.

--C'est?... dit-elle avec le sourire que prennent les jeunes mres pour
couter une folie de leur enfant.

--C'est que, depuis que je vous ai vue, je ne sais comment ni pourquoi,
vous avez pris une place dans ma vie; c'est que j'ai eu beau chasser
votre image de ma pense, elle y est toujours revenue; c'est
qu'aujourd'hui, quand je vous ai rencontre, aprs tre rest deux ans
sans vous voir, vous avez pris sur mon coeur et mon esprit un ascendant
plus grand encore; c'est qu'enfin, maintenant que vous m'avez reu, que
je vous connais, que je sais tout ce qu'il y a d'trange en vous, vous
m'tes devenue indispensable, et que je deviendrai fou, non pas
seulement si vous ne m'aimez pas, mais si vous ne me laissez pas vous
aimer.

--Mais, malheureux que vous tes, je vous dirai ce que disait madame
D...: vous tes donc bien riche! Mais vous ne savez donc pas que je
dpense six ou sept mille francs par mois, et que cette dpense est
devenue ncessaire  ma vie? mais vous ne savez donc pas, mon pauvre
ami, que je vous ruinerais en un rien de temps, et que votre famille
vous ferait interdire pour vous apprendre  vivre avec une crature
comme moi? Aimez-moi bien, comme un bon ami, mais pas autrement. Venez
me voir, nous rirons, nous causerons; mais ne vous exagrez pas ce que
je vaux, car je ne vaux pas grand-chose. Vous avez un bon coeur, vous
avez besoin d'tre aim, vous tes trop jeune et trop sensible pour
vivre dans notre monde. Prenez une femme marie. Vous voyez que je suis
une bonne fille et que je vous parle franchement.

--Ah ! que diable faites-vous l? cria Prudence, que nous n'avions pas
entendue venir, et qui apparaissait sur le seuil de la chambre avec ses
cheveux  moiti dfaits et sa robe ouverte. Je reconnaissais dans ce
dsordre la main de Gaston.

--Nous parlons raison, dit Marguerite, laissez-nous un peu; nous vous
rejoindrons tout  l'heure.

--Bien, bien, causez, mes enfants, dit Prudence en s'en allant et en
fermant la porte comme pour ajouter encore au ton dont elle avait
prononc ces dernires paroles.

--Ainsi, c'est convenu, reprit Marguerite, quand nous fmes seuls, vous
ne m'aimerez plus?

--Je partirai.

--C'est  ce point-l?

J'tais trop avanc pour reculer, et d'ailleurs cette fille me
bouleversait. Ce mlange de gaiet, de tristesse, de candeur, de
prostitution, cette maladie mme qui devait dvelopper chez elle la
sensibilit des impressions comme l'irritabilit des nerfs, tout me
faisait comprendre que si, ds la premire fois, je ne prenais pas
d'empire sur cette nature oublieuse et lgre, elle tait perdue pour
moi.

--Voyons, c'est donc srieux ce que vous dites? fit-elle.

--Trs srieux.

--Mais pourquoi ne m'avez-vous pas dit cela plus tt?

--Quand vous l'aurais-je dit?

--Le lendemain du jour o vous m'avez t prsent  l'Opra-Comique.

--Je crois que vous m'auriez fort mal reu, si j'tais venu vous voir.

--Pourquoi?

--Parce que j'avais t stupide la veille.

--Cela, c'est vrai. Mais cependant vous m'aimiez dj  cette poque?

--Oui.

--Ce qui ne vous a pas empch d'aller vous coucher et de dormir bien
tranquillement aprs le spectacle. Nous savons ce que sont ces grands
amours-l.

--Eh bien, c'est ce qui vous trompe. Savez-vous ce que j'ai fait le soir
de l'Opra-Comique?

--Non.

--Je vous ai attendue  la porte du caf Anglais. J'ai suivi la voiture
qui vous a emmens, vous et vos trois amis, et, quand je vous ai vue
descendre seule et rentrer seule chez vous, j'ai t bien heureux.

Marguerite se mit  rire.

--De quoi riez-vous?

--De rien.

--Dites-le-moi, je vous en supplie, ou je vais croire que vous vous
moquez encore de moi.

--Vous ne vous fcherez pas?

--De quel droit me fcherais-je?

--Eh bien, il y avait une bonne raison pour que je rentrasse seule.

--Laquelle?

--On m'attendait ici.

Elle m'et donn un coup de couteau qu'elle ne m'et pas fait plus de
mal. Je me levai, et, lui tendant la main:

--Adieu, lui dis-je.

--Je savais bien que vous vous fcheriez, dit-elle. Les hommes ont la
rage de vouloir apprendre ce qui doit leur faire de la peine.

--Mais je vous assure, ajoutai-je d'un ton froid, comme si j'avais voulu
prouver que j'tais  jamais guri de ma passion, je vous assure que je
ne suis pas fch. Il tait tout naturel que quelqu'un vous attendt,
comme il est tout naturel que je m'en aille  trois heures du matin.

--Est-ce que vous avez aussi quelqu'un qui vous attend chez vous?

--Non, mais il faut que je parte.

--Adieu, alors.

--Vous me renvoyez?

--Pas le moins du monde.

--Pourquoi me faites-vous de la peine?

--Quelle peine vous ai-je faite?

--Vous me dites que quelqu'un vous attendait.

--Je n'ai pas pu m'empcher de rire  l'ide que vous aviez t si
heureux de me voir rentrer seule, quand il y avait une si bonne raison
pour cela.

--On se fait souvent une joie d'un enfantillage, et il est mchant de
dtruire cette joie, quand, en la laissant subsister, on peut rendre
plus heureux encore celui qui la trouve.

--Mais  qui croyez-vous donc avoir affaire? Je ne suis ni une vierge ni
une duchesse. Je ne vous connais que d'aujourd'hui et ne vous dois pas
compte de mes actions. En admettant que je devienne un jour votre
matresse, il faut que vous sachiez bien que j'ai eu d'autres amants que
vous. Si vous me faites dj des scnes de jalousie avant, qu'est-ce que
ce sera donc aprs, si jamais l'aprs existe! Je n'ai jamais vu un homme
comme vous.

--C'est que personne ne vous a jamais aime comme je vous aime.

--Voyons, franchement, vous m'aimez donc bien?

--Autant qu'il est possible d'aimer, je crois.

--Et cela dure depuis...?

--Depuis un jour que je vous ai vue descendre de calche et entrer chez
Susse, il y a trois ans.

--Savez-vous que c'est trs beau? Eh bien, que faut-il que je fasse pour
reconnatre ce grand amour?

--Il faut m'aimer un peu, dis-je avec un battement de coeur qui
m'empchait presque de parler; car, malgr les sourires demi-moqueurs
dont elle avait accompagn toute cette conversation, il me semblait que
Marguerite commenait  partager mon trouble, et que j'approchais de
l'heure attendue depuis si longtemps.

--Eh bien, et le duc?

--Quel duc?

--Mon vieux jaloux.

--Il n'en saura rien.

--Et s'il le sait?

--Il vous pardonnera.

--H non! Il m'abandonnera, et qu'est-ce que je deviendrai?

--Vous risquez bien cet abandon pour un autre.

--Comment le savez-vous?

--Par la recommandation que vous avez faite de ne laisser entrer
personne cette nuit.

--C'est vrai; mais celui-l est un ami srieux.

--Auquel vous ne tenez gure, puisque vous lui faites dfendre votre
porte  pareille heure.

--Ce n'est pas  vous de me le reprocher, puisque c'tait pour vous
recevoir, vous et votre ami.

Peu  peu je m'tais rapproch de Marguerite, j'avais pass mes mains
autour de sa taille et je sentais son corps souple peser lgrement sur
mes mains jointes.

--Si vous saviez comme je vous aime! lui disais-je tout bas.

--Bien vrai?

--Je vous jure.

--Eh bien, si vous me promettez de faire toutes mes volonts sans dire
un mot, sans me faire une observation, sans me questionner, je vous
aimerai peut-tre.

--Tout ce que vous voudrez!

--Mais je vous en prviens, je veux tre libre de faire ce que bon me
semblera, sans vous donner le moindre dtail sur ma vie. Il y a
longtemps que je cherche un amant jeune, sans volont, amoureux sans
dfiance, aim sans droits. Je n'ai jamais pu en trouver un. Les hommes,
au lieu d'tre satisfaits qu'on leur accorde longtemps ce qu'ils eussent
 peine espr obtenir une fois, demandent  leur matresse compte du
prsent, du pass et de l'avenir mme.  mesure qu'ils s'habituent 
elle, ils veulent la dominer, et ils deviennent d'autant plus exigeants
qu'on leur donne tout ce qu'ils veulent. Si je me dcide  prendre un
nouvel amant maintenant, je veux qu'il ait trois qualits bien rares,
qu'il soit confiant, soumis et discret.

--Eh bien, je serai tout ce que vous voudrez.

--Nous verrons.

--Et quand verrons-nous?

--Plus tard.

--Pourquoi?

--Parce que, dit Marguerite en se dgageant de mes bras et en prenant
dans un gros bouquet de camlias rouges apport le matin un camlia
qu'elle passa  ma boutonnire, parce qu'on ne peut pas toujours
excuter les traits le jour o on les signe. C'est facile  comprendre.

--Et quand vous reverrai-je? dis-je en la pressant dans mes bras.

--Quand ce camlia changera de couleur.

--Et quand changera-t-il de couleur?

--Demain, de onze heures  minuit. tes-vous content?

--Vous me le demandez?

--Pas un mot de tout cela ni  votre ami, ni  Prudence, ni  qui que ce
soit.

--Je vous le promets.

--Maintenant, embrassez-moi et rentrons dans la salle  manger.

Elle me tendit ses lvres, lissa de nouveau ses cheveux, et nous
sortmes de cette chambre, elle en chantant, moi  moiti fou.

Dans le salon elle me dit tout bas, en s'arrtant:

--Cela doit vous paratre trange que j'aie l'air d'tre prte  vous
accepter ainsi tout de suite; savez-vous d'o cela vient? Cela vient,
continua-t-elle en prenant ma main et en la posant contre son coeur, dont
je sentis les palpitations violentes et rptes, cela vient de ce que,
devant vivre moins longtemps que les autres, je me suis promis de vivre
plus vite.

--Ne me parlez plus de la sorte, je vous en supplie.

--Oh! consolez-vous, continua-t-elle en riant. Si peu de temps que j'aie
 vivre, je vivrai plus longtemps que vous ne m'aimerez.

Et elle entra en chantant dans la salle  manger.

--O est Nanine? dit-elle en voyant Gaston et Prudence seuls.

--Elle dort dans votre chambre, en attendant que vous vous couchiez,
rpondit Prudence.

--La malheureuse! Je la tue! Allons, messieurs, retirez-vous; il est
temps.

Dix minutes aprs, Gaston et moi nous sortions. Marguerite me serrait la
main en me disant adieu et restait avec Prudence.

--Eh bien, me demanda Gaston, quand nous fmes dehors, que dites-vous de
Marguerite?

--C'est un ange, et j'en suis fou.

--Je m'en doutais; le lui avez-vous dit?

--Oui.

--Et vous a-t-elle promis de vous croire.

--Non.

--Ce n'est pas comme Prudence.

--Elle vous l'a promis?

--Elle a fait mieux, mon cher! On ne le croirait pas, elle est encore
trs bien, cette grosse Duvernoy!




Chapitre XI


En cet endroit de son rcit, Armand s'arrta.

--Voulez-vous fermer la fentre? me dit-il, je commence  avoir froid.
Pendant ce temps, je vais me coucher.

Je fermai la fentre. Armand, qui tait trs faible encore, ta sa robe
de chambre et se mit au lit, laissant pendant quelques instants reposer
sa tte sur l'oreiller comme un homme fatigu d'une longue course ou
agit de pnibles souvenirs.

--Vous avez peut-tre trop parl, lui dis-je; voulez-vous que je m'en
aille et que je vous laisse dormir? Vous me raconterez un autre jour la
fin de cette histoire.

--Est-ce qu'elle vous ennuie?

--Au contraire.

--Je vais continuer alors; si vous me laissiez seul, je ne dormirais
pas.

--Quand je rentrai chez moi, reprit-il, sans avoir besoin de se
recueillir, tant tous ces dtails taient encore prsents  sa pense,
je ne me couchai pas; je me mis  rflchir sur l'aventure de la
journe. La rencontre, la prsentation, l'engagement de Marguerite
vis--vis de moi, tout avait t si rapide, si inespr, qu'il y avait
des moments o je croyais avoir rv. Cependant ce n'tait pas la
premire fois qu'une fille comme Marguerite se promettait  un homme
pour le lendemain du jour o il le lui demandait.

J'avais beau me faire cette rflexion, la premire impression produite
par ma future matresse sur moi avait t si forte qu'elle subsistait
toujours. Je m'enttais encore  ne pas voir en elle une fille semblable
aux autres, et, avec la vanit si commune  tous les hommes, j'tais
prt  croire qu'elle partageait invinciblement pour moi l'attraction
que j'avais pour elle.

Cependant j'avais sous les yeux des exemples bien contradictoires, et
j'avais entendu dire souvent que l'amour de Marguerite tait pass 
l'tat de denre plus ou moins chre, selon la saison.

Mais comment aussi, d'un autre ct, concilier cette rputation avec les
refus continuels faits au jeune comte que nous avions trouv chez elle?

Vous me direz qu'il lui dplaisait et que, comme elle tait
splendidement entretenue par le duc, pour faire tant que de prendre un
autre amant, elle aimait mieux un homme qui lui plt. Alors, pourquoi ne
voulait-elle pas de Gaston, charmant, spirituel, riche, et
paraissait-elle vouloir de moi qu'elle avait trouv si ridicule la
premire fois qu'elle m'avait vu?

Il est vrai qu'il y a des incidents d'une minute qui font plus qu'une
cour d'une anne.

De ceux qui se trouvaient au souper, j'tais le seul qui se ft inquit
en la voyant quitter la table. Je l'avais suivie, j'avais t mu  ne
pouvoir le cacher, j'avais pleur en lui baisant la main. Cette
circonstance, runie  mes visites quotidiennes pendant les deux mois de
sa maladie, avait pu lui faire voir en moi un autre homme que ceux
connus jusqu'alors, et peut-tre s'tait-elle dit qu'elle pouvait bien
faire pour un amour exprim de cette faon ce qu'elle avait fait tant de
fois, que cela n'avait dj plus de consquence pour elle.

Toutes ces suppositions, comme vous le voyez, taient assez
vraisemblables; mais quelle que ft la raison  son consentement, il y
avait une chose certaine, c'est qu'elle avait consenti.

Or, j'tais amoureux de Marguerite, j'allais l'avoir, je ne pouvais rien
lui demander de plus. Cependant, je vous le rpte, quoique ce ft une
fille entretenue, je m'tais tellement, peut-tre pour la potiser, fait
de cet amour un amour sans espoir, que plus le moment approchait o je
n'aurais mme plus besoin d'esprer, plus je doutais.

Je ne fermai pas les yeux de la nuit.

Je ne me reconnaissais pas. J'tais  moiti fou. Tantt je ne me
trouvais ni assez beau, ni assez riche, ni assez lgant pour possder
une pareille femme, tantt je me sentais plein de vanit  l'ide de
cette possession: puis je me mettais  craindre que Marguerite n'et
pour moi qu'un caprice de quelques jours, et, pressentant un malheur
dans une rupture prompte, je ferais peut-tre mieux, me disais-je, de ne
pas aller le soir chez elle, et de partir en lui crivant mes craintes.
De l, je passais  des esprances sans limites,  une confiance sans
bornes. Je faisais des rves d'avenir incroyables; je me disais que
cette fille me devrait sa gurison physique et morale, que je passerais
toute ma vie avec elle, et que son amour me rendrait plus heureux que
les plus virginales amours.

Enfin, je ne pourrais vous rpter les mille penses qui montaient de
mon coeur  ma tte et qui s'teignirent peu  peu dans le sommeil qui me
gagna au jour.

Quand je me rveillai, il tait deux heures. Le temps tait magnifique.
Je ne me rappelle pas que la vie m'ait jamais paru aussi belle et aussi
pleine. Les souvenirs de la veille se reprsentaient  mon esprit, sans
ombres, sans obstacles et gaiement escorts des esprances du soir. Je
m'habillai  la hte. J'tais content et capable des meilleures actions.
De temps en temps mon coeur bondissait de joie et d'amour dans ma
poitrine. Une douce fivre m'agitait. Je ne m'inquitais plus des
raisons qui m'avaient proccup avant que je m'endormisse. Je ne voyais
que le rsultat, je ne songeais qu' l'heure o je devais revoir
Marguerite.

Il me fut impossible de rester chez moi. Ma chambre me semblait trop
petite pour contenir mon bonheur; j'avais besoin de la nature entire
pour m'pancher.

Je sortis.

Je passai par la rue d'Antin. Le coup de Marguerite l'attendait  sa
porte; je me dirigeai du ct des Champs-Elyses. J'aimais, sans mme
les connatre, tous les gens que je rencontrais.

Comme l'amour rend bon!

Au bout d'une heure que je me promenais des chevaux de Marly au
rond-point et du rond-point aux chevaux de Marly, je vis de loin la
voiture de Marguerite; je ne la reconnus pas, je la devinai.

Au moment de tourner l'angle des Champs-Elyses, elle se fit arrter, et
un grand jeune homme se dtacha d'un groupe o il causait pour venir
causer avec elle.

Ils causrent quelques instants; le jeune homme rejoignit ses amis, les
chevaux repartirent, et moi, qui m'tais approch du groupe, je reconnus
dans celui qui avait parl  Marguerite ce comte de G... dont j'avais vu
le portrait et que Prudence m'avait signal comme celui  qui Marguerite
devait sa position.

C'tait  lui qu'elle avait fait dfendre sa porte, la veille; je
supposai qu'elle avait fait arrter sa voiture pour lui donner la raison
de cette dfense, et j'esprai qu'en mme temps elle avait trouv
quelque nouveau prtexte pour ne pas le recevoir la nuit suivante.

Comment le reste de la journe se passa, je l'ignore; je marchai, je
fumai, je causai, mais de ce que je dis, de ceux que je rencontrai, 
dix heures du soir, je n'avais aucun souvenir.

Tout ce que je me rappelle, c'est que je rentrai chez moi, que je passai
trois heures  ma toilette, et que je regardai cent fois ma pendule et
ma montre, qui malheureusement allaient l'une comme l'autre.

Quand dix heures et demie sonnrent, je me dis qu'il tait temps de
partir.

Je demeurais  cette poque rue de Provence: je suivis la rue du
Mont-Blanc, je traversai le boulevard, pris la rue Louis-le-Grand, la
rue de Port-Mahon, et la rue d'Antin. Je regardai aux fentres de
Marguerite.

Il y avait de la lumire.

Je sonnai.

Je demandai au portier si mademoiselle Gautier tait chez elle.

Il me rpondit qu'elle ne rentrait jamais avant onze heures ou onze
heures un quart.

Je regardai ma montre.

J'avais cru venir tout doucement, je n'avais mis que cinq minutes pour
venir de la rue de Provence chez Marguerite.

Alors, je me promenai dans cette rue sans boutiques, et dserte  cette
heure.

Au bout d'une demi-heure Marguerite arriva. Elle descendit de son coup
en regardant autour d'elle, comme si elle et cherch quelqu'un.

La voiture repartit au pas, les curies et la remise n'tant pas dans la
maison. Au moment o Marguerite allait sonner, je m'approchai et lui
dis:

--Bonsoir!

--Ah! c'est vous? me dit-elle d'un ton peu rassurant sur le plaisir
qu'elle avait  me trouver l.

--Ne m'avez-vous pas permis de venir vous faire visite aujourd'hui?

--C'est juste; je l'avais oubli.

Ce mot renversait toutes mes rflexions du matin, toutes mes esprances
de la journe. Cependant, je commenais  m'habituer  ces faons et je
ne m'en allai pas, ce que j'eusse videmment fait autrefois.

Nous entrmes.

Nanine avait ouvert la porte d'avance.

--Prudence est-elle rentre? demanda Marguerite.

--Non, madame.

--Va dire que ds qu'elle rentrera elle vienne. Auparavant, teins la
lampe du salon, et, s'il vient quelqu'un, rponds que je ne suis pas
rentre et que je ne rentrerai pas.

C'tait bien l une femme proccupe de quelque chose et peut-tre
ennuye d'un importun. Je ne savais quelle figure faire ni que dire.
Marguerite se dirigea du ct de sa chambre  coucher; je restai o
j'tais.

--Venez, me dit-elle.

Elle ta son chapeau, son manteau de velours et les jeta sur son lit,
puis se laissa tomber dans un grand fauteuil, auprs du feu qu'elle
faisait faire jusqu'au commencement de l't, et me dit en jouant avec
la chane de sa montre:

--Eh bien, que me conterez-vous de neuf?

--Rien, sinon que j'ai eu tort de venir ce soir.

--Pourquoi?

--Parce que vous paraissez contrarie et que, sans doute, je vous
ennuie.

--Vous ne m'ennuyez pas; seulement je suis malade, j'ai souffert toute
la journe, je n'ai pas dormi et j'ai une migraine affreuse.

--Voulez-vous que je me retire pour vous laisser mettre au lit?

--Oh! vous pouvez rester; si je veux me coucher, je me coucherai bien
devant vous.

En ce moment on sonna.

--Qui vient encore? dit-elle avec un mouvement d'impatience.

Quelques instants aprs, on sonna de nouveau.

--Il n'y a donc personne pour ouvrir? Il va falloir que j'ouvre
moi-mme.

En effet, elle se leva en me disant:

--Attendez ici.

Elle traversa l'appartement, et j'entendis ouvrir la porte d'entre.

--J'coutai.

Celui  qui elle avait ouvert s'arrta dans la salle  manger. Aux
premiers mots, je reconnus la voix du jeune comte de N...

--Comment vous portez-vous ce soir? disait-il.

--Mal, rpondit schement Marguerite.

--Est-ce que je vous drange?

--Peut-tre.

--Comme vous me recevez! Que vous ai-je fait, ma chre Marguerite?

--Mon cher ami, vous ne m'avez rien fait. Je suis malade, il faut que je
me couche; ainsi vous allez me faire le plaisir de vous en aller. Cela
m'assomme de ne pas pouvoir rentrer le soir sans vous voir apparatre
cinq minutes aprs. Qu'est-ce que vous voulez? que je sois votre
matresse? Eh bien, je vous ai dj dit cent fois que non, que vous
m'agacez horriblement, et que vous pouvez vous adresser autre part. Je
vous le rpte aujourd'hui pour la dernire fois: je ne veux pas de
vous, c'est bien convenu; adieu. Tenez, voici Nanine qui rentre; elle va
vous clairer. Bonsoir.

Et, sans ajouter un mot, sans couter ce que balbutiait le jeune homme,
Marguerite revint dans sa chambre et referma violemment la porte, par
laquelle Nanine,  son tour, rentra presque immdiatement.

--Tu m'entends, lui dit Marguerite, tu diras toujours  cet imbcile que
je n'y suis pas ou que je ne veux pas le recevoir. Je suis lasse,  la
fin, de voir sans cesse des gens qui viennent me demander la mme chose,
qui me payent et qui se croient quittes avec moi. Si celles qui
commencent notre honteux mtier savaient ce que c'est, elles se feraient
plutt femmes de chambre. Mais non; la vanit d'avoir des robes, des
voitures, des diamants nous entrane; on croit  ce que l'on entend, car
la prostitution a sa foi, et l'on use peu  peu son coeur, son corps, sa
beaut; on est redoute comme une bte fauve, mprise comme un paria,
on n'est entoure que de gens qui vous prennent toujours plus qu'ils ne
vous donnent, et on s'en va un beau jour crever comme un chien, aprs
avoir perdu les autres et s'tre perdue soi-mme.

--Voyons, madame, calmez-vous, dit Nanine; vous avez mal aux nerfs ce
soir.

--Cette robe me gne, reprit Marguerite en faisant sauter les agrafes de
son corsage; donne-moi un peignoir. Eh bien, et Prudence?

--Elle n'tait pas rentre, mais on l'enverra  madame ds qu'elle
rentrera.

--En voil encore une, continua Marguerite en tant sa robe et en
passant un peignoir blanc, en voil encore une qui sait bien me trouver
quand elle a besoin de moi, et qui ne peut pas me rendre un service de
bonne grce. Elle sait que j'attends cette rponse ce soir, qu'il me la
faut, que je suis inquite, et je suis sre qu'elle est alle courir
sans s'occuper de moi.

--Peut-tre a-t-elle t retenue?

--Fais-nous donner le punch.

--Vous allez encore vous faire du mal, dit Nanine.

--Tant mieux! Apporte-moi aussi des fruits, du pt ou une aile de
poulet, quelque chose tout de suite, j'ai faim.

Vous dire l'impression que cette scne me causait, c'est inutile; vous
le devinez, n'est-ce pas?

--Vous allez souper avec moi, me dit-elle; en attendant, prenez un
livre, je vais passer un instant dans mon cabinet de toilette.

Elle alluma les bougies d'un candlabre, ouvrit une porte au pied de son
lit et disparut.

Pour moi, je me mis  rflchir sur la vie de cette fille, et mon amour
s'augmenta de piti.

Je me promenais  grands pas dans cette chambre, tout en songeant, quand
Prudence entra.

--Tiens, vous voil? me dit-elle: o est Marguerite?

--Dans son cabinet de toilette.

--Je vais l'attendre. Dites donc, elle vous trouve charmant; saviez-vous
cela?

--Non.

--Elle ne vous l'a pas dit un peu?

--Pas du tout.

--Comment tes-vous ici?

--Je viens lui faire une visite.

-- minuit?

--Pourquoi pas?

--Farceur!

--Elle m'a mme trs mal reu.

--Elle va mieux vous recevoir.

--Vous croyez?

--Je lui apporte une bonne nouvelle.

--Il n'y a pas de mal; ainsi elle vous a parl de moi?

--Hier au soir, ou plutt cette nuit, quand vous avez t parti avec
votre ami...  propos, comment va-t-il, votre ami? C'est Gaston R..., je
crois, qu'on l'appelle?

--Oui, dis-je, sans pouvoir m'empcher de sourire en me rappelant la
confidence que Gaston m'avait faite, et en voyant que Prudence savait 
peine son nom.

--Il est gentil, ce garon-l; qu'est-ce qu'il fait?

--Il a vingt-cinq mille francs de rente.

--Ah! vraiment! eh bien, pour en revenir  vous, Marguerite m'a
questionne sur votre compte; elle m'a demand qui vous tiez, ce que
vous faisiez, quelles avaient t vos matresses; enfin tout ce qu'on
peut demander sur un homme de votre ge. Je lui ai dit tout ce que je
sais, en ajoutant que vous tes un charmant garon, et voil.

--Je vous remercie; maintenant, dites-moi donc de quelle commission elle
vous avait charge hier.

--D'aucune; c'tait pour faire partir le comte, ce qu'elle disait, mais
elle m'en a charge d'une pour aujourd'hui, et c'est la rponse que je
lui apporte ce soir.

En ce moment, Marguerite sortit de son cabinet de toilette, coquettement
coiffe de son bonnet de nuit orn de touffes de rubans jaunes, appeles
techniquement des choux.

Elle tait ravissante ainsi.

Elle avait ses pieds nus dans des pantoufles de satin, et achevait la
toilette de ses ongles.

--Eh bien, dit-elle en voyant Prudence, avez-vous vu le duc?

--Parbleu!

--Et que vous a-t-il dit?

--Il m'a donn.

--Combien?

--Six mille.

--Vous les avez?

--Oui.

--A-t-il eu l'air contrari?

--Non.

--Pauvre homme!

Ce pauvre homme! fut dit d'un ton impossible  rendre. Marguerite prit
les six billets de mille francs.

--Il tait temps, dit-elle. Ma chre Prudence, avez-vous besoin
d'argent?

--Vous savez, mon enfant, que c'est dans deux jours le 15, si vous
pouviez me prter trois ou quatre cents francs, vous me rendriez
service.

--Envoyez demain matin, il est trop tard pour faire changer.

--N'oubliez pas.

--Soyez tranquille. Soupez-vous avec nous?

--Non, Charles m'attend chez moi.

--Vous en tes donc toujours folle?

--Toque, ma chre! A demain. Adieu, Armand.

Madame Duvernoy sortit.

Marguerite ouvrit son tagre et jeta dedans les billets de banque.

--Vous permettez que je me couche! dit-elle en souriant et en se
dirigeant vers son lit.

--Non seulement je vous le permets, mais encore je vous en prie.

Elle rejeta sur le pied de son lit la guipure qui le couvrait et se
coucha.

--Maintenant, dit-elle, venez vous asseoir prs de moi et causons.

Prudence avait raison: la rponse qu'elle avait apporte  Marguerite
l'gayait.

--Vous me pardonnez ma mauvaise humeur de ce soir? me dit-elle en me
prenant la main.

--Je suis prt  vous en pardonner bien d'autres.

--Et vous m'aimez?

-- en devenir fou.

--Malgr mon mauvais caractre?

--Malgr tout.

--Vous me le jurez!

--Oui, lui dis-je tout bas.

Nanine entra alors portant des assiettes, un poulet froid, une bouteille
de bordeaux, des fraises et deux couverts.

--Je ne vous ai pas fait faire du punch, dit Nanine, le bordeaux est
meilleur pour vous. N'est-ce pas, monsieur?

--Certainement, rpondis-je, tout mu encore des dernires paroles de
Marguerite et les yeux ardemment fixs sur elle.

--Bien, dit-elle, mets tout cela sur la petite table, approche-la du
lit; nous nous servirons nous-mmes. Voil trois nuits que tu passes, tu
dois avoir envie de dormir, va te coucher; je n'ai plus besoin de rien.

--Faut-il fermer la porte  double tour?

--Je le crois bien! Et surtout dis qu'on ne laisse entrer personne
demain avant midi.




Chapitre XII


 cinq heures du matin, quand le jour commena  paratre  travers les
rideaux, Marguerite me dit:

--Pardonne-moi si je te chasse, mais il le faut. Le duc vient tous les
matins; on va lui rpondre que je dors, quand il va venir, et il
attendra peut-tre que je me rveille.

Je pris dans mes mains la tte de Marguerite, dont les cheveux dfaits
ruisselaient autour d'elle, et je lui donnai un dernier baiser, en lui
disant:

--Quand te reverrai-je?

--coute, reprit-elle, prends cette petite clef dore qui est sur la
chemine, va ouvrir cette porte; rapporte la clef ici et va-t'en. Dans
la journe, tu recevras une lettre et mes ordres, car tu sais que tu
dois obir aveuglment.

--Oui, et si je demandais dj quelque chose?

--Quoi donc?

--Que tu me laissasses cette clef.

--Je n'ai jamais fait pour personne ce que tu me demandes l.

--Eh bien, fais-le pour moi, car je te jure que, moi, je ne t'aime pas
comme les autres t'aimaient.

--Eh bien, garde-la; mais je te prviens qu'il ne dpend que de moi que
cette clef ne te serve  rien.

--Pourquoi?

--Il y a des verrous en dedans de la porte.

--Mchante!

--Je les ferai ter.

--Tu m'aimes donc un peu?

--Je ne sais pas comment cela se fait, mais il me semble que oui.
Maintenant va-t'en; je tombe de sommeil.

Nous restmes quelques secondes dans les bras l'un de l'autre, et je
partis.

Les rues taient dsertes, la grande ville dormait encore, une douce
fracheur courait dans ces quartiers que le bruit des hommes allait
envahir quelques heures plus tard.

Il me sembla que cette ville endormie m'appartenait; je cherchais dans
mon souvenir les noms de ceux dont j'avais jusqu'alors envi le bonheur;
et je ne m'en rappelais pas un sans me trouver plus heureux que lui.

tre aim d'une jeune fille chaste, lui rvler le premier cet trange
mystre de l'amour, certes, c'est une grande flicit, mais c'est la
chose du monde la plus simple. S'emparer d'un coeur qui n'a pas
l'habitude des attaques, c'est entrer dans une ville ouverte et sans
garnison. L'ducation, le sentiment des devoirs et la famille sont de
trs fortes sentinelles; mais il n'y a sentinelles si vigilantes que ne
trompe une fille de seize ans,  qui, par la voix de l'homme qu'elle
aime, la nature donne ses premiers conseils d'amour qui sont d'autant
plus ardents qu'ils paraissent plus purs.

Plus la jeune fille croit au bien, plus elle s'abandonne facilement,
sinon  l'amant, du moins  l'amour, car tant sans dfiance, elle est
sans force, et se faire aimer d'elle est un triomphe que tout homme de
vingt-cinq ans pourra se donner quand il voudra. Et cela est si vrai que
voyez comme on entoure les jeunes filles de surveillance et de remparts!
Les couvents n'ont pas de murs assez hauts, les mres de serrures assez
fortes, la religion de devoirs assez continus pour renfermer tous ces
charmants oiseaux dans leur cage, sur laquelle on ne se donne mme pas
la peine de jeter des fleurs. Aussi comme elles doivent dsirer ce monde
qu'on leur cache, comme elles doivent croire qu'il est tentant, comme
elles doivent couter la premire voix qui,  travers les barreaux,
vient leur en raconter les secrets, et bnir la main qui lve, la
premire, un coin du voile mystrieux.

Mais tre rellement aim d'une courtisane, c'est une victoire bien
autrement difficile. Chez elles, le corps a us l'me, les sens ont
brl le coeur, la dbauche a cuirass les sentiments. Les mots qu'on
leur dit, elles les savent depuis longtemps; les moyens que l'on
emploie, elles les connaissent, l'amour mme qu'elles inspirent, elles
l'ont vendu. Elles aiment par mtier et non par entranement. Elles sont
mieux gardes par leurs calculs qu'une vierge par sa mre et son
couvent; aussi ont-elles invent le mot caprice pour ces amours sans
trafic qu'elles se donnent de temps en temps comme repos, comme excuse,
ou comme consolation; semblables  ces usuriers qui ranonnent mille
individus, et qui croient tout racheter en prtant un jour vingt francs
 quelque pauvre diable qui meurt de faim, sans exiger d'intrt et sans
lui demander de reu.

Puis, quand Dieu permet l'amour  une courtisane, cet amour, qui semble
d'abord un pardon, devient presque toujours pour elle un chtiment. Il
n'y a pas d'absolution sans pnitence. Quand une crature, qui a tout
son pass  se reprocher, se sent tout  coup prise d'un amour profond,
sincre, irrsistible, dont elle ne se ft jamais crue capable; quand
elle a avou cet amour, comme l'homme aim ainsi la domine! Comme il se
sent fort avec ce droit cruel de lui dire: vous ne faites pas plus pour
de l'amour que vous n'avez fait pour de l'argent.

Alors elles ne savent quelles preuves donner. Un enfant, raconte la
fable, aprs s'tre longtemps amus dans un champ  crier: au secours!
Pour dranger des travailleurs, fut dvor un jour par un ours, sans que
ceux qu'il avait tromps si souvent crussent cette fois aux cris rels
qu'il poussait. Il en est de mme de ces malheureuses filles, quand
elles aiment srieusement. Elles ont menti tant de fois qu'on ne veut
plus les croire, et elles sont, au milieu de leurs remords, dvores par
leur amour.

De l, ces grands dvouements, ces austres retraites dont quelques-unes
ont donn l'exemple.

Mais, quand l'homme qui inspire cet amour rdempteur a l'me assez
gnreuse pour l'accepter sans se souvenir du pass, quand il s'y
abandonne, quand il aime enfin, comme il est aim, cet homme puise d'un
coup toutes les motions terrestres, et aprs cet amour son coeur sera
ferm  tout autre.

Ces rflexions, je ne les faisais pas le matin o je rentrais chez moi.
Elles n'eussent pu tre que le pressentiment de ce qui allait m'arriver,
et malgr mon amour pour Marguerite, je n'entrevoyais pas de semblables
consquences; aujourd'hui je les fais. Tout tant irrvocablement fini,
elles rsultent naturellement de ce qui a eu lieu.

Mais revenons au premier jour de cette liaison. Quand je rentrai,
j'tais d'une gaiet folle. En songeant que les barrires places par
mon imagination entre Marguerite et moi avaient disparu, que je la
possdais, que j'occupais un peu sa pense, que j'avais dans ma poche la
clef de son appartement et le droit de me servir de cette clef, j'tais
content de la vie, fier de moi, et j'aimais Dieu qui permettait tout
cela.

Un jour, un jeune homme passe dans une rue, il y coudoie une femme, il
la regarde, il se retourne, il passe. Cette femme, il ne la connat pas,
elle a des plaisirs, des chagrins, des amours o il n'a aucune part. Il
n'existe pas pour elle, et peut-tre, s'il lui parlait, se
moquerait-elle de lui comme Marguerite avait fait de moi. Des semaines,
des mois, des annes s'coulent, et tout  coup, quand ils ont suivi
chacun leur destine dans un ordre diffrent, la logique du hasard les
ramne en face l'un de l'autre. Cette femme devient la matresse de cet
homme et l'aime. Comment? Pourquoi? Leurs deux existences n'en font plus
qu'une;  peine l'intimit existe-t-elle, qu'elle leur semble avoir
exist toujours, et tout ce qui a prcd s'efface de la mmoire des
deux amants. C'est curieux, avouons-le.

Quant  moi, je ne me rappelais plus comment j'avais vcu avant la
veille. Tout mon tre s'exaltait en joie au souvenir des mots changs
pendant cette premire nuit. Ou Marguerite tait habile  tromper, ou
elle avait pour moi une de ces passions subites qui se rvlent ds le
premier baiser, et qui meurent quelquefois, du reste, comme elles sont
nes.

Plus j'y rflchissais, plus je me disais que Marguerite n'avait aucune
raison de feindre un amour qu'elle n'aurait pas ressenti, et je me
disais aussi que les femmes ont deux faons d'aimer qui peuvent rsulter
l'une de l'autre: elles aiment avec le coeur ou avec les sens. Souvent
une femme prend un amant pour obir  la seule volont de ses sens, et
apprend, sans s'y tre attendue, le mystre de l'amour immatriel et ne
vit plus que par son coeur; souvent une jeune fille, ne cherchant dans le
mariage que la runion de deux affections pures, reoit cette soudaine
rvlation de l'amour physique, cette nergique conclusion des plus
chastes impressions de l'me.

Je m'endormis au milieu de ces penses. Je fus rveill par une lettre
de Marguerite, lettre contenant ces mots:

Voici mes ordres: ce soir au Vaudeville. Venez pendant le troisime
entr'acte.

M. G.

Je serrai ce billet dans un tiroir, afin d'avoir toujours la ralit
sous la main, dans le cas o je douterais, comme cela m'arrivait par
moments.

Elle ne me disait pas de l'aller voir dans le jour, je n'osai me
prsenter chez elle; mais j'avais un si grand dsir de la rencontrer
avant le soir que j'allai aux Champs-Elyses, o, comme la veille, je la
vis passer et redescendre.

 sept heures, j'tais au Vaudeville.

Jamais je n'tais entr si tt dans un thtre.

Toutes les loges s'emplirent les unes aprs les autres. Une seule
restait vide: l'avant-scne du rez-de-chausse.

Au commencement du troisime acte, j'entendis ouvrir la porte de cette
loge, sur laquelle j'avais presque constamment les yeux fixs,
Marguerite parut.

Elle passa tout de suite sur le devant, chercha  l'orchestre, m'y vit
et me remercia du regard.

Elle tait merveilleusement belle ce soir-l.

Etais-je la cause de cette coquetterie? M'aimait-elle assez pour croire
que, plus je la trouverais belle, plus je serais heureux? Je l'ignorais
encore; mais si telle avait t son intention, elle russissait, car,
lorsqu'elle se montra, les ttes ondulrent les unes vers les autres, et
l'acteur alors en scne regarda lui-mme celle qui troublait ainsi les
spectateurs par sa seule apparition.

Et j'avais la clef de l'appartement de cette femme, et dans trois ou
quatre heures elle allait de nouveau tre  moi.

On blme ceux qui se ruinent pour des actrices et des femmes
entretenues; ce qui m'tonne, c'est qu'ils ne fassent pas pour elles
vingt fois plus de folies. Il faut avoir vcu, comme moi, de cette
vie-l, pour savoir combien les petites vanits de tous les jours
qu'elles donnent  leur amant soudent fortement dans le coeur, puisque
nous n'avons pas d'autre mot, l'amour qu'il a pour elle.

Prudence prit place ensuite dans la loge, et un homme que je reconnus
pour le comte de G... s'assit au fond.

 sa vue, un froid me passa sur le coeur.

Sans doute, Marguerite s'apercevait de l'impression produite sur moi par
la prsence de cet homme dans sa loge, car elle me sourit de nouveau, et
tournant le dos au comte, elle parut fort attentive  la pice. Au
troisime entr'acte, elle se retourna, dit deux mots; le comte quitta la
loge, et Marguerite me fit signe de venir la voir.

--Bonsoir! me dit-elle quand j'entrai, et elle me tendit la main.

--Bonsoir! rpondis-je en m'adressant  Marguerite et  Prudence.

--Mais je prends la place de quelqu'un. Est-ce que M. le comte de G...
ne va pas revenir?

--Si; je l'ai envoy me chercher des bonbons pour que nous puissions
causer seuls un instant. Madame Duvernoy est dans la confidence.

--Oui, mes enfants, dit celle-ci; mais soyez tranquilles, je ne dirai
rien.

--Qu'avez-vous donc ce soir? dit Marguerite en se levant et en venant
dans l'ombre de la loge m'embrasser sur le front.

--Je suis un peu souffrant.

--Il faut aller vous coucher, reprit-elle avec cet air ironique si bien
fait pour sa tte fine et spirituelle.

--O?

--Chez vous.

--Vous savez bien que je n'y dormirai pas.

--Alors, il ne faut pas venir nous faire la moue ici parce que vous avez
vu un homme dans ma loge.

--Ce n'est pas pour cette raison.

--Si fait, je m'y connais, et vous avez tort; ainsi ne parlons plus de
cela. Vous viendrez aprs le spectacle chez Prudence, et vous y resterez
jusqu' ce que je vous appelle. Entendez-vous?

--Oui.

Est-ce que je pouvais dsobir?

--Vous m'aimez toujours? reprit-elle.

--Vous me le demandez!

--Vous avez pens  moi?

--Tout le jour.

--Savez-vous que je crains dcidment de devenir amoureuse de vous?
demandez plutt  Prudence.

--Ah! rpondit la grosse fille, c'en est assommant.

--Maintenant, vous allez retourner  votre stalle; le comte va rentrer,
et il est inutile qu'il vous trouve ici.

--Pourquoi?

--Parce que cela vous est dsagrable de le voir.

--Non; seulement si vous m'aviez dit dsirer venir au Vaudeville ce
soir, j'aurais pu vous envoyer cette loge aussi bien que lui.

--Malheureusement, il me l'a apporte sans que je la lui demande, en
m'offrant de m'accompagner. Vous le savez trs bien, je ne pouvais pas
refuser. Tout ce que je pouvais faire, c'tait de vous crire o
j'allais pour que vous me vissiez, et parce que moi-mme j'avais du
plaisir  vous revoir plus tt; mais, puisque c'est ainsi que vous me
remerciez, je profite de la leon.

--J'ai tort, pardonnez-moi.

-- la bonne heure, retournez gentiment  votre place, et surtout ne
faites plus le jaloux.

Elle m'embrassa de nouveau, et je sortis.

Dans le couloir, je rencontrai le comte qui revenait.

Je retournai  ma stalle.

Aprs tout, la prsence de M. de G... dans la loge de Marguerite tait
la chose la plus simple. Il avait t son amant, il lui apportait une
loge, il l'accompagnait au spectacle, tout cela tait fort naturel, et,
du moment o j'avais pour matresse une fille comme Marguerite, il me
fallait bien accepter ses habitudes.

Je n'en fus pas moins trs malheureux le reste de la soire, et j'tais
fort triste en m'en allant, aprs avoir vu Prudence, le comte et
Marguerite monter dans la calche qui les attendait  la porte.

Et cependant, un quart d'heure aprs, j'tais chez Prudence. Elle
rentrait  peine.




Chapitre XIII


--Vous tes venu presque aussi vite que nous, me dit Prudence.

--Oui, rpondis-je machinalement. O est Marguerite?

--Chez elle.

--Toute seule?

--Avec M. de G...

Je me promenai  grands pas dans le salon.

--Eh bien, qu'avez-vous?

--Croyez-vous que je trouve drle d'attendre ici que M. de G... sorte de
chez Marguerite?

--Vous n'tes pas raisonnable non plus. Comprenez donc que Marguerite ne
peut pas mettre le comte  la porte. M. de G... a t longtemps avec
elle, il lui a toujours donn beaucoup d'argent; il lui en donne encore.
Marguerite dpense plus de cent mille francs par an; elle a beaucoup de
dettes. Le duc lui envoie ce qu'elle lui demande, mais elle n'ose pas
toujours lui demander tout ce dont elle a besoin. Il ne faut pas qu'elle
se brouille avec le comte qui lui fait une dizaine de mille francs par
an au moins. Marguerite vous aime bien, mon cher ami, mais votre liaison
avec elle, dans son intrt et dans le vtre, ne doit pas tre srieuse.
Ce n'est pas avec vos sept ou huit mille francs de pension que vous
soutiendrez le luxe de cette fille-l; ils ne suffiraient pas 
l'entretien de sa voiture. Prenez Marguerite pour ce qu'elle est, pour
une bonne fille spirituelle et jolie; soyez son amant pendant un mois,
deux mois; donnez-lui des bouquets, des bonbons et des loges; mais ne
vous mettez rien de plus en tte, et ne lui faites pas des scnes de
jalousie ridicule. Vous savez bien  qui vous avez affaire; Marguerite
n'est pas une vertu. Vous lui plaisez, vous l'aimez bien, ne vous
inquitez pas du reste. Je vous trouve charmant de faire le susceptible!
Vous avez la plus agrable matresse de Paris! Elle vous reoit dans un
appartement magnifique, elle est couverte de diamants, elle ne vous
cotera pas un sou, si vous le voulez, et vous n'tes pas content. Que
diable! Vous en demandez trop.

--Vous avez raison, mais c'est plus fort que moi, l'ide que cet homme
est son amant me fait un mal affreux.

--D'abord, reprit Prudence, est-il encore son amant? C'est un homme dont
elle a besoin, voil tout. Depuis deux jours, elle lui fait fermer sa
porte; il est venu ce matin, elle n'a pas pu faire autrement que
d'accepter sa loge et de le laisser l'accompagner. Il l'a reconduite, il
monte un instant chez elle, il n'y reste pas, puisque vous attendez ici.
Tout cela est bien naturel, il me semble. D'ailleurs vous acceptez bien
le duc?

--Oui, mais celui-l est un vieillard, et je suis sr que Marguerite
n'est pas sa matresse. Puis, on peut souvent accepter une liaison et
n'en pas accepter deux. Cette facilit ressemble trop  un calcul et
rapproche l'homme qui y consent, mme par amour, de ceux qui, un tage
plus bas, font un mtier de ce consentement et un profit de ce mtier.

--Ah! Mon cher, que vous tes arrir! Combien en ai-je vus, et des plus
nobles, des plus lgants, des plus riches, faire ce que je vous
conseille et cela, sans efforts, sans honte, sans remords! Mais cela se
voit tous les jours. Mais comment voudriez-vous que les femmes
entretenues de Paris fissent pour soutenir le train qu'elles mnent, si
elles n'avaient pas trois ou quatre amants  la fois? Il n'y a pas de
fortune, si considrable qu'elle soit, qui puisse subvenir seule aux
dpenses d'une femme comme Marguerite. Une fortune de cinq cent mille
francs de rente est une fortune norme en France; eh bien, mon cher ami,
cinq cent mille francs de rente n'en viendraient pas  bout, et voici
pourquoi: un homme qui a un pareil revenu a une maison monte, des
chevaux, des domestiques, des voitures, des chasses, des amis; souvent
il est mari, il a des enfants, il fait courir, il joue, il voyage, que
sais-je, moi! Toutes ces habitudes sont prises de telle faon qu'il ne
peut s'en dfaire sans passer pour tre ruin et sans faire scandale.
Tout compte fait, avec cinq cent mille francs par an, il ne peut pas
donner  une femme plus de quarante ou cinquante mille francs dans
l'anne, et encore c'est beaucoup. Eh bien, d'autres amours compltent
la dpense annuelle de la femme. Avec Marguerite, c'est encore plus
commode; elle est tombe par un miracle du ciel sur un vieillard riche 
dix millions, dont la femme et la fille sont mortes, qui n'a plus que
des neveux riches eux-mmes, qui lui donne tout ce qu'elle veut sans
rien lui demander en change; mais elle ne peut pas lui demander plus de
soixante-dix mille francs par an, et je suis sre que si elle lui en
demandait davantage, malgr sa fortune et l'affection qu'il a pour elle,
il le lui refuserait.

Tous ces jeunes gens ayant vingt ou trente mille livres de rente 
Paris, c'est--dire  peine de quoi vivre dans le monde qu'ils
frquentent, savent trs bien, quand ils sont les amants d'une femme
comme Marguerite, qu'elle ne pourrait pas seulement payer son
appartement et ses domestiques avec ce qu'ils lui donnent. Ils ne lui
disent pas qu'ils le savent, ils ont l'air de ne rien voir, et quand ils
en ont assez ils s'en vont. S'ils ont la vanit de suffire  tout, ils
se ruinent comme des sots et vont se faire tuer en Afrique aprs avoir
laiss cent mille francs de dettes  Paris. Croyez-vous que la femme
leur en soit reconnaissante? Pas le moins du monde. Au contraire, elle
dit qu'elle leur a sacrifi sa position et que, pendant qu'elle tait
avec eux, elle perdait de l'argent. Ah! vous trouvez tous ces dtails
honteux, n'est-ce pas? Ils sont vrais. Vous tes un charmant garon, que
j'aime de tout mon coeur; je vis depuis vingt ans parmi les femmes
entretenues, je sais ce qu'elles sont et ce qu'elles valent, et je ne
voudrais pas vous voir prendre au srieux le caprice qu'une jolie fille
a pour vous.

Puis, outre cela, admettons, continua Prudence, que Marguerite vous
aime assez pour renoncer au comte et au duc, dans le cas o celui-ci
s'apercevrait de votre liaison et lui dirait de choisir entre vous et
lui, le sacrifice qu'elle vous ferait serait norme, c'est
incontestable. Quel sacrifice gal pourriez-vous lui faire, vous? Quand
la satit serait venue, quand vous n'en voudriez plus enfin, que
feriez-vous pour la ddommager de ce que vous lui auriez fait perdre?
Rien. Vous l'auriez isole du monde dans lequel taient sa fortune et
son avenir, elle vous aurait donn ses plus belles annes, et elle
serait oublie. Ou vous seriez un homme ordinaire, alors, lui jetant son
pass  la face, vous lui diriez qu'en la quittant vous ne faites
qu'agir comme ses autres amants, et vous l'abandonneriez  une misre
certaine; ou vous seriez un honnte homme, et, vous croyant forc de la
garder auprs de vous, vous vous livreriez vous-mme  un malheur
invitable, car cette liaison, excusable chez le jeune homme, ne l'est
plus chez l'homme mr. Elle devient un obstacle  tout, elle ne permet
ni la famille, ni l'ambition, ces secondes et dernires amours de
l'homme. Croyez-m'en donc, mon ami, prenez les choses pour ce qu'elles
valent, les femmes pour ce qu'elles sont, et ne donnez pas  une fille
entretenue le droit de se dire votre crancire en quoi que ce soit.

C'tait sagement raisonn et d'une logique dont j'aurais cru Prudence
incapable. Je ne trouvai rien  lui rpondre, sinon qu'elle avait
raison; je lui donnai la main et la remerciai de ses conseils.

--Allons, allons, me dit-elle, chassez-moi ces mauvaises thories, et
riez; la vie est charmante, mon cher, c'est selon le verre par lequel on
la regarde. Tenez, consultez votre ami Gaston, en voil un qui me fait
l'effet de comprendre l'amour comme je le comprends. Ce dont il faut que
vous soyez convaincu, sans quoi vous deviendrez un garon insipide,
c'est qu'il y a  ct d'ici une belle fille qui attend impatiemment que
l'homme qui est chez elle s'en aille, qui pense  vous, qui vous garde
sa nuit et qui vous aime, j'en suis certaine. Maintenant venez vous
mettre  la fentre avec moi, et regardons partir le comte qui ne va pas
tarder  nous laisser la place.

Prudence ouvrit une fentre, et nous nous accoudmes  ct l'un de
l'autre sur le balcon.

Elle regardait les rares passants, moi je rvais.

Tout ce qu'elle m'avait dit me bourdonnait dans la tte, et je ne
pouvais m'empcher de convenir qu'elle avait raison; mais l'amour rel
que j'avais pour Marguerite avait peine  s'accommoder de cette
raison-l. Aussi poussais-je de temps en temps des soupirs qui faisaient
retourner Prudence, et lui faisaient hausser les paules comme un
mdecin qui dsespre d'un malade.

Comme on s'aperoit que la vie doit tre courte, disais-je en moi-mme,
par la rapidit des sensations! Je ne connais Marguerite que depuis deux
jours, elle n'est ma matresse que depuis hier, et elle a dj tellement
envahi ma pense, mon coeur et ma vie, que la visite de ce comte de G...
est un malheur pour moi.

Enfin le comte sortit, remonta dans sa voiture et disparut. Prudence
ferma sa fentre.

Au mme moment Marguerite nous appelait.

--Venez vite, on met la table, disait-elle, nous allons souper.

Quand j'entrai chez elle, Marguerite courut  moi, me sauta au cou et
m'embrassa de toutes ses forces.

--Sommes-nous toujours maussade? me dit-elle.

--Non, c'est fini, rpondit Prudence, je lui ai fait de la morale, et il
a promis d'tre sage.

-- la bonne heure!

Malgr moi, je jetai les yeux sur le lit, il n'tait pas dfait; quant 
Marguerite, elle tait dj en peignoir blanc.

On se mit  table.

Charme, douceur, expansion, Marguerite avait tout, et j'tais bien forc
de temps en temps de reconnatre que je n'avais pas le droit de lui
demander autre chose; que bien des gens seraient heureux  ma place, et
que, comme le berger de Virgile, je n'avais qu' jouir des loisirs qu'un
dieu ou plutt qu'une desse me faisait.

J'essayai de mettre en pratique les thories de Prudence et d'tre aussi
gai que mes deux compagnes; mais ce qui chez elles tait nature, chez
moi tait effort, et le rire nerveux que j'avais, et auquel elles se
tromprent, touchait de bien prs aux larmes.

Enfin le souper cessa, et je restai seul avec Marguerite. Elle alla,
comme elle en avait l'habitude, s'asseoir sur son tapis devant le feu et
regarder d'un air triste la flamme du foyer.

Elle songeait! A quoi? Je l'ignore; moi, je la regardais avec amour et
presque avec terreur en pensant  ce que j'tais prt  souffrir pour
elle.

--Sais-tu  quoi je pensais?

--Non.

-- une combinaison que j'ai trouve.

--Et quelle est cette combinaison?

--Je ne puis pas encore te la confier, mais je puis te dire ce qui en
rsulterait. Il en rsulterait que dans un mois d'ici je serais libre,
je ne devrais plus rien, et nous irions passer ensemble l't  la
campagne.

--Et vous ne pouvez pas me dire par quel moyen?

--Non, il faut seulement que tu m'aimes comme je t'aime, et tout
russira.

--Et c'est vous seule qui avez trouv cette combinaison?

--Oui.

--Et vous l'excuterez seule?

--Moi seule aurai les ennuis, me dit Marguerite avec un sourire que je
n'oublierai jamais, mais nous partagerons les bnfices.

Je ne pus m'empcher de rougir  ce mot de bnfices; je me rappelai
Manon Lescaut mangeant avec Desgrieux l'argent de M. de B...

Je rpondis d'un ton un peu dur et en me levant:

--Vous me permettrez, ma chre Marguerite, de ne partager les bnfices
que des entreprises que je conois et que j'exploite moi-mme.

--Qu'est-ce que cela signifie?

--Cela signifie que je souponne fort M. le comte de G... d'tre votre
associ dans cette heureuse combinaison dont je n'accepte ni les charges
ni les bnfices.

--Vous tes un enfant. Je croyais que vous m'aimiez, je me suis trompe,
c'est bien.

Et, en mme temps, elle se leva, ouvrit son piano et se remit  jouer
l'Invitation  la valse, jusqu' ce fameux passage en majeur qui
l'arrtait toujours.

Etait-ce par habitude, ou pour me rappeler le jour o nous nous tions
connus? Tout ce que je sais, c'est qu'avec cette mlodie les souvenirs
me revinrent, et, m'approchant d'elle, je lui pris la tte entre mes
mains et l'embrassai.

--Vous me pardonnez? Lui dis-je.

--Vous le voyez bien, me rpondit-elle; mais remarquez que nous n'en
sommes qu'au second jour, et que dj j'ai quelque chose  vous
pardonner. Vous tenez bien mal vos promesses d'obissance aveugle.

--Que voulez-vous, Marguerite, je vous aime trop, et je suis jaloux de
la moindre de vos penses. Ce que vous m'avez propos tout  l'heure me
rendrait fou de joie, mais le mystre qui prcde l'excution de ce
projet me serre le coeur.

--Voyons, raisonnons un peu, reprit-elle en me prenant les deux mains et
en me regardant avec un charmant sourire auquel il m'tait impossible de
rsister; vous m'aimez, n'est-ce pas? et vous seriez heureux de passer
trois ou quatre mois  la campagne avec moi seule; moi aussi, je serais
heureuse de cette solitude  deux, non seulement j'en serais heureuse,
mais j'en ai besoin pour ma sant. Je ne puis quitter Paris pour un si
long temps sans mettre ordre  mes affaires, et les affaires d'une femme
comme moi sont toujours trs embrouilles; eh bien, j'ai trouv le moyen
de tout concilier, mes affaires et mon amour pour vous, oui, pour vous,
ne riez pas, j'ai la folie de vous aimer! Et voil que vous prenez vos
grands airs et me dites des grands mots. Enfant, trois fois enfant,
rappelez-vous seulement que je vous aime, et ne vous inquitez de
rien.--Est-ce convenu, voyons?

--Tout ce que vous voulez est convenu, vous le savez bien.

--Alors, avant un mois, nous serons dans quelque village,  nous
promener au bord de l'eau et  boire du lait. Cela vous semble trange
que je parle ainsi, moi, Marguerite Gautier; cela vient, mon ami, de ce
que quand cette vie de Paris, qui semble me rendre si heureuse, ne me
brle pas, elle m'ennuie, et alors j'ai des aspirations soudaines vers
une existence plus calme qui me rappellerait mon enfance. On a toujours
eu une enfance, quoi que l'on soit devenue. Oh! soyez tranquille, je ne
vais pas vous dire que je suis la fille d'un colonel en retraite et que
j'ai t leve  Saint-Denis. Je suis une pauvre fille de la campagne,
et je ne savais pas crire mon nom il y a six ans. Vous voil rassur,
n'est-ce pas? Pourquoi est-ce  vous le premier  qui je m'adresse pour
partager la joie du dsir qui m'est venu? Sans doute parce que j'ai
reconnu que vous m'aimiez pour moi et non pour vous, tandis que les
autres ne m'ont jamais aime que pour eux.

J'ai t bien souvent  la campagne, mais jamais comme j'aurais voulu y
aller. C'est sur vous que je compte pour ce bonheur facile, ne soyez
donc pas mchant et accordez-le-moi. Dites-vous ceci: elle ne doit pas
vivre vieille, et je me repentirais un jour de n'avoir pas fait pour
elle la premire chose qu'elle m'a demande, et qu'il tait si facile de
faire.

Que rpondre  de pareilles paroles, surtout avec le souvenir d'une
premire nuit d'amour, et dans l'attente d'une seconde?

Une heure aprs, je tenais Marguerite dans mes bras, et elle m'et
demand de commettre un crime que je lui eusse obi.

 six heures du matin je partis, et avant de partir je lui dis:

-- ce soir?

Elle m'embrassa plus fort, mais elle ne me rpondit pas.

Dans la journe, je reus une lettre qui contenait ces mots:

Cher enfant, je suis un peu souffrante, et le mdecin m'ordonne le
repos. Je me coucherai de bonne heure ce soir et ne vous verrai pas.
Mais, pour vous rcompenser, je vous attendrai demain  midi. Je vous
aime.

Mon premier mot fut: elle me trompe!

Une sueur glace passa sur mon front, car j'aimais dj trop cette femme
pour que ce soupon ne me bouleverst point.

Et cependant je devais m'attendre  cet vnement presque tous les jours
avec Marguerite, et cela m'tait arriv souvent avec mes autres
matresses, sans que je m'en proccupasse fort. D'o venait donc
l'empire que cette femme prenait sur ma vie?

Alors je songeai, puisque j'avais la clef de chez elle,  aller la voir
comme de coutume. De cette faon, je saurais bien vite la vrit, et, si
je trouvais un homme, je le souffletterais.

En attendant, j'allai aux Champs-Elyses. J'y restai quatre heures. Elle
ne parut pas. Le soir, j'entrai dans tous les thtres o elle avait
l'habitude d'aller. Elle n'tait dans aucun.

 onze heures, je me rendis rue d'Antin.

Il n'y avait pas de lumire aux fentres de Marguerite. Je sonnai
nanmoins. Le portier me demanda o j'allais.

--Chez mademoiselle Gautier, lui dis-je.

--Elle n'est pas rentre.

--Je vais monter l'attendre.

--Il n'y a personne chez elle.

Evidemment c'tait l une consigne que je pouvais forcer puisque j'avais
la clef, mais je craignis un esclandre ridicule, et je sortis.

Seulement, je ne rentrai pas chez moi, je ne pouvais quitter la rue, et
ne perdais pas des yeux la maison de Marguerite. Il me semblait que
j'avais encore quelque chose  apprendre, ou du moins que mes soupons
allaient se confirmer.

Vers minuit, un coup que je connaissais bien s'arrta vers le numro 9.

Le comte de G... en descendit et entra dans la maison, aprs avoir
congdi sa voiture.

Un moment j'esprai que, comme  moi, on allait lui dire que Marguerite
n'tait pas chez elle, et que j'allais le voir sortir; mais  quatre
heures du matin j'attendais encore.

J'ai bien souffert depuis trois semaines, mais ce n'est rien, je crois,
en comparaison de ce que je souffris cette nuit-l.




Chapitre XIV


Rentr chez moi, je me mis  pleurer comme un enfant. Il n'y a pas
d'homme qui n'ait t tromp au moins une fois, et qui ne sache ce que
l'on souffre.

Je me dis, sous le poids de ces rsolutions de la fivre que l'on croit
toujours avoir la force de tenir, qu'il fallait rompre immdiatement
avec cet amour, et j'attendis le jour avec impatience pour aller retenir
ma place, retourner auprs de mon pre et de ma soeur, double amour dont
j'tais certain, et qui ne me tromperait pas, lui.

Cependant je ne voulais pas partir sans que Marguerite st bien pourquoi
je partais. Seul, un homme qui n'aime dcidment plus sa matresse la
quitte sans lui crire.

Je fis et refis vingt lettres dans ma tte.

J'avais eu affaire  une fille semblable  toutes les filles
entretenues, je l'avais beaucoup trop potise, elle m'avait trait en
colier, en employant, pour me tromper, une ruse d'une simplicit
insultante, c'tait clair. Mon amour-propre prit alors le dessus. Il
fallait quitter cette femme sans lui donner la satisfaction de savoir ce
que cette rupture me faisait souffrir, et voici ce que je lui crivis de
mon criture la plus lgante, et des larmes de rage et de douleur dans
les yeux:

Ma chre Marguerite,

J'espre que votre indisposition d'hier aura t peu de chose. J'ai
t,  onze heures du soir, demander de vos nouvelles, et l'on m'a
rpondu que vous n'tiez pas rentre. M. de G... a t plus heureux que
moi, car il s'est prsent quelques instants aprs, et  quatre heures
du matin il tait encore chez vous.

Pardonnez-moi les quelques heures ennuyeuses que je vous ai fait
passer, et soyez sre que je n'oublierai jamais les moments heureux que
je vous dois.

Je serais bien all savoir de vos nouvelles aujourd'hui, mais je compte
retourner prs de mon pre.

Adieu, ma chre Marguerite; je ne suis ni assez riche pour vous aimer
comme je le voudrais, ni assez pauvre pour vous aimer comme vous le
voudriez. Oublions donc, vous, un nom qui doit vous tre  peu prs
indiffrent, moi, un bonheur qui me devient impossible.

Je vous renvoie votre clef, qui ne m'a jamais servi et qui pourra vous
tre utile, si vous tes souvent malade comme vous l'tiez hier.

Vous le voyez, je n'avais pas eu la force de finir cette lettre sans une
impertinente ironie, ce qui prouvait combien j'tais encore amoureux.

Je lus et relus dix fois cette lettre, et l'ide qu'elle ferait de la
peine  Marguerite me calma un peu. J'essayai de m'enhardir dans les
sentiments qu'elle affectait, et quand,  huit heures, mon domestique
entra chez moi, je la lui remis pour qu'il la portt tout de suite.

--Faudra-t-il attendre une rponse? Me demanda Joseph (mon domestique
s'appelait Joseph, comme tous les domestiques).

--Si l'on vous demande s'il y a une rponse, vous direz que vous n'en
savez rien et vous attendrez.

Je me rattachais  cette esprance qu'elle allait me rpondre.

Pauvres et faibles que nous sommes!

Tout le temps que mon domestique resta dehors, je fus dans une agitation
extrme. Tantt me rappelant comment Marguerite s'tait donne  moi, je
me demandais de quel droit je lui crivais une lettre impertinente,
quand elle pouvait me rpondre que ce n'tait pas M. de G... qui me
trompait, mais moi qui trompais M. de G...; raisonnement qui permet 
bien des femmes d'avoir plusieurs amants. Tantt, me rappelant les
serments de cette fille, je voulais me convaincre que ma lettre tait
trop douce encore et qu'il n'y avait pas d'expressions assez fortes pour
fltrir une femme qui se riait d'un amour aussi sincre que le mien.
Puis, je me disais que j'aurais mieux fait de ne pas lui crire, d'aller
chez elle dans la journe, et que, de cette faon, j'aurais joui des
larmes que je lui aurais fait rpandre.

Enfin, je me demandais ce qu'elle allait me rpondre, dj prt  croire
l'excuse qu'elle me donnerait.

Joseph revint.

--Eh bien? Lui dis-je.

--Monsieur, me rpondit-il, madame tait couche et dormait encore, mais
ds qu'elle sonnera, on lui remettra la lettre, et s'il y a une rponse
on l'apportera.

Elle dormait!

Vingt fois je fus sur le point de renvoyer chercher cette lettre, mais
je me disais toujours:

--On la lui a peut-tre dj remise, et j'aurais l'air de me repentir.

Plus l'heure  laquelle il tait vraisemblable qu'elle me rpondt
approchait, plus je regrettais d'avoir crit.

Dix heures, onze heures, midi sonnrent.

 midi, je fus au moment d'aller au rendez-vous, comme si rien ne
s'tait pass. Enfin, je ne savais qu'imaginer pour sortir du cercle de
fer qui m'treignait.

Alors, je crus, avec cette superstition des gens qui attendent, que, si
je sortais un peu,  mon retour je trouverais une rponse. Les rponses
impatiemment attendues arrivent toujours quand on n'est pas chez soi.

Je sortis sous prtexte d'aller djeuner.

Au lieu de djeuner au caf Foy, au coin du boulevard, comme j'avais
l'habitude de le faire, je prfrai aller djeuner au Palais-Royal et
passer par la rue d'Antin. Chaque fois que de loin j'apercevais une
femme, je croyais voir Nanine m'apportant une rponse. Je passai rue
d'Antin sans avoir mme rencontr un commissionnaire. J'arrivai au
Palais-Royal, j'entrai chez Vry. Le garon me fit manger ou plutt me
servit ce qu'il voulut, car je ne mangeai pas.

Malgr moi, mes yeux se fixaient toujours sur la pendule.

Je rentrai, convaincu que j'allais trouver une lettre de Marguerite.

Le portier n'avait rien reu. J'esprais encore dans mon domestique.
Celui-ci n'avait vu personne depuis mon dpart.

Si Marguerite avait d me rpondre, elle m'et rpondu depuis longtemps.

Alors, je me mis  regretter les termes de ma lettre; j'aurais d me
taire compltement, ce qui et sans doute fait faire une dmarche  son
inquitude; car, ne me voyant pas venir au rendez-vous la veille, elle
m'et demand les raisons de mon absence, et alors seulement j'eusse d
les lui donner. De cette faon, elle n'et pu faire autrement que de se
disculper, et ce que je voulais, c'tait qu'elle se disculpt. Je
sentais dj que, quelques raisons qu'elle m'et objectes, je les
aurais crues, et que j'aurais mieux tout aim que de ne plus la voir.

J'en arrivai  croire qu'elle allait venir elle-mme chez moi, mais les
heures se passrent et elle ne vint pas.

Dcidment, Marguerite n'tait pas comme toutes les femmes, car il y en
a bien peu qui, en recevant une lettre semblable  celle que je venais
d'crire, ne rpondent pas quelque chose.

 cinq heures, je courus aux Champs-Elyses.

--Si je la rencontre, pensais-je, j'affecterai un air indiffrent, et
elle sera convaincue que je ne songe dj plus  elle.

Au tournant de la rue Royale, je la vis passer dans sa voiture; la
rencontre fut si brusque que je plis. J'ignore si elle vit mon motion;
moi, j'tais si troubl que je ne vis que sa voiture.

Je ne continuai pas ma promenade aux Champs-Elyses. Je regardai les
affiches des thtres, car j'avais encore une chance de la voir.

Il y avait une premire reprsentation au Palais-Royal. Marguerite
devait videmment y assister.

J'tais au thtre  sept heures.

Toutes les loges s'emplirent, mais Marguerite ne parut pas.

Alors, je quittai le Palais-Royal, et j'entrai dans tous les thtres o
elle allait le plus souvent, au Vaudeville, aux Varits, 
l'Opra-Comique.

Elle n'tait nulle part.

Ou ma lettre lui avait fait trop de peine pour qu'elle s'occupt de
spectacle, ou elle craignait de se trouver avec moi, et voulait viter
une explication.

Voil ce que ma vanit me soufflait sur le boulevard, quand je
rencontrai Gaston qui me demanda d'o je venais.

--Du Palais-Royal.

--Et moi de l'Opra, me dit-il; je croyais mme vous y voir.

--Pourquoi?

--Parce que Marguerite y tait.

--Ah! Elle y tait?

--Oui.

--Seule?

--Non, avec une de ses amies.

--Voil tout?

--Le comte de G... est venu un instant dans sa loge; mais elle s'en est
alle avec le duc.  chaque instant, je croyais vous voir paratre. Il y
avait  ct de moi une stalle qui est reste vide toute la soire, et
j'tais convaincu qu'elle tait loue par vous.

--Mais pourquoi irais-je o Marguerite va?

--Parce que vous tes son amant, pardieu!

--Et qui vous a dit cela?

--Prudence, que j'ai rencontre hier. Je vous en flicite, mon cher;
c'est une jolie matresse que n'a pas qui veut. Gardez-la, elle vous
fera honneur.

Cette simple rflexion de Gaston me montra combien mes susceptibilits
taient ridicules.

Si je l'avais rencontr la veille et qu'il m'et parl ainsi, je n'eusse
certainement pas crit la sotte lettre du matin.

Je fus au moment d'aller chez Prudence et de l'envoyer dire  Marguerite
que j'avais  lui parler; mais je craignis que pour se venger elle ne me
rpondt qu'elle ne pouvait pas me recevoir, et je rentrai chez moi
aprs tre pass par la rue d'Antin.

Je demandai de nouveau  mon portier s'il avait une lettre pour moi.

Rien! Elle aura voulu voir si je ferais quelque nouvelle dmarche et si
je rtracterais ma lettre aujourd'hui, me dis-je en me couchant; mais,
voyant que je ne lui cris pas, elle m'crira demain.

Ce soir-l surtout je me repentis de ce que j'avais fait. J'tais seul
chez moi, ne pouvant dormir, dvor d'inquitude et de jalousie quand,
en laissant suivre aux choses leur vritable cours, j'aurais d tre
auprs de Marguerite et m'entendre dire les mots charmants que je
n'avais entendus que deux fois, et qui me brlaient les oreilles dans ma
solitude.

Ce qu'il y avait d'affreux dans ma situation, c'est que le raisonnement
me donnait tort; en effet, tout me disait que Marguerite m'aimait.
D'abord, ce projet de passer un t avec moi seul  la campagne, puis
cette certitude que rien ne la forait  tre ma matresse, puisque ma
fortune tait insuffisante  ses besoins et mme  ses caprices. Il n'y
avait donc eu chez elle que l'esprance de trouver en moi une affection
sincre, capable de la reposer des amours mercenaires au milieu
desquelles elle vivait, et ds le second jour je dtruisais cette
esprance, et je payais en ironie impertinente l'amour accept pendant
deux nuits. Ce que je faisais tait donc plus que ridicule, c'tait
indlicat. Avais-je seulement pay cette femme, pour avoir le droit de
blmer sa vie, et n'avais-je pas l'air, en me retirant ds le second
jour, d'un parasite d'amour qui craint qu'on ne lui donne la carte de
son dner? Comment! Il y avait trente-six heures que je connaissais
Marguerite; il y en avait vingt-quatre que j'tais son amant, et je
faisais le susceptible; et au lieu de me trouver trop heureux qu'elle
partaget pour moi, je voulais avoir tout  moi seul, et la contraindre
 briser d'un coup les relations de son pass qui taient les revenus de
son avenir. Qu'avais-je  lui reprocher? Rien. Elle m'avait crit
qu'elle tait souffrante, quand elle et pu me dire tout crment, avec
la hideuse franchise de certaines femmes, qu'elle avait un amant 
recevoir; et au lieu de croire  sa lettre, au lieu d'aller me promener
dans toutes les rues de Paris, except dans la rue d'Antin; au lieu de
passer ma soire avec mes amis et de me prsenter le lendemain  l'heure
qu'elle m'indiquait, je faisais l'Othello, je l'espionnais, et je
croyais la punir en ne la voyant plus. Mais elle devait tre enchante
au contraire de cette sparation; mais elle devait me trouver
souverainement sot, et son silence n'tait pas mme de la rancune;
c'tait du ddain.

J'aurais d alors faire  Marguerite un cadeau qui ne lui laisst aucun
doute sur ma gnrosit, et qui m'et permis, la traitant comme une
fille entretenue, de me croire quitte avec elle; mais j'eusse cru
offenser par la moindre apparence de trafic, sinon l'amour qu'elle avait
pour moi, du moins l'amour que j'avais pour elle, et puisque cet amour
tait si pur qu'il n'admettait pas le partage, il ne pouvait payer par
un prsent, si beau qu'il ft, le bonheur qu'on lui avait donn, si
court qu'et t ce bonheur.

Voil ce que je me rptais la nuit, et ce qu' chaque instant j'tais
prt  aller dire  Marguerite.

Quand le jour parut, je ne dormais pas encore, j'avais la fivre; il
m'tait impossible de penser  autre chose qu' Marguerite.

Comme vous le comprenez, il fallait prendre un parti dcisif, et en
finir avec la femme ou avec mes scrupules, si toutefois elle consentait
encore  me recevoir.

Mais, vous le savez, on retarde toujours un parti dcisif: aussi, ne
pouvant rester chez moi, n'osant me prsenter chez Marguerite, j'essayai
un moyen de me rapprocher d'elle, moyen que mon amour-propre pourrait
mettre sur le compte du hasard, dans le cas o il russirait.

Il tait neuf heures; je courus chez Prudence, qui me demanda  quoi
elle devait cette visite matinale.

Je n'osai pas lui dire franchement ce qui m'amenait. Je lui rpondis que
j'tais sorti de bonne heure pour retenir une place  la diligence de
C..., o demeurait mon pre.

--Vous tes bien heureux, me dit-elle, de pouvoir quitter Paris par ce
beau temps-l.

Je regardai Prudence, me demandant si elle se moquait de moi.

Mais son visage tait srieux.

--Irez-vous dire adieu  Marguerite? reprit-elle toujours srieusement.

--Non.

--Vous faites bien.

--Vous trouvez?

--Naturellement. Puisque vous avez rompu avec elle,  quoi bon la
revoir?

--Vous savez donc notre rupture?

--Elle m'a montr votre lettre.

--Et que vous a-t-elle dit?

--Elle m'a dit: Ma chre Prudence, votre protg n'est pas poli: on
pense ces lettres-l, mais on ne les crit pas!

--Et de quel ton vous a-t-elle dit cela?

--En riant et elle a ajout: Il a soup deux fois chez moi, et il ne me
fait mme pas de visite de digestion.

Voil l'effet que ma lettre et mes jalousies avaient produit. Je fus
cruellement humili dans la vanit de mon amour.

--Et qu'a-t-elle fait hier au soir?

--Elle est alle  l'opra.

--Je le sais. Et ensuite?

--Elle a soup chez elle.

--Seule?

--Avec le comte de G..., je crois.

Ainsi ma rupture n'avait rien chang dans les habitudes de Marguerite.

C'est pour ces circonstances-l que certaines gens vous disent: Il
fallait ne plus penser  cette femme qui ne vous aimait pas.

--Allons, je suis bien aise de voir que Marguerite ne se dsole pas pour
moi, repris-je avec un sourire forc.

--Et elle a grandement raison. Vous avez fait ce que vous deviez faire,
vous avez t plus raisonnable qu'elle, car cette fille-l vous aimait,
elle ne faisait que parler de vous, et aurait t capable de quelque
folie.

--Pourquoi ne m'a-t-elle pas rpondu, puisqu'elle m'aime?

--Parce qu'elle a compris qu'elle avait tort de vous aimer. Puis les
femmes permettent quelquefois qu'on trompe leur amour, jamais qu'on
blesse leur amour-propre, et l'on blesse toujours l'amour-propre d'une
femme quand, deux jours aprs qu'on est son amant, on la quitte, quelles
que soient les raisons que l'on donne  cette rupture. Je connais
Marguerite, elle mourrait plutt que de vous rpondre.

--Que faut-il que je fasse alors?

--Rien. Elle vous oubliera, vous l'oublierez, et vous n'aurez rien 
vous reprocher l'un  l'autre.

--Mais si je lui crivais pour lui demander pardon?

--Gardez-vous-en bien, elle vous pardonnerait.

Je fus sur le point de sauter au cou de Prudence.

Un quart d'heure aprs, j'tais rentr chez moi et j'crivais 
Marguerite:

Quelqu'un qui se repent d'une lettre qu'il a crite hier, qui partira
demain si vous ne lui pardonnez, voudrait savoir  quelle heure il
pourra dposer son repentir  vos pieds.

Quand vous trouvera-t-il seule? Car, vous le savez, les confessions
doivent tre faites sans tmoins.

Je pliai cette espce de madrigal en prose, et je l'envoyai par Joseph,
qui remit la lettre  Marguerite elle-mme, laquelle lui rpondit
qu'elle rpondrait plus tard.

Je ne sortis qu'un instant pour aller dner, et  onze heures du soir je
n'avais pas encore de rponse.

Je rsolus alors de ne pas souffrir plus longtemps et de partir le
lendemain.

En consquence de cette rsolution, convaincu que je ne m'endormirais
pas si je me couchais, je me mis  faire mes malles.




Chapitre XV


Il y avait  peu prs une heure que Joseph et moi nous prparions tout
pour mon dpart, lorsqu'on sonna violemment  ma porte.

--Faut-il ouvrir? me dit Joseph.

--Ouvrez, lui dis-je, me demandant qui pouvait venir  pareille heure
chez moi, et n'osant croire que ce ft Marguerite.

--Monsieur, me dit Joseph en rentrant, ce sont deux dames.

--C'est nous, Armand, me cria une voix que je reconnus pour celle de
Prudence.

Je sortis de ma chambre.

Prudence, debout, regardait les quelques curiosits de mon salon;
Marguerite, assise sur le canap, rflchissait.

Quand j'entrai, j'allai  elle, je m'agenouillai, je lui pris les deux
mains, et, tout mu, je lui dis: pardon.

Elle m'embrassa au front et me dit:

--Voil dj trois fois que je vous pardonne.

--J'allais partir demain.

--En quoi ma visite peut-elle changer votre rsolution? Je ne viens pas
pour vous empcher de quitter Paris. Je viens parce que je n'ai pas eu
dans la journe le temps de vous rpondre, et que je n'ai pas voulu vous
laisser croire que je fusse fche contre vous. Encore Prudence ne
voulait-elle pas que je vinsse; elle disait que je vous drangerais
peut-tre.

--Vous, me dranger, vous, Marguerite! Et comment?

--Dame! Vous pouviez avoir une femme chez vous, rpondit Prudence, et
cela n'aurait pas t amusant pour elle d'en voir arriver deux.

Pendant cette observation de Prudence, Marguerite me regardait
attentivement.

--Ma chre Prudence, rpondis-je, vous ne savez pas ce que vous dites.

--C'est qu'il est trs gentil votre appartement, rpliqua Prudence;
peut-on voir la chambre  coucher!

--Oui.

Prudence passa dans ma chambre, moins pour la visiter que pour rparer
la sottise qu'elle venait de dire, et nous laisser seuls, Marguerite et
moi.

--Pourquoi avez-vous amen Prudence? lui dis-je alors.

--Parce qu'elle tait avec moi au spectacle, et qu'en partant d'ici je
voulais avoir quelqu'un pour m'accompagner.

--N'tais-je pas l?

--Oui; mais outre que je ne voulais pas vous dranger, j'tais bien sre
qu'en venant jusqu' ma porte, vous me demanderiez  monter chez moi,
et, comme je ne pouvais pas vous l'accorder, je ne voulais pas que vous
partissiez avec le droit de me reprocher un refus.

--Et pourquoi ne pouviez-vous pas me recevoir?

--Parce que je suis trs surveille, et que le moindre soupon pourrait
me faire le plus grand tort.

--Est-ce bien la seule raison?

--S'il y en avait une autre, je vous la dirais; nous n'en sommes plus 
avoir des secrets l'un pour l'autre.

--Voyons, Marguerite, je ne veux pas prendre plusieurs chemins pour en
arriver  ce que je veux vous dire. Franchement, m'aimez-vous un peu?

--Beaucoup.

--Alors, pourquoi m'avez-vous tromp?

--Mon ami, si j'tais madame la duchesse telle ou telle, si j'avais deux
cent mille livres de rente, que je fusse votre matresse et que j'eusse
un autre amant que vous, vous auriez le droit de me demander pourquoi je
vous trompe; mais je suis mademoiselle Marguerite Gautier, j'ai quarante
mille francs de dettes, pas un sou de fortune, et je dpense cent mille
francs par an; votre question devient oiseuse et ma rponse inutile.

--C'est juste, dis-je en laissant tomber ma tte sur les genoux de
Marguerite; mais moi je vous aime comme un fou.

--Eh bien, mon ami, il fallait m'aimer un peu moins ou me comprendre un
peu mieux. Votre lettre m'a fait beaucoup de peine. Si j'avais t
libre, d'abord je n'aurais pas reu le comte avant-hier, ou, l'ayant
reu, je serais venue vous demander le pardon que vous me demandiez tout
 l'heure, et je n'aurais pas  l'avenir d'autre amant que vous. J'ai
cru un moment que je pourrais me donner ce bonheur-l pendant six mois;
vous ne l'avez pas voulu; vous teniez  connatre les moyens, eh! mon
Dieu, les moyens taient bien faciles  deviner. C'tait un sacrifice
plus grand que vous ne croyez que je faisais en les employant. J'aurais
pu vous dire: j'ai besoin de vingt mille francs; vous tiez amoureux de
moi, vous les eussiez trouvs, au risque de me les reprocher plus tard.
J'ai mieux aim ne rien vous devoir; vous n'avez pas compris cette
dlicatesse, car c'en est une. Nous autres, quand nous avons encore un
peu de coeur, nous donnons aux mots et aux choses une extension et un
dveloppement inconnus aux autres femmes; je vous rpte donc que, de la
part de Marguerite Gautier, le moyen qu'elle trouvait de payer ses
dettes sans vous demander l'argent ncessaire pour cela tait une
dlicatesse dont vous devriez profiter sans rien dire. Si vous ne
m'aviez connue qu'aujourd'hui, vous seriez trop heureux de ce que je
vous promettrais, et vous ne me demanderiez pas ce que j'ai fait
avant-hier. Nous sommes quelquefois forces d'acheter une satisfaction
pour notre me aux dpens de notre corps, et nous souffrons bien
davantage quand, aprs, cette satisfaction nous chappe.

J'coutais et je regardais Marguerite avec admiration. Quand je songeais
que cette merveilleuse crature, dont j'eusse envi autrefois de baiser
les pieds, consentait  me faire entrer pour quelque chose dans sa
pense,  me donner un rle dans sa vie, et que je ne me contentais pas
encore de ce qu'elle me donnait, je me demandais si le dsir de l'homme
a des bornes, quand, satisfait aussi promptement que le mien l'avait
t, il tend encore  autre chose.

--C'est vrai, reprit-elle; nous autres cratures du hasard, nous avons
des dsirs fantasques et des amours inconcevables. Nous nous donnons
tantt pour une chose, tantt pour une autre. Il y a des gens qui se
ruineraient sans rien obtenir de nous, il y en a d'autres qui nous ont
avec un bouquet. Notre coeur a des caprices; c'est sa seule distraction
et sa seule excuse. Je me suis donne  toi plus vite qu' aucun homme,
je te le jure; pourquoi? parce que me, voyant cracher le sang, tu m'as
pris la main, parce que tu as pleur, parce que tu es la seule crature
humaine qui ait bien voulu me plaindre. Je vais te dire une folie, mais
j'avais autrefois un petit chien qui me regardait d'un air tout triste
quand je toussais; c'est le seul tre que j'aie aim.

Quand il est mort, j'ai plus pleur qu' la mort de ma mre. Il est
vrai qu'elle m'avait battue pendant douze ans de sa vie. Eh bien, je
t'ai aim tout de suite autant que mon chien. Si les hommes savaient ce
qu'on peut avoir avec une larme, ils seraient plus aims et nous serions
moins ruineuses.

Ta lettre t'a dmenti, elle m'a rvl que tu n'avais pas toutes les
intelligences du coeur, elle t'a fait plus de tort dans l'amour que
j'avais pour toi que tout ce que tu aurais pu me faire. C'tait de la
jalousie, il est vrai, mais de la jalousie ironique et impertinente.
J'tais dj triste, quand j'ai reu cette lettre, je comptais te voir 
midi, djeuner avec toi, effacer par ta vue une incessante pense que
j'avais, et qu'avant de te connatre j'admettais sans effort.

Puis, continua Marguerite, tu tais la seule personne devant laquelle
j'avais cru comprendre tout de suite que je pouvais penser et parler
librement. Tous ceux qui entourent les filles comme moi ont intrt 
scruter leurs moindres paroles,  tirer une consquence de leurs plus
insignifiantes actions. Nous n'avons naturellement pas d'amis. Nous
avons des amants gostes qui dpensent leur fortune non pas pour nous,
comme ils le disent, mais pour leur vanit.

Pour ces gens-l, il faut que nous soyons gaies quand ils sont joyeux,
bien portantes quand ils veulent souper, sceptiques comme ils le sont.
Il nous est dfendu d'avoir du coeur sous peine d'tre hues et de ruiner
notre crdit.

Nous ne nous appartenons plus. Nous ne sommes plus des tres, mais des
choses. Nous sommes les premires dans leur amour-propre, les dernires
dans leur estime. Nous avons des amies, mais ce sont des amies comme
Prudence, des femmes jadis entretenues qui ont encore des gots de
dpense que leur ge ne leur permet plus. Alors elles deviennent nos
amies ou plutt nos commensales. Leur amiti va jusqu' la servitude,
jamais jusqu'au dsintressement. Jamais elles ne vous donneront qu'un
conseil lucratif. Peu leur importe que nous ayons dix amants de plus,
pourvu qu'elles y gagnent des robes ou un bracelet, et qu'elles puissent
de temps en temps se promener dans notre voiture et venir au spectacle
dans notre loge. Elles ont nos bouquets de la veille et nous empruntent
nos cachemires. Elles ne nous rendent jamais un service, si petit qu'il
soit, sans se le faire payer le double de ce qu'il vaut. Tu l'as vu
toi-mme le soir o Prudence m'a apport six mille francs que je l'avais
prie d'aller demander pour moi au duc, elle m'a emprunt cinq cents
francs qu'elle ne me rendra jamais ou qu'elle me payera en chapeaux qui
ne sortiront pas de leurs cartons.

Nous ne pouvons donc avoir, ou plutt je ne pouvais donc avoir qu'un
bonheur, c'tait, triste comme je le suis quelquefois, souffrante comme
je le suis toujours, de trouver un homme assez suprieur pour ne pas me
demander compte de ma vie, et pour tre l'amant de mes impressions bien
plus que de mon corps. Cet homme, je l'avais trouv dans le duc, mais le
duc est vieux, et la vieillesse ne protge ni ne console. J'avais cru
pouvoir accepter la vie qu'il me faisait; mais que veux-tu? Je prissais
d'ennui et pour faire tant que d'tre consume, autant se jeter dans un
incendie que de s'asphyxier avec du charbon.

Alors je t'ai rencontr, toi, jeune, ardent, heureux, et j'ai essay de
faire de toi l'homme que j'avais appel au milieu de ma bruyante
solitude. Ce que j'aimais en toi, ce n'tait pas l'homme qui tait, mais
celui qui devait tre. Tu n'acceptes pas ce rle, tu le rejettes comme
indigne de toi, tu es un amant vulgaire; fais comme les autres, paie-moi
et n'en parlons plus.

Marguerite, que cette longue confession avait fatigue, se rejeta sur le
dos du canap, et pour teindre un faible accs de toux, porta son
mouchoir  ses lvres et jusqu' ses yeux.

--Pardon, pardon, murmurai-je, j'avais compris tout cela, mais je
voulais te l'entendre dire, ma Marguerite adore. Oublions le reste et
ne nous souvenons que d'une chose: c'est que nous sommes l'un  l'autre,
que nous sommes jeunes et que nous nous aimons.

Marguerite, fais de moi tout ce que tu voudras, je suis ton esclave,
ton chien; mais, au nom du ciel, dchire la lettre que je t'ai crite et
ne me laisse pas partir demain; j'en mourrais.

Marguerite tira ma lettre du corsage de sa robe et, me la remettant, me
dit avec un sourire d'une douceur ineffable:

--Tiens, je te la rapportais.

Je dchirai la lettre et je baisai avec des larmes la main qui me la
rendait.

En ce moment Prudence reparut.

--Dites donc, Prudence, savez-vous ce qu'il me demande? fit Marguerite.

--Il vous demande pardon.

--Justement.

--Et vous pardonnez?

--Il le faut bien, mais il veut encore autre chose.

--Quoi donc?

--Il veut venir souper avec nous.

--Et vous y consentez?

--Qu'en pensez-vous?

--Je pense que vous tes deux enfants, qui n'avez de tte ni l'un ni
l'autre. Mais je pense aussi que j'ai trs faim et que plus tt vous
consentirez, plus tt nous souperons.

--Allons, dit Marguerite, nous tiendrons trois dans ma voiture. Tenez,
ajouta-t-elle en se tournant vers moi, Nanine sera couche, vous
ouvrirez la porte, prenez ma clef, et tchez de ne plus la perdre.

J'embrassai Marguerite  l'touffer.

Joseph entra l-dessus.

--Monsieur, me dit-il de l'air d'un homme enchant de lui, les malles
sont faites.

--Entirement?

--Oui, monsieur.

--Eh bien, dfaites-les: je ne pars pas.




Chapitre XVI


J'aurais pu, me dit Armand, vous raconter en quelques lignes les
commencements de cette liaison, mais je voulais que vous vissiez bien
par quels vnements et par quelle gradation nous en sommes arrivs,
moi,  consentir  tout ce que voulait Marguerite, Marguerite,  ne plus
pouvoir vivre qu'avec moi.

C'est le lendemain de la soire o elle tait venue me trouver que je
lui envoyai Manon Lescaut.

 partir de ce moment, comme je ne pouvais changer la vie de ma
matresse, je changeai la mienne. Je voulais avant toute chose ne pas
laisser  mon esprit le temps de rflchir sur le rle que je venais
d'accepter, car, malgr moi, j'en eusse conu une grande tristesse.
Aussi ma vie, d'ordinaire si calme, revtit-elle tout  coup une
apparence de bruit et de dsordre. N'allez pas croire que, si
dsintress qu'il soit, l'amour qu'une femme entretenue a pour vous ne
cote rien. Rien n'est cher comme les mille caprices de fleurs, de
loges, de soupers, de parties de campagne qu'on ne peut jamais refuser 
sa matresse.

Comme je vous l'ai dit, je n'avais pas de fortune. Mon pre tait et est
encore receveur gnral  G... Il a une grande rputation de loyaut,
grce  laquelle il a trouv le cautionnement qu'il lui fallait dposer
pour entrer en fonction. Cette recette lui donne quarante mille francs
par an, et depuis dix ans qu'il l'a, il a rembours son cautionnement et
s'est occup de mettre de ct la dot de ma soeur. Mon pre est l'homme
le plus honorable qu'on puisse rencontrer. Ma mre, en mourant, a laiss
six mille francs de rente qu'il a partags entre ma soeur et moi le jour
o il a obtenu la charge qu'il sollicitait; puis, lorsque j'ai eu vingt
et un ans, il a joint  ce petit revenu une pension annuelle de cinq
mille francs, m'assurant qu'avec huit mille francs je pourrais tre trs
heureux  Paris, si je voulais  ct de cette rente me crer une
position, soit dans le barreau, soit dans la mdecine. Je suis donc venu
 Paris, j'ai fait mon droit, j'ai t reu avocat, et, comme beaucoup
de jeunes gens, j'ai mis mon diplme dans ma poche et me suis laiss
aller un peu  la vie nonchalante de Paris. Mes dpenses taient fort
modestes; seulement je dpensais en huit mois mon revenu de l'anne, et
je passais les quatre mois d't chez mon pre, ce qui me faisait en
somme douze mille livres de rente et me donnait la rputation d'un bon
fils. Du reste pas un sou de dettes.

Voil o j'en tais quand je fis la connaissance de Marguerite.

Vous comprenez que, malgr moi, mon train de vie augmenta. Marguerite
tait d'une nature fort capricieuse, et faisait partie de ces femmes qui
n'ont jamais regard comme une dpense srieuse les mille distractions
dont leur existence se compose. Il en rsultait que, voulant passer avec
moi le plus de temps possible, elle m'crivait le matin qu'elle dnerait
avec moi, non pas chez elle, mais chez quelque restaurateur, soit de
Paris, soit de la campagne. J'allais la prendre, nous dnions, nous
allions au spectacle, nous soupions souvent, et j'avais dpens le soir
quatre ou cinq louis, ce qui faisait deux mille cinq cents ou trois
mille francs par mois, ce qui rduisait mon anne  trois mois et demi,
et me mettait dans la ncessit ou de faire des dettes, ou de quitter
Marguerite.

Or, j'acceptais tout, except cette dernire ventualit.

Pardonnez-moi si je vous donne tous ces dtails, mais vous verrez qu'ils
furent la cause des vnements qui vont suivre. Ce que je vous raconte
est une histoire vraie, simple, et  laquelle je laisse toute la navet
des dtails et toute la simplicit des dveloppements.

Je compris donc que, comme rien au monde n'aurait sur moi l'influence de
me faire oublier ma matresse, il me fallait trouver un moyen de
soutenir les dpenses qu'elle me faisait faire.--Puis, cet amour me
bouleversait au point que tous les moments que je passais loin de
Marguerite taient des annes, et que j'avais ressenti le besoin de
brler ces moments au feu d'une passion quelconque, et de les vivre
tellement vite que je ne m'aperusse pas que je les vivais.

Je commenai  emprunter cinq ou six mille francs sur mon petit capital,
et je me mis  jouer, car depuis qu'on a dtruit les maisons de jeu on
joue partout. Autrefois, quand on entrait  Frascati, on avait la chance
d'y faire sa fortune: on jouait contre de l'argent, et si l'on perdait,
on avait la consolation de se dire qu'on aurait pu gagner; tandis que
maintenant, except dans les cercles, o il y a encore une certaine
svrit pour le paiement, on a presque la certitude, du moment que l'on
gagne une somme importante, de ne pas la recevoir. On comprendra
facilement pourquoi.

Le jeu ne peut tre pratiqu que par des jeunes gens ayant de grands
besoins et manquant de la fortune ncessaire pour soutenir la vie qu'ils
mnent; ils jouent donc, et il en rsulte naturellement ceci: ou ils
gagnent, et alors les perdants servent  payer les chevaux et les
matresses de ces messieurs, ce qui est fort dsagrable. Des dettes se
contractent, des relations commences autour d'un tapis vert finissent
par des querelles o l'honneur et la vie se dchirent toujours un peu;
et quand on est honnte homme, on se trouve ruin par de trs honntes
jeunes gens qui n'avaient d'autre dfaut que de ne pas avoir deux cent
mille livres de rente.

Je n'ai pas besoin de vous parler de ceux qui volent au jeu, et dont un
jour on apprend le dpart ncessaire et la condamnation tardive.

Je me lanai donc dans cette vie rapide, bruyante, volcanique, qui
m'effrayait autrefois quand j'y songeais, et qui tait devenue pour moi
le complment invitable de mon amour pour Marguerite.

Que vouliez-vous que je fisse?

Les nuits que je ne passais pas rue d'Antin, si je les avais passes
seul chez moi, je n'aurais pas dormi. La jalousie m'et tenu veill et
m'et brl la pense et le sang; tandis que le jeu dtournait pour un
moment la fivre qui et envahi mon coeur et le reportait sur une passion
dont l'intrt me saisissait malgr moi, jusqu' ce que sonnt l'heure
o je devais me rendre auprs de ma matresse. Alors, et c'est  cela
que je reconnaissais la violence de mon amour, que je gagnasse ou
perdisse, je quittais impitoyablement la table, plaignant ceux que j'y
laissais et qui n'allaient pas trouver comme moi le bonheur en la
quittant.

Pour la plupart, le jeu tait une ncessit; pour moi c'tait un remde.

Guri de Marguerite, j'tais guri du jeu.

Aussi, au milieu de tout cela, gardais-je un assez grand sang-froid; je
ne perdais que ce que je pouvais payer, et je ne gagnais que ce que
j'aurais pu perdre.

Du reste, la chance me favorisa. Je ne faisais pas de dettes, et je
dpensais trois fois plus d'argent que lorsque je ne jouais pas. Il
n'tait pas facile de rsister  une vie qui me permettait de
satisfaire, sans me gner, aux mille caprices de Marguerite. Quant 
elle, elle m'aimait toujours autant et mme davantage.

Comme je vous l'ai dit, j'avais commenc d'abord par n'tre reu que de
minuit  six heures du matin, puis je fus admis de temps en temps dans
les loges, puis elle vint dner quelquefois avec moi. Un matin je ne
m'en allai qu' huit heures, et il arriva un jour o je ne m'en allai
qu' midi.

En attendant la mtamorphose morale, une mtamorphose physique s'tait
opre chez Marguerite. J'avais entrepris sa gurison, et la pauvre
fille, devinant mon but, m'obissait pour me prouver sa reconnaissance.
J'tais parvenu sans secousses et sans effort  l'isoler presque de ses
anciennes habitudes. Mon mdecin, avec qui je l'avais fait trouver,
m'avait dit que le repos seul et le calme pouvaient lui conserver la
sant, de sorte qu'aux soupers et aux insomnies, j'tais arriv 
substituer un rgime hyginique et le sommeil rgulier. Malgr elle,
Marguerite s'habituait  cette nouvelle existence dont elle ressentait
les effets salutaires. Dj elle commenait  passer quelques soires
chez elle, ou bien, s'il faisait beau, elle s'enveloppait d'un
cachemire, se couvrait d'un voile, et nous allions  pied, comme deux
enfants, courir le soir dans les alles sombres des Champs-Elyses. Elle
rentrait fatigue, soupait lgrement, se couchait aprs avoir fait un
peu de musique ou aprs avoir lu, ce qui ne lui tait jamais arriv. Les
toux, qui, chaque fois que je les entendais, me dchiraient la poitrine,
avaient disparu presque compltement.

Au bout de six semaines, il n'tait plus question du comte,
dfinitivement sacrifi; le duc seul me forait encore  cacher ma
liaison avec Marguerite, et encore avait-il t congdi souvent pendant
que j'tais l, sous prtexte que madame dormait et avait dfendu qu'on
la rveillt.

Il rsulta de l'habitude et mme du besoin que Marguerite avait
contracts de me voir que j'abandonnai le jeu juste au moment o un
adroit joueur l'et quitt. Tout compte fait, je me trouvais, par suite
de mes gains,  la tte d'une dizaine de mille francs qui me
paraissaient un capital inpuisable.

L'poque  laquelle j'avais l'habitude d'aller rejoindre mon pre et ma
soeur tait arrive, et je ne partais pas; aussi recevais-je frquemment
des lettres de l'un et de l'autre, lettres qui me priaient de me rendre
auprs d'eux.

 toutes ces instances je rpondais de mon mieux, en rptant toujours
que je me portais bien et que je n'avais pas besoin d'argent, deux
choses qui, je le croyais, consoleraient un peu mon pre du retard que
je mettais  ma visite annuelle.

Il arriva sur ces entrefaites, qu'un matin Marguerite, ayant t
rveille par un soleil clatant, sauta en bas de son lit, et me demanda
si je voulais la mener toute la journe  la campagne.

On envoya chercher Prudence et nous partmes tous trois, aprs que
Marguerite eut recommand  Nanine de dire au duc qu'elle avait voulu
profiter de ce beau jour, et qu'elle tait alle  la campagne avec
madame Duvernoy.

Outre que la prsence de la Duvernoy tait ncessaire pour tranquilliser
le vieux duc, Prudence tait une de ces femmes qui semblent faites
exprs pour ces parties de campagne. Avec sa gaiet inaltrable et son
apptit ternel, elle ne pouvait pas laisser un moment d'ennui  ceux
qu'elle accompagnait, et devait s'entendre parfaitement  commander les
oeufs, les cerises, le lait, le lapin saut, et tout ce qui compose enfin
le djeuner traditionnel des environs de Paris.

Il ne nous restait plus qu' savoir o nous irions.

Ce fut encore Prudence qui nous tira d'embarras.

--Est-ce  une vraie campagne que vous voulez aller? demanda-t-elle.

--Oui.

--Eh bien, allons  Bougival, au Point-du-Jour, chez la veuve Arnould.
Armand, allez louer une calche.

Une heure et demie aprs nous tions chez la veuve Arnould.

Vous connaissez peut-tre cette auberge, htel de semaine, guinguette le
dimanche. Du jardin, qui est  la hauteur d'un premier tage ordinaire,
on dcouvre une vue magnifique.  gauche, l'aqueduc de Marly ferme
l'horizon,  droite la vue s'tend sur un infini de collines; la
rivire, presque sans courant dans cet endroit, se droule comme un
large ruban blanc moir, entre la plaine des Gabillons et l'le de
Croissy, ternellement berce par le frmissement de ses hauts peupliers
et le murmure de ses saules.

Au fond, dans un large rayon de soleil, s'lvent de petites maisons
blanches  toits rouges, et des manufactures qui, perdant par la
distance leur caractre dur et commercial, compltent admirablement le
paysage.

Au fond, Paris dans la brume!

Comme nous l'avait dit Prudence, c'tait une vraie campagne, et, je dois
le dire, ce fut un vrai djeuner.

Ce n'est pas par reconnaissance pour le bonheur que je lui ai d que je
dis tout cela, mais Bougival, malgr son nom affreux, est un des plus
jolis pays que l'on puisse imaginer. J'ai beaucoup voyag, j'ai vu de
plus grandes choses, mais non de plus charmantes que ce petit village
gaiement couch au pied de la colline qui le protge.

Madame Arnould nous offrit de nous faire faire une promenade en bateau,
ce que Marguerite et Prudence acceptrent avec joie.

On a toujours associ la campagne  l'amour et l'on a bien fait: rien
n'encadre la femme que l'on aime comme le ciel bleu, les senteurs, les
fleurs, les brises, la solitude resplendissante des champs ou des bois.
Si fort que l'on aime une femme, quelque confiance que l'on ait en elle,
quelque certitude sur l'avenir que vous donne son pass, on est toujours
plus ou moins jaloux. Si vous avez t amoureux, srieusement amoureux,
vous avez d prouver ce besoin d'isoler du monde l'tre dans lequel
vous vouliez vivre tout entier. Il semble que, si indiffrente qu'elle
soit  ce qui l'entoure, la femme aime perde de son parfum et de son
unit au contact des hommes et des choses. Moi, j'prouvais cela bien
plus que tout autre. Mon amour n'tait pas un amour ordinaire; j'tais
amoureux autant qu'une crature ordinaire peut l'tre, mais de
Marguerite Gautier, c'est--dire qu' Paris,  chaque pas, je pouvais
coudoyer un homme qui avait t l'amant de cette femme ou qui le serait
le lendemain. Tandis qu' la campagne, au milieu de gens que nous
n'avions jamais vus et qui ne s'occupaient pas de nous, au sein d'une
nature toute pare de son printemps, ce pardon annuel, et spare du
bruit de la ville, je pouvais cacher mon amour et aimer sans honte et
sans crainte.

La courtisane y disparaissait peu  peu. J'avais auprs de moi une femme
jeune, belle, que j'aimais, dont j'tais aim et qui s'appelait
Marguerite: le pass n'avait plus de formes, l'avenir plus de nuages. Le
soleil clairait ma matresse comme il et clair la plus chaste
fiance. Nous nous promenions tous deux dans ces charmants endroits qui
semblent faits exprs pour rappeler les vers de Lamartine ou chanter les
mlodies de Scudo. Marguerite avait une robe blanche, elle se penchait 
mon bras, elle me rptait le soir sous le ciel toil les mots qu'elle
m'avait dits la veille, et le monde continuait au loin sa vie sans
tacher de son ombre le riant tableau de notre jeunesse et de notre
amour.

Voil le rve qu' travers les feuilles m'apportait le soleil ardent de
cette journe, tandis que, couch tout au long sur l'herbe de l'le o
nous avions abord, libre de tous les liens humains qui la retenaient
auparavant, je laissais ma pense courir et cueillir toutes les
esprances qu'elle rencontrait.

Ajoutez  cela que, de l'endroit o j'tais, je voyais sur la rive une
charmante petite maison  deux tages, avec une grille en hmicycle; 
travers la grille, devant la maison, une pelouse verte, unie comme du
velours, et derrire le btiment un petit bois plein de mystrieuses
retraites, et qui devait effacer chaque matin sous sa mousse le sentier
fait la veille.

Des fleurs grimpantes cachaient le perron de cette maison inhabite
qu'elles embrassaient jusqu'au premier tage.

 force de regarder cette maison, je finis par me convaincre qu'elle
tait  moi, tant elle rsumait bien le rve que je faisais. J'y voyais
Marguerite et moi, le jour dans le bois qui couvrait la colline, le soir
assis sur la pelouse, et je me demandais si cratures terrestres
auraient jamais t aussi heureuses que nous.

--Quelle jolie maison! me dit Marguerite qui avait suivi la direction de
mon regard et peut-tre de ma pense.

--O? fit Prudence.

--L-bas. Et Marguerite montrait du doigt la maison en question.

--Ah! ravissante, rpliqua Prudence, elle vous plat?

--Beaucoup.

--Eh bien! Dites au duc de vous la louer; il vous la louera, j'en suis
sre. Je m'en charge, moi, si vous voulez.

Marguerite me regarda, comme pour me demander ce que je pensais de cet
avis.

Mon rve s'tait envol avec les dernires paroles de Prudence, et
m'avait rejet si brutalement dans la ralit que j'tais encore tout
tourdi de la chute.

--En effet, c'est une excellente ide, balbutiai-je, sans savoir ce que
je disais.

--Eh bien, j'arrangerai cela, dit en me serrant la main Marguerite, qui
interprtait mes paroles selon son dsir. Allons voir tout de suite si
elle est  louer.

La maison tait vacante et  louer deux mille francs.

--Serez-vous heureux ici? me dit-elle.

--Suis-je sr d'y venir?

--Et pour qui donc viendrais-je m'enterrer l, si ce n'est pour vous?

--Eh bien, Marguerite, laissez-moi louer cette maison moi-mme.

--tes-vous fou? non seulement c'est inutile, mais ce serait dangereux;
vous savez bien que je n'ai le droit d'accepter que d'un seul homme,
laissez-vous donc faire, grand enfant, et ne dites rien.

--Cela fait que, quand j'aurai deux jours libres, je viendrai les passer
chez vous, dit Prudence.

Nous quittmes la maison et reprmes la route de Paris tout en causant
de cette nouvelle rsolution. Je tenais Marguerite dans mes bras, si
bien qu'en descendant de voiture, je commenais dj  envisager la
combinaison de ma matresse avec un esprit moins scrupuleux.




Chapitre XVII


Le lendemain, Marguerite me congdia de bonne heure, me disant que le
duc devait venir de grand matin, et me promettant de m'crire ds qu'il
serait parti, pour me donner le rendez-vous de chaque soir.

En effet, dans la journe, je reus ce mot:

Je vais  Bougival avec le duc; soyez chez Prudence, ce soir,  huit
heures.

 l'heure indique, Marguerite tait de retour, et venait me rejoindre
chez madame Duvernoy.

--Et bien, tout est arrang, dit-elle en entrant.

--La maison est loue? demanda Prudence.

--Oui; il a consenti tout de suite.

Je ne connaissais pas le duc, mais j'avais honte de le tromper comme je
le faisais.

--Mais, ce n'est pas tout! reprit Marguerite.

--Quoi donc encore?

--Je me suis inquite du logement d'Armand.

--Dans la mme maison? demanda Prudence en riant.

--Non, mais au Point-du-Jour, o nous avons djeun, le duc et moi.
Pendant qu'il regardait la vue, j'ai demand  madame Arnould, car c'est
madame Arnould qu'elle s'appelle, n'est-ce pas? je lui ai demand si
elle avait un appartement convenable. Elle en a justement un, avec
salon, antichambre et chambre  coucher. C'est tout ce qu'il faut, je
pense. Soixante francs par mois. Le tout meubl de faon  distraire un
hypocondriaque. J'ai retenu le logement. Ai-je bien fait?

Je sautai au cou de Marguerite.

--Ce sera charmant, continua-t-elle, vous avez une clef de la petite
porte, et j'ai promis au duc une clef de la grille qu'il ne prendra pas,
puisqu'il ne viendra que dans le jour, quand il viendra. Je crois, entre
nous, qu'il est enchant de ce caprice qui m'loigne de Paris pendant
quelque temps, et fera taire un peu sa famille. Cependant, il m'a
demand comment moi, qui aime tant Paris, je pouvais me dcider 
m'enterrer dans cette campagne; je lui ai rpondu que j'tais souffrante
et que c'tait pour me reposer. Il n'a paru me croire que trs
imparfaitement. Ce pauvre vieux est toujours aux abois. Nous prendrons
donc beaucoup de prcautions, mon cher Armand; car il me ferait
surveiller l-bas, et ce n'est pas le tout qu'il me loue une maison, il
faut encore qu'il paye mes dettes, et j'en ai malheureusement
quelques-unes. Tout cela vous convient-il?

--Oui, rpondis-je en essayant de faire taire tous les scrupules que
cette faon de vivre rveillait de temps en temps en moi.

--Nous avons visit la maison dans tous ses dtails, nous y serons 
merveille. Le duc s'inquitait de tout. Ah! mon cher, ajouta la folle en
m'embrassant, vous n'tes pas malheureux, c'est un millionnaire qui fait
votre lit.

--Et quand emmnagez-vous? demanda Prudence.

--Le plus tt possible.

--Vous emmenez votre voiture et vos chevaux?

--J'emmnerai toute ma maison. Vous vous chargerez de mon appartement
pendant mon absence.

Huit jours aprs, Marguerite avait pris possession de la maison de
campagne, et moi j'tais install au Point-du-Jour.

Alors commena une existence que j'aurais bien de la peine  vous
dcrire.

Dans les commencements de son sjour  Bougival, Marguerite ne put
rompre tout  fait avec ses habitudes, et comme la maison tait toujours
en fte, toutes ses amies venaient la voir; pendant un mois, il ne se
passa pas de jour que Marguerite n'et huit ou dix personnes  sa table.
Prudence amenait de son ct tous les gens qu'elle connaissait, et leur
faisait tous les honneurs de la maison, comme si cette maison lui et
appartenu.

L'argent du duc payait tout cela, comme vous le pensez bien, et
cependant il arriva de temps en temps  Prudence de me demander un
billet de mille francs, soi-disant au nom de Marguerite. Vous savez que
j'avais fait quelque gain au jeu; je m'empressai donc de remettre 
Prudence ce que Marguerite me faisait demander par elle, et dans la
crainte qu'elle n'et besoin de plus que je n'avais, je vins emprunter 
Paris une somme gale  celle que j'avais dj emprunte autrefois, et
que j'avais rendue trs exactement.

Je me trouvai donc de nouveau riche d'une dizaine de mille francs, sans
compter ma pension.

Cependant le plaisir qu'prouvait Marguerite  recevoir ses amies se
calma un peu devant les dpenses auxquelles ce plaisir l'entranait, et
surtout devant la ncessit o elle tait quelquefois de me demander de
l'argent. Le duc, qui avait lou cette maison pour que Marguerite s'y
repost, n'y paraissait plus, craignant toujours d'y rencontrer une
joyeuse et nombreuse compagnie de laquelle il ne voulait pas tre vu.
Cela tenait surtout  ce que, venant un jour pour dner en tte--tte
avec Marguerite, il tait tomb au milieu d'un djeuner de quinze
personnes qui n'tait pas encore fini  l'heure o il comptait se mettre
 table pour dner. Quand, ne se doutant de rien, il avait ouvert la
porte de la salle  manger, un rire gnral avait accueilli son entre,
et il avait t forc de se retirer brusquement devant l'impertinente
gaiet des filles qui se trouvaient l.

Marguerite s'tait leve de table, avait t retrouver le duc dans la
chambre voisine, et avait essay, autant que possible, de lui faire
oublier cette aventure; mais le vieillard, bless dans son amour-propre,
avait gard rancune: il avait dit assez cruellement  la pauvre fille
qu'il tait las de payer les folies d'une femme qui ne savait mme pas
le faire respecter chez elle, et il tait parti fort courrouc.

Depuis ce jour on n'avait plus entendu parler de lui. Marguerite avait
eu beau congdier ses convives, changer ses habitudes, le duc n'avait
plus donn de ses nouvelles. J'y avais gagn que ma matresse
m'appartenait plus compltement, et que mon rve se ralisait enfin.
Marguerite ne pouvait plus se passer de moi. Sans s'inquiter de ce qui
en rsulterait, elle affichait publiquement notre liaison, et j'en tais
arriv  ne plus sortir de chez elle. Les domestiques m'appelaient
monsieur, et me regardaient officiellement comme leur matre.

Prudence avait bien fait,  propos de cette nouvelle vie, force morale 
Marguerite; mais celle-ci avait rpondu qu'elle m'aimait, qu'elle ne
pouvait vivre sans moi, et quoi qu'il en dt advenir, elle ne
renoncerait pas au bonheur de m'avoir sans cesse auprs d'elle, ajoutant
que tous ceux  qui cela ne plairait pas taient libres de ne pas
revenir.

Voil ce que j'avais entendu un jour o Prudence avait dit  Marguerite
qu'elle avait quelque chose de trs important  lui communiquer, et o
j'avais cout  la porte de la chambre o elles s'taient renfermes.

Quelque temps aprs Prudence revint.

J'tais au fond du jardin quand elle entra; elle ne me vit pas. Je me
doutais,  la faon dont Marguerite tait venue au-devant d'elle, qu'une
conversation pareille  celle que j'avais dj surprise allait avoir
lieu de nouveau et je voulus l'entendre comme l'autre.

Les deux femmes se renfermrent dans un boudoir et je me mis aux
coutes.

--Eh bien? demanda Marguerite.

--Eh bien! j'ai vu le duc.

--Que vous a-t-il dit?

--Qu'il vous pardonnait volontiers la premire scne, mais qu'il avait
appris que vous viviez publiquement avec M. Armand Duval, et que cela il
ne vous le pardonnait pas. Que Marguerite quitte ce jeune homme,
m'a-t-il dit, et comme par le pass je lui donnerai tout ce qu'elle
voudra, sinon, elle devra renoncer  me demander quoi que ce soit.

--Vous avez rpondu?

--Que je vous communiquerais sa dcision, et je lui ai promis de vous
faire entendre raison. Rflchissez, ma chre enfant,  la position que
vous perdez et que ne pourra jamais vous rendre Armand. Il vous aime de
toute son me, mais il n'a pas assez de fortune pour subvenir  tous vos
besoins, et il faudra bien un jour vous quitter, quand il sera trop tard
et que le duc ne voudra plus rien faire pour vous. Voulez-vous que je
parle  Armand?

Marguerite paraissait rflchir, car elle ne rpondit pas. Le coeur me
battait violemment en attendant sa rponse.

--Non, reprit-elle, je ne quitterai pas Armand, et je ne me cacherai pas
pour vivre avec lui. C'est peut-tre une folie, mais je l'aime! que
voulez-vous? Et puis, maintenant il a pris l'habitude de m'aimer sans
obstacle; il souffrirait trop d'tre forc de me quitter ne ft-ce
qu'une heure par jour. D'ailleurs, je n'ai pas tant de temps  vivre
pour me rendre malheureuse et faire les volonts d'un vieillard dont la
vue seule me fait vieillir. Qu'il garde son argent; je m'en passerai.

--Mais comment ferez-vous?

--Je n'en sais rien.

Prudence allait sans doute rpondre quelque chose, mais j'entrai
brusquement et je courus me jeter aux pieds de Marguerite, couvrant ses
mains des larmes que me faisait verser la joie d'tre aim ainsi.

--Ma vie est  toi, Marguerite, tu n'as plus besoin de cet homme, ne
suis-je pas l? T'abandonnerais-je jamais et pourrais-je payer assez le
bonheur que tu me donnes? Plus de contrainte, ma Marguerite, nous nous
aimons! Que nous importe le reste?

--Oh! oui, je t'aime, mon Armand! murmura-t-elle en enlaant ses deux
bras autour de mon cou, je t'aime comme je n'aurais pas cru pouvoir
aimer. Nous serons heureux, nous vivrons tranquilles, et je dirai un
ternel adieu  cette vie dont je rougis maintenant. Jamais tu ne me
reprocheras le pass, n'est-ce pas?

Les larmes voilaient ma voix. Je ne pus rpondre qu'en pressant
Marguerite contre mon coeur.

--Allons, dit-elle en se retournant vers Prudence et d'une voix mue,
vous rapporterez cette scne au duc, et vous ajouterez que nous n'avons
pas besoin de lui.

 partir de ce jour il ne fut plus question du duc. Marguerite n'tait
plus la fille que j'avais connue. Elle vitait tout ce qui aurait pu me
rappeler la vie au milieu de laquelle je l'avais rencontre. Jamais
femme, jamais soeur n'eut pour son poux ou son frre l'amour et les
soins qu'elle avait pour moi. Cette nature maladive tait prte  toutes
les impressions, accessible  tous les sentiments. Elle avait rompu avec
ses amies comme avec ses habitudes, avec son langage comme avec les
dpenses d'autrefois. Quand on nous voyait sortir de la maison pour
aller faire une promenade dans un charmant petit bateau que j'avais
achet, on n'et jamais cru que cette femme vtue d'une robe blanche,
couverte d'un grand chapeau de paille, et portant sur son bras la simple
pelisse de soie qui devait la garantir de la fracheur de l'eau, tait
cette Marguerite Gautier qui, quatre mois auparavant, faisait bruit de
son luxe et de ses scandales.

Hlas! nous nous htions d'tre heureux, comme si nous avions devin que
nous ne pouvions pas l'tre longtemps.

Depuis deux mois nous n'tions mme pas alls  Paris. Personne n'tait
venu nous voir, except Prudence, et cette Julie Duprat dont je vous ai
parl, et  qui Marguerite devait remettre plus tard le touchant rcit
que j'ai l.

Je passais des journes entires aux pieds de ma matresse. Nous
ouvrions les fentres qui donnaient sur le jardin, et regardant l't
s'abattre joyeusement dans les fleurs qu'il fait clore et sous l'ombre
des arbres, nous respirions  ct l'un de l'autre cette vie vritable
que ni Marguerite ni moi n'avions comprise jusqu'alors.

Cette femme avait des tonnements d'enfant pour les moindres choses. Il
y avait des jours o elle courait dans le jardin, comme une fille de dix
ans, aprs un papillon ou une demoiselle. Cette courtisane, qui avait
fait dpenser en bouquets plus d'argent qu'il n'en faudrait pour faire
vivre dans la joie une famille entire, s'asseyait quelquefois sur la
pelouse, pendant une heure, pour examiner la simple fleur dont elle
portait le nom.

Ce fut pendant ce temps-l qu'elle lut si souvent Manon Lescaut. Je la
surpris bien des fois annotant ce livre: et elle me disait toujours que
lorsqu'une femme aime, elle ne peut pas faire ce que faisait Manon.

Deux ou trois fois le duc lui crivit. Elle reconnut l'criture et me
donna les lettres sans les lire.

Quelquefois les termes de ces lettres me faisaient venir les larmes aux
yeux.

Il avait cru, en fermant sa bourse  Marguerite, la ramener  lui; mais
quand il avait vu l'inutilit de ce moyen, il n'avait pas pu y tenir; il
avait crit, redemandant, comme autrefois, la permission de revenir,
quelles que fussent les conditions mises  ce retour.

J'avais donc lu ces lettres pressantes et ritres, et je les avais
dchires, sans dire  Marguerite ce qu'elles contenaient, et sans lui
conseiller de revoir le vieillard, quoiqu'un sentiment de piti pour la
douleur du pauvre homme m'y portt: mais je craignais qu'elle ne vit
dans ce conseil le dsir, en faisant reprendre au duc ses anciennes
visites, de lui faire reprendre les charges de la maison; je redoutais
par-dessus tout qu'elle me crt capable de dnier la responsabilit de
sa vie dans toutes les consquences o son amour pour moi pouvait
l'entraner.

Il en rsulta que le duc, ne recevant pas de rponse, cessa d'crire, et
que Marguerite et moi nous continumes  vivre ensemble sans nous
occuper de l'avenir.




Chapitre XVIII


Vous donner des dtails sur notre nouvelle vie serait chose difficile.
Elle se composait d'une srie d'enfantillages charmants pour nous, mais
insignifiants pour ceux  qui je les raconterais.

Vous savez ce que c'est que d'aimer une femme, vous savez comment
s'abrgent les journes, et avec quelle amoureuse paresse on se laisse
porter au lendemain. Vous n'ignorez pas cet oubli de toutes choses, qui
nat d'un amour violent, confiant et partag. Tout tre qui n'est pas la
femme aime semble un tre inutile dans la cration. On regrette d'avoir
dj jet des parcelles de son coeur  d'autres femmes, et l'on
n'entrevoit pas la possibilit de presser jamais une autre main que
celle que l'on tient dans les siennes. Le cerveau n'admet ni travail ni
souvenir, rien enfin de ce qui pourrait le distraire de l'unique pense
qu'on lui offre sans cesse. Chaque jour on dcouvre dans sa matresse un
charme nouveau, une volupt inconnue. L'existence n'est plus que
l'accomplissement ritr d'un dsir continu, l'me n'est plus que la
vestale charge d'entretenir le feu sacr de l'amour.

Souvent nous allions, la nuit venue, nous asseoir sous le petit bois qui
dominait la maison. L nous coutions les gaies harmonies du soir, en
songeant tous deux  l'heure prochaine qui allait nous laisser jusqu'au
lendemain dans les bras l'un de l'autre. D'autres fois nous restions
couchs toute la journe, sans laisser mme le soleil pntrer dans
notre chambre. Les rideaux taient hermtiquement ferms, et le monde
extrieur s'arrtait un moment pour nous. Nanine seule avait le droit
d'ouvrir notre porte, mais seulement pour apporter nos repas; encore les
prenions-nous sans nous lever, et en les interrompant sans cesse de
rires et de folies.  cela succdait un sommeil de quelques instants,
car disparaissant dans notre amour, nous tions comme deux plongeurs
obstins qui ne reviennent  la surface que pour reprendre haleine.

Cependant je surprenais des moments de tristesse et quelquefois mme des
larmes chez Marguerite; je lui demandais d'o venait ce chagrin subit,
et elle me rpondait:

--Notre amour n'est pas un amour ordinaire, mon cher Armand. Tu m'aimes
comme si je n'avais jamais appartenu  personne, et je tremble que plus
tard, te repentant de ton amour et me faisant un crime de mon pass, tu
ne me forces  me rejeter dans l'existence au milieu de laquelle tu m'as
prise. Songe que maintenant que j'ai got d'une nouvelle vie, je
mourrais en reprenant l'autre. Dis-moi donc que tu ne me quitteras
jamais.

--Je te le jure!

A ce mot, elle me regardait comme pour lire dans mes yeux si mon serment
tait sincre, puis elle se jetait dans mes bras, et cachant sa tte
dans ma poitrine, elle me disait:

--C'est que tu ne sais pas combien je t'aime!

Un soir, nous tions accouds sur le balcon de la fentre, nous
regardions la lune qui semblait sortir difficilement de son lit de
nuages, et nous coutions le vent agitant bruyamment les arbres, nous
nous tenions la main, et depuis un grand quart d'heure nous ne parlions
pas, quand Marguerite me dit:

--Voici l'hiver, veux-tu que nous partions?

--Et pour quel endroit?

--Pour l'Italie.

--Tu t'ennuies donc?

--Je crains l'hiver, je crains surtout notre retour  Paris.

--Pourquoi?

--Pour bien des choses.

Et elle reprit brusquement, sans me donner les raisons de ses craintes:

--Veux-tu partir? Je vendrai tout ce que j'ai, nous nous en irons vivre
l-bas, il ne me restera rien de ce que j'tais, personne ne saura qui
je suis. Le veux-tu?

--Partons, si cela te fait plaisir, Marguerite; allons faire un voyage,
lui disais-je; mais o est la ncessit de vendre des choses que tu
seras heureuse de trouver au retour? Je n'ai pas une assez grande
fortune pour accepter un pareil sacrifice, mais j'en ai assez pour que
nous puissions voyager grandement pendant cinq ou six mois, si cela
t'amuse le moins du monde.

--Au fait, non, continua-t-elle en quittant la fentre et en allant
s'asseoir sur le canap dans l'ombre de la chambre;  quoi bon aller
dpenser de l'argent l-bas? Je t'en cote dj bien assez ici.

--Tu me le reproches, Marguerite, ce n'est pas gnreux.

--Pardon, ami, fit-elle en me tendant la main, ce temps d'orage me fait
mal aux nerfs; je ne dis pas ce que je veux dire.

Et, aprs m'avoir embrass, elle tomba dans une longue rverie.

Plusieurs fois des scnes semblables eurent lieu, et si j'ignorais ce
qui les faisait natre, je ne surprenais pas moins chez Marguerite un
sentiment d'inquitude pour l'avenir. Elle ne pouvait douter de mon
amour, car chaque jour il augmentait, et cependant je la voyais souvent
triste sans qu'elle m'expliqut jamais le sujet de ses tristesses,
autrement que par une cause physique.

Craignant qu'elle ne se fatigut d'une vie trop monotone, je lui
proposais de retourner  Paris, mais elle rejetait toujours cette
proposition, et m'assurait ne pouvoir tre heureuse nulle part comme
elle l'tait  la campagne.

Prudence ne venait plus que rarement, mais en revanche, elle crivait
des lettres que je n'avais jamais demand  voir, quoique, chaque fois,
elles jetassent Marguerite dans une proccupation profonde. Je ne savais
qu'imaginer.

Un jour Marguerite resta dans sa chambre.

J'entrai. Elle crivait.

-- qui cris-tu? lui demandai-je.

-- Prudence: veux-tu que je te lise ce que j'cris?

J'avais horreur de tout ce qui pouvait paratre soupon, je rpondis
donc  Marguerite que je n'avais pas besoin de savoir ce qu'elle
crivait, et cependant, j'en avais la certitude, cette lettre m'et
appris la vritable cause de ses tristesses.

Le lendemain, il faisait un temps superbe. Marguerite me proposa d'aller
faire une promenade en bateau, et de visiter l'le de Croissy. Elle
semblait fort gaie; il tait cinq heures quand nous rentrmes.

--Madame Duvernoy est venue, dit Nanine en nous voyant entrer.

--Elle est repartie? demanda Marguerite.

--Oui, dans la voiture de madame; elle a dit que c'tait convenu.

--Trs bien, dit vivement Marguerite; qu'on nous serve.

Deux jours aprs arriva une lettre de Prudence, et pendant quinze jours
Marguerite parut avoir rompu avec ses mystrieuses mlancolies, dont
elle ne cessait de me demander pardon depuis qu'elles n'existaient plus.

Cependant la voiture ne revenait pas.

--D'o vient que Prudence ne te renvoie pas ton coup? demandai-je un
jour.

--Un des deux chevaux est malade, et il y a des rparations  la
voiture. Il vaut mieux que tout cela se fasse pendant que nous sommes
encore ici, o nous n'avons pas besoin de voiture, que d'attendre notre
retour  Paris.

Prudence vint nous voir quelques jours aprs, et me confirma ce que
Marguerite m'avait dit.

Les deux femmes se promenrent seules dans le jardin, et quand je vins
les rejoindre, elles changrent de conversation.

Le soir, en s'en allant, Prudence se plaignit du froid et pria
Marguerite de lui prter un cachemire.

Un mois se passa ainsi, pendant lequel Marguerite fut plus joyeuse et
plus aimante qu'elle ne l'avait jamais t.

Cependant la voiture n'tait pas revenue, le cachemire n'avait pas t
renvoy, tout cela m'intriguait malgr moi, et comme je savais dans quel
tiroir Marguerite mettait les lettres de Prudence, je profitai d'un
moment o elle tait au fond du jardin, je courus  ce tiroir et
j'essayai de l'ouvrir; mais ce fut en vain, il tait ferm au double
tour.

Alors je fouillai ceux o se trouvaient d'ordinaire les bijoux et les
diamants. Ceux-l s'ouvrirent sans rsistance, mais les crins avaient
disparu, avec ce qu'ils contenaient, bien entendu.

Une crainte poignante me serra le coeur.

J'allais rclamer de Marguerite la vrit sur ces disparitions, mais
certainement elle ne me l'avouerait pas.

--Ma bonne Marguerite, lui dis-je alors, je viens te demander la
permission d'aller  Paris. On ne sait pas chez moi o je suis, et l'on
doit avoir reu des lettres de mon pre; il est inquiet, sans doute, il
faut que je lui rponde.

--Va, mon ami, me dit-elle, mais sois ici de bonne heure.

Je partis. Je courus tout de suite chez Prudence.

--Voyons, lui dis-je sans autre prliminaire, rpondez-moi franchement,
o sont les chevaux de Marguerite?

--Vendus.

--Le cachemire?

--Vendu.

--Les diamants?

--Engags.

--Et qui a vendu et engag?

--Moi.

--Pourquoi ne m'en avez-vous pas averti?

--Parce que Marguerite me l'avait dfendu.

--Et pourquoi ne m'avez-vous pas demand d'argent?

--Parce qu'elle ne voulait pas.

--Et  quoi a pass cet argent?

-- payer.

--Elle doit donc beaucoup?

--Trente mille francs encore ou  peu prs. Ah! mon cher, je vous
l'avais bien dit? Vous n'avez pas voulu me croire; eh bien, maintenant,
vous voil convaincu. Le tapissier vis--vis duquel le duc avait rpondu
a t mis  la porte quand il s'est prsent chez le duc, qui lui a
crit le lendemain qu'il ne ferait rien pour mademoiselle Gautier. Cet
homme a voulu de l'argent, on lui a donn des acomptes, qui sont les
quelques mille francs que je vous ai demands; puis, des mes
charitables l'ont averti que sa dbitrice, abandonne par le duc, vivait
avec un garon sans fortune; les autres cranciers ont t prvenus de
mme, ils ont demand de l'argent et ont fait des saisies. Marguerite a
voulu tout vendre, mais il n'tait plus temps, et d'ailleurs je m'y
serais oppose. Il fallait bien payer, et pour ne pas vous demander
d'argent, elle a vendu ses chevaux, ses cachemires et engag ses bijoux.
Voulez-vous les reus des acheteurs et les reconnaissances du
Mont-de-Pit? Et Prudence, ouvrant un tiroir, me montrait ces papiers.

--Ah! vous croyez, continua-t-elle avec cette persistance de la femme
qui a le droit de dire: J'avais raison! ah! vous croyez qu'il suffit
de s'aimer et d'aller vivre  la campagne d'une vie pastorale et
vaporeuse? Non, mon ami, non.  ct de la vie idale, il y a la vie
matrielle, et les rsolutions les plus chastes sont retenues  terre
par des fils ridicules, mais de fer, et que l'on ne brise pas
facilement. Si Marguerite ne vous a pas tromp vingt fois, c'est qu'elle
est d'une nature exceptionnelle. Ce n'est pas faute que je le lui aie
conseill, car cela me faisait peine de voir la pauvre fille se
dpouiller de tout. Elle n'a pas voulu! Elle m'a rpondu qu'elle vous
aimait et ne vous tromperait pour rien au monde. Tout cela est fort
joli, fort potique, mais ce n'est pas avec cette monnaie qu'on paye les
cranciers, et aujourd'hui elle ne peut plus s'en tirer,  moins d'une
trentaine de mille francs, je vous le rpte.

--C'est bien, je donnerai cette somme.

--Vous allez l'emprunter?

--Mon Dieu, oui.

--Vous allez faire l une belle chose; vous brouiller avec votre pre,
entraver vos ressources, et l'on ne trouve pas ainsi trente mille francs
du jour au lendemain. Croyez-moi, mon cher Armand, je connais mieux les
femmes que vous; ne faites pas cette folie, dont vous vous repentiriez
un jour. Soyez raisonnable. Je ne vous dis pas de quitter Marguerite,
mais vivez avec elle comme vous viviez au commencement de l't.
Laissez-lui trouver les moyens de sortir d'embarras. Le duc reviendra
peu  peu  elle. Le comte de N..., si elle le prend, il me le disait
encore hier, lui payera toutes ses dettes, et lui donnera quatre ou cinq
mille francs par mois. Il a deux cent mille livres de rente. Ce sera une
position pour elle, tandis que vous, il faudra toujours que vous la
quittiez; n'attendez pas pour cela que vous soyez ruin, d'autant plus
que ce comte de N... est un imbcile, et que rien ne vous empchera
d'tre l'amant de Marguerite. Elle pleurera un peu au commencement, mais
elle finira par s'y habituer, et vous remerciera un jour de ce que vous
aurez fait. Supposez que Marguerite est marie, et trompez le mari,
voil tout.

Je vous ai dj dit tout cela une fois; seulement  cette poque, ce
n'tait encore qu'un conseil, et aujourd'hui, c'est presque une
ncessit.

Prudence avait cruellement raison.

--Voil ce que c'est, continua-t-elle en renfermant les papiers qu'elle
venait de montrer, les femmes entretenues prvoient toujours qu'on les
aimera, jamais qu'elles aimeront, sans quoi elles mettraient de l'argent
de ct, et  trente ans elles pourraient se payer le luxe d'avoir un
amant pour rien. Si j'avais su ce que je sais, moi! Enfin, ne dites rien
 Marguerite et ramenez-la  Paris. Vous avez vcu quatre ou cinq mois
seul avec elle, c'est bien raisonnable; fermez les yeux, c'est tout ce
qu'on vous demande. Au bout de quinze jours elle prendra le comte de
N..., elle fera des conomies cet hiver, et l't prochain vous
recommencerez. Voil comme on fait, mon cher!

Et Prudence paraissait enchante de son conseil, que je rejetai avec
indignation.

Non seulement mon amour et ma dignit ne me permettaient pas d'agir
ainsi, mais encore j'tais bien convaincu qu'au point o elle en tait
arrive, Marguerite mourrait plutt que d'accepter ce partage.

--C'est assez plaisant, dis-je  Prudence; combien faut-il
dfinitivement  Marguerite?

--Je vous l'ai dit, une trentaine de mille francs.

--Et quand faut-il cette somme?

--Avant deux mois.

--Elle l'aura.

Prudence haussa les paules.

--Je vous la remettrai, continuai-je, mais vous me jurez que vous ne
direz pas  Marguerite que je vous l'ai remise.

--Soyez tranquille.

--Et si elle vous envoie autre chose  vendre ou  engager,
prvenez-moi.

--Il n'y a pas de danger, elle n'a plus rien.

Je passai d'abord chez moi pour voir s'il y avait des lettres de mon
pre.

Il y en avait quatre.




Chapitre XIX


Dans les trois premires lettres, mon pre s'inquitait de mon silence
et m'en demandait la cause; dans la dernire, il me laissait voir qu'on
l'avait inform de mon changement de vie, et m'annonait son arrive
prochaine.

J'ai toujours eu un grand respect et une sincre affection pour mon
pre. Je lui rpondis donc qu'un petit voyage avait t la cause de mon
silence, et je le priai de me prvenir du jour de son arrive, afin que
je pusse aller au-devant de lui.

Je donnai  mon domestique mon adresse  la campagne, en lui
recommandant de m'apporter la premire lettre qui serait timbre de la
ville de C..., puis je repartis aussitt pour Bougival.

Marguerite m'attendait  la porte du jardin.

Son regard exprimait l'inquitude. Elle me sauta au cou, et ne put
s'empcher de me dire:

--As-tu vu Prudence?

--Non.

--Tu as t bien longtemps  Paris?

--J'ai trouv des lettres de mon pre auquel il m'a fallu rpondre.

Quelques instants aprs, Nanine entra tout essouffle. Marguerite se
leva et alla lui parler bas.

Quand Nanine fut sortie, Marguerite me dit, en se rasseyant prs de moi
et en me prenant la main:

--Pourquoi m'as-tu trompe? Tu es all chez Prudence.

--Qui te l'a dit?

--Nanine.

--Et d'o le sait-elle?

--Elle t'a suivi.

--Tu lui avais donc dit de me suivre?

--Oui. J'ai pens qu'il fallait un motif puissant pour te faire aller
ainsi  Paris, toi qui ne m'as pas quitte depuis quatre mois. Je
craignais qu'il ne te ft arriv un malheur, ou que peut-tre tu
n'allasses voir une autre femme.

--Enfant!

--Je suis rassure maintenant, je sais ce que tu as fait, mais je ne
sais pas encore ce que l'on t'a dit.

Je montrai  Marguerite les lettres de mon pre.

--Ce n'est pas cela que je te demande: ce que je voudrais savoir, c'est
pourquoi tu es all chez Prudence.

--Pour la voir.

--Tu mens, mon ami.

--Eh bien, je suis all lui demander si le cheval allait mieux, et si
elle n'avait plus besoin de ton cachemire, ni de tes bijoux.

Marguerite rougit mais elle ne rpondit pas.

--Et, continuai-je, j'ai appris l'usage que tu avais fait des chevaux,
des cachemires et des diamants.

--Et tu m'en veux?

--Je t'en veux de ne pas avoir eu l'ide de me demander ce dont tu avais
besoin.

--Dans une liaison comme la ntre, si la femme a encore un peu de
dignit, elle doit s'imposer tous les sacrifices possibles plutt que de
demander de l'argent  son amant et de donner un ct vnal  son amour.
Tu m'aimes, j'en suis sre, mais tu ne sais pas combien est lger le fil
qui retient dans le coeur l'amour que l'on a pour des filles comme moi.
Qui sait? Peut-tre dans un jour de gne ou d'ennui, te serais-tu figur
voir dans notre liaison un calcul habilement combin! Prudence est une
bavarde. Qu'avais-je besoin de ces chevaux! J'ai fait une conomie en
les vendant; je puis bien m'en passer, et je ne dpense plus rien pour
eux; pourvu que tu m'aimes, c'est tout ce que je demande, et tu
m'aimeras autant sans chevaux, sans cachemires et sans diamants.

Tout cela tait dit d'un ton si naturel, que j'avais les larmes dans les
yeux en l'coutant.

--Mais, ma bonne Marguerite, rpondis-je en pressant avec amour les
mains de ma matresse, tu savais bien qu'un jour j'apprendrais ce
sacrifice, et que, le jour o je l'apprendrais, je ne le souffrirais
pas.

--Pourquoi cela?

--Parce que, chre enfant, je n'entends pas que l'affection que tu veux
bien avoir pour moi te prive mme d'un bijou. Je ne veux pas, moi non
plus, que dans un moment de gne ou d'ennui, tu puisses rflchir que si
tu vivais avec un autre homme ces moments n'existeraient pas, et que tu
te repentes, ne ft-ce qu'une minute, de vivre avec moi. Dans quelques
jours, tes chevaux, tes diamants et tes cachemires te seront rendus. Ils
te sont aussi ncessaires que l'air  la vie, et c'est peut-tre
ridicule, mais je t'aime mieux somptueuse que simple.

--Alors c'est que tu ne m'aimes plus.

--Folle!

--Si tu m'aimais, tu me laisserais t'aimer  ma faon; au contraire, tu
ne continues  voir en moi qu'une fille  qui ce luxe est indispensable,
et que tu te crois toujours forc de payer. Tu as honte d'accepter des
preuves de mon amour. Malgr toi, tu penses  me quitter un jour, et tu
tiens  mettre ta dlicatesse  l'abri de tout soupon. Tu as raison,
mon ami, mais j'avais espr mieux.

Et Marguerite fit un mouvement pour se lever; je la retins en lui
disant:

--Je veux que tu sois heureuse, et que tu n'aies rien  me reprocher,
voil tout.

--Et nous allons nous sparer!

--Pourquoi, Marguerite? Qui peut nous sparer? m'criai-je.

--Toi, qui ne veux pas me permettre de comprendre ta position, et qui as
la vanit de me garder la mienne; toi, qui en me conservant le luxe au
milieu duquel j'ai vcu, veux conserver la distance morale qui nous
spare; toi, enfin, qui ne crois pas mon affection assez dsintresse
pour partager avec moi la fortune que tu as, avec laquelle nous
pourrions vivre heureux ensemble, et qui prfres te ruiner, esclave que
tu es d'un prjug ridicule. Crois-tu donc que je compare une voiture et
des bijoux  ton amour? Crois-tu que le bonheur consiste pour moi dans
les vanits dont on se contente quand on n'aime rien, mais qui
deviennent bien mesquines quand on aime? Tu payeras mes dettes, tu
escompteras ta fortune et tu m'entretiendras enfin! Combien de temps
tout cela durera-t-il? Deux ou trois mois, et alors il sera trop tard
pour prendre la vie que je te propose, car alors tu accepterais tout de
moi, et c'est ce qu'un homme d'honneur ne peut faire. Tandis que
maintenant tu as huit ou dix mille francs de rente avec lesquelles nous
pouvons vivre. Je vendrai le superflu de ce que j'ai, et avec cette
vente seule, je me ferai deux mille livres par an. Nous louerons un joli
petit appartement dans lequel nous resterons tous les deux. L't, nous
viendrons  la campagne, non pas dans une maison comme celle-ci, mais
dans une petite maison suffisante pour deux personnes. Tu es
indpendant, je suis libre, nous sommes jeunes, au nom du ciel, Armand,
ne me rejette pas dans la vie que j'tais force de mener autrefois.

Je ne pouvais rpondre, des larmes de reconnaissance et d'amour
inondaient mes yeux, et je me prcipitai dans les bras de Marguerite.

--Je voulais, reprit-elle, tout arranger sans t'en rien dire, payer
toutes mes dettes et faire prparer mon nouvel appartement. Au mois
d'octobre, nous serions retourns  Paris, et tout aurait t dit; mais
puisque Prudence t'a tout racont, il faut que tu consentes avant, au
lieu de consentir aprs.

--M'aimes-tu assez pour cela? Il tait impossible de rsister  tant de
dvouement. Je baisai les mains de Marguerite avec effusion, et je lui
dis:

--Je ferai tout ce que tu voudras.

Ce qu'elle avait dcid fut donc convenu.

Alors elle devint d'une gaiet folle: elle dansait, elle chantait, elle
se faisait une fte de la simplicit de son nouvel appartement, sur le
quartier et la disposition duquel elle me consultait dj.

Je la voyais heureuse et fire de cette rsolution qui semblait devoir
nous rapprocher dfinitivement l'un de l'autre.

Aussi, je ne voulus pas tre en reste avec elle.

En un instant je dcidai de ma vie. J'tablis la position de ma fortune,
et je fis  Marguerite l'abandon de la rente qui me venait de ma mre,
et qui me parut bien insuffisante pour rcompenser le sacrifice que
j'acceptais.

Il me restait les cinq mille francs de pension que me faisait mon pre,
et, quoi qu'il arrivt, j'avais toujours assez de cette pension annuelle
pour vivre.

Je ne dis pas  Marguerite ce que j'avais rsolu, convaincu que j'tais
qu'elle refuserait cette donation.

Cette rente provenait d'une hypothque de soixante mille francs sur une
maison que je n'avais mme jamais vue. Tout ce que je savais, c'est qu'
chaque trimestre le notaire de mon pre, vieil ami de notre famille, me
remettait sept cent cinquante francs sur mon simple reu.

Le jour o Marguerite et moi nous vnmes  Paris pour chercher des
appartements, j'allai chez ce notaire, et je lui demandai de quelle
faon je devais m'y prendre pour faire  une autre personne le transfert
de cette rente.

Le brave homme me crut ruin et me questionna sur la cause de cette
dcision. Or, comme il fallait bien tt ou tard que je lui disse en
faveur de qui je faisais cette donation, je prfrai lui raconter tout
de suite la vrit.

Il ne me fit aucune des objections que sa position de notaire et d'ami
l'autorisait  me faire, et m'assura qu'il se chargeait d'arranger tout
pour le mieux.

Je lui recommandai naturellement la plus grande discrtion vis--vis de
mon pre, et j'allai rejoindre Marguerite qui m'attendait chez Julie
Duprat, o elle avait prfr descendre plutt que d'aller couter la
morale de Prudence.

Nous nous mmes en qute d'appartements. Tous ceux que nous voyions,
Marguerite les trouvait trop chers, et moi je les trouvais trop simples.

Cependant nous finmes par tomber d'accord, et nous arrtmes dans un
des quartiers les plus tranquilles de Paris un petit pavillon, isol de
la maison principale.

Derrire ce petit pavillon s'tendait un jardin charmant, jardin qui en
dpendait, entour de murailles assez leves pour nous sparer de nos
voisins, et assez basses pour ne pas borner la vue.

C'tait mieux que nous n'avions espr.

Pendant que je me rendais chez moi pour donner cong de mon appartement,
Marguerite allait chez un homme d'affaires qui, disait-elle, avait dj
fait pour une de ses amies ce qu'elle allait lui demander de faire pour
elle.

Elle vint me retrouver rue de Provence, enchante.

Cet homme lui avait promis de payer toutes ses dettes, de lui en donner
quittance, et de lui remettre une vingtaine de mille francs moyennant
l'abandon de tous ses meubles.

Vous avez vu par le prix auquel est monte la vente que cet honnte
homme et gagn plus de trente mille francs sur sa cliente.

Nous repartmes tout joyeux pour Bougival, et en continuant de nous
communiquer nos projets d'avenir, que, grce  notre insouciance et
surtout  notre amour, nous voyions sous les teintes les plus dores.

Huit jours aprs nous tions  djeuner, quand Nanine vint m'avertir que
mon domestique me demandait.

Je le fis entrer.

--Monsieur, me dit-il, votre pre est arriv  Paris, et vous prie de
vous rendre tout de suite chez vous, o il vous attend.

Cette nouvelle tait la chose du monde la plus simple, et cependant, en
l'apprenant, Marguerite et moi nous nous regardmes.

Nous devinions un malheur dans cet incident.

Aussi, sans qu'elle m'et fait part de cette impression que je
partageais, j'y rpondis en lui tendant la main:

--Ne crains rien.

--Reviens le plus tt que tu pourras, murmura Marguerite en
m'embrassant, je t'attendrai  la fentre.

J'envoyai Joseph dire  mon pre que j'allais arriver.

En effet, deux heures aprs, j'tais rue de Provence.




Chapitre XX


Mon pre, en robe de chambre, tait assis dans mon salon et il crivait.

Je compris tout de suite,  la faon dont il leva les yeux sur moi quand
j'entrai, qu'il allait tre question de choses graves.

Je l'abordai cependant comme si je n'eusse rien devin dans son visage,
et je l'embrassai:

--Quand tes-vous arriv, mon pre?

--Hier au soir.

--Vous tes descendu chez moi, comme de coutume?

--Oui.

--Je regrette bien de ne pas m'tre trouv l pour vous recevoir.

Je m'attendais  voir surgir ds ce mot la morale que me promettait le
visage froid de mon pre; mais il ne me rpondit rien, cacheta la lettre
qu'il venait d'crire, et la remit  Joseph pour qu'il la jett  la
poste.

Quand nous fmes seuls, mon pre se leva et me dit, en s'appuyant contre
la chemine:

--Nous avons, mon cher Armand,  causer de choses srieuses.

--Je vous coute, mon pre.

--Tu me promets d'tre franc?

--C'est mon habitude.

--Est-il vrai que tu vives avec une femme nomme Marguerite Gautier?

--Oui.

--Sais-tu ce qu'tait cette femme?

--Une fille entretenue.

--C'est pour elle que tu as oubli de venir nous voir cette anne, ta
soeur et moi?

--Oui, mon pre, je l'avoue.

--Tu aimes donc beaucoup cette femme?

--Vous le voyez bien, mon pre, puisqu'elle m'a fait manquer  un devoir
sacr, ce dont je vous demande humblement pardon aujourd'hui.

Mon pre ne s'attendait sans doute pas  des rponses aussi
catgoriques, car il parut rflchir un instant, aprs quoi il me dit:

--Tu as videmment compris que tu ne pourrais pas vivre toujours ainsi?

--Je l'ai craint, mon pre, mais je ne l'ai pas compris.

--Mais vous avez d comprendre, continua mon pre d'un ton un peu plus
sec, que je ne le souffrirais pas, moi.

--Je me suis dit que tant que je ne ferais rien qui ft contraire au
respect que je dois  votre nom et  la probit traditionnelle de la
famille, je pourrais vivre comme je vis, ce qui m'a rassur un peu sur
les craintes que j'avais.

Les passions rendent fort contre les sentiments. J'tais prt  toutes
les luttes, mme contre mon pre, pour conserver Marguerite.

--Alors, le moment de vivre autrement est venu.

--Eh! pourquoi, mon pre?

--Parce que vous tes au moment de faire des choses qui blessent le
respect que vous croyez avoir pour votre famille.

--Je ne m'explique pas ces paroles.

--Je vais vous les expliquer. Que vous ayez une matresse, c'est fort
bien; que vous la payiez comme un galant homme doit payer l'amour d'une
fille entretenue, c'est on ne peut mieux; mais que vous oubliiez les
choses les plus saintes pour elle, que vous permettiez que le bruit de
votre vie scandaleuse arrive jusqu'au fond de ma province et jette
l'ombre d'une tache sur le nom honorable que je vous ai donn, voil ce
qui ne peut tre, voil ce qui ne sera pas.

--Permettez-moi de vous dire, mon pre, que ceux qui vous ont ainsi
renseign sur mon compte taient mal informs. Je suis l'amant de
mademoiselle Gautier, je vis avec elle, c'est la chose du monde la plus
simple. Je ne donne pas  mademoiselle Gautier le nom que j'ai reu de
vous, je dpense pour elle ce que mes moyens me permettent de dpenser,
je n'ai pas fait une dette, et je ne me suis trouv enfin dans aucune de
ces positions qui autorisent un pre  dire  son fils ce que vous venez
de me dire.

--Un pre est toujours autoris  carter son fils de la mauvaise voie
dans laquelle il le voit s'engager. Vous n'avez encore rien fait de mal,
mais vous le ferez.

--Mon pre!

--Monsieur, je connais la vie mieux que vous. Il n'y a de sentiments
entirement purs que chez les femmes entirement chastes. Toute Manon
peut faire un Des Grieux, et le temps et les moeurs sont changs. Il
serait inutile que le monde vieillt, s'il ne se corrigeait pas. Vous
quitterez votre matresse.

--Je suis fch de vous dsobir, mon pre, mais c'est impossible.

--Je vous y contraindrai.

--Malheureusement, mon pre, il n'y a plus d'les Sainte-Marguerite o
l'on envoie les courtisanes, et, y en et-il encore, j'y suivrais
mademoiselle Gautier, si vous obteniez qu'on l'y envoyt. Que
voulez-vous? j'ai peut-tre tort, mais je ne puis tre heureux qu' la
condition que je resterai l'amant de cette femme.

--Voyons, Armand, ouvrez les yeux, reconnaissez votre pre qui vous a
toujours aim, et qui ne veut que votre bonheur. Est-il honorable pour
vous d'aller vivre maritalement avec une fille que tout le monde a eue?

--Qu'importe, mon pre, si personne ne doit plus l'avoir! Qu'importe, si
cette fille m'aime, si elle se rgnre par l'amour qu'elle a pour moi
et par l'amour que j'ai pour elle! Qu'importe, enfin, s'il y a
conversion!

--Eh! croyez-vous donc, monsieur, que la mission d'un homme d'honneur
soit de convertir des courtisanes? Croyez-vous donc que Dieu ait donn
ce but grotesque  la vie, et que le coeur ne doive pas avoir un autre
enthousiasme que celui-l? Quelle sera la conclusion de cette cure
merveilleuse, et que penserez-vous de ce que vous dites aujourd'hui,
quand vous aurez quarante ans? Vous rirez de votre amour, s'il vous est
permis d'en rire encore, s'il n'a pas laiss de traces trop profondes
dans votre pass. Que seriez-vous  cette heure, si votre pre avait eu
vos ides, et avait abandonn sa vie  tous ces souffles d'amour, au
lieu de l'tablir inbranlablement sur une pense d'honneur et de
loyaut? Rflchissez, Armand, et ne dites plus de pareilles sottises.
Voyons, vous quitterez cette femme, votre pre vous en supplie.

Je ne rpondis rien.

--Armand, continua mon pre, au nom de votre sainte mre, croyez-moi,
renoncez  cette vie que vous oublierez plus vite que vous ne pensez, et
 laquelle vous enchane une thorie impossible. Vous avez vingt-quatre
ans, songez  l'avenir. Vous ne pouvez pas aimer toujours cette femme
qui ne vous aimera pas toujours non plus. Vous vous exagrez tous deux
votre amour. Vous vous fermez toute carrire. Un pas de plus et vous ne
pourrez plus quitter la route o vous tes, et vous aurez, toute votre
vie, le remords de votre jeunesse. Partez, venez passer un mois ou deux
auprs de votre soeur. Le repos et l'amour pieux de la famille vous
guriront vite de cette fivre, car ce n'est pas autre chose.

Pendant ce temps, votre matresse se consolera; elle prendra un autre
amant, et quand vous verrez pour qui vous avez failli vous brouiller
avec votre pre et perdre son affection, vous me direz que j'ai bien
fait de venir vous chercher, et vous me bnirez.

Allons, tu partiras, n'est-ce pas, Armand?

Je sentais que mon pre avait raison pour toutes les femmes, mais
j'tais convaincu qu'il n'avait pas raison pour Marguerite. Cependant le
ton dont il m'avait dit ses dernires paroles tait si doux, si
suppliant que je n'osais lui rpondre.

--Eh bien? fit-il d'une voix mue.

--Eh bien, mon pre, je ne puis rien vous promettre, dis-je enfin; ce
que vous me demandez est au-dessus de mes forces. Croyez-moi,
continuai-je en le voyant faire un mouvement d'impatience, vous vous
exagrez les rsultats de cette liaison. Marguerite n'est pas la fille
que vous croyez. Cet amour, loin de me jeter dans une mauvaise voie, est
capable, au contraire, de dvelopper en moi les plus honorables
sentiments. L'amour vrai rend toujours meilleur, quelle que soit la
femme qui l'inspire. Si vous connaissiez Marguerite, vous comprendriez
que je ne m'expose  rien. Elle est noble comme les plus nobles femmes.
Autant il y a de cupidit chez les autres, autant il y a de
dsintressement chez elle.

--Ce qui ne l'empche pas d'accepter toute votre fortune, car les
soixante mille francs qui vous viennent de votre mre, et que vous lui
donnez, sont, rappelez-vous bien ce que je vous dis, votre unique
fortune.

Mon pre avait probablement gard cette proraison et cette menace pour
me porter le dernier coup.

J'tais plus fort devant ses menaces que devant ses prires.

--Qui vous a dit que je dusse lui abandonner cette somme? Repris-je.

--Mon notaire. Un honnte homme et-il fait un acte semblable sans me
prvenir? Eh bien, c'est pour empcher votre ruine en faveur d'une fille
que je suis venu  Paris. Votre mre vous a laiss en mourant de quoi
vivre honorablement et non pas de quoi faire des gnrosits  vos
matresses.

--Je vous le jure, mon pre, Marguerite ignorait cette donation.

--Et pourquoi la faisiez-vous alors?

--Parce que Marguerite, cette femme que vous calomniez et que vous
voulez que j'abandonne, fait le sacrifice de tout ce qu'elle possde
pour vivre avec moi.

--Et vous acceptez ce sacrifice? Quel homme tes-vous donc, monsieur,
pour permettre  une mademoiselle Marguerite de vous sacrifier quelque
chose? Allons, en voil assez. Vous quitterez cette femme. Tout 
l'heure je vous en priais, maintenant je vous l'ordonne; je ne veux pas
de pareilles salets dans ma famille. Faites vos malles, et
apprtez-vous  me suivre.

--Pardonnez-moi, mon pre, dis-je alors, mais je ne partirai pas.

--Parce que?...

--Parce que j'ai dj l'ge o l'on n'obit plus  un ordre.

Mon pre plit  cette rponse.

--C'est bien, monsieur, reprit-il; je sais ce qu'il me reste  faire.

Il sonna.

Joseph parut.

--Faites transporter mes malles  l'htel de Paris, dit-il  mon
domestique. Et en mme temps il passa dans sa chambre, o il acheva de
s'habiller.

Quand il reparut, j'allai au-devant de lui.

--Vous me promettez, mon pre, lui dis-je, de ne rien faire qui puisse
causer de la peine  Marguerite?

Mon pre s'arrta, me regarda avec ddain, et se contenta de me
rpondre:

--Vous tes fou, je crois.

Aprs quoi, il sortit en fermant violemment la porte derrire lui.

Je descendis  mon tour, je pris un cabriolet et je partis pour
Bougival.

Marguerite m'attendait  la fentre.




Chapitre XXI


--Enfin! s'cria-t-elle en me sautant au cou. Te voil! Comme tu es
ple!

Alors je lui racontai ma scne avec mon pre.

--Ah! mon dieu! je m'en doutais, dit-elle. Quand Joseph est venu nous
annoncer l'arrive de ton pre, j'ai tressailli comme  la nouvelle d'un
malheur. Pauvre ami! et c'est moi qui te cause tous ces chagrins. Tu
ferais peut-tre mieux de me quitter que de te brouiller avec ton pre.
Cependant je ne lui ai rien fait. Nous vivons bien tranquilles, nous
allons vivre plus tranquilles encore. Il sait bien qu'il faut que tu
aies une matresse, et il devrait tre heureux que ce ft moi, puisque
je t'aime et n'ambitionne pas plus que ta position ne le permet. Lui
as-tu dit comment nous avons arrang l'avenir?

--Oui, et c'est ce qui l'a le plus irrit, car il a vu dans cette
dtermination la preuve de notre amour mutuel.

--Que faire alors?

--Rester ensemble, ma bonne Marguerite, et laisser passer cet orage.

--Passera-t-il?

--Il le faudra bien.

--Mais ton pre ne s'en tiendra pas l.

--Que veux-tu qu'il fasse?

--Que sais-je, moi? tout ce qu'un pre peut faire pour que son fils lui
obisse. Il te rappellera ma vie passe et me fera peut-tre l'honneur
d'inventer quelques nouvelles histoires pour que tu m'abandonnes.

--Tu sais bien que je t'aime.

--Oui, mais ce que je sais aussi, c'est qu'il faut tt ou tard obir 
son pre, et tu finiras peut-tre par te laisser convaincre.

--Non, Marguerite, c'est moi qui le convaincrai. Ce sont les cancans de
quelques-uns de ses amis qui causent cette grande colre; mais il est
bon, il est juste, et il reviendra sur sa premire impression. Puis,
aprs tout, que m'importe!

--Ne dis pas cela, Armand; j'aimerais mieux tout que de laisser croire
que je te brouille avec ta famille; laisse passer cette journe, et
demain retourne  Paris. Ton pre aura rflchi de son ct comme toi du
tien, et peut-tre vous entendrez-vous mieux. Ne heurte pas ses
principes, aie l'air de faire quelques concessions  ses dsirs; parais
ne pas tenir autant  moi, et il laissera les choses comme elles sont.
Espre, mon ami, et sois bien certain d'une chose, c'est que, quoi qu'il
arrive, ta Marguerite te restera.

--Tu me le jures?

--Ai-je besoin de te le jurer?

Qu'il est doux de se laisser persuader par une voix que l'on aime!
Marguerite et moi, nous passmes toute la journe  nous redire nos
projets comme si nous avions compris le besoin de les raliser plus
vite. Nous nous attendions  chaque minute  quelque vnement, mais
heureusement le jour se passa sans amener rien de nouveau.

Le lendemain, je partis  dix heures, et j'arrivai vers midi  l'htel.

Mon pre tait dj sorti.

Je me rendis chez moi, o j'esprais que peut-tre il tait all.
Personne n'tait venu. J'allai chez mon notaire. Personne!

Je retournai  l'htel, et j'attendis jusqu' six heures. M. Duval ne
rentra pas.

Je repris la route de Bougival.

Je trouvai Marguerite, non plus m'attendant comme la veille, mais assise
au coin du feu qu'exigeait dj la saison.

Elle tait assez plonge dans ses rflexions pour me laisser approcher
de son fauteuil sans m'entendre et sans se retourner. Quand je posai mes
lvres sur son front, elle tressaillit comme si ce baiser l'et
rveille en sursaut.

--Tu m'as fait peur, me dit-elle. Et ton pre?

--Je ne l'ai pas vu. Je ne sais ce que cela veut dire. Je ne l'ai trouv
ni chez lui, ni dans aucun des endroits o il y avait possibilit qu'il
ft.

--Allons, ce sera  recommencer demain.

--J'ai bien envie d'attendre qu'il me fasse demander. J'ai fait, je
crois, tout ce que je devais faire.

--Non, mon ami, ce n'est point assez, il faut retourner chez ton pre,
demain surtout.

--Pourquoi demain plutt qu'un autre jour?

--Parce que, fit Marguerite, qui me parut rougir un peu  cette
question, parce que l'insistance de ta part en paratra plus vive et que
notre pardon en rsultera plus promptement.

Tout le reste du jour, Marguerite fut proccupe, distraite, triste.
J'tais forc de lui rpter deux fois ce que je lui disais pour obtenir
une rponse. Elle rejeta cette proccupation sur les craintes que lui
inspiraient pour l'avenir les vnements survenus depuis deux jours.

Je passai ma nuit  la rassurer, et elle me fit partir le lendemain avec
une insistante inquitude que je ne m'expliquais pas.

Comme la veille, mon pre tait absent; mais, en sortant, il m'avait
laiss cette lettre:

Si vous revenez me voir aujourd'hui, attendez-moi jusqu' quatre
heures; si  quatre heures je ne suis pas rentr, revenez dner demain
avec moi: il faut que je vous parle.

J'attendis jusqu' l'heure dite. Mon pre ne reparut pas. Je partis.

La veille j'avais trouv Marguerite triste, ce jour-l je la trouvai
fivreuse et agite. En me voyant entrer, elle me sauta au cou, mais
elle pleura longtemps dans mes bras.

Je la questionnai sur cette douleur subite dont la gradation m'alarmait.
Elle ne me donna aucune raison positive, allguant tout ce qu'une femme
peut allguer quand elle ne veut pas rpondre la vrit.

Quand elle fut un peu calme, je lui racontai les rsultats de mon
voyage; je lui montrai la lettre de mon pre, en lui faisant observer
que nous en pouvions augurer du bien.

 la vue de cette lettre et  la rflexion que je fis, les larmes
redoublrent  un tel point que j'appelai Nanine, et que, craignant une
atteinte nerveuse, nous couchmes la pauvre fille qui pleurait sans dire
une syllabe, mais qui me tenait les mains, et les baisait  chaque
instant.

Je demandai  Nanine si, pendant mon absence, sa matresse avait reu
une lettre ou une visite qui pt motiver l'tat o je la trouvais, mais
Nanine me rpondit qu'il n'tait venu personne et que l'on n'avait rien
apport.

Cependant il se passait depuis la veille quelque chose d'autant plus
inquitant que Marguerite me le cachait.

Elle parut un peu plus calme dans la soire; et, me faisant asseoir au
pied de son lit, elle me renouvela longuement l'assurance de son amour.
Puis, elle me souriait, mais avec effort, car, malgr elle, ses yeux se
voilaient de larmes.

J'employai tous les moyens pour lui faire avouer la vritable cause de
ce chagrin, mais elle s'obstina  me donner toujours les raisons vagues
que je vous ai dj dites.

Elle finit par s'endormir dans mes bras, mais de ce sommeil qui brise le
corps au lieu de le reposer; de temps en temps elle poussait un cri, se
rveillait en sursaut, et aprs s'tre assure que j'tais bien auprs
d'elle, elle me faisait lui jurer de l'aimer toujours.

Je ne comprenais rien  ces intermittences de douleur qui se
prolongrent jusqu'au matin. Alors Marguerite tomba dans une sorte
d'assoupissement. Depuis deux nuits elle ne dormait pas.

Ce repos ne fut pas de longue dure.

Vers onze heures, Marguerite se rveilla, et, me voyant lev, elle
regarda autour d'elle en s'criant:

--T'en vas-tu donc dj?

--Non, dis-je en lui prenant les mains, mais j'ai voulu te laisser
dormir. Il est de bonne heure encore.

-- quelle heure vas-tu  Paris?

-- quatre heures.

--Sitt? Jusque-l tu resteras avec moi, n'est-ce pas?

--Sans doute, n'est-ce pas mon habitude?

--Quel bonheur!

--Nous allons djeuner? reprit-elle d'un air distrait.

--Si tu le veux.

--Et puis tu m'embrasseras bien jusqu'au moment de partir?

--Oui, et je reviendrai le plus tt possible.

--Tu reviendras? fit-elle en me regardant avec des yeux hagards.

--Naturellement.

--C'est juste, tu reviendras ce soir, et moi, je t'attendrai, comme
d'habitude, et tu m'aimeras, et nous serons heureux comme nous le sommes
depuis que nous nous connaissons.

Toutes ces paroles taient dites d'un ton si saccad, elles semblaient
cacher une pense douloureuse si continue, que je tremblais  chaque
instant de voir Marguerite tomber en dlire.

--coute, lui dis-je, tu es malade, je ne puis pas te laisser ainsi. Je
vais crire  mon pre qu'il ne m'attende pas.

--Non! Non! s'cria-t-elle brusquement, ne fais pas cela. Ton pre
m'accuserait encore de t'empcher d'aller chez lui quand il veut te
voir; non, non, il faut que tu y ailles, il le faut! D'ailleurs, je ne
suis pas malade, je me porte  merveille. C'est que j'ai fait un mauvais
rve, et que je n'tais pas bien rveille!

A partir de ce moment, Marguerite essaya de paratre plus gaie. Elle ne
pleura plus.

Quand vint l'heure o je devais partir, je l'embrassai, et lui demandai
si elle voulait m'accompagner jusqu'au chemin de fer: j'esprais que la
promenade la distrairait et que l'air lui ferait du bien.

Je tenais surtout  rester le plus longtemps possible avec elle.

Elle accepta, prit un manteau et m'accompagna avec Nanine, pour ne pas
revenir seule.

Vingt fois je fus au moment de ne pas partir. Mais l'esprance de
revenir vite et la crainte d'indisposer de nouveau mon pre contre moi
me soutinrent, et le convoi m'emporta.

-- ce soir, dis-je  Marguerite en la quittant.

Elle ne me rpondit pas.

Une fois dj elle ne m'avait pas rpondu  ce mme mot, et le comte de
G..., vous vous le rappelez, avait pass la nuit chez elle; mais ce
temps tait si loin, qu'il semblait effac de ma mmoire, et si je
craignais quelque chose, ce n'tait certes plus que Marguerite me
trompt.

En arrivant  Paris, je courus chez Prudence la prier d'aller voir
Marguerite, esprant que sa verve et sa gaiet la distrairaient.
J'entrai sans me faire annoncer, et je trouvai Prudence  sa toilette.

--Ah! me dit-elle d'un air inquiet. Est-ce que Marguerite est avec vous?

--Non.

--Comment va-t-elle?

--Elle est souffrante.

--Est-ce qu'elle ne viendra pas?

--Est-ce qu'elle devait venir?

Madame Duvernoy rougit, et me rpondit, avec un certain embarras:

--Je voulais dire: puisque vous venez  Paris, est-ce qu'elle ne viendra
pas vous y rejoindre?

--Non.

Je regardai Prudence; elle baissa les yeux, et sur sa physionomie je
crus lire la crainte de voir ma visite se prolonger.

--Je venais mme vous prier, ma chre Prudence, si vous n'avez rien 
faire, d'aller voir Marguerite ce soir; vous lui tiendriez compagnie, et
vous pourriez coucher l-bas. Je ne l'ai jamais vue comme elle tait
aujourd'hui, et je tremble qu'elle ne tombe malade.

--Je dne en ville, me rpondit Prudence, et je ne pourrai pas voir
Marguerite ce soir; mais je la verrai demain.

Je pris cong de madame Duvernoy, qui me paraissait presque aussi
proccupe que Marguerite, et je me rendis chez mon pre, dont le
premier regard m'tudia avec attention.

Il me tendit la main.

--Vos deux visites m'ont fait plaisir, Armand, me dit-il, elles m'ont
fait esprer que vous auriez rflchi de votre ct, comme j'ai
rflchi, moi, du mien.

--Puis-je me permettre de vous demander, mon pre, quel a t le
rsultat de vos rflexions?

--Il a t, mon ami, que je m'tais exagr l'importance des rapports
que l'on m'avait faits, et que je me suis promis d'tre moins svre
avec toi.

--Que dites-vous, mon pre! m'criai-je avec joie.

--Je dis, mon cher enfant, qu'il faut que tout jeune homme ait une
matresse, et que, d'aprs de nouvelles informations, j'aime mieux te
savoir l'amant de mademoiselle Gautier que d'une autre.

--Mon excellent pre! que vous me rendez heureux!

Nous causmes ainsi quelques instants, puis nous nous mmes  table. Mon
pre fut charmant tout le temps que dura le dner.

J'avais hte de retourner  Bougival pour raconter  Marguerite cet
heureux changement.  chaque instant je regardais la pendule.

--Tu regardes l'heure, me disait mon pre, tu es impatient de me
quitter. Oh! jeunes gens! vous sacrifierez donc toujours les affections
sincres aux affections douteuses?

--Ne dites pas cela, mon pre! Marguerite m'aime, j'en suis sr.

Mon pre ne rpondit pas; il n'avait l'air ni de douter ni de croire.

Il insista beaucoup pour me faire passer la soire entire avec lui, et
pour que je ne repartisse que le lendemain; mais j'avais laiss
Marguerite souffrante, je le lui dis, et je lui demandai la permission
d'aller la retrouver de bonne heure, lui promettant de revenir le
lendemain.

Il faisait beau; il voulut m'accompagner jusqu'au dbarcadre. Jamais je
n'avais t si heureux. L'avenir m'apparaissait tel que je cherchais 
le voir depuis longtemps.

J'aimais plus mon pre que je ne l'avais jamais aim.

Au moment o j'allais partir, il insista une dernire fois pour que je
restasse; je refusai.

--Tu l'aimes donc bien? me demanda-t-il.

--Comme un fou.

--Va alors! Et il passa la main sur son front comme s'il et voulu en
chasser une pense, puis il ouvrit la bouche comme pour me dire quelque
chose; mais il se contenta de me serrer la main, et me quitta
brusquement en me criant:

-- demain! donc.




Chapitre XXII


Il me semblait que le convoi ne marchait pas.

Je fus  Bougival  onze heures.

Pas une fentre de la maison n'tait claire, et je sonnai sans que
l'on me rpondt.

C'tait la premire fois que pareille chose m'arrivait. Enfin le
jardinier parut. J'entrai.

Nanine me rejoignit avec une lumire. J'arrivai  la chambre de
Marguerite.

--O est madame?

--Madame est partie pour Paris, me rpondit Nanine.

--Pour Paris!

--Oui, monsieur.

--Quand?

--Une heure aprs vous.

--Elle ne vous a rien laiss pour moi?

--Rien.

Nanine me laissa.

Elle est capable d'avoir eu des craintes, pensai-je, et d'tre alle 
Paris pour s'assurer si la visite que je lui avais dit aller faire  mon
pre n'tait pas un prtexte pour avoir un jour de libert.

Peut-tre Prudence lui a-t-elle crit pour quelque affaire importante,
me dis-je quand je fus seul; mais j'avais vu Prudence  mon arrive, et
elle ne m'avait rien dit qui pt me faire supposer qu'elle et crit 
Marguerite.

Tout  coup je me souvins de cette question que madame Duvernoy m'avait
faite: Elle ne viendra donc pas aujourd'hui? quand je lui avais dit
que Marguerite tait malade. Je me rappelai en mme temps l'air
embarrass de Prudence, lorsque je l'avais regarde aprs cette phrase
qui semblait trahir un rendez-vous.  ce souvenir se joignait celui des
larmes de Marguerite pendant toute la journe, larmes que le bon accueil
de mon pre m'avait fait oublier un peu.

 partir de ce moment, tous les incidents du jour vinrent se grouper
autour de mon premier soupon et le fixrent si solidement dans mon
esprit que tout le confirma, jusqu' la clmence paternelle.

Marguerite avait presque exig que j'allasse  Paris; elle avait affect
le calme lorsque je lui avais propos de rester auprs d'elle. tais-je
tomb dans un pige? Marguerite me trompait-elle? Avait-elle compt tre
de retour assez  temps pour que je ne m'aperusse pas de son absence,
et le hasard l'avait-il retenue? Pourquoi n'avait-elle rien dit 
Nanine, ou pourquoi ne m'avait-elle pas crit? Que voulaient dire ces
larmes, cette absence, ce mystre?

Voil ce que je me demandais avec effroi, au milieu de cette chambre
vide, et les yeux fixs sur la pendule qui, marquant minuit, semblait me
dire qu'il tait trop tard pour que j'esprasse encore voir revenir ma
matresse.

Cependant, aprs les dispositions que nous venions de prendre, avec le
sacrifice offert et accept, tait-il vraisemblable qu'elle me trompt?
Non. J'essayai de rejeter mes premires suppositions.

--La pauvre fille aura trouv un acqureur pour son mobilier, et elle
sera alle  Paris pour conclure. Elle n'aura pas voulu me prvenir, car
elle sait que, quoique je l'accepte, cette vente, ncessaire  notre
bonheur  venir, m'est pnible, et elle aura craint de blesser mon
amour-propre et ma dlicatesse en m'en parlant. Elle aime mieux
reparatre seulement quand tout sera termin. Prudence l'attendait
videmment pour cela, et s'est trahie devant moi: Marguerite n'aura pu
terminer son march aujourd'hui, et elle couche chez elle, ou peut-tre
mme va-t-elle arriver tout  l'heure, car elle doit se douter de mon
inquitude et ne voudra certainement pas m'y laisser.

Mais alors, pourquoi ces larmes? Sans doute, malgr son amour pour moi,
la pauvre fille n'aura pu se rsoudre sans pleurer  abandonner le luxe
au milieu duquel elle a vcu jusqu' prsent et qui la faisait heureuse
et envie.

Je pardonnais bien volontiers ces regrets  Marguerite. Je l'attendais
impatiemment pour lui dire, en la couvrant de baisers, que j'avais
devin la cause de sa mystrieuse absence.

Cependant, la nuit avanait et Marguerite n'arrivait pas.

L'inquitude resserrait peu  peu son cercle et m'treignait la tte et
le coeur. Peut-tre lui tait-il arriv quelque chose! Peut-tre
tait-elle blesse, malade, morte! Peut-tre allais-je voir arriver un
messager m'annonant quelque douloureux accident! Peut-tre le jour me
trouverait-il dans la mme incertitude et dans les mmes craintes!

L'ide que Marguerite me trompait  l'heure o je l'attendais au milieu
des terreurs que me causait son absence ne me revenait plus  l'esprit.
Il fallait une cause indpendante de sa volont pour la retenir loin de
moi, et plus j'y songeais, plus j'tais convaincu que cette cause ne
pouvait tre qu'un malheur quelconque.  vanit de l'homme! Tu te
reprsentes sous toutes les formes.

Une heure venait de sonner. Je me dis que j'allais attendre une heure
encore, mais qu' deux heures, si Marguerite n'tait pas revenue, je
partirais pour Paris.

En attendant, je cherchai un livre, car je n'osais penser.

Manon Lescaut tait ouvert sur la table. Il me sembla que d'endroits en
endroits les pages taient mouilles comme par des larmes. Aprs l'avoir
feuillet, je refermai ce livre, dont les caractres m'apparaissaient
vides de sens  travers le voile de mes doutes.

L'heure marchait lentement. Le ciel tait couvert. Une pluie d'automne
fouettait les vitres. Le lit vide me paraissait prendre par moments
l'aspect d'une tombe. J'avais peur.

J'ouvris la porte. J'coutais et n'entendais rien que le bruit du vent
dans les arbres. Pas une voiture ne passait sur la route. La demie sonna
tristement au clocher de l'glise.

J'en tais arriv  craindre que quelqu'un n'entrt. Il me semblait
qu'un malheur seul pouvait venir me trouver  cette heure et par ce
temps sombre.

Deux heures sonnrent. J'attendis encore un peu. La pendule seule
troublait le silence de son bruit monotone et cadenc.

Enfin je quittai cette chambre dont les moindres objets avaient revtu
cet aspect triste que donne  tout ce qui l'entoure l'inquite solitude
du coeur.

Dans la chambre voisine, je trouvai Nanine endormie sur son ouvrage. Au
bruit de la porte, elle se rveilla et me demanda si sa matresse tait
rentre.

--Non, mais, si elle rentre, vous lui direz que je n'ai pu rsister 
mon inquitude, et que je suis parti pour Paris.

-- cette heure?

--Oui.

--Mais comment? Vous ne trouverez pas de voiture.

--J'irai  pied.

--Mais il pleut.

--Que m'importe?

--Madame va rentrer, ou, si elle ne rentre pas, il sera toujours temps,
au jour, d'aller voir ce qui l'a retenue. Vous allez vous faire
assassiner sur la route.

--Il n'y a pas de danger, ma chre Nanine;  demain.

La brave fille alla me chercher mon manteau, me le jeta sur les paules,
m'offrit d'aller rveiller la mre Arnould, et de s'enqurir d'elle s'il
tait possible d'avoir une voiture; mais je m'y opposai, convaincu que
je perdrais  cette tentative, peut-tre infructueuse, plus de temps que
je n'en mettrais  faire la moiti du chemin.

Puis j'avais besoin d'air et d'une fatigue physique qui puist la
surexcitation  laquelle j'tais en proie.

Je pris la clef de l'appartement de la rue d'Antin, et aprs avoir dit
adieu  Nanine, qui m'avait accompagn jusqu' la grille, je partis.

Je me mis d'abord  courir, mais la terre tait frachement mouille, et
je me fatiguais doublement. Au bout d'une demi-heure de cette course, je
fus forc de m'arrter, j'tais en nage. Je repris haleine et je
continuai mon chemin. La nuit tait si paisse que je tremblais  chaque
instant de me heurter contre un des arbres de la route, lesquels, se
prsentant brusquement  mes yeux, avaient l'air de grands fantmes
courant sur moi.

Je rencontrai une ou deux voitures de rouliers que j'eus bientt
laisses en arrire.

Une calche se dirigeait au grand trot du ct de Bougival. Au moment o
elle passait devant moi, l'espoir me vint que Marguerite tait dedans.

Je m'arrtai en criant: Marguerite! Marguerite!

Mais personne ne me rpondit et la calche continua sa route. Je la
regardai s'loigner, et je repartis.

Je mis deux heures pour arriver  la barrire de l'Etoile.

La vue de Paris me rendit des forces, et je descendis en courant la
longue alle que j'avais parcourue tant de fois.

Cette nuit-l personne n'y passait.

On et dit la promenade d'une ville morte.

Le jour commenait  poindre.

Quand j'arrivai  la rue d'Antin, la grande ville se remuait dj un peu
avant de se rveiller tout  fait.

Cinq heures sonnaient  l'glise Saint-Roch au moment o j'entrais dans
la maison de Marguerite.

Je jetai mon nom au portier, lequel avait reu de moi assez de pices de
vingt francs pour savoir que j'avais le droit de venir  cinq heures
chez mademoiselle Gautier.

Je passai donc sans obstacle.

J'aurais pu lui demander si Marguerite tait chez elle, mais il et pu
me rpondre que non, et j'aimais mieux douter deux minutes de plus, car
en doutant j'esprais encore.

Je prtai l'oreille  la porte, tchant de surprendre un bruit, un
mouvement.

Rien. Le silence de la campagne semblait se continuer jusque-l.

J'ouvris la porte, et j'entrai.

Tous les rideaux taient hermtiquement ferms.

Je tirai ceux de la salle  manger, et je me dirigeai vers la chambre 
coucher dont je poussai la porte.

Je sautai sur le cordon des rideaux et je le tirai violemment.

Les rideaux s'cartrent; un faible jour pntra, je courus au lit.

Il tait vide!

J'ouvris les portes les unes aprs les autres, je visitai toutes les
chambres.

Personne.

C'tait  devenir fou.

Je passai dans le cabinet de toilette, dont j'ouvris la fentre, et
j'appelai Prudence  plusieurs reprises.

La fentre de madame Duvernoy resta ferme.

Alors je descendis chez le portier,  qui je demandai si mademoiselle
Gautier tait venue chez elle pendant le jour.

--Oui, me rpondit cet homme, avec madame Duvernoy.

--Elle n'a rien dit pour moi?

--Rien.

--Savez-vous ce qu'elles ont fait ensuite?

--Elles sont montes en voiture.

--Quel genre de voiture?

--Un coup de matre.

Qu'est-ce que tout cela voulait dire?

Je sonnai  la porte voisine.

--O allez-vous, monsieur? me demanda le concierge aprs m'avoir ouvert.

--Chez madame Duvernoy.

--Elle n'est pas rentre.

--Vous en tes sr?

--Oui, monsieur; voil mme une lettre qu'on a apporte pour elle hier
au soir et que je ne lui ai pas encore remise.

Et le portier me montrait une lettre sur laquelle je jetai machinalement
les yeux.

Je reconnus l'criture de Marguerite.

Je pris la lettre.

L'adresse portait ces mots:

A madame Duvernoy, pour remettre  M. Duval.

--Cette lettre est pour moi, dis-je au portier, et je lui montrai
l'adresse.

--C'est vous monsieur Duval? me rpondit cet homme.

--Oui.

--Ah! je vous reconnais, vous venez souvent chez Madame Duvernoy.

Une fois dans la rue, je brisai le cachet de cette lettre.

La foudre ft tombe  mes pieds que je n'eusse pas t plus pouvant
que je le fus par cette lecture.

 l'heure o vous lirez cette lettre, Armand, je serai dj la
matresse d'un autre homme. Tout est donc fini entre nous.

Retournez auprs de votre pre, mon ami, allez revoir votre soeur, jeune
fille chaste, ignorante de toutes nos misres, et auprs de laquelle
vous oublierez bien vite ce que vous aura fait souffrir cette fille
perdue que l'on nomme Marguerite Gautier, que vous avez bien voulu aimer
un instant, et qui vous doit les seuls moments heureux d'une vie qui,
elle l'espre, ne sera pas longue maintenant.

Quand j'eus lu le dernier mot, je crus que j'allais devenir fou.

Un moment j'eus rellement peur de tomber sur le pav de la rue. Un
nuage me passait sur les yeux, et le sang me battait dans les tempes.

Enfin je me remis un peu, je regardai autour de moi, tout tonn de voir
la vie des autres se continuer sans s'arrter  mon malheur.

Je n'tais pas assez fort pour supporter seul le coup que Marguerite me
portait.

Alors je me souvins que mon pre tait dans la mme ville que moi, que
dans dix minutes je pourrais tre auprs de lui, et que, quelle que ft
la cause de ma douleur, il la partagerait.

Je courus comme un fou, comme un voleur, jusqu' l'htel de Paris: je
trouvai la clef sur la porte de l'appartement de mon pre. J'entrai.

Il lisait.

Au peu d'tonnement qu'il montra en me voyant paratre, on et dit qu'il
m'attendait.

Je me prcipitai dans ses bras sans lui dire un mot, je lui donnai la
lettre de Marguerite, et, me laissant tomber devant son lit, je pleurai
 chaudes larmes.




Chapitre XXIII


Quand toutes les choses de la vie eurent repris leur cours, je ne pus
croire que le jour qui se levait ne serait pas semblable pour moi  ceux
qui l'avaient prcd. Il y avait des moments o je me figurais qu'une
circonstance, que je ne me rappelais pas, m'avait fait passer la nuit
hors de chez Marguerite, mais que, si je retournais  Bougival, j'allais
la retrouver inquite, comme je l'avais t, et qu'elle me demanderait
qui m'avait ainsi retenu loin d'elle.

Quand l'existence a contract une habitude comme celle de cet amour, il
semble impossible que cette habitude se rompe sans briser en mme temps
tous les autres ressorts de la vie.

J'tais donc forc de temps en temps de relire la lettre de Marguerite,
pour bien me convaincre que je n'avais pas rv.

Mon corps, succombant sous la secousse morale, tait incapable d'un
mouvement. L'inquitude, la marche de la nuit, la nouvelle du matin
m'avaient puis. Mon pre profita de cette prostration totale de mes
forces pour me demander la promesse formelle de partir avec lui.

Je promis tout ce qu'il voulut. J'tais incapable de soutenir une
discussion, et j'avais besoin d'une affection relle pour m'aider 
vivre aprs ce qui venait de se passer.

J'tais trop heureux que mon pre voult bien me consoler d'un pareil
chagrin.

Tout ce que je me rappelle, c'est que ce jour-l, vers cinq heures, il
me fit monter avec lui dans une chaise de poste. Sans me rien dire, il
avait fait prparer mes malles, les avait fait attacher avec les siennes
derrire la voiture, et il m'emmenait.

Je ne sentis ce que je faisais que lorsque la ville eut disparu, et que
la solitude de la route me rappela le vide de mon coeur.

Alors les larmes me reprirent.

Mon pre avait compris que des paroles, mme de lui, ne me consoleraient
pas, et il me laissait pleurer sans me dire un mot, se contentant
parfois de me serrer la main, comme pour me rappeler que j'avais un ami
 ct de moi.

La nuit, je dormis un peu. Je rvai de Marguerite.

Je me rveillai en sursaut, ne comprenant pas pourquoi j'tais dans une
voiture.

Puis la ralit me revint  l'esprit et je laissai tomber ma tte sur ma
poitrine.

Je n'osais entretenir mon pre, je craignais toujours qu'il ne me dt:

Tu vois que j'avais raison quand je niais l'amour de cette femme.

Mais il n'abusa pas de son avantage, et nous arrivmes  C... sans qu'il
m'et dit autre chose que des paroles compltement trangres 
l'vnement qui m'avait fait partir.

Quand j'embrassai ma soeur, je me rappelai les mots de la lettre de
Marguerite qui la concernaient, mais je compris tout de suite que, si
bonne qu'elle ft, ma soeur serait insuffisante  me faire oublier ma
matresse.

La chasse tait ouverte, mon pre pensa qu'elle serait une distraction
pour moi. Il organisa donc des parties de chasse avec des voisins et des
amis. J'y allai sans rpugnance comme sans enthousiasme, avec cette
sorte d'apathie qui tait le caractre de toutes mes actions depuis mon
dpart.

Nous chassions au rabat. On me mettait  mon poste. Je posais mon fusil
dsarm  ct de moi, et je rvais.

Je regardais les nuages passer. Je laissais ma pense errer dans les
plaines solitaires, et de temps en temps je m'entendais appeler par
quelque chasseur me montrant un livre  dix pas de moi.

Aucun de ces dtails n'chappait  mon pre, et il ne se laissait pas
prendre  mon calme extrieur. Il comprenait bien que, si abattu qu'il
ft, mon coeur aurait quelque jour une raction terrible, dangereuse
peut-tre, et tout en vitant de paratre me consoler, il faisait son
possible pour me distraire.

Ma soeur, naturellement, n'tait pas dans la confidence de tous ces
vnements, elle ne s'expliquait donc pas pourquoi, moi, si gai
autrefois, j'tais tout  coup devenu si rveur et si triste.

Parfois, surpris au milieu de ma tristesse par le regard inquiet de mon
pre, je lui tendais la main et je serrais la sienne comme pour lui
demander tacitement pardon du mal que, malgr moi, je lui faisais.

Un mois se passa ainsi, mais ce fut tout ce que je pus supporter.

Le souvenir de Marguerite me poursuivait sans cesse. J'avais trop aim
et j'aimais trop cette femme pour qu'elle pt me devenir indiffrente
tout  coup. Il fallait ou que je l'aimasse ou que je la hasse. Il
fallait surtout, quelque sentiment que j'eusse pour elle, que je la
revisse, et cela tout de suite.

Ce dsir entra dans mon esprit, et s'y fixa avec toute la violence de la
volont qui reparat enfin dans un corps inerte depuis longtemps.

Ce n'tait pas dans l'avenir, dans un mois, dans huit jours qu'il me
fallait Marguerite, c'tait le lendemain mme du jour o j'en avais eu
l'ide; et je vins dire  mon pre que j'allais le quitter pour des
affaires qui me rappelaient  Paris, mais que je reviendrais
promptement.

Il devina sans doute le motif qui me faisait partir, car il insista pour
que je restasse; mais, voyant que l'inexcution de ce dsir, dans l'tat
irritable o j'tais, pourrait avoir des consquences fatales pour moi,
il m'embrassa, et me pria, presque avec des larmes, de revenir bientt
auprs de lui.

Je ne dormis pas avant d'tre arriv  Paris.

Une fois arriv, qu'allais-je faire? Je l'ignorais; mais il fallait
avant tout que je m'occupasse de Marguerite.

J'allai chez moi m'habiller, et comme il faisait beau, et qu'il en tait
encore temps, je me rendis aux Champs-Elyses.

Au bout d'une demi-heure, je vis venir de loin, et du rond-point  la
place de la Concorde, la voiture de Marguerite.

Elle avait rachet ses chevaux, car la voiture tait telle qu'autrefois;
seulement elle n'tait pas dedans.

 peine avais-je remarqu cette absence, qu'en reportant les yeux autour
de moi, je vis Marguerite qui descendait  pied, accompagne d'une femme
que je n'avais jamais vue auparavant.

En passant  ct de moi, elle plit, et un sourire nerveux crispa ses
lvres. Quant  moi un violent battement de coeur m'branla la poitrine;
mais je parvins  donner une expression froide  mon visage, et je
saluai froidement mon ancienne matresse, qui rejoignit presque aussitt
sa voiture, dans laquelle elle monta avec son amie.

Je connaissais Marguerite. Ma rencontre inattendue avait d la
bouleverser. Sans doute elle avait appris mon dpart, qui l'avait
tranquillise sur la suite de notre rupture; mais me voyant revenir, et
se trouvant face  face avec moi, ple comme je l'tais, elle avait
compris que mon retour avait un but, et elle devait se demander ce qui
allait avoir lieu.

Si j'avais retrouv Marguerite malheureuse, si, pour me venger d'elle,
j'avais pu venir  son secours, je lui aurais peut-tre pardonn, et
n'aurais certainement pas song  lui faire du mal; mais je la
retrouvais heureuse, en apparence du moins; un autre lui avait rendu le
luxe que je n'avais pu lui continuer; notre rupture, venue d'elle,
prenait par consquent le caractre du plus bas intrt; j'tais humili
dans mon amour-propre comme dans mon amour, il fallait ncessairement
qu'elle payt ce que j'avais souffert.

Je ne pouvais tre indiffrent  ce que faisait cette femme; par
consquent, ce qui devait lui faire le plus de mal, c'tait mon
indiffrence; c'tait donc ce sentiment-l qu'il fallait feindre, non
seulement  ses yeux, mais aux yeux des autres.

J'essayai de me faire un visage souriant, et je me rendis chez Prudence.

La femme de chambre alla m'annoncer et me fit attendre quelques instants
dans le salon.

Madame Duvernoy parut enfin, et m'introduisit dans son boudoir; au
moment o je m'y asseyais, j'entendis ouvrir la porte du salon, et un
pas lger fit crier le parquet, puis la porte du carr fut ferme
violemment.

--Je vous drange? demandai-je  Prudence.

--Pas du tout, Marguerite tait l. Quand elle vous a entendu annoncer,
elle s'est sauve: c'est elle qui vient de sortir.

--Je lui fais donc peur maintenant?

--Non, mais elle craint qu'il ne vous soit dsagrable de la revoir.

--Pourquoi donc? dis-je en faisant un effort pour respirer librement,
car l'motion m'touffait; la pauvre fille m'a quitt pour ravoir sa
voiture, ses meubles et ses diamants, elle a bien fait, et je ne dois
pas lui en vouloir. Je l'ai rencontre aujourd'hui, continuai-je
ngligemment.

--O? fit Prudence, qui me regardait et semblait se demander si cet
homme tait bien celui qu'elle avait connu si amoureux.

--Aux Champs-Elyses, elle tait avec une autre femme fort jolie. Quelle
est cette femme?

--Comment est-elle?

--Une blonde, mince, portant des anglaises; des yeux bleus, trs
lgante.

--Ah! c'est Olympe; une trs jolie fille, en effet.

--Avec qui vit-elle?

--Avec personne, avec tout le monde.

--Et elle demeure?

--Rue Tronchet, numro... Ah , vous voulez lui faire la cour?

--On ne sait pas ce qui peut arriver.

--Et Marguerite?

--Vous dire que je ne pense plus du tout  elle, ce serait mentir; mais
je suis de ces hommes avec qui la faon de rompre fait beaucoup. Or,
Marguerite m'a donn mon cong d'une faon si lgre, que je me suis
trouv bien sot d'en avoir t amoureux comme je l'ai t, car j'ai t
vraiment fort amoureux de cette fille.

Vous devinez avec quel ton j'essayais de dire ces choses-l: l'eau me
coulait sur le front.

--Elle vous aimait bien, allez, et elle vous aime toujours: la preuve,
c'est qu'aprs vous avoir rencontr aujourd'hui, elle est venue tout de
suite me faire part de cette rencontre. Quand elle est arrive, elle
tait toute tremblante, prs de se trouver mal.

--Eh bien, que vous a-t-elle dit?

--Elle m'a dit: Sans doute il viendra vous voir, et elle m'a prie
d'implorer de vous son pardon.

--Je lui ai pardonn, vous pouvez le lui dire. C'est une bonne fille,
mais c'est une fille; et ce qu'elle m'a fait, je devais m'y attendre. Je
lui suis mme reconnaissant de sa rsolution, car aujourd'hui je me
demande  quoi nous aurait mens mon ide de vivre tout  fait avec
elle. C'tait de la folie.

--Elle sera bien contente en apprenant que vous avez pris votre parti de
la ncessit o elle se trouvait. Il tait temps qu'elle vous quittt,
mon cher. Le gredin d'homme d'affaires  qui elle avait propos de
vendre son mobilier avait t trouver ses cranciers pour leur demander
combien elle leur devait; ceux-ci avaient eu peur, et l'on allait vendre
dans deux jours.

--Et maintenant, c'est pay?

-- peu prs.

--Et qui a fait les fonds?

--Le comte de N... Ah! mon cher! il y a des hommes faits exprs pour
cela. Bref, il a donn vingt mille francs; mais il en est arriv  ses
fins. Il sait bien que Marguerite n'est pas amoureuse de lui, ce qui ne
l'empche pas d'tre trs gentil pour elle. Vous avez vu, il lui a
rachet ses chevaux, il lui a retir ses bijoux et lui donne autant
d'argent que le duc lui en donnait; si elle veut vivre tranquillement,
cet homme-l restera longtemps avec elle.

--Et que fait-elle? Habite-t-elle tout  fait Paris?

--Elle n'a jamais voulu retourner  Bougival depuis que vous tes parti.
C'est moi qui suis alle y chercher toutes ses affaires, et mme les
vtres, dont j'ai fait un paquet que vous ferez prendre ici. Il y a
tout, except un petit portefeuille avec votre chiffre. Marguerite a
voulu le prendre et l'a chez elle. Si vous y tenez, je le lui
redemanderai.

--Qu'elle le garde, balbutiai-je, car je sentais les larmes monter de
mon coeur  mes yeux au souvenir de ce village o j'avais t si heureux,
et  l'ide que Marguerite tenait  garder une chose qui venait de moi
et me rappelait  elle.

Si elle tait entre  ce moment, mes rsolutions de vengeance auraient
disparu et je serais tomb  ses pieds.

--Du reste, reprit Prudence, je ne l'ai jamais vue comme elle est
maintenant: elle ne dort presque plus, elle court les bals, elle soupe,
elle se grise mme. Dernirement, aprs un souper, elle est reste huit
jours au lit; et quand le mdecin lui a permis de se lever, elle a
recommenc, au risque d'en mourir. Irez-vous la voir?

-- quoi bon? Je suis venu vous voir, vous, parce que vous avez t
toujours charmante pour moi, et que je vous connaissais avant de
connatre Marguerite. C'est  vous que je dois d'avoir t son amant,
comme c'est  vous que je dois de ne plus l'tre, n'est-ce pas?

--Ah! dame, j'ai fait tout ce que j'ai pu pour qu'elle vous quittt, et
je crois que, plus tard, vous ne m'en voudrez pas.

--Je vous en ai une double reconnaissance, ajoutai-je en me levant, car
j'avais du dgot pour cette femme,  la voir prendre au srieux tout ce
que je lui disais.

--Vous vous en allez?

--Oui.

J'en savais assez.

--Quand vous verra-t-on?

--Bientt. Adieu.

--Adieu.

Prudence me conduisit jusqu' la porte, et je rentrai chez moi des
larmes de rage dans les yeux et un besoin de vengeance dans le coeur.

Ainsi Marguerite tait dcidment une fille comme les autres; ainsi, cet
amour profond qu'elle avait pour moi n'avait pas lutt contre le dsir
de reprendre sa vie passe, et contre le besoin d'avoir une voiture et
de faire des orgies.

Voil ce que je me disais au milieu de mes insomnies, tandis que, si
j'avais rflchi aussi froidement que je l'affectais, j'aurais vu dans
cette nouvelle existence bruyante de Marguerite l'esprance pour elle de
faire taire une pense continue, un souvenir incessant.

Malheureusement, la passion mauvaise dominait en moi, et je ne cherchai
qu'un moyen de torturer cette pauvre crature.

Oh! l'homme est bien petit et bien vil quand l'une de ses troites
passions est blesse.

Cette Olympe, avec qui je l'avais vue, tait sinon l'amie de Marguerite,
du moins celle qu'elle frquentait le plus souvent depuis son retour 
Paris. Elle allait donner un bal, et comme je supposais que Marguerite y
serait, je cherchai  me faire donner une invitation et je l'obtins.

Quand, plein de mes douloureuses motions, j'arrivai  ce bal, il tait
dj fort anim. On dansait, on criait mme, et, dans un des quadrilles,
j'aperus Marguerite dansant avec le comte de N..., lequel paraissait
tout fier de la montrer, et semblait dire  tout le monde:

--Cette femme est  moi!

J'allai m'adosser  la chemine, juste en face de Marguerite, et je la
regardai danser.  peine m'eut-elle aperu qu'elle se troubla. Je la vis
et je la saluai distraitement de la main et des yeux.

Quand je songeais que aprs le bal, ce ne serait plus avec moi, mais
avec ce riche imbcile qu'elle s'en irait, quand je me reprsentais ce
qui vraisemblablement allait suivre leur retour chez elle, le sang me
montait au visage, et le besoin me venait de troubler leurs amours.

Aprs la contredanse, j'allai saluer la matresse de la maison, qui
talait aux yeux des invits des paules magnifiques et la moiti d'une
gorge blouissante.

Cette fille-l tait belle, et, au point de vue de la forme, plus belle
que Marguerite. Je le compris mieux encore  certains regards que
celle-ci jeta sur Olympe pendant que je lui parlais. L'homme qui serait
l'amant de cette femme pourrait tre aussi fier que l'tait M. de N...,
et elle tait assez belle pour inspirer une passion gale  celle que
Marguerite m'avait inspire.

Elle n'avait pas d'amant  cette poque. Il ne serait pas difficile de
le devenir. Le tout tait de montrer assez d'or pour se faire regarder.

Ma rsolution fut prise. Cette femme serait ma matresse.

Je commenai mon rle de postulant en dansant avec Olympe.

Une demi-heure aprs, Marguerite, ple comme une morte, mettait sa
pelisse et quittait le bal.




Chapitre XXIV


C'tait dj quelque chose, mais ce n'tait pas assez. Je comprenais
l'empire que j'avais sur cette femme et j'en abusais lchement.

Quand je pense qu'elle est morte maintenant, je me demande si Dieu me
pardonnera jamais le mal que j'ai fait.

Aprs le souper, qui fut des plus bruyants, on se mit  jouer.

Je m'assis  ct d'Olympe et j'engageai mon argent avec tant de
hardiesse qu'elle ne pouvait s'empcher d'y faire attention. En un
instant, je gagnai cent cinquante ou deux cents louis, que j'talais
devant moi et sur lesquels elle fixait des yeux ardents.

J'tais le seul que le jeu ne proccupt point compltement et qui
s'occupt d'elle. Tout le reste de la nuit je gagnai, et ce fut moi qui
lui donnai de l'argent pour jouer, car elle avait perdu tout ce qu'elle
avait devant elle et probablement chez elle.

 cinq heures du matin on partit.

Je gagnais trois cents louis.

Tous les joueurs taient dj en bas, moi seul tais rest en arrire
sans que l'on s'en apert, car je n'tais l'ami d'aucun de ces
messieurs.

Olympe clairait elle-mme l'escalier et j'allais descendre comme les
autres, quand, revenant vers elle, je lui dis:

--Il faut que je vous parle.

--Demain, me dit-elle.

--Non, maintenant.

--Qu'avez-vous  me dire?

--Vous le verrez.

Et je rentrai dans l'appartement.

--Vous avez perdu, lui dis-je?

--Oui.

--Tout ce que vous aviez chez vous?

Elle hsita.

--Soyez franche.

--Eh bien, c'est vrai.

--J'ai gagn trois cents louis, les voil, si vous voulez me garder ici.

Et, en mme temps, je jetai l'or sur la table.

--Et pourquoi cette proposition?

--Parce que je vous aime, pardieu!

--Non, mais parce que vous tes amoureux de Marguerite et que vous
voulez vous venger d'elle en devenant mon amant. On ne trompe pas une
femme comme moi, mon cher ami; malheureusement je suis encore trop jeune
et trop belle pour accepter le rle que vous me proposez.

--Ainsi, vous refusez?

--Oui.

--Prfrez-vous m'aimer pour rien? C'est moi qui n'accepterais pas
alors. Rflchissez, ma chre Olympe; je vous aurais envoy une personne
quelconque vous proposer ces trois cents louis de ma part aux conditions
que j'y mets, vous eussiez accept. J'ai mieux aim traiter directement
avec vous. Acceptez sans chercher les causes qui me font agir;
dites-vous que vous tes belle, et qu'il n'y a rien d'tonnant que je
sois amoureux de vous.

Marguerite tait une fille entretenue comme Olympe, et cependant je
n'eusse jamais os lui dire, la premire fois que je l'avais vue, ce que
je venais de dire  cette femme. C'est que j'aimais Marguerite, c'est
que j'avais devin en elle des instincts qui manquaient  cette autre
crature, et qu'au moment mme o je proposais ce march, malgr son
extrme beaut, celle avec qui j'allais le conclure me dgotait.

Elle finit par accepter, bien entendu, et,  midi, je sortis de chez
elle son amant: mais je quittai son lit sans emporter le souvenir des
caresses et des mots d'amour qu'elle s'tait crue oblige de me
prodiguer pour les six mille francs que je lui laissais.

Et cependant on s'tait ruin pour cette femme-l.

 compter de ce jour, je fis subir  Marguerite une perscution de tous
les instants. Olympe et elle cessrent de se voir, vous comprenez
aisment pourquoi. Je donnai  ma nouvelle matresse une voiture, des
bijoux, je jouai, je fis enfin toutes les folies propres  un homme
amoureux d'une femme comme Olympe. Le bruit de ma nouvelle passion se
rpandit aussitt.

Prudence elle-mme s'y laissa prendre et finit par croire que j'avais
compltement oubli Marguerite. Celle-ci, soit qu'elle et devin le
motif qui me faisait agir, soit qu'elle se trompt comme les autres,
rpondait par une grande dignit aux blessures que je lui faisais tous
les jours. Seulement elle paraissait souffrir, car partout o je la
rencontrais, je la revoyais toujours de plus en plus ple, de plus en
plus triste. Mon amour pour elle, exalt  ce point qu'il se croyait
devenu de la haine, se rjouissait  la vue de cette douleur
quotidienne. Plusieurs fois, dans des circonstances o je fus d'une
cruaut infme, Marguerite leva sur moi des regards si suppliants que je
rougissais du rle que j'avais pris, et que j'tais prs de lui en
demander pardon.

Mais ces repentirs avaient la dure de l'clair et Olympe, qui avait
fini par mettre toute espce d'amour-propre de ct, et compris qu'en
faisant du mal  Marguerite, elle obtiendrait de moi tout ce qu'elle
voudrait, m'excitait sans cesse contre elle, et l'insultait chaque fois
qu'elle en trouvait l'occasion, avec cette persistante lchet de la
femme autorise par un homme.

Marguerite avait fini par ne plus aller ni au bal, ni au spectacle, dans
la crainte de nous y rencontrer, Olympe et moi. Alors les lettres
anonymes avaient succd aux impertinences directes, et il n'y avait
honteuses choses que je n'engageasse ma matresse  raconter et que je
ne racontasse moi-mme sur Marguerite.

Il fallait tre fou pour en arriver l. J'tais comme un homme qui,
s'tant gris avec du mauvais vin, tombe dans une de ces exaltations
nerveuses o la main est capable d'un crime sans que la pense y soit
pour quelque chose. Au milieu de tout cela, je souffrais le martyre. Le
calme sans ddain, la dignit sans mpris, avec lesquels Marguerite
rpondait  toutes mes attaques, et qui  mes propres yeux la faisaient
suprieure  moi, m'irritaient encore contre elle.

Un soir, Olympe tait alle je ne sais o, et s'y tait rencontre avec
Marguerite, qui cette fois n'avait pas fait grce  la sotte fille qui
l'insultait, au point que celle-ci avait t force de cder la place.
Olympe tait rentre furieuse, et l'on avait emport Marguerite
vanouie.

En rentrant, Olympe m'avait racont ce qui s'tait pass, m'avait dit
que Marguerite, la voyant seule, avait voulu se venger de ce qu'elle
tait ma matresse, et qu'il fallait que je lui crivisse de respecter,
moi absent ou non, la femme que j'aimais.

Je n'ai pas besoin de vous dire que j'y consentis, et que tout ce que je
pus trouver d'amer, de honteux et de cruel, je le mis dans cette ptre
que j'envoyai le jour mme  son adresse.

Cette fois le coup tait trop fort pour que la malheureuse le supportt
sans rien dire.

Je me doutais bien qu'une rponse allait m'arriver; aussi tais-je
rsolu  ne pas sortir de chez moi de tout le jour.

Vers deux heures on sonna et je vis entrer Prudence.

J'essayai de prendre un air indiffrent pour lui demander  quoi je
devais sa visite; mais ce jour-l madame Duvernoy n'tait pas rieuse, et
d'un ton srieusement mu elle me dit que, depuis mon retour,
c'est--dire depuis trois semaines environ, je n'avais pas laiss
chapper une occasion de faire de la peine  Marguerite; qu'elle en
tait malade, et que la scne de la veille et ma lettre du matin
l'avaient mise dans son lit.

Bref, sans me faire de reproches, Marguerite m'envoyait demander grce,
en me faisant dire qu'elle n'avait plus la force morale ni la force
physique de supporter ce que je lui faisais.

--Que mademoiselle Gautier, dis-je  Prudence, me congdie de chez elle,
c'est son droit, mais qu'elle insulte une femme que j'aime, sous
prtexte que cette femme est ma matresse, c'est ce que je ne permettrai
jamais.

--Mon ami, me fit Prudence, vous subissez l'influence d'une fille sans
coeur et sans esprit; vous en tes amoureux, il est vrai, mais ce n'est
pas une raison pour torturer une femme qui ne peut se dfendre.

--Que mademoiselle Gautier m'envoie son comte de N..., et la partie sera
gale.

--Vous savez bien qu'elle ne le fera pas. Ainsi, mon cher Armand,
laissez-la tranquille; si vous la voyiez, vous auriez honte de la faon
dont vous vous conduisez avec elle. Elle est ple, elle tousse, elle
n'ira pas loin maintenant.

Et Prudence me tendit la main en ajoutant:

--Venez la voir, votre visite la rendra bien heureuse.

--Je n'ai pas envie de rencontrer M. de N...

--M. de N... n'est jamais chez elle. Elle ne peut le souffrir.

--Si Marguerite tient  me voir, elle sait o je demeure, qu'elle
vienne, mais moi je ne mettrai pas les pieds rue d'Antin.

--Et vous la recevrez bien?

--Parfaitement.

--Eh bien, je suis sre qu'elle viendra.

--Qu'elle vienne.

--Sortirez-vous aujourd'hui?

--Je serai chez moi toute la soire.

--Je vais le lui dire.

Prudence partit.

Je n'crivis mme pas  Olympe que je n'irais pas la voir. Je ne me
gnais pas avec cette fille.  peine si je passais une nuit avec elle
par semaine.

Elle s'en consolait, je crois, avec un acteur de je ne sais quel thtre
du boulevard.

Je sortis pour dner et je rentrai presque immdiatement. Je fis faire
du feu partout et je donnai cong  Joseph.

Je ne pourrais pas vous rendre compte des impressions diverses qui
m'agitrent pendant une heure d'attente; mais, lorsque vers neuf heures
j'entendis sonner, elles se rsumrent en une motion telle, qu'en
allant ouvrir la porte je fus forc de m'appuyer contre le mur pour ne
pas tomber.

Heureusement l'antichambre tait dans la demi-teinte, et l'altration de
mes traits tait moins visible.

Marguerite entra.

Elle tait tout en noir et voile.  peine si je reconnaissais son
visage sous la dentelle.

Elle passa dans le salon et releva son voile.

Elle tait ple comme le marbre.

--Me voici, Armand, dit-elle; vous avez dsir me voir, je suis venue.

Et laissant tomber sa tte dans ses deux mains, elle fondit en larmes.

Je m'approchai d'elle.

--Qu'avez-vous, lui dis-je d'une voix altre.

Elle me serra la main sans me rpondre, car les larmes voilaient encore
sa voix. Mais quelques instants aprs, ayant repris un peu de calme,
elle me dit:

--Vous m'avez fait bien du mal, Armand, et moi je ne vous ai rien fait.

--Rien? rpliquai-je avec un sourire amer.

--Rien que ce que les circonstances m'ont force  vous faire.

Je ne sais pas si de votre vie vous avez prouv ou si vous prouverez
jamais ce que je ressentais  la vue de Marguerite.

La dernire fois qu'elle tait venue chez moi, elle s'tait assise  la
place o elle venait de s'asseoir; seulement, depuis cette poque, elle
avait t la matresse d'un autre; d'autres baisers que les miens
avaient touch ses lvres, auxquelles, malgr moi, tendaient les
miennes, et pourtant je sentais que j'aimais cette femme autant et
peut-tre plus que je ne l'avais jamais aime.

Cependant il tait difficile pour moi d'entamer la conversation sur le
sujet qui l'amenait. Marguerite le comprit sans doute, car elle reprit:

--Je viens vous ennuyer, Armand, parce que j'ai deux choses  vous
demander: pardon de ce que j'ai dit hier  Mademoiselle Olympe, et grce
de ce que vous tes peut-tre prt  me faire encore. Volontairement ou
non, depuis votre retour, vous m'avez fait tant de mal, que je serais
incapable maintenant de supporter le quart des motions que j'ai
supportes jusqu' ce matin. Vous aurez piti de moi, n'est-ce pas? et
vous comprendrez qu'il y a pour un homme de coeur de plus nobles choses 
faire que de se venger d'une femme malade et triste comme je le suis.
Tenez, prenez ma main. J'ai la fivre, j'ai quitt mon lit pour venir
vous demander, non pas votre amiti, mais votre indiffrence.

En effet, je pris la main de Marguerite. Elle tait brlante, et la
pauvre femme frissonnait sous son manteau de velours.

Je roulai auprs du feu le fauteuil dans lequel elle tait assise.

--Croyez-vous donc que je n'ai pas souffert, repris-je, la nuit o,
aprs vous avoir attendue  la campagne, je suis venu vous chercher 
Paris, o je n'ai trouv que cette lettre qui a failli me rendre fou?
Comment avez-vous pu me tromper, Marguerite, moi qui vous aimais tant!

--Ne parlons pas de cela, Armand, je ne suis pas venue pour en parler.
J'ai voulu vous voir autrement qu'en ennemi, voil tout, et j'ai voulu
vous serrer encore une fois la main. Vous avez une matresse jeune,
jolie, que vous aimez, dit-on: soyez heureux avec elle et oubliez-moi.

--Et vous, vous tes heureuse, sans doute?

--Ai-je le visage d'une femme heureuse, Armand? Ne raillez pas ma
douleur, vous qui savez mieux que personne quelles en sont la cause et
l'tendue.

--Il ne dpendait que de vous de n'tre jamais malheureuse; si toutefois
vous l'tes comme vous le dites.

--Non, mon ami, les circonstances ont t plus fortes que ma volont.
J'ai obi, non pas  mes instincts de fille, comme vous paraissez le
dire, mais  une ncessit srieuse et  des raisons que vous saurez un
jour, et qui vous feront me pardonner.

--Pourquoi ne me dites-vous pas ces raisons aujourd'hui?

--Parce qu'elles ne rtabliraient pas un rapprochement impossible entre
nous, et qu'elles vous loigneraient peut-tre de gens dont vous ne
devez pas vous loigner.

--Quelles sont ces gens?

--Je ne puis vous le dire.

--Alors, vous mentez.

Marguerite se leva et se dirigea vers la porte.

Je ne pouvais assister  cette muette et expressive douleur sans en tre
mu, quand je comparais en moi-mme cette femme ple et pleurante 
cette fille folle qui s'tait moque de moi  l'Opra-Comique.

--Vous ne vous en irez pas, dis-je en me mettant devant la porte.

--Pourquoi?

--Parce que, malgr ce que tu m'as fait, je t'aime toujours et que je
veux te garder ici.

--Pour me chasser demain, n'est-ce pas? Non, c'est impossible! Nos deux
destines sont spares, n'essayons pas de les runir; vous me
mpriseriez peut-tre, tandis que maintenant vous ne pouvez que me har.

--Non, Marguerite, m'criai-je en sentant tout mon amour et tous mes
dsirs se rveiller au contact de cette femme. Non, j'oublierai tout, et
nous serons heureux comme nous nous tions promis de l'tre.

Marguerite secoua la tte en signe de doute, et dit:

--Ne suis-je pas votre esclave, votre chien? Faites de moi ce que vous
voudrez, prenez-moi, je suis  vous.

Et, tant son manteau et son chapeau, elle les jeta sur le canap et se
mit  dgrafer brusquement le corsage de sa robe, car, par une de ces
ractions si frquentes de sa maladie, le sang lui montait du coeur  la
tte et l'touffait.

Une toux sche et rauque s'ensuivit.

--Faites dire  mon cocher, reprit-elle, de reconduire ma voiture.

Je descendis moi-mme congdier cet homme.

Quand je rentrai, Marguerite tait tendue devant le feu, et ses dents
claquaient de froid.

Je la pris dans mes bras, je la dshabillai sans qu'elle ft un
mouvement, et je la portai toute glace dans mon lit.

Alors je m'assis auprs d'elle et j'essayai de la rchauffer sous mes
caresses. Elle ne me disait pas une parole, mais elle me souriait.

Oh! ce fut une nuit trange. Toute la vie de Marguerite semblait tre
passe dans les baisers dont elle me couvrait, et je l'aimais tant,
qu'au milieu des transports de son amour fivreux, je me demandais si je
n'allais pas la tuer pour qu'elle n'appartnt jamais  un autre.

Un mois d'un amour comme celui-l, et de corps comme de coeur, on ne
serait plus qu'un cadavre.

Le jour nous trouva veills tous deux.

Marguerite tait livide. Elle ne disait pas une parole. De grosses
larmes coulaient de temps en temps de ses yeux et s'arrtaient sur sa
joue, brillantes comme des diamants. Ses bras puiss s'ouvraient de
temps en temps pour me saisir, et retombaient sans force sur le lit.

Un moment je crus que je pourrais oublier ce qui s'tait pass depuis
mon dpart de Bougival, et je dis  Marguerite:

--Veux-tu que nous partions, que nous quittions Paris?

--Non, non, me dit-elle presque avec effroi, nous serions trop
malheureux, je ne puis plus servir  ton bonheur, mais tant qu'il me
restera un souffle, je serai l'esclave de tes caprices.  quelque heure
du jour ou de la nuit que tu me veuilles, viens, je serai  toi; mais
n'associe plus ton avenir au mien, tu serais trop malheureux et tu me
rendrais trop malheureuse.

Je suis encore pour quelque temps une jolie fille, profites-en, mais ne
me demande pas autre chose.

Quand elle fut partie, je fus pouvant de la solitude dans laquelle
elle me laissait. Deux heures aprs son dpart, j'tais encore assis sur
le lit qu'elle venait de quitter, regardant l'oreiller qui gardait les
plis de sa forme, et me demandant ce que j'allais devenir entre mon
amour et ma jalousie.

 cinq heures, sans savoir ce que j'y allais faire, je me rendis rue
d'Antin.

Ce fut Nanine qui m'ouvrit.

--Madame ne peut pas vous recevoir, me dit-elle avec embarras.

--Pourquoi?

--Parce que M. le comte de N... est l, et qu'il a entendu que je ne
laisse entrer personne.

--C'est juste, balbutiai-je, j'avais oubli.

Je rentrai chez moi comme un homme ivre, et savez-vous ce que je fis
pendant la minute de dlire jaloux qui suffisait  l'action honteuse que
j'allais commettre, savez-vous ce que je fis? Je me dis que cette femme
se moquait de moi, je me la reprsentais dans son tte--tte inviolable
avec le comte, rptant les mmes mots qu'elle m'avait dits la nuit, et
prenant un billet de cinq cents francs, je le lui envoyai avec ces mots:

Vous tes partie si vite ce matin, que j'ai oubli de vous payer.

Voici le prix de votre nuit.

Puis, quand cette lettre fut porte, je sortis comme pour me soustraire
au remords instantan de cette infamie.

J'allai chez Olympe, que je trouvai essayant des robes, et qui, lorsque
nous fmes seuls, me chanta des obscnits pour me distraire.

Celle-l tait bien le type de la courtisane sans honte, sans coeur et
sans esprit, pour moi du moins, car peut-tre un homme avait-il fait
avec elle le rve que j'avais fait avec Marguerite.

Elle me demanda de l'argent, je lui en donnai, et libre alors de m'en
aller, je rentrai chez moi.

Marguerite ne m'avait pas rpondu.

Il est inutile que je vous dise dans quelle agitation je passai la
journe du lendemain.

 six heures et demie, un commissionnaire apporta une enveloppe
contenant ma lettre et le billet de cinq cents francs, pas un mot de
plus.

--Qui vous a remis cela? dis-je  cet homme.

--Une dame qui partait avec sa femme de chambre dans la malle de
Boulogne, et qui m'a recommand de ne l'apporter que lorsque la voiture
serait hors de la cour.

Je courus chez Marguerite.

--Madame est partie pour l'Angleterre aujourd'hui  six heures, me
rpondit le portier.

Rien ne me retenait plus  Paris, ni haine ni amour. J'tais puis par
toutes ces secousses. Un de mes amis allait faire un voyage en Orient;
j'allai dire  mon pre le dsir que j'avais de l'accompagner; mon pre
me donna des traites, des recommandations, et huit ou dix jours aprs je
m'embarquai  Marseille.

Ce fut  Alexandrie que j'appris par un attach de l'ambassade, que
j'avais vu quelquefois chez Marguerite, la maladie de la pauvre fille.

Je lui crivis alors la lettre  laquelle elle a fait la rponse que
vous connaissez et que je reus  Toulon.

Je partis aussitt, et vous savez le reste.

Maintenant, il ne vous reste plus qu' lire les quelques feuilles que
Julie Duprat m'a remises et qui sont le complment indispensable de ce
que je viens de vous raconter.




Chapitre XXV


Armand, fatigu de ce long rcit souvent interrompu par ses larmes, posa
ses deux mains sur son front et ferma les yeux, soit pour penser, soit
pour essayer de dormir, aprs m'avoir donn les pages crites de la main
de Marguerite.

Quelques instants aprs, une respiration un peu plus rapide me prouvait
qu'Armand dormait, mais de ce sommeil lger que le moindre bruit fait
envoler.

Voici ce que je lus, et que je transcris sans ajouter ni retrancher
aucune syllabe:

C'est aujourd'hui le 15 dcembre. Je suis souffrante depuis trois ou
quatre jours. Ce matin j'ai pris le lit; le temps est sombre, je suis
triste; personne n'est auprs de moi, je pense  vous, Armand. Et vous,
o tes-vous  l'heure o j'cris ces lignes? Loin de Paris, bien loin,
m'a-t-on dit, et peut-tre avez-vous dj oubli Marguerite. Enfin,
soyez heureux, vous  qui je dois les seuls moments de joie de ma vie.

Je n'avais pu rsister au dsir de vous donner l'explication de ma
conduite, et je vous avais crit une lettre; mais crite par une fille
comme moi, une pareille lettre peut tre regarde comme un mensonge, 
moins que la mort ne la sanctifie de son autorit, et qu'au lieu d'tre
une lettre, elle ne soit une confession.

Aujourd'hui, je suis malade; je puis mourir de cette maladie, car j'ai
toujours eu le pressentiment que je mourrais jeune. Ma mre est morte de
la poitrine, et la faon dont j'ai vcu jusqu' prsent n'a pu
qu'empirer cette affection, le seul hritage qu'elle m'ait laiss; mais
je ne veux pas mourir sans que vous sachiez bien  quoi vous en tenir
sur moi, si toutefois, lorsque vous reviendrez, vous vous inquitez
encore de la pauvre fille que vous aimiez avant de partir.

Voici ce que contenait cette lettre, que je serai heureuse de rcrire,
pour me donner une nouvelle preuve de ma justification: vous vous
rappelez, Armand, comment l'arrive de votre pre nous surprit 
Bougival; vous vous souvenez de la terreur involontaire que cette
arrive me causa, de la scne qui eut lieu entre vous et lui et que vous
me raconttes le soir.

Le lendemain, pendant que vous tiez  Paris et que vous attendiez
votre pre qui ne rentrait pas, un homme se prsentait chez moi, et me
remettait une lettre de M. Duval.

Cette lettre, que je joins  celle-ci, me priait, dans les termes les
plus graves, de vous loigner le lendemain sous un prtexte quelconque
et de recevoir votre pre; il avait  me parler et me recommandait
surtout de ne vous rien dire de sa dmarche.

Vous savez avec quelle insistance je vous conseillai  votre retour
d'aller de nouveau  Paris le lendemain.

Vous tiez parti depuis une heure quand votre pre se prsenta. Je vous
fais grce de l'impression que me causa son visage svre. Votre pre
tait imbu des vieilles thories, qui veulent que toute courtisane soit
un tre sans coeur, sans raison, une espce de machine  prendre de l'or,
toujours prte, comme les machines de fer,  broyer la main qui lui tend
quelque chose, et  dchirer sans piti, sans discernement celui qui la
fait vivre et agir.

Votre pre m'avait crit une lettre trs convenable pour que je
consentisse  le recevoir; il ne se prsenta pas tout  fait comme il
avait crit. Il y eut assez de hauteur, d'impertinence et mme de
menaces, dans ses premires paroles, pour que je lui fisse comprendre
que j'tais chez moi et que je n'avais de compte  lui rendre de ma vie
qu' cause de la sincre affection que j'avais pour son fils.

M. Duval se calma un peu, et se mit cependant  me dire qu'il ne
pouvait souffrir plus longtemps que son fils se ruint pour moi; que
j'tais belle, il est vrai, mais que, si belle que je fusse, je ne
devais pas me servir de ma beaut pour perdre l'avenir d'un jeune homme
par des dpenses comme celles que je faisais.

 cela, il n'y avait qu'une chose  rpondre, n'est-ce pas? C'tait de
montrer les preuves que depuis que j'tais votre matresse, aucun
sacrifice ne m'avait cot pour vous rester fidle sans vous demander
plus d'argent que vous ne pouviez en donner. Je montrai les
reconnaissances du Mont-de-Pit, les reus des gens  qui j'avais vendu
les objets que je n'avais pu engager, je fis part  votre pre de ma
rsolution de me dfaire de mon mobilier pour payer mes dettes, et pour
vivre avec vous sans vous tre une charge trop lourde. Je lui racontai
notre bonheur, la rvlation que vous m'aviez donne d'une vie plus
tranquille et plus heureuse, et il finit par se rendre  l'vidence, et
me tendre la main, en me demandant pardon de la faon dont il s'tait
prsent d'abord.

Puis il me dit:

--Alors, madame, ce n'est plus par des remontrances et des menaces,
mais par des prires, que j'essayerai d'obtenir de vous un sacrifice
plus grand que tous ceux que vous avez encore faits pour mon fils.

Je tremblai  ce prambule.

Votre pre se rapprocha de moi, me prit les deux mains et continua d'un
ton affectueux:

--Mon enfant, ne prenez pas en mauvaise part ce que je vais vous dire;
comprenez seulement que la vie a parfois des ncessits cruelles pour le
coeur, mais qu'il faut s'y soumettre. Vous tes bonne, et votre me a des
gnrosits inconnues  bien des femmes qui peut-tre vous mprisent et
ne vous valent pas. Mais songez qu' ct de la matresse, il y a la
famille; qu'outre l'amour, il y a les devoirs; qu' l'ge des passions
succde l'ge o l'homme, pour tre respect, a besoin d'tre solidement
assis dans une position srieuse. Mon fils n'a pas de fortune, et
cependant il est prt  vous abandonner l'hritage de sa mre. S'il
acceptait de vous le sacrifice que vous tes sur le point de faire, il
serait de son honneur et de sa dignit de vous faire en change cet
abandon qui vous mettrait toujours  l'abri d'une adversit complte.
Mais ce sacrifice, il ne peut l'accepter, parce que le monde, qui ne
vous connat pas, donnerait  ce consentement une cause dloyale qui ne
doit pas atteindre le nom que nous portons. On ne regarderait pas si
Armand vous aime, si vous l'aimez, si ce double amour est un bonheur
pour lui et une rhabilitation pour vous; on ne verrait qu'une chose,
c'est qu'Armand Duval a souffert qu'une fille entretenue--pardonnez-moi,
mon enfant, tout ce que je suis forc de vous dire--vendt pour lui ce
qu'elle possdait. Puis le jour des reproches et des regrets arriverait,
soyez-en sre, pour vous comme pour les autres, et vous porteriez tous
deux une chane que vous ne pourriez briser. Que feriez-vous alors?
Votre jeunesse serait perdue, l'avenir de mon fils serait dtruit; et
moi, son pre, je n'aurais que de l'un de mes enfants la rcompense que
j'attends des deux.

Vous tes jeune, vous tes belle, la vie vous consolera; vous tes
noble, et le souvenir d'une bonne action rachtera pour vous bien des
choses passes. Depuis six mois qu'il vous connat, Armand m'oublie.
Quatre fois je lui ai crit sans qu'il songet une fois  me rpondre.
J'aurais pu mourir sans qu'il le st!

Quelle que soit votre rsolution de vivre autrement que vous n'avez
vcu, Armand qui vous aime ne consentira pas  la rclusion  laquelle
sa modeste position vous condamnerait, et qui n'est pas faite pour votre
beaut. Qui sait ce qu'il ferait alors! Il a jou, je l'ai su; sans vous
en rien dire, je le sais encore; mais, dans un moment d'ivresse, il et
pu perdre une partie de ce que j'amasse, depuis bien des annes, pour la
dot de ma fille, pour lui, et pour la tranquillit de mes vieux jours.
Ce qui et pu arriver peut arriver encore.

tes-vous sre, en outre, que la vie que vous quitteriez pour lui ne
vous attirerait pas de nouveau? tes-vous sre, vous qui l'avez aim, de
n'en point aimer un autre? Ne souffrirez-vous pas enfin des entraves que
votre liaison mettra dans la vie de votre amant, et dont vous ne pourrez
peut-tre pas le consoler, si, avec l'ge, des ides d'ambition
succdent  des rves d'amour? Rflchissez  tout cela, madame: vous
aimez Armand, prouvez-le-lui par le seul moyen qui vous reste de le lui
prouver encore: en faisant  son avenir le sacrifice de votre amour.
Aucun malheur n'est encore arriv, mais il en arriverait, et peut-tre
de plus grands que ceux que je prvois. Armand peut devenir jaloux d'un
homme qui vous a aime; il peut le provoquer, il peut se battre, il peut
tre tu enfin, et songez  ce que vous souffririez devant ce pre qui
vous demanderait compte de la vie de son fils.

Enfin, mon enfant, sachez tout, car je ne vous ai pas tout dit, sachez
donc ce qui m'amenait  Paris. J'ai une fille, je viens de vous le dire,
jeune, belle, pure comme un ange. Elle aime, et elle aussi elle a fait
de cet amour le rve de sa vie. J'avais crit tout cela  Armand, mais
tout occup de vous, il ne m'a pas rpondu. Eh bien, ma fille va se
marier. Elle pouse l'homme qu'elle aime, elle entre dans une famille
honorable qui veut que tout soit honorable dans la mienne. La famille de
l'homme qui doit devenir mon gendre a appris comment Armand vit  Paris,
et m'a dclar reprendre sa parole si Armand continue cette vie.
L'avenir d'une enfant qui ne vous a rien fait, et qui a le droit de
compter sur l'avenir, est entre vos mains.

Avez-vous le droit et vous sentez-vous la force de le briser? Au nom de
votre amour et de votre repentir, Marguerite, accordez-moi le bonheur de
ma fille.

Je pleurais silencieusement, mon ami, devant toutes ces rflexions que
j'avais faites bien souvent, et qui, dans la bouche de votre pre,
acquraient encore une plus srieuse ralit. Je me disais tout ce que
votre pre n'osait pas me dire, et ce qui vingt fois lui tait venu sur
les lvres: que je n'tais aprs tout qu'une fille entretenue, et que
quelque raison que je donnasse  notre liaison, elle aurait toujours
l'air d'un calcul; que ma vie passe ne me laissait aucun droit de rver
un pareil avenir, et que j'acceptais des responsabilits auxquelles mes
habitudes et ma rputation ne donnaient aucune garantie. Enfin, je vous
aimais, Armand. La manire paternelle dont me parlait M. Duval, les
chastes sentiments qu'il voquait en moi, l'estime de ce vieillard loyal
que j'allais conqurir, la vtre que j'tais sre d'avoir plus tard,
tout cela veillait en mon coeur de nobles penses qui me relevaient 
mes propres yeux, et faisaient parler de saintes vanits, inconnues
jusqu'alors. Quand je songeais qu'un jour ce vieillard, qui m'implorait
pour l'avenir de son fils, dirait  sa fille de mler mon nom  ses
prires, comme le nom d'une mystrieuse amie, je me transformais et
j'tais fire de moi.

L'exaltation du moment exagrait peut-tre la vrit de ces
impressions; mais voil ce que j'prouvais, ami, et ces sentiments
nouveaux faisaient taire les conseils que me donnait le souvenir des
jours heureux passs avec vous.

--C'est bien, monsieur, dis-je  votre pre en essuyant mes larmes.
Croyez-vous que j'aime votre fils?

--Oui, me dit M. Duval.

--D'un amour dsintress?

--Oui.

--Croyez-vous que j'avais fait de cet amour l'espoir, le rve et le
pardon de ma vie?

--Fermement.

--Eh bien, monsieur, embrassez-moi une fois comme vous embrasseriez
votre fille, et je vous jure que ce baiser, le seul vraiment chaste que
j'aie reu, me fera forte contre mon amour, et qu'avant huit jours votre
fils sera retourn auprs de vous, peut-tre malheureux pour quelque
temps, mais guri pour jamais.

--Vous tes une noble fille, rpliqua votre pre en m'embrassant sur le
front, et vous tentez une chose dont Dieu vous tiendra compte; mais je
crains bien que vous n'obteniez rien de mon fils.

--Oh! soyez tranquille, monsieur, il me hara.

Il fallait entre nous une barrire infranchissable, pour l'un comme
pour l'autre.

J'crivis  Prudence que j'acceptais les propositions de M. le comte de
N..., et qu'elle allt lui dire que je souperais avec elle et lui.

Je cachetai la lettre, et sans lui dire ce qu'elle renfermait, je priai
votre pre de la faire remettre  son adresse en arrivant  Paris.

Il me demanda nanmoins ce qu'elle contenait.

--C'est le bonheur de votre fils, lui rpondis-je.

Votre pre m'embrassa une dernire fois. Je sentis sur mon front deux
larmes de reconnaissance qui furent comme le baptme de mes fautes
d'autrefois, et au moment o je venais de consentir  me livrer  un
autre homme, je rayonnai d'orgueil en songeant  ce que je rachetais par
cette nouvelle faute.

C'tait bien naturel, Armand; vous m'aviez dit que votre pre tait le
plus honnte homme que l'on pt rencontrer.

M. Duval remonta en voiture et partit.

Cependant j'tais femme, et quand je vous revis, je ne pus m'empcher
de pleurer, mais je ne faiblis pas.

Ai-je bien fait? Voil ce que je me demande aujourd'hui que j'entre
malade dans un lit que je ne quitterai peut-tre que morte.

Vous avez t tmoin de ce que j'prouvais  mesure que l'heure de
notre invitable sparation approchait; votre pre n'tait plus l pour
me soutenir, et il y eut un moment o je fus bien prs de tout vous
avouer, tant j'tais pouvante de l'ide que vous alliez me har et me
mpriser.

Une chose que vous ne croirez peut-tre pas, Armand, c'est que je priai
Dieu de me donner de la force, et ce qui prouve qu'il acceptait mon
sacrifice, c'est qu'il me donna cette force que j'implorais.

 ce souper, j'eus besoin d'aide encore, car je ne voulais pas savoir
ce que j'allais faire, tant je craignais que le courage ne me manqut!

Qui m'et dit,  moi, Marguerite Gautier, que je souffrirais tant  la
seule pense d'un nouvel amant?

Je bus pour oublier, et quand je me rveillai le lendemain, j'tais
dans le lit du comte.

Voil la vrit tout entire, ami, jugez et pardonnez-moi, comme je
vous ai pardonn tout le mal que vous m'avez fait depuis ce jour.




Chapitre XXVI


Ce qui suivit cette nuit fatale, vous le savez aussi bien que moi, mais
ce que vous ne savez pas, ce que vous ne pouvez pas souponner, c'est ce
que j'ai souffert depuis notre sparation.

J'avais appris que votre pre vous avait emmen, mais je me doutais
bien que vous ne pourriez pas vivre longtemps loin de moi, et le jour o
je vous rencontrai aux Champs-Elyses, je fus mue, mais non tonne.

Alors commena cette srie de jours dont chacun m'apporta une nouvelle
insulte de vous, insulte que je recevais presque avec joie, car outre
qu'elle tait la preuve que vous m'aimiez toujours, il me semblait que,
plus vous me perscuteriez, plus je grandirais  vos yeux le jour o
vous sauriez la vrit.

Ne vous tonnez pas de ce martyre joyeux, Armand, l'amour que vous
aviez eu pour moi avait ouvert mon coeur  de nobles enthousiasmes.

Cependant je n'avais pas t tout de suite aussi forte.

Entre l'excution du sacrifice que je vous avais fait et votre retour,
un temps assez long s'tait coul pendant lequel j'avais eu besoin
d'avoir recours  des moyens physiques pour ne pas devenir folle et pour
m'tourdir sur la vie dans laquelle je me rejetais. Prudence vous a dit,
n'est-ce pas, que j'tais de toutes les ftes, de tous les bals, de
toutes les orgies?

J'avais comme l'esprance de me tuer rapidement,  force d'excs, et,
je crois, cette esprance ne tardera pas  se raliser. Ma sant
s'altra ncessairement de plus en plus, et le jour o j'envoyai madame
Duvernoy vous demander grce, j'tais puise de corps et d'me.

Je ne vous rappellerai pas, Armand, de quelle faon vous avez
rcompens la dernire preuve d'amour que je vous ai donne, et par quel
outrage vous avez chass de Paris la femme qui, mourante, n'avait pu
rsister  votre voix quand vous lui demandiez une nuit d'amour, et qui,
comme une insense, a cru, un instant, qu'elle pourrait ressouder le
pass et le prsent. Vous aviez le droit de faire ce que vous avez fait,
Armand: on ne m'a pas toujours pay mes nuits aussi cher!

J'ai tout laiss alors! Olympe m'a remplace auprs de M. de N... et
s'est charge, m'a-t-on dit, de lui apprendre le motif de mon dpart. Le
comte de G... tait  Londres. C'est un de ces hommes qui, ne donnant 
l'amour avec les filles comme moi que juste assez d'importance pour
qu'il soit un passe-temps agrable, restent les amis des femmes qu'ils
ont eues et n'ont pas de haine, n'ayant jamais eu de jalousie; c'est
enfin un de ces grands seigneurs qui ne nous ouvrent qu'un ct de leur
coeur, mais qui nous ouvrent les deux cts de leur bourse. C'est  lui
que je pensai tout de suite. J'allai le rejoindre. Il me reut 
merveille, mais il tait l-bas l'amant d'une femme du monde, et
craignait de se compromettre en s'affichant avec moi. Il me prsenta 
ses amis qui me donnrent un souper aprs lequel l'un d'eux m'emmena.

Que vouliez-vous que je fisse, mon ami?

Me tuer? C'et t charger votre vie, qui doit tre heureuse, d'un
remords inutile; puis,  quoi bon se tuer quand on est si prs de
mourir?

Je passai  l'tat de corps sans me, de chose sans pense; je vcus
pendant quelque temps de cette vie automatique, puis je revins  Paris
et je demandai aprs vous; j'appris alors que vous tiez parti pour un
long voyage. Rien ne me soutenait plus. Mon existence redevint ce
qu'elle avait t deux ans avant que je vous connusse. Je tentai de
ramener le duc, mais j'avais trop rudement bless cet homme, et les
vieillards ne sont pas patients, sans doute parce qu'ils s'aperoivent
qu'ils ne sont pas ternels. La maladie m'envahissait de jour en jour,
j'tais ple, j'tais triste, j'tais plus maigre encore. Les hommes qui
achtent l'amour examinent la marchandise avant de la prendre. Il y
avait  Paris des femmes mieux portantes, plus grasses que moi; on
m'oublia un peu. Voil le pass jusqu' hier.

Maintenant je suis tout  fait malade. J'ai crit au duc pour lui
demander de l'argent, car je n'en ai pas, et les cranciers sont
revenus, et m'apportent leurs notes avec un acharnement sans piti. Le
duc me rpondra-t-il? Que n'tes-vous  Paris, Armand! Vous viendriez me
voir et vos visites me consoleraient.

20 dcembre:

Il fait un temps horrible, il neige, je suis seule chez moi. Depuis
trois jours j'ai t prise d'une telle fivre que je n'ai pu vous crire
un mot. Rien de nouveau, mon ami; chaque jour j'espre vaguement une
lettre de vous, mais elle n'arrive pas et n'arrivera sans doute jamais.
Les hommes seuls ont la force de ne pas pardonner. Le duc ne m'a pas
rpondu.

Prudence a recommenc ses voyages au Mont-de-Pit.

Je ne cesse de cracher le sang. Oh! je vous ferais peine si vous me
voyiez. Vous tes bien heureux d'tre sous un ciel chaud et de n'avoir
pas comme moi tout un hiver de glace qui vous pse sur la poitrine.
Aujourd'hui, je me suis leve un peu, et, derrire les rideaux de ma
fentre, j'ai regard passer cette vie de Paris avec laquelle je crois
bien avoir tout  fait rompu. Quelques visages de connaissance sont
passs dans la rue, rapides, joyeux, insouciants. Pas un n'a lev les
yeux sur mes fentres. Cependant, quelques jeunes gens sont venus
s'inscrire. Une fois dj, je fus malade, et vous, qui ne me connaissiez
pas, qui n'aviez rien obtenu de moi qu'une impertinence le jour o je
vous avais vu pour la premire fois, vous veniez savoir de mes nouvelles
tous les matins.

Me voil malade de nouveau. Nous avons pass six mois ensemble. J'ai eu
pour vous autant d'amour que le coeur de la femme peut en contenir et en
donner, et vous tes loin, et vous me maudissez, et il ne me vient pas
un mot de consolation de vous. Mais c'est le hasard seul qui fait cet
abandon, j'en suis sr, car si vous tiez  Paris, vous ne quitteriez
pas mon chevet et ma chambre.

25 dcembre:

Mon mdecin me dfend d'crire tous les jours. En effet, mes souvenirs
ne font qu'augmenter ma fivre, mais, hier, j'ai reu une lettre qui m'a
fait du bien, plus par les sentiments dont elle tait l'expression que
par le secours matriel qu'elle m'apportait. Je puis donc vous crire
aujourd'hui. Cette lettre tait de votre pre, et voici ce qu'elle
contenait:

Madame,

J'apprends  l'instant que vous tes malade. Si j'tais  Paris,
j'irais moi-mme savoir de vos nouvelles; si mon fils tait auprs de
moi, je lui dirais d'aller en chercher, mais je ne puis quitter C..., et
Armand est  six ou sept cents lieues d'ici; permettez-moi donc
simplement de vous crire, madame, combien je suis pein de cette
maladie, et croyez aux voeux sincres que je fais pour votre prompt
rtablissement.

Un de mes bons amis, M. H..., se prsentera chez vous, veuillez le
recevoir. Il est charg par moi d'une commission dont j'attends
impatiemment le rsultat.

Veuillez agrer, madame, l'assurance de mes sentiments les plus
distingus.

Telle est la lettre que j'ai reue. Votre pre est un noble coeur,
aimez-le bien, mon ami; car il y a peu d'hommes au monde aussi dignes
d'tre aims. Ce papier sign de son nom m'a fait plus de bien que
toutes les ordonnances de notre grand mdecin.

Ce matin, M. H... est venu. Il semblait fort embarrass de la mission
dlicate dont l'avait charg M. Duval. Il venait tout bonnement
m'apporter mille cus de la part de votre pre. J'ai voulu refuser
d'abord, mais M. H... m'a dit que ce refus offenserait M. Duval, qui
l'avait autoris  me donner d'abord cette somme, et  me remettre tout
ce dont j'aurais besoin encore. J'ai accept ce service qui, de la part
de votre pre, ne peut pas tre une aumne. Si je suis morte quand vous
reviendrez, montrez  votre pre ce que je viens d'crire pour lui, et
dites-lui qu'en traant ces lignes, la pauvre fille  laquelle il a
daign crire cette lettre consolante versait des larmes de
reconnaissance, et priait Dieu pour lui.

<tb>

4 janvier:

Je viens de passer une suite de jours bien douloureux. J'ignorais que
le corps pt faire souffrir ainsi. Oh! ma vie passe! je la paye deux
fois aujourd'hui.

On m'a veille toutes les nuits. Je ne pouvais plus respirer. Le dlire
et la toux se partageaient le reste de ma pauvre existence.

Ma salle  manger est pleine de bonbons, de cadeaux de toutes sortes
que mes amis m'ont apports. Il y en a sans doute, parmi ces gens, qui
esprent que je serai leur matresse plus tard. S'ils voyaient ce que la
maladie a fait de moi, ils s'enfuiraient pouvants.

Prudence donne des trennes avec celles que je reois.

Le temps est  la gele, et le docteur m'a dit que je pourrai sortir
d'ici  quelques jours si le beau temps continue.

<tb>

8 janvier:

Je suis sortie hier dans ma voiture. Il faisait un temps magnifique.
Les Champs-Elyses taient pleins de monde. On et dit le premier
sourire du printemps. Tout avait un air de fte autour de moi. Je
n'avais jamais souponn dans un rayon de soleil tout ce que j'y ai
trouv hier de joie, de douceur et de consolation.

J'ai rencontr presque tous les gens que je connais, toujours gais,
toujours occups de leurs plaisirs. Que d'heureux qui ne savent pas
qu'ils le sont! Olympe est passe dans une lgante voiture que lui a
donne M. de N... elle a essay de m'insulter du regard. Elle ne sait
pas combien je suis loin de toutes ces vanits-l. Un brave garon que
je connais depuis longtemps m'a demand si je voulais aller souper avec
lui et un de ses amis qui dsire beaucoup, disait-il, faire ma
connaissance.

J'ai souri tristement, et lui ai tendu ma main brlante de fivre.

Je n'ai jamais vu visage plus tonn.

Je suis rentre  quatre heures, j'ai dn avec assez d'apptit.

Cette sortie m'a fait du bien.

Si j'allais gurir!

Comme l'aspect de la vie et du bonheur des autres fait dsirer de vivre
ceux-l qui, la veille, dans la solitude de leur me et dans l'ombre de
leur chambre de malade, souhaitaient de mourir vite!

<tb>

10 janvier:

Cette esprance de sant n'tait qu'un rve. Me voici de nouveau dans
mon lit, le corps couvert d'empltres qui me brlent. Va donc offrir ce
corps que l'on payait si cher autrefois, et vois ce que l'on t'en
donnera aujourd'hui!

Il faut que nous ayons bien fait du mal avant de natre, ou que nous
devions jouir d'un bien grand bonheur aprs notre mort, pour que Dieu
permette que cette vie ait toutes les tortures de l'expiation et toutes
les douleurs de l'preuve.

<tb>

12 janvier:

Je souffre toujours.

Le comte de N... m'a envoy de l'argent hier, je ne l'ai pas accept.
Je ne veux rien de cet homme. C'est lui qui est cause que vous n'tes
pas prs de moi.

Oh! nos beaux jours de Bougival! o tes-vous?

Si je sors vivante de cette chambre, ce sera pour faire un plerinage 
la maison que nous habitions ensemble, mais je n'en sortirai plus que
morte.

Qui sait si je vous crirai demain?

<tb>

25 janvier:

Voil onze nuits que je ne dors pas, que j'touffe et que je crois 
chaque instant que je vais mourir. Le mdecin a ordonn qu'on ne me
laisst pas toucher une plume. Julie Duprat, qui me veille, me permet
encore de vous crire ces quelques lignes. Ne reviendrez-vous donc point
avant que je meure? Est-ce donc ternellement fini entre nous? Il me
semble que, si vous veniez, je gurirais.  quoi bon gurir?

<tb>

28 janvier:

Ce matin j'ai t rveille par un grand bruit. Julie, qui dormait dans
ma chambre, s'est prcipite dans la salle  manger. J'ai entendu des
voix d'hommes contre lesquelles la sienne luttait en vain. Elle est
rentre en pleurant.

On venait saisir. Je lui ai dit de laisser faire ce qu'ils appellent la
justice. L'huissier est entr dans ma chambre, le chapeau sur la tte.
Il a ouvert les tiroirs, a inscrit tout ce qu'il a vu, et n'a pas eu
l'air de s'apercevoir qu'il y avait une mourante dans le lit
qu'heureusement la charit de la loi me laisse.

Il a consenti  me dire en partant que je pouvais mettre opposition
avant neuf jours, mais il a laiss un gardien! Que vais-je devenir, mon
Dieu! Cette scne m'a rendue encore plus malade. Prudence voulait
demander de l'argent  l'ami de votre pre, je m'y suis oppose.

J'ai reu votre lettre ce matin. J'en avais besoin. Ma rponse vous
arrivera-t-elle  temps? Me verrez-vous encore? Voil une journe
heureuse qui me fait oublier toutes celles que j'ai passes depuis six
semaines. Il me semble que je vais mieux, malgr le sentiment de
tristesse sous l'impression duquel je vous ai rpondu.

Aprs tout, on ne doit pas toujours tre malheureux.

Quand je pense qu'il peut arriver que je ne meure pas, que vous
reveniez, que je revoie le printemps, que vous m'aimiez encore et que
nous recommencions notre vie de l'anne dernire!

Folle que je suis! c'est  peine si je puis tenir la plume avec
laquelle je vous cris ce rve insens de mon coeur.

Quoi qu'il arrive, je vous aimais bien, Armand, et je serais morte
depuis longtemps si je n'avais pour m'assister le souvenir de cet amour,
et comme un vague espoir de vous revoir encore prs de moi.

<tb>

4 fvrier:

Le comte de G... est revenu. Sa matresse l'a tromp. Il est fort
triste, il l'aimait beaucoup. Il est venu me conter tout cela. Le pauvre
garon est assez mal dans ses affaires, ce qui ne l'a pas empch de
payer mon huissier et de congdier le gardien.

Je lui ai parl de vous et il m'a promis de vous parler de moi. Comme
j'oubliais dans ces moments-l que j'avais t sa matresse et comme il
essayait de me le faire oublier aussi! C'est un brave coeur.

Le duc a envoy savoir de mes nouvelles hier, et il est venu ce matin.
Je ne sais pas ce qui peut faire vivre encore ce vieillard. Il est rest
trois heures auprs de moi, et il ne m'a pas dit vingt mots. Deux
grosses larmes sont tombes de ses yeux quand il m'a vue si ple. Le
souvenir de la mort de sa fille le faisait pleurer sans doute. Il l'aura
vue mourir deux fois. Son dos est courb, sa tte penche vers la terre,
sa lvre est pendante, son regard est teint. L'ge et la douleur psent
de leur double poids sur son corps puis. Il ne m'a pas fait un
reproche. On et mme dit qu'il jouissait secrtement du ravage que la
maladie avait fait en moi. Il semblait fier d'tre debout, quand moi,
jeune encore, j'tais crase par la souffrance.

Le mauvais temps est revenu. Personne ne vient me voir. Julie veille le
plus qu'elle peut auprs de moi. Prudence,  qui je ne peux plus donner
autant d'argent qu'autrefois, commence  prtexter des affaires pour
s'loigner.

Maintenant que je suis prs de mourir, malgr ce que me disent les
mdecins, car j'en ai plusieurs, ce qui prouve que la maladie augmente,
je regrette presque d'avoir cout votre pre; si j'avais su ne prendre
qu'une anne  votre avenir, je n'aurais pas rsist au dsir de passer
cette anne avec vous, et au moins je mourrais en tenant la main d'un
ami. Il est vrai que si nous avions vcu ensemble cette anne, je ne
serais pas morte sitt.

La volont de Dieu soit faite!

<tb>

5 fvrier:

Oh! Venez, venez, Armand, je souffre horriblement, je vais mourir, mon
Dieu. J'tais si triste hier que j'ai voulu passer autre part que chez
moi la soire qui promettait d'tre longue comme celle de la veille. Le
duc tait venu le matin. Il me semble que la vue de ce vieillard oubli
par la mort me fait mourir plus vite.

Malgr l'ardente fivre qui me brlait, je me suis fait habiller et
conduire au Vaudeville. Julie m'avait mis du rouge, sans quoi j'aurais
eu l'air d'un cadavre. Je suis alle dans cette loge o je vous ai donn
notre premier rendez-vous; tout le temps j'ai eu les yeux fixs sur la
stalle que vous occupiez ce jour-l, et qu'occupait hier une sorte de
rustre, qui riait bruyamment de toutes les sottes choses que dbitaient
les acteurs. On m'a rapporte  moiti morte chez moi. J'ai touss et
crach le sang toute la nuit. Aujourd'hui je ne peux plus parler, 
peine si je peux remuer les bras. Mon Dieu! Mon Dieu! Je vais mourir. Je
m'y attendais, mais je ne puis me faire  l'ide de souffrir plus que je
ne souffre, et si...

A partir de ce mot les quelques caractres que Marguerite avait essay
de tracer taient illisibles, et c'tait Julie Duprat qui avait
continu.

<tb>

18 fvrier:

Monsieur Armand,

Depuis le jour o Marguerite a voulu aller au spectacle, elle a t
toujours plus malade. Elle a perdu compltement la voix, puis l'usage de
ses membres. Ce que souffre notre pauvre amie est impossible  dire. Je
ne suis pas habitue  ces sortes d'motions, et j'ai des frayeurs
continuelles.

Que je voudrais que vous fussiez auprs de nous! Elle a presque
toujours le dlire, mais, dlirante ou lucide, c'est toujours votre nom
qu'elle prononce quand elle arrive  pouvoir dire un mot.

Le mdecin m'a dit qu'elle n'en avait plus pour longtemps. Depuis
qu'elle est si malade, le vieux duc n'est pas revenu.

Il a dit au docteur que ce spectacle lui faisait trop de mal.

Madame Duvernoy ne se conduit pas bien. Cette femme, qui croyait tirer
plus d'argent de Marguerite, aux dpens de laquelle elle vivait presque
compltement, a pris des engagements qu'elle ne peut tenir, et voyant
que sa voisine ne lui sert plus de rien, elle ne vient mme pas la voir.
Tout le monde l'abandonne. M. de G..., traqu par ses dettes, a t
forc de repartir pour Londres. En partant, il nous a envoy quelque
argent; il a fait tout ce qu'il a pu, mais on est revenu saisir, et les
cranciers n'attendent que la mort pour faire vendre.

J'ai voulu user de mes dernires ressources pour empcher toutes ces
saisies, mais l'huissier m'a dit que c'tait inutile, et qu'il avait
d'autres jugements encore  excuter. Puisqu'elle va mourir, il vaut
mieux abandonner tout que de le sauver pour sa famille qu'elle n'a pas
voulu voir, et qui ne l'a jamais aime. Vous ne pouvez vous figurer au
milieu de quelle misre dore la pauvre fille se meurt. Hier nous
n'avions pas d'argent du tout. Couverts, bijoux, cachemires, tout est en
gage, le reste est vendu ou saisi. Marguerite a encore la conscience de
ce qui se passe autour d'elle, et elle souffre du corps, de l'esprit et
du coeur. De grosses larmes coulent sur ses joues, si amaigries et si
ples que vous ne reconnatriez plus le visage de celle que vous aimiez
tant, si vous pouviez la voir. Elle m'a fait promettre de vous crire
quand elle ne pourrait plus, et j'cris devant elle. Elle porte les yeux
de mon ct mais elle ne me voit pas, son regard est dj voil par la
mort prochaine; cependant elle sourit, et toute sa pense, toute son me
sont  vous, j'en suis sre.

Chaque fois que l'on ouvre la porte, ses yeux s'clairent, et elle
croit toujours que vous allez entrer; puis, quand elle voit que ce n'est
pas vous, son visage reprend son expression douloureuse, se mouille
d'une sueur froide, et les pommettes deviennent pourpres.

<tb>

19 fvrier, minuit:

La triste journe que celle d'aujourd'hui, mon pauvre monsieur Armand!
Ce matin Marguerite touffait, le mdecin l'a saigne, et la voix lui
est un peu revenue. Le docteur lui a conseill de voir un prtre. Elle a
dit qu'elle y consentait, et il est all lui-mme chercher un abb 
Saint-Roch.

Pendant ce temps, Marguerite m'a appele prs de son lit, m'a prie
d'ouvrir son armoire, puis elle m'a dsign un bonnet, une chemise
longue toute couverte de dentelles, et m'a dit d'une voix affaiblie:

--Je vais mourir aprs m'tre confesse, alors tu m'habilleras avec ces
objets: c'est une coquetterie de mourante.

Puis elle m'a embrasse en pleurant, et elle a ajout:

--Je puis parler, mais j'touffe trop quand je parle; j'touffe! de
l'air!

Je fondais en larmes, j'ouvris la fentre, et quelques instants aprs
le prtre entra.

J'allai au-devant de lui.

Quand il sut chez qui il tait, il parut craindre d'tre mal accueilli.

--Entrez hardiment, mon pre, lui ai-je dit.

Il est rest peu de temps dans la chambre de la malade, et il en est
ressorti en me disant:

--Elle a vcu comme une pcheresse, mais elle mourra comme une
chrtienne.

Quelques instants aprs, il est revenu accompagn d'un enfant de choeur
qui portait un crucifix, et d'un sacristain qui marchait devant eux en
sonnant, pour annoncer que Dieu venait chez la mourante.

Ils sont entrs tous trois dans cette chambre  coucher qui avait
retenti autrefois de tant de mots tranges, et qui n'tait plus  cette
heure qu'un tabernacle saint.

Je suis tombe  genoux. Je ne sais pas combien de temps durera
l'impression que m'a produite ce spectacle, mais je ne crois pas que,
jusqu' ce que j'en sois arrive au mme moment, une chose humaine
pourra m'impressionner autant.

Le prtre oignit des huiles saintes les pieds, les mains et le front de
la mourante, rcita une courte prire, et Marguerite se trouva prte 
partir pour le ciel o elle ira sans doute, si Dieu a vu les preuves de
sa vie et la saintet de sa mort.

Depuis ce temps elle n'a pas dit une parole et n'a pas fait un
mouvement. Vingt fois je l'aurais crue morte, si je n'avais entendu
l'effort de sa respiration.

<tb>

20 fvrier, cinq heures du soir:

Tout est fini.

Marguerite est entre en agonie cette nuit  deux heures environ.
Jamais martyre n'a souffert pareilles tortures,  en juger par les cris
qu'elle poussait. Deux ou trois fois elle s'est dresse tout debout sur
son lit, comme si elle et voulu ressaisir sa vie qui remontait vers
Dieu.

Deux ou trois fois aussi, elle a dit votre nom, puis tout s'est tu,
elle est retombe puise sur son lit. Des larmes silencieuses ont coul
de ses yeux et elle est morte.

Alors, je me suis approche d'elle, je l'ai appele, et comme elle ne
rpondait pas, je lui ai ferm les yeux et je l'ai embrasse sur le
front.

Pauvre chre Marguerite, j'aurais voulu tre une sainte femme, pour que
ce baiser te recommandt  Dieu.

Puis, je l'ai habille comme elle m'avait prie de le faire, je suis
alle chercher un prtre  Saint-Roch, j'ai brl deux cierges pour
elle, et j'ai pri pendant une heure dans l'glise.

J'ai donn  des pauvres de l'argent qui venait d'elle.

Je ne me connais pas bien en religion, mais je pense que le bon Dieu
reconnatra que mes larmes taient vraies, ma prire fervente, mon
aumne sincre, et qu'il aura piti de celle, qui, morte jeune et belle,
n'a eu que moi pour lui fermer les yeux et l'ensevelir.

<tb>

22 fvrier:

Aujourd'hui l'enterrement a eu lieu. Beaucoup des amies de Marguerite
sont venues  l'glise. Quelques-unes pleuraient avec sincrit. Quand
le convoi a pris le chemin de Montmartre, deux hommes seulement se
trouvaient derrire, le comte de G..., qui tait revenu exprs de
Londres, et le duc qui marchait soutenu par deux valets de pied.

C'est de chez elle que je vous cris tous ces dtails, au milieu de mes
larmes et devant la lampe qui brle tristement prs d'un dner auquel je
ne touche pas, comme bien vous pensez, mais que Nanine m'a fait faire,
car je n'ai pas mang depuis plus de vingt-quatre heures.

Ma vie ne pourra pas garder longtemps ces impressions tristes, car ma
vie ne m'appartient pas plus que la sienne n'appartenait  Marguerite,
c'est pourquoi je vous donne tous ces dtails sur les lieux mmes o ils
se sont passs, dans la crainte, si un long temps s'coulait entre eux
et votre retour, de ne pas pouvoir vous les donner avec toute leur
triste exactitude.




Chapitre XXVII


--Vous avez lu? me dit Armand quand j'eus termin la lecture de ce
manuscrit.

--Je comprends ce que vous avez d souffrir, mon ami, si tout ce que
j'ai lu est vrai!

--Mon pre me l'a confirm dans une lettre.

Nous causmes encore quelque temps de la triste destine qui venait de
s'accomplir, et je rentrai chez moi prendre un peu de repos.

Armand, toujours triste, mais soulag un peu par le rcit de cette
histoire, se rtablit vite, et nous allmes ensemble faire visite 
Prudence et  Julie Duprat.

Prudence venait de faire faillite. Elle nous dit que Marguerite en tait
la cause; que, pendant sa maladie, elle lui avait prt beaucoup
d'argent pour lequel elle avait fait des billets qu'elle n'avait pu
payer, Marguerite tant morte sans le lui rendre et ne lui ayant pas
donn de reus avec lesquels elle pt se prsenter comme crancire.

 l'aide de cette fable que madame Duvernoy racontait partout pour
excuser ses mauvaises affaires, elle tira un billet de mille francs 
Armand, qui n'y croyait pas, mais qui voulut bien avoir l'air d'y
croire, tant il avait de respect pour tout ce qui avait approch sa
matresse.

Puis nous arrivmes chez Julie Duprat qui nous raconta les tristes
vnements dont elle avait t tmoin, versant des larmes sincres au
souvenir de son amie.

Enfin, nous allmes  la tombe de Marguerite sur laquelle les premiers
rayons du soleil d'avril faisaient clore les premires feuilles.

Il restait  Armand un dernier devoir  remplir, c'tait d'aller
rejoindre son pre. Il voulut encore que je l'accompagnasse.

Nous arrivmes  C... o je vis M. Duval tel que je me l'tais figur
d'aprs le portrait que m'en avait fait son fils: grand, digne,
bienveillant.

Il accueillit Armand avec des larmes de bonheur, et me serra
affectueusement la main. Je m'aperus bientt que le sentiment paternel
tait celui qui dominait tous les autres chez le receveur.

Sa fille, nomme Blanche, avait cette transparence des yeux et du
regard, cette srnit de la bouche qui prouvent que l'me ne conoit
que de saintes penses et que les lvres ne disent que de pieuses
paroles. Elle souriait au retour de son frre, ignorant, la chaste jeune
fille, que loin d'elle une courtisane avait sacrifi son bonheur  la
seule invocation de son nom.

Je restai quelque temps dans cette heureuse famille, tout occupe de
celui qui leur apportait la convalescence de son coeur.

Je revins  Paris o j'crivis cette histoire telle qu'elle m'avait t
raconte. Elle n'a qu'un mrite qui lui sera peut-tre contest, celui
d'tre vraie.

Je ne tire pas de ce rcit la conclusion que toutes les filles comme
Marguerite sont capables de faire ce qu'elle a fait; loin de l, mais
j'ai eu connaissance qu'une d'elles avait prouv dans sa vie un amour
srieux, qu'elle en avait souffert et qu'elle en tait morte. J'ai
racont au lecteur ce que j'avais appris. C'tait un devoir.

Je ne suis pas l'aptre du vice, mais je me ferai l'cho du malheur
noble partout o je l'entendrai prier.

L'histoire de Marguerite est une exception, je le rpte; mais si c'et
t une gnralit, ce n'et pas t la peine de l'crire.

FIN









End of Project Gutenberg's La dame aux camelias, by Alexandre Dumas, Fils

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA DAME AUX CAMELIAS ***

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