Project Gutenberg's Les Contemporains, 3me Srie, by Jules Lematre

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Title: Les Contemporains, 3me Srie
       tudes et Portraits Littraires

Author: Jules Lematre

Release Date: May 7, 2008 [EBook #25378]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES CONTEMPORAINS, 3ME SRIE ***




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               NOUVELLE BIBLIOTHQUE LITTRAIRE

                       JULES LEMATRE



                     LES CONTEMPORAINS

              TUDES ET PORTRAITS LITTRAIRES

                      TROISIME SRIE




        Octave FEUILLET--Edmond et Jules de GONCOURT
          Pierre LOTI--H. RABUSSON--J. de GLOUVET
                         J. SOULARY
               Le duc D'AUMALE--Gaston PARIS
                   Les FEMMES DE FRANCE
                  CHRONIQUEURS PARISIENS
              Henry FOUQUIER--Henri ROCHEFORT
                Jean RICHEPIN--Paul BOURGET




                     DEUXIME DITION




                          PARIS
              LIBRAIRIE H. LECNE ET H. OUDIN
                   17, RUE BONAPARTE, 17

                          1887
   Tout droit de traduction et de reproduction rserv




LES CONTEMPORAINS

OCTAVE FEUILLET[1]

         [Note 1: Le _Roman d'un jeune homme pauvre_; _Histoire de
         Sibylle_; _Bellah_; la _Petite Comtesse_; _Monsieur de
         Camors_; _Julia de Trcoeur_; les _Amours de Philippe_; le
         _Journal d'une femme_; _Un mariage dans le monde_; _Histoire
         d'une Parisienne_; la _Veuve_; la _Morte_ (chez Calmann
         Lvy).]


Je ne pourrai jamais dire beaucoup de mal des romans de M. Octave
Feuillet. Ils m'ont fait tant de plaisir entre quinze et dix-huit ans
que je leur en garde une reconnaissance ternelle et qu'il m'est
encore difficile de les juger aujourd'hui en toute libert. Il fallait
bien que Sibylle ft charmante puisqu'elle me charmait si fort, et que
Marguerite Larroque ft adorable puisque je l'adorais. Et quant 
Bathilde de Palme, elle me troublait jusqu'aux moelles. Rien ne me
semblait plus beau, plus noble, plus passionn et plus lgant que ces
histoires d'amour. Ces sveltes amazones rencontres dans les bois, si
capricieuses et si nigmatiques; ces jeunes hommes si beaux, si
tristes et si prompts aux actes hroques; ces vieilles chtelaines
et ces vieux gentilshommes si dignes, si polis et si fiers; tout ce
monde suprieurement distingu de ducs, de comtes et de marquis, cette
vie de chteau et cette haute vie parisienne, ces conversations
soignes o tout le monde a de l'esprit; et, sous la politesse
raffine des manires, sous l'appareil convenu des habitudes
mondaines, ces drames de passion folle, ces amours qui brlent et qui
tuent, ces morts romantiques de jeunes femmes inconsoles..., amour,
hrosme, aristocratie, Amadis, Corysandre et quelquefois Didon en
plein faubourg Saint-Germain, tout cela me remplissait de l'admiration
la plus nave et la plus fervente, et m'induisait en vagues rveries,
et me donnait un grand dsir de pleurer.

Dfinir ce charme des premiers romans de M. Octave Feuillet, chercher
ce qui s'y est ajout dans ses oeuvres plus rcentes et pourquoi je
prfre quand mme les plus anciennes, tel est le dessein qui m'est
venu en lisant la _Morte_.


I

La plupart des romans de M. Octave Feuillet ont ceci de remarquable
que ce sont des romans minemment romanesques.

On sait que le roman, oeuvre d'amusement et de pure imagination 
l'origine, s'est transform peu  peu, qu'il a serr de plus en plus
la ralit, qu'il tend  devenir une peinture vridique et minutieuse
de toute la vie contemporaine. Or, on pourrait presque dire que cette
volution du roman a t non avenue pour M. Feuillet. Il est trop
vident que, venu aprs Balzac, il ne se doute mme pas que Balzac ait
crit. Mais il y a plus, et, s'il est vrai qu'il procde quelque peu
de George Sand et d'Alfred de Musset, on soutiendrait tout aussi
justement que, sauf les modifications invitables imposes par la
diffrence des temps, une partie de son oeuvre continue les romans
d'amour et d'aventures du XVIIe sicle et, par del, les anciens
romans grecs, et que M. Octave Feuillet est en quelque faon le
descendant d'Hliodore et de Mlle de Scudry. Sans doute les marquis
et les comtesses ont remplac les princes d'Armnie et les reines de
Trbizonde; sans doute l'amour parle chez lui une langue moins
diffuse, et les aventures qu'il imagine sont moins invraisemblables et
plus intressantes; sans doute aussi ses amoureux et ses amoureuses
ont plus de chair, plus de sang et surtout beaucoup plus de nerfs, que
ceux des romans d'autrefois. Mais enfin l'amour fait le principal
intrt des histoires qu'il crit; l'amour y inspire des actions
extraordinaires, et ses hros et ses hrones sont les plus distingus
que puisse concevoir l'imagination des femmes et des adolescents. Ses
romans sont, par excellence, des romans; ils rpondent pleinement 
l'ide que ce mot veillait jadis dans les esprits, et c'est peut-tre
l leur meilleure originalit.

M. Octave Feuillet a gard le don, le prcieux don du romanesque. On
entend assez ce que je veux dire, et c'est fort heureux qu'on
l'entende sans autre explication, car le romanesque n'est pas chose
commode  dfinir. Si je dis qu'il consiste, chez l'crivain, dans
l'invention et dans la peinture habituelles de personnages si beaux et
si accomplis, de passions si fortes, de sentiments si nobles et si
hroques qu'on n'en trouve presque point de semblables dans la
ralit, on me fera remarquer que le romanesque se confond avec la
posie et que, par exemple, tout le thtre de Corneille est donc un
thtre romanesque. Et cela est vrai peut-tre; mais il faut faire
tout de suite une distinction: c'est que le romanesque n'est pourtant
pas toute la posie.

Car la posie est videmment beaucoup plus large; elle a pour matire
tout le monde rel, y compris ses laideurs et ses discordances; elle
fait rsider la beaut moins dans les objets (spectacles de l'univers
physique, tres vivants, sentiments et passions) que dans une vision
particulire de ces objets et dans leur expression. Le romanesque,
beaucoup plus restreint, est presque tout entier dans l'invention
d'une humanit meilleure, et il peut se passer de l'expression
plastique. Homre ni Racine ne sont romanesques. La posie proprement
romanesque est de sa nature un peu vague, fuyante, inconsistante. Les
personnages qu'elle construit se ressemblent presque tous, n'ont point
cette varit et cette abondance de traits individuels et prcis que
recherche une autre posie et que fournit seule l'observation de la
ralit. Bref, le romanesque est surtout un rve moral.

Par suite, l'esprit romanesque, considr non plus chez l'crivain,
mais chez les lecteurs et chez le commun des hommes, est une tendance
 accepter comme vraies ces imaginations d'un monde meilleur et plus
beau. C'est alors le don de ne point voir les choses comme elles sont,
tristes, dcevantes, brutales et immorales, et d'attendre toujours de
la vie plus qu'elle ne peut apporter. Facult bienfaisante ou funeste,
selon les cas, mais plutt bienfaisante si elle est porte  un tel
degr que nulle exprience ne la dcourage--ou si elle est tempre
par assez de bon sens et par assez de ncessits matrielles pour
qu'on ne lui lche la bride qu' bon escient et en manire de
divertissement passager.

Si mal que j'aie su distinguer la posie et le romanesque, on a pu
voir que le romanesque doit tre principalement la posie des
cratures sentimentales, de celles qui connaissent peu la vie, qui
n'prouvent pas un grand besoin de vrit et pour qui l'art ne
consiste pas avant tout dans l'expression: c'est--dire la posie des
enfants, des vierges et des jeunes femmes. Et c'est pourquoi le
romanesque ne repoussera point, dans sa forme, un idal de beaut un
peu fade et d'lgance un peu convenue; il aimera les cavaliers bruns,
les amazones blondes, les ruines, les clairs de lune.--Pour la mme
raison l'amour lui paratra le plus intressant des sentiments, et de
beaucoup, et mme le seul digne d'intrt. Et la vertu ne lui plaira
qu' la condition d'tre excessive et hroque. Amours passionnes,
sacrifices sublimes, moeurs et dcors aristocratiques, voil les
lments essentiels du roman romanesque, et vous les retrouverez dans
les dlicieuses histoires de M. Octave Feuillet. Ce sont rves de
jeune fille trs pure: je suis heureux et un peu fier de m'y tre plu.
Et je souscris pleinement  ce petit discours de la grand'mre de
Charlotte d'Erra:

     Ah! mon Dieu! ce n'est pas contre les ides romanesques qu'il
     faut mettre en garde la gnration prsente, mon bon monsieur, je
     vous assure... Le danger n'est pas l pour le moment... Nous ne
     prissons pas par l'enthousiasme, nous prissons par la
     platitude... Mais, pour en revenir  notre humble sexe, qui est
     seul en question, voyez donc les femmes dont on parle  Paris--je
     dis celles dont on parle trop;--est-ce leur imagination potique
     qui les perd? est-ce la recherche de l'idal qui les gare? Eh!
     Seigneur! ce sont, pour les trois quarts, les cervelles les plus
     vides et les imaginations les plus striles de la cration!...
     Mesdames et mesdemoiselles, croyez-moi, ne vous gnez pas!...
     soyez enthousiastes, soyez romanesques tout  votre aise...

Et, comme je serais flatt que les anges enviassent mes larmes,
j'approuve tout  fait ces lignes du _Journal d'une femme_:

     Mais tu me restes, ma fille... J'cris ces dernires lignes
     auprs de ton berceau... J'espre mettre un jour ces pages dans
     ta corbeille de jeune femme, mon enfant; elles te feront
     peut-tre aimer ta pauvre mre romanesque... Tu apprendras
     peut-tre d'elle que la passion et le roman sont bons quelquefois
     avec l'aide de Dieu, qu'ils lvent les coeurs, qu'ils leur
     enseignent les devoirs suprieurs, les grands sacrifices, les
     hautes joies de la vie...--Je pleure, c'est vrai, en te le
     disant; mais il y a, crois-moi, des larmes qui font envie aux
     anges!


II

Vous vous les rappelez, ces premiers romans de M. Octave Feuillet: le
_Roman d'un jeune homme pauvre_, l'_Histoire de Sibylle_ et plus
rcemment, par un heureux retour  la manire de ses dbuts, le
_Journal d'une femme_? Quelles amours! quelles croyances! quels
enthousiasmes! quelles aventures! quelles lgances physiques et
morales! Et quels jolis voyages  travers le pays bleu!

Maxime est beau, spirituel, instruit, excellent cavalier, habile 
tous les sports, noble, fier, hroque; et, s'il se fait appeler
Maxime Odiot, il s'appelle aussi Maxime de Champcey d'Hauterive. Dans
ces conditions-l ce n'est rien d'tre pauvre. Il entre comme
intendant chez les Larroque, et tout de suite il trouble profondment
Mlle Marguerite. Mais cette jeune fille, horriblement malheureuse
d'tre riche et craignant toujours qu'on n'en veuille  sa dot, le
traite avec la dernire impertinence. En vain il expose sa vie une
premire fois pour sauver le chien favori de l'orgueilleuse et amre
enfant. Une autre fois il se trouve enferm avec elle, par un accident
imprvu, dans une vieille tour en ruines et manque de se casser le cou
pour ne point la compromettre. Avant de se prcipiter dans le vide, il
a jur de ne l'pouser que lorsqu'elle serait aussi pauvre que lui, ou
lui aussi riche qu'elle. Sur quoi Marguerite et sa mre sollicitent
l'autorisation d'abandonner tous leurs biens  une congrgation
religieuse; mais heureusement une vieille demoiselle fort riche meurt
en lguant sa fortune  son cousin Maxime. Et c'est exquis, car les
princes Charmants ne sont-ils pas crs et mis au monde pour pouser
les princesses des Hesprides?

Mlle Sibylle de Frias, leve au milieu des bruyres de Bretagne par
un grand-pre et une grand'mre qui ressemblent  deux pastels fans
et trs anciens, veut,  cinq ans, chevaucher un cygne pour aller sur
l'eau, apprivoise un fou, catchise son vieux cur et l'amne  un
sentiment plus lev de sa profession, vient  Paris et, amoureuse
d'un beau jeune homme qui s'appelle Raoul, tombe en syncope le jour o
il dclare qu'il a le malheur de ne pas croire. Elle retourne
dsespre dans ses landes. Il se dguise en peintre pour se
rapprocher d'elle (mais beaucoup moins gaiement que dans le _Sicilien_
de Molire) et vient barbouiller les murs de l'glise dont elle est
paroissienne. Rencontre, explication passionne: elle ne comprend
point le mariage sans la communaut absolue des croyances et des
sentiments. Conclusion: ils ne s'pouseront pas, mais ils seront bons
amis. Cependant elle a, sans le dire, offert sa vie  Dieu pour qu'il
ramne Raoul au bercail. Tous deux font,  travers la lande, par le
brouillard, une promenade sentimentale d'o elle rapporte une
pleursie, et Raoul, subitement touch de la grce, met sur le front
de la mourante le baiser des fianailles. Et cela est doux comme un
rve blanc de premire communiante; et ce roman pieux est un roman
troublant; Sibylle est une folle adorable qu'on voudrait rencontrer
sur son chemin; et comme on mentirait pour lui prendre son coeur!

Charlotte d'Erra est venue passer un mois chez la grand'mre de son
amie Ccile de Stle. Il y a l deux jeunes hommes, le commandant
d'Eblis--un soldat superbe et doux,--et son ancien compagnon d'armes,
Roger de Louvercy, un pauvre infirme qui a le bras gauche mutil et
une jambe rtracte. Charlotte et d'Eblis ne tardent pas  s'aimer;
mais Roger tant devenu de son ct amoureux de Charlotte, le
commandant se sacrifie en pousant Ccile, et Charlotte s'immole en
offrant sa main  l'estropi. Hlas! Ccile s'aperoit bientt que son
mari ne l'aime pas et, dans une heure de folie, se livre au premier
fat qui lui fait la cour. Puis, pouvante de sa chute, elle s'en
vient la raconter  Charlotte et va mourir la nuit dans la neige, en
robe de bal. Charlotte, qui est devenue veuve, pourrait alors pouser
d'Eblis, mais elle veut sauver au moins la mmoire de sa petite amie,
et, bien que Ccile l'ait prie de remettre au commandant un billet
o elle confesse sa faute, elle lui laisse croire que sa jeune femme
est morte digne de lui, morte de n'tre pas assez aime. Si bien que
d'Eblis se croit oblig d'expier et s'en va... Sacrifices sur
sacrifices: en voil quatre bien compts, et qui tous supposent le
courage le plus hroque dans la plus haute dlicatesse morale. On
admire, on s'tonne, on est abasourdi par cette avalanche de
gnrosits. Et l'on se sent si incapable d'une telle sublimit de
conduite qu'on entre en confusion et qu'un peu d'irritation se mle 
notre merveillement.

Et l-dessus des doutes vous viennent sur la justesse des propos de la
vieille douairire prchant le romanesque aux jeunes gens et aux
jeunes filles. Dans la ralit, Maxime se casserait le cou la seconde
fois s'il ne se noyait la premire, et Mlle Marguerite serait bien
avance! Si Mlle Sibylle n'tait pas une jeune personne aussi
romanesque, elle ne mourrait point et elle pouserait son Raoul, qui
ferait un excellent mari et qui n'aurait d'ailleurs aucune rpugnance
 l'accompagner  la messe. Et voyez comme le romanesque russit 
Charlotte et au commandant d'Eblis: ce sont eux les vrais meurtriers
de la pauvre Ccile. Ainsi grogne en nous Sancho Pana. Mais
qu'importe que notre vertu nous soit peut-tre une source aussi
abondante de souffrances que nos instincts mauvais et nos passions
intresses! La douleur qui nous vient du sacrifice accompli porte
d'ailleurs avec soi sa consolation. Et, si ce sont l actions pures,
au moins nous avons vcu pendant une heure au milieu d'une humanit
plus belle et plus noble, ce qui est un grand plaisir pour ceux qui
n'aiment pas la ralit ou qui ne savent pas la voir. Ce plaisir, on
le trouve un peu puril et on a quelque peine  le goter tout d'abord
quand on s'est laiss corrompre par d'autres livres o le besoin de la
vrit, mme triste, surtout triste, s'tale avec quelque chose de
maladif et d'outr; mais, avec un peu d'effort, on s'affranchit de
cette impression premire; on sent se rveiller au fond de son me,
sous les tristesses d'une exprience morose, sous le positivisme et le
pessimisme acquis, cet amour des fables et des fictions, ce got de
l'irrel qu'apporte tout homme venant en ce monde. Les romans de M.
Octave Feuillet apparaissent alors comme de ravissants mensonges, et
peut-tre comme les plus gracieux qu'on ait imagins en ce sicle pour
bercer les mes jeunes et enchanter les esprits innocents.


III

Heureusement, du reste, parmi ces histoires si souvent chimriques et
surtout dans les livres dont je n'ai pas encore parl, circulent,
piaffent, caracolent, pleurent, souffrent et meurent des femmes bien
vivantes, d'un charme singulier et dangereux. On les voit, on les
aime, on voudrait les treindre, et on prouve,  les dcouvrir l, un
peu du plaisir qu'on sentirait  rencontrer des cratures de chair,
lastiques et dsirables, dans les clairires bleues du pays des
ombres.

Car les autres personnages, s'ils ont plus de consistance que les
mnes fabuleux, n'ont pourtant pas un relief assez fort pour rester
longtemps dans l'esprit; et leurs physionomies sont si faiblement
individuelles que la mmoire les confond les uns avec les autres et ne
tarde pas  brouiller leurs noms. Il y a d'abord les beaux tnbreux
tels que Maxime Odiot et le commandant d'Eblis; puis M. de Camors et
les sous-Camors tels que Philippe et M. de Vaudricourt; les jeunes
gens lgants et insignifiants comme M. de Bvallans et d'autres dont
le nom m'chappe; les vieux gentilshommes un peu maniaques comme M.
des Rameures ou M. de Courteheuse; les vieilles femmes aimables et
charitables comme Mme de Frias ou Mme de Louvercy; les vieilles
femmes vapores comme Mme de Combaleu ou venimeuses comme Mme de la
Roche-Jugan.

M. de Camors mis  part, presque toutes ces figures s'effacent et se
mlent un peu aprs qu'on les a vues. Mais les yeux des amoureuses
nous suivent longuement, nous tiennent, nous hantent; et nous les
revoyons toujours. C'est Mme de Palme, c'est Marguerite, c'est
Sibylle, c'est la comtesse des _Amours de Philippe_, c'est Julia,
c'est Sabine, c'est Mme de Campvallon.  vrai dire, elles aussi se
ressemblent entre elles: ce sont varits d'un mme type. Mais ce type
est saisissant, sduisant, vraiment fminin, et l'on peut dire qu'il
appartient presque en propre  M. Octave Feuillet. Si l'on en voulait
chercher les origines, je crois bien qu'il faudrait remonter aux
femmes de Racine et, par del, jusqu' la Phdre d'Euripide. Mais les
femmes de M. Octave Feuillet sont plus singulires; leur dtraquement
nous est moins expliqu. C'est peut-tre avec la mystrieuse Amlie de
_Ren_ qu'on leur trouverait,  la rigueur, le plus de ressemblance.

Ces amoureuses ne ressemblent point  celles de George Sand, qui sont,
en gnral, de temprament sanguin, ni  celles de Balzac, qui sont
plutt des crbrales. Les femmes de M. Octave Feuillet sont des
nerveuses. tranges, capricieuses, se connaissant mal elles-mmes,
elles vont, d'une marche ingale et folle, jusqu'au bout de leur
passion. Elles effrayent et elles attirent, et, comme elles cachent
une me dmente, mue par des forces aveugles et irrsistibles, dans
des corps dlicieux de patriciennes, elles sont  la fois redoutables
et charmantes. Elles ont toutes ceci de commun, qu'elles procdent par
-coups, sous l'impulsion subite d'un sentiment ou d'un dsir plus
fort qu'elles, si bien que leur conduite a presque toujours quelque
chose de dcousu et d'incohrent, et que souvent le lien chappe entre
leurs dmarches successives. Elles ont la parole brve, hardie,
directe et comme involontaire. Elles ne sont ni tendres ni mme
sentimentales. Elles sont extrmement sensuelles, quelquefois sans le
savoir. Elles subissent profondment les influences de la temprature:
elles s'abandonnent plus volontiers les jours d'orage. Quand elles
ont rencontr l'homme qu'elles doivent aimer, elles passent
gnralement par trois phases principales. Elles prouvent d'abord 
son endroit une sorte d'antipathie et de peur physique, comme si elle
pressentaient vaguement qu'elles lui appartiendront tout entires et
qu'elles souffriront par lui dans leur chair et dans leur coeur. Puis
le dsir s'allume en elles, et elles dardent alors sur l'homme, comme
une arme mortelle, une coquetterie agressive, insolente, haletante,
diabolique. Vient enfin la priode soit de l'abandon complet et
furieux, soit du dsespoir et du suicide.--Quoi! ces jolis monstres
dans le Musset des familles?--Je vous assure qu'ils y sont. Je suis
moi-mme tonn que les traits communs  ces aimables cratures,
ramasss avec scrupule, finissent par composer un petit animal aussi
inquitant. Mais est-ce ma faute si le plus aristocratique des
romanciers est aussi un peintre de femmes des plus audacieux, je
dirais presque des plus brutaux, en dpit de la parfaite politesse et
des grces de sa forme?

Notez, du reste, qu'aucune de ces femmes ne pourrait gure tre
dfinie plus longuement que je n'ai fait; qu'aucune, par exemple, ne
fournirait matire  une analyse comme celle que peuvent supporter Mme
Bovary ou Mme de Raynal. Le charme des amoureuses de M. Octave
Feuillet est dans leur tranget, et leur tranget vient de ce
qu'elles nous sont trs peu expliques. Et ce n'est point certes un
reproche que je lui adresse. Il n'y a point de psychologie des
nvroses, et ce sont bien des nvroses que nous prsente M. Octave
Feuillet--des hystriques, dirait quelque mal appris. Seulement il
n'tale pas leur cas pathologique, comme l'ont fait des romanciers
d'une autre cole. Ce sont des nvropathes dcentes et d'une lgance
irrprochable. Et c'est pourquoi elles se ressemblent si fort. Comme
elles n'ont que des apparences d'mes dans leurs corps de jeunes
possdes, comme elles ne sont presque jamais pousses que par la
dtente de leurs nerfs, on ne saurait dire qu'elles soient bonnes ou
mauvaises. Elles diffrent d'ge, de situation et d'ducation; il y en
a qui meurent, il y en a qui se tuent et d'autres qui tuent ou qui
tueraient; mais, malgr la diversit des dnouements, on a cette
impression que la petite comtesse qui meurt aprs la souillure est la
mme femme que Julia de Trcoeur qui se tue avant; que Julia est  son
tour la mme femme que Mme de Campvallon, qui demeure triomphante dans
son crime, et que Mme de Maurescamp ou Mme d'Hermany, c'est encore Mme
de Campvallon. Ce sont des tres mystrieux tout pleins d'inconnu,
dont on peut tout attendre et dont on ne sait jamais au juste ce qui
va sortir. Si bien que ce qui se dgage des histoires du plus
spiritualiste et du mieux lev de nos romanciers, et surtout de
quelques-unes de ses figures de femmes, c'est, qu'il le veuille ou
non, une conception purement dterministe de l'animal fminin.

La _Petite Comtesse_, _Julia de Trcoeur_, _Monsieur de Camors_ sont,
 mon avis, les trois romans de M. Feuillet o cet animal est le plus
bizarre et le plus alliciant, dirait M. Paul Bourget.--La petite
comtesse de Palme s'prend d'un jeune homme mlancolique et austre
qui l'a brutalise. Elle le provoque, le harcle, le supplie enfin de
la sauver en l'pousant.  peine a-t-il refus qu'elle se donne
dsesprment  un autre (pourquoi?) et s'en vient mourir chez celui
qu'elle aime.--Julia de Trcoeur aime le second mari de sa mre. Aprs
avoir travers la priode de la haine amoureuse et celle de la
coquetterie incohrente (voir plus haut), elle s'offre  lui,
hardiment, et, repousse, se jette  cheval dans la mer du haut de la
falaise. (La vision de ce suicide questre est, soit dit en passant,
une trs belle chose.)--Mlle Charlotte de Luc d'Estrelles, orpheline
pauvre, s'est offerte un jour sans succs  son cousin Louis de
Camors; peu aprs, elle pouse pour sa fortune le gnral de
Campvallon, puis ressaisit son beau cousin, l'oblige  se marier pour
dtourner les soupons de son vieux mari, continue d'tre  lui, est
surprise une nuit par le gnral qui tombe foudroy du coup, reprend
et garde son amant pouvant et qui ne l'aime plus, et tout cela sans
l'ombre d'un remords.--Certes ce sont l, Bathilde, Julia et
Charlotte, trois grandes amoureuses: elles aiment absolument, elles
aiment furieusement. Mais quand on a dit cela, on a tout dit. Il est
remarquable que Julia qui a quinze ans, aime exactement de la mme
faon que Mme de Campvallon, qui en a trente. Qu'importe? C'est bien
l'amour, l'amour des sens, ne vous dplaise, la Vnus  sa proie
attache. Et, comme elles aiment, nous les aimons, mme folles, mme
criminelles, et cela est terrible.


IV

Le contraste que forment ces amours fatales et effrnes avec des
restes de romanesque innocent et avec un spiritualisme chrtien de
plus en plus dcid, ou, si vous voulez, le contraste de certaines
peintures de M. Octave Feuillet avec ses intentions, ou bien encore un
mlange de ralit quelquefois brutale et de convention souvent
insupportable: voil ce qui rend,  partir de _Monsieur de Camors_,
l'oeuvre de M. Octave Feuillet trs curieuse et un peu dconcertante.
Je persiste  prfrer ses premiers romans, que je trouve plus
harmonieux et plus parfaits dans leur genre; mais quelles combinaisons
surprenantes dans les derniers!

Les donnes de ses romans, rduites  leurs termes essentiels,
continuent d'tre  peu prs les mmes. Toujours l'histoire de la
sduction de l'homme par la femme. Toujours une femme trs nerveuse et
trs nigmatique, et trs passionne ou trs perverse. Quelquefois, en
face du dmon, un ange. Ainsi dans _Monsieur de Camors_, dans les
_Amours de Philippe_, dans la _Morte_. Mais,  mesure que M. Octave
Feuillet avance dans son oeuvre, on dirait que, subissant
indirectement, malgr lui et comme par contre-coup, l'influence de
l'cole naturaliste, il a t pris d'un besoin croissant d'tre vrai
(ce qui est bien), de frapper fort (ce qui est moins heureux), et
aussi, par un mouvement contraire et en manire de protestation, d'un
besoin d'tre moral (ce qui lui a moins russi).

Le premier besoin nous a valu les meilleures, on pourrait presque dire
les seules analyses de sentiments que M. Feuillet ait crites: toute
la premire moiti d'un _Mariage dans le monde_, o sont dmles trs
finement et avec un choix trs sr de dtails les causes qui doivent
finir par loigner l'un de l'autre une jeune femme pour qui le mariage
est un commencement et un homme fatigu pour qui le mariage est une
fin; la plus grande partie de la _Veuve_, o la srie des sophismes et
des sductions par o un homme d'honneur peut tre amen  violer un
serment, est trs dlicatement gradue; et encore la seconde partie du
roman de la _Morte_, qui nous fait assister aux lents progrs du
malaise et de la dsunion entre un mari incroyant et une femme trs
pieuse qui a entrepris de le ramener  Dieu.

L'envie d'tre fort et hardi tout en restant le romancier mondain par
excellence, le caprice de combiner le vitriol et l'opoponax clate un
peu partout et, s'il faut donner un exemple, dans l'_Histoire d'une
Parisienne_. Je rappelle le drame en deux mots. Jeanne Brengre (quel
joli nom!) a t marie tourdiment par sa mre  M. de Maurescamp,
une nature grossire qui ne comprend point les dlicatesses de sa
jeune femme. Rebut par cet ange, il finit par se retirer sous sa
tente. Jeanne, esseule, cherche des consolations dans l'amiti de
Jacques de Lerne, un viveur mlancolique et sduisant dont on peut se
demander s'il est converti  l'amour immatriel ou s'il en joue en
attendant mieux; mais, provisoirement, il n'est qu'un adorateur
platonique, un frre. Le mari de Jeanne Brengre n'en croit rien et
le lui tue en duel. Alors, pour se venger, elle se compromet avec un
officier de chasseurs trs fort  l'pe, l'affole en lui tendant, un
soir, aprs dner, un cigare qu'elle a mouill de ses lvres, et fait
embrocher son mari par le chasseur.

L'histoire a du montant. Certains pisodes ne manquent pas non plus de
saveur. Il y a une Mme d'Hermany qui reoit, la nuit, un belltre dans
le salon d'un htel de bains, et qui, surprise par Jeanne Brengre,
lui fait la plus jolie profession de nihilisme moral. Elle s'est
rsigne  dchoir,  accepter les seuls plaisirs rels dont ce monde
dispose.--Jacques de Lerne raconte  Jeanne son premier amour, si
pur, si potique! Une nuit, il se trouvait dans la chambre de la bien
aime, moins rsign que de coutume aux scrupules qu'on lui opposait;
mais la pauvre femme se jette  ses genoux, le suppliant d'tre
honnte homme: il cde  ses pleurs et s'en va comme il tait venu.
Adieu, imbcile! lui crie-t-elle par la fentre.--La vieille Mme de
Lerne voudrait que son fils, pour se ranger, devnt l'amant de Mme de
Maurescamp, et la bonne dame s'y emploie avec le plus grand zle...

Je m'arrte: voil qui est assez complet. Mais savez-vous ce qui
arrive? Pour peu qu'on soit de mchante humeur, quelques-unes des
lgances artificielles qui recouvrent ce fond grossier tonnent comme
un contresens, ou comme une navet, ou comme une hypocrisie. Ou
plutt non, ce n'est point la vraie raison de notre nervement, car
j'admets trs bien qu'il se joue entre des personnages excessivement
_select_ des drames d'une brutalit hardie. Mais c'est qu'on se lasse
de tout, et qu'ils sont un peu trop distingus  la fin! Jeanne, qui
est une belle fleur, avec des yeux magnifiques, est
souverainement intelligente, encore qu'elle entende sans rire les
tirades de Jacques de Lerne. Celui-ci, avec son beau visage fatigu
et hautain, a tous les talents et compose des valses et des
symphonies d'un mrite tout  fait suprieur. M. de Maurescamp a
tout au moins un torse remarquable. Le dcor n'est pas moins
distingu: bals, chasses  courre, plage aristocratique. Et l'on
adore, dans ce monde-l, les grandes scnes dramatiques de la
nature. De magnifiques clairs et les jeux de la foudre sur
l'Ocan accompagnent les cascades de Mme d'Hermany. Et le style est
distingu  l'gal des personnages et du dcor. Jacques trouve que
le divorce, dont on parle beaucoup cette anne, enlve au mariage le
sentiment de l'infini. Il enseigne  Jeanne, comme un simple Bellac,
le sens divin des choses. Je lis ailleurs que l'amour de M. de
Maurescamp ne contenait aucun lment imprissable: c'tait, pour
employer une expression de ce temps, un amour naturaliste.

Voyez-vous le sourire ddaigneux et pinc? Mais je voudrais bien
savoir si les trois quarts des amours que nous conte M. Feuillet ne
sont pas des amours naturalistes! Le monde o ils sa droulent, il
est vrai, et le style qui les enveloppe sont essentiellement
aristocratiques; mais aussi ils s'en piquent trop! et, affectation
pour affectation, celle de M. Feuillet n'est gure moins irritante que
celle de M. Zola. C'est tonnant comme certains salons me font aimer
le coron de _Germinal_. Pour Dieu! montrez-nous une hrone qui ne
soit pas splendidement belle et mirifiquement intelligente!
Montrez-nous un amoureux qui ne soit pas un homme suprieur!
Montrez-nous en un au moins qui ne sache pas monter  cheval!
Vraiment? tous les hommes et toutes les femmes sont comme cela au
faubourg Saint-Germain? Nous sommes forcs de vous croire sur parole,
ne pouvant y aller voir, et cela nous dpite. L'talage continuel de
ce monde inaccessible a quelque chose d'impertinent et de
dsobligeant: vous nous faites bien durement sentir que nous ne sommes
pas ns. Notre revanche, c'est que vos personnages, ne frayant pas
avec nous, nous passionnent parfois mdiocrement. Ce sont des hommes
du monde: nous voudrions des hommes dessous. L'trange affectation de
ne regarder comme intressante que la classe sociale la plus
restreinte, et celle justement o l'originalit des individus a le
plus de chances de s'effacer ou de s'attnuer! Ouvrez les yeux: le
monde est vaste, l'humanit infiniment varie, et il y a sur terre des
hommes et des femmes autrement vivants et dignes d'attention que ceux
qui vont  cheval au bois le matin ou celles qui ont leur loge 
l'Opra.

En mme temps que le besoin de nous tonner  la fois par ses
hardiesses et par sa distinction, des proccupations de moraliste
chrtien se trahissent de plus en plus dans l'oeuvre de M. Octave
Feuillet. Son spiritualisme va s'affirmant et, si j'ose dire,
s'aggravant. Or c'est fort bien d'tre spiritualiste, et nous le
sommes tous; mais par malheur le spiritualisme de M. Feuillet n'est
pas toujours d'une qualit trs rare: il n'est ni d'un grand
philosophe ni d'un grand pote. Il s'tale avec une scurit un peu
bate: c'est comme qui dirait un spiritualisme un peu gros. Il a
quelque chose de superficiel, de convenable et de convenu. Il se
prsente  nous non comme une foi personnelle et profondment
labore, mais plutt comme la doctrine officielle de la caste sur
laquelle et pour laquelle M. Feuillet a coutume d'crire. Trois ou
quatre fois l'auteur de l'_Histoire de Sibylle_ a prtendu nous
dmontrer qu'il n'y a point, en dehors des croyances chrtiennes, ou
tout au moins en dehors des croyances spiritualistes (et je ne sais si
je ne lui prte pas cette concession), de rgle de vie qui puisse
rsister  l'assaut des passions. Or cela est contestable, l'homme
n'tant pas un animal trs logique. Celui qui ne se croit pas oblig
par un pouvoir extrieur et divin peut fort bien se sentir oblig par
lui mme, par une irrductible noblesse de nature, par une gnrosit
instinctive. Et, d'un autre ct, il est trs vrai que la foi
religieuse peut tre un frein, que plus d'une femme qui allait 
confesse avant d'avoir un amant n'y va plus aprs; mais quelques-unes
aussi continuent d'y aller. En somme, on ne peut dire que ce soient
les croyances chrtiennes ou spiritualistes qui crent et conservent
seules la conscience morale: on dirait plus justement que c'est la
conscience qui se cre ces appuis extrieurs. Et il ne m'est mme pas
prouv que toutes les consciences aient besoin de ces appuis. Il y a
des croyants qui agissent mal en dpit de leurs croyances, et des
incroyants qui agissent bien malgr leur incrdulit; et cette
remarque assurment n'a rien de rare. Il est certain que la foi
religieuse apporte  certaines mes un surcrot de force et de
scurit; mais  quelles mes et dans quelle mesure? Cela est variable
et impossible  dterminer. La petite comtesse, Julia de Trcoeur,
Ccile de Stle sont de bonnes catholiques, et cela ne les empche
pas de se conduire comme on sait: M. Feuillet n'y a-t-il point song?
Si Gandrax se tue, si M. de Camors manque  l'honneur, il nous dit que
c'est qu'ils ne croient pas en Dieu: nous voyons clairement, d'aprs
le rcit mme de M. Feuillet, que c'est encore pour bien d'autres
raisons. Et c'est fort heureux pour lui qu'il ne prouve pas sa thse:
ses personnages ne la dmentent, en effet, que parce qu'ils sont
encore trs suffisamment vrais et vivants. Mais ses illusions de
moraliste candide ne m'en gtent pas moins quelques-uns de ses plus
beaux livres.

Je ne m'arrterai gure sur l'histoire de Gandrax (_Sibylle_).
L'invention en est un peu enfantine. Gandrax est un chimiste athe,
d'ailleurs fort honnte homme; sa religion, c'est l'amour de la
science et de l'humanit. M. Octave Feuillet nous conte que, si ce
chimiste devient l'amant de Mme de Val-Chesnay et si, congdi
brusquement par cette coquette, il avale une fiole d'opium, c'est
parce qu'il n'est pas chrtien. Mais je ne pense pas qu'il ait jamais
t ncessaire de nier l'existence de Dieu pour pcher avec une femme
du monde; et, si Gandrax s'empoisonne pour une rupture, c'est
apparemment qu'il a la tte un peu faible.

Le cas de M. de Camors est moins puril. On connat le fier dbut du
livre: le suicide du pre de Louis de Camors, son testament, le
programme de vie qu'il trace  son fils et que M. Octave Feuillet
rsume comme il suit:

     Dvelopper  toute leur puissance les dons physiques et
     intellectuels qu'il tenait du hasard, faire de lui-mme le type
     accompli d'un civilis de son temps, charmer les femmes et
     dominer les hommes, se donner toutes les joies de l'esprit, des
     sens et du pouvoir, dompter tous les sentiments naturels comme
     des instincts de servage, ddaigner toutes les croyances
     vulgaires comme des chimres ou des hypocrisies, ne rien aimer,
     ne rien craindre et ne rien respecter que l'honneur: tels furent,
     en rsum, les devoirs qu'il se reconnut et les droits qu'il
     s'arrogea.

M. Feuillet affirme que, si Louis de Camors manque  l'honneur
(c'est--dire au seul devoir qu'il reconnaisse), d'abord en trompant
un homme qui doit lui tre sacr, puis en pousant Mlle de Tcle sans
quitter Mme de Campvallon, c'est que l'honneur n'est rien, est emport
par la passion comme une paille, quand il ne repose pas sur la morale,
et sur la morale religieuse. Et cette affirmation implique que M. de
Camors rsisterait  la tentation s'il tait bon catholique ou
peut-tre s'il croyait  la philosophie de M. Cousin. Or l'impression
que laisse le livre est toute diffrente. M. Feuillet, par une
singulire inconsquence, fait de M. de Camors la proie d'une de ces
passions furieuses auxquelles un homme ne rsiste gure,  moins d'une
force morale que la foi ne donne pas, qu'elle peut seulement
augmenter. Longtemps il lutte; il ne cde qu'aux plus diaboliques
ensorcellements de la plus savante des sirnes. Je jure que, quand il
croirait  l'immortalit de l'me et quand mme il irait  la messe,
il agirait exactement comme nous le voyons agir. Il est bien
surprenant, cet homme si fort qui sans doute, dans la pense de M.
Feuillet, devait rsumer en lui Csar, Alcibiade et le duc de Morny.
Par deux fois il est amoureux, je dis follement amoureux, et ce n'est
gure le fait d'un homme qui vit les yeux fixs sur le froce
testament de son pre et que l'exercice de l'esprit critique, le
dtachement suprieur et le scepticisme transcendantal auraient d
empcher d'aimer de cette faon et  ce degr. Avec toutes ses
affectations d'immoralit, il est constamment bon, tendre, gnreux.

Vous vous rappelez, aprs la chute de la petite Mme Lescande, son
trange discours, puis le baiser qu'il met au bas de la robe de la
jeune femme, et ses remords, et la scne bizarre du chiffonnier. Il a
laiss rouler un louis dans la boue. Ah! monsieur, dit le
chiffonnier, ce qui tombe au foss devrait tre au soldat.--Ramasse-le
avec tes dents, et je te le donne. Et, quand le louis est ramass:
Eh! l'ami, dit Camors, veux-tu gagner cinq louis maintenant?
Donne-moi un soufflet, a te fera plaisir, et  moi aussi. Cette
scne fameuse est de celles qui inquitent et dont on peut se demander
si elles sont puriles ou sublimes; mais l'homme capable d'un pareil
mouvement a certainement en lui un sentiment moral assez fort pour ne
succomber qu' des tentations exceptionnelles, et telles qu'un saint
pourrait seul en triompher. Remarquez que sa faute mme ne suffit
point  le fltrir  nos yeux, tant nous sentons, malgr tout, de
gnrosit en lui, et tant le chtiment de la faute est effroyable:
souvenez vous qu'il en meurt, tout simplement.  coup sr, si Mme de
Campvallon ne se trouvait pas sur son chemin, s'il ne survenait pas
dans sa vie un accident tout  fait extraordinaire, la moralit de
Louis de Camors resterait fort au-dessus de la moyenne, quoiqu'il ne
croie pas en Dieu: et alors que devient la thse de M. Octave
Feuillet? Mme, chose inattendue, bien loin que sa chute soit la
consquence de son incrdulit et de l'excution de son programme
athe, on peut dire qu'il ne s'est mis dans le cas de manquer 
l'honneur que parce qu'il a manqu d'abord au reste de son programme.
 parler franc, _Monsieur de Camors_ est un roman contradictoire si
l'on considre la thse dont il est la prtendue dmonstration; mais
je me hte de dire que, si cette thse tait limine, si le hros de
ce dramatique rcit nous tait donn pour ce qu'il est,  savoir pour
une me tendre et faible aux prises avec une doctrine de dilettantisme
absolu trop forte pour elle, et qui inflige  son programme de vie de
continuels et douloureux dmentis, j'aimerais beaucoup _Monsieur de
Camors_.

Mais nulle part la louable intention de dfendre les saines croyances
et de foudroyer le matrialisme ne s'est plus candidement tale que
dans le dernier roman de M. Feuillet, la _Morte_. Mlle Sabine
Tallevaut sduit son voisin de campagne M. de Vaudricourt, et pour
l'pouser, empoisonne sa femme. Au bout de six mois, elle dclare
posment  son mari qu'elle ne l'aime plus et qu'elle entend vivre 
sa guise et avoir des amants si cela lui plat. Peu aprs, M. de
Vaudricourt dcouvre le crime de Sabine et meurt de chagrin. Pourquoi
Sabine est-elle ce monstre? M. Feuillet ne nous le dissimule point;
c'est parce qu'elle n'a pas appris le catchisme, parce qu'elle a reu
d'un vieux mdecin une ducation purement scientifique et laque, et
qu'avec son intrpide logique de femme elle pousse  leurs dernires
consquences les thories de la philosophie positiviste. M. Feuillet a
voulu marquer ds le dbut que cette Locuste n'est qu'une darwiniste
pratique, quelque chose comme un Lebiez en jupons: la premire fois
qu'elle apparat  Vaudricourt, c'est en chasseresse braconnant sur
les terres d'autrui et pntre des droits que lui confre la grande
loi de la lutte pour la vie.

Cette pdante homicide a t imagine pour nous faire peur; mais qui
veut trop prouver... Il serait ingnu de penser que l'incroyance, mme
radicale, conduit ncessairement au crime une crature humaine, mme
affame de jouissances. Cette crature pourra fort bien n'tre que
modrment malfaisante; car la bonne Nature a voulu qu'il y et sur la
terre, en dehors de toute morale, d'autres plaisirs que ceux des
animaux de proie. Il y a, tout au moins, des affections naturelles,
des mouvements de tendresse, une piti humaine indpendante des
religions. Opposez un peu  ce croquemitaine de Sabine l'assassin
nihiliste de _Crime et Chtiment_, et vous verrez ce que je veux
dire. La malfaisance ne semble un droit qu'aux mes nes mchantes et
perverses. Une femme qui peut faire de sa philosophie ngative
l'application qu'en fait Sabine est une bte que nul enseignement
religieux n'et pu dompter et qui d'ailleurs n'en et accept aucun.
M. Feuillet lui-mme nous montre, par l'exemple du vertueux docteur
Tallevaut, qu'une doctrine vaut exactement ce que vaut l'me qui
l'embrasse: alors pourquoi rendre la philosophie du bonhomme
responsable des crimes de Sabine? Pourquoi tourner en thse
spiritualiste un vulgaire drame  la Montpin?

Encore, l'outrance, l'injustice et la candeur de cette thse, je les
comprendrais chez un prtre ou chez quelque chrtien exalt; mais, je
vous prie, en faveur de quel christianisme plaide donc M. Octave
Feuillet? Est-ce la foi des premiers chrtiens ou des jansnistes qui
respire dans ce livre parfum? J'ai peur que ce ne soit simplement
celle des classes dirigeantes, le catholicisme des gens bien levs
et, peu s'en faut, celui de la _Vie Parisienne_, celui qui n'interdit
ni la paresse, ni les raffinements du luxe, ni les bals, ni les gorges
et les bras nus livrs aux regards des hommes. C'est une chose
singulire qu'une si belle orthodoxie dans les romans qui exhalent une
telle odeur de femme. M. Feuillet est chrtien, je n'en doute pas;
mais il est surtout bien pensant, ce qui est souvent une manire de
ne pas penser. Pour lui comme pour beaucoup de personnes de la caste
qu'il aime, le naturalisme en littrature et la dmocratie en
politique sont lis intimement  l'ensemble assez compliqu d'ides et
de tendances qu'il nomme du nom commode de matrialisme. On se
rappelle, dans _Un roman parisien_, l'homme foudroy aprs le toast 
la Matire. C'tait difiant et terrible comme ces histoires que
racontent les capucins dans les missions. Il y a, certes, dans le
spiritualisme de M. Feuillet, un dgot honorable et, dlicat de tout
ce qui est bas et vil; mais j'y souponne aussi du mcontentement et
de la bouderie.

Malgr tout, j'ai ressenti, en lisant la _Morte_, quelque chose du
ravissement o me jetaient les premires oeuvres de M. Octave
Feuillet. Imaginez que Sibylle ne meure point et pouse Raoul: ce sera
un peu le mariage de Vaudricourt; et Vaudricourt est proche parent de
M. de Camors. Les deux premires parties du roman sont presque tout
entires du Feuillet des meilleurs jours. Le comte-vque et le vieux
gentilhomme qui vit dans le XVIIe sicle, tant le ntre l'coeure, ne
m'ont point dplu; et rien n'est gracieux comme la scne o
Vaudricourt, franchissant le saut-de-loup du parc, trouve Mlle Aliette
en train de manger des groseilles. Je me suis mme laiss prendre
d'abord aux yeux nigmatiques (naturellement) de Mlle Sabine. On est
touch, quoi qu'on fasse, de la mort d'Aliette, qui sait que Sabine
lui verse du poison et qui se laisse mourir (un peu trop docilement),
croyant son mari complice de l'empoisonneuse, et du dsespoir de
Vaudricourt quand il sait que sa femme l'a cru capable d'un crime et
qu'il se dit qu'elle ne sera jamais dsabuse, puisqu'il ne croit pas
 une autre vie.

Je retrouve, en maint endroit, le dramatique nerveux, rapide et
saccad qui donne tant de prix  la _Petite Comtesse_,  _Julia de
Trcoeur_ et aux cinquante premires pages de _Monsieur de Camors_. Je
retrouve ce style poli, souple, bien tenu, presque toujours prcis,
non pas color, mais fleuri, et cette allure qui me fait songer  un
cheval de race, long, aux jambes fines, avec de subits frmissements 
fleur de peau. Et enfin, repassant d'un coup d'oeil l'oeuvre, de M.
Octave Feuillet, je le bnis d'avoir sauv le romanesque, d'en avoir
renouvel le charme et de lui tre rest fidle dans les temps
d'preuve. Et, bien qu'une autre littrature m'ait fait connatre des
plaisirs plus aigus, j'admire franchement de quelle grce l'auteur du
_Roman d'un jeune homme pauvre_ a su manier le romanesque, quand je
vois ce qu'est devenu ce vieil oiseau bleu entre certaines pattes.




EDMOND ET JULES DE GONCOURT


C'est avec un peu de chagrin que nous avons vu M. Renan[2] comprendre
le roman dans ses ddains exquis, auxquels si peu de choses chappent.
Je sais bien qu'il faisait, comme de juste, une exception en faveur de
M. Victor Cherbuliez et des romanciers acadmiciens. Il admettrait
sans doute quelques autres exceptions si on le pressait un peu, et
cela nous suffirait, car ce ne sont pas les romans-feuilletons qui
nous tiennent  coeur. Il n'en reste pas moins que M. Renan considre
le roman comme un genre infrieur et peu digne, pour parler sa langue,
des personnes srieuses, lorsque la science, la critique et
l'histoire sont l qui offrent un meilleur emploi  nos facults. En
quoi meilleur, je vous prie? C'est pure coquetterie de proclamer 
tout bout de champ la supriorit de la science sur l'art, lorsqu'on
est soi-mme un si grand et si ondoyant et si troublant artiste.
Ajoutez que le roman est bien rellement une forme, et non la moindre,
de l'histoire des moeurs. Et quand il n'aurait aucune vrit, quand il
ne serait pas,  sa faon, oeuvre d'histoire et de critique, pourquoi
le ddaigner? Enfin, si ce n'est pas,  proprement parler, le roman
qui m'intresse, ce sera peut-tre le romancier.

         [Note 2: Rponse  M. Victor Cherbuliez.]

Nous prions l'auteur de la _Vie de Jsus_ de faire un peu grce au
roman. La vie est courte, dit-il, et l'histoire, la science, les
tudes sociales ont tant d'intrt! Eh! les moeurs contemporaines
n'en ont-elles pas aussi? Et quant  la brivet de la vie, c'est une
vrit qui se plie  plus d'une conclusion.--Une longue fiction en
prose vous parat une faute littraire? De ces fautes-l j'en
connais de dlicieuses. Et, du reste, le roman tel que l'ont compris
MM. de Goncourt n'est presque pas une fiction, ou du moins n'est pas
une longue fiction. C'est la vie moderne, observe surtout dans ce
qu'elle a de fbrile et d'un peu fou, sentie et rendue par les plus
subtils et les plus nerveux des crivains. Ces deux frres siamois de
l'criture artiste, nous les aimons parce qu'ils sont de leur temps
autant qu'on en puisse tre, aussi modernes par le tour de leur
imagination que tel autre par le tour de sa pense, et aussi
remarquables par la dlicatesse de leurs perceptions et par leur
nervosit que tel autre par la distinction de ses rves et par le
dtachement diabolique de sa sagesse. C'est aux plus modernes,
sentants ou pensants, que nous allons de prfrence. Or MM. de
Goncourt ont donn comme qui dirait la note la plus aigu de la
littrature contemporaine; ils ont eu au plus haut point
l'intelligence et l'amour de ce qu'ils ont appel eux-mmes la
modernit; ils ont enfin invent une faon d'crire, presque une
langue, qu'on peut apprcier fort diversement, mais qui est curieuse,
qui a eu des imitateurs et qui a marqu sa trace dans la littrature
des vingt dernires annes.--Mais peut-tre est-il ncessaire, pour
les bien goter, d'avoir un esprit peu simple et en mme temps d'tre
de ceux pour qui le monde visible existe[3].

         [Note 3: _Charles Demailly_, p. 85.]


I

Ceux qui aiment tant la ralit n'ont qu' la regarder, dit-on.
Soit; mais il n'est pas non plus sans intrt de voir comment d'autres
la regardent, sous quel angle, de quels yeux et dans quelle
disposition d'esprit, et comment ils l'expriment, quel caractre ils
aiment  en dgager, quel sorte de grossissement ils lui donnent, et
par quel parti pris et par quelle loi de leur temprament. Car,
faut-il le rpter? un crivain n'est jamais un photographe, quand il
le voudrait; tout ce qu'il peut faire, c'est d'tre idaliste 
rebours: le naturalisme tel qu'il a plu  M. Zola de le dfinir est
une navet ou un dfi. MM. de Goncourt sont si peu naturalistes au
sens nouveau, que, ds 1859, croyant ne railler encore que M.
Champfleury, ils mettaient dans la bouche d'un grotesque les ides et
les professions de foi qu'a reprises et dveloppes srieusement la
plume pesante et convaincue de M. Zola:

     Je pense--dit Pommageot en s'animant--que toutes les vieilles
     blagues du romantisme sont finies; je pense que le public en a
     assez, des phrases en sucre fil; je pense que la posie est un
     borborygme; je pense que les amoureux de mots et les aligneurs
     d'pithtes corrompent la moelle nationale; je pense que le vrai,
     le vrai tout cru et tout nu est l'art; je pense que les portraits
     au daguerrotype ressemblent...

     --C'est un paradoxe! cria Florissac.

     --Je pense qu'il ne faut pas crire, l!... Je pense que Hugo et
     les autres ont fait reculer le roman, le vritable roman, le
     roman de Rtif de la Bretonne, oui! je pense qu'il faut se
     relever les manches et fouiller dans la loge des portiers et
     l'idiotisme des bourgeois: il y a un nouveau monde pour celui qui
     sera assez fort pour mettre la main dessus; je pense que le gnie
     est une mmoire stnographique... Je pense... je pense..., voil
     ce que je pense! Et ceux  qui a donne des engelures..., j'en
     suis fch[4].

         [Note 4: _Charles Demailly_, p. 162.]

Amoureux de mots, aligneurs d'pithtes, MM. de Goncourt le sont au
plus haut point et souvent avec une grande puissance; et c'est
peut-tre parce qu'ils taient amoureux de mots qu'ils ont t
amoureux de choses concrtes. Car le meilleur support d'une forme
plastique, c'est encore l'observation passionne du monde rel. Mais
naturalistes selon l'esprit de M. Zola, ils ne le sont pas plus que
Gustave Flaubert dans _Madame Bovary_. Il est certain qu'en crivant
son chef-d'oeuvre, ce candide Flaubert n'a point su tout ce qu'il
faisait; il ne s'est pas dit: crivons un roman exprimental et
documentaire qui commencera une srie. Si ce pote et ce polisseur
de syllabes a pu composer un livre qui fait date dans l'histoire du
roman par plus de vrit qu'on n'en trouvait chez Balzac, surtout par
une vrit plus constante, ce n'tait srement pas en vertu d'une
thorie expresse (pessimisme foncier et religion du style, voil
Flaubert; en critique, il avait fort peu d'ides claires)--mais
c'tait un peu pour brider sa fantaisie[5] aprs la dbauche de la
_Tentation de saint Antoine_; c'tait aussi parce qu'il voyait dans la
description exacte et cisele des platitudes une manire d'ironie
froce o se dlectait cet ennemi des philistins; c'est enfin
qu'amoureux avant tout d'une langue prcise et concrte, il sentait
que les dtails de la vie extrieure appelaient d'eux-mmes et lui
suggraient la forme arrte et tout en relief o triomphait sa
virtuosit laborieuse. L'observation de la ralit fut toujours pour
lui un moyen, non un but.

         [Note 5: _Ibid._, p. 66.]

On entrevoit ici comment, quoi qu'en puisse dire M. Zola, il n'y a
peut-tre pas un abme entre le romantisme et ce qu'il a appel le
naturalisme. Si l'on peut dire que le romantisme a consist, pour une
bonne part, dans le got du pittoresque  outrance et des effets
violents, on conoit qu'il ait tourn assez rapidement au ralisme;
car, ds qu'il s'agit de forcer l'attention et d'branler les nerfs
des dgots, l'art qui peint la ralit contemporaine et qui en
respecte ou en exagre les brutalits y russira mieux que celui qui
s'attarde aux ges passs ou qui donne aux choses d'aujourd'hui un air
de fiction, l'air de n'tre pas arrives.--Notez que, d'un autre
ct, par son dveloppement naturel, parallle, semble-t-il, aux
progrs du sens critique et  l'accroissement de ses exigences, le
roman tendait au ralisme. Le primitif roman d'aventures est devenu
roman de sentiment, puis roman de caractres, enfin roman de moeurs et
de _milieux_. C'est--dire qu'il est all serrant toujours de plus
prs la ralit et le _dtail_ de la ralit. Et comme cette marche
parat tre dans la nature des choses, il serait bien inutile de s'en
fcher. Un retour en arrire, que quelques-uns esprent et annoncent
dj, ne serait, je pense, qu'un caprice et une coquetterie de blass.
Et croit-on qu' part d'honorables exceptions, les romans idalistes
qu'on fait encore soient beaucoup plus sains, plus _simples_ et plus
consolants que les autres? Quel singulier mlange de vitriol et
d'opopanax nous offrent les derniers romans de M. Octave Feuillet!
Toute la littrature contemporaine est inquite et malade.

C'est partout, sous des formes diverses, une recherche du rare, du
raffin, du brutal ou du poignant. Nulle joie, nulle srnit. Ceux
qui cultivent encore la fiction l'aiment perverse et troublante et ne
sont peut-tre pas les mieux portants. Les autres ont donn dans le
ralisme, soit en haine du bourgeois et par amour du style plastique
(comme Flaubert), soit par une morosit naturelle qui se complat dans
les laideurs et dans les brutalits (comme M. Zola), soit par la
passion du moderne (comme MM. de Goncourt).--On dit que ces crivains
se sont tromps, qu'ils ont pli l'art  nous donner une impression
des choses fort diffrente de celle qu'on avait coutume de lui
demander, qu'ils ont ainsi dpens un art infini  aller contre le but
mme de l'art. Je n'en sais rien. S'ils sont malades, c'est avec une
bonne partie de leur gnration. Malgr tout, nous ne hassons point
ces livres qui nous offrent tant de sensations emmagasines et tant
d'humanit toute vive et toute proche de nous.


II

Ce qui distingue MM. de Goncourt des autres romanciers de la mme
famille, c'est qu'ils sont les plus impressionnables et les plus
tourments. Ils n'ont jamais cette impassibilit qu'avait Flaubert et
qu'affecte M. Zola. Cette vie contemporaine qu'ils racontent, on sent
qu'ils y tiennent par les entrailles; ils frissonnent eux-mmes de
cette fivre qu'ils dcrivent. On voit qu'ils aiment leur temps pour
ce qu'il a d'intelligent, de charmant, de brillant, de fou, de malade.
Ils l'aiment en psychologues et en peintres. coutez Giroust dans
_Charles Demailly_:

     Est-ce beau! est-ce beau! Mais rendre a!... et penser  tant de
     belles choses modernes qui mourront, mon cher, sans un homme,
     sans une main qui les sauve!... Ah! que de crnes dcors et que
     de crnes bonhommes, les boulevards, les Champs-lyses, les
     Halles, la Bourse, est-ce que je sais[6]?...

         [Note 6: _Charles Demailly_, p. 66.]

Et Chassagnol dans _Manette Salomon_:

     Bravo! Le moderne..., vois-tu, le moderne, il n'y a que cela...
     Une bonne ide que tu as l... Je me disais: Coriolis qui a a,
     un temprament, qui est dou, lui qui est quelqu'un, un nerveux,
     un sensitif..., une machine  sensations, lui qui a des yeux...
     Comment! il a son temps devant lui, et il ne le voit pas!... Le
     moderne, tout est l. La sensation, l'intuition du contemporain,
     du spectacle qui vous coudoie, du prsent dans lequel vous sentez
     frmir vos passions et quelque chose de vous..., tout est l pour
     l'artiste... Un sicle qui a tant souffert, le grand sicle de
     l'inquitude des sciences et de l'anxit du vrai..., un sicle
     comme cela, ardent, tourment, saignant, avec sa beaut de
     malade, ses visages de fivre, comment veux-tu qu'il ne trouve
     pas une forme pour s'exprimer?... Que de choses dans ce sacr
     XIXe sicle! etc., etc.[7]

         [Note 7: _Manette Salomon_, p. 324.]

Voil ce qu'ont merveilleusement vu MM. de Goncourt. Et ils aiment et
comprennent d'autant mieux la vie moderne qu'ils n'en sont pas
distraits par d'autres prdilections plus solennelles. En fait
d'antiquit, ils ne connaissent que la plus proche, une antiquit de
cent cinquante ans; et encore de cette antiquit ils ne connaissent
bien que les moeurs et la vie mondaine. Ils semblent aussi peu
emptrs que possible d'ducation classique. Il leur est arriv, dans
_Madame Gervaisais_, de parler de l'histoire de la philosophie de
manire  faire sourire ceux qui la savent, ou simplement ceux qui
sont au courant. Reid et Dugald-Stewart y sont appels les deux
matres de la sagesse moderne[8], et le reste n'est pas moins
tonnant. Leur Grce et leur Rome  eux, c'est la France du XVIIIe
sicle, et c'est surtout le XVIIIe sicle fminin et corrompu. Ils
l'ont tudi  fond dans son esprit, dans son coeur, dans ses modes,
dans son art, dans ses fanfreluches. C'est sans doute dans cette tude
que s'est affine d'abord leur curiosit, dvelopp leur sens
artiste, et que leur got s'est dlicatement perverti. Ils sont
sortis de l tout prpars  sentir et  rendre le pittoresque propre
 notre poque. Mais, mieux encore que leurs tudes historiques, leur
temprament les y prdisposait. Ce temprament est celui de leur
premier hros. Ils ont mis beaucoup d'eux-mmes dans _Charles
Demailly_:

     ... Charles possdait  un degr suprme le tact sensitif de
     l'impressionnabilit...

         [Note 8: _Madame Gervaisais_, p. 45.]

(Le style est bizarre; mais ne parlons pas encore du style de MM. de
Goncourt.)

     Il y avait en lui une perception aigu, presque douloureuse, de
     toutes les choses de la vie... Cela, qui agit si peu sur la
     plupart, les choses, avait une grande action sur Charles. Elles
     taient pour lui parlantes et frappantes comme les personnes...
     Cette me qui se dgage des milieux de l'homme avait un cho au
     fond de Charles... Cette sensitivit nerveuse, cette secousse
     continue des impressions, dsagrables pour la plupart, et
     choquant les dlicatesses intimes de Charles plus souvent
     qu'elles ne le caressaient, avaient fait de Charles un
     mlancolique... Charles n'avait qu'un amour, qu'un dvouement,
     qu'une foi: les lettres. Les lettres taient sa vie; elles
     taient son coeur[9].

         [Note 9: _Charles Demailly_, pp. 72-73.]

Tout cela peut se dire exactement des deux frres, et le dernier trait
n'est pas moins vrai que le reste. Ils ont aim passionnment les
lettres, avec une sincrit entire et un dsintressement rare;
poussant bravement leur manire jusqu' l'extrme, sans consentir
jamais  des attnuations qui eussent peut-tre suffi  leur amener le
grand public; poussant dans les derniers temps le courage de leur
opinion jusqu'au baragouin le plus distingu.

Et leur talent est bien aussi celui de Charles Demailly:

     ... Talent _nerveux_, rare et exquis dans l'observation, toujours
     _artistique_, mais ingal, plein de soubresauts, et _incapable
     d'atteindre au repos_,  la tranquillit des lignes,  la sant
     courante des oeuvres vritablement grandes et vritablement
     belles[10].

         [Note 10: _Ibid._, p. 74.]

On ne saurait dire plus juste: nous n'avons pas affaire  des
inconscients,  des ignorants d'eux-mmes. Encore une fois, ce qu'il y
a d'minent en eux, c'est la nervosit--et le sentiment de la vie
moderne. On voit bien ce que cela signifie. Tchons pourtant d'tre un
peu plus explicites que l'apocalyptique Chassagnol.

Je veux dire d'abord que MM. de Goncourt sentent avec une extrme
vivacit et peroivent dans un extrme dtail les objets, les
spectacles qui les entourent; et que, tout secous et presque
souffrants de ces impressions multiples, dlicates et quasi
lancinantes (soit qu'ils les prouvent pour la premire fois ou qu'ils
les retrouvent), il les traduisent sans les laisser s'amortir, dans
une langue inquite, impatiente et comme irrite d'tre ingale  ce
qu'elle veut rendre, et avec une fivre o s'exagre encore l'acuit
de l'impression primitive: si bien qu'on sent maintes fois dans leur
style la vibration mme de leurs nerfs trop tendus.

Un tel genre de talent ne peut s'appliquer tout entier, on le
comprend, qu' la peinture des choses _vues_, de la vie moderne,
surtout parisienne. Cinq des romans de MM. de Goncourt, sur six, sont
des romans parisiens. Leur objet, c'est la modernit, laquelle est
visible surtout  Paris. Ce nologisme s'entend aisment; mais ce
qu'il reprsente n'est pas trs facile  dterminer, car le moderne
change insensiblement, et puis ce qui est moderne est toujours
superpos ou ml  ce qui ne l'est point ou  ce qui ne l'est dj
plus. La modernit, c'est d'abord, si l'on veut, dans l'ensemble et
dans le dtail de la vie extrieure, le genre de pittoresque qui est
particulier  notre temps. C'est ce qui porte la date d'aujourd'hui
dans nos maisons, dans nos rues, dans nos lieux de runion. L'habit
noir ou la jaquette des hommes, les chiffons des femmes, l'asphalte du
boulevard, le petit journalisme, le bec de gaz et demain la lumire
lectrique, et une infinit d'autres choses en font partie. C'est ce
qui fait qu'une rue, un caf, un salon, une femme d' prsent ne
ressemblent pas, extrieurement,  une femme,  un salon,  un caf, 
une rue du XVIIIe, ou mme du temps de Louis-Philippe. La modernit,
c'est encore ce qui, dans les cervelles, a l'empreinte du moment o
nous sommes; c'est une certaine fleur de culture extrme ou de
perversion intellectuelle; un tour d'esprit et de langage fait
surtout d'outrance, de recherche et d'irrvrence, o dominent le
paradoxe, l'ironie et la blague, o se trahit le fivreux de
l'existence, une exprience amre, une prtention  tre revenu de
tout, en mme temps qu'une sensibilit excessive; et c'est aussi, chez
quelques personnes privilgies, une bont, une tendresse de coeur que
les dsillusions du blas font plus dsintresse, et que
l'intelligence du critique et de l'artiste fait plus indulgente et
plus dlicate... La modernit, c'est une chose  la fois trs vague et
trs simple; et l'on dira peut-tre que la dcouverte de MM. de
Goncourt n'est point si extraordinaire, qu'on avait invent le
moderne bien avant eux, qu'il n'y faut que des yeux. Mais leur
marque, c'est de l'aimer par-dessus tout et d'en chercher la suprme
fleur. Cette prdilection paratra mme une originalit suffisante, si
l'on considre que l'Art vit plus volontiers de choses ternelles ou
de choses dj passes, qu'il a souvent ignor ce qui,  travers les
ges, a successivement t le moderne, ou que, s'il l'a connu
quelquefois, il ne l'a jamais aim avec cette passion jalouse.

MM. de Goncourt sont donc des modernistes, sans plus, qui adorent la
vie d'aujourd'hui et qui l'expriment sans nulle simplicit.

Je recueille dans _Charles Demailly_ un bout de conversation o l'on
dirait qu'il s'agit d'un de leurs romans:

     --Pas d'intrigue!

     --Des pithtes peintes en bleu, en rouge, en vert, comme les
     chiens de chasse de la Nouvelle-Caldonie!

     --Je vous dis qu'il y a un parti du haut embtement...

     --a ne m'a pas paru si mal.

     --Et moi je trouve le bouquin trs fort, dit une voix nette comme
     un tranchant[11].

         [Note 11: _Charles Demailly_, p. 120.]

Je le dis franchement, moi aussi, je trouve leurs bouquins trs
forts.


III

Non par la composition pourtant. Comme leur talent naturel allait
plutt  la peinture curieuse et trpidante des milieux qu'
l'invention et  la narration continue d'histoires intressantes,
ils en ont, ds le premier jour, pris hautement leur parti, mme avec
affectation. Par l comme par le style, bien ou mal, ils ont innov.
_Charles Demailly_ est, je crois, parmi les romans qui comptent, le
premier qui ne soit pas compos. _Madame Bovary_ offrait dj quelques
tableaux qui semblaient peints un peu pour eux-mmes et qui pouvaient
presque passer pour des digressions; mais leur lien avec l'action
restait toujours visible. MM. de Goncourt rompent dcidment ce lien.
Sans doute leurs chapitres ne se suivent pas tout  fait au hasard:
outre qu'ils se tiennent par l'unit du but, qui est la description de
tel ou tel monde, on devine le plus souvent dans quelle intention
dlicate, pour quel effet de symtrie, de redoublement ou d'opposition
ils ont t disposs comme on les voit: leur dsordre, est lui aussi,
un beau dsordre. Mais enfin la moiti de ces tableaux n'ont aucun
rapport avec la fable et pourraient en tre dtachs sans qu'elle en
ret le moindre prjudice et sans mme qu'on s'en apert. Dans
_Charles Demailly_ et dans _Manette Salomon_ l'histoire commence juste
au milieu du livre: Manette parat pour la premire fois  la page
179; Marthe  la page 204. Ces deux romans, qui ont chacun 400 pages,
pourraient, si l'on gardait seulement le rcit, n'en avoir qu'une
cinquantaine. _Soeur Philomne_, _Germinie Lacerteux_, _Rene
Mauperin_ et mme _Madame Gervaisais_ ressemblent davantage  ce qu'on
entend d'ordinaire par un roman; mais l'action est encore morcele,
dcoupe en tableaux entre lesquels il y a d'assez grands vides.
L'histoire va par bonds, _nerveusement_. Non que MM. de Goncourt
soient incapables de faire un rcit continu: voyez celui de la vie de
Mlle de Varandeuil (_Germinie Lacerteux_) et celui de l'enfance de
soeur Philomne: deux merveilles. Remarquez seulement que, ces deux
rcits tant rtrospectifs et explicatifs, il tait interdit aux
narrateurs de s'garer en chemin. Ils ont d  cette contrainte
d'crire leurs pages les plus sobres et les plus classiques. Mais ce
n'est point leur allure ordinaire et naturelle. Au fond, ils
n'aiment pas raconter; ils ne peuvent souffrir le labeur d'un rcit
suivi, avec des passages ncessairement plus teints, des transitions
d'un pisode  l'autre. Leur sensibilit de nvropathes n'admet que ce
qui l'meut; il ne faut  leur besoin d'impressions fines ou violentes
que des tableaux de plus en plus brillants et vibrants.

Quelques critiques leur ont vivement reproch ce ddain de la
composition et d'avoir l'air (surtout dans _Charles_ et dans
_Manette_) de vider leur portefeuille au hasard, de secouer leurs
notes ple-mle autour d'une maigre histoire. Il nous suffit que ce ne
soient pas les notes de tout le monde. Je me fais fort, en retranchant
beaucoup, en ajoutant trs peu, de transformer _Charles Demailly_,
sans beaucoup de peine, en un roman suivi et correctement compos;
mais je suis tent d'estimer peu ce qui est si facile  faire. Et
puis, ce ne serait plus _Charles Demailly_. L'harmonie d'une
composition quilibre est un charme; le ple-mle des tableaux en est
un autre. Leur dsordre rpond  celui de la ralit. Leur succession
capricieuse semble reproduire celle des impressions de l'artiste. Un
tel livre a la vie et la varit d'un album d'tudes.

Le Jardin des plantes; un atelier de trente lves; une ville d'Asie
Mineure raconte par un coloriste; une partie de canotage la nuit;
quelques aperus sur la cuisine russe; une vente aprs dcs d'artiste
pauvre et malchanceux; un atelier au crpuscule; l'ouverture du Salon;
ce qu'on voit en omnibus le soir; le corps d'un modle; une pluie de
printemps au Palais-Royal; une synagogue; un bal masqu chez un
peintre; les amours d'un bohme et d'un singe; un petit cochon dans un
atelier; l'auberge de Barbizon; la fort de Fontainebleau; la Bivre
et ses paysages; la plage de Trouville; je ne sais quelle rue derrire
Saint-Gervais; une pleine eau, la nuit, dans la Seine, sous les
ponts...--le tout ml de tirades amusantes et truculentes sur l'cole
de Rome, sur Ingres et Delacroix, sur les primitifs, sur le
bourgeoisisme des artistes...--voil ce que je trouve (et j'en passe),
rien que dans la premire moiti de _Manette Salomon_. Il y a un grand
attrait dans ce bariolage et dans cet imprvu. Et n'est-ce pas l (si
singulier que le rapprochement puisse paratre) le procd de La
Bruyre? Style et nervosit  part, l'auteur des _Caractres_ s'y
prend-il autrement pour nous faire connatre la _cour_ ou la _ville_,
que MM. de Goncourt pour nous mettre sous les yeux le monde des
artistes et celui des hommes de lettres?

Je sais bien qu'il y a dans presque toutes leurs oeuvres, des carts,
des fantaisies qui s'loignent de l'objet du livre; que, par exemple,
le canotage nocturne de _Manette_ pouvait se placer dans n'importe
quel autre roman, et que l'aventure d'un goret taquin par un singe
dans un atelier n'tait pas absolument indispensable  la peinture du
monde des artistes. Mais, encore une fois, si ces fantaisies sont
charmantes, qu'importe qu'elles soient inutiles? Le roman d'ailleurs,
est le plus libre des genres et souffre toutes les formes. Il y a les
beaux romans et les mchants: il n'y a pas les romans bien composs et
les romans mal composs. Une composition serre peut contribuer  la
beaut d'une oeuvre; il s'en faut qu'elle la constitue toute seule. On
pourrait citer dans l'histoire des littratures des chefs-d'oeuvre 
peu prs aussi mal composs que _Manette_. N'oublions pas enfin que
deux ou trois seulement des romans de MM. de Goncourt ont besoin
d'tre ainsi dfendus. _Germinie_, _Rene_ et _Soeur Philomne_, sans
nous offrir un rcit aussi li, aussi gradu que _Madame Bovary_,
n'ont point de digressions trop insolentes.


IV

Peu d'oeuvres, dans leur ensemble, sont aussi harmonieuses que celle
que nous tudions. Il y a une relation entre l'allure irrgulire et
coupe du rcit et le caractre d'un grand nombre de personnages. MM.
de Goncourt, ces nerveux, sont, dans leurs romans inquiets, les grands
peintres des maladies nerveuses.--Charles Demailly, Coriolis,
Germinie, Mme Gervaisais, mme la soeur Philomne et Rene la
mlancolique tintamarresque sont  des degrs divers des nvropathes,
des personnes d'une sensibilit excessive et douloureuse et qui
dgnre aisment en maladie, et par l aussi sont excellemment
modernes.

Charles Demailly, homme de lettres, pouse par amour une jolie
actrice, Marthe, petite personne jolie, sotte et sche, qui le prend
en haine, le calomnie, le torture dans son coeur et dans son honneur
et le prcipite enfin dans la folie incurable.

Coriolis de Naz, peintre et crole, prend pour matresse Manette
Salomon, un modle d'atelier, se trouve enlac et opprim par la
juive, qui peu  peu s'est rvle en elle, la subit lchement,
renonce  ses amis, renonce au grand art, pouse tout en la dtestant
l'horrible matresse... C'est un homme avili, abruti, fini.

Une remarque en courant. Les deux sujets se ressemblent passablement.
MM. de Goncourt ont prouv par deux fois le besoin d'exprimer leur
peur de la femme, leur prjug contre le mariage, et de montrer que
l'artiste doit vivre seul pour tre tout entier  son dmon intime. La
thse est contestable, j'y trouve mme quelque chose de lgrement
arrir. Plus d'un crivain d'aujourd'hui est, en outre, un poux
rgulier et un pre de famille prvoyant, et crit quotidiennement le
mme nombre de pages entre sa femme lgitime et son pot-au-feu. Et
nous n'y voyons rien  reprendre. Mais il ne nous dplat point que
MM. de Goncourt soient artistes avec jalousie, prvention et
intolrance. Cela cadre bien avec ce que nous savons dj d'eux.

Continuons cette revue et suivons le roman de la tendresse et des
nerfs, du monde des artistes dans le monde des bourgeois.

Mme Gervaisais, jeune veuve riche, intelligente et d'esprit
indpendant, vient  Rome avec son petit enfant, s'prend de la Rome
paenne, puis s'en dtache, subit ensuite dans son imagination et dans
son coeur la Rome chrtienne, est dcidment convertie par une maladie
de son petit garon et sa gurison miraculeuse, est prise d'une
dvotion exigeante et insatiable, se livre  un directeur froce,
s'enfonce dans un asctisme sombre, renonce  tout, mme  l'amour
maternel, s'veille pourtant de cette folie  la voix de son frre, un
soldat, qui l'claire brusquement sur son mal et qui veut la sauver;
mais elle tombe morte avant de quitter Rome, sous la bndiction du
pape.--Prs d'elle, un autre malade, le petit Pierre-Charles, un bel
enfant idiot, d'une sensibilit violente et qui aime furieusement sa
mre. La musique et son coeur, c'tait tout cet enfant, un coeur o
semblait avoir reflu, l'largissant, ce qui lui manquait de tous les
autres cts[12].

         [Note 12: _Madame Gervaisais_, p. 53]

Rene Mauperin, la jeune fille moderne, spirituelle, tapageuse,
garonnire, artiste, tendre, fire et charmante, adore son pre,
pleure quand, voulant la marier, il lui dit qu'il ne sera pas toujours
l, ne peut jouer sans pleurer la _Marche funbre_ de Chopin. Rene a
pour frre un jeune doctrinaire aux ambitions froides avec qui elle
fait un joli contraste. Elle ne peut souffrir que ce jeune homme trs
fort change le nom de son pre contre un titre achet, afin de faire
un riche mariage; elle dcouvre en outre qu'il a eu pour matresse la
mre de la jeune fille qu'il doit pouser. En voulant empcher ce
mariage, elle devient la cause involontaire de la mort de Henri et,
brise par de si fortes motions, meurt lentement d'une maladie de
coeur.

Germinie Lacerteux, une fille de paysans, venue  Paris aprs une
enfance misrable, a t viole  quinze ans par un garon de caf.
Elle est entre comme servante chez une vieille demoiselle  qui elle
se dvoue corps et me. Un grand coeur, des sens dtraqus et
exigeants, une tte faible, voil Germinie. Aprs plusieurs annes de
vertu, elle est prise d'une rage d'amour; elle se dpouille et
s'endette pour un jeune polisson du faubourg qui l'exploite et la
maltraite de mille faons et l'abandonne enfin. Puis ce sont de
frntiques amours avec un ouvrier ivrogne et loustic. Puis c'est la
prostitution aveugle et bante, en qute du premier venu, la rage
suprme et toute bestiale de l'hystrie. Et au milieu de tout cela, la
malheureuse garde son coeur d'or, continue de soigner sa vieille
matresse avec idoltrie, parvient  lui tout cacher. Et elle va
ainsi, en proie  son corps, jusqu' ce que la dlivrance lui vienne
dans un lit d'hpital.

S'il est peu de romans plus brutaux que _Germinie_, trs peu sont
aussi dlicats que _Soeur Philomne_. Encore une que son coeur
tourmente, sinon son corps: malade du besoin d'aimer et de se dvouer,
aprs une enfance pieuse, renferme, mlancolique, elle se fait soeur
de charit. Un interne, Barnier, lui inspire peu  peu un sentiment
d'affection tout innocente. Cependant une ancienne matresse de
Barnier, qu'il a beaucoup aime, vient mourir  l'hpital. Encore sous
le coup de son chagrin, Barnier, qui est pourtant un brave et honnte
garon, ayant trop bu d'eau-de-vie ce soir-l et pouss d'ailleurs par
les plaisanteries des camarades, tente d'embrasser la soeur, qui le
frappe au visage. Barnier, peu aprs, se plonge dans l'absinthe,
s'abrutit, finit par se faire exprs une piqre anatomique. La soeur
Philomne, toute change, vient prier, la nuit, auprs du cadavre.

     Le lendemain en se rveillant au bruit creux du cercueil cogn
     dans l'escalier trop troit, Malivoire, se rappelant vaguement
     l'apparition de la nuit, se demanda s'il n'avait pas rv, et,
     allant machinalement  la table de nuit, il chercha sur le marbre
     la mche de cheveux qu'il avait coupe pour la mre de Barnier:
     la mche de cheveux n'y tait plus.

On le voit, les personnages de MM. de Goncourt sont tous plus ou moins
des malades, mens par leur coeur ou par leurs sens. Et c'est pour
cela sans doute que, dans leur dveloppement, dans la srie de leurs
tats moraux, on remarque des lacunes, on surprend des effets qui
paraissent sans causes, tout au moins des choses insuffisamment
prpares et qui tonnent. Nous sommes ici trs loin de la manire de
Gustave Flaubert, trs loin de Mme Bovary, qui est, elle aussi, une
nerveuse, mais dont le dveloppement pervers est si logique, dont les
actes et les sentiments sont constamment dtermins par ce qui les
prcde ou par les circonstances extrieures. MM. de Goncourt ont
laiss chez leurs malades une bien plus grande part d'inconnu et
d'inexpliqu.

Si Charles Demailly tait un pur sensitif et s'il aimait Marthe
jusqu'au bout, sa folie finale n'aurait rien de surprenant. Mais
Charles est en mme temps un analyste trs pntrant, trs lucide,
trs arm de sens critique; de bonne heure il perce Marthe  jour, la
voit telle qu'elle est, et de bonne heure il cesse de l'aimer. Ds
lors sa folie, sans tre inadmissible, n'apparat pas comme un
aboutissement invitable et unique. Et puisque MM. de Goncourt
voulaient nous peindre une folie d'artiste, d'homme de lettres, ils
auraient pu observer que le plus souvent ce qui les conduit 
Charenton, ce n'est pas une aventure de coeur ou quelque trahison,
mme atroce, mais plutt la vanit exaspre, une soif de gloire ou de
jouissances impossibles, et que la folie prend plus volontiers chez
eux (on en a vu des exemples dans ces dernires annes) la forme de la
monomanie des grandeurs. Peut-tre, ce genre d'alination mentale,
s'il leur avait plu de le choisir, et-il t plus caractristique du
monde qu'ils voulaient dcrire; et ainsi l'histoire de Charles
Demailly n'aurait pas l'air de faire double emploi avec celle de
Coriolis.

Coriolis a beau tre crole, sensuel, indolent, avoir besoin de
caresses et tre pris du corps de Manette, quand on connat sa fine
et fire nature et quand on le voit, presque ds le dbut, dmler la
scheresse et la duret foncire de la juive, puis avoir conscience de
la tyrannie que cette femme exerce sur lui, on s'tonne un peu qu'il
descende, sans rsistance et sachant o il va, jusqu' l'avilissement
complet; que ce gentilhomme subisse la ladrerie de sa matresse, que
ce sensuel lui sacrifie ses besoins de luxe dlicat, que cet artiste
passionn lui sacrifie l'art, et que, la hassant depuis longtemps, il
en vienne  l'pouser. Il y a l un mystre, une possession. En tout
cas, la chute est peu gradue. D'un chapitre  l'autre on est surpris
de retrouver Coriolis beaucoup plus bas qu'on ne l'avait laiss.

Mme Gervaisais a t leve par un pre imbu des ides du XVIIIe
sicle; c'est une femme instruite, presque une femme savante, une
philosophe. Elle est, au commencement, fort tranquille et
parfaitement quilibre. Rien vraiment ne peut faire prvoir son
trange mtamorphose. Il semble impossible que la Mme Gervaisais
hystrique et fanatique de la fin du livre soit contenue dans
celle-l, mme en germe. Ajoutez que, dans le progrs de sa
transformation imprvue, on pourrait signaler encore plus d'une tape
brle. Et, ce qui n'est pas moins singulier, cette longue folie se
dissipe d'un coup comme elle tait venue, sous la colre affectueuse
d'un officier retour d'Afrique. Jamais roman n'eut tant de trous.

Lorsque Henri Mauperin achte le nom de Villacourt, croyant la famille
teinte, Rene, cette adorable Rene qui est un si franc et si honnte
garon, ayant appris qu'il reste encore quelque part un Villacourt,
lui envoie sans rien dire un numro du _Moniteur_ pour l'avertir qu'on
lui vole son nom. Elle le fait dans les meilleures intentions du
monde, par religion du nom paternel, surtout pour rendre impossible le
honteux mariage de son frre. Il n'en est pas moins vrai que ce coup
de tte est fort inattendu, qu'il y a l je ne sais quoi qui ressemble
 une lchet et qui s'accorde mal avec le caractre de Rene tel que
nous l'avions cru saisir.

L'histoire de Germinie Lacerteux, une des plus lies, a pourtant ses
sursauts, il y a trop de caprice dans le dveloppement de sa maladie;
il ne semble pas qu'elle se rvle assez tt; elle sommeille quinze
ans entre la premire souillure involontaire et le premier amour:
c'est beaucoup. N'y a-t-il pas encore une solution de continuit entre
son premier amour et son premier caprice de dbauche, entre Jupillon
et Gautruche? Enfin n'y a-t-il pas dans la nature de Germinie
certaines parties dlicates qui semblaient devoir la prserver quand
mme de l'ignominie complte?

La psychologie de soeur Philomne est plus simple et plus claire, et
son dveloppement suivi et logique. Soeur Philomne est une des plus
charmantes figures que MM. de Goncourt aient cres, et la plus douce,
la plus discrte, la plus voile de pudeur. Je n'ai pas besoin de dire
qu'ils n'ont mis dans cette histoire d'une religieuse d'hpital
amoureuse d'un interne, amoureuse sans le savoir, aucune intention
grossire, aucun esprit de banale irrligion. La peinture est
dlicieuse et d'une justesse exquise. Et pourtant, tout  la fin,
quand Barnier est mourant, n'y a-t-il pas, dans la dmarche dsespre
et violente de la soeur auprs du cur de Notre-Dame des Victoires,
quelque chose qui dtonne avec tout le reste de son attitude, qui
rompt brusquement la dlicatesse de la peinture? J'aimerais qu'elle
continut de souffrir silencieusement et de prier toute seule. Le
dirai-je? La mche de cheveux drobe me semble de trop et ne me plat
pas.

Et Barnier, ce garon si bon et si tranquille, quelle folie lui
traverse le cerveau? Une fois la sottise faite, la forme que prend son
repentir, son volontaire abrutissement par l'absinthe, son suicide,
tout cela est-il d'accord avec l'ide qu'on nous a donne de son
caractre?--Dans Marthe et dans Manette, telles qu'elles nous sont
d'abord prsentes et telles qu'elles se montrent un assez long temps,
qui pourrait souponner la petite crature haineuse et froce et
l'pouvantable juive sous qui succombent la raison de Charles et la
dignit et le talent de Coriolis? Un monstre surgit en elles 
l'improviste; et la premire moiti des deux histoires ne se
droulerait gure autrement si Manette devait tre l'ange gardien de
Coriolis et Marthe la muse de Demailly.

Ainsi presque tous les principaux personnages de MM. de Goncourt ne se
dveloppent point dans des phases qui se lient et s'engendrent: ils se
rvlent, de loin en loin, par des accs. Cette impression tient
peut-tre, en partie,  ce caprice de composition qui, comme nous
l'avons vu, dcoupe un livre en tableaux presque toujours indpendants
les uns des autres: les vides qui sparent les tableaux se rptent
dans le _processus_ des caractres. Ainsi un homme qui marche 
l'intrieur d'une maison, si nous regardons du dehors, apparat
successivement  chaque fentre, et dans les intervalles nous chappe.
Ces fentres, ce sont les chapitres de MM. de Goncourt. Encore y
a-t-il plusieurs de ces fentres o l'homme que nous attendions ne
passe point.

J'exagre un peu l'impression, mais elle est relle. Il y a du hasard
dans ce que font et dans ce que deviennent les personnages que j'ai
cits. Leur caractre tant donn, ce qui en sort n'en parat pas
sortir ncessairement.--Mais quelques-uns sont des malades, et, en
signalant ce qu'ils ont d'inexpliqu, c'est peut-tre leur maladie
mme que nous leur reprochons. Pour les autres, si leur conduite a
quelque chose d'inattendu, elle n'a rien, aprs tout, d'impossible.
Ainsi,  peine ai-je formul mes critiques que je ne suis plus si sr
de leur justesse. Il ne faut pas, quand on juge un roman, mme de
ceux qui reposent sur l'observation du monde rel, pousser trop loin
la superstition de la vraisemblance psychologique. Le vraisemblable en
ces matires est peut-tre plus large qu'on ne se le figure
d'ordinaire. Qui de nous, en y regardant d'un peu prs, n'a surpris en
soi, ou autour de soi, mme chez les personnes qu'il pensait connatre
le mieux, des phnomnes qui droutent, des volonts ou des faiblesses
qu'on ne s'explique pas entirement, des effets dont les causes en
partie se drobent et qui font parler de la fatalit ou des nerfs,
deux manires de nommer l'inconnu? Mais il est peut-tre vrai aussi
qu'un roman doit tre plus logique, plus li, plus clair que la
ralit, et que MM. de Goncourt se sont dispenss plus qu'il n'aurait
fallu des rgles les mieux fondes de la composition, de tout ce qui,
dans une oeuvre d'art, produit, pour employer leurs expressions la
tranquillit des lignes et l'air de sant courante, donne une
impression de grandeur et de beaut, dlivre de toute inquitude
l'motion esthtique et mle  l'admiration un sentiment de scurit.
On a parfois peur de se tromper en se laissant prendre  leurs
chefs-d'oeuvre dcousus, et le plaisir qu'ils font manque de srnit.

Non qu'ils ne soient en bien des passages de rares psychologues.
Lorsque Romaine, amene  l'hpital, reconnat dans Barnier son ancien
amant, est opre par lui d'un cancer au sein et meurt dsespre et
blasphmante, ce qui se passe chez la soeur Philomne, ce qui
s'veille et se glisse d'inconsciente jalousie de femme sous ses
scrupules et ses effrois de sainte, tout cela est profondment observ
et nuanc  ravir.--Anatole (dans _Manette Salomon_) n'est pas
seulement suprieur aux bohmes de Mrger par la varit et la vrit
souvent douloureuse de ses aventures: la nature complexe de cet
tourdissant et trs sympathique _rat_ est merveilleusement dmle.
Rappelons quelques passages caractristiques:

     Anatole tait le vivant exemple du singulier contraste qu'il
     n'est pas rare de rencontrer dans le monde des artistes. Il se
     trouvait que ce farceur, ce paradoxeur, ce moqueur enrag des
     bourgeois avait, pour les choses de l'art, les ides les plus
     bourgeoises, les religions d'un fils de Prudhomme... Il avait le
     temprament non point classique, mais acadmique comme la
     France[13]...

         [Note 13: _Manette Salomon_, p. 55.]

     ... Ce tableau tait, en un mot, la lanterne magique des opinions
     d'Anatole, la traduction figurative et colore de ses tendances,
     de ses aspirations, de ses illusions... Cette sorte de veulerie
     tendre qui faisait sa bienveillance universelle, le vague
     embrassement dont il serrait toute l'humanit dans ses bras, sa
     mollesse de cervelle  ce qu'il lisait, le socialisme brouill
     qu'il avait puis  et l dans un Fourier dcomplt et dans des
     lambeaux de papiers dclamatoires, de confuses ides de
     fraternit mles  des effusions d'aprs boire, des apitoiements
     de seconde main sur les peuples, les opprims, les dshrits, un
     certain catholicisme libral et rvolutionnaire, le _Rve de
     bonheur_ de Papety entrevu  travers le phalanstre, voil ce qui
     avait fait le tableau d'Anatole[14]...

         [Note 14: _Ibid._, p. 93.]

     Anatole prsentait le curieux phnomne psychologique d'un homme
     qui n'a pas la possession de son individualit, d'un homme qui
     n'prouve pas le besoin d'une vie  part, d'une vie  lui, d'un
     homme qui a pour got et pour instinct d'attacher son existence 
     l'existence des autres par une sorte de parasitisme naturel, etc.

     Il avait au suprme point le sens de l'_invrai_. Une prodigieuse
     imagination du faux le sauvait de l'exprience, lui gardait
     l'aveuglement et l'enfance de l'esprance... et ne faisait tomber
     sur lui que le coup inattendu des malheurs, etc.

     Anatole trouvait dans la misre les coudes franches de sa
     nature, la libre expansion, l'occasion de dveloppement de gots
     inavous qui portaient ses familiarits vers les
     infrieurs[15]..., etc.

         [Note 15: _Manette Salomon_, p. 368 et suiv.]

Anatole est une des plus divertissantes figures de MM. de Goncourt, et
des plus vraies. Mais combien d'autres, originales aussi et vivantes!
Dans _Charles Demailly_, la rdaction du _Scandale_, surtout le forban
de lettres Nachette; Giroust le dessinateur, toujours plein de bire
et obsd par le _moderne_; et la table du _Moulin rouge_: Masson, qui
est sans doute Thophile Gautier; Boisroger, qui ressemble  Banville;
Franchemont, qui rappelle Barbey d'Aurevilly.--Dans _Manette Salomon_,
Chassagnol le noctambule, le toqu d'art, avec ses monologues
ahurissants; Garnotelle, le type inoubliable du peintre acadmicien,
de la mdiocrit correcte arme de savoir-faire; la kyrielle varie
des amis d'Anatole, depuis M. Alexandre, l'artiste qui joue au Cirque
le malheureux gnral Mlas jusqu'au sergent de ville Champion,
ancien gendarme des colonies; et le paysagiste Crescent, et son
excellente femme la mre aux btes, et tant d'autres!--Dans _Soeur
Philomne_, la petite Cline; dans _Germinie Lacerteux_, la
monstrueuse mre Jupillon et son digne fils; dans _Madame Gervaisais_,
la mystique comtesse Lomanossow et le terrible pre Sibilla; dans
_Rene Mauperin_, l'abb Blampoix, confesseur des salons et directeur
des consciences bien nes; Henri Mauperin, le jeune homme _srieux_ et
pratique, conomiste et doctrinaire  vingt ans, mdiocre avec clat
et tnacit (une des plus remarquables tudes de MM. de Goncourt, et
de celles qui ont le plus de porte); et ce charmant Denoisel,  qui
MM. de Goncourt ont videmment prt beaucoup d'eux-mmes, comme 
Charles et  Coriolis; et M. et Mme Mauperin, et les Bourjot, et tout
le monde enfin!...

Car si MM. de Goncourt ont la plume trop inquite, trop prompte aux
soubresauts, trop ddaigneuse des transitions pour nous prsenter avec
suite l'volution d'un caractre, du moins ils excellent dans les
portraits. Ils y mettent non seulement toute l'acuit de leur
observation et tout le relief de leur style, mais encore (tant  cent
lieues de l'impassibilit de Flaubert) une rage de verve, beaucoup
d'esprit, et un esprit agit qui insiste, qui redouble, qui s'amuse,
qui jouit de lui-mme. _Rene Mauperin_ est un livre ravissant, un
des plus spirituels qui soient. Sur Garnotelle, dans _Manette
Salomon_, ils sont inpuisables:

     ... Presque toute la critique, avec un ensemble qui tonnerait
     Coriolis, clbrait ce talent honnte de Garnotelle. On le louait
     avec des mots qui rendent justice  un caractre. On semblait
     vouloir reconnatre dans sa faon de peindre la beaut de son
     me. Le blanc d'argent et le bitume dont il se servait taient le
     blanc d'argent et le bitume d'un noble coeur. On inventait la
     flatterie des pithtes morales pour sa peinture; on disait
     qu'elle tait loyale et vridique, qu'elle avait la srnit
     des intentions et du faire. Son gris devenait de la sobrit. La
     misre de coloris du pnible peintre, du pauvre prix de Rome,
     faisait trouver et imprimer qu'il avait des couleurs gravement
     chastes[16], etc.

         [Note 16: _Manette Salomon_, p. 161.]

Tout le portrait de ce pauvre Garnotelle, vingt fois repris et
complt, est une merveille de finesse, d'ironie, de frocit. On y
sent l'entrain d'une vengeance personnelle contre l'artiste philistin.

De l'esprit, MM. de Concourt en ont tant qu'ils veulent, et parfois
aussi tant qu'ils peuvent, du plus subtil, du plus tourment; un
esprit qui est souvent,  l'origine, un esprit de pntration aigu et
rapide, un esprit d'analystes, mais qui est plus souvent encore un
esprit de stylistes, une coquetterie de l'imagination en qute
d'expressions rares, d'alliances de mots imprvues, d'enfilades de
synonymes d'un relief croissant; une coquetterie  qui la justesse ne
suffit point, qui ne s'en tient pas au brillant, qui va d'elle-mme
au raffin, au singulier,  l'extravagant, qui renchrit sans cesse
sur ses trouvailles et qui s'excite  ce jeu. Les exemples seraient
innombrables: voyez seulement dans _Manette Salomon_ la dfinition de
la _blague_[17] et la description de la danse d'Anatole[18]. Il y a l
(et ces dbauches sont frquentes chez MM. de Goncourt et constituent
presque leur ordinaire) l'ivresse d'une rhtorique particulire, un
solerie de mots, une orgie de virtuosit. Ils sont intemprants et
agits entre tous les stylistes.

         [Note 17: _Manette Salomon_, page 28.]

         [Note 18: _Ibid._, page 230.]

Ils prtent  leurs personnages lettrs, comme il est naturel, ce
style et cet esprit. Je n'ai gure rencontr, pour ma part, des
bohmes et des petits journalistes aussi spirituels que ceux de la
rdaction du _Scandale_. Mais, cet heureux mensonge signal, il faut
reconnatre que les conversations qui abondent dans ces romans ont au
plus haut point l'allure et le ton de la conversation contemporaine,
parisienne, boulevardire, de la conversation de caf ou d'atelier,
avec son laisser-aller, son dbraill, ses faons sans-gne et
touche--tout, ses hardiesses, son hyperbolisme, son tour sceptique et
paradoxal, avec ses prtentions aussi et ses affectations, son ironie
tourne au tic, sa manie de feux d'artifice. _Manette Salomon_,
_Charles Demailly_ et _Rene Mauperin_ (avec Denoisel) sont,  ce
point de vue surtout, trois livres ultra-parisiens, qui pourront, dans
cent ans, donner  nos descendants une ide assez juste de la faon
dont conversaient les plus spirituels et les plus blass de leurs
pres dans la seconde moiti du XIXe sicle. Pour le XVIIIe nous avons
les conversations rapportes par Diderot dans les lettres  Mlle
Volland. Le rapprochement pourrait tre fertile en aperus.

Tout l'esprit de MM. de Goncourt, tant moins une fleur de bon sens
qu'une fleur d'imagination, et ayant ses origines dans leur extrme
impressionnabilit, ne les empche pas de nous mouvoir, et mme assez
souvent. Leurs fins de livre sont navrantes. Plusieurs de leurs
tableaux sont d'une tristesse qui prend aux nerfs, qui fait mal, et
d'autant plus qu'elle sort des choses et non plus, comme dans l'ancien
roman dit idaliste, d'une situation morale, gnralement d'une lutte
intrieure entre des sentiments contraires, expose sous forme
d'effusion solitaire ou de dialogues. Dans la nouvelle cole, le
pathtique se dgage plutt de descriptions en grande partie
matrielles. Ce n'est plus la douce terreur et la piti charmante
dont parlait Boileau: c'est quelque chose de plus dsol et de plus
poignant; c'est ce que je voudrais appeler une motion pessimiste, une
compassion qui, par del les souffrances particulires, va  la grande
misre humaine, une sensation des fatalits cruelles. Voyez dans
_Soeur Philomne_, l'agonie de Romaine,  qui l'on vient de couper le
sein, le dlire impie de la mourante, entrecoup, dans la grande salle
d'hpital o souffrent tant de malheureuses, par la voix de la soeur
rcitant la prire du soir: Hlas! Seigneur, que puis-je faire en
reconnaissance de tant de bont?...--Voyez encore la dernire moiti
de _Germinie Lacerteux_, la maladie jour par jour et la mort de Rene,
quelques-unes des dernires pages de _Manette Salomon_, la lutte
tragique de Charles contre la folie envahissante. Et j'ose ajouter:
voyez Anatole allant enterrer Vermillon...--Les romans d' prsent (je
parle toujours des romans littraires) n'ont rien de bien consolant.
On en est venu  regarder l'optimisme, dans les oeuvres d'imagination,
comme tout proche de la banalit. On aime que l'art soit pessimiste;
le sentiment qui conduit le romancier  voir et  peindre de
prfrence, dans la ralit, ce qu'elle a de tristesses et de cruauts
absurdes, parat un sentiment distingu; on prouve  le partager une
sorte d'orgueil intellectuel, on y voit une protestation bien humaine
contre le mal inexplicable. Ajoutez qu'il ne reste peut-tre plus que
cet art violent pour nous donner les motions dont nous avons besoin.
 plus forte raison peut-il seul contenter les crivains qui le
pratiquent, et qui,  supposer que nous soyons malades, doivent l'tre
encore plus que nous, tant parmi nous les premiers. On conoit de
reste que le temprament de MM. de Goncourt et leur ddain des
apparences mmes de la banalit les ait dtourns des romans qui
finissent bien.


V

Le plus souvent, c'est encore sur une description, sur un tableau que
s'achvent leurs petits drames lamentables: tant ils sont, avant tout,
peintres et descripteurs! Ils le sont avec passion, avec subtilit et
 la fois avec exubrance. Ils ont le dtail aussi menu et aussi
abondant que Thophile Gautier, mais nullement sa srnit, et, comme
s'ils recevaient des objets une sensation trop forte, ils ont presque
toujours, dans l'expression, une fivre, une inquitude. De leur
regard attentif, aigu, ils voient les plus petites choses, ils en
voient trop; mais il faut tout de suite ajouter qu'ils les voient en
artistes, non en commissaires-priseurs; qu'ils ne notent, en somme,
que celles qui ont une valeur picturale, qui sont susceptibles d'une
traduction pittoresque. Et parmi celles-l ils accentuent celles qui
se rapportent le mieux  l'impression gnrale qu'ils veulent
produire. En un mot, leurs descriptions, comme celles de tous les
grands peintres, rendent en mme temps la figure exacte et l'me des
choses  un moment donn. Ce qui leur est propre (et je songe surtout
aux descriptions de _Manette_ et de _Madame Gervaisais_), c'est le
tourment de tout sentir et de tout rendre sensible, c'est l'effort un
peu maladif.

Prenons pour exemple la description de l'atelier de Coriolis au
crpuscule. Le dtail est infini, menu, extrmement cherch; mais il
est _un_, j'entends subordonn  un effet d'ensemble. L'observateur
regarde les objets l'un aprs l'autre, y poursuit la fuite lente du
jour, note o en est sur chacun d'eux l'effacement de la lumire au
moment o son regard s'y porte. Qu'on juge de la prcision de cette
chasse par quelques dtails: ... La mlancolique mtamorphose se
faisait, changeant sur les toiles l'azur matinal des paysages en
pleurs meraudes du soir... Au-dessus de la copie de Saint-Marc, du
noir tait entr dans la gueule ouverte du lion... Le parquet perdait
le reflet des chssis de bois blanc qui se miraient dans son
luisant... Et voici le trait final: Une paillette, sur le ct des
cadres, monta, se rapetissa, disparut  l'angle d'en haut; et il ne
resta plus dans l'atelier qu'une lueur d'un blanc vague sur un oeuf
d'autruche pendu au plafond et dont on ne voyait dj plus ni la corde
ni la houppe de soie rouge. Qu'on lise tout le morceau, on y sentira,
parmi l'amusement des dtails, la mlancolie lgre de cette
dcroissance et de cet insensible effacement du jour dans un fouillis
d'objets lgants et brillants qui se noient l'un aprs l'autre,
doucement et silencieusement, dans la nuit.

On dira: Voil un exercice fort inutile! Nous rpondrons simplement:
Ces fantaisies sont curieuses et font plaisir  ceux qui les aiment.
Pour ne parler que de l'atelier de Coriolis, il est certain que la
description n'en tait pas absolument ncessaire  l'intelligence de
son histoire; mais, puisqu'il est encore permis de dcrire le
crpuscule  la campagne, il vaut peut-tre la peine, pour changer, de
le dcrire dans un atelier.

On dira encore: Vos descriptions sont des inventaires. Le premier venu
en ferait autant: il n'y a qu' regarder et  prendre des
notes.--Croyez-vous? Essayez un peu pour voir. Nous pouvons fort bien
accorder d'ailleurs que les descriptions sont des inventaires dresss
par des artistes et des potes, comme les inventaires sont des
descriptions composes par des notaires. Les inventaires de MM. de
Goncourt, ai-je dit, ont une me. Ils accumulent les dtails, mais
toujours ils en rsument la couleur gnrale et le sens. De cette
pauvre rivire opprime, disent-ils en parlant de la Bivre, de ce
ruisseau infect, de cette nature maigre et malsaine, Crescent avait su
dgager l'expression, le sentiment, presque la souffrance[19]. Ce que
Crescent fait pour la Bivre, ils le font pour tout ce qu'ils
dcrivent. Conclusion et rsum d'un coin de la banlieue, l't: ...
Paysages sales et rayonnants, misrables et gais, populaires et
vivants, o la nature passe a et l entre la btisse, le travail et
l'industrie, comme un brin d'herbe entre les doigts d'un homme[20].
Conclusion et rsum d'une description du bois de Vincennes: ... Une
promenade banale et viole, un de ces endroits d'ombre avare o le
peuple va se ballader  la porte des capitales, parodies de forts
pleines de bouchons, o l'on trouve dans les taillis des ctes de
melon et des pendus[21]. Dans la fort de Fontainebleau, ils voient
les plus petites choses: ... Son regard s'arrta sur le rocher; il en
tudia les petites mousses vert-de-grises, le tigr noir des gouttes
de pluie, les suintements luisants, les claboussures de blanc, les
petits creux mouills o pourrit le roux tomb des pins. Mais  ct
ils sentent profondment les grands spectacles: la valle de Franchart
les fait rver de cataclysmes prhistoriques, de nature
antdiluvienne[22]. Il serait intressant de comparer leur fort de
Fontainebleau  celle de Flaubert dans l'_ducation sentimentale_, 
celle de Michelet dans l'_Insecte_,  celle de M. Taine dans _Thomas
Graindorge_,  celle de M. Alphonse Daudet dans les _Rois en exil_. On
verrait MM. de Goncourt aussi exacts que Flaubert, presque aussi ivres
que Michelet, et plus dbordants et tourments que tous. Mais ils nous
ont prvenus: ici non plus qu'ailleurs ne leur demandez la
tranquillit des lignes ni la sant courante.

         [Note 19: _Manette Salomon_, p. 288.]

         [Note 20: _Rene Maurepin_, p. 12.]

         [Note 21: _Germinie Lacerteux_, p. 197.]

         [Note 22: _Manette Salomon_, p. 244 et suiv.]

On ne saurait tudier leurs descriptions sans parler en mme temps de
leur style; car c'est la volont de _peindre_ plus qu'on n'avait fait
encore qui les a conduits souvent  se faire une langue,  inventer
pour leur usage une criture artiste, comme dit M. Edmond de
Goncourt. L'expression est juste, quoique bizarre. Ils considrent les
choses, avons-nous dit, autant en ouvriers des arts plastiques qu'en
crivains et en psychologues. Ils reoivent de la ralit la mme
impression que le peintre le plus fou de couleurs et le plus entt de
pittoresque; et cette impression se double chez eux du sentiment
proprement littraire. Les tons, les nuances, les lignes que le
pinceau peut seul _reproduire_, ils font cette gageure de les rendre
sensibles avec des phrases crites; et c'est alors un labeur, un
effort dsespr des mots pour prendre forme et couleur, une lutte du
dictionnaire contre la palette, des phrases qui ont des airs de
glacis, des substantifs qui sont des frottis, des pithtes qui sont
des touches piques, des adverbes qui sont des emptements, une
transposition d'art enrage...

Les classiques, quand ils veulent peindre, emploient des mots
abstraits qui voquent d'abord un sentiment, puis une image, mais
indtermine ... Un horizon fait  souhait pour le plaisir des yeux,
ou des mots concrets qui voquent une image prcise, mais sommaire et
rapide:

     L'onde tait transparente ainsi qu'aux plus beaux jours.

 mesure que s'veillent chez les crivains certaines curiosits et
que leur sensibilit se raffine, avec J.-J. Rousseau, avec
Chateaubriand, on voit les images devenir plus nombreuses, plus
nuances et plus pousses dans le dtail. Le got de la nature a fait
faire  la description un premier progrs, et trs considrable.
L'entre dans la littrature d'crivains initis aux arts plastiques,
qui en ont la science et la passion, marque un nouveau progrs, dj
inquitant. Ils vont poursuivant le dtail de plus en plus, et,
tourments du dsir de donner avec des mots la sensation mme des
choses, il leur arrive, comme  l'auteur de la _Momie_, de mler  la
langue littraire des rminiscences et quelque chose du vocabulaire de
l'atelier. Gautier porte l'abondance et la minutie, Flaubert la
prcision aussi loin qu'il se peut. Par del nous rencontrons MM. de
Goncourt.

Un exemple nous fera mesurer le chemin parcouru depuis les classiques.
_Imminente luna_, voil un paysage d'Horace. Voici un paysage de MM.
de Goncourt:

     La lune pleine, rayonnante, victorieuse, s'tait tout  fait
     leve dans le ciel irradi d'une lumire de nacre et de neige,
     inond d'une srnit argente, iris, plein de nuages d'cume
     qui faisaient comme une mer profonde et claire d'eau de perles;
     et sur cette splendeur laiteuse, suspendue partout, les mille
     aiguilles des arbres dpouills mettaient comme des arborisations
     d'agate sur un fond d'opale... Anatole prit  gauche... Il tait
     dans une petite clairire. L'claircie tait mlancolique, douce,
     hospitalire. La lune y tombait en plein. Il y avait dans ce coin
     le jour caressant, enseveli, presque anglique de la nuit. Des
     corces de bouleaux plissaient  et l, des clarts molles
     coulaient par terre; des cimes, des couronnes de ramures fines et
     poussireuses, paraissaient des bouquets de marabouts. Une
     lgret vaporeuse, le sommeil sacr de la paix nocturne des
     arbres, ce qui dort de blanc, ce qui semble passer de la robe
     d'une ombre sous la lune, entre les branches, un peu de cette me
     antique qu'a un bois de Corot, faisaient songer devant cela 
     des Champs lyses d'mes d'enfants[23].

         [Note 23: _Manette Salomon_, p. 312.]

Mais on aura beau faire, une page crite ne sera jamais l'quivalent
d'un tableau; les mots, de quelque faon qu'on les accumule et qu'on
les arrange, ne pourront qu'voquer chez le lecteur, s'il s'y prte,
une image approchante des objets qu'on lui dcrit. Il est donc un
point o il faut s'arrter dans cette voie, sous peine de forcer sans
grand profit les ressorts de la langue. De dire o est exactement ce
point, ce n'est pas trs facile; mais il est visible,  l'tranget
frquente de leur style, que MM. de Goncourt l'ont maintes fois
outrepass. Flaubert n'invente pas un mot nouveau, Gautier n'en
invente qu'un petit nombre ou se contente de ressusciter des mots
anciens. Tous deux crivent purement; tous deux respectent ce qu'on
appelle le gnie de la langue, c'est--dire, en somme, ses habitudes.
Tous deux, l'un dans sa phrase laborieuse et courte, l'autre dans sa
priode copieuse, facile et un peu lente, sont extrmement proccups
de l'harmonie. Tous les stylistes antrieurs  MM. de Goncourt
vitent les rptitions de mots, les cacophonies, les ruptures
d'quilibre dans la construction des phrases, crivent beaucoup pour
l'oreille. MM. de Goncourt, au moins dans leurs peintures, crivent
uniquement pour les yeux. Stylistes, ils ne le sont point du tout  la
faon des autres; ils ddaignent dans le style tout ce qui ne sert
pas  faire voir ou  faire sentir.--Mais, quand on parle de leur
style, il faut distinguer entre leurs livres. _Soeur Philomne_,
_Rene Mauperin_, _Germinie Lacerteux_ sont crits purement. La forme
de _Charles Demailly_ (le premier de leurs romans qui ait paru) tait
beaucoup plus exubrante et parfois singulire. Dans _Manette Salomon_
la manire triomphe. Dans _Madame Gervaisais_, le dernier roman qu'ils
aient compos ensemble, on n'hsite pas  dire: C'est trop!--Et la
bizarrerie du style s'est encore aggrave dans les livres que M.
Edmond de Goncourt a crits tout seul. C'est donc dans _Madame
Gervaisais_ que je puiserai des exemples soit des incorrections
affectes, soit des manies de style qui sont devenues, vers la fin,
familires aux deux frres.

Voici d'abord des sortes d'expressions redondantes par le
rapprochement de deux mots de mme racine: L, une haie de camlias
plaquant ses feuilles et ses fleurs de cire contre le _rocailleux_
d'une galerie de _rochers_[24].--... _dbordant_ de la _bordure_
turgide et gonfle des fleurs[25]. (Je nglige ici la synonymie
absolue de _turgide_ et de _gonfle_.)--Parfois le plonasme va
jusqu' l'incorrection choquante: _Ce qui lui manquait_ et lui
faisait dfaut, _c'tait une absence_ d'aliments  des apptits
nouveaux[26]. Ceci rappelle une phrase clbre  l'cole normale:
Messieurs, il y a dans votre prparation des lacunes dont il faudrait
combler l'absence.

         [Note 24: _Madame Gervaisais_, p. 37.]

         [Note 25: _Ibid._, p. 163.]

         [Note 26: _Ibid._, p. 216.]

Voici des mots invents, peut-tre inutilement: ... un paresseux
_lazzaronisme_ d'me[27],--notes _trmolantes_[28],--_obscurant_
le public[29],--nuits _insomnieuses_[30],--arrive  une entire
_drliction_[31].  quoi bon ces mots nouveaux? C'est que les
auteurs, en proie  cette inquitude,  ce dsir inassouvissable d'une
expression gale  leur impression, ont trouv (l est l'affectation)
que les mots connus taient uss, n'accrochaient pas assez
l'attention, et aussi (l est la part de sincrit) que ces mots ne
rendaient pas _tout_ ce qu'ils voulaient. _Trmolantes_ est une
expression musicale, ne peut s'appliquer qu' des sons, _tremblantes_
peut s'appliquer  tout. Il y a dans _lazzaronisme d'me_ une image,
et une image italienne, qui n'est pas dans _nonchalance_ ou _paresse_.
_Obscurant_ ne pourrait tre remplac que par plusieurs mots. _Sans
sommeil_ n'a pas l'harmonie un peu triste de _insomnieuses_.
_Drliction_ est une espce de superlatif, implique quelque chose de
dsespr qui n'est pas dans _solitude_ ou _abandon_. J'entre autant
que je puis dans la pense de l'crivain; mais, si je devine ses
raisons, elles ne me convainquent qu' moiti.

         [Note 27: _Madame Gervaisais_, p. 37.]

         [Note 28: _Ibid._, p. 83.]

         [Note 29: _Ibid._, p. 87.]

         [Note 30: _Ibid._, p. 254.]

         [Note 31: _Ibid._, p. 272.]

Voici des expressions o la recherche de l'nergie et de la concision
aboutit  l'tranget: Au milieu d'un tapis vert, en plein soleil, le
marbre d'une colonne _brlait de blanc_ devant un dattier[32].--...
Ses tumulus dvasts, _vols de leur forme mme_[33].--Souvent de
petits enfants s'arrtaient brusquement (devant Pierre Charles),
frapps par la sduction naturelle, instantane, _le coup de foudre de
leur beau  eux dans un autre_[34].

         [Note 32: _Madame Gervaisais_, p. 37.]

         [Note 33: _Ibid._, p. 116.]

         [Note 34: _Ibid._, p. 188.]

Voici des redoublements de synonymes, des insistances qui retiennent
l'attention en nous prsentant deux ou trois fois de suite la mme
ide ou la mme image: ... Une espce de _dnouement_, de _dliement_
de sa nature _comprime_, _referme_, _resserre_...[35]--...
Supplicis par _tous les raccourcis_ de la chute, _toutes les
angoisses_ des muscles, _toutes les agonies_ du dessin; tableau muet
de la souffrance physique contre lequel venait _frapper_, _battre_,
_expirer_ le choeur des douleurs de l'me[36].--... Rome et ses
dmes _dtachs_, _dessins_, _ligns_ dans une nuit violette, sur une
bande de ciel jaune, du jaune d'une rose-th[37].--Ce procd est
habituel  MM. de Goncourt, mme dans leurs pages les plus sobres:
c'est un continuel _essayage_ d'expressions. On dirait souvent qu'ils
nous livrent le travail prparatoire de leur style, non leur style
mme, parce que l'impression de l'artiste se fait sentir plus
immdiate et plus vive dans l'bauche intemprante que dans la page
dfinitive, et qu'ils craignent, en chtiant et terminant l'bauche,
d'en amortir l'effet. Leurs tableaux font quelquefois songer 
l'envers d'une tapisserie, plus clatant et moins net que l'endroit,
et o les bouts de laine sont trop longs et un peu emmls.

         [Note 35: _Ibid._, p. 98.]

         [Note 36: _Ibid._, p. 86.]

         [Note 37: _Ibid._, p. 117.]

L'pithte tant toujours, dans cette manire d'crire, le mot le plus
important, voici des tournures qui mettent l'pithte au premier plan
en la transformant en substantif neutre ( la faon des Grecs): ...
Mais c'tait le ciel surtout qui donnait  tout une apparence teinte
avec une lumire grise et terne d'clipse, empoussirant le _mousseux_
des toits, le _fruste_ des murs...[38]--... Des voix fragiles et
poignantes attaquant les nerfs avec l'_imprvu_ et l'_antinaturel_ du
son[39].--Et il mit une note presque dure dans le _bnin_ de sa
parole inlassable et coulante[40].

         [Note 38: _Madame Gervaisais_, p. 57.]

         [Note 39: _Ibid._, p. 87.]

         [Note 40: _Ibid._, p. 203.]

Les mots abstraits surabondent dans cette prose si vivante: ce qui semble
contradictoire, mais s'explique avec un trs petit effort de rflexion.
Le point de vue de MM. de Goncourt tant le plus souvent pictural, s'ils
ont  dcrire un groupe, ce qu'ils voient tout d'abord, ce sont des
couleurs, des poses, des attitudes. Pour nous rendre cette premire vue
saisissante, mais sommaire, ce premier blouissement d'un tableau rel,
ils commencent donc, instinctivement, par en _abstraire_ les teintes, les
lignes, les mouvements; et comme ils veulent leur donner dans la phrase
la place d'honneur et les faire saillir uniquement, ils ne les expriment
point par des adjectifs, qui seraient toujours subordonns  un nom, mais
par des substantifs ncessairement abstraits. Et ayant ainsi traduit
l'impression gnrale, qui correspond au premier moment de la vision, ils
la prcisent par les mots qui viennent ensuite et qui marquent ce qu'on
distingue au second coup d'oeil.--Si donc Mme Gervaisais entre dans une
glise de Rome, MM. de Goncourt ne diront pas: Elle se mit  regarder...
des femmes agenouilles..., des paysans vautrs... Non, car ce qu'elle a
vu d'abord, ce sont des lignes et des mouvements, c'est quelque chose
d'agenouill et de vautr; aprs quoi, elle a remarqu que c'taient des
femmes et des paysans. MM. de Goncourt criront donc: Elle se mit 
regarder, dans l'obscurit pieuse, des _agenouillements de femmes_, leur
chle sur la tte..., des _vautrements de paysans_ enfonant de leurs
coudes la paille des chaises..., un _prosternement_ gnral..., des
_prires de jupes de soie et de jupes d'indienne_ cte  cte couchant
presque _leurs gnuflexions_ par terre...[41]--Ils criront, toujours
dans le mme systme: Cette _sculpture_ des _poses_, des _lassitudes_,
des _absorptions_... Le tableau la frappa surtout des _confessions
lances_ de femmes qui, debout...[42]--... Des _adorations d'hommes et
de femmes_  quatre pattes...[43]--Et je ne voyais qu'une sauvage et
toute brute idoltrie, un peu de la _rue_ de l'Inde sous une idole de
Jaggernat[44].--Un mur de colre, gch de couleurs redoutables,
plaquait au fond l'avalanche et le _prcipitement_ des damns...[45]--Sur
l'escalier se faisait l'ascension lente et balance, la _monte
sculpturale_ des Romaines...[46].--Leurs femmes taient l...
immobilises... dans un _arrt qui hanchait_[47].

         [Note 41: _Madame Gervaisais_, p. 137.]

         [Note 42: _Madame Gervaisais_, p. 34.]

         [Note 43: _Ibid._, p. 91.]

         [Note 44: _Ibid._, p. 100.]

         [Note 45: _Ibid._, p. 50.]

         [Note 46: _Ibid._, p. 86.]

         [Note 47: _Ibid._, p. 30.]

Notons, pour finir, l'emploi presque continuel, dans le rcit, de
l'imparfait au lieu du pass dfini, l'imparfait ayant quelque chose
d'indtermin et prolongeant l'action pour nous permettre de la mieux
voir et de la suivre.

Je crois avoir indiqu et expliqu les principales affectations de MM.
de Goncourt. Ils ont des sens dlicats et potes[48]. Ils
s'vertuent  rendre leur style adquat  leurs sentiments et  leurs
sensations: ils trouvent que la langue ordinaire, telle qu'elle est
tablie par l'usage mme de grands crivains, y est impuissante: ils
l'enrichissent audacieusement de vocables nouveaux et de tournures
imprvues, troublent toutes ses habitudes, la tendent et la violentent
 la faire crier. Cela leur est commun, sauf le degr qui chez eux est
extravagant, avec les dcadents de toutes les littratures. Ce
qu'ils ont par surcrot, c'est, en un sens, le mpris de la phrase, le
ddain de certaines petites rgles d'euphonie, de cadence, de
construction. (Je rappelle que j'ai surtout en vue _Manette Salomon_
et _Madame Gervaisais_.) Ces stylistes outrs ne sont nullement des
rhteurs. Il y a dans leur cas plus de naturel et de franchise qu'on
ne croit. Je dirais presque que l'incorrection travaille de ces
artistes si savants fait songer  l'incorrection ingnue de cet
ignorant de Saint-Simon. Ils n'ont vraiment souci que de peindre: la
phrase va comme elle peut. Ils ignorent les scrupules de grammairiens.

         [Note 48: _Ibid._, p. 110.]

Je pense qu'il faut voir une simple ngligence, non une recherche
harmonique qui drogerait  leurs habitudes, dans cette premire
phrase de _Soeur Philomne_: La salle est haute et vaste. Elle est
_lon_gue et se pro_lon_ge dans une _om_bre o elle s'en_fon_ce sans
finir. Ils crivent tranquillement: _En peinture_, il ne voyait
_qu'une peinture_...[49]--Beaucoup de leurs priodes, si on les juge
d'aprs les rgles les moins contestables de la rhtorique classique,
sont assez mal faites, n'ont ni harmonie ni dessin. J'en prends une
au hasard, qui n'est pas une des pires. La _joie_ de midi glissait et
_jouait_ sur le luisant des feuilles, le brillant des _fleurs_,
bourdonnait dans le silence et la _chaleur_; et des _vols_ de mouches,
tour  tour blanches sur le vert et noires sur le blanc,
s'embrouillaient _dans l'air_ ou bien y planaient, _les ailes_
imperceptiblement frmissantes, _ainsi que_ des atomes de bonheur
suspendus _dans l'atmosphre_[50]. Les dfauts sautent aux yeux d'un
professeur de rhtorique: l'assonance de _joie_ et de _jouait_, de
_fleurs_ et de _chaleur_; _ailes_ se rapportant grammaticalement 
_vols_, si bien que les vols ont des ailes; _dans l'atmosphre_
faisait double emploi avec _dans l'air_: l'ambigut de la
construction qui fait douter si ce sont les _vols_ ou les _ailes_ qui
ressemblent  des _atomes de bonheur_, _ainsi que_ pouvant se
rattacher galement  l'un ou  l'autre de ces deux mots. Et il me
semble bien que, dans la pense de l'crivain _ainsi que_ ne se
rattache ni  l'un ni  l'autre, mais  _mouches_, au mpris de la
syntaxe. Les amis de MM. de Goncourt diront: Qu'importe si, en dpit
des ngligences et des incorrections, peut-tre mme avec leur aide,
ils nous ont donn la sensation qu'ils voulaient?

         [Note 49: _Manette Salomon_, p. 51.]

         [Note 50: _Madame Gervaisais_, p. 16.]

Mais cela justement fait question. Les incorrections, je crois, ne
sont jamais ncessaires, et, quant aux autres nouveauts, il faudrait
voir. Les phrases ou fragments de phrases que j'ai cits ont sans
doute paru dtestables  plus d'un lecteur, et c'est un sentiment qui
peut se dfendre. Je dois pourtant avertir que l'excentricit de ces
locutions choquerait moins si on les rencontrait dans le texte,  leur
place, surtout si on lisait tout un livre crit dans ce got ( moins
qu'au contraire l'exaspration n'aille croissant). _Madame
Gervaisais_, avec son style forcen, ne nous en offre pas moins, de la
Rome catholique, une image extrmement frappante et qu'on n'oublie
pas. Allons plus loin: dans presque tous les cas, si l'on essaye de
substituer  la locution extraordinaire invente par MM. de Goncourt
une locution conforme aux habitudes de la langue, on reconnatra que
celle qu'ils ont prfre est rellement plus expressive, contient
_quelque chose de plus_. Seulement, on fait deux rflexions. On se
demande si l'effet de ces mots nouveaux ou de ces tournures inusites
n'est pas tout entier dans leur nouveaut mme, et si, la nouveaut
passant, l'effet ne disparatrait pas du mme coup. En ce cas, les
stylistes seraient dans l'obligation de renchrir toujours sur leurs
hardiesses et d'innover au moins tous les vingt ans. Puis on se
rappelle ce que Joubert disait dj de Bernardin de Saint-Pierre, dont
la couleur est pourtant fort tempre auprs de celle de MM. de
Goncourt: Il y a dans son style _un prisme qui lasse les yeux_. Quand
on l'a lu longtemps, on est charm de voir la verdure et les arbres
moins colors dans la campagne que dans ses crits. Que dirons-nous
des auteurs de _Manette Salomon_ et de _Madame Gervaisais_? Il
faudrait avoir exactement leurs yeux et leurs nerfs pour n'tre jamais
dmont par les trangets de leur peinture crite. De bons esprits,
mme d'assez fins lettrs trouvent cela insens, et le disent.
D'autres trouvent cela fort curieux. J'ai peine, parfois,  aller au
del de ce sentiment, et j'ai peur que l'oeuvre de MM. de Goncourt,
dans ses parties excessives, ne soit une brillante erreur littraire,
une mprise fort distingue sur les limites ncessaires o doit
s'arrter l'effort des mots, sur la nature et la porte de leur
puissance expressive.


VI

Avec tout cela, les romans de MM. de Goncourt sont considrables dans
la littrature contemporaine. Ceux qui les aiment, les aiment
chrement et peut-tre, comme il arrive, pour ce qu'ils ont de
contestable et d'inquitant. Ce got malsain s'explique si l'on
considre que ce qui nous attache  un grand artiste, c'est ce qu'il a
de particulier, ce sont ses qualits propres et vraiment originales,
c'est--dire prcisment celles qui, dveloppes  outrance et sans
contrepoids, deviendront des dfauts aux yeux des critiques non
prvenus et des esprits amis de la mesure; mais les initis ne s'en
apercevront point, ou bien, comme ces dfauts ne font qu'accentuer la
marque personnelle par o ils ont t sduits, s'ils les sentent, ils
les aimeront comme des qualits de plus en plus singulires. Ces
dlicats cyniques sont capables de prfrer, dans l'oeuvre de MM. de
Goncourt, sinon _Madame Gervaisais_, du moins _Manette Salomon_, comme
ils prfreraient sans doute dans l'oeuvre de Corneille _Thodore_,
dans celle de Hugo les _Mages_ ou _Plein Ciel_, dans celle de M. Dumas
la _Femme de Claude_, et dans celle de M. Renan les _Dialogues
philosophiques_. On peut ne pas raffiner  ce point; mais ce qu'on
doit accorder, c'est que l'originalit des deux frres est clatante,
que leur influence a t grande sur certains crivains, que M. mile
Zola, surtout dans ses premiers romans, et M. Alphonse Daudet, surtout
dans ses derniers, se sont souvenus, et pour le style et pour la
composition, beaucoup plus de _Germinie_ ou de _Rene_ que de _Madame
Bovary_.

Aprs cela, l'oeuvre de MM. de Goncourt durera-t-elle? _Rene
Mauperin_, tout au moins, en serait fort capable. C'est parmi leurs
six romans, celui qu'il faut faire lire d'abord aux profanes. Mais je
ne sais pourquoi je soulve cette question d'immortalit. Les livres
destins  durer ne sont pas ncessairement les plus intressants pour
la gnration o ils ont t crits. Sainte-Beuve dit quelque part[51]
que chaque grande poque produit des esprits qui semblent faits pour
elle, qui s'en imprgnent et qui ne datent que d'elle en quelque
sorte. MM. de Goncourt semblent tre, parmi les artistes de lettres,
de ces esprits-l. Et, comme nous sommes des gens d'aujourd'hui, nous
demandons la permission de goter vivement ces potes de la modernit.

         [Note 51: Dans l'un des premiers volumes des _Causeries du
         lundi_.]




PIERRE LOTI[52]

         [Note 52: _Aziyad_; le _Mariage de Loti_; le _Roman d'un
         spahi_; _Fleurs d'ennui_; _Mon frre Yves_; _Pcheur
         d'Islande_. (Calmann Lvy.)]


Je viens de relire presque sans un arrt,  la campagne, serr contre
la terre maternelle, sous un ciel amollissant et charg d'orage, les
six volumes de Pierre Loti. Au moment o je tourne la dernire page,
je me sens parfaitement ivre. Je suis plein du ressouvenir dlicieux
et triste d'une prodigieuse quantit de sensations trs profondes, et
j'ai le coeur gros d'un attendrissement universel et vague. Pour
parler, si je puis, avec plus de prcision, ces deux mille pages m'ont
suggr, m'ont fait imaginer un trop grand nombre de perceptions
inattendues; et ces perceptions taient accompagnes de trop de
plaisir et en mme temps de trop de peine, de trop de piti, de trop
de dsirs indfinis et irralisables... Mon me est comme un
instrument qui aurait trop vibr et  qui le prolongement muet des
vibrations passes serait douloureux. Je voudrais jouir et souffrir de
la terre entire, de la vie totale, et, comme saint Antoine  la fin
de sa tentation, embrasser le monde...

Vous pouvez, si cela vous plat, juger excessive l'impression que
laissent en moi ces romans. J'avoue moi-mme que ma conscience de
critique en est tout inquite. Les plus grands chefs-d'oeuvre de la
littrature ne m'ont jamais troubl ainsi. Qu'y a-t-il donc dans ces
histoires de Loti? Car elles sont d'ailleurs composes avec une
extrme nonchalance, crites avec un vocabulaire restreint, en petites
phrases d'une construction tout unie. Vous n'y trouverez ni drames
singuliers ou puissants, ni subtiles analyses de caractres, puisque
tout s'y rduit  des amours suivies de sparations et que les
personnages y ont des mes fort simples. Beaucoup de livres, anciens
ou rcents, supposent un tout autre effort de pense, d'invention et
d'excution. Mais avec cela les romans de Loti m'envahissent et
m'oppriment plus qu'un drame de Shakespeare, plus qu'une tragdie de
Racine, plus qu'un roman de Balzac... Et c'est pour cela que je suis
inquiet. Ont-ils donc un sortilge en eux, un malfice, un charme qui
ne s'explique point, ou qui s'explique par autre chose encore que par
des mrites littraires?

Voici: ces romans branlent l'me  la fois dans ce qu'elle a de plus
raffin et dans ce qu'elle a de plus lmentaire. Ils frappent, si je
puis dire, les deux touches extrmes du clavier sentimental. Car d'un
ct vous avez eu sous les yeux les objets les plus singuliers, vous
en avez reu les impressions les plus neuves, les plus rares, les
plus aigus; et d'autre part vous avez prouv les sentiments les plus
naturels, les plus largement humains, les plus accessibles  tous.
Vous avez vu, de vos yeux de dilettante occidental pris de
pittoresque, danser la _upa-upa_  Tahiti; vous avez vu glisser les
danseuses birmanes pareilles  des chauves-souris...; et vous avez
pleur sur des aeules, sur des enfants qui meurent ou sur des amants
qui se sparent, avec le meilleur de votre me, la partie la plus
nave et la plus saine de vous, et du mme coeur que vous aimez votre
mre ou votre pays natal. Vous avez connu les troubles de la
sensualit la plus curieuse et la plus savante--et les motions de la
sympathie la plus pure et de la plus chaste piti...

Ainsi vous gotez dans ces livres le charme limpide des pomes ingnus
et le charme pervers des extrmes recherches de l'esthtique
contemporaine,--ce qui est au commencement des littratures et ce qui
est  la fin. Telle page vous communique deux impressions distinctes,
entre lesquelles il y a des milliers d'annes,--et entre lesquelles il
y a parfois aussi l'paisseur effroyable du monde. Et le pote vous
insinue peu  peu l'me qu'il a lui-mme, une me qui serait
contemporaine de l'humanit naissante et de l'humanit vieillie, et
qui aurait parcouru la surface entire du globe terrestre; me
amoureuse et triste, toujours inquite et toujours frmissante. Et
c'est de cette me que vient aux petites phrases de Loti leur immense
frisson...

On peut voir, par l'exemple de Pierre Loti, comment, par quel dtour,
les vieilles littratures reviennent quelquefois  la simplicit
absolue. Une extrme sensibilit artistique exerce par les objets les
plus extraordinaires et qui se repose enfin dans la traduction des
sentiments les plus ingnus; ce qu'on a appel l'impressionnisme
aboutissant  une posie purement naturelle: tel est  peu prs le cas
de l'auteur d'_Aziyad_ et de _Pcheur d'Islande_. Or,  y regarder
d'un peu prs, on croit reconnatre que c'est l'exotisme des objets
auxquels elle s'est d'abord applique qui a aiguis  ce point sa
sensibilit, et que ce sont certains sentiments engendrs par cet
exotisme qui l'ont ramen  la belle simplicit des idylles ou des
tragdies familires. Voyons comment a pu se faire cette singulire
volution.


I

Des circonstances uniques ont contribu  former le talent de Pierre
Loti. Aprs une enfance rveuse et tendre, le voil lve de l'cole
navale puis en route  travers le monde. Cette vie de marin, si
diffrente de la ntre, songez quels effets elle peut avoir sur l'me.
Par les longues traverses, dans la solitude infinie des mers, l'ide
persistante et le sentiment de l'immensit de l'univers et de la
fatalit des forces naturelles doit vous remplir lentement d'une
indfinissable tristesse. Et, si ce sentiment peut se tourner en pit
grave chez quelques-uns, il peut tout aussi bien se rsoudre en un
fatalisme rsign. Puis la profonde diversit des tres humains sur
les diffrents points du globe, la multiplicit des religions, des
morales et des coutumes, n'est srement pas un encouragement  croire.
Enfin les longs isolements et les abstinences de l'homme de mer sont
coups par des heures de folie et de revanche o ses sens longtemps
sevrs se prcipitent  leur assouvissement. Tout cela, courses 
travers le monde, rveries interminables et orgies violentes, est
galement propre  exasprer la sensibilit et  vider l'me de toute
foi positive.  vingt-sept ans, Pierre Loti, qui a rv sur tous les
ocans et visit tous les lieux de joie de l'univers, crit
tranquillement, entre autres jolies choses,  son ami William Brown:

     ... Croyez-moi, mon pauvre ami, le temps et la dbauche sont deux
     grands remdes... Il n'y a pas de Dieu; il n'y a pas de morale;
     rien n'existe de tout ce qu'on nous a enseign  respecter; il y
     a une vie qui passe,  laquelle il est logique de demander le
     plus de jouissances possible en attendant l'pouvante finale qui
     est la mort... Je vais vous ouvrir mon coeur, vous faire ma
     profession de foi: j'ai pour rgle de conduite de faire toujours
     ce qui me plat, en dpit de toute moralit, de toute convention
     sociale. Je ne crois  rien ni  personne; je n'aime personne ni
     rien; je n'ai ni foi ni esprance...

Vous direz: Ces propos manquent un peu de nouveaut; ceci est du plus
vnrable romantisme; Loti parle ici comme Lara, Manfred et le
Corsaire, plus brutalement, voil tout.--Oui; mais Pierre Loti, lev
par bonheur en dehors de la littrature, est ici byronien sans le
savoir et avec une entire sincrit. Il recommence, tout seul, pour
son compte, l'volution morale de son sicle. Et bien a pris  Pierre
Loti de passer par la dsesprance et la ngation absolues; car, 
partir de ce moment, il parcourt le monde sans autre souci que d'y
recueillir les sensations les plus fortes ou les plus dlicates. Il ne
considre plus l'univers visible que comme une proie offerte  son
imagination et  ses sens. Et ce futur grand crivain s'assigne un
idal de vie de plus en plus diffrent de la vie de l'crivain et du
littrateur de profession. Chtive et misrable vie, en effet, que
celle du scribe occup dans son coin  polir ses phrases et  noter
ses petites observations sur un tout petit groupe humain, quand le
monde est si vaste et l'humanit si varie! Et que sont ces pauvres
petits plaisirs intellectuels auprs des grandes joies animales de la
vie physique! Loti fortifie ses muscles, se fait un corps agile,
souple et robuste, un corps de gymnaste et de clown. Ce corps, il le
pare richement et le dguise en cent faons: il trouve  cela un
plaisir d'enfant ou de sauvage. Il noue des amitis troites avec des
tres primitifs et beaux, Samuel, Achmet, Yves, cratures plus nobles
et plus lgantes que les civiliss mdiocres, et avec qui son esprit
n'a point  s'efforcer ni  se contraindre et gote d'ailleurs le
plaisir de la domination absolue. Il jouit de la varit inpuisable
des aspects de la terre, et plus encore peut-tre de tout l'imprvu
de l'animal humain. Il jouit de sentir qu'il y a entre certaines races
de telles diffrences que jamais elles ne se comprendront, de sentir
que les hommes sont impntrables et inintelligibles les uns aux
autres, comme l'univers est inintelligible  tous. Il aime des femmes
de tous les types et de tous les genres de beaut dans tous les pays
du monde: Aziyad, Rarahu, Pasquala, Fatou-gaye: et chaque fois il
connat l'orgueil et le dlice d'tre aim absolument, jusqu' la
mort. Il accomplit ainsi son rve: jouir de tout son corps et jouir de
toute l'tendue de la plante o ce corps a t jet. Car n'est-ce pas
une piti que, pouvant connatre la terre entire et multiplier par l
notre vie et notre tre, nous demeurions confins dans notre clapier?
Trs rellement on peut dire que le songe de la vie aura t pour Loti
fort suprieur  ce qu'il est pour nous et que la terre lui aura t
autre chose qu' nous, les immobiles. Il sera un des rares hommes qui
auront habit toute une plante: moi, je mourrai n'ayant habit qu'une
ville, tout au plus une province. Cette vie de Pierre Loti me parat
si belle que, pour me dfendre en y songeant de l'amertume et de
l'envie, j'ai besoin de me rappeler ces paroles de l'_Imitation de
Jsus-Christ_: Que pouvez-vous voir ailleurs que vous ne voyiez o
vous tes? Voil le ciel, la terre et tous les lments; or c'est
d'eux que tout est fait... Quand tout ce qui est au monde serait
prsent  vos yeux, que serait-ce qu'une vision vaine? (Livre II,
chap. xx.) Mais cela mme ne suffit pas  me consoler.


II

Or, un jour, tandis qu'il menait cette vie extraordinaire, Pierre Loti
s'avisa de noter, pour son plaisir, ses impressions. Et cet officier
de marine qui ignorait presque, si on l'en croit, la littrature
contemporaine, qui n'avait pas lu une page ni de Flaubert, ni des
Goncourt, ni de Daudet, se rvla d'emble comme un des premiers entre
les crivains pittoresques et comme un des peintres les plus
surprenants qu'on et vus des choses exotiques.

Il est vrai que tout semblait conspirer pour faire de l'exotisme de
Pierre Loti quelque chose de trs pntrant et de trs puissant.

Je ne crois pas qu'il y ait beaucoup plus de cent ans que l'exotisme a
fait son entre dans notre littrature. Il suppose un don qui ne s'est
entirement dvelopp que trs tard dans l'aveugle et routinire
humanit: le don de _voir_ et d'aimer l'univers physique dans tous ses
dtails. Ce don se rduit  fort peu de chose chez les hommes des
temps primitifs et de l'ge moyen des civilisations. Ils voient les
choses exactement, mais sommairement. Les hommes du moyen ge
dcouvrent l'Orient, c'est--dire une nature, une humanit et un art
trs diffrents des leurs, et ils paraissent  peine s'en douter;
presque rien de cette tranget ni de ce pittoresque n'a pass dans
les chansons de geste postrieures aux croisades ni dans les fabliaux.
Ce n'est point un paradoxe, je vous assure, de dire que c'est de nos
jours seulement que l'homme a eu des yeux, a su voir entirement le
monde extrieur. Si quelques potes n'taient venus, dous de facults
singulires, l'humanit aurait  jamais ignor l'aspect de sa plante.
C'est, je crois, Bernardin de Saint-Pierre, ce grand vagabond, ce
gnie hardi et tendre, qui a commenc  voir. Le premier, il a eu la
perception mue de la flore des tropiques. Et c'est la nouveaut d'une
rgion trangre qui lui a dessill les yeux, qui lui a permis de les
ouvrir ensuite sur la nature de chez nous; et ainsi c'est l'exotisme
qui a dfinitivement introduit le pittoresque dans notre littrature.
Puis Chateaubriand dcrit l'Amrique, les forts vierges, les pampas
et les grands fleuves. Et alors le romantisme apparat, dont le
principal rle est justement de dcrire ce que nous n'avons pas
coutume de voir: l'Espagne, l'Italie, l'Orient--et le moyen ge,
l'loignement dans le temps quivalant  l'loignement dans l'espace.
Sans doute le romantisme manque souvent de sincrit; il tombe dans le
convenu, dans le bibelot, dans la verroterie. Il y a fort  redire 
l'Orient des _Orientales_ et au moyen ge de _Notre-Dame de Paris_.
N'importe: la facult de voir, de jouir profondment des formes et des
aspects des choses s'est veille et ne s'endormira plus. Et, du jour
o cette facult s'applique, non plus  des objets trangers, mais 
ce que nous avons tous les jours sous les yeux, la littrature
nouvelle est ne: le romantisme engendre le naturalisme. Mais, si
intressantes que soient les descriptions de la ralit prochaine,
l'exotisme, quand il est sincre, garde un charme particulier, un
charme pntrant et attristant. Je n'en veux pour preuve que certaines
pages de Gautier, _Salammb_, les deux volumes de Fromentin sur le
_Sahel_ et le _Sahara_, et les romans de Pierre Loti, ce roi de
l'exotisme.

Tout, ai-je dit, semble avoir conspir pour assurer cette royaut 
l'auteur d'_Aziyad_. Il y fallait au moins trois conditions. Il tait
bon, d'abord, que l'crivain vt le monde entier, non seulement le
Pacifique, mais les mers du Ple, non seulement l'Amrique, mais la
Chine, non seulement Tahiti, mais le Sngal. Car, s'il n'avait connu
qu'une ou deux rgions, il risquait de se confiner dans leur
description et de recommencer ternellement avec artifice ce qu'il
aurait fait d'abord avec sincrit. Sa sensibilit devait d'ailleurs,
pour s'aiguiser toujours plus et se rajeunir, s'exercer sur des objets
aussi divers que possible. Or la visite complte de cet immense
univers n'tait gure permise et facile qu' un homme de la fin de ce
sicle. Pierre Loti a eu l'esprit d'y natre--et d'tre officier de
marine, c'est--dire condamn par sa profession aux prgrinations
sans fin.--Il fallait en second lieu que l'crivain st voir. Cela
n'est pas si commun, du moins au degr o ce don tait exig ici. J'ai
dit que l'humanit suprieure n'avait commenc que depuis un sicle 
bien saisir la merveilleuse diversit de son habitacle. Aujourd'hui
encore les simples et les trois quarts des hommes cultivs ne voient
pas. J'ai souvent interrog des paysans qui avaient t soldats dans
l'infanterie de marine, qui avaient vcu en Chine, au Tonkin, aux
Antilles, au Sngal; je vous assure qu'ils n'avaient rien vu. Et les
bons missionnaires, proccups d'une seule ide, hants de leur rve
d'vanglisation, ne voient gure mieux les pays tranges. Au reste,
s'ils les voyaient bien, ils y prendraient tant de plaisir qu'ils
n'auraient plus de courage pour l'action; puis ils comprendraient
l'abme qui spare les races et renonceraient  leur tche impossible
et sublime. Or Pierre Loti a minemment le don de voir et de sentir.
Il s'en explique dans _Aziyad_ avec un peu d'effort et quelque
pdanterie; mais cet effort mme de l'expression marque bien qu'il
connat la raret inestimable du don qui est en lui:

     ... Vous tes impressionn par une suite de sons; vous entendez
     une phrase mlodique qui vous plat. Pourquoi vous plat-elle?
     Parce que les intervalles musicaux dont la suite la compose,
     autrement dit les rapports des nombres de vibrations des corps
     sonores, sont exprims par certains chiffres plutt que par
     d'autres. Changez ces chiffres, votre sympathie n'est plus
     excite; vous dites, vous, que cela n'est plus musical, que c'est
     une suite de sons incohrents. Plusieurs sons simultans se font
     entendre; vous recevez une impression qui sera heureuse ou
     douloureuse: affaire de rapports chiffrs, qui sont les rapports
     sympathiques d'un phnomne extrieur avec vous-mme, tre
     sensitif.

     Il y a de vritables affinits entre vous et certaines suites de
     sons, entre vous et certaines couleurs clatantes, entre vous et
     certains miroitements lumineux, entre vous et certaines lignes,
     certaines formes. Bien que les rapports de convenance entre
     toutes ces diffrentes choses et vous-mme soient trop compliqus
     pour tre exprims comme dans le cas de la musique, vous sentez
     cependant qu'ils existent...

     Tout cela pos, passons  votre dfinition  vous, Loti. Il y a
     affinit entre tous les ordres de choses et vous. Vous tes une
     nature trs avide des jouissances artistiques et intellectuelles
     et vous ne pouvez tre heureux qu'au milieu de tout ce qui peut
     satisfaire vos besoins sympathiques, qui sont immenses...

Enfin, il fallait que l'crivain st exprimer ce qu'il avait vu et
senti. Combien d'hommes ont eu des impressions rares et des visions
originales, dont nous ne saurons jamais rien, parce qu'ils taient
impuissants  les traduire par des mots! Pierre Loti s'est trouv
possder ce don suprme de l'expression. Et, comme il a grandi
librement, en dehors de toute cole littraire, il lui a t donn
d'avoir  la fois l'acuit de perception des plus subtils de ses
contemporains et quelque chose de la simplicit de forme des crivains
primitifs. Ce cas est peut-tre unique. Que diriez-vous d'un Homre
qui aurait les sens d'Edmond de Goncourt?


III

Ici mon embarras redouble. Ce sortilge de Pierre Loti, comment le
serrer d'un peu prs et le dfinir avec quelque prcision? Il est
d'abord dans les choses mme que l'crivain nous met sous les yeux.
Nous nous laissons trs facilement prendre  l'exotisme. C'est par l
qu'il y a un sicle _Paul et Virginie_, puis _Atala_ s'emparrent si
puissamment de l'imagination du public. Les gens du peuple, les
esprits simples adorent les romances qui leur parlent de choses qu'ils
n'ont point vues, de lagunes et de gondoles, ou qui leur prsentent un
Orient de vignettes avec caravanes, minarets et yatagans. Un charme
moins banal, mais pourtant de la mme espce, est pour nous dans les
descriptions de Pierre Loti. Elles flattent d'abord le dsir de
nouveaut que nous portons en nous. Et ces vocations d'objets
auxquels nos sens ne sont point accoutums les meuvent d'autant plus
vivement. Puis ces choses inconnues, ces combinaisons encore
inprouves de lignes, de couleurs, de sons, de parfums, nous donnent
l'impression de quelque chose de lointain, de fugitif, nous rappellent
que le monde est grand et que nous n'en atteignons jamais  la fois
que d'infimes parcelles. Et enfin, par une sorte de contradiction,
tandis que nous imaginons de nouveaux aspects de l'univers, il arrive
qu'une fois bien entrs dans ces visions, nous y sommes mal  l'aise
et vaguement angoisss, nous y sentons le regret nostalgique des
visions connues, familires, et que l'accoutumance nous a rendues
rassurantes...

Ainsi il y a dans l'exotisme quelque chose de dlicieux et de
mlancolique. Il nous enchante comme un paradis et nous attriste comme
un exil. Mais cette mlancolie et ce dlice sont chez Pierre Loti
d'une particulire intensit. Pourquoi? Tout simplement (il faut
toujours y revenir) parce qu'il sent plus profondment que nous et
parce que personne ne rend avec plus de sincrit ni plus directement
ses sensations, ni ne les arrange moins. Il ne craint ni le dsordre
ni les rptitions; il n'a que des procds primitifs et aucune
manire dans son style. Continuellement, quand il dsespre de
rendre en entier une impression, il emploie avec ingnuit les mots
trange, inexprimable, indfinissable. Mais ces mots ne sont
jamais vides chez lui: ses tableaux sont si prcis que ces mots
vagues, loin de les affaiblir, les achvent, les continuent en un
prolongement de rve. Et je n'ai pas besoin de dire que ses
descriptions ne sont jamais purement extrieures, qu'il note
habituellement du mme coup la sensation et le sentiment qu'elle
suscite en lui, et que ce sentiment est toujours trs fort et trs
triste. Mais ce qui lui est particulier, c'est que sensations et
sentiments se rsolvent d'ordinaire en je ne sais quelle langueur de
volupt et de dsir, comme si le trouble qu'veille en lui la figure
de la Terre tait un peu semblable  un autre trouble,  celui qui
nous vient de la femme, et y disposait l'me et le corps...

Tout cela est bien difficile  dire clairement. Ce qui est sr, c'est
qu'une langueur mortelle s'exhale de chaque page du _Mariage de Loti_.
Tahiti, si loin, a l'attrait douloureux d'un paradis sensuel,
inaccessible, o nous n'irons jamais. Terre dnique o la faune et la
flore sont uniquement bienfaisantes, o il n'y a ni poisons ni
serpents, o les hommes ne travaillent ni ne peinent, o les petites
filles rieuses passent leur vie  se couronner de fleurs et  jouer,
toutes nues, dans les clairs bassins o tombent les citrons et les
oranges. L'humanit y est ternellement enfantine. La notion mme du
pch en est absente. Le vol, la cupidit, l'ambition et tous les
vices qui en drivent y sont inconnus, puisque la terre y nourrit les
hommes sans travail et que la concurrence pour la vie ne s'y conoit
mme pas. La souillure de la chair y est ignore et aussi, par suite,
la pudeur, que Milton appelle impudique. L'influence de la terre, la
douceur des choses, les parfums, la beaut de la nature et la beaut
des corps, les brises attidies du soir y conseillent si clairement et
si invinciblement l'amour qu'elles l'absolvent par l mme et qu'on ne
songe point  y attacher une ide de souillure. Ce monde-l est le
monde d'avant la Loi, laquelle a fait le pch, comme dit l'aptre
saint Paul. Tous les devoirs n'y sont que de charit naturelle, de
bienveillance et de piti. On y est engourdi par la batitude de
vivre, et l'abondance et la continuit des sensations agrables vous y
berce dans un rve sans fin... Mais en mme temps le vieux monde fait
des apparitions brusques et bizarres dans cette le enfantine o ses
navires s'arrtent en passant: et le vieux monde, c'est sans doute le
pch, mais c'est l'effort; c'est la douleur morale, mais c'est la
dignit; c'est le labeur, mais c'est l'intelligence. Et alors les
dlices de l'le paradisiaque prennent pour l'homme du vieux monde une
saveur de fruit dfendu. Il a vaguement peur de ce jardin du Pacifique
o l'humanit ne souffre pas. Et la question s'agite obscurment en
lui, de savoir ce qui vaut le mieux de cette vie dlicieuse,
innocente, insignifiante et purile, ou de l'autre vie, la vie
d'Occident, celle qui a le vice et le mal, l'effort et la vertu. Il
reste dconcert par cette disparition subite de la douleur dans un
lot perdu,  trois mille lieues de Paris et de Londres. A-t-il donc
chang de plante? Et ce qui augmente encore son trouble, c'est le
mystre de cette race maorie qui vient on ne sait d'o, qui passe sa
vie  rver et  faire l'amour, qui n'a pour toute religion qu'une
vague croyance aux esprits des morts; de cette race voluptueuse et
songeuse qui vit dans une nature trop belle, mais muette, o il n'y a
pas d'oiseaux, o l'on n'entend que le bruit des flots et du vent; de
cette race sans histoire qui va dcroissant et s'teignant d'anne en
anne et qui mourra d'avoir t trop heureuse... Et cependant la reine
Pomar donne un bal dans ses salons aux officiers de marine. L'un
d'eux tient le piano et joue du Chopin. La reine est en robe de
velours rouge. Les choses d'Europe et les choses polynsiennes font
des contrastes fous. Et dehors, dans les jardins, des jeunes filles
vtues de mousseline chantent des choeurs, comme dans l'le d'Utopie
ou dans les Atlantides; puis les danses commencent, lascives,
furieuses, qui finissent vers l'aube par la fte universelle de la
chair... Mettez toutes ces impressions ensemble, et d'autres encore,
indfinissables, que j'oublie, et vous comprendrez qu'il n'y a rien de
plus sensuel, de plus alanguissant, de plus mlancolique que le
_Mariage de Loti_.

       *       *       *       *       *

_Aziyad_ vous trouble d'une autre faon. D'abord par l'impression de
volupt particulire qui s'en dgage, volupt profonde, absorbe, sans
pense ni parole. Ce lit d'amour, la nuit, sur une barque, dans le
golfe de Salonique; puis cette vie de silence et de solitude, pendant
une anne, dans une vieille maison du plus vieux quartier de
Constantinople, je ne sais pas de rve plus doux, plus amollissant, ni
en qui s'endorment mieux la conscience et la volont. Et ce n'est pas
tout. Cette turquerie si connue, si use, Pierre Loti a su la
rajeunir. Comment? En se faisant Turc, en prenant pour une anne l'me
d'un effendi. Je ne pense pas qu'on ait jamais vu chez un artiste un
plus bel effort de l'imagination sympathique, un tel parti pris de
laisser faonner son me aux influences du dehors comme une matire
infiniment impressionnable et mallable et, pour cela, de borner sa
vie aux sensations, ni, d'autre part, une si merveilleuse aptitude 
les goter toutes. Cela est extraordinaire et un peu inquitant. Nous
sommes en prsence d'une me qui s'est si bien livre en proie au
monde extrieur qu'elle est capable de vivre toutes les vies et
qu'elle se prte  tous les avatars. Au fait, Pierre Loti a-t-il
encore une me  lui? Peut-tre en a-t-il plusieurs, peut-tre son
fonds le plus intime change-t-il rellement en changeant de sjour. Il
nous fait sentir notre profonde dpendance du monde visible; il nous
ferait douter de notre personnalit et draisonner  perte de vue sur
l'nigme du moi.

Dans le _Roman d'un spahi_, l'impression gnrale est cruelle. Pierre
Loti nous montre cette fois les aspects mchants de la terre. C'est le
paysage le plus strile, le plus hostile  l'homme, le plus dsol, le
plus lugubre sous la lumire aveuglante; les sables fauves, sans
limites, tachs d'affreux villages ngres comme de plaques de lpre,
ou de marcages pleins de poisons qui saignent horriblement au coucher
du soleil. Et c'est l'humanit la plus misrable, la plus brutale, la
plus proche des btes. Et c'est aussi l'amour noir et, certains jours,
les danses hurlantes des corps d'bne dchans par la Vnus animale.
C'est le visage grimaant de Fatou-gaye qui ressemble  un singe et 
une petite fille... C'est tour  tour l'ennui morne et la volupt
furieuse sous le poids du ciel en feu. Et vous vous rappelez
l'abominable dnouement: la bataille des spahis et des ngres, la mort
de Jean, de Fatou-gaye et de leur enfant, cette hideuse claboussure
de sang dans l'enchevtrement des grands vgtaux clairs  cru et
qui ont, eux aussi, l'air vnneux et froce...


IV

De cet exotisme voluptueux et triste drivent certains sentiments trs
grands, trs simples, ternels, par lesquels se prolongent et
s'approfondissent les sensations notes. C'est d'abord le sentiment
toujours prsent de l'immensit du monde. On peut dire que l'image
totale de la terre est obscurment voque par chaque paysage de Loti;
car chaque paysage ne nous retient que parce qu'il nous est nouveau et
que nous le sentons spar de nous par des espaces dmesurs. Or ce
sentiment apporte avec lui une tristesse: par lui nous connaissons
clairement notre infinit, et que nous ne pourrons jamais jouir  la
fois de tout l'univers. Et cette ide de la grandeur de la terre
s'agrandit encore de celle de sa dure. Souvent il se glisse dans les
descriptions de Pierre Loti des visions gologiques, des ressouvenirs
de l'histoire du globe. Une nuit de calme sur la mer quatoriale lui
donne cette impression qu'aux premiers ges, avant que le jour ft
spar des tnbres, les choses devaient avoir de ces tranquillits
d'attente; les repos entre les crations devaient avoir de ces
immobilits inexprimables. La mer d'Islande a pour lui des aspects
de non-vie, de monde fini ou pas encore cr. Les paysages de
Bretagne lui font l'effet de paysages primitifs, tels qu'ils taient
il y a trois mille ans.--Mais tout de suite, tandis qu'il songe 
l'normit et  la dure de la terre, il la sent exigu et phmre;
car qu'est-ce que tout cela, qui n'est pas infini et ternel? Le
sentiment incurable de la vanit des choses s'insinue dans ses plus
vivantes peintures.  chaque instant l'ide de la mort les assombrit.
Elle surgit naturellement, toute spontane et toute nue, et l'effet en
est toujours trs puissant, car, nous avons beau faire, rien n'est
plus triste, ni plus effrayant, ni plus incomprhensible que la mort.
Enfin cette habitude des vastes spectacles naturels et des mlancolies
o ils nous jettent trane forcment aprs soi un certain ddain de ce
qui tente et occupe les crivains sdentaires, des civilisations
troites et de la vie des cits d'Europe, si dprime et si factice.
L'tude minutieuse des vices et des passions de quelque habitant des
villes attire peu, quand on a la terre  soi.  qui a parcouru les
cinq continents et la surface entire de la plante, les sujets qui
passionnent Balzac semblent mesquins et sans intrt.

Mais, de plus, c'est l'exotisme mme de ses romans qui conseillait et
imposait  Pierre Loti les sujets simples et les drames lmentaires.
Les sujets ne pouvaient gure tre que des histoires d'amour avec les
femmes des diffrents pays que traverse le pote: amour sensuel et
rveur, amour absolu chez la femme; amour curieux, orgueilleux,
parfois cruel chez l'homme. Le drame, c'est le plus uni et le plus
douloureux de tous: le drame unique, ternel, de la sparation des
tres qui s'aiment... Ainsi l'exotisme explique galement, dans les
romans de Pierre Loti, la nouveaut et l'intensit des sensations, et
le caractre universel et largement humain des sentiments.

Et c'est pourquoi, quand le quteur d'exotisme et d'impressions rares
s'arrtera au pays de France, il ne pourra que nous raconter des
idylles, plus poignantes sans doute, mais aussi peu compliques que
_Paul et Virginie_, _Graziella_ ou mme l'pisode de Nausicaa dans
l'exquise _Odysse_. Car, outre que sa vie voyageuse lui a surtout
fait connatre des hommes du peuple, des matelots, la satit des
impressions passionnelles, la misanthropie qui nat de l'excs
d'exprience et le sentiment trs net, chez un homme qui a vcu en
dehors des cits, de ce qu'il y a d'artificiel, de misrable et
d'inutile dans nos civilisations, lui font aimer et embrasser avec une
ardente sympathie les tres simples, plus intacts et plus beaux que
nous, plus proches de cette terre dont il a parcouru la face et qu'il
adore. Certes, j'aime les romans de Loti pour bien d'autres raisons;
mais je les aime aussi pour cette ide dont ils sont tout imprgns,
que l'me d'un pcheur ou d'une paysanne bretonne a mille chances
d'tre plus intressante, plus digne d'tre regarde de prs que celle
d'un chef de division, d'un ngociant ou d'un homme politique. Si je
ne puis tre de ces privilgis qu'on appelle des artistes et qui
refltent en eux et dcrivent ce qui s'agite  la superficie de la
terre, j'aime mieux tre de ceux qui vivent tout prs d'elle et qui en
sont  peine sortis.

       *       *       *       *       *

_Pcheur d'Islande_, c'est encore, comme _Loti_, comme le _Spahi_,
comme _Aziyad_, l'histoire d'un amour et d'une sparation: l'histoire
du pcheur Yann et de la bonne et srieuse Gaud, qui s'aiment et qui
se marient, de Yann qui s'en va et ne revient plus, et d'une vieille
femme dont le petit-fils s'en va mourir l-bas, de l'autre ct de la
terre. _Mon frre Yves_, c'est l'histoire d'un matelot qui s'enivre 
chaque descente  terre, et qui se marie, et qui devient pre, et qui
peut-tre se corrigera; et c'est l'histoire de l'trange et touchante
amiti de ce matelot et de Pierre Loti. Et je n'ai rien  dire de ces
deux rcits sinon que le pittoresque en est merveilleux, l'motion
pntrante et la simplicit absolue. C'est, dans _Pcheur d'Islande_,
la pche et les mers polaires; dans _Mon frre Yves_, la vie de bord,
les mers d'Orient et des tropiques et la grande monotonie de
l'Ocan; dans les deux livres, la Bretagne, sa figure et son me.
C'est encore un effet de l'exotisme, qu'ayant visit le monde, vous
revoyiez votre pays et les objets connus avec des yeux vierges et tout
neufs et avec la mme fracheur d'impression, le mme tonnement que
vous avez vu le Congo ou Tahiti... Mais _Mon frre Yves_ et _Pcheur
d'Islande_ sont deux romans dont la simplicit exigerait, pour tre
analyse et dfinie, un trop difficile effort, et je n'ai voulu que
montrer comment les trois premiers romans de Loti, ces oeuvres rares,
prparaient ces deux chefs-d'oeuvre.


V

Je garde une inquitude. Je crains de n'avoir pas su rendre
l'impression que ces livres font sur moi, et je crains aussi qu'on me
reproche de n'avoir cherch  rendre que cette impression. On me dira:
Tous ces romans de Loti sont bien ngligemment composs. Est-ce ma
faute, si je n'en souffre point?--Ou bien: Ne trouvez-vous point
quelque bric--brac et quelque verroterie dans cet exotisme, trop de
rva-rvas, de colliers de soumar, de paltuviers, de cholas, de
diguhelas? Nous ne pouvons point contrler ces peintures; cette
abondance de dtails ne se rapporte  rien de ce que nous
connaissons... Dirai-je que j'ai cet enfantillage, de trouver des
charmes au mystre de ces mots? Du reste, il n'y en a pas tant.--Ou
bien: La nature, dans ces romans, n'accable-t-elle pas un peu
l'homme? C'et t l'avis de M. Saint-Marc Girardin. N'y voudriez-vous
pas un peu plus de psychologie? Pourquoi? J'en trouve tout autant
qu'il m'en faut, et j'y trouve celle qui y devait tre.--Mais que ne
dites-vous, par exemple, que Pierre Loti procde de Musset et de
Flaubert? et que ne cherchez-vous  lui assigner son rang dans la
littrature contemporaine? Hlas! je suis si peu un critique que,
lorsqu'un crivain me prend, je suis vraiment  lui tout entier; et,
comme un autre me prendra peut-tre tout autant, et au point d'effacer
presque en moi les impressions antrieures, comme d'ailleurs ces
diverses impressions ne sont jamais de mme sorte, je ne saurais les
comparer ni assurer que celle-ci est suprieure  celle-l.--Mais
nous ne tenons point  connatre les motions que vous donnent les
livres; c'est sur leur valeur que nous dsirons tre difis.
Peut-tre; mais la plus belle fille du monde... Et d'ailleurs, je suis
ici d'autant plus incapable de m'lever au-dessus du sentir, que
Pierre Loti est, je pense, la plus dlicate machine  sensations que
j'aie jamais rencontre. Il me fait trop de plaisir, et un plaisir
trop aigu et qui s'enfonce trop dans ma chair, pour que je sois en
tat de le juger.  peine ai-je su dire que je l'aimais.




HENRY RABUSSON[53]

         [Note 53: _Dans le monde_; _Madame de Givr_; le _Roman d'un
         fataliste_; l'_Aventure de Mademoiselle de Saint-Alais_;
         l'_Amie_. (Calmann Lvy.)]


M. Henry Rabusson nous dit de celui de ses personnages qu'il aime
peut-tre le plus et o je pense qu'il a mis le plus de lui-mme:
Maxime avait contre lui d'tre un homme du monde et de peindre des
hommes du monde--ce qui est pourtant plus intressant que de peindre
des ivrognes. Un critique, ou quelque chose d'approchant, ne lui
avait-il pas dclar net qu'il tait impossible de s'intresser  des
personnages qui taient tous comtes ou marquis?

Ce quelque chose d'approchant d'un critique avait tort. Oui, les
comtes et les marquis sont plus intressants que les ivrognes; et ils
le sont autant que les gens du peuple ou de la bourgeoisie--pas plus,
mais autant. Et nous aimons beaucoup les marquis et les comtes de M.
Rabusson. Trs jeune encore, je crois, il est dj, aprs M. Octave
Feuillet, celui de nos romanciers qui a peint les moeurs mondaines
avec le plus de grce, de finesse et de comptence. Et, en mme temps,
il ressemble aussi peu que possible  l'auteur de la _Morte_. Il a un
autre esprit, une autre philosophie, et l'on sent clairement qu'il est
d'une autre gnration. Tout cela nous apparatra  mesure que nous
parcourrons ses ingnieuses tudes et nous permettra sans doute de
dfinir son talent.


I

Ce n'est pas sans raison que Maxime Rivols s'alarmait tout  l'heure.
La prvention est assez forte aujourd'hui contre les crivains qui
peignent les gens du monde. C'est d'abord qu'il y a tant de romans
aims des simples (et je ne parle pas seulement des romans-feuilletons),
o le monde nous est dcrit avec des lgances qui rappellent celles
des gravures de tailleurs ou de l'homme des 100,000 chemises! Le
plus agaant des romans naturalistes, le plus prcieux dans le
grossier, est moins odieux que tel roman de moeurs mondaines. Et puis,
qu'est-ce que le monde? On le savait avec une quasi-certitude aux deux
derniers sicles et peut-tre sous la Restauration, et on pouvait dire
o il commenait et o il finissait. Mais aujourd'hui? Il y a le monde
du faubourg Saint-Germain et du faubourg Saint-Honor. Il y a la
colonie trangre du quartier de l'Arc de Triomphe. Il y a le monde
des hommes de lettres et des artistes, et le monde des financiers, et
le monde de la haute bourgeoisie, et le monde acadmique, et le
demi-monde, non pas au sens o on l'entend  prsent, mais tel que l'a
dfini M. Alexandre Dumas fils. Surtout il y a de multiples
combinaisons de ces mondes divers.

Ds lors, qu'arrive-t-il? Les personnes du monde qui tait autrefois
le vrai monde sont portes  croire que les peintures qu'on nous fait
des moeurs mondaines ne ressemblent pas. Je demandais  une d'elles:
Moi, je ne sais rien; mais vous qui savez, voyons, l'_Aventure de
Mlle de Saint-Alais_, par exemple, est-ce que c'est cela, le
monde?--Mais pas du tout, me fut-il rpondu. O ce monsieur a-t-il
rencontr de pareilles jeunes filles? Ce qui n'a pas empch, d'autre
part, M. Octave Feuillet de nous avertir que les jeunes filles du plus
noble des faubourgs tiennent entre elles des propos  faire rougir
des singes.  qui donc se fier?

Tous ont raison sans doute. C'est un certain ensemble d'habitudes et
une certaine manire de vivre qui constitue le monde. C'est aussi la
richesse. Il s'agirait de fixer ce qu'il faut de revenu  un homme
intelligent et bien lev pour commencer  tre du monde, et ce qu'il
en faut  un imbcile ou  un rustaud. L'cart serait grand entre les
deux chiffres. On peut  la rigueur tre du monde, du moins en
passant, quand on a un habit noir. On peut toujours et srement en
tre quand on a trois cent mille francs de rente. La ploutocratie
d'un ct, l'art et la littrature de l'autre, ont rompu et brouill
ses frontires, et personne ne s'y reconnat plus. Il est vrai que,
justement  cause de cette indcision et de cette varit, il reste
toujours au descripteur des moeurs mondaines quelque chance d'tre
tomb juste. Mais aussi il y aura toujours quelqu'un qui lui
contestera ce mrite et ce bonheur.

D'autre part, un rveur me tient ces propos excessifs:

--Non, dcidment, vrais ou faux, tous ces romans de moeurs mondaines
m'exasprent. Ils sont d'une lecture presque douloureuse pour les
pauvres diables. Ils donnent l'ide de la vie la plus lgante, la
plus somptueuse, la plus digne en somme d'tre vcue. Ils voquent des
cavaliers beaux, spirituels, habiles  tous les exercices du corps,
aiss, victorieux, srs de plaire, qui jouissent de tout leur tre et
dont l'occupation est de cueillir toutes les fleurs des plaisirs les
plus rels. Le sage se dit en vain qu'il y a quelque chose de
suprieur et de meilleur, qui est de chercher la vrit ou d'assister
au train des choses comme  un spectacle. Cette philosophie n'est que
rsignation. En ralit, on serait heureux de contribuer de sa
personne  ce que ce spectacle a de brillant. Que n'et point donn
Jean-Jacques Rousseau pour n'tre pas gauche auprs des femmes, pour
les sduire par autre chose que son gnie d'crivain, par des dons
purement extrieurs et frivoles! M. Renan, qui a toutes les
franchises, ne nous cache point l'envie que lui inspire la destine
des hommes du monde. Au fond, le rve endormi dans quelque repli
secret du coeur, chez moi-mme et chez beaucoup d'autres, notre rve
inavou, dsavou mme souvent par nos habitudes et notre allure,
c'est le rve de don Juan. Or ce rve est ralis, du moins en partie,
par les hros des romans mondains. Et nous disons qu'ils nous agacent,
et nous affectons de les ddaigner: la vrit est que leur sort nous
remplit d'envie et de tristesse. Il n'y a qu'une rflexion qui nous
apaise: c'est que tout est vanit. Gnralement, quand on dit cela, on
le dit avec mlancolie; cela ne passe point pour une constatation des
plus gaies: c'est bien  tort. Il est fort heureux que tout soit
vanit; c'est la grande consolation. Car, si tout n'tait pas vanit,
si toute vie n'tait attendue par la mort, il serait horrible de
songer que nous ne connaissons qu'une vie mdiocre, que nous n'avons
pas de gnie, que nous ne faisons rien de grand, que nous ignorons
mme  peu prs la vie sensuelle et passionnelle et les mille et
trois de don Juan, et que nous ne sommes pas comme des dieux, ainsi
que parlent les livres saints. Mais, encore que l'ide de la vanit
universelle soit un grand soulagement, nous prfrons quand mme aux
romans de la vie lgante les romans de la vie plate, misrable et
grossire--parce qu'ils nous emplissent d'une infinie piti.

Le peuple, lui, adore les romans qui se passent dans le plus grand
monde, parce que le peuple est naturellement bon et rsign et parce
qu'il est d'une divine inconscience. Lorsque son imagination est
amuse, il ne fait point de retour sur soi. Il lui suffit que d'autres
aient une vie exquise et brillante, et, tandis qu'il se la figure
grossirement, il en jouit  sa faon, par l'merveillement et par le
respect. Nous, point. Il arrive d'ailleurs presque toujours que celui
qui nous fait des peintures du monde s'y complat trop visiblement, se
sait bon gr d'tre si bien au courant des lgances, prodigue les
dtails qui nous les rvlent. Et cette affectation devient vite
dplaisante.


II

Si je rapporte ces rflexions, c'est pour ajouter tout de suite
qu'elles n'atteignent point M. Rabusson. Le monde qu'il peint, il le
dfinit clairement et  plusieurs reprises. Et ce monde lui plat
assurment, et il marque  et l quelque satisfaction de le si bien
connatre; mais il n'en est point bloui, il s'en faut.

Oh! non, il n'en est pas bloui. Son plus grand mrite, c'est
peut-tre d'avoir apport dans l'tude de la vie lgante la franchise
un peu brutale, sous la politesse de la forme, et le got de vrit un
peu misanthropique qui est si fort en faveur aujourd'hui. C'est l le
premier trait qui distingue M. Rabusson de M. Octave Feuillet. Mais,
au reste, on peut se demander si c'est bien le mme monde qu'il a
dcrit (dans une disposition d'esprit diffrente), ou si par hasard il
n'a pas eu un autre monde sous les yeux. Car il n'est plus, le monde
du XVIIe sicle, ni celui du XVIIIe, ni celui mme de la Restauration
et du gouvernement de Juillet. Tous ces mondes, quoique trs divers
entre eux, avaient cependant des rites communs, un ensemble de
prjugs et de conventions, une tenue extrieure, une hypocrisie
bienfaisante, une commode exagration de politesse... Tout cela a t
fort entam depuis trente ans. Le monde n'a su dfendre ni ses
frontires ni ses traditions. L'homme qui grondait tout  l'heure
avait tort; car le monde est trs suffisamment ouvert et assez bon
enfant; il n'a plus rien de mystrieux ni d'inaccessible. Voyons-le
tel que nous le dcouvre M. Rabusson.

Ce monde est tout simplement le monde qui s'amuse, que l'on peut voir
aux premires reprsentations, aux courses, au cirque, au Bois, et
qu'il n'est pas trs difficile de ctoyer ou mme de traverser par-ci
par-l. Il se compose d'un peu de tout: de vieille noblesse, de
noblesse rcente, de noblesse achete, de haute bourgeoisie,
d'trangers riches et d'hommes de Bourse. M. de Trives, dans
l'_Aventure de Mlle de Saint-Alais_, le dfinit, ce semble,
merveilleusement:

     Voyez-vous, le monde n'a sa raison d'tre qu'avec le luxe et par
     le luxe; c'est une association pour le plaisir, ou ce n'est rien.
     Et il en a toujours t ainsi, quoi qu'on dise. L'amour,
     l'intelligence, le talent, l'esprit mme, tout cela non seulement
     peut se passer du monde, mais a toujours vcu hors de lui, loin
     de lui, sauf par accident. Ce qu'il lui faut, c'est un
     dvergondage lgant d'esprit et de moeurs, n'excdant pas les
     limites de la tenue; il n'aime pas le vice parce que le vice est
     salissant; mais sa morale, toute en surface, repose sur des
     principes pour rire, qui seraient de pures niaiseries, n'tait la
     ncessit de maintenir un certain dcorum dans toute assemble
     nombreuse, o la licence dgnre forcment en grossiret...

C'est ce que M. Rabusson en dit de plus favorable; mais ailleurs il
prend joliment sa revanche. Il nous parle de cette aristocratie
submerge qui se maintient, vaille que vaille,  la surface de notre
socit remue--dont elle pourrait bien n'tre que l'cume,
quoiqu'elle affiche assez volontiers la prtention d'en tre la
crme. Il ne dissimule point que la vie qu'on mne l est nulle et
attirante comme le vide, ni que les membres de cette confrrie
flottante ne sont point tous des modles de grce et de distinction:

     Quand ils furent assis cte  cte sur deux de ces chaises de
     louage si btement alignes pour le plus interminable des
     divertissements chorgraphiques, ils furent frapps en mme temps
     de la vulgarit d'ensemble de cette ppinire de mondains et de
     mondaines.

     --Mon Dieu! dit Genevive, c'est donc vraiment la fin du monde?

     --Oui, la fin de notre monde. Mais qui est-ce qui y croit encore,
     au monde? Ceux qui n'en sont pas et voudraient bien en tre et
     surtout faire croire qu'ils en sont...

Enfin M. Rabusson n'a pas grande confiance dans la dure des vestiges
mdiocrement reluisants du monde d'autrefois. La fcheuse franchise,
mortelle aux fictions, avec laquelle il juge la socit mondaine, il
la retrouve dans cette socit mme, comme une cause de dissolution:

     ... Aprs le monologue, des trpignements de joie, auxquels se
     mlrent, il est vrai, bon nombre d'apprciations rsumes d'un
     mot par des _gommeux_ pleins de bon sens: _Idiot! infect!
     crevant!_ Tout le monde s'ennuyait  fond et presque
     franchement.--La franchise et le besoin de vrit, qui sont
     l'honneur et font l'ennui de notre poque, condamnent  une mort
     prochaine les dbris  peine vivants de la socit. Le mensonge
     et le convenu la soutenaient; le triomphe du vrai la tue.

Si M. Rabusson voit sans illusion la populace mondaine, on ne saurait
dire non plus qu'il nous ait surfait ses hros. Prenez les plus
sympathiques et les plus brillants. Roger de Trmont est un gentil
garon et un officier fringant, mais avec un assez grand fond
d'ingnuit, et, s'il est charmant, c'est par ce qui lui manque pour
tre un mondain accompli. Mme le duc de Trives, le reprsentant par
excellence de la haute vie, n'en impose pas autrement  M. Rabusson.
Il a vite fait de le percer  jour. Il jauge le bagage et prend la
mesure de ce don Juan de faon  rassurer l'amour-propre de ceux qui
voient la fte du dehors. Il arrive parfois  tel brave homme
d'artiste, de savant ou d'crivain, un peu gauche et taciturne, de
s'merveiller de la rapidit de conception et d'esprit de tel homme
du monde et de se faire  lui-mme l'effet d'un sot quand il voit cet
agrment, cette finesse, cette abondance de conversation. Il est tent
de croire, du moins la premire fois,  un ptillement naturel
d'ides,  un don surprenant, extraordinaire. M. Rabusson limite et
rduit ce don en le dfinissant:

     Le duc de Trives avait le don de la conversation, si prcieux
     pour se faire bien venir des femmes, que l'on prend avec des mots
     chatoyants,--comme on prend certains poissons avec des mouches
     artificielles et les grenouilles avec du drap rouge. Il tait du
     petit nombre de ces oisifs parisiens qui retiennent des
     spectacles multiples auxquels les convie la mode, de ce long et
     ininterrompu dfil de tableaux, de statues, de morceaux de
     musique, de pices de thtre, de crmonies et de ftes, des
     couleurs, des sons, voire des ides, qu'ils cataloguent, au fur
     et  mesure, dans leur mmoire et dont l'ensemble constitue pour
     eux une mine fconde, inpuisable d'impressions et de souvenirs,
     lesquels, habilement mis en oeuvre et adapts aux exigences du
     moment, leur fournissent toujours  propos le thme inutilement
     cherch par tant d'autres...


III

Il y a apparence, aprs tout cela, que vous ne rencontrerez ici ni les
grandes passions, ni les hrosmes, ni les crimes, ni le romanesque
tour  tour dlicieux et tragique des romans de M. Octave Feuillet. Le
monde tant, ainsi qu'on a vu, une association lgante et riche pour
le plaisir, M. Rabusson ne nous montre que ce qui y fleurit le plus
naturellement: la sensualit, la galanterie, la vanit, la curiosit
physique et morale.

Si l'on va tout au fond des choses, on trouvera que le vritable et le
principal objet des runions mondaines, c'est l'exhibition de la
femme, accommode, attife, harnache, habille ou dshabille de la
meilleure faon possible pour charmer les yeux des hommes et pour les
tenter. tudiez l'espce de plaisir que vous avez pu prendre
quelquefois  ces runions; rappelez-vous les bras, les paules nues,
les jeux de l'ventail, les corsages plaqus, la toilette qui exagre
toutes les parties expressives du corps fminin: vous reconnatrez que
ce n'est gure par les grces de la conversation, volontiers
insignifiante, que vous avez t sduit, mais que l'attrait du sexe
tait pour beaucoup dans votre plaisir. Est-ce par hasard pour vous
donner des joies intellectuelles que les femmes dcouvrent leur nuque
jusqu'aux reins et qu'elles s'imprgnent de parfums qui flottent
autour de leur corps et qui leur font une atmosphre, si bien qu'en
s'approchant on se croit tout envelopp d'elles? Qu'elles se l'avouent
ou non, ce n'est point aux mes qu'elles veulent parler. Leur but
suprme est qu'on les dsire. Et, de mme, le dernier but des mondains
dont c'est le mtier d'tre mondains est de plaire aux tentatrices, de
leur plaire jusqu'au bout, de plaire  toutes celles qui sont
dsirables. Le plus bel effort de la civilisation la plus raffine,
c'est de mettre les sexes aux prises dans les conditions les plus
propres  rendre la lutte charmante; c'est de multiplier, de nuancer
et de prolonger les bagatelles  demi innocentes et tout le jeu
prliminaire de l'amour, afin de sauver les oisifs de l'ennui. Ce
qu'ils cherchent tous, hommes et femmes, c'est le plaisir; et, si ce
n'est pas toujours expressment ce que M. Renan, parlant aux jeunes
gens, appelait le paradis de l'idal, c'est du moins ce qui y mne.
Mme quand on sait qu'on n'ira pas jusque-l, et mme quand on n'y
songe point, ces amusements, flirtage ou galanterie, n'ont une aussi
exquise saveur que parce qu'ils y pourraient conduire. Le monde
apparatrait,  quelque puritain qui aurait de l'imagination, comme un
libre harem, inavou, inachev et pars. Les hommes et les femmes
continuent de faire, dans les salons, ce qu'ils faisaient aux ges
lointains, dans les antiques forts. Sous l'enveloppe de la politesse
et des conventions sociales, les mmes instincts primordiaux
continuent d'agir. Ils ont beau jeu dans cette oisivet de la
richesse. Seulement ils prennent le plus long.

M. Rabusson n'a rien dissimul de tout cela. Son premier roman, _Dans
le monde_, est l-dessus d'une franchise hardie sous la grce aise de
la forme. En plus d'un endroit il parle aux sens, dlicatement et
loquemment. L'histoire du gentil officier, amant d'une duchesse qui
le dniaise et le forme, puis d'une demi-mondaine qui se moque de lui,
jusqu' ce qu'il pouse une jolie fille de son monde, est une
histoire de galanterie plus que d'amour. Ce rcit rappelle un peu, par
le sujet et par le tour, avec moins de libertinage, certains romans du
dernier sicle:

     La duchesse se borna  fermer avec sa main la bouche de Roger en
     l'appelant: Fou! Elle ne l'appela pas: Enfant!, trouvant sans
     doute qu'il tait dcidment hors de page. Puis elle le mit  la
     porte, aprs qu'il lui et embrass les mains et ce qu'il pouvait
     attraper des bras avec une ferveur et un entrain auprs desquels
     la dvotion malpropre des plerins baiseurs de reliques n'est
     positivement qu'un...

Je m'arrte. Il y a l un mot brutal. Je vous disais bien que M.
Rabusson n'a aucune timidit. C'est le plus simplement et le plus
rapidement du monde que la duchesse aime l'officier:

     ... Elle se redressa avec un mouvement de joie orgueilleux et
     hardi, en murmurant:

     --Franchement, ce serait dommage!

     Qu'est-ce qui serait dommage? De se donner ou de se garder?--Plus
     probablement ceci que cela, car une charmante figure mle, orne
     de fines moustaches et de grands yeux noirs  cils ombreux,
     couronne de cheveux bruns coups ras et poussant dru, passait
     dans la glace  chaque instant, montrant, dans un sourire trs
     doux, des dents juvniles, toutes blanches et au grand complet...

Un dner, une visite, cela suffit. La troisime fois qu'elle le voit,
elle se donne  lui. Il est vrai aussi qu'il est son ancien petit
camarade d'enfance: les souvenirs de cette sorte agissent puissamment
sur le bon coeur des femmes. Et elle se donne gnreusement, avec un
entrain de tous les diables, dans ces rendez-vous de Versailles qui
nous sont si bien conts, avec des dtails si savoureux et des nuances
si subtiles. Puis elle apprend que Roger lui est infidle. Elle
revient pourtant, elle revient le coeur gros de chagrin et de
reproches. Rappelez-vous ce qu'il lui dit, et pourquoi elle lui
pardonne, et surtout rappelez-vous pourquoi il aime mieux, cette fois,
les tnbres des rideaux ferms. Bien d'autres pages sont d'un homme
qui se connat aux choses d'amour. Quand la duchesse voit Roger pour
la premire fois, la jeunesse du bel officier lui remmore la
dcrpitude du dfunt duc; et M. Rabusson, employant par badinage le
mode lyrique qui permet tout, nous explique en quoi l'amour des vieux
peut prparer les femmes  l'amour des jeunes. On sent que le conteur
a longuement regard les femmes, et de prs. Que dites-vous de ces
rflexions sur la mimique de Mme de Gubriac:

     ... Qu'elle se pencht vers lui d'un insensible mouvement ou se
     retirt un peu en arrire, il lui semblait la sentir se
     rapprocher ou s'loigner comme s'il l'et tenue dans ses bras.
     C'tait le triomphe de cette stratgie de l'impudeur savante, qui
     fait parler les lignes et les contours autant et plus clairement
     que la voix, que les yeux mmes; qui met dans une courbe, dans un
     balancement du buste, dans une saillie du corsage, dans un
     dveloppement du bras, dans une retraite de la jambe, toutes les
     forces concentres de la chair, tout l'appt d'un corps lascif
     qui se promet...


IV

Mais cette sensualit que dveloppe la vie du monde est plus fine
qu'imptueuse; les grandes passions ne se rencontrent gure dans ce
milieu artificiel. Pourquoi? C'est d'abord qu'on est l presque
toujours en scne. La vanit se mle  l'amour et le contient ou le
limite. Le sentiment du ridicule est un excellent contrepoids  la
passion, l'empche d'envahir le coeur tout entier. Puis, comme le
choix est grand dans tout cet talage, une partie au moins de l'esprit
et du coeur reste disponible, prte aux aventures qui peuvent se
prsenter. La dissipation de la vie ne permet gure le recueillement
o se nourrissent et croissent d'ordinaire les profondes amours. On
est trop distrait, et, d'autre part, on est trop averti; on a trop de
science et d'exprience, on a trop l'habitude de se tenir et de se
surveiller. La plupart des drames temprs que nous conte M. Rabusson
impliquent ncessairement chez les personnages un certain sang-froid,
une certaine possession d'eux-mmes, jusque dans les moments o ils
sont le plus mus. Jamais ils ne perdent compltement la tte.--Dans
le _Roman d'un fataliste_, Blanche de Servires a t lgue par son
pre  Marc de Bran, qu'elle n'aime pas. Un hros de roman ferait le
gnreux, dlierait la jeune fille. Marc lui dit fort posment: Je
vous tiens; je ne vous lcherai pas comme cela; attendons.--Dans
l'_Amie_, Germaine April, aime de Maxime Rivols, raconte tout  sa
femme, et celle-ci, de son ct, prvient le mari de Germaine,
s'entend avec lui pour surveiller les deux autres; et cette situation
infiniment dlicate, cet quilibre des plus instables se maintient
pendant plus de cent pages. Ce n'est point Vnus tout entire  sa
proie attache, oh! non.

Les hommes sont des artistes et des dilettantes de l'amour. Au fond,
les moyens les intressent plus que la fin. Car la fin, on la trouve
o l'on veut--et c'est toujours la mme chose. Oh! que Maxime Rivols
est bien le type accompli de l'homme de lettres amoureux! C'est sans
doute un lieu commun de dire que la littrature, en se mlant  tous
les sentiments de l'crivain, les attnue ou les dforme. Mais comme
ce lieu commun est vrai! L'crivain--j'entends celui qui par vocation
observe les hommes et transcrit ses observations--peut se jouer 
lui-mme la comdie de la passion. Souvent mme il s'y laisse prendre,
mais rarement tout entier; et toujours il se reprend. Il voudrait
jouir, souffrir sans arrire-pense, sans autre proccupation que son
amour. Il sait trs bien quels sentiments il _devrait_ avoir; il les
simule et il croit les prouver. Mais presque toujours, au moment
dcisif, au moment o d'autres ne s'appartiennent plus, tout  coup il
s'aperoit qu'il se regarde faire, qu'il est moins acteur que
spectateur. Le don essentiel de l'crivain, le don de voir toutes
choses transposes, pour parler comme Flaubert, en sorte qu'elles
ne sont plus qu'une illusion  dcrire, est presque incompatible
avec la vie passionnelle. Puis les souvenirs des expriences morales
consignes dans les livres lui reviennent sans cesse; il y compare,
malgr lui, ou cherche  y conformer sa propre aventure. Il _prvoit_
 chaque instant ses propres mouvements et ceux de la femme qu'il aime
ou qu'il se figure aimer. La ralit, mme celle o il est engag le
plus profondment, lui est, quoi qu'il fasse, matire d'art. Toutes
les diffrentes phases des amours de Maxime et de Germaine, Maxime les
prpare, les pressent, les tudie. Il aime sans aimer, il aime exprs:
et c'est pourquoi il cesse d'aimer ds qu'arrive l'heure des
rsolutions suprmes, du jour o son amour, en se prolongeant,
risquerait de compliquer irrmdiablement sa vie, cesserait d'tre un
exercice agrable et ingnieux, une occasion d'expriences et de
vrifications morales. Tout artiste digne de ce nom est par l mme
capable du crime d'amour.

Aprs le dilettante qui crit, voici le dilettante qui n'crit pas,
suprieur peut-tre au premier par la faon dont il entend la vie, par
la sagesse plus rare qu'implique le rle qu'il s'est donn. Si, au
bout du compte, il n'est pas plus dupe que l'autre de ses sensations
et de ses sentiments, du moins il en jouit avec un peu plus de
scurit. Il n'est point tourment du vague et perptuel souci de les
considrer du point de vue du livre pour les exprimer ensuite
littrairement. Ce n'est point l'expression de sa vie, c'est sa vie
mme qui est pour lui l'oeuvre d'art. Il fait des expriences pour en
faire, non pour les crire. Sa philosophie est plus parfaite que celle
de l'artiste qui crit--et qui trahit par l quelque ingnuit, car il
se figure apparemment qu'il vaut la peine d'crire et que la gloire
littraire est quelque chose. Le dilettante qui n'crit point, qui ne
rve ni n'exprimente que pour lui-mme, me semble avoir  la fois
plus de fiert et plus de vraie finesse d'esprit. La plus belle vie,
la plus intelligente et la plus spirituelle, ce n'est peut-tre pas
celle des crivains, mme de ceux qui ont laiss de beaux livres:
c'est celle des grands curieux qui ont vcu leur vie sans l'exprimer,
et dont personne aujourd'hui ne sait les noms.

Le duc de Trives, qui n'est pas auteur, a plus de plaisir et dploie
autant de ressources d'esprit avec Mlle de Saint-Alais que Maxime avec
Germaine. Il faut voir avec quel art il conduit la sduction d'Edme.
Tout se fait en quatre ou cinq conversations, mais combien subtiles et
artificieuses! La premire fois, il fait sa dclaration et ajoute
qu'il ne peut se marier parce qu'il est  peu prs ruin; la seconde
fois, il inquite Edme en lui montrant l'hypocrisie et le nant de la
morale mondaine; la troisime fois, il lui fait entendre qu'ils
pourraient se marier chacun de son ct, et lui fait presque accepter
l'adultre dans l'avenir; la quatrime fois, comme elle se rvolte, il
la prend dans ses bras, connaissant la puissance de l'treinte; puis
il se remet  la pervertir par des conversations hardies, en lui
mettant sous les yeux, au moyen d'exemples impressionnants pris autour
de lui, la dpravation du monde, dcoulant, hlas! disait-il, d'une
sorte de fatalit dans les besoins, les conventions, les usages
auxquels se trouve subordonne son existence mme.--Mais justement la
mthode de Trives est trop parfaite, trop concerte. Rien
d'irrflchi, d'involontaire. L'aime-t-il? Il la dsire assurment;
mais son plus grand plaisir est de sentir qu'il la dprave: plaisir
tout intellectuel. Quand il se dcide  faire un peu violence  Edme,
on pressent que c'est par logique, parce qu'il faut toujours en venir
l, pour achever l'oeuvre commence et aussi pour voir. Il a la
science et l'adresse des clbres sducteurs des romans du XVIIIe
sicle: il n'a pas leur entrain ni leur fougue; il n'a pas ce qui rend
le dsir irrsistible; il ne tient pas assez au dnouement. C'est un
Valmont dsenchant et anmi.

Au reste, si vous tenez compte de la diffrence des sexes et des
rles, vous constaterez chez plusieurs des femmes de M. Rabusson
quelque chose d'assez semblable et, dans l'amour mme, une certaine
incapacit d'aimer absolument. D'abord il n'y a pas une seule ingnue,
et peut-tre, en effet, ne peut-il pas y en avoir dans ce monde
particulier. Mme Genevive de Rhges n'en est pas une. Quant aux
jeunes filles mancipes et aux jeunes femmes, elles aiment avec trop
d'esprit. Ce qu'elles voient, ce qu'elles entendent, ce qu'elles
devinent, la vie qu'elles mnent, toutes les impressions qu'elles
reoivent les faonnent singulirement, agissent sur elles de deux
manires presque contradictoires. D'un ct, leur sensualit s'veille
et s'aiguise; point d'ignorance; peu de pudeur; le langage libre;
l'allure risque. Elles se dlectent  ctoyer les prcipices et  se
pencher au-dessus. Mais en mme temps elles manquent de l'espce de
courage qu'exigent les chutes compltes. Elles songent trop aux
consquences. Elles n'ont point de gnrosit. Elles sont sensuelles
avec circonspection. Elles rptent, avec plus de grce et moins de
brutalit, l'horrible mot de Mme Campardon dans _Pot-Bouille_: Tout
except a! Elles ne veulent pcher que par pense et par intention;
le reste leur fait peur. C'est proprement le pch de malice, cher aux
races exprimentes et affaiblies. Cela est vrai,  des degrs divers,
d'Edme et de Germaine: Edme, une jeune fille trop savante et trop
curieuse--sauve par sa science prcoce et par sa fiert; Germaine,
une jeune femme qui a la coquetterie des sens, une coquetterie
pidermique, animale, d'un caractre trange, presque monstrueux,
fminin quand mme, sauve, celle-l, on ne sait par quoi, par sa
froideur foncire, par sa paresse, parce qu'il faut un effort pour
franchir le dernier pas...

Mais que nous importe que ces fausses honntes femmes soient sauves?
Nous les aimerions peut-tre mieux si elles se perdaient. Nous avons
envie de leur adresser, avec colre, l'adorable, le dlicieux
discours d'Octave  Marianne:

     ... Combien de temps pensez-vous qu'il faille faire la cour  la
     bouteille que vous voyez, pour obtenir d'elle un accueil
     favorable? Elle est comme vous dites, toute pleine d'un esprit
     cleste, et le vin du peuple lui ressemble aussi peu qu'un paysan
      son seigneur. Cependant regardez comme elle est bonne
     personne!... Ah! Marianne! c'est un don fatal que la beaut! La
     sagesse dont elle se vante est soeur de l'avarice, et il y a
     parfois plus de misricorde pour ses faiblesses que pour sa
     cruaut.--Bonsoir, cousine; puisse Clio vous oublier!

Chose bizarre, celle qu'on aime le mieux, de toutes les femmes de M.
Rabusson, c'est, avec la bonne duchesse d'Altenay, cette pauvre
Florence Arnaud, la dclasse, qui a eu quatre amants et qui voudrait
tant un mari, et  qui le petit Gilbert chappe, justement parce
qu'elle l'aimait peut-tre, celui-l, et qu'elle n'a pas t sa
matresse. N'y a-t-il pas une saveur exquise de sagesse indulgente et
trs renseigne dans ces simples rflexions:

     Gilbert chappait  Florence, bien malgr lui. Et cette fois
     peut-tre Florence, au rebours de ce qui s'tait produit pour
     elle  quatre reprises diffrentes, eut t plus habile en se
     montrant plus faible. Elle se ft attach cet enfant, qui
     l'aimait, cet enfant assez homme dj pour ne pouvoir lui
     pardonner de l'humilier dans sa chair, mais qui lui et pardonn
     tout le reste, sans doute, moyennant quelques serments et
     beaucoup de volupt.


V

Je crois bien que M. Rabusson n'a rien crit de plus attendri que ces
lignes. Il n'y a aucune motion dans ses romans. C'est d'une
scheresse qui me ravit. L'attitude de l'crivain est continuellement
celle d'un observateur un peu ddaigneux. Il a le tour d'esprit d'un
moraliste et surtout d'un maximiste: on tirerait de ses livres toute
une collection de maximes et rflexions, dont on ferait un joli manuel
du mondain et de l'homme  bonnes fortunes.

Quant  la philosophie qui s'en dgagerait, vous avez pu l'entrevoir.
Ce n'est en aucune faon le spiritualisme convenable et convenu des
romans romanesques; c'est exactement le contraire de la philosophie de
M. Octave Feuillet. M. Rabusson ne croit pas beaucoup  la libert
humaine (pas la moindre trace de lutte morale dans ses histoires), ni
au bonheur de vivre (tous ses romans pourraient finir, comme l'_Amie_,
par ces mots: Pourquoi la vie?).

On ne saurait douter qu'il n'ait mis dans le _Roman d'un fataliste_ sa
propre philosophie. Le livre est piquant, s'il n'est pas clair. Marc
de Bran, qui se dit fataliste, montre une surprenante activit et
prend des initiatives devant lesquelles l'homme le plus nergique
hsiterait. L'oeuvre est-elle donc ironique? Ou bien M. Rabusson
veut-il nous faire entendre qu'aux heures mmes o son hros dploie
le plus de volont, il subit encore des impulsions irrsistibles et
caches et reste passif en pleine action? Mais, si ce point demeure
obscur, ce qui ne l'est pas, ce sont les sentiments de Marc sur le
monde et sur la vie. Voici de ses rflexions, au hasard:

     ... Je serai toujours un mauvais magistrat. Cette ide que des
     hommes peuvent juger des hommes, non pas seulement au point de
     vue utilitaire, mais au nom de la vrit, de la conscience
     universelle, de l'absolu, me parat de plus en plus baroque et
     monstrueuse.

     ... La Providence est une divinit maladroite, qui ne fait rien
     pour raffermir son culte toujours chancelant, mal assis dans le
     coeur de l'homme; elle vous reprend d'une main (elle doit avoir
     des mains puisqu'on lui prte un doigt) ce qu'elle vous a donn
     de l'autre, de sorte que l'observateur attentif finit par
     s'apercevoir qu'il n'y a rien, dans ces alternatives de
     gnrosit et de rigueur, qui diffrencie clairement son action
     de celle du hasard au passe dix ou  la roulette.

     ... Je m'incline donc une fois encore devant la suprme
     inconscience, devant la toute-puissante draison qui semble
     gouverner les choses humaines... Je me rsigne; mais cette
     rsignation me dgrade et m'abrutit: je la maudis.

Il y a donc dans ces romans mondains (ne vous y trompez point) la mme
philosophie  peu prs que dans les _Rougon-Macquart_. Au fait, le
fond des choses est le mme dans les salons que dans les assommoirs.
Mais ce qui distingue M. Rabusson, ce qui le spare autant de M. Paul
Bourget que de M. mile Zola, ce qui le rattache aux conteurs d'il y
a cent ans, c'est qu'il a le pessimisme fringant et que son fatalisme
caracole. Il caracole presque trop: par exemple, dans ce passage de
_Madame de Givr_, dix pages avant le coup de pistolet dont elle tue
son amant en voulant tuer son mari--le seul coup de pistolet qui soit
tir dans les romans de M. Rabusson:

     ... Et leur causerie tait joyeuse, intime et douce comme un
     simple bavardage d'amoureux.  les entendre, nul n'et suppos
     que cette femme allait se mettre hors la loi, que tous deux
     allaient se mettre hors l'honneur.--Que psent,  ces heures-l,
     les systmes complets de morale  l'usage des esprits
     philosophiques? La morale des philosophes est une morale de
     cabinet qui ne les suit gure dehors; tant qu'on raisonne
     doctoralement, _inter libros_ ou _inter pocula_, c'est superbe,
     plein de simplicit, de grandeur et d'harmonie; mais deux beaux
     yeux que l'amour fait arder ont bien vite raison de toutes les
     rigueurs thoriques de ces belles doctrines, lesquelles, en de
     certains moments, sembleront toujours  quiconque ne les a pas
     inventes de simples jeux de savants. Et, ft-on soi-mme
     l'inventeur du systme rfrigrant dont on invoque le secours
     dans les grandes crises de la passion, on ne tarde pas  se dire,
     mettant de ct tout amour-propre d'auteur, qu'il n'y a pas de
     systme qui vaille une caresse de femme aime, ni de trait de
     morale que l'on puisse mettre en balance avec l'immorale, mais
     toute-puissante volupt d'un amour heureux.

Cela n'est-il pas d'un tour galant? Il est charmant, le style de M.
Rabusson--pas toujours trs pur ni exempt de toute phrasologie, mais
fin, souple, ais, lgant (c'est le mot auquel je reviens toujours).
Tel de ses tableaux parisiens (le Concours hippique, si vous voulez,
dans son premier roman) a la justesse et la vivacit d'une aquarelle
d'Heilbuth ou de Brown-Lvis. Avec cela, surtout dans les analyses de
sentiments, des lenteurs, des nonchalances, et quelquefois la longue
phrase un peu tranante, la priode fluide qui s'tale dans la
_Princesse de Clves_ et qu'on retrouve encore dans les romans du
XVIIIe sicle.

       *       *       *       *       *

Tout cela ne laisse pas de faire  M. Rabusson une physionomie assez
spciale. On peut croire,  premire vue, qu'il procde de l'auteur de
_Monsieur de Camors_: il s'en faut du tout au tout. Oubliez _Madame de
Givr_, cartez Jane Spring, qui me parat fort embellie (_Dans le
monde_), et quelques autres personnages un peu convenus, et vous
reconnatrez que M. Rabusson a failli crire plus d'une fois le roman
naturaliste des moeurs mondaines (le naturalisme n'tant point une
chose de forme, mais de fond). M. Rabusson serait donc quelque chose
comme un Feuillet sans illusions et sans foi, avec un peu de l'esprit
et du style d'un Crbillon fils ou d'un Laclos. Il serait fort capable
d'crire les _Liaisons dangereuses_ de cette fin de sicle.




JULES DE GLOUVET[54]

         [Note 54: Le _Forestier_, le _Marinier_, le _Berger_, la
         _Famille Bourgeois_, _Histoire du vieux temps_, chez Calmann
         Lvy.--L'_Idal_, l'_tude Chandoux_, _Croquis de femmes_,
         chez Plon.]


Les romans rustiques de George Sand ont merveilleusement fructifi. On
trouverait aujourd'hui une bonne demi-douzaine de romanciers, jeunes
ou mrs, les uns minents, les autres au moins distingus, qui
n'crivent gure que sur la campagne et sur ses habitants.

Ce got n'est pas chose absolument nouvelle en littrature; il s'est
dj rencontr dans des socits d'une culture raffine, au temps de
Thocrite, au temps de Virgile, chez nous au sicle dernier; mais il
est certainement plus fort et plus profond aujourd'hui qu'il ne l'a
jamais t.

Des professeurs vous diront que les anciens, qui ont tout connu, ont
connu aussi bien que nous l'amour de la nature. Et l-dessus on cite,
 la vrit, de fort beaux paysages, encore que trs sobres, de
Thocrite, de Lucrce, d'Horace, de Virgile, surtout l'admirable cri
des _Gorgiques_: Oh! les champs, le Sperchius, le Taygte foul par
les danses des filles de Sparte! Oh! menez-moi aux fraches valles de
l'Hmus, et que je m'y enveloppe de l'ombre ploye des feuillages!
Mais que sont ces impressions fugitives, ces brves effusions parses,
auprs de l'enthousiasme continu et de l'immense amour qui possde
l'me entire de quelques-uns de nos contemporains?--C'est, dit-on, le
mme sentiment; ce n'est qu'une diffrence de degr. Mais cette
diffrence mme ne vous parat-elle pas prodigieuse?

Notez que cette belle passion, qui clate  certains moments chez
quelques potes anciens, s'est tue pendant des sicles et des sicles.
Elle semble se rveiller chez les potes de la Pliade franaise, mais
imite, apprise, affaiblie; ce n'est vraiment qu'un reflet. Au XVIIe
sicle, elle sommeille encore. Toujours on nous cite les trois phrases
de Mme de Svign sur le rossignol, la fenaison et les feuillages
d'automne, quelques vers de La Fontaine et l'alle de tilleuls de Mme
de La Fayette: c'est peu. En ralit, l'tincelle jaillit de
Jean-Jacques Rousseau; puis la flamme grandit, attise par Bernardin
de Saint-Pierre, par Chateaubriand, par Lamartine, par George Sand,
par Michelet, et aujourd'hui elle consume dlicieusement les tendres
coeurs de faunes et de sylvains d'ailleurs trs civiliss.

Je crois que les plus rcentes conceptions de l'histoire du monde,
surtout la thorie de l'volution, ont contribu  dvelopper ce
sentiment. Au lieu que le XVIIe sicle, tout imprgn de philosophie
cartsienne, mettait l'homme  part de la nature, nous nous sommes
replacs au milieu des choses; nous nous sommes mieux saisis comme une
partie intgrante et insparable de l'univers visible; nous nous
sommes sentis mls  tout le reste par nos obscures et profondes
origines, plus proches du monde des plantes et des animaux, plus
proches de la terre dont nous sortons, et nous l'avons mieux aime.
Cette ide est mieux entre en nous, que l'homme n'est que l'effort
dernier, l'panouissement de la Vie totale. Et nous avons enfin
entirement connu  quel point la terre est belle, douce, mystrieuse,
maternelle et divine.

Une curiosit assez nouvelle est encore venue fortifier cet amour, l'a
nourri, entretenu, l'a prserv de l'ennui et des dfaillances.
Beaucoup d'crivains de notre temps se sont pris des arts plastiques;
plusieurs se sont fait des yeux de peintres et par l ils ont mieux
joui de l'immense Cyble. Il s'est trouv des gens (et j'en connais
plus d'un) qui l'ont adore comme une matresse et comme une divinit,
passionnment et dvotement; des fanatiques pour qui le meilleur
plaisir ou mme le plaisir unique a t le spectacle de la vie de la
terre, de ses formes, de ses couleurs, de ses mtamorphoses; des
initis capables de passer une journe au bord de l'eau pour voir
l'eau couler, ou sous les bois pour respirer la fracheur fconde,
pour entendre le bruissement des feuilles et la palpitation des
germes et pour boire des yeux toutes les nuances du vert; capables d'y
passer mme la nuit pour y surprendre des effets de lune, pour
assister  des mystres, pour s'enchanter de la ferie qui se lve
dans les taillis aux heures crpusculaires.

Et je suis tent de croire que, parmi les causes qui nous ont rendus
si diffrents des hommes d'autrefois, mme des hommes d'il y a cent
ans, il faut tenir grand compte de celle-l, et que cet amour de la
nature a profondment modifi l'me humaine (je ne parle, bien
entendu, que d'une lite). Car cet amour suscite une sorte de rverie
qui nous apaise et nous rend plus doux, tant faite d'une vague et
flottante sympathie pour toutes les formes innocentes de la vie
universelle. Il nous emplit d'une sensualit tranquille et qui nous
prserve des emportements de l'autre. Il nous fait prouver que nous
sommes entours d'inconnu et rveille en nous le sentiment du mystre,
qui risquerait de se perdre par l'abus de la science et par la sotte
confiance qu'elle inspire. Il nous procure cette douceur de rentrer,
volontaires et conscients, dans le royaume de la vie sans pense, dans
notre pays d'origine. Il nous insinue une srnit fataliste, qui est
un grand bien; il assoupit en nous toute la partie douloureuse de
nous-mmes; et ce qui est charmant, c'est que nous la sentons qui
s'endort et que nous nous en souvenons sans en souffrir.--Il serait
beau de voir un jour (et pourquoi pas?) l'humanit vieillie, dgote
des agitations striles, excde de sa propre civilisation, dserter
les villes, revenir  la vie naturelle et employer  en bien jouir
toutes les ressources d'esprit, toute la dlicatesse et la sensibilit
acquises par d'innombrables sicles de culture. L'humanit finirait
ainsi  peu prs comme elle a commenc: les derniers hommes seraient,
comme les premiers, des hommes des bois, mais plus instruits et plus
subtils que les membres de l'Institut d'aujourd'hui, et aussi beaucoup
plus philosophes. C'est un peu le vieux rve naf de Rousseau et de
beaucoup d'autres songeurs. Au fait, le bonheur final o la race
humaine aspire et vers lequel elle croit marcher se conoit bien mieux
sous cette forme que sous celle d'une civilisation industrielle et
scientifique. Seulement nous en sommes encore trs loin. Nos faunes
les plus convaincus ont des rechutes, reviennent  Paris, se laissent
reprendre  l'attrait malfaisant des plaisirs artificiels, des
curiosits inutiles, de la vie inquite.

En mme temps que nous aimons mieux la campagne, nous comprenons mieux
les paysans. Les lettrs lgants du sicle dernier aimaient les
paysans  la faon de citadins: ils en faisaient des peintures
enjolives et convenues, gotaient surtout la navet des
villageois  cause du contraste qu'elle fait avec la corruption des
villes. Aujourd'hui nos artistes trouvent les paysans assez
intressants en eux-mmes. Ils les voient comme ils sont. Ils les
aiment pour leur inconscience plus grande, pour ce qu'ils ont gard
de rude et de primitif, pour la pousse, plus forte chez eux, des
antiques instincts, et parce qu'ils font partie de la campagne et sont
en parfaite harmonie avec elle. Mme on ne trouve jamais les paysans
assez paysans. On peint de prfrence les plus bruts, les plus
intacts; on a des tendresses pour les innocents et les idiots, parce
qu'ils reprsentent l'humanit presque toute neuve et toute fruste, et
telle  peu prs qu'elle dut sortir de l'ge du bronze. L encore,
dans ces prfrences singulires, l'influence des dcouvertes ou des
spculations scientifiques est aise  saisir et aussi ce got de la
ralit qui domine depuis trente ans dans la littrature. Comme nous
regardons de plus prs, nous voyons mieux l'inpuisable et
divertissante varit des choses. Nos artistes ne dcrivent plus,
comme on l'a fait, la campagne ni le paysan en gnral, mais des
paysans et des pays particuliers, souvent trs diffrents les uns des
autres, et avec leur caractre, leur esprit, leurs moeurs, leurs
usages. Les romanciers se sont partag la France, chacun nous peignant
sa province natale ou celle qu'il connaissait le mieux; et l'on
pourrait former, en runissant leurs tableaux, une sorte de gographie
pittoresque et morale de la patrie franaise. Rappelez-vous le Berry
de George Sand, la Touraine de Balzac, l'Alsace d'Erckmann-Chatrian,
la Normandie de Flaubert et de Maupassant, la Provence de Paul Arne
et d'Alphonse Daudet, la Lorraine d'Andr Theuriet, les Cvennes de
Ferdinand Fabre, le Quercy de Lon Cladel et de Pouvillon... Et
voici le Maine de M. Jules de Glouvet, dont je voudrais parler
aujourd'hui.


I

J'ai besoin de rappeler ici que la perfection littraire d'une oeuvre
n'est pas, mme pour un lecteur trs lettr, l'unique mesure du
plaisir qu'il y prend. On est tent de croire que le critique, lui du
moins, n'a pas d'autre mesure; mais cela ne lui est point possible,
quand il le voudrait. Et, par exemple, il y a des livres qui sont d'un
artiste incomplet, o il serait facile de signaler des fautes et des
lacunes, et qui plaisent nanmoins par la sincrit avec laquelle ils
laissent transparatre l'homme qui les a composs, son caractre, son
tour d'esprit, ses habitudes, sa condition sociale. (Il faut, bien
entendu, que cet homme soit intressant et suprieur  la moyenne des
esprits.)--C'est par l d'abord que les romans de M. Jules de Glouvet
sont aimables. Il est fort probable qu'il y a plus de charme et de
posie dans les romans rustiques de M. Theuriet, une imagination plus
robuste et plus touffue dans ceux de M. Ferdinand Fabre, un art plus
dlicat dans ceux de M. Pouvillon; mais le _Marinier_, le _Forestier_,
l'_tude Chandoux_ (sans compter, qu'il s'y rencontre des parties
vraiment belles) m'amusent et me retiennent parce qu' chaque instant
je sens, je vois _par qui_ ces romans ont t crits. Je sens que
l'auteur _doit_ tre un magistrat, un propritaire rural, un agronome,
un chasseur, un rudit-amateur et un bon humaniste. Tout cela fait 
ses livres une figure  part, ce qui est l'essentiel et ce qui
suffirait  me les faire goter, quand mme cet homme de loi lettr et
ami des champs ne serait point, par-dessus le march, un pote bien
authentique.

       *       *       *       *       *

Le magistrat a l'oeil lucide et le got de l'exactitude minutieuse.
Souvent il a d, pour rtablir la scne de quelque crime, examiner des
plans d'appartement, regarder de prs des mobiliers, passer en revue,
et mthodiquement, de menus objets. S'il compose des romans, ses
descriptions devront se ressentir de cette habitude professionnelle.
Et en effet, toutes les fois que M. de Glouvet dcrit, on dirait qu'il
s'est transport sur les lieux pour en dresser l'tat. Voyez ce
fragment d'une description dans le _Berger_:

     ... Le logis occupe une moiti de la chaumine, sans communication
     avec l'autre, qui sert  tous usages et tient lieu de bcher. La
     bergerie s'appuie perpendiculairement  cette chambre noire et se
     prolonge dans la direction du carrefour, termine par un fournil
     aux crevasses lierrues. La barrire  claires-voies, qui donne
     accs du chemin dans la cour, est charge d'un pav massif  son
     extrmit fixe, _de telle sorte que le battant, facilement pouss
     de dehors, revient tout seul  son point de dpart par l'effet
     du contrepoids_. Dans cette cour, les auges pour abreuver le
     troupeau, une brouette charge de paille; prs du mur, une meule
      aiguiser, et, au-dessus, un sabot cass, servant de gaine aux
     lames uses. Des balais de bruyre sont debout contre la porte de
     l'curie. On entend par la lucarne le blement d'un mouton
     malade. La grande fourche est pique dans le fumier,  ct du
     rteau _qui sert  mettre les crottes en morceau_...

Remarquez, outre la minutie excessive des dtails juxtaposs, le luxe
des explications techniques. Vous trouverez dans chacun des romans de
M. de Glouvet une bonne douzaine d'inventaires de ce genre. Et ses
paysages aussi sont, pour la plupart, des inventaires et n'arrivent
que rarement  faire tableau: c'est la nature vue par un juge
d'instruction qui a appel le paysage  comparoir. Dans le
_Marinier_, les dtails abondent sur la vie du fleuve, sur la
manoeuvre des bateaux, sur leur disposition intrieure, etc.: a-t-on
la sensation de la Loire? Dans le _Forestier_, toute la fort nous est
explique, et les moeurs et les mtiers de ses habitants: a-t-on la
sensation de la fort? En gnral, l'oeil de M. de Glouvet dcompose,
mais ne rsume pas: il nous laisse faire ce travail et se contente de
nous le rendre facile. Il apporte, d'ailleurs, dans ses notations
successives d'objets particuliers, une merveilleuse nettet, et qui
n'est pas un petit mrite, mme en littrature.--Et il va sans dire
que j'exagre ici mon impression; mais je continuerai  l'exagrer
pour tre clair.

       *       *       *       *       *

Un magistrat sait son code, a appris  se reconnatre dans les
affaires embrouilles, dans les questions d'hritage et d'intrt. Or,
il est naturel de se servir de ce qu'on sait, et la science de M. de
Glouvet vient d'autant mieux  propos, que la chicane tient une assez
grande place dans la vie des paysans. Vous trouverez dans le
_Marinier_ et dans la _Famille Bourgeois_ des questions d'hritage et
d'argent expliques avec tant de clart qu'elles en deviennent
intressantes, mme si vous les sparez du drame o elles jouent leur
rle. Et l'_tude Chandoux_ vous fera voir, dans un dtail et avec une
nettet qui vous rempliront d'aise, comment s'enfonce un pauvre diable
de notaire, comment il lutte,  quelles manoeuvres il peut recourir et
comment il arrive  la banqueroute. Visiblement le romancier prend
plaisir  nous exposer ces choses, et ainsi l'intrt de la fable se
double pour nous de l'intrt qu'on prend toujours  voir lucider une
affaire complique.

       *       *       *       *       *

Un magistrat, un homme dont la profession est de faire respecter la
loi et de punir les mchants, doit tre trs proccup de morale et,
s'il crit, en mettre dans ses livres. Et, en effet, les romans de M.
de Glouvet sont trs moraux. Assurment il n'a pas la navet de
nous montrer la vertu toujours heureuse; mais il chtie le vice et le
crime avec une infaillible rgularit. Je ne prtends point que ce
souci de corriger les moeurs en racontant des histoires s'tale
grossirement; mais trs souvent il se devine. Il y a dans l'histoire
de Jean Renaud, qui fait tant de bonnes actions, qui nourrit son
grand-pre, puis une vieille pauvresse, qui sauve son ennemi d'un
incendie et qui adopte un orphelin, quelque chose qui fait songer 
ces livres de lecture des coles primaires crits pour la
moralisation des enfants. Et je ne m'en plains pas, car ce souci
d'un bon coeur n'est point incompatible avec l'art ni avec
l'observation; il implique de la cordialit, de la simplicit, de la
gravit; puis, la littrature d'aujourd'hui nous a tant dshabitus
des rcits moraux et instructifs que, lorsqu'il s'en prsente un par
hasard, on est tout prt  trouver cela original, on est charm, on
est mu et on s'en sait bon gr; on se dit comme le Blandinet de
Labiche: Mon Dieu! que les hommes sont bons! et en mme temps on
jouit de sa propre bont.

C'est ainsi que l'_Idal_, qui est un livre tout plein de bons
sentiments et o mme les sermons abondent, lu  la campagne, dans un
milieu paisible et patriarcal, m'a fait passer d'agrables heures.--M.
d'Artannes, un gentilhomme qui a toutes les vertus et beaucoup
d'exprience et d'esprit, se fait le mentor d'une fillette et
s'applique  former son esprit et son coeur. Puis il part pour le ple
Nord et revient au bout de quelques annes; mais, dans l'intervalle,
Hlne, qui a grandi, est devenue une mondaine enrage, une amazone
excentrique. D'Artannes la morigne, la reconquiert, la ramne au
srieux, lui fait pouser ( candeur!) un brave homme de ses amis.
Bientt l'lve s'ennuie, recommence sa vie folle; d'Artannes continue
de veiller sur elle: elle l'envoie promener... jusqu'au jour o ils
reconnaissent qu'ils s'aiment d'amour. Ils se le disent, car ils sont
srs d'eux: ce sont leurs mes qui s'aiment, et c'est l sans doute
l'Idal. Mais (et ici reparat la perspicacit du magistrat, qui
doit tre en mme temps un homme trs moral et trs clairvoyant) un
jour la chair reprend ses droits: de quoi les deux amants se punissent
en se sparant pour jamais. Cela veut-il dire que l'Idal est une
rgion o il est difficile d'habiter longtemps? ou bien que l'Idal,
ce n'est pas seulement l'union des mes? Le sens du livre reste un peu
obscur. Mais, au reste, tout ce que mon dessein m'oblige  signaler
ici, c'est un je ne sais quoi dans le ton, une nuance, un rien, ce qui
fait que c'est bien une magistrature que d'Artannes exerce sur sa
jeune amie, et que la gravit du charmant directeur sent quelquefois
la barrette du juge.

       *       *       *       *       *

Un magistrat, c'est souvent un monsieur qui possde des maisons de
campagne, des fermes et des terres. Il s'occupe d'agronomie, passe
ses vacances dans ses domaines, les parcourt en gutres et en habit de
chasse, cause avec les paysans, s'intresse  leur sort, va voir
l'instituteur, offre aux lves de l'cole primaire des livrets de
caisse d'pargne, prside dans son canton les comices agricoles, gmit
sur la dsertion des campagnes et se plaint que l'agriculture manque
de bras. C'est ce propritaire rural et cet conomiste clair qui a
crit une partie des romans de M. de Glouvet. C'est lui qui nous
dmontre, dans l'_tude Chandoux_ et dans la _Famille Bourgeois_, non
point schement, mais avec quelque chose du sentiment et de la posie
de Virgile au troisime livre des _Gorgiques_, combien il est funeste
aux familles rurales de quitter les champs pour la ville, la richesse
solide et la paix de leur vie campagnarde pour les emplois de la
bourgeoisie ou pour l'oisivet vaniteuse.

La fermire Rose Chandoux vend sa ferme, s'installe en ville, veut que
son fils soit notaire. Elle le met au collge, o le lourdaud
n'apprend rien. On lui achte tout de mme une tude; on compte sur un
beau mariage pour la payer. Tous les mariages manquent. Chandoux
s'enfonce, Chandoux tripote, s'associe avec un homme d'affaires qui
n'est qu'un coquin, mange la grenouille, est arrt... Ses parents se
sont ruins pour lui, et sa soeur,  cause de lui, n'a pu pouser un
brave garon qui l'aime. Morale: si Rose Chandoux avait gard sa
ferme, son fils serait riche et n'irait pas en prison.

La vieille demoiselle Genevive Bourgeois, propritaire d'un beau
domaine acquis par plusieurs gnrations de fermiers, reste seule avec
les deux enfants de son frre dfunt, Gustave et Adle. Elle a le tort
de les gter et de les mettre au lyce et au Sacr-Coeur. Adle,
ambitieuse et sche, pouse un vieux pour sa fortune, la dvore en
quelques annes et, aprs toutes sortes d'intrigues malpropres pour
pousser son mari, se retrouve veuve et sans un sou, et se rfugie 
Paris, o nous savons bien ce qu'elle deviendra. Gustave, moins
pervers, mais paresseux et mdiocre, aprs avoir tent de tout, tombe
dans la misre et la crapule. Tous deux ont ruin leur tante, qui
meurt de chagrin. Morale: s'ils taient rests  la Cassoire, tout
cela ne serait pas arriv.

La thse que soutient ici M. de Glouvet est si juste qu'il ne faut pas
lui en vouloir si ces deux romans sont un peu trop conus comme des
dmonstrations. En ralit,  moins d'une vocation spciale et de
circonstances exceptionnelles, un fils de paysan qui se fait bourgeois
et qui embrasse, comme on dit, les professions librales, y perd
presque toujours, et de plusieurs faons. Il y perd certainement en
bien-tre. Puis, la vie d'un notaire, d'un avou, d'un professeur,
n'est-elle pas une vie mesquine, pleine de contraintes et de
servitudes,  ct de celle d'un propritaire rural? De mme, un
ouvrier des villes est souvent moins heureux qu'un salari de la
campagne. Enfin, le travail des champs garde toujours une noblesse:
il est si naturel, si ncessaire pour que l'humanit vive, qu'il en
devient auguste; c'est le travail antique, connu des patriarches et
des rois. Aujourd'hui, celui qui vit sur un sol qui lui appartient est
le plus libre des hommes, est vraiment roi dans son domaine. Joignez
que la terre, paisible et patiente, rgie par des lois ternelles,
communique  ses travailleurs quelque chose de sa paix et de sa
srnit. Mais l'homme des villes, s'il exerce une profession
librale, est bientt marqu d'un pli professionnel et, si c'est un
mtier manuel, d'un pli d'esclavage. Et quoi de plus dplaisant
d'ailleurs que tel ouvrier qui a lu ou que tel bourgeois  moiti
lettr et  moiti intelligent? Par contre, c'est parmi ceux qui ne
savent pas lire que l'artiste a le plus de chance de trouver des
paysans originaux et de grande allure, et c'est moins dans la Touraine
ou l'le-de-France que dans les provinces recules, mieux dfendues
contre les bienfaits de la civilisation.--Et pourtant il faut bien
qu'une slection se fasse, que les classes dites suprieures soient
entretenues et rajeunies par celles d'en bas. Mais peut-tre n'est-il
point ncessaire ou mme est-il mauvais de tant aider  cette
ascension: elle se fera d'elle-mme, dans la mesure o il le faut.

       *       *       *       *       *

Un magistrat qui est quelque part propritaire rural, presque seigneur
de village, s'intresse  ce coin de terre,  ses us,  ses
traditions,  son langage. Il recherche l'origine des superstitions
locales, comme fait M. de Glouvet dans le _Berger_. Volontiers il sera
membre de quelque socit d'archologie, et linguiste ou philologue 
l'occasion. M. de Glouvet a tudi le vieux franais et a sans doute
collectionn les archasmes usits dans sa province. Souvent il
interrompt le dialogue pour nous donner l'tymologie d'un mot ou d'une
locution:

     --Et Lontine, qu'en dit-elle?

     --Pas grand'chose. On la chapitre en rptant que je suis trop ci
     et trop a, pour la dgoter. D'aucunes fois elle s'en gumente,
     souventes fois non.

     _Se gumenter_, verbe trs usit sur les bords de la Loire,
     signifie proprement: _s'inquiter_. Le Tourangeau Rabelais l'a
     employ  plus d'une reprise. Mais on devrait crire:
     _qumenter_, car le mot vient sans nul doute de qument, forme
     primitive de l'adverbe _comment_; d'o le sens littral: se
     qumenter, se demander comment[55].

         [Note 55: Sauf erreur, se _gumenter_ est plutt une
         corruption du vieux verbe se _guermenter_ (qu'on trouve, par
         exemple, dans Villon), et qui vient apparemment du latin
         populaire _querimentari_.]

On comprend, aprs cela, que M. de Glouvet n'ait point rsist  la
tentation d'crire en vieux style des contes moyengeux. Je sais que
cet exercice est assez facile, pour l'avoir pratiqu une fois par
hasard, et j'ai connu des lves de rhtorique qui y russissaient
mieux que dans le franais d'aujourd'hui. On crit moult, adoncques,
las! guerdon, oubliance, gente damoiselle, madame la Vierge, cuider,
ardre, se ramentevoir, etc.; on fait aller les substantifs et les
adjectifs deux par deux et l'on supprime le plus de pronoms personnels
et d'articles possible; puis on y fourre la chevalerie de la _Chanson
de Roland_, l'amour mystique du cycle d'Artus, la dvotion des
Mystres et la gaillardise des Fabliaux. C'est bien simple.
L'inconvnient, c'est qu' moins d'tre de la force de M. Paul Meyer
ou de M. Gaston Paris, on arrive  se composer, sous prtexte de
vieil franoys, un jargon aimable, mais htroclite, o se mlent la
syntaxe et le vocabulaire de trois ou quatre poques diffrentes.
Qu'importe, aprs tout? Mme quand on n'est pas capable d'apporter
dans cet exercice l'imagination drue, robuste, copieuse, qui sauve et
soutient les _Contes drolatiques_ de Balzac, ces contes sont encore
agrables  ceux qui les crivent, et d'aventure  ceux qui les
lisent, et c'est le cas des _Histoires du vieux temps_ de M. Jules de
Glouvet. On a l'illusion, lorsqu'on n'est pas un grand philologue, de
lire un texte du moyen ge sans tre arrt par les perptuelles
difficults des textes authentiques; on gote le charme combin de la
mivrerie de la forme et de la simplicit des sentiments; et, comme il
est convenu que le moyen ge est naf, comme son langage nous parat
tel (peut-tre parce qu'il est en gnral plus lent et plus emptr
que le ntre,) on savoure de bonne foi cette navet. C'est le moyen
ge mis  la porte de tout le monde, un bric  brac littraire assez
semblable  celui que nous aimons dans nos mobiliers, o nous
prfrons parfois du faux vieux aux si jolis meubles soyeux et
capitonns qu'on nous fabrique aujourd'hui.

       *       *       *       *       *

Un bon magistrat est aussi un bon humaniste. Il lit les classiques
latins ou mme il les traduit. Il se souvient que Montaigne,
Montesquieu, de Brosses ont t des magistrats. Il tourne des
chansons; il soigne sa correspondance, et ses amis disent: Le
prsident un tel, ah! quel esprit charmant! et quel lettr! Assez
souvent il s'est form un idal de l'lgance du style, d'o le poncif
n'est pas tout  fait absent.

M. Jules de Glouvet cite volontiers Thocrite et Virgile et il a des
descriptions qui, je ne sais comment, semblent lgamment traduites
d'une pice de vers latins:

     Le soleil dardait ses rayons _brlants_ sur la plaine
     _dessche_. Les champs, limits par de maigres ranges
     d'ormeaux, _avaient un aspect morne et grill_. De la terre
     poussireuse des effluves _chauds_ s'levaient; les cigales
     grinaient sous les herbes _jaunies_; l'alouette planait
     lourdement, cherchant l'ombre. Des moissonneurs, coiffs de
     larges chapeaux de paille, _allaient et venaient_ dans la _vaste_
     pice de bl. Les faucheurs, haletants et l'chin _plie_,
     avaient entr'ouvert leur chemise; la sueur coulait sur leur
     poitrine _velue_. Les faux sifflaient en cadence et les pis
     _dors_ se couchaient sous l'oblique morsure (_obliquo morsu_).

Les traits sont exacts, les pithtes sont justes: l'impression
d'ensemble fait dfaut. C'est tout l'oppos de l' impressionnisme
dans le style, que j'essayais dernirement de dfinir[56]. M. de
Glouvet n'hsite pas  crire que le filet retient dans ses mailles
la perche vagabonde et qu'il cueille  fleur d'eau les habitants de
la vague. Il nous montre les peupliers lancs et les appelle
htes murmurants de la falaise. Dans le mme paragraphe, il nous
parle de fleurs mignonnes et de mystrieux ombrages. C'est dire
qu'il se contente d'crire comme vous, comme moi, comme tout honnte
homme de lettr peut le faire en s'appliquant.

         [Note 56: Voir l'article sur Mme Alphonse Daudet. (Les
         _Contemporains_, 1re srie.)]

Ailleurs il lui arrive de mler, dans la mme phrase, des archasmes
et des locutions toutes modernes. Cela fait quelque chose d'assez
hybride:

     Le dsert de Tess faisait partie de son tre; mais le sentiment
     chez lui tait passif, et ses _accoutumances compltaient son
     cadre_ sans mouvoir sa pense.

(Nous voyons dans la mme page que sa nature _s'adaptait aux cts
dominants de cette vie physique_.)

Un chapitre commence ainsi: Le berger demeura plusieurs mois dans
cette _grive malaisance_. Et quelques lignes plus bas nous le voyons
qui s'appesantit _sous le fardeau de ses chimres inavoues_.--Tant
de styles n'arrivent pas  faire un style. M. de Glouvet crit
quelquefois comme un pote mu et qui trouve sa langue sans trop y
songer; plus souvent comme un magistrat qui a des lettres.

       *       *       *       *       *

... Et dire que je n'aurais peut-tre pas vu tout cela si je n'avais
pas su que M. de Glouvet est avocat gnral!


II

Mais c'est assez chicaner sur son plaisir. Si M. de Glouvet n'est
peut-tre pas partout un crivain accompli, il s'est montr, comme
j'ai dit, pote en plus d'un endroit, et, une fois, pote puissant
dans le _Berger_.

Je ne veux point parler de ses romans bourgeois, qui pourtant ne sont
point ennuyeux, mais o je n'ai pas fait de dcouvertes et dont les
dialogues ont quelquefois le tort de rappeler ceux de Paul de Kock. Je
laisse mme de ct des figures vivantes, mais d'une invention facile,
telles que la fermire Rose Chandoux, la terrible mre qui veut faire
un notaire de son fils, et Genevive Bourgeois, la vieille fille
hroque, gardienne jalouse de la terre familiale, dont la vie n'est
qu'un amer et silencieux sacrifice aux derniers du nom, et qui meurt
sur ce cri: Il n'y a plus de Cassoire!

Je ne retiens que trois figures: Jean Renaud, Marie-Anne et Andr
Fleuse. Idalises? cela m'est gal: elles pourraient tre vraies, et
elles sont grandes.

Les cent premires pages du _Forestier_ sont vraiment savoureuses:
l'enfance de Jean Renaud, pauvre abandonn qui n'a d'autre mre ni
d'autre institutrice que la fort; sa communion avec les arbres et les
plantes; la poursuite du sanglier; le dsir qui le secoue, qui
l'trangle, d'avoir un fusil... C'est bien  l'enfance d'un jeune
faune que nous assistons, et la pntration de la petite crature par
le milieu o elle se dveloppe est aussi intime et profonde qu'il se
peut. Plus tard on pourrait trouver, comme je l'ai dj indiqu, que
ce braconnier fait tout de mme trop de bonnes actions; mais il semble
que sa bont soit un produit naturel de sa vie en pleine nature,
qu'elle soit aussi spontane que son amour de la fort. Son hrosme
de la fin garde ce mme caractre: c'est _sa_ fort qu'il dfend
contre l'tranger.

Marie-Anne, n'tant qu'une pauvre ouvrire, a pous un riche batelier
qui l'aimait, Louis Mabileau. Le lendemain de la noce, Louis est tu
sur son bateau, dans une manoeuvre. Alors elle fit le serment de ne
jamais coucher dans un lit de terre ferme et de passer toute sa vie en
marinier, sur cette Loire qui avait t le berceau, l'amour et le
tombeau de son Louis. Elle jura aussi de garder en tout temps ses
vtements de deuil. Aucune femme n'a mieux tenu parole. Marie-Anne
est bonne, brave, fire et triste. On la calomnie, on l'insulte, car
les femmes qui vivent sur l'eau sont suspectes dans le pays: elle n'en
a point souci... Une fois, dans une inondation de la Loire, elle sauve
au pril de sa vie des parents pauvres de son mari, des maraudeurs
qui habitent une le du fleuve. Ce sont d'affreux bandits qui  la
fin, tentent de l'assassiner pour avoir son bien. Un petit marinier
qui l'aime sans le dire veille sur elle...; mais elle meurt, peu
aprs, sur son bateau.

Cette femme en deuil, immobile et vivant d'un souvenir, M. de Glouvet
a su nous la faire voir. Il a su, ds sa premire apparition, la fixer
dans une attitude qu'on ne peut plus oublier:

     Une femme tenait la barre du gouvernail.

     Cette femme tait vtue de noir.

     Aux signaux qu'on lui adressait de la jete elle rpondit en
     agitant son mouchoir  plusieurs reprises, puis retomba dans son
     immobilit sculpturale.

M. de Glouvet a eu cette fois la chance rare de dresser en pied une
figure humaine qui reprsente un sentiment trs gnral et trs beau
sous une forme concrte et dans des conditions trs particulires et
trs pittoresques. Marie-Anne, c'est la statue du veuvage ternel sur
un bateau de Loire. Ainsi apparu, le spectre du marinier noir ne
nous quitte plus.

Et il reste aussi dans la mmoire, Andr Fleuse, le grand berger. Le
grand berger s'arrte au sommet de la colline... C'est la silhouette
entrevue par Sully Prudhomme:

  Dans sa grossire houppelande,
  Le ptre, sur son grand bton
  Pench, les mains sous le menton,
  Est l'amant rveur de la lande.

C'est le fantme voqu par Victor Hugo dans ce vague et magnifique
pome, _Magnitudo parvi_:

  Dieu cache un homme sous les chnes
  Et le sacre en d'austres lieux
  Avec le silence des plaines,
  L'ombre des monts, l'azur des cieux...

  Le ptre songe, solitaire,
  Pauvre et nu, mangeant son pain bis;
  Il ne connat rien de la terre
  Que ce que broute la brebis.

  Pourtant il sait que l'homme souffre;
  Mais il sonde l'ther profond...

  La Jude avait le prophte,
  La Chalde avait le berger...

  La foule raillait leur dmence,
  Et l'homme dut, aux jours passs,
   ces ignorants la science,
  La sagesse  ces insenss...

Ce roman du _Berger_ est,  mon avis, le chef-d'oeuvre de M. de
Glouvet. Un souffle le traverse; il a la grandeur, une posie
abondante et naturelle; c'est une idylle tragique qui a quelque chose
de fruste, de primitif et de mystrieux. Les personnages sont tout
prs de la terre, et de l leur beaut. On dirait qu'ils sont  peine
sortis de la matrice universelle,  peine dgags de la boue fconde
des antiques dluges, et que leurs yeux viennent  peine de s'ouvrir
sur le monde, tant ils y sentent d'inconnu et tant leurs ides sont
simples et leurs sentiments abrupts.

Surtout la haute stature du berger domine le livre. Cet innocent qui
est sorcier est grand par tout ce qu'il rappelle:

     Savant dans la dcouverte et l'emploi des herbes, pntr d'une
     confiance aveugle en leur puissance, ne descendait-il pas en
     ligne droite du berger antique dont Virgile a chant les
     croyances? Mris m'a fait prsent de ces plantes cueillies dans
     le Pont, o elles croissent nombreuses. J'ai vu Mris, par la
     vertu de telles herbes, se changer en loup et traverser d'un bond
     les longues forts, ou faire sortir les morts de leurs tombeaux;
     je l'ai vu de mme transporter les moissons d'un champ dans un
     autre.

Andr Fleuse fait songer aussi aux asctes de la Thbade, dont la
solitude faisait des voyants, et, par del, aux plus anciens hommes,
aux ptres chaldens. Andr Fleuse connat les herbes; il prdit
l'avenir, il jette des sorts, il sait les mots. Ce n'est qu' regret
qu'il crase la mouche qui menace ses ouailles; et quand il a pris le
loup il n'ose le tuer, il le laisse partir; car Fleuse sait que
partout, dans les animaux, dans les insectes, dans les plantes, dans
les choses, dans le vent, dans la nuit, il y a des mes, des esprits
inconnus auxquels il ne faut pas toucher:

     Son ide, que l'analyse n'avait pas affaiblie, qui, en l'absence
     de toute formule, s'tait change en sentiment, vivait robuste
     dans ce crpuscule intellectuel: l'ide de l'homme chtif soumis
      son grand gardien, l'Invisible.

J'aime particulirement les pages o M. de Glouvet nous conte
l'enfance de l'Innocent et comment on devient sorcier:

     ... Lui, cependant, qu'on vitait dans l'ordinaire de la vie,
     qu'on entourait d'un superstitieux respect  certaines heures,
     n'coutait pas impunment tout ce monde qui lui chuchotait d'un
     ton craintif:

     --Fleuse, Fleuse, tu sais ce que les autres ne savent point,
     _t!_

     ... Il ne raisonna rien, mais  la longue se sentit plus
     rapproch de l'inconnu, qui l'attirait, que de ses semblables,
     qu'il n'aimait pas; il finit par dcouvrir des formes et des
     mouvements dans l'ombre, o les gens de la plaine passaient sans
     rien voir. Il devint hallucin, eut des visions. Crdule comme
     les autres, il crut les autres sur parole, mme quand ils
     causaient de lui; couta dans l'espace o le surnaturel parle aux
     mes simples, et entendit. On le faisait voir en lui rptant ce
     qu'il avait vu; on l'amenait  comprendre  force de lui
     expliquer ce qu'il avait entendu...

Qu'est-ce qu'il entend donc, le grand berger, et qu'est-ce qu'il voit?
L'ombre, les souffles, l'indtermin, je ne sais quoi, rien du tout;
c'est aussi simple que cela. Mais ne voir dans l'univers physique que
l'enveloppe, le symbole de quelque chose d'inconnu, pressentir un
abme sous chaque forme visible, se croire entour de forces
insaisissables et inintelligibles, dgager le rve de chacune de ses
impressions, jouir des apparences et nanmoins s'apercevoir  chaque
instant que nous ne comprenons rien au monde..., c'est tre minemment
pote. Voil par o cet innocent nous plat. C'est si vrai, que nous
sommes envelopps de mystre! La science recule un peu la limite o il
commence, et par l elle nous le fait oublier. Parce que nous voyons
clair  deux ou trois pas autour de nous, nous ne nous souvenons plus
qu'au del de ce cercle de lanterne c'est le gouffre, c'est
l'inexpliqu... Et pourtant, quoi qu'on en ait dit, le monde que la
science nous permet de concevoir n'est peut-tre pas si beau que celui
d'Andr Fleuse. Sully Prudhomme s'crie dans son enthousiasme candide:

  Il est tomb pour nous, le rideau merveilleux
  O du vrai monde erraient les fausses apparences...

  Le ciel a fait l'aveu de son mensonge ancien.
  Et, depuis qu'on a mis ses piliers  l'preuve,
  Il apparat plus stable affranchi de soutien,
  Et l'univers entier vt une beaut neuve.

Je l'ai cru autrefois, et je n'en suis plus si sr. Nous avons sur le
monde des _notions_ que les anciens n'avaient pas; mais notre
puissance d'_imaginer_ n'est pas plus grande que la leur. Nous
connaissons maintenant que le soleil est  tant de mille lieues, qu'il
y a des toiles  des millions de lieues de la terre, etc.; mais le
voyons-nous? nous le figurons-nous? Non. Eh bien! alors, en quoi ce
ciel est-il plus beau que celui des anciens hommes? Nous le savons
plus grand qu'ils ne le savaient: nous ne l'imaginons pas plus grand
qu'ils ne l'imaginaient. Or, la posie n'est qu'imagination et
sentiment. Trop de science la tue. Un dieu personnel qui saurait tout
et pour qui l'univers serait parfaitement clair n'en jouirait que
comme d'une machine bien agence; il savourerait des rapports de
nombre; il n'aurait qu'un plaisir de mathmaticien: il ne rverait
jamais. Un dieu omniscient ignorerait par l mme la posie. Vraiment
il est fort heureux pour nous que le monde soit inintelligible: nous
en faisons ce que nous voulons.

Ce mystre rpandu dans tout le livre enveloppe un drame simple et
violent, un drame de rapacit villageoise; et ainsi M. de Glouvet a su
donner pour ressorts  son pre pome le sentiment le plus profond et
la passion la plus forte des hommes qui vivent de la terre: la
superstition et l'avarice; l'une effare jusqu' l'hallucination;
l'autre exaspre jusqu'au meurtre.

Le fermier Bur a chass le vieux Robine, son beau-pre,  qui il doit
le gte et la nourriture pendant quatre mois. Robine vient trouver
Fleuse; il est conduit par sa petite fille, Louise de la Ronce-Fleurie,
une enfant sage, nave et droite, et qui vnre son grand-oncle le
berger. Fleuse, silencieux, ramne le vieux Robine chez Bur: Vous
devez quatre mois; faites-le souper. Bur et sa femme geignent et
rclament. Fleuse ajoute: T'as son bien; soigne-le.--Mais quelques
jours aprs le vieux Robine est trouv pendu chez son gendre. Fleuse
vient et devine que c'est Bur qui a trangl le bonhomme, puis l'a
pendu  l'une des solives du plafond (car sous un des ongles du vieux
il dcouvre un cheveu rouge, rouge comme les cheveux de Bur). Et
avec de grands gestes et des mots il maudit la maison en partant.
Ds lors le malheur s'abat sur la ferme; les rcoltes manquent, les
bestiaux meurent, et Bur chaque nuit voit revenir le pendu... Il
vient enfin supplier Fleuse de le dlivrer; il se trane au bord de la
fosse o le berger vient justement de prendre un loup... Le loup saute
par-dessus Bur fou de terreur et qui se croit chang en garou... Le
malheureux s'adresse  Marin Longevin, un marchand de miel, un gars
qui en sait long, et lui promet la main de sa fille s'il conjure le
sort. Marin choue... Marin et Bur essayent alors, pour vaincre le
grand berger, de tuer son bouc favori, Noiraud. Le bouc se dfend,
saute sur les paules de Marin, le chevauche dans une course
perdue... Marin se repent. Il a t le promis de Louise; il obtient
d'elle son pardon, Louise l'amne au grand berger et au bouc Noiraud,
qui, toujours sans rien dire, pardonnent aussi... Bur vient encore
supplier Fleuse. Le grand berger est inflexible... Bur saisit une
fourche et va tuer le grand berger, quand le bouc Noiraud survient,
reconnat son ennemi, se jette sur lui furieusement, et aprs une
lutte fantastique le bouc, vainqueur de l'homme, le prcipite dans le
Puits--l'Anglais.

Je ne veux pas savoir si le crime de Bur n'est pas un bien gros crime
pour un petit profit, ni si l'innocent ne fait pas preuve de beaucoup
de sagacit pour un innocent dans la scne o il convainc de meurtre
Bur le roux. Encore une fois, le livre a de la grandeur. Ce bouc qui
dnoue le drame redouble encore l'impression d'pouvante et de
mystre: il convenait qu'un animal et un rle, et un rle humain,
dans une histoire d'hommes si voisins de l'animalit primitive. Et
c'est aussi une ide grande et belle d'avoir fait de l'innocent un
juge et un justicier, d'avoir fait briller dans ce cerveau trouble une
seule lumire, la conscience, qui apparat alors comme quelque chose
de primordial, d'inexpliqu, de divin. Cet idiot a de brves paroles
qui viennent, on le dirait, de plus loin que lui. Par l le drame
s'agrandit encore, revt par endroit une majest de pome symbolique.
Vraiment le _Berger_ est un beau livre. Je ne me demande plus du tout
s'il a t crit par un magistrat; cela m'est devenu fort gal; et si,
avec une mauvaise foi insigne, je me suis livr  cette recherche
irrvrencieuse  propos des autres livres de M. de Glouvet, c'est que
peut-tre ils ne sont pas  la hauteur du _Berger_.




JOSPHIN SOULARY[57]

         [Note 57: _Sonnets._--_Pomes et posies._--Les _Jeux
         divers_.--La _Chasse aux mouches d'or_.--Les _Rimes
         ironiques_, 3 volumes, chez Lemerre.]


Demandez  qui vous voudrez ce que c'est que M. Josphin Soulary, on
vous rpondra: C'est l'auteur du sonnet des deux mres..., vous
savez? Les mieux renseigns ajouteront: C'est un pote de Lyon, un
ciseleur de vers et le plus grand sonnettiste du sicle.

Voil, je crois, sur M. Soulary, l'opinion courante, o il y a,
naturellement,  prendre et  laisser. M. Soulary est le pote du
sicle qui a fait le plus de sonnets; ce n'est pas la mme chose que
d'en tre le premier sonnettiste. Il est vrai qu'il est en effet
l'auteur des _Deux Cortges_; mais, heureusement pour lui, il a fait
beaucoup mieux. Il est vrai aussi que M. Soulary est un pote de Lyon;
mais Lyon,  ce qu'il me semble, n'a pas autrement marqu sur lui: il
est provincial beaucoup plus que Lyonnais. L'loignement de Paris a
eu pour lui des avantages et des inconvnients qu'il est intressant
de dmler et a certainement t une des causes de son originalit.

Relisons-le, ce qu'on ne fait gure, car l'entreprise est laborieuse
si on la veut mener d'un trait. Mais, en somme, on n'y perd pas son
temps. Outre qu'on a le plaisir,  et l, de faire d'agrables
dcouvertes et qui reposent, on voit se dgager peu  peu la
physionomie d'un pote intressant qui n'est pas du tout de Paris et
qui n'est presque pas d'aujourd'hui, mais qui semble tre venu
d'Italie et dater de la Renaissance; qui n'a subi que trs peu
l'influence des potes contemporains et qui, par bien des points et
par ses qualits aussi bien que par ses dfauts, est comme en dehors
et  part du mouvement potique de notre temps.


I

 premire vue, il est heureux pour un pote d'avoir fait un jour un
sonnet, une pice d'anthologie, que tout le monde connat et rcite.
C'est une chance d'immortalit. Pas si sre qu'on le croirait,
cependant. Pour nos pres, Millevoye tait le pote du _Jeune Malade_;
Soumet, de la _Pauvre Fille_; Guiraud, du _Petit Savoyard_.
Aujourd'hui ces chefs-d'oeuvre nous font un peu sourire. La
_Feuille_, d'Arnaud, plus lgre, a mieux rsist, et surtout le
sonnet d'Arvers. Mais il peut arriver aussi que le choix du
chef-d'oeuvre unique auquel reste attach le nom d'un pote ait t
arbitraire et maladroit et que la pice trop connue fasse tort 
d'autres qu'elle dispense de lire et qui valent quelquefois mieux. Car
justement ce qui fait qu'une posie devient populaire, est insre
dans les recueils de morceaux choisis, dans les _Abeilles_ ou les
_Corbeilles de l'enfance_, ce sont bien sans doute des mrites rels,
mais c'est aussi une certaine banalit dans le sentiment, la
composition ou le style.

J'ai peur que ce ne soit le cas pour les _Deux Cortges_. L'examen de
ce sonnet nous montrera ce qu'est M. Soulary quand il est le plus de
sa province. Comme les choses les plus connues le sont toujours moins
qu'on ne croit, et que, dans tous les cas, il peut se trouver
d'honntes gens qui ne sachent point par coeur ce morceau fameux, on
me laissera le remettre sous les yeux du lecteur.

  Deux cortges se sont rencontrs  l'glise.
  L'un est morne: il conduit le cercueil d'un enfant;
  Une mre le suit, presque folle, touffant
  Dans sa poitrine _en feu_ le sanglot _qui la brise_.

  L'autre, c'est un baptme. Au bras _qui le dfend_
  Un nourrisson gazouille une note indcise;
  Sa mre, lui tendant le _doux_ sein _qu'il puise_,
  L'embrasse _tout entier_ d'un regard triomphant.

  On baptise, _on absout_, et le temple se vide.
  Les deux femmes alors, se croisant sous l'abside,
  changent un coup d'oeil aussitt dtourn;

  Et, merveilleux retour _qu'inspire la prire_,
  La jeune mre pleure en regardant la bire,
  La femme qui pleurait sourit au nouveau-n.

Soyons un peu pdant et rogue et, comme dit quelque part M. Josphin
Soulary, ouvrons sous les pas de l'innocent auteur la fosse o vit la
Critique glace, le formica-leo. D'abord ce n'est point l le style
ni la manire d'un ciseleur. La ciselure implique une forme
essentiellement plastique, aux contours trs nets et trs arrts,
comme celle de Gautier dans _maux et Cames_ ou de M. Leconte de
Lisle presque partout. Le style de M. Soulary est plutt celui d'un
crivain trs laborieux et trs ingalement heureux dans ses
rencontres; il ne cisle pas, il complique et entortille, ce qui est
bien diffrent. Cette fois-ci il n'tait pas en veine. Voyez que de
mots inutiles: _En feu..., qui la brise..., qui le dfend..., qu'il
puise!_--Notez qu'il n'est pas ordinaire ni convenable qu'une mre
donne  teter  son enfant dans une glise: tout ce septime vers est
donc parasite. Et notez aussi qu'on ne donne pas l'absoute aux
enterrements des petits enfants.--La mre embrasse du regard son
enfant _tout entier_: il est donc bien grand, ce petit? Encore deux
mots peu ncessaires.--Et moins ncessaire encore l'apposition:
_Merveilleux retour qu'inspire la prire;_ car ce retour (le mot est
un peu bien vague), est-ce la prire qui l'inspire? et n'est-ce pas
simplement la bonne nature? Oncques ne vit-on sonnet aussi chevill.

Je sais bien que, comme l'a thologalement dmontr Thodore de
Banville, on ne saurait faire de vers franais sans chevilles. Et mme
ce rutilant paradoxe n'est, au fond, qu'un truisme. Cela veut dire
que, pour rimer, il faut chercher la rime, que, pour faire des vers,
il faut observer la mesure, et que, ni la rime ni le rythme ne se
prsentant d'eux-mmes, il faut quelquefois, pour exprimer une ide en
vers, y employer d'autres mots que pour l'exprimer en prose.
L'essentiel est que ces mots cherchs, et qui ne s'imposaient pas
plutt que d'autres, paraissent venus spontanment, ou que, s'ils
semblent tirs d'un peu loin, ce dfaut de naturel soit compens par
le plaisir que donne le sentiment de la difficult vaincue, ou par
quelque effet de rythme, d'harmonie, de sonorit.

Par exemple, dans ces vers de Victor Hugo:

   chaque porte un camp, et--_pardieu! j'oubliais,_--
  L-bas, six grosses tours en pierre de liais,

la cheville est patente, insolente, norme; mais on la lui passe parce
qu'elle est amusante et donne une rime rare.

Voici une cheville d'une autre espce:

  C'est l que nous vivions.--_Pntre,
  Mon coeur, dans ce pass charmant._--
  Je l'entendais sous ma fentre
  Jouer le matin doucement.

Il est certain que la fin du premier vers et tout le second forment
une cheville ou que, tout au moins, si le pote avait crit en prose,
il n'aurait gure senti le besoin d'apostropher ici son coeur. Mais,
d'autre part, cette parenthse n'a rien de choquant et la diction
peut mme la rendre touchante: elle est dans le sentiment de la
strophe et de tout le morceau. Elle n'en est point une partie
ncessaire; mais elle en est une partie harmonieuse et concordante. Il
y a toujours, dans une strophe ou dans une phrase potique, un ou
plusieurs vers qui expriment ce qui _devait_ tre dit, et, tout
autour, des vers qui traduisent des ides, des sentiments, des images
accessoires et qu'on pourrait  la rigueur remplacer par d'autres. Ce
sont donc, si l'on veut, des chevilles; mais elles peuvent tre
agrables et sembler naturelles; car, tant donne la rime du vers qui
exprime l'ide ncessaire, le vocabulaire est assez riche et les
dsinences des mots sont assez varies pour qu'il soit toujours
possible de rendre, dans un vers de rime pareille, quelque ide
dpendante et voisine. Je ne me plains donc pas de trouver des
chevilles dans le sonnet de M. Soulary: je me plains seulement de leur
nombre et de leur mdiocre qualit. Elles ne valent pas ce qu'elles
cotent, voil tout.

Quant  l'ide du sonnet, elle est ingnieuse et d'un effet sr, et je
ne me demande pas si le sourire de la mre qui enterre son enfant est
aussi vraisemblable que les pleurs de l'autre. Sans cette opposition,
plus de sonnet; et ce qui a fait la fortune de celui-ci, ce ne peut
tre, nous l'avons vu, la perfection de la forme: c'est qu'il prsente
deux figures et deux tableaux qui _se font pendant_, comme ces
chromolithographies accouples dont l'une reprsente le _Dpart pour
la chasse_ et l'autre le _Retour de la chasse_, ou bien le neveu
surpris par l'oncle et l'oncle pinc par le neveu. Je suis peut-tre
de mchante humeur; mais il me semble qu'il y a dans les _Deux
Cortges_ quelque chose de cet art un peu banal, quelque chose qui
sent le got de la province et les Jeux floraux.

Les chefs-d'oeuvre de ce genre ne sont malheureusement pas rares
chez M. Josphin Soulary. Voici l'_Escarpolette_, petit drame en cinq
tableaux. 1er tableau: une petite fille se balance sur une
escarpolette. 2e tableau: le pote rve; il voit maintenant deux
amoureux sur l'escarpolette. 3e tableau: Bon! les voil trois sur
l'escarpolette: le pre, la mre et l'enfant. 4e tableau: Ils sont
deux sur l'escarpolette: l'enfant est mort. 5e tableau: Il n'en
reste qu'un sur l'escarpolette: le pre est mort  son tour.
Dnouement: la fillette tombe de l'escarpolette et se casse la tte;
le gars qui la regardait s'crie: Quel malheur! et le pote, sans
y penser, rpond: Qu'importe? Et le lecteur se pose cette question:
Quelle diffrence y a-t-il entre une escarpolette et une balanoire?

Autre guitare, comme dit Victor Hugo. Le cordonnier Sutor fait des
brodequins pour sa matresse Pholo, au moment o Alexandre entre dans
Perspolis. Il est tellement  sa besogne qu'il ne voit point passer
le conqurant. Mais Pholo le voit et le trouve beaucoup mieux que
Sutor. Grands Dieux! dit-elle, qu'Alexandre est donc beau!... Et,
pour abrger, Alexandre, vex de l'indiffrence de Sutor, met le feu
 Perspolis:

  Le grand roi se vengeait d'un cordonnier coupable
           De ne l'avoir pas regard!

Un jour le pote, tant mort, va, suivi de son chien, frapper  la
porte du Paradis; et, comme saint Pierre ne veut pas laisser entrer le
fidle animal et que saint Roch lui-mme, invoqu, fait le cafard et
se rcuse, le pote et son chien errent  l'aventure dans la rgion o
sont les ombres des btes... Et cela est un rve, et cela s'appelle
_Dans les limbes_, et il est difficile d'imaginer un badinage plus
soign et plus long.


II

Je ne cacherai pas que je cherche en ce moment les cts faibles de M.
Josphin Soulary, non pour le diminuer, mais pour le dfinir plus
srement.

Une autre preuve qu'il est bien de sa province, c'est sa malveillance
 l'endroit de Paris:

  Que Paris nous fasse la loi
  Par un ct brillant qui frappe,
  Par un certain... je ne sais quoi,
  Par une certaine... (aidez-moi,
      Le mot m'chappe),

  Je tiens ce point pour clairci...

Eh bien! ce certain je ne sais quoi, qui en effet n'est pas ais 
dfinir, M. Soulary a beau s'en moquer: il lui manque absolument. Je
n'ignore pas qu'il manque aussi  beaucoup de Parisiens; mais enfin,
s'il y a des provinciaux  Paris, il y en a peut-tre encore plus en
province. Ce je ne sais quoi, ne serait-ce pas le got, la crainte
de paratre trop content de son esprit, le discernement rapide du
point qu'il ne faut pas dpasser sous peine de devenir affect et
ridicule? Tout au moins, si on est ridicule  Paris, on l'est  la
mode d'aujourd'hui, non  la mode d'il y a deux ou trois cents ans.
Or, dans les trois quarts de ses posies, M. Soulary n'est ni un
romantique, ni un parnassien, ni un nvropathe, mais un prcieux des
temps passs. C'est que la province garde mieux que Paris les vertus,
les dfauts, les travers, les modes d'autrefois. Il y a des coins o
l'on dcouvre encore des jansnistes, des camisards, des comtesses
d'Escarbagnas, des potes de ruelle, etc., parfaitement conservs.
Toute la vieille France se retrouve en province,  et l, par
fragments. Et c'est ainsi que M. Soulary, Lyonnais de Lyon, est un
confrre de Voiture et un ami de Cathos et de Madelon.

Il n'est pas de style plus laborieux et plus cherch, de gentillesse
plus emberlificote. Voulez-vous savoir ce que devient, tortur par ce
pote de trop d'esprit, une ide toute simple comme celle-ci: Si
j'avais appris  compter quand j'tais enfant, je serais plus riche
que je ne suis?

  ... Ha! si depuis ce jour o je tombai novice
   l'cole, en quittant le sein de ma nourrice,
  J'avais su _dchiffrer l'hiroglyphe saint
  Qui, de la corne d'or multipliant l'hlice,
  Fait sourdre un million sous le nombre succinct_,
  Je n'aurais pas connu, Misre, ton supplice.

Ailleurs nous rencontrons des amants qui grnent le rosaire d'or que
l'amour mit pour l'homme au cou de la femme. Nous apprenons que les
plaintes du cuivre font courir un frisson qui tient l'me
debout,--et qu'en vain nous dplaons l'amer levain du souci notre
hte. Et voici ce que dit aux femmes honntes Marie la rvolte:

  Paissez, brebis; le bouc expie!
  _Par nous le mal essentiel
  Crot au sentier de l'oeuvre pie
  Qui vous conduit tout droit au ciel._

Cathos et eu plaisir  entendre appeler un grain dpoussire:
l'atome ail qu'aucun pouvoir ne tue. Elle et approuv cette
priphrase qui signifie que l'homme,  l'automne, devient srieux:

  Comme elle (la terre), son fils l'homme a pris un maintien grave;
  _De ses jours de folie il fait payer le tort
  Au devoir qui l'treint dans son rude ressort;_

et, dans la description d'une gypsie:

  Un amulette o l'art imite
  Quelque Diane au front cornu,
  Des deux seins fixant la limite,
  _Veillait aux mystres du nu_.

Je ne parle pas des regards qui se tendent en grande fixit, ni des
pleurs qui _se font brche_ dans de grands yeux doux (ce ne sont
peut-tre que des incertitudes de langue ou des sacrifices  la
rime). Et je ne parle pas non plus des simples mignardises, qui sont
innombrables. Toute fille est fillette. Tout est petit, mignon, coquet
et coquin; et le cordonnier de Perspolis, faisant des brodequins pour
sa matresse, qualifie ses pieds d'espigles et de gentils
bourreaux.


III

Il est donc fort singulier que ce soit M. Soulary qui ait crit ce
vers:

  Le sentiment du beau, c'est l'horreur du joli.

Eh! qu'entend-il par le joli? Est-ce que vraiment il croit avoir
jamais aim et cultiv autre chose? Au reste, il a bien tort de
creuser un tel abme entre le joli et le beau; car le joli n'est dj
pas si laid, et c'est peut-tre le beau dans le tout petit,  moins
que ce ne soit la coquetterie du tout petit dans le beau.

Toute chose, en passant par les mains de M. Josphin Soulary, se
rapetisse, s'amignote, s'amenuise, s'amignardise. Parfois, des ides
qui avaient de la grandeur ou des peintures commences d'un trait net,
ferme, saisissant, se tournent en gentillesse, en pointe, en badinage
grle et vieillot. Lisez la pice intitule _motions nocturnes_: la
premire partie en est fort belle. Un homme, longeant un bois, la
nuit, prouve le vague effroi de tout ce qui grouille, bruit, glisse
ou chuchote dans les demi-tnbres:

  La nuit tend sur le ciel brouill
  Ses ailes d'argent ponctues;
  La lune, comme un soc rouill,
  Laboure le champ des nues.
  . . . . . . . . . . . . . . . .

  L'oeil, aussi loin qu'il peut plonger
  Dans la perspective indcise,
  De chaque objet voit merger
  La Peur debout, couche, assise.
  . . . . . . . . . . . . . . . .

  L'lytre, invisible grelot,
  Sonne l'essor du scarabe;
  Sous les mousses le surmulot
  Grignote une noix drobe.

  De tous cts partent des sons,
  Notes grles, sourdine teinte;
  On chuchote dans les buissons,
  La flaque gmit, l'herbe tinte.
  . . . . . . . . . . . . . . . .

  Des formes vagues d'oiseaux lourds
  Dans l'air entre-croisent leur voie...

L'homme se croit poursuivi par un tre mystrieux qui le talonne. Il
fuit, il arrive chez sa matresse.  chute! l'eau-forte aboutit  la
vignette, les beaux vers pittoresques aux petits vers. Nigaud, lui
dit son amoureuse, c'est ton ombre dont tu avais peur. L'ombre qui te
suit, c'est un veuf en peine. Dieu fit les ombres pour aller par
paires. Marions-nous, et nos deux ombres se consoleront, et, dans neuf
mois, de nos deux ombres il en sortira une troisime, et ainsi de
suite; et,  ce compte, quand nous serons douze, nous serons
vingt-quatre, toute une arme pour mettre la peur en droute.

  J'y songeais, dis-je,  ma Lucy!
  Mais vingt-quatre est un bien gros nombre:
  Moiti, c'est dj grand souci,
  Mme en lui retranchant son ombre.

Et patati et patata. C'est joli assurment. Encore peut-tre n'est-ce
que gentil.

_La Gypsie_ est encore une pice qui commence par de beaux vers
sonores et colors et qui se termine par une toute petite chute, plus
ridicule que risible. La gypsie est la personnification de la nature,
de la posie, de la libert, de l'amour aventureux, de la sainte
bohme. Le fou qui la suivrait, dit le pote, serait pauvre, honni des
bourgeois, et se damnerait. Il perdrait la sainte chimre de
l'hymne ternel,--mais _il n'aurait pas de belle-mre!_

La nature, adonise, a des frisettes, essaye des mines et fait la
petite folle. Voyez ce que devient le large et magnifique printemps de
Lucrce ou de Virgile, le divin embrassement de Jupiter et de Cyble.
Le Soleil et la Terre changent des petits vers. Phbus, faisant des
jeux de mots, dit  sa petite femme: _Ave, Maa_. Et elle l'appelle
bel ange et poux enjou. Ailleurs,

  La terre est la fiance
      Du gentil soleil;
  La nouvelle en est crie
      Par Avril vermeil;

et nous avons tout le dtail de la noce. Le mari prpare la chambre.
Le lit d'opale a pour rideaux des nuages agrafs aux toiles. Puis la
marie s'habille. La Terre met son corset, et ses roses le font
craquer, etc.

Vous connaissez cet autre thme ternel et grandiose: l'impassibilit
de la nature oppose  la douleur et  la fugacit de l'homme. Or,
voici un tout petit sonnet, quatorze petits vers, qui vous offrent,
rduits  des proportions minuscules, le _Lac_, la _Tristesse
d'Olympio_ et le _Souvenir_ de Musset. Un petit amant dsespr
reproche  la Nature son sourire; et la Nature, plaisantine, mignarde
et lilliputienne, lui rpond:

  Nigaud! que ton coeur perdu
  Se cherche une autre associe!

  Deux pinsons qui vont s'adorer
   leurs noces m'ont convie:
  Je n'ai pas le temps de pleurer.

Ou bien le Soleil fait le pitre. C'est l'hiver; la toile est baisse,
le thtre est ferm. Le Soleil cependant prpare sa rentre.

  Et, tandis qu'on grelotte, il vient par intervalle
  Regarder plaisamment, l'oeil au trou du rideau,
  La grimace que fait son public dans la salle.

Le pote voit si petit qu'il nous dcrit en dtail la navigation de
deux papillons sur une feuille de frne, l'un _trnant_  la poupe,
l'autre _sigeant_ au gouvernail:

  On voit passer sous leur corsage
  Des frmissements convulsifs,
      Et leur regard dgage
      Mille rayons lascifs.

Des papillons qui ont des regards lascifs! Et il les voit! C'est de la
posie d'oiseau-mouche ou de libellule.

Je pourrais multiplier les exemples  l'infini, et cela m'afflige. Car
ce ne sont point ici amusettes d'un moment, comme on en peut trouver
dans _maux et Cames_ ou dans les _Chansons des rues et des bois_.
Ces amusettes sont presque toute la posie de M. Josphin Soulary.
Quels sont, croyez-vous, les interlocuteurs d'une _Querelle de
mnage_? L'me, le corps et la mort, tout simplement. L'me et le
corps se chamaillent en style familier et bourgeois, comme pourraient
faire M. et Mme Denis sur l'oreiller conjugal. Vous sentez le piquant?
La Mort, qui passe, fait de l'esprit et les met d'accord.--Mais voici
le comble. C'est un sonnet intitul: la _Belle-mre_ (encore?), et
o le pote dveloppe cette pense que, puisque nous sommes les poux
de la Vie et que la Vie est fille de la Mort, nous avons la Mort pour
belle-mre!

Vous avez vu, aux vitrines des boulevards, ces images ingnieuses,
compliques, ineptes, qui reprsentent de loin une tte de mort, et,
de prs, une niche d'enfants ou le profil de Mme Sarah Bernhardt.
Justement, non loin de ce chef-d'oeuvre, s'talent d'ordinaire _Ma
femme_ et _Ma belle-mre_, deux sujets qui se font pendant comme dans
les _Deux Cortges_. Et je songe avec tristesse que, si un photographe
appliqu pouvait, par un jeu savant de lignes, insrer dans la tte de
mort la silhouette de la belle-mre au lieu du profil de Sarah
Bernhardt, il aurait transpos fort exactement le sonnet de M.
Soulary: il aurait fait en art ce que M. Soulary a fait en posie. Ce
serait aussi spirituel; ce serait de mme qualit et de mme hauteur.

Dans ce genre de posie, l'Amour, le terrible Amour d'Hsiode, le bel
adolescent d'Anacron, s'appelle Bb (les _Jeux divins_; _Enfant
terrible_). Une srie de sonnets d'amour porte ce titre coquet et
badin: La battue au sentiment, tandis qu'une srie de sonnets
presque philosophiques est intitule: L'afft au raisonnement. Et
quand le pote mdite sur la destine humaine, il appelle cela
_agacer_ ce vieux sphinx du nant.

Les allgories abondent, on a pu le voir dj, chez M. Josphin
Soulary. Il y en a de gracieuses, de singulires et de belles. Mais
souvent aussi une allgorie qui pouvait tre simplement belle tourne
au jeu d'esprit,  la bluette difficile  force d'tre soutenue et
poursuivie avec exactitude et dans les moindres dtails (et c'est l,
on le sait, une des caractristiques du prcieux). Ou bien
l'allgorie offre une image bizarre, dplaisante, malaise  concevoir
et  accepter, comme dans _Misericors_:

  Fi! les courts ailerons! C'est une moquerie!
   peine ils cacheraient nos deux coeurs  la fois.

Qu'est-ce que cela veut dire, et de quels ailerons s'agit-il?--Oh!
tout simplement des ailerons d'une jeune fille. Vous entendez bien,
c'est une jeune fille qui a des ailerons, et non point par mtaphore,
comme quand on dit  une femme du meilleur monde en lui offrant son
bras: Madame, vous offrirai-je mon _aileron_? Or, en tirant ces
ailerons vers le ciel, on peut les allonger. Essayons! dit la
vierge. Et on lui tire ses ailerons, et bientt ils _mesurent_ trois
coeurs  l'aise; puis ils en tiennent douze, puis cent, et enfin
toute l'humanit pourrait s'y blottir. Et voici le mot de l'allgorie:

  ... Sans retard volons  Dieu, ma belle!
  L'aiglon qui marche  terre est un oiseau, moins l'aile,
  Et l'amour, ds qu'il prend de l'aile, est charit.

Remarquez en passant qu'il n'y a que M. Soulary pour appeler une femme
ma belle au moment o il lui dit solennellement: Volons  Dieu!


IV

Assurment on dcouvrirait chez M. Soulary, si on voulait autre chose
que ce que nous y avons vu. On discernerait mme chez lui le Lyonnais:
il a le mysticisme, parfois un anticlricalisme de canut; et le
sentiment rvolutionnaire lui inspire des pices violentes et
mlodramatiques sur la misre du peuple. On reconnatrait aussi le
pote du XIXe sicle  son affectation de no-hellnisme,  son amour
de la nature,  son amertume,  son pessimisme. Mais tout cela prend
chez lui la mme forme mignarde, entortille, tarabiscote, et cette
forme est bien rellement son tout.

M. Soulary est un Italien. Ses anctres, les Solar, de Gnes, ont,
parat-il, apport  Lyon l'industrie des velours brochs d'or et
d'argent. Lui, c'est avec des mots qu'il fait ses broderies
compliques  plaisir. Ses aeux littraires sont les potes de la
Pliade, les prcieux du XVIIe sicle et les concettistes italiens,
Guarini ou le Tasse de l'_Aminta_. Son sonnet des _Rves ambitieux_
rappelle par la facture tel sonnet de Joachim du Bellay; ses _Mtaux_
font songer aux _Pierres prcieuses_ de Remy Belleau. Il a, comme
Ronsard, un fonds gaulois qui perce  et l sous la mignardise
transalpine. Et par del ces potes raffins il se rattache aux
troubadours. Il est dans notre sicle le reprsentant inattendu du gai
savoir et de la posie menue des cours d'amour. Bref, et pour ne
retenir que ses traits essentiels, M. Soulary est un concettiste et un
provincial.

Et c'est parce qu'il est rest provincial qu'il a pu tre un
concettiste aussi outr. C'est le sjour de la province qui lui a
permis de conserver intact et de dvelopper son aimable manie et
d'abonder ainsi dans le sens de la gentillesse. Et n'est-ce pas tre
original, aprs tout, que de procder de Guarini?  Paris, il et
apparemment subi des influences contemporaines. Et puis,  Paris, la
lutte pour la vie et pour la gloire est d'une extrme pret: il y a
des petits jeunes gens qui gorgeraient leur meilleur ami--surtout
leur meilleur ami--pour arriver plus vite  la notorit ou  la
fortune. La paix de la province entretient l'amnit des moeurs,
encourage  la rverie et aux ouvrages de patience. La scurit que
donne un traitement fixe est aussi trs bonne pour cela. Et rien de
tel que les loisirs du bureau pour se faire une belle main et pour
apprendre l'criture orne avec des oiseaux dans les majuscules.

Il y a de l douceur dans la gentillesse, quelque chose de plaisant
dans la mignardise et d'intressant dans l'affectation. Pourquoi
dtester chez un pote ce qu'il est permis d'aimer chez une femme: la
coquetterie, le dsir de plaire se traduisant soit par les petits airs
de tte, soit par les inflexions de voix clines et  demi fausses,
soit par l'arrangement symtrique et compliqu de petits objets,
chiffons, rubans, oripeaux? Il est d'ailleurs arriv plus d'une fois 
M. Soulary de s'arrter en de de la mignardise et de l'extrme
subtilit et de se contenter d'tre gracieux, tendre, spirituel,
ingnieux, dlicat. Voyez les _Deux Roses_, _Des pas sur le sable_, _
va_, _Dans les foins_, _Oaristys_, _Devise amoureuse_, _Aux morts_,
_ une jeune fille pote_, _Si l'on me disait..._, _Ce beau
printemps_. Il se pourrait bien que M. Soulary ft le roi des _poet
minores_. Et n'allez pas croire que ce soit peu de chose!...




LA JEUNESSE DU GRAND COND

D'APRS M. LE DUC D'AUMALE[58]

         [Note 58: _Histoire des princes de Cond pendant les XVIe et
         XVIIe sicles_ par M. le duc d'Aumale, t. III et IV. (Calmann
         Lvy.)]


Ce doit tre une chose agrable que d'tre prince, non pas roi ou
empereur (ceux-l ont de trop lourdes servitudes, s'ils ont peut-tre
des joies d'orgueil plus intenses), mais grand seigneur porteur d'un
grand nom historique, prince en retraite dans une dmocratie et, si
vous voulez, vaguement prtendant. D'abord, il y a des chances pour
que l'on soit heureusement dou et, par les qualits physiques et
intellectuelles, au-dessus de l'ordinaire. Je n'irai pas jusqu' dire
avec La Bruyre que les enfants des dieux se tirent des rgles de la
nature, que le mrite chez eux devance l'ge et qu'ils sont plus tt
des hommes parfaits que le commun des hommes ne sort de l'enfance. Il
s'est rencontr des princes d'une nullit incontestable, mme aux yeux
de l'observateur le plus respectueux. Mais enfin une vieille race
est, dans son ensemble, une slection qui s'est poursuivie pendant des
sicles. Les hommes tout  fait mdiocres de coeur et d'esprit y sont,
je crois, l'exception; et les moins dous ont encore un orgueil du
sang, un sentiment de la tradition, qui leur permettent de garder
quelque tenue. Et quant  ceux, en plus grand nombre, qui naissent
intelligents et distingus, on dirait qu'on leur en sait plus de gr
qu'aux autres hommes, sans doute parce qu'ils pourraient mieux se
passer de ces dons; et il semble aussi qu'il leur soit plus facile
qu' nous d'user de cette intelligence pour se composer une vie
lgante et dlicieuse  souhait. En outre, ce ne doit pas tre un
mince plaisir, et c'est tout au moins une raison de vivre, que de
savoir que l'on continue une race clbre, de retrouver son nom ml
partout  l'histoire, de reconnatre des aeux dans les conducteurs de
peuples et parmi les premiers acteurs qui ont jou publiquement leur
rle sur la scne du monde. Nous autres, nous continuons une foule
anonyme, et c'est une foule anonyme qui nous continuera. Nous sommes,
pour ainsi dire, coups du pass, et ce n'est gure que dans le
prsent que nous avons des intrts. L'inutilit de la vie nous
apparat plus aisment,  nous qui, si nous reprsentons quelque
chose, le reprsentons avec des millions d'autres tres. Eux, ils
n'ont qu' se laisser vivre pour faire partie de l'histoire. Ce que
les autres hommes n'obtiennent que par un gnie, une fortune ou un
effort exceptionnels: le souvenir de la postrit, la mention de
leurs noms dans les annales futures, les princes en sont srs par cela
seul qu'ils sont venus au monde, et si tout est vanit, comme je n'en
doute point, cela est pourtant une des vanits les plus recherches
des mortels. Enfin un respect les entoure, presque involontaire chez
ceux qui le leur tmoignent; ils lisent presque  chaque instant, dans
les yeux, dans les gestes, dans toute l'attitude de ceux qui les
approchent et mme des personnes les plus considrables, qu'ils sont
d'une espce suprieure et privilgie.

Mais ce doit tre aussi une chose bien dsagrable d'tre prince. Leur
nom les opprime autant qu'il les soutient. Ces respects qu'on leur
rend, ils ne savent point s'ils s'adressent  leur sang ou  leur
personne. S'ils ont leurs orgueils que nous ne connaissons pas, il est
aussi des fierts dont ils ne pourront jamais goter la joie d'une me
parfaitement tranquille. Quel que soit l'clat de leurs mrites
personnels, on ne le distingue jamais nettement de celui qu'ils tirent
de leur naissance. S'ils sont d'une Socit savante, ils ne sauront
jamais au juste si c'est pour leurs livres ou pour leur nom. Ils sont
les moins libres des hommes. Il y a tels sentiments qu'ils doivent
avoir, telles opinions qu'ils doivent professer, et cela quand mme
dans leur for intrieur ils en auraient de toutes diffrentes. Mais
cela mme ne leur est gure possible, et le plus souvent les
convenances imprieuses de leur position faonnent jusqu' leurs
penses intimes. Les limites dans lesquelles leur sens propre peut
s'exercer et se mouvoir publiquement sont fort troites, et, comme
cette contrainte est insparable de leur grandeur et mme la prserve,
ils s'y rsignent facilement ou plutt n'ont point  s'y rsigner, car
ils ne la considrent pas comme une contrainte. Mais en ralit, et
quoiqu'ils ne s'en aperoivent pas toujours, ils sont vritablement,
corps et me, les esclaves de leur nom. Cette servitude norme
s'ajoute pour eux aux servitudes qui psent toujours sur les jugements
humains.

Ce n'est gure que sur les moeurs qu'ils pourraient s'accorder quelque
libert, et jadis ils laissaient volontiers leur corps prendre la
revanche des esclavages de leur esprit; mais beaucoup d'entre eux se
refusent aujourd'hui cette consolation.--Ils vivent enfin dans un
monde trs restreint; ils ne se trouvent de plain-pied qu'avec un trs
petit nombre d'hommes: ils ne peuvent donc connatre les hommes
qu'imparfaitement. Ils ne les voient pour la plupart que sous un angle
trs particulier et trs troit, et dans une attitude de respect ou de
dfiance. Un prince ne peut pas vivre en pleine mle humaine, vivre
dans la rue, aller o il lui plat, frayer tranquillement avec des
gens de toute classe. Presque partout il gne ou est gn.--Un prince
ne peut,  vingt ans, publier des vers. Il n'a ni la libert ni les
moyens d'crire des romans naturalistes, impressionnistes,
pessimistes, analytiques ou autres. Il ne peut faire de la critique.
Le malheureux ne peut crire que sur l'conomie politique ou sur
l'histoire diplomatique ou militaire, et l encore il n'a jamais ses
coudes franches.

Oui, cela est triste d'tre prince. On vit et on meurt isol de
l'immense humanit. On ne voit gure, de la grande comdie, que des
fragments arrangs. On n'a de visions un peu curieuses, on ne dcouvre
 plein les hommes qu'en temps d'meute et de rvolution. En somme,
s'il est vrai, comme je le pense, que la vie la plus digne d'tre
vcue est celle qui nous permet de connatre l'humanit  tous ses
tages, sous tous ses aspects, par tous ses cts pittoresques et dans
tous ses recoins moraux, le mieux est d'tre n du peuple, et du plus
petit. Car d'abord c'est le seul moyen de voir de prs les moeurs, les
sentiments, les mes des humbles et la lutte pour l'existence sous ses
formes les plus simples et les plus tragiques. On voit ainsi la vie 
nu et l'on se fait un coeur compatissant. On apprend en mme temps ce
qu'il peut y avoir quelquefois d'originalit intellectuelle et morale
sous la misre et l'humilit des apparences. Et de l, si l'on a un
peu de bonheur, on peut monter, traverser tous les mondes ou mme y
sjourner successivement, connatre les bourgeois, les marchands, les
bohmes, les artistes, les politiques et ceux qu'on appelle les gens
du monde. Et il n'est pas mauvais non plus d'avoir t lev par les
prtres, puis par l'Universit, d'avoir reu une ducation tour  tour
religieuse et purement laque: cela vous aide dans la suite 
comprendre un plus grand nombre de choses. On peut,  ce compte,
recueillir des impressions prcises et varies surtout ce que la
ralit offre d'intressant, et on le peut encore plus aisment si
l'on a eu soin de se conserver libre et d'viter le mariage, qui,
comme dit La Bruyre, remet chacun dans son ordre. Mais ce voyage
philosophique  travers les compartiments de la socit humaine n'est
possible, comme j'ai dit, que si l'on part du plus bas. Le voyage en
sens contraire ne se fait point. L'crivain ou le dilettante n du
peuple peut quelquefois hausser son observation jusqu'aux grands en
parcourant toute la rgion intermdiaire: un grand ne sort point de sa
classe, sauf en des occasions extraordinaires et trop rapides, et est
condamn  une assez grande ignorance,  une pauvret relative
d'impressions. Heureux ceux qui ne sont d'abord qu'une tte dans la
foule, quand il est donn  cette tte de circuler librement dans
cette foule, d'en visiter les replis et de la reflter tout entire!
Prince ne puis, bourgeois ne daigne, curieux suis.


I

Pourquoi ces rflexions, dont les unes sont peut-tre justes et les
autres assurment excessives, m'ont-elles t suggres par les deux
nouveaux volumes qui viennent de paratre de l'_Histoire des princes
de Cond_? Car elles n'y ont, je l'avoue, que peu de rapport.

Tout ce qu'il est permis de dire, c'est d'abord que certaines parties
de l'_Histoire des princes de Cond_ ont forcment plus d'intrt pour
l'auteur que pour nous. Il n'tait point possible de sparer leur
histoire de celle de notre pays, car ils y ont tous t mls en vertu
mme de leur naissance; mais ils y ont t mls  des degrs et avec
des mrites fort ingaux. Ds lors qu'arrive-t-il? S'il s'agit du
Cond de la Ligue ou du grand Cond,  la bonne heure; ils sont assez
considrables pour servir de centre  une histoire politique et
militaire de leur temps. Mais si c'est le pre du duc d'Anguien qu'on
nous prsente, nous sommes un peu fchs de voir le rcit d'une partie
de la guerre de Trente ans tourner autour de ce mdiocre personnage.
Que sera-ce quand M. le duc d'Aumale en viendra au fils et au
petit-fils du vainqueur de Rocroy?

Encore leurs figures pourraient-elles tre intressantes malgr
l'insignifiance du rle qu'ils ont jou, si l'auteur pouvait marquer
leurs traits avec une libert entire. Mais (et c'est l mon second
regret) on sent trop,  certaines timidits,  certaines habilets
aussi, que l'histoire de ces princes a t crite par leur cousin et
leur hritier, qu'il leur est attach par les liens du sang et de la
reconnaissance. Je sais bien que cela mme double l'effet de plusieurs
passages du livre. Lorsque M. le duc d'Aumale lut  l'Acadmie le
rcit de la bataille de Rocroy, l'auditoire fut travers d'un frisson
qu'il n'aurait probablement point senti si le lecteur n'avait pas t
un descendant de Henri IV. Je sais aussi que M. le duc d'Aumale ne dit
jamais que la vrit, et que son histoire n'a point le ton ni l'allure
d'un pangyrique. Mais dit-il toujours toute la vrit? ou, si vous
voulez, la voit-il toute? Vous me direz qu'il est arriv  des
bourgeois, crivant sur les rois et sur les princes, d'apporter dans
leur tude un respect beaucoup plus superstitieux et d'tre beaucoup
plus blouis par le nom de leurs hros que M. le duc d'Aumale. Mais il
ne s'ensuit pas que le noble historien se soit trouv lui-mme dans
les meilleures conditions pour nous faire une peinture absolument
fidle du grand Cond.--Je ne nomme que celui-l, car c'est lui qui
remplit la moiti du troisime volume et tout le quatrime. Il est,
d'ailleurs, de beaucoup, le plus grand homme de sa race. Je m'en
tiendrai donc  lui. Aussi bien je n'ai pu parvenir  m'intresser 
la personne de Henri II de Bourbon.

Or, le portrait grav qui est dans le quatrime volume me met dj en
dfiance. La tte de Cond est bien connue; mais, par un surcrot de
conscience, je suis all consulter les estampes de la bibliothque
Victor Cousin. Il y a l une trentaine de portraits de Cond, depuis
l'enfance jusqu' l'ge mr. Deux de ces portraits, l'un de Poilly,
l'autre de Nanteuil, sont des merveilles d'excution et sont aussi, on
le sent bien, d'une entire fidlit. Car, outre qu'ils se ressemblent
entre eux, ils ressemblent au buste anonyme, d'une vrit si brutale,
qui se trouve au muse de la Renaissance. Il n'y a pas  dire, le
grand Cond tait laid, si la laideur consiste dans un loignement par
trop audacieux des proportions moyennes du visage humain. Un nez
dmesur; de grands yeux qui devaient tre beaux, mais  fleur de
tte; pas de joues: deux profils colls; une bouche vilaine, souleve
par les dents obliques; en somme, un nez et deux yeux, et presque rien
avec; une laideur puissante, fascinatrice si l'on veut, qui devait
s'illuminer et devenir superbe dans les moments de passion ou dans
l'ivresse des batailles. Si l'on avait  imaginer quelque chef de
bande idal, le type mme de l'aventurier et de l'homme de proie,
c'est bien cette tte-l qu'on lui mettrait sur les paules. C'est l
proprement une tte d'aigle, comme celle de Mirabeau est une tte de
lion, celle de Robespierre une tte de renard, celle de Louis XVI une
tte de mouton. Eh bien! cette tte magnifique, extraordinairement
expressive, M. le duc d'Aumale en a eu peur, et cela n'est pas bien
pour un amateur et un collectionneur de tableaux. Il est all chercher
je ne sais quel portrait officiel peint par Stella, et il en a fait
faire, sous la direction et avec la complicit de M. Henriquel Dupont,
une gravure adoucie et affadie qui lui arrondit les joues, qui lui
donne un menton, qui lui faonne une bouche aimable, qui l'enjolive et
l'teint, qui le passe tout entier  la pierre ponce et qui,
finalement, le fait ressembler  Mlle Bartet: bref, un portrait
flatt, souriant, convenable,  l'usage de la famille.


II

Ces adoucissements et ces attnuations, je crains que M. le duc
d'Aumale ne les ait fait subir aussi au portrait moral de son hros.
Ce n'est l qu'une impression; mais, me souvenant quel terrible homme
a t le grand Cond, je comptais voir son caractre se dgager, ds
son enfance, avec un tout autre relief. Or, j'assiste  une enfance
comprime, studieuse, srieuse et docile de jeune prince qu'on chauffe
et qu'on ptrit de bonne heure et durement pour son rle futur. Mais
peu ou point de traits originaux et significatifs. Ce Cond enfant, ce
Cond adolescent, je les vois mal et je suis un peu du. Sans doute
j'avais tort d'attendre autre chose que ce qu'on me donne: c'est
apparemment qu'il n'y a rien de plus. Et, aprs tout, cette histoire
du dur dressage d'un enfant  son mtier de prince et de gnral est
fort intressante en elle-mme, et M. le duc d'Aumale nous la raconte
avec beaucoup de vivacit et de charme et dans un style qui a en mme
temps de la tenue et de la grce.

J'ai lu, pour ma part, avec une sorte d'admiration mle de piti ce
rcit de l'ducation d'un prince.  peine n, son pre l'enlve  sa
mre, craignant pour lui l'air de Paris et plus tard l'influence de
ces femmes lgantes dont Madame la Princesse tait toujours
entoure, et l'envoie au chteau de Montrond, en Berry, sous la garde
de mercenaires.  quatre ans et demi, le petit duc fait son entre 
Bourges pour y tre baptis. Il trouve aux portes de la ville la
noblesse, le clerg, les officiers de justice, quatre mille bourgeois
sous les armes, et conoit nettement, une fois pour toutes, qu'il
n'est point de la mme pte que les autres hommes. Et il entend cinq
discours, hroquement, sans broncher, sans dormir, dj redress et
roidi dans son rle de prince-- quatre ans et demi! Peu aprs
commence pour le pauvre petit, sous la direction d'un Pre jsuite et
d'un vieux gentilhomme, une ducation impitoyable,  haute pression,
que je remercie le ciel de m'avoir pargne. Il semble avoir t d'une
surprenante prcocit.  sept ans, il jouait au soldat en latin; 
onze ans, il avait termin sa rhtorique (au collge Sainte-Marie, de
Bourges) et maniait le latin comme sa propre langue. M. le duc
d'Aumale nous donne quelques-unes des lettres latines qu'il crivait 
son pre  cette poque. Elles sont d'une terrible lgance. J'y
prends une phrase au hasard: _Interim hc rudimenta devoveo primi mei
in rhetorica tirocinii, qu, tametsi impolita sint atque inculta,
habebunt tamen veniam, quia tironis sunt, et fortasse parient
delectationem, quia sunt filii._ (En attendant, je vous ddie ces
premiers essais de ma rhtorique. Vous n'y trouverez ni art ni
politesse; mais vous les lirez avec indulgence, parce qu'ils sont d'un
apprenti, et peut-tre avec plaisir, parce qu'ils sont de votre
fils.) Voil qui n'est point mal pour un enfant de onze ans; mais mon
insupportable mfiance me suit partout. Je songe  ce que nous dit M.
le duc d'Aumale du recueil de posies latines que le duc d'Anguien
offrait  son pre en termes si lgants, et j'ai peur que recueil et
ddicace ne soient partis des mmes mains. Le Pre Pelletier, nous
confesse avec esprit M. le duc d'Aumale, eut peut-tre plus de part
que son lve  la composition du recueil. Cependant il n'y travailla
pas seul; l'criture change souvent, et dans tout le volume il y a
tant d'emprunts  l'antiquit et  la fable, une si grande abondance
de figures de rhtorique, une telle varit de rythmes depuis
l'hexamtre jusqu' l'ode tricolos ttrastrophos, le tout ml  une
si profonde horreur de l'hrsie, qu'on peut attribuer l'oeuvre au
corps enseignant de Bourges.

Puis le duc d'Anguien apprend la philosophie et les sciences. Toutes
ces tudes furent pousses  fond. Pousser  fond l'tude des
sciences et de la philosophie entre onze et treize ans, cela est tout
 fait remarquable.  la fin de chaque division du cours, il soutient
des thses qu'il fait imprimer et distribuer aux ministres, aux
principaux magistrats, aux chefs du clerg,  Paris, en province et
jusqu' Rome. Puis c'est le droit et l'histoire o il s'applique avec
beaucoup d'ardeur, considrant expressment les grands personnages
historiques comme des matres et des sortes de prdcesseurs dans un
rle qu'il jouera  son tour. C'est un esprit auquel il faut de
l'emploi, disait fort justement son prcepteur le P. Pelletier.
Joignez  cela les exercices physiques, la danse, la paume,
l'quitation, la chasse,  laquelle il parat ds lors s'adonner
furieusement. Ici se placent deux de ces anecdotes que recherchaient
Bouvard et Pcuchet mditant une _Vie du duc d'Angoulme_. Un jour, il
donne tout son argent  deux paysans ruins par les recors. En
revanche et avec plus d'entrain, j'en suis sr, il dfend contre une
meute un procureur fiscal.

 quinze ans il vient  Paris faire sa rvrence au roi, se rend 
Saint-Maur auprs de sa mre, qu'il n'avait pas encore eu l'occasion
de voir souvent, et va rejoindre son pre dans son gouvernement de
Dijon, o il complte ses tudes. Il revient  Paris, entre 
l'Acadmie royale, qui tait une sorte d'cole militaire, et commence
 aller dans le monde,  l'htel de Cond et  l'htel de Rambouillet,
o il rencontre une foule de jolies personnes et notamment cette
touchante Marthe du Vigean dont il devient quelque peu amoureux.
Pourquoi, sur ces amours, M. le duc d'Aumale nous renvoie-t-il 
Victor Cousin? N'a-t-il point d'autres documents?

M. le Prince avait d'ailleurs fix le nombre et la dure des visites
que le duc d'Anguien pouvait faire  sa mre. Mais la princesse,
blesse par ces prescriptions, peut-tre aussi trouvant que son fils
ne faisait pas d'assez bonne grce son compliment aux dames, lui
dit qu'il n'tait pas ncessaire de venir souvent. Il est vrai
qu'elle se ravise un peu aprs. C'est gal, la tendresse manque
singulirement dans cette ducation.  quinze ans, le duc d'Anguien
n'avait pour ainsi dire pas vu son pre ni sa mre. En apprenant, en
imposant le respect  son fils, dit M. le duc d'Aumale, Henri de
Bourbon ngligea de faire natre, de dvelopper dans cette jeune me
certains sentiments dlicats, de toucher certaines cordes qui n'ont
jamais vibr dans le grand coeur de Cond.  la bonne heure! Mais
quelles cordes? Au moins l'apprendrons-nous dans les volumes
suivants? Trop de litotes et de prtritions. Un jour, M. de Benjamin,
directeur de l'Acadmie royale, se met d'accord avec le P. Pelletier
pour empcher le jeune duc d'aller  un divertissement chez sa mre:
M. le duc d'Aumale a le courage d'avouer que cette conspiration
contre d'innocents plaisirs ne fut pas du got de M. le duc et que
pendant quelques jours M. de Benjamin n'eut pas  se louer de lui.
Mais tout de suite il ajoute, craignant d'en avoir trop dit: Ce fut
de courte dure.

 dix-sept ans, le duc d'Anguien va prendre possession du gouvernement
de Bourgogne en l'absence de son pre. Il est vrai qu'il fut rgl
que le jeune gouverneur ne prendrait rsolution sur aucun objet
important sans l'avis d'un conseil dont son pre avait nomm tous les
membres. Ce qui n'empche point M. le duc d'Aumale d'attribuer
pieusement  ce gouverneur de dix-sept ans tout le mrite des mesures
qu'il prend et des rapports qu'il signe. Ici, bien que son pre
l'entretienne maigrement et refuse mme un habit neuf au gouverneur de
Bourgogne, le pauvre enfant respire un peu. Il va dans les bals, dans
les mascarades, il joue, il passe joyeusement son temps. Son pre
avait eu soin de le flanquer d'un nouveau jsuite, le P. Mugnier; mais
ce jsuite tait un brave homme qui calmait M. le Prince quand le
petit duc avait trop perdu au jeu et qui avait pour son lve d'assez
grandes tolrances, comme on le voit par ce passage impayable d'une de
ses lettres: Quelques scrupuleux de Dijon, mme de nos Pres, m'ont
reproch tels divertissements (les mascarades)  cause du masque. Je
me suis dfendu par bonnes raisons dont l'une est _la modestie que M.
le duc m'a promis de garder en telles actions_. Et M. le duc d'Aumale
ajoute, non moins plaisamment: Il y a lieu de croire que M. le duc
tenait sa promesse. Vous pensez bien que, pour moi, je me garderais
bien d'en douter.

Mais ce bon temps ne dura gure. Son pre, en homme avis, lui fait
pouser Mlle de Brz, une petite fille chtive et insignifiante, mais
nice du tout-puissant cardinal. Heureusement le duc d'Anguien s'en va
peu aprs comme volontaire au sige d'Arras. Ds la premire
rencontre, il se bat perdument. Aprs avoir tir  bout portant ses
deux pistolets, il dsarme de sa main et fait prisonnier un capitaine
de cuirassiers de l'empereur. Nous savons par les tmoignages des
contemporains qu'il donnait toujours de sa personne dans la mle, que
le combat l'enivrait et le transfigurait, et qu'il apparaissait alors,
les yeux flamboyants, tout rouge de sang, pareil au dieu Mars. Mais
tout de suite aprs ce furieux noviciat, il tombe dangereusement
malade. Un instant on le crut fou. Il en rchappe; il vient  Paris.
Son pre, qui continuait  le surveiller de fort prs, l'arrache  la
socit des petits-matres: Ils feront de mon fils un joueur et un
libertin. Il n'aimait pas la femme  qui on l'avait mari. Mme la
Princesse note dans une lettre, comme un fait digne de remarque, qu'il
s'est laiss embrasser par sa femme et lui a fait quelques caresses.
Richelieu, qui avait un oeil dans l'alcve du duc d'Anguien, prenait
fort mal sa discrtion calcule  l'gard de la duchesse. C'est sur
tout cela que nous voudrions avoir quelques dtails. Aprs la tyrannie
paternelle, la tyrannie du cardinal s'appesantissait sur le fougueux
adolescent. Une fois,  Lyon, il se dispense d'aller rendre ses
devoirs au vieil archevque, frre du grand ministre: Richelieu
l'oblige  aller faire, tout frmissant de rage, amende honorable au
bonhomme. Pourtant le cardinal l'apprciait et l'aimait. Il le
recommande avant de mourir, au roi qui, mourant lui-mme, lui donne un
commandement en chef.

Enfin! il allait donc pouvoir dpenser librement l'extraordinaire
somme de vie et d'nergie qui tait en lui et que tout avait comprim
jusque-l. Nous avons t tonns de le trouver, aprs tout, si
docile; mais quelle revanche il prendra! Son ducation prpare de deux
manires le Cond que nous connaissons. D'abord elle est dirige tout
entire en vue du premier rle qu'il doit jouer, et cette ide lui a
toujours t prsente, en sorte que sa fiert mme a pu tre
intresse  se plier aux rudes programmes qu'on lui imposait. De
plus, cette ducation a t absolument sans tendresse; elle n'a pu
dvelopper en lui que l'orgueil et la force de la volont. Durement
lev, il manquera de douceur. Longtemps contraint, ds qu'il sera
libre il clatera; il fera des choses hroques et superbes, et
bientt il en fera de monstrueuses; son ducation, par ce qu'elle a de
spcial, nourrit son orgueil, et, par ce qu'elle a de tyrannique, en
prpare le dbordement.


III

 vingt et un ans, il se rvla grand homme de guerre, par la science
dj, mais surtout par un instinct merveilleux, par un don de nature.
La guerre tait videmment, de tous les travaux humains, celui o ses
facults essentielles et le fond de fougue animale qu'il portait en
lui trouvaient le mieux leur emploi. Il fit la guerre avec allgresse
et, l'on n'en saurait douter, avec gnie.

Jadis, quand j'tais beaucoup plus jeune, je concevais mal ce
gnie-l; je n'en saisissais point la beaut propre. Un grand pote
me semblait un tre infiniment suprieur  un grand gnral. Je me
disais: Je vois bien qu'un chef d'arme doit avoir une certaine
lucidit et une certaine force d'intelligence. Il s'agit, en effet, de
combiner, pour un but prcis, des lments multiples et qui
soutiennent entre eux des rapports compliqus. Rien que pour mettre en
branle un rgiment, que de choses dont il faut tenir compte: le nombre
des hommes, leur tat physique et moral, la vitesse de leur marche, la
forme des terrains, la nature du sol, les chemins, la temprature, les
mouvements possibles de l'ennemi! Et, ce qu'on ne sait pas, il faut le
deviner. Et il faut, en outre, leur assurer la subsistance et combiner
avec leur marche celle des convois de vivres. Quand on doit faire ce
travail pour un certain nombre de rgiments ou de groupes plus
considrables et lier entre elles et subordonner les unes aux autres
des volutions dj si complexes en elles-mmes, le calcul devient
trangement difficile, mais enfin l'effort intellectuel qu'exige cette
opration ne diffre pas essentiellement de celui que fait un bon
joueur d'checs. Il s'agit, ici et l, d'avoir  la fois sous les
yeux, de retenir en mme temps dans le champ de son attention une
grande quantit de mouvements accomplis et de mouvements projets et
leurs relations actuelles et futures. Or, cela ne suppose qu'une
aptitude particulire qui peut d'ailleurs s'allier  une foncire
mdiocrit d'esprit. Les hommes de guerre ne m'blouissent point.
Plusieurs, du reste, n'ont mme pas eu cette sorte d'intelligence que
je viens de dire: le hasard a presque tout fait pour eux, et il y a eu
plus d'une bataille gagne  l'insu de celui qui commandait. Dans tous
les cas, les facults dont est compos le gnie d'un soldat sont
presque toujours d'une espce assez humble; le degr seul en est
quelquefois minent.

Ainsi raisonne-t-on  l'ge heureux o l'on a toutes les
impertinences. Mais,  mesure qu'on vit, on acquiert un sens plus
exact des ralits. Ce qui met tout de suite une norme distance entre
le joueur d'checs et le gnral d'arme, c'est que ce dernier opre
sur des lments concrets, changeants, fuyants, variables, et sur une
matire vivante. Les pices de son chiquier sont des groupes d'hommes
faits de chair, d'os et de nerfs, et d'une me agissante et sentante.
Il y a toujours dans ces masses une terrible somme d'inconnu, une
continuelle menace de surprise. On ne sait jamais ce qu'il en sortira,
ni ce qui dort dans cette me collective, si capricieuse, sujette 
des mouvements inexpliqus et contagieux. Il faut certainement un don
spcial, une volont, une confiance peu communes pour agir directement
sur ces masses obscures. Il faut un ascendant, un je ne sais quoi
d'assur et de dominateur, qui s'impose de lui-mme  ceux qui servent
d'intermdiaires entre ces multitudes vivantes et vous. Aprs avoir
os dcider, il faut oser commander. Si vous croyez que cela n'est
rien! Je m'en sens si profondment incapable que je commence 
admirer ceux qui ont cette puissance en eux.

 la terreur qu'on doit prouver au moment de mouvoir ces masses
mystrieuses, joignez le sentiment d'une responsabilit formidable. Ce
qu'on ordonne ainsi, c'est la mort de milliers de cratures humaines,
et c'est une prodigieuse quantit de tortures physiques et de
souffrances morales. Et, par del le champ de bataille, ce qui est en
jeu, ce dont on dcide d'un mot, d'un geste, c'est l'intrt,
l'honneur, le bonheur de plusieurs millions d'autres hommes
aujourd'hui et dans l'avenir. Aucun acte humain n'a des consquences
ni si immdiates, ni si lointaines, ni si srieuses, que celui d'un
gnral en chef. Jugez quelle force d'me il exige et de quel
tremblement intrieur il doit tre accompagn!

Et c'est par l que le rle de l'homme de guerre devient d'une
incomparable grandeur. Il fait l'histoire non pas, comme le politique
ou l'crivain, par des prparations et influences loignes; il fait
l'histoire directement, sur place; il y met la main, sans mtaphore.
Ce qu'il taille dans de la chair, ce qu'il ptrit dans du sang, c'est
la destine d'un peuple. La guerre est l'action par excellence.
Qu'est, auprs de celle-l, l'action du pote ou de l'artiste? Leur
oeuvre mme dpend au fond de celle du soldat. Et voyez: la part que
le hasard a toujours dans le succs des batailles et qui me semblait
tout  l'heure diminuer le mrite des chefs d'arme, rend, au
contraire, leur fonction plus tragique et plus solennelle. Ils
sentent que ni les calculs de la prudence, ni le courage, ni la
rapidit et la vigueur de la dcision ne suffisent ici et que, faisant
l'histoire, ils la font avec quelqu'un qui ne se montre pas, qui est
peut-tre contre eux, et qu'ils collaborent avec un grand inconnu. Il
me semble qu'ils doivent frissonner par moments, tre saisis d'un
effroi mystique. Aussi tous les grands hommes de guerre ont-ils eu
besoin de croire  leur toile, c'est--dire  une volont divine,
plus forte que tout, et qui leur donnait la victoire.

Un de mes amis qui a fait la campagne de 1870 en qualit de
lieutenant, qui depuis est entr dans l'Universit, et que je
n'hsitais point  juger beaucoup plus intelligent que les trois
quarts de nos commandants de corps, me disait l'autre jour: Je n'ai
jamais command plus de deux cents hommes. Or, je sais bien que la
premire fois que j'ai d m'en servir devant l'ennemi, j'tais
diablement ennuy. Je m'en suis tir parce que je n'avais gure 
faire preuve d'initiative; mais un bataillon de mille hommes m'aurait
fort gn, si j'avais d le faire manoeuvrer. Et cependant j'avais
plus d'une fois command un bataillon... sur le champ de manoeuvre.

C'est bien cela. Ce qui fait la grandeur d'un gnral en chef, outre
l'intelligence calculatrice et organisatrice qu'il doit possder  un
degr remarquable, c'est qu'il doit _agir_, et dans les conditions les
plus terribles, les plus propres  paralyser la volont. Il y faut un
gnie particulier qu'il serait puril de juger infrieur, par la
qualit,  celui du grand peintre ou du grand crivain. Et de fait,
cette espce de gnie-l ne se rencontre pas plus frquemment que les
autres. C'est, du reste, un don moral autant qu'intellectuel. Cela
n'est point, je pense, pour le diminuer. Ce don, le duc d'Anguien
l'avait videmment, et peut-tre mme n'y a-t-il point d'autre grand
gnral chez qui ce don ait clat plus purement, ait moins t ml 
d'autres.


IV

 vingt et un ans il gagne la bataille de Rocroy. Cela est unique, car
Alexandre et Napolon avaient du moins quelque vingt-cinq ans quand
ils gagnaient leurs premires batailles.

Oui, c'est bien lui qui eut le principal honneur de la journe: il est
impossible d'en douter aprs le rcit de M. le duc d'Aumale. Dans ce
rcit fort bien fait, trs clair, malgr la multiplicit des dtails,
emport d'un beau mouvement et comme travers d'un souffle de joie
hroque, le duc d'Anguien est toujours en scne, toujours au premier
plan; c'est lui qui fait tout, et tout tourne autour de lui. Et c'est
bien lui qui, au milieu de la bataille, a l'ide du fameux mouvement
qui nous valut la victoire. Vous vous rappelez les commencements de
l'action? Pour dire les choses tout en gros, chaque arme a son
infanterie au milieu et sa cavalerie sur les ailes. Tandis que notre
aile droite, avec le duc d'Anguien, culbute l'aile gauche des ennemis
et s'avance mme par del la premire ligne de leur infanterie, leur
droite met notre gauche en droute. Ici, coutez le narrateur:

     ... Du point o le duc d'Anguien avait fait halte pour rallier
     derrire la ligne espagnole ses escadrons victorieux, il ne
     pouvait saisir les dtails de ce tableau; mais la direction de la
     fume, la plaine couverte de fuyards, la marche de la cavalerie
     d'Alsace, l'attitude de l'infanterie ennemie, tout lui montrait,
     en traits terribles, la dfaite d'une grande partie de son arme.
     Il n'eut pas un instant d'accablement, il n'eut qu'une pense:
     arracher  l'ennemi une victoire phmre, dgager son aile
     battue, non en volant  son secours, mais en frappant ailleurs.
     Quelques minutes de repos donnes aux chevaux essouffls lui ont
     suffi pour arrter le plan d'un nouveau combat, conception
     originale dont aucune bataille n'offre l'exemple. Laissant
     Gassion sur sa droite avec quelques escadrons pour dissiper tout
     nouveau rassemblement de la cavalerie wallonne, il fait excuter
      sa ligne de colonnes un changement de front presque complet 
     gauche, et aussitt, avec un lan incomparable, il la lance ou
     plutt il la mne en ordre oblique sur les bataillons qui lui
     tournent le dos.

Voil qui est explicite. Mais mon embarras est grand, car j'ai sous
les yeux une autre tude sur la bataille de Rocroy, crite aussi par
un homme du mtier et d'aprs des documents authentiques, et j'y lis
cette description d'un autre mouvement non moins dcisif:

     ... Mais, au moment o la situation tait le plus critique, o le
     duc d'Anguien se dmenait sur place contre l'infanterie wallonne
     (cela, c'est le mouvement de tout  l'heure), o la droite
     ennemie, dirige par Melo, s'apprtait pour un dernier effort, il
     se produisit, dans les derniers rangs une oscillation trange,
     suivie d'une vaste clameur, d'un cri gnral de _Sauve qui peut!_
     C'tait Gassion qui, en poursuivant l'ennemi, tait arriv au
     del de la deuxime ligne espagnole (les _tercios_ wallons),
     c'est--dire sur un terrain plus lev que celui o se trouvait
     la masse des combattants. De l il avait pu voir ce qui se
     passait  la gauche franaise. Alors, par une inspiration digne
     d'un grand capitaine, il avait arrt ses escadrons, les avait
     reforms, puis, tournant brusquement en arrire de l'arme
     espagnole, tait venu prendre en queue leur aile droite
     triomphante.

Pas un mot de cela dans M. le duc d'Aumale. Ce mouvement de Gassion,
la seule trace que j'en dcouvre, c'est peut-tre dans ce bout de
phrase qu'on a lu: _Laissant Gassion  droite_ avec quelques
escadrons pour dissiper tout nouveau rassemblement de la cavalerie
wallonne, Anguien, etc. Rien de plus. Je recueille,  travers le long
rcit de M. le duc d'Aumale, les quelques phrases qui concernent
Gassion: elles ne lui attribuent qu'un rle effac et tout subalterne.
Au commencement de la bataille, tous les escadrons sont sur une seule
ligne; Gassion en conduit sept et prend  droite, Anguien  gauche, un
peu en arrire avec huit. Puis, aprs le mouvement tournant, les
fuyards qui se jettent en dehors, dans la direction du bois, sont
ramasss par Gassion ou par les Croates. Six pages plus loin,
Gassion empche les fuyards de se rassembler et veille du ct du
nord, guettant l'arme de Luxembourg, car Beck peut encore survenir.
Enfin Gassion s'est rapproch avec ses escadrons. Et c'est tout.
Sirot joue un bien autre rle que Gassion. On pourrait retrancher
toutes les phrases o celui-ci est nomm sans enlever au rcit rien
d'essentiel. Ainsi, pour M. le duc d'Aumale, Gassion n'a rien fait;
pour d'autres, c'est lui le vritable vainqueur. Qui croire?

Je n'ai ni la prtention ni les moyens de trancher la question. Je ne
puis avoir que des impressions dont je vous permets de ne pas tenir
compte, car elles ne sont pas d'un grand homme de guerre ni mme d'un
curieux suffisamment renseign. Mais je lis encore dans le mmoire
favorable  Gassion: ... Quant au duc d'Anguien, il n'est pas en
arrire de son infanterie,  l'endroit d'o l'on domine l'action, mais
en avant de l'un des escadrons, comme un simple capitaine
d'avant-garde. Il part bravement  la tte de ses hommes, sans
s'occuper ni de sa gauche ni de son centre, et s'acharne  combattre
sur place, laissant  ses lieutenants, Gassion et Sirot, le soin de le
tirer d'affaire. La dernire phrase est svre et sans doute injuste;
mais j'avoue que j'avais t moi-mme un peu surpris de voir un
gnral en chef s'engager  fond de train, ds le dbut,  la tte
d'un escadron, et se mettre ainsi dans l'impossibilit d'embrasser
l'ensemble de l'action, de la diriger et de parer aux surprises. Au
reste, en dpit des pangyristes officiels, et si nous en croyons Gui
Patin, le bruit courut,  Paris, dans les salons, que le duc d'Anguien
avait montr trop de jeunesse et que, si le combat s'tait termin 
notre avantage, l'honneur en revenait uniquement  M. de Gassion.
L'ingnieur du roi, M. de Beaulieu, qui nous a laiss sur les
batailles de cette poque une srie de gravures presque toujours fort
exactes, reprsenta le combat au moment mme o Gassion excute son
mouvement tournant. Et le nouveau secrtaire d'tat, Michel Le
Tellier, crivit  Gassion cette lettre que M. le duc d'Aumale ne cite
pas et n'avait pas  citer, et dont les termes me paraissent trs
significatifs:

     Monsieur, la bonne part que vous avez eue en la gloire de la
     bataille de Rocroy a t publie si hautement et est si connue de
     tout le monde, qu'il n'a pas t besoin que vos amis se soient
     mis en peine de faire savoir  la reine de combien de valeur et
     de prudence a t accompagne la conduite que vous avez tenue en
     cette occasion si importante, etc.

Mais il y a plus. Nous avons vu quelle place insignifiante tient
Gassion dans la narration de M. le duc d'Aumale: or, avant de
commencer son rcit, M. le duc d'Aumale nous fait un portrait de
Gassion beaucoup plus dvelopp que celui des autres gnraux, trs
color et trs vivant:

     Gassion tait connu de M. le Duc, qui avait dj servi avec
     lui. Et d'ailleurs, qui alors ne connaissait le colonel
     Gassion, favori de Gustave-Adolphe, distingu et protg par
     Richelieu? Homme de guerre autant qu'on peut l'tre, n'ayant rien
     du courtisan ni de passion que pour son mtier, galement prompt
      la repartie et  l'action, on ne rencontre gure de figure plus
     originale... Depuis le 10 dcembre 1641, il tait mestre de camp
     gnral de la cavalerie avec autorit sur les autres marchaux de
     camp. Exigeant beaucoup des troupes, toujours au premier rang,
     souvent bless, indulgent aux pillards et terrible dgtier,
     comme on disait alors, il tait ador de ses soldats. Robuste,
     infatigable, usant force chevaux, trs habile  manier ses armes,
     mais payant peu de mine, petit, replet, le visage osseux et
     presque carr, ses traits, son regard, annonaient l'audace et la
     rsolution plutt que la supriorit de la pense. Nous allons
     voir Gassion au pinacle, le plus actif, le plus clairvoyant des
     claireurs, le plus prompt, le plus vigoureux des officiers de
     bataille, runissant ces parties si rares qui font le gnral de
     cavalerie complet.

Il est vrai que M. le duc d'Aumale ajoute: Il n'avait pas l'toffe
d'un gnral en chef. Il n'y en a pas moins une disproportion
vidente entre ce portrait et le rle presque nul que le narrateur
prte  Gassion _pendant_ la bataille. Et d'autre part, aprs avoir
ainsi escamot Gassion, M. le duc d'Aumale nous dit, dans les
rflexions qui terminent son chapitre: Ainsi que Sirot, Gassion sut
presque deviner la pense de son chef et lui donner le concours le
plus intelligent et le plus nergique. Qu'est-ce  dire: sut presque
deviner? S'il sut deviner la pense de Cond, c'est donc que Cond
ne la lui avait point, dite, et cela signifie qu'elle est bien de lui,
Gassion. Mais deviner _presque_, voil une nuance que j'ai du mal 
saisir.

Enfin ce Gassion, qui ne fait rien que prendre  droite et ramasser
les fuyards, le duc d'Anguien demande pour lui, avec insistance et
dans plus de dix lettres, le bton de marchal. On lit dans ces
lettres, qui font le plus grand honneur  Cond: Je m'adresse  vous
pour vous supplier de vouloir faire reconnatre les services que M. de
Gassion a rendus en cette occasion d'une charge de marchal de France.
Je puis vous assurer que _le principal honneur de ce combat lui est
d_.--Je vous supplie de considrer qu'on en a fait d'autres
(marchaux) qui n'avaient pas _gagn des batailles_ si avantageuses
que celle-ci: il est vrai qu'il ne commandait pas l'arme, mais il a
si bien servi que je vous avoue lui devoir une grande partie de
l'honneur que j'ai eu. Et Espenan et le duc de Longueville parlent
exactement de la mme faon.

Gassion aussi, dit M. le duc d'Aumale, avait crit  Mazarin; dans sa
lettre, courte d'ailleurs, il avait trouv moyen de ne parler que de
lui-mme. Voyez-vous percer la malveillance? Si Gassion ne parle que
de lui, c'est peut-tre qu'il et t fort empch de faire de son
gnral en chef un loge sans rserves.

Au surplus, je me contente d'mettre des doutes. Il me suffit que la
bataille de Rocroy ait t gagne. Qu'elle l'ait t par Cond ou par
Gassion, cela m'est assez gal, car j'aime autant l'un que l'autre.
Mais cela, visiblement, n'est pas gal  M. le duc d'Aumale: c'est
bien naturel, et c'est tout ce que je voulais dire. Il serait ridicule
et j'espre qu'il serait inutile de vouloir diminuer la gloire
militaire de Cond. Qu' vingt ans et  sa premire action il ait
commis quelques fautes, quoi de surprenant? Il n'en a pas moins gagn
la bataille, lui aussi, par la confiance qu'il sut ds l'abord
inspirer aux soldats, par son ascendant sur tous ceux qui
l'approchaient, par la flamme qui tait en lui, par le bonheur de son
toile. Cela vaut souvent une tactique impeccable. Du reste, au sige
de Thionville,  Fribourg,  Nordlingen, nous ne trouvons plus de ces
mchantes querelles  lui faire. On se reprsente ordinairement le
grand Cond comme un capitaine d'un gnie tout spontan et qui devait
plus  l'inspiration qu' la science: M. le duc d'Aumale s'applique 
nous montrer qu'il fut aussi un excellent tacticien, un ingnieur
habile et savant, et nous le croyons sans peine.

L'_Histoire des princes de Cond_ s'arrte  la bataille de
Nordlingen: la partie la plus intressante de la vie du duc d'Anguien
reste donc  raconter. C'est l que nous attendons M. le duc d'Aumale
avec impatience. J'avoue que je lui ai fait  et l un procs de
tendance; mais j'ai si grand'peur qu'il ne cde  la tentation
d'embellir ou d'adoucir les traits du caractre de son hros!
L'intrt de son oeuvre y perdrait, et je ne vois pas ce qu'y
gagnerait le grand Cond. Car on n'en fera jamais un trs bon homme;
mais, de plus, arrang, il serait moins original; et, d'autre part,
notre dfiance, mise en veil, irait plus loin que la vrit. Si donc
M. le duc d'Aumale conclut un jour, comme Bossuet, que la qualit
essentielle de son hros fut la bont, nous ne demandons pas mieux;
mais que ce soit  bonnes enseignes!




GASTON PARIS

ET LA POSIE FRANAISE AU MOYEN GE[59]

         [Note 59: La _Posie au moyen ge_, leons et lectures, par
         M. Gaston Paris, de l'Institut.--1 vol. Hachette.]


I

Depuis qu'on nous a fait entendre que c'taient les _privat-docents_
qui avaient gagn la bataille de Sedan, beaucoup de bons esprits se
sont figur chez nous qu'un moyen indirect, mais sr, de prparer la
revanche tait d'tablir des textes grecs, latins ou romans; et
l'rudition a envahi la France. Elle rgne  l'cole normale et dans
les Facults. Elle rgne mme dans les lyces, o l'on fait de la
philologie en huitime et o l'on initie aux nouvelles mthodes les
petits garons  grands cols et  culottes courtes.

Je respecte beaucoup cette manie. Ft-elle toujours strile (ce qui
n'est pas), je n'oserais m'en plaindre: car elle comble de joie ceux
qui s'y livrent et elle fait du mme coup le bonheur des autres par
les railleries faciles auxquelles elle prte. Je reconnais d'ailleurs
qu'il est peut-tre aussi puril de se moquer de l'rudition en bloc,
que de faire de l'rudition comme quelques-uns en font.

Vous imaginez tout ce qu'on peut dire l-dessus:

--Oui, sans doute, l'rudition, comme nous la voyons pratique par les
trois quarts des rudits, est, sous ses airs graves, une des plus
futiles entre les occupations humaines. La race n'est pas teinte des
gens qui, du temps de la Bruyre, recherchaient avec passion si
c'tait la main gauche ou la main droite qu'Artaxercs avait plus
longue que l'autre. Les neuf diximes des variantes que tel
philologue, aprs avoir pli sur les manuscrits, introduit dans le
texte d'un auteur grec ou latin, sont parfaitement insignifiantes. Je
ne suis nullement curieux de savoir combien il y a au juste de
gnitifs locatifs dans Virgile. Je ne puis dire combien j'ai peu de
souci de connatre la date exacte de chacune des comdies de Plaute.
Sur cent inscriptions que l'on dcouvre et que l'on dchiffre, il n'y
en a pas deux qui nous rvlent quelque chose d'un peu intressant.
L'homme qui passe une anne  dterrer dans quelque village d'Italie
et  cataloguer de vieux pots en se demandant s'ils sont trusques,
fait une besogne pour laquelle je n'arriverai jamais  me passionner.
Si l'on me disait qu'on vient de dcouvrir un almanach de tous les
fonctionnaires romains en telle anne, j'accueillerais la nouvelle
avec sang-froid et je prierais qu'on me dispense de le lire. Or, tous
les efforts des pigraphistes ne vont pas  reconstituer la dixime
partie de cet almanach, pour lequel, s'il existait, je ne me
drangerais pas. Les trois quarts des textes du moyen ge,
laborieusement tablis et publis par des hommes persvrants,
distillent un insupportable ennui et nous apprennent moins de choses
essentielles que le portail de Notre-Dame de Paris. Le travail enrag
de presque tous les rudits sur le pass n'aboutit la plupart du temps
qu' dcouvrir ou  dmontrer de petits faits purement contingents,
absolument vides de signification, et dont il n'y a rien  tirer pour
la connaissance de l'humanit et de son histoire.

Quoi de plus inutile et de plus frivole que ces recherches? Elles ne
supposent d'ailleurs, chez ceux qui s'y sont vous, que de la
patience, une sagacit moyenne et le got d'une certaine activit sans
invention, qui peut fort bien s'allier  une relle paresse d'esprit.
Elles sont le refuge des honntes gens  qui la grande curiosit, le
sentiment du beau et le don de l'expression ont t refuss. Et
pourtant ces mdiocres occupations, amusant leur intelligence par des
difficults faciles (pour parler comme fait Flaubert  propos de
Binet et de ses ronds de serviette), les gonflent d'aise et d'orgueil.
L'rudit jouit de savoir des choses que les autres hommes ignorent.
L'rudit mprise au fond les potes, les romanciers, les critiques,
les journalistes. L'rudit est plein de morgue, parce qu'il fait
partie d'une espce de confrrie occupe de choses mystrieuses, qui a
ses traditions, ses rites, son langage. L'rudit est entt: il tient
d'autant plus au rsultat de ses recherches que ce rsultat est plus
mince: il ne veut pas avoir perdu son temps. L'rudit a l'esprit
court: l'pigraphie l'empche de comprendre l'histoire; la philologie
l'empche de comprendre la littrature; l'archologie l'empche de
comprendre l'art. L'rudit, confin dans sa tche mticuleuse et
infconde, vit en dehors de la ralit, de la grande comdie humaine,
et ne se doute pas  quel point elle est amusante et varie. L'rudit
a un faible pour l'Allemagne. Il en a plein la bouche, de la science
allemande. Bref, l'rudit est un tre affreux, misrable et superflu.

Mais que de choses aussi  dire en faveur de l'rudit! Il est vrai
qu'il y en a de plusieurs sortes, et ce n'est peut-tre pas de la mme
que je vais parler maintenant.

D'abord, lequel des deux fait la besogne la plus vaine, de l'rudit
qui dcouvre les choses inutiles du pass, ou du chroniqueur qui
raille l'rudit et qui conte et commente les choses inutiles du
prsent? Est-il plus intressant de savoir que Vultius tait, vers
l'an 125, maire d'un village d'Italie, ou que Mme de Sainte-Veloutine
portait l'autre jour un corsage vert  brindilles de jais? Puis,
l'rudit a ce mrite de n'crire que pour quelques centaines
d'rudits, comme le pote crit pour une cinquantaine de potes. Or,
de travailler pour un si petit nombre de personnes et de tenir leur
estime pour une suffisante rcompense de son labeur, cela ne
suppose-t-il pas une fiert qui a sa noblesse? Ajoutez que ce labeur
est le plus dsintress de tous. L'rudit cherche la vrit pour
elle-mme: il l'accepte et l'aime toute seule et toute nue. Il l'aime,
non seulement en dehors de toute application pratique, mais il l'aime
quelle qu'elle soit, et mme ngligeable et strile. Il admet d'avance
l'insignifiance possible du rsultat de ses efforts. Cette abngation,
quand on y pense, n'a-t-elle pas quelque chose d'hroque et de
touchant?

Mais, au reste, l'rudit est soutenu par cette ide qu'il travaille 
une grande oeuvre collective, o l'effort de chaque ouvrier peut
sembler de peu de fruit, mais o l'effort de tous est ncessairement
fcond. Si quatre-vingt-dix-neuf inscriptions ne nous apprennent rien,
la centime pourra fixer un point d'histoire important. Si
quatre-vingt-dix-neuf variantes n'ajoutent ni sens ni beaut  un
texte ancien, la centime pourra nous donner un beau vers. La date
exacte d'un ouvrage peut tre indiffrente: elle peut aussi marquer
clairement l'influence d'une littrature sur une autre, ou des
vnements politiques sur la littrature. Mille petits pots, en terre
rouge ou brune, ne seront que des petits pots, quelques-uns avec des
bonshommes dessus: le mille et unime sera prcieux pour l'histoire de
l'art ou des religions, compltera pour nous le sens d'un mythe,
nous fera mieux connatre l'me des anciens hommes.

L'rudit patient est comme le bon artisan du moyen ge qui
s'appliquait  bien tailler sa pierre pour la cathdrale future sans
savoir o cette pierre serait pose ni si elle serait vue des fidles,
heureux pourtant de collaborer pour son humble part au monument lev
 la gloire de Dieu. Il faut aimer les rudits, leur pardonner leurs
petits travers, leurs troitesses de spcialistes et leur vue de
myopes. Ce sont les manoeuvres dvous et pieux des belles
architectures difies par les grands esprits. Ils prparent les
matriaux qui servent  crire les beaux livres. C'est par leurs
dcouvertes que s'largit, en somme, la philosophie des sages, et que
se renouvellent l'inspiration des potes et la curiosit des
dilettantes. Leurs travaux de fourmis et de termites modifient  la
longue, chez les tres les plus intelligents de notre espce, la
vision du monde et de l'histoire. Ils contribuent  la conscience de
plus en plus claire que l'humanit suprieure prend de soi. Ils sont
comme l'humus o poussent ces fleurs spirituelles: le gnie d'un Taine
ou d'un Renan.

Et je suis encore plein de respect pour les rudits parce que leur
manie implique l'amour du pass, et que cet amour est une pit et une
vertu. C'est le pass qui nous a faits: malheur  qui ne s'y intresse
point et honte  qui le mprise! Rien ne me touche plus que de savoir
ce qu'ont t mes pres lointains, ce qu'ils ont dit, ce qu'ils ont
crit, ce qu'ils ont pens, ce qu'ils ont souffert, comment ils ont
song le songe de la vie--et de retrouver leur me en moi. C'est le
pass qui fait le prix du prsent et qui donne au prsent sa forme.
C'est dans le pass qu'il faut vivre, ft-ce pour en avoir piti: en
nous attendrissant sur nos anctres, c'est sur nous-mmes que nous
nous attendrissons. Je jouis de sentir  tout mon tre des racines si
profondes dans les temps couls et d'avoir tant vcu dj avant de
voir la lumire. L'avenir n'est que tnbres et pouvante: toutes les
fois que j'essaye de me figurer ce que sera le monde dans cent ans,
dans mille ans, je sors de ce rve avec un malaise horrible, une rage
de ne pas savoir, un dsespoir d'tre n si tt, une terreur devant
l'inconnu. Au contraire, le rve du pass est plein de charmes
secrets: il prolonge ma vie par del le berceau, il veille en moi
l'imagination pittoresque et il me fait prouver que j'ai un bon
coeur. Joignez que l'tude du pass est souvent une excellente leon
de sagesse et qu'elle nous enseigne doucement la vanit des choses
tout en nous intressant  cette vanit mme.

Il me plat donc de croire que la plupart des rudits ont, au fond,
l'me bonne. Beaucoup s'cartent avec soin des luttes pres du
prsent, se trouvent bien dans leurs _templa serena_, qui sont tout
voisins de ceux du philosophe. L'rudition est trs propre 
dvelopper en nous l'esprit de dtachement, la piti, la bont. Si
l'rudit s'appelle quelquefois Hermagoras[60], il peut s'appeler aussi
Silvestre Bonnard, et c'est alors une crature dlicieuse, car nulle
ne joint plus d'intelligence  plus de candeur.

         [Note 60: La Bruyre: _De la socit et de la conversation._]


II

Il peut galement s'appeler Gaston Paris. Il est alors plus jeune,
plus ml aux choses du sicle, moins rveur, moins hant par saint
Doctrov, et assurment les lves de l'cole des chartes ne le
traiteront jamais comme ils traitent l'exquis Silvestre en se
promenant sous les ombrages du Luxembourg. M. Gaston Paris est un des
exemplaires accomplis de l'rudit lettr de notre temps. Il est un des
ouvriers qui, tout en taillant leur bloc, pourraient le mieux dessiner
le plan de la cathdrale. On sent sous ce philologue un savant, un
philosophe, un artiste. Cependant qu'il s'applique  sa tche
minutieuse, il se tient au-dessus. Il a runi, voil quelques mois,
une petite partie de ses leons sous ce titre: _la Posie au moyen
ge;_ et l'on ne sait ce qui est le plus intressant dans ce volume,
de M. Paris tudiant le moyen ge, ou du moyen ge tudi par M.
Paris. Je dirai donc un mot sur l'crivain, puis un mot sur l'objet de
ses tudes.

M. Gaston Paris a d'abord, au plus haut degr, l'esprit scientifique.
Je ne connais pas de plus belle dfinition de cet esprit que celle
qu'il en donne dans une leon sur la _Chanson de Roland_, faite au
Collge de France le 8 dcembre 1870:

     ... Je professe absolument et sans rserve cette doctrine, que
     la science n'a d'autre objet que la vrit, et la vrit pour
     elle-mme, sans aucun souci des consquences bonnes ou mauvaises,
     regrettables ou heureuses, que cette vrit pourrait avoir dans
     la pratique. Celui qui, par un motif patriotique, religieux et
     mme moral, se permet dans les faits qu'il tudie, dans les
     conclusions qu'il tire, la plus petite dissimulation,
     l'altration la plus lgre, n'est pas digne d'avoir sa place
     dans le grand laboratoire o la probit est un titre d'admission
     plus indispensable que l'habilet. Ainsi comprises, les tudes
     communes, poursuivies avec le mme esprit dans tous les pays
     civiliss, forment au-dessus des nationalits restreintes,
     diverses et trop souvent hostiles, une grande patrie qu'aucune
     guerre ne souille, qu'aucun conqurant ne menace, et o les mes
     trouvent le refuge et l'unit que la cit de Dieu leur a donns
     en d'autres temps.

Et voici une autre page o cet amour de la vrit s'exprime comme
ferait la foi jalouse d'un croyant, en laisse voir les scrupules, les
dlicatesses, les pieuses intransigeances:

     ... Il y a au coeur de tout homme qui aime vritablement l'tude
     une secrte rpugnance  donner  ses travaux une application
     immdiate: l'utilit de la science lui parat surtout rsider
     dans l'lvation et dans le dtachement qu'elle impose  l'esprit
     qui s'y livre; il a toujours comme une terreur secrte, en
     indiquant au public les rsultats pratiques qu'on peut tirer de
     ses recherches, de leur enlever quelque chose de ce que
     j'appellerai leur puret.

Qu'est-ce que cet amour de la vrit, poursuivie en dehors de tout
intrt matriel ou moral,  plus forte raison en dehors de toutes les
thologies et dans l'oubli de toutes les explications qu'on a pu
tenter de l'univers et de sa destine,--qu'est-ce que cet amour, sinon
une religion encore? Sans doute le seul plaisir de l'enqute
expliquerait en grande partie le courage de l'rudit; mais il y a, je
crois, autre chose. Cette recherche dsintresse, pour tre soutenue
avec l'espce d'hrosme qu'y apportent certains esprits, suppose, ou
la foi en cette ide que la vrit est bonne, quelle qu'elle puisse
tre, ou la rsignation  la vrit mme triste, mme dcevante, mme
inintelligible. Or ces deux sentiments, confiance ou soumission 
l'ordre ternel des choses, ont assurment un caractre religieux.
Tout rudit a ncessairement au fond du coeur, qu'il le sache ou non,
la profession de foi de Sully-Prudhomme:

  La Nature nous dit: Je suis la Raison mme,
  Et je ferme l'oreille aux souhaits insenss[61], etc.

         [Note 61: _Les Destins._]

L'univers n'a peut-tre aucun but; mais, s'il en a un, on peut croire
que c'est d'tre connu de l'homme, de se rflchir enfin entirement
et exactement dans l'homme. Le savant, l'rudit, qui contribue  cette
connaissance totale en se gardant des interprtations htives et
incompltes qui en retarderaient le progrs est donc l'homme du monde
qui se conforme le mieux  la pense divine. Et c'est pour cela que la
passion scientifique a chez quelques savants la srnit et l'nergie
d'une foi religieuse et qu'ils apparaissent  la foule avec quelque
chose de l'antique prestige des prtres.

Un des charmes de M. Gaston Paris, c'est que ce culte absolu du vrai
s'allie chez lui avec les plus beaux et les plus dlicats des
sentiments humains. Et d'abord il aime sa patrie presque autant que la
vrit. La dfinition de l'esprit scientifique que je citais tout 
l'heure a t donne en plein sige de Paris; et, ce qu'il y a de
touchant, c'est l'embarras de l'rudit scrupuleux  qui la patrie
monte aux lvres et qui dit qu'il l'oubliera, et qui ne peut cependant
songer  autre chose. Est-ce sa faute,  lui, si ce qui fait un
peuple, l'amour du sol et le sentiment de l'honneur national, est dj
dans la _Chanson de Roland_? Toute cette leon, faite au bruit des
obus allemands, tourmente, embarrasse de dclarations peu s'en faut
contradictoires, me parat par l mme d'une loquence singulire. Je
ne puis me tenir de dtacher de la conclusion ces lignes o l'motion
de l'rudit, tout en se contenant, teint son style d'une couleur
charmante:

     ... Certes nous avons eu, depuis la Renaissance, une littrature
     plus belle, plus varie, plus riche pour le coeur et pour
     l'esprit que la posie rude et simple de _Roland_; et, quand nous
     revenons couter ce langage naf en sortant des harmonies
     savantes de nos grandes oeuvres littraires, il nous semble
     entendre le bgayement de l'enfance. Mais surmontons cette
     premire impression, prtons une oreille attentive et
     sympathique, et nous reconnatrons que _cet enfant robuste et
     sain, plein de vigueur, de bont et de courage, que cet enfant
     qui est dj le grand peuple franais_ parle aussi la grande
     langue franaise. Elle aura plus tard des accents plus souples,
     plus nuancs, plus dlicats; elle n'en aura jamais de plus pleins
     et de plus justes, ni qui se fassent entendre de plus loin...

Ainsi ce prtre austre de l'rudition a le coeur le plus sensible du
monde. Et ce collationneur de vieux textes a l'esprit minemment
philosophique. Travailleur de bibliothques, dchiffreur de
parchemins, habile  fixer une date par des rapprochements et des
dductions et  dresser la gnalogie d'une famille de manuscrits, il
l'est autant qu'aucun professeur de l'cole des chartes. Lisez l'tude
sur le _Plerinage de Charlemagne_, o il tablit la date, l'origine
et le sens de la vieille chanson: vous y verrez ce qu'il peut y avoir
d'intrt dans ces menues besognes. Le chapitre sur la lgende
religieuse de l'_Ange et l'Hermite_ est encore un modle de clart, de
prcision et de sagacit. Mais dj l'rudit s'y double d'un historien
et d'un philosophe. Regardez-y de prs: cette tude des
transformations d'un vieux rcit populaire contient comme un
raccourci de l'histoire des religions. Ce travail est un de ceux qui
nous montrent le mieux comment l'examen d'une question trs
particulire peut servir  l'claircissement de questions essentielles
et trs gnrales, et quel rapport il peut y avoir entre l'effort
obscur d'un vieil archiviste acharn sur quelque manuscrit poudreux et
l'oeuvre glorieuse d'un Mommsen ou d'un Renan. Et que dirons-nous des
tudes o M. Gaston Paris n'expose que des ides gnrales, de celle
qu'il consacre, par exemple, aux _Origines de la littrature
franaise_? Il est impossible de mieux dmler les lments
constitutifs de cette littrature ni de mieux raconter la formation
premire de notre gnie national. Mais, aprs avoir admir cette
exposition si large et si prcise, si majestueuse et si pleine,
songeons qu'elle rsume tout un amoncellement d'tudes spciales,
minutieuses, insignifiantes, sans lesquelles cette exposition n'est
pourtant pas possible; qu'un rudit de l'espce de M. Paris absout des
milliers d'rudits et justifie leur existence, et qu'il faut que
d'innombrables chartistes prparent l'histoire pour qu'un seul puisse
l'crire.

Enfin ce savant de tant de patriotisme et cet rudit de tant de
philosophie est, par surcrot, un artiste, un pote. Je vous
recommande son admirable leon sur la _Posie du moyen ge_, sur la
posie de sa religion, de sa science, de sa vie entire. Vous y verrez
que non seulement M. Paris comprend le moyen ge, mais qu'il le sent,
qu'il a pntr l'me de nos aeux et qu'il a su la faire revivre,
sans quitter l'attitude du savant, par la vivacit de son impression,
et, sans quitter le ton de l'exposition scientifique, par la magie des
mots. Cela est d'autant plus remarquable que M. Gaston Paris,
uniquement proccup d'tre clair, n'a point, en crivant, de marque
trs personnelle et ne cherche pas  en avoir, et qu'il n'arrive  la
couleur, quelquefois  l'motion, que par l'extrme prcision et la
sincrit de son style.

Mais le chef-d'oeuvre de son art, c'est peut-tre le morceau o il en
a mis le moins, je veux dire la leon sur Paulin Paris. Cela est
dlicieux de franchise et de candeur (je prends le mot au sens du
mot latin, qui ne signifie point navet). Il avait  raconter et 
apprcier les travaux de son pre. Il le fait tranquillement,
n'esquivant rien, n'exagrant rien, avec un dsintressement, une
impartialit, une indpendance de jugement telle, que cette sorte de
sacrifice ou plutt (car il n'avait point  la sacrifier) d'oubli
provisoire de la pit filiale en face de la science qui prime tout,
m'a rappel, je ne sais comment, la hauteur d'me des vieux Romains
mettant tout naturellement l'intrt de la patrie au-dessus des
affections de famille... Puis, tout  coup, aprs ce long, tranquille
et consciencieux expos qui n'et point t diffrent s'il se ft agi
d'un tranger, la voix du professeur s'altre et laisse tomber ces
mots:

     ... Moi qui vous parle, moi qui seul sais le respect et la
     reconnaissance que je lui dois, j'ai d m'abstenir de les
     exprimer comme je les sens, autant pour tre fidle  cette
     modration qu'il aimait  garder en toutes choses, autant pour ne
     rien dire ici qui ne dt tre dit par tout autre  ma place, que
     pour ne pas m'exposer  tre envahi par une motion trop
     poignante qui ne m'aurait pas laiss la libert et la force de
     rendre  cette mmoire si chre et encore si prsente l'hommage
     public auquel elle a droit.

Je vous assure que ces simples lignes,  leur place, sont d'un trs
grand effet.


III

Ce livre nous fait aimer M. Gaston Paris: il nous fait aimer aussi le
moyen ge. M. Paris insiste sur ce point, qu'en dpit de la violente
rupture de la Renaissance avec nos traditions, le moyen ge, c'est
bien nous-mmes, que c'est bien notre esprit et notre coeur que nous y
retrouvons, que les hommes de ces temps anciens sont bien rellement
nos pres. C'est surtout de cette dmonstration que je lui sais gr.
Il nous rend une noblesse,  nous qui n'en avons pas d'autre. Je
serais charm de m'appeler Montmorency: ce serait une joie pour moi
d'avoir t dj glorieux bien loin dans le pass; mais, si nous ne
sommes pas de haute ligne par le sang et le nom, nous sommes du
moins, nous les lettrs, d'une grande et vieille race intellectuelle:
nous remontons  Troulde et par del, plus haut que les Montmorency;
et cela nous console amplement, et nous remercions M. Gaston Paris de
s'tre fait le gnalogiste de nos intelligences.

Il nous fait d'autant plus aimer la littrature du moyen ge qu'il en
parle avec modestie. Il n'a point les ardeurs naves, les admirations
intolrantes de tel romanisant qui, parce qu'il a consacr sa vie 
cette littrature, ne voit rien au monde de plus beau et, pour peu
qu'on le pousse, vous met la _Chanson de Roland_ au-dessus de
l'_Iliade_ et le _Mystre de la Passion_ au-dessus des tragdies de
Racine. M. Paris est un rudit si peu emport qu'il se refuse 
trancher la question qu'on se pose toujours ds qu'on a pris quelque
intrt  ces tudes:--Sans la Renaissance, provoque par la
connaissance et l'imitation des lettres antiques, notre littrature
nationale ft-elle parvenue d'elle-mme au degr de perfection o sont
montes la grecque et la latine? Autrement dit, la Renaissance
a-t-elle t un bien ou un mal?--Grosse question, attirante comme
toutes les questions insolubles, et frivole peut-tre sous un air de
srieux. Il est certain que l'me du moyen ge avait en elle des
trsors de sentiment, d'imagination et de passion tels que l'me
antique semblerait presque indigente auprs. Il est sr, d'autre part,
que le moyen ge n'a jamais su exprimer compltement, dans des
ouvrages parfaits, cette posie qui tait en lui. Il n'a pas su
trouver une forme gale  ses rves et  ses aspirations. Il n'a
gure connu la beaut plastique. Pourquoi? Est-ce parce que le
sentiment chrtien, dont le moyen ge tait pntr, rpugne au fond 
la beaut proprement artistique et littraire, comme  quelque chose
qui tient trop  la matire et  la chair et dont la sduction a je ne
sais quoi de paen et de diabolique? Ou bien le peuple tout jeune et
tout neuf sorti de la fusion des Celtes, des Latins et des Francs, se
trouvait-il incapable, par quelque faiblesse de complexion,
d'atteindre jamais de lui-mme  la perfection de l'art? Ou bien enfin
est-ce qu'il n'a pas eu le temps d'y atteindre en cinq cents ans? Il
ne faut pas oublier que ces cinq sicles ont t fort troubls, que la
guerre de Cent ans a t une terrible interruption dans le progrs
intellectuel de notre race; et, malgr cela, nous tions dj en bon
chemin quand la beaut antique nous a t rvle. Je ne sache pas
qu'il y ait dans notre XVIe sicle rien de comparable en posie, mme
pour la beaut de la forme,  telle ballade de Rutebeuf, de Charles
d'Orlans et de Villon. Il s'en faut de peu que telle page de Commynes
n'gale les plus belles de Montaigne et de Rabelais. Qui sait o nous
serions parvenus, laisss  notre propre mouvement? Et d'ailleurs, si
l'antiquit grecque et latine, aussitt dvoile, nous a sduits et
subjugus, c'est sans doute que nous avions en nous l'instinct et le
sentiment de cette forme accomplie et que nous y aspirions
confusment. On pourrait donc dire que nous avons reconnu cette beaut
plutt que nous ne l'avons dcouverte, et que l'imitation de
l'antiquit n'a pas t pour nous une Renaissance, mais un
achvement. Et l'on se demanderait alors si l'antiquit ne nous a pas
fait payer un peu cher le service qu'elle nous rendait. Elle a sans
doute ht notre croissance, mais aussi peut-tre l'a-t-elle fait
dvier pendant un sicle et plus. Car, avec ses formes, elle nous a
impos ses ides et ses sentiments, et, en les mlant aux ntres en
trop grande abondance, elle a bien pu altrer pour un temps (dans
quelle proportion? on ne le saura jamais) notre dveloppement
original. Il est vrai que, aprs tout, cette infusion nous a enrichis,
que, tout ayant fini par se fondre, tout est bien, et que nous n'avons
donc pas  nous plaindre.

Mais, de ce que cette irruption de l'antiquit a t, voil trois
sicles et demi, soudaine (autant que peuvent l'tre ces choses),
irrsistible et telle qu'elle a fait perdre  nos aeux l'amour et
presque le souvenir de leur pass, il s'ensuit qu'aujourd'hui, bien
que plus loigns de la foi religieuse du moyen ge que les hommes
d'il y a trois cents ans, nous sommes cependant beaucoup plus capables
de goter et de comprendre son art et sa littrature et nous nous en
sentons mme beaucoup plus prs. Ces cathdrales gothiques qui
semblaient barbares aux lettrs du XVIIe sicle et qui, pour Fnelon,
manquaient de mesure et de noblesse, elles nous blouissent, elles
nous charment, elles nous touchent. Les raides et expressives statues
des bons imagiers, les broderies vgtales et les infinies
ornementations qu'ils ciselaient patiemment dans la pierre nous
intressent pour le moins autant et nous paraissent peut-tre aussi
belles, quoique d'une autre faon, que les figures des Panathnes ou
les acanthes des colonnes corinthiennes. Les chansons, les fabliaux,
les farces, les mystres, dont l'excellent et sec Boileau mprisait la
grossiret et que d'ailleurs il ne lisait pas, nous les lisons, un
peu vite parfois et en dissimulant quelque ennui; mais aussi nous y
dcouvrons souvent, dans une phrase, dans un vers (et tout le reste en
bnficie), des merveilles de grce, de finesse, d'motion, de posie,
une malice exquise, ou bien une tendresse, une pit qui nous vont 
l'me. Nous avons des attendrissements demi-involontaires,
demi-prmdits, sur la littrature de nos lointains aeux. Ce qui
chappait compltement  Ronsard,  Racine,  Fnelon,  Voltaire,
nous avons la joie et l'orgueil de le voir et de le sentir. Nous
sommes plus proches, par le coeur et l'esprit, de Villon, de
Joinville, de Villehardouin, de Troulde, que ne l'ont t, du premier
jusqu'au dernier, nos crivains classiques, et nous renouons
par-dessus leur tte la tradition nationale.

On dira:--Ce n'est l qu'un effort de l'esprit critique, une sympathie
artificielle et acquise. Nous connaissons plus de choses que les
hommes des trois derniers sicles; nous savons mieux qu'eux nous
reprsenter des tats d'esprit et de conscience diffrents du ntre;
l'tude de l'histoire, la multiplicit des expriences faites avant
nous, le cours du temps, mme la vieillesse de la race, un certain
affaiblissement des caractres et de la facult de croire et d'agir,
tout cela a dvelopp chez nous la curiosit et l'imagination
sympathique. Il n'y a rien de plus. Nous concevons peut-tre mieux
l'me du moyen ge, mais nous en sommes encore plus loin que les
crivains des sicles classiques.

En tes-vous srs? Pour comprendre et pour aimer certains sentiments,
il faut du moins en porter les germes en soi, il faut tre capable de
les ressusciter, ft-ce par jeu, de les prouver, ft-ce un moment et
en sachant bien que c'est une comdie intrieure qu'on se donne et
dont on reste dtach. Toujours est-il qu'une me antrieure  la
ntre dort en nous et qu'il n'est pas impossible de la rveiller et de
jouir de ces rveils avec une demi-sincrit. Nous sommes devenus
habiles dans ces exercices, nous nous y plaisons, et  cause de cela
notre littrature diffre peut-tre moins profondment de celle du
moyen ge que la littrature du XVIIe et du XVIIIe sicle. Ou plutt
c'est comme si, sous le flot envahisseur des lettres antiques, un
courant secret, une Arthuse avait persist, qui, longtemps refoule
et opprime, a perc peu  peu les couches d'eau suprieures et s'y
est mle...

Remarquez, je vous prie, que jamais depuis le moyen ge la
littrature n'a t aussi dgage qu'aujourd'hui de toute rgle ni
dans un plus superbe tat d'anarchie. Nous sommes revenus  l'absolue
libert, comme avant la Renaissance.--Le ralisme, si en faveur 
prsent, est chose du moyen ge.--Le roman est aujourd'hui une bonne
moiti de la littrature, comme au moyen ge.--Les popes du moyen
ge dfrayent notre posie et notre musique.--La posie personnelle et
lyrique, ressuscite de nos jours, est chose du moyen ge plus que de
la Renaissance et a t presque inconnue des deux derniers sicles;
Musset est plus proche de Villon que Boileau.--Le mysticisme, la
proccupation du surnaturel, l'espce de sensualit triste dont sont
pntrs si curieusement, en plein ge scientifique, les livres de
beaucoup de jeunes gens, ce sont encore choses du moyen ge;
Baudelaire est moins loin que Boileau de l'auteur du _Mystre de
Thophile_.--Les hommes de la premire moiti de ce sicle croyaient 
une mission providentielle de la France dans le monde, comme les
hommes du temps des croisades.

Or rien de tout cela, ou presque rien, entre la prise de
Constantinople et la Rvolution franaise...

Mais ces rflexions sont d'une gnralit tellement dmesure qu'elles
s'vanouissent  mesure que je les exprime. L'auteur de la _Posie au
moyen ge_ les dsavouerait certainement, car ce n'est ni de
l'rudition, ni de l'histoire, ni mme de la critique. Tout au plus
est-ce de la critique impressionniste. Cela prouve, du moins, qu'il y
a non seulement de quoi s'instruire, mais de quoi songer, dans le
livre de M. Gaston Paris. J'y ai mme trouv de quoi divaguer
agrablement--j'entends agrablement pour moi.




LES FEMMES DE FRANCE

POTES ET PROSATEURS[62]

         [Note 62: _Les femmes de France potes et prosateurs_,
         morceaux choisis avec introduction, des notices biographiques
         et littraires et des notes philologiques, littraires,
         historiques, par P. Jacquinet, inspecteur gnral honoraire
         de l'instruction publique, recteur honoraire.--Veuve Eugne
         Belin et fils. Paris.]


M. Jacquinet serait-il las de Bossuet? Je ne sais, mais voici qui est
bien trange. L'auteur des _Prdicateurs avant Bossuet_, le savant et
fin commentateur des _Oraisons funbres_ et du _Discours sur
l'histoire universelle_, vient de publier, avec introduction, notices
et notes, un recueil de textes choisis, de 660 pages, et ces textes ne
sont pas de Bossuet!

Mais au moins, direz-vous, sont-ils de quelque vque ou de quelque
svre crivain.--Point; M. Jacquinet, aprs de longues annes de
vertu, a voulu de dlasser des austres compagnies, et il est all
trouver...--Une femme, peut-tre?--Une femme? non; toutes les femmes!
toutes les femmes de France qui ont crit, depuis Christine de Pisan
jusqu' Eugnie de Gurin. Voil ce qui s'appelle se dcarmer!

Quand je dis toutes..., rassurez-vous: M. Jacquinet a fait un choix.
Grce  ses bonnes habitudes littraires, il a su apporter de la
dlicatesse et du got dans cette dbauche, et mme de la modestie. Il
n'a runi, pour nos divertissements et pour les siens, que les dames
les plus illustres et, sauf quelques exceptions, les plus honntes. Et
il nous les prsente dans d'lgantes notices d'une irrprochable
courtoisie. Si quelqu'une a fait parler d'elle, il feint de croire que
c'est seulement pour ses talents d'crivain. Il est, sur les erreurs
de ses amies, d'une discrtion parfaite; et, comme elles ont belle
tenue, Bossuet lui-mme, introduit dans ce salon, n'y verrait que du
feu, lui  qui Mme de Montespan en faisait si facilement accroire,
comme le conte Mme de Caylus. Srieusement, M. Jacquinet a compos l,
avec un tact trs sr, pour les jeunes filles de nos lyces, un
recueil dlicieux que les hommes mme liront avec plaisir et profit,
qui prte  beaucoup de remarques et au sujet duquel se pose
naturellement plus d'une question intressante.

M. F. Brunetire a rcemment tudi[63] la plus importante de ces
questions: celle de l'influence des femmes sur notre littrature.
Cette influence, il nous l'a montre bienfaisante--et restrictive:
comment les femmes, par les salons, ont impos et appris aux crivains
la dcence et l'agrment, comment aussi elles ont mouss
l'originalit de quelques-uns et les ont, par trop de souci de
l'agrment, dtourn des certains problmes et d'une vue complte de
la vie. Je ne vois rien d'essentiel  ajouter l-dessus, car j'ai mme
appris beaucoup en lisant l'tude de M. Brunetire. Il ne me reste
qu' noter quelques impressions, un peu  l'aventure, en feuilletant
cette sduisante anthologie fminine.

         [Note 63: _Revue des Deux-Mondes_ du 1er novembre 1886.]


I.

La premire impression, c'est que presque toutes ces femmes sont
charmantes ou drles, et de figures extrmement varies. Comme leur
sexe les rend trs mallables aux influences extrieures, elles
reprsentent, avec moins de mlange peut-tre que les hommes, l'esprit
des temps o elles ont vcu; et, en outre, comme la vocation
littraire chez les femmes suppose, plus que chez nous, par son
caractre d'exception, un don spontan et original ou une vie un peu
en dehors de la rgle commune, presque toutes nous offrent, en effet,
dans leur caractre ou dans leur existence, des traits imprvus et
piquants.

Mais peut-tre qu'en parcourant leur prose ou leurs vers nous nous
souvenons un peu trop, malgr nous, que ce sont des femmes; et nous
inclinons par l  les trouver exquises. Il est vrai que le souvenir
de leur sexe peut galement se retourner contre elles... En somme,
soit que l'ide d'un autre charme que celui de leur style agisse sur
nous, soit qu'au contraire l'effort de leur art et de leur pense nous
semble attenter aux privilges virils, il est  craindre que nous ne
les jugions avec un peu de faveur ou de prvention, qu'elles ne nous
plaisent  trop peu de frais dans les genres pour lesquels elles nous
semblent nes (lettres, mmoires, ouvrages d'ducation), et qu'elles
n'aient, en revanche, trop de peine  nous agrer dans les genres que
nous considrons comme notre domaine propre (posie, histoire,
critique, philosophie). Il faut prendre garde aussi que certains
traits de leur vie, qui nous laisseraient indiffrents si nous les
rencontrions dans une vie d'homme, ne nous disposent  la rigueur ou 
trop d'indulgence et que nous ne soyons induits  trop bien traiter
celles qui ont t vertueuses et trop mal celles qui ne l'ont pas
t-- moins que ce ne soit tout juste le contraire. Car, lorsqu'il
s'agit des femmes, mme mortes, mme inconnues et trs lointaines, il
peut arriver que l'obscur attrait du sexe altre l'quit de nos
apprciations. On peut gauchir ici par galanterie, ressouvenir
voluptueux ou morgue masculine. Ds que l've ternelle ou l'ternelle
Phryn est cite devant nous, nous sommes en cause, sciemment ou non;
et qui rpondra de notre entire libert de jugement? Mais comme,
aprs tout, on n'en peut pas rpondre davantage dans les autres cas,
qu'importe? Ce n'est ici qu'un fort lger surcrot aux causes d'erreur
habituelles. Entrons donc, sans plus de faons, dans le gynce
littraire choisi et compos par l'ami de Bossuet.


II

Voici la contemporaine de Jeanne d'Arc, l'excellente Christine de
Pisan, si digne, si nave, si pleine de vertu et de prud'homie, qui,
raide comme un personnage de vitrail, s'applique, avec le grand
srieux des bonnes mes du moyen ge, gauchement et gravement, 
enserrer la langue balbutiante de son sicle dans la forme du style
cicronien comme dans un heaume lourd et trop large. Les _Dits moraux
et enseignements utiles et profitables_, le _Livre des faits et bonnes
moeurs du roi Charles V_, le _Trsor de la Cit des Dames_..., les
adorables titres et qui fleurent l'antique sapience! Et quelle joie de
lui voir dfendre l'honneur des dames contre ce mchant railleur de
Jean de Meung! Si je ne me trompe, nous retrouverons quelque chose de
cette honnte candeur chez Madeleine de Scudry, la vierge sage, d'me
hroque et d'esprit prolixe.--Voici Marguerite d'Angoulme, trs
savante, trs entortille, toute fumeuse de la Renaissance, souriante,
gaie et bonne  travers tout cela, avec son grand nez sympathique, le
nez de son frre Franois Ier.--Puis, c'est l'autre Marguerite,
Marguerite de Valois, point pdante celle-l, dgage, galante avec
une entire scurit morale, que rien n'tonne, qui raconte si
tranquillement la Saint-Barthlemy; la premire femme de son sicle
qui crive avec simplicit; une inconsciente, un aimable monstre,
comme nous dirions, aujourd'hui que nous aimons les mots plus gros que
les choses.--Je mets ensemble les namoures, les femmes brlantes,
les Saphos, chacune exhalant sa peine dans la langue de son temps:
Louise Labb mettant de l'rudition dans ses sanglots; Mlle de
Lespinasse mlant aux siens de la sensibilit et de la vertu,
Desbordes-Valmore des clairs de lune et des saules-pleureurs...

Mlle de Gournay est une antique demoiselle pleine de science, de
verdeur et de virilit, une vieille amazone imptueuse que Montaigne,
son pre adoptif, dut aimer pour sa candeur, une respectable fille qui
a l'air d'un bon gendarme quand, dans son style surann, elle dfend
contre Malherbe ses illustres vieux. Je crois la voir donner la main
 Mme Dacier, cette autre Clorinde de la nave rudition
d'antan.--Mlle de Montpensier est une hrone de Corneille, trs
fire, trs bizarre et trs pure, sans nul sentiment du ridicule,
prserve des souillures par le romanesque et par un immense orgueil
de race; qui nous raconte, tte haute, l'interminable histoire de ses
mariages manqus; touchante enfin dans son inaltrable et superbe
ingnuit quand nous la voyons,  quarante-deux ans, aimer le jeune
et beau Lauzun (telle Mandane aimant un officier du grand Cyrus) et
lui faire la cour, et le vouloir, et le prendre, et le perdre.--Le
sourire discret de la prudente et loyale Mme de Motteville nous
accueille au passage.--Mais voici Mme de Svign, cette grosse blonde
 la grande bouche et au nez tout rond, cette ternelle rjouie,
d'esprit si net et si robuste, de tant de bon sens sous sa prciosit
ou parmi les vigoureuses ptarades de son imagination, femme trop bien
portante seulement, d'un quilibre trop imperturbable et mre un peu
trop bavarde et trop extasie devant sa dsagrable fille ( moins que
l'trange emportement de cette affection n'ait t la ranon de sa
belle sant morale et de son calme sur tout le reste).-- ct d'elle,
son amie Mme de La Fayette, moins panouie, moins dbordante, plus
fine, plus rflchie, d'esprit plus libre, d'orthodoxie dj plus
douteuse, qui, tout en se jouant, cre le roman vrai, et dont le
fauteuil de malade, flanqu assidment de La Rochefoucauld vieilli,
fait dj un peu songer au fauteuil d'aveugle de Mme du Deffand.--Et
voyez-vous, tout prs, la mine circonspecte de Mme de Maintenon, cette
femme si sage, si sense et l'on peut dire, je crois, de tant de
vertu, et dont on ne saura jamais pourquoi elle est  ce point
antipathique,  moins que ce ne soit simplement parce que le triomphe
de la vertu adroite et ambitieuse et qui se glisse par des voies non
pas injustes ni dloyales, mais cependant obliques et caches, nous
parat une sorte d'offense  la vertu nave et malchanceuse: type
suprme, infiniment distingu et dplaisant, de la gouvernante avise
qui s'impose au veuf opulent, ou de l'institutrice bien leve qui se
fait pouser par le fils de la maison!...--Puis c'est, 
l'arrire-plan, Mme des Houlires, besoigneuse, ayant eu des
malheurs, intrigante, cherchant  placer ses deux filles, suspecte
d'un peu de libertinage d'esprit, avec je ne sais quoi dj du
bas-bleu et de la dclasse...

Voici, en revanche, deux perles fines, deux fleurs de malice et de
grce: Mme de Caylus, si vive, si espigle et si bonne, et la
charmante Mme de Staal-Delaunay, qui fait penser, par son changement
de fortune et par la souplesse spirituelle dont elle s'y prte,  la
Marianne de Marivaux.--Une rvrence, en passant,  la srieuse et
raisonneuse marquise de Lambert, et nous sommes en plein XVIIIe
sicle, parmi les aimables savantes et les jolies philosophes. Voici
Mme du Chtelet, l'amie de Voltaire, l'illustre milie, avec ses
globes, ses compas, sa physique et sa mtaphysique, esprit viril,
n'ayant que des vertus d'homme, dpourvue de pudeur  un degr
singulier si l'on en croit son valet de chambre Beauchamp.--Puis,
c'est Mme d'pinay, l'amie de Jean-Jacques et de Grimm, bien femme
celle-l, et bien de son temps; trs encline aux tendres faiblesses et
parlant toujours de morale; une brunette maigre et ardente gardant,
avec sa philosophie et son esprit mancip, on ne sait quelle candeur
tonne de petite fille; bref, une de celles qui ont le plus
drlement et le plus gentiment confondu les dlicieux panchements
de l'amour avec l'exercice de la philosophie et de la vertu. M.
Jacquinet oublie de nous dire ce que cette aimable femme tenait de son
mari et transmit  son amant, et, quel clou chassait l'autre dans le
coeur de Mme du Chtelet. Il commet beaucoup d'autres omissions, dont
nous devons le remercier pour nos filles.--Prs de Mme d'pinay, Mme
d'Houdetot, si plaisante par son ignorance du mal, par son obissance
prolonge aux bonnes lois de nature, par son indulgence que la
Rvolution ne put mme inquiter, et par le divin enfantillage d'un
optimisme sans limites.--Et, aprs cette colombe octognaire, voici
surgir Mme Roland, une fille de Plutarque, une enthousiaste, une
envote de la vertu antique, qui, lorsqu'elle cumait le pot chez sa
mre, songeait  Philopoemen fendant du bois.--Voici trois matresses
d'cole, trois enrages de pdagogie: Mme de Genlis, le type de la
directrice de pensionnat pour demoiselles, sentimentale et purile;
Mme Necker de Saussure, esprit solide et suprieur, d'un srieux un
peu funbre, le modle des gouvernantes protestantes; Mme Guizot, trs
bonne me, avec quelque chose d'ineffablement gris, crivant ce que
peut crire une demoiselle qui,  quarante ans, pouse M. Guizot,
sduite apparemment par sa jeunesse.--Reposons-nous avec les romans de
Mme de Souza, histoires simples, morales, non point fades, abondantes
en dtails insignifiants et agrables, et qui sont ce que nous avons,
je crois, de plus approchant des romans des _authoress_ anglaises.

Tout  coup nous nous rappelons, avec surprise, que Mme Dufrnoy a
fait des lgies et qu'il y a eu, voil soixante ans (comme c'est
bizarre!), des gens qui disaient d'un air attendri:

  Veille, ma lampe, veille encore:
  Je lis les vers de Dufrnoy.

La muse du rgne de Louis-Philippe, Mme de Girardin, dfile  son
tour. Nous croyons voir une gravure de Tony Johannot. Invinciblement
nous la plaons sur une pendule, avec une lyre. Et cependant nous
songeons qu'elle fut dans son temps une grce, un charme, un esprit,
que cela est vrai, que cela est attest par de nombreux tmoignages;
et nous faisons un mlancolique retour sur nous-mmes et sur la vanit
de toutes choses.

 ce moment Mme de Rmusat nous accueille, si fine, si intelligente,
gale pour le moins  Mme de Caylus et  Mme de Staal-Delaunay, et
dont les mmoires ont le mrite incomparable de nous drouler, avec le
portrait du premier consul et de l'empereur, les transformations
successives des sentiments de l'crivain  l'gard de cet homme et
comme la lente dcouverte du modle par le peintre.--Et voulez-vous
quelque chose d'extraordinaire? Une femme, Mme Ackermann, trs
studieuse et trs savante, d'existence unie et qui n'a pas eu de trs
grands malheurs, s'avise, dans son ge mr, d'crire des vers. Et ces
vers, pres et nus, sont parmi les plus beaux vers pessimistes qu'on
ait crits, et les plus loquents peut-tre et les plus virils qu'ait
jamais inspirs le dsespoir mtaphysique.--Mais voil qu' ces clats
impies (admirable varit des mes!) rpond, du fond d'une glise de
village, un murmure de prire virginale. C'est une chose unique et
prcieuse, dans sa monotonie et quelquefois dans sa purilit dvote,
que ce _Journal_ d'Eugnie de Gurin, ces impressions innocentes d'une
jeune fille pauvre et noble, pieuse, rsigne, vivant presque d'une
vie de paysanne dans un hameau perdu. Et c'est le premier monument de
vie intrieure que nous rencontrions sur notre chemin.

Enfin, voici les penseuses, Mme de Stal et Daniel Stern. Elles ont
l'enthousiasme, l'loquence, l'abondance intarissable. Ont-elles la
grce? C'est une autre affaire. Avez-vous remarqu? ces femmes, qui
ont une pense virile, ont aussi un genre de srieux plus fatigant que
les hommes les plus hauts sur cravate. Je les trouve plus difficiles 
lire que M. de Bonald ou M Guizot. Elles ont une facilit effroyable 
penser avec lvation, avec sublimit. Il faut respecter ces femmes 
considrations; mais l'avouerai-je? je fais pour les aimer un
inutile effort. Pourquoi? Leurs plus minentes qualits me semblent
presque incompatibles avec l'ide que je me fais, peut-tre navement
et faussement, du charme fminin. Si j'ignorais leurs noms, et je
croyais leurs livres composs par des hommes, je les admirerais
davantage. Cela est parfaitement draisonnable; mais cela est ainsi.
Ce qu'il y a de masculin dans leur gnie me blesse comme une atteinte
aux droits de mon sexe, et surtout me chagrine comme une faute de got
du Crateur. Je les croyais faites, tant femmes, pour plaire et pour
tre aimes, et, cette destination tant la plus belle de toutes, je
voulais qu'elles s'en souvinssent, mme en crivant. Mais si je suis
oblig d'admirer la force et la gravit de leur pense, quel dsordre!
et comme elles y perdent! Je prfre les billets d'Aspasie aux
dissertations de Diotime; car ce que dit Diotime, Platon l'aurait dit
tout aussi bien; mais il et t incapable d'crire les billets
d'Aspasie.

Mais vous, je vous salue et vous aime par-dessus toutes vos compagnes,
sans rserve ni mauvaise humeur,  George Sand, jardin d'imagination
fleurie, fleuve de charit, miroir d'amour, lyre tendue aux souffles
de la nature et de l'esprit! Car vous avez t candide et bonne et,
quoi qu'on ait dit, vraiment femme. Si vous avez peu pens par
vous-mme, c'est bien par vous-mme que vous ayez senti. Vous tes
reste jusqu'au bout la petite fille qui, dans les tranes du Berry,
inventait de belles histoires pour amuser les petits ptres... On
assure que vous avez vcu fort librement: c'est que vous ne pouviez ni
vous garder de la passion ni vous y tenir, votre pente tant surtout 
la piti et  la charit maternelle, qui est la vraie mission de la
femme. Vous n'tiez amante que pour tre mieux amie, et votre destine
tait d'tre l'amie d'un grand nombre. Vous tiez franchement
romanesque, par une immarcescible jeunesse d'esprit, et parce que
l'extraordinaire des vnements vous permettait d'imaginer des cas de
bont plus rares. Vous aimiez la nature parce qu'elle apporte  ses
fidles l'apaisement et la bont, et vous aimiez les beaux paysans et
les beaux ouvriers parce qu'ils vous semblaient plus prs de la
nature,  grande faunesse, fille de Jean-Jacques! Les rves les plus
gnreux de ce sicle, les chimres sociales des bons utopistes et
leurs philosophies mystiques se rflchissent toutes dans vos livres,
un peu ple-mle quelquefois, car vous aviez souci de les reflter
plus que de les claircir, chre me grande ouverte! Tous les hommes
qui ont travers votre vie, Musset, Lamennais, Chopin, Pierre Leroux,
Jean Reynaud, ont laiss dans votre oeuvre des traces vivantes de leur
passage, car vous tiez toute sympathie. Votre parole, soit dans le
rcit, soit dans le dialogue, coule et s'panche comme une fontaine
publique. Et ce n'est ni par une finesse ni par un clat
extraordinaire, ni par la perfection plastique que votre style se
recommande, mais par des qualits qui semblent encore tenir de la
bont et lui tre parentes; car il est ample, ais, gnreux, et nul
mot ne semble mieux fait pour le caractriser que ce mot des anciens:
_lactea ubertas_, une abondance de lait, un ruissellement copieux et
bienfaisant de mamelle nourricire,  douce Io du roman contemporain!
Des pharisiens ont prtendu que vos premiers romans avaient perdu
beaucoup de jeunes femmes; mais nous savons bien que ce n'est pas
vrai, que celles qui ont pu tomber aprs avoir lu _Indiana_ taient
mres pour la chute et que, sans vous, elles seraient tombes plus
brutalement et plus bas. Vos amoureuses adultres sortent broyes de
leur aventure; et, si vous avez paru reconnatre le droit absolu de la
passion, ce n'est que de celle qui est plus forte que la mort et qui
la fait souhaiter ou mpriser. Je ne sais si, mal comprise, vous tes
pour quelque chose dans les erreurs d'Emma Bovary; mais alors c'est
donc par vous qu'il lui reste assez de noblesse d'me pour chercher un
refuge dans la mort. Plt au ciel que nos nvroses se plussent  lire
_Jacques!_ et plt au ciel que nos rvolutionnaires fussent nourris du
socialisme arcadique du _Meunier d'Angibault_! Et, enfin, que vos
fautes vous soient pardonnes, car qui pourrait dire  combien de
femmes,  combien d'hommes,  fe bienveillante, la plupart de vos
rcits ont inspir le courage, la rsignation vaillante, la srnit,
l'espoir en Dieu et sur toutes choses la bont,  vous que vos amis
appelaient la bonne femme,  mre d'Edme[64], de Marcelle[65], de
Caroline[66], de Madeleine[67], de la petite Marie[68], de la petite
Fadette et de la divine Consuelo!

         [Note 64: _Mauprat._]

         [Note 65: Le _Meunier d'Angibault_.]

         [Note 66: Le _Marquis de Villemer_.]

         [Note 67: _Franois le Champi._]

         [Note 68: La _Mare au Diable_.]


III

Je vous prie de croire que je ne fais point _Ouf!_ en arrivant au bout
de la liste. Je ne la trouve point trop longue. J'ai pourtant ajout,
chemin faisant, deux ou trois ttes, je crois, au blanc troupeau des
femmes de M. Jacquinet, et j'aurais pu en ajouter d'autres. Mais
alors le troupeau et t une arme.

On a vu quelle vie et quelle varit. Autres remarques,  l'aventure,
et dont il ne vaudra toujours pas la peine de tirer les consquences.
Toutes, sauf une ou deux, ont t d'aimables et bonnes cratures: vous
n'en pourriez dire tout  fait autant des crivains de l'autre sexe.
Il est vrai aussi que plus de la moiti de ces femmes excellentes
n'ont pas t des femmes vertueuses et que les... indpendantes sont
plus nombreuses, en proportion, parmi les femmes auteurs que parmi
celles qui n'crivent point. Je n'en conclus rien contre la
littrature. On n'en pourrait tirer une conclusion que si les femmes
dont il s'agit faisaient toutes mtier d'crivain; mais (sauf, si vous
voulez, Mmes de Graffigny, du Bocage et Riccoboni, qui sont
ngligeables), la femme de lettres proprement dite n'apparat gure
que de notre temps. Il ne me semble pas, du reste, que ni leur sexe ni
la littrature ait gagn grand'chose  cet avnement.

La plupart (et c'est heureux) n'ont point fait profession d'crire,
n'ont laiss que des lettres, des mmoires et des ouvrages
d'ducation. C'est--dire que, mme en crivant, elles ne sont point
sorties de leur rle naturel. Et celles-l sont encore pour nous les
plus charmantes. Quelques-unes ont t suprieures dans le roman;
aucune ne l'a t dans la posie, ni au thtre, ni dans l'histoire,
la critique ou la philosophie. Vous pouvez enlever, par hypothse, de
notre littrature, tout ce que les femmes ont crit: cela n'en rompra
point la suite, n'y fera pas de trous apprciables. On peut l'avouer
sans manquer  la courtoisie. Les femmes elles-mmes en conviendront:
en gnral, elles n'aiment pas  lire les livres fminins. L'influence
des femmes sur la marche et le dveloppement de la littrature
franaise s'est beaucoup moins exerce par les ouvrages qu'elles ont
composs que par la conversation, par les salons, par les relations de
socit qu'elles ont eues avec les crivains.

Mais pourquoi, si quelques-unes ont t, par l'imagination et surtout
par le coeur, de grands potes, n'en voyons-nous point qui l'aient t
par la forme? Pourquoi n'ont-elles presque jamais atteint, dans leurs
vers,  la beaut absolue de l'expression? Et voici, je crois, une
question qui se rattache  celle-l et qui, si elle peut tre rsolue,
doit l'tre de la mme faon: pourquoi,  considrer l'ensemble de
notre littrature, les femmes sont-elles restes sensiblement en de
des hommes dans l'art de colorer le style ou de le ciseler et
d'voquer par des mots des sensations vives et des images prcises?
Pourquoi sont-elles, en gnral, mdiocrement artistes? Car Mme de
Svign elle-mme ne l'est pas autant que la Fontaine ou la Bruyre,
et George Sand l'est infiniment moins que Michelet ou Victor Hugo.
Pourquoi tous les enrichissements successifs de la langue littraire
ne doivent-ils rien aux femmes? Et pourquoi tous les progrs du style
pittoresque et plastique se sont-ils accomplis en dehors d'elles, par
J.-J. Rousseau, Chateaubriand, Hugo, Gautier, Flaubert, les Goncourt?

M. Jacquinet rpond  la premire de ces questions dans sa
substantielle prface:

     Peut-tre peut-on se demander si la beaut solide et constante du
     langage des vers, par tout ce qu'il faut au pote, dans l'espace
     troit qui l'enserre, de feu, d'imagination, d'nergie de pense
     et de _vertu d'expression_ pour y atteindre, ne dpasse pas la
     mesure des puissances du gnie fminin, et si vritablement la
     prose, par sa libert d'expression et ses complaisances d'allure,
     n'est pas l'instrument le plus appropri, le mieux assorti  la
     trempe des organes intellectuels et au naturel mouvement de
     l'esprit chez la femme, qui pourtant, si l'on songe  tout ce
     qu'elle sent et  tout ce qu'elle inspire, est l'tre potique
     par excellence et la posie mme.

 la bonne heure; mais c'est l formuler le problme et non pas le
rsoudre. J'avoue, du reste, que, si j'essaye d'aller un peu plus au
fond des choses, je n'y vois pas bien clair. Dirons-nous que, si les
femmes n'galent point les hommes dans l'expression harmonieuse,
pittoresque et plastique, c'est parce qu'elles sont plus
sentimentales et plus passionnes? Elles jouissent moins purement que
nous des beaux arrangements de mots et de sons, et aussi des contours,
des formes et des couleurs. Elles jouissent surtout des sentiments
dans lesquels se transforment tout de suite leurs sensations et ne
gotent bien que le charme des mots qui traduisent ces sentiments.
Elles sont trop mues au moment o elles crivent. Or, pour arriver 
la perfection du style potique et plastique, il est peut-tre
ncessaire de n'tre point mu en crivant, de considrer uniquement
la valeur musicale et picturale du langage et, en face des objets
matriels, de s'arrter  l'impression qu'on a tout d'abord reue
d'eux,  la sensation premire et directe, ou d'y revenir
artificiellement afin de n'exprimer qu'elle. Le sentiment moral et la
passion pourront avoir leur tour; mais il faut commencer par
objectiver, comme on dit, la sensation. Or les femmes n'ont presque
jamais la matrise de soi, le sang-froid indispensable pour cette
opration. Elles ne sont pas assez frappes de la figure des mots et
de la figure des choses. Elles ne ragissent pas assez, aprs l'avoir
subie, contre la pression de l'univers sensible. L'explication du
mystre qui nous occupe serait peut-tre dans ce passage de Milton o
il est dit que l'homme contemple et que la femme aime... Et puis,
au bout du compte, tout cela est trop gnral et n'explique rien. Ce
n'est, comme la phrase de M. Jacquinet, que la constatation d'un fait,
en termes plus obscurs.

Et je ne puis non plus que rpter ce qu'on a dit souvent, que les
femmes, en littrature, n'ont rien invent au grand sens du mot, et
que, si elles ont pu quelquefois faire illusion sur ce point, c'est
qu'elles ont  un haut degr le don de rceptivit. Mais, comme dit
l'autre, je connais,  ce compte, bon nombre d'hommes qui sont femmes.
Sur cent crivains de notre sexe  nous, il en est bien
quatre-vingt-dix-neuf et demi qui n'ont rien invent non plus. On
pourrait dire aussi que, le nombre des femmes auteurs tant
relativement trs petit, il y avait beaucoup moins de chances pour
qu'il se rencontrt parmi elles un gnie qui ft de premier ordre par
le don de l'invention. Et s'il est vrai enfin que, mme en tenant
compte de cela et du reste, nous gardons sur les femmes la supriorit
littraire, il n'en faut pas triompher: il n'y a pas de quoi. D'abord
l'invention des ides et de la forme (chose difficile  dfinir, car
o commence l'invention?) n'est pas tout. La grce d'une Caylus ou
d'une La Fayette est quelque chose d'aussi rare, d'aussi uniques
d'aussi beau, d'aussi ineffable et incommunicable que la profondeur de
pense d'un Pascal ou la puissance d'expression d'un Victor Hugo.
Puis, que serait la littrature, je vous prie, sans les femmes? Elles
ont jou un rle considrable dans la vie de tous les grands
crivains, presque sans exception. Il n'est point de beau livre o
elles n'aient collabor. Et ceci n'est point un abus de mots. Car si
elles ont jou ce rle, si elles ont eu cette influence, c'est
qu'elles ont su se faire infiniment charmantes et sduisantes. Et
cette oeuvre-l vaut un beau manuscrit de prose ou de vers. Elles sont
 elles-mmes leur propre pome. Leur charme contribue autant  la
beaut de la vie que la littrature et est, chez certaines femmes, un
produit aussi voulu et aussi prpar. Et si l'on m'objecte que la
beaut est involontaire et par consquent n'a point de mrite, on peut
bien le dire galement du gnie. Je proteste contre le distique
brutal, et lourd de toutes faons, de l'odieux Arnolphe:

  Bien qu'on soit deux moitis de la socit,
  Ces deux moitis pourtant n'ont point d'galit.

Rien de plus faux ni de plus superficiel que cette vue. Pour qui
embrasse la vie totale de l'humanit, ces deux moitis ne se
conoivent absolument pas l'une sans l'autre; elles sont diverses, non
ingales; et, s'il nous tait prouv qu'il en est autrement, M.
Jacquinet ni moi ne nous en consolerions.




CHRONIQUEURS PARISIENS




I

MM. ALBERT WOLFF ET MILE BLAVET


On vient de rendre un tardif hommage au plus grand pote de ce sicle:
c'est Lamartine que je veux dire. N'allez pas,  cette occasion,
relire les _Mditations_ ou les _Harmonies_; car, ou vous n'y
trouveriez aucun plaisir et vous me paratriez par l fort  plaindre,
ou vous seriez  ce point repris par cette posie toute divine, que
presque rien ne vous intresserait plus au monde, pas mme les choses
de Paris ni les chroniqueurs parisiens.

Je prends un trange chemin pour vous parler d'eux; mais croyez que
j'y arriverai d'autant plus vite que j'en suis plus loin... Lamartine
est la posie mme. Certaines strophes de lui vous emplissent pour des
heures de musique et de rve. Pourquoi celles-ci me reviennent-elles?

  Mon coeur, lass de tout, mme de l'esprance,
  N'ira plus de ses voeux importuner le sort.
  Prtez-moi seulement, vallon de mon enfance,
  Un asile d'un jour pour attendre la mort...

  Repose-toi, mon me, en ce dernier asile...

  Oui, la nature est l, qui t'invite et qui t'aime!
  Plonge-toi dans son sein qu'elle t'ouvre toujours.
  Quand tout change pour toi, la nature est la mme,
  Et le mme soleil se lve sur tes jours.

Vous tes  la campagne. Vous retrouvez dans un coin de bibliothque
un vieil exemplaire des _Mditations_. Il y a,  la premire page, une
vignette qui reprsente un long pote en redingote sur un promontoire,
les cheveux dans la tempte, ou un ange en robe blanche qui porte une
harpe. Couch dans l'herbe, au pied d'un arbre, vous lisez les
strophes que je citais tout  l'heure, ou d'autres aussi belles; et le
soleil,  travers les branches, jette sur la page des taches
lumineuses et mobiles. L-dessus, le piton vous apporte le _Figaro_
du jour, et vous parcourez, je suppose, le Courrier de Paris de M.
Albert Wolff. Eh bien! je vous promets une impression singulire. Je
gagerais que la chronique de M. Wolff vous sera profondment
indiffrente et que, ainsi prvenu, la vanit de beaucoup d'autres
choses vous apparatra trs clairement.

J'ai eu, sans la chercher, une impression de cette espce, m'tant
donn la tche de parcourir d'affile cinq ou six volumes de
chroniques parisiennes, cependant que des feuillages frissonnaient
sur ma tte et que la Terre vivait autour de moi son ternelle vie. Il
y a, comme cela, des moments d'illumination intellectuelle, de sagesse
absolue, o nous concevons tout  coup la grandeur du monde et
l'inutilit ridicule de certaines manifestations de l'activit
humaine. Tout l'artificiel de la vie contemporaine m'a t
soudainement rvl. Et j'ai senti amrement que d'crire des
chroniques dans un journal est une des besognes les plus vaines
auxquelles un homme puisse consacrer ses jours prissables.

Qu'est-ce, en effet, qu'une chronique? Un certain nombre de lignes
imprimes o, neuf fois sur dix, sont relats et comments des
vnements d'une parfaite insignifiance: ftes, mariages, scandales
mondains, histoires de comdiens, et ce qu'ont dit ou fait les hommes
du jour, qui sont souvent les hommes d'un jour. Ces vnements
ngligeables se passent dans un monde excessivement restreint, dans un
trs petit groupe humain, et ne deviennent intressants (quelquefois,
et pas pour tout le monde) que parce que ce petit groupe s'agite sur
un point imperceptible du globe qui s'appelle Paris. Quant aux
commentaires, vous y trouverez, neuf fois sur dix, la philosophie la
plus banale, ou la plus vulgaire ironie, ou le scepticisme le plus
grossier et le plus accessible, ou mme le plus niais pdantisme, et,
aux meilleurs endroits, de l'esprit fabriqu, des plaisanteries que
l'on sent dduites selon d'immuables formules. La sensation totale
est celle d'un vide profond. Quand ces morceaux de style ont quelques
mois de date, ou quelques jours, l'insignifiance en est telle qu'ils
sont absolument illisibles-- moins qu'on ne prenne un mchant et
triste plaisir  constater cette insignifiance mme.

Et l'on se demande:  quoi bon? Voil un genre d'crits dont on s'est
pass pendant six mille ans. De rares gazettes, pendant les deux
derniers sicles, contentaient amplement le besoin qu'ont les hommes
de savoir (pourquoi? pour rien) les petites choses qui se passent
autour d'eux. Il y a cinquante ans, Paris n'avait gure qu'une dizaine
de journaux, que se partageaient la politique et la littrature. La
chronique, comme on l'entend aujourd'hui, en tait  peu prs absente.
Personne n'en souffrait. On peut donc vivre sans elle. Depuis, elle a
envahi toute la presse. Est-ce la curiosit de la foule qui a provoqu
ce dveloppement de la chronique? ou bien est-ce la chronique qui a
dvelopp cette badauderie? Mystre.

Mais qui donc, Seigneur! lit toutes ces chroniques parisiennes qui
s'talent tous les jours  la premire ou  la seconde page des
journaux? Les gens du mtier ne les lisent gure. Les dlicats les
effleurent tout au plus du bout des cils. Les hommes occups aux
travaux de l'esprit n'ont mme pas le temps et n'auraient point le
got de les parcourir. Toutes ces chroniques ont les lecteurs qu'elles
mritent et auxquels d'ailleurs elles s'adressent. Et ce sont
exactement les mmes qui se dlectent aux romans de M. Georges Ohnet.

Et comment sont-elles faites, ces chroniques?  grande misre du
mtier de journaliste! Ces considrations sur l'vnement parisien de
la veille, que des milliers d'mes simples lisent avec tant de candeur
et de foi, un malheureux homme de lettres les a crites tantt avec un
inexprimable dgot, tantt avec l'indiffrence rsigne qu'on apporte
 une corve journalire. Il s'est dit: Il faut qu'aujourd'hui, comme
hier, comme demain, je raconte des histoires et fournisse des
ides--des ides?-- cinquante mille abrutis qui me sont parfaitement
indiffrents. De quoi vais-je leur parler, mon Dieu? Un sujet!
donnez-moi un sujet! Et sur n'importe quoi il crit n'importe quoi.
Il est enjou, il est srieux, il est sceptique, il est mu, il fait
de l'esprit, il fait de la philosophie, parce que c'est son mtier, 
tant la ligne. Comme cela est bizarre, quand on y songe! Entretenir le
public de choses qui ne vous intressent pas du tout et, l-dessus,
faire semblant d'avoir des impressions pour les gens qui n'en ont pas,
mais qui pourraient si bien se passer d'en avoir! Est-il rien de plus
artificiel et de plus vain?

Tout cela est vrai. Et cependant,  mesure que j'exprime ces vrits,
banales elles-mmes comme une chronique, je n'en suis plus si sr. Ce
que je dis de la chronique peut se dire de tout le journal, et aussi
de la littrature tout entire; et la littrature est vaine si vous
voulez; mais dire que tout est vain, ce n'est rien dire. Des fragments
de la ralit reflts dans un esprit, les plus beaux livres ne sont
pas autre chose. Mais cette dfinition convient aussi au moindre
article de journal, avec cette diffrence qu'il s'agit, dans ce
dernier cas, de fort petits fragments d'une ralit journalire et
superficielle. La chronique sera donc, si vous voulez, de la poussire
de littrature; mais c'est de la littrature encore.

Et c'est aussi ou ce peut tre de la poussire d'histoire. Si vous
relisez les chroniques du mois dernier, il est probable qu'elles vous
sembleront insipides, superflues, et que vous n'y apprendrez rien.
Mais lisez, pour voir, des recueils de chroniques d'il y a vingt ans.
L encore vous trouverez sans doute beaucoup de fatras et un vide
lamentable; mais parfois, noy dans cette insignifiance, un dtail
vous frappera, un dtail caractristique d'une poque et dont
l'crivain n'avait peut-tre pas souponn la valeur future. Les
chroniques des journaux, en vieillissant, deviennent mmoires. Celles
d'aujourd'hui paratront prodigieusement intressantes dans cent ans.
Seulement, il y en aura trop.

Enfin j'ai raisonn jusqu' prsent comme si le chroniqueur tait
toujours et ncessairement un esprit mdiocre. Mais il n'en est pas
toujours ainsi. Quelques-uns sont des esprits originaux et charmants.
Et alors ils ont beau crire trop vite et trop souvent; ils ont beau
crire par mtier, sans got, sans plaisir, sans conviction: la
qualit, le tour de leur esprit se rvle toujours par quelque
endroit. Ces rflexions improvises et que rien ne les poussait 
faire sur un sujet qui leur est fort gal, ces considrations ou ces
plaisanteries qu'ils griffonnent d'une plume rapide et ddaigneuse
portent quand mme leur marque, trahissent leur philosophie
habituelle, leur conception de la vie, leur temprament. Et, plus
souvent qu'on ne croirait, une fois mis en train, il leur arrive de se
laisser prendre  ce travail forc, de penser ce qu'ils crivent et
d'achever avec intrt ce qu'ils avaient commenc avec ennui. En
somme, tant vaut le chroniqueur, tant vaut la chronique. Nous
rencontrerons tel journaliste dont la personne mme, devine  travers
le tas norme des improvisations quotidiennes, nous sduira
trangement. Et d'autres, moins originaux, nous frapperont du moins
par l'adroite accommodation de leur esprit  la besogne qu'ils font et
au public qu'ils entretiennent.


I

C'est au _Figaro_ que vous trouverez ces derniers. Le _Figaro_, ayant
quelque cent mille lecteurs, est condamn, s'il les veut garder,  une
certaine mdiocrit littraire. L'homme intelligent et fin qui le
dirige s'y est rsign. Les esprits vraiment originaux traversent ce
journal, mais n'y sjournent pas. Ainsi M. mile Zola; ainsi M. mile
Bergerat. Sa clientle ne les supporte qu' titre de curiosits, de
phnomnes qu'on lui exhibe. Je suis mme tonn qu'Ignotus, qui
n'est souvent qu'un Jocrisse  Patmos, mais qui a quelquefois, parmi
tout son galimatias, des visions saisissantes et comme des lueurs de
gnie, soit rest si longtemps dans la maison. MM. Wolff, Blavet et
Millaud, voil le vrai fond du _Figaro_. Tous trois sont hommes
d'esprit; M. Wolff a notamment celui de n'en pas avoir trop: juste ce
qu'il faut pour la clientle du journal, qui est foncirement
bourgeoise et, je crois, plus provinciale que parisienne.

Admirable journal d'ailleurs,  l'afft de tout ce qui surgit un
moment sur l'horizon de Paris; le journal-barnum, le mieux inform des
journaux, c'est--dire rempli jusqu'aux bords de choses superflues;
souple et accommodant comme l'aimable valet de comdie dont il porte
le nom; talant en premire page les opinions politiques du comte
Almaviva et entr'ouvrant la quatrime aux menues industries du mari de
Rosine.

M. Albert Wolff est une des lumires de ce surprenant journal. Il
mrite de nous arrter un moment, car il offre un cas fort singulier
et qui suffirait  le tirer de pair.

M. Wolff est, pour un trs grand nombre de Franais, le chroniqueur
parisien par excellence. Il se pique lui-mme de reprsenter, par une
grce spciale d'en haut, l'esprit du boulevard. Il a fait de Paris sa
chose; il clbre, il dmontre, il encourage Paris; il est le gardien
de ce lieu de plaisir. Les titres de ses volumes marquent bien cette
proccupation: l'_cume de Paris_, _Paris capitale de l'art_, la
_Gloire  Paris_. M. Wolff patronne les grands hommes et les tutoie;
il est lui-mme un homme illustre. Un jeune romancier a rcemment
consacr  sa gloire un livre tout entier, qui est bien un des livres
les plus extraordinairement bouffons qu'on ait jamais crits sans le
savoir. L'auteur l'appelle le grand Wolff et voit en lui la plus
puissante incarnation de l'esprit parisien dans le journalisme. Enfin
la _Revue illustre_ vient de donner son portrait, aprs ceux de MM.
Alphonse Daudet, Massenet et de Lesseps. Et le public a videmment
trouv cela tout naturel.

Or ce montreur et cet mule des gloires parisiennes, ce Parisien qui a
le dpt de l'esprit de Paris, est n  Cologne; et je n'ai pu
parvenir  comprendre, dans le rcit de M. Toudouze, s'il s'tait fait
naturaliser Franais. Il va sans dire que je ne lui fais pas un
reproche de son origine, et je sais du reste qu'il est brave homme et
galant homme et que sa conduite pendant la guerre a t exactement ce
qu'elle devait tre. Si je rappelle que le plus Parisien de nos
chroniqueurs nous vient d'Allemagne, c'est tout simplement parce qu'il
y parat. Cet homme d'esprit n'a jamais t spirituel, du moins  ma
connaissance. Et ce prince des chroniqueurs, ds qu'il cesse de nous
raconter des anecdotes et s'lve  des ides gnrales, crit la
plupart du temps dans une langue qui n'a pas de nom: un pur charabia
de cheval d'outre-Rhin. J'avais recueilli quelques-unes de ses phrases
les plus tranges; mais faites vous-mme l'preuve. Prenez sa
dernire chronique. Lisez au milieu: L'heure est venue de ragir
contre les ides prudhommesques qui nous _tranglent_. Lisez  la
fin: Le gnie de Molire a _moins d'influence sur l'clat_ d'une fte
nationale que les bombes et les fuses de Ruggieri. Et, croyez-moi,
ces deux phrases, prises au hasard, son encore parmi les plus
passables du moraliste du _Figaro_.

Je ne cde point ici au mdiocre plaisir de faire le rgent et le
professeur de grammaire. Mais il est des choses qu'il faut dire.
J'obis  un sentiment de religieux amour pour la trs belle, trs
claire et trs noble langue de mon pays. Je vous assure que je ne mets
dans ces critiques aucune espce de pdanterie, rien de ddaigneux ni
de suffisant. M. Wolff crit fort mal? Mais le don du style est un don
gratuit, qui ne s'acquiert point, qui peut seulement se dvelopper--et
sans lequel on peut tre d'ailleurs un honnte homme, un habile homme
et mme un grand homme. Et je conois aisment quelque chose au-dessus
du gnie littraire,  plus forte raison au-dessus du talent d'crire
congrment. Si le choix m'en avait t laiss, j'aurais choisi d'abord
d'tre un grand saint, puis une femme trs belle, puis un grand
conqurant ou un grand politique, enfin un crivain ou un artiste de
gnie. Je ne crois donc pas faire tant de tort  M. Wolff en
constatant la mauvaise qualit de son style, si j'ajoute aussitt
qu'il sait merveilleusement son mtier de chroniqueur, ce qui est un
don aussi rare peut-tre que celui de bien crire.

Malgr tout, il reste un peu de mystre dans la fortune de M. Albert
Wolff. Comment a-t-il pu, avec rien, se faire une telle renomme?
Dirons-nous qu' force de se croire le plus Parisien des chroniqueurs,
il a fini par le faire croire au public? Louis Veuillot nous fournira
peut-tre une meilleure explication. Vous vous souvenez que, dans les
_Odeurs de Paris_, il appelle M. Wolff _Lupus_ le respectueux. Il se
pourrait, en effet, que M. Wolff ft arriv par le respect. Il a
commenc par tre un reporter plein de dfrence; puis il s'est pouss
et s'est maintenu par le respect du public, entendez par le respect
des opinions et des gots prsums de la haute et moyenne bourgeoisie.
Il a toujours su ce qu'il faut  ses lecteurs, la dose exacte et
l'espce de philosophie, de fantaisie et de libert d'esprit qu'ils
peuvent admettre. Il sait aussi  quoi ils ne veulent point qu'on
touche. Jamais il ne les heurte, jamais il ne les dpasse. Et son
procd est tel qu'il ne les fatigue jamais.

Ce procd est fort simple. Une seule ide dans un article; que
dis-je? une seule phrase. L'article est gnralement divis en quatre
paragraphes. Vous mettez, je suppose, au commencement du premier:
Paris est la capitale de l'art. Puis, vers le milieu du second:
Paris est vritablement la ville des artistes. Puis, quelque part
dans le troisime: Le centre de l'art est  Paris. Et  la fin du
quatrime: Je ne crois pas trop m'avancer en affirmant que Paris est
le foyer des arts. Et dans l'intervalle de ces phrases, rien, des
mots. L'article est fait.

Tel est le procd pour les chroniques  ides gnrales. Pour les
chroniques  anecdotes..., c'est encore la mme chose. L'crivain
raconte n'importe quoi et ramne de temps en temps un thme, un
refrain. Voici le refrain d'un article sur M. Rochefort (_La Gloire 
Paris_): 1 L'action trs grande de Rochefort est dans cette belle
gaiet qui est le fond de son temprament vraiment franais;--2
Rochefort est un des rares Parisiens de l'ancien temps qui ait
conserv dans l'ge mr cette belle insouciance et cette bonne humeur
qui furent autrefois les qualits matresses de la race franaise.
(Je pense qu'il faut entendre: Rochefort est un Parisien de l'ancien
temps, un des rares Parisiens qui aient conserv, etc.);--3 Chacun
dans sa sphre plisse le front... Je ne vois plus gure que Rochefort
qui ait conserv la gaiet de la vieille race franaise;--4 Aprs
avoir exaspr beaucoup de ses contemporains par la violence excessive
de ses crits, il les ramne aussitt  lui par les clats de sa
gaiet si franaise.

Pour Offenbach, le refrain est: Quel artiste! Rien de plus; cela dit
tout. Ainsi M. Homais parlant du tnor Lagardre. Ainsi, dans _Bouvard
et Pcuchet_, le mdecin dit  Pcuchet en lui donnant une petite tape
sur la joue: Trop de nerfs..., trop artiste! Artiste! vous entendez
dans quel sens vague, mystrieux et saugrenu le mot est pris ici. Ah!
que M. Wolff connat bien son public!

Et comme il sait ce qui lui convient,  ce public, et ce qu'il peut
supporter! Comme il sait faire avec lui, pour sa joie et pour son
dification, l'homme  la fois dgag et srieux, le boulevardier et
le moraliste, le monsieur qui comprend tout, mais qui pourtant
respecte ce qui doit tre respect, le monsieur qui n'a pas de
prjugs, mais qui a cependant des principes! Savourez, je vous prie,
ces phrases exquises o respire tout le libralisme indulgent d'un
esprit suprieur. Il s'agit du Pre Hyacinthe:

     ... Mes convictions personnelles n'ont pas  intervenir dans
     cette affaire; j'tais all l comme un Parisien dsireux
     d'entendre une grande parole qui jadis fit courir tout Paris 
     Notre-Dame, et je n'ai trouv qu'un comdien de talent. Il m'est
     arriv de subir une grande impression dans une belle cathdrale
     aussi bien que dans un temple protestant ou dans une synagogue.
     Si ce n'est pas la propre croyance (?) qui se rveille, c'est la
     foi des autres qui vous surprend.

Voil le philosophe. Voulez-vous le critique? M. Wolff compare aux
trois mousquetaires, qui taient quatre, les quatre romanciers
naturalistes: Edmond de Goncourt,  qui la carrure des paules et
l'embonpoint donnent _un certain vernis majestueux_, mile Zola,
Alphonse Daudet et Guy de Maupassant. Pour lui, Maupassant est le
jeune abb de la petite glise naturaliste. Guy de Maupassant,
c'est Aramis. Comme c'est bien cela! On ne saurait mieux
caractriser, n'est-ce pas? l'auteur de _Boule de suif_ et de
_Mademoiselle Fifi_. Je lis dans un autre article: Quand un homme a
tenu une telle place dans l'art, quand il a exerc une si grande
influence sur son temps... De qui croyez-vous qu'il s'agisse? Sans
doute de Lamartine, de Victor Hugo ou de Balzac? Point: il s'agit du
chanteur Darcier. On ne saurait pousser plus loin que M. Wolff le
sentiment des nuances.

       *       *       *       *       *

Aprs le critique, voulez-vous l'homme?

     ... Il y a bien longtemps qu'une polmique tapageuse (pour
     bruyante) avec Zola a t termine (pour s'est termine) par
     une bonne et sincre poigne de main. Les mdiocres seuls
     cultivent le ressentiment ternel; _entre hommes intelligents_ on
     ne se brouille pas  jamais pour un coup d'pingle.

Mais si je me mets  citer, je ne m'arrterai plus. Car ce chroniqueur
sme les perles, sans s'en douter. Concluons. Ne pensez-vous pas qu'on
appellerait assez justement M. Albert Wolff le Georges Ohnet de la
chronique? J'imagine, du reste, qu'il y a dans son fait plus de malice
qu'il ne semble et qu'il sera le premier  sourire de mes innocentes
remarques. Il faut qu'il en sourie; car, s'il n'tait pas un homme
trs fort, je songe avec tristesse  ce qu'il serait.


II

M. mile Blavet ne s'lve que rarement jusqu'aux ides gnrales;
M. Blavet se contente de rapporter des faits, et il les choisit bien,
et il les rend divertissants, mme quand ils ne le sont gure, et cela
tous les jours; M. Blavet crit une langue aise, alerte, spirituelle.
Il apporte dans cet horrible mtier qui consiste  tenir le public au
courant de ce qui se passe dans les salons, dans les thtres, dans la
rue, dans tous les mondes, une bonne grce toujours gale et un
sourire toujours prt. Ce sont les rflexions d'un spectateur plein
d'exprience, un peu dsenchant, non pas ennuy pourtant, et jamais
ennuyeux. Il est partout le monsieur de l'orchestre, l'homme qui
regarde pour son plaisir et ne veut pas en penser plus long.

Il sait, lui aussi, ce que demandent et ce qu'attendent ses lecteurs,
l'immense multitude des badauds. Il a des gards pour leur navet,
leur curiosit banale, leur hypocrisie inconsciente. S'il rend compte
d'une entrevue avec le prince Victor, il n'ignore pas qu'un prince de
vingt ans doit tre de toute ncessit un homme remarquable, et il le
dit. S'il vient  parler des petites filles qui, l't, vendent des
fleurs aux terrasses des cafs et vendraient volontiers autre chose,
il sait qu'il faut s'indigner, et il s'indigne. S'il raconte quelque
fte o ce qui nous reste d'aristocratie s'est encanaill plus que de
raison, il sait qu'il faut s'attrister, et il s'attriste. S'il va
pendant les vacances visiter son pays natal et la maison o il a pass
son enfance, il sait qu'il faut s'attendrir, et il s'attendrit. S'il
parle de Mgr l'archevque de Paris, il sait qu'il convient que le
digne prlat soit un fin prlat, et il lui prte des mots, et il
nous entretient avec motion des bons rapports du cardinal avec
l'acteur Berthelier. S'il parcourt les glises pendant le carme, il
sait qu'il est convenable d'y porter une me religieuse, et il l'y
porte... Mais comme on sent que tout cela lui est gal! Il a le don de
saisir avec prestesse les traits fugitifs de la comdie contemporaine,
de s'en amuser et d'en amuser les autres: pas l'ombre de prtention,
une bienveillance trs philosophique, au fond une indiffrence
absolue. Celui-l est un Parisien.




II

HENRY FOUQUIER


Un bouddhiste me dit:

--Cette srie de chroniqueurs est sans intrt. S'il est vrai que le
dernier effort de la critique soit de dfinir les esprits, elle ne
serait pas malavise de laisser de ct les journalistes. Car on ne
les peut dfinir qu'en bloc, tant tous semblables les uns aux autres
et  peu prs indiscernables (sauf quelques-uns que l'on
caractriserait suffisamment en quelques lignes). Il y a  cela
plusieurs raisons. D'abord la besogne du journalisme souffre
merveilleusement une certaine mdiocrit d'esprit. Elle la rclame
presque et quelquefois elle la donne. Puis on sait o et comment se
recrute, en grande partie, la rdaction des journaux. De bons jeunes
gens, de plus de prtention que de littrature, qui auraient pu faire
d'excellents notaires ou des commerants habiles, s'imaginent (
candeur!) que rien n'est plus beau, plus noble ni plus agrable que
d'tre imprim et lu tous les jours. Ils veulent entrer dans un
journal; ils finissent par y entrer et ils y montent en grade  peu
prs comme dans un ministre. L ils crivent toute leur vie les
choses quelconques qu'ils sont capables d'crire. Qui en a lu un, a
lu les autres. Le journalisme politique surtout est, dans son
ensemble, admirable d'inutilit et parfois de niaiserie. Mais la
chronique mme--sauf les exceptions que tout le monde connat--n'est
gure plus reluisante. Vous avez une bonne douzaine de chroniqueurs,
jeunes ou vieux, chez qui vous retrouverez le mme chauffement
artificiel, le mme dsir vulgaire d'tonner, la mme outrance facile,
le mme claquement de cravache, au reste le mme vide et souvent la
mme insuffisance de style et, par endroits, de syntaxe. Ceux mmes
qui sont ns avec quelque originalit d'esprit ont beaucoup de peine 
la garder intacte. La ncessit de la besogne quotidienne, le peu de
temps laiss  la rflexion, l'obligation de faire sa copie mme
quand on n'a rien  dire, absolument rien, tout cela fait glisser les
meilleurs  une certaine banalit, soit  des lieux communs
insupportables, soit  des paradoxes aussi insipides que des lieux
communs. Il ne faut ni s'en tonner ni surtout en triompher. C'est l
une des consquences fatales de ce trs trange mtier de journaliste.
Ceux surtout qui crivent tous les jours, si excellemment dous qu'ils
soient, n'y chappent pas. L'originalit de la forme ou de la pense a
presque toujours besoin, pour s'achever, du recueillement d'un travail
volontaire. Elle s'attnue et s'efface en se dispersant. Dans les
cinquante ou soixante mille lignes qu'un journaliste crit tous les
ans, ce qui lui appartient en propre, ce qui le signale et le
distingue se trouve perdu dans ce qui le confond et le mle, dans
tout ce qu'il a laiss s'couler de lui sans y apporter d'attention et
sans y attacher de prix. Sa personnalit se dilue dans cet coulement
perptuel. Le meilleur journaliste est comme noy dans la surabondance
de sa prose: c'est dans ce flot qu'il faut repcher ses membres pars.


I

Tout cela peut tre vrai souvent. Il me suffit que ce ne le soit pas
toujours. Je ne m'occupe partout que des exceptions. M. Fouquier en
est une. Il a trouv moyen d'tre  la fois le plus abondant et le
plus distingu des chroniqueurs. Celui-l est facile  discerner,
s'il reste malais  dfinir. Sa production, considrable et continue,
si elle n'est pas toujours gale  elle-mme, n'est du moins jamais
banale. S'il se drobe, c'est par l'excs mme de sa souplesse, par la
varit et la richesse de ses dons. Essayons de le saisir et de le
ramasser, ft-ce en ttonnant un peu et en m'y reprenant.

C'est l'esprit le plus facile, le plus alerte, le plus adroit, le plus
prt sur toutes choses. Il est extrmement intelligent (donnez, je
vous prie, au mot toute sa force). Il sait tout ou du moins devine
tout et semble s'tre tout assimil. Il n'ignore rien de ce que tous
les esprits originaux de ce sicle ont pens et senti; il le repense
avec une hardiesse lgre, il le ressent avec une vivacit
d'impression jamais mousse. S'il n'est pas et s'il ne peut tre, 
cause des ncessits mmes de sa profession, une de ces intelligences
cratrices par lesquelles s'accrot, pour parler comme M. Renan, la
conscience que l'univers prend de lui-mme, il est du moins de ces
grands curieux auxquels nul de ces progrs n'chappe. C'est un miroir
sensible largement ouvert au monde et  la vie. Sur toute question
historique, sociale, morale ou littraire, il sait tout ce qu'un
honnte homme peut savoir au moment prcis o il crit. Il ne
retarde jamais. Il reproduit en courant, avec une rapidit aise et
comme s'il la connaissait de toute ternit, la plus rcente faon de
comprendre et de voir que les hommes aient invente. Il porte au plus
haut point ce don merveilleux de rceptivit que Proudhon attribue
aux mieux doues d'entre les femmes. Et il a d'ailleurs, dans les
moindres mouvements de sa sensibilit et de sa pense, une grce d'un
charme si pntrant que, si je ne puis l'appeler fminine, je ne
saurai vraiment de quel autre nom la nommer.

Cet esprit, si dlicatement impressionnable et si apte  tout
comprendre et  tout retenir, est en outre singulirement actif. Quand
je songe que M. Fouquier fait au moins une chronique par jour,
qu'aucune de ces chroniques n'est tout  fait insignifiante et vide et
que beaucoup sont exquises, je demeure stupide. Il n'est gure ni
d'esprit mieux meubl ni de plus grand travailleur. Et voici o ma
surprise redouble. Je ne me sers ici que de ce que M. Fouquier nous
livre de sa personne, volontairement ou non, dans ses critures
publiques. Sa prose a une odeur qu'il est agrable et qu'il n'est
point indiscret de respirer. Je puis bien dire que les articles de M.
Fouquier, par les proccupations dont ils portent souvent la trace,
par la profondeur et la subtilit de l'exprience dont ils tmoignent,
laissent entrevoir derrire cette vie de grand laborieux une autre vie
non moins remplie, une vie de grand picurien. Prenez le mot, de
grce, au sens le plus favorable. picure, tout le premier, fut un
fort honnte homme. Ptrone est mort comme vous savez, et
Saint-vremond, Chapelle, la Fontaine et beaucoup d'autres chez nous
ont t des esprits charmants. Mais en mme temps (pardonnez-moi ces
retours et ces retouches) on sent que ce voluptueux serait volontiers
un homme d'action et qu'il suffirait (qui sait?) aux emplois les plus
considrables et les plus difficiles. L'action proprement dite,
l'action directe sur les hommes, par la parole ou par le gouvernement,
il l'aime et il l'a recherche. Il a t directeur de la presse, il a
t candidat (pourquoi pas?)  diverses situations, et, s'il a chou
(ce qui arrive aux plus dignes), c'est ou parce qu'il a trop d'esprit,
ou parce que ses autres occupations ne lui permettaient pas d'apporter
assez de tnacit dans les brigues et les candidatures et peut-tre
aussi l'exposaient aux distractions et l'inclinaient aux nonchalances.

Vous commencez  apercevoir la richesse de cette nature. M. Fouquier
est un mridional. Il a, de son pays, la gaiet, l'alacrit d'humeur,
la facilit heureuse, l'optimisme--sans en avoir la suffisance ni la
navet toujours prompte aux enthousiasmes. Et M. Fouquier est aussi
un mridional de Marseille, un Phocen, un Grec. La Grce, il l'adore
et il en parle souvent. Et vraiment les dieux lointains de son antique
patrie lui ont donn la finesse, la grce, le bien dire, la joie de
vivre, l'quilibre des facults intellectuelles. Il est bien fils de
cette race qui a vcu si noblement, de la vie la plus naturelle et la
plus cultive  la fois, de cette race qui n'a point maudit la chair
et qui n'a rpudi aucun des prsents du ciel. Pourtant je le vois
comme un Grec un peu amolli, plus prs d'Alcibiade que de Socrate,
pour qui il a t maintes fois injuste (aprs d'autres), et plutt
encore comme un Grec d'arrire-saison, contemporain de Thocrite,
jouissant de ses dieux sans y croire, mais sans les nier publiquement;
et moins comme un Athnien que comme un Grec des les, plein de
science et de douceur, tranant sa tunique dnoue dans les bosquets
de lauriers-roses... Mais ce mridional est un mridional blond. Son
front s'est largi par le temps, comme celui de la Pallas de M.
Renan, jusqu' comprendre plusieurs espces de beaut; et ce Phocen
conoit quand il le veut la mlancolie des Sarmates et des Saxons et
les tristesses et raffinements d'art et de pense des hommes du Nord.

Son esprit tant comme une abeille qui butine la fleur des choses et
tout ce que cet univers offre de meilleur, vous imaginez aisment sur
quoi il s'arrte de prfrence. Je n'offenserai point M. Fouquier et 
coup sr je ne surprendrai personne (car cela ressort assez de ce
qu'il crit) en disant qu'il est grand ami des femmes, pour parler
comme M. Dumas--avec plus d'abandon que de Ryons, quelque chose de
moins pinc, de moindres rigueurs thoriques; grand connaisseur
toutefois aux choses de l'amour, grand docteur et casuiste subtil dans
les questions fminines. Comme M. Rabusson, et  meilleur titre
peut-tre (car l'auteur de l'_Amie_ a un fond d'amertume), M. Fouquier
donne l'ide de quelque dilettante du XVIIIe sicle, d'un Crbillon
fils ou d'un Laclos. Et cela ne l'empche pas, je ne sais comment--par
quelque chose de caressant et de flin, par la subtilit et la cruaut
de quelques-unes de ses ironies, par la longueur toute fminine et la
frocit de certaines de ses rancunes (mme contre des femmes)
--d'voquer aussi des ides de stylet cach sous un manteau de pourpre
tranante, de vie batailleuse autant que voluptueuse, et de faire
songer (avec toutes les attnuations qu'il vous plaira: il en faut
dans ces transpositions d'images)  quelque Italien de ce magnifique
et terrible XVIe sicle.

Grec de la dcadence, Florentin d'il y a trois sicles, rou du sicle
dernier, Parisien d'aujourd'hui et Franais de toujours, homme de
plaisir et homme d'action..., voil bien des affaires! Jamais je ne
pourrai ramener tout cela  quelque semblant d'unit.

Cependant, si l'on considre l'homme, que l'crivain fait deviner, on
voit que sa marque est la recherche constante de tous les plaisirs
dlicats. Je vous prie de ne vous point scandaliser. La recherche bien
entendue du plaisir, 'a t, pour beaucoup de philosophes anciens, la
dfinition mme de la vertu.--Si, d'autre part, vous considrez
l'crivain, vous trouverez que sa qualit la plus persistante est le
bon sens. Par l il est bien de race latine ou de vieille race
franaise. Il sait,  l'occasion, entrer dans toutes les folies et s'y
intresser; mais il n'a pas le moindre grain de folie pour son compte.
Cet homme qui n'a gure de foi ni de principes a d'excellentes
habitudes d'esprit. Son bon sens peut quelquefois paratre hardi: le
bon sens, quand on l'applique rsolument  certaines questions, est le
pre des paradoxes; mais, en ralit, il y a chez ce disciple
d'Aristippe une rare fermet de raison, mme une dfiance presque trop
grande de ce qui n'est pas raisonnable. Cherchez bien, et vous finirez
par dcouvrir chez M. Fouquier un mlange tout  fait imprvu. C'est,
dans le monde de la littrature, un don Juan qui recouvre un
bourgeois. Il y a chez lui du Renan et du Voltaire, du Borgia et, du
Branger, du rou et du garde national. Ils y sont  la fois, et c'est
cette simultanit qui est piquante.

S'ils y sont  la fois, c'est apparemment qu'ils s'accordent. Voyons
comment. C'est que la raison est encore ce qui nous fait le mieux
jouir des choses, le plus srement et le plus longtemps. Un parfait
picurien est ncessairement un homme de sens trs rassis. Dans le
domaine de la pense, la modration mme de la solution o l'on a
voulu s'arrter suppose qu'on a pass en revue toutes les autres et
qu'on s'est imagin les divers tats d'esprit auxquels elles
correspondent, ce qui est un grand plaisir. De mme, l'tat
sentimental le plus agrable et le mieux garanti contre la souffrance
est celui auquel on se prte sans se donner tout  fait. La passion
perdue devient aisment douloureuse; les sens exasprs ont aussi
leurs maladies. Ce qui vaut mieux, c'est un rien de libertinage  la
franaise et un peu de rve. La raison, en prsidant aux bats du
coeur et des sens, les garde de tout mal et leur permet de varier
leurs aimables expriences. M. Fouquier est un homme qui aime la vie,
et c'est justement  la mieux aimer,  tirer d'elle tout ce qu'elle
contient, que lui sert sa tranquille raison. Et c'est pour cela qu'il
n'est pas artiste au sens troit du mot, mais moraliste et curieux. Un
artiste ne jouit que des formes et ne considre les hommes et les
choses que sous un angle particulier; le curieux les saisit tour 
tour sous tous leurs aspects. Seul celui-l jouit de tout, qui est
curieux de tout; et celui qui est curieux de tout est par l mme un
esprit tempr et matre de soi.


II

M. Fouquier est surtout curieux de la femme. La femme est, en effet,
ce qui tient, pour l'homme, la plus grande place en ce monde. Les
chroniques de M. Fouquier sur les femmes, sur le mariage, sur l'amour,
sont peut-tre la partie la plus originale de son oeuvre. Il est
impossible d'apporter  l'tude de ces questions plus de raison, de
dlicatesse et d'esprit, ni une exprience plus consomme et un plus
grand amour de son sujet. M. Fouquier aime l'amour. Cela n'est plus si
commun  l'heure qu'il est! Car, songez-y, l'amour s'en va. Ce qui en
reste s'est trangement gt: s'il n'est brutal et plat, il est
maladif et pervers. _Nestor_ et _Colombine_ (M. Henry Fouquier crit
au _Gil Blas_ sous ces deux noms) ont  la fois, sur l'amour, les
ides des premiers hommes et celles des dlicieux Franais du XVIIIe
sicle. Et voyez comme ces pseudonymes sont bien choisis: l'un,
reprsentant le naturalisme grec; l'autre, la tendresse coquette des
marquises que Watteau embarque pour Cythre.

     Plus je deviens vieux, dit le Nestor du _Gil Blas_, plus je
     pardonne  l'amour. Amour coup de foudre, amour-passion,
     amour-caprice, amour-galanterie, tous les amours que ce grand
     fendeur de cheveux en quatre qui est Stendhal a dcrits et
     classs, je comprends tout, j'excuse tout; parfois mme
     j'envie...

Mais ce qu'il prfre, je crois, c'est une espce d'amour en mme
temps idyllique et mondain, franchement sensuel, mais relev d'un peu
d'illusion, de rve, d' idal (ce mot revient souvent sous sa
plume), l'Oaristys de Thocrite dans un salon de nos jours. Une
pervenche intacte fleurit au coeur ternellement jeune de ce Parisien
cuirass d'exprience, durci au feu de la vie de Paris. Il a crit de
trs belles pages sur don Juan, et trs significatives. Il me semble
que nous mettons ordinairement un peu de nous dans l'ide que nous
nous faisons de don Juan: celui de M. Fouquier est avant tout naf, et
il est toujours sincre. Il n'a ni cruaut ni vanit; il n'a mme pas
de curiosits malsaines. Il est  cent lieues du sadisme, qui serait,
dans cette thorie, tout le contraire du don-juanisme, C'est
proprement le don Juan de _Namouna_, tir au clair.

     ... Vous parlez de vanit! Pour vous, don Juan touche au fat, et,
     dans son amour des femmes, entre la proccupation des hommes.
     Mais c'est l le contraire de l'entranement d'un temprament,
     et la vanit, chose toute crbrale, n'a rien  voir avec
     l'motion primesautire de don Juan, quand son regard se croise
     avec celui d'une femme, qu'il voit dsormais seule l o il s'est
     rencontr avec elle... Ne faisons pas  l'amoureux l'injure de
     mettre de la vanit dans ce besoin de plaire, de connatre et de
     possder, que nous flairons en lui  premire vue, _odor
     d'amore_. Ne lui refusons pas non plus les douces sensations qui
     viennent du coeur et qui excusent et consolent les abandons des
     femmes. Le trait caractristique de don Juan, c'est l'motion
     auprs de celles-ci, motion profonde, nave, sincre, gale et
     peut-tre suprieure en intensit  l'motion rgle des hommes
     qui mlent l'ide du devoir aux choses de l'amour, encourant par
     l le juste anathme du pote! N'est-ce pas le coeur qui parle
     chez lui, quand il trouve Elvire _touchante_ dans les larmes?
     Mais que serait-il sans les palpitations dlicieuses de son
     coeur, sinon un fou rotique,  livrer aux mdecins? Le don Juan
     honni est peut-tre le seul homme qui n'aime jamais sans amour,
     et, s'il ne se fait pas  lui-mme le mensonge de la dure, c'est
     qu'il ne veut pas tre hypocrite, ayant cette religion suprme
     de ne pas mentir au pied de l'autel qu'il embrasse. Comment
     l'aimerait-on sans cela? Le matrialiste brutal ferait horreur
     aux femmes; et c'est  l'idaliste qu'elles pardonnent leurs
     douleurs... Nous sentons que, quand il n'aime plus, c'est qu'il
     aime trop l'amour, dont la femme dlaisse n'a pas su lui dire le
     dernier secret. Il court aprs l'idal, et il le rpand autour de
     lui et le laisse derrire ses pas. Il est le poursuivant de
     l'absolu, qui en fait natre au moins l'ide et le dsir  toutes
     celles qu'il aime...

J'avoue que, pour ma part, je conois don Juan un peu autrement. Il me
parat que don Juan... (mais oubliez ce que je disais tout  l'heure
et croyez que je ne mets rien l de mon propre rve), il me parat que
don Juan,  le considrer dans Tirso de Molina et dans Molire, sinon
dans Byron et dans Mozart, est surtout un grand artiste et un grand
orgueilleux. La dclaration superbe que lui prte Molire, et o il se
compare  Alexandre et  Csar, est assez explicite. En somme, il y a
trois vies dignes d'tre vcues (en dehors de celle du parfait
bouddhiste, qui ne demande rien): la vie de l'homme qui domine les
autres hommes par la saintet ou par le gnie politique et militaire
(Franois d'Assise ou Napolon); la vie du grand pote qui donne, de
la ralit, des reprsentations plus belles que la ralit mme et
aussi intressantes (Shakespeare ou Balzac), et la vie de l'homme qui
dompte et asservit toutes les femmes qui se trouvent sur son chemin
(Richelieu ou don Juan). Cette dernire destine n'est pas la moins
glorieuse ni la moins enviable. Un amour de femme est au fond de
presque toutes les vies humaines:  certains moments le conqurant
mme ou le grand pote donnerait tout son gnie pour l'amour d'une
femme.  ces moments-l celui qui les a toutes ferait envie mme 
Molire, mme  Csar. Croyez que don Juan le sait, et qu'il en jouit
profondment, et que sa royaut lui parat pour le moins gale  celle
des potes et des capitaines. Ce qu'il veut, lui, c'est jeter des
femmes, le plus de femmes possible, toutes les femmes  ses pieds. Et
il les compte, et Leporello en tient la liste. Et en mme temps qu'il
compte ses victimes, il les regarde, il les tudie, il les compare. Il
se dlecte au spectacle des sentiments les plus violents auxquels une
crature humaine puisse tre en proie, se traduisant par les lignes,
les formes, les mouvements, les signes extrieurs les plus gracieux et
les plus sduisants. Il jouit du tumulte et de l'incohrence des
penses, des dsespoirs qui se livrent des indignations qui consentent
et abdiquent, et des corps vibrants, des cheveux dnous, des larmes
qui voilent et attendrissent la splendeur des beaux yeux. Il se sent
le complice lu de la Nature ternelle. Les aime-t-il, ces femmes? Il
le croit, il le voudrait. Il sent en lui quelque chose de suprieur 
lui-mme, de tout-puissant et de mystrieux; et son coeur se gonfle
d'orgueil  songer qu'il est, quoi qu'il fasse et sans qu'il sache
lui-mme pourquoi, le rve ralis de tant de pauvres et folles et
charmantes cratures. Ce qu'il doit porter en lui, c'est une immense
fiert, une curiosit infinie, une infinie piti, peut-tre aussi une
terreur de son propre pouvoir, et une obscure dsesprance, de ne
pouvoir aimer une femme, une seule,  jamais...

Je reviens  M. Fouquier. Ce qu'il a de l'ternel don Juan, c'est tout
au moins le mpris des conventions sociales et de la morale mondaine:

     ... Car voil o j'en veux venir,  cette simple constatation: il
     n'y a pas de morale sociale, il y a seulement une
     franc-maonnerie mondaine, franc-maonnerie absurde, aux rites
     cruels et sanglants, contre qui protestent notre coeur et notre
     raison. Chercher la loi du monde est mme une folie: il n'y a
     qu' la subir. Cette franc-maonnerie tablit qu'une jeune fille
     qui donne son coeur pour un bouquet de roses est perdue, tandis
     qu'une femme marie qui le donne par caprice--ou pour un
     bracelet, comme les lionnes pauvres dont le monde honnte est
     plein,--n'est pas compromise, pourvu qu'elle y mette un peu
     d'hypocrisie, etc.

Partout o il voit l'amour, mme un petit semblant d'amour, M.
Fouquier s'attendrit, il a des tolrances infinies. Je n'ai pas  vous
dire son indulgence pour les fautes des femmes,  condition qu'il y
ait de l'amour dans leur fait, et un peu de rve. Les Ninons mme et
les Marions sont assez de ses amies, pourvu qu'elles aient quelque
bont et quelque grce et que leur vnalit ne leur interdise pas tout
choix. Il a trs finement analys, et avec grande piti, l'espce de
sentiment qui pousse les Manons du plus bas tage  avoir des
Desgrieux. Il a montr, presque avec motion et en condamnant sur ce
point les railleries vulgaires, ce qu'il y a de touchant dans
l'amour, des femmes qui ont un peu dpass l'ge de l'amour, des
amantes mries et meurtries, qui s'attachent  leur dernire passion
avec fureur et avec mlancolie, parce qu'aprs il n'y aura plus rien,
et qui, pour se faire pardonner, pour s'absoudre elles-mmes et sans
se douter du sacrilge, mlent  leur suprme amour de femme un
sentiment d'quivoque maternit.

Cela, c'est la part de l'analyste voluptueux. Mais ce philosophe si
indulgent et si raffin est, comme j'ai dit, un esprit trs sain.
Personne ne s'est lev avec plus de force contre certaines
aberrations de l'amour. Je ne rpondrais pas qu'en fltrissant ces
perversions il dfende  son imagination de s'y attarder quelque peu,
ni qu'il n'prouve point une sorte de plaisir obscur  prolonger, sur
ces objets, sa colre ou sa raillerie (nous sommes faibles); mais il a
trop souvent comment le _Naturam sequere_, et cette antique devise
est trop videmment la sienne, pour qu'on puisse douter de la
sincrit de ses vertueuses indignations. Sa sant d'esprit se
reconnat encore dans tout ce qu'il a crit sur l'ducation et le rle
des femmes et les questions qui s'y rattachent. Il pense que l'intrt
mme et les ncessits de leur profession imposent aux actrices une
vie  part, sur la marge de la socit rgulire. Il aime que tout
soit  sa place. Il raille ces maris qui dlaissent leurs femmes pour
devenir de vrais maris auprs des courtisanes. Il ne croit pas  la
conversion de Marion Delorme ni ne la souhaite, et il traite Didier
comme un nigaud qu'il est. Sur le divorce et sur les questions qui s'y
rattachent, il a des vues d'excellent moraliste et d'homme d'tat. Et
son bon sens, nourri d'une srieuse connaissance des hommes, a souvent
des hardiesses comme celle-ci, que je recueille sans l'avoir cherche:
L'idal trop lev du mariage est une source de dsordres sociaux...

Volontiers il rsoudrait tous les problmes par l'amour de la femme.
C'est une obsession charmante. Si ce no-Grec, que son culte de la
nature n'empche point de montrer dans les choses religieuses les
tolrances tendres et amuses d'un Renan, nous parle d'aventure de
l'Assomption ou de la Semaine sainte, il y reconnatra les ftes
symboliques de l'ternel amour; il clbrera l'assomption de la femme,
ve ou Vnus anadyomne, et pleurera avec les belles Syriennes sur le
cadavre d'Adonis. Il est vraiment chez nous le dernier prtre de
l'amour. La cit qu'il rve serait la rpublique des grces et des
jeux; le courage mme y serait un fruit de l'amour; les femmes y
inspireraient l'hrosme dans la guerre, et elles y conseilleraient
les arts de la paix. Sous leur bienfaisante influence, les hommes
mettraient un peu de sentiment, d'imagination, de douceur et de piti
dans l'organisation de la socit et dans le gouvernement des affaires
publiques. Si les hommes savaient encore aimer les femmes, si les
femmes connaissaient leur rle et s'y tenaient pour le remplir tout
entier, on aurait une cit idale, fonde sur la plus dlicate
interprtation des bonnes lois de nature. Je sais que j'idyllise un
peu la conception de M. Fouquier: qu'il me pardonne cette fantaisie.
Srieusement on retrouverait chez lui, tout au fond, un peu des ides
de Saint-Simon et d'Enfantin sur le rle de la femme, moins le
mysticisme et le galimatias. Et justement ces ides taient en germe
dans ce XVIIIe sicle que M. Fouquier aime tant, et dont il est.

Je n'ai voulu vous remettre sous les yeux que le ct le plus
intressant de cette mobile et vivante figure de journaliste. Je
laisse le critique littraire (trs classique, ainsi qu'il sied  un
Marseillais), l'observateur des moeurs contemporaines, le politique
militant, le peintre de portraits (voyez ceux de Gambetta, de Rouher,
de Lepre, de M. Renan, du duc de Broglie, d'autres encore; ils sont
d'une vivacit et d'une justesse de touche incomparables). Et je ne
vous parlerai pas non plus de son style, souple, ondoyant, nuanc,
dont la facilit abondante est pourtant pleine de mots et de traits
qui sifflent, tout chaud de la hte de l'improvisation quotidienne,
avec un fond de langue excellente, mais avec des ngligences  et l,
des plis de manteau qui trane, comme celui de quelque jeune Grec,
auditeur de Platon. Et c'est bien, en dernire analyse, dans ce
mlange de nonchalance voluptueuse et de bon sens raffin, de raison
arme et de sensuel abandon, que rside le charme original de cet
Alcibiade de la chronique parisienne.




III

HENRI ROCHEFORT


Il est rare qu'en tudiant une oeuvre, mme celle d'un auteur
dramatique ou d'un romancier, on puisse sparer nettement l'homme de
l'crivain et toucher  celui-ci sans effleurer au moins celui-l. 
plus forte raison s'il s'agit d'un journaliste. Mais si ce journaliste
s'appelle Henri Rochefort, la chose devient tout  fait impossible.
Essayez de ne considrer que l'crivain: la dfinition de son tour
d'esprit tiendra en quelques lignes, et qui ne vaudront presque pas la
peine d'tre crites. Mais prenez-le tout entier, et vous vous
trouverez en face d'un cas moral des plus intressants et des plus
irritants  la fois, par l'impossibilit o l'on est d'y voir clair
jusqu'au fond.

Trop de scrupule et de timidit ne serait point ici de mise. M.
Rochefort appartient au public. Il appartient mme  l'histoire, et
beaucoup plus qu'un grand nombre de ministres, dont vous avez, je
pense, oubli les noms. Voil vingt ans que la place publique entend
son sifflet ou son ricanement. L'empire est tomb au son de cette
crcelle et, depuis, elle n'a pas cess de grincer un seul jour. Sur
le drame ou la comdie des vingt dernires annes, cette face ple de
mime n'a cess de pencher sa grimace immuable, et qui parat
automatique, comme ces masques que l'on peint au-dessus des rideaux
de thtre, et qui semblent railler tout ce qui s'agite sur les
planches.

Elle est singulire, cette tte si connue: longue, maigre jadis, au
front prominent, aux pommettes saillantes, aux yeux enfoncs, aux
lvres serres, au nez un peu court et comme arrt d'un coup de
ciseau qui a trop mordu: tte tourmente et bizarre, pleine de
protubrances et de mplats, surmonte d'un toupet comme on en voit
flamboyer sous le lustre des cirques, et o il y a, en effet, du
Mphisto et du clown, et peut-tre aussi du chevalier de la triste
figure. Qu'y a-t-il sous ce front? Quelle est la vraie pense qui vit
dans ces yeux? Je ne crois pas qu'il soit trs facile de le savoir;
mais je le chercherai librement, n'apportant ici ni prvention ni
haine, mais une curiosit qui, parce qu'elle est trs veille, ne
demanderait qu' se tourner, s'il se pouvait, en sympathie.

Considrez, je vous prie, d'un ct le genre d'esprit de M. Rochefort
et ce que nous savons forcment de ses habitudes et de ses gots, ce
qui dans sa vie prive est au grand jour,--et d'autre part ses
opinions et son rle politique: vous reconnatrez que, lorsque je
parle d'un problme  rsoudre, je ne l'invente point par amour du
mystrieux.


I

La forme d'esprit de M. Rochefort se rencontre peut-tre aussi chez
d'autres; mais il n'est pas d'crivain, je pense, ni qui ait pouss
plus loin cet esprit-l, ni qui s'y soit tenu plus troitement.

Remarquez comme, dans la littrature de notre temps, tous nos
sentiments, toutes nos faons d'tre, toutes nos attitudes
intellectuelles et morales se sont tendues et exaspres. Le sentiment
de la nature s'est tourn en une adoration sensuelle et mystique; le
got du pittoresque en une poursuite inquite d'impressions tnues et
insaisissables; le got de la ralit en une recherche morose de ce
qu'elle a de brutal et de triste; la tendresse est devenue hystrie et
la mlancolie pessimisme. Tout a pris des airs de maladie nerveuse.
L'art de la raillerie s'est dvelopp avec le mme excs. Il me semble
que la plaisanterie de M. Rochefort est  celle de Voltaire ou de
Beaumarchais ce que le pittoresque de Michelet est  celui de Buffon,
ou l'impressionnisme d'Edmond de Goncourt  celui de Bernardin de
Saint-Pierre.

L'esprit de l'auteur de la _Lanterne_, c'est l'ironie ininterrompue,
mthodique et universelle. Cette ironie sans trve, sans passion et
sans choix, c'est proprement la blague. M. Rochefort est pour moi un
des matres incontests du genre.

S'il fallait dfinir ses procds, on en trouverait, je crois, deux
principaux. C'est, dans le dtail, le coq--l'ne, sous quelque forme
que ce soit, le rapprochement imprvu de deux ides tonnes de se
trouver ensemble. Par exemple, la phrase clbre: La France contient,
dit l'_Almanach imprial_, trente-six millions de sujets, sans
compter les sujets de mcontentement. Pour les grands morceaux, c'est
le dveloppement  toute outrance, patiemment poursuivi et pouss
jusque dans ses consquences les plus lointaines et les plus
grotesques, de quelque dtail ridicule que lui fournit le train des
choses. Et presque toujours ce dveloppement se fait sous la forme
dramatique (dialogue ou discours), qui ajoute au comique en faisant
vivre et parler l'absurde, en le supposant ralis. Voici, pour me
faire entendre et pour me divertir, un exemple que je prends parmi des
milliers d'autres  cause de sa brivet:

     Les catholiques exalts sont en train de s'annexer M. Viennet.
     Aprs avoir vcu excommuni comme franc-maon, il paratrait qu'
     sa dernire heure il a abjur la franchise et la maonnerie pour
     mourir dans les bras de la religion  laquelle nous devons le
     cardinal Dubois et la seconde expdition romaine...

     Cette habitude qu'a le clerg de venir se fourrer jusque dans la
     table de nuit des mourants pourrait tre utilise par les
     gouvernements qui, comme le ntre, ont le plus puissant besoin
     d'adhsions. Je m'tonne qu'on n'ait pas encore song  envoyer
     au chevet des moribonds hostiles  l'ordre de choses actuel des
     conseillers d'tat chargs de les convertir  la vraie politique,
     c'est--dire aux joies pures du pouvoir absolu.

     Quand le malade, en proie au rle suprme et dj noy dans les
     brouillards de la dernire heure, aurait cout sans trop de
     rsistance ces questions insidieuses:

     --L'affaire du Mexique n'est-elle pas la plus grande pense du
     rgne?

     N'est-il pas prouv que l'ide de rester neuf annes sous les
     drapeaux remplit d'allgresse tous les Franais gs de vingt et
     un ans?

     Avouez en outre qu'en dehors de la famille Bonaparte il n'y a
     plus pour la France que honte et misre;

     Le _Moniteur_ publierait, pour le jour de l'enterrement, en tte
     de sa partie non officielle, cette note triomphante:

     Le fameux X..., qui aprs avoir donn, au coup d'tat, sa
     dmission de professeur de rhtorique au collge de Senlis, a t
     transport  Lambessa aux frais de notre gnreux gouvernement;
     le fameux X..., press par l'vidence, a avou,  son lit de
     mort, qu'il n'avait jamais t plus libre que sous ce rgne, et
     qu'il expirait dans les bras de la Constitution,  laquelle il
     jurait obissance dans ce monde et dans l'autre.

     Appliqu aux derniers moments de l'honorable M. Viennet, ce
     systme et peut-tre russi, et nous ne serions pas obligs de
     dplorer aujourd'hui qu'il n'ait pas craint de paratre devant
     Dieu, sans s'tre pralablement muni des sacrements de
     l'imprialisme.

Une page isole dit peu de chose. Mais songez que c'est tout le temps
comme cela,--tout le temps. M. Rochefort dploie,  dvelopper
l'absurde, de remarquables qualits d'ordre et de mthode et une trs
relle puissance d'imagination. Il y a, dans son oeuvre de
pamphltaire et de chroniqueur, des inventions bouffonnes d'une
immense drlerie.

Mais, quand on prolonge un peu sa lecture, cette vision toujours et
invinciblement grotesque des choses, sans une dtente, sans un rpit,
devient enfin presque pnible, vous secoue d'un petit rire intrieur
qui fait mal aux nerfs. Il y a, dans cette gaiet mcanique, une
tension froce, la rage froide d'une ternelle dformation  la
Daumier. Et l'on sent trs clairement que l'me secrte de cette
raillerie n'est point, comme celle d'autres grands railleurs, l'amour
du vrai, du juste ou du bien. Cette raillerie n'a qu'une mesure:
c'est,  propos de tout, qu'il s'agisse d'un ridicule ou qu'il
s'agisse d'une infamie, le mme ricanement mthodique, prolong par
les mmes procds de dveloppement. Cette raillerie jouit d'elle-mme
et de sa propre virtuosit. Comme elle est toujours galement outre,
on la souponne volontiers d'indiffrence au vrai et au faux, au juste
et  l'injuste. Et son universalit fait tort  sa violence: partout
forcene, elle ne parat srieuse nulle part. Cette blague se rsout
en une sorte de rhtorique spciale qui est la forme, moiti
naturelle, moiti acquise, de l'esprit de M. Rochefort. En somme, il
s'amuse et nous amuse, ne lui demandez rien au del. Cet esprit est,
comme on l'a dit souvent, celui d'un vaudevilliste de premier ordre,
rien de moins. Mais peut-tre rien de plus.


II

Prenez maintenant sa vie publique, ses opinions, son rle. Vous pouvez
voir que ce n'est pas prcisment un rle de vaudevilliste. Vers la
fin de l'empire, ce fut merveille. Il combattit les petits hommes avec
de petits crits qui firent grand tapage. La convenance tait
parfaite de l'instrument avec la tche. Il eut alors ce rare bonheur,
et qu'il n'a gure retrouv depuis, de faire une oeuvre bonne et juste
tout en obissant  son dmon intrieur, d'avoir raison en ayant de
l'esprit, et le genre d'esprit dont il est capable. Il n'tait alors
que rpublicain parce qu'il suffisait d'tre rpublicain, sans
prciser, pour tre de l'extrme opposition. Le 4 Septembre porte au
pouvoir ce marquis dmocrate, cet homme de trop de nerfs qui, parmi
les acclamations de la rue, soulev sur les flots de la foule, plit
et se trouve mal comme sur les flots d'une mer. Ds lors, partout o
sera l'meute et l'insurrection, mme la plus videmment injuste et
folle, mme la plus sanglante, vous retrouverez cet insurg dlicat,
qui n'aime pas l'odeur du peuple et  qui le peuple fait peur. Il est
des absurdes meutes d'octobre; il est de la Commune, jusqu'au bout.
On le dporte. chapp de Nouma, il reprend son oeuvre de destruction
avec plus d'acharnement encore, je ne dis pas avec plus de srieux.
Toute puissance tablie, quelle qu'elle soit, l'a pour ennemi
implacable. Personne n'a jamais trait les hommes qui ont t au
pouvoir avec une plus radicale, ni plus violente, ni plus aveugle
injustice. Et tout mouvement de la rue, toute grve en province, mme
tache de sang, est sre de l'avoir pour elle, sans examen. Les pires
instincts de la foule, je veux dire ceux qui lui font le plus de mal 
elle-mme, l'envie, la dfiance, la haine, l'apptit de jouir  son
tour, il n'a jamais manqu une occasion de les exciter, de les
exasprer, de les pousser  la cure. Toute me un peu douce, un peu
tendre, un peu soucieuse de l'quit, un peu pitoyable  ce peuple
dont on n'a gure le droit d'exciter les apptits quand on n'a rien 
lui donner, sera effraye et scandalise de l'oeuvre de M. Rochefort.
De toutes les pages qu'il a crites depuis seize ans, il en est bien
peu que je voudrais avoir sur la conscience.


III

C'est peut-tre que je n'ai pas l'me croyante. Mais un
rvolutionnaire doit l'avoir. Pour professer les opinions de M.
Rochefort, il faut tre bien sr de son fait; et cette furie ngatrice
ne saurait gure aller, semble-t-il, sans un trs grand srieux. Quand
on est  ce point convaincu de l'injustice, de l'absurdit, de la
monstruosit de l'tat social, on ne doit gure trouver que cela prte
 rire; du moins on ne doit pas rire toujours. Car il ne s'agit pas
ici de bagatelles. Les opinions que parat avoir M. Rochefort sont de
celles qui s'accordent le moins avec la gaiet des coq--l'ne et la
plaisanterie de Duvert et Lauzanne. Je comprendrais plutt ici
l'loquence tendue, travaille, mais bien sincrement haineuse, et
srieuse aprs tout, d'un Jules Valls. Mais le badinage de M.
Rochefort offense ma simplicit d'esprit. Chose surprenante, Nouma
mme, la solitude, la souffrance, les preuves de toutes sortes n'ont
pu donner  ses haines ni  ses convictions une forme srieuse. Il
est revenu des antipodes aussi badin qu'il y tait all.

Je me dis malgr moi:--Un homme qui souffre de la grande misre du
peuple et de toutes les horribles iniquits sociales et qui fait
profession de ne point s'y rsigner, j'ai beau faire, je ne puis me le
reprsenter sous les espces d'un boulevardier qui fait des mots. Les
aptres de la primitive glise pratiquaient peu le calembour, et je
conois mal Spartacus vaudevilliste. Quand un homme passe son temps 
attiser les haines des souffrants,  provoquer la rvolution sociale,
 faire tout, sous prtexte que le monde va mal, pour qu'il aille plus
mal encore, il faut qu'il soit bien persuad de la justice de son
oeuvre, et cette foi ne suppose pas un trs grand fond de gaiet ni
surtout une humeur de plaisantin. Si cet homme crit, j'imagine que ce
sera comme M. lise Reclus ou le prince Kropotkine,--avec fougue,
avec loquence, avec gravit,--peut-tre pas sans dclamation, mais 
coup sr sans fumisterie. Non, dcidment, il y a pour moi je ne
sais quelle incompatibilit entre l'esprit de M. Rochefort et l'esprit
de la cause qu'il dfend. La phrase de Giboyer sur Dodat tirant la
canne et le bton devant l'arche et appliquant la factie  la
dfense des choses saintes, si vous supposez un moment qu'il s'agit
de l'arche de la Rvolution, croyez-vous que cette phrase conviendrait
si mal  M. Rochefort?

Ajoutez que la vie de ce grand railleur (comme son style) parat se
moquer fortement de ses opinions. Certes je comprends que les actions
des hommes ne soient pas toujours gouvernes par une logique
rigoureuse, et mme je ne dsire pas qu'elles le soient: la varit du
monde y perdrait. Je ne me fche point que Snque crive,  la cour
de Nron, sur le mpris des richesses. Ce n'est l qu'un exercice
littraire qui ne tire point  consquence. Mais ce serait, je pense,
faire  M. Rochefort la plus cruelle injure que de prendre son oeuvre
de journaliste pour une srie d'exercices littraires, car ces
exercices ont fait et feront peut-tre encore couler du sang. Il faut
donc bien qu'il ait la foi: s'il ne l'avait pas, il serait trop 
plaindre. Mais alors il me semble qu'un certain degr d'outrance dans
certaines doctrines impose absolument  celui qui les professe une vie
qui ne les contredise point. Une me simple et qui connatrait
seulement le rle politique de M. Rochefort se le figurerait
volontiers vivant  peu prs de la mme faon que M. lise Reclus ou
que le comte Tolsto. Or je n'entre point ici dans la vie prive du
joyeux pamphltaire, et je ne me sers que de ce qui trane dans tous
les journaux: mais tout le monde sait que ce Parisien accompli est
grand parieur aux courses, grand collectionneur de tableaux, et qu'il
mne enfin la vie que nous voudrions tous mener. Je ne m'en indigne
point et, rassurez-vous, je vous fais grce ici d'un dveloppement
facile. Ce que j'admire, par exemple, c'est la bont, la crdulit, la
stupidit de ce peuple qui a si longtemps pris et qui prend peut-tre
encore M. Rochefort pour un de ses prophtes. C'est bien fait, aprs
tout, et cette stupidit excuse presque les artistes en dmagogie. Et
puis, qui sait si le proltariat n'est pas fier d'avoir un chef qui
est marquis, qui possde des objets d'art et qui s'amuse? Ainsi les
serfs, comme dit quelque part M. Renan, jouissaient de la puissance et
de la richesse de leur seigneur et taient heureux en lui. Rien ne
change, mme quand tout parat le plus chang. Pourtant on m'assure
que les lecteurs mme de Paris commencent  s'aviser de la
contradiction qui m'occupe. Naturellement ils en sont plus choqus que
moi, qui ne la considre que comme un problme moral fort intressant.
M. Rochefort disait un jour: Je ferai descendre des faubourgs, quand
je voudrai, deux cent mille hommes. Ce n'est peut-tre pas lui qui
les ferait descendre aujourd'hui.


IV

Voil donc une vie et un rle, des opinions et un esprit passablement
contradictoires. Cette contradiction, comment la rsoudre? La question
de la sincrit de M. Rochefort se pose forcment, on ne saurait
l'viter. La rponse qui s'offre tout d'abord, c'est que peut-tre il
joue la comdie, par intrt et par plaisir. Mais je ne m'y arrterai
pas, pour deux raisons. Premirement, je n'ose pas pousser
l'indiscrtion jusque-l. M. Rochefort n'est pas de mine  se laisser
demander trop directement des comptes. Il a gard, dans la socit
contemporaine, quelque chose de la fire allure de ces aventuriers
d'autrefois qui, vivant dans des socits moins munies de police et de
gendarmes, payaient de beaucoup de courage le droit de faire  leur
guise et de n'tre point jugs tout haut. Si M. Rochefort joue la
comdie, il veut bien qu'on s'en aperoive, mais il ne souffre point
qu'on le dise. Ce rvolutionnaire tintamarresque a des balafres sur la
peau et, je pense, quelques balles dans le corps. Ce secret irritant
de sa sincrit ou de sa feintise, il le garde derrire son pe de
gentilhomme.

Puis, rsoudre la difficult en affirmant sa duplicit volontaire, ce
serait un peu trop simple et grossier. Il est tant de sincrits
mitiges et de mensonges  demi sincres! Savons-nous nous-mmes
exactement ce que nous sommes? Les circonstances et l'habitude nous
ptrissent et nous faonnent plus qu'on ne peut l'imaginer. Nous
croyons toujours un peu ce que nous aurions intrt ou plaisir 
croire. Nous sommes dupes de notre rle, dupes de ce que nous faisons
pour duper les autres. Le masque que nous avons choisi finit par
coller  notre peau, devient notre vrai visage. Le mensonge comme la
sincrit comporte une foule de nuances. Qui n'a senti cela? Souvent,
les impressions littraires et autres qu'il m'est arriv de traduire
ici, je ne sais pas trop si je les ai crites parce que je les
prouvais, ou si je les ai prouves parce que je les avais crites...

Il se pourrait que le cas de M. Rochefort ft moins un cas moral
qu'un cas littraire; que l'intransigeance croissante de son rle
public correspondt moins au dveloppement d'une conviction qu' celui
d'un certain tour d'esprit, et que ce dveloppement n'et t
dtermin que par des vnements extrieurs. Notez que le genre de
plaisanterie qui lui est naturel implique, mme quand il est
inoffensif, une attitude d'insurrection, et qu'il contient en
puissance, si j'ose dire, tout un infini de rvolte. Cet esprit a
besoin d'tre dans l'opposition extrme pour trouver tout son emploi,
pour jeter tout son clat, pour valoir tout son prix, pour sortir et
se dployer tout entier. Or, ce point de l'extrme opposition s'tant
toujours dplac et recul depuis vingt ans, M. Rochefort a suivi,
simplement. Il est constamment all l o il pouvait avoir tout son
esprit. Ce n'est pas lui qui a chang, mais le terrain o il lui tait
permis d'tre tout lui-mme. Il n'est pas l'homme d'une foi, mais
l'homme d'un temprament et d'une situation toujours relative et
mobile. Que dis-je? il est l'homme de la _Lanterne_. Il est condamn 
faire la _Lanterne_ toute sa vie. Or la lanterne d'aujourd'hui ne peut
plus tre celle d'il y a dix-huit ans. C'est  prsent le falot qui
conduit dans la nuit les bandes de _Germinal_ et o les meutiers
allument leurs torches. Qu'importe? Le lanternier n'en peut mais: il
faut qu'il fasse jusqu'au bout sa tche de lanternier. Songez donc: si
on allait lui prendre sa place? S'il trouvait plus insurg que lui? Il
serait perdu d'honneur, j'entends d'honneur littraire. Sa lanterne le
mne plus qu'il ne la porte, et tout a, c'est de la littrature.

Mais ce n'est pas ncessairement de la comdie. Il y a de grandes
chances pour que M. Rochefort soit  peu prs persuad de ce qu'il
crit. Il a souffert pour sa cause; et si peut-tre il n'avait pas la
foi avant son exil, il a bien pu l'avoir aprs: on ne veut point avoir
souffert pour un simple jeu d'esprit. Puis, les ides dont il s'est
fait le champion violent et factieux supposent en mme temps
certaines croyances et certaines haines. Peut-tre n'a-t-il point les
croyances dans leur plnitude; mais les haines, je pense qu'il les
ressent avec une complte sincrit. Si je ne garantis point qu'il
aime le peuple  la faon des aptres mystiques de la rvolution
sociale, je suis sr qu'il dteste du meilleur de son me les
reprsentants officiels de l'gosme bourgeois et de l'hypocrisie
parlementaire. M. Rochefort croit pour le moins  ses ngations. Et
vraiment, quand je disais tout  l'heure qu'il n'y avait rien autre
chose dans son fait que le dveloppement d'un temprament littraire,
je me trouvais affirmer, par un dtour, sa sincrit. On doit tre
fort tent de croire aux ides qui vous donnent le plus d'esprit. Et
lorsqu'on a soutenu ces ides tous les jours pendant vingt ans, on a
encore plus tt fait d'y croire, ne ft-ce qu'aux heures o l'on
crit. Le contraire serait trop malais, exigerait une trop difficile
surveillance de soi, un ddoublement trop laborieux. Dans le cas de M.
Rochefort il est beaucoup plus simple d'avoir la foi,--sauf 
l'exagrer quand on la proclame, et  l'oublier le reste du temps.


V

Quelqu'un me dit: Quand ce serait une comdie (et ce n'en est pas
une), ce pourrait tre une comdie fort excusable, pour des raisons
qui nous chappent. Qui donc connat le fond des choses? Le personnage
que nous jouons, par ncessit ou par got, ce que nous livrons de
nous-mmes au public, c'est rarement nous tout entiers, et, comme dit
Balzac, nous mourons tous inconnus. Tel qui, dans son journal, sme
l'outrage et la rvolte; tel qui, moiti par temprament, moiti sous
la pression des circonstances, a fait de la dmagogie sa carrire, est
l'homme le plus doux, le meilleur ami, le pre de famille le plus
tendre et le plus dvou. Il aime, pour lui-mme et pour les siens, la
vie large et facile, et son humeur gnreuse lui a mis sur les bras
des charges de toutes sortes. Et c'est pour y suffire qu'il encourage
les grves et les meutes et que, sur son journal lu dans les
faubourgs, sa plume de fin lettr fait parfois, comme sur un tablier
de boucher, des claboussures de sang. Le jour o il serait moins
injuste et moins enrag, tout ce qui vit de lui en ptirait. Les pires
violences de son rle public s'expliquent par ses vertus prives.
C'est parce qu'il a bon coeur chez lui qu'il souffle la haine dans
l'me obscure des foules. Peut-tre a-t-il des moments o il est las
de ce rle d'insulteur et d'nergumne, o il voudrait bien se
reposer, o lui-mme ne croit plus gure  ses haines, o l'envie le
prend d'tre quitable, ou simplement indiffrent--comme tout le
monde, d'tre tout bonnement de l'opinion des honntes gens et des
femmes aimables chez qui il frquente. Mais l'indiffrence ou
l'quit, c'est le tirage de son journal qui baisse, c'est sa
popularit qui dcrot, c'est sa signature qui se dprcie. Or il a
besoin d'argent, de beaucoup d'argent,--et non pas seulement pour lui.
Il a des devoirs onreux  remplir. Donc  la tche! La dmagogie est
une galre dont il est le forat. Il reprend sa plume, il insulte par
habitude, il calomnie sans y trouver le moindre plaisir,--parce qu'il
faut vivre. Horrible mtier, bien digne de compassion! Mais aussi
comment voulez-vous que ceux qui l'exercent ne finissent pas par s'y
laisser prendre? Si peut-tre ils ont quelquefois des doutes et
souponnent le mal qu'ils font, cette impression doit passer vite; les
extrmes consquences des paroles mauvaises qu'ils crivent sont si
lointaines et si alatoires! Et ce qui les rassure encore plus, c'est
que justement ils font cela comme un mtier, et qui n'est pas toujours
divertissant: comment ce qui est parfois si ennuyeux pourrait-il tre
coupable? Ils font du journalisme dmagogique avec la scurit de
conscience d'un employ qui va tous les jours  son ministre.

Mais je ne prtends pas que toutes ces rflexions se puissent
appliquer  M. Rochefort.


VI

Quel que soit d'ailleurs le degr de sa sincrit, j'imagine que (sauf
les heures invitables de lassitude et de dgot) il doit plutt
prouver de singuliers plaisirs  soutenir son personnage. Et ces
plaisirs doivent tre d'une espce assez rare et dlicate pour qu'il
soit fort loign d'y renoncer jamais.

Je ne sais si ce qu'on m'a dit est vrai, que M. Rochefort est au fond
trs fier de sa noblesse, et de remonter  Louis le Gros, et qu'un
jour, comme on lui rappelait que sa famille avait t allie aux
Talleyrand, il laissa entendre que tout l'honneur tait pour eux. S'il
en est ainsi, il ne pouvait mieux faire que de quitter son titre:
c'tait le meilleur moyen pour qu'on l'en ft continuellement
souvenir. On le lui rappelle tous les jours, et l'on croit tre trs
malin; mais il en est ravi, et jamais marquis n'a tant joui de son
marquisat.

Il jouit aussi de son esprit, et plus que personne. Nous lui
reprochions tout  l'heure, assez ingnument, de n'tre jamais grave
en exprimant des opinions qui supposent pourtant beaucoup de srieux.
Mais voudriez-vous que ce gentilhomme ft rvolutionnaire  la faon
d'un pilier de club, d'un ouvrier mcanicien gris de mauvaises
brochures socialistes? Vous pensez bien qu'il n'y a dans son cas ni
navet ni mysticisme. Il n'est point rvolt comme ce pauvre diable
d'tienne Lantier dans _Germinal_, mais plutt  la manire des
seigneurs-bandits qui se soulevaient jadis contre le pouvoir royal,
par orgueil, par humeur mutine et batailleuse. Au reste il n'a point
de doctrine. A-t-il jamais dit expressment qu'il ft socialiste,
communiste, collectiviste ou autre chose? Ds lors tombent
quelques-unes des accusations dont on pourrait le charger. Il
s'adresse moins aux apptits des malheureux qu' leurs instincts de
rvolte, et cela par got naturel. Mais il ne les trompe pas, il ne
leur promet rien. Il agite pour agiter. Il sait qu'il n'a rien 
mettre  la place de ce qu'il veut renverser, et il s'en moque bien!
Il voit trs clairement la niaiserie ou la mchancet de quelques-uns
de ses collaborateurs en rvolution; mais il jouit de son
encanaillement, de son dclassement intellectuel et moral, qui du
reste a fait presque toute sa renomme. Il a la joie de sentir qu'il
domine, qu'il dirige, qu'il a dans sa main des milliers de misrables
qui croient en lui et qui pourtant lui sont aussi trangers que
possible et qu'il n'aime pas. La profondeur de leur crdulit doit lui
paratre d'un comique inpuisable et quelque peu effrayant. Il jouit
de ce qui nous scandalise, du paradoxe de sa double vie. Il jouit de
cette volontaire perversion de sentiments qui lui fait, comme on a
dit, outrager ce qu'au fond il estime et exalter ce qu'il mprise. Ou
bien peut-tre jouit-il de mpriser ceux avec qui il combat tout en
hassant ceux qu'il attaque. Tout cela fait quelque chose d'un tant
soit peu mphistophlique.--Mais, pour ne rien omettre, je me figure
qu'il y a encore autre chose chez M. Rochefort, un sentiment ou un
instinct plus srieux. Il se dit apparemment qu'tant toujours, sans
examen, sans nul souci de l'quit, l'ennemi des puissances tablies,
il a des chances d'avoir raison une fois sur deux. C'est une belle
proportion: qui donc est sr d'avoir raison plus souvent que cela?
Puis il songe que, si dans un ou plusieurs sicles, la forme actuelle
de la socit se trouve radicalement change,  cette distance tous
les rvolts d'aujourd'hui, ple-mle, passeront pour des prcurseurs
et sembleront avoir travaill pour l'avnement de la justice...
Dcidment le rle de rvolutionnaire artiste comporte des plaisirs si
distingus qu'on est presque excusable d'y sacrifier un peu de sa
conscience.

Je crains, en finissant, d'avoir encore embrouill par trop
d'explications ce que j'esprais claircir. Mais, si ces explications
vous semblent contradictoires, vous tes libre de choisir entre elles.
Ou bien, si vous tes philosophe, vous les prendrez toutes  la fois,
prcisment parce qu'elles sont contradictoires. Enfin, si cela vous
va mieux, vous pourrez dire qu'il n'y avait rien  expliquer. M.
Rochefort est peut-tre beaucoup plus simple que je ne l'ai vu, soit
en bien, soit en mal. Ce qui trompe, ce qui fait qu'on lui prte des
complications de pense et de caractre, c'est la bizarrerie de sa
silhouette et le pittoresque de sa destine. Mais au fond, rien de
plus uni, de plus cohrent que l'me d'un sectaire ou d'un forban. M.
Rochefort a, je crois, l'une de ces deux mes avec l'esprit d'un
boulevardier. Voil tout.




JEAN RICHEPIN[69]

         [Note 69: La _Chanson des Gueux_, les _Caresses_, les
         _Blasphmes_, la _Mer_, _Madame Andr_, la _Glu_, _Miarka la
         fille  l'ourse_, _Quatre petits romans_, les _Morts
         bizarres_, le _Pav_, _Nana-Sahib_.--Maurice Dreyfous.]


Tel littrateur est un orfvre, tel autre est un peintre, tel autre un
musicien, tel autre un bniste ou un parfumeur. Il y a des crivains
qui sont des prtres; il y en a qui sont des filles. J'en sais qui
sont des princes, et j'en sais beaucoup plus qui sont des piciers. M.
Jean Richepin est un cuyer de cirque, ou plutt un beau
saltimbanque--non pas un de ces pauvres merlifiches, hves, dcharns,
lamentables sous leurs paillons ddors, les paules troites, les
omoplates perant le maillot de coton rostre toil de
reprises,--mais un vrai roi de Bohme, le torse large, les lvres
rouges, la peau ambre, les yeux de vieil or, les lourds cheveux noirs
cercls d'or, costum d'or et de velours, fier, cambr, les biceps
roulants, jonglant d'un air inspir avec des poignards et des boules
de mtal; poignards en fer-blanc et boules creuses, mais qui luisent
et qui sonnent.


I

La carrire littraire de M. Jean Richepin a t jusqu'ici des plus
bruyantes et des plus singulires. lve de l'cole normale, fort en
grec, fort en vers latins, fort en thme, fort en tout,  peu prs
aussi muni de diplmes qu'il se puisse, ce nourrisson de l'Universit
dbute par un livre de vers o il clbre les mendiants, les escarpes
et les souteneurs, et o les bornes de l'austre pudeur sont passes
 fond de train. Sur quoi, le chantre des gueux fut condamn par la
justice de son pays  trente jours de prison, ce qui tait
parfaitement stupide, car les vers taient de main d'ouvrier, hardis
et drus, mais non pas obscnes. Et, depuis, on en a laiss passer bien
d'autres.--Puis, comme le genre macabre parat toujours aux esprits
jeunes le comble de l'originalit, M. Jean Richepin donne les _Morts
bizarres_--bizarres, en effet, et dont plusieurs semblent les
inventions d'un Edgard Poe fumiste. Mais sa plus grande joie, c'est
d'tre un mle et de le montrer. Ses _Caresses_ sont assurment, de
tous les pomes qu'on ait crits, ceux o les reins jouent le rle le
plus considrable.--Puis il tente le thtre, et ce mle nous montre
une femelle, la Glu, une goule qui mange un pcheur breton. La pice
ne russit qu' demi; il n'en restera qu'une admirable chanson: _Y
avait un' fois un pauv' gas..._ Le pote, furieux et de plus en plus
fier de sa virilit, traite les critiques de chapons dans un apologue
oriental.--Puis le roi de Bohme panche sa fantaisie nave et
fougueuse dans un drame qui est un conte des Mille et une Nuits:
_Nana-Sahib_. Il a la joie suprme de monter en personne sur les
planches et d'y rugir lui-mme le rle du tigre du Bengale. Cependant
ses muscles inoccups le gnent. Un besoin d'assommer et de faire du
bruit le tourmente. Et le voil qui tombe Dieu et les dieux dans des
vers d'un athisme carnavalesque et forain. Jamais on n'avait
blasphm si longtemps d'une haleine. Il dcouvre, chemin faisant, que
les Aryas sont des pleutres, qu'il n'y a que les Touraniens, et qu'il
est, lui, Touranien.--Soudain, aprs une aventure qu'on n'a pas
oublie, il disparat. Les uns prtendent qu'il s'est retir chez les
trappistes de Staouli; d'autres, qu'il s'est perdument enfonc dans
le Sahara. Point: il s'tait embarqu comme matelot sur un bateau de
pche. Il en rapporte quelques milliers de rimes sur la mer, qui est,
elle aussi, une indpendante, une rvolte, une gueuse, une manire de
Touranienne. Entre temps, il nous avait cont l'histoire de _Miarka_,
la fille  l'ourse, o il se peignait lui-mme sous le nom de Hohaul,
roi des Romanis. Au reste, il nous dit dans les _Blasphmes_  quoi il
se reconnat Touranien:

  Ils allaient, ternels coureurs toujours en fuite,
  Insoucieux des morts, ne sachant pas les dieux,
  Et massacraient gament, pour les manger ensuite,
  Leurs enfants mal venus et leurs parents trop vieux...

  Oui, ce sont mes aeux,  moi. Car j'ai beau vivre
  En France; je ne suis ni Latin ni Gaulois.
  J'ai les os fins, la peau jaune, des yeux de cuivre,
  Un torse d'cuyer et le mpris des lois.

  Oui, je suis leur btard! Leur sang bout dans mes veines,
  Leur sang qui m'a donn cet esprit mcrant,
  Cet amour du grand air et des courses lointaines,
  L'horreur de l'Idal et la soif du Nant.

J'aime, pour ma part, ces exubrances, cet orgueil, ces effets de
muscles, cette outrance, cette manie de rvolte. Je voudrais pouvoir
dire que M. Richepin est, en posie, un superbe animal, un talon de
prix, de croupe un peu massive. C'est plaisir d'assister  ses bats
et  ses ptarades.

       *       *       *       *       *

Mais (et c'est ce qui, suivant les gots, nous gte M. Richepin ou
nous le rend plus curieux  considrer) cet talon a fait
d'excellentes humanits. C'est un rhtoricien rvolt contre les lois
et la morale et contre la modestie du got classique, mais classique
lui-mme, et jusqu'aux moelles, dans son insurrection. Ce Touranien
possde tous les bons auteurs aryas. C'est le sein de l'_Alma mater_
qu'il a tt, ce prince des merligodgiers, et il est tout gonfl de
son lait. Il n'y a gure d'crivain dans ce sicle chez qui abondent 
ce point les rminiscences ou mme les imitations de la littrature
classique, grecque, latine et franaise. Vous trouverez dans la
_Chanson des Gueux_, parmi les tableaux crapuleux, au milieu des
couplets d'infme argot o les rimes sonnent comme des hoquets
d'ivrognes, de petites pices qui fleurent l'anthologie grecque. Un
mot du divin Platon, cit en grec, revient dans le refrain d'une
chanson philosophique qui explique que nous sommes des animaux et
que la suprme sagesse est de vivre comme un porc. Sept pigraphes
grecques prcdent les alexandrins o le pote clbre la vieillesse
honore d'un Nestor casqu de soie. Dans les _Blasphmes_, vous
rencontrerez des souvenirs directs de Lucrce, de Pline l'Ancien et de
Juvnal (je ne parle pas des rminiscences de Musset et de Hugo), et
dans la _Mer_, des morceaux de posie didactique et descriptive qui
vous feront songer, selon votre humeur, soit au Virgile des
_Gorgiques_, soit  l'abb Delille. Dcidment il reste sensible que
Hohaul, fils de Braguli et petit-fils de Rivno, a pass par l'cole
normale. Surtout M. Jean Richepin reste tout imprgn de Villon, de
Marot, de Rabelais, de Rgnier. Il reprend beaucoup de leurs vocables
oublis. Il y ajoute des mots populaires ou des mots spciaux
emprunts  la langue des divers mtiers. Il se compose ainsi un
immense vocabulaire, fortement bariol et mdiocrement homogne. S'il
vous faut un exemple, relisez, je vous prie, la premire page de
_Miarka_:

     ... C'est qu'il faut profiter vite des belles journes au pays de
     Thirache... Un coup de vent soufflant du Nord, une _tournasse_
     de pluie arrivant des Ardennes, et les _buriots_ de bl ont
     bientt fait de verser, la paille en l'air fit le grain pourri
     dans la glbe. Aussi, quand le ciel bleu permet de rentrer la
     moisson bien sche, tout le monde quitte la ferme et _s'gaille_
      la besogne. Les vieux, les jeunes, jusqu'aux infirmes et aux
     _bancroches_, tout le monde s'y met et personne n'est de trop. Il
     y a de la peine  prendre et des services  rendre pour quiconque
     est  peu prs valide. Tandis que les hommes et les commres
     _ahannent_ au rude labeur, les petits et les _marmiteux_ sont
     utiles pour les oeuvres d'aide, tirer les liens des gerbes,
     _rteler_ les javelles parses, _ramoyer_ les _pannes_ casses
     par la corne des fourches ou simplement moucher les chevaux,
     dont le ventre frissonne et saigne  la piqre des taons et dont
     l'oeil est cercl de _bestioles vrombissantes_.

Assurment ce style est savoureux, mais trop charg, trop savant et,
peu s'en faut, pdant. M. Richepin croit mieux peindre en n'employant
que des mots aussi familiers et particuliers que possible. Mais ces
mots, il semble qu'il les cherche et les accumule avec trop de peine 
la fois et de satisfaction; et l'impression directe des choses
s'vanouit dans ce labeur de grammairien. Puis, ces mots qui nous
tirent l'oeil nous empchent de voir le tableau. Ce ne sont ni les
vocables curieux ni les expressions outres qui donnent la sensation
des objets: c'est, le plus souvent, un certain arrangement de mots
fort simples et trs connus. M. Richepin est un peu la dupe des mots:
il les aime trop en eux-mmes, pour leur figure de gueux ou de
hurlubiers. En gnral, son style, remarquez-le, est amusant plutt
que proprement pittoresque. Ce bohmien fougueux a de petits
divertissements grammaticaux de mandarin trs lettr. C'en est un que
d'avoir crit tant de pices en argot dans la _Chanson des Gueux_.
Notez que la plupart des potes parnassiens ( plus forte raison les
bons symbolistes) considrent M. Richepin comme un retardataire, et
tantt comme le dernier des romantiques, tantt comme un lointain
disciple de Boileau. Ce n'est, disent-ils, qu'un normalien exaspr.
Ils ne sauraient peut-tre pas dire pourquoi; mais ils le sentent.

Et alors voici ce qui arrive. M. Richepin a beau tre un insurg,
avoir la passion des gros mots et des plus abominables crudits de
pense et de style, la perfection de sa rhtorique nous met en
dfiance. Nous sommes tents de croire qu'un si savant homme, si
profondment imbu des meilleures traditions littraires, n'est pas un
Touranien bien authentique; que la glorification, dans toute son
oeuvre, des gueux et des irrguliers en tout genre n'est peut-tre
bien qu'un jeu d'esprit. Et, en effet, ses ouvrages ont souvent, je ne
sais comment, un air d'insincrit. Si l'on n'tait forcment
renseign, par les journaux ou autrement, sur la personne et sur la
vie de M. Richepin, il y a fort  parier qu'on dirait tout d'abord, en
lisant ses livres:--Hum! tant de got pour la gueuserie, tant de
frocit dans l'irrvrence, cela n'est pas naturel. C'est amusant,
trs amusant; mais je ne frmis point du tout et ne suis point mu un
seul instant, pas mme d'horreur. Je suis sr que l'auteur de ces
livres truculents et magnifiquement cyniques ou blasphmatoires est
quelque bourgeois bien rgulier, bien placide, bon pre et bon poux,
et Arya comme vous et moi.--Eh bien! on se tromperait sans doute un
peu; car, si vous lisez M. Richepin sans parti pris, vous sentirez
certainement,  l'origine de toutes ses inspirations, un trs sincre
et violent instinct de libre vie animale et de rvolte contre tout,
qui a sa grandeur; mais le malheur est que la rhtorique s'en mle
ensuite, et, trs visiblement, le got de la virtuosit pour
elle-mme, et aussi le dsir puril d'pouvanter les philistins. Il
serait peut-tre intressant de dmler, dans les principales oeuvres
de M. Richepin, la part d'inspiration franche et la part d'artifice
littraire, ce qui appartient au Touranien contempteur des dieux et
des lois et ce qui appartient  l'Arya enfileur de mots.


III

Ce qu'il y a d'inspiration sincre dans la _Chanson des Gueux_, le
pote nous le dit lui-mme dans sa prface:

     J'aime mes hros, mes pauvres gueux lamentables, et lamentables
      tous les points de vue; car ce n'est pas seulement leur
     costume, c'est aussi leur conscience qui est en loques. Je les
     aime, non  cause de cela, mais parce que j'ai arrt mes regards
     sur leur misre, fourr mes doigts dans leurs plaies, _essuy
     leurs pleurs sur leurs barbes sales_, mang de leur pain amer, bu
     de leur vin qui sole, et que j'ai, sinon excus, du moins
     expliqu leur manire trange de rsoudre le problme du combat
     de la vie, leur existence de raccroc sur les marges de la socit
     et aussi leur besoin d'oubli, d'ivresse, de joie, et ces oublis
     de tout, ces ivresses pouvantables, cette joie que nous trouvons
     grossire, crapuleuse, et qui est la joie pourtant, la belle joie
     au rire panoui, aux yeux tremps, au coeur ouvert, la joie jeune
     et humaine, _comme le soleil est toujours le soleil, mme sur les
     flaques de boue, mme sur les caillots de sang_.

     Et j'aime encore _ce je ne sais quoi qui les rend beaux,
     nobles_, cet instinct de bte sauvage qui les jette dans
     l'aventure, mauvaise ou sinistre, soit! mais avec une
     indpendance farouche. Oh! la merveilleuse fable de la Fontaine
     sur le loup et le chien! Souvenez-vous en, etc.

Le ton mme de cette dclaration nous montre que la _Chanson des
Gueux_ (et j'en suis bien aise) n'est point une oeuvre de piti
humanitaire et rvolutionnaire,  la faon des _Misrables_, si vous
voulez. Comme il peint la plupart de ses gueux parfaitement ignobles,
nous avons peu envie de nous attendrir sur eux. Et l'auteur lui-mme
ne perd pas son temps  s'attendrir; ou, quand il le fait, cela sonne
un peu faux. Voyez _Larmes d'Arsouille_, cette lgie puante et qui
dshonore la mlancolie. Et quand M. Richepin, nous ayant racont la
naissance d'un gueux dans un foss, par la neige, nous jure, le front
dcouvert, que l'autre (entendez Jsus) n'a pas tant souffert, nous
trouvons drle son grand geste aprs qu'il s'est si visiblement amus
 nous dcrire en rimes triples, avec des mots furibonds, un
accouchement pittoresque.

Mais, s'il ne faut lui demander ni motion ni piti, il peint
merveilleusement ses loqueteux et les fait trs bien parler.

Il y a ainsi toute une partie de la _Chanson des Gueux_ o nous
entrons sans effort et mme avec un singulier plaisir, tout simplement
 cause de l'instinct de rbellion qui est en nous, tout au
fond--depuis le pch originel, dirait un thologien. Nous sommes tout
garrotts de lois, de convenances, de prjugs: la vision d'hommes qui
persistent  vivre dans la socit comme des fauves dans une fort
nous cause un tonnement o se glisse une vague envie. La basse
crapule mme a une saveur de rvolte; c'est le retour  la vie
animale, chez des tres qui l'avaient dpasse: cette vie n'est donc
plus innocente et sans signification comme chez les btes; il s'y mle
la joie d'une perversit et d'une protestation contre l'ordre prtendu
de l'univers. Ajoutez que, considre par l'extrieur et avec l'oeil
d'un peintre, la vie des gueux a beaucoup de relief et de couleur,
soit parce qu'elle est l'exception et qu'elle fait contraste avec la
vie de la socit rgulire, soit parce que, tout y tant libre et
dgag de conventions, tout y est par l mme plus expressif.
Remarquez d'ailleurs que ce qui est surtout pittoresque, c'est la vie
d'en haut, et celle d'en bas, la vie conue comme une vision de
Vronse ou comme une vision de Callot.

La forte culture classique de M. Richepin a pu contribuer elle-mme 
dvelopper sa passion de la vie irrgulire et insurge. Il se trouve
que quelques-uns des pres de notre littrature ont t, au XVe
sicle, au XVIe et au XVIIe encore, des bohmes accomplis. Escroc,
truand, m..., gnie! dit M. Richepin  Villon; et Villon, j'en ai
peur, pourrait rpondre: Monsieur sait tous mes noms. Bohme,
Rabelais, si l'on en croit sa lgende; bohme, Rgnier: on sait
comment il vcut et o frquentait sa muse. Sous Louis XIII et mme
sous Louis XIV, les antres sacrs du Parnasse franais sont des
cabarets pareils  celui o Gautier conduit Jacquemin Lampourde, o se
drapent des gueux superbes qui s'appellent Thophile de Viaud,
Cyrano de Bergerac et Saint-Amand. M. Jean Richepin continue dans
notre sicle la tradition de ces rfractaires. Et, trs videmment, il
n'a pas eu  s'efforcer pour cela, son gnie naturel tenant beaucoup
d'eux, notamment de Franois Villon et de Mathurin Rgnier.

C'est pourquoi vous trouverez une sincrit, une spontanit trs
suffisantes dans la plus grande partie de la _Chanson des Gueux_. Les
gueux des champs disent d'admirables chansons. L' odysse d'un
vagabond a de la grandeur et de la grce parmi sa brutalit. Le
pote mle la bonne nature  la vie de ses gueux, qui prennent ainsi
des airs de faunes autant que de mendigots.

Pour les gueux de Paris, il faut distinguer. Aprs nous avoir trs
brillamment dcrit une cour de ferme, M. Richepin nous montre une
bande d'oiseaux voyageurs passant trs haut sur la tte des poules,
des canards et des dindons. Ces volailles sont les bourgeois; ces
oiseaux de passage sont les gueux. Les volailles s'meuvent, et le
pote les interpelle:

  Qu'est-ce que vous avez, bourgeois? Soyez donc calmes!...

  Regardez-les passer! Eux, ce sont les sauvages.
  Ils vont, o le dsir le veut, par-dessus monts
  Et bois et mers et vents, et loin des esclavages.
  L'air qu'ils boivent ferait clater vos poumons...

  Car ils sont avant tout les fils de la Chimre,
  Des assoiffs d'azur, des potes, des fous!...

  Ils sont maigres, meurtris, las, harasss: qu'importe!
  L-haut chante pour eux un mystre profond.

Quand M. Richepin nous prsente des gueux qui rpondent  peu prs 
cette dfinition, de bons gueux, de bons bohmes de lettres, cela va
bien; nous pouvons nous intresser  leurs joies,  leurs tristesses
et  leurs gloires. Mais les arsouilles et les benots sont-ils
aussi des assoiffs d'azur et des fils de la Chimre? Un mystre
profond chante-t-il pour eux, l-haut? Nous avons sur ce point les
doutes les plus srieux. Que M. Richepin les croque  et l, passe!
puisqu'ils sont pittoresques, aprs tout. Mais voici o commence
l'artifice pur, l'exercice de rhtorique--insurge si vous voulez,
mais de rhtorique. Le pote affecte d'entrer dans leur peau, qui est
une sale peau, et parle leur argot, qui est une langue infme, dont
les mots puent et grimacent, dont les syllabes ont des tranements
gras et font des bruits de gargouille. La _Marseillaise des Benots,
Dab, Dos, Doche_, et combien d'autres! sont comme des pices de vers
latins faites avec le _Gradus_ de la Boule-Noire ou du Pre Lunette,
le _Gradus ad guillotinam_. C'est amusant encore; mais tout de mme il
y en a trop; et  chaque dition le pote en ajoute. Cette
complaisance et cet attardement dans de telles amusettes littraires
sont d'un virtuose un peu puril.

Ce virtuose va s'taler de plus en plus dans l'oeuvre de M. Richepin.
Ce sera le virtuose du rut, de l'athisme nu, du matrialisme cru, et
ce prestigieux versificateur sera de plus en plus comme ce personnage
de _Rabagas_ qui, s'il connaissait un mot plus cochon que cochon,
l'emploierait avec allgresse. M. Richepin cherchera souvent ce
mot-l.

       *       *       *       *       *

Dans les _Caresses_, on ne saurait douter de la sincrit de
l'inspiration initiale. Il parat hors de doute que M. Richepin a le
temprament fougueux et les reins exigeants, et qu'il est peu enclin 
l'idalisme ou aux rveries sous la lune. Plusieurs des pices de ce
recueil sont d'une belle, ardente et magnifique sensualit. Mais
tout de suite on s'aperoit qu'il y a dans cette sensualit une
affectation, un air de dfi aux bourgeois.

  L'amour que je sens, l'amour qui me cuit,
  Ce n'est pas l'amour chaste et platonique,
  Sorbet  la neige avec un biscuit;
  C'est l'amour de chair, c'est un plat tonique.

Et ailleurs:

  Notre bonheur n'est point le fade cataplasme;
  C'est le vsicatoire aigu qui donne un spasme...

  Vos amours,  bourgeois, sont des fromages mous;
  Le ntre, un ocan d'alcool plein de remous.

Voil le ton; et il n'est que trop soutenu. Sauf quelques fantaisies 
la Henri Heine, mais de plus de bizarrerie ou de vigueur que de grce,
ce ne sont que hennissements. Il nous fatigue  la longue, cet talon!
Sans compter qu'il nous humilie... Ou plutt non: c'est nous, les
bourgeois, qui le plaignons. La pice qui rsume le livre est
intitule _le Goinfre_. Horreur! Et voici comment le pote nous peint
son amour:

  C'est un goinfre attabl qui, plus que de raison,
  Enivr de vin pur, gav de venaison,
  te le ceinturon qui lui serre la taille,
  Et, sans peur d'avoir mal au ventre, fait ripaille.
  Il ne sait si demain sera jour de gala
  Et veut manger de tout pendant que tout est l...

Et l'allgorie se dveloppe avec une brutalit croissante. Eh quoi!
c'est cela pour lui, l'amour! Pauvre garon! Cette posie est tout ce
qu'il y a de plus propre  nous faire adorer les sonnets de Ptrarque
ou les _Vaines tendresses_. Mais voulez-vous connatre le chtiment?
Quand le festin est fini, M. Richepin se croit oblig d'tre triste.
Or, nous ne saurions dire  quel point cela nous est gal. D'ailleurs
il ne sait pas tre triste. Il l'est avec des mots trop brutaux ou
trop voyants. Les sombres plaisirs d'un coeur mlancolique lui sont
interdits. Au moment o nous allions peut-tre le croire et nous
attendrir, la grossiret invitable (qu'il prend pour franchise) des
mots et des images fait vanouir l'lgie commence et nous renfonce
notre motion dans la gorge. Oh! l'affreux pote qui, pour nous parler
de la divine illusion d'amour, nous dit qu'il a pris son fromage pour
la lune et dont le dernier mot est qu'il sera comme ces buveurs qui
restent sols de la veille. Et pourtant il y a des choses exquises
dans ces _Caresses_, et qui sont d'un grand pote: la _Voix des
choses_; _Dans les fleurs_; _Berceuse_; le _Bon souvenir_... Quel
dommage qu'il ne s'affranchisse pas plus souvent de sa rhtorique
truculente et pseudo-villonesque!

       *       *       *       *       *

Elle triomphe horrifiquement dans les _Blasphmes_. L, il me semble
bien qu'on ne retrouve mme pas l'ombre d'un sentiment sincre, si ce
n'est le besoin mme d'tonner et de scandaliser, et un puril
instinct de rvolte--pour rien, pour le plaisir. Je ne sais pas
d'oeuvre plus bizarre, plus fausse ni plus froide. Quelle singulire
ide, de venir nous faire,  l'heure qu'il est, un pome athe en six
ou sept mille vers! Je comprends le _De natura rerum_, ce cri de
dlivrance, cette protestation enflamme contre d'universelles
superstitions, cette premire piphanie de la science naissante. Mais
ces _Blasphmes_,  qui s'adressent-ils?  quoi riment-ils?
Sommes-nous si infects d'esprit religieux? Il est bon, l, ce rhteur
mal embouch qui prtend affranchir nos intelligences!

Comment n'a-t-il pas senti ce qu'il y a dans ses ngations de
grossier, de rudimentaire, d'enfantin, d'attard, de dpass par
l'esprit moderne? Pas de Dieu, pas de loi morale, pas mme de lois
physiques: ce qu'on appelle ainsi, ce sont les habitudes des choses
(ce qui revient d'ailleurs au mme): tout est gouvern par le hasard;
la Raison mme, la Nature et le Progrs sont des idoles qu'il faut
renverser comme les autres. Conclusion: Mangeons, buvons et ne pensons
 rien. Il nous dveloppe cela avec une allgresse et une fiert sans
pareilles. Il n'y a pas de quoi! Voil-t-il pas de belles dcouvertes!
Se figure-t-il avoir expliqu tout en supprimant tout? Les abominables
suppressions! De quels sentiments exquis ce pote nous dpouille! Plus
de foi, plus d'esprance, plus de charit, plus de vertu, plus de
rve, plus d'illusions, plus de chimres. Et si, comme Banville, je
n'ai souci que des chimres? Quel triste monde M. Richepin nous fait!
Je ne parle ici au nom d'aucune morale ni d'aucune religion; je ne
m'occupe pas de la vrit: je ne m'occupe que de la beaut de la vie.
Les ngations de M. Richepin sont plus ineptes que toutes les
affirmations. Je suis honteux de voir un pote lyrique penser comme un
antidiste des Batignolles. Eh! qui donc ne croit pas en Dieu? Il y a
tant de faons d'y croire! Si on n'y croit pas comme le charbonnier,
on y croit comme Kant; si on n'y croit pas comme Kant, on y croit
comme M. Renan, ou mme comme Darwin ou comme Herbert Spencer. Ne pas
croire en Dieu, c'est nier le mystre de la vie et de l'univers et le
mystre des instincts imprieux qui nous font placer le but de la vie
en dehors de nous-mmes et plus haut; c'est nier le plaisir que nous
fait cette chose insense qui est la vertu; c'est nier le frisson qui
nous prend devant le silence ternel des espaces infinis ou le
gonflement du coeur par les soirs d'automne, et la langueur des dsirs
indtermins; c'est dclarer que tout dans notre destine et dans les
choses est clair comme eau de roche et qu'il n'y a rien, mais rien du
tout,  expliquer. Or, c'est cela qui est stupide.

Mais, Dieu me pardonne! j'allais m'indigner. J'oubliais que les
_Blasphmes_ ne sont qu'un jeu de rimeur. Il tait impossible de
traiter avec moins de srieux un sujet plus grave. Presque  chaque
page, quand on est tout prs de croire le pote emport par un
sentiment vrai, un mot malpropre vous clabousse, ou une factie
lubrique, qui vous avertit que le pote s'amuse. Il nous dit en
parlant des dieux:

  Et je vais leur souffler au c... pour me distraire.

Les toiles disent  l'homme:

  Parce que de mots creux et d'orgueil tu t'empiffres,
  Tu penses blasphmer en rotant contre nous.

Et c'est tout le temps comme cela. Il traite  chaque instant la
Nature de catin, et de pis encore, et il dveloppe en images ignobles
le contenu de ces mots. Et il ne s'aperoit pas, lui, le pourfendeur
des dieux, que, tandis qu'il symbolise aussi malproprement la Nature
et lui adresse des discours, il obit  l'ternel instinct qui a cr
les dieux. Ces dieux auxquels il ne croit pas, il les injurie
continuellement, par une convention de rhtorique vraiment un peu trop
prolonge. C'est beaucoup converser avec un pur nant. Cinquante ou
soixante fois il leur crie: Attendez un peu, misrables! coquins! Je
m'en vais vous manger le nez et vous crever le ventre! Et il tend ses
muscles, et il offre aux dieux le caleon. C'est l'Arpin de
l'athisme.

On ne peut s'empcher de sourire, aprs cela, des grands airs qu'il
prend dans sa prface. Je doute que beaucoup de gens aient le courage
de suivre, anneau par anneau, la chane logique de ces pomes, pour
arriver aux implacables conclusions qui en sont la fin ncessaire. Et
dans l'impayable _post-scriptum_  Bouchor, o il pardonne noblement 
son ami d'avoir repris subrepticement got au mauvais vin de l'idal,
des illusions spiritualistes, de la foi en l'ternelle justice: Je ne
chercherai dsormais qu'en moi-mme mes _templa serena_. Je
m'envelopperai de plus en plus dans l'orgueilleuse solitude de ma
pense. Oh l l! si j'ose m'exprimer ainsi. M. Richepin numre,
dans cette supercoquentieuse prface, toutes les catgories
d'imbciles que choquera son pome. Je voudrais, aprs l'avoir lu,
tre rang dans toutes ces catgories  la fois.

Cela ne m'empche pas d'admirer fort les _Blasphmes_. Ce livre
absurde est suprieurement amusant, sauf vers la fin. Et la _Chanson
du sang_, cette lgende des sicles en raccourci, o chaque globule
de son sang, lgu au pote par ses anctres, chante sa chanson dans
ses veines, est bien prs d'tre un chef-d'oeuvre.

Il y a beaucoup plus de sincrit dans la _Mer_. Il me semble que
c'est, avec la _Chanson des Gueux_, le meilleur livre de M. Richepin.
Les marins, ces gueux de la mer, y sont glorifis par quelqu'un qui
les a vus de prs et qui les aime; et nous avons moins de peine  les
aimer que les gueux de Paris ou mme les gueux des champs. Les
_Trois matelots de Groix_ et le _Serment_ sont de beaux pomes, gaux
pour le moins aux _Pauvres gens_, et o il entre plus d'humanit que
M. Richepin n'en met d'ordinaire dans ses rimes. Les _Matelotes_ sont
aussi franches et aussi belles que si elles n'taient pas l'oeuvre
d'un lettr. On ne saurait reprocher aux _Marines_ que des contours
trop arrts quelquefois, avec l'outrance superflue et l'inutile
truculence habituelle au pote. Je gote l'effort des pomes
cosmogoniques de la fin: le _Sel_, la _Gloire de l'eau_, la _Mort de
la mer_. Qu'y manque-t-il? Je ne sais quoi, un rien. On y voudrait
plus de simplicit. On sent trop que, dans la pense mme de l'auteur,
ce sont surtout des morceaux difficiles, des tours de force de
posie lyrico-scientifique. Ces pomes ont aussi le tort de faire
songer  M. Camille Flammarion autant qu' Lucrce. Avec cela je ne
sais aucun pote capable,  l'heure o nous sommes, de pareilles
pousses de vers alexandrins et autres.

Mais que de rhtorique encore, et qui n'est qu'amusante! (Notez que
cela est quelque chose et qu'en tout ceci, tandis que je parais
condamner et juger, je ne fais que constater et dfinir.) Les
_Litanies de la mer_, o le pote parvient  appliquer  la mer toutes
les invocations des litanies de la sainte Vierge, n'est qu'un jeu
byzantin, une surprenante russite lyrique, une patience qui finit
par mettre la ntre  une rude preuve. L'ode sur les _Algues_, qui
s'ouvre de faon grandiose et somptueuse, finit, si je puis dire, en
queue oratoire, par la figure que les professeurs nomment prtrition.
Comment dire tout cela,  pote? s'crie M. Richepin, et d'ailleurs 
quoi bon?

  Rentre sous les communs niveaux,
  Lamentable Orphe en dlire
  Qui veut toucher la grande lyre
  Et pour auditeurs dois lire,
  En place de tigres, des veaux.

Patatras! C'est la chute d'Icare. Et quelle ide biscornue de nous
raconter, dans le rythme sautillant de Remy-Belleau chantant Avril,
l'origine de la vie aux profondeurs de la mer:

  C'est en elle, dans ses flots,
        Qu'est clos
  L'amour commenant son re
  Par l'obscur protoplasma
        Qui forma
  La cellule et la monre.

Cela pourrait se danser; c'est bien trange.

Et le cynisme, la passion de l'ordure dans les mots et dans les images
ne parat point diminuer, il s'en faut. Ce n'est point ma pudeur qui
est ici blesse. Lucrce, quand il nous peint Vnus renverse dans les
bras de Vulcain, ne me blesse aucunement. Un grand nombre des
phnomnes de la nature semblent appeler la comparaison avec l'acte
par lequel se perptue la race humaine; je ne sais gure de plus beaux
vers que ceux o Virgile symbolise le Printemps par l'accouplement de
Jupiter et de la Terre, et certes les traits du tableau ne sont point
timides. Mais il y a autre chose chez M. Jean Richepin. La
proccupation des gestes et des attitudes de l'amour physique est chez
lui une vritable obsession. Tout, dans l'univers, prend  ses yeux
des aspects priapiques. La mer tout entire et chacune de ses vagues,
la nuit et chacune des nues du ciel, autant de prostitues qu'il nous
montre  l'oeuvre. Sa religion est le panchoerisme et le panphallisme.
Cela rappelle la manie de Bouvard et Pcuchet qui, tudiant certains
cultes hardis de l'antiquit, voient, partout des symboles obscnes,
et jusque dans les brancards des charrettes normandes. Passe si ces
images, encore que trop multiplies, n'taient, chez M. Richepin, que
voluptueuses; mais, tandis qu'il les dtaille, elles deviennent
toujours et invinciblement grossires, viles, choquantes mme aux yeux
les plus paens du monde. La Nature, la Mer et la Nuit ne sont plus
des desses, mais des Macettes, des gueuses encore, dont il nous
dcrit l'anatomie de vieilles et l'abominable pantomime. L'univers
tout entier lui apparat, non pas mme comme un muse secret, mais
comme une maison Tellier. C'est un cas de jaunisse lyrique--et
touranienne, l'indcence tant pour lui une des formes ncessaires du
touranisme. Ce pote voit obscne. Je ne dirai pas o et dans quoi le
coeur lui est descendu.


IV

Ce sont l de mauvaises conditions pour tre mu et pour mouvoir. Qui
donc a dit de Panurge qu'il semblait n de l'hymen d'une bouteille et
d'un jambon? Point de tendresse, point de larmes dans l'oeuvre de M.
Richepin[70]. De psychologie, tout juste ce qu'il en faut  un pote
lyrique: mme dans _Monsieur Destrmaux_, encore qu'il intitule
bravement cette Nouvelle roman psychologique; mme dans _Madame
Andr_, le meilleur de ses romans pourtant, o il a le mrite de nous
faire accepter une situation hardie et o la femme (sauf le sacrifice
monstrueux et inutile de son enfant) a de la grce, de la dignit,
presque de la grandeur, et aime bien comme une ane, comme une
matresse qui est un peu une mre; mais Lucien Ferdolle se dtache
trop vite, avec une soudainet trop odieuse, et le drame douloureux du
dliement progressif est esquiv.

         [Note 70: Je ne parle pas de _Braves gens_, et je ne prtends
         pas, du reste, que M. Richepin ait dit son dernier mot.]

En revanche, M. Jean Richepin a (surtout dans ses vers, fort
suprieurs  sa prose) la sonorit, la plnitude, la couleur franche,
le dessin prcis, une langue excellente, vraiment classique par la
qualit; et il est le dernier de nos potes qui ait, quand il le veut,
le souffle, l'ampleur, le grand flot lyrique. Il est le seul qui,
depuis Lamartine et Hugo, ait compos des odes dignes de ce nom et qui
n'ait pas perdu haleine avant la fin; et en mme temps ce rhtoricien
a su crire de merveilleuses chansons assonances et qui ressemblent,
 force d'art,  des chansons populaires. Grand pote, en somme: dans
ses meilleurs moments, un Villon de moins d'entrailles et de plus de
puissance, qui aurait pass par le romantisme; ailleurs, un superbe
insurg en vers latins. Mais l est son malheur. Il est  la fois trop
cynique et trop lettr. Pour beaucoup, son cas n'est que curieux. On
dit: C'est un Touranien civilis, qui fait des tours comme s'il
tait de Montmartre. On s'arrte comme devant un bateleur: C'est un
beau gars, et joliment adroit; et l'on passe.

Mais quelquefois on revient. Ce faiseur de tours en vaut la peine.
Dans les portraits littraires que j'esquisse, je ne cherche qu'
reproduire l'image que je me forme involontairement de chaque
crivain, en ngligeant ce qui, dans son oeuvre, ne se rapporte pas 
cette vision. Or il arrive souvent que l'crivain y gagne; mais il y
perd aussi quelquefois. Je crois que M. Richepin y perd. Il est
suprieur  l'image que je vous ai, malgr moi, prsente. Ce masque
s'applique assez exactement sur lui; mais par endroits il craque. M.
Richepin n'est pas un bateleur qui se hausse par moment jusqu' tre
pote; c'est un pote qui fait trop volontiers les gestes d'un
bateleur. Il n'tait que loyal de vous en avertir.




PAUL BOURGET[71]

         [Note 71: La _Vie inquite_; _del_; les _Aveux_; _Essais de
         psychologie contemporaine_; _Nouveaux essais_;
         l'_Irrparable_; _Cruelle nigme_; _Crime d'amour_; _Andr
         Cornlis_ (chez A. Lemerre).]


I

Je ne me souviens pas d'avoir jamais senti d'embarras comparable 
celui que j'prouve au moment de parler de l'oeuvre et de la personne
littraire de M. Paul Bourget. Sa richesse, sa complexit apparente me
droutent. Je le vois d'une faon; mais, tout de suite aprs, je le
vois d'une autre. L'ide qu'on se fait de lui le plus communment est
celle d'un mivre, d'un subtil, d'un fminin, d'une sorte de dandy des
lettres, trs lgant, trs fin, trs caressant. Mais il s'en faut que
ce soit lui tout entier. Car, au contraire, plusieurs des pages qu'il
a crites (les plus nombreuses peut-tre) sont surtout remarquables
par la vigueur virile et la belle lucidit d'une intelligence
proprement philosophique. Et, de mme, il peut apparatre en bien des
endroits comme un pur dilettante, et comme un dilettante de dcadence,
plein d'affectation et d'artifice, d'une sensualit maladive et d'un
mysticisme quivoque; mais tout  coup on dcouvre chez lui un esprit
trs grave, d'une gravit de prtre, trs proccup de vie morale,
srieux au point de tout prendre au tragique.

Son style offre les mmes contrastes: il est mivre et il est fort; il
est pdantesque et il est simple; tout glac d'abstractions, roide et
guind, et soudain gracieux et languissant, ou plein, color, robuste.
Il est excellent et il est, peu s'en faut, dtestable. Et l'on
s'tonne que le cruel dbut de _Cruelle nigme_, et l'adorable rcit
de la rencontre des amants  Folkestone, ou le puissant tableau du
duel des deux sexes dans l'amour, d'aprs le thtre de Dumas fils,
soient partis de la mme main. Et ces dernires pages, si belles,
tandis que je les parcours, je suis sans doute arrt par des phrases
clatantes comme celle-ci, qui termine un morceau sur le rle de
l'amour dans le dveloppement de notre tre moral: ... Tout au long
de nos annes, il s'est donc enrichi ou appauvri, au hasard de cette
passion souverainement bienfaisante ou destructive, le trsor de
moralit acquise dont nous sommes les dpositaires: infidles
dpositaires si souvent, et qui prparons la banqueroute de nos
successeurs parmi les caresses et les sourires. Ou bien ce passage
m'blouit comme un magnifique clair: ... L'amour seul est demeur
irrductible, comme la mort, aux conventions humaines. Il est sauvage
et libre, malgr les codes et les modes. La femme qui se dshabille
pour se donner  un homme dpouille avec ses vtements toute sa
personne sociale; elle redevient pour celui qu'elle aime ce qu'il
redevient, lui aussi, pour elle: la crature naturelle et solitaire
dont aucune protection ne garantit le bonheur, dont aucun dit ne
saurait carter le malheur. Je suis ravi de cette beaut de pense et
de forme; mais je tourne la page et j'y trouve une floraison ou un
avortement qui drive d'une certaine qualit d'amour. J'y trouve
que la Dame est un tre suprieur et charmant, _fait de scurit_
inbranlable, comme si la scurit tait dans la dame et non pas dans
l'adorateur. Ou bien ce sont des affteries de langage pm: Que
faire l contre? S'agenouiller devant la soeur douloureuse et l'adorer
d'tre douloureuse...

Ces choses-l me dsolent, et mon embarras redouble... L'intelligence
la plus pntrante et la plus vigoureuse, et avec cela des langueurs
morbides, du pdantisme aussi, et certaines prdilections
intellectuelles qui ressemblent  de la superstition, et un got de
certaines lgances qu'on prendrait presque pour du snobisme...:
comment voir clair dans tout cela?


II

Joignez que M. Paul Bourget est sans doute pote et romancier, mais
est peut-tre avant tout un critique--et non pas un critique qui juge
et qui raconte, mais un critique qui comprend et qui sent, qui s'est
particulirement appliqu  se reprsenter des tats d'me,  les
faire siens. Parmi tant d'mes qu'il pntre et qu'il s'assimile, o
est la sienne?

Il semble  premire vue que, plus un critique a d'tendue d'esprit et
de puissance de sympathie, moins il doit prsenter,  qui veut le
dfinir et le peindre, de traits individuels. Les plus marqus, les
plus originaux, non seulement parmi les hommes, mais parmi les
crivains, sont ceux qui ne comprennent pas tout, qui ne sentent pas
tout, qui n'aiment pas tout, dont la science, l'intelligence et les
gots sont nettement dlimits. L'homme idal, celui qui viendra  la
fin des temps, comme il saura et concevra galement toutes choses,
n'aura sans doute presque plus de personnalit intellectuelle; et il
n'aura que des passions, des vices et des travers fort attnus. Les
membres de la petite oligarchie philosophique qui, d'aprs M. Renan,
gouvernera peut-tre un jour le monde, dlivrs, par l'omniscience,
des passions infrieures, devront se ressembler entre eux  un tel
point qu'ils seront  peu prs indiscernables. Ils se rapprocheront de
Dieu, le grand savant, le grand critique; et Dieu n'a point
d'individualit. Ds aujourd'hui l'crivain qui concevrait entirement
et profondment toutes les faons dont le monde s'est reflt dans des
intelligences ne pourrait gure tre dfini que par cette aptitude
mme  tout pntrer et  tout embrasser.

Nous n'en sommes pas encore l. En ralit, il y a autant de manires
d'entendre la critique que le roman, le thtre ou la posie: la
personnalit de l'crivain peut donc s'y marquer aussi fortement,
quand il en a une.  peine faut-il, quelquefois, un peu plus de soin
pour l'y dmler.

Il est trop vident (mais j'ai besoin de ces truismes pour reprendre
confiance) que, comme tout autre crivain, un critique met
ncessairement dans ses crits son temprament et sa conception de la
vie, puisque c'est avec son esprit qu'il dcrit les autres esprits;
que les diffrences sont aussi profondes entre M. Taine, M. Nisard et
Sainte-Beuve, qu'entre..., mettons entre Corneille, Racine et Molire,
et qu'enfin la critique est une reprsentation du monde aussi
personnelle, aussi relative, aussi vaine et, par suite, aussi
intressante que celles qui constituent les autres genres littraires.

La critique varie  l'infini selon l'objet tudi, selon l'esprit qui
l'tudie, selon le point de vue o cet esprit se place. Elle peut
considrer les oeuvres, les hommes ou les ides. Et elle peut juger
ou seulement dfinir. D'abord dogmatique, elle est devenue historique
et scientifique; mais il ne semble pas que son volution soit
termine. Vaine comme doctrine, forcment incomplte comme science,
elle tend peut-tre  devenir simplement l'art de jouir des livres et
d'enrichir et d'affiner par eux ses impressions.

M. Nisard commence par se former une ide gnrale, et comme purifie,
du gnie franais. Cette ide, il l'a tire d'une premire vue
d'ensemble de notre littrature. Il y fait entrer, comme partie
intgrante, les croyances de la philosophie spiritualiste.  l'idal
ainsi conu il compare les oeuvres des crivains et les exalte ou les
malmne selon qu'elles s'en rapprochent plus ou moins. Au reste, il
isole ces oeuvres, nglige le plus souvent la personne mme des
crivains; ou, s'il en parle, c'est pour leur attribuer, au nom du
libre arbitre, le mrite ou le dshonneur d'avoir servi ou trahi
l'idal littraire dont il a pos au commencement la dfinition. Il ne
saisit expressment aucun lien de ncessit entre les oeuvres et les
producteurs, entre ceux-ci et les milieux sociaux, ni entre les
poques successives. Et pourtant son _Histoire_ se droule suivant un
plan inexorable, et l'esprit franais ressemble chez lui  une
personne morale qui se dvelopperait, puis dclinerait  travers les
ges. De l une _Histoire_ d'une rigoureuse unit. Elle est fort
systmatique et singulirement partiale et incomplte; mais comme
l'esprit de M. Nisard est intressant! comme il est fin, dlicat et
ddaigneux!

M. Taine, dans son _Histoire de la littrature anglaise_ fait
absolument le contraire et fait cependant la mme chose. Tandis que M.
Nisard ne considrait que les oeuvres, M. Taine affecte de considrer
surtout les causes proches ou lointaines dont elles sont
l'aboutissement; et, tandis que M. Nisard coupait les oeuvres de leurs
racines, il tudie, lui, ces racines jusque dans leurs dernires
ramifications et le sol mme o elles s'enfoncent. Mais cette
explication des livres par les hommes, et des hommes par la race et le
milieu, n'est souvent qu'un leurre. Car le critique s'est d'abord
form, sans le dire, par une premire revue rapide de la littrature
anglaise, une ide du gnie anglais (comme M. Nisard du gnie de la
France), et c'est de l qu'il a dduit les conditions et le milieu o
les oeuvres proprement anglaises pouvaient se produire. Et alors,
toutes celles que ce milieu n'explique pas, il affecte de les laisser
de ct. Il arrive ainsi, par une autre voie,  un exclusivisme aussi
troit que celui de M. Nisard. Le spiritualisme de l'un, le
positivisme de l'autre aboutissent donc  un rsultat analogue. Et
nous pouvons dire comme tout  l'heure: L'_Histoire_ de M. Taine est
singulirement systmatique, partiale et incomplte; mais comme le
gnie de M. Taine est intressant! quelle puissance de gnralisation
et  la fois quelle magie de couleur dans l'oeuvre de ce
pote-logicien!

Ainsi, dogmatique ou scientifique, la critique littraire n'est
jamais, en fin de compte, que l'oeuvre personnelle et caduque d'un
misrable homme. Sainte-Beuve mle avec beaucoup de grce les deux
mthodes, apprcie quelquefois, mais plus souvent dcrit, juge encore
les oeuvres d'aprs la tradition, du got classique, mais largit
cette tradition, s'applique plus volontiers, se promenant  travers
toute la littrature,  faire des portraits et des biographies
morales, et fournit je ne sais combien de pices, parses, mais
exquises,  ce qu'il appelait si bien l'histoire naturelle des
esprits.

Je passe les diverses combinaisons de doctrine, d'histoire et de
psychologie, propres  MM. Scherer, Montgut et Brunetire. Mais, ou
je me trompe fort, ou M. Paul Bourget a imagin un genre de critique
presque nouveau. La critique devient, pour M. Bourget, l'histoire de
sa propre formation intellectuelle et morale. C'est comme qui dirait
de la critique _gotiste_. Son esprit tant minemment et presque
uniquement un produit de cette fin de sicle (l'influence de la
tradition grco-latine est peu marque chez lui), il s'en tient aux
crivains des trente dernires annes et choisit parmi eux ceux avec
qui il se trouve en conformit d'intelligence et de coeur. Et il ne
fait ni leur portrait ni leur biographie; il n'analyse point leurs
livres et n'tudie point leurs procds; il ne dfinit point
l'impression que leurs livres lui ont donne en tant qu'oeuvres d'art:
il cherche seulement  bien expliquer et dcrire ceux de leurs tats
de conscience et celles de leur ides qu'il s'est le mieux appropris
par l'imitation et par la sympathie. Et ainsi, tout en ne faisant au
fond que l'histoire de son me  lui, il fait du mme coup l'histoire
des sentiments les plus originaux de sa gnration et compose par l
mme un fragment considrable--et dfinitif--de l'histoire morale de
notre poque.


III

Un des moyens de connatre M. Paul Bourget serait de faire pour lui ce
qu'il a fait pour les dix crivains qui figurent dans ses _Essais de
psychologie contemporaine_. Il s'agirait de chercher, pour employer
ses propres expressions, quelles faons de sentir et de goter la vie
il propose  de plus jeunes que lui--ou  ceux de sa gnration. Car
il semble bien que M. Paul Bourget ait une assez grande influence sur
la jeunesse d' prsent, non pas peut-tre sur celle dont les tudes
classiques ont t pousses trs avant et que la tradition latine et
gauloise munit et dfend, mais sur la partie la plus inquite, la plus
nerveuse et la plus ignorante de la jeunesse qui crit. L'Acadmie a
beau l'honorer publiquement: cela n'empche point les plus aventureux
parmi les plus jeunes crivains, et ceux du cerveau le plus trouble,
symbolistes, esthtes, wagnriens et mallarmistes d'tre pour lui
pleins d'gards, de le considrer comme un matre. Et, en outre, il a
pour lui toutes les jeunes femmes. Nul peut-tre,  l'heure qu'il est,
n'inspire  certaines mes un culte plus tendre. Il est, pour
beaucoup, le pote par excellence, l'ami, le consolateur, presque le
directeur de conscience. En revanche, beaucoup d'hommes mrs, surtout
parmi les gaulois et parmi ceux qui sont fortement imprgns de
lettres classiques, ne peuvent pas le souffrir. Mais, qu'on l'aime ou
non, il faut avouer que son esprit est une des rsultantes les plus
riches et les plus distingues de la culture littraire et morale de
la seconde moiti du sicle.

Ce qu'il y a d'abord d'minent en lui, c'est prcisment cette
curiosit intellectuelle et sentimentale, cette aptitude et aussi
cette application  connatre, prouver et comprendre les tats d'me
les plus rcents, tels qu'ils se manifestent dans les livres de nos
crivains les plus originaux. Lui-mme rsume ainsi le prcieux
contenu de ses _Essais_:

      l'occasion de M. Renan et des frres de Goncourt, j'ai indiqu
     le germe de mlancolie envelopp dans le dilettantisme. J'ai
     essay de montrer,  l'occasion de Stendhal, de Tourguniev et
     d'Amiel, quelques-unes des fatales consquences de la vie
     cosmopolite. Les pomes de Baudelaire et les comdies de M. Dumas
     m'ont t un prtexte pour analyser plusieurs nuances de l'amour
     moderne et pour indiquer les perversions ou les impuissances de
     cet amour sous la pression de l'esprit d'analyse. Gustave
     Flaubert, MM. Leconte de Lisle et Taine m'ont permis de montrer
     quelques exemplaires des effets produits par la science sur des
     imaginations et des sensibilits diverses. J'ai pu,  l'occasion
     de M. Renan encore, des Goncourt, de M. Taine, de Flaubert,
     tudier plusieurs cas de conflit entre la dmocratie et la haute
     culture.

Et c'est bien l, en effet, le bilan complet des sentiments, des
inquitudes et des tourments imagins et subis par l'me moderne.

Cette me, M. Bourget se pique de l'embrasser, de l'aimer tout
entire, jusque dans ses manifestations les plus maladives et les plus
phmres. Il a d'tranges faiblesses pour la posie tnbreuse et
mystique des derniers petits cnacles (et c'est ce qui lui a valu leur
vnration). Il ne veut pas qu'il soit dit qu'aucune affection mentale
de son temps lui ait t trangre ou lui soit reste incomprise.
C'est un beau scrupule de critique. De mme, le cosmopolitisme lui
paraissant un des signes de notre ge, il a t cosmopolite, il s'est
appliqu  l'tre. Il a vcu  Londres et  Florence autant qu'
Paris. Il a mme habit l'Espagne et le Maroc, et je vous demande un
peu ce que le Maroc pouvait lui dire,  lui le mditatif, l'homme du
songe intrieur! De mme encore, il affecte de connatre et d'aimer
les derniers raffinements du luxe contemporain; il s'en voudrait
d'avoir ignor un seul dtail de la plus lgante faon de vivre
invente par les derniers civiliss. Cela lui appartient, cela est de
son domaine au mme titre que le dilettantisme ou le cosmopolitisme.
Et c'est pourquoi ce psychologue, qui n'est que rarement et faiblement
paysagiste, sera assez frquemment tapissier.

Pourtant, parmi les sentiments que M. Paul Bourget dfinit et explique
avec une gale prcision, on peut distinguer ceux qu'il prouve
naturellement et qu'il prfre, et ceux qu'il a fait quelque effort
pour s'approprier, et connatre enfin quels sont, entre les crivains
dont il s'occupe, ceux dont il tient le plus.

De Baudelaire, pour qui sa prdilection est trs marque, il semble
tenir un mlange singulier de sensualit et de mysticisme, une sorte
de catholicisme un peu dprav. Ce sentiment est trs particulier 
notre ge. Il est  cent lieues de l'rotisme classique. Il suppose
une race un peu affaiblie, une diminution de la force musculaire et un
raffinement du systme nerveux, la persistance de l'esprit d'analyse
au fort mme des sensations les plus propres  vous faire perdre la
tte, par suite une certaine incapacit de jouir pleinement et
tranquillement de son Corps, le sentiment de cette impuissance, un
retour paradoxal, en pleine dbauche, au mpris de la chair, et, dans
la souillure mme, une aspiration  la puret, moiti feinte et moiti
sincre, qui ravive la saveur du pch et le transforme en pch
intellectuel, en pch de malice...

De M. Renan, il tient le ddain aristocratique et surtout le
dilettantisme, cette disposition d'esprit, trs intelligente  la
fois et trs voluptueuse, qui nous incline tour  tour vers les formes
diverses de la vie et nous conduit  nous prter  toutes ces formes
sans nous donner  aucune; de M. Taine, il tient l'esprit
scientifique, certaines habitudes de composition et de langage et le
got des grandes gnralisations; de M. Dumas fils, (chose un peu
inattendue), la proccupation tragique des questions de morale dans
les drames de l'amour.

De Flaubert, des Goncourt, de M. Leconte de Lisle et, en gnral, de
tous les crivains purement artistes (si moderne que soit d'ailleurs
chez eux le fond de philosophie latente), il ne semble pas que M. Paul
Bourget tienne grand'chose, encore qu'il les comprenne merveilleusement.

Mais Stendhal a toutes ses tendresses. Stendhal est sa passion, son
vice, et quelquefois son prjug. Stendhal est le seul crivain
antrieur  la gnration de 1850 qu'il ait admis dans sa galerie. Il
prononce toujours son nom avec un peu de mystre, comme celui du dieu
d'une religion secrte. Henri Beyle, ce nom prend pour lui la
douceur d'un petit nom,--ou l'importance d'un nom sacr et cach, qui
n'est rvl qu'aux adeptes. Il dit: Henri Beyle, comme un
moliriste dit: Poquelin. Ce culte est ici fort lgitime, Stendhal
ayant mani avec plus de sret, de finesse, de hardiesse et de suite
qu'aucun autre crivain, l'instrument dont s'est servi M. Bourget
lui-mme pour approfondir les sentiments les plus distingus de sa
gnration ou pour les faire natre en lui: l'analyse.

Ainsi sommes-nous conduits  noter deux autres caractres de l'esprit
de M. Paul Bourget. Ce curieux est un analyste et un pessimiste (un
triste, si vous prfrez). Ne sparons point les deux choses; car,
chez lui, elles se tiennent troitement. M. Bourget est trs nettement
de ceux qui sont moins proccups du monde extrieur que du monde de
l'me, moins sensibles au plaisir de voir et de rendre la forme des
choses ou les divers aspects de la mle humaine qu' celui de
dcomposer des sentiments et des ides en leurs lments primitifs et
de remonter d'un phnomne moral  un autre, jusqu' tant qu'il s'en
trouve un qui soit irrductible. Or l'esprit d'analyse aboutit
naturellement  une grande tristesse. Pourquoi? C'est que ce dernier
lment irrductible, c'est toujours un instinct fatal ou un dsir
inassouvi. Ce que M. Bourget finit par atteindre tout au fond des mes
qu'il tudie, c'est toujours (quelque forme qu'il revte et de
quelques nuances qu'il s'enrichisse en affleurant  la surface) le
sentiment de la ncessit des choses--ou de la disproportion entre
l'idal et la ralit, entre notre rve et notre destine. Et cela est
triste.

Cette tristesse est, si je puis dire, de deux degrs. M. Paul Bourget
nous dit que tous les tats sentimentaux qu'il a analyss mnent au
pessimisme. C'est le spectre du pessimisme qu'il voit se dresser au
bout de tous les chemins qu'il s'est taills dans ce que Shakespeare
appelle la fort des mes. Car le baudelairisme implique, mme dans
ses complaisances  la chair, la conscience de son indignit et une
vision du pch universel. Le dilettantisme, ce don d'imaginer avec
prcision et sympathie les vies morales les plus diverses, implique
l'impossibilit de se reposer dans aucune. L'aristocratie
intellectuelle a pour ranon une sensibilit douloureuse  toutes les
vulgarits de la vie relle. Le cosmopolitisme, qui vous montre
l'immensit et la varit du monde, vous en fait sentir, presque dans
le mme moment, la monotonie et l'inutilit; la plante parat moindre
 qui la connat mieux: voyez o l'exotisme, qui est le cosmopolitisme
pittoresque, a conduit Pierre Loti. L'esprit scientifique vous
condamne  la vision d'un monde gouvern par des forces aveugles et o
manque la bont. Et ainsi de suite.--Et, si ces diverses faons de
voir et de sentir sont fort mlancoliques par elles-mmes, l'analyse
qu'on fait de chacune d'elles en redouble la tristesse en nous la
montrant incurable.--Bref, connatre, c'est tre triste, parce que
toute connaissance aboutit  la constatation de l'inconnaissable et 
celle de la vanit de l'tre humain. Jugez si M. Bourget peut tre
gai, n'ayant point pour se consoler, lui, les distractions violentes,
la vie toute d'action et le temprament robuste de son matre
Stendhal.

M. Paul Bourget s'est pourtant dfendu d'tre un pessimiste. Il a bien
tort! Un pessimiste n'est pas ncessairement un homme qui affirme la
prdominance du mal sur le bien dans l'univers, ni un misanthrope, un
hypocondre ou un dsespr. Tout homme qui rflchit sur la destine
humaine et la trouve inintelligible et n'a, pour se rconforter, ni la
foi chrtienne ni la nave croyance au progrs, peut tre dit
pessimiste. Le seul fait de ne rien comprendre au monde et de n'y voir
aucune explication est, quand on y songe, suffisamment douloureux.
Cela n'empche pas de vivre comme les autres, de jouir,  l'occasion,
du ciel, de l'air pur ou mme de la socit des hommes et des femmes;
mais, dans les minutes o l'on pense, il n'est gure possible, en
dehors d'une foi positive, d'tre optimiste: il y a trop de
souffrances inutiles et absurdes et, de tous les cts, une trop
paisse muraille de nuit... M. Bourget s'en dfend en vain. Son style
mme a comme un timbre auquel on ne se trompe pas: il rend un son
plaintif, gmissant, plor...

Sans doute l'absence de croyance positive et l'esprit d'analyse
peuvent, chez quelques-uns, se tourner en nonchalance (voyez
Montaigne), mais non pas chez ceux dont la sensibilit au bien et au
mal moral est exceptionnellement dveloppe. Or M. Paul Bourget a bien
une de ces consciences-l. Et c'est l, je crois, sa dernire marque,
et la plus intime. Il dfinit quelque part avec beaucoup de force et
distingue le moraliste et le psychologue.

     Le moraliste, dit-il, est trs voisin du psychologue par l'objet
     de son tude, car l'un et l'autre est curieux d'atteindre les
     arrire-fonds de l'me et veut connatre les mobiles des actions
     des hommes. Mais au psychologue cette curiosit suffit. Cette
     connaissance a sa fin en elle-mme... Il voit la naissance des
     ides, leur dveloppement, leur combinaison, les impressions des
     sens aboutir  des motions et  des raisonnements, les tats de
     conscience toujours en voie de se faire et de se dfaire, une
     complique et changeante vgtation de l'esprit et du coeur.
     Vainement le moraliste dclare certains de ces tats de
     conscience criminels, certaines de ces complications mprisables,
     certains de ces changements hassables.  peine si le psychologue
     entend ce que signifie ou crime, ou mpris, ou indignation...
     Mme il se complat  la description des tats dangereux de l'me
     qui rvoltent le moraliste; il se dlecte  comprendre les
     actions sclrates, si ces actions rvlent une nature nergique
     et si le travail profond qu'elles manifestent lui parat
     singulier. En un mot, le psychologue analyse seulement pour
     analyser, et le moraliste analyse afin de juger.

Eh bien, quelque abme que M. Paul Bourget se plaise ici  creuser
entre ces deux espces d'esprits, si l'on ne peut dire qu'il soit
vraiment un moraliste, il n'est pas non plus un pur psychologue. Du
moins, c'est un psychologue trs tourment par les questions de
morale, trs mu, trs anxieux, parfois effray. Il s'inquite assez
habituellement des consquences que peuvent avoir les ides qu'il
expose pour le bonheur et pour le bien moral de l'humanit. Il s'crie
volontiers (en termes plus distingus et sans lever les bras, mais
plutt en mettant ses mains sur ses yeux): O allons-nous? Toutes
ses enqutes sur les sentiments originaux de ses contemporains lui
servent  rechercher en mme temps le sens et le but de la vie. Il la
prend trs profondment au srieux. Il n'est jamais plaisant, ni mme
ironique ou dgag. Il ignore le sourire. Il est antipaen et
antigaulois. Il a, ce qui est presque toujours la marque d'une
ducation chrtienne, le got de la chastet. Vous trouverez chez lui,
assez souvent, un vif ressouvenir de la foi catholique de son enfance.
Il est, comme j'ai dit, en face de l'amour et de ses drames, aussi
grave que M. Dumas fils. Et c'est pourquoi ce disciple de Stendhal,
c'est--dire du plus dtach des analystes, a exprim un jour, dans la
plus loquente de ses tudes, une si ardente sympathie pour l'auteur
de la _Visite de Noces_. En somme, le baudelairisme, le renanisme et
le beylisme sont des habitudes et des gots de son esprit, peut-tre
aussi des acquisitions prmdites d'un artiste qui s'est donn pour
tche de reflter et de porter en lui l'me d'une certaine poque
littraire. Mais le fond de son coeur et de son tre, c'est, je pense,
un trs douloureux souci de la vie morale, l'impossibilit de s'en
tenir aux plaisirs de la curiosit et de la spculation. Armand de
Querne aprs son crime d'amour, c'est exactement M. Paul Bourget; et
de Querne, c'est bien le Ryons de M. Dumas fils--moins l'esprit.


IV

Tous ces caractres de sa critique, vous les retrouverez dans les
romans de M. Paul Bourget, avec quelque chose de plus peut-tre.

D'abord, cette curiosit d'une espce particulire, ce dsir d'avoir
vcu la vie la plus lgante (moralement et physiquement) qui soit
connue de son temps, parfois un certain dandysme, quelque chose aussi
de la dlicatesse un peu troite d'un got fminin. Il aime la
modernit, mais seulement aristocratique. Au fait, ce n'est ni dans
le peuple ni dans la petite bourgeoisie, mais seulement dans les
classes oisives et dont la sensibilit est encore affine par toutes
les dlicatesses de la vie, que pouvait se rencontrer une espce
d'amour assez complique, assez riche de nuances pour lui offrir une
matire gale  ses facults d'analyste. Du reste, un got inn le
portait vers ce monde, vers la vie qu'on mne aux alentours de l'Arc
de Triomphe et vers les mes et les corps de femmes qui y habitent.
Peut-tre seulement a-t-il avou ce got avec un rien de complaisance.
Certaines de ses pages semblent d'un romancier qui se ferait blanchir
 Londres. Il y a un peu d'anglomanie mondaine dans son cas. Il a un
faible trs marqu pour les belles trangres qui passent l'hiver 
Paris. Un de ses premiers livres, _del_, est un pome mlancolique et
un peu naf, et c'est surtout un pome trs chic. Mais il serait
injuste et puril d'insister trop sur ce point.

       *       *       *       *       *

La puissance d'analyse, si remarquable dans les _Essais_, ne l'est pas
moins dans les romans. Nul, je crois, depuis Mme de La Fayette, depuis
Racine, depuis Marivaux, depuis Laclos, depuis Benjamin Constant,
depuis Stendhal, n'a induit avec plus de bonheur, dcrit avec plus
de justesse, enchan avec plus de vraisemblance ni expos dans un
plus grand dtail les sentiments que doit prouver telle personne dans
telle situation morale. Cela prend  certains moments, et en dehors de
l'motion que le drame lui-mme peut inspirer, quelque chose de
l'intrt spcial et de la beaut propre d'une leon d'anatomie. Les
pages o M. Paul Bourget nous explique pourquoi l'hrone du _Deuxime
Amour_ se refuse  une nouvelle exprience, ou de quel amour de pur
adolescent Hubert Liauran aime Mme de Sauves, et comment, par un
renversement dlicieux des rles, Thrse le traite comme si c'tait
lui qui se donnait (_Cruelle nigme_), ou comment, dans _Crime
d'amour_, la franchise et l'innocence d'Hlne Chazel tournent contre
elle et ne font qu'irriter la dfiance d'Armand de Querne, ou par
quelle logique sentimentale Hlne en vient  se souiller pour se
venger de l'homme qui ne l'a pas crue et pour qu'il la croie enfin...;
toutes ces pages--et combien d'autres!--sont des exemplaires accomplis
de psychologie vivante. En vrit, je ne crois pas qu'aucun crivain,
non pas mme Stendhal, ait montr une pntration suprieure dans
l'tude des passions de l'amour.

Citons un peu, au hasard, pour le plaisir:

     Pareille  toutes les femmes romanesques, Hlne s'occupait de la
     dlicatesse des volupts communes  elle et  son ami comme d'un
     souci de sentiment. Ce qui rend une femme de cet ordre
     parfaitement inintelligible  un libertin, c'est qu'il s'est
     habitu, lui,  sparer les choses du plaisir des choses du coeur
     et  goter le plaisir dans des conditions avilissantes; au lieu
     que la femme romanesque, et qui aime, n'ayant connu le plaisir
     qu'associ  la plus noble exaltation, reporte sur ses
     jouissances le culte qu'elle a pour ses motions morales. Hlne
     abordait avec une pit amoureuse, presque avec une idoltrie
     mystique, le monde des caresses folles et des embrassements...

Il y a cent pages de cette valeur dans les trois romans assez courts
et dans les Nouvelles de M. Paul Bourget. C'est de quoi fonder
solidement une gloire.

Le danger, c'est que l'crivain dou d'un pareil instrument d'analyse
ne soit tent d'en user avec un peu d'indiscrtion et ne dcompose
parfois, avec un soin et un luxe d'anatomie un peu excessifs, des
tats d'me assez simples et assez connus. L'appareil extrieur de la
recherche psychologique n'est peut-tre pas toujours, chez l'auteur de
_Cruelle nigme_, en proportion avec son objet. Il n'a pas l'analyse
modeste. Il ressemble  et l  un chirurgien virtuose qui talerait
et mettrait en oeuvre toute une trousse, tout un jeu de bistouris, de
scies, de ciseaux et de pinces, pour ouvrir un abcs  la joue. Par
exemple, le remords de la jeune fille dans l'_Irrparable_, la
jalousie d'Hubert dans _Cruelle nigme_, me semblent un peu bien
longuement analyss, et sans que l'talage de ces investigations soit
justifi par aucune trouvaille d'importance. Cela tourne, par moments,
 l'exercice et au morceau. M. Paul Bourget appelle lui-mme son
dernier roman, _Andr Cornlis_, une planche d'anatomie morale, et
il n'a que trop raison. La situation de cet Hamlet moderne, d'un
caractre si dcid, et qui n'hsite d'ailleurs pas un instant sur son
droit, cette situation est telle que d'abord, tant donn le caractre
de ce personnage, elle n'implique chez lui qu'un assez petit nombre de
sentiments et fort simples, dont la description sans cesse recommence
devient un peu monotone, et qu'en outre nous ne nous intressons pas
trs fortement  ce qu'il prouve. Car cette situation est trop
extraordinaire, trop en dehors de toutes les probabilits de notre
vie. Sais-je ce que je ferais si d'aventure je dcouvrais qu'au temps
o j'tais enfant un fort galant homme a fait tuer mon pre?--tant
donn que le meurtrier, aim de ma mre et follement pris d'elle, l'a
pouse et rendue parfaitement heureuse, et qu'il va du reste mourir
sous peu d'une maladie de foie? De pareilles hypothses me prennent
absolument au dpourvu. En ralit, je crois que je ne ferais rien du
tout. Il fallait laisser ce sujet  Gaboriau, qui se serait peu tendu
sur la psychologie du nouvel Hamlet et se ft rattrap sur la partie
mlodramatique et judiciaire. Ou bien il me semble qu'au lieu de faire
d'Andr Cornlis un gaillard si prodigieusement nergique (ce qui, au
surplus, n'est peut-tre pas trs compatible avec les habitudes
d'analyse  outrance qu'on lui prte en mme temps), je l'eusse conu
comme une crature encore plus incertaine que l'Hamlet anglais et
l'eusse emptr, par surcrot, de scrupules et d'hsitations sur son
droit au meurtre. Sauf erreur, l'Hamlet moderne n'essayerait mme pas
de tuer son beau-pre--surtout quand ce beau-pre est le plus charmant
des assassins, au point qu'on voudrait trouver, pour le lui appliquer,
un mot plus doux. Car on dirait que, tout au contraire de Shakespeare,
M. Bourget s'est tudi  rendre Claudius le moins odieux qu'il se
pouvait et, d'autre part,  accumuler autour d'Hamlet toutes les
circonstances propres  le paralyser et  ne lui rendre l'action
possible que par un miracle d'nergie... Pour toutes ces raisons,
_Andr Cornlis_ ne m'intresse gure que comme une belle composition
de psychologie applique sur un sujet donn. Et, s'il faut dire
toute ma pense (et non plus seulement sur _Andr Cornlis_), la
psychologie de M. Paul Bourget, qui gale souvent, si mme elle ne la
dpasse, celle de Benjamin Constant et de Stendhal, me rappelle aussi
parfois celle de Mme de Souza ou de Mme de Duras--avec beaucoup plus
d'embarras. Notez qu'il s'en faut dj de beaucoup que cela soit
mprisable.

       *       *       *       *       *

Mais ce qui, heureusement, met M. Paul Bourget tout  fait part, ce
qui vivifie ses analyses, ce qui, l o elles sont profondes, les rend
tragiques par surcrot, c'est le sentiment que nous avons dj trouv
au fond de ses _Essais_: le souci de la vie morale. Ses romans (_Andr
Cornlis_ except) sont des drames de la conscience, des histoires de
scrupules, de remords, de repentirs, d'expiations et de purifications.
L'_Irrparable_, c'est l'histoire d'une jeune fille qui meurt du
souvenir d'une souillure. Le _Deuxime Amour_, c'est l'histoire d'une
femme qui, s'tant trompe, ne se croit pas le droit de recommencer
l'exprience amoureuse. _Cruelle nigme_, ce titre seul fait du livre
qui le porte un roman chrtien; car, que Thrse trompe Hubert en
l'aimant, et qu'Hubert revienne  Thrse en la mprisant, bref, que
la chair soit plus forte que l'esprit, cela n'est certes pas une
nigme pour les disciples de Branger ni mme pour ceux du grave
Lucrce. M. Paul Bourget ne trouve les servitudes de la chair
nigmatiques que parce qu'il les juge infmes et avilissantes, et il
ne les juge telles que parce qu'il est chrtien tout au fond du coeur.

De mme, dans _Crime d'amour_, ce que fait de Querne n'est un crime
qu'aux yeux d'un homme qui croit  la responsabilit morale et au prix
des mes. Armand de Querne, le coeur dessch par une enfance sans
mre, par l'immoralit des vnements au milieu desquels il a grandi
et enfin par l'abus de l'analyse, a pris Hlne sans pouvoir l'aimer
et sans croire  la puret de la jeune femme. Hlne, dlaisse, se
venge de lui par une souillure volontaire. C'est donc lui qui l'a
perdue. Cette ide lui inspire un grand trouble, d'affreux remords et
enfin une immense piti de l'universelle souffrance humaine. Il
retrouve Hlne; il lui demande son pardon, et elle lui pardonne.
Elle aussi, le spectacle de la souffrance d'un autre (de son mari) l'a
ramene  une conception chrtienne de la vie. Ce roman est donc, en
somme, une histoire d'expiation, l'histoire de deux mes purifies par
la douleur.

_Crime d'amour_ me parat jusqu'ici le chef-d'oeuvre de M. Bourget et
l'un des plus beaux romans qu'on ait crits dans ces vingt dernires
annes; car je n'en vois point o l'on rencontre  la fois tant de
force d'analyse et tant d'motion, ni qui prsente aux plus distingus
d'entre nous un plus fidle miroir de leur me. Combien sommes-nous
qui nous reconnaissons (les uns plus, les autres moins) dans Armand de
Querne! Qui n'a connu cette impuissance d'aimer, d'aimer absolument et
avec tout son tre, d'aimer autrement que par dsir et curiosit? Qui
n'a connu cette impuissance, soit pour en jouir (car du moins elle
nous laisse tranquilles et de sang-froid et elle a des airs de
distinction intellectuelle), soit,  certains moments, pour en
souffrir, quand on sent le vide de la vie incroyante, dtache et
uniquement curieuse, et comme il serait bon d'aimer, et comme on peut
faire du mal en n'aimant pas? Mais cette anxit, c'est dj le
commencement de la rdemption morale, c'est le signe que toute vertu
n'est pas morte en nous. Que dis-je? c'est le signe d'une puissance
d'aimer plus religieuse, plus largement humaine peut-tre que celle
des grands amoureux. En tout cas, c'est l ce qui distingue Armand de
Querne de ceux qui n'aimeront jamais, des dbauchs sans coeur et des
virtuoses froces de l'amour, de Valmont ou de Lovelace; et c'est ce
qui fait de lui notre frre. Puisqu'il souffre de ne pas aimer, c'est
donc qu'il peut aimer encore!

La premire fois que j'ai lu _Crime d'amour_, je m'tais mpris. Je me
disais: Quel faible rou que cet homme qui s'imagine tre si fort! Il
ne peut aimer Hlne parce qu'il ne la croit pas quand elle lui dit
qu'il est son premier amant; mais, puisqu'il connat tant les femmes,
il devrait bien sentir que celle-l dit vrai! Il devrait la croire et,
mme en la croyant, ne pouvoir pas l'aimer--et n'en pas souffrir
autrement.--Mais je comprenais mal. De Querne n'est point Valmont. Il
l'est encore moins que ne l'a voulu M. Paul Bourget. Parmi ses
faiblesses et parmi ses scheresses apparentes, il conserve un fond de
bont et de tendresse par o le salut lui viendra. Mais, pour cela,
il faut qu'il ait mconnu Hlne, il faut qu'elle se perde par lui, il
faut qu'il ait t cruel et injuste sans le vouloir. Il le faut, afin
qu'un jour, devant le mal qu'il a fait, il soit pris d'pouvant et
touch jusqu'au fond du coeur, et qu'il sente s'veiller en lui le
chrtien, et que la question de la responsabilit morale et toutes les
autres du mme ordre se posent de nouveau pour lui, et qu'il voie,
dans un clair, toute la misre de la vie--et tout son mystre. Armand
de Querne, c'est l'homme d'aujourd'hui, un homme qui a conu et
prouv tous les tats d'me analyss dans les _Essais_ et qui rsume
en lui toute la distinction morale et intellectuelle o s'est lev
l'effort des deux dernires gnrations. Cet homme d'aujourd'hui offre
une combinaison singulire d'esprit scientifique, de sensualit fine
et triste, d'inquitude morale, de compassion tendre, de religiosit
renaissante, de penchant au mysticisme,  une explication du monde par
quelque chose d'inaccessible et d'extra-naturel. La fin de _Crime
d'amour_ est mystique comme un roman russe. Mais ce  quoi les
crivains russes sont amens par le mouvement spontan de leurs mes
religieuses et rveuses, par l'tude des coeurs simples et par le
spectacle d'infinies souffrances et d'infinies rsignations, nous y
arrivons, je crois, par la banqueroute de l'analyse et de la critique,
par le sentiment du vide qu'elles font en nous et de la somme norme
d'inexpliqu qu'elles laissent dans le monde. Pour ces raisons ou pour
d'autres, il semble qu'un attendrissement de l'me humaine soit en
train de se produire dans cette fin de sicle et que nous devions
bientt assister, qui sait?  un rveil d'vangile.

Cet attendrissement, fait de mditation srieuse, de tristesse et de
piti, c'est lui qui donne tant de prix aux romans de M. Paul Bourget.
C'tait lui, dj, qui communiquait tant de douceur  ses posies de
jeunesse (la _Vie inquite_, les _Aveux_).

Je ne conclus point. M. Paul Bourget est assez jeune pour se
dvelopper encore et pour nous apporter peut-tre de l'imprvu. Qu'il
continue de nous charmer, de nous toucher et de nous faire rflchir;
qu'il continue d'tre lgant, grave et languissant, de nous dessiner
d'exquises figures de femmes (comme Thrse de Sauves, Hlne Chazel
et les deux Marie-Alice, ou comme Hubert Liauran, cette douce petite
fille) et d'tudier les drames de la conscience dans l'amour. Et, s'il
n'tait indiscret et inutile de former des voeux, j'ajouterais: Qu'il
nous propose encore, si tel est son plaisir, des cas de psychologie
passionnelle; mais qu'il ne s'y tienne pas: il serait bientt condamn
 se rpter un peu. Puis, les tragdies de l'amour occupent-elles
donc toute la place dans la vie? Regardez, de grce, en vous et autour
de vous: vous verrez qu'il y a autre chose au monde. M. Paul Bourget
l'a bien senti dans _Andr Cornlis_; mais ce ne sont pas des
planches d'anatomie pure, surtout d'une anatomie si exceptionnelle,
que nous lui demandons. Qu'il se dfie de son ternel Stendhal et mme
un peu de M. Taine. Qu'il applique  l'analyse d'autres passions que
celles de l'amour,  l'tude d'autres situations que celles o nous
pouvons nous trouver vis--vis de la femme, ses dons merveilleux de
psychologue et  la fois de moraliste. Et qu'il fasse enfin l'univers
de ses romans aussi large que celui de ses _Essais_. Je ne demande
rien de plus  ce jeune sage, prince de la jeunesse--de la jeunesse
d'un sicle trs vieux.




FIN




TABLE DES MATIRES


                                     Pages
  Octave Feuillet                        3

  Edmond et Jules de Goncourt           37

  Pierre Loti                           91

  Henry Rabusson                       115

  Jules de Glouvet                     141

  Josphin Soulary                     171

  Le duc d'Aumale                      191

  Gaston Paris                         221

  Les femmes de France                 243

  CHRONIQUEURS PARISIENS:

    I. Albert Wolff et mile Blavet    263

   II. Henry Fouquier                  279

  III. Henri Rochefort                 296

  Jean Richepin                        315

  Paul Bourget                         339


SCEAUX.--IMP. CHARAIRE ET FILS.






End of Project Gutenberg's Les Contemporains, 3me Srie, by Jules Lematre

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES CONTEMPORAINS, 3ME SRIE ***

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Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
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Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

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increasing the number of public domain and licensed works that can be
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where we have not received written confirmation of compliance.  To
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methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
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