The Project Gutenberg EBook of Souvenirs et correspondance tirs des
papiers de Mme Rcamier (1/2), by Julie Rcamier

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Title: Souvenirs et correspondance tirs des papiers de Mme Rcamier (1/2)

Author: Julie Rcamier

Editor: Amlie Lenormant

Release Date: May 9, 2008 [EBook #25403]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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SOUVENIRS ET CORRESPONDANCE
TIRS DES PAPIERS DE MADAME RCAMIER


     Je regarde comme une chose bonne en soi que vous soyez aime et
     apprcie lorsque vous ne serez plus.

     (Lettre de BALLANCHE, t. I, p. 312.)



DEUXIME DITION

TOME PREMIER




PARIS
MICHEL LVY FRRES. LIBRAIRES-DITEURS
RUE VIVIENNE, 2 BIS

1860




AVANT-PROPOS


La clbrit a ses dangers et ses pines: elle offre mille inconvnients
pendant la vie des personnes qui en jouissent, et quand elles ne sont
plus, il n'est pas toujours facile de mettre leur mmoire  l'abri de
l'erreur et des fausses interprtations. Celle de Mme Rcamier est
reste environne d'une douce et brillante aurole: c'est peut-tre la
seule femme qui, n'ayant rien crit et n'tant jamais sortie des limites
de la vie prive, ait mrit que sa ville natale propost son loge
public. Il semble que, plus qu'une autre, elle aurait d chapper  la
loi commune, et pourtant l'ignorance des conditions toutes particulires
dans lesquelles elle a vcu, le peu de rapports qu'on trouve entre la
modestie de son existence et la grandeur de sa renomme, la livrent sans
dfense, en quelque sorte,  toute la profanation des conjectures. Les
intentions les plus sincres ont quelquefois conduit ses pangyristes
eux-mmes  des suppositions et  des jugements qui offusquent la puret
de son souvenir.

Elle avait senti ce pril, et surmontant la rpugnance qu'elle avait 
s'occuper d'elle-mme, ses soins s'taient attachs  recueillir les
renseignements au moyen desquels on pourrait faire un jour comme un
miroir de sa vie. L'ouvrage qu'on publie est l'accomplissement
imparfait, mais fidle de cette intention: il rpond dans une mesure
affaiblie, mais exacte, aux dsirs qu'elle a exprims, aux instructions
qu'elle a laisses.

Elle aurait pu elle-mme crire des _Mmoires_; sa famille et ses amis
l'en ont toujours presse, et cdant  leurs instances, elle avait 
plusieurs reprises commenc ce travail. Diverses causes l'ont empche
de l'accomplir: avant tout, une singulire dfiance de ses propres
forces, dfiance certaine, quoiqu'inexplicable dans une femme habitue
aux plus clatants succs personnels. C'tait un des traits saillants de
son caractre: courageuse dans toutes les circonstances graves, assure,
par mille preuves, de son empire sur les coeurs et les esprits, elle
avait pos elle-mme, avec une exagration vidente, les limites de sa
puissance. Ce dcouragement mal justifi, mais permanent, s'tendait
jusqu' sa beaut elle-mme, le plus clatant de ses attributs. Sous
l'influence de quelques-unes des ides qui dominaient dans sa jeunesse,
elle se croyait en dehors de la rgularit grecque; elle considrait ses
traits comme impropres  la sculpture, et cette conviction fut la vraie
cause du chagrin qu'elle fit prouver  Canova, lorsqu'elle se montra
peu satisfaite de ce que cet artiste avait model son buste de souvenir.

Dans l'ordre des choses de l'esprit, elle se subordonnait encore
davantage. Heureuse de rflchir les nobles penses, et se sentant
capable d'inspirer un beau langage, elle se refusait pour elle-mme 
rien produire. Il lui rpugnait d'crire, mme des lettres; et l'on voit
sans cesse ses plus fidles amis s'efforcer en vain de dissiper la
crainte qui l'empchait de dvelopper sa correspondance;  plus forte
raison, refusait-elle de se croire appele  composer un ouvrage de
longue haleine. Sans aucun des prjugs qu'on a quelquefois contre les
femmes auteurs, se sentant au contraire anime du got le plus vif pour
les personnes de son sexe que la culture des lettres a honores et qui
ont elles-mmes honor les lettres, elle se retranchait, toutes les fois
qu'on la pressait d'crire, dans la plus sincre dclaration
d'incapacit.

L'exprience toutefois avait fini par la rendre moins craintive: mais
l'affaiblissement de sa vue, suivie, dans ses dernires annes, d'une
ccit presque absolue, vint mettre un obstacle invincible au travail
qu'elle avait commenc. Elle n'avait pris aucune habitude de dicter, et
l'extrme tnuit de son criture lui faisait depuis longtemps un
obstacle  se relire elle-mme. Nous ne prsumons donc pas qu'elle ft
alle bien loin dans son travail; mais, en tout cas, personne ne sait et
ne saura jamais jusqu'o elle l'avait conduit. Une disposition dernire,
dicte uniquement par un retour du sentiment de dfiance dont nous
venons de parler, imposait l'obligation de dtruire ce qu'elle avait
crit de ses _Mmoires_. Le paquet qu'elle avait dsign expressment a
donc t brl; mais, dans le reste de ses papiers, on a heureusement
retrouv quelques fragments, notamment ceux dont M. de Chateaubriand
s'tait servi, jusqu' en copier des pages, pour la rdaction de ses
propres _Mmoires_. Ils ont t insrs  leur date dans l'ouvrage que
nous publions.

Ces rcits, ainsi que les lettres en petit nombre que nous avons pu
recueillir et que nous avons juges dignes d'tre imprimes, ne
manqueront pas, nous en sommes convaincus, d'exciter des regrets. Nous
ne croyons mme pas nous faire illusion en pensant qu'ils produiront
l'effet de ces dbris de posie ou de sculpture chapps au naufrage de
l'antiquit, et qui nous charment d'autant plus que notre curiosit
reste au fond moins satisfaite.

Quoi qu'il en soit, ce que nous savons,  n'en pouvoir douter, c'est que
dans l'ouvrage tel que Mme Rcamier l'avait conu, elle se serait
montre le moins possible. De mme qu'elle rduisait son propre rle
dans la vie  celui d'un lien affectueux et intelligent entre des mes
d'lite et des esprits suprieurs, de mme elle ne se croyait appele
dans les Mmoires de sa vie qu' tmoigner, par les preuves qu'elle
avait rassembles, en faveur de ses meilleurs amis.  dfaut des
prcieuses paroles dont elle avait t si souvent et si constamment
dpositaire, elle voulait faire un choix dans les lettres qu'on lui
avait crites, et opposer ainsi, moins encore pour elle que pour les
autres, un bouclier sr aux erreurs de l'avenir.

Sous ce dernier rapport, sa conviction tait aussi arrte qu'elle tait
indcise quant au mrite de ce qu'elle aurait crit. Elle avait la
passion de la gloire de ses amis: tant qu'ils avaient vcu, tant qu'elle
avait pu agir sur eux, elle s'tait attache avec une vigilance
infatigable  leur offrir les soins, j'oserais dire, les ardeurs de son
amiti, comme un prservatif contre les fautes dans lesquelles l'orgueil
et l'ambition ne cessent d'entraner les hommes. Aprs les avoir perdus,
elle faisait du culte de leur mmoire l'objet principal de son
existence. Habitue, par son discernement personnel et par certains
grands bonheurs de sa vie qu'il faut considrer comme des faveurs
signales de la Providence,  mesurer son affection sur son estime, elle
voulait que le souvenir de ceux qu'elle avait aims se dfendit par
lui-mme; et c'est pourquoi elle n'avait jamais reu un de ces mots o
la beaut de l'me se peint dans le moment des grandes preuves, qu'elle
ne le rservt comme une perle de son trsor. L'enchssement de ces
joyaux formait toute son ambition. En les lguant  sa fille adoptive,
elle lui imposait la tche dont celle-ci s'acquitte aujourd'hui, dans
une esprance qui ne sera pas trompe, si la tendresse du coeur et le
sentiment du devoir accompli peuvent tenir lieu de puissance et de
talent.

Cette tendresse, dans laquelle elle croit avoir quelque droit de se
confier, ne doit pas, chez les indiffrents, exciter la dfiance.
L'existence de Mme Rcamier n'a pas besoin d'tre arrange pour le
public. On a dit trs-injustement qu'il n'y a pas un homme qui soit
grand pour son valet de chambre; les caractres vraiment beaux au
contraire sont ceux qui gagnent  tre connus jusque dans leurs plus
intimes replis. Personne n'a mieux mrit que Mme Rcamier d'tre range
dans ce nombre. Indpendamment de ses proches, de ceux qui honorent sa
mmoire d'un culte filial, il subsiste encore assez de ses meilleurs
amis, de ceux qui l'ont connue, en quelque sorte, jusqu'au fond de
l'me, pour rendre tmoignage en faveur de sa supriorit morale.

Une illustre trangre, la dernire duchesse de Devonshire, disait
d'elle: D'abord elle est bonne, ensuite elle est spirituelle, aprs
cela elle est trs-belle[1]. Que l'on retourne la proposition, et l'on
comprendra quel chemin ont infailliblement suivi les personnes qui se
sont de plus en plus rapproches d'elle.

Tant qu'elle fut jeune--et sa jeunesse fut beaucoup plus longue que
celle de la plupart des femmes--elle exera, par ses agrments, par un
charme indfinissable, une sduction que l'on prtend avoir t
irrsistible. Cependant, sous cet panouissement du premier jour, se
cachait l'attrait modeste d'une violette. Elle avait l'esprit aussi
attirant que les traits; peu  peu, la fine douceur de sa conversation
faisait oublier jusqu' sa beaut. Pourtant le fond du caractre se
cachait encore: on pouvait attribuer ce philtre tout-puissant au seul
dsir de plaire. Mais si elle vous avait jug digne de faire un pas de
plus dans sa confiance, on entrevoyait alors toutes les prrogatives
d'une me forte et vraie: on la trouvait dvoue, sympathique,
indulgente et fire. C'tait  la fois la consolation et la force, le
baume dans les peines, le guide dans les grandes rsolutions de la vie.

Si elle n'et inspir ce que nous pourrions appeler la cleste amiti
qu' ceux qui avaient d'abord subi l'attrait de sa beaut, on pourrait
les souponner d'une illusion d'enthousiasme. Mais elle s'est montre
aussi tonnamment attractive jusqu'au seuil mme de la vieillesse.
Non-seulement elle a banni la jalousie du coeur des femmes, mais les
femmes qui l'ont aime ne se sont pas distingues de ses amis de l'autre
sexe par un attachement moins vif et moins profond. Enfin, elle a
rencontr des hommes, plus jeunes qu'elle de plus de trente ans, qu'un
autre sentiment prservait de la sduction extrieure qu'elle tait
encore capable d'exercer, et qui, la voyant sans illusion pralable,
n'ayant pour ainsi dire affaire qu' son me, ont subi si compltement
son lgitime ascendant, qu'ils prouvent encore aujourd'hui un
froissement douloureux, si l'ignorance ou la lgret profrent en leur
prsence un doute sur l'objet de leur respect.

Le livre qu'on publie renferme les pices justificatives de cet empire
exerc pendant tant d'annes sur tant d'mes. Il serait indigne de celle
auquel on le ddie, s'il n'tait entirement sincre. Pour ce qui
concerne Mme Rcamier elle-mme, on n'a rien dissimul, rien affaibli.
Pour ce qui regarde ses amis, il en est de deux sortes: les uns se sont
trouvs mls aux orages de la vie, les autres en ont travers les
preuves avec une puret constante. On s'est conform aux intentions de
Mme Rcamier, en faisant valoir chez les premiers tout ce qui les
recommande, tout ce qui les fait aimer: on n'avait, pour les seconds,
qu' ouvrir les secrets de leur me.

La malignit ne trouvera peut-tre pas son compte  cette ligne de
conduite; mais ce que la malignit recherche offre plus de chances
d'erreur encore que l'apologie. Le vice peut chercher l'ombre; la vie
dans laquelle les honntes gens aiment  se cacher drobe aussi aux
regards des trsors de vertus pratiques et de bons sentiments qu'on n'a
pas assez souvent l'occasion de mettre en lumire. En soulevant le
voile, nous suivrons l'exemple que Mme Rcamier nous a donn. Elle
aimait, disait-elle souvent, _ faire les tracasseries en bien_:
c'est--dire qu'elle ne manquait jamais de faire connatre tout ce
qu'elle savait de bon et d'honorable sur les uns et sur les autres.
Quels que soient les prils et les faiblesses de la socit, il n'est
pas inutile de savoir ce qu'on gagne  vivre avec les gens de bien.

Ce serait tout  fait mconnatre Mme Rcamier que de la ranger parmi
les exceptions volontaires. En quelque situation que le sort l'et
place, elle y et port une grande rectitude et le sentiment de tous
les devoirs. Les circonstances seules lui ont fait une destine
particulire. Aussi n'est-il pas ncessaire d'avertir qu'on s'garerait
en cherchant  l'imiter. Il faudrait, avec les mmes qualits et le mme
charme, une situation aussi rare, des temps aussi extraordinaires par
les contrastes, pour produire de nouveau une existence telle que la
sienne.

Souvent des femmes, faites pour une affection lgitime et un bonheur
mrit, se trouvent rejetes loin de leur voie naturelle par un mariage
mal assorti; d'autres, aprs avoir accept sans rpugnance la
disproportion des ges, se rajeunissent en quelque sorte dans de seconds
liens, en recommenant une nouvelle vie, une vie de rapports gaux et
d'affection rciproque. Mme Rcamier, qui n'prouva jamais les amertumes
d'une situation fausse, vit cependant s'couler ses meilleures annes
sans qu'il lui ft possible de faire cesser l'extrme isolement auquel
elle avait t condamne. Cette situation sans exemple, o elle avait
accept un protecteur lgitime sans apprendre ce qu'est un matre, lui
fut une sauvegarde contre des prils auxquels d'autres antcdents
l'auraient fait certainement succomber.

Elle en convenait elle-mme: en voyant autour d'elle de jeunes poux,
des enfants, une famille qui s'levait suivant les conditions communes,
elle avouait, non sans regret, qu'un mariage selon son ge et son coeur
lui aurait fait accepter avec joie toute l'obscurit du vrai bonheur.
Elle ne craignait pas d'ajouter qu'une dception marque dans un rapport
ordinaire l'et rendue vulnrable  des attaques contre lesquelles
continuait de la protger le premier silence de son coeur. C'est ainsi
que pour ce qui fait la destine normale d'une femme marie, elle a
travers en quelque sorte le monde sans le connatre.

Enferme ainsi dans la solitude qui s'tait faite autour de sa jeunesse,
elle tait expose  se mprendre sur les effets du besoin de plaire, et
 rendre malheureux ceux qui s'en faisaient une ide moins innocente et
plus srieuse: elle fit plusieurs blessures de ce genre, et elle se les
reprochait. Mais pour de pareils malentendus, quelque cruels qu'ils
fussent, quel heureux empire, quelle douce influence n'exera-t-elle
pas? Aprs une courte exprience de son caractre et de ses rsolutions,
il fallait de l'obstination et presque de l'aveuglement pour ne pas
s'apercevoir de ce que son amiti avait de prfrable  toutes les
chances de la passion. C'est le propre des dvouements de la vie
religieuse, de transformer en un bienfait qui s'tend  toutes les
souffrances la tendresse concentre d'ordinaire dans le cercle troit
des devoirs de famille. Mme Rcamier fait comprendre, mieux que
personne, la possibilit qu'un ministre aussi compatissant soit
dparti, parmi les frivoles dlicatesses du monde,  des personnes qui
ont perdu le droit de faire un abandon exclusif de leur affection.

Et encore, avec les classifications ordinaires de la socit, comment
admettre une influence aussi tendue? comment,  moins d'un trne ou
d'un thtre, conqurir la notorit ncessaire  une action de ce
genre? Dans les conditions o nos pres ont vcu ou dans celles qui
existent aujourd'hui, la reine ou l'idole d'un cercle ne pourra que
demeurer inconnue  tous les autres. Il en fut autrement pour Mme
Rcamier.

La date de son mariage correspond  l'poque la plus terrible de notre
histoire: elle vit s'panouir sa jeunesse au moment o la France
commenait  respirer; et lorsque les reprsentants de la classe
proscrite rentrrent dans leur pays, ils n'y trouvrent  leur
convenance d'autre maison ouverte que la sienne. Les plus distingus de
ses nouveaux amis, MM. Mathieu et Adrien de Montmorency, n'oublirent
jamais ce qu'ils lui avaient d de reconnaissance  cette poque de
transition, et quand l'ancienne socit reprit ses prtentions avec son
rang, Mme Rcamier, malgr ses malheurs de fortune, se trouva, par la
solidit de ses relations,  l'abri des distinctions ddaigneuses, sans
qu'on lui ft une loi de se dclasser, sans qu'elle et besoin d'abjurer
les rapports que sa naissance lui avait faits.

La rputation de sa beaut, tablie dans un moment o tous les regards
pouvaient se concentrer sur un seul point, lui offrait en perspective
plus de dangers encore que de triomphes. Si l'on reconnat que, sans cet
avantage, elle ne se serait point fait une position aussi particulire
dans le monde, on comprend aussi qu'elle n'a pu la conserver et
l'tendre qu'avec des qualits bien autrement durables et srieuses.
Aprs des preuves amenes par la fiert de son caractre et la fidlit
de ses affections, la Restauration la trouva toute prpare pour
entreprendre entre les partis l'oeuvre de conciliation qui tait ds lors
le plus grand besoin de la France. Elle offrait  toutes les opinions un
terrain neutre et indpendant; les mes les plus droites et les plus
distingues y furent attires par les meilleurs instincts de leur
nature.

Toutefois Mme Rcamier n'tait qu' demi faite pour un rle public: si
elle se plaisait  exercer un charme extrieur, des sentiments plus
jaloux dominaient le meilleur de son me, et le combat de ces sentiments
entranait ses plus importantes rsolutions. C'est ce qu'on verra
trs-clairement, nous l'esprons du moins, dans l'ouvrage que nous
donnons au public. On notera sans peine ce qui suspendit, ce qui limita
l'action indirecte qu'elle pouvait exercer sur les affaires publiques;
et tout en admirant la dignit de sa conduite, on regrettera, nous n'en
doutons pas, qu'elle se soit vue dans l'obligation de s'loigner, au
moment mme o clatait la crise qui devait dcider du sort de la
monarchie restaure.

Ainsi se trouvrent dues les esprances que les esprits modrs
pouvaient fonder sur elle. Mais ce nouvel exemple d'une belle occasion
manque, comme on en rencontre tant dans notre histoire, a-t-il t
compltement inutile, et ne pouvons-nous pas encore aujourd'hui tirer
quelque profit de ces tentatives infructueuses? Le pass, nous
l'esprons du moins, n'est jamais perdu sans retour: en apprenant 
mieux connatre tout ce que valaient les hommes de la Restauration dont
Mme Rcamier fut le centre et le lien, on doit enfin comprendre ce que
la France depuis soixante-dix ans a perdu  tant de discordes et de
dfiances; on peut, avec une conviction plus forte, se diriger soi-mme,
et diriger l'esprit des autres dans le sens du rtablissement d'une
harmonie durable entre toutes les classes de la nation franaise. Plus
qu'aucune autre, Mme Rcamier aurait mrit d'tre le symbole d'une
telle rconciliation.

En entreprenant l'ouvrage que nous offrons au public, notre premier
devoir tait de reproduire d'une manire scrupuleusement fidle l'esprit
dans lequel Mme Rcamier elle-mme l'aurait conu. Nous ne craignons pas
d'affirmer qu'on trouvera ici, quant  l'apprciation des vnements et
des hommes, beaucoup moins notre jugement personnel que le sien.  la
voir si impartiale, on aurait pu la croire indiffrente; mais elle avait
la passion du bien, et avec un sentiment pareil, on ne court le risque
de tomber ni dans le doute, ni dans l'gosme.

Entre ses deux existences, celle de ses affections troites, et celle de
ses relations plus gnrales, notre choix ne pouvait non plus tre
douteux. Il nous et t facile de drouler le tableau tout  fait
extraordinaire de ses rapports extrieurs. Le nombre des personnes qui
l'ont approche, et auxquelles elle a eu le secret, par son
intervention, par ses dmarches, par ses paroles, je dirais presque par
son sourire, de faire du bien, est vraiment incalculable: nous avons
tant de preuves de ce rayonnement universel que nous aurions pu en
remplir des volumes. Mais ce foyer auquel avaient recours toutes les
souffrances de l'me et toutes les inquitudes de l'esprit aurait-il pu
exister, si la chaleur communicative ne s'en ft alimente  des sources
plus secrtes? Beaucoup des personnes mmes qui,  cause de la
reconnaissance quelles gardent  la mmoire de Mme Rcamier,
s'tonneront de ne pas rencontrer leur nom dans ces volumes, en
apprenant  connatre ce qu'tait la vie, pour ainsi dire, profonde de
celle dont elles bnissent le souvenir, nous pardonneront d'avoir
insist sur le ct le plus essentiel et le moins connu de cette nature
privilgie.

 vrai dire, trois noms seulement dominent cette histoire d'une femme.
Mathieu de Montmorency, Ballanche, Chateaubriand.

Au moment le plus prilleux de sa jeunesse, Dieu lui envoie, dans la
personne du premier, un ami sr et vigilant, un guide qui suffit pour
expliquer qu'elle ait travers pure tant de sductions et d'embches; et
elle ne le perd qu' l'poque o elle n'avait plus de victoires 
remporter sur elle-mme.

Quelques annes aprs la formation de ce lien, elle distingue  la
premire vue, sous les dehors les plus simples et sous une enveloppe
trange, un coeur d'or, un rare esprit, un talent  part, dans le naf
imprimeur de Lyon, et cette affection, qui se donne sans condition et
sans rserve, achve de complter sa sauvegarde: elle comprend que, pour
assurer une rcompense proportionne  un dvouement de cette nature,
elle n'aura qu' se montrer digne d'elle-mme.

D'ailleurs, ce qui fait la scurit de son me produit aussi l'quilibre
de sa vie. Entre deux amis si dissemblables par l'origine, mais traits
avec une galit d'affection et de respect, le public devait reconnatre
dans Mme Rcamier une image clatante de cette unit de la socit
franaise qui a fait son charme et sa force depuis deux sicles, et il
ne s'y est pas mpris.

Avec ces deux amitis parfaites, et qui avaient quelque droit de se
croire suffisantes, l'existence de Mme Rcamier aurait pu s'couler
paisible, sre, et presque heureuse. Mais ce triple rapport n'offrait
que des dvouements  accepter: il n'y en avait pas  rpandre. Mme
Rcamier avait une premire fois donn son coeur  Mme de Stal: il tait
dans sa nature d'aimer passionnment ce qu'elle admirait le plus; la
mort prmature de l'auteur de _Corinne_ laissa chez elle un vide
immense que M. de Chateaubriand, par les mmes causes, vint bientt
remplir. Cette fois, ce n'tait pas seulement un grand gnie  adopter,
c'tait un malade  gurir. L'illustre crivain fut assez longtemps 
comprendre la nature du sentiment qui l'attirait vers Mme Rcamier, et 
subordonner  ce lien d'un genre nouveau pour lui son caractre en
partie gt par trop d'adulations et de succs. Il y eut un moment cruel
de malentendu et de crise: mais cette douloureuse preuve tourna au
profit de l'amiti. Le vieil homme tait vaincu; sa dfaite avait
dgag, des lments contraires, les qualits nobles et gnreuses qui
dominaient dans une nature trop riche pour son propre bonheur. Une
influence de paix et de srnit descendit sur le dcouragement de l'ge
et les tristesses de l'isolement.

C'est sur ces trois personnes, Mathieu de Montmorency, Ballanche et
Chateaubriand, que roulent les huit livres de ces _Souvenirs_. Mme de
Stal se rattache  Mathieu de Montmorency, son ami; le duc de Laval,
lger, mais chevaleresque et fidle, continue la figure de son cousin,
aprs que celui-ci a disparu du monde; le prince Auguste de Prusse, avec
sa passion respectueuse et son attachement loyal, a pour mission
d'attester, auprs de celle qui refusa sa main, la grandeur du sacrifice
et l'austrit du devoir.

Ce qui vient ensuite, la famille qu'elle avait groupe autour d'elle, le
jeune ami, M. Ampre, auquel elle s'tait plu  montrer la route des
sentiments gnreux et de l'emploi relev du talent, l'ami des derniers
jours, M. le duc de Noailles, ce contemporain de Louis XIV, charg en
quelque sorte d'apporter l'hommage du XVIIe sicle  l'hritire des
meilleures traditions de la socit franaise, toutes les figures enfin
que l'on verra se produire d'une manire plus ou moins saillante dans
ces _Souvenirs_, places, ou tout prs de son coeur, ou  des degrs
divers au-dessus du cortge de sa renomme, forment la transition entre
les relations essentielles que nous nous sommes plu  peindre, et le
mouvement extrieur du monde dont il nous a paru superflu de dvelopper
les dtails.

Cependant, tout en restant fidle au plan que nous nous tions trac,
nous aurions pu donner beaucoup plus de dveloppement  cet ouvrage.
Mais quel que soit l'intrt qu'un sujet prsente, il faut se donner de
garde de l'puiser. On a trop abus, surtout  notre poque, de la
curiosit publique. Nous avons prfr, pour notre compte, laisser
deviner, au risque d'exciter des regrets, tout ce que les
correspondances recueillies par Mme Rcamier renferment encore de
richesses pour l'esprit et pour le coeur.

 la nouvelle de l'entreprise que nous venons d'achever, une femme, qui
a bien connu Mme Rcamier, et qui, par ses qualits suprieures, tait
digne de l'apprcier, nous crivait: Vous remplissez un voeu bien ardent
chez moi en faisant connatre cette incomparable personne. Elle tait,
en effet, incomparable de toute manire, par ses charmantes qualits
d'abord, et parce que ces qualits avaient quelque chose de si
particulier, que je ne crois pas que jamais une autre puisse les
rappeler parfaitement. On ne trouvera plus que quelques traits pars de
cette grce suprme. Ce serait notre faute si, aprs les tmoignages
que nous avons produits, on avait dsormais, sur la femme qui nous fut
si chre, un autre avis que l'amie dont les paroles nous ont servi
d'avance d'encouragement et de justification.




SOUVENIRS ET CORRESPONDANCE TIRS DES PAPIERS DE MADAME RCAMIER




LIVRE PREMIER


Jeanne-Franoise-Julie Adlade Bernard naquit  Lyon, le 4 dcembre
1777. Son pre, Jean Bernard, tait notaire dans la mme ville; c'tait
un homme d'un esprit peu tendu, d'un caractre doux et faible, et d'une
figure extrmement belle, rgulire et noble. Il mourut en 1828, g de
quatre-vingts ans, et conservait encore dans cet ge avanc toute la
beaut de ses traits.

Mme Bernard (Julie Matton) fut singulirement jolie. Blonde, sa
fracheur tait clatante, sa physionomie fort anime. Elle tait faite
 ravir, et attachait le plus haut prix aux agrments extrieurs, tant
pour elle-mme que pour sa fille. Elle mourut jeune encore, et toujours
charmante, en 1807, d'une douloureuse et longue maladie; elle s'occupait
encore des soins et des recherches de sa toilette sur la chaise longue
o ses souffrances la condamnaient  rester tendue. Mme Bernard avait
l'esprit vif, et elle entendait bien les affaires: un sens droit, un
jugement prompt lui faisaient discerner nettement les chances de succs
d'une entreprise; aussi gouverna-t-elle trs-heureusement et accrut-elle
sa fortune. Elle voulut par ses dispositions testamentaires assurer
l'indpendance de la situation de sa fille unique; mais quoique marie,
spare de biens et sous le rgime dotal, Mme Rcamier s'associa avec
une gnreuse et inutile imprudence aux revers de son mari, et compromit
sa propre fortune sans le sauver de sa ruine.

J'ignore la circonstance qui mit Mme Bernard en relation avec M. de
Calonne; mais ce fut sous son ministre, en 1784, que M. Bernard,
notaire  Lyon, fut nomm receveur des finances  Paris, o il vint
s'tablir, laissant sa fille Juliette  Villefranche, aux soins d'une
soeur de sa femme, Mme Blachette, marie dans cette petite ville.

Le souvenir de Mme Rcamier se reportait quelquefois, et toujours avec
un grand charme, sur les premires annes de son enfance. C'est  cette
poque que prit naissance dans son coeur une affection, qu'aucune
circonstance ne put altrer, pour la jeune cousine avec laquelle on
l'levait. Mlle Blachette, qui devint plus tard la baronne de Dalmassy,
et qui fut une trs-jolie et spirituelle personne, n'tait alors qu'une
enfant comme Juliette. Mme Rcamier racontait quelquefois ses promenades
autour de Villefranche avec sa cousine et les autres enfants de la
ville, filles et garons, les privilges dont elle jouissait dans la
maison de son oncle o rgnait une stricte conomie, et la passion
trs-vive qu'avait pris pour elle, petite fille de six ans, un garon 
peu prs du mme ge, Renaud Humblot. Les riantes et gracieuses
impressions de l'enfance embellissaient pour elle et avaient grav dans
sa mmoire, d'une manire tout  fait aimable, ce premier de ses
innombrables adorateurs.

Aprs quelques mois de sjour  Villefranche. Juliette fut mise en
pension au couvent de la Dserte,  Lyon. Elle y trouvait une autre soeur
de sa mre qui s'tait faite religieuse dans cette communaut. Le temps
qu'elle passa  la Dserte laissa dans le coeur de Juliette une trace
ineffaable; elle aimait  en voquer le souvenir. M. de Chateaubriand,
dans ses _Mmoires d'Outre-Tombe_, aprs avoir dcrit la belle situation
de l'abbaye, cite quelques lignes crites par Mme Rcamier sur cette
poque chre  sa pense. J'ai moi-mme retrouv dans ses papiers, parmi
quelques dbris des souvenirs qu'elle avait crits, et qui par son ordre
ont t brls  sa mort, ce mme fragment sur le couvent de la Dserte,
et je l'insre ici tel que je l'ai recueilli, M. de Chateaubriand ne
l'ayant pas donn tout entier:

La veille du jour o ma tante devait venir me chercher, je fus conduite
dans la chambre de Mme l'abbesse pour recevoir sa bndiction. Le
lendemain, baigne de larmes, je venais de franchir la porte que je me
souvenais  peine d'avoir vue s'ouvrir pour me laisser entrer, je me
trouvai dans une voiture avec ma tante, et nous partmes pour Paris.--Je
quitte  regret une poque si calme et si pure pour entrer dans celle
des agitations; elle me revient quelquefois comme dans un vague et doux
rve, avec ses nuages d'encens, ses crmonies infinies, ses processions
dans les jardins, ses chants et ses fleurs.

Si j'ai parl de ces premires annes, malgr mon intention d'abrger
tout ce qui m'est personnel, c'est  cause de l'influence qu'elles ont
souvent  un si haut degr sur l'existence entire: elles la contiennent
plus ou moins. C'est sans doute  ces vives impressions de foi reues
dans l'enfance que je dois d'avoir conserv des croyances religieuses au
milieu de tant d'opinions que j'ai traverses. J'ai pu les couter, les
comprendre, les admettre jusqu'o elles taient admissibles, mais je
n'ai point laiss le doute entrer dans mon coeur.

Avec M. et Mme Bernard tait venu s'tablir  Paris un ami, un camarade
d'enfance de M. Bernard, veuf ds lors et qui,  dater de cette poque,
ne spara plus son existence de celle du pre de Juliette: ils eurent,
pendant plus de trente ans, mme maison, mme socit et mmes amis. M.
Simonard formait d'ailleurs un contraste  peu prs complet avec M.
Bernard. Il avait autant de vivacit que son ami avait de lenteur et
d'apathie, beaucoup d'esprit, de culture intellectuelle, une me
dvoue: mais autant ses affections taient vives et fidles, autant ses
antipathies taient fortes, et il ne prenait nul souci de les
dissimuler.

picurien trs-aimable et disciple de cette philosophie sensualiste qui
avait si fort corrompu le XVIIIe sicle, Voltaire tait son idole, et
les ouvrages de cet crivain, sa lecture favorite. D'ailleurs,
aristocrate et royaliste ardent, homme plein de dlicatesse et
d'honneur.

Dans l'association avec le pre de Juliette, M. Simonard tait  la fois
l'intelligence et le despote; M. Bernard, de temps en temps, se
rvoltait, contre la domination du tyran dont l'amiti et la socit
taient devenues indispensables  son existence; puis, aprs quelques
jours de bouderie, il reprenait le joug, et son ami l'empire,  la
grande satisfaction de tous deux.

M. Simonard mourut un peu avant son ami, et comme lui, dans un ge fort
avanc. Il conserva jusqu'au bout de sa carrire ses gots d'homme du
monde, de gourmand aimable et de gnreux ami.

Atteint par la maladie dans la plnitude de son intelligence, il demanda
un prtre, reut avec respect et recueillement les derniers sacrements
de la religion et fit une mort difiante dont nous fmes consols sans
en tre surpris: en effet, les doctrines de Voltaire n'avaient fauss
que son esprit; son coeur tait rest bon et charitable.

Je ne rsiste point  l'envie de consigner ici une anecdote que j'ai
entendu raconter d'une faon charmante  cet aimable vieillard.

Royaliste, comme je l'ai dit, il conservait un culte vritable pour la
mmoire de la reine Marie-Antoinette dont il avait t le fervent
admirateur.

En arrivant  Paris, vers 1786, sa premire curiosit avait eu la reine
pour objet, et aprs l'avoir vue il chercha, avec plus d'empressement
encore, les occasions de la rencontrer. Apprenant qu'il allait y avoir
une grande chasse  courre  Saint-Germain, il rsolut d'y aller, se
promettant de jouir toute cette matine de la vue de sa belle
souveraine.

M. Simonard tait petit, court, gros; son nez tait fort grand, il
n'avait nulle habitude de monter  cheval, et devait y faire une
singulire figure. En arrivant  Saint-Germain il s'assure d'un cheval
de louage, l'enfourche et se rend au lieu du rendez-vous de la chasse
royale; piquant sa mchante monture, il prend le pas de la brillante
cavalcade et parvient  se placer assez prs de la reine.

Il suivait la chasse obstinment sans perdre de terrain, lui et sa bte
ruisselant de sueur et de fatigue; et la reine eut bien vite remarqu ce
cavalier acharn  sa poursuite et son trange quipage: elle tait 
cheval elle-mme et de temps en temps tournait la tte gaiement pour
voir si ce drle d'admirateur se laissait distancer: il tenait bon.

Enfin, au dtour d'une alle, le gros de la chasse s'tant un peu
dispers, et la suite de la reine se rduisant  un petit nombre de
personnes, M. Simonard maintenant sa poursuite, la reine s'arrta et se
retournant vers lui avec un bon et franc rire:

Comptez-vous, Monsieur, lui dit-elle, suivre ainsi la chasse bien
longtemps?

--Aussi longtemps, Madame, que les jambes de mon cheval pourront me
porter. La pauvre bte expirait. La reine rit de nouveau, salua et prit
le galop.

M. Simonard aimait  conter cette aventure  ceux qui reprochaient  la
reine un peu de hauteur.

Serait-il impossible que cette chasse  courre ait t celle dont M. de
Chateaubriand fait le rcit dans ses mmoires, et o, en 1787, il fut
admis  monter dans les carrosses du roi?

 l'poque o Juliette arriva  Paris pour ne plus quitter sa mre, rien
n'tait dj plus charmant et plus beau que son visage, rien de plus gai
que son humeur, rien de plus aimable que son caractre. Le fils de M.
Simonard, qui tait du mme ge qu'elle, devint l'ami et le camarade de
ses jeux. Voici une petite anecdote de leur enfance que j'ai entendu
conter  Mme Rcamier:

L'htel que M. Bernard habitait rue des Saints-Pres, 13, avait un
jardin dont le mur, mitoyen avec la maison voisine, sparait les deux
proprits. Ce mur avait  son sommet une ligne de dalles plates qui
formaient une sorte d'troite terrasse sur laquelle il tait facile de
marcher. Simonard grimpait sur ce mur, y faisait grimper sa petite
compagne et la roulait en courant sur le haut du mur dans une brouette.
Ce dangereux plaisir les divertissait infiniment l'un et l'autre. Le
jardin du voisin possdait de trs-beaux raisins en espalier le long de
la muraille; les deux enfants les convoitrent longtemps, et Simonard se
hasarda  en drober des grappes: Juliette faisait le guet. Ce mange se
renouvela si souvent que le voisin s'aperut de la disparition de ses
raisins. Il ne lui fut pas difficile de conjecturer d'o pouvaient venir
les picoreurs de sa vigne. Furieux, il se met en embuscade, et quand les
deux enfants sont bien occups  prendre le raisin, il leur crie d'une
voix tonnante: Ah! je prends donc enfin mes voleurs! D'un saut le
petit garon disparut dans son jardin. La pauvre Juliette, reste au
sommet du mur, ple et tremblante, ne savait que devenir. Sa ravissante
figure eut bien vite dsarm le froce propritaire, qui ne s'tait pas
attendu  avoir affaire  une si belle crature en dcouvrant les
maraudeurs de son raisin. Il se mit en devoir de rassurer et de consoler
la jolie enfant, promit de ne rien dire aux parents et tint parole:
cette aventure fit cesser toute promenade sur le mur.

Juliette tait extrmement bien doue pour la musique; on lui donna des
leons de piano. Le penchant qu'elle avait montr dans son enfance
devint chez elle avec les annes un got trs-vif, et, jeune femme, Mme
Rcamier fit de la musique avec les plus habiles artistes de son temps.
Elle jouait non-seulement du piano, mais de la harpe, et prit de
Boeldieu des leons de chant. Sa voix tait peu tendue, expressive,
harmonieusement timbre. Elle cessa de chanter de trs-bonne heure; elle
abandonna la harpe, mais elle trouva, jusqu' la fin de sa vie, dans le
piano, de vraies et vives jouissances. Juliette avait eu de tout temps
une mmoire musicale tendue: elle aimait  jouer de mmoire, pour
elle-mme, seule,  la chute du jour. Je l'ai entendue souvent excuter
ainsi dans l'obscurit tout un rpertoire de morceaux des grands
matres, d'un caractre mlancolique, et en prouver une impression
telle, que les larmes inondaient son visage. Cette habitude contracte
de bonne heure, cet heureux don de retenir les morceaux qui la
frappaient, permirent  Mme Rcamier dans un ge avanc, alors que la
ccit avait voil ses yeux, de jouer encore et d'endormir de tristes
souvenirs  l'aide de la musique.

L'ducation de Juliette se faisait chez sa mre qui la surveillait avec
grand soin. Mme Bernard aimait passionnment sa fille, elle tait
orgueilleuse de la beaut qu'elle annonait: ayant le got de la parure
pour son propre compte, elle n'y attachait pas moins d'importance pour
sa fille et la parait avec une extrme complaisance. La pauvre Juliette
se dsesprait des longues heures qu'on lui faisait employer  sa
toilette, chaque fois que sa mre l'emmenait au spectacle ou dans le
monde, occasions que Mme Bernard, dans sa vanit maternelle, multipliait
autant qu'elle le pouvait. Ce fut ainsi qu'elles allrent  Versailles
pour assister  l'un des derniers grands couverts o parurent le roi
Louis XVI, la reine Marie-Antoinette et toute la famille royale, avec le
crmonial de l'ancienne monarchie.

Dans ces occasions, le public tait admis  circuler autour de la table
royale. Les yeux des spectateurs venus pour admirer les magnificences de
Versailles et l'attention mme de la famille royale furent, ce jour-l,
attirs par la beaut de l'enfant qui se trouvait au premier rang des
curieux. La reine remarqua qu'elle paraissait  peu prs de l'ge de
Madame Royale, et envoya une de ses dames demander  la mre de cette
charmante enfant de la laisser venir dans les appartements o la famille
royale se retirait. L, Juliette fut mesure avec Madame Royale et
trouve un peu plus grande. Elles taient en effet prcisment de la
mme anne, et elles avaient alors onze ou douze ans. Madame Royale
tait fort belle  cette poque; elle parut mdiocrement satisfaite de
se voir ainsi mesure et compare avec une enfant prise dans la foule.

Ce fut  l'glise Saint-Pierre-de-Chaillot, en 1791, que Juliette fit sa
premire communion.  l'poque o M. Bernard avait rappel sa fille
auprs de lui, sa femme tait jeune encore, remarquablement agrable,
spirituelle et gracieuse. Leur existence tait aise, lgante; tous
deux aimaient  recevoir et leur maison, ouverte  tous les gens
d'esprit, devait l'tre surtout aux Lyonnais. Mme Bernard recherchait et
attirait les gens de lettres; elle avait une loge au Thtre-Franais,
et donnait  souper plusieurs fois par semaine.

Ce fut chez sa mre que Juliette connut M. de Laharpe. Lemontey, venu 
Paris, qu'il ne quitta plus, comme dput  l'Assemble lgislative,
tait fort assidu chez Mme Bernard; Barrre y tait reu, et rendit plus
d'un service  la famille dans les mauvais jours de la rvolution. Entre
les Lyonnais qui frquentaient le plus habituellement cette maison se
trouvait M. Jacques Rcamier, qui occupait dj une situation importante
parmi les banquiers de Paris. J'entre dans quelques dtails  son sujet.

Jacques-Rose Rcamier tait n  Lyon en 1751; il tait le second fils
d'une nombreuse famille dans laquelle s'taient conserves les
traditions de la pit, des bonnes moeurs et du travail. Son pre,
Franois Rcamier, dou d'une grande intelligence commerciale, avait
fond  Lyon une trs considrable maison de chapellerie, dont les
relations les plus importantes taient avec l'Espagne. En s'tablissant
 Lyon, il n'avait point pour cela renonc au Bugey, son pays natal, et
tous ses enfants furent comme lui fidlement attachs  ce village et 
ce domaine de Cressin qu'ils appelaient le berceau des Rcamier.

Jacques avait t de trs-bonne heure le voyageur de la maison de son
pre; les intrts de leur commerce le conduisirent souvent en Espagne:
aussi parlait-il et crivait-il l'espagnol comme sa propre langue. Il
savait bien le latin: quand je l'ai connu, il aimait encore  citer des
vers d'Horace ou de Virgile, et le faisait  propos. Sa correspondance
commerciale passait pour un modle; il avait t beau, ses traits
taient accentus et rguliers, ses yeux bleus; il tait blond, grand et
vigoureusement constitu. Il serait difficile d'imaginer un coeur plus
gnreux que le sien, plus facile  mouvoir et en mme temps plus
lger. Qu'un ami rclamt son temps, son argent, ses conseils, M.
Rcamier se mettait avec empressement  sa disposition; que ce mme ami
lui ft enlev par la mort,  peine lui donnait-il deux jours de
regrets. Encore un tiroir ferm, disait-il, et l s'arrtait sa
sensibilit. Toujours prt  donner, serviable au dernier point, bon
compagnon, d'humeur bienveillante et gaie, optimiste  l'excs, il tait
toujours content de tout et de tous; il avait de l'esprit naturel et
beaucoup d'imprvu et de pittoresque dans le langage; il contait bien.

Confiant jusqu' l'imprudence, il poussait la longanimit et
l'indulgence jusqu' discerner  peine la valeur morale des individus
avec lesquels il tait en rapport. Il avait cette parfaite politesse,
habituelle parmi les hommes de sa gnration; elle tait chez lui le
rsultat d'un grand usage du monde et d'un dsir sincre d'tre agrable
aux autres. Plac par sa fortune  la tte des hommes de finance, 
Paris, il n'eut jamais la moindre sottise, recevant les plus grands
seigneurs sans embarras et les pauvres gens sans hauteur. M. Rcamier
avait malheureusement des moeurs lgres, et il prfrait souvent une
socit facile et subalterne  celle de ses gaux. Gnreux pour tous,
il tait la providence de sa famille et en tait ador. Lorsqu'au sortir
de la Terreur, il fut en pleine possession de sa grande existence
financire, une arme de neveux, logs chez lui, employs et appoints
par lui, trouvaient dans son hospitalire et opulente maison tous les
agrments de la vie.

Lorsqu'il demanda, en 1793, la main de Juliette Bernard dont il voyait
depuis deux ou trois ans se dvelopper la merveilleuse beaut, il avait
lui-mme quarante-deux ans, et elle n'en avait que quinze. Ce fut
pourtant trs-volontairement, sans effroi ni rpugnance, qu'elle agra
sa recherche. Mme Bernard crut devoir faire  sa fille toutes les
objections que dictaient assez la diffrence des ges et celle des gots
et des habitudes qui devait en rsulter; mais Juliette voyait venir M.
Rcamier depuis plusieurs annes chez ses parents, il avait toujours t
prvenant et gracieux pour son enfance, elle avait reu de lui ses plus
belles poupes, elle ne douta pas qu'il ne dt tre un mari plein de
complaisance; elle accepta sans la moindre inquitude l'avenir qui lui
tait offert. Ce lien ne fut, d'ailleurs, jamais qu'apparent; Mme
Rcamier ne reut de son mari que son nom. Ceci peut tonner, mais je ne
suis pas charge d'expliquer le fait; je me borne  l'attester, comme
auraient pu l'attester tous ceux qui, ayant connu M. et Mme Rcamier,
pntrrent dans leur intimit. M. Rcamier n'eut jamais que des
rapports paternels avec sa femme; il ne traita jamais la jeune et
innocente enfant qui portait son nom que comme une fille dont la beaut
charmait ses yeux et dont la clbrit flattait sa vanit. Ils se
marirent  Paris le 24 avril 1793.

Le mariage de Mlle Bernard avait donc lieu en pleine Terreur,  l'poque
la plus sinistre de la rvolution, l'anne mme du meurtre du roi et de
la reine.  ce moment toutes les habitudes de la socit taient
rompues, toutes les relations ananties; l'unique souci de chacun
consistait  se faire oublier pour chapper, s'il le pouvait,  la mort
qui frappait incessamment parmi ses amis et ses proches. La vie
s'coulait dans une sorte de stupeur, qui seule peut expliquer l'absence
de toute tentative de rsistance  ce rgime de bourreaux. Je tiens de
M. Rcamier qu'il allait presque tous les jours assister aux excutions.
Il avait t ainsi tmoin du supplice du roi, il avait vu prir la
reine, il avait vu guillotiner les fermiers gnraux, M. de Laborde,
banquier de la cour, tous les hommes avec lesquels il tait en relations
d'affaires ou de socit: et quand je lui exprimais ma surprise qu'il se
condamnt  un aussi horrible spectacle, il me rpondait que c'tait
pour se familiariser avec le sort qui vraisemblablement l'attendait, et
qu'il s'y prparait en voyant mourir.

M. Rcamier chappa nanmoins, ainsi que la famille de sa femme, au
couteau rvolutionnaire et on attribua ce bonheur, en grande partie, 
la protection de Barrre. Quatre annes s'coulrent de la sorte sans
que j'aie  enregistrer aucun vnement important dans la vie de Mme
Rcamier. Cependant le rgne de la Terreur avait cess, l'ordre
s'essayait  renatre, les existences se reconstituaient, les migrs
commenaient  rentrer, et la socit franaise, incorrigible dans sa
frivolit, se jetait  corps perdu, au sortir des prisons, de l'exil, de
la ruine et des chafauds, dans le tourbillon des plaisirs.

Mme Rcamier resta tout  fait trangre au monde du Directoire et n'eut
de relation avec aucune des femmes qui en furent les hrones: Mme
Tallien, et quelques autres. Plus jeune que ces dames de plusieurs
annes, et protge par l'aurole de puret qui l'a toujours environne,
pas une de ces femmes ne vint chez elle et elle n'alla chez aucune
d'elles.

Sa beaut avait en ce peu d'annes achev de s'panouir, et elle avait
en quelque sorte pass de l'enfance  la splendeur de la jeunesse. Une
taille souple et lgante, des paules, un cou de la plus admirable
forme et proportion, une bouche petite et vermeille, des dents de perle,
des bras charmants quoique un peu minces, des cheveux chtains
naturellement boucls, le nez dlicat et rgulier, mais bien franais,
un clat de teint incomparable qui clipsait tout, une physionomie
pleine de candeur et parfois de malice, et que l'expression de la bont
rendait irrsistiblement attrayante, quelque chose d'indolent et de
fier, la tte la mieux attache. C'tait bien d'elle qu'on et eu le
droit de dire ce que Saint-Simon a dit de la duchesse de Bourgogne: que
sa dmarche tait celle d'une desse sur les nues. Telle tait Mme
Rcamier  dix-huit ans.

 ce moment, au sortir de cette tempte de la rvolution, qui semblait
avoir tout englouti et qui laissait dans le sein de chaque famille, 
quelque rang qu'elle appartnt, une marque sanglante de son passage, la
socit parut saisie d'une sorte de fivre de distractions et de ftes.
Les salons n'existaient plus, tout se passait en plein air; les succs
d'une femme n'avaient plus pour thtre les cercles d'un monde disparu,
mais les lieux publics. C'tait aux spectacles qui venaient de se
rouvrir, dans les jardins, dans les bals par souscription, que l'on se
rencontrait au milieu de la foule. La beaut de Juliette causait dans
toutes ces runions un frmissement d'admiration, de curiosit,
d'enthousiasme, d'autant plus vif qu'il avait toute la spontanit des
impressions de la multitude. Sa prsence tait partout un vnement. Je
crois qu'il n'est point inutile de rappeler aussi que cette poque tait
celle d'une renaissance trs-prononce du got et d'une passion pour les
arts que l'influence de David et de son cole avait rpandue dans tous
les rangs, et qui affectait des formes toutes paennes dans son
idoltrie de la beaut. Toutes ces circonstances peuvent servir  faire
comprendre la promptitude avec laquelle la beaut de Mme Rcamier devint
non-seulement clbre, mais populaire. En voici deux exemples entre bien
d'autres que je pourrais citer.

Lorsque le culte se rtablit et que les glises se rouvrirent aux
crmonies religieuses, on demanda  Mme Rcamier de quter  Saint-Roch
pour je ne sais quelle bonne oeuvre; elle y consentit. Au moment de la
qute, la nef de l'glise se trouva trop petite pour la foule qui
l'obstruait. On montait sur les chaises, sur les piliers, sur les autels
des chapelles latrales, et ce fut  grand'peine si l'objet de cet
empressement, protg par deux hommes de la socit (Emmanuel Dupaty et
Christian de Lamoignon), put fendre le flot des curieux et faire
circuler la bourse des pauvres. La qute produisit vingt mille francs.

L'autre circonstance se produisit  la promenade de Longchamps.

La vogue extrme de cette promenade tend  disparatre, et d'ici 
quelques annes nos neveux ne sauront plus ce que c'tait. Dans mon
enfance, Longchamps avait encore sa signification et son importance: on
renouvelait ses quipages, ses chevaux, ses livres, les modes de
printemps s'arboraient  Longchamps. Les femmes, dans leurs plus
fraches et plus lgantes toilettes du matin, rivalisaient trois jours,
le mercredi, le jeudi et le vendredi saints de chaque anne, de beaut
et de bon got dans leurs ajustements.

C'tait depuis la place de la Concorde jusqu' l'arc de l'toile, et au
del, un brillant encombrement de voitures  deux ou  quatre chevaux,
d'hommes  cheval, de pitons circulant dans les contre-alles, ou de
badauds assis sur le bord de la grande avenue des Champs-lyses,
saluant, admirant ou critiquant les riches et les lgants du sicle
emports dans de somptueux quipages au milieu d'un tourbillon de
poussire et de soleil. Dans la semaine sainte de 1801, par une belle
matine de printemps, Mme Rcamier se rendit avec d'autres femmes de sa
famille  Longchamps dans une calche dcouverte  deux chevaux. La
voiture, force d'aller au pas, permettait  la foule de voir et
d'admirer sa figure, que la splendeur du jour et la vivacit de la
lumire du plein midi ne faisaient que mieux ressortir; son nom ne tarda
pas  circuler dans cette masse compacte qui allait grossissant, et qui,
d'une commune voix, la comparant aux beauts contemporaines et
prsentes, la salua _la plus belle  l'unanimit_.

On a tant parl de la _danse_ de Mme Rcamier qu'il convient peut-tre
d'en dire un mot. Belle et faite  peindre, elle excella en effet dans
cet art. Elle aima la danse avec passion pendant quelques annes, et, 
son dbut dans le monde, elle se faisait un point d'honneur d'arriver au
bal la premire et de le quitter la dernire: mais cela ne dura gure.
Je ne sais de qui elle avait appris _cette danse du chle_, qui fournit
 Mme de Stal le modle de la danse qu'elle prte  _Corinne_. C'tait
une pantomime et des attitudes plutt que de la danse. Elle ne consentit
 l'excuter que pendant les premires annes de sa jeunesse. Pendant le
triste hiver de 1812  1813 que Mme Rcamier, exile, passa  Lyon, un
jour que l'isolement lui pesait plus cruellement que de coutume, pour
tromper son ennui et sans doute aussi se rappeler d'autres temps, elle
voulut me donner une ide de la danse du chle: une longue charpe  la
main, elle excuta en effet toutes les attitudes dans lesquelles ce
tissu lger devenait tour  tour une ceinture, un voile, une draperie.
Rien n'tait plus gracieux, plus dcent et plus pittoresque que cette
succession de mouvements cadencs dont on et dsir fixer par le crayon
toutes les attitudes.

Comme tmoignage de l'effet produit par Mme Rcamier, je cite une
conversation textuelle de Mme Regnault de Saint-Jean-d'Angly. Elles
taient contemporaines, et Mme Regnault, que distinguaient la parfaite
dlicatesse et rgularit de ses traits, prisait trs-haut sa propre
beaut. Un jour donc, Mme Regnault, qui n'tait plus jeune, parlait de
sa figure et de celles des femmes de son temps, comme on parle d'un
pass loign. Elle nomma Mme Rcamier; d'autres, assurait-elle, avaient
t plus _vraiment_ belles, mais aucune ne produisait autant d'effet.
J'tais dans un salon, ajoutait-elle, j'y charmais et captivais tous
les regards; Mme Rcamier arrivait: l'clat de ses yeux, qui n'taient
pas pourtant trs-grands, l'inconcevable blancheur de ses paules,
crasaient tout, clipsaient tout; elle resplendissait. Au bout d'un
moment il est vrai, poursuivait Mme Regnault, les vrais amateurs me
revenaient.

Mme Rcamier n'eut que deux fois en sa vie l'occasion de rencontrer
Bonaparte. La premire, ce fut en 1797, dans des circonstances qui lui
avaient laiss une impression vive que je lui ai entendu rappeler. Je
dirai plus tard sa seconde rencontre avec Napolon.

Le 10 dcembre 1797, le Directoire donna une fte triomphale en
l'honneur et pour la rception du vainqueur de l'Italie. Cette solennit
eut lieu dans la grande cour du palais du Luxembourg. Au fond de cette
cour, un autel et une statue de la Libert; au pied de ce symbole, les
cinq directeurs revtus de costumes romains; les ministres, les
ambassadeurs, les fonctionnaires de toute espce rangs sur des siges
en amphithtre; derrire eux, des banquettes rserves aux personnes
invites. Les fentres de toute la faade de l'difice taient garnies
de monde; la foule remplissait la cour, le jardin et toutes les rues
aboutissant au Luxembourg. Mme Rcamier prit place avec sa mre sur les
banquettes rserves. Elle n'avait jamais vu le gnral Bonaparte, mais
elle partageait alors l'enthousiasme universel, et elle se sentait
vivement mue par le prestige de cette jeune renomme. Il parut: il
tait encore fort maigre  cette poque, et sa tte avait un caractre
de grandeur et de fermet, extrmement saisissant. Il tait entour de
gnraux et d'aides de camp.  un discours de M. de Talleyrand, ministre
des affaires trangres, il rpondit quelques brves, simples et
nerveuses paroles qui furent accueillies par de vives acclamations. De
la place o elle tait assise, Mme Rcamier ne pouvait distinguer les
traits de Bonaparte: une curiosit bien naturelle lui faisait dsirer de
les voir; profitant d'un moment o Barras rpondait longuement au
gnral, elle se leva pour le regarder.

 ce mouvement qui mettait en vidence toute sa personne, les yeux de la
foule se tournrent vers elle, et un long murmure d'admiration la salua.
Cette rumeur n'chappa point  Bonaparte; il tourna brusquement la tte
vers le point o se portait l'attention publique, pour savoir quel objet
pouvait distraire de sa prsence cette foule dont il tait le hros: il
aperut une jeune femme vtue de blanc et lui lana un regard dont elle
ne put soutenir la duret: elle se rassit au plus vite.

J'ai dj dit que Mme Rcamier n'avait point fait partie de la socit
du Directoire: cependant au printemps de 1799, elle fut invite  une
soire donne par Barras dans les salons du Luxembourg. M. Rcamier
trouvait utile  ses relations d'affaires que sa jeune femme acceptt
cette fois l'invitation qui lui tait adresse, et elle se prta
d'autant plus volontiers  ce dsir, qu'elle avait  solliciter de
Barras l'largissement d'un prisonnier.

Lorsque M. et Mme Rcamier arrivrent au Luxembourg, la musique, car
c'tait un concert, tait commence, et on excutait l'ouverture du
_Jeune Henri_. L'apparition d'une personne dj clbre par ses
agrments dans une socit qui n'tait pas la sienne, fit une assez vive
sensation. Barras s'tait avanc pour offrir son bras  Mme Rcamier, et
l'avait place au fond du salon  quelques pas d'une femme qui, bien
qu'elle et pass la premire jeunesse, en conservait encore toute la
grce et l'lgance: c'tait Mme Bonaparte. Plus prs d'elle, et presque
enseveli dans les coussins du fauteuil o il tait assis, se trouvait un
petit homme contrefait, dont l'extrieur trange et la figure
remarquable attirrent son attention; on le lui prsenta en nommant La
Rveillre-Lpeaux, l'un des directeurs. Mme Rcamier fut aussi vivement
frappe dans cette soire du contraste que prsentaient, avec la socit
fort mle qui remplissait les salons, la figure jeune encore de M. de
Talleyrand, ses manires lgantes et aristocratiques, et sa physionomie
hautaine.

Mme Rcamier rencontra frquemment M. de Talleyrand dans le monde; il ne
vint jamais chez elle, o j'ai vu plusieurs fois son frre, Archambauld
de Prigord.

 minuit on servit un splendide souper. Barras plaa Mme Bonaparte  sa
droite, et pria Mme Rcamier, que La Rveillre-Lpeaux avait conduite
dans la salle  manger, de se mettre  sa gauche. Elle eut ainsi pendant
le souper une occasion naturelle de parler  Barras du vieillard dont
elle voulait obtenir la mise en libert. Il faut se rappeler la grande
jeunesse de Juliette, l'expression pure et presque enfantine de sa
physionomie, pour imaginer l'impression que devait produire, dans ce
monde facile, cette virginale apparition. Barras couta avec un
respectueux intrt l'histoire du pauvre prtre, emprisonn pour tre
rentr en France avant sa radiation de la liste des migrs, et depuis
ce moment dtenu au Temple; il promit de s'occuper du protg de Mme
Rcamier et tint parole.

Les gazettes du temps rendirent compte de cette fte et publirent un
quatrain improvis au souper par le pote Despaze et adress  Mme
Rcamier.

Ce fut  la fin de 1798 que M. Rcamier, qui jusque-l avait occup une
maison rue du Mail, 12, la trouvant trop petite, rsolut d'acheter un
htel plus appropri  l'accroissement de ses affaires,  l'importance
de sa fortune et  ses gots hospitaliers. M. Necker venait d'tre ray
de la liste des migrs. Mme de Stal tait  Paris, et cherchait 
vendre pour son pre un htel qui lui appartenait, rue du Mont-Blanc, 
prsent rue de la Chausse-d'Antin, 7. M. Rcamier tait depuis
longtemps en relation d'affaires avec M. Necker, il tait son banquier
ainsi que celui de sa fille; il acheta l'htel. L'acte de vente porte la
date du 25 vendmiaire an VII. La ngociation de cette affaire devint
l'origine de la liaison qui s'tablit entre Mme de Stal et Mme
Rcamier.

Je rencontre dans les rares fragments de souvenirs de Mme Rcamier, que
j'ai eu le bonheur de retrouver aprs la destruction de son manuscrit,
un rcit de sa premire entrevue avec la femme clbre qui devint sa
plus intime amie; je m'empresse de l'insrer ici.

     Un jour, et ce jour fait poque dans ma vie, M. Rcamier arriva 
     Clichy avec une dame qu'il ne me nomma pas et qu'il laissa seule
     avec moi dans le salon, pour aller rejoindre quelques personnes qui
     taient dans le parc. Cette dame venait pour parler de la vente et
     de l'achat d'une maison; sa toilette tait trange; elle portait
     une robe du matin et un petit chapeau par, orn de fleurs: je la
     pris pour une trangre. Je fus frapp de la beaut de ses yeux et
     de son regard; je ne pouvais me rendre compte de ce que
     j'prouvais, mais il est certain que je songeais plus  la
     reconnatre et pour ainsi dire,  la deviner, qu' lui faire les
     premires phrases d'usage, lorsqu'elle me dit avec une grce vive
     et pntrante, qu'elle tait vraiment ravie de me connatre, que M.
     Necker, son pre [...]  ces mots, je reconnus Mme de Stal! je
     n'entendis pas le reste de sa phrase, je rougis, mon trouble fut
     extrme. Je venais de lire ses _Lettres sur Rousseau_, je m'tais
     passionne pour cette lecture. J'exprimai ce que j'prouvais plus
     encore par mes regards que par mes paroles: elle m'intimidait et
     m'attirait  la fois. On sentait tout de suite en elle une personne
     parfaitement naturelle dans une nature suprieure. De son cot,
     elle fixait sur moi ses grands yeux, mais avec une curiosit pleine
     de bienveillance, et m'adressa sur ma figure des compliments qui
     eussent paru exagrs et trop directs, s'ils n'avaient pas sembl
     lui chapper, ce qui donnait  ses louanges une sduction
     irrsistible. Mon trouble ne me nuisit point; elle le comprit et
     m'exprima le dsir de me voir beaucoup  son retour  Paris, car
     elle partait pour Coppet. Ce ne fut alors qu'une apparition dans ma
     vie, mais l'impression fut vive. Je ne pensai plus qu' Mme de
     Stal, tant j'avais ressenti l'action de cette nature si ardente et
     si forte.

L'htel de la rue du Mont-Blanc une fois acquis de M. Necker fut confi
 l'architecte Berthaut pour tre restaur et meubl, et on lui donna
carte blanche pour la dpense. Il s'acquitta de sa tche avec un got
infini et se fit aider dans son entreprise par M. Percier. Les btiments
furent rpars, augments. Chacune des pices de l'ameublement, bronzes,
bibliothques, candlabres, jusqu'au moindre fauteuil, fut dessin et
model tout exprs. Jacob, bniste du premier ordre, excuta les
modles fournis; il en rsulta un ameublement qui porte l'empreinte de
l'poque, mais qui restera le meilleur chantillon du got de ce temps
et dont l'ensemble offrait une harmonie trop rare. Il n'y eut qu'un cri
sur ce got et ce luxe, dont on avait perdu l'habitude, et les rcits en
exagrrent beaucoup la richesse.

Dans l't de 1796, M. Rcamier avait lou d'une madame de Lvy le
chteau de Clichy, tout meubl, et y avait tabli sa jeune femme et sa
belle-mre: lui-mme venait y dner tous les jours; il n'y couchait
presque jamais, ses gots, ses habitudes et ses affaires s'accordant
pour le rappeler  Paris. La trs-courte distance qui spare le village
de Clichy de la capitale rendait cette combinaison facile; aussi
subsista-t-elle pendant plusieurs annes. Mme Rcamier s'installait 
Clichy ds le commencement du printemps, et lorsque les thtres
rouverts se peuplrent du monde lgant, elle se rendait aprs dner 
l'Opra ou au Thtre-Franais, o elle avait une loge  l'anne, et
revenait  la campagne aprs les reprsentations.

M. Rcamier tenait  Clichy table ouverte: le chteau tait vaste; le
parc, admirablement plant, s'tendait jusqu'au bord de la Seine. Mme
Rcamier, qui avait un got trs-vif pour les fleurs et les parfums, y
faisait entretenir avec soin des fleurs en grand nombre. Ce luxe
charmant, devenu trs-commun de nos jours, avait alors tout le prestige
de la nouveaut.

Au printemps de 1799, Mme Rcamier, dj tablie  Clichy, accepta
l'invitation qui avait t adresse  son mari et  elle pour un dner 
Bagatelle chez M. Sapey. Parmi les invits de ce dner se trouva Lucien
Bonaparte. Ds le premier moment qu'il vit Mme Rcamier, il ne dissimula
point la vive impression que lui causait sa beaut; prsent  elle, il
l'accompagna aprs le dner dans une promenade  travers les jardins de
Bagatelle, et le soir au moment o elle allait se retirer, il sollicita
et il obtint la permission de la voir chez elle  Clichy: il y accourut
ds le lendemain.

Lucien Bonaparte avait alors vingt-quatre ans; ses traits, moins
caractriss que ceux de Napolon auquel il ressemblait, avaient
pourtant de la rgularit. Il tait plus grand que son frre; son regard
tait agrable, bien qu'il et la vue basse, et son sourire tait
gracieux. L'orgueil d'une grandeur naissante perait dans toutes ses
manires, tout en lui visait  l'effet: il y avait de la recherche et
point de got dans sa mise, de l'emphase dans son langage et de
l'importance dans toute sa personne.

La passion que Lucien Bonaparte avait conue pour Mme Rcamier se
dveloppa rapidement, et il ne tarda pas  chercher un moyen de la lui
exprimer. Il y a dans l'extrme jeunesse et l'innocence, lorsqu'elle est
relle, quelque chose qui impose aux plus hardis. Mme Rcamier
non-seulement n'avait jamais aim, mais c'tait la premire fois qu'elle
se voyait l'objet d'un sentiment passionn. En recevant une premire
lettre d'amour, elle fut d'abord un peu trouble, mais presque aussitt
l'instinct de sa dignit de femme et la complte indiffrence qu'elle
prouvait lui rvlrent la ligne de conduite  suivre.

Lucien avait donn  sa dclaration d'amour le voile d'une composition
littraire. Juliette rsolut de ne point paratre comprendre l'intention
de la lettre de Romo: elle la rendit le lendemain en prsence de
beaucoup de monde, en louant le talent de l'auteur, mais en l'engageant
 se rserver pour des destines plus hautes et  ne pas perdre  des
oeuvres d'imagination un temps qu'il pouvait plus utilement consacrer 
la politique. Lucien ne fut pas dcourag par l'insuccs de sa fiction
romanesque; il renona seulement  se servir d'un nom d'emprunt, et il
adressa  Mme Rcamier des lettres dans lesquelles il peignit
directement son ardente passion. Elle crut alors ne pouvoir faire autre
chose que de montrer ces lettres  son mari en rclamant pour sa
jeunesse les conseils et l'appui de l'homme dont elle portait le nom;
elle voulait fermer sa porte  Lucien Bonaparte, et elle en fit la
proposition  M. Rcamier. Celui-ci loua la vertu de sa jeune femme, la
remercia de la confiance qu'elle lui tmoignait, l'engagea  continuer
d'agir avec la prudence et la sagesse dont elle venait de faire preuve;
mais il lui reprsenta que fermer sa porte au frre du gnral
Bonaparte, rompre ouvertement avec un homme si haut plac, ce serait
gravement compromettre et peut-tre ruiner sa maison de banque: il
conclut qu'il fallait ne point le dsesprer et ne lui rien accorder.

Lucien ne plaisait point  Mme Rcamier, mais elle tait bonne et ne
pouvait voir sans quelque piti les angoisses qu'elle lui faisait
prouver; elle tait rieuse d'ailleurs, et, quoique les femmes soient
disposes  l'indulgence pour les ridicules des gens vraiment amoureux
d'elles, l'emphase de Lucien excitait parfois chez elle des accs de
gaiet qui le dmontaient; d'autres fois ses violences lui faisaient
peur. Ce rapport trs-orageux dura plus d'une anne. Las enfin d'une
rigueur impossible  flchir, et s'apercevant,  mesure que la certitude
de ne rien obtenir teignait sa passion, du rle ridicule qu'il jouait,
Lucien se retira. Le monde n'avait pas manqu de s'occuper de la passion
trs-affiche de Lucien; il et bien souhait qu'on le crt l'amant
favoris de la plus clbre beaut de l'Europe, et ses courtisans (car
il en avait) s'taient efforcs de le faire croire, heureusement sans
parvenir  donner le change  l'opinion.

Mme Rcamier n'ignora pas ces honteuses menes, et, bien que sa
rputation sortt intacte de cette aventure, elle en prouva une vive
douleur; ce fut son premier chagrin, et la premire fois que cette me
pure sentit le contact de la mchancet et de la bassesse: sa timidit
s'en accrut, mais sa raison se fortifia  cette preuve.

La correspondance de Lucien, il faut bien en convenir, est absolument
dpourvue de got et de naturel, et le dernier colier de nos collges
tournerait une lettre d'amour beaucoup mieux que ce tribun de vingt-cinq
ans, dont la rsolution et le sang-froid eurent au 18 brumaire une si
considrable influence sur le sort de la France et du monde. De
l'emphase, des redites, des lieux communs, au milieu desquels on sent
pourtant une passion sincre et la crainte du ridicule auquel il ne sait
pas chapper, tel est le caractre de ces lettres. On pourrait en
multiplier les citations, mais un chantillon sera plus que suffisant
pour les faire apprcier.

LETTRES DE ROMO  JULIETTE

PAR L'AUTEUR DE LA TRIBU INDIENNE

     Sans l'amour, la vie n'est qu'un long sommeil.

     Encore des lettres d'amour!!! depuis celles de Saint-Preux et
     d'Hlose, combien en a-t-il paru!... combien de peintres ont voulu
     copier ce chef-d'oeuvre inimitable!... c'est la Vnus de Mdicis que
     mille artistes ont essay vainement d'galer.

     Ces lettres ne sont point le fruit d'un long travail, et je ne les
     ddie point  l'immortalit. Ce n'est point  l'loquence et au
     gnie qu'elles doivent le jour, mais  la passion la plus vraie; ce
     n'est point pour le public qu'elles sont crites, mais pour une
     femme chrie... Elles dclent mon coeur: c'est une glace fidle o
     j'aime  me revoir sans cesse; j'cris comme je sens, et je suis
     heureux en crivant. Puissent ces lettres intresser celle pour qui
     j'cris!!! puisse-t-elle m'entendre!!! puisse-t-elle se reconnatre
     avec plaisir dans le portrait de Juliette et penser  Romo avec ce
     trouble dlicieux qui annonce l'aurore de la sensibilit!!!

     PREMIRE LETTRE DE ROMO  JULIETTE.

     Venise, 27 juillet.

     Romo vous crit, Juliette; si vous refusiez de le lire, vous
     seriez plus cruelle que nos parents dont les longues querelles
     viennent de s'apaiser: sans doute ces affreuses querelles ne
     renatront plus.

     Il y a peu de jours, je ne vous connaissais encore que par la
     renomme; je vous avais aperue quelquefois dans les temples et
     dans les ftes; je savais que vous tiez la plus belle: mille
     bouches me rptaient vos loges, mais ces loges, et vos attraits
     m'avaient frapp sans m'blouir... Pourquoi la paix m'a-t-elle
     livr  votre empire! La paix!... elle est aujourd'hui dans nos
     familles, mais le trouble est dans mon coeur [...]

     Je vous ai revue depuis. L'amour a sembl me sourire... assis sur
     un banc circulaire, seul avec vous j'ai parl, j'ai cru entendre un
     soupir s'exhaler de votre sein! Vaine illusion! Revenu de mon
     erreur, j'ai vu l'indiffrence au front tranquille assise entre
     nous deux... La passion qui me matrise s'exprimait dans mes
     discours, et les vtres portaient l'aimable et cruelle empreinte de
     la plaisanterie.

      Juliette! la vie sans l'amour n'est qu'un long sommeil: la plus
     belle des femmes doit tre sensible: heureux le mortel qui
     deviendra l'ami de votre coeur!...

Aprs ce premier aveu de sa passion sous le voile fort transparent d'une
composition littraire. Lucien crit en son propre nom et sans renoncer
absolument  l'heureuse fiction qui voudrait faire de lui le Romo de
cette nouvelle Juliette.

Il s'exprime ainsi:

 JULIETTE.

     Juliette, ce n'est plus Romo, c'est moi qui vous cris.

     Depuis deux jours retir  la campagne, votre ide m'y a occup
     sans cesse: ces deux jours ont suffi pour m'clairer sur ma
     position, et je me suis jug.

     Je vous envoie le rsultat de mes tristes rflexions, et je vous
     prie de les lire... c'est la dernire lettre que vous recevrez de
     moi.

     L. B.

     Un ridicule est plus dangereux qu'un crime, lorsque surtout il se
     rapporte  un homme public sur qui la critique exerce avec tant de
     plaisir sa maligne influence.

     Fuis Juliette,--vite le ridicule,--adoucis ton malheur par la
     philosophie.

     Amour-propre, raison protectrice, j'entends votre oracle: je m'y
     soumets avec douleur, mais celui qui ne sait passe vaincre soi-mme
     ne mrite point l'estime de ses concitoyens... oui, je vous
     entends.--Je fuirai Juliette, mais je l'aimerai toujours.--Je lui
     crirai tout ce que je sens pour elle... Si elle est inbranlable,
     elle oubliera ma lettre et mon image, et j'viterai sa
     prsence--Mais si elle rpondait  mes plaintes par un sourire
     enchanteur, oh! je ne puis plus rpondre de moi-mme. Je
     prfrerais mes fers  la libert que vous m'offrez aujourd'hui.

     Juliette! oubliez mes voeux s'ils vous offensent... rappelez-moi si
     vous me plaignez,--mais voyez toujours dans celui qui vous crit un
     homme qui mettra dans toutes les occasions sa flicit  contribuer
      la vtre.

     L. B.

Quelques mois aprs qu'il eut cess de venir chez Mme Rcamier, Lucien
lui fit redemander ses lettres. M. Sapey se chargea de cette mission
dont le but tait de faire disparatre les tmoignages d'un amour
toujours rebut et d'une rigueur humiliante pour l'amour-propre.

N'ayant pu les obtenir une premire fois, M. Sapey revint  la charge et
n'pargna pas mme les menaces. Mme Rcamier persista  ne pas se
dessaisir de ces lettres, et  mon tour je les garde comme l'irrcusable
tmoignage de sa vertu.

L'hiver qui suivit le 18 brumaire, de 1799  1800, fut trs-brillant 
Paris. Lucien occupait le poste de ministre de l'intrieur, et son amour
pour Mme Rcamier tait dans toute sa ferveur. J'ai dit les raisons pour
lesquelles M. Rcamier exigeait qu'elle ne le rebutt pas absolument;
elle dut par les mmes motifs accompagner son mari  l'une des ftes
donnes par Lucien: il s'agissait d'un dner et d'un concert offerts au
premier consul. Cette soire fut pour Mme Rcamier la seconde occasion
de voir Napolon, et la premire et seule fois o elle changea quelques
paroles avec lui.

Mme Rcamier avait une prdilection marque pour le blanc: tous les gens
qui l'ont connue savent qu'elle portait habituellement et en toute
saison des robes blanches; elle en variait l'toffe, la forme, les
ornements, mais prenait bien rarement d'autres couleurs. Jamais, dans le
temps de sa grande fortune, elle ne porta de diamants; elle possdait de
trs-belles perles fines et s'en parait de prfrence  tout autre
bijou. On et pu croire qu'elle trouvait une certaine satisfaction
fminine  s'entourer de toutes les choses dont on vante l'blouissante
blancheur, afin de les effacer par l'clat de son teint.

 la fte donne par Lucien, elle tait donc vtue d'une robe de satin
blanc, et portait un collier et des bracelets de perles.

Mme Lucien Bonaparte, souffrante ce jour-l, ne faisait point les
honneurs du salon; Mme Bacciocchi la remplaait: c'tait avec Caroline,
depuis Mme Murat, la femme de la famille Bonaparte avec laquelle Mme
Rcamier avait les rapports les plus frquents.

Arrive depuis quelques moments et assise  l'angle de la chemine du
salon. Mme Rcamier aperut debout devant cette mme chemine un homme
dont les traits se trouvaient un peu dans la demi-teinte, et qu'elle
prit pour Joseph Bonaparte qu'elle rencontrait assez frquemment chez
Mme de Stal; elle lui fit un signe de tte amical. Le salut fut rendu
avec un extrme empressement, mais avec une nuance de surprise: 
l'instant mme Juliette eut conscience de sa mprise et reconnut le
premier consul. L'impression qu'elle prouva en le revoyant ce jour-l
fut tout autre que celle quelle avait ressentie  la sance du
Luxembourg, et elle s'tonnait de lui trouver un air de douceur fort
diffrent de l'expression qu'elle lui avait vue alors. Dans le mme
moment, Napolon adressait quelques mots  Fouch qui tait auprs de
lui, et comme son regard restait attach sur Mme Rcamier, il tait
clair qu'il parlait d'elle. Un peu aprs Fouch vint se placer derrire
le fauteuil qu'elle occupait, et lui dit  demi-voix: Le premier consul
vous trouve charmante.

L'attention  la fois respectueuse et toute pleine d'admiration que lui
tmoigna dans cette soire l'homme dont la gloire commenait  remplir
le monde la disposait elle-mme  le juger favorablement; la simplicit
de ses manires en contraste avec les faons toujours thtrales de
Lucien la frappa. Il tenait par la main une fille de Lucien, de quatre
ans au plus et tout en causant avec les personnes qui l'entouraient, il
avait fini par ne plus penser  l'enfant, dont il ne lchait point la
main; l'enfant, ennuy de sa captivit, se mit  pleurer: Ah! pauvre
petite, dit le premier consul avec un vif accent de regret, je t'avais
oublie. Plus d'une fois dans les annes qui suivirent, Mme Rcamier se
rappela cet accs d'apparente bonhomie, et le contraste qu'il offrait
avec la duret des procds dont elle fut tmoin ou victime.

Lucien s'tant approch de Mme Rcamier. Napolon, qui tait au courant
des assiduits de son frre, dit assez haut et avec bonne grce: Et moi
aussi, j'aimerais bien aller  Clichy.

On annona que le dner tait servi. Napolon se leva et passa _seul_ et
le _premier_, sans offrir son bras  aucune femme; on se plaa  table 
peu prs au hasard; Bonaparte tait au milieu de la table, sa mre Mme
Ltitia se mit  sa droite: de l'autre ct,  sa gauche, une place
restait vide que personne n'osait prendre. Mme Rcamier,  laquelle Mme
Bacciocchi avait adress en passant dans la salle  manger quelques mots
qu'elle n'avait point entendus, s'tait place du mme ct de la table
que le premier consul, mais  plusieurs places de distance. Alors
Napolon se tourna avec humeur vers les personnes encore debout, et dit
brusquement  Garat en lui montrant la place vide auprs de lui: Eh
bien, Garat, mettez-vous l.

Dans le mme instant, Cambacrs, le second consul, s'asseyait auprs de
Mme Rcamier; Napolon dit alors assez haut pour tre entendu de tous:
Ah! ah! citoyen consul, auprs de la plus belle!

Le dner fut trs-court: Bonaparte mangeait peu et trs-vite; au bout
d'une demi-heure. Napolon se leva de table et quitta la salle; la
plupart des convives le suivirent. Dans ce mouvement, il s'approcha de
Mme Rcamier, et lui demanda si elle n'avait point eu froid pendant le
dner; puis il ajouta: Pourquoi ne vous tes-vous pas place auprs de
moi?--Je n'aurais pas os, rpondit-elle.--C'tait votre place.--Mais
c'tait ce que je vous disais avant le dner, ajouta Mme Bacciocchi. On
passa dans le salon de musique. Les femmes y formrent un cercle en face
des artistes, les hommes se grouprent derrire elles: Bonaparte s'assit
_seul_  ct du piano. Garat chanta avec un admirable talent un morceau
de Gluck. Aprs lui d'autres artistes se firent entendre. Le premier
consul ennuy de la musique instrumentale,  la fin d'un morceau jou
par Jadin, se mit  frapper le piano en criant: Garat! Garat.

Cet appel ne pouvait qu'tre obi. Garat chanta la scne d'_Orphe_, et
il se surpassa.

Mme Rcamier, dont les impressions musicales taient trs-vives,
captive tout entire par ces merveilleux accents, ne pensait gure au
public qui remplissait les salons. Cependant de temps  autre en levant
les yeux, elle retrouvait le regard de Bonaparte attach sur elle avec
une persistance et une fixit qui finirent par lui faire prouver un
certain malaise. Le concert achev, il vint  elle et lui dit: Vous
aimez bien la musique, Madame? Il se disposait  continuer la
conversation ainsi entame, mais Lucien survint, Napolon s'loigna et
Mme Rcamier rentra chez elle. On verra plus tard que ces relations
fugitives avaient pourtant laiss une impression et un souvenir 
Napolon, et qu'il essaya de fixer  sa cour la beaut qui l'avait mu.

Pour donner une ide vraie de l'existence de Mme Rcamier et pour faire
comprendre le rle qu'elle a occup dans la socit de son temps, il
faudrait peindre cette belle et si jeune personne groupant autour d'elle
par le sentiment de l'admiration qu'elle inspirait les lments
disperss de l'ancienne aristocratie et les hommes nouveaux que le
talent, l'nergie du caractre ou la gloire militaire avaient mis au
premier rang dans cette socit qui se reconstituait. On voyait en effet
tout  la fois chez elle et les migrs  mesure que leur radiation des
listes permettait leur rentre en France: le duc de Guignes, Adrien et
Mathieu de Montmorency, Christian de Lamoignon, M. de Narbonne; Mme de
Stal, Camille Jordan et bien d'autres dont les noms ne me reviennent
pas en ce moment; Barrre, Lucien Bonaparte, Eugne Beauharnais, Fouch,
Bernadotte, Massna, Morcau, les gnraux de la rvolution, les membres
des assembles ou du tribunal; M. de La Harpe. Lemontey, Legouv,
Emmanuel Dupaty, et en outre tous les trangers de distinction.

Sans doute la position personnelle de M. Rcamier, ses relations
d'affaires tendues dans le monde entier, son caractre inoffensif et
parfaitement indpendant, contribuaient  faire de sa maison une sorte
de terrain neutre, sans couleur de parti, sans souvenir d'ancien rgime
(quoique les opinions de la famille fussent royalistes), sans hostilit
ni rancune contre la rvolution.  une poque o les centres de runion
manquaient absolument, on trouvait chez M. Rcamier un accueil cordial
et bienveillant, une politesse exacte et gale. Sa brillante et jeune
compagne ajoutait au luxe d'une grande fortune une lgance de moeurs, de
langage, un parfum de vertu, de modestie et de bonne compagnie dont la
tradition s'tait interrompue et qu'on ressaisissait avec empressement.

Ce fut pendant cette mme anne de 1799  1800 que Mme Rcamier connut
Adrien et Mathieu de Montmorency. Les liens de got et de profonde
estime qui se formrent entre ces trois personnes tinrent dans la vie de
chacune d'elles une trop grande place pour que je ne croie pas devoir
entrer dans quelques dtails  leur sujet.

Messieurs de Montmorency rentraient l'un et l'autre de l'migration; ils
taient cousins germains, peu diffrents d'ge, et eurent, ds
l'enfance, l'un pour l'autre la plus intime et la plus inaltrable
amiti; rien n'tait pourtant moins semblable que leurs caractres.

Adrien de Montmorency[2], prince, puis duc de Laval, fut celui des deux
cousins que Mme Rcamier connut le premier. Il avait alors trente ans;
il tait grand, blond, svelte, et avait  la fois dans la tournure de
l'lgance et de la gaucherie; sa vue tait trs-basse, et une sorte de
bgaiement ou d'hsitation dans la parole nuisait auprs de bien des
gens  sa rputation d'esprit. Il en avait pourtant; il aimait la
lecture, et jouissait vivement du plaisir d'une conversation anime,
dans laquelle il apportait un contingent plein de finesse et de bonne
grce. Il y avait chez lui plus d'imagination que de sensibilit.
Gnreux et chevaleresque, sincrement chrtien, mais de nature un peu
mobile, d'une droiture extrme et d'une loyaut parfaite, lorsqu'il eut
 remplir sous la Restauration un rle public d'ambassadeur et de pair
de France, il porta dans la chambre haute des opinions modres, et 
l'tranger un sentiment vrai des intrts et de la dignit de la France.
Il tait extrmement fier de son nom de Montmorency, et lorsque les
arrts de la Providence lui ravirent le fils hritier de ce grand nom,
il souffrit dans son orgueil de race autant que dans sa tendresse de
pre. Adrien de Montmorency n'avait point eu de rle politique lorsqu'il
migra; il servit quelque temps dans l'arme de Cond; aprs quoi il
passa en Angleterre.

Mathieu-Jean-Flicit, vicomte, puis duc Mathieu de Montmorency, tait
n  Paris le 10 juillet 1767 Il avait fait ses premires armes en
Amrique dans le rgiment d'Auvergne, dont son pre tait colonel. Mari
trs-jeune  une personne sans beaut, Mlle de Luynes, il en eut une
fille, et se lana, avec toute la fougue de son ge et de son caractre,
dans les plaisirs du grand monde, trs-facile  cette poque, et dans
les enivrements d'une passion partage. Il appartenait  ce petit groupe
de la haute aristocratie, dans lequel l'enthousiasme des ides de
progrs, de rformes et de rvolution sociale tait le plus vif. Il
voyait ds lors trs-habituellement Mme de Stal.

On sait que ce fut sur une motion de Mathieu de Montmorency, dput aux
tats gnraux, que l'Assemble constituante dcrta, dans la nuit du 4
aot, l'abolition des privilges de la noblesse. Il migra en 1792, et
apprit en Suisse, o il avait cherch un asile, la mort de son frre
l'abb de Laval, qu'il aimait avec la dernire tendresse, et dont la
tte venait de tomber sous la hache rvolutionnaire. Cette horrible
nouvelle fut pour Mathieu un coup de foudre; peu s'en fallut que le
dsespoir n'altrt sa raison. Dans sa douleur, il s'accusait de la mort
de ce frre victime de la rvolution, dont lui, Mathieu de Montmorency,
avait embrass les doctrines. Les remords eurent chez lui l'intensit
que tous les sentiments prenaient dans cette nature passionne.

L'amiti de Mme de Stal, sa sympathie dlicate, son ingnieuse bont,
s'employrent  calmer les angoisses de ce coeur dchir; elle parvint 
les adoucir: mais ce fut la religion qui seule y fit entrer la paix. 
partir de ce jour, cet imptueux, ce sduisant, ce frivole jeune homme
devint un austre et fervent chrtien.

Quand Mathieu de Montmorency fut amen chez Mme Rcamier, il avait
trente-sept  trente-huit ans; sa belle et noble figure portait encore
la trace des chagrins et des luttes intrieures: je me reprsente
aisment, parce que je l'ai connu douze ou quinze ans plus tard, ce
qu'il devait tre  cet ge. M. de Montmorency tait grand, moins lanc
que son cousin, blond comme lui, et quand il devint chauve, ce qui lui
arriva d'assez bonne heure, sa soyeuse chevelure forma une couronne et
comme une aurole  cette tte mle et rgulire. Il avait les plus
nobles et les plus lgantes manires, sa politesse tait parfaite, et
tenait, avec une bienveillance un peu hautaine, les gens fort 
distance. Naturellement emport, on sentait que le calme et la srnit,
devenus habituels chez lui, n'y taient qu'un effort de vertu. Sa
charit tait sans bornes. Des passions qu'il avait domptes, il restait
 cette me trs-tendre une vivacit dans l'amiti, qui rendait son
commerce singulirement attachant. Catholique profondment convaincu, il
eut pour Mme de Stal, malgr la diffrence des communions auxquelles
ils appartenaient, une affection profonde, intime, et une compassion
tendre pour des faiblesses qu'il n'ignorait pas et dont il esprait
toujours l'aider  triompher.

Je ne sais si on pouvait dire de Mathieu de Montmorency qu'il tait ce
qu'on est convenu d'appeler un homme d'esprit: il avait assurment l'me
plus haute et plus grande que son esprit n'tait tendu; mais il y avait
dans ses jugements, dans ses sentiments, dans son langage, une
dlicatesse et une distinction rares. Le souvenir des entranements de
sa jeunesse temprait sa svrit, et l'austrit de la vie qu'il
s'tait impose depuis sa conversion ajoutait par le respect 
l'autorit qu'il prenait facilement sur tout ce qui l'approchait. La
plus complte sympathie ne pouvait manquer de s'tablir entre Mathieu de
Montmorency et sa nouvelle amie. Il aima en elle ces dons heureux que la
Providence accorde rarement au degr o elle les possdait, la puret de
l'me, une bont pour ainsi dire cleste et un coeur  la fois fier, haut
et tendre.

L'amiti de Mathieu pour Mme Rcamier fut d'autant plus vive qu'elle ne
fut jamais exempte d'inquitudes. Il vivait dans la proccupation
constante des prils que faisaient courir  cette me si prcieuse un
dsir de plaire dont il ne pouvait la gurir et tant d'hommages frivoles
mais enivrants, intresss  sa perte. Il l'aimait en pre et veillait
avec une sollicitude jalouse sur les sentiments qu'elle pouvait
prouver. Ses consolations, ses conseils, ses pieux encouragements
l'associrent  toutes les circonstances tristes ou dangereuses de la
vie de Mme Rcamier: il eut souvent  ranimer son nergie dans des
moments de dcouragement et de dgot, trs-frquents dans une existence
 la fois vide et brillante. M. de Montmorency sentait bien que ce
besoin d'tre admire et cette absence des affections intimes du foyer
domestique taient des cueils redoutables pour la vertu de sa charmante
amie; aussi se montre-t-il dans toute sa correspondance proccup de lui
en faire comprendre le danger. J'aurai plus d'une occasion de citer 
leur date quelques-unes des lettres de Mathieu de Montmorency, monument
unique d'une affection dont la puret et la dlicatesse galent la
vivacit et la profondeur. Les premiers billets de M. de Montmorency 
Mme Rcamier ont pour objet, ou de solliciter les dons de sa charit
vraiment inpuisable, ou de la remercier des aumnes qu'elle a donnes.
Entre beaucoup d'autres, je copie celui-ci:

     1802.

     Vous tes trop bonne et trop gnreuse, si on peut l'tre trop.
     Vous acquittez avec une ponctualit bien aimable les dettes mmes
     des jours d'opra et de grande parure. Vous me pardonnerez un
     sermon de plus contre la parure, quand elle prive de l'avantage de
     vous voir.

     Je ne donnerai pas tous les trsors que vous m'envoyez aux mmes
     personnes dont je vous parlais hier; mais je rserve cette petite
     caisse pour les charits les plus intressantes. Heureux d'tre
     l'intermdiaire de vos bonnes actions, d'y tre associ avec vous,
     et pensant de toute mon me qu'on ne peut jamais causer quelques
     instants avec vous sans trouver une nouvelle raison de vous aimer
     et de vous estimer davantage. Jugez ce que ce sera quand toutes nos
     belles esprances seront ralises! Je vous remercie encore,
     Madame, pour moi et pour les pauvres. Agrez mes tendres et
     respectueux hommages.

Puis, la relation devenant plus intime, Mathieu comprend la valeur de
l'me expose  tant d'hommages et d'encens, et on le voit commencer son
rle d'ami trs-tendre et un peu grondeur, d'autant plus svre qu'il
aime profondment et veut le salut ternel de ceux qu'il aime.

M. DE MONTMORENCY  Mme RCAMIER.

     1803.

     Quelles charmantes choses vous savez dire et sentir! quel baume
     vous savez mettre sur le mal que vous faites d'un autre ct  un
     ami sincre! Ah! Madame, vous me voyez, vous me jugez avec les
     prventions du sentiment le plus aimable et le plus indulgent, qui
     rellement embellit et ne juge pas. Mais je voudrais vous
     apparatre mille fois plus encore ce que je ne suis pas, je
     voudrais runir tous les droits d'un pre, d'un frre, d'un ami,
     obtenir votre amiti, votre confiance entire pour une seule chose
     au monde, pour vous persuader votre propre bonheur et vous voir
     entrer dans la seule voie qui peut vous y conduire, la seule digne
     de votre coeur, de votre esprit, de la sublime mission  laquelle
     vous tes appele! en un seul mot, pour vous faire _prendre une
     rsolution forte_. Car tout est l. Faut-il vous l'avouer? j'en
     cherche en vain avec avidit quelques indices dans tout ce que vous
     faites, dans tous ces petits dtails involontaires dont aucun ne
     m'chappe. Rien, rien qui me rassure, rien qui me satisfasse. Ah!
     je ne saurais vous le dissimuler: j'emporte un profond sentiment de
     tristesse. Je frmis de tout ce que vous tes menace de perdre en
     vrai bonheur, et moi en amiti. Dieu et vous me dfendez de me
     dcourager tout  fait: j'obirai. Je le prierai sans cesse; lui
     seul peut dessiller vos yeux et vous faire sentir qu'un coeur qui
     l'aime vritablement n'est pas si vide que vous semblez le penser.
     Lui seul peut aussi vous inspirer un vritable attrait, non de
     quelques instants, mais constant et soutenu pour des oeuvres et des
     occupations qui seraient en effet bien appropries  la bont de
     votre coeur, et qui rempliraient d'une manire douce et utile
     beaucoup de vos moments. Ce n'est point en plaisantant que je vous
     ai parl de m'aider dans mon travail sur les soeurs de charit. Rien
     ne me serait plus agrable et plus prcieux. Cela rpandrait sur
     mon travail un charme particulier qui vaincrait ma paresse, et m'y
     donnerait un nouvel intrt.

     Faites tout ce qu'il y a de bon, d'aimable; ce qui ne brise pas le
     coeur, ce qui ne laisse jamais aucun regret. Mais, au nom de Dieu,
     au nom de l'amiti, renoncez  ce qui est indigne de vous,  ce
     qui, quoi que vous fassiez, ne vous rendrait pas heureuse.

AUTRE LETTRE.

     Soyez sre qu'il est impossible de mesurer d'avance les infinies
     misricordes de celui  qui vous voulez vous adresser sincrement,
     et les changements merveilleux et tout  fait imprvus qu'il opre
     dans une me rgnre par une pit vraie. Je compte les jours qui
     vous sparent encore de cette rgnration tant dsire par vos
     plus vrais amis. Je compte aussi tout bonnement les jours qui se
     passeront sans vous voir, et j'accepte le rendez-vous de mardi.

     Permettez-moi de vous rappeler jusque-l les livres que j'ai eu le
     bonheur de vous prter. Ne ngligez pas d'en lire quelques pages
     chaque matin. Il me semble que je vous parlai aussi des _Rflexions
     sur la misricorde de Dieu_, par Mme de La Vallire, qui auraient
     pour vous le double intrt des sentiments et de l'auteur. Votre
     coeur touch s'adresse souvent  Dieu, vous me l'avez dit: conservez
     et multipliez cette excellente habitude. J'espre que nos penses
     se rencontrent dj et se rencontreront souvent dans ce chemin. Mon
     dernier voeu, que vous me pardonnerez, c'est que vous ayez toujours
     un peu d'ennui de vos soires, et de bien des personnes qu'on
     appelle aimables. N'est-ce pas l un souhait bien mchant?
     Cependant je vous proteste que l'intention ne l'est pas.

     Je ne suis pas sans crainte sur les effets journaliers de cet
     entourage de futilits qui ne vaut rien pour vous et vaut bien
     moins que vous. Quand vous n'avez rien lu de srieux dans votre
     journe, que vous avez trouv  peine quelques moments pour
     rflchir, et que vous passez le soir trois ou quatre heures dans
     une certaine atmosphre, contagieuse de sa nature, vous vous
     persuadez alors que vos ides ne sont pas arrtes, qu'il faudrait
     recommencer un examen, qui doit avoir t fait une fois et tre
     ensuite pos comme une base fixe qu'il n'est plus question
     d'branler; vous vous dcouragez, vous vous effrayez vous-mme. Ah!
     je vous supplie, au nom du profond intrt dont vous ne doutez pas,
     au nom de ma triste et trop personnelle exprience, de ne pas vous
     laisser aller  cette mauvaise disposition. Gardez-vous de reculer,
     vous en seriez un jour inconsolable. Cela ne suffit mme pas:
     n'avancez pas bien vite, si vous ne vous en sentez pas la force,
     mais au moins quelques pas en avant. Croyez aux voeux les plus
     tendres et en mme temps aux conseils les plus sages. J'espre que
     vous n'avez pas oubli la promesse d'une demi-heure par jour de
     lecture suivie et srieuse. Ces deux conditions sont
     indispensables, et celle aussi de quelques moments de prire et de
     recueillement. Est-ce trop demander pour le plus grand intrt de
     la vie, on pourrait dire l'unique?

AUTRE LETTRE.

     1810.

     J'ai tard, aimable amie,  rpondre  votre dernire lettre. Le
     sentiment profond de tristesse qui y rgnait m'allait trop au coeur
     pour que mon silence pt tre de l'indiffrence. Mais je sentais
     trop l'insuffisance de ces vaines paroles d'une lettre pour porter
     quelque consolation, quelque nouvelle force dans un coeur tel que le
     vtre. Vous me laissez entrevoir quelques-unes des causes de votre
     disposition mlancolique. Vous commencez quelques aveux que je
     crains et dsire voir achever. Car je vous prviens que je serai
     svre pour ces misrables distractions qui vraiment ne mritent
     pas le nom de consolations, qui sont des espces de jeux o l'on ne
     conoit pas bien le srieux ni d'un ct ni de l'autre. Mais ce que
     je redoute avant tout, ce que je vous supplie d'carter par tout ce
     que le raisonnement a de force et le coeur d'nergie, c'est le
     dcouragement, ennemi de tout bien et de toute rsolution
     gnreuse. Le divin Matre que nous servons ne nous permet pas de
     dsesprer quand nous avons un vrai dsir de marcher sous ses
     tendards. Il ne nous abandonnera pas, il nous fera vaincre tous
     les obstacles, si nous nous adressons sans cesse  lui; ne ngligez
     donc pas cette unique ressource.

     Je suis persuad qu'il y en a quelque autre secondaire que vous
     avez nglige; votre correspondance avec un homme[3] dont toutes
     les lettres vous font du bien, certaines lectures du matin,
     certains moments de recueillement que vous aviez assez bien
     ordonns, tout cela semble de petites choses, mais quand on les
     anime, quand on les vivifie par un sentiment intime, on ne saurait
     croire combien elles peuvent tre puissantes. Croyez surtout,
     aimable amie,  un dsir sincre, constant, perptuel de votre
     bonheur. Mais permettez-moi  ce titre d'tre inexorable pour ce
     qui ne vous rendra jamais heureuse.

J'arrte ici les citations que je pourrais multiplier en prenant au
hasard dans la correspondance de Mathieu de Montmorency avec Mme
Rcamier; j'y reviendrai plus tard, quand ces lettres me serviront 
claircir des faits ou lorsqu'elles pourront m'aider  peindre des
sentiments dont la dlicatesse et la puret ne sauraient tre mieux
exprimes que par ceux mme qui les ont prouvs. J'ai voulu seulement
faire comprendre quelle tait la nature de cette sainte amiti et quel
rle l'affection chrtienne et inaltrable de Mathieu de Montmorency a
tenu dans la vie de Juliette.

J'ai dit que Mme Rcamier enfant avait connu M. de La Harpe chez sa
mre: les grces de son ge et les agrments de sa figure lui valurent
ds lors, de la part du spirituel critique, une bienveillance et un
intrt dont il n'tait pas prodigue; mais il semble qu'il ft dans la
destine de Mme Rcamier d'attirer invinciblement et de grouper autour
d'elle les artistes et les hommes de lettres. Deux raisons y
contriburent: elle avait pour les productions littraires un got vif,
naturel et juste, et elle en recevait une impression aussi spontane que
son jugement tait sain. Le plaisir vrai que lui faisaient prouver les
beauts de l'art ou de la posie, l'admiration nave qu'elle exprimait
dans un langage dlicat, taient une sorte d'encens qu'artistes, potes
ou littrateurs aimaient fort  respirer.

De plus, cette personne, si dpourvue de prtention et de vanit, avait
pour les souffrances de l'amour-propre une piti et une sympathie qu'on
ne leur accorde gure. Nul n'a su, comme Mme Rcamier, panser ces
blessures qu'on n'avoue pas, calmer et endormir l'amertume des rivalits
ou des haines littraires. Il est certain, et tous ceux qui l'ont
approche l'ont plus ou moins prouv, que, pour toutes les peines
morales, pour toutes ces douleurs de l'imagination qui prennent dans de
certaines mes une si cruelle intensit, elle tait la soeur de charit
par excellence. Outre tous les dons charmants que le ciel lui avait
faits et qui expliquent, de reste l'attrait qu'elle inspirait, elle
avait deux qualits bien rares: elle savait couter et s'occuper des
autres.

L'attachement de Mme Rcamier pour M. de La Harpe tait sincre et
datait de l'enfance: elle admirait son talent, elle apprciait son
esprit, et eut toujours pour lui les plus gracieuses attentions. Il
passait de longues semaines  Clichy et venait  Paris dner
trs-habituellement chez M. Rcamier. Lorsqu'il rouvrit  l'Athne ses
cours interrompus, la belle Juliette assistait fidlement  toutes ses
leons dans une place que M. de La Harpe faisait garder tout auprs de
sa chaire; l'intrt avec lequel il tait cout par cette personne si
intelligente et si fort  la mode le flattait au dernier point; il tait
d'ailleurs bien sr que l'esprance toujours ralise de la voir
attirerait  son cours un public d'autant plus nombreux.

Tant de jeunesse et d'attentive bont avait inspir  M. de La Harpe un
sentiment de reconnaissance qui vritablement le transformait. Malgr la
sincrit de sa conversion, il tait rest irascible, facilement
impertinent et toujours un peu ddaigneux. Il fut constamment doux et
aimable avec Juliette. M. Rcamier et les nombreux neveux qui habitaient
chez lui taient loin d'tre aussi bien traits; aussi n'avaient-ils
point pour M. de La Harpe, et surtout les jeunes gens, la mme
bienveillance que Juliette; ils se moquaient de sa gourmandise, et, le
trouvant souvent dpourvu d'indulgence, croyaient peu  la bonne foi de
sa dvotion. M. Sainte-Beuve a cont d'une faon charmante une aventure
qu'il tenait de Mme Rcamier, et qui s'tait passe au chteau de
Clichy: je lui emprunte ce joli rcit de la plaisanterie, un peu risque
d'ailleurs, que quelques tourdis s'taient permise et qui tourna toute
 l'honneur de M. de La Harpe.

     C'tait au chteau de Clichy o Mme Rcamier passait l't: La
     Harpe y tait venu pour quelques jours. On se demandait (ce que
     tout le monde se demandait alors) si sa conversion tait aussi
     sincre qu'il le faisait paratre, et on rsolut de l'prouver.
     C'tait le temps des mystifications, et on en imagina une qui parut
     de bonne guerre  cette vive et lgre jeunesse. On savait que La
     Harpe avait beaucoup aim les dames, et 'avait t un de ses
     grands faibles. Un neveu de M. Rcamier, neveu des plus jeunes et
     apparemment des plus jolis, dut s'habiller en femme, en belle dame,
     et, dans cet accoutrement, il alla s'installer chez M. de La Harpe,
     c'est--dire dans sa chambre  coucher mme. Toute une histoire
     avait t prpare pour motiver une intrusion aussi imprvue. On
     arrivait de Paris, on avait un service pressant  demander, on
     n'avait pu se dcider  attendre au lendemain. Bref M. de La Harpe,
     le soir, se retire du salon et monte dans son appartement. De
     curieux et mystrieux auditeurs taient dj  l'afft derrire les
     paravents pour jouir de la scne. Mais quel fut l'tonnement, le
     regret, un peu le remords de cette foltre jeunesse, y compris la
     soi-disant dame, assise au coin de la chemine[4], de voir M. de La
     Harpe, en entrant, ne regarder  rien et se mettre simplement 
     genoux pour faire sa prire, une prire qui se prolongea longtemps!

     Lorsqu'il se releva, et qu'approchant du lit, il avisa la dame, il
     recula de surprise: mais celle-ci essaya en vain de balbutier
     quelques mots de son rle; M. de La Harpe y coupa court, lui
     reprsentant que ce n'tait ni le lieu ni l'heure de l'entendre, et
     il la remit au lendemain en la reconduisant poliment. Le lendemain,
     il ne parla de cette visite  personne dans le chteau, et personne
     aussi ne lui en parla.

L'optimisme de M. Rcamier le poussait volontiers  se mler de
mariages: il y avait la main malheureuse, mais cela ne le gurissait
point de son humeur mariante. Il connaissait de vieille date une Mme de
Longuerue, veuve, sans fortune, charge de deux enfants: un fils et une
fille fort belle, ge de vingt-trois ans. La demoiselle tait difficile
 tablir attendu la pauvret de sa famille; M. Rcamier eut l'ide de
la faire pouser  M. de La Harpe. Ce malencontreux mariage se fit,
malgr la rpugnance que ressentait  l'accepter une fille jeune, qu'un
nom clbre ne pouvait consoler de lier son sort  un homme d'un ge si
diffrent du sien. Mais la mre cacha avec soin cette disposition  M.
de La Harpe, et entrana sa fille. Cette union, conclue le 9 aot 1797,
ne dura point et ne pouvait durer.

Au bout de trois semaines, Mlle de Longuerue dclarait que sa rpugnance
tait invincible et demandait le divorce. Le pauvre M. de La Harpe,
vivement bless dans son amour-propre et dans sa conscience, se
conduisit en galant homme et en chrtien: il ne pouvait se prter au
divorce interdit par la loi religieuse, mais il le laissa s'accomplir,
et il pardonna  la jeune fille l'clat et le scandale de cette rupture.
J'ai toujours entendu dire  Mme Rcamier que les procds, le langage,
les sentiments qu'il fit entendre et voir dans cette pnible affaire
avaient t pleins de modration, de droiture et de sincre humilit.
Cependant, et comme pour rendre l'aventure plus dure, la demande en
divorce de Mlle de Longuerue concidait avec la mesure qui frappa M. de
La Harpe, ainsi que les plus honorables gens de lettres, le 18 fructidor
(4 septembre) de la mme anne. Il trouva un asile  Corbeil o Juliette
l'alla voir une fois.

J'insre ici les quelques lettres de M. de La Harpe  Mme Rcamier que
j'ai trouves dans ses papiers.

M. DE LA HARPE  MADAME RCAMIER.

     De ma retraite de Corbeil le samedi 28 septembre 1797.

     Quoi! Madame, vous portez la bont jusqu' vouloir honorer d'une
     visite un pauvre proscrit comme moi! c'est pour cette fois que je
     pourrai dire comme les anciens patriarches,  qui je ressemble si
     peu, qu'un ange est venu dans ma demeure. Je sais bien que vous
     aimez  faire des _oeuvres de misricorde_, mais, par le temps qui
     court, tout bien est difficile, et celui-l comme les autres. Je
     dois vous prvenir,  mon grand regret, que venir seule est d'abord
     impossible pour bien des raisons: entre autres, qu'avec votre
     jeunesse et votre figure dont l'clat vous suit partout, vous ne
     sauriez voyager sans une femme de chambre  qui la prudence dfend
     de confier le secret de ma retraite, qui n'est pas  moi seul. Vous
     n'auriez donc qu'un moyen d'excuter votre gnreuse rsolution, ce
     serait de vous consulter avec Mme de Clermont qui vous amnerait un
     jour dans son petit castel champtre, et de l il vous serait
     trs-ais de venir avec elle. Vous tes faites toutes deux pour
     vous apprcier et pour vous aimer l'une et l'autre. Si j'tais
     encore susceptible des vanits de ce monde, je serais tout glorieux
     de recevoir une semblable marque de bont de celle que tant
     d'hommages environnent. Mais sans doute vous ne trouverez pas
     mauvais que mon coeur ne soit sensible qu'aux bonts du vtre.
     Quoique vos avantages soient rares, vous en avez un qui l'est plus,
     c'est de les apprcier et de savoir dans votre jeunesse, ce que je
     n'ai jamais su que bien tard, qu'il ne faut se fier  rien de ce
     qui passe.

     Je fais dans ce moment-ci beaucoup de vers; en les faisant, je
     songe souvent que je pourrai les lire un jour  cette belle et
     charmante Juliette, dont l'esprit est aussi fin que le regard, et
     le got aussi pur que son me. Je vous enverrais bien aussi le
     morceau d'_Adonis_ que vous aimez, mais je voudrais la promesse
     qu'il ne sortira pas de vos mains, quoique vous puissiez le lire
     aux personnes que vous jugerez dignes de vous entendre lire des
     vers.

     Adieu, Madame, agrez l'hommage le plus sincre et le plus
     respectueux de l'attachement que je vous dois  tant de titres, et
     que je vous ai vou pour la vie.

LE MME[5].

     19 mai 1798.

     Tout considr, Madame, je vous avouerai que je rpugne
     extrmement  des explications par crit qui ne sauraient que
     m'tre trop pnibles et qui ne sont bonnes  rien. Vous savez mieux
     que personne combien dans cette malheureuse affaire mes intentions
     taient pures, quoique ma conduite n'ait pas t prudente.

     Ma confiance a t aveugle et on en a indignement abus. J'ai t
     tromp de toutes manires par celle  qui je ne voulais faire que
     du bien, et Dieu s'est servi d'elle pour me punir du mal que
     j'avais fait  d'autres. Que sa volont soit faite, et qu'il daigne
     lui pardonner comme  moi, et comme je lui pardonne de tout mon
     coeur! Plus on a eu de torts envers moi et moins je veux me
     permettre les reproches, et c'est ce que toute explication
     entranerait ncessairement. Le mal est fait, et il est de nature 
     ce que Dieu seul puisse le rparer, puisqu'il peut tout. Les moyens
     qu'on veut employer aujourd'hui, uniquement dicts par les intrts
     humains ne me paraissent pas faits pour russir, quoiqu'il me soit
     permis, ce me semble, de le dsirer, au moins pour la satisfaction
     personnelle d'une personne que sa jeunesse expose plus que toute
     autre et qui doit toujours m'tre chre  cause du lien qui nous
     unit devant Dieu.

     Je vous supplie donc de lui dire, soit de vive voix, soit mme en
     lui communiquant cette lettre, que la sienne ne contient rien qui
     ne m'ait paru fort honnte, et que si je n'y rponds pas
     directement, c'est par gard pour elle et pour moi; que je trouve
     tout naturel, humainement parlant, le dsir qu'elle a de rompre
     lgalement une union qui n'a eu que des suites fcheuses, mais qui
     n'aurait jamais eu lieu, si elle et eu avec moi autant de bonne
     foi que j'en avais avec elle; que je l'excuse bien volontiers, mais
     que je ne crois pas qu'aucune autorit ecclsiastique l'excuse
     d'avoir donn,  vingt-trois ans, un consentement parfaitement
     libre et dont elle devait savoir toutes les consquences,  une
     union que son coeur n'approuvait pas; que sa mre est sans doute
     beaucoup plus condamnable qu'elle de l'avoir engage  n'couter
     que des vues d'intrt qui n'taient point dans son me, et que la
     Providence a bientt rendues illusoires pour notre punition commune
     et lgitime; mais, qu'en fait de sacrements, les lois de l'glise
     n'admettent pour excuse ni la dissimulation ni l'intrt; que sa
     demande pourrait avoir lieu, si elle s'tait loigne de moi
     sur-le-champ, en rclamant contre une espce de contrainte ou de
     tromperie quelconque, mais qu'ayant habit avec moi, librement et
     publiquement, pendant trois semaines comme ma femme, elle ne sera
     pas probablement admise  donner comme moyen de nullit ce qu'elle
     a pu montrer de rpugnance  remplir le voeu du mariage: moyen que
     tant de raisons premptoires ne permettent de valider dans aucun
     tribunal, surtout dans un tribunal ecclsiastique, le seul qu'elle
     puisse invoquer, puisqu'elle est dj divorce dans les tribunaux
     civils, o elle ne peut prtendre davantage; qu'au reste, je ne
     mettrai pas plus d'opposition aux dmarches qu'elle peut faire pour
     annuler le mariage devant l'glise, que je n'en ai mis au divorce
     devant les juges civils; qu'il me suffit de rester tranger  l'un
     et  l'autre, parce que l'un et l'autre sont contraires  la loi de
     Dieu; que si j'tais dans le cas d'tre appel, ce que je ne crois
     pas, je dirais la vrit et rien que la vrit, comme je la dois
     dans tous les cas.

     Voil ce que je puis dire en mon me et conscience, et je dsire
     qu'elle en soit satisfaite.

     J'ai oubli, tant vous m'aviez proccup, de vous remercier du
     charmant prsent que vous avez bien voulu me faire.

     Vous savez que j'en attends un autre dont je fais bien plus de cas
     encore, et que ma tendre admiration pour vous me rendra toujours
     bien cher.

     L. H.

LE MME.

     Il y a bien longtemps, Madame, que n'ai eu le plaisir de causer
     avez vous, et si vous tes sre, comme vous devez l'tre, que c'est
     une de mes privations, vous ne m'en ferez pas de reproches.

     Mes devoirs ne me permettaient pas de rpondre  toutes vos
     bonts, comme il m'et t trop doux d'y rpondre. Vous avez lu
     dans mon me; vous avez vu que j'y portais le deuil des malheurs
     publics et celui de mes propres fautes, et j'ai d sentir que cette
     triste disposition formait un contraste trop fort avec tout l'clat
     qui environne votre ge et vos charmes. Je crains mme qu'elle ne
     se soit fait apercevoir quelquefois dans le peu de moments qu'il
     m'a t permis de passer avec vous, et je rclame l-dessus votre
     indulgence.

     Mais  prsent, Madame, que la Providence semble nous montrer de
     bien prs un meilleur avenir,  qui pouvais-je confier mieux qu'
     vous la joie que me donnent des esprances si douces et que je
     crois prochaines? Qui tiendra une plus grande place que vous dans
     les jouissances particulires qui se mleront  la joie publique?
     Je serai alors plus susceptible et moins indigne des douceurs de
     votre charmante socit, et combien je m'estimerai heureux de
     pouvoir y tre encore quelque chose!

     Si vous daignez mettre le mme prix au fruit de mon travail, vous
     serez toujours la premire  qui je m'empresserai d'en faire
     hommage. Alors, plus de conditions, plus d'obstacles, vous me
     trouverez toujours  vos ordres, et personne, je l'espre, ne
     pourra me blmer de cette prfrence. Je dirai: voil celle qui,
     dans l'ge des illusions et avec tous les avantages brillants qui
     peuvent les causer, a connu toute la noblesse et toute la
     dlicatesse de la plus pure amiti, et au milieu de tous les
     hommages s'est souvenu d'un proscrit. Je dirai: voil celle dont
     j'ai vu crotre la jeunesse et les grces au milieu de la
     corruption gnrale qui n'a jamais pu les atteindre, celle dont la
     raison de seize ans a souvent fait honte  la mienne, et je suis
     sr que personne ne sera tent de me contredire.

     Telles sont, Madame, les penses qui m'occupent souvent, puisque
     je pense souvent  vous, et que rveille en moi cette heureuse
     rvolution que j'attends depuis longtemps de la bont divine, et
     que tout parat enfin annoncer. Il se peut que bien des gens
     n'aient pas cette mme confiance en celui qui conduit tout. Aussi,
     n'est-ce qu' votre coeur que je me plais  ouvrir ainsi le mien, et
     la connaissance que j'ai de vos sentiments m'y autorise assez.
     Vous-mme avez bien voulu me prescrire de ne pas vous laisser
     ignorer ce qui pourrait intresser ma destine, et comme elle est
     lie  la chose publique, je n'ai pu vous en rendre un compte plus
     fidle, en vous donnant une nouvelle preuve de l'attachement aussi
     sincre que respectueux que je vous ai vou pour toujours.

     L. H.

DU MME.

     Si vous souffrez, belle et charmante Juliette, c'est le seul tort
     que vous puissiez avoir; mais vous vous trompez sur notre sance de
     Zare[6] qui est pour demain. Je ne renonce pas encore  vous y
     voir. Il ne me semble pas naturel que vous souffriez deux jours de
     suite, c'est dj trop d'un.

     Je suis  vos ordres jeudi, et tous les jours; vous le savez bien
     et n'en usez gure, tant vous tes loin d'abuser. Il n'est pas
     trs-mritoire d'aller jusqu' Clichy pour vous voir, mais
     autrefois j'aurais trouv un peu dangereux de vous voir n'importe
     o. Adieu, Madame, ne souffrez plus, je vous en conjure, et venez
     demain: vous serez parfaite. Ne devez-vous pas l'tre? Je vous aime
     comme on aime un ange, et j'espre qu'il n'y a pas de danger.

     L. H.

DU MME.

     Samedi.

     Je suis  vos ordres, Madame, pour la semaine prochaine,
     c'est--dire mardi matin, parce que j'ai lundi un engagement que je
     ne saurais rompre. Je vous appartiens jusqu' samedi au soir,
     c'est--dire que d'autres devoirs me rappelleront, car vous savez
     d'ailleurs que j'appartiens de coeur  la charmante Juliette, en
     tous temps et en tous lieux. On m'a dit que vous aviez donn une
     trs-jolie fte  Clichy. Vous en tiez srement le plus bel
     ornement.

     Agrez l'hommage bien sincre de la plus tendre amiti.

     L. H.

DU MME.

     Que faites-vous donc  Clichy, Madame, par le temps qu'il fait? Il
     me semble que Paris vaut mieux, surtout pour vous. Au reste, tout
     vous est gal, parce que tout le monde va vous chercher. Quant 
     moi, vous savez que je suis forcment sdentaire, mais vous savez
     aussi que vous avez le pouvoir de m'appeler  vous quand vous
     voulez, comme les enchanteresses voquent les ombres.

     L. H.

M. Bernard avait t nomm administrateur des postes en 1800. Il
remplissait ces fonctions en 1802, lorsqu'une circonstance grave et
compromettante le fit destituer. Ayant le bonheur de retrouver, parmi
les rares fragments de Mmoires de Mme Rcamier qui me restent, le rcit
de cet vnement, je la laisse parler et copie fidlement.

     Mes relations avec Bernadotte se rattachent  une circonstance
     trop importante et trop douloureuse de ma vie, pour tre jamais
     oublie. Le service qu'il me rendit  cette poque est  jamais
     grav dans ma mmoire.

     Au mois d'aot 1802, mon pre occupait la place d'administrateur
     des postes.  cette poque une correspondance royaliste trs-active
     inquitait le gouvernement; divers pamphlets ou brochures crits
     dans le mme esprit circulaient dans le Midi, sans qu'on pt
     dcouvrir par quelle voie ils pouvaient y pntrer. On fut
     longtemps  souponner que c'tait par l'entremise d'un
     fonctionnaire public, du chef mme de l'administration, car c'tait
     en effet sous le couvert de mon pre que passaient tous ces crits
     clandestins. Il n'avait mis, du reste, aucun des siens dans sa
     confidence et nous tions, ma mre et moi, dans la plus parfaite
     scurit[7].

     Un jour Mme Bacciocchi, soeur du premier consul, dsirant connatre
     M. de La Harpe, me demanda de lui donner  dner avec lui. J'y
     consentis, bien que le degr de notre intimit n'autorist
     nullement le sans faon de cette demande; mais les personnes de la
     famille du premier consul commenaient ds lors  prendre des
     allures princires et semblaient croire dj qu'elles honoraient
     ceux qui les recevaient chez eux. Il n'y avait de femmes  ce
     dner, que Mme Bacciocchi, Mme de Stal et ma mre, et en hommes,
     M. de La Harpe, MM. de Narbonne et Mathieu de Montmorency. Le dner
     fut agrable, comme on peut le prsumer de la prsence de M. de La
     Harpe, de Mme de Stal et du got que Mme Bacciocchi affectait
     alors pour les lettres. Au moment o nous allions sortir de table
     pour passer dans le salon, on remit  ma mre un billet: inquite
     de ce qu'il pouvait contenir, elle y jeta les yeux  la drobe, et
     laissant chapper une douloureuse exclamation, elle perdit
     connaissance.

     Je cours  elle, les secours qui lui sont prodigus la ranimant,
     je l'interroge avec anxit; elle me tend le billet qu'elle venait
     de recevoir: il contenait la nouvelle de l'arrestation de mon pre
     qui venait d'tre conduit dans la prison du Temple. Ce fut un coup
     de foudre pour tout ce qui tait prsent. Anantie par ce cruel
     vnement dont je n'osais envisager les consquences, je sentis
     cependant la ncessit de surmonter ma douleur, et, rassemblant
     toutes mes forces, je m'avanai vers Mme Bacciocchi, dont le
     maintien exprimait plus de malaise que d'attendrissement.--Madame,
     lui dis-je d'une voix entrecoupe par l'motion, la Providence qui
     vous rend tmoin du malheur qui nous frappe, veut sans doute faire
     de vous mon sauveur. Il faut que je voie le premier consul
     aujourd'hui mme; il le faut absolument, et je compte sur vous,
     Madame, pour obtenir cette entrevue.--Mais, dit Mme Bacciocchi avec
     embarras, il me semble que vous feriez bien d'aller d'abord trouver
     Fouch pour savoir au juste l'tat des choses. Alors, s'il est
     ncessaire que vous voyiez mon frre, vous viendrez me le dire, et
     nous verrons ce qu'il sera possible de faire.--O pourrai-je vous
     retrouver, Madame? repris-je sans me laisser dcourager par la
     froideur de ces paroles.--Au Thtre-Franais, dans ma loge o je
     vais rejoindre ma soeur qui m'attend.

     Un pareil rendez-vous, dans un pareil moment, me fit tressaillir:
     toutefois ce n'tait pas le temps de manifester mes sentiments. Je
     demandai ma voiture et je courus chez Fouch. Il me reut en homme
     qui savait bien ce qui m'amenait chez lui. Il m'couta en silence
     et rpondit laconiquement  mes questions.--L'affaire de monsieur
     votre pre est grave, trs-grave, mais je n'y puis rien: voyez le
     premier consul ce soir mme; obtenez que la mise en accusation
     n'ait pas lieu, demain il ne sera plus temps; c'est tout ce que
     j'ai  vous dire. Je le quittai dans un tat d'angoisse impossible
      rendre. Mon seul espoir tait alors Mme Bacciocchi: je me
     dcidai, quoi qu'il m'en cott,  l'aller chercher au rendez-vous
     qu'elle m'avait indiqu. En arrivant au Thtre-Franais, je
     pouvais  peine me soutenir. Le bruit, la foule, les lumires me
     causaient une sensation trange et douloureuse. Je m'enveloppai de
     mon chle et me fis conduire  la loge de Mme Bacciocchi, qu'on
     m'ouvrit pendant un entr'acte.

     Elle y tait avec Mme Leclerc; en me reconnaissant, elle ne put
     rprimer l'expression d'une vive contrarit, mais j'tais soutenue
     par un sentiment trop fort pour en tenir aucun compte.--Je viens,
     Madame, lui dis-je, rclamer l'excution de votre promesse. Il faut
     que je parle ce soir mme au premier consul, ou mon pre est
     perdu.--Eh bien, me dit Mme Bacciocchi froidement, laissez achever
     la tragdie; ds qu'elle sera finie, je suis  vous.

     Il fallait bien me rsigner  attendre; je m'assis, ou plutt je
     me laissai tomber dans le coin le plus recul de la loge.
     Heureusement pour moi, c'tait une loge d'avant-scne,
     trs-profonde et assez obscure, o je pouvais du moins me livrer
     sans contrainte  toutes mes dsolantes penses. Je remarquai
     alors, pour la premire fois, dans le coin oppos au mien, un homme
     dont les grands yeux noirs attachs sur moi exprimaient un si
     ardent et si profond intrt que je m'en sentis touche. Aprs
     avoir essuy tant de froideur, j'prouvais quelque soulagement 
     rencontrer un peu de bienveillance et de compassion. En ce moment
     Mme Leclerc, se tournant tout  coup de mon ct, me demanda si
     j'avais dj vu Lafont dans le rle d'Achille. Et sans attendre ma
     rponse:--Il y est bien beau, ajouta-t-elle; mais aujourd'hui il a
     un casque qui le coiffe horriblement.  cette question oiseuse qui
     montrait tant d'indiffrence pour la situation o j'tais,  ces
     paroles  la fois cruelles et frivoles, l'inconnu laissa chapper
     un mouvement d'impatience, et dcid sans doute  abrger mon
     supplice, il se pencha vers Mme Bacciocchi.--Madame Rcamier
     parat souffrante, lui dit-il  demi-voix; si elle voulait m'en
     accorder la permission, je la reconduirais chez elle et je me
     chargerais de parler au premier consul.--Oui sans doute, rpondit
     avec empressement Mme Bacciocchi, enchante d'tre dcharge de
     cette corve. Rien ne peut tre plus heureux pour vous,
     ajouta-t-elle en se tournant vers moi. Confiez-vous au gnral
     Bernadotte, personne n'est plus en situation de vous servir.

     J'tais si presse de sortir de cette loge, d'chapper au poids
     d'un service qu'on me faisait si chrement acheter, que je me htai
     d'accepter les offres du gnral Bernadotte; je pris son bras et je
     sortis avec lui. Il me conduisit  ma voiture o il se plaa prs
     de moi, aprs avoir donn ordre  la sienne de le suivre. Pendant
     tout le chemin, il s'effora de me rassurer sur le sort de mon
     pre, et me rpta tant de fois qu'il tait sr d'obtenir de
     Bonaparte que le procs ne ft point entam, que j'arrivai chez moi
     un peu console. Il me quitta pour se rendre aux Tuileries,
     promettant de me rapporter le soir mme une rponse quelle qu'elle
     ft.

     L'arrestation de mon pre tait la nouvelle du jour; l'intrt, la
     curiosit, la malignit mme avaient attir chez moi ce soir-l une
     foule immense, tout Paris tait dans mon salon. Je ne me sentis pas
     le courage d'y paratre, et je me retirai dans ma chambre pour y
     attendre Bernadotte: je comptai les minutes jusqu' son retour. Il
     arriva enfin heureux et triomphant;  force d'instances, il avait
     obtenu du premier consul que mon pre ne serait pas mis en
     accusation, et il esprait, disait-il, que sa libert ne se ferait
     pas longtemps attendre. Je manquais de paroles pour le remercier.

     Cependant, toute rassure que j'tais sur l'issue de l'vnement,
     cette nuit ne fut par pour moi une nuit de repos; je la passai tout
     entire  chercher les moyens d'arriver jusqu' mon pre et de le
     tranquilliser sur sa propre situation. La chose n'tait pas facile:
     il tait au secret, je le savais, mais j'tais rsolue  tout
     tenter pour le voir. J'avais eu  plusieurs reprises des
     permissions pour visiter, au Temple o on l'avait enferm, des
     prisonniers qui m'intressaient, et j'avais conserv quelques
     intelligences dans la prison. Je m'y rendis donc le lendemain de
     grand matin, sous prtexte d'une de ces visites habituelles, et je
     trouvai moyen de dcider un gardien, nomm Coulommier, qui m'tait
     dvou,  me procurer un moment d'entretien avec mon pre,
     quoiqu'il ft au secret. Il me conduisit avec les plus grandes
     prcautions  sa cellule o il me laissa.

      peine avions-nous eu le temps, mon pre de m'exprimer sa joie et
     sa surprise de me voir, moi de lui dire en peu de mots ce que
     j'avais fait, que Coulommier accourut tout ple et hors de lui.
     Sans profrer un seul mot, il me saisit par le bras, ouvre une
     porte, me jette dans une sorte de cachot, m'y enferme et me laisse
     dans la plus profonde obscurit. Tout ceci s'tait pass si
     rapidement que je n'avais pas eu le temps de me reconnatre. Je
     m'appuyai machinalement contre la porte de ma prison, j'entendis un
     bruit de pas et de voix confuses, puis il s'apaisa. On parut
     parlementer quelque temps; le ton solennel de paroles entrecoupes
     de silence m'apprit qu'il se passait quelque chose d'officiel, mais
     je ne pouvais distinguer ce qui se disait. Bientt le bruit des pas
     recommena, les portes s'ouvrirent et se fermrent, puis tout
     rentra dans le silence. Je crus alors qu'on allait venir me
     dlivrer, mais j'attendis en vain, je n'entendis rien que les
     battements prcipits de mon coeur. La peur commena  s'emparer de
     moi; sans moyen de mesurer le temps qui s'coulait, les minutes me
     semblaient des sicles. Mes penses se succdaient avec une
     effrayante rapidit. Avait-on chang mon pre de prison? lui
     avait-on donn un autre gardien? Coulommier tait-il souponn 
     cause de moi, et n'osait-il me faire sortir? combien de temps
     durerait ma captivit?  cette question, un frisson glacial me
     saisit.  travers mes inquitudes personnelles m'apparaissaient
     toutes les souffrances dont ces sombres murs avaient t tmoins.
     Ici la famille royale avait pass les derniers jours de son preuve
     terrestre. Je croyais voir ces nobles ombres errer autour de moi.
     Peu  peu je cessai de penser et je tombai dans une sorte
     d'abattement stupide. Je me sentais prte  perdre connaissance
     quand un bruit de clefs et de serrures me rendit subitement mes
     forces. En effet, c'tait bien la porte de la prison qu'on ouvrait,
     et bientt aprs la mienne. Je m'lanai au grand jour avec un
     transport de joie.--J'ai eu une belle peur! me dit Coulommier:
     suivez-moi bien vite et ne me demandez plus rien de pareil.
     J'appris alors qu'on tait venu chercher mon pre pour le conduire
      la prfecture de police o il devait subir un interrogatoire, et
     que mon sjour dans ce petit rduit noir avait dur plus de deux
     heures.

     Bernadotte cependant n'abandonna point la tche qu'il avait
     entreprise. Un matin il arriva chez moi, tenant  la main l'ordre
     de mise en libert de mon pre, qu'il me remit avec cette grce
     chevaleresque qui le distinguait. Il me demanda, comme seule
     rcompense, la faveur de m'accompagner au Temple pour dlivrer le
     prisonnier. Ce fut un beau jour. Mon pre fut destitu; je devais
     m'y attendre, le gouvernement tait dans son droit.

     L'empereur  Sainte-Hlne s'est souvenu de cette circonstance.
     Selon lui,  peine premier consul, il se trouva aux prises avec la
     clbre Mme Rcamier; son pre tait administrateur des postes.
     Napolon, en entrant au gouvernement, avait t oblig de signer de
     confiance une foule de listes; mais il eut bientt tabli une
     grande surveillance dans toutes les parties. Il trouva qu'une
     correspondance avec les chouans se faisait sous le couvert de M.
     Bernard, pre de Mme Rcamier. Celui-ci fut aussitt destitu, et
     courait risque d'tre jug et mis  mort. Sa fille accourut auprs
     du premier consul, et, sur ses sollicitations, le premier consul
     voulut bien faire grce du procs, mais il fut inbranlable sur le
     reste. Mme Rcamier, habitue  tout obtenir, ne prtendait rien
     moins qu' la rintgration de son pre. Telles taient les moeurs
     du temps: cette svrit de la part du premier consul fit jeter les
     hauts cris, on n'y tait pas accoutum; Mme Rcamier et ses
     partisans qui taient fort nombreux, ne lui pardonnrent jamais.

     (_Mmorial de Sainte-Hlne_, t. I, p. 355, d. de 1842.)

     Je ne jetai point les hauts cris, comme le dit le _Mmorial_. Je
     n'accourus point auprs du premier consul et ne lui adressai aucune
     sollicitation, puisque Bernadotte se chargea seul de toutes les
     dmarches. Je regardai la destitution de mon pre comme un malheur
     invitable, et ne m'en plaignis point.

Ici, j'interromps la citation pour intercaler une lettre que je trouve
dans les papiers de Mme Rcamier, et qui confirme son rcit:

     13 ventse.

     J'ai attendu, dans la matine, le Mmoire que Mme Rcamier devait
     me faire passer; le ministre de la police exige cette pice; elle
     doit dterminer l'largissement de M. Bernard. Les esprits
     paraissent avantageusement disposs, le moment est favorable, ne
     pas le saisir est une faute. Mme Rcamier sentira qu'il n'y a point
     de temps  perdre.

     Si M. Rcamier, dans la conversation qu'il a d avoir avec le
     gnral Bonaparte, a obtenu la sortie de son beau-pre, toute
     dmarche devient superflue, et alors je prie Mme Rcamier de me
     faire prvenir. La part bien sincre que je prends  tout ce qui
     l'intresse l'assure de l'effet que produira sur moi cette bonne
     nouvelle. Si, au contraire, les choses sont toujours au mme point,
     il est convenable d'agir de suite.

     Des affaires inattendues m'obligeant d'aller demain  la campagne,
     je serai charm d'tre instruit, ce soir avant sept heures, de
     l'tat de l'affaire. Cet claircissement m'est ncessaire, il
     rglera mes instances auprs du ministre, mme du gnral s'il est
     besoin.

     Le dsir qu'inspire Mme Rcamier de lui tre agrable, l'assure
     qu'elle peut disposer de moi et que je suis plus  elle qu'

     Bernadotte.

M. Rcamier n'avait pas vu le gnral Bonaparte, et le succs fut
uniquement d aux actives dmarches de Bernadotte.

Mme Rcamier continue ainsi:

     L'anne suivante (1803), Mme de Stal fut exile par le premier
     consul; je la reus  Saint-Brice[8]. Je fus tmoin de son
     dsespoir. Elle crivit  Bonaparte: Quelle cruelle illustration
     vous me donnez! j'aurai une ligne dans votre histoire. J'avais
     pour Mme de Stal une admiration passionne. L'acte arbitraire et
     cruel qui nous sparait me montra le despotisme sous son aspect le
     plus odieux. L'homme qui bannissait une femme et une telle femme,
     qui lui causait des sentiments si douloureux, ne pouvait tre dans
     ma pense qu'un despote impitoyable; ds lors mes voeux furent
     contre lui, contre son avnement  l'empire, contre l'tablissement
     d'un pouvoir sans limite.

     Bernadotte, que je voyais toujours beaucoup, me maintenait dans
     ces sentiments. Il me confiait ses craintes, ses esprances: il
     tait temps, disait-il, de mettre un frein  l'ambition de
     Bonaparte, qui, non content de s'emparer du pouvoir, voulait le
     rendre hrditaire dans sa famille.

     Son projet,  lui Bernadotte, et t une dputation imposante par
     le nombre et par les noms, qui et fait entendre  Bonaparte que la
     libert avait cot assez cher  la France pour qu'elle dt la
     garder, sans faire servir tant de sacrifices  l'lvation d'un
     seul. Je ne voyais rien l que de juste et de gnreux; il me
     communiqua une liste des gnraux rpublicains sur lesquels il
     croyait pouvoir compter; mais le nom de Moreau manquait  cette
     liste, et c'tait le seul qu'on pt opposer  celui de Bonaparte.
     J'tais lie avec Moreau, les deux gnraux se virent secrtement
     chez moi; ils eurent ensemble de longs entretiens en ma prsence;
     mais il fut impossible de dcider Moreau  prendre aucune
     initiative. Il partit pour sa terre de Grosbois; Bernadotte alla
     l'y voir et il en revint presque dcourag. L'hiver de 1803  1804
     fut trs brillant par l'affluence des trangers  Paris; je les
     recevais tous. Mme Moreau donna un bal: toute l'Europe y tait,
     except la France officielle; il n'y avait de Franais que
     l'opposition rpublicaine. Mme Moreau, jeune et charmante, fit avec
     une grce parfaite les honneurs du bal. Malgr la foule qui s'y
     pressait, les salons me paraissaient vides; l'absence de tout ce
     qui tenait au gouvernement me frappa. Cette absence, qui plaait
     Moreau dans une sorte d'isolement menaant, me fit l'effet d'un
     triste prsage. Je remarquai combien Bernadotte et ses amis
     paraissaient proccups, et combien Moreau lui-mme avait l'air
     tranger  la fte.

     Mon esprit tait bien loin du bal: je me reposais souvent; pendant
     une contredanse que je n'avais pas voulu danser, Bernadotte
     m'offrit son bras pour aller chercher un peu d'air; c'taient ses
     penses qui voulaient de l'espace. Nous parvnmes dans un petit
     salon. Le bruit seul de la musique nous y suivit et nous rappelait
     o nous tions: je lui confiai mes craintes. Il n'avait pas encore
     dsespr de Moreau, dont il trouvait la position si heureuse pour
     dterminer et modrer un mouvement; mais il tait irrit de la
     pense que tant d'avantages pouvaient tre perdus.-- sa place,
     disait-il, je voudrais tre ce soir aux Tuileries pour dicter 
     Bonaparte les conditions auxquelles il peut gouverner. Moreau vint
      passer. Bernadotte l'appela et lui rpta toutes les raisons,
     tous les arguments dont il s'tait jamais servi pour
     l'entraner:--Avec un nom populaire, vous tes le seul parmi nous
     qui puisse se prsenter appuy de tout un peuple; voyez ce que vous
     pouvez, ce que nous pouvons, guids par vous: dterminez-vous
     enfin.

     Moreau rpta ce qu'il avait dit souvent, qu'il sentait le danger
     dont la libert tait menace, qu'il fallait surveiller Bonaparte,
     mais qu'il craignait la guerre civile. Il se tenait prt; ses amis
     pouvaient agir; et, quand le moment serait venu, il serait  leur
     disposition; on pouvait compter sur lui au premier mouvement qui
     aurait lieu; mais pour l'instant, il ne croyait pas ncessaire de
     le provoquer. Il se dfendit mme de l'importance qu'on voulait lui
     attribuer. La conversation se prolongeait et s'chauffait;
     Bernadotte s'emporta et dit au gnral Moreau:--Ah! vous n'osez
     pas prendre la cause de la libert! et Bonaparte, dites-vous,
     n'oserait l'attaquer! Eh bien! Bonaparte se jouera de la libert et
     de vous. Elle prira malgr nos efforts, et vous serez envelopp
     dans sa ruine sans avoir combattu.

     J'tais toute tremblante. Mais on nous cherchait. Des groupes
     entrrent, et l'on nous ramena dans le salon du bal. J'ai gard de
     cet entretien un vif souvenir, et, plus tard, lorsque Moreau se
     trouva impliqu, avec tant d'autres, dans le procs de Georges
     Cadoudal et de Pichegru, je demeurai persuade qu'il tait aussi
     innocent de tout complot avec eux qu'avec Bernadotte.

Pour ne point interrompre le rcit de Mme Rcamier, j'ai laiss en
arrire diverses circonstances que je ne crois pas inutile de rappeler
et qui se placent avant ou vers l'poque de l'arrestation de M. Bernard.

Le premier bal masqu donn aprs la Rvolution avait eu lieu  l'Opra
le 25 fvrier 1800. Ces bals, auxquels les femmes comme il faut ne vont
plus, furent pendant quelques annes la passion de la bonne compagnie.
On n'y dansait point, au moins le beau monde; les femmes y allaient en
dominos et masques, les hommes en frac et sans masques. Le plaisir pour
les femmes tait d'intriguer  la faveur du masque les hommes de leur
connaissance, qui  leur tour devaient deviner,  certains accents qui
trahissaient la voix naturelle,  la conversation,  la taille, aux yeux
dont le masque augmentait l'clat, au plus ou moins d'lgance des pieds
et des mains,  quelle personne ils avaient affaire. La gnration qui
nous a prcds trouvait un vif plaisir dans ce genre de runions. Mme
Rcamier, si timide  visage dcouvert, prenait sous le masque un aplomb
imperturbable, et l'agrment de son esprit s'y dployait en libert. Mme
de Stal, au contraire, y perdait beaucoup de l'entranement et de
l'loquence qui faisaient de sa conversation quelque chose
d'incomparable. Il est d'usage aux bals masqus de tutoyer les masques
et que les masques vous tutoient: Mme Rcamier ne s'y soumit jamais; il
tait donc par l assez facile de la reconnatre, de plus elle ne
contrefaisait jamais sa voix.

C'tait ordinairement sous la conduite et la protection de son
beau-frre, M. Laurent Rcamier, que Juliette se rendait aux bals de
l'Opra; plus g que son frre de neuf annes, M. Laurent prouvait
pour sa jeune belle-soeur la tendresse, et on pourrait dire la faiblesse
d'un pre. Les bals de l'Opra n'avaient  lui offrir aucun plaisir qui
le ddommaget de la fatigue d'une nuit d'insomnie; mais il n'et point
trouv convenable qu'une aussi jeune personne allt  ces runions sans
y tre accompagne par un guide que l'ge et la parent rendaient
respectable, et il se dvouait  l'amusement de celle qu'il traitait en
enfant gt.

Elle eut aux bals de l'Opra plusieurs piquantes aventures, entre autres
avec le prince de Wurtemberg: il tait reu chez elle et l'avait
reconnue; enhardi par le masque qu'elle portait et qui lui permettait de
sembler ignorer quelle tait la femme qui lui avait demand son bras, il
lui prit la main et osa s'emparer d'une bague. Le pauvre prince
s'attira,  ce qu'il semble, une svre leon, et je trouve dans les
papiers de Mme Rcamier un petit billet dans lequel il implore le pardon
de sa tmrit. Il est caractristique pour la femme  laquelle nul
n'osa jamais manquer de respect.

DU PRINCE, DEPUIS ROI DE WURTEMBERG,  Mme RCAMIER.

     C'est  la plus belle,  la plus aimable, mais toujours  la plus
     fire des femmes que j'adresse ces lignes, en lui renvoyant une
     bague qu'elle a bien voulu me confier au dernier bal masqu. Si mon
     tourderie tait inconcevable, j'aime  l'avouer, ma punition hier
     a t bien svre, et j'assure que cette leon me corrigera pour
     toute ma vie.

Une autre intrigue de bal masqu dura tout un hiver avec M. de
Metternich: c'tait sous l'Empire et avant 1810. Napolon voyait avec un
extrme dpit les hommes les plus considrables parmi ses ministres et
ses lieutenants aller assidment chez Mme Rcamier; il s'en plaignit
quelquefois, et un jour que le hasard avait runi dans le mme moment
chez elle trois ministres en exercice, l'empereur le sut et leur demanda
depuis quand le conseil se tenait chez Mme Rcamier. Il n'avait pas
moins d'impatience  y voir aller les trangers et les membres du corps
diplomatique, et cependant il n'en tait aucun qui ne sollicitt d'tre
prsent chez elle. M. de Metternich, alors premier secrtaire de
l'ambassade d'Autriche, eut plus de scrupules; les relations de son
gouvernement avec Napolon taient si dlicates, qu'il craignit
d'ajouter un petit grief personnel aux grandes difficults: il fit donc
exprimer  Mme Rcamier le regret qu'il prouvait et les motifs qui le
foraient  s'abstenir de frquenter sa maison. Comme il tait fort
aimable et en avait la rputation, elle eut la curiosit de le
connatre, et pendant toute une saison le rencontra au bal de l'Opra. 
la fin de l'hiver, et lorsque le carme eut fait cesser les bals
masqus, M. de Metternich ne voulut point renoncer  une socit dont il
avait apprci le charme. Il alla alors chez Mme Rcamier, mais le matin
seulement et  des heures o il y rencontrait peu de monde, afin de ne
pas effaroucher les susceptibilits de la police impriale.

Le grand-duc hrditaire de Mecklembourg-Strelitz, frre de la reine de
Prusse, vint  Paris dans l'hiver de 1807  1808. Ce fut aussi  un bal
de l'Opra qu'il rencontra pour la premire fois Mme Rcamier qu'il
avait une vive curiosit de connatre: aprs avoir caus avec elle toute
une soire, il lut demanda la permission de la voir chez elle; mais
avertie de la dfaveur que valait la frquentation de son salon aux
trangers, princes souverains ou autres, venus  Paris pour faire leur
cour au vainqueur de l'Europe, elle lui rpondit que profondment
honore du dsir qu'il voulait bien lui exprimer, elle croyait devoir
s'y refuser, et elle lui donna les motifs de ce refus; il insista et
crivit pour obtenir la faveur d'tre admis. Touche et flatte de cette
insistance, Mme Rcamier lui indiqua un rendez-vous un soir o sa porte
n'tait ouverte qu' ses plus intimes amis. Le prince arrive  l'heure
indique, laisse sa voiture dans la rue  quelque distance de la maison,
et voyant la porte de l'avenue ouverte, s'y glisse sans rien dire au
concierge et avec l'esprance de n'en tre pas aperu. Mais le portier
avait vu un homme s'introduire dans l'avenue et marcher rapidement vers
la maison: H! Monsieur, lui crie-t-il, Monsieur, o allez-vous? qui
demandez-vous? que cherchez-vous? Le grand-duc, au lieu de rpondre,
hte sa course et entend les pas du portier qui le poursuit se
rapprocher de lui; il se met  courir et confirme ainsi le concierge
dans la pense qu'il a affaire  un malfaiteur. Le prince et le vigilant
gardien arrivent en mme temps dans l'antichambre qui prcdait le salon
au rez-de-chausse habit par Mme Rcamier; elle entend un bruit de voix
et des menaces, elle veut savoir la cause de ce trouble et trouve le
grand-duc de Mecklembourg pris au collet par ce serviteur trop fidle
aux mains duquel il se dbattait. Elle renvoya le portier  sa loge, et
reut le prince avec beaucoup de reconnaissance et de gaiet.

Au bout de quelques instants, la temprature tant douce et le clair de
lune superbe, elle lui proposa de faire quelques pas dans le jardin
devant les fentres ouvertes du salon; comme ils causaient la de la
situation de l'Europe, de l'tat de l'Allemagne, de la position
particulire du prince et de sa soeur la belle reine de Prusse, on
introduisit quelqu'un dans le salon, et  travers les fentres claires
parut la silhouette d'une figure d'homme. Mme Rcamier, ne sachant qui
ce pouvait tre, laissa le grand-duc dans le jardin, et s'avana dans le
salon pour recevoir et congdier ce visiteur inattendu: c'tait Mathieu
de Montmorency. Est-ce que vous tes seule, Madame? dit-il  sa belle
amie, et ses regards restaient fixs sur le chapeau du prince oubli sur
la table.--Mais oui, rpondit-elle: puis clatant de rire, elle lui
conta l'aventure du grand-duc et la frayeur qu'elle avait eue, en voyant
arriver une visite, que la maladresse de ses gens n'eut laiss pntrer
quelqu'un dont l'indiscrtion ne traht la visite du prince. M. de
Montmorency alla chercher le grand-duc de Mecklembourg, et la soire
s'acheva trs-agrablement et trs-paisiblement.

Le prince revit plusieurs fois ainsi Mme Rcamier incognito, et lui
crivit souvent. Voici un des billets par lesquels il lui demandait de
lui assigner un jour et une heure.

LE PRINCE DE MECKLEMBOURG-STRELITZ  Mme RCAMIER.

     Oserai-je? serez-vous assez bonne, assez gnreuse? oserai-je
     encore venir demain  la mme heure que la dernire fois? C'est en
     tremblant que je prononce ce voeu, mais si vous saviez combien il
     est vivement senti, si vous saviez combien mme il m'en a cot
     d'attendre jusqu' ce moment! peut-tre qu'au lieu de me trouver
     excusable, vous diriez que je suis justifi.

     Je suis venu dans cette ville la mort dans le coeur. Je n'y ai fait
     que les plus douloureuses expriences: voulez-vous que j'emporte
     encore la douleur la plus forte de toutes, d'avoir vu un ange sans
     avoir os l'approcher! Daignez croire du moins que je ne mriterais
     point une destine aussi dure; que peut-tre mme, pardonnez-moi
     cette fiert apparente, personne ne fut plus digne de vous
     apprcier, de se dvouer  vous avec tous les sentiments que vous
     mritez et que vous inspirerez toujours, hlas!  toute me noble
     et sensible. Je vous le rpte, c'est en tremblant que j'cris,
     mais non sans un rayon d'espoir.

     G.

Les sentiments que Mme Rcamier avait une fois inspirs n'taient point
passagers. En 1843, elle recevait du grand-duc de Mecklembourg-Strelitz
la lettre suivante; cette lettre prouvera que, loin d'exagrer, j'ai
plutt adouci la vrit, quand j'ai dit quel ombrage causait au monarque
tout-puissant et victorieux l'opposition des salons et particulirement
celle du salon de Mme Rcamier.

     Strelitz, ce 1er dcembre 1843.

     Madame,

     Si j'ai jamais prouv le sentiment de la timidit, c'est bien
     aujourd'hui o j'ai rsolu non-seulement de vous crire, mais
     encore de vous adresser une prire, oui, une grande et bien
     instante prire! Quand je pense au nombre d'annes qui se sont
     coules sans que j'aie eu le bonheur de vous revoir ni de recevoir
     de vos nouvelles directes, je sens que la dmarche que je fais
     porte toute l'empreinte d'une action tmraire. Je sens mme,
     hlas! que si vous demandiez, aprs avoir lu ma signature:
     Qu'est-ce que c'est que ce grand-duc de Mecklembourg-Strelitz? je
     n'aurais pas le droit de me plaindre. Voil ce que me dit la
     raison. Et le coeur que dit-il? Vous l'avouerai-je, Madame? Il me
     dit le contraire: il se rappelle trs-bien que la beaut ravissante
     dont la nature vous doua ne fut que le reflet d'une me adorable,
     et qu'une me pareille ne peut pas oublier les individus qu'elle a
     une fois jugs dignes de son estime et de son affection. Parmi les
     souvenirs prcieux que je vous dois, il y en a un surtout que la
     mmoire du coeur ne cesse de me retracer avec tout le charme qui lui
     est propre: c'est la conduite si minemment noble, gnreuse et
     aimable que vous avez observe vis--vis de moi aprs que Napolon
     avait hautement dit dans le salon de l'impratrice Josphine qu'il
     regarderait comme son ennemi personnel tout tranger qui
     frquenterait le salon de Mme Rcamier. Je puis dire sans
     exagration que j'y pense encore avec attendrissement, et que c'est
     sur mes deux genoux que je voudrais vous ritrer l'hommage de ma
     reconnaissance qui ne finira pas plus qu'elle n'a fini jusqu'ici.

     Et qu'est-ce donc que la prire que vous voulez m'adresser? me
     demanderez-vous enfin. C'est votre portrait, Madame, ce mme
     portrait admirable dont vous aviez honor feu le prince Auguste de
     Prusse[9], et qui,  ce que j'apprends, doit vous revenir 
     prsent. Je le rpte, Madame, c'est avec une grande timidit que
     je prononce ce voeu, que je n'aurais peut-tre jamais eu le courage
     de former s'il ne me tenait pas  coeur au del de toute expression:
     mais si le culte que l'on rend  votre souvenir peut donner 
     quelqu'un le droit de possder le trsor que je viens de rclamer
     de votre bont gnreuse, daignez croire du moins que personne
     alors n'a plus de droits d'y aspirer que moi. Et ce n'est pas moi
     seulement qui en serais digne; ma femme, mes enfants, toute ma
     famille vous rend une entire justice; elle a savour ce que je lui
     ai rapport de vous: tout ce qui est parfaitement beau comme tout
     ce qui est parfaitement bon rveille en nous votre souvenir. Vous
     vous trouvez partout  la place qui vous est due.

     Je n'ai pas le courage d'ajouter un mot  cette lettre, et votre
     me est faite pour la comprendre.

     Georges, grand-duc de Mecklembourg-Strelitz.

Le portrait ne fut pas donn au grand-duc: il devait tre conserv dans
la famille de Mme Rcamier; mais en crivant au prince pour le
remercier, elle lui envoya un souvenir dont il voulut bien paratre
reconnaissant.

Le prince, dont il vient d'tre question, est encore heureusement
vivant; il nous pardonnera l'usage que nous avons fait de ses lettres;
la citation qu'on en fait ne peut que l'honorer personnellement au plus
haut degr.

 peu prs vers la mme poque, le prince royal de Bavire vint  Paris
et n'attacha pas moins de prix que le grand-duc de Mecklembourg  tre
prsent  Mme Rcamier. Par les mmes motifs, elle dclina l'honneur
qu'il voulait lui faire, et mit d'autant plus de persistance dans son
refus, que la crainte qu'elle prouvait d'tre l'occasion d'un
dsagrment pour un prince tranger, n'tait point pour le futur roi de
Bavire, comme pour le frre de la reine de Prusse, combattue dans son
propre esprit par le dsir que ses relations avec le prince Auguste de
Prusse lui avaient inspir de connatre le grand-duc.

Le prince de Bavire ne mit que plus d'insistance  solliciter la faveur
qu'on lui refusait: en voici la preuve dans un billet adress  Mme
Rcamier au nom de S. A. R.

Mme DE BONDY  Mme RCAMIER.

     Le prince de Bavire souhaite toujours aussi vivement, Madame, de
     pouvoir emporter une juste ide d'une personne qu'il a depuis si
     longtemps le dsir de connatre, et M. de Bondy est charg de la
     part de S. A. R. de vous demander la permission d'aller chez vous
     _voir votre portrait_. M. de Bondy aurait t solliciter lui-mme
     votre consentement, mais il a t oblig aujourd'hui d'accompagner
     le prince  Saint-Cloud. Il m'a remis le soin de vous faire sa
     demande: c'tait pour cette fois une _demande officielle_ et non
     plus une plaisanterie. M. de Bondy espre que vous ne refuserez pas
     au prince royal la facilit que vous avez accorde  beaucoup de
     personnes d'admirer le chef-d'oeuvre de Grard; et, si vous le lui
     permettez, il accompagnera S. A. chez vous ou samedi ou lundi
     matin,  votre choix; ou bien tel autre jour qui vous conviendra.
     Si vous tiez assez _malintentionne_ pour sortir prcisment 
     l'heure que vous lui indiquerez, le prince pourra trouver que si la
     renomme ne l'a pas tromp sur le charme de votre figure, elle lui
     a exagr l'affabilit de vos manires, et je ne pense pas que la
     vue du portrait diminue le regret de ne pas connatre l'original.
     Mais ceci n'est plus de mon ressort: je ne suis charge de parler
     que pour l'amateur de peinture. On attend votre rponse avec
     impatience, et je la transmettrai  M. de Bondy au retour de
     Saint-Cloud.

     Agrez, je vous prie, Madame, l'expression de ma sincre amiti.

     H. de Bondy.

Le prince de Bavire fut reu par Mme Rcamier et emporta d'elle un
prcieux souvenir; je trouve dans une lettre de Mme de Stal, date de
Coppet, le 15 aot suivant, un passage relatif  ce prince:

     J'ai quitt Mathieu de Montmorency  la fte des Suisses, prs de
     Berne, que M. de Sabran vous dcrit [...] J'y ai rencontr aussi le
     prince de Bavire, qui m'a demand de vos nouvelles avec vivacit,
     et m'a dit que l'on n'approuvait pas ses amitis, ni pour vous ni
     pour moi. C'est un bon homme qui a de l'esprit et de l'me.

Pendant l'hiver de 1824, que Rcamier passa  Rome, elle y vit arriver
ce mme prince, devenu le roi Louis de Bavire. Le got passionn de ce
souverain pour les arts l'amenait frquemment en Italie, et il ne
tmoigna pas un empressement moins aimable ni moins flatteur pour la
femme qu'il avait connue  Paris dans tout l'clat de sa jeunesse et de
sa beaut.

J'ai bien anticip sur les temps, et je reviens  l'anne 1800 o le
peintre David entreprit le portrait de Mme Rcamier qu'il n'acheva pas
et dont l'bauche est au Muse du Louvre. Ce commencement de portrait
d'une personne que sa beaut rendait alors la reine de la mode ne parut
pas  la plupart de ceux qui le virent exprimer le charme de sa figure.
L'bauche fut critique; David lui-mme n'en tait pas entirement
satisfait: le portrait fut interrompu; non point, comme on l'a dit, par
un caprice de Mme Rcamier, mais par la volont du peintre. Aprs
plusieurs mois d'interruption, on le pressa d'y travailler, de le
reprendre et de l'achever; alors il crivit la lettre suivante:

DAVID  Mme RCAMIER.

     Ce 6 vendmiaire an IX.

     Que je vous connaissais bien, Madame, quand je vous rptais sans
     cesse que vous tiez bonne! qui plus que moi a prouv l'heureuse
     influence de cette bont infatigable? Il faut cependant y mettre un
     terme, et c'est moi-mme qui vous en presse. Ne croyez pas surtout
     que je ne m'occupe pas de votre portrait; vous n'entendrez pas dire
     que je fasse autre chose. Vous vous apercevrez dans peu de la
     vrit de ce que je vous ai dit sur ce qui sera trac de nouveau
     sur le _tableau_ qui plat  tout le monde. Mais c'est moi qui suis
     le plus difficile  contenter. Nous allons le reprendre, et dans un
     autre endroit; je vais vous en faire sentir les raisons. D'abord le
     jour est trop obscur pour un portrait, je n'en avais dj os
     entreprendre aucun dans ce local. La seconde raison, le jour venant
     de trop haut couvrait d'ombre les yeux et empchait, par
     consquent, de faire ressortir votre prunelle (qui n'est pas une
     chose peu importante dans votre visage); de plus, j'tais trop
     loign de vos traits, ce qui m'obligeait ou de les deviner, ou
     d'en imaginer qui ne valaient pas les vtres. Enfin j'ai un
     _pressentiment_ que je russirai mieux ailleurs. Cette ide seule
     suffit pour me faire croire que ce changement me fera faire un
     chef-d'oeuvre. Vous connaissez trop l'ide d'un peintre pour vouloir
     la combattre. Vous sentez assez, d'aprs cela, que son intention
     bien prononce est de faire un ouvrage digne du modle qui en est
     l'objet. Sous peu, belle et bonne dame, vous entendrez encore
     parler de moi; nous nous y remettrons pour ne plus le quitter, et
     si j'ai eu des torts apparents vis--vis de vous, mon pinceau, je
     l'espre, les effacera.

     Salut et admiration.

     DAVID.

On le voit, David ne trouvait pas son bauche entirement  son gr.
Cette toile, dans laquelle se reconnat pourtant le talent du matre,
est fort curieuse pour les amateurs, en ce qu'elle offre un exemple des
procds de peinture du chef de l'cole franaise. Elle fut mise en
vente en 1829 par les hritiers de David, avec d'autres tableaux du mme
matre; elle fut achete au prix de six mille francs par M. Charles
Lenormant, et quelques mois aprs cde par lui au Muse du Louvre pour
la mme somme.

M. Rcamier dsirait vivement avoir un portrait de sa femme. Quand il
vit David abandonner ainsi en quelque sorte celui qu'il avait entrepris,
il s'adressa  Grard, et celui-ci accepta avec empressement. Le tableau
qu'il peignit, en faisant le portrait de Mme Rcamier, est rest une de
ses plus belles crations, et la ressemblance en tait fort
satisfaisante.

Grard, outre qu'il tait un peintre minent, tait aussi un homme d'un
esprit trs-distingu, mais fort mordant. Comme la plupart des artistes,
il avait l'humeur mobile et irritable, et, comme tous les hommes
accoutums aux succs, il ne savait gure dominer ses caprices. Lorsque
le portrait de Mme Rcamier fut tout prs d'tre achev, plusieurs de
ses amis demandrent  tre admis  l'admirer en assistant aux dernires
sances. Leur prsence dans l'atelier de l'artiste, leurs observations
peut-tre, l'avaient impatient, mais il avait rong son frein. Restait
une dernire sance pour quelques retouches; Christian de Lamoignon,
intimement li avec Mme Rcamier, n'avait pas vu le portrait, et
sollicita d'elle l'autorisation de profiter de sa prsence dans
l'atelier cette dernire fois pour voir, avant que le public en et
connaissance, cette peinture dont la socit s'occupait.

Mme Rcamier avait les impressions trop fines, pour ne pas s'tre
aperue de l'impatience que les prcdentes visites et les propos des
gens du monde avaient donne au peintre; elle dit  M. de Lamoignon
qu'elle hsitait  autoriser sa visite, parce qu'elle redoutait l'humeur
de Grard. Oh! dit M. de Lamoignon, cela serait possible avec tout
autre, mais non pour moi. Grard a toujours t fort aimable dans tous
mes rapports avec lui, je suis de ses amis; ne m'interdisez pas la
visite, je suis sr qu'elle lui fera plaisir.

Le lendemain, pendant la sance, on frappe un coup discret  la porte de
l'atelier. Mme Rcamier se doute que c'est Christian de Lamoignon, mais
voyant le front de Grard se rembrunir et ses sourcils se froncer  la
pense d'un importun, elle dit fort timidement: On frappe  votre
atelier, monsieur Grard. C'est probablement M. de Lamoignon, un homme
qui admire beaucoup votre talent. On frappe de nouveau, et cette fois
M. de Lamoignon lui-mme s'annonce: C'est moi, monsieur Grard,
Christian de Lamoignon, qui sollicite la faveur d'tre admis. Grard,
furieux, entre-bille la porte, sa palette d'une main et son garde-main
de l'autre: Entrez, Monsieur, entrez, lui dit-il, mais je crverai mon
tableau aprs. Il le poussait quasi dans l'atelier en rptant sa
menace: Je crverai mon tableau aprs. M. de Lamoignon, avec beaucoup
de modration et de bon got, dissimula le mcontentement que lui
causait cette boutade, et rpondit en s'inclinant: Je serais au
dsespoir, Monsieur, de priver la postrit d'un de vos chefs-d'oeuvre,
et il sortit.

 l'automne de 1803, Mme de Stal avait t exile par le premier
consul; je trouve, dans ses _Dix annes d'exil_, le passage suivant o
elle raconte l'hospitalit qui lui fut offerte par Mme Rcamier.

     Cette femme, si clbre pour sa figure, et dont le caractre est
     exprim par sa beaut mme, me fit proposer de venir demeurer  sa
     campagne,  deux lieues de Paris. J'acceptai, car je ne savais pas
     alors que je pouvais nuire  une personne si trangre  la
     politique; je la croyais  l'abri de tout, malgr la gnrosit de
     son caractre. La socit la plus agrable se runissait chez elle,
     et je jouissais l pour la dernire fois de tout ce que j'allais
     quitter. C'est dans ces jours orageux que je reus le plaidoyer de
     M. Mackintosh; l que je lus ces pages o il fait le portrait d'un
     jacobin qui s'est montr terrible dans la rvolution contre les
     enfants, les vieillards et les femmes, et qui se plie sous la verge
     du Corse, qui lui ravit jusqu' la moindre part de cette libert
     pour laquelle il se prtendait arm. Ce morceau, de la plus belle
     loquence, m'mut jusqu'au fond de l'me; les crivains suprieurs
     peuvent quelquefois,  leur insu, soulager les infortuns, dans
     tous les pays et dans tous les temps. Aprs quelques jours passs
     chez Mme Rcamier, sans entendre parler de mon exil, je me
     persuadai que Bonaparte y avait renonc... Le gnral Junot, par
     dvouement pour elle, promit d'aller parler le lendemain au premier
     consul. Il le fit, en effet, avec la plus grande chaleur.

Mme de Stal s'tait trompe en esprant tre oublie par la police
ombrageuse de cette poque; son exil fut maintenu, et elle se dcida 
partir pour l'Allemagne.

Pendant la courte paix d'Amiens, Mme Rcamier fit un voyage en
Angleterre. Je n'en rpterai pas les incidents que M. de Chateaubriand
a en partie raconts. La belle Juliette avait reu prcdemment et
accueilli avec une bienveillance empresse quelques personnages anglais
minents soit en hommes, soit en femmes, et ils lui avaient inspir le
dsir de visiter leur pays. Elle fit le voyage avec sa mre, annonce et
recommande  la socit anglaise par des lettres enthousiastes du vieux
duc de Guignes, son fervent adorateur, qui avait t ambassadeur de
Louis XVI  Londres, et dont les souvenirs de jeunesse vivaient encore
dans le coeur de plus d'une grande dame. Mme Rcamier vit intimement la
brillante duchesse de Devonshire et sa belle amie lady lisabeth
Forster, qui, plus tard, devait  son tour porter le titre de duchesse
de Devonshire. Cette dernire relation se continua: nous revmes
plusieurs fois  Paris la seconde duchesse de Devonshire et son frre le
comte de Bristol; ils furent tous les deux au nombre des fidles de
l'Abbaye-aux-Bois, et lors du voyage  Rome de Mme Rcamier, en 1824,
elle y retrouva cette noble et aimable personne, devenue la protectrice
des arts, et faisant aux trangers les honneurs de cette Rome qu'elle
avait adopte pour patrie. Dans le rapide sjour que Mme Rcamier fit 
Londres, objet de l'engouement de la socit et de la curiosit de la
foule, elle se lia aussi intimement avec le marquis de Douglas, depuis
duc d'Hamilton, et avec sa soeur.

Le prince de Galles lui tmoigna l'empressement le plus chevaleresque;
le duc d'Orlans, exil, et ses deux jeunes frres, les princes de
Beaujolais et de Montpensier, n'eurent pas moins d'assiduit et de
galanterie pour leur belle compatriote. Les gazettes anglaises ne
furent, pendant quelques semaines, occupes qu' enregistrer les faits
et gestes de l'trangre  la mode. La lettre suivante, adresse par le
gnral Bernadotte  Mme Rcamier, pendant son voyage en Angleterre,
tmoigne de l'effet qu'elle y produisait.

LE GNRAL BERNADOTTE  Mme RCAMIER.

     Je n'ai pas rpondu de suite  votre lettre, Madame, parce que
     j'esprais chaque jour vous annoncer la nomination de l'ambassadeur
     franais prs la cour de Saint-James. Des bruits, qui d'abord
     avaient eu quelque consistance, dsignaient le ministre Berthier.
     Aujourd'hui il n'en est plus question, et l'opinion se fixe sur des
     dterminations plus essentielles au bonheur public.

     Les journaux anglais, en calmant mes inquitudes sur votre sant,
     m'ont appris les dangers auxquels vous avez t expose. J'ai blm
     d'abord le peuple de Londres dans son trop grand empressement:
     mais, je vous l'avoue, il a t bientt excus; car je suis partie
     intresse, lorsqu'il faut justifier les personnes qui se rendent
     indiscrtes pour admirer les charmes de votre cleste figure.

     Au milieu de l'clat qui vous environne, et que vous mritez sous
     tant de rapports, daignez vous souvenir quelquefois que l'tre qui
     vous est le plus dvou dans la nature est.

     BERNADOTTE.

Mme Rcamier revint en France en passant par la Hollande, et en visita
les principaux monuments.

L'anne qui suivit ce voyage vit s'accomplir de terribles et grands
vnements. Au mois de fvrier 1804, Moreau, Pichegru et Cadoudal
taient arrts; le 21 mars de la mme anne, Bonaparte faisait saisir
et fusiller un prince de la maison de Bourbon, le duc d'Enghien;
l'Empire tait proclam le 4 mai. Le procs des gnraux se jugeait
pendant que se prparaient les ftes de cette prise de possession du
trne par une nouvelle dynastie, et Pichegru prissait dans sa prison en
avril, quelques jours avant la crmonie. L'opinion publique incertaine,
terrifie ou blouie, ne savait si elle devait, en maudissant l'auteur
d'un crime odieux, prter plus d'attention aux dbats du procs
politique qui s'instruisait ou aux rcits des ftes et des adhsions 
l'Empire.

Mais ici je retrouve le texte des mmoires de Mme Rcamier, et je la
laisse parler.

     Les dtails du procs de Moreau sont connus: je ne parlerai donc
     que de ce que j'ai vu. Ma mre tait lie avec Mme Hulot, mre de
     Mme Moreau: il en tait rsult entre sa fille et moi une intimit
     d'enfance qui s'tait ensuite renoue dans le monde. Je la voyais
     sans cesse depuis l'arrestation de son mari. Elle me dit un jour
     qu'au milieu du public si nombreux qui remplissait la salle de
     justice, Moreau m'avait souvent cherche parmi ses amis. Je me fis
     un devoir d'aller au tribunal, le lendemain de cette conversation;
     j'tais accompagne par un magistrat, proche parent de M. Rcamier,
     Brillat-Savarin. La foule tait si grande, que non-seulement la
     salle et les tribunes, mais toutes les avenues du Palais de Justice
     taient encombres. M. Savarin me fit entrer par la porte qui
     s'ouvre sur l'amphithtre, en face des accuss dont j'tais
     spare par toute la largeur de la salle. D'un regard mu et
     rapide, je parcourus les rangs de cet amphithtre pour y chercher
     Moreau. Au moment o je relevai mon voile, il me reconnut, se leva
     et me salua. Je lui rendis son salut avec motion et respect, et je
     me htai de descendre les degrs pour arriver  la place qui
     m'tait destine.

     Les accuss taient au nombre de quarante-sept, la plupart
     inconnus les uns aux autres; ils remplissaient les gradins levs
     en face de ceux o sigeaient les juges. Chaque accus tait assis
     entre deux gendarmes; ceux qui taient auprs de Moreau montraient
     de la dfrence dans toute leur attitude. J'tais profondment
     touche de voir traiter en criminel ce grand capitaine dont la
     gloire tait alors si imposante et si pure. Il n'tait plus
     question de rpublique et de rpublicains: c'tait, except Moreau
     qui, j'en ai la conviction, tait compltement tranger  la
     conspiration, c'tait la fidlit royaliste qui seule se dfendait
     encore contre le pouvoir nouveau. Toutefois cette cause de
     l'ancienne monarchie avait pour chef un homme du peuple, Georges
     Cadoudal.

     Cet intrpide Georges, on le contemplait avec la pense que cette
     tte si librement, si nergiquement dvoue, allait tomber sur
     l'chafaud, que seul peut-tre il ne serait pas sauv, car il ne
     faisait rien pour l'tre. Ddaignant de se dfendre, il ne
     dfendait que ses amis. J'entendis ses rponses toutes empreintes
     de cette foi antique pour laquelle il avait combattu avec tant de
     courage, et  qui depuis longtemps il avait fait le sacrifice de sa
     vie. Aussi lorsqu'on voulut l'engager  suivre l'exemple des autres
     accuss et  faire demander sa grce: Me promettez-vous,
     rpondit-il, une plus belle occasion de mourir?

     On distinguait encore dans les rangs des prvenus MM. de Polignac
     et M. de Rivire, qui intressaient par leur jeunesse et leur
     dvouement. Pichegru, dont le nom restera dans l'histoire li 
     celui de Moreau, manquait pourtant  ct de lui, ou plutt on
     croyait y voir son ombre, car on savait qu'il manquait aussi dans
     la prison.

     Un autre souvenir, la mort du duc d'Enghien, ajoutait au deuil et
      l'effroi d'un grand nombre d'esprits, mme parmi les partisans
     les plus dvous du premier consul.

     Moreau ne parla point. La sance termine, le magistrat qui
     m'avait amene vint me reprendre. Je traversai le parquet du ct
     oppos  celui par lequel j'tais entre, en suivant ainsi dans
     toute leur longueur les gradins des accuss. Moreau descendait en
     ce moment, suivi de ses deux gendarmes et des autres prisonniers,
     il n'tait spar de moi que par une balustrade; il me dit en
     passant quelques paroles de remerciement que, dans mon trouble,
     j'entendis  peine: je compris cependant qu'il me remerciait d'tre
     venue et m'engageait  revenir. Cet entretien si fugitif entre deux
     gendarmes devait tre le dernier.

     Le lendemain,  sept heures du matin, je reus un message de
     Cambacrs. Il m'engageait, dans l'intrt mme de Moreau,  ne pas
     retourner au tribunal. Le premier consul, en lisant le compte rendu
     de la sance, ayant vu mon nom, avait dit brusquement: Qu'allait
     faire l Mme Rcamier?

     Je courus chez Mme Moreau pour la consulter: elle fut de l'avis de
     Cambacrs et je cdai, malgr le regret que j'prouvais de ne
     pouvoir donner  Moreau cette marque d'attachement. Je me
     ddommageais auprs de sa femme de la contrainte qui m'tait
     impose. Sur la fin du procs, toute affaire tait suspendue, la
     population tout entire tait dehors: on ne s'entretenait que de
     Moreau. Aujourd'hui que les temps sont loigns et que le nom de
     Bonaparte semble lui seul les remplir, on ne saurait imaginer 
     combien peu encore tenait sa puissance. Un des juges du tribunal,
     Clavier rpondit  ceux qui lui disaient que Bonaparte ne dsirait
     la condamnation de Moreau que pour lui faire grce: Et qui nous la
     ferait  nous?

     La nuit qui prcda la sentence pendant laquelle le tribunal
     sigea, les abords du Palais de Justice ne cessrent d'tre remplis
     d'une foule inquite; la consternation tait universelle.

     Vingt des accuss furent condamns  mort, dix prirent avec
     Georges sur l'chafaud. MM. de Polignac, de Rivire et autres
     obtinrent grce de la vie et restrent prisonniers dans des
     forteresses. Les rles pour les demandes de grce avaient t
     distribus entre Mme Bonaparte et les soeurs du premier consul.
     Moreau, condamn  la dportation, partit pour l'Espagne, d'o il
     devait s'embarquer pour l'Amrique. Mme Moreau le rejoignit 
     Cadix. J'tais auprs d'elle au moment de son dpart pour ce noble
     exil; je la vis embrasser son fils dans son berceau et revenir sur
     ses pas pour l'embrasser encore (elle tait grosse et ne pouvait
     emmener son fils); je la conduisis  sa voiture et reus son
     dernier adieu.

     Avant de s'embarquer pour l'Amrique, Moreau m'crivit de Cadix la
     lettre suivante:

          Chiclane, prs Cadix, le 12 octobre 1804.

          Madame, vous apprendrez sans doute avec quelque plaisir des
          nouvelles de deux fugitifs auxquels vous avez tmoign tant
          d'intrt. Aprs avoir essuy des fatigues de tout genre, sur
          terre et sur mer, nous esprions nous reposer  Cadix, quand
          la fivre jaune, qu'on peut en quelque sorte comparer aux maux
          que nous venions d'prouver, est venue nous assiger dans
          cette ville. Quoique les couches de mon pouse nous aient
          forcs d'y rester plus d'un mois pendant la maladie, nous
          avons t assez heureux pour nous prserver de la contagion:
          un seul de nos gens en a t atteint. Enfin nous sommes 
          Chiclane, trs-joli village  quelques lieues de Cadix,
          jouissant d'une bonne sant, et mon pouse en pleine
          convalescence aprs m'avoir donn une fille trs-bien
          portante. Persuade que vous prendrez autant d'intrt  cet
          vnement qu' tout ce qui nous est arriv, elle me charge de
          vous en faire part et de la rappeler  votre amiti. Je ne
          vous parle pas du genre de vie que nous menons, il est
          excessivement ennuyeux et monotone, mais au moins nous
          respirons en libert, quoique dans le pays de l'inquisition.

          Je vous prie, Madame, de recevoir l'assurance de mon
          respectueux attachement et de me croire toujours votre
          trs-humble et trs-obissant serviteur.

          V. MOREAU.

          Veuillez bien me rappeler au souvenir de M. Rcamier.

     Ds les premiers jours de l'arrestation de Moreau, Bernadotte, en
     proie  une vive agitation, tait venu me dire qu'il tait mand
     aux Tuileries. Les confrences qu'il avait eues avec Moreau 
     Grosbois taient alors pour lui le sujet d'une grande inquitude;
     il craignait de se trouver compromis dans le procs. Je lui fis
     promettre de venir me rendre compte du rsultat de son entrevue
     avec le premier consul, et je l'attendis avec beaucoup d'anxit.
     Quand il revint, il avait l'air proccup, quoique plus tranquille.
     Eh bien? lui dis-je.--Eh bien! ce n'est pas tout  fait ce que je
     croyais. C'est un trait d'alliance que Bonaparte voulait me
     proposer. Vous voyez, m'a-t-il dit, avec sa faon brve et
     premptoire, que la question est dcide en ma faveur. La nation se
     dclare pour moi, mais elle a besoin du concours de tous ses
     enfants. Voulez-vous marcher avec moi et avec la France, ou vous
     tenir  l'cart?

     Bernadotte ne me disait pas le parti qu'il avait pris; mais je
     pensai  l'instant que, pour un homme de son caractre, le choix
     n'tait pas douteux. L'inaction n'tait pas son fait, il devait
     accepter la seule voie qui restait ouverte  son activit et  son
     ambition. Je ne me trompais pas.

     Bernadotte reprit: Je n'avais pas deux partis  prendre: je ne
     lui ai pas promis d'affection, mais un loyal concours, et je
     tiendrai parole.

     Je compris le sens de cet entretien, quand je vis Bernadotte
     figurer au sacre comme marchal de l'empire. Toutefois l'inimiti
     subsista toujours entre lui et Bonaparte, et celui-ci trouva moyen
     d'en donner des preuves jusque dans les faveurs qu'il lui accorda.

Par tout ce qui prcde, il est facile de comprendre que les opinions et
les sympathies de la famille de Mme Rcamier et celles de ses amis
personnels formaient autour d'elle une atmosphre qui, de jour en jour
et d'vnement en vnement, la plaait parmi les personnes les moins
favorables  l'ambition et  l'lvation suprme de Bonaparte.
L'arrestation de M. Bernard avait commenc  mettre dans les rapports de
Mme Rcamier avec la famille du premier consul une nuance, lgre
encore, de refroidissement. Elle voyait toujours Mme Bacciocchi et
surtout sa soeur Caroline, qu'elle avait connue trs-jeune chez Mme
Campan. Caroline Bonaparte, Mme Murat, de toutes les soeurs de Napolon,
tait celle qui avait le plus de ressemblance de caractre avec lui.
Elle n'tait point aussi rgulirement belle que sa soeur Pauline, mais
elle avait bien le type napolonien; elle tait d'une fracheur 
blouir; son intelligence tait prompte, sa volont imprieuse, et le
contraste de la grce un peu enfantine de son visage avec la dcision de
son caractre faisait d'elle une personne extrmement attrayante. Elle
venait de se marier, et continuait, comme elle l'avait fait tant jeune
fille,  venir  toutes les ftes de la rue du Mont-Blanc.

Dans la disposition d'me o tait Mme Rcamier, son indignation pour
tre muette n'en tait pas moins vive. Cependant sa vie extrieure tait
la mme; son salon continuait  runir et les amis et les adversaires du
pouvoir nouveau, et Fouch, alors ministre de la police, y venait
particulirement avec assiduit. Au moment de son avnement au trne
imprial, Napolon cherchait  rattacher  sa nouvelle cour tout ce qui
pouvait, en quelque genre que ce ft, lui donner du lustre et en
rehausser l'clat. On tait dans l't de 1805: Juliette recevait, s'il
tait possible, plus de monde encore que les annes prcdentes au
chteau de Clichy. Fouch multipliait ses visites, et Mme Rcamier, tout
en s'tonnant qu'un homme surcharg d'affaires et le loisir de venir
aussi frquemment  la campagne, mettait  profit le crdit dont il
disposait pour venir en aide  quelques-uns des malheureux en grand
nombre qui s'adressaient  elle.

Un jour, Fouch, qui ne voyait Mme Rcamier qu'au milieu d'un cercle
sans cesse renouvel, sollicita d'elle un entretien particulier; elle
lui rpondit en l'engageant  djeuner pour le lendemain, et promit que
s'il venait de bonne heure, elle le recevrait un moment dans son
appartement particulier avant qu'on se mt  table. Le ministre de la
police arriva de fort bonne heure, et fut admis en tte  tte chez Mme
Rcamier.

Dans la conversation qu'il eut avec elle, il insista avec une apparence
d'intrt trs-marqu sur le regret qu'il prouvait en voyant petit 
petit s'accrotre la nuance d'opposition qui, depuis l'poque de
l'arrestation de M. Bernard, avait rgn dans le salon de sa fille.

Cette opposition que rien ne motivait, car le premier consul avait t
bien indulgent pour M. Bernard, avait vivement bless Napolon, et
Fouch engageait fortement Mme Rcamier  viter toutes les occasions de
montrer une hostilit dont l'empereur finirait par s'irriter.

Une autre femme, jeune, brillante, considrable par l'lvation de son
rang et le puissant appui de ses alliances, la duchesse de Chevreuse,
avait, comme Mme Rcamier, montr plus que de la froideur pour le nouvel
empire que venait de fonder un hros. L'empereur avait promptement fait
cesser ces rsistances fminines, et rappel  la hautaine duchesse, par
une de ses brusques sorties, l'origine des grands biens de la famille de
Luynes et la possibilit d'une nouvelle confiscation.

Eh bien, ajoutait Fouch, la maison de Luynes et les Montmorency, leurs
allis, ont t trop heureux de faire accepter  la duchesse de
Chevreuse une place de dame du palais de l'impratrice. L'empereur,
depuis le jour dj loign o il vous a rencontre, ne vous a ni
oublie ni perdue de vue; soyez prudente, et ne le blessez point.

Mme Rcamier, un peu surprise de ces conseils, remercia le ministre de
son intrt, protesta qu'elle tait fort trangre  la politique, mais
qu'une chose lui serait impossible, abandonner ses amis et se sparer
d'eux. La conversation n'alla pas plus loin ce jour-l.

Quelque temps aprs, Fouch se promenant avec Mme Rcamier dans le parc
de Clichy, lui dit en souriant: Devineriez-vous avec qui j'ai parl de
vous hier au soir pendant prs d'une heure? avec l'empereur.--Mais il me
connat  peine?--Depuis le jour o il vous a rencontre, il ne vous a
jamais oublie, et quoiqu'il se plaigne que vous vous rangiez parmi ses
ennemis, il n'accuse point vos sentiments personnels, mais vos amis.
Fouch insista pour que Mme Rcamier lui ft connatre ses dispositions
relles envers l'empereur. Elle rpondit avec franchise que d'abord elle
s'tait sentie attire vers lui par l'attrait de sa gloire, l'clat de
son gnie, et les services qu'il avait rendus  la France; qu'en le
rencontrant et le voyant de prs, la grce et la simplicit de ses
manires avaient ajout une impression aimable  une admiration
prconue; mais que la perscution exerce par le premier consul sur ses
amis, la catastrophe du duc d'Enghien, l'exil de Mme de Stal, le
bannissement de Moreau, avaient froiss toutes ses sympathies et arrt
l'lan qui la portait vers lui.

Fouch, sans tenir compte du peu de sympathie que lui exprimait Mme
Rcamier, aborda alors rsolment le sujet qui l'amenait. Il engageait
la belle Juliette  demander une place  la cour, et prenait sur lui
d'assurer que cette place serait immdiatement accorde.

Cette ouverture inattendue frappa Mme Rcamier de surprise, car elle
sentait une invincible rpugnance pour le parti qui lui tait offert;
mais promptement remise de ce premier trouble, elle dit au ministre que
tout devait la porter  refuser une offre semblable, quelque flatteuse
qu'elle ft: la simplicit de ses gots, une timidit excessive que la
frquentation du monde n'avait point fait disparatre, sa passion
d'indpendance, sa position sociale. Celle de l'homme dont elle portait
le nom, en la condamnant  une reprsentation continuelle, lui imposait
des devoirs de matresse de maison, impossibles  concilier avec
l'exactitude et le temps qu'exige le service d'une princesse.

Fouch sourit et protesta que la place laisserait une entire libert;
puis, saisissant avec finesse le seul ct par lequel une situation  la
cour pouvait sduire une me gnreuse, il parla des services minents
qu'on pouvait rendre aux opprims de toutes les classes: sur combien
d'injustices ne serait-il pas possible d'clairer la religion de
l'empereur! Il insistait sur l'ascendant qu'une femme d'une me noble et
dsintresse, doue d'agrments comme ceux dont la nature avait combl
Mme Rcamier, pouvait et devait prendre sur l'esprit de l'empereur. Il
n'a pas encore, ajoutait-il, rencontr de femme digne de lui, et nul ne
sait ce que serait l'amour de Napolon s'il s'attachait  une personne
pure: assurment, il lui laisserait prendre sur son me une grande
puissance qui serait toute bienfaisante.

Fouch s'animait de plus en plus, et ne s'apercevait pas du dgot avec
lequel il tait cout. Mme Rcamier crut ne devoir repousser que par la
plaisanterie les rves romanesques complaisamment drouls par le
ministre de la police. Mais cette conversation lui laissa une vive et
juste inquitude; elle n'en fit part qu' Mathieu de Montmorency,
incertaine qu'elle restait encore si les propositions que le duc
d'Otrante lui avait faites venaient de lui seul ou taient
l'accomplissement d'un ordre du matre. Mathieu de Montmorency conseilla
beaucoup de prudence et de rserve, et partagea toutes les anxits de
son amie.

 quelques jours de l, pour rpondre  un gracieux message de Mme
Murat, alors tablie  Neuilly, Mme Rcamier alla lui faire une visite;
accueillie par elle avec le plus aimable empressement, elle accepta la
proposition instamment faite de djeuner  Neuilly avec elle le
surlendemain. Au jour fix, Mme Rcamier trouva, en arrivant chez la
princesse Caroline, Fouch qu'elle ne s'attendait gure  y voir. Aprs
le djeuner, la princesse eut la fantaisie de passer dans l'le, o l'on
jouirait plus facilement, disait-elle, d'un moment de solitude et de
conversation intime. Le ministre de la police fut admis en tiers, et,
aprs l'change de quelques propos sur des sujets divers et
indiffrents, il ramena le sujet qui lui tenait au coeur.

Il raconta  Mme Murat les instances qu'il faisait auprs de Mme
Rcamier, et la rsistance qu'elle opposait  l'ide d'accepter une
place parmi les dames du palais. La princesse, qu'elle connt ou qu'elle
ignort un projet qu'on paraissait lui apprendre, en saisit la pense
avec joie, appuya de mille arguments l'avis de Fouch, et finit par
dire, avec le ton d'une amiti sincre, que si Mme Rcamier acceptait un
titre de dame du palais, elle entendait et demandait que ce ft auprs
d'elle.

Les maisons des princesses ayant t mises par Napolon sur le mme pied
que celle de l'impratrice, le rang tait semblable chez les unes et
chez les autres. Mme Murat ajouta qu'elle se fliciterait d'un
arrangement qui rapprocherait d'elle une personne pour laquelle elle
avait toujours eu le got le plus vif; et d'ailleurs c'tait le moyen de
se mettre  l'abri des susceptibilits jalouses de l'impratrice
Josphine, qui ne verrait pas sans ombrage auprs de sa personne une si
brillante et si belle dame du palais.

Au moment de se sparer, la princesse rappela avec grce  Mme Rcamier
l'admiration qu'elle lui connaissait pour Talma, et mit  sa disposition
sa loge du Thtre-Franais. Vous savez que c'est une loge
d'avant-scne; on y jouit trs-bien du jeu de la physionomie des
acteurs. Cette loge tait en face de celle de l'empereur. Le lendemain
un petit billet, ainsi conu, mettait en effet la loge de Mme Murat aux
ordres de Mme Rcamier.

     Neuilly, 22 vendmiaire.

     Son Altesse Impriale la princesse Caroline prvient
     l'administration du Thtre-Franais qu' dater de ce jour jusqu'
     nouvel ordre, sa loge doit tre ouverte  Madame Rcamier et  ceux
     qui se prsenteraient avec elle ou de sa part. Ceux mme de la
     maison des princesses, qui n'y seraient pas admis ou appels par
     Madame Rcamier, cessent de ce moment d'avoir le droit de s'y
     prsenter.

     Le secrtaire des commandements de la princesse Caroline,

     CH. DE LONGCHAMPS.

Mme Rcamier profita deux fois de la loge. Hasard ou volont, l'empereur
assista  ces deux reprsentations, et mit une persistance trs-affiche
 braquer sa lorgnette sur la femme place vis--vis de lui. L'attention
des courtisans, si veille sur les moindres mouvements du matre, ne
pouvait manquer de s'emparer de cette circonstance: on en conclut et on
rpta que Mme Rcamier allait jouir d'une haute faveur.

Cependant Fouch n'abandonnait pas sa ngociation; il n'y mettait mme
plus de mystre, et plus d'une fois il parla du projet d'attacher Mme
Rcamier  la cour devant Lemontey, devant le gnral de Valence et
devant M. de Montmorency. On peut croire combien ce dernier tait oppos
 un tel projet. Enfin un certain jour Fouch arrive  Clichy, l'oeil
panoui, et, ayant pris la matresse de la maison  part, il lui dit:
Vous ne m'opposerez plus de refus; ce n'est plus _moi_, c'est
l'empereur lui-mme qui vous propose une place de dame du palais, et
j'ai l'ordre de vous l'offrir en son nom. Fouch croyait si peu le
refus possible, en effet, qu'il n'attendit point de rponse et se mla
au groupe de quelques personnes prsentes.

Les choses arrives  ce terme, Mme Rcamier ne pouvait tarder  faire
connatre  son mari l'offre qui lui tait faite et sa rpugnance
invincible  l'accepter. Lorsque M. Rcamier vint  son ordinaire dner
 Clichy, elle eut avec lui une courte conversation. Il entra sans
difficult dans les sentiments qu'elle exprimait, et lui laissa la plus
entire libert de les suivre. Assure de n'tre pas dsavoue par M.
Rcamier, elle attendit avec plus de tranquillit le retour de Fouch.

De quelque prcaution oratoire qu'elle enveloppt son refus, quelque
reconnaissance qu'elle exprimt, Mme Rcamier ne put adoucir pour Fouch
le dpit de voir son plan renvers. Il changea de visage, et, emport
par la colre, clata en reproches contre les amis de Juliette, et
surtout contre Mathieu de Montmorency, qu'il accusait avoir contribu 
prparer cet _outrage_  l'empereur. Il fit un morceau contre _la caste
nobiliaire_ pour laquelle, ajouta-t-il, l'_empereur avait une indulgence
fatale_, et il quitta Clichy pour n'y plus revenir.

Mme Rcamier n'eut  partir de ce moment aucun rapport de socit avec
Fouch. Huit ans plus tard, en 1813, elle se retrouva  Terracine, avec
le duc d'Otrante, sur la route de Naples; je raconterai dans quelle
circonstance.

L'impression pnible que cette basse ngociation avait produite sur
l'esprit de la belle Juliette ne tarda pas  s'effacer, et elle crut que
puisqu'elle consentait  l'oublier, nul n'avait le droit d'en conserver
du ressentiment.

Jamais sa vie mondaine n'avait t plus brillante, jamais les affaires
de M. Rcamier n'avaient paru plus prospres et n'avaient t plus
tendues; le crdit de sa maison tait immense, et il occupait sans
contestation le premier rang parmi les financiers de l'poque; pourtant
cette existence si riche et si anime tait loin de faire le bonheur de
celle  laquelle on l'enviait. Les affections qui sont la vritable
flicit et la vraie dignit de la femme lui manquaient: elle n'tait ni
pouse ni mre, et son coeur dsert, avide de tendresse et de dvouement,
cherchait un aliment  ce besoin d'aimer dans les hommages d'une
admiration passionne dont le langage plaisait  ses oreilles.

 propos de la sorte d'isolement dans lequel s'tait coul sa vie, M.
Ballanche lui crivait un jour, dans le langage mystique dont il
revtait habituellement sa pense:

     Ce qu'il y a eu de spar dans votre existence n'est pas ce qui
     vous et le mieux convenu, si vous en aviez eu le choix. Le phnix,
     oiseau merveilleux, mais solitaire, s'ennuyait beaucoup, dit-on. Il
     se nourrissait de parfums et vivait dans la rgion la plus pure de
     l'air; et sa brillante existence se terminait sur un bcher de bois
     odorifrants, dont le soleil allumait la flamme. Plus d'une fois,
     sans doute, il envia le sort de la blanche colombe, parce qu'elle
     avait une compagne semblable  elle.

     Je ne veux point vous faire meilleure que vous n'tes:
     l'impression que vous produisez, vous la sentez vous-mme, vous
     vous enivrez des parfums que l'on brle  vos pieds. Vous tes ange
     en beaucoup de choses, vous tes femme en quelques-unes.

En l'absence d'une ralit  laquelle ses principes, sa puret, le
rigide sentiment du devoir ne lui permettaient pas de s'abandonner, Mme
Rcamier en poursuivait le fantme dans les passions qu'elle inspirait.
L'effet ordinaire de la coquetterie chez les femmes, c'est l'aridit du
coeur, et elle donne presque toujours le droit de les supposer gostes;
pour Mme Rcamier, il entrait dans son dsir de plaire bien plus d'envie
d'tre aime que d'tre admire, et la bont, la sympathie de son coeur
taient si sincres, que tous les hommes qui furent pris d'elle et dont
elle repoussa les voeux, loin de lui garder rancune, devinrent pour elle
autant d'amis inaltrablement dvous. Au reste, Mme Rcamier trouvait
dans la charit des satisfactions plus relles, plus dignes de son me
leve que ne pouvaient lui en fournir les dangereux succs de sa
beaut.

Sa gnrosit tait sans bornes, et ce n'tait pas seulement de son
argent qu'elle faisait aumne; tout malheureux avait droit  son
intrt: sa grce, sa politesse la suivaient dans ses rapports avec les
plus humbles, les plus rebutantes misres. Elle donnait beaucoup, et
elle faisait beaucoup donner; elle employait tous les moyens d'influence
et de crdit qui s'attachent  une grande existence,  secourir des
infortunes,  protger des gens sans appui. C'tait le seul moyen,
disait-elle, de rendre les petits devoirs de la socit supportables que
de les utiliser ainsi; il fallait faire du monde non point un _but_ mais
un _moyen_.

Aide par les conseils de M. et de Mme de Grando, si experts dans la
pratique de la charit, elle avait fond, sur la paroisse de
Saint-Sulpice, au temps de l'opulence de M. Rcamier, une cole de
jeunes filles qui devint bientt si nombreuse que les seules ressources
de la charit prive ne pouvaient la soutenir. On eut recours aux
souscriptions.

La lettre que Mme de Grando crivait  la belle Juliette, alors 
Auxerre auprs Mme de Stal, pour lui rendre compte de l'tat de
l'cole, ne semblera pas, je crois, dpourvue d'intrt.

     Paris, ce 13 octobre 1806.

     On m'avertit, chre amie, qu'Eugne[10] part  l'instant; j'en
     profite pour vous remercier de votre bonne lettre et vous dire ce
     que nous avons fait pour nos pauvres enfants. On m'a remis les
     douze cents francs; j'en ai pay deux mois de nourriture, le
     quartier des matresses, celui du loyer.

     Mon mari a crit lui-mme  nombre de personnes de sa connaissance
     pour leur proposer  chacune une souscription de cent cus par an,
     que la plupart ont accepte.

     En voici la liste, en y joignant ceux sur lesquels nous comptons
     encore. Je mets en tte ceux qui sont dj engags.

          Mathieu de Montmorency.          300 fr.

          Scipion Prier.                  300

          Doumerc.                         300

          Mme Michel.                      300

          Nous.                            300

          M. de Champagny (2 souscript.).  600

          Le ministre de l'intrieur.      300

                                         2.400 fr.

     Nous comptons encore:

          Sur Mme de Stal                 300 fr.

          M. de Dalberg                    300

          Mme Clarke                       300

          M. Ternaux                       300

     Mon mari vous prie maintenant de voir avec Mme de Stal dans les
     personnes de votre socit quelles sont celles qui accepteraient
     une de ces souscriptions de cent cus, et nous aurons alors le
     bonheur de n'abandonner aucune des enfants dont nous nous sommes
     chargs ds l'origine, ce qui fait avec celles qui sont dj
     sorties et places plus de soixante individus qui vous devront leur
     moralit, leurs talents et leur pain. Cette pense, chre amie,
     console de bien des peines et de bien des injustices, elle donne le
     courage de continuer sans s'embarrasser des jugements humains.

     J'crirai  Mme de Stal au premier jour; je veux la remercier de
     ses bonts.

     Adieu, mon amie, donnez-moi de vos nouvelles et que je n'ignore
     rien de ce qui vous intresse ni de vos desseins.

     ANNETTE DE GRANDO.

Aux souscriptions de cent cus, Mme Rcamier ajoutait des dons qu'on
n'osait refuser  sa gracieuse tyrannie.

L'amiral Decrs lui envoyait mille francs avec ce billet.

     21 mars.

     J'obis, Madame,  vos ordres, et j'envoie mille francs  vos trop
     heureuses pupilles. Mais j'observerais que vous m'avez tax comme
     un fermier gnral, si le bonheur de faire quelque chose qui vous
     est agrable n'effaait pas le sentiment de ce lger sacrifice.

     Je mets  vos pieds mes hommages et ma personne.

     DECRS.

Un samedi de l'automne de cette mme anne 1806, M. Rcamier vint
trouver sa jeune femme; sa figure tait bouleverse, et il semblait
mconnaissable. Il lui apprit que, par suite d'une srie de
circonstances, au premier rang desquelles il plaait l'tat politique et
financier de l'Espagne et de ses colonies, sa puissante maison de banque
prouvait un embarras qu'il esprait encore ne devoir tre que
momentan. Il aurait suffi que la Banque de France ft autorise 
avancer un million  la maison Rcamier, avance en garantie de laquelle
on donnerait de trs-bonnes valeurs, pour que les affaires suivissent
leur cours heureux et rgulier; mais si ce prt d'un million n'tait pas
autoris par le gouvernement, le lundi suivant, quarante-huit heures
aprs le moment o M. Rcamier faisait  sa femme l'aveu de sa
situation, on serait contraint de suspendre les paiements.

Dans cette terrible alternative, tout l'optimisme de M. Rcamier l'avait
abandonn. Il avait compt sur l'nergie de sa jeune compagne et lui
demanda de faire sans lui, dont l'abattement serait trop visible, le
lendemain dimanche les honneurs d'un grand dner qu'il importait de ne
pas contremander afin de ne pas donner l'alarme sur la position o l'on
se trouvait. Quant  lui, plus mort que vif, il allait partir pour la
campagne o il resterait jusqu' ce que la rponse de l'empereur ft
connue. Si elle tait favorable, il reviendrait; si elle ne l'tait
point, il laisserait s'couler quelques jours et s'apaiser la premire
explosion de la surprise et de la malveillance.

Ce fut un rude coup et un terrible rveil qu'une communication de ce
genre pour une personne de vingt-cinq ans. Depuis sa naissance, Juliette
avait t entoure d'aisance, de bien-tre, de luxe: marie encore
enfant  un homme dont la fortune tait considrable, on ne lui avait
jamais non-seulement _demand_, mais jamais _permis_ de s'occuper d'un
dtail de mnage ou d'un calcul d'argent. Sa toilette et ses bonnes
oeuvres formaient sa seule comptabilit: grce  la simplicit extrme
qu'elle mettait dans l'lgance de son ajustement, si ses charits
taient considrables, elles ne dpassrent jamais la somme mise chaque
mois  sa disposition.

Aprs le premier tourdissement que ne pouvait manquer de lui causer la
nouvelle qu'elle recevait, Juliette, rassemblant ses forces et
envisageant ses nouveaux devoirs, chercha  rendre un peu de courage 
M. Rcamier, mais vainement. L'anxit de sa situation, la pense de
l'honneur de son nom compromis, la ruine possible de tant de personnes
dont le sort dpendait du sien, c'taient l des tortures que son
excellente et faible nature n'tait pas capable de surmonter; il tait
ananti. M. Rcamier partit pour la campagne dans le paroxysme de
l'inquitude. Le grand dner eut lieu, et nul, au milieu du luxe qui
environnait cette belle et souriante personne, ne put deviner l'angoisse
que cachait son sourire et sur quel abme tait place la maison dont
elle faisait les honneurs avec une si complte apparence de
tranquillit. Mme Rcamier a souvent rpt depuis qu'elle n'avait cess
pendant toute cette soire de se croire la proie d'un horrible rve, et
que la souffrance morale qu'elle endura tait telle que les objets
matriels eux-mmes prenaient, aux yeux de son imagination branle, un
aspect trange et fantastique.

Le prt d'un million qui semblait une chose si naturelle fut durement
refus, et le lundi matin les bureaux de la maison de banque ne
s'ouvrirent point aux paiements.

Mme Rcamier ne se dissimula point que la malveillance et le
ressentiment personnel de l'empereur  son gard avaient contribu au
refus du secours qui aurait sauv la maison de son mari. Elle accepta
sans plaintes, sans ostentation, avec une sereine fermet le
bouleversement de sa fortune, et montra dans cette cruelle circonstance
une promptitude et une rsolution qui ne se dmentirent dans aucune des
preuves de sa vie.

Le retentissement de cette catastrophe fut immense: un grand nombre de
maisons secondaires se trouvrent entranes dans la chute de la
puissante maison  laquelle leurs oprations taient lies. M. Rcamier
fit  ses cranciers l'abandon de tout ce qu'il possdait, et reut
d'eux un tmoignage honorable de leur confiance et de leur estime: il
fut mis par eux  la tte de la liquidation de ses affaires. Sa noble et
courageuse femme fit vendre jusqu' son dernier bijou. On se dfit de
l'argenterie, l'htel de la rue du Mont-Blanc fut mis en vente; et comme
il pouvait ne pas se prsenter immdiatement un acqureur pour un
immeuble de cette importance, Mme Rcamier quitta son appartement et ne
se rserva qu'un petit salon au rez-de-chausse dont les fentres
ouvraient sur le jardin. Le grand appartement fut lou meubl au prince
Pignatelli, puis au comte Palffy, et enfin vendu le 1er septembre 1808 
M. Mosselmann.

Il faut faire honneur  la socit franaise en rappelant de quels
hommages elle entoura une infortune si peu mrite. Mme Rcamier se vit
l'objet de l'intrt et du respect universels; on assigeait sa porte,
et chacun, en s'y inscrivant, voulait s'honorer de sa sympathie pour un
revers clatant noblement support. Mme de Stal crivait  Mme Rcamier
dans cette circonstance:

     Genve, 17 novembre 1806.

     Ah! ma chre Juliette, quelle douleur j'ai prouve par l'affreuse
     nouvelle que je reois! que je maudis l'exil qui ne me permet pas
     d'tre auprs de vous, de vous serrer contre mon coeur!

     Vous avez perdu tout ce qui tient  la facilit,  l'agrment de
     la vie, mais s'il tait possible d'tre plus aime, plus
     intressante que vous ne l'tiez, c'est ce qui vous serait arriv.
     Je vais crire  M. Rcamier que je plains et que je respecte. Mais
     dites-moi, serait-ce un rve que l'esprance de vous recevoir ici
     cet hiver? si vous vouliez, trois mois passs dans un cercle troit
     o vous seriez passionnment soigne... Mais  Paris aussi vous
     inspirez ce sentiment. Enfin, au moins,  Lyon ou jusqu' mes
     _quarante lieues_, j'irai pour vous voir, pour vous embrasser, pour
     vous dire que je me suis senti pour vous plus de tendresse que pour
     aucune femme que j'aie jamais connue. Je ne sais rien vous dire
     comme consolation, si ce n'est que vous serez aime et considre
     plus que jamais et que les admirables traits de votre gnrosit et
     de votre bienfaisance seront connus malgr vous par ce malheur,
     comme ils ne l'auraient jamais t sans lui.

     Certainement en comparant votre situation  ce qu'elle tait, vous
     avez perdu; mais s'il m'tait possible d'envier ce que j'aime, je
     donnerais bien tout ce que je suis pour tre vous. Beaut sans
     gale en Europe, rputation sans tache, caractre fier et gnreux,
     quelle fortune de bonheur encore dans cette triste vie o l'on
     marche si dpouill! Chre Juliette, que notre amiti se resserre,
     que ce ne soit plus simplement des services gnreux qui sont tous
     venus de vous, mais une correspondance suivie, un besoin rciproque
     de se confier ses penses, une vie ensemble. Chre Juliette, c'est
     vous qui me ferez revenir  Paris, car vous serez toujours une
     personne toute-puissante, et nous nous verrons tous les jours, et
     comme vous tes plus jeune que moi, vous me fermerez les yeux, et
     mes enfants seront vos amis. Ma fille a pleur ce matin de mes
     larmes et des vtres. Chre Juliette, ce luxe qui vous entourait,
     c'est nous qui en avons joui, votre fortune a t la ntre, et je
     me sens ruine parce que vous n'tes plus riche. Croyez-moi, il
     reste du bonheur quand on sait se faire aimer ainsi. Benjamin veut
     vous crire, il est bien mu. Mathieu m'crit sur vous une lettre
     bien touchante. Chre amie, que votre coeur soit calme au milieu de
     ces douleurs; hlas! ni la mort ni l'indiffrence de vos amis ne
     vous menacent, et voil les blessures ternelles. Adieu, cher ange,
     adieu. J'embrasse avec respect votre visage charmant.

     NECKER DE STAL-HOLSTEIN[11].

Junot, duc d'Abrants, qui professait pour la belle Juliette une amiti
trs-exalte, vint peu de temps aprs passer quelques jours  Paris.
Tmoin de la catastrophe qui frappait une victime si inoffensive, et en
mme temps de la sympathie vive et respectueuse qu'elle excitait, il
rejoignit l'empereur en Allemagne. Encore mu de ce qu'il avait vu et de
ce qu'il ressentait lui-mme, il en parla  Napolon avec dtail;
celui-ci l'interrompant d'un ton d'humeur: On ne rendrait pas tant
d'hommages, dit-il,  la veuve d'un marchal de France, mort sur le
champ de bataille!

Bernadotte tait aussi en Allemagne au moment o ces revers de fortune
atteignirent Mme Rcamier; il lui crivait:

LE MARCHAL BERNADOTTE  Mme RCAMIER.

     Une foulure  la main droite m'a d'abord empch de rpondre 
     votre lettre.  peine tais-je remis que les oprations ont
     recommenc; j'ai t frapp d'une balle  la tte; cette blessure
     m'a retenu un mois dans mon lit.

     Je suis loin de mriter les reproches que vous me faites; le
     gnral Junot peut tre mon tmoin. J'appris le commencement de vos
     malheurs par lui, la veille de la bataille d'Austerlitz[12]; je le
     quittai  onze heures du soir en l'assurant qu'en rentrant  mon
     bivouac j'allais vous crire; il me chargea de mille choses pour
     vous: la tte et le coeur remplis de votre position, je vous peignis
     toute la peine que me causait le renversement de votre fortune. En
     vous parlant, en m'occupant de vous, je pensais que je devais
     contribuer, au crpuscule du jour,  dcider du sort du monde; ma
     lettre fut recommande  la poste, elle a d vous tre remise.
     Quand l'amiti, la tendresse et la sensibilit enflamment une me
     aimante, tout ce qu'elle exprime est profondment senti. Je n'ai
     pas cess depuis de vous adresser mes voeux et mes souhaits, et,
     quoique n pour vous aimer toujours, je n'ai pas d hasarder de
     vous fatiguer par mes lettres. Adieu; si vous pensez encore  moi,
     songez que vous tes ma principale ide et que rien n'gale les
     tendres et doux sentiments que je vous ai vous.

     BERNADOTTE.

C'est aussi  dater de ce renversement de sa fortune que la liaison
trs-agrable, mais sans intimit, qui existait entre Mme Rcamier et
Mme la comtesse de Boigne devint pour l'une et pour l'autre une
affection vritable. Mme de Boigne, plus jeune de quelques annes, tait
depuis trois ou quatre ans seulement fixe  Paris avec son pre et sa
mre, le marquis et la marquise d'Osmond; elle avait pous, en
Angleterre o ses parents avaient migr, le gnral de Boigne qui
revenait des Indes o il avait acquis une fortune colossale. Mme de
Boigne avait une beaut minemment distingue; elle tait blonde, et sa
soyeuse chevelure de la plus belle nuance cendre et envelopp
jusqu'aux pieds sa dlicate personne. Elle tait excellente musicienne;
sa voix tait si tendue et si brillante que j'ai entendu Mme Rcamier
la comparer  celle de Mme Catalani.

Malgr les grandes qualits qui se rencontrrent dans le caractre du
gnral de Boigne et qui ont fait de lui le bienfaiteur gnreux et
intelligent de Chambry, sa ville natale, la rudesse des moeurs et la
vulgarit des habitudes de ce nabab ne devaient gure convenir  la
compagne qu'il s'tait donne et qu'il avait choisie d'un sang et d'un
rang trop diffrents du sien. D'un commun consentement, Mme de Boigne
vivait  Paris avec ses parents et ne passait en Savoie que quelques
semaines chaque anne. Sa naissance, ses relations, ses gots, les
traditions de sa famille la plaaient tout naturellement et beaucoup
plus exclusivement que Mme Rcamier dans la socit de l'opposition.
Avant de se lier avec elle d'une amiti qui devint troite, Mme Rcamier
avait pour sa personne et pour sa socit un got rel: elle aimait cet
esprit solide et charmant, cette malice pleine de raison, la parfaite
distinction de ses manires et jusqu' cette lgre nuance de ddain qui
rendaient sa bienveillance un peu exclusive et son suffrage plus
flatteur.

La dignit sans ostentation, le courage simple que dans des
circonstances pnibles montrait une personne que tant d'hommages avaient
environne sans la gter, firent sur Mme de Boigne une impression
profonde; elle se rapprocha de plus en plus de Mme Rcamier, et le coeur
de celle-ci, vivement touch d'un intrt aussi dlicat, y rpondit par
un sentiment trs-affectueux. La nature de Mme de Boigne tait moins
tendre, mais elle tait aussi fidle que celle de sa nouvelle amie, et
la mort seule a rompu le lien d'affection qui tant d'annes les unit
l'une  l'autre.

Une autre amiti, non moins chre, non moins constante, datait aussi,
pour Mme Rcamier, de cette pnible poque des revers de fortune. Un
jeune auditeur au conseil d'tat, devenu depuis un de nos plus clbres
historiens, M. Prosper de Barante, n'avait point t jusque-l prsent
 la belle et brillante personne dont il entendait vanter partout
l'irrsistible sduction. Tant d'clat et de bruit, loin de l'attirer,
lui causait un peu d'effroi; et ce ne fut qu'aprs la perte de la
fortune de Mme Rcamier qu'il sollicita de la connatre. Admis dans le
cercle intime et choisi dont elle s'entourait au sein de la retraite que
lui imposaient ces douloureuses circonstances, M. de Barante put
apprcier, non-seulement sa beaut tant clbre, mais la grce de son
esprit et la candeur de son me.

Mme Rcamier, accoutume  vivre avec des intelligences suprieures et
juge fort dlicat de l'agrment de la conversation, fut extrmement
frappe de celle de M. de Barante. La droiture et la noblesse des
sentiments de ce jeune homme, le mouvement plein de chaleur, de naturel
et de finesse de son esprit, lui inspirrent une sympathie trs-vive.
Elle aimait  se rappeler cette apparition dans sa socit de celui qui
devait y tenir une place importante, et dont l'amiti fut aussi tendre
que durable.

La perte d'une grande position de fortune n'tait pas le seul et ne fut
pas le plus cruel chagrin dont Mme Rcamier devait tre frappe dans
l'espace de quelques mois. Dj depuis prs d'une anne la sant de Mme
Bernard tait gravement atteinte; une douloureuse maladie la retenait
tendue, et rclamait des soins de tous les moments, surtout un calme
d'esprit absolu. Juliette aimait sa mre avec idoltrie, mais sa
tendresse mme contribuait  lui faire illusion sur le danger de
souffrances qui la proccupaient sans cesse. Mme Bernard mettait
d'ailleurs une force d'me singulire  entretenir des illusions et des
esprances que peut-tre elle n'avait plus. Chaque jour elle se faisait
habiller et parer, et on la portait de son lit sur une chaise longue o,
pour quelques heures, elle recevait encore un certain nombre de visites.
La ruine de M. Rcamier porta le coup mortel  Mme Bernard: elle
succomba le 20 janvier 1807, trois mois aprs la catastrophe qui avait
dtruit la brillante existence de sa fille.

M. de Montmorency adressait, dans ce triste moment, le billet suivant 
Mme Rcamier.

     Ce jeudi, 22 janvier.

     Mon premier mouvement a t de passer hier chez vous. Je n'ai pas
     os insister  la porte. J'ai respect le besoin de solitude
     qu'avait votre douleur. Je sais comme elle a t vive, je sens
     comme elle est naturelle. Vous tes bien sre que je la partage,
     que je m'y associe du fond de l'me; mais ne rejetez pas une
     consolation digne de vous, une de ces consolations qui restent
     encore aprs les premiers moments: c'est le touchant exemple de
     pit que nous a donn celle que vous pleurez, et qui permet tant
     d'esprance sur son bonheur.

     Croyez bien dans cette triste occasion  mon vrai et profond
     sentiment. J'irai encore ce soir essayer de vous l'exprimer, si
     vous voulez me recevoir, et si je ne suis pas assez enrou pour ne
     pas pouvoir parler.

     Il serait bien bon de me faire donner un mot de vos nouvelles.

     MATHIEU.

Elle recevait aussi de Mme de Stal ce mot plein d'motion.

     24 janvier.

     Chre amie, combien je souffre de votre malheur! combien je
     souffre de ne pas vous voir! n'est-il donc pas possible que je vous
     voie et faut-il donc que ma vie se passe ainsi? Je ne sais rien
     dire: je vous embrasse et je pleure avec vous.




LIVRE II


Mme Rcamier passa les six premiers mois du deuil de sa mre dans une
profonde retraite, et la vivacit de ses regrets semblait atteindre sa
sant. Elle consentit pourtant  partir, au milieu de l't, pour
Coppet, o elle fut reue par Mme de Stal avec une enthousiaste amiti.

Genve comptait alors un hte illustre: le prince Auguste de Prusse,
neveu du grand Frdric, fait prisonnier le 6 octobre 1806, au combat de
Saalfeld, o son frre an le prince Louis avait t tu.

Sa grande jeunesse (il n'avait que vingt-quatre ans), la noblesse de ses
traits et de sa tournure empruntaient aux malheurs de son pays et de sa
maison, au deuil hroque du frre auprs duquel il avait vaillamment
combattu,  sa situation prsente, une aurole d'intrt et de respect.

Le prince Auguste, prsent  Mme de Stal, accepta avec reconnaissance
l'hospitalit qu'elle lui offrit au chteau de Coppet, et il ne tarda
pas  devenir perdument pris de Mme Rcamier.

Le prince Auguste tait remarquablement beau, brave, chevaleresque; 
l'ardeur passionne de ses sentiments se joignaient une loyaut et une
sorte de candeur toutes germaniques. Les revers et les humiliations
subis par son pays n'avaient fait que le pntrer d'un patriotisme plus
vif. On peut dire qu'il consacra sa vie entire  la gloire de la
Prusse, et mit dans l'accomplissement de ses devoirs militaires un
dvouement et une tnacit qui ne se dmentirent jamais. La passion
qu'il conut pour l'amie de Mme de Stal tait extrme; protestant et n
dans un pays o le divorce est autoris par la loi civile et par la loi
religieuse, il se flatta que la belle Juliette consentirait  faire
rompre le mariage qui faisait obstacle  ses voeux, et il lui proposa de
l'pouser. Trois mois se passrent dans les enchantements d'une passion
dont Mme Rcamier tait vivement touche, si elle ne la partageait pas.
Tout conspirait en faveur du prince Auguste: l'imagination de Mme de
Stal, facilement sduite par tout ce qui tait potique et singulier,
faisait d'elle un auxiliaire loquent de l'amour du prince tranger; les
lieux eux-mmes, ces belles rives du lac de Genve toutes peuples de
fantmes romanesques, taient bien propres  garer la raison.

Mme Rcamier tait mue, branle: elle accueillit un moment la
proposition d'un mariage, preuve insigne, non-seulement de la passion,
mais de l'estime d'un prince de maison royale fortement pntr des
prrogatives et de l'lvation de son rang. Une promesse fut change.
La sorte de lien qui avait uni la belle Juliette  M. Rcamier tait de
ceux que la religion catholique elle-mme proclame nuls. Cdant 
l'motion du sentiment qu'elle inspirait au prince Auguste, Juliette
crivit  M. Rcamier pour lui demander la rupture de leur union. Il lui
rpondit qu'il consentirait  l'annulation de leur mariage si telle
tait sa volont, mais faisant appel  tous les sentiments du noble coeur
auquel il s'adressait, il rappelait l'affection qu'il lui avait porte
ds son enfance, il exprimait mme le regret d'avoir respect des
susceptibilits et des rpugnances sans lesquelles un lien plus troit
n'et pas permis cette pense de sparation; enfin il demandait que
cette rupture de leur lien, si Mme Rcamier persistait dans un tel
projet, n'et pas lieu  Paris, mais hors de France o il se rendrait
pour se concerter avec elle.

Cette lettre digne, paternelle et tendre, laissa quelques instants Mme
Rcamier immobile: elle revit en pense ce compagnon des premires
annes de sa vie dont l'indulgence, si elle ne lui avait pas donn le
bonheur, avait toujours respect ses sentiments et sa libert; elle le
revit vieux, dpouill de la grande fortune dont il avait pris plaisir 
la faire jouir, et l'ide de l'abandon d'un homme malheureux lui parut
impossible. Elle revint  Paris  la fin de l'automne ayant pris sa
rsolution, mais n'exprimant pas encore ouvertement au prince Auguste
l'inutilit de ses instances. Elle compta sur le temps et l'absence pour
lui rendre moins cruelle la perte d'une esprance  l'accomplissement de
laquelle il allait travailler avec ardeur en retournant  Berlin: car la
paix lui avait rendu sa libert, et le roi de Prusse le rappelait auprs
de lui. Mme de Stal alla passer l'hiver  Vienne.

Le prince Auguste retrouvait son pays occup par l'arme franaise, son
pre, le prince Ferdinand, vieux et malade, plus accabl encore par la
douleur que lui causaient la perte de son fils Louis et la situation de
la Prusse que par le poids des annes. Le jeune prince lui-mme, tout
pntr qu'il ft du sentiment des malheurs publics, n'en tait point
distrait de sa passion pour Juliette: une correspondance suivie,
frquente, venait rappeler  la belle Franaise _ses serments_ et lui
peignait dans un langage touchant par sa parfaite sincrit un amour
ardent que les obstacles ne faisaient qu'irriter. Le sentiment amer des
humiliations de son pays se mle aux expressions de sa tendresse; il
sollicite l'accomplissement des promesses changes, et demande avec
instance, avec prire, une occasion de se revoir.

Mme Rcamier, peu de temps aprs son retour  Paris, fit parvenir son
portrait au prince Auguste.

Il lui crit le 24 avril 1808.

     J'espre que ma lettre n 31 vous est dj parvenue; je n'ai pu
     que vous exprimer bien faiblement le bonheur que votre dernire
     lettre m'a fait prouver, mais elle vous donnera une ide de la
     sensation que j'ai ressentie en la lisant et en recevant votre
     portrait. Pendant des heures entires, je regarde ce portrait
     enchanteur, et je rve un bonheur qui doit surpasser tout ce que
     l'imagination peut offrir de plus dlicieux. Quel sort pourrait
     tre compar  celui de l'homme que vous aimerez?

     Vous aurez vu par ma lettre prcdente avec quelle impatience
     j'attends votre rponse qui dterminera mon dpart pour
     Aix-la-Chapelle. Je ne puis assez me louer de l'accueil flatteur
     avec lequel j'ai t reu par mon parent[13], sa femme[14] et tous
     les amis que j'ai retrouvs ici. Aprs une absence de prs de deux
     ans, j'ai enfin revu ma soeur[15]. Ce moment nous a rappel de bien
     tristes souvenirs. Les malheurs domestiques viennent encore
     augmenter le chagrin que nous cause le malheur gnral. Ma soeur
     vient de perdre une fille charmante: l'amiti que je lui tmoigne
     contribue un peu  la distraire de sa douleur; elle est une des
     femmes les plus aimables que je connaisse, et je suis bien sr
     qu'elle saurait vous apprcier autant que vous le mritez. Adieu,
     chre Juliette, l'esprance de vous revoir bientt me rend
     extrmement heureux. Je vous conjure de me rpondre promptement.

     AUGUSTE.

Il tait difficile et peu prudent  un prince prussien de continuer une
correspondance avec une femme, objet de la surveillance active d'une
police ombrageuse. Le prince ne parle du roi de Prusse qu'en le nommant
_mon parent_, _mon cousin_, de la reine Louise qu'en disant _la femme de
mon cousin_; le gouvernement prussien est _notre maison de commerce_.
Dans une lettre o il veut annoncer le choix du comte de Hardenberg
comme premier ministre, il dit: _Il s'est fait quelques changements
avantageux dans notre ngoce; on a pris un premier commis trs-bon, mais
cela ne donne que des esprances encore loignes_.

Mais tout en se flattant de semaine en semaine, de mois en mois, qu'il
pourra, ou s'aventurer sur le sol franais, ou dcider Mme Rcamier 
venir soit  Carlsbad, soit  Toeplitz en pays allemand, les
impossibilits succdent pour lui aux impossibilits; le roi de Prusse
rclame la coopration active de son cousin aux affaires militaires de
son royaume. Le roi de Prusse est  Erfurt, et le prince ne peut
s'loigner pendant son absence; le roi s'oppose  ce qu'un prince de sa
maison aille sur le territoire franais courir le risque d'tre trait
en prisonnier.

Le prince Auguste, bourrel d'inquitudes, tomba malade; une affection
grave, la rougeole, le mit dans un grand danger. Mme Rcamier, de son
ct, revenue dans sa famille, pesait avec plus de sang-froid et une
raison plus libre toutes les chances, toutes les sductions, tous les
inconvnients de l'avenir qui lui tait offert. Pntre de la plus
profonde reconnaissance pour la loyale tendresse et le dvouement du
prince Auguste, elle sentait bien, en sondant son propre coeur, qu'elle
ne rpondrait qu'imparfaitement  l'ardeur des sentiments qu'elle
inspirait, et sa dlicatesse se troublait  la pense d'accepter un
aussi considrable sacrifice d'un homme auquel elle ne rendrait pas en
change un attachement gal au sien. Ses scrupules religieux, que le
langage d'une passion profonde ne faisait point taire en prsence du
prince, s'taient fortifis par la rflexion; l'effet de la rupture de
son mariage sur le public l'pouvantait, et l'ide de quitter  jamais
son pays ne lui causait pas moins d'effroi.

Elle crivit donc au prince Auguste une lettre qui devait lui ter toute
esprance. J'ai t frapp de la foudre en recevant votre lettre, lui
rpondit-il; mais il n'accepta pas cet arrt, ou du moins, il rclama le
droit de revoir Juliette une dernire fois.

Quatre annes s'taient coules ainsi, lorsqu'en 1811 il obtint enfin
de Mme Rcamier un rendez-vous pour l'automne  Schaffhouse; mais des
circonstances plus fortes que la volont humaine ne permirent point que
l'entrevue projete se ralist: l'exil frappa Mme Rcamier  son
arrive  Coppet. Le prince, qui l'avait vainement attendue, retourna en
Prusse, profondment bless de ce qu'il prenait pour un manque de foi.
Il tait venu en Suisse sans autorisation du roi, et crivait  Mme de
Stal dans son indignation: Enfin j'espre que ce trait me gurira du
fol amour que je nourris depuis quatre ans. Mais bientt instruit de la
perscution qu'on faisait subir  Mme Rcamier, il se hta de lui
crire:

     Berne, le 26 septembre 1811.

     Je viens d'apprendre par M. Schlegel que vous avez t exile 
     quarante lieues de Paris, et j'ai t sensiblement touch de la
     peine que vous devez prouver d'tre spare de presque tous vos
     amis. Si je pouvais suivre le penchant de mon coeur, je volerais
     auprs de vous pour tcher d'adoucir votre peine en la partageant
     avec vous. Mais vous savez qu'un devoir, qui me parat en ce moment
     plus que jamais difficile  remplir, me retient malheureusement
     loin de vous. Aprs quatre annes d'absence, j'esprais enfin vous
     revoir, et cet exil semblait vous fournir un prtexte pour aller en
     Suisse; mais vous avez cruellement tromp mon attente. Ce que je ne
     puis concevoir, c'est que, ne pouvant ou ne voulant pas me revoir,
     vous n'ayez pas mme daign m'avertir, et m'pargner la peine de
     faire inutilement une course de trois cents lieues. Je pars demain
     pour les hautes montagnes de l'Oberland et des Petits Cantons; la
     nature sauvage de ces pays sera d'accord avec la tristesse de mes
     penses dont vous tes toujours l'unique objet. Si vous daignez
     enfin rpondre  mes lettres, je vous prie d'adresser votre rponse
      la ville que j'habite ordinairement et o je compte retourner
     bientt.

Le prince Auguste ne cessa point de correspondre avec Mme Rcamier
jusqu' l'poque o il la revit  Paris, lorsqu'il vint dans cette ville
avec les armes allies en 1815. Il commandait alors l'artillerie
prussienne, et, sur sa route militaire, tout en faisant successivement
le sige de Maubeuge, de Landrcies, de Philippeville, de Givet et de
Longwy, il ne manquait pas de lui crire, au pied de chacune de ces
places et de son quartier gnral, des billets tout remplis de passion
et de patriotisme prussien.

Je commande, lui mande-t-il, le 8 juillet 1815, de la tranche auprs
de Maubeuge, je commande le corps prussien et les troupes allies
allemandes qui sont charges d'assiger et de faire le blocus de neuf
forteresses entre la Meuse et la Sambre. Cette nuit j'ouvre la tranche
devant Maubeuge, et dans dix-huit  vingt jours j'en serai le matre, en
supposant que le commandant fasse la rsistance la plus opinitre.
L'espoir de vous revoir plus tt sera pour moi un bien puissant motif
d'acclrer le sige. Toute l'amiti de Mme Rcamier pour son fidle et
gnreux adorateur ne suffisait pas  lui faire pardonner l'incroyable
galanterie avec laquelle il mettait aux pieds de la personne assurment
la plus pntre du sentiment national toutes les forteresses franaises
dont, en pleine trve, s'emparait l'arme trangre.

Le prince Auguste revit encore Mme Rcamier  Aix-la-Chapelle, puis 
Paris en 1818; son dernier voyage en France eut lieu en 1825. Il vit
donc la personne qu'il avait aime dans la retraite qu'elle s'tait
choisie  l'Abbaye-aux-Bois. C'est en 1818 que le prince Auguste de
Prusse commanda  Grard le tableau de Corinne.

On s'tait d'abord adress  David pour lui demander un tableau dont le
sujet serait emprunt au roman de Mme de Stal. Mme Rcamier lui avait
crit, et David avait accept cette mission avec empressement; voici la
lettre qu'il lui adressait:

DAVID  Mme RCAMIER.

     Bruxelles, ce 14 septembre 1818.

     Madame,

     J'ai reu les deux lettres que vous m'avez fait l'honneur de
     m'crire, mais, avant de rpondre  votre dernire, je voulais vous
     donner une rponse positive. Je me suis occup, comme je vous l'ai
     dit, de relire le roman de _Corinne_; au milieu de tant de passages
     intressants qu'offre ce bel ouvrage, celui du couronnement de
     Corinne au Capitole m'a paru le plus propre  remplir le but que se
     proposent les amis de Mme la baronne de Stal.

     D'aprs cette ide, j'ai jet sur le papier un aperu de la
     composition et du dveloppement qu'il faudrait lui donner pour
     qu'elle ft, comme vous en avez l'intention, un monument lev  la
     mmoire de cette femme clbre.

     Le tableau, d'aprs mes ides, ne peut pas avoir moins de quinze
     pieds de long sur douze de hauteur; les figures doivent tre
     grandes comme nature, et en assez grand nombre pour donner
     l'imposant aspect d'un triomphe.

     Il me faudra dix-huit mois pour l'excuter; le prix serait de
     quarante mille francs, payable de la manire que vous avez indique
     vous-mme dans votre premire lettre.

     Si les amis de Mme de Stal approuvent ce que j'ai l'honneur de
     vous communiquer, je dsirerais qu'on me procurt un bon portrait
     de cette illustre dame pour en faire la principale figure du
     tableau.

     D'aprs votre rponse, Madame, je pourrai m'en occuper au
     printemps prochain.

     J'ai l'honneur d'tre, avec respect, Madame, votre trs-humble
     serviteur,

     DAVID.

Les dimensions que David voulait donner  ce tableau, le dlai qu'il
demandait avant de s'en occuper ne convinrent point au prince Auguste de
Prusse, et ce fut Grard qui fut dfinitivement charg de l'excuter.

Le prince en fit prsent  Mme Rcamier comme d'un immortel souvenir du
sentiment qu'elle lui avait inspir et de la glorieuse amiti qui
unissait Corinne et Juliette. En change de ce tableau, Mme Rcamier
lui avait envoy son portrait peint par Grard. Le prince l'avait plac
dans la galerie de son palais  Berlin, il ne s'en spara qu' sa mort.
D'aprs ses dernires volonts, ce portrait fut renvoy  Mme Rcamier
en 1845, et, dans la lettre que le prince lui crivait trois mois avant
sa mort, en pleine sant, mais comme frapp d'un pressentiment, se
trouvent ces touchantes paroles: L'anneau que vous m'avez donn me
suivra dans la tombe.

L'empereur Napolon, qui avait connu par des rapports de police les
projets de mariage du prince Auguste avec Mme Rcamier, s'en souvint 
Sainte-Hlne.

Voici ce qu'on lit dans le _Mmorial_:

     Dans les causeries du jour, l'empereur est revenu encore  Mme de
     Stal, sur laquelle il n'a rien dit de neuf. Seulement il a parl
     de lettres vues par la police, et dont Mme Rcamier et un prince de
     Prusse faisaient tous les frais... Le prince, malgr les obstacles
     que lui opposait son rang, avait conu la pense d'pouser l'amie
     de Mme de Stal, et la confia  celle-ci, dont l'imagination
     potique saisit avidement un projet qui pouvait rpandre sur Coppet
     un clat romanesque. Bien que le jeune prince ft rappel  Berlin,
     l'absence n'altra point ses sentiments; il n'en poursuivit pas
     moins avec ardeur son projet favori; mais soit, prjug catholique
     contre le divorce, soit gnrosit naturelle, Mme Rcamier se
     refusa constamment  cette lvation inattendue.

Dans le courant de l'anne 1808, Mme Rcamier quitta l'htel de la rue
du Mont-Blanc pour s'tablir dans une maison plus petite, rue
Basse-du-Rempart, 32, avec son mari, son pre et le vieil ami de son
pre, M. Simonard.

Cette anne et l'anne suivante se passrent pour elle entre Paris,
Coppet et Angervilliers, o elle trouvait, chez la marquise de Catellan
une amiti dvoue et toutes les distractions de l'esprit le plus
original et le plus cultiv.

Mme de Stal crivait alors son bel ouvrage _de l'Allemagne_, et, tout
entire  ce travail, ne quitta point Coppet pendant ces deux annes.
Elle avait pour le thtre et les reprsentations dramatiques un got
extrmement prononc, et, comme dlassement  ses travaux littraires,
jouait, avec l'ardeur et l'entrain qu'elle mettait  toutes choses, la
tragdie et la comdie. On reprsenta _Phdre_  Coppet dans l'automne
de 1809, et Mme de Stal fit accepter  Mme Rcamier, dans cette pice
o elle jouait le rle principal, le personnage d'_Aricie_. Mme Rcamier
tait d'une timidit excessive, et elle ne consentit  paratre sur le
thtre de Coppet que par dfrence pour le dsir et les gots de son
amie. Le costume antique, la tunique blanche et le pplum, le bandeau
d'or et de perles, seyaient  merveille  sa figure et  sa taille, mais
elle n'eut dans le rle d'_Aricie_ qu'un succs de beaut et n'en
conservait que le souvenir de la souffrance que cet essai des planches
lui avait fait endurer.

L't suivant, Mme de Stal, ayant achev ses trois volumes sur
_l'Allemagne_ et voulant en surveiller l'impression, rsolut de se
rapprocher de Paris  la distance de quarante lieues qui lui tait
permise, et elle vint s'tablir prs de Blois dans le vieux chteau de
Chaumont-sur-Loire, que le cardinal d'Amboise, Diane de Poitiers,
Catherine de Mdicis et Nostradamus ont habit. C'est en ces termes que
Mme de Stal pressait sa belle amie de venir la retrouver.

Mme DE STAL  Mme RCAMIER.

     Chre Juliette, le coeur me bat du plaisir de vous voir.
     Arrangez-vous pour me donner le plus de temps que vous pourrez; car
     je reste ici trois mois, et j'ai  vous parler pour trois ans.
     Invitez qui de vos amis ou des miens ne craint pas la solitude et
     l'exil. Je voudrais qu'un hasard ament M. Lemontey de ce ct, je
     lui donnerais mon livre  lire. Talma ne serait-il pas libre de me
     donner quelques jours? Je voudrais que vous fussiez bien ici, mais
     si je retrouve ce qui me rendait si heureuse  Coppet, j'espre que
     vous ne vous ennuierez pas. Voulez-vous dire  M. Adrien[16] que
     j'ose me flatter de le voir et que je m'adresse  vous et  Mathieu
     pour appuyer mon dsir. Il faut arriver  cure (dpartement de
     Loir-et-Cher), trois lieues plus loin que Blois, c'est aussi mon
     adresse pour les lettres: et l un petit bateau vous amnera dans
     le chteau de Catherine de Mdicis, qui a fait encore plus de mal
     que vous. Dites-moi l'heure pour que j'aille vous chercher; il faut
     compter sur seize  dix-sept heures de route jusque-l, et le mieux
     serait peut-tre d'aller coucher  Orlans et d'arriver ici pour
     dner, cela vous fatiguerait moins. Je vous serre contre mon coeur.

Mme Rcamier, au retour des eaux d'Aix en Savoie, rejoignit en effet son
amie dans cette pittoresque habitation, qui appartenait  M. Leray,
lequel tait alors en Amrique. Mais tandis que Mme de Stal occupait le
chteau avec sa famille et ses amis, M. Leray revint des tats-Unis, et
la brillante colonie dut accepter l'hospitalit qui lui fut offerte par
M. de Salaberry.

Mme Rcamier s'tait servi, pour faire son voyage de Touraine, d'une
voiture que le comte de Nesselrode, alors premier secrtaire de
l'ambassade de Russie, qu'elle voyait beaucoup ainsi que l'ambassadeur
M. de Czernicheff, avait insist pour lui prter. Son absence s'tant
prolonge un peu plus qu'elle ne l'avait prsum en partant, elle en
avait adress ses excuses  M. de Nesselrode qui lui rpondit par le
billet suivant:

M. DE NESSELRODE  Mme RCAMIER.

     Paris, ce 15 aot 1810.

     Ce qui me convient le mieux, Madame, c'est de pouvoir vous tre
     utile. Vous m'avez oblig en acceptant ma calche; et vous
     m'obligez encore en la gardant tant que vous compterez vous en
     servir. Je n'en ai aucun besoin dans ce moment-ci, et je ne prvois
     pas qu'avant la fin de septembre je sois dans le cas d'en faire
     usage.

     Ce qui me drange beaucoup plus, c'est la prolongation de votre
     absence, et,  cet gard, je vous en veux de nous avoir manqu de
     parole.

     Lorsque Mme de Boigne vous parle de Russes, ce n'est que du prince
     Tufiakin et de moi. Nous avons fait ensemble des courses 
     Beauregard. Le jeune Divoff est sur le point d'en faire une 
     Saint-Ptersbourg. Il espre tre de retour dans trois mois. Je le
     chargerai de vos compliments pour Mme Tolsto, qu'il verra
     probablement, car il compte pousser jusqu' Moscou.

     Adieu, Madame, revenez-nous bientt, Paris est trs-maussade sans
     vous.

     Recevez l'expression de mes sincres et invariables sentiments.

     C. NESSELRODE.

Mme de Stal raconte ainsi, dans les _Dix annes d'exil_, cette dernire
runion de ses amis autour d'elle sur la terre franaise:

     Ne pouvant plus rester dans le chteau de Chaumont, dont les
     matres taient revenus d'Amrique, j'allai m'tablir dans une
     terre appele Foss, qu'un ami gnreux me prta. Cette terre tait
     l'habitation d'un militaire venden[17] qui ne soignait pas
     beaucoup sa demeure, mais dont la loyale bont rendait tout facile
     et l'esprit original tout amusant.  peine arrivs, un musicien
     italien, que j'avais avec moi pour donner des leons  ma fille, se
     mit  jouer de la guitare; ma fille accompagnait sur la harpe la
     douce voix de ma belle amie Mme Rcamier; les paysans se
     rassemblaient autour des fentres, tonns de voir cette colonie de
     troubadours, qui venaient animer la solitude de leur matre. C'est
     l que j'ai pass mes derniers jours de France avec quelques amis
     dont le souvenir vit dans mon coeur. Cette runion si intime, ce
     sjour si solitaire, cette occupation si douce des beaux-arts, ne
     faisaient de mal  personne. Nous chantions souvent un charmant air
     qu'a compos la reine de Hollande et dont le refrain est: _Fais ce
     que dois, advienne que pourra_. Aprs dner, nous avions imagin de
     nous placer tous autour d'une table verte et de nous crire au lieu
     de causer ensemble. Ces tte--tte varis et multiplis nous
     amusaient tellement que nous tions impatients de sortir de table
     o nous parlions, pour venir nous crire. Quand il arrivait par
     hasard des trangers, nous ne pouvions supporter d'interrompre nos
     habitudes, et _notre petite poste_, c'est ainsi que nous
     l'appelions, allait toujours son train.

     Un jour, un gentilhomme des environs, qui n'avait de sa vie pens
     qu' la chasse, vint pour emmener mes fils dans ses bois; il resta
     quelque temps assis  notre table active et silencieuse; Mme
     Rcamier crivit de sa jolie main un petit billet  ce gros
     chasseur pour qu'il ne ft pas trop tranger au cercle dans lequel
     il se trouvait. Il s'excusa de le recevoir, en assurant qu' la
     lumire il ne pouvait pas lire l'criture. Nous rmes un peu du
     revers qu'prouvait la bienfaisante coquetterie de notre belle
     amie, et nous pensmes qu'un billet de sa main n'aurait pas
     toujours eu le mme sort. Notre vie se passait ainsi, sans que le
     temps, si j'en puis juger par moi, ft un fardeau pour personne.

Dans les fragments conservs de cette _petite poste_ de Foss, je trouve
ce mot de Mme de Stal  Mme Rcamier:

     Chre Juliette, ce sjour va finir; je ne conois ni la campagne
     ni la vie intrieure sans vous. Je sais que certains sentiments ont
     l'air de m'tre plus ncessaires, mais je sais aussi que tout
     s'croule quand vous partez. Vous tiez le centre doux et
     tranquille de notre intrieur ici et rien ne tiendra plus ensemble.
     Dieu veuille que cet t se renouvelle!

Aprs ces heureuses semaines qui avaient une fois encore runi autour de
Mme de Stal Adrien et Mathieu de Montmorency, le comte Elzar de
Sabran, M. de Barante, le comte de Balk, Benjamin Constant et Mme
Rcamier, celle-ci retourna  Paris o elle devait, ainsi qu'on le verra
par une lettre de M. de Montmorency, s'occuper de presser l'approbation
de la censure pour le tome troisime _de l'Allemagne_, dont l'impression
tait acheve comme celle des deux premiers volumes, dj revtus du
visa des censeurs.

Mme de Stal alla passer quelques jours  la Forest, dans une terre de
Mathieu,  peu de distance de Blois. Ce fut au retour de cette excursion
qu'elle apprit que l'dition de son ouvrage sur _l'Allemagne_ tait, par
l'ordre de la police, mise au pilon, et qu'elle reut du duc de Rovigo
l'injonction de retourner immdiatement  Coppet jusqu' son dpart
annonc pour l'Amrique.

M. DE MONTMORENCY  Mme Rcamier.

     Foss, prs Blois, ce 2 octobre 1810.

     Je ne saurais me refuser, aimable et parfaite amie,  vous crire
     au moins quelques mots. Notre premire pense, qui est bien
     naturellement commune entre vos amis d'ici, portait d'abord
     uniquement sur votre sant, que vous avez si peu coute dans votre
     parfait dvouement, sur ces souffrances de votre route
     d'Angervilliers  Paris, qui m'ont t vraiment au coeur. J'espre
     qu'elles n'auront pas eu de suite et que vous tes bien remise.
     Mais notre amie vient de recevoir  l'instant, par Albert[18],
     votre lettre si parfaite, si dvoue, si dtaille. Je n'ai pas
     besoin de vous dire tous les sentiments qu'elle nous a fait natre;
     un seul domine en ce moment en moi: c'est de sentir combien vous
     avez de gnrosit et de dvouement dans l'me. _Elle_ en a t
     vivement mue et vous l'exprimera srement elle-mme par le retour
     de son fils. Je voulais le remplacer, et vous arriver dans la
     journe de demain; il parat qu'elle veut absolument me garder deux
     jours de plus. Ce sera donc samedi soir, au plus tard, que je vous
     verrai. Jusque-l mes penses et mes sentiments s'unissent aux
     vtres. Que de si bons actes de dvouement ne vous empchent pas de
     vous lever, et vous portent au contraire vers la source de tout ce
     qu'il y a de bon et d'lev! Adieu, aimable amie.

DU MME.

     Foss, ce 2 octobre 1810.

     Je vous ai crit ce matin une petite lettre par la poste, aimable
     amie. Mais la poste arrive et nous en apporte plusieurs de vous. Il
     y en avait heureusement une petite tout aimable pour moi; votre
     silence m'aurait affect. Notre amie, tout occupe de son courrier
     oblig pour le retour d'Albert, qui doit partir cette nuit par la
     diligence, me charge de commencer une lettre  laquelle elle
     ajoutera quelques mots. Je crois que tout le monde devra tre
     content de celle qu'on vous envoie. Il faut actuellement la faire
     valoir le mieux possible par l'obligeante ci-devant reine[19], et
     tcher d'obtenir, avant tout, le rendez-vous auquel notre amie
     mettrait le plus grand prix, et qui pourrait en effet contribuer 
     changer son sort. Pendant qu'on sollicitera, Auguste obtiendra
     peut-tre quelque prolongation de dlai dans une ville  quarante
     lieues pour attendre le dernier avis de la censure; et vous ferez
     toutes vos gentillesses  Esmnard[20], pour qu'elle soit la plus
     prompte et la plus raisonnable possible, si elle peut l'tre. Voil
     comme je conois cette campagne d'amiti, dans laquelle, samedi
     prochain, sans faute, j'irai vous servir d'aide de camp.

     Je renvoie  nos conversations tout ce qu'il y a d'observations 
     faire sur les dtails curieux de votre lettre, dans laquelle vous
     avez t une parfaite amie et correspondante. Je ne vous rpte pas
     ce que je vous disais ce matin, de toute votre perfection de soins,
     de dvouement, et je reconnais l votre coeur, tout ce que je sais
     de vous, tout ce qui vous rend digne des nobles et pures affections
     auxquelles vous tes appele.

Mme de Stal ajoute:

     Il n'est point d'expression pour vous peindre ce que me fait
     prouver votre sensibilit pour moi. C'est un affreux malheur de
     vous quitter.

M. de Montmorency tait donc encore auprs de Mme de Stal, lorsqu'elle
apprit le nouvel acte de rigueur qui la frappait: ce fut lui qui en
porta la nouvelle  Mme Rcamier. Il lui crit en arrivant  Paris:

     Paris, 8 heures.

     J'arrive sur les sept heures, aimable amie, je vous envoie tout de
     suite le billet dont je suis charg pour vous. J'ai des choses bien
     tristes  vous raconter sur notre pauvre amie que j'ai quitte
     cette nuit sur les une heure. Mais enfin puisqu'il faut tre
     spare d'elle, c'est une consolation d'en parler avec vous.
     Voulez-vous faire fermer votre porte  dix heures? Je fais dire 
     M. de Constant.  qui j'envoie une lettre, de passer chez vous 
     cette heure-l.

     Vous aurez peut-tre des nouvelles de Fontainebleau. Adieu.

Le _billet_ dont M. de Montmorency tait porteur pour Mme Rcamier tait
une longue lettre o Mme de Stal exprimait avec toute l'nergie de sa
noble nature, l'indignation et la douleur que lui faisaient prouver les
perscutions dont elle tait l'objet.

     Chre amie, lui dit-elle, je suis tombe dans un tat de tristesse
     affreuse. Le dpart s'est empar de mon me, et pour la premire
     fois j'ai senti toute la douleur de ce que je croyais facile. Je
     complais aussi sur l'effet de mon livre pour me soutenir; voil six
     ans de peines et d'tudes et de voyages  peu prs perdus. Et vous
     reprsentez-vous la bizarrerie de cette affaire? ce sont les deux
     premiers volumes dj _censurs_ qui ont t saisis, et M. Portalis
     ne savait pas plus que moi cette aventure. Ainsi, l'on me renvoie
     de quarante lieues, parce que j'ai crit un livre qui a t
     approuv par les censeurs de l'empereur. Ce n'est pas tout, je
     pouvais imprimer mon livre en Allemagne: je viens volontairement le
     soumettre  la censure; le pis qui pouvait m'arriver, c'tait qu'on
     dfendt mon livre. Mais peut-on punir quelqu'un parce qu'il vient
     volontairement se soumettre  ses juges? Chre amie, Mathieu est
     l, l'ami de vingt annes, l'tre le plus parfait que je connaisse,
     et il faut le quitter. Vous, cher ange, qui m'avez aime pour mon
     malheur, qui n'avez eu de moi que l'poque de mon adversit, vous
     qui rendez la vie si douce, il faut aussi vous quitter. Ah! mon
     Dieu! je suis l'Oreste de l'exil et la fatalit me poursuit. Enfin
     il faut que la volont de Dieu soit faite, j'espre qu'il me
     soutiendra. Pour la dernire fois j'entends cette musique de
     Pertozza qui me rappelle votre douce figure, votre charme qui ne
     tient pas mme  votre beaut, et tant de joies pures et sereines
     cet t. Enfin, je vous serrerai une fois encore contre mon coeur,
     et puis l'avenir inconnu commencera. Pardon, chre amie, de vous
     crire une lettre si abattue: je reprendrai du courage; mais mourir
     ainsi  tous ses souvenirs,  tous ses sentiments, c'est un
     horrible effort. J'ai un tel nuage de douleur autour de moi que je
     ne sais plus ce que j'cris. Si je passe, comme je le crois,
     l'hiver en Suisse, chre amie... je n'ose achever. Je serais tente
     de vous dire comme M. Dubreuil  Pechmja: _Mon ami, il ne doit y
     avoir que toi ici_.

Tandis que Mme Rcamier tait en Touraine avec Mme de Stal, le marchal
Bernadotte, prince de Ponte Corvo, dsign  l'unanimit le 10 aot 1810
par la dite sudoise comme prince hrditaire, tait de plus adopt par
le roi Charles XIII comme son fils, et partait pour la Sude le 2
octobre.

Il adressa de Stockholm  Mme Rcamier, qu'il n'avait pu voir avant de
quitter Paris, la lettre suivante.

LE PRINCE ROYAL DE SUDE  Mme RCAMIER.

     Stockholm, le 22 dcembre 1810.

     Madame,

     En m'loignant de France pour toujours, j'ai beaucoup regrett que
     votre absence de Paris m'ait priv de l'avantage de prendre vos
     ordres et de vous dire adieu. Vous tiez occupe  consoler une
     amie d'une sparation prochaine et sans doute ternelle; j'ai cru
     devoir ajourner  un autre temps  vous donner de mes nouvelles. M.
     de Czernicheff a bien voulu se charger de vous prsenter mon
     hommage; nous avons longtemps parl de vous, de vos estimables
     qualits et du tendre intrt que vous inspirez  toutes les
     personnes qui vous approchent.

     Adieu, Madame, recevez, je vous prie, l'assurance des sentiments
     que je vous ai vous et que le temps ni les glaces du Nord ne
     pourront jamais teindre.

     Charles-Jean.

Ici nous revenons un peu sur nos pas pour noter l'introduction d'un
lment tout nouveau dans l'existence de Mme Rcamier.

Aprs avoir pris les eaux d'Aix, et en revenant en Touraine rejoindre
Mme de Stal, elle s'tait arrte deux ou trois jours en Bugey pour y
visiter une des soeurs de son mari qui habitait ordinairement Belley,
petite ville trs-voisine de la frontire de Savoie, et qui passait la
belle saison dans ce domaine de Cressin o M. Jacques Rcamier tait n,
et dont il gardait si religieusement le souvenir. Ce fut  Cressin que,
sduite par la physionomie d'une petite fille de sa belle-soeur, Mme
Rcamier eut l'ide d'emmener et d'adopter cette enfant. La proposition
qu'elle en fit aux parents fut d'abord accepte avec reconnaissance,
puis, au moment du dpart, le sacrifice sembla trop cruel  la jeune
mre, et ce projet ne se ralisa pas. Quelques mois plus tard, Mme
Cyvoct ayant succomb  vingt-neuf ans,  une maladie de poitrine, M.
Rcamier renouvela au nom de sa femme la proposition de se charger de sa
petite-nice, et l'enfant, alors ge de cinq ans, fut envoye  Paris
au mois d'aot 1811. Qu'on nous permette de citer ici une lettre que Mme
Rcamier adressait trente et un ans aprs cette adoption  celle que la
Providence avait daign choisir pour en faire l'insparable compagne
d'une destine dont les apparences furent si brillantes, et que tant
d'preuves ont traverse.

Mme RCAMIER  Mme LENORMANT.

     Maintenon, 13 aot 1842.

     Tu vas donc recevoir ce mot  Lyon, tu vas revoir cet htel de
     l'Europe o tu avais bien _la plus triste des tantes_. Je te suis 
     Belley jusqu' la place o tu m'apparus pour la premire fois. Je
     vois encore la prairie devant la maison de ta grand'mre o j'eus
     la premire ide de te demander  tes parents. Je voulais par cette
     adoption charmer la vieillesse de ton oncle: ce que je croyais
     faire pour lui, je l'ai fait pour moi; c'est lui qui t'a donne 
     moi, j'en bnirai toujours sa mmoire. Comme je ne puis crire
     qu'un mot, je te recommande de soigner ta sant que tu ngliges
     beaucoup trop, c'est notre ancienne querelle, c'est ton seul
     dfaut; je supplie M. Lenormant de veiller sur toi; ma sant  moi
     est dtestable. Le duc et la duchesse de Noailles sont si parfaits
     dans leurs soins, que je m'aperois  peine que je ne suis pas chez
     moi. M. de Chateaubriand arrive le 20 de ce mois, je ne pense pas
     qu'il reste plus d'un jour. Nous retournerons  Paris par
     Saint-Vrain o nous trouverons le philosophe Ballanche entre
     _Dragoneau_[21] et l'_me exile_[22]. Je ne sais plus ce que je
     deviendrai ensuite, ce que je ferai du mois de septembre. cris-moi
     souvent, rponds  tout ce que je voudrais te demander. Je ne sais
     encore rien du rapport de M. Lenormant  l'Institut; il m'a crit
     une fort aimable lettre dont je le remercie. M. Brifaut est
     toujours aimable et bon; il quittera Maintenon  regret, il est
     dans son lment: les beauts de ce royal chteau, les souvenirs de
     Louis XIV et de Mme de Maintenon, mais surtout le plaisir de se
     voir entre la duchesse de Noailles et la duchesse de Talleyrand,
     sont des jouissances dont il ne se lasse pas. Je lui sais presque
     gr d'une faiblesse qui lui donne tant de satisfaction. On aurait
     fort dsir vous avoir ici, le duc de Noailles l'espre pour l't
     prochain. Adieu, chre Amlie, ne me laisse pas oublier par tes
     enfants. Je suis bien peu de chose pour eux, ils ne peuvent m'aimer
     que par toi; j'espre qu'il n'en sera pas toujours ainsi. Adieu
     encore, je te presse sur mon coeur.

Nous touchons a une poque triste et importante de la vie de Mme
Rcamier, et il n'est peut-tre pas inutile de rappeler  quel point la
situation de l'Europe tait alors violente et tendue, puisque le
contre-coup de l'asservissement du monde se faisait sentir mme aux
existences prives.

La lutte acharne que Napolon avait engage contre l'Angleterre et qui
amena le blocus continental, avait eu pour premier effet la captivit de
toutes les familles anglaises que des intrts d'affaires, de sant ou
de plaisir avaient amenes sur le continent, et qui se virent retenues
en France tant que dura le gouvernement de Bonaparte.

La guerre d'Espagne peuplait aussi nos forteresses et quelques-unes de
nos villes de prisonniers, parmi lesquels se distinguaient les plus
illustres noms de la grandesse: ces prisonniers taient partout entours
de la sympathie des populations.

Le pape Pie VII, dpouill de ses tats par l'empereur qu'il tait venu
sacrer, et amen prisonnier en France, y excitait la plus respectueuse
vnration: il fallut plus d'une fois changer l'itinraire de sa route,
ou devancer l'heure officielle de son passage, pour le soustraire 
l'empressement enthousiaste dont il tait l'objet de la part de tant de
fidles qui voyaient en lui tout  la fois un martyr et le chef de la
religion. Les cardinaux dtenus soit  Vincennes, soit dans quelque
autre prison d'tat, y recevaient des secours considrables en argent,
fournis par des souscriptions dont Mathieu de Montmorency tait l'me.

En mme temps que les excs de pouvoir froissaient ainsi la conscience
publique, la police devenait de plus en plus ombrageuse. Quiconque tait
souponn d'opposition tait aussitt l'objet d'une active et minutieuse
surveillance. L'exil avait dj frapp non-seulement Mme de Stal que
son talent littraire et ses opinions librales hautement avoues
plaaient parmi les ennemis du gouvernement imprial, mais d'autres
femmes sans aucun rle politique, dont l'importance ou l'action ne
sortait pas du cercle de leur famille et de leurs amis: la jeune et
belle duchesse de Chevreuse et Mme de Nadaillac, plus tard duchesse des
Cars.

Depuis la saisie et la mise au pilon des dix mille exemplaires de son
ouvrage sur l'_Allemagne_, Mme de Stal tait  Coppet en proie  de
cruelles anxits, rsolue  aller demander un asile  la Sude o ses
enfants auraient retrouv la famille de leur pre, et dchire par la
douleur d'abandonner la France. Mme Rcamier voulait absolument revoir
encore, avant qu'elle ne s'loignt peut-tre pour toujours, l'amie 
qui elle s'tait lie d'un si tendre dvouement; pour ne point veiller
les susceptibilits de la police, elle annona, ds le printemps de 1811
qu'elle irait aux bains d'Aix en Savoie dont sa sant s'tait trs-bien
trouve l'anne prcdente, et elle prit un passe-port pour cette ville.
Cependant elle ne manqua point d'tre avertie des dangers d'un voyage
dont le but se devinait aisment.

Esmnard, que Mme Rcamier recevait quelquefois et qui professait pour
elle une trs-vive admiration, prt  partir lui-mme pour l'Italie o
il devait trouver la mort, vint prendre cong d'elle, et voulut remplir
ce qu'il appelait le devoir de lui montrer _o l'entranait son extrme
bont_: il fit de grands efforts pour la dissuader d'une imprudence
_inutile_  son amie, et qui pouvait avoir les plus dplorables
consquences sur sa propre destine.  ces conseils timides, Mme
Rcamier rpondait que la visite d'une femme inoffensive  une amie
malheureuse, prte  quitter la France, tait une dmarche tellement
innocente et naturelle, qu'il lui tait impossible d'admettre que le
gouvernement pt en prendre de l'ombrage. Mais quelles que dussent en
tre les suites, elle tait bien dcide  ne pas refuser ce tmoignage
de son respect et de sa tendresse  une personne perscute. Mme
Rcamier partit donc pour Coppet le 23 aot 1811. M. de Montmorency
l'avait prcde en Suisse, et venait de visiter avec Mme de Stal les
Trappistes tablis dans le canton de Fribourg. Mais ici je retrouve le
texte des _Dix annes d'exil_, et je transcris le rcit de Mme de Stal.

     M. de Montmorency vint passer quelques jours avec moi  Coppet, et
     la mchancet de dtail du matre d'un si grand empire est si bien
     calcule, qu'au retour du courrier qui annonait son arrive chez
     moi, il reut sa lettre d'exil. L'empereur n'et pas t content,
     si cet ordre ne lui avait pas t signifi chez moi et s'il n'y
     avait pas eu dans la lettre mme un mot qui indiqut que j'tais la
     cause de cet exil... Je poussai des cris de douleur en apprenant
     l'infortune que j'avais attire sur la tte de mon gnreux ami. M.
     de Montmorency, calme et religieux, m'invitait  suivre son
     exemple, mais la conscience du dvouement qu'il avait daign
     montrer le soutenait, et moi, je m'accusais des cruelles suites de
     ce dvouement, qui le sparaient de sa famille et de ses amis.

     Dans cet tat, il m'arrive une lettre de Mme Rcamier, de cette
     belle personne qui a reu les hommages de l'Europe entire, et qui
     n'a jamais dlaiss un ami malheureux. Elle m'annonait qu'en se
     rendant aux eaux d'Aix en Savoie, elle avait l'intention de
     s'arrter chez moi, et qu'elle y serait dans deux jours. Je frmis
     que le sort de M. de Montmorency ne l'atteignt. Quelque
     invraisemblable que cela ft, il m'tait ordonn de tout craindre
     d'une haine si barbare et si minutieuse tout ensemble, et j'envoyai
     un courrier au-devant de Mme Rcamier pour la supplier de ne pas
     venir  Coppet. Il fallait la savoir  quelques lieues, elle qui
     m'avait constamment console par les soins les plus aimables; il
     fallait la savoir l, si prs de ma demeure, et qu'il ne me ft pas
     permis de la voir encore, peut-tre pour la dernire fois! Je la
     conjurais de ne pas s'arrter  Coppet; elle ne voulut pas cder 
     ma prire: elle ne put passer sous mes fentres sans rester
     quelques heures avec moi, et c'est avec des convulsions de larmes
     que je la vis entrer dans ce chteau o son arrive tait toujours
     une fte. Elle partit le lendemain et se rendit chez une de ses
     parentes  cinquante lieues de la Suisse. Ce fut en vain: le
     funeste exil la frappa. Les revers de fortune qu'elle avait
     prouvs lui rendaient trs-pnible la destruction de son
     tablissement naturel. Spare de tous ses amis, elle a pass des
     mois entiers dans une petite ville de province, livre  tout ce
     que la solitude peut avoir de plus monotone et de plus triste.
     Voil le sort que j'ai valu  la personne la plus brillante de son
     temps.

Mme Rcamier, aprs trente-six heures de sjour  Coppet, se rendit en
effet  Richecour dans la Haute-Sane chez sa cousine la baronne de
Dalmassy, mais elle ne s'y arrta point et reprit en toute hte la route
de Paris. Elle ignorait encore que l'ordre d'exil qui la frappait avait
t signifi le 3 septembre  M. Rcamier, mais, dans la cruelle
perspective de se voir arrache  sa famille,  ses amis, elle sentait
la ncessit de mettre ordre  tous les intrts de son existence; elle
voulait revoir son pre, si elle devait en tre spare pour longtemps;
elle avait d'ailleurs besoin de se concerter avec les siens sur le choix
de la ville o, en cas d'exil, elle fixerait son sjour.

En arrivant  Dijon, elle y trouva M. Rcamier, qui l'y avait prcde
de quelques heures et qui lui apportait la confirmation du sort dont on
l'avait menace: elle tait exile  quarante lieues de Paris. Elle
continua cependant sa route et vint passer deux jours au milieu de sa
famille dans le plus strict incognito. Mme Rcamier, aprs un peu
d'hsitation, se dcida  s'tablir  Chlons-sur-Marne, et elle partit
pour ce lieu de bannissement dans la compagnie de l'enfant que, depuis
quelques semaines, elle avait attache  sa destine.

Chlons tait assurment une assez triste rsidence, mais le sjour en
offrait cependant quelques avantages, et d'abord, celui d'tre
prcisment  quarante lieues de Paris; en second lieu, d'tre
administre par un prfet, homme aimable, spirituel, du caractre le
plus honorable et le plus sr, et qui, grce  une modration toujours
accompagne de prudence et de loyaut, sut rester plus de quarante ans
prfet de la Marne, avec la confiance de tous les gouvernements et
l'estime de tous les partis.

Enfin Chlons n'tait distant que de douze lieues du chteau de
Montmirail, magnifique habitation des La Rochefoucauld de Doudeauville,
qui exeraient de l sur tout le dpartement la juste et considrable
influence que leur assuraient un grand nom, une grande fortune et de
rares vertus. La duchesse et surtout le duc de Doudeauville taient au
nombre des personnes que Mme Rcamier voyait le plus intimement. Leur
fils Sosthnes de La Rochefoucauld avait pous la fille unique de
Mathieu de Montmorency, et il tait lui-mme profondment attach 
celle dont tous les siens avaient prouv le charme.

Mathieu de Montmorency faisait chaque anne un sjour assez long chez
son respectable ami le duc de Doudeauville, et, en quittant la Suisse
aprs que l'exil lui eut t signifi, il demanda  tre autoris  se
rendre  Montmirail o il se trouva runi  sa fille et  une bonne
partie de sa famille.

L'esprance de pouvoir communiquer de Chlons plus facilement avec
quelques amis bien chers avait donc dtermin le choix de Mme Rcamier;
mais combien les conditions de l'exil ne pesaient-elles pas durement sur
une jeune femme, condamne  la vie d'auberge et  l'isolement, avec une
fortune dsormais troite qui lui rendait les dplacements plus
incommodes et plus onreux? Ces amis eux-mmes dont le voisinage lui
semblait protger sa solitude, il n'tait ni prudent ni sage, pour ceux
d'entre eux qui n'avaient point encouru la disgrce du gouvernement,
d'entretenir des relations trop frquentes avec une exile. Cependant
Sosthnes de La Rochefoucauld vint  plusieurs reprises  Chlons o ses
visites taient toujours accueillies de la part du prfet, M. de
Jessaint, avec la bienveillance la plus empresse. Quant  M. de
Montmorency, malgr le bon vouloir du premier administrateur du
dpartement, il fut trois mois sans oser demander et sans obtenir la
permission de quitter Montmirail et d'aller passer quelques jours auprs
de son amie proscrite comme lui.

Mme Rcamier, en arrivant  Chlons, s'tait tablie  l'auberge de _la
Pomme d'or_: bien peu de jours aprs elle, on y vit arriver une
gnreuse amie, la marquise de Catellan. Profondment touche du malheur
qui frappait Mme Rcamier, elle abandonnait dans un premier mouvement
d'motion sa fille, ses habitudes et la vie de Paris hors de laquelle
elle ne sut jamais vivre. Mme de Catellan ne passa que quelques semaines
auprs de son amie, et fut bientt rappele par sa fille la comtesse de
Gramont; mais ce dvouement que les circonstances rendirent passager
n'en laissa pas moins  Mme Rcamier une reconnaissance ineffaable.

Il faut, en effet, avoir pass par la situation que cre aux personnes
qui ont encouru la disgrce d'un gouvernement absolu l'avilissement des
caractres et la faiblesse des hommes, pour se rendre bien compte de la
varit et des mille nuances que peut prsenter la platitude. Mme
Rcamier en fit la triste exprience: j'ai sous les yeux une
correspondance nombreuse dans laquelle une foule d'amis _sages_ rptait
cet ternel refrain que toutes les victimes de la gnrosit et de
l'indpendance ont entendu: _Que n'avez-vous suivi mes conseils!_

Je ne ferai qu'une seule citation, et je ne nommerai pas la personne
dont la lettre me parat donner une ide de l'tat commun des esprits.
Cette lettre est crite par un parent de M. Rcamier, haut plac dans la
magistrature, homme d'intelligence pourtant, et qui avait une sincre
affection pour sa belle cousine.

     Septembre 1811.

     La position o vous vous trouvez maintenant est assez peu faite
     pour vous; il ne faut pas qu'elle dure, il ne faut pas surtout
     qu'elle s'aggrave. C'est par cette raison que je tremble de vous
     voir voyager. Il est telle rencontre que vous pourriez faire qui
     pourrait vous faire perdre la libert, surtout d'aprs les
     circonstances politiques o il parat que nous allons bientt nous
     trouver. Ne perdez jamais de vue que vos pas seront compts, et
     qu'il y a tant de gens qui aiment  faire les bons valets, que,
     changeant tous les jours et de domicile et de socit, il serait
     bien difficile qu'il ne se trouvt quelqu'un qui voult faire sa
     cour  vos dpens.

     D'ailleurs le monde pour vous va se composer de deux espces de
     personnes, les unes qui dpendent du gouvernement et qui
     s'loigneront de vous, les autres qui y sont opposes, et qui, par
     l'accueil distingu qu'elles vous feront, satisferont leur haine et
     auront l'air de vouloir vous ddommager; ceux-l, il faut les fuir:
     ils vous feraient plus de mal que les indiffrents.

     Avez-vous bien rflchi  ce que c'est que la vie qu'on mne sur
     les grands chemins et dans les auberges? Si je ne me trompe, elle
     doit tre bien loigne de vous plaire; rien n'est  la fois plus
     insipide, plus ennuyeux et plus coteux.

     Voici la vie que j'aurais indique pour vous, si j'eusse t
     appel au conseil.

     Vous avez en vous-mme assez de ressources pour fuir l'ennui
     pendant un petit nombre de mois. Ce temps, vous l'auriez pass dans
     quelque ville du deuxime arrondissement de police; vous auriez vu
     peu de monde, surtout point de gens ayant trop d'esprit. Vous
     auriez bientt vu autour de vous une petite socit choisie dans le
     sens de ma lettre; les rapports qui seraient venus auraient t
     comme il faudrait qu'ils soient, et bientt on ne se serait plus
     souvenu des jours de la tempte, et j'aurais pu vous faire bientt
     tout  mon aise les visites, rares mais affectueuses, dont la
     suppression me prive plus que je ne puis dire.

Mme Rcamier s'imposa, pendant toute la dure de son exil, une rserve
que commandaient assez son isolement et sa jeunesse; mais, rsolue  ne
point solliciter son rappel, elle n'avait aucune raison de suivre une
ligne de conduite  laquelle la hauteur de son me n'et pas su se
plier. Aussi son exil ne fut-il jamais rvoqu; elle avait demand 
ceux de ses amis qui, comme Junot, approchaient familirement de
l'empereur, de ne pas mme prononcer son nom devant lui.

Si la plupart des fonctionnaires, ainsi que l'annonait le parent dont
nous avons cit la lettre, s'loignrent d'une _exile_, il en fut, et
j'aime  mettre le duc d'Abrants au premier rang, qui restrent fidles
 une amie que l'adversit avait visite, et j'ajoute que leur fidlit
ne leur nuisit point.

Aprs le dpart de Mme de Catellan, Mme Rcamier abandonna la
_Pomme-d'Or_ et prit, rue du Clotre, un petit appartement, qui avait au
moins le mrite d'tre commode et silencieux.

Dans la vie monotone et triste d'une petite ville o aucune des
distractions des arts, du thtre ou de la socit n'tait possible, Mme
Rcamier, qui avait fait connaissance avec l'organiste de la paroisse,
trouvait une sorte de dlassement, que son got pour la musique peut
expliquer,  aller chaque dimanche jouer de l'orgue  la grand'messe.

M. de Montmorency lui crivait:

M. DE MONTMORENCY  Mme RCAMIER.

     Montmirail, ce 13 dcembre 1811.

     J'ai reu, en mme temps que votre lettre, une autre lettre de
     notre amie, du 30, qui me mandait ses derniers retards assez
     motivs, mais au milieu desquels perait un reste d'incertitude.

     Ces cruelles angoisses me psent extrmement, et je voudrais, pour
     toute chose au monde, la savoir dtermine. Cette pauvre lettre
     avait de grosses taches, qui ressemblaient tant  des larmes! Elle
     en aura vers en me parlant d'une rsolution beaucoup trop absolue,
     de ne vouloir pas me revoir, quand mme elle ne partirait pas. Elle
     me parle avec une bont et une gnrosit singulires contre les
     scrupules de fiert qui m'empcheraient de demander Dampierre[23],
     mme par ma fille. Outre que ce ne serait pas bien utile, vous
     connaissez l-dessus mon got et ma rsolution. Pauvre amie! Comme
     je lui voudrais la force de caractre que vous montrez en ce
     moment, et qu'elle ft aussi tout prs, comme vous, de la source
     unique des vritables consolations. Ah! vous finirez par y arriver
     tout  fait, et vous nous aiderez  obtenir qu'elle vous suive!

     Il est bien entendu, entre nous deux, que la premire lettre qui
     apprendrait son dpart dfinitif pour _Genve_[24] serait
     sur-le-champ communique  l'autre. Adieu, aimable amie; c'est dans
     les premiers jours de janvier que je vous ferai ma visite.

Mme Rcamier vit venir  Chlons son pre, puis M. Rcamier et M.
Simonard. Sa cousine, Mme de Dalmassy, partagea pendant un mois sa
solitude. Auguste de Stal,  deux reprises, lui apporta des nouvelles
de sa mre; mais elles n'taient point de nature  calmer les
inquitudes que les amis de Mme de Stal prouvaient pour elle. Son
abattement tait extrme, et il semblait que la puissance de son
imagination ne servt qu' donner plus d'intensit aux souffrances que
lui faisaient endurer son propre exil et la pense des perscutions
qu'elle avait attires sur ses amis.

M. de Montmorency vint, dans le courant de janvier 1812, voir enfin Mme
Rcamier, puis il partit pour Toulouse, o il avait des amis et des
parents et o il tait autoris  se rendre. Comme il devait s'arrter
quelques jours  Lyon, pour y voir Camille Jordan et visiter les
tablissements de charit, Mme Rcamier l'avait charg d'une lettre pour
celle des soeurs de son mari avec laquelle elle tait le plus troitement
unie d'amiti, Mme Delphin, qui habitait cette ville.

En rponse  cette lettre, elle reut de sa belle-soeur le billet
suivant:

Mme DELPHIN  Mme RCAMIER.

     Lyon, 5 fvrier 1812.

     Je ne saurais vous rendre, mon aimable soeur, tout le plaisir que
     j'ai prouv en recevant de vos nouvelles par vous-mme. M. de
     Montmorency m'a assur que vous jouissiez de la meilleure sant,
     que vous supportiez votre exil avec une philosophie toute
     chrtienne, et que vous receviez, dans le pays que vous habitez,
     l'accueil le plus flatteur de tout ce qui est capable d'apprcier
     le mrite. Il m'a ajout qu'il y avait tout lieu d'esprer que les
     voeux de votre famille et de vos amis sur votre retour seraient
     bientt remplis; je le dsire ardemment, ma bonne soeur, pour vous
     et pour le bonheur de mon frre,  qui votre absence est bien
     pnible.

     Je vous remercie de m'avoir procur l'avantage de connatre M. de
     Montmorency, dont j'avais ou parler plusieurs fois avec loge: sa
     physionomie annonce tout ce qu'il est. Il m'a fait part de vos
     bonts pour ma petite-nice, des soins que vous prenez pour former
     son coeur  la vertu. J'aime  croire qu'elle rpondra  tout ce que
     vous faites pour elle, et qu'elle vous donnera un jour les
     consolations que vous mritez  tant de titres.

     Mon mari et mes enfants ont partag le plaisir que j'ai eu 
     m'entretenir de vous; ils vous font mille compliments. Agrez,
     chre soeur, l'assurance de mon sincre attachement.

     DELPHIN, ne RCAMIER.

Huit mois s'coulrent ainsi pniblement  Chlons. Mme de Stal
insistait auprs de son amie pour la dcider  quitter ce triste sjour;
elle lui crivait:

     Je souhaite extrmement,  prsent, que vous veniez  Lyon: si
     j'ai mon passage sur la frgate, je puis me dchirer encore une
     fois le coeur en vous embrassant l. Vous serez sur la route
     d'Italie, vous aurez quelques-unes des distractions qu'il ne faut
     pas ddaigner, car elles font du bien aux nerfs. Hlas! gnreuse
     victime, je sais ce que vous souffrez; croyez-m'en sur les
     ddommagements possibles dans cette situation. Le prfet de Lyon
     est assez bon et d'assez bonne compagnie: je vous en prie, venez 
     Lyon. Ne vous embarrassez pas des petits obstacles de famille: vous
     tes sans parents, comme vous tes sans gale. Sortez d'un lieu o
     tout est remarqu, parce qu'il n'y a personne.

Sans esprer trouver ailleurs un grand soulagement  sa position, Mme
Rcamier se dcida  partir pour Lyon au mois de juin 1812.

Le sjour de Lyon offrait rellement  Mme Rcamier plus de ressources
qu'elle n'en aurait pu trouver dans aucune autre ville. La famille de
son mari y tait nombreuse et honore, et dans cette famille, qui
l'accueillit avec empressement, se trouvait une personne d'un mrite
suprieur. Mme Delphin, soeur cadette de M. Rcamier, dont nous venons de
citer un billet, prsentait en effet un type admirable de la charit et
de la vertu hroque comme on la pratiquait au temps de saint Vincent de
Paul. Jamais coeur ne fut plus ouvert  l'amour des pauvres; sa vie
entire leur tait consacre. Prisonniers, filles perdues, enfants
abandonns, malades, cratures souffrantes, quelle que ft la nature ou
la cause de leurs douleurs, c'taient l les objets de sa prdilection.
Ce qu'elle savait trouver de temps, de ressources, d'argent pour
soulager _ses chers malheureux_ ne peut se comprendre, et je n'ai jamais
oubli l'inflexion de voix avec laquelle cette sainte personne, en
rpondant au dernier mendiant qui implorait sa charit, l'appelait: _Mon
pauvre ami_.

Mme Delphin connaissait dj depuis plusieurs annes sa jeune et
brillante belle-soeur qui n'avait jamais, dans aucun de ses voyages 
Coppet ou  Aix, nglig de s'arrter  Lyon pour la voir. Elle la
traitait comme sa fille, et trouvait en elle la plus respectueuse
tendresse. Mme Delphin avait d'ailleurs beaucoup de gaiet et d'imprvu
dans l'esprit, et comme son frre un tour original  rendre ses penses.
Ses manires taient simples; elle possdait cette sorte de tact qui
distingue particulirement les soeurs de charit et qui fait qu'elles
sont sans embarras et  leur place dans les palais comme chez les
pauvres. La Providence avait uni Mme Delphin  un homme qui n'tait pas
moins qu'elle-mme selon le coeur de Dieu, et leur maison, trangre 
toute espce de luxe, tait minemment hospitalire.

Mme Rcamier retrouvait encore  Lyon et dans l'auberge mme o elle
tait descendue (l'htel de l'Europe) une soeur d'exil, l'lgante
duchesse de Chevreuse, accompagne de sa belle-mre, la duchesse de
Luynes, dont la tendresse passionne n'avait pu consentir  s'en laisser
sparer.

La duchesse de Chevreuse, comme on l'a dj vu, victime des mnagements
que la conservation d'une immense fortune imposait  la famille de son
mari, avait t contrainte d'accepter une place de dame du palais de
l'impratrice. Son beau-pre le duc de Luynes s'tait, par les mmes
raisons, laiss faire snateur. Mais la brillante duchesse, en
paraissant, bien malgr elle,  la nouvelle cour, y porta tout le ddain
et toute la hauteur de l'ancien rgime.

Sa personne avait plus d'lgance et de sduction que ses traits de
rgulire beaut; elle tait faite  ravir, et doue du don de plaire 
un degr singulier, qui lui assura sur son mari, sur sa belle-mre et
sur sa belle-soeur, Mme Mathieu de Montmorency, un empire que ses
caprices ne pouvaient lasser. L'empereur ne fut point insensible,
dit-on, aux agrments de la duchesse de Chevreuse, et ne trouva en elle
que froideur et duret. Au moment de l'arrestation de la famille royale
d'Espagne et lors de l'arrive de ces princes  Fontainebleau,
l'empereur eut l'ide d'attacher la duchesse de Chevreuse au service de
la reine espagnole. En apprenant  quel poste on la destinait, elle
rpondit qu'elle pouvait bien tre prisonnire, mais qu'elle ne serait
jamais gelire. Cette fire rponse lui valut son exil.

Lorsque Mme Rcamier retrouva, en 1812, Mme de Chevreuse  Lyon, cet
exil durait dj depuis prs de quatre ans; et la victime de cette
perscution si prolonge avait successivement tran en Normandie, en
Dauphin, en Touraine, le poids d'un malheur qui la tuait. Il lui
paraissait en effet plus facile de renoncer  la vie qu' Paris.

L'tat de maladie de Mme de Chevreuse n'tait que trop rel, et ne
laissait ds lors que peu d'esprance aux mdecins. Pour les
indiffrents qui la voyaient en passant, la consomption qui la minait,
sans altrer encore visiblement les grces de sa personne, semblait
plutt un effet de l'ennui qu'une maladie vritable; pour sa belle-mre,
qui veillait sur elle avec une tendresse idoltre, malgr l'inquitude
que lui causait la faiblesse toujours croissante de celle qu'elle
appelait _ma charmante_, l'esprance et l'illusion se prolongrent
presque jusqu'au dernier moment.

Au milieu d'un certain nombre de billets changs entre deux exiles
qu'abritait le mme toit, j'en choisis deux adresss  Mme Rcamier par
la duchesse de Chevreuse; ils peuvent faire comprendre la sorte de grce
qui distinguait son esprit.

LA DUCHESSE DE CHEVREUSE  Mme RCAMIER.

     1812.

     Je vous remercie de tout mon coeur de votre aimable attention. Je
     suis reste un quart d'heure durant  regarder ma jolie corbeille;
     ce n'est pas pour rien que j'aimais tant les lis, puisque vous
     deviez un jour m'en donner une couronne, et cela augmentera ma
     passion. J'ai bien reconnu ces vers italiens que vous me disiez une
     fois au spectacle, et je les ai vus l avec bien du plaisir. En
     tout, ce petit prsent est plein de grce comme tout ce que vous
     faites, et j'en suis ravie.

     Louise dit que vous souffrez; je voudrais bien vous gurir et que
     vous ne souffriez plus du tout. J'irais de bon coeur pour cela vous
     chercher, comme faisaient ces princesses, une plante tout au haut
     d'un mont, quand mme il faudrait me lever au milieu de ma fivre.
     Faites-moi le plaisir de croire que je vous aime; jamais je n'ai
     rien demand avec plus de dsir de l'obtenir.

     Adieu, Madame, dormez bien et que je vous voie bientt, je vous en
     prie. Ma belle-mre trouve sa tasse charmante; l'anglais ne lui a
     pas t peu sensible, c'est moi qui le lui ai dit.

LA MME.

     1813.

     Ne vous tourmentez donc pas, Madame, pour cet amusement que vous
     m'avez donn hier; ce serait bien joli, parce que vous tes bonne
     et complaisante, d'aller vous faire de la peine; n'ayez aucune
     espce de souci l-dessus.

     Et moi aussi je suis fche de vous quitter lorsque vous
     commenciez  vous faire  nous. Je regrette de n'avoir pas t un
     peu de vos amies  Paris, j'aurais pu alors vous tre ici de
     quelque ressource. Vritablement, je vous dirais, comme saint
     Augustin au bon Dieu: charmante beaut, je vous ai vue trop tt
     sans vous connatre et je vous ai connue trop tard.

     Excusez ce petit transport qui me donne assez l'air d'un de vos
     correspondants, et dites-vous que nous vous aimons beaucoup toutes
     deux. Adieu. Madame, dormez bien ce soir.

Moins absorbe par la situation de sa belle-fille, la duchesse de Luynes
et t pour Mme Rcamier une socit aussi agrable que sre. Elle
avait un esprit trs-original et parfaitement naturel. Ses traits durs
et irrguliers taient masculins, comme le son de sa voix. Lorsqu'elle
portait des vtements de femme (ce qui n'arrivait pas tous les jours),
elle endossait une sorte de costume qui n'tait ni celui qu'elle avait
d porter dans sa jeunesse avant la Rvolution, ni celui que la mode
avait introduit sous l'empire: il se composait d'une robe trs-ample 
deux poches, et d'une espce de bonnet mont; on ne lui vit jamais de
chapeau. Mme de Luynes se moquait fort gaiement elle-mme de ce qu'elle
appelait sa _dgaine_; et nanmoins, avec ce visage, cette toilette et
cette grosse voix, il tait impossible aux gens les plus ignorants de ce
qu'elle tait, de ne pas reconnatre en elle, au bout de cinq minutes,
une grande dame. La sensibilit et l'lvation de son me se montraient
de mme sous la brusquerie de ses allures, comme,  travers la crudit
de son langage, peraient l'habitude et l'lgance du grand monde. Elle
tait trs-instruite, savait bien l'anglais et lisait normment. Que
dis-je? Elle imprimait; elle avait fait tablir une presse au chteau de
Dampierre, et non-seulement elle _tait_ mais elle avait la prtention
d'_tre_ un bon ouvrier typographe[25].

Un jour elle se rendit avec Mme Rcamier aux Halles de la Grenette, 
l'imprimerie de MM. Ballanche pre et fils. Aprs avoir attentivement et
trs-judicieusement examin les caractres, les presses, les machines;
aprs avoir apprci en personne du mtier les perfectionnements que MM.
Ballanche avaient introduits dans leur tablissement, elle relve tout 
coup sa robe dans ses poches, se place devant un casier, et, 
l'admiration de tous les ouvriers, la duchesse compose une planche fort
correctement, fort lestement, sans omettre mme en composant un certain
balancement du corps en usage parmi les imprimeurs de son temps.

Ce sjour d'une anne dans la mme ville et sous le mme toit, la
conformit de situation et de sentiments qu'une disgrce commune
tablissait ncessairement, tout se runissait pour resserrer entre Mme
Rcamier et la belle-mre de Mathieu de Montmorency un lien de got et
d'affection qui, de part et d'autre, fut profond et sincre.

Lyon est par excellence la ville de la charit, mais ce grand centre de
l'industrie et du commerce n'a pas toujours offert un faisceau
intellectuel aussi distingu et aussi complet que celui qui, en 1812, se
groupait autour d'une femme  laquelle Mme Rcamier se trouvait pour
ainsi dire allie. Mme de Sermsy tait nice de M. Simonard; elle ne
pouvait manquer d'accueillir la belle Juliette avec un cordial
empressement; et c'tait, en effet, dans son salon que se runissait la
pliade d'hommes fort diversement dous, mais presque tous minents,
dont Lyon se glorifiait.

Mme de Sermsy tait veuve, riche, et, pendant la premire moiti d'une
vie heureuse, n'avait cherch, dans les arts du dessin, qu'une agrable
distraction. La mort d'une fille adore dont il ne lui restait aucun
portrait, rvla  Mme de Sermsy son talent de sculpteur: sous
l'inspiration du dsespoir et de la tendresse maternelle, elle retrouva
et modela les traits idaliss de l'enfant qu'elle pleurait. Ds ce
moment, elle trouva dans son art une noble occupation. Je me souviens
d'avoir vu dans le cabinet d'Artaud, le conservateur du Muse de Lyon,
le modle du tombeau lev par Mme de Sermsy  sa fille, ainsi qu'une
collection des bustes de tous les hommes distingus que Lyon renfermait
alors. L'auteur de ces ouvrages n'avait pu gagner l'exprience d'un
artiste de profession; mais un naturel plein d'lgance et de sentiment
supplait  ce qui lui manquait quant au mtier. Plus tard, en me
sentant mue devant les ouvrages de la princesse Marie d'Orlans, je me
suis involontairement souvenue de Mme de Sermsy.

C'est au moment o cette dame venait de recevoir par la douleur la
soudaine rvlation de son talent que Mme Rcamier vint  Lyon.

Mme de Sermsy parlait peu, sa taille tait haute et lance, c'tait
une femme bonne et gnreuse, mais aux manires froides et rserves.
Rvoil et Richard, les deux matres de l'cole lyonnaise, venaient avec
assiduit chez elle; on y trouvait aussi Dugas-Montbel, le traducteur
d'Homre, Artaud, Ballanche et beaucoup d'autres dont les noms me sont
devenus trangers.

Camille Jordan tait aussi l'un des fidles de ces runions, et celui
assurment dont l'esprit y rpandait le plus d'intrt; mais, li avec
Mme Rcamier depuis sa premire jeunesse, il tait pour elle un ami tout
 fait intime, et j'ai le droit d'en parler avec plus de dtail. Les
hasards de l'migration avaient rapproch Mathieu de Montmorency et
Camille Jordan; mille rapports de sentiments et de caractres unirent
promptement ces deux nobles natures. De grandes dissemblances ne
nuisaient point au penchant qui les attirait l'un vers l'autre. Camille
Jordan, chez qui le sentiment religieux tait aussi profond que sincre,
s'tait malheureusement arrt  un disme exalt et presque mystique;
Mathieu de Montmorency voulait faire faire  son ami un pas de plus et
l'amener  la foi de la Rvlation. Il en rsultait entre eux
d'interminables et loquentes discussions philosophiques qui ne
refroidissaient pas leurs sentiments.  l'poque dont je parle,
l'opposition au gouvernement imprial et l'aspiration vers le
rtablissement d'une monarchie librale formaient entre eux un lien de
plus. Aprs le retour des Bourbons que tous deux avaient ardemment
souhait, nous vmes, hlas! cette belle amiti attidie par l'esprit de
parti et quelquefois mle d'amertume.

Un mariage heureux avec une Lyonnaise riche et jolie avait depuis
quelques annes fix Camille Jordan dans sa ville natale. Il et t
impossible d'tre plus aimable. Une candeur d'enfant, de l'enthousiasme,
de la grce, un incomparable mouvement donnaient  sa conversation un
attrait tout particulier. loquent et gnreux, son patriotisme tait
passionn. Bien que Camille Jordan et vcu dans un monde choisi, il
n'avait pu apprendre certaines nuances de forme, mais sa distinction
naturelle tait telle que ce vernis provincial avait chez lui de
l'agrment et de l'originalit. Violemment rejet hors de la vie
politique en fructidor, il s'occupait, dans les loisirs d'une douce vie
de famille, d'une traduction de la _Messiade_ de Klopstock,  laquelle
il travailla longtemps et qu'il laissa inacheve. Lorsque la
Restauration lui rendit une action publique, Camille Jordan prit rang
parmi nos orateurs les plus distingus. Nous nous tonnions parfois
alors de tout ce que la parole de cet homme, si plein dans le commerce
priv de douceur, de grce et de charme, prenait  la tribune d'pret
et d'emportement.

Tandis que Mme Rcamier s'tablissait  Lyon, M. de Montmorency, aprs
quelques mois de sjour  Toulouse et dans le midi de la France, s'tait
rapproch de sa famille, en de du rayon des quarante lieues qu'il ne
devait pas dpasser. Il crivait de Vendme  son amie la lettre
suivante:

     Vendme, le 25 juin 1812.

     Je trouve que le sjour de Lyon m'est favorable, aimable amie. Je
     me hte de vous remercier de cette lettre du 15 que j'ai reue
     avant-hier, de ce grand papier, de ces quatre pages, de cette
     expansion de vos sentiments  laquelle j'attache tant d'intrt. Ne
     dites pas que vous m'crirez exactement toutes les fois que vous
     aurez  me parler de ce qui en a pour moi: cela peut-il tre jamais
     autrement quand vous me parlez de vous-mme? Il est vrai qu' ce
     profond et constant intrt il s'en joint en ce moment un autre que
     nous avons en commun, et qui m'occupe vivement ainsi que vous. Je
     suis bien touch de l'impression que vous en avez reue. Ce que je
     dsire uniquement, ce que je demande souvent par mes prires les
     plus intimes, c'est votre bonheur qui, moins que jamais, peut se
     sparer de l'estime des autres et surtout de la vtre propre, de ce
     sentiment de paix intrieure dont vous me parlez d'une manire
     touchante et reconnaissante.

     Oui, ce que vous me dites de ce sentiment qui survit  beaucoup de
     vritables peines, de cette vie paisible et retire trs-propre 
     l'entretenir, de vos raisonnables projets pour vous instruire dans
     une science sur laquelle votre coeur seul vous a dj tant appris,
     tout cela a produit sur moi une impression trs-douce. Il y aurait
     aussi quelque chose de semblable dans les rcits de la vie que je
     mne ici au sein d'une runion de famille trs-complte pour moi et
     qui commence  devenir nombreuse, depuis l'arrive de Sosthnes qui
     a t promptement suivie de celle d'Adrien et de son fils.
     J'oublierais ici trs-volontiers ma position, si ce n'tait pas 
     elle-mme que se rattachent les peines et les sacrifices de
     l'amiti. C'est de cet intrt qui nous est vraiment commun que je
     veux vous entretenir.

     Vous n'avez srement pas ignor la dernire mchancet atroce
     qu'on _lui_ a faite. Je serais avide de dtails qui vont peut-tre
     absolument me manquer. Ce sera un acte digne de votre gnrosit de
     m'en donner toutes les fois que vous le pourrez. Vous me promettez
     des explications sur une institution de bienfaisance qui a un
     double intrt, puisqu'elle vous en a inspir. Donnez-moi beaucoup
     de renseignements de ce genre sur Lyon: j'en avais demand 
     Camille, qui a t empch par la terrible preuve qu'il a subie
     dans sa famille. Je jouis beaucoup d'apprendre qu'elles soient
     termines. Rien ne m'tonne de tout ce qu'une intimit plus
     habituelle vous fait dcouvrir en lui, et du charme qu'il doit
     rpandre sur votre socit. Parlez-lui de moi, et parlez de moi
     quelquefois ensemble.

     Qu'est-ce que ce bon baron[26] pouvait donc avoir de si press
     pour passer si peu de temps dans une ville o il avait le bonheur
     de vous voir arriver? J'ai peine  me dfendre de mauvaises penses
     sur l'impression, pour la premire fois semblable, que nous lui
     faisons vous et moi. Adieu, aimable amie; j'ai men hier ma mre
     dans ces grands bois solitaires  qui il ne manque  mes yeux que
     de vous avoir reue sous leurs ombrages. Notre amie m'y a laiss
     des traces de son passage. Quand puis-je vous y esprer? Ah! vous
     tes bien sre que votre souvenir y est dj et qu'on y priera pour
     vous. Secondez-nous de votre ct et embrassez pour moi cette
     petite Amlie, que je vois d'ici toute tranquille et vous aimant
     bien. Faites agrer mes hommages reconnaissants  Mme votre
     belle-soeur.

Ce fut Camille Jordan qui conduisit M. Ballanche[27] chez Mme Rcamier.
Sitt qu'elle fut arrive  Lyon, il lui parla avec l'enthousiasme qui
lui tait ordinaire de son ami Ballanche, et sollicita la permission de
le lui prsenter: mais, avant de le lui amener, il lui fit lire ce qui
avait dj paru de ses _Fragments_. Puis il lui raconta comment
Ballanche tait devenu perdument amoureux d'une fille noble et sans
fortune; comment, la gne de la famille de la jeune personne prenant sa
source dans un procs long et ruineux, le bon Ballanche avait fait des
propositions trs-leves  la partie adverse pour en obtenir la cession
de ses prtendus droits, objets du litige, dans l'intention de rendre
ainsi  cette famille repos et fortune; comment, accueilli avec
bienveillance par le pre, il avait aspir  la main de la jeune fille
et comment ses esprances avaient t dues.

Le dsespoir de cet amour rebut s'exhalait dans les belles et
harmonieuses pages qu'il a intitules _Fragments_.

Ballanche ainsi annonc fut prsent par Camille Jordan.

 partir de ce jour, son me et sa vie furent enchanes; ds ce moment
M. Ballanche appartint  Mme Rcamier.

La laideur de M. Ballanche, rsultat d'un accident qui avait dfigur
ses traits, avait quelque chose d'trange: d'horribles douleurs de tte
qu'un charlatan avait voulu faire disparatre par un remde violent
avaient amen une carie dans les os de la mchoire; il devint ncessaire
d'en enlever une partie, et de plus on dut faire subir  M. Ballanche
l'opration du trpan. De toutes ces souffrances il s'en tait suivi une
difformit dans l'une de ses joues.

Des yeux magnifiques, un front lev, une expression de rare douceur, et
je ne sais quoi d'inspir  certains moments, compensaient la disgrce
et l'irrgularit de ses traits, et rendaient impossible, malgr la
gaucherie et la timidit de toute la personne, de se mprendre sur ce
que cette fcheuse enveloppe renfermait de belles, de nobles, de divines
facults. David d'Angers, s'inspirant de la physionomie et saisissant
avec justesse la grandeur empreinte dans cette tte, a pu faire de M.
Ballanche (de profil, il est vrai) un trs-beau mdaillon d'une
ressemblance frappante.

Le lendemain de sa prsentation chez Mme Rcamier, M. Ballanche y revint
seul, et se trouva tte  tte avec elle. Mme Rcamier brodait  un
mtier de tapisserie; la conversation d'abord un peu languissante prit
bientt un vif intrt, car M. Ballanche, qui trouvait avec peine ses
expressions lorsqu'il s'agissait des lieux communs ou des commrages du
monde, parlait extrmement bien, sitt que la conversation se portait
sur l'un des sujets de philosophie, de morale, de politique ou de
littrature qui le proccupaient.

Malheureusement les souliers de M. Ballanche avaient t passs  je ne
sais quel affreux cirage infect, dont l'odeur, d'abord trs-dsagrable
 Mme Rcamier, finit par l'incommoder tout  fait. Surmontant, non sans
difficult, l'embarras qu'elle prouvait  lui parler de ce prosaque
inconvnient, elle lui avoua timidement que l'odeur de ses souliers lui
faisait mal.

M. Ballanche s'excusa humblement en regrettant qu'elle ne l'et pas
averti plus tt, et sortit; au bout de deux minutes il rentrait sans
souliers, et reprenait sa place et la conversation o elle avait t
interrompue. Quelques personnes, qui survinrent, le trouvrent dans cet
quipage et lui demandrent ce qui lui tait arriv. L'odeur de mes
souliers incommodait Mme Rcamier, dit-il, je les ai quitts dans
l'antichambre.

Je place ici une lettre qui fut adresse  Mme Rcamier par M. Ballanche
quelques mois plus tard, le surlendemain du jour o elle quitta Lyon
pour se rendre en Italie; elle fera comprendre mieux, que tout ce que je
pourrais dire, le rapport qui s'tait tabli entre elle et l'auteur
d'_Antigone_.

M. BALLANCHE  Mme RCAMIER.

     Fvrier 1813.

     Madame,

     Je ne sais si vous savez combien a t aimable la promesse que
     vous avez exige de moi, de vous crire le soir mme du jour de
     votre dpart. Vous avez senti combien votre absence m'allait tre
     pnible, aprs la si douce habitude que vous aviez bien voulu me
     laisser contracter de vous voir tous les jours. Vous avez voulu
     adoucir, autant qu'il tait en vous, l'amertume que je devais en
     ressentir. Vous tes bien la plus excellente des femmes. Je dois
     vous l'avouer, Madame, il m'est arriv assez souvent de me trouver
     tout tonn des bonts que vous avez eues pour moi. Je n'avais
     point lieu de m'y attendre, parce que je sais combien je suis
     silencieux, maussade et triste. Il faut qu'avec votre tact infini
     vous ayez bien vite compris tout le bien que vous deviez me faire.
     Vous qui tes l'indulgence et la piti en personne, vous avez vu en
     moi une sorte d'exil, et vous avez compati  cet exil du bonheur.

     Un naturel un peu timide met trop de rserve dans tous mes
     discours. J'crirai ce que je ne pouvais prendre sur moi de dire.

     Permettez-moi  votre gard les sentiments d'un frre pour sa
     soeur. J'aspire aprs l'instant o je pourrai vous offrir, avec ce
     sentiment fraternel, l'hommage du peu que je puis. Mon dvouement
     sera entier et sans rserve. Je voudrais votre bonheur aux dpens
     du mien; il y a justice  cela, car vous valez mieux que moi.

     Tous les soirs je consacrerai quelques instants  _Antigone_: je
     tcherai de la faire un peu semblable  vous; ce sera un moyen de
     me distraire du souvenir des soires que j'avais coutume de passer
     auprs de vous, sans me distraire de vous, ce qui me serait
     impossible. Vous me permettrez aussi de vous crire.

     Il est bien tard. Vous me renverriez si j'tais chez vous: vous
     voudriez vous coucher.

     Dieu vous donne un bon sommeil!

Dans une autre lettre, en parlant  Mme Rcamier du besoin de dvouement
qui avait toujours rempli son me, M. Ballanche lui disait:

     Vous tiez primitivement une Antigone, dont on a voulu,  toute
     force, faire une Armide. On y a mal russi: nul ne peut mentir  sa
     propre nature.

Mme Rcamier, en venant  Lyon, y avait t surtout attire par
l'esprance fortement enracine dans son coeur de revoir Mme de Stal.
Non-seulement elle voulait la revoir, mais elle se flattait, en se
rapprochant ainsi de la Suisse, de pouvoir combiner son dpart avec
celui de son amie. Ce projet que M. de Montmorency combattait vivement
ne se ralisa point. Mme de Stal ne vint pas  Lyon o son fils Auguste
fit seul une apparition. Le dcouragement et la tristesse de Mme
Rcamier s'accroissaient  mesure qu'elle voyait sa runion  Mme de
Stal devenir impossible; elle exprimait ses anxits  M. de
Montmorency dont la tendre compassion s'efforait de ranimer son
courage, et le bon Ballanche, devenu aussi le confident des douleurs de
l'exil, s'attachait avec d'autant plus d'ardeur  celle  qui sa
gnrosit n'avait valu que l'isolement.

M. DE MONTMORENCY  Mme RCAMIER.

     Vendme, le 4 juillet 1812.

     Je voulais vous crire tous ces jours-ci, aimable amie; une course
     dans les bois o j'ai pass une partie de la journe d'hier m'en a
     encore empch, et vous me pardonnerez d'avoir fait passer avant
     vous Camille  qui je devais le compliment de l'amiti sur la mort
     de sa belle-mre. J'ai t tout  fait touch de la petite lettre
     que vous tes bien aimable de m'avoir crite dans un tat de
     souffrance dont l'criture portait la pnible empreinte.

     Vous me demandez de vous plaindre: ce mot sorti d'une bouche telle
     que la votre pourrait tonner bien des gens qui verraient
     l'impression que vous produisez dans un salon et ces hommages de
     tout genre qui vous suivent dans la solitude d'une province comme
     dans les cercles de Paris. Ce n'est pas l ce qui me paratrait 
     moi devoir loigner tout sentiment de commisration; mais je
     trouverais d'autres motifs de vous fliciter et de vous relever de
     la tentation de l'abattement, dans la connaissance plus intime que
     j'ai de votre caractre, dans une certaine bont, une certaine
     gnrosit qui ne peuvent pas exister sans nergie, et qui dclent
     dans l'me des forces peut-tre inconnues  vous-mme; dans le
     bonheur que vous avez eu, au milieu de tant d'obstacles naturels,
     et naturellement invincibles, de remonter par penchant, par
     conviction,  la source unique du vritable courage et du seul
     bonheur possible sur la terre.

     Cependant, lorsque les forces vous manquent pour puiser jusqu'au
     fond de cette source, pour utiliser tous les trsors que vous avez
     en vous-mme, et donner  ce que vous avez de rectitude dans
     l'esprit et dans le coeur son application tout entire, en prenant
     une fois pour toutes un gnreux parti, dont Dieu, j'ose vous le
     garantir, vous rcompenserait au centuple: alors, aimable amie, je
     suis tout prt  vous accorder, non ce sentiment de piti, dont le
     nom seul me rpugne  employer ainsi, mais la plus tendre, la plus
     sincre, la plus profonde commisration. Je conois, je plains, je
     partage ce qu'il y a de pnible dans ce genre unique d'isolement.

     Mais l'amiti a aussi le droit de rclamer contre ce mot: on n'est
     pas isol avec son Dieu et des amis! D'ailleurs, o est la sret,
     l'efficacit, o sont les esprances raisonnables d'un autre parti?
     J'oserais dfier votre propre coeur de pouvoir sparer, mme pour
     quelques instants, les ide de devoir et de bonheur! Il faut donc
     se rsigner  une position qui est le rsultat de circonstances
     tout  fait indpendantes de notre volont, ou plutt l'ouvrage
     d'une volont suprieure. Je voudrais surtout que vous eussiez
     chapp au danger particulier qu'a pour vous le besoin de se
     dvouer  des amis malheureux. Certes je serais moins dispos que
     personne, dans l'occupation commune que j'ai d'eux,  leur disputer
     la consolation de recevoir de vous des preuves d'une amiti
     gnreuse, mais je vous supplie de ne pas passer cette exacte
     limite. Ils ne peuvent pas douter de votre intrt, et ils
     devraient tre au dsespoir de ce qui engagerait ou compromettrait
     votre vie tout entire.

     J'ai runi ici mes deux cousins. Adrien m'a quitt, mais va me
     renvoyer incessamment son fils qu'il me confie pour quelques mois.
     C'est une responsabilit d'ducation encore plus grande que celle
     de votre petite Amlie. Je conserve encore pour une quinzaine au
     moins ma famille la plus intime. Ensuite ils retourneront  Paris,
     et moi je me promnerai dans les environs pendant quelques semaines
     pour nous runir encore dans les bois. Votre pense me suivra
     partout. Que la mienne aussi, mais surtout que la premire de
     toutes ne vous abandonne jamais.

Bien peu de jours aprs avoir reu cette lettre de Mathieu de
Montmorency, il parvint  Mme Rcamier quelques lignes dates de Coppet.
C'en tait fait! Mme de Stal avait quitt la France.

     10 juillet.

     Je vous dis adieu, mon ange tutlaire, avec toute la tendresse de
     mon me. Je vous recommande Auguste. Qu'il vous voie et qu'il me
     revoie. C'est sur vous que je compte pour adoucir sa vie maintenant
     et pour le runir  moi quand il le faudra. Vous tes une crature
     cleste; si j'avais vcu prs de vous, j'aurais t trop heureuse.
     Le sort m'entrane. Adieu.

On se rappelle peut-tre qu'en insistant pour faire quitter Chlons 
son amie, Mme de Stal mettait au nombre des avantages qu'elle
rencontrerait  Lyon, celui de la socit d'un prfet _homme de bonne
compagnie_: mais ce prfet, jusque-l en effet, homme du monde, d'esprit
et de manires agrables, reu, ainsi que sa femme, frquemment et
presque intimement chez Mme Rcamier, se trouva tre du nombre des
fonctionnaires qui _s'loignaient_ d'une exile. Une seule visite fut
change entre la prfecture et la nouvelle venue, et le prfet, dans
son zle officiel, voulut en profiter pour donner  cette dernire des
conseils qu'elle ne lui demandait pas et qu'elle aurait eu le droit de
qualifier d'un autre nom. Presque en mme temps eut lieu un autre
dsagrment du mme genre, mais moins srieux.

Il y avait peu de semaines que Mme Rcamier tait  Lyon, lorsque M.
Eugne (depuis duc) d'Harcourt, homme d'un esprit aussi aimable que son
caractre est indpendant, vint  traverser cette ville et s'y arrta
quelques jours, pour donner  une personne exile, avec laquelle il
tait en relation, un tmoignage de sa sympathie. Il se trouvait
prcisment chez Mme Rcamier, o venait aussi d'arriver Mme Delphin, au
moment o elle recevait la visite d'un Lyonnais, sorte de bel esprit
fort prtentieux, trs-dmonstratif,  la fois ridicule et familier.

M. G. de B. avait t accueilli  Paris par M. Rcamier avec la
bienveillance cordiale qu'il tmoignait  tous ses compatriotes. L'exil
de Mme Rcamier n'tait point arriv  sa connaissance, et il venait
d'apprendre, en traversant la place de Bellecour, que cette femme
clbre tait  Lyon et loge  l'htel de l'Europe. Sans perdre une
minute, il y accourt et se fait annoncer. Aprs mille compliments, et
force protestations de reconnaissance pour M. Rcamier, cet importun
personnage raconte qu'il donne le surlendemain une fte  la campagne,
et supplie la belle Parisienne de lui accorder l'insigne faveur d'y
assister. Mme Rcamier rsiste, objecte sa sant, la prsence de M.
d'Harcourt venu pour elle  Lyon, le tout en vain: le maudit homme n'en
dmordait point, et on n'en fut dlivr qu'aprs qu'il eut arrach  Mme
Rcamier,  sa belle-soeur et  M. d'Harcourt la promesse que, le
surlendemain, ils honoreraient sa fte champtre de leur prsence. M. G.
de B., charm du lustre que ne pourra manquer de donner  sa fte la
prsence d'une femme clbre et d'un grand seigneur, annonce dans toute
la ville cette bonne fortune, jusqu' ce qu'enfin on l'avertt de l'exil
de Mme Rcamier. Son dsespoir alors ne connut pas de bornes et il
rsolut de la recevoir de telle sorte qu'elle ne ferait pas un long
sjour chez lui.

Au jour dit, Mme Rcamier se met en route avec les deux personnes
comprises dans la malencontreuse invitation. Quoique fort ennuyes de la
perspective d'une corve champtre et littraire, aucune d'elles ne
croyait possible de manquer de parole  un homme si empress, si
obligeant et d'avance si profondment pntr de gratitude pour la
faveur qu'il avait sollicite. On arrive; la grille du parc tait
ouverte, il y avait nombreuse compagnie de gens entirement trangers
aux arrivants; ils s'informent du matre et de la matresse de la
maison, on leur rpond qu'ils sont dans le jardin; ils s'y rendent pour
les chercher et les saluer, et aperoivent enfin M. G. de B. dans une
sorte de salle de verdure, grimp sur la balustrade d'un jeu de bague
dont il comptait les coups.

Sans daigner descendre en apercevant les trois invits dont la prsence
avait t sollicite par lui avec tant d'opinitret, il leur fait de la
tte un petit salut protecteur, et continue de marquer les points. Un
semblable accueil n'tait point celui auquel taient accoutums de tels
htes; ils changrent entre eux un regard de stupfaction et
remontrent en voiture pour revenir  Lyon. L'aventure qui, au premier
moment, les avait fort choqus, finit par leur sembler bouffonne. 
quelques jours de l, on eut la clef de la conduite trange de M. G. de
B. Lui-mme la donna  Mme Delphin qu'il alla voir: la candeur de sa
platitude tait si complte qu'il n'en faisait mme pas l'apologie. Ce
mme G. de B. sollicita, au retour des Bourbons, la place de lecteur du
roi, qui lui fut accorde sous Louis XVIII. Les antichambres de tous les
rgimes sont toujours peuples des mmes figures.

Le passage des voyageurs tait frquent  Lyon, et ce mouvement offrit
quelques distractions  Mme Rcamier; c'est ainsi qu'elle eut la visite
du marquis de Catellan, comme elle avait eu celle de M. d'Harcourt. Le
duc d'Abrants, en se rendant en Illyrie, s'arrta aussi quelques heures
 l'htel de l'Europe. Talma vint, dans le courant de l'anne 1812 
1813, donner un certain nombre de reprsentations au Grand-Thtre.

L'tat de faiblesse de la duchesse de Chevreuse allait croissant d'une
faon effrayante; elle ne se levait plus que quelques heures chaque
jour, et d'ordinaire c'tait vers le soir qu'elle se faisait habiller;
elle assista nanmoins aux reprsentations de Talma avec Mme de Luynes
et Mme Rcamier. Cette dernire avait connu personnellement ce grand
artiste chez Mme de Stal qui, passionne pour le thtre, professait la
plus entire admiration pour le talent de Talma; Mme Rcamier l'avait
mme reu quelquefois chez elle. Talma, tant venu lui faire une visite,
fut par elle engag  dner.

Qu'on ne se scandalise point de l'alliance des noms que les
circonstances me forcent  rapprocher. Prcisment  l'poque o Talma
se trouvait  Lyon et y jouait au Grand-Thtre devant un public
lectris, l'abb de Boulogne, vque de Troyes, prdicateur d'un grand
talent et alors en butte  la perscution, tait de passage dans la mme
ville. Un hasard singulier l'amena chez Mme Rcamier le jour o Talma y
dnait. L'vque de Troyes, prtre infiniment respectable, esprit
cultiv et littraire, avait l'usage du meilleur monde et son caractre
tait doux et modr. Familier avec les chefs-d'oeuvre de la scne, et
n'ayant de sa vie t au spectacle, l'occasion de rencontrer un
tragdien du premier ordre lui parut une heureuse fortune.

Talma, que Mme Rcamier lui prsenta, mit de l'empressement et une bonne
grce respectueuse  rciter devant lui ceux de ses rles o il avait 
exprimer un sentiment religieux. Il le fit avec l'nergie et la
supriorit de son admirable talent. L'abb de Boulogne ravi exprimait
navement l'motion qu'il prouvait.  son tour, Talma sollicita
humblement la faveur d'entendre le prdicateur dans quelque morceau
brillant de ses sermons. L'vque ne s'y refusa pas. Aprs avoir cout
l'orateur avec un vif intrt, Talma loua sa diction, fit quelques
observations sur ses gestes et ajouta: C'est trs-bien jusqu'ici,
Monseigneur (montrant le buste du prdicateur); mais le bas du corps ne
vaut rien. On voit bien que vous n'avez jamais song  vos jambes.

Depuis que la nouvelle du dpart de Mme de Stal tait parvenue  Mme
Rcamier, et depuis qu'elle avait vu s'vanouir l'esprance toujours si
chre de rejoindre l'amie dont la disgrce l'avait enveloppe sans que
le sort les runt, elle prouvait avec plus de vivacit l'amertume de
son isolement. C'est en vain que Mme Delphin, faisant appel  toute la
charit de sa belle-soeur, l'associait  ses visites aux malades et aux
prisonniers. L'me sympathique de Mme Rcamier, facilement touche 
l'aspect de la souffrance d'autrui, oubliait un moment sa propre peine;
mais ce poids soulev retombait en l'accablant.

La tendresse et le babil de sa petite nice Amlie, dont elle s'occupait
avec une affection maternelle, amenaient quelquefois sur ce beau visage
un sourire qui n'y paraissait plus gure, et le bon M. Ballanche, mu de
la plus tendre piti, lui crivait:

     Je voudrais avoir une occasion de vous prouver  quel point je
     vous suis attach,  quel point mon me a connu la vtre. Je ne
     sais nul tre sur la terre qui vous gale; je n'en sais point, et
     je connais cependant quelques tres bien minents. On vous connat
     mal, on ne vous connat pas tout entire; ce qu'il y a de meilleur
     en vous se devine.

Si Mme Delphin associa sa belle-soeur  beaucoup de ses bonnes oeuvres, il
en fut, et en grand nombre, dont la gnrosit de Mme Rcamier eut
l'initiative; je ne puis me refuser  en rappeler une dont le succs fut
trop complet pour qu'il soit permis de la passer sous silence.

Une petite Anglaise, enleve par des saltimbanques, et qu'on employait 
faire des tours sur la place publique, fut amene dans la cour de
l'htel de l'Europe o elle donna aux gens de l'auberge un chantillon
de sa souplesse; Mme Rcamier,  laquelle une dame Anglaise, retenue en
France depuis la rupture de la paix d'Amiens, lady Webb, en avait parl,
la vit, fut attendrie par sa jolie figure et sa misrable condition, fit
des dmarches pour l'arracher  ce triste mtier, et se chargea des
frais de son apprentissage. En quittant Lyon, elle confia la suite de
cette bonne oeuvre  Mme Delphin. Quelques annes aprs, en 1821,
lorsqu'un dernier revers de fortune avait contraint Mme Rcamier 
chercher un asile  l'Abbaye-aux-Bois, elle reut de sa belle-soeur la
lettre que voici, et eut la joie d'apprendre que le ciel avait couronn,
dans sa pauvre protge, la constance de son charitable intrt.

     Lyon, 16 juillet 1821.

     Vous apprendrez avec plaisir, ma bonne soeur, par la lettre que je
     joins  la prsente que Dieu a bni tout ce que vous avez fait pour
     la jeune Anglaise que vous avait recommande milady Webb: les
     excellents principes que lui a inculqus la matresse chez laquelle
     vous avez pay son apprentissage, l'ont amene  un tel degr de
     vertu qu'elle  t trouve digne d'tre admise dans la communaut
     des soeurs du refuge de Saint-Michel. C'est  vous, aprs Dieu, 
     qui elle doit le bonheur d'avoir embrass la religion catholique,
     et, par suite, d'tre entre dans un saint tat, qui fait prsager
     pour elle le bonheur des lus! Elle ne cessera, m'a-t-elle dit, de
     prier le Seigneur pour qu'il rpande sur vous toutes ses grces,
     pour vous rcompenser du bien que vous lui avez procur.

     Je suis prive depuis longtemps du plaisir de recevoir de vos
     nouvelles, j'aime  croire que votre sant est telle que je le
     dsire; je serais charme d'en avoir la confirmation. Si vous ne
     pouvez crire, j'engage Amlie, que j'embrasse du meilleur de mon
     coeur,  y suppler.

     M. Frayssinous,  son retour des eaux de Vichy, a pass par notre
     ville; j'ai eu l'avantage de me trouver dans une maison o il vint
     faire une visite. Je me rappelais qu'Amlie m'avait crit qu'il
     habitait l'Abbaye-aux-Bois, ce qui m'autorisa  lui parler de vous.
     On aurait fort dsir le garder quelques jours ici dans l'espoir de
     l'entendre prcher, mais il a rpondu qu'il tait attendu  Paris.

     Je vous renouvelle, mon aimable soeur, l'assurance de mon
     inviolable attachement.

     Veuve DELPHIN, ne RCAMIER.

 la fin de janvier 1813, M. Mathieu de Montmorency, que proccupait la
position de son amie, mais qui n'tait point libre de voyager comme il
le voulait, put enfin venir  Lyon. Il comprit que Mme Rcamier avait
besoin de changer de lieu, et l'encouragea dans la pense d'un voyage
d'Italie dont le projet plaisait  son imagination.

Le voyage fut rsolu, et, dans les premiers jours du carme, Mme
Rcamier partit avec sa nice et sa femme de chambre. M. de Montmorency
l'accompagna jusqu' Chambry: elle voyageait  petites journes, dans
une voiture  elle, avec des chevaux de voiturin. Cette faon d'aller,
inusite  prsent, a bien son charme dans un pays o chaque tape offre
un objet de nature  exciter vivement l'intrt et la curiosit. La
voiture renfermait une bibliothque bien choisie, et comme Mme Rcamier
a toujours aim la rgularit et la mthode dans la distribution de son
temps, elle s'tait fait une sorte de rglement de vie que facilitait la
ponctualit des repos obligs pour les chevaux. M. Ballanche s'tait
occup du choix des livres, et avait joint l'_Histoire des Croisades_,
qui venait de paratre, au _Gnie du Christianisme_. On se nourrissait,
d'ailleurs, des potes italiens. La petite caravane atteignit ainsi
heureusement Turin, o Mme Rcamier accepta pour quelques jours chez M.
Auguste Pasquier, administrateur des droits runis, et frre cadet du
baron Pasquier, alors prfet de police, une bienveillante hospitalit
dans un doux intrieur de famille.

M. Pasquier ne trouva point prudent pour sa belle compatriote de
continuer sa route vers Rome, comme elle l'avait commence, en compagnie
d'un enfant et d'une femme de chambre: il insista fortement pour qu'elle
consentt  associer  son voyage un compagnon, homme sr et d'un ge
dj respectable. C'tait un Allemand trs-instruit, trs-modeste,
botaniste distingu, qui venait de terminer l'ducation d'un jeune homme
de grande maison, et qui, libre dsormais, voulait visiter Rome et
Naples. L'association avec cet excellent homme ne laissa  Mme Rcamier
et  sa petite compagne qu'un souvenir tout  fait agrable. M.
Marschall tait extrmement rserv, et le plus souvent se tenait sur le
sige de la voiture. On se mettait en route  six heures et demie du
matin; vers onze heures ou midi on s'arrtait pour djeuner et pour
faire manger les chevaux; on repartait vers trois heures, et l'on
marchait jusqu' huit, qu'on atteignait la couche.

Frquemment  l'heure o le soleil s'tait abaiss  l'horizon de telle
sorte qu'on ne souffrt plus de la chaleur, Mme Rcamier montait auprs
du discret Allemand pour causer avec lui et pour jouir de la belle
nature des pays qu'on traversait. Bien souvent, aprs avoir chang
quelques paroles gracieuses avec ce compagnon de voyage dont la
discrtion, le respect et l'humeur toujours gale la touchaient fort,
Mme Rcamier saisie par le sentiment de sa situation, par le souvenir
des amis loigns, de la famille absente, perdue en quelque faon dans
un pays tranger avec un enfant de sept  huit ans, sous la protection
de cet inconnu, excellent sans doute, mais sans liens avec son pass
comme avec son avenir, Mme Rcamier tombait dans de longs et tristes
silences. Un soir, entre autres, c'tait au pied des murailles de la
ville fortifie d'Alexandrie, par un clair de lune splendide, on dut
attendre le visa des passe-ports et l'abaissement du pont-levis plus
d'une heure. La douceur de l'air, la transparence de la lumire, le
silence des campagnes, la beaut de la nuit avaient plong Mme Rcamier
dans une rverie profonde, et ses compagnons de voyage s'aperurent tout
 coup que son visage tait baign de larmes. La petite Amlie essaya
par ses caresses de consoler un chagrin dont elle ne comprenait pas la
cause; pour M. Marschall, tmoin respectueux de cette profonde
mlancolie, jamais il ne la troubla, mme par un mot de sympathie
inopportun. Ce silence plein de dlicatesse tait une des choses dont la
belle exile lui avait conserv le plus de reconnaissance.

Aprs avoir successivement travers Parme, Plaisance, Modne, Bologne,
Mme Rcamier s'arrta huit jours  Florence et arriva enfin  Rome dans
la semaine de la passion.

Ce fut  Rome qu'elle se spara du bon M. Marschall auquel elle garda
toujours un souvenir de gratitude, et qu'elle revit  Paris, avec un
vrai plaisir, en 1814.

Descendue chez Serni, place d'Espagne, Mme Rcamier, avant de s'tablir
dans son appartement, voulut prendre possession de la ville ternelle en
visitant immdiatement Saint-Pierre et le Colise.

Rome tait veuve de son pontife, et cette capitale du monde chrtien
n'tait alors que le chef-lieu du dpartement du Tibre. M. de Tournon,
absent lors de l'arrive de Mme Rcamier, en tait prfet; M. de Norvins
tait charg de la police, et le gnral Miollis commandait les troupes
franaises.--La douleur de la captivit du pape tait gnrale et
profonde dans la population romaine; l'aversion pour la domination
franaise perait en toute occasion et animait au mme degr le peuple
et l'aristocratie. Au milieu des circonstances si graves qui agitaient
l'Europe, le nombre des trangers tait presque nul dans cette ville qui
a le privilge d'attirer  elle les plerins et les curieux de l'univers
entier. Ce deuil et cette tristesse donnaient encore peut-tre quelque
chose de plus saisissant  l'aspect de Rome.

Mme Rcamier avait une lettre de crdit et de recommandation pour le
vieux Torlonia, lequel tait depuis longtemps en rapport d'affaires avec
M. Rcamier; il mit un extrme empressement  lui offrir ses services et
 lui prsenter sa femme.

Ce Torlonia, banquier le matin et dans son comptoir, duc de Bracciano le
soir et dans son salon, qui a fait de ses fils des princes, et des
grandes dames de toutes ses filles, tait un personnage singulier. Dou
d'une remarquable intelligence en affaires, avare comme un juif et
somptueux comme le plus magnifique grand seigneur, il faisait, cette
anne-l mme, arranger et meubler son beau palais du Corso; Canova
excutait pour lui le groupe d'Hercule et Lycas; et en mme temps,
non-seulement il faisait mille ladreries, mais il les racontait comme
des traits d'esprit. Mme Torlonia, la duchesse de Bracciano, avait t
admirablement belle; quoiqu'elle ne ft plus jeune en 1813, elle avait
encore de la beaut. Elle tait bonne, et comme les Italiennes de ce
temps-l, faisait un trange amalgame de galanterie et de dvotion. Un
jour d'panchement, elle racontait avec quel soin elle avait vit que
le repos de son mari ne ft troubl par son fait, et elle ajoutait: Oh!
c'est lui qui sera bien tonn au jugement dernier!

L'tablissement de Mme Rcamier chez Serni ne fut que passager; au bout
d'un mois elle loua le premier tage du palais _Fiano_ dans le Corso, et
son salon y devint le centre du peu de Franais et d'trangers que Rome
renfermait alors. De ce nombre tait un M. d'Ormesson, Franais doux et
aimable, dont la socit tait sre et ne manquait pas d'agrment. Le
comte, alors baron de Forbin, artiste, homme de lettres, chambellan,
homme  bonnes fortunes, trs-bon gentilhomme, et de l'esprit le plus
brillant, s'y trouvait en mme temps. Sa conversation tait tincelante
de verve comique; il contait bien et mimait ses histoires de la plus
piquante faon.

M. de Forbin avait t fort occup de la princesse Pauline Borghse,
soeur de l'empereur, et voyageait en Italie un peu par ordre, pour expier
ce qu'il y avait eu de trop affich dans cette liaison. Son ami et son
mule le peintre Granet tait avec lui  Rome, et rien ne les a honors
davantage l'un et l'autre que l'amiti qui les unit jusqu' la mort.

M. de Norvins venait aussi presque journellement chez Mme Rcamier,
quoique fonctionnaire; mais charg de la police, il trouvait dans le
seul salon de Rome qui ft ouvert, et chez une exile, un intrt de
socit auquel il tait sensible, car il tait homme d'esprit, et un
intrt de mtier.

L'absence du souverain pontife ne permettait point que les crmonies de
la semaine sainte fussent accomplies  la chapelle Sixtine; ce fut dans
la chapelle du chapitre de Saint-Pierre que le vendredi saint on excuta
le fameux _Miserere_ d'Allegri.

On sait le prodigieux effet de cette musique,  la nuit tombante, et
quel tait le timbre de ces voix d'homme aigus auxquelles on a depuis,
renonc, mais dont la qualit avait quelque chose de surnaturel. Mme
Rcamier, mue et comme transporte, entend auprs d'elle les sanglots
qu'arrachait  un homme plac  trs-peu de distance une impression
musicale encore plus vive que celle qu'elle prouvait: sa surprise ne
fut pas mdiocre en reconnaissant, dans ce mlomane si profondment
attendri par la musique religieuse, le chef de la police franaise.

Une des premires visites de Mme Rcamier  Rome avait t pour
l'atelier de Canova; elle ne lui tait pas particulirement recommande,
mais tout tranger tait admis  visiter les _studi_ de l'illustre
sculpteur. Aprs qu'elle eut parcouru toutes les salles o se trouvaient
exposs, soit les pltres des statues dont l'artiste ne possdait plus
les originaux, soit les marbres qu'il venait d'achever, ou les ouvrages
au point que les praticiens dgrossissaient, et qu'elle eut admir 
loisir les productions de ce gracieux ciseau, elle arriva  l'atelier
rserv au travail personnel de Canova. Dsireuse de lui tmoigner sa
trs-sincre admiration, l'trangre lui fit passer son nom.  l'instant
mme Canova sortit de son atelier. Il tait en costume de travail et
tenait  la main son bonnet de papier; il insista pour que Mme Rcamier
pntrt dans le mystrieux rduit; il mit  cette proposition une
simplicit et une bonne grce auxquelles la mignardise de son accent
vnitien trs-prononc allait bien. L se trouvaient deux personnes, son
frre, et l'abb Cancellieri, antiquaire distingu, ami intime des deux
frres.

Entre l'artiste minent, admirateur passionn de la beaut, et Mme
Rcamier qui comprenait et sentait si vivement les arts et qui eut
toujours le culte du talent, il devait s'tablir une rapide sympathie:
ds le mme soir, Canova en compagnie de son frre l'abb, vint rendre 
l'trangre la visite qu'il en avait reue, et  partir de ce jour ne
manqua plus de venir passer sa soire chez elle. Il arrivait de bonne
heure et se retirait toujours un peu avant dix heures. Mme Rcamier
allait trs-frquemment le voir travailler; il aimait  parler de son
art et des compositions qu'il projetait. Chaque matin un billet de
Canova, crit de ce style caressant et un peu excessif, familier  la
langue italienne, venait apporter le bonjour et le tribut de ses
sentiments.

Les soins que Canova prenait de sa sant taient minutieux et
multiplis; ses journes taient rgles aussi mthodiquement que celles
d'un religieux. Il les commenait en assistant  la messe de son frre
l'abb. Ce frre ne le quittait pas plus que son ombre; rien n'tait
plus touchant que le rapport de tendresse, de dfrence et de protection
qui les unissait. L'abb tait beaucoup plus jeune et seulement frre de
mre du clbre sculpteur; il avait t lev par lui. C'tait un esprit
fin et doux, dfiant comme tous les Italiens, et d'un caractre
trs-timor; il avait beaucoup d'instruction et servait de secrtaire et
de lecteur  son frre an. Il faisait un sonnet par jour, et, pendant
tout le sjour de Mme Rcamier  Rome, le sonnet quotidien fut ddi 
_la belissima Zulieta_.

L'existence de Canova tait simple et large: il habitait au second tage
du Corso un bel appartement, confortablement meubl, dont les murailles
taient ornes de trs-belles gravures, reproduction de chefs-d'oeuvre.
Ses gens ne portaient point de livre; sa voiture n'avait point de
recherche; sa table tait abondante et bien servie, et il exerait avec
enjouement et cordialit une hospitalit tendue; mais l n'tait point
son luxe: il le rservait pour ses rapports avec les artistes et les
hommes de lettres auxquels il tait toujours prt  donner de gnreux
secours, et avec ses ouvriers qu'il payait magnifiquement. Canova avait
de trs-beaux traits, sa figure tait noble et grave, ses manires
simples et affectueuses; il avait non-seulement de la bont, mais de la
bonhomie et de la gaiet, ce qui n'excluait chez lui ni la finesse, ni
mme une innocente ruse. Il ne parlait pas facilement le franais et
s'exprimait de prfrence dans sa propre langue. Canova eut pour Mme
Rcamier une amiti tendre et sincre; il avait besoin d'affections, il
aimait les habitudes et la paix, et dut apprcier vivement le charme de
la socit d'une femme dont la douceur et l'galit d'humeur taient
inaltrables, dont l'esprit avait du mouvement, qui savait louer et
admirer avec enthousiasme.

Les nouvelles que Mme Rcamier recevait de Lyon confirmaient toutes les
craintes qu'elle avait eues en quittant la duchesse de Chevreuse. Mme de
Luynes, dans ces douloureux moments, sentait plus encore le vide de
l'absence de celle qui, pendant une anne, avait t pour elle et pour
sa belle-fille une si douce compagnie. Elle crivait  Mme Rcamier:

LA DUCHESSE DE LUYNES  Mme RCAMIER.

     Lyon, ce 10 juin 1813.

     Combien j'aurais besoin, ma belle, de vous voir et de vous parler
     de mes chagrins! Depuis six semaines, la maladie de ma pauvre
     charmante a fait les progrs les plus alarmants. Dans l'intervalle,
     elle a voulu imprativement faire ce maudit voyage de Grenoble; on
     a donc cd  sa volont. La route, quoique avec deux repos, l'a
     fort fatigue. Nous y avons lou deux appartements, nous nous y
     sommes tablies, elle y a reu cette compagnie qu'elle aime, qui
     tait  ses ordres et lui montrait amiti et intrt: elle se
     levait  sept heures pour la recevoir  huit, jusqu' neuf heures
     et demie. Elle tait extrmement faible, les crachements de sang
     sont survenus, nous n'avions de ressources ni en mdecin ni en
     apothicaire; elle a voulu s'en aller et se remettre sous la
     direction de M. Socquet.

     Nous sommes revenues ici le 5 mai. J'ai eu le bonheur de trouver
     un logement prs de la maison o nous tions. Mais ma pauvre malade
     est plus souffrante que jamais; tout lui dplat; il faut lui
     pardonner, car elle est bien  plaindre: elle crache le pus et a un
     commencement d'enflure aux pieds et aux mains. Elle voit son tat
     sous les couleurs les plus noires; je crains qu'elle n'ait raison:
     je suis bien malheureuse. Elle a dsir voir ma fille[28], je l'ai
     mande, elle sera ici  la fin de la semaine prochaine; elle la
     distraira peut-tre, je ne puis en venir  bout. Ce qui me fait
     plaisir, c'est que ces Lyonnais dont elle a dit tant de mal
     viennent la voir tous les jours de huit heures jusqu' neuf.

     En vous crivant je regarde de temps en temps votre petit
     buste[29] qui m'a suivie et me suivra j'espre partout: je l'aime,
     je ne puis dire qu'il me console de votre absence, mais il me fait
     du bien. J'prouverais un grand bonheur  vous embrasser,  vous
     parler de ma peine; vous vous entendez si bien  charmer que je
     serais soulage en vous voyant. En attendant, je vous embrasse, ma
     belle, de tout mon coeur.

LA MME.

     Lyon, ce 3 juillet 1813.

     S'il tait possible que l'intrt et l'amiti d'une personne aussi
     aimable que vous pussent consoler, ma belle, d'un malheur dont je
     suis menace tous les jours, j'prouverais cette consolation. Votre
     lettre du 25, qui m'est arrive hier, m'a fait un vrai plaisir.
     Venons aux tristes dtails de l'tat de mon intressante malade.
     Figurez-vous que cette figure, cet clat, cette beaut est
     enveloppe du voile de la... je ne puis crire ce mot. Elle est
     enfle depuis les pieds jusqu' la ceinture; les mains jusqu'en
     haut du bras le sont de mme; elle avale encore, mais parfois avec
     difficult; elle souffre peu, elle a toute sa tte. Heureusement
     pour elle, elle a une insensibilit absolue pour tout ce qui
     l'entoure: son frre, qui est ici, est pour elle un objet
     d'indiffrence; elle me supporte, mais pas plus. C'est une horrible
     maladie que celle qui brise des liens qui devraient presque vous
     survivre; je suis au dsespoir. J'ai toute la journe le spectacle
     le plus dchirant, je la vois s'affaiblir tous les jours; Martin
     tous les jours prononce l'arrt le plus funeste. Voil prs d'un
     mois que le danger existe; le voyage de Grenoble l'a tue. Ma fille
     m'est d'un grand allgement: je lui parle au moins, cela me
     soulage. Je ne sais plus quand je vous verrai, cette ide
     m'afflige.

     Adieu, ma belle, plaignez-moi et aimez-moi comme je vous aime. Je
     vous embrasse de tout mon coeur.

LA MME.

     Dampierre, ce 18 juillet 1813.

     Vous aurez vu, ma belle, par la dernire lettre que je vous ai
     crite de Lyon, l'horrible malheur qui m'tait rserv. J'ai perdu
     celle que j'aimais de toute l'tendue de mes forces, de toute mon
     me enfin, le 6 juillet dernier. Il n'est pas possible de peindre
     le chagrin que j'ai. Vous avez jug vous-mme comme elle tait
     attachante, comme elle mritait que je l'appelasse _ma charmante_,
     comme elle m'aimait, comme elle tait spirituelle, aimable! Qu'il
     est cruel de ne plus parler d'une si brillante personne qu'au
     pass! Je ne puis me faire  cette ide; c'est un arrt solennel
     que je ne puis croire prononc. Je la vois, je la soigne toujours;
     je trouve que ma raison me fait bien souffrir en me faisant sortir
     de cette illusion.

     Combien vous, qui avez de graves et aimables qualits, vous
     l'auriez encore plus apprcie que vous ne faites, si elle n'et
     pas t si malade et si, de voir souvent une personne distingue
     comme vous, pour qui elle voulait se montrer tout entire, ne l'et
     pas fatigue, au point qu'elle me disait: Je la trouve charmante,
     je la verrais souvent; mais je l'ennuierais, je souffre trop.

     Quel tat et quelle maladie, chre belle! Elle a souffert presque
     tout son exil, et les trois dernires annes ont t les plus
     douloureuses.

     Elle tait, quelques jours avant le dernier, d'un changement 
     faire peur, dcrpite et l'oeil hagard. Une fois qu'elle m'a t
     enleve, c'tait un ange, sa figure revenue et superbe. Je suis
     reste prs d'une heure  la contempler,  baiser ses mains;
     j'tais absorbe au point que je n'ai pas pens  la faire modeler,
     j'en suis au dsespoir. Je n'ai d'elle qu'un portrait du temps
     qu'elle tait enfant, peu ressemblant. Pensez  moi, et aimez-moi
     comme je vous aime.

M. Ballanche vint dans les premiers jours de juillet passer une semaine
 Rome pour y voir Mme Rcamier. Il fit la route par le courrier, sans
s'arrter ni jour ni nuit, dans la crainte de perdre quelques-uns des
moments dont il disposait. La joie de voir arriver ce parfait ami fut
grande, et le soir mme, aprs dner, Mme Rcamier voulut lui faire les
honneurs de Rome. On tait assez nombreux et on partit en trois
voitures: il s'agissait de faire une promenade au Colise et 
Saint-Pierre. La soire tait resplendissante; chacun selon son humeur
exprimait ou contenait ses impressions. Canova s'enveloppait de son
mieux dans un grand manteau dont il avait relev le collet, et tremblant
que le serein ne lui ft mal, trouvait que les dames franaises avaient
de singulires fantaisies de se promener ainsi  l'air du soir. Pour M.
Ballanche, heureux de retrouver la personne qui disposait de sa vie,
exalt par l'aspect des lieux et par les graves souvenirs qui s'y
rattachent, il se promenait  grands pas sans mot dire, les mains
derrire le dos. (Cette attitude lui tait familire). Tout  coup Mme
Rcamier s'aperoit qu'il a la tte nue: Monsieur Ballanche, lui
dit-elle, et votre chapeau?--Ah! rpondit-il, il est rest 
Alexandrie. Il y avait en effet oubli son chapeau et n'avait pas
depuis song  le remplacer, tellement sa pense s'abaissait peu  ces
dtails de la vie extrieure.

Rappel par ses devoirs auprs de son pre, M. Ballanche vit bien
rapidement et avec dsespoir s'couler le temps de son sjour  Rome. Il
crivait de la route.

M. BALLANCHE  Mme RCAMIER.

     Ce 10 juillet 1813.

     Il ne faut pas que je me laisse gagner par l'ennui; je suis seul,
     le poids de la solitude me pse horriblement. Permettez, Madame,
     que je me soulage de ce poids en m'entretenant un instant avec
     vous. Je n'ai rien pour ces sortes d'intervalles: je n'ai aucun
     got  la lecture; la vue d'une belle nature et d'un monument est
     pour moi un mouvement machinal de mes yeux et une fatigue pour ma
     pense; je ne m'y _prends_ point. Je voudrais pouvoir ter de ma
     vie ces moments de vide et de dlaissement. Je suis entre Rome et
     Lyon, il me semble que je suis tout  fait hors de mon existence.

     Je ne trouve rien en moi, non-seulement qui puisse me suffire,
     mais mme qui puisse m'aider  passer le temps. Pauvre et triste
     nature que je suis! ils sont passs ces jours de Rome, ils ne
     reviendront plus! que ne puis-je les recommencer. Au moins si je
     vous savais dans un lieu de repos, vous prenant aux choses de la
     vie, souriant aux distractions! mais j'ai trop lieu de croire que
     vous sentez aussi un poids qui vous fatigue. Je vous vois sur la
     triste terrasse du triste palais que vous habitez, vritable lieu
     d'exil.

Le chagrin que M. Ballanche prouvait  laisser Mme Rcamier seule en
pays tranger lui faisait voir sous des couleurs beaucoup trop
mlancoliques l'existence qu'elle s'y tait cre. Extrmement sensible
aux jouissances et aux distractions des arts, elle-mme convenait que
pendant la dure de son exil, le temps qu'elle avait pass en Italie
tait celui o elle avait le moins douloureusement senti la peine d'tre
arrache  toutes ses habitudes.

Au reste, ces jours de Rome que M. Ballanche regrettait tant de voir
disparus, se renouvelrent pour lui. Onze ans plus tard, libre de tout
lien, il visita l'Italie, il habita Rome avec celle  laquelle il
s'tait uniquement dvou. Si dans ce second voyage, la vue des beauts
de la nature continua  le laisser presque toujours indiffrent, si les
chefs-d'oeuvre des arts ne donnrent que d'incompltes jouissances  une
imagination peu frappe des objets extrieurs, l'aspect des monuments de
la Rome antique lui rvlrent tout un ct mystrieux de l'histoire. Ce
fut  Naples en 1824 qu' travers les difficults d'une langue qu'il ne
se donna jamais la peine d'apprendre  fond, M. Ballanche pntra le
gnie de Vico si semblable au sien. De cette intime alliance entre la
grandeur des souvenirs et la philosophie italique, naquit la Formule
gnrale de l'Histoire romaine, une de ses conceptions les plus
originales et les plus fcondes.

Je n'ai point encore parl d'un Franais fix  Rome depuis un grand
nombre d'annes, et que Mme Rcamier y vit trs-habituellement. M.
d'Agincourt tait venu en Italie en 1779 avec l'intention d'y passer
quelques semaines, et il n'en tait plus sorti. Antiquaire passionn, il
employa les quarante annes de son sjour  Rome  composer le grand
ouvrage sur l'_Histoire de l'art par les monuments_, qui a rendu son nom
clbre et le place en tte de ceux dont s'honore l'archologie du moyen
ge.

Il habitait  la Trinit-du-Mont une petite maison qui porte le nom de
Salvator Rosa. Cette modeste demeure que prcdait une espce de jardin
o les fragments de colonnes, de chapiteaux et de bas-reliefs se
mlaient aux fleurs, et que couronnaient les pampres et les grappes
d'une vigne magnifique, offrait un coup d'oeil particulirement riant et
pittoresque. M. d'Agincourt avait la tournure et les manires d'un
gentilhomme de l'ancienne cour, une politesse parfaite, une galanterie
toute chevaleresque et une bienveillance expansive. Son grand ge (il
avait quatre-vingt-trois ans) l'empchait ds lors de faire aucune
visite, et c'tait Mme Rcamier qui allait souvent le voir chez lui.

Cet aimable vieillard aimait fort  conter, et le faisait bien: le
hasard de la destine avait permis que Mme Rcamier et connu,  son
entre dans le monde, un assez grand nombre des contemporains de M.
d'Agincourt, comme M. de Narbonne, le duc de Guines, la marquise de
Coigny, et ne fut ainsi trangre  presque aucun des souvenirs ou des
noms que, dans ses rcits, le spirituel antiquaire rappelait le plus
volontiers. Aussi ne la voyait-il jamais partir qu'avec un grand regret;
souvent dans la conversation il lui arrivait de lui dire: Vous vous
rappelez telle personne, et puis par une prompte rflexion il ajoutait:
J'oublie toujours que vous tes trop jeune, vous n'tiez pas ne au
temps dont je parle. Au reste, cette pure et douce existence allait
bientt s'teindre: M. d'Agincourt ne survcut que de quelques mois au
dpart de la personne qui avait charm ses derniers jours.

Cependant la saison s'avanait; les chaleurs et les fivres allaient
faire dserter Rome, et Mme Rcamier hsitait sur le lieu o elle irait
avec sa nice chercher un abri. Canova lui offrit de partager
l'appartement qu'il habitait  Albano _alla locanda di Emiliano_. Cette
proposition faite avec un vif dsir de la voir accepter le fut en effet,
et Mme Rcamier devint pendant deux mois l'hte de Canova,  la
condition que toutes les fois que l'illustre sculpteur et son frre
viendraient  la campagne, ils n'auraient point d'autre mnage que celui
de la dame franaise. Canova en effet n'abandonnait jamais ses travaux
et son atelier; il allait hors de Rome, pendant les grandes chaleurs, de
temps  autre, chercher du repos, de la fracheur, pour se retremper
plutt que pour y faire un sjour prolong, et il avait choisi Albano
comme l'habitation la plus saine.

Son tablissement y tait des plus modestes: _la locanda di Emiliano_
tait une auberge situe sur la place du March, en face de la rue assez
rapide qui monte  l'glise. Canova se rserva la partie de
l'appartement qui donnait sur la place, et fit prendre  Mme Rcamier
celle dont les fentres s'ouvraient sur la campagne. L'appartement tait
au second tage; la villa de Pompe tendait  gauche ses magnifiques
ombrages, la mer bornait l'horizon, et dans la vaste plaine qui se
droulait sous le grand balcon de la chambre habite par Mme Rcamier,
mille accidents de terrain, de vgtation, de lumire, variaient, selon
l'heure et le temps, une des plus belles vues du monde. Cette pice, qui
servait de salon, avait des rideaux de calicot blanc, et les murs en
taient orns de gravures colories des peintures d'Herculanum.

Le souvenir de ce sjour d'Albano s'est conserv dans le tableau d'un
peintre romain, M. J.-B. Bassi, tableau que Canova envoya  Mme Rcamier
en 1816. L'artiste a rendu navement, et la vue magnifique dont on
jouissait de cette chambre et l'extrme simplicit de l'ameublement. Mme
Rcamier est reprsente assise prs de la fentre, et plonge dans la
lecture d'un livre qu'elle tient ouvert sur ses genoux.

Chaque matin, de trs-bonne heure, Mme Rcamier et sa petite compagne
parcouraient ensemble les belles alles qui bordent le lac d'Albano,
auxquelles on donne le nom de _galeries_. Ces ombrages merveilleux,
l'aspect du lac et de ses rives s'clairant  la lumire du matin,
avaient une incomparable beaut. Dans ces heureux pays o la lumire a
tant de magie, on peut contempler indfiniment et sans se lasser le mme
point de vue: la lumire suffit  varier incessamment le spectacle et 
le rendre toujours nouveau et toujours beau. Canova et l'abb venaient
de temps en temps respirer, pendant trois ou quatre jours, l'air salubre
et parfum de ces bois.

Dans cette vie douce et monotone, Mme Rcamier, comme  Chlons, s'tait
mise en relation avec l'organiste, et chaque dimanche touchait les
orgues  la grand'messe et  vpres. Un dimanche du mois de septembre,
la _signora francese_, car c'tait sous cette dnomination que la belle
exile tait connue  Albano, revenait chez elle aprs vpres et
descendait avec la jeune Amlie la rue qui conduit de l'glise  la
place. Une foule nombreuse d'hommes en grands chapeaux et en manteaux
stationnait dans cette rue devant une porte basse. La foule paraissait
morne et consterne; aux questions de la dame trangre il fut rpondu
qu'on venait d'amener et de dposer dans la salle basse et grille qui
servait de prison, un pcheur de la cte, accus de correspondance avec
les Anglais, et qui devait tre fusill le lendemain au point du jour.
Au mme moment, le confesseur du prisonnier, prtre d'Albano que Mme
Rcamier connaissait, sortit du cachot: il tait extrmement mu, et
apercevant la dame franaise dont les aumnes avaient plus d'une fois
pass par ses mains, il imagina qu'elle pourrait avoir quelque crdit
sur les autorits _franaises_ de qui dpendait le sort du condamn. Il
s'avana vers elle: le peuple, qui sans doute eut la mme pense que
lui, s'ouvrit sur le passage de la prison et avant d'avoir chang dix
paroles avec le confesseur, Mme Rcamier, sans se rendre compte de la
manire dont elle tait entre, se trouva avec le prtre dans le cachot
du prisonnier.

Le malheureux avait les fers aux pieds et aux mains; il paraissait
jeune, grand, vigoureux; sa tte tait nue, ses yeux taient gars par
la peur; il tremblait, ses dents claquaient, la sueur ruisselait de son
front, tout dcelait son agonie. En voyant l'tat d'inexprimable
angoisse de cet infortun, Mme Rcamier fut saisie d'une telle piti que
se penchant vers lui, elle le prit et le serra dans ses bras. Le
confesseur lui expliquait que la _signora_ tait franaise, qu'elle
tait bonne et gnreuse, qu'elle avait compassion de lui, qu'elle
demanderait sa grce. Au mot de grce le condamn parut reprendre
quelque peu sa raison: _Piet! piet!_ s'criait-il. Le prtre lui fit
promettre de se calmer, de prier Dieu, de prendre un peu de nourriture,
pendant que sa protectrice irait  Rome solliciter un sursis.

L'excution tant fixe au lendemain matin, il n'y avait pas un moment 
perdre. Mme Rcamier retourna chez elle, demanda des chevaux de poste,
et partit une heure aprs, rsolue  faire tout ce qui serait en son
pouvoir pour sauver le malheureux que la Providence n'avait pas
vainement, du moins l'esprait-elle, mis sous ses yeux dans cet affreux
tat. Elle vit les autorits franaises de Rome et les trouva
inflexibles; elle intercda pour le pauvre pcheur, mais ce fut en vain.
Le gnral Miollis fut poli et affectueux; mais il ne pouvait rien. M.
de Norvins se montra dur et presque menaant: il rpondit aux pressantes
prires de Mme Rcamier, en l'engageant  ne pas oublier dans quelle
situation elle se trouvait elle-mme, et en lui rappelant que ce n'tait
pas  une _exile_  se mler de retarder la justice du gouvernement de
l'empereur. Le lendemain, elle revint  Albano dans la matine,
dsespre de l'insuccs de ses dmarches, et l'imagination toujours
poursuivie par la figure de l'infortun qu'elle avait vu en proie 
toutes les terreurs de la mort. Dans la journe, le confesseur du
malheureux pcheur vint la voir; il lui apportait la bndiction du
supplici.

L'espoir de la grce l'avait soutenu jusqu'au moment o on lui avait
band les yeux pour le fusiller; il avait dormi dans la nuit; le matin
avant de monter sur la charrette, car on l'avait excut sur la cte, il
avait pris quelque nourriture et ses yeux se tournaient sans cesse du
ct de Rome, o il croyait toujours voir apparatre la _signora
francese _apportant sa grce. Ce rcit, sans diminuer les regrets de Mme
Rcamier, calma pourtant son imagination par la certitude que si son
intervention n'avait pas sauv le prisonnier, elle avait du moins adouci
ses derniers moments.

Au mois d'octobre, Mme Rcamier retourna  Rome. L'hiver n'amena pas
beaucoup de voyageurs: les vnements de la guerre, les revers de nos
armes, l'branlement de la toute-puissance de Bonaparte sous l'effort
de l'Europe coalise, tenaient les coeurs dans une anxit perptuelle.

Victime du pouvoir arbitraire de Napolon, Mme Rcamier avait le droit
de dsirer sa chute; elle aurait pu considrer comme le signal de
l'affranchissement du monde l'vnement qui seul devait lui rouvrir les
portes de la France; mais l'intrt personnel ne la rendait insensible,
ni  la gloire de nos armes, ni aux revers de nos soldats, et jamais
elle ne permit qu'on pronont devant elle un mot qui pt blesser le
sentiment national.

M. Lullin de Chateauvieux fit un sjour passager  Rome. Genevois, homme
d'un esprit vif, comique et brillant, li intimement avec Mme de Stal,
chez laquelle Mme Rcamier l'avait connu  Coppet, sa prsence fut
trs-agrable  celle-ci, et pour lui-mme, et  cause des personnes
qu'il lui rappelait et dont elle pouvait lui parler. En effet, une des
privations dont Mme Rcamier souffrait le plus, c'tait la difficult
des correspondances avec Mme de Stal et avec ses autres amis.

M. de Montlosier, lui aussi, traversa Rome en se rendant  Naples, et
s'y arrta quelques jours. Il s'en allait visiter le Vsuve et l'Etna,
et n'tait alors occup qu' tudier les volcans: esprit remarquable,
mais extravagant, sincre, mais excessif et mobile. Il tait depuis
longues annes en relation avec Mme Rcamier, et elle le retrouva plus
tard  Paris.

Le prince de Rohan-Chabot arriva  Rome vers le commencement de l'hiver,
et fut bientt au nombre des visiteurs les plus assidus de sa belle
compatriote. M. de Chabot tait chambellan de l'empereur, et c'tait
encore un des grands seigneurs rallis par prudence au gouvernement de
Bonaparte. Il tait dans toute la fleur de la jeunesse, et avait, en
dpit d'une nuance de fatuit assez prononce, la plus charmante, la
plus dlicate, je dirais presque la plus virginale figure qui se pt
voir. La tournure de M. de Chabot tait parfaitement lgante: sa belle
chevelure tait frise avec beaucoup d'art et de got; il mettait une
extrme recherche dans sa toilette; il tait ple, sa voix avait une
grande douceur. Ses manires taient trs-distingues, mais hautaines.
Il avait peu d'esprit, mais quoique dpourvu d'instruction, il avait le
don des langues: il en saisissait vite, et presque musicalement, non
point le gnie, mais l'accent.

On engageait fort Mme Rcamier  complter son voyage d'Italie par un
sjour  Naples; elle en avait bien le dsir, mais elle hsitait encore,
et se demandait quel accueil elle recevrait des souverains de ce beau
pays, le roi Joachim et la reine Caroline, (M. et Mme Murat) qu'elle
avait connus avant leur lvation au trne et chez lesquels elle
arriverait exile. Tandis qu'elle tait dans cette incertitude, elle
reut de M. de Rohan-Chabot, qui l'avait prcde  Naples, la lettre
suivante:

M. DE ROHAN-CHABOT  Mme RCAMIER.

     Naples ce 22 novembre 1813.

     Je me hte de rpondre  la lettre que j'ai reue de vous hier,
     Madame, et je suis enchant de voir que vous vous dcidiez enfin 
     voir Naples. Soyez sre que c'est la raison qui vous a inspir
     cette pense. J'ai fait part sur-le-champ au roi de votre
     dtermination. Les ordres doivent tre dj donns sur la route
     pour que vous y trouviez les escortes, si vous en aviez besoin;
     mais on assure que les chemins sont trs-srs en ce moment.

     Ma lettre, que je fais partir par l'estafette, vous arrivera
     demain mardi: je vous attends ici jeudi,  l'htel de la
     Grande-Bretagne, chez Magati.

     Songez, Madame, que le roi tant prvenu de votre arrive
     prochaine, il y aurait mauvaise grce  reculer, et, d'ailleurs, on
     dit que le roi part dans les premiers jours de dcembre.

     J'eusse t capable de retarder mon dpart pour vous voir, mais
     mon projet n'a jamais t de partir avant le 6 ou le 8 dcembre. Je
     vous engage, pour viter l'ennui des auberges,  passer une nuit.
     Alors il faudrait partir de Rome  sept heures du matin.

     Si j'osais, je vous prierais d'envoyer votre laquais porter une
     petite note ci-incluse,  mon logement  Rome, place des
     Saints-Aptres. Je remercie beaucoup votre aimable secrtaire.
     Sera-t-il du voyage?

     Veuillez agrer, Madame, l'hommage de mon dvouement et de mon
     attachement: l'un et l'autre sont bien sincres.

     ROHAN-CHABOT.

     Il suffirait, en cas que vous eussiez besoin d'escorte, que vous
     vous nommassiez. Le gnral Miollis pourrait vous donner un ordre
     pour les gendarmes sur le territoire romain.

Assure par ce message de trouver  Naples une bienveillance empresse,
Mme Rcamier se dcida  quitter Rome dans les premiers jours de
dcembre 1813. Comme les routes  cette poque taient infestes de
brigands, elle accepta de voyager de conserve avec un Anglais, clbre
collecteur d'antiquits, le chevalier Coghill[30]. L'Anglais tait dans
sa voiture avec ses gens. Mme Rcamier dans la sienne avec sa nice et
sa femme de chambre; on voyageait en poste, mais on devait se rendre 
Naples en deux jours. Au second relais,  la poste de Velletri, on
trouva les chevaux ncessaires aux deux voitures tout harnachs, tout
sells, les postillons le fouet  la main; on relaya avec une
promptitude ferique. Mme chose se produisit aux postes suivantes; les
voyageurs ne comprenaient rien  ce miracle.  un des relais pourtant on
leur parla du _courrier_ qui les prcdait et qui faisait prparer leurs
chevaux. Il devint vident qu'on profitait depuis le matin d'une erreur,
et Mme Rcamier s'amusa du mauvais tour qu'on jouait au voyageur victime
du malentendu dont elle profitait.

Grce  la faon dont on avait t servi et men, on arriva de fort
bonne heure  Terracine o l'on devait souper et coucher. Mme Rcamier
venait de refaire sa toilette en attendant que le repas ft servi,
lorsqu'un grand bruit de grelots, de chevaux, et le claquement du fouet
de plusieurs postillons attira la voyageuse  la fentre. C'taient deux
voitures avec le mme nombre de chevaux que celles de la petite caravane
anglo-franaise: ce ne pouvait tre que les voyageurs auxquels on avait
avec persistance enlev les relais prpars; puis un bruit de pas se
fait entendre dans l'escalier, et une voix d'homme haute et irrite se
fait entendre: O sont-ils ces insolents qui m'ont vol mes chevaux sur
toute la route?  cette voix, que Mme Rcamier reconnut  merveille,
elle sortit de sa chambre, et rpondit avec un clat de rire: Les
voici, et c'est moi, monsieur le duc.

Fouch, duc d'Otrante, car c'tait lui, recula un peu honteux de sa
fureur, en apercevant Mme Rcamier; quant  elle, sans paratre se
douter de l'embarras qu'il prouvait, elle lui proposa d'entrer chez
elle. Fouch se rendait  Naples en toute hte, charg d'une mission de
l'empereur: il s'agissait de maintenir le roi Murat dans la fidlit 
son beau-frre. La terre commenait  manquer sous les pas du
conqurant; Joachim tait vivement press par l'Angleterre d'entrer dans
la coalition, et ne rsistait plus qu' demi et par un sentiment
d'honneur; il tait donc trs-important pour Bonaparte de ne pas perdre
cet alli, et Fouch avait raison d'tre press. Il eut avec Mme
Rcamier une demi-heure de conversation assez vive, et lui demanda avec
humeur ce qu'elle allait faire  Naples: il voulut lui donner quelques
conseils de prudence. Oui, Madame, lui disait-il, rappelez-vous qu'il
faut tre doux quand on est faible.--Et qu'il faut tre juste quand on
est fort, lui fut-il rpondu. L'ancien ministre de la police impriale
poursuivit sa route, et les autres voyageurs arrivrent tranquillement 
Naples le lendemain.

 peine Mme Rcamier tait-elle installe  Chiaja, chez Magati, dans
l'appartement que M. de Rohan lui avait retenu, qu'un page de la reine
venait lui apporter les plus gracieuses flicitations sur son heureuse
arrive, s'informer de sa sant, et lui exprimer, au nom des deux
souverains, le dsir de la voir le plus tt possible. Le page tait
accompagn d'une immense et magnifique corbeille de fruits et de fleurs:
cette faon de souhaiter aux gens la bienvenue parut  la petite
compagne de Mme Rcamier la plus charmante du monde, et ne permettait
gure qu'on tardt  en exprimer sa reconnaissance.

Le lendemain, Mme Rcamier se rendait au palais et tait reue par le
roi et la reine avec tous les tmoignages d'un vif empressement et d'une
affectueuse bienveillance.

Mme Murat, lorsqu'elle avait envie de plaire, tait doue de tout ce
qu'il fallait pour y russir. Sa capacit pour le gouvernement et pour
les affaires tait relle, et elle en donna des preuves dans toutes les
occasions o elle fut charge de la rgence; elle avait de la dcision,
un esprit prompt et une volont ferme. Susceptible d'affections vraies,
son me n'tait pas dpourvue de grandeur, et plus qu'aucune des femmes
de sa famille, elle eut le respect des convenances et le sentiment de la
dignit extrieure.

Mme Murat avait, pour les personnes qui lui plaisaient des attentions
extrmement dlicates; elle semblait en deviner les gots, les
habitudes, tant elle mettait de soin  les satisfaire avec promptitude
et  s'y conformer. Cette disposition charmante, dans les rapports
d'gal  gal, empruntait du rang suprme bien plus de prix encore et de
grce.

Ce qui est certain, c'est qu'elle combla Mme Rcamier, et que celle-ci
n'eut qu' se dfendre des tmoignages de confiance et d'amiti qu'on
lui donnait. Loges  tous les thtres, hommages de toutes sortes,
prfrences marques en toute occasion, ftes, et mieux encore, intimit
de tous les moments si elle l'et accepte, soins minutieux de sa sant,
rien ne manquait, je le rpte,  ce royal empressement. Mme Rcamier en
souffrait toutes les fois qu'elle en voyait souffrir la jalousie ou
l'amour-propre des personnes de la cour qu'on lui sacrifiait. Ainsi la
reine la faisait toujours passer devant toutes les dames. Un jour, 
Portici, on se rendait du salon dans une galerie; la reine ayant ouvert
la marche, Mme Rcamier voulut rparer, en cette occasion, les blessures
que tant de petites humiliations prcdentes avaient faites: elle se
retira en arrire pour laisser passer ces dames devant elle. Celles-ci
se disposaient  le faire assez arrogamment, quand Mme Murat, se
retournant et s'apercevant du mange, lana  ces malheureuses dames un
regard foudroyant et leur dit d'une voix brve: et Mme Rcamier!

Le nom et le rang de M. de Rohan-Chabot l'avaient fait accueillir  la
cour de Naples avec beaucoup de distinction; ses agrments personnels
lui valurent d'tre particulirement remarqu par la reine; mais il ne
profita de cet avantage que dans une mesure trs-innocente: la pit qui
a couronn la fin de sa vie tait dj chez lui vive et sincre.

J'ai parl de Portici; on y revint dner aprs une matine passe 
Pomp. Le roi sachant combien Mme Rcamier aimait les arts, et
l'intrt qu'avaient  ses yeux les monuments de l'antiquit, voulut lui
donner le divertissement d'une fouille. M. de Clarac et Mazois
l'architecte reurent l'ordre de la prparer, et, au jour dsign,
Joachim, la reine et toute la cour se rendirent  Pomp. Les
ambassadeurs des diverses puissances, quelques trangers de distinction,
au nombre desquels se trouvaient Mme Rcamier et M. de Rohan, avaient
t convoqus  cette fte, que le roi mit beaucoup de galanterie 
ddier  sa belle compatriote. Un djeuner trs-lgant fut servi dans
les ruines; on parcourut, sous la direction de M. de Clarac, les
principaux monuments de Pomp, et la fouille donna quelques beaux
objets en bronze. Ce bruit, ce mouvement, ces pompes d'une cour moderne
au milieu d'une ville d'un ge si diffrent du ntre, et qui semble
attendre ses habitants, formaient un contraste unique au monde, et
laissrent aux assistants une impression qui n'a pu s'effacer de leur
souvenir.

Mme Rcamier tait arrive  Naples dans les circonstances les plus
graves pour le sort de ce beau royaume et pour l'avenir du souverain que
les hasards de la fortune avaient plac  sa tte.

Murat avait t longtemps, en effet, un fidle alli de la France et un
vassal soumis de Napolon; il fit la campagne de Russie et y combattit
avec sa brillante valeur, partagea les dangers de la retraite jusqu'
Wilna, et l, quittant l'arme, revint  Naples mcontent et humili. Il
avait nou alors quelques ngociations avec l'Autriche; nanmoins il
prit encore part  la campagne de 1813, et ne revint  Naples qu'aprs
la bataille de Leipzig.

Il en cotait  Joachim et  sa femme de se sparer de la France, mais
les vnements de la guerre ne leur laissaient presque plus d'autre
choix. Murat fit plusieurs tentatives pour exhorter son beau-frre  une
paix possible encore et honorable; mais Napolon traitait avec une
inconcevable hauteur les rois qu'il avait faits: il ne daigna mme pas
rpondre aux lettres du roi de Naples. Pendant ce temps, l'Angleterre et
l'Autriche redoublaient leurs instances pour faire entrer Murat dans la
coalition. Il n'tait pas difficile de lui dmontrer que c'tait l le
seul moyen d'viter d'tre entran dans la chute imminente de Napolon;
il ne l'tait pas davantage de lui prouver que l'intrt de ses sujets
devait passer avant ceux de l'empereur, et que ses devoirs de roi
devaient l'emporter sur ses devoirs de citoyen franais. C'tait au
moment o l'esprit de Murat balanait, agit par la lutte de tant de
devoirs et d'intrts opposs, que Mme Rcamier, exile, fut accueillie
par lui avec un empressement et une bienveillance infinie.

Mme Murat avait confi  Mme Rcamier les incertitudes cruelles dont
l'me de Murat tait dchire. L'opinion publique  Naples, et dans le
reste du royaume, se prononait hautement pour que Joachim se dclart
indpendant de la France; le peuple voulait la paix  tout prix.

Mis en demeure par les allis de se dcider promptement, Murat signa, le
11 janvier 1814, le trait qui l'associait  la coalition. Au moment de
rendre cette transaction publique, Murat, extrmement mu, vint chez la
reine sa femme; il y trouva Mme Rcamier: il s'approcha d'elle, et
esprant sans doute qu'elle lui conseillerait le parti qu'il venait de
prendre, il lui demanda ce qu' son avis il devrait faire: Vous tes
Franais, sire, lui rpondit-elle, c'est  la France qu'il faut tre
fidle. Murat plit, et ouvrant violemment la fentre d'un grand balcon
qui donnait sur la mer: Je suis donc un tratre, dit-il, et en mme
temps il montra de la main  Mme Rcamier la flotte anglaise entrant 
toutes voiles dans le port de Naples; puis se jetant sur un canap et
fondant en larmes, il couvrit sa figure de ses mains. La reine plus
ferme, quoique peut-tre non moins mue, et craignant que le trouble de
Joachim ne ft aperu, alla elle-mme lui prparer un verre d'eau et de
fleur d'oranger, en le suppliant de se calmer.

Ce moment de trouble violent ne dura pas. Joachim et la reine montrent
en voiture, parcoururent la ville et furent accueillis par
d'enthousiastes acclamations; le soir, au Grand-Thtre, ils se
montrrent dans leur loge, accompagns de l'ambassadeur extraordinaire
d'Autriche, ngociateur du trait, et du commandant des forces
anglaises, et ne recueillirent pas de moins ardentes marques de
sympathie. Le surlendemain, Murat quittait Naples pour aller se mettre 
la tte de ses troupes, laissant  sa femme la rgence du royaume.

Je reviens sur quelques dtails. Le comte de Neipperg, charg d'une
mission extraordinaire de l'Autriche, se trouvait alors  Naples. Ce
personnage, qui devait, si peu de mois aprs, jouer un rle inattendu,
tait dj borgne et cachait l'oeil qu'il avait perdu sous un bandeau
noir; ce qui ne l'empchait pourtant ni d'tre agrable, ni mme de
plaire. Sa conversation tait aimable et avait de l'attrait; ses
manires taient nobles; il aimait passionnment la musique, et tait
lui-mme un musicien consomm. Il venait beaucoup chez Mme Rcamier, et
elle dut  son obligeance d'tre tire de l'inquitude qu'elle prouvait
sur le voyage de Mme de Stal dont depuis plusieurs mois elle n'avait
aucune nouvelle.

M. de Neipperg lui annonait ainsi l'arrive de son amie  Vienne.

LE COMTE DE NEIPPERG  Mme RCAMIER.

     Naples, ce 3 janvier 1814.

     Le gnral, comte de Neipperg, en prsentant ses hommages
     respectueux  Mme Rcamier, ose lui demander la permission de se
     prsenter chez elle; il a reu, il y a peu de temps, des nouvelles
     de Mme de Stal et de sa famille; il pense qu'elles pourront
     intresser Mme Rcamier, et il s'empresse de les lui communiquer,
     sachant combien Mme de Stal lui porte d'affection.

Le ministre de France, M. Durand de Mareuil, venait galement chez Mme
Rcamier toutes les fois qu'elle recevait; ces deux diplomates
s'observaient avec beaucoup d'attention et peu de bienveillance. Un
soir, c'tait quelques jours avant la signature du trait avec
l'Autriche, Mme Rcamier proposa de faire, comme chez Mme de Stal en
Touraine, _une petite poste_. Chacun se mit autour de la table pour
crire, et M. l'ambassadeur de France commit dans le jeu, en
interceptant un billet, une indiscrtion qui et pu devenir aisment une
grosse affaire.

Pendant l'absence de Joachim et la rgence de Mme Murat, un matin que la
reine tait un peu souffrante et gardait le lit, Mme Rcamier arriva
pour la voir, au moment o le ministre de la justice, debout auprs de
son lit, lui faisait signer des papiers relatifs  son dpartement. Mme
Rcamier s'assit  quelque distance, et la reine continua  expdier les
affaires. Prte  apposer sa signature sur un acte, Mme Murat s'arrta
et dit: Vous seriez bien malheureuse  ma place, chre Madame Rcamier,
car voil que je vais signer un arrt de mort.--Ah! Madame, rpliqua
celle-ci en se levant, vous ne le signerez pas; et puisque la Providence
m'a conduite auprs de vous en ce moment, elle voulait sauver ce
malheureux.

La reine sourit, et se tournant vers le ministre: Mme Rcamier, lui
dit-elle, ne veut pas que ce malheureux prisse; peut-on lui accorder sa
grce? Aprs un court dbat, le parti de la clmence remporta, et la
grce fut accorde.

Cette circonstance, que Mme Rcamier considra comme une des plus
heureuses de sa vie, lui laissa un souvenir bien doux: c'tait le
ddommagement du crve-coeur prouv  Albano. Ce fut ainsi, qu'en toute
occasion et  tous les moments de ce sjour  Naples, la reine donna 
sa compatriote exile les marques de la plus haute estime et de la plus
affectueuse confiance; au reste, celle-ci les paya d'un bien
reconnaissant attachement.

Les crmonies de la semaine sainte rappelrent les voyageurs  Rome o
Mme Rcamier retrouva avec grande joie ses amis les _Canova_.--Deux ou
trois jours aprs le retour de l'trangre, les deux frres dont
l'accueil avait t trs-affectueux, trs-empress, mais empreint d'un
certain air de mystre, l'engagrent  se rendre  l'atelier pour y voir
les travaux excuts pendant son absence.

Mme Rcamier fut exacte au rendez-vous; l'atelier prsentait peu de
choses nouvelles: le groupe d'Hercule et Lycas tait prs d'tre
termin, on avait mis au point certaines choses, achev certaines
autres; cependant Canova et l'abb conservaient leur air radieux et
mystrieux. On parvint enfin dans le cabinet particulier du sculpteur,
et l encore, rien de neuf. Quand on se fut assis, Canova, qui avait eu
grand'peine  se contenir jusque-l, tira un rideau vert qui fermait le
fond de la pice, et dcouvrit deux bustes de femme models en terre:
l'un coiff simplement en cheveux, et l'autre avec la tte  demi
couverte d'un voile; l'un et l'autre reproduisaient les traits de Mme
Rcamier. Dans les deux bustes, le regard tait lev vers le ciel.

_Mira, se ho pensato a lei_, dit Canova avec toute l'effusion de
l'amiti et la satisfaction de l'artiste qui croit avoir russi.

Je ne sais pas bien ce qui se passa dans l'esprit de Mme Rcamier, mais
quoique vivement touche de la grce que Canova avait mise  consacrer
les trois mois de son absence  s'occuper d'elle et  reproduire ses
traits, cette _surprise_ ne lui fut pas trs-agrable et elle n'eut pas
le pouvoir de dissimuler assez vite et assez compltement ce qu'elle
prouvait.

En vain, s'apercevant que le coeur de l'ami et l'amour-propre de
l'artiste taient galement froisss, essaya-t-elle de rparer la
blessure que cette premire impression avait faite, Canova ne la
pardonna qu' demi.

J'ignore ce qu'est devenu le buste coiff en cheveux; pour celui qui
portait un voile, Canova y ajouta une couronne d'olivier; et quand un
peu plus tard, la belle Franaise lui demanda ce qu'il avait fait de son
buste dont il n'tait plus question, il rpondit: Il ne vous avait pas
plu, j'en ai fait une Batrice. Telle est en effet l'origine de ce beau
buste de la Batrice du Dante que plus tard il excuta en marbre et dont
un exemplaire fut envoy  Mme Rcamier, aprs la mort de Canova, par
son frre l'abb, avec ces lignes:

     Sovra candido vel, cinta d'oliva,
     Donna m'apparve...

     Dante.

Ritratto di Giulietta Recamier modellato di memoria da Canova nel 1813
e poi consacrato in marmo col nome di Beatrice.

Cependant le territoire franais tait envahi, les nouvelles devenaient
de plus en plus sinistres pour Napolon. Mme Murat en crivant  Mme
Rcamier, et en lui peignant ses anxits, tmoignait un vif dsir de la
revoir encore; celle-ci se rsolut  retourner  Naples pour quelques
jours, mais cette fois, et pour une course aussi rapide, elle partit
sans emmener sa nice; elle fit la route avec une famille anglaise et un
officier de la flotte qu'elle avait connus  Naples quelques semaines
auparavant, et que la curiosit avait amens  Rome pour peu de jours.
Elle trouva sa royale amie toujours charge du poids de la rgence, et
proccupe des plus tristes penses. Sans doute le trne de Joachim
semblait raffermi, et l'branlement de l'Europe le laissait debout et
intact; mais la destine de Napolon tait accomplie, les troupes
allies taient entres  Paris, et ce grand capitaine, ce frre que Mme
Murat avait quitt tout-puissant, et pour lequel elle prouvait, non pas
seulement de l'admiration, mais de la superstition, partait pour l'le
d'Elbe!

Un matin la reine encore au lit dcachetait et parcourait une masse de
lettres, de journaux, de brochures venus de France: parmi tous ces
papiers se trouvait l'crit de _Bonaparte et les Bourbons_. Ah! dit la
reine, une brochure de M. de Chateaubriand! nous la lirons ensemble.
Mme Rcamier la prit, en parcourut quelques pages, et la replaant sur
un guridon, rpondit: Vous la lirez seule, Madame. Deux ou trois
jours aprs, Mme Rcamier prit cong de la reine de Naples en lui
exprimant une sympathie aussi vraie qu'elle devait rester fidle. Elle
reprit le chemin de Rome, et il est facile de comprendre combien elle
avait hte de revoir sa famille et Paris, dont la chute de Bonaparte lui
rouvrait les portes.

Mme Murat voulut la faire accompagner dans sa route que la prsence des
brigands rendait prilleuse; elle confia ce soin  M. Mazois, homme
rsolu et dvou, en mme temps qu'architecte savant et plein de got.
Le retour de Mme Rcamier s'accomplit sans encombre; M. Mazois fut moins
heureux lorsqu'il regagna seul le royaume de Naples: il fut arrt et
dpouill mme de ses vtements.

La Providence rservait  Mme Rcamier, prte  quitter la ville
ternelle, un de ces spectacles extraordinaires qui remplissent l'me
d'une motion profonde et ineffaable. Elle eut le bonheur d'assister 
l'entre de Pie VII dans sa capitale. Du haut de gradins placs sous les
portiques que forment  l'ouverture du _Corso_ les deux glises qui font
face  la porte du Peuple, elle vit le pontife rentrer dans Rome. Jamais
foule plus compacte, plus enivre, plus mue, ne poussa vers le ciel les
clameurs d'un enthousiasme plus dlirant. Les grands seigneurs romains
et tous les jeunes gens de bonne famille s'taient ports au-devant du
pape jusqu' la Storta, dernier relais avant la ville. L, ils avaient
dtel ses chevaux; la voiture de gala du souverain pontife s'avanait
ainsi trane, prcde de ces hommes dont les figures taient
illumines par la joie et animes par la marche. Pie VII se tenait 
genoux dans la voiture; sa belle tte avait une indicible expression
d'humilit; sa chevelure parfaitement noire, malgr son ge, frappait
ceux qui le voyaient pour la premire fois. Ce triomphateur tait comme
ananti sous l'motion qu'il prouvait; et tandis que sa main bnissait
le peuple agenouill, il prosternait son front devant le Dieu matre du
monde et des hommes, qui donnait dans sa personne un si clatant exemple
des vicissitudes dont il se sert pour lever ou pour punir. C'tait bien
l'entre du souverain, c'tait bien plus encore le triomphe du martyr.

Pendant que le cortge fendait lentement la foule qui se reformait
toujours sur ses pas, Mme Rcamier et sa nice quittant l'estrade et
montant en voiture gagnrent Saint-Pierre par des rues dtournes. Des
gradins avaient aussi t prpars autour de la Confession. Aprs une
longue attente, elles virent enfin le saint vieillard traverser l'glise
et se prosterner devant l'autel; le _Te Deum_ retentissait sous ces
immenses votes, et les larmes inondaient tous les visages.

Mme Rcamier ne voulut point quitter Rome sans aller visiter le gnral
Miollis. Quand elle tait arrive dans le chef-lieu du dpartement du
Tibre, le gnral y commandait les forces franaises. Il maintenait dans
la garnison une discipline exacte, et sa mansutude et son
dsintressement dans ce poste militaire, s'ils n'avaient pas suffi 
rconcilier les habitants avec la domination franaise, la leur
rendaient pourtant moins odieuse. Il avait t fort attentif pour Mme
Rcamier, et n'avait pas redout, comme certains fonctionnaires civils,
de tmoigner une bienveillance aimable  une femme exile.

Les positions taient bien changes: on trouva le gnral Miollis
absolument seul, avec un vieux soldat qui lui servait de domestique,
dans la _villa_ qu'il avait acquise et qui porte encore son nom. Il ne
se disposait point  regagner la France, et parut extrmement touch et
presque surpris de la visite de Mme Rcamier: il lui dit que c'tait la
seule qu'il et reue depuis qu'il avait quitt le commandement de Rome.

Peu de jours aprs, la voyageuse et sa petite compagne se mirent
joyeusement en route pour la France. Elles passrent 
Pont-de-Beauvoisin le jour de la Fte-Dieu. La veille on avait encore
couch en terre trangre, on y avait entendu la messe, et dans
l'aprs-midi, en touchant le sol de la patrie, on rencontrait les
processions: Mme Rcamier tout mue dit  sa nice que c'tait l un bon
augure.

Mme de Stal, revenue  Paris avant son amie, lui adressait, le 20 mai
1814, ce billet que Mme Rcamier recevait  Lyon:

     Paris, le 20 mai 1814.

     Je suis honteuse d'tre  Paris sans vous, cher ange de ma vie. Je
     vous demande vos projets; voulez-vous que j'aille au-devant de vous
      Coppet o je veux passer quatre mois?

     Aprs tant de souffrances, ma plus douce perspective, c'est vous,
     et mon coeur vous est  jamais dvou.

     J'attends un mot de vous pour savoir ce que je ferai; je vous ai
     crit  Rome et  Naples.

     Je vous serre contre mon coeur.

Mme Rcamier s'arrta quelques jours  Lyon pour y prendre un peu de
repos, surtout pour y voir sa belle-soeur et jouir encore de l'intimit
d'une personne pour laquelle elle avait une si tendre vnration. Elle
retrouvait d'ailleurs, dans cette ville, M. Ballanche et Camille Jordan.
Elle se fit mettre par eux au courant, non point seulement des
vnements qui changeaient la face de l'Europe, les gazettes et les
lettres l'en avaient instruite, mais du mouvement de l'opinion. Alexis
de Noailles tait  Lyon avec le titre de commissaire royal. Il vint
voir Mme Rcamier, et l'ayant accompagne dans une fte donne au palais
Saint-Pierre en l'honneur du retour des Bourbons, le commissaire royal
et la belle exile y furent l'objet d'une sorte d'ovation.

Le 1er juin, Mme Rcamier arrivait enfin  Paris, aprs un exil de prs
de trois ans qui n'avait jamais t rvoqu.




LIVRE III


Ici commence une phase nouvelle de la vie de Mme Rcamier, et se placent
quelques annes d'une existence aussi anime que brillante. Elle
revenait  Paris aprs une absence de trois ans, n'ayant rien perdu de
l'clat et, pour ainsi dire, de la fleur de sa beaut. La joie sans
mlange que lui causait ce retour la rendait radieuse; elle joignait 
ce prestige toujours si puissant l'aurole de la perscution et du
dvouement; et si dans une socit ordonne o les rangs s'taient de
plus en plus marqus, elle n'eut plus, comme dans sa premire jeunesse
et au sortir de la rvolution, des triomphes de foule et des succs de
place publique, l'lite de la socit europenne lui dcerna l'empire
incontest de la mode et de la beaut.

C'est le moment o j'ai vu Mme Rcamier mener le plus la vie du monde
avec tout ce que cette vie offre de sduction, d'agrment et de bruit.

La situation financire de M. Rcamier n'tait pas sans doute ce qu'elle
avait t avant la catastrophe qui l'avait frapp; nanmoins, tout en
poursuivant la liquidation de sa premire maison, il avait renou
beaucoup d'affaires, et la confiance d'aucun de ses anciens
correspondants ne lui avait fait dfaut. Mme Rcamier tait d'ailleurs
en possession de la fortune de sa mre qui s'levait  quatre cent mille
francs. Elle avait des chevaux, objet pour elle de premire ncessit,
attendu qu'elle ne savait pas marcher  pied dans la rue; elle reprit
une loge  l'Opra, et recevait ce jour-l aprs le spectacle.

Mme Rcamier retrouvait  Paris, avec tous les succs du monde, toutes
les jouissances de l'amiti. Mme de Stal y avait attendu le retour de
son amie; Mathieu de Montmorency, combl de joie par le rtablissement
de la monarchie et de la maison de Bourbon objet de son culte et de ses
regrets, tait attach comme chevalier d'honneur  Mme la duchesse
d'Angoulme, ce type auguste du malheur et de la bont; il devait  ce
retour des princes lgitimes le bonheur de revoir  Paris les deux amies
qui lui taient le plus chres.

La mme circonstance ramenait en France une autre femme, amie d'enfance
de Mme Rcamier, dont la proscription et l'exil l'avaient spare depuis
dix ans: Mme Moreau, veuve de l'illustre et malheureux gnral, rentre
en France avec la fille, dont aprs son procs, Moreau, par sa lettre de
Chiclane, lui annonait la naissance. Aprs la mort du gnral Moreau,
frapp hlas! d'un boulet franais dans les rangs de l'arme russe,
l'empereur Alexandre avait accord  sa veuve une pension de cent mille
francs. Au retour des Bourbons en France, Louis XVIII, voulant donner un
tmoignage de son respect pour la mmoire du gnral rpublicain, fit
offrir  Mme Moreau le titre de duchesse; elle le refusa et ne voulut
accepter que la dignit qui aurait appartenu au guerrier, s'il et t
vivant. On lui confra donc le titre de _marchale de France_. C'est, je
crois, la seule fois que ce titre ait t donn  une femme.

On voyait alors  la fois, dans le salon de Mme Rcamier, trois
gnrations de Montmorency-Laval: le vieux duc encore vivant, Adrien de
Montmorency, prince de Laval, son fils, et Henri de Montmorency son
petit-fils, aimable, bon et loyal jeune homme qui faisait son entre
dans le monde, et qui et noblement port un grand nom si la mort n'et
tranch trop tt le fil de sa vie. Prsent  Mme Rcamier, il ne tarda
pas  prouver pour elle un sentiment d'admiration passionne. Adrien de
Montmorency disait avec grce, en badinant sur cette impression 
laquelle n'chappait aucune des gnrations de sa race: Ils n'en
mouraient pas tous, mais tous taient frapps.

Le marquis de Boisgelin venait trs-habituellement chez Mme Rcamier,
ainsi que sa fille Mme de Branger dont le mari avait pri dans la
campagne de Russie; elle devint, peu de temps aprs, Mme Alexis de
Noailles. On y voyait aussi la marquise de Catellan, la mme qui dans un
mouvement gnreux tait venue rejoindre  Chlons une amie frappe par
l'exil; la marquise d'Aguesseau et sa fille Mme Octave de Sgur; Mme de
Boigne et son pre le marquis d'Osmond qui fut nomm ambassadeur de
France  Turin; la duchesse des Cars, sa fille, la charmante marquise de
Podenas et le frre de celle-ci, Sigismond de Nadaillac; MM. de
Chauvelin, de Broglie, Armand et Paul de Bourgoing. Au milieu de tous
les noms de l'ancienne monarchie, rests fidles  la maison de Bourbon
ou ayant servi l'empire, ceux qui dataient de la rvolution se
trouvaient en assez grand nombre: au premier rang, la princesse royale
de Sude, Mme Bernadotte, qui tait revenue habiter Paris aprs avoir
fait un essai du climat de son futur royaume, dont sa sant n'avait pu
supporter la rigueur. Elle portait en France le titre de comtesse de
Gothland; Mme Rcamier avait pour elle une vritable amiti; c'tait une
personne bonne, sre, modeste, uniquement sensible aux affections
domestiques, que la nature n'avait point faite pour le rang suprme: car
elle n'avait aucune ambition, et dtestait la gne et l'tiquette.
J'aurai plus d'une fois occasion de parler d'elle. Nommons encore
Sbastiani; la marchale Marmont, duchesse de Raguse; Mme Regnault de
Saint-Jean-d'Angly; j'en passe beaucoup d'autres.

En aucun temps, sous aucun rgime, je n'ai vu Mme Rcamier cesser de
rechercher avec empressement les vaincus de toutes les opinions: aussi
son salon a-t-il toujours t un terrain neutre sur lequel les hommes
des nuances les plus opposes se sont rencontrs pacifiquement.

La socit fut extrmement anime toute cette anne  Paris. Le
sentiment national souffrait sans doute de la prsence des trangers
dans la capitale de la France, mais on se consolait, en pensant que nos
troupes avaient bivouaqu dans les palais de tous les rois du continent.
D'ailleurs, la lassitude de la guerre, de la conscription et du rgime
imprial tait telle, il faut bien le dire, que la chute de ce pouvoir
illimit donnait au pays entier le sentiment de la dlivrance. Le
prestige de nos armes tait encore alors si grand pour les trangers
vainqueurs, qu'ils semblaient tonns eux-mmes de leur victoire, et,
dans l'attitude de leurs soldats comme dans celle de leurs souverains,
il y avait, vis--vis de la nation franaise, une nuance trs-sensible
de dfrence et de respect; elle disparut  la seconde invasion. Nous
gardions encore en 1814 toutes les conqutes des arts; nous les perdmes
aprs les Cent-Jours.

Ce fut chez Mme de Stal que Mme Rcamier rencontra, pour la premire
fois, le duc de Wellington.

Ici je retrouve, non point un fragment achev du manuscrit de Mme
Rcamier, mais un sommaire de ce qu'elle voulait crire sur ses rapports
avec le gnral anglais. Je crois devoir l'insrer, sauf  complter par
quelques explications les circonstances indiques dans ces notes.

     LE DUC DE WELLINGTON.

     SOMMAIRE.

     Enthousiasme de Mme de Stal pour le duc de Wellington.--Je le
     vois chez elle pour la premire fois.--Conversation pendant le
     dner.--Une visite qu'il me fait le lendemain. Mme de Stal le
     rencontre chez moi. Conversation sur lui aprs son dpart.--Les
     visites de lord Wellington se multiplient.--Son opinion sur la
     popularit. Je le prsente  la reine Hortense.--Soire chez la
     duchesse de Luynes. Conversation avec le duc de Wellington devant
     une glace sans tain.--M. de Talleyrand et la duchesse de Courlande.
     Empressement de M. de Talleyrand pour moi. loignement que j'ai
     toujours eu pour lui. Mme de Boigne m'arrte au moment o je
     sortais suivie du duc de Wellington.--Continuation de ses visites.
     Mme de Stal dsire que je prenne de l'influence sur lui. Il
     m'crit de petits billets insignifiants qui se ressemblent
     tous.--Je lui prte les lettres de Mlle de Lespinasse qui venaient
     de paratre. Son opinion sur ces lettres.--Il quitte Paris.--Je le
     revois aprs la bataille de Waterloo. Il arrive chez moi le
     lendemain de son retour. Je ne l'attendais pas: trouble que me
     cause cette visite.--Il revient le soir et trouve ma porte ferme.
     Je refuse aussi de le recevoir le lendemain.--Il crit  Mme de
     Stal pour se plaindre de moi. Je ne le revois plus.--Sa situation
     et ses succs dans la socit de Paris. On le dit trs-occup d'une
     jeune Anglaise, femme d'un de ses aides de camp.--Retour de Mme de
     Stal  Paris. Dner chez la reine de Sude avec elle et le duc de
     Wellington que je revois alors. Sa froideur pour moi, son
     occupation de la jeune Anglaise. Je suis place  dner entre lui
     et le duc de Broglie. Il est maussade au commencement du dner,
     mais il s'anime et finit par tre trs-aimable. Je m'aperois de la
     contrarit qu'prouve la jeune Anglaise place en face de nous. Je
     cesse de causer avec lui et m'occupe uniquement du duc de
     Broglie.--Je ne vois plus le duc de Wellington que trs-rarement.
     Il me fait une visite  l'Abbaye-aux-Bois  son dernier voyage 
     Paris.

Mme Rcamier avait t certainement flatte de l'hommage que lord
Wellington lui rendait; mais toute la gloire militaire et toute
l'importance politique du noble duc ne le lui faisaient trouver ni
anim, ni amusant, et, quoi qu'en pt dire Mme de Stal, elle ne chercha
point  exercer un empire que le gnral anglais et sans doute
facilement subi.

Lorsqu'au lendemain de la bataille de Waterloo, le duc de Wellington se
prsenta chez Mme Rcamier, elle convient elle-mme que cette visite
inattendue la troubla. Ce trouble tait l'effet d'un sentiment
patriotique d'autant plus honorable que la personne qui l'prouvait,
proscrite par Bonaparte, tait en droit de se rjouir de la dfaite de
celui qui avait t son perscuteur. Le duc de Wellington se mprit sur
l'motion de Mme Rcamier; il crut qu'elle tait cause par
l'enthousiasme, et c'est alors qu'il lui dit, en parlant de Napolon:
Je l'ai bien battu.

Ce propos, dans la bouche d'un homme tel que lord Wellington, rvolta
Mme Rcamier, et elle lui fit fermer sa porte. Les fanfaronnades
n'taient point, il faut le reconnatre, dans l'humeur et dans les
habitudes du duc de Wellington; mais  ce moment de sa carrire, il
n'chappa pas  l'enivrement du succs. On peut se rappeler qu'aprs la
bataille de Waterloo, il se fit ouvrir  l'Opra la loge royale dans
laquelle il aurait, avec ses aides de camp, assist au spectacle, si les
murmures du parterre indign ne l'eussent averti de l'inconvenance qu'il
commettait.

Je trouve parmi les billets, qualifis,  bon droit, d'_insignifiants_,
du vainqueur de Waterloo, celui-ci o il est en effet question des
lettres de Mlle de Lespinasse:

     Paris, le 20 octobre 1814.

     J'tais tout hier  la chasse, Madame, et je n'ai reu votre
     billet et les livres qu' la nuit, quand c'tait trop tard pour
     vous rpondre. J'esprais que mon jugement serait guid par le
     vtre dans ma lecture des lettres de Mlle Espinasse, et je
     dsespre de pouvoir le former moi-mme. Je vous suis bien oblig
     pour la pamphlete de Mme de Stal.

     Votre trs-obissant et fidel serviteur

     WELLINGTON.

Le style et l'orthographe ne prouvent pas dans ce hros une grande
habitude de la langue franaise: quant  ce qu'il appelle _la pamphlete_
de Mme de Stal, ce ne peut tre que son ouvrage sur l'Allemagne qui
parut en effet en 1814.

Ce fut pendant les premiers mois de la Restauration, que Mme Rcamier,
d'aprs le dsir que lui avait exprim la reine Hortense d'tre mise en
rapport avec le gnralissime de l'arme anglaise, lui prsenta le duc
de Wellington. L'impratrice Josphine, non plus que sa fille, n'avait
point quitt Paris aprs la chute de Napolon; elle reut mme
l'empereur Alexandre  la Malmaison. Elle tait morte le 27 mai 1814
avant le retour de Mme Rcamier  Paris. Quant  la reine Hortense, elle
avait accept du roi Louis XVIII l'rection en duch de sa terre de
Saint-Leu, et elle en portait le titre. Mme Rcamier avait connu la
duchesse de Saint-Leu avant son lvation au trne; c'tait une personne
inoffensive, bonne et gnreuse pour ceux qui l'entouraient, dont les
gots taient aimables, les manires lgantes, et qui eut toujours plus
d'ambition qu'elle n'en avoua. Dans le courant de ce mme t, la
duchesse de Saint-Leu dsira runir chez elle  la campagne Mme de
Stal, Mme Rcamier et le prince Auguste de Prusse.

J'ai sous les yeux le billet par lequel Mme de Stal s'entend avec son
amie sur ce projet. Le voici:

     La reine de Hollande nous invite  djeuner pour demain, chre
     amie; voulez-vous que nous y allions tte  tte? Mais il faudrait
     partir  dix heures.--Je serai chez vous ce soir  onze heures. Au
     reste, je pense que peut-tre un autre jour vous conviendrait
     mieux, parce qu'elle nous inviterait  dner, ce qui serait plus
     commode.

      ce soir. Je vous ai attendue hier jusqu' minuit.

Ce fut en effet un dner. Mme de Stal et Mme Rcamier se rendirent
ensemble  Saint-Leu, le prince Auguste les y rejoignit et on y trouva
de plus M. de Latour-Maubourg, M. de Lascour et la duchesse de Frioul.

La duchesse de Saint-Leu proposa avant le dner une promenade  ses
htes en voiture dcouverte. Un point de vue de la valle rappelant 
Mme de Stal un paysage d'Italie, elle exprima avec sa vivacit
accoutume son admiration pour la nature et le soleil du midi.
Avez-vous donc t en Italie? lui demanda la reine Hortense. Et
Corinne, Corinne! s'crirent tout d'une voix les personnes prsentes.
La duchesse de Saint-Leu rougit en s'apercevant de sa distraction et la
conversation prit un autre tour.

Aprs le dner on fit de la musique: la reine chanta une romance qu'elle
avait compose pour son frre Eugne. Puis on parla de l'empereur
Napolon. Mme de Stal interrogeait assez volontiers et parfois d'une
faon intempestive. Elle adressa  la reine Hortense quelques questions
de ce genre qui la dconcertrent visiblement.

Mme de Stal, dont la sant tait dj fort branle, alla passer
l'automne  Coppet. Elle avait en 1811 contract un mariage secret avec
un jeune officier de vingt-sept ans, remarquablement beau, du caractre
le plus noble, et qui (lorsqu'elle le connut  Genve) semblait mourant
des suites de cinq blessures qu'il avait reues. M. de Rocca, c'est le
nom du jeune homme auquel elle s'tait unie, l'avait accompagne dans le
long voyage que fit entreprendre  Mme de Stal le besoin d'chapper aux
perscutions impriales, et lorsque la chute de Bonaparte lui permit de
rentrer en France, elle y revint avec ses enfants et avec M. de Rocca;
il se mourait de la poitrine. On ne pouvait voir sans attendrissement ce
jeune homme qu'il fallait soutenir et presque porter dans les visites
qu'il faisait avec Mme de Stal; il tait pourtant destin  lui
survivre une anne.

Depuis sa rentre en France, Mme Rcamier entretenait une correspondance
suivie avec la reine de Naples (Caroline Murat). Au mois d'octobre de
cette anne 1814, les souverains qui formaient la Sainte-Alliance se
runirent en congrs  Vienne, pour y rgler le sort du monde et y
convenir des bases du nouvel quilibre de l'Europe. Murat n'tait pas
sans inquitude sur les rsolutions qui pourraient tre prises au
congrs relativement au royaume de Naples, et il dsira, non sans
raison, que dans cette runion de souverains o ses droits  la couronne
seraient attaqus, ces mmes droits fussent exposs et dfendus. La
reine de Naples crivit  Mme Rcamier pour lui demander de la diriger
dans le choix d'un publiciste qu'on chargerait de la rdaction d'un
mmoire tendu, destin  clairer le congrs et  disposer les
souverains en faveur du roi Joachim.

Cet crivain de talent dont la reine de Naples rclamait les services,
Mme Rcamier le trouvait dans sa socit la plus habituelle; parmi les
personnes qu'elle voyait sans cesse: elle pensa tout de suite  Benjamin
Constant et le proposa. Lorsqu'elle fut assure que ce choix tait
accept par la cour de Naples, elle indiqua  M. de Constant un
rendez-vous, afin de lui expliquer ce qu'on demandait de lui, et de lui
remettre les documents qui devaient le guider dans son travail.

Mme Rcamier connaissait Benjamin Constant depuis plus de dix ans, et je
trouve dans une lettre qu'il lui adressait le 18 fvrier 1810 un passage
qui exprime bien la nature du rapport qui existait entre eux avant la
premire restauration.

     Je suis venu passer quelque temps au milieu des neiges et de ma
     famille. Dans le temps o nous vivons on ne saurait trop
     s'enterrer. D'ailleurs tous mes voeux tendent au repos et les
     devoirs le donnent. Je travaille comme vous  devenir dvot, et je
     me crois plus avanc: il y a moins de gens qui aient intrt 
     s'opposer  mes progrs dans ce genre.

     Dans les derniers temps de mon sjour  Paris, vous me traitiez
     bien en tranger. C'est mal, car je suis de vos amis le plus
     dsintress peut-tre, ce n'est pas un mrite, mais aussi celui
     qui aurait le plus vif dsir de vous voir heureuse, et qui vous
     suit des yeux avec le plus d'motion, quand vous planez, comme vous
     le faites encore, entre le ciel et la terre. Je crois que le ciel
     l'emportera, et n'ayant malheureusement rien  gagner  ce que vous
     soyez mondaine, je suis pour le ciel. Adieu, madame, mille voeux et
     mille hommages.

     BENJAMIN CONSTANT.

Dans l'entretien que Mme Rcamier assigna  Benjamin Constant et dont le
trne de Murat tait le sujet, elle eut envie de plaire et n'y russit
que trop.

Benjamin Constant tait une crature trs-mobile, trs-ingale, chez
laquelle une rare et brillante intelligence n'avait pas rendu les
notions morales plus nettes ni plus puissantes. Les passions dans
lesquelles il avait us sa vie avaient beaucoup plus enflamm sa tte
que touch son coeur, mais il y avait contract le besoin et l'habitude
des agitations; il les cherchait partout, mme dans le jeu.

Aprs une conversation de deux heures, il sortit de chez Mme Rcamier la
tte follement monte. Tout l'hiver s'coula pour Benjamin Constant dans
le trouble de ce sentiment insens, car il n'eut jamais la moindre
esprance, et Mme Rcamier, qui rendait une entire justice  la
supriorit de son esprit, avait l'aversion de son scepticisme.

Les intrts de Joachim et de Mme Murat, dont Mme Rcamier s'occupait
avec une active reconnaissance, exigeaient qu'elle confrt souvent avec
l'crivain charg de faire valoir leur cause, et il est certain que
Benjamin Constant se servait de ce prtexte pour obtenir de la voir plus
souvent.

Lorsque la rdaction du mmoire fut termine, le gouvernement napolitain
fit offrir  Benjamin Constant vingt mille francs et une dcoration; en
mme temps on lui proposait de se rendre  Vienne pour y dfendre les
intrts et les droits qu'il avait exposs avec tant de talent, mais
cette mission devait rester secrte. Benjamin Constant  son tour
demandait, par l'entremise de Mme Rcamier,  tre envoy avec un
caractre ostensible. Cette prtention ne pouvait tre admise, et voici
la lettre par laquelle la reine de Naples expliquait les raisons de son
refus.

LA REINE CAROLINE (MURAT)  MADAME RCAMIER.

     On ne peut faire tout ce que vous dsirez pour l'auteur du
     manuscrit. Si je pouvais causer un quart d'heure avec vous, je vous
     en aurais bientt convaincue. Mais si vous voulez y rflchir
     seulement un instant, vous avez trop d'esprit, trop de sens, votre
     tte est trop parfaitement organise pour ne pas sentir toute
     l'importance des raisons qui s'y opposent. D'abord le danger de
     mcontenter les ministres chargs de cette affaire; de plus, la
     nation tout entire qui regarderait comme un affront pour elle
     qu'un tranger ft charg de ses intrts; enfin jusqu'au roi de
     France qui pourrait dire qu'on offre un refuge, un asile, un point
     de ralliement  tout ce qui a t grand patriote, et en prendre
     prtexte pour tourmenter; et cela dans un moment o il nous faut
     absolument du calme.

     J'espre cependant que Benjamin Constant sera content des
     propositions[31] qui lui seront faites et qu'il ira l-bas, qu'il
     soutiendra nos intrts, et que nous vous devrons l'attachement 
     notre cause d'un homme dont les talents nous seront trs-utiles.

Cependant Bonaparte avait quitt l'le d'Elbe, et la nouvelle de son
dbarquement  Cannes rpandait la consternation dans Paris. J'ai encore
le souvenir vif et prsent du trouble que cet vnement, qui remettait
en question le sort de la France, causa parmi les amis de Mme Rcamier,
et de la matine o Mme de Stal venant lui dire adieu et l'exhortant 
partir comme elle,  ne point affronter leur commun perscuteur,
rencontrait chez elle la marchale Moreau qui, elle aussi, s'enfuyait en
Angleterre, la duchesse de Mouchy, la duchesse de Raguse, etc., etc.

Dans l'motion d'un pareil moment, la plupart de ces adieux se faisaient
dans l'antichambre.

Il est certain, que pour tous ceux qui n'taient point amis du
despotisme militaire, la nouvelle du dbarquement  Cannes fut reue
comme l'annonce d'un grand danger pour le pays et pour la libert.

Benjamin Constant, dont les principes politiques avaient toujours t
opposs au gouvernement despotique (son attitude dans le tribunat en
tmoigne assez; son beau livre de l'_Esprit de conqute_ en tmoigne
plus encore), Benjamin Constant dont les amis les plus chers avaient t
perscuts par Napolon, devait voir avec aversion le retour de l'ordre
de choses qu'il avait toujours combattu. Il fit paratre le 19 mars,
dans le _Journal des Dbats_, son fameux article, protestation loquente
du droit contre la force, dont la dernire phrase a t si souvent
cite: Parisiens! non, tel ne sera pas notre langage, tel ne sera pas
du moins le mien. J'ai vu que la libert tait possible sous la
monarchie, j'ai vu le roi se rallier  la nation. Je n'irai pas,
misrable transfuge, me traner d'un pouvoir  l'autre, couvrir
l'infamie par le sophisme, et balbutier des mots profanes pour racheter
une vie honteuse.

On a beaucoup dit, on a rpt, on a imprim que le dsir de plaire 
Mme Rcamier avait t le seul motif qui fit crire  Benjamin Constant
cet article; on se trompe et on le calomnie.

Benjamin Constant avait t fidle aux principes de sa vie entire en
exprimant sa rpugnance pour la tyrannie; ce qu'il faut regretter, c'est
la faiblesse qui l'empcha de quitter Paris, ou qui l'y fit revenir au
bout de quelques heures. C'est en consentant  voir Napolon, c'est en
s'exposant  la sduction du gnie par lequel il se laissa fasciner,
c'est en se laissant nommer au conseil d'tat pendant les cent jours,
que Benjamin Constant donna la triste mesure de sa faiblesse.

Depuis ce moment, a dit M. de Chateaubriand, Benjamin Constant porta au
coeur une plaie secrte; il n'aborda plus avec assurance la pense de la
postrit; sa vie attriste et dfleurie n'a pas peu contribu  sa
mort. Dieu nous garde de triompher des misres dont les natures leves
ne sont point exemptes! Les faiblesses d'un homme suprieur sont ces
victimes noires que l'antiquit sacrifiait aux dieux infernaux, et
pourtant ils ne se laissent jamais dsarmer.

Seule peut-tre de tous les exils, Mme Rcamier ne voulut point quitter
Paris: elle ne croyait pas devoir se condamner elle-mme  se sparer
une seconde fois de son pays et de ses amis.

Elle reut presque en mme temps le billet qu'on va lire, et une lettre
de Naples.

LA REINE HORTENSE  Mme RCAMIER.

     23 mars 1815.

     J'espre que vous tes tranquille, que vous ne quittez pas Paris
     o vous avez des amis, et que vous vous reposez sur moi du soin de
     vos intrts. Je suis persuade que je n'aurai mme pas l'occasion
     de vous prouver combien je serais bien aise de vous tre utile.
     C'est bien ce que je dsire; mais dans toute circonstance, comptez
     sur moi et croyez que je serai heureuse de vous prouver les
     sentiments que je vous ai vous.

     HORTENSE.

LA REINE DE NAPLES  Mme RCAMIER.

     Naples 1815, mars.

     Ma chre Juliette, voici encore une occasion de vous crire
     particulirement, quoique je sache que vous avez peu de temps, et
     que, brillante et recherche, c'est faire crier tout Paris que de
     vous drober quelques moments en vous forant  lire et  rpondre
      mes longues lettres. J'ai besoin de compter  jamais sur votre
     amiti. Je dsire aussi que votre petite Amlie se souvienne de
     moi; parlez-lui en quelquefois, afin que si jamais je la revois, je
     ne sois pas pour elle une trangre.

     Je serais trs-heureuse de possder ici votre aimable amie[32]: 
     ce titre elle aura dj droit  mon affection, et son esprit et son
     mrite lui assurent mon estime et ma considration. Pour vous, mon
     aimable Juliette, si quelques circonstances que je ne dsire
     certainement pas, mais qui peuvent peut-tre arriver, vous
     engageaient  voyager, venez ici, vous y trouverez dans tous les
     temps une amie bien sincre et bien affectionne. On dit ici
     beaucoup de choses: mandez-moi ce qui est, parlez-moi longuement de
     tout. Nous sommes ici trs-calmes, trs-tranquilles, et il serait 
     dsirer que tout le monde le ft autant.

     Je rouvre ma lettre. Je viens de recevoir des nouvelles bien
     alarmantes. On dit Paris tout en rvolution, le roi perdu, etc.,
     etc, enfin tout sens dessus dessous. N'oubliez pas que vous, votre
     famille, votre amie, avez ici des amis qui seront heureux de vous
     recevoir. Vous y trouverez amiti, service et protection. Dites 
     M. de Rohan qu'il sera reu et trait ici avec sa famille, comme il
     l'a t quand il tait seul.

     Nous sommes extrmement tranquilles ici. L'tat de la France et de
     tous les autres pays o sont rentrs les anciens souverains nous a
     fait grand bien. Le peuple nous aimait et nous aime franchement. Il
     a de plus les exemples des malheurs, des vengeances et des autres
     infortunes qu'entrane un changement. Ils redoutent plus que jamais
     tout ce qui pourrait tendre  leur rendre Ferdinand. D'ailleurs, il
     faut le dire, les souverains actuels s'occupent du bien de leurs
     sujets; ils ont de bonnes troupes et un bon chef qu'il ne serait
     pas facile de dplacer; tout nous fait donc prsager un avenir
     tranquille, et j'en suis d'autant plus heureuse, qu'il m'offre la
     certitude de pouvoir vous offrir un port assur contre les orages
     de la vie. Il me serait doux de faire quelque chose qui puisse vous
     prouver, ainsi qu' vos amis, l'tendue et la force de mon
     attachement.

     CAROLINE.

Le succs fatal et passager qui, aprs le dbarquement de Napolon 
Cannes, l'amena sans obstacle et presqu'en triomphe au palais des
Tuileries, changea les dispositions de Murat. Il tait depuis la paix
avec son arme dans les Lgations romaines, il en sortit pour faire une
diversion en faveur de son beau-frre dont il embrassait de nouveau le
parti. Sans cette rsolution qui fut sa perte, il est bien prsumable
que Joachim serait rest roi de Naples comme Bernadotte est mort roi de
Sude. Quoi qu'il en soit, les Autrichiens effrays offrirent  Murat
des conditions qu'il refusa; le baron de Frimont prit alors l'offensive,
repoussa les troupes napolitaines et les mena tambour battant jusqu'
Macerata. Les Napolitains se dbandrent, Murat rentra seul et dsespr
dans Naples. Le lendemain un bateau le mena vers l'le d'Ischia; rejoint
en mer par quelques officiers de son tat-major, il fit voile avec eux
pour la France. Il abordait au Golfe Juan le 25 mai 1815,  dix heures
du soir.

Napolon, non-seulement ne voulut pas le voir et ne le laissa pas venir
 Paris, mais il le relgua dans une maison de campagne auprs de Toulon
en une sorte de captivit.

Aprs la bataille de Waterloo, et lorsque Napolon eut pour la seconde
fois perdu l'empire dans cette rapide et brillante aventure des cent
jours qui cota si cher  la France, Murat, pass d'abord en Corse avec
des contrebandiers, y runit quelques serviteurs et tenta avec eux un
dbarquement sur la cte de Naples. Jet dans le golfe de
Sainte-Euphmie par l'orage qui avait dispers sa flottille le 8 octobre
1815, il essaya de soulever la population; mais trahi, entour et pris,
Murat fut conduit au chteau de Pizzo.

Une commission militaire le condamna  mort; et le 13 du mme mois, cet
homme d'une valeur hroque terminait en soldat, et avec un noble
courage, une destine dont les circonstances extraordinaires semblent
empruntes  quelque rcit d'invention.

Mme Murat, qui tait reste  Naples avec ses enfants lors du dpart de
son mari, montra une fermet d'me admirable. Les Autrichiens allaient
paratre, on attendait la frgate qui ramenait de Sicile le roi
Ferdinand; un intervalle entre les deux autorits pouvait livrer la
ville  toutes les horreurs du dsordre: la rgente persista  y
demeurer, et l'aspect du palais illumin maintint le peuple dans le
calme.

Au milieu de la nuit, Mme Murat rejoignit par une issue secrte la
frgate qui devait l'emporter loin de ce beau royaume. Elle croisa dans
le golfe le btiment qui portait Ferdinand.

Quelques annes plus tard, Mme Rcamier alla visiter  Trieste cette
reine exile dont le souvenir ne s'tait point effac de son coeur. Mais
ne devanons pas les temps.

La Providence a inflig aux gens de notre gnration le spectacle des
plus tristes et des plus frquentes rvolutions.  chacun de ces
changements nous avons t tmoins de la violence des partis, de
l'ardeur des ractions et de l'pret avec laquelle l'opinion
triomphante cherche  fltrir les vaincus. Il n'en fut pas autrement en
1815, malgr la mansutude et la magnanimit des princes de la maison de
Bourbon.

Mme Rcamier resta fidle  la modration de son caractre; elle ne
souffrit pas plus alors qu'elle ne le permit  aucune poque de nos
troubles civils, que son salon et une couleur exclusive. Royaliste,
mais amie de la libert, elle continua  recevoir tous ceux auxquels les
portes de sa maison avaient t une fois ouvertes. Il lui arrivait alors
ce qui arrive  tous les esprits impartiaux: chacune des opinions
exagres lui disait alternativement, en lui parlant du parti oppos,
_vos amis les libraux_ ou _vos amis les ultra_.

Benjamin Constant lui crivait le 19 juin 1815:

     Les nouvelles paraissent tre affreuses pour nous, excellentes
     pour vos amis; d'aprs vos principes, c'est le cas d'une visite 
     la reine Hortense. C'est encore plus le cas d'tre bonne pour moi,
     car je vais tre dans une fcheuse position, si tant est qu'une
     position soit mauvaise quand elle n'influe pas sur le coeur. Faites
     donc votre mtier de noblesse et de gnrosit envers moi.

Il est certain que la disgrce et le malheur avaient pour Mme Rcamier
la mme sorte d'attrait que la faveur et la fortune en ont d'ordinaire
pour les mes vulgaires, et chez elle cette disposition ne se dmentit
en aucune circonstance.

Avec les souverains allis, revenus pour la seconde fois dans notre
pauvre pays, tait arrive  Paris une femme qui jouissait  cette
poque d'une faveur marque auprs de l'empereur Alexandre. La baronne
de Krdner, dont la jeunesse avait t trs-romanesque, mais qui n'tait
plus alors domine que par un mysticisme aussi exalt que sincre,
s'tait trouve  une poque antrieure en relation avec Mme Rcamier;
elle dsira la revoir en 1815, et celle-ci, dont la curiosit n'tait
pas moindre, se rendit avec empressement  ce dsir. Mme de Krdner
habitait un htel du faubourg Saint-Honor, voisin de l'lyse
qu'occupait l'empereur de Russie. Chaque jour Alexandre, en traversant
le jardin, se rendait incognito chez elle et changeait avec elle des
thories et des penses o l'illuminisme religieux tenait plus de place
encore que la politique; ces tte--tte se terminaient toujours par la
prire.

Mme de Krdner avait t fort jolie. Elle n'tait plus jeune, mais elle
conservait de l'lgance; la bonne grce de sa personne la sauvait du
ridicule que son rle d'_inspire_ et facilement pu lui donner. Sa
bont tait relle, sa charit et son dsintressement sans bornes.

Le crdit qu'on savait qu'elle exerait sur l'esprit de l'empereur de
Russie ajoutait  la curiosit qu'on avait de voir et d'entendre cette
manire de prophtesse. Tous les soirs son salon s'ouvrait  la foule
des adeptes, des curieux et des courtisans. Rien n'tait plus singulier
que ces runions qui dbutaient par la prire et s'achevaient dans le
mouvement et les conversations mondaines.

L'action de Mme de Krdner tait conciliante et secourable. Elle prit en
grande compassion Benjamin Constant qu'elle avait connu en Suisse et
qu'elle retrouvait  Paris accabl sous le poids d'une rprobation
universelle. Un soir,  l'une des runions les plus nombreuses de ce
bizarre sanctuaire, la prire tait dj commence (c'tait Mme de
Krdner qui habituellement l'improvisait et elle ne le faisait pas sans
loquence), tous les assistants taient  genoux, Benjamin Constant
comme les autres. Le bruit d'une personne qui survenait lui fait lever
la tte, et il reconnat Mme la duchesse de Bourbon accompagne de sa
suite. Les regards de la princesse tombent sur le publiciste, et le
voil qui, par embarras de l'attitude et du lieu o il est surpris,
inquiet de l'impression que la duchesse de Bourbon ne pouvait manquer
d'en recevoir, se prosterne bien davantage, de sorte que son front
touchait quasi la terre; en mme temps il se disait:  coup sur, la
princesse doit penser et se dire: Que fait l cet hypocrite?

Benjamin Constant vint chez Mme Rcamier en sortant de la runion, et ce
fut lui qui raconta trs-gament son aventure. Un des dfauts de ce rare
esprit tait de se moquer de tout et de lui-mme.

Mme Rcamier alla souvent chez Mme de Krdner, et quelquefois son
arrive y donna des distractions  l'assemble; Benjamin Constant fut
charg un jour de lui crire ceci:

     Jeudi,

     Je m'acquitte avec un peu d'embarras d'une commission que Mme de
     Krdner vient de me donner. Elle vous supplie de venir la moins
     belle que vous pourrez. Elle dit que vous blouissez tout le monde,
     et que par l toutes les mes sont troubles et toutes les
     attentions impossibles. Vous ne pouvez pas dposer votre charme,
     mais ne le rehaussez pas.

Mme de Krdner tenait beaucoup pourtant  la prsence de Mme Rcamier,
et une autre fois elle lui adressait ce billet:

     1815. Mardi soir.

     Chre amie, comme il ne viendra peut-tre personne ce soir  la
     prire, puisqu'il pleut, remettriez-vous  demain de venir? Je
     crois que cela vous arrangera aussi  cause du temps. J'aurai le
     bonheur, j'espre, cher ange, de vous embrasser demain et de causer
     avec vous.

     Agrez mes hommages.

     B. DE KRDNER.

En quittant Paris, Mme de Krdner se rendit en Suisse; elle crivit de
Berne  la femme dont elle avait toujours apprci la grce et la bont.
Je donne ici sa lettre. Le jargon mystique dans lequel elle est crite,
s'il a tous les caractres de la sincrit, est au moins piquant dans la
bouche de l'auteur de _Valrie_:

     Berne, le 12 novembre 1815.

     Qu'il me tarde, chre et aimable amie, d'avoir de vos nouvelles,
     et que je suis occupe de vous et de votre bonheur qui ne sera
     assur que quand vous serez entirement  Dieu.

     C'est ce que je lui demande quand, prosterne devant le Dieu de
     misricorde, je l'invoque pour vous; il a touch votre coeur par sa
     grce; et ce coeur, que toutes les illusions et tous les biens de la
     terre n'ont pu satisfaire, a entendu l'appel. Non, vous ne
     balancerez pas, chre amie. Les troubles que vous prouvez souvent,
     le nant du monde, le besoin de quelque chose de grand, d'immense
     et d'ternel qui venait tour  tour vous faire peur, vous rclamer
     et vous agiter, tout cela me disait que vous vous prononceriez tout
      fait.

     Je vous exhorte  tre fidle  ces grands mouvements que vous
     prouviez,  ne pas vous laisser distraire; une amertume affreuse
     serait la suite de cette infidlit  la grce. Demandez, aux pieds
     de Christ, la foi de l'amour divin, demandez et vous obtiendrez, et
     une sainte terreur vous dira combien la vie est grande, et combien
     est immense cet amour du Sauveur qui mourut pour nous arracher  la
     juste punition du pch que chacun de nous a mrite. Ah!
     puissions-nous voir notre Dieu qui se fit homme pour mourir pour
     nous, puissions-nous le voir avec un coeur bris, et pleurer au pied
     de cette croix de ne l'avoir pas aim. Loin de nous rejeter, ses
     bras s'ouvriront pour nous recevoir; il nous pardonnera, et nous
     connatrons enfin cette paix que le monde ne donne pas.

     Que fait ce pauvre Benjamin? En quittant Paris, je lui crivis
     encore quelques lignes et lui envoyai quelques mots pour vous,
     chre amie; les avez-vous reus? Comment va-t-il? Ayez beaucoup de
     charit pour un malade bien  plaindre, et priez pour lui. Notre
     voyage a t heureux. Dieu merci. La Suisse me repose, elle est si
     belle et si calme au milieu des troubles de cette Europe si
     bouleverse. J'ai le bonheur d'tre avec mon fils  Berne, et nous
     faisons les plus belles promenades du monde en nous disant des
     choses bien tendres, car nous nous aimons beaucoup. Dieu l'a
     tellement guid et protg, qu'il a fait les plus belles affaires
     et les plus difficiles pour les autres,  merveille. Il est rare
     d'avoir  son ge tout ce qui distingue et tout ce qui convient aux
     autres, dans une place qui n'tait pas facile; enfin je n'ai qu'
     remercier le Seigneur. Je ne dsespre pas de vous voir au milieu
     des Alpes qui valent mieux que tous les salons du monde. Je suis
     charme d'apprendre par Mme de Lezay que vous la voyez. C'est un
     ange, elle vous aime beaucoup et pourra vous tre utile, car elle a
     fait de grands pas dans la plus grande des carrires.

     crivez-moi  Ble, chre amie, tout simplement mon adresse, puis,
      remettre chez M. Kellner. Dites-moi bien tout, pensez que je vous
     aime si tendrement. Voyez-vous M. Delbel[33]? c'est un homme bien
     excellent. Je dsire beaucoup que Benjamin le voie. Je vous
     recommande ma pauvre Polonaise, Mme de Lezay la connat. Ma fille
     et moi vous prions d'agrer nos tendres hommages.

     Toute  vous,

     B. DE KRDNER.

     Encore une fois, chre amie, je recommande  votre me charitable
     notre pauvre B., c'est un devoir sacr.

M. Ballanche, retenu  Lyon par les devoirs de se pit filiale et par
les intrts de son imprimerie, vint dans le courant de l't passer
quelques semaines  Paris. Son dsir le plus vif, son aspiration de tous
les moments tendaient  le fixer dans la ville habite par Mme Rcamier.
Il fut prsent par elle  toutes les personnes qui formaient sa
socit. L'apparition de ce philosophe alors inconnu, de cet crivain
dont la renomme n'avait point encore publi le nom, et dont l'extrieur
un peu trange, l'absence d'empressement et le peu de facilit  se
faire valoir ne rvlaient pas d'abord la supriorit, causa au premier
aspect une certaine surprise dans ce monde lgant, clair, mais
frivole. Toutefois il y fut mis promptement  la place qui lui
appartenait, et il repartit rsolu de hter la conclusion du trait par
lequel, son pre et lui ayant cd leur imprimerie  M. Rusand, il
serait libre de s'tablir dans la capitale.

M. Ballanche crivait  Mme Rcamier qu'il venait de quitter:

     Lyon, ce 30 septembre 1815.

     Vous avez la bont de m'interroger sur mes affaires particulires.
     Tout est convenu entre M. Rusand et nous. Il a t oblig de faire
     encore un voyage  Paris; et nous sommes obligs de grer en son
     absence.  son retour, il nous restera  rgler nos comptes, 
     clore nos inventaires,  faire mille petites choses qui entrent
     dans l'ensemble d'un tablissement aussi compliqu. Mon pre et ma
     soeur ne sont loigns ni l'un ni l'autre de transporter ailleurs
     nos pnates, pourvu que nous soyons runis; c'est tout ce qu'ils
     dsirent. J'avoue nanmoins que je n'envisage pas sans quelque
     inquitude un tel changement d'habitudes pour eux.

     Parmi les motifs que vous avez la bont de me prsenter pour fixer
     mon sjour  Paris, je n'admets point du tout les intrts de ce
     que vous appelez mon talent.  cet gard je n'ai pas les mmes
     raisons que je trouve pour Camille Jordan. Je ne suis point un
     crivain politique. Je ne suis pas non plus un rudit ni un peintre
     de moeurs. Je connais la nature de mon talent: il n'a besoin en
     aucune faon du sjour de la capitale. Il existe tout entier dans
     mes affections et dans mes sentiments. Paris n'est pas plus
     ncessaire  mon talent qu' moi-mme. C'est vous, et non point
     Paris, qui m'tes ncessaire.

Il n'tait point facile en effet  M. Ballanche de se transplanter. Les
affaires, les intrts de famille la sant de sa soeur, la crainte de
troubler les habitudes de son vieux pre qu'il aimait tendrement, ces
mille liens l'enchanrent jusqu'en 1817. La tristesse, en attendant,
avait envahi son me et ses lettres expriment un profond dcouragement.

Il s'exprime ainsi:

     Le 22 janvier 1816.

     Je vous remercie bien du tendre intrt que vous avez la bont de
     me conserver. Vous me demandez compte de ma manire d'tre
     actuelle. Je vis au jour le jour, je laisse mon avenir se faire
     tout seul. Ce n'est point par dsintressement de moi-mme, c'est
     par ncessit. La sant de ma soeur s'est amliore sensiblement,
     mais elle est dans un tat de tristesse et de susceptibilit qui me
     fait une peine infinie. J'ai tout lieu de craindre que cette crise
     de tristesse et de dgot du monde ne conduise ma pauvre soeur dans
     un clotre. Si ma soeur se retire au clotre, ma place est auprs de
     mon pre, et mon pre vient d'entrer dans sa soixante-neuvime
     anne. Ainsi, comme vous voyez, je ne dpends plus de moi, je ne
     puis former aucun projet, mon avenir ne m'appartient plus.

     Je vous le jure dans toute la sincrit de mon me, il ne reste en
     moi de sentiment vif que l'amiti que je vous ai voue. J'ai besoin
     de savoir par vous, le plus souvent qu'il sera possible, que ce
     sentiment ne fera pas encore mon malheur. J'avoue que, toutes les
     fois que j'y pense, j'en prouve une sorte de terreur dont je ne
     suis pas le matre. Il me vient souvent dans l'ide que vous croyez
     avoir de l'attachement pour moi, mais que vous n'en avez rellement
     pas. Cette pense est un tourment ajout  tous mes autres
     tourments. Vos lettres me font un bien infini, mais ce bien ne dure
     pas. Vous tes si bonne, et vous avez une telle bienveillance pour
     les tres souffrants, que je me range tout de suite dans la classe
     de ces tres souffrants vers lesquels vous aimez  descendre. C'est
     par piti et par condescendance que vous me tmoignez de l'intrt;
     ensuite vous vous faites illusion  vous-mme, parce que les bons
     coeurs sont sujets  cette sorte de duperie. Pardon et mille fois
     pardon, mais vous avez sollicit ma confiance; et mme, il faut
     bien que je vous le dise, pour tre vrai jusqu'au bout: en
     commenant cette lettre, je n'ai pas eu le projet de vous crire
     tant de choses.

     La vie est pleine d'amertumes; heureusement le temps coule, et les
     douleurs s'en vont avec lui.

     Faites-moi toujours part de vos projets, pour que je puisse au
     moins m'y associer par la pense. Je trouverai bien le moyen de
     faire une petite course pour vous entrevoir, si je ne puis vous
     voir tout  mon aise; il n'y a plus pour moi que cet espoir: sans
     cela je ne sais ce que je deviendrais.

M. Ballanche n'avait raison qu' demi lorsqu'il disait de lui-mme qu'il
n'tait point un crivain politique. Sans doute il ne fut jamais un
publiciste: la disposition de son gnie qui lui faisait tout gnraliser
s'opposait  ce qu'il s'appliqut  la controverse d'un fait actuel ou 
une discussion pratique; mais il fut anim toute sa vie du plus sincre
patriotisme; il avait pour les hommes un amour immense, et la France 
ses yeux ne cessa jamais de personnifier l'humanit. Il la considrait
comme charge par la Providence d'une mission de civilisation et de
progrs. Les problmes de l'ordre social taient ceux dont sa pense se
proccupait le plus habituellement, et dans ces annes de luttes et de
discussions qui suivirent la Restauration et ouvrirent une si large
carrire au libre mouvement des intelligences, la ncessit de fonder
les institutions et le repos de la France sur l'alliance du pass et de
la socit nouvelle tait devenue pour lui une sorte de conviction
religieuse: cette gnreuse passion du bien public et ce dsir de
l'apaisement des partis inspira successivement  M. Ballanche son beau
livre des _Institutions sociales_, _le Vieillard et le Jeune Homme_, et
enfin _l'Homme sans nom_.

Au milieu de ces proccupations gnrales et de ces tristesses
particulires, M. Ballanche perdit son pre le 20 octobre 1816.

Il annonait en ces termes cette mort  Mme Rcamier.

     Ce 31 octobre 1816.

     Il s'est dj pass douze jours depuis ce cruel vnement. Le coup
     a t terrible sans doute, mais le courage ne m'a point manqu. Le
     devoir qui m'tait impos de surveiller l'effet de la douleur sur
     ma pauvre soeur a fait que j'ai moins senti ma propre douleur. C'est
     comme un rve pnible, et je commence  me rveiller. Nos amis ont
     t parfaits. Mon pre tait aim et vnr; on le lui a bien
     montr, ou plutt on l'a bien montr  ses enfants. L'homme le plus
     modeste et le plus dpourvu d'ambition a eu le cercueil le plus
     entour d'hommages. Il avait vcu comme un homme de bien, il est
     mort comme un juste. Il s'est connu jusqu'au dernier moment; ainsi
     pour lui, les portes de l'ternit se sont ouvertes en mme temps
     que celles de la vie se fermaient. Il est entr dans l'autre monde
     en continuant de prier pour ses enfants qu'il laissait dans
     celui-ci. Sa mort n'a point t douloureuse, son me s'est dtache
     paisiblement.

     Je ne voulais pas vous crire cette triste nouvelle. J'avais
     charg Dugas-Montbel de vous l'annoncer de vive voix. L'intrt que
     vous avez la bont de me porter me faisait craindre de vous frapper
     trop vivement.

     La maladie de mon pre a dur cinquante jours. Pas un de ces jours
     n'a t sans inquitude; ds le premier moment, je fus frapp par
     l'aspect de la mort. Je cherchais bien  me dissimuler  moi-mme
     le danger qui m'tait vident, mais j'y russissais peu. Je n'ai eu
     rellement de l'espoir que dans les derniers jours, c'est--dire
     lorsque la mort habitait dj en lui. Il y a comme un dernier
     panouissement de la vie qui trompe les plus habiles.

Aprs la mort de son pre, M. Ballanche ne fut point libre encore de
quitter Lyon; il passa plusieurs mois auprs de sa soeur, et ne suivit
enfin le voeu de son coeur, en venant se fixer irrvocablement  Paris,
qu'aprs avoir assur autant qu'il tait en lui, sinon le bonheur, au
moins le repos de cette soeur. Il arriva  Paris dans le courant de l't
de 1817.

Mme de Stal avait pass l'hiver de 1816 en Italie. Elle tait vivement
inquite de la sant de M. de Rocca, et avait t chercher pour lui un
climat plus doux que celui de la France ou de la Suisse. Sa sant 
elle-mme dclinait visiblement.

Ce fut  Pise que s'accomplit le mariage de sa fille, Albertine de
Stal, avec le duc de Broglie. Elle parlait de cet vnement de famille
avec une touchante motion  l'amie dont le dvouement s'tait toujours
associ  ses joies et  ses douleurs, dans une lettre date de Pise le
17 fvrier 1816.

     Combien je suis touche, chre et belle, de la lettre que mon fils
     m'a apporte, et plus encore de la lettre qui m'est arrive ce
     matin! Ce qui rend impossible de ne pas vous aimer, c'est cette
     source d'amiti qui renat toujours dans le dsert, c'est--dire
     quand vos amis ont plus besoin de vous que de coutume. Mon fils et
     M. de Broglie sont arrivs, et c'est mardi prochain  midi que nous
     faisons la double crmonie catholique et protestante en italien et
     en anglais.

     Le coeur me bat de la crmonie: Albertine est heureuse, _lui_ s'y
     attache tous les jours plus vivement, et moi j'ai pris une estime
     toujours croissante pour son caractre.

     Je vous crirai mardi en sortant de la crmonie. Et puis-je tre
     mue, sans que votre image m'apparaisse? Adieu.

Et dans une autre lettre crite quelques jours plus tard:

     Notre mariage s'est extrmement bien pass, chre Juliette; aucune
     motion de la vie ne peut se comparer  celle-l, surtout avec la
     liturgie anglaise.

     Mais ce qui vaut mieux que des impressions, c'est qu'il n'est pas
     un moment o je ne m'attache plus  M. de Broglie. Toute sa
     conduite a t d'une dlicatesse et d'une sensibilit vritables.
     Son caractre est vertueux, et je bnis Dieu et mon pre, qui m'a
     obtenu de ce Dieu de toute bont un ami pour ma fille aussi digne
     d'estime et de sentiment.

Revenue  Paris  la fin de 1816, Mme de Stal effraya ses amis par le
spectacle de son changement. Sa faiblesse tait excessive; elle
n'obtenait le sommeil et on ne calmait ses douleurs que par l'opium.

Mme Rcamier, profondment inquite pour la sant de son amie, n'tait
pas moins alarme par l'tat de maladie de sa cousine, Mme de Dalmassy.
Elle n'et consenti en pareille situation  s'loigner ni de l'une ni de
l'autre; cependant elle dsirait donner  sa cousine le calme de la
campagne et la vue d'un jardin, en conservant la possibilit de voir Mme
de Stal tous les jours. C'est alors qu'on lui indiqua  Montrouge le
pavillon de La Vallire, qui appartenait  M. Amaury Duval, de
l'Acadmie des inscriptions, et dont le parc tait encore presque
intact; elle le loua pour la saison. On conservait peu d'esprance de
sauver Mme de Stal, mais la mort la plus prvue surprend toujours.

Le 14 juillet vers midi, le duc de Laval (Adrien de Montmorency) et sa
tante, la duchesse de Luynes, arrivrent au pavillon de La Vallire.
Cette visite,  une heure inaccoutume, donna  Mme Rcamier la pense
qu'un malheur l'avait frappe; en effet Mme de Stal avait cess de
vivre.

Le duc de Laval fit alors lire  l'amie qui voulait douter de son
malheur le billet par lequel M. de Schlegel avait deux heures auparavant
annonc  M. Mathieu de Montmorency cette irrparable perte.

M. SCHLEGEL  M. DE MONTMORENCY.

     Monsieur, je suis charg de vous apprendre une funeste nouvelle.
     Votre illustre et immortelle amie s'est endormie pour toujours ce
     matin  cinq heures. Si vous venez chez nous, vous verrez une
     maison remplie de deuil et de dsolation.

     SCHLEGEL.

Mathieu de Montmorency avait fait passer ce billet  son cousin Adrien
et y avait ajout ces mots:

     Reu sur les neuf heures ce fatal 14 juillet. Cher ami! quelle
     nouvelle! Hier  onze heures j'ai quitt sa maison et sa pauvre
     fille; on esprait une nuit tranquille. Je suis boulevers! J'ai
     absolument besoin de solitude, je ne veux voir que toi, et te
     parler de Mme Rcamier.

     Viens et rapporte-moi cela.

Je n'essaierai pas de peindre la douleur de Mme Rcamier; dans ce coeur
capable d'affections si profondes, la mort ne pouvait affaiblir la
vivacit du dvouement; l'amie enleve  sa tendresse devenait pour elle
l'objet d'un culte. La mort la consacrait par une sorte d'apothose, et
la pense de Mme Rcamier ne cessait de s'attacher  tout ce qui pouvait
faire vivre et perptuer la mmoire qui lui tait chre. C'est ainsi
qu'elle inspira au prince Auguste de Prusse l'ide de consacrer par le
tableau de Corinne, dont nous vous avons dj parl, une des crations
de Mme de Stal.

Le prince hrditaire de Saxe-Weimar, que Mme Rcamier avait rencontr 
Ems, tant venu  Paris en 1845, vint la chercher  l'Abbaye-au-Bois,
et, ne l'ayant pas rencontre, prt  retourner en Allemagne, lui fit
demander  lui adresser ses adieux. Le comte de Grave, attach par le
roi Louis-Philippe  la personne du prince pendant son sjour  Paris,
crivait, au nom de Son Altesse Royale, le billet suivant  Mme
Rcamier:

     lyse-Bourbon, 21 mai 1845.

     Madame,

     S. A. R. le prince hrditaire de Saxe voudrait, avant de quitter
     Paris, vous faire ses adieux; vous voyez que le souvenir de vos
     bonts et de votre gracieuse rception  Ems a fait sur son esprit
     l'impression la plus durable. Le prince, qui assistera aujourd'hui
      une sance de la chambre des pairs, compte profiter de ce bon
     voisinage pour se rendre chez vous vers cinq heures. Je m'empresse
     de vous en prvenir _cette fois_, en vous priant d'agrer avec
     votre bienveillance ordinaire, Madame, l'expression bien sincre de
     mon plus respectueux hommage.

     Le comte DE GRAVE.

Les souvenirs du sjour de Mme de Stal  Weimar sont encore vivants
dans la noble famille du grand-duc, et le jeune prince, fidle aux
traditions de sa maison, avait t heureux de connatre l'amie de la
femme illustre  laquelle sa grand'mre avait inspir une reconnaissance
respectueuse. Il s'entretint avec Mme Rcamier, comme il l'avait dj
fait  Ems, de ces souvenirs et voulut bien prendre avec elle un
engagement qu'il a daign tenir avec fidlit, celui d'envoyer  Mme
Rcamier, lorsqu'il serait rentr  Weimar, une copie de la
correspondance de la grande-duchesse, sa grand'mre, la mme qui fut
l'amie de Schiller, de Goethe et de Herder, avec Mme de Stal.

Voici la lettre dont Son Altesse Royale accompagnait l'envoi de cette
correspondance:

LE GRAND-DUC HRDITAIRE DE SAXE-WEIMAR  Mme RCAMIER.

     Weymar, ce 28 octobre 1846.

     Madame,

     Ce n'est pas sans une sorte d'inquitude et d'embarras que je
     prends de nouveau la libert de vous importuner d'une lettre
     accompagnant l'envoi de la correspondance de Mme de Stal. Il y a
     si longtemps que je vous ai annonc ces papiers, que je ne trouve
     pas de paroles pour exprimer la confusion que me fait prouver ce
     retard. Tout en esprant en votre indulgence, Madame, je me
     permettrai cependant de remarquer qu'outre le temps exig pour une
     copie trs-exacte, la personne charge de ce travail, dsirant le
     rendre aussi complet que possible, a tch de ranger les lettres
     d'aprs leurs dates. Ce soin, trs-ncessaire sans doute parce
     qu'elles taient en dsordre, ncessita des recherches tendues, et
     c'est ainsi que plusieurs mois s'coulrent. Je tenais enfin ces
     copies et j'allais vous les expdier, lorsqu'une indisposition
     survint et me retint. Comme tout le monde a sa dose d'gosme, je
     ne me fais pas de scrupule d'avouer franchement la mienne, en vous
     disant que je ne voulais ni ne pouvais me refuser le plaisir de
     vous crire, Madame, en expdiant les lettres.

     J'prouve une joie sincre en vous communiquant ces documents qui
     vous retraceront le souvenir d'une tendre amie et d'une des gloires
     de notre sicle. Quant  moi,  qui a t refus le bonheur
     d'approcher ce gnie immortel, j'ai parcouru ces papiers avec un
     respect que m'inspiraient  la fois ses traces et l'image de ma
     grand'mre chrie que je retrouvais sans cesse. Les lettres vous
     parleront de cette Allemagne que Mme de Stal a aime et apprcie,
     elles vous parleront de Weimar aussi. Le contentement qu'elle
     exprime, et qu'elle parat y avoir prouv, semble avoir t tout
     rciproque. Si la lecture des lettres de Mme de Stal, si votre
     premier sjour d'Allemagne, vous inspiraient le dsir, Madame, de
     revoir ce pays, veuillez ne pas oublier que si  Weimar nous sommes
     fiers d'prouver les sentiments que je viens d'exprimer, nous
     serions heureux de vous en offrir le tmoignage. Laissez-moi
     penser, Madame, quoique bien peu connu de vous, que je puis
     cependant esprer que vous croirez  toute la joie que m'a cause
     la rception de votre lettre; laissez-moi du moins vous l'exprimer
     en y ajoutant l'assurance de ma plus profonde reconnaissance. Je ne
     puis terminer cette lettre sans vous prier de vouloir bien me
     rappeler au souvenir de M. de Chateaubriand, et d'accepter les
     compliments dont le chancelier de Mller m'a charg pour vous. Mais
     surtout, Madame, je dsirerais demander pour moi la continuation de
     vos bonts et de votre bienveillant intrt qui m'a rendu si
     heureux et, j'ose dire, si fier.

     Votre trs-humble et trs-obissant serviteur,

     CHARLES-ALEXANDRE,

     Grand-duc hrditaire de Saxe.

Les regrets que la mort de Mme de Stal inspira  Mathieu de Montmorency
ne furent ni moins profonds ni moins durables. J'en retrouve une trace
touchante dans les papiers que la duchesse Mathieu de Montmorency, aprs
la mort de son mari et dans le dsespoir de cette perte, donna  Mme
Rcamier.

Je reproduis ici cette note, tmoignage admirable de sollicitude
religieuse et de fidlit aux affections.

NOTE TROUVE DANS LES PAPIERS DE M. DE MONTMORENCY.

     Au Val, 14 juillet 1823, 6e anniversaire de la mort de Mme de
     Stal; t o j'ai joui de toute la libert que me donnaient ma
     sortie du ministre et le voyage de Madame.

     _Elle_ crivait de Sude  son amie intime qui est aussi la
     mienne, en parlant de moi:

     Il n'y a point d'absence pour les tres religieux, parce qu'ils se
     retrouvent dans le sentiment de la prire.

     _Elle_ a dit  sa fille:

     Le mystre de l'existence, c'est le rapport de nos fautes avec nos
     peines. Je n'ai jamais eu un tort, qu'il n'ait t la cause d'un
     malheur.

     _Elle_ a crit dans son dernier ouvrage:

     La prire est la vie de l'me...

     _Elle_ a crit dans les _Dix annes d'exil_, en parlant de moi:

     Je ne lve jamais les yeux au ciel sans penser  mon ami, et j'ose
     croire aussi que dans ses prires il me rpond.

     Durant les longues insomnies de sa dernire maladie, elle rptait
     sans cesse l'_Oraison dominicale_ pour se calmer; elle avait appris
      goter l'_Imitation de Jsus-Christ_.

     Mme Necker a dit dans son intressante notice:

     Le juge suprme valuera tout. Il sera clment envers le gnie.

C'est auprs du lit de douleur de Mme de Stal, et bien peu de mois
avant la mort de cette femme illustre, que M. de Chateaubriand rencontra
Mme Rcamier; mais ce ne fut qu'en 1818, au retour des eaux
d'Aix-La-Chapelle, o Mme Rcamier avait retrouv le prince Auguste de
Prusse, que M. de Chateaubriand commena  venir assidment chez elle.

L'admiration enthousiaste que lui inspirait le talent de l'crivain, le
prestige d'une gloire clatante et pure, ajoutaient  la sduction que
la grce et la distinction des manires de M. de Chateaubriand ont
constamment et partout exerce: il eut bientt conquis la premire place
dans le coeur, ou tout au moins dans l'imagination de Mme Rcamier. Les
amis plus anciens, plus dvous, plus dsintresss, comme M. de
Montmorency et M. Ballanche, ne virent pas sans ombrage l'ascendant
d'une affection dont la prudente amiti de Mathieu redoutait les orages
et les ingalits. M. Ballanche en vrai pote, en homme que la Muse
seule pouvait distraire ou consoler, voulait que Mme Rcamier entreprt
un travail littraire. Il proposa une traduction de Ptrarque, et ce
travail fut commenc.

Les fragments de cette traduction, qui occupa plusieurs soires de l't
de 1819, se trouvent dans les papiers de Mme Rcamier, crits par
elle-mme pour la plupart et quelques-uns de la main de l'auteur de la
_Palingnsie sociale_.

Quoiqu'il n'et point quitt Paris, M. Ballanche crivait  cette poque
presque chaque matin  Mme Rcamier, chez laquelle il dnait tous les
jours, et prs de laquelle s'coulaient toutes ses soires. Je donne ici
quelques-uns des billets crits  cette date; ils feront mieux pntrer
que tout ce que je pourrais dire dans l'intimit des personnages que
j'essaie de peindre.

M. BALLANCHE  Mme RCAMIER.

     1818. Jeudi.

     Oui, j'espre encore pour vous de beaux jours, mais point de ceux
     que vous sembliez regretter, des jours de calme, de repos, de
     douces occupations. La posie et la musique charmeront les loisirs
     que vous vous serez faits. La renomme apprendra  raconter de vous
     des choses nouvelles. Vous rvlerez cette partie de vous-mme qui
     jusqu' prsent est reste inconnue au monde. Peut-tre aussi
     parviendrez-vous  faire trouver en moi des choses qui y sont
     enfouies. Avec quel bonheur j'accueillerais la pense de lguer un
     nom  l'avenir, si c'tait  vous que je le devrais! J'en suis
     certain, s'il y a quelque chef-d'oeuvre de cach dans le secret de
     mon me, c'est vous seule qui pouvez faire qu'il se ralise. J'ai,
     comme vous, besoin de calme et de repos: j'ai besoin d'tudes
     tranquilles, de paisibles loisirs. C'est vous qui me procurerez
     tout cela. Votre prsence si pleine de charme, les doux reflets de
     votre me seront pour moi une inspiration puissante; vous tes une
     posie tout entire, vous tes la posie mme. Votre destine 
     vous est d'inspirer, la mienne est d'tre inspir. Une occupation
     vous fera du bien; votre imagination souffrante et rveuse a besoin
     d'un aliment. Soignez votre sant, mfiez-vous de vos nerfs: vous
     tes un ange qui s'est un peu fourvoy en venant sur une terre
     d'agitation et de mensonge.

     Je vous crirai tous les jours, vous me ferez un plaisir infini
     toutes les fois que vous pourrez me rpondre. Je ne vous parlerai
     pas de moi, parce que vous connaissez tous mes sentiments, mais je
     vous parlerai beaucoup de vous, parce que je veux enfin vous faire
     connatre  vous-mme, vous rvler les trsors que vous avez et
     que vous ignorez.

LE MME

     Mercredi.

     Je ne puis assez vous engager  persister dans les bonnes
     dispositions o vous tes relativement  un travail littraire:
     seulement je voudrais que vous prissiez sur vous de lutter un peu
     plus contre les difficults de Ptrarque. Les deux vritables
     monuments potiques de l'Italie sont le Dante et Ptrarque. Je dis
     les deux vritables monuments, dans ce sens, qu'il y a  dchiffrer
     et  expliquer. Il y a l des choses  rvler et qui ne sont pas
     vues par tous. Avec la connaissance de la langue, on parvient 
     connatre l'Arioste, le Tasse, Mtastase; cela ne suffit pas pour
     Ptrarque ni pour le Dante. On trouve dans ces deux potes, outre
     la langue italienne, une autre langue potique dont l'intelligence
     est quelquefois refuse aux Italiens eux-mmes. Le travail que je
     voudrais que vous fissiez pour Ptrarque a t fait pour le Dante,
     mais nul n'a os encore lutter contre les difficults du premier.
     Ce travail vous ferait un honneur infini. Je voudrais plus, je
     voudrais que vous-mme vous fissiez le discours prliminaire. Je ne
     me rserverais qu'un travail d'diteur, qui, tout modeste qu'il
     serait, ne laisserait pas de me faire un grand honneur, sans parler
     mme de la portion de gloire qui rsulterait pour moi d'une telle
     association avec vous. Non, vous ne vous connaissez pas; nul ne
     sait l'tendue de ses facults avant d'en avoir us.

LE MME.

     Vendredi.

     [...]

     ... J'ai t quatorze ans de ma vie persuad qu'il n'y avait en
     moi aucun talent rel, et alors non-seulement je me tenais fort en
     arrire, mais mme je ne faisais aucun effort pour sortir de cette
     nullit. Ce n'tait point du dcouragement, c'tait la conviction
     intime et complte que je manquais des facults ncessaires. Aprs
     _Antigone_, j'ai t persuad de mme que ma pauvre petite carrire
     littraire tait finie; je croyais avoir trouv cela par hasard.
     C'tait une rvlation que j'avais t assez heureux pour saisir,
     mais que j'aurais pu laisser chapper. Maintenant je suis tout prt
      retomber dans le mme tat, et vous seule pouvez m'en tirer.
     L'tude et le travail me psent, il faut que vous m'y accoutumiez.
     Les encouragements que je vous donne doivent me profiter 
     moi-mme; ce n'est qu'avec vous que je puis prendre le got de
     l'tude et du travail.

     Comment voulez-vous, en effet, que j'aie quelque confiance en moi,
     si vous n'en avez pas en vous, vous que je regarde comme si
     minemment doue? Le genre de mon talent, je le sais, ne prsente
     aucune surface: d'autres btissent un palais sur le sol, et ce
     palais est aperu de loin; moi, je creuse un puits  une assez
     grande profondeur, et l'on ne peut le voir que lorsqu'on est tout
     auprs. Votre domaine  vous est aussi l'intimit des sentiments;
     mais, croyez-moi, vous avez  vos ordres le gnie de la musique,
     des fleurs, des longues rveries et de l'lgance. Crature
     privilgie, prenez un peu de confiance, soulevez votre tte
     charmante et ne craignez pas d'essayer votre main sur la lyre d'or
     des potes.

     Ma destine  moi tout entire consiste peut-tre  faire qu'il
     reste quelque trace sur cette terre de votre noble existence.
     Aidez-moi donc  accomplir ma destine. Je regarde comme une chose
     bonne en soi que vous soyez aime et apprcie lorsque vous ne
     serez plus. Ce serait un vrai malheur qu'une si excellente crature
     ne passt que comme une ombre charmante.  quoi servent les
     souvenirs, si ce n'est pour perptuer ce qui est beau et bon?

LE MME.

     Lundi.

     Je ne sais, mais il me semble que je dois paratre en ce moment
     comme un homme proccup d'une ide fixe. Mes lettres vous disent
     toujours la mme chose. J'ai, il faut l'avouer, bien de la peine 
     vous inspirer, au point o je l'ai moi-mme, le sentiment de votre
     supriorit. Cependant il est trs-vif en moi, et surtout
     trs-vrai. Il est des femmes qui ont une grande puissance
     d'imagination, d'autres une grande finesse de tact, d'autres un
     esprit trs-dlicat; mais de toutes les femmes qui ont crit, nulle
     n'a runi  la fois toutes ces qualits diverses. Tantt c'est la
     raison qui manque, tantt c'est l'tendue et la profondeur du sens
     moral; en vous la rverie, la grce, le got, seraient toujours
     d'accord: je suis sduit d'avance par une harmonie si parfaite. Je
     voudrais que mille autres connussent ce qu'il m'est si facile de
     deviner. Il vous sera donn de faire comprendre ce qu'est en soi la
     beaut; on saura que c'est une chose toute morale: il ne sera plus
     permis de douter que c'est un reflet de l'me. Voil ce qui
     explique ce qu'il y a d'immortel dans la beaut. Si Platon vous et
     connue, il n'aurait pas eu besoin d'une mtaphysique si subtile
     pour exprimer ses ides  ce sujet; vous lui auriez rendu sensible
     une vrit qui fut toujours mystrieuse pour lui. Ce rare gnie
     aurait eu un titre de plus  l'admiration des hommes.

 la mme poque, dans les mmes circonstances et sous l'empire des
mmes inquitudes, M. de Montmorency crivait  Mme Rcamier:

M. MATHIEU DE MONTMORENCY  Mme RCAMIER.

     Lundi soir,  minuit.

     J'ai ouvert avec une grande motion ce billet qui vaut mieux que
     cet incroyable silence, cette froideur subite que je ne savais ni
     qualifier ni expliquer. Pourquoi vous dire tout ce que j'en ai
     prouv? Il me semble que ce n'tait pas un mauvais sentiment qui
     me faisait craindre de provoquer moi-mme une explication et me
     plaindre le premier. Mais quel droit n'avais-je pas cependant de
     dtester les premiers fruits de ces choses mauvaises que je ne veux
     pas caractriser, soit coquetterie ou sentiment? Avec quelle
     promptitude elles vous donnent, j'ose le dire, un vritable tort
     envers un ami vrai et sincre! Ces regards d'hier au soir ont
     srement t involontaires, ils ont chapp  un vif intrt
     d'inquitude,  une profonde occupation de ce qui vous intresse.
     Pardon de ces regards, de ces paroles qu'il y a de la bont  vous
      vouloir bien craindre, et dont je me dis quelquefois que je n'ai
     nullement le droit. Mais je me trompe, j'ai la conscience d'avoir
     tous les droits, au nom du plus pur des sentiments, au nom d'une
     amiti qui voudrait tre aussi constante que vive, et qui ne dsire
     que votre bonheur sur cette terre et au del. Peut-tre cette
     affection pure et inaltrable vaut-elle bien toutes ces illusions
     passagres qui vous fascinent en ce moment.

     J'accepte toutes les promesses que vous daignez me faire, si vous
     voulez rellement les excuter; mais je ne sais pas mme ajourner
     mon amiti: que dites-vous de l'avoir dj perdue?

     Il m'en coterait, si vous le vouliez absolument, plus que je ne
     pourrais vous le dire. Mais ce sentiment, qui a plus qu'aucun autre
     le privilge de quelque chose de constant et d'invariable, ne doit
     pas connatre ces suspensions, ces variations trop communes dans
     certaines occupations fugitives.

     J'tais tout pein, tout honteux aujourd'hui, et vis--vis des
     autres et vis--vis de moi-mme, de ce changement subit dans vos
     manires. Ah! Madame, quel rapide progrs a fait en quelques
     semaines ce mal qui vous fait craindre vos plus fidles amis! Cette
     pense ne vous fait-elle pas frmir? Ah! recourez, il en est
     toujours temps,  Celui qui donne la force, quand on le veut bien,
     de tout gurir, de tout rparer. Dieu et un coeur gnreux peuvent
     tout ensemble. Je le supplie du fond de mon me, et par l'hommage
     de tous mes voeux, de vous soutenir, de vous clairer, de vous
     empcher, par un secours puissant, d'enlacer de vos propres mains
     un lien malheureux qui en ferait d'autres encore que vous.

Il ne faudrait point voir dans le langage attrist et presque svre des
deux amis dont le coeur tait si profondment dvou, une simple jalousie
d'affection; leur inquitude tait plus noble et plus dsintresse.

Ce qu'ils redoutaient l'un et l'autre, c'tait que le repos de Mme
Rcamier ne ft troubl par le contact d'une existence sans cesse
agite; ils s'effrayaient des ingalits de caractre d'un homme que les
succs mmes de son talent n'avaient jamais dfendu de la plus
incroyable mlancolie. Objet d'une sorte d'idoltrie pour ses
contemporains, et plus particulirement encore gt par l'enthousiasme
des femmes, M. de Chateaubriand, souverain par le gnie, avait subi les
inconvnients de tous les pouvoirs absolus: on l'avait enivr de
lui-mme.

Mais ces nuages ne devaient point durer: la parfaite droiture de l'me
de Mme Rcamier, les trsors de sympathie et de dvouement dont le ciel
l'avait doue, rtablirent la bonne harmonie; j'en trouve le tmoignage
dans cette lettre crite quelques semaines aprs celle que nous avons
cite plus haut.

M. DE MONTMORENCY  Mme RCAMIER.

     Chteau de la Forest, ce 27 juillet.

     S'il a jamais t pressant de rparer ses torts, de retirer et
     d'abjurer ses reproches, c'est lorsqu'on a reu une lettre aussi
     parfaite que la vtre, aimable amie. La mienne tait  peine partie
     par notre courrier ordinaire, que j'ai vu arriver cette charmante
     petite criture. Un premier remords m'a saisi; il a augment, et
     s'est empar de mon me tout entire, quand j'ai lu les touchantes
     confidences de votre amiti, les triomphes de votre raison et
     toutes les penses mlancoliques que je n'ai pas le courage de vous
     reprocher, quand elles n'aboutissent qu' vous faire aimer notre
     pauvre Val, et  me faire accorder un privilge exclusif
     d'admission et de consolation. J'en suis fier pour l'amiti, et il
     me tarde d'aller exercer ce doux privilge. Je vous ai mand
     aujourd'hui mme que lundi srement j'irais vous voir o vous
     seriez, et je suis ravi que ce soit au Val. Encore une fois,
     pardonnez ma lettre de ce matin. Mais convenez qu'elle tait bien
     naturelle. Pas un mot de vous, pas un mot de ce qui m'intressait
     si vivement. Je n'ai cout que ces sentiments d'intrt et de
     jalousie, que vous pardonnerez  l'amiti. Adieu. Mille hommages 
     vos pieds, sans oublier Amlie, que je me reprsente partageant
     votre solitude. Adieu, adieu. Persistez dans vos gnreuses
     rsolutions et adressez-vous  celui qui seul peut les fortifier et
     les rcompenser.

On peut dire hardiment que Mme Rcamier a t l'amie par excellence.
Prive par la destine des affections qui d'ordinaire remplissent et
absorbent le coeur des femmes, elle porta dans le seul sentiment qui lui
ft permis une ardeur de tendresse, une fidlit, une dlicatesse sans
gales. La vracit de son caractre et en mme temps sa profonde
discrtion donnaient  son commerce une scurit pleine de charmes.
Consulte dans les affaires les plus importantes et souvent les plus
dlicates, son avis tait toujours empreint de modration autant que de
dignit. Son action sur les esprits fut toujours adoucissante, et le
rle qu'elle voulut constamment remplir fut celui de calmer, au lieu
d'exciter ou d'aigrir. Quelquefois irrsolue dans les petites choses,
elle avait dans les grandes circonstances une promptitude de dcision
singulire.

L'automne de 1818 et tout l't de 1819 s'coulrent pour Mme Rcamier
dans la gracieuse solitude de la Valle-aux-Loups, qu'elle avait loue
de moiti avec M. de Montmorency. Je trouve, dans une lettre de la
duchesse de Broglie du 19 juillet 1819, un passage relatif  cette
association:

     Je me reprsente votre petit mnage du Val-de-Loup comme le plus
     gracieux du monde. Mais quand on crira la biographie de Mathieu
     dans la Vie des saints, convenez que ce tte--tte avec la plus
     belle et la plus admire femme de son temps sera un drle de
     chapitre. _Tout est pur pour les purs_, dit saint Paul, et il a
     raison. Le monde est toujours juste; il devine le fond des coeurs.
     Il ajoute au mal, mais il ne l'invente jamais; aussi je crois que
     l'on perd toujours sa rputation par sa faute.

M. de Chateaubriand en tait rduit  vendre cette petite maison
d'Aulnay qu' son retour de la Terre Sainte il avait pris plaisir 
btir, ce parc dont il avait plant tous les arbres; et,  la honte du
parti auquel son dvouement avait t si profitable, non-seulement les
royalistes ne surent pas s'entendre pour les lui conserver, mais il
avait grand'peine  trouver un acheteur. En attendant, M. de
Chateaubriand avait t heureux de voir ce riant asile, que malgr son
peu d'importance il ne lui tait pas possible de garder, occup par Mme
Rcamier. Elle-mme, charme de ce lieu, formait le projet d'en devenir
propritaire de moiti avec le vicomte de Montmorency, mais un dernier
revers de fortune devait l'atteindre cette mme anne.

M. Rcamier, qui avait recommenc les affaires, n'y fut pas heureux, et
cette fois la fortune de sa femme, qu'elle avait engage gnreusement,
mais imprudemment, dans ces nouvelles spculations, subit un chec de
cent mille francs. Peu de mois auparavant, confiante dans une position
qui, pour tre moins considrable que celle dont M. Rcamier l'avait
fait jouir dans le pass, lui semblait par l mme assure, car elle ne
la tenait que de la fortune de sa mre, elle avait achet un htel de la
rue d'Anjou et s'y tait tablie avec son pre et le vieil ami de son
pre, avec M. Rcamier et sa jeune nice Amlie. Cette maison lgante
et nullement somptueuse avait un jardin; M. de Chateaubriand en parle en
ces termes dans ses Mmoires. Dans ce jardin, il y avait un berceau de
tilleuls entre les feuilles desquels j'apercevais un rayon de lune
lorsque j'attendais Mme Rcamier: ne me semble-t-il pas que ce rayon est
 moi, et que, si j'allais sous les mmes abris, je le retrouverais? Je
ne me souviens gure du soleil que j'ai vu briller sur bien des fronts.

Mme Rcamier n'habita que bien peu de mois cette maison, sa premire
proprit personnelle, o sa pense s'tait complue et o elle avait cru
se prparer tout un long avenir d'existence calme au milieu d'heureuses
amitis. L'impression qu'elle reut de ce nouveau revers de fortune, 
une poque de sa vie qui n'tait plus la jeunesse, fut sombre; mais elle
ne s'en laissa point abattre et prit immdiatement un parti hroque.

Elle visitait quelquefois une trs-ancienne amie, la baronne de
Bourgoing, dont le mari, aprs avoir t successivement ambassadeur de
France  Madrid,  Stockholm et  Dresde, tait mort laissant sans
fortune, une veuve, et quatre enfants, deux fils sous les drapeaux dont
la valeur tait chevaleresque, un dans la diplomatie, et une fille non
marie qui devint, en 1825, la marchale Macdonald. Mme de Bourgoing
s'tait loge avec sa fille Ernestine dans un appartement  l'extrieur
du couvent de l'Abbaye-au-Bois. Ce fut l que Mme Rcamier rsolut de
chercher un asile.

Lorsqu'aprs avoir gnreusement et bien vainement sacrifi une partie
de sa propre fortune pour prvenir une seconde catastrophe dans les
affaires de son mari, elle eut la cruelle certitude de n'y avoir pas
russi; elle sentit qu'il fallait prendre un parti dcisif et se faire
dsormais une existence personnelle et spare. En rompant avec le
monde, en acceptant rsolument une vie de retraite, en s'tablissant
dans une communaut religieuse, elle se trouvait autorise  ne plus
habiter la mme maison que M. Rcamier. Elle devait dsormais, avec les
dbris de sa fortune personnelle, le faire vivre, et elle exigeait
absolument qu'il n'affrontt plus les chances des affaires qui lui
avaient t si fatales. Elle continua  se montrer pour lui l'amie la
plus fidle et la plus sre, elle pourvut  ses besoins avec une
prvoyante et filiale affection, et, jusqu'au dernier moment, fut
occupe  lui rendre la vie douce et agrable: rsultat que facilitaient
singulirement, d'ailleurs, l'optimisme et la bienveillance de son
caractre. C'est donc  partir du jour o elle se fixa 
l'Abbaye-au-Bois que commence pour Mme Rcamier une existence toute
nouvelle, entirement personnelle et plus exceptionnelle encore, s'il
est possible, que ne l'avait t la situation que les vnements lui
avaient faite jusqu'alors.

Il n'y avait en ce moment  l'Abbaye-au-Bois de vacant qu'un petit
appartement au troisime tage, carrel, incommode, dont l'escalier
tait rude, et la distribution fabuleuse. La belle Juliette n'hsita
point  s'en arranger. Elle tablit les trois vieillards dont elle tait
le bon ange dans le voisinage de l'abbaye, et s'installa elle-mme dans
cette cellule que tout autre et trouve inhabitable. Voici la
description qu'en fait M. de Chateaubriand:

     La chambre  coucher tait orne d'une bibliothque, d'une harpe,
     d'un piano, du portrait de Mme de Stal et d'une vue de Coppet au
     clair de lune. Sur les fentres taient des pots de fleurs. Quand,
     tout essouffl, aprs avoir grimp trois tages, j'entrais dans la
     cellule aux approches du soir, j'tais ravi: la plonge des
     fentres tait sur le jardin de l'abbaye, dans la corbeille
     verdoyante duquel tournoyaient des religieuses et couraient des
     pensionnaires. La cime d'un acacia arrivait  la hauteur de l'oeil,
     des clochers pointus coupaient le ciel, et l'on apercevait 
     l'horizon les collines de Svres. Le soleil couchant dorait le
     tableau et entrait par les fentres ouvertes. Quelques oiseaux se
     venaient coucher dans les jalousies releves. Je rejoignais au loin
     le silence et la solitude par-dessus le tumulte et le bruit d'une
     grande cit.

L'Abbaye-au-Bois a pris, depuis trente ans, une grande notorit, chacun
aujourd'hui sait ce que c'est; mais, en 1819, ce couvent tait si peu
connu, au moins des personnes du monde, que la marchale Moreau, voulant
aller voir son amie dans sa retraite aussitt que Mme Rcamier y fut
installe, crut devoir avancer son dner d'une heure pour tre en mesure
d'accomplir ce voyage en pays lointain.

Le _monde_ eut bien vite appris le chemin de la retraite de Mme
Rcamier. Mais si le _monde_ vint l'y chercher, la courageuse recluse,
fidle  la rsolution qu'elle avait prise, se refusa constamment 
paratre dans aucune runion du soir. Elle alla encore quelquefois, mais
rarement, au spectacle, principalement pour entendre de la musique; elle
assista  quelques-unes des dernires reprsentations de Talma et aux
dbuts de Mlle Rachel, qui, ayant tenu  grand honneur d'tre prsente
 Mme Rcamier, lui inspira une trs-vive admiration et un intrt rel.
Mais, sauf ces exceptions en petit nombre, elle ne sortit plus que le
matin.

Du moment o M. de Chateaubriand s'tait li avec Mme Rcamier, il prit,
je l'ai dj dit, le premier rang dans ses affections. Personne n'a
jamais eu le got des habitudes mthodiques et rgles au point o le
portait cet crivain de gnie chez lequel l'imagination tait si
brillante et si dominante; ainsi chaque matin il adressait de bonne
heure un billet  Mme Rcamier, chaque jour invariablement il arrivait
chez elle  trois heures; il y venait le plus souvent  pied, et son
exactitude tait telle, qu'il prtendait que les gens rglaient leurs
montres en le voyant passer. M. de Chateaubriand, sauvage par nature et
exclusif, n'admettait  _son heure_ qu'un trs-petit nombre de
personnes; c'tait donc aprs dner que Mme Rcamier recevait, mais sa
porte tait ouverte tous les soirs. Le dner runissait autour d'elle la
famille, c'est--dire avec sa nice MM. Rcamier et Bernard, leur vieil
ami M. Simonard, M. Ballanche et M. Paul David, neveu de M. Rcamier,
qui dans la bonne et la mauvaise fortune ne spara jamais son existence
de celle de son oncle et chez lequel Mme Rcamier trouva le plus entier
dvouement.

Le premier dner fut horriblement triste: toute la petite colonie, comme
autant de naufrags aprs cette nouvelle tempte, n'envisageait le ciel
et l'avenir qu'avec effroi. Mme Rcamier, bien qu'elle ne ft pas la
moins mue, s'effora sans beaucoup de succs de ranimer les courages.
Aprs le dner, il vint un certain nombre d'amis fidles, et la soire
se termina comme elle se terminait chaque jour, par l'arrive tardive de
Mathieu de Montmorency que son service auprs de _Madame_ retenait assez
tard aux Tuileries. Ds les jours suivants, l'impression lugubre de
l'arrive au couvent s'tait efface. Mme Rcamier recueillait
non-seulement l'expression de l'entire approbation de ses amis, mais
l'empressement trs-vif et gnral des personnes les plus haut places
dans l'opinion lui prouvait que sa conduite tait comprise et apprcie.
Ce fut encore un moment heureux dans cette vie si souvent trouble.

Tous ces hommages du monde, ce concours des indiffrents qui laissent
l'me bien vide, parce qu'ils s'adressent d'ordinaire  la situation, au
rang ou  la fortune, prenaient par la circonstance la signification
d'un vritable tmoignage d'estime uniquement offert  la personne et au
caractre; Mme Rcamier devait en tre aussi touche que flatte; et
comme la mode se mle  tout dans notre pays, il devint  la mode d'tre
admis dans la cellule de l'Abbaye-au-Bois.

Les arts ont consacr le souvenir du sjour de Mme Rcamier dans la
petite chambre de cette communaut: un peintre de talent, Dejuinne, a,
trs-fidlement et d'un pinceau plein de dlicatesse, reproduit
l'intrieur de cette cellule o les moindres dtails portent l'empreinte
de l'habitation d'une femme lgante, avec un aspect srieux qu'on
retrouverait difficilement ailleurs. Le spirituel crivain dont la
critique  la fois sre et bienveillante apprcie les productions des
arts dans le _Journal des Dbats_, M. Delcluze a rendu,  son tour,
dans un dessin  l'aquarelle, avec une gracieuse exactitude, la petite
chambre de Mme Rcamier.

L'tablissement dans la petite chambre du troisime dura six ou sept
ans; puis,  la mort de la marquise de Montmirail, belle-mre du duc de
Doudeauville, qui habitait le grand appartement du premier, Mme
Rcamier,  laquelle les religieuses de l'Abbaye-au-Bois avaient cd la
proprit _ vie_ de cet appartement, fut loge d'une manire plus large
et plus commode, et eut enfin la possibilit de s'entourer des objets
qui retraaient  son souvenir les amis qu'elle avait perdus. Elle plaa
dans le grand salon le tableau de Corinne, le portrait de Mme de Stal,
et plus tard le portrait de M. de Chateaubriand, par Girodet.

Les murs de la petite chambre virent donc tous les anciens amis franais
et trangers de Mme Rcamier lui apporter le tribut de leur fidlit. On
y rencontra successivement la duchesse de Devonshire, son frre le comte
de Bristol, le duc d'Hamilton, qui avait accueilli la belle voyageuse
avec un chevaleresque empressement, en 1803, lorsqu'il n'tait encore
que le marquis de Douglas; lady Davy et son illustre poux sir Humphry
Davy avec lesquels elle tait monte au Vsuve; miss Maria Edgeworth;
Alexandre de Humboldt; sans compter tout ce que chaque anne apportait
d'lments nouveaux dans une socit qui ne cessa de se recruter parmi
les personnages distingus ou clbres de tous les partis et de tous les
rangs. M. de Kratry, M. Dubois du _Globe_, Eugne Delacroix, David
d'Angers, Augustin Prier, M. Bertin l'an, s'y trouvaient avec M. de
Chateaubriand et Benjamin Constant, comme nous y vmes plus tard M.
Villemain, le comte de Montalembert, Alexis de Tocqueville, le baron
Pasquier. M. de Salvandy, Augustin Thierry, Henri Delatouche, M.
Sainte-Beuve et M. Mrime.

Parmi les jeunes _arrivants_, introduits dans ce cercle, il en est un
auquel je dois une mention distincte, parce qu'il y conquit une place
particulire, et qu'il devint, pour ainsi dire, un membre de la famille
de Mme Rcamier. L'tablissement de celle-ci  l'Abbaye-au-Bois ne
datait gure que d'une anne, lorsque l'illustre gomtre M. Ampre,
qu'elle voyait souvent, comme le compatriote et l'ami le plus cher de M.
Ballanche, demanda la permission d'amener son fils.

M. J.-J. Ampre avait alors vingt-et-un ans, puisqu'il est de l'ge du
sicle; il avait achev de brillantes tudes, et la vocation de son
talent semblait le porter plus particulirement vers la posie, et vers
la posie dramatique. Mais, ds cette poque, l'universalit de ses
aptitudes, la curiosit insatiable de sa vive intelligence, le don de
saisir vite et nettement, d'exposer avec lgance les conceptions les
plus diverses de la science soit philologique, soit historique, taient
le privilge et le caractre le plus frappant de son esprit.
L'animation, l'entrain, l'enthousiasme de ce jeune homme qui, grce aux
plus heureuses facults naturelles et grce aussi au milieu dans lequel
il avait vcu, n'tait tranger  aucune des connaissances humaines; la
noblesse de ses sentiments, sa tendresse pour son pre dont le gnie
l'enorgueillissait  juste titre, tout cet ensemble donnait  sa
conversation un attrait singulier. Mme Rcamier accueillit d'abord le
fils d'un homme suprieur, celui que M. Ballanche considrait presque
comme un fils; mais bientt elle s'attacha d'une affection vraie  M.
J.-J. Ampre, et il prit dans son coeur et  son foyer la place d'un ami,
dont les succs et la carrire ne cessrent d'exciter sa plus vive
sollicitude. Je suis sre de n'tre pas dmentie par lui, si je rappelle
tout ce que M. Ampre a d  ses conseils et  son amiti.

Ce fut dans cette cellule de l'Abbaye-au-Bois qu'on lut et qu'on admira,
avant que le public n'y ft initi, les premires Mditations de M. de
Lamartine; l, qu'une jeune fille d'un talent plein d'lgance, d'un
esprit fin et mordant, et dont la beaut avait alors un clat
blouissant, Delphine Gay, rcita ses premiers vers.

Le souvenir de cette soire m'est rest fort prsent; le cercle tait
nombreux: Mathieu de Montmorency, la marchale Moreau, le prince
Tufiakin, la reine de Sude, M. de Catellan, M. de Forbin,
Parseval-Grandmaison[34], Baour-Lormian[35], MM. Ampre, de Grando,
Ballanche, Grard, se trouvaient avec beaucoup d'autres chez Mme
Rcamier.

Parmi les sujets de conversation qu'on avait successivement parcourus,
on tait arriv  parler d'une petite pice de vers, vrai chef-d'oeuvre
de sensibilit, alors dans la fleur de sa nouveaut, _la Pauvre Fille_,
de Soumet. Mme Rcamier demanda  Delphine Gay, assise auprs de sa
mre, de vouloir bien, pour les personnes qui ne la connaissaient pas,
rciter cette pice d'un pote, leur ami. Elle le fit avec une grce,
une justesse d'inflexions, un sentiment vrai et profond qui charmrent
l'auditoire. Mme Gay ravie du succs de sa fille se pencha vers la
matresse de la maison et lui dit  demi-voix: Demandez  Delphine de
vous dire quelque chose d'elle. La jeune personne fit un signe de
refus, la mre insistait; Mme Rcamier, n'ayant pas la moindre ide du
talent de Mlle Gay, craignait, en la pressant davantage, et en lui
faisant rciter ses vers en public, de l'exposer  des critiques plus ou
moins malveillantes; mais Mme Gay persistant, toutes les personnes
prsentes joignirent leurs instances  celles de la matresse de la
maison. La jeune muse se leva; elle rcita d'une faon enchanteresse les
vers sur les Soeurs de Sainte-Camille, que nous vmes couronner par
l'Acadmie franaise quelque temps aprs. Delphine Gay tait grande,
blonde, frache comme Hb; sa taille lance tait alors celle d'une
nymphe; ses traits taient forts et son profil tourna plus tard au
grand-bronze romain, mais  l'poque dont je parle, la grce de la
jeunesse prtait  cet ensemble un charme infini. On remarqua combien
elle s'embellissait en disant des vers, et combien il y avait d'harmonie
entre ses gestes et les inflexions de sa voix.

Voici encore une anecdote des premiers temps de l'Abbaye-au-Bois: j'ai
dit quelle tait la simplicit, et je devrais dire plus exactement la
modestie de la reine de Sude, femme de Bernadotte, que sa sant
obligeait  habiter la France, et qui abandonnait sans regrets les
pompes du trne pour mener en France la vie prive la plus monotone et
la plus solitaire.

Miss Berry tait  Paris; c'tait une Anglaise qui avait pass la
seconde jeunesse, mais belle encore; trs-spirituelle, parfaitement
amusante, bonne et naturelle, et d'un entrain  tout animer. Miss Berry
a d la clbrit dont elle a joui en Angleterre au sentiment qu'elle
inspira, presque au sortir de l'enfance,  Horace Walpole qui avait
atteint un ge avanc. Il tait dans la destine de cet homme minent,
et qui craignait tant le ridicule, d'exciter, quand il tait jeune, une
affection passionne chez une trs-vieille femme, Mme du Deffand, et 
son tour, d'prouver un penchant vif et romanesque pour une trs-jeune
fille, alors qu'il tait lui-mme un vieillard. Horace Walpole lgua 
miss Berry tous ses papiers et une partie de sa fortune; elle ne se
maria point, et jusqu' plus de quatre-vingt-dix ans conserva une
existence entoure de considration et de respect.

Miss Berry venait souvent chez Mme Rcamier; elle y arrive un soir, et
la trouvant seule avec sa nice, se met  lui conter une aventure
arrive le matin mme et dont elle riait encore.

Entre quatre et cinq heures du soir,  la chute du jour (on tait  la
fin de janvier), miss Berry faisait une visite  lady Charles Stuart,
femme de l'ambassadeur d'Angleterre  Paris; elles causaient au coin du
feu, sans lumires; l'ambassadrice attendait une gouvernante dont elle
avait besoin et qu'on lui avait recommande. La porte s'ouvre, un nom
quelconque est prononc par un domestique anglais, et une femme de
taille moyenne, un peu ronde et simplement vtue, se glisse dans le
salon.

Lady Stuart se persuade que cette dame est la personne qu'elle attend;
elle indique de la main un fauteuil  la nouvelle arrive, et avec toute
la politesse d'une femme comme il faut, qui sait rendre  chacun ce qui
lui est d, adresse quelques questions  la gouvernante suppose.

La dame interroge, qui n'tait autre que la reine de Sude, s'aperoit
d'une erreur, et pour y mettre un terme, dit tout  coup: Il fait un
froid trs-rigoureux; le roi mon mari me mande... Et l'ambassadrice de
se confondre, et miss Berry de rire.

 l'instant o elle faisait ce rcit, la porte s'ouvre (on n'annonait
pas chez Mme Rcamier), et une dame, petite, ronde, se glisse auprs
d'elle.

La rieuse et spirituelle anglaise continuait  s'amuser de son histoire
et rptait: C'tait la reine de Sude, comprenez-vous?

Mme Rcamier avait beau lui dire: De grce, taisez-vous, c'est encore
elle. Miss Berry en riait plus fort: Charmant, charmant!
s'criait-elle, vous voulez complter l'aventure en me faisant croire
que c'est la reine.

Il fut extrmement difficile de lui rendre son srieux et de lui faire
comprendre qu'elle se trouvait de nouveau et rellement en prsence de
la reine Dsire de Sude. Heureusement, cette majest avait autant de
bont que de modestie, elle ne se choqua point.

Avant d'aller plus loin, je demande la permission de revenir en arrire
et d'introduire dans l'intimit de Mme Rcamier un ami, un parent qui
fut toujours troitement uni d'affection avec elle et avec son mari,
quoique ses occupations multiplies, et la rigidit avec laquelle il
remplissait les devoirs de sa profession, ne lui permissent gure de se
mler au monde.

Le docteur Rcamier, cousin et compatriote du riche banquier dont il
portait le nom, aprs avoir fait ses tudes  Paris, vint, en 1801, se
fixer dans la capitale et y exercer la mdecine.

La sincrit de sa foi religieuse,  une poque o les mes taient
encore ravages par le doute, inspira mme  ses condisciples et sur les
bancs de l'cole un vritable respect. Passionn pour la science et pour
son art en particulier, il tait en mme temps anim du plus ardent
dsir de soulager la souffrance. D'autres ont dit les progrs que cet
homme de gnie fit faire  l'art de gurir, mais il doit tre permis 
ceux que les liens du sang et de l'affection rapprochrent de lui, de
parler de l'originalit de son esprit, de la douceur et de la tendresse
qu'il savait mettre dans ses rapports avec ses parents et ses amis. La
nature imptueuse, indpendante, primesautire du docteur Rcamier,
vraie nature de montagnard, dont l'corce tait parfois rude, renfermait
des trsors de dvouement et de fidlit, et sa cousine qui sut
apprcier de bonne heure sa supriorit, mme quand elle revtait une
autre forme que celle d'un monde frivole, avait pour lui un attachement
fond sur la plus haute estime.

Dans l't de 1816, Mme Rcamier voulut aller voir sa cousine Mme de
Dalmassy, dans la terre que celle-ci possdait dans la Haute-Sane; elle
venait d'y arriver, lorsqu'elle reut du docteur Rcamier la lettre
suivante. Cette lettre donne une assez juste ide de la tournure
d'esprit de l'minent praticien et de ses rapports avec sa parente.

     6 juin 1816.

     Madame,

     La promptitude de votre dpart, semblable  celui du zphyr, m'a
     priv d'avoir l'honneur de vous voir; il a fallu me consoler en
     attendant votre retour. Mais ce dont je ne me consolerais pas,
     c'est que vous ngligeassiez de profiter du voisinage de Plombires
     pour en prendre les eaux, en bains surtout. Vous connaissez ma
     faon de penser  cet gard, puisque je vous en ai parl plusieurs
     fois; je vous engage  lever tous les obstacles qui pourraient
     contrarier ce conseil que je regarde comme d'une haute importance
     pour vous.

     Profitez de votre sjour  la campagne pour faire de l'exercice au
     grand air: c'est l que le corps se revivifie et reprend les forces
     que lui enlve le sjour de la ville; c'est aussi l que la
     contemplation de la nature ramne l'esprit  la douce et
     satisfaisante philosophie qui en fait aimer et admirer l'auteur.

     Si, comme je vous le conseille de nouveau, vous allez 
     Plombires, vous aurez occasion d'y rflchir sur un des phnomnes
     les plus singuliers et les plus extraordinaires de notre globe, je
     parle de la temprature des sources d'eaux chaudes qui s'y
     trouvent. Si vos mditations sur les merveilles de la nature vous
     laissent quelques instants pour mditer les phnomnes moraux, je
     vous prie d'essayer de deviner quelles peuvent tre les bases les
     plus dlicates, les plus flatteuses et les plus solides des
     sentiments d'un homme pour une femme; et lorsque vous aurez rsolu
     le problme, je vous serai oblig de vouloir bien y rapporter les
     sentiments d'estime, d'admiration et de respect avec lesquels j'ai
     l'honneur d'tre, Madame, votre trs-humble et trs-obissant
     serviteur,

     RCAMIER.

Le conseil du docteur fut suivi; Mme Rcamier se rendit  Plombires
avec sa nice.

Elle y tait depuis une quinzaine de jours, objet de l'empressement et
des hommages de tous les baigneurs franais ou trangers, lorsqu'un
matin on lui remet la carte d'un Allemand qui, en se prsentant chez
elle  une heure o elle ne recevait pas, avait vivement insist pour
que Mme Rcamier daignt, en l'admettant  la voir, lui accorder un
honneur qu'il ambitionnait au plus haut titre.

Mme Rcamier tait assez accoutume  l'empressement d'une curieuse
admiration pour que la dmarche et l'insistance de cet tranger lui
parussent naturelles; elle indique une heure dans la matine du
lendemain, et voit entrer un jeune homme de fort bonne mine qui, aprs,
l'avoir salue, s'assied et la contemple en silence.

Cette muette admiration, flatteuse mais embarrassante, menaait de se
prolonger; Mme Rcamier se hasarde  demander au jeune Allemand si parmi
ses compatriotes il s'en est trouv qui l'et connue et qu'elle et
elle-mme rencontr, et si c'est  cette circonstance qu'elle doit le
dsir qu'il a manifest de la voir.

Non, Madame, rpond le candide jeune homme, jamais on ne m'avait parl
de vous, mais en apprenant qu'une personne qui porte un nom clbre
tait  Plombires, je n'aurais, pour rien au monde, voulu retourner en
Allemagne sans avoir contempl une femme qui tient de prs  l'illustre
docteur Rcamier et qui porte son nom.

Ce petit chec d'amour-propre, cette admiration qui, dans sa personne,
cherchait autre chose qu'elle-mme, amusa beaucoup Mme Rcamier, qui
contait fort gaiement sa msaventure.

Ds l'instant que M. de Chateaubriand eut t introduit dans la socit
de Mme Rcamier, l'apparition de ce _roi de l'intelligence_, ainsi que
le qualifiait M. Ballanche dans les inquitudes de son amiti, eut pour
rsultat de lui donner sur ce thtre intime la place prpondrante que
son gnie lui assurait partout. Avec le besoin de dvouement qui
remplissait l'me de Mme Rcamier, dvouement qu'elle portait dans
toutes ses affections et dont elle avait donn des preuves si touchantes
 Mme de Stal, on comprendra facilement qu' dater de cette poque, et
toutes les fois que M. de Chateaubriand quitta Paris, l'intrt de la
vie dut se concentrer pour la belle recluse de l'Abbaye-au-Bois dans la
correspondance de l'ami qui, par son caractre agit, la disposition
mlancolique de son imagination et les vicissitudes de son existence,
excitait sans cesse chez elle l'inquitude et la perplexit. Il est
certain que l'enthousiaste amiti que Mme Rcamier voua  M. de
Chateaubriand mit souvent beaucoup de trouble dans son me. Ses efforts
constants, sa proccupation journalire, avaient pour but de calmer,
d'apaiser, d'endormir en quelque sorte l'irritation, les orages, les
susceptibilits d'une nature noble, gnreuse, mais personnelle, et que
l'admiration du public avait trop occupe d'elle-mme.

Mais l'amie dont la tendresse avait assum ce rle bienfaisant ne le
remplissait qu'aux dpens de son propre repos et, sous ce rapport, les
prvisions de Mathieu de Montmorency et de M. Ballanche furent trop
justifies.

La persistance, la fidlit d'une affection si profonde et si pure
finirent par dominer M. de Chateaubriand; en lisant les lettres qu'il
adressa  Mme Rcamier, on sera frapp combien le langage va s'en
modifiant: le respect, la vnration, on peut le dire, pntrent son
coeur  mesure que l'affection y jette de plus profondes racines; la
proccupation personnelle cde petit  petit, et on sent qu'il dit vrai
lorsqu'il lui crit ces mots: Vous avez transform ma nature.

Une rvolution s'tait donc opre dans les sentiments de Mme Rcamier.
L'intrt nouveau qui la dominait devait la pousser  prendre une part
plus vive que par le pass  la marche des vnements. La phase o nous
entrons imprimera dsormais plus d'unit  ces souvenirs.




LIVRE IV


De graves vnements s'taient accomplis et avaient modifi la politique
de Louis XVIII. Le 13 fvrier 1820, M. le duc de Berry prissait sous le
couteau d'un assassin; le 29 septembre de la mme anne, le ciel
accordait  la maison de France plonge dans le deuil la naissance d'un
hritier; M. le duc de Bordeaux venait au monde, et, comme le dit M. de
Chateaubriand: Le nouveau-n fut nomm l'enfant du miracle en attendant
qu'il devnt l'enfant de l'exil.

L'assassinat du duc de Berry avait amen la chute de M. Decazes, qui ne
se lit pas sans dchirements. Le duc de Richelieu ne consentit 
affliger son vieux matre que sur une promesse de M. Mol de donner  M.
Decazes une mission importante: il partit pour l'ambassade de Londres.
Une combinaison ministrielle fit entrer dans le conseil les deux hommes
placs  la tte du parti royaliste dans la chambre des dputs, MM. de
Villle et Corbire; le premier sans portefeuille, le second comme
prsident de l'instruction publique. M. de Chateaubriand avait trop
contribu  ce triomphe de ses amis pour tre laiss par eux en dehors;
et cependant la rpulsion que le roi prouvait pour lui tait si forte,
qu'il n'tait pas encore possible de lui donner l'entre au conseil. On
ngocia pour lui obtenir une ambassade; M. de Montmorency se mla avec
un grand zle aux dmarches qui devaient assurer ce rsultat. Il
crivait  Mme Rcamier, le 20 novembre 1820:

M. MATHIEU DE MONTMORENCY  Mme RCAMIER.

     Lundi, 20 novembre 1820, 1 heure.

     Je suis sorti de chez vous hier soir, aimable amie, bien touch
     d'abord de votre charmante amiti  laquelle la mienne rpond bien
     parfaitement; et puis frapp, comme cela m'arrive souvent, de cette
     justesse d'esprit et noblesse de caractre qui font que vous
     saisissez tout de suite le vritable intrt de vos amis  travers
     toutes les nuances d'opinions, et mme  travers toutes les petites
     passions. Plus je rflchis _aux ides_ qui doivent rester _entre
     nous_, plus j'ai la conviction qu'elles peuvent seules nous tirer,
     et _lui_[36] surtout, d'une position embarrassante. J'ai du reste,
     revu ce matin _Jules_[37] qui m'a donn la certitude que celui que
     nous appelons _notre gnral_[38] approuve tout  fait cette ide,
     et verrait avec peine qu'elle ft rejete. Il a aussi des raisons
     trs-fortes de ne pas douter du succs.

     Mille tendres hommages. Je serai chez vous avant cinq heures.

Ici commencent les confidences presque journalires de M. de
Chateaubriand.

LE VICOMTE DE CHATEAUBRIAND  Mme RCAMIER.

     Novembre 1820, mercredi matin.

     Voil la _Quotidienne_ qui parle de mon dpart pour Berlin. Les
     insinuations rptes vont bientt amener une crise: tant mieux, il
     faut que cela finisse.

LE MME.

     Vendredi matin, 30.

     Mme de Chateaubriand s'oppose. Elle dit qu'elle a pens mourir 
     Bruxelles et  Gand; que moi-mme j'y ai t extrmement malade; et
     qu'au moins, puisqu'il s'agit d'_un exil_, il faut que cet exil
     soit agrable. Je ne crois pourtant pas impossible de la ramener,
     mais alors ce sont nos amis qui doivent se charger de ce travail.
     Quant  moi, je n'y puis rien, et je ne veux pas mme insister
     puisqu'il s'agit d'une autre destine que la mienne.

     Vous sentez bien que de mon ct je n'ai pas la tte tourne de la
     proposition; mais je ferai ce que voudront ma femme et mes amis.
     Cependant il y a un point sur lequel je ne serai jamais d'accord.
     Je veux, si la chose a lieu, que le ministre d'tat me soit rendu
     le jour que l'on me donnera l'ambassade, et que les deux
     ordonnances paraissent ensemble dans le _Moniteur_. Je regarde mon
     honneur engag  cela. Je ne demande pas que le ministre d'tat
     soit rendu le premier, ce qui devrait tre (je sens bien que les
     ministres seraient embarrasss de la rparation), mais je demande
     que la _place_ arrive avec l'autre _place_, parce que j'ai le droit
     de vouloir que le ministre d'tat ne soit pas une _consquence_ de
     l'ambassade, mais simplement une chose que l'on me rend comme on me
     l'avait te. J'ai bien rflchi  ce que vous m'avez dit, si je
     refusais tout. Plus j'y pense, moins je m'effraie. Je trouve la
     place que j'ai excellente; je consens trs-volontiers  n'tre
     jamais autre chose que ce que je suis. Je ne demande rien, je ne
     sollicite rien; je ne veux mettre ni passion, ni orgueil, ni
     taquinerie  refuser, mais aussi je sentirai une vraie joie le jour
     o il sera arrt que je ne suis bon  rien et qu'il faut me
     planter l. Voil bien de longs raisonnements; mille excuses et
     mille hommages.

LE MME.

     Samedi matin.

     Comment avez-vous pass la nuit? souffrez-vous encore? Que je
     voudrais savoir tout cela! J'irai l'apprendre  quatre heures. Je
     voudrais que vous fussiez aussi charme que moi de notre plan pour
     cet t. Depuis que cette maudite ambassade est alle  vau-l'eau,
     je me sens dcharg du poids d'une montagne. J'ai maintenant Mme de
     Chateaubriand pour moi, parce qu'elle a vu hier M. de Serre pour
     une affaire de l'Infirmerie[39] et qu'elle en a t
     trs-mcontente; de sorte qu'elle dit que tous les ministres sont
     des _menteurs, des gueux et des sclrats_! Moi je dfends les
     ministres et soutiens qu'ils ont _du bon_, ce qui la met encore
     plus en fureur. Voil pourtant ce que je deviens avec vous. Je ne
     vis que quand je crois que je ne vous quitterai de ma vie.  quatre
     heures.

LE MME.

     Lundi matin.

     Vous aurez vu Mathieu de Montmorency hier soir. Il vous aura dit
     qu'il n'y a encore rien de dcid; cela me fait mourir
     d'impatience.

     Nous avons aujourd'hui chambre des pairs. Je ne sais  quelle
     heure nous sortirons. J'ai bien peur de ne pas vous voir  5 h.
     1/2, et cependant je n'ai que ce bonheur dans le monde entier.

Malgr les impatiences que les lenteurs de la ngociation causaient  M.
de Chateaubriand, l'affaire marchait pourtant et arriva enfin  sa
conclusion. Mathieu de Montmorency, qui en suivait la solution avec
persistance et dvouement, crivait:

M. MATHIEU DE MONTMORENCY  Mme RCAMIER.

     Paris, ce mardi 10 novembre 1820.

     Je crois tre sr de notre succs, aimable amie; je dis _ntre_,
     car vous y avez mis un sentiment trs-aimable dont le premier
     intress doit tre touch. Vos conseils nous ont parfaitement
     guids, et je m'associe de tout mon coeur  cet intrt commun
     d'amiti. M. Pasquier, prpar srement  cette ide, m'a dclar
     vouloir la suivre comme _sienne_: je dois  la justice de vous dire
     qu'il y a mis trs-bonne grce et se fait honneur en y mettant de
     l'intrt, ne doutant pas du succs, ce qui prouve qu'il a tt la
     disposition du roi sur l'ide gnrale. Mais pour aller plus vite,
     il a dsir que j'allasse sur-le-champ chez M. de Richelieu, et que
     je forasse sa porte avant qu'il allt au chteau. J'ai trouv la
     mme disposition, le mme dsir d'obliger notre ami, et surtout
     d'oprer la rconciliation avec le roi, ce qui est l'essentiel.
     Tous deux ont dit que la place de ministre d'tat ne devait pas
     faire difficult, qu'elle serait rendue; que pour l'poque prcise,
     on ne disputerait pas, mais qu'il fallait mnager une certaine
     rpugnance d'en haut  dfaire prcisment ce qu'on avait fait.

     Mais tout semble indiquer que les procds seront assez gracieux
     pour que le reste s'arrange et se simplifie. Tous deux sentent la
     ncessit de ne pas perdre un moment, et de finir d'ici  huit
     jours.

     Vous serez contente, je crois, de ces dtails. Dites 
     Chateaubriand que je m'estimerai toujours heureux d'avoir rendu
     tout  la fois au roi et  lui un vritable service, en les
     replaant dans des rapports convenables.

     Recevez tous mes hommages.

M. de Chateaubriand avait donc enfin cause gagne.

LE VICOMTE DE CHATEAUBRIAND  Mme RCAMIER

     Paris, 21 dcembre 1820, 11 heures et demie.

     Tout est fini. J'ai accept selon vos ordres. Je vais  Berlin; on
     promet le ministre d'tat. Dormez donc. Au moins le tourment de
     l'incertitude est fini.  demain matin.

LE MME.

     Vendredi.

     L'affaire est arrange. _Monsieur_ m'a dit lui-mme hier que je ne
     serai absent que _quelques mois_. Mathieu m'a dit la mme chose.
     Soyez donc tranquille. Je passerai ma vie prs de vous  vous
     aimer, et cette courte absence nous laissera sans souci de
     l'avenir.

     Je serai chez vous entre quatre et cinq heures, peut-tre plus
     tt.

LE MME.

     Samedi matin.

     Corbire est venu me dire adieu hier au soir; il et rest si tard,
     et il m'a dit tant de choses qui m'ont fait mal, que je n'ai pu
     vous crire. Je m'en dsole en pensant que vous vous en serez mont
     la tte, et cette ide m'a empch de dormir. Je vous verrai ce
     soir entre huit et neuf heures. Vous seule remplissez ma vie, et
     quand j'entre dans votre petite chambre, j'oublie tout ce qui m'a
     fait souffrir.

     La parure a tourn la tte  Mme de Chateaubriand, elle nage dans
     la joie; mais la forme du chapeau est trop troite: nous le
     changerons.

Le nouvel ambassadeur quitta Paris le 1er janvier.

M. DE CHATEAUBRIAND  Mme RCAMIER.

     Mayence, 6 janvier 1821.

     Je suis arriv ici hier au soir. Je crains d'y tre arrt
     quelques jours par le Rhin dont le passage n'est pas en ce moment
     praticable. J'ai employ une partie de la matine  visiter la
     ville; elle en vaut la peine par ses souvenirs et ses antiquits
     gothiques. Voil au reste un jour des Rois bien triste pour moi; je
     le passe seul, loin de ce qui m'est cher. Quand finirai-je mes
     plerinages sur la terre? Je suis comme le vieux voyageur Jacob:
     _Mes jours ont t courts et mauvais, et n'ont point gal ceux de
     mes pres_. Une seule chose m'a fait grand plaisir, c'est de
     trs-beaux chants que j'ai entendus ce matin dans une vieille
     glise,  la messe. De vieilles femmes allemandes, couvertes de
     manteaux d'indienne  grandes fleurs, et des soldats, chantaient
     beaucoup mieux que nos belles dames des salons de Paris. Au reste,
     tout ce pays me parat calomni. J'ai trouv de trs-bons chemins,
     des postes trs-bien servies, d'excellentes auberges. Il est vrai
     que la France s'est tendue jusqu'ici; nous verrons de l'autre bord
     du Rhin. Les Allemands feraient mieux d'y tablir des ponts; car,
     dans l'tat actuel des moeurs, ce fleuve les dfend moins de la
     guerre que de la civilisation. Ils ont toujours bien fait de
     commencer, comme les Thraces, par Orphe; le reste viendra aprs.

     Si je passe le Rhin ce soir, je vous le dirai avant de fermer
     cette lettre. N'oubliez pas de tourmenter nos amis pour le retour.
     Je voudrais dj tre  Berlin: la moiti du chemin serait faite.

     Je pars et vais passer le Rhin,  quatre lieues d'ici, 
     Oppenheim; je coucherai  Francfort. Je vous crirai mieux de l,
     tout me manque ici.

LE MME.

     Francfort, 7 janvier 1821.

     Le roi de Prusse part pour Laybach; je l'avais prvu, et je
     l'avais dit mme au ministre des affaires trangres. Au lieu de
     m'arrter ici un moment, o je comptais vous crire  loisir, je
     remonte en voiture, je me rends  Berlin o je saurai ce que j'ai 
     faire. Si je puis aller  Laybach, je vous le dirai de suite; mais
     je ne puis maintenant vous crire que de Berlin.

LE MME.

     Berlin, samedi 13 janvier 1821.

     Je suis arriv jeudi matin ici: j'ai t dsol de ne pas pouvoir
     vous crire de la route aussi longuement que je l'aurais voulu. La
     crainte que le roi ne ft parti pour Laybach avant mon arrive 
     Berlin m'a fait prcipiter mon voyage, et ne m'a pas laiss un
     moment. J'ai pass entires les quatre dernires nuits. Me voil
     arriv au milieu des plaisirs du carnaval; quand ce temps sera
     pass tout retombera dans le silence, et comme je souffre beaucoup,
     ces joies d'un moment n'existeront pas mme pour moi.

     J'attends les promesses de mes amis, et c'est sur vous que je
     compte pour les obliger de les remplir. D'ailleurs, s'ils
     manquaient de parole, j'aurais bientt pris mon parti.

     Je crains bien d'tre peu utile ici: il n'y point d'affaires; j'ai
     crit hier ma premire lettre officielle. Vous devez croire avec
     quelle impatience j'attends de vos nouvelles: je me figure des
     choses tranges. Me voil dans l'ombre! tant mieux si l'on a
     beaucoup de gens qui servent mieux que moi.

     Je n'ai point encore vu M. d'Alopus[40]  qui j'ai port votre
     lettre. Il donne ce soir une grande fte o se trouve la famille
     royale, mais je ne puis y assister parce que je n'ai point encore
     vu le roi. Je lui serai prsent lundi ou mardi. Je vais crire 
     Mathieu.

     Le courrier est arriv, mais il tait du 2, lendemain de mon
     dpart, et il ne m'a rien apport de vous.

LE MME.

     Berlin, 20 janvier 1821.

     Enfin j'ai reu un premier petit mot de vous! Que vous tes loin
     de la vrit. Je vous assure, sans aucune de _mes modesties_, que
     cette rvolution que vous voyez est une chimre. S'il est vrai que
     nul n'est prophte dans son pays, il est vrai aussi qu'on n'est
     bien apprci que dans son pays. Sans doute on me connat ici, mais
     la nature des hommes est froide, ce que nous appelons enthousiasme
     est inconnu. On a lu mes ouvrages; on les estime plus ou moins; on
     me regarde un petit moment avec une curiosit fort tranquille, et
     on n'a nulle envie de causer avec moi et de me connatre davantage.
     M. d'Alopus ne vous dira pas autre chose; c'est la pure vrit, et
     je vous assure encore que cela me convient de toute faon. Il n'y a
     ici nulle socit hors des grandes runions de carnaval qui cessent
     au commencement du carme, aprs quoi on vit dans la plus entire
     solitude. Le corps diplomatique n'est reu nulle part, et je serais
     Racine et Bossuet, que cela ne ferait rien  personne. Si j'ai t
     un peu distingu, c'est par la famille royale qui est charmante et
     qui m'a combl d'gards et de prvenances. J'eus l'honneur mardi, 
     une grande fte chez le ministre d'Angleterre, d'tre choisi par la
     grande-duchesse Nicolas, fille chrie du roi, et par S. A. R. Mme
     la duchesse de Cumberland pour leur donner la main dans une marche
     polonaise. Hier j'ai eu une longue conversation avec le grand-duc
     Nicolas. Voil mes honneurs et ma vie dans toute sa vrit. Tous
     les jours je vais me promener seul au parc, grand bois  la porte
     de Berlin; quand il n'y a pas de dners ou de runions, je me
     couche  neuf heures. Je n'ai d'autre ressource que la conversation
     d'Hyacinthe[41]; nous parlons des petites lettres; que puis-je dire
     autre chose? Je suis  ma troisime dpche diplomatique. Tchez de
     savoir par Mathieu si on est content. Le cong est sr au mois
     d'avril, mais c'est  vous de le presser. Je n'ai pas cess de vous
     crire par tous les courriers. C'est ici ma troisime lettre de
     Berlin; les deux premires ont d vous tre remises par mon bon
     Lemoine[42]; je vous adresse celle-ci directement.

     Les quatre petites lignes ont parfaitement russi; elles n'taient
     pas du tout visibles, et elles ont paru au feu comme par
     enchantement. Vous verrez que tout ce que j'ai prvu s'accomplira.
     Je reviendrai au printemps et vous me retrouverez avec le mme
     dvouement.

LE MME.

     Berlin, 23 janvier 1821

     Depuis que je suis parti, je n'ai reu qu'une lettre de vous...
     mais que servent les plaintes? Laissons donc le pass et parlons de
     l'avenir.

     Au moment o je vous cris, l'affaire de Laybach doit tre dcide
     pour moi, et l'on doit avoir rsolu affirmativement ou ngativement
     la question de mon voyage  la suite du roi. Si le voyage n'a pas
     lieu, songez au cong. Le temps marche; nous serons dj au mois de
     fvrier, lorsque vous recevrez cette lettre. Je suis absolument
     perclus. Le climat me fait un mal affreux. Tout est toujours et
     sera toujours ici comme je vous l'ai mand dans ma dernire lettre:
     mme grce de la cour, mme bienveillance au dehors, rien de plus.
     Except les jours de runions _obliges diplomatiquement_, je vis
     dans la plus profonde solitude; et comme je souffre, je ne puis
     mme travailler. Au reste, je sais dj mon mtier, et je vous
     assure que c'est chose aise. Je connais trente imbciles qui
     seraient d'excellents ambassadeurs. Dites souvenirs et amitis 
     Mathieu. Mme de Chateaubriand se plaint qu'elle ne voit aucun de
     mes _prtendus_ amis, c'est son mot, tandis que la petite
     opposition la soigne et ne la quitte pas. C'est une gaucherie et
     une ingratitude de nos amis, mais je m'y attendais. J'espre demain
     une lettre de vous.

LE MME.

     Berlin, 27 janvier 1821.

     J'ai reu votre petit billet avec la lettre de Mathieu. Je souffre
     horriblement; occupez-vous avec Mathieu de mon cong. Je n'irai pas
      Laybach: cela parat certain par le peu de bonne volont de nos
     ministres. Le roi de Prusse, s'il va au congrs, n'ira que dans les
     premiers jours du mois prochain. Quand il sera parti, tout
     deviendra dsert  Berlin, et j'y serai fort inutile. Je n'ai pas
     fait une seule connaissance ici. Le jour je me promne au parc, le
     soir je vais  des bals obligs o je suis tout aussi solitaire que
     sous les arbres. Je m'occupe de mon mtier que je tiens par
     amour-propre  bien faire, prcisment parce qu'il est commun. Le
     reste du temps je rve  la France et j'attends les beaux jours.

LE MME.

     Berlin, 10 fvrier 1821.

     Voil que je suis oblig de vous trouver lgre et un peu
     _tourdie_. Je reois ce matin votre n 5 (c'est toujours un numro
     de perdu). Dans ce n 5, vous grondez dans une page, et vous faites
     amende honorable dans une autre, parce que vous venez de recevoir
     une lettre de moi; et puis vous dites que vous ne pouvez pas tout
     lire. Cependant mon criture est belle comme vous voyez, et quoique
     ma dernire encre ft ple, vous auriez d pourtant avec vos beaux
     et bons yeux me lire  merveille. Autre chicane: vous me dites que
     vous recevez une lettre de moi, mais vous ne me dites pas de quelle
     date; de sorte que je ne puis juger s'il vous manque une lettre. Je
     vous rpte pour la dernire fois que je vous ai crit et que je
     continuerai  vous crire chaque courrier. Ainsi, en comptant ma
     lettre d'aujourd'hui 10 fvrier, voil dix lettres de Berlin:
     seriez-vous capable de cela?

     Passons  autre chose: je viens d'crire vivement au ministre au
     sujet de cette chicane dont vous me parlez, ainsi que mes autres
     amis. Je n'ai pas crit un mot au prince de Hardenberg, et je ne
     sais ce que signifie cette tracasserie. J'ai dj de tout ceci cent
     pieds sur la tte. On ne m'a pas tenu une seule des paroles qu'on
     m'avait donnes. On n'a rien fait pour les royalistes. On n'a pas
     voulu m'envoyer  Laybach, o nos grands diplomates ont fait de
     belles oeuvres; le ministre d'tat qui devait me suivre ici s'est
     perdu en chemin. Comme toute la loyaut a t de mon ct, comme
     j'ai fait tous les sacrifices personnels et amen les royalistes au
     ministre, je suis dans la position la plus noble pour me retirer.
     Tous les royalistes et mme tous les _libraux_ m'appellent. Qu'on
     me fasse encore une tracasserie, et vous me verrez quinze jours
     aprs. Je suis d'ailleurs trs-inquiet de Mme de Chateaubriand:
     elle vient de m'apprendre par une lettre fort triste qu'elle a t
     trs-malade. Elle l'est peut-tre encore. Ah! il n'y a de bon que
     de vivre dans sa patrie au milieu de ses amis. Si je suis quelque
     chose, une ambassade n'ajoute rien  ce que je suis.

     Voil une lettre pour Mathieu. Je vous en ai envoy une de M.
     d'Alopus.

Des devoirs et des intrts de famille ayant oblig la marquise de
Catellan, cette amie qui la premire avait visit Mme Rcamier  Chlons
lors de son exil,  passer l'hiver  la campagne, celle-ci s'tait
rsolue  lui consacrer le mois de fvrier: elle le passa en effet avec
Mme de Catellan  sa terre d'Angervilliers. C'est l que lui fut
adresse la lettre de M. de Montmorency qu'on va lire; il ne redoutait
pas moins que M. de Chateaubriand que Mme Rcamier y prolonget son
sjour.

M. MATHIEU DE MONTMORENCY  Mme RCAMIER.

     Paris, ce 12 fvrier 1821.

     Vous avez t bien aimable de m'crire, vous qui n'aimez pas
     beaucoup l'criture: je suis aussi bien touch de votre occupation
     relative  moi dans cette triste affaire. Elle nous a occups
     samedi d'une manire bien grave et affligeante sous quelques
     rapports. Je ne sais si je dois vous dire que j'ai vot dans le
     sens que vous pouviez dsirer, aprs un discours trs-remarquable
     d'un jeune duc de vos amis. Ma conscience l'a permis, ou plutt
     ordonn[43]. Car positivement je ne veux rien accorder  la
     condescendance, ni mme  un motif, le plus propre  influer sur
     moi, le dsir de vous plaire. Adieu, on a de bonnes nouvelles de
     Berlin; le roi n'tait pas parti, mais on en parlait encore.

     Adieu, voil l'heure qui me presse. Je vous regrette chaque jour,
      chaque moment. La meilleure nouvelle  me donner, c'est le jour
     de votre retour. Ne vous laissez pas engager par vos perfections de
     gnrosit ou d'amiti.

LE VICOMTE DE CHATEAUBRIAND  Mme RCAMIER.

     Berlin, 20 fvrier 1821.

     Vous allez  Angervilliers: et mes pauvres lettres! je vous y ai
     trop accoutume, et vous n'en faites plus de cas; j'ai envie de les
     supprimer, puisque vous les traitez si lgrement; qu'en
     pensez-vous? L'hymne de M. d'Alopus est un compliment pour vous et
     mes amis, pas autre chose: on a ici beaucoup de bonts pour moi,
     mais l'_admiration_ ne met personne _ mes pieds_. Je ne la demande
     pas; je ne la mrite point, et l'on me traite comme je le dsire,
     car je suis un bon garon. Je suis parfaitement tranquille, parce
     que j'ai pris mon parti. Que j'aie le cong ou non, je vous verrai
     au printemps; peu m'importe le reste. Je vous ai envoy une
     nouvelle lettre pour Mathieu; j'ai peur qu'elle n'arrive pendant
     votre sjour  Angervilliers; elle est assez presse. Je suis en
     querelle[44].

     Je ne sais si on est content de mes dpches, mais moi j'en suis
     trs-content. Ce n'est pas l de l'amour-propre, mais un juste
     orgueil: car, dans ces dpches, je n'ai cess de dfendre les
     liberts des peuples europens et celles de la France, et de
     professer invariablement les opinions que vous me connaissez; vos
     libraux en feraient-ils autant dans le secret de leur vie? J'en
     doute.

     J'ai d insister pour aller  Laybach, par honneur et parce qu'on
     me l'avait promis, mais c'est ma bonne toile qui m'a empch de
     faire ce voyage. Je vous dirai un succs: j'avais crit certaines
     choses et blm certains hommes dans une dpche  propos de ce
     congrs; il s'est trouv que dans le conseil de nos ministres, on
     avait aussi t mcontent. En croira-t-on mieux ma politique? Pas
     davantage.

     J'attends bientt une lettre de vous.

LE MME.

     Berlin, 27 fvrier 1821.

     Voil enfin une bonne lettre crite sur les quatre pages et
     jusqu'au bas! Vous ne voulez rien devoir  mes vertus; mais je
     croyais qu'un attachement profond, sincre, durable, tait une
     vertu. Je suis en grande querelle. Vous savez tout. J'ai reu une
     rponse vive  un _post-scriptum_ trs-franc dont j'avais envoy
     copie  Mathieu dans une lettre mise sous votre adresse. Cette
     lettre sera arrive lorsque vous tiez encore  la campagne, et
     cela aura occasionn quelque retard. Il est assez clair que nous
     nous brouillerons. Nous ne nous entendons sur rien. J'ai aussi des
     vertus en politique: je veux les liberts publiques, un systme
     noble et gnreux, l'accord de tous les sentiments indpendants
     avec la fidlit au trne lgitime, toutes choses qui dplaisent
     aux uns et ne sont pas du got des autres. Joignez  cela toutes
     les paroles que l'on a violes, tout ce qu'on m'avait promis et
     tout ce qu'on n'a pas tenu.

     Le cong, je l'aurai, car je suis mon matre, et Mme de
     Chateaubriand m'a crit hier qu'elle me laissait matre de
     reprendre, si je le jugeais  propos, mon indpendance. J'agirai
     avec modration et jugement. Je ne briserai rien que dans le cas o
     on me refuserait tout. Mathieu est d'avis qu'on ne demande le cong
     qu'au moment. Il a raison; mais il faut calculer les distances et
     le temps que les courriers mettent  porter les lettres et 
     rapporter les rponses. Pour avoir un cong le 15 avril ou le 1er
     mai, il faut le demander au plus tard le 20 mars. Faites connatre
     cela  Mathieu. Il doit tre bien effarouch de ma querelle.

     Dans votre n 8 dat d'Angervilliers, 14 fvrier, vous me dites
     que vous passerez encore huit jours  la campagne; ainsi vous devez
     tre  Paris depuis huit jours quand vous recevrez cette lettre.
     Dites-moi donc encore une fois si vous m'avez crit  Francfort.
     Nous sommes ici dans les dernires ftes du carnaval, aprs quoi
     silence et solitude; c'est ce qui me convient.

LE MME.

     Berlin, 3 mars 1821.

     Nous touchons au dnoment. Le 15 de ce mois, je vais demander le
     cong pour le 15 d'avril ou le premier mai. Si on me le refuse, je
     donnerai ma dmission motive. J'ai reu une lettre de Villle,
     fort triste et fort dcourage; il a fait, selon moi, de grandes
     fautes, surtout en ne se dclarant pas pour mon systme _de la
     Charte et des honntes gens_, en ne se prononant pas  la fois
     pour les liberts publiques et contre les pervers de la Rvolution;
     mais comme je suis comme don Quichotte, l'homme aux justices, j'ai
     pris le parti de Villle dans une lettre que j'ai crite  Five
     sur son ouvrage qu'il m'avait envoy. Vous voyez tout ce que je
     retire de cette loyaut. Je vais rpondre  Villle, et lui dire
     que c'est  lui  obtenir le cong. Au reste, comme mon parti est
     pris, c'est comme ils voudront; et je dsire plus pour eux que pour
     moi que tout se passe poliment, gracieusement, sans clat, sans
     rupture.

     J'ai vu chez le prince Auguste le dessin d'une femme appel
     l'_Exil_, d'aprs votre portrait. Ce n'est pas vous, mais il y
     avait assez de vous pour me faire faire des rflexions tristes sur
     l'exil.

LE MME.

     Berlin, 10 mars 1821.

     Votre lettre me tourmente; elle m'apprend que vous souffrez. Je
     suppose que vous tes maintenant  Paris, et je le dsire, car il
     me semble que vous vous tes rapproche de moi.

     Nous touchons au dnoment. Il est assez singulier que Mathieu
     parle de l'humeur que prennent certaines gens quand je leur parle
     comme je dois leur parler. A-t-il cru que c'tait  moi  tout
     supporter? Je n'ai besoin de personne, on a besoin de moi. Il faut
     bien que je pense  ce que je puis, quand on l'oublie. Cela serait
     aussi trop fort que l'on m'et tromp aussi grossirement, et que
     je fusse encore le trs-humble serviteur de ces messieurs. Mes
     ennemis sont bien ignobles, et mes amis bien faibles. Au reste, il
     est possible qu'a la fin du mois je me dcide  envoyer Hyacinthe 
     Paris; alors tout s'expliquera mieux et plus clairement.

     J'attends avec bien de l'impatience une lettre de vous pour
     m'apprendre que vous ne souffrez plus. Je suis bien aise que mon
     exactitude vous prouve au moins que je suis homme de parole et ami
     fidle.

LE MME.

     Berlin, 17 mars 1821.

     Vous grondez et vous avez tort: mes lettres vous l'ont prouv.
     J'ai reu toutes les vtres et je vous en remercie. C'est ma seule
     joie dans mon exil. J'ai su aussi officiellement qu'on tait
     content de mes dernires dpches; mais ce sera, comme de coutume,
     un contentement strile. Je ne m'attends  rien. Je ne demande
     rien, sauf le cong. Je n'ai point fait encore la demande
     officielle, parce que je veux attendre la nouvelle de l'entre des
     Autrichiens  Naples. La principale affaire tant alors termine,
     on ne pourra pas m'objecter l'importance des vnements.
     J'expdierai alors Hyacinthe,  moins, comme je vous l'ai dj dit,
     que la chose ne soit dcide en ma faveur par le crdit de nos
     amis; ce qui n'est nullement probable. Si vous tes, comme vous le
     comptiez, arrive le 7  Paris, et que vous m'ayez crit le 8, le 9
     ou mme le 10 au matin, je recevrai votre lettre lundi par le
     prochain courrier.

     Nous voil dj au 17 mars! le temps marche vite; je le trouve
     pourtant bien long!

     M. d'Alopus me parle toujours de vous. Dites-moi donc quelque
     chose d'aimable pour lui.

LE MME.

     Berlin, 20 mars 1821.

     Pour vous viter la politique, je vous envoie ouverte la lettre
     pour Mathieu. Vous pourrez la lire ou ne pas la lire comme il vous
     plaira, mais cependant vous y trouverez l'explication de cette bte
     d'ide que je compte revenir sans cong. En vrit, je n'aurais pas
     cru que mes amis fussent si sots ou me crussent si fou.

     Vous dites que je ne vous parle pas de mes succs. En voici un. Il
     y a ici un prdicateur morave qui a fait dimanche dernier l'loge
     le plus pompeux de moi _en chaire_. Qu'en dites-vous? Il m'a oppos
      Voltaire qui habita comme moi ce pays; lui pour le corrompre, moi
     pour rparer le mal qu'il a fait.

     Je vous ai dit cent fois que je vous lis  merveille, malgr votre
     petite criture. Soyez donc tranquille sur ce point.

     Vous ne sauriez croire la joie dont je suis en apprenant que vous
     tes rentre dans votre cellule. Avant deux mois, je vous verrai,
     cette ide me rend le courage et la vie.

LE MME.

     Berlin. 24 mars 1821.

     Le gant est jet. Voil une lettre que vous remettrez sur-le-champ
      Mathieu, o je le prie formellement de demander un cong. Je me
     suis dtermin  agir d'aprs les nouvelles que j'ai reues par
     estafette de l'affaire de Turin[45]. Il est de toute ncessit que,
     dans des circonstances aussi graves, j'aille chercher des
     instructions  Paris. J'espre qu'on fera droit  ma demande, car
     on est content de mes dpches, et on doit aussi avoir besoin de
     m'entendre. Dans tous les cas, si mes amis refusent de demander, ou
     que le ministre rejette la demande, comme je vous l'ai dit, mon
     parti est pris. Je vous quitte, ayant aujourd'hui  crire une
     longue et importante dpche.

     Si on m'avait cout sur le congrs de Laybach, on n'en serait pas
     l. Que sert de louer mes dpches, si l'on ne fait rien de ce que
     je dis?

LE MME.

     Berlin, 27 mars 1821.

     Mme de Chateaubriand va vite en besogne. Elle a demand elle-mme
     le cong  M. Pasquier[46], et, ce qu'il y a de plus singulier,
     elle en a obtenu la promesse immdiate. Ainsi je vais vous revoir.
     J'cris  M. Pasquier aujourd'hui pour fixer l'poque. Je
     demanderai le cong pour le 20 avril, avec la rserve de ne
     l'employer que le 1er mai, si le bien du service du roi l'exige. Je
     ne vous parle point de politique; je sais toute l'affaire d'Italie.
     J'cris par le courrier  Mathieu pour lui dire que Mme de
     Chateaubriand a prvenu la demande que je le chargeais de faire. Je
     suis au dsespoir de la maladie de Fontanes[47]. Je tremble de
     l'arrive du prochain courrier. J'aimais tendrement Fontanes. Il
     avait l'air de devoir me survivre de longues annes. Que nous
     sommes peu de chose! et que cela va vite!  bientt.

LE MME.

     Berlin, 3 avril 1821.

     Point de lettres de vous par le courrier d'hier. Je ne ferai pas
     comme vous; je ne vous accuserai pas, mais je souffre.

     Je vous ai mand par mes dernires lettres que j'esprais un cong
     pour le 20 d'avril; je l'attends; s'il arrive, je vous verrai  la
     fin du mois. Cela me semble une espce de rve.

     Je n'entends plus parler de Mathieu ni de Jules[48], mais je vais
     bientt me retrouver avec eux, et tout s'claircira.

     Vos libraux ont-ils t bien odieusement triomphants? ils se sont
     bien grossirement trahis. Il est fcheux aprs cela, pour eux, de
     voir ce qui se passe en Italie. Comment avaient-ils jamais compt
     sur l'hroque Naples? Pauvres gens! Quelle misre aussi de notre
     ct! Quelle faiblesse! quelle pusillanimit  l'apparence du
     pril! Il faut sortir de tout cela.

     Je pleure encore tous les jours la mort de mon pauvre ami. C'est
     le dernier talent littraire que la France possdt.  prsent il
     n'y a plus personne; mais je suis sr que l'on ne pense plus 
     Fontanes, et que j'ai l'air de radoter en vous en parlant. Quelle
     folie de ne pas vivre pour soi dans une vie si courte!

LE MME

     Berlin, 7 avril 1821.

     Je serais un peu inquiet, si je ne connaissais votre dfaut de
     mmoire. La lettre que j'ai reue hier de vous porte le n 15; or
     je n'avais prcdemment que le n 12, ce qui supposerait qu'il me
     manque deux numros, 13 et 14; mais, comme dans le n 15, vous
     avouez que vous avez reu cinq lettres de moi sans me rpondre que
     _quelques lignes_, il faut que cela soit inexact, et que vous vous
     soyez trompe sur les numros.

     Comment vos libraux vous disaient-ils qu'il tait impossible
     d'aller  Naples? Les insenss! Ils voulaient faire des lazzaroni
     des Spartiates. Vos amis ont perdu la cause de la libert par leurs
     folies et par les crimes des rvolutionnaires. La partie est perdue
     pour eux en Europe. En voil pour 50 ans; nous n'y serons plus. Mes
     _pauvres_ amis sont bien _pauvres_, le danger les abat, mais au
     moindre succs, ils ne doutent plus de rien. C'est la lgret et
     la mobilit la plus complte.

     J'attends le cong presque sans y croire. Mais qu'importe puisque
     mon parti est pris? Je suis d'un calme parfait. Voil le baptme de
     M. le duc de Bordeaux: l'occasion est belle pour le ministre
     d'tat; on n'y pensera seulement pas. Tout cela m'est gal. J'ai
     reu une lettre trs-amicale de Villle. Toutes les lettres me
     redemandent  genoux et me disent de tout quitter.

     Cette lettre vous arrivera le 16 ou le 17. Ne m'crivez plus aprs
     avoir reu cette lettre; c'est moi qui irai chercher la rponse.

     Qui vous a donc rendue si malheureuse? Vous ne voulez pas me le
     dire; serait-ce quelque propos, quelque histoire[49]?
     Moquez-vous-en.

LE MME.

     Berlin, 14 avril 1821.

     J'ai reu les deux petites lettres retardes n 13 et 14. Elles
     sont de vieille date, l'une est du 15, l'autre du 22 mars; elles
     ont t videmment gardes, surtout votre n 13 qui est
     passablement indiscret pour vos amis les libraux. Vous nommez
     Benjamin[50] en toutes lettres, et vous dites qu'il vous avait dit
     six semaines auparavant que le Pimont se soulverait. Je le crois
     bien; il tait prophte  coup sr! Le prince de la C*** tait 
     Paris o il faisait imprimer ses proclamations et machinait toute
     son affaire. Il voyait Benjamin et compagnie. Et ce vaillant
     conspirateur, ce prince qui voulait l'indpendance de l'Italie, a
     t le premier  fuir et  laisser ceux qu'il avait sduits dans
     l'abme, lors mme que ceux-ci n'taient pas disperss et se
     battaient encore. Tout cela est d'une canaillerie abominable, et
     les libraux sont dsormais dshonors. L'indpendance de l'Italie
     peut tre un rve gnreux, mais c'est un rve, et je ne vois pas
     ce que les Italiens gagneraient  tomber sous le poignard souverain
     d'un carbonaro. Le fer de la libert n'est pas un poignard, c'est
     une pe. Les vertus militaires qui oppriment souvent la libert
     sont pourtant ncessaires pour la dfendre; et il n'y a qu'un bat
     comme Benjamin et un fou comme le noble pair qui ouvre votre
     porte[51], qui aient pu compter sur les exploits du polichinelle
     lacdmonien. Qu'ont fait vos incorrigibles amis? Ils ont attir
     120 mille Autrichiens et 100 mille Russes dans le pays qu'ils
     prtendaient dlivrer, c'est--dire _livrer_  toutes les horreurs
     rvolutionnaires. Croyez-moi, voyez si je vous ai jamais trompe,
     si je ne vous ai pas constamment dit que tout ce bruit n'tait
     rien, lors mme qu' Paris tout semblait perdu  mes pauvres amis.
     Ah! ceux-ci sont bien pauvres, j'en conviens, bien faibles, mais au
     moins ce sont d'honntes gens.

     Voil une terrible lettre politique. Je l'ai crite de colre.

LE MME.

     Berlin, 17 avril 1821.

     J'ai reu le cong. Je partirai  la fin de la semaine; je vous
     verrai  la fin de l'autre, peu de jours aprs que vous aurez reu
     ce billet qui est le dernier que je vous crirai d'ici. C'est comme
     un rve; j'y crois  peine. Pourtant combien de fois vous l'ai-je
     dit! Mathieu sera-t-il bien aise de me voir? J'en doute.

M. MATHIEU DE MONTMORENCY  Mme RCAMIER.

     Valle-aux-Loups, ce 27 avril 1821.

     J'en tais aux excuses, surtout aux regrets de ne pas vous voir
     ces deux jours-ci, aimable amie. J'tais hier, comme je vous en
     avais prvenue, livr  une petite fte de proverbes o je
     rencontrai un ami de Chateaubriand, qui ne souponnait pas mme son
     arrive. Pour plus d'extraordinaire, j'tais  cinq heures de
     l'aprs-midi chez Mme de Duras, qui calculait le nombre de jours
     aprs lesquels elle esprait cette mme arrive. Je pars ce matin
     pour la Valle avec mes lettres qu'on venait de me remettre et le
     journal que je n'avais pas encore lu.

     Je ne voulais pas croire d'abord  cette nouvelle du _noble ami_
     arriv. Le doute commence, quand je lis une lettre de Berlin qui
     avait l'air d'tre apporte par lui. Enfin ma mre qui vient
     d'arriver pour dner me donne la certitude et le regret que
     j'aurais pu voir ce matin mon illustre voisin chez lui. C'est
     vraiment piquant! car on m'ajoute qu'il a t hier au soir chez
     vous, o j'aurais t bien tonn de le trouver.

     Dites-lui d'avance, aimable amie, tous mes tendres compliments et
     mes regrets de ne le voir que demain: car je reste ici ce soir pour
     profiter de mes seuls congs avant les ftes et le procs.

     Le printemps est ravissant! Mais vous pensez  bien autre chose.
     Je voudrais savoir comment vous avez support la surprise, la joie,
     etc. Il faudra vous voir pour en avoir le rcit. Une autre personne
     qui aimerait mieux crire  ses amis m'aurait adress un petit
     billet ds hier au soir. Je vous ferais bien d'autres questions,
     mais  demain soir.

     Fauteuil ou chaise, je meurs d'envie d'avoir quelque chose de vous
     ici. Adieu, aimable amie.

On sait quel fut le nombre des procs politiques pendant les annes 1821
et 1822. Le flau du _carbonarisme_ avait envahi la France, et l'arme
tait plus particulirement travaille par les socits secrtes: on ne
compta pas moins de cinq conspirations militaires dans ce court espace
de temps.

Qu'il nous soit permis de condamner avec toute l'nergie de la
conscience les hommes importants, les chefs de l'opposition dans la
chambre qui, manquant de foi dans l'exercice lgal des institutions de
leur pays, et emports par la passion, s'affilirent  de tnbreuses
associations et contriburent  entraner  leur perte des jeunes gens
obscurs, lesquels, pour la plupart, n'avaient point conscience de leur
crime.

Mais en mme temps nous ne saurions assez regretter et dplorer la
rigueur que le gouvernement crut devoir dployer dans ces tristes
circonstances. Mme Rcamier, dont le coeur tait sympathique  toutes les
infortunes, avait horreur de la peine de mort en matire politique. On
eut recours  elle en faveur des condamns Roger, Coudert et Sirejean;
elle mit tout en oeuvre pour adoucir leur sort, et elle eut le bonheur de
contribuer  sauver la vie des deux premiers, mais elle choua pour le
troisime.

Coudert et Sirejean taient compromis l'un et l'autre dans le premier
complot de Saumur qui clata au mois de dcembre 1821. L'affaire fut
juge en fvrier 1822 par le second conseil de guerre de la 4e division
militaire sigeant  Tours. Les accuss taient au nombre de onze: trois
furent condamns  la peine de mort, les huit autres furent acquitts.
Le principal accus dans ce procs, celui qui semblait le chef du
complot, Delon, tait en fuite. L'accusation reposait principalement sur
les rvlations des deux sous-officiers, Duzas et Alix, et sur les aveux
de la plupart des accuss qui dclaraient avoir t initis par Delon et
Sirejean  un complot destin  rappeler Napolon II, et  rtablir la
constitution de 1791. Sirejean lui-mme reconnaissait avoir t reu
_chevalier de la libert_ par Delon, mais il croyait, ajoutait-il,
n'entrer que dans une socit analogue  la franc-maonnerie. Les deux
marchaux des logis condamns  mort se pourvurent en rvision, et dans
l'intervalle qui spara les deux jugements, les familles des condamns
essayrent quelques dmarches. Coudert fut le premier pour lequel on eut
la pense d'invoquer l'assistance de Mme Rcamier. Ds le commencement
de mars, M. Eugne Coudert, frre an du sous-officier compromis, se
prsenta  l'Abbaye-au-Bois sans autre recommandation que le malheur de
son frre Charles, et Mme Rcamier, mue de la plus sincre piti, la
fit partager  tous ses amis et usa de leur crdit pour obtenir en
faveur du condamn l'indulgence du conseil de rvision. Ces effort
furent couronns de succs: le conseil, cassant l'arrt des premiers
juges, condamna seulement Coudert  cinq ans de prison, comme non
rvlateur.

Quant au malheureux Sirejean, le plus intressant sans aucun doute des
deux accuss, et par son extrme jeunesse et par sa candeur, ce ne fut
que beaucoup plus tardivement que ses parents atterrs par sa
condamnation cherchrent  lui susciter des protecteurs.

Il appartenait  une trs-honorable famille de la bourgeoisie de
Chlons, famille royaliste, et c'est avec une lettre de Mme de Jessaint,
femme de l'inamovible et respectable prfet de la Marne, que Mme Chenet,
tante du jeune sous-officier condamn  mort, vint implorer l'appui et
la sympathie de Mme Rcamier. L'avocat du prvenu crivait  Mme Chenet,
le 3 avril:

     Je vous ai laisse jusqu'ici dans l'incertitude du jour o le 1er
     conseil statuerait sur le sort de M. Sirejean; maintenant je crois
     pouvoir vous assurer que le conseil sera convoqu le 15 de ce mois.
     Hier, M. le rapporteur est parti pour Saumur o il doit faire une
     nouvelle information. Les lves de l'cole licencie qui doivent
     tre entendus comme tmoins, ont reu l'ordre de sjourner  Tours
     indfiniment. S'il tait possible de faire savoir aux juges qui
     composent le conseil que le gouvernement ne tient pas  avoir une
     condamnation capitale, cela nous aiderait beaucoup, mais il
     faudrait que cet avis ft donn d'une manire semi-officielle. Il
     me semble que maintenant vous pourriez borner vos sollicitations 
     engager messieurs les ministres dans une dmarche de ce genre.

     M. Julien et moi, nous sommes toujours convaincus qu'il serait bon
     que les accuss fussent entours de quelques personnes de leurs
     familles. Nous n'assurons pas que cette dmarche aura quelque
     rsultat, mais il suffit que nous pensions qu'elle pourrait en
     avoir, pour que nous ayons d en faire part aux familles de nos
     malheureux clients.

     M. Coudert s'est dtermin  se rendre ici pour assister au
     jugement. Je ne puis que vous ritrer les observations que je vous
     ai adresses: vous verrez si la prsence de M. Coudert au jugement
     n'est pas un motif de plus pour vaincre les rpugnances bien
     fondes que vous prouvez  l'imiter.

     Recevez, Madame, etc.

     FAUCHEUX,

     Avocat.

Le malheureux enfant qu'un entranement irrflchi avait fait entrer
dans le complot, Sirejean,  son tour, crivait  Mme Rcamier le 8
avril:

     Madame,

     Comment trouver des termes assez significatifs pour vous exprimer
     le vif sentiment de reconnaissance que je ressens pour l'intrt
     que vous avez bien voulu prendre  un malheureux qui n'est pour
     vous qu'un tranger, et qui s'est rendu coupable d'un crime que la
     confiance du vil Delon m'avait fait considrer comme un devoir. Mon
     ge, mon inexprience ont t cause que je n'ai pas aperu le pige
     qui m'tait tendu, et je suis tomb dans un abme d'o je ne
     pourrai jamais me retirer.

     Ce qui me console et m'aide  soutenir mes remords, c'est de
     savoir qu'il y a encore des mes comme la vtre, Madame, qui
     connat ma faute involontaire et qui ne doute pas de mon repentir.

     SIREJEAN.

     Prison de Tours, ce 8 avril.

     _P. S._ Le conseil s'assemblera lundi prochain.

Je n'ai pas besoin de dire avec quel zle, quel actif dvouement Mme
Rcamier s'employa  sauver cette tte de vingt et un ans, et en mme
temps  soutenir le courage d'une famille anantie sous le coup qui la
frappait. Sirejean avait deux soeurs  peine sorties de l'enfance; son
pre et sa mre taient vivants, et leur dsespoir tait tel qu'il leur
avait enlev mme la facult de faire les dmarches ncessaires au salut
de leur fils. Mais on avait dj puis en faveur de Coudert tous les
moyens d'influence dont on disposait, et peut-tre tait-il impossible
de russir pour les deux condamns. Le conseil de rvision, runi le 18
avril, confirma l'arrt de mort de Sirejean.

Le pauvre jeune homme crivit encore, aprs sa seconde condamnation, une
lettre  sa protectrice. Malgr la fermet dont il fit preuve,
l'criture de cette lettre est visiblement altre. Il annonce qu'il
vient de signer un pourvoi en cassation fond sur l'adhrence qu'il y
avait entre son affaire et celle de l'apparition de Berton et Delon qui
devait se juger  Poitiers; il implore un sursis afin qu'on ait le temps
de former un recours en grce; il termine en disant: Le frre de
Coudert va se rendre  Paris, il sera porteur de la demande en grce
qu'il remettra  ma tante. Veuillez, je vous prie, faire ce qui dpendra
de vous pour qu'elle ne soit pas infructueuse. Je vous supplie encore
d'avoir la tche pnible d'apprendre  ma malheureuse tante mon arrt
fatal.

     Je suis soutenu par mon courage, par un espoir (pas trs-grand 
     la vrit), et par les dmarches et les sollicitations que vous
     voulez bien faire pour un malheureux qui vous devra une ternelle
     reconnaissance.

     Agrez l'assurance de mon respectueux hommage.

     SIREJEAN.

     Ce 20,  10 heures du soir.

Le sursis promis  Mme Chenet avant son dpart de Paris, dans les
bureaux de la guerre, ne fut pas expdi, et le 2 mai 1822,  quatre
heures et demie du matin, Sirejean terminait courageusement et
religieusement sa courte vie.

Mme Rcamier, confiante dans le sursis promis  la famille, s'occupait
encore de cet infortun jeune homme quand dj il avait cess de vivre.

M. de Montmorency avait fait le 20 une dmarche personnelle auprs du
garde des sceaux. Il rendait compte en ces termes de l'inutilit de ses
efforts:

M. DE MONTMORENCY  Mme RCAMIER.

     Ce 21 avril 1822.

     Je n'ai rien de bon  vous mander, aimable amie, quoique j'aie
     fait scrupuleusement toutes vos commissions. Le garde des sceaux a
     fait tout ce qu'il avait promis, a parl au roi, a remis la
     supplique. Le roi me semble n'avoir pas t plus dcid dans aucune
     occasion. Il a dit que son devoir l'obligeait. Il n'a renvoy
     aucune dcision ni consultation au conseil et ne m'en a pas parl 
     moi personnellement.

     Je suis triste pour vous, pour cette malheureuse tante que vous
     tes destine  affliger et  consoler, pour toute cette famille.
     Adieu, mille tendres hommages.

Mme Rcamier reut la plus douloureuse impression de cette cruelle
affaire, et on verra par les lettres de M. de Chateaubriand, combien
elle avait peine  se consoler de n'avoir pas, en sauvant ce jeune
homme, pargn au gouvernement royal une rigueur inutile.

Roger faisait avec Caron partie du complot de Bfort; il fut jug par la
cour d'assises de la Moselle, et condamn  mort, le 20 fvrier 1823.
Recommand  la clmence royale, il vit sa peine commue en vingt annes
de travaux forcs.

Il crivait  Mme Rcamier, dont l'active compassion avait beaucoup
contribu  obtenir la commutation de sa peine:

     Madame,

     Mon frre, qui est accouru prs de moi pour dplorer mon infortune
     et me donner des consolations dont j'ai tant besoin, ne m'a pas
     laiss ignorer le vif intrt que vous avez daign prendre  mon
     terrible sort. Je sais, Madame, que c'est  vos dmarches et 
     votre persvrante bont que je dois de n'tre pas tomb sous le
     couteau fatal; et je serais digne du supplice dont le roi m'a fait
     grce, si je ne conservais dans mon coeur, et tant que je vivrai, la
     reconnaissance la plus vive pour ma bienfaitrice.

     En me conservant la vie, le roi m'a condamn  en passer vingt
     annes, c'est--dire le reste, dans l'opprobre et dans l'ignominie,
     confondu avec les plus vils flaux de la socit; c'est une
     douloureuse et bien longue agonie  laquelle la mort qui ne frappe
     qu'un instant serait sans doute prfrable. Mais je suis soutenu
     par l'espoir consolant que vous daignerez un jour vous souvenir de
     votre bienfait, et saisir l'occasion favorable de le couronner d'un
     succs complet.

Roger ne se trompait pas dans son esprance: en 1824, sous le ministre
de M. de Chateaubriand, il lui fut fait remise entire de sa peine.

Pendant le ministre de M. de Montmorency, et dans cette mme anne
1822, la comtesse de Survilliers, femme de Joseph Bonaparte et soeur de
la reine Dsire de Sude, maria sa fille ane Znade au fils an de
Lucien. Ce jeune homme portait alors le titre de prince de Musignano, et
a t depuis le prince de Canino. Le mariage fut clbr  Bruxelles, le
29 juin 1822.

Les traits de 1815 avaient mis la famille Bonaparte en dehors de toutes
les lgislations; aucun membre de cette famille ne pouvait voyager,
changer de rsidence, tre autoris  sjourner dans aucun tat de
l'Europe, sans l'autorisation collective des cinq grandes puissances.
Beaucoup d'entre eux trouvrent un refuge en Italie, la plupart
s'tablirent  Rome, ville d'asile, o, en tous temps, les royauts
dchues ont trouv, sous la bienveillante protection du chef de
l'glise, une noble hospitalit!

Joseph Bonaparte avait cherch un asile aux tats-Unis d'Amrique. Sa
femme, la comtesse de Survilliers, devait conduire le nouveau mnage
auprs de lui dans le courant de l'anne suivante. Mais auparavant, elle
dsirait garder quelques semaines encore auprs d'elle son gendre et sa
fille; et en mme temps elle craignait d'exposer Charles-Napolon
Bonaparte  quelque dsagrment pour rupture de ban, si son sjour 
Bruxelles se prolongeait sans autorisation.

Mme Rcamier fut invoque: elle reut,  deux jours de distance, une
lettre d'Aix-la-Chapelle o la reine Dsire avait t voir son fils, le
prince Oscar qui maintenant rgne en Sude, et la communication d'une
autre lettre, sur le mme sujet, crite par l'ex-reine d'Espagne.

Je donne ces deux lettres, et je consigne ici le succs de la
ngociation dont on priait Mme Rcamier de se charger, non point pour
enregistrer un acte d'obligeance de plus de la part d'une personne dont
la bont tait sans limites, mais parce que ces lettres et les
circonstances qui les motivrent sont curieuses par les noms des
personnes intresses, et comme dtail de moeurs. Dans la sorte
d'_interdit_ que les souverains de l'Europe faisaient peser sur les
Bonaparte, ces lettres constatent que la maison de Bourbon et les hommes
d'tat qui se succdrent dans les conseils de ces princes, mirent
toujours de l'empressement  adoucir, vis--vis des membres de la
famille de Napolon, la rigueur des traits.  cet gard, M. de
Montmorency, quand il arriva aux affaires, ne fut pas moins facile que
ne se montra plus tard M. de Chateaubriand.

LA REINE DE SUDE  Mme RCAMIER.

     Aix-la-Chapelle, le 28 juin 1822.

     Madame,

     C'est avec bien du regret que j'ai d quitter Paris sans vous
     voir, mais je reus un courrier de mon fils qui me prvenait de sa
     prochaine arrive  Aix-la-Chapelle, et je n'eus que le temps de me
     prparer au dpart. Depuis ce moment, je suis occupe des chagrins
     des autres: c'est un dlassement qui n'est pas trop salutaire  la
     sant, aussi je suis trs-souffrante depuis quelques jours. Je suis
     bien fche que le hasard ne vous ait pas amene ici cette anne;
     quel plaisir j'aurais eu de vous y voir et de vous prsenter mon
     fils qui runit quelques avantages d'esprit et de caractre, et qui
     aurait t bien charm de faire votre connaissance! Quant  sa
     figure et  sa tournure, c'est son pre  vingt-trois ans; il n'a
     rien voulu de moi, il a bien fait, car il n'y aurait pas gagn
     grand'chose. En venant ici, j'ai pass quelques jours  Bruxelles,
     et j'ai trouv ma soeur dans un tat de sant effrayant et dans un
     chagrin qui, je le crains bien, la mnera au tombeau. L'ide de
     quitter sa fille la tue, et elle est dans un tat de faiblesse tel
     qu'elle ne pourrait certainement pas atteindre Rome sans danger.
     Jugez de mon dsespoir d'tre force de la quitter dans ce moment,
     de ne pouvoir mme pas assister au mariage de sa fille. Dans cette
     anxit, je viens vers vous; comme tous ceux qui souffrent sont
     toujours srs d'y trouver des consolations, je vous prie de faire
     en sorte que ma soeur jouisse tranquillement de ses enfants jusqu'au
     moment o ils doivent se rendre  Rome, et ce sera pour les
     premiers jours d'aot,  cause des neiges du Tyrol qu'ils doivent
     traverser pour se rendre en Italie.

     Ce terme, si court pour l'amiti, doit l'tre aussi pour la
     politique, et il me semble que M. de Montmorency pourrait bien
     prendre sur lui de fermer les yeux l-dessus: car ce ne serait pas
     la peine d'assembler le grand congrs pour un si petit sjour. Le
     roi de Hollande ne dira rien si on ne le presse pas, et je voudrais
     du moins pouvoir tre auprs de ma soeur et tcher d'adoucir sa
     douleur, si c'est possible, au moment d'une sparation si cruelle;
     c'est ce qui me serait impossible en ce moment, tant retenue
     auprs de mon fils. Je me repose entirement sur votre amiti et
     sur la bont aimable que M. le vicomte de Montmorency a bien voulu
     me tmoigner quelquefois. Je rclamerais aussi l'intrt de M. le
     duc de Laval qu'il a eu la grce de m'offrir, et je vous prie de
     lui dire mille choses aimables.

     Adieu, Madame, donnez-moi de vos nouvelles, conservez-moi votre
     amiti: j'en attends une bien grande preuve en ce moment. Je vous
     prie de croire que je me trouverais heureuse de vous prouver la
     mienne dans toutes les occasions.

     DSIRE.

LA COMTESSE DE SURVILLIERS (Mme JOSEPH BONAPARTE)  SA SOEUR LA COMTESSE
DE VILLENEUFRE.

     Bruxelles, ce 30 juin 1822.

     Ma chre soeur, le mariage de Znade a eu lieu hier; tu conois
     que j'ai eu une journe qui a t pour mon coeur toute d'motion et
     d'anxit en pensant  la sparation prochaine de ma fille. Son
     dpart sera le 15 d'aot. Elle ne peut l'entreprendre plus tard,
     voulant passer les Alpes avant les neiges; cette poque est si
     rapproche qu'il me semble inutile de faire des dmarches  Paris
     pour qu'on autorise Charles  passer ce peu de temps prs de moi.
     Cependant comme je tiens beaucoup  le conserver jusqu'au 15 aot,
     je voudrais savoir s'il ne sera pas inquit jusqu' cette poque.
     Dans le cas contraire, je suis dispose  faire ce qu'on me
     conseillera. Rends-moi le service, ma chre soeur, d'entretenir les
     personnes qui peuvent par leur avis me diriger dans cette
     circonstance: j'aime  croire qu'elles jugeront comme moi que, pour
     si peu de semaines, il est inutile d'occuper de nous les ministres
     des cinq puissances  Paris. Je dsirerais me mnager leur intrt
     pour le printemps prochain, poque  laquelle Charles et Znade
     doivent venir me prendre pour nous embarquer tous les trois pour
     les tats-Unis. Si tu pouvais me donner la certitude qu'on ne s'y
     opposera pas, je passerais l'hiver plus calme, puisque je serais
     assure de revoir mes enfants au commencement du printemps prochain
     pour les conduire  mon mari.

     Je crois inutile de te recommander ces deux affaires, connaissant
     l'intrt que tu prends  tout ce qui a rapport  moi; tu dois
     sentir le prix que j'attache  possder encore mes enfants pendant
     quelques semaines et  conserver l'esprance de les revoir aprs
     l'hiver.

     La reine[52] m'crit d'Aix-la-Chapelle; elle me parat fort
     contente d'tre auprs de son fils qu'elle a trouv  merveille
     sous tous les rapports.

     Embrasse pour moi l'aimable Juliette[53]. Znade lui a crit il y
     a deux jours. Adieu, ma chre soeur, tu connais mes sentiments pour
     toi, ils sont inaltrables.

     JULIE.

Le prince Charles-Napolon Bonaparte, dont il est ici question, est le
mme qui prit dans l'insurrection de la Romagne en 1831. Il tait frre
an du prince Louis-Napolon, aujourd'hui empereur des Franais.

Les dtails dans lesquels nous avons cru ncessaire d'entrer sur les
circonstances o le gnreux intrt de Mme Rcamier trouva  s'exercer,
nous ont fait devancer le temps; il faut revenir  l'poque du retour de
M. de Chateaubriand  Paris, aprs son ambassade  Berlin.

Un nouveau changement de ministre amenait dfinitivement les royalistes
au pouvoir.

Une ordonnance du 15 dcembre 1821 donnait  M. de Villle les finances,
l'intrieur  M. de Corbire, la justice  M. de Peyronnet, les affaires
trangres  M. Mathieu de Montmorency.

M. de Chateaubriand, nomm, dans le courant de janvier, ambassadeur 
Londres en remplacement du duc Decazes, partit pour son poste le 2 avril
1822.

Ici commence une nouvelle srie de ses lettres.

LE VICOMTE DE CHATEAUBRIAND  Mme RCAMIER.

     Mardi matin, 2 avril.

     Vous trouverez ce mot  votre rveil, comme de coutume. Vous
     verrez que rien ne changera, si vous ne changez pas.

     Je monte en voiture  l'instant: il est huit heures et demie.

      bientt; j'crirai de Calais.

LE MME.

     Calais, mercredi 3 avril.

     Me voil  Calais. Demain je serai  Douvres. Vous connaissez mon
     exactitude, vous savez que je tiens ma parole et que je n'ai jamais
     tromp personne. Ce petit mot, mis  la poste tout simplement, vous
     arrivera vite.  Berlin, l'ternit se passait avant que l'on ret
     des nouvelles de ses amis. Je vous crirai de Douvres, et puis de
     Londres,  l'adresse de M. Lemoine.

LE MME.

     Douvres, ce vendredi.

     Vous voyez que j'ai pass la mer. Je serai ce soir  Londres. Je
     vous crirai. Je ne me vois pas dans ce pays o j'ai t si
     malheureux et si jeune sans avoir le coeur serr.

LE MME.

     Londres, mardi 9 avril 1822.

     J'ai grand besoin de recevoir une ligne de vous. Je vous ai crit
     de Calais et de Douvres. Me voil  Londres, o je n'ai que de bien
     tristes souvenirs, et o je suis bien seul, quoi que vous en
     pensiez et en disiez. Je ne fais pas un pas ici sans reconnatre
     quelque chose qui me rappelle mes souffrances et ma jeunesse, les
     amis que j'ai perdus, le monde qui a pass, les esprances dont je
     me berais, mes premiers travaux, mes rves de gloire, et enfin
     tout ce qui compose l'avenir d'un jeune homme qui se sent n pour
     quelque chose. J'ai saisi quelques-unes de mes chimres, d'autres
     m'ont chapp, et tout cela ne valait pas la peine que je me suis
     donne. Une chose me reste et tant que je la conserverai, je me
     consolerai de mes cheveux blancs et de ce qui m'a manqu sur la
     longue route que j'ai parcourue depuis trente annes.

     Je ne puis rien vous dire de la socit et de la politique, car je
     ne sais rien encore. Je n'ai vu personne et je suis au milieu des
     embarras d'une maison que l'on meuble et que l'on peint. Je suis un
     peu souffrant de la peinture, du charbon et du brouillard.

     J'attends un _billet_ de vous. Vous n'crivez que des mots.
     Mandez-moi pourtant tout ce que vous saurez. On parle fort de
     guerre et de congrs. Vous voyez mon exactitude, c'est comme 
     Berlin. Soyez sre aussi que tout s'accomplira comme je vous l'ai
     dit.

LE MME.

     Londres, 12 avril 1822.

     Depuis que j'ai quitt Paris, je n'ai pas reu un mot de vous. Je
     vous ai constamment crit, et vous aurez reu toutes mes lettres.
     M. Lemoine vous aura port les dernires. C'est le lundi et le
     jeudi avant une heure qu'il faut envoyer vos lettres chez Mathieu.
     Mais peut-tre ne voulez-vous pas envoyer vos lettres chez lui.
     Dans ce cas, crivez-moi simplement par la poste. Mais
     souvenez-vous alors qu'il faut affranchir vos lettres jusqu'
     Calais.

     Je suis plong dans les affaires. J'ai vu lord Londonderry, et
     j'ai mand  Mathieu la conversation importante que j'ai eue avec
     lui. Je serai prsent au roi le 19. Au milieu de tout cela, je
     suis bien triste. Je n'entends pas parler de vous, je ne sais ce
     que deviennent mes amis, ce qu'ils font. Hlas! il est trop vrai
     qu'il n'y a de bonheur que dans une vie indpendante, et auprs de
     ceux  qui le coeur est attach. crivez-moi. Vous tes bien
     coupable et vous avez bien  rparer.

LE MME.

     Londres, ce mardi 16 avril 1822.

     Enfin voil un billet de vous. Vous avez reu ceux que je vous ai
     crits de Calais et de Douvres. Ceux que je vous ai crits de
     Londres vous seront sans doute aussi parvenus par l'entremise de ce
     bon M. Lemoine. Vous retrouvez l mon ancienne exactitude et cette
     parole qui n'est jamais viole. Je viens d'crire  M. de
     Montmorency. Je n'ai pas t tonn de ce qu'on lui avait dit. Les
     gens qui aiment  brouiller sont fort communs. J'espre qu'il sera
     content de ma lettre.

     Je suis sur les nouvelles du jour comme j'tais  Berlin. Vos amis
     les libraux n'ont qu'une fausse joie. Nous les battrons, et si
     nous ne nous dsunissons pas, notre triomphe est certain.

     Je commence  voir des symptmes de faveur ici dans les hauts
     cercles politiques; je ne sais rien encore de la socit. Elle va
     commencer. Ce sera mon tourment.

     Pensez  moi, crivez-moi. Vos lettres m'arriveront par la poste,
     si elles sont affranchies jusqu' Calais.

LE MME.

     Londres, ce 19 avril.

     Mille remercments de votre billet du 14. Je ne vous cris
     aujourd'hui que deux mots. Je sors de l'audience royale. J'ai t
     reu avec une rare bienveillance. Je commence  russir,
     politiquement parlant, dans ce pays. J'y fais beaucoup de bien 
     nos amis, et je pense que de leur ct ils doivent tre assez
     contents de ma correspondance.

     Maintenant la socit va s'ouvrir pour moi. Mais c'est l que je
     vais sentir ce que j'ai perdu en vous quittant. crivez-moi.

      l'avenir numrotez vos billets.

LE MME.

     Londres, 23 avril 1822.

     Deux petits billets de vous valent mieux que les ternelles
     lettres dont je vous ennuie. Les affaires m'accablent si fort ici,
     que je n'ai pas le temps de respirer. Je commence  russir en
     politique, et j'ai donn  notre diplomatie un caractre qui
     convient  ce beau nom de Franais que je porte. Je ne m'occupe
     qu' nous relever. On nous avait mis bien bas. J'exerce autant que
     je puis l'hospitalit. Je fais rechercher tous les voyageurs
     franais qui arrivent, quelle que soit leur opinion, et je les
     invite chez moi. J'ai fait hier mon entre dans le monde. Je me
     suis fort ennuy  un _rout_. Je n'ai pas cess de souffrir depuis
     que je suis ici. J'ai des nuits affreuses. Le climat est
     dtestable. S'il n'y a pas guerre, il y aura _congrs_: vous savez
     que c'est l notre secret et notre esprance. Je vous ai dit que le
     roi m'a reu merveilleusement. J'attends jeudi un mot de vous.
     Puisque vous ne pouvez pas me dire tout ce que je voudrais,
     dites-moi au moins des nouvelles de votre monde de France. Lord
     Bristol n'est pas encore arriv. Du moins il me parlera de vous.

LE MME.

     Londres, ce 25 avril.

     Je suis ici uniquement occup d'affaires. Elles sont graves et
     immenses. Une partie de mon rle consiste  aller dans le monde, et
     quand j'ai travaill toute la journe, il faut que je m'habille
     pour sortir  onze heures et demie du soir. Jugez quel tourment
     pour moi. Je presse les arrangements de mon mnage afin de pouvoir
     ouvrir ma maison le 1er mai. Je doute encore de tout mon succs,
     car tout me manque.

     Je devine aisment qui vous a fait votre ministre. Cela n'a pas
     le sens commun, et quand nous tomberions, ce ne seraient pas les
     hommes que vous nommez qui nous remplaceraient. Mais croyez-moi,
     nous battrons nos ennemis, si toutefois on veut m'couter. J'ai
     crit fortement  Paris. Je regrette tous les jours la petite
     cellule. Si j'y rentre jamais, je n'en sortirai plus.

     J'ai fait ma paix avec Mathieu.

LE MME.

     30 avril 1822.

     Vous ne m'crivez que de petits mots froids. Cela me dsole. Ne
     pouvez-vous au moins me parler de ce que vous faites, de ce que
     vous dites! moi, je vous raconte longuement mes journes. Elles
     sont en effet bien longues sans vous. Je m'occupe  gagner les
     suffrages anglais pour les royalistes. Je crois que je russirai.
     On m'annonce MM. de Broglie, de Stal et d'Argenson. Cela est assez
     amusant. Je les comblerai de politesses, surtout les deux premiers.
     C'est une innocente malice que vous me pardonnerez. Je trouve, ne
     vous en dplaise, que le plaisir d'avoir sauv _Coudert_ devrait
     vous rendre moins cruel le sort de _Sirejean_.

     Tchez donc de m'crire un peu plus longuement. Songez au congrs
     et  tout ce qui peut me rappeler. J'ai grande envie de savoir ce
     que voulait la dame mystrieuse. Elle pourrait puissamment nous
     servir.

LE MME.

     3 mai 1822.

     Je suis rellement dsol de vous voir si afflige du sort de cet
     infortun jeune homme[54] que vous en oubliez tous vos amis. Hlas!
     nous avons assez de causes de souffrance  nous, sans y joindre
     encore des causes trangres. Je vois par ce que vous me dites et
     par ce que m'crivent tous mes amis, que tandis que j'arrange les
     affaires des royalistes au dehors, on les dfait au dedans. J'y
     fais cependant ce que je puis. J'ai crit  Mathieu,  Villle, 
     Corbire. Je les ai avertis du danger; ma conscience est en paix.
     S'ils tombent, j'en serai trs-fch pour eux. Quant  moi, je
     rentrerai avec joie dans la vie prive et je vous promets de n'en
     sortir de ma vie. Ce sera du moins le moyen de ne plus vous
     quitter.

     On parle toujours d'un congrs pour le mois de septembre, veillez
     bien  cela. Il faut que j'y aille pour revenir  Paris. Tous nos
     plans, comme vous le savez, sont tablis sur le congrs.

     Je continue  tre trs-bien vu ici. Je voudrais que mes amis de
     Paris sentissent un peu le prix de mes services, non pour ce que
     ces services valent en eux-mmes, mais parce qu'ils auraient moins
     d'envie de me tenir loign.

LE MME.

     7 mai 1822.

     On attend demain, ici, M. de Broglie et M. de Stal. Ils me
     donneront de vos nouvelles. Je vous en prie, soyez un peu discrte
     avec Adrien. Vous n'avez pas d'ides des lettres que m'crit Mme de
     D...

     Je suis accabl de travail. Nos affaires vont merveilleusement
     ici; si elles allaient aussi bien en France, vos amis les libraux
     ne seraient pas si hargneux. Quoi qu'il en soit, ma prdiction
     s'accomplira, et ils seront battus par le pauvre petit ministre
     royaliste qui n'a l'air de rien du tout. Cependant ce ministre a
     fait bien des sottises depuis mon dpart, et les royalistes ont
     raison de se plaindre. J'ai crit pour tout raccommoder. Les
     correspondances prives qu'on imprime dans les journaux anglais me
     font aussi sans cesse rappeler en France pour tre premier
     ministre. Je ne sais ce qui peut donner naissance  ces sots
     bruits.

     Je vous quitte; je tombe de fatigue. J'ai crit aujourd'hui une
     longue dpche de la plus haute importance.

     Que ne suis-je dans la petite cellule!

LE MME.

     Londres, ce 10 mai 1822.

     Je vous envoie copie de la lettre que j'cris par ce courrier 
     Laborie. Vous la montrerez  la personne que je devine aisment.
     Cet homme (Laborie) est trs-bon, mais c'est un tripotier ternel.

     Je ne sais ce qui a pu vous blesser dans mon billet. Je n'aime
     point les explications diffres. Si c'est vous blesser que d'tre
     malheureux et  plaindre loin de vous, alors vous devez tre
     trs-blesse.

     Je n'ai plus rien  vous dire de ce pays. La premire impression
     est faite, et comme elle m'est, je crois, favorable, je suis
     maintenant hors de danger. Je porte bonheur aux royalistes. Je ne
     puis m'empcher de remarquer que leurs affaires s'arrangent partout
     o je vais et se drangent partout o je ne suis pas. Cela ne tient
     nullement  mon mrite, mais  un sort qui semble s'attacher pour
     eux  ma personne. Et ce qu'il y a de trs-malheureux pour moi,
     c'est que je ne les sers qu'aux dpens de la paix de ma vie; je
     suis  contre-sens de toutes mes habitudes et de tous mes gots
     pour les servir.

     Votre billet m'a rendu triste. Je vous quitte pour ne pas vous
     ennuyer de mes lamentations.

LE MME.

     14 mai 1822.

     Voulez-vous aussi me faire maudire les courriers? Toutes les
     lettres que je reois de Paris sont des plaintes; tandis que je
     reois parmi les trangers un bon accueil que je n'ai recherch que
     pour mes amis de France, ces amis semblent d'accord pour me
     dsoler. Les amis politiques m'crivent des fureurs, et veulent que
     je quitte tout pour les sauver. Mme de D. est  moiti folle. Mme
     de Chateaubriand grogne, et voil que vous vous mettez  gmir.
     Allons, il ne me reste plus qu' me noyer.

     C'est pourtant dommage. Je commenais  tre en pleine fortune.
     J'ai donn hier mon premier dner diplomatique avec plein succs.
     Le 26, le duc d'York vient dner chez moi, et le roi en meurt
     d'envie. Je calcule cette faveur croissante avec plaisir, parce que
     tout ce qui m'lve me rend ncessaire, et qu'en devenant
     ncessaire, j'ai une chance plus prochaine de vous revoir.

     Vous ne mritez pas tous ces calculs, puisque vous grondez aussi.
     Au nom du ciel, ne vous mettez pas dans la foule, et crivez-moi de
     manire  me consoler.

LE MME.

     17 mai 1822.

     Le courrier d'hier ne m'a point apport de lettre de vous. Il n'y
     a que moi dans le monde dont l'attachement soit toujours le mme,
     et dont l'amiti soit toujours exacte. On me fait, quand on
     m'oublie, une peine que je ne veux faire  personne.

     Voil les lections  peu prs finies. Les libraux sont battus,
     et en vrit ils avaient bien des chances pour eux! Croient-ils
     encore qu'ils sont populaires, qu'ils sont les plus nombreux et les
     plus habiles? Le _petit ministre_ triomphera; je l'ai prdit.

     Je suis toujours trs-bien ici, et je prends chaque jour plus
     d'empire. J'espre pourtant, quoi qu'il arrive, vous voir bientt,
     soit en cong, soit en allant au _congrs_, s'il y a congrs, soit
     en devenant ministre; enfin je vous verrai _quand vous voudrez_. M.
     de Stal et M. de Broglie sont venus me voir. Je les ai pris 
     dner pour mercredi prochain. J'espre que dimanche j'aurai un mot
     de vous. J'en ai grand besoin.

LE MME.

     Londres, ce 20.

     J'ai adress par le dernier courrier une lettre pour vous  M.
     Lemoine. Je vous envoyais dans cette lettre la copie d'une autre
     longue lettre que j'crivais  M. de Montmorency relativement au
     congrs, et je vous priais d'appuyer ma demande.

     Je crois savoir aujourd'hui que M. Lemoine est all faire un
     voyage en Champagne, et j'ai grand peur que mon paquet arrivant
     pendant son absence, ce qui tait pour vous ne vous soit pas
     parvenu.

     Je meurs d'envie d'apprendre que vous avez reu _la lettre et la
     copie_ dont je vous parle. Vous ne m'avez pas dit si vous aviez dit
      Mme de Boigne ce que j'ai eu le bonheur de faire pour elle.

     Je suis trs-bien avec M. de Stal, mais je n'aime pas  me
     souvenir de ce chteau des bords de la Loire.

LE MME.

     31 mai 1822.

     Avec quelle joie j'ai revu la petite criture. Tous les courriers
     qui arrivaient sans un seul mot de vous me crevaient le coeur.
     Suis-je assez fou de vous aimer ainsi, et pourquoi abusez-vous tant
     de votre puissance! Pourquoi avez-vous cru un moment ce qu'on a pu
     vous dire? Je hais mortellement ceux qui m'ont fait tant de mal,
     quels qu'ils soient. Nous nous expliquerons; mais, en attendant,
     aimons-nous, c'est le moyen de nous dfaire de nos ennemis. Si vous
     tiez alle en Italie, je vous y aurais suivie.

      propos d'Italie, le congrs parat plus probable que jamais. Je
     vais avoir besoin de vous pour attaquer Mathieu. Je vous donnerai
     le signal. Le prince d'Esterhazy, ambassadeur d'Autriche  Londres,
     ira au congrs. Vous sentez combien nous pourrons faire valoir
     cette circonstance. Ce congrs a l'immense avantage de me ramener 
     Paris; et toute cette politique ne signifie autre chose, sinon que
     je meurs du besoin de vous voir. Je ne vous ai point crit par le
     dernier courrier, j'tais trop triste et trop malheureux de votre
     silence; vous le verrez bien par les lettres que vous aurez reues
     avant celle-ci.

     Je tiens toujours que nos amis triompheront malgr leurs
     innombrables fautes. J'aime beaucoup l'abb Frayssinous, mais je
     crois que l'opinion n'est pas encore mre pour mettre un prtre 
     la tte de l'ducation publique. On mcontente Delalot, et Delalot
     est une puissance dans la chambre. Une division dans le ct droit
     peut seule perdre nos amis.

Qui ne se rappelle, comme d'un tableau exquis, la peinture que M. de
Chateaubriand fait, dans ses _Mmoires_, de l'intrieur du rvrend M.
Ives, de Bungay, ministre du saint vangile, grand hellniste et grand
mathmaticien?

La chaste et gracieuse figure de sa fille unique Charlotte, ge de
quinze ans, esquisse en quelques traits, est un des portraits les plus
vrais et les plus aimables que l'auteur des _Mmoires d'Outre-Tombe_ ait
montr  ses lecteurs.

Prsent dans cette maison pendant une excursion dans le comt de
Suffolk, le jeune migr y fut mieux reu que partout ailleurs. Il se
laissa aller, fort imprudemment sans doute,  la sduction du sentiment
qu'il inspirait et qu'il prouvait lui-mme: la main de miss Ives lui
fut offerte. Il faut lui laisser raconter cette scne.

     Je voyais venir avec consternation le moment o je serais oblig
     de me retirer. La veille du jour annonc comme celui de mon dpart,
     le dner fut morne.  mon grand tonnement, M. Ives se retira au
     dessert en emmenant sa fille, et je restai seul avec Mme Ives; elle
     tait dans un embarras extrme, je crus qu'elle m'allait faire des
     reproches sur une inclination qu'elle avait pu dcouvrir, mais dont
     jamais je n'avais parl. Elle me regardait, baissait les yeux,
     rougissait; enfin, brisant avec effort l'obstacle qui lui tait la
     parole: Monsieur, me dit-elle en anglais, vous avez vu ma
     confusion. Je ne sais si Charlotte vous plat; ma fille a
     certainement conu de l'attachement pour vous. M. Ives et moi, nous
     nous sommes consults: nous croyons que vous rendrez notre fille
     heureuse. Vous n'avez plus de patrie; vous venez de perdre vos
     parents; vos biens sont vendus; qui pourrait vous rappeler en
     France? En attendant notre hritage, vous vivrez avec nous.

     [...]

     Je me jetai aux genoux de Mme Ives, je couvris ses mains de mes
     baisers et de mes larmes. Elle croyait que je pleurais de bonheur,
     et elle se mit  sangloter de joie. Elle tendit le bras pour tirer
     le cordon de la sonnette, elle appela son mari et sa fille.
     Arrtez, m'criai-je; je suis mari! Elle tomba vanouie.

Vingt-sept ans plus tard, le proscrit obscur devenu le premier crivain
de son sicle, et remplissant, en Angleterre, les fonctions
d'ambassadeur du roi de France, revit cette Charlotte dont le souvenir
avait d lui rester charmant et sacr: elle tait belle encore, et selon
la potique expression de M. de Chateaubriand les annes qui avaient
pass sur sa tte ne lui avaient laiss que leurs printemps; elle tait
marie, mre de deux beaux jeunes hommes, et rclamait pour l'un d'eux
la protection de l'ambassadeur de France.

Lady Charlotte Sutton a adress deux lettres  M. de Chateaubriand: la
premire, pendant qu'il tait encore ambassadeur en Angleterre, la
seconde au mois de juin 1825. Avant de lui crire cette seconde lettre,
lady Sutton avait fait un voyage en France, et nous devons fixer
l'poque de ce voyage  l'anne 1824, quoique M. de Chateaubriand dans
ses _Mmoires_ le place en 1823, et pendant son ministre. La
disposition d'esprit dans laquelle Charlotte le trouva devait tre
sombre, puisqu'elle reut de son accueil une impression pnible, et que
lui-mme, dans ses _Mmoires_, il exprime un regret et presque un
remords de la froideur dont elle fut blesse.

En laissant ces deux lettres  Mme Rcamier, M. de Chateaubriand voulait
certainement rendre un tmoignage de respect  la personne dont il avait
paru imparfaitement accueillir le noble et touchant souvenir; si nous
les reproduisons ici  la date de la premire, c'est que nous croyons
rpondre  l'intention de M. de Chateaubriand. L'essai de traduction
dont nous accompagnons le texte anglais de ces lettres ne rend sans
doute qu'imparfaitement la simplicit pntrante de l'original.

PREMIRE LETTRE.

     Ditchingham Lodge near Bungay, 17th June 1823.

     Occupied with the fate of empires, and stationed on so lofty an
     eminence that the petty concerns of humbler life can scarcely be
     visible, your Excellency cannot easily imagine how much the mind of
     a private individual may dwell on a single thought until it becomes
     painful from intensity.

     Unwilling to be guilty of intrusion (especially on _you_), yet
     equally reluctant to appear ungrateful, you perhaps would smile,
     could you fully know the embarrassment even this letter has
     occasioned me. But your kind words: puis-je tre bon  quelque
     chose pour vous? and the kind tone in which they were attended,
     have echoed in my heart, until perhaps they have disturbed my head.
     Twelve long months have now elapsed since I heard them, during
     which time I have often painfully regretted having very
     inadequately expressed my deep-felt sense of your kindness; but in
     truth, it was so blended with other feelings, that I could not
     dwell on the subject. The hope too, which your Excellency permit to
     entertain of seeing you here (a hope so pleasing that I overlooked
     the impossibilities of its accomplishment), awakened my maternal
     vanity to fancy that my sons might win some portion of your
     approbation for themselves.

     When I had last the honor of seeing you, you were proceeding to
     Gloucester Lodge, with the kind intention of speaking in favor of
     one of my sons to M. Canning, whose accession to the ministry gives
     him perhaps as much influence with respect to India now, as his own
     personal destination thither would have done. Assuredly, my own
     feelings would not lead me to desire such a banishment for any of
     my children; but my eldest son, Samuel Ives Sutton, now in his
     seventeenth year, has expressed so decided and steady a wish for
     some civil appointment in India, that it is my duty to do all in my
     power to promote it.

     A writer-ship to _Madras_, for next year, is the summit of his
     ambition. It is not in itself a very great thing, yet so numerous
     are the competitors, that it is absolutely unattainable, excepting
     by the hand of power.

     This then, Mylord, is the point; _and how much it has cost me to
     come to it, you can never know_.

     With the most earnest wishes for your health and happiness, and
     with every sentiment of the highest consideration and respect, in
     which admiral Sutton begs to be permitted to join, I have the honor
     to be Your Lordship's most obedient humble servant,

     CHARLOTTE SUTTON.

LADY CHARLOTTE SUTTON  M. DE CHATEAUBRIAND.

     Ditchingham Lodge, prs Bungay, 7 juin 1822.

     Occupe du sort des empires et place  une telle hauteur qu'elle
     peut  peine s'apercevoir des soucis d'une existence plus humble,
     Votre Excellence ne saurait aisment concevoir avec quelle
     douloureuse intensit l'esprit d'une personne prive peut
     s'absorber dans une seule pense.

     Je ne voudrais pas me rendre coupable d'indiscrtion, surtout
     auprs de vous; je crains galement de me montrer ingrate, et vous
     souririez peut-tre si vous connaissiez  quel degr cette lettre
     elle-mme me cause d'embarras.

     Mais vos bienveillantes paroles, puis-je tre bon  quelque chose
     pour vous? et le ton plein de bont avec lequel vous les avez
     prononces, ont retenti dans mon coeur, assez peut-tre pour
     troubler ma tte. Depuis que j'ai entendu ces paroles, il s'est
     coul douze longs mois pendant lesquels j'ai souvent et amrement
     regrett d'avoir exprim d'une faon si incomplte l'motion
     profonde que m'avait cause votre bienveillance. Mais,  dire vrai,
     tant d'autres sentiments se mlaient  celui-l qu'il m'et t
     impossible de m'appesantir sur ce sujet.

     L'espoir, que Votre Excellence m'avait permis de nourrir, de vous
     voir ici, espoir si doux qu'il m'empchait d'apercevoir toutes les
     impossibilits qui s'opposeraient  son accomplissement, avait
     veill ma vanit maternelle, et je rvais que mes fils pourraient
     gagner pour eux-mmes une part dans votre estime.

     La dernire fois que j'ai eu l'honneur de vous voir, vous partiez
     pour Gloucester Lodge avec la bienveillante intention de parler 
     M. Canning en faveur de l'un de mes fils: l'avnement au ministre
     de cet homme d'tat lui donne aujourd'hui une influence non moins
     grande sur les affaires de l'Inde que ne l'aurait fait son envoi
     sur les lieux mmes.

     Sans nul doute, mes sentiments personnels ne me pousseraient pas 
     souhaiter un semblable exil pour aucun de mes enfants; mais mon
     fils an, Samuel-Ives Sutton, qui est maintenant dans sa
     dix-septime anne, a exprim un dsir si formel et si invariable
     d'obtenir un emploi civil dans l'Inde, qu'il est de mon devoir de
     faire tout ce qui dpend de moi pour l'aider  y parvenir. Une
     place d'expditionnaire  Madras, obtenue pour l'anne prochaine,
     serait l'objet de toute son ambition. C'est peu de chose en soi;
     cependant les comptiteurs sont si nombreux, qu'on n'y saurait
     atteindre que soutenu par une main puissante.

     Voil, mylord, ce dont il s'agit; _et vous ne saurez jamais ce
     qu'il m'en a cot pour en arriver l_.

     J'ai l'honneur d'tre, avec les voeux les plus ardents pour votre
     sant et votre bonheur, et avec les sentiments de la plus haute et
     la plus respectueuse considration, dans lesquels l'amiral Sutton
     se joint  moi, de Votre Seigneurie, la trs-humble et obissante
     servante,

     CHARLOTTE SUTTON.

SECONDE LETTRE.

     14th June 1825.

     Mylord,

     Permit me to assure your Lordship that I am not guilty of the
     presumption of intending to inflict an annual letter upon you; and
     sincerely do I regret that my thoughts cannot be open to your view
     instead of these lines; as, could you know them, I venture to
     believe, you would readily forgive what otherwise may appear
     intrusive. Once, since I left Paris, I have presumed to trouble
     your Lordship with a few lines, requesting that the manuscript I
     had so cherished during twenty seven years might be returned to me.
     But as it has not been your pleasure to comply with this request, I
     suppose I ought to forbear a repetition of it.

     Mylord, I may perhaps not again intrude on you, never perhaps I
     see you more on this side of the grave; forgive me then this once,
     if I avail myself of the opportunity afforded by admiral Sutton,
     who is going to Paris with the intention of leaving my eldest son
     there, in order that he may attain some facility in speaking the
     French language, an acquirement which will perhaps be useful to him
     whatever may be his future destiny. When I had the honor of seeing
     you at Paris, I felt the impropriety of trespassing upon your
     Lordship's occupied time, and therefore could not venture to
     explain myself on some points, in which I saw by your glance (which
     language it is impossible to misunderstand) what your politeness
     would kindly have concealed.

     But if, in the endeavour to promote the welfare of her child, a
     mother should say a few words too much, it is, I trust, an error
     that in some measure pleads its own excuse, particularly in time
     like the present, when interest is _every thing_, and scarcely any
     situation in which a young man may struggle through life can be
     obtained, _even_ by _purchase_, unless patronage smooth the way.

     But I will not presume further to detain your attention. Let it be
     permitted me only to say, Mylord, that feelings too keen to be
     controled rendered the first few minutes I passed under your roof
     most acutely painful. The events of seven and twenty previous years
     all rushed to my recollection; from the early period when you
     crossed my path like a meteor, to leave me in darkness, when you
     disappeared, to that _inexpressibly_ bitter moment, when I stood in
     your house an uninvited stranger, and in a character as new to
     myself as perhaps unwelcome to you.

     Farewell, Mylord. May you be happy! is the deeply felt, the
     earnest wish of Your Lordship's devoted and obedient servant,

     CHARLOTTE SUTTON.

LADY CHARLOTTE SUTTON  M. DE CHATEAUBRIAND.

     14 juin 1825.

     Mylord,

     Permettez-moi de donner  Votre Seigneurie l'assurance que je ne
     suis pas coupable de la prsomptueuse pense de lui infliger une
     lettre annuelle.

     Je regrette sincrement qu'au lieu de parcourir ces lignes, vos
     yeux ne puissent pas pntrer dans ma pense. Si elle vous tait
     connue, j'ose croire que vous pardonneriez volontiers ce qui peut
     en ce moment vous sembler indiscret.

     Dj depuis que j'ai quitt Paris, je me suis permis d'importuner
     Votre Seigneurie par quelques mots o je sollicitais que le
     manuscrit, auquel j'ai attach tant de prix pendant vingt-sept ans,
     me ft rendu. Mais puisque votre bon plaisir n'a point t de
     satisfaire  cette requte, je pense que je dois m'interdire de la
     renouveler.

     Mylord, je ne vous importunerai sans doute jamais plus, jamais
     peut-tre je ne vous reverrai de ce ct de la tombe. Pardonnez-moi
     donc, si cette seule fois je me prvaux de l'occasion qui m'est
     offerte par le dpart de l'amiral Sutton qui va  Paris, dans
     l'intention d'y laisser mon fils an, pour qu'il y acquire
     quelque facilit  parler le franais, ce qui peut offrir un
     avantage pour son avenir, quel qu'il soit.

     Lorsque j'ai eu l'honneur de vous voir  Paris, j'ai trop senti
     combien il et t inconvenant d'abuser des moments si occups de
     Votre Seigneurie, pour me permettre de m'expliquer sur quelques
     points, au sujet desquels je lisais dans votre regard, dont le
     langage ne saurait tre mconnu, tout ce que votre gracieuse
     politesse cherchait  me cacher.

     Si dans ses efforts pour assurer le bonheur de son enfant, une
     mre avait prononc quelques paroles de trop, cette faute, j'en ai
     la confiance, porterait en elle-mme son excuse: et surtout dans un
     temps comme celui-ci, o les protections _sont tout_, o l'on ne
     peut obtenir, mme  prix d'argent, aucune des fonctions dans
     lesquelles un jeune homme a chance de faire son chemin, si un
     puissant patronage ne lui aplanit les voies.

     Mais je ne veux pas occuper plus longtemps votre attention. Qu'il
     me soit seulement permis de vous dire, milord, combien des
     sentiments trop vifs pour tre matriss me rendirent
     douloureusement pnibles les premires et courtes minutes que j'ai
     passes sous votre toit. Les souvenirs d'vnements antrieurs de
     vingt-sept annes se pressaient dans ma pense, depuis le premier
     instant o, semblable  un mtore, vous traverstes mon chemin,
     pour me laisser dans les tnbres lorsque vous dispartes, jusqu'
     ce moment d'_inexprimable_ amertume o je me trouvai chez vous,
     trangre non convie, et jouant un rle aussi inaccoutum pour moi
     qu'il tait peut-tre importun pour vous!

     Adieu, milord. Puissiez-vous tre heureux! c'est le voeu
     profondment senti, le voeu ardent de la trs-humble et dvoue
     servante de Votre Seigneurie,

     CHARLOTTE SUTTON.

Nous avons encore anticip sur l'ordre des temps pour puiser ce qui
concerne la touchante miss Ives: il faut maintenant reprendre la
correspondance de l'ambassadeur de France en Angleterre.

M. DE CHATEAUBRIAND  Mme RCAMIER.

     4 juin 1822.

     Je ne vous demande plus d'explication, puisque vous ne voulez pas
     en donner. Je vous ai crit par le dernier courrier (31 mai) une
     lettre dont vous aurez d tre contente, si vous m'aimez encore.
     Nous nous reverrons, et bientt, quoique vous en disiez. Ne dites
     pas que ce que vous appelez de misrables tracasseries d'amiti
     doivent n'tre rien dans ma vie actuelle. Les tracasseries sont
     tout, et il n'y a de srieux dans la vie que ce qui la rend
     heureuse. Pouvez-vous croire que je suis bloui, occup mme du
     rle que le ciel me fait jouer presque malgr moi? Vous me
     connaissez alors bien peu. J'aurais t fch pour mon parti de ne
     pas russir ici. J'aime  faire aussi bien que je le puis tout ce
     que j'entreprends, mais quant  ce qui me regarde, je n'attache
     aucun prix  tout cela. tre aim de vous, vivre en paix dans une
     petite retraite avec vous et quelques livres, c'est l tout le fond
     de mes voeux et de mon coeur. crivez-moi donc un peu plus
     longuement, si vous pouvez. Songez au _congrs_: il en sera
     question bientt.

LE MME.


     Jeudi 6 juin 1822.

     Je pars pour Windsor o je suis invit  coucher et  dner chez
     le roi. Je ne puis vous crire qu'un mot pour vous dire que le
     courrier ne m'a rien apport de vous. Mais j'espre que vous
     m'crirez bientt. Le moment du congrs approche. Quel bonheur si
     je pouvais vous voir dans un mois!

LE MME.

     Londres, ce 11 juin 1822.

     Voici la grande affaire commence. Je vous envoie copie de la
     lettre que j'cris  Mathieu.

     J'espre presque qu'il se rendra. Il n'y a pas une objection
     raisonnable  faire, et certainement la lettre est d'un bon ami.
     J'ai soign les blessures de son amour-propre comme celles de son
     coeur. Vous pouvez maintenant lui dire tout franchement que je
     parais avoir un vif dsir d'aller au congrs, et vous conduirez
     cela avec votre prudence et votre empire accoutums. Jugez quel
     bonheur si nous russissons, et comme cela arrange tout! J'ai de
     l'espoir, car j'ai toujours russi dans un plan _suivi_, et vous
     savez que j'ai toujours cru que pour accomplir nos destines, il
     fallait passer d'abord par l'Angleterre et ensuite par le congrs.
     Alors j'aurai devant moi la retraite la plus honorable, ou le
     ministre le plus utile  la France. J'ai toujours pens que je
     n'tais pas mr pour les sots, tant que je n'avais pas occup une
     grande place hors du ministre. En montant par chelons, je suis
     bien plus sr de rester au sommet. Dj mon sjour de trois mois en
     Angleterre m'a fait, politiquement, un bien immense.  propos
     d'Angleterre, savez-vous que j'ai donn  dner  Carle et  Horace
     Vernet, et que ces deux enrags libraux paraissaient trs-contents
     de moi? M. de Broglie est maintenant  Paris. M. de Stal nous est
     rest. Dites-moi donc quelques douces paroles.

M. DE CHATEAUBRIAND AU VICOMTE MATHIEU DE MONTMORENCY.

     11 juin 1822.

     Je viens vous demander, noble vicomte, ce qui est le but de mon
     ambition diplomatique, et ce que j'aimerais  obtenir de vous.

     Je dsire aller au congrs. Je pense qu'il est bon pour vous et
     pour moi que vous me mettiez en rapport direct avec les souverains
     de l'Europe; vous complterez ainsi ma carrire, et vous m'aurez
     toujours sous la main pour vous faire des amis et pour repousser
     vos ennemis. Voici mes raisons plus gnrales.

     Vous devez savoir maintenant par l'examen des cartons de votre
     ministre que toute la diplomatie de vos prdcesseurs est
     _ennemie_. M. de Caraman est un des membres les moins bienveillants
     de l'ancien corps diplomatique, et  ce grand inconvnient il en
     joint un autre, celui d'tre l'instrument de M. de Metternich. La
     Ferronnays, excellent d'ailleurs, n'a pas du tout russi au
     congrs, et il avait surtout dplu  son empereur. Des trois
     plnipotentiaires franais  Laybach, il n'y a que M. de Blacas qui
     ait t agrable aux souverains, et si le congrs a lieu en Italie,
     il est naturel que M. de Blacas s'y trouve. Si je suis auprs de
     lui, je l'empcherai de tomber dans la politique _obsquieuse_ o
     il avait t entran.

     Vous savez peut-tre que vos prdcesseurs m'auraient eux-mmes
     envoy  Laybach, si l'obstination et en mme temps l'hsitation du
     roi de Prusse  rester ou  ne pas rester  Berlin, n'avaient fait
     perdre un temps qui amena la fin du congrs. Je vous demande de
     faire pour moi ce que vos prdcesseurs auraient fait, et ma
     position pour obtenir cette faveur est bien meilleure aujourd'hui
     qu'elle ne l'tait alors.

     Je suis _ambassadeur_ auprs de la premire puissance de l'Europe;
     j'ai acquis une prpondrance que je n'avais pas, lorsque je
     n'tais que _ministre_  Berlin. Il est trs-utile pour vous que
     vous ayez au congrs un homme qui connaisse la politique anglaise,
     et qui puisse dcouvrir quelle est enfin l'espce de relation
     secrte qui existe entre la cour de Vienne et la cour de Londres.
     Pendant le congrs, je vous serai en Angleterre d'une parfaite
     inutilit. Tous les rapports arriveront  Paris avant d'arriver 
     Londres, et la cour de Londres ne m'apportera pas les dpches
     officielles  lire et  extraire, comme le faisait la cour de
     Berlin. Dans un mois, vous savez que toutes les affaires cessent 
     Londres; les ministres mmes s'en vont  la campagne, on ne peut
     plus les joindre. Cet tat de mort dure presque huit mois; aussi 
     cette poque, presque tous les ambassadeurs s'en vont en cong sur
     le continent, ou voyagent en Angleterre. On ne peut pas m'objecter
     l'loignement des lieux et la longueur du chemin. Vienne pour M. de
     Caraman est aussi loin de Florence que Londres l'est de cette
     ville, et quant  M. de La Ferronnays, aller de Ptersbourg 
     Florence, c'est aller d'un bout de l'Europe  l'autre.

     Je ne vois donc, noble vicomte, aucune objection raisonnable. Nous
     pouvons et nous devons avoir trois ambassadeurs au moins au congrs
     de Florence, comme nous en avions trois au congrs de Laybach. On y
     agitera les plus grandes questions du monde, et un seul ambassadeur
     n'oserait prendre sur lui de les dcider. Alors pourquoi ne
     serais-je pas un de ces trois ambassadeurs? Pourquoi donneriez-vous
     la prfrence sur moi  M. de Caraman? Ne suis-je pas votre ami, le
     reprsentant au dehors de votre ministre, l'homme qui connat
     votre politique, et qui peut vous faire des amis au congrs, comme
     je vous en fais  Londres? Peut-tre penserez-vous au duc de Laval?
     Eh bien, je vous demande d'y aller avec lui, et de remettre ainsi
     en rapport d'amiti deux hommes entre lesquels un nuage politique
     s'est si malheureusement lev. Voici mon calcul: pour le roi, M.
     de Blacas, pour vous, le duc de Laval, et pour votre opinion et
     votre ministre, moi. Si vous jugiez qu'on peut tre quatre, je
     vous demanderais Rayneval, comme sachant bien le _matriel_ et
     rpondant  une autre partie de l'opinion. Pour ma nomination au
     congrs, vous aurez un antcdent remarquable: le prince
     d'Esterhazy y va; il est ambassadeur comme moi  Londres.

     Noble vicomte, j'agis toujours avec franchise: quand on vous a dit
     que je _n'tais pas bien pour vous_ et que je _voulais votre
     place_, je vous ai crit pour vous dire que c'tait un ignoble
     mensonge. Je n'abandonne point mes amis dans la disgrce, et je ne
     les envie jamais dans la prosprit. Restez o vous tes; je suis
     heureux et fier de servir sous vous. Avec la mme loyaut, je vous
     demande d'aller au congrs, et je ne vous cache point une
     prtention raisonnable. Vous devez chercher  m'lever; je dois
     tre votre bras droit. Il n'y a point d'arrire-pense dans ma
     demande. Je veux aller au congrs pour revenir plus fort en
     Angleterre, o je me plais et o j'ai russi au del de mes
     esprances.

     Si un jour vous jugez que je vous suis utile dans l'intrieur,
     vous trouverez toujours bien o me placer; mais, quant  prsent,
     je ne demande qu' suivre et parcourir ma carrire diplomatique.
     J'ai dtruit  Berlin et  Londres les prjugs qu'on nourrissait
     contre nous; vous ne pouvez pas m'envoyer passer trois mois dans
     toutes les cours; il faut donc saisir l'occasion d'un congrs, pour
     me faire faire d'un seul coup, pour notre cause, ce que je n'ai pu
     faire que sparment et imparfaitement. Enfin, il importe que vos
     reprsentants au congrs ne soient pas ceux du vieux ministre.

     En voil bien long, noble vicomte, et j'en aurais encore bien plus
      dire. J'ai examin  fond la chose, parce que je l'ai trs  coeur
     et la dsire vivement. Je me suis fait toutes les objections
     possibles, et je vous l'avouerai, pas une ne m'a paru raisonnable.
     Si le roi d'Angleterre allait sur le continent, raison de plus: je
     le suivrais comme MM. de Caraman et de La Ferronnays ont suivi les
     empereurs d'Autriche et de Russie.

     J'attends, noble vicomte, votre dcision. Vous ne me refuserez pas
     ce que je vous demande au nom de l'amiti et de la politique.

M. DE CHATEAUBRIAND  Mme RCAMIER.

     Londres, ce 21 juin 1822.

     Il me serait impossible, sans la plus inexcusable inconvenance, de
     demander un cong dans ce moment; les affaires sont trop graves
     pour que je puisse les quitter. La longue lettre que m'a crite
     Mathieu est bien peu raisonnable, et il me dit des choses bien
     faciles  rfuter. Mais il y avait un mouvement d'humeur dans son
     fait, et quoiqu'il ne dise pas _oui_, il ne dit pourtant pas _non_.
     Ainsi, avec de l'adresse et de la prudence, nous pouvons venir 
     bout de notre affaire. Dans tous les cas, je serai en mesure de
     demander un cong dans six semaines, aprs le renvoi du parlement
     et le dpart du roi. Je vois que Mathieu a envie lui-mme d'aller
     au congrs. Il aurait grand tort. Un ministre, dans un gouvernement
     reprsentatif, ne peut assister  un congrs o il s'agirait de
     laisser l'Italie au pouvoir des Autrichiens. Mathieu se perdrait et
     deviendrait impopulaire dans les chambres et en France. Je suis
     trs-mcontent d'Adrien, sa vanit blesse l'a rendu mchant; je me
     repens d'avoir t si bien pour lui; je sais qu'il fait cent
     paquets et cent tripotages.

     N'allez pas vous mettre en tte que vous pouvez me fuir. J'irai
     vous chercher partout. Mais si je vais au congrs, ce sera
     l'occasion de vous mettre  l'preuve, et de voir enfin si vous
     voulez tenir vos promesses.

LE MME.

     23 juin 1822.

     J'avais appris la dmission de M. de Blacas[55] par la voie la
     plus prompte, avant tout le monde, et il m'avait t ais de
     deviner que le duc de Laval le remplacerait. Ainsi, vous voyez que
     je sais la destination de ce dernier. Mathieu mme me l'a crit; et
     dans sa lettre, qui est fort amicale, il me dit gracieusement en
     parlant de Blacas: _Vous voil dlivr d'un puissant concurrent
     pour le congrs_. D'aprs ces mots, ma nomination serait certaine,
     si Mathieu lui-mme ne voulait pas aller au congrs: il le voudra
     peut-tre, si lord Londonderry y va. Il aurait grand tort et se
     compromettrait beaucoup, mais je ne puis pas lui dire cela, et s'il
     y veut aller, il n'y a plus qu'une ressource, c'est qu'il m'emmne
     avec lui. Ou bien voici une contre-ide que je vous confie dans le
     plus grand secret, pour en faire ce que vous voudrez. Si Mathieu va
      Vienne ou  Florence, pourquoi dans son absence ne me
     confierait-on pas le portefeuille des affaires trangres par
     _interim_? Mathieu doit connatre ma loyaut, et il sait que rien
     au monde ne m'empcherait de lui remettre le portefeuille  son
     retour. Peut-il en dire et en penser autant d'un des ministres ses
     collgues  qui ce portefeuille serait confi? Cette preuve
     d'amiti et de confiance de la part de Mathieu me toucherait
     sensiblement, et il doit savoir quel ami politique je suis.

     Voil mon ide. Pensez bien  cela; mais j'aimerais mieux le
     congrs.

LE MME.

     5 juillet 1822.

     Ne pourriez-vous crire d'une manire un peu moins sche?
     J'aimerais mieux un mot de vous, comme autrefois, que toute votre
     politique. Cependant je tiens au congrs, parce que je vous
     reverrais, s'il y a lieu, dans six semaines. Ainsi, si vous tes
     comme autrefois, c'est autant votre affaire que la mienne; soignez
     donc cela, et c'est pour cela qu'il faut bien mnager _Sosthnes et
     ses amis_. Il faut bien leur mettre dans la tte que si Mathieu
     lui-mme ne va pas au congrs (et il aurait tort politiquement d'y
     aller), il n'y a personne  y envoyer que moi. Mais si Mathieu
     allait au congrs, pourquoi n'aurais-je pas le portefeuille des
     affaires trangres par _interim_?

     Voil une ide  jeter en avant auprs de _Sosthnes et de ses
     amis_, en recommandant la discrtion et le secret. Mais il ne
     faudrait pas en dire un mot  Mathieu; il prendrait l'pouvante, et
     tout cela ne veut dire autre chose, sinon que je meurs d'envie
     d'tre dans votre cellule.

     Remerciez pour moi M. Arnault; quand j'aurai lu sa tragdie, je
     vous en crirai.

     Je ne conois pas comment on vous a fait arriver l'affaire de M.
     Laffon-Ladbat. Tout le monde m'assomme de cette affaire  laquelle
     je m'emploie trs-volontiers et  laquelle je ne peux rien. Mais
     srement, si ce que vous voulez est possible, cela sera fait.


LE MME.

     Ce 9 juillet 1822.

     Point de billet de vous par le dernier courrier. Vous m'accoutumez
      cette manire. Quatre lignes vous coteraient tant? Me voil
     arriv  une poque o il me semble que les obstacles sont
     surmonts et que je me rapproche de vous. J'ai donn cette nuit
     mme mon dernier bal de la _saison_; aujourd'hui, ma porte est
     ferme. Je ne recevrai plus personne; tout le monde s'en va, et en
     voil pour huit mois. Les affaires vont galement finir. Le
     parlement est au moment de se sparer. Que ferais-je donc en
     Angleterre? C'est  vous de me rappeler. Mon dernier billet vous a
     tout dit sur le _congrs_ et l'_interim_. Il y a trois mois que je
     vous ai quitte: ces trois mois m'ont vieilli de trois sicles. Que
     ne suis-je pour toujours dans la petite cellule!

LE MME.

     Vendredi 12 juillet 1822.

     Allons! j'aime mieux savoir votre folie que de lire des billets
     mystrieux et fchs. Je devine ou je crois deviner maintenant.
     C'est apparemment cette femme dont l'amie de la reine de Sude vous
     avait parl? Mais, dites-moi, ai-je un moyen d'empcher Vernet,
     Mlle Levert qui m'crit des dclarations, et trente artistes,
     femmes et hommes, de venir en Angleterre pour chercher  gagner de
     l'argent? Et si j'avais t coupable, croyez-vous que de telles
     fantaisies vous fissent la moindre injure, et vous tassent rien de
     ce que je vous ai  jamais donn? On vous a fait mille mensonges;
     je reconnais l mes bons amis. Au reste, tranquillisez-vous: la
     dame part et ne reviendra jamais en Angleterre; mais peut-tre
     allez-vous vouloir que j'y reste  cause de cela? Soin bien
     inutile, car quel que soit l'vnement, congrs ou non congrs,
     ministre ou non ministre, je ne puis vivre si longtemps spar de
     vous, et je suis dtermin  vous voir  tout prix.

     Je n'cris jamais  Bertin; Laborie quelquefois remet une lettre
     de moi  Villle, et je ne m'explique de rien avec lui. Je dsire
     toujours le congrs, quelle que soit la chose traite, parce que je
     suis sr de m'y faire honneur, et de n'agir que dans l'opinion de
     la France. Je suis sr que c'est la meilleure marche pour moi;
     c'est par l que je puis arriver au ministre. Vous vous flattez en
     vain, et on se trompe, et on vous trompe, si l'on vous fait
     entrevoir qu'il y a un moyen plus prompt d'arriver. Je veux certes
     bien le moyen le plus prompt, mais je n'y crois pas. Enfin, je suis
     sur tout cela fort paisible. J'ai un plan fixe dans ma tte: 
     prsent que j'ai montr que je pouvais russir sur un grand thtre
     d'affaires et de politique, mon amour-propre est en sret, et je
     n'aspire qu' vivre en paix auprs de vous.  la moindre chicane,
     je prendrai mon parti. Je ne dis pas cela; je ne menace pas, je
     suis cordial et ami dans ma correspondance, mais je guette
     l'occasion; si on me l'offre, je la saisirai.

     Tandis que vous me faites une querelle d'Allemand pour je ne sais
     qui, Mme de D... me tourmente pour l'Abbaye. Sur ce point, je me
     sens coupable. Rcompensez-moi donc, par de douces paroles et un
     aveu de vos injustices, des maux que vous me faites souffrir. Tant
     que je vivrai, je vivrai pour vous.

LE MME.

     Londres, ce vendredi 2 aot 1822.

     Toutes mes lettres du 23 ont retard d'un jour, et vous n'avez
     reu que le samedi 27 juillet la lettre que vous auriez d recevoir
     le vendredi 26; mais tout cela est dj une vieillerie. Votre
     lettre du 20 ne m'a point surpris, et vous aurez vu par mes deux
     lettres subsquentes  celles du 23, que j'avais prvu toutes les
     objections de Mathieu. Il ne me reste qu'une chance, c'est que
     Villle et vos amis l'emportent, et ils paraissent trs-dcids.
     Dans tous les cas, je ne prendrai, moi, de parti sur mon avenir que
     quand je connatrai la dernire rsolution relative  ce congrs.
     Je ne suis nullement choqu que Mathieu prtende y aller. C'est son
     droit; je pense seulement qu'il ferait une faute et une telle faute
     qu'elle pourra le renverser: le renverser dans l'opinion nationale
     de la France, le renverser par les intrigues qui vont s'ourdir
     pendant son absence. Mais quand Mathieu parle de M. de Caraman, je
     suis choqu, bless. Il me parat inconcevable qu'on craigne plus
     de blesser un ennemi mdiocre qu'un ami capable; c'est l une
     vritable infatuation.

     Attendons. Mais souvenez-vous que je veux vous voir bientt.

LE MME.

     Mardi, 6 aot 1822.

     Nous touchons  la conclusion de toutes parts. Lord Londonderry
     part le 15 pour Vienne, et passera par Paris. Il faut donc que le
     conseil  Paris fasse la nomination, et peut-tre, au moment o je
     vous cris, est-elle faite. Le parti que prend Mathieu est
     trs-noble, mais il se prsente pourtant une chance: lord
     Londonderry emmne avec lui le sous-secrtaire d'tat, lord
     Clanwilliam. Ce serait un exemple pour Mathieu, s'il allait au
     congrs et s'il voulait m'emmener avec lui. Je n'ai que le temps de
     vous dire ces deux mots. J'arrive de la sance royale pour la
     clture du parlement, et le courrier part. Enfin nous allons sortir
     des incertitudes. Je saurai au moins, quel que soit l'vnement, ce
     que j'aurai  faire. Votre premire lettre m'apprendra peut-tre
     mon sort.

LE MME.

     Londres, vendredi 9 aot 1822.

     Cela me fait un certain plaisir de penser qu'au moment o vous
     recevrez cette lettre, l'affaire du congrs est dcide. On
     supporte tout, hors l'incertitude. J'ai toujours cru, malgr vos
     esprances, que la dcision serait contre moi et que Mathieu irait
      Vienne. M'a-t-on adjoint  lui comme on a adjoint ici lord
     Clanwilliam  lord Londonderry? Je ne le crois pas. Ainsi je me
     retrouve tout simplement ambassadeur  Londres. Reste  savoir ce
     que j'ai  faire, et c'est  vous  me le dire.

     Voulez-vous venir me rejoindre ici ou voulez-vous que j'aille vous
     trouver? Donnerai-je ma dmission? demanderai-je un cong ou une
     simple permission? resterai-je o je suis? Tout cela a mille ennuis
     et mille inconvnients. Il n'y a de bon que d'tre avec vous. Si je
     me retire, j'branle tout le systme royaliste; si je demeure
     patient sous le traitement qu'on me fait essuyer, je mourrai du
     spleen et de chagrin ici. Conseillez-moi donc, ou plutt commandez:
     je suis votre humble esclave.

LE MME.

     Le mardi 13 aot 1822

     Voil une tonnante nouvelle et un grand changement de
     fortune[56]! Hyacinthe est plus heureux que moi; il vous aura vue!
     Ce moment, si vous l'employez bien, peut arranger tout. Il est
     probable que la mort de lord Londonderry aura chang les
     dispositions de Mathieu pour le congrs: car le nouveau ministre
     ici n'est pas prs d'tre nomm, et, quand il le serait, il est
     plus que probable qu'il n'ira pas  Vienne. Il ne resterait plus
     aucune objection contre moi, ni aucun rival, si Mathieu  son tour
     se dsistait. Vous me direz: vous avez donc une terrible fureur de
     ce congres? Pas du tout. Mais c'est le chemin qui me ramne le plus
     naturellement, sans dmission, sans scne, dans la petite cellule.
     Voil tout mon secret. Je vais attendre le coeur bien mu vos
     premires nouvelles. crivez! crivez!

     Prenez garde  l'objection _que je suis utile en Angleterre dans
     ce moment_. Je ne suis bon  rien du tout. Les trangers ici
     n'influent en rien sur le choix des ministres, et Marcellus[57] et
     les journaux raconteront les _on dit_ et les nouvelles aussi bien
     que moi.

LE MME.

     Londres, vendredi 16 aot 1822.

     Quand je pense que je suis peut-tre au moment de vous voir, je
     suis ravi de joie; puis toutes les craintes et les incertitudes
     reviennent, et je me dsole. Avec le caractre de nos amis, la
     chose la plus difficile  prendre, c'est une rsolution. Ce qui
     devrait les dcider  m'envoyer est peut-tre ce qui les dcidera 
     ne rien faire. Ils diront: il faut voir ce que fera l'Angleterre.
     C'est comme si je les entendais d'ici.

     Mais l'Angleterre, que fera-t-elle? Qui enverra-t-elle au congrs?
     Trs-certainement pas le nouveau ministre des affaires trangres,
     qui n'est pas nomm et qui ne le sera pas de longtemps. Cependant
     l'empereur de Russie arrive  Vienne, et il est plus que temps que
     l'on se dcide  Paris  nommer promptement l'ambassadeur au
     congrs.

     J'attends de vos nouvelles dimanche. Il y a des sicles que je
     n'ai rien reu de vous. Travaillez pour moi, et ramenez-moi dans la
     petite cellule!

LE MME.

     Mardi 20 aot 1822.

     Hyacinthe ne revient pas. On le garde peut-tre pour m'apporter
     une rponse dfinitive. Ah! puisse-t-elle me rappeler auprs de
     vous. J'ai reu du roi de Prusse une lettre et une bote avec son
     portrait enrichi de diamants. Voici ce que M. de Bernstorff m'crit
     en mme temps: _si la perspective que votre cour vous nommt pour
     le prochain congrs venait  se raliser, le roi aurait un plaisir
     trs-vritable  vous y rencontrer. Je ne crois pas avoir besoin de
     dire  Votre Excellence que ma satisfaction en serait extrme; il
     n'est point d'augure qui me paratrait plus favorable pour le
     succs des travaux de ce congrs_.

     Faites usage de cela selon votre sagesse. Vous savez que Pozzo va
     au congrs; c'est encore en ma faveur. Si la Russie envoie au
     congrs son ambassadeur en France, la France peut bien envoyer  ce
     mme congrs son ambassadeur en Angleterre. Les chances sont ici
     pour le duc de Wellington, mais il parat lui-mme faire des
     difficults ou imposer des conditions. On vous dira que je suis
     utile ici; repoussez cela comme une absurdit. Jamais ambassadeur
     tranger n'a influ sur _un choix_ en Angleterre, et les gazettes
     diront tout ce que je puis dire.

     Vraiment, je rabche, et je vous assomme de ce congrs. Mais, dans
     le fond, tout est l pour moi. Villle est toujours trs-bien dans
     la question; il me fait dire _qu'il ne pense qu' moi_. Cela est-il
     vrai? Je ne suis pas dans le coeur de l'homme et je ne puis dire que
     ce que je vois. Ah! si je vous voyais dans huit jours! Cela se
     peut, quel bonheur!

     Quelle horreur que cette mort! J'ai assist ce matin aux
     funrailles[58]. Vos amis les radicaux ont insult le cadavre. Le
     peuple a t trs-dcent. J'ai vu pleurer le duc de Wellington.

LE MME.

     Mercredi soir 1822.

     J'envoie Marcellus  Paris porter deux nouvelles agrables: la
     nomination du duc de Wellington au congrs et la remise de
     vaisseaux que j'ai obtenue.

     Hyacinthe est arriv ce soir mme. La lettre de Mathieu et la
     lettre...[59] disent _oui_ et _non_. C'est comme on veut. Si
     Marcellus ne finit pas cette affaire, il est trs-possible qu' son
     retour j'envoie ma dmission. Mieux vaut n'tre rien que de servir
     des hommes aussi peu capables de juger des vnements et
     d'apprcier des amis. Votre petit mot m'a consol, parce que c'est
     au moins votre criture! crivez-moi.

LE MME.

     Londres, 27 aot 1822.

     Vous ne m'avez point crit par le dernier courrier, et moi je ne
     vous ai point crit! Dans ce moment o mon sort se dcide ou est
     dcid, tous les raisonnements, les suppositions, les conjectures
     sont inutiles. Je n'ai pour ma part aucun doute sur le fait: je
     n'irai point au congrs. Ce n'est pas un homme comme moi que l'on
     veut, et Mathieu et Villle m'auront galement tromp. Je les
     plains, car je leur prdis qu'avec ces manires ils ne se
     soutiendront pas; ils tomberont aux applaudissements de toutes les
     opinions et de tous les partis. Soit jalousie, soit confiance dans
     leur propre force, ils ont mal compris ce que j'tais pour eux; ils
     ne savent pas que, tous les courriers, je reois des lettres de la
     gauche et de la droite qui me pressent de les abandonner. J'ai
     loyalement rsist  tout, et vous voyez ce qui m'arrive.

     Je dsirais vivement aller au congrs, et je l'ai dit franchement
     et hautement. J'avais deux raisons pour cela: une raison de parti
     et une raison personnelle!

     Une raison de parti: je sais, par ce que j'ai vu  Berlin et 
     Londres, comment les royalistes ont t traits en Europe, et je
     croyais tre sr d'effacer, dans l'esprit des souverains et des
     ministres trangers, la trace des calomnies si souvent rpandues
     sur nous. J'ai russi  Berlin et  Londres; ma tche n'et pas t
     plus difficile au congrs, et je pouvais raisonnablement esprer
     obtenir quelque succs auprs de l'empereur Alexandre: car il
     mnage les hommes qui peuvent diminuer ou augmenter sa renomme. Il
     restera toujours incomprhensible qu'un parti remette ses intrts
     au congrs entre les mains de ceux qui, comme M. de Caraman, ont
     dtruit, calomni ce mme parti pendant six ans; l'absurde ne va
     pas plus loin.

     Je dsirais pour moi-mme aller au congrs, parce que cela
     achevait ma carrire diplomatique. J'en serais revenu _grandi_ dans
     l'opinion publique, et consquemment plus utile  mes amis, en
     France ou en Angleterre, si on avait jug  propos de m'y envoyer.

     Voil mes raisons d'_affaires_ pour dsirer le congrs. Vous savez
     ma raison secrte. Le voyage me ramenait auprs de vous, et c'est
     l l'ide qui m'occupe ternellement.

     Je vous cris tout ce fatras, pendant que Marcellus est encore 
     Paris, tant je doute peu de ce qu'il va m'apporter. Quant  ma
     rsolution, elle n'est pas encore tout  fait prise. Elle dpendra
     de ce que m'apprendra Marcellus. Vous savez que, dans de pareilles
     circonstances, un mot de plus, une blessure de plus, dcident des
     plus grandes questions. Je sais qu'en donnant ma dmission, j'amne
     invitablement dans quelques mois la chute du ministre, et je suis
     trop honnte homme pour jouer lgrement le sort de ces mmes
     hommes qui s'embarrassent si peu de m'offenser. D'un autre cot,
     l'ide qu'ils sont si peu loyaux pour moi, prcisment parce qu'ils
     comptent sur ma loyaut, me met malgr moi en colre, et me donne
     envie de leur rendre procd pour procd. Mais si je ne donne pas
     ma dmission, que ferai-je? Ah! si vous vouliez venir  Londres,
     mon parti serait bientt pris! Allons, encore quelques jours de
     tourment, cela ne peut pas passer la semaine, et il est possible
     que dans huit ou dix jours je sois dans la petite cellule.

     Samedi 27, 3 heures du soir.

     Une lettre que je reois de Paris me donne quelques esprances,
     mais je n'y crois pas. J'attends jeudi une lettre de vous.

LE MME.

     Londres, mardi 3 septembre.

     L'affaire est faite; mais avec quelle mauvaise grce de la part de
     Mathieu[60]! Villle a t excellent et par consquent tout votre
     ct. Je ne puis plus partir que dimanche prochain 8 septembre. Je
     ne vous verrai donc que le 11 ou le 12. Mais, dites, ne
     pourriez-vous venir au-devant de moi  Chantilly? J'aurai soin de
     vous faire connatre juste le jour et l'heure auxquels je pourrais
     y arriver. Je vous verrais avant tout le monde, nous causerions!
     Que j'ai de choses  vous dire, et que de sentiments je renferme
     dans mon coeur depuis cinq mois! L'ide de vous voir me fait battre
     le coeur.

Au moment o M. de Chateaubriand arrivait  Paris, ayant enfin obtenu la
mission, qu'il ambitionnait si vivement, de se rendre au congrs, M. de
Montmorency en tait parti pour aller  Vienne, et le roi donnait  M.
de Villle la prsidence du conseil.

Les souverains allis, d'abord runis en effet  Vienne, ne tardrent
pas  se transporter  Vrone o notre ministre des affaires trangres
les suivit; il y fut l'objet d'une faveur toute particulire de la part
de l'empereur de Russie, et mit une bonne grce, une courtoisie, une
bienveillance extrme  prsenter aux souverains trangers l'illustre
crivain dont le sjour  Vrone devait se prolonger aprs que lui-mme
serait retourn en France. M. de Chateaubriand crit, le 3 dcembre,
aprs le dpart de M. de Montmorency: J'ai hrit de ses succs ici.

Nous laisserons aux lettres des deux diplomates  faire connatre leur
situation respective.

LE VICOMTE MATHIEU DE MONTMORENCY  Mme RCAMIER.

     Vienne, le 15 septembre 1822.

     J'ai des torts  rparer envers vous, aimable amie: je ne vous ai
     pas crit par les premires occasions d'ici. La terrible quantit
     de lettres d'affaires qui m'taient imposes avait presque mis ma
     main hors d'tat de tenir la plume.

     Je viens de recevoir votre aimable lettre du 11, date de cette
     Valle o j'aurais tant aim  aller passer quelques moments avec
     vous, au lieu de courir les grandes aventures de la politique et
     des voyages.

     Vous deviez donc revenir pour voir l'arrivant, dont j'ai reu
     aussi une lettre date de Paris, et m'annonant, vers le 25 au plus
     tard, son dpart pour Vrone.

     Il est dans l'ordre des choses possibles que j'aille passer une
     quinzaine de jours avec lui dans cette ville, bien  mon corps
     dfendant, je vous assure. Moi-mme, je ne sais pas prcisment 
     quel point cela lui plaira; mais il est des considrations plus
     hautes que celles-l qui doivent me dcider  faire ce sacrifice de
     mes gots, s'il est ncessaire; et j'attends pour cela le retour
     d'un courrier envoy  Paris, d'aprs le dsir formel des
     souverains. Ils partent d'ici le 1er et le 2 octobre, et dcidment
     sans avoir vu le duc de Wellington qui ne pouvait plus arriver que
     le 30, et au-devant duquel on a envoy pour le diriger sur Vrone.
     C'est l ce qui a jet de l'incertitude dans ma marche, parce que
     l'absence de ce plnipotentiaire anglais a tout rduit ici  de
     simples conversations, qui peuvent avoir leur utilit relle, mais
     qui sont moins positives que des confrences.

     Vous voyez, aimable amie, qu'il y a des chances pour que je vous
     arrive quinze jours, un mois plus tard.

M. DE CHATEAUBRIAND  Mme RCAMIER.

     Vrone, ce mardi 8 octobre 1822.

     Me voil arriv. On assure que le congrs sera fini dans les
     premiers jours de dcembre. Je le crois, d'aprs ce que je sais
     dj de la besogne faite et  faire. Maintenant quelle sera votre
     rsolution? C'est un grand tourment de ne pouvoir s'expliquer. Si
     vous venez, je reste; si vous restez, je ferai en sorte de partir 
     peu prs avec Mathieu qui ne doit rester que quinze jours  Vrone.
     Au fond je n'ai rien  faire ici o tout va trs-bien. crivez-moi,
     soit par la poste qui part tous les jours (mais en ayant soin de
     faire affranchir vos lettres jusqu' la frontire d'Italie), ou par
     les courriers des affaires trangres. Mathieu n'est pas encore
     ici, il arrive ce matin. J'ai reu plusieurs lettres trs-amicales
     de lui. J'attends un mot de vous pour rgler tout.

MATHIEU DE MONTMORENCY  Mme RCAMIER.

     Vicence, 15 octobre 1822.

     Je veux vous crire, aimable amie, le jour mme o j'ai quitt
     Venise, cette fameuse, curieuse et triste Venise dont j'aurais
     beaucoup d'impressions  vous transmettre; mais il vaut mieux vous
     renvoyer aux vtres, si vous y avez pass, ou  _Corinne_ que j'ai
     relue en cet endroit, admirant la vrit du tableau. J'ai besoin
     avant tout de vous entretenir du sentiment profond de tristesse qui
     est venu me saisir dans cette ville mme, en le rapportant  vous,
      vos rcits,  l'amiti que vous aviez inspire, que vous rendiez
      ce grand et intressant Canova. Il tait arriv malade deux jours
     avant dans cette Venise, voisine de sa modeste patrie qu'il
     s'occupait de doter d'une belle glise, dernier don de son gnie.
     Venise le rclamait bien comme un de ses anciens citoyens; il est
     venu y mourir aprs deux jours de maladie. Le dimanche matin 13, la
     nouvelle s'en rpandit dans la matine, et m'arriva dans un lieu
     tout plein au moins des copies de ses chefs-d'oeuvre. Ce qui vous
     peindra tout  la fois les regrets personnels qu'il inspire, et le
     vif sentiment des arts rpandu dans toutes les classes de ce
     peuple, c'est qu'un domestique de place attach  nos Franais
     s'est mis  fondre en larmes en apprenant cette nouvelle; elle
     faisait dire  d'autres avec un grand soupir: _Notre Canova est
     mort_. Pour moi, sans ngliger de prendre une part relle 
     l'immense perte des arts, que l'on apprend  mieux apprcier ici
     qu'ailleurs, j'ai pens d'abord  vous,  la peine que vous
     prouveriez,  celle que j'aurais de vous la causer. Vous ne doutez
     pas, aimable amie, que mes sentiments ne tendent toujours 
     s'associer aux vtres. Votre pense m'a t souvent prsente dans
     le voyage trs-intressant qui m'a amen  Venise,  travers les
     montagnes du Tyrol. J'ai employ en conscience  ce voyage de
     curiosit le temps seulement que les souverains avaient fix pour
     le leur, et qui devenait ma rgle, puisque je vais  Vrone.

     Je vous crirai en y arrivant.

M. DE VILLLE  Mme LA VICOMTESSE DE MONTMORENCY.

     Paris, le 14 octobre 1822.

     Madame la vicomtesse,

     Nous recevons  l'instant des nouvelles de M. de Montmorency,
     d'Inspruck, sous la date du 9 de ce mois: il venait de recevoir une
     lettre du 4; ainsi voil une correspondance bien servie et dont il
     a t fort content.

     Il avait trs-bien fait son voyage jusque-l. Il savait que lord
     Wellington avait ordre d'aller  Vrone, il allait continuer
     lui-mme sa route pour y arriver avec les souverains; il ne compte
     y rester que le temps absolument ncessaire et nous revenir dans
     les premiers jours de novembre.

     Il est satisfait de sa mission. Nous le sommes beaucoup ici de la
     manire dont il l'a remplie, et nous sommes d'accord avec lui et
     avec vous pour dsirer qu'elle lui permette bientt de nous
     revenir.

     Recevez, madame la vicomtesse, l'hommage du sincre et profond
     respect avec lequel j'ai l'honneur d'tre votre trs-humble et
     trs-obissant serviteur,

     J. DE VILLLE.

M. DE MONTMORENCY  Mme RCAMIER.

     Vrone, 17 octobre au matin.

     Je suis arriv hier ici: j'y avais t prcd de deux jours par
     M. de Chateaubriand avec qui le premier abord a t fort gracieux.
     J'espre que nous nous maintiendrons sur le mme pied; c'est tout 
     fait mon projet qui, j'imagine, entre dans les siens. Ce n'est pas
     que nos diplomates franais de diffrentes classes ne le trouvent
     singulirement renfrogn et renferm dans un excs de rserve
     politique. Vous savez qu'il lui arrive souvent d'tre peu aimable
     pour ceux  qui il ne dsire pas immdiatement plaire. J'imagine
     qu'il rserve tous ses frais de coquetterie, en l'absence de
     certaine dame, pour les souverains qui sont dj ici nombreux;
     surtout pour un empereur[61] qu'il doit voir incessamment. Je
     serais curieux de savoir ce qu'il mandera d'ici  l'Abbaye-au-Bois;
     mais vous ne voudriez pas que je fisse usage des privilges de la
     diplomatie au point de satisfaire compltement ma curiosit. J'ai
     toujours l'esprance de le laisser d'ici  une quinzaine de jours
     s'vertuer seul, ou du moins avec ses deux collgues, et d'aller
     moi-mme vous porter de ses nouvelles. Il a bien fallu lui demander
     des vtres, quoique nous gotions peu tous les deux ce sujet de
     conversation. Il m'a dit que vous tiez assez bien portante,
     lorsqu'il est parti le 5. J'ai beaucoup approuv en moi-mme que
     vous n'eussiez pas quitt votre sjour champtre de la belle
     Valle[62], et que vous fussiez seulement venue lui faire quelques
     visites  Paris.

     Adieu, bien aimable amie; j'imagine que c'est chez vous que
     Sosthnes, qui me parle de lui, l'aura rencontr. Confirmez-lui la
     nouvelle de nos bons rapports ensemble.

M. DE CHATEAUBRIAND  Mme RCAMIER.

     Vrone, 18 octobre 1822.

     Je vous ai crit en arrivant ici. J'attends votre rponse. Le
     congrs ne parat pas devoir durer au del du mois prochain. Ainsi
     je vous attends  cette poque, ou je vais vous rejoindre  Paris.
     Vous ne vous intressez gure  la politique. Tout ce qu'il vous
     importe de savoir c'est comment je suis avec votre ami: nous sommes
     fort poliment. Il parle de nous quitter dans huit ou dix jours,
     mais j'en doute; et le congrs tant court, il prendra
     vraisemblablement le parti d'en attendre la fin. Votre premire
     lettre fera poque dans ma vie. Au reste l'Italie ne m'a rien fait
     du tout. Je suis bien chang: les lieux sans les personnes ont
     perdu sur moi tout empire.

LE MME.

     Vrone, ce 25 octobre 1822.

     Je n'ai pas reu un seul mot de vous. Je vous ai crit de tous les
     points de la route et deux fois depuis que je suis ici. Si vous
     n'avez pas envoy vos lettres chez Mathieu, ou si vous les avez
     mises  la poste sans tre affranchies, elles ne me parviendront
     pas. Vous devez juger cependant dans quelle impatience je dois tre
     d'apprendre votre rsolution. Elle dcidera de la mienne.

     Il est trs-certain que le congrs finira dans les derniers jours
     du mois prochain, ou au plus tard dans la premire semaine de
     dcembre. Si vous ne venez pas, je serai dans un mois  Paris; car
     il n'y a pas de raison pour que j'assiste  la clture mme du
     congrs. Vous verrez Mathieu avant moi. Il partira dans les
     premiers jours de novembre. Nous sommes trs-bien ensemble. Il
     s'tait lev un petit nuage qui a promptement pass. J'ai
     rencontr, comme vous deviez bien le croire, quelques difficults
     au dbut; mais quand on a vu que j'tais bonhomme, on m'a pardonn
     le reste. J'ai vu l'empereur de Russie, j'ai t charm de lui.
     C'est un prince plein de qualits nobles et gnreuses. Mais je
     suis fch de vous le dire, il dteste vos amis les libraux. En
     tout, je crois que nous ferons de bonne besogne. Le prince de
     Metternich est un homme de trs-bonne compagnie, aimable et habile.

     Au milieu de tout cela, je suis triste et je sais pourquoi. Je
     vois que les lieux ne font plus rien sur moi. Cette belle Italie ne
     me dit plus rien. Je regarde ces grandes montagnes qui me sparent
     de ce que j'aime, et je pense, comme Caraccioli, qu'une petite
     chambre  un troisime tage  Paris vaut mieux qu'un palais 
     Naples. Je ne sais si je suis trop vieux ou trop jeune; mais enfin
     je ne suis plus ce que j'tais, et vivre dans un coin tranquille
     auprs de vous est maintenant le seul souhait de ma vie.

LE MME.

     Vrone, 7 novembre 1822.

     Le dpart subit d'un courrier me laisse  peine le temps de vous
     dire que j'ai enfin reu un mot de vous dat du 28 octobre. Il est
     bon et me console de ce long silence; c'est  vous de prononcer. Le
     congrs sera court, mais je reste si vous faites le voyage. Ainsi,
     dcidez.

LE VICOMTE MATHIEU DE MONTMORENCY  Mme RCAMIER.

     Vrone, ce 12 novembre 1822.

     J'ai reu votre petite lettre, aimable amie, et l'expression de
     votre juste douleur sur la mort de ce grand talent si simple et si
     honnte homme. J'ai encore pens  lui  cause de vous, et il me
     revient de tous cts, et spcialement par le duc de Laval, des
     dtails intressants sur les profonds regrets qu'il inspire.

     Je vous envoie un loge italien qui a t prononc  Venise, le
     jour mme de ses funrailles.

     J'avais espr le porter moi-mme, et du moins je comptais le
     suivre de prs; mais rien n'est dsolant comme ces lenteurs
     perptuelles des affaires. Il me tarde de causer avec vous de bien
     des choses qui ne peuvent se traiter en correspondance. Mes
     rapports avec le dernier arrivant sont toujours bons et, dans tout
     ce qui tient  moi, je ne puis pas m'en plaindre: je lui ai montr
     constamment de la confiance, et il y a rpondu par des manires et
     une conversation assez abandonne, qui ne me permettent pas
     d'admettre le soupon qu'il puisse crire,  vous ni  personne,
     dans un autre sens; ce serait un acte de fausset dont je le crois
     incapable. Mais je n'aime pas beaucoup la position gnrale o il
     s'est plac ici: de la roideur et de la sauvagerie qui mettent les
     autres mal  l'aise avec lui et compliquent des rapports qu'il
     faudrait au contraire simplifier. Je ne nglige rien pour qu' mon
     dpart surtout, il s'en tablisse de plus faciles entre ses
     collgues et lui. Mais encore une fois, nous nous quitterons aussi
     amis que nous l'tions avant ceci. J'ai ide qu'il doit beaucoup
     s'ennuyer, d'aprs le genre de vie qu'il s'est arrang, et je ne
     sais s'il trouve son grand dsir de venir au congrs parfaitement
     justifi par le succs. Du reste, nous parlons peu de vous: c'est
     notre usage, comme vous savez; cependant je lui ai dit ce matin que
     je vous envoyais un loge de Canova, et il m'a rpondu qu'il vous
     avait aussi crit.

     Je serai plus heureux que lui en vous revoyant plus tt. Je
     voudrais bien en tre l. Adieu, aimable amie; je suis trs-touch,
     trs-reconnaissant de ce que vous me dites de votre aimable amiti;
     la mienne y rpond profondment.

M. DE CHATEAUBRIAND  Mme RCAMIER.

     Vrone, le 12 novembre 1822.

     Je reois votre lettre du 1er novembre; l'irrgularit des postes
     est dsolante. Trs-certainement le congrs finira dans les
     premiers jours de dcembre, et avant un mois je puis tre avec vous
     dans la petite cellule; mais si vous voulez venir en Italie, j'y
     reste  tout prix. C'est  vous  prononcer,  dire: _venez_ ou
     _restez_; j'attends votre rponse. Le temps presse, et il n'y a pas
     un moment  perdre. M. de Montmorency partira lundi 18, ou mardi
     prochain 19.

LE MME.

     Vrone, ce 19 novembre 1822.

     M. de Montmorency nous quitte aprs-demain, et j'espre le suivre
     dans une quinzaine de jours, si vous ne me mandez pas que vous
     venez en Italie. M. de Bourgoing[63] ne m'a rien apport de vous.
     Il m'a dit que vous tiez revenue de la campagne, mais que vous
     tiez alle  Angervilliers. Que j'ai de choses  vous dire et que
     j'ai grand besoin de vous revoir! C'est un supplice de ne pouvoir
     s'expliquer. Ce supplice heureusement va finir, et dans une
     quinzaine de jours vous m'attendrez ou je vous attendrai. Je ne
     vous parle point de Vrone. J'y suis trs-bien  prsent, mais j'ai
     eu d'abord des difficults  vaincre. Vous savez que je m'y
     attendais.  jamais  vous.

LE MME.

     Vrone, ce 20 novembre 1822.

     Quoique je vous aie crit hier par un courrier anglais, je ne puis
     me rsoudre  laisser partir un de mes attachs, sans vous dire que
     j'attends un mot de vous avec la plus vive impatience pour rgler
     ma marche et ma destine. Mathieu part demain. Le congrs finira du
     5 au 10 du mois prochain. Cinq jours aprs sa clture, je serai 
     vos pieds dans la petite cellule, ou sur le chemin de Milan  vous
     attendre. Je vous le rpte, prononcez. Je suis  vous pour la vie.
     J'ai t charm de voir M. de Bourgoing  cause de vous. Il a
     prononc votre nom et m'a fait battre le coeur.

     Je ne donnerai point de lettre pour vous  Mathieu.

LE VICOMTE MATHIEU DE MONTMORENCY  Mme RCAMIER.

     Vrone, ce 21 novembre 1822.

     Je n'ai jamais eu plus de plaisir, aimable amie, que de vous dire
     que, d'ici  dix jours, j'espre tre  l'Abbaye-au-Bois. Ce sera
     un vrai bonheur pour l'amiti! Je laisse ici un autre de vos amis
     qui continuera les grandes aventures, que je crois avoir pour ma
     part conduites aussi bien que possible dans la circonstance, mais
     de manire cependant  demander un peu de confiance aux bien
     intentionns. Je crois que vous tes du nombre, au moins pour moi.
     Adieu, adieu, aimable amie. J'ai de bonnes nouvelles d'Adrien, et
     je me spare des restants dans de fort bons rapports.

M. DE CHATEAUBRIAND  Mme RCAMIER.

     Vrone, ce 3 dcembre 1822.

     Le moment de quitter Vrone approche et je n'ai point de lettre de
     vous. Il faut donc aller  vous, puisque vous ne voulez pas venir 
     moi. M. de Bourgoing, dont j'ai t charm, vous remettra cette
     lettre. Il vous dira que je compte partir du 10 au 12, et tre vers
     le 20  Paris. Au milieu des grands vnements de l'Europe, je n'ai
     qu'une pense; il faudra pourtant que nous prenions une rsolution
      Paris. Il est impossible de vivre comme cela. Vous aurez vu M. de
     Montmorency. J'ai hrit de ses succs ici. On dit qu'il se prpare
     des orages pour le ministre, mais ce sera des orages royalistes,
     car les lections ont tu vos amis les libraux.

      bientt. Ce mot me console de tout.

LE MME.

     Vrone, jeudi soir 12 dcembre 1822.

     Je vais enfin vous revoir. Je pars demain par le dsir de M. de
     Metternich et de l'empereur Alexandre. Celui-ci est convenu
     d'tablir une correspondance avec moi. Vous voyez que j'ai regagn
     le temps qu'on a voulu me faire perdre. J'ai bien des choses  vous
     dire, et je ne suis pas aussi content que vous de votre ami. Que
     vais-je trouver  Paris? Mais surtout comment serez-vous pour moi?
     On vient me demander mon billet.  bientt. Je serai  Paris vers
     le 20;  bientt! le coeur me bat de joie. J'ai bien souffert ici,
     mais j'ai triomph. L'Italie sera libre et j'ai pour l'Espagne une
     ide qui peut tout arranger, si elle est suivie.

M. de Montmorency, revenu  Paris le 1er dcembre, reut du roi Louis
XVIII, le titre de duc en tmoignage de sa satisfaction. Le roi avait
voulu donner au ministre des affaires trangres revenant du congrs le
titre de _duc de Vrone_. Mais M. de Montmorency ne consentit pas 
quitter son nom, mme pour accepter une faveur royale, et on le fit _duc
Mathieu de Montmorency_. Le chef de l'illustre maison  laquelle il
appartenait, portait dj le titre de _duc de Montmorency_.

LE DUC MATHIEU DE MONTMORENCY  Mme RCAMIER.

     Lundi matin, 2 dcembre 1822.

     J'ai voulu aller vous voir toute la journe d'hier, aimable amie,
     ce qui m'a empch de vous crire, et de vous apprendre moi-mme ce
     que je n'aurais pas voulu que vous apprissiez par les journaux.
     Toute ma journe a t successivement absorbe. Celle-ci sera
     certainement plus heureuse. Ah! mon Dieu, que je le serai de vous
     revoir! Vous ne pouvez pas en douter, et que nous aurons de choses
      nous dire! Serez-vous seule ou  peu prs,  sept heures et demie
     ou huit heures? J'irai chez vous aprs avoir dn  l'htel de
     Luynes. Tendres, bien tendres hommages.

     Je ne vous parle de mon nouveau titre que parce que vous vous
     intressez  tout ce qui me regarde.

     Duc Mathieu de Montmorency.

FIN DU TOME PREMIER




NOTES

[1: Article _Devonshire_, par M. Artaud de Montor, dans la _Biographie
universelle_. M. Artaud, premier secrtaire de l'ambassade de France 
Rome, avait longtemps vcu dans l'intimit de la duchesse.]

[2: Anne-Adrien de Montmorency, duc de Laval, chevalier des Ordres du
roi et de la Toison d'or, grand d'Espagne de premire classe, n  Paris
le 19 Octobre 1707. Mari  Charlotte de Luxembourg, dont il eut trois
enfants, deux filles et un fils, Henri de Montmorency. Ce fils lui fut
enlev  l'ge de vingt-trois ans, au mois de juin 1819.

Adrien de Montmorency fut successivement ambassadeur de France en
Espagne en 1814,  Rome en 1821,  Vienne en 1828. Il fut nomm ministre
des affaires trangres en 1829, et refusa ce poste minent. Le 4
septembre de la mme anne, il passa de l'ambassade de Vienne  celle de
Londres.

Il mourut le 16 juin 1837.]

[3: L'abb Legris-Duval, avec lequel il avait mis Mme Rcamier en
relation.]

[4: Elle tait dans l'alcve.]

[5: Le divorce civil tait prononc, Mlle de Longuerue ne s'en
contentait pas et voulait faire casser on plutt annuler son mariage
devant l'autorit religieuse.]

[6:  l'Athne.]

[7: C'tait, je crois, l'abb Guillon qui tait l'agent de ces
distributions.]

[8: J'ignore quelles furent les raisons qui firent, pour cette anne,
abandonner  Mme Rcamier le chteau de Clichy pour celui de
Saint-Brice, qu'elle habita en location cet t-l. L'anne suivante
elle tait de nouveau tablie  Clichy.]

[9: Le prince Auguste tait mort au mois de juillet 1843, et, par son
testament, avait ordonn que le portrait de Mme Rcamier, peint par
Grard, et qu'il avait reu de son amiti, lui ft rendu.]

[10: Le valet de chambre de Mme de Stal.]

[11: Cette lettre a t dj publie dans les _Mmoires d'Outre-Tombe_.]

[12: La mmoire du marchal le trompe: c'est d'Auerstadt qu'il voulait
parler].

[13: Le roi de Prusse.]

[14: La reine Louise.]

[15: La princesse Radziwill.]

[16: Adrien de Montmorency.]

[17: Le comte de Salaberry.]

[18: Le second fils de Mme de Stal, tu en duel dans l'anne 1813.]

[19: C'est--dire la reine Hortense. La Hollande venait d'tre runie 
la France.]

[20: Esmnard (Joseph-Alphonse), de l'Acadmie franaise, auteur du
_Pome de la Navigation_. Il tait censeur des thtres, censeur de la
librairie et chef de la troisime division de la police gnrale.

La voiture dans laquelle il voyageait en Italie ayant vers dans un
prcipice, il eut la tte fracasse contre un rocher, et prit ainsi en
1811.

Il crivait  Mme Rcamier, qui avait dsir,  son retour de Foss, le
voir et l'entretenir des intrts de Mme de Stal, le billet que voici:

     Samedi matin.

     Madame,

     Je serais all moi-mme chercher le volume que vous avez eu la
     bont de m'envoyer, si je n'avais craint, presque autant que je le
     dsire, de vous trouver seule: il y a, dans l'union de la douleur
     et de la beaut, mille fois plus de charme que dans la vue d'un
     bonheur sans orages; et quoique je n'aie pas _appris_ la
     sensibilit _en Allemagne_, je ne me dfends pas bien d'un intrt
     et d'un sentiment que vous m'avez dfendus. Mais il serait trop
     hroque de rsister au plaisir que vous m'offrez de vous voir un
     moment, et je vous prie de permettre que ce soit dans la soire. Je
     me prsenterai chez vous  huit heures. Vous seriez trop aimable de
     recevoir sans distraction de socit l'hommage respectueux de tout
     ce que vous m'inspirez.

     ALF. ESMNARD.

]

[21: Sa gouvernante, dont l'humeur n'tait pas facile].

[22: Mme la comtesse Charles d'Hautefeuille, auteur de l'_Ame exile, du
Lys d'Isral, des Cathelineau_, etc.]

[23: Dampierre, terre appartenant au duc de Luynes, beau-pre de M. de
Montmorency, dans le dpartement de Seine-et-Oise.]

[24: Il s'agissait de son dpart pour la Sude.]

[25: Les livres et les recueils imprims par la duchesse de Luynes sont
encore aujourd'hui recherchs des bibliophiles.]

[26: Le baron de Vogt.]

[27: Pierre-Simon Ballanche, membre de l'Acadmie franaise et de
l'Acadmie de Lyon, n dans cette dernire ville, le 4 aot 1770, mort 
Paris le 12 juin 1847.

Philosophe profond et philosophe chrtien, Ballanche est en mme temps
un des prosateurs les plus minents et les plus classiques de ce sicle.
Son me anglique, sa rveuse imagination, la candeur et la vivacit de
ses enthousiasmes ne le rendaient pas propre  l'action; aussi ne se
mla-t-il point aux vnements du temps, bien qu'il ft li d'intime
amiti avec la plupart des hommes qui, sous la Restauration, eurent part
aux affaires publiques.

Il fut un des plus constants amis de M. de Chateaubriand, qu'il avait
connu en 1803, et il avait donn, avec son pre, imprimeur  Lyon, la 2e
et la 3e dition du _Gnie du Christianisme_.

M. Ballanche avait publi, en 1800, un volume qui est devenu extrmement
rare et qu'il n'a point rimprim dans ses oeuvres compltes: _Du
Sentiment considr dans ses rapports avec la littrature et les arts_.
Ce livre, incomplet, sans doute, renferme pourtant des beauts du
premier ordre, et fut comme le prcurseur de l'ouvrage clatant qui
marqua la renaissance chrtienne en France.

On a de M. Ballanche:

_Fragments_, 1808, recueillis en 1 v. en 1819;

_Antigone_, 1814;

_Essai sur les Institutions sociales_, 1818;

_Le Vieillard et le Jeune Homme_, 1819;

_L'Homme sans nom_, 1830;

_Palingnsie sociale_, 1830;

_Orphe_, mme anne;

_Vision d'Hbal_, 1834;

_Formule gnrale de l'Histoire romaine_, ouvrage dont quelques extraits
seulement ont paru dans la _Revue de Paris_.]

[28: Mme Mathieu de Montmorency.]

[29: Une rduction du buste de Mme Rcamier, par Chinard.]

[30: Les _Vases peints_ de la collection de Sir J. Coghill ont t
publis par J. Milingen en 1817.]

[31: On lui offrait de grands avantages pcuniaires qu'il refusa, ainsi
que la mission secrte.]

[32: Mme de Stal.]

[33: Cur de Clichy.]

[34: De l'Acadmie franaise, auteur d'un pome de Philippe-Auguste.]

[35: De l'Acadmie franaise, auteur d'une traduction du Tasse.]

[36: M. de Chateaubriand.]

[37: Le prince de Polignac.]

[38: Monsieur le comte d'Artois.]

[39: L'Infirmerie de Marie-Thrse, qu'elle avait fonde.]

[40: Ambassadeur de Russie  Berlin, que Mme Rcamier avait connu en
1818,  Aix-la-Chapelle, lors du congrs.]

[41: Hyacinthe Pilorge, son secrtaire, dont le dvouement tait
absolu.]

[42: M. Lemoine tait un ancien secrtaire de M. de Montmorin, lgu par
Mme de Beaumont  M. de Chateaubriand, et qui chaque soir venait passer
quelques heures avec M. et Mme de Chateaubriand. Leur affection pour lui
ne se dmentit pas jusqu' sa mort.]

[43: Il s'agit de l'acquittement du colonel Fabvier.]

[44: Avec le ministre.]

[45: Conspiration des carbonari pimontais, en fvrier 1821.]

[46: Ministre des affaires trangres.]

[47: Louis de Fontanes tait n  Niort, le 6 mars 1757, d'une famille
protestante ruine par la rvocation de l'dit de Nantes. Sa mre tait
catholique et avait lev ses enfants dans sa religion.

Par ses opinions toutes monarchiques, par les qualits de son esprit que
distinguaient et le bon sens et un got exquis, M. de Fontanes, pote
d'un ordre lev et prosateur lgant, appartenait au parti qui, au
sortir de la rvolution, s'effora de relever en France les saines
traditions sociales et littraires. Condamn  la dportation au 18
fructidor, il chercha un asile en Angleterre o il retrouva M. de
Chateaubriand migr; ils s'taient connus prcdemment  Paris, en
1790.

Rentr en France, M. de Fontanes fut charg par Bonaparte, premier
consul, de l'loge de Washington que le jeune et illustre gnral voulut
faire prononcer dans le temple de Mars (chapelle des Invalides), le 20
pluvise an VIII, fvrier 1800. Cette fantaisie librale du hros qui
devait si peu imiter Washington fut l'origine de la fortune politique de
M. de Fontanes.

L'amiti de M. de Fontanes et de M. de Chateaubriand forme dans l'exil
ne se dmentit et ne se refroidit pas un seul jour, quelle que ft leur
diverse fortune. M. de Fontanes avait le premier devin le gnie de son
ami. Sa muse pleine d'un dvouement tonn, c'est M. de Chateaubriand
qui l'a dit, le dirigea dans les voies nouvelles o il s'tait
prcipit.

Au moment o M. de Chateaubriand, nomm ambassadeur  Berlin, partait
pour son poste, aprs avoir form avec le duc de Richelieu le premier
ministre royaliste o taient entrs MM. de Villle et de Corbire, il
avait voulu faire rtablir, pour M. de Fontanes, la grande matrise de
l'Universit: la chose ne s'tait pas arrange  cause des combinaisons
politiques qu'il avait fallu satisfaire, et M. de Fontanes lui crivait
ce dernier billet:

Je vous le rpte, je n'ai rien espr, ni rien dsir. Ainsi, je
n'prouve aucun dsappointement, mais je n'en suis pas moins sensible
aux tmoignages de votre amiti; ils me rendent plus heureux que toutes
les places du monde.

M. de Fontanes mourut le 17 mars 1821. Il a t remplac  l'Acadmie
franaise par M. Villemain.]

[48: Le prince de Polignac.]

[49: Il s'agit trs-probablement ici de la duchesse de Cumberland. V.
les _Mmoires d'Outre-Tombe_, t. VII, p. 321.]

[50: Benjamin Constant.]

[51: Le marquis de Catellan.]

[52: De Sude.]

[53: Mlle de Villeneufre, plus tard Mme Clary.]

[54: Sirejean.]

[55: Le duc de Blacas, ambassadeur de France  Rome, donna sa dmission
et fut remplac dans ce poste par Adrien de Montmorency, duc de Laval.]

[56: La mort de lord Castlereagh, marquis de Londonderry, ministre des
affaires trangres d'Angleterre qui, le 12 aot 1822, se coupa la gorge
dans un accs de fivre chaude. Voici le rcit que le journal
ministriel du temps, _the Courier_, donnait de ce funeste vnement:
Les fatigues extraordinaires de la dernire session du parlement et les
ngociations importantes avec les diffrentes cours de l'Europe
occupaient tellement le temps de lord Londonderry, que ses amis
remarquaient avec une vive inquitude que son esprit n'avait aucun
intervalle de repos, et que l'effet d'une tension aussi continuelle
commenait  oprer sur ses facults morales et physiques. Vers la fin
de la session, et alors que les occupations vinrent  diminuer, son
esprit, qui avait t maintenu en haleine par le travail mme, laissa
apercevoir des symptmes de cette lassitude qui suit toujours les
efforts trop prolongs. On dsira pour lui un changement de scne et
d'occupations, et il fut dcid qu'il reprsenterait l'Angleterre au
congrs de Vrone; son dpart avait mme t fix  la fin de la
semaine. Lord Castlereagh esprait lui-mme que le voyage lui
procurerait de la distraction et quelque soulagement.

Vendredi dernier, 9 aot, en prenant cong de S. M., un tremblement
nerveux et une extrme anxit rpandue sur la personne du noble lord
frapprent les yeux de tous ceux qui l'entouraient. Le docteur Bankhead,
appel le soir, trouva le marquis dans un tat qui exigeait des soins;
il y avait beaucoup de fivre et la tte ne paraissait pas libre; il
ordonna l'application de ventouses. Cependant lord Londonderry partit le
mme soir, accompagn de sa femme, pour sa maison de campagne de
North-Cray. Le mdecin alla le voir le samedi, et le trouva mieux,
quoique oblig de garder le lit. Le dimanche, il parat que les
symptmes furent plus apparents, et que l'alination mentale, dont il
avait t atteint par moments depuis le vendredi, devint plus
caractrise. On prsume cependant qu'il se trouva mieux le soir, car il
dormit dans sa chambre  coucher sans qu'on et pris d'autres
prcautions que d'enlever ses pistolets, ses rasoirs et tous les
instruments avec lesquels il aurait pu chercher  attenter  sa vie. Le
mdecin s'tait retir tard et reposait dans la chambre voisine. La nuit
parat avoir t calme. Vers sept heures du matin, un domestique appela
M. Bankhead, et lui dit que le marquis dsirait le voir. Le mdecin se
rendit aussitt dans le cabinet de toilette o il trouva le marquis
debout, en robe de chambre; il dit quelques mots, et au bout d'une
seconde, tomba dans les bras de M. Bankhead. On s'aperut alors qu'il
s'tait ouvert l'artre carotide avec un petit couteau. Cet instrument
se trouvait dans un porte-lettre qui avait chapp aux recherches des
domestiques.

Le marquis de Londonderry tait n le 18 juin 1769.]

[57: Premier secrtaire de l'ambassade de France  Londres.]

[58: Celles de lord Castlereagh.]

[59: Probablement: _de M. de Villle_. Il y a des mots oublis dans
l'original.]

[60: Les plnipotentiaires dsigns par la France pour assister au
congrs de Vrone taient le vicomte Mathieu de Montmorency, ministre
des affaires trangres, le vicomte de Chateaubriand, le comte de La
Ferronnays et le duc de Caraman, ambassadeurs de S. M.  Londres, 
Saint-Ptersbourg et  Vienne.]

[61: L'empereur Alexandre.]

[62: Mme Rcamier tait avec sa nice et M. Ballanche  la
Valle-aux-Loups.]

[63: Premier secrtaire de l'ambassade de France  Berlin.]



















End of the Project Gutenberg EBook of Souvenirs et correspondance tirs des
papiers de Mme Rcamier (1/2), by Julie Rcamier

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK SOUVENIRS ET CORRESPONDANCE ***

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is also defective, you may demand a refund in writing without further
opportunities to fix the problem.

1.F.4.  Except for the limited right of replacement or refund set forth
in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.

1.F.5.  Some states do not allow disclaimers of certain implied
warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
the applicable state law.  The invalidity or unenforceability of any
provision of this agreement shall not void the remaining provisions.

1.F.6.  INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     http://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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