The Project Gutenberg EBook of Aventures extraordinaires d'un savant russe, by 
Georges Le Faure and Henri de Graffigny

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.org


Title: Aventures extraordinaires d'un savant russe
       II. Le Soleil et les petites plantes

Author: Georges Le Faure
        Henri de Graffigny

Illustrator: J. Cayron et d'Henriot
             L. Vallet

Release Date: March 30, 2008 [EBook #24962]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK AVENTURES EXTRAORDINAIRES ***




Produced by Chuck Greif and www.ebooksgratuits.com








[Illustration]

Georges Le Faure et Henry de Graffigny

AVENTURES EXTRAORDINAIRES D'UN SAVANT RUSSE

II. LE SOLEIL ET LES PETITES PLANTES

500 Dessins de L. Vallet, Henriot, etc.

dinger, DITEUR, 34, RUE DE LA MONTAGNE-SAINTE GENEVIVE, 34

MDCCCLXXXIX




Table des matires


      I. O NOS HROS ONT DES TIRAILLEMENTS D'ESTOMAC
     II. O, POUR LA SECONDE FOIS, GONTRAN A UNE IDE LUMINEUSE
    III. LE FEU  BORD
     IV. TROIS MILLIONS DE LIEUES EN PARACHUTE
      V. PLONGEON DANS L'OCAN VNUSIEN
     VI. EXCURSIONS VNUSIENNES
    VII.  TRAVERS L'ESPACE INTERPLANTAIRE
   VIII. GONTRAN RETROUVE SLNA ET FARENHEIT A DES NOUVELLES DE SHARP
     IX.  CHEVAL SUR UNE COMTE
      X. O VULCAIN JOUE UN MAUVAIS TOUR  GONTRAN DE FLAMMERMONT
     XI. O L'HEURE DE LA VENGEANCE SONNE ENFIN
    XII. LA BANLIEUE DU SOLEIL
   XIII. LE BALLON DE SLNIUM
    XIV. SIX MILLE KILOMTRES EN HUIT HEURES
     XV. LA PLANTE GUERRIRE
    XVI. LA VRIT SUR LA SRIE: 4, 7, 10, ETC.
   XVII. COUPS DE CANON ET COUPS DE FOUDRE
  XVIII. L'LE NEIGEUSE

[Illustration]

[Illustration]




CHAPITRE PREMIER

O NOS HROS ONT DES TIRAILLEMENTS D'ESTOMAC

[Illustration]


ALCIDE FRICOULET tait ce qu'on appelle un bon garon, et si, pour des
causes qu'il tenait  garder secrtes, il n'aimait pas les femmes, tout
au moins avait-il un coeur excellent.

Aussi, tout en applaudissant _in petto_  l'aventure qui soustrayait son
ami Gontran  l'enfer du mariage, il ne pouvait s'empcher, en mme
temps, de dplorer cette mme aventure qui frappait si cruellement le
comte de Flammermont.

Semblable  un fou, celui-ci criait et gesticulait, insultant Sharp,
appelant Slna, sondant en vain l'immensit o, dans l'irradiation
solaire, aucune trace du vhicule n'apparaissait dj plus.

--Gontran! cria l'ingnieur, Gontran!

Mais le jeune homme, tout entier  sa douleur, n'entendait pas et
continuait  s'absorber dans sa recherche.

Fricoulet reporta alors son attention sur Ossipoff qui, sous la violence
de l'motion, s'tait vanoui entre ses bras.

Les jambes molles, le corps inerte et la tte ballante, le vieillard
demeurait sans mouvement, et sans le souffle press qui s'chappait de
sa gorge contracte, il et pu passer pour mort.

Fricoulet, le seul qui et conserv son sang-froid--et pour cause,
puisqu'il n'tait ni le pre, ni le fianc de Slna, Fricoulet sentait
cependant la ncessit de prendre une dcision.

[Illustration]

--Je ne puis pas demeurer l ternellement, murmura-t-il, ce vieillard a
besoin de soins; quant  Gontran, pour un peu il deviendrait fou.

Seulement alors, il s'aperut que le cratre s'tait peu  peu vid des
assistants qui le remplissaient au moment du congrs; dans le lointain,
de longues files de Slnites disparaissaient par les voies
souterraines, semblables  une bande de lapins qu'un tranger vient
troubler dans leurs bats.

--Les gostes! pensa Fricoulet, pas un seul d'entre eux n'est venu
s'enqurir de ce qui est arriv.

 ce moment, une main se posa sur son paule; il se retourna et reconnut
Teling.

--Hein! s'cria l'ingnieur, vous seriez-vous jamais dout qu'il pt
exister sur ce monde lumineux qui claire durant la nuit le pays des
Subvolves, des gredins semblables!

Le slnite hocha la tte sans rpondre.

Puis, aprs un moment:

--Il faut vous hter, dit-il.

--Me hter! rpliqua Fricoulet, me hter de quoi faire?

--De partir d'ici.

L'ingnieur fixa sur son interlocuteur des yeux ahuris.

--Mais o voulez-vous que nous allions? demanda-t-il.

Teling posa son index sur le front du jeune homme.

[Illustration]

Le sommet des montagnes s'estompait graduellement.

--Non, non! exclama celui-ci, j'ai bien ma tte, rassurez-vous,
seulement, je ne comprends pas pourquoi vous me dites de me hter de
partir d'ici.

--La nuit, rpliqua laconiquement le slnite.

Et il tendit le bras vers l'horizon.

Le sommet des montagnes et des cratres avoisinants s'estompait
graduellement et l'ombre agrandie des dentelures volcaniques
s'allongeait jusqu'aux Terriens.

En mme temps, dans l'azur profond des cieux, dont aucun nuage ne
troublait l'impassible et morne srnit, les toiles commenaient 
scintiller.

--Brrr! fit tout  coup Fricoulet, on dirait qu'il vous tombe sur les
paules un manteau de glace.

--Il ne faudrait pas tarder, fit observer Teling; dj les Slnites,
dont la constitution est cependant plus en rapport avec ces brusques
changements de temprature, ont rejoint leurs chaudes demeures
souterraines... croyez-moi, il serait dangereux pour vous et vos amis de
demeurer plus longtemps ici...

--Vous avez raison, rpliqua Fricoulet, je me sens dj glac jusqu'aux
moelles.

Puis, avec autant de facilit que s'il n'et pas plus pes qu'une plume,
l'ingnieur enleva Ossipoff et le jeta sur ses paules; ensuite il
courut  Gontran, le prit par le bras et l'entrana vers la grande salle
mise  leur disposition par le directeur de l'observatoire de
Maoulideck.

[Illustration]

Il avait fait  peine quelques pas que soudain il s'arrta.

--Et Farenheit! exclama-t-il.

Tout proccup de l'tat d'Ossipoff et de la douleur de Gontran,
Fricoulet avait totalement oubli l'Amricain, dont le souvenir lui
tait,  l'instant, revenu brusquement.

--Je ne puis pourtant pas abandonner ainsi ce malheureux, dit-il.

Et, en dpit des observations de Teling, il revint  grandes enjambes
vers l'endroit o tait tomb sir Jonathan.

Atteint en pleine poitrine par les clats meurtriers de la cartouche de
Sharp, l'Amricain gisait sur le sol, les membres raides, la face rigide
et convulse par la rage, les yeux vitreux et le poing encore crisp sur
la crosse de son revolver, dans l'attitude o la mort l'avait saisi.

--Mais il vit! s'cria Fricoulet, tromp par cette apparence de
mouvement.

Teling secoua la tte.

--Le froid s'est dj empar de lui, murmura-t-il; l'me s'est envole
vers les sphres suprieures, et ce n'est plus que sa dpouille mortelle
que nous avons sous les yeux.

[Illustration]

--Je veux au moins lui donner une spulture, insista l'ingnieur.

--Le sol est dj congel, rpliqua le Slnite, et vous vous puiseriez
en vain  le vouloir creuser... au surplus, ce serait une prcaution
inutile... le froid va desscher ce corps, le momifier, et lorsque le
soleil luira  nouveau, vous en pourrez faire ce que bon vous semblera.

Fricoulet jeta sur le cadavre de son compagnon un regard attrist et,
suivi de Teling qui prcipitait sa marche, il se mit  fuir devant
l'ombre profonde qui, tombant des sommets, envahissait derrire lui le
cirque lunaire, enveloppant d'un silence de mort ces roches titanesques,
au pied desquelles, saisi par le froid pouvantable des espaces, le
cadavre de Farenheit se congelait en grimaant.

Arriv dans la salle qui dj, pendant quinze fois vingt-quatre heures,
leur avait servi d'habitation, et o force leur tait d'attendre le
retour du soleil, Fricoulet tendit le vieillard sur la couche de Fdor
Sharp.

Puis il fouilla dans l'une des nombreuses poches dont ses vtements
taient munis, et en tira un petit bougeoir qu'il alluma;  la lueur
vacillante de ce lumignon, la salle prit aussitt un aspect sinistre et
funbre; des ombres monstrueuses s'accrochaient aux saillies des parois,
faisant paratre plus petits encore les trois Terriens, rassembls dans
une encoignure.

--Fichtre! grommela Fricoulet, il ne fait pas gai ici!

Il secoua brusquement les paules pour chasser le voile de tristesse qui
menaait de l'envelopper ainsi qu'un linceul; puis, s'approchant de M.
de Flammermont qui s'tait laiss tomber sur une couchette et demeurait
immobile, la tte penche sur la poitrine, les yeux fixs sur le sol,
engourdi dans une torpeur dsespre, il lui posa la main sur l'paule.

Le jeune comte tressaillit, releva la tte et regarda son ami, avec, sur
la physionomie, la stupeur premire de l'homme que l'on arrache
brusquement au sommeil.

[Illustration]

--Voyons! Gontran, dit l'ingnieur, voyons!... sois homme! que
diable!... en vrit, j'ai honte de te voir abattu ainsi.

M. de Flammermont haussa les paules dans un geste accabl et murmura ce
seul mot d'une voix navre:

--Slna!

Pour le coup, Fricoulet s'impatienta et, frappant du pied:

--Eh! s'cria-t-il, quand tu demeureras l, immobile, inerte comme un
cratre,  te dsoler et  appeler Slna!... crois-tu, par hasard, que
c'est l ce qui te la rendra?

--Me la rendre! murmura Gontran; hlas!... elle est perdue!... perdue 
jamais...

Et, aprs un moment, il poursuivit avec amertume:

--Ah! pourquoi ce gredin ne m'a-t-il pas tu comme Farenheit? au moins,
c'en serait fini de la souffrance.

Fricoulet leva les bras au ciel.

--Voil! exclama-t-il, du parfait gosme ou je ne m'y connais pas!...
eh bien! et nous! est-ce que nous ne comptons pas un peu aussi dans ton
affection!... moi, particulirement, est-ce que je n'ai pas un peu droit
 ce que tu ne fasses pas si bon march de ton existence?

Il se tut et reprit:

--Car, ce bonheur dont la perte te dsespre, est-ce que jamais tu
aurais pu mme le toucher du bout du doigt, si je ne t'avais fait la
courte chelle pour te permettre d'y atteindre?...

--O veux-tu en venir? demanda M. de Flammermont.

-- ceci, tout simplement: c'est qu'il pouvait arriver, pour ton amour
et tes intentions matrimoniales, quelque chose de plus fcheux que
l'enlvement de Mlle Slna.

Le jeune comte fixait sur son ami des yeux que l'ahurissement
agrandissait.

--Je comprends de moins en moins, balbutia-t-il.

--Il faut que la douleur t'obscurcisse les ides. Comment! ce que je te
dis ne te parat pas lucide, lumineux? Admets cependant qu'au lieu
d'enlever ta fiance, ce coquin de Sharp soit parti tout seul.

 cette supposition, Gontran poussa un soupir navrant.

--Hlas! dit-il.

--Seulement, poursuivit l'ingnieur, admets aussi qu'au lieu de tuer,
avant son dpart, ce pauvre sir Farenheit, ce soit moi que Sharp ait
abattu.

Il se tut, puis se croisant les bras:

--Crois-tu que Slna n'aurait pas t, alors, bien plus perdue pour toi
qu'elle ne l'est actuellement? ah! mon pauvre ami! c'est pour le coup
que le brave M. Ossipoff se ft aperu de la nullit scientifique de son
futur gendre.

--Eh! riposta M. de Flammermont, que m'importe maintenant l'opinion de
M. Ossipoff? je n'avais consenti  jouer cette comdie que par amour
pour sa fille... mon bonheur est perdu  jamais...

L'ingnieur l'interrompit d'un geste bref.

--Perdu, dit-il, et pourquoi cela?

Gontran, comme m par un ressort, se redressa.

--Que signifie? balbutia-t-il d'une voix tremblante.

--Que je considre ton bonheur comme compromis, mais non perdu.

Le comte lui saisit les mains.

--Parle, fit-il avec angoisse, aurais-tu quelque espoir... quelque
projet?...

--De l'espoir! non; mais, en tout cas, je n'ai aucune dsesprance: je
suis furieux, j'enrage, j'tranglerais Sharp avec une jouissance
infinie; mais, en ce qui concerne Mlle Ossipoff, si j'tais  ta place,
je ne me dsolerais qu'aprs avoir retrouv son cadavre.

--Le retrouver, murmura Gontran, penses-tu que cela soit possible?

--Eh! riposta l'ingnieur avec un haussement d'paules plein de fatuit,
peut-il y avoir quelque chose d'impossible  des hommes comme nous?

Et, tout heureux de voir Gontran sorti de la torpeur premire dans
laquelle l'avait plong la disparition de sa fiance, il s'cria:

--Allons! _sursum corda[1]!..._ Que ce malheur, loin de nous abattre,
nous mette, au contraire, le diable au corps pour nous faire sortir
triomphants de la lutte gigantesque que nous avons entame contre
l'Infini.

Un gmissement retentit derrire l'ingnieur et la voix douloureuse
d'Ossipoff se fit entendre:

--Hlas! il ne s'agit pas, pour nous, de lutter contre l'Infini, mais
bien contre notre propre nature. Que parlez-vous, M. Fricoulet, de
courir  la poursuite de Sharp, alors que, dans quelques heures, nous ne
serons plus que des cadavres?

Le jeune ingnieur ne put retenir un mouvement de surprise.

--Comment, fit-il, vous aussi, vous vous laissez abattre?

Puis tout  coup se redressant, il s'cria d'une voix vibrante,
enthousiasm par la difficult mme des obstacles qu'il s'agissait de
vaincre:

--Eh bien! puisque vous son pre, vous son fianc, vous l'abandonnez,
c'est moi qui irai au secours de Mlle Slna.

Gontran saisit la main de son ami et la serra nergiquement.

--Dispose de moi, Fricoulet, pronona-t-il d'une voix ferme; ce que tu
me diras de faire, je le ferai; partout o tu iras, j'irai, car en
vrit, j'ai honte de mon abattement et de ma dsesprance!

--Mais, insenss que vous tes, exclama le vieillard, ne songez-vous
donc pas qu'en s'emparant de notre obus, ce misrable nous a ravi, non
pas seulement le moyen de quitter le sol lunaire, mais encore le moyen
d'y pouvoir subsister?

Gontran devint tout ple.

--Que voulez-vous dire? balbutia-t-il.

--Que nous n'avons plus qu' mourir de faim; il ne nous reste plus ni
vivres, ni eau, ni air...

--Allons donc! riposta M. de Flammermont, les Slnites trouvent bien
moyen de vivre.

--Parce que les aliments dont ils font usage contiennent les principes
nutritifs ncessaires  leur organisme.

--Mais qui vous prouve que notre estomac ne s'accommoderait pas, lui
aussi...?

Le vieillard lui coupa la parole, d'un geste dsespr.

--Eh! dit-il, croyez-vous que j'aie attendu jusqu' aujourd'hui pour
m'en assurer?... L'analyse chimique m'a dmontr que nous ne saurions
nous plier  l'alimentation lunarienne.

Ces paroles furent accueillies par un gmissement et un cri de rage, le
premier pouss par Gontran, le second chapp des lvres de Fricoulet.

Les trois hommes se regardrent pendant quelques instants, silencieux et
atterrs.

La situation tait en effet terrible: lutter contre l'impossible tait
encore  la hauteur de leur audace, mais lutter contre la faim...

Ce fut l'ingnieur qui reprit le premier la parole.

--Mourir de faim! exclama-t-il, avoir fait plus de quatre-vingt-dix
mille lieues pour venir mourir de faim sur la lune! En vrit, ce serait
stupide, et si les bons astronomes terriens apprenaient jamais cela, ils
en clateraient de rire devant leurs tlescopes.

Et il se mit  arpenter furieusement la salle de long en large.

--Stupide tant que tu voudras, riposta M. de Flammermont, la ralit
n'en est pas moins l qui nous montre un garde-manger absolument vide.

--Il nous reste, il est vrai, la ressource de danser devant, reprit
l'ingnieur; mais encore qu'hyginique, je ne sache pas que la danse ait
t jamais considre comme un exercice rconfortant.

[Illustration]

Puis, aprs un moment:

--Voyons, nous sommes ici trois auxquels, cela est indniable, aucun des
secrets de la science moderne n'est inconnu, et nous ne trouverions pas
le moyen de nous sustenter dans le monde que nous avons atteint!... cela
est absolument invraisemblable.

Gontran hocha la tte.

--Tu en parles  ton aise, fit-il; inventer un systme de locomotion qui
vous fasse franchir des millions de lieues  cheval sur un rayon
lumineux ou dans un courant lectrique! parcourir l'immensit
plantaire! visiter le soleil et les toiles! ce n'est rien... mais
inventer un gigot ou un beefsteak sans avoir sous la main la matire
premire, c'est  dire un mouton ou un boeuf! cela, je le dclare
au-dessus de mes forces.

[Illustration]

Fricoulet claqua ses doigts avec impatience.

--Ma parole! exclama-t-il, tu me ferais croire que tu es aussi bourgeois
que tous les bourgeois qui s'empressent aux tables des bouillons Duval
ou des restaurants  trente-deux sous du Palais-Royal. Comment, tu en es
encore  croire que le gigot et la ctelette sont indispensables 
l'existence de l'homme?

Il agita dsesprment ses bras dans l'espace et s'cria:

--Que diront les gens du XXe sicle, quand ils liront qu' l'poque
claire que nous prtendons tre, on croyait encore  des machines
semblables.

[Illustration]

Ce disant, il s'tait tourn vers Ossipoff comme pour lui demander son
approbation.

Mais le vieillard n'avait pas entendu un seul mot de ce qui venait de se
dire entre les deux amis.

Accroupi sur sa couchette, il paraissait fort occup  noircir une page
blanche de son carnet, avec force chiffres et dessins.

Enfin il releva la tte et s'cria:

--Sharp n'atteindra pas Vnus avant vingt-cinq jours... c'est dans un
mois seulement que la plante arrivera en conjonction avec le Soleil et
 sa plus grande proximit de la Terre, dont elle ne sera plus spare
que par douze millions de lieues  peine.

--Une futilit, murmura amrement le jeune comte, ce n'est vraiment pas
la peine d'en parler.

--Avez-vous tenu compte, dans vos calculs, demanda Fricoulet, du poids
moins considrable que transporte l'obus?

--Parfaitement, et j'ai trouv que la dure du voyage se trouve diminue
de quatre jours, dix-huit heures, quatorze minutes, trente secondes, par
suite de la suppression des deux cent quatre-vingt-cinq kilos que nous
reprsentons tous les quatre.

--Cependant le poids de Sharp doit tre dfalqu de cet allgement.

Ossipoff inclina la tte.

--J'y ai pens: Sharp pesant quatre-vingts kilos, ces quatre-vingts
kilos retranchs de deux cent quatre-vingt-cinq donnent, pour
l'allgement de l'obus, un poids de deux cent cinq kilos, lesquels
reprsentent, effectivement, une augmentation de vitesse qui se traduit
par quatre jours...

--Dix-huit heures, quatorze minutes, trente secondes de moindre dure
dans le voyage, ajouta Gontran.

--C'est bien cela.

--Et  quoi tendent ces calculs? demanda railleusement le jeune comte.

-- ceci tout simplement, rpondit Fricoulet qui coupa sans faon la
parole au vieillard: qu'il nous faut trouver un moyen de locomotion
assez rapide, pour que dans vingt-cinq jours nous arrivions, nous aussi,
sur Vnus, afin de happer ce coquin de Sharp et de dlivrer Mlle Slna.

Ossipoff tendit silencieusement la main au jeune ingnieur et la serra
avec nergie.

Gontran demanda:

--En vrit, mon pauvre ami, ne te berces-tu pas l de vaines
esprances?

--Eh! exclama Fricoulet; je te rpte qu' nous trois, nous arriverons 
vaincre les difficults les plus insurmontables... du reste, moi j'ai
pris comme devise, cette parole vieille comme le monde, mais qui a
toujours russi  ceux qui ont eu foi en elle: Aide-toi, le ciel
t'aidera.

Puis, frappant sur l'paule de son ami:

--Quant  toi, cette dfiance de toi-mme provient d'un excs de
modestie... l'amour de la science t'a dj fait accomplir des
miracles... tu ne me feras pas croire que Mlle Slna ne soit pas
capable de te faire faire des choses plus surprenantes encore...

Le jeune comte, malgr sa tristesse, ne put s'empcher de sourire.

Aprs un court silence, le jeune ingnieur reprit:

--Donc, par suite du vol de ce coquin de Sharp, nous voici  peu prs
dans la mme situation que Robinson sur son le, avec cette diffrence
cependant que Robinson pouvait cueillir aux arbres des fruits qui, sans
l'engraisser prcisment, l'empchaient tout au moins de mourir de faim,
tandis que nous...

[Illustration]

Tout  coup, il s'interrompit, se frappa le front d'un geste inspir et,
s'accroupissant sur le sol, tira de sous la couchette de M. Ossipoff une
caisse qu'il ouvrit.

Elle contenait quelques douzaines de biscuits et quatre botes de
conserves.

--Comme quoi, dit-il, une bonne action est toujours rcompense.

--Qu'est-ce que c'est que cela? demanda le vieillard.

--Une attention de Mlle Slna  l'gard de Sharp, ne voulant pas
l'abandonner ici sans ressources, elle avait exig de moi que je lui
laissasse, sans en rien dire  personne, cette petite rserve.

--Cette enfant a toujours eu un coeur d'or, murmura le vieux savant tout
attendri.

--Aussi, cette bonne action va-t-elle lui profiter, riposta Fricoulet.

--Comment l'entends-tu? demanda Gontran.

--Dame! pour que nous puissions l'arracher  son ravisseur, il faut que
nous construisions un moyen de locomotion... or, pour cela, il nous faut
du temps, et pendant ce temps-l, nos estomacs rclameront leurs droits.

M. de Flammermont dsigna le contenu de la bote.

--Est-ce l-dessus que tu comptes pour nous sustenter tous les trois?

--Non, mais pour nous donner le temps de construire d'autres aliments.

--Construire! exclama Gontran, le mot est joli.

Puis, srieusement:

--Alors, ajouta-t-il, tu en reviens  ton ide premire de fabriquer
gigots et ctelettes.

En entendant ces mots, Ossipoff fixa sur l'ingnieur des regards
surpris.

--M. de Flammermont plaisante, n'est-ce pas? dit-il.

--Assurment, car telle n'est pas ma pense.

--Explique-toi, alors, exclama Gontran un peu piqu.

--Je veux, tout simplement, chercher  nous procurer des lments
assimilables et permettant  notre organisme de rparer les pertes de
substance journalires, causes par les dpenses de forces auxquelles
nous nous livrons.

M. de Flammermont haussa les paules.

--Eh! tu vois bien, dit-il; tu en reviens  mes moutons, dont les gigots
sont, je crois, les seules substances assimilables susceptibles de nous
rendre les services rparateurs dont tu parles.

--Mais, mon pauvre ami, riposta Fricoulet, la perte de ta fiance te
tourne absolument la tte; autrement tu te rappellerais que dans cette
viande, base de la nourriture humaine, l'eau, absolument inutile, entre
pour les quatre cinquimes du poids,... le cinquime restant est compos
de matires solides, telles qu'albumine, fibrine, cratine, glatine,
chondrine, etc...

--Je suis d'accord avec toi sur ce point, rpliqua M. de Flammermont
railleur... fabriquons donc de la viande, car pour l'eau, nous en avons
en quantit... allons! o se trouvent ton albumine, ta fibrine, etc,
etc...

[Illustration]

Ossipoff lui rpondit:

--Point n'est besoin de tout cela, mon cher enfant; car, parmi les
substances qui composent la viande, il en est un certain nombre
absolument impropres  la nutrition, partant compltement inutiles; la
chondrine et la glatine, par exemple. D'autres comme la fibrine,
l'albumine, ne sont point des corps simples, mais des combinaisons,
suivant des proportions connues, d'oxygne, d'hydrogne, de carbone, et
d'azote. Nous n'avons donc aucunement besoin de pain et de viande pour
notre nourriture. Tous nos efforts doivent tendre  extraire des
matriaux slniens les corps vritablement nutritifs et  nous les
assimiler.

--Autrement dit, ajouta Fricoulet, faisons de la synthse.

Gontran, sur les lvres duquel un sourire railleur courait depuis
quelques instants, s'cria en croisant les bras:

--En vrit! je vous admire,--si j'ai bien compris vos explications, il
s'agirait de nous livrer tout simplement  des travaux d'analyse
chimique... or, le premier point, le point indispensable pour mener 
bien ce beau projet, ce sont les instruments... or...

Fricoulet, dont les yeux erraient  travers la pice, fit un brusque
mouvement:

--Inutile d'en dire davantage, interrompit-il d'un ton triomphant; je
prvois ton objection; et voici de quoi y rpondre triomphalement.

Il courut de l'autre ct de la salle, chercha quelques secondes dans un
coin d'ombre, et revint tranant sur le sol, avec prcaution, une caisse
qu'il dposa aux pieds de M. de Flammermont.

--Qu'est-ce que cela! demanda celui-ci.

--Eh bien! dit  son tour Ossipoff.

--C'est votre bote d'instruments!

--Comment cela?

--Vous savez bien; c'est cette caisse que l'on avait mise de ct pour
analyser, dans un moment de loisir, la composition de l'atmosphre
lunaire... or, les diffrents vnements qui se sont prcipits pendant
notre sjour, nous ont fait diffrer indfiniment cette tude par un
bienheureux hasard, cette bote a t oublie ici et elle va nous
servir, je vous le promets.

[Illustration]

Et frappant sur le couvercle, il dit plaisamment  M. de Flammermont:

--Avec cela, vois-tu bien, nous allons te fabriquer des gigots et des
pains de quatre livres puisque ces aliments sont absolument
indispensables  ton bonheur.

La bote une fois ouverte, le vieux savant ne put contenir une
exclamation de plaisir  la vue des instruments enfouis dans la paille.

--Un eudiomtre, un anrode, des thermomtres, une boussole, des tubes,
des prouvettes, une bote de ractifs, murmura-t-il, tandis que son
visage s'clairait  chaque dcouverte qu'il faisait, en voil plus
qu'il ne nous en faut.

[Illustration]

Et, aprs un moment:

--Procdons par ordre, dit-il, la premire chose  faire est de nous
assurer de la composition de l'air que nous respirons et de l'importance
de l'atmosphre, n'est-ce pas votre avis, mon cher Gontran?

--Parfaitement si, parfaitement si, rpta par deux fois le jeune homme.

Et il ajouta _in petto_, en se grattant l'oreille;

--Pourvu qu'il ne lui prenne pas fantaisie de me consulter sur la
cuisine qu'il va faire!

Ce pensant, il coula un regard suppliant sur Fricoulet.

Celui-ci comprit cette muette prire et, rprimant un sourire, demanda
au vieillard:

--Quelle mthode allons-nous suivre?

Et aussitt, se reprenant:

--...Allez vous suivre pour oprer?

Le vieux savant rflchit un instant.

--Mon Dieu!... Je pensais tout d'abord  la mthode eudiomtrique
imagine par Gay-Lussac... mais, comme vous savez, on n'opre que sur de
trs petits volumes de gaz, d'o il rsulte de grandes chances d'erreur;
or, au point o nous en sommes, je n'ai pas le droit de me tromper et il
me faut arriver  des rsultats scrupuleusement exacts.

--En ce cas, s'cria Fricoulet, employez le phosphore; c'est le procde
le plus simple et aussi le plus rapide.

--J'y pensais, rpliqua schement Ossipoff.

Il prit dans la bote  ractifs un verre  pied qu'il remplit aux deux
tiers d'eau distille, puis, plongeant dans l'eau, il enfona une
prouvette gradue et contenant exactement cent centimtres cubes d'air,
aprs quoi, il fit passer dans l'prouvette un long bton de phosphore
humide.

Cela fait, il alla dposer l'appareil dans un coin et se mit  dballer
les autres instruments.

Alors le jeune comte, qui avait regard curieusement cette opration,
attira Fricoulet en arrire.

--Explique-moi, lui chuchota-t-il  l'oreille.

--Le bton de phosphore que tu vois reluire dans l'ombre, rpondit
l'ingnieur  voix basse, absorbe l'oxygne de l'air ambiant et se
combine avec lui; tout  l'heure, quand le phosphore ne sera plus
entour de fumes blanches et qu'il aura perdu tout son rayonnement,
Ossipoff retirera l'prouvette et, comme elle est gradue, il n'aura
qu' ramener le nouveau volume de gaz  la pression initiale, pour
constater qu'une certaine partie en a disparu, absorbe par le
phosphore.

--C'est l'oxygne, n'est-ce pas? fit Gontran.

--En effet; et le gaz, demeurant dans l'prouvette, devra tre de
l'azote...

-- moins cependant que l'atmosphre lunaire soit autrement compose que
l'atmosphre terrestre, ainsi que je l'ai entendu dire  plusieurs
reprises par M. Ossipoff.

 ce moment, le vieillard poussa un cri et, dsignant la bougie de
Fricoulet:

--Nous allons nous trouver dans l'obscurit, fit-il.

[Illustration]

La mche, en effet, se carbonisait et ne jetait plus que des lueurs
vacillantes.

--Ah! si l'on pouvait faire du gaz, soupira Gontran.

Ossipoff frappa ses mains l'une contre l'autre:

--Pourquoi pas? exclama-t-il, j'entends du gaz liquide; c'est trs
simple, puisque nous avons de l'alcool et de la trbenthine.

Et pendant qu'il faisait le mlange dans un flacon de verre ordinaire,
Fricoulet fabriquait,  l'aide d'une bande de coton, une mche qui,
plonge dans le liquide et allume, s'enflamma aussitt, rpandant une
lueur clatante.

Gontran tait stupfait.

--Oh! ces hommes de science! pensa-t-il.

Mais dj Ossipoff tait pass  une autre occupation, et tout en
rangeant ses instruments, il disait:

--Il ne faut pas nous en tenir  l'air; car l'eau doit galement
concourir  notre nutrition; vous avez t, tout comme moi,  mme de
remarquer que l'eau lunaire a un got tout diffrent de l'eau des
fleuves et mers terrestres... J'ai ide que l'analyse nous y fera
dcouvrir quelque lment dont nous pourrons tirer parti... cette
analyse, je vous propose de la faire par la pile lectrique, laquelle
nous donnera le rapport du volume des gaz, et ensuite, par l'vaporation
qui laissera des rsidus dont il nous sera facile de connatre la
nature; hein! approuvez-vous cette manire de faire?

Gontran, auquel cette question tait plus spcialement pose, hocha la
tte d'un air entendu.

--Assurment, rpondit-il; cette marche me parat tre celle qu'il
faudrait suivre, si...

--Si?...

[Illustration]

--Si nous tions en possession de l'instrument indispensable,
c'est--dire de la pile lectrique.

--L n'est point l'obstacle, rpliqua Fricoulet, car nous pouvons en
construire une facilement.

Et, au regard interrogateur du jeune comte, il rpondit:

--Le zinc qui double cette bote, les sous que les uns et les autres
nous avons dans nos poches, enfin un peu de drap emprunt  nos
vtements, ne voil-t-il pas tous les lments constitutifs d'une pile;
nous la mouillerons d'eau additionne d'un peu d'acide sulfurique, et le
courant que nous obtiendrons sera plus que suffisant pour produire
l'lectrolyse du liquide...

Et comme Gontran s'extasiait:

--Ce procd n'a rien de neuf, ajouta le jeune ingnieur; il date de
l'an 1800 et fut employ par Nicholson et Carlisle pour faire la
premire analyse de l'eau terrestre.

Tout en parlant, il avait dcoup en rondelles un morceau du pan de sa
redingote, pendant que Ossipoff en faisait autant du zinc arrach au
couvercle de la bote.

Et M. de Flammermont les regardait monter la _pile_, en hochant la tte
d'un air de doute.

En dpit des explications qui lui avaient t fournies, il ne pouvait se
faire  l'ide que de toutes ces manipulations sortirait quelque chose
de nutritif et de stomachique.

--Parbleu! pensait-il, s'il en tait ainsi qu'ils le prtendent,
l'expression terrestre vivre de l'air du temps se trouverait tre
juste!... et ce serait par trop bizarre.

[Illustration]

Tout  coup il poussa une lgre exclamation qui attira l'attention
d'Ossipoff et de ses compagnons.

--Qu'y a-t-il donc? demanda Fricoulet.

--Le bton de phosphore est teint, rpliqua M. de Flammermont.

Le vieillard abandonna la pile aux mains de l'ingnieur et s'en fut
chercher l'appareil.

Aprs avoir retir le phosphore de l'prouvette et fait rapidement ses
calculs, il s'cria triomphalement:

--Hurrah!... je ne m'tais pas tromp dans mes suppositions.

--Auriez-vous trouv par hasard, un mouton dans cette prouvette?
demanda plaisamment le jeune comte.

Ossipoff sourit et rpliqua:

--Non; mais quelque chose assurment qui pourrait peut-tre remplacer la
chair de ce quadrupde.

Gontran ouvrit de grands yeux.

--Il y a, poursuivit le pre de Slna, qu'au lieu d'tre compos, comme
sur la terre, de soixante-dix-neuf parties d'azote pour vingt-une
parties d'oxygne, l'air que nous respirons est compos de volumes gaux
de ces deux gaz!

--Eh! s'cria Fricoulet, voil pourquoi nous n'prouvons aucune
souffrance de la basse pression de l'air.

Un instant aprs, Ossipoff et l'ingnieur demeuraient courbs sur le
voltamtre, examinant en silence les bulles de gaz qui se dgageaient de
la pile et remplissaient les prouvettes.

--C'est bizarre! murmura le vieillard  mi-voix.

Fricoulet prit une goutte de l'eau soumise  l'analyse et l'tendit sur
sa main.

--Parbleu! exclama-t-il, j'en tais sr.

--De quoi tiez-vous sr? demanda le vieux savant.

L'ingnieur examina encore mticuleusement la goutte d'eau, et rpondit:

--Cette eau, pas plus que l'air lunaire, n'est compose de mme que sur
terre.

--Que prtendez-vous donc?

--Qu'elle contient deux fois autant d'oxygne que l'eau terrestre et
qu'elle est compose de trois volumes de ce gaz pour un d'hydrogne.

--Mais, en ce cas, fit Gontran, c'est de l'eau oxygne!

--Assurment.

--Elle est imbuvable?

--Pas le moins du monde, mais il faut auparavant la distiller pour la
dbarrasser de son surplus d'oxygne.

Seul, Ossipoff ne disait rien; les lvres pinces, les yeux 
demi-voils sous les paupires abaisses, le menton dans la main, il
paraissait plong en une mditation profonde.

-- quoi pensez-vous donc, monsieur Ossipoff? demanda Gontran.

[Illustration]

--Je songe que nous avons de l'oxygne, de l'hydrogne et de l'azote...
et qu'il ne nous reste plus  trouver que du carbone.

--Du carbone! exclama le jeune comte! Qu'en feriez-vous donc, si vous en
aviez?

--Je le mettrais en prsence, et dans certaines proportions, des corps
que nous possdons dj... et de cette combinaison natrait la substance
destine  nous servir de nourriture.

Gontran, en entendant ces mots, eut un haut-le-corps prodigieux.

--Ah! par exemple! murmura-t-il, si je m'attendais  celle-l!...

Fricoulet lui poussa le coude, et se penchant vers lui:

--Un vrai savant, chuchota-t-il, doit s'attendre  tout.

[Illustration]

M. de Flammermont comprit cet avertissement et se promit de dissimuler,
 l'avenir, des tonnements capables de donner  Ossipoff des soupons
sur la capacit scientifique de son futur gendre.

Le vieillard cependant demeurait silencieux, les regards fixs sur ses
fioles de ractifs et ses appareils.

Soudain ses compagnons l'entendirent rpter plusieurs fois, comme se
parlant  lui-mme:

--C'est cela, oui, c'est bien cela.

Puis, il leur fit de la main, signe de s'approcher et leur dit:

--Voici comment nous allons procder: nous commencerons par extraire de
suite, au moyen de cette pile, l'oxygne et l'hydrogne de l'eau; pour
l'air, nous absorberons l'oxygne par le phosphore afin de recueillir
l'azote pur; quant au carbone, nous le produirons sous forme de
graphite. Puis par les procds connus, nous produirons, d'une part,
l'oxygne pur  l'tat solide et, d'autre part, un compos nutritif qui,
sous un petit volume, possdera des qualits extraordinaires
d'assimilation, cela fait nous serons assurs de nos poumons, et de nos
estomacs.

Puis, se tournant vers M. de Flammermont:

--Quand nous serons arrivs  ce rsultat, je ferai appel  toute votre
intelligence, mon cher enfant, pour nous procurer un nouveau moyen de
locomotion qui nous permette de nous lancer  la poursuite de Sharp.

Sans doute, en ce moment, la vision de sa douce fiance passa-t-elle
devant les yeux du jeune homme, car il s'cria d'une voix vibrante:

--Comptez sur moi, monsieur Ossipoff, et s'il ne dpend que de ma bonne
volont, nous rejoindrons ce coquin, ft-il dans le soleil.

Une grande motion s'empara du vieillard qui attira le jeune comte sur
sa poitrine et l'y tint longtemps serr troitement.

Fricoulet, pendant ce temps-l, examinait minutieusement l'tat du
garde-manger, c'est--dire le contenu de la bote, que la prvoyance de
Slna avait fait laisser  la disposition de Sharp.

--Mes amis, dit-il, je crois qu'il importe de nous mettre sans tarder 
l'ouvrage, car nous avons devant nous pour quatre jours de nourriture,
tout au plus: trente-trois biscuits, cinq botes de conserves d'une
demi-livre chacune... et c'est tout!

[Illustration]

--Plus une tablette de chocolat que j'avais emporte dans ma poche pour
grignoter pendant le congrs, ajouta Gontran, je la mets dans la
communaut.

Ce disant, il sortit le prcieux comestible et le remit  Fricoulet qui,
de lui-mme, s'adjugea les fonctions d'conome de la petite colonie.

[Illustration]




CHAPITRE II

O, POUR LA SECONDE FOIS, GONTRAN A UNE IDE LUMINEUSE

[Illustration]


ALCIDE!

--Gontran!

--Je n'en puis plus.

--Allons, un peu de courage encore!

--Eh! du courage, j'en ai... mais c'est mon estomac qui n'en a pas...
depuis trente heures que je ne lui ai pas fourni sa ration quotidienne,
il regimbe et rclame ses droits.

Le jeune comte avait prononc ces mots d'une voix faible qui
impressionna vivement Fricoulet.

L'ingnieur, qui s'occupait  liqufier et  solidifier, au moyen d'une
pompe  compression, de l'azote et de l'oxygne, abandonna aussitt sa
besogne et accourut auprs de M. de Flammermont.

--Eh quoi! fit-il en essayant de plaisanter, tu n'es pas capable de te
passer de manger pendant plus de deux jours... sais-tu bien que tu fais
un dplorable explorateur!

Gontran hocha la tte.

--Oh! dit-il, je donnerais un de mes membres pour tre attabl devant
une ctelette au cresson ou un beefsteak aux pommes...

--Toujours ta marotte, rpliqua l'ingnieur en souriant.

--Oui, et si cela continue, cette marotte va se transformer en folie...
je le sens, ma tte devient vide, mes ides se brouillent et, en mme
temps...

Il porta les mains  sa poitrine dans un geste douloureux.

--Oh! que je souffre! soupira-t-il.

--Et rien  te mettre sous la dent, mon pauvre vieux, dit
affectueusement Fricoulet... Oh! si les choses avaient march comme
l'esprait Ossipoff... mais tu as t tmoin, toi-mme, des difficults
qu'il a rencontres... deux fois dj, il a recommenc l'opration... de
l le retard... mais maintenant il prtend tre certain du succs.

Gontran hocha la tte.

--Si son succs tarde  venir, il arrivera trop tard, grommela-t-il.

Comme il achevait ces mots, le vieillard, dont on apercevait la
silhouette courbe sur des cornues,  l'extrmit de la salle, poussa
une exclamation de triomphe:

--Gontran! Fricoulet! appela-t-il.

Les deux jeunes gens accoururent et arrivrent assez  temps pour
recevoir, entre leurs bras, Mickhal Ossipoff, terrass, lui aussi, par
la faim et qui, avec une nergie indomptable, avait lutt cependant
jusqu'au moment de la victoire.

Avec des efforts inous, il tendit la main vers un rcipient au fond
duquel s'apercevait une matire noirtre d'aspect glatineux.

--L, russit-il  balbutier; mangez... vite... vite...

Sa tte se renversa en arrire et il demeura sans mouvement, comme
vanoui.

Gontran et Fricoulet se regardaient terrifis:

--Mort! exclama le jeune comte, il est mort.

--Non! rpliqua l'ingnieur, mais il ne s'en faut gure... aide-moi  le
transporter sur sa couchette, ensuite nous aviserons  ce qu'il convient
de faire.

Quand le vieillard fut tendu, le buste un peu relev pour faciliter le
jeu des poumons, le jeune comte et son compagnon revinrent vers les
cornues dont Ossipoff s'tait servi pour composer la prparation
alimentaire qui devait assurer l'existence de nos voyageurs.

[Illustration]

--Alors, murmura Gontran en faisant la grimace, c'est cela qu'il nous
faut absorber?

--Il le prtend, du moins...

--Mais si nous allions nous empoisonner.

--Impossible... tant donn que tous les corps simples qui entrent
l-dedans sont absolument inoffensifs.

--En tout cas, rien que de voir cela, je sens l'apptit qui s'en va...
pouah!... on dirait de la pte de rglisse.

Cependant, sans prter attention aux rpugnances de Gontran, Fricoulet
avait dbouch le rcipient et ramen, au bout de son couteau, gros
comme une noix de la composition qu'il avala, aprs l'avoir mastiqu
longuement.

M. de Flammermont fixait sur lui des regards tellement tranges qu'il ne
put s'empcher d'clater de rire.

--Eh bien? demanda Gontran.

L'ingnieur fit claquer sa langue contre son palais.

--Hum!... c'est un peu fade... voil le seul reproche qu'on puisse lui
adresser... tiens, gote  ton tour...

Et il tendit  son compagnon, qui l'avala avec force grimaces, une
quantit de pte gale  celle qu'il avait absorbe lui-mme.

[Illustration]

--Et tu crois, grommela Gontran, que cela suffira  nous empcher de
mourir de faim?

--En thorie, cela doit suffire... en tout cas, il ne se passera pas
longtemps avant que nous ne sachions  quoi nous en tenir.

Pour la troisime fois, il prit au bout de son couteau un peu de la
prcieuse substance et, revenant vers Ossipoff, la lui introduisit dans
la bouche, non sans avoir eu beaucoup de peine  lui desserrer les
dents.

Pendant ce temps, M. de Flammermont, silencieux et immobile  la mme
place, semblait tudier les effets produits sur son organisme par
l'absorption de ce bizarre aliment.

--C'est singulier, murmura-t-il enfin, le vide de ma tte parat se
remplir, mes ides semblent plus nettes, les tiraillements de mon
estomac disparaissent... c'est fort singulier.

Puis s'adressant  Fricoulet:

--Est-ce que tu ressens la mme chose?

--Moi! je me trouve en ce moment dans le mme tat que si je sortais de
table aprs un repas plantureux.

--En effet!... mais ce va tre bien monotone que de se nourrir de
rglisse, fit Gontran d'un ton piteux.

--Allons donc! exclama l'ingnieur; es-tu donc de ceux qui vivent pour
manger!... moi, je mange pour vivre...

Peu  peu, Ossipoff avait ouvert les yeux et insensiblement ses joues
ples s'taient colores.

Il parut tout d'abord trs surpris de se trouver ainsi couch.

--Ai-je donc dormi? balbutia-t-il.

--Non, mon cher monsieur Ossipoff, rpliqua plaisamment Fricoulet, vous
tes mort de faim...

Le vieillard passa la main sur son front.

--Ah! oui, fit-il, je me rappelle...

Puis, brusquement, sautant  bas de sa couchette, il serra l'un aprs
l'autre les deux jeunes gens dans ses bras en s'criant:

--Sauvs! nous sommes sauvs!

--Hum! grommela Gontran, pourvu que nous ne soyons pas le jouet d'une
illusion!... je serais bien plus rassur si j'avais absorb une ou deux
ctelettes... rien qu'au point de vue de l'oeil...

Ossipoff haussa les paules.

--Maintenant que nous avons notre existence assure, fit-il, si nous
examinions les moyens  employer pour nous lancer  la poursuite de
Sharp.

--Je propose, dit aussitt M. de Flammermont, de nous rendre dans les
montagnes de l'ternelle lumire.

--Pourquoi faire? grand Dieu! exclama l'ingnieur.

--Y chercher l'obus de ce gredin et le badigeonner, comme nous avions
fait du notre, de minerai radiothermique, afin de nous lancer, sans
perdre de temps,  la poursuite du misrable.

Fricoulet secoua la tte:

--Mon pauvre ami, dit-il, avant de nous proccuper du moyen que nous
emploierons pour mettre la main sur ce monsieur, il serait plus logique
d'examiner d'abord vers quel point il s'est enfui car, suivant la
direction qu'il aura prise, nous pourrons...

Ossipoff ne lui laissa pas achever sa phrase:

--Eh! s'cria-t-il, Sharp n'a pu prendre qu'une route, celle que nous
devions prendre nous-mmes. Il file directement sur le soleil et dans
une quinzaine de jours environ, il atteindra Vnus!

L'ingnieur allongea ses lvres dans une moue expressive:

--Ce que vous dites l, mon cher monsieur, rpliqua-t-il, pourrait
paratre vraisemblable en toute autre circonstance; mais il faut tenir
compte du peu de dsir que doit avoir Sharp d'tre rencontr par nous;
or, il suppose assurment que vous, le pre de Slna, Gontran, son
fianc, et moi votre ami  tous deux, nous emploierons tous les moyens
imaginables de lui arracher sa victime.

Un gmissement profond, sorti de la poitrine de Flammermont, souligna
les paroles de Fricoulet.

Celui-ci tendit la main:

--Laisse moi continuer, dit-il.

Mais avant qu'il et repris son raisonnement, le jeune comte s'cria:

--Parbleu! tu as raison... tout ce que nous avons dj fait doit lui
donner une ide de ce que nous pouvons faire; quant  moi, si j'tais 
sa place je filerais, sans m'arrter, dans l'espace; je brlerais Vnus.

--Pour aller vous brler dans le soleil, n'est-ce pas? dit  son tour
Ossipoff.

Le vieillard considra d'un air apitoy M. de Flammermont, et se
penchant vers l'ingnieur, lui murmura  l'oreille:

--Hein! Faut-il que son affection pour ma pauvre Slna sort assez
profonde pour lui faire perdre ainsi les plus lmentaires notions
d'astronomie, car il est vident qu'en n'abordant pas sur Vnus...

--Il faut pourtant prendre un parti, s'cria violemment M. de
Flammermont.

Et frappant du pied avec rage:

--Oh! poursuivit-il, la science n'est donc qu'un vain mot!

Et, en proie  un dsespoir rel, il se prit la tte  deux mains et
demeura silencieux, angoiss.

En ce moment, l'cho apporta jusqu' eux, assourdi d'abord, ensuite plus
net, le bruit d'un pas lourd qui s'approchait de leur salle.

--On vient vers nous, murmura Ossipoff, sans doute est-ce Teling!

[Illustration]

Comme il achevait ces mots, une ombre gigantesque s'allongea sur le sol
du souterrain; cette ombre tait, effectivement, celle de leur guide.

--Salut  vous, amis, dit-il de sa voix brve et mtallique.

--Salut, rpliqua Ossipoff, comment se fait-il que nous te voyons
debout, alors que tous tes compatriotes sont plongs dans le sommeil?

--Je reviens de Wandoung et vous apporte des nouvelles.

--Des nouvelles? rptrent-ils tous trois, des nouvelles de qui?

--Du Terrien qui s'est empar de votre appareil et de la jeune fille.

Sous l'empire de l'motion occasionne par ces paroles, Ossipoff,
dfaillant presque, s'assit sur sa couchette, incapable de prononcer un
mot.

Quant  Gontran, il s'lana vers Teling et, lui saisissant les mains:

--Jour de Dieu! exclama-t-il, ce misrable est-il donc retomb sur le
sol lunaire? ah! s'il en tait ainsi...

Ses yeux brillaient d'un clat haineux et ses sourcils, violemment
contracts, indiquaient assez les ides de vengeance qui hantaient sa
cervelle.

--Retomb!... mais c'est impossible!... mathmatiquement, le boulet doit
atteindre Vnus.

Celui qui parlait ainsi n'tait autre qu'Ossipoff: son affection pour sa
fille et sa haine pour Sharp taient moins fortes que son amour pour la
science... il prfrait voir son ennemi lui chapper, grce au systme
de locomotion invent par lui, plutt que de s'tre tromp dans ses
calculs et dans ses combinaisons...

Gontran n'avait point fait attention aux paroles du vieillard, car une
autre pense, pense effrayante, celle-l, venait de lui traverser
soudainement l'esprit.

--Mais Slna a d se tuer dans la chute, exclama-t-il.

Il avait prononc ces mots en langage slnite, s'adressant  Teling.

[Illustration]

Tout surpris, celui-ci demanda:

--Quelle chute?

--Ne venez-vous pas de dire que vous nous apportiez des nouvelles du
misrable?

--Parfaitement si.

--Comment pourriez-vous en avoir s'il n'tait point retomb sur la Lune?

Teling hocha la tte.

--En ce moment, rpliqua-t-il, le Terrien franchit l'espace  toute
vitesse, se dirigeant sur Tihy qu'il parat vouloir atteindre... mais il
en est encore loin et n'y arrivera pas avant que le jour soit venu dorer
les hauts sommets du cirque de Wandoung.

--C'est de l'observatoire que vous avez pu constater la marche du
vhicule? demanda Gontran.

-- quoi pensez-vous donc, mon cher ami! exclama le vieil Ossipoff...
songez donc que voici cinq jours, c'est--dire cinq fois vingt-quatre
heures que Sharp est parti... or, d'aprs nos calculs, il fait 75,000
kilomtres  l'heure... il doit donc, en ce moment, se trouver  deux
millions trois cent mille lieues de la Lune... vous reconnatrez avec
moi que nul instrument d'optique, quelle que soit sa puissance, ne peut
permettre d'apercevoir,  une semblable distance, un corps d'aussi
minime surface que notre wagon.

Gontran courba la tte, convaincu qu'il venait de dire une sottise et
regrettant, une fois de plus, d'avoir une langue si prompte.

--Cependant, intervint Fricoulet, il faut bien que Sharp ait t aperu
quelque part, puisque Teling l'affirme.

Ce disant, il se tournait vers le Slnite qui rpondit gravement:

--En effet, la marche du Terrien  travers l'espace a t reconnue, mais
non pas par nous, Lunariens.

--Et par qui donc? exclama le jeune ingnieur.

--Par les habitants de Tihy, la plante que vous nommez Vnus.

Les trois voyageurs demeuraient bouche be, les yeux carquills, n'en
pouvant croire leurs oreilles.

--Vous allez voir, murmura Gontran, qu'il existe entre la Lune et Vnus
un service tlgraphique optique.

Fricoulet haussa les paules.

--Ton amour pour Slna te fait perdre la tte, balbutia-t-il.

Ossipoff lana  l'ingnieur un regard svre.

--M. de Flammermont est peut-tre plus prs de la vrit que vous ne le
supposez, dit-il.

Puis, au Lunarien:

--Vous devez constater, ajouta-t-il, dans quelle stupfaction nous ont
jets les paroles que vous venez de prononcer, expliquez-vous!

--Il y a des sicles, rpondit Teling, que nos astronomes remarqurent,
 la surface de Tihy, des points brillants, intermittents, paraissant
changer de forme et d'intensit; ils jugrent que c'taient l des
signaux destins  mettre la plante en rapport avec les autres mondes,
et tous leurs efforts, pendant de longues annes, tendirent  nouer des
relations avec notre brillante voisine. Ils y sont parvenus, grce  des
signaux convenus, que les foyers lumineux de Tihy comprennent et
rptent.

[Illustration]

Ossipoff l'coutait parler, en proie  l'bahissement le plus profond,
ne pouvant contenir sa curiosit, il interrompit le Lunarien:

--Mais, dit-il, quels procds employez-vous?

--Il y a,  la surface de notre sol, un mtal qui a la curieuse
proprit de conduire l'lectricit plus ou moins bien, suivant qu'il
est clair par une lumire plus ou moins vive...

--C'est le slnium, s'cria Fricoulet.

--Eh! n'interrompez donc pas, s'cria Ossipoff, surtout pour dire des
choses que tout le monde connat aussi bien que vous!

Teling, impassible, continua:

--Avec ce mtal, nous avons construit un rflecteur immense, trs
brillant, au foyer duquel aboutissent les fils d'un gnrateur
d'lectricit et d'un appareil de transmission de la parole.

--Mais c'est un tlphone! exclama Gontran.

--Ou plutt un photophone, ajouta Fricoulet.

--Grce  la lumire accumule au foyer du rflecteur par une foule de
petits miroirs dont tous les rayons convergent en ce mme point, le son
bondit jusqu' l'appareil rcepteur install par les Vnusiens sur la
plus haute montagne de leur globe; le rayon de lumire emporte, 
travers l'espace, les vibrations du son et c'est notre voix mme qui
parvient  nos frres du ciel, tout comme la leur nous arrive.

--C'est prodigieux... prodigieux, murmurait Ossipoff.

Puis, aprs un moment:

--Mais, quelle sorte de rcepteur avez-vous? demanda-t-il.

--Notre transmetteur mme nous en tient lieu, transformant en
oscillations sonores, les ondes lumineuses qui impressionnent le
rflecteur. Comprenez-vous maintenant comment je puis vous apporter des
nouvelles du Terrien? Ds la catastrophe, je suis parti pour Wandoung,
et profitant des dernires lueurs solaires, je me suis mis en rapport
avec Tihy qui m'a rpondu ce que je vous ai dit.

--Prodigieux, prodigieux, ne cessait de rpter  mi-voix le vieux
savant.

Le souvenir de Sharp et mme de sa fille tait loin de lui, son esprit
tait tout entier rempli de la pense que deux mondes gravitant  douze
millions de lieues l'un de l'autre pouvaient correspondre entre eux. Et
il pensait avec humiliation  son globe natal, seul et isol au milieu
de l'espace sidral.

Il fut tir de ses rflexions amres par une exclamation que lanait M.
de Flammermont:

--Une ide! fit-il... Cette lumire qui emporte la voix sur ses ailes,
serait-elle assez puissante pour nous emporter nous aussi?

Il s'tait exprim dans sa langue natale, en sorte que Teling ne
pouvait comprendre la cause de la stupfaction en laquelle Ossipoff et
Fricoulet venaient de tomber subitement.

Le vieillard fut le premier  reprendre son sang-froid:

--Qu'entendez-vous par l? demanda-t-il.

--Dame! rpliqua le jeune comte sans se dconcerter, on envoie bien des
dpches jusque dans Vnus, pourquoi ne suivrions-nous pas le mme
chemin?

[Illustration]

--Expliquez-vous, fit Ossipoff.

En vain Fricoulet tira-t-il son ami par le pan de son vtement pour lui
recommander le silence, M. de Flammermont rpliqua:

--Puisque l'lectricit est une force, j'imagine que si l'on pouvait
accumuler toute celle contenue dans la lumire et l'utiliser  actionner
un moteur, on aurait l un moyen infaillible de gagner Sharp de vitesse
et de lui arracher Slna.

En entendant Gontran parler, l'ingnieur semblait tre sur des charbons
ardents; en vain il toussait d'une faon opinitre, en vain il roulait
vers lui des regards terrifis, ce fut peine inutile.

--Le malheureux, pensa-t-il, il se perd en ce moment... ma parole! c'est
 croire qu'il est devenu fou!

--Eh! pas si fou que cela, rpliqua avec un peu d'aigreur Gontran, aux
oreilles duquel ces derniers mots taient parvenus... car, si j'tais
fou, il faudrait admettre que M. Ossipoff l'est devenu lui aussi!... Ne
l'avons-nous pas entendu rpter plusieurs fois que la lumire, la
chaleur, le son, ne sont autre chose que du mouvement et de la force?...
Ah! si l'on pouvait utiliser toutes ces vibrations, toutes ces
oscillations qui traversent l'ther et s'entrecroisent...

Il se tut un moment et demanda avec ingnuit:

--Et pourquoi ne les utiliserait-on pas?

Ossipoff se rapprocha de lui, les yeux grands ouverts et brillant d'une
flamme trange; puis, tout  coup:

--Ah! mon cher fils, s'cria-t-il en lui prenant les mains, vous n'avez
point dit cela  la lgre; je le pressens, je le devine, dj un plan a
germ dans votre tte.

Le jeune comte voulut s'en dfendre.

--Tentez tout au moins quelque chose, insista le vieillard; songez que
le sort de Slna est entre vos mains; pour la rejoindre, il faut un
miracle, et ce miracle, vous seul tes capable de l'accomplir.

Fricoulet se mordait les lvres pour ne pas clater de rire; ce fut bien
pis encore lorsqu'il entendit son ami, parlant lentement comme s'il
suivait les phases d'une ide closant laborieusement dans son cerveau,
dire au vieillard:

--On peut admettre, n'est-ce pas, que les atomes en mouvement dans le
rayon lumineux que rflchit le rflecteur, se dirigent en droite ligne
avec une immense vitesse; qui empche d'utiliser ces atomes pour la
continuation de notre voyage?

[Illustration]

L'ingnieur n'en put couter davantage; il se pencha  l'oreille de
Gontran:

--Tu divagues, mon pauvre ami, chuchota-t-il.

Mais il dut courber la tte sous le regard triomphant que lui lana M.
de Flammermont, en entendant Teling dclarer qu'on avait dj, de
l'appareil de Wandoung, expdi  titre d'essai, dans un rayon lumineux,
des objets lgers.

--Par exemple! s'cria-t-il en se croisant les bras, je serais fort aise
d'avoir  ce sujet quelques explications. Quelle machine employez-vous?

--Une simple sphre creuse, que l'on place au centre du grand rflecteur
dont je vous ai parl, rpondit Teling; un son grave et continu
actionne l'appareil transmetteur dont les ples sont relis  une
puissante batterie lectrique. Sous l'influence des vibrations qu'elle
emmagasine, la sphre suspendue sur le rseau des oscillations
lectriques et lumineuses s'chappe avec une rapidit inoue et vogue en
ligne droite, jusqu' ce que les vibrations se soient tellement
affaiblies que la sphre ne soit plus anime d'aucun mouvement et
s'arrte forcment. De mme, si l'on supprime pendant cette course le
son et le rayon lumineux, la sphre s'arrte galement et retombe.

--Eh bien! demanda victorieusement M. de Flammermont en s'adressant 
Fricoulet, qu'as-tu a rpondre  cela?

--Rien, absolument rien, rpliqua l'ingnieur, sinon que je me mets 
ton entire disposition pour construire, d'aprs tes plans, une sphre
semblable  celle dont parle Teling, mais de dimensions assez grandes
pour nous contenir tous les trois.

Il avait prononc ces paroles avec un srieux si magnifique que M.
Ossipoff s'y laissa prendre et murmura  mi-voix:

-- la bonne heure! voil une modestie que j'aime, c'est grand dommage
que ce garon ne soit pas toujours ainsi.

Pourtant, il frona les sourcils en entendant l'ingnieur murmurer 
voix basse:

--Il faut certainement que le sol lunaire ait des proprits spciales
et tout  fait diffrentes de celles que nous connaissons au sol
terrestre, car, du diable, si de semblables combinaisons pourraient
russir sur notre plante natale!

--Comment, monsieur Fricoulet, exclama Mickhal Ossipoff, c'est vous qui
prjugez ainsi de l'avenir? mais les quelques notions scientifiques que
vous possdez vous mettent  mme, plus que le commun des mortels,
d'apprcier  leur juste valeur les merveilleuses dcouvertes enfantes
par le seul dix-neuvime sicle, et ces dcouvertes devraient vous faire
prsager les miracles que nous rservent les sicles futurs.

Aprs cette petite admonestation, le vieux savant se tourna vers
Teling:

--Il serait urgent, lui dit-il, que tu nous donnes le plan de ce systme
dont tu viens de nous parler.

Le Slnite rpliqua:

--Si toi et tes compagnons m'aviez laiss achever ce que j'avais  vous
dire, vous sauriez qu'il y a,  Maoulideck, enfouies dans les
souterrains dpendant de l'observatoire, toutes les pices d'un appareil
construit autrefois par des slnites audacieux qui se proposaient
d'aller visiter Vnus.

Ossipoff poussa un cri de joie:

--Et cet appareil? dit-il.

--Cet appareil n'a jamais servi... le gouvernement que nous avions alors
ayant dcid qu'il tait peu sage de compromettre le bonheur parfait
dont jouissait alors notre plante, en tablissant des relations avec un
monde dont nous ne connaissions ni les moeurs ni l'tat de civilisation.

--Et tu penses, demanda le vieillard tout anxieux, tu penses que l'on
pourrait mettre cet appareil  notre disposition?

[Illustration]

Avant que Teling et pu rpondre, Gontran s'tait avanc vers
Fricoulet.

--Hein! lui dit-il, tu te moquais de moi tout  l'heure, que penses-tu
maintenant?

--Aux innocents les mains pleines, grommela l'ingnieur.

Il se tourna vers le Slnite et demanda:

--Mais si votre appareil est en tous points semblable  celui que vous
nous avez dcrit, le rflecteur doit avoir au moins un kilomtre de
diamtre?

--Et pourquoi cela?

--Songez qu'il s'agit de faire parcourir au projectile une distance de
douze millions de lieues...

--Pardon, fit Ossipoff, de six millions seulement; puisque c'est  cette
distance que se trouvent contigus les zones d'attraction de la Lune et
de Vnus.

--Or, dit  son tour le Slnite, les constructeurs de l'appareil ont
jug que pour faire parcourir  un projectile une distance aussi
drisoire, il suffisait d'un rflecteur mesurant cinquante mtres de
haut sur deux cent cinquante mtres de large.

L'ingnieur fit la moue:

--C'est peu, murmura-t-il.

Et s'adressant  Ossipoff:

--Ne trouvez-vous pas?

Le vieillard ne lui rpondit pas; depuis quelques instants il tait
plong dans une srie de calculs prodigieux qui n'avaient pas couvert de
chiffres, moins de trois pages de son carnet...

Enfin il poussa un soupir de soulagement et, tendant ses calculs  M. de
Flammermont:

--Mon cher Gontran, dit-il, voyez donc si c'est exact.

Puis  Teling:

--Si vous n'y voyez pas d'inconvnient, fit-il, je choisirai Maoulideck
comme point de dpart; la situation de cette ville, au centre de votre
hmisphre, me permettra de m'lever directement pour me soustraire plus
rapidement  l'influence de la pesanteur et en mme temps de profiter de
toute l'influence des vibrations lectriques...

Le Slnite approuva muettement d'un signe de tte.

--Vous tes bien certain, demanda en ce moment M. de Flammermont, qui
examinait avec un srieux imperturbable, les calculs  lui soumis par
Ossipoff, vous tes bien certain de ne pas avoir fait d'erreur?

Le vieillard tressaillit et se rapprochant du jeune homme:

--Me serais-je par hasard tromp, demanda-t-il? aprs tout, c'est bien
possible.

--Non pas, non pas, s'empressa de rpondre Gontran, seulement c'est la
rapidit avec laquelle vous estimez que s'accomplira ce voyage qui
m'tonne.

-- ce point de vue l, vous pouvez tre sans crainte; j'ai compt d'ici
la zone d'attraction de Vnus, deux jours et demi, autant pour la
chute... cela vous donne cinq jours terrestres.

[Illustration]

--Mais, dans ces conditions-l, exclama Gontran, nous pourrions
atteindre Vnus, avant que Sharp lui-mme n'y atterrisse.

Fricoulet eut une moue dubitative.

--Peste! fit-il, comme tu y vas!... Songe donc que, pendant que nous
sommes ici, immobiliss dans la nuit, le gredin voyage, neuf jours
encore nous sparent du lever du soleil, et au moment ou nous verrons
clair et o seulement nous pourrons nous occuper utilement de notre
dpart, il n'aura plus, lui, que trois millions de lieues  franchir!

Comme la mine de M. de Flammermont s'assombrissait, Mickhal Ossipoff
lui dit:

--Au surplus, peu importe que nous arrivions avant ou aprs lui, le
principal est que nous l'y retrouvions, ce qui ne peut manquer d'arriver
si, comme l'affirme Teling, toutes les pices de l'appareil sont
intactes.

--Pour ma part, dclara le Slnite, je m'engage  avoir tout prpar
pour la deux centime heure du jour.

 peine les premiers rayons du soleil, dorant les cimes crneles des
cratres, eurent-ils ramen,  la surface de l'hmisphre invisible, la
lumire et la chaleur, que les Slnites, sous la direction de Teling,
se mirent  l'oeuvre.

Pendant que les uns s'occupaient  dresser, sur le sommet d'un pic qui
dominait Maoulideck, d'immenses miroirs appels  concentrer tous les
rayons solaires au foyer du rflecteur parabolique, d'autres ajoutaient,
les unes aux autres, les cinq cents plaques de slnium qui formaient le
rflecteur.

[Illustration]

Ossipoff et ses compagnons ne demeuraient pas non plus inactifs, aprs
avoir longuement examin le vhicule trange dans lequel ils taient
appels  continuer leur voyage, ils taient tombs d'accord pour lui
faire subir une transformation importante et de laquelle dpendait, pour
ainsi dire, la russite de leur hardie tentative.

Ce vhicule affectait la forme d'une sphre creuse toute en slnium, et
ne mesurant pas moins de dix mtres de diamtre,  sa partie infrieure
tait pratique une ouverture d'un mtre, coupe transversalement par
quatre tiges supportant,  leur entrecroisement, un axe de slnium.
L'extrmit de cet axe servait de support  un plancher roulant, grce 
des galets de bronze, sur une voie ferre, tout comme un dme
d'observatoire, de manire  ce que la chambre, dans laquelle les
voyageurs devaient prendre place, pt demeurer immobile en dpit du
mouvement de rotation de la sphre.

[Illustration]

Gontran, auquel Fricoulet dtaillait minutieusement toutes les pices de
cet trange vhicule, lui murmura  l'oreille:

--Cette sphre tournera sur elle-mme!

--Assurment, une balle ne tourne-t-elle pas, au sortir de l'engin qui
la lance?

[Illustration]

Puis amenant le jeune comte  l'cart:

--Inutile de te demander, n'est-ce pas, si tu sais ce que William
Crookes, le grand savant anglais, entendait par le bombardement
atomique.

--Inutile, en effet, de me le demander, rpondit en souriant M. de
Flammermont, car tu es convaincu que je n'en sais pas un mot.

--Donc, poursuivit Fricoulet, la matire est  l'tat de mouvement
ternel, formidable; plus la matire est dissocie et plus ce mouvement
est libr des entraves de la cohsion; or, en emmagasinant dans la
sphre les millions de vibrations produites par cette rondelle
tlphonique, on met en mouvement les molcules de l'air qui agissent
sur les parois de la sphre, comme le pourraient faire des milliers de
petits doigts, et lui impriment une vitesse incalculable. As-tu compris?

Gontran hocha la tte.

--Si tu veux que je sois franc, dit-il, je te rpondrai que j'ai peu
compris, mais le principal, c'est que tu sois certain que cette
machine-l peut fonctionner.

--Et comment veux-tu qu'il en soit autrement, rpliqua l'ingnieur,
regarde-moi ce tlphone transmetteur, dont la rondelle n'a pas moins de
trois mtres de diamtre, et ces lectro-aimants formidables qui doivent
la faire vibrer, et cette batterie voltaque.

Cependant, tout en coutant silencieusement les explications de son ami,
M. de Flammermont paraissait soucieux.

-- quoi penses-tu donc? lui demanda tout  coup Fricoulet.

--Mon Dieu, rpliqua le jeune comte, tu vas rire de moi, sans doute,
mais il me vient une crainte.

--Laquelle?

--C'est que,  une certaine distance du sol lunaire, les ondes vibrantes
n'aient plus assez de force pour nous entraner en avant.

L'ingnieur frona les sourcils.

--Parbleu! dit-il, il se pourrait bien que cela arrivt.

Puis, s'adressant  Ossipoff:

--M. de Flammermont pense que notre force motrice ne sera pas suffisante
pour nous amener jusqu'au terme du voyage.

[Illustration]

--Et sur quoi basez-vous cette supposition? mon cher enfant, demanda le
vieillard.

Pour le coup, Gontran se trouvait fort embarrass de rpondre et il
lana  Fricoulet un regard dsespr.

Heureusement, ce fut l'ingnieur qui rpondit  sa place en tendant 
Ossipoff une feuille de son carnet.

Sur cette feuille se trouvait, inscrite au crayon, la formule algbrique
suivante:
       ____________________
  A= \/ L 189 + _v_ / V + P = 980,400

--Qu'est-ce que cela? demanda le vieillard en carquillant les yeux.

--a, rpondit Fricoulet, c'est la preuve mathmatique que l'ami Gontran
 raison.

Et comme le vieillard se tournait dj vers M. de Flammermont,
l'ingnieur se hta de rpondre  la question qui allait tre pose 
son ami:

-- nous trois, dit-il, nous pesons deux cent cinq kilogrammes. Or, en
tenant compte de la dperdition constante de force motrice, au fur et 
mesure de notre loignement, il est facile de calculer que, forcment,
il viendra un moment o cette force, diminuant constamment, deviendra
absolument nulle. C'est pourquoi, reprsentant par _v_ la vitesse de
l'appareil et en le multipliant par L 189, intensit de la pesanteur 
la surface lunaire, je les divise par V (Vnus), plus P (notre poids),
j'en prends la racine carre et j'arrive  ce rsultat:  980,400
kilomtres de la Lune, nous nous arrterons.

M. Ossipoff avait cout, sans les interrompre, les calculs de
l'ingnieur.

Quand celui-ci eut fini, le vieillard demeura, quelques instants encore,
plong dans ses rflexions, puis enfin il murmura:

--C'est juste... fort juste... mais alors...

Il regarda alternativement ses deux compagnons et ajouta:

--Il faudrait que l'un de nous demeurt ici pour allger l'appareil.

Fricoulet sourit:

--En ce cas, fit-il, je ne vois que moi auquel puisse convenir ce rle
d'abandonn, car ni vous ni Gontran, l'un le pre, l'autre le fianc, ne
pouvez vous drober au devoir qui vous incombe de courir aprs le
ravisseur de Slna.

--Je n'osais point vous le proposer, ajouta le vieillard, mais puisque
vous reconnaissez vous-mme qu'il n'y a pas moyen de faire autrement...

Mais cette combinaison n'tait nullement du got de M. de Flammermont.

Se sparer de Fricoulet! Fricoulet, son inspirateur, celui qui lui
tendait la perche pour le sortir des bains dangereux dans lequel le
plongeaient,  tous moments, les questions embarrassantes de M.
Ossipoff.

Autant renoncer tout de suite  Slna.

Non, cela ne pouvait tre, cela ne serait pas: Fricoulet faisait partie
de Gontran, l'ingnieur tait la face scientifique du diplomate; les
sparer l'un de l'autre, c'tait dtruire entirement le Flammermont que
connaissait M. Ossipoff et qui avait sduit le pre de Slna.

--Eh bien! dit tout  coup le vieillard en remarquant la mine absorbe
de son futur gendre, qu'avez-vous donc, on dirait que cette combinaison
ne vous va pas?

--Alcide est un ami d'enfance, rpondit le jeune homme avec une motion
admirablement bien joue, et vous devez comprendre que je ne puisse, de
gaiet de coeur, l'abandonner.

--Prfreriez-vous renoncer  Slna? rpliqua le savant non sans
quelque aigreur.

-- Dieu ne plaise! s'cria vivement le comte, mais puisque c'est la
question de poids qui nous gne, ne pourrait-on, au lieu de se sparer
de Fricoulet, se sparer d'une partie de l'appareil.

Le vieux savant eut un formidable haut-le-corps.

--Se sparer de l'appareil! exclama-t-il, vous n'avez pas, je suppose,
la prtention de vous envoler, comme un atome, dans un rayon lumineux.

[Illustration]

--Cela serait-il bien impossible? riposta le jeune homme.

Puis, sans laisser  Ossipoff, qui le considrait avec des yeux hagards
d'tonnement, le temps de relever cette normit, il poursuivit
gravement:

--Au surplus, une semblable audace ne m'est point venue  l'esprit; mais
il me semble qu'en cherchant bien, on pourrait trouver un moyen
d'allger notre vhicule.

Il parlait lentement, scandant ses mots, hachant ses phrases,
surveillant du coin de l'oeil Fricoulet qui, tout en paraissant rflchir
profondment, se livrait  une mimique expressive.

Ossipoff rpondit:

--Comme Teling m'a affirm que nous ne pourrions tre prts  partir
avant quatre fois vingt-quatre heures, rflchissez  ce que vous venez
de me dire, et si vous trouvez le moyen dont vous me parlez, je serai le
premier  l'adopter... vous ne doutez pas que je me rsigne avec peine 
me sparer de M. Fricoulet.

Et, avec une grimace en opposition avec les paroles qu'il venait de
prononcer, il serra les mains de l'ingnieur.

--Mais, ajouta-t-il, au cas o, en dpit de tous vos efforts, l'appareil
devrait rester tel qu'il est actuellement et o il faudrait nous
allger...

--Alors, poursuivit Fricoulet en souriant, vous me jetterez pardessus
bord, ni plus ni moins qu'un sac de lest.

Ossipoff inclina la tte affirmativement et, tournant les talons, s'en
fut rejoindre Teling en compagnie duquel il devait se rendre au wagon
de Fdor Sharp, afin de s'y livrer  une minutieuse perquisition, en ce
qui concernait tous les objets dont il pouvait avoir besoin, tels que:
couvertures, vtements de rechange, appareils scientifiques, armes, etc.

 peine eut-il laiss seuls les deux jeunes gens, que M. de Flammermont
s'cria:

--Eh bien! tu es encore gentil, toi!... comment! tu sais que je
n'entends pas un tratre mot  toutes ces combinaisons de vitesse, de
poids, etc., tu t'amuses  me faire jongler avec des chiffres, et tu me
laisses le bec dans l'eau.

L'ingnieur haussa les paules.

--Tu as un aplomb si surprenant, rpondit-il, que je cherche toutes les
occasions de te le voir dployer.

--C'est fort bien, riposta Gontran d'un ton piqu, il n'en est pas moins
vrai que tu m'as fait soulever un livre, et que ce livre, il faut que
je le tue.

[Illustration]

--Bast! tu le tueras, sois tranquille, ces machines-l, tu sais bien que
a me connat; donne-moi seulement quelques heures et tu seras
satisfait.

--Moi, cela est indiffrent, c'est Ossipoff qu'il s'agit de satisfaire.

--Eh bien! il le sera.

Sur ces mots, l'ingnieur, laissant M. de Flammermont surveiller les
travaux, regagna le souterrain afin de pouvoir se livrer en paix  ses
mditations et  ses recherches.

Une heure ne s'tait pas coule qu'il accourait triomphant auprs du
comte:

--Eh bien? dit celui-ci.

--Eh bien! a y est! vois plutt.

Et il tala, sous les yeux de son ami, un croquis rapide, en disant:

--tant tabli que notre poids total tait trop considrable pour que
l'appareil pt nous faire franchir la distance qui nous spare de Vnus,
il fallait forcment diminuer ce poids, pour cela deux moyens se
prsentaient: soit vous dbarrasser de moi, soit vous dbarrasser de
l'appareil, tu as opt pour le second de ces moyens, je n'attendais pas
moins de ton amiti.

--Pardon, pardon, s'cria Gontran, je n'ai jamais parl de nous
dbarrasser de l'appareil.

--Voil o nous ne sommes pas d'accord, car c'est l-dessus qu'est base
ma combinaison.

[Illustration]

--As-tu donc l'intention de nous faire voyager  cheval sur un courant
lectrique?

--Tu plaisantes, moi je parle srieusement et je vais t'en convaincre:
Les nouveaux calculs auxquels je viens de me livrer tablissent que
l'appareil, tel qu'il est organis, sera suffisant pour nous conduire
jusqu'aux confins de la zone d'attraction lunaire; une fois l, par
exemple, les ondes vibratoires seront sans influence sur lui, alors nous
l'abandonnerons.

--Tu en parles bien  ton aise! exclama Gontran, nous l'abandonnerons!
mais qu'est-ce que nous devenons, nous?

Fricoulet sourit de l'inquitude de son ami.

--Nous, poursuivit-il, nous restons o nous sommes, c'est--dire dans
cette logette de trois mtres de haut sur trois mtres de large enclave
dans la partie suprieure de la sphre.

L'bahissement de M. de Flammermont allait croissant:

--Mais objecta-t-il, puisque cette logette fait partie de l'appareil!

--En ce moment, oui; mais voici en quoi consiste mon innovation, au lieu
de l'unir indissolublement  la sphre par des boulons rivs, ainsi que
cela est, je l'y fixe au moyen de boulons  crou, de faon  pouvoir,
au moment voulu, l'en rendre indpendante.

Gontran frappa ses mains l'une contre l'autre.

--Eh! j'y suis, s'cria-t-il; c'est simple comme tout!

--Tu y es, fit narquoisement l'ingnieur.

--Parbleu! arriv  la limite de la zone d'attraction lunaire, nous
abandonnons la sphre devenue inutile, et nous continuons le voyage dans
notre chambrette.

Fricoulet ne put s'empcher de rire.

--Heureusement, dit-il, que M. Ossipoff ne peut t'entendre, car s'il
t'entendait, il aurait de toi une triste opinion... Comment! malheureux,
tu te laisserais tomber de six millions de lieues, dans ce cube de
slnium...

[Illustration]

--Quels inconvnients y vois-tu?

--Une quantit... d'abord..., mais je n'ai pas le temps de t'expliquer
cela; j'aime mieux continuer  te dvelopper mon projet: autour de ma
sphre, et dans une position quatoriale, j'tends une surface
circulaire toute en slnium et de trente mtres de diamtre;  cette
surface, notre logette se trouve rattache par des cbles mtalliques,
si bien que, aprs nous tre dbarrasss de la sphre encombrante, nous
continuerons notre voyage dans notre logette formant nacelle et
suspendue  un vaste parachute rigide qui ne mesurera pas moins de trois
cents mtres carrs de surface; de cette faon, non seulement l'appareil
se trouvera suffisamment allg pour me permettre de prendre part 
votre voyage, mais encore pour nous mettre  mme d'emmener des
compagnons slnites, si le coeur leur en dit.

[Illustration]

Comme il achevait ces mots, Fricoulet roula sur le sol,  la renverse,
entranant dans sa chute son ami Gontran. Celui-ci, pour marquer 
l'ingnieur l'enthousiasme en lequel le jetait son invention, si simple
cependant, s'tait prcipit pour le serrer dans ses bras, sans penser
aux conditions spciales de densit et de pesanteur du monde o il se
trouvait; si bien que sa force se trouvant sextuple, il tait venu
battre la poitrine de l'infortun Fricoulet avec la puissance d'une
catapulte.

[Illustration]

--Fichtre! grommela l'ingnieur en se palpant avec inquitude, ne
pourrais-tu un peu penser  ce que tu fais?

Puis, aprs s'tre convaincu qu'il n'avait rien de cass:

-- l'avenir, ajouta-t-il, fais-moi grce de tes manifestations
amicales, elles sont trop dangereuses.

Mais en voyant l'attitude penaude de Gontran, il se mit  rire et, lui
prenant la main:

--Sans rancune, n'est-ce pas... et maintenant occupons-nous de mettre 
excution le projet que tu viens de me soumettre...

--Quoi! exclama Gontran... tu veux?

--Assurment, je veux qu'aux yeux d'Ossipoff, tu passes pour avoir
trouv cela... du reste, tu l'as dit toi-mme, c'est d'une simplicit
enfantine... c'est l'oeuf de Christophe Colomb...

[Illustration]

C'tait cinq jours aprs cette conversation: l'immense parachute de
slnium entourait la sphre, rattach par des cbles  la chambrette
dans laquelle devaient prendre place les voyageurs, la sphre elle-mme,
suspendue  deux mts mtalliques, tait place au foyer du rflecteur
parabolique, il ne restait plus qu' _centrer_ les miroirs et le dpart
avait t fix au lendemain.

Ossipoff et ses compagnons, aprs avoir achev d'emmnager tous les
objets qu'ils comptaient emporter avec eux, avaient rsolu de prendre
quelques heures de repos; mais afin de ne point perdre leur temps en
alles et venues inutiles, ils s'taient tendus sur leurs couchettes
amnages dans le nouveau vhicule, en sorte que, ds leur rveil, ils
n'auraient qu' donner le signal du dpart.

Harasss par la fatigue accumule des jours prcdents, ils dormaient,
comme on dit vulgairement,  poings ferms, remplissant la chambrette de
ronflements sonores, lorsque soudain, un bruit pouvantable, formidable,
les fit bondir sur leurs pieds.

[Illustration]

Pendant une seconde, ils se regardrent interdits, cherchant
rciproquement dans les yeux les uns des autres, l'explication d'un si
brusque rveil.

Le premier, Fricoulet s'cria:

--L'ami Teling ne nous aurait-il pas jou le mauvais tour de nous
envoyer dans l'espace sans nous prvenir?

Gontran secoua la tte.

--Non, fit-il, il m'a sembl plutt que c'tait comme le bruit d'une
avalanche s'croulant sur nous... qui sait, des rocs se sont peut-tre
dtachs du sommet du cratre.

Ossipoff haussa les paules et grommela laconiquement:

--Aussi invraisemblable l'un que l'autre.

--Du reste, ajouta Fricoulet, il y a un moyen bien simple de savoir ce
qui vient de se passer, c'est d'y aller voir.

Ce disant, il gravissait l'chelle donnant accs  l'un des hublots qui
servait de porte et allait sortir de la chambrette, lorsque tout  coup
Gontran s'cria:

--Mais, Dieu me pardonne, on marche au-dessous de nous!

--Dans la sphre, exclama l'ingnieur, allons donc! tu rves!...

Nanmoins, il redescendit et, s'agenouillant, colla son oreille au
plancher de la chambre.

Quand il se releva, sa physionomie portait l'empreinte d'une profonde
stupfaction.

--Je ne sais si on marche, fit-il  voix basse, en tout cas, il se passe
l-dedans quelque chose d'insolite, car j'entends un bruit dont je ne
puis dfinir la nature.

Il achevait  peine ces mots qu'un roulement de tonnerre clata sous les
pieds des voyageurs qui, dans le premier mouvement de frayeur, firent en
l'air un bond prodigieux.

--Ah! cria Fricoulet, quelle est cette diablerie?

Un second roulement, puis un troisime, un quatrime, se firent
entendre, sourds et continus comme le premier.

--Ma foi, messieurs, fit Gontran, vous me suivrez si vous voulez; quant
 moi, je veux savoir  quoi m'en tenir.

Il dcrocha de la paroi un revolver qui tait pendu parmi plusieurs
autres armes, vrifia s'il tait charg et s'avana vers le hublot de
sortie...

--Nous allons avec toi, fit l'ingnieur, seulement tu m'amuses avec tes
prcautions! Tu t'attends donc  trouver l-dedans des Indiens
Comanches?

Le jeune comte ne releva pas la plaisanterie, par la bonne raison qu'il
ne l'avait point entendue car, sans s'inquiter de savoir s'il tait
suivi ou non par ses compagnons, il avait empoign l'chelle rigide qui,
de la chambrette, courait le long de la sphre, jusqu' la partie
infrieure.

Sans hsiter, mettant le revolver au poing, il entra dans le trou
d'ombre que formait la sphre mtallique et se mit  marcher carrment
devant lui, mais tout  coup, une dtonation retentit dont les chos,
frappant les parois de slnium et renvoys par elles, comme un volant
par des raquettes, se multipliaient, assourdissants, terrifiants.

[Illustration]

Gontran n'tait point un savant, mais c'tait un homme courageux, cette
attaque loin de l'arrter, ne fit que le surexciter et il se mit 
courir du ct d'o elle lui semblait tre partie. Une seconde
dtonation clata et il entendit siffler une balle  son oreille; alors,
au hasard, il lcha l'un sur l'autre les six coups de son revolver et
jetant son arme devenue inutile il se prcipita en avant. Soudain, dans
l'ombre, des bras l'treignirent, alors, ses doigts rencontrant une
gorge, la serrrent vigoureusement, et son adversaire inconnu chancela,
l'entranant dans sa chute.

[Illustration]

-- moi!  moi! cria M. de Flammermont.

En ce moment, Ossipoff arrivait suivi de Fricoulet qui, homme de
prcaution, s'tait muni de baguettes de magnsium.

Il en fit flamber une, et aussitt, les tnbres se dissipant, les
nouveaux venus aperurent Gontran formant une masse confuse avec son
adversaire sur l'estomac duquel il se tenait accroupi.

--Grand Dieu! s'cria le jeune homme en bondissant en arrire, grand
Dieu! c'est Farenheit.

--Farenheit! rptrent  la fois Ossipoff et Fricoulet, en se penchant,
muets de stupeur, sur le corps immobile  leurs pieds.

C'tait, en effet, l'Amricain, maigre, dcharn, dessch pour ainsi
dire, dont le magnsium clairait le masque livide et parchemin.

Le premier moment de stupfaction pass, Ossipoff dclara qu'il
importait de transporter au plus tt le malheureux dans la chambrette,
afin de lui donner les soins que rclamait son tat.

--Je ne l'ai pas tu, au moins? demandait Gontran. Je crains de l'avoir
serr un peu fort.

Sans rpondre, Fricoulet jeta l'Amricain sur son dos et aussi
lgrement qu'une plume, le monta jusqu' l'habitacle.

[Illustration]

--Le pauvre diable meurt de faim, dit-il aprs l'avoir examin, tchons
d'abord de lui faire absorber un peu de notre pte nutritive.

 grand peine on arriva  desserrer les dents de l'Amricain et  lui
introduire dans la bouche un peu d'aliments, puis on attendit
anxieusement l'effet que cela allait produire.

--Comment expliques-tu cette rsurrection? demanda M. de Flammermont
qui, mme encore  ce moment, n'en pouvait croire ses yeux.

--D'une manire fort simple: il faut tablir d'abord que la cartouche de
ce gredin de Sharp, au lieu de tuer sir Jonathan, n'avait fait que le
blesser, lorsque fuyant devant la nuit, nous l'avons abandonn, croyant
ne laisser derrire nous qu'un cadavre, le froid l'a saisi, or, tu sais
que le froid conserve et que certains animaux, les anguilles, par
exemple, ont la facult de vivre, mme aprs avoir t geles; c'est
probablement un phnomne identique qui s'est produit pour Farenheit.

--Alors, fit en souriant Gontran, c'est le soleil qui l'aurait dgel?

--Comme tu le dis fort bien.

--Mais comment expliquer sa conduite?

--Ceci n'tant plus du domaine scientifique, je ne puis te donner des
claircissements mais tu pourras le lui demander  lui-mme.

En ce moment, l'Amricain commenait  s'agiter sur sa couche, ses
lvres se coloraient et, sur ses joues que les pommettes saillantes
semblaient prtes  crever, un peu de sang paraissait.

Durant quelques secondes, ses mchoires se choqurent avec un bruit de
castagnettes, dans un mouvement formidable de mastication; puis, sans
ouvrir les yeux, il murmura d'une voix caverneuse:

--Manger..., manger..., manger!

Comme si Fricoulet et prvu cette demande, il avait pris, du bout des
doigts une forte boulette de pte, et profitant d'un moment ou la bouche
de l'Amricain s'ouvrait toute grande, il l'y introduisit.

L'effet fut, pour ainsi dire, instantan. Farenheit se dressa sur son
sant, ses paupires se soulevrent, les yeux se fixrent successivement
sur ceux qui l'entouraient, puis, leur tendant les mains:

--_By God!_ fit-il... ce n'est donc pas ce gredin de Sharp qui a
construit le ballon mtallique que je voulais dtruire.

Ossipoff ne put retenir un grondement.

--Dtruire! s'cria-t-il.

--Que voulez-vous? en revenant  moi, dans ce dsert pouvantable, je me
suis tran, comme j'ai pu, pendant quelques kilomtres, puis, tout 
coup, j'ai aperu tous ces prparatifs de dpart... j'ai cru que c'tait
Sharp qui voulait encore m'chapper... la rage s'est empare de moi et
j'ai rsolu de mourir, s'il le fallait, mais de mourir en me vengeant.

--Alors c'est contre lui que vous croyiez tirer tout  l'heure? demanda
Gontran.

--Parfaitement, et heureusement que ma main tremblait.

Il s'interrompit, et avec une lueur d'envie dans la prunelle:

--Oh! dit-il, je mangerais volontiers un rosbeef arros d'un verre de
Porto...

Fricoulet et Gontran se regardrent navrs:

--Le seul moyen de contenter cette envie, dit enfin le jeune ingnieur,
c'est de vous endormir en souhaitant que Morphe vous envoie un rve
gastronomique... car, pour nous, notre garde-manger se compose de ceci:

Et il dsigna la pte fabrique par Ossipoff.

L'Amricain fit la grimace, puis, cdant au conseil de Fricoulet, il se
tourna sur le flanc et s'endormit.

[Illustration]




CHAPITRE III

LE FEU  BORD

[Illustration]


EH bien! monsieur
Fricoulet, demanda Ossipoff d'un ton narquois, commencez-vous  tre
convaincu?

--Je fais plus que de commencer, cher monsieur, je suis convaincu,
absolument convaincu; cela ne m'empche pas d'tre stupfait de la
russite...

L'ingnieur se tourna vers M. de Flammermont.

--Et toi, Gontran? interrogea-t-il.

Le jeune comte haussa lgrement les paules et rpliqua d'un petit ton
dgag:

--Oh! moi, tu sais bien que, pas un instant, je n'ai eu l'ombre d'un
doute.

--D'ailleurs, dit  son tour le vieillard, n'est-ce pas  lui
qu'appartient l'ingnieuse ide, grce  laquelle nous pouvons continuer
notre voyage?... Il serait donc bien tonnant qu'il et conu des
inquitudes  ce sujet.

Fricoulet dissimula, sous un plissement de paupires, la lueur joyeuse
que ces mots venaient d'allumer dans ses yeux; mais il eut beaucoup de
peine  ne pas clater de rire, lorsque Gontran lui dit gravement:

--Ce qui me donne une grande confiance en moi-mme, c'est la persuasion
en laquelle je suis que le mot impossible n'est pas franais...

Un grognement se fit entendre derrire eux; ils se retournrent et
virent Farenheit assis sur le bord du coussin qui lui servait de
couchette.

--Le mot impossible n'est pas amricain non plus, fit-il d'un ton
bourru.

[Illustration]

Fricoulet sourit un peu et rpondit:

--Vous en tes une preuve clatante; car, du diable! si je me serais
attendu  vous voir vivant aprs l'trange aventure qui vous est
survenue...

--Il faut venir sur la Lune pour voir des choses semblables, dit  son
tour Gontran.

--Pourquoi cela? n'avons-nous pas sur la terre des procds de
conservation de la viande par le froid? repartit M. Ossipoff.

--Avec cette diffrence que les boeufs et les moutons conservs de la
sorte, ne ressuscitent pas, tandis que sir Jonathan est ressuscit, lui.

--Nous avons mme oubli de vous demander comment vous alliez? fit
Gontran.

L'Amricain s'tira violemment les bras, fit craquer ses jointures avec
des bruits de pistolet, et rpondit:

--Mais cela ne va pas mal, je vous remercie; je sens seulement, par tout
le corps, une grande courbature... c'est sans doute ce sommeil hivernal
qui est cause de cela... mais un peu d'exercice va me rendre toute mon
lasticit.

Ce disant, il fit mine de se lever, un geste de Fricoulet l'arrta:

--Un peu d'exercice, rpta l'ingnieur; mais, o diable, voulez-vous en
prendre? vous n'avez, pour vous livrer  cette promenade, que la cage
dans laquelle nous nous trouvons, et vous avouerez que l'espace manque
considrablement.

Un dsappointement profond se peignit sur le visage du Yankee.

--_By God!_ gronda-t-il, en effet, c'est peu.

Puis, aussitt, il ajouta d'un ton de stupeur:

--Ah a! o sommes-nous?

--Dans notre nouveau vhicule, celui-l mme que vous vous acharniez 
dtriorer, lorsque M. de Flammermont est intervenu, si heureusement
pour vous et pour nous.

Farenheit promenait autour de lui des regards peu satisfaits.

[Illustration]

--Peuh! murmura-t-il avec une grimace, c'est moins confortable que
l'autre wagon.

--Que voulez-vous, rpliqua Gontran,  la guerre comme  la guerre, nous
devons mme nous estimer fort heureux qu'un concours providentiel de
circonstances nous ait mis  mme de poursuivre notre voyage...
autrement, je devais renoncer  l'espoir de retrouver jamais ma chre
Slna, et vous  celui de remettre la main sur votre ami Sharp.

 ce nom, qui avait toujours eu la proprit de le mettre en fureur,
l'Amricain fit sur sa couche un bond formidable, les dents serres, les
poings ferms, les yeux tincelants.

Mais il se produisit alors un singulier phnomne; projet par sa force
d'impulsion, il alla donner de la tte contre la paroi suprieure du
projectile pour retomber sur les paules d'Ossipoff, fort tranquillement
occup  rdiger ses notes de voyage.

Surpris  l'improviste, le vieillard perdit l'quilibre, tenta de se
rattraper  Gontran qu'il entrana dans sa chute et tous les trois
roulrent sur le plancher, pendant que Fricoulet riait aux larmes.

Ossipoff fut le premier qui se releva.

--Qu'y a-t-il? grommela-t-il tout en bougonnant... quelle est cette
commotion?

L'ingnieur se tenait les ctes, incapable de prononcer une parole.

Ce fut Gontran qui rpondit en se frottant les genoux:

--Parbleu! cette commotion a t produite par la chute d'un corps.

--Un bolide! exclama M. Ossipoff.

Farenheit, qui s'tait relev lui aussi, s'avana vers le vieillard:

--J'tait prt  vous faire des excuses, gronda-t-il; mais du moment que
vous vous servez,  mon gard, d'expressions aussi malsonnantes...

[Illustration]

Pour le coup, l'hilarit de Fricoulet redoubla et il fut impossible 
Gontran de conserver son srieux plus longtemps.

Farenheit et Ossipoff se regardaient dans le blanc des yeux, comme deux
bouledogues prts  s'entre-dvorer...

--Mais, mon cher sir Jonathan, russit  dire le jeune comte, le digne
M. Ossipoff n'a aucunement eu l'intention de vous insulter.

--Cependant... grommela l'Amricain... bolide... bolide...

--...Est le nom que l'on donne, en astronomie,  certains corps errants
dans l'espace... or, vous conviendrez qu'en l'espce, vous avez jou un
peu ce rle.

Le visage du Yankee se rassrna; il fit un pas encore et, tendant au
vieillard sa main largement ouverte:

--Touchez-l, monsieur Ossipoff, dit-il avec dignit, pour me prouver
que vous ne m'en voulez pas de vous tre tomb  califourchon sur les
paules.

--Comme  saute-mouton, murmura Gontran.

--J'accepte bien volontiers vos excuses, rpondit le vieux savant en
touchant la main de Farenheit... seulement, je vous serai trs
reconnaissant de m'expliquer dans quel but vous vous tes livr  cette
bruyante manifestation.

--Je ne saurais vous le dire, et vous me voyez moi-mme tout surpris de
ce qui est arriv.

Fricoulet, qui avait fini par se rendre matre de son hilarit, expliqua
alors que l'Amricain avait fait un brusque mouvement, sans rflchir
que plus on s'loignait de la lune, et plus on chappait aux lois de la
pesanteur, dj si faibles  la surface mme du satellite.

En entendant ces mots, l'Amricain faillit tmoigner sa stupfaction par
un bond non moins formidable que le premier; mais, instruit par
l'exprience et se dfiant de sa nature nerveuse, il se cramponna, des
deux mains, aux coussins du divan et s'cria:

--_By God!..._ ai-je bien entendu?... ne venez-vous pas de dire plus on
s'loigne de la lune?

--Vous avez parfaitement bien entendu, sir Jonathan.

--Nous ne sommes plus sur la lune?

--Voici bientt une heure que nous l'avons quitte.

L'effarement du digne Amricain tait comique  voir.

Il se prcipita  l'un des hublots et demeura quelques instants,
immobile, le nez coll  la vitre paisse, sondant l'immensit.

Convaincu de la ralit, il se retourna.

--Ah ! fit-il, comment vous y tes-vous pris pour quitter ce sol
lunaire sur lequel nous semblions chous  jamais?

Ossipoff dsigna Gontran et rpondit:

[Illustration]

--C'est encore  M. de Flammermont que nous sommes redevables de cette
merveilleuse application des forces lectriques.

L'Amricain secoua vigoureusement la main du jeune comte.

--Au nom de ma haine, merci, fit-il d'une voix profonde; et je m'engage,
si nous russissons  mettre une seconde fois la main sur ce gredin de
Sharp,  ne pas le laisser chapper... d'un seul coup, il paiera pour
tous ses mfaits.

--Pardon, rpliqua Gontran dont le visage avait lgrement pli, vous
m'accorderez bien que, maintenant, ce Sharp m'appartient un peu...
n'ai-je pas  venger ma fiance, ma Slna adore?

[Illustration]

Farenheit se tut un moment, puis rpondit:

--Ne nous disputons point encore  ce sujet; lorsque le gredin sera 
notre disposition, il sera suffisamment temps d'agiter cette question.

--Il y aura un moyen bien simple de la trancher, aprs l'avoir agite,
dit plaisamment Fricoulet; vous jouerez la peau de Sharp, aux ds ou 
la courte paille...

Pendant que les trois hommes causaient ainsi, Ossipoff consultait
attentivement les instruments suspendus aux parois de la chambrette.

[Illustration]

--Allons, allons, dit-il en se frottant les mains d'un air satisfait, le
voyage s'annonce bien... le baromtre ne marquant que 350 millimtres,
n'en est pas moins au beau temps; l'hygromtre  cheveu indique une
humidit trs modre et les papiers ozonomtriques sont intacts.

--tes-vous au moins certain de la route que nous suivons? demanda
Farenheit.

--J'ai soumis tous mes calculs  M. de Flammermont, rpliqua le
vieillard, et il les a reconnus exacts.

L'Amricain considra d'un oeil trange le jeune homme qui gardait un
srieux imperturbable.

--Au surplus, fit le comte, si vous doutez, vous n'avez qu' consulter
la boussole.

M. Ossipoff se redressa et regarda tout surpris M. de Flammermont.

--Allons, bon, pensa celui-ci, j'ai d dire une btise.

Il en fut convaincu en entendant Ossipoff prononcer, d'un ton un peu
amer, les paroles suivantes:

--Vous plaisantez, n'est-ce pas... vous savez bien que toutes les
indications de la boussole ne se rapportent aucunement au milieu que
nous habitons et que, si loin de toute attraction, la boussole ne nous
est plus d'aucune utilit.

Gontran, tout confus, se mordait les lvres; mais, soudain, il eut une
inspiration de gnie et tendant la main vers les hublots  travers
lesquels on apercevait les constellations brillantes qui tincelaient
dans l'immensit sidrale:

--Aussi bien, rpondit-il d'une voix vibrante, voulais-je parler de ces
toiles qui, toutes, sont autant de boussoles clestes sur lesquelles
nous pouvons rgler notre marche.

[Illustration]

Un sourire entr'ouvrit les lvres du vieux savant qui rpliqua aussitt:

--Je vous demande pardon, mon cher enfant; je ne vous cacherai pas que,
de votre part, une hrsie semblable m'tonnait.

Cela dit, d'un ton tout affectueux, Ossipoff reprit ses occupations,
tandis que Gontran s'en allait s'asseoir auprs de Fricoulet.

--Je t'admire, mon ami, je t'admire sincrement, murmura l'ingnieur...
Dieu sait que je suis profondment hostile  ton mariage; mais je dois
avouer que, si tu russis enfin  pouser celle que tu aimes, eh bien!
l, vrai, tu ne l'auras pas vol.

--Il semble que l'amour dcuple mon imagination, rpliqua le jeune
comte.

Farenheit, en ce moment, s'approcha d'eux:

-- quelle distance, croyez-vous que nous soyons maintenant de la Lune?
demanda-t-il.

--Peuh! rpondit Fricoulet en consultant sa montre, sans rien vous
affirmer d'exact, je puis cependant vous certifier que nous devons en
tre  une centaine de mille kilomtres.

L'Amricain ouvrit de grands yeux:

--Cent mille kilomtres! rpta-t-il... mais vous venez de dire que nous
en sommes partis seulement depuis une heure!...

--Eh bien!...  raison de vingt-huit mille mtres par
seconde,--qu'est-ce que cela fait?...

--Cent mille quatre-vingts kilomtres par heure, rpondit le Yankee qui,
en sa qualit de commerant, avait le calcul rapide.

--Donc, quand je vous disais cent mille kilomtres, je n'tais pas bien
loin de la vrit.

--Mais cela nous fait une marche de cinq cent mille lieues par jour...
ou du moins par vingt-quatre heures!

--Rigoureusement exact, dit encore l'ingnieur qui jouissait de
l'bahissement de sir Jonathan.

Et il ajouta:

--Dans dix heures, nous atteindrons le point neutre, c'est--dire celui
o les deux attractions de la Lune et de Vnus sont contigus.

L'Amricain tait rveur; il se livrait mentalement  des tours de force
d'arithmtique.

--Mais,  ce compte-l, murmura-t-il, il ne nous faudrait, sur Terre,
qu'une minute et demie pour traverser l'ocan Atlantique.

--Je n'ai point fait le calcul, riposta Fricoulet, mais, tant donnes
les proportions, il doit tre juste.

Gontran poussa un soupir.

--Qu'as-tu donc? demanda l'ingnieur.

--J'ai que si nous avions eu  notre disposition un moyen de locomotion
semblable, quand nous nous sommes lancs de la Terre, nous aurions
atteint la Lune en trois heures.

--Tu as raison... mais puisque c'est fait maintenant, qu'as-tu 
regretter?...

--Le temps perdu... qui ne se rattrape jamais, rpondit gravement M. de
Flammermont en levant la voix de faon  tre entendu d'Ossipoff.

--_Times is money_, ajouta non moins gravement Farenheit.

Tout  coup l'Amricain poussa un lger cri de surprise.

[Illustration]

--Qu'est cela? demanda-t-il en tendant la main vers un coin de la
chambrette... on dirait des scaphandres...

--Vous ne vous trompez pas, rpondit en souriant le jeune comte, ce sont
bien des scaphandres.

--Allons-nous donc avoir  voyager sous l'eau? demanda l'Amricain.

--Non... mais dans le vide.

Aux regards surpris de son interlocuteur, Fricoulet vit que ses paroles
n'avaient pour lui aucun sens.

--En deux mots, vous allez comprendre, dit-il, que la force lectrique
qui nous pousse en avant doit tre, d'aprs nos calculs, suffisante pour
nous faire pntrer dans la zone d'attraction vnusienne; mais l, elle
s'arrte et l'appareil ne nous devient plus d'aucune utilit; au
contraire, son poids ne peut que rendre notre chute plus rapide...
c'est--dire plus dangereuse... comprenez-vous?

L'Amricain rpondit affirmativement...

--Alors, nous abandonnons la sphre qui nous supporte et nous continuons
notre voyage dans cette logette, transforme en nacelle, c'est pourquoi
nous avons emport avec nous ces appareils imagins autrefois par des
slnites aventureux... mais, tandis que les scaphandres servent 
protger le corps contre la pression de l'eau, ceux-ci le garantiront
contre l'effet mortel de la disparition brusque de cette pression
atmosphrique... voil...

--Trs ingnieux, murmura l'Amricain.

Et touffant de la main un billement formidable, il ajouta:

--_By God!_ il me semble que j'ai envie de dormir.

--Parbleu! cela n'a rien d'tonnant, rpondit Fricoulet avec un grand
srieux... voil quinze jours que vous ne faites que cela; ce n'est pas
en une heure que l'on perd ses mauvaises habitudes.

--Alors, demanda Farenheit en l'interrogeant du regard, que me
conseillez-vous?

--De faire un bon somme pour commencer, ensuite, nous verrons...

Sans doute ce conseil correspondait-il exactement  l'envie secrte de
l'Amricain, car, aprs avoir bredouill un bonsoir inintelligible, il
s'tendit tout de son long sur les coussins et ne tarda pas  remplir la
logette d'un ronflement sonore...

Cinq minutes aprs, Fricoulet dit  son tour:

--Sir Jonathan est plein de bon sens... il est, en ce moment, plus de
minuit  Paris; c'est l'heure  laquelle les honntes gens s'endorment.

[Illustration]

Il s'enroula dans sa couverture de voyage et balbutia d'une voix
somnolente:

--Messieurs, je vous souhaite une bonne nuit...

Quelques instants ne s'taient pas couls qu'un bruit grle se faisait
entendre, dominant la basse profonde de l'Amricain; c'tait l'ingnieur
qui faisait sa partie dans le concert des ronflements.

Gontran essaya de lutter; mais ce fut en vain, le sommeil s'emparait de
lui.

--Dcidment, fit-il, c'est contagieux.

Et s'adressant  Ossipoff, toujours plong dans ses critures:

--Qu'y a-t-il  voir entre la lune et l'orbe de Vnus?

Le savant, un peu surpris, releva la tte.

--Rien, absolument rien, rpondit-il... comme vous le savez d'ailleurs.

--En ce cas, riposta le jeune comte; comme ce rien ne m'offre non plus
rien de rcratif, je vous demande la permission de prendre quelques
heures de repos.

Le vieillard lui serra la main et il s'en fut prendre place sur les
coussins,  ct de ses compagnons.

Il ne tarda pas  tomber en un rve trange:

Aprs avoir rejoint Slna, il l'pousait et leur voyage de noces se
faisait  travers les mondes clestes; bientt, eux-mmes se
transformaient en toiles, et unis pour l'ternit, dans l'immensit
cleste, ils devenaient les astres favoris des amoureux terrestres.

[Illustration]

Demeur seul, Mickhal Ossipoff avait laiss tomber sa tte entre ses
mains et rvait, lui aussi,  son enfant adore, disparue dans l'espace.

La reverrait-il jamais celle qu'il avait sacrifie  sa passion pour la
science; et la tentative dsespre qu'il faisait en ce moment
n'aurait-elle pas un autre rsultat que de lui faire faire une nouvelle
tape dans le dsert intersidral?...

Ah! si, tout au moins, Sharp pouvait lui tomber sous la main... et ce
n'tait plus la rancune du savant, c'tait la haine du pre qui gonflait
le coeur du vieillard et faisait bouillonner son sang dans ses veines...

Peu  peu, cependant, ses ides devinrent moins nettes; les silhouettes
de Sharp et de Slna s'estomprent dans une espce de brume... bientt
mme, elles s'effacrent compltement, et toute sensation de vie
disparut.

Mickhal Ossipoff venait, lui aussi, de s'endormir.

Il tait onze heures du matin au chronomtre du Yankee quand une main
vigoureuse secoua le vieillard qui s'veilla en sursaut.

--Qu'y a-t-il donc? balbutia-t-il, tout surpris lui-mme de s'tre
assoupi dans cette position... Qu'arrive-t-il donc?

--Mais rien, cher monsieur, rpondit l'Amricain; seulement, comme il se
fait tard...

Le vieillard regarda autour de lui; Gontran faisait sa barbe  l'aide
d'un minuscule ncessaire de poche, et Fricoulet mesurait, au
micromtre, l'arc sous-tendu par la plante Vnus qui s'encadrait dans
le hublot du plafond.

Ossipoff s'avana vivement vers lui.

--Eh bien? demanda-t-il avec une lgre inquitude dans la voix.

L'ingnieur rpondit tranquillement:

--Les prvisions de Teling taient justes; voici vingt heures que nous
avons quitt le sol lunaire et nous avons dj franchi dix-huit cent
mille kilomtres; nous avons donc effectu la sixime partie de notre
voyage... vous voyez que nous sommes exactement dans les conditions
ncessaires...

[Illustration]

Cdant sa place au vieillard, il ajouta:

--Au surplus, regardez vous-mme; on aperoit dj les phases de Vnus.

--Vnus a des phases! exclama Gontran.

Fricoulet lui lana un coup d'oeil terrible et aussitt le jeune comte,
se reprenant, dit trs haut:

--Oui, sir Jonathan, Vnus a des phases tout comme la lune.

--Mais je n'en ai jamais dout, rpliqua l'Amricain  mi-voix.

L'ingnieur vint se planter devant lui et dclara d'un ton doctoral:

--Vnus a t baptise par les Terriens, de plusieurs noms: tantt elle
est l'toile du Berger ou l'astre du matin, tantt Vesper, ou bien
Lucifer, c'est la deuxime plante du systme solaire et elle gravite 
une distance moyenne de 26 millions 750 mille lieues de l'astre central:
le Soleil.

--Et la Terre? questionna l'Amricain.

Ce fut Gontran qui prit la parole d'un ton d'importance.

--La Terre est plus loin du Soleil que Vnus, son orbite a 148 millions
de kilomtres de rayon ou 37 millions de lieues.

Fricoulet le regarda tout surpris.

--Mais tu es plus savant que je ne le croyais, lui chuchota-t-il 
l'oreille.

--_Doctus cum libro!_ rpondit en souriant M. de Flammermont.

--Que veux-tu dire?

Le jeune comte dsigna, d'un clignement d'yeux, sa couverture de voyage.

--Devine, dit-il, ce que j'ai cach l-dessous?

--Comment veux-tu que je sache?

--Un livre que j'ai trouv dans le boulet de Sharp.

--Un livre?

[Illustration]

--Oui, les _Continents clestes_, je l'ai emport avec moi et tandis que
tout  l'heure vous dormiez tous, j'ai pass deux heures  _piocher_
Vnus...

--Ah bah!

--Et je te promets que je connais mon sujet... Ossipoff peut me pousser
des _colles..._ avec mon _vade-mecum_, je ne le crains plus.

--Seulement, tu as oubli les phases...

--C'est vrai... Je les avais oublies.

Pendant que les deux amis devisaient ainsi, Farenheit, pour passer le
temps, causait astronomie avec Mickhal Ossipoff.

--Au del de la Terre, il n'y a plus rien, n'est-ce pas? demanda-t-il.

--Et Mars,  56 millions de lieues!... ne le comptez-vous donc pour
rien? fit Ossipoff suffoqu par tant d'ignorance.

L'Amricain, qui n'avait aucune raison de se poser auprs du vieillard
pour un puits de science astronomique, rpondit  la suffocation
d'Ossipoff par un petit haussement d'paules plein d'indiffrence.

Puis, avec un claquement de langue de mauvaise humeur:

--Mars! bougonna-t-il... la plante protectrice des soldats... en voil
une que je supprimerais de la carte cleste, si cela se pouvait.

--Ah bah! firent ensemble Fricoulet et Gontran... et pourquoi cela?

[Illustration]

--Parce que moi, je suis un commerant... et que la guerre nuit au
commerce... si vous saviez ce que les affaires de scession ont fait de
mal aux suifs... c'est par milliers de dollars que se sont chiffres mes
pertes de cette anne-l...

--Alors, vous n'aimez pas les soldats? demanda en riant M. de
Flammermont.

--Je les considre comme un facteur inutile dans la socit... voyez,
nous, aux tats-Unis, est-ce que nous avons une arme?... et nos
affaires ne vont pas plus mal... au contraire!

--Vous tes pour la suppression des armes permanentes? fit l'ingnieur.

--Absolument... je ne comprends les uniformes qu'au thtre... et encore
les uniformes du sicle dernier, avec des grands chapeaux et des plumes
blanches... des cuirasses tincelantes, des charpes de soie... des
pourpoints de velours... au point de vue dcoratif, c'est fort joli.
Mais dans la vie... un honorable commerant,  son comptoir, me produit
plus d'effet qu'un colonel  la tte de son rgiment.

--Heu! rpliqua M. de Flammermont, votre situation de citoyen de la
libre Amrique vous permet d'mettre de semblables paradoxes... mais
vous changeriez de langage si vous tiez, comme nous, obligs de jouer
votre partie dans le concert europen.

Fricoulet se prit  rire et Ossipoff approuva de la tte la rplique du
jeune comte.

En guise de rponse, Farenheit poussa un sourd grognement et, tournant
lentement sur ses talons, promena autour de lui un regard circulaire,
inventoriant de l'oeil le matriel que les voyageurs emportaient avec
eux.

--Dites-donc! exclama-t-il, il me semble que vous n'avez gure song 
la rigueur de la temprature... si nous devons retrouver sur Vnus des
nuits de quinze fois vingt-quatre heures comme sur la Lune...

-- ce point de vue, vous pouvez tre tranquille, rpliqua Gontran; nous
retrouverons sur Vnus des jours et des nuits rpartis rgulirement,
tout comme sur notre plante natale; la quantit seule diffre...

--Tiens! dit l'Amricain, et pourquoi?

--Tout simplement parce que l'orbite suivie par Vnus tant intrieure,
et naturellement plus courte, l'anne vnusienne, au lieu d'tre
compose comme l'anne terrestre, de trois cent soixante-cinq jours un
tiers, ne compte que deux cent vingt-quatre jours un tiers.

Farenheit se grattait la tte avec nergie, ce qui tait chez lui
l'indice d'une forte tension crbrale.

--Mais, dit-il, tout en ayant une orbite plus petite, Vnus pourrait
cependant mettre  la parcourir, autant de temps qu'en met la Terre pour
parcourir la sienne.

--Cela pourrait tre, repartit Fricoulet, mais cela n'est pas; il y a
mme une loi tablissant que les plantes tournent d'autant plus vite
qu'elles sont plus proches du Soleil; c'est ainsi que Mercure fait, par
seconde, 47 kilomtres ou plus d'un million de lieues par jour; Vnus 35
kilomtres par seconde ou 750,000 lieues; la Terre 29 kilomtres et
643,000 lieues; Mars 24 kilomtres et 518,000 lieues; Jupiter 13
kilomtres et 214,000 lieues; Saturne 10 kilomtres et 205,000 lieues;
Uranus 7 kilomtres et 144,000 lieues.

L'ingnieur avait dbit cette longue tirade sans une hsitation, ce qui
fit ouvrir  l'Amricain des yeux merveills.

[Illustration]

--Quelle mmoire! murmura-t-il... mais si vous croyez que je me souviens
seulement d'un seul de ces chiffres...

Et il ajouta:

--Au surplus, peu importe... le principal c'est que nous retrouvions
l-bas une existence  peu prs semblable  celle de la Terre.

--Oh!... en tous points semblable, s'empressa de dire M. de Flammermont;
la rotation s'effectue exactement en vingt-trois heures, vingt et une
minutes, vingt-deux secondes; la dure du jour est donc  peu prs la
mme.

[Illustration]

Bateau Vnusien.

--Sauf l'anne plus courte, cependant, fit observer l'Amricain.

--En effet; mais peu nous importe  nous qui n'avons pas l'intention d'y
passer une anne.

--Ajoutez  cela, poursuivit Gontran qui s'emballait sur son sujet, mme
densit, mme atmosphre, mme pesanteur, mme volume... Vous pouvez
dire que Vnus est une jeune soeur de la Terre.

Et poussant le coude de Fricoulet:

--Hein! murmura-t-il, crois-tu que je les ai piochs, mes _Continents
clestes_!

Mais quelques mots de M. Ossipoff vinrent, presque aussitt, diminuer le
contentement que le jeune homme prouvait de lui-mme.

--Vous vous htez bien de vous prononcer, ce me semble, dit le vieux
savant... quand nous serons arrivs, vous verrez que Vnus est loin
d'tre le sjour enchanteur que vous vous figurez...

--Pourquoi donc cela? demanda le jeune comte presque malgr lui.

--Un seul chiffre, celui que tous les astronomes ont toujours inscrit 
ct de la plante Vnus, va vous rpondre... ce chiffre c'est 55.

M. de Flammermont ne se trouva pas plus avanc; mais, bien au contraire,
ce chiffre l'embarrassait fort; d'abord, il ne lui disait rien, en
outre, il suspendait au-dessus de sa tte quelque nouvelle question
d'Ossipoff; et l'infortun comte tournait du ct de Fricoulet des
regards suppliants.

Alors, l'ingnieur qui avait compris cette muette supplique, s'adressa 
Farenheit:

--Oui, dit-il, mon cher sir Jonathan, les chiffres ont leur loquence,
et ce 55, qui reprsente l'angle form sur le plan de l'cliptique par
l'axe de rotation de Vnus, ce 55 contient en lui seul tout ce qui peut
tre dit de spcial sur la plante: saisons, climats, longueur de jours,
aspects clestes, vgtation, vie animale, etc., etc.

Le Yankee l'coutait bouche be, se demandant pourquoi il tait ainsi
pris  partie; il fut encore bien plus surpris lorsque l'ingnieur
s'cria, avec un petit rire moqueur:

--Ah! ah! mon gaillard, vous y mordez aux choses clestes!... ce que je
viens de vous dire vous intrigue, et vous voulez savoir ce qui se cache
vritablement sous ce 55...

L'Amricain esquissa un geste d'nergique dngation.

Fricoulet n'en tint aucun compte et s'cria:

--Mais, mon cher sir Jonathan, pourquoi vous en dfendre? J'en appelle 
M. Ossipoff! en quelle circonstance la curiosit serait-elle plus
lgitime que lorsqu'il s'agit de soulever le voile qui nous drobe les
mystres de l'infini cleste?... et puis, c'est en vain que vous le
nieriez!... cela se voit  votre visage: vos yeux sont ptillants de
curiosit et vos lvres balbutiantes de questions.

Bien qu'abasourdi par ce flot de paroles, l'Amricain trouva cependant
la force de faire entendre un clat de rire ddaigneux.

[Illustration]

--En vrit, essaya-t-il de dire, mes yeux sont si ptillants et mes
lvres si balbutiantes que cela... Je ne comprends pas...

--Et parbleu! exclama Fricoulet avec une impatience parfaitement
joue... comment voulez-vous comprendre?... vous m'interrompez tout le
temps... sachez donc que Vnus a beau avoir une masse presque gale 
celle de notre plante natale, une densit qui est  celle de la Terre
ce que 90 est  100, et bien que la pesanteur,  sa surface, soit  peu
prs la mme que sur notre globe, Vnus cependant n'est pas le
Paradis... tant s'en faut... la masse, la densit, la pesanteur ne font
pas le bonheur...

L'ahurissement de l'Amricain allait croissant, tellement croissant que
machinalement, ses lvres balbutirent:

--Pourquoi?

--Pourquoi?... eh! parbleu! c'est toujours ce 55 qui en est cause.

Il avait saisi, par un bouton de sa jaquette, l'infortun Farenheit qui
n'en pouvait mais.

Sans se rendre compte de l'intention de l'ingnieur, Farenheit crut 
une agression et fit un bond en arrire.

D'un geste, le jeune homme le rassura et poursuivit en souriant:

--Par suite de cette inclinaison d'axe, les saisons qui, sur Vnus, se
succdent de cinquante-six en cinquante-six jours, sont fort tranches;
la zone polaire descend jusqu' 35 de l'quateur de mme que les
rgions tropicales s'tendent jusqu' 35 des ples, en sorte que deux
zones, beaucoup plus larges que les zones tempres de notre globe,
empitent constamment l'une sur l'autre, appartenant  la fois aux
climats polaires et aux climats tropicaux. Ces rgions subissent donc
d'normes variations de chaleur et de froid.

--Vous vous plaigniez de la chaleur sur la Lune! dit Ossipoff en
intervenant dans la conversation; sachez que sur Vnus, pendant l't,
le soleil tourne autour du Ple, en s'levant en spirale et en envoyant
une quantit de lumire presque deux fois plus grande que celle qu'il
envoie  la Terre.

--Quant  l'hiver, dit  son tour Fricoulet, le froid doit tre
comparable  celui qui rgne sur la Lune pendant la nuit de trois cent
cinquante-quatre heures, car le soleil n'approche pas du tout de
l'horizon et reste considrablement au-dessous.

--Les rgions quatoriales ne sont pas plus favorises que les pays
polaires, elles ont, chaque anne, deux ts pendant lesquels le soleil
monte au znith et dverse sur elle des rayons certainement plus ardents
que ceux sous lesquels rtissent nos contres quatoriales terrestres...

--Eh bien! demanda Fricoulet, avez-vous compris?

[Illustration]

--Je ne sais si j'ai compris, rpliqua d'un ton accabl l'infortun
Yankee, totalement abasourdi; tout ce que je sais, c'est qu'il fait ici
une chaleur touffante!

Il avait enlev sa casquette de voyage et s'pongeait le front tout
ruisselant de sueur.

Fricoulet rpliqua:

--Il fait en effet trs chaud ici.

Puis  Gontran.

--Mais qu'as-tu donc? tu es rouge comme un homard!

--Je succombe, murmura le jeune comte en enlevant son vtement.

--C'est le Soleil, sans doute, dit Ossipoff; plus nous allons et plus
nous nous rapprochons de lui; extrieurement, les parois du vhicule
doivent tre brlantes.

--En effet, murmura M. de Flammermont, ce doit tre le Soleil; la
distance qui nous spare de lui diminue sensiblement.

--Oh! sensiblement, rpliqua le vieillard... deux millions de lieues sur
trente-sept... c'est peu...

Farenheit soufflait comme un boeuf.

--_By God!_ grommela-t-il, ce ne doit pas tre tenable sur votre plante
du diable!

--Rassurez-vous, mon cher sir Jonathan, rpondit Ossipoff en souriant;
cette plante du diable--ainsi que vous l'appelez, sans doute parce
qu'il y fait aussi chaud qu'en enfer, cette plante a, pour la protger
de l'ardeur solaire, une enveloppe fort paisse de nuages, en sorte que
la temprature n'y doit gure tre plus leve que sur Terre... c'est
fort heureux pour ses habitants, mais fort dplaisant pour nos
astronomes qui n'ont pu apercevoir la gographie vnusienne qu' travers
les dchirures de ce voile nuageux...

--Aussi n'a-t-on sur Vnus que des donnes imparfaites, crut devoir
ajouter Gontran d'un ton important.

Cependant Fricoulet ne pouvait tenir en place, il allait et venait 
travers la chambrette, enlevant, l'une aprs l'autre, toutes les pices
de son vtement, si bien qu'il arriva  n'tre plus vtu que de sa
chemise et de son caleon.

[Illustration]

--Cette chaleur est intolrable! s'cria-t-il soudain, en proie  une
souffrance vritable.

--Que voulez-vous y faire? demanda le vieillard d'un ton sec, en venant
avec nous, vous saviez  quoi vous vous exposiez... vous n'aviez qu'
rester avec Teling...

--N'y aurait-il donc aucun moyen de s'abriter des rayons solaires?
demanda Gontran, pein de l'aspect misrable de son ami.

--Une ide, fit l'Amricain, si on mouillait toutes nos couvertures de
voyage, on les tendrait contre les parois, et par l'vaporation...

--Oui, balbutia Fricoulet absolument hors d'haleine, on pourrait tenter
cela...

Il se baissa pour ramasser une des couvertures qui avait gliss sur le
plancher; mais aussitt il poussa un cri de douleur et se releva tout
ple, les yeux hagards.

--Qu'arrive-t-il donc? demandrent les voyageurs en se prcipitant vers
lui.

--Il y a, rpondit Fricoulet, que le plancher est brlant.

--Brlant! ce n'est pas possible, exclamrent-ils tous  la fois.

--Faites-en l'exprience, rpondit un peu aigrement l'ingnieur.

L'Amricain se courba et approcha sa main.

--_By God!_ grommela-t-il, M. Fricoulet a raison.

Comme il achevait ces mots, une secousse assez violente se produisit
sous leurs pieds, et tous ils tombrent assis sur le divan circulaire.

--Sacrebleu! gronda Fricoulet, que se passe-t-il l-dessous?

--Il se passe, rpondit Ossipoff, que les galets qui soutiennent le
plancher viennent de _gripper_.

[Illustration]

La pleur de Fricoulet augmenta.

--Oh! oh! fit-il  voix basse, voil qui est grave...

--Grave! s'exclama Gontran... et pourquoi cela?...

--Mais parce que...

Il s'arrta et murmura:

-- quoi bon les pouvanter?

Puis,  Ossipoff:

-- quelle distance sommes-nous encore du point neutre? demanda-t-il.

Le vieillard rflchit quelques secondes et rpliqua avec assurance:

-- un millier de kilomtres.

--Combien mettrons-nous de temps  franchir cette distance?

--Deux heures environ.

Le visage de l'ingnieur s'assombrit.

--Nous ne pourrons jamais tenir jusque-l, grommela-t-il.

Tous le regardaient avec inquitude.

--Mais enfin, demanda Gontran, que penses-tu?... voyons, parle; nous
sommes des hommes, aprs tout, et s'il faut mourir... eh bien! nous
mourrons... quant  moi, je prfre savoir  quoi m'en tenir... et je
suppose que ces messieurs sont de mon avis.

--Certainement, dirent-ils.

--Avant que de vous rpondre, fit alors Fricoulet, laissez-moi
m'assurer...

Il prit dans la bote  instruments une paire de pinces, s'en fut dans
un coin de la logette et, saisissant un anneau, le tira  lui de toutes
ses forces, ce qui souleva un carr du plancher mont sur charnires
comme une porte.

Au mme instant, un jet de flammes fusa jusqu'au sommet du dme
mtallique.

L'ingnieur laissa retomber le panneau.

--Voil ce que je craignais, dit-il d'une voix rauque.

--Qu'est-ce que cela? demandrent-ils en proie  la stupeur la plus
profonde.

--Vous le voyez bien, riposta Fricoulet; c'est le feu...

--Le feu!

--Eh! oui; nous sommes sur un incendie provoqu par le grippage du pivot
et du plancher; voil l'explication de la chaleur intolrable qui rgne
ici... vous avez demand  tre fixs... vous l'tes maintenant.

La raison donne par l'ingnieur tait la seule plausible pour expliquer
cet incendie subit; le pivot devait tre au rouge, car le plancher de
slnium, bon conducteur, comme on le sait, de la chaleur, commenait 
devenir brlant, mme pour les pieds chausss de fortes bottes; les
semelles, d'ailleurs, sentaient le roussi et pouvaient s'enflammer d'un
moment  l'autre.

Aussi, obissant  la mme ide, se juchrent-ils tous sur le divan
circulaire.

--Que faire? demanda Ossipoff.

--_By God!_ s'cria l'Amricain, y a-t-il autre chose  faire qu'
teindre le feu?

--Si vous avez un moyen de refroidir ce mtal, dit Fricoulet d'un ton
rageur, je suis prt  l'employer.

--Arrosons-le, suggra Gontran.

Tous se prcipitrent vers les outres pleines d'eau suspendues aux
parois et en versrent le contenu sur le plancher.

[Illustration]

Mais, au contact du mtal brlant, cette eau se transforma en vapeurs
bouillonnantes; l'atmosphre du vhicule devint d'une opacit complte,
si bien que les voyageurs ne s'apercevaient plus et que le bruissement
de la vapeur les empchaient de s'entendre.

--Sparons-nous de la sphre! s'cria Farenheit affol, en se
prcipitant vers les leviers que commandaient les crous d'attache.

Ossipoff et Fricoulet se jetrent sur lui.

--Malheureux! hurla le vieillard, vous tes fou!

--La mort tout de suite plutt que ce supplice infernal! gronda le
Yankee en faisant d'inimaginables efforts pour se dgager de l'treinte
de ses deux compagnons.

Fricoulet avait tir son revolver.

[Illustration]

--Si vous ne demeurez en repos, sir Jonathan, dit-il avec un calme
effrayant, je vous fais sauter la cervelle.

--Qu'importe! rugit l'Amricain qui perdait la tte, je souffre trop.

Soudain, Gontran eut une inspiration.

--Et Sharp? demanda-t-il, renoncez-vous donc  votre vengeance?

Ces mots produisirent dans l'attitude de l'Amricain une transformation
complte.

De lui-mme, il abandonna les leviers et s'en fut dans un coin o,
grondant de souffrance, il demeura immobile.

--Dix heures, dit Ossipoff; je vous demande dix heures; alors, nous
pourrons abandonner la sphre sans aucun danger, car nous aurons pntr
dans la zone d'attraction de Vnus.

[Illustration]

Ce furent dix heures terribles, pouvantables, pendant lesquelles les
voyageurs firent preuve d'un courage admirable et d'une nergie
surhumaine; ils ne cessrent d'arroser le plancher que le frottement
continuel du pivot avait rendu compltement rouge et qui leur renvoyait
une chaleur torride.

Ossipoff, lui, ne quittait son chronomtre que pour mesurer,  l'aide du
micromtre, l'arc sous-tendu de Vnus.

Enfin, il cria d'une voix rauque:

--Dans dix minutes nous arrivons au point neutre, prparons-nous.

Il tait temps; le thermomtre marquait 42 centigrades et les voyageurs
haletaient.

Nanmoins, l'approche de la dlivrance leur donna de nouvelles forces;
dj ils avaient amarr solidement, le long des parois, tout ce qu'ils
dsiraient conserver  bord; en un tour de main ils eurent revtu leurs
scaphandres.

C'taient des espces de vtement en toffe lastique comme du
caoutchouc, dans lesquels les membres entiers et le torse se trouvaient
emprisonns hermtiquement; l'toffe elle-mme tait soutenue par un
rseau de ressorts mtalliques d'une finesse extrme et d'une lasticit
remarquable, de manire  rsister  l'expansion des gaz contenus dans
les tissus vivants des voyageurs.

La tte tait protge par une sorte de casque en slnium, de forme
ovodale et ressemblant aux _respirols_ dont Ossipoff et ses compagnons
avaient dj fait usage pour explorer l'hmisphre visible de la Lune.

Dans une sorte de rcipient pratiqu  l'intrieur du casque, ils
emmagasinrent  la hte quelques tablettes d'oxygne solidifi; l'air
vici, ainsi que les produits de la combustion pulmonaire devaient tre
vacus par une soupape place au sommet de la tte.

--tes-vous prts? demanda Ossipoff.

Tous rpondirent affirmativement, tenant  la main le casque dans lequel
leur tte devait s'emprisonner.

--Enlevons les crous, commanda-t-il.

Chacun d'eux pesa aussitt sur le levier correspondant  l'un des quatre
crous, et la logette ne se trouva plus retenue  l'appareil que par le
pivot central.

[Illustration]

--Suivez  la lettre mes recommandations, dit alors le vieillard; dans
quelques instants, aussitt que nous aurons pntr dans la zone
d'attraction de Vnus, et comme nous l'avons fait quand nous sommes
arrivs dans la Lune, nous nous retournerons pour avoir les pieds l o
nous avons la tte actuellement... imitez exactement tous mes mouvements
et tenez-vous solidement aux attaches disposes tout autour de la
coupole sur le fond de laquelle nous allons nous trouver debout.

Il se tut et vissa rapidement la collerette de son appareil, pendant que
ses compagnons en faisaient autant de leur ct. Puis, quand ils les vit
rsolus et fermement attachs aux saisines, il courut au volant qui
commandait l'crou central et le saisit nergiquement d'une main, tandis
qu'il levait l'autre bras dans un geste qui signifiait:

--Attention!

[Illustration]




CHAPITRE IV

TROIS MILLIONS DE LIEUES EN PARACHUTE

[Illustration]


BRUSQUEMENT, Mickhal Ossipoff avait fait jouer le volant pendant que
Fricoulet pesait de toutes ses forces sur les cbles qui arrivaient de
l'extrieur en passant  travers des trous  presse toupes.

Ils n'eurent que le temps de se retenir  une saisine; avec une secousse
terrible, la sphre sortit de son alvole et les voyageurs se trouvrent
pris dans une sorte de tourbillon qui les empcha d'avoir conscience de
la rvolution qui s'oprait dans l'appareil; instinctivement, ils
avaient ferm les yeux et demeuraient cramponns aux cordes avec toute
l'nergie du dsespoir, le coeur angoiss par la perspective de
l'pouvantable mort qui les attendait.

Quand ils reprirent possession d'eux-mmes, ils se trouvrent accroupis
dans le dme arrondi de la logette qui, maintenant, formait plancher
sous leurs pieds; au-dessus de leurs ttes, retenu par ses douze cbles
de slnium, l'immense parachute tendait sa surface mtallique.

Mickhal Ossipoff se tourna vers Gontran et appliqua son parleur sur
la soupape d'chappement de son casque; ces parleurs avaient t
lgrement modifis pour parer aux incommodits reconnues, lors de
l'excursion dans l'hmisphre visible lunaire.

[Illustration]

Au lieu d'tre tout droits, comme primitivement, ils taient fortement
couds; une extrmit s'appliquait  une petite soupape perce dans le
casque, juste devant la bouche; l'autre extrmit s'ajustait  la
soupape d'chappement situe, comme nous l'avons dit, au sommet mme du
casque. En sorte que les voyageurs pouvaient causer entre eux, sans
interruption, coutant et parlant tour  tour, comme  air libre; il
leur suffisait, pour cela, d'appliquer cette extrmit du parleur sur la
soupape d'chappement de celui avec lequel ils voulaient s'entretenir.

M. de Flammermont, lorsqu'on avait fait l'essai de ces appareils dus au
gnie inventif de Fricoulet, avait dclar que l'on ressemblait ainsi 
deux lphants se caressant avec leur trompe.

Et le vieux savant avait d convenir, tout en souriant, que la
comparaison avait quelque chose de juste.

--Eh bien! dit Mickhal Ossipoff, nous voici dfinitivement en route
pour Vnus!

--Combien de temps avant d'arriver? demanda Gontran.

--Quarante heures environ.

--Quarante heures!... nous ne pourrons jamais--moi du moins--rester
aussi longtemps sans manger...

--Aussi bien, n'est-il nullement question de jener jusqu' notre
arrive; il nous suffira d'introduire dans notre casque une provision du
produit nutritif fabriqu par nous  Maoulideck, et l'air artificiel que
nous respirons deviendra nutritif  son tour.

--Parfait... je ne vous cacherai pas que j'avais quelque inquitude  ce
sujet, car, je ne sais si vous tes comme moi, je trouve que les
motions creusent normment.

Et il ajouta, _in petto_, avec un soupir profond:

--Un beefsteak aux pommes ou une simple ctelette au cresson... oh!
boeufs et moutons de mon enfance, vous reverrai-je jamais?

Puis, poursuivi par cette ide d'alimentation plus en rapport avec les
gots et les habitudes de son estomac, il demanda:

--Quarante heures, c'est bien long... n'y aurait-il pas moyen de rendre
la chute plus rapide?

--Si vous trouvez un moyen... je ne demande pas mieux que de l'employer.

Il sembla  Gontran qu'en prononant ces mots la voix d'Ossipoff avait
un accent railleur; aussi fut-ce avec quelque hsitation qu'il rpondit:

--Si on diminuait la surface du parachute?

Il comprit qu'il avait raison d'hsiter, en voyant le vieillard hausser
les paules.

--Nous tombons dans le vide, grommela-t-il... donc, le parachute n'a
aucune action.

Sur ces paroles, prononcs d'un ton bourru, Ossipoff enleva son
parleur et tourna les talons.

Le pauvre Gontran demeurait tout interloqu de cette brusque
interruption de conversation, lorsque Fricoulet, s'approchant, se mit en
communication avec lui.

--Encore une gaffe! s'exclama-t-il.

--Parle donc plus bas, riposta le jeune comte.

--Tu oublies qu'il ne peut entendre ce que nous disons,--que s'est-il
donc pass?

En quelques mots, M. de Flammermont fit part  son ami de l'ide qu'il
avait suggre au vieux savant pour diminuer la longueur du voyage.

--Bast! rpliqua l'ingnieur... tu es bien bon de te proccuper pour si
peu!... aprs la gymnastique que nous venons de faire, il est bien
permis d'avoir la tte  l'envers.

Il ajouta en riant:

--D'autant plus que c'est l'exacte vrit, puisque nous avons maintenant
la tte l o, tout  l'heure, nous avions les pieds!

Puis, srieusement:

--Comment te sens-tu?

--Mais, parfaitement bien... et toi?

--L'absence de toute atmosphre ne te gne pas?

--Aucunement.

--Allons! tant mieux...

Et l'ingnieur allait interrompre la communication, lorsque son ami, le
retenant par le bras, lui demanda:

--Quelle est cette petite boule brillante que l'on aperoit l-bas?

L'ingnieur tourna ses regards dans la direction indique.

--Ne penses-tu pas que ce soit notre sphre vibratoire? poursuivit
Gontran.

--Cela peut tre, rpondit distraitement Fricoulet.

Puis, aprs un moment:

--Mais non, cela n'est pas... la sphre doit, tout comme nous, tomber
sur Vnus.

--Alors, qu'est-ce que c'est que cette machine-l?

--Parbleu! rpliqua Fricoulet gouailleur, cette machine-l est tout
simplement la Lune, cette bonne Sln  laquelle nous avons fauss
compagnie depuis trois jours... maintenant, vois-tu, un peu plus loin,
cette grosse toile qui brille d'un clat bleutre?...

--Il faudrait tre myope pour ne pas la voir... eh bien?

--C'est la Terre.

--Ce n'est pas possible!

Fricoulet lui frappa sur l'paule.

--Voil une exclamation, dit-il, qui compromettrait certainement ton
mariage, si M. Ossipoff l'entendait... Mon pauvre Gontran, tu n'as pas
la moindre ide du monde o tu es n et je m'aperois combien se sont
tromps ceux qui ont prtendu que les voyages ouvrent l'esprit.

--Dis donc, riposta M. de Flammermont, tu n'es gure poli.

--Pour toi, poursuivit imperturbablement l'ingnieur, les sublimits de
la cration demeurent lettres closes... ce globe qui t'a vu natre est
un astre vritable...

--...mesurant 12,000 kilomtres de large, tournant sur lui-mme en
vingt-quatre heures, et autour du Soleil avec une vitesse de 29
kilomtres et demi, parcourant un orbite de 74 millions de lieues de
diamtre en 365 jours.

M. de Flammermont avait prononc cela sans s'arrter, tout d'une
haleine, de la mme voix monotone qu'emploie un colier pour rciter sa
leon.

[Illustration]

Aprs avoir un peu souffl, il ajouta:

--Tu vois que j'ai bonne mmoire, mon cher; j'avais douze ans, lorsque
j'ai appris cela au lyce Henri IV.

--N'aurais-tu pas plutt lu cela, ces jours-ci, dans les _Continents
clestes_? demanda Fricoulet.

M. de Flammermont haussa les paules et, sans rpondre  la question,
demanda:

--Il n'y a aucun danger  s'endormir ainsi harnach?

--Vois! lui dit l'ingnieur en dsignant Farenheit couch au fond de la
nacelle, roul dans sa couverture et dormant  poings ferms.

[Illustration]

Mappemonde de Vnus

Dress pour les _Aventures Extraordinaires d'un Savant Russe_ Par M. H.
de GRAFFIGNY.

--Tu m'veilleras quand nous serons en vue de Vnus, fit Gontran, qui
s'tendit  ct de l'Amricain.

[Illustration]

L'ingnieur s'approcha de Mickhal Ossipoff qui, pench sur le bordage
l'oeil coll  l'oculaire d'une lunette trouve dans le vhicule de Sharp
sondait l'immensit sidrale.

Fricoulet se mit en communication avec lui.

--Eh bien! monsieur Ossipoff, demanda-t-il, voyez-vous quelque chose?

--Rien encore; mais je guette le moment propice de faire quelques tudes
prliminaires sur le monde que nous allons atteindre.

--Je croyais que l'paisseur de l'atmosphre vnusienne rendait trs
difficile, pour ne pas dire impossible, toute observation gographique.

--Pour les astronomes terrestres, peut-tre; mais pour nous, qui
flottons dans le vide... d'ailleurs, regardez.

L'ingnieur eut beau se pencher par dessus le bordage, il ne distingua
rien; le disque de Vnus, fondu dans une sorte de brouillard, ne
laissait encore rien apercevoir des dtails de sa surface, surtout 
l'oeil nu.

--On est bien sr de l'existence d'une atmosphre, n'est-ce pas?
demanda-t-il.

--Parbleu! riposta le vieux savant, il y a beau jour, non seulement que
l'on en a des preuves irrcusables, mais encore que l'on en connat la
hauteur, la densit, la composition... dj, vous pouvez remarquer
combien paraissent tronques, arrondies, les extrmits des _cornes_ du
croissant vnusien...

Il eut un petit ricanement mprisant et ajouta:

--Bien que vous ne sachiez pas grand chose en astronomie, vous devez
savoir cependant que cet pointement est d seulement  la prsence
d'une atmosphre;... d'autre part, des astronomes ont reconnu, en
tudiant Vnus spectroscopiquement, des raies d'absorption dues  une
atmosphre contenant de la vapeur d'eau et analogue  l'atmosphre
terrestre, mais plus dense...

--Ces astronomes ne seraient-ils pas Tacchini et Vogel? fit l'ingnieur.

Le vieux savant ne put retenir une exclamation de surprise:

--Comment savez-vous cela? murmura-t-il.

--En coutant M. de Flammermont, qui me parlait tout  l'heure de Vnus,
rpondit imperturbablement Fricoulet.

Ossipoff eut un hochement de tte qui signifiait clairement Gontran! en
voil un qui sait bien des choses; puis il poursuivit:

--Il a d vous dire aussi que, lors du passage de la plante devant le
Soleil, tous les observateurs terrestres ont remarqu l'atmosphre de ce
monde, semblable  une aurole lumineuse l'entourant extrieurement?

--Il m'a dit aussi, s'empressa d'ajouter Fricoulet, qu' la suite de
mesures trs prcises, on a calcul que cette atmosphre ne mesure pas
moins de 194 kilomtres de hauteur, c'est--dire, qu'elle est deux fois
plus haute et plus dense que l'atmosphre terrestre.

[Illustration]

--Vous voyez donc bien, monsieur l'ingnieur, rpliqua le savant, que
vous auriez tort de vous inquiter; allez, vous respirerez sur Vnus,
aussi bien que sur Terre;... l'air sera peut-tre plus riche en
oxygne... mais cela n'est pas un inconvnient.

--Au contraire...

Sur ce mot, Fricoulet tourna les talons, laissant Ossipoff s'carquiller
les yeux pour chercher  surprendre quelques heures plus tt les
mystres du monde vnusien, et il alla prendre place, dans le fond de la
nacelle, aux cts de Gontran.

Combien de temps dormit-il? De longues heures sans doute, car lorsqu'il
s'veilla, secou par une main nergique, il aperut,  sa grande
stupfaction, Mickhal Ossipoff debout devant lui, dbarrass de son
habit de scaphandre.

[Illustration]

Tout de suite, il eut conscience du chemin qu'avait parcouru l'appareil,
durant son sommeil.

En un tour de main, il enleva le casque de slnium et s'cria:

--Nous sommes dj dans l'atmosphre de Vnus.

--Ne vous en dplaise, oui, monsieur l'ingnieur, rpondit railleusement
le vieillard... en quinze heures, on parcourt bien des centaines de
mille lieues...

--Quinze heures! exclama Fricoulet, j'ai dormi quinze heures!...

Et, un peu confus, il ajouta:

--C'est le Soleil, sans doute...

Puis, se penchant vers M. de Flammermont, il appliqua son parleur sur la
soupape de son casque:

--Allons! cria-t-il d'une voix tonnante... debout... nous arrivons!

Le jeune homme, rveill en sursaut, fit un tel bond, que Farenheit se
redressa, lui aussi, tir brusquement de son sommeil.

Rien ne peut peindre l'ahurissement des deux dormeurs en voyant leurs
compagnons de voyage dbarrasss des scaphandres qui les emprisonnaient.

Sans qu'il ft besoin de le leur dire, ils se dharnachrent rapidement,
avides de respirer librement de l'air vritable.

[Illustration]

Et leurs narines se dilataient, leurs bouches s'ouvraient pour aspirer
en plus grande quantit cette atmosphre froide et vivifiante qui
pntrait dans leurs poumons et faisait couler, dans leur tre, une vie
nouvelle.

--On se croirait sur Terre, murmura Gontran en proie  une flicit sans
mlange.

Farenheit, lui, humait l'air avec avidit, rptant  tout moment:

--De l'air! du vrai air! de l'air d'Amrique!

Le vieux savant avait dball ses instruments et les avait suspendus aux
filins du parachute.

--Que dit le thermomtre? demanda Fricoulet.

--Il marque 30 degrs centigrades et le baromtre 780 millimtres.

L'ingnieur se frotta les mains.

--Nous ne devons plus tre loigns que d'une vingtaine de kilomtres,
n'est-ce pas? fit-il.

--C'est--dire, quelques heures de voyage  peine, rpondit Ossipoff.

Cependant, Farenheit avait ramass sa couverture de voyage et l'avait
jete sur ses paules,  la faon d'un plaid.

--Brrr, grommela t-il, savez-vous bien qu'il ne fait pas chaud, on
grillait tout  l'heure, on gle maintenant, il n'en faut pas plus pour
attraper des fluxions de poitrine...

--C'est un avant-coureur de la temprature qui nous attend dans Vnus,
rpliqua Gontran, en imitant l'exemple de l'Amricain.

--C'est une preuve de la densit de l'atmosphre qui forme, entre la
plante et le Soleil, un cran dont l'paisseur la protge de l'ardeur
des rayons solaires.

Ossipoff avait repris sa place au bordage et, sa lunette  la main,
examinait avec impatience le monde nouveau qui se profilait dans
l'espace.

--Vous vous perdrez les yeux,  ce mtier-l, mon cher monsieur, dit
Fricoulet en haussant les paules.

Comme il achevait ces mots, et sans que rien et fait prvoir un si
brusque changement de temps, les brumes se dchirrent, les nuages
gristres s'enfuirent dans toutes les directions et, aux yeux
merveills du Terrien, Vnus apparut, radieusement claire par le
Soleil.

[Illustration]

--Enfin! murmura Ossipoff.

Par un curieux phnomne de perspective que les aronautes de notre
monde n'ont pu dcrire, ne s'tant jamais lancs dans l'espace 
d'aussi vertigineuses hauteurs, la plante tendait, sous les pieds des
voyageurs, son panorama immense dont l'horizon semblait se relever
jusqu' hauteur de l'oeil, formant ainsi un gigantesque entonnoir prt 
recevoir ceux qui arrivaient  lui du fond de l'espace.

--Une chose qui m'tonne, dit soudain Fricoulet, c'est que nous ne
soyons pas plus prs du sol, une distance d'au moins quinze kilomtres
nous en spare, ce que je trouve anormal, tant donne l'attraction de
ce globe presque aussi gros que la Terre.

Ossipoff, qui avait entendu l'observation de l'ingnieur, se retourna et
lui dit:

--Vous comptez sans doute pour rien l'action du parachute qui joue le
rle d'un frein extrmement puissant et puis, du moment que vous parlez
de la Terre, je suis oblig de vous rappeler que l'atmosphre vnusienne
a une densit double de l'atmosphre terrestre, du reste, vous voyez que
nous respirons parfaitement  15 kilomtres d'altitude, une lieue et
demie plus haut que l'endroit o sont morts Sivel et Croc-Spinelli, les
courageux aronautes terrestres, vous pouvez juger, par consquent, de
la densit de cet air, au ras du sol.

--Mais, nous allons tre noys et crass par la pression! s'cria M. de
Flammermont.

Fricoulet secoua la tte:

--Erreur, rpliqua t-il, nous nous habituons peu  peu  cette pression
et, progressivement aussi, le jeu de nos poumons s'accoutume  la
densit de cet air, on vit parfaitement sous une pression de quatre 
cinq atmosphres. Sur Terre, les plongeurs et les hydrauliciens qui
travaillent dans des caissons, subissent une pression encore plus
considrable, et ils n'en meurent pas... Rassure-toi donc, mon cher,
nous nous trouverons trs bien de notre sjour sur ce monde nouveau.

--Oh! protesta M. de Flammermont, ce n'est pas pour moi que je crains.

--Pour qui donc alors?

--Pour Slna... sa constitution fragile...

--Ne pourra que puiser des lments de force et de vigueur dans l'excs
d'oxygne que contient l'atmosphre vnusienne.

Gontran parut soulag d'une vive proccupation, et son visage soucieux
se rassrna quelque peu.

[Illustration]

--Ah! mon cher enfant, lui dit Ossipoff, il est bien fcheux que vous
vous soyez endormi, il y a vingt-quatre heures; vous eussiez
certainement prouv grand plaisir  tudier avec moi les _phases_ de la
plante.

--Vous tes mille fois aimable d'avoir pens  moi, rpondit le jeune
homme avec le plus grand srieux, mais la fatigue m'a terrass... j'ai
cependant pu, avant de m'endormir, constater que Vnus ressemblait hier
au croissant de la Lune  son premier quartier.

--Et c'est bien simple  comprendre, ajouta le vieillard, donnant avec
empressement une explication qu'on ne lui demandait pas, l'orbite de
Vnus tant intrieur  celui de la Terre, cette plante tourne vers
nous, tantt sa face claire, tantt son hmisphre obscure, tantt
partie de l'une et de l'autre.

-- quel moment Vnus est-elle le plus prs de la Terre? demanda
Farenheit.

Le vieillard poussa un profond soupir.

--Malheureusement, rpondit-il, c'est quand elle est _nouvelle_ et
absolument obscure; lorsqu'elle est pleine, elle se trouve de l'autre
ct du soleil, c'est--dire  plus de soixante millions de lieues au
lieu de dix. C'est mme l une des causes des difficults que l'on
prouve  tudier la gographie de ce monde, car lorsqu'il est le plus
prs de nous, on n'en voit qu'une infime partie.

--Je sais, quant  moi, dclara Gontran srieusement, que mon illustre
homonyme n'a pu, jusqu' prsent, distinguer nettement les taches
signales par certains astronomes sur le disque de Vnus.

--Bravo! lui cria  l'oreille Fricoulet, vritablement merveill de
l'aplomb de son ami.

--_Continents clestes..._ page 163, lui riposta, sur le mme ton, M. de
Flammermont.

--Vous dites? demanda, en se retournant brusquement, le vieillard qui
avait dj ressaisi sa lunette.

Ce fut l'ingnieur qui prit la parole.

--Gontran, rpondit-il, tait en train de me donner de trs intressants
dtails sur les travaux auxquels se sont dj livrs Bianchini, Cassini,
Denning...

--C'est Bianchini qui a le mieux russi; car il est parvenu  dresser un
rudiment de carte portant trois mers dans la rgion quatoriale et une
dans chaque rgion polaire; cette carte signale galement des
continents, des promontoires, des dtroits...

[Illustration]

--Mais, dit Fricoulet, c'est en 1726 que Bianchini dressa cette carte,
et depuis cette poque, on a d la complter et la modifier
sensiblement.

--Erreur absolue, mon cher monsieur, rpliqua le vieux savant, non
seulement cette carte n'a pas t modifie, mais ses indications, malgr
les progrs de l'optique, n'ont mme pas t vrifies.

--Mais pour faire  cette poque des tudes que personne, aprs lui, n'a
pu contrler, Bianchini avait donc des instruments merveilleux, demanda
Farenheit.

[Illustration]

--C'est surtout  la puret du beau ciel d'Italie que Bianchini doit les
dcouvertes qu'il a faites.

--Ou cru faire... observa Gontran.

Le vieillard tressaillit.

--Vous dites?... fit-il d'une voix mue.

--Je dis: ou qu'il a cru faire; car, pour que mon illustre homonyme
n'ait pu distinguer nettement ces taches...

--_Errare humanum est_, dclara sentencieusement Ossipoff; toujours
est-il que si Bianchini a t le jouet d'une illusion d'optique,
Cassini, Webb, Denning et d'autres encore se sont tromps galement, car
ces taches: ocans, continents et promontoires, eux les ont vues aussi.

Il avait prononc ces paroles d'un ton vibrant, un peu agressif, si bien
que M. de Flammermont rpliqua schement:

--Pour moi, vous me permettrez de m'en tenir  l'opinion de mon illustre
homonyme, car, de ces continents, que connat-on?

--Je vous ai dj dit, et je rpte que, par suite de sa situation dans
l'espace, Vnus prsente, pour ceux qui ont entrepris de l'tudier, des
difficults considrables et qui s'opposent  ce qu'on ait sur elle des
notions aussi exactes que celles que l'on possde sur la Lune ou sur
Mars, par exemple. Aussi, en 1833 et 1836, les slnographes Beer et
Madler ont dessin l'aspect de Vnus; leurs dessins ont t refaits, en
1847, par Gruithuisen et, en 1881, par M. Niester,  l'observatoire de
Bruxelles.

--Tout cela est fort joli, s'exclama brusquement Jonathan Farenheit,
mais le rsultat?

--Le rsultat est qu'on est certain de l'existence de montagnes trs
leves sur Vnus; le relief gographique est considrable et, les mmes
forces en action sur la Terre s'tant galement donn jeu sur ce monde,
il s'ensuit qu'il existe des volcans, des chanes de montagnes: mais
quant  des mesures prcises sur tout cela, on n'en a pas.

--Donc, les _Continents clestes_ ont raison! s'cria triomphalement M.
de Flammermont.

--Ai-je donc dit qu'ils eussent tort? rpliqua le vieux savant d'un ton
piqu.

Pour faire diversion Fricoulet demanda:

--J'ai entendu soutenir quelquefois cette thorie: que Vnus avait un
satellite.

Gontran considra son ami avec stupeur, le croyant devenu fou
subitement; mais sa surprise fut bien plus grande encore, lorsqu'il
entendit Ossipoff rpondre en hochant la tte:

--Beaucoup d'astronomes ont cru voir, en effet, le satellite dont vous
parlez; quant  moi, malgr les nombreuses brochures publies  ce
sujet, je persiste  considrer son existence comme problmatique...
vous me rpondrez qu'il est difficile, d'un autre ct, d'admettre que
des savants comme Cassini, Horrebow, Short et Montaigne aient mal vu ou
aient pu prendre, pour argent comptant, une illusion d'optique.

--Alors comment expliquer?...

[Illustration]

--Pour moi, il n'y a que deux explications possibles: ou bien, ils ont
pris pour un satellite de Vnus une petite plante passant dans le mme
champ optique, ou bien ce satellite, trs petit, n'est visible de la
terre que dans des conditions tout  fait exceptionnelles.

--Il se peut encore, observa Gontran, que, depuis ces observations, ce
satellite soit tomb sur la plante.

--Cette supposition n'a rien d'invraisemblable: aucune loi naturelle ne
s'opposant  ce qu'un semblable phnomne puisse se produire.

Ils en taient l de leur conversation, lorsque soudain Fricoulet, qui
avait tir son chronomtre, s'cria:

--Comment diable! se fait-il que nous ne descendions pas plus vite que
cela... nous devrions tre arrivs depuis longtemps.

--Et il semble que nous ne bougions pas, ajouta Farenheit.

--Pardon, rpliqua Gontran, nous bougeons, au contraire; mais pas dans
le sens perpendiculaire, dans le sens horizontal.

Il tendit son bras vers l'avant et dclara:

--Nous filons bon train de ce ct.

L'cran nuageux, qui s'tait un moment entr'ouvert, venait de se
refermer, et les voyageurs se trouvaient plongs de nouveau dans la
masse paisse de l'atmosphre.

Aprs avoir contrl l'affirmation du jeune comte et constat, en effet,
qu'emport par un courant d'air formidable, l'appareil filait avec une
vitesse prodigieuse, le vieux savant s'cria:

--Mais il ne faut pas nous laisser dvier... il nous faut descendre...
descendre au plus vite... o que ce soit... mais descendre, sinon...

Il eut un geste tragique.

--Le parachute est trop lger, fit Jonathan Farenheit.

--Ou l'atmosphre trop dense, riposta l'ingnieur.

--Mais que faire? grommela l'Amricain.

--Nous alourdir est impossible, murmura Ossipoff.

Ils se regardaient tous, anxieux, ne sachant quelle rsolution prendre.

--Coupons les filins qui nous retiennent au parachute, dit tout  coup
l'Amricain, et laissons-nous tomber  la grce de Dieu.

Fricoulet haussa les paules.

--C'est de la folie, murmura-t-il.

--Il y a, dans la vie, des moments o les folies sont les seules choses
que l'on puisse faire raisonnablement, grommela Farenheit.

--Mais cette folie vient de me suggrer une ide, dit  son tour M. de
Flammermont.

Ossipoff lui prit les mains:

--Ah! mon cher ami, parlez... parlez vite.

--Je pense que si l'on diminuait la force de rsistance du parachute
nous tomberions plus rapidement...

--Facile  dire, grommela l'Amricain humili du peu de succs de sa
proposition, mais  excuter...

--Si l'on diminuait la surface du parachute, proposa le vieux savant.

--Gnial! s'cria l'ingnieur.

Il fouilla dans la bote  outils, y prit une pince en acier qu'il passa
dans sa ceinture et cria:

--Laissez-moi faire, cela me regarde.

D'un bond, il avait saut sur le bordage et empoignant  deux mains l'un
des cordages de slnium qui reliait la logette au parachute, il
s'levait  la force des bras.

Mais la pesanteur, presque nulle sur la Lune, avait repris son empire,
et il semblait au jeune homme qu'il ft devenu lourd comme du plomb.

--Fricoulet! appela M. de Flammermont, Fricoulet!

Mais lui ne rpondait pas et continuait  grimper, lentement, il est
vrai, et, malgr son nergie, il crut plusieurs fois qu'il allait
dfaillir.

Enfin ses mains atteignirent les bords du plateau mtallique et s'y
cramponnrent dsesprment, mais, harass par cette ascension de dix
mtres le long de ce cble gros  peine comme le petit doigt, c'est en
vain qu'il tentait de se soulever par ce jeu des muscles, qu'en terme de
gymnastique, on nomme un rtablissement, il ne pouvait y parvenir.

[Illustration]

Le dcouragement allait s'emparer de lui lorsque son pied, rencontrant
une patte d'oie,--on nomme ainsi la suture de deux filins,--s'y
arc-bouta et lui permit de se hisser enfin sur le parachute.

Le plus fort tait fait, et aprs avoir souffl quelques instants, le
courageux ingnieur, s'aidant des genoux et des mains, se trana sur la
surface polie du parachute, arrachant, de distance en distance, avec sa
pince, les crous qui reliaient l'une  l'autre les plaques de slnium.

--Descendez! descendez! cria soudain Ossipoff, nous tombons!

Fricoulet arracha encore quelques plaques qu'il lana dans l'espace,
puis, tranquillement, il remit la pince  sa ceinture et, se laissant
glisser le long d'un cble, rejoignit ses compagnons qui l'attendaient
avec anxit.

Ils tombaient, en effet, avec une vertigineuse rapidit, passant au
travers des couches nuageuses comme une flche.

Soudain, une pouvantable dtonation retentit, semblable au bruit de dix
coups de foudre clatant simultanment; une lumire intense, aveuglante
sembla embraser l'espace, jetant sur le parachute comme des lueurs
d'incendie, en mme temps que les vents, subitement dchans,
s'emparaient de l'appareil et l'entranaient, dans un pouvantable
tourbillon, vers le sol.

--Un orage, cria  pleine voix Mickhal Ossipoff pour rassurer ses
compagnons.

--La mer! la mer! cria  son tour Gontran qui,  demi-pench hors de la
nacelle, cherchait  percer les nuages en feu.

Sous l'effort du vent, le voile qui cachait le sol venait de se
dchirer, et  un kilomtre au-dessous de l'appareil, s'tendait, 
perte de vue, une nappe d'eau levant, avec un bruit horrible, des
vagues monstrueuses couronnes d'aigrettes lectriques.

Le parachute, tournoyant sur lui-mme, tombait comme une pierre.

[Illustration]

--Des bateaux!... j'aperois des bateaux! hurla Farenheit pour se faire
entendre malgr les sifflements de la tempte.

--Nous en serons quittes pour prendre un bain srieux, riposta
Fricoulet, ces bateaux nous sauveront.

Ce furent les dernires paroles prononces.

La nacelle venait de glisser dans le creux d'une vague; une montagne
d'eau s'abattit sur elle, la chavirant, la roulant comme une simple
pave.

Puis, entrane par le poids du parachute qui, lui aussi, s'tait abattu
dans la mer, elle coula  pic, entranant, dans les profondeurs
mystrieuses de l'Ocan vnusien, Ossipoff et ses hardis compagnons.

[Illustration]

[Illustration]




CHAPITRE V

PLONGEON DANS L'OCAN VNUSIEN

[Illustration]


DEUX minutes s'taient  peine coules, depuis le moment ou la nacelle
s'tait engloutie dans les flots, qu' la surface de l'ocan une tte
apparut.

Cette tte tait celle de Jonathan Farenheit.

Tout en coulant  pic, l'Amricain avait conserv son sang-froid; il
n'en tait pas, d'ailleurs,  son premier naufrage; au cours des
nombreuses traverses que son commerce de suif l'avait contraint de
faire, d'Amrique en Europe, et _vice versa_, sir Jonathan avait--comme
on dit vulgairement--bu  la grande tasse plus d'une fois.

Aussi, loin de se cramponner au bordage de la nacelle, ainsi que
l'avaient fait ses compagnons, il avait presque aussitt abandonn
l'appareil et d'un vigoureux effort, tait remont  la surface.

Au milieu du pril suprme, il s'tait souvenu tout  coup des bateaux
signals par Fricoulet et, confiant dans sa force et dans son habilet
de nageur, il avait rsolu de tout tenter pour chapper  la mort.

Une vague norme, l'emportant avec elle, le hissa jusqu' sa crte, et,
de cet observatoire liquide il put jeter un rapide coup d'oeil sur
l'immensit qui l'entourait.

--Allons! pensa-t-il, en descendant, avec la vague qui s'effondrait dans
un prcipice sans fond, il s'agit de se soutenir  la surface... ce sera
bien le diable si quelqu'un de ces navires ne passe pas  proximit...

Pour tout autre qu'un hardi nageur tel que lui, un semblable projet et
t de la folie: l'ocan dmont jetait au ciel des vagues monstrueuses,
fouettes et dchiquetes par la tempte qui hurlait dans l'espace.

Mais l'eau et Farenheit taient de vieilles connaissances; sans chercher
 lutter, il appliquait tous ses efforts  n'tre point submerg et il y
parvenait.

[Illustration]

Tout  coup, comme il tait de nouveau lev sur le sommet d'une vague,
il poussa un cri de dsappointement et de rage.

Les bateaux en lesquels il avait mis son espoir avaient disparu;
avaient-ils sombr, avaient-ils fui devant la tempte?

Toujours est-il qu'aussi loin que la vue pouvait s'tendre, la mer tait
dserte, d'normes masses liquides se ruaient, avec un bruit formidable,
 l'assaut les unes des autres; dans l'espace, les nuages, semblables 
une horde de chevaux au galop, couraient, pousss par un vent terrible,
ensanglants par moments par la lueur de la foudre, de larges aigrettes
lumineuses dansaient au sommet des vagues, jetant, sur les abmes
creuses par le vent, des lueurs livides.

Farenheit se sentit le coeur treint par une inexprimable angoisse; 
l'horizon, rien que la tempte; autour de lui, rien que l'immensit
liquide en furie.

 quoi bon lutter? son dsir de vivre n'avait eu pour but que de
satisfaire sa soif de vengeance contre Sharp; maintenant qu'il n'avait
plus aucun espoir imminent d'tre sauv, persister n'et eu pour
rsultat que de prolonger inutilement son agonie.

Alors, sans d'autre regret au coeur que de mourir avant d'avoir assouvi
sa haine, il croisa les bras, immobilisa ses jambes et, une vague norme
survenant, il se laissa engloutir.

* * *

L'humanit qui rgne sur le monde de Vnus, dit Camille Flammarion,
doit offrir les plus grandes ressemblances avec la ntre et aussi,
probablement, les plus grandes ressemblances morales. On peut penser,
nanmoins, que Vnus tant ne aprs la Terre, son humanit est plus
rcente que la ntre. Ses peuples en sont-ils encore  l'ge de pierre?
toutes conjectures,  cet gard, seraient videmment superflues, les
successions palontologiques ayant pu suivre une autre voie sur cette
plante que sur la ntre. D'un autre ct ce n'est pas sous les plus
doux climats que l'humanit est la plus active et Vnus est un monde
plus vari et certainement plus passionn que la Terre; En dfinitive,
la meilleure conclusion  tirer des considrations gnrales de l'tat
de cette plante c'est que _la vie doit tre peu diffrente de ce quelle
est dans notre monde_.

Le premier de nos voyageurs qui fut  mme de constater _de visu_ la
vrit des suppositions philosophiques rapportes plus haut, fut M. de
Flammermont, lorsque, sous l'impression d'une odeur bizarre, absorbe
par ses narines et parvenant jusqu' son cerveau, il ouvrit les yeux.

Tout d'abord, en proie  un phnomne fort naturel et fort
comprhensible, il ne se crut pas vivant, mais transport dj dans une
autre existence.

--Parbleu! fit-il... quel sot je fais!... mais je suis mort!

Et, en prononant ces mots, il laissa lourdement retomber sa tte.

Mais aussitt, il poussa un cri et se redressa; distinctement l'cho de
ses paroles avait frapp son oreille en mme temps qu'un choc un peu
rude avait contusionn son crne.

--Morbleu! grommela-t-il... on dirait cependant que je suis vivant.

Et, pour se convaincre qu'il ne se trompait pas, il ouvrit et ferma
plusieurs fois les paupires, renifla l'air, fit fonctionner ses
mchoires, promena lentement ses mains sur les diffrentes parties de
son corps et, finalement, posa l'une de ses mains sur sa poitrine.

Le coeur battait fortement et le sang circulait librement dans les
artres.

Alors, le jeune homme poussa un profond soupir de satisfaction, au fond,
il aimait mieux que les choses fussent ainsi; vivant, il conservait
l'espoir de revoir Slna.

Cependant, il doutait encore, lorsque ses regards, en se promenant
curieusement autour de lui, tombrent sur deux corps tendus non loin,
rigides et sans apparence de vie.

Ces deux corps taient ceux de Mickhal Ossipoff et d'Alcide Fricoulet.

Ce que voyant, le sens des choses relles lui revint tout  fait et le
voile qui obscurcissait sa mmoire se dchira compltement.

--Sauvs! s'exclama-t-il, nous avons t sauvs!

Il se prcipita vers l'ingnieur et colla son oreille contre la
poitrine; le coeur battait faiblement, passant ensuite  Ossipoff, il
constata que le vieux savant comptait encore au nombre des vivants.

[Illustration]

Alors seulement, son esprit dgag de toutes proccupations se posa deux
questions: o taient-ils, lui et ses compagnons? et qui les avait
arrachs  la mort?

En voulant rsoudre la premire de ces questions, il rsolut en mme
temps la seconde, car le regard circulaire qu'il jeta autour de lui, lui
montra une pice carre, toute en bois, munie de sortes de couchettes en
planches sur lesquelles lui et ses amis avaient t tendus; du mme
coup il aperut, dans une encoignure sombre, un groupe de personnages
qui le considraient avec une dfiance pleine de curiosit.

--Des hommes! s'cria-t-il tout joyeux.

Et il s'avana vers eux.

Mais ceux-ci reculrent et Gontran remarqua alors qu'ils taient arms
et paraissaient tout disposs  faire usage des piques et des javelots
qu'ils tenaient  la main.

[Illustration]

--Ma parole! murmura-t-il... est-ce que je rve? ou suis-je bien
veill?... mais ce sont des gyptiens que j'ai l devant moi!... ou
tout au moins ils y ressemblent terriblement.

Et il ne pouvait dtacher ses yeux de ces individus, recouverts d'une
courte tunique d'toffe blanche, dcouvrant la jambe au-dessous du genou
et mettant  nu le cou et les bras; les pieds taient enferms dans des
chaussures d'toffe galement, mais de couleur rouge, emprisonnant le
cou-de-pied dans des cordelettes entrecroises,  la faon des
cothurnes.

La tte se signalait par l'absence totale de cheveux et par une face
assez allonge, qu'clairaient des yeux fendus en amandes, et encadre
dans une barbe noire longue et frise.

--Ce sont des Vnusiens, sans doute, murmura le jeune comte auquel sa
stupfaction faisait oublier ses amis.

Voyant le Terrien immobile, les indignes se rassurrent et firent
quelques pas vers lui, les armes dans la main gauche, la main droite
tendue.

[Illustration]

Gontran fit de mme, c'est--dire, que tout en demeurant  la mme place
pour ne pas les effrayer, il avana lui aussi, la main en signe de paix.

Aussitt, ils se mirent  parler dans un langage sonore, accompagn d'un
grand nombre de gestes, vifs et rapides.

--Allons! murmura Gontran dsappoint aprs avoir tendu l'oreille durant
quelques secondes, a va encore tre le diable pour causer avec ces
gaillards-l...

Et il ajouta, en frisant sa moustache:

--Il devrait en tre sur les mondes plantaires comme chez nous; la
langue franaise devrait tre la seule adopte pour les usages
internationaux.

[Illustration]

Nanmoins, il coutait avec une tension d'esprit inimaginable,
saisissant des lambeaux de phrases, des mots, des syllabes, et il se
faisait, dans son esprit, un travail singulier.

--Si je ne craignais de m'abuser, songea-t-il, je parierais qu'il y a,
dans cette langue, des rminiscences de Burnouf... serions-nous, par
hasard, en prsence de compatriotes d'paminondas et de Thmistocle?...

Il fut tir de ses rflexions par l'un des Vnusiens qui s'approcha, lui
toucha la main et ensuite, se prosternant  ses pieds, les lui baisa.

Surpris tout d'abord, Gontran se baissa, releva le Vnusien et se
rappelant certaines relations de voyage  travers des peuplades
sauvages, embrassa, bien que cela lui rpugnt fort, l'individu sur la
bouche.

Aussitt le visage de celui-ci s'illumina, il fit un geste  ses
compagnons qui, s'approchant de Fricoulet et d'Ossipoff, les
dshabillrent rapidement et les frictionnrent avec une vigueur
prodigieuse.

[Illustration]

Pendant ce temps-l, le Vnusien adressait un long discours  M. de
Flammermont qui, en dpit de son attention soutenue, et des efforts
considrables qu'il faisait pour rappeler  lui ses souvenirs
classiques, ne comprenait absolument rien.

Dsesprant d'arriver jamais  un meilleur rsultat, il finit par
secouer la tte en montrant ses oreilles pour indiquer au Vnusien,
qu'il dpensait, en pure perte, son loquence.

L'indigne parut fort mortifi et tmoigna son dsappointement par une
exclamation dont la consonnance frappa trangement l'oreille de Gontran.

--Au diable! grommela-t-il--mais c'est du grec a--du reste, nous allons
bien voir.

Et gravement, lentement, dtachant bien les mots, il dit:

    Mnin Aide thea Poleiade Achilleos.
    Oulomenn  myriachaio, olg etech.

C'taient les deux premiers vers de l'_Iliade_ d'Homre, les deux seuls
que sa mmoire eut conservs depuis dix ans qu'il avait franchi le seuil
du Lyce Henri IV...

Le Vnusien parut surpris, il saisit brusquement la main de Gontran,
appela  lui un de ses compagnons, et dsignant la langue du jeune homme
puis ses propres oreilles, sembla demander une seconde dition de ce
qu'il venait d'entendre.

Complaisamment, M. de Flammermont obtempra  ce dsir, et, plus
lentement encore que la premire fois, il recommena:

--Mnin Aide thea Pleiade...

Un franc clat de rire clata derrire lui.

Brusquement il s'interrompit, et, se retournant, aperut Fricoulet qui,
assis sur le bord de sa couchette, se tenait les ctes.

--Gontran qui parle grec! s'exclama-t-il... En voil une forte!...

Et dressant vers le ciel ses bras, dans un geste comico-tragique:

-- mnes de Burnouf!... Quelle stupfaction doit tre la vtre!

Puis au jeune comte:

--Mais continue, mon cher, dit-il, je t'en prie, continue; tu paraissais
tenir ces messieurs sous le charme de tes rminiscences... je m'en
voudrais de rompre ce charme...

Ossipoff, que les nergiques frictions des Vnusiens avaient rappel lui
aussi  la vie, mit un terme aux railleries de l'ingnieur:

--En vrit, monsieur Fricoulet, dclara-t-il d'un ton sec, je ne vous
comprends pas;  vous entendre, on croirait que vous ne connaissez pas
votre ami!... depuis quand, M. de Flammermont a-t-il jamais dit ou fait
quelque chose d'o ne soit rsult un avantage pour nous!...

Pendant que les Terriens causaient entre eux, les Vnusiens se taisaient
coutant curieusement ce langage incomprhensible et se communiquant
leurs impressions par une mimique expressive et rapide.

--Voyons, dit Ossipoff, en s'adressant  Gontran, expliquez-moi dans
quel but vous rcitez  ces gens des vers d'Homre?

--Tout simplement mon cher monsieur, rpondit le jeune homme, parce que,
dans le long discours qui m'a t adress tout  l'heure, j'ai cru
remarquer quelque analogie avec les vagues rminiscences que j'avais
conserves de mes classiques grecs.

Le vieillard hocha la tte.

--Rien n'est impossible, murmura-t-il pensivement.

L'attention des Vnusiens, abandonnant M. de Flammermont, s'tait
reporte tout entire sur Mickhal Ossipoff dont la longue barbe blanche
et l'air vnrable semblaient les impressionner vivement.

Il s'aperut de l'effet qu'il produisait sur les indignes et,
s'adressant  celui qui paraissait tre le chef, celui-l mme auquel
Gontran avait rcit de l'Homre, il se mit  lui parler le langage du
grand pote de l'antiquit.

Le Vnusien l'couta attentivement, parut sinon comprendre, du moins
deviner ce que lui disait le vieux savant; puis, quand celui-ci eut
fini, il parla  son tour.

Ensuite, faisant un signe, il ouvrit une porte perce dans la cloison et
disparut suivi de ses compagnons.

--Eh bien! demanda Gontran, o sommes-nous?... comment nous ont-ils
sauvs?... ont-ils connaissance du passage de Sharp et de Slna?

--Mon pauvre ami, riposta Ossipoff, comment voulez-vous que je sache
tout cela?

--Ne le lui avez-vous point demand?

--Parfaitement si... mais il ne m'a pas rpondu...

--Ou, du moins, vous n'avez pas compris sa rponse, objecta Fricoulet.

--Avant de s'occuper de cela, rpliqua le vieillard, il faudrait d'abord
savoir s'il a compris ma question.

--Alors, que vous tes-vous dit? car vous avez caus longtemps.

--J'ai parl uniquement pour provoquer une rponse, afin de voir par
moi-mme si les suppositions de Gontran taient fondes.

--Et?...

--Et je me suis convaincu que, sans l'tre absolument, il y a cependant,
entre le langage de ces gens-l et le dialecte ionien, des
ressemblances... vagues il est vrai, mais dont je pourrai nanmoins me
servir pour arriver, rapidement je pense,  communiquer avec eux.

--En tout cas, grommela Fricoulet, sans tre curieux de ma nature, je
voudrais bien savoir o nous sommes.

Ce disant, il allait de long en large, furetant, fouillant, examinant
scrupuleusement dans tous les coins.

Lui et ses amis se trouvaient dans une sorte de bote pouvant avoir une
dizaine de mtres de long sur quatre mtres de haut et cinq de large:
au-dessus de leurs ttes, le plafond s'arrondissait dans le sens de la
largeur, le plancher tait plat, rsonnant sous leurs pas comme du
bronze.

Deux sortes de grosses torches en cire rouge, fixes  la paroi,
clairaient cette bote d'une lueur indcise et sanglante.

[Illustration]

 l'une des extrmits s'levait, du plancher au plafond, un norme
pilier en mtal;  l'autre extrmit se trouvait une cage grille de
laquelle sortait un bruit sourd et confus, assez semblable  celui que
produit le haltement d'une poitrine oppresse.

--Oh! oh! qu'est ceci? murmura Fricoulet dont les oreilles venaient
subitement d'tre frappes par ce bruit.

Il s'approcha et colla son visage contre la grille; mais il rgnait dans
l'intrieur de la cage une obscurit telle qu'il put  peine distinguer
deux silhouettes vagues faisant mouvoir dans l'ombre quelque chose qui
lui sembla tre une roue.

--Tout cela, ajouta-t-il, ne nous dit pas o nous sommes.

--Eh! s'cria Gontran en tendant la main vers des trous lumineux percs
dans la cloison, tout contre le plafond, s'il tait possible d'atteindre
jusque-l, peut-tre apercevrait-on, par ces espces de fentres,
quelque chose qui pourrait nous renseigner.

--Tu as raison, riposta Fricoulet.

Et il sauta sur le banc circulaire qui courait le long de la cloison.

Mais une fois perch l, il poussa une exclamation dsappointe; il s'en
fallait d'un mtre qu'il n'arrivt  la hauteur des hublots.

--Ne bouge pas, dit Gontran dont une ide subite venait de traverser
l'esprit, tu vas voir...

 son tour, il monta sur le banc, puis, saisissant le buste de
Fricoulet, comme il et fait d'un tronc d'arbre, il se hissa jusqu' ses
paules sur lesquelles il s'agenouilla.

Mais  peine eut-il approch le visage de l'ouverture perce dans la
cloison et jet un regard au dehors qu'il fit un brusque mouvement, si
brusque mme que Fricoulet chancela et que lui-mme, se sentant peu
solide sur cet observatoire mobile, s'empressa de sauter sur le
plancher.

Il portait sur ses traits les traces d'une si profonde stupfaction que
Fricoulet et Ossipoff s'crirent tous les deux  la fois.

--Qu'y a-t-il?... qu'avez-vous aperu?...

--Je vous le donne en mille  deviner, rpliqua M. de Flammermont.

--Nous n'avons point l'esprit  deviner des nigmes, rpliqua
l'ingnieur... parle... o sommes-nous?

--Au fond de l'eau, riposta le jeune comte.

--Au fond de l'eau! s'cria Fricoulet... tu te moques de nous!...
d'abord,  quoi as-tu reconnu...

--Que nous tions dans l'eau?... parbleu! aux poissons et aux plantes
marines...

Comme Fricoulet haussait les paules, Ossipoff dit  son tour:

--Je ne vois rien d'impossible  ce que nous soyons  fond de cale sur
un btiment vnusien...

--Vous m'avez mal compris, monsieur Ossipoff, rpliqua Gontran avec
assurance... en disant que nous tions au fond de l'eau, j'ai bien voulu
vous faire entendre que nous nous trouvions  une distance considrable
au-dessous du niveau de l'Ocan.

--Alors, ce n'est point un bateau, conclut aussitt Fricoulet.

Le savant se croisa les bras:

--Et pourquoi donc, demanda-t-il avec un peu d'amertume, ne serait-ce
point un bateau?

--Parce que, rpliqua l'ingnieur avec un petit ricanement, parce que
messieurs les Vnusiens n'en sont point encore arrivs  un tel degr de
civilisation que la navigation sous-marine puisse leur tre connue.

Ossipoff haussa les paules.

--Pour moi, grommela Gontran... que nous soyons o l'on voudra, c'est un
point secondaire en ce moment; pour moi, ce qu'il y a de plus clair,
c'est que je meurs de faim!

L'ingnieur ouvrit et referma les mchoires  plusieurs reprises, en
murmurant:

--Il me semble,  moi aussi, que je mangerais avec le plus grand
plaisir.

--En tout cas, ajouta M. de Flammermont, je fais des voeux pour que nous
nous trouvions effectivement dans un bateau sous-marin.

Et comme Fricoulet fixait sur lui des regards interrogateurs:

--Parce que, poursuivit le jeune homme d'un ton plaisant, des gens qui
connaissent la navigation sous-marine doivent connatre galement
l'levage des moutons et des boeufs.

Cette boutade fit sourire le vieux savant.

--Que voulez-vous, riposta Gontran, j'ai la nostalgie de la ctelette.

Il achevait  peine ces mots que la porte s'ouvrit, donnant passage au
Vnusien qui avait dj engag la conversation avec les voyageurs.

[Illustration]

Derrire lui venaient d'autres indignes portant des plats qu'ils
dposrent sur le banc en dsignant alternativement avec le doigt le
plat et leur bouche.

--Pour tous les peuples de l'Univers, dclara Fricoulet, voil un geste
sur la signification duquel il n'y a pas  se tromper... donc, 
table...

Il s'accroupit  ct du plat, un plat de bois large et profond, rempli
jusqu'aux bords d'une sorte de ragot  sauce brune duquel s'exhalait un
parfum piment nullement dsagrable.

Hardiment, il y plongea les doigts,  la faon des orientaux, et portant
 sa bouche un petit morceau, gota longuement, mthodiquement,
analysant les diffrentes substances contenues dans cette combinaison
culinaire...

Enfin, sa langue claqua bruyamment contre son palais et il dclara d'une
voix grave:

[Illustration]

--Vgtal de la nature du cleri... sauce contenant une matire grasse
qui, si elle n'est tire d'une plante quelconque, indique la prsence,
dans ce monde, d'un quadrupde similaire au mouton.

Et sans en dire plus long, il se mit  manger tant bien que mal avec ses
doigts, la fourchette du pre Adam comme il disait plaisamment.

Gontran, aprs avoir inutilement cherch dans ses poches un petit
ncessaire de voyage contenant tous les menus instruments ncessaires au
repas, fut contraint d'imiter son ami, son apptit tant plus grand que
son dgot.

Quant  Ossipoff, il avait pris  part le Vnusien et s'efforait, 
force de gestes expressifs, d'obtenir les renseignements qu'il dsirait
connatre.

Tout d'abord, l'indigne regarda le savant sans l'interrompre, tudiant
ses moindres gestes, faisant tous ses efforts pour en surprendre le
sens.

Il semblait avoir compris et s'apprtait  rpondre au moyen du mme
langage muet, lorsque, s'approchant de lui, un de ses compagnons lui
adressa la parole.

Vivement, le Vnusien alla vers la cage qui avait intrigu Fricoulet et
pronona quelques sons gutturaux: aussitt tout bruit cessa et il sembla
 Ossipoff que le mouvement d'oscillation qu'il avait dj remarqu
s'arrtait galement.

Le Vnusien le prit par la main et l'entrana dans une pice voisine,
beaucoup plus petite que l'autre, o une dizaine d'individus faisaient
fonctionner avec acharnement des instruments qu'Ossipoff reconnut
aussitt pour des pompes d'un modle primitif.

Tout  coup, un commandement bref retentit, les pompes s'arrtrent et
ceux qui les manoeuvraient s'attelrent  des chanes sur lesquelles ils
halrent avec force; lentement, comme insensiblement, les plaques
mtalliques qui formaient le plafond glissrent les unes sur les autres
et, peu  peu, une lumire tincelante, filtrant par les fentes, vint
illuminer la pice o se trouvaient les voyageurs.

Bientt ils poussrent un cri de surprise en apercevant, au-dessus de
leur tte, un ciel radieux duquel, comme une pluie de feu, tombaient les
rayons ardents du soleil; tout autour d'eux,  perte de vue, l'Ocan
tendait ses flots bleus, apaiss, berant doucement le bateau qui les
portait.

En mme temps que cet trange btiment mergeait  la surface, l'norme
pilier en mtal, qui avait dj attir l'attention d'Ossipoff et de ses
compagnons, s'allongeait et se ddoublait  la faon d'un tube de longue
vue; chaque lment cylindrique s'embotait dans celui qui le prcdait,
et une voile, enroule tout autour de ce mt singulier, se dployait
aussitt, oriente par une partie de l'quipage.

[Illustration]

Gontran carquillait les yeux comme s'il et assist  quelque truc
ingnieux de ferie.

--Eh! mais, eh! mais, murmura-t-il en adressant  Fricoulet un regard
narquois, pas si sots que cela les Vnusiens.

-- cela prs, bougonna l'ingnieur un peu dpit, que leurs bateaux
doivent tre de pitres marcheurs... as-tu remarqu cette forme arrondie
de l'avant?... ces bateaux sont de vritables sabots.

--Encore bien heureux que ce sabot vous ait recueilli, monsieur
Fricoulet, ricana Ossipoff.

L'ingnieur ne l'entendit pas; pench sur le bordage,  l'arrire du
btiment, il examinait avec attention une sorte de tambour ouvert sur
les trois huitimes de sa circonfrence et dans lequel se trouvait
enferme une roue  palettes d'environ un mtre de diamtre.

--Eh! j'y suis! s'exclama-t-il enfin.

--Qu'arrive-t-il donc? demanda Gontran qui tait venu le rejoindre.

--Cette cage que nous avons vue dans l'intrieur du bateau...

--Eh bien?...

--Les formes, que nous y avons distingues vaguement atteles aprs une
roue, devaient certainement mettre en mouvement ce propulseur
rudimentaire... en vrit, c'est fort ingnieux...

M. de Flammermont demeura pensif quelques instants; puis, enfin:

-- ton avis, dit-il, dans quel but ces gens ont-ils ainsi un double
moyen de navigation?

--Sans doute, rpliqua Fricoulet, afin d'viter les effets dsastreux
des temptes si frquentes et si terribles dont nous avons eu un
chantillon il y a quelques heures  peine; comment veux-tu que de
semblables embarcations puissent lutter contre des lments dchans 
ce point? je ne sais mme pas si, dans notre monde, nos grands
transatlantiques seraient capables de rsister. Quand il fait beau, ils
naviguent  ciel ouvert, en se servant de la voile, comme en ce moment;
un orage survient-il, ils plongent pour chercher au-dessous des flots
agits,  une faible profondeur, un lment tranquille au milieu duquel
ils continuent paisiblement leur voyage,  l'aide de leur propulseur.

--Ils s'enfoncent... ils s'enfoncent, grommela Gontran, c'est fort joli
 dire mais par quel moyen?

--Je ne puis rien affirmer, mais le systme le plus simple serait,
assurment, de remplir d'eau des rservoirs.

Gontran eut un hochement de tte.

--Qu'as-tu donc? demanda Fricoulet surpris.

--J'ai que les _Continents clestes_ m'ont induit en erreur, car, du
diable si je m'attendais  rencontrer sur Vnus une humanit plus
avance que la ntre.

L'ingnieur interrogea son ami d'un haussement de sourcils.

--Dame! rpliqua le jeune comte, sur Terre, les bateaux sous-marins ne
sont pas chose commune!

--Assurment, mais tu serais dans la plus complte erreur si tu en
concluais quoi que ce ft relativement au degr de civilisation de
Vnus!... Quant  moi, je suppose que les habitants de ce monde-ci, en
dpit des bateaux sous-marins qui te surprennent tant, sont  peine 
l'ge de bronze; toutes leurs constructions sont mtalliques et s'ils
sont bons fondeurs, ils sont mauvais navigateurs et mauvais mcaniciens,
leur propulseur ne vaut pas l'hlice, quant  leur moteur--ce moteur
humain--il est de la dernire insuffisance.

Pendant que Fricoulet et Gontran causaient ainsi, adosss au bordage,
humant avec dlice la brise marine, Mickhal Ossipoff et le Vnusien
faisaient tous leurs efforts pour parvenir  se comprendre.

Tout d'abord, l'indigne avait tal, devant lui, une carte dessine en
traits rouges sur un carr d'toffe jauntre, et le vieux savant n'avait
pas tard  identifier les taches aperues tlescopiquement par
l'astronome Bianchini avec celles que lui mettait sous les yeux cette
reprsentation grossire de la mappemonde vnusienne. Soudain, il ne put
retenir une exclamation joyeuse, et mettant son doigt sur certains
caractres bizarres tracs sur la carte:

--Vellina! dit-il en examinant curieusement le visage du Vnusien.

[Illustration]

Celui-ci parut surpris tout d'abord, regarda son interlocuteur, puis,
frappant ses mains l'une contre l'autre:

--Vellina! rpta-t-il.

Ossipoff appela ses compagnons.

--Hurrah! dit-il, j'ai trouv la cl de leur langue.

Les deux jeunes gens n'en croyaient pas leurs oreilles.

--Alors, fit Gontran, vous pouvez le comprendre, vous pouvez lui
parler... lui avez-vous demand si Slna?...

Le vieillard hocha la tte:

--Vous allez un peu vite en besogne, mon cher enfant, rpondit-il, je
viens de dcouvrir une chose trs importante:  savoir que l'criture de
ces gens-l se compose, tout comme celle des gyptiens, d'hiroglyphes;
mon amour des langues a heureusement fait de moi un disciple de
Champollion; c'est ce qui vous explique pourquoi j'ai pu lire tout de
suite ce qui tait crit sur cette carte.

[Illustration]

Un dsappointement profond se peignit sur le visage de M. de
Flammermont.

--Mais rassurez-vous, ajouta le vieillard; j'ai dj deux lments
prcieux; je puis lire leur criture, et leur langue a beaucoup
d'analogie avec le grec ancien; en voil plus qu'il ne me faut pour,
avec un peu de persvrance, pouvoir, d'ici quelques jours, m'entendre
avez eux.

Le soleil s'tait couch cinq fois dj depuis que nos voyageurs
naviguaient sur l'ocan vnusien, n'ayant d'autre horizon que la plaine
liquide, immense et dserte, lorsqu'un aprs-midi, que Gontran et
Fricoulet rvaient tristement sur le pont, Ossipoff s'avana vivement
vers eux.

 son visage radieux, ils devinrent qu'il avait une nouvelle importante
 leur annoncer et ils allrent  sa rencontre.

--J'ai du nouveau, leur cria-t-il de loin.

Et lorsqu'ils l'eurent rejoint:

--Je suis parvenu  m'entendre avec Brahms.

--Qui cela, Brahms?

--Le capitaine de ce btiment.

--Et Slna? demanda anxieusement Gontran.

Le vieillard secoua tristement la tte.

--De ce ct-l dit-il, je n'ai rien pu apprendre, malheureusement...
mais il ne faut pas nous dsesprer... d'aprs ce que j'ai pu
comprendre, Brahms revient d'un long voyage et un vnement tel que
celui que j'ai tent de lui expliquer a parfaitement pu se produire sans
qu'il en ait eu connaissance.

--Mais, s'cria Gontran bouillant d'impatience... attendre qui? attendre
quoi?... avec toutes ces attentes, nous perdons notre temps.

--Du calme, mon cher enfant, et laissez-moi achever; le but terminus de
ce bateau est Tahorti, une ville importante o nous pourrons sans doute
avoir des nouvelles.

--Quand y arrivera-t-on?

[Illustration]

--Dans cinq jours, si le temps se maintient au beau; mais, avant, il
faut nous arrter  Vellina.

Il dploya la carte et montra aux jeunes gens un point marqu au milieu
mme de l'ocan.

--Vellina! c'est une ville? demanda Fricoulet.

--Une ville dans une le, alors, fit Gontran; et cependant je ne vois
aucune indication de terre ferme.

--C'est peut-tre une ville sous-marine, rpliqua Fricoulet en
plaisantant.

Ossipoff lui lana un regard furieux.

--coutez donc, ricana l'ingnieur, dans un monde o la navigation
sous-marine est tellement dveloppe...

Il s'interrompit en voyant le Vnusien qui s'avanait vers eux avec
rapidit.

Il adressa quelques mots  Ossipoff qui parut tout tonn.

--Brahms nous prie de descendre dans la cabine, car le bateau va
plonger.

--Comment! plonger? s'cria M. de Flammermont en jetant autour de lui un
regard surpris, mais il n'y a pas de mauvais temps  craindre... la mer
est comme de l'huile et le ciel est superbe.

Le Vnusien devina sans doute ce que venait de dire le jeune homme, car
il pronona laconiquement:

--Vellina!

--Parbleu! s'cria  son tour Fricoulet, vous allez voir que j'avais
raison tout  l'heure et que Vellina est une ville sous-marine.

Ossipoff haussa les paules et tous les trois descendirent les quelques
marches conduisant  la pice o ils s'taient trouvs pour la premire
fois aprs leur naufrage.

Puis, sur un commandement de Brahms, la voile se replia, le mt rentra
dans son tube, les panneaux se refermrent et les Terriens entendirent
l'eau qui se prcipitait dans les rservoirs.

--Nous descendons, fit Gontran.

Le bateau, en effet, s'tait immerg et tombait comme une masse au fond
de l'ocan.

--Mais nous n'avanons pas, dit  son tour l'ingnieur.

-- quoi voyez-vous cela? demanda aigrement Ossipoff.

--Tout simplement  ce que le moteur humain ne fonctionne pas, rpliqua
l'ingnieur en dsignant la cage place  l'arrire et d'o nul bruit ne
s'chappait.

Comme il achevait ces mots, la roue qui mettait en action le propulseur
 palettes, se mit  grincer.

--J'ai parl trop tt, dit Fricoulet, car voil que nous allons de
l'avant.

Trs intrigus, les trois voyageurs attendirent en silence l'issue de
cette aventure; Fricoulet avait son chronomtre  la main et comptait
les minutes.

Un quart d'heure se passa; puis un choc se fit sentir et le propulseur
s'arrta.

--Nous venons de toucher le fond, dclara Gontran.

Brahms entra au mme moment et fit signe  Ossipoff de le suivre.

[Illustration]
marin et sous-marin en usage dans la plante Vnus.

Tous les quatre montrent sur le pont, dbarrass dj de sa couverture
mtallique, et les Terriens ne purent retenir un cri de surprise  la
vue du spectacle qui s'offrait  eux.

Le bateau sur lequel ils se trouvaient tait chou sur une plage de
sable fin recouverte de quelques centimtres d'eau  peine, et sur
laquelle une quantit d'autres btiments, en tous points semblables au
leur, taient amarrs.

En relevant la tte, ils aperurent,  vingt mtres au-dessus d'eux, la
vote d'une crypte naturelle forme au milieu des rochers, de tous cts
des torches de cire rouge, semblables  celles qui clairaient le bateau
de Brahms, mais bien plus grosses, flambaient, jetant sur le paysage
des lueurs d'incendie.

Une foule nombreuse et affaire s'agitait autour des navires,
dchargeant ceux qui arrivaient, emmagasinant de nombreux colis sur ceux
qui taient prts  partir.

Mais quelle ne fut pas la stupfaction d'Ossipoff et de ses amis, et
presque l'horreur, en apercevant, mls aux Vnusiens desquels ils
diffraient entirement, des tres tranges, hideux.

Ayant  peu prs la structure humaine, mais de dimensions moindres, ces
tres taient compltement nus; leur corps recouvert d'une sorte de poil
dru et luisant comme celui du phoque, tait support par deux jambes
courtes que terminaient des pieds larges, plats et palms,  la faon
des pattes de canards; au sommet du buste s'emmanchaient les bras, longs
et maigres, auxquels s'adaptaient des mains dont les doigts taient
runis au moyen de membranes; la tte, toute ronde, velue comme le reste
du corps, reposait sur les paules mme; deux yeux glauques, sans lueur
d'intelligence, s'ouvraient dans la face bestiale que fendait
transversalement une bouche large, garnie de dents fort aigus.

De chaque cte de la tte,  la place qu'eussent d occuper les
oreilles, une membrane mobile s'entr'ouvrait frquemment, semblable 
des oues de poissons.

--Des axolotes, dit Fricoulet en considrant avec une scrupuleuse
attention plusieurs de ces monstres qui causaient avec Brahms.

Celui-ci les coutait avec une surprise croissante; enfin il se tourna
vers Ossipoff et lui dit rapidement quelques mots.

[Illustration]

Aussitt le vieillard se troubla et, s'adressant  ses compagnons:

--On vient d'annoncer  Brahms qu'un individu, en tous points semblable
 nous, avait t recueilli par un bateau et amen ici.

--Sharp! s'cria Gontran tout tremblant, c'est Sharp!

-- moins que ce ne soit Farenheit, ajouta Fricoulet.

--Oh! monsieur Ossipoff, poursuivit M. de Flammermont en saisissant le
vieillard par le bras, je vous en supplie, ne tardons pas, courons...

[Illustration]

Brahms s'offrit trs obligeamment au vieux savant pour l'accompagner
dans ses recherches, et prenant comme guide un des tres tranges qui
lui avaient annonc la nouvelle, il laissa ses compagnons veiller seuls
au dchargement du bateau.

Tout en marchant, il donnait  Ossipoff, qui les transmettait  ses
amis, des explications sur les habitants de cet trange pays sous-marin.

Bien qu'ils fussent d'une nature et d'une intelligence infrieure 
celles des autres peuples de Vnus, on ne craignait pas de faire le
commerce avec eux, car leur sol possdait des richesses minrales de
toutes sortes; leur trange conformation leur permettait de vivre et de
respirer dans l'eau au moyen de branchies, tout comme les poissons; mais
ils pouvaient galement vivre  la surface de la plante, et Brahms
apprit mme aux Terriens que certains peuples venaient recruter leurs
esclaves parmi ces tribus aquatiques.

Les maisons ressemblaient, pour la forme,  d'immenses ruches
d'abeilles; elles taient, comme celles-ci, perces  leur partie
infrieure, d'un trou qui servait d'entre et de sortie aux habitants.

--Sans doute, expliqua Fricoulet  Gontran qui s'tonnait, ils procdent
 la faon des argyrontes[2] sur Terre; ils se laissent emporter
jusqu' la surface de la mer par leur lgret spcifique; l, ils font
leur provision d'air et redescendent, en nageant, jusqu' leurs
habitations.

--Mais, dit Gontran, une chose que je ne m'explique pas bien, que je ne
m'explique mme pas du tout, c'est l'absence totale d'eau dans cette
partie de l'ocan.

--C'est tout simplement parce que cette anfractuosit de rochers est
remplie d'air que l'eau n'y peut pntrer, rpliqua l'ingnieur.

L'axolote s'tait arrt devant une habitation dans laquelle il pntra
en rampant.

Bientt les Terriens entendirent, dans l'intrieur, comme un bruit de
lutte accompagn de jurons nergiques et une voix s'cria, en anglais:

--_By God!_ ne peut-on donc reposer en paix, dans ce pays maudit!

--Farenheit! s'cria Mickhal Ossipoff, Jonathan Farenheit!

Il n'avait pas achev ces mots, que l'Amricain sortait  quatre pattes
par l'troite ouverture et, se redressant d'un bond, se prcipita, les
mains tendues, vers ses compagnons de voyage.

--Vous! vous! s'exclama-t-il d'une voix dans laquelle une motion
sincre mettait un tremblement... _By God!_ je ne m'attendais pas  vous
revoir, jamais... _By God!_

Et le digne Yankee, malgr d'inimaginables efforts pour dissimuler son
trouble, avait une larme qui brillait au bord de sa paupire.

Gontran s'en aperut, mais, connaissant les principes de l'Amricain en
matire de sang-froid, il craignit de le froisser et, sans rien dire, se
contenta de lui serrer la main nergiquement.

Aprs qu'ils se furent rciproquement racont, en quelques mots, comment
ils avaient t sauvs, Ossipoff demanda:

--Avez-vous entendu parler de Sharp?

L'Amricain haussa furieusement les paules:

--J'aurais bien pu en entendre parler, grommela-t-il, que cela ne m'et
pas avanc davantage... ces animaux-l ne parlent ni anglais ni
franais, et comme mes parents ont totalement oubli de m'apprendre le
patois usit ici...

Quand ils revinrent au bateau, celui-ci avait opr son chargement, il
n'attendait plus que ses passagers pour partir.

Brahms proposa bien  Ossipoff de retarder son dpart de vingt-quatre
heures pour leur permettre de se rendre compte, par leurs propres yeux,
des richesses minires de ce pays sous-marin, mais tous, ils taient
trop anxieux de savoir  quoi s'en tenir sur Sharp, pour retarder,
fut-ce de cinq minutes, le moment o ils arriveraient  Tahorti.

Malheureusement, cette ville, celle-l mme o, au dire de Brahms se
trouvait install le poste de tlphonie optique qui mettait en
relations Vnus avec la Lune, cette ville se trouvait  l'autre
extrmit de l'Ocan quatorial, c'est--dire  prs de huit cents
lieues de Vellina.

[Illustration]

Fricoulet, qui estimait que le bateau sous-marin ne faisait pas plus de
quatre lieues  l'heure, calcula que le voyage durerait huit jours.

Ossipoff en profita pour avoir, avec Brahms, de longs entretiens sur la
plante et sa civilisation, il acquit la conviction qu'en gnral la
race vnusienne tait bien moins instruite en toutes choses et
infrieure, sous certains points,  la race humaine.

--Voyez-vous, disait le savant pour rsumer ses impressions, ces gens-l
peuvent tre compars aux premiers peuples de la Terre: les Chaldens,
les gyptiens et les Grecs.

Sur certains points, cependant, ils taient assez avancs; mais, en
gnral, les sciences n'taient qu' leur dbut, la seule force motrice
qu'ils connussent tait celle de l'homme et des animaux, ils se
servaient aussi du vent et de l'eau, forces naturelles qu'ils avaient 
leur disposition, mais si l'lectricit et ses phnomnes leur taient
connus, ils ignoraient la vapeur, les ballons et un grand nombre
d'autres applications de la science.

En astronomie, ils taient parvenus  se rendre un compte exact de leur
situation dans l'univers, ils savaient que le Soleil est le centre du
systme cleste, ils connaissaient la Terre. Mercure, Mars, Jupiter.

Enfin, aprs neuf jours de navigation, le btiment qui portait nos
voyageurs arriva en vue de Tahorti.

Encore quelques heures, et ils allaient savoir s'ils avaient vainement
franchi les douze millions de lieues qui sparent Vnus de la Lune.

[Illustration]




CHAPITRE VI

EXCURSIONS VNUSIENNES

[Illustration]


COMME bien on pense, ces quelques heures parurent aux Terriens aussi
longues que des sicles.

Vainement, Fricoulet cherchait  les tirer du mutisme dans lequel chacun
d'eux se renfermait, on lui rpondait par des monosyllabes; puis, de
nouveau, le silence rgnait parmi les voyageurs.

Quelquefois mme, on ne lui rpondait pas du tout, se contentant d'un
simple hochement de tte ou d'un haussement d'paules.

Ossipoff, install  l'avant du bateau avait pos sur le bordage sa
lunette  l'oculaire de laquelle son oeil demeurait viss, cherchant 
surprendre  l'horizon le premier indice de la cte  laquelle ils
allaient aborder.

Gontran, immobile dans un coin, considrait d'un air morne la
marche--trop lente  son gr--des aiguilles sur le cadran de son
chronomtre qu'il tenait  la main.

Quant  Farenheit, pour tromper son impatience, il arpentait  grandes
enjambes le pont de l'embarcation, assez semblable  un ours rdant 
travers sa cage.

Enfin, Ossipoff signala une cte basse qui barrait l'horizon d'une
grande ligne bleutre, laquelle devint rapidement plus apparente, pour
s'arrondir enfin en un golfe profond tout rempli de bateaux semblables 
celui qui les portait.

Moins d'une heure aprs ils dbarquaient et ils se dirigrent, sous la
conduite de Brahms, vers la ville o, avant toutes choses, ils devaient
tre prsents au roi.

Aprs quelques pas faits en silence, Gontran qui marchait en avant de
ses compagnons, s'arrta tout  coup, levant les bras au ciel dans un
geste stupfait:

--Une champignonnire! s'cria-t-il.

--C'est ma foi vrai! dit  son tour l'ingnieur.

Et, d'un geste, appelant Brahms auprs de lui, il dsigna de la main,
pour demander une explication, le singulier panorama qui s'tendait 
leurs pieds.

Sur le flanc d'une colline peu leve, dont le pied baignait dans
l'ocan du Centre, une agglomration de constructions uniformes et
bizarres s'tageait, disposes avec une rgularit gomtrique, en de
longues avenues partant du sommet comme centre pour aboutir  la mer,
ainsi que les branches d'un gigantesque ventail.

Ces avenues taient bordes, de droite et de gauche, par des habitations
dont les toits, de forme ombellifre, se superposaient les uns sur les
autres, comme des cailles de poissons.

[Illustration]

Tels autrefois les soldats romains disposaient leurs boucliers,--en dos
de tortue, disent les historiens,--pour marcher  l'assaut et se
protger des projectiles que l'assig faisait pleuvoir sur eux du haut
des remparts.

Ce fut dans l'esprit de Fricoulet que l'aspect de cette ville singulire
veilla ce souvenir de l'antiquit.

--Ta comparaison est fort juste, repartit M. de Flammermont, mais, tant
donn que nous avons affaire  une humanit intelligente, il faut
admettre que ce mode de construction a une raison d'tre.

--Ne trouvez-vous pas que cela ressemble  une arme de parapluies?
demanda Farenheit.

--Sir Jonathan pourrait bien nous avoir fourni, sans y songer,
l'explication que nous cherchons, dit l'ingnieur.

L'Amricain se redressa et, sur son visage, passa comme un reflet de
dignit offense:

--Comment! sans y songer! rpliqua-t-il... _By God!_ mais, en vous
disant cela, je songeais parfaitement bien que ces gens ne pouvaient
construire leur ville autrement, et je parierais cent dollars contre un
sou que, sur toute l'tendue du monde vnusien, les villes doivent se
ressembler.

--Ah! bah! fit Gontran avec un sourire railleur, et quelles raisons
fournissez-vous  l'appui de cette thse?

--Les raisons que l'honorable M. Ossipoff lui-mme nous a fournies.

Le vieux savant, fort surpris de se voir ml aux dbats, dirigea vers
l'Amricain des regards interrogateurs.

--_By God!_ grommela sir Jonathan, est-ce que je rvais lorsque, ces
jours derniers, nous parlant de la climatologie spciale de cette
plante, vous nous avez donn des dtails sur les dluges d'eau que
devait provoquer l'paisseur des nuages flottant dans son atmosphre?...
du reste, nous-mmes en avons eu un chantillon assez convaincant, je
crois...

--Alors, dit l'ingnieur, vous pensez que c'est  cette raison qu'il
faut attribuer...

Ossipoff s'tait tourn vers Brahms et coutait attentivement ce que
lui racontait le Vnusien.

--Sir Farenheit, fit-il au bout de quelques instants, est dans le
vrai... tous ces toits que vous voyez, sont forms de plaques de bronze
ajustes les unes aux autres, de manire  composer une carapace norme
sur laquelle glissent, sans aucune infiltration, les torrents d'eau qui,
 certaines poques de l'anne, tombent du ciel; grce  la disposition
de la ville, ces torrents vont se perdre dans l'ocan du Centre, sans
avoir occasionn aucun dgt.

--Mais les rues doivent tre ravines, objecta Gontran.

--Les rues sont, parat-il, dalles de bronze...

Tout en causant, la petite troupe avait atteint les premires maisons de
la ville.

L, encore, ce fut un nouvel tonnement; il fallut que leur guide les
fit entrer dans l'une des habitations; Fricoulet, son carnet  la main,
prenait des croquis qu'il accompagnait de notes rapides.

Quand Farenheit avait parl de parapluies, il ne savait, certes, pas si
bien dire; ces maisons n'taient autre chose, en effet, que d'normes
parapluies mtalliques adosss les uns aux autres. Le manche de
l'instrument tait figur par un norme pilier de bronze s'levant de
terre jusqu'au toit, et supportant les trois tages composant
l'habitation; les murs formaient des rservoirs de vingt centimtres
d'paisseur, remplis d'eau; le toit lui-mme, convexe extrieurement,
mais plane  l'intrieur, tait, lui aussi, transform en un vaste
bassin.

Par son vaporation constante, cette eau garantissait les habitants des
ardeurs du Soleil.

--Songez, disait Ossipoff  ses compagnons qui s'tonnaient, que, pour
les Vnusiens, le Soleil est deux fois plus tendu et plus chaud que
pour les habitants de la Terre... il leur a donc fallu s'ingnier  se
protger contre ses redoutables atteintes.

[Illustration]

--Les habitants... les habitants... grommela M. de Flammermont, je
serais curieux d'en apercevoir... car, jusqu' preuve du contraire, je
tiens cette ville pour dserte et abandonne...

--C'est peut-tre le jour du march, dit plaisamment Fricoulet.

-- moins que quelque fte ne retienne au dehors la population, dit 
son tour Farenheit.

En ce moment, Brahms qui les avait quitts pour aller aux nouvelles,
revint et dit  Ossipoff:

--La ville tout entire est en moi: une masse norme, gigantesque, dont
nul ne peut expliquer la provenance, a t trouve, il y a quelques
jours, flottant  la surface d'une mer de l'autre hmisphre.

Une exclamation joyeuse s'chappa des lvres de Gontran.

--Slna! soupira-t-il, en pensant qu'il allait enfin revoir sa chre
fiance.

--Je vais donc pouvoir rgler mes comptes avec ce gredin de Sharp,
grommela Farenheit en crispant, dans le vide, ses poings formidables.

Et tous les deux, sans couter d'autres explications, se prcipitrent
au dehors, criant:

--O sont-ils?... o sont-ils?

--Attendez donc, fit Ossipoff en les rejoignant ainsi que Fricoulet...
vous partez comme des fous, sans savoir o vous allez... laissez au
moins Brahms nous conduire.

--Excusez-moi, mon cher monsieur Ossipoff, riposta le jeune comte, mais
il me tarde tant de revoir Mlle Slna.

--Croyez-vous donc qu'il me tarde moins,  moi, de revoir ma chre
enfant?

Le Vnusien avait pris la tte de la petite troupe, et, d'une marche
rapide, l'entranait dans l'intrieur de la ville; pour faire cela,
tant donne la disposition particulire des rues, il fallait monter, et
les Terriens, peu habitus, depuis quelques semaines,  faire usage de
leurs jambes, avaient quelque peine  suivre leur guide.

Enfin ils arrivrent, suant et soufflant, au sommet mme de la colline,
centre auquel aboutissaient, comme autant de rayons, toutes les avenues
de la capitale.

L, ils durent s'arrter; devant eux, sur une place immense, ne mesurant
pas moins de plusieurs kilomtres carrs, une foule compacte et bariole
se pressait, criant et gesticulant.

Ossipoff frona les sourcils et murmura d'une voix amre:

--Voil donc la raison pour laquelle la ville est dserte; tout le monde
est ici pour faire une ovation  ce misrable.

Farenheit fit entendre un ricanement qui ressemblait fort  un
rugissement.

--Laissez faire, laissez faire, grommela-t-il, cela va changer et, tout
 l'heure, nous allons rire.

[Illustration]

Le Palais du roi.

Et, en disant ces mots, un clair de haine luisait dans les yeux de
l'Amricain.

Tous les visages taient tourns dans la direction d'une habitation
monumentale s'levant, au sommet de la colline, d'une vingtaine de
mtres au-dessus des autres maisons et fermant, en forme de demi-lune,
tout un ct de la place.

--C'est le palais du roi! dit Brahms  Ossipoff; c'est l qu'a t
transporte l'trange chose dont je vous ai parl et que tout ce peuple
est rassembl ici pour contempler.

--Et c'est l qu'il nous faut aller? demanda Fricoulet, pouvant par la
perspective de traverser cette mer humaine dont les vagues houleuses
moutonnaient  perte de vue.

En ce moment, une exclamation de surprise retentit; l'un des Vnusiens,
placs devant eux, venait, en se retournant, de les apercevoir.

D'un geste, il attira l'attention de son voisin, qui en fit autant pour
le sien et, en moins de cinq minutes, toute la foule faisant volte-face,
regardait les Terriens, se poussant, se bousculant, s'crasant pour les
mieux voir et les considrer de plus prs.

Tout d'abord, la curiosit des indignes se trouva contenue par
l'inquitude premire et l'indcision qui les saisirent  l'aspect de
ces tres, nouveaux pour eux.

Mais ils ne tardrent pas  s'enhardir, peu  peu le cercle form autour
d'Ossipoff et ses compagnons se rtrcit et, bientt, un Vnusien plus
audacieux avanant la main, toucha du bout des doigts le vtement de
Farenheit.

[Illustration]

Celui-ci se recula avec dignit.

--_By God!_ grommela-t-il, nous prennent-ils pour des btes curieuses?

--Voil qui est humiliant pour un citoyen de la libre Amrique, rpondit
Fricoulet gouailleur... Aprs tout, ils ont raison, car nous en faisons
tout autant, nous autres qui avons la prtention d'tre civiliss...
Rappelez-vous la foule qui se presse, en t, au Jardin d'acclimatation,
autour des cages contenant les chantillons de quelque peuplade sauvage.

Comme il achevait ces mots, un cri pouvantable retentit et un mouvement
de recul se produisit aussitt.

C'tait un Vnusien qui, fortement intrigu par le monocle encadr dans
l'arcade sourcilire de Gontran, avait voulu, par le toucher, se rendre
compte de cette chose trange.

[Illustration]

Paysage vnusien.

M. de Flammermont avait, sans y penser, dtendu son bras et son poing
ferm tait venu frapper l'indigne en pleine poitrine; le Vnusien
avait pouss un cri de douleur et la foule, pouvante, avait recul
aussitt.

--Ce que vous venez de faire est de la dernire imprudence, dclara
Ossipoff.

--Fallait-il me laisser tripoter par ce sauvage? demanda le jeune homme
avec dgot.

--Peut-tre bien allez-vous tre oblig de vous laisser tripoter quand
mme, riposta le vieillard, car, si je ne me trompe, tout ce monde l va
nous tomber sur le dos.

Il rgnait, en effet, dans la foule, une animation extraordinaire;
au-dessus des ttes, des poings se dressaient, agitant des btons; mme
quelques mains taient armes d'instruments en bronze, ressemblant  de
larges poignards, mais que l'on tenait par le milieu, comme un bton 
deux bouts.

[Illustration]

Du mme mouvement, les quatre hommes tirrent leur revolver et se
mettant tous les quatre dos  dos, de faon  faire face de tous les
cts aux assaillants, se tinrent prts  rsister  la premire
attaque.

--C'est gal, murmura Ossipoff, Brahms est bien long  revenir... s'il
tarde encore, il pourrait bien nous retrouver en lambeaux.

Tout  coup, une immense clameur s'leva et une pousse formidable se
produisant, les premiers rangs des Vnusiens se trouvrent, malgr eux,
jets sur les Terriens.

Quatre coups de feu retentirent; c'tait Ossipoff et ses compagnons qui
venaient, ensemble, de dcharger en l'air leur revolver.

[Illustration]

Ce fut un brouhaha indescriptible, un tumulte pouvantable, une clameur
assourdissante o se mlaient les cris d'effroi et les hurlements de
douleur de ceux que les plus forts crasaient dans leur fuite.

Voyant le succs inespr obtenu par cette premire dcharge, les
Terriens en firent une seconde qui accentua la dbcle; en moins de cinq
minutes, la place fut compltement dserte; les Vnusiens avaient
regagn leurs maisons dans lesquelles, sans doute, ils devaient se
barricader fortement.

Fricoulet partit d'un large clat de rire.

--Ah! dit-il, les peuples non civiliss ont du bon... Jamais un gardien
de la paix,  Paris, n'obtiendrait par la douceur et les paroles
conciliantes un semblable rsultat.

--Puisque Brahms ne vient pas  nous, dit Ossipoff, allons  lui.

Ce disant, suivi de ses compagnons, il s'avana vers le palais.

Comme ils taient arrivs  peu de distance, un panneau d'une vingtaine
de mtres de haut se dplaa tout  coup, roulant avec un bruit de
tonnerre sur des galets de bronze, dcouvrant une baie large de quinze
mtres environ, par laquelle les Terriens aperurent un spectacle qui
les frappa d'tonnement et d'admiration.

Au milieu d'une salle immense, sur un trne tout de bronze poli et
tincelant comme de l'or, un Vnusien tait tendu; les jambes,
entoures de bandelettes brillantes, reposaient sur des coussins de
pourpre; le buste, envelopp d'une sorte de toge en toffe blanche,
toute constelle d'toiles et de soleils, tait soutenu par des
oreillers de couleur jaune enrichis d'un mtal inconnu aux Terriens,
mais qui semblait luire comme des charbons enflamms.

Sur la tte, une sorte de tiare, du mme mtal que celui dont taient
orns les oreillers, semblait faire planer, au-dessus du Vnusien, un
astre resplendissant.

Du reste, le trne, le personnage lui-mme, taient inonds d'une
lumire blouissante qui donnait vritablement l'impression d'une
divinit.

Tout autour, la salle tait sombre, pleine d'une ombre mystrieuse dans
laquelle on entendait un bourdonnement de respirations contenues; les
yeux d'Ossipoff, s'habituant peu  peu  l'obscurit, dcouvrirent
bientt, rangs en cercle, figs dans une immobilit de statue, des
corps agenouills sur le sol, dans une attitude prosterne, le front
touchant les dalles, entre les deux coudes appuys, les avant-bras
relevs, dressant au-dessus de la nuque les mains ouvertes en forme de
coupes.

Sur ces mains, une sorte de brasier tait pos dans lequel brlait, avec
des flammes dores, un foyer ardent dont toute la lueur tait concentre
par des miroirs rflecteurs en bronze poli, sur le trne et sur la
quasi-divinit qu'il supportait.

Au-dessus du trne, dans un rcipient immense, des flammes blanches et
crpitantes tincelaient, et, renvoyes de miroirs en miroirs, venaient,
elles aussi, converger sur le trne, resplendissant comme un astre au
milieu de la nuit sombre.

Longuement, la statue ainsi irradie, fixa Ossipoff et ses compagnons
qui, instinctivement, s'taient dcouverts; puis, sans un geste, sans un
mouvement, elle fit entendre un petit clappement de langue. Aussitt,
tous les corps prosterns sortirent de leur immobilit, et, glissant
sans bruit sur les dalles de bronze, se retirrent  reculons et
disparurent, fondus dans l'ombre, ainsi que disparaissent les gnies
dans les feries.

Alors, la statue leva la main;  ce signe, un Vnusien agenouill auprs
du trne, se redressa et,  demi-courb, s'en vint,  reculons galement
trouver les Terriens: c'tait Brahms.

--Le roi, fit-il  Ossipoff, consent  vous donner audience; approchez,
il est dj, par moi, au courant de vos aventures... expliquez-lui ce
que vous dsirez.

--Tu m'as dit, rpondit le vieillard, que l'on avait transport ici une
chose trange trouve, il y a quelques jours, dans l'un des Ocans de
ton monde... Je voudrais savoir ce que sont devenus les tres qui y
taient contenus?

[Illustration]

Brahms traduisit ces mots au roi dont les lvres, aprs quelques
instants de silence, firent entendre un murmure confus de paroles brves
et sonores.

Le visage du Vnusien reflta aussitt un tonnement profond.

--Le roi, dit-il, ne comprend pas ce que tu veux dire... l'objet en
question tait vide.

--Vide! s'cria Ossipoff stupfait.

Ses paupires se fermrent, ses jambes flchirent, et il ft tomb, si
ses compagnons qui s'taient approchs en le voyant plir, ne l'avaient
soutenu dans leurs bras.

--Qu'arrive-t-il? demandrent-ils, le coeur treint, pour des raisons
diverses, par une angoisse horrible.

Le vieux savant laissant tout  coup tomber sa tte entre ses mains, se
mit  sangloter.

Alors, M. de Flammermont poussa un cri dchirant:

--Morte!... Slna est morte!... mais parlez donc, monsieur Ossipoff,
vous voyez bien que vous me mettez  la torture.

--Disparue! balbutia le vieillard... on n'a vu ni elle, ni Sharp.

Gontran tait accabl; appuy sur Fricoulet, il promenait, autour de
lui, des regards vagues et hagards.

Farenheit, lui, grenait, entre ses dents, un chapelet des jurons yankee
des plus expressifs, tandis que ses doigts, machinalement, se crispaient
sur une proie invisible.

--Comment! disparus!... s'exclama l'ingnieur qui, seul, parmi les
Terriens, conservait tout son sang-froid, voil qui demande des
explications... exigez donc de Brahms qu'il vous donne des dtails.

D'une voix tremblante et coupe par les larmes, Ossipoff pria Brahms
d'insister auprs du roi pour savoir dans quelles circonstances avait
t faite la trouvaille dont il avait t parl aux Terriens.

Aprs avoir cout parler religieusement Sa Majest vnusienne, Brahms
se tourna vers le vieillard.

--C'est, parat-il, vers la mme poque que celle  laquelle vous avez
abord sur notre monde; les astronomes ont signal, dans l'espace, un
corps qui semblait se diriger sur nous... tout d'abord on avait cru
qu'il s'agissait du mystrieux missaire des autres mondes clestes qui
avait visit notre plante quelques jours auparavant...

[Illustration]

Ossipoff tressaillit et saisissant, par le poignet, le Vnusien bahi.

--Que dites-vous? s'cria-t-il, et quel est cet missaire dont vous
parlez.

--Un tre en tous points semblable  vous, qui venait de la Lune et se
disait originaire d'un monde que nous apercevons d'ici et qu'il appelait
_Terre_.

--Sharp! c'est Sharp! gronda Farenheit.

--Oui, c'est Sharp, rpta Ossipoff;  ce sujet il ne peut y avoir aucun
doute.

Et d'une voix tremblante d'motion, il demanda  Brahms:

--Cet individu... qu'est-il devenu?

--Il a fait ici un long sjour, rpondit le Vnusien, aprs quoi, il a
continu son voyage.

Le vieillard chancela.

--Mon Dieu!... balbutia-t-il.

Puis, aprs un moment:

--Mais, il n'tait pas seul, n'est-ce pas, il avait une compagne avec
lui, une jeune fille?...

--Le voyageur tait seul...

--Qui sait si le misrable ne s'est point dbarrass de la pauvre enfant
en la prcipitant dans l'espace, sanglota Ossipoff.

Un rugissement accueillit ces paroles; c'tait Farenheit que ce nouveau
crime probable de son ennemi mettait en fureur.

--_By God!_ hurla-t-il en grinant des dents, dire que Dieu ne me
laissera pas mettre la main sur ce bandit!

Accabl, en proie  un dsespoir profond, Gontran, la tte sur la
poitrine, demeurait immobile.

C'en tait fini du rve d'amour dont il s'tait si longtemps berc et
qui l'avait pouss  tant de millions de lieues de sa plante natale.

Slna tait  jamais perdue pour lui, il pouvait mourir.

[Illustration]

Seul, l'ingnieur qui n'avait au coeur ni l'amour de Gontran pour Slna,
ni la haine de Farenheit pour Sharp, avait conserv tout son calme et,
en prodiguant, aux uns et aux autres, ses consolations, il se demandait
s'il tait dans les choses acceptables qu'aprs s'tre loign de
plusieurs millions de lieues du boulevard Montparnasse pour faire le
tour du monde cleste, il s'arrtt en si beau chemin?

Et carrment il rpondait non.

--Voyons, dit-il, en toutes choses, il s'agit de ne pas s'emballer...
examinons la situation avec calme; d'abord, vous monsieur Ossipoff, vous
avez tort de dduire la mort de mademoiselle Slna, de ce que personne
ne l'a aperue. Pour tre un gredin, Sharp n'en est pas moins un homme
intelligent et c'et t, de sa part, une incommensurable btise que de
mettre sa compagne en libert.

--Dans un pays comme celui-ci, que risquait-il?... la pauvre enfant et
t incapable de se faire comprendre, dit tristement Ossipoff.

--En quelque endroit de l'Univers que vous vous transportiez, rpliqua
l'ingnieur, et  toutes les poques, les larmes ont leur loquence et
les supplications de votre fille eussent attendri ces gens-l.

--Qu'en conclus-tu donc? demanda Gontran en relevant la tte, avec une
lueur d'espoir dans les yeux.

--Que Sharp a d enfermer soigneusement mademoiselle Slna dans le
wagon et s'arranger de faon  la soustraire  tous les regards.

Farenheit inclina la tte  plusieurs reprises.

--Ce que dit M. Fricoulet parat fort sens, grommela-t-il.

Peut-tre l'Amricain n'avait-il pas, au sujet de l'existence de la
jeune fille, une conviction absolue, mais son rle,  lui, tait de
paratre y croire, autrement, ses compagnons, dcourags, eussent
probablement renonc  poursuivre Fdor Sharp et, alors, c'en et t
fait de ses projets de vengeance.

--Sincrement, poursuivit Fricoulet, je ne vois point quelles raisons
et eues Sharp de se porter  quelque violence sur votre fille... c'est
un filou, c'est un gredin... mais rien ne prouve qu'il y ait en lui
l'toffe d'un assassin.

Et frappant amicalement sur l'paule de M. de Flammermont, il ajouta:

--Donc, ne perdons pas courage et cherchons par quels moyens on pourrait
rattraper ce monsieur.

--Le rattraper! murmura Gontran avec dcouragement, savons-nous
seulement quel chemin il a pris?

--Il ne peut en avoir pris qu'un: celui-l que nous-mmes nous nous
proposions de suivre.

--Il faudrait tre certain!

--Certain! s'exclama l'ingnieur, mais cela ne peut faire l'ombre d'un
doute, car tant donn le moyen de locomotion qu'il nous a vol, il est
oblig de marcher toujours sur le Soleil: nul doute que Mercure ne soit
la prochaine station vise par lui.

--Or, poursuivit Ossipoff, qui reprenait courage en mme temps que lui
revenait un peu d'espoir, Mercure ayant pass  son aphlie, il y a cinq
jours, la plante arrivera dans cinq jours,  sa plus courte distance de
Vnus, c'est--dire  dix millions de lieues; ces dix millions de
lieues, Sharp mettra environ dix-sept jours  les parcourir.

--Oh! bougonna Farenheit, que nous importe la rapidit avec laquelle il
nous fuit, du moment que nous n'avons aucun moyen de le suivre.

--Voil qui ne manque pas de logique, pensa Fricoulet.

Mais, haussant les paules, il se tourna vers Gontran et lui dit:

--Voyons, toi qui, deux fois dj, nous a tirs d'embarras, tu pourrais
bien, cette fois-ci encore...

[Illustration]

M. de Flammermont le saisit par le poignet:

--Mon cher Alcide, grommela-t-il, je ne suis pas d'humeur  plaisanter
et je te prie...

Mais Ossipoff, qui avait entendu l'observation de l'ingnieur,
s'approcha du jeune homme et d'une voix suppliante:

--Mon enfant, dit-il, mon fils...

--Mon cher monsieur, rpliqua Gontran, j'ai le coeur broy, comment
voulez-vous que j'aie l'esprit assez lucide...

Et cependant il murmura dans un soupir:

--Ah! si nous avions encore notre sphre...

--Qu'en ferions-nous?

--N'est-ce point aux environs de cette ville que se trouve situe la
montagne au sommet de laquelle est install l'appareil tlgraphique
reliant Vnus  la Lune?

--Parfaitement si... o veux-tu en venir?

-- ceci: que nous aurions pu utiliser cet appareil.

--Pour retourner dans la Lune? grommela Farenheit.

--Eh! non! pour continuer notre voyage.

--Comprends pas, murmura l'Amricain.

--Cela prouve que vous avez la comprhension difficile, mon cher sir
Jonathan, rpliqua le jeune comte... au surplus cette discussion est
oiseuse, puisque la sphre n'est point en notre possession.

Pendant tout ce dialogue, le roi tait demeur sur son trne, fig dans
son immobilit majestueuse, les regards attachs sur les Terriens dont
il cherchait, par leurs gestes,  deviner les paroles.

Brahms, immobile lui aussi, attendait, soit qu'ils s'adressassent 
lui, soit que le roi lui donnt un ordre.

Tout  coup Fricoulet poussa un cri.

--Mais, j'y pense, dit-il  Ossipoff, tout  notre rage de voir Sharp
nous chapper une seconde fois, nous n'avons point pens  demander 
ces gens ce qu'est cet appareil trange trouv par eux et qu'ils ont
amen ici... du moment que ce n'est point l'obus de ce gredin, qu'est-ce
que cela peut tre?

[Illustration]

Farenheit se frappa le front.

--_By God!..._ gronda-t-il, si c'tait notre sphre!...

Ossipoff fit entendre un ricanement gouailleur:

--C'est impossible, rpliqua-t-il.

--Nous pouvons toujours nous en assurer, rpliqua l'ingnieur;
interrogez-donc Brahms.

Le Vnusien transmit aussitt la question du vieillard au roi, qui
laissa tomber de ses lvres,  demi-entr'ouvertes, un murmure  peine
perceptible.

Brahms s'inclina, alla rapidement  l'extrmit de la salle et, d'un
geste brusque carta une haute tenture.

[Illustration]

Les Terriens ne purent retenir un cri de surprise et de joie:
tincelant, dans l'ombre, c'tait leur sphre qui venait de leur
apparatre.

Oubliant la prsence de Sa Majest vnusienne, Fricoulet se livra  un
entrechat dsordonn; quant  l'Amricain, il agita en l'air sa
casquette de voyage, en rptant par trois fois, d'une voix sonore:

[Illustration]

--Hurrah!... hurrah!... hurrah!...

Pendant ce temps, Ossipoff et Gontran tombaient aux bras l'un de l'autre
et se donnaient une accolade mue.

Enfin, chacun ayant,  sa faon, manifest sa joie, Ossipoff pria le
Vnusien d'exposer au roi quelles taient les intentions de ses
compagnons.

--En quittant Wourch, la belle plante double que vous admirez d'ici
pendant les nuits claires, dit-il, nous pensions pouvoir rejoindre dans
votre monde le voyageur que vous avez vu, il y a quelques jours, et qui
dites-vous, est parti dj... nous vous demandons en consquence, de
nous mettre  mme de continuer notre voyage, en nous permettant
d'utiliser votre rflecteur...

Par l'organe de l'interprte, le roi rpondit fort gracieusement qu'il
se mettait  l'entire disposition des hardis explorateurs; mais que
l'migration commenait ds le lendemain, qu'en consquence les Terriens
devaient remettre  deux mois l'excution de leur projet.

Ossipoff, en entendant cette rponse, poussa un sourd gmissement; quant
 Gontran, frappant du pied, il demanda ce que signifiait cette
plaisanterie.

Brahms, auquel fut traduite l'observation du jeune comte, rpondit:

[Illustration]

--Les peuples de notre Monde, sont en migration perptuelle pour
chercher un milieu tempr indispensable  la vie; deux fois par an,
nous passons d'un hmisphre dans l'autre, pour fuir soit les dvorantes
ardeurs du solstice, soit les froids sombres du ple. Demain est
l'poque  laquelle, d'aprs les statuts royaux, nous devons nous mettre
en marche pour l'hmisphre Sud.

--Eh! s'cria Gontran, nous ne sommes points les sujets de Sa Majest
vnusienne, et ses statuts sont pour nous lettre morte. migrez si bon
vous semble, quant  nous qui avons affaire ici, nous resterons.

Brahms ne comprit pas les paroles de M. de Flammermont, mais il en
devina le sens.

--Je doute, dit-il  Ossipoff, que vos compagnons et vous, soyez
organiss de faon  supporter le froid glacial qui va enfermer, durant
deux mois, ces contres dans un cercueil de glace; c'est une mort
certaine qui vous attend.

--Je ne doute pas de la vrit de ce que vous venez dire, rpliqua
tristement le vieillard, mais le dlai que vous nous assignez dtruit en
nous tout espoir de jamais rejoindre celui que nous poursuivons... or,
mourir de froid ou mourir de dsespoir, c'est tout un pour nous.

Le roi, auquel cette rponse navre fut traduite, garda le silence
quelques instants; puis enfin, se dpartissant, pour la premire fois,
de son impassibilit, il se mit  gesticuler avec une vivacit extrme,
tout en causant  Brahms.

Celui-ci, quand Sa Majest eut fini de parler, se tourna vers le vieux
savant.

--Voici, dit-il, ce qui vous est propos: vous suivrez l'migration,
car, ainsi que je vous l'ai dit, tout  l'heure, vous ne pouvez demeurer
ici; les habitants du pays de Boos, que vous avez vus dans leur lment
et que leur constitution physique met  mme de supporter les froids les
plus rigoureux, vont, ds aujourd'hui, s'occuper  dmonter pice par
pice le rflecteur de la montagne d'Itnounh et le transporteront au
sommet de la plus haute montagne de notre globe, qui se trouve
prcisment au centre de la contre o nous nous rendons; si cela vous
convient, des ordres vont tre donns immdiatement pour que ces gens de
Boos, qui nous servent d'esclaves, soient mis  la disposition du roi.

Comme bien on pense, cette proposition, transmise par Ossipoff  ses
compagnons fut accepte, par eux, avec enthousiasme.

Ils prirent Brahms de remercier chaleureusement en leur nom Sa Majest
vnusienne, qui mit le comble  ses bonts en dclarant vouloir se
charger de toute l'existence matrielle des voyageurs.

Ds le lendemain, ainsi que le leur avait dit Brahms, ce fut, par toute
la ville, un brouhaha indescriptible, un branle-bas gnral: devant
chaque habitation, un chariot tait arrt sur lequel les habitants
chargeaient leurs meubles et ustensiles primitifs; puis lorsque la
maison tait vide, on la fermait au moyen d'une plaque de bronze et le
char allait prendre place, au bas de la colline, sur le rivage de
l'ocan du Centre, o le rendez-vous gnral tait donn.

Le soir, les chariots royaux, tirs chacun par cinquante habitants de
Boos, se mirent en marche et derrire eux, quartier par quartier et rue
par rue, tout le cortge dfila.

[Illustration]

On et dit, marchant tumultueusement sous le ciel toil, une
gigantesque et fantastique caravane, traant, dans le dsert, un sillon
formidable.

Et cette marche dura huit jours pendant lesquels les Terriens eussent pu
se croire en excursion  travers quelque pays d'Orient, tant la chaleur
tait forte et aussi en raison de la faune et de la flore merveilleuses
qu'il leur tait donn d'admirer et d'tudier.

En arrivant au terme du voyage, ils trouvrent un paysage, en tout point
semblable  celui qu'ils avaient quitt; au bord d'une mer bleue et sans
vagues, sur la croupe d'une colline leve, une ville d'airain
s'tageait, dployant, sous le soleil torride, ses avenues en ventail;
non loin, coupant l'horizon d'une ligne sombre, se dressait une chane
de montagnes, dont les cimes se perdaient dans les nuages.

--Eh! eh! grommela Ossipoff, les yeux fixs dans cette direction, c'est
bien cela.

--On dirait que vous vous reconnaissez, grommela l'Amricain d'un ton
railleur.

--Si je me reconnais, riposta le vieillard, assurment. C'est une des
rgions que j'ai le plus souvent explores... au tlescope. Ainsi ce pic
que vous apercevez-l, sur votre droite et qui parat tre le plus lev
de tous, a dj t mesur plusieurs fois, d'abord par Schroter en
1789, puis en 1833 et en 1836, par Beer et Madler... aussi par moi-mme,
il y a quelques annes  peine... eh bien! nous sommes tous tombs
d'accord pour donner,  ce pic, une hauteur de quarante kilomtres
environ.

--Et il nous va falloir grimper cela  pied? grommela Farenheit.

-- moins que vous ne comptiez monter en funiculaire, riposta Fricoulet
gouailleur.

L'Amricain haussa les paules d'un mouvement furieux.

--Depuis de si longues semaines que je n'ai point fait usage de mes
jambes, dit-il, j'ai les articulations rouilles, et, vritablement, je
ne sais si j'aurai les forces ncessaires...

--On pourra vous louer des habitants du pays de Boos, dit Gontran en
riant, cela vous remplacera les mulets dont on se sert, en Suisse, dans
certaines ascensions.

Ossipoff hochait la tte, tout pensif.

--Il nous faudra au moins huit jours pour arriver l-haut, murmura-t-il.

--Le fait est, ajouta Fricoulet, que le Mont-Blanc n'est qu'une vulgaire
taupinire  ct de ce sommet monstrueux.

--Mais, poursuivit l'Amricain avec une lgre inquitude dans la voix,
arrivs l-haut nous ne pourrons plus respirer...

-- ce point de vue l, rien  craindre, rpliqua l'ingnieur; au pis
aller, nous avons nos _respirols_, mais je doute que nous ayons besoin
de nous en servir; l'atmosphre doit tre encore assez dense pour
permettre  nos poumons terrestres de fonctionner  l'aise.

Tout en parlant, les Terriens, guids par Brahms, s'taient mis en
marche et bientt ils s'taient engags dans un chemin en lacet,
serpentant au milieu d'normes roches.

Pendant prs d'une heure, ils montrent, suant, soufflant, geignant,
maugrant; puis soudain le signal de la halte fut donn et Ossipoff
auquel le Vnusien causait avec animation, s'approcha de Farenheit.

--Rassurez-vous, sir Jonathan, dit-il, vos jambes n'auront pas la peine
de vous refuser un service que vous ne leur demanderez pas. Grce aux
Vnusiens, qui ont, parat-il,  desservir un hpital install presque
au sommet mme de cette montagne, nous la gravirons sans fatigue, dans
un vhicule trs commode et trs simple.

--Un vhicule! s'cria Fricoulet trs intress... mais quelle sorte de
vhicule?

Comme il achevait ces mots, d'une anfractuosit de rochers sortit un
grand chariot, mont sur une douzaine de roues en bronze, basses et fort
larges;  l'avant,  une sorte de timon trs court, une chane de bronze
tait attache, se droulant,  perte de vue, sur le flanc de la
montagne.

--Mais c'est le systme des remorqueurs qui font le service entre Rouen
et Paris, s'cria Gontran.

--Sauf que nous ne voyons pas le remorqueur, riposta l'ingnieur.

Interrog, Brahms expliqua que sur le versant oppos de la montagne une
arme d'habitants de Boos, attels  la chane, descendaient jusqu' la
plaine, formant ainsi contrepoids.

Rapidement, on chargea sur le chariot, tous les ustensiles et les
bagages des voyageurs, ainsi que les diffrentes pices du rflecteur
qu'il s'agissait d'installer  nouveau au sommet de la montagne.

Puis, le signal du dpart fut donn et l'ascension commena.

En vingt-quatre heures, aprs plusieurs haltes effectues  diffrentes
hauteurs, pour permettre sans doute  la machine humaine de prendre
quelque repos, on arriva  une hauteur de trente kilomtres; l, on
abandonna le vhicule et il fallut continuer le voyage  pied, au milieu
d'une couche de nuages si paisse qu'on ne voyait point  dix pas autour
de soi, longeant des prcipices normes dont la vue seule donnait le
vertige.

Enfin, au bout de soixante heures de fatigues surhumaines, et aprs
avoir, par miracle, chapp  la mort qui les guettait, presque  chaque
pas, Ossipoff et ses compagnons arrivrent au plateau qui couronnait la
montagne et dominait, de quarante-deux kilomtres le niveau des ocans
vnusiens.

L, on prit un peu de repos; puis on dballa les appareils et ds le
lendemain le travail commena, travail gigantesque, insens, et que pour
mener  bien, l'nergie et l'opinitret des Terriens furent tout juste
suffisantes: heureusement Brahms, investi pour cette circonstance de
toute l'autorit royale, avait pris sa besogne  coeur et ne laissait pas
une minute de repos  l'arme d'esclaves travaillant sous ses ordres.

[Illustration]

--Alcide! dit tout  coup Gontran  Fricoulet, il y a une chose qui me
tourmente.

--Laquelle?

--Dans un voyage du genre de celui que nous avons entrepris, le
principe, n'est-ce pas, pour s'lancer d'une plante sur l'autre, est de
profiter des moments o elles sont le plus rapproches.

--Assurment... c'est l'A, B, C de la logique.

--Aussi, pour aller de la Terre  la Lune, nous avons profit du
prige.

--Tout comme Sharp, en partant  notre place, a profit de l'poque 
laquelle la Lune et Vnus se trouvent  leur plus grande proximit l'une
de l'autre c'est--dire du priaplrodite...

--Et si je ne me trompe, il a encore appliqu le mme principe en
partant, il y a un mois pour Mercure?

--Comme de juste... mais o veux-tu en venir?

-- te poser cette question:  quel point de son orbite se trouvera
Mercure, quand nous quitterons ce monde?

--Si nous pouvons, comme c'est probable, partir demain, Mercure sera en
quadrature avec le Soleil, c'est--dire que, relativement  une ligne
allant de cet astre  la plante o nous nous trouvons, il formera un
angle droit.

--Alors, murmura Gontran effray, ce ne sera plus neuf millions de
lieues que nous aurons  franchir?

--Non, ce sera treize millions et demi.

Le jeune comte fit un bond formidable.

--En ce cas, il est inutile de partir, nous n'atteindrons pas Mercure.

--Tranquillise-toi; avec des gaillards comme nous, quelques millions de
lieues de plus ou de moins importent peu... Avant une semaine, la
plante des commerants et des voleurs nous donnera l'hospitalit.

[Illustration]




CHAPITRE VII

 TRAVERS L'ESPACE INTERPLANTAIRE

[Illustration]


MICKHAIL Ossipoff, la face colle  l'un des hublots de la logette,
sondait curieusement l'espace; Fricoulet, son invitable carnet  la
main, alignait des colonnes de chiffres; Jonathan Farenheit ronflait 
poings ferms; Gontran, assis sur le divan,  ct de son ami, les
coudes sur les genoux et le front dans les mains, tait immobile comme
une statue.

Tout  coup, un soupir profond, dchirant, fit tressaillir l'ingnieur,
il suspendit ses calculs, et posant doucement la main sur l'paule de M.
de Flammermont:

--Qu'as-tu? murmura-t-il... tu t'ennuies?

Le jeune comte secoua la tte.

--Je viens de calculer, rpondit-il, que voil juste dix-huit mois que
j'ai demand la main de Slna.

Fricoulet eut un petit rire satanique.

--Et tu te trouves, sans doute, malheureux de n'tre pas plus avanc
aujourd'hui qu'il y a dix-huit mois, fit-il en haussant les paules...
mais, mon cher ami, tu ignores ton bonheur.

Et il ajouta d'un ton dclamatoire, en levant les yeux vers le sommet de
la logette:

--_O fortunatos nimium_...[3]

[Illustration]

M. de Flammermont se redressa.

--Alcide, grommela-t-il, tu m'impatientes  la fin, avec tes ternelles
plaisanteries... J'aime Slna, je dois l'pouser!

--De quoi te plains-tu?... Les moments pendant lesquels on fait la cour
 sa fiance, ne sont-ils pas les plus heureux du mariage...

--Si tu appelles cela faire sa cour? s'exclama M. de Flammermont, tu
n'es gure difficile, en vrit!

--C'est le seul moyen de ne pas s'apercevoir de ses dfauts rciproques!

--En attendant, je me sens ridicule... je tourne au Juif-Errant!

--Les voyages forment la jeunesse, ricana l'ingnieur, quant  moi, en
dpit de tout ce que tu pourras dire, je persiste  bnir les diffrents
incidents qui retardent le moment o tu passeras au cou le collier de
l'esclavage.

Ce mot fit tressaillir Ossipoff dont l'attention, depuis quelques
instants, tait distraite par la conversation des deux jeunes gens, il
tourna brusquement le dos au hublot et s'adressant  Fricoulet:

--Voil une expression, monsieur l'ingnieur, qui, s'adressant  ma
fille, me semble malsonnante.

--Eh! monsieur, vous avez votre opinion sur l'astronomie, j'ai la mienne
sur le mariage, voil tout.

Le vieillard frona le sourcil et dit  M. de Flammermont:

--Je suis tonn, mon cher Gontran, que vous permettiez  monsieur, bien
qu'il soit votre ami, de s'exprimer de la sorte lorsqu'il parle de votre
fiance!

--Sa fiance! s'cria plaisamment Fricoulet... vous avouerez, monsieur
Ossipoff, qu'elle l'est bien peu, Gontran, lui-mme, me le faisait
observer tout  l'heure.

--Alcide! fit svrement le jeune comte.

--Ce que M. Fricoulet vient de dire est-il vrai? demanda Ossipoff en se
tournant vers Gontran.

Celui-ci, fort embarrass, ne savait gure que rpondre:

--Mon Dieu! balbutia-t-il, vous conviendrez vous mme que la situation
est trange, je vous demande la main de votre fille, il y a dix-huit
mois,  Saint-Ptersbourg, nous sommes aujourd'hui...

-- quinze cent mille lieues de la plante Vnus, dit Fricoulet en
consultant son carnet.

-- quinze cent mille lieues de la plante Vnus, rpta Gontran, et je
commence  croire que je suis moins loin de Saint-Ptersbourg que de la
date si chre o je pourrai mener  l'autel ma chre Slna!

Mickhal Ossipoff se croisa les bras sur la poitrine:

--En vrit, dit-il d'un ton quelque peu acerbe, je ne m'attendais pas 
vous entendre parler de la sorte... est-ce moi qui suis all vous
trouver pour vous demander votre main? est-ce moi qui vous ai forc  me
faire cette dclaration que vous m'avez faite  l'observatoire de
Poulkowa et que je me rappelle textuellement: Ce ne sont pas des
millions, des billions et mme des trillions de lieues qui peuvent
effaroucher un amour tel que le mien.

Le vieillard se tut un moment, foudroyant d'un regard Gontran qui
courbait la tte.

Puis il ajouta avec un petit ricanement:

--Cela, rien ne vous forait  le dire!... Vous avez parl de trillions
de lieues, et pour quelques millions  peine que vous avez parcourues,
vous voil dj regrettant votre parole.

--Monsieur Ossipoff, rpliqua Gontran avec beaucoup de dignit, vous
donnez  une mauvaise plaisanterie de mon ami Fricoulet, un sens que
lui-mme n'a certainement pas voulu lui donner... je ne regrette rien;
ce que j'ai fait, je le referais encore; mais si vous me voyez si
sombre, si nerveux, n'en cherchez pas la cause ailleurs que dans ma
grande affection pour Mlle Slna.

Il avait prononc ces paroles d'une voix grave, profonde et pleine
d'motion.

Sans dire un mot, le vieillard lui tendit la main.

Derrire eux, un juron clata: c'tait Farenheit qui, rveill depuis
quelques instants, assistait, silencieux,  l'entretien.

--_By God!_ grommela-t-il, et dire que tout cela est la faute de ce
gredin... de ce misrable...

Ses dents grinaient, ses joues tremblaient et ses mains s'ouvraient et
se refermaient convulsivement, dans un geste d'tranglement.

--On ne pourra donc jamais l'empoigner, ajouta-t-il furieux.

[Illustration]

--Prenez patience, sir Jonathan, rpondit Fricoulet, dans quatre jours,
nous serons sur Mercure et l, esprons-le du moins, vous pourrez vous
livrer aux douceurs de la vengeance.

--La vengeance, murmura l'Amricain, est un plat qui devrait se manger
chaud, comme la soupe.

L'ingnieur hocha la tte.

--Eh! Eh! fit-il, cela dpend des gots... on prtend que les gourmets
la prfrent froide.

--Ah ! dit Farenheit en s'adressant  Ossipoff, j'espre bien que,
aussitt votre fille retrouve et ce coquin de Sharp puni, nous ferons
machine en arrire pour toucher Terre.

Ossipoff eut un brusque tressaillement; un voile sombre s'tendit sur
son visage dont les muscles se contractrent soudain, et il rpondit
d'une voix sourde,  peine distincte:

--Si c'est possible!

L'Amricain fit un bond.

--Comment! si c'est possible! _By God!_ il faudra bien que cela le soit.
Je ne suis pas comme M. de Flammermont, moi; je ne me suis pas engag 
faire le tour du monde sidral,--la gloire, moi, ce n'est pas mon
fait--je ne suis pas astronome, je ne suis qu'un simple marchand de
porcs... et l'astronomie je m'en moque comme un poisson d'une pomme...

Il s'arrta un moment pour souffler et poursuivit:

--Ma maison de commerce me rclame... d'un autre ct, les actionnaires
de la Moon's diamantal Company sont capables de croire que je leur ai
jou le tour... enfin, voici bientt venir l'poque des lections pour
la prsidence de l'Excentric Club... et j'en ai fait suffisamment pour
que mon lection soit assure... donc, je vous en prviens, aussitt mon
compte avec Sharp rgl, je demande  m'en aller.

--Et vous, monsieur Fricoulet, demanda Ossipoff, non sans anxit,
tes-vous aussi press que sir Jonathan, de revoir notre plante natale?

-- vrai dire, monsieur Ossipoff, rpliqua le jeune ingnieur, je ne
vous cacherai pas que cette course,  travers les astres, commence  me
paratre monotone... et, bien que je n'engraisse pas de porcs au
boulevard Montparnasse, bien que je n'aie pas d'actionnaires auxquels il
me faille rendre des comptes, bien que je n'aie pos ma candidature  la
prsidence d'aucun cercle--excentrique ou autre...--j'emboterais assez
volontiers le pas  sir Jonathan.

[Illustration]

Le vieillard rflchit quelques instants, puis, se retournant vers M. de
Flammermont:

--Vous avez entendu, mon cher Gontran, ce que viennent de dire ces
messieurs... comme rien, au fond, ne les oblige  poursuivre le voyage
en notre compagnie, il vous faut leur faciliter les moyens de regagner
notre point de dpart, c'est--dire la Terre... en consquence, je vous
laisse le soin de songer  ces moyens...

Sur ce, il tourna les talons et s'en fut reprendre sa place aux hublots.

Farenheit avait l'air fort satisfait et son attitude contrastait
trangement avec l'expression penaude du visage de Fricoulet.

M. de Flammermont, lui, regardait son ami, en souriant avec ironie.

--Corbleu! nous voil bien, grommela l'ingnieur... mieux valait nous
dire nettement que nous tions lis  lui indissolublement.

--Hein? fit l'Amricain en redressant l'oreille.

Gontran marcha lourdement sur le pied de Fricoulet; celui-ci fit la
grimace, mais comprit l'avertissement et se tut.

--Vous disiez? insista Farenheit...

--Moi! mais rien... si... je me rappelle... je voulais dire que la
situation de M. de Flammermont est fort difficile... il n'est pas
douteux, parbleu! qu'il ne trouve un moyen de nous rapatrier...
seulement, ce qui le gnera, ce sera pour le mettre  excution, ce
moyen.

--Baste! fit sir Jonathan, Mercure est un monde comme un autre,
j'imagine...

--Comme un autre! bougonna l'ingnieur... cela dpend de ce que vous
entendez par l: songez que Mercure est distant du soleil,  peine de
57,250,000 kilomtres, soit 14,300,000 lieues, que son diamtre ne
mesure pas plus de 1,200 lieues et que son volume gale seulement les 38
centimes de celui de la Terre.

--Eh bien! qu'importe tout cela?

Le visage de Fricoulet reflta un ahurissement profond et se tournant
vers Gontran:

--Tu l'entends, s'cria-t-il, il demande ce qu'importent  un monde, sa
distance du Soleil, son diamtre et son volume; mais, sauvage que vous
tes! il importe si bien que Mercure est la plus petite plante de tout
le systme solaire, en outre que c'est la plus rapproche de l'astre
central.

--Conclusion?

--Conclusion! Mercure ne peut tre un monde comme un autre, sans compter
que son orbite est trs excentrique,--c'est--dire qu'elle a la forme
d'une ellipse dont le soleil occupe l'un des foyers... si bien que la
diffrence entre l'aphlie et la prihlie est de six millions de
lieues... hein! six millions, c'est joli pour une orbite qui ne mesure
que vingt-huit millions de lieues de diamtre et que la plante parcourt
en quatre-vingt huit jours...

[Illustration]

--En quatre-vingt-huit jours, rpta Gontran tonn... l'anne n'a que
quatre-vingt-huit jours?

--Et savez-vous qu'elle est la consquence de cette marche rapide, c'est
que, transport sur Mercure, un enfant Terrien saurait lire et crire 
peine g d'un an; qu'un gamin de cinq ans serait un adulte et que
nous-mmes serions centenaires.

--Des annes de quatre-vingt-huit jours, murmura M. de Flammermont,
c'est cela qui ferait le bonheur des concierges et des enfants.

--Pourquoi donc? demanda Farenheit.

--Dame!  cause des trennes.

Fricoulet secoua la tte.

--Pour ma part, dit-il, je doute que la civilisation mercurienne en soit
dj arrive l.

[Illustration]

--Cependant, j'ai lu dans les _Continents clestes_ que l'intensit de
la chaleur solaire, dix fois plus grande que pour la Terre, devait avoir
dvelopp la vie avec une rapidit incroyable  la surface de Mercure.

Ossipoff se retourna:

--Cette supposition ne me parat pas juste, dit-il; car les observations
tlescopiques et spectroscopiques ont tabli, d'une manire irrfutable,
que Mercure est entour d'une atmosphre considrable, trs paisse,
dans laquelle flottent quantit de nuages et qui protge la plante
contre l'ardeur dvorante des rayons solaires quand elle est  son
prihlie; elle empche galement l'vaporation trop rapide de la
chaleur, lorsque Mercure se trouve  son aphlie...

--Alors?

--Alors je conclus, tout en tenant compte de l'intensit de chaleur, que
ce monde tant le dernier n de l'Univers, doit se trouver dans le mme
tat o se trouvait la Terre,  l'poque primaire.

Le visage de Farenheit tait devenu soucieux.

--Dans ces conditions-l, grommela-t-il, j'ai bien peur que M. de
Flammermont ne puisse, de sitt, me mettre  mme de revoir le pavillon
toil des tats-Unis.

Le jeune homme haussa les paules.

--Que voulez-vous, sir Jonathan, dit-il,  l'impossible nul n'est tenu,
et j'aurai beau me torturer la cervelle, si je ne trouve, sur Mercure,
aucune humanit capable de me donner un coup de main, je crains bien que
vous ne soyez condamn  jouir de notre socit plus longtemps que vous
ne le souhaitez.

Et, prenant un air grave pour s'adresser  Ossipoff:

[Illustration]

--Cependant, dit-il, tout en reconnaissant le bien fond de votre
raisonnement, notamment en ce qui concerne l'ge de Mercure, il me
semblait que, dans son _Cosmotheoros_, l'illustre astronome Huygens
tablissait l'existence d'une humanit semblable  la ntre.

Le vieillard se prit  rire:

--Il en est des thories de Huygens comme de celles de Fontenelle,
d'aprs lesquelles les habitants de Mercure seraient de petits tres,
vifs, agiles, toujours en mouvement, et noirs comme des ngres
d'thiopie; je ne crois pas plus  cette humanit-l qu' celle invente
par le baron de Holberg, dans son roman: _Voyage de Nicolas Klimius dans
les plantes souterraines_. L'homme-plante et l'homme-guitare imagins
par lui n'ont pas plus raison d'tre que les ngres de Fontenelle, les
hommes de Huygens et ceux du _Voyage au monde de Mercure_, publi au
XVIIIe sicle.

Ses compagnons, Farenheit lui-mme, l'coutaient avec un visible
intrt; alors pour conclure, le vieillard ajouta:

--C'est dj, pour le savant et le philosophe, un travail considrable
que de songer aux humanits existantes sans se proccuper encore de la
forme que pourront affecter les humanits futures... laissons les
sicles s'couler et alors seulement nos petits-neveux pourront
s'occuper de rsoudre ces problmes.

Sur ces mots, il retourna  son poste d'observation, laissant
l'Amricain tout dconfit par ces rvlations.

--Que fais-tu donc l? demanda Gontran en voyant Fricoulet examiner avec
attention une sorte de cadran fix  l'extrmit du pivot central de la
sphre.

--Tu le vois, je consulte mon rapidimtre.

Et,  un haussement de sourcils interrogatifs du jeune comte,
l'ingnieur ajouta:

--C'est un indicateur de mon invention au moyen duquel je puis,  tous
moments, m'assurer que les ondes lumineuses parviennent bien  la sphre
et l'actionnent avec la mme force.

--Trs pratique, approuva Gontran; mais le systme?

--coute, je vais tre aussi clair que possible;  toi de comprendre si
tu peux... Qui soutient et pousse dans l'espace notre vhicule? les
vibrations lances par le rflecteur vnusien; de ces vibrations, j'en
emploie une partie infinitsimale  actionner un radiomtre tournant
dans son ampoule de verre; deux engrenages conduisent l'aiguille qui
tourne devant ce cadran. Tant que le radiomtre fonctionne  grande
vitesse, l'aiguille est pousse  l'extrmit de sa course; si, pour une
raison ou pour une autre, le fonctionnement se ralentissait, un ressort
ramnerait plus ou moins l'aiguille vers le zro... as-tu compris?

[Illustration]

--Tellement bien compris, rpliqua Gontran dont l'oeil ne quittait plus
le rapidimtre, que j'en ai eu un frisson par tous les membres; alors,
lorsque cette aiguille sera  zro...

--Si elle est  zro avant que nous n'atteignions la zone attractive de
Mercure, nous retomberons sur Vnus.

Et voyant l'effet dplorable produit par cette dclaration sur son ami,
l'ingnieur ajouta:

--Mais rassure-toi, il n'y a aucune raison pour qu'un semblable accident
survienne... et puis, surviendrait-il, que nous sommes assez accoutums
aux chutes pour n'en pas craindre une de plus.

--Aussi, repartit Gontran, n'est-ce point la crainte de me rompre les os
qui me fait trembler... c'est tout le temps que nous perdrions  revenir
sur nos pas, alors que Sharp continue  marcher de l'avant.

Ce disant, il considrait l'instrument avec anxit.

--Dans ce moment, demanda-t-il, comment nous comportons-nous?

--Nous filons  toute vitesse et, si mes calculs sont exacts, avant
quarante-huit heures nous aurons franchi le point neutre.

Farenheit se frotta les mains avec nergie.

--Alors, l'accident pourra se produire, grommela-t-il, nous tomberons...
mais qu'importe, puisque nous tomberons sur Mercure.

Sa phrase s'acheva dans un formidable billement.

--Cette temprature sngalienne pousse au sommeil, ne trouvez-vous pas?
demanda-t-il en s'tendant sur le divan.

--Eh! eh!... c'est contagieux, fit plaisamment Fricoulet en voyant
Gontran s'allonger, lui aussi,  sa place habituelle.

--C'est bien possible! rpliqua le jeune homme  haute voix, de faon 
tre entendu d'Ossipoff.

Et d'un clignement d'yeux appelant son ami prs de lui:

--Chut! murmura-t-il, je vais profiter de ce que M. Ossipoff est plong
dans ses contemplations, pour tudier un peu Mercure.

L'ingnieur tait bahi.

--Tu as une singulire faon d'tudier les astres, rpondit-il sur le
mme ton...  moins que tu ne pries Morphe de t'envoyer des rves
astronomiques, je ne vois pas trop comment...

M. de Flammermont sourit finement et, tirant de dessous sa couverture de
voyage un volume qu'il ouvrit:

--Et les _Continents clestes!_ les comptes-tu pour rien?...

--Compris, rpliqua Fricoulet; eh bien! je te laisse  ta leon; pioche
ferme; moi, je vais aussi travailler un peu...

Et il alla s'installer  un hublot voisin de celui o le vieillard
s'tait tabli avec sa lunette.

Un quart d'heure ne s'tait pas coul que l'oreille de l'ingnieur fut
dsagrablement frappe par deux bruits sonores, mais de tonalits
diffrentes qui emplissaient la logette.

Il se retourna et vit Gontran qui s'tait assoupi, le nez sur l'ouvrage
de son illustre homonyme, et qui mlait ses ronflements  ceux de
l'Amricain.

[Illustration]

Une quarantaine d'heures s'coulrent ainsi dans une monotonie
dsesprante pour M. de Flammermont et Jonathan Farenheit, le premier
soupirant pour Slna, le second rugissant aprs Sharp; puis, quand ils
avaient suffisamment l'un soupir, l'autre rugi, ils cherchaient, dans
le sommeil l'oubli de leur amour strile et de leur haine impuissante.

Quant  Ossipoff et  Fricoulet, ils ne quittaient gure leurs hublots
d'observation que pour prendre le repos strictement ncessaire au
maintien de leurs forces; tout le reste de leur temps, ils le passaient,
l'oeil viss  la lunette ou la main noircissant leurs carnets de calculs
interminables.

On touchait  la fin du second jour, lorsque Gontran, impatient de voir
Fricoulet toujours assis  la mme place et plong dans ses calculs
algbriques, s'approcha de lui.

--Alors, fit-il, nous serions enferms, pendant des annes, dans cette
cage que, pendant des annes, tu regarderais et tu calculerais.

[Illustration]

--Ce ne sont point des annes, rpondit l'ingnieur, ce sont des sicles
qu'il faudrait pour pouvoir, non pas comprendre, mais commencer 
comprendre l'Univers.

--Mais, en ce moment, que fais-tu?

--J'tablis, ou plutt je cherche  tablir un point dlicat
d'astronomie.

Gontran leva les bras au ciel.

--Encore! s'exclama-t-il; mais l'astronomie n'est donc remplie que de
points dlicats?

--Il y a une toile connue, classe par Groombridge, sous le numro
1830, qui plonge les savants dans une perplexit profonde,  cause de sa
prodigieuse vitesse de translation.

--Les toiles fixes marchent donc! interrompit le jeune comte.

Fricoulet lui saisit le bras en lui dsignant, d'un hochement de tte,
Mickhal Ossipoff.

Heureusement, le vieillard, plong dans la contemplation du ciel,
n'avait rien entendu.

--Si elles marchent! riposta l'ingnieur, assurment, et mme avec une
certaine rapidit; ainsi, celle dont je te parle, Groombridge, franchit
320 kilomtres par seconde.

Gontran arrondit ses yeux.

--320 kilomtres par seconde! balbutia-t-il.

--C'est ce qui fait supposer qu'elle n'appartient pas  notre Univers
visible; car un corps, attir par l'ensemble des soleils que nous
connaissons, n'atteindrait pas une vitesse suprieure  40 kilomtres
par seconde.

--Et le but de tes recherches?

--Est d'lucider l'origine et la provenance de cette toile qui arrive
du fond de l'incommensurable infini.

Gontran haussa les paules et murmura avec un sourire railleur:

--Et voil  quoi les savants passent leur temps et puisent le gnie
que leur a donn le Crateur!...

Il ricana et ajouta d'un ton ddaigneux:

--Et tu crois que tu ne serais pas plus utile  tes semblables en
cherchant  rsoudre les problmes sociaux sous lesquels se trouve
crase notre pauvre humanit qu'en t'puisant en striles tudes sur
Groombridge, numro 1830?

Fricoulet allait riposter, son ami ajouta:

--Et quand on pense que cette toile, dont les destines te proccupent,
est peut-tre teinte depuis vingt mille ans, que l'astre, duquel est
jailli ce rayon lumineux, est peut-tre all, depuis des sicles et des
sicles, rejoindre les vieilles lunes!

[Illustration]

Ces paroles, qui trahissaient de la part du jeune homme un certain
mpris de la science chre  Ossipoff, contenaient cependant une
apparence de logique; aussi, tout d'abord, Fricoulet demeura-t-il
interdit.

En ce moment, un _by God!_ semblable  un coup de tonnerre clata
derrire eux.

Du mme mouvement, tous les trois se retournrent et aperurent Jonathan
Farenheit, fig dans une immobilit de statue, les cheveux hrisss
d'horreur, les traits convulss, les yeux agrandis, avec, sur tout le
visage une expression d'pouvante intraduisible.

Les deux bras tendus, il avait les index de ses deux mains dirigs vers
le rapidimtre.

Le premier, Fricoulet comprit le sens de cette immobilit tragique; il
courut jusqu' l'instrument et poussa un cri d'effroi:

--Arrts!

Ce seul mot fit blmir Ossipoff et M. de Flammermont qui rptrent
d'une voix atterre:

--Arrts!...

[Illustration]

L'aiguille, en effet, marquait zro.

Farenheit, sorti de sa stupeur, s'arrachait les cheveux.

--Si encore nous tions dans la zone de Mercure, grondait-il.

--Malheureusement, nous sommes toujours dans celle de Vnus, rpliqua
Fricoulet.

Et il ajouta, en jetant  Ossipoff un regard interrogateur:

--Mais que diable a-t-il pu arriver?

Le vieillard rpondit par un haussement d'paules.

--Peut-tre bien, n'est-ce que ton rapidimtre qui s'est dtraqu,
insinua Gontran, se rattachant  ce suprme espoir.

--C'est peu probable, rpliqua l'ingnieur; en tout cas, il y a une
manire bien simple d'tre fix  ce sujet, c'est d'y aller voir.

[Illustration]

Et, sans en dire plus long, il endossa son scaphandre, vissa avec soin
le casque mtallique, aprs y avoir introduit une tablette d'oxygne
solidifi, et, soulevant la trappe pratique dans le plancher de la
logette, s'engagea dans l'escalier qui conduisait  l'intrieur de la
sphre.

La premire chose qu'il constata, grce  la lanterne de magnsium dont
il s'tait muni, c'est que l'axe central, autour duquel s'oprait la
rotation de la sphre, tait immobile;  part cela, tout tait en aussi
bon tat qu'au moment du dpart.

Trs perplexe, il allait rejoindre la logette, lorsque, pouss par un
inexplicable pressentiment, il descendit jusqu'aux derniers chelons
aboutissant  l'ouverture infrieure de la sphre et l, se pencha sur
l'abme.

Un cri s'chappa de sa poitrine.

Il s'attendait, en effet,  apercevoir, au-dessous de lui dans l'espace,
le point lumineux que devait former sur Vnus le foyer du rflecteur,
grce au rayonnement duquel la sphre se soutenait dans l'infini.

Mais l'espace tait sombre, le point lumineux s'tait teint, la plante
elle-mme avait disparu.

Vivement, l'ingnieur rejoignit ses compagnons, il se dbarrassa du
scaphandre et, pour la premire fois depuis que l'on avait quitt la
Terre, sur son visage apparurent les marques d'un abattement profond.

--Mes amis, dit-il d'une voix grave, cette fois-ci nous sommes bien
perdus.

Et, en quelques mots, il leur fit part de sa dcouverte.

--Mais qu'a-t-il pu arriver? gronda Farenheit.

--Une chose toute simple, rpondit Ossipoff, une chose que j'avais
prvue et dont je n'avais pas voulu vous parler au moment du dpart; 
la suite d'un de ces cataclysmes mtorologiques si frquents  la
surface de Vnus, une couche de nuages se sera interpose entre le
Soleil et le rflecteur.

--Alors, nous allons retomber sur Vnus? grommela l'Amricain dont la
rage convulsait les traits.

--C'est probable, rpliqua Ossipoff, nous devons mme tomber dj,
c'est, au surplus, une chose facile  vrifier.

[Illustration]

Il tira d'une de ses poches un petit appareil form d'un cadre
mtallique allong; deux fils fins, dont l'un mobile, traversaient
verticalement ce cadre, en cartant ou en rapprochant ces deux fils,
l'un de l'autre, au moyen d'une vis, on mesurait le diamtre d'un objet
quelconque.

Le vieillard fixa cet instrument  l'oculaire de la lunette et dit 
Fricoulet:

--Tenez, regardez vous-mme.

L'ingnieur braqua l'instrument sur le Soleil, tourna insensiblement la
vis de rappel pour largir,  la distance convenable, les deux fils du
micromtre.

[Illustration]

--Eh bien? demanda Ossipoff aprs un instant.

--Les deux fils sont tangents aux bords du Soleil.

--Quelle mesure obtenez-vous?

--Soixante-cinq minutes, rpondit Fricoulet en abandonnant l'instrument.

--Nous vrifierons dans un quart d'heure.

Est-il utile de dire que ces quinze minutes parurent longues comme
quinze sicles  ces malheureux dont l'angoisse treignait la poitrine?

Mickhal Ossipoff, seul, conservait son sang-froid, du moment que l'on
n'avanait plus, on tombait, et pouvait-on tomber autre part que sur
Vnus?

Sa montre  la main, il considrait, impassible, l'aiguille qui,
lentement, se tranait sur le cadran.

--Regardez, dit-il enfin.

De nouveau, Fricoulet mit l'oeil  la lunette.

--Eh bien! fit le vieillard, vous devez constater une diminution
sensible du disque solaire.

Puis tout  coup, regardant la vis que l'ingnieur faisait tourner
doucement entre ses doigts:

--Mais que faites-vous? s'cria-t-il, vous avez perdu la tte! ne
voyez-vous pas que vous loignez les fils au lieu de les rapprocher?

Fricoulet ne rpondait pas; ple, les lvres serres, la poitrine
souleve par une respiration haletante, il treignait la lunette de la
main gauche, tandis que de la main droite il manoeuvrait le micromtre.

Enfin, d'une voix touffe:

--Monsieur Ossipoff, balbutia-t-il, le disque solaire ne diminue pas.

--Comment, il ne diminue pas! cela est impossible! nous ne sommes pas au
point neutre, et, par consquent, nous ne pouvons tre immobiles...
l'motion vous trouble la vue... le disque doit diminuer...

L'ingnieur se redressa et, passant la main sur son front inond d'une
sueur moite et glace:

--Vous avez raison, murmura-t-il, c'est l'motion, sans doute, qui me
fait mal voir.

--Mais, enfin, que voyez-vous?

--Le disque solaire augmente.

 ces mots, Ossipoff fit un bond prodigieux.

[Illustration]

--Vous tes fou! s'exclama-t-il en haussant les paules.

Sans faon, il bouscula Fricoulet et prit sa place, mais  peine eut-il
appliqu son oeil  l'oculaire, qu'il poussa un cri touff et se recula
en levant les bras au ciel, dans un geste plein de stupfaction.

--C'est prodigieux!... incomprhensible... surnaturel... vous avez bien
vu... car,  moi aussi, il me semble que le disque solaire a
augment!... il marque maintenant soixante-cinq minutes, dix-huit
secondes!

Un moment, ils se regardrent tous quatre en silence, atterrs par cet
incomprhensible phnomne.

--_By God!_ s'cria tout  coup Farenheit, nous changeons de place, car
voici les rayons solaires qui pntrent par les hublots de ct.

--C'est l'appareil qui se retourne, dclara Fricoulet.

--Mais alors, nous tombons? demanda anxieusement M. de Flammermont.

[Illustration]

--Parbleu!

--Mais, ou cela? sur Vnus? sur la Lune? sur la Terre? rugit
l'Amricain, en proie  une effroyable surexcitation, voyons, rpondez
quelque chose... vous tes des savants, et votre mtier est de savoir
ces choses-l?

Il avait saisi Gontran par le collet de sa jaquette et c'tait lui qu'il
prenait  partie.

Un cri pouvantable, pouss par Ossipoff, lui fit lcher prise.

Tous tournrent leurs regards vers le vieux savant.

Il tait horriblement ple et, appuy contre la paroi de la logette, il
semblait prt  perdre connaissance.

Soudain il porta les deux mains  son visage et murmura:

--Ah! c'est horrible!... c'est horrible!

--Monsieur Ossipoff, implora Fricoulet, de grce, dites-nous ce qui en
est! Si vous vous rendez compte du phnomne qui se produit,
expliquez-le nous, quelles qu'en doivent tre les consquences?

Alors, le vieillard, fixant sur eux des regards dans lesquels brillait
comme une lueur de folie, balbutia:

--Nous tombons sur le Soleil!

Farenheit poussa un pouvantable juron, tandis que, dans sa rage
impuissante, il menaait des poings toute l'immensit noire et morne
malgr les clatants rayons du soleil, o la mort... une mort
pouvantable... horrible, les attendait.

Gontran de Flammermont, ananti, s'tait laiss tomber sur le divan, et
l, sans mouvements, sans pense, balbutiant machinalement un seul nom:
Slna! il demeura de longues heures comme si la mort l'eut frapp dj.

Ossipoff tait retourn  sa lunette, mesurant le grossissement lent,
mais continu du disque solaire.

Quant  Fricoulet,  l'cart dans un coin de la logette, son carnet  la
main, il se livrait  des oprations algbriques gigantesques,
noircissant le papier de chiffres et de figures trigonomtriques,
insouciant de l'ocan de flammes dans lequel, quelques heures plus tard,
ses compagnons et lui allaient tre engloutis.

Peu  peu la chaleur s'levait et, dans l'intrieur de la logette, l'air
surchauff, devenait irrespirable.

L'Amricain, qui rdait comme un ours en cage, s'approcha du
thermomtre; il marquait 42 degrs centigrades au-dessus de glace.

--_By God!_ gronda-t-il, serons-nous donc assez lches pour attendre
d'tre dans cet pouvantable brasier... en tout cas, quant  moi, je
suis bien dcid de ne pas attendre plus longtemps.

Et sa main cherchait son revolver.

--Mes amis, dit alors d'une voix suppliante Ossipoff, en tournant vers
eux sa face angoisse, mes amis, me pardonnez-vous de vous avoir
entrans  votre perte?

Les yeux pleins de larmes, les traits convulss, les cheveux en
dsordre, le vieillard offrait l'image du dsespoir le plus profond.

Sans prononcer une parole, Gontran et l'Amricain lui tendirent la main.

--Et vous, monsieur Fricoulet, dit le vieux savant, me pardonnez-vous?

Comme il achevait ces mots, l'ingnieur sauta sur ses pieds et s'cria
d'une voix vibrante:

--Je vous pardonne d'autant plus volontiers que vous n'avez rien  vous
faire pardonner, par la raison toute simple que ce n'est pas  notre
perte que vous nous avez entrans, mais bien  notre but!...

Ossipoff regarda Gontran en hochant la tte.

--Le pauvre garon est fou! murmura-t-il.

--Pas si fou que cela, monsieur Ossipoff, pas si fou que cela; pendant
que vous vous dsespriez, moi j'ai travaill et j'ai trouv que notre
vitesse, actuellement de vingt mille mtres par seconde, va toujours en
augmentant.

--Nous n'en arriverons que plus rapidement au brasier ardent qui doit
nous dvorer, grommela l'Amricain.

--Non pas, riposta l'ingnieur: tant donne notre vitesse, nous devons,
conformment aux lois de la mcanique cleste, dcrire autour du Soleil
une courbe quelconque, ouverte ou ferme: parabole, hyperbole,
ellipse... Eh bien! cette courbe, je viens de la calculer, et savez-vous
une chose? elle se confond avec l'orbite mme de Mercure que nous
n'allons pas tarder  gagner de vitesse... Avant vingt-quatre heures,
nous aurons rencontr Mercure...

Ce disant, il tendait triomphalement ses calculs  Ossipoff.

Mais celui-ci passa la feuille  Gontran en balbutiant:

--Tenez, voyez vous-mme... je suis tellement troubl...

Fricoulet eut un haussement d'paules plein d'ironie; puis, s'approchant
du jeune comte, il lui prit les mains.

--Tu sais, lui murmura-t-il  l'oreille, tu es dcidment n sous une
mauvaise toile.

Et comme M. de Flammermont le regardait avec tonnement.

--Je commence  croire que ton mariage avec Slna finira par se faire.

[Illustration]




CHAPITRE VIII

GONTRAN RETROUVE SLNA ET FARENHEIT A DES NOUVELLES DE SHARP

[Illustration]


LA plante Mercure fait partie des cinq plantes connues de toute
antiquit; mais elle a t sans doute la dernire dcouverte et
identifie; la plus ancienne mesure astronomique qui soit parvenue
jusqu' nous date de 265 ans avant notre re, de l'an 294 de l're de
Nabonassar, soixante ans aprs la mort d'Alexandre le Conqurant. Nous
possdons aussi sur Mercure des observations chinoises, dont la plus
ancienne appartient  l'anne 118 avant notre re.

 cause de son rapprochement du Soleil, Mercure n'est visible pour nous
que le soir ou le matin, jamais au milieu de la nuit, et toujours dans
le crpuscule; c'est pourquoi, au temps des premires observations,
comme cela s'tait produit pour Vnus, on avait cru  l'existence de
deux plantes diffrentes, l'une du matin, l'autre du soir...

--Gontran! est-ce que vous dormez?

En s'entendant appeler, le jeune homme ferma vivement le volume des
_Continents clestes_ qu'il tait occup  parcourir et, le cachant sous
sa couverture, se retourna du ct d'Ossipoff:

--Non, cher monsieur, rpondit-il, j'tais seulement assoupi... Qu'y
a-t-il pour votre service?

--S'il ne vous tait pas trop dsagrable de vous lever, je vous
prierais de venir me rejoindre.

M. de Flammermont dissimula un billement; nanmoins, il se leva.

--Tenez, lui dit le vieillard en s'cartant de la lunette, regardez 
votre tour... Je ne sais si je dois attribuer cela aux rayons ardents du
Soleil, mais j'ai, depuis quelque temps, la vue trs faible.

Pendant qu'Ossipoff parlait, le jeune homme avait coll son oeil 
l'oculaire.

--Eh bien! demanda-t-il, que dsirez-vous savoir?

--Sous quelle forme apercevez-vous la plante?

--Comme vous devez l'avoir aperue vous-mme: sous la forme d'un premier
quartier.

--Bien! mais examinez soigneusement, je vous prie, les deux cornes; ne
remarquez-vous rien?

Gontran attendit un instant avant de rpondre:

--Ma foi, dit-il, non, je ne remarque rien...

Les sourcils d'Ossipoff se contractrent.

--Alors, murmura-t-il, je me serais donc tromp, et Schroter, Noble et
Burton avec moi... c'est impossible.

Il ajouta tout haut:

--Les deux cornes de Mercure vous semblent-elles d'une identit absolue?

Le jeune homme se tut quelques secondes; puis, tout  coup:

--Non, dit-il, la corne australe est loin d'tre aussi aigu que
l'autre... on dirait qu'elle est mousse.

Ossipoff jeta un cri de triomphe.

--C'est bien cela... c'est bien cela, balbutia-t-il tout mu.

Puis, aprs un moment:

--Nous sommes quelques-uns, parmi les astronomes terrestres, qui avons
cru remarquer cette ingalit entre les deux cornes mercuriennes... et
cette remarque a une importance considrable, puisqu'elle tablit
l'existence, sur la plante, d'un sol accident.

--Je serais assez curieux, dit Farenheit en intervenant dans la
conversation, de savoir comment vous pouvez dduire cela logiquement.

--Rien de plus simple: il suffit d'admettre que, prs de cette corne
mridionale, il existe un plateau montagneux trs lev qui arrte la
lumire du Soleil et l'empche d'aller jusqu'au point auquel, sans cette
prominence, la corne s'tendrait.

--Mais cette hypothse est galement celle de Flammermont, s'cria
Fricoulet.

--Mon hypothse,  moi! fit Gontran.

--Non... celle de ton homonyme.

--C'est une preuve, dit gravement le jeune comte, que les grands esprits
se rencontrent souvent, lorsqu'il s'agit de rsoudre les ternels
problmes de la Nature.

--Et, sans doute, demanda Farenheit d'un ton sceptique, avez-vous pu
faire comme sur la Lune, c'est--dire mesurer les montagnes
mercuriennes?

Ossipoff eut,  l'adresse de l'Amricain, un regard ddaigneux:

--Vous tes comme Saint-Thomas, mon pauvre Sir Jonathan, rpliqua-t-il,
vous ne croyez aux choses que lorsque vous les touchez du doigt.

Fricoulet eut un hochement de tte significatif.

--Plaise  Dieu qu'il ne les touche pas trop rudement, grommela-t-il...
car, avec une chute semblable, Dieu sait ce qu'il va advenir de nos os.

Un lger frmissement courut par les membres de l'Amricain; nanmoins,
il fit bonne contenance, et s'adressant  Ossipoff:

--Vous ne m'avez toujours pas rpondu, dit-il.

--Schroter, calculant la mesure de la troncature du croissant,
a valu la hauteur de certains pics mercuriens  la deux cent
cinquante-troisime partie du diamtre de la plante... ce qui leur
donne environ dix-neuf kilomtres...

--Peuh! fit Jonathan, qu'est-ce que cela  ct des montagnes de Vnus.

--Presque rien, en effet, mais cela vous paratra une hauteur encore
respectable, si vous voulez bien rflchir que la plus haute montagne du
globe, le Gaurisaukar de l'Himalaya, ne mesure pas plus de 8,840 mtres.

--Et les volcans mercuriens! demanda Gontran d'un air capable, qu'en
pensez-vous, monsieur Ossipoff?

--Je pense comme votre illustre compatriote, mon cher monsieur de
Flammermont, je pense que peut-tre il en existe, mais qu'en tout cas,
ils ne sont pas visibles pour nous, observateurs terrestres.

--Schroter et Huggins se seraient donc tromps?...

--Je ne vous cache pas que c'est mon opinion; j'ai eu beau, de
l'observatoire de Poulkowa, me livrer aux recherches les plus
minutieuses, il m'a t impossible de retrouver cette tache lumineuse
que l'un et l'autre ont cru remarquer sur la plante, non loin de son
centre.

Farenheit, qui examinait avec attention le thermomtre, s'cria tout 
coup:

--Nous n'avons plus que 39!

--Preuve que nous nous loignons du Soleil, rpliqua Fricoulet.

--Dame! pour nous rapprocher de Mercure, il faut bien qu'il en soit
ainsi, dit Gontran en riant.

--En sommes-nous loin encore? demanda l'Amricain.

-- peine quelques centaines de mille lieues, rpondit l'ingnieur; au
surplus, nous devons tre maintenant dans sa zone d'attraction, et la
rapidit de la chute va augmenter encore.

La plante, maintenant, paraissait avoir envahi tout un ct du ciel, et
sa masse noirtre, semblable  un boulet colossal, se dtachait, plus
claire cependant, sur le fond assombri de l'espace.

Pendant quelque temps, les voyageurs, le visage coll aux hublots,
contemplrent en silence ce monde nouveau qui allait grossissant, pour
ainsi dire,  vue d'oeil, et sur lequel il leur fallait atterrir, Dieu
sait comment.

Cette question n'tait pas sans tourmenter srieusement Farenheit et M.
de Flammermont.

Ce dernier s'approcha de Fricoulet et lui murmura  l'oreille:

--Dis donc! tu me parais envisager avec beaucoup de sang-froid la
perspective de notre chute; nous avons vit le Soleil, mais j'ai bien
peur que le sort qui nous attend sur Mercure ne soit pas beaucoup plus
enviable.

L'ingnieur eut un haussement d'paules plein d'insouciance
philosophique.

--Qu'y veux-tu faire? rpondit-il... nous avons mis le petit doigt dans
l'engrenage... il faut que le corps tout entier y passe.

[Illustration]

--Si c'est l tout ce que tu as  me dire pour me rassurer...

--Dame!... je ne vois gure autre chose  te dire... nous tombons...
cela, tu le sais aussi bien que moi... nous tombons mme avec une
certaine vitesse... que rsultera-t-il de notre rencontre avec le sol
mercurien?... voil ce qu'il est impossible de prvoir...

Le visage de Gontran s'assombrissait visiblement.

Fricoulet s'en aperut, et avec un ricanement moqueur:

--Je comprends ta situation, dit-il, et si j'tais  ta place, cela
m'ennuierait fortement que de risquer de revoir ma fiance  l'tat de
chair  pt... mais il faut prendre le dessus et se dire, qu'aprs
tout, la vie est une valle de larmes...

M. de Flammermont frappa du pied avec impatience:

--Alcide! grommela-t-il, tu m'nerves considrablement.

--C'est l'effet de la chaleur torride qu'il fait ici.

--Alors, tu n'as aucun espoir? c'est la fin...

L'ingnieur tressauta.

--Est-ce que tu es fou?... s'cria-t-il... pourquoi la fin?... bien
qu'il y ait quatre vingt-dix-neuf chances sur cent pour que nous nous
brisions, il y a cependant, dans une aventure telle que celle  laquelle
nous sommes mls, une part d'inconnu dans laquelle on peut mettre son
espoir, c'est ce que je fais, et je t'engage  m'imiter!

Gontran secoua la tte; la part d'inconnu  laquelle se raccrochait
Fricoulet ne lui inspirait qu'une mdiocre confiance.

--Quand nous sommes tombs sur la Lune, dit-il, les ressorts du wagon
ont attnu le choc; quand nous avons abord sur Vnus, c'tait en
parachute et puis, faire un plongeon dans l'Ocan est toujours moins
dangereux que d'atterrir sur le sol mme... mais, dans les conditions o
nous nous trouvons, nous n'avons, dans notre jeu, aucun atout sauveur.

--Tu oublies la faon dont l'aroplane a atterri sur le mont Boron,
riposta Fricoulet; nous sommes, ce jour-l, de mme qu'en ce moment,
tombs de l'espace, comme une pierre.

--Avec cette diffrence que nous tombions de quelques cents mtres,
tandis qu'aujourd'hui nous tombons de quelques centaines de mille
lieues!

Fricoulet sourit.

--Heureusement que, pour contre-balancer cette diffrence norme, nous
avons, en notre faveur, la pesanteur moiti moindre,  la surface de
Mercure, de ce qu'elle est  la surface de la Terre.

Le jeune comte ouvrit de grands yeux.

--Tu te moques de moi, fit-il, je ne suis pas un savant, c'est vrai,
mais je ne suis pas un imbcile auquel on puisse faire accroire que des
vessies sont des lanternes.

--Loin de moi cette pense, mon cher, rpliqua l'ingnieur, mais, si au
lieu de t'endormir sur les _Continents clestes_, comme tu as fait hier,
tu piochais un peu plus srieusement l'ouvrage de ton homonyme, tu
saurais que c'est en tudiant l'action perturbatrice produite sur les
comtes qui passent prs de lui, que l'on est parvenu  dterminer
exactement la masse de Mercure...

Gontran se frappa le front.

--J'y suis, fit-il, je me rappelle maintenant, c'est Le Verrier,
n'est-ce pas, qui est, le premier, arrive  un rsultat en tudiant la
comte d'Encke. Et la conclusion?...

--...Est que le globe de Mercure pse environ quinze fois moins que le
globe terrestre, et la pesanteur,  sa surface, est presque la moiti de
la pesanteur,  la surface de notre plante natale.

--C'est vrai,... c'est vrai,... j'ai lu tout cela, murmura Gontran un
peu humili de son manque de mmoire... mais alors, nous avons moiti
plus de chances de ne pas nous rduire en bouillie que si nous tombions
sur la Terre!

--Parfaitement logique, approuva Fricoulet avec un signe de tte.

--C'est donc cinquante chances sur cent que nous avons de nous casser la
tte, et non pas quatre-vingt-dix-neuf, comme vous le prtendiez tout 
l'heure, dit  son tour Farenheit.

--Scrupuleusement exact, sir Jonathan.

[Illustration]

L'Amricain tmoigna sa joie par un entrechat, mais quelques mots de
l'ingnieur suffirent  refroidir son enthousiasme.

--N'oublions pas, nanmoins, que nous tombons d'une hauteur de 500,000
lieues, que nous pesons, l'appareil compris, 1,000 kilogrammes et qu'en
multipliant la hauteur par le carr du temps de chute, nous devons
toucher le sol mercurien avec une vitesse de 42 kilomtres dans la
dernire seconde.

Gontran et Farenheit poussrent un cri d'effroi:

--tant donn que la pesanteur sera rduite de moiti, prenons seulement
la moiti de cette vitesse, et vous m'accorderez qu'elle est suffisante
encore  nous rduire  notre plus simple expression.

M. de Flammermont se croisa les bras sur la poitrine.

-- voir ton calme, s'cria-t-il, on dirait, ma parole, qu'il n'y a pas
un mot de vrai dans tout ce que tu nous racontes l... tu me fais
l'effet des nourrices qui terrifient leurs poupons avec l'histoire de
Croquemitaine ou de Barbe-Bleue.

[Illustration]

--Plt au ciel que ce ne ft pas exact, rpliqua l'ingnieur;
malheureusement Mercure est l pour nous convaincre de la ralit.

Au-dessous de l'appareil, en effet, la plante tendait sa masse norme,
terrifiante, dont les asprits titanesques n'apparaissaient encore que
vaguement, baignes dans une atmosphre gazeuse fort paisse.

L'Amricain prit entre ses mains celles de Gontran.

--Voyons, monsieur de Flammermont, dit-il d'une voix lgrement
angoisse, vous nous avez trop souvent dj tirs d'affaire, pour que
cette fois encore...

Ossipoff avait le dos tourn, ce qui permit au jeune comte de pouvoir,
sans se compromettre, lever les bras au ciel dans un geste qui marquait
son impuissance.

Mais l'Amricain tait tenace; il ne lcha pas sa proie.

--_By God!_ grommela-t-il, vous devez  votre rputation,  votre
gloire,  votre amour... et aussi  ma haine, de nous sortir vivants de
cette impasse...

Et il ajouta en serrant les poings:

--_By God!_ si, au lieu d'tre un simple marchand de porcs, j'tais un
savant tel que vous, je ne voudrais pas qu'il ft dit que j'ai laiss ma
fiance entre les mains d'un misrable comme ce Fdor Sharp... voyons,
cherchez, cherchez...

Gontran eut un mouvement d'impatience.

--Eh! s'cria-t-il... cherchez... c'est commode  dire... vous croyez
qu'il suffit de se mettre la cervelle  la torture pour trouver une
ide... Je voudrais bien vous y voir...

Il demeura quelques instants silencieux, immobile, la tte penche sur
la poitrine, dans une attitude mditative.

--Mon Dieu! fit-il tout  coup, en regardant Fricoulet, j'ai bien une
ide...

Farenheit poussa une exclamation joyeuse.

--J'en tais certain! s'cria-t-il, il tait impossible qu'un homme tel
que vous...

Le jeune comte imposa, de la main, silence, au trop exubrant Amricain
et se tournant vers Fricoulet:

--Pourquoi ne ferions-nous pas comme les marins dont le navire est sur
le point de couler?... jetons  la mer tout ce que nous pourrons pour
nous allger.

Sir Jonathan s'tait sans doute illusionn sur l'ide gniale de M. de
Flammermont, car ses traits s'allongrent visiblement.

--Peuh! murmura-t-il, quand nous serons dbarrasss de nos armes, de nos
vtements, de quelques instruments qui nous restent et des rares
provisions que nous avons encore  nous mettre sous la dent, nous nous
serons allgs peut-tre d'une centaine de kilogs... et aprs?

--Le fait est, dit  son tour Fricoulet, que ce n'est point la peine de
jeter du lest lorsqu'on en jette si peu.

Gontran baucha un hochement de tte.

--Vous ne m'avez pas compris, dit-il. Il ne s'agit pas, dans ma pense,
de nous dbarrasser de nos armes, de nos vtements, de nos vivres,
toutes choses indispensables  notre existence.

--Alors, bougonna l'Amricain,  moins de nous jeter nous-mmes par
dessus bord...

--J'ai compris, moi, s'cria soudain Fricoulet qui examinait
attentivement son ami, comme pour lire sur son visage ce qui se passait
dans son cerveau...

--Tu as compris?...

--Je le crois, du moins.

--Eh bien?

--C'est hardi, mais ce n'est pas impossible.

Et s'approchant d'Ossipoff, qui, insouciant de la mort  laquelle lui et
ses compagnons couraient avec une vertigineuse rapidit, continuait ses
tudes sur l'espace:

--Mon cher monsieur, dit-il, les moments sont trop prcieux pour les
employer a compter les toiles, voulez-vous, je vous prie, nous prter
le concours de votre sagesse et de vos lumires?

Le vieux savant abandonna sa lunette en bougonnant.

--La situation est grave, commena Fricoulet, trs grave, dans quelques
heures nous aborderons sur Mercure, et, Dieu sait ce qu'il restera de
nous aprs cet abordage.

Ossipoff eut un mouvement d'paules qui signifiait clairement qu'y
pouvons-nous faire?

L'ingnieur poursuivit:

--Partant de ce principe, que plus nous serons lgers et moins notre
chute aura de chance d'tre mortelle, M. de Flammermont propose de nous
allger de 300 kilos.

Le vieux savant sursauta:

--Mais, dit-il, c'est plus du tiers du poids de l'appareil tout entier!

--C'est, en effet, ce que pse la logette, dans laquelle nous sommes en
ce moment.

Ossipoff ouvrit dmesurment les yeux:

--Vous voulez que nous nous sparions de la logette? demanda-t-il 
Gontran.

--Mais vous tes fou! s'cria Farenheit.

Tout interloqu, le jeune homme gardait le silence.

--Pourquoi, dit alors Fricoulet, pourquoi ne nous en sparons-nous pas?
L'appareil n'a-t-il pas t construit de manire  ce que les deux
parties dont il se compose pussent tre spares l'une de l'autre!
comment donc avons-nous abord sur Vnus s'il vous plat?

--Les conditions ne sont plus les mmes, riposta Ossipoff, c'est la
sphre et non la logette que nous avons abandonne et puis, nous avions
le parachute, tandis qu' prsent...

-- prsent, il s'agit de faire sur Mercure tout le contraire de ce que
nous avons fait sur Vnus. D'ailleurs, avez-vous un autre moyen? Si oui,
nous sommes prts  l'examiner et  l'adopter, s'il est prfrable au
ntre?

--Non, je n'en ai pas, rpondit schement le vieux savant.

--_By god!_ grommela l'Amricain, vous en auriez peut-tre trouv un,
si, au lieu de vous hypnotiser, l'oeil viss  votre lunette, vous aviez
tourment un peu votre cervelle.

Ossipoff haussa doucement les paules et allait, sans doute, retourner 
son instrument chri, mais Fricoulet l'arrta:

--Non, dit-il, mon cher monsieur, laissez pour plus tard la continuation
de vos tudes... en ce moment, il s'agit de nous mettre tous  la
besogne, car le temps presse...

Le vieillard poussa un soupir.

[Illustration]

--Voil ce que nous allons faire, continua l'ingnieur; vous et sir
Jonathan, vous allez emballer, empaqueter, le plus soigneusement
possible, tous les objets contenus dans la logette et que vous
reconnatrez nous tre indispensables; Gontran et moi nous les
amarrerons au fur et  mesure, sur le plancher circulaire qui court le
long de la paroi intrieure de la sphre...

Aussitt dit, aussitt au travail; en deux heures, la logette fut
dbarrasse entirement de tout ce qu'elle contenait.

--Et les filins de slnium qui nous rattachaient au parachute, demanda
Farenheit, les abandonnons-nous?

Fricoulet rflchit quelques instants et rpondit:

--Non pas, ils vont nous servir de suite.

-- quel usage?

--Pour nous attacher solidement; plus tard, peut-tre, pourrons-nous en
tirer parti.

[Illustration]

Il promena autour de lui un regard circulaire et, aprs avoir constat
que l'on n'oubliait rien:

--Allons, dit-il, en bas tout le monde!

L'un aprs l'autre, ils descendirent et, sur les indications de
l'ingnieur, prirent place sur le plancher auquel Fricoulet les attacha
solidement, ainsi qu'il l'avait dit, avec les filins mtalliques.

--Et toi? demanda Gontran.

--Ne t'inquite pas de moi, rpliqua-t-il, je remonte en haut pour jeter
le lest lorsque le moment sera venu.

Une heure se passa, puis deux heures, pendant lesquelles les voyageurs,
rduits  une immobilit presque complte, attendirent, l'angoisse au
coeur, que l'ingnieur vint les rejoindre.

Tout  coup, un craquement se fit entendre, une forte secousse branla
la sphre, et Fricoulet apparut sur la premire marche de l'escalier, en
criant:

--C'est fait!... maintenant,  la grce de Dieu!

Il s'assit prs de ses compagnons, passa autour de son corps le cble de
slnium qu'il enroula  l'axe central, comme font les pcheurs qui
prvoient une tempte et s'attachent au mt de leur bateau.

Ils tombaient, non pas en tournoyant sur eux-mmes, ainsi que Farenheit
l'avait craint, mais perpendiculairement, comme le plomb d'une sonde;
runis tous les quatre  la partie infrieure de la sphre, ils
accumulaient en un point, un poids de plus de deux cents kilog., qui
donnait  l'appareil une fixit immuable.

[Illustration]

Ils tombaient, et par l'ouverture bante  leurs pieds, ils voyaient, se
rapprochant d'eux, avec une vertigineuse rapidit, le panorama mercurien
qui, maintenant, avait envahi l'espace tout entier.

 prsent, la configuration exacte du sol leur apparaissait nettement,
comme s'ils eussent plan en ballon  une hauteur de quelques
kilomtres; les montagnes lanaient vers eux leurs pics aigus,
projetant,  leur base, des tranes d'ombres gigantesques, et sous les
derniers feux du soleil couchant, des immensits d'eau miroitaient avec
des reflets d'incendie.

Muets de stupeur, cramponns aux liens qui les attachaient  la sphre,
les voyageurs tenaient leurs regards rivs sur ce monde qui les attirait
avec une irrsistible force, se demandant angoisseusement si le moment
o un point de contact s'tablirait, ne serait pas aussi le moment de la
mort.

Ils tombaient... ils tombaient...

Soudain, un choc pouvantable se produisit, accompagn d'un fracas
formidable; on eut dit que le vhicule se disloquait de toutes parts, se
rduisant en miettes.

Les quatre Terriens poussrent un cri de terreur.

--Mercure!... cria plaisamment Fricoulet, tout le monde descend!

Il n'avait pas achev, qu'un nouveau choc, moins violent cependant,
faillit briser leurs attaches: puis, aussitt, coup sur coup, un
troisime, un quatrime... et bientt, tournoyant sur elle-mme dans une
trpidation folle, la sphre se mit  dvaler, entranant les voyageurs
la tte tantt en haut, tantt en bas, aveugls par une poussire
paisse, assourdis par le bruit de tonnerre que faisait le mtal en
roulant sur le sol, ahuris de se sentir emports dans ce tourbillon
inexplicable pour eux.

[Illustration]

Ce qui se passait tait cependant bien simple; la sphre avait, dans sa
chute, rencontr  mi-cte, une des montagnes leves de Mercure; la
violence mme de son choc l'avait fait rebondir, semblable  un ballon,
 quelque cinquante mtres de haut, puis elle tait retombe plus loin,
avait rebondi de nouveau, jusqu'au moment o, puisant ses forces par
des bonds successifs, elle s'tait mise  rouler sur le flanc mme de la
montagne, renversant les arbres, cornant les rochers, traversant ravins
et cours d'eau, comme une avalanche. En moins de dix minutes, elle
arriva dans la plaine, aprs une course de huit kilomtres; alors elle
s'arrta.

--Ouf! soupira Fricoulet, j'ai cru que cela n'en finirait jamais.

Par prudence, il attendit quelques secondes.

--Cependant, ajouta-t-il, cette fois-ci je crois que nous sommes
arrivs... qu'en pensez vous?

 cette question personne ne rpondit.

--Fichtre! grommela-t-il, ils n'ont pas la tte solide, les amis; pourvu
que nous n'en ayons pas perdu un ou deux pendant le voyage!

Rapidement, il se dbarrassa du filin qui le reliait au pivot
mtallique, fouilla dans sa poche, en sortit son petit bougeoir de
magnsium qui rpandit aussitt dans la sphre une lumire clatante.

Ses trois compagnons taient bien l; il poussa un soupir de
soulagement.

[Illustration]

Mais presqu'aussitt il clata de rire en les voyant; affaisss sur
eux-mmes, la tte penche sur la poitrine, les bras pendants le long du
corps, les jambes molles, le buste pli en deux, ils ressemblaient, 
s'y mprendre,  ces marionnettes que l'on fait manoeuvrer dans les
Guignols des Champs-lyses, pour la plus grande joie des enfants et
des militaires. Coupez les ficelles qui font mouvoir les membres des
susdites marionnettes, et vous aurez une ide  peu prs exacte de
l'aspect des malheureux Terriens...

--Le fait est, murmura l'ingnieur, qu'il faut avoir le coeur bigrement
solide dans la poitrine, pour rsister  une si singulire faon de
voyager.

Tout en parlant, il dliait, l'un aprs l'autre, ses compagnons et les
tendait sur le plancher circulaire.

Aprs quoi, il s'lana au dehors pour reconnatre le pays.

La nuit tait venue et autour du jeune homme tout tait sombre et
silencieux; il lui sembla cependant percevoir, non loin, un murmure
confus assez semblable  celui que produisent les eaux d'un ruisseau
courant sur les cailloux.

Comme il demeurait immobile, ne sachant vers quel point il devait
diriger ses pas, tout  coup, dans le ciel pur tout tincelant de mille
toiles, un astre apparut, brillant d'un incomparable clat au milieu
des feux nocturnes clairant l'espace et dont la lueur, douce et
indcise, glissa jusqu' Fricoulet.

En mme temps, le paysage d'alentour, sortant de l'ombre, se dessina
presque nettement, bien qu'estomp dans les vapeurs du soir.

--Merci, Vnus, dit plaisamment l'ingnieur en inclinant la tte vers
l'astre radieux.

Promenant alors ses regards autour de lui, il constata qu'il se trouvait
au pied mme d'une montagne fort leve, sur la lisire d'une fort dont
les arbres avaient arrt la sphre; non loin de l, serpentant sur le
flanc de la montagne, un ruisselet chantonnait d'une voix cristalline,
refltant dans ses eaux la lumire discrte de Vnus.

Saisir dans la sphre le premier rcipient qui lui tomba sous la main,
courir au ruisseau, y remplir le rcipient et revenir en jeter le
contenu au visage de ses compagnons, tout cela, Fricoulet le fit en cinq
minutes.

Mais  peine le liquide eut-il touch leur peau, que Mickhal Ossipoff
et ses deux compagnons d'infortune se mirent  pousser des cris
horribles.

--Au feu!... Au feu!... hurla Farenheit en se redressant d'un bond.

Puis, apercevant Fricoulet qui, debout  l'entre de la sphre
contemplait ses amis d'un air tout ahuri:

--_By God!_ gronda-t-il, quelle est cette mauvaise plaisanterie?

Et il s'avanait vers l'ingnieur, le poing lev, menaant.

--Dites donc, dites donc, riposta l'ingnieur... c'est comme cela que
vous me remerciez des soins que je vous donne?

--Drles de soins, en vrit, dit  son tour Ossipoff... et singulire
faon de faire revenir les gens  eux en les aspergeant d'eau
bouillante.

--D'eau bouillante! rpta Fricoulet... Ah ! devenez-vous fou?

--N'est-ce pas toi, plutt, qui l'es devenu? s'cria Gontran qui se
tamponnait douloureusement le visage avec son mouchoir.

--De l'eau chaude? rpta encore l'ingnieur... mais puisque je viens de
l'aller chercher  ce ruisseau... tenez... l-bas!...

Il n'avait pas achev ces mots, que Farenheit se prcipita pour tre le
premier  constater la chose.

[Illustration]

Mais, oublieux des lois spciales qui rgissaient la pesanteur  la
surface de ce monde nouveau pour lui, il arriva d'un seul bond, bien
qu'une dizaine de mtres l'en sparassent,  l'endroit indiqu par
Fricoulet, et tomba dans le ruisseau o il enfona jusqu' mi-jambes.

Alors ce furent des cris, des jurons, des lamentations  n'en plus
finir; lorsqu'on le sortit de l, le malheureux Yankee avait la peau des
jambes presque entirement enleve.

--Baste! murmura Fricoulet, tout en procdant  un pansement sommaire;
rien ne vaut, pour dgager le cerveau, un bain de pieds un peu chaud.

Gontran, que les grimaces de l'Amricain amusaient beaucoup, vint lui
serrer les mains avec nergie.

--Merci, sir Jonathan! dit-il avec emphase, merci.

--Merci... de quoi? demanda l'autre tonn.

--De nous avoir, par ce petit accident, donn une preuve certaine que le
sol que nous foulons en ce moment est bien le sol de Mercure.

Farenheit regarda son interlocuteur, pour voir s'il ne se moquait pas de
lui, mais le grand srieux de M. de Flammermont lui donna le change et
il touffa, dans un grognement, les paroles de mauvaise humeur qu'il
tait prt  prononcer.

--Alors, dit Ossipoff, vous croyez, Gontran, que nous avions besoin de
cette preuve pour savoir ou nous tions?

Le jeune homme esquissa un geste vague.

--Mon Dieu! balbutia-t-il, ce n'tait peut-tre pas tout  fait
ncessaire.

--Je dirai plus... c'tait inutile.

Et tendant les bras vers les cieux:

[Illustration]

--N'avons-nous pas l, au-dessus de notre tte, un indicateur
merveilleux qui, mieux que quoi que ce soit, peut nous guider dans notre
route et nous renseigner sur notre position?

--Il est vrai, en effet, dit Gontran, que par la situation des
toiles...

Fricoulet intervint:

--Permettez-moi, cependant, de vous faire observer, monsieur Ossipoff,
que, vu de Mercure ou des autres plantes, le ciel toil est absolument
le mme que vu de la Terre. N'apercevons-nous pas ici, presque au
Znith, les sept toiles de la Grande Ourse? l, sur notre gauche, ne
sont-ce pas Orion et Rigel qui brillent non loin des Pliades? sur notre
droite, ne voyez-vous pas Arcturus, Vga, Procyon, Capella? Donc, nous
ne pouvons gure nous en rapporter  la vote toile pour nous assurer
que nous sommes bien sur le sol mercurien.

Ossipoff accueillit ces paroles par un petit rire moqueur:

--Vous oubliez, dit-il, que pour la plante Mercure seule, Vnus peut
briller avec un clat aussi intense... si cela ne vous parat pas
probant... voici Mars, l-bas... ici, voici Jupiter, et enfin, voici la
Terre; dites-moi quel est, dans l'immensit sidrale, le monde duquel on
peut apercevoir, dans ces positions et avec ces dimensions, les
diffrentes plantes que je viens de vous nommer?

Et il considrait l'ingnieur d'un air triomphant.

--Notez bien, rpliqua Fricoulet, que je n'avais nullement besoin de ce
que vous venez de me dire, pour me faire une opinion au sujet du monde
sur lequel nous nous trouvons... seulement, je tenais  insister sur ce
point que, en raison de l'loignement prodigieux des toiles, les
perspectives ne changent pas et que...

[Illustration]

--Pardon, demanda Gontran en toisant Fricoulet d'un regard ddaigneux,
est-ce  moi que s'adressait ce petit cours d'astronomie?

--Nullement, nullement, s'empressa de rpondre l'ingnieur; c'tait 
sir Jonathan.

[Illustration]

--_By God!_ grommela celui-ci, qui considrait d'un air piteux ses
mollets, que l'eau bouillante du ruisseau avait amens  l'tat
carlate; si c'est pour moi que vous parlez, vous perdez votre temps...
car je me soucie de tout cela comme...

Et il acheva sa phrase en faisant claquer, contre ses dents, l'ongle de
son pouce.

Dcrire l'expression mprisante du visage d'Ossipoff, en entendant
l'Amricain s'exprimer ainsi, serait impossible.

Il pivota sur ses talons en haussant les paules.

Mais, quelle ne fut pas sa stupfaction, en voyant M. de Flammermont
s'loigner en courant, puis, aprs quelques enjambes, prendre son lan,
et, d'un bond prodigieux, s'lancer dans les airs.

--Gontran! Gontran! cria Fricoulet, que fais-tu donc?

--Je le tiens... je le tiens... rpliqua le jeune comte, en brandissant,
 bout de bras, un objet que l'obscurit ne permettait pas de
distinguer, mais qui paraissait s'agiter violemment.

En mme temps, des cris perants, dsesprs, se firent entendre,
troublant le majestueux silence de la nuit, veillant au fond de la
fort immense des chos mystrieux.

Cependant, Gontran avait touch le sol, et, prestement, s'en revenait
auprs de ses compagnons.

--Voil, dit-il en riant, de quoi nous restaurer succulemment.

Et il brandit triomphalement, au bout de son poing, un animal trange,
ayant avec l'oiseau une certaine ressemblance, en ce sens qu'il tait
pourvu d'ailes membraneuses comme les chauves-souris, la tte, qu'un
seul oeil clairait, plac juste au milieu du front, tait munie d'un
long tube corn, s'vasant,  son extrmit, comme un pavillon de cor de
chasse. Point de pattes, mais les ailes garnies de sortes de griffes en
forme de crochets, dont l'animal devait certainement se servir pour se
suspendre aux arbres, au moment du repos.

[Illustration]

Les Terriens, Fricoulet surtout, considraient avec un intrt ml de
stupfaction cet tre bizarre.

--Et vous croyez que cela est bon  manger? demanda Farenheit, aux yeux
duquel ce volatile n'tait intressant que par l'adaptation culinaire
que l'on en pouvait faire.

--Ma foi! vous me posez l une question  laquelle je ne puis pas plus
rpondre que vous,... cependant, comme rien, dans la nature, n'a t
cr sans but, peut-tre est-il permis de penser que cet animal est
comestible... donc, si le coeur vous en dit...

--Non, pas le coeur, mais l'estomac, rpliqua Gontran, qui, dj,
prparait la bte avec acharnement... car je ne sais si cette
nourriture, faite de mastic sur la lune, et d'herbes haches sur Vnus,
convient  vos estomacs, mais cette volaille a rveill, chez le mien,
tous ses apptits carnassiers!

Pendant que le jeune comte parlait, Farenheit avait ramass des
brindilles de bois qu'il avait runies en tas, puis, battant le briquet,
il mit le feu  ce bcher improvis, qui, bientt, se transforma en un
vritable brasier; quelques minutes aprs, le volatile mercurien, enfil
dans une branche de bois vert en guise de broche, grsillait au-dessus
des flammes, rpandant, dans l'atmosphre, une bonne odeur de graisse
chaude, que les narines de nos voyageurs humaient gourmandement.

[Illustration]

Tout en surveillant son rti, Gontran rflchissait.

-- quoi pensez-vous, mon cher enfant? demanda Mickhal Ossipoff.

--Je songe que nous allons prouver bien des difficults  parcourir
rapidement ce monde inconnu, sans la moindre carte pour nous guider si,
au moins, ce coquin de Sharp ne nous avait pas compltement dpouills.

--Nous n'avons rien  dplorer en ce qui concerne Mercure, rpliqua le
vieillard, puisque les astronomes terrestres n'ont jamais t  mme
d'tudier suffisamment la plante pour en pouvoir dresser une carte; au
surplus, vous avez, je crois, une crainte vaine! quinze mille kilomtres
de tour, qu'est-ce que cela pour des gens comme nous?

--Surtout, ajouta Fricoulet, que, organiss comme nous le sommes, c'est
absolument comme si nous tions chausss de bottes de sept lieues...

-- table!...  table!... cria en ce moment l'Amricain.

--Mais votre rti ne doit pas encore tre  point, dclara M. de
Flammermont.

--Je vous demande pardon, riposta Farenheit, voici, montre en main, dix
minutes qu'il est au feu.

--Eh bien! mais il sera saignant.

--Pardon! ces dix minutes en font quarante, en ralit.

--Je ne vous comprends pas!

--Puisque Mercure accomplit son voyage autour du Soleil en quatre fois
moins de temps que n'en met la Terre  accomplir le sien, c'est donc que
les minutes, sur cette plante, ont une valeur quadruple de celle des
minutes terrestres.

Personne ne rpondit, chacun tant trop affam pour prendre le temps de
rfuter cette thorie bizarre.

Tout en rongeant une aile du volatile, Farenheit demanda:

--Alors, si j'ai bien compris ce que vous disiez durant le voyage,
Mercure est un monde inhabit.

Fricoulet haussa les paules.

--Comment pouvez-vous dire des choses semblables, lorsque vous avez en
main la preuve du contraire?

L'Amricain arrondit les yeux.

--Ce n'est point une preuve que j'ai, rpliqua-t-il; c'est un membre de
volaille.

--Eh! riposta l'ingnieur, cette volaille est-elle autre chose qu'un
habitant de Mercure?...

L'Amricain,  cette sortie inattendue, clata de rire, et son hilarit
fut partage par Gontran.

--En vrit, s'cria le jeune homme, tu voudrais prtendre que cet
oiseau  trompe est un reprsentant de l'humanit mercurienne!

--Pourquoi pas?

--Notez bien, mon cher Gontran, dit  son tour Ossipoff, que Mercure
tant une plante toute jeune, son humanit doit correspondre  la
priode quaternaire terrestre... d'autre part, il se peut que la
succession des espces vivantes se soit faite autrement que sur notre
monde, et que l'humanit mercurienne ait une forme toute diffrente de
celle qu'elle affecte sur les autres plantes.

Gontran, pendant cette explication, tait demeur tout interdit; quand
le vieillard eut achev, il fit une moue de dgot et jeta loin de lui
le morceau de carcasse qu'il s'apprtait  dvorer  belles dents.

--Que te prend-il donc? demanda Fricoulet qui avait la bouche pleine.

--Je me fais l'effet d'un anthropophage!... dclara M. de Flammermont.

--Baste! grommela l'Amricain, un habitant de Mercure! cela ne tire pas
 consquence, et puis, il n'avait qu' prvenir.

Tout  coup, brusquement, sans transition aucune, la nuit fit place au
jour.

 peine le soleil avait-il paru  l'horizon, que rapidement, il s'leva
dans le ciel, dversant sur la plante des torrents de lumire et de
chaleur.

Pendant que ses compagnons s'pongeaient le front, Ossipoff, insouciant
des insolations, avait saisi sa lunette et, la braquant sur l'astre
radieux, mesurait son diamtre  l'aide du micromtre.

--C'est bien cela, murmura-t-il d'un ton satisfait--75'.

--Et de la Terre? demanda l'Amricain, sous quel diamtre l'aperoit-on?

--Sous un diamtre une fois moindre... c'est--dire mesurant 32 minutes
seulement.

--Nous ne pouvons nous mettre en route maintenant, dit Fricoulet, 
moins d'tre rtis tout vifs; si vous m'en croyez, nous nous tendrons
sous la vote paisse et impntrable que forme le feuillage de ces
arbres, et nous dormirons en attendant la nuit.

Lorsque le crpuscule tomba, enveloppant le paysage d'une douce et
chaude lumire dore, les voyageurs se prparrent au dpart; du reste,
ils n'emportaient avec eux que leurs armes, indispensables en prvision
de la rencontre de Scharp, et quelques tablettes de la pte nutritive,
pour le cas o quelque habitant de Mercure ne passerait pas  leur
porte.

Ils laissaient, auprs du ruisseau, leur sphre avec tout ce qu'elle
contenait; nulle crainte que quelque filou y vnt mettre la main.

--Comment allons-nous faire pour ne pas nous garer? demanda M. de
Flammermont.

--D'aprs mes observations, rpondit le vieux savant, nous devons nous
trouver, actuellement, sur la limite de la zone tropicale; en nous
guidant sur les toiles, rien ne nous sera plus facile que de faire le
tour de la plante, en nous dirigeant vers l'Est.

--Mais il doit certainement exister des mers et des ocans, dans ce
monde inconnu!... comment ferons-nous pour les traverser?

--Nous aviserons.

Tout en causant, on s'tait mis en marche et cinq minutes avaient suffi
 parcourir un kilomtre; on alla, de cette allure, jusqu' minuit
environ, traversant des plaines arides, franchissant des collines
abruptes, se frayant  grand'peine un chemin  travers des forts aux
arbres titanesques, enchevtrs de lianes normes, fouillis inextricable
dans lequel il leur fallait se dbattre, comme des bestioles dans des
toiles d'araigne immenses.

[Illustration]

Puis, tout  coup, le ciel s'assombrit, l'atmosphre se couvrit de
nuages pais derrire lesquels disparurent les toiles scintillantes et
les astres radieux, et des ombres opaques ensevelirent la plante comme
dans un suaire de deuil.

Force fut aux voyageurs de faire halte pour attendre le jour.

 l'aube, comme ils se prparaient  repartir, dsireux de profiter des
quelques instants pendant lesquels la chaleur tait supportable, pour
faire encore quelques lieues, Mickhal Ossipoff, qui marchait en tte,
s'arrta brusquement.

--De l'eau! exclama-t-il, de l'eau!

tendant la main, il montrait  ses compagnons une nappe liquide qui,
non loin de l, miroitait sous les rayons dors du soleil; sur la rive,
des arbres gigantesques penchaient leur frondaison verdoyante qui
semblait rpandre, tout alentour, une fracheur dlicieuse.

--Si vous m'en croyez, mes amis, dit le savant, nous pousserons jusque
l, puis nous nous arrterons pour attendre le crpuscule.

-- quelle distance croyez-vous que nous soyons de cette oasis? demanda
l'Amricain en s'pongeant le front.

--Une quinzaine de kilomtres, tout au plus, rpondit Fricoulet.

--C'est l'affaire d'une demi-heure! un peu de courage et nous jouirons,
jusqu'au soir, d'un repos dlicieux.

Sur ces mots, prononcs d'un ton encourageant par M. de Flammermont, on
se remit en marche.

Mais, chose singulire, les voyageurs, tout en avanant, ne paraissaient
pas se rapprocher de leur but!

L'eau tincelait toujours et les arbres continuaient  dresser dans
l'air, leur chevelure; mais il semblait que le paysage recult 
l'approche d'Ossipoff et de ses compagnons.

L'Amricain tira sa montre:

--Voil dj cinquante minutes que nous marchons, grommela-t-il,
cinquante minutes pour faire quinze kilomtres! c'est inadmissible! vous
vous tes tromp dans l'estimation de la distance, mon cher monsieur
Fricoulet!

--C'est bien possible, rpliqua celui-ci qui, la main sur les yeux en
guise d'abat-jour, examinait pensivement l'horizon.

--Par exemple! dit  son tour Gontran, il y a, dans ce qui se passe,
quelque chose d'trange, d'anormal! remarquez-vous que cette eau, ces
arbres, ont la mme tonalit que tout  l'heure, or les rgles de
l'optique...

L'ingnieur frappa ses mains l'une contre l'autre.

--J'y suis, s'cria-t-il... j'ai l'explication du phnomne, c'est un
mirage... nous sommes victimes d'une illusion d'optique semblable 
celles qui se prsentent souvent dans les dserts africains.

--Un mirage, rpta Farenheit d'un ton accabl, alors, cette eau
n'existe pas?

-- cela, il n'y aurait pas grand dommage, riposta Gontran, car elle
doit tre quelque peu brlante, c'est l'ombre des arbres que je
regrette.

[Illustration]

--Ne nous dsesprons pas, dit vivement Fricoulet, marchons encore un
peu, il est fort possible que ce paysage existe rellement.

La constance des voyageurs fut soumise  une rude preuve; la contre
qu'ils traversaient tait une sorte de dsert aride, aussi loin que la
vue pouvait s'tendre, on ne voyait qu'un sol jauntre et dessch...
pas un arbre, pas un brin d'herbe; du sable, du sable, toujours du sable
et, au-dessus de la tte, dans le ciel pur, le disque norme du soleil,
versant  torrents ses rayons, qui leur calcinaient les membres et
corrodaient leurs entrailles.

Enfin,  bout de forces, ils s'arrtrent, une toile de tente fut tendue
sur quatre piquets et, dans le carr d'ombre que cet abri primitif
projetait sur le sol brlant, les voyageurs s'tendirent jusqu'au soir.

Lorsque, dans l'immensit sidrale, l'astre du jour eut t remplac par
la clart plus douce de Vnus, les voyageurs abandonnrent leur
campement, dcids  marcher jusqu' ce qu'ils fussent sortis de ce pays
dsol.

Vers minuit, enfin, aprs une cinquantaine de kilomtres parcourus, ils
entrrent dans une contre nouvelle, et la vgtation reparut, plus
luxuriante encore qu' l'endroit o ils avaient opr leur descente; aux
sables du dsert succdait une plaine fertile et gazonne; au loin, l'on
entendait le murmure d'une eau courante, bruissant sur les cailloux.

--Farenheit! Farenheit! appela Ossipoff en voyant l'Amricain prendre
les devants, ou courez-vous ainsi?

--Prendre un bain! rpondit-il sans s'arrter.

--Mais le malheureux va s'chauder! fit M. de Flammermont en se
prcipitant sur les traces de Farenheit.

Celui-ci avait quelques enjambes d'avance, si bien qu'il disparut sous
les grands arbres, avant que le jeune homme l'et rejoint.

Soudain l'Amricain poussa un cri de joie; semblable  une nappe
d'argent, une immensit liquide s'tendait devant lui, refltant,  sa
surface, les astres tincelants qui fourmillaient au firmament.

--_By God!_ grommela-t-il en prcipitant sa course, ft-ce de l'eau 
faire cuire des oeufs, le bain me paratra frais auprs des rayons du
soleil.

En deux bonds, il atteignit la rive, se dbarrassa de ses vtements, et
ne conservant que son caleon, entra dans l'eau.

Bien que chaude, l'eau lui parut, en effet, d'une temprature moins
leve que l'atmosphre embrase de la journe, et il s'y plongea avec
une volupt inoue, piquant des ttes, faisant la planche, tirant des
coupes savantes, en bon nageur qu'il tait.

[Illustration]

Sans y prendre garde, il s'tait un peu loign de la rive et il ne
songeait aucunement  mettre un terme  ses exercices aquatiques,
lorsque tout  coup,  quelques mtres de lui, l'eau bouillonna
fortement, en mme temps qu'une masse sombre, mergeant  la surface, se
dirigeait vers le bord.

Tout de suite, l'ide des crocodiles vint  Farenheit et, en dpit de la
temprature de l'eau, un frisson glac lui courut le long de l'chine.

Instinctivement, sa main chercha son revolver  sa place habituelle;
mais il tait en caleon.

--_By God!_ gronda-t-il, pourvu que les amis arrivent  temps.

Cependant, la masse inquitante avait abord et, lentement, pniblement,
se hissait sur la rive en poussant des grognements formidables.

 la clart de Vnus, l'Amricain distinguait, bien qu'assez vaguement,
un corps norme termin en forme de queue et ne paraissant pas mesurer
moins de cinquante  soixante mtres, la partie antrieure de l'animal
formait  elle seule la tte, tte monstrueuse, pouvantable, que
terminait une trompe rigide en forme de cornet, assez semblable  celle
dont tait munie la tte de l'habitant mercurien dont les voyageurs
s'taient rgals.

[Illustration]

De l'endroit o il se trouvait, Farenheit entendait l'aspiration
puissante du monstre qui, dsquilibrant les couches atmosphriques,
produisait des courants d'air violents dont le remous arrivait jusqu'au
nageur.

Celui-ci tait fort mal  son aise et maudissait la malencontreuse ide
qu'il avait eue de prendre un bain.

Tout  coup, un cri terrible, n'ayant presque rien d'humain, parvint
jusqu' lui.

Puis aussitt, une voix angoisse, venant de la rive, appela au secours!

--_By God!_ grommela Farenheit, qu'arrive-t-il?... le monstre aurait-il
attaqu les amis?

Et, sans rflchir que ses mouvements pouvaient attirer l'attention de
l'animal, il se mit  nager vigoureusement en faisant un lger dtour,
afin d'aller aborder au plus prs et de prter main forte  ses
compagnons.

--Au secours!... au secours!... rpta la mme voix.

L'Amricain avanait rapidement.

--Courage! cria-t-il, courage, me voici.

Comme pour lui rpondre, le monstre poussa un hurlement qui dchira
l'air effroyablement; on et dit le ronflement d'une sirne  vapeur.

Comme Farenheit sortait de l'eau, il aperut une forme blanche
cramponne  un arbuste.

--Tenez ferme, cria-t-il, tenez ferme, me voici.

-- moi! monsieur Farenheit,  moi!

--Mademoiselle Slna! s'exclama l'Amricain, tellement stupfait qu'il
s'arrta dans sa course.

--Vite!... vite!... je ne puis plus.

La forme blanche parut se dtacher de l'arbre et, tout en rsistant,
s'avancer vers le monstre dont la trompe, braque sur elle, semblait un
gouffre prt  l'engloutir.

En ce moment, un grand bruit se fit entendre sous les arbres; c'tait
Ossipoff et ses compagnons qui accouraient  la recherche de Farenheit.

[Illustration]

--Tirez! tirez! leur cria l'Amricain, impuissant  sauver la jeune
fille de la mort invitable qui l'attendait.

Une dizaine de coups de feu clatrent, veillant, dans le lointain, des
chos semblables aux roulements du tonnerre.

[Illustration]

pouvant par ce bruit auquel ses oreilles n'taient point habitues,
atteint peut tre par l'un des projectiles, le monstre mercurien poussa
un horrible grognement et, plongeant dans le lac, disparut aux yeux des
Terriens.

--Slna! s'cria Gontran perdu, en bondissant jusqu' la forme blanche
tendue sur le sol.

Presque en mme temps que le jeune homme, Ossipoff fut auprs du corps
de sa fille:

--Mon enfant! gmit-il, ma fille adore! c'est toi! c'est bien toi que
je revois!

Il l'avait prise sur ses genoux et la berait comme une enfant.

Fricoulet carta un peu Gontran et plaa sa main sur la poitrine de la
jeune fille.

--Elle n'est qu'vanouie, dclara-t-il, donc rassurez-vous, monsieur
Ossipoff, et toi, Gontran, ne te dsole pas, ce n'est absolument rien.
Si vous le voulez bien, nous allons retourner,  marche force, jusqu'
l'endroit ou nous avons laiss notre sphre, l, je trouverai, dans ma
caisse de pharmacie, les mdicaments ncessaires  Mlle Slna.

--Mais elle, fit Ossipoff, comment la transporterons-nous?

--D'une manire fort simple, dclara Farenheit qui achevait de
s'habiller, vous aller voir.

Il arracha,  l'arbre le plus voisin, deux branches longues et flexibles
auxquelles il fixa l'ample redingote du vieillard, comme une toile
tendue sur un lit de sangle.

On y dposa la jeune fille, puis lui et Gontran mettant sur leurs
paules les brancards de cette litire improvise, partirent au pas
gymnastique, suivis de Fricoulet et d'Ossipoff.

[Illustration]

Tous les vingt kilomtres, les porteurs se relayaient; tous les quarante
kilomtres, on s'arrtait dix minutes pour se reposer.

Quand l'aurore apparut, les voyageurs taient runis dans la sphre,
autour de Slna qui, sortie de sa torpeur, grce aux soins intelligents
de Fricoulet, leur souriait doucement.

Des quatre voyageurs, Farenheit tait certainement celui qui manifestait
la plus grande joie de voir la jeune fille revenue  elle.

--Comme vous tes bon, sir Jonathan, dit Slna en lui tendant la main,
et comme cela parat vous faire plaisir de me revoir.

--Dame! rpliqua l'Amricain, je songe que vous allez pouvoir me donner
des nouvelles de ce misrable.

--Moi! rpliqua-t-elle d'un air tonn, je ne puis rien vous dire de
lui, sinon qu'il est parti voil bientt quatre jours.

--Parti! s'crirent ensemble Ossipoff et ses compagnons, mais parti
pour quelle destination?

--Pour le Soleil.

--Mais, toi?...

--Moi, il m'a abandonne ici, parce que j'tais, pour le wagon, une
surcharge qui pouvait compromettre son voyage.

Gontran serrait ses poings avec fureur.

--Ah! le misrable... le misrable!... il me le paiera cher.

Farenheit, lui, rpondit avec un rugissement:

--Pour cela, il faudrait que vous lui mettiez la main dessus; or, comme
nous sommes clous ici pour le restant de nos jours, sans aucun espoir
de revoir jamais notre plante natale...

--Qu'importe! murmura Ossipoff tout  la joie de serrer dans ses bras sa
fille chrie.

--_By God!_ grommela l'Amricain, vous en parlez  votre aise, vous avez
retrouv votre fille; mais Sharp m'chappe encore une fois.

--Et cette fois est la bonne, ricana Fricoulet.

Sir Jonathan haussa les paules et s'loigna pour aller  la recherche
d'habitants de Mercure sur lesquels il pt passer sa fureur.

En effet, il revint, au bout d'une demi-heure, portant attach, tout
autour de lui,  sa ceinture, un chapelet de volatiles en tous points
semblables  celui que Gontran avait tu.

[Illustration]

--Belle chasse! dit Fricoulet en se frottant les mains avec un visible
contentement.

--Figurez-vous, rpliqua l'Amricain, qu'il se passe dans le ciel
quelque chose de fort singulier; on dirait qu'il y a une toile qui
grandit  vue d'oeil.

L'ingnieur haussa les paules en riant.

--Illusion d'optique, dit-il.

--Je vous affirme que j'ai vu net, mme que cette toile illumine, de
son rayonnement, toute une partie de l'espace.

L'Amricain parlait si ferme et d'un ton si convaincu que Fricoulet le
suivit au dehors.

 peine eut-il jet les yeux sur le ciel qu'il rentra prcipitamment;
muni de la lunette d'Ossipoff, il la braqua sur le point dsign par
l'Amricain:

--Une comte! une comte! s'cria-t-il.

Tout le monde, mme Slna, vint le rejoindre.

Le vieux savant arracha, des mains de l'ingnieur, l'instrument qu'il
dirigea vers l'astre et demeura longtemps en contemplation.

Enfin, il murmura:

--En effet, c'est une comte.

Puis aussitt, jetant un regard circulaire sur le paysage:

--Si vous m'en croyez, dit-il, nous nous tablirons provisoirement au
sommet de cette petite colline que vous voyez l-bas; nous y serons
admirablement bien pour nous livrer  nos observations astronomiques; en
mme temps, au point de vue hyginique, nous aurons moins  souffrir du
rayonnement.

En raison du peu de pesanteur  la surface de la plante, les quatre
Terriens eurent tt fait de rouler la sphre jusqu' l'endroit indiqu
par le vieux savant; c'tait une petite minence boise, leve d'une
cinquantaine de mtres au-dessus du niveau du sol, et descendant, en
pente douce, jusqu'au ruisseau o sir Jonathan avait pris,
l'avant-veille, un bain de pieds si malencontreux.

Quand il s'veilla, le lendemain matin, le premier soin d'Ossipoff fut
de gravir l'escalier intrieur qui conduisait au sommet de la sphre o
il avait install des instruments d'optique.

Aux cris qu'il poussa, ses compagnons le rejoignirent et aperurent,
avanant vers le Soleil avec une rapidit vertigineuse, le mtore de la
veille qui talait, en travers du ciel, une queue immense.

Aprs tre demeure un moment silencieuse, blouie par ce spectacle
ferique, Slna demanda:

--Chaque comte a un nom, n'est-ce pas, pre?... Comment donc s'appelle
celle-ci?

L'astronome hocha la tte, d'un air de doute.

--Je l'ignore, rpondit-il.

--Comment, vous l'ignorez? je croyais cependant...

--Tu croyais mal, rpliqua-t-il d'un ton un peu sec, ces corps errants,
baptiss du nom de comtes, sont aussi nombreux dans l'espace que les
poissons au sein de l'Ocan; il se peut donc que nous ayons sous les
yeux une comte nouvelle, arrivant de l'infini et que notre Soleil fait
dvier de sa route.

En ce moment, Gontran fit un lger saut en arrire.

--Dites donc, fit-il, n'y a-t-il pas  craindre que cette comte ne nous
heurte en passant; elle parat venir directement sur nous.

Fricoulet, qui examinait l'astre avec attention, murmura:

--Tu pourrais bien pronostiquer juste, car elle va certainement couper
l'orbite de Mercure.

Et, aprs un moment, il ajouta:

--a, par exemple, pourrait bien tre la fin; qui sait, en effet, ce qui
sortirait d'un abordage semblable.

Toute la journe, en dpit des torrents de feu qui tombaient du ciel,
les Terriens demeurrent  leur poste d'observation, regardant crotre,
avec terreur, cet astre qui, peut-tre, leur apportait la mort;
maintenant on distinguait nettement les trois parties de la comte: la
tte norme, monstrueuse, entoure de sa chevelure lumineuse auprs de
laquelle la lumire solaire plissait, et sa queue qui balayait l'espace
de son panache enflamm.

Comme la nuit approchait, l'atmosphre parut soudain s'embraser, la
chaleur devint touffante, l'air se rarfia et, sous le coup d'une
inexplicable asphyxie, les voyageurs perdirent connaissance.

[Illustration]




CHAPITRE IX

 CHEVAL SUR UNE COMTE

[Illustration]


PARBLEU! voil qui est fort!

Assis sur son sant, M. de Flammermont considrait avec stupeur ses
compagnons tendus autour de lui, dans des positions diverses et dormant
d'un profond sommeil.

Le jeune homme venait de se rveiller et ses yeux, en s'ouvrant,
s'taient naturellement tourns vers Slna.

Mais Gontran tait-il insuffisamment rveill ou bien tait-il le jouet
d'une illusion d'optique? toujours est-il que le gracieux visage de la
jeune fille lui parut noir comme de l'encre.

Il regarda les autres voyageurs; tous, des pieds  la tte, lui
semblrent avoir t plonges dans un bain de suie.

--Voyons, balbutia-t-il, voyons, je rve, ou bien, pendant mon sommeil,
il m'est survenu, dans la rtine, quelque incomprhensible accident.

[Illustration]

Il voulut se frotter les yeux; mais un brusque mouvement arrta ses
mains  mi-chemin.

Ses mains,  lui aussi, taient noires et son complet de coutil blanc
paraissait avoir t amidonn avec du noir animal.

--Cela! par exemple! c'est trop fort!

Non sans peine, engourdi encore par l'trange sommeil qui l'avait
terrass en mme temps que ses compagnons, il se leva et s'approchant de
Fricoulet, le secoua violemment par les paules.

--Hein!... quoi!... qu'arrive-t-il? grogna l'ingnieur en sursautant.

Puis, apercevant Gontran, qui penchait vers lui son regard anxieux, il
partit d'un grand clat de rire.

--Ah! fit-il, elle est bien bonne!... mais tu t'es tromp de savon, mon
pauvre ami...  moins que tu n'aies l'piderme si sensible qu'en
vingt-quatre heures le soleil ait pu te transformer en ngre d'thiopie.

Et il riait  se tordre; mais son hilarit augmenta lorsqu'il s'aperut
qu'autour de lui tout le monde avait subi le sort de M. de Flammermont.

[Illustration]

--Ah! les bonnes ttes! exclama-t-il... regarde donc, Gontran; Ossipoff,
avec ses cheveux et sa barbe en broussailles, ressemble exactement  une
tte de loup... ah! ah! et Farenheit!... non, Farenheit vaut son pesant
d'or!

Enfin, il russit  reprendre son srieux et demanda:

--Qu'est-ce que cette mauvaise plaisanterie?

--C'est pour en avoir l'explication, bougonna Gontran, que je viens de
te rveiller... car, tu te moques des autres... mais si tu te donnais la
peine de te regarder...

Il avait tir de son vtement un petit ncessaire de poche et tendait 
l'ingnieur une glace minuscule, tout juste assez grande pour que l'on
pt s'y mirer un oeil ou le bout du nez.

Fricoulet aperut alors la face d'Auvergnat la plus russie qui ait
jamais embelli la boutique d'un charbonnier.

--Oh! elle est bien bonne!... elle est bien bonne!... s'exclama-t-il en
riant aux larmes.

--Tu ferais bien mieux de m'expliquer la cause de ce phnomne, grommela
Gontran.

L'ingnieur promenait ses regards autour de lui, esprant trouver, dans
le paysage, quelque indice capable de le mettre sur la trace de ce qu'il
cherchait.

Rien n'avait chang: ses compagnons et lui taient bien, comme la
veille, au sommet de la colline o ils avaient roul la sphre; l-bas,
dans le fond de la valle, s'estompant dans une sorte de brume,
apparaissait le dme arrondi de la fort et le bruit du ruisseau,
chantant sur ses cailloux, parvenait jusqu' eux.

Alors il leva le nez en l'air; le ciel tait obscurci par une sorte de
brouillard qui tombait en pluie fine ou plutt en poussire impalpable,
jetant sur le sol, sur les plantes, sur les arbres, une teinte
uniformment grise et dsolante.

--As-tu visit quelquefois un pays minier? demanda tout  coup
l'ingnieur.

--Non; pourquoi?

--Parce que ce qui nous entoure en a absolument l'aspect; on jurerait
que ce qui flotte dans l'air est de la poussire de charbon.

--Tout cela ne nous dit pas...

--Pourquoi nous sommes ridicules  ce point, tu as raison; mais
peut-tre M. Ossipoff pourra-t-il nous clairer  ce sujet.

Et il s'avanait vers le vieillard avec l'intention de le rveiller.

Gontran l'arrta et, se plantant devant son ami:

--Ai-je l'air si grotesque que cela? demanda-t-il d'un ton navr.

--Grotesque! non... mais enfin, tu as l'air d'un ngre.

Et il reprit aussitt:

--D'un ngre comme il faut, s'entend.

Le jeune comte eut un geste dsespr.

--Mais je ne veux pas que Slna me voie ainsi.

[Illustration]

Fricoulet haussa les paules:

--Quel inconvnient trouves-tu  cela, puisqu'il en est de mme pour
elle? au contraire, vous formez, elle et toi, le couple le mieux assorti
qui se puisse contempler, au point de vue couleur, bien entendu.

--Ah! murmura Gontran, elle, c'est bien diffrent... une femme est
toujours charmante.

Fricoulet fit la grimace.

--Tandis que tu crains pour ton prestige, dit-il ironiquement; au fait
peut-tre est-il prfrable que nous nous dbarbouillions; le ruisseau
est  deux pas; courons y faire nos ablutions, avant qu'ils ne se
rveillent.

En quelques enjambes, les deux amis dvalrent sur le flanc de la
colline, soulevant,  chacun de leurs pas, des nuages de poussire fine
et impalpable dont le sol tait couvert.

Gontran, qui avait devanc Fricoulet de quelques mtres, poussa un cri
dsespr en lui montrant le ruisseau d'un geste dsespr.

--De l'encre!... fit-il... c'est de l'encre qui coule l... ma parole!
c'est  devenir fou.

L'ingnieur s'agenouilla sur la rive, prit dans sa main quelques gouttes
d'eau et constata, avec stupfaction, que le ruisseau avait, lui aussi,
subi une transformation analogue  la leur.

--Eh bien? demanda M. de Flammermont.

--Je n'y comprends rien.

En ce moment, des cris clatrent du ct du campement et les deux
jeunes gens, croyant  un accident, se htrent de rejoindre leurs
compagnons.

Ceux-ci, rveills, taient debout, gesticulant comme des fous, et
parlant avec une rapidit extrme.

--Je vous dis, hurlait Farenheit, que c'est une mauvaise plaisanterie;
or, comme nous ne sommes pas  l'poque du carnaval, je n'admets pas
qu'on abuse de mon sommeil pour me ridiculiser ainsi.

--Mais vous tes dans l'erreur, mon cher sir Jonathan; comment
voulez-vous admettre que M. de Flammermont, un homme srieux, un homme
si bien lev, se soit permis... ah! pour ce qui est du petit Fricoulet,
celui-l, je croirais volontiers...

--Mais non, papa, disait  son tour Slna, M. Gontran n'et
certainement pas permis que M. Fricoulet me barbouillt de la sorte.

--Alors! quoi! quoi!... rugit l'Amricain, en mettant le revolver au
poing... je ne puis cependant pas supporter qu'on humilie en moi le
pavillon toil des tats-Unis!...

Un clat de rire moqueur retentissant derrire lui, fit retourner
Farenheit qui se trouva face  face avec l'ingnieur.

--_By God!_ s'exclama-t-il, vous aussi!

--Mais oui, moi aussi; comme vous, comme Gontran, comme les arbres,
comme le ruisseau mme...

Et frappant amicalement sur l'paule de l'Amricain:

--Calmez-vous, sir Jonathan, dit-il; l'auteur de cette aimable
fumisterie--car c'est littralement une farce de fumiste--n'est pas
parmi nous... il est au-dessus de nous et bien  l'abri de vos coups...
car je suppose tout simplement que c'est dame Nature.

[Illustration]

Ossipoff eut un brusque haut-le-corps.

--Que supposez-vous donc? murmura-t-il.

--Moi! absolument rien, sinon que nous sommes en prsence d'un phnomne
propre, sans doute,  la plante sur laquelle nous nous trouvons en ce
moment.

L'Amricain se croisa les bras et s'adressant au vieillard, il lui dit
avec une surprenante animation:

--Et vous croyez que je vais me contenter de cela, moi? moi, que vous
avez entran dans cette aventure inoue, et sans prcdent! comment, un
phnomne se prsente et vous, des savants, vous dont le mtier est
d'expliquer aux ignorants...

--Ou aux imbciles, dit Fricoulet.

--Ou aux imbciles, rpta l'Amricain, la cause de ce phnomne, vous
vous taisez... vous ne trouvez rien  rpondre!--Non, mon cher monsieur,
cela ne peut se passer ainsi--puisque vous vous tes fait une spcialit
du ciel, vous devez comprendre les choses qui s'y passent... erreur,
monsieur Ossipoff, erreur vous rpondrez.

Et il braqua le canon de son revolver sur la poitrine du vieillard.

Slna jeta un cri et Gontran, se prcipitant sur l'Amricain, le
dsarma.

Froidement Farenheit prit sa carabine et l'arma.

--Ah ! s'cria Fricoulet, vous tes fou!... est-ce depuis que vous
tes dguis en ngre que vous devenez aussi froce?

Ossipoff, impassible jusque-l, s'avana vers l'Amricain, les poings
ferms, dans une attitude menaante.

--Laissez, gronda-t-il, laissez, je me charge seul de lui faire son
affaire.

Fricoulet le saisit  bras le corps.

--Y pensez-vous, monsieur Ossipoff! s'exclama-t-il... mais vous aussi,
vous perdez la tte, voyons! que diable! un peu de sang-froid... deux
hommes comme vous et sir Jonathan ne peuvent en venir aux mains pour une
misrable question comme celle qui vous divise.

[Illustration]

Tout en parlant, il faisait tous ses efforts pour contenir le vieillard
qui se dbattait, criant, vocifrant comme un nergumne.

Brusquement, Farenheit dtendit ses bras auxquels Gontran se suspendait
et la secousse fut si violente, si inattendue, que le pauvre jeune homme
s'en alla rouler, les quatre fers en l'air,  une cinquantaine de
mtres.

Puis, jetant sa carabine sur son paule, l'Amricain tourna les talons
et partit  grandes enjambes; en quelques secondes, il eut disparu.

Gontran revint, furieux et profrant des menaces de mort:

--O est-il? gronda-t-il, o est-il?

Personne ne lui rpondit: Ossipoff, assis sur le sol, tait plong dj
dans une srie de calculs gigantesques, accompagns de dessins bizarres.

Slna, le visage cach dans les mains, pleurait  chaudes larmes, en
poussant de petits gmissements plaintifs.

Gontran tournait autour de la sphre, comme un cheval de mange,
grinant des dents et dressant vers le ciel ses poings menaants.

[Illustration]

Tout  coup, le hasard de sa course l'ayant amen devant la jeune fille,
il s'arrta net et, d'une voix amre, presque insolente, il demanda:

--En vrit, mademoiselle, je vous serais bien reconnaissant si vous
vouliez me dire la cause de ce dsespoir... pourquoi ces pleurs? sans
doute, parce que la nature s'est plu  noircir mon teint...

Il eut un hochement de tte et ajouta, avec un ricanement:

--Parbleu! je comprends! pauvre imbcile que j'tais... c'tait mon
physique qui vous plaisait... point autre chose... et ce physique tant
dtrior,  votre point de vue, votre affection s'en va avec vos
pleurs... mais si la beaut de mon me, mademoiselle, tait entre pour
quelque chose dans l'amour que vous vouliez bien avoir pour moi, vous ne
vous dsoleriez pas ainsi que vous le faites... car l'enveloppe
matrielle, qu'est-ce que cela, je vous le demande, auprs...?

Il s'arrta et apercevant Fricoulet qui l'coutait parler, en fixant sur
lui des regards ahuris:

--Du reste, votre attitude me prouve surabondamment que vous ne possdez
que des notions fort imparfaites sur l'esthtique. Fricoulet vous dira
qu'il y a de beaux ngres comme il y a de beaux blancs... l'esthtique 
ce point commun avec la morale, c'est qu'elle dpend de l'ducation...
elle change avec les latitudes.

Il parlait avec rapidit, hachant ses phrases, mchonnant ses mots,
tellement que Fricoulet ne pouvait l'interrompre.

--La morale, rpta le jeune comte avec un clat de rire trange...
Tenez, mademoiselle, il y a des choses que vous ne savez probablement
pas... Certaines peuplades de la Terre de feu ont coutume de manger les
vieillards...

 ces mots, Slna poussa un cri perant et se prcipitant vers son
pre, lui fit un rempart de son corps.

--Prenez garde, pre, fit-elle, Monsieur de Flammermont veut vous
manger.

Le vieillard suspendit son crayon:

--Qu'importe rpondit-il froidement, je lui abandonne mon corps,  la
condition qu'il me laisse ma tte pour calculer.

Et il se replongea dans ses raisonnements.

Gontran poursuivit en haussant les paules:

--Il en est de mme pour la beaut, si j'appartenais  certaines
peuplades de l'Ocanie, je pourrais trouver fort mauvais que vous ne
portiez ni plumes dans les cheveux, ni coquillages dans les oreilles, ni
anneau dans le nez.

Slna se redressa et d'une voix pleine de dignit:

--Du moment que pour vous plaire, monsieur, il me faut renoncer aux
coutumes de mon pays, c'est que vous ne m'aimez plus... c'est bien,
monsieur, je vous rends votre promesse.

Et toute pleurante, elle se prcipita dans les bras de son pre qu'elle
faillit jeter  la renverse. Fricoulet assistait, muet et impassible, 
cette scne bizarre. Il prit sa tte  deux mains et murmura:

--Ma parole! je deviens fou!

Puis s'approchant de Slna:

--Ne pleurez donc pas ainsi, mademoiselle, dit-il d'un ton dgag, un
fianc de perdu, dix de retrouvs, il vous rend votre promesse,
voulez-vous me la passer et prier monsieur votre pre de me demander ma
main!

Aussitt Gontran rpliqua:

--Puisqu'il en est ainsi, je demande  retourner  Paris; j'ai bris ma
carrire  cause de ce vieil ingrat, j'ai quitt ma famille, ma patrie
pour cette pimbche; mais, du moment que tout est rompu!

Il s'interrompit brusquement, saisi  la gorge par Fricoulet qui lui
cria d'une voix furieuse:

--Ingrat!... pimbche!... retire ces deux pithtes, ou sinon...

Un geste menaant complta sa phrase.

--De quoi te mles-tu? gronda le jeune comte.

--Je dfends l'honneur de ma nouvelle famille, rpliqua l'ingnieur.

Pendant ce colloque, Ossipoff, impassible, continuait ses calculs et
Slna pleurait de plus belle.

--Du reste, poursuivit Fricoulet d'une voix vibrante, en accompagnant
ses paroles de mouvements dsordonns, du reste, que fais-tu ici?
maintenant que tu n'es plus le fianc de Mlle Slna, tu deviens un
gneur... un importun, retourne-t-en chez toi et laisse-nous jouir en
paix de notre lune de miel.

--Mais je ne demande que cela, hurla M. de Flammermont, je ne demande
qu' rejoindre mon poste  Ptersbourg... la diplomatie, voil mon fait;
quant au mariage, ce n'tait qu'une vocation d'occasion!

--En ce cas, qui te retient?

Le jeune homme haussa les paules.

--Crois-tu, par hasard, que je puis m'en retourner  pied!

--Est-ce le moyen de locomotion qui te manque? grommela l'ingnieur en
tirant son carnet sur lequel il griffonna quelques traits
indfinissables... tiens, regarde et dis-moi ce que tu penses de cela!

Gontran ouvrit dmesurment les yeux.

--Cela! balbutia-t-il... cela...

--Eh! oui!... comment! toi, un savant, tu ne comprends pas que je vient
d'inventer une machine qui va te permettre d'atteindre jusqu'aux
toiles?...

--Mais c'est en France que je veux aller.

--Eh! tout chemin mne  Rome... la distance n'est qu'un vain mot; les
astres sont aussi rapprochs les uns des autres que les molcules d'un
morceau d'acier... pour abandonner ce monde en fusion, il nous suffit
d'enjamber un autre monde, eh bien! enjambons...

Tout en coutant discourir son ami, Gontran avait choisi, dans son
porte-cigare, un havane blond, trs sec; puis aprs l'avoir fait, en
vritable connaisseur, craquer tout contre son oreille, il en avait
dlicatement coup l'extrmit avec son canif; ensuite il l'avait port
 ses lvres, l'avait lgrement humect en le roulant d'un air
gourmand.

Puis, prenant une allumette, il la frotta.

Aussitt, phnomne trange et inexplicable, l'allumette s'enflamma en
produisant une dtonation pouvantable, en mme temps une lueur intense,
d'un insoutenable clat, illumina l'espace.

Tous, Gontran le premier, poussrent un cri de stupfaction. Mickhal
Ossipoff releva la tte de dessus ses calculs algbriques et considra
fort attentivement l'allumette qui projetait, dans un rayon de
vingt-cinq mtres, une lumire semblable  celle d'un bec lectrique.

[Illustration]

M. de Flammermont demeurait tout interdit, son cigare d'une main, son
allumette de l'autre, trs perplexe de savoir s'il devait se servir de
l'une pour allumer l'autre.

Le vieux savant s'tait lev et examinait, avec une attention soutenue,
cet inexplicable phnomne.

--Singulier... singulier... balbutia-t-il, les sourcils froncs et les
paupires  demi-baisses... est-ce que...?

Et tournant lentement sur ses talons, en mettant la main au-dessus de
ses yeux pour donner  son rayon visuel plus d'tendue, il examinait le
paysage d'un air soucieux.

En ce moment, on vit accourir, gravissant  grandes enjambes le flanc
de la colline, Jonathan Farenheit.

--_By God!_ s'exclama-t-il en s'arrtant essouffl  quelques pas d'eux,
vous voil tous debout... j'ai eu une peur horrible.

Et, avec son mouchoir, il s'pongeait le front tout tremp de sueur.

--Qu'avez-vous donc? demanda Gontran, et pourquoi cette motion?

L'Amricain se retourna vers le jeune homme.

--Figurez-vous, rpondit-il, qu'il vient de m'arriver une chose
singulire; tenez, la mme  peu prs que celle qui nous est survenue
avant hier au sujet de l'eau et des arbres, dans le dsert.

--Un mirage! s'crirent les Terriens.

--Oui, un mirage... il m'a sembl voir briller tout  coup, au sommet de
cette colline, comme un immense bcher... une espce de phare qui
projetait jusqu' moi ses rayons lumineux... alors, j'ai cru que quelque
danger vous menaait... c'est pourquoi je suis accouru.

M. de Flammermont prit dans sa poche une allumette et, la tendant 
l'Amricain:

--Le bcher, le phare, dit-il, le voici.

Sir Jonathan frappa du pied avec colre.

--Allons, grommela-t-il, voil les sottes plaisanteries qui
recommencent; j'aime autant m'en aller... d'autant plus que j'ai vu
l-bas des choses assez singulires...

Il n'avait pas fini ces mots qu'il se trouva entour.

--Des choses singulires, rpta Mickhal Ossipoff d'un ton fort
bizarre, et lesquelles donc?

[Illustration]

--D'abord, le pays a, depuis hier, compltement chang; la fort, sur la
lisire de laquelle notre sphre s'tait arrte et que nous avons d
traverser avant de pntrer dans cet effroyable dsert o nous avons
pens laisser nos os, la fort n'existe plus.

--N'existe plus! s'cria Gontran... ah ! sir Jonathan, vous vous
moquez de nous!

Et il tendait la main vers les arbres qui dressaient, en bas de la
colline, leurs cimes feuillues.

Fricoulet regarda Ossipoff en mettant, d'un geste significatif, son
doigt sur son front et en dsignant l'Amricain d'un hochement de tte
imperceptible.

--Mon pauvre Farenheit, dit le vieillard, vous avez t victime d'un
mirage, car d'ici vous voyez bien les arbres tout comme nous les voyons
nous-mmes!

--Oui, je les vois et, en bas, je les ai vus de mme, mais, c'est 
peine si cette fort qui, hier encore, avait plusieurs lieues d'tendue,
mesure aujourd'hui quelques mtres de profondeur!

--Ah! bah! et qu'y a-t-il maintenant  la place des arbres?

--Un pays trange, tout nouveau, avec des montagnes de diamant!

Ceux qui l'coutaient haussrent les paules, le considrant avec
compassion.

--Vous me croyez idiot, grommela-t-il, je ne le suis pas plus que vous,
et si je ne m'tais mu  tort au sujet du danger imaginaire que vous
courriez... j'aurais dj explor ce pays fantastique et merveilleux...
Du reste, vous n'avez qu' venir avec moi...

--Eh! sir Jonathan, rpliqua M. de Flammermont, laissez-nous donc
tranquilles avec vos contes de fe...

--Pas plus contes de fe que votre histoire d'allumette, mon cher.

--Oh! par exemple! voil qui est fort! riposta Gontran.

Et frottant aussitt l'allumette qu'il tenait entre les doigts, il
provoqua un phnomne identiquement semblable au premier.

[Illustration]

L'Amricain, surpris par l'aveuglante lumire qui lui jaillit subitement
au visage, bondit en arrire avec un _by God!_ formidable.

Tout  coup, Mickhal Ossipoff s'cria d'une voix mue.

--Mes amis, mes bons amis; il a d se passer ici, pendant notre sommeil,
des changements inexplicables, incomprhensibles, cette surexcitation
nerveuse  laquelle nous sommes en proie, l'explosion formidable
produite par une simple allumette, voil deux preuves, l'une morale,
l'autre matrielle, qu'il s'est produit certainement dans l'atmosphre
une perturbation profonde.

--Dame! murmura Gontran, l'air n'est peut-tre pas compos,  la surface
de Mercure, des mmes lments qu' la surface des autres plantes.

--En tout cas, quelle que soit sa composition, il n'y a aucune raison
pour qu'aujourd'hui elle ne soit pas la mme qu'hier, riposta Fricoulet,
et cependant, il est certain...

--Certain que quoi?

--Certain que l'exprience de l'allumette est chose probante, car je me
rappelle qu'aux Arts et Mtiers, bien souvent, le professeur nous a fait
dtonner de l'oxygne pur au moyen d'une simple allumette.

--Mais oui, s'cria Ossipoff, c'est bien de l'oxygne pur que nous
respirons! pouvons-nous attribuer  une autre cause l'espce de folie
qui nous a frapps subitement? seulement...

--Seulement? demandrent en choeur les autres Terriens...

--Je me demande comment a pu tre produit ce changement subit de
l'atmosphre.

--Peut-tre, insinua timidement M. de Flammermont, peut-tre est-ce
ainsi que la comte manifeste son influence.

Le vieux savant se frappa le front.

--C'est juste,... murmura-t-il, la comte... Je l'avais oublie
totalement.

--Mais qu'est-elle donc devenue? demanda Fricoulet en pirouettant sur
ses talons, le nez en l'air, pour fouiller le ciel aux quatre points
cardinaux.

--Elle a disparu.

--Disparu! s'cria Ossipoff, ce n'est pas possible.

Il se prcipita sur sa lunette et la braqua successivement dans toutes
les directions:

--Rien, balbutia-t-il stupfait... absolument rien!... voil qui est
incomprhensible.

Et se tournant vers M. de Flammermont:

--Comment expliquez-vous cela? demanda-t-il.

--Je ne l'explique pas, rpondit le jeune homme avec un sang-froid
merveilleux, je me borne  constater.

--Eh bien? demanda Farenheit, en prsence de ces faits surprenants et
incomprhensibles, continuez-vous  mettre en doute ce que je vous ai
dit tout  l'heure?

--Vos montagnes de diamant!

--Oui, mes montagnes de diamant... suivez-moi et vous ne tarderez pas 
vous assurer qu'elles existent bien rellement!

Il tourna les talons et descendit la colline, suivi de ses compagnons,
dont le scepticisme premier avait fait place  une certaine angoisse.
Dans quelle aventure nouvelle taient-ils donc plongs?

Chose bizarre,  mesure que s'abaissait le niveau du sol, l'air qu'ils
respiraient leur paraissait n'tre plus le mme, en mme temps, la
fivre qui leur brlait le sang s'abaissait, leur cerveau se dgageait,
leurs nerfs se dtendaient, bref, peu  peu ils redevenaient eux-mmes.

C'est  part eux qu'ils faisaient ces constatations, osant  peine se
regarder, tout honteux qu'ils taient de la folie passagre qui leur
avait fait tenir un langage aussi ridicule.

Enfin, ils arrivrent au ruisseau dans lequel Fricoulet et Gontran
avaient tent vainement de faire leurs ablutions; d'un bond, ils le
franchirent et se trouvrent sur la lisire de la fort dans laquelle
ils s'engagrent.

Au bout de quelques pas, ils s'arrtrent soudain, tous du mme
mouvement, en apercevant,  travers les arbres, un paysage qu'ils ne se
rappelaient pas avoir vu la veille.

--Le mirage, toujours le mirage, grommela Fricoulet.

Nanmoins, il se remit en marche avec prcaution et avana jusqu'au
point o la fort s'interrompait brusquement.

On et dit qu'une main de gant avait arrach la portion de sol sur
laquelle se trouvaient les Terriens, pour la transplanter en un autre
monde tout diffrent de celui o les arbres mercuriens avaient pris
racine.

Aussi loin que la vue pouvait s'tendre, l'oeil embrassait un sol noir,
couvert d'une fine poussire, brillant sous les rayons solaires, comme
de la poussire de charbon de terre; de ci, de l, mergeaient des blocs
normes, noirs aussi et miroitant comme de l'argent bruni.

[Illustration]

Coupant cette plaine et courant du nord au sud, un fleuve charriait des
eaux noirtres au-dessus desquelles flottait un impalpable nuage gris.

Enfin, l'horizon tait barr par une haute chane de montagnes,
tincelant de tous les feux du soleil, qui se jouaient  leur surface
polie comme des miroirs et qui renvoyaient jusqu'aux Terriens, des
rayons iriss, comme l'eussent pu faire les normes facettes de
gigantesques brillants.

Muets d'ahurissement, Ossipoff et ses compagnons demeuraient immobiles
sous les arbres, considrant ce pays trange qui s'tendait devant eux,
 quelques mtres au-dessous du niveau mme de la fort.

--Hein! s'cria Farenheit aprs leur avoir laiss le temps d'admirer,
hein! tais-je aussi fou que vous le prtendiez, quand je vous disais
avoir vu des montagnes de diamant?

Et il tendait triomphalement la main vers l'horizon irradiant.

--De diamant... de diamant..., bougonna Fricoulet... rien ne prouve que
ce ne soit pas tout simplement du cristal de roche.

L'Amricain demeura un moment silencieux, la mine dconfite; puis,
soudain:

--Rien ne prouve non plus que ce ne soit pas du diamant, rpliqua-t-il.

--D'accord! riposta l'ingnieur; il suffirait, d'ailleurs, d'avoir un
chantillon...

Il n'avait pas prononc ces mots, que Farenheit, enjambant le talus qui
sparait du sol le tronon de fort, sur la lisire duquel ses
compagnons taient arrts, s'lanait dans la direction des montagnes,
objets de sa convoitise.

Au bout de quelques enjambes, les Terriens le virent s'arrter,
regarder  ses pieds, puis se baisser pour ramasser sans doute un objet
qui avait attir son attention.

[Illustration]

Mais soudain, comme frapp de la foudre, l'Amricain tomba  la renverse
et demeura immobile.

Obissant  l'impulsion de sa gnreuse nature, croyant d'ailleurs  un
simple accident, M. de Flammermont courut au secours de sir Jonathan.

Arriv prs de lui, il se pencha, mais, tout comme son compagnon, 
peine le jeune homme se fut-il courb vers le sol, qu'il roula comme une
masse!

Slna poussa un cri terrible et voulut s'lancer.

--Imprudente! fit Ossipoff en la saisissant par les paules.

Puis, se tournant vers Fricoulet:

--Il doit rgner, au ras du sol, un air mphitique, lui dit-il
rapidement; comment faire pour sauver ces malheureux?

Et,  sa fille qui sanglotait:

--Voyons, dit-il, ne t'affole pas... laisse nous le temps de rflchir;
 nous deux, que diable! nous trouverons bien une ide.

--Je l'ai trouve, cria Fricoulet, ne bougez pas et attendez-moi ici.

Et, courant  toutes jambes, il disparut derrire les arbres, dans la
direction de la colline.

Quelques instants aprs, il revenait, ayant endoss un respirol et
faisant signe au vieillard d'avoir bon espoir, il se prcipitait vers
l'endroit ou gisaient, cte  cte, M. de Flammermont et sir Jonathan,
soulevant, dans sa course, autour de lui, des nuages de poussire noire
et opaque.

L'un aprs l'autre, il chargea sur ses paules, les deux corps inertes
et, toujours courant, revint vers Ossipoff.

Puis, arrachant brusquement son respirol, il cria au vieux savant:

--Chargez-vous de Gontran, moi, je garde l'Amricain, et vite, vite, 
la sphre.

[Illustration]

Sans demander d'explication, Ossipoff prit M. de Flammermont sur son
dos, et, aussi rapidement que possible, suivit l'ingnieur qui courait
devant lui.

En quelques enjambes, on eut atteint le sommet de la colline, la, on
tendit les deux malades cte  cte, et Fricoulet collant sa bouche 
la leur, se mit  leur insuffler l'air de ses propres poumons, ainsi que
cela se pratique pour les noys.

--Mais pourquoi les avoir transports ici? murmura Slna qui piait,
avec anxit, les rsultats de ce sauvetage.

--Parce que l'air que nous respirons tant compos d'oxygne pur, la
mdication que j'emploie doit tre plus nergique.

Comme il achevait ces mots, l'Amricain se redressa sur son sant,
saluant, par un formidable ternuement, son retour  la vie; on et dit
que Gontran n'attendait que ce signal pour sortir de sa torpeur et,
comme un cho fidle, son ternuement rpondit  celui de l'Amricain.

--Brrr! fit celui-ci en se secouant les membres, quelle dsagrable
sensation.

--Moi, dit  son tour M. de Flammermont, je n'ai rien senti, a a t
comme un coup de massue que l'on m'et assn sur la nuque.

--Certainement, affirma Ossipoff, il rgne  la surface de ce sol une
couche de gaz irrespirables: ammoniaque, acide carbonique, ou autre de
mme nature... Qu'est-ce que cela peut bien signifier?

Et Fricoulet dit  son tour:

--Acide carbonique dans le bas,... oxygne pur dans le haut, c'est
inexplicable.

-- moins, rpondit Gontran qui en revenait  ses moutons,  moins que
vous n'adoptiez mon ide de l'influence de la comte.

--Eh! riposta Fricoulet, la comte, la comte! c'est fort joli  dire,
cependant tu conviendras que si elle avait d exercer sur Mercure une
influence quelconque, c'est lorsqu'elle se trouvait  proximit, tandis
que, maintenant, on ne la voit mme plus.

--En effet, continua Ossipoff, ce que dit M. Fricoulet me parat
logique, j'ai eu beau fouiller le ciel dans tous les sens, nulle part je
n'ai trouv trace de comte... elle est donc,  prsent,  une telle
distance que l'on ne peut admettre son influence.

Un clat de rire formidable clata--cette explosion d'hilarit tait due
 Farenheit.

--Vous me rappelez, dit-il, l'histoire d'un paysan fort distrait qui
cherchait son ne, alors qu'il tait perch dessus,... vous cherchez la
comte dans le ciel, et c'est elle qui vous porte.

[Illustration]

Il regardait, d'un air triomphant, les Terriens qui le considraient
compltement ahuris.

--Alors, suivant vous, balbutia Ossipoff, nous ne serions plus sur la
plante Mercure?...

--Dame! dit Fricoulet aprs avoir rflchi, il faut bien admettre que
nous sommes sur un autre monde, puisque le pays tout entier a chang!

Soudain, il se frappa le front.

--Et tenez, il me revient en mmoire un fait que tous nous avons oubli;
rappelez-vous hier soir, alors que nous contemplions la marche rapide de
la comte, l'trange sommeil qui s'est empar de nous et nous a
terrasss!...

--Eh bien!

--Eh bien!... c'tait assurment l'atmosphre qui se rarfiait par suite
du rapprochement de la comte,... peut-tre, cette nuit, a-t-elle eu
avec Mercure un point de contact et,  la suite de ce heurt, une
infinitsimale partie de la plante se sera trouve colle  la surface
de l'astre sur lequel nous sommes en ce moment...

[Illustration]

--Mais alors, balbutia Slna, o allons-nous?

Fricoulet leva les bras au ciel.

--Comment le savoir? rpondit-il.

--En cherchant quelle est la comte sur laquelle nous chevauchons.

--Il est douteux, ricana l'Amricain, que nous trouvions un tat civil
qui nous renseigne  ce sujet.

Le vieux savant rflchissait.

--Il y aurait bien un moyen, dit-il...

Il chercha dans une caisse, y prit un baromtre, le consulta et dclara:

--Le baromtre accuse une hauteur de quatre cents pieds au-dessus du
niveau de la mer, correction faite de la hauteur de l'atmosphre; 
cette hauteur, le regard s'tend en droite ligne, dans tous les sens,
jusqu' une distance de douze kilomtres.

Il tourna lentement sur ses talons et tendant la main:

--Il est facile de constater qu'ici l'horizon est plus rapproch; le
monde o nous sommes est donc plus petit que Mercure et on peut valuer
son diamtre  huit cents kilomtres  peine. Pour sa nature, je vous
rpondrai que cette comte est  une priode de formation qui correspond
 l'poque tertiaire; c'est une sphre de carbone, puisque nous
rencontrons ici tous les tats allotropiques de ce corps simple: noir de
fume, graphite, acide carbonique et autres...

L'Amricain fit un geste impatient.

--Tout cela, s'cria-t-il, ne nous dit pas vers quel point se dirige
cette comte.

--tant donne la faon dont elle a coup l'orbe de Mercure, il est
probable qu'elle va contourner le Soleil avant de prendre la route de
son aphlie.

--Mais le nom de cette comte? continua imperturbablement l'Amricain.

--Eh! fit Ossipoff exaspr, je n'en sais pas plus que vous... il me
faudra plus d'un mois d'observations pour arriver  tablir toutes ses
coordonnes... au surplus, si son nom vous intresse tant que cela,
demandez-le lui  elle-mme.

--Perdus! nous sommes perdus! grommela rageusement Farenheit.

--Eh non! riposta Gontran d'une voix vibrante, nous allons chevaucher 
travers le ciel,  la manire des gnies de l'ancien temps, sur un
hippogriphe[4] de diamant,  queue et  crinire de flamme!

[Illustration]




CHAPITRE X

O VULCAIN JOUE UN MAUVAIS TOUR  GONTRAN DE FLAMMERMONT

[Illustration]


FAUT de l'oxygne, pas trop n'en faut, avait dclar Fricoulet, en
faisant allusion aux perturbations mentales dont avaient t victimes
ses compagnons et lui-mme.

Aussi avait-on abandonn le sommet de la colline mercurienne pour
tablir le campement, c'est--dire la sphre elle-mme,  mi-cte, en un
endroit o l'air, scrupuleusement analys, avait donn un mlange
d'azote suffisant au bon fonctionnement de l'organisme des Terriens.

L'installation une fois termine, Ossipoff dclara vouloir se consacrer
exclusivement aux tudes qui lui taient ncessaires pour constituer ce
que Gontran appelait plaisamment l'tat civil de leur vhicule; il
laissait  ses compagnons le soin de pourvoir aux besoins matriels de
chaque jour, ce qui n'tait pas une mince besogne.

Dans un conseil tenu entre Gontran, Fricoulet, Farenheit et Slna, il
avait t dcid que l'on tiendrait en rserve, pour n'y toucher qu' la
dernire extrmit, ce qui restait de la provision de pte alimentaire
fabrique dans la Lune et que l'on chercherait, sur le monde mme o
l'on vivait, des moyens d'existence.

On avait d'abord explor minutieusement le fragment mercurien coll  la
surface du noyau comtaire et qui reprsentait une superficie d'un
kilomtre carr; pour des gens qui avaient, comme les Terriens, des
bottes de sept lieues, c'tait l'affaire de quelques minutes, mais la
situation tait trop grave pour qu'ils se livrassent,  la lgre, 
cette exploration.

Aussi avaient-ils divis le territoire mercurien en trois segments
aboutissant tous trois en un mme point qui tait le sommet de la
colline; puis, se divisant la besogne, ils se mirent  fouiller chacun
un segment, sondant le sol, dplaant les rochers, examinant les
plantes, montant dans les arbres, bref, ne laissant pas un pouce carr
dont ils ne connussent exactement les ressources au point de vue
culinaire.

Puis, chacun ayant fait son rapport sur la portion de terrain qui lui
avait t dvolue, les deux autres avaient successivement recommenc la
besogne des premiers, de faon  ce que rien ne ft oubli.

Au bout d'une dizaine de jours, les Terriens savaient scrupuleusement 
quoi s'en tenir sur la quantit et la qualit des victuailles dont
pouvait s'approvisionner leur garde-manger: une bande d'habitants
mercuriens, c'est--dire de volatiles encorns, avaient partag le sort
des Terriens, et avaient t happs par l'attraction comtaire: leur
nombre s'levait exactement  cent soixante et un.

Tout d'abord, Farenheit avait propos de les tuer pour tre sr de les
avoir sous la main, au moment voulu; mais Fricoulet avait fait observer
que cela tait tout  fait inutile, vu que les volatiles ne pouvaient
s'chapper de l'lot natal sur lequel ils se trouvaient, l'exprience
ayant dmontr que l'air flottant au-dessus du sol comtaire tait
irrespirable pour eux.

--Laissons-les donc vivre, avait-il dclar; ils sont enferms l-dedans
comme dans une basse-cour, et nous les sacrifierons au fur et  mesure
de nos besoins.

[Illustration]

Puis on avait dcouvert, vivant dans des trous,  peu de profondeur de
la surface, des animaux bizarres ayant la forme du lzard, sauf qu'ils
taient munis d'un grand nombre de pattes, et de la grosseur d'un lapin,
dont ils avaient d'ailleurs le poil; on avait fait, sur l'un d'eux, un
essai culinaire qui avait parfaitement russi; ce qui n'avait pas
mdiocrement enchant Gontran, dont l'estomac avait conserv
le souvenir des thories d'Ossipoff touchant les reprsentants de
l'humanit mercurienne et qui ne mangeait que du bout des dents,
lorsqu'apparaissait sur la table un individu appartenant  la classe
aile de la plante.

Au recensement scrupuleusement fait, ces intressants animaux avaient
donn le chiffre respectable de deux cent vingt-trois.

 ces comestibles de poil et de plume si l'on ajoute certaines plantes
que Slna avait eu l'ide de faire cuire et d'assaisonner avec la
graisse des premiers, on connatra, aussi bien que nos voyageurs
eux-mmes, le contenu de leur garde-manger.

Ce travail termin, on en communiqua les rsultats  Ossipoff, dont le
visage s'assombrit.

--Hum! murmura-t-il; nous avons l de quoi manger  peine pendant six
mois... et encore en ne faisant pas bombance.

Le nez de Farenheit,  ces mots, s'allongea dmesurment.

--_By God!_ grommela-t-il, combien de temps pensez-vous donc que nous
allons demeurer ici?

Le savant secoua la tte pensivement.

--Eh! eh! fit-il, peut-tre bien six ans, si mes calculs sont exacts.

Une exclamation unanime accueillit ces mots.

--Six ans! rpta Gontran effar, vous n'y pensez pas, mon cher monsieur
Ossipoff.

--J'y pense fort bien, au contraire, rpliqua le vieillard en se
frottant les mains d'un air satisfait.

Puis, voyant l'expression de doute peinte sur tous les visages, il
ajouta:

--Jusqu' prsent, j'ai tout lieu de croire que nous nous trouvons sur
la comte dcouverte par Tuttle... un Amricain... votre compatriote,
mon cher sir Jonathan.

--Belle dcouverte, grommela celui-ci; il eut aussi bien fait de
dcouvrir autre chose.

Ossipoff fixa sur le Yankee un regard plein de compassion.

--Ne l'et-il pas dcouverte, cela ne nous et pas empchs de la
rencontrer, d'tre emports par elle... et c'et t une gloire
scientifique de moins  l'actif des tats-Unis.

L'amour propre national de Farenheit se trouva sans doute chatouill
agrablement par cette rponse, car il se tut aussitt.

[Illustration]

--Cependant, pre, dit  son tour Slna, sur quoi vous basez-vous, pour
pouvoir affirmer?...

--Pardon, je n'affirme rien, je suppose tout simplement; d'abord, la
dimension de la comte qui nous porte est identiquement la mme que
celle de Tuttle... ensuite, le plan par lequel elle a coup l'orbite de
Mercure, et la date  laquelle a eu lieu cette conjonction...

--Alors, si c'est bien elle, fit  son tour Gontran, o va-t-elle nous
entraner?

--Elle nous fera contourner le Soleil d'abord... ensuite, nous couperons
successivement les orbites de Vnus, de la Terre, Mars, Jupiter...

 mesure que le vieillard avanait dans son numration, le visage de M.
de Flammermont s'assombrissait graduellement.

--Mais o donc s'arrtera cette course insense? murmura-t-il.

--Dans les environs de Saturne... une promenade de trois cent
soixante-dix millions de lieues  peine, riposta plaisamment Fricoulet;
une misre, quoi!

--Tu ris, toi, grommela le jeune comte... mais si tu crois que cela
m'amuse de me transformer en juif errant cleste, tu te trompes... car
tout cela ne rapproche pas l'poque de mon mariage.

L'ingnieur haussa les paules.

--Quand bien mme, pensa-t-il, cette excursion n'aurait que ce rsultat,
je trouve qu'il aurait tort de se plaindre.

Cependant, un vague espoir restait au coeur de M. de Flammermont.

--Et si vous vous trompiez, mon cher monsieur Ossipoff, dit-il tout 
coup; si la comte qui nous emporte n'tait pas celle que vous
supposez?...

--Oh!... alors, rpondit le vieillard, ce serait bien diffrent.

--Ah! ah!... dit Gontran d'un air satisfait.

--Oui, continua le vieillard, si je m'tais tromp, c'est que cette
comte dcrirait dans l'espace une ligne parabolique.

--En sorte que?...

--En sorte que c'est vers l'infini qu'elle nous emporterait.

Slna joignit les mains dans un geste dsespr.

--Et nous ne reverrions jamais la Terre? murmura-t-elle.

--Jamais, rpondit Ossipoff. Tu en parais dsole, comme si l'humanit
terrestre avait quelque chose de regrettable.

La jeune fille ne rpondit rien, mais Gontran s'cria:

--Il faut cependant que cette course prenne fin!

--Je ne vois  cela aucune utilit.

--Mais j'en vois une, moi, riposta M. de Flammermont en se croisant les
bras; je ne puis jouer ternellement le rle de fianc... c'est un
surnumrariat qui a assez longtemps dur, et il me tarde d'tre nomm
titulaire.

[Illustration]

Pour toute rponse, le vieillard leva les bras au ciel.

--En tout cas, poursuivit le jeune homme, quand tout ce que la plante
contient de comestible aura t dvor, il faudra bien aviser  remplir
notre garde-manger...

--Hlas! murmura le vieux savant, c'est bien ce qui me navre.

Et il ajouta avec un bel enthousiasme:

--C'et t si beau, cependant, de s'envoler par del les mondes connus,
par del l'infini lui-mme!

--La belle avance! grommela Farenheit.

--Si vous m'en croyez, poursuivit M. de Flammermont, nous nous
arrterons sur Vulcain.

Mickhal Ossipoff fit sur lui-mme un bond formidable; en mme temps,
Fricoulet envoyait dans les ctes de son ami une forte bourrade, en lui
murmurant  l'oreille:

--Imbcile!

L'ahurissement du jeune comte tait complet; il se tourna successivement
vers le vieillard et vers l'ingnieur, demandant:

--Quoi?... qu'arrive-t-il?... monsieur Ossipoff, pourquoi ce visage
tragique, et toi, Alcide, pourquoi me considres-tu d'un air atterr?

--Oh! le malheureux!... le malheureux!... balbutia Fricoulet.

Ossipoff vint se planter  deux pas de M. de Flammermont:

--Vulcain! lui cria-t-il dans la figure, Vulcain!

--Eh bien! quoi... Vulcain!... que voulez-vous dire?

--Ne venez-vous pas de nous conseiller de nous arrter sur Vulcain?

--Assurment oui... que voyez-vous d'trange  cela?

Le vieillard fit entendre un petit rire sec et moqueur.

Puis, se croisant les bras, la face indigne et la lvre amre, il lui
demanda:

--Alors, vous croyez  Vulcain?

Cette question fit au jeune homme l'effet d'un pav qu'on lui et lanc
dans la poitrine.

--Ae!... pensa-t-il, j'ai dit une btise!

Et il hsitait  rpondre, ne sachant trop comment il pourrait faire
prendre le change au vieillard, lorsque, par un miracle sans doute, il
lui revint en mmoire, avec une lucidit merveilleuse, certain passage
des _Continents clestes_, parcouru par lui quelques jours auparavant.

Et, tout de suite, il comprit quel parti il pouvait tirer de cette
circonstance.

--Alors, vous croyez  Vulcain? vous, rpta Ossipoff en le toisant
ddaigneusement...

--Et pourquoi n'y croirais-je pas? demanda le jeune homme hardiment.

--En vrit, je vous admire! s'cria le vieillard... pour doter le
systme cleste d'une nouvelle plante, il vous suffit de l'affirmation
d'un mdecin de campagne qui, aprs avoir examin le Soleil pendant une
heure, dclare avoir vu passer, sur le disque solaire, une tache noire
et ronde.

De nouveau, il ricana et ajouta:

--Mais cela ne suffit pas, monsieur, on fabrique une plante non avec
son imagination, mais avec ses yeux!

--Vous m'accorderez, cependant, rpliqua Gontran, que l'attitude du
vieillard commenait  nerver, que Le Verrier n'est pas le premier
venu, et que si l'affirmation faite par le docteur Lescarbault avait t
base sur une simple illusion d'optique, l'illustre astronome ne s'en
ft point servi comme point de dpart pour des tudes poursuivies sans
interruption de 1858  1876!

[Illustration]

--Vous oubliez sans doute, riposta Ossipoff, la dduction faite par Le
Verrier  savoir que cette fameuse plante passerait devant le disque
solaire le 22 mars 1877, et qui tint en haleine les astronomes du monde
entier; ils en furent pour leurs peines, car, sur le disque du Soleil,
rien n'apparut au jour prdit!

M. de Flammermont tait quelque peu interdit, lorsque Fricoulet vint 
son secours:

--Cependant, le 29 juillet 1878, lors de la dernire clipse de Soleil,
MM. Watson et Swift n'ont-ils pas annonc avoir vu, dans la
direction de Vnus, tout contre le Soleil clips, deux plantes
intermercurielles,... c'tait, je crois, deux astronomes amricains.

Farenheit, qui assistait avec un dsintressement absolu  cette
discussion, se redressa soudain et, lanant sa casquette en l'air avec
un indescriptible enthousiasme, s'cria:

--Hurrah! Hurrah! pour Watson et Swift,... s'ils ont dcouvert la
plante Vulcain, c'est qu'elle existe rellement.

Et, se prcipitant vers Gontran, il lui serra les mains avec nergie en
disant:

--Vous tes un savant,... un vrai savant.

Ossipoff haussa les paules en enveloppant l'Amricain d'un regard
ddaigneux et, se tournant vers Gontran:

--M. Fricoulet oublie de vous dire que le monde scientifique, mu plus
que de raison par cette dclaration, se mit en observation et constata
que les deux fameuses plantes intermercurielles n'taient autres que
les deux toiles Thta et Zta du Cancer.

Il se tut un moment pour donner  sa dclaration le temps de produire
son effet et ajouta:

--Maintenant, sir Jonathan, libre  vous de crier Hurrah! pour vos
astronomes amricains.

Mais le Yankee, aussi bien par enttement que par amour-propre national,
rpliqua:

--Ils ont bien dcouvert la comte qui nous porte, pourquoi Vulcain,
dcouvert par eux, n'existerait-il pas?

[Illustration]

 un semblable raisonnement, le vieillard comprit qu'il n'y avait rien 
rpondre; d'ailleurs, Gontran, dans la mmoire duquel venait de luire
soudain un argument nouveau, tir des _Continents clestes_, demanda:

--Et l'orbite calcule par l'astronome allemand Oppolzer?...

--Cette orbite a eu le mme sort que les prcdentes, elle aussi a t
reconnue fausse. Vous voyez, M. de Flammermont, de quelle valeur sont
les arguments sur lesquels vous basez votre opinion... quant  moi, je
ne vous cacherai pas que je vois avec le plus grand dplaisir, ce
dsaccord entre nous.

--Mais, mon cher monsieur Ossipoff... balbutia le jeune homme.

--Pour vivre heureux en famille, rpliqua Ossipoff en secouant la tte,
il faut tre unis, il faut avoir une similitude parfaite d'opinions et
d'ides; jusqu' prsent, j'avais pu croire qu'il en serait ainsi entre
nous; je m'aperois, avec douleur, que je me suis tromp.  partir
d'aujourd'hui, il y a entre nous un abme.

Et, sur ces mots prononcs avec une dignit douloureuse, le vieillard
tourna les talons et descendant la colline, s'en fut cacher son humeur
chagrine sous les grands arbres de la fort.

[Illustration]

Un moment, Gontran et Slna demeurrent immobiles, se considrant avec
stupeur, se demandant s'il fallait voir, dans les paroles d'Ossipoff,
une rupture dfinitive de leurs beaux projets d'union.

--Gontran! murmura tristement la jeune fille.

--Slna! rpondit-il en lui prenant les mains.

Puis, brusquement:

--Eh! s'cria-t-il, au diable Vulcain et ceux qui l'ont invent! ne
pleurez pas, ma chre me, je cours trouver votre pre, faire amende
honorable.

--Oh! Gontran, dit-elle, en enveloppant son fianc d'un regard
admiratif, vous feriez le sacrifice de vos opinions?

--Pour vous, Slna, que ne ferais-je pas? Attendez-moi un instant, et
nous revenons, monsieur Ossipoff et moi, la main dans la main, comme un
gendre et un beau-pre entre lesquels n'existe aucun nuage.

Dj il s'lanait, lorsque Fricoulet, qui le guettait, le saisit par le
bras.

--Un moment, dit-il.

--Eh! laisse-moi! s'cria Gontran, ne vois-tu pas qu'elle pleure?

--Elle pleurera bien davantage encore, si je te laisse aller.

--Pourquoi?

--Parce que ce que tu vas faire est une btise insigne.

--Une btise?

--Sans doute.

Et, baissant la voix,  cause de Farenheit qui coutait:

--Que vas-tu lui dire,  M. Ossipoff? poursuivit-il: que tu t'es tromp,
que tu as mal compris ce que tu as lu dans les _Continents clestes_,
que Vulcain n'existe pas; bref, tu veux lui donner la preuve que tu n'es
pas plus astronome que sir Jonathan...

--Mais, rpliqua M. de Flammermont, quand une gloire astronomique telle
que Le Verrier se trompe, il me semble que moi...

--Il te semble mal; car cette gloire astronomique ne sollicite pas,
comme toi, la main de Mlle Slna; peu lui importe, en consquence, son
erreur.

Slna se prcipita vers l'ingnieur et, lui souriant  travers ses
larmes:

--Monsieur Fricoulet, implora-t-elle, vous qui tes si bon, aidez-nous
de vos conseils... dites-nous ce qu'il faut faire... Gontran, lui, n'est
pas astronome; il ne sait pas... guidez-le... et, qu'il le veuille ou
non, ce que vous aurez dcid, je me charge de le lui faire faire...

L'ingnieur garda le silence quelques instants, l'air renfrogn comme
toutes les fois qu'il s'agissait de donner un coup d'paule pour
remettre en droit chemin le char qui portait les esprances
matrimoniales des deux fiancs.

Enfin, d'une voix bougonnante, il rpondit:

--Puisque vous voulez bien me demander mon avis, je pense que ce que
Gontran a de mieux  faire, c'est de continuer  jouer son rle comme il
l'a commenc... Tous les jours on rencontre, dans les instituts et dans
les acadmies, des savants qui ne sont point d'accord sur tel ou tel
point scientifique et qui n'en vivent pas moins en bonne intelligence.

[Illustration]

--Pourtant, dit Gontran en secouant la tte, tu as vu comment M.
Ossipoff a accueilli mes thories sur l'existence de Vulcain?

Fricoulet eut un brusque haussement d'paules.

--Eh! rpliqua-t-il, ce n'est point une preuve cela... cet homme a t
surpris, sur le premier moment, cela se comprend,... mais laissez-lui le
temps de s'habituer  cette ide, que son futur gendre peut avoir, lui
aussi des opinions personnelles, et vous verrez, tout s'arrangera.

--Vous tes certain? interrogea Slna inquite.

--Parbleu! mais il faut que Gontran ne lche pas pied et qu'il se tienne
prt  recommencer la bataille ds qu'il le faudra, surtout qu'il ne
laisse pas percer le bout de l'oreille... tout serait perdu!

[Illustration]

Puis, frappant amicalement sur l'paule du jeune comte:

--Allons! savant d'eau douce, dit-il, prends-moi tes _Continents
clestes_ et viens-t-en sous les arbres prparer des arguments
victorieux  l'adresse de M. Ossipoff.

Le soir, lorsqu'arriva le moment du repas, le vieillard vint s'asseoir 
sa place habituelle, sombre, silencieux, envelopp dans une dignit
froide et offense.

En face de lui, Gontran, affectant une attitude semblable, mangeait d'un
air soucieux, jetant  la drobe des regards sur Fricoulet, qui avait
toutes les peines du monde pour ne pas clater de rire.

L'ingnieur attendait avec impatience qu'une occasion se prsentt de
renouveler la discussion du matin.

Cette occasion, ce fut Farenheit qui la fournit tout naturellement en
demandant au vieillard:

--Monsieur Ossipoff, voulez-vous faire un pari avec moi?

--Lequel? grommela le savant qui tenait rancune  l'Amricain pour son
langage du matin.

--Que mes illustres compatriotes Watson et Swift n'ont point fait erreur
en constatant l'existence d'une nouvelle plante dans les environs du
Soleil.

Ossipoff poussa un rugissement.

--Ah ! cria-t-il, avez-vous jur de me mettre hors de moi? j'ai dit,
ce matin, ce que je pensais de la question, n'y revenons plus!

Puis, malgr lui, il demanda:

--Sur quoi vous appuyez-vous, pour dire des choses semblables, vous qui
ne connaissez pas un tratre mot des choses astronomiques?

--Sur ce que les Amricains sont des gens froids et mthodiques qui ne
s'emballent pas, comme les Russes ou les Franais...

Le vieillard ricana grossirement.

--Si vous n'avez pas d'autre argument  donner  l'appui de l'existence
de Vulcain, dit-il...

En ce moment, M. de Flammermont, qui ne quittait pas des yeux Fricoulet,
crut deviner, sur le visage de son ami, qu'il tait temps d'attaquer.

--Monsieur Ossipoff, dit-il d'un ton froid et glacial, vous me
pardonnerez de revenir sur un sujet qui vous est dsagrable; mais je ne
puis laisser passer, sans protester, les dernires paroles que vous
venez de prononcer, elles mettent de nouveau en doute les dcouvertes de
l'illustre Le Verrier, et...

[Illustration]

Ossipoff lui coupa la parole d'un geste net et tranchant comme un coup
de sabre:

--Je vous dis, je vous rpte, que votre Le Verrier n'a rien dcouvert
du tout.

--Il est cependant inadmissible que, pendant vingt ans, des astronomes
appartenant  diffrentes nationalits du globe, aient tous fait les
mmes constatations et que tous se soient tromps.

--Ou ils se sont tromps, ou ils ont pris pour un monde nouveau, quelque
tache solaire.

Gontran se croisa les bras et, d'un air de dfi:

--En ce cas, dclara-t-il, voulez-vous me dire comment vous expliquez
les perturbations constates dans la marche de la plante Mercure?

-- tout ce que vous voudrez, except  la plante Vulcain, qui n'existe
pas plus dans le ciel que dans mon oeil.

--Cependant, ne sont-ce pas les irrgularits reconnues dans le
mouvement d'Uranus qui ont amen Le Verrier  rechercher et  dcouvrir
la plante Neptune?... Donc...

--Donc, il doit en tre de mme en ce qui concerne Mercure, n'est-ce
pas?... grave erreur.

--Eh! s'cria Gontran en simulant une grande surexcitation, vous ne me
rpondez pas... Comment expliquez-vous?

--L'accroissement de 31'' que prsente l'arc de Mercure dans le
mouvement sculaire du prihlie?... tout simplement par le passage
d'une nue de corpuscules gravitant autour du Soleil, mais trop petits
pour tre distingus de la Terre... mais, quant  une plante... non,
non, mille fois non...

--Monsieur Ossipoff, dit  son tour Fricoulet en riant sous cape,
avez-vous vu les corpuscules dont vous parlez?

--Non pas... mais pourquoi cette question?

--Parce que je voudrais savoir pourquoi vous admettez, sans l'avoir
constate, l'existence de ces corpuscules alors que vous niez celle d'un
monde que certains prtendent avoir aperu!

Le vieillard ne rpondant pas tout de suite, Farenheit prit ce silence
pour une dfaite et s'cria, en frappant l'une contre l'autre ses mains
normes qui claqurent, comme des battoirs, dans l'air oxygn:

--Bravo! monsieur Fricoulet. Bravo! monsieur de Flammermont... Monsieur
Ossipoff, je vous renouvelle ma proposition, voulez-vous parier avec moi
sur l'existence de Vulcain?... je mets cent dollars...

--C'est ridicule! bougonna le vieux savant.

--Ridicule! tant que vous voudrez... mais si vous tes aussi certain que
vous le paraissez de la non-existence de la plante, vous ne repousserez
pas ma proposition... Si vous gagnez, vous achterez, avec les cent
dollars, un petit souvenir pour Mlle Slna,  l'occasion de son
mariage.

Un profond soupir s'chappa de la poitrine de Gontran.

--C'est ridicule, rpta encore une fois Ossipoff.

--Pariez-vous ou ne pariez-vous pas?

--Mais comment saura-t-on qui a gagn? demanda Slna.

--Rien ne sera plus facile, rpliqua le vieillard, tant donn le chemin
que nous fait parcourir la comte, nous devons forcment, si elle
existe, rencontrer Vulcain.

Puis  Gontran:

-- propos, vous ne m'avez pas dit quelle orbite vous prfriez: celle
de Le Verrier, celle de Watson et Swift ou bien celle de l'Allemand
Oppolzer?

Sans hsiter, le jeune comte rpondit:

--Celle de Le Verrier, qui fait tourner la plante autour du Soleil en
trente-trois jours.

Ossipoff eut un petit ricanement.

--Et qui est fort incline sur l'cliptique... ce qui explique la raret
des apparitions, c'est fort intelligent de la part de Le Verrier et de
la vtre aussi... eh bien! je vous le rpte, si Vulcain existe, nous
devons forcment le rencontrer... donc, attendons.

On attendit, en effet; plusieurs jours se passrent pendant lesquels le
ciel fut fouill en tous sens par Gontran et Farenheit, mais
inutilement.

M. de Flammermont, pour jouer son rle de savant convaincu, devait
passer de longues heures l'oeil riv  la lunette, comme s'il se ft
attendu  voir paratre l'astre tant discut et dont il se souciait, au
fond, comme un poisson d'une pomme.

Quant  Farenheit, du moment que des compatriotes, des habitants des
tats-Unis avaient affirm l'existence de Vulcain, il y croyait, lui
aussi, et il voulait tre le premier  annoncer  Ossipoff qu'il avait
perdu les cent dollars.

Le vieillard haussait les paules avec piti, en voyant les efforts de
ses deux compagnons, et Fricoulet lui-mme ne pouvait s'empcher de
ricaner.

Quant  Slna, en elle-mme, elle faisait des voeux pour que Gontran et
raison, et, tout bas, elle suppliait Dieu de faire un miracle en sa
faveur en crant de toutes pices la plante  l'existence de laquelle
son bonheur tait li dsormais.

Et telle tait la proccupation de tous qu'ils en oubliaient la chaleur
pouvantable qui allait croissant chaque jour davantage; sans l'paisse
couche atmosphrique qui entourait le noyau comtaire, les Terriens
fussent dj tombs frapps d'insolation sous les intenses flches
solaires.

Maintenant, la comte n'tait plus qu' quinze millions de lieues du
centre dvorant du monde et chaque heure l'en rapprochait davantage
encore.

[Illustration]

Seules, les nuits apportaient un peu de fracheur et attnuaient
l'accablante temprature du jour.

Alors, Farenheit et Gontran, l'un arm d'une jumelle marine retrouve
par lui au fond d'un coffre, l'autre avec la lunette d'Ossipoff,
prenaient leur poste d'observation et demeuraient jusqu' l'aurore,
inspectant l'espace avec acharnement.

Or, un matin, le chronomtre de Fricoulet marquait trois heures et demie
et M. de Flammermont s'assoupissait tout doucement, le nez cras sur sa
lunette, quand une exclamation de l'Amricain le fit tressauter.

--_By God!..._ je la tiens!... je la tiens!

Et aussitt, pour manifester sa joie, il se mit  danser une gigue
chevele.

[Illustration]

--Vous la tenez! s'cria Gontran en courant  lui, qu'est-ce que vous
tenez?

--Eh! la plante, parbleu!... la plante Vulcain!

--Ce n'est pas possible! rpliqua le jeune homme plein d'incrdulit.

--Comment! pas possible?... vous ne l'avez donc pas vue, comme moi, tout
 l'heure!... vous aviez cependant l'oeil coll  votre instrument.

Ne voulant pas avouer qu'il s'tait endormi, le jeune comte secoua la
tte.

--Non, dit-il... je n'ai rien vu...

--Eh bien! fit l'Amricain en lui tendant sa jumelle, regardez avec
cela, vous m'en direz des nouvelles.

 peine Gontran eut-il braqu l'instrument dans la direction indique
par Farenheit, qu' son tour, il poussa un cri de surprise, et se
prcipitant vers la sphre o Ossipoff, sa fille et Fricoulet
sommeillaient:

--Vulcain!... dit-il... Vulcain!

Et il secoua rudement le vieux savant et l'ingnieur.

Tous deux se dressrent sur leurs pieds, en proie  l'ahurissement
insparable d'un brusque rveil.

--Vulcain!... Vulcain!... rptait M. de Flammermont d'une voix
trangle par l'motion.

Et, saisissant Ossipoff par le bras, il l'entrana au dehors.

--Regardez, dit-il en tendant la main vers l'espace, regardez!

--Mais c'est la constellation de l'_Aigle_ que vous me montrez l,
riposta le vieillard; qu'y a-t-il  voir par l?

Fricoulet qui, lui, s'tait dj empar de la jumelle de Farenheit et
l'avait braque vers la constellation indique par Gontran, s'cria:

--Oui, monsieur Ossipoff, c'est, en effet, dans la direction de
l'_Aigle_, qu'il faut regarder... non loin de _Wega_.

Hochant la tte dans un mouvement d'incrdulit, le vieux savant mit son
oeil  l'oculaire, mais aussitt ses mains furent saisies d'un frisson
convulsif, ses lvres tremblrent et il dut s'appuyer sur l'paule de sa
fille, tellement son motion tait grande.

--Mais, Dieu du ciel! s'exclama-t-il aprs quelques instants; c'est un
astre nouveau que je viens d'apercevoir.

--Et un astre qui se trouve exactement dans la position o doit se
trouver Vulcain, ainsi que vous-mme l'avez dit, rpliqua Gontran d'une
voix mordante.

[Illustration]

--Du reste, ajouta Fricoulet, les yeux toujours  la jumelle, comme nous
courons  la rencontre de cet astre, nous pourrons, avant deux jours
tudier sa configuration et mme sa gographie.

En proie  une motion extraordinaire, Ossipoff avait de nouveau braqu
sa lunette sur l'espace.

--Eh bien! monsieur Ossipoff? demanda M. de Flammermont avec un sourire
railleur, que pensez-vous de cette tache solaire?

Le vieillard s'avana vers lui, la tte basse, l'air piteux:

--Ah! mon cher enfant, murmura-t-il en lui tendant la main, combien j'ai
d'excuses  vous faire...

--Alors, vous convenez que les honorables sir Watson et Swift n'taient
pas des imbciles? fit  son tour Farenheit.

Ossipoff enleva la calotte de drap qui lui couvrait le crne.

--Sir Jonathan, rpondit-il, acceptez en votre nom comme au nom de vos
illustres compatriotes, toutes mes excuses.

L'Amricain prit un air digne et rpondit:

--Je les accepte, monsieur Ossipoff, en vous engageant  retenir cet
exemple qui vous prouve combien on a tort d'accuser  la lgre, sans
avoir de preuves entre les mains.

Puis se tournant vers Gontran:

--Je tiens  vous dire devant tous que vous tes un grand homme, un
vritable savant que je suis heureux de connatre et d'apprcier  sa
juste valeur.

Il se croisa les bras sur la poitrine et ajouta:

[Illustration]

--Savez-vous quel emploi je vais faire des cent dollars perdus par
l'honorable M. Ossipoff?... le premier noyau d'une somme que je
consacrerai  l'dification d'un observatoire, sur le sommet des
Cordillres.

Et comme on le regardait avec curiosit et tonnement:

--Je n'y connais rien, c'est possible; mais je veux tre le
Bischoffsheim de l'Amrique... et j'espre que M. de Flammermont voudra
bien me faire l'honneur d'accepter la direction de ce nouvel
tablissement.

 cette proposition inattendue, Gontran demeura tout interdit; Fricoulet
dut se retourner pour dissimuler le formidable clat de rire qui lui
montait de la gorge aux lvres.

Quant  Ossipoff, jamais visage humain ne reflta pareil ahurissement.

--Il est bien convenu, ajouta l'Amricain avec un geste cavalier, que si
M. de Flammermont a besoin d'un prparateur, je ne l'empcherai
nullement de s'entendre avec vous, mon cher Ossipoff.

[Illustration]




CHAPITRE XI

O L'HEURE DE LA VENGEANCE SONNE ENFIN

[Illustration]


COMME bien on pense, nos voyageurs ne dormirent pas de la nuit.

Sombre, renfrogn, humili, Mickhal Ossipoff s'tait empar de
l'observatoire rudimentaire tabli  la partie suprieure de la sphre
et, l'oeil riv  la lunette, s'absorbait dans la contemplation de
Vulcain.

Par moments, abandonnant son instrument, il saisissait son carnet de
notes qu'il couvrait de chiffres et de formules algbriques.

 quelques pas de lui ses compagnons taient runis, causant de ce
prodigieux vnement, le commentant, le discutant avec force gestes et
exclamations.

Gontran tait radieux et recevait les compliments de l'Amricain avec
une modestie admirablement joue, se demandant en lui-mme par quel
miracle le hasard lui avait fait, si juste  point, adopter une thorie
scientifique contraire  celle de M. Ossipoff, il est vrai, mais capable
d'augmenter encore son prestige aux yeux du vieillard.

Quant  Slna, elle exultait: d'abord parce que l'attitude agressive de
son pre  l'gard de Gontran, durant ces derniers jours, l'avait
normment peine; ensuite... mon Dieu! ensuite, parce que, dans son
esprit, commenaient  natre des doutes sur l'ignorance mme de son
fianc en matire astronomique.

Plusieurs fois dj, des inspirations vritablement gniales lui taient
venues, qui avaient tir d'embarras Mickhal Ossipoff lui-mme,
plusieurs fois aussi ses thories audacieuses, que le vieux savant
qualifiait de folies et Fricoulet d'absurdits, s'taient trouves
confirmes, et voil que de nouveau...

--Mon Dieu! pensait-elle avec une lgre motion au coeur, M. de
Flammermont serait-il un homme de science!

 la drobe, elle jetait sur son fianc un regard admiratif.

Fricoulet, lui, tait en proie  un double sentiment: le doute et
l'ahurissement.

La dcouverte faite par son ami, bien qu'il l'et contrle de ses
propres yeux, lui semblait, encore maintenant, anormale, illogique,
antiscientifique, antinaturelle.

Tout bougonnant, il dirigeait,  chaque instant, la jumelle de Farenheit
vers l'immensit sombre, sur laquelle,  peine plus grosse qu'un point,
noire et immobile dans sa course vertigineuse, apparaissait la plante.

--Insens!... insens! grommela-t-il lorsque, les yeux fatigus de son
observation, il passa la lunette  l'Amricain dsireux, lui aussi, de
contempler l'astre nouveau.

--Pourquoi, insens? rpliquait M. de Flammermont, parce qu'il a plu 
un tas de savants--plus ou moins de bon aloi--de dclarer que Vulcain
n'existait pas... il nous faudrait nier l'vidence! mais, c'est a qui
est insens.

Et il ajouta, d'une voix vibrante:

--Je voudrais bien savoir comment tu concilies tes principes politiques
avec tes principes scientifiques!... tu dtestes l'autocratie
gouvernementale et tu es partisan de l'absolutisme en matire de
science... tu excres le tel est notre bon plaisir de Louis XIV, mais
tu l'admets dans la bouche de M. X. ou de M. Z. qui, du fond de son
cabinet poussireux ou du haut de son observatoire incomplet, dcrte
gravement les lois de l'Univers...

Le jeune comte souligna sa phrase d'un petit ricanement moqueur.

--Moi, continua-t-il, je suis comme saint Thomas... je me soucie peu de
tous vos calculs, et  tous ceux qui pontifient sur ce qui se passe 
des millions de lieues de notre terrinsule, je demande y tes-vous all
voir?

Fricoulet tait littralement abasourdi;, un moment, il demeura
silencieux; puis, haussant les paules, il rpliqua avec un srieux
imperturbable:

--Cependant, si tu ne crois ni aux calculs ni aux dductions
scientifiques, si, pour que tu croies  l'existence d'une plante ou
d'une toile, il faut que tu l'aies dans l'oeil, sur quoi as-tu bas ton
opinion relativement  Vulcain? penses-tu que Le Verrier, que le docteur
Lescarbault y taient alls voir, comme tu le dis si bien, quand ils ont
affirm l'existence d'une plante intramercurielle?

Ce disant, il fixait sur Gontran ses petits yeux gris pleins d'une lueur
malicieuse.

Jonathan Farenheit, s'adressant  M. de Flammermont, s'cria:

--Ne rpondez pas, mon cher, c'est assurment la jalousie qui dicte ces
paroles  M. Fricoulet.

Et toisant l'ingnieur d'un regard mprisant:

--Dame! fit-il, il n'est pas  la porte du premier venu de dcouvrir
des plantes!

En ce moment la voix d'Ossipoff se fit entendre.

--Gontran! criait le vieillard, voudriez-vous monter un instant?

Le jeune homme frona le sourcil.

--Hum! murmura-t-il d'un accent inquiet, que me veut-il?

--Sans doute te demander d'tablir les coordonnes de Vulcain, rpliqua
Fricoulet.

M. de Flammermont jeta  son ami un regard interrogatif:

--Les coordonnes? rpta-t-il.

--C'est--dire de dresser  ce monde nouveau une sorte d'tat civil:
masse, densit, pesanteur, orbite.

[Illustration]

Le malheureux comte eut un geste effar.

--Gontran, rpta le vieillard, Gontran, venez-vous?

--Voil, voil, gmit le fianc de Slna.

Et il mit le pied sur l'escalier intrieur qui conduisait au sommet de
la sphre, semblable  un condamn  mort qui monte  l'chafaud.

L'ingnieur courut  lui, et se penchant  son oreille:

--Monde trs petit, dont le diamtre n'excde pas quelques centaines de
kilomtres, chuchota-t-il; orbite trs incline sur le plan de
l'cliptique, ce qui explique la raret de ses passages sur le disque
solaire... quant au reste, tu as les yeux trop fatigus par tes longues
observations, pour pouvoir donner des renseignements certains... as-tu
compris?

--Merci, murmura Gontran avec une amicale pression de main.

Quelques instants aprs, on entendit une srie d'exclamations retentir
dans l'observatoire improvis; puis bientt, une dgringolade rapide
dans l'escalier et le vieil Ossipoff parut, suivi de Gontran stupfi.

[Illustration]

--Vulcain! balbutia le vieillard d'une voix trangle, Vulcain! eh bien!
ce n'est point une plante sphrique... c'est un rocher prismatique, un
fragment polydrique... un bolide irrgulier.

--Permettez, s'cria M. de Flammermont, permettez, je proteste contre
l'pithte de bolide.

--Vous aurez beau protester, rpliqua Ossipoff, l'vidence est l contre
laquelle vous vous dbattriez en vain.

--L'vidence me dmontre que le corps en question n'est point une
sphre, c'est vrai; mais rien ne me prouve qu'il appartienne  la classe
des bolides.

Mickhal Ossipoff n'aimait point la contradiction, aussi enveloppait-il
Gontran d'un regard irrit; M. de Flammermont, de son ct, sentait
qu'il s'tait trop avanc pour reculer et jouait son rle le plus
consciencieusement possible; il considrait le vieillard d'un air fort
mcontent.

Une scne nouvelle tait sur le point d'clater; Fricoulet intervint:

--Messieurs, dit-il d'une voix conciliante, je crois qu'il serait puril
de continuer la discussion  ce sujet; dans quelques heures, le monde
qui nous porte aura assez rapidement march dans l'espace pour que nous
soyons  mme de nous livrer, sur le corps qui nous occupe,  une tude
approfondie... donc, suspendez vos apprciations jusqu' ce que vous
puissiez constater _de visu_ qui de vous deux est dans le vrai.

Slna s'empressa d'ajouter:

--Voil qui est bien parl! monsieur Fricoulet... d'autant plus qu'une
plante de plus ou de moins ne vaut pas la peine que deux hommes de
votre valeur se boudent un seul instant.

Puis comprenant la ncessit d'une diversion, elle poursuivit:

--Je suis un peu comme saint Thomas, mon cher pre, et j'estime qu'il
fait bon de toucher du doigt pour tre convaincu... d'autant plus que
mme les plus savants ne peuvent penser  tout... ni tout savoir.

--O veux-tu en venir? demanda Ossipoff.

--J'en veux venir au monde qui nous porte, rpliqua la jeune fille, et
je me demande comment il se fait que deux hommes remplis de savoir,
comme vous, mon cher papa, et vous, monsieur de Flammermont, vous n'ayez
pas pu prvoir la singulire faon dont nous avons pass de Mercure sur
cette comte.

--Par cette seule raison, riposta Ossipoff un peu piqu, c'est que les
comtes tant des trangres  notre monde, qu'elles ne font, du moins
la plupart d'entre elles que traverser, arrivant de l'infini pour y
retourner, il est absolument impossible de prdire leur apparition.

--Leur apparition... sans doute, mais leur retour, dit Fricoulet, qui ne
ngligeait aucune occasion de faire enrager le vieux savant; sur les
quarante comtes qui ont t reconnues, il y en a, je crois, dix dont la
priodicit a t constate et vrifie et, si vos suppositions sont
justes, celle qui nous porte se trouve prcisment faire partie de
celles-l... donc...

--Donc, ajouta Farenheit, il devait tre facile  vous, dont c'est le
mtier, de prvoir ce qui nous est arriv.

--Eh! vous en parlez fort  votre aise, riposta Ossipoff, on voit bien
que vous n'entendez rien  tout cela... et puis, j'avais la tte  autre
chose qu'aux comtes.

--Trs bien! dclara Fricoulet, donnez cette raison-l, soit; mais ne
venez pas nous dire qu'il n'tait pas possible de savoir qu' date
prcise, la comte de Tuttle couperait l'orbite de Mercure; son dernier
passage a t signal en 1871, et comme sa priode est de treize ans
quatre-vingt-un jours, il suffisait de compter sur ses doigts pour
savoir que sa rapparition devait avoir lieu en 1884.

--Mon Dieu! balbutia admirativement Slna, comment est-on arriv 
pouvoir prdire  coup sr des choses semblables?

Gontran sourit.

--Il y a quelques dix-huit sicles, dit-il, Snque dclarait que les
comtes se meuvent rgulirement dans des routes prescrites par la
nature et il affirmait que la postrit s'tonnerait que son ge et
mconnu une si incontestable vrit... mais ce ne fut qu'en 1758 que les
comtes, aprs avoir pouvant le monde par leurs brusques et soudaines
apparitions, devinrent, grce  Newton et Halley, des phnomnes
clestes d'un ordre purement naturel.

[Illustration]

--Je me rappelle avoir vu des dessins tout  fait primitifs, et comme
art et comme esprit, reprsentant des comtes dont la chevelure
contenait des pes et des poignards teints de sang, dit  son tour
Slna.

Farenheit haussa les paules:

--Quels sauvages! grommela-t-il.

[Illustration]

--Non pas, dclara Fricoulet, l'anne 1557 n'est pas si loin de nous et
Ambroise Par n'tait pas un ne... et cependant les comtes avaient
encore,  cette poque et aux yeux des gens instruits eux-mmes, une
allure mystrieuse et terrifiante, comme en tmoigne la description du
chirurgien de Charles IX.

M. de Flammermont,  la mmoire duquel taient soudainement revenues
quelques bribes de _l'Astronomie du Peuple_, dclara doctoralement:

--C'est en 1558[5] seulement que, grce aux tudes de Halley, se trouva
vrifie la prophtie de Snque: Halley ayant compris que, d'aprs les
lois de l'attraction universelle, la marche des comtes devait dcrire
une courbe trs allonge, calcula le retour de la grande comte de 1680:
l'vnement lui donna raison et, le 12 mars 1859, date indique par
l'astronome, l'astre reparut dans le ciel...  partir de ce moment, il
fut bien tabli que les comtes tournaient autour du Soleil...

--Ni plus ni moins que de vulgaires plantes... mais en suivant un orbe
plus allong.

--N'avez-vous cependant pas dit tout  l'heure, objecta Slna, qu'il y
en avait qui arrivaient de l'infini et qui y retournaient?

[Illustration]

--Vous avez parfaitement raison, mademoiselle; mais pour vous faire
comprendre cela, il me faudrait vous donner, sur la thorie de la
parabole, des explications qui vous ennuieraient certainement beaucoup
et, qu' vrai dire, mon bagage scientifique ne me permettrait peut-tre
de vous fournir qu'imparfaitement.

--Au point de vue de leur composition mme, poursuivit Slna, est-ce
que toutes les comtes ressemblent  celle sur laquelle nous nous
trouvons?

--Non, la plus grande partie d'entre elles n'est qu'une simple masse
nbuleuse, un amas de matire cosmique sans consistance. C'est une trace
vaporeuse, un nuage gazeux...

--Peut-tre mme n'est-ce qu'une illusion d'optique, murmura M. de
Flammermont.

Fricoulet lui marcha fortement sur le pied, et sans donner au vieillard
le temps de relever la rflexion, il rpliqua:

--Vous oubliez, monsieur Ossipoff, que la grande comte de 1811 avait un
noyau solide ne mesurant pas moins de 1089 lieues de diamtres; celle de
1858 en possdait galement un de 9000 kilomtres.

--Et celle de 1769 dont le noyau avait 4000 lieues de diamtre! s'cria
Gontran.

Farenheit, qui coutait en billant cette conversation, demanda tout 
coup:

--Je croyais que le signe distinctif de la comte, c'tait la queue...
comment donc se fait-il que celle qui nous porte soit prive de cet
appendice?

--D'abord, dclara Ossipoff, c'est une erreur de croire que toutes les
comtes aient une queue; il en est qui n'en ont pas, comme il en est qui
en possdent plusieurs.

[Illustration]

--Pour faire compensation, sans doute, murmura plaisamment M. de
Flammermont.

--Ensuite, poursuivit le vieillard, rien n'est moins prouv que cet
ornement caudal manque au monde sur lequel nous chevauchons...

L'Amricain laissa chapper un violent clat de rire.

--En vrit, dit-il, vous plaisantez... ou bien vous voulez me faire
croire que je suis myope...  vous entendre, la queue des comtes
atteindrait des milliers et des milliers de lieues de longueur... or,
vous avouerez que, s'il en tait ainsi, nous serions  la premire place
pour mesurer celle de notre comte... mais il n'y en a aucune trace.

Et se tournant vers l'Orient, il tendait la main pour dsigner l'espace
infini qu'clairait seule la lueur douce des toiles.

Ossipoff ricana d'un air moqueur:

--Parbleu! dit-il, si c'est de ce ct l que vous, la cherchez, je
comprends que vous ne la trouviez pas...

L'Amricain ouvrit dmesurment les yeux.

--_By God!_ grommela-t-il, quelle est cette nouvelle plaisanterie, et de
quel ct voulez-vous que je cherche la queue de la comte, sinon du
ct oppos  celui vers lequel elle se dirige?

Peu  peu, la colre le gagnait et il s'cria en agitant les bras avec
des mouvements dsordonns:

--Nous allons de l'Occident  l'Orient, donc...

Ossipoff eut un sourire de piti, et regardant M. de Flammermont en lui
dsignant, d'un coup d'oeil, Jonathan Farenheit:

--_Vulgum pecus!_ murmura-t-il.

Gontran haussa les paules d'un air de railleuse commisration.

--Ah ! gronda le Yankee, m'expliquerez-vous?...

--Avec le plus grand plaisir, sir Jonathan; tout comme un grand nombre
de vos pareils auxquels jamais ne prend fantaisie d'lever leurs regards
vers l'immensit sidrale, vous croyez que la queue des comtes les
_suivent_ dans leur cours... c'est l une erreur profonde; cet appendice
caudal est toujours oppos au Soleil, comme s'il tait l'ombre lumineuse
de la comte.

--En sorte, ajouta Fricoulet, que si la queue suit, ou  peu prs, la
comte lorsqu'elle est avant son prihlie, elle la prcde, au
contraire, aprs cette poque.

--En sorte, ajouta Gontran, que dans la situation occupe actuellement
par la comte, par rapport au Soleil, c'est sur notre droite qu'il nous
faut chercher la trane lumineuse.

L'Amricain se croisa les bras d'un air furieux.

--_By God!_ hurla-t-il, suis-je donc aveugle que je n'aperois rien,
absolument rien?

--Non, mon cher sir Jonathan; vous n'tes point aveugle; mais il se peut
parfaitement que la comte qui nous sert de monture n'ait pas de
queue... il y en a comme cela.

--Et de quoi est faite cette queue, cher pre? demanda Slna.

Le vieillard hocha la tte.

--Tu me poses l, ma chre enfant, rpondit-il, une question fort
embarrassante, attendu que, jusqu' prsent, l'on en est rduit
l-dessus  de simples conjectures.

--Mais enfin, vous-mme avez bien une opinion?

--Pour moi, je pense que l'on a affaire l  une simple apparence,  un
mode spcial des vibrations de l'ther, impressionn par la comte,
quelque chose comme un nuage qui se formerait et s'vaporerait sans
cesse dans la trace de la comte.

[Illustration]

--C'est l'opinion de l'auteur de _l'Astronomie du Peuple_ que vous
donnez-la, fit Gontran avec un sang-froid imperturbable.

--En vrit! rpliqua Ossipoff... ce n'est pas la premire fois que je
me rencontre avec ce grand esprit, et ce m'est un inimaginable bonheur.

Il eut un mouvement d'paules et ajouta:

--D'ailleurs, comme je viens de le dire, jusqu' prsent on ne sait que
fort peu de choses de ces mondes tranges qui circulent  travers les
Univers, les mettant en rapport les uns avec les autres, comme autant de
messagers clestes; voici un sicle et demi  peine que l'on a commenc
l'tude des comtes, et que peut-on apprendre en cent cinquante ans?

Sur ces mots, il se dirigea vers l'intrieur de la sphre et gravit
pesamment l'escalier qui conduisait  son observatoire.

--Le voil qui va retomber dans sa contemplation vulcanesque, murmura
plaisamment Fricoulet.

Gontran tressaillit, et le tirant  part:

--Dis-donc, fit-il  voix basse, penses-tu qu'une plante puisse
affecter une autre forme que la forme sphrique?

L'ingnieur regarda son ami avec tonnement.

--Pourquoi me demandes-tu cela? dit-il.

-- cause de Vulcain, je ne te cacherai pas que ce monde a un aspect
bizarre qui m'inquite.

--Eh! eh! ricana Fricoulet, tu n'es plus aussi convaincu que tout 
l'heure de l'existence de la plante intramercurielle.

[Illustration]

--_Errare humanum est_, disait notre proviseur du lyce Henri IV.

--Mais il ajoutait: _Perseverare autem diabolicum[6]_, tu t'en souviens?

--Aussi, comme je n'ai rien de _diabolicum_ dans ma nature...

--Tu ne persvres pas dans ton opinion.

--Je ne dis pas cela, seulement...

--Seulement, tu es fort tent de lcher Le Verrier et le docteur
Lescarbault, n'est-ce pas?

--Je voudrais que tu me donnes ton opinion... car, vois-tu, si ce que
j'ai aperu n'tait pas Vulcain...

--C'en serait fait de ton mariage avec Mlle Slna, a, c'est certain...
Ossipoff t'enverrait promener et il aurait raison; tu l'as assez humili
avec ta dcouverte.

--Eh! c'est surtout cet imbcile de Farenheit avec son observatoire...
enfin, je voudrais te demander un service.

--Lequel?

--Ce serait de monter l-haut et de regarder dans la lunette.

-- quoi cela t'avancera-t-il?

-- tre de suite renseign sur mon sort... cette incertitude me
torture...

--Volontiers... attends-moi un moment.

M. de Flammermont accompagna son ami jusqu'au bas de l'escalier et,
anxieux, s'assit sur la premire marche.

Dans l'intrieur de la sphre, Farenheit, roul dans sa couverture,
dormait dj  poings ferms; derrire la toile de tente qui faisait 
Slna une sorte de chambrette spare, la respiration calme et douce de
la jeune fille se faisait entendre, semblable au bruissement d'ailes
d'un papillon.

--Oh! mon bonheur! murmura Gontran, que de peine j'aurai eu pour te
conqurir.

Un appel, chuchot  voix basse, lui fit relever la tte et dans le
carr clair de ciel que dcoupait dans l'ombre de la sphre l'ouverture
suprieure de l'escalier, il aperut la silhouette de Fricoulet qui se
penchait vers lui.

--Pstt!... Pstt!... fit l'ingnieur.

M. de Flammermont se redressa:

--Qu'y a-t-il? demanda-t-il  voix basse.

[Illustration]

--Monte vite, sans faire de bruit... M. Ossipoff s'est endormi.

Lger comme un sylphe, le jeune comte gravit les marches et se trouva
bientt sur la plate-forme, aux cts de Fricoulet qui, d'un signe de
tte, lui indiquait Mickhal Ossipoff, accroupi prs de la lunette, les
mains croises sur les genoux, le menton appuy sur la poitrine; par ses
lvres entr'ouvertes, un souffle puissant passait, troublant le silence
d'un bourdonnement sonore.

--Chut! dit l'ingnieur en mettant son doigt sur sa bouche, surveille-le
pendant que je vais examiner Vulcain.

Il s'approcha de la lunette, enjamba le corps du vieillard endormi, et
braqua l'instrument dans la direction o avait t signale la plante.

Longtemps il demeura en observation, puis, tout  coup, il tressaillit
et il grommela d'une voix sourde:

[Illustration]

--Crdi! ce n'est pas possible!

--Quoi? qu'est-ce qui n'est pas possible? demanda Gontran pris
d'inquitude.

L'ingnieur ne rpondit pas tout de suite; cramponn  la lunette, il
regardait de toutes les forces de son rayon visuel.

--Parle, mais parle donc! supplia le jeune comte.

Fricoulet s'carta, prit son ami par le bras, et, l'entranant vers
l'escalier, lui dit ce seul mot, imprativement:

--Viens.

En quelques secondes, ils furent en bas.

--Malheureux! dit alors l'ingnieur, sais-tu ce que c'est que cette
prtendue plante que tu as dcouverte?... c'est le boulet que Sharp
nous a vol!

Gontran fit un saut formidable.

--Tu es bien sr? murmura-t-il d'une voix trangle.

--Aussi sr que je te vois l... c'est notre boulet qui tombe avec une
rapidit vertigineuse et--qui plus est,--qui tombe sur notre comte.

--Grand Dieu!... que faire?... je suis perdu! jamais Ossipoff ne me
pardonnera.

Fricoulet se frottait les mains.

--Tant mieux! tant mieux, grommela-t-il, en perdant l'amiti du pre tu
perds en mme temps l'affection de la fille, et tu vites les chanes
dont tu te prparais  te charger.

Et, dans son enthousiasme, il lana son chapeau en l'air, criant:

--Vive la libert!

[Illustration]

Gontran le saisit par le bras, et le secouant rudement:

--Tais-toi, malheureux! gronda-t-il, tais-toi... et si tu ne veux pas
que je me tue devant toi, trouve un moyen de me tirer de l.

--Eh! bougonna l'ingnieur, impressionn malgr lui par l'nergie sombre
avec laquelle M. de Flammermont avait prononc ces mots; eh! tu me
prends dcidment pour ton terre-neuve; depuis que nous avons entrepris
cette excursion cleste, voil dj plusieurs fois que je me jette 
l'eau pour te sauver, cela devient fatigant,  la fin... surtout qu'il
s'agit de faciliter une chose contraire  mes principes: ton mariage.

[Illustration]

Gontran lui prit les mains.

--Je t'en supplie... dit-il, voyons, tu es mon ami, presque mon frre.

--C'est prcisment pour cela...

--Me prfres-tu donc mort que mari?... demanda M. de Flammermont.

--Mort!

--Je te jure que si, lorsque l'aube se lvera, tu n'as pas trouv un
moyen de me sauver, je me tuerai.

Fricoulet semblait en proie  une indcision profonde.

--coute, dit-il enfin; cette fois-ci encore, je vais faire
l'impossible... car c'est l'impossible vraiment, que de faire prendre au
vieil Ossipoff des vessies pour des lanternes.

--Oh! tu es bon! balbutia le jeune comte.

--Dis que je suis bte! rpliqua l'ingnieur d'un ton bourru.

--Mettons que tu es bte, car je ne veux pas te contrarier, et dis-moi
comment tu vas t'y prendre?

--Je vais commencer par mettre le vieux dans l'impossibilit de
constater la transformation du soi-disant Vulcain en obus de Sharp.

--Et pour cela?

--Pour cela, il me faut remonter l-haut; si le bonheur veut qu'Ossipoff
continue son petit somme, tout ira bien...

[Illustration]

Il revint au bout de cinq minutes, tenant  la main un petit objet qu'il
montra, en souriant,  M. de Flammermont.

--Qu'est-ce que cette machine-l? demanda celui-ci en carquillant les
yeux.

--Tout simplement l'objectif de la lunette.

--Que va-t-il dire, quand il s'apercevra de cela?

--Il dira ce qu'il voudra; l'important, c'est qu'il ne puisse suivre
l'obus dans sa chute.

Et, faisant disparatre la lentille dans sa poche:

--Maintenant, ajouta-t-il, il faut nous prparer au dpart.

--Comment! au dpart! s'cria Gontran en sursautant.

--Oui, nous allons au devant de Sharp.

M. de Flammermont serra les poings avec fureur.

--Ah! le gredin! grommela-t-il, nous allons donc enfin mettre la main
dessus.

--Oh! oh! rpliqua l'ingnieur, si tu veux arriver  un rsultat, il
faut mettre une sourdine  ta rancune... Sharp peut tre tout ce que tu
voudras: un voleur, un assassin, un tre indigne de toute piti, mais
comme c'est lui qui tient ton bonheur entre ses mains, il faut le
traiter avec douceur.

Gontran coutait parler Fricoulet, doutant de ce que ses oreilles
entendaient.

--Je t'avouerai, dit-il, que je ne comprends pas un mot  tout ce que tu
me racontes.

[Illustration]

--Nous causerons de cela en voyageant, rpondit l'ingnieur; le plus
urgent est de nous mettre en route.

Quelques instants aprs, les deux amis quittaient sans bruit le
campement; tous deux avaient revtu leur respirol; Gontran emportait la
lunette marine de l'Amricain; Fricoulet tenait  la main sa lampe
lectrique portative, dont le rflecteur projetait,  cinquante mtres
en avant, un faisceau lumineux grce auquel ils se dirigeaient comme en
plein jour.

Quand les premires flches solaires s'lancrent par del l'horizon,
Gontran et son compagnon avaient franchi environ une soixantaine de
kilomtres; devant eux, une vaste tendue d'un liquide gristre,
tincelante comme un miroir d'argent bruni, leur barrait la route.

Gontran poussa un cri de dsappointement.

--Comment faire? murmura-t-il.

Fricoulet, qui fouillait l'horizon  l'aide de sa jumelle marine, fit un
brusque mouvement, demeura quelques minutes encore, immobile, pench en
avant comme attir par un spectacle du plus puissant intrt; puis
passant l'instrument  son compagnon:

--Regarde, dit-il simplement.

Au loin, sur cet ocan bizarre, une masse apparaissait, flottant  la
surface, et tranchant, par son aspect blanchtre, sur le liquide sombre
qui l'entourait.

On et dit une boue marine gigantesque sur laquelle les rayons du
soleil se rflchissaient comme en un miroir mtallique.

--Sharp! s'exclama M. de Flammermont...

[Illustration]

--Oui, rpondit l'ingnieur en appliquant son tube parleur sur
l'ouverture pratique  la partie suprieure du casque de Gontran, oui,
c'est le boulet de Sharp qui, suivant mes prvisions, est venu tomber
dans cet ocan comtaire.

Le jeune comte se livra  une mimique dsordonne.

Fricoulet fit signe de la tte qu'il avait compris.

--Comment allons-nous faire, te demandes-tu, pour nous emparer du
vhicule et de son contenu? a va tre la chose la plus simple du monde:
ou bien, cette nappe d'eau que nous avons en face de nous et que j'ai
baptise, peut-tre bien  tort, du nom d'ocan, n'est qu'un marais sans
profondeur; en ce cas nous rejoindrons l'obus  pied, _pedibus cum
jambis_; ou bien, nous enfoncerons et alors nous aviserons  nous
construire une sorte de radeau.

--Un radeau! riposta M. de Flammermont, mais pour cela il nous faudrait
revenir au campement, couper les arbres de la fort mercurielle et les
transporter ici, outre que ce serait l une besogne formidable, Ossipoff
nous mettrait la main dessus.

--Allons, allons, fit l'ingnieur, ne te dsole pas par avance, il sera
temps de le faire si nous ne pouvons employer le moyen le plus simple et
le plus naturel qui est de nous servir de nos jambes.

Ce dialogue avait lieu au sommet de falaises assez leves qui, de leurs
crtes noircies et poudreuses, surplombaient le liquide miroitant.

S'accrochant des pieds et des mains aux anfractuosits de ces roches
bizarres, les deux compagnons eurent tt fait d'arriver au pied que
venaient battre lourdement et sans bruit des vagues toutes petites et
gristres.

Fricoulet se baissa, prit dans le creux de sa main quelques gouttes de
ce liquide trange qu'il considra durant quelques minutes avec
attention.

--Ce n'est pas de l'eau, murmura-t-il dans le casque de Gontran.

Celui-ci eut un mouvement d'paules indiquant que la composition
chimique de ce liquide lui importait peu.

--Imprudent, rpondit Fricoulet, puisque l'occasion se prsente  toi de
prparer ta rponse  une des questions que peut te poser Ossipoff,
profite donc de cette occasion et retiens que ce que tu as la sous les
yeux est une combinaison d'hydrogne, de carbone et d'oxygne. Cette
espce de brouillard trs lger que tu vois flotter  la surface est du
gaz acide carbonique,... bref, une sorte d'eau de seltz en bullition.

Fricoulet et parl longtemps encore, mais il et parl dans le vide;
Gontran, que ces questions scientifiques intressaient mdiocrement,
avait fait en avant quelques enjambes qui l'avaient aussitt port 
une centaine de mtres du rivage.

C'est  peine si,  cette distance, le liquide dans lequel il marchait
lui montait aux chevilles, aussi agitait-il triomphalement ses bras en
l'air, faisant signe  l'ingnieur de le rejoindre.

[Illustration]

Fricoulet allongea ses petites jambes et rapidement fut aux cts de son
ami qui reprit la marche en avant.

 mesure qu'ils avanaient la profondeur de cette nappe mobile et
tincelante comme une nappe de mercure, augmentait, mais pour ainsi dire
insensiblement, descendant en pente douce, peut-tre d'un
demi-millimtre par mtre, en sorte qu'aprs avoir parcouru environ deux
lieues, le liquide leur arrivait au milieu de la poitrine.

Il est vrai que plus ils avanaient, plus leur marche devenait
difficile, en raison de la masse liquide fort lourde au travers de
laquelle il fallait se mouvoir et qui, par moments, en raison de leur
lgret, les soulevait comme des bouchons, leur faisant perdre pied, en
mme temps que leur centre de gravit, ce qui leur faisait excuter des
culbutes fort dsagrables.

Il est vrai aussi que, maintenant, l'obus leur apparaissait nettement,
dans tous ses dtails, masse norme, toute tincelante sous les rayons
ardents du soleil, flottant  la surface avec une lgret surprenante.

Fricoulet fit signe  son ami de s'arrter; puis, ajustant son _parleur_
sur son casque:

--Si tu m'en crois, dit-il, tu demeureras ici pendant que moi je
continuerai la route; il est inutile que nous nous fatiguions tous les
deux, alors qu'un seul peut faire la besogne, d'autant plus qu'il se
peut parfaitement que l-bas on perde pied et qu'il faille se mettre 
la nage... or, je crois me rappeler que tu n'es pas fort sur l'article
natation...

--Au lyce, rpondit M. de Flammermont, on ne nous menait au bain froid
qu'une fois par semaine, en sorte que je n'ai pu faire de sensibles
progrs, mais, enfin, j'en sais suffisamment pour me tirer d'affaire.

--Du moment que cela est absolument inutile, reste ici, repose-toi, car
tout  l'heure nous aurons besoin de toute notre force musculaire.

--As-tu ton revolver? demanda Gontran.

--Oui, je l'ai. Mais pourquoi cette question?

--Parce que ce misrable est capable de sauter sur toi.

-- ce sujet l tu peux tre tranquille... D'aprs ce que m'a dit de lui
le vieil Ossipoff, Fdor Sharp possde un bagage scientifique assez
complet pour savoir que s'il mettait seulement le bout du nez  l'un des
hublots, c'en serait fait de lui... Donc, quelles que soient ses
mauvaises intentions  mon gard, il sera dans l'impossibilit absolue
de les manifester. Sur ce, je pars, attends-moi, prt  me rejoindre au
premier signal.

Il s'loigna et, le plus rapidement qu'il lui fut possible, reprit son
chemin vers l'obus.

Aprs une heure de pnibles efforts, tantt marchant, tantt nageant, il
y atteignit enfin harass, rompu, prs de dfaillir et d'un suprme
effort, s'accrocha  l'un des crous extrieurs de l'engin, au moment ou
ses forces l'abandonnaient.

[Illustration]

Quand il eut repris haleine, il se hissa jusqu' l'un des hublots pour
jeter un regard  l'intrieur du boulet et se trouva nez  nez avec
Sharp, spar seulement de son ennemi par la vitre paisse contre
laquelle l'autre s'aplatissait le visage, examinant avec une curiosit
anxieuse cet tre auquel son casque de slnium donnait un aspect
fantastique, terrifiant.

--Eh! eh! fit  part lui Fricoulet, ce bon Fdor me parat tre rien
moins que rassur... tant mieux, nous en viendrons plus facilement 
bout.

 ces mots, il attacha solidement  l'une des oreillettes de l'obus
l'extrmit du filin mtallique qu'il avait eu la prcaution d'emporter
et revint sur ses pas, droulant derrire lui le cble, au fur et 
mesure qu'il s'loignait.

Tout  coup, au bout d'une centaine de mtres, il s'arrta; il venait de
sentir le sol sous ses pieds et, en mme temps, l'extrmit de l'amarre
tant entre ses mains, il se la lia autour du corps et fit signe 
Gontran de venir le rejoindre.

Le jeune comte, dont la curiosit dcuplait les forces et le courage,
l'eut rejoint rapidement, puis, sur les indications de son ami, il
s'attela lui aussi au filin et, tous deux, exigeant de leurs muscles
toute l'nergie dont ils taient capables, ils se mirent  gagner le
bord, tranant aprs eux la masse mtallique norme qui, en raison de
son peu de pesanteur et de la densit extrme du liquide, glissait  la
surface comme un traneau sur la glace.

Enfin, aprs deux heures d'efforts acharns, la poitrine sche, le corps
tremp de sueur et calcin par le soleil, ils tombrent puiss sur le
rivage o ils demeurrent inertes, anantis, pendant quelque temps.

Un bruit lger leur fit dresser l'oreille et les tira de leur torpeur.
Fricoulet se dressa sur son coude et couta, alors, se penchant vers M.
de Flammermont:

--Si je ne me trompe, dit-il, le Sharp dvisse ses crous et se prpare
 sortir.

Gontran fit un bond formidable, l'ingnieur le saisit par le bras.

--Si tu aimes Slna, dit-il avec autorit, tu vas me jurer de ne rien
faire, de ne rien dire que je ne t'y aie autoris, de demeurer vis--vis
de ce misrable aussi calme, aussi indiffrent que si tu ne le
connaissais pas, sinon, je te plante l et tu te dbrouilleras avec
Ossipoff comme tu l'entendras.

Gontran, muettement, tendit la main.

--J'ai ton serment, reprit Fricoulet, cela me suffit; maintenant, coute
moi... Le Sharp va sortir, mais  peine aura-t-il mis le pied dehors,
qu'il lui arrivera ce qui vous est arriv  Farenheit et  toi, il
tombera asphyxi... aussitt, nous nous prcipiterons sur lui et nous le
rintgrerons dans sa coquille o nous l'accompagnerons. L, nous le
ferons revenir  lui et nous causerons tout  notre aise.

Comme il achevait ces mots, une exclamation retentit, suivie d'un bruit
sourd.

C'tait Fdor Sharp qui, suivant les prvisions de Fricoulet, venait de
tomber  la renverse, le visage dj noirci et les yeux sanguinolents.

Les deux amis sautrent sur lui, le saisirent l'un par les paules,
l'autre par les jambes et, sans perdre un instant, le transportrent sur
un des coussins circulaires de l'obus.

Dix minutes aprs, Gontran et Fricoulet, dbarrasss de leur casque,
taient moelleusement enfoncs dans les capitons du divan; dans leur
main droite ils tenaient un revolver, dans l'autre, un verre rempli
jusqu'au bord d'un excellent porto dont les soutes de l'obus avaient t
abondamment pourvues, lors du dpart du Cotopaxi.

[Illustration]

--Mon Dieu! dit Fricoulet en humectant ses lvres dans le liquide
odorant, que c'est bon de se sentir chez soi!

Et choquant son verre contre celui de M. de Flammermont:

-- la sant de cet excellent M. Sharp, dit-il plaisamment.

Un profond soupir attira leur attention du ct du malade qui
manifestait ainsi son retour  la vie, en accentuant cette manifestation
par des frmissements des jambes et des bras.

--Attention, fit Gontran, le gredin revient  lui!

--Je t'en supplie, dit Fricoulet, ne te sers pas d'expressions
semblables, sinon ma combinaison chouera.

--Mais tu ne m'en as pas parl de ta combinaison!

--Peu t'importe, du moment qu'elle a pour but de te sauver.

[Illustration]

En ce moment, Sharp se redressa sur le coussin, frotta longuement ses
paupires de ses poings ferms, comme quelqu'un qui se rveille d'un
long sommeil, puis soudain il demeura immobile, frapp de stupeur  la
vue des deux hommes qui le regardaient en souriant.

Ensuite, il voulut crier, mais la voix s'trangla dans sa gorge; il
voulut se lever, mais les deux canons de revolver, braqus sur lui,
l'immobilisrent.

--Mon cher Gontran, dit alors Fricoulet en souriant, voudrais-tu me
faire le plaisir de me prsenter  l'estimable M. Sharp?

[Illustration]

Et voyant que M. de Flammermont avait toutes les peines du monde 
contenir son indignation, il ajouta:

--Mon ami Gontran prouve  vous retrouver, aprs si longtemps, une
motion si profonde que vous le voyez, la joie le rend muet, mais, moi,
qui n'ai pas les mmes raisons que lui d'tre mu en vous voyant, je
tiens  vous dire qui je suis: je m'appelle Alcide Fricoulet, je suis
ingnieur et, si Mickhal Ossipoff a pu, quand mme, mettre  excution
ce beau voyage intersidral dont vous lui avez emprunt l'ide, c'est un
peu grce  moi.

Le visage livide dj de Sharp, plit encore davantage et, dans une
crispation nerveuse, ses lvres blmes se contractrent.

--Je vous dis cela, poursuivit Fricoulet, non pour me vanter,--mon ami,
M. de Flammermont, peut vous affirmer qu'au point de vue de la modestie,
la violette n'est rien auprs de moi,--mais afin que nous nous
connaissions bien mutuellement... est-ce compris?

[Illustration]

L'ex-secrtaire perptuel de l'Institut des sciences de Ptersbourg ne
rpondit pas tout de suite; enfin il se dcida  demander d'une voix
caverneuse:

--O voulez-vous en venir?

-- ceci:  bien vous persuader que vous tes dans notre main et qu'il
vous faudra en passer par o nous voudrons... vous devez deviner,
n'est-ce pas, que si nous n'avions pas eu besoin de vous, les petits
joujoux que voici vous auraient dj fait sauter la cervelle.

Ce disant, il passait sous le nez du misrable, tout tremblant, le canon
de son revolver.

--Oui, monsieur Sharp, poursuivit Fricoulet, nous avons besoin de vous:
On a souvent besoin d'un plus gredin que soi a dit La Fontaine; nous
en fournissons la preuve... d'abord, est-il bien ncessaire de vous
dmontrer qu'une mort certaine vous attend ici et que tous ceux dont
vous vous tes jou se disputeront le sanglant plaisir de vous envoyer
rejoindre les vieilles lunes? Non, n'est-ce pas, vous devez, aussi bien
que nous, connatre les sentiments professs,  votre gard, par
Mickhal Ossipoff, Gontran de Flammermont et Jonathan Farenheit.

Fdor Sharp devint verdtre.

--Moi seul, j'avais quelque sympathie pour vous, du jour o, enlevant
Mlle Slna, vous mettiez mon ami Gontran dans l'impossibilit de
l'pouser; mais, grce  votre lchet et votre inhumanit, nous avons
retrouv Mlle Slna, en sorte que l'abme o je voulais empcher M. de
Flammermont de rouler, s'est de nouveau creus sous ses pas... voil
pourquoi j'ai contre vous une dent personnelle, implacable que je
consens  ne point enfoncer dans votre vilaine chair...  une condition.

--Laquelle? murmura le malheureux.

--C'est qu'au cours de vos prgrinations autour du Soleil, vous aurez
indubitablement constat l'existence de la plante Vulcain.

[Illustration]

Sharp fit, sur son coussin, un bond formidable.

--Ah !... s'cria-t-il, vous tes fou!

--Fou!... et pourquoi cela?

--Parce que nul, mieux que moi, ne peut nier l'existence de cette
plante enfante par une illusion d'optique de quelques-uns et
l'imagination trop ardente de certains autres.

--Cependant, dit Fricoulet toujours souriant, M. de Flammermont que
voici, non seulement croit  Vulcain, mais encore, il n'y a pas
vingt-quatre heures de cela, en a observ le passage sur le disque
solaire.

Sharp demeura un moment bouche be, ne sachant si l'ingnieur parlait
srieusement ou bien s'il se moquait de lui.

Enfin, il fit entendre un petit ricanement et, s'adressant directement 
Gontran:

--Je voudrais, monsieur, que vous m'expliquassiez, commena-t-il...

Fricoulet lui coupa la parole.

--Les explications, dit-il, d'une voix rude, sont inutiles, la situation
est celle-ci: avez-vous, oui ou non, constat l'existence de Vulcain? si
oui, M. de Flammermont vous pardonne d'avoir enlev sa fiance et de
l'avoir abandonne, au risque de la faire mourir de faim; en outre, nous
nous engageons  vous rconcilier avec Ossipoff et Farenheit; sinon, les
joujoux que voici vont dbarrasser votre vilaine me de sa vilaine
enveloppe.

--Je crois  l'existence de Vulcain, s'empressa de dire Fdor Sharp, et
je suis prt  l'attester  la face de l'Univers entier.

--En ce cas, mon cher monsieur Sharp, Gontran et moi sommes vos amis,
tenez votre promesse... nous tiendrons la ntre.

[Illustration]

Le misrable tendit ses mains que les deux jeunes gens serrrent en
signe de rconciliation, mais non sans une grimace de dgot.

--Maintenant partons, dit Fricoulet en se levant; les autres, l-bas,
doivent tre dans une inquitude mortelle, il est temps d'aller les
rejoindre.

--Un moment, dclara Gontran, laisse-moi faire un brin de toilette.

Ce disant, il alla vers le placard et poussa un soupir de satisfaction
en constatant que ses effets taient dans l'tat ou il les avait
laisss.

[Illustration]

Vivement, il enfila un pantalon de nankin, endossa un veston de tissu
trs lger et complta cette transformation en se coiffant d'un chapeau
de paille de genre dit Panama.

--Tu as l'air d'aller pcher  la ligne, dit Fricoulet en riant.

--Ou d'en revenir, rpliqua le jeune comte, car c'est une fameuse proie
que nous avons capture l.

Vivement, l'ingnieur suivit l'exemple de son ami, puis aprs avoir
endoss leur respirol et fait endosser le sien  Sharp, ils sortirent
tous trois de l'obus, fermrent la porte soigneusement et reprirent le
chemin du campement.

Le Soleil commenait  disparatre de l'horizon, lorsqu'ils arrivrent
au pied de la colline mercurielle qui leur servait de refuge.

L, ils retirrent leur casque et dlibrrent sur la marche  suivre en
vue d'une rconciliation entre Sharp et ses ennemis.

Fricoulet proposait de partir en ambassadeur et de ngocier la chose,
Gontran, au contraire, tait d'avis d'y aller carrment, de voir l'effet
que produirait la brusque apparition du misrable sur ceux qui avaient 
se plaindre de lui et d'agir suivant les circonstances.

[Illustration]

Ce fut ce dernier avis qui prvalut et, lentement, la petite troupe se
mit  gravir la croupe boise que surmontait, claire par la lueur
clatante de Vnus, la sphre de slnium.

Slna, en apercevant Gontran qui marchait en tte, poussa un cri de
joie et courant au jeune homme, les mains tendues, lui dit avec des
larmes dans la voix:

--Enfin! vous voil donc, mchant! si vous saviez dans quelle inquitude
vous nous avez mis.

--Pardonnez-moi, ma chre Slna, rpondit M. de Flammermont, je
travaillais  notre bonheur.

 l'appel de la jeune fille, Farenheit tait accouru.

--_By God!_ dit l'Amricain, il tait temps que vous revinssiez, je
commenais  devenir fou... le vieux m'a fait dmonter et remonter sa
lunette plus de quatre fois... il parat qu'il manque l'un des verres,
il est dans une fureur pouvantable... du reste, coutez-le.

L-haut, dans l'espce d'observatoire organis au sommet de la sphre,
on entendait des paroles furieuses entrecoupes de jurons et
d'exclamations dsespres.

--Monsieur Ossipoff! appela Fricoulet, monsieur Ossipoff! descendez donc
un instant... nous avons quelque chose de fort intressant  vous
communiquer.

Quand le vieillard les eut rejoints, l'ingnieur retourna en arrire,
vers Sharp qu'il avait laiss tapi dans un coin d'ombre et revint en
tenant le misrable par la main.

Quand il apparut dans le cercle de lumire form par la lampe de
slnium, ce fut une stupeur qui fit reculer de quelques pas Ossipoff et
l'Amricain.

Puis soudain, sans dire un mot, Farenheit se prcipita les bras en
avant, les mains ouvertes, formidables tenailles qui allaient enserrer
le cou de l'ex-secrtaire perptuel.

[Illustration]

Heureusement Gontran de Flammermont se dressa entre les deux hommes; en
mme temps, le vieillard, se suspendant aux basques de l'habit de
l'Amricain, le tirait en arrire.

--Un moment, sir Jonathan, dit-il d'une voix ferme, cet homme
m'appartient avant vous... il a t mon ennemi bien avant d'tre le
vtre, vous conviendrez donc que ma vengeance doive s'exercer avant tout
autre.

--Votre crance est privilgie, dit Fricoulet en ricanant.

L'Amricain cumait.

--Comment! gronda-t-il, cet homme se sera jou de moi, il m'aura ruin,
il aura tent de m'assassiner, et je devrais me croiser les bras,
tranquillement... oh! non, la loi du Lynch n'est pas un vain mot.

Sharp se tourna vers lui.

--Pardon, sir Jonathan, dit-il avec un sang-froid merveilleux, c'est 
tort que vous m'accusez de vous avoir ruin... que vous avais-je promis?
des mines de diamant... eh bien! j'ai tenu plus que je n'avais promis,
puisque c'est sur un pays entier de diamant que vous tes en ce moment.

--Si j'y suis, ce n'est pas ta faute, misrable, gronda Farenheit.

--Votre blessure! riposta Sharp. Bast! dans votre pays fait-on attention
 ces dtails? En Amrique vous vous donnez des coups de revolver comme
des coups de chapeau et vous ne vous en voulez pas davantage pour cela.

L'Amricain allait rpondre, Ossipoff lui coupa la parole.

--Ce misrable m'appartient et je ne permettrai  personne de porter la
main sur lui avant que je n'aie dclar ma vengeance satisfaite.

Un sourire railleur plissa les lvres minces de l'ex-secrtaire
perptuel:

--Votre vengeance! rpta-t-il d'un ton sardonique; avant que de
chercher par quel supplice de cruaut raffine vous pourriez vous payer
sur ma peau de tous mes forfaits, laissez-moi vous demander si les
questions astronomiques vous passionnent toujours comme par le pass?

Un peu interloqu par cette question, Ossipoff rpondit aprs un moment
de silence:

--Je ne saisis pas bien le motif de votre demande?

--C'est que j'aurais un march  vous proposer.

--Un march!... Lequel?

--Pendant les vingt jours qu'a dur le voyage que je viens de faire dans
l'espace,  proximit du Soleil, je me suis livr  des tudes
approfondies sur l'astre central de l'Univers; il m'a t donn de
connatre et d'expliquer bien des phnomnes qui plongent, depuis des
sicles, les astronomes terrestres dans une stupfaction profonde... ces
tudes, ces observations, je les ai consignes, au jour le jour, sur un
carnet; laissez-moi la vie sauve, pardonnez-moi, acceptez-moi comme un
collaborateur dans l'excursion que vous avez entreprise et ce carnet est
 vous.

--Jamais! hurla Farenheit, jamais! n'acceptez pas, monsieur Ossipoff!
c'est un march de dupe!

Le vieillard, la tte incline sur la poitrine, rflchissait; enfin, il
releva son visage contract par une profonde motion et rpondit
simplement:

--Fdor Sharp, au nom de la science, j'accepte!

--Mais ces notes, rpliqua l'Amricain, nous les trouverions aprs votre
mort.

--Vous ne trouverez que des chiffons de papier couverts de signes
absolument incomprhensibles!

--Mon enfant, demanda Ossipoff en se tournant vers Slna, consens-tu 
oublier ce que t'a fait cet homme?

--Mon pre, rpondit la jeune fille, si vous pardonnez, je pardonnerai!

--Et vous, monsieur de Flammermont?

[Illustration]

--Je mets,  mon pardon, une condition, dclara l'ancien diplomate,
c'est que M. Sharp nous dira sincrement ce qu'il pense de la plante
Vulcain.

Il se fit un silence et chacun, sauf l'Amricain auquel cette question
importait peu, attacha anxieusement ses regards sur Fdor Sharp.

Comme celui-ci paraissait hsiter, un petit bruit sec se fit entendre
dans l'ombre: c'tait Fricoulet qui armait son revolver.

Sharp tressaillit et d'une voix lgrement tremblante:

--J'ai vu, de mes yeux vu, la plante Vulcain et j'ai constat que,
suivant les pronostics de Le Verrier, elle dcrit, autour de l'astre
central, un orbe de 33 jours; au surplus, c'est plutt une masse
nbuleuse qu'un monde proprement dit.

Ossipoff devint ple tout  coup et, se penchant  l'oreille de Gontran:

--Pardonnez-moi, dit-il, et oublions nos discussions; en fait
d'astronomie, je ne suis qu'un enfant auprs de vous.

[Illustration]




CHAPITRE XII

LA BANLIEUE DU SOLEIL

[Illustration]


MERCREDI _25 mars_.--Seul, me voici seul maintenant, en me rveillant,
cela m'a semble tout singulier de ne pas voir la jeune fille tendue sur
son hamac.

Tout d'abord, la mmoire encore engourdie par le sommeil, je l'ai
cherche, puis soudain, je me suis rappel ce qui s'tait pass la
veille; mes calculs tablissant nettement l'excs de poids du
projectile, excs correspondant,  un gramme prs, au poids de Slna,
mes hsitations, mes scrupules, et enfin ma brusque dcision.

Pouvais-je, pour une simple question d'humanit, renoncer  cette
exploration cleste qui va entourer mon nom d'une aurole de gloire
inimaginable? Pouvais-je sacrifier  cette jeune fille le pas
gigantesque que mon voyage faisait faire  la science?

Et puis, je commenais  m'y attacher,  cette enfant, si douce, si
aimable, et  ct de sa pure silhouette de victime, je me faisais trop
l'effet d'un bourreau; c'tait comme un remords vivant.

Oui,  tous les points de vue, j'aime mieux l'avoir abandonne, je ne
regrette rien.

_Jeudi, 26 mars_.--Ce matin, j'ai prouv la mme chose qu'hier;  mon
rveil, mes yeux ont tout de suite cherch Slna... cela me fait une
singulire impression...

Bast! je m'y habituerai.

[Illustration]

Je suis maintenant  quatre millions de lieues de Mercure. Quel chemin
parcouru en quarante-huit heures!

Et ma vitesse va croissant!

 l'aide du micromtre je mesure le diamtre du Soleil, et la dimension
augmente pour ainsi dire  vue d'oeil; le projectile vole dans l'espace
avec une rapidit vertigineuse. Les calculs me donnent prs de quarante
kilomtres par seconde.

_Vendredi, 27 mars_.--Cette nuit, j'ai t rveill par une chaleur
intolrable, il me semblait que je fusse dans une fournaise ardente.

Bien qu' peu prs nu, j'avais le corps inond d'une sueur abondante qui
se transformait, sans discontinuer, en un pais nuage de vapeur.

L'intrieur du projectile paraissait en feu; tout d'abord, je crus  un
incendie; je me levai prcipitamment et reconnus que, par les hublots,
pntrait une lueur rouge, clatante, qui teintait de sang les objets
environnants et moi mme.

Vite,  ma lunette!

Spectacle merveilleux! dans l'espace, d'un noir velout, teignant, dans
sa clart splendide, tous les astres du firmament, un mtore brillant,
tincelant, filait avec une rapidit inoue, balayant l'immensit d'une
trane lumineuse dont j'tais moi-mme envelopp et qui dgageait cette
chaleur suffocante qui m'avait veill.

C'est une comte, celle de Tuttle, sans doute; elle seule peut,  cette
poque, traverser le ciel dans cette position; je consulte mon horaire;
la comte de Tuttle a t signale en 1871... sa priode est de treize
ans... nous sommes en 1884, c'est bien elle.

Je note ici, pour mmoire, son aphlie qui est de 10,483, son prihlie
qui est de 1,030, l'excentricit de son orbite 0,821.

[Illustration]

L'orbite de Tuttle coupe, dans le plan de l'cliptique, les orbes de
toutes les plantes, dpasse Saturne, atteint son aphlie au bout de
treize ans et revient dans notre systme, aprs des millions et des
millions de lieues parcourues.

Voil le vhicule qu'il me faudrait pour parcourir l'immensit
interplantaire!... en place de ce misrable morceau de mtal qui me
porte!

_Samedi, 28 mars_.--La chaleur a diminu, je respire plus facilement;
mesur au micromtre, le diamtre du Soleil a grandi... je cherche la
comte... en moins d'un jour, elle s'est perdue dans l'espace; grce 
ma lunette, je la retrouve l-bas, tout l-bas,  l'horizon sidral...
elle va couper l'orbite de Mercure.

* * *

Toute la journe j'ai fait des calculs et j'ai tabli que la comte de
Tuttle allait presque certainement rencontrer Mercure... Que va-t-il
rsulter de ce choc? une comte de moins, sans doute, dans le systme
solaire.

Tout  coup, la pense de Slna me revient  l'esprit; pauvre enfant,
c'est la mort implacable qui l'attend... pourvu, mon Dieu! qu'elle ne
souffre pas trop!... je suis un misrable!

_Dimanche, 29 mars_.--J'ai pass la nuit sans pouvoir dormir; la pense
du cataclysme horrible qui se prpare m'a tenu les yeux grands ouverts
pendant de longues heures...

L'angoisse o j'tais m'tait toutes forces; je n'avais mme pas le
courage d'aller jusqu'au hublot, tudier les deux astres marchant  la
rencontre l'un de l'autre.

Pauvre Slna! pourvu que ses maldictions ne me portent pas malheur!

La chaleur augmente terriblement au fur et  mesure que je m'approche du
Soleil; pour arracher mon esprit  la pense de Slna, j'examine avec
calme les ventualits qui m'attendent; ou bien je vais continuer 
marcher droit sur le Soleil, et alors, arriv  dix millions de lieues,
je tomberai sur l'astre central, et brl, calcin, volatilis, je
disparatrai, matire impalpable, dans le grand Tout... ou bien, je
n'atteindrai pas la zone attractive, et, sous l'impulsion de ma vitesse,
je contournerai le Soleil et je continuerai ma course.

Pour me distraire, pour dompter ma pense qui, malgr moi, s'envole vers
Mercure et vers Slna, j'entreprends de vrifier les calculs auxquels
ont donn lieu les recherches sur le Soleil. En une journe, j'ai achev
ce travail et je constate l'exactitude de tous les chiffres obtenus.

La nuit vient, mais le sommeil me fuit; alors, je cherche  passer le
temps, et prenant la Terre pour point de comparaison, j'tablis ceci: le
Soleil pesant 5,875 sextillions de kilogrammes, il faudrait, pour lui
faire contrepoids 324,000 Terres; le diamtre terrestre est la cent
huitime partie du diamtre solaire; l'astre central est, en volume,
1,279,000 fois plus immense que ma plante natale, il est, en outre,
324,000 fois plus lourd qu'elle... Quant  la distance, je trouve qu'un
train express, parcourant 60 kilomtres  l'heure, mettrait 266 ans pour
aller de la Terre au Soleil.

Ces enfantillages me mnent jusqu'au matin... je ne puis plus
rsister... il est prfrable que je sache  quoi m'en tenir... je cours
au hublot, je braque ma lunette sur l'infini, dans la direction que doit
occuper Mercure si, dans son abordage formidable, la comte ne l'a pas
anantie...

 joie! la plante est l, parcourant, comme les jours prcdents, son
orbite habituelle... je respire plus librement, comme si l'on m'avait
enlev de dessus la poitrine un poids formidable; Dieu, qui vient de
faire un miracle, consentira peut-tre  protger Slna... il me semble
que la mort de cette enfant me porterait un coup funeste.

Bris par l'angoisse et par l'insomnie, je m'tends sur mon hamac et je
m'endors.

_Mercredi 1er avril_.--Lundi, non plus qu'hier, rien  signaler; le
vhicule continue sa course sur le Soleil, dont le disque norme envahit
maintenant l'horizon... La lumire est tellement clatante que j'ai d
couvrir les hublots d'une quadruple paisseur de crpe noir, afin de
n'tre pas aveugl.

[Illustration]

Quelle chaleur terrible, pouvantable!... ma peau, dessche, se soulve
et s'caille, mes poumons, puiss par cet air de feu que je respire,
fonctionnent douloureusement avec un sifflement qui m'pouvante; il me
semble, quand ma poitrine se soulve, que tous mes os craquent...

Que va-t-il advenir?

Je le sens, c'est une mort certaine  laquelle je cours... encore
quelques centaines de mille kilomtres et je tomberai, touff.

Faut-il revenir en arrire, ou tout au moins contourner l'astre central
pour me lancer dans l'infini? rien n'est plus simple; j'ai l,  porte
de ma main, les cordelettes qui guident le jeu de l'anneau dont l'obus
est entour; d'un seul mouvement,  peine perceptible, je puis me
dtourner de mon chemin!

Non, la curiosit m'entrane, le monde merveilleux et inconnu
m'attire... plus prs!... encore plus prs!

[Illustration]

_Jeudi, 2 avril_.--C'est dcid, je marche de l'avant! ce point bien
tabli, et l'esprit  peu prs dgag de la pense de Slna, je
reprends mes tudes sur le soleil... les taches que j'ai observes  la
surface du disque, ds mon dpart de Mercure, ont chang de place...

Je constate l'exactitude du rapprochement fait par un astronome franais
entre la pesanteur terrestre qui varie d'intensit de l'quateur aux
ples et la rotation des taches solaires dont la vitesse est
proportionnelle  la latitude.

Il m'a suffi, pour arriver  cette certitude, de suivre, pendant toute
cette journe, dans leur marche sur le disque du soleil, trois taches
situes, l'une  l'quateur, l'autre au 15 de latitude, et l'autre au
38 degr de latitude: la premire me donne, pour l'volution complte
autour de l'astre, une priode de 24 jours et demi; la seconde une
priode de 25 jours et deux heures; la troisime une priode de 27
jours.

Il m'a t impossible, de la position que j'occupe dans l'espace, de
suivre la tache au del du 38; mais il est  prsumer que la rapidit
de rotation va diminuant, progressivement de latitude en latitude
jusqu'au ple.

Je ne puis gure mieux comparer cette rotation de surface qu' celle
d'un Ocan enveloppant un globe et qui tournerait plus lentement que
lui, et de moins en moins vite, de l'quateur aux ples.

Le gnie sublime, qui se nomme Galile, avait, ds l'an 1611, dtermin
cette rotation que ses prdcesseurs avaient seulement constate;
Fabricius, Kepler, Jordano Bruno, brl  Rome pour ses opinions
astronomiques!

Nous qui nous enorgueillissons tant de notre amour pour la science,
serions-nous, comme nos anctres, prts  confesser notre foi sur le
bcher? j'en doute.

Et pourtant, moi!...

Oh! souffrir mille morts, revoir ma plante natale et y vivre quelques
minutes seulement pour mourir en emportant la persuasion que mon nom
passera  la postrit!

Grce  mon tlescope, dont j'ai eu soin d'obscurcir fortement les
oculaires, je puis me livrer  des tudes intressantes sur l'astre
central:  cette courte distance, la _photosphre_ m'apparat nettement
en tous ses dtails, rsille sombre qu'illuminent de ci de l,
irrgulirement, mais en quantit considrable, des points lumineux.

Ce sont ces points lumineux,--dont la totalit, d'aprs l'Amricain
Langley, reprsente  peine la cinquime partie de la surface
solaire,--qui produisent la lumire et la chaleur: qu'arriverait-il si
leur nombre venait  augmenter ou  dcrotre? la mort pour les plantes
que ses rayons vivifient, la mort par la calcination ou le froid!

Constat en mme temps l'ingalit de chaleur et de lumire projete par
ses grains lumineux, lesquels, suivant leur distance au centre du disque
solaire, varient comme intensit de l'unit au cinquime... de cela
faut-il conclure, comme le P. Secchi,  l'existence, autour du Soleil,
d'une couche atmosphrique mince et absorbante? je me rserve d'tudier
cette question.

_Vendredi, 3 avril_.--En m'veillant, je me sens la tte lourde comme du
plomb; c'est  peine si je puis ouvrir les yeux; j'ai les paupires
enflammes, la pupille de l'oeil me cuit horriblement: consquences
fatales de mes tudes d'hier.

Vais-je donc tomber malade, au moment mme o je suis prs de soulever
le voile qui enveloppe l'inconnu?

Si je me reposais! demain, peut-tre...

Non, demain, peut-tre serai-je mort... ou bien une cause quelconque
peut me ramener en arrire... j'ai soif de savoir... travaillons,
arrachons  la nature ces secrets qui m'attirent.

Grand Dieu! quel spectacle merveilleux... l, sous mes yeux, rapproche
de moi, grce au tlescope,  une distance de quelques milliers de
kilomtres  peine, la masse solaire m'apparat, bouleverse, tordue
dans des convulsions titanesques; ici, la photosphre se crve,
s'arrache, semble s'envoler dans l'espace en effilochures
tincelantes... l, elle se creuse en gouffres insondables, remplis de
vertigineux tourbillons, au fond desquels apparat, tache plus sombre,
le sol lumineux, en combustion,  travers des nuages de vapeurs
qu'claire une lueur d'incendie formidable.

C'est  peine si ma stupeur me laisse la lucidit d'esprit suffisante
pour faire quelques constatations scientifiques; mesur au micromtre,
l'un de ces gouffres accuse huit cent mille kilomtres de diamtre!

Et pendant des heures, je reste l, immobilis dans ma stupfaction, les
yeux rivs sur cette lave gazeuse qui s'lve de ce trou formidable
comme du fond d'un volcan, dborde sur la surface photosphrique,
formant, tout autour, comme un bourrelet incandescent, et s'coule vers
son point d'origine en filets lumineux.

Nul doute, j'assiste  la formation de ces taches que, depuis des
sicles, les astronomes ont prises successivement pour des nuages, des
montagnes, des ruptions volcaniques, d'immenses scories.

[Illustration]

Wilson seul a eu raison: les taches solaires sont des cavits dont le
fond, quoique tincelant, parat sombre  ct de la photosphre.

Je n'en puis plus, je suis bris; c'est  peine si j'ai la force de
gagner mon hamac,  ttons, car mes paupires sont tellement gonfles
que je ne puis ouvrir les yeux...

_Lundi, 6 avril_.--Hier et avant-hier, je suis rest couch, dans
l'impossibilit absolue de faire un mouvement et dans un tat de ccit
presque absolu; un moment, j'ai craint d'tre aveugle pour le restant de
mes jours.

[Illustration]

Le restant de mes jours! amre drision!... la mort est l qui me
guette; j'touffe, mes poumons fonctionnent de plus en plus
difficilement, c'est du feu que je respire, et quinze millions de lieues
me sparent encore du Soleil.

La perspective de la mort prochaine me rend mon nergie et, ce matin,
bien que n'y voyant presque pas, je me lve et me trane jusqu' ma
lunette.

La perturbation solaire constate les jours prcdents s'est un peu
apaise; la curiosit me prend de compter les taches; leur nombre a
augment dans une proportion notable; l encore, je trouve la
confirmation des lois tablies par nos astronomes terrestres et d'aprs
lesquelles la surface solaire est anime d'un mouvement de flux et de
reflux d'une rgularit certaine: tous les onze ans, le nombre des
taches, des ruptions et des temptes solaires arrive  son maximum puis
dcrot, pendant sept ans et demi, jusqu' ce qu'ayant atteint son
minimum, il remonte  son maximum auquel il arrive dans une priode de
trois ans et demi... l'poque  laquelle je me trouve est bien celle
indique pour le maximum de la mare solaire; de l les phnomnes
constats avant-hier.

Dieu! que je souffre! l'objectif chauff me brle douloureusement, il
m'est impossible de manoeuvrer la lunette, dont le mtal emmagasine la
chaleur que dgage l'air surchauff contenu dans le tube... il me faut
renoncer  mes tudes ou tout au moins, j'abandonne mon tlescope et me
livre  quelques observations spectroscopiques sur la _couronne_.

Je constate la prsence de ce nuage de corpuscules solides, qui forme
autour du Soleil une ceinture dont l'tendue va jusqu' la Terre,
certainement; sans cesse lancs dans l'espace par les ruptions solaires
et sans cesse retombant sur l'astre qui les produit, ces corpuscules,
clairs par les rayons lumineux, produisent ce que l'on appelle sur
Terre la _lumire zodiacale_.

Est-ce galement  eux, qu'il faut attribuer les perturbations observes
dans la marche de Mercure? Question intressante entre toutes, et que je
me rserve de rsoudre, car du mme coup se trouvera rsolue aussi la
question de la plante intramercurielle dcouverte par Le Verrier.

Je me rappelle maintenant une longue dissertation dont Mickhal Ossipoff
nous a bercs  l'Institut des Sciences, il y a de cela plusieurs
annes, au sujet des projections des matires solaires, s'levant, avec
une vitesse de 267 kilomtres par seconde, jusqu' des hauteurs
dpassant parfois 80,000 kilomtres, disait-il...

Ce pauvre collgue a fait une profonde erreur; ces projections ont une
vitesse bien moindre; seulement la matire dissmine dans l'espace,--et
un moment invisible,--reparat, comme une vapeur qui se refroidit et
devient, en quelques instants, visible sur toute sa longueur.

_Mardi, 5 avril_.--Quoique  demi-suffoqu par la temprature du wagon,
je continue mes tudes spectroscopiques et mes calculs.

La _couronne_ est trs dense jusqu' cinq cent mille kilomtres 
l'entour du globe solaire.

De la _chromosphre_ o se produisent les immenses tourbillons, baptiss
du nom de taches, je ne puis rien apercevoir qu'un formidable ocan de
feu, formant la seconde enveloppe du Soleil.

Quant  la _photosphre_, elle ne parat ni solide, ni liquide, ni
gazeuse, mais semble compose, comme les nuages terrestres, de
particules mobiles, et danse sur un ocan de gaz d'un poids et d'une
cohsion formidables.

Bien que souffrant pouvantablement, je parviens  analyser la
composition de la masse solaire elle-mme, et j'identifie au
spectroscope les 450 lignes noires caractrisant le fer en combustion et
 l'tat gazeux, les 118 du titane, les 75 du calcium, les 57 du
manganse et les 33 du nickel.

Je reconnais en outre les traces du cobalt, du chrome, du sodium, du
barium, du magnsium, du cuivre, du potassium, enfin de l'hydrogne et
de l'oxygne  une trs haute temprature.

Mon chronomtre marque quatre heures de l'aprs-midi... je ne puis plus
continuer... les instruments s'chappent de mes mains, ma tte rsonne
d'un bourdonnement infernal...--tout danse autour de moi... je perds la
notion du rel...--ma vue s'obscurcit... ma poitrine ne se soulve
plus... il me semble que mon coeur cesse de battre... Est-ce la mort?

[Illustration]

_Jeudi, 9 avril_.--Je mets cette date au hasard, ne sachant au juste
combien de temps je suis rest dans l'tat comateux duquel je viens de
sortir.

J'ai t veill tout  l'heure par un sentiment de fracheur relative;
il m'a sembl que c'tait une rsurrection; j'tais tendu sur le
plancher; au milieu de mes instruments.

Quoique faible, je me suis tran jusqu'au thermomtre: il marque 65
degrs...; le jour o m'est arriv l'accident dont je parle  la page
prcdente, il marquait prs de 80 degrs.

J'prouve un sentiment de bien-tre incroyable, mais purement physique;
ma tte est encore lourde, il est vrai; mais le sang parat circuler
librement et je respire avec facilit.

Le meuble est  ma porte, j'tends la main, je prends sur une tablette
un carafon d'eau-de-vie et je le vide  moiti.

Rconfort, je me dresse sur mes pieds et, me cramponnant des mains aux
parois, je marche  ma lunette!

Maldiction! le micromtre m'accuse dans le diamtre du disque solaire
une diminution sensible.

Au lieu d'avancer, je recule... ou plutt, je tombe!

[Illustration]

Que s'est-il pass? par suite de quel phnomne ai-je t arrach  la
puissance attractive de la lumire pour rouler dans l'espace?

Question peu intressante, d'ailleurs; le pourquoi importe peu, je
constate le fait, cela suffit.

Toute la journe je demeure immobile, les yeux rivs  la lunette;
l'astre du jour s'loigne dans l'infini, son diamtre dcrot, en mme
temps, le thermomtre baisse... baisse...

Si prs de toucher au but... et puis, plus rien! c'est pouvantable!
j'ai peur de devenir fou de rage!

Cette constatation de mon impuissance me retombe sur le crne comme une
masse de plomb.

Je me couche et je m'endors.

_Dimanche, 12 avril_.--Voici deux jours que je n'ai pas eu le courage de
tracer une ligne.

Idiotis, je suis demeur tendu sur mon hamac, insouciant du sort qui
m'attend, ne pensant qu' une chose:  ce rveil qui me dsespre.

Oh! approcher de la fournaise, y tomber mme et tre dvor par les
ocans de feu!... mais auparavant, voir, contempler, avoir, ne ft-ce
que pendant quelques secondes, conscience des secrets de cette
merveille!

Mais non, le rve est termin... l'infini m'a tent et l'infini
m'absorbe... pour l'ternit, je vais rouler ainsi, masse inerte et sans
cause,  travers les espaces toils.

Puisse Dieu avoir piti de moi et me faire mourir vite!...

_Mardi, 14 avril_.--C'est la fin... la chute se prcipite... et de
nouveau, la vision de Slna me hante.

[Illustration]

Va-t-elle donc se dresser devant moi jusqu' ce que mes paupires soient
closes par le doigt de la mort.

Slna... Slna... pardon!

Ici se terminait le carnet de notes prises par Sharp au cours de son
voyage et que, suivant sa promesse, il avait remis  Mickhal Ossipoff.

Quand celui-ci, tout rveur et l'esprit obsd par les rvlations
scientifiques qu'il venait de parcourir, eut referm le carnet, la jeune
fille se leva et marchant droit, la main tendue, vers l'ancien ennemi de
son pre:

[Illustration]

--Monsieur Sharp, dit-elle avec un sourire adorable, alors que vous
croyiez mourir, votre dernire pense a t pour regretter le mal que
vous m'aviez fait... j'ai donc tout lieu de croire que ce regret est
sincre... voici ma main, je vous pardonne.

Et, enveloppant d'un regard enchanteur Gontran qui, les sourcils
froncs, l'coutait parler:

--Je compte que tous ceux qui ont pour moi quelque sympathie, quelque
affection, feront comme moi.

L'ex-secrtaire perptuel de l'Acadmie des sciences de Ptersbourg fit
une grimace qui ressemblait  un sourire et, aprs avoir balbuti, en
guise de remerciements, quelques paroles inintelligibles, il retomba
dans une rverie sombre.

Farenheit avait cout, immobile et silencieux, la lecture faite  haute
voix par Ossipoff.

Il semblait que le rcit des transes pouvantables par lesquelles avait
pass son ennemi, n'et en rien affaibli la haine qu'il lui avait voue.

[Illustration]

Les yeux fixs  terre, tirant avec rage sa grande barbe, mordillant
nerveusement ses lvres, indice, chez lui, d'une irritation  grand
peine contenue, il demeura dans cette posture durant de longs moments,
indiffrent aussi bien  la causerie amicale de Gontran et de Slna
qu'aux moqueries railleuses de Fricoulet.

Soudain, comme prenant une dtermination subite, il se redressa,
s'approcha de M. de Flammermont et lui touchant l'paule du bout de son
doigt osseux:

--Cher monsieur, dit-il, je dsirerais vous parler.

--Je vous coute, sir Jonathan.

L'Amricain secoua la tte.

--C'est en particulier que doit avoir lieu notre entretien.

Gontran se leva, passa son bras sous celui de l'Amricain, et descendant
avec lui la colline, s'arrta sous les premiers arbres de la fort
mercurienne.

--Voyons, dit-il, de quoi s'agit-il?

--Je voudrais vous demander un grand service!

--Je suis tout  votre disposition et, si cela est en mon pouvoir,
considrez le service demand comme dj rendu.

Ces paroles valurent au jeune homme une de ces poignes de main dont les
habitants du Nouveau-Monde sont coutumiers, et qui manqua de lui
dsarticuler l'paule.

--Voici ce dont il s'agit, dit Farenheit; par suite de la priorit que
M. Ossipoff prtend avoir sur moi, je suis oblig de renoncer  ma
vengeance sur ce misrable Sharp... d'un autre ct, la vie en commun
avec ce gredin qui m'a ruin et qui a tent de m'assassiner est
impossible...

--Cependant, mon pauvre sir Jonathan, que voulez-vous faire?

--Ce que je veux faire, grommela le Yankee... je veux m'en aller.

Gontran ouvrit des yeux dmesurs.

--Serait-il devenu fou? songea-t-il.

Mais, comme s'il et devin la pense du jeune homme, Farenheit
rpliqua:

--Vous vous demandez si j'ai bien toute ma raison; rassurez-vous, jamais
de ma vie je n'ai eu si pleinement la tte  moi; donc, je vous le
rpte... je veux m'en aller... je veux regagner la Terre, et le service
que j'avais  vous demander tait de m'aider  accomplir ce projet.

Pour le coup, le jeune comte poussa une bruyante exclamation, tout en
agitant, dans un geste dsordonn, ses bras en l'air.

--Moi! dit-il enfin, lorsque sa suffocation premire fut passe, vous
avez compt sur moi pour...

Il s'arrta, trangl par une irrsistible envie de rire.

--Mais ce que vous me demandez l est impossible! reprit-il au bout de
quelques instants.

--Impossible! et pourquoi?

M. de Flammermont allait rpondre la vrit:  savoir qu'il tait le
dernier homme auquel on pt demander un service semblable.

Mais, heureusement, il rflchit  l'imprudence d'un semblable aveu et,
transformant soudainement sa physionomie:

--Parce que, rpliqua-t-il, nous sommes  une distance telle de la
Terre, que, pour le moment du moins, il est inutile de songer  nous
rapatrier...

--Ah! bah! fit railleusement une voix derrire eux.

[Illustration]

Du mme mouvement, les deux hommes se retournrent et aperurent
Fricoulet. Celui-ci s'avana vers eux:

--Je commence, dit-il, par vous adresser mille excuses d'avoir entendu
une partie de votre conversation; mais vous leviez si fort la voix,
qu'elle est venue jusqu' mon oreille... heureusement pour vous, sir
Jonathan.

Tandis que M. de Flammermont avait un haut-le-corps de surprise, en
entendant son ami parler de la sorte, l'Amricain se prcipita vers
l'ingnieur, et, lui serrant les mains  les briser:

--Alors, vous croyez... balbutia-t-il.

--Je crois que Gontran n'a point suffisamment tudi la question, ce en
quoi il a suivi, d'ailleurs, l'exemple de M. Ossipoff et du citoyen
Sharp.

--Que veux-tu dire?

--Qu'aucun de vous trois, en calculant la route que va suivre la comte,
n'avez tenu compte des perturbations plantaires.

--Eh! riposta le jeune comte avec un mouvement d'paules fort accentu,
que nous importent les perturbations?...

--normment; et si tu veux m'couter quelques instants, tu te rangeras
 mon avis; la comte qui nous emporte tant beaucoup plus lgre que
les diffrents mondes dont elle va couper l'orbite, se trouvera
forcment influence par eux; si bien que la courbe suivie par elle ne
sera plus rgulire, mais formera une succession de sinuosits
inflchies vers les plantes  proximit desquelles elle passera... Or,
si mes calculs sont justes, une de ces sinuosits les plus accentues
sera celle que provoquera l'attraction terrestre.

M. de Flammermont hochait la tte.

-- quelle distance comptes-tu donc que nous passerons de notre monde
natal?

--Peuh!  deux millions de lieues  peine... c'est--dire que la queue
de notre comte enveloppera la Terre tout entire.

--Mais, n'en peut-il rsulter rien de fcheux pour nos compatriotes?
demanda Farenheit un peu inquiet.

--Ce sont l des choses qu'on ne peut savoir... si, par hasard, c'est le
carbone qui se trouve dominer dans l'appendice caudal du monde que nous
chevauchons, il pourra rsulter un empoisonnement partiel ou mme une
asphyxie gnrale de la race humaine.

Le Yankee poussa une exclamation pouvante.

--Ce serait plus grave encore, poursuivit Fricoulet, si c'tait le noyau
lui-mme qui heurtt la Terre; un continent dfonc!... un royaume
cras... Paris ou New-York pulvriss... voil quelles seraient
certainement les moindres consquences d'une semblable rencontre.

[Illustration]

Sir Jonathan s'tait redress, tout ple.

--_By God!_ gronda-t-il d'une voix trangle, les tats-Unis dtruits!
mais ce serait la fin du monde!

Les deux jeunes gens ne purent s'empcher de sourire de ce formidable
orgueil national.

--La fin du Nouveau-Monde, tout au moins, ajouta Gontran.

--Rassurez-vous, sir Jonathan, poursuivit Fricoulet; chose semblable
n'arrivera pas... du moins, cette fois. D'ailleurs, le grand Arago a
calcul qu'il y avait 280 millions de chances contre une, pour qu'une
comte ne heurtt pas la Terre, dans son vol  travers l'espace... dj,
 deux reprises diffrentes, notre plante natale a travers la queue de
la comte de Bila sans en recevoir aucun autre dommage qu'une pluie
d'arolithes et d'toiles filantes.

L'Amricain respira bruyamment, le coeur dlivr d'une lourde angoisse.

--Alors, dit M. de Flammermont, tu penses qu'il ne serait pas
draisonnable de songer  rejoindre la Terre?

--Mon cher ami, rpondit gravement l'ingnieur, lorsque des gens ont t
assez fous pour entreprendre la vertigineuse folie que nous avons
entreprise, plus ils draisonnent et plus,  mon avis, ils sont prs de
la vrit.

--Cependant, deux millions de lieues?...

--Nous en avons bien fait trente millions...

--C'est vrai, mais les conditions n'taient pas les mmes.

--Qu'importent les conditions  des hommes comme nous.

--Serais-tu donc prt  tenter l'aventure?

--Absolument, je commence  avoir la nostalgie du boulevard
Montparnasse... et puis,  te dire vrai, la conversation du vieil
Ossipoff n'a rien de distrayant... Fdor Sharp me rpugne; quant  Mlle
Slna, elle est bien charmante, cela, je suis oblig de le
reconnatre... malheureusement, elle est ta fiance et cette situation
de bourreau futur...

--Alcide! grommela Gontran en fronant les sourcils...

--Que veux-tu, mon cher, c'est plus fort que moi; je dteste cette
institution qu'on nomme le mariage et j'ai la femme en suprme horreur;
donc, je le rpte, Mlle Slna qui, en toute autre circonstance, me
serait peut-tre sympathique, me porte pouvantablement sur les nerfs,
du moment que tu dois l'pouser un jour ou l'autre... Ma conclusion est
que je suis tout dispos  accompagner sir Jonathan et  tenter de
rejoindre mon gte.

--Mais je suis perdu! s'exclama involontairement M. de Flammermont, tu
sais bien que, sans toi...

Par prudence, il n'acheva pas sa phrase.

--En ce cas, viens avec nous, rpliqua l'ingnieur.

--Abandonner Slna!... Y songes-tu?

--Dcide le vieil Ossipoff  nous accompagner.

--Tu le connais, et tu sais bien qu'il n'y consentira jamais avant
d'avoir accompli le voyage circulaire qu'il s'est propos.

--En ce cas, lche le pre et enlve la fille.

Gontran eut un haut-le-corps magnifique.

[Illustration]

--Je suis un honnte homme, rpondit-il avec dignit.

Fricoulet eut un geste d'impatience.

--Eh! grommela-t-il, tu ne peux pourtant pas nous contraindre  un exil
ternel... Il te plat de courir le monde cleste,  ton aise; mais ne
nous empche pas de profiter de cette occasion qui ne se reprsentera
peut-tre jamais plus, de revoir la mre-patrie...

Une perplexit terrible tait peinte sur le visage de M. de Flammermont.

--Songe, poursuivit l'ingnieur, qu'il n'y a pas de raison pour que
cette course au clocher prenne jamais fin... Quand il aura visit les
mondes connus, Ossipoff voudra passer aux mondes inconnus... Tout cela
prendra du temps, et, lorsqu'enfin il te sera loisible, en ce qui
concerne Slna, de passer du futur au prsent, vous serez tous deux
tellement vieux, tellement fatigus, que vous n'aspirerez plus qu' une
chose: l'ternel sommeil.

[Illustration]

Et, se croisant les bras comiquement:

--Entre nous, ton rle de perptuel fianc commence  devenir ridicule,
et il serait grand temps que M. le Maire arranget cette situation-l.

--Tu as raison, rpondit Gontran, la mine toute dconfite, parfaitement
raison... mais comment faire?

--Prendre toutes nos dispositions en vue du dpart... et, au dernier
moment, nous agirons.

--De quelle faon?

--Cela, on ne peut encore le savoir... tout dpendra des
circonstances;... pour l'instant, ce n'est pas de cela qu'il s'agit,
mais du moyen  employer pour nous en aller d'ici.

--Et ce moyen, est-ce que tu l'as?

[Illustration]

--Presque.

Le jeune comte et Farenheit s'approchrent curieusement de l'ingnieur.

--Quel est-il? demandrent-ils simultanment.

--Un ballon.

Un double cri de surprise rpondit  ces deux mots.

--Vous n'y pensez pas, dit aussitt l'Amricain; partir d'ici en
ballon!... Franchir, en ballon, deux millions de lieues  travers
l'espace, c'est insens!

L'ingnieur les considrait tous les deux avec calme.

--Pourquoi, insens! rpliqua-t-il; comme je vous l'ai dit tout 
l'heure, la queue de la comte qui nous porte va,  un moment donn,
s'tendre jusqu' la Terre... une fois dans l'atmosphre terrestre, il
nous suffira d'ouvrir la soupape pour mettre le pied sur notre plante
natale.

[Illustration]

Gontran, bouche be et les yeux carquills, coutait parler son ami,
croyant  une mystification.

--Mais, dit-il aprs un instant de rflexion, en admettant que la route
dont tu nous parles  travers l'espace nous soit ouverte... c'est le
ballon qui nous manque.

--Et notre sphre de slnium, la comptes-tu pour rien?

Cette fois, l'ahurissement de M. de Flammermont fut complet.

--Quoi! s'cria Farenheit, vous pensez  utiliser cette machine de
mtal?

--Pourquoi pas? Le poids de la sphre, comparativement  son volume, est
pour ainsi dire nul, et une fois pleine de gaz, elle sera de force 
transporter jusqu' Paris ou  New-York, tous les voyageurs qui se
confieront  elle.

--Du gaz, du gaz... rpta sir Jonathan en hochant la tte, je voudrais
bien savoir o vous avez la prtention d'en trouver?

--Je n'ai point cette prtention, mais tout simplement l'intention de le
fabriquer.

Tout en parlant, il avait tir de sa poche son invitable carnet et, sur
l'une des pages, il crayonnait rapidement.

--Voil, dit-il enfin, le calcul que j'tablis en tenant compte de
l'intensit de la pesanteur  la surface du monde o nous nous trouvons:

Poids de la sphre de slnium: 400 kilogrammes

Poids de 6 voyageurs: 300 kilogrammes

Appareillage, corderie, nacelle, etc.: 250 kilogrammes

Bagages, vivres, instruments, etc.: 250 kilogrammes

Total: 1,200 kilogrammes

Notre sphre, poursuivit l'ingnieur, mesure exactement 10 m 50 de
diamtre ou 630 mtres cubes de capacit. En la remplissant d'hydrogne
pur, qui, par suite de la grande densit de l'atmosphre qui nous
entoure, a une force ascensionnelle de 2 kilogrammes et demi, nous
disposerons d'une force suffisante pour nous enlever tous avec une
rupture d'quilibre plus que suffisante pour nous permettre d'atteindre
notre but.

--Quelle sera cette diffrence d'quilibre? demanda Gontran.

--Celle de la sphre remplie d'hydrogne pur, toute arrive, et prte 
partir avec le poids de l'air dplac. Elle ne sera pas moins de 300
kilogrammes.

--Allons, tu as rponse  tout, dit M. de Flammermont, il n'y a plus
qu' se mettre  l'ouvrage.

--Et cela le plus tt possible, car bien que nous ayons trois mois
devant nous, nous n'avons, cependant, pas un moment  perdre.

--Trois mois! s'cria Farenheit d'un ton dsappoint, il me va falloir
supporter, pendant trois mois encore, la triste et rpugnante mine de ce
Sharp du diable!

--Que voulez-vous, sir Jonathan, il faut vous armer de patience.

--Si vous saviez comme les doigts me dmangent d'tre  porte de ce
misrable et de ne pas les nouer autour de sa gorge!... Srieusement,
vous pensez qu'il n'y aurait pas moyen de sortir d'ici avant l'poque
que vous venez de dire?

--J'ai parl de trois mois, et c'est assurment le minimum du temps que
mettra la comte pour atteindre l'orbite terrestre... heureusement pour
nous, d'ailleurs, car nous ne serions pas prts.

--Pas prts! s'exclama Gontran... mais, en trois mois on fait bien des
choses.

--Nous n'avons pas trois mois, reprit Fricoulet, car il faut en dduire
tout le temps pendant lequel nous allons tre obligs de nous enfouir
dans le sol, pour fuir l'incendie solaire,... avant quelques jours, il
nous sera impossible de rester o nous sommes... et nous devrons
demeurer terrs jusqu' ce que la comte, ayant pass  son prihlie,
ait repris le chemin de l'aphlie. Alors, seulement, nous commencerons
nos travaux... est-ce convenu ainsi?

--C'est convenu!

[Illustration]

Et en signe d'alliance, les trois hommes se serrrent la main.

--Surtout, pas un mot de tout ceci  qui que ce soit... mme  Mlle
Slna!

Gontran rougit lgrement:

--Je serai muet comme une carpe!

Quand ils remontrent au campement, la fille d'Ossipoff avait dj
rejoint sa couchette.

En haut, sur la plate-forme de l'observatoire, on entendait le vieux
savant qui discutait  haute voix avec Fdor Sharp:

[Illustration]

--Soit, mon cher collgue, disait ce dernier d'une voix pre, je me
rends  vos raisons; j'admets que les protubrances solaires sont
produites par des masses gazeuses incandescentes; mais quelle force les
projette ainsi sur les rgions suprieures?... sur ce point, je crois
que vous serez d'accord avec moi en attribuant ces phnomnes  la
lgret spcifique!

--Point du tout, point du tout, rpliqua Ossipoff, ces phnomnes ne
sont autre chose que de vritables ruptions dues  une force propulsive
qui prend naissance dans le Soleil lui-mme! Comment expliquer autrement
les protubrances?... si ces dernires taient dues seulement  la
lgret des gaz, ceux-ci s'lveraient en ligne droite, purement et
simplement... ce que je dis l vous semble-t-il logique?

Sharp poussa une sorte de grognement qui pouvait,  la grande rigueur,
passer pour un acquiescement.

--Quant  l'origine des masses d'hydrogne ainsi projetes, reprit
Ossipoff, je ne puis admettre qu'elles proviennent du Soleil lui-mme,
comme vous l'affirmiez tout  l'heure.

--Et la raison, s'il vous plat?

--Les raisons, voulez-vous dire, elles sont au nombre de deux: la
premire, c'est que le volume du Soleil s'en irait diminuant, puisque le
nombre des ruptions atteint, par jour, une moyenne de deux cents, la
seconde, c'est que l'atmosphre ambiante s'accrotrait indfiniment par
suite de l'adjonction de ce gaz qui y arrive de toutes parts.

--Alors, quelle est votre opinion, mon cher collgue?

--C'est que, par suite d'un phnomne que nous ne pouvons nous expliquer
encore, les masses gazeuses projetes par le Soleil retombent  sa
surface pour tre projetes de nouveau et retomber encore.

--Et ainsi jusqu' la consommation des sicles, repartit Fdor Sharp
d'une voix railleuse.

[Illustration]

--Ni plus ni moins que le jet d'eau du bassin des Tuileries, chuchota
Gontran  l'oreille de Fricoulet.

Celui-ci le fit taire d'un coup de coude afin d'entendre la rponse de
l'ex-secrtaire perptuel:

--Vous comprenez bien, mon cher collgue, disait-il, que votre argument
tir de la diminution de la masse solaire ne peut se soutenir un seul
instant, l'hydrogne contenu dans l'intrieur du Soleil est soumis  une
pression si formidable et, d'autre part, il y occupe un espace si
considrable, que d'ici que les ruptions par lesquelles il reconquiert
sa libert aient dgonfl l'astre central, il s'coulera des millions et
des millions de sicles.

--Alors, qu'arrivera-t-il?

--Il arrivera, sans doute, que le Soleil s'teindra, comme, sans doute,
avant lui, se sont teints bien d'autres soleils, la nature n'est pas
immuable, mon cher collgue, c'est l'ternelle transformation qui fait
l'ternelle vie.

Ossipoff demeura un moment silencieux.

[Illustration]

Puis les deux jeunes gens entendirent un petit clappement de langue
impatient suivi de ces mots prononcs d'un ton sec:

--Il se fait tard, si nous allions prendre quelque repos?

-- votre aise, mon cher collgue, rpondit doucereusement Fdor Sharp.

Les deux jeunes gens n'eurent que le temps de se jeter sur leur hamac;
dj les pas des savants rsonnaient dans l'escalier.

--Dis donc, fit l'ingnieur en se penchant vers M. de Flammermont, il me
semble que ton futur beau-pre vient de se faire coller.

--Il n'en sera que plus grincheux demain; gare  moi.

--Je crois que tu feras bien de repasser tes _Continents clestes_,
riposta Fricoulet.

--Nous verrons cela quand il fera jour... pour le moment, je tombe de
sommeil, bonsoir.

Et M. de Flammermont ne tarda pas  s'endormir, pour rver que le ballon
de slnium, qui l'avait emport  travers l'espace, venait s'abattre
sur l'hippodrome de Longchamp, le jour du Grand Prix.

[Illustration]




CHAPITRE XIII

LE BALLON DE SLNIUM

[Illustration]


DS le premier jour de leur rconciliation, Mickhal Ossipoff et Fdor
Sharp avaient tabli entre eux un roulement pour que, pas un instant,
les phnomnes clestes ne restassent sans tre observs.

Donc le surlendemain de la scne que nous venons de rapporter, Sharp,
juch sur la plate-forme de l'observatoire, faisait son quart
astronomique lorsque, soudain, il poussa un grand cri.

Aussitt, tous les membres de la petite colonie, abandonnant leurs
occupations, se prcipitrent vers l'escalier et, en moins de quelques
minutes, entourrent l'ex-secrtaire perptuel.

Celui-ci, les membres agits d'un tremblement nerveux, cramponn des
deux mains  la lunette, conservait l'oeil coll  l'objectif, sans se
soucier aucunement des questions qu'on lui adressait.

[Illustration]

Enfin, l'empoignant  bras le corps, Fricoulet l'arracha de l'instrument
en grommelant:

--Ah ! vous moquez-vous? qu'est-ce que signifie ce cri que vous venez
de pousser et qui nous a fait accourir?

--On ne drange pas les gens pour rien! gronda l'Amricain.

Sharp qui se dbattait, russit  s'chapper des mains qui le
retenaient:

--Le Soleil! le Soleil! balbutia-t-il.

Et il courut reprendre sa place  la lunette.

Ossipoff, saisi d'un pressentiment, sauta sur la jumelle marine que
Farenheit portait constamment en sautoir et la braqua sur l'astre
flamboyant.

--Grand Dieu! exclama-t-il.

Puis il se tut, tout entier  sa contemplation.

Ce que voyant, Fricoulet se jeta par les degrs et remonta, arm de
l'une des lunettes de rechange trouves dans l'obus de Fdor Sharp.

Quelques instants aprs, toute la colonie tait installe sur la
plate-forme, contemplant le Soleil, les uns  l'aide d'un tlescope, les
autres avec une jumelle, ceux-ci avec une longue-vue, et tous, muets,
haletants, fixs dans une immobilit stupide, ils demeurrent l.

C'est qu'en vrit, le spectacle qui s'offrait  eux tait fantastique.

[Illustration]

Il semblait que tout le nimbe occidental du Soleil et clat soudain et
que des flancs de l'astre un incendie formidable et t projet dans
l'espace: c'taient comme des tourbillons de flammes dans lesquels
luisaient avec une intensit merveilleuse des fuses, longues de
plusieurs milliers de kilomtres.

Peu  peu, cependant, l'ruption parut se calmer, les flammes
diminurent d'clat, et il ne resta bientt plus, flottant  24,000
kilomtres de la surface solaire, qu'une masse gazeuse lgrement
irise, haute d'environ 88,000 kilomtres sur une longueur de 160,000;
cette masse paraissait tranquille, immobile mme et elle tait rattache
 la surface solaire par trois ou quatre colonnes verticales, brillant
d'un clat trs vif et animes, au contraire, d'un grand mouvement.

[Illustration]

Tout  coup, sans qu'aucune perturbation antrieure l'et fait prvoir,
il se produisit, venant de la masse solaire, une pousse formidable,
titanesque; la nue gazeuse se dchira, se disloqua, s'parpilla dans
l'espace en effilochures brillantes qui s'levrent, en moins de dix
minutes, jusqu' trois cent mille kilomtres de hauteur.

Au fur et  mesure qu'ils s'levaient, ils diminuaient de dimension et
d'clat pour se fondre dans l'espace, comme des bulles de savon qui se
crvent, et bientt il ne resta plus, pour rappeler le souvenir de ce
merveilleux feu d'artifice, que quelques flocons nuageux, avec, prs de
la chromosphre, des flammes basses un peu plus brillantes.

[Illustration]

Mais bientt, de la surface solaire, sortit un nuage enflamm, de
petites dimensions d'abord, mais qui s'accrut rapidement jusqu' des
proportions considrables; alors, des flancs de ce nuage jaillirent des
gerbes de flammes qui commencrent par rouler tumultueusement les unes
sur les autres, comme si elles n'eussent point eu d'quilibre, puis,
soudain, une dernire pousse solaire, plus violente, sans doute, que
les prcdentes, les fit s'lever  une hauteur de 80,000 kilomtres;
une fois l, elles s'vanouirent.

Longtemps encore, les Terriens attendirent, esprant que cette admirable
vision, allait apparatre de nouveau  leurs yeux blouis.

Mais le disque solaire avait repris son aspect ordinaire et rien, dans
la chromosphre, ne faisait prsumer une nouvelle ruption; cependant,
ils demeuraient muets, immobiles, sous le charme de ce magnifique
spectacle.

Fricoulet, le premier, rompit le silence:

--Ma parole! s'cria-t-il d'une voix encore tremblante d'motion, cela
seul vaut le voyage.

[Illustration]

--Enfonces les _Mille et une Nuits!_ dit  son tour Gontran en se
frottant les yeux tout pleins de l'blouissement de ce panorama
ferique.

Farenheit, lui-mme, ordinairement rfractaire aux choses clestes,
paraissait en proie  une agitation dont il n'tait pas coutumier.

--Enfin, exclama Slna en menaant du doigt l'Amricain, enfin, sir
Jonathan, je vous aurai vu donc une fois empoign.

--Empoign! moi! rpliqua le Yankee en se redressant sous ce mot comme
sous une injure; vous faites erreur, miss Slna, je ne suis nullement
empoign..., je regrette seulement qu'on ne puisse organiser des trains
de plaisir de New-York pour la banlieue du Soleil; on ferait un argent
fou.

Fricoulet clata de rire.

--On voit, dit-il, que vous n'avez pas de capitaux engags dans les
chutes du Niagara,... car les ruptions solaires leur feraient, je
crois, une srieuse concurrence.

Mickhal Ossipoff et Fdor Sharp, pendant ce temps, s'occupaient 
mettre au net les notes algbriques prises succinctement au cours de
leurs observations.

[Illustration]

--Eh bien? dit tout  coup Ossipoff aprs avoir vrifi ses calculs une
dernire fois.

--Eh bien? rpta interrogativement Fdor Sharp en cessant d'crire,
quels rsultats avez-vous, mon cher collgue?

--Si je ne me trompe, mon cher collgue, rpondit  son tour le pre de
Slna, je trouve pour la premire phase des phnomnes, c'est--dire
pour cette sorte de nue gazeuse qui s'tendait sur le nimbe solaire,
2'' de hauteur sur 3'15'' de longueur... est-ce bien cela?

--C'est bien cela, rpondit l'autre d'un ton mielleux, furieux, au fond,
de n'avoir pu prendre en dfaut son confrre en science astronomique.

--Puis, continua Ossipoff, pour la seconde phase, j'ai cru constater que
chacun des dbris mesuraient 16'' de longueur sur 2  3'' de largeur...

Il s'arrta, attendant une approbation de Sharp mais celui-ci demeura
muet.

Alors le vieillard termina en ajoutant:

--Enfin, la plus grande hauteur  laquelle ont t, suivant moi,
projets les dits dbris, est de 7'49''.

Sharp ferma son carnet de notes, en le faisant claquer bruyamment,
pendant qu'Ossipoff fermait le sien sans bruit, avec un petit sourire
railleur sur les lvres.

--Messieurs, dit alors Farenheit en s'avanant vers eux, certes tous les
calculs auxquels vous venez de vous livrer ont un indniable intrt,
mais il serait,  mon avis, non moins intressant de vous occuper des
moyens  employer pour sauvegarder nos jours durant le prihlie du
monde qui nous porte.

Et avant que l'un des deux savants et pris la parole, M. de Flammermont
ajouta d'un ton grave:

--Si mes calculs sont exacts, nous allons passer  230,000 lieues
seulement de l'astre central, c'est--dire  une distance 160 fois plus
petite que celle qui le spare de notre plante natale et notre
situation sera la mme que si nous avions  supporter, sur Terre, par
une journe du mois d'aot, la chaleur, non pas de 160 soleils, mais la
chaleur de ce nombre de soleils lev au carr, c'est--dire 25,600.

Farenheit poussa un grognement terrifi:

--Brrrr, vos calculs me font froid!

L'ingnieur ne put s'empcher de sourire.

--Quoique rendant exactement votre impression, votre expression est
lgrement impropre, sir Jonathan; car un globe de fer d'un volume gal
 celui de la Terre et lev  une semblable temprature, mettrait
cinquante mille ans  se refroidir.

--_By God!_ grommela l'Amricain, en ce cas, il me faut renoncer 
revoir jamais New-York.

--Pourquoi cela?

--Pour trois raisons; je ne suis point en fer, je n'ai pas le volume de
la Terre et je n'ai pas cinquante mille ans  vivre.

Et il jetait sur les savants un regard dsespr.

--Hein! mon cher collgue, dclara d'un ton narquois Fdor Sharp, et
votre thorie sur l'habitabilit universelle, que devient-elle dans le
cas prsent?... elle me semble lgrement compromise.

Ossipoff haussa les paules.

--Si vous voulez avoir mon avis, cher collgue, rpondit-il, le voici:
tant donn la rapidit avec laquelle notre comte court sur son orbite,
plus de 500 kilomtres par seconde, j'ai la persuasion qu'en dpit de la
fournaise qu'elle va traverser, elle n'aura pas le temps de recevoir une
chaleur bien profonde... sa surface peut-tre aura  souffrir; mais en
prenant quelques prcautions...

--Hum! fit Sharp en hochant la tte d'un air de doute.

[Illustration]

--Rappelez-vous, mon cher collgue, la comte de 1843, repartit le
vieillard; ce n'est pas  une distance de 230,000 lieues, comme nous
allons le faire, qu'elle a contourn le Soleil, mais bien  31,000
lieues seulement. Or, comme nous l'a prouv l'admirable phnomne auquel
nous venons d'assister, les matriaux enflamms que l'astre central
rejette de son sein sont lancs parfois  une hauteur qui atteint
jusqu' 80,000 lieues, il a donc fallu que cette comte traverst ce
brasier qui, suivant les prvisions de la science, aurait d la
consumer, la volatiliser, l'anantir... eh bien! elle est sortie de l
absolument intacte et nullement drange dans son cours.

--Les comtes sont, sans doute, de la race des salamandres, murmura
Gontran.

Le nez de Fdor Sharp s'tait dmesurment allong.

Puis l'ex-secrtaire perptuel leva les bras au ciel et dclara, d'un
ton rogue, qu'il entendait dgager sa responsabilit de tout ce qui
allait advenir.

--Il est bien bon, grommela Farenheit; ce n'est pas ma responsabilit
seulement que je voudrais dgager, c'est moi-mme.

--Soyez tranquille, sir Jonathan, fit Fricoulet qui avait entendu la
rflexion de l'Amricain, mon ami Gontran a trouv un moyen excellent,
je crois, pour nous mettre  l'abri des rayons solaires.

--Moi! voulut dire le jeune comte.

D'un coup de coude discrtement appliqu dans les ctes, l'ingnieur lui
imposa silence.

--Nous allons transporter dans l'obus tout ce que contient la sphre,
puis nous pousserons l'obus sur la surface de l'ocan, dans lequel nous
vous avons repch, jusqu' ce que la sonde nous donne une profondeur
suffisante... ensuite, nous nous enfermerons dans le projectile que
notre poids fera couler  pic et nous attendrons, ainsi submergs, que
la comte, aprs avoir contourn le disque solaire, ait pris le chemin
de son aphlie.

--C'est fort joli, s'cria Ossipoff, mais nos observations
astronomiques?

--Ah! pour cela, dit plaisamment l'ingnieur, vous devrez remiser vos
instruments pendant quelques jours.

[Illustration]

Sharp se croisa les bras.

--Alors, bougonna-t-il, nous serons venus de si loin en pure perte! cela
n'est pas possible.

--coutez donc, fit Gontran en lui mettant la main sur l'paule, libre 
vous de ne pas nous suivre et de vous faire volatiliser par le Soleil.

--Une belle mort, pleine de posie et qui n'est pas ordinaire, ajouta
Fricoulet en ricanant...

--C'est l un genre de suicide qui n'est pas  la porte de tout le
monde, dclara froidement sir Jonathan.

--Malheureusement, ajouta l'ingnieur, nous ne pouvons vous laisser
libre d'agir  votre guise... votre corps nous est utile.

--Utile! balbutia Sharp avec un tranglement dans la gorge!

Il croyait que ses compagnons, revenant sur leur parole, se proposaient
de le faire prir.

[Illustration]

--Oui, rpta Fricoulet, utile comme poids;  nous six, d'aprs les
calculs de M. de Flammermont, nous formons le poids strictement
ncessaire  l'immersion de l'obus... quelques kilogr. de moins et nous
n'irions pas  la profondeur ncessaire; vous voyez donc bien que vous
nous tes indispensable.

--Et qui plus est, ajouta Slna en souriant, vous n'avez pas le droit
de maigrir.

Gontran poussa soudain une lgre exclamation.

--Mais, pour sortir de l, comment ferons-nous? car,  un moment donn,
il nous faudra bien remonter  la surface.

[Illustration]

L'ingnieur eut de la main un geste lui recommandant de ne pas
s'inquiter.

--Souhaitons, dit-il, que nous ayons en effet,  remonter  la surface,
cela prouvera que toute la masse liquide qui doit nous protger contre
l'ardeur solaire, aura rempli son devoir jusqu'au bout et ne se sera pas
vapore.

--Et la sphre? demanda Farenheit, n'est-il pas  craindre qu'elle ne se
dtriore, leve  la temprature du fer rouge, il lui faudra peut-tre
plusieurs mois pour se refroidir, comment ferons-nous alors, pour nous
en servir?

--Bast! rpliqua Ossipoff, du moment que nous avons l'obus!

L'Amricain allait rpondre que l'obus ne pouvait pas remplacer la
sphre pour l'usage auquel celle-ci tait destine, mais Fricoulet lui
cloua la langue d'un coup d'oeil impratif.

--Dans la situation o nous nous trouvons, dit-il d'un ton indiffrent,
sait-on jamais si l'on n'aura pas besoin d'aucun des objets que nous
avons sous la main?... nous emporterons la sphre et nous l'immergerons
en mme temps que nous!

[Illustration]

Le jour mme, les Terriens s'occuprent des moyens  employer pour
transporter, au bord de la nappe liquide sous laquelle ils voulaient
s'enfoncer, tout ce qu'il leur importait de conserver.

En quarante-huit heures, ils eurent construit, avec des branchages, une
sorte de claie sous laquelle, en guise de roues, ils adaptrent, 
l'avant et  l'arrire, deux troncs d'arbre  peine quarris.

Des crampons de fer, fixs  la claie, se recourbaient en forme de
crochet pour pntrer dans les deux extrmits de ces troncs d'arbre et
former ainsi une sorte d'essieu autour duquel tournaient ces masses de
bois.

[Illustration]

La sphre, et tout ce qu'elle contenait, fut charge sur ce chariot
primitif, et les cinq hommes s'attelrent aux cordages de slnium
transforms en traits pour la circonstance.

Slna,  laquelle on proposa de monter sur la voiture improvise, s'y
refusa nergiquement, ne voulant pas augmenter encore la fatigue de ses
amis, tant dj assez dsole de ne pouvoir leur donner une aide
quelconque.

[Illustration]

Il fallut trois jours pleins ou plutt trois nuits,--puisqu'on se
reposait pendant que le Soleil dardait, sur la comte, ses traits de
feu,--pour atteindre le but du voyage. Mais, une fois l, les choses
marchrent rapidement: en quelques heures, le transbordement du mobilier
de la sphre dans l'obus fut termin, et l'obus lui-mme, tranant  sa
remorque la sphre de slnium, fut mis  l'eau et pouss au large.

Ce ne fut gure qu' deux lieues environ du rivage que la sonde indiqua
une profondeur de vingt mtres, profondeur estime ncessaire pour
mettre les Terriens  l'abri du rayonnement de la fournaise solaire.

[Illustration]

Grce  l'ingniosit de Fricoulet, l'embarquement se fit le plus
commodment du monde.

L'ingnieur avait eu l'ide de dvisser le hublot pratiqu  la partie
suprieure de l'obus et qui servait  clairer l'espce d'observatoire
tabli dans l'ogive du vhicule.

Slna qui, ne sachant pas nager, avait navigu assise sur la
plate-forme de la sphre, n'eut d'autre peine que de passer, au moyen
d'une planche jete comme un pont volant, de la plate-forme au hublot.

Aprs elle, les Terriens montrent successivement, par une chelle de
corde, jusqu' l'ouverture par laquelle ils disparaissaient dans les
flancs de l'engin.

Quand il ne resta plus que Fricoulet, le bord du hublot affleurait  la
surface de la nappe liquide, si bien qu'il suffit  l'ingnieur de
piquer une tte dans l'intrieur de l'obus o il tomba entre les bras de
Gontran et de Farenheit, pendant qu'Ossipoff et Sharp, prts  la
manoeuvre, revissaient le hublot.

[Illustration]

Tout cela fut fait si rapidement que c'est  peine si l'on emmagasina
une vingtaine de litres.

--Ouf! s'cria Fricoulet en enlevant son _respirol_ aprs avoir tourn
le robinet  air, les choses ont march comme sur des roulettes.

--Crois-tu que nous enfonons? demanda Gontran.

--Pour qu'il n'en ft pas ainsi, il faudrait que tes calculs fussent
faux, rpliqua l'ingnieur, et heureusement, ils sont exacts, comme tu
peux t'en convaincre.

Par les hublots, en effet, il tait facile de constater que l'on
s'enfonait et mme que la descente s'oprait rapidement.

Quelques minutes ne s'taient pas coules qu'un lger choc se
produisit.

--Nous voici arrivs, dclara Ossipoff.

--Singulire station de bains de mer, ne put s'empcher de dire Gontran;
durant les fortes chaleurs, nos compatriotes s'en vont planter leur
tente sur un rivage quelconque,  Trouville,  Dieppe, etc... nous
autres, plus raffins, la brise marine ne nous suffit pas... c'est au
fond de l'eau que nous allons chercher la fracheur.

Cette boutade ne trouva pas d'cho.

Ossipoff et Fdor Sharp taient plongs dans une de ces interminables
discussions scientifiques qui s'levait entre eux, au moindre mot,  la
moindre allusion.

Farenheit, puis par les nombreuses fatigues des jours prcdents,
somnolait sur le divan en attendant le repas que Slna s'occupait 
prparer.

Quant  Fricoulet, assis dans un coin, il alignait des chiffres.

M. de Flammermont touffa un billement sonore et, n'ayant mme pas la
ressource d'changer ses ides avec ses compagnons, il se rsigna 
suivre l'exemple de l'Amricain, c'est--dire  s'endormir.

Il fut rveill par un bruit de voix irrites:

--Je vous dis que si...

--Je vous dis que non...

--Ce que vous prtendez est absurde.

--Ce que vous soutenez n'a pas le sens commun.

[Illustration]

--Voyez mes calculs...

--Voyez les miens...

Gontran ouvrit les yeux et aperut,  deux pas de lui, nez  nez, les
yeux tincelants et la face congestionne, Ossipoff et Sharp qui
brandissaient, d'un geste menaant, leur carnet de notes.

Le jeune homme se leva, et courant  eux:

--Monsieur Sharp, je vous en conjure... mon cher monsieur Ossipoff, je
vous en supplie... par respect pour vous-mme... votre dispute de
savants...

Peu  peu, il les loignait l'un de l'autre; puis, quand ils furent hors
de porte et que son intervention parut les avoir un peu calms:

--Voyons, dit-il, quel est l'objet de votre discussion?

--La marche de la comte qui nous emporte.

Fricoulet releva la tte.

--Voil, dit-il, une discussion dont l'objet me parat bien prmatur...
car, si la chaleur solaire venait  volatiliser ladite comte...

Ossipoff secoua la tte, en signe d'nergique dngation.

--Les faits que j'ai signals tout  l'heure prouvent surabondamment
qu'il faut repousser cette ventualit.

--Fort bien, bougonna l'ingnieur qui reprit ses calculs.

--Donc, poursuivit Ossipoff, mon excellent collgue, M. Sharp, prtend
que l'orbite de la comte va couper l'orbe terrestre  une distance
d'environ deux millions de lieues de notre plante natale.

Fricoulet tressaillit et, quittant sa place, vint se mettre  ct de
Gontran.

--Et vous, demanda-t-il, que prsumez-vous donc, monsieur Ossipoff?

[Illustration]

--Que l'influence du Soleil sur le noyau comtaire se manifestera par
une dviation de l'orbite vers l'Occident, dviation que j'estime
environ  six millions de lieues.

Les deux jeunes gens poussrent une exclamation touffe, en mme temps
que derrire eux un juron furieux clatait.

--_By God!_ hurla Farenheit, ce n'est pas encore pour cette fois?

Le vieux savant regarda l'Amricain d'un air tonn.

--De quoi s'agit-il donc? demanda-t-il.

Puis, comme si l'attitude embarrasse et dconfite de Gontran et de
Fricoulet lui et soudain ouvert l'esprit:

--Eh! s'exclama-t-il, j'y suis... votre longue conversation de l'autre
soir... la sphre de slnium que vous avez tenu  conserver, en dpit
de son inutilit... parbleu! c'est cela mme; vous aviez form le projet
de gagner la terre en ballon, lorsque la comte vous mettrait 
proximit...

--Mais nous voulions vous emmener avec nous, monsieur Ossipoff, dclara
le jeune comte.

--Je n'en doute pas, mon ami, riposta en souriant le vieillard, et je
vous sais gr de vos bonnes intentions qui, heureusement, se trouvent
inutiles.

--Heureusement... murmura M. de Flammermont...  votre point de vue
peut-tre... mais au mien et  celui de Slna, c'est tout diffrent.

--Bast! rpliqua Ossipoff avec indulgence, vous n'en serez que plus
heureux plus tard... sans compter que vous ne m'avez pas laiss achever;
car si la perturbation apporte dans la marche de la comte par le
Soleil nous loigne de la Terre, par contre, elle nous rapproche de Mars
 moins de vingt mille kilomtres.

--Voil prcisment ce que je conteste, s'cria Fdor Sharp; il est
mathmatiquement impossible que la distance soit aussi minime...
autrement, il faudrait que nous passions entre Mars et ses satellites.

--Pardon, rpliqua Ossipoff, ce n'est pas de la plante Mars elle-mme
que je voulais parler, mais de son systme.

L'expression furieuse du visage de Sharp disparut aussitt.

--En ce cas, dit-il d'une voix radoucie, vous avez raison... du moment
que c'est du systme de Mars que vous parlez, mes calculs sont d'accord
avec les vtres.

Et, avanant la main, il serra celle que lui tendait Ossipoff.

Celui-ci ajouta:

--Heureuse inspiration que vous avez eue, mon cher Gontran, de conserver
la sphre en l'immergeant avec nous; car, elle nous mettra  mme de
quitter la comte et d'aborder, sinon sur Mars mme, du moins sur un de
ses satellites.

--Je me proposais, rpliqua le jeune homme, de la remplir de gaz
hydrogne.

--Excellente ide; grce  l'enveloppe mtallique du ballon, il nous
sera possible de conserver indfiniment notre gaz.

--Mais, cher pre, dit alors Slna, qui coutait depuis quelques
instants, le slnium n'est-il pas trop lourd pour le rle que vous
voulez lui faire jouer?

Ce fut Fricoulet qui, prvenant le vieillard, rpondit:

--Vous n'avez aucune crainte  concevoir, mademoiselle; la densit du
mtal ne prouve rien, puisque nous sommes sur un monde o la pesanteur
est de moiti moins intense qu' la surface de la Terre; en outre,
Gontran m'a racont que l'on avait fait en France, il y a de cela
quelques annes, un ballon tout en cuivre.

--Ce n'est pas possible! s'cria la jeune fille.

--Je vous demande pardon, mademoiselle; et mme l'aronaute qui a fait
cette exprience  Paris,--en 1845, je crois,--n'tait pas le premier
venu.

--C'est Dupuis-Delcourt, n'est-ce pas? demanda Ossipoff.

--Vos souvenirs sont exacts, cher monsieur, et c'est ce prcdent qui
avait donn  Gontran l'ide d'utiliser notre sphre de slnium, pour
nous rapatrier. Malheureusement, comme je vous l'ai dit tout  l'heure,
la comte ne nous porte nullement du ct de la Terre, mais bien du ct
de Mars ou plutt de son premier satellite, _Deimos_.

--Va donc pour _Deimos_, dit M. de Flammermont.

Et le jeune homme ajouta _in petto_:

--Ces Martiens, que l'on suppose arrivs au point culminant de la
civilisation, connaissent peut-tre l'institution du mariage... alors,
oh! Slna!...

Et, rendu tout joyeux par la perspective d'un prompt dnouement  sa
situation de sempiternel fianc, le jeune homme courut  la jeune fille
et lui baisa les mains avec transport.

Au bout de quinze jours de cette rclusion subaquatique, Ossipoff et
Fdor Sharp tant tombs d'accord--ce qui ne demanda pas moins de
quarante-huit heures de discussion acharne et aigre-douce--pour
dclarer que la comte courait sur le chemin de son aphlie, les
Terriens dcidrent de sortir de leur coquille.

Mais cette dcision tait plus facile  prendre qu' mettre  excution;
car, pour sortir du vhicule, il fallait que celui-ci ft remont  la
surface, et, pour ce faire, il fallait ncessairement que son poids ft
allg.

--Si vous le voulez bien, dit Farenheit  ses compagnons, c'est moi qui
vais dlester l'obus... je suis bon nageur, et une cinquantaine de
brasses par dessus la tte ne m'inquitent aucunement... j'arriverai
l-haut presqu'en mme temps que vous.

Cette proposition fut accepte; ainsi que l'on avait fait, lorsqu'il
s'tait agi de couler  pic, grce  l'introduction de Fricoulet dans le
projectile, Ossipoff et Sharp saisirent le hublot, prts  le dvisser
au signal convenu.

Quant  Farenheit, la tte enveloppe de son _respirol_, il se plaa
juste au-dessous du hublot, les jarrets ploys pour les dtendre lorsque
le hublot dcouvrirait l'ouverture ncessaire  son passage.

Enfin, Gontran donna le signal, et le hublot,  peine ouvert,
l'Amricain, lanc par une contraction violente des muscles, fila comme
une flche.

Puis l'ouverture fut bouche hermtiquement.

--Hein! s'cria Fricoulet triomphalement, pas une goutte d'eau! je pense
que voil une belle manoeuvre.

Ossipoff et Sharp se regardaient tonns.

--Trop belle,  mon avis, murmura le premier des deux savants.

--Trop belle, galement au mien, dit  son tour le second; il y a
l-dessous quelque mystre.

--D'autant plus, s'cria Slna, que nous ne bougeons pas du tout, c'est
 croire que sir Jonathan ne pesait pas plus qu'un bonhomme de
baudruche.

--C'est ma foi vrai! s'exclama Gontran en se prcipitant  l'un des
hublots percs latralement dans la cloison du vhicule.

 peine y fut-il, qu'il poussa cette exclamation stupfaite:

--Plus d'eau!

--Plus d'eau! rptrent comme autant d'chos les voix des Terriens en
apercevant autour de l'obus, aussi loin que pouvait s'tendre la vue,
comme un ocan de poussire noire qui miroitait  la douce clart de
Vnus.

Puis, du mme mouvement, tous firent volte-face et se considrrent d'un
air ahuri.

--Ah ! qu'est-ce que cela veut dire? demandrent ensemble Fdor Sharp
et Gontran de Flammermont.

--Tout simplement ceci, rpliqua Fricoulet, c'est que, suivant nos
prvisions, la chaleur solaire,  la distance prihlie, a t telle que
la masse liquide, au-dessous de laquelle nous nous tions immergs,
s'est volatilise et que nous reposons actuellement sur le fond mme de
la mer comtaire dont l'vaporation nous a empchs d'tre rtis.

--Cette explication me parat tre la seule plausible, dit Ossipoff.

--En tout cas, ajouta Slna, il est certain que nous pouvons sortir
d'ici  pied sec.

Tout  coup, Fricoulet s'cria:

--Et ce pauvre Farenheit que nous oublions... qu'est-il devenu?

En un clin d'oeil, les Terriens eurent endoss leurs _respirols_ et
ouvrant le _trou d'homme_, s'lancrent au dehors.

Gontran, qui marchait en tte, pensa trbucher contre le corps de
Farenheit tendu sur le sol, sans mouvement.

[Illustration]

Avec l'aide de Fricoulet, il le souleva et le transporta dans
l'intrieur de l'obus; l, on lui enleva son casque et on constata au
front une profonde entaille par laquelle le sang coulait abondamment.

[Illustration]

--Ce n'est rien, dclara l'ingnieur en appliquant sur la blessure une
bande de toile imprgne d'arnica... dans quelques instants, il va
certainement revenir  lui.

--Mais comment cela a-t-il pu lui arriver? interrogea Slna.

--De la manire la plus simple du monde; il s'est lanc, par le hublot,
de toute la force de ses jarrets; mais au lieu de rencontrer la masse
liquide qui devait le soutenir jusqu' la surface, il n'a rencontr que
le vide et il aura piqu une tte sur le fond mme de l'ocan comtaire.

--C'est cela mme, mon cher Fricoulet, balbutia d'une voix un peu
affaiblie, le bless qui ouvrait les yeux en ce moment.

Puis se frottant les yeux, il ajouta d'un ton plus nergique:

--_By God!_ quel choc!... j'en ai vu, comme vous dites en France,
trente-six mille chandelles.

--Allons! fit Gontran en lui tendant un verre de porto, voil qui va
vous remettre tout  fait.

D'un trait, l'Amricain lampa le contenu du verre; ensuite sautant sur
ses pieds:

--Maintenant,  l'ouvrage! dclara-t-il.

Chacun remit son _respirol_ et l'on commena immdiatement les
prparatifs du dpart.

On s'en fut chercher, l o on l'avait laiss avant l'immersion, le
grossier chariot sur lequel on avait amen la sphre de la colline
mercurienne et on le roula jusqu'au point o avait t immerg l'obus de
Sharp.

Ensuite, l'obus et la sphre furent chargs sur le chariot, et
lentement, pniblement, les Terriens reprirent le chemin de leur premier
campement.

Mais  chaque pas, c'taient des surprises nouvelles, causes par la
transformation totale du paysage: l, o quinze jours auparavant ils
avaient travers une plaine, il leur fallait maintenant gravir une
colline;  leur gauche o s'levait, auparavant, une chane de montagnes
aux pics tincelants, le sol semblait avoir t nivel comme par la
hache d'un gant;  droite, au contraire, o le sol, dprim, se
creusait en entonnoir, se dressait  prsent un pic monstrueux; ici, ils
avaient d traverser une sorte de marais fangeux qui, maintenant,
compltement dessch, tait transform en une profonde fondrire pleine
d'un poussier noirtre et aveuglant; l, au contraire, o ils avaient
prcdemment march  pied sec, avait jailli une source, coulant 
pleins bords dans un lit tout nouvellement creus.

--Pourvu, pensa Fricoulet, que notre colline ne se soit pas, elle aussi,
transforme, volatilise, vapore... voil qui pourrait compliquer
singulirement les choses.

Heureusement cette crainte tait vaine et lorsqu'ils arrivrent, aprs
dix jours d'efforts insenss, en vue de leur ancien campement, ils
retrouvrent tout dans l'tat o ils l'avaient laiss; le lit du
ruisseau, cependant, tait  sec et quant aux arbres de la fort,
desschs, calcins, ils dressaient dans l'espace leurs rameaux noircis
et dpouills.

--Parbleu! s'cria Gontran en enlevant enfin son _respirol_, voil
encore une farce de son excellence le Soleil... c'est du charbon de bois
sur pied que voil.

Ds le lendemain, on se mit  l'ouvrage  l'effet de prparer la sphre
de slnium au nouveau rle auquel on la destinait.

[Illustration]

Pendant que Gontran et Fdor Sharp transformaient le plancher de
l'ancienne logette en soupape destine  tre adapte  la partie
suprieure du ballon mtallique, Ossipoff fabriquait, avec une sorte de
plante qui croissait sur la colline mercurienne, une nacelle, assez
vaste pour les contenir tous et cependant d'une lgret surprenante.

De son ct, Fricoulet ne demeurait pas inactif; avec l'aide de
Farenheit, il construisit un tonneau gigantesque, espce de foudre d'une
contenance de 2,000 litres, lequel fut cercl au moyen de la plante qui
servait  la fabrication de la nacelle; il fut rempli de minerai de fer
mtallique dont l'ingnieur avait trouv un gisement non loin de la
colline sur laquelle les Terriens taient rfugis; deux autres
tonneaux, de dimension moindre, furent galement fabriqus et runis au
premier par des allonges de toile enduites de gutta-percha; ils devaient
servir de laveurs du gaz.

[Illustration]

Cela fait, il fallut s'occuper de la fabrication de l'acide sulfurique
ncessaire  la dcomposition du fer.

Tandis que Gontran et Sharp ayant fini leur tche transformaient en
citerne tanche une excavation propice, Fricoulet,  l'aide d'un
insolateur Pifre retrouv dans l'obus, distillait le liquide trange
existant  la surface de la comte; en peu de temps, la citerne fut
remplie d'eau en quantit suffisante pour que l'on pt s'occuper de la
fabrication du gaz.

[Illustration]

Non loin de l, Fricoulet, toujours fureteur, avait dcouvert un
gisement de schistes pyriteux; il fit griller ces ppites au contact de
l'air, ce qui lui donna une certaine quantit de sulfate de fer
cristallis qu'il introduisit dans des cornues de terre places sur un
feu vif et mises en relation avec des ballons de verre...

Sous l'influence de la chaleur, le sulfate de fer se dcomposa, l'acide
sulfurique se condensa dans les ballons et il ne demeura plus, dans les
cornues, que du colcothar ou _rouge d'Angleterre_, rsidu de la
fabrication.

Un immense baquet de bois, construit de la mme faon que le tonneau,
fut rempli de cet acide et mlang de deux fois son poids d'eau
distille. Aprs quoi, pour obtenir l'hydrogne, il suffit de mettre ce
mlange en contact avec le minerai de fer du tonneau.

[Illustration]

Tout ces prparatifs avaient demand prs de deux mois, deux mois de
travail acharn pendant lesquels, la patience et l'habilet des
Terriens, plus que leurs forces, furent mises  une rude preuve, deux
mois, pendant lesquels les tudes astronomiques furent laisses de ct
au point qu'une araigne aurait pu tisser sa toile sur l'objectif de la
lunette...

Aussi l'tonnement de Gontran fut-il grand, lorsqu'un soir, braquant
l'instrument sur l'espace, il aperut sa plante natale avec ses
continents bizarrement dcoups, les taches sombres de ses ocans,
l'apparence blanchtre de ses neiges polaires et ses volutes de nuages
s'allongeant dans l'atmosphre. Il poussa un profond soupir.

--Qu'as-tu donc? lui demanda Fricoulet qui s'tait approch de lui.

[Illustration]

Alors, tendant d'un geste tragique sa main dans la direction de la
Terre, M. de Flammermont rpondit:

--Hlas! n'est-ce point l que se trouve cet officier municipal devant
lequel j'aspire  comparatre en compagnie de ma chre Slna?

L'ingnieur se prit  ricaner.

--Eh! eh! ne trouves-tu pas que l'atmosphre qui entoure la Terre
affecte les teintes tricolores de l'charpe dudit officier municipal!...
c'est le supplice de Tantale.

[Illustration]

Grandeur compare du Soleil vu de Mercure et vu de la Terre.[7]

Et il ajouta:

--Nous avions dj Mignon aspirant au ciel voici maintenant Gontran
aspirant au maire.

Sans doute, l'ingnieur aurait-il continu longtemps de la sorte, s'il
n'avait t interrompu par la voix d'Ossipoff.

--Monsieur Fricoulet, dit le vieillard, dans quarante-huit heures, il
faudra nous prparer au dpart, combien croyez-vous qu'il faille de
temps pour l'emmagasinage du gaz dans la sphre?

--Quarante-huit heures, prcisment, monsieur Ossipoff, rpondit le
jeune homme, aprs avoir rflchi quelques instants.

--Il faudrait alors vous y mettre de suite,... car je vous le rpte, le
moment approche o il nous faudra partir d'ici.

Deux jours aprs, la sphre, remplie d'hydrogne  l'aide d'une pompe 
double effet, aspirant l'air atmosphrique et le remplaant ensuite par
le gaz, se balanait, au sommet de la colline, contenue dans une sorte
de rsille  larges mailles forme des filins de slnium qui
rattachaient primitivement la logette au parachute;  l'extrmit de
cette rsille, la nacelle tait fixe, pleine de pierres, pour empcher
l'appareil de s'envoler dans l'espace.

Pendant que ses compagnons s'occupaient  emmnager dans l'esquif arien
tout ce qui leur fallait emporter, Ossipoff, l'oeil riv  sa lunette,
sondait l'immensit cleste.

[Illustration]

Tout  coup, un clappement de langue impatiente lui chappa, qui attira
l'attention de Fricoulet.

--Qu'y a-t-il? demanda l'ingnieur.

--Il y a que Deimos n'est pas l...

[Illustration]

--Fichtre, son papa, le professeur Hall, se serait-il donc tromp en
croyant le dcouvrir?... aprs tout, il se peut parfaitement que Mars
n'ait point de satellite.

Le vieillard secoua la tte, puis, en fronant le sourcil:

--Hall a bien vu, rpondit-il, et maintenant j'ai la cl du mystre,...
le satellite que nous cherchons est, en ce moment,  l'autre extrmit
de son orbite, cach par Mars et loign de nous, de plus de 40,000
kilomtres!

--Mais alors, que faire? demanda Gontran.

Ossipoff demeura pensif.

--Il y aurait bien un moyen, dit-il enfin, ce serait de changer notre
plan, et au lieu de viser Deimos, de tenter d'aborder Phobos, dont
quelques milliers de kilomtres,  peine, nous spareront dans six
heures,... qu'en pensez-vous, monsieur de Flammermont?

Dans les circonstances graves, le vieillard renonait aux appellations
familires qu'il avait coutume d'employer vis--vis de son futur gendre.

--Mais, mon cher monsieur, rpondit le jeune comte, je ne puis
qu'approuver cette ide.

--D'autant plus, ajouta Fricoulet, que Phobos n'tant distant de Mars
que de 6,000 kilomtres, il nous sera plus facile d'enjamber du
satellite sur la plante.

Sans doute, le vieux savant allait-il se lancer dans quelques
explications complmentaires, mais le bruit d'une discussion clatant
tout  coup, entre Sharp et Farenheit, dtourna son attention et celle
des deux jeunes gens.

Il s'agissait d'un volumineux paquet, envelopp soigneusement dans de la
toile, que l'Amricain venait d'introduire dans la nacelle et que Sharp
voulait rejeter au-dehors, attendu, disait-il, qu'il ne se trouvait pas
sur la liste des objets  emporter.

--_By God!_ grommelait Farenheit, n'ai-je pas, tout comme les autres,
travaill  la construction de ce ballon, et n'ai-je pas le droit?...

[Illustration]

--Non, interrompit l'ex-secrtaire perptuel, vous n'avez pas le droit
de compromettre le succs de l'expdition par une surcharge inutile.

Le visage de Farenheit devint apoplectique.

--Inutile, rpliqua-t-il en grinant des dents; certes, oui, elle serait
inutile, cette surcharge, si vous ne m'aviez pas vol, dpouill, ruin,
ainsi que vous l'avez fait.

Sharp s'avana vers lui, les poings levs.

L'Amricain se mit en dfense.

Ossipoff intervint en ce moment.

--Voyons, dit-il, que se passe-t-il?

--Il se passe, rugit Farenheit, que cette canaille, dont les funestes
conseils ont dilapid ma fortune, veut m'empcher de la reconstituer.

--Comment cela?

--Eh! oui, je viens de mettre dans la nacelle un fragment de carbone
cristallis qui, si j'ai la chance de revoir jamais New-York, me
ddommagera un peu des pertes et des fatigues que j'aurai subies;
n'est-ce pas quitable?

--Assurment si, mon cher sir Jonathan, rpliqua le vieillard, et je ne
pense pas que quelques livres de plus ou de moins...

Fricoulet, qui venait de jeter un coup d'oeil sur le bagage de Farenheit,
rpliqua:

--Mais cela pse au moins soixante kilos, dit-il.

--En ce cas, reprit Ossipoff, Fdor Sharp  raison; nous ne pouvons
emporter un poids supplmentaire aussi considrable.

Chose bizarre, l'Amricain parut tout  coup se calmer et il murmura:

--Cependant, vos calculs peuvent ne pas tre justes... si, par hasard,
la force ascensionnelle de la sphre tait plus grande que vous ne vous
l'imaginez.

--Tenez, sir Jonathan, dit l'ingnieur, il y a un moyen de tout
concilier; laissez provisoirement votre rocaille dans la nacelle, avant
le dpart nous exprimenterons la force du ballon, si elle est
insuffisante, vous sacrifierez vos 60 kilogs... cela vous convient-t-il?

Un sourire singulier plissa les lvres de l'Amricain:

--Cela me convient, grommela-t-il...

Et comme si de rien n'tait, il continua le transbordement des bagages.

Bientt l'emmnagement tant fini, il fallut songer  l'embarquement.

Slna et Gontran s'installrent les premiers; puis Ossipoff et
Fricoulet les rejoignirent; aprs quoi, Farenheit prit, lui aussi, place
dans la nacelle.

Fdor Sharp avait voulu rester le dernier, afin de vrifier lui-mme la
force du ballon; son inimiti contre l'Amricain tait telle qu'il
prouvait  l'avance une grande joie  la pense de lui faire jeter par
dessus bord son quartier de diamant, comme un vulgaire sac de lest.

La sphre de slnium n'tait plus rattache au sol comtaire que par un
cble tiss avec la mme plante dont avaient t cercls les tonneaux,
et elle se balanait lgrement, semblant, par de petites secousses,
tmoigner de son dsir de prendre sa libert.

--Vous voyez! vous voyez! s'cria Farenheit triomphant, j'avais
raison!... ma surcharge n'empchera pas le ballon de s'lever.

--Et moi, rpliqua narquoisement Fdor Sharp, croyez-vous donc que je
pse une plume?

Ce disant, il s'accrochait au rebord de la nacelle dont le fond vint,
aussitt, heurter rudement le sol.

--Allons, ricana-t-il en abandonnant la nacelle pour saisir le cble 
deux mains, il faut sacrifier votre petit milliard-- moins, cependant,
que vous ne prfriez lui donner votre place et demeurer ici.

--Il y avait encore ceci  quoi tu n'avais pas pens! rugit l'Amricain.

Et, avant qu'on n'et le temps de s'y opposer, il avait ouvert son
couteau et tranch, d'un seul coup, le cble qui retenait captive la
sphre de slnium.

Le ballon s'leva rapidement dans les airs, pendant que Fdor Sharp,
perdant l'quilibre, roulait comme une balle, jusqu'au bas de la colline
mercurienne.

Un cri d'horreur s'tait chapp de la poitrine des voyageurs; mme
Ossipoff se jeta sur Farenheit, les bras levs dans une attitude
menaante.

--Malheureux! exclama-t-il.

[Illustration]

L'Amricain, les bras croiss et la lvre souriante, le toisa d'un
regard railleur:

--Voil, dit-il, ce qui s'appelle faire d'une pierre deux coups: je
rpare la brche faite  ma fortune et je satisfais ma vengeance.

--Mais, misrable! hurla le vieillard, j'avais engag ma parole que le
pass tait oubli.

--Preuve que vous avez une mmoire d'humeur fort commode... au surplus,
vous n'y avez pas manqu,  votre parole; au besoin, je suis prt 
attester, par crit, que moi seul ai mdit et accompli cet excrable
forfait.

[Illustration]

Mickhal Ossipoff, pench sur le rebord de la nacelle, sondait l'espace
au-dessous de lui, cherchant, dans l'infini tincelant, le noyau
comtaire, maintenant  peine perceptible.

Fricoulet regarda Gontran et un sourire sceptique plissa ses lvres:

--Le pauvre diable! dit-il, et nous qui nous tions engags  lui
conserver la vie sauve.

[Illustration]

--Preuve que nous nous tions engags  la lgre, rpondit le jeune
comte, puisque la Providence n'a pas voulu ratifier notre engagement.

En moins d'une demi-heure, on avait franchi prs de cent kilomtres;
perdue dans l'irradiation solaire, la comte tait invisible  l'oeil nu,
l'air rarfi de plus en plus avait contraint les voyageurs  revtir
leur _respirol_ et l'intensit de la pesanteur allait diminuant
rapidement.

Lorsque l'horaire d'Ossipoff marqua minuit, on avait franchi environ
quatre mille kilomtres et la pesanteur tait  peu prs nulle, si bien
que les Terriens durent s'attacher  la nacelle pour viter d'tre
prcipits par dessus bord,  leur moindre mouvement.

Soudain, l'appareil sembla pirouetter sur lui-mme et, subitement,
l'aspect du ciel changea.

--Nous venons de pntrer dans la zone d'attraction martienne! cria
Ossipoff  Gontran par l'intermdiaire de son parleur.

--Et c'est Phobos, sans doute, que nous apercevons-l, au-dessous de
nous, rpliqua, par le mme moyen, M. de Flammermont en dsignant, 
quelques centaines de kilomtres dans l'espace, une petite boule qui
paraissait enveloppe d'un rayonnement rougetre.

Le vieux savant fit de la tte un signe affirmatif et, se suspendant au
filin mtallique qui commandait la soupape, il ouvrit celle-ci toute
grande, permettant ainsi  une certaine quantit de gaz de s'chapper.

Aussitt, le ballon alourdi commena  descendre et, avec une rapidit
vertigineuse, l'astre qu'il s'agissait d'atteindre grandit aux yeux
merveills des Terriens; il semblait qu'ils fussent eux-mmes immobiles
dans l'espace et que Phobos se prcipitt  leur rencontre.

--Combien de temps pensez-vous que va durer cette descente? demanda M.
de Flammermont.

Ossipoff jeta un coup d'oeil rapide  ses instruments.

--Une heure environ, rpliqua-t-il.

[Illustration]

Quelque temps encore, il laissa la soupape entr'ouverte; puis la
fermant, il fit passer par dessus bord le cble mtallique auquel avait
t fixe, en guise d'ancre, une barre de slnium contourne en forme
d'hameon.

Tout  coup, la nacelle reut un choc: elle venait de toucher le sol;
puis, se relevant, le ballon alla retomber  quelques centaines de
mtres plus loin, pour s'lever de nouveau et retomber une fois encore;
aprs quoi, il se mit  glisser sur le flanc, tranant  sa suite la
nacelle, aprs laquelle les voyageurs, rudement secous, se
cramponnaient de toutes leurs forces.

Enfin, un arrt brusque et net eut lieu; l'ancre, sans doute, venait de
mordre et immobilisait la sphre qui, retenue par son cble, se
balanait  quelques mtres du sol.

Penchs sur le bordage, les Terriens examinaient, avec une curiosit
anxieuse, la configuration trange du monde nouveau sur lequel ils
venaient d'aborder.

[Illustration]

Par une singulire illusion d'optique, il leur semblait que le sol ft
couvert d'une sorte de rsille, aux mailles rgulires, assez troites
et qui s'tendaient  perte de vue.

--Oh! oh! dit aussitt Ossipoff  Gontran, nous n'allons pas tarder 
tre renseigns sur un des points les plus intressants de l'astronomie.

Et, aux regards interrogateurs du jeune homme, il rpondit:

--Ce sont des canaux de Mars que je veux parler... peut-tre ce que nous
apercevons l,  nos pieds, va-t-il nous servir d'indice pour rsoudre,
ds  prsent, ce curieux problme.

Cependant Fricoulet, aid de Farenheit, avait lanc au dehors de la
nacelle l'chelle de corde qui devait servir aux voyageurs  abandonner
leur vhicule.

L'Amricain descendit le premier; puis ce fut le tour de Slna; aprs
quoi, Ossipoff et Gontran enjambrent eux aussi le bordage pour
rejoindre leurs compagnons.

Fricoulet s'apprtait  les suivre, lorsque tout  coup, la sphre que
le vieux savant n'avait qu'incompltement dbarrasse d'hydrogne et qui
brusquement venait d'tre allge de la partie la plus considrable de
son poids, exera sur son cble une si formidable tension que, l'ancre
se rompant, elle reprit sa libert.

[Illustration]

Avant que les Terriens eussent eu le temps de se reconnatre, le ballon
mtallique n'tait dj plus qu'un point dans l'espace.

--Fricoulet! Fricoulet! s'cria M. de Flammermont en agitant
dsesprment ses bras dans la direction o venait de disparatre son
ami.

Mais la voix du jeune homme ne dpassa pas l'enveloppe de son
_respirol_.

--Ne craignez rien, dit Ossipoff en lui mettant la main sur l'paule, ce
jeune homme, s'il n'est pas trs savant, est trs courageux; en outre,
il connat mieux les ballons que l'astronomie... j'ai ide qu'il s'en
tirera.

Ensuite, attirant par un geste l'attention de Gontran sur le sol, il lui
demanda:

--Que pensez-vous de ceci?

Il lui montrait un vritable filet mtallique sur lequel ils avaient
pris pied et dans l'une des mailles duquel le crochet du ballon avait
mordu.

Que recouvrait ce filet? il tait impossible de s'en faire une ide, en
raison de l'obscurit relative qui rgnait sur Phobos; il semblait
toutefois qu'un brouillard opaque cacht aux yeux des Terriens l'aspect
du petit monde sur lequel ils venaient d'aborder.

Ossipoff, ne recevant pas de rponse, rpta la mme question.

Gontran demeura muet, plong qu'il tait dans de profondes rflexions;
outre, en effet, que l'accident survenu  Fricoulet le peinait beaucoup,
il n'tait pas sans inquitude au sujet de la modification qu'allait
apporter, dans ses relations avec le vieux savant, la disparition subite
de son inspirateur.

Sans compter que la nacelle avait emport, avec tous les bagages, le
bienheureux exemplaire des _Continents clestes_, qui lui avait dj
rendu tant de services.

Priv  la fois, et de son souffleur et de son _vade mecum_, M. de
Flammermont se trouvait dans l'absolue impossibilit de continuer 
jouer le rle qu'il avait si intelligemment soutenu depuis plusieurs
mois.

Lui fallait-il donc, aprs tant d'preuves, renoncer  l'espoir de
devenir jamais le mari de Slna?

Non, cela ne pouvait tre, cela ne serait pas! et il supplia les
divinits martiennes de lui envoyer une inspiration.

Stupfait de ce mutisme, Ossipoff lui cria  pleins poumons:

--tes-vous sourd?

Gontran secoua la tte ngativement et posa l'index sur le point de son
_respirol_ qui correspondait  sa bouche.

--Muet! s'exclama le vieillard, vous tes muet?

Et, se retournant vers sa fille:

--Le pauvre garon! dit-il, quelle exquise sensibilit que la sienne! La
perte de son ami vient de lui produire un bouleversement tel qu'il en a
perdu subitement la parole.

La jeune fille se jeta dans les bras de son pre; son masque de
caoutchouc empchait de voir les larmes qui ruisselaient le long de ses
joues; mais  sa poitrine, que soulevaient de violents hoquets, il tait
facile de deviner qu'elle sanglotait.

--Va, va, fillette, dclara Ossipoff attendri par cette grande douleur,
c'est l'motion du premier moment... avec le temps, cela se remettra.

Soudain, Farenheit qui, jusqu' prsent tait demeur muet et
silencieux, positivement abasourdi par la perte de son prcieux roc de
diamant, se prit  gesticuler, en agitant les bras d'une faon
dsordonne.

Ses compagnons coururent  lui et poussrent des cris d'horreur en
remarquant que l'Amricain avait l'un de ses pieds retenu par des sortes
de griffes sortant de l'intrieur du filet.

[Illustration]

Ces griffes taient fixes  l'extrmit de longues ailes membraneuses,
lesquelles appartenaient, elles-mmes,  un corps velu, le long duquel
elles s'tendaient, rattaches  des membres antrieurs et postrieurs,
ayant,  peu de chose prs, la forme des bras et des jambes de l'espce
humaine.  un cou assez long, une tte proportionne tait attache, une
tte sans poils aucuns et qu'animaient deux yeux glauques, brillants
entre des paupires sans cils; le nez tait long et mobile comme une
trompe de tapir, la bouche, toute ronde, tait ourle de lvres fortes
s'entr'ouvrant sur des mchoires formidables.

Accroch par ses griffes au filet mtallique, cet tre trange et
horrible avait saisi l'Amricain par le bas de la jambe.

Enfin, d'un violent effort, Farenheit se dgagea et, bondissant  vingt
pieds en l'air, s'en alla retomber  cinquante mtres de l.

--Singulier monde et singuliers habitants, grommela Ossipoff en
entranant sa fille,  moiti morte de peur, et suivi de Gontran qui
n'tait qu' moiti rassur... ce filet n'est peut-tre pas destin 
autre chose qu' transformer Phobos en une immense volire...

[Illustration]

Et il ajouta avec un profond soupir:

-- imperfection et inanit de la science humaine! que diraient donc ces
messieurs de l'observatoire de Paris, s'ils pouvaient apercevoir avec
leurs tlescopes le satellite martien entour d'une rsille comme un
vulgaire chignon de femme.

--Si vous m'en croyez, dclara Farenheit au vieillard, nous chercherons
 quitter cette sorte de cage; outre que ces tres immondes m'inspirent
un profond dgot, la marche n'est rien moins que facile et, pour se
maintenir en quilibre, il faut se livrer  des exercices acrobatiques
qui n'ont jamais t mon fort.

--Bast! rpondit le vieux savant, en ce qui concerne les habitants de ce
monde, qu'avez-vous  craindre? en raison de notre pesanteur, cent fois
plus faible qu' la surface de la Terre, notre force se trouve tre six
cents fois plus grande... d'une chiquenaude vous fracasseriez, comme
d'un coup de massue, le crne d'un de ces individus... quant  la
marche, si vous voulez en faire l'essai, vous verrez qu'un simple appel
de pied vous transportera comme un oiseau,  quatre kilomtres d'ici...
tenez, essayez, si vous n'tes pas convaincu.

L'Amricain secoua la tte.

--J'aurais trop peur de vous perdre, rpondit-il.

-- un autre point de vue, poursuivit Ossipoff, je ne demande pas mieux
que de marcher un peu... d'abord, cela nous dgourdira les jambes, et
puis, je ne serais pas fch de me faire une ide de ce monde
microscopique...

--Microscopique! rpta Farenheit.

--Eh! oui; quel autre nom voulez-vous donner  un mondicule qu'il nous
suffira de dix heures pour connatre dans son entier?

Pendant cinq heures, les Terriens marchrent avec une vitesse gale, ou
plutt avancrent, par une suite de bonds successifs d'gale hauteur.

Mais soudain, sans transition aucune, la nuit se fit et des tnbres
paisses envahirent Phobos; en mme temps,  l'horizon, se leva un astre
norme, tincelant, semblable  une lune gigantesque.

--Mars! dclara Ossipoff.

--Phobos a tourn, dit Slna.

--Non, fillette, rpliqua le vieillard, comme tous les satellites,
Phobos prsente toujours la mme face  sa plante; c'est nous qui avons
tourn et qui venons de passer de la face solaire  la face martienne.

--C'est effrayant  voir, s'cria la jeune fille en se voilant la figure
de ses mains,--on dirait que cette masse va tomber sur nous et nous
rduire en miettes.

[Illustration]

Le vieux savant sourit doucement et hochant la tte:

--L'impression que tu ressens ne me surprend point, dit-il, et elle
serait la mme pour les habitants de notre plante s'ils voyaient
soudain le diamtre apparent de la Lune devenir quatre-vingts fois plus
grand et son volume devenir 6,400 fois plus norme.

--6,400 fois!

--Oui, c'est l la proportion exacte de Mars par rapport  la Lune...
c'est pour le coup que sir Jonathan craindrait pour ses chers
tats-Unis.

Enfin, aprs une heure de route faite au _clair_ de Mars, les voyageurs
parvinrent en un endroit o le filet mtallique semblait se terminer;
c'tait le sommet d'une colline qu'Ossipoff dclara aussitt avoir une
centaine de mtres d'lvation et sur laquelle on dclara, 
l'unanimit, que l'on allait prendre un peu de repos.

--Demain, dclara Ossipoff  Gontran, toujours frapp de mutisme, nous
continuerons notre chemin, et peut-tre aurons-nous des nouvelles de M.
Fricoulet.

Quelques instants aprs, en dpit de son inquitude, M. de Flammermont
dormait  poings ferms, ce en quoi il tait imit par sa chre Slna
et par Farenheit.

Quant  Ossipoff, prenant doucement la lunette marine que l'Amricain
portait en sautoir, il la braqua sur le paysage que Mars talait  ses
yeux ravis.

[Illustration]




CHAPITRE XIV

SIX MILLE KILOMTRES EN HUIT HEURES

[Illustration]


UNE des choses les plus singulires du systme cleste et, en mme
temps, des plus remarquables, est la diffrence qui existe dans la
marche des deux satellites de Mars autour de leur plante.

Tandis que l'un, _Deimos_, le satellite extrieur, tourne en trente
heures dix-sept minutes, cinquante-quatre secondes, la plante tourne
sur elle-mme en vingt-quatre heures, trente-sept minutes, vingt-trois
secondes; il s'ensuit que ce satellite parat marcher trs lentement de
l'est  l'ouest dans le ciel de Mars. Si la dure de sa rvolution tait
gale  la dure de rotation de Mars, il serait constamment visible pour
les habitants du mme hmisphre, et inconnu des habitants de
l'hmisphre oppos.

La diffrence entre cette rvolution et cette rotation tant de cinq
heures quarante-une minutes, il en rsulte que _Deimos_ semble accomplir
en cent trente-une heures, soit cinq jours martiens, son circuit autour
du ciel de Mars; si donc, les habitants de cette plante ont,  l'instar
de leurs frres terrestres, un calendrier rgl d'aprs la priode
d'volution de leur satellite, les mois n'ont pas plus de cinq jours, ce
qui, pour une anne de 668 jours martiens, fait un total de 133 mois.

Dans de toutes autres conditions s'opre la rvolution de _Phobos_, le
satellite le plus proche qui, tournant de l'ouest  l'est, accomplit son
cycle entier dans l'espace de sept heures trente-neuf minutes; de la
diffrence de ce mouvement avec celui dont Mars est anim pour tourner
sur lui-mme, dans le mme sens en 24 heures 37 minutes, il rsulte que
ce satellite se lve  l'occident et se couche  l'orient aprs avoir
travers le ciel martien avec une vitesse correspondant  la diffrence
des deux mouvements, c'est--dire en onze heures environ. C'est l un
exemple unique dans le systme du monde.

Cette condition spciale de rvolution tait particulirement favorable
 l'examen que Mickhal Ossipoff voulait faire de Mars; emport par
Phobos comme par un coursier cleste lanc au galop, il courait tout
autour de ce monde nouveau pour lui, dont les faces dfilaient peu  peu
 ses yeux ravis.

Le jour se levait sur la partie du continent Huygens que baigne la mer
Huggins et le satellite, devanant, dans sa course rapide, la plante
plus lente en sa rotation, suivait l'astre du jour.

Comme s'il eut t en ballon, le vieux savant planait au-dessus des
ocans bizarrement dcoups au milieu de continents jauntres, zbrs en
tous sens par de nombreux courants se coupant dans toutes les
directions. Vers la partie quatoriale, les continents Herschell et
Copernic lui apparurent nettement; puis au nord, les Terres de Fontana,
de Laplace et de Le Verrier; au sud les les de Green, Jacob, Cassini,
de Rosse, de Secchi et l'isthme de Niester rattachant la terre de Hall 
celle de Green.

Sombres, au milieu des continents plus clairs, baignant les ctes
quatoriales, s'tendaient l'ocan Newton et les mers Maraldi et
Flammarion.

Ensuite, ce fut l'trange mer du Sablier qui, aprs avoir circul par de
bizarres contours entre les continents Herschell et Copernic, se reliait
aux mers Delambre et Beer.

Enfin, brillant sous le soleil, d'un admirable clat, la tache blanche
des neiges polaires s'tendait du cinquantime degr, presque de la
pointe de la terre Le Verrier, jusqu'au ple austral.

Et, durant de longues heures, le savant demeura immobile, la poitrine
trangement angoisse, les regards fixs dans une sorte d'hypnotisme,
sur ce monde aperu par lui, de l'observatoire de Poulkowa,  une
distance de 19 millions de lieues et dont maintenant quelques milliers
de kilomtres  peine le sparaient.

Il vit successivement apparatre et disparatre  l'occident oriental,
l'ocan Kepler avec le golfe de Kaiser et la curieuse baie du Mridien
si bizarrement dcoupe par les eaux; puis ce furent les continents de
Galile et de Huygens, baigns au sud par la mer Schiaparelli, et au
nord par la mer Oudemans.

 ce moment, Phobos, entran par sa rotation, prsenta au Soleil la
face sur laquelle les Terriens s'taient arrts, et brusquement, sans
transition, le jour se fit.

Mickhal Ossipoff poussa un soupir de regret d'tre ainsi arrach  ses
tudes contemplatives; puis il se redressa et seulement alors, le
souvenir de ses compagnons lui revint.

[Illustration]

Il tourna les regards vers eux; tendus  terre dans la mme position o
le sommeil les avait surpris quelques heures auparavant, ils dormaient
toujours.

Un moment, il hsita  les veiller; eux n'avaient pas, comme lui, pour
oublier leurs fatigues, la passion scientifique qui dvorait tout son
tre, ils taient briss.

Mais il songea  Fricoulet,  Fricoulet qui, peut-tre, avec sa
connaissance de la navigation arienne, avait russi  atterrir sur le
monde qui les portait, et  la recherche duquel il fallait se lancer au
plus tt.

Il s'approcha de Farenheit qui se trouvait tre le plus prs de lui et,
appliquant son parleur  l'ouverture du casque du dormeur:

--Oh! cria-t-il, debout.

Cet appel rsonna dans le casque de slnium avec un bruit terrible, si
terrible mme que l'Amricain, pouvant, se dressa d'un bond, mais ce
mme bond, en vertu du peu de pesanteur de son individu, le lana  un
millier de mtres dans l'espace.

--_By God!_ grommela le citoyen des tats-Unis en apercevant au-dessous
de lui ses compagnons qui lui semblaient rduits de moiti, je suis un
homme perdu ou tout au moins bien endommag.

[Illustration]

Et, instinctivement, il ferma les yeux pour ne point assister  sa
chute.

Mais,  sa grande surprise, plusieurs secondes se passrent, puis une...
deux... trois... quatre minutes, et aucun point de contact n'avait
encore eu lieu entre Phobos et lui.

Alors, il se risqua  ouvrir les yeux.

Quelle ne fut pas sa stupfaction, son ahurissement, en constatant qu'il
tait encore distant du sol d'une dizaine de mtres au moins, et qu'il
descendait avec la mme rapidit qu'une plume abandonne dans l'espace.

Au-dessous de lui, Mickhal Ossipoff, Slna et Gontran agitaient
dsesprment les bras.

[Illustration]

Enfin, avec une lenteur qui ne manquait pas de majest, l'Amricain
arriva  leur porte et fut aussitt happ au pied par le comte de
Flammermont, impatient de reprendre possession de son compagnon de
voyage.

Aussitt, Ossipoff lui fit signe qu'il voulait se mettre en
communication avec lui.

Quand les deux parleurs furent ajusts:

--Hein! s'cria victorieusement le vieillard, sir Jonathan vient de nous
donner la preuve que Proctor avait pronostiqu juste en ce qui concerne
les satellites de Mars.

Gontran sentit un lger frisson lui courir le long de l'pine dorsale, 
la pense qu'il allait peut-tre prendre fantaisie  Ossipoff d'engager
une discussion astronomique, et il ouvrait dj la bouche pour rpondre
par un Ah! non compromettant, lorsqu'il se souvint tout  coup du
mutisme dont sa prudence lui avait suggr, la veille, l'ide de se
dclarer afflig.

Il retint donc l'interjection prte  s'chapper de ses lvres et se
contenta d'esquisser, avec la tte, un geste vague, qui pouvait passer
pour une affirmation aussi bien que pour une dngation.

Mais, Ossipoff, qui avait la science expansive, continua:

--Se basant sur ce que le diamtre de Phobos pourrait tre, au maximum,
de 32 kilomtres, c'est--dire atteindre le centime du diamtre
lunaire, l'astronome anglais a tabli que la surface de Phobos devait
tre  celle de la Lune comme un est  dix mille, et que son volume,
comparativement  celui du satellite de la Terre, devait tre dans la
proportion de 1/1,000,000.

[Illustration]

Grandeurs compares de la Terre, Mars, Mercure et la Lune

Il se tut un moment, puis ajouta:

--Vous voyez tout de suite les consquences, n'est-ce pas; l'intensit
de la pesanteur  la surface d'un monde tant proportionnelle  sa masse
et  sa densit, comme Proctor prend la Lune pour terme de comparaison,
en ce qui concerne le volume de Phobos, il ne nous est pas interdit de
l'imiter pour la masse et pour la densit... il s'ensuit donc que
l'intensit de la pesanteur est ici cent fois plus faible qu' la
surface de la Lune, ou six cents fois plus faible qu' la surface de la
Terre... avez-vous saisi?

Gontran inclina affirmativement la tte  plusieurs reprises.

--Voil pourquoi, dit Ossipoff en terminant, sir Jonathan, dont le poids
terrestre est de 74 kilos, ne pse plus ici que 115 grammes, ce qui lui
a permis de s'lever, ainsi qu'il vient de le faire, d'un simple appel
du pied...

Sans doute, le vieillard, prenant ce fait pour point de
dpart, allait-il se lancer dans une de ces dissertations
philosophico-astronomiques dont il tait coutumier, lorsqu'une main, se
posant sur son paule, le fit se retourner.

[Illustration]

Il se trouva nez  nez avec Farenheit qui, se mettant aussitt en
communication avec lui, demanda d'un ton bougon:

--Et maintenant, qu'allons-nous faire?

--Continuer notre exploration; nous ne pouvons songer  abandonner
Phobos avant d'avoir fait tout ce qui est en notre pouvoir pour
retrouver M. Fricoulet,... ne pensez-vous pas comme moi, sir Jonathan?

--Pouvez-vous me poser une semblable question? rpliqua l'Amricain; non
seulement l'humanit nous fait un devoir de cette recherche, mais encore
notre intrt propre.

Se mprenant au sens de ces paroles, Ossipoff haussa les paules, et,
d'un ton mprisant, rpondit:

-- ce point de vue-l, vous n'avez rien  craindre et, pour notre
intrt personnel, il est cent fois prfrable que la Providence nous
ait spars de M. Fricoulet et nous ait laiss Gontran, dont la science
et l'ingniosit nous ont plusieurs fois tirs d'embarras... Charmant
garon, peut-tre, M. Fricoulet; mais c'est la cinquime roue d'un
carrosse...

Farenheit secoua la tte.

--Vous ne m'avez pas compris; je voulais dire qu'en retrouvant
l'ingnieur, nous retrouverons en mme temps le garde-manger. Or, je ne
sais si votre estomac est muet, mais le mien rclame ses droits avec une
nergie sans pareille, _By God!_ seize heures sans manger!

Le vieillard se frappa le front avec dsespoir.

--Ma pauvre Slna! murmura-t-il...

Puis,  l'Amricain:

--En route! dit-il, il nous faut marcher jusqu' ce que notre provision
d'air soit puise... la Providence, qui, jusqu' prsent, ne nous a
point abandonns, veillera encore sur nous, esprons-le, et nous fera
retrouver M. Fricoulet avant qu'il soit trop tard.

Sur ces mots, il assujettit son _respirol_ et donna le signal du dpart.

En quelques bonds, ils descendirent le flanc de la colline sur le sommet
de laquelle ils avaient pass la nuit, et se trouvrent dans une plaine
d'aspect trange.

Aussi loin que portait la vue, s'tendaient des champs immenses,
fouills et retourns de fond en comble, formant de ci de l des
monticules de douze  quinze mtres de hauteur; on et dit, mais dans de
gigantesques proportions, de ces terrains vagues o, dans la banlieue
des grandes villes, viennent se dverser les dtritus de toutes sortes.

Mais tout tait dsert, strile, inculte; ni vgtaux ni animaux; un
silence profond, sinistre, implacable, couvrait de son aile lourde et
terrifiante ces plaines bouleverses.

Pendant plusieurs heures, les Terriens se dbattirent au milieu de ce
chaos inextricable; leurs forces, cependant, s'puisrent, en mme temps
que la faim, la soif surtout, les torturaient pouvantablement, et que,
dans leurs poumons essouffls, un air rare et vici apportait, non plus
la vie, mais l'asphyxie.

Suspendue au bras de Gontran, Slna se tranait avec peine  la suite
de son pre qui semblait ne se ressentir aucunement des souffrances
endures par ses compagnons, et marchait en avant d'un pas allgre;
fermant la marche, trbuchant  chaque pas, et ne cessant de maugrer,
s'avanait Jonathan Farenheit.

[Illustration]

Enfin, on sortit de ce pays dvast et dsolant, et la marche devint
moins pnible.

Soudain, Gontran poussa un cri de terreur et s'arrta; la main de Slna
venait d'abandonner le bras auquel elle se soutenait, et la jeune fille,
glissant  terre, demeurait tendue, sans mouvements.

[Illustration]

Affol, M. de Flammermont tomba  genoux et, dvissant en toute hte
l'appareil de slnium qui l'emprisonnait, aperut alors son visage ple
et dcolor, ses paupires closes dont les longs cils mettaient une
ombre sur la joue, ses lvres blmies et ses fines narines, immobiles
maintenant et aux contours lgrement noircis par un commencement
d'asphyxie.

--Slna! gmit-il, Slna!!

Mais ce tendre appel se brisa contre les parois de son casque de
slnium; en mme temps, un voile pais lui passa devant les yeux et,
dans un incroyable effort, pour aspirer les dernires bouffes d'air
respirable, ses poumons se dilatrent, mais en vain.

La provision tait puise; le soufflet respiratoire se tendit, se
referma, se tendit de nouveau; son visage se contracta, ses doigts se
crisprent sur le sol, dans un geste d'agonie, puis il se renversa en
arrire, ayant encore, mme aux approches de la mort, la pense suprme
de saisir les mains de sa fiance et de les serrer sur sa poitrine.

[Illustration]

--_By God!_ grommela Farenheit qui s'tait attard  l'arrire de la
petite troupe et qui, en quelques bonds, arriva prs des deux jeunes
gens, morts! ils sont morts!

Et, sans songer  son _respirol_ qui touffait le son de sa voix, il se
remit  appeler  pleins poumons, Mickhal Ossipoff qui, tranquillement,
insouciant de ce qui se passait derrire son dos, continuait son chemin.

Partag entre le dsir de prvenir le vieillard et une rpugnance bien
comprhensible  laisser seuls Gontran et Slna, l'Amricain demeurait
l, hsitant, auprs des deux corps tendus  ses pieds, lorsque soudain
il vit Mickhal Ossipoff s'arrter, chanceler en portant ses mains  son
front, puis battre l'air de ses bras et tournoyer plusieurs fois sur
lui-mme pour, finalement, tomber  la renverse.

Farenheit crut qu'il allait devenir fou, saisi brusquement par le
sentiment de l'pouvantable solitude en laquelle il se trouvait, sur ce
monde inconnu, entre les cadavres de ses compagnons; dans un mouvement
de dsespoir, il leva les yeux vers l'espace pour implorer la
misricorde divine et, comme une rponse  sa prire, un point noir
apparut  l'Orient, grossissant  vue d'oeil et semblant se diriger vers
Phobos.

--Mon Dieu! murmura l'Amricain, le coeur serr par une inexprimable
angoisse, serait-ce un secours que votre gnrosit et votre bont nous
envoient!...

Comme il achevait ces mots, il prouva  respirer une incroyable
difficult et une sorte de sifflement se produisit dans ses poumons qui
se dilataient  vide.

--_By God!_ pensa-t-il, voil de quoi ces malheureux sont morts; voil
de quoi je vais mourir moi-mme... faute d'air.

[Illustration]

Il reporta ses regards vers le point noir et ses yeux, qu'un lger
brouillard obscurcissait dj, crurent distinguer, au milieu de
l'irradiation solaire, un appareil trange se mouvant dans l'espace avec
une rapidit magique.

--Pourvu qu'on nous aperoive! murmura-t-il... de quelques minutes de
retard peut dpendre notre vie  tous les quatre.

Et alors, une ide lui vint,  lui qui n'en avait gure d'habitude, mais
l'instinct de la conservation fit la lumire dans son paisse cervelle
de marchand de suif.

Rapidement, il dboutonna son vtement et droula une large et longue
ceinture de flanelle qui lui entourait le corps,  la manire de nos
zouaves; seulement, par une originalit qui ne pouvait venir qu' un
homme rempli, comme Farenheit, du sentiment patriotique pouss 
outrance, cette ceinture tait de couleur bleue, toute parseme
d'toiles, ainsi que le pavillon des tats-Unis.

[Illustration]

Il agita dsesprment,  bout de bras, cette manire de drapeau,
puisant, dans ce dernier effort, les quelques forces que lui laissait
l'asphyxie.

Puis, comme par un clair, son esprit fut illumin; il venait de se
souvenir soudain de l'aventure qui lui tait survenue, quelques heures
auparavant, en vertu de son incroyable lgret; il ploya les jarrets,
et mettant  les dtendre tout ce qui lui restait d'nergie et de
courage, il s'lana dans l'espace, semblable  une flche, tranant
aprs lui sa longue ceinture.

Dans le peu de lucidit que lui laissait son pouvantable agonie, il
avait pens de la sorte, non pas  atteindre le point sauveur qui
s'avanait vers Phobos... mais tout au moins se faire apercevoir plus
facilement de lui.

Avait-il calcul juste? C'est ce dont il ne put se rendre compte; car,
tout  coup, vaincu dans sa lutte contre l'asphyxie, ayant puis
jusqu' la dernire parcelle d'air contenue dans son _respirol_, il
ferma les yeux, ouvrit la bouche toute grande, dans une aspiration
suprme; puis ses membres convulss se raidirent dans une immobilit de
mort.

Et le corps de Jonathan Farenheit, roul dans les plis de la ceinture
toile, comme en un linceul, commena sa chute lente et presque
insensible sur Phobos.

[Illustration]

--_By God!_ grommela l'Amricain en se dressant sur son sant et en se
frottant nergiquement les yeux, quel mauvais rve je viens de faire!

--Un mauvais rve!... pas le moins du monde, mon cher sir Jonathan, vous
avez bel et bien manqu de passer l'arme  gauche.

Au son de cette voix, Farenheit tressaillit et se frotta les yeux de
plus belle.

--Alors! exclama-t-il, c'est maintenant que je rve... car, du diable!
si ce n'est pas la voix de M. Fricoulet que je crois entendre.

--Ne croyez pas, ne croyez pas... mais soyez certain, mon cher sir
Jonathan... car c'est bien M. Fricoulet en chair et en os qui vous
parle.

Ce disant, l'ingnieur souriant gouailleusement, suivant son habitude,
serrait nergiquement les mains de Farenheit.

Celui-ci sauta  bas du sige sur lequel il tait tendu, et considrant
le jeune homme avec des yeux pleins d'ahurissement:

--C'est ma foi vrai! murmura-t-il comme s'il avait besoin du tmoignage
de ses yeux pour croire aux paroles de l'ingnieur.

Puis, aprs un moment de stupeur, hbt, l'Amricain promena ses
regards autour de lui et son visage reflta l'tonnement le plus
profond.

--Mais o suis-je donc? fit-il.

--Dans un appareil appartenant  MM. les Martiens.

--Mais alors, le point noir que j'avais aperu dans l'espace...

--Le point noir, c'tait moi qui accourais  votre secours et qui, grce
 votre ingnieuse ide, n'ai point eu besoin de me livrer  des
recherches longues et dangereuses pour vous retrouver.

Les traits de Farenheit s'assombrirent, et avec un soucieux froncement
de sourcils il demanda:

--Mais les autres!... que sont-ils devenus?... tes-vous arriv, comme
pour moi,  les rappeler  la vie?

En posant cette question, la voix de l'Amricain avait un lger
tremblement.

--Me verriez-vous de si joyeuse humeur, sir Jonathan, rpondit Fricoulet
d'un ton un peu sec, s'il tait arriv quoi que ce ft  nos amis...

tendant la main vers un coin sombre qui avait chapp aux
investigations de l'Amricain:

--Voici dj M. de Flammermont, dit-il; il se repose en ce moment, car
il a, plus que les autres, souffert de cette crise, et mme j'ai eu bien
peur de ne pouvoir le rappeler  la vie... Heureusement, grce  son
nergique constitution, je l'ai arrach au sombre royaume de Pluton.

--M. Ossipoff et sa fille?...

--Ils sont dans une pice voisine o il faut mme que j'aille leur
rendre visite.

--Je vous accompagne, si vous le permettez.

--Malheureusement, je ne vous le permets pas... vous tes trs fatigu
d'abord et un petit somme vous fera grand bien; ensuite, forc de
m'absenter, je ne veux pas laisser Gontran tout seul...

L'Amricain touffa un billement formidable.

--_By God!_ murmura-t-il, j'ai une faim de tous les diables!

Fricoulet alla  une tablette sur laquelle tait pos un petit flacon
qu'il prit et qu'il dboucha.

--Tenez, fit-il en le tendant ensuite  Farenheit, buvez une gorge de
ceci, mais une gorge seulement, autrement, vous pourriez vous donner
une indigestion.

L'Amricain crut que l'ingnieur voulait rire; mais l'ingnieur parlait
fort srieusement et il ajouta:

--C'est sous la forme liquide que les Martiens absorbent la substance
ncessaire  l'entretien de leurs forces musculaires... Ceci est le
produit quintessenci, lev  la dernire puissance, d'un des aliments
en usage sur la Plante.

Farenheit considrait d'un oeil mfiant le flacon qu'il tenait  la main.

[Illustration]

--Ces gens-l ne sont donc pas gourmands? demanda-t-il; car, par ce
systme, ils se privent d'un des plus grands plaisirs qui soient  la
surface de notre monde, le plaisir de la table.

Fricoulet secoua la tte:

--Ces gens-l n'ont qu'une passion, mais une passion folle, dsordonne,
pousse jusqu' ses dernires limites: la curiosit. Arracher  la
Nature le plus grand nombre possible de secrets, voil le but vers
lequel, de gnration en gnration, depuis des sicles, tendent leurs
efforts.

Il eut un petit rire moqueur et poursuivit:

--Ah! sir Jonathan, combien, malgr tout votre sens pratique de la vie,
vous vous trouvez distanc par ces gens-l et comme votre fameuse
devise: _Time is money_ est rococo  ct de la leur! c'est--dire que,
comparativement aux Martiens, le Yankee le plus agile, le plus
travailleur, le plus remuant, n'est qu'un loir... un escargot.

[Illustration]

--Permettez! permettez!

--Pour eux, le temps est si prcieux que c'est  peine s'ils se
reposent; quant aux repas, ils les suppriment, les remplaant par ce que
vous tenez  la main: le temps de dboucher le flacon, de lever le coude
et tout est dit... Mme, pour aller plus vite, ils ont quintessenci le
liquide... jugez un peu.

L'Amricain ne disait plus rien; il tait convaincu et, au fond, un peu
humili; l'activit des citoyens des tats-Unis tait dpasse.

Il porta le flacon  ses lvres, avala, en faisant la grimace, une
gorge de son contenu et le rendit  Fricoulet.

--Je le mets ici, dit l'ingnieur en le replaant sur la tablette; si
Gontran se rveillait avant mon retour, vous lui feriez avaler de cela,
car lui aussi doit avoir de prodigieux tiraillements d'estomac.

[Illustration]

Sur ce, le jeune homme se dirigea vers l'extrmit de la pice, souleva
la tenture et se trouva nez  nez avec Mickhal Ossipoff.

Le vieillard lui demanda aussitt avec inquitude:

--Et M. de Flammermont?

--N'ayez aucune crainte, il se repose; mais, je ne vois pas Mlle Slna?

--Me voici, dit la jeune fille en apparaissant.

Puis, portant ses mains  sa poitrine, avec une contraction douloureuse
du visage:

[Illustration]

--Mon Dieu! gmit-elle, mon Dieu! que j'ai faim!

L'ingnieur hocha la tte d'un air entendu et, comme il avait fait pour
Farenheit, fit boire  Slna et  son pre une gorge du contenu d'un
flacon qu'il tira de sa poche.

--Maintenant que vous voici sustents, dit-il...

Ossipoff ne le laissa pas continuer.

--Avant toutes choses, fit-il, apprenez-moi o nous sommes.

--Sur le ballon national qui fait le service entre Mars et ses
satellites.

Le vieillard eut un haut-le-corps de stupfaction.

--a! dit-il, a! un ballon... mais je ne vois rien qui y ressemble.

L'ingnieur sourit et, tirant son carnet, crayonna rapidement, sur une
page blanche, un croquis qu'il mit sous les yeux d'Ossipoff.

[Illustration]

Le visage du vieux savant refltait l'bahissement le plus profond.

--Certes, dclara Fricoulet, voil un appareil qui vous produit le mme
effet qu'il m'a produit tout d'abord: cette espce de grand cylindre
dtruit toutes les ides de navigation arienne que nous avons sur
terre... et cependant rappelez-vous ces nombreux modles affectant la
forme d'un cigare, que vous avez pu voir aux diffrentes expositions; il
y avait entre eux et l'appareil qui nous emporte quelque analogie.

--C'est bien possible, murmura Ossipoff.

--Je reprends mon explication, dit l'ingnieur: ce cylindre que vous
voyez l et qui m'a paru tre fait d'une sorte d'toffe mtallique, ne
mesure pas moins de cent soixante mtres de long sur douze mtres de
diamtre; il est travers, de part en part, dans le sens de la longueur,
par un tube dans lequel se trouve un axe autour duquel l'appareil,
actionn par un moteur lectrique plac dans la nacelle, tourne  raison
de quatre  cinq tours par seconde: ce que vous voyez l,  la surface
extrieure de l'appareil, est une hlice de vingt-cinq mtres de
diamtre, faisant trois tours complets, ce qui lui donne un pas de
cinquante mtres. Il s'ensuit que l'appareil avance de deux cents mtres
 la seconde, soit, en moyenne, de sept cents kilomtres  l'heure.

Mickhal Ossipoff tait littralement abasourdi et comme hypnotis par
le dessin de Fricoulet.

Slna, que son ignorance mettait  l'abri des trop grands tonnements
et qui, du reste, tait blase sur l'extraordinaire, demanda 
l'ingnieur:

--Alors, nous avons quitt Phobos?

--Oui, mademoiselle, depuis trois heures environ; en sorte que, dans
cinq heures, nous arriverons  Mars.

La jeune fille frappa des mains.

--Nous avons quitt Phobos!... quelle chance!... nous ne risquons plus
de voir ces tres pouvantables.

Puis, s'interrompant brusquement:

--C'est vrai, dit-elle  Fricoulet, vous ne pouvez comprendre, vous
n'avez pas vu... Figurez-vous que nous avons abord, non sur le sol mme
du satellite, mais sur une sorte de cage gigantesque dans laquelle des
monstres hideux taient enferms.

[Illustration]

L'ingnieur se mit  rire.

--Oui, oui, rpondit-il; je sais ce que c'est, ou du moins, je le crois;
si j'ai bien compris ce qui m'a t expliqu, Phobos ne serait autre
chose qu'une colonie pnitentiaire, sorte de bagne cleste, o les
Martiens relguent ceux d'entre eux que leurs vices rendent d'une
socit dangereuse.

--Mais, ce filet, quelle est son utilit?

--D'empcher les prisonniers de s'envoler jusqu' la plante. tant
munis d'ailes, cela ne leur serait peut-tre pas impossible.

--Alors! s'cria Slna dont les mains se croisrent dans un geste
d'pouvante, ces monstres ails,  l'aspect sinistre, ce sont les
Martiens?

--Oui, et en dpit du dgot et de la terreur qu'ils paraissent vous
inspirer, mademoiselle, ces monstres me paraissent arrivs  un degr de
perfection bien suprieur  celui de notre monde. Vous ne tarderez pas,
d'ailleurs,  en avoir la preuve. Maintenant, il est probable que les
types aperus par vous,  travers le grillage, sont le rsum de toutes
les laideurs morales et physiques de ce globe.

--Mais comment peuvent-ils vivre dans un air aussi rarfi, poursuivit
la jeune fille? sans votre arrive miraculeuse, c'en tait fait de nous.

--Votre raisonnement pourrait tre faux, mademoiselle; en ce sens que
les poumons de ces gens-l n'ont sans doute pas les mmes exigences que
les ntres; d'un autre ct, il se peut parfaitement qu'on les relgue 
Phobos, prcisment  cause de la rarfaction de l'air, afin de leur
enlever, insensiblement et sans souffrances, toute force musculaire.
C'est un supplice comme un autre que cette asphyxie qui rend les forats
apathiques et sans nergie.

--Mon cher monsieur Fricoulet, dit en ce moment Ossipoff, serait-il
possible de visiter ce vhicule?

--Assurment! mais, pour cela, munissez-vous de vos _respirols_.

--Eh! quoi! fit Slna, il faut nous emprisonner de nouveau dans ce
casque?

--Sans doute; mais, cette fois, il n'y a plus aucune crainte  avoir,
car nous avons ici notre provision d'oxygne solidifi; et puis, en
quelques minutes, la curiosit de votre pre sera satisfaite...

Ils allaient visser leur appareil; l'ingnieur ajouta:

--Une dernire recommandation: soyez le plus sobre possible de
mouvements, car le moindre geste un peu exagr vous jetterait par
dessus bord et, cette fois, vous seriez irrmissiblement perdus.

Sur ces mots, il gravit une petite chelle, suivi d'Ossipoff et de
Slna et, quelques instants aprs, tous les trois se trouvaient debout
sur une sorte de pont servant de toiture au logement dont ils sortaient
et autour duquel courait un bordage en mtal.

Au-dessus de leur tte, tournant avec une rapidit vertigineuse, le
gigantesque cylindre tendait sa masse norme et mouvante qu'entourait
l'hlice que l'on n'apercevait que sous l'aspect d'un linament
diaphane.

 l'avant, la nacelle s'effilait, ainsi que la proue d'un navire, et le
ballon s'allongeait en pointe, fendant l'espace presque sans bruit; ce
fut par l que, grce  une petite chelle, haute de trente mtres
environ, les Terriens pntrrent dans le tube au milieu duquel se
mouvait l'axe central; puis, aprs l'avoir parcouru dans toute sa
longueur, ils ressortirent par l'arrire, prs du gouvernail, vaste
surface circulaire qui s'inclinait  volont, dans tous les sens.

Une fois l, Ossipoff se mit en communication avec Fricoulet:

--Mais cet appareil ne se meut ni ne se dirige seul... il doit y avoir
un quipage?

L'ingnieur fit  ses compagnons signe de le suivre et, s'engageant dans
une troite ouverture perce  la poupe de la nacelle et qu'une sorte de
couvercle fermait hermtiquement, il pntra  l'intrieur.

Une fois l, tous les trois se dbarrassrent de leur _respirol_ et
Fricoulet fit alors admirer  Ossipoff la salle des machines o
d'incomprhensibles appareils, n'ayant aucun rapport avec ce que le
vieillard avait pu voir sur la Terre, fabriquaient, sans chaleur et sans
bruit, l'lectricit qui agissait sur les moteurs pour faire tourner sur
son axe le gigantesque ballon cylindrique et sa voilure hlicodale.

Une demi-douzaine d'tres tranges allaient et venaient autour des
appareils, indiffrents, en apparence du moins,  la prsence des
Terriens.

[Illustration]

Comme l'avait dit l'ingnieur, il y avait une diffrence considrable
entre les forats de Phobos, ces tres immondes, demi-reptiles et
demi-oiseaux qu'ils avaient aperus  travers les mailles du filet
protecteur et ceux qu'ils avaient l, devant eux, avec leur tenue pleine
de fiert, leur dmarche noble, et la remarquable intelligence qui se
lisait dans leurs regards.

Ils avaient un peu plus de deux mtres de haut: la tte ronde se
rattachait  un cou puissant; les yeux, remarquablement grands,
brillaient d'un vif clat qui,  la longue, devenait fatigant; les
mchoires, dpourvues de dents, avanaient en forme de bec; les
oreilles, courtes et profondes, taient velues, comme les joues et le
crne.

Les membres taient longs et paraissaient robustes, quoique grles, et
une membrane, semblable  celles des chauves-souris, les runissait;
comme l'expliqua Fricoulet, cette membrane leur servait  la fois
d'ailes et de parachute.

[Illustration]

Au repos, comme ils taient en ce moment, cette membrane remplaait pour
eux tout vtement, semblable  une sorte de toge dans laquelle ils se
drapaient, non sans noblesse; l'ingnieur ajouta que certains d'entre
eux, ceux appartenant aux hautes sphres intellectuelles, enduisaient
cette membrane de couleurs fort artistiques.

--Et vous osiez dire, tout  l'heure, que ces gens-l ne sont pas laids!
fit Slna...

-- votre point de vue, sans doute, sont-ils affreux, rpliqua
l'ingnieur; mais la beaut n'est pas tout, non seulement en ce monde,
mais encore dans l'Univers entier... Or, ce que j'ai vu de leur plante
me suffit pour affirmer que ces gens ont atteint un degr de
civilisation auquel nous n'arriverons, nous, que dans plusieurs sicles.

Tout en causant, les Terriens taient rentrs dans l'intrieur de la
nacelle et s'acheminaient vers la cabine o Gontran tait demeur sous
la garde de Farenheit.

Fricoulet, qui devanait le vieillard et Slna, allait franchir le
seuil, lorsque des clats de voix, parvenant jusqu' lui,
l'immobilisrent; de la main il fit signe  ses compagnons de demeurer
silencieux et tous les trois prtrent l'oreille.

--_By God!_ hurlait Farenheit, je vous, dis, moi, que c'est un Amricain
qui a dcouvert ces satellites... ou bien M. Ossipoff ne sait pas ce
qu'il dit.

--D'accord, rpliquait M. de Flammermont... qui songe  contester  Hall
le mrite de cette dcouverte?... je dis seulement que si lui, favoris
par le rapprochement maximum de la Terre et de Mars, a aperu les deux
satellites de cette dernire plante, d'autres, avant lui, les avaient
pressentis.

--Allons donc! grogna l'Amricain.

--Il n'y a pas de allons donc et ces lignes que je trouve cites dans
les _Continents clestes_, de mon illustre homonyme, n'ont certes pas
t crites par Hall... elles sont dues  la plume de Voltaire, qui les
crivait dans son roman de _Micromgas_, en l'an 1750.

En sortant de Jupiter, nos voyageurs traversrent un espace d'environ
cent millions de lieues et ctoyrent la plante Mars. Ils virent deux
lunes qui servent  cette plante et qui ont chapp aux regards de nos
astronomes. Je sais bien que le P. Castel crira contre l'existence de
ces deux lunes; mais je m'en rapporte  ceux qui raisonnent par
analogie. Ces bons philosophes savent combien il serait difficile que
Mars, qui est si loin du Soleil, se passt  moins de deux lunes...

Gontran ferma bruyamment le volume et demanda ironiquement:

--Que pensez-vous de cela, sir Jonathan.

--Je pense que votre Voltaire, n'tant pas astronome, a dit cela par pur
hasard et qu'une chance inespre lui a fait prdire la vrit.

--Il faut avouer, en tout cas, riposta Gontran, que c'tait l une
vrit dans l'air--sans jeu de mot--car Swift, le clbre auteur des
_Voyages de Gulliver_, non seulement parle de deux toiles infrieures
ou satellites qui tournent autour de Mars, mais donne encore sur ces
satellites des renseignements prcis; c'est ainsi que, d'aprs lui, le
satellite le plus proche de la plante tourne autour d'elle en dix
heures, tandis que le plus loign tourne en vingt et une heures.

--Je vous rpondrai la mme chose que pour Voltaire, Swift a dit cela au
hasard.

--Non pas, dclara M. de Flammermont, ils ont procd tous les deux par
analogie.

--Qu'entendez-vous par l? bougonna Farenheit.

--J'entends que du moment que la Terre a un satellite, Jupiter quatre et
Saturne huit, il tait prsumable que Mars, situ entre la Terre et
Jupiter, en et deux... cela tait mathmatique.

Comme aveugl par l'vidence de ce raisonnement, Farenheit se tut durant
quelques secondes; puis, enfin, il grommela:

--Il n'empche que ce soit un Amricain qui a dcouvert les satellites
de Mars.

La porte alors s'ouvrit et Ossipoff rpliqua:

--Non pas un Amricain, sir Jonathan, mais une Amricaine; il est avr,
en effet, qu'aprs avoir pass plusieurs nuits  rechercher
infructueusement les satellites prsums de Mars, Hall, dsespr,
allait renoncer  continuer ses recherches, lorsque sa femme survenant,
insista vivement pour qu'il y consacrt encore une soire.

--Peu importe, rpliqua l'Amricain, ce qu'il faut tablir c'est que
l'honneur de cette dcouverte revient bien aux tats-Unis.

--Eh! personne ne songe  vous le contester, mon cher sir Jonathan, dit
 son tour Fricoulet.

--La morale de cette histoire, fit Slna en jetant  l'ingnieur un
regard malicieux, c'est que les femmes peuvent quelquefois tre bonnes 
quelque chose.

[Illustration]

Fricoulet allait rpondre, sans doute, mais Gontran s'avanant vers lui,
le serra dans ses bras.

--Ah! dit-il d'une voix mue, je ne m'attendais plus  te revoir.

--Miracle! miracle! s'cria Ossipoff, vous avez retrouv votre voix!

--En retrouvant Fricoulet, j'ai retrouv tout ce que j'avais perdu!
rpliqua le jeune comte avec un sourire  l'adresse de Slna.

Puis, aprs une nouvelle accolade:

--Mais par quel miracle nous as-tu rejoints?

L'ingnieur haussa doucement les paules et rpondit en prenant un petit
ton fat qui fit froncer lgrement les sourcils d'Ossipoff:

--Pas besoin de miracles, mon cher ami; un peu d'intelligence et
d'habilet ont suffi...  peine le ballon mtallique et-il repris le
chemin des airs que je m'aperus vite de l'impossibilit matrielle o
je me trouvais de redescendre prs de vous... alors je m'abandonnai  la
Providence et me laissai emporter pendant plusieurs heures. Aprs avoir
franchi plusieurs centaines de kilomtres, le ballon fit une volution 
laquelle je reconnus que je venais de pntrer dans la zone d'attraction
de Mars...  partir de ce moment, j'avais quelque chance d'tre sauv.

--Comment, d'tre sauv!... interrompit Farenheit.

--Assurment, car  dfaut de Phobos, je pouvais atterrir sur Mars et je
manoeuvrai aussitt dans ce sens: je tirai violemment le cble qui
commandait la soupape et celle-ci, ouverte toute grande, laissa
s'chapper les trois quarts du gaz. Alors commena une chute effrayante,
vertigineuse, formidable; en moins d'une demi-heure, je tombai de cinq
mille kilomtres... j'avais d endosser mon _respirol_ pour n'tre point
touff et, cramponn au bordage, j'tais comme fascin par ce monde
dont la force d'attraction allait croissant  chaque seconde et contre
lequel j'allais invitablement me briser.

--Pauvre monsieur Fricoulet, murmura Slna; par quelles terribles
motions vous avez d passer...

[Illustration]

--Mon Dieu! mademoiselle, duss-je vous paratre fanfaron, je vous
avouerai en toute sincrit que, pas un moment, la pense de la mort ne
s'est prsente  mon esprit; j'tais trs calme, au contraire, et tout
en tombant, je calculais la vitesse avec laquelle allait s'tablir le
contact entre ma pauvre personne et la surface de Mars; je cherchais
aussi  pronostiquer ce qui allait rsulter de cette rencontre.

--Ah! je te reconnais bien l, s'cria Gontran, tout fier lui-mme du
courage de son ami.

--Bref, poursuivit l'ingnieur, j'tais  peine  six cents mtres du
sol lorsque soudain je m'arrtai dans cette chute verticale et me
trouvai entran dans le sens horizontal par une force inconnue et avec
une vitesse inoue; je fis ainsi une quarantaine de kilomtres et,
bientt, apparut au-dessous de moi une nappe d'eau de vaste tendue et
miroitant au soleil; c'tait l'ocan Kepler; si le hasard voulait que ma
chute s'oprt dans cet lment liquide, j'avais quelque chance de m'en
sortir...

[Illustration]

--De l'lment? demanda Gontran.

--Non, de la situation en laquelle je me trouvais... malheureusement, je
continuais  filer, toujours dans le sens horizontal et, aprs avoir
franchi cet ocan, je recommenai  planer au-dessus du sol ferme...
cependant, peu  peu, ma vitesse se ralentit et j'arrivai  une sorte
d'appareil mtallique o je m'arrtai.

--Qu'est-ce que c'tait que cela? demanda Ossipoff, vivement intress.

--J'ai compris, par quelques explications sommaires qui m'ont t
fournies ensuite, que les Martiens ont tabli  la surface de leur monde
un moyen de locomotion de grande rapidit bas sur la formation de
courants d'air violents, poussant, de relais en relais, des vhicules;
j'avais t pris dans un de ces courants d'air et, mon ballon formant
vhicule, j'avais ainsi miraculeusement chapp  la mort qui
m'attendait... Comme bien vous pensez, mon premier soin fut d'essayer de
vous rejoindre... Ah! ce ne fut pas facile, je vous le jure; enfin,
aprs bien des efforts, je russis  faire comprendre  ces gens en
quelle situation vous vous trouviez; j'obtins alors qu'ils frtassent ce
ballon pour me permettre de vous aller chercher... et voil...

Puis, se laissant tomber sur un sige, tout essouffl de sa narration,
l'ingnieur ajouta:

--Voil, certes, un rcit auprs duquel celui de Thramne est peu de
chose, j'en suis tout poumonn.

Farenheit qui avait cout toutes ces explications avec une grande
attention, s'approcha de Fricoulet:

[Illustration]

--Mon cher monsieur, dit-il, je voudrais vous poser une question.

--Posez, sir Jonathan, posez.

--Tout  l'heure vous avez parl d'ocan... en existe-t-il donc sur
cette nouvelle plante?

--Indubitablement, cher sir Jonathan, depuis longtemps, d'ailleurs,
l'arographie est connue de tous.

--L'arographie? rpta interrogativement Slna.

--La gographie de Mars, si vous prfrez, mademoiselle, du grec ars, Mars.

Farenheit fit entendre un ricanement moqueur:

--Eh! s'exclama-t-il, depuis longtemps aussi on connat la gographie de
la Lune, la slnographie, comme vous dites dans cet impossible langage
de savant! Sur les cartes qui en ont t dresses, il s'y trouve des
_mers_; mais il parat qu'en astronomie les mots changent de sens,
puisque les espaces dsigns sur la carte lunaire sous le nom de _mers_,
ne sont que d'immenses plaines arides et dessches, sans la moindre
trace d'eau.

--Mais puisque je vous dis que j'ai vu, de mes yeux vu, l'ocan Kepler,
s'cria Fricoulet.

Mickhal Ossipoff riposta d'un ton rogue:

--Vous tes comme saint Thomas, vous ne croyez qu'aux choses que vous
voyez, mais si jamais, dans votre existence terrienne, il vous tait
arriv de regarder dans un tlescope, vous eussiez t persuad de
l'existence des mers martiennes sans avoir, pour cela, besoin de faire
le voyage.

[Illustration]

--Un petit voyage qui peut compter, ricana M. de Flammermont, 19
millions de lieues.

--Quatorze seulement, s'il vous plat, observa le vieux savant, pour
tudier un astre, on ne choisit pas le moment o il est le plus loign
de vous.

--Mettons quatorze millions,... dit Farenheit en se croisant les bras,
et vous me ferez croire qu' une semblable distance il est permis de
constater la prsence de l'eau sur une plante?

--Vous admettez bien, vous, qu'un de vos compatriotes ait dcouvert
Deimos et Phobos, deux mondicules de quelques kilomtres de largeur, et
vous mettez en doute que l'on ait pu tudier Mars dont le diamtre a
prs de 1700 lieues, soit une circonfrence de 5375 lieues, si vous vous
donniez la peine de rflchir un peu, vous vous viteriez bien des
paroles inutiles.

[Illustration]

L'Amricain frappa du pied avec violence.

--Ne me faites donc pas dire des choses que je n'ai pas dites,
grommela-t-il. Autre chose est de reconnatre dans l'espace des corps
existants--les lunettes sont faites pour cela--autre chose est de
prtendre tudier les dtails infiniment petits.

--Mais, mon cher sir Jonathan, dit Gontran malicieusement, les lunettes
sont faites pour cela galement.

--M. de Flammermont a raison, ajouta Ossipoff, grce aux instruments
merveilleux que le progrs a mis  la disposition de la science moderne,
on peut affirmer l'existence de faits se passant  plusieurs millions de
lieues de nous avec autant de certitude que si on les touchait du doigt.
Ainsi, je vais plus loin encore dans mon affirmation: non seulement il y
a de l'eau  la surface de Mars, mais cette eau est de mme composition
chimique que la ntre... Non seulement il y a des mers, mais nous
connaissons encore leur profondeur et nous savons, par exemple, que les
plus profondes avoisinent l'quateur et la zone torride, comme la mer
Schiaparelli, la mer Flammarion, les ocans Kepler et Newton, tandis
qu'aux environs du ple elles ont moins de profondeur, telles sont les
mers Madler, Faye, Beer.

L'bahissement de Farenheit tait profond, indescriptible.

--On dirait, ma parole d'honneur! s'cria Ossipoff, que vous n'tes
jamais all en ballon!

--Ma foi, non, rpliqua Farenheit; mon commerce de suifs n'exigeait pas
d'ascensions et mon got pour la terre ferme m'a toujours empch de me
livrer  d'aussi prilleux exercices.

--Eh bien! mon cher sir Jonathan, si vous tiez all en ballon, vous ne
vous tonneriez pas que l'on puisse, en dpit des quatorze millions de
lieues qui nous sparent de Mars, connatre la plus ou moins grande
profondeur de ses mers... tout cela dpend de la teinte plus ou moins
fonce que prsente l'aspect des masses liquides, plus la teinte est
sombre et plus la profondeur est grande.

--N'en peut-on pas dduire galement, demanda Fricoulet, le degr de
salure des diffrentes mers, car il est prouv que plus une tendue
d'eau est sale et plus elle est sombre, or, comme la salure dpend de
l'vaporation, il est tout naturel que les mers les plus sombres,
c'est--dire les plus sales, se trouvent dans les rgions quatoriales.

Ossipoff inclina doucement la tte dans un mouvement plein de
condescendance approbatrice.

L'Amricain demeura quelques instants silencieux, puis, soudain, faisant
claquer ses doigts:

--Au surplus, bougonna-t-il, peu m'importe que les mers soient sales et
profondes, ou qu'elles ne le soient pas! Le principal, pour moi, c'est
que l'on puisse respirer  son aise, librement, sans tre oblig de
s'enfermer encore dans cette cage de slnium.

Et il lanait un mauvais regard du ct des _respirols_ empils dans un
coin.

-- ce point de vue l, rpondit Fricoulet en riant, vous pouvez tre
tranquille, mon cher sir Jonathan; la plante Mars est pourvue d'une
atmosphre de composition identique  la ntre: les tudes spectrales ne
laissent aucun doute  ce sujet... si mme vous aimez la pluie et les
nuages, vous aurez de quoi vous contenter, car l'atmosphre martienne
est riche en vapeur d'eau.

--Mais, objecta Gontran, en vertu du peu d'intensit de la pesanteur 
la surface de Mars, la densit de son atmosphre doit tre  peu prs
nulle et il s'ensuit probablement une rarfaction semblable  celle qui
existe sur le sommet des hautes montagnes terrestres.

Le visage dj radieux de l'Amricain s'assombrit de nouveau.

--Alors, grommela-t-il, encore les _respirols_!

Fricoulet fit entendre un petit clappement de langue impatient:

--S'il en tait ainsi que tu le dis, rpliqua-t-il  M. de Flammermont,
les mers martiennes seraient  sec, tout leur contenu s'tant depuis
longtemps volatilis dans l'espace au lieu de se transformer, aprs leur
vaporation, en vapeurs, en nuages, en brouillards, pour retomber
ensuite, sous forme de pluie,  la surface de la plante; d'un autre
ct, les neiges qui entourent les ples, au lieu de former une simple
calotte dans les rgions polaires, enseveliraient la plante tout
entire dans un linceul, transformant Mars en un bloc de glace.

Gontran parut fort ennuy de cette explication fournie devant Ossipoff;
quant  Farenheit, son visage se drida de nouveau.

--Maintenant que vous avez rassur sir Jonathan, dit  son tour Slna
en souriant, je voudrais bien que vous me rassuriez moi aussi, monsieur
Fricoulet.

L'ingnieur s'inclina.

--Tout  votre disposition, mademoiselle, murmura-t-il.

--Vous savez que je suis frileuse, dit la jeune fille.

[Illustration]

--Oui, je le sais, et votre sjour comtaire a d certainement
dvelopper en vous cette disposition naturelle... mais pourquoi me
dites-vous cela?

--Parce que je suppose qu'il doit faire rien moins que chaud sur votre
Mars.

Les yeux de l'ingnieur s'agrandirent.

--Je serai curieux, par exemple, de savoir sur quoi vous basez cette
supposition?

--Sur ce que m'a dit Gontran.

 peine l'ingnieur avait-il pos cette question qu'il la regretta, car
il eut presque aussitt le pressentiment de la rponse; aussi
touffa-t-il la fin de la phrase sous une toux bruyante et opinitre.

Puis il s'cria:

--Oui, oui, je vous vois venir; vous tes de ceux qui croient que la
temprature des plantes est dtermine par leur distance du Soleil et,
alors, comme Mars est de dix-neuf millions de lieues plus loigne que
la Terre de l'astre central, il s'ensuit que pour vous, on y doit jouir
d'une temprature sibrienne.

[Illustration]

D'un signe de tte, la jeune fille indiqua que c'tait bien cela.

--Eh bien! c'est l une erreur, poursuivit Fricoulet; la temprature
dpend de la composition de l'atmosphre qui agit comme une serre; au
point de vue de la chaleur solaire, elle la laisse arriver jusqu' la
surface du sol et, ensuite, la retient, s'opposant  ce qu'elle se
dissipe dans l'espace... Or, l'air proprement dit, c'est--dire
l'oxygne et l'azote, ne jouent qu'un rle insignifiant dans le
mcanisme que je viens de vous expliquer, la vapeur d'eau seule a une
influence sur la chaleur, en raison de son pouvoir absorbant seize mille
fois suprieur  l'air sec!

Slna battit des mains.

--J'y suis, s'cria-t-elle, j'y suis, vous avez dit tout  l'heure que
la spectroscopie avait dcouvert dans l'atmosphre martienne une
quantit considrable de vapeur d'eau, donc, la temprature...

--...Est plus froide ou plus chaude que sur la Terre, ou peut-tre mme
gale, cela dpend,... mais, en tout cas, je crois bien que nous
n'aurons pas trop  souffrir.

--D'ailleurs, reprit Farenheit, si ces Martiens sont aussi avancs dans
leur civilisation que vous le prtendez, ils doivent certainement avoir
des moyens infaillibles de se prserver du froid comme de la chaleur.

--C'est probable.

Cela dit, Fricoulet endossa son _respirol_, vissa son casque de slnium
et monta sur le pont; il y retrouva Ossipoff qui, pench sur la
rambarde, dvorait des regards le pays qui s'tendait au-dessous de lui.

--Hein! dit le savant en se mettant aussitt en communication avec
l'ingnieur, comme on se rend bien compte de la topographie martienne.

--Il est bien certain, repartit le jeune homme, qu' quelques centaines
de kilomtres on a des choses une vue plus nette que lorsqu'on les
aperoit  plusieurs millions de lieues.

--Quelle diffrence avec notre globe!... tandis que les trois quarts de
la superficie terrestre sont envahis par les eaux et que nos plus vastes
continents ne sont,  proprement parler, que des les gigantesques; ici,
c'est tout le contraire: les eaux et les continents sont dans des
proportions  peu prs gales... il semble mme que la proportion doit
pencher en faveur des continents.

[Illustration]

--Et puis, regardez donc, poursuivit Fricoulet, c'est fort curieux;
toutes ces mers ne sont vraiment que des mditerranes.

Comme il achevait ces mots, une main se posa sur son paule; il se
retourna et vit Gontran qui lui fit signe qu'il voulait lui parler.

Aussitt, les deux parleurs s'ajustrent sur les deux casques.

--Qu'y a-t-il?

[Illustration]

--Il y a, rpondit le jeune comte, que je m'carquille en vain les yeux
pour dcouvrir cette lueur sanglante qui a fait de Mars la plante
guerrire, et que je ne vois absolument rien.

--Ce qui n'a rien d'tonnant, attendu que cette teinte rougetre, ou,
pour tre plus dans la vrit, jaune orange, est plus apprciable 
l'oeil nu que dans une lunette... on a remarqu dans les observatoires
que cette teinte diminuait d'intensit  mesure qu'on augmentait le
grossissement des instruments, voil pourquoi tu ne la distingues mme
pas.

--Cependant, une atmosphre rougetre devrait donner  tout ce qui
l'entoure un aspect de mme teinte.

--Hrsie, mon cher,... hrsie,... car, si cette coloration tait due 
l'atmosphre, elle serait plus intense sur les bords qu'au centre, en
raison de l'paisseur atmosphrique traverse par les rayons lumineux.

--Faut-il donc l'attribuer au sol lui-mme?

--Si le pre Ossipoff t'entendait, il en ferait un bond, s'cria
l'ingnieur; car cette hypothse est en contradiction flagrante avec ce
que nous savons du monde de Mars... Comment, en effet, admettre que
l'action sculaire des quatre lments qui engendrent la vie: l'eau,
l'air, la terre, le feu, soit demeure nulle, et qu'aucune vgtation
n'ait revtu la surface de Mars.

[Illustration]

--Ce serait donc cette vgtation!... Mais, au fait, tu dois en savoir
quelque chose, puisque tu en arrives.

-- ce sujet, je ne puis te donner aucun renseignement... D'abord, j'ai
abord, de nuit, sur Mars... ensuite, et-il fait grand jour, que
j'tais trop mu, trop angoiss, pour faire aucune remarque.

Gontran demeura silencieux un moment.

--Alors, dit-il, jusqu' nouvel ordre, ce que j'ai de mieux  faire,
c'est d'adopter la thorie de la vgtation?... au cas ou Ossipoff
m'interrogerait.

--Peuh!... cela n'est d'aucune importance... rappelle-toi seulement que
Mars a 5,375 lieues de tour, que, comparativement au globe terrestre, sa
surface est des 27 centimes, son volume des 16 centimes, son poids du
demi-dixime, et sa densit des 69 centimes, ce qui donne  l'intensit
de la pesanteur  sa surface, le tiers de ce qu'elle est  la surface de
la terre... Retiendras-tu cela?

--Je le pense... mais est-ce tout?

--Non, rappelle-toi encore ceci: que Mars tourne sur lui-mme en
vingt-quatre heures, trente-sept minutes, vingt-sept secondes, et autour
du soleil en six cents soixante jours, ce qui lui fait une anne double
de la ntre.

--Et consquemment des saisons.

--Je t'arrte... car c'est l une des diffrences caractristiques de ce
monde avec le ntre. Non seulement la dure des saisons est plus longue,
mais elle est plus ingale, en raison de son orbite trs allonge...
ainsi, tandis que le printemps et l't durent cent quatre-vingt-onze et
cent quatre-vingt-un jours, l'automne et l'hiver ne durent que cent
quarante-neuf et cent quarante-sept jours.

L'ingnieur allait sans doute continuer ses explications, lorsqu'un
Martien s'approchant, lui fit signe qu'il fallait descendre dans la
cabine.

[Illustration]




CHAPITRE XV

LA PLANTE GUERRIRE

[Illustration]


EN abordant sur ce nouveau monde, la premire impression ressentie par
notre me n'est pas une impression trangre  celle que les spectacles
de la nature nous imposent. Nous nous trouvons transports sur un monde
singulirement analogue au ntre. Les bords de la mer y reoivent, comme
ici, la plainte ternelle des flots qui se brisent en s'teignant sur le
rivage car l, comme ici, le souffle du vent ride la face de l'eau et
donne naissance aux vagues qui se succdent et retombent. Si le ciel est
pur et l'atmosphre calme, le miroir des eaux reflte, comme ici, le
soleil blouissant et le ciel lumineux.

Le villageois europen qui, jet par le flot de l'migration sur les
rives de l'Australie, se rveille un beau jour au milieu d'un pays
inconnu o le sol, les arbres, les animaux, les saisons, le cours du
Soleil et de la Lune sont d'un aspect tout diffrent de ce qu'il a vu
jusqu'alors dans son pays natal, n'est pas moins surpris ni moins
dpays que nous ne le sommes en arrivant sur la plante Mars. Se
transporter de la Terre sur Mars, c'est simplement changer de latitude.

Ainsi s'exprime,  propos de la plante o abordaient nos voyageurs, le
clbre propagateur de la science astronomique, et Gontran, en analysant
ses propres sensations, ne pouvait s'empcher de reconnatre combien
elles concordaient avec les penses contenues dans ce passage des
_Continents clestes_ reproduit plus haut.

Il faisait nuit, cependant, lorsqu'un signe du Martien, qui paraissait
commander  bord, les invita  sortir de la nacelle et, dans une
obscurit profonde, tout le paysage se noyait autour des Terriens: de
ci, de l, pourtant, des ombres plus paisses se dressaient, confuses,
intriguant par leur masse ou par leur hauteur, nos voyageurs dont les
yeux s'carquillaient en vain pour percer l'obscurit.

La seule chose dont ils eussent rellement conscience tait une nappe
d'eau qui s'tendait  leurs pieds, bruissant doucement, comme font les
vagues minuscules de notre Mditerrane, pousses par une brise de
printemps; dans ces eaux, ainsi que dans un miroir d'argent bruni, le
ciel se refltait avec ses myriades d'astres tincelants.

L'on et dit d'une toffe moire, toute paillete d'or.

Instinctivement, nos amis relevrent la tte.

--Mais le ciel n'a pas chang! exclama Gontran; ce sont les mmes
toiles, les mmes constellations... telles qu'on les voit de
l'observatoire de Paris.

Ossipoff se tourna vivement vers lui en ripostant:

--Les mmes toiles, peut-tre,... mais les mmes plantes!...

Au ton dont furent prononcs ces quelques mots, le jeune comte
pressentit une embche et, prudemment, fit entendre une petite toux
sche pour attirer l'attention de Fricoulet.

Mais l'ingnieur tait bien trop occup  examiner la manoeuvre du
ballon, pour songer  son ami; aussi l'embarras de celui-ci devenait-il
de plus en plus grand.

Le nez en l'air, les regards fixs sur la vote toile, il pivotait
lentement sur ses talons, appelant  son aide tous les dieux dont la
mythologie s'est plue  peupler l'immensit sidrale. Mais les dieux
dormaient sans doute, car aucune inspiration ne venait  l'infortun
Gontran.

Soudain, derrire lui, une voix, lgre comme un souffle, chuchota:

--L bas,... sur votre droite,... Jupiter,... puis Saturne... et puis,
de l'autre ct,... la Terre...

Cependant, tonn de ce silence incomprhensible pour lui, Ossipoff fit
entendre un Eh bien? rempli de soupons.

Comme tir d'un rve, M. de Flammermont tressaillit; il passa la main
sur son front, ramena ses regards vers le vieillard et, d'une voix
vibrante:

[Illustration]

--Excusez-moi, cher monsieur, dit-il... mais la vue de ma plante natale
a voqu en moi des souvenirs qui se sont empars de mon esprit tout
entier.

--Des souvenirs seulement?... demanda Slna.

--Mchante, rpondit-il en lui prenant la main qu'il baisa
affectueusement,... non pas seulement des souvenirs, mais des espoirs
aussi... puisque c'est l-bas seulement que notre bonheur doit tre
complet...

Ossipoff toussa lgrement, car il tait toujours fort embarrass
lorsque Gontran faisait allusion  son problmatique mariage avec
Slna; puis, pour changer la conversation, il tendit la main vers la
brillante toile.

--En vrit! s'exclama-t-il, ne jurerait-on pas voir Vnus?... c'est la
mme clart douce,... c'est la mme situation...

--Nous jouons probablement pour Mars le mme rle?

--Si par l, vous entendez dire que la Terre soit pour Mars l'toile du
soir, vous aurez raison.

--Du soir, dit Jonathan Farenheit, croyez-vous que cette toile que vous
admirez, soit une toile du soir?

Et, sans attendre la rponse, il fit sonner son chronomtre.

--Il est une heure et demie  New-York, dit-il, aprs un moment de
silence.

--Six heures  Ptersbourg, ajouta Slna.

--Cinq heures  Paris, fit  son tour Gontran.

--En sorte qu'il est ici quatre heures du matin, conclut Mickhal
Ossipoff; vous avez raison, sir Jonathan.

--Ne serait-ce donc pas la Terre? balbutia Gontran.

--Quel empchement voyez-vous  cela?... Vnus n'est-elle pas pour nous
une toile du soir et du matin tout  la fois? elle prcde l'aurore et
suit le crpuscule... c'est selon...

--Oui, rpta Gontran machinalement,... c'est selon...

--Selon quoi? lui demanda Farenheit.

Pour le coup, le jeune comte se trouva fort embarrass, d'autant plus
que Mickhal Ossipoff le regardait fixement.

Instinctivement, il se pencha en arrire pour mettre son oreille plus 
porte des lvres de Slna; puis, se redressant:

--Selon les saisons, mon cher sir Jonathan, rpliqua-t-il; parbleu! nous
vivons si singulirement depuis quelque temps, que c'est  peine si je
sais en quel mois nous sommes.

--Nous sommes en mai, rpondit Ossipoff,... le 8 mai; depuis hier la
Terre est  sa plus longue longation occidentale, 37 37', et restera
toile du matin jusqu'en octobre.

[Illustration]

--Ouf! pensa M. de Flammermont en poussant un lger soupir, c'est l le
c. q. f. d. du problme; la _colle_ est termine.

Fricoulet arrivait en ce moment.

--Mes amis, dit-il, si vous voulez, nous allons nous mettre en route.

--Pour quel endroit? demandrent aussitt les Terriens d'une mme voix.

--Pour la Ville-Lumire, ainsi qu'ils appellent la capitale de la
Plante.

--Et, est-ce loin d'ici, votre Ville-Lumire? demanda Farenheit dj
pouvant par la perspective de faire usage de ses jambes.

--Si j'ai compris les explications sommaires d'Aotah... dit Fricoulet.

Gontran l'interrompit:

--Qui cela, Aotah? demanda-t-il.

--Un Martien fort aimable et fort instruit, dont j'ai fait connaissance
et qui me parat jouer, sur cette plante, le rle de Grand-Matre de
l'Universit.

M. de Flammermont ne put s'empcher de faire entendre un petit clat de
rire moqueur.

--Si tu as bien compris, dis-tu; ces gens-l parlent-ils donc comme on
parle au boulevard Montparnasse?

--Peuh! fit l'ingnieur avec une moue de ddain, il y a beau jour que
les Martiens ont laiss loin derrire eux la syntaxe et tout ce qui
s'ensuit; le temps tant pour eux la chose la plus prcieuse du monde,
ils ont cherch un systme de langage permettant d'exprimer la pense
presque aussi rapidement qu'elle jaillit dans leur cerveau.

--Une sorte de langage stnographique?

--Prcisment: les cinq voyelles servent de base  ce systme fort
simple, puisque, suivant le ton sur lequel elles sont prononces, elles
expriment telle ou telle pense.

--Mais cela leur fait un vocabulaire fort restreint, objecta Mlle
Ossipoff; songez que la voix n'a que deux octaves et demie, ce qui
donne, par la division en demi-tons, un total de trente sons
diffrents... Ces gens-l n'auraient donc, pour exprimer leur pense,
que des moyens des plus imparfaits.

L'ingnieur sourit.

--Vous n'tes pas sans savoir, mademoiselle, rpondit-il, que ce sont
les vibrations qui forment les sons; ainsi, la note la plus grave de la
voix humaine correspond  160 vibrations, tandis que la plus leve en a
2048; eh bien! en allant de 160  2048, le son se modifie  chaque
vibration ajoute, ce qui donne 1888 sons diffrents,... vous voyez que
le langage des Martiens est plus riche que vous ne pensiez.

--Ce que tu dis l est fort juste, riposta M. de Flammermont;
malheureusement, l'oreille humaine est imparfaite  saisir des nuances
si subtiles.

--L'oreille humaine, d'accord; mais celle de ces gens-l est soumise,
ds la naissance,  une ducation qui les met  mme, au bout d'un
certain nombre d'annes, d'arriver  une perception vraiment
merveilleuse; on apprend aux jeunes Martiens  saisir, dans un son, les
vibrations qui le composent, comme on nous apprend,  nous,  dcouvrir
les beauts subtiles contenues dans un texte de Virgile, d'Homre ou de
tout autre auteur ancien.

--Mais nous avons des grammaires, des dictionnaires, une foule
d'instruments, enfin...

--Eux, ils ont ceci...

Et l'ingnieur tira de dessous son vtement un appareil assez singulier;
cela ressemblait  un casque qu'eussent orn, de chaque ct, deux
appendices assez semblables  des pavillons de cor de chasse.

--Ceci, dit-il, est ce que portent les enfants ds l'ge le plus tendre;
ces sortes de conques, formes d'un mtal qui a la proprit de vibrer
avec une facilit extrme, s'adaptent sur les oreilles et transmettent
au tympan les vibrations qu'elles emmagasinent.  mesure que l'enfant
grandit, la grandeur de ces conques diminue pour disparatre tout 
fait, lorsque l'ducation est entirement termine.

Les Terriens considraient, avec une curiosit facile  concevoir, le
bizarre instrument dont chacun d'eux fit l'essai  tour de rle.

--Je trouve, moi, dit Gontran, assez ironiquement, que cela dnature la
parole.

--Parce que nous ne nous servons pas, comme ces gens-l, de monosyllabes
pour rendre notre pense; les vibrations de chacune de nos paroles
s'enchevtrent les unes dans les autres.

--Pour aboutir  une cacophonie incomprhensible, s'cria Farenheit.

--Et vous comprenez dj ce qu'ils disent? demanda Slna, prte 
tomber en admiration devant l'ingnieur.

--Oh! rpliqua celui-ci, vous avez trop bonne opinion de mon
intelligence; c'est--dire que cet excellent Aotah, avec une patience
au-dessus de tout loge, m'a mis  mme d'user avec lui d'une sorte de
_langage ngre_, en prononant certains monosyllabes et en me montrant
ensuite l'objet dont il parlait... Je n'en suis encore qu'au B A ba de
la langue martienne; quant  la thorie que je viens de vous dvelopper,
je l'ai dduite de ce que j'ai cru comprendre des explications d'Aotah.

--Eh bien! mon cher, dit M. de Flammermont,  dater de ce jour, je te
nomme mon interprte particulier,... car je n'ai jamais eu de got pour
la vocalise,... ayant toujours chant horriblement faux.

--Pour en revenir  votre Ville-Lumire, fit l'Amricain, vous disiez
donc...

--Que cette ville se trouve situe  l'extrmit du continent Kepler,
sur le 195e degr de longitude.

L'Amricain fit entendre un sourd grognement.

--C'est trs bien; mais d'abord, o sommes-nous?

--Non loin du lac du Soleil, sur le continent que Schiaparelli a baptis
du nom de _Thaumasia_.

--C'est--dire par le 90e degr de longitude,... nous avons donc environ
105 degrs  parcourir,... soit 6,800 kilomtres, ajouta Ossipoff.

--Jamais je n'arriverai  faire  pied cette tape, maugra Farenheit.

--Qui vous parle de cela? demanda Fricoulet,... nous avons un vhicule
tout prt et si vous voulez me suivre...

Marchant sur les talons de l'ingnieur, les Terriens revinrent vers
l'endroit o le ballon national les avait dposs.

 leur grande surprise, ils virent, dresse sur des espces de rails, la
nacelle dans laquelle ils avaient fait la traverse de Phobos  Mars;
mais l'norme cylindre qui la surmontait avait disparu ainsi que
l'hlice et le gouvernail; telle qu'elle tait maintenant, elle avait
assez exactement l'aspect d'un gigantesque obus, ou plutt d'une balle
de fusil Lebel monumentale.

Sa pointe tait tourne vers une masse mtallique haute d'environ dix
mtres et large d'autant qui, aprs une tendue de trente  quarante
mtres, s'enfonait soudain dans le sol.

[Illustration]

--Le diable m'emporte, dit Farenheit, qui s'tait approch et examinait
curieusement cet appareil monstrueux,... cela ressemble terriblement 
la culasse d'un canon.

Comme il achevait ces mots, une sorte de sonnerie lectrique se fit
entendre et ce que l'Amricain venait assez exactement de comparer  la
culasse d'un canon, s'ouvrit, montrant une cavit profonde et
tincelante de clart.

Surpris tout d'abord, les Terriens firent un bond en arrire.

--Qu'est-ce que cela? murmura Slna d'une voix effraye.

--Rien de bien effrayant, Mademoiselle, rpondit l'ingnieur.

--Mais encore?

--Je vous ai dit, n'est-ce pas, de quel prix inestimable tait le temps
aux yeux des Martiens; vous ne serez donc pas tonne d'apprendre que
tous leurs efforts tendent  raccourcir les distances, c'est--dire 
parcourir lesdites distances le plus rapidement possible.

--Et leurs ailes, objecta Farenheit, ne s'en servent-ils donc pas?

--Parfaitement si; mais leurs forces musculaires n'tant relativement
pas plus considrables que les ntres, ils ne peuvent pas plus
accomplir, en volant, de longs trajets, que nous ne le pouvons, nous,
Terriens, en marchant,... ils ont donc t obligs d'inventer des
systmes de locomotion... et c'est un de ceux-l qui va nous transporter
 la Ville-Lumire.

--Tout cela ne nous explique pas,... dit Slna.

--coutez, riposta Fricoulet; vous connaissez le systme des tubes
pneumatiques qui transportent, dans un rseau de tubes souterrains, des
dpches que renferment des wagonnets ressemblant  des balles de fusil;
ce que vous voyez l est un systme de locomotion bas sur le mme
principe...

[Illustration]

Le visage un peu soucieux de Mlle Slna se rassrna comme par
enchantement et, sans attendre davantage, elle s'lana d'un bond sur la
plate-forme de la nacelle et disparut dans la cabine intrieure.

Deux minutes ne s'taient pas coules depuis que Fricoulet qui fermait
la marche avait rejoint ses compagnons, lorsqu'un bruit sourd retentit
au dehors.

--Ce sont les portes du tube qui se referment, rpondit l'ingnieur 
l'interrogation muette contenue dans un regard de Slna.

Durant quelques instants, il rgna dans la cabine un profond silence;
chacun, absorb par ses propres rflexions, se taisait.

Farenheit prit le premier la parole.

--Une chose m'tonne, mon cher monsieur Ossipoff, dit-il, c'est que ce
monde que le Crateur a dou de deux satellites, soit plus mal clair,
durant la nuit, que la Terre qui n'en a qu'un.

--Une chose qui m'tonne bien davantage, repartit le vieux savant avec
un sourire plein de condescendance, c'est votre tonnement: deux
raisons, en effet, s'opposent  ce que Mars reoive de ses satellites
une lueur bien intense; d'abord, la distance qui spare Mars du Soleil,
lequel n'apparat  la plante que sous la forme d'un cercle de 21
millimtres, tandis que, vu de la Terre, son disque est de 31  32
millimtres,... diffrence apprciable, vous en conviendrez.

--J'en conviens, mais vous conviendrez aussi que cette diffrence peut
tre contre-balance par le rapprochement des satellites de la Plante
qu'ils doivent clairer,... tandis que la Lune gravite autour de la
Terre  90 mille lieues... Phobos, lui, trace son orbite  6000
kilomtres, et Deimos  20,000,... c'est apprciable aussi cela.

Ossipoff inclina la tte.

--Sans doute! dit-il... seulement, vous oubliez une chose; c'est que,
mme  six mille kilomtres, le disque de Phobos n'a pas plus de 7
minutes environ et celui de Deimos, deux minutes seulement... et celui
de la Lune en a 31, c'est--dire trois et quinze fois plus...

--Et pour conclure par des chiffres, dit  son tour Fricoulet,
savez-vous quelle diffrence d'intensit de lumire donnent ces
diffrences d'loignement?... comme la lumire reue du Soleil, varie
suivant la position de Mars, il en rsulte que la clart de Deimos est
comprise entre les fractions 1/405 et 1/675 de notre claire de lune,
tandis que celle de Phobos, dix fois plus forte varie de 1/45  1/67;...
est-ce clair?

--Plus que la lueur de ces deux satellites martiens, rpondit en riant
Farenheit,... mais s'ils ne servent pas  clairer...  quoi
servent-ils?

-- rgler avec une prcision remarquable, grce  la rapidit de leur
rvolution, les longitudes et les horloges, rpondit Gontran, moiti
plaisant, moiti srieux.

Fricoulet le menaa du doigt.

--Voil qui n'est pas de toi, lui chuchota-t-il  l'oreille.

--Pas de moi! rpliqua le jeune comte, presque offens.

--Tu apprends les _Continents clestes_ avec une si grande ardeur que tu
finis par t'approprier ce qu'ils contiennent et qu'en toute conscience
tu nous sers, comme tiennes, les thories de ton illustre homonyme...

--C'est bien possible! bougonna M. de Flammermont.

--Ah ! s'cria tout  coup l'Amricain, est-ce que nous n'allons pas
bientt partir?

Il consulta son chronomtre et ajouta:

--Voici bientt vingt minutes que nous sommes l-dedans et nous ne
bougeons pas...

[Illustration]

--Il y a beaucoup de chances pour que nous soyons arrivs, rpondit
Fricoulet en voyant la porte s'ouvrir et Aotah, arrt sur le seuil,
lui faire signe de venir  lui.

Il y eut, entre le Terrien et le Martien, un colloque rapide et anim,
mlange de gestes expressifs du ct du second et, de la part du
premier, de monosyllabes brefs, secs, prononcs avec des intonations
bizarres.

Aprs quoi, l'ingnieur revint vers ses compagnons.

--J'avais devin juste, leur dit-il, nous sommes arrivs.

--Arrivs, o cela? exclama Gontran,  la Ville-Lumire?

--Non pas; nous n'avons encore franchi que 400 kilomtres et nous ne
sommes qu'au bord du lac du Soleil.

--Ou mer Terby, rectifia Ossipoff.

L'bahissement de l'Amricain tait profond.

--Mais c'est ferique, balbutia-t-il; nous n'avons senti aucun choc au
dpart ni  l'arrive... bien mieux, nous n'avons entendu ni le
roulement des roues, ni le frottement des parois du wagon contre celles
du tube.

[Illustration]

--Et  cela, rpondit l'ingnieur en souriant, il y a une explication
fort simple; c'est, d'abord, que le vhicule n'a pas de roues, et
ensuite que ses parois n'ont aucun point de contact avec celles du tube
dans lequel il circule.

--C'est un conte  la mre l'Oie que tu nous fais l! s'cria malgr lui
M. de Flammermont; tu veux nous faire accroire que notre wagon est
suspendu au milieu du tube, sans le toucher en aucun point!

[Illustration]

--Je ne veux pas te le faire accroire,... je te l'affirme.

--Et le _vent!_ ajouta M. de Flammermont, que fais-tu du _vent_?... s'il
en tait ainsi que tu le dis, l'air comprim qui pousse le wagon
passerait par le vide et il y aurait une dperdition considrable de
force.

L'ingnieur haussa les paules et rpliqua:

--Ton argument, dit-il, n'a pas le sens commun; quoiqu'il en soit, ds
que j'aurai une minute devant moi, je le rtorquerai,... pour le moment,
il s'agit de dbarquer.

En disant ces mots, il s'avanait au-dessous de l'ouverture perce dans
le plafond de la cabine et, d'un lger appel du pied, il s'lanait au
dehors.

En ce moment, le Soleil paraissait  l'horizon et ses flches d'or
crevant le manteau sombre de la nuit, faisaient tinceler, aux yeux des
Terriens merveills, une immensit liquide dont une brise lgre ridait
la surface.

--Le lac du Soleil! s'cria Mickhal Ossipoff d'une voix vibrante.

Et, accoud sur la rambarde, il s'abma dans une contemplation pleine
d'extase.

[Illustration]

Pendant ce temps, ses compagnons examinaient avec une curiosit non
exempte de dfiance, une foule d'individus semblables  Aotah, et qui
entouraient le vhicule, se pressant, se bousculant, se dsignant, avec
force gestes et exclamations, les tres tranges runis sur la
passerelle....

--Grand Dieu! gmit Slna, pourvu qu'ils ne s'approchent pas!!

--Ne craignez rien, Mademoiselle, dit Fricoulet; la curiosit seule les
pousse.

--Il est singulier, murmura Gontran, que l'extrme civilisation 
laquelle tu prtends la race martienne parvenue, ne la rende pas plus
belle qu'elle n'est.

--Et pourquoi donc veux-tu qu'il en soit autrement sur ce monde que sur
le ntre?... pour ne prendre qu'un exemple, compare donc les anciens
guerriers francs, nos anctres, aux freluquets que nous sommes.

[Illustration]

--Eh! dis donc, riposta Gontran en plaisantant, parle pour toi.

--Assurment, reprit Slna, je ne trouve pas M. de Flammermont si
freluquet que vous voulez bien le dire...

L'ingnieur haussa doucement les paules.

--Mettez-lui seulement entre les mains une masse d'armes et, sur le
torse, une cotte de mailles du moyen ge... et vous verrez quelle
tournure pleine de dsinvolture il aura.

[Illustration]

--O veux-tu en venir? demanda d'un ton aigre-doux, M. de Flammermont,
auquel il ne plaisait que mdiocrement d'tre ainsi tourn en ridicule,
en prsence de sa fiance.

--Je veux que tu comprennes que plus une race avance en civilisation, et
plus elle s'atrophie,... la cervelle accapare toute la sve au dtriment
du reste du corps.

En ce moment, Mlle Ossipoff poussa un cri de terreur; du sol venait de
s'lever tout  coup une nue de ces tres tranges qui tourbillonnaient
dans l'espace au-dessus et autour du groupe form par les Terriens; on
et dit un vol d'oiseaux immenses dont les ailes battaient l'air presque
sans bruit.

Sur un geste d'Aotah, tout cela cessa comme par enchantement et,
repliant leurs ailes, leur curiosit tant sans doute satisfaite, les
Martiens s'loignrent.

--Notre guide nous fait signe de le suivre, dit Fricoulet en touchant
Ossipoff  l'paule.

Celui-ci redressa la tte et vit Aotah qui, dployant ses ailes,
venait, en un vol rapide, de toucher le sol.

--Le suivre! grommela le vieux savant, l'esprit encore plein des rves
qu'il venait de faire... c'est fort facile  dire; mais par o?

--Eh! par le mme chemin! riposta Gontran.

Prenant son lan, le jeune homme sauta par dessus le bordage et,
lgrement, alla se poser auprs du Martien; ce en quoi, l'un aprs
l'autre, ses compagnons l'imitrent.

[Illustration]

Amarr au rivage, se balanait un bateau de forme singulire qui attira
aussitt l'attention des Terriens, de Fricoulet surtout qui y courut en
quelques bonds.

--Eh! s'exclama-t-il en appelant ses compagnons avec force gestes et
cris, eh! c'est l'appareil de Raoul Pictet!

--Qu'entendez-vous par l? demanda Ossipoff.

--J'entends un appareil garni  l'arrire, comme celui-ci, d'une vaste
surface plane faisant suite  la quille et permettant au bateau de
glisser  la surface de l'eau comme un traneau  la surface de la
glace.

--Un bateau  patin! alors! fit Gontran.

-- peu prs...

--Et que rsulte-t-il de l? demanda Farenheit.

[Illustration]

Canal sur la plante Mars.

[Illustration]

BATEAU MARTIEN: A. Coque--B. Plan arrire--C. Chambre du moteur--D.
Cabines--E. Chaloupe de sauvetage--F. Promenoir--G. Propulseur.

--Une vitesse considrable... quelque chose comme quarante ou cinquante
noeuds  l'heure.

--C'est prodigieux.

[Illustration]

--Je ne sais pas si c'est prodigieux, dit  son tour Gontran; mais en
tout cas, voil un appareil de navigation bien gracieux!

Et, certes, il avait raison: l'avant, fort lev au-dessus des flots, se
recourbait  la faon des gondoles qui sillonnent les lagunes de Venise;
l'arrire, arrondi, reposait sur cette vaste plate-forme triangulaire
qui s'talait sur la nappe liquide, comme une gigantesque queue de paon;
 la poupe et sur le tiers de la longueur, s'levait un habitacle perc
de hublots, et sur cet habitacle, au niveau de la proue, un plancher
tait jet, formant un second pont, recouvert lui-mme d'une toiture
lgre destine  protger les passagers des ardeurs du soleil;  la
partie postrieure de ce pont, enclave dans le bateau mme et reposant
en partie sur l'habitacle de l'tage infrieur, s'allongeait une
chaloupe qu'un simple ressort lanait  l'eau en moins de quelques
secondes.

Une fois que les Terriens eurent pris place sur cette trange
embarcation, Aotah donna un signal et, actionn par un propulseur plac
au-dessous de la chaloupe, au milieu de la plate-forme, le btiment
s'loigna du bord.

Ainsi que l'avait expliqu Fricoulet, il glissait  la crte des vagues,
semblable  un oiseau de mer, avec une incroyable rapidit, sans aucun
tangage, et, en moins d'une heure, les ctes disparurent sous l'horizon.

--De ce train-l, murmura Ossipoff qui avait dploy une carte de
Schiaparelli, nous aurons, avant la nuit, travers cet ocan dans toute
sa largeur.

--Savez-vous que cette largeur est de 600 kilomtres? demanda M. de
Flammermont.

--Si vous voulez vous donner la peine de faire le calcul, riposta le
vieux savant, vous verrez que je n'exagre pas...

Toute la journe on glissa sur l'onde sans qu'aucun accident vint rompre
la monotonie du voyage; Ossipoff, qui ne perdait pas la carte des yeux,
dclara qu'on devait approcher de l'quateur, non loin du _Nodus
gordii_, le noeud gordien de Schiaparelli.

Le Soleil, presque au znith, dardait ses rayons verticalement, et il
faisait une chaleur pouvantable.

Tout  coup, il parut rgner  bord une animation extraordinaire;
l'quipage martien, group sur le pont, discutait avec vivacit en
dsignant au loin un point invisible pour les Terriens, mais que les
Martiens, avec l'acuit de leur vue, distinguaient  merveille.

--Un accident, sans doute, grommela Farenheit; vous allez voir que nous
serons obligs de continuer la route  pied...

--Il faudrait commencer par la continuer  la nage, riposta Gontran.

--Je ne sais pas, murmura Ossipoff en secouant la tte, mais tout ce
remue-mnage ne prsage rien de bon.

Fricoulet qui, ds le premier instant, tait all trouver Aotah,
revint, la mine grave et l'air ennuy. Gontran, en l'apercevant, s'cria
plaisamment:

Le voici; ses malheurs sur son front sont crits;

Il a tout le visage et l'air d'un premier pris!

--tant donn que mes malheurs sont galement les vtres, bougonna
l'ingnieur, je trouve que tu as mauvaise grce  railler.

--Enfin! qu'arrive-t-il?

--Il arrive que nous ne pouvons plus passer.

Ce fut une exclamation gnrale.

--Plus passer! fit Ossipoff... ah ! qu'est-ce que c'est que cette
plaisanterie?

[Illustration]

--Ce n'est pas une plaisanterie... le canal est ferm!

--Le canal!... s'cria Farenheit... de quel canal parlez-vous donc?

--De celui o nous sommes, parbleu!

--a!... un canal! exclama l'Amricain en dsignant de la main la nappe
d'eau qui, de tous cts, s'tendait  perte de vue.

--Mais oui, un canal... un simple canal de cinq mille kilomtres de
long.

Farenheit demeurait les yeux carquills, la bouche grande ouverte,
tellement profonde tait sa stupfaction.

Gontran, non moins tonn que lui, dissimulait son tonnement sous une
apparente indiffrence.

--Avouez, mon cher sir Jonathan, fit l'ingnieur en frappant amicalement
sur l'paule de l'Amricain, que Suez et Panama sont des besognes
d'enfant auprs de ce canal.

--Mais vous n'allez pas me faire accroire que cet ocan--car je persiste
 lui donner ce nom--a t creus de main d'homme!...

--Il faut cependant bien que je vous le fasse accroire, puisque c'est la
vrit... d'ailleurs, vous pourrez, avant peu, vous en convaincre par
vos yeux... on est en train d'en creuser un perpendiculairement 
celui-ci, et c'est la cause pour laquelle nous ne pouvons passer.

Ossipoff avait abandonn ses compagnons et tait mont sur le pont, afin
d'tre le premier  constater, _de visu_, la vrit sur ces fameux
canaux martiens, l'un des plus vastes points d'interrogation que se
posent les savants du monde entier.

Pendant une heure, le vieillard, la poitrine oppresse, le coeur battant
avec force, les yeux obstinment attachs sur l'espace, attendit.

Enfin, l-bas, tout l-bas, une ligne indcise apparut qui, peu  peu,
devint distincte, grandit, s'allongea et finit par barrer l'horizon
uniformment bleu, d'une teinte d'ocre lgrement orange.

C'tait le rivage oriental du canal o bientt le btiment ne tarda pas
 aborder.

--Eh bien! demanda Farenheit, qu'allons-nous devenir maintenant?

--Nous allons continuer le _voyage_, rpondit Gontran.

--Comme ces gens-l, sans doute? fit ironiquement l'Amricain en
dsignant les Martiens qui s'envolaient de tous les cts.

--Assurment non; _pedibus cum jambis_, riposta le jeune comte qui
s'amusait beaucoup de la rpugnance de Farenheit  se servir de ses
moyens de locomotion naturels.

Ossipoff intervint.

--Avant toutes choses, dit-il, je dsire voir les travaux du canal que
l'on creuse en ce moment.

--Encore un dtour qui va nous allonger, grommela l'Amricain.

Sans relever cette manifestation de mauvaise humeur, les Terriens se
mirent en marche, sous la conduite d'Aotah qui voletait doucement 
ct d'eux.

Tout  coup, ils aperurent un vritable fourmillement d'tres vivants
arrachant du sol des masses formidables de terre qu'ils chargeaient dans
des ballons semblables  celui qui avait t chercher les Terriens sur
Phobos.

D'normes machines fonctionnaient silencieusement, mises en action par
des sortes de piles thermo-lectriques, transformant en nergie
lectrique les rayons solaires.

Aussi loin que la vue pouvait s'tendre, on apercevait le mme
fourmillement occup  creuser, dans le continent martien, une tranche
de plusieurs kilomtres de large.

--Singulire ide que de dcouper ainsi leur plante, grommela
Farenheit.

Cependant Fricoulet coutait avec une stupfaction grandissant  chaque
seconde, les explications que lui donnait Aotah, dans son laconique
langage.

--Il parat que c'est en vue d'une guerre prochaine qu'ils accomplissent
ces gigantesques travaux, dit l'ingnieur en rpondant  l'exclamation
de l'Amricain.

[Illustration]

--Une guerre? s'cria Ossipoff... Une guerre! avez-vous dit!--Quoi! ce
flau que je considrais comme la consquence fatale de l'tat de
barbarie dans lequel nous sommes encore plongs, ce flau terrible,
hideux, abominable, existe dans ces contres que je croyais arrives au
_summum_ du progrs et de la civilisation!

Et, en proie  un dcouragement trange, le vieillard laissa tomber sa
tte entre ses mains.

En sa qualit d'ingnieur, Fricoulet tait prodigieusement intress par
les travaux qui s'accomplissaient devant lui, pour ainsi dire  vue
d'oeil, et soudain, une question qu'il formula aussitt, se posa devant
son esprit.

--Tous ces dblais, demanda-t-il au Martien, qu'en faites-vous?

--Vous voyez ces ballons, rpondit Aotah; sitt chargs, ils partent
pour Phobos... Phobos faisait autrefois partie d'un de ces astrodes
qui existaient entre Mars et Jupiter; c'tait un rocher ne mesurant pas
plus d'une demi-lieue de diamtre. Lorsqu'il et t saisi par notre
attraction, on songea  l'utiliser en y tablissant le dpt des dblais
causs par le creusement des canaux.

--Quelque chose comme une dcharge des boues et immondices d'une
grande ville, murmura Gontran, auquel son ami venait de traduire la
rponse du Martien.

Puis, aussitt:

--Mais, si l'on continue longtemps comme cela, la plante finira par
tre transporte tout entire sur son satellite.

Fricoulet se prit  rire.

--Heureusement, dit-il, que l'apoge de ces grands travaux est passe.

[Illustration]

--Qu'en sais-tu? demanda M. de Flammermont d'un ton narquois.

--Schiaparelli le sait pour moi, rpliqua l'ingnieur,... ses tudes,
pendant la dernire apparition de Mars, lui ont rvl que le nombre des
canaux demeurait stationnaire et que...

Sa phrase fut coupe en deux par une exclamation d'Ossipoff.

--Je regrette vivement, dit le vieillard en se frottant les mains, que
Fdor Sharp ne soit pas ici!--Quand je pense qu'un jour,  l'Institut
des Sciences, il nous a embts pendant plusieurs heures, pour nous
prouver que ces canaux martiens n'taient autre chose qu'une sorte de
cadastre de cultures collectives sur un globe arriv  la priode
d'harmonie!

Il se tut, se frotta les mains avec nergie et ajouta:

[Illustration]

--Quel nez il ferait s'il connaissait la destination belliqueuse de ces
travaux de nature si pacifique--selon lui!

Puis, aprs un moment, ressaisi par ses penses humanitaires:

--Ainsi, murmura-t-il avec amertume, on se bat encore sur Mars!

Fricoulet, auquel Aotah venait de fournir une longue explication, se
tourna vers le vieillard.

--Ce n'est point, lui dit-il, un reste de barbarie, comme vous pourriez
le croire, mais un produit fatal, invitable, de la civilisation
exagre  laquelle est parvenu le monde sur lequel nous vivons.

[Illustration]

--C'est du paradoxe, ou je ne m'y connais pas! s'cria Gontran.

--Je suis assez de l'avis de M. de Flammermont, dit  son tour
Farenheit.

--Avant de se prononcer, fit Ossipoff d'une voix sentencieuse, il faut
connatre les faits.

Alors, rptant ce qu'avait dit leur guide, l'ingnieur raconta que la
guerre, sur le monde de Mars, tait une guerre ncessaire,
indispensable, se faisant d'un commun accord, entre les peuples de la
plante.

Plusieurs sicles auparavant, dans un congrs tenu par des dlgus de
toutes les nations martiennes, la suppression de la guerre avait t
dcide; un tribunal international avait t nomm, charg de juger en
dernier ressort, tous les diffrends qui pourraient s'lever, 
l'avenir, entre les peuples frres.

Pendant une longue suite de sicles, les dcisions de ce tribunal eurent
force de lois, le monde de Mars vcut dans un tat de paix inaltrable
et porta tous ses efforts vers le perfectionnement des arts et des
sciences, des sciences surtout, les seules capables de permettre 
l'humanit de surprendre les secrets de la nature.

Malheureusement, grce au progrs accompli en toutes choses, la mdecine
devint tellement puissante, que toutes les maladies, tous les flaux qui
exeraient autrefois,  la surface de la plante, des ravages terribles,
mais ncessaires, devinrent impuissants; on n'avait mme plus besoin de
les combattre, on les prvenait: de l, un excs terrible de population.

Les continents qui avaient commenc par devenir trop petits, pour
nourrir tous les habitants, finirent par avoir une surface insuffisante
 les contenir mme.

On cra des villes maritimes, des agglomrations ariennes; on inventa
des aliments factices en extrayant de l'air, de l'eau, des minraux
eux-mmes, les principes nutritifs et indispensables au renouvellement
des forces martiennes.

Bientt, tous ces expdients devinrent insuffisants, et les dsastres
que produisait autrefois la guerre ne furent rien auprs de ceux que la
famine engendra.

Alors, comme cela avait eu lieu plusieurs sicles auparavant, toutes les
nations du globe martien envoyrent  la Ville-Lumire des dlgus qui,
runis en congrs, dcidrent,  l'unanimit, le rtablissement de la
guerre.

Mais comme, depuis longtemps, les peuples taient habitus  se
considrer comme frres et que, d'un autre ct, la civilisation avait
chass de l'me des souverains tous les sentiments qui les faisaient
jadis s'armer les uns contre les autres, le congrs dcida de
rglementer la guerre.

Il fut en consquence tabli que, quatre fois par sicle, deux nations,
dsignes  l'avance par un aropage international, se mesureraient
l'une contre l'autre, de manire  ramener la population martienne  un
chiffre en rapport avec la superficie des continents.

--Voil pourquoi, dit Fricoulet en terminant son rcit, tous les
cinquante ans, aprs avoir, par un dnombrement, fix le chiffre des
victimes, on met, dans un champ clos destin  cet usage, les deux
nations que le sort a dsignes et qui s'gorgent pour le bien de
l'Humanit.

--C'est horrible! fit Slna.

--Je ne suis pas de votre avis, rpliqua l'ingnieur; dans ces luttes
humanitaires, il n'y a ni vainqueurs, ni vaincus... l'appt de la gloire
n'y entre pour rien, mais seulement le dsir de vivre, et le chiffre des
victimes une fois atteint, on vit en paix, cultivant les arts et les
sciences jusqu' ce que la dcision du congrs vous remette de nouveau
en prsence.

--Au moins, de cette faon, dit  son tour Gontran, ceux qui luttent
meurent sans arrire-pense, sans redouter de laisser leur famille et
leur foyer  la merci d'un vainqueur impitoyable.

--Fort juste, grommela Farenheit... seulement, dans toute cette
histoire, je n'ai point vu qu'il ft question de canal.

--Ce canal est tout simplement destin  transporter sur le lieu de la
lutte les combattants dsigns par le tribunal suprme.

Un clair brilla dans la prunelle de M. de Flammermont.

--Va-t-il donc y avoir prochainement une guerre? demanda-t-il.

--Le mois qui vient;  ce que m'a dit notre guide.

[Illustration]

--Nous en serons, hein! sir Jonathan! s'cria le jeune comte.

--_By God!_ grommela l'Amricain en serrant les poings, cela me
rappellera la guerre de Scession!...

Tout en parlant, les Terriens s'taient mis en marche dans la direction
de Holion, ville importante o, au dire de leur guide, ils trouveraient
un moyen de locomotion pour les transporter dans la Ville-Lumire.

--Voyez-vous, dit tout  coup Ossipoff  Gontran en lui montrant la
carte qu'il tenait  la main, le canal qui nous a amens jusqu'ici est
l'_Orus_;  quelques degrs plus vers la gauche se trouve le
_Pyriphlgton_, et nous coupons la ligne quatoriale pour descendre
vers la terre des Amazones.

--Je ne sais si nous coupons la ligne quatoriale, gronda Farenheit
entre ses dents... mais ce que je sais, c'est que nous coupons  travers
champs et que j'ai les jambes rompues...

On traversait alors une plaine immense, non pas verdoyante, mais couleur
de rouille; de ci, de l, se dressaient des bouquets d'arbrisseaux aux
feuilles oranges, supportant des grappes de fruits roses ou d'un rouge
carlate. Les plantes, qui couvraient le sol d'un moelleux tapis,
taient toutes rougetres, et leurs larges feuilles s'talaient en
panaches d'une grce merveilleuse.

--Hein! murmura Fricoulet  l'oreille de Gontran en lui dsignant cette
singulire vgtation... comprends-tu maintenant pourquoi l'atmosphre
de Mars semble rouge aux astronomes terrestres?

Puis, se tournant vers l'Amricain qui ne cessait de geindre:

--Eh! qu'avez-vous donc, mon cher sir Jonathan? fit-il.

--J'ai... j'ai... que je demande une route, mes pieds n'en peuvent plus.

Fricoulet se mit  rire.

--Une route, dit-il; nous pourrions, je crois, parcourir Mars dans tous
les sens sans en trouver une seule, attendu que, pour des gens voyageant
par eau et par air, le sol n'est d'aucune utilit, au point de vue de la
locomotion.

--Ma foi, dclara l'Amricain en s'arrtant au bord d'un large foss
qu'il s'agissait de franchir d'un bond, duss-je coucher  la belle
toile, je m'arrte ici.

Ossipoff regarda Slna qui, bien que ne se plaignant pas, donnait tous
les signes d'une grande fatigue.

--Demandez donc au guide, dit-il  Fricoulet, s'il y aurait inconvnient
 ce que nous passions la nuit ici... nous nous remettrions en marche
demain matin.

Aotah, auquel l'ingnieur traduisit la question du vieillard, fit
entendre quelques sons gutturaux et, dployant ses ailes, s'envola dans
l'espace que le crpuscule assombrissait dj.

--Eh bien! s'cria Farenheit, il nous abandonne?

--Non, il va s'enqurir d'un moyen de locomotion et sera de retour au
lever de l'aurore.

[Illustration]

En prononant ces mots, l'ingnieur tira de sa poche le flacon de
liquide nutritif dont il s'tait muni, en homme de prcaution qu'il
tait, et, le passant  Slna:

--Mademoiselle, dit-il,  vous l'honneur.

[Illustration]

[Illustration]

Au moment o le soleil allait disparatre  l'horizon, les voyageurs
aperurent...




CHAPITRE XVI

LA VRIT SUR LA SRIE: 4, 7, 10, ETC.

[Illustration]


Les premiers rayons du soleil doraient dj les hautes nues martiennes,
lorsque nos voyageurs s'veillrent.

 une dizaine de mtres au-dessus de leurs ttes, un appareil trange
tait suspendu, immobile, comme s'il et t rattach au sol par quelque
invisible lien.

C'tait une sorte de mt paraissant avoir prs de quinze mtres de haut
et portant,  sa partie suprieure, une hlice  huit branches, dont
chacune avait, pour le moins, la dimension des ailes d'un moulin  vent.

Au-dessus, sur le mme prolongement, mais autour d'un axe concentrique
au premier, deux petites hlices superposes, ayant quatre ailes
seulement, tournaient dans un sens oppos  celui de la plus grande.

 cinquante centimtres plus bas, ces deux axes pntraient dans un
manchon sur lequel taient fixs des arcs mtalliques soutenant une
espce de tente replie.

Au-dessous encore, supports par des arceaux, se trouvaient dix siges
assez semblables  des selles de vlocipdes, avec cette diffrence
qu'ils taient munis d'un dossier.

Enfin, la partie infrieure de l'appareil se terminait par deux
cylindres contenant, sans aucun doute, les moteurs des hlices, ces
moteurs devaient galement actionner un arbre de couche, plac
horizontalement, et  chacune des extrmits duquel tait fixe une
petite roue  pales gauches, servant de propulseur.

[Illustration]

--Ou je me trompe fort, ou voil bien un hlicoptre! s'cria Fricoulet
qui, depuis quelques instants, demeurait le nez en l'air, considrant
attentivement cette trange machine.

--Hlicoptre! murmura Gontran... je connais cela... attends donc...

Puis, aprs un moment, levant la voix afin d'tre entendu d'Ossipoff:

--Eh! parbleu! c'est l'appareil de Ponton d'Amcourt.

Le vieux savant se retourna.

--Vous voulez dire celui de Philips.

--Pardon, rpliqua le jeune comte, j'ai dit de Ponton d'Amcourt; je me
rappelle mme que celui dont il m'a t donn de voir le modle... dans
je ne sais plus quelle muse... tait en aluminium.

Ossipoff riposta:

--Si vous n'avez vu que le modle... moi, j'ai vu l'appareil lui-mme.
Je me souviens d'avoir assist  l'essai d'un hlicoptre  vapeur dont
l'inventeur se nommait Philips; c'tait en 1845,  Varsovie...

--Allons, allons, dclara Fricoulet, je vais vous mettre d'accord; moi
aussi j'ai vu un appareil  peu prs semblable  celui-ci, mais il
n'tait d ni au gnie inventif de Ponton d'Amcourt, ni  celui de
Philips; l'inventeur tait l'Italien Forlanini.

Ce disant, l'ingnieur ploya lgrement les jarrets et s'enleva d'un
bond jusqu' l'appareil, o il prit place.

--Charmant pays! s'cria-t-il en se penchant sur son sige... enfoncs
les escaliers et les chelles!

Gontran et Ossipoff le rejoignirent aussitt et furent bientt suivis
par Slna,  laquelle le Martien avait galamment offert la main et qui,
sans aucun effort, avait t transporte jusqu' son sige, par son
guide, les ailes dployes.

Restait Farenheit qui, les pieds rivs au sol, considrait d'un oeil
mfiant cet trange vhicule.

--Eh bien! lui cria M. de Flammermont, vous ne montez pas?

--Ces perchoirs sont tout au plus bons pour des singes ou des
perroquets, riposta l'Amricain.

Le jeune comte frona les sourcils.

--Dites donc, sir Jonathan, gronda-t-il,... il me semble que vous n'tes
gure poli... en outre, pensez-vous que les tats-Unis seront plus
dshonors en votre personne que la France et la Russie ne le sont en la
ntre?

--Au surplus, ajouta Fricoulet, chacun de nous est libre de choisir le
moyen de locomotion qui lui convient... nous avons choisi l'air... vous
prfrez le plancher des vaches; libre  vous... seulement, je vous
conseille de jouer des jambes si vous voulez arriver en mme temps que
nous  la Ville-Lumire...

Sur ce, il fit un signe  Aotah qui, pesant sur un levier, mit
l'hlicoptre en mouvement.

--Si vous tes embarrass pour le chemin, cria plaisamment l'ingnieur
au Yankee, vous le demanderez au premier sergent de ville que vous
rencontrerez...

Cette boutade provoqua un clat de rire gnral qui se perdit dans
l'espace, car l'appareil s'levait rapidement.

[Illustration]

On tait dj  trois ou quatre cents mtres du sol, lorsque l'on vit
soudain Farenheit prendre son lan, filer comme une flche et, d'un bond
prodigieux, tenter de rejoindre ses compagnons.

--Le malheureux! fit Slna en joignant les mains, il n'arrivera jamais
jusqu' nous!

Elle avait  peine pouss cette exclamation que le Martien touchait un
ressort qui immobilisa l'appareil; tandis que lui-mme, ouvrant ses
ailes, piquait--ainsi que l'on dit vulgairement--une tte dans l'lment
thr.

Quelques secondes aprs, il tait auprs de l'Amricain que ses jarrets
avaient t impuissants  lancer jusqu' l'hlicoptre et qui, lentement
redescendait vers le sol, jurant, vocifrant, agitant dsesprment ses
bras et ses jambes.

[Illustration]

Aotah le saisit par l'un des favoris et, dirigeant son vol vers
l'appareil, l'eut bientt rejoint tranant  sa remorque Farenheit qui
paraissait flotter dans l'air, ainsi qu'un bonhomme en baudruche.

--_By God!_ grommela-t-il en prenant place sur un sige, entre Fricoulet
et Ossipoff, j'ai cru que vous m'abandonniez...

--Je ne sais, riposta l'ingnieur, si perchs comme nous le sommes, nous
vous paraissions fort malins; mais je dois convenir sincrement que, vu
d'en haut et quoique sur la terre ferme, vous donniez une pitre ide de
la dignit amricaine.

Sir Jonathan grommela quelques mots dont Fricoulet ne put saisir le
sens, puis tournant brusquement le dos  l'ingnieur, il s'adressa  son
voisin de gauche.

--Pendant combien de temps allons-nous demeurer sur cette machine-l?
demanda-t-il.

Ossipoff transmit cette question  Fricoulet qui, lui-mme la traduisit
au Martien.

Celui-ci, aprs quelques secondes de rflexion, rpondit:

--Si le vent continue  tre favorable, nous arriverons vers minuit.

Le vieillard droula sa carte et mesura les distances soigneusement.

--Peste! pensa-t-il; ce sera rondement marcher, car il nous reste encore
prs de cinq cents lieues  faire.

--Ce que je ne comprends pas, dit alors Gontran  Fricoulet, c'est
pourquoi nous ne nous sommes pas arrangs de manire  venir de Phobos
en droite ligne jusqu'au but de notre voyage; en atterrissant comme nous
l'avons fait, nous nous sommes impos, bien gratuitement ce me semble,
une tape de dix-huit cents lieues.

L'ingnieur jeta un coup d'oeil du ct d'Ossipoff; le vieillard tait
tellement absorb dans l'tude de sa carte qu'il n'avait point entendu
un seul mot de l'observation de son futur gendre.

Baissant nanmoins la voix, par prudence, il rpondit:

--Si tu rflchissais un instant, avant de parler, tu te rendrais compte
immdiatement qu'il tait impossible, par suite du mouvement de Phobos
autour de la plante, d'atterrir autre part.

--Ah! fit Gontran.

Ce ah! avait une intonation telle qu'il tait facile de comprendre que
les paroles de l'ingnieur n'avaient, pour le jeune comte, qu'un sens
assez obscur.

--Pendant notre trajet, Mars a tourn sur son axe, si bien que le point
vis s'est loign... Pour arriver directement sur la Ville-Lumire, il
eut fallu calculer la rapidit de rotation de la plante et la vitesse
de notre ballon et diriger notre course trois ou quatre cents kilomtres
avant l'endroit o nous voulions arriver.

Gontran secoua les paules.

--Peuh! fit-il,... je connais cela,... c'est l'A B C du manuel du
parfait chasseur;... quand on tire la perdrix, il faut la viser en tte,
pour atteindre l'aile ou la cuisse.

--C'est cela mme,... or le plus press, n'est-ce pas, tait de vous
sauver... sans compter que par ce voyage  vol d'oiseau, tu peux te
rendre compte de l'arographie.

--Oh! rpondit M. de Flammermont, les _Continents clestes_ me
suffisaient...

Et dsignant de la main le panorama immense qui se droulait au-dessous
de l'appareil avec une rapidit vertigineuse:

--C'est toujours la mme chose, dit-il; le paysage est d'une uniformit
dsesprante.

--Absolument comme sur la Lune, dit  son tour Farenheit, seulement
l-bas, c'taient des volcans, ici ce sont des canaux.

--Cet animal-l n'est jamais content, bougonna l'ingnieur.

L'Amricain riposta:

--_By God!_ je voudrais vous voir  ma place... Qu'est-ce que je fais
ici, moi? rien, absolument rien... Croyez-vous qu'au lieu de traner mes
gutres  travers les mondes clestes, en votre compagnie, je ne serais
pas mieux  New-York...

--Eh! qu'y feriez-vous donc,  New-York? demanda Fricoulet; croyez-vous
que les tats-Unis marcheront moins droit dans la voie du progrs parce
qu'un de leurs citoyens leur manque?

--Non, sans doute,... mais mes actionnaires, que diront-ils, lorsqu'
leur assemble gnrale du mois de juin, ils ne me verront pas  mon
poste... et puis, les lections de l'_excentric Club_ ont lieu en
juillet... o serai-je en juillet? ah! _by God!... by God!..._

Et l'Amricain se tut, les poings ferms, les lvres serres dans une
colre impuissante...

[Illustration]

--Monsieur Fricoulet, dit alors Slna qui accoude sur le dossier de sa
sellette observait, avec une curiosit intense, le paysage qui
s'tendait  ses pieds, tous ces _canaux_, comme vous appelez ces mers
qui sillonnent en tous sens la plante, sont-ils connus des astronomes
terrestres?

L'ingnieur eut un sourire nigmatique.

--Votre question, mademoiselle, rpondit-il, prouve que vous connaissez
peu et mal nos savants,... oui, tous ces canaux sont connus, catalogus,
baptiss... ils ont mme, sur un grand nombre de chrtiens, cet avantage
d'avoir t baptiss plusieurs fois.

--Comment cela?

--Par cette raison toute simple, c'est qu'il est fatalement arriv que
le mme canal a t dcouvert en mme temps par des astronomes de
diffrentes nationalits, lesquels se sont empresss de lui donner un
nom en rapport, soit avec leur amour-propre personnel ou national, soit
avec leur propre imagination.

--Comment fait-on pour s'y reconnatre, en ce cas? demanda ingnument la
jeune fille.

--On ne s'y reconnat pas, mademoiselle, rpliqua l'Amricain avec une
gravit comique.

--Sir Jonathan va trop loin, dclara Fricoulet; mais il est certain que
l'empressement mis par certains astronomes  baptiser leurs dcouvertes
ne contribue pas peu  rendre obscures pour le _vulgum pecus_ les cartes
sidrales.

Durant toute la journe, l'hlicoptre courut du nord au sud, suivant
une ligne  peu prs rigoureusement parallle au trac de l'_Orus_,
planant tantt au-dessus de campagnes rougeoyantes, mailles de ci de
l de taches gristres que Aotah dclarait tre des villes et des
villages, tantt au-dessus de filets argents, miroitant sous les rayons
du soleil, qui s'enfuyaient de droite et de gauche et qui n'taient
autre que des canaux coupant perpendiculairement l'_Orus_.

La caractristique du paysage, comme le nota d'ailleurs Fricoulet sur
son carnet d'observations, tait une platitude dsesprante de
monotonie; pas la moindre montagne, pas mme la plus petite colline;
partout des terres basses, mergeant  peine des flots qui les
baignaient.

Comme Slna s'tonnait, l'ingnieur expliqua ce manque de relief dans
la topographie par l'usure rsultant du frottement de la surface
martienne contre les molcules composant l'atmosphre ambiante.

Vers six heures du soir, au moment o le Soleil allait disparatre 
l'horizon, les voyageurs aperurent au-dessous d'eux et s'tendant 
perte de vue une immense nappe liquide dans laquelle se rflchissaient
les derniers rayons de l'astre du jour.

--Voil le _Trivium Charontis_, dclara Ossipoff qui suivait, sur sa
carte, la marche de l'appareil. C'est une sorte de lac ou plutt de
Mditerrane dans lequel se dversent plusieurs canaux dcouverts par
Schiaparelli, parmi lesquels l'_Orus_, le _Laestrygons_, le _Cerberus_,
le _Styx_, le _Hads_, l'_Erebus_...

En quelques instants, l'hlicoptre se fut engag sur cet ocan et les
ctes du continent disparurent aux yeux des Terriens.

Tout  coup, sans transition aucune, ainsi que cela se produit dans nos
rgions quatoriales, la nuit succda au jour et nos voyageurs se
trouvrent envelopps d'une ombre vague dans laquelle la surface de la
plante se noya, indcise et confuse.

Le soleil venait de disparatre au-dessous de l'horizon, aprs avoir,
durant quelques secondes, empourpr l'atmosphre de ses derniers rayons;
mais aussitt, prcisment  l'endroit o il venait de s'enfoncer dans
l'espace, un astre se leva, brillant d'une clart douce qui jetait sur
le paysage une mlancolie singulire.

--La Lune! s'cria Gontran.

Ossipoff fit un tel bond que, sans Fricoulet qui l'avait saisi par le
bras, il abandonnait sa sellette.

--Vous dites! exclama le vieillard d'une voix trangle.

Cette attitude stupfaite et indigne de son futur beau-pre d'une part,
et surtout un coup de pied envoy par l'ingnieur en guise
d'avertissement, prvinrent le jeune comte de l'hrsie qu'il venait de
commettre.

--Eh oui! fit-il avec un sang-froid merveilleux, la lune de Mars ou
plutt l'une de ses Lunes,... n'est-ce point le rle que joue Phobos?

Ossipoff inclina la tte affirmativement.

-- la bonne heure,... murmura-t-il, j'avais cru...

--Qu'aviez-vous donc cru? demanda M. de Flammermont, en affectant une
raideur un peu hautaine.

--Rien, rien, s'empressa de rpondre le savant,... l'expression dont
vous vous tiez servi m'avait fait croire,... mais c'tait un lapsus...

Fricoulet riait sous cape, tellement tait amusant l'embarras du bon
savant.

Heureusement qu'une exclamation de Farenheit vint mettre un terme 
cette situation difficile.

--Une autre lune! s'cria-t-il en tendant la main vers l'est.

--Eh bien! riposta Gontran, quoi d'tonnant  cela?... c'est Deimos.

--Mais cette lune l ne va pas dans le mme sens que l'autre...

[Illustration]

--Vous le voyez bien...

--Elles doivent se rencontrer, en ce cas?

--C'est fatal.

--Qu'arrivera-t-il alors?

--Une clipse, tout simplement, rpondit Fricoulet, clipse partielle ou
totale, suivant la position dans le ciel des deux satellites,... c'est
encore l une originalit de ce monde... et vous avouerez que cela vaut
bien le voyage.

Trois heures durant, l'appareil sillonna les airs, sous la douce clart
de Phobos et de Deimos qui, ce soir-l, ne donnrent pas aux Terriens le
spectacle d'une clipse.

Enfin, au loin, perant le brouillard lger qui flottait  la surface du
sol, un faisceau de lumire parvint jusqu'aux voyageurs et, en quelques
instants, ils planrent  huit cents mtres au-dessus de la
_Ville-Lumire_, capitale intellectuelle de Mars.

Vu de cette hauteur, le spectacle tait ferique, rappelant  chacun des
Terriens la capitale de sa propre patrie: Gontran et Fricoulet
dclaraient reconnatre le quartier de l'Opra, tout tincelant de ses
mille lumires et son animation extraordinaire; pour Slna et son pre,
c'tait la Perspective-Newsky dont l'image brillante s'tendait  leurs
pieds; quant  Farenheit, il avait proclam tout de suite que, de la
nacelle d'un ballon, New-York devait certainement avoir cet aspect, avec
ses avenues rectilignes et brillamment claires.

Mais ce qui donnait  la _Ville-Lumire_ un aspect trange, fantastique,
c'taient moins ces milliers de lumires qui dcoupaient, dans l'ombre
de la nuit, la carcasse mme de la cit, avec ses rues et ses monuments,
que surtout des centaines d'tincelles qui sillonnaient l'espace dans
tous les sens, semblables  des myriades de feux follets voltigeant  la
surface du sol.

--Oh! oh! fit M. de Flammermont d'un ton goguenard, messieurs les
Martiens se rendent  leurs plaisirs.

--Ou  leurs affaires! reprit Farenheit.

--La nuit n'est gnralement pas le moment que l'on choisit pour faire
des affaires, reprit le jeune comte.

--_The business!!_ rpliqua sentencieusement l'Amricain.

Et se tournant vers Fricoulet.

--Ne m'avez-vous point dit, hier mme, que ces gens-l, plus que nous
encore, se conformaient  la devise: _Time is money!_

--Assurment! mais je ne vous ai point dit que ce temps, si prcieux
pour eux, ils le consacrassent aux affaires...

Sir Jonathan ouvrit des yeux normes.

-- quoi donc, en ce cas, peuvent-ils employer leur temps?

--Je vous l'ai dit: les Martiens, dous par la nature d'une somme
considrable de curiosit, consacrent leur vie  satisfaire cette
curiosit... tout, pour eux est problme... et chaque fois qu'ils sont
arrivs  en rsoudre un,--si petit ft-il--ils sont persuads d'avoir
fait un pas vers l'absolue perfection,... aussi tous leurs efforts
sont-ils dirigs vers la science,... la seule cl qui puisse leur ouvrir
la porte de l'ternel mystre.

--Alors, dit Gontran, tu es persuad que tous ces individus ne sont
point  leurs plaisirs?

--Vous croyez qu'ils ne courent point  leurs affaires? poursuivit
Farenheit.

L'ingnieur secoua la tte en souriant:

--Vous avez raison tous les deux quant  l'expression mme; mais vous
avez tort quant au sens que vous lui donnez,... j'entends, moi, par
affaires, l'emploi du temps... eh bien! quand on emploie son temps
suivant son got et ses aptitudes, n'prouve-t-on pas un vritable
plaisir?

[Illustration]

En ce moment, Aotah poussa une exclamation gutturale, dsignant de la
main, au centre mme de la ville, une masse toute tincelante de
lumires.

--Qu'est-ce que cela? demanda l'ingnieur.

La rponse du Martien provoqua chez lui une vive surprise.

--Qu'y a-t-il? demanda Ossipoff.

--Si j'ai bien compris, ce monument illumin serait  la fois une sorte
d'Institut et de Palais de gouvernement.

--Quoi! fit Gontran, la politique et la science logent sous le mme
toit?

--Par la simple raison qu'elles ne sont qu'une seule et mme personne...
ou plutt que la premire est absorbe par la seconde... dans un monde
aussi avanc en civilisation que celui-ci, la race spciale appele sur
terre, homme politique, a disparu depuis de longs sicles... elle a d
certainement exister, mais  une poque pour ainsi dire prhistorique,
correspondant peut-tre  la ntre actuelle.

--Ah! les heureuses nations! soupira comiquement M. de Flammermont.

--Heureuses parce qu'elles sont pratiques; et puis, c'est toujours la
consquence de leur _Time is money_. Le temps,  leurs yeux, a une trop
grande valeur pour qu'ils le gaspillent  la politique,... en outre,
chez nous, la politique cache toujours un intrt personnel, et ces
gens-l ont l'esprit trop vaste, le coeur trop grand pour que de
semblables petitesses y puissent trouver place.

[Illustration]

--Ah! s'cria Gontran, n'tait mon amour pour Slna qui me fait
souhaiter ardemment de revoir la Terre, puisque l seulement j'y dois
trouver l'charpe municipale, indispensable  mon bonheur, je planterais
ma tente ici,... car un pays o l'on ne parle pas politique et surtout
o la politique n'existe pas, un pays comme celui-l est le Paradis!

Pendant cette conversation, l'appareil quittant les hauteurs auxquelles
il planait, tait descendu insensiblement jusqu' une centaine de mtres
au-dessus de la ville.

Aotah pronona quelques monosyllabes que Fricoulet comprit sans doute,
car il se leva et prit la place du Martien qui venait de dployer ses
ailes et de quitter l'appareil.

--O donc va-t-il? demandrent les Terriens.

--Il va prvenir les autorits de notre arrive, rpondit
l'ingnieur,... dans quelques instants, il va tre de retour.

Bientt, en effet, un bruit d'ailes qui fendaient l'espace se fit
entendre et Aotah les rejoignait.

Sans mot dire, il saisit le levier conducteur et l'hlicoptre se
dirigea sur le monument dsign par Fricoulet comme tant
l'Institut; une fois l, la grande hlice suprieure s'immobilisa
et, soutenue seulement par les deux plus petites, l'appareil tomba
perpendiculairement, comme la balle d'un fil  plomb.

Puis les voyageurs traversrent une zone tincelante, tellement
tincelante que, sous l'impression de la douleur, ils fermrent les
yeux, et sans qu'ils pussent immdiatement se rendre compte du pourquoi,
ils entendirent bruire  leurs oreilles un indescriptible tumulte.

Soudain, un choc lger les fit tressauter sur leurs siges, ils
entr'ouvrirent les paupires.

L'appareil, immobile maintenant, tait suspendu par sa grande hlice 
la vote d'une vaste salle, vote transparente car, au travers, on
apercevait les cieux toils, mais, en mme temps, cette vote
rflchissait, comme un miroir, les milliers de lumires qui
tincelaient de toutes parts.

Au-dessous d'eux, une foule grouillante et gesticulante les considrait
avec tonnement, poussant de brves interjections et agitant les ailes
dans des battements prcipits.

--Fichtre! grommela Fricoulet, il me semble que nous faisons un certain
effet.

--Oui, l'effet d'un lustre dans un thtre, riposta l'Amricain d'une
voix rogue.

--C'est ma foi vrai! dit  son tour Gontran... il est seulement
regrettable que nous ne soyons pas incandescents... nous ressemblerions
 un faisceau de lumires Jablochkoff.

Mickhal Ossipoff se rengorgeait, persuad que toute cette multitude
tait runie pour l'acclamer, lui et ses compagnons...

--Ce que c'est que la gloire, chuchota-t-il  l'oreille de M. de
Flammermont.

Celui-ci eut un haussement d'paules imperceptible...

--Ne vous illusionnez-vous pas, mon cher monsieur, rpliqua-t-il... Si
ce que Fricoulet nous a dit de ces gens-l est exact, nous ne devons
tre pour eux que de bien petits enfants...  ct de ces penseurs qui
ont arrach  la nature une si grande partie de ses secrets, nous en
sommes  peine, nous,  l'alphabet scientifique...

--Voil qui est parl, mon brave Gontran, exclama l'ingnieur... et tu
as d'autant plus raison que l'on ne nous attendait pas; tous ces gens-l
sont des dlgus scientifiques des diffrents districts de l'quateur,
venus pour assister  d'intressantes communications concernant la
prochaine guerre...

Aotah toucha Fricoulet du doigt pour lui imposer silence; puis il
s'lana sur une haute colonne surmonte d'une sorte de plate-forme o
il replia ses ailes; une fois l, il pronona quelques sons gutturaux
qui parurent faire, sur l'assemble, une profonde impression, et
rejoignit les voyageurs.

--Que dit-il donc? demanda Slna.

--Il fait son mtier de _barnum_; il nous prsente aux Martiens comme
dans les cirques de Paris, on prsente au public quelque monstre
difforme ou quelque habitant de contres inconnues... pour lui,
d'ailleurs, nous sommes parfaitement laids et reprsentons l'espce
intelligente de l'Univers sous une forme fort arrire...

--Mais qu'a-t-il donc dit en terminant qui a paru exciter l'hilarit des
auditeurs?

--Faisant allusion  nos membres infrieurs grce auxquels nous nous
tranions, a-t-il dit, si disgracieusement, il a dclar que bien des
canaux seraient creuss  la surface de leur monde, avant qu'il nous
soit pouss des ailes.

--Des ailes!... des ailes!... grommela Farenheit... se considrent-ils
donc comme le summum de la perfection?... ils me font l'effet d'normes
volatiles...

L'indignation de l'Amricain amusa beaucoup les voyageurs qui partirent
d'un grand clat de rire.

Leur hilarit fut couverte par un brouhaha inimaginable qui accueillit
l'apparition, sur la colonne qui jouait le rle de tribune, d'un Martien
auquel son vol appesanti et son duvet tout blanc donnaient l'aspect d'un
vieillard.

Fricoulet, prvenu par son guide que c'tait, en effet, l'un des plus
vieux et des plus renomms savants de l'quateur, s'apprta  couter
attentivement.

[Illustration]

Bientt, ses compagnons le virent sourire avec piti.

--Parbleu! murmura-t-il, voil une ide assez saugrenue et qui, en tout
cas, ne doit pas tre fort meurtrire... des canons chargs d'air!...

--En effet, riposta Gontran, comme engins de guerre cela me parat assez
platonique.

--Plus platonique,  coup sr, que de bonnes pices de vingt-quatre
charges de bons boulets de vingt-quatre kilogs..., grommela Farenheit.

Fricoulet lui posa la main sur le bras.

--a, par exemple, non, rpondit-il... ce serait encore moins meurtrier
que les canons  air dont parle cet individu.

--Pourquoi cela?

--Parce qu'en raison de leur peu de pesanteur, vos bons boulets de cinq
cents kilogs ne retomberaient jamais et s'enfuiraient pour toujours dans
le ciel...  moins qu'une partie des combattants n'aille prendre
position soit sur Deimos, soit sur Phobos, et encore...

L'attention des Terriens fut ramene vers l'orateur dont le discours
paraissait faire, sur l'Assemble, un effet diamtralement oppos 
celui qu'il en attendait.

En vain il gesticulait, tenant  la main un tube de verre mesurant prs
de cinquante centimtres de long sur vingt centimtres de diamtre, en
vain il poussait des exclamations qui, par moments, atteignaient
l'intensit de cris vritables, l'efficacit du systme qu'il proposait
ne semblait rien moins que prouve.

Alors, on le vit soudain braquer son tube sur le point de la salle o
l'opposition tait la plus acharne et, sans mot dire, il lana dans le
tube un jet enflamm.

Cette dmonstration fut concluante; comme par enchantement, tous ceux
qui se trouvaient dans cette direction furent renverss, culbuts ainsi
que des capucins de cartes.

Ce fut, pendant quelques instants, une confusion indescriptible, un
concert de cris, de gmissements, de volettements effars; dans ce
mlange soudain d'individus, les familles disloques, brouilles,
confondues, cherchaient  se reconnatre. Et au fur et  mesure que les
maris avaient retrouv leurs femmes, les pres leurs enfants et les
enfants leurs mres, les ailes s'ouvraient et l'on s'enfuyait par les
baies ouvertes dont la salle tait perce.

Les autres assistants, convaincus par cet exemple frappant, firent
entendre un petit clappement de langue en guise d'applaudissement, puis
se retirrent lentement.

Alors, l'obscurit se fit, et les Terriens, accabls de fatigue,
s'endormirent d'un profond sommeil sur leur appareil...

Le premier, Fricoulet fut veill.

Dj, le soleil pntrait de toutes parts dans la salle immense que
Farenheit remplissait,  lui seul, du bruit formidable de ses
ronflements.

Sitt l'oeil ouvert, l'ingnieur pensa  se rendre compte du pays dans
lequel il se trouvait, aussi courut-il  l'une des ouvertures par
lesquelles il avait vu, la veille, s'envoler la foule des Martiens.

Il poussa un cri de surprise qui rveilla ses compagnons et les fit
accourir auprs de lui.

--Mais, c'est Venise! s'exclama Slna.

Les rues, en effet, au lieu d'tre faites du sol mme, taient liquides,
et les maisons se refltaient dans l'eau.

--Comment font-ils pour marcher? demanda Farenheit.

--Comme on fait  Venise, parbleu! riposta Gontran... on va en bateau.

--Peine inutile... leurs ailes suffisent.

--C'est vrai... j'oublie toujours que ces gens-l ont la proprit de
voler. Mais cela doit singulirement modifier leur architecture.

--Pas besoin d'escaliers, en effet.

M. de Flammermont croisa les mains dans un geste comique.

--Ah! les heureuses gens! soupira-t-il.

--En quoi les trouves-tu si heureux que cela?

--En ce qu'ils ne connaissent pas l'un des plus grands flaux invents
par notre civilisation... le concierge!... les maisons n'ayant pas de
porte, il n'est aucunement besoin de quelqu'un pour les garder... les
locataires entrent, sortent, reoivent, sans tre obligs de passer sous
les yeux de cet Argus-Cerbre... Ah! les heureuses gens!

Fricoulet qui, tout en aimant son ami, ne ngligeait cependant aucune
occasion de le tourmenter, lui murmura  l'oreille:

--Malheureusement, si les Martiens ignorent le cordon du concierge, ils
ignorent galement l'charpe tricolore du maire...

Le visage souriant du jeune comte se rembrunit aussitt.

[Illustration]

Aotah survint au mme moment.

--Un monde aussi avanc que celui-ci dans le progrs et dans la
civilisation doit avoir de merveilleux instruments tlescopiques?

Ces paroles, prononces par Ossipoff, s'adressaient  Fricoulet.

--Sans nul doute, rpondit celui-ci.

Et il transmit immdiatement au Martien la rflexion du vieillard.

Aotah dsigna l'norme colonne du haut de laquelle l'inventeur martien
avait fait, la veille, l'exprience de son canon  air, et les Terriens
remarqurent,  leur grande stupfaction, que cette colonne, longue de
quatre-vingts mtres et mesurant prs de trois mtres de diamtre,
n'tait autre chose qu'un gigantesque quatorial.

Ossipoff poussa un cri de joie et d'admiration; en un bond, il fut prs
de l'instrument.

--Que voulez-vous observer avec une semblable lumire? demanda
Fricoulet.

--Je veux rsoudre l'un des plus intressants problmes de l'astronomie
moderne, rpliqua le vieillard... d'ici, et avec un quatorial aussi
puissant, l'on doit pouvoir soulever le voile qui enveloppe les _Petites
Plantes._

Et se frottant les mains d'un air ravi, il ajouta:

--Hein! Gontran... les petites plantes?...

Le jeune homme chercha le regard de Fricoulet; celui-ci riait sous cape.

--Ah! oui, les petites plantes... rpta Gontran... quel rgal
magnifique!

Et de nouveau, il implora le secours de l'ingnieur.

Celui-ci, pendant qu'Ossipoff manoeuvrait l'quatorial pour le braquer
dans la direction voulue, se pencha vers le comte.

--Observation _petites plantes_ impossible en ce moment, chuchota-t-il.

Gontran rpta aussitt:

--Mais, cher monsieur, vous ne pouvez vous livrer,  prsent,  aucune
tude  ce sujet.

Le savant se redressa.

--Et pourquoi donc? demanda-t-il.

Gontran regarda Fricoulet qui lui montra le soleil dont les rayons dors
irradiaient l'espace.

--Mais tout simplement parce qu'il fait jour, rpondit le jeune homme en
affectant un ton lgrement railleur.

Ossipoff se frappa le front.

--C'est, ma foi, vrai! rpliqua-t-il... il y a des moments, ma parole,
o je n'ai pas la tte  moi.

Puis il ajouta:

--Eh bien! j'attendrai cette nuit... Dieu merci! les sujets
d'observation ne manquent pas.

Et, avec un bonheur d'autant plus ineffable qu'il n'en avait joui depuis
longtemps, il colla son oeil  l'objectif de l'quatorial.

Quand il vit le vieillard parti dans l'espace  la suite de son rayon
visuel, Gontran tira Fricoulet  l'cart.

--De grce, implora-t-il, parle-moi des _petites plantes_... qu'est-ce
que c'est encore que cela?

Et se prenant la tte  deux mains:

--Jamais, gmit-il, ma cervelle ne sera assez forte pour rsister  tout
le travail que je lui impose.

[Illustration]

--Cela la change, rpliqua plaisamment l'ingnieur.

--Trop...

--Eh bien! renonce  tes projets de mariage... et redeviens le Gontran
d'autrefois.

Le jeune comte eut un geste plein d'nergie.

--Cela! jamais... je prfre avaler les plantes, petites et gantes,
aprs avoir dvor les moyennes, duss-je mourir d'indigestion.

--En ce cas, dit en riant Fricoulet, prpare ton estomac... la gaveuse
astronomique va fonctionner...

--Je t'coute... parle.

[Illustration]

L'ingnieur tira de sa poche son invitable carnet qu'il tendit  son
ami en disant:

--cris les nombres suivants: 0, 3, 6, 12, 24, 48, 96.

--C'est fait, et  prsent?

-- prsent, que remarques-tu?...

Les yeux du jeune homme s'arrondirent  cette question, et sa langue
demeura muette.

Slna, qui tait venue le rejoindre et qui regardait par dessus son
paule, murmura:

--Que chaque nombre est le double de celui qui le prcde, est-ce cela,
monsieur Fricoulet?

--Mademoiselle, rpondit l'ingnieur, j'ai rarement vu une personne de
votre sexe doue d'un sens d'observation aussi intense que le vtre.

La jeune fille rougit.

[Illustration]

--Ce n'est pas bien difficile, balbutia-t-elle, et si M. Gontran voulait
se donner la peine de faire attention...

--Maintenant, poursuivit Fricoulet,  chacun de ces nombres ajoute 4.

Gontran sursauta.

--Mais ce n'est pas de l'astronomie cela, c'est un de ces petits jeux de
socit auxquels, dans les familles bourgeoises, on consacre les soires
dites: soires en long... et o l'on...

Un formidable billement interrompit sa phrase.

--Allons, dit Fricoulet, as-tu ajout 4?

--Oui, voil qui est fait, et maintenant j'ai: 4, 7, 10, 16, 28, 52,
100.

--C'est trs bien... maintenant, sais-tu ce que reprsente,  peu prs,
chacun de ces nouveaux nombres?

--Mais, tu nous poses des questions abracadabrantes... ces nombres-l
peuvent reprsenter un tas de choses... cela dpend desquelles on
parle...

--Je ne sache pas que nous parlions, en ce moment, d'autre chose que
d'astronomie... eh bien! puisque tu ne le sais pas, je vais te le dire:
chacun de ces nombres reprsente la distance moyenne d'une ancienne
plante au Soleil... cris ceci: Mercure, 3,9--Vnus, 7,2--La Terre,
10--Mars, 15--Jupiter, 52--Saturne, 95.

--En effet, observa Gontran,  peu de chose prs, c'est identique...

--Mais en comparant ces nouveaux nombres avec les premiers, tu ne
remarques rien?...

Le jeune homme se tut quelques instants:

--Ma foi, non, dit-il; je ne remarque rien.

--Et le nombre 28?...

--Tiens! c'est vrai... il ne correspond  aucune plante.

--C'est prcisment cette lacune que Kepler avait signale dans ses
recherches sur les _Harmonies du Monde_ et dont, plus tard, Titius et
Bode devaient confirmer l'existence... d'ailleurs, lorsqu'en 1781,
Herschell dcouvrit Uranus, elle se plaa  la distance 196 qui continue
la srie...

M. de Flammermont l'coutait parler, sans paratre comprendre grand
chose  son explication...

--Alors, fit-il, ce nombre 28...

--Est celui qui reprsente la distance  laquelle, entre Mars et
Jupiter, devait se trouver un autre monde qui, jusqu'alors, avait
chapp  l'observation humaine...

--C'est singulier... je n'ai rien vu de semblable dans les _Continents
clestes_, murmura M. de Flammermont.

--Ta mmoire te sert mal;... il y est question des petites plantes...

--En effet... j'ai vu un chapitre portant ce titre-l... mais j'ai jug
cela de peu d'importance et j'ai pass  Jupiter.

--Eh bien! tu as eu tort... car ce sont prcisment ces petites plantes
que reprsente le nombre 28.

--Les petites plantes! rpta le jeune homme, combien donc y en a-t-il?

Fricoulet allongea les lvres dans une moue dubitative:

--Peuh! fit-il, quelque chose comme 224, je crois... mais on en dcouvre
tous les jours...

Gontran eut un mouvement d'effroi.

--Tu ne t'imagines pas, grommela-t-il, que je vais me fourrer dans la
tte les noms de ces 224 plantes.

--Mais il n'y a pas que leurs noms; il y a aussi leurs coordonnes;
c'est--dire leur diamtre, leur surface, leur densit, l'orbite dcrite
par elles autour du Soleil, avec leur aphlie, leur prihlie, etc.

--Et il y a un _et coetera_! gmit Gontran... non, vois-tu, j'en
deviendrai fou!

Et il tendit  Fricoulet le carnet qu'il lui avait prt.

--Cependant, insista l'ingnieur, la prudence exige que tu ne te laisses
pas prendre au dpourvu par les questions que M. Ossipoff ne manquera
certainement pas de t'adresser ce soir.

Gontran prit un air rsign.

[Illustration]

--Allons, va, bourreau... murmura-t-il, assassine-moi avec tes deux cent
vingt-quatre plantes... pour peu que chacune d'elles soit seulement
aussi grosse que la Terre... tu as de quoi m'assommer.

--Eh bien! regarde comme j'ai eu raison d'insister, rpliqua
l'ingnieur, tu viens de commettre l une hrsie formidable; d'aprs la
thorie gnrale du systme plantaire, la masse totale de ces deux cent
vingt-quatre plantes ne peut dpasser le tiers de la masse terrestre...

--Pourquoi cela?

--Te rpondre m'allongerait inutilement... qu'il te suffise de savoir
que cela est... plus tard, quand j'aurai un moment, je t'expliquerai...

--Explique-moi donc alors comment cette zone sidrale a t considre
si longtemps comme dserte?

-- cause de l'infinie petitesse de ces astrodes, dont les plus
importants ont cinq cents kilomtres de diamtre, au maximum, et qui
nous apparaissait sous la forme d'toiles de onzime grandeur... et
puis, tu as d remarquer qu'il y a beaucoup plus de chance de trouver
une chose que l'on sait exister, que celle aprs laquelle on court, 
ttons, sans indications prcises, sans certitude.

--C'est la vrit!

--Eh bien! du jour ou le nombre 28 fut dclar par Titius comme n'ayant
aucune reprsentation cleste, il se forma une association de
vingt-quatre astronomes pour fouiller l'espace et trouver ce monde qui
se drobait ainsi  la curiosit humaine.

--Et qu'ont-ils trouv?

--Eux, rien du tout; mais un astronome de Palerme, qui observait les
petites toiles du Taureau, dcouvrit par hasard, prcisment  cette
distance de 28, un monde nouveau qu'il baptisa du nom de _Crs_.

--Par hasard! s'cria Gontran... c'tait bien la peine de constituer une
socit de vingt-quatre savants?

--Plusieurs des plus grandes dcouvertes dont l'humanit s'enorgueillit
sont dues au hasard, mon cher Gontran, dit Mickhal Ossipoff qui tait
venu rejoindre ses compagnons.

[Illustration]

Le jeune comte tressaillit et, se penchant vers Fricoulet:

--Ne m'abandonne pas surtout, lui souffla-t-il  l'oreille.

--Du reste, poursuivit le vieillard, si la premire fut dcouverte
fortuitement, il n'en a pas t de mme pour les suivantes qui, toutes,
sont dues  des tudes persvrantes,  des recherches opinitres.

--Il y a, dit  son tour Fricoulet, des astronomes qui se sont fait pour
ainsi dire une spcialit des petites plantes. Palisa en a dcouvert
40, un de vos compatriotes, sir Jonathan--Peters--en a dcouvert 34,
nous en devons 14  Prosper Henry, de l'Observatoire de Paris; 14
galement  un peintre allemand, Goldschmidt...

Et l'ingnieur et continu longtemps de la sorte, si Ossipoff, persuad
comme toujours, que le jeune homme faisait, par vanit, talage d'une
science superficielle, ne lui eut coup la parole avec un mouvement
d'impatience:

--Puisque la conversation est sur ce sujet, dit-il en s'adressant 
Gontran, je vous serais bien reconnaissant de me donner votre avis.

--Mon avis!... sur quoi? demanda M. de Flammermont.

Et, _in petto_, il ajouta:

--Voil l'assaut!

--Mais votre avis sur la formation de ces plantes, rpliqua le
vieillard.

Pour le coup, Gontran tait accul  son ignorance; nerveusement, il
tirait sa moustache tout en poussant des hem! hem! pleins d'aveu, et
ses regards dsesprs s'attachaient sur Slna, lorsque soudain, il vit
la jeune fille prendre sa montre et la laisser tomber.

Ossipoff poussa un cri et se prcipita: mais sa fille l'avait devanc
et, ramassant les morceaux, les montrait, avec un sourire singulier, 
M. de Flammermont.

Ce geste fit luire, dans son cerveau, une lumire subite:

--Parbleu! dit-il avec assurance, toutes ces petites plantes ne peuvent
tre que les fragments d'un monde qui, pour une raison inconnue encore,
mais que la science dcouvrira, aura clat.

[Illustration]

Ossipoff hocha la tte.

--Oui, dit-il, je sais que cette opinion a de fervents adeptes;
seulement, ce n'est pas la mienne.

--Et pourquoi cela? demanda, avec assurance, l'infortun Gontran.

--Parce que, pour un seul monde d'une masse galant  peine le tiers de
la masse terrestre, il tait absolument inutile d'une zone aussi tendue
que celle occupe par les petites plantes.

Et il regardait le jeune comte, piant la rponse qu'il allait faire
pour rfuter cet argument.

Ce fut Fricoulet qui rpondit, avant que le vieillard et pu l'arrter.

--Ce que vous dites l serait logique si la fragmentation n'avait pas
t successive et si Jupiter n'tait pas l pour expliquer comment ont
pu tre disloques toutes les orbites de ces fragments.

Et voyant Ossipoff frapper du pied avec impatience, il s'empressa
d'ajouter:

--Moi, je n'ai aucune ide  ce sujet; je ne fais que vous rpter, mot
pour mot, ce que me disait Gontran tout  l'heure...

L'irritation du vieillard s'apaisa; nanmoins, il rpliqua d'un ton un
peu sec:

--Toutes les opinions sont libres; quant  moi, j'estime, au contraire
de vous, que, loin d'tre les fragments d'une plante, ces astrodes en
sont les lments constitutifs, dtachs de l'quateur solaire par la
puissante attraction de Jupiter et empchs, par cette mme attraction,
de se runir jamais pour former un tout.

Gontran hochait la tte d'un air capable.

--Cette thorie est tout au moins aussi vraisemblable que la vtre, fit
Ossipoff avec un accent un peu amer.

--Sans doute... sans doute...

Fricoulet, qui avait remarqu combien son intervention irritait le
vieillard et qui se faisait un malin plaisir de l'exasprer, demanda
alors d'un air naf:

--Comment expliquez-vous, dans votre thorie, cette particularit que
les orbites de ces petites plantes se coupent toutes au mme point?...
n'est-ce point une preuve  l'appui de la ntre, car vous savez qu'une
loi mcanique veut...

Ossipoff le foudroya d'un regard.

--Ah! dit-il, vous tes bien heureux d'avoir appris cela tout  l'heure
pour en faire parade maintenant.

Fricoulet frona lgrement les sourcils.

--Alcide! murmura Gontran sur un ton de prire...

--Monsieur Alcide! implora Slna qui redoutait de voir le jeune
ingnieur, exaspr par le langage acerbe du vieillard, laisser chapper
quelque parole imprudente.

Mais Fricoulet, aussitt rassrn, leur fit signe de la main de n'avoir
crainte.

--D'un autre ct, poursuivit Ossipoff en s'adressant cette fois
directement  M. de Flammermont, les plus gros parmi ces mondes sont
sphriques; Crs, Fallos, Junon, Heb, Psych, Calliope...

Encore cette fois, Fricoulet intervint.

--Et Camille, Sylva, Zeha, Lumen, Gallia, dit-il, que pensez-vous de
leur forme...

Le vieux savant eut un sourire mprisant.

--Mon cher monsieur, rpondit-il, quand on se mle de parler d'une
chose, il faut tout au moins connatre cette chose... or, vous vous
imaginez possder des notions astronomiques, parce que M. de
Flammermont veut bien vous en dire quelques mots, de temps en
temps--malheureusement, cette couche de vernis scientifique s'caille
d'elle-mme... pour les astres que vous venez de nommer, Gontran a
peut-tre nglig de vous dire ou plus vraisemblablement vous avez
nglig de retenir qu'ils taient si petits que dans les plus puissants
tlescopes, ils n'apparaissent que comme des points lumineux.

--C'est prcisment ce sur quoi nous nous basons, dclara Fricoulet en
prenant un air comiquement important, pour prtendre que ces mondes sont
de petits clats de forme polydrique, fragments d'un monde dtruit!

Ossipoff clata de rire.

--Du moment que vous raisonnez ainsi, toute discussion est inutile entre
nous, grommela-t-il.

Slna, pour faire diversion, demanda:

--Si ces mondes sont aussi petits, il n'y a gure de chance pour qu'ils
soient habits?

Gontran,  la mmoire duquel revinrent tout  coup les thories
philosophiques de son illustre homonyme, rpliqua avec une autorit qui
impressionna Ossipoff.

--Et pourquoi cela, ma chre Slna? sur quoi vous basez-vous pour
proclamer ces mondes inhabits? sur leur exigut, mais je ne vois point
en quoi cela peut les empcher de prendre part au concert de vie
universelle... n'avons-nous pas sur la Terre mme des preuves de ce que
j'avance... La Grce, ce pays au territoire infime, n'a-t-il pas t,
pendant de longs sicles, le flambeau de l'Antiquit?

--Seulement, objecta Fricoulet malicieusement, sur le sol grec, les
conditions de pesanteur taient tout autres qu' la surface de ces
globules auxquels tu parais t'intresser normment, je ne sais pas trop
pourquoi.

--Rien ne prouve que l'humanit ne soit pas colossale; tout, au
contraire, porte  le penser,... la taille des habitants tant en raison
inverse de l'intensit de la pesanteur.

Et, satisfait de cette formule qui venait de germer dans sa tte,
Gontran se pencha vers Slna avec un gracieux sourire aux lvres.

--Savez-vous  quoi vous arrivez avec un raisonnement semblable, dit
alors Ossipoff:  avoir des habitants plus grands que les mondes sur
lesquels ils sont appels  vivre!

[Illustration]

Gontran tressaillit et regarda l'ingnieur qui lui fit signe que le
vieillard avait raison.

Heureusement, un vol de Martiens vint s'abattre dans l'observatoire,
suivi bientt d'un autre, puis d'un autre encore qui, se mettant les uns
 la suite des autres formrent en quelques instants, une longue
thorie, semblables au ruban humain qui se droule, le soir,  la porte
de nos thtres.

Chose singulire que Slna fut la premire  remarquer, les enfants
taient en grande majorit.

[Illustration]

--Sans doute y a-t-il matine  un _Robert-Houdin_ ou  un _Cirque
d'Hiver_ quelconque, dit plaisamment M. de Flammermont.

--Le meilleur moyen de savoir  quoi vous en tenir, proposa Fricoulet,
est de suivre ces gens-l... du moment que nous sommes sur un monde ou
la curiosit est le mobile de toutes les actions, ils ne peuvent pas
nous en vouloir d'tre curieux.

Ce conseil fut jug bon et, sans tarder, les Terriens prirent la file.

Aprs une attente qui ne fut pas longue--les Martiens mettant  toutes
leurs actions une rapidit inoue,--nos voyageurs arrivrent  une porte
qu'ils franchirent  la suite de ceux qui les prcdaient et ils se
trouvrent aussitt envelopps d'ombres paisses, tellement paisses
qu'ils ne purent distinguer non seulement en quel endroit ils se
trouvaient, mais encore s'ils taient seuls ou non.

Tout  coup, sans qu'ils eussent boug de place, il leur sembla qu'ils
taient transports dans l'espace, sous le dme cleste constell de
mille toiles parmi lesquelles tincelaient des constellations et des
plantes parfaitement reconnaissables.

Puis, un de ces astres qui n'avait paru jusqu'alors que comme un point
lumineux, grossit, accourant au devant des spectateurs avec une rapidit
vertigineuse, pour se transformer comme par miracle en une sphre
norme, gigantesque qui bientt eut envahi le ciel tout entier.

Maintenant, les Terriens, muets de stupeur et la poitrine comprime par
une singulire angoisse, distinguaient aussi parfaitement qu'ils eussent
pu le faire  l'aide d'un puissant tlescope, la topographie bizarre de
ce monde inconnu: c'tait un enchevtrement inextricable de terre et
d'ocans, de terres qui semblaient des brasiers ardents et d'ocans o
semblaient s'agiter des vagues de feu liquide; c'taient aussi des trous
sombres, ainsi que des cratres de volcans et des pics tincelants comme
des sommets de montagnes neigeuses: des nuages verdtres allongs en
bandes parallles  l'quateur, formaient comme un cran  ce paysage.

Gontran sentit qu'on lui poussait le coude et une voix, celle
d'Ossipoff, murmura  son oreille:

--Je ne m'y reconnais plus du tout, mon cher ami,--et vous? aucune carte
cleste ne mentionne une plante semblable-- votre avis?...

Sa phrase s'acheva dans une exclamation de surprise et de frayeur tout 
la fois.

[Illustration]

Au moment o il semblait aux Terriens que cette sphre colossale,
s'avanant toujours sur eux, allait les craser de sa masse, elle
clata, comme clatent dans l'espace ces belles fuses multicolores par
lesquelles se terminent ordinairement les feux d'artifice.

Seulement, au lieu de se dissoudre, comme font les parties
infinitsimales des fuses, et de devenir invisibles, les fragments de
ce monde repousss par une force intrieure  la sphre, s'enfuirent de
tous cts dans l'espace assombri.

Bientt, il ne resta plus qu'un ardent petit soleil qui continua
lentement sa marche dans l'infini.

Puis les astres parurent rentrer dans la nuit; tout disparut et l'ombre
s'paissit de nouveau autour des Terriens.

--_By God!_ grommela Farenheit, voil un truc fort intressant et qui
aurait un succs fou  New-York.

--Peuh! rpliqua le sceptique Fricoulet; ce n'est pas autre chose que de
la lanterne magique complique de fantasmagorie et de vues fondantes...
Gontran avait raison de dire tout  l'heure que les Martiens allaient 
une matine; on se serait cru chez Robert-Houdin.

--Mais qu'ont-ils voulu nous montrer l? demanda Ossipoff.

--La plante numro 28, sans doute, rpondit Fricoulet.

--Vous tes fou...

Tout en parlant, les Terriens taient revenus sur leurs pas; en rentrant
dans l'observatoire, ils retrouvrent Aotah.

Comme bien on pense, le premier mouvement de Fricoulet fut de lui
demander des explications.

Aprs avoir cout les paroles brves et rapides du Martien, l'ingnieur
se tourna vers ses compagnons:

--Parbleu! mon cher Gontran, fit-il; on a bien raison de dire: Aux
innocents les mains pleines?

--Qu'entends-tu par l?

--Tout simplement que ce que nous venons de voir est la confirmation de
la thorie des _Petites plantes_.

Ossipoff fit un bond formidable.

--Qu'en savez-vous?

--C'est Aotah qui vient de me le dire.

--Qu'en sait-il lui-mme?

 cette question, Fricoulet ne rpondit qu'en haussant les paules et
s'adressant  Gontran:

--Les Martiens ont, depuis des milliers d'annes, trouv le moyen
d'enregistrer la lumire comme nous avons trouv, par le phonographe, le
moyen d'enregistrer le son... le spectacle saisissant auquel nous venons
d'assister a t photographi d'aprs nature et le brisement de cette
plante a t pour nous tel qu'il a t, il y a des sicles, pour les
Martiens.

--Ce n'est pas croyable! grommela Farenheit.

--Ces sortes de tableaux, pour ainsi dire vivants, servent 
l'instruction de la jeunesse; c'est ce qui vous explique pourquoi la
foule que nous avons suivie tait presque exclusivement compose
d'enfants.

Ossipoff, tout rveur et quelque peu humili au fond, se taisait.

--Monsieur Fricoulet, dit alors Slna, vous qui savez tant de choses,
expliquez-moi donc comment on peut arriver  un semblable rsultat.

--Ma foi, mademoiselle, en ce qui concerne le systme martien, je ne
puis vous rpondre, ne l'ayant pas tudi; quant  celui dont se sert
matre Robert-Houdin, il est des plus simples: en loignant rapidement
de l'cran tendu entre le spectateur et l'appareil le systme optique,
on donne l'illusion du rapprochement de l'apparition, par l'ouverture
d'une seconde lanterne qui s'allume graduellement en mme temps que la
premire s'teint, on change la projection et le sujet en vue.

--C'est ce que nous appelons _the dissolving views_, dit Farenheit.

--Ou vues fondantes, ajouta Gontran.

--Monsieur Fricoulet, je voudrais encore vous demander autre chose.

--Parlez, mademoiselle.

--Ces gens ont photographi une plante qui n'existe plus; peut-tre
s'intressent-ils assez  la Terre pour en avoir pris des vues
galement.

L'ingnieur se tourna vers Aotah et lui traduisit la question de la
jeune fille.

Le Martien inclina lgrement la tte et fit signe aux voyageurs de le
suivre.

Comme prcdemment, les Terriens s'arrtrent dans une pice obscure;
puis soudain un voile se dchira, dcouvrant l'immensit des cieux au
fond desquels un mince croissant, brillant d'une lueur trs douce et
trs faible apparut.

Insensiblement ce croissant augmenta, tendant ses deux cornes immenses
sur l'horizon entier; puis la dimension devint telle que les cornes
elles-mmes disparurent et qu'ils n'eurent plus sous les yeux, encadrs
dans les rayons visuels qu'une partie seule de la plante.

--_By God!_ grommela Farenheit,... mais c'est Londres que nous
apercevons l,... tenez, voyez la Tamise sur la gauche... et toutes ces
chemines,... tous ces mts de bateaux...

--C'est fort singulier, dit  son tour Fricoulet, on jurerait qu'on
plane en ballon  quelques kilomtres au-dessus du sol.

Une exclamation mue clata presque aussitt.

[Illustration]

--La France!... la France!... oh! comme cela file!... c'est Paris qui
sort l du brouillard... Paris!...

Et un formidable soupir s'chappa de la poitrine de Gontran: en mme
temps que la vision de sa ville natale, le jeune comte venait de voir se
drouler devant ses yeux la silhouette de tous ceux qu'il avait laisss
l-bas, parents, amis, camarades et il se demandait si tous ceux-l il
les reverrait jamais.

--Parbleu! ricana Fricoulet, je gage que tu cherches la rue d'Anjou?

--Pourquoi la rue d'Anjou?

--N'est-ce point l que se trouve la mairie du huitime arrondissement,
le plus chic arrondissement de Paris?

M. de Flammermont serra avec nergie le bras de son voisin.

--Tais-toi, fit-il, tes plaisanteries ne sont pas de saison.

Successivement, avait pass sous les yeux des Terriens muets
d'merveillement, le panorama de l'Europe centrale, la Suisse avait
exhib ses glaciers, ses ravins et ses pics neigeux, l'Allemagne ses
vieux burgs dmantels et ses forts mystrieuses, l'Italie, ses
campagnes dores et ses ctes bleues; puis apparurent les immensits
blanches de la Russie, les coupoles dores de Moscou, les glaons de la
Neva  Ptersbourg, les minarets de Constantinople;... ensuite, ce
furent les steppes sibriens, les jungles indiennes, les rizires
chinoises et les villes du Cleste-Empire, avec leurs monuments
bizarrement dcoups, ensuite encore une nappe d'eau qui paraissait
s'tendre  perte de vue et dont les limites apparurent cependant en
quelques minutes.

Alors un _by God_ formidable clata tout  coup; c'tait Farenheit qui
tmoignait de sa joie  la vue de New-York et de son port tout
fourmillant de steamers.

--Ah! fit-il en soupirant formidablement, que les Martiens, ces gens de
progrs et de civilisation, n'ont-ils un moyen de me faire rejoindre la
cinquime avenue?

--Mais ils viennent de le faire, sir Jonathan, rpliqua Slna; notre
rayon visuel ne vous a-t-il pas transport dans votre ville natale.

--Regardez, mais ne touchez pas, ajouta plaisamment M. de Flammermont.

--C'est le supplice de Tantale, conclut Fricoulet.

[Illustration]




CHAPITRE XVII

COUPS DE CANON ET COUPS DE FOUDRE

[Illustration]


JUSQUES  quand, demanda tout  coup Farenheit, vous proposez-vous de me
traner ainsi  votre remorque, monsieur Ossipoff?

 cette question, ainsi pose  brle-pourpoint, le vieillard ferma le
carnet qu'il noircissait de chiffres et, relevant la tte, regarda
fixement l'Amricain:

--Mon cher sir Jonathan, rpondit-il aprs quelques instants de silence,
vous me demandez l un renseignement qu'il m'est assez difficile de vous
donner.

--_By God!_ exclama Farenheit, qui donc me le donnera, sinon vous?

--Moi, parbleu! dit Fricoulet.

L'Amricain se prcipita vers l'ingnieur.

--Oh! vous, dit-il, je savais bien que vous tiez un vrai savant.

--Moi! non, rpliqua le jeune homme d'un air modeste, mais lui.

Et, de la main, il dsignait Gontran qui causait  quelques pas de l
avec Slna.

Farenheit hocha la tte d'un air admiratif.

--Oh! Monsieur de Flammermont, murmura-t-il, il y a longtemps que j'ai
mon opinion faite sur lui... alors, quel est son avis?

--Son avis est qu'il ne faut pas songer  revenir sur terre, avant
d'avoir pouss notre voyage jusqu'aux confins de l'univers solaire.

--C'est--dire?...

--Jusqu' Neptune,... onze cents millions de lieues du Soleil.

Les yeux de l'Amricain s'agrandirent et ses regards s'effarrent.

--Onze cents millions,... balbutia-t-il en agitant dsesprment dans
l'espace ses grands bras dcharns... mais aurons-nous seulement le
moyen d'y arriver?

Ossipoff rpondit avec un calme imperturbable:

--Le moyen n'est rien,... c'est le temps qui nous manquera peut-tre.

L'effarement de Farenheit augmenta.

--Que veut-il dire? souffla-t-il  l'oreille de l'ingnieur.

--Il veut dire tout simplement qu'il nous faudra, au bas mot, pour cette
petite excursion, une cinquantaine d'annes.

--Mais nous serons morts! gmit-il.

--Vous peut-tre,... M. Ossipoff,  coup sr,... quant  ces deux
amoureux et moi,... nous serons sans doute encore de ce monde,...
seulement, je me demande si le peu d'annes qu'il nous restera  vivre,
vaudront la peine du retour.

--Du retour! exclama Ossipoff,... vous avez un moyen de retour?

--Moi! pas,... mais Gontran...

--Et ce moyen?

--C'est tout simplement la comte de Halley qui atteint son aphlie dans
cinquante-deux ans d'ici, au del de Neptune et qui, en reprenant le
chemin du prihlie, pourra nous cueillir pour nous ramener sur
Mercure,... une fois l, nous suivrons, mais en sens contraire,
l'itinraire que nous avons suivi pour venir ici,... ensuite, de la Lune
 la Terre, c'est une bagatelle.

Ossipoff se prit  ricaner.

--N'est-ce point juste? demanda Fricoulet.

--Parfaitement juste,... seulement, vous avez oubli un dtail... oh! un
tout petit dtail,... c'est que s'il vous faut une cinquantaine d'annes
pour atteindre Neptune, il vous en faudra un peu plus pour retourner sur
la Lune; cela nous fait cent ans en nombre rond,... or, en admettant que
vous donniez une preuve de longvit rare chez les Terriens, vous ne
rejoindrez votre pays natal que pour vous y faire enterrer.--Cela en
vaut-il bien la peine?

[Illustration]

Fricoulet secoua les paules.

--Assurment non, et s'il ne s'agissait que de moi, croyez bien que je
ne m'inquiterais gure du retour,... mais ces deux enfants-l, ne
faudra-t-il pas leur donner, avant de mourir, la satisfaction suprme de
s'pouser?... entre nous, prs de cent ans de fianailles mriteront
bien un mariage _in extremis!_ Ne trouvez-vous pas, monsieur Ossipoff?

Le savant comprit le reproche que contenaient ces paroles et baissa la
tte.

[Illustration]

Quant  Farenheit, il tait dans un tat de stupeur difficile  dcrire;
le menton sur la poitrine, les yeux grands ouverts et fixs droit devant
lui, les lvres pinces, les bras ballants le long du corps, et comme
briss, il tait atterr.

Enfin, secouant la tte dans un geste superbe de dfi:

--C'est bien, grommela-t-il, j'aviserai.

--Vous aviserez  quoi, mon pauvre sir Jonathan? demanda Fricoulet avec
une pointe de raillerie.

--Au moyen de regagner la cinquime avenue, Monsieur, rpliqua
l'Amricain d'une voix furieuse.

Et il se dirigeait vers la porte de l'observatoire lorsque, dans l'air
bruit un battement d'ailes et Aotah, s'abattant auprs des Terriens,
adressa  Fricoulet quelques monosyllabes rapides.

--Mes amis, dit l'ingnieur  ses compagnons, notre guide m'informe que
si nous voulons assister  la grande hcatombe martienne dont il nous a
parl, il faut partir ds  prsent.

--Comment! sitt! exclama Slna dont cette nouvelle interrompait le
doux entretien qu'elle avait avec Gontran.

--Songez, mademoiselle, rpliqua Fricoulet, que le point o nous allons
se trouve  90 de longitude ouest de la Ville-Lumire.

--Et quel moyen de locomotion allons-nous employer? demanda Ossipoff qui
s'tait lev, aux premiers mots, prt  partir.

[Illustration]

Sans doute, le Martien devina-t-il ce que venait de dire le vieillard,
car il tendit ses ailes pour indiquer l'espace.

--Il ne suppose pas que nous allons nous envoler, bougonna Farenheit.

Personne ne fit attention  cette boutade, d'autant plus que, trs
grave, Gontran dit  Ossipoff:

--Ne craignez-vous pas d'emmener Mlle Slna avec nous; si quelque
accident lui survenait...

Le front du vieillard devint soucieux.

--J'avais la mme pense que vous, mon cher enfant, rpondit-il, mais
comment faire?... je connais Slna; jamais elle ne consentira  rester
seule ici,... moi-mme, je rpugnerais  m'en sparer.

--Et moi de mme, ajouta M. de Flammermont.

Aprs un moment, il murmura:

--Si les convenances ne s'y opposaient, je vous proposerais bien de
demeurer avec elle.

--Ce qui ne te serait nullement dsagrable mon gaillard, ricana
Fricoulet,... malheureusement les convenances sont...

--Alcide, dit alors M. de Flammermont, tu es mon ami...

L'ingnieur eut un haut-le-corps.

--Tu n'en as jamais dout, je suppose! exclama-t-il.

--Moi douter de ton amiti!... ah! Alcide.

--Tu n'en doutes pas et cependant, tu vas m'en demander une preuve.

--C'est vrai...

--Mais illogique,... enfin,... parle.

--Veux-tu veiller sur Slna?

L'ingnieur fit tous ses efforts pour dissimuler la grimace que cette
demande provoqua sur sa face.

--Tu manques d'enthousiasme, dclara Gontran.

--Dame!... en toute autre circonstance, je serais  ta disposition; mais
venir sur Mars et ne pas assister au combat qui se prpare,... ne pas
juger de l'effet que va produire le canon  air,... c'est dur!

Gontran lui tourna le dos, grommelant d'un ton sec:

--Merci quand mme, mon cher.

Et il demeura pensif, les yeux fixs au sol, cherchant une ide. Tout 
coup, il poussa une exclamation joyeuse.

--J'ai trouv, dit-il.

Et se tournant vers Farenheit:

--Sir Jonathan, dit-il en pressant la main de l'Amricain, j'ai un grand
service  vous demander.

--Parlez, fit Farenheit tonn de l'intonation grave avec laquelle le
jeune homme avait prononc ces mots.

--Voulez-vous veiller sur ma fiance? c'est une mission de confiance
dont je vous charge,... vous convient-elle?

--_By God!_ Monsieur de Flammermont, vous me flattez normment--moi
vivant, je vous jure qu'il n'arrivera rien  Mlle Slna.

Puis, se penchant  l'oreille de Gontran.

--Seulement, ajouta-t-il, je tiens  vous dire ceci, monsieur de
Flammermont, c'est sur votre fiance que je veillerai, mais non sur la
fille de ce vieux misrable.

Et il dsignait Ossipoff.

--Que vous a-t-il donc fait?

--Ce qu'il m'a fait! gronda l'Amricain.

Et, en quelques mots, il mit le jeune comte au courant de la
conversation qui venait d'avoir lieu entre lui, Fricoulet et le vieux
savant.

[Illustration]

Un moment atterr par la perspective du mariage _in extremis_  lui
concd par Fricoulet, Gontran reconquit bientt tout son sang-froid.

La Providence qui l'avait sauv plusieurs fois dj, depuis le
commencement de cet tonnant voyage, lui viendrait bien encore en aide,
en cette circonstance.

Il serra nergiquement la main de l'Amricain et lui dit:

--N'ayez crainte, sir Jonathan, ce sera bien le diable si,  nous deux,
nous ne trouvons pas un moyen de regagner notre plante natale avant
l'poque prdite par ces messieurs.

Pendant ce temps, Fricoulet s'entretenait avec Aotah et, au fur et 
mesure, traduisait  Ossipoff ce que lui disait le Martien.

Il s'agissait tout naturellement de la lutte qui allait s'engager et
Aotah dclarait avoir une confiance absolue dans l'engin expriment
quelques jours auparavant  l'Institut.

--Mais vos adversaires, demandait l'ingnieur, sait-on s'ils ont, eux
aussi, un moyen, non pas de remporter la victoire,--il ne s'agit point
de cela--mais de conserver la vie?

--On ne sait pas, rpondit le Martien; certainement ils ont une arme
mais,  ce sujet, le secret est bien gard... pour chacun de nous, c'est
une question de vie ou de mort; la destruction est ncessaire,
indispensable; tout le monde est d'accord pour le reconnatre; mais
l'instinct individuel de la conservation est l qui pousse chaque tre 
dsirer revenir jouir de l'existence, au milieu des siens, de prfrence
 son adversaire,... la vie reste donc au plus intelligent et c'est
justice.

[Illustration]

En ce moment, il fit signe aux voyageurs de le suivre au dehors; devant
l'Observatoire, un appareil d'aspect singulier se balanait  quelques
pieds du sol: c'tait une sorte d'oiseau mcanique, au corps effil, aux
vastes ailes concaves.

Ossipoff et ses compagnons s'installrent dans la nef forme par le
corps de l'oiseau et, aussitt, un moteur mis en action par le Martien
imprima aux ailes un mouvement uniforme et doux, grce auquel l'appareil
plana bientt  une hauteur prodigieuse.

La Ville Lumire n'apparaissait plus que comme un amas de ds de pierre
surgissant des flots glauques.

Aotah avait mis le cap au Sud-Ouest et le rivage du continent Huygens
se profilait dj  l'horizon.

Pendant deux jours, ils navigurent ainsi, filant  toute vitesse vers
le terrain o devait se livrer le gigantesque et pacifique duel auquel
ils se proposaient d'assister.

Bien que planant  une grande hauteur, les voyageurs pouvaient
constater,  la surface de la plante, une animation extraordinaire; les
canaux, qui mettent chaque mer en communication, taient sillonns par
d'innombrables constructions charges de Martiens suivant la mme
direction que nos amis; les airs taient galement zbrs par le vol
rapide d'aronefs immenses qui arrivaient de tous les points de
l'horizon, semblables  un essaim gigantesque d'abeilles rejoignant la
ruche.

--Mais enfin, demanda Gontran bas  l'oreille de Fricoulet,  quoi
servent tous ces canaux immenses?... pour la longueur, passe encore;
mais, c'est la largeur que je ne m'explique pas.

--C'est un simple systme d'irrigation, rpondit l'ingnieur; les eaux
essentielles aux Martiens sont canalises et rparties intelligemment 
travers tous leurs continents, pour apporter avec elles la fcondit et
la vie.

--Mais pourquoi, au lieu de se contenter d'un canal unique, les ont-ils,
presque partout, accoupls deux  deux?

--C'est l une question que je n'ai pas encore lucide; mais, sans
doute, y a-t-il  cette mesure une raison de scurit; il n'y aurait
rien d'tonnant  ce que, de ces deux canaux, l'un fut consacr 
l'aller et l'autre au retour? Mais c'est une simple hypothse.

--Comme dans nos chemins de fer  deux voies, pensa Gontran.

Enfin, l'on arriva au but du voyage.

 en croire Mickhal Ossipoff, on se trouvait alors sous l'quateur, par
le 270 de longitude, sur le continent baptis par Schiaparelli du nom
de Lybia,  quelques degrs  peine de la _Grande Syrte_, plus
communment connue sous le nom de _Mer du Sablier_.

--Au nord, dclara le savant en s'adressant  Gontran, la Lybie est
borde par une mer qui a eu votre illustre homonyme comme parrain.

Le jeune homme feignit de jeter un coup d'oeil connaisseur sur la carte.

--Je vous avouerai, mon cher monsieur Ossipoff, dit-il d'un ton dgag,
que je ne me reconnais plus du tout.

--Cela ne m'tonne pas, tant donn que moi-mme...

--Sommes-nous donc perdus? demanda Slna en souriant; mais avec vous,
cher pre, cela me parat impossible.

Le vieillard indiqua d'un hochement de tte que cet loge lui paraissait
exagr.

--Cette plante, voyez-vous, murmura-t-il, est la plus tratresse que
l'on connaisse... C'est un vritable camlon,... l o s'tendaient des
mers quelques mois auparavant, on aperoit des continents; ceux-ci, au
contraire, ont fait place  des nappes liquides; les neiges ont fondu
pour former des lacs; les canaux se ddoublent, disparaissent, se
reforment de nouveau.

--C'est un vritable casse-tte chinois, ajouta M. de Flammermont d'un
ton important.

--Consquence, dit Fricoulet d'un air lgrement narquois, nous ne
savons pas o nous sommes.

Ossipoff semblait rflchir.

--Attendez donc, dit-il au bout d'un instant; pour venir ici, nous avons
suivi deux canaux, l'un le _Cerberus_, l'autre l'_Hephoestis_; j'en
conclus que cette nappe d'eau que j'aperois l, sur notre droite, doit
tre le _Lacus Moeris_ de Schiaparelli; d'autres l'appellent aussi golfe
_Main_.

Gontran eut un clappement de langue impatient:

--C'est une vilaine habitude qu'ont l vos astronomes terrestres de
donner trente-six noms  la mme localit cleste; c'est d'un long 
retenir,... sans compter que cela ne doit pas faciliter les discussions
scientifiques.

--Que voulez-vous, riposta Ossipoff; chaque nation a un nombre plus ou
moins grand de clbrits de toutes sortes  honorer; c'est pourquoi on
choisit les hommes illustres comme parrains des continents, des lacs,
des montagnes, dcouverts dans les astres du ciel.

--Nous, nous leur levons des statues, dclara Fricoulet d'un air grave.

--Singulire ide, grommela Farenheit.

--C'est la seule manire que nous ayons d'honorer nos clbrits,
riposta l'ingnieur; elles sont en si grand nombre que les parrainages
clestes ne suffisent plus.

On avait mis pied  terre sur le bord d'un canal formant la ligne de
dmarcation des deux armes.

De chaque ct,  perte de vue, s'tendait un fourmillement formidable,
duquel s'levaient dans l'air des bruits singuliers; par moment, un vol
rapide d'aronefs apparaissait, sillonnait l'espace, transportant sur
tel ou tel point du champ de bataille, des corps de troupes allant
prendre leur position de combat.

 proprement parler, ce n'taient point des combattants qui se
trouvaient l, face  face, car ces masses taient dsarmes.

La science avait, en effet, apport aux engins destructeurs de tels
perfectionnements que non seulement le corps  corps tait rendu
impossible, mais encore que la lutte ne pouvait avoir lieu qu' de trop
grandes distances pour qu'une arme individuelle pt avoir le moindre
effet.

Ces masses taient simplement, dans les mains des chefs, comme les
gigantesques pions d'un norme chiquier, qu'ils faisaient manoeuvrer 
leur fantaisie.

--Sir Jonathan, dit alors Gontran, nous allons nous sparer; vous m'avez
promis de veiller sur ma fiance,... voici le moment de tenir votre
promesse.

[Illustration]

-- vos ordres, monsieur de Flammermont, rpondit l'Amricain; que
dois-je faire?

--Remonter sur l'appareil qui nous a amens ici et attendre,  deux
mille mtres de hauteur, l'issue de la lutte qui se prpare.

Farenheit se gratta la tte d'un air soucieux.

--C'est que, fit-il, je ne saurai pas manoeuvrer cette machine-l.

--Ne vous inquitez pas de ce dtail, rpondit Fricoulet; Aotah va
rgler le moteur et vous n'aurez qu' vous laisser enlever;  la hauteur
voulue, l'appareil s'arrtera.

--Mais, pour redescendre?

--Notre guide ira vous chercher...

--Ne nous oubliez pas l-haut, dit Farenheit en prenant place  ct de
Slna que son pre venait de serrer dans ses bras.

--Ne craignez rien, on ne vous laissera pas mourir de faim, riposta
l'ingnieur en plaisantant.

Un dernier baiser  son pre, une dernire poigne de main  Gontran, et
Slna elle-mme donna le signal du dpart.

--Surtout ne vous exposez pas, cria-t-elle  ses amis, au moment o
l'appareil quittait le sol.

Si rapide tait le vol de l'aronef que leur rponse ne parvint pas
jusqu' la jeune fille.

[Illustration]

M. de Flammermont suivait de l'oeil, non sans motion, l'appareil qui
s'levait, diminuant  vue d'oeil.

--Sois donc tranquille; ils vont assister aux bats de ces gens-l comme
du haut d'un balcon.

Et l'ingnieur entrana son ami sur les pas d'Ossipoff qui, accompagn
de leur guide, parcourait dj les premiers rangs des habitants de
l'quateur.

-- propos, murmura le jeune comte  l'oreille de l'ingnieur en voyant,
rangs sur le bord du canal, une centaine de gigantesques tubes de verre
braqus sur l'ennemi, tu devrais m'expliquer ce systme-l... l'autre
soir,  l'Institut, j'ai feint de comprendre,  cause d'Ossipoff, mais
franchement...

[Illustration]

--Mon pauvre ami, pour te faire bien saisir ce mcanisme, il me faudrait
t'expliquer une loi de physique que tu ignores et cela nous entranerait
trop loin. Qu'il te suffise de savoir que la combustion de l'hydrogne
pur produit une srie de dtonations qui branlent les couches d'air et
forment comme une sorte d'ouragan artificiel, d'une puissance dont tu ne
peux te faire une ide.

Comme il achevait ces mots, un ronflement formidable retentit  deux pas
d'eux, puis, sur toute la ligne, ce fut une suite non interrompue de
coups de tonnerre clatant avec une intensit incroyable.

--Oh! oh! grommela Gontran, l'action s'engage, je crois.

Et,  l'aide d'une lunette marine, il regarda de l'autre ct du canal.
Des troues normes se creusaient dans les masses profondes qui, jusqu'
ce moment immobiles, semblrent reculer.

--Eh! s'cria Gontran, bonne invention que les canons en verre.

[Illustration]

Tout  coup, du milieu de l'ennemi, une paisse fume se dgagea,
formant,  trois cents mtres dans l'espace, un pais nuage qui glissa
jusqu'au-dessus des quatoriaux.

Le nez en l'air, les yeux arrondis, M. de Flammermont assistait, bouche
be,  cette transformation atmosphrique.

--Vois-tu cela? demanda-t-il  Fricoulet d'un ton stupfait.

--Peuh! fit l'ingnieur, c'est un nuage.

--Un nuage,... mais cela s'est lev de l-bas et s'est dirig vers nous
comme envoy par eux.

--Eh bien! est-ce que sur terre, on ne fabrique pas des nuages
artificiels pour prserver de la gele la surface du sol?

--Ah bah! murmura Gontran, je ne savais pas cela.

Et l'autre haussa ddaigneusement les paules:

--Il y a bien d'autres choses que tu ne sais pas.

--Assurment!... par exemple, dans quel but ces gens-l ont form ce
nuage?... est-il donc  craindre que nous gelions.

L'ingnieur n'eut pas le temps de riposter: un clair blouissant
dchira soudain le flanc de cette nue, vint frapper le sol, en mme
temps qu'un coup de tonnerre formidable branlait les couches
atmosphriques.

Une clameur soudaine retentit derrire les jeunes gens qui se
retournrent et aperurent dans les rangs de leurs amis des vides
immenses que venait d'y creuser la foudre.

Et ils s'bahissaient, lorsqu'ils entendirent Ossipoff qui les avait
rejoints, murmurer:

--Voil sans doute cet engin terrible dont nos adversaires ont su garder
le secret jusqu'au dernier moment.

Il ne se trompait pas.

Ds ce moment, la lutte pour l'existence commena, opinitre, acharne,
galement meurtrire de part et d'autre.

Des centaines de canons  hydrogne crachaient, avec des ronflements
terribles, des ouragans artificiels qui balayaient, sur leur
trajectoire, des masses profondes.

Et, en rponse, de fulgurants clairs rayaient, sans discontinuer,
l'ombre projete par les nues paisses tendues au-dessus des
quatoriaux dont des compagnies entires tombaient foudroyes d'un seul
coup.

Au-dessus du bruit du tonnerre, au-dessus du ronflement du canon,
s'levaient intenses, horribles, dchirants, les hurlements des blesss,
les cris des agonisants, les clameurs enrages des survivants.

Soudain, malgr le vacarme, l'attention de Gontran fut attire par une
sorte de ptillement qui semblait sortir de dessous terre; il regarda 
ses pieds et aperut  la surface du sol, comme des myriades de feux
follets.

--Tiens! vois donc comme c'est curieux, dit-il  Fricoulet.

Celui-ci devint tout ple.

--Fichtre! grommela-t-il, nous filons un mauvais coton.

--Qu'arrive-t-il donc?

--Il arrive que la tension lectrique du sol et des nuages est  son
maximum et qu'avant quelques minutes le choc en retour va se produire.

--Et alors?

--Alors, la violence du choc sera telle que, sur une superficie de
plusieurs kilomtres carrs, tout sera ananti.

--Sais-tu que cette perspective manque de gaiet... mais, es-tu bien sr
de ne pas te tromper?

--coute et juge: ce nuage, form par nos ennemis, recle encore dans
ses flancs une grande quantit d'lectricit; de son ct le sol,
lectris par influence, contient, lui aussi, une norme quantit de
fluide dont nous sommes nous-mmes saturs jusque dans la plus infime
partie de notre tre... or, ces deux lectricits, celle du nuage et
celle du sol, tendent  se reconstituer; si cette recombinaison se
produit, le nuage se dchargera d'un seul coup de tout son fluide et se
condensera en eau, tandis que le sol reviendra instantanment  l'tat
neutre.

--En ce cas, nous n'avons  craindre qu'une forte onde, mais, bast!
nous en avons vu bien d'autres.

--Tu ignores que ce passage brusque de l'tat lectrique  l'tat neutre
quivaut  un coup de tonnerre et, que nous nous trouvions ou non sur le
trajet de l'tincelle, c'en est fait de nous, car nous ne supporterons
pas la secousse.

Le visage de Gontran exprimait une inquitude relle.

--Vois-tu, dit-il, nous aurions mieux fait de nous mettre simplement en
ballon comme Slna et Farenheit.

--Inutiles regrets, riposta Fricoulet.

Puis, frappant du pied avec rage:

--Ah! gronda-t-il, si l'on pouvait, sans danger, dcharger le nuage de
l'lectricit qu'il contient.

--Il suffirait d'un paratonnerre, dclara Gontran.

--Tu n'en as pas un sur toi, bougonna l'ingnieur.

--Je trouve que la plaisanterie n'est pas de saison, fit Ossipoff en
proie  une anxit profonde.

Puis, voyant tout  coup M. de Flammermont sauter dans un hlicoptre
inoccup:

--Ah ! tes-vous devenu fou? cria-t-il; qu'allez-vous faire?

--Le paratonnerre, tout simplement.

--Le paratonnerre! rpta Mickhal Ossipoff en regardant Fricoulet.

Mais celui-ci avait devin le projet de son ami.

[Illustration]

--Attends-moi! cria-t-il en courant  lui.

Mais il tait trop tard; dj l'hlice tait mise en mouvement et
l'appareil s'levait verticalement, droit sur le nuage orageux,
droulant derrire lui un long cble mtallique qui servait  le
rattacher au sol.

La lutte en ce moment atteignait son priode aigu et un silence relatif
planait sur le champ de bataille; les ronflements sourds des canons des
quatoriaux se faisaient seuls entendre, la voix de la foudre s'tait
tue dans l'atmosphre soudainement calme.

Les adversaires se laissaient balayer par l'ouragan, impassibles, sans
riposter, les yeux fixs sur la nue qui devait, selon leurs prvisions,
anantir les quatoriaux.

Tout  coup, de l'autre ct du canal, un cri de rage formidable
s'leva; l'ennemi venait d'apercevoir l'hlicoptre de Gontran et le
projet de l'audacieux Terrien lui tait apparu clairement.

Aussitt ce fut, par tout l'espace, un tourbillon d'tres ails qui se
prcipitrent vers M. de Flammermont.

Mais celui-ci, prvoyant leur dessein, actionna le moteur et, au moment
o il allait tre atteint, l'appareil pntra comme une flche dans le
nuage et disparut  la vue de ses ennemis.

Aussitt une longue trane de feu courut le long du cble jusqu'au sol
qui se trouva dcharg de son surplus dangereux d'lectricit, pendant
que le terrible engin nuageux s'en allait en noires effilochures
emportes par le souffle du vent.

[Illustration]

Comme par enchantement, le ciel s'claircit, tandis que les vapeurs
soudainement condenses, se transformaient en une pluie abondante qui
inonda les quatoriaux.

Au-dessus, le soleil dardait ses chauds rayons.

En moins de cinq minutes, l'appareil de Gontran s'abattit.

--Ah! mon enfant!... mon cher enfant,... balbutia Ossipoff en serrant le
jeune homme dans ses bras.

M. de Flammermont, aprs cette treinte quasi-paternelle, dut se
soumettre  celle non moins amicale de Fricoulet qui lui murmura 
l'oreille:

--Tu connaissais donc la thorie du paratonnerre?

--Pour mon _bachot_, n'ai-je donc pas d apprendre la thorie de
Franklin,... tu sais, l'histoire du cerf-volant?

L'ingnieur desserra les bras, grommelant d'un ton dcourag:

--Et moi qui me figurais que tu te dcidais enfin  mordre aux sciences!

Le jeune comte haussa les paules:

--Qu'importe, dit-il, puisque avec mon ignorance, je viens de sauver la
patrie!

Et, se campant dans une attitude comique:

--Je demande, ajouta-t-il, qu'on me dcerne les honneurs du Panthon!

Cependant, les trombes lances par les quatoriaux continuaient leurs
ravages dans les masses ennemies qui, dsarmes maintenant, recevaient
la mort avec l'impassibilit du dsespoir.

[Illustration]

On les voyait osciller sous le formidable souffle du vent, puis tomber 
terre, presss comme des champs de bl crass par la tempte.

--Il n'y en a plus pour longtemps,  prsent, dclara Aotah.

--Vous pourriez peut-tre aller chercher nos amis, insinua Gontran
auquel il tardait de revoir sa fiance.

Et, comme en prononant ces mots, il levait les yeux vers l'espace, il
poussa un cri de joie: des hauteurs auxquelles il avait plan, depuis
plusieurs heures, l'appareil qui contenait Slna et Farenheit
descendait rapidement.

[Illustration]

Maintenant on le distinguait parfaitement, semblable  un gigantesque
oiseau avec son corps effil et ses larges ailes qui battaient doucement
l'atmosphre; flottant derrire lui comme une queue empanache, on
apercevait une longue banderolle ondulant au souffle de la brise.

--Parbleu! s'exclama Fricoulet, sir Jonathan a arbor le pavillon
amricain, je reconnais parfaitement sa ceinture toile.

L'appareil descendit de quelques cents mtres encore et, penche par
dessus le bordage, apparut Slna qui agitait un mouchoir pour prouver 
ses amis qu'elle les avait aperus.

Sir Jonathan lui-mme devint visible, tout debout sur l'appareil,
faisant dans l'air avec son bras des gestes tlgraphiques, en signe de
victoire sans doute.

Tout  coup Fricoulet chercha des yeux Aotah; mais le Martien avait
disparu.

Alors l'ingnieur frona lgrement les sourcils.

--C'est fcheux! grommela-t-il.

--Qu'y a-t-il de fcheux? demanda Gontran.

--J'aurais voulu que Aotah les allt rejoindre comme il avait t
convenu.

--Mais c'est inutile maintenant; puisque les voici, il est probable que
sir Jonathan a compris le mcanisme.

--Sans doute,... sans doute,... mais un malheur est si vite arriv...

--Eh! quel malheur crains-tu?... en admettant mme que la machine se
dtraque,... la pesanteur est si faible que c'est tout au plus s'ils
tomberaient comme des plumes.

Fricoulet, en ce moment, agita dsesprment sa casquette de voyage.

--Arrtez,... arrtez,... cria-t-il de toute la force de ses poumons.

Mais le ronflement des ouragans factices couvrait sa voix et Farenheit
continuait  descendre.

--Tu deviens fou! s'cria Gontran en saisissant le bras de son ami,...
tu vois bien que cela marche  merveille.

--Mais oui, dit  son tour Ossipoff, en paralysant l'autre bras de
l'ingnieur; laissez-les donc atterrir tranquillement,... toute votre
tlgraphie est capable de troubler sir Jonathan dans sa manoeuvre.

Fricoulet leur lana  tous deux des regards de piti.

--Vous me demandez si je suis fou, rpliqua-t-il; moi je n'ai pas besoin
de vous demander si vous l'tes,... je l'affirme. Comment, vous ne voyez
donc pas qu'ils vont descendre en avant des lignes et qu'alors...

Il n'eut pas le temps d'achever.

Peut-tre l'Amricain, press par Slna, avait-il volontairement activ
la descente, peut-tre, comme venait de le dire Ossipoff, avait-il t
troubl par les signaux de Fricoulet,... toujours est-il que l'appareil,
les ailes immobiles, mais formant parachute, tombait.

--Courons! s'cria Gontran,... nous allons les recevoir dans nos bras.

--Courons! rpta Ossipoff.

Et dj, tous les deux s'lanaient, lorsqu'ils s'immobilisrent comme
si leurs pieds eussent t soudainement clous au sol et de leur gorge
contracte par l'angoisse, un effroyable cri s'chappa.

[Illustration]

Parvenu  une cinquantaine de mtres du champ de bataille, l'hlicoptre
venait d'tre saisi dans une pousse d'air formidable et, semblable  un
grand oiseau de mer qu'emporte la tempte, il disparut en moins d'un
instant  la vue des Terriens.

--Slna! Slna!... s'cria M. de Flammermont perdu.

--Mon enfant! ma pauvre enfant, sanglota le vieillard en se tordant les
bras.

--Allons, bougonna Fricoulet, j'ai t mauvais prophte mais pourquoi
diable! n'ont-ils pas voulu me croire?

Aotah qui, de loin, avait assist  ce surprenant vnement accourut
vers eux  tire d'ailes et changea rapidement quelques paroles avec
l'ingnieur.

Aussitt celui-ci tira de sa poche son carnet et, avec un sang-froid
merveilleux, aligna quelques chiffres sur une page blanche.

Ensuite, frappant doucement sur le bras de Gontran.

--Pourquoi te dsoler ainsi? dit-il; rien n'est perdu encore, sir
Jonathan n'est pas un imbcile, en plus, c'est un homme calme et
courageux, quant  Slna, tu sais bien que ce n'est point l'nergie qui
lui manque.

M. de Flammermont secoua la tte.

--Oui... oui, balbutia-t-il, je sais tout cela,... mais que peuvent-ils
contre une tempte?... la matriser, peut-tre?

--Non pas,... mais aprs tout, si mes calculs sont exacts, cette tempte
ne marche pas  plus de deux cents kilomtres  la minute et j'estime
que, aprs avoir dvor sept ou huit cents kilomtres, elle doit
s'arrter d'elle-mme.

--Eh bien?

--Eh bien! nous n'avons qu' marcher dans cette direction jusqu'au huit
centime kilomtre; et il y a beaucoup de chances pour que nous les
retrouvions.

--Beaucoup de chances--seulement, grommela M. de Flammermont avec
accablement.

Puis, comme si les paroles de Fricoulet eussent eu cependant pour
rsultat de lui mettre du courage au coeur:

--Partons! dit-il, en redressant la tte.

--Partir comme cela!...  pieds, sans guide!... mais tu es fou!

--Alors?

--Nous allons nous rendre  une ville ici proche o Aotah se procurera
un moyen de locomotion rapide qui nous permettra de voler  la recherche
de ta fiance.

[Illustration]

Ce disant, il prit Ossipoff et Gontran chacun par un bras et, les
portant presque, il suivit le guide.

[Illustration]




CHAPITRE XVIII

L'LE NEIGEUSE

[Illustration]


AOTAH voletant, les Terriens bondissant, la petite troupe arriva, en
moins d'une heure, au but de sa course.

Sur le bord d'un ocan que Mickhal Ossipoff dclara tre le cul-de-sac
que forme, au centre mme de la Lybie, l'extrmit de la mer du Sablier,
une ville trange se dressait.

C'tait un enchevtrement gracieux de tours ne mesurant pas moins de
cent mtres de haut; des clochetons originalement dcoups les
terminaient, surmonts eux-mmes de pointes mtalliques fort leves
dont l'extrmit semblait se perdre dans les nuages.

Ce qui paraissait former le corps mme de l'habitation, tait perc de
nombreuses baies au travers desquelles circulait toute la population
aile, comme fait un essaim d'abeilles bourdonnant autour de sa ruche.

[Illustration]

Une animation extraordinaire semblait rgner par la ville que les
Terriens traversaient rapidement  la suite de leur guide; cette
animation tait mme si grande que c'est  peine si les voyageurs
excitaient la curiosit de ceux qu'ils rencontraient.

--La nouvelle de la victoire les met probablement sans dessus dessous,
murmura Gontran qui, en dpit de son inquitude au sujet de Slna,
n'avait pas, comme on dit, assez d'yeux pour regarder autour de lui.

--Sans doute, rpliqua Fricoulet, va-t-on chanter un _Te Deum_ dans une
cathdrale quelconque.

Et plus on avanait, plus la foule que l'on rencontrait devenait
compacte, plus les bataillons ails qui sillonnaient l'espace devenaient
pais.

--C'est bien cela... c'est bien cela, murmurait l'ingnieur tout en
marchant, je ne me suis pas tromp.

Et cette persuasion s'augmenta lorsque ses compagnons et lui
dbouchrent sur une vaste place  l'extrmit de laquelle s'levait un
monument, de mme forme que les habitations de la ville, mais d'un tiers
plus considrable.

--C'est leur Notre-Dame, sans doute, fit-il  Gontran.

La place fourmillait de monde et la faade des maisons, leurs
clochetons, leurs paratonnerres mme taient couverts de Martiens tenant
tous leur visage tourn vers le monument dont Aotah s'approchait
lentement.

--Dis donc, murmura l'ingnieur, il ne te semble pas, comme moi, que
tous ces gens-l n'ont pas la physionomie aussi ravie que le voudraient
les circonstances?

--Ils paraissent plutt anxieux.

--On dirait qu'ils attendent quelqu'un ou quelque chose, dit  son tour
Ossipoff.

--Peut-tre la proclamation officielle de la victoire, ajouta Fricoulet.

Il se pencha vers Aotah qui le prcdait; celui-ci se retourna et
levant la main vers le ciel, rpliqua brivement, puis continua sa
marche.

[Illustration]

Seulement alors les Terriens remarqurent l'aspect menaant de
l'atmosphre; sous la calotte gris de plomb que les cieux arrondissaient
au-dessus de leur tte, des nuages noirs s'abaissaient rapidement vers
le sol, comme s'ils eussent voulu l'craser, et l'atmosphre, charge
d'lectricit, tait devenue touffante.

Le visage de Fricoulet, assombri lui aussi, trahissait une certaine
anxit.

[Illustration]

--Qu'y a-t-il donc? demanda M. de Flammermont.

--Il va falloir retarder notre dpart, je le crains...

Le jeune comte poussa une exclamation furieuse.

--Cela, non, par exemple! dclara-t-il... et pour quelle raison?

--Parce que la bataille  laquelle nous venons d'assister a branl les
couches atmosphriques si profondment, qu'un cataclysme mtorologique
est imminent.

--Que nous importe?

--Il nous importe que Aotah refuse de nous accompagner.

--Nous nous passerons de guide.

--C'est impossible.

Gontran frappa du pied avec violence.

--Impossible! gronda-t-il; c'est  moi que tu dis ce mot-l... c'est toi
qui le prononces!...

--Assurment--comment feras-tu pour te conduire  travers ce monde
inconnu?

M. de Flammermont ricana.

--Inconnu!... le monde de Mars... Allons donc, je croyais au contraire,
que Mars tait la plus connue des plantes.

--La plus connue, je ne dis pas le contraire, tlescopiquement parlant,
mais de l  la connatre suffisamment pour s'y promener la canne  la
main, sans guide Joanne ou autre, halte-l!

--Tu parles pour toi, sans doute, grommela le jeune comte, mais je suis
bien certain que M. Ossipoff...  quoi servirait d'tre astronome s'il
n'en savait pas plus que moi?

Et, prenant le vieillard par le bras:

--Fricoulet prtend, dit-il, qu'un cataclysme se prpare et qu'Aotah
refusera de nous servir de guide.

Une angoisse profonde se peignit sur le visage d'Ossipoff.

--Cela ne nous empchera pas de nous mettre  la recherche de Slna?
n'est-ce pas? continua le jeune homme.

--Sans guide! s'cria involontairement le vieux savant.

--N'avez-vous pas la carte de Schiaparelli?

Ossipoff secoua la tte.

--Ne vous rappelez-vous donc plus ce que je vous ai dit tout
rcemment... Mars est la plus tratresse de toutes les plantes: nous
lancer sans guide  la recherche de ces malheureux, ce serait courir 
une mort presque certaine et ce, sans aucune chance de succs.

--Perdue! alors, gmit Gontran, elle est perdue!

--Mais non, fit l'ingnieur, on te la retrouvera, ta Slna; mais
laisse-nous le temps de la rflexion, que diable! et puis, les savants
qui dlibrent l-dedans vont peut-tre dclarer que leur terreur tait
vaine et leurs pronostics absolument faux.

Au mot de savants Mickhal Ossipoff avait dress l'oreille.

--Dites donc, fit-il en tirant Fricoulet par la manche, n'y aurait-il
pas moyen d'assister  cette dlibration?

En ce moment on tait arriv, en dpit de la foule qui se pressait
compacte sur la place, au pied du monument qui semblait tre le but des
efforts d'Aotah.

L'ingnieur communiqua au Martien la demande du vieillard.

[Illustration]

Sans rpondre, Aotah saisit Fricoulet par les cheveux qu'il avait fort
longs et, ainsi charg, s'leva verticalement, d'un coup d'ailes,
jusqu'au sommet de l'difice qu'entourait une sorte de plate-forme
circulaire sur laquelle il dposa l'ingnieur tout bahi. Il fit de mme
pour Gontran et Ossipoff; et, en moins de cinq minutes, les trois
Terriens se trouvrent runis dans une salle o une trentaine de
Martiens, les yeux rivs  des instruments d'optique, sondaient
l'espace.

Tout  coup,  l'horizon, un point noir parut, qui grossit rapidement et
prit bientt la forme d'un tre ail qui vint s'abattre au milieu d'eux.

--L'atmosphre tout entire de Mars est branle, dclara-t-il; les
condensations atmosphriques causes par la bataille dans les plaines
Lybiennes produisent partout des perturbations considrables.

Comme il achevait ces mots, un Martien apparut venant d'une autre
direction.

--Les glaces du ple austral fondent et se dispersent, dclara ce
nouveau messager...

Un troisime surgit alors qui dit:

--Un tourbillon violent s'est form au-dessus de l'Ocan du Sud, produit
par le double phnomne d'aspiration et de refoulement de l'air, des
rgions froides aux rgions chaudes.

Il achevait  peine qu'un quatrime messager entra  tire d'aile et,
d'une voix plus vibrante encore que les premiers, pronona ces mots qui,
traduits par Aotah, firent tressaillir douloureusement Gontran.

--Les eaux de l'Ocan s'agitent et, sous les efforts combins de la
mare produite par l'attraction des deux satellites, du Soleil et du
cyclone, elles commencent  envahir le continent.

Fricoulet se frotta les mains, d'un air de vive satisfaction.

--Allons, allons! murmura-t-il, cela se corse.

Mais un gmissement pouss  ses cts, attira son attention sur M. de
Flammermont.

--Eh! morbleu! dit-il en lui frappant amicalement sur l'paule, que te
prend-il donc?... tu parais tout dconfit.

D'une voix dsole, le jeune comte murmura:

--Slna!... fallait-il donc la retrouver pour la perdre de nouveau?

--C'est l'histoire du bonheur... on le touche du bout du doigt,... on
croit le saisir... et puis, crac... il vous fuit.

Il ajouta entre ses dents:

--Avec cette diffrence, cependant, que Slna ne reprsente pas le
bonheur.

En ce moment, il jeta un regard au dehors: comme un vol de corbeaux
immenses, les nues noires s'taient abattues sur le sol, enveloppant,
dans une obscurit pour ainsi dire complte et terrifiante, la ville
entire.

--C'est singulier, murmura Ossipoff, comme je suis nerv.

--Au milieu de cette atmosphre sature d'lectricit, cela n'a rien de
surprenant, rpliqua Fricoulet.

--Un bon orage nous soulagerait, poursuivit le vieillard.

--Malheureusement, un orage ici est impossible, ces milliers de
paratonnerres dont les habitations sont surmontes, neutralisent
l'lectricit de ces brumes et noient le fluide dans le sol humide.

La pluie commenait  tomber en larges gouttes, puis, bientt, se
transforma en une vritable cataracte dversant sur la ville, avec un
crpitement sonore, des torrents d'eau.

--Alors, demanda Fricoulet  son guide, nous ne pouvons songer  partir
d'ici?

--Il faut attendre.

--Attendre quoi?

Le Martien tendit son aile vers l'Occident.

Un grondement sourd et indistinct arrivait des profondeurs de l'horizon,
port sur l'aile d'une brise formidable: c'tait comme la voix de la
mer, au loin, lorsque la tempte la soulve et la jette contre les
falaises.

Le buste pench en avant, l'oeil inquiet, l'oreille tendue, les Terriens
coutaient.

--Qu'est-ce que cela! balbutia Gontran.

[Illustration]

--La mer... la mer qui a rompu ses digues,... qui a envahi les
continents et qui accourt jusqu'ici.

Les Terriens tressautrent.

--Mais, c'est une inondation! s'crirent-ils ensemble.

Le Martien inclina affirmativement la tte.

--Et on attend ainsi, tranquillement, sans rien faire pour arrter les
eaux! balbutia M. de Flammermont.

L'motion d'Ossipoff n'avait dur que peu d'instants; presque aussitt
il avait recouvr toute sa srnit et Fricoulet l'entendit murmurer,
d'un air satisfait:

--Par ma foi, j'ai plus de chance que je n'avais le droit d'en dsirer;
je m'en vais donc avoir la cl des mystrieuses transformations dont les
astronomes terrestres demeurent confondus: une mer mise  sec, un
continent transform en ocan... ce n'est, certes, pas un spectacle
ordinaire.

Et, saisissant les mains de Gontran:

--Hein! lui dit-il d'une voix vibrante, nous allons surprendre les
secrets du Camlon.

--Eh! laissez-moi avec votre Camlon, s'cria le jeune homme,... vous
n'avez donc pas de coeur,... vous ne pensez donc pas  Slna?

--Pas de coeur! moi! exclama le savant,... ne pas penser  ma fille!
tes-vous fou?

--C'est qu'en vrit l'inondation parat vous proccuper beaucoup plus
que le sort de votre enfant.

--Eh! Slna se retrouvera, j'en ai la persuasion; tandis que l'occasion
d'tudier les perturbations martiennes et leurs causes ne se retrouvera
pas, elle.

Sur ces mots, ne pouvant rsister  l'ardente curiosit qui le dvorait,
il sortit sur la plate-forme qui couronnait l'difice.

[Illustration]

Le grondement qui avait attir son attention quelques instants
auparavant, avait augment d'intensit et remplissait maintenant
l'espace tout entier; sans les voir, on devinait l-bas, tout l-bas,
derrire l'horizon, chevauchant comme un immense troupeau de buffles en
furie, les vagues immenses, formidables, terrifiantes, qui s'avanaient,
dtruisant tout sur leur passage.

Tout  coup, l'pais cran de nue qui masquait le paysage se dchira
et,  travers les torrents d'eau qui zbraient la plaine thre, le
vieillard aperut au loin, indistincte encore, mais grandissant
rapidement, une ligne blanchtre qui rayait l'horizon dans toute sa
largeur.

[Illustration]

Bientt cette ligne grossit, grossit, prit une forme, et les vagues
cumeuses apparurent, courant avec la rapidit de la foudre, bondissant
sous la rude lanire du vent.

--La mer!... la mer!... cria-t-il, en tendant les bras dans un geste
d'admiration terrifie.

Et, cramponn  la plate-forme, risquant  tout instant d'tre arrach
et emport par le souffle furieux du cyclone, il attendit le terrible
lment.

Au dedans, les Martiens discutaient entre eux, calmes, impassibles; on
eut dit que le flau pouvantable n'allait pas s'abattre sur eux, et,
cependant, le hurlement des vagues tait terrifiant, et sous le souffle
puissant de la tempte, le monument vibrait de la base au fate.

[Illustration]

--Nous sommes depuis longtemps accoutums  ces cataclysmes, rpondit
Aotah  Fricoulet qui l'interrogeait; il n'est pas rare de voir un de
nos continents tre soudainement et en totalit envahi par les eaux;
aussi toutes nos prcautions sont-elles prises pour viter des
complications par trop fcheuses... Comme vous avez pu vous en rendre
compte, toutes nos habitations reposent sur des caissons tanches qui
leur permettent de flotter  la surface, lorsque survient une
inondation.

--Je comprends, je comprends, rpliqua l'ingnieur. Et ces phnomnes se
produisent sans doute d'une manire rgulire?

--Non pas; ces sortes de mares gigantesques--car,  proprement parler,
ces inondations ne sont pas autre chose--ces mares ne se produisent
qu' la suite de circonstances exceptionnelles; il se trouve
qu'aujourd'hui la condensation de l'atmosphre cause par la brusque
dcharge des nuages orageux concide avec l'attraction maxima du Soleil
et de nos satellites... voil pourquoi il est probable que cette
fois-ci, les eaux...

Le Martien n'acheva pas sa phrase; les premires vagues venaient
d'atteindre la ville et ses paroles se perdirent dans le fracas
pouvantable des lments en fureur.

Une violente secousse branla l'difice qui oscilla sur sa base comme un
navire dont les flots viennent soudainement battre la coque; il sembla
un moment qu'il allait se coucher sur le ct, tant tait forte la
pousse du vent; mais, se redressant, il reprit son aplomb pour pencher
de l'autre ct et revenir encore dans la position verticale.

Il semblait aux Terriens qu'ils fussent sur un navire en pleine mer,
juchs au sommet d'un mt; le vent leur hurlait aux oreilles et les
vagues envoyaient jusqu' eux leurs embruns humides et leurs clameurs
sauvages.

Ossipoff avait tent de demeurer  son poste d'observation; mais les
flots, comme irrits par le regard de ce pygme qui semblait les dfier,
s'levaient jusqu' lui en amoncellements titanesques, l'inondant
jusqu'aux os de leur cume glace.

Il vint rejoindre ses compagnons.

--Quel spectacle sublime! s'exclama-t-il en joignant les mains dans un
geste admiratif.

--Sublime! sublime! grommela Fricoulet en faisant la grimace; il me
semble que le sublime va jusqu' l'horreur.

--Ce n'en est que plus beau! riposta le vieillard.

--Pourvu que la tour puisse rsister! murmura l'ingnieur.

Il n'avait pas achev ces mots qu'au dehors, surmontant le hurlement de
la tempte et le fracas des vagues, des cris terribles, des cris
d'appel, d'pouvante, retentirent; en mme temps, des dtonations
tranges se firent entendre, suivies bientt d'un craquement sinistre
qui branla la tour elle-mme.

--Parbleu! fit l'ingnieur, ce que je craignais est arriv.

--Que craignais-tu? demanda Gontran.

--Les saisines qui rattachent les habitations au sol et les font
ressembler  des navires  l'ancre, viennent de se rompre.

--Alors?

--Alors la ville s'en va  la drive, rpondit placidement Fricoulet.

[Illustration]

--Mais nous sommes perdus, s'cria le jeune comte.

L'ingnieur haussa les paules.

--Pourquoi cela,... cette tour peut trs bien faire l'office d'un
transatlantique et nous mener  bon port.

-- bon port!... o cela?

--O il plaira  la tempte de nous pousser!...

Toute la nuit et toute la journe du lendemain, la situation resta la
mme.

La ville tout entire tait emporte par le cyclone vers le Sud-Est; 
la place o, deux jours auparavant, s'tendaient les rgions cultives
de la Lybie, un ocan boueux tendait maintenant ses eaux tumultueuses,
 perte de vue.

Au dire de Fricoulet, une surface de quatre cent mille kilomtres
carrs--les dimensions de l'Europe tout entire--se trouvait submerge.

Aotah dclara que l'ocan Newton devait se trouver  sec et que la mer
Flammarion avait certainement diminu de profondeur.

Pendant que Fricoulet se demandait comment se terminerait cette odysse
trange, pendant que Gontran songeait  Slna, Mickhal Ossipoff
continuait ses tudes sur le monde inconnu  la surface duquel il
naviguait d'une si bizarre faon.

--Oui, pensait-il, c'est bien ainsi que le tlescope me la montrait,
alors que je l'examinais de l'observatoire de Poulkowa; point
d'asprits importantes,... sol us par la rotation,  peine plus lev
que le niveau moyen des eaux, et permettant ainsi  la plus lgre cause
extrieure, de produire des dnivellations normes, des inondations
considrables qui changent du tout au tout l'aspect de la plante...

Et se frottant les mains avec une vive satisfaction:

--Ah! messieurs mes confrres, murmura-t-il  mi-voix, combien d'entre
vous prendraient volontiers ma place...

Depuis trente-six heures que l'on flottait ainsi, on devait avoir
franchi une distance considrable mais que les Martiens eux-mmes ne
pouvaient apprcier.

La direction suivie tait-elle toujours la mme? avait-on dvi de
plusieurs degrs ou mme tait-on revenu sur ses pas?

Autant de questions que se posait Fricoulet et auxquelles son ami Aotah
tait impuissant  rpondre.

De tous cts  perte de vue, des vagues, encore des vagues, toujours
des vagues; sur leurs ttes un ciel gris de plomb ray par la pluie et
dans lequel, semblables  une troupe de chevaux sauvages au galop,
couraient de gros nuages noirs.

--C'est  dsesprer d'arriver jamais, murmura Fricoulet.

--D'arriver o cela? demanda Gontran.

--L o nous devons nous arrter, parbleu!

Cependant vers le soir, une accalmie parut se prparer; le vent
soufflant avec moins de violence, soulevait les flots avec moins de
fureur, la tour avait moins de tangage et le ciel, balay tout  coup de
nuages qui l'obscurcissaient, permit aux derniers feux du soleil
couchant de venir se jouer  la surface liquide sur laquelle voguaient
nos amis.

Tout  coup, Gontran qui sondait l'horizon, jeta un cri.

--Terre! terre  l'avant!

Ses compagnons accoururent pour contrler cette nouvelle.

[Illustration]

 dix kilomtres  peine, couche sur les flots comme un grand ctac,
une terre basse apparaissait; au loin, dans l'intrieur, se dressait,
couronn d'une lgre vapeur, un pic aigu tincelant.

Se tournant vers Ossipoff, Fricoulet ricana.

--Dites donc! monsieur l'astronome qui prtendiez que la plante Mars
tait ronde comme une boule de billard,... il me semble que vous ne
l'aviez pas bien examine ou, tout au moins, que vous ne la connaissiez
pas dans tous ses coins et recoins...

--Pourquoi cela?

--Dame, parce qu'il me semble que voici une montagne, qui parat tre de
taille, et mme cette montagne est couverte de glace.

[Illustration]

Le vieillard se frappa le front, comme si une ide subite lui et
travers l'esprit et, sans rpondre  l'ingnieur, il tira sa carte, la
consulta et d'une voix vibrante s'cria:

--Voulez-vous que je vous dise o nous sommes?

--Cette question?

--Eh bien! nous sommes par le 33 de longitude et le 26 de latitude
australe.

--C'est--dire?

--Presque au centre de l'ocan Kepler.

-- quoi voyez-vous cela? demanda Fricoulet incrdule.

-- cette le... qui n'est autre que l'le _Neigeuse_.

--Mais nous allons y aborder, dit Gontran; le vent semble nous pousser
vers elle.

Fricoulet fit entendre un petit soupir de satisfaction.

--Tant mieux,... cela me permettra de me dgourdir un peu les jambes--je
commenais  m'ankyloser.

M. de Flammermont se pencha vers son ami.

--Penses-tu, demanda-t-il, que le temps se mette au beau?

L'ingnieur leva le nez en l'air et examina le ciel attentivement, puis,
secouant la tte.

--Hum! rpondit-il: cela ne me parat tre qu'un entr'acte, il n'y
aurait rien d'tonnant  ce que la tempte recomment bientt sur de
nouveaux frais.

Gontran eut un geste plein d'nergie.

--Quoi qu'il arrive, dclara-t-il, je te prviens que si je mets le pied
sur cette le, je n'en partirai que pour me lancer  la recherche de
Slna.

Fricoulet,  ce nom, demeura pensif.

--Eh! eh! murmura-t-il comme se parlant  lui-mme, cela ne serait pas
impossible.

Gontran tressaillit et, saisi d'un pressentiment, prit les mains de son
ami.

--Tu penses  Slna, n'est-ce pas? dit-il.

--C'est vrai, rpliqua l'ingnieur.

-- quoi faisais-tu allusion en disant que cela n'tait pas impossible?

--Mais  rien, je te le jure,... fit l'autre avec embarras.

Et il ajouta:

--Une ide  moi,... mais qu'il est inutile que je te communique;
pourquoi te donner un faux espoir?

--Oh! je t'en supplie, insista M. de Flammermont, rponds-moi,...
dis-moi quelle est cette ide.

Fricoulet parut fort ennuy, hsita un moment, puis enfin:

--L'le neigeuse se trouve distante du point o a eu lieu la bataille de
huit cents kilomtres; or, c'est prcisment la distance  laquelle, tu
t'en souviens, j'avais calcul que la tempte pourrait emporter
l'aronef.

Gontran demeura, quelques secondes, muet, immobile, tant son
saisissement tait grand.

Tout  coup il s'lana sur l'ingnieur, le serra dans ses bras, criant:

[Illustration]

--Alcide!... Alcide!... tu es le meilleur des amis.

--Mais tu m'touffes! exclama l'ingnieur en se dgageant de cette
amicale treinte.

Et il ajouta:

--Tu vois, j'ai eu tort de te dire cela,... tu t'emballes sur un espoir
problmatique et... si je me suis tromp...

Le visage de Gontran devint tragique.

--Si tu t'es tromp, gronda-t-il, je me tuerai.

En ce moment, une secousse assez forte leur faisant perdre l'quilibre,
les jeta assez rudement l'un contre l'autre, puis toute oscillation
cessa; la base de la tour venait de toucher le fond.

Aotah mit son doigt sur l'paule de Fricoulet pour attirer son
attention du ct de la terre.

 un demi-kilomtre, mergeant  peine de la nappe boueuse des eaux, une
cte basse et ravage apparaissait, sur laquelle les vagues moutonneuses
venaient se briser avec une cume jauntre.

Fricoulet jeta un cri et saisissant le bras de Gontran.

--Regarde! fit-il d'une voix trangle, regarde!...

M. de Flammermont s'carquillait vainement les yeux, il ne voyait rien.

--Ah ! grommela l'ingnieur, ai-je donc la berlue?... cependant je
crois bien ne pas me tromper.

--Moi aussi, balbutia le jeune comte, la poitrine oppresse par un
pressentiment, dis-moi... dis-moi,... tu vois bien que tu me fais
languir...

Sa main sur les yeux en guise d'abat-jour, Fricoulet regardait toujours.

--Parbleu! exclama-t-il, je mettrai la main au feu que c'est la fameuse
ceinture de sir Jonathan que j'aperois l-bas, flottant dans les airs.

Il n'avait pas achev ces mots qu'un cri de Mickhal Ossipoff le fit se
retourner.

Gontran n'tait plus l, mais l'ingnieur aperut le vieillard qui,
pench sur l'abme, regardait d'un air fou, au-dessous de lui.

--Gontran!... Gontran!... balbutia Fricoulet pouvant.

Mais le jeune homme n'tait dj plus qu'un point dans l'espace;
quelques secondes encore, il atteignait la surface liquide dans laquelle
il disparaissait en rejetant tout alentour des gerbes d'cume.

Puis il reparut bientt, nageant de toutes ses forces vers la terre.

Ossipoff tourna ses regards sur Fricoulet.

--Le malheureux! murmura-t-il enjoignant les mains, que fait-il?

--Il fait tout simplement ce que nous allons faire,... il gagne le
plancher des vaches qui, sans doute, lui offre plus de scurit que
cette ville sur laquelle nous naviguons depuis quarante-huit heures.

Ce disant, il enjamba la balustrade et se prpara  piquer, lui aussi,
une tte.

[Illustration]

Le vieillard hsitait.

--Voyez, fit l'ingnieur, en lui montrant de longues escouades ailes
qui zbraient l'espace, ces bons Martiens nous donnent l'exemple...

--Mais, je ne sais pas nager, rpliqua Ossipoff.

Fricoulet haussa les paules.

--Petit dtail, fit-il; donnez-moi la main et jetez-vous hardiment.

Le vieillard eut un moment de recul.

--Mort ou vivant, je jure de vous mener  terre.

Cette dclaration parut impressionner vivement le vieux savant.

L'ingnieur s'en aperut et ajouta, gouailleur:

--Ncessairement, je ferai tout mon possible pour vous ramener plutt
vivant que mort.

--Vous tes bien aimable, grommela Ossipoff d'un ton grincheux.

--Ce n'est pas rien que pour vous ce que j'en fais, ricana l'autre,
c'est aussi pour votre fille  qui cela causerait une peine trop grande.

Le vieillard hocha la tte avec un geste douloureux.

--Hlas! ma pauvre Slna,... murmura-t-il.

Fricoulet tendit la main vers la terre.

--Mais, votre Slna! s'cria-t-il, elle est l.

Ossipoff lui saisit la main.

--L!... l!... fit-il d'une voix trangle,... vous l'avez vue!

--Elle!... non!... mais je parierais ma tte que j'ai aperu la ceinture
toile de sir Jonathan,... or, si l'Amricain s'est sauv, c'est que
votre fille est vivante,... autrement, je crois le connatre assez pour
affirmer qu'il serait mort avec elle...

La physionomie d'Ossipoff s'tait soudain transfigure.

--Allons! dit-il simplement.

[Illustration]

Fricoulet le saisit fortement par le bras et tous deux s'lancrent.

M. de Flammermont, cependant, nageait avec vigueur;  peine si son corps
tait immerg et,  proprement parler, il glissait sur la surface des
eaux avec une rapidit inconcevable.

Tout autour de lui, emports par un courant que crait un vent assez
rude soufflant du nord, passaient des dbris de toutes sortes, plantes
dtaches, arbres briss, cadavres de Martiens, et jusqu' des glaons
normes arrachs sans doute aux banquises polaires.

[Illustration]

Vingt fois, le nageur avait failli tre cras par ces masses roulantes
et tournoyantes desquelles il ne se garait qu' grand'peine car elles
arrivaient sur lui avec une force et une vitesse prodigieuses.

Enfin, il poussa un cri de triomphe et de joie; ses pieds venaient de
rencontrer le sol et,  cent mtres  peine, sur le rivage, Farenheit et
Slna se tenaient debout, immobiles et angoisss, sondant l'immensit
liquide qui les entourait, se demandant si l, sous leurs yeux,
n'allaient point passer les cadavres de leurs amis.

--Slna!... Slna!... appela Gontran d'une voix que l'motion et le
bonheur touffaient.

--Mon Dieu!... mon Dieu!... fit la jeune fille; mais c'est la voix de M.
de Flammermont!

--_By God!_ grommela l'Amricain, je crois que vous avez raison.

Et tous deux sans mme songer  ce qu'ils faisaient, s'aventurrent dans
la direction d'o leur avaient paru venir les appels du jeune comte.

Tout  coup, sans transition, le soleil s'teignit  l'horizon,
embrasant la plaine liquide de ses derniers feux et l'obscurit se fit,
enveloppant l'espace et le paysage entier de ses voiles d'ombre que
piquaient les toiles ainsi qu'une multitude de clous d'or.

Les flots semblrent alors plus noirs encore, avec une petite tincelle
allume  la crte de chaque vague par les reflets des astres.

--Mon Dieu! s'cria Slna en se cramponnant au bras de Farenheit, je
n'entends plus rien...

--N'entendre rien est un dtail, rpliqua l'Amricain; le plus terrible,
c'est que nous ne voyons rien et que M. de Flammermont pourrait passer 
ct de nous, sans que nous nous en doutions.

Tous les deux, s'taient arrts, ayant dj de l'eau jusqu'
mi-jambes...

--Nous devrions retourner, fit sir Jonathan, nous risquons, dans cette
obscurit, de ne plus rejoindre la terre hospitalire sur laquelle nous
nous sommes rfugis; sans compter que nous n'avons aucune chance de
retrouver nos amis.

--Non, non, rpondit la jeune fille nergiquement, avanons,
avanons,... je vous jure que c'est bien la voix de M. de Flammermont
dont l'cho m'est venu aux oreilles tout  l'heure.

Et elle ajouta d'une voix profonde:

--Le coeur ne trompe pas, voyez-vous, sir Jonathan.

L'Amricain poussa un petit grognement.

--Le coeur, peut-tre pas, rpliqua-t-il,... mais l'oreille,... enfin...

[Illustration]

Sur ce mot, il assujettit  son bras la main de la jeune fille et reprit
la marche en avant.

Soudain,  l'orient, Phobos apparut, clairant d'une lueur douce, comme
celle d'une lampe, la plaine liquide, immense et bouleverse.

--L!..., l!... s'cria Slna en dsignant  l'Amricain un glaon qui
passait  vingt mtres d'eux.

 peine Farenheit eut-il dirig ses regards de ce ct qu'il gronda un
_By God!_ nergique et que, abandonnant sa compagne, il se prcipita du
ct indiqu par la jeune fille.

En quelques bonds il eut atteint le glaon qui s'en allait  la drive
et revint rapidement, tenant entre ses bras le corps de M. de
Flammermont, raide et inanim.

--Mort! gmit Slna.

--Non, rassurez-vous, miss,... le coeur bat encore, donc tout espoir
n'est pas perdu, mais gagnons la cte en toute hte.

Et, suivi de la jeune fille, sir Jonathan revint vers l'le en faisant
de gigantesques enjambes.

Comme il dposait son fardeau sur le rivage, le fardeau fit un
mouvement, puis poussa un gmissement et enfin, se redressant sur un
coude, balbutia d'une voix teinte ces mots:

--O suis-je?

--Ciel!... il vit! Et il parle!... oh! Dieu soit lou!

En entendant la voix de Slna, le jeune homme se redressa tout  fait
et apercevant la jeune fille, lui tendit les bras en s'criant:

[Illustration]

--Ah! Dieu est bon!... puisqu'il permet que je vous revoie avant de
mourir!...

--Mourir!... exclama joyeusement une ombre qui mergeait de l'eau en ce
moment, qui parle de mourir?

C'tait Fricoulet qui arrivait juste  temps pour entendre l'exclamation
dsespre de son ami.

Il tait suivi du digne M. Ossipoff qui, tantt barbotant tant bien que
mal, tantt tran  la remorque par l'ingnieur, avait russi 
aborder.

Le vieillard se prcipita vers Slna et la tint longtemps serre sur sa
poitrine.

Puis, se tournant vers l'Amricain qui assistait impassible  cette
tendre effusion, il lui secoua les mains avec nergie:

--Sir Jonathan, dit-il d'une voix vibrante, entre nous c'est  la vie, 
la mort...

--Pas tant de protestations, monsieur Ossipoff, rpliqua Farenheit; mais
si vous croyez me devoir un peu de reconnaissance,... vous pourrez vous
acquitter en me rendant, le plus tt possible,  mon pays natal.

Le vieillard grommela mais ne rpondit rien.

Gontran auquel Fricoulet venait de faire avaler une gorge de cordial
qu'il portait toujours sur lui, se pencha vers Farenheit.

--Sir Jonathan, lui dit-il  l'oreille, vous avez sauv la vie  ma
fiance et vous venez de me sauver la mienne; c'est moi qui me chargerai
d'acquitter la dette de reconnaissance de M. Ossipoff en mme temps que
la mienne.

L'ingnieur qui avait entendu, dit alors sur le mme ton:

--Ami Gontran, tu me parais t'engager  la lgre.

--Et pourquoi cela?

--Parce que les vnements pourraient bien ne pas te permettre de tenir
ta promesse.

--Du moins, je ferai tout ce qui dpendra de moi,... mais pourquoi ce
pronostic sinistre?

Comme pour rpondre  cette question, un fracas pouvantable, venant du
nord, retentit soudain, emplissant l'espace; puis, les nues se
dchirrent, le ciel lui-mme sembla s'ouvrir et une lueur intense,
terrifiante, incendia l'horizon, jetant sur la nappe d'eau comme des
reflets de sang.

--Qu'est-ce que cela? s'cria Farenheit pouvant.

--C'est le rideau qui se lve sur le dernier acte du drame, rpliqua
plaisamment Fricoulet.

Un hurlement sauvage clata soudain; c'tait le vent qui se dchanait
de nouveau, gonflant, sous son souffle formidable, les eaux qui se
soulevaient en montagnes gigantesques pour se creuser en d'insondables
abmes.

-- plat ventre!... vite, tous  plat ventre! cria l'ingnieur qui se
jeta aussitt la face contre terre, pour donner l'exemple  ses
compagnons.

Ceux-ci l'imitrent, comprenant que dans cette posture ils donnaient
moins de prise  l'ouragan dont l'aile gigantesque les effleurait sans
les pouvoir arracher du sol o ils se trouvaient, pour ainsi dire,
incrusts.

Tout de suite, Slna avait saisi la main de Gontran.

[Illustration]

Celui-ci enlaa fortement de son bras la taille de la jeune fille et lui
murmura  l'oreille:

--Oh! ma chre me, si nous devons mourir, qu'au moins la mort ne nous
spare pas.

--Gontran! balbutia-t-elle, heureuse malgr la mort qui les menaait,
Gontran, ma dernire pense sera pour mon pre et pour vous.

Il lui pressa la main dans une treinte passionne; puis, tous deux se
turent, affols presque par le rugissement de la tempte et le hurlement
des flots.

Tout  coup,  un kilomtre de l'le, emporte par l'ouragan, semblable
 l'ombre d'un fantme titanesque, noye dans l'obscurit sinistre de la
nuit, passa la ville martienne avec une rapidit vertigineuse.

Pour la seconde fois, un clair dchira le ciel et,  sa clart livide,
les Terriens purent apercevoir les tours, les tourelles et les
clochetons qui dansaient sur les vagues, semblables  des bouchons, se
heurtant, entrecroisant leurs fates levs comme une escadre immense
dont les mts se fussent enchevtrs sous le souffle de la tempte.

Puis, tout redevint sombre, et la fantastique apparition se fondit,
disparut comme par enchantement dans des brouillards sinistres.

Maintenant l'ouragan semblait avoir atteint toute son intensit: une
nue immense, d'un noir d'encre, couvrait le ciel, d'un bout  l'autre
de l'horizon, tendant, sur les horreurs du cataclysme, comme un drap
funraire.

Et, dans cette obscurit pouvantable, on entendait les vents dchans
lutter contre les vagues qui venaient avec rage se briser sur la cte,
couvrant d'cume les Terriens  demi vanouis.

[Illustration]

Soudain, ils furent tirs de leur torpeur par un pouvantable choc: il
semblait que l'le entire eut tressailli, branle jusque dans ses
fondations les plus profondes.

Puis, un second choc eut lieu, plus violent, plus terrible, et le sol
oscilla; malgr eux, les Terriens se redressrent, persuads qu'un
tremblement souterrain allait les engloutir dans quelque crevasse et
l'pouvante de la mort les saisit.

Gontran, relev sur un genou, tenait appuye contre sa poitrine la tte
de Slna vanouie; Farenheit, cramponn  Fricoulet, grondait des _By
God!_ non interrompus, enrag de trpasser sans avoir pu rendre des
comptes  ses actionnaires; Mickhal Ossipoff, bien que sa cervelle fut
un peu drange, cherchait nanmoins  comprendre la cause de ce
dchanement d'lments.

[Illustration]

Quant  Fricoulet, aux yeux duquel la vie n'avait jamais eu qu'une
valeur relative, il ne regrettait qu'une chose: c'tait qu'il ft noir;
depuis un cauchemar horrible qu'il avait eu dans sa premire enfance, il
avait conserv l'habitude de dormir avec une veilleuse et il lui
rpugnait de s'endormir de l'ternel sommeil, sans y voir clair.

--Bast! pensa-t-il, quand on ne peut faire autrement, il faut bien
prendre le temps tel qu'il est.

Cette philosophique rflexion achevait  peine de se formuler dans
l'esprit de l'ingnieur qu'un troisime choc se fit sentir, plus
puissant encore que les deux premiers, arrachant  ses assises
sculaires l'le Neigeuse qui, semblable  un radeau immense, se trouva
emporte au milieu de la tourmente vers le Ple Austral.

[Illustration]


FIN DU VOYAGE

AU SOLEIL ET AUX PETITES PLANTES

[Illustration]


NOTES:

[Note 1: levons nos coeurs. _(Note du correcteur--ELG.)_]

[Note 2: Araigne qui tisse sa toile, en forme de cloche, sous l'eau. Elle
ramne de la surface des bulles d'air afin de pouvoir manger en toute
scurit les insectes qu'elles chassent sous l'eau. _(Note du
correcteur--ELG.)_]

[Note 3: _O fortunatos nimium, sua si bona norint agricolas._

 bienheureux agriculteurs, si seulement ils connaissaient leur bonheur.

Virgile (Georgiques ii, 458). _(Note du correcteur--ELG.)_]

[Note 4: Il faut lire _hippogriffe_, monstre fabuleux ail, moiti cheval et
moiti griffon, clbr par l'Arioste qui s'en servit pour conduire
Astolphe dans la lune. _(Note du correcteur--ELG.)_]

[Note 5: Sic. Il faut lire 1758. De mme, il faut probablement comprendre 12
mars 1759, et non 12 mars 1859. _(Note du correcteur--ELG.)_]

[Note 6: L'erreur est humaine, la persvrance est diabolique. _(Note du
correcteur--ELG.)_]

[Note 7: Sic. Le Soleil est bien sr plus gros lorsqu'on le voit de Mercure.
_(Note du correcteur--ELG.)_]





End of the Project Gutenberg EBook of Aventures extraordinaires d'un savant
russe, by Georges Le Faure and Henri de Graffigny

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK AVENTURES EXTRAORDINAIRES ***

***** This file should be named 24962-8.txt or 24962-8.zip *****
This and all associated files of various formats will be found in:
        http://www.gutenberg.org/2/4/9/6/24962/

Produced by Chuck Greif and www.ebooksgratuits.com

Updated editions will replace the previous one--the old editions
will be renamed.

Creating the works from public domain print editions means that no
one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
(and you!) can copy and distribute it in the United States without
permission and without paying copyright royalties.  Special rules,
set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark.  Project
Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
charge for the eBooks, unless you receive specific permission.  If you
do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
rules is very easy.  You may use this eBook for nearly any purpose
such as creation of derivative works, reports, performances and
research.  They may be modified and printed and given away--you may do
practically ANYTHING with public domain eBooks.  Redistribution is
subject to the trademark license, especially commercial
redistribution.



*** START: FULL LICENSE ***

THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK

To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
distribution of electronic works, by using or distributing this work
(or any other work associated in any way with the phrase "Project
Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
Gutenberg-tm License (available with this file or online at
http://gutenberg.org/license).


Section 1.  General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
electronic works

1.A.  By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
and accept all the terms of this license and intellectual property
(trademark/copyright) agreement.  If you do not agree to abide by all
the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.

1.B.  "Project Gutenberg" is a registered trademark.  It may only be
used on or associated in any way with an electronic work by people who
agree to be bound by the terms of this agreement.  There are a few
things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
even without complying with the full terms of this agreement.  See
paragraph 1.C below.  There are a lot of things you can do with Project
Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
works.  See paragraph 1.E below.

1.C.  The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
Gutenberg-tm electronic works.  Nearly all the individual works in the
collection are in the public domain in the United States.  If an
individual work is in the public domain in the United States and you are
located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
are removed.  Of course, we hope that you will support the Project
Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
the work.  You can easily comply with the terms of this agreement by
keeping this work in the same format with its attached full Project
Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.

1.D.  The copyright laws of the place where you are located also govern
what you can do with this work.  Copyright laws in most countries are in
a constant state of change.  If you are outside the United States, check
the laws of your country in addition to the terms of this agreement
before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
creating derivative works based on this work or any other Project
Gutenberg-tm work.  The Foundation makes no representations concerning
the copyright status of any work in any country outside the United
States.

1.E.  Unless you have removed all references to Project Gutenberg:

1.E.1.  The following sentence, with active links to, or other immediate
access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
copied or distributed:

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.org

1.E.2.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
and distributed to anyone in the United States without paying any fees
or charges.  If you are redistributing or providing access to a work
with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
1.E.9.

1.E.3.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
with the permission of the copyright holder, your use and distribution
must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
terms imposed by the copyright holder.  Additional terms will be linked
to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
permission of the copyright holder found at the beginning of this work.

1.E.4.  Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
License terms from this work, or any files containing a part of this
work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.

1.E.5.  Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
electronic work, or any part of this electronic work, without
prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
active links or immediate access to the full terms of the Project
Gutenberg-tm License.

1.E.6.  You may convert to and distribute this work in any binary,
compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
word processing or hypertext form.  However, if you provide access to or
distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
form.  Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
License as specified in paragraph 1.E.1.

1.E.7.  Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.

1.E.8.  You may charge a reasonable fee for copies of or providing
access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
that

- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
     the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
     you already use to calculate your applicable taxes.  The fee is
     owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
     has agreed to donate royalties under this paragraph to the
     Project Gutenberg Literary Archive Foundation.  Royalty payments
     must be paid within 60 days following each date on which you
     prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
     returns.  Royalty payments should be clearly marked as such and
     sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
     address specified in Section 4, "Information about donations to
     the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."

- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
     you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
     does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
     License.  You must require such a user to return or
     destroy all copies of the works possessed in a physical medium
     and discontinue all use of and all access to other copies of
     Project Gutenberg-tm works.

- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
     money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
     electronic work is discovered and reported to you within 90 days
     of receipt of the work.

- You comply with all other terms of this agreement for free
     distribution of Project Gutenberg-tm works.

1.E.9.  If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
electronic work or group of works on different terms than are set
forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1.  Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
works, and the medium on which they may be stored, may contain
"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
your equipment.

1.F.2.  LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
liability to you for damages, costs and expenses, including legal
fees.  YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
PROVIDED IN PARAGRAPH F3.  YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
DAMAGE.

1.F.3.  LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
written explanation to the person you received the work from.  If you
received the work on a physical medium, you must return the medium with
your written explanation.  The person or entity that provided you with
the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
refund.  If you received the work electronically, the person or entity
providing it to you may choose to give you a second opportunity to
receive the work electronically in lieu of a refund.  If the second copy
is also defective, you may demand a refund in writing without further
opportunities to fix the problem.

1.F.4.  Except for the limited right of replacement or refund set forth
in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.

1.F.5.  Some states do not allow disclaimers of certain implied
warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
the applicable state law.  The invalidity or unenforceability of any
provision of this agreement shall not void the remaining provisions.

1.F.6.  INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     http://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
