Project Gutenberg's Les beaux messieurs de Bois-Dor, by George Sand

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Title: Les beaux messieurs de Bois-Dor

Author: George Sand

Release Date: July 6, 2008 [EBook #25981]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES BEAUX MESSIEURS DE BOIS-DOR ***




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GEORGE SAND

LES

BEAUX MESSIEURS

DE BOIS-DOR

COLLECTION DES CHEFS-D'OEUVRE DE FRANCE

[Les deux tomes suivis par les notes.]




PREMIER TOME




I


Parmi les nombreux protgs du favori Concini, don Antonio d'Alvimar,
Espagnol d'origine italienne, qui signait Sciarra d'Alvimar, fut un des
moins remarqus, et cependant un des plus remarquables par son esprit,
son instruction et la distinction de ses manires. C'tait un fort joli
cavalier, dont la figure n'annonait pas plus de vingt ans, bien qu'
cette poque il en dclart trente. Petit plutt que grand, robuste sans
le paratre, adroit  tous les exercices, il devait intresser les
femmes par l'clat de ses yeux vifs et pntrants et par l'agrment de
sa conversation, aussi lgre et aussi charmante avec les belles dames
qu'elle tait nourrie et substantielle avec les hommes srieux. Il
parlait presque sans accent les principales langues de l'Europe, et
n'tait pas moins vers dans les langues anciennes.

Malgr toutes ces apparences de mrite, Sciarra d'Alvimar ne noua, dans
les nombreuses intrigues de la cour de la rgente, aucune intrigue
personnelle; du moins, celles qu'il put rver n'aboutirent pas. Il a
avou depuis, en intime confidence, qu'il et voulu plaire  Marie de
Mdicis ni plus ni moins, et remplacer, dans les bonnes grces de cette
reine, son propre matre et protecteur, le marchal d'Ancre.

Mais _la balorda_, comme l'appelait Lonora Galiga, ne fit point
d'attention au petit Espagnol et ne vit en lui qu'un mince officier de
fortune, un subalterne sans avenir. S'aperut-elle, au moins, de la
passion feinte ou vraie de M. d'Alvimar? C'est ce que l'histoire ne dit
pas et ce que d'Alvimar lui-mme n'a jamais su.

Que, par son esprit et les agrments de sa personne, cet homme et t
capable de plaire si Concini n'et pas occup les penses de la rgente,
c'est ce qu'il n'est pas impossible de supposer. Le Concini tait parti
de plus bas et n'tait pas moiti si intelligent que lui. Mais d'Alvimar
avait en lui-mme un obstacle  la haute fortune des courtisans, un
obstacle que son ambition ne pouvait vaincre.

Il tait catholique exalt, et il avait tous les dfauts des mchants
catholiques de l'Espagne de Philippe II. Souponneux, inquiet,
vindicatif, implacable, il avait pourtant la foi, mais une foi sans
amour et sans lumire, une croyance fausse par les passions et les
haines d'une politique qui s'identifiait avec la religion, au grand
dplaisir du Dieu bon et indulgent, dont le royaume n'est pas tant de ce
monde que de l'autre, c'est--dire, si nous comprenons bien la pense
de l'auteur contemporain de cette histoire, qui nous renseigne de temps
en temps, le Dieu dont les conqutes doivent s'tendre dans le monde
moral par la charit, et non dans le monde des faits par la violence.

On ne saurait dire si la France n'et pas subi quelque peu le rgime de
l'inquisition au cas o M. d'Alvimar se ft empar du coeur et de
l'esprit de la rgente; mais il n'en fut pas ainsi, et Concini, dont
tout le crime fut de n'tre pas n assez grand seigneur pour avoir le
droit de voler et piller autant qu'un grand seigneur vritable de ce
temps-l, demeura, jusqu' sa mort tragique, l'arbitre de la politique
incertaine et vnale de la rgente.

Aprs le meurtre du marchal d'Ancre, d'Alvimar, qui s'tait fort
compromis  son service dans l'affaire du _sergent de Paris_[1], fut
forc de disparatre pour n'tre pas envelopp dans le procs de la
Lonora.

Il et bien voulu se faufiler peu  peu dans le service du nouveau
favori, le favori du roi, M. de Luynes; mais il ne sut pas s'y prendre;
et, bien qu'il ne ft pas plus scrupuleux qu'homme de cour de son
temps, il sentit qu'il ne se pourrait ployer aux usages de la politique
royale, qui voulait et devait cder bien des points aux calvinistes,
chaque fois que l'on pouvait esprer d'acheter la soumission des princes
qui exploitaient la religion des rforms au gr de leur ambition.

Quand la reine Marie fut en disgrce ouverte, Sciarra d'Alvimar crut de
son intrt de se montrer fidle  sa cause. Il pensait que les partis
ne sont jamais sans ressources et que tous ont leur jour. D'ailleurs, la
reine, dt-elle rester dans l'exil, pourrait encore faire la fortune
de ses affids. Tout est relatif, et d'Alvimar tait si pauvre, que les
dons d'une personne royale, quelque ruine qu'elle ft, taient encore
une belle chance pour lui.

Il s'employa donc pour aider  l'vasion du chteau de Blois, comme il
s'tait employ, quelques annes auparavant, dans les troisimes ou
quatrimes rles des diverses comdies politiques suscites tantt par
la diplomatie de Philippe III, tantt par celle de Marie de Mdicis, 
l'effet de faire russir _les mariages_[2].

Ce M. d'Alvimar tait, en gnral, suffisamment adroit pour le compte
des autres, discret et apte au travail; mais on lui reprochait d'avoir
la manie de donner son avis, l o il se devait contenter de suivre
celui des autres, et de montrer une capacit dont il faut se rsigner 
laisser le mrite  ses suprieurs, quand on n'est encore qu'un petit
personnage.

Il ne russit donc pas, malgr son zle,  attirer sur lui l'attention
de la reine mre, et, lors de la retraite de Marie  Angers, il resta
perdu dans les officiers subalternes, tolr plutt qu'agr.

D'Alvimar s'affecta de ces nombreux checs. Rien ne lui servait, ni sa
jolie figure, ni ses belles manires, ni sa naissance assez releve, ni
son savoir, sa pntration, sa bravoure, sa causerie agrable ou
instructive: on ne l'aimait point. Il plaisait tout d'abord, et puis,
bien vite aussi, on se dgotait d'un fond d'amertume qu'il laissait
tout  coup paratre; ou bien on se mfiait d'un fond d'ambition qu'il
laissait mal  propos percer. Il n'tait ni assez Espagnol ni assez
Italien, ou bien, peut-tre, il avait trop de l'un et de l'autre: un
jour communicatif, persuasif et souple comme un jeune Vnitien; un autre
jour, hautain, ttu et sombre comme un vieux Castillan.

 tous ses mcomptes se joignait un certain remords secret qu'il ne
rvla qu' sa dernire heure, et que nous verrons les vnements de ce
rcit arracher de vive force  l'oubli o il voulait l'ensevelir.

Malgr nos recherches, nous le perdons de vue plus d'une fois dans les
annes qui s'coulrent entre la mort de Concini et la dernire anne de
la vie de Luynes;  l'exception de quelques mots de notre manuscrit sur
sa prsence  Blois et  Angers, nous ne trouvons, dans son histoire
obscure et tourmente, aucun fait digne de mention jusqu' l'anne 1621,
o, pendant que le roi faisait si mal le sige de Montauban, le petit
d'Alvimar tait  Paris, toujours  la suite de la reine mre,
rconcilie avec son fils aprs l'affaire des Ponts-de-C.

D'Alvimar avait alors renonc  l'espoir de lui plaire, et peut-tre
bien lui aussi, dans son coeur enfil, la traitait-il de _balourde_,
bien que, pour la premire fois, elle et fait preuve de bon sens en
donnant sa confiance, et l'on dit son coeur,  Armand Duplessis; c'tait
l un rival que d'Alvimar ne devait pas beaucoup esprer d'conduire. De
plus, la reine, conseille par Richelieu, tournait sa politique dans le
mme sens que Henri IV et Sully. Elle combattait, pour le moment,
l'influence espagnole en Allemagne, et d'Alvimar se voyait presque en
disgrce, lorsque, pour surcrot de malheur, il lui arriva une assez
mchante affaire.

Il se prit de querelle avec un autre Sciarra, un Sciarra Martinengo que
Marie de Mdicis employait plus volontiers, et qui refusait de le
reconnatre pour parent. Ils se battirent: le Sciarra Martinengo fut
grivement bless, et il vint aux oreilles de Marie que M. Sciarra
d'Alvimar n'avait pas rigoureusement observ les lois du duel en France.

Elle le manda devant elle et le rprimanda avec beaucoup de brutalit;
ce  quoi d'Alvimar rpondit avec l'aigreur qui depuis longtemps
s'amassait en lui. Il russit  quitter Paris avant que l'on ft en
mesure de l'y arrter, et arriva, dans les premiers jours de novembre,
au chteau d'Ars, en Berry, dans le duch de Chteauroux.

Il nous faut dire les raisons qui lui faisaient choisir ce refuge, de
prfrence  tout autre.

Environ six semaines avant son malheureux duel, M. Sciarra d'Alvimar
s'tait trouv en relation de bonne compagnie avec M. Guillaume d'Ars,
un jeune homme aimable et riche, descendant en droite ligne du brave
Louis d'Ars, qui avait fait la belle retraite de Venouze en 1504, et qui
fut tu  la bataille de Pavie.

Guillaume d'Ars avait t sduit par l'esprit de d'Alvimar et par la
trs-grande amabilit dont il tait capable  ses heures. Il n'avait
pas eu le temps de le connatre assez pour partager l'espce
d'antipathie que ce personnage malheureux inspirait presque fatalement,
au bout de quelques semaines,  ceux qui le frquentaient.

M. d'Ars tait, d'ailleurs, un garon sans grande exprience du monde,
et, on peut croire, sans grand souci de pntration. lev en province,
il tait, pour la premire fois, lanc dans le monde de Paris quand il y
rencontra d'Alvimar et s'engoua de lui pour la manire suprieure dont
celui-ci entendait,  l'occasion, l'quitation, la vnerie et le jeu de
paume. Gnreux et prodigue, Guillaume mit sa bourse et son bras au
service de l'Espagnol, et l'engagea chaudement  le venir visiter dans
son chteau du Berry, o quelques soins le rappelaient.

D'Alvimar en usa discrtement avec son nouvel ami. S'il avait beaucoup
de dfauts, on ne saurait lui reprocher d'avoir manqu de fiert en
acceptant des offres d'argent, et Dieu sait, pourtant, qu'il n'tait pas
riche et que le soin de sa toilette et de ses chevaux rclamait tout son
mince revenu. Il ne se permettait point de folies, et, par grande
sagesse d'pargne, venait  bout de paratre aussi bien mont et nipp
que d'autres plus foncs en cus.

Mais, quand il se vit menac d'un procs criminel, il se souvint des
avances et invitations  lui faites par le gentilhomme berruyer, et prit
le sage parti d'aller lui demander asile.

D'aprs ce que Guillaume lui avait cont de son pays, c'tait,  cette
poque, la plus tranquille province de France.

M. le prince de Cond en tait gouverneur, et, trs-content du gros lot
par lequel il venait de se faire acheter, il vivait, tantt en son
chteau de Montrond,  Saint-Amand, tantt en sa bonne ville de Bourges,
o il avait embrass de son mieux le service du roi, et encore mieux
celui des jsuites.

Cette tranquillit du Berry serait considre, de nos jours, comme un
tat de guerre civile, car il s'y passait encore bien des choses que
nous dirons en temps et lieu; mais c'tait un tat de paix et d'ordre,
si on le compare avec ce qui se passait ailleurs, et surtout avec ce qui
s'y tait pass au sicle prcdent.

Sciarra d'Alvimar pouvait donc esprer n'tre pas inquit dans le
fond d'un de ces chteaux du bas Berry, o, depuis quelques annes, les
calvinistes ne tentaient plus de coups de main, et o les seigneurs
royalistes, anciens ligueurs, anciens _politiques_ et autres, n'avaient
plus l'occasion ou le prtexte d'aller repatre leurs hommes d'armes aux
dpens de leurs voisins, amis ou ennemis.

D'Alvimar arriva au chteau d'Ars, un jour d'automne, vers huit heures
du matin, accompagn d'un seul valet, vieil Espagnol qui se disait noble
aussi, mais que la misre avait rduit  la domesticit, et qui ne
paraissait gure d'humeur  trahir les secrets de son matre, car il ne
disait quelquefois pas trois paroles par semaine.

Tous deux taient bien monts, et, quoique leurs chevaux fussent chargs
de lourdes mallettes, ils taient venus de Paris en moins de six jours.

La premire personne qu'ils virent en la cour du castel fut le jeune
seigneur Guillaume mettant le pied  l'trier pour faire plus qu'une
promenade, car il tait escort de plusieurs de ses gens prts  sortir
avec lui, c'est--dire chargs de mallettes de voyage.

--Ah! vous arrivez bien! s'cria-t-il en courant embrasser d'Alvimar; je
pars pour voir les ftes que M. le Prince donne  Bourges,  l'occasion
de la naissance de M. le duc d'Enghien, son fils[3]. Il y aura grandes
journes de danse et de comdie, tir  l'arquebuse, feux d'artifice et
mille autres choses divertissantes. Donc, vous voici, et je retarderai
mon dpart de quelques heures, afin que vous me puissiez accompagner.
Venez en ma maison pour prendre repos et nourriture. Je m'occuperai de
vous fournir un cheval frais, car celui que vous montez ne doit pas tre
bien dispos, malgr sa bonne mine,  faire aujourd'hui dix-huit lieues
de plus.

Quand d'Alvimar se vit seul avec son hte, il lui confia qu'il ne
pouvait tre question pour lui de ftes publiques et qu'il s'agissait,
non de le mener  un divertissement, mais de le cacher dans son chteau
pendant quelques semaines. Il n'en fallait pas davantage, en ce
temps-l, pour faire oublier une affaire aussi frquente et aussi simple
que mort ou blessures donnes  un ennemi, soit en duel, soit autrement.
Il ne s'agissait que de trouver un protecteur  la cour, et d'Alvimar
comptait sur l'arrive prochaine  Paris du duc de Lerme, dont il se
croyait ou se disait parent. C'tait l un personnage assez considrable
pour obtenir sa grce et mme remettre sa fortune en meilleur chemin
qu'auparavant.

Comment notre Espagnol raconta son duel avec le Sciarra Martinengo[4];
comment il s'excusa de ne l'avoir point attaqu dans les rgles, ou
d'avoir t calomni sur ce fait aussi bien auprs de la reine Marie que
de M. de Luynes, c'est ce que Guillaume d'Ars n'examina pas avec
beaucoup de soin. En loyal gentilhomme qu'il tait, il avait t fascin
par d'Alvimar et ne se mfiait point. D'ailleurs, il se sentait plus
dsireux de partir que de rester, et jamais on n'et pu le surprendre
dans une plus mauvaise disposition pour discuter une question
quelconque.

Il traita donc lgrement le fond de l'affaire et ne se fit souci que de
la possibilit d'tre retenu un jour de plus loin des ftes de la
capitale du Berry. Sans doute, il y avait pour lui, sous jeu, quelque
amourette.

D'Alvimar, qui vit son embarras, le pressa de ne rien changer  ses
projets et de lui indiquer quelque village ou ferme de ses domaines o
il pt se tenir en sret.

--C'est dans mon propre chteau, et non dans une ferme ou village, que
je vous veux hberger et cacher, rpondit Guillaume. Pourtant, je crains
pour vous l'ennui de cette rclusion, et, en y rflchissant, je trouve
un meilleur expdient. Mangez et buvez; aprs quoi, je vous conduirai
moi-mme chez un mien ami et parent qui ne demeure pas plus loin d'ici
qu'une heure de chemin, et chez qui vous serez aussi srement et aussi
agrablement qu'il est possible en notre pays du bas Berry. Dans quatre
ou cinq jours, je viendrai vous y reprendre.

D'Alvimar et prfr rester seul; mais, comme Guillaume insistait, la
politesse le fora d'accepter. Il refusa de boire ou manger, et,
remontant  cheval, il suivit Guillaume d'Ars, qui prit avec lui son
monde tout quip pour le voyage, cette course devant le dtourner
mdiocrement de la route de Bourges.




II


Ils sortirent du chteau par la garenne, gagnrent, par la traverse, le
grand chemin de Bourges, qu'ils laissrent tout aussitt sur leur
gauche, passrent encore par les sentiers pour rejoindre le grand chemin
de Chteau-Meillant, en laissant sur leur droite la ville baroniale de
La Chtre, et enfin quittrent ce dernier chemin pour descendre, 
travers les champs, au chteau et village de Briantes, qui tait le but
de leur voyage.

Comme le pays tait bien rellement paisible, les deux gentilshommes
avaient pris l'avance sur leur petite escorte, afin de pouvoir
s'entretenir en libert; et voici comment le jeune d'Ars informa
d'Alvimar:

--L'ami chez qui je vais vous caser, dit-il, est le plus singulier
personnage de la chrtient. Il faut vous attendre  renfoncer de bonnes
envies de rire auprs de lui; mais vous serez bien rcompens de la
tolrance que vous aurez pour ses travers d'esprit par la grande bont
d'me qu'il vous montrera en toute rencontre. C'est  ce point que vous
pouvez oublier son nom et demander au premier passant venu, noble ou
vilain, la demeure du _bon monsieur_; on vous l'enseignera sans le
confondre avec nul autre. Mais ceci demande explication, et, comme votre
cheval n'a pas grande envie de courir et qu'il est tout au plus neuf
heures, je vous veux rgaler de l'histoire de votre hte. Je commence,
coutez! _Histoire du bon monsieur de Bois-Dor!_

Comme vous tes tranger et n'tes venu en France que depuis une
dizaine d'annes, vous ne l'avez pu rencontrer, parce qu'il habite ses
terres depuis le mme temps environ. Autrement, vous eussiez bien
remarqu, en quelque lieu que vous l'eussiez aperu, le vieux, le bon,
le brave, le fou, le noble marquis de Bois-Dor, aujourd'hui seigneur de
Briantes, de Guinard, de Valid et autres lieux, voire abb fiduciaire
de Varennes, etc., etc.

Malgr tous ces titres, Bois-Dor n'est pas de la haute noblesse du
pays, et nous ne lui tenons que par alliance. C'est un simple
gentilhomme que le feu roi Henri IV a fait marquis par amiti pure, et
qui s'est enrichi, on ne sait pas trop comment, dans les guerres du
Barnais. Il faut croire qu'il y a eu un peu de pillerie dans son
affaire, comme c'tait la coutume du temps et comme c'est le droit de la
guerre de partisans.

Je ne vous conterai point ici les campagnes de Bois-Dor, ce serait
trop long; sachez seulement son histoire domestique. Son pre, M. de...

--Attendez, dit M. d'Alvimar, ce M. de Bois-Dor est donc un hrtique?

--Ah! diable! rpondit son guide en riant, j'oubliais que vous tes un
zl, un vritable Espagnol! Nous ne tenons pas tant  ces disputes de
religion, nous autres gens de par ici. La province en a trop souffert,
et il nous tarde que la France n'en souffre plus. Nous esprons que le
roi va en finir  Montauban avec tous ces enrags du Midi; nous leur
souhaitons une belle frotte, mais non plus, comme faisaient nos pres,
la hart et le bcher. Tout s'en va en partis politiques, et, de nos
jours, on ne se damne plus tant les uns les autres. Mais je vois que mon
discours vous dsoblige, et je me hte de vous faire savoir que M. de
Bois-Dor est aujourd'hui aussi bon catholique que bien d'autres qui
n'ont point cess de l'tre. Le jour o le Barnais reconnut que Paris
valait bien une messe, Bois-Dor pensa que le roi ne pouvait pas se
tromper, et il abjura sans clat, mais franchement, je pense, les
doctrines de Genve.

--Revenez  l'histoire de famille de M. Bois-Dor, dit d'Alvimar, qui ne
voulut pas laisser voir dans quelle ddaigneuse suspicion il tenait les
nouveaux convertis.

--C'est cela, reprit le jeune homme. Le pre de notre marquis fut le
plus rude ligueur de nos environs. Il fut l'me damne de M. Claude de
la Chtre et des Barbanois, c'est tout dire. Il avait, en son chteau
d'habitation, un beau petit appareil d'instruments de torture pour les
huguenots qu'il pouvait happer, et ne se gnait point de planter ses
propres vassaux sur le chevalet quand ils ne lui pouvaient payer leurs
redevances.

Il tait si bien redout et dtest de toutes gens, qu'on ne
l'appelait que le _cheti'monsieur_; et pour cause.

Son fils, aujourd'hui marquis de Bois-dor, et qui, de son baptme,
avait nom Sylvain, eut tant  souffrir de cette humeur perverse, qu'il
prit de bonne heure la vie tout au rebours, et montra aux prisonniers et
aux vassaux de son pre une douceur et des condescendances peut-tre
trop grandes de la part d'un homme de guerre envers des rebelles et d'un
noble envers des infrieurs;  preuve que ces manires-l, qui auraient
d le faire aimer, le firent prendre en mpris par la plupart, et que
les paysans, qui sont gent ingrate et mfiante, disaient de lui et de
son pre:

--L'un poise (pse) au-dessus de son droit, l'autre ne poise rien du
tout.

Ils tenaient le pre pour un homme dur, mais entendu, hardi et capable,
aprs les avoir bien pressurs et tourments, de les bien secourir
contre les exactions de la maltte et les pilleries des routiers de
guerre; tandis que, selon eux, le jeune M. Sylvain les laisserait
dvorer et fouler, faute de coeur et de cervelle.

Or, un beau jour, comme M. Sylvain s'ennuyait fort, je ne sais ce qui
passa par la tte du jeune homme; mais il s'enfuit du chteau de
Briantes, o monsieur son pre rougissait de lui, et, le tenant pour
imbcile, ne lui et jamais permis de sortir de page, et il s'alla
joindre aux catholiques modrs, qu'on appelait alors le tiers parti.
Vous savez que ce parti donna souventes fois la main aux calvinistes; si
bien que, de faiblesse en faiblesse, M. Sylvain se trouva, un autre beau
matin, huguenot et grand serviteur et am du jeune roi de Navarre. Son
pre, l'ayant su, le maudit, et, pour lui faire pice, imagina, en son
ge mr de se remarier et de lui donner un frre.

C'tait rduire  moiti l'hritage dj assez mince de M. Sylvain,
lequel, comme huguenot, pouvait perdre son droit d'anesse; car le
_cheti'monsieur_ n'tait pas bien riche, et ses terres avaient t
maintes fois ravages par les calvinistes.

Mais voyez le bon naturel du jeune homme! Loin de se fcher ou
seulement se plaindre du mariage de son pre et de la naissance de
l'enfant qui lui rognait en deux ses futurs cus, il se redressa
firement en apprenant la nouvelle.

--Voyez-vous, d! fit-il parlant  ses compagnons. M. mon pre a pass
la soixantaine, et le voil qui engendre un beau garon! Eh d! c'est
bonne race, dont j'espre tenir!

Il poussa plus loin la dbonnairet; car, sept ans aprs, son pre
s'tant absent du Berry pour aller avec le Balafr contre M. d'Alenon,
et notre gentil Sylvain ayant ou que sa belle-mre tait morte, ce qui
laissait l'enfant sans grande protection au chteau de Briantes, revint
secrtement au pays pour le dfendre au besoin, et aussi, disait-il,
pour le plaisir de le voir et de l'embrasser.

Il passa tout un hiver auprs du marmot, jouant avec lui et le portant
sur ses bras, comme et fait nourrice ou gouvernante; ce qui fit bien
rire les gens d'alentour et penser qu'il tait par trop simple et quasi
innocent, comme ils disent pour parler d'un homme priv de raison.

Quand le mauvais pre revint aprs _la paix de Monsieur_, malcontent,
comme vous pensez, de voir les rebelles mieux rcompenss que les
allis, il se prit de fureur contre tout le monde, et contre Dieu mme,
qui avait laiss sa jeune dame mourir de la peste en son absence.
Puis, ne sachant sur qui se venger, il prtendit que son fils an tait
revenu l, chez lui,  seules fins de faire prir par la sorcellerie
l'enfant de sa vieillesse.

C'tait une grande noirceur de la part de ce vieux corsaire, car jamais
l'enfant n'avait t mieux portant ni mieux soign, et le pauvre Sylvain
tait aussi incapable d'un mauvais dessein que celui qui vient de
natre...

Guillaume d'Ars en tait l de son rcit, qui l'avait conduit jusqu'en
vue de Briantes, lorsqu'une espce de demoiselle bourgeoise, vtue de
noir, de rouge et de gris, portant la robe trousse et le collet mont,
se trouva venir  sa rencontre et approcha de sa botte pour lui faire
force rvrences.

--Hlas! monsieur, dit-elle, vous alliez peut-tre demander  dner 
mon honor matre, le marquis de Bois-Dor? Mais vous ne le trouverez
point: il est  la Motte-Seuilly pour la journe, nous ayant donn cong
jusqu' la nuit.

Cette nouvelle contraria beaucoup le jeune d'Ars; mais il tait trop
bien lev pour en laisser rien paratre et, prenant son parti tout de
suite:

--C'est bien, demoiselle Bellinde, dit-il en se dcouvrant
courtoisement; nous irons jusqu' la Motte-Seuilly. Bonne promenade et
bonjour!

Puis, pour ravaler sa contrarit, il dit  d'Alvimar, en l'invitant 
tourner bride avec lui:

--N'est-ce pas que voil une gouvernante trs-ragotante et dont la
bonne mine donne une savoureuse ide du logis de ce cher Bois-Dor?

Bellinde, qui entendit cette rflexion faite  voix haute et d'un ton
jovial, se rengorgea, sourit, et, appelant un petit valet d'curie dont
elle se faisait escorter comme d'un page, elle tira de ses larges
manches deux petits chiens blancs qu'elle lui fit poser doucement sur
le gazon comme pour les faire promener, mais, en ralit, pour se tenir
tourne vers les cavaliers et faire apprcier plus longtemps son
habillement de belle sergette neuve et sa taille rondelette.

C'tait une fille de trente-cinq ans, haute en couleur, et dont les
cheveux tiraient sur le rouge, ce qui n'tait pas dsagrable  voir;
car elle en avait une quantit et les portait crps sous son toquet, au
grand dplaisir des dames du pays, qui lui reprochaient de vouloir
outre-passer sa condition. Mais elle avait l'air mchant, mme en
faisant l'agrable.

--Pourquoi l'appelez-vous Bellinde? demanda d'Alvimar  Guillaume.
Est-ce un nom de ce pays?

--Oh! nullement; son nom est Guillette Carcat; mais M. de Bois-Dor l'a
baptise, suivant sa coutume: c'est une manie que je vous expliquerai
tantt. J'ai  vous raconter d'abord la suite de son histoire.

--C'est inutile, reprit d'Alvimar en arrtant son cheval; malgr votre
bonne grce et votre courtoisie, je vois bien que je vous suis un
embarras considrable. Poussons jusqu' ce chteau de Briantes, et vous
m'y laisserez avec une lettre que vous crirez  M. de Bois-Dor pour me
recommander  lui. Puisqu'il doit revenir  la nuit, je l'attendrai en
me reposant.

--Non pas, non pas! s'cria Guillaume; j'aimerais mieux renoncer aux
rjouissances de Bourges, et je l'eusse dj fait, n'tait la parole que
j'ai donne  quelques amis de m'y trouver ce soir. Mais, certes, je ne
vous quitterai pas sans vous avoir recommand moi-mme  un ami agrable
et fidle. La Motte-Seuilly n'est pas  une lieue d'ici, et il n'est pas
besoin de fatiguer nos chevaux. Prenons le temps, j'arriverai 
Bourges une heure ou deux plus tard, et, en ce moment de ftes, je
trouverai encore les portes ouvertes.

Et il reprit l'histoire de Bois-Dor, que d'Alvimar couta fort peu.

Celui-ci tait proccup de sa sret et ne trouvait pas le pays qu'il
parcourait bien propre a son dessein de se tenir cach.

C'tait un pays plat et ouvert, o, en cas de fcheuse rencontre, il
n'tait gure possible de se mettre  l'abri d'un bois ou seulement d'un
bouquet d'arbres. La terre fromentale est trop bonne par l pour qu'on y
ait jamais souffert d'ombrage. Fine et rouge, elle s'tend au soleil sur
les larges ondulations d'une plaine immense, triste  la vue, quoique
borne de belles collines et seme d'lgants castels.

Pourtant Briantes, dont nos voyageurs s'taient fort approchs, avait
prsent  d'Alvimar un aspect plus rassurant.

 dix minutes de chemin du chteau, la plaine s'abaisse tout d'un coup
et vous conduit, en pentes adoucies, vers un troit vallon bien ombrag.

Le castel lui-mme ne se voit que quand on est dessus, comme on dit dans
le pays, et le mot est juste, car le clocheton ardois de sa plus haute
tour s'lve fort peu au-dessus du plateau, et, quand, de la plaine, on
le voit briller au soleil couchant, on dirait d'une mince lanterne dore
pose sur le bord du ravin.

Il en est  peu prs de mme du chteau de la Motte-Seuilly[5], situ
plus bas que la plaine du Chaumois, mais non pas aussi agrablement que
Briantes, car, au lieu d'un joli vallon, il est tristement plant dans
une rgion plate et sans tendue.

Avant d'arriver au chemin de traverse qui y conduit, Guillaume avait
racont succinctement  son compagnon les autres vicissitudes de la vie
de M. Sylvain de Bois-Dor: comme quoi son pre avait voulu l'enfermer
dans sa tour pour l'empcher de retourner avec les huguenots; comme quoi
le jeune homme s'tait sauv par-dessus les murs et avait t rejoindre
son cher Henri de Navarre, avec lequel, aprs le trpassement du roi
Henri III, il avait guerroy neuf ans; comme quoi, enfin, ayant de son
mieux contribu  le mettre sur le trne, il tait revenu vivre dans ses
terres, o son tyran de pre avait cess de vivre et de faire enrager un
chacun.

--Et de son jeune frre, qu'est-il advenu? dit d'Alvimar, qui faisait
effort pour s'intresser  ce rcit.

--Ce jeune frre n'est plus, rpondit d'Ars. Bois-Dor l'a peu connu,
car son pre l'avait engag de bonne heure au service du duc de Savoie,
o il est mort d'une faon...

Ici, Guillaume fut encore interrompu par un incident qui parut
contrarier beaucoup d'Alvimar, soit qu'il comment  prendre intrt
aux renseignements de son compagnon, soit qu'il et, en qualit
d'Espagnol, une rpugnance marque pour les interrupteurs.




III


C'tait une bande de bohmiens, qui, couche tout  plat dans un foss,
se releva comme une vole de moineaux  l'approche des cavaliers et
fit faire un cart au cheval de M. d'Alvimar. Mais c'taient des
moineaux trop bien apprivoiss; car, au lieu de s'envoler au loin, ils
se jetrent presque dans les jambes des chevaux, sautant, criant et
tendant la main d'une faon piteuse et grimacire.

Guillaume ne songea qu' rire de leurs manires tranges, et,
trs-gnreusement, leur fit l'aumne; mais d'Alvimar se montra
singulirement bourru et ne fit que leur dire en les menaant de son
fouet:

--Loin, loin! loin de moi, canaille!

Il alla mme jusqu' vouloir frapper un garonnet qui s'attachait  sa
botte avec cet air  la fois moqueur et suppliant des enfants dresss au
mtier de _qumandeux_ sur les chemins. Celui-ci vita le fouet, et
Guillaume, qui se trouvait en arrire, le vit ramasser une pierre qu'il
et lance  d'Alvimar, si un autre gars plus g, de la bande, ne l'et
retenu en le grondant et en le menaant.

Mais l'incident ne finit pas l: une petite femme assez belle, quoique
bien fltrie et mal accoutre, prit l'enfant et, lui parlant comme si
elle et t sa mre, le poussa du ct de Guillaume, puis se mit 
courir aussi aprs d'Alvimar, en lui tendant la main, mais en le
regardant, comme si elle et voulu ne jamais oublier sa figure.

D'Alvimar, irrit de plus en plus, poussa son cheval du ct de cette
femme, et l'et renverse si elle ne se ft gare vivement; et mme il
porta la main sur la crosse d'un de ses pistolets de selle, comme s'il
ne lui et rien cot de tirer sur ces mauvaises btes d'idoltres.

Les bohmiens se regardrent alors entre eux et se serrrent comme pour
se consulter.

--_Avanti! avanti!_ s'cria Guillaume  d'Alvimar.

Il aimait  dire des mots italiens pour faire voir qu'il tait all  la
cour de la reine mre, ou bien peut-tre s'imaginait-il qu'un _i_  la
fin des mots suffisait pour les tendre inintelligibles  ces gyptiens.

Pourquoi _avanti!_ lui dit d'Alvimar sans vouloir presser l'allure de
son cheval.

--Parce que vous avez fch ces oiseaux noirs. Voyez! ils se rassemblent
comme des grues en dtresse, et, ma foi! ils sont une vingtaine et nous
ne sommes que sept.

--Comment donc, mon cher Guillaume, vous craignez quelque chose de la
part de ces animaux faibles et poltrons?

--Je n'ai pas grand'coutume de craindre, rpondit le jeune homme un peu
piqu; mais je trouverais bien dplaisant d'avoir  faire feu sur ces
pauvres loqueteux, et je suis tonn de l'humeur qu'ils vous ont cause,
quand il tait si facile de vous en dbarrasser avec quelque menue
monnaie.

--Je ne donne jamais  ces gens-l, dit Sciarra d'Alvimar d'un ton sec
et bref qui surprit le bienveillant Guillaume.

Celui-ci sentit que son compagnon avait ce qu'on appellerait aujourd'hui
mal aux nerfs, et il s'abstint de le blmer. Seulement, il insista pour
doubler le pas; car la bande de bohmiens, marchant plus vite que les
chevaux ne trottaient, les suivait et les devanait, distribus en deux
bandes qui bordaient les deux cts du chemin.

Ces gens n'avaient pourtant pas l'air hostile, et il tait difficile de
deviner quelle tait leur intention en escortant ainsi nos cavaliers.

Ils se parlaient entre eux dans une langue inintelligible, et ne
paraissaient occups que de la femme qui marchait  leur tte.

L'enfant que M. d'Alvimar avait voulu frapper de son fouet se tenait 
ct de M. d'Ars, comme s'il et compt sur sa protection, et paraissait
prendre grand intrt  cette course extraordinaire. Guillaume remarqua
que ce petit garon tait moins sale et moins noir que les autres et que
ses traits agrables et dlicats n'avaient aucun rapport de type avec
celui des bohmiens.

S'il et fait la mme attention  la femme que d'Alvimar avait offense
et menace, il et remarqu aussi que, sans ressembler le moins du monde
 cet enfant, elle ne ressemblait pas davantage  ses autres compagnons
de misre. Elle avait un air plus noble et plus doux. Elle n'tait pas
non plus de race europenne, bien qu'elle portt le costume montagnard
des Pyrnes.

Ce qu'il y avait de surprenant, c'est que, tout en ayant trs-bien
compris le geste que Sciarra avait fait pour prendre son pistolet,
malgr le naturel craintif des mendiants et bateleurs de cette espce,
elle marchait hardiment prs de lui, n'essayant plus de l'importuner,
n'ayant point l'air de le menacer, mais le regardant toujours avec une
trs-grande attention.

La chose parut vritablement insolente  d'Alvimar, et, pour bien peu,
il et cout les suggestions de son humeur fantasque et violente.

Guillaume y prit garde, et, craignant quelque fcheuse affaire et d'tre
forc de prendre parti pour le gentilhomme hautain contre la canaille
inoffensive, il poussa son cheval entre Sciarra et la petite femme, fit
signe  celle-ci de s'arrter, et lui parla ainsi, moiti riant, moiti
srieux:

--Vous plairait-il nous dire, reine des gents et des bruyres, si
c'est pour nous faire honte ou honneur que vous nous suivez de la sorte,
et si nous devons prendre en gr ou en dplaisir la crmonie que vous
nous faites?

L'gyptienne (car on traitait alors indiffremment d'gyptiens ou de
Bohmiens ces hordes errantes d'origine inconnue) secoua la tte et fit
un signe au jeune gars qui avait t la pierre des mains de l'enfant.

Il s'approcha, et, d'un ton patelin, avec une mine insolente, parlant
franais sans aucun accent:

--Mercds, dit-il en dsignant la femme silencieuse, n'entend pas la
langue de Vos Seigneuries. C'est moi qui parle pour ceux des ntres qui
ne savent pas s'expliquer.

--Bien, dit Guillaume, tu es l'orateur de la troupe; comment
t'appelles-tu, toi, monsieur l'effront?

--_La Flche_, pour vous obir. J'ai l'honneur d'tre n Franais, dans
la ville dont je porte le nom.

L'honneur est pour la France, assurment! Or donc, matre La Flche, dis
 tes camarades de nous laisser aller en paix. Je vous ai donn assez,
pour un homme en voyage, et ce ne serait pas me remercier comme il faut
que de nous faire avaler votre poussire. Adieu, et laissez-nous, ou, si
vous avez quelque requte nouvelle  me prsenter, faites vite, nous
sommes presss.

La Flche traduisit rapidement les paroles de Guillaume  celle qu'il
appelait Mercds, et qui semblait tre l'objet d'une dfrence
particulire de sa part et de celle des autres.

Elle lui rpondit quelques mots en espagnol, et La Flche, s'adressant 
d'Ars:

--Cette bonne fille, dit-il, demande humblement les noms de Vos
Seigneuries, afin de prier pour elles.

Guillaume se mit  rire.

--Voil, dit-il, une requte plaisante. Conseille, ami La Flche, 
cette bonne fille, de prier pour nous sans nous nommer. Le bon Dieu nous
connat bien, et nous ne lui apprendrions rien de nous qu'il ne sache
mieux que nous-mmes.

La Flche salua humblement de son bonnet crasseux, et nos voyageurs,
poussant leurs montures, eurent bientt laiss les bohmiens derrire
eux.

--Ah ! dit d'Alvimar  Guillaume en voyant poindre  l'horizon bas et
court les clochetons de la Motte-Seuilly, vous ne m'avez point dit o
nous allions. Ce chteau est celui d'un autre de vos amis,  qui je ne
serai sans doute pas importun?

--Ce chteau est celui d'une dame jeune et belle qui vit l avec son
pre, et tous deux vous recevront avec courtoisie. Tous deux vous
retiendront jusqu'au soir, non-seulement pour ne pas tre privs de la
compagnie de M. de Bois-Dor, qu'ils estiment beaucoup, mais encore pour
vous prouver que nous ne sommes point des sauvages, dans notre pauvre
pays de campagne, et que nous savons exercer l'hospitalit  la vieille
mode de France.

D'Alvimar rpondit qu'il n'en doutait nullement, et sut dire  son
compagnon des paroles obligeantes, car nul homme n'tait mieux appris;
mais son esprit amer se tourna bien vite vers un autre objet.

--D'aprs tout ce que vous m'avez cont de ce Bois-Dor, mon futur hte,
c'est, dit-il, un vieux mannequin dont les vassaux se gaussent 
coeur-joie?

--Non pas! rpondit M. d'Ars. Ces bohmiens ne m'ont pas laiss finir.
J'allais vous dire que, lorsqu'il revint au pays enrichi et emmarquis,
on fut tonn de voir qu'il tait aussi brave qu'un lion, malgr son
air bnin, et que, s'il avait des faons comiques, il avait aussi des
vertus chrtiennes dont on se pouvait trouver fort bien.

--Faites-vous entrer la temprance et la chastet dans le compte de ces
vertus chrtiennes?

--Pourquoi non, je vous prie?

--Parce que cette gouvernante  l'ardente crinire, que nous avons vue 
la porte de son domaine, m'a sembl un peu bien verte pour un homme
aussi mr.

--Honni soit qui mal y pense! dit Guillaume en souriant. Je ne jurerais
pas que notre marquis ait t insensible aux gentillesses des filles
d'honneur de la reine Catherine; mais il y a longtemps de cela! Je crois
fort que vous pourriez en conter  la Bellinde sans lui faire de tort ni
de peine. Mais nous voici arrivs. Je n'ai pas besoin de vous dire que
de tels propos ne sont pas de saison ici. Notre belle veuve, madame de
Beuvre, n'est point une prude; mais,  son ge et dans sa position...

Nos cavaliers passaient sur le pont-levis, qui, en raison de la
tranquillit du pays, tait baiss tout le jour; la herse tait leve.

Ils entrrent donc sans obstacle ni crmonie dans la cour du manoir, o
ils mirent pied  terre.

--Un instant! dit Sciarra d'Alvimar  Guillaume, au moment de se
prsenter; je vous prie,  cause des valets, de ne point dire mon nom
ici.

--Ni ici ni ailleurs, rpondit M. d'Ars. Vous n'avez gure d'accent
tranger; il n'est donc pas mme besoin de vous dire Espagnol. Pour
lequel de mes amis de Paris voulez-vous que je vous fasse passer?

--Je serais trs-gn de jouer un personnage diffrent du mien; j'aime
mieux rester  peu prs moi-mme, et prendre seulement un des noms de
ma famille, la serai, si vous le voulez bien, un Villareal, et j'aurai
pour prtexte  ma fuite de Paris...

--Vous parlerez vous-mme en confidence au marquis et arrangerez les
choses comme vous l'entendrez. Je n'ai rien autre  faire que de lui
dire combien vous tes mon ami, que vous fuyez quelque perscution, et
que je le prie d'avoir soin de vous comme de moi-mme.




IV


Le chteau de la Motte-Seuilly (c'est le nom qui a prvalu), encore
debout et  peu prs intact aujourd'hui, est un petit manoir compos
d'une tour d'entre hexagone toute fodale, d'un corps de logis tout nu
perc, de fentres trs-espaces, avec deux autres corps en retour, l'un
desquels est flanqu d'un donjon. Dans le btiment de gauche, les
curies votes  fortes nervures, les cuisines et logements des gens de
suite; dans celui de droite, la chapelle  fentre ogivale, du temps de
Louis XII, traverse au-dessus d'une courte galerie  air libre, que
soutiennent deux piliers trapus, entours de nervures en relief, comme
de gros troncs treints par des lianes.

Cette galerie conduit  la grande tour ou donjon, qui date, comme la
tour d'entre, du XIIe sicle. Elle contient des chambres rondes
trs-sobrement mais trs-joliment ornes de colonnes engages avec des
socles  griffes. L'escalier, qui tourne dans une petite tour accote 
la grande, aboutit  une de ces antiques charpentes, savamment et
hardiment agences, qui sont encore des objets d'art.

Celle-ci porte, au contre de ses rayons, un _cheval de bois_ ou
chevalet, instrument de torture dont l'application fut encore froidement
rgle par une ordonnance de 1670. Cette horrible machine date de la
construction de l'difice, car elle fait corps avec la charpente[6].

C'est dans ce manoir exigu, pauvre et morne, que la belle Charlotte
d'Albret, femme du sinistre Csar Borgia, passa quinze ans et mourut,
toute jeune encore, aprs une vie de douleur et de saintet.

On sait que l'infme cardinal, le btard du pape, l'incestueux, le
dbauch, le sanguinaire, l'amant de sa soeur Lucrce et l'assassin de
son propre frre et rival, se dbarrassa un jour des dignits de
l'glise pour chercher femme et fortune en France.

Louis XII voulait rompre son propre mariage avec Jeanne, la fille de
Louis XI, pour pouser Anne de Bretagne. Il lui fallait l'assentiment du
pape. Il l'obtint moyennant qu'il donnerait le Valentinois et la main
d'une princesse au btard, au cardinal condottiere.

Charlotte d'Albret, belle, rudite et pure, fut sacrifie; quelques mois
aprs, dlaisse et considre comme veuve.

Elle acheta ce triste castel et vint y lever sa fille[7]. Son unique
plaisir au dehors tait d'aller voir  Bourges, sa mystique compagne
d'infortune, Jeanne de France, la reine rpudie, devenue la bonne
duchesse de Berry et la fondatrice de l'Annonciade.

Mais Jeanne mourut, et Charlotte, alors ge de vingt-quatre ans, prit
le deuil, qu'elle ne quitta plus, et ne sortit plus de la Motte-Seuilly
jusqu' sa propre mort, qui arriva neuf ans aprs, en 1514.

Son corps fut transport  Bourges et enseveli auprs de celui de
Jeanne, pour tre, un demi-sicle plus tard, exhum, profan et brl
par les calvinistes, ainsi que celui de l'autre pauvre sainte. Son coeur
reposa en paix un peu plus longtemps dans la chapelle rustique de la
Motte-Seuilly, dans un joli monument que lui fit lever sa fille.

Mais, de cette triste destine, aucun vestige terrestre ne devait tre
respect. En 1793, les paysans, reportant sur cette tombe la haine
qu'ils avaient pour leur seigneur, brisrent le mausole, dont les
lgants dbris gisent pars aujourd'hui sur le pav. La statue de
Charlotte est dresse contre le mur, rompue en trois morceaux. L'glise,
abandonne, s'affaisse sur elle-mme. Le coeur de la victime tait sans
doute scell dans quelque prcieux coffret d'or ou d'argent: qu'est-il
devenu? Vendu peut-tre  vil prix, peut-tre bien seulement cach et
enfoui par un retour de peur ou de dvotion, ce pauvre coeur gt
peut-tre encore dans quelque chaumire de village,  l'insu du nouvel
occupant, sous la pierre du foyer ou sous l'pine de la haie.

Aujourd'hui, le castel, restaur, s'gaye un peu au soleil, que la
disparition d'un grand pan de mur laisse entrer dans son prau sabl;
l'eau des anciens fosss, qu'alimente, je crois, une source voisine,
coule en petite rivire assez gracieuse dans le jardin anglais,
nouvellement dessin.

L'if monstrueux, qui date du temps de Charlotte d'Albret, appuie ses
vnrables segments affaisss sur des quartiers de roche pieusement
disposs pour soutenir sa monumentale dcrpitude. Quelques fleurs et un
cygne solitaire jettent comme un sourire mlancolique autour du
douloureux manoir.

L'horizon est toujours maussade, le paysage navrant, la tour sinistre,
et pourtant notre sicle artiste aime ces demeures sombres, ces vieux
nids dsols, fortes constructions d'un pass dur et amer que le peuple,
ne sait plus, qu'il ne comprenait dj plus en 1793, puisqu'il brisait
la tombe de l'humble Charlotte, et laissait debout le triomphant
chevalet de la Motte-Seuilly.

Au temps o se passe notre rcit, ce manoir, ferm de toutes parts,
tait  la fois plus lugubre et plus confortable qu'aujourd'hui. On
vivait dans l'ombre froide de ces petites forteresses: donc, on savait
s'arranger pour y vivre.

Les grandes chemines, toutes revtues de fonte dans l'intrieur de
l'tre, envoyaient une vive chaleur dans les vastes appartements. Les
tentures taient dj remplaces, sur les murs, par des papiers feutrs
d'une paisseur et d'une beaut remarquables; au lieu de nos jolis
rideaux de perse qui frissonnent aux vents coulis des fentres, on avait
les plis pesants des damas, ou, dans les habitations plus modestes, des
toffes de bourre de soie qui duraient cinquante ans. Sur les carreaux
de grs des corridors et des salles, on tendait des tapis de nouvelle
fabrique qui taient mlangs de laine, de coton, de lin et de chanvre.

On faisait de trs-beaux parquets marquets, et, dans nos provinces du
Centre, on mangeait dans la belle faence de Nevers, tandis que les
dressoirs talaient ces bizarres gobelets de verre de couleur qui ne
servaient qu'aux jours d'apparat, et qui reprsentaient des monuments,
des plantes, des navires ou des animaux fantastiques.

Donc, malgr la mdiocre apparence du corps de logis rserv aux
appartements de matres (car dj les seigneurs n'habitaient plus le
faite de leurs vieux donjons fodaux), M. d'Alvimar trouva un intrieur
agrable, propre et d'une certaine lgance, qui sentait, sinon la
richesse, du moins une aisance vritable.

La Motte-Seuilly tait passe, par le mariage de Louis Borgia, dans la
maison de la Trmouille,  laquelle M. de Beuvre appartenait par sa
mre.

C'tait un rude et brave gentilhomme, qui ne se gnait point pour dire
ses opinions et ses croyances. Sa fille unique, Lauriane[8], avait
pous  douze ans, son cousin Hlyon de Beuvre, g de seize ans.

On avait tenu ces deux enfants loigns l'un de l'autre, avec d'autant
plus de facilit que la province ressentait un contre-coup d'agitation 
laquelle MM. de Beuvre ne croyaient pouvoir se dispenser de prendre
part. Ils quittrent la Motte le jour mme du mariage, pour aller au
secours de la duchesse de Nevers, qui s'tait dclare pour le prince de
Cond, et qu'assigeait, dans sa bonne ville, M. de Montigny (Franois
de la Grange).

En essayant de pntrer hardiment dans Nevers, sous les yeux des
catholiques, le jeune Hlyon avait t tu. Au retour de cette campagne,
M. de Beuvre eut donc la douleur d'annoncer  sa fille chrie que, de
vierge, elle passait sans transition  l'tat de veuve.

Lauriane pleura beaucoup son jeune cousin. Mais peut-on pleurer sans
relche  douze ans? Son pre lui donna, d'ailleurs, une si belle
poupe! une poupe qui avait un corps de jupe tout en drap d'argent, et
des souliers en velours rouge dcoups en queue d'crevisse! Et puis,
quand elle eut quatorze ans, il lui amena de Bourges un si joli petit
cheval brandin qui provenait des haras de M. le prince! et puis enfin,
Lauriane, qui n'tait, lors de son mariage, qu'une mince et ple
fillette, devint,  quinze ans, une petite blonde si frache, si
lgante, si aimable, qu'il n'y avait pas grand danger qu'elle restt
veuve.

Mais elle tait si tranquille avec son pre et si compltement matresse
dans le petit chteau qu'il lui avait constitu en dot, qu'elle ne se
sentait nullement presse de convoler en secondes noces. Ne
s'appelait-elle pas _madame_? Et une des grandes raisons qui dcident
les filles au mariage, n'est-elle pas le dsir enfantin d'tre appeles
ainsi? Et les cadeaux, les ftes, la parure de noces?

Lauriane disait navement:

--J'ai eu dj tous les plaisirs et toutes les peines du mariage.

Cependant, quoiqu'il et une assez belle fortune gouverne par lui avec
prudence, et que sa vie retire lui permettait dsormais d'arrondir, M.
de Beuvre ne trouvait pas aisment  nouer pour sa fille de nouveaux
projets de mariage.

Il avait embrass le parti de la Rforme au moment o la Rforme,
puise d'hommes et d'argent, n'avait plus, dans nos provinces, qu' se
tenir coite et  se faire tolrer.

Autour de lui, tout tait catholique ou faisait semblant de l'tre; car,
en Berry, le calvinisme n'eut qu'un moment de puissance, et une vrai
place forte. Mais

    L'an mil cinq soixante-deux,

o

    Bourges n'avait prestres ne gueux,

tait dj loin, et Sancerre, la _fcheuse montagne_, avait dsormais
ses murailles rase _jusqu'au niveau du sol_.

Le caractre berrichon n'est ni perscuteur ni fanatique, et, aprs un
moment de surprise et d'excitation, o les passions de dehors avaient
enivr le peuple et la bourgeoisie, on tait retomb sous l'empire de la
peur des grands, qui est le fond de la politique constante de cette
province.

Les grands, de leur ct, avaient, suivant leur coutume invariable,
vendu leur soumission. Cond tait devenu zl catholique; M. de Beuvre,
qui avait d'abord servi le pre et ensuite perdu son propre gendre au
service de la cause du fils, tait, comme de raison, tout  fait dans sa
disgrce et ne se montrait plus  Bourges. Des jsuites lui avaient t
envoys par le prince,  l'effet de l'engager  abjurer solennellement.

De Beuvre n'tait pas exalt en fait de religion. Il avait cd  des
passions politiques en embrassant la foi de Luther, et il sentait bien
qu'il s'tait tromp quant  sa fortune. Il s'y tait pris trop tard
pour qu'on et besoin de l'acheter dsormais. On se contentait de
chercher  l'intimider, et on lui avait adroitement fait entendre qu'il
ne pourrait pas marier sa fille dans le pays, s'il persistait dans
l'hrsie. Aprs avoir firement relev la tte devant les menaces, il
s'tait senti branl devant la crainte du clibat de Lauriane et de
son patrimoine tombant en quenouille.

Mais Lauriane l'avait empch de cder. leve par lui assez tidement
dans la religion protestante, elle y tait mdiocrement instruite, et
mlait volontiers, dans son coeur, les pratiques et les prires des deux
cultes.

Elle ne courait pas au prche par les longs mauvais chemins d'Issoudun
ou de Linires, et, quand elle passait prs d'une glise catholique,
elle ne bondissait pas d'indignation au son de la cloche. Mais elle
montrait parfois,  travers sa douceur souriante et enfantine, les
germes d'une grande fiert; et quand elle vit son pre souffrir 
l'humiliante ide de l'abjuration publique, elle vint  son secours avec
une nergie surprenante, disant aux jsuites de Bourges:

--Vous n'avez que faire de me vouloir convertir en vue d'un beau mari
catholique; car j'ai jur en mon coeur d'tre plus volontiers  un vilain
mari de ma communion.




V


Il y avait peu de semaines que cette visite avait eu lieu  la
Motte-Seuilly, lorsque arriva celle de M. Sciarra d'Alvimar, prsent
par Guillaume d'Ars.

Ils furent reus par le pre et la fille, M. de Bois-Dor tant all
_courre un livre_ avec le garde de M. de Beuvre.

Ce fut une nouvelle contrarit pour Guillaume, qui se voyait retard
d'heure en heure, et qui commenait  dsesprer d'aller  Bourges ce
jour-l.

Sciarra d'Alvimar se prsenta avec grce, et ds les premiers mots de sa
conversation, de Beuvre, qui s'y connaissait, non pour avoir beaucoup vu
Paris, mais pour avoir hant les petites cours de province, o l'on
tait tout aussi grand seigneur qu' celle du roi, reconnut qu'il avait
affaire  un homme du meilleur monde.

Quant  d'Alvimar, frapp de la grce et de la jeunesse de Lauriane, il
la prenait pour une fille pune de M. de Beuvre, et il attendait
toujours d'tre prsent  la veuve dont M. d'Ars lui avait parl.

Ce ne fut qu'au bout d'un quart d'heure qu'il comprit que cette belle
enfant tait la matresse de la maison.

On dnait alors  dix heures du matin, et Guillaume, ayant couru dans la
prairie  la recherche du marquis, revint prendre cong.

--Le marquis est prvenu, dit-il  Sciarra; il arrive; il m'a jur
d'tre votre hte et votre ami jusqu' mon retour. Donc, je vous laisse
en bonne compagnie, et je vais faire de mon mieux pour regagner le temps
perdu.

On voulut en vain le retenir  dner. Il partit aprs avoir bais la
main de la belle Lauriane, serr celle de son bon voisin M. de Beuvre et
embrass d'Alvimar, en lui jurant de venir, avant la fin de la semaine,
le reprendre  Briantes pour le conduire en son chteau d'Ars et l'y
garder le plus longtemps possible.

--Or donc, dit M. de Beuvre  d'Alvimar, offrez votre main  la
chtelaine, et mettons-nous  table. Ne soyez pas tonn si nous
n'attendons point notre ami Bois-Dor. Il a coutume, quand il a chass
seulement un quart d'heure, de faire une toilette d'une heure, et,
pour rien au monde, il ne voudrait se prsenter devant une dame,--mme
devant celle-ci, qui est  ses yeux comme sa fille, car il l'a vu
natre,--sans s'tre lav, parfum, rhabill de la tte aux pieds. C'est
son plaisir, et il n'y a pas grand mal. Nous ne nous gnons point avec
lui, et nous le gnerions en retardant notre repas pour l'attendre.

--N'aurais-je pas d, dit d'Alvimar quand on l'eut fait asseoir au haut
bout de la table, aller prsenter mes respects  M. de Bois-Dor, dans
sa chambre, avant de me mettre  dner?

--Non! dit Lauriane en riant, vous l'eussiez bien chagrin en le
surprenant  sa toilette. Ne nous demandez pas pourquoi; vous le
comprendrez de vous-mme sitt que vous l'aurez vu.

--Et, d'ailleurs, ajouta M. de Beuvre, vous ne lui devez de prvenances
qu' cause de votre jeune ge; car en qualit d'hte _fiduciaire_, c'est
lui qui vous doit toutes les avances. Or, je me charge de vous prsenter
 lui, M. d'Ars m'ayant confi ce soin-l.

En parlant du jeune ge de d'Alvimar, M. de Beuvre partageait l'erreur
qu'il faisait natre  premire vue.

Quoiqu'il ft alors prs de la quarantaine, il paraissait tre
au-dessous de la trentaine, et peut-tre M. de Beuvre comparait-il
intrieurement le beau visage de son hte _temporaire_ avec celui de sa
chre Lauriane. Sa proccupation constante tait de lui trouver, en
dehors du pays, un mari qui n'exigerait pas l'abjuration solennelle.

Il ignorait, le bon gentilhomme, que les jsuites rgnaient dj
partout, et que le Berry tait encore une des provinces les moins
travailles par leur propagande.

Il ignorait aussi que d'Alvimar ft, dans son me, un parfait
chevalier de la sainte dame _Inquisition_.

Guillaume, qui voulait assurer  son ami un accueil cordial, s'tait
bien gard de le peindre comme un orthodoxe trop chatouilleux.
Catholique lui-mme, mais tolrant et mme peu croyant, comme la plupart
des jeunes gens du monde, il n'avait soulev, ni en le prsentant au
matre du logis, ni en le recommandant  M. de Bois-Dor, la question
religieuse,  laquelle ces personnes n'attachaient, pas plus que lui,
une importance dominante dans leurs relations. Mais il avait dit 
l'cart, et en deux mots,  M. de Beuvre, que M. de Villareal (le nom
convenu d'Alvimar) tait de bonne famille, le fait tait certain, et en
belle passe de faire fortune, Guillaume le croyait, M. d'Alvimar cachant
sa pauvret avec tout l'orgueil dont un Espagnol est capable sur ce
point-l.

Le premier service fut distribu avec toute la lenteur des valets
berrichons, et dgust avec la mthodique lenteur des gens bien appris
qui ne veulent point passer pour des gloutons.

Cette patiente dglutition, ces longues pauses entre chaque bouche, ces
rcits de l'amphitryon entre chaque plat, sont encore articles de
savoir-vivre, chez les vieillards, en Berry. Les paysans de nos jours
renchrissent sur ce principe de bonne ducation, et quand on mange avec
eux, on peut tre bien sr de rester trois heures durant assis  table,
ne ft-ce que devant un morceau de fromage et une bouteille de piquette.

D'Alvimar, dont l'esprit actif et inquiet ne pouvait s'endormir dans les
jouissances de la rfection, profita de la majestueuse mastication de M.
de Beuvre pour causer avec sa fille, laquelle mangeait vite et peu,
s'occupant de son pre et de son hte plus que d'elle-mme.

Il fut surpris de trouver tant d'esprit chez une fille de campagne, qui,
sauf une ou deux courses  Bourges et  Nevers, n'tait jamais sortie
des terres de son domaine.

Lauriane n'tait pas trs-cultive, et peut-tre n'et-elle pas crit
une longue lettre sans y faire quelque faute de franais; mais elle
parlait bien, et,  force d'entendre parler son pre et ses voisins sur
les affaires du temps, elle connaissait et jugeait bien l'histoire,
depuis le rgne de Louis XII et les premires guerres de religion.

Pourtant, comme elle se faisait la gloire de descendre de Charlotte
d'Albret, et que ce souvenir tait vnrable et vnr par elle, elle
n'eut point occasion de laisser voir  d'Alvimar qu'elle tait
hrtique, et, d'ailleurs, la civilit de ce temps-l voulait qu'on ne
s'expliqut jamais inutilement sur ses propres croyances, mme entre
gens de la mme communion, car les nuances taient nombreuses et la
controverse tait partout.

En outre de ce tact dlicat et ce grand bon sens qu'elle possdait, elle
avait dans l'esprit un tour de franchise et de malice, amalgame tout
berrichon, qui fait de l'alliance de deux contraires une manire de voir
et de dire assez originale.

Elle tait du pays o l'on dit la vrit en riant, et o chacun sait
qu'il est compris sans avoir besoin de se fcher.

D'Alvimar, qui tait plus despote que goguenard et plus vindicatif que
sincre, se sentit un peu intimid devant cette jeune fille, et cela,
sans trop pouvoir se rendre compte du pourquoi.

Il lui semblait parfois qu'elle devint son caractre, sa vie ou sa
rcente aventure, et qu'elle et l'air de lui dire:

Aprs tout, nous n'en sommes pas moins de bonnes gens, prts  vous
obliger.

Enfin, il fut question de servir le rt, et, au milieu d'un grand bruit
de portes et de cliquetis d'assiettes, M. de Bois-Dor parut, prcd
d'un petit serviteur richement quip, qu'il traitait tout bas de page,
comme pour justifier ce vers, qui n'avait pas encore accus le ridicule
de ses pareils:

    Tout marquis veut avoir des pages,

et contrairement aux ordonnances, qui ne permettaient plus les pages
qu'aux princes et grands seigneurs de haut vol.

Malgr sa mlancolie habituelle et son malaise prsent, d'Alvimar eut
peine  s'empcher de rire  l'apparition de son hte _fiduciaire_.

M. Sylvain de Bois-Dor avait t un des beaux hommes de son temps.
Grand, bien fait, noir de cheveux avec la peau blanche, des yeux
magnifiques, de beaux traits, robuste et lger de son corps, il avait
plu  beaucoup de dames, mais sans inspirer jamais de passion durable ou
violente. C'tait la faute de sa propre lgret et de l'conomie qu'il
faisait de ses propres motions.

Une bont sans limites, une loyaut trs-grande eu gard  son temps et
 son milieu, une prodigalit princire dans les chances fortuites de la
richesse, une parfaite philosophie aux heures de la _dbine_ (c'tait
son mot), toutes les qualits aimables et faciles des aventuriers
champions du Barnais, ne suffisaient pas pour faire un hros passionn,
comme on les aimait du temps de sa jeunesse.

C'tait une poque exalte et sanguinaire o la galanterie avait besoin
d'un peu de frocit pour s'lever  l'attachement romanesque, et
Bois-Dor, hors du combat, o il se portait vaillamment, tait d'une
mansutude rvoltante. Il n'avait assassin aucun mari, aucun frre; il
n'avait gorg aucun rival dans les bras de ses matresses infidles;
Javotte ou Nanette le consolaient aisment des trahisons de Diane ou de
Blanche. Il passait donc alors, malgr son got pour les romans de
pastorale et de chevalerie, pour un petit esprit et un coeur tide.

Il avait pris d'autant mieux son parti d'tre jou et bern par les
dames, qu'il ne s'en tait jamais aperu. Il se savait beau, libral et
brave; ses aventures taient courtes mais nombreuses; son coeur avait
besoin de plus d'amiti que d'emportement, et, par sa discrtion et sa
douceur de moeurs, il avait mrit de rester l'ami de tout le monde. Il
s'tait donc trouv heureux sans se tracasser pour tre ador, et,
franchement, il avait aim un peu toutes les belles sans en adorer
aucune.

On l'et bien accus d'gosme si le reproche et t facile  concilier
avec celui qu'on lui faisait d'tre trop bon et trop humain. Il tait
bien un peu la caricature du bon Henri, que plusieurs traitaient
d'ingrat et de tratre, et que tous aimaient quand mme, aprs l'avoir
frquent.

Mais le temps avait march, et c'tait encore l une chose dont messire
de Bois-Dor n'avait pas daign s'apercevoir. Son corps souple s'tait
durci et roidi, sa belle jambe s'tait sche, son noble front s'tait
dgarni, son grand oeil s'tait entour de rides comme le soleil de
rayons, et, de toute sa jeunesse envole, il n'avait conserv que des
dents, un peu longues, mais encore blanches et bien ranges, avec
lesquelles il affectait de casser des noisettes au dessert, pour que
l'on y fit attention. On disait mme, chez ses voisins, qu'il tait fort
contrari si l'on oubliait d'en mettre pour lui sur la table.

Quand nous disons que M. de Bois-Dor ne s'tait pas aperu des outrages
du temps, c'est une faon d'exprimer le contentement qu'il avait encore
de lui-mme; car il est certain qu'il se vit vieillir et qu'il
combattait l'effet des ans avec une vaillante obstination. Je crois que
la plus grande nergie dont il se sentit capable fut employe  cette
bataille.

Lorsqu'il vit ses cheveux blanchir et s'en aller, il fit exprs le
voyage de Paris pour se commander une perruque chez le meilleur faiseur.
Dj la perruquerie devenait un art; mais les chercheurs de dtails nous
ont appris que, pour avoir des raies de tte en soie blanche avec
cheveux implants un par un, il fallait dpenser au moins soixante
pistoles.

M. de Bois-Dor ne s'arrta pas devant cette bagatelle, lui qui tait
riche dsormais et qui mettait fort bien douze  quinze cents francs de
notre monnaie  un habillement de demi-toilette, cinq  six mille  un
habit de gala. Il courut essayer des perruques: d'abord il s'prit d'une
blonde crinire qui lui allait merveilleusement bien au dire du
perruquier.

Bois-Dor, qui ne s'tait jamais vu blond, commenait  le croire,
lorsqu'il en essaya une chtain qui, toujours au dire du vendeur, lui
allait tout aussi bien. Les deux taient du mme prix; mais Bois-Dor en
essaya une troisime qui cotait dix cus de plus et qui jeta le
marchand dans l'enthousiasme: celle-l tait vritablement la seule qui
fit ressortir les avantages de M. le marquis.

Bois-Dor se souvint du temps o les dames disaient qu'il tait rare de
voir une chevelure aussi noire que la sienne avec une peau aussi
blanche.

--Ce perruquier doit avoir raison, pensa-t-il.

Et, pourtant, il s'tonna quelques instants devant la glace, de voir que
cette crinire sombre lui donnait l'air dur et violent.

--C'est surprenant, se dit-il, comme cela me change! Cependant, c'est ma
couleur naturelle. J'avais, dans ma jeunesse, l'air aussi doux que je
l'ai encore. Mes pais cheveux noirs ne me donnaient pas cette mine de
mauvais garon.

Il ne lui vint pas  l'ide que tout est en parfaite harmonie dans les
oprations de la nature, soit qu'elle nous fasse, soit qu'elle nous
dfasse, et qu'avec ses cheveux gris il avait la mine qu'il devait
avoir.

Mais le perruquier lui rpta tant de fois qu'il ne paraissait plus que
trente ans avec cette belle perruque, qu'il la lui acheta et lui en
commanda sur-le-champ une seconde, par conomie, disait-il, afin de
mnager la premire.

Nanmoins, il se ravisa le lendemain. Il se trouvait plus vieux
qu'auparavant avec cette tte de jeune homme, et c'tait l'avis de tous
ceux qu'il avait consults.

Le perruquier lui expliqua qu'il fallait mettre d'accord les cheveux,
les sourcils et la barbe, et il lui vendit la teinture. Mais alors
Bois-Dor se trouva si blme au milieu de ces taches d'encre, qu'il
fallut encore lui expliquer que le fard tait ncessaire.

--Il parat, dit-il, que quand on commence  user d'artifice, il n'est
plus possible de s'arrter?

--C'est la coutume, rpondit le rajeunisseur; choisissez d'tre ou de
paratre.

--Mais je suis donc vieux?

--Non, puisque vous pouvez encore paratre jeune moyennant mes recettes.

Depuis ce jour, Bois-Dor porta perruque; sourcils, moustaches et barbe
peints et cirs; badigeon sur le museau, rouge sur les joues, poudres
odorantes dans tous les plis de ses rides; en outre, essences et sachets
de senteur sur toute sa personne: si bien que, quand il sortait de sa
chambre, on le sentait jusque dans la basse-cour, et que, s'il passait
seulement devant le chenil, tous ses chiens courants ternuaient et
grimaaient pendant une heure.

Quand il eut bien russi  faire, d'un beau vieillard qu'il tait, une
vieille marionnette burlesque, il s'avisa encore de gter son port, qui
avait la dignit de son ge, en faisant barder de doubles lames d'acier
ses pourpoints et ses hauts-de-chausses, et en se tenant si droit, que,
chaque soir, il se mettait au lit avec une courbature.

Il en serait mort, si, heureusement pour lui, la mode n'et chang.

Les rigides pourpoints serrs de Henri IV s'largirent en casaque lgre
sur la poitrine des jeunes favoris de Louis XIII. Les braies en cerceau
firent place  la culotte large et flottante, obissant  toutes les
inflexions du corps.

Bois-Dor eut quelque peine  admettre ces innovations, et  se sparer
de ses inflexibles fraises _godronnes_, pour se mettre un peu plus 
l'aise dans les _rotondes_ lgres. Il regretta fort les passements;
mais, peu  peu, les rubans et les dentelles le sduisirent, et, aprs
un court voyage qu'il fit  Paris, on le vit revenir habill  la mode
des jeunes gens du bel air, et affecter leur dsinvolture nonchalante et
brise, s'tendant sur les fauteuils, prenant des poses lasses, se
relevant en trois temps quand il tait assis; en un mot, faisant, avec
sa haute taille et ses traits accentus, ce personnage de petit marquis
fadasse, que, trente ans plus tard, Molire trouva complet dans son
ridicule et mur pour la satire.

Cette manire d'tre aida Bois-Dor  cacher la pesanteur relle de ses
annes sous un dguisement qui faisait de lui une sorte de fantme
comique.

D'Alvimar le trouva mme effrayant  premire vue. Il ne comprenait rien
 cette profusion de boucles d'bne sur cette face ride,  ces gros
sourcils terribles sur des yeux si doux,  ce fard clatant qui avait
l'air d'un masque follement pos sur une figure respectable et
bienveillante.

Quant au costume, il tait, par sa recherche, par la quantit de galons,
de broderies, de rosettes et de panaches, on ne peut plus ridicule en
plein jour,  la campagne, outre que les couleurs tendres et ples, que
notre marquis affectionnait, juraient davantage avec l'aspect lonin de
sa moustache hrisse et de sa crinire d'emprunt.

Mais l'accueil que lui fit le vieux gentilhomme dtruisit agrablement,
chez d'Alvimar, l'effet rbarbatif de cette mascarade.

M. de Beuvre s'tait lev pour prsenter l'ami de Guillaume au marquis,
et pour lui rappeler qu'il tait charg de lui pour plusieurs jours.

--C'est un plaisir et un honneur que je rclamerais pour moi-mme, dit
M. de Beuvre, si j'tais dans ma propre maison; mais je ne dois pas
oublier que je suis chez ma fille, et, d'ailleurs, cette maison est
moins riche et moins orne que la vtre mon cher Sylvain, et nous ne
voulons pas priver M. de Villareal des douceurs qui l'y attendent.

--J'accepte l'hyperbole, rpondit Bois-Dor, si elle peut blouir M. de
Villareal au point de le faire rester longtemps sous ma garde.

Et, ouvrant ses deux grands bras couverts de manchettes jusqu'aux
coudes, il embrassa le prtendu Villareal en lui disant avec un bon rire
qui montrait ses grandes dents blanches:

--Fussiez-vous le diable, monsieur, du moment que vous m'tes confi,
vous devenez pour moi comme un frre.

Il se garda bien de dire comme un fils. Il et craint de rvler le
chiffre de ses annes, chiffre qu'il croyait mystrieux, depuis qu'il
l'avait oubli lui-mme.

Villareal d'Alvimar se ft bien pass de cette accolade, de la part d'un
catholique de si frache date, d'autant plus que les parfums dont le
marquis tait imprgn lui trent le peu d'apptit qu'il avait, et
qu'aprs l'avoir embrass, il lui serra vigoureusement les mains entre
ses doigts secs, arms de bagues normes. Mais d'Alvimar devait songer
avant tout  sa propre sret, et il sentit,  l'accent cordial et
rsolu de M. Sylvain, qu'il tait rellement plac en des mains loyales
et dvoues.

Il prit donc son parti de reconnatre la double hospitalit dont il
tait l'objet, en se montrant sous son meilleur jour, et, lorsqu'il
sortit de table, les deux vieux gentilshommes taient enchants de lui.

Il et pourtant bien souhait de prendre quelque repos; mais le
chtelain le provoqua aux checs et ensuite au billard avec Bois-Dor,
qui se fit battre.

D'Alvimar aimait le jeu et n'tait pas indiffrent au gain de quelques
cus d'or.

Les heures s'coulaient dans une intimit pour ainsi dire escompte,
puisque ces amusements n'amenrent aucun entretien assez suivi pour
mettre ces trois personnes  mme de se connatre.

Madame de Beuvre, qui s'tait retire aprs le repas, reparut vers
quatre heures, au moment o elle vit faire dans le prau les prparatifs
du dpart de ses htes.

Elle leur proposa de prendre l'air dans les jardins avant de se sparer.




VI


On tait alors  la fin d'octobre. Les jours, devenus courts, taient
encore doux et clairs, l't de Saint-Martin s'tant prolong jusque-l.
Les arbres, tout  fait dpouills, dessinaient leur belle silhouette
sur le soleil rouge qui se couchait derrire les noires broussailles de
l'horizon.

On marchait sur un lit de feuilles sches dans les alles de buis et
d'ifs taills qui donnaient aux jardins de ce temps-l une raideur
propre et digne.

Dans les fosss, de belles vieilles carpes suivaient les promeneurs,
habitues  recevoir les miettes de pain que leur apportait Lauriane.

Un petit loup apprivois la suivait aussi comme un chien, mais asservi
et brutalis par le grand pagneul favori de M. de Beuvre, animal jeune
et foltre, qui ne montrait aucune aversion pour ce compagnon suspect,
et qui le roulait et le mordillait avec la brusquerie superbe d'un
enfant de qualit daignant jouer avec un vilain.

D'Alvimar, au moment d'offrir son bras  la belle Lauriane, s'arrta en
voyant M. de Bois-Dor s'approcher d'elle dans la mme intention.

Mais,  son tour, le courtois marquis recula.

--C'est votre droit, lui dit-il: un hte tel que vous doit primer tous
les amis; mais sachez le prix du sacrifice que je vous fais.

--J'en sens tout le prix, rpondit d'Alvimar, au bras de qui Lauriane
appuya lgrement sa petite main; et, de toutes les bonts que vous avez
pour moi, j'estime celle-ci tre la plus grande.

--Je vois avec plaisir, reprit Bois-Dor en marchant  la gauche de
madame de Beuvre, que vous entendez la galanterie franaise comme le feu
roi, notre Henri, de douce mmoire.

--J'espre l'entendre mieux, s'il vous plat.

--Oh! ce serait beaucoup promettre!

--Nous autres Espagnols, nous l'entendons, du moins, autrement. Nous
croyons que l'attachement fidle  une seule femme est prfrable  la
galanterie envers toutes.

--Oh! alors, mon cher comte... Vous tes comte, n'est-ce pas, ou duc?...
Pardon, mais vous tes grand d'Espagne, je le sais, je le vois... Vous
donnez dans la fidlit parfaite du roman? Rien de plus beau, mon cher
hte, rien de plus beau, sur ma parole!

M. de Beuvre appela Bois-Dor  quelques pas de l pour lui montrer je
ne sais quel arbre nouvellement plant, et d'Alvimar profita de cette
interruption pour demander  Lauriane si M. de Bois-Dor avait voulu se
moquer de lui.

--Nullement, rpondit-elle; il faut que vous sachiez que notre cher
marquis fait sa nourriture favorite du roman de M. d'Urf, et qu'il le
sait quasi par coeur.

--Comment faire accorder ces gots de belle passion avec ceux de
l'ancienne cour?

--C'est bien ais. Quand notre ami tait jeune, il aimait, dit-on,
toutes les dames. En vieillissant, son coeur s'est refroidi; mais il
prtend cacher cela, comme il croit cacher ses rides, en feignant
d'avoir t converti  la vertu des beaux sentiments par l'exemple des
hros de l'_Astre_. Si bien que, pour s'excuser de ne faire la cour 
aucune belle, il se vante d'tre fidle  une seule qu'il ne nomme
point, que personne n'a jamais vue et ne verra jamais, par la bonne
raison qu'elle n'existe que dans son imagination.

--Est-il possible qu' son ge il se croie encore forc de feindre
l'amour?

--Il le faut bien, puisqu'il veut passer pour jeune. S'il avouait que
les femmes lui sont devenues aussi indiffrentes les unes que les
autres, pourquoi prendrait-il la peine de se barbouiller la figure et de
porter de faux cheveux?

--Vous pensez donc qu'il n'est pas possible d'tre jeune sans tre pris
de quelque femme?

--Cela, je n'en sais rien, rpondit gaiement madame de Beuvre; je n'ai
point d'exprience et ne connais pas le coeur des hommes. Mais j'entends
quelquefois dire qu'il en est ainsi, et M. de Bois-Dor semble en tre
persuad. Que vous en semble,  vous, messire?

--Il me semble, dit d'Alvimar, curieux des opinions de la jeune dame,
que l'on peut vivre longtemps d'un amour pass, en attendant un amour 
venir.

Elle ne rpondit pas et regarda le ciel avec ses beaux grands yeux
bleus.

-- quoi songez-vous? lui demanda-t-il avec une familiarit peut-tre un
peu trop tendre.

Lauriane parut tonne de cette question indiscrte.

Elle le regarda droit au visage, d'un air qui semblait dire: Qu'est-ce
que cela vous fait? Mais, sans s'armer, en paroles, d'aucune duret
inutile, elle lui dit en souriant:

--Je ne pensais  rien.

--C'est impossible, reprit d'Alvimar; on pense toujours  quelque chose
ou  quelqu'un.

--On pense vaguement, si vaguement, qu'en une minute on ne s'en souvient
plus.

Lauriane ne disait pas la vrit. Elle avait pens  Charlotte d'Albret,
et nous traduirons tout ce qui s'tait pass dans sa courte rverie.

Cette pauvre princesse lui tait comme apparue pour lui faire la rponse
que sollicitait d'Alvimar, et cette rponse, la voici: Une jeune fille
qui n'a point aim accepte quelquefois,  la lgre, l'amour qui se
prsente, parce qu'elle se sent impatiente d'aimer, et quelquefois elle
tombe dans les bras d'un sclrat qui la torture, la fltrit et
l'abandonne.

D'Alvimar tait loin de deviner le bizarre avertissement que venait de
recevoir cette jeune me; il crut  un peu de coquetterie, et le jeu lui
plut, bien qu'il et l'me aussi froide qu'un marbre.

Il insista.

--Vous avez, je gage, song, dit-il,  un amour plus vrai que celui dont
M. de Bois-Dor vous donne la comdie,  un amour tel que vous pourriez,
sinon le ressentir, du moins l'inspirer  un galant homme?

 peine eut-il prononc ces paroles de provocation banale, mais d'un ton
qu'il sut rendre mu et qu'il crut persuasif, qu'il sentit le bras de
Lauriane tressaillir, s'arracher du sien, et, en mme temps, il la vit
plir et reculer.

--Qu'est-ce donc? s'cria-t-il en tchant de reprendre son bras.

--Rien, rien, dit-elle en s'efforant de sourire. J'ai vu l une
couleuvre dans les joncs, j'ai eu peur; je vais appeler mon pre pour la
tuer.

Et elle se mit  courir vers M. de Beuvre, laissant d'Alvimar battre
avec sa canne les joncs du talus pour chercher la maudite bte.

Mais aucune bte, laide ou belle, ne se montra, et, quand il chercha des
yeux madame de Beuvre, il la vit quitter le jardin et rentrer dans le
prau.

--Voil une herbe sensitive, pensa-t-il en la regardant s'loigner, soit
qu'elle ait peur du serpent, soit plutt que mes paroles aient caus ce
trouble soudain... Ah! pourquoi les reines et les princesses, qui
tiennent en leurs mains les hautes destines, n'ont-elles pas cette
amoureuse candeur des petites dames de campagne!

Pendant que sa vanit expliquait ainsi l'motion de Lauriane, celle-ci
tait monte  la chapelle de Charlotte d'Albret, non pour prier, elle
ne frquentait pas cet oratoire catholique, ordinairement ferm comme le
sanctuaire d'une mmoire respectable, mais pour s'assurer d'un fait qui
venait de la bouleverser.

Il y avait, dans cette petite chapelle, un portrait dj bien noirci et
bien enfum par les annes, que l'on ne montrait jamais  personne, mais
que l'on gardait l o on l'avait trouv, par respect pour l'arrangement
des choses qui avaient t  l'usage de la sainte de la famille.

Lauriane n'avait vu ce portrait que deux fois en sa vie. Une fois par
hasard, pendant qu'une vieille femme, charge de tenir la chapelle
propre, avait ouvert, pour l'pousseter, l'espce d'armoire qui le
renfermait.

Lauriane tait alors enfant. Ce portrait lui avait fait peur, sans
qu'elle st pourquoi.

La seconde fois, et il n'y avait pas longtemps, son pre lui racontait,
avec certains dtails de tradition, l'histoire de la pauvre duchesse, et
il lui avait dit:

--Et pourtant notre sainte aeule ne hassait pas ce _monstre_. Soit
qu'elle l'et aim un instant avant de savoir de quels crimes il tait
souill, soit que, pousse uniquement par la charit chrtienne, elle se
fit un devoir de prier pour lui, elle avait son portrait dans la
chapelle.

Lauriane, comprenant de qui cette vieille peinture tait l'effrayante
image, elle avait voulu la revoir. Elle l'avait regarde avec attention,
avec sang-froid, se jurant  elle-mme de ne jamais pouser l'homme qui
aurait le moindre trait de ressemblance avec cette figure terrible.

Malgr le calme de cet examen, le spectre tait rest quelque temps
devant ses yeux, et, involontairement, chaque fois qu'une physionomie
sinistre se prsentait devant elle, elle la comparait avec le type
abhorr; mais elle avait oubli cette proccupation, car elle tait
naturellement gaie, tranquille, et aussi brave que la plupart des jeunes
chtelaines de ce temps de trouble et de danger, dont on tait  peine
sorti.

Aussi, en voyant d'Alvimar, il ne lui tait pas venu  la pense de
faire le moindre rapprochement, et mme dans le jardin, en lui donnant
le bras, en causant gaiement avec lui et en le regardant face  face,
elle n'avait ressenti aucune crainte. Cependant, pourquoi avait-elle
pens  Charlotte d'Albret pendant qu'il lui parlait? Elle n'en savait
rien; elle n'y avait pas fait grande attention d'abord.

Mais d'Alvimar avait insist pour pntrer ses penses, il lui avait
presque parl d'amour. Du moins, il lui en avait plus dit en deux mots,
lui qu'elle voyait pour la premire fois, que n'avait jamais os le
faire aucun des amis, jeunes ou vieux, qui l'entouraient.

Surprise de tant d'audace, elle l'avait regard encore, mais, cette
fois,  la drobe; elle avait surpris un sourire perfide sur cette
figure charmante; et, en mme temps, le profil qui se dessinait sur le
fond rougetre du ciel bas lui avait arrach un cri de terreur.

Ce beau jeune homme, qui semblait provoquer les premiers battements de
son coeur, ressemblait  Csar Borgia!

Que cela ft une certitude ou une rverie, il lui avait t impossible
de rester un instant de plus  son bras.

Elle avait trouv un prtexte  sa peur, elle s'tait enfuie, et elle
venait regarder le portrait, pour dtruire ou confirmer ses doutes.




VII


Comme le jour tombait rapidement et qu'il faisait dj sombre du ct du
prau, elle retourna sur ses pas et alla chercher une lumire dans sa
chambre, qui tait situe dans le pavillon attenant  la petite
galerie de la chapelle.

L'armoire qui contenait le portrait n'tait qu'un de ces carrs de
planches en relief sur la muraille, o, dans les glises de villages, on
serre la bannire des processions. Elle l'ouvrit prcipitamment, plaa
convenablement sa bougie et regarda l'infme.

La peinture tait belle. Csar et Lucrce Borgia sont les contemporains
de Raphal et de Michel-Ange, et ce portrait, un peu schement tudi,
tait dans la premire manire de Raphal. Il appartenait  la mme
cole.

La figure du duc de Valentinois ne prsentait pas ces taches livides et
ces pustules hideuses qui dcrivent certains historiens, ni ces yeux
louches brillant d'un infernal clat que mme ses compagnons et ses
familiers ne pouvaient supporter. Soit que l'artiste l'et flatt, soit
qu'il l'et peint  une poque de sa vie o le vice et le crime ne
suintaient pas encore sur son visage, il ne l'avait pas fait laid. Il
avait montr le cardinal-bandit de profil, et celui de ses yeux qu'il
avait copi regardait droit devant lui.

La face tait ple, horriblement ple et maigre, le nez troit et acr,
la bouche sans lvres, tant elles taient incolores et minces, le menton
anguleux, le type distingu, les traits assez purs, la moustache et la
barbe rouges, dlicatement plantes. Mais, vue ainsi sous l'aspect le
plus favorable, cette tte de sclrat tait peut-tre plus repoussante
encore que si elle et t ronge de lpre. Elle tait calme et pensive,
et le front ne rappelait en rien la tte plate de la vipre.

Non, non, c'tait bien pis: c'tait une tte d'homme bien conforme,
avec toutes les facults de l'intelligence admirablement dveloppes
pour le mal. L'oeil, long et peu ouvert, semblait recueilli dans la
bate mditation d'un forfait, et l'imperceptible sourire de la bouche
transparente avait la somnolente douceur de la frocit assouvie.

On ne pouvait dire prcisment o sigeait l'horreur de l'expression:
elle tait partout. On se sentait froid dans le corps et dans l'me en
interrogeant cette physionomie impudente et cruelle[9].

--J'ai rv! se dit Lauriane en dtaillant tous les traits. Ce n'est l
ni le front, ni l'oeil, ni la bouche de cet Espagnol. J'ai beau regarder,
je ne trouve ici rien de lui.

Elle ferma les yeux pour se le rappeler sans voir le portrait. Elle le
revit de face: il tait charmant avec une expression de mlancolie
rsigne et fire. Elle le revit de profil: il tait enjou, un peu
railleur, peut-tre; il souriait.--Mais, ds qu'elle se retraa ce
sourire, elle retrouva le profil de l'infme Csar, et, comme si les
deux empreintes se fussent colles l'une sur l'autre, il lui fut
impossible de les sparer.

Elle referma l'armoire et regarda la chaire de bois sculpt, le petit
autel et le coussin de velours noir blanchi et us par les genoux de
Charlotte. Elle y posa les siens et pria sans se demander si elle tait
dans une glise ou dans un temple, si elle tait protestante ou
catholique.

Elle invoqua le Dieu des faibles et des affligs, le Dieu de Charlotte
d'Albret et de Jeanne de France.

Puis, se sentant rassure et voyant les chevaux prts pour le dpart de
ses htes, elle redescendit au salon pour recevoir leurs adieux.

Elle trouva son pre trs-anim.

--Venez , madame ma chre fille, lui dit-il en lui prenant la main
pour la faire asseoir sur le fauteuil que Bois-Dor et d'Alvimar se
htaient de lui avancer; vous nous ramenez la concorde. Quand les femmes
laissent les hommes entre eux, ils deviennent maussades, ils parlent
politique ou religion, et, sur ce point-l, personne ne peut s'entendre.
Soyez la bienvenue, vous qui avez la douceur des colombes, et
parlez-nous des vtres que, sans doute, vous venez de coucher.

Lauriane avoua qu'elle avait oubli ses tourterelles. Elle se sentait
sous l'oeil clair et pntrant de d'Alvimar. Elle s'enhardit  le
regarder. Dcidment, il ne ressemblait pas plus au Borgia que le bon M.
Sylvain lui-mme.

--Vous vous tes donc encore querell avec notre voisin? dit-elle  son
pre en l'embrassant, pendant qu'elle tendait la main au vieux marquis.
Eh bien, qu'est-ce que cela fait, puisque vous confessez avoir besoin
d'un peu de contradiction pour digrer.

--Non, mordi! rpondit M. de Beuvre, si c'tait avec lui, je ne m'en
confesserais pas, je n'aurais fait qu'un pch d'habitude; mais je me
suis laiss aller  l'humeur contredisante avec M. de Villareal, et cela
est contre toute hospitalit et toute biensance. Faites notre paix, ma
chre fille, et dites-lui, vous qui me connaissez, que je suis un vieux
huguenot ttu et batailleur, mais franc comme l'or et tout  son service
quand mme.

M. de Beuvre se vantait. Il n'tait pas un huguenot bien froce, et les
ides religieuses couraient fort embrouilles dans sa cervelle. Mais il
avait des haines et des rancunes politiques assez vives, et il ne
pouvait entendre parler de certains adversaires sans donner carrire 
sa brusque franchise.

Or, M. d'Alvimar l'avait bless en prenant la dfense de l'ex-gouverneur
du Berry, M. le duc de la Chtre, sur le compte duquel le hasard de la
conversation les avait mis.

Lauriane, informe du sujet de la discussion, pronona doucement son
verdict.

--Je vous absous tous deux, dit-elle: vous, monsieur mon pre, pour
avoir pens qu'en aucune chose de ce monde, sauf la bravoure et
l'esprit, l'exemple de feu M. de la Chtre n'tait bon  suivre;--vous,
monsieur de Villareal, pour avoir plaid la cause d'un homme qui n'est
plus l pour se dfendre.

--Bien jug! s'cria Bois-Dor, et parlons d'autre chose.

--Oui, certes, ne parlons plus de ce tyran! riposta le vieux
gentilhomme, ne parlons plus de ce fanatique!

--Il vous plat de le traiter de fanatique, reprit d'Alvimar, qui ne
savait pas cder; quant  moi, qui l'ai beaucoup connu  la cour, si
j'eusse os lui adresser un reproche, c'et t celui de ne pas aimer
assez la vraie religion et de n'y voir qu'un moyen de dompter la
rvolte.

--C'est vrai, c'est vrai, dit Bois-Dor, qui dtestait la discussion et
qui ne demandait qu' en finir, tandis que M. de Beuvre, s'agitant sur
sa chaise, faisait bien voir qu'il n'en avait pas fini.

--Aprs tout, reprit d'Alvimar esprant conclure, n'a-t-il pas
fidlement et ardemment servi le roi Henri,  la mmoire duquel vous me
semblez ici tout dvous?

--Et avec raison, monsieur! s'cria M. de Beuvre, avec raison, mordi! O
trouverez-vous un roi plus sage et plus humain? Mais combien de temps
votre enrag ligueur de La Chtre ne l'a-t-il pas combattu? combien de
fois ne l'a-t-il pas trahi? et combien d'cus a-t-il fallu lui donner
pour qu'il se tnt tranquille? Vous tes un jeune homme, vous, et un
homme du monde; vous n'avez vu que le courtisan et le beau parleur; mais
nous autres, vieux provinciaux, nous les connaissons, nos tyranneaux de
province! Je voudrais bien que M. de Bois-Dor vous racontt de quelle
manire ce grand guerrier fit par mensonge et trahison, la glorieuse
conqute de Sancerre!

--Merci de moi! dit Bois-Dor avec un peu d'humeur; comment voulez-vous
que je me rappelle pareille chose?

--Et pourquoi donc ne vous plairait-il pas vous en souvenir? reprit de
Beuvre sans faire attention au dpit du marquis; vous n'tiez pas  la
mamelle, je pense?

--J'tais du moins si jeune, que je ne me souviens de rien, dit
Bois-Dor.

--Eh bien, moi, je me souviens! s'cria de Beuvre, impatient de
cette dfection de son ami. Or, j'avais dix ans de moins que vous, mon
voisin, et je n'y tais pas; j'tais page du vaillant Cond, l'aeul de
celui-ci, et un autre homme, je vous jure.

--Voyons, dit Lauriane, qui hasarda une grande malice pour apaiser son
pre et dtourner la querelle de son objet principal: il faut que notre
marquis se confesse d'avoir t au sige de Sancerre et de s'y tre
vaillamment comport, car tout le monde le sait, et c'est par modestie
qu'il ne veut pas s'en souvenir.

--Vous savez bien que je n'y tais pas, reprit Bois-Dor, puisque
j'tais ici avec vous.

--Oh! je ne parle pas du dernier sige, celui qui n'a dur que
vingt-quatre heures, au mois de mai pass, et qui n'a t que le coup de
grce; je parle du grand, du fameux sige de l'an 1572.

Bois-Dor avait horreur des dates. Il toussa, s'agita, releva le feu,
qui n'tait pas tomb; mais Lauriane tait rsolue  l'immoler sous les
fleurs de la louange.

--Je sais bien, dit-elle, que vous tiez fort jeune, mais vous vous
battiez dj comme un lion.

--Il est vrai que mes amis firent merveille, rpondit Bois-Dor, et que
l'affaire fut trs-chaude; mais je n'y frappai pas bien fort, malgr mon
bon vouloir,  l'ge que j'avais...

--Mordi! vous y ftes vous-mme deux prisonniers! s'cria de Beuvre en
frappant du pied. Tenez, j'enrage ma vie quand je vois un homme de
guerre et de coeur comme vous renier ses bonnes prouesses plus tt que
d'avouer son ge!

Bois-Dor fut vivement bless, et sa figure s'attrista; c'tait sa seule
manire de tmoigner son dplaisir  ses amis.

Lauriane vit qu'elle avait t trop loin; car elle aimait sincrement
son vieux voisin, et, quand il ne riait plus de ses taquineries, elle
n'avait plus envie de rire.

--Non, monsieur, dit-elle  son pre, permettez  votre fille de vous
dire que vous plaisantez. Le marquis tait loin d'avoir vingt ans, et
son action fut d'autant plus belle.

--Comment! il n'avait pas vingt ans? s'cria encore de Beuvre;
serais-je, tout d'un coup, devenu le plus vieux?

--On n'a jamais que l'ge que l'on montre, reprit Lauriane, et il ne
faut que regarder le marquis,..

Elle s'arrta, n'ayant pas le courage de mentir si rsolment pour le
consoler; mais l'intention suffit, car Bois-Dor se contentait de peu.

Il la remercia d'un regard, son front s'claircit; de Beuvre se mit 
rire, d'Alvimar admira la gentillesse de Lauriane, et l'orage fut
dtourn.




VIII


On causa sans dpit quelques instants encore.

M. de Beuvre invita d'Alvimar  ne pas s'effaroucher de ses boutades et
 revenir le surlendemain avec Bois-Dor, qui avait coutume de dner
tous les dimanches  la Motte; puis on vint annoncer que _la carroche_
de M. le marquis tait prte. (Chacun sait qu'avant Louis XIV,
lequel, en personne, en ordonna autrement, carrosse tait souvent des
deux genres, et le plus souvent fminin, d'aprs l'italien _carrozza_.)

Or, la carrosse ou carroche de M. de Bois-Dor tait un vaste et lourd
berlingot que tranaient courageusement quatre forts et beaux chevaux
percherons, un peu trop gras; car tout tait bien nourri, btes et gens,
au logis du bon M. Sylvain.

Ce respectable vhicule, destin  affronter les routes carrossables et
non carrossables, tait d'une solidit  toute preuve, et, si la
souplesse de son allure laissait quelque chose  dsirer, on tait du
moins assur de ne s'y pas trop briser les os, mme en cas du chute, 
cause de l'norme rembourrage de l'intrieur.

Il y avait six pouces d'paisseur de laine et d'toupe sous la doublure
de damas, en sorte qu'on y avait, sinon toutes ses aises, du moins une
sorte de scurit.

C'tait, du reste, un beau chariot, tout couvert de cuir, garni de clous
dors qui formaient des bordures d'ornement autour des panneaux. Il y
avait, pour descendre et monter, une petite chelle que l'on retirait et
plaait dedans quand on tait en route.

Aux quatre coins de cette citadelle roulante, on remarquait un arsenal
compos de pistolets et d'pes, sans oublier la poudre et les balles,
si bien qu'au besoin on y pouvait soutenir un sige.

Deux valets  cheval, portant des torches, ouvraient la marche; deux
autres porte-flambeaux marchaient derrire la voiture avec le domestique
de d'Alvimar, tenant son cheval en laisse.

Le jeune page du marquis monta sur la banquette  ct du cocher.

Tout cela passa  grand bruit sous la herse de la Motte-Seuilly, et
le pont-levis, en se relevant derrire la cavalcade, aux joyeux
aboiements des chiens de garde qu'on lchait dans le prau, complta un
vacarme qui fut entendu jusqu'au hameau de Champill,  un bon quart de
lieue de distance.

D'Alvimar crut devoir adresser  Bois-Dor quelques louanges sur son
beau carrosse, objet de luxe et de confort encore peu rpandu dans les
campagnes, et qui, dans le pays particulirement, passait pour une
merveille.

--Je ne m'attendais pas, dit-il,  trouver au fond du Berry les aises
des grandes villes, et je vois, monsieur le marquis, que vous menez ici
la vie d'un homme de qualit.

Rien ne pouvait tre plus flatteur pour le marquis que cette dernire
expression. Simple gentilhomme, il n'tait pas, il ne pouvait pas tre,
malgr son titre, _homme de qualit_.

Son marquisat tait une petite ferme du Beauvoisis qu'il ne possdait
mme pas.

Dans un jour de fatigue et de danger, Henri IV, arrivant avec lui et une
trs-petite escorte dans cette ferme, o le hasard de la guerre de
partisans les avait forcs de faire halte, et qu'ils trouvrent dserte
et abandonne, courait grand risque de ne point djeuner du tout,
lorsque M. Sylvain, qui tait l'homme de ressources dans ces sortes
d'aventures, avait dcouvert, dans un buisson, quelques volailles
oublies et devenues sauvages. Le Barnais s'tait donn le plaisir de
cette chasse, et Sylvain s'tait charg de faire cuire  point le
gibier.

Ce festin inespr avait mis le roi de Navarre en belle humeur, et il
avait _donn_ la ferme  son bon compagnon, l'rigeant en marquisat, de
par son bon plaisir, et ce, disait-il, pour avoir empch un roi d'y
mourir de faim.

La possession s'tait borne  ce sjour de quelques heures sur le petit
fief conquis sans coup frir. Il avait t repris ds le lendemain par
le parti contraire; puis, aprs la paix, il tait retourn en la
possession de ses lgitimes propritaires.

Peu importait  Bois-Dor, qui ne tenait point  cette bicoque, mais
bien  son titre, et  qui le roi de France confirma plus tard, en
riant, la promesse faite par le roi de Navarre. Aucun parchemin ne
confra cette dignit au gentilhomme berrichon; mais, sous la protection
du monarque devenu tout-puissant, le titre fut souffert, et l'obscur
campagnard accueilli dans l'intimit du roi comme marquis de Bois-Dor.

Comme personne ne rclama, la plaisanterie et la tolrance du roi
firent, sinon droit, du moins prcdent, et on eut beau se moquer du
marquisat de M. Sylvain Bouron du Noyer,--car tel tait son nom
vritable,--il se tint, en dpit des rieurs, pour homme de qualit.
Aprs tout, il mritait mieux ce titre et il le portait plus
honorablement que bien d'autres partisans.

D'Alvimar ignorait toutes ces circonstances. Il avait fait peu
d'attention  ce que lui en avait dit rapidement Guillaume d'Ars. Il ne
songeait pas  railler la qualit de son hte, et notre marquis,
accoutum  tre taquin sur ce point dlicat, lui sut un gr infini de
sa courtoisie.

Pourtant il crut devoir faire le robuste pour effacer la fcheuse date
du sige de Sancerre.

--J'ai cette carrosse, dit-il,  seules fins de pouvoir l'offrir aux
dames de mon voisinage quand besoin est; car, pour ce qui est de moi, je
prfre le cheval. On va plus vite et on fait moins d'embarras.

--Ainsi, reprit d'Alvimar, vous m'avez trait comme une dame, en faisant
venir cette voiture dans la journe? J'en suis confus, et, si j'avais
pens que vous ne craigniez point le frais du soir, je vous aurais
suppli de ne rien changer  vos habitudes.

--Moi, j'ai pens qu'aprs le voyage que vous venez de faire, vous avez
bien assez chevauch pour aujourd'hui et, quant au froid,  vous dire le
vrai, je suis un assez grand paresseux, et je me donne bien des douceurs
dont ma sant n'a nul besoin.

Bois-Dor voulait concilier la nonchalance des jeunes courtisans avec la
vigueur des jeunes campagnards, et il tait quelquefois bien embarrass
d'arranger tout cela.

En somme, il tait encore solide, bon cavalier et bien portant, malgr
quelques douleurs de rhumatismes qu'il n'avoua jamais, et une lgre
surdit dont il ne convenait pas, mettant les mprises de son oreille
sur le compte de sa distraction.

--Il faut, ajouta-t-il, que je vous demande excuse pour l'impolitesse de
mon ami de Beuvre. Rien n'est plus dplac que ces querelles de
religion, lesquelles ne sont plus du tout de mode. Mais vous pardonnerez
 l'enttement d'un vieillard. Au fond, de Beuvre ne se soucie pas plus
que moi de ces subtilits. C'est l'engouement pour le pass qui lui
donne de temps en temps la maladie de rcriminer contre les morts et
d'ennuyer, par l, considrablement les vivants. Je ne vois pas pourquoi
la vieillesse est pdante de ses souvenirs, comme si,  tout ge, on
n'avait point vu assez de choses et assez de gens pour tre autant
philosophe que de besoin? Ah! parlez-moi des gens de Paris, mon cher
hte, pour savoir causer avec dlicatesse et modration sur tous objets
de controverse! Parlez-moi de l'htel de Rambouillet, par exemple!
Vous n'tes pas sans avoir frquent le _salon bleu d'Artnice_?

D'Alvimar put rpondre qu'il tait reu chez la marquise, sans manquer 
la vrit. Son esprit et son savoir lui avaient ouvert les portes du
Parnasse  la mode; mais il n'y avait pas pris pied, son intolrance
s'tant dvoile trop vite dans ce sanctuaire de l'urbanit franaise.

D'ailleurs, il avait peu de got pour la bergerie littraire. L'ambition
du sicle le rongeait, et la pastorale, qui est un idal de repos et
d'humble loisir, n'tait point du tout son fait. Aussi se sentait-il
pris de fatigue et de sommeil, lorsque Bois-Dor, enchant d'avoir  qui
parler, se mit  lui rciter des pages entires de l'_Astre_.

--Quoi de plus beau, s'criait-il, que cette lettre de la bergre  son
amant:

Je suis souponneuse, je suis jalouse, je suis difficile  gagner et
facile  perdre, et plus ayse  offenser, et trs-malayse  rapaiser.
Il faut que mes volonts soient des destines, mes opinions des raisons
et mes commandements des lois inviolables.

Voil du style! et quelle belle peinture d'un caractre!... Et la suite,
monsieur, n'est-ce point toute la sagesse, toute la philosophie et la
moralit dont un homme ait besoin? coutez ceci, que rpond Sylvie 
Galate:

Il ne faut point douter que ce berger ne soit amoureux, tant si
honnte homme!

Comprenez-vous bien, monsieur, la profondeur de cette devise? Au reste,
Sylvie l'explique elle-mme:

L'amant ne dsire rien tant que d'tre aym; pour tre aym, il faut
qu'il se rende aimable, et ce qui rend aimable est cela mme qui rend
honnte homme.

--Quoi? qu'est-ce  dire? s'cria d'Alvimar veill en sursaut par le
discours de la docte bergre, que Bois-Dor lui criait aux oreilles pour
dominer le bruit de _la carrosse_ sur le dur pav de l'ancienne voie
romaine de La Chtre  Chteau-Meillant.

--Oui, monsieur, oui, je le soutiendrais envers et contre tous! reprit
Bois-Dor sans s'apercevoir du _tressaut_ de son hte; et je me tue  le
rpter  ce vieux radoteur,  ce vieil hrtique en matire de
sentiments!

--- Qui? demanda d'Alvimar effar.

--Je parle de mon voisin de Beuvre, un trs-excellent homme, je vous
jure, mais coiff de l'ide que la vertu est dans les livres de
thologie, qu'il ne lit pas, attendu qu'il ne les comprendrait point; et
je lui soutiens, moi, qu'elle est dans les oeuvres de posie, dans les
penses agrables et biensantes dont un chacun, pour si simple qu'il
soit, peut faire son profit. Par exemple, lorsque le jeune Lycidas cde
aux folles amours d'Olympe...

Pour le coup, d'Alvimar se rendormit rsolment, et M. de Bois-Dor
dclamait encore lorsque la carrosse et l'escorte firent retentir le
pont-levis de Briantes d'un bruit gal au bruit qu'elles avaient fait
sur celui de la Motte.

Le temps tait devenu trs-sombre; d'Alvimar ne vit du chteau que
l'intrieur, qui lui parut fort petit, et qui l'tait effectivement, eu
gard aux grandes dimensions des logements de cette poque.

Aujourd'hui, les salles de ce manoir paraissent encore trs-vastes; mais
elles semblaient alors aussi exigus que possible.

La partie occupe par le marquis, et ruine par les bandes d'aventuriers
en 1594, tait de construction toute rcente. C'tait un pavillon
carr, flanqu  une tour fort ancienne et  une autre construction plus
ancienne encore, le tout formant un seul massif d'architecture
htrogne, d'une troitesse lance et d'un aspect lgant et
pittoresque.

--Ne vous effrayez pas trop de la pauvre mine de ma maisonnette, dit le
marquis  son hte en le prcdant sur l'escalier, tandis que son page
et sa gouvernante Bellinde les clairaient; ce n'est qu'un pavillon de
chasse et un logis de garon. Si jamais la fantaisie du mariage me
montait  la tte, il me faudrait faire btir; mais, jusqu'ici, je n'y
ai point encore song, et j'espre que, garon vous-mme, vous ne
trouverez point cette bicoque trop mal commode.




IX


En effet, le logis de garon tait arrang, tapiss et orn avec un luxe
que n'annonaient pas la petite porte basse fleuronne et l'troit
vestibule d'o s'lanait tout  coup la spirale de l'escalier.

Il y avait partout, sur les dalles, de bonnes _revches de Berry_, et,
sur les planchers, d'autres tapis plus riches de la manufacture
d'Aubusson; enfin, dans le salon et dans la chambre  coucher du matre,
des tapis de Perse du plus grand prix.

Les vitres des fentres taient larges et claires, c'est--dire qu'elles
formaient des losanges de deux pouces carrs, non teintes, sur
lesquelles se dtachaient des mdaillons armoris en couleur. Les
tentures reprsentaient des dames fluettes et charmantes et de jolis
petits messieurs, qu' leurs panetires et houlettes il fallait bien
reconnatre pour des pastourelles et des bergers.

Les noms des principaux personnages de l'_Astre_ taient, d'ailleurs,
brods dans l'herbe sous leurs pieds, et leurs belles paroles leur
sortaient de la bouche, se croisant avec les rponses non moins belles
de leurs vis--vis.

On y voyait, sur un panneau du salon de compagnie, l'infortun Cladon
se prcipitant avec une grce tortille dans l'onde bleue du Lignon,
qui, d'avance, se ridait en ronds, dans la prvision de sa chute.
Derrire lui, l'incomparable Astre, _lchant la bonde  ses pleurs_,
accourait trop tard pour le retenir, bien qu'il et le pied lev jusque
dans la main de la bergre. Au-dessus de ce groupe pathtique, un arbre,
plus mouton que les moutons de ces fantastiques prairies, levait
jusqu'au plafond ses branches ouates et crpeles.

Mais, pour ne pas dchirer le coeur par ce lamentable spectacle du trpas
de Cladon, l'artiste l'avait reprsent dans le mme panneau, et tout
de suite, sur l'autre rive du Lignon, _pouss de l'eau_ et couch dans
les buissons _entre la vie et la mort_, mais recueilli par trois belles
nymphes dont les cheveux pars allaient ondoyant sur les paules,
couverts d'une guirlande de diverses perles. Elles avaient les manches
de la robe retrousses jusque sur le coude, d'o sortait un linomple
dli, qui, fronc, venait finir auprs de la main, o deux gros
bracelets de perles le tenaient attach. Chacune avait au ct le
carquois rempli de flches et portait en la main un arc d'ivoire; leur
robe retrousse laissait voir leurs brodequins dors, jusqu'
mi-jambe.

Auprs de ces belles, on voyait le petit Mril gardant leur chariot en
forme de coquille termine en parasol, et trane par deux chevaux qu'on
et pu aussi bien prendre pour des brebis, tant ils avaient l'oeil bnin
et la tte busque.

Le panneau suivant reprsentait le berger, secouru et soutenu par ces
aimables nymphes, et occup  rendre par la bouche toute l'eau du Lignon
qu'il avait bue; ce qui ne l'empchait pas de dire, en paroles crites
tout le long de ce vomissement: Si je vis, comment est-il possible que
la cruaut d'Astre ne me fasse mourir?

Pendant ce monologue, Sylvie disait  Galate: Il y a, en ses faons et
ses discours, quelque chose de plus gnreux que le nom de berger ne
porte.

Et, au-dessus du groupe, Cupidon dcochait une flche plus grosse que
lui dans le coeur de Galate, bien qu'il vist dans son paule, par la
faute d'un arbre qui l'empchait de se bien placer. Mais les traits
d'amour sont si subtils!

Que ne dirai-je point du troisime panneau, qui montrait le terrible
combat du blond Filandre avec le More terrible, celui-ci qui tenait
l'autre embroch de part en part, tandis que, sans se dconcerter, le
vaillant berger enfonait dextrement le bout ferr de sa houlette entre
les deux yeux du monstre?

Et du quatrime panneau, o l'on voyait la belle Mlandre sous l'armure
du chevalier Triste, conduite en prsence du cruel Lypandas!

Mais qui ne connat les merveilles de ce _beau pays de tapisserie_,
comme l'appelle un de nos potes, contre folle et riante o nos
imaginations enfantines ont vu et rv tant de prodiges?

Les tentures de M. de Bois-Dor taient merveilleusement composes, en
ce sens qu'on avait russi  faire tenir, au moyen des groupes lointains
sems dans le paysage, plusieurs aventures en une seule, et que ce bon
seigneur avait le plaisir de repasser les principales scnes de son
pome favori, en faisant le tour de son appartement. Mais c'taient bien
les plus absurdes dessins et les plus invraisemblables couleurs qui se
pussent imaginer, et rien ne pouvait mieux caractriser le mauvais got
qui, en ce temps, marchait, faux et fade,  ct du grand got splendide
de Rubens et des allures crnes et vraies de Callot.

Chaque poque rsume ainsi les extrmes; c'est pourquoi il ne faut
jamais dsesprer de celle o l'on vit.

Il faut pourtant reconnatre que certaines phases de l'histoire de l'art
sont plus favorises que d'autres, et qu'il en est o le got est si pur
et si fcond, que le sentiment du beau pntre dans tous les dtails de
la vie usuelle et dans toutes les couches de la socit.

Au moment de la pleine renaissance, tout prend un caractre d'lgante
invention, et l'on sent, jusque dans le moindre vestige, que les
agitations de la vie sociale ont favoris merveilleusement l'essor de
l'imagination. Cet instinct descend alors de la rgion des hautes
intelligences jusqu'au pauvre artisan; depuis le palais jusqu' la
chaumire, rien n'existe plus qui puisse habituer les yeux et l'esprit 
la vue du laid ou du trivial.

Il n'en tait dj plus ainsi sous Louis XIII, et les provinciaux de
l'endroit prfraient les tapisseries et les meubles tout modernes de M.
de Bois-Dor aux prcieux spcimens du dernier sicle, que les retres
avaient pills ou briss dans le manoir de son pre, cinquante ans
auparavant.

Quant  lui qui se croyait artiste, il ne regrettait pas ces
antiquailles, et, quand il pouvait harper sur les chemins quelque
barbouilleur de passage, il lui faisait dessiner sous ses yeux ce qu'il
se permettait navement d'appeler ses ides, en fait de meubles et de
dcorations, lesquelles il faisait excuter ensuite  grand prix, car il
ne reculait devant aucune dpense pour satisfaire ses gots de luxe
puril et bizarre.

Aussi son chteau tait-il remplit de crdences  secret et de
_cabinets_  surprises; de ces cabinets merveilleux, sortes de grandes
botes  tiroirs, au milieu desquelles un ressort faisait apparatre une
miniature de palais enchant, soutenu de colonnes torses, incrust de
grosses pierreries fausses, et meubl de petits personnages de lapis,
d'ivoire ou de jaspe.

D'autres cabinets, tout plaqus d'caille transparente sur fond rouge et
rehauss de cuivres brillants, ou tout incrusts d'ivoire historie,
contenaient quelque chef-d'oeuvre de tabletterie, dont l'agencement
ingnieux et gros de mystres servait  enfermer les billets doux, les
portraits, cheveux, bagues, fleurs et autres reliques d'amour  l'usage
des beaux de l'poque. Bois-Dor faisait entendre que ses arcanes
d'bnisterie regorgeaient de trsors de ce genre; quelques malveillants
prtendaient qu'ils taient vides.

Malgr toutes les aberrations de sa magnificence, Bois-Dor avait fait
de son petit manoir un nid luxueux, chaud et brillant, qui lui avait
cot plus qu'il ne valait, mais que l'on aimerait bien  retrouver
intact au fond d'un de ces petits chteaux du pays, aujourd'hui
dlaisss, dlabrs, tombant en ruine ou convertis en mtairies.

Il y en aurait pour trois jours  examiner tous ces riens curieux que
l'on dsigne  prsent sous le nom nouveau de _bibelots_, et qui
seraient mieux nomms _bribelots_. Notre poque, curieuse et chercheuse,
a, du reste, le droit de donner le nom qu'il lui plat  un genre
d'exploration qui lui est tout spcial, et nous acceptons de grand coeur
le verbe _bibeloter_, bien qu'il ne soit encore qu' l'usage des
adeptes.

Pourtant, nous ne _bibeloterons_ pas ici l'intressant mobilier de
Briantes, ce serait trop long, et nous dirons seulement que M. d'Alvimar
et pu se croire dans la boutique d'un revendeur, tant la profusion de
colifichets entasss sur les dressoirs, sur les chemines, ou montant en
pyramides sur les tables, contrastait avec l'austre nudit des palais
espagnols o il avait pass ses jeunes annes.

Au milieu de toutes ces faences et verroteries, flacons, flambeaux,
buires, lustres, vases, sans compter les aiguires, coupes ou drageoirs
d'or, d'argent, d'ambre ou d'agate; les siges clouts, frangs et
lampasss de toute forme et de toutes dimensions; les bancs et armoires
de chne sculpt,  grands fermoirs de fer dcoups sur fond de drap
carlate; les rideaux de satin brochs d'or  petits et grands bouquets,
garnis de lambrequins galonns d'or fin, etc., etc., il y avait
certainement de beaux ouvrages d'art et de charmants objets d'industrie
contemporaine mls  beaucoup d'affiquets purils et de recherches
incommodes. En somme, l'effet gnral tait chatoyant et agrable, bien
que tout cela ft trop entass et que l'on n'ost y remuer, dans la
crainte de briser quelque chose.

Quand d'Alvimar eut exprim sa surprise de trouver ce palais de la fe
Babiole au fond des humbles vallons du Berry, et que Bois-Dor lui eut
complaisamment montr les principales richesses de son appartement,
la gouvernante Bellinde, qui allait et venait en donnant des ordres
d'une voix claire et retentissante, annona tout bas  son matre que le
souper tait prt, tandis que le page ouvrait les portes toutes grandes
en criant la formule d'usage et que l'horloge du chteau sonnait sept
heures avec carillon de musique  la mode des Flandres.

D'Alvimar, qui n'avait jamais pu s'habituer  l'abondance des mets en
France, fut surpris de voir la table couverte, non-seulement de pices
d'orfvrerie et de flambeaux chargs du fleurs de cristal de toutes
couleurs, mais d'une quantit de plats comme s'il se ft agi de traiter
une douzaine de personnes de bon apptit.

--Eh! ce n'est point l un souper, lui dit Bois-Dor,  qui il
reprochait de le traiter comme un gourmand: ce n'est qu'un petit ambigu
aux flambeaux. Faites un effort, et, si mon _matre queux_ ne s'est
point enivr aujourd'hui en mon absence, vous verrez que le drle sait
rveiller l'apptit paresseux.

D'Alvimar se laissa faire et reconnut que l'apptit lui venait malgr
lui.

Jamais il n'avait,  la table des grands seigneurs de sa nation, got
d'une chre aussi exquise, et, dans les plus riches htels de Paris, il
n'en avait point rencontr de meilleure. Ce n'taient que petits plats
fins, convenablement relevs, trs-savamment compliqus  la mode du
temps: cailles grasses farcies, bisques d'crevisses, ptisseries
lgres, crmes parfumes de plusieurs sortes dans des crotes de
massepain, biscuits au safran, au girofle, vins fins de France, parmi
lesquels le vin vieux d'Issoudun pouvait rivaliser avec les meilleurs
clos de Bourgogne, et vins de dessert les plus chauds de Grce et
d'Espagne.

Il y en eut pour deux heures  goter un peu de tout, M. de Bois-Dor
parlant cave et cuisine en matre consomm, et mademoiselle Bellinde
dirigeant les valets avec une science et une habilet incomparables.

Le jeune page joua du torbe fort agrablement pendant les deux premiers
services; mais,  l'apparition du troisime, un nouveau personnage se
prsenta et causa  d'Alvimar quelque malaise, sans qu'il et pu dire
pourquoi.




X


C'tait un homme d'une quarantaine d'annes, que le marquis salua du nom
de matre Jovelin, et qui, sans dire une parole, s'assit sur une chaise
de cuir dor dans un angle de la salle, de manire  ne pas gner le
service des valets. Il portait un petit sac de serge rouge qu'il posa
sur ses genoux, et il se mit  regarder les convives d'un air doux et
souriant.

Sa figure tait belle, quoique vulgaire quant aux traits. Il avait le
nez gros et la bouche grande, le menton fuyant et le front bas.

Malgr ces dfauts, il tait impossible  un honnte homme de le
regarder sans intrt; et, pour peu que l'on ft attention  sa belle
chevelure noire trs-nglige, mais fine et naturellement boucle,  ses
magnifiques dents blanches, que montrait un sourire triste mais franc,
enfin  ses yeux noirs d'une si vive intelligence et d'une bont si
sympathique, que sa figure jaune en tait tout claire, on se sentait
comme oblig de l'aimer et mme de le respecter.

Il tait habill comme un petit bourgeois, mais fort proprement, tout en
drap gris-bleu, avec des bas de laine; la casaque longue boutonne, un
grand col rabattu tout uni et coup carrment sur la poitrine, les
manches ouvertes  la manire flamande et un grand feutre sans plumes.

M. de Bois-Dor, aprs avoir demand fort poliment comment il se portait
et donn l'ordre de lui servir un verre de vin de Chypre qu'il refusa de
la main, ne lui parla plus et s'occupa exclusivement de son hte.

Ainsi le voulait la biensance d'alors, un homme de qualit ne devant
pas tmoigner beaucoup d'gards  un infrieur, sous peine de faire
injure  ses gaux.

Mais d'Alvimar remarqua trs-bien que leurs yeux se rencontraient
frquemment et qu'ils changeaient,  chaque parole prononce par le
marquis, un sourire de bonne intelligence, comme si celui-ci et voulu
associer cet inconnu  toutes ses penses, soit pour obtenir son
approbation, soit pour le distraire de quelque secrte souffrance.

Certes, dans tout cela il n'y avait pas de quoi alarmer M. Sciarra. Mais
peut-tre n'tait-il pas trs-bien avec sa conscience; car cette belle
et honnte physionomie, loin de lui tre agrable, le jeta dans un grand
trouble et dans de soudaines mfiances.

Pourtant le marquis ne dit pas un mot et ne fit pas la moindre question
qui eussent rapport aux motifs de la fuite de l'Espagnol au fond du
Berry. Il ne parla que de lui-mme, et, en cela, il fit preuve de
savoir-vivre, car M. d'Alvimar n'avait encore paru dispos  aucune
confidence, et son hte trouvait moyen de lui faire la conversation
sans l'interroger en quoi que ce ft.

--Vous me trouvez bien log, bien meubl, bien servi, lui disait-il;
tout cela est vrai. Voil dj plusieurs annes (il n'en disait pas le
compte) que je me suis retir du monde pour me reposer un peu et me
refaire des fatigues de la guerre, en attendant les vnements. Je vous
confesse que, depuis la mort du grand roi Henri, je n'aime plus ni la
cour ni la ville. Je ne suis pas un grand pleurard et je prends le temps
comme il vient; pourtant j'ai eu trois grands chagrins dans ma vie: le
premier, c'est quand je perdis ma mre; le second, quand je perdis mon
jeune frre; le troisime, quand je perdis mon grand et bon roi. Et il y
a cela de particulier dans mon histoire, que ces trois chres personnes
prirent de mort violente. Mon roi assassin, ma mre par une chute de
cheval, et mon frre... Mais ce sont l des histoires trop tristes, et
je ne veux point, pour la premire nuit que vous passez sous mon toit,
vous conter des choses malplaisantes  la veille. Je vous dirai
seulement ce qui m'a jet dans la paresse et dans la _casanerie_. Quand
j'eus vu expirer mon roi Henri, je me consultai ainsi: Tu as perdu tout
ce que tu aimais, tu n'as plus que toi-mme  perdre; or donc, si tu ne
veux que ton tour vienne bientt, tu feras aussi bien de fuir ces pays
de trouble et d'intrigue, et d'aller soigner ta pauvre personne afflige
et lasse, dans ton pays natal. Vous aviez donc raison de me croire
aussi heureux que possible, puisque j'ai pu prendre le parti qui me
convenait et me prserver de toute contrarit; mais vous auriez tort de
penser qu'il ne me manque rien; car, si je ne dsire aucune chose, je ne
puis pas dire que je ne regrette personne. Mais c'est assez vous rgaler
de mes peines, et je ne suis pas de ceux qui s'en nourrissent, sans
vouloir s'en consoler ou s'en distraire. Vous plat-il entendre, tout en
gotant,  ces geles au cdrat, un musicien plus habile que le petit
page de tout  l'heure? coutez cela aussi, vous, mon bel ami,
ajouta-t-il s'adressant au page; cela ne vous fera point de mal.

Il avait, en parlant  d'Alvimar, envoy  celui qu'il appelait matre
Jovelin un de ces regards affectueux qui ressemblaient  des prires
plus qu' des ordres.

L'homme aux habits gris dboutonna la manche large qui couvrait une
manche plus troite couleur de rouille et la rejeta derrire son paule;
puis il tira de son sac une de ces petites cornemuses  bourdon court et
histori, que l'on appelait alors _sourdelines_, et qui taient
employes dans la musique de chambre.

Cet instrument, aussi doux et voil que les musettes de nos mntriers
sont aujourd'hui bruyantes et criardes, tait fort  la mode, et matre
Jovelin n'eut pas plus tt prlud, qu'il s'empara non-seulement de
l'attention, mais de l'me de ses auditeurs; car il jouait
suprieurement de cette sourdeline et la faisait chanter comme une voix
humaine.

D'Alvimar tait connaisseur, et la belle musique avait sur lui cette
puissance de le porter  une tristesse moins amre que de coutume. Il se
livra d'autant plus volontiers  cette espce de soulagement, qu'il se
sentit tranquillis en reconnaissant dans ce personnage silencieux et
attentif, qu'il avait pris d'abord pour une manire d'espion doucereux,
un artiste habile et inoffensif.

Quant au marquis, il aimait l'art et l'artiste, et il coutait toujours
son _matre sourdelinier_ avec une religieuse motion.

D'Alvimar exprima gracieusement son admiration. Aprs quoi, le souper
tant fini, il demanda la permission de se retirer.

Le marquis sa leva aussitt, fit signe  matre Jovelin de l'attendre,
au page de prendre un flambeau, et voulut conduire lui-mme son hte 
l'appartement qui lui tait prpar; aprs quoi, il revint se mettre 
table, ta son chapeau, ce qui,  cette poque, tait signe que l'on se
mettait  l'aise sans crmonie, contrairement  l'usage tabli plus
tard; se fit servir une sorte de punch qu'on appelait clairette, mlange
de vin blanc, de miel, de musc, de safran et de girofle, et invita
matre Jovelin  s'asseoir vis--vis de lui,  la place que d'Alvimar
venait de quitter.

--Or , messire Clindor, dit le marquis en souriant avec bonhomie au
jeune garon, qu'il avait, suivant son usage, affubl d'un nom tir de
l'_Astre_, vous pouvez aller souper avec la Bellinde. Dites-lui d'avoir
soin de vous, et nous laissez.--Attendez, fit-il au moment o le page
allait se retirer, voil une manire de marcher dont je me suis promis,
tout ce jourd'huy, de vous reprendre. J'ai remarqu, mon bel ami, que
vous endossiez des faons que vous croyez peut-tre militaires, mais qui
ne sont que vilaines. N'oubliez donc pas que, si vous n'tes noble, vous
tes en passe de le devenir, et qu'un gentil bourgeois au service d'un
homme de qualit est sur le chemin d'acqurir un petit fief et d'en
prendre le nom. Mais de quoi vous servira que je vous aide  dcrasser
votre naissance, si vous travaillez  encrasser vos manires? Songez 
faire le gentilhomme, monsieur, et non point le paysan. Or donc, ayez de
l'aisance, vertuez-vous  poser les pieds tout entiers par terre en
marchant, et non  entamer le pas par le talon, pour finir sur l'orteil;
ce qui fait ressembler votre allure et le bruit de vos souliers 
l'amble d'un cheval de meunier. Sur ce, allez en paix, mangez bien et
dormez mieux, ou sinon, gare aux trivires!

Le petit Clindor, dont le nom vritable tait Jean Fachot (son pre
tait apothicaire  Saint-Amand), reut la mercuriale de son matre et
seigneur avec grand respect, salua et s'en alla sur la pointe des pieds
comme un danseur, afin de bien montrer qu'il ne posait pas les talons
les premiers, puisqu'il ne les posait plus du tout.

Le vieux domestique, qui restait toujours le dernier, tant all souper
aussi, le marquis dit  son sourdelinier:

--Eh bien donc, mon grand ami, tez-moi aussi ce grand feutre et
mangez-moi, sans crainte des valets, une bonne tranche de ce pt et une
autre de ce jambon, comme vous faites tous les soirs quand nous sommes
tte  tte.

Matre Jovelin bgaya quelques sons inarticuls en signe de
remerciement, et se mit  manger, tandis que le marquis sirotait
lentement sa _clairette_, moins par gourmandise que par politesse pour
lui tenir compagnie; car il est bon de dire que, si ce vieillard avait
beaucoup de ridicules, il n'avait pas un seul vice.

Puis, pendant que le pauvre muet mangeait, le bon chtelain lui fit, 
lui tout seul, la conversation, ce qui tait pour le musicien une grande
douceur, car personne autre ne prenait cette peine de parler  un homme
qui ne pouvait pas rpondre; on s'tait habitu  le traiter comme un
sourd-muet, en ce sens que, le sachant incapable de redire ce qu'il
entendait, on ne se gnait pas pour mentir ou mdire  ses oreilles. Le
marquis seul l'entretenait avec beaucoup de dfrence pour son noble
caractre, pour ses grandes connaissances et pour ses malheurs, dont
voici la courte histoire:

Lucilio Giovellino, natif de Florence, tait un ami et un disciple de
l'illustre et infortun Giordano Bruno. Nourri des hautes sciences et
des vastes ides de son matre, il avait, en outre, une grande aptitude
pour les beaux-arts, la posie et les langues. Aimable, loquent et
persuasif, il avait propag avec succs les doctrines hardies de la
pluralit des mondes.

Le jour o Giordano mourut dans les flammes avec la tranquillit d'un
martyr, Giovellino avait t banni de l'Italie  perptuit.

Cela s'tait pass  Rome deux ans avant l'poque de notre rcit.

Sous la main des tourmenteurs, Giovellino n'avait pas voulu accepter la
solidarit de tous les principes de Giordano. Tout en chrissant son
matre, il avait rejet certaines de ses erreurs, et comme on n'avait pu
le convaincre que de la moiti de son hrsie, on ne lui avait appliqu
que la moiti de son supplice: on lui avait coup la langue.

Ruin, banni, bris par les tortures, Giovellino tait venu en France,
o il sonnait sa douce cornemuse de porte en porte, pour un morceau de
pain, lorsque, la Providence l'ayant amen  celle du marquis, il avait
t par lui recueilli, soign, guri, nourri, et, ce qui valait encore
mieux, chri et apprci. Il lui avait racont par crit ses infortunes.

Bois-Dor n'tait ni savant ni philosophe; il s'tait d'abord intress
 un homme poursuivi, comme il l'avait t longtemps lui-mme, par
l'intolrance catholique. Cependant il n'et pas aim un sectaire
farouche, violent, comme bon nombre de huguenots non moins
perscuteurs, en ce temps-l, que leurs adversaires. Il savait
vaguement les blasphmes imputs  Giordano Bruno; il se fit expliquer
ses dogmes. Giovellino crivait avec rapidit, et avec cette clart
lgante que les grands esprits commenaient  ne pas ddaigner, voulant
initier le vulgaire mme  ces hautes questions que Galile poursuivait
dj dans le domaine de la science pure.

Le marquis se plut  cette causerie par crit, qui rsumait avec
sobrit, et sans les digressions de la parole, les points essentiels.
Peu  peu, il s'enthousiasma et se passionna pour ces dfinitions
nouvelles qui venaient le reposer et le dbarrasser des assommantes
controverses. Il voulut lire l'expos des ides de Giordano et mme
celles de son prdcesseur Vanini. Lucilio sut les mettre  sa porte,
en lui signalant les endroits faibles ou faux, pour l'amener avec lui
aux seules conclusions que l'intelligence humaine proclame aujourd'hui
avec certitude: la cration infinie comme le Crateur, les astres
infinis peuplant l'espace infini, non pour servir de luminaire et de
divertissement  notre petite plante, mais de foyers et d'aliments  la
vie universelle.

Cela tait bien facile  comprendre, et les hommes l'avaient compris ds
la premire lueur de gnie qui s'tait manifeste dans l'humanit. Mais
les doctrines de l'glise du moyen ge avaient rapetiss Dieu et le ciel
 la taille de notre petit monde, et le marquis crut rver en apprenant
que l'existence du vritable univers (chose, disait-il, qu'il s'tait
toujours imagine) n'tait pas une chimre de pote.

Il n'eut pas de cesse qu'il ne se ft procur un tlescope, et il
s'attendait, le brave homme, tant il avait la tte monte,  voir
distinctement les habitants de la lune. Il lui fallut en rabattre; mais
il passait toutes ses soires  se faire expliquer les mouvements des
astres et l'admirable mcanisme cleste dont Galile, quelques annes
plus tard, devait tre condamn  abjurer l'_hrsie_, tortur, 
genoux, et la torche au poing.




XI


--Eh bien, s'cria le marquis pendant que son ami mangeait en se htant
par discrtion, bien que l'hte aimable et civil l'engaget  prendre
son temps: qu'avez-vous fait aujourd'hui, mon redoutable savant? Oui, je
vous entends, de belles pages d'criture. N'en perdez pas une ligne, au
moins! ce sont paroles d'or fin qui passeront  la postrit; car ces
temps d'obscurcissement s'en iront aux oubliettes du pass! Cependant
cachez toujours bien vos feuillets dans la crdence  secret que j'ai
fait mettre en votre chambre, quand vous n'crivez pas dans la mienne.

Le muet fit signe qu'il avait crit dans le cabinet du marquis, et que
ses feuillets taient dans un certain coffre d'bne, o le marquis les
assemblait. Il se faisait entendre de son hte, par gestes, avec une
grande facilit.

--C'est encore mieux, reprit Bois-Dor; l, ils sont encore plus en
sret, puisque aucune femme n'y entre jamais. Ce n'est pas que je me
mfie de Bellinde; mais je la trouve trop dvote depuis ce nouveau
recteur que monseigneur de Bourges nous a envoy, et qui ne vaut pas, je
le crains, notre vieil ami l'ancien cur, celui que nous tenions de
l'ancien archevque, messire Jean de Beaune.

Ah! que n'avons-nous conserv ce brave prlat avec sa grande barbe, sa
taille de gant, sa corpulence de futaille, son apptit de Gargantua, sa
belle figure, son grand esprit et son beau savoir! un des hommes les
plus fins et les meilleurs du royaume, bien que,  le voir, on l'et
pris pour un bon vivant et rien de plus!

Si vous fussiez venu de son temps, mon grand ami, vous n'eussiez point
eu  vous tenir cach au fond de cette petite capitainerie; force ne
vous et point t de traduire votre nom en franais, de cler votre
science, de passer pour un pauvre sonneur de cornemuse, et de laisser
croire aux gens d'ici que vous aviez t mutil par les huguenots; notre
brave primat vous et pris sous sa protection, et vous eussiez imprim
vos belles penses  Bourges, au grand honneur de votre nom et de notre
province, tandis que nous n'avons pour archevques que les _trop hts
valets_ du Cond.

Oui, oui, j'en ai encore appris de belles, aujourd'hui, chez de Beuvre,
sur le prince rengat de la foi de ses pres et des amitis de sa
jeunesse! il nous inonde de jsuites, et, si le pauvre Henri revenait 
la vie, il verrait de plaisantes mascarades! M. de Sully est de plus en
plus en disgrce. Le Cond lui achte par menace toutes ses terres du
Berry. coutez, il s'est fait donner le grand-bailliage et le
commandement de la grosse tour. Le voil roi de notre province, et l'on
dit qu'il songe  devenir roi de France. Donc, les choses sont mal au
dehors, et il n'y a sret qu'au dedans de nos petites forteresses,
encore  la condition d'y tre prudent et d'attendre avec patience la
fin de tout ceci.

Giovellino prit la main que le marquis lui tendait par-dessus la table
et la baisa avec cette loquente effusion qui, chez lui, supplait  la
parole. En mme temps, il lui fit comprendre, par ses regards et sa
pantomime, qu'il se trouvait heureux prs de lui, qu'il ne regrettait
pas la gloire et le bruit du monde, et qu'il tait bien dispos  la
prudence, par crainte de compromettre son protecteur.

--Quant  ce jeune gentilhomme que vous m'avez vu introduire ici et
fter de mon mieux, poursuivit Bois-Dor, il faut que vous sachiez que
je ne sais rien de lui, sinon qu'il est l'ami de messire Guillaume
d'Ars, qu'il court un danger, et qu'il y a  le cacher et le dfendre au
besoin. Mais ne trouvez-vous pas surprenant que, de la journe, cet
tranger ne m'ait point pris  part une seule fois pour me confier son
cas, ou qu'il ne l'ait point fait lorsque naturellement, nous nous
sommes trouvs ensemble en arrivant cans?

Lucilio, qui avait toujours un crayon et un cahier de papier prs de lui
sur la table, crivit  Bois-Dor:

Orgueil espagnol.

--Oui! reprit le marquis, lisant, pour ainsi dire, avant qu'il et
crit, tant il avait pris, depuis deux ans, l'habitude de deviner ses
mots ds les premires lettres; hauteur castillane, voil ce que je me
suis dit aussi. J'ai connu bon nombre de ces hidalgos, et je sais qu'ils
ne croient pas tre impolis en manquant de confiance. Donc, il me faut
pratiquer ici l'hospitalit  la mode antique, respecter les secrets de
mon hte et lui faire bon visage, comme  un ancien ami dont on croit
tout le plus honorable du monde. Mais cela ne m'oblige point  lui
donner la confiance qu'il me refuse, et c'est pourquoi vous avez vu que,
devant lui, je vous ai laiss en un coin comme un pauvre musicien 
gages. Et l-dessus, mon grand ami, je vous demande de m'excuser, une
fois pour toutes, de tous les manquements d'affection et de civilit
 quoi m'oblige le soin de votre sret, de mme que pour ces habits
sans luxe et sans grce que je vous fais porter...

Le pauvre Giovellino, qui, de sa vie, n'avait t si bien mis et si
tendrement choy, interrompit le marquis en lui serrant les deux mains,
et Bois-Dor fut mu en voyant de grosses larmes de reconnaissance
tomber sur la grande moustache noire de son ami.

--Allons, dit-il, vous me payez trop, puisque vous m'aimez si bien!...
Il faut que je vous rcompense  mon tour, en vous parlant de la
gentille Lauriane. Mais ce qu'elle m'a dit pour vous, faut-il vous le
redire? Vous n'en serez pas trop faraud?... Non?... Allons, voici.
D'abord:

--Comment se porte votre druide?

Moi de lui rpondre que ce druide tait sien bien plutt que mien, et
qu'elle se devait bien ressouvenir que Climante n'tait, dans
l'_Astre_, qu'un faux druide, aussi amoureux que tout autre amant de
cette admirable histoire!

--Oui, oui, a-t-elle rpondu, vous m'en donnez  garder; si ce
Climante-ci tait aussi pris de moi que vous me le montrez, il serait
venu avec vous aujourd'hui, tandis que deux semaines sont dj coules,
que nous ne l'avons aperu. Me direz-vous, comme dans votre _Astre_,
qu'il a des _tressauts_ quand il entend mon nom, et des soupirs qui
semblent lui _mpartir l'estomac_? Je n'en crois rien et le regarde
plutt comme un inconstant Hylas!

Vous voyez que l'aimable Lauriane continue  se moquer d'_Astre_, de
vous et de moi. Pourtant, lorsque je me suis dparti d'elle  la nuit
tombe, elle m'a dit:

--Je veux qu'aprs-demain vous ameniez chez nous le druide et sa
sourdeline, ou bien je vous ferai mauvaise mine, je vous en rponds.

Le pauvre _druide_ couta en souriant le rcit de Bois-Dor; il savait
plaisanter  l'occasion, c'est--dire prendre en bonne part la
plaisanterie des autres. Il ne voyait dans Lauriane qu'une charmante
enfant dont il et pu tre le pre; mais il tait encore assez jeune
pour se souvenir d'avoir aim, et, au fond du coeur, le sentiment de son
isolement dans la vie tait pour lui une grande amertume.

En songeant au pass, il touffa un soupir de regret et se mit  jouer
spontanment un air italien que le marquis aimait par-dessus tous les
autres.

Il le joua avec tant de charme et de passion, que Bois-Dor lui dit, en
se servant de son juron favori, tir de M. d'Urf:

--_Numes clestes!_ vous n'avez pas besoin de langue pour parler
d'amour, mon grand ami, et, si l'objet de vos feux tait ici, il
faudrait qu'il ft sourd pour ne pas comprendre que toute votre me se
confesse  la sienne. Mais, voyons, ne me ferez-vous point lire ces
pages de sublime science?...

Lucilio fit signe qu'il avait la tte un peu fatigue, et Bois-Dor
s'empressa de l'envoyer dormir, aprs l'avoir fraternellement embrass.

Le fait est que Giovellino se sentait, fort souvent, plus artiste et
plus sentimental que savant et philosophe. C'tait  la fois une nature
enthousiaste et rflchie.

Cependant M. de Bois-Dor s'tait retir dans sa chambre de nuit,
situe au-dessus du salon.

C'tait  bonnes enseignes qu'il avait dit  Lucilio qu'aucune femme ne
pntrait jamais dans ce sanctuaire de son repos, ni dans les cabinets
qui en faisaient partie; les dfenses les plus svres taient
portes contre Bellinde elle-mme.

Le vieux Mathias (surnomm Adamas, par la mme raison que Guillette
Carcat tait force de s'appeler Bellinde, et Jean Fachot, Clindor)
avait seul le droit d'assister aux mystres de la toilette du marquis,
tant celui-ci tait de bonne foi en s'imaginant que son fard et sa
teinture ne pouvaient tre recls que par l'arsenal de botes, de
fioles et de pots tals sur ses tables.

Il trouva donc, comme de coutume, Adamas seul, prparant les papillotes,
les poudres et les graisses parfumes, qui devaient entretenir la beaut
du marquis jusque dans son sommeil.




XII


Adamas tait un Gascon pur sang: bon coeur, bel esprit, langue
intarissable. Bois-Dor affectait trs-navement de l'appeler son vieux
serviteur, bien qu'il ft l'ane d'au moins dix ans.

Cet Adamas, qui l'avait suivi dans ses dernires campagnes, tait son
me damne, et lui faisait savourer l'encens d'une admiration
perptuelle, d'autant plus funeste  sa raison, qu'elle tait le
rsultat d'un engouement sincre. C'tait lui qui lui persuadait qu'il
tait encore jeune, qu'il ne pouvait pas devenir vieux, et que, sortant
de ses mains, luisant et colori comme une image de missel, il devait
supplanter tous les freluquets et faire illusion  toutes les belles.

Il n'y a pas de grand homme pour son valet de chambre, tmoin Sancho
Pana, qui disait de si fortes vrits  son matre. Mais Bois-Dor, qui
n'tait qu'un excellent homme, jouissait du privilge d'tre un
demi-dieu pour son laquais; et, tandis que des hros ont t la rise de
leurs gens, ce vieillard si moquable tait pris au srieux par la
plupart des siens.

Ainsi vont les choses en ce monde. Chacun a pu, comme moi, remarquer
qu'elles allaient quelquefois tout au rebours de la logique et du sens
commun.

Pourtant, celle-ci s'expliquait par l'immense bont du vieux
gentilhomme. Les grands caractres rendent trop exigeant.  la moindre
faiblesse de leur part, on s'tonne;  la moindre impatience, on se
scandalise. Celui qui n'a pas de caractre du tout n'irrite jamais
personne et recueille les avantages de sa continuelle dbonnairet.

--Monsieur le marquis, dit Adamas, un genou en terre pour dchausser sa
vieille idole, il faut que je vous raconte une aventure bien singulire
arrive tantt en votre chtellenie.

--Parle, mon ami, parle, puisque tu as envie de parler, rpondit
Bois-Dor, qui permettait  son attifeur de babiller familirement avec
lui, et qui, d'ailleurs,  moiti endormi, aimait  se faire bercer par
quelque innocent commrage.

--Vous saurez donc, mon cher et bien-aim matre, reprit Adamas avec son
accent gascon que nous ne chercherons pas  indiquer, que, vers les cinq
heures de ce soir, il est venu ici une femme fort tonnante, une de ces
pauvres femmes comme nous en avons vu tant sur les ctes de la
Mditerrane et dans les provinces du Midi; vous savez, monsieur, des
femmes assez blanches, avec de fortes lvres, de beaux yeux et des
cheveux noirs... comme les vtres!

En faisant cette comparaison sans aucune malice, Adamas portait
respectueusement sur un champignon d'ivoire la perruque de son matre.

--Tu veux parler, lui dit Bois-Dor sans se troubler de l'objet de la
comparaison, de ces gyptiennes qui font toutes sortes de tours?

--Non pas, monsieur, non pas! Celle-ci est une Espagnole qui, je le
crois bien, jure par Mahomet quand elle est toute seule.

--Alors, tu veux dire que c'est une Morisque?

--Voil, justement, monsieur le marquis; c'est une Morisque, et elle ne
sait pas un mot de franais.

--Mais tu sais un peu d'espagnol?

--Un peu, monsieur. J'ai si peu oubli ce que j'en savais, que je me
suis mis  parler avec cette femme presque aussi couramment que je vous
parle.

--Eh bien, est-ce l toute l'histoire?

--Oh! non pas; mais donnez-moi le temps! Il parat que cette Morisque
tait de la grande bande des cent cinquante mille qui prirent quasi
tous, il y aune dizaine d'annes, les uns par la faim et le meurtre, sur
les galres charges de les transporter en Afrique, les autres par
misre et maladie, sur les ctes du Languedoc et de la Provence.

--Pauvres gens! dit Bois-Dor. Ceci est bien la plus dtestable action
du monde!

--Est-il vrai, monsieur, que l'Espagne ait mis dehors un million de ces
Morisques, et qu' peine une centaine de mille soit arrive _en Tunis_?

--Je ne te saurais dire le nombre; mais je te dirai bien que ce fut une
boucherie, et que jamais btes de somme ne furent traites comme ces
misrables humains. Tu sais que notre Henri et voulu en faire des
calvinistes, ce qui les et sauvs, en les faisant Franais.

--Je me souviens fort bien, monsieur, que les catholiques du Midi n'en
voulaient pas our parler, et disaient qu'ils les massacreraient tous
plutt que d'aller  la messe avec ces diables. Les calvinistes
n'taient pas plus raisonnables, ce qui fit que, en attendant de pouvoir
faire quelque chose pour ces malheureux, notre bon feu roi les laissa
tranquilles dans les Pyrnes. Mais, depuis sa mort, la reine rgente a
voulu en dbarrasser l'Espagne, et c'est alors qu'on les a jets en mer,
avec ou sans navire. Cependant, quelques-uns ont accept de se faire
baptiser chrtiens pour viter ce mauvais sort, et la femme en question
a pris ce bon parti, quoique je la souponne de ne pas jouer bien franc
jeu.

--Qu'est-ce que cela te fait, Adamas? Crois-tu que le grand auteur du
soleil, de la lune et de la voie lacte...

--Plat-il, monsieur? dit Adamas, qui ne mordait pas beaucoup aux
nouvelles connaissances de son matre et qui s'en inquitait mme un
peu; je n'entends pas _voix lacte_ pour une parole franaise.

--Je te dirai cela une autre fois, rpondit le marquis en billant, car
il s'assoupissait devant le feu petillant dans l'tre. Achve ton
histoire.

--Eh bien, monsieur, reprit Adamas, cette femme morisque est reste
jusqu' l'an pass dans les montagnes des Pyrnes, o elle gardait des
troupeaux chez de pauvres fermiers; ce qui fait qu'elle a continu 
parler son patois catalan, que l'on entend assez bien de l'autre ct
des montagnes.

--Et c'est ce qui m'explique comment, avec son patois gascon, qui ne
diffre pas trop du montagnol, tu as pu bien parler _espagnol_ avec
cette femme.

--C'est comme voudra monsieur; tant il y a que je lui ai dit beaucoup de
mots espagnols qu'elle a trs-bien compris.--Et puis il faut vous dire
qu'elle a avec elle un petit enfant qui n'est pas son enfant, mais
qu'elle aime comme une chvre aime son chevreau, et que ce joli
garonnet, qui a plus d'esprit qu'il n'est gros, parle franais aussi
bien que vous et moi. Or, monsieur, cette Morisque, qui s'appelle en
franais Mercds...

--Mercds est un nom espagnol! dit le marquis en montant  son grand
lit avec l'aide d'Adamas.

Je voulais dire que c'tait un nom chrtien, poursuivit le valet. Donc,
Mercds s'est mis en tte, il y a six mois, d'aller trouver M. de
Rosny, dont elle avait ou parler comme du bras du feu roi, et dont on
lui avait dit que, bien que disgraci, il pouvait beaucoup par sa
richesse et sa vertu. Elle se mit donc en route pour le Poitou, o on
lui disait que rsidait M. de Sully. N'tes-vous pas tonn, monsieur,
de la rsolution d'une femme si pauvre et si borne, de traverser ainsi
la moiti de la France,  pied, seule avec un petit enfant, lequel n'a
gure plus de dix ans, pour aller trouver un aussi grand personnage?

--Mais tu ne me dis point quelle raison cette femme avait d'en agir
ainsi.

--Voil, monsieur, le merveilleux de l'histoire! Que croyez-vous que ce
puisse tre?

--J'aurais beau chercher! dis-le tout de suite, car il se fait tard.

--Je vous le dirais bien si je le savais; mais je ne le sais pas plus
que vous, et, de quelque faon que je m'y sois pris, je n'ai jamais pu
le lui faire dire.

--Alors, bonsoir.

--Attendez, monsieur, que je couvre le feu.

Et, tout en couvrant le feu, Adamas continua en levant la voix:

--Cette femme est tout  fait mystrieuse, monsieur le marquis, et je
voudrais que vous la vissiez!

-- prsent? dit le marquis rveill en sursaut. Tu te moques, c'est
l'heure de dormir.

--Sans doute; mais demain matin?

--Elle est donc cans?

--Mais oui, monsieur! Elle demandait un coin pour passer la nuit 
couvert; je l'ai fait souper, car je sais que monsieur n'entend pas
qu'on refuse le pain aux malheureux, et je l'ai envoye  la paille
aprs avoir caus avec elle.

--Et vous avez eu tort, mon ami: une femme est toujours une femme? Et...
j'espre qu'elle n'est pas l avec d'autres mendiants? Je ne veux pas de
dbauche chez moi.

--Ni moi non plus, monsieur! Je l'ai mise seule avec son enfant dans le
petit cellier, o ils sont bien, je vous assure; ils ne paraissent pas
habitus  tre si bien, les malheureux! Cette Mercds est pourtant
aussi propre qu'on peut l'tre dans une pareille pauvret; voire, elle
n'est point du tout laide.

--J'espre, Adamas, que vous n'abuserez pas de sa misre?...
L'hospitalit est chose sacre!

--Monsieur se moque d'un pauvre vieillard! c'est bon pour monsieur le
marquis d'avoir des principes de vertu! pour moi, je vous assure que je
n'en ai plus grand besoin, n'tant plus tent du diable. D'ailleurs,
cette femme parat trs-honnte, et elle ne fait point un pas sans
son enfant pendu  sa robe. Elle a d courir d'autres dangers que celui
de trop ma plaire; car elle a voyag avec des bohmiens qui ont travers
aujourd'hui le pays. Ils taient une assez grande bande, en partie
gyptiens, en partie ramasss un peu partout, comme c'est la coutume.
Elle dit que ces vagabonds n'ont pas t mchants pour elle, tant il est
vrai que les gueux se protgent les uns les autres. Ne connaissant pas
les chemins, elle les suivait, parce qu'ils disaient aller en Poitou;
mais elle les a quitts ce soir, disant qu'elle n'avait plus besoin
d'eux et qu'elle avait affaire dans le pays d'ici. Or, voil, monsieur,
ce que je trouve encore fort surprenant, car elle n'a pas voulu me dire
pourquoi elle agissait ainsi. Qu'en pense monsieur?

Bois-Dor ne rpondit rien; il dormait profondment, malgr le bruit que
faisait Adamas, un peu volontairement, pour le forcer  couter son
histoire.

Quand le vieux serviteur vit que, tout de bon, le marquis tait parti
pour le pays des songes, il le _borda_ avec prcaution, posa dans
l'escarcelle de maroquin suspendue au dossier de son lit sa belle paire
de pistolets de campagne;  sa main droite, il plaa sur une table sa
rapire toute dgaine et son coutelas de chasse, son in-folio de
l'_Astre_, superbe dition avec gravures, une large coupe d'hypocras,
un timbre avec son martinet, et un mouchoir de fine toile de Hollande,
tout parfum de musc. Puis il alluma la lampe de nuit, souffla les
bougies _pioles_, c'est--dire jaspes de diverses couleurs, et rangea
au pied du lit les pantoufles de velours rouge et la robe de chambre de
serge de soie, broche de vert sur vert.

Alors, au moment de se retirer, le fidle Adamas contempla son matre,
son ami, son demi-dieu.

Le marquis, dbarbouill de toutes ses peintures, tait un beau
vieillard, et le calme de sa bonne conscience rpandait quelque chose de
respectable sur sa face endormie. Tandis que sa perruque reposait sur la
table et que ses habits, rembourrs pour masquer les creux que l'ge
avait faits  ses paules et  ses jambes, gisaient pars sur les
fauteuils, son gros corps, aminci de moiti, dessinait ses contours
anguleux sous un lodier ou couvre-pied de satin blanc, rehauss
d'armoiries en cannetille d'argent aux quatre coins.

Le dossier du lit, montant en panneau droit de dix pieds de haut, ainsi
que le ciel  lambrequins joint en forme de dais  ce grand panneau,
taient aussi en satin blanc, piqu  l'aiguille sur l'ouate paisse, et
rehauss de larges dessins d'argent en relief: l'intrieur des rideaux
tait pareil; la face extrieure tait en damas rose.

Dans ce lit luxueux et si moelleux, cette vieille figure accentue, et
toujours martiale dans sa douceur, avec sa moustache hrisse de
papillotes et son bonnet de taffetas ouat, en forme de demi-mortier,
garni d'une riche dentelle releve en l'air comme une couronne, offrait,
 la lueur d'une lampe bleutre, le plus singulier mlange de burlesque
et d'austrit.

--Monsieur dort bien, se dit Adamas; mais il a oubli de faire sa
prire, et c'est ma faute; je vais la faire pour lui.

Il se mit  genoux et pria trs-dvotieusement; aprs quoi, il se retira
dans sa chambre, qui n'tait spare que par une cloison de celle de son
matre.

L'arsenal qu'Adamas avait dispos autour du lit du marquis n'tait
qu'une affaire d'habitude ou de luxe.

Tout tait parfaitement tranquille autour du petit manoir; dans le
manoir, tout dormait profondment.




XIII


Le premier veill fut M. Sciarra d'Alvimar, qui, accabl de fatigue,
s'tait endormi aussi le premier.

Il n'aimait pas  rester au lit, et l'habitude d'une grande gne,
habilement dissimule, lui rendait inutiles les soins du valet de
chambre. Cela tait d'autant mieux vu, que le vieil Espagnol qui
l'accompagnait n'et pas volontiers consenti  remplir d'autres
fonctions que celles d'cuyer.

Pourtant, cet homme lui tait aussi dvou qu'Adamas l'tait 
Bois-Dor; mais il y avait autant de diffrence dans leurs relations que
dans leurs caractres et dans leur respective situation.

Ils se parlaient peu, soit qu'ils y eussent de la rpugnance, soit
qu'ils s'entendissent  demi-mot sur toutes choses. Et puis, jusqu' un
certain point, le valet se considrait comme l'gal de son matre, vu
que leurs familles taient aussi anciennes l'une que l'autre, et aussi
pures (du moins telle tait leur prtention) de tout mlange avec les
races maure et juive, si solennellement mprises et si atrocement
perscutes en Espagne.

Sanche de Cordoue, tel tait le nom du vieil cuyer, avait vu natre le
jeune d'Alvimar dans le castel du village o lui-mme,  force de
misre, tait rduit au mtier d'leveur de porcs. Le jeune chtelain,
fort peu plus riche que lui, l'avait pris  son service, le jour o il
s'tait dcid  aller chercher fortune  l'tranger.

On disait, dans ce village castillan, que Sanche avait aim madame
Isabelle, mre de d'Alvimar, et mme qu'il ne lui avait pas t
indiffrent. On expliquait ainsi l'attachement de cet homme taciturne et
sombre pour un jeune homme hautain et froid, qui le traitait, non pas en
valet proprement dit, mais en subalterne inintelligent.

La vie rveuse ou abrutie de Sanche se passait donc  soigner les
chevaux et  entretenir brillantes et aftes les armes de son matre.
Le reste du temps, il priait, dormait ou songeait, vitant de se
familiariser avec les autres domestiques, qu'il regardait comme ses
infrieurs, ne se liant avec personne, vu qu'il se mfiait de tout le
monde, mangeant peu, ne buvant point, et ne regardant jamais en face.

D'Alvimar s'habilla donc lui-mme et sortit, pour prendre connaissance
des tres, bien qu'il fit  peine jour.

Le manoir avait vue immdiatement sur un petit tang, d'o un large
foss sortait pour y rentrer, aprs avoir fait le tour des btiments,
lesquels consistaient, comme nous l'avons dit, en un massif
d'architecture de plusieurs poques:

1 Un pavillon tout neuf, blanc, fluet, couvert d'ardoises, grand luxe
dans un pays ou l'on employait alors tout au plus la tuile, et couronn
de deux mansardes  tympans festonns et orns de boules[10];

2 Un autre pavillon, dj trs-ancien, mais bien restaur, avec toit
de mairain[11], et ressemblant  la forme de certains chalets suisses.
Ce _logis,_ qui contenait les cuisines, les offices et les chambres
d'amis, offrait la disposition sauvage des vieux temps d'alarme. Il
n'avait pas de porte extrieure, on n'y pntrait que par les autres
btiments; ses fentres donnaient sur le prau, et sa faade, tourne
sur la campagne, avait pour _tous huis_ deux petits trous carrs, placs
dans le gable comme deux petits yeux mfiants sur une face muette;

3 Une tour prismatique  porte ogiviale, dlicatement travaille,
ladite tour  toit d'ardoises, galement quinquagone et surmonte d'un
clocheton  pi et  girouette trs-lance. Cette tour contenait
l'unique escalier du manoir et reliait le vieux logis et le logis neuf.

 ce massif tenaient d'autres constructions basses pour les domestiques
de l'intrieur, logs sur le bord du foss.

Le prau, avec son puits au milieu, tait ferm par le manoir, l'tang,
un autre logis  un seul tage, orn aussi de mansardes  boules de
pierre, et destin aux curies, gens de suite et quipages de chasse;
enfin, par la tour d'entre, moins belle et moins grande que celle de la
Motte-Seuilly, mais soutenue d'un mur de dfense perc de meurtrires 
fauconneaux, pour le balayage des abords du pont.

Cette chtive fortification tait suffisante, en raison de la double
enceinte des fosss: le premier, autour du prau, large, profond,  eau
courante; le second, autour de la basse-cour, marcageux, mais garni de
bonnes murailles.

Entre les deux enceintes,  la droite du pont, s'tendait le jardin,
assez vaste, clos de murs levs et de fosss bien tenus;  gauche, le
mail, le chenil, le verger, la ferme et la prairie avec le pigeonnier
seigneurial, la hronnire et la fauconnerie; vaste enclos s'tendant
jusqu'aux maisons du bourg, qui, presque toutes, taient la proprit du
marquis.

Le bourg tait fortifi, et, en quelques endroits, la base massive de
ses petites murailles datait, dit-on, du temps de Csar.

En comparant l'exiguit du manoir avec l'tendue du domaine, avec le
riche mobilier entass dans les appartements et avec les habitudes
luxueuses du seigneur, M. d'Alvimar se demanda la raison de ce
contraste; et, comme il n'tait gure enclin  la bienveillance, il en
conclut que le marquis cachait peut-tre sa fortune, non par avarice,
mais parce que la source de cette fortune n'tait pas bien claire.

Il ne se trompait pas prcisment.

Le marquis avait cela de commun avec un grand nombre de gentilshommes de
son temps, qu'il s'tait enrichi sans trop de scrupule dans les troubles
civils, aux dpens des riches abbayes, et au moyen des contributions de
guerre, des droits de conqute et de la contrebande du sel.

Le pillage tait,  cette poque, une sorte de droit des gens,  preuve
la rclamation de M. d'Arquian, se plaignant lgalement d'avoir eu son
chteau brl par M. de la Chtre, contrairement  tous usages de
guerre, car du bris et saccage de ses meubles, il n'en et point
seulement parl.

Quant  la contrebande du sel, il et t difficile de trouver, au
commencement du XVIIe sicle, un noble de nos provinces qui
regardt comme une injure la qualification de _gentilhomme faux
saulnier_.

L'opulence dont M. de Bois-Dor faisait, du reste, bon usage par sa
libralit et sa charit inpuisables, n'tait donc pas un mystre dans
le petit pays de la Chtre; mais il vitait sagement d'attirer sur lui,
par une vaste demeure et par un tat de maison trop splendide,
l'attention du gouvernement de la province.

Il savait bien que les tyranneaux qui se partageaient les deniers de la
France n'eussent pas manqu de prtextes, soi-disant lgaux, pour lui
faire rendre gorge.

D'Alvimar parcourut les jardins, cration comique de son hte, et dont
il tait certainement plus vain que de ses plus beaux faits d'armes.

Il avait, sur une mdiocre tendue de terrain, prtendu raliser les
jardins d'_Isaure_, tels qu'ils sont dcrits dans l'_Astre_: Ce lieu
enchant _fut_ (soit) en fontaines et en parterres, _fut_ en alles et
en ombrages. Le grand bois qui faisait un si gracieux ddale tait
reprsent par un bosquet en labyrinthe o n'taient oublis ni le carr
de coudriers, ni la _fontaine de la vrit d'amour_, ni la _caverne de
Dumon et de Fortune_, ni l'_antre de la vieille Mandrague_.

Toutes ces choses parurent fort puriles  M. d'Alvimar, mais non pas
cependant aussi absurdes qu'elles nous le sembleraient aujourd'hui.

La monomanie de M. de Bois-Dor tait assez rpandue de son temps pour
n'tre pas une excentricit. Henri IV et sa cour avaient dvor
l'_Astre_, et, dans les petites cours d'Allemagne, les princes et
princesses prenaient encore ces noms redondants que le marquis imposait
 ses gens et  ses btes. La vogue passionne du roman de M. d'Urf a
dur deux sicles; il a encore mu et charm Jean-Jacques Rousseau;
enfin, il ne faut pas oublier qu' la veille de la Terreur, l'habile
graveur Moreau mettait encore dans ses compositions des dames qui
s'appelaient Chloris et des messieurs qui s'appelaient Hylas et
Cidamant. Seulement, ces noms illustres taient ports, dans la vignette
et dans la romance, par des marquis de fantaisie, tandis que les
nouveaux bergers se nommaient Colin ou Colas. On avait fait un petit pas
vers le rel; la bergerie n'en valait pas mieux: d'hroque, elle tait
devenue grivoise.

D'Alvimar, voulant se faire une ide du pays environnant, traversa le
hameau, qui se composait d'une centaine de feux, et qui est
littralement situ dans un trou. Il en est ainsi de beaucoup de ces
vieilles localits. Quand elles ne sont pas assez fortes pour percher,
fires et menaantes, sur les hauteurs escarpes, elles semblent se
cacher  dessein dans le creux des vallons, comme pour chapper  la vue
des bandes de maraudeurs.

Cet endroit est, au reste, un des plus jolis du bas Berry. Les chemins
de gravier qui y aboutissent sont bons et propres en toute saison. Deux
jolis petits ruisseaux lui font une dfense naturelle qui put tre mise
 profit jadis pour le camp de Csar.

Un de ces ruisseaux alimentait les fosss du chteau; l'autre,
au-dessous du village, traversait deux petits tangs.

L'Indre, qui coule  trois pas de l, reoit ces eaux courante; et les
emmne le long d'une troite valle coupe de chemins creux, ombrags et
parsems de terrains vagues et incultes d'un aspect sauvage.

Il ne faut pas chercher la grandeur, mais la grce dans ce petit dsert,
o les beaux terrains vierges, les buissons, les folles herbes, les
gents, les bruyres et les chtaigniers vous enferment de toutes
parts.

Sur les bords de l'Indre, qui devient tout  fait ruisseau  mesure
qu'on remonte vers sa source, les fleurs sauvages croissent avec une
abondance rjouissante  voir[12]. Le ruisselet tranquille et clair a
dchir tous les terrains qui gnaient sa marche et form des lots de
verdure o les arbres poussent avec vigueur. Trop serrs pour tre
imposants, ils tendent sur l'eau une vote de feuillage.

Autour du hameau, le sol est fertile. De magnifiques noyers et une
quantit d'arbres fruitiers de haute taille en font un nid de verdure.

La majeure partie des terres appartenait  M. de Bois-Dor. Il affermait
les bonnes; les mauvaises taient son pays de chasse.

M. d'Alvimar, aprs avoir explor cette petite contre, qui, par son
isolement et l'absence de communications, lui faisait esprer aussi
l'absence de rencontres inquitantes, rentra dans le hameau et se
demanda s'il irait rendre visite au recteur.

Il tait chapp  M. de Beuvre de dire devant lui  Bois-Dor:

--Et votre nouveau paroissial? fait-il toujours des sermons dans le got
de la Ligue?

Ce mot avait donn l'veil  l'Espagnol.

--Si cet ecclsiastique est zl pour la bonne cause, pensait-il, il
peut m'tre utile de l'avoir pour ami; car ce de Beuvre est un huguenot,
et le Bois-Dor, avec sa tolrance, ne vaut pas mieux. Qui sait si je
pourrai vivre en bonne intelligence avec de pareilles gens?

Il commena par visiter l'glise, et il fut scandalis de son
dlabrement et de sa nudit, qui attestaient l'incurie de l'ancien
desservant, l'indiffrence du chtelain et la tideur des paroissiens.

Bois-Dor, dont l'abjuration relle ou prtendue n'avait fait aucun
bruit, n'avait pas song  signaler son retour  l'orthodoxie par des
dons  l'glise du village et des largesses au chapelain. Ses vassaux,
qui hassaient les huguenots, n'avaient pas salu son retour dfinitif,
en 1610, par des rjouissances bien sincres; mais leurs suspicions
avaient vite fait place  un grand attachement, vu qu' la place d'un
rgisseur qui les pressurait, ils avaient trouv un seigneur dbonnaire
et prodigue de bienfaits.

On tait donc mdiocrement _dvotieux_ au hameau de Briantes; et les
paysans ayant contest je ne sais quelle dme  je ne sais quelle
moinerie, l'archevque leur avait envoy un homme trs-bien styl, tant
pour ramener ces mauvaises gens aux bons principes, que pour surveiller
les opinions du chtelain.

Le pieux Sciarra s'agenouilla dans l'glise et murmura quelque formule
de prire; mais il ne se sentit pas dispos  prier avec le coeur, et il
sortit bientt pour se rendre chez le recteur.

Il n'eut pas la peine d'aller chez lui; car il le vit sur la place,
causant avec Bellinde, et il eut le loisir de l'examiner.

C'tait un homme encore jeune, d'une figure bilieuse, doucereuse et
dissimule. Probablement, les proccupations du monde temporel taient
aussi vives chez lui que chez d'Alvimar; car il n'eut pas plus tt
aperu, sortant de l'glise, cet lgant et grave tranger, qu'il ne
songea plus qu' se demander qui ce pouvait tre.

Il savait fort bien dj qu'un hte nouveau tait arriv la veille au
manoir, car il n'avait gure d'autre occupation que de s'enqurir des
faits concernant le marquis; mais comment un homme aussi pieux que
l'indiquait cette matinale visite d'Alvimar  l'glise pouvait-il frayer
avec un converti aussi douteux que Bois-Dor?

Tandis qu'il essayait de se renseigner  cet gard auprs de la
gouvernante du chteau, il remarqua qu'il ne pouvait pas se dtourner
une seule fois sans rencontrer les yeux de cet tranger fixs sur les
siens.

Il fit donc quelques pas avec la Bellinde pour se mettre hors de sa vue,
en homme qui ne voulait pas risquer un salut avant de savoir  qui il
avait affaire.

D'Alvimar, qui comprit ou devina sa proccupation, resta  l'attendre
dans le petit cimetire qui entourait l'glise, rsolu, d'aprs
l'inspection de sa physionomie,  lui adresser la parole et  se lier
avec lui.

Il tait l, songeant  sa destine, problme dont il tait constamment
obsd, et que la vue des tombes parses semblait lui rendre plus
irritant que de coutume.

D'Alvimar croyait  l'glise, mais il ne croyait pas au vrai Dieu.
L'glise tait pour lui l'institution de discipline et de terreur par
excellence, l'instrument de torture dont un Dieu implacable et farouche
se servait pour tablir son autorit. S'il y et bien rflchi, il se
ft volontiers persuad que le misricordieux Jsus tait entach
d'hrsie.

L'ide de la mort lui tait odieuse. Il craignait l'enfer, et, par un
effet naturel des mauvaises croyances, il ne pouvait pas conformer sa
vie  la rigidit de ses principes.

Il n'avait de ferveur que pour la discussion; seul avec lui-mme, il
trouvait son coeur sec, son esprit tendu et troubl par l'ambition
mondaine. Il se le reprochait en vain. La pense de la damnation ne
saurait tre fconde, et les terreurs ne sont pas des remords.

--Il faudra donc mourir! se disait-il en regardant les renflements du
gazon qui couvrait, comme les sillons d'un champ, la tombe de ces
obscurs villageois; mourir peut-tre sans fortune et sans pouvoir, comme
les misrables serfs qui n'ont pas mme laiss un nom  inscrire sur ces
petites croix de bois pourri! Ni crdit ni renomme en ce monde! Des
colres, des dceptions, d'inutiles travaux, d'inutiles efforts... des
crimes, peut-tre!... tout cela pour arriver au seuil de l'ternit,
sans avoir pu servir la gloire de l'glise en cette vie et sans avoir
mrit mon pardon dans l'autre!

Tout en pensant  la destine, il en vint  se persuader que l'influence
du diable avait gt la sienne.

Il songea un instant  se confesser  ce prtre dont l'oeil lui avait
paru intelligent, et puis il eut peur de confier les secrets qui
dvoraient sa vie et son repos.

Au milieu de ces ides noires, il vit enfin arriver M. Poulain, qui vint
 lui en le saluant avec dfrence.

La connaissance fut bientt faite.

Ces deux hommes sentirent, ds les premiers mots, qu'ils taient aussi
ambitieux l'un que l'autre.

Le recteur emmena d'Alvimar chez lui et l'invita  djeuner.

--Je ne pourrai vous offrir, lui dit-il, qu'un repas bien pauvre; ma
cuisine ne ressemble pas  celle du chteau. Je n'ai ni valets ni
vassaux  mes ordres pour servir de pourvoyeurs  mes festins. La
frugalit de ma table vous permettra donc de garder assez d'apptit pour
faire honneur encore  celle du marquis, dont la cloche ne sonnera pas
avant deux ou trois heures d'ici.

Il y avait, dans ce dbut, un sentiment d'aigreur jalouse contre _le
chteau_ qui n'chappa pas  l'Espagnol. Il se hta d'accepter le
djeuner du recteur, certain d'apprendre l tout a qu'il devait
esprer ou craindre de l'hospitalit du marquis.




XIV


M. Poulain commena par dire du bien du chtelain.

C'tait un trs-bon homme; il avait de bonnes intentions; il donnait
beaucoup aux pauvres, on ne pouvait le nier: malheureusement, il
manquait de lumires, il distribuait ses aumnes  tort et  travers,
sans consulter l'_intermdiaire naturel_ entre le chteau et la
chaumire,  savoir le recteur paroissial. Il tait un peu fou,
inoffensif par lui-mme, dangereux par sa position, par sa richesse, par
les exemples de sensualit raffine, de lgret et d'indiffrence
religieuse qu'il donnait  son entourage.

Et puis il avait chez lui un personnage trs-suspect: ce joueur de
cornemuse qui n'tait peut-tre pas aussi muet qu'il feignait de l'tre,
quelque hrtique ou faux savant, qui se mlait d'astronomie,
d'astrologie, peut-tre!

Le vieux Adamas ne valait pas mieux: c'tait un vil flatteur et un
hypocrite; et ce page, si ridiculement affubl en petit gentilhomme, lui
qui, comme bourgeois, n'avait pas le droit de porter du satin, et qui
venait le dimanche  la messe avec une manire de surcot damass!

Toute cette valetaille ne valait rien. On tait tout au plus poli avec
M. Poulain; point de prvenance marque: on ne l'avait pas encore invit
 dner d'une manire particulire et pressante. Ou s'tait content
de lui dire que son couvert tait mis, une fois pour toutes. C'tait en
user avec trop peu de faons. Cela tait surprenant de la part d'un
homme qui avait vcu longtemps  la cour. Il est vrai que, chez le
Barnais, on ne se piquait pas d'un grand savoir-vivre, et les gens de
rien y taient affreusement gts; enfin, il n'y avait _au chteau_ que
la Bellinde qui part une personne de sens.

D'Alvimar trouva que M. Poulain avait du jugement; le sonneur de
musette, surtout, lui sembla de nouveau mriter les soupons.

Pourtant il ne s'intressa pas longtemps  ces petites choses.

Ds qu'il se fut assur qu'il ferait bien de ne tmoigner aucune
confiance au vieux marquis, il monta plus haut dans ses proccupations
et voulut savoir ce qu'il devait penser des gros bonnets de la province.

M. Poulain tait au courant de tous les petits secrets du gouvernement
de Bourges. Il entendait la politique comme d'Alvimar: s'emparer de la
vie prive de chacun pour arriver  exercer son ascendant sur les
affaires gnrales.

Ce mauvais prtre vit qu'il pouvait parler; il avoua qu'il se dplaisait
mortellement dans ce petit hameau, mais qu'il y prenait patience, vu
que, un jour ou l'autre, M. de Bois-Dor ou son voisin M. de Beuvre
pourrait bien lui fournir l'occasion d'une petite perscution qu'il
dsirait subir plutt qu'exercer.

--Vous m'entendez bien; il vaut mieux tre sur le terrain de la
dfensive que sur la brche de l'agression. On n'est jamais solide sur
une brche; si ces parpaillots du Bas-Berry pouvaient me faire quelque
menace ou mme un peu de mal, j'en ferais, moi, assez de bruit pour
sortir de ces fonctions infimes et de ce pays dsert. N'allez pas me
croire ambitieux; je ne le suis que de servir l'glise, et, pour tre
utile, il faut accepter la ncessit de se mettre en vue.

--Ce petit prestolet est plus fort que moi, se dit d'Alvimar; il sait
attendre et se bien placer pour tirer sur l'ennemi; moi, j'ai toujours
t agressif, c'est ce qui m'a perdu. Mais il est toujours temps de
profiter des bons conseils; j'en viendrai demander souvent  cet
homme-ci.

En effet, cet homme, qui avait l'air de s'occuper de commrages de
clocher, et qui, au fond, ne s'en souciait que pour en tirer parti,
tait plus fort que d'Alvimar;  telles enseignes qu'en une heure, il le
pntra, lui si mfiant, et sut, sinon les secrets de sa vie, du moins
ceux de son caractre, ses dceptions, ses revers, ses dsirs et ses
besoins.

Quant il l'eut bien confess en ayant l'air de ne confesser que
lui-mme, il lui parla ainsi, allant droit au but:

--Vous avez plus de chances que moi pour parvenir, vu que la fortune est
la grande condition du pouvoir. Un prtre ne peut pas faire fortune
comme un laque. Il faut qu'il arrive lentement, par les seules forces
de son esprit et de son zle. Il ne doit pas oublier que la richesse
n'est pas son but, et il ne peut la dsirer que comme un moyen. Quant 
vous, du jour au lendemain, vous tes libre d'avoir de la fortune. Il ne
s'agit que de vous marier.

--Je ne crois pas! dit d'Alvimar. Les femmes de ce temps corrompu font
la fortune de leurs amants plus volontiers que de leurs maris.

--Je l'ai ou dire, rpondit M. Poulain; mais je sais le remde.

--Oui-da! Vous tenez l un grand secret!

--Trs simple et trs-facile. Il ne faut pas viser si haut que vous avez
peut-tre fait. Il ne faut pas pouser une femme du grand monde. Il faut
chercher une bonne dot et une femme simple au fond d'une province. Vous
m'entendez bien? Il faut dpenser l'argent  la cour, et n'y pas mener
la femme.

--Quoi! pouser une bourgeoise?

--Il y a des demoiselles nobles qui sont plus riches et aussi modestes,
que des bourgeoises.

--Je n'en connais pas.

--Il y en a, en ce pays, sans aller bien loin!... La petite veuve de la
Motte-Seuilly?

--Elle a tout au plus de l'aisance.

--Vous jugez sur les apparences. On n'a pas ici l'habitude du luxe.
Except ce fou de marquis, toute la noblesse sdentaire vit sans clat;
mais il y a de l'argent. Le faux saulnage et la pillerie des couvents
ont enrichi les gentilshommes. Quand vous voudrez, je vous prouverai
qu'avec les revenus de madame de Beuvre, vous mneriez un train des plus
convenables  Paris. Elle est, d'ailleurs, apparente aux premires
familles de France, et toutes ne verraient pas avec dplaisir un
Espagnol bien pensant dans leur alliance.

--Mais n'est-elle pas calviniste comme son pre?

--Vous la convertirez!...  moins que son calvinisme ne vous soit un
prtexte tout trouv pour la laisser vivre au fond de son petit manoir.

--Vous voyez loin, monsieur le recteur! Mais si, un jour ou l'autre,
vous dclarez la guerre  cette famille...

--Pourvu que je ne la fasse pas dpouiller de ses biens, cette guerre
peut vous tre utile dans l'occasion. Faites attention que je ne vous
conseille pas de malmener et de dlaisser votre femme, mais d'avoir la
libert de vous absenter d'elle pour tes besoins de votre condition. Si
elle devenait acaritre ou rcalcitrante, on pourrait la mater par son
hrsie. La libert de conscience accorde  ces gens-l est subordonne
 des restrictions qu'ils enfreignent souvent. Nous les tenons donc
toujours,  preuve que cette petite veuve ne trouve pas  se remarier.
Les jeunes gens du pays, qui sont las de la guerre de chteaux,
craignent d'pouser la guerre. Vous n'auriez donc pour concurrent, en ce
moment-ci, que, peut-tre, M. Guillaume d'Ars, qui est un modr et qui
est assidu  la Motte; mais,  Bourges, on saura le retenir dans
d'autres liens. C'est un jeune beau-fils facile  distraire. D'ailleurs,
avec une veuve qui doit s'ennuyer de la solitude, il faudrait, fait
comme vous l'tes, n'avoir pas grande habilet pour chouer. Je vois, 
votre sourire, que vous n'tes pas inquiet du succs.

--Eh bien, j'avoue que vous dites la vrit, rpondit d'Alvimar, qui se
rappela vivement, tout  coup, l'motion que la jeune dame n'avait pas
russi  lui cacher, et sur laquelle il avait bien pu se mprendre. Je
crois que, si je le voulais...

--Il faut le vouloir... Pensez-y, rpondit M. Poulain en se levant. Si
vous tes dcid, j'en crirai confidentiellement  des gens qui peuvent
beaucoup.

Il voulait parler des jsuites, qui avaient dj branl M. de Beuvre en
le menaant d'empcher sa fille de se remarier. On pouvait rendre  ce
gentilhomme sa propre tranquillit, au prix de ce mariage. D'Alvimar
comprit  demi-mot, promit au recteur d'y penser srieusement et de lui
rendre rponse le surlendemain, puisque, prcisment, il devait passer
la journe du lendemain chez madame de Beuvre.

La cloche du chteau annonait le repas du marquis. M. d'Alvimar prit
cong du prestolet qui lui faisait augurer de meilleures destines, et
il reprit le chemin du manoir.

Il se sentait plus fort et plus gai qu'il lui l'avait t depuis bien
des jours, parce qu'il se sentait en communication avec un esprit actif,
capable de le soutenir au besoin. Le courage lui revenait. Cette fuite
en Berry, cet asile inquitant chez des ennemis de sa croyance et de ses
opinions, et cette sorte d'isolement, qui, deux heures auparavant, se
prsentaient  sa pense sous des couleurs sombres, lui souriaient
maintenant comme une heureuse aventure.

--Oui, oui, cet homme a raison, pensait-il. Ce mariage me sauvera. Je
n'ai qu' vouloir. Que je tourne la tte  cette petite provinciale, et
je pourrai lui avouer ma disgrce  la cour. Elle se fera un point
d'honneur de m'en ddommager. D'ailleurs, s'il faut faire le modr
pendant quelques jours... eh bien, j'essayerai! Allons, courage! mon
horizon s'claircit, et peut-tre que l'astre de ma fortune va enfin
sortir de la nue.

Il leva la tte en se parlant ainsi, et vit, devant lui, sur le pont du
prau, l'enfant de la Morisque montant hardiment un des chevaux de la
_carroche_ du marquis.

Mercds avait demand  Adamas la permission de passer la journe au
chteau, et le bonhomme la lui avait accorde au nom de son matre, 
qui il voulait la prsenter ds qu'il serait visible.

En jouant dans la cour, l'enfant avait plu au cocher (carrossier ou
carrosseur, comme on disait alors; _carrosseux_, comme on disait en
Berry) et celui-ci avait consenti  le percher sur _Squilindre_,
tandis que lui-mme, mont sur _Pimante_ (l'autre cheval de carrosse),
tenait le bridon et menait l'attelage prendre, dans le ruisseau, son
bain de jambes quotidien.

D'Alvimar fut frapp de la figure de cet enfant, qu'il avait vu, la
veille, se jeter en mendiant dans les jambes de son cheval et fuir
devant son fouet, et qui,  cette heure, perch sur le monumental
destrier Squilindre, le regardait de haut en bas, d'un air de triomphe
bnvole.

Il tait impossible de voir une figure plus intressante et plus
touchante que celle de ce petit vagabond. C'tait pourtant une beaut
sans clat; il tait ple, brl du soleil et paraissait frle. Ses
traits n'taient peut-tre pas irrprochables; mais il y avait dans
l'expression de ses yeux d'un noir doux, et dans le tendre et fin
sourire de sa bouche dlicate, quelque chose d'irrsistible pour
quiconque n'avait pas le coeur ferm au divin charme de l'enfance.

Adamas avait subi instinctivement cette douce puissance, et dj les
plus grossiers valets de la basse-cour la subissaient aussi. Ces rudes
natures sont parfois si bonnes! N'est-ce pas de celles-l que madame de
Svign a dit qu'on trouvait des mes de paysans plus droites que des
lignes, aimant la vertu comme naturellement les chevaux trottent?

Mais d'Alvimar, n'aimant pas la candeur, n'aimait pas les enfants, et
celui-ci, en particulier, lui causa un dplaisir dont il ne put se
rendre compte.

Il eut donc une sensation de vertige et de froid, comme si, au moment de
rentrer plus calme et moins triste dans ce manoir de Briantes, la herse
lui ft tombe sur la tte.

Il tait sujet, depuis quelques annes,  ces vertiges subits, et il
mettait volontiers sur le compte des visages qui le frappaient dans ces
moments-l un phnomne qui se passait en lui-mme. Il croyait  des
influences mystrieuses, et, pour les dtourner, il s'empressait,  tout
hasard, de renier et de maudire intrieurement les tres qui lui
semblaient investis de cette puissance occulte.

--Puisse ce gros cheval le casser le cou! murmura-t-il en lui-mme en
relevant, sous son manteau, deux doigts de sa main gauche pour conjurer
le mauvais oeil.

Il recommena ce geste cabalistique en voyant la Morisque venir vers lui
dans le prau.

Elle s'arrta un moment, et, comme la veille, elle le regarda avec une
attention qui l'irrita.

--Que me voulez-vous? lui dit-il brusquement en marchant  elle.

Elle ne rpondit rien, et, le saluant, elle courut pour rejoindre son
enfant, qu'elle s'inquitait de voir  cheval.

Le marquis venait au-devant de son hte avec Lucilio Giovellino.

--Venez donc manger, lui dit-il; vous devez tre mort de faim! La
Bellinde se dsole de ne vous avoir pas vu sortir ce matin, et,
consquemment, de vous avoir laiss partir  jeun pour la promenade.

M. d'Alvimar ne crut pas devoir parler de sa visite et de son repas au
presbytre. Il parla de la beaut agreste des environs et du temps doux
et riant de cette matine d'automne.

--Oui, dit Bois-Dor, nous en avons pour plusieurs jours encore, car le
soleil...

Il fut interrompu par un cri perant qui partait du dehors, et, courant
le plus vite qu'il put, pour savoir ce que c'tait, il se trouva sur
le pont avec d'Alvimar et Lucilio; l'un, qui l'avait prcd, l'autre,
qui le suivait machinalement.

Ils virent alors la Morisque au bord du foss, tendant les bras avec
angoisse vers son enfant, que le gros cheval emmenait dans l'eau, et
prte  s'y jeter, du point assez escarp o elle se trouvait.




XV


Voici ce qui tait arriv.

Le petit bohme, heureux et fier d'quiter  lui tout seul un si grand
dada, avait gentiment persuad au carrosseux de lui laisser tenir le
bridon. Le bon Squilindre, se sentant livr  cette petite main, et,
d'ailleurs, excit par les joyeux petits talons qui _tabourinaient_ sur
ses flancs, s'tait aventure trop avant sur la droite, avait perdu le
gu et pass sous le pont  la nage. Le carrosseux essayait d'aller 
son secours; mais Pimante, plus mfiant que son camarade, refusait de
perdre pied; et l'enfant, se tenant aux crins, tait enchant de cette
circonstance.

Pourtant les cris de sa mre l'arrachrent  son ivresse, et il lui
cria: dans une langue qui ne fut comprise que de Lucilio:

--N'aie pas peur, mre, je me tiens bien.

Mais il tait entr dans le courant de la petite rivire qui alimentait
le foss. Le lourd et flegmatique Squilindre en avait dj assez, et ses
naseaux, largement ouverts et tendus, annonaient son malaise et son
inquitude.

Il n'avait pas l'esprit de retourner en arrire; il s'en allait droit
sur l'tang, o l'impossibilit de franchir le barrage pouvait bien
puiser ce qui lui restait de force pour nager.

Cependant le danger n'tait pas encore imminent, et Lucilio s'efforait
de faire entendre, par gestes,  la Morisque de ne pas se jeter  l'eau.
Elle n'en tenait compte et descendait le talus gazonn, lorsque le
marquis, voyant le danger que couraient ces deux pauvres tres, essaya
de dboutonner son manteau.

Il se ft jet  la nage; il allait le faire sans consulter personne et
sans que d'Alvimar comprit son dessein, lorsque Lucilio, qui s'en
aperut et que rien ne gnait, sauta du pont dans le foss et se mit 
nager avec vigueur vers l'enfant.

--Ah! ce bon, ce brave Giovellino! s'cria le marquis oubliant, dans son
motion, la traduction franaise qui dnaturait le nom de son ami.

D'Alvimar enregistra ce nom dans les petites archives de sa mmoire, qui
tait trs-fidle, et, tandis que le marquis s'approchait du talus pour
calmer et retenir la Morisque, il resta, lui, sur le pont, regardant
avec un singulier intrt ce qu'il adviendrait de l'aventure.

Cet intrt n'tait pas celui que toute bonne me et ressenti en
pareille circonstance, et pourtant l'Espagnol prouvait une vive
anxit.

Il ne tenait pas  ce que le muet ft noy, ce qui n'avait aucune raison
d'arriver; mais il souhaitait que l'enfant prit, chose qui paraissait
trs-possible. Il ne demandait pas au ciel d'abandonner cette pauvre
crature; il ne raisonnait pas son cruel instinct; il le subissait,
malgr lui, comme un mal bizarre, insurmontable. Il sentait de plus en
plus cet enfant lui inspirer une terreur superstitieuse.

--Si ce que j'prouve est une rvlation de ma destine, pensait-il,
elle s'agite et se dcide en cet instant. Si l'enfant meurt, je suis
sauv; s'il est sauv, je suis perdu.

L'enfant fut sauv.

Lucilio rejoignit le cheval, prit le petit cavalier par le collet de sa
souquenille, et alla le jeter sur la talus, dans les bras de sa mre,
qui avait suivi, en courant et en criant, les pripties de ce petit
drame.

Puis il retourna tranquillement chercher le trop simple Squilindre, qui
s'acharnait contre le barrage de l'tang, et, le forant  rebrousser
chemin, le remit sain et sauf aux mains du carrosseux perdu.

Toute la maison tait accourue aux cris de la Morisque, et l'on fut
attendri de la voir, toute pleurante, embrasser les genoux de Lucilio,
et lui parler en arabe avec effusion, en s'tonnant qu'il ne lui
rpondit pas un mot, bien qu'il et l'air d'entendre cette langue et
qu'il l'entendit fort bien.

Le marquis embrassa Lucilio en lui disant tout bas:

--Eh! mon pauvre ami! pour un homme tourment par la main du bourreau
jusque dans la moelle des os, vous tes encore un vigoureux nageur!
Dieu, qui sait que vous ne vivez que pour le bien, a voulu faire en vous
des miracles. Or a, allez vitement changer de tout, et vous, Adamas,
faites scher et rchauffer ce petit diable, qui n'a pas l'air plus
effray que s'il sortait de son lit. Je souhaite que, tout  l'heure,
aprs mon repas, vous me l'ameniez avec sa mre; faites-les donc
aussi propres que vous pourrez.--Mais o donc est pass M. de Villareal?

Ce prtendu Villareal tait rentr dans le chteau, et, seul dans sa
chambre, il priait le Dieu vindicatif auquel il croyait de ne point trop
le punir de l'pret avec laquelle il avait dsir, _sans cause_, la
mort du polit bohmien.

Nous appelons ainsi l'enfant, pour faire comme les gens qui
l'entouraient en cet instant; mais, lorsque, aprs le dner, M. de
Bois-Dor passa dans une ancienne salle de son castel, qu'Adamas
dcorait du titre pompeux de salle des audiences, et quelquefois de
salle de justice; quand ce vieux ministre de l'intrieur du marquis lui
prsenta la Morisque et son enfant, le premier mot du marquis fut pour
s'crier, aprs un moment de silence imposant:

--Plus je considre ce garonnet, plus je m'assure qu'il n'est ni
gyptien, ni Morisque, mais bien plutt Espagnol de bonne race, et
peut-tre mme de sang franais.

Il ne fallait pas tre bien sorcier pour faire cette dcouverte;
nanmoins, elle fut coute avec grand respect par Adamas, qui, en sa
qualit d'introducteur, restait prsent  la confrence. M. d'Alvimar et
Lucilio taient invits par le marquis  former l'assistance.

--Voyez, continua Bois-Dor navement satisfait de sa pntration, en
cartant la grosse chemise blanche de l'enfant: sa figure est brle du
soleil, mais pas plus que celle de nos paysans en temps de moisson; son
cou est blanc comme neige, et voil des pieds et des mains si petits,
que jamais serf ou vilain n'en eut de pareils. Allons, mon petit lutin,
n'ayez point honte, et, puisque vous entendez le franais,  ce que
l'on dit, rpondez-nous Comment vous nomme-t-on?

--_Mario_, rpondit l'enfant sans hsiter.

--Mario? C'est l un nom italien!

--Je ne sais pas, moi.

--De quel pays tes-vous?

--Je suis Franais, je crois.

--O tes-vous n?

--Je ne m'en souviens pas.

--Je le crois bien, dit le marquis en riant; mais demandez-le  votre
mre.

Mario se tourna vers la Morisque et ouvrit la bouche pour lui parler.

Il avait un air d'expression et de bonheur de se sentir accueilli
paternellement par ce beau monsieur qui le tenait entre ses jambes, et
dont il touchait timidement, du bout de ses petits doigts, les beaux
habits de soie et le joli petit chien enruban.

Mais, ds qu'il eut rencontr les yeux de sa mre, il parut comprendre
un avertissement de grande importance; car il quitta doucement M. de
Bois-Dor, et, se rapprochant de la Morisque, il baissa les yeux sans
rien dire.

Le marquis lui adressa d'autres questions auxquelles il ne rpondit pas
davantage, quoique, par un doux et tendre regard, il semblt lui
demander furtivement pardon de son impolitesse.

--Je crois, mon ami Adamas, dit le marquis, que tu m'as un peu surfait
ton histoire, en prtendant que ce garonnet parlait couramment notre
langue. Il est vrai qu'il la prononce assez bien et qu'il a dit
plusieurs mots sans trop d'accent tranger; mais je crois qu'il n'en
sait pas davantage. Puisque tu sais si bien l'espagnol (pour moi,
j'avoue en savoir fort peu), fais-le donc s'expliquer.

--Inutile, monsieur la marquis, dit Adamas sans se dconcerter, je vous
jure que le petit drle parle franais comme un clerc: seulement, il est
intimid devant vous, voil toute l'affaire.

--Mais non! dit le marquis; c'est un petit lion qui n'a peur de rien. Il
est sorti de l'eau aussi riant qu'il y est entr, et il voit bien que
nous sommes de bonnes gens.

Mario parut trs-bien comprendre; car son oeil aimable disait oui, tandis
que l'oeil intelligent et craintif de la Morisque, s'arrtant sur
d'Alvimar, semblait dire non, quant  celui-l.

--Voyons, voyons, reprit le bon M. Sylvain en reprenant Mario dans ses
jambes, je veux que nous soyons bons amis. J'aime les enfants, et
celui-ci me plat. N'est-ce pas, matre Jovelin, que voil une figure
qui n'est pas faite pour tromper, et un regard d'enfant qui va droit au
coeur? Il y a du mystre l-dessous, et je veux le savoir. coute, matre
Mario, si tu me rponds la vrit, je te donnerai... Que veux-tu que je
te donne?

L'enfant, obissant  l'imptuosit nave de son ge, s'lana sur
Fleurial, le beau petit chien blanc qui, lorsque son matre tait assis,
ne quittait pas son giron.

Il semblait que Mario tait rsolu  tout pour l'avoir; mais un nouveau
regard de Mercds l'avertit de se contenir, et il remit le petit chien
sur les genoux du marquis,  la grande satisfaction de celui-ci, qui
avait craint de s'tre trop avanc.

L'enfant secoua la tte d'un air triste et fit signe qu'il ne voulait
rien.

Jusque-l, d'Alvimar n'avait rien dit; tout en faisant sa prire
aprs la scne du foss, il avait repass dans la mmoire, rapidement,
mais avec certitude, toutes les circonstances de sa vie. Rien ne s'y
tait formul qui pt avoir rapport, mme indirectement, avec une femme
et un enfant dans la situation o ceux-ci se trouvaient.

L'motion qu'il avait ressentie tait donc une pure hallucination; il
s'tait repenti de ne l'avoir pas surmonte tout de suite; il avait
repris possession de sa raison.

Pendant le dner, le marquis ne lui avait point parl du rcit d'Adamas
sur le mystrieux voyage de Mercds. Lui-mme ne l'avait cout, la
veille au soir, que d'une oreille, en s'endormant. D'Alvimar, depuis
quelques minutes, regardait donc avec une tranquillit mprisante ces
deux mendiants, et il avait cru trouver enfin la cause vulgaire de sa
rpugnance pour eux.

Il prit la parole.

--Monsieur le marquis, dit-il, si vous me permettez de me retirer, je
crois qu'avec quelque argent vous ferez parler ce drle tant que vous
voudrez. Il est possible que ce soit un chrtien vol par cette
Morisque, car je n'ai aucun doute sur la race de celle-ci. Pourtant,
vous vous tromperiez beaucoup si vous pensiez que la couleur de la peau
soit un signe certain. Il y a de ces misrables enfants qui sont aussi
blancs que nous, et, si vous voulez tre sr de quelque chose, vous
ferez bien de soulever les cheveux qui couvrent le front de celui-ci;
vous y trouverez peut-tre la marque du fer rouge.

--Quoi! dit le marquis en souriant, ont-ils tellement peur de l'eau du
baptme qu'ils l'effacent par le feu?

Cette marque est celle de l'esclavage, reprit d'Alvimar. La loi
espagnole la leur inflige. On les marque au front d'une S et d'une tte
de clou, ce qui se traduit ainsi de la langue figure en espagnol:
_Esclave_.

--Oui, dit le marquis, je me souviens, c'est un rbus! Eh bien, je le
trouve fort laid, et, si ce pauvre petit en est marqu et qu'il soit
esclave de votre nation, je le rachte, moi, et je le fais libre sur la
bonne terre de France.

Mercds n'avait rien compris  ce qui se disait autour d'elle.
Seulement, elle voyait avec anxit d'Alvimar s'approcher de Mario,
comme pour le toucher; mais d'Alvimar n'eut, pour rien au monde, souill
sa main gante au contact d'un More, et il attendait que le marquis
soulevt les cheveux de l'enfant; seulement, le marquis n'en faisait
rien, et cela par un sentiment de dlicate commisration pour la pauvre
mre dont il croyait comprendre l'humiliation et l'inquitude.

Quant  Mario, il comprenait de quoi il s'agissait; mais, domin et
comme fascin par le regard de Mercds, il se renfermait dans un
impassible silence.

--Vous le voyez, dit d'Alvimar au marquis, il baisse la tte et cache sa
honte. Allons, j'en sais assez sur leur compte, et je vous laisse en
cette honnte compagnie. Il n'y a point de danger qu'ils desserrent les
dents devant un Espagnol, et ils savent apparemment que je le suis. Il y
a, entre cette race abjecte et la ntre, un instinct d'aversion qui fait
qu'ils nous sentent comme le gibier sauvage sent l'approche du chasseur.
Cette femme, je l'ai rencontr hier sur les chemins, et je suis sur
qu'elle a essay quelque pratique de sorcellerie sur mon cheval, car il
est boiteux ce matin. Si j'tais le matre de cette maison, une pareille
vermine n'y resterait pas un instant de plus!...

--Vous tes mon hte, rpondit Bois-Dor mlant  sa politesse un accent
de dignit et de fermet dont M. d'Alvimar ne l'et pas cru capable, et,
en cette qualit, vous avez droit  ne point rencontrer chez moi de
discussion contre vos ides, qu'elles soient ou non les miennes. Si la
vue de ces malheureux vous importune, comme je ne veux pas qu'il soit
dit que vous avez t contrari dans ma maison en chose que ce soit, on
s'arrangera pour qu'ils ne blessent point vos regards; mais vous ne
sauriez exiger que je chasse brutalement un enfant et une femme.

--Non, certes, monsieur, dit d'Alvimar reprenant possession de lui-mme;
ce serait mconnatre vos bonts, et je vous demande pardon de mon
emportement. Vous savez l'horreur de ma nation pour ces infidles, et je
sais, moi, que j'aurais d la contenir ici.

--Que voulez-vous dire? demanda Bois-Dor un peu impatient; nous
prenez-vous pour des musulmans?

-- Dieu ne plaise, monsieur le marquis! je voulais parler de la
tolrance franaise en gnral, et, comme c'est une loi de civilit que
de se conformer aux usages de la nation o l'on reoit l'hospitalit, je
vous promets de m'observer et de voir chez vous sans rpugnance
quiconque il vous plaira d'accueillir.

-- la bonne heure! rpondit le bon marquis en lui tendant la main. Vous
plat-il que, dans un instant, quand j'aurai fini ici, je vous mne tuer
un livre ou deux?

--C'est trop de bont, dit d'Alvimar en sortant; mais ne vous drangez
pas pour moi: avec votre permission, et en attendant l'heure du dner,
j'irai crire quelques lettres.

Le marquis, s'tant lev pour le saluer, se rassit avec sa grce
nonchalante, et, s'adressant  Lucilio:

--Notre hte est un cavalier bien lev, lui dit-il; mais il est vif,
et, tout bien considr, il a un grand malheur en la tte, qui est
d'tre trop Espagnol. Ces gens sublimes mprisent tout ce qui n'est
pas eux; mais je crois qu'ils se sont rompu les reins en martyrisant et
en exterminant ces pauvres Morisques. Ils s'en mangeront les mains, un
jour ou l'autre. Les Morisques taient courageux au travail et soigneux
de la propret, au pays de la paresse et de la vermine. Ils taient doux
et humains avant qu'on les et provoqus si durement. Allons, allons, si
nous tenons l un pauvre dbris de cette race qui fut si grande au temps
pass, ne marchons pas dessus. Ayons piti! Dieu pour tous!

Lucilio avait cout le marquis avec une religieuse attention, mais en
crivant, pendant qu'il disait ses dernires paroles.

--Que faites-vous l? lui dit Bois-Dor.

Lucilio lui passa son papier, qui parut un vrai grimoire au marquis.

--Ce sont, lui rpondit le muet avec son crayon, les excellentes paroles
que vous venez de dire, traduites en arabe. Voyez si l'enfant sait lire
et s'il entend cette langue.

Mario regarda le papier qu'on lui prsenta et courut le lire  la
Morisque, qui l'couta avec une grande motion, baisa l'criture et vint
se mettre  genoux devant le marquis.

Puis elle se tourna vers Giovellino et lui dit en arabe:

--Homme de coeur et de vertu, dis  cet homme de bien ce que je vais te
dire. Je n'ai pas voulu parler ma langue devant l'Espagnol. Je n'ai pas
voulu que l'enfant dt un mot devant lui. L'Espagnol nous hait, et, en
quelque lieu qu'il nous rencontre, il nous fait du mal. Pourtant
l'enfant est chrtien, il n'est pas esclave. Tu peux voir sur mon front
la marque de l'inquisition; elle y est encore, quoique je fusse bien
petite quand on m'a brle.

Et, en parlant ainsi, elle dfaisait le mouchoir de serpillire bariole
qui retenait ses longs cheveux noirs, et montrait son front, qui ne
prsentait aucune trace de feu.

Mais elle se le frappa du creux de la main, et aussitt l'horrible
_rbus_ se dessina en blanc sur la peau rougie.

--Mais, reprit elle en relevant la chevelure abondante et douce de
Mario, tu peux regarder ce jeune front. S'il et t marqu comme le
mien, la trace ne serait pas encore possible  mconnatre. C'est un
front baptis par un prtre de ta religion; l'enfant est instruit dans
la foi et dans la langue de ses pres.

Pendant que la Morisque parlait, Lucilio crivait traduisant, et le
marquis lisait  mesure.

--Demandez-lui son histoire, dit-il au muet; faites-lui savoir que nous
portons intrt  ses malheurs et que nous la prenons sous notre
protection.

Il ne fut pas ncessaire que Lucilio crivit les interruptions de
Bois-Dor. Mario, qui parlait aussi facilement l'arabe que le franais
et le catalan, les traduisait, au fur et  mesure,  sa mre adoptive,
avec une remarquable fidlit.

Nous continuerons donc l'entretien de ces quatre personnes, comme si
toutes quatre avaient parl la mme langue et comme si Lucilio, prompt 
transcrire, n'et pas t empch d'en parler une seule.




XVI


La Morisque parla ainsi:

--Mario, mon bien-aim, dis  ce seigneur bienfaisant que je sais mal
parler l'espagnol, et le franais encore moins; je dirai mon histoire 
son _crivain_, et il la lira.

Je suis fille d'un pauvre fermier de la Catalogne. C'est en Catalogne
que le peu de Mores pargns par l'inquisition vivaient encore
tranquilles, esprant qu'on les y laisserait gagner leur vie en
travaillant, puisque nous n'avions pris part  aucune des guerres de ces
derniers temps, si malheureux pour nos frres des autres provinces
d'Espagne.

Mon pre s'appelait Ysid en arabe, et Juan on espagnol; moi, baptise
par _aspersion_ comme les autres, j'tais la chrtienne Mercds, mais
la morisque Ssobyha[13].

J'ai  prsent trente ans. J'en avais treize quand on commena  nous
avertir secrtement que nous allions tre chasss et dpouills  notre
tour.

Dj, avant ma naissance, le terrible roi Philippe II avait ordonn
que, dans le dlai de trois ans, tous les Morisques devaient savoir la
langue castillane et ne plus parler, lire ou crire en arabe,
publiquement ou secrtement; que tous les contrats en cette langue
seraient nuls; que tous nos livres seraient brls; que nous
quitterions nos costumes pour porter ceux des chrtiens;que les femmes
morisques sortiraient sans voile, le visage dcouvert;que nous
n'aurions ni ftes ni danses, ni chants nationaux; que nous perdrions
nos noms de famille et d'individu pour prendre des noms chrtiens; que
ni hommes, ni femmes morisques ne pourraient plus se baigner  l'avenir,
et que nos bains seraient dtruits dans nos maisons.

Ainsi, on nous insultait jusque dans la pudeur de nos moeurs et dans la
sant de nos corps! Mes parents s'taient soumis. Quand ils virent que
cela ne servait de rien et qu'on ne les perscutait que pour avoir leur
argent, ils songrent  en amasser et  en cacher le plus qu'ils
pourraient, afin de s'enfuir quand le danger de la mort reviendrait.

 force de travail et de patience, ils se firent un petit trsor.
C'tait, disaient-ils, pour m'empcher de mendier comme tant d'autres
qui s'taient laiss surprendre. Mais il tait crit que, comme tous les
autres, je tendrais la main.

Nous tions encore assez heureux, malgr les humiliations dont on nous
abreuvait. Nos seigneurs espagnols ne nous aimaient point; mais, comme
ils voyaient bien que nous seuls, en Espagne, savions et voulions
cultiver leurs terres, ils demandaient  leur roi de nous pargner.

Quand j'eus dix-sept ans, le roi Philippe III fit rendre tout  coup un
nouveau dcret contre tous les Morisques catalans. Nous tions bannis du
royaume avec les _biens meubles_ que nous pourrions emporter sur nos
corps. Dans trois jours, sous peine de mort, il nous fallait quitter nos
maisons et aller, sous escorte, au lieu de l'embarquement. Tout chrtien
qui cacherait un Morisque irait pour six ans aux galres.

Nous tions ruins. Pourtant, nous mmes sur nous, mon pre et moi,
l'or que nous pouvions emporter, et nous partmes sans nous plaindre. On
nous promettait de nous conduire en Afrique, au pays de nos anctres.

Alors nous demandmes au Dieu de nos pres de nous reprendre pour ses
fidles enfants.

On nous laissa, pendant le voyage, remettre nos anciens costumes, qui
se conservaient depuis un sicle dans les familles, et chanter nos
prires dans notre langue, que nous n'avions pas oublie; car, en dpit
des dcrets, nous n'en parlions pas d'autre entre nous.

Nous fmes entasss comme des animaux sur les galres de l'tat, mais,
 peine embarqus, on nous demanda le prix de la traverse. La plupart
n'avaient rien. On exigea que les riches payassent pour les pauvres.

Mon pre, voyant qu'on jetait  la mer ceux qui ne trouvaient pas de
caution, paya sans regret pour tous ceux qui taient dans notre
embarcation; mais, quand on vit qu'il n'avait plus rien, on le jeta  la
mer comme les autres!...

Ici, la Morisque s'arrta. Elle ne pleurait pas, mais sa poitrine tait
serr.

--Dtestables coquins d'Espagnols! Pauvres Morisques! murmura le
marquis.

Puis il ajouta, comme averti par un triste regard de Lucilio:

--Hlas! la France n'a fait mieux, et la rgente les a traits
absolument de mme!

Mercds reprit:

--Me voyant seule au monde, sans un dernier, et prive de tout ce que
j'aimais, je voulus suivre mon pauvre pre; on m'en empcha. J'tais
jolie. Le patron de la galre me voulait pour esclave. Mais Dieu
dchana la tempte, et il fallut songer  lutter contre elle. Plusieurs
embarcations furent englouties, des milliers de Morisques prirent avec
leurs bourreaux.

La galre qui nous portait fut emmene par l'orage sur les ctes de
France, et vint se briser vers un lieu dont je n'ai jamais su le nom.

Je fus jete au rivage, au milieu des morts et des mourants; c'tait
mon salut. Je me tranai dans des rochers o, toute mouille et toute
brise, m'tant bien cache et n'ayant pas la force d'aller plus loin,
je dormis pour la premire fois depuis beaucoup de jours et beaucoup de
nuits.

Quand je m'veillai, la tempte tait finie. Il faisait chaud, j'tais
seule. Le navire bris tait  la cte, les morts sur la grve. J'avais
faim, mais j'avais encore assez de forces pour marcher.

Je m'loignai le plus vite que je pus du rivage, o je craignais de
rencontrer des Espagnols, et je m'en allai par les montagnes, mendiant
le pain, l'eau et le gte. On me recevait bien mal; mon costume
inquitait les paysans.

Enfin, je rencontrai quelques femmes de ma race qui taient tablies
dans un village et qui me donnrent un habillement; elles me
conseillrent de cacher ma religion et mon origine, parce que les hommes
du pays n'aimaient pas les trangers et dtestaient surtout les
Morisques. Il parat, hlas! qu'on les dteste partout, car on m'a dit,
plus tard, qu'au lieu d'accueillir comme des frres ceux qui purent
arriver en Afrique, les Berbres les ont massacrs ou rduits  un pire
esclavage que celui de l'Espagne.

Comment pouvais-je suivre le conseil qu'on me donnait de cacher mon
origine? Je ne savais pas assez bien la langue catalane pour cela.
D'abord, on me fit quelque aumne; mais, quand un Espagnol passait, il
disait aux gens du pays:

--Vous avez l chez vous une Morisque.

Et l'on me chassait de partout. Je marchai de valle en valle.

Un jour, je me trouvai sur une grande route qui tait celle de Pau,
comme je l'ai su plus tard, et c'est l que le ciel me fit rencontrer
une femme encore plus malheureuse que moi. C'tait la mre de l'enfant
que vous voyez, et qui est devenu le mien...

--Continuez, dit le marquis.

Mais Mercds s'arrta encore, parut rflchir, et dit, s'adressant 
Lucilio.

--Je ne peux pas raconter l'histoire des parents de l'enfant, si ce
n'est  vous seul... qui lui avez sauv la vie, et qui me paraissez un
ange sur la terre. Si l'on veut me garder ici quelques jours et que je
ne voie aucun danger pour Mario, je jure que je dirai tout; mais je
crains l'Espagnol, et j'ai vu ce vieux seigneur mettre sa main dans la
sienne, aprs l'avoir repris de sa duret pour nous. J'ai tout compris
avec mes yeux: les seigneurs sont les seigneurs, et les pauvres esclaves
ne doivent pas esprer que les meilleurs mmes prendront leur parti
contre leurs gaux.

--Il n'y a pas d'gaux qui tiennent! s'cria le marquis lorsque Lucilio
lui eut traduit, par crit, la rponse du Mercds. Je jure, sur ma foi
de chrtien et sur mon honneur de gentilhomme, de protger le faible
envers et contre tous.

La Morisque rpondit qu'elle dirait la vrit, mais qu'elle cacherait
certains dtails inutiles.

Puis elle reprit ainsi:

--J'tais sur la route de Pau, mais au coeur des montagnes, dans un
endroit fort dsert. L, comme je me reposais en me cachant, par crainte
des mauvaises gens que l'on rencontre en tous pays, je vis passer un
homme qui voyageait avec sa femme.

La femme marchait un peu en avant; des bandits accoururent par
derrire eux, turent et volrent ce voyageur, si vite, que sa femme ne
le vit point, et, revenant pour l'appeler, le trouva mort en travers du
chemin.

 cette vue, elle tomba mourante, et je vis qu'elle tait enceinte.

Je ne savais comment la soulager et la consoler.  genoux prs d'elle,
je priais et je pleurais, lorsqu'un homme  la moustache grise et tout
habill de noir parut  cheval, et vint savoir pourquoi je pleurais
ainsi. Je lui montrai cette femme couche sur le corps de son mari. Il
lui parla en plusieurs langues, car il tait un grand savant; mais il
vit bientt qu'elle n'tait pas en tat de rpondre.

La secousse qu'elle venait d'prouver htait son accouchement.

Des bergers passaient avec leurs troupeaux. Il les appela; et, comme
ils virent que cet homme de bien tait un prtre de leur religion
chrtienne, ils obirent  son commandement et portrent la femme dans
leur maison, o elle mourut, une heure aprs avoir mis Mario au monde,
et aprs avoir donn au prtre la bague de mariage qu'elle avait au
doigt, sans pouvoir rien expliquer, mais en lui montrant l'enfant et le
ciel!

Le prtre s'arrta chez les bergers pour faire ensevelir ces pauvres
morts, et, comme il crut que j'avais t l'esclave de cette dame, il me
confia l'enfant en me disant de le suivre. Mais je ne voulus pas le
tromper, ayant connu qu'il tait savant et humain. Je lui dis mon
histoire, et comment j'avais vu, par hasard, l'assassinat du
colporteur.

--C'tait donc un colporteur? dit le marquis.

--Ou un gentilhomme dguis, rpondit Mercds; car sa femme avait, sous
sa pauvre cape, les vtements d'une dame, et lui-mme, quand on le
dpouilla pour l'ensevelir, fut trouv en chemise fine et en chausses de
soie sous ses habits grossiers. Il avait les mains blanches, et on
trouva aussi sur lui un cachet o il y avait des armoiries.

--Montrez-moi ce cachet! s'cria Bois-Dor fort mu.

La Morisque secoua la tte et dit:

--Je ne l'ai pas.

--Cette femme se mfie de nous, reprit le marquis s'adressant  Lucilio,
et pourtant cette histoire m'intresse plus qu'elle ne croit! Qui sait
si...? Voyons, mon grand ami, tchez, au moins, de lui faire dire 
quelle poque prcisment est arrive l'aventure qu'elle nous raconte.

Lucilio fit signe au marquis d'interroger l'enfant, qui rpondit sans
hsiter:

--Je suis n une heure aprs la mort de mon pre, une heure avant celle
du bon roi de France, Henri le quatrime. Voil ce que M. l'abb
Anjorrant, qui a pris soin de moi, m'a appris, en me recommandant de ne
jamais l'oublier, et ce que ma mre Mercds ne me dfend pas de vous
dire,  condition que l'Espagnol ne le saura pas.

--Pourquoi? dit Adamas.

--Je ne sais, rpondit Mario.

--Alors, prie ta mre de continuer son histoire, dit M. de Bois-Dor, et
comptez que nous vous en garderons le secret, comme nous l'avons promis.

La Morisque reprit ainsi son rcit:

--Le bon prtre s'tant fait donner une chvre pour nourrir l'enfant,
nous emmena en me disant:

--Nous parlerons religion plus tard. Vous tes malheureuse, et je vous
dois la piti.

Il demeurait assez loin de l, dans la coeur de la montagne. Il nous mit
dans une petite cabane faite de pierres de marbre et couverte d'autres
grandes pierres noires toutes plates, et il n'y avait dans cette maison
que de l'herbe sche. Ce saint n'avait rien de mieux  nous donner que
l'abri et la parole de Dieu. Il demeurait dans une maison qui n'tait
gure plus riche que le chalet o nous tions.

Mais je ne fus pas l huit jours sans que l'enfant ft propre, bien
soign et la maison bien close. Les bergers et les paysans ne me
rebutaient pas, tant leur prtre leur avait enseign la douceur et la
piti. Moi, je leur enseignai vite, pour le soin de leurs troupeaux et
pour la culture de leurs terres, des choses qu'ils ne savaient pas et
que savent tous les Morisques cultivateurs. Ils m'coutrent, et, me
trouvant utile, ils ne me laissrent plus manquer de rien.

J'aurais t bien heureuse de rencontrer cet homme de paix et ce pays
de pardon, si j'avais pu oublier mon pauvre pre, la maison o j'tais
ne, mes parents et mes amis que je ne devais plus revoir; mais je me
mis  tant aimer ce pauvre orphelin, que peu  peu je me consolai de
tout.

Le prtre l'leva et lui enseigna le franais et l'espagnol, tandis que
je lui apprenais ma langue, afin d'avoir quelqu'un au monde avec qui je
pusse la parler; et pourtant, ne croyez pas qu'en lui apprenant des
prires arabes, je l'aie dtourn de la religion que le prtre lui
enseignait.

Ne croyez pas que je repousse votre Dieu. Non, non! Quand je vis cet
homme si vrai, si misricordieux, si savant et si chaste, qui me parlait
si bien de son prophte _Issa_[14] et des beaux prceptes de
l'_Engil_[15], qui ne disent pas de faire ce que le Coran nous dfend,
je pensai que la plus belle religion devait tre celle qu'il pratiquait;
et, comme je n'avais pas reu le baptme, malgr l'aspersion des prtres
espagnols (m'tant garantie avec mes mains pour qu'aucune goutte de
l'eau chrtienne ne tombt sur ma tte), je consentis  tre de nouveau
baptise par ce vertueux, et je jurai  Allah de ne plus jamais renier
dans mon coeur le culte d'Issa et de Paraclet.

Cette nave dclaration fit beaucoup de plaisir au marquis, lequel,
malgr ses nouvelles notions de philosophie, n'tait, pas plus
qu'Adamas, partisan de l'idoltrie paenne attribue aux Mores
d'Espagne.

--Ainsi, dit-il en caressant la tte brune de Mario, nous n'avons point
affaire ici  des diables, mais  des tres de notre espce. _Numes
clestes!_ j'en suis aise, car cette pauvre femme m'intresse et cet
orphelin me touche le coeur. Ainsi donc, mon bel ami Mario, tu as t
lev par un bon et savant cur des Pyrnes! et tu es toi-mme un petit
savant! Je ne pourrai pas te parler arabe; mais, si ta mre veut te
donner  moi, je jure de te faire lever en gentilhomme.

Mario ne savait point ce que c'tait que la gentilhommerie.

Certes, il tait prodigieusement instruit pour son ge, pour le temps et
le milieu o il avait t lev; mais,  tous autres gards que la
religion, la morale et les langues, c'tait un vrai petit sauvage, ne se
faisant aucune ide de la socit o le marquis l'invitait  entrer.

Il ne vit dans sa proposition que des rubans, des bonbons, des petits
chiens et de belles chambres toutes pleines de ces _bibelots_ qu'il
prenait pour des jouets. Ses yeux brillrent de nave convoitise, et
Bois-Dor, aussi naf que lui dans son genre, s'cria:

--Vive Dieu! matre Jovelin, cet enfant est n quelque chose.--Avez-vous
vu comme ses yeux ont relui  ce mot de gentilhomme?--Voyons, Mario,
demande  Mercds de rester avec nous.

--Et moi aussi! dit l'enfant, qui crut naturellement que l'offre
s'adressait d'abord  sa mre adoptive.

--Et elle aussi? rpondit Bois-Dor; je sais bien que vous sparer
serait fort inhumain.

Mario, transport, se hta de dire  la Morisque, en arabe, et en la
couvrant de caresses:

--Mre! nous ne marcherons plus dans les chemins. Ce beau seigneur nous
garde ici dans sa belle maison!

Mercds remercia en soupirant.

--L'enfant n'est pas  moi, dit-elle; il est  Dieu, qui me l'a confi.
Il faut que je cherche et que je retrouve sa famille. Si sa famille
n'existe plus ou ne veut pas de lui, je reviendrai ici, et,  genoux, je
vous dirai: Prenez-le et chassez-moi si vous voulez. J'aime mieux
pleurer seule  la porte de la maison o il sera heureux, que de le
faire encore mendier sur les chemins.

--Cette femme a une belle me, dit le marquis. Eh bien, nous l'aiderons,
de notre argent et de notre crdit,  retrouver ceux qu'elle cherche;
mais que ne nous apprend-elle ce qu'elle en sait? Nous l'aiderons
peut-tre tout de suite, d'aprs le nom de famille de l'enfant.

--Ce nom, je ne le sais pas, rpondit la Morisque.

--Alors, qu'esprait-elle en quittant ses montagnes?

--Dis-leur ce qu'ils veulent savoir, dit en arabe Mercds  Mario,
mais rien de ce qu'ils doivent encore ignorer.




XVII


Mario prit la parole, enchant d'avoir  s'expliquer, mais sans
impudence ni _manire_, avec toute la candeur de sa grce naturelle et
de son beau regard.

--Nous tions bien heureux l-bas, dit-il; il y avait des grottes, des
cascades, de grands pics et de grands arbres; tout tait bien plus grand
qu'ici, et l'eau y faisait beaucoup plus de bruit. Ma mre gardait des
vaches trs-bonnes, et elle teignait et filait de la laine pour faire de
la toile de laine trs-forte. Voyez mon bonnet blanc et sa cape rouge!
C'est des toffes de chez nous. Moi, je travaillais aussi. Je faisais
des paniers, oh! je sais trs-bien les faire! Si je reviens chez vous
pour tre gentilhomme, vous verrez! c'est moi qui ferai tous les paniers
de la maison!

Tous les jours, pendant deux heures, j'apprenais  lire et  parler
espagnol et franais avec M. le cur Anjorrant. Il ne me grondait
jamais, il tait toujours content de moi. Jamais on n'a vu un homme si
bon! Il m'aimait tant, que ma mre en tait quelquefois jalouse. Elle me
disait:

--Tiens, je parie que tu aimes mieux le prtre que moi!

Mais, je lui disais:

--Non, va! je vous aime autant l'un que l'autre. Je vous aime tant que
je peux. Je vous aime grand comme les montagnes, et encore plus: grand
comme le ciel!

Mais, quand j'ai eu dix ans, tout a bien chang pour nous. Voil que,
tout d'un coup, M. Anjorrant a t bien malade, pour avoir trop march
dans la neige pour sauver de petits enfants qui s'taient perdus et
qu'il a retrouvs, car il y a chez nous de la neige, en hiver,
quelquefois aussi haut que votre maison. Et, tout d'un coup, M.
Anjorrant est mort!

Ma mre et moi, nous avons tant pleur, que je ne sais pas comment nous
avons encore des yeux pour voir clair.

Alors, ma mre m'a dit:

--Il faut faire la volont de notre pre, de notre ami qui est mort. Il
nous a laiss les papiers et les bijoux qui peuvent servir  le faire
reconnatre de ta famille. Il a crit pour toi bien des fois au ministre
de France. On n'a jamais rpondu. Peut-tre qu'on n'a pas reu les
lettres. Nous irons trouver le roi, ou quelqu'un qui puisse lui parler
pour nous, et, si tu as une grand'mre ou des tantes, ou des cousins,
ils t'empcheront de rester vassal, parce que tu es n libre, et que la
libert est la plus grande chose du monde.

Nous sommes partis avec bien peu d'argent. Le bon M. Anjorrant n'avait
rien laiss pour personne. Aussitt qu'il avait une picette, il la
donnait  ceux qui en avaient besoin. Nous avons march, march; la
France est si grande! Voil trois mois que nous sommes en route! Ma
mre, voyant le chemin si long, avait peur de n'arriver jamais, et nous
demandions aux portes l'abri et le pain. On nous donnait toujours, parce
que ma mre a l'air doux et qu'on me trouve gentil. Mais nous ne
connaissions pas les chemins, et nous faisions bien des pas qui nous
retardaient au lieu de nous avancer.

C'est alors que nous avons rencontr des gens bien drles, qui se
disaient gyptiens, et qui nous ont dit d'aller avec eux en Poitou, si
nous savions faire quelque chose. Ma mre sait trs-bien chanter en
arabe, et moi, je sais un peu jouer du tympanon et de la guiterne des
Pyrnes. Je vous en jouerai tant que vous voudrez. Ces gens-l ont
trouv que nous en savions assez. Ils n'taient pas mauvais pour nous,
et il y avait avec eux une petite Morisque appele Pilar que j'aimais
beaucoup, et un garon plus grand, La Flche, qui tait Franais, et qui
m'amusait avec ses grimaces et ses histoires. Mais ils taient presque
tous voleurs, et cela faisait de la peine  ma mre de les voir si
gourmands et ci paresseux.

C'est pourquoi elle me disait tous les jours:

--Il nous faut quitter ces gens-l, qui ne valent rien.

C'est hier que nous les avons quitts, parce que...

--Parce que?... dit le marquis.

--C'est une chose que ma mre Mercds vous dira peut-tre plus tard,
quand elle aura pri Dieu de lui faire connatre la vrit. C'est comme
a qu'elle m'a dit, et je n'en sais pas davantage.

--Toutes choses entendues, dit le marquis en se levant, voil des gens
dont je fais grand cas, et que je veux voir bien traiter et bien soigner
en mon logis, jusqu' ce qu'il leur plaise de me faire savoir en quoi je
peux les aider davantage. Mais ne m'avais-tu pas dit, fidle Adamas, que
cette Mercds avait une lettre pour M. de Sully?

--Oui, oui! s'cria Mario. C'est le nom qui est sur la lettre de M.
Anjorrant.

--Eh bien, c'est trs-facile. Je suis fort son serviteur, et je me
charge de vous faire arriver chez lui sans fatigue ni misre. Or donc,
reposez-vous cans et demandez tout ce que vous voudrez. Voyons, Adamas,
la mre et l'enfant sont trs-propres, et leurs habits de montagne ne
sont point trop laids. Mais ils ont l, sur le corps, tout ce qu'ils
possdent?

--Oui, monsieur, sauf les habits plus mauvais qu'ils portaient hier et
ce matin; ils ont chacun deux chemises et le reste  l'avenant. Mais
cette femme lave, raccommode et peigne son enfant tout le temps qu'elle
ne marche pas. Voyez comme sa chevelure est bien tenue! Elle a toutes
sortes de secrets arabes pour entretenir la propret; elle sait faire
des poudres de trone et des lixirs que je veux apprendre d'elle.

--C'est fort bien vu; mais songez  lui donner du linge et des toffes,
pour qu'elle soit un peu nippe. Puisqu'elle est adroite, elle en tirera
bon parti. Je m'en vais faire un tour de promenade; aprs quoi, si elle
n'a point de dplaisir  chanter un air de sa nation, avec la guiterne
du petit, je serai content d'our leur musique trangre. Au revoir
donc, matre Mario! Comme vous avez trs-civilement parl, je vous veux
donner quelque chose tantt: comptez que je ne l'oublierai point.

Le gentil Mario baisa la main du marquis, non sans jeter un regard bien
expressif sur le petit chien Fleurial, qu'il et prfr  toutes les
richesses de la maison.

Il est vrai de dire que Fleurial tait une merveille: des trois
_cagnots_ que choyait le marquis, il tait le prfr  juste titre, et
ne quittait jamais son matre dans la maison. Il tait blanc comme
neige, touffu comme un manchon, et, contrairement aux moeurs des petits
chiens gts, il tait doux comme un agneau.

Lorsque le marquis eut fait sa promenade accoutume, parl avec bont 
ceux de ses vassaux qu'il rencontra, et demand des nouvelles de ceux
qui taient malades, pour leur envoyer de quoi les rconforter, il
rentra et fit appeler Adamas.

--Que donnerai-je donc  ce joli Mario? lui dit-il. Il faudrait trouver
un jouet qui convnt  son ge, et il n'y en a point ici. Hlas! mon
ami, nous voici trois cans, qui commenons  nous faire vieux garons,
matre Jovelin, moi et toi.

--J'y ai song, monsieur, dit Adamas.

-- quoi, mon vieux serviteur? au mariage?

--Non, monsieur: ce n'tant point votre got, ce n'est pas le mien non
plus; mais j'ai trouv le jouet pour donner  l'enfant.

--Va le chercher bien vite.

--Voici, monsieur! dit Adamas en allant prendre l'objet, qu'il avait
dpos dans l'embrasure de la fentre. Comme j'ai remarqu que l'enfant
mourait d'envie d'avoir Fleurial, et que vous ne pouviez pas lui donner
Fleurial, je me suis rappel avoir vu, dans les greniers, plusieurs
jouets oublis depuis longtemps, et, entre autres, ce chien d'toupe,
qui n'est pas trop mang aux vers et qui ressemble  Fleurial, sauf
qu'il est en peau de mouton noir et qu'il n'a plus beaucoup de queue.

--Et sauf mille autres diffrences qui font qu'il ne lui ressemble pas
du tout! Mais d'o vient donc ce joujou-l, Adamas?

--Du grenier, monsieur.

--Fort bien; mais... tu dis qu'il y en a d'autres?

--Oui, monsieur; un petit cheval qui n'a plus que trois jambes, un
tambour crev, de petites armes, un reste de donjon crnel...

Adamas se tut brusquement en voyant le marquis profondment absorb
devant le chien d'toupe, tandis qu'une grosse larme creusait un sillon
dans le fard de sa joue.

--J'ai fait quelque sottise! s'cria le vieux serviteur. Pour Dieu, mon
bon cher matre, d'o vient que vous pleurez?

--Je ne sais... un moment de faiblesse! dit le marquis en s'essuyant de
son mouchoir parfum, o s'imprima une notable partie des roses de son
teint; j'ai cru reconnatre ce jouet, et, si je ne me trompe, c'est l
une relique qu'il ne faut point donner, Adamas!... Cela vient de mon
pauvre frre!

--Vraiment, monsieur? Ah! je ne suis qu'un sot! J'aurais d m'en aviser.
J'ai pens, moi, que cela vous avait amus quand vous tiez petit
enfant.

--Non! quand j'tais petit enfant, je n'avais point de jouets. C'tait
un temps de guerre et de tristesse en ce pays; mon pre tait un homme
terrible et me faisait voir, pour rcration, des carcans, des chanes,
des paysans sur le chevalet et des prisonniers pendus aux ormes du
parc... Plus tard, beaucoup plus tard, il eut une seconde femme et un
second fils.

--Je le sais bien, monsieur; le jeune monsieur Florimond, que vous avez
tant aim! La fleur des gentilshommes, bien certainement! Disparu d'une
si trange manire!

--Je l'aimais plus que je ne saurais le dira, Adamas! non point tant
pour les rapports que nous emes ensemble quand il eut ge d'homme,
puisque alors nous suivions des partis diffrents, et que nous nous
rencontrions bien peu, le temps seulement de nous embrasser et de nous
dire que nous tions amis et frres quand mme, mais pour les
gentillesses de son enfance, dont, comme je te l'ai cont, j'eus
occasion de prendre soin et garde en une absence de mon pre qui dura
environ un an. La seconde femme de celui-ci tait morte, et le pays fort
inquit. Je savais mon pre ha des calvinistes, et je crus devoir
apporter protection, ici,  ce pauvre enfant que je ne connaissais
point, et qui se mit  me chrir comme s'il et compris l'injustice de
notre pre envers moi. Il tait doux et beau comme ce petit Mario qui
est cans. Il n'avait ni parents ni amis autour de lui, pour ce qu'en ce
temps les uns mouraient de peste et les autres de peur. Il ft mort
aussi, faute de soins et de gat, si je ne l'eusse pris en si grande
attache, que je jouais avec lui des jours entiers. C'est moi qui lui
apportai ces jouets-ci, et j'ai quelque raison de m'en ressouvenir, 
prsent que j'y songe, car ils faillirent me coter cher.

--Contez-moi a, monsieur; a vous distraira.

--Je le veux bien, Adamas. C'tait en quinze cent... n'importe la date!

--Sans doute, sans doute, monsieur, la date n'y fait rien.

--Mon cher petit Florimond s'ennuyait de ne point sortir, et je n'osais
l'exposer dehors,  cause qu'il passait des bandes de tous les partis,
qui tuaient tout et ne connaissaient point d'amis. Je m'avisai d'une
amusette qui m'avait bien tent dans ma propre enfance.

J'avais vu, au chteau de Sarzay, beaucoup de ces animaux d'toupe et
d'autres babioles dont se jouaient les petits Barbanois. Les seigneurs
de Barbanois, qui ont possd ce fief de Sarzay de pre en fils, depuis
longues annes, taient des plus enrags contre les pauvres calvinistes,
et,  cette poque-l, ils taient  Issoudun, faisant pendre et
brler tant qu'ils pouvaient. En leur absence, le manoir de Sarzay
n'tait pas trop bien gard. Le pays d'alentour tant tout dvou aux
catholiques et  M. de la Chtre, on ne se mfiait point de moi qui
tais trop seul et trop pauvre pour rien entreprendre.

Je m'imaginai d'y pntrer sous un prtexte et d'y faire main basse sur
les joujoux,  moins que quelque valet ne m'en voult vendre, car il
n'en fallait pas chercher ailleurs. C'tait marchandise de luxe, et que
l'on ne dbitait point dans les petits endroits.

Je me prsente donc hardiment, comme venant de la part de mon pre, et
je demande l'entre du chteau comme pour parler  la nourrice des
jeunes gens, qui, lors, taient dj  cheval, comme moi, et battant le
pays. J'entre, je m'explique, et la nourrice me reoit mal.

Elle savait que j'avais dj guerroy pour les calvinistes et que mon
pre ne m'aimait point; mais l'argent l'adoucit: elle monte en une
chambre haute et m'apporte ce que les enfants, devenus grands, avaient
laiss de moins endommag.

Me voil donc parti avec un cheval, un chien, une citadelle, six
canons, un chariot et beaucoup de petite vaisselle de fer, le tout dans
un grand panier couvert d'une toile, que j'avais attach derrire moi
sur mon cheval. J'en avais jusqu'aux paules, et, tout en sortant de la
cour de Sarzay, j'entendais les valets rire du haut des croises, et se
dire entre eux:

--C'est un grand innocent, et, si nous n'avons jamais maille  partir
avec d'autres rforms, nous en aurons vite bon march.

Quelques-uns avaient bien envie de m'envoyer quelque peu
d'arquebusade; mais j'en fus quitte pour la peur.

Je piquai des deux avec mon bataclan, qui me sonnait au derrire comme
la ferraille d'un chaudronnier du Limousin.

Cependant, tout allait bien, et je m'en revenais tranquillement par la
traverse, pour ne point passer dans cet quipage par la ville de La
Chtre; mais j'eus  passer la Couarde, sur le pont du chemin
d'Aigurande, et c'est alors que je me trouvai en face d'une bande de dix
 douze retres qui se dirigeaient vers la ville.

Ce n'taient que des maraudeurs; mais ils avaient avec eux un des plus
mchants partisans de ce temps-l, un certain drle dont le pre ou
l'oncle avait le commandement de la grosse tour de Bourges, et se
faisait appeler le capitaine Macabre.

Ce garon, qui tait  peu prs de mon ge, mais qui tait dj vieux
en malice, servait de guide  tous les pillards qui voulaient bien lui
laisser faire sa main avec eux. Je l'avais quelquefois rencontr, et il
savait bien que, m'tant battu pour les calvinistes, je ne devais point
tre trait en ennemi par ces Allemands. Mais,  voir mon chargement, il
me crut de bonne prise, et, se donnant un air de capitan, il me commanda
de mettre pied  terre et de livrer cheval et bagage  ses gens, qui
s'intitulaient, pour lors, cavaliers du duc d'Alenon.

Comme ils ne savaient pas un mot de franais, et que le fils Macabre
leur servait de truchement, il et t bien inutile de vouloir
parlementer. Sachant  qui j'avais affaire, et qu'aprs m'tre soumis et
laiss dmonter, je serais bien battu et peut-tre arquebus, par
manire de passe-temps, comme c'tait assez la coutume des maraudeurs,
je risquai le tout pour le tout.

J'allongeai, de la botte et de l'trier tout ensemble un grand coup de
pied dans l'estomac du Macabre, qui tait dj descendu pour me jeter
bas, et l'tendis tout  plat sur le dos, jurant comme quarante diables.

--Et bien vous ftes, monsieur! s'cria Adamas enthousiasm.

--Les autres, poursuivit Bois-Dor, s'attendaient si peu  voir un
blanc-bec comme j'tais faire pareille chose au milieu d'eux, tous vieux
routiers arms jusqu'aux dents, qu'ils se mirent  rire; de quoi je
profitai pour filer comme un trait d'arbalte; mais, leur tonnement
pass, ils m'envoyrent une grle de prunes allemandes, que l'on
appelait dans ce temps-l des prunes de Monsieur,  cause que ces
Allemands servaient les desseins de Monsieur, frre du roi, contre les
troupes de la reine mre.

Le sort voulut qu'aucune balle ne m'atteignit, et, grce  ma bonne
jument Brandine, qui m'emporta dans les chemins creux et tortus de la
Couarde, je rentrai sain et sauf au logis. Grande fut la joie de mon
petit frre en me voyant dballer toutes ces bamboches.

--Mon mignon, lui dis-je en lui donnant la citadelle, bien m'a pris
d'tre si bellement fortifi; car, sans ces bonnes murailles que j'avais
de long du dos, je pense que vous ne m'eussiez point vu revenir.

Le fait est, Adamas, que, si l'on dcousait ce chien d'toupe, je crois
bien qu'on lui trouverait quelque plomb dans le ventre, et que, si la
citadelle ne m'a point garanti, tout au moins les animaux ont d
garantir la citadelle.

--S'il en est ainsi, monsieur, je veux garder tout cela chrement, et
en faire un trophe d'honneur dans quelque salle du chteau.

--Non, Adamas, on se moquerait de nous. Et, puisque voici venir ce bel
enfant, il lui faut donner le chien d'toupe et le reste; car ce qui
vient d'un ange doit retourner  un autre ange, et je vois dans les yeux
de ce Mario l'innocence et l'amiti qu'il y avait dans ceux de mon jeune
frre... Oui, c'est chose certaine! continua le marquis en regardant
entrer Mario et Mercds, conduits par le page Clindor; si Florimond et
eu un fils, il et t en tout semblable  ce garonnet, et, si tu veux
que je te dise pourquoi il m'a plu  premire vue, c'est parce qu'il me
remet en mmoire, non point tant par ses traits que par son air, sa voix
douce et ses manires caressantes, mon frre tel qu'il tait vers l'ge
o voici cet orphelin.

--Monsieur votre frre ne s'est jamais mari, dit Adamas, qui avait
l'esprit encore plus romanesque que son matre; mais il peut bien avoir
eu des btards, et qui sait si...?

--Non, non, mon ami, ne rvons point! J'ai bien eu une autre songerie,
tandis que cette Morisque nous racontait l'histoire du gentilhomme
assassin! Ne me suis-je point imagin que ce pouvait tre mon pauvre
frre?

--Eh bien, au fait, monsieur, pourquoi ne le serait-ce point, puisque
nul ne sait comment il a pri?

--Ce ne l'est point, rpondit le marquis, et la raison, c'est que le
pre de ce petit Mario a _t dfait_ quatre jours avant la mort de
notre bon roi Henri, tandis que j'ai une dernire lettre de mon frre,
date de Gnes, le seizime jour de juin, c'est--dire environ un mois
aprs que ces choses se furent passes. Donc, il n'y a point de
rapprochement  faire.




XVIII


Pendant que le marquis et Adamas changeaient ces rflexions, la
Morisque s'tait prpare  chanter, et Lucilio tait arriv pour
l'entendre.

Le marquis gota si fort sa manire, qu'il pria Lucilio de lui noter ses
airs. Lucilio les prisa encore davantage, comme tant, disait-il,
choses rares et antiques, d'une grande perfection de beaut.

Mercds les disait de mieux en mieux  mesure qu'on l'encourageait, et
Mario l'accompagnait trs-bien.

D'ailleurs, il tait si joli avec sa longue guitare, son air sage, sa
bouche entr'ouverte et ses beaux cheveux onds sur ses paules, qu'on ne
pouvait se lasser de le regarder. Son habillement, compos d'une grosse
chemise blanche, de courtes braies de laine brune, avec une ceinture
rouge et des chausses grises avec des brides de laine rouge enroules
autour de la jambe, tait trs-favorable  la grce de son corps et 
l'lgance de ses formes dlicates.

Il reut avec blouissement tous les jouets que l'on alla chercher au
grenier, et le marquis vit avec plaisir qu'ayant admir toutes ces
merveilles, il les rangea en un coin avec une sorte de respect.

Le fait est que tout cela ne lui disait pas grand'chose, et que, la
surprise passe, il se mit  repenser  Fleurial, qui tait vivant,
joueur et caressant, et qui et pu le suivre dans sa vie errante, tandis
que la possession des chevaux, des canons et des citadelles n'tait
que le rve d'un instant, dans cette vie de misre et de passage.

Le reste de la journe s'coula sans nouvel orage de la part de M.
d'Alvimar.

Il revit M. Poulain, et lui dit qu'il tait dcid  entamer le sige de
la gentille Lauriane.

 souper, il fit de son mieux pour n'avoir pas un ennemi, ou tout au
moins un contradicteur auprs d'elle, dans la personne du marquis, et il
parvint encore  se faire trouver aimable. Il ne rencontra, dans la
maison, ni la Morisque ni l'enfant, n'entendit plus parler d'eux, et se
retira de bonne heure pour rver  ses projets.

Toute la suite du marquis fut aise de garder Mario quelques jours; ainsi
l'annonait Adamas. Celui-ci le fit manger, ainsi que sa mre,  la
seconde table, celle o il mangeait lui-mme en qualit de valet de
chambre, avec matre Jovelin, que Bois-Dor faisait,  dessein, passer
pour un subalterne, la gouvernante Bellinde et le page Clindor.

Le carrosseux et les autres valets mangeaient  d'autres heures et dans
un autre local. C'tait la troisime table.

Il y en avait une quatrime pour les gens de la ferme, les passants, les
pauvres voyageurs, les moines besaciers; en sorte que, de l'aube  la
_grand'nuit_, c'est--dire huit  neuf heures du soir, on mangeait au
manoir de Briantes, et l'on voyait fumer sans relche quelque chemine 
odeur grasse qui attirait de loin des voles de gamins et de mendiants.
Ceux-ci recevaient toujours bonne pitance de reliefs  la grand'porte,
et dressaient la cinquime table sur le gazon de l'avenue, ou sur les
revers des fosss.

Malgr cette large hospitalit et ce nombreux personnel, qui n'taient
point en rapport avec l'exiguit du manoir, le revenu du marquis faisait
face  tout, et il avait toujours de l'argent de reste pour ses
innocentes fantaisies.

Il n'tait gure vol, bien qu'il ne s'occupt d'aucune comptabilit;
Adamas et Bellinde se dtestant, ils se surveillaient l'un et l'autre,
et, quoique Bellinde ne ft pas femme  se priver d'un peu de pillage,
la crainte de donner prise aux soupons de son ennemi la rendait
prudente et forcment modre  l'article des profits. Largement paye
et toujours magnifiquement habille aux frais du chtelain, qui tenait 
ne voir chiffons ni crasse autour de lui, elle n'avait certes pas de
prtexte pour malverser; mais elle ne s'en plaignait pas moins, tant de
celles qui chrissent un sou vol et ddaignent un louis bien acquis.

Quant  Adamas, s'il n'tait pas la probit mme dans toutes ses
relations (ayant fait la guerre et pris les moeurs des partisans), il
aimait tellement son matre, que si, dans le poste minent d'homme de
confiance o il tait parvenu, il et encore os piller et ranonner les
gens du dehors, c'et t uniquement pour enrichir le manoir de
Briantes.

Clindor faisait cause commune avec lui contre la Bellinde, qui le
hassai et le traitait de chien habill.

C'tait un bon petit garon, moiti fin et moiti sot, ne sachant encore
s'il devait se draper en homme du tiers, titre qui prenait chaque jour
plus d'importance relle, ou se blasonner en futur gentilhomme, vanit
qui devait encore longtemps retenir le tiers dans une attitude quivoque
et lui faire jouer, en dpit de sa supriorit intellectuelle, un rle
de dupe entre les partis.

Le secret de l'origine de la Morisque fut gard. Pour ne pas l'exposer 
l'intolrance souponneuse de la Bellinde, qui faisait de grands
semblants de dvotion, Adamas la fit passer pour Espagnole, purement et
simplement.

Pas un mot de son histoire ne transpira, non plus que de celle de Mario.

--Monsieur le marquis, dit Adamas  son matre en le dshabillant, nous
sommes des enfants et nous n'entendons rien  l'artifice de la toilette.
Cette Morisque, avec qui j'ai caus de choses srieuses  la veille,
m'en a plus appris dans une heure que tous vos accommodeurs de Paris
n'en savent. Elle a les plus beaux secrets sur toutes choses, et sait
extraire des plantes des sucs miraculeux.

--C'est bon, c'est bon, Adamas! parle-moi d'autre chose. Rcite-moi
quelque posie en faisant ma barbe, car je me sens triste, et je dirais
volontiers comme M. d'Urf, parlant d'Astre, que le rengrgement de
mes ennuis trouble le repos de mon estomac et le respirer de ma vie.

--_Numes clestes!_ monsieur, s'cria le fidle Adamas, qui aimait  se
servir des formules de son matre, c'est donc toujours le souvenir de
votre frre?

--Hlas! il m'est revenu aujourd'hui tout entier, je ne sais pourquoi.
Il y a des jours comme cela, mon ami, o une douleur endormie se
rveille. C'est comme les blessures que l'on rapporte de la guerre.
Sais-tu une chose  quoi la gentillesse de cet orphelin m'a fait songer,
tout ce tantt? C'est que je me fais vieux, mon pauvre Adamas!

--Monsieur plaisante!

--Non, nous nous faisons vieux, mon ami, et mon nom s'teindra avec
moi. J'ai bien quelques arrire-cousins dont je ne me soucie gure et
qui perptueront, s'ils le peuvent, le nom de mon pre; mais, moi, je
serai le premier et le dernier des Bois-Dor, et mon marquisat ne
passera  personne, puisqu'il est tout honorifique et de bon plaisir
royal.

--J'y ai souvent song, et je regrette que monsieur ait eu la tte trop
vive pour consentir  faire une fin  sa vie de jeune homme, en pousant
quelque belle nymphe de ces contres.

--Sans doute, j'ai eu tort de n'y pas songer. J'ai trop couru de belle
en belle, et, bien que je n'aie gure rencontr M. d'Urf, je gagerais
qu'entendant parler de moi en quelque lieu, il m'a voulu peindre sous
les traits du berger Hylas.

--Et quand cela serait, monsieur? Ce berger est un fort aimable homme,
infiniment spirituel, et le plus divertissant, selon moi, de tous les
hros du livre.

--Oui; mais il est jeune, et je te rpte que je commence  ne plus
l'tre et  regretter fort amrement de n'avoir point de famille.
Sais-tu que vingt fois j'ai eu l'ide ou form le souhait d'adopter
quelque enfant?

--Je le sais, monsieur; toutes les fois que vous voyez un enfantelet
joli et plaisant, cette ide vous reprend. Eh bien, qui vous en empche?

--L'embarras d'en trouver un qui soit d'une heureuse figure, d'un bon
naturel, et qui n'ait point de parents disposs  me le reprendre quand
je l'aurai lev; car de raffoler d'un enfant pour qu' l'ge de vingt
ou vingt-cinq ans on vous l'emmne...

--D'ici l, monsieur...

--Eh! le temps passe si vite! on ne le sent point passer! Tu sais que
j'avais song  prendre chez moi quelque jeune parent pauvre; mais ils
sont tous vieux ligueurs dans ma famille, et, d'ailleurs, leurs petits
sont laids, turbulents ou malpropres.

--Il est certain, monsieur, que la branche cadette des Bouron n'est
point belle. Vous avez pris pour vous la taille, tout l'agrment, toute
la braverie de la famille, et il n'y a que vous-mme qui puissiez vous
donner un hritier digne de vous.

--Moi-mme! dit Bois-Dor, un peu tourdi de cette assertion.

--Oui, monsieur, je parle srieusement. Puisque vous voil ennuy de
votre libert; puisque, pour la dixime fois, je vous entends dire que
vous voulez vous ranger...

--Mais, Adamas, tu parles de moi comme d'un dbauch! Il me semble que,
depuis la triste mort de notre Henri, j'ai vcu comme il convient  un
homme accabl de chagrin et  un gentilhomme sdentaire oblig de donner
le bon exemple.

--Certainement, certainement, monsieur, vous pouvez me dire l-dessus
tout ce qu'il vous plaira. Mon devoir est de ne vous point contredire.
Vous n'tes point oblig de me raconter toutes les belles aventures qui
vous arrivent dans les chteaux ou bocages des environs, n'est-ce pas,
monsieur? a ne regarde que vous. Un fidle serviteur ne doit point
espionner son matre, et je ne crois pas avoir jamais fait de questions
indiscrtes  monsieur.

--Je rends justice  ta dlicatesse, mon cher Adamas, rpondit
Bois-Dor,  la fois confus, inquiet et flatt des suppositions
chimriques de son idoltre valet. Parlons d'autre chose, ajouta-t-il
n'osant appuyer sur un sujet si dlicat et cherchant  se figurer
qu'Adamas savait de lui des aventures qu'il ignorait lui-mme.

Le marquis n'tait ni hbleur ni vantard ouvertement. Il tait de trop
bonne compagnie pour raconter les bonnes fortunes qu'il avait eues, et
pour inventer celles qu'il n'avait plus. Mais il tait charm qu'on lui
en prtt toujours, et, pourvu qu'on ne compromt aucune femme en
particulier, il laissait dire qu'il pouvait prtendre  toutes. Ses amis
se prtaient  sa modeste fatuit, et le grand plaisir des jeunes gens,
celui de Guillaume d'Ars en particulier, tait de le taquiner sur ce
point, sachant combien cette taquinerie lui tait agrable.

Mais Adamas n'y faisait point tant de faons. Il n'tait pas trop Gascon
pour son propre compte; ayant confondu sa personnalit dans le
rayonnement de celle de son matre, il l'tait pour lui et  sa place.

Aussi reprit-il la parole avec aplomb sur ce chapitre, dclarant que
monsieur avait raison de songer au mariage.

C'tait une conversation qui revenait souvent entre eux, et dont ni l'un
ni l'autre ne se lassaient, bien qu'elle n'et jamais d'autre rsultat,
depuis trente ans, que cette rflexion de Bois-Dor.

--Sans doute, sans doute! mais je suis si tranquille et si heureux
ainsi! Rien ne presse, nous en reparlerons.

Cette fois, pourtant, il parut couter les hbleries d'Adamas sur son
compte avec plus d'attention que de coutume.

--Si je croyais ne point pouser une femme strile, dit-il  son
confident, je me marierais, en vrit! Peut-tre ferais-je bien
d'pouser une veuve ayant des enfants?

--Fi! monsieur, s'cria Adamas ne songez point  cela. Prenez-moi une
jeune et belle demoiselle, qui vous donnera une ligne  votre image.

--Adamas! dit le marquis aprs avoir un peu hsit, j'ai quelque doute
que le ciel m'envoie ce bonheur. Mais tu me suggres une ide agrable,
qui est d'pouser une si jeune personne, que je puisse me figurer
qu'elle est ma fille et que je puisse l'aimer comme si j'tais son pre.
Que dis-tu de cela?

--Je dis qu'en la prenant bien jeune, bien jeune,  la rigueur, monsieur
pourra s'imaginer qu'il a adopt un enfant. Alors, si c'tait l'ide de
monsieur, il n'y a pas  aller bien loin; la petite dame de la
Motte-Seuilly est tout  fait ce qui convient  monsieur. C'est beau,
c'est bon, c'est sage, c'est riant; voil ce qu'il faut pour gayer
notre manoir, et je suis bien sr que son pre y a pens plus d'une
fois.

--Tu crois, Adamas?

--Certes! et elle-mme! Croyez-vous que, quand ils viennent ici, elle ne
fait point de comparaison entre son vieux manoir et le vtre, qui est
une maison de fes? Croyez-vous que, toute jeunette et innocente qu'elle
est, elle ne se soit pas avise de ce que vous tes par rapport  tous
les autres prtendants qu'elle pourrait regarder?

Bois-Dor s'endormit en songeant prcisment  l'absence de prtendants
autour de la belle Lauriane, aux rancunes des voisins contre le franc et
rude de Beuvre, et au chagrin que celui-ci prouvait de cette
circonstance, momentane sans doute, mais dont il s'exagrait la dure
possible.

Le marquis se persuada que sa proposition allait tre agre comme une
grande faveur de la fortune.

La question religieuse allait d'elle-mme entre eux. D'ailleurs, si
Lauriane lui faisait un reproche d'avoir abjur le calvinisme, il ne
voyait pas grand embarras  l'embrasser pour la seconde fois.

Sa fatuit ne lui permit pas de s'arrter beaucoup sur l'objection qu'on
pourrait faire relativement  son ge. Adamas avait le don d'loigner,
chaque soir, par ses flatteries, ce souvenir dsagrable.

Le bon Sylvain s'endormit donc, ce soir-l, plus ridicule que jamais;
mais quiconque et pu lire dans son coeur le sentiment vraiment paternel
qui le guidait, la grande tolrance philosophique dont il tait dou en
prvision de cocuage, et les projets de gterie, de soumission et de
dvouement qu'il formait pour sa jeune compagne, lui et certainement
pardonn, tout en se moquant de lui.

Lorsque Adamas passa dans sa chambre, il lui sembla entendre, dans
l'escalier drob, un frlement de robe.

Il s'lana aussi vite qu'il put dans ce passage, mais sans atteindre
Bellinde, qui eut le temps de disparatre aprs avoir, comme il arrivait
souvent, entendu toute la causerie des deux vieux garons.

Adamas la savait bien capable de cet espionnage. Pourtant il crut s'tre
tromp, et barricada toutes les portes lorsqu'il n'y avait plus rien 
surprendre que le ronflement sonore du marquis et les aboiements
touffs du petit Fleurial, couch sur le pied de son lit, et rvant
d'un certain chat noir qui tait pour lui ce que Bellinde tait pour
Adamas.




XIX


On arriva  la Motte-Seuilly le lendemain, sur les neuf heures.

Le lecteur n'a pas oubli qu' cette poque, le dner se servait  dix
heures du matin, le souper  six heures du soir.

Cette fois notre marquis, bien rsolu  faire l'ouverture de ses projets
matrimoniaux, avait pens qu'il devait arriver en plus leste quipage
que sa belle grande carroche.

Il avait enfourch, sans trop d'efforts, son joli andalous nomm
_Rosidor_ (toujours un nom de l'_Astre_), excellente crature aux
allures douces, au caractre tranquille, un peu charlatan, comme il
convenait de l'tre pour faire briller son cavalier, c'est--dire
sachant, au moindre avertissement de la jambe ou de la main, rouler des
yeux froces, s'encapuchonner, gonfler ses naseaux comme un mauvais
diable, voire faire assez haut la courbette, enfin se donner des airs de
mchante bte.

    Au demeurant, le meilleur fils du monde.

En mettant pied  terre, le marquis ordonna  Clindor de promener son
cheval un quart d'heure autour du prau, sous prtexte qu'il avait trop
chaud pour entrer tout de suite en l'curie, mais en ralit, pour que
l'on st bien, dans la maison, qu'il chauvauchait toujours ce brillant
palefroi.

Mais, avant de paratre devant Lauriane, le bon M. Sylvain entra dans
la chambre qui lui tait rserve chez son voisin, pour se rajuster, se
parfumer et se recostumer de la faon la plus leste et la plus lgante.

De son ct, M. Sciarra d'Alvimar, tout en velours et satin noir,  la
mode espagnole, avec les cheveux courts et la fraise de riches
dentelles, n'eut qu' changer ses bottes contre des chaussures de soie
et des souliers couverts de rubans pour se montrer dans tous ses
avantages.

Bien que son costume srieux et devenu antique en France et mieux
convenu  l'ge de Bois-Dor qu'au sien, il lui donnait je ne sais quel
air de diplomate et de prtre, qui faisait d'autant mieux ressortir sa
jeunesse extraordinairement conserve, et l'lgance aise de sa
personne.

Il semblait que le vieux de Beuvre et pressenti un jour de fianailles;
car il s'tait fait moins huguenot, c'est--dire moins austre en ses
habits que de coutume, et, trouvant sa fille trop simple, il l'avait
engage  mettre une plus belle robe.

Elle se fit donc aussi belle que le lui permettait le deuil de veuve
qu'elle devait garder jusqu' un nouveau mariage. L'usage alors ne
transigeait pas.

Elle s'habilla tout en taffetas blanc avec la jupe de dessus releve sur
un dessous d'un blanc gristre, que l'on appelait _couleur de pain bis_.
Elle mit un rabat et des _rebras_ (manchettes) de point coup, et,
dispense par le chaperon de veuve (le petit bonnet  la Marie Stuart)
de se conformer  la mode de l'affreuse perruque poudre qui rgnait
encore, elle put montrer ses beaux cheveux blonds relevs en un
bourrelet crpel qui dcouvrait son joli front et encadrait ses tempes
finement veines.

Pour ne pas sembler trop provinciale, elle se permit seulement un
nuage de poudre de Chypre, qui la faisait d'un blond plus enfantin
encore.

Bien que les deux prtendants se fussent promis d'tre aimables, il y
eut, pendant le dner, un peu de gne de leur part, comme si je ne sais
quel doute leur ft venu qu'ils se faisaient concurrence l'un  l'autre.

Le fait est que Bellinde avait racont  la gouvernante de M. Poulain la
conversation qu'elle avait surprise, la veille, entre Adamas et le
marquis. La gouvernante en avait fait part au recteur, lequel en avait
averti d'Alvimar par un billet ainsi conu:

Vous avez, en la personne de votre hte, un rival dont vous saurez vous
divertir: tirez parti de la circonstance.

D'Alvimar ne fit que rire en lui-mme de cette concurrence; son plan
tait de s'attaquer, tout d'abord, au coeur de la jeune dame.

Peu lui importait que le pre l'encouraget. Il pensait que, matre des
sentiments de Lauriane, il aurait bon march du reste.

Bois-Dor raisonnait autrement.

Il ne pouvait pas mettre en doute l'estime et l'attachement qu'on avait
pour lui. Il n'esprait pas surprendre l'imagination et tourner la tte;
il et voulu se trouver seul avec le pre et la fille, pour exposer tout
simplement les avantages de son rang et de sa fortune; aprs quoi, il
comptait, par d'humbles galanteries, se faire deviner ingnieusement et
honntement.

Enfin, il voulait se conduire en fils de famille bien lev, tandis que
son rival et prfr enlever la place en hros d'aventure.

De Beuvre, qui voyait bien d'Alvimar devenir tendre, contraria fort son
vieil ami en le prenant  part, le long de la petite rivire, pour lui
adresser nombre de questions sur le rang et la fortune de son hte; 
quoi Bois-Dor ne pouvait rien rpondre, sinon que M. d'Ars le lui avait
recommand comme un homme de qualit dont il faisait le plus grand cas.

--Guillaume est jeune, disait M. de Beuvre; mais il sait trop ce qu'il
nous doit pour nous avoir prsent un homme indigne de notre bon
accueil. Je m'tonne pourtant qu'il ne vous ait rien dit de plus; mais
M. de Villareal a d s'ouvrir  vous des motifs de sa venue. Comment se
fait-il qu'il n'ait point suivi Guillaume aux ftes de Bourges?

Bois-Dor ne pouvait rpondre  ces questions; mais, dans sa pense
intime, de Beuvre se persuadait que ce mystre ne couvrait pas d'autre
dessein que celui de plaire  sa fille.

--Il l'aura vue quelque part, se disait-il, sans qu'elle ait fait
attention  lui; et, bien qu'il me semble fort catholique, il me semble
aussi fort pris d'elle.

Il se disait encore que, dans l'tat des choses, un gendre espagnol
catholique relverait la fortune de sa maison, et rparerait le tort
qu'il avait fait  sa fille en se jetant dans la Rforme.

Ne ft-ce que pour faire mentir les jsuites, qui l'avaient menac, il
et souhait que l'Espagnol ft d'assez bonne maison pour prtendre  la
main de Lauriane, mme quand il et t mdiocrement riche.

M. de Beuvre raisonnait en sceptique. Il ne faisait pas des _Essais_ de
Montaigne le mme bruit que Bois-Dor faisait de l'_Astre_, mais il
s'en nourrissait assidment, et c'tait mme le seul livre qu'il lt
dsormais.

Bois-Dor, plus honnte en politique que son voisin, n'et pas raisonn
comme lui, s'il et t pre. Il ne tenait pas plus que lui  la
religion; mais, des croyances du vieux temps, il avait gard celle de la
patrie, et l'esprit de la Ligue ne l'et jamais fait transiger.

Il ne devina pas les proccupations de son ami, absorb qu'il tait par
les siennes propres, et, pendant un quart d'heure, jouant aux propos
interrompus, ils parlrent, sans se comprendre, de l'urgence d'un bon
mariage pour Lauriane.

Enfin, la question s'claircit.

--Vous! s'cria de Beuvre stupfait de surprise, quand le marquis se fut
dclar. Eh! qui diable pouvait s'attendre  cela? Je m'imaginais que
vous me parliez  mots couverts de votre Espagnol, et voil qu'il s'agit
de vous-mme? Oui-d! mon voisin, parlez-vous sensment, et ne vous
prenez-vous point pour votre petit-fils?

Bois-Dor mordit sa moustache; mais, habitu aux railleries de son ami,
il se remit bien vite et s'effora de lui persuader qu'on se trompait
sur son ge, et qu'il n'tait pas si vieux que l'tait son propre pre,
lequel,  soixante ans, s'tait remari avec succs.

Pendant qu'il perdait ainsi le temps, d'Alvimar s'efforait de le mettre
 profit.

Il avait su arrter madame de Beuvre sous le gros if, dont les branches,
pendantes jusqu' terre, formaient comme une salle de sombre verdure o
l'on se trouvait isol au milieu du jardin.

Il dbuta assez maladroitement par des compliments exagrs.

Lauriane n'tait pas en garde contre le poison de la louange; elle
connaissait peu les belles manires des jeunes gens de condition, et
n'et pas su distinguer le mensonge de la vrit; mais, heureusement
pour elle, son coeur n'avait pas encore senti les ennuis de la
solitude, et elle tait beaucoup plus enfant qu'elle n'en avait l'air.
Elle trouva fort plaisant le langage hyperbolique de d'Alvimar, et se
prit  rire de sa galanterie avec un entrain qui le dconcerta.

Il vit que ses phrases ne faisaient pas fortune, et s'effora de parler
d'amour plus naturellement.

Peut-tre en ft-il venu  bout et peut-tre et-il amen quelque
trouble dans cette jeune me; mais Lucilio vint tout  coup, comme
envoy par la Providence, rompre ce dangereux entretien par les douces
notes de sa sourdeline.

Il n'avait pas voulu venir avec Bois-Dor, sachant qu'on le ferait dner
 l'office et qu'il ne verrait pas Lauriane avant midi.

Lauriane, pas plus que son pre, n'ignorait la tragique histoire du
disciple de Bruno, et,  l'exemple de Bois-Dor, on affectait,  la
Motte-Seuilly, de le traiter comme un simple artiste, dans la crainte de
le compromettre, bien que l'on ft de lui le cas qu'il mritait.

Lucilio tait le seul qui n'et pas song  faire toilette pour la
circonstance. Il n'avait aucun espoir de se faire remarquer, et mme il
n'avait aucun dsir d'attirer les yeux sur sa personne, sachant bien que
le commerce mystrieux des mes tait le seul auquel il pt prtendre.

Aussi approcha-t-il de l'if sans vaine timidit et sans fausse
discrtion; et, comptant sur la vrit et sur la beaut de ce qu'il
avait  dire en musique, il se mit  jouer, au grand dplaisir et au
grand dpit de d'Alvimar.

Lauriane aussi fut un instant contrarie de cette interruption; mais
elle se le reprocha en voyant sur la belle figure du sourdelinier
l'intention nave de lui tre agrable.

--Je ne sais pourquoi, pensa-t-elle, il y a sur cette figure-l comme un
rayonnement d'affection vraie et de conscience saine que je ne trouve
pas sur celle de l'_autre_.

Et elle regardait encore d'Alvimar, maintenant tout contrari, boudeur,
hautain, et elle se sentait comme un froid de peur, soit de lui, soit
d'elle-mme.

Soit, encore, qu'elle ft trs-sensible  la musique, soit que son
esprit ft dispos  une certaine exaltation, elle se figura entendre
dans sa tte les paroles des beaux airs que lui jouait Lucilio, et ces
paroles imaginaires lui disaient:

Vois le clair soleil qui brille dans le ciel doux, et les vives eaux
qui reoivent ses feux sur leurs facettes changeantes!

Vois les beaux arbres courbs en noirs berceaux sur le fond d'or ple
des prairies, et les prairies elles-mmes, redevenues riantes comme au
printemps, sous la broderie des fleurs roses de l'automne; et le cygne
gracieux qui semble voguer en mesure  tes pieds, et les oiseaux
voyageurs qui traversent l-bas les nuages diaprs.

Tout cela, c'est la musique que je te chante: c'est la jeunesse, la
puret, la foi, l'amiti, le bonheur.

N'coute pas la voix trangre que tu ne comprends pas. Elle est douce,
mais trompeuse. Elle teindrait le soleil sur ta tte, elle desscherait
l'eau sous tes pieds; fltrirait les fleurs dans les prs et briserait
l'aile des oiseaux dans le nuage; elle ferait descendre autour de toi
l'ombre, le froid, la peur, la mort, et tarirait  jamais la source des
divines harmonies que je te chante.

Lauriane ne voyait plus d'Alvimar. Perdue dans une douce rverie, elle
ne voyait pas non plus Lucilio. Elle tait transporte dans le pass,
et, songeant  Charlotte d'Albret, elle se disait:

--Non, non, je n'couterai jamais la voix du dmon!--Ami, dit-elle en se
levant, lorsque le sourdelinier s'arrta, tu m'as fait grand bien, et je
te remercie; je n'ai rien  t'offrir qui puisse payer les belles penses
que tu sais faire comprendre; c'est pourquoi je te prie d'accepter ces
douces violettes, qui sont l'emblme de ta modestie.

Elle avait refus ces violettes  d'Alvimar, et elle affectait de les
donner au pauvre musicien, devant lui.

D'Alvimar sourit de triomphe, se croyant provoqu par une agacerie plus
provoquante qu'un aveu. Mais ce n'tait point l la pense de Lauriane;
car, feignant d'attacher son bouquet au chapeau du sourdelinier, elle
dit tout bas  celui-ci:

--Matre Giovellino, je vous demande d'tre un pre pour moi, et de ne
me point quitter d'un pas que je ne vous le dise.

Grce  sa vive pntration italienne, Lucilio comprit.

--Oui, oui, j'entends, lui rpondit-il de son regard expressif; comptez
sur moi!

Et il vint s'asseoir sur les grosses racines du vieil if,  une distance
respectueuse, comme un serviteur qui attend les ordres qu'on voudra lui
donner, mais assez prs pour ne pas permettre  d'Alvimar de dire un mot
qu'il n'entendt fort bien.

D'Alvimar devina tout. On avait peur de lui; c'tait encore mieux! Il
avait un si profond ddain pour le sonneur de cornemuse, qu'il se remit
 faire sa cour devant lui comme devant une bche.

Mais son dangereux magntisme perdit toute vertu.

Il semblait  Lauriane que la tranquille prsence d'un homme de bien
comme Lucilio ft un contre-poison. Elle et rougi d'tre vaine devant
lui. Elle se sentait sous son regard, et c'tait une protection. Elle
vit l'Espagnol se piquer et s'irriter peu  peu. Elle essaya ses forces
en lui tenant tte.

Il voulait qu'elle renvoyt cet importun, et il le disait,  dessein, de
manire  tre entendu de lui.

Lauriane refusa net, disant qu'elle voulait encore de la musique.

Aussitt Lucilio se mit en devoir de gonfler sa musette.

D'Alvimar porta la main  son pourpoint, en tira un couteau espagnol
bien affil, et, l'ayant t de sa gane, se mit  jouer avec comme pour
se donner une contenance; tantt faisant mine de vouloir crire avec sur
le vieil if, et tantt de le lancer devant lui en manire de jeu
d'adresse.

Lauriane ne comprit pas cette menace.

Lucilio tait impassible, et pourtant il tait trop Italien pour ne pas
connatre la colre froide d'un Espagnol, et pour ne pas savoir o peut
aller la pointe d'un stylet lanc comme au hasard.

En toute autre circonstance, il se serait inquit pour son instrument,
que l'oeil de d'Alvimar semblait guetter pour le percer. Mais il
obissait  Lauriane, il combattait pour l'innocence, comme Orphe pour
l'amour avec sa lyre victorieuse; il entama bravement un des airs
morisques qu'il avait entendus et nots la veille.

D'Alvimar se sentit brav, et le foyer d'amertume qui couvait en lui
commena  le brler.

Adroit comme un Chinois  lancer le couteau, il rsolut d'effrayer
l'impertinent mntrier, et commena  faire voler autour de lui cette
lame brillante, qui vint tracer des clairs toujours plus serrs autour
de lui,  mesure qu'il poursuivait son chant plaintif et tendre.
Lauriane s'tait loigne de quelques pas, et, en ce moment, elle
tournait le dos  cette scne atroce.

--J'ai brav les tortures et la mort, se disait Giovellino; eh bien,
bravons-les encore, et que l'Espagnol n'ait pas la joie de me voir
plir.

Il tourna les yeux d'un autre ct, et joua avec autant de recueillement
et de perfection que s'il et t  la table de Bois-Dor.

Cependant d'Alvimar, allant et venant, prenait plaisir  se placer
devant lui et  le viser, comme s'il et eu la tentation de le prendre
pour cible; et, par une de ces tranges fascinations qui sont le
chtiment des mchantes plaisanteries, il commenait  prouver
rellement cette tentation monstrueuse.

Il lui en passait des sueurs froides par le corps et des vertiges dans
la vue.

Lucilio le sentait plus qu'il ne le voyait; mais il aimait mieux risquer
tout que de montrer un instant de crainte  l'ennemi de sa patrie et au
contempteur de sa dignit d'homme.




XX


Pendant que cette terrible partie se jouait,  deux pas de Lauriane
inattentive, un trange tmoin veillait; c'tait le jeune loup lev au
chenil, qui avait pris les habitudes et les manires d'un chien, mais
non les instincts, et le caractre. Il caressait volontiers tout le
monde, mais n'tait attach  personne.

Couch aux pieds de Lucilio, il avait regard avec inquitude le jeu
cruel de l'Espagnol, et le poignard tant tomb deux ou trois fois prs
de lui, il s'tait lev et retranch derrire l'arbre, sans autre souci
que celui de sa propre sret.

Cependant, comme le jeu continuait, l'animal, qui commenait  sentir
ses dents, les montra plusieurs fois en silence, et, se croyant attaqu,
eut, pour la premire fois de sa vie, l'instinct de la haine de l'homme.

L'oeil en feu, le jarret tendu, l'chine hrisse et frissonnante, il
tait cach  d'Alvimar par la tige colossale de l'il, d'o il guettait
le moment favorable, et d'o il s'lana tout  coup pour lui sauter 
la gorge.

Il l'et, sinon trangl, du moins bless, s'il n'et t vigoureusement
repouss par un coup de pied de Lucilio, qui l'envoya rouler  distance.

La brusque interruption du chant et le son plaintif que rendit la
musette abandonne par l'artiste, firent retourner vivement Lauriane.

Ne comprenant rien  ce qui se passait, elle accourut pour voir
d'Alvimar, qui, transport de colre, ventrait l'animal avec son
couteau.

Il accomplit cet acte de rpression avec toute l'ardeur de la vengeance.
Il tait facile de voir, sur sa figure ple et dans son oeil inject, la
joie mystrieuse et profonde qu'il prouvait d'avoir quelque chose 
gorger.

Il plongea trois fois l'acier dans les entrailles palpitantes, et,  la
vue du sang, sa bouche se contracta d'une manire voluptueuse, que
Lauriane, toute tremblante, serra de ses deux mains le bras de Lucilio,
en lui disant  voix basse:

--Voyez, voyez! Csar Borgia! c'est lui en personne!

Lucilio, qui avait vu maintes fois  Rome le portrait peint par Raphal,
fut encore plus  mme de saisir cette ressemblance, et fit signe de la
tte qu'il en tait vivement frapp.

--Mais quoi, monsieur? dit la jeune dame, tout mue,  l'Espagnol
triomphant; vous croyez-vous ici au coeur d'une fort, et pensez-vous
m'tre agrable en me prsentant la tte ou les pattes d'un animal que
j'ai nourri de mes mains et caress encore tout  l'heure devant vous?
Fi! vous n'avez point de civilit, et, avec ce couperet tout sanglant,
vous avez l'air d'un boucher plus que d'un gentilhomme!

Lauriane tait en colre, elle ne sentait plus que de l'aversion pour
cet tranger.

Lui, sortant comme d'un rve, s'excusa en disant que ce loup avait voulu
le dvorer; que c'tait une mauvaise compagnie en une maison, et qu'il
tait content d'avoir dlivr _madame_ d'un accident qui et pu arriver
 elle aussi bien qu' lui.

--Vous a-t-il donc attaqu? reprit-elle en regardant Lucilio, qui
faisait signe que oui.--Alors, il vous a donc mordu? dit-elle encore; o
est la blessure?

Et, comme d'Alvimar n'avait pas t touch, elle s'indigna de la frayeur
qu'il avait eue d'une bte encore si jeune et si peu dangereuse.

--Le mot de frayeur n'est pas trs-juste, rpondit-il avec une sorte de
rage; je ne croyais pas qu'on pt le jeter  celui qui tient encore
l'arme de mort?

--Vous voil bien fier d'avoir tu ce louveteau! Un enfant l'et fait,
et la chose lui serait pardonnable, mais non point  un homme,  qui un
coup de fouet et suffi pour s'en dbarrasser. Je le dis, messire, vous
avez eu grand'peur, et c'est la maladie de ceux qui aiment  verser le
sang.

--Je vois, dit l'Espagnol soudainement abattu, que j'ai encouru votre
disgrce, et je retrouve ici, comme dans tout, l'effet de ma mauvaise
fortune. Elle est si obstine, qu'en bien des moments j'ai eu la pense
de lui cder le gain d'une bataille o je ne trouve que dsavantage et
dplaisir.

Il y avait beaucoup de vrai dans ce que d'Alvimar venait de dire, et,
comme, aprs avoir machinalement essuy son poignard, il semblait
hsiter  le remettre dans sa gane, Lauriane, frappe de l'expression
sinistre de son regard, le crut un peu fou, par suite de quelque grand
malheur, et dispos  s'ter la vie.

--Pour vous pardonner, lui dit-elle, j'exige que vous me remettiez
l'arme dont vous venez de faire un si mchant emploi. Je n'aime point
cette lame tratresse, que les gentilshommes de France ne portent plus,
si ce n'est  la chasse. L'pe suffit  un chevalier, et, pour la
sortir du fourreau devant une dame, il faut le temps de la rflexion.
J'aurais toujours peur d'un homme qui cache sur lui une arme trop
prompte et trop facile  manier, et, comme je ne vois point que celle-ci
soit d'un grand prix, je vous demande de m'en faire le sacrifice, en
rparation du dplaisir que vous m'avez caus.

D'Alvimar crut qu'en le dsarmant, on le caressait. Nanmoins il lui en
cotait de se sparer d'une arme aussi fidle, et il hsita.

--Je vois bien, lui dit Lauriane, que c'est le don de quelque belle 
laquelle vous n'tes point libre de dsobir.

--Si vous avez cette pense, rpondit-il, je vous veux l'ter bien
vite.

Et, mettant un genou en terre, il lui prsenta le poignard.

--C'est bien, dit-elle en lui retirant sa main, qu'il voulait baiser. Je
vous pardonne comme  un hte qu'on ne veut point mortifier; mais ce
n'est rien de plus, je vous jure; et, quant  cette mchante lame, si je
la garde, ce n'est point pour l'amour de vous, mais pour empcher le mal
qu'elle peut faire.

Ils taient alors au pied du donjon, o ils rencontrrent le marquis et
M. de Beuvre discourant avec feu.

Lauriane allait leur raconter ce qui venait de se passer; mais son pre
ne lui en donna pas le temps.

--coutez a, ma trs-chre fille, lui dit-il en prenant sa main, qu'il
passa sous le bras du marquis; notre ami veut vous dire un secret, et,
du temps qu'il vous le contera, je tiendrai compagnie de mon mieux  M.
de Villareal. Vous le voyez, ajouta-t-il en s'adressant  Bois-Dor, je
vous confie ma brebis sans crainte de vos grandes dents, et je ne lui
dis rien pour vous dconsidrer devant elle! Parlez-lui donc comme vous
l'entendrez. S'il vous en cuit, je m'en lave les mains, vous l'aurez
cherch!

--Je vois bien, dit madame de Beuvre au marquis, que vous avez quelque
requte  me prsenter.

Et, comme elle croyait qu'il s'agissait, comme de coutume, de quelque
partie de chasse chez lui, elle ajouta que, quoi que ce ft, elle le lui
octroyait d'avance.

--Prenez-y garde, ma fille! s'cria M. de Beuvre en riant, vous ne savez
point  quoi vous vous engagez!

--Vous ne m'effrayez point, rpondit-elle; il peut vitement parler.

--Ouais! vous croyez! mais vous vous trompez bien, reprit M. de Beuvre.
Je gage que son compliment durera plus d'une heure. Allez donc tous
les deux en quelque salle o vous ne serez point drangs, et, quand
vous aurez tout dit, vous viendrez nous rejoindre.

Le marquis ne se dmonta point de ces plaisanteries. Il n'en tait pas
venu  la rsolution de faire sa demande sans touffer en lui-mme
quelques vives apprhensions de cet tat de mariage ajourn par lui
depuis une quarantaine d'annes.

S'il tait enfin dcid, c'est parce qu'il voulait faire la fortune et
le bonheur de quelqu'un, et, cette ide une fois adopte, il regardait
comme un devoir de ne pas s'en laisser dtourner.

 peine donc fut-il au salon, qu'il offrit son coeur, son nom et ses cus
en style de l'_Astre_, avec cette passion chevele qui ne parle de
rien moins que de tourments effroyables, de soupirs qui pourfendent le
coeur, de frayeurs qui causent _mille morts_, d'esprances qui tent la
raison, etc.; tout cela d'une convention si chaste et si froide que la
plus farouche vertu ne pouvait s'en effaroucher.

Quand Lauriane eut compris qu'il s'agissait de mariage, elle n'en fut
pas aussi tonne que son pre.

Elle savait le marquis capable de tout, et, au lieu d'en rire, elle en
eut piti. Elle avait de l'amiti pour lui, et mme du respect pour sa
bont et sa loyaut. Elle sentit que le pauvre vieillard se livrerait 
d'interminables brocards, pour peu qu'elle en donnt l'exemple, et que
les railleries amicales et modres dont il tait l'objet allaient
devenir blessantes et cruelles.

--Non, pensa cette jeune et sage enfant, il n'en sera pas ainsi, et je
ne souffrirai pas que mon vieil ami soit la rise des valets.--Mon cher
marquis, lui dit-elle en s'efforant de lui parler dans son style, j'ai
souvent song  la possibilit et  la convenance du projet que vous
me communiquez. J'avais devin votre belle et honnte flamme, et, si je
ne l'ai point partage, c'est que je suis encore trop jeune pour que le
malin Cupidon ait fait attention  moi. Laissez-moi donc prendre encore
un peu mes bats dans l'le enchante de l'Ignorance d'amour; rien ne me
presse d'en sortir, puisque je suis heureuse avec votre amiti. De tous
les hommes que je connais, vous tes le meilleur et le plus aimable, et,
si mon coeur me parle, il se pourra bien qu'il me parle de vous. Mais
ceci est crit dans le livre des destines, et vous me devez laisser le
temps d'interroger la mienne. Si, par quelque fatalit, je devais tre
ingrate envers vous, je vous le confesserais avec candeur et avec
repentance, car ce serait tout dommage et toute honte pour moi; mais
vous avez le coeur si grand et si excellent que vous me seriez encore ami
et frre en dpit de ma sottise.

--Certes, je vous le jure! s'cria Bois-Dor avec un naf enthousiasme.

--Eh bien donc, mon loyal ami, reprit Lauriane, attendons encore. Je
vous demande sept annes d'preuve, comme c'est l'antique usage des
parfaits chevaliers, et faites-moi la grce que cette convention demeure
secrte entre nous. Dans sept ans, si mon me est reste insensible 
l'amour, vous renoncerez  moi, de mme que, si je partage votre
passion, je ne vous en ferai pas mystre. Je vous jure galement que,
si, avant le terme de cette convention, je suis touche, malgr moi, des
soins de quelque autre, je vous en ferai l'humble et sincre confession.
 cela, il n'y a gure d'apparence; pourtant je veux tout prvoir, tant
je souhaite, perdant votre amour, de garder au moins votre amiti.

--Je me soumets  tout, rpondit le marquis, et je vous jure, adorable
Lauriane, la foi d'un gentilhomme et la fidlit d'un amant parfait.

--C'est sur quoi je compte, dit-elle en lui tendant la main; je vous
sais homme de coeur et berger incomparable. Sur ce, retournons auprs de
mon pre, et laissez-moi lui dire ce qui est convenu, afin que notre
secret n'ait point d'autre confident que lui.

--Je le veux, rpondit le marquis; mais n'changerons-nous point quoique
gage?

--Quel? Parlez, j'y consens; mais que ce ne soit point un anneau. Songez
qu'tant veuve, je ne puis en porter d'autre que celui d'un nouveau
mariage.

--Eh bien, permettez-moi de vous envoyer demain un prsent digne de
vous.

--Non pas! ce serait mettre du monde dans la confidence... Donnez-moi la
premire babiole que vous aurez sur vous... Tenez, ce petit drageoir
d'ivoire maill que vous avez l en la main!

--Soit! mais que me donnerez-vous donc? Car je vois que vous entendez
comme il faut cet change. Il faut que ce soit chose que l'on ait sur
soi au moment o l'on s'est donn parole.

Lauriane chercha dans ses poches et n'y trouva que son mouchoir, ses
gants, sa bourse et le poignard de M. Sciarra.

La bourse venait de sa mre: elle donna le poignard.

--Cachez-le bien, dit-elle, et, tant que je vous le laisserai, esprez
en moi; de mme que, si je viens  vous le redemander...

--Je m'en percerai le sein! s'cria le vieux Cladon.

--Non! c'est une chose que vous ne ferez point, dit Lauriane avec un
grand srieux; car j'en mourrais de douleur, et ce serait, d'ailleurs,
manquer  la promesse que vous me faites de rester mon ami quand mme.

--C'est juste, dit Bois-Dor en s'agenouillant et en recevant le gage.
Je vous fait le serment de n'en point mourir, comme je vous fais celui
de n'aimer ni seulement regarder aucune autre belle, tant que vous ne
m'aurez point arrach l'espoir de vous plaire.




XXI


Ils retournrent au jardin, o M. de Beuvre les accueillit d'un air
goguenard.

L'air srieux et tranquille que prit Lauriane, l'air attendri et radieux
qui ne pouvait dissimuler le marquis, le jetrent dans une surprise si
grande qu'il ne put se tenir de les interroger,  mots couverts assez
transparents, devant d'Alvimar.

Mais Lauriane rpondit qu'elle tait parfaitement d'accord avec le
marquis, et d'Alvimar, ne voulant pas en croire ses oreilles, prit
encore cette assertion pour une coquetterie  son adresse.

Alors l'inquitude de M. de Beuvre devint trs-vive, et, prenant sa
fille  part, il lui demanda si elle parlait srieusement, et si elle
tait assez folle ou assez ambitieuse pour accepter un beau galant n
sous le roi Henri II.

Lauriane lui raconta comment elle avait rserv sa rponse et remis
toute explication  sept ans de l.

Aprs avoir ri  crever sa ceinture, de Beuvre,  qui Lauriane
recommandait le secret, eut quelque peine  comprendre la dlicate bont
de sa fille.

Il se ft bien diverti de la dconvenue du marquis, et il trouvait que
c'et t une bonne leon  lui donner que de lui rire au nez.

--Non, mon pre, lui rpondit Lauriane, c'et t lui faire un grand
chagrin, et rien de plus. Il n'est point d'ge  se corriger de ses
travers, et je ne vois point ce que nous gagnerions  outrager un si
excellent homme, quand il nous est facile de l'endormir dans ses
rveries. Croyez bien que, si la coquetterie des femmes est innocente,
c'est envers de tels vieillards, et c'est peut-tre mme faire une bonne
action que de les laisser dans leur fantaisie. Soyez assur que, le jour
o je dirais  celui-ci que j'ai du got pour quelqu'un, il en serait
peut-tre fort aise, tandis que, si je lui avait dit que je n'en pouvais
pas avoir pour lui, il serait peut-tre fort malade  cette heure, non
point tant de ma cruaut que de celle de sa vieillesse, laquelle je lui
aurais fait voir en face, sans mnagement ni compassion.

Lauriane avait quelque ascendant sur son pre. Elle obtint qu'il
s'abstiendrait de bafouer le marquis sur ses belles amours avec elle, et
d'Alvimar, malgr sa pntration, ne devina rien de ce qui se passait
entre eux.

C'tait bien rellement une bonne action que Lauriane venait de faire,
et, comme il y a un compte ouvert entre nous et la Providence, celle-ci
l'en rcompensa tout de suite en lui envoyant cet invisible secours qui
est la rmunration, souvent immdiate, de tout mouvement gnreux de
nos mes.

Lauriane tait trs-enfant; mais il y avait en elle l'toffe d'une femme
forte, et, si elle tait capable, comme toute fille d've, de subir une
dangereuse fascination, du moins elle tait capable aussi de ragir et
de trouver un solide appui dans sa conscience.

Elle passa donc le reste de la journe sans tre touche des
insinuations galantes de d'Alvimar, et mme il lui sembla qu'en donnant
son poignard au marquis comme un gage d'une gnreuse amiti, elle
s'tait dbarrasse de quelque chose qui la troublait et lui brlait les
mains. Elle eut soin de ne plus se trouver seule avec l'Espagnol, et de
n'encourager aucun des efforts qu'il fit pour ramener la conversation
sur les dlicates banalits de l'amour.

D'ailleurs un incident vint rompre tout entretien particulier et
distraire la compagnie.

Un jeune bohmien se prsenta, demandant  rjouir l'illustre assistance
par l'exercice de ses talents; je crois mme que le drle disait son
gnie.

 peine fut-il introduit, que d'Alvimar reconnut le jeune vagabond qui
avait servi de truchement entre M. d'Ars et la Morisque, sur la bruyre
de Champill, et qui avait dclar tre Franais et s'appeler La Flche.

C'tait un gars d'une vingtaine d'annes, assez joli garon, quoique
fltri dj par la dbauche; l'oeil tait pntrant, effront, la bouche
plate et perfide, la parole sotte, impudente et railleuse; du reste,
bien fait dans sa petite taille, adroit de son corps comme un mime et de
ses mains comme un larron; intelligent en toutes choses servant  mal
faire; crtin en face de tout travail utile ou de tout bon raisonnement.

Ce personnage, comme tous ceux de son tat, possdait quelques guenilles
de rechange dont il se faisait un costume de fantaisie pour se livrer 
ses exercices.

Il se prsenta donc vtu d'une sorte de cape gnoise double de rouge,
et coiff d'un de ces chapeaux effarouchs, hrisss de plumes de coq,
chapeaux sans nom, sans forme, sans raison d'tre; ruines arrogantes et
dsespres, dont Callot a immortalis la splendide invraisemblance dans
ses grotesques Italiens.

De courtes bottes denteles, l'une beaucoup trop grande, l'autre
beaucoup trop petite pour son pied, laissaient voir des chausses d'un
rouge tourn  la lie de vin. Un norme scapulaire couvrait cette
poitrine de mcrant, criteau de sauvegarde contre l'accusation,
toujours suspendue sur sa tte, de paganisme et de magie noire. Une
chevelure d'une longueur insense et d'un blond fade tombait plate sur
sa face maigre, enlumine d'ocre rouge, et une moustache naissante
allait rejoindre deux crocs de poil follet blanchtre, plants sous le
menton lisse et luisant.

Il commena d'une voix de trompette fle:

--Que l'illustrissime compagnie daigne excuser l'_hardiesse dont je
m'ose_ prcipiter aux genoux de son indulgence. En effet, convient-il 
un bltre de mon acabit, avec sa physionomie hrisse, les cicatrices
de son pourpoint et son chapeau qui postule depuis longtemps pour servir
d'pouvantail de chnevire, de comparoir devant une dame dont les yeux
font honte  la lumire du soleil, pour venir dbiter ici une
multiplicit de sottises? Elle me dira peut-tre, pour me remettre le
coeur au ventre que je ne suis point un btier de paysan, ni un mchant
batteur d'estrade, ni un valet grenier  coups de bton, car il est dit
des valets qu'ils sont comme les noyers, lesquels tant plus ils sont
battus, tant plus ils rapportent. Elle me dira encore que je ne suis ni
un escogriffe, ni un tire-laine, ni un damoiseau, ni un fier--bras, ni
un olibrius, ni un godelureau, ni un pourfendeur, ni un ostrogoth, ni un
escargot; que j'ai assez bonne mine, nonobstant une physionomie un peu
subalterne; mais, devant un mrite comme celui de la dame que je vois
(on n'estropie pas une desse pour la regarder), et devant une runion
de seigneurs qui ressemblent plus  une assemble de monarques qu' une
charrete de veaux en foire, le plus vaillant homme du monde perd la
tramontane et n'est plus qu'un gout d'ignorance, une sentine de
stupidits et le bassin de toutes les impertinences...

Matre La Flche et pu parier deux heures sur ce ton, avec une
volubilit insupportable, si on ne l'et interrompu pour lui demander ce
qu'il savait faire.

--Tout! s'cria le vaurien. Je puis danser sur les pieds, sur les mains,
sur la tte et sur le dos; sur une corde, sur un balai, sur la pointe
d'un clocher comme sur celle d'une lance; sur des oeufs, sur des
bouteilles, sur un cheval au galop, sur un cerceau, sur un tonneau,
voire sur l'eau courante, mais ceci  la condition qu'une personne de la
socit voudra bien me faire vis- vis sur l'eau dormante. Je puis
chanter et rimer en trente-sept langues et demie, pourvu qu'une personne
de la socit me voudra bien rpondre, sans faire une faute, dans
trente-sept langues et demie. Je puis manger des rats, du chanvre, des
pes, du feu...

--Assez, assez, dit de Beuvre impatient; nous connaissons ton chapelet:
c'est le mme pour tous les hbleurs tels que toi. Vous prtendez savoir
toutes choses, et vous n'en savez qu'une, qui est de dire la bonne
aventure.

-- dire le vrai, rpondit La Flche, c'est en cela que j'excelle, et,
si Vos rayonnantes Altesses veulent s'inscrire, je vais tirer au sort
pour savoir par qui commencer; car le destin est un esprit bourru qui ne
connat ni le sexe ni le rang des personnes.

--Va, tire au sort; voil mon gage, dit M. de Beuvre en lui jetant une
pice d'argent.  vous, ma fille.

Lauriane jeta une pice plus grosse, le marquis un petit cu d'or,
Lucilio une monnaie de cuivre, et d'Alvimar un caillou, en disant:

--Comme je vois que les gages seront donns au devin je trouve que
celui-ci ne mrite que d'tre lapid.

--Prenez garde, lui dit Lauriane en souriant, il ne vous prdira que des
ennuis; on sait bien qu'en fait d'horoscope, on n'en a jamais que pour
son argent.

--Ne croyez pas cela; le destin est mon matre, dit La Flche, qui
brouillait les gages dans une espce de tirelire, et qui tout  coup
affecta de parler sans phrase et d'un air fatal.

Il retourna son indescriptible chapeau, qui menaait le ciel comme un
donjon insolent, et le rabattit sur ses yeux comme une lugubre
teignoir, il fit plusieurs grimaces, pronona des paroles dpourvues de
sens qui prtendaient tre des formules cabalistiques, et, s'tant
dtourn pour essuyer  la drobe son fard grossier, il montra sa face
blmie par la prophtique inspiration.

Alors il traa sur le sable la grande _asphre_ des ncromants ignares
avec tous les signes de l'astrologie des carrefours; puis il plaa une
pierre au milieu et y jeta la tirelire, qui, en se brisant, rpandit les
gages sur les diffrents signes tracs dans les compartiments.

En ce moment, d'Alvimar se pencha pour ramasser son caillou.

--Non, non! s'cria le bohmien en s'lanant sur sa conjuration avec
l'adresse d'un singe, et en posant le bout du pied sur le gage de
d'Alvimar, sans effacer aucun des signes qui l'entouraient; non,
messire! vous ne pouvez plus empcher la destine. Elle est au-dessus
de vous comme de moi!

--Certes, dit Lauriane en tendant sa petite canne entre d'Alvimar et La
Flche. Le devin est matre dans son cercle magique, et, en drangeant
votre destine, vous pouvez dranger aussi les ntres.

D'Alvimar se soumit; mais sa figure trahit une agitation singulire
qu'il comprima aussitt.




XXII


La Flche commena par le gage le plus rapproch de la pierre centrale
qu'il appelait le Sina.

C'tait celui de Lucilio; il fit mine de mesurer des angles, de supputer
des chiffres, et dit, en prose rime:

    Homme sans langue et de grand coeur,
    Savoir de misre est vainqueur.

--Voyez-vous, dit Bois-Dor bas  d'Alvimar, que le drle a bien devin
le triste cas de notre musicien!

--Cela n'tait pas difficile, rpondit d'Alvimar avec ddain. Il y a un
quart d'heure que le muet vous parle par signes!

--Vous ne croyez donc point du tout  la divination? reprit Bois-Dor
pendant que la Flche continuait ses calculs d'un air absorb, mais
l'oreille ouverte  tout ce qui se passait autour de lui.

--Eh bien donc, y croyez-vous vous-mme, messire? dit d'Alvimar
feignant d'tre tonn du srieux avec lequel le marquis lui avait fait
cette question.

--Moi? Mais... oui, un peu, comme tout le monde!

--Personne ne croit plus  ces billeveses!

--Mais si; j'y crois beaucoup, moi, dit Lauriane. Sorcier, je te prie,
si ma destine est mauvaise, de me laisser un peu de doute, ou de
trouver dans ta science le moyen de la conjurer.

--Illustre reine des coeurs, rpondit la Flche, j'obis  vos ordres. Un
grand danger vous menace; mais si, pendant seulement trois jours, 
partir du moment o nous sommes,

    Vous ne donnez point votre coeur,
    Du diable il sera le vainqueur!

--Ne saurais-tu trouver d'autres rimes? lui cria d'Alvimar. Ton
dictionnaire n'est pas riche!

--N'est pas riche qui veut, messire, rpondit le bohmien; et pourtant
il y a des gens qui veulent bien fort, si fort qu'ils font tout pour la
richesse, au risque de la hache et de la hart!

--Est-ce dans la destine de ce gentilhomme que tu lis de pareilles
choses? dit Lauriane, qui avait t trs-frappe de ce qui la concernait
dans l'avertissement du devin, et qui s'efforait de tourner tout en
plaisanterie.

--Peut-tre! dit avec aisance M. d'Alvimar; on ne sait ce qui peut
arriver.

--Mais on peut le savoir! s'cria la Flche. Voyons, qui veut le savoir?

--Personne, dit le marquis, personne, s'il y a du fcheux dans l'avenir
de quelqu'un de nous.

--Vraiment, mon voisin, vous avez la foi! dit de Beuvre, qui ne
croyait prcisment  rien. Vous tes une fire pratique pour tous les
bateleurs qui voudront vous en conter!

--Comme vous voudrez, rpliqua Bois-Dor, mais je n'y peux rien. J'ai vu
des choses si surprenantes! Dix fois ce qui m'a t prdit m'est arriv.

--Comment voulez-vous, lui dit d'Alvimar, qu'un idiot et un ignorant de
cette espce pntre l'avenir, dont Dieu seul a le secret?

--Je ne crois pas  la science de l'oprateur, rpondit le marquis, si
ce n'est que, par tat, il sait calculer des nombres, et que ces nombres
sont pour lui comme les lettres d'un livre, avec lesquelles la propre
fatalit des nombres compose des mots et des phrases.

De Beuvre se moqua du marquis et somma le devin de tout dire.

D'Alvimar et souhait qu'il en ft autrement, car son incrdulit tait
feinte; il croyait  l'action du diable dans tout ce qui est malfice,
et il se promettait de recommander La Flche  M. Poulain, pour qu'il
avist  le faire coffrer et brler dans l'occasion. Mais il n'en tait
pas moins dvor, malgr lui, de l'anxit d'ouvrir le livre de sa
destine, et il se trouvait d'ailleurs entran  faire l'esprit fort
devant madame de Beuvre.

La Flche, somm de parler, vu qu'il avait assez tudi son grimoire,
rflchit en lui-mme srieusement. Il se mfiait de l'Espagnol. Il
savait qu'il ne risquait rien avec les gens qui ne croyaient  rien, ce
ne sont pas ceux-l qui dnoncent ou accusent les sorciers, et il tait
trop pntrant pour ne pas avoir compris qu'en essayant de retirer son
gage, d'Alvimar avait voulu se soustraire  ces rvlations qu'il
feignait de mpriser.

Il prit le parti dans lequel il se retranchait quand il se trouvait
avec des gens disposs  s'mouvoir trop; ce fut de dire des banalits 
tout le monde.

Il esprait que d'Alvimar se retirerait, et qu'il pourrait faire aux
autres,  coup sur, quelque prdiction agrable qui lui serait
grassement paye; car, depuis trois jours qu'il errait dans les
environs, se glissant partout, coutant aux portes, ou feignant de ne
pas comprendre le franais pour laisser causer devant lui, il avait
appris bien des choses, et, quant  d'Alvimar, il en savait une sur son
compte, que celui-ci et bien voulu ensevelir dans un profond oubli.

Mais d'Alvimar, calm par l'insignifiance des prdictions, ne se
retirait pas; personne ne s'amusait plus, et La Flche faisait _fiasco_,
aprs avoir travaill d'avance  une belle recette.

On allait le renvoyer. Il se redressa.

--Illustres seigneurs, dit-il, je ne suis pas sorcier, je le jure par
l'image du saint patron que je porte sur la poitrine; je proteste contre
tout pacte avec le diable. Je n'exerce que la magie blanche, tolre par
les autorits ecclsiastiques; mais...

--Mais, si tu n'es pas vou au diable, va-t'en au diable! dit M. de
Beuvre en riant; tu nous ennuies!

--Eh bien, dit La Flche effrontment, vous voulez de la cabale, vous en
aurez,  vos risques et prils! mais ce n'est pas moi qui en ferai, et
je m'en lave les mains!

Il se retourna aussitt vers un panier qu'il avait apport avec lui, et
o l'on supposait qu'il tenait quelque attirail d'escamotage ou quelque
bte curieuse, et il en tira une fillette de huit  dix ans, qui
paraissait n'en avoir que quatre ou cinq, tant elle tait petite et
menue; avec cela noire, laide, bouriffe un vritable lutin tout de
rouge habill, qui commena, pendant qu'il l'apportait dans ses bras,
par lui appliquer vingt soufflets, lui tirer les cheveux et lui dchirer
la figure avec ses griffes.

On crut d'abord que cette rsistance enrage faisait partie de la
reprsentation; mais on vit le sang couler en grosses gouttes tout le
long du nez du sacripant.

Il s'en mut peu, et, s'essuyant avec sa manche:

--Ce n'est rien, dit-il; la princesse dormait dans son panier, et elle a
le rveil acaritre.

Puis il ajouta en espagnol, parlant bas  la petite:

--Sois tranquille, va! tu la danseras ce soir!

L'enfant, place sur la pierre du _Sina_, s'accroupit en singe et
regarda autour d'elle avec des yeux de chat sauvage.

Il y avait dans sa laideur malingre un caractre si accus de souffrance
et de colre, de malheur et de haine, qu'elle en tait presque belle et,
 coup sr, effrayante.

Lauriane eut le coeur serr de voir la maigreur de cette misrable
crature, presque nue sous la pourpre sordide de ses haillons.

Elle frmit en songeant au sort de cette enfant, exaspre sans doute
par la tyrannie et les coups d'un mchant saltimbanque, et elle
s'loigna de quelques pas, appuye sur le bras de son bon Cladon
Bois-Dor, lequel, sans le dire, se sentait presque aussi attrist
qu'elle.

Mais de Beuvre avait l'corce plus dure, et il pressa La Flche de faire
parler l'esprit malin.

--Voyons, ma belle Pilar, dit la Flche en accompagnant chaque parole
d'une mimique grosse de menaces intelligibles pour sa victime; voyons,
reine des farfadets et des gnomes, il faut parler. Ramassez la pice qui
est le plus prs de vous.

Pilar resta longtemps immobile, faisant mine de se rendormir; elle
grelottait la fivre.

--Allons, allons, gibier de potence, toupe de bcher! reprit La Flche,
ramassez cette pice d'or, et je vous dirai o est Mario, votre
bien-aim.

--Hein! fit le marquis en se retournant, que dit-il de Mario?

--Qu'est-ce que Mario? lui demanda Lauriane.

--Silence! cria de Beuvre; le diable parle, et c'est de vous qu'il
s'agit, mon voisin!

L'enfant parla ainsi en franais avec un accent prononc et une voix
criarde:

    Celui de qui dpend ce gage,
    S'il veut couter le prsage
    Et se bien garer de l'amour...

--J'en ai assez dit, je n'en veux plus dire, ajouta-t-elle en espagnol.

Elle ne se souvenait plus de sa leon. Ni prires ni menaces ne purent
lui faire retrouver la mmoire; mais elle n'avoua pas qu'on l'avait
serine; elle tait dj sorcire et vaniteuse de son tat. Elle
connaissait le grimoire beaucoup mieux que La Flche, et elle aimait 
prophtiser. En voulant lui apprendre des vers, ce qu'elle appelait une
autre magie, La Flche l'avait irrite, et le sentiment qu'elle ne s'en
tirerait pas avait mortifi son amour-propre.

Elle secoua sa tte hrisse de cheveux noirs comme l'encre, frappa du
pied et se livra  une colre de pythonisse.

--C'est bien! c'est bien! s'cria La Flche rsolu  en tirer parti,
n'importe comment. Voil que a vient; le diable lui entre dans le
corps, elle va parler!

--Oui, dit l'enfant en espagnol et en sautillant dans le cercle avec
fureur, et je sais tout mieux que toi, mieux que tous les autres. Voil!
voil! voil! Je sais, demandez-moi.

--Parlons franais, dit La Flche. Que doit-il arriver au seigneur dont
tu tiens le gage?

C'tait celui du marquis.

--Liesse et confort! dit l'enfant.

--Trs-bien! mais quels?

--Vengeance! rpondit-elle.

-- moi, vengeance? dit Bois-Dor: ce n'est point l mon humeur.

--Non certes, ajouta Lauriane en regardant d'Alvimar malgr elle. Le
diable se sera tromp de gage.

--Non! je ne me suis pas trompe, reprit la gnomide.

--Vrai? dit La Flche. Si vous en tes bien sre, parlez, diablesse!
Vous pensez donc que ce noble seigneur, ici prsent, a quelque injure 
laver?

--Dans le sang! rpondit Pilar avec une nergie de tragdienne.

--Hlas! dit le marquis bas  Lauriane, il n'est sans doute que trop
vrai! Vous savez bien, mon pauvre frre!

Et il dit tout haut:

--Je veux interroger cette petite devineresse moi-mme.

--Faites, monseigneur! rpondit La Flche. Attention, la mouche noire!
et parlez honntement  qui vaut mieux que vous!

Le marquis, s'adressant alors  Pilar.

--Voyons, ma pauvre petite, qu'est-ce que j'ai perdu? dit-il avec
douceur.

Elle rpondit:

--_Un fils!_

--Ne riez pas, mon voisin, dit le marquis  de Beuvre, elle dit la
vrit. Il tait comme mon fis!

Et  Pilar:

--Quand l'ai-je perdu?

--Il y a onze ans et cinq mois.

--Et combien de jours?

--Moins cinq jours.

--Ici, elle se trompe, dit le marquis  Lucilio; car j'ai eu de ses
nouvelles depuis l'poque qu'il lui plat de dire; mais voyons si elle
verra clair dans le reste.

Et, s'adressant  l'enfant:

--Comment l'ai-je perdu? dit-il.

--De malemort! rpondit-elle; mais vous aurez consolation.

--Quand?

--Avant trois mois, trois semaines ou trois jours.

--Quelle consolation?

--De trois sortes: vengeance, sagesse, famille.

--Famille? Je serai donc mari?

--Non, vous serez pre!

--Vrai? s'cria le marquis sans se troubler du gros rire de M. de
Beuvre. Quand serai-je pre?

--Avant trois mois, trois semaines ou trois jours. J'ai tout dit sur
vous, je veux me reposer.

La sance fut suspendue par un dluge de plaisanteries de M. de Beuvre
au marquis.

Pour que l'vnement de l'hritier prdit et lieu avant trois mois,
trois semaines ou trois jours, il fallait que trois femmes en eussent
reu la commande.

Le pauvre marquis savait si bien le contraire que toute sa foi  la
magie en fut refroidie.

Il se laissa railler, protestant de son innocence et ne dsirant point
trop qu'on la crt aussi relle qu'elle l'tait.

L'enfant demanda  recommencer ses conjurations pour le dernier gage.

C'tait le caillou de d'Alvimar.

Mais, pour l'intelligence de ce qui va suivre, il faut que le lecteur
sache ce qui tait convenu entre Pilar et son propritaire, La Flche.

Ce que La Flche savait et voulait faire savoir  Bois-Dor, il comptait
le faire dire par l'enfant hors de la prsence de d'Alvimar.

L'enfant, par caprice et ostentation, ne voulut plus tenir compte de la
convention faite entre eux. Elle voulait rciter toute sa leon,
dt-elle en souffrir et dt La Flche y perdre la vie ou la libert.

Peut-tre aussi ces dangers qu'elle pouvait attirer sur lui, et qu'elle
n'ignorait pas, allchaient-ils ses instincts de haine.

Elle parla donc comme elle l'entendait, en dpit des avertissements et
des grimaces de son matre, lequel ne pouvait lui rien dire en espagnol
qui ne ft compris de d'Alvimar.

Elle ramassa le caillou, examina les signes qui l'entouraient, fit la
mimique du calcul, et dit en espagnol avec une effrayante ardeur  la
menace:

--Malheur, mcompte et disgrce  celui dont le gage est tomb sur
l'toile rouge!

--Bravo! dit d'Alvimar en riant d'un rire nerveux et forc; continuez,
sale crature! Allons, allons, race de chiens, rebut de la terre,
dites-nous les arrts du ciel!

Pilar, irrite par ces injures, devint si sauvage qu'elle fit peur 
tous ceux qui la regardaient et  La Flche lui-mme.

--Sang et meurtre! s'criait-elle en bondissant avec des gestes
convulsifs; meurtre et damnation! sang, sang et sang!

--Tout cela pour moi? dit d'Alvimar, qui, en ce moment, ne put cacher
son pouvante.

--Pour toi! pour toi! cria cette gupe furieuse, et la mort, l'enfer!
bientt, tout de suite, avant trois mois, trois semaines ou trois jours,
damn! damn! l'enfer!

--Assez! assez! dit Bois-Dor, qui ne comprenait presque pas l'espagnol,
mais qui vit d'Alvimar ple et prt  dfaillir; cette enfant est
possde d'un mauvais diable, et c'est peut-tre pch que de l'couter.

--Oui, sans doute, monsieur, rpondit d'Alvimar, elle est possde du
diable, et ses menaces sont vaines et mprisables, car l'enfer ne peut
rien sans la volont de Dieu; mais, si j'tais ici chtelain et
justicier, je ferais enfermer ce bandit et cette vermine, et je les
livrerais...

--La la! dit M. de Beuvre, il n'y a point tant  se fcher! Je ne sais
ce qui vous a t dit, mais je m'tonne que vous ayez fini d'en rire.
Pourtant j'avoue que les transports de cette guenuche enrage sont une
laide comdie, et je vois que ma fille en est trouble. Allons, drle,
dit-il  La Flche, c'est assez. Gardez pour vous les gages si chacun y
consent, et allez vous faire pendre ailleurs.

La Flche n'avait pas attendu cette permission pour plier bagage. Il
tait fort press de se soustraire aux intentions bienveillantes de
l'Espagnol  son gard.

La petite Pilar n'en fut pas mue. Tout au contraire, elle ramassa les
pices d'or et d'argent qui avaient servi de gages, et, quand elle en
vint au caillou d'Alvimar, elle le lui jeta dans les jambes avec ddain.

Il en fut si outrag qu'il l'et peut-tre traite comme il avait fait
du louveteau, s'il et eu encore l'arme dont il se servait si vite et si
bien.

Mais il fit en vain le mouvement involontaire de la saisir, et Lauriane,
qui le regardait, s'applaudit de l'avoir dsarm. Il rencontra ses yeux
et se hta de sourire; puis il essaya de parler d'autre chose, et
Bois-Dor demanda  Lucilio un air de musette pour dissiper le fcheux
effet de cette aventure, tandis que La Flche, remportant son grand
panier sur sa tte, ses instruments magiques sous son bras, et, tirant
de l'autre main la petite sibylle encore toute frmissante, franchissait
avec empressement la herse et le pont-levis du manoir.

-- prsent, tu vas me donner  manger? dit-elle quand ils furent en
rase campagne.

--Non, tu as trop mal travaill!

--J'ai faim.

--Tant mieux!

--J'ai faim, je ne peux plus marcher.

--En cage alors!

Il la remit dans son panier, malgr elle, et l'emporta en courant.

Les cris de l'infortune crature se perdirent sans cho dans la plaine
immense.

--Mario! Mario! pleurait sa voix entrecoupe; je veux voir Mario!
Mchant! assassin! Tu m'avais promis de me faire voir Mario, qui me
donnait  manger et qui jouait avec moi, et sa mre, qui m'empchait
d'tre battue! Mercds! Mario! venez me chercher! Tuez-le! il me fait
mal, il me secoue, il me tue, il me fait mourir de faim! Damnation sur
lui! mort et sang et meurtre! Le fouet, le feu, la roue, l'enfer pour
les mchants!




XXIII


Pendant que le bohmien fuyait dans la direction du nord, le marquis,
avec d'Alvimar et Lucilio, reprenait en sens contraire le chemin de
Briantes.

Il lui tardait de faire part  son fidle Adamas de ce qu'il regardait
comme une heureuse issue de son entreprise; et, bien qu'il crt devoir 
son amour d'touffer quelques soupirs d'inquitude ou d'impatience, tout
bien considr, il ne se trouvait pas trop contrari d'avoir sept ans
devant lui avant de prendre une nouvelle rsolution matrimoniale.

D'Alvimar tait de fort mchante humeur, non-seulement  cause des
prdictions qui avaient remu sa bile et troubl sa cervelle, mais
encore  cause de la tranquillit des adieux que lui avait faits madame
de Beuvre, tandis qu'elle avait tendu ses deux petites mains au marquis
en lui promettant gaiement sa visite pour le surlendemain.

--Serait-il possible, pensait-il, qu'elle et accept les cus de ce
vieillard, et que je me visse supplant par un rival de soixante et dix
ans?

Il avait bien envie de questionner, de railler, de se dpiter.

Mais il n'y avait pas moyen d'entamer la conversation avec Bois-Dor sur
ce sujet.

Le marquis avait un air de triomphe discret et modeste qui le faisait
redoubler de politesse et de prvenance pour son hte.

D'Alvimar ne put se venger de sa dfaite qu'en claboussant tant qu'il
put matre Jovelin, trottant derrire le marquis.

 peine arriv au manoir, comme l'heure du souper n'tait pas encore
venue, il sortit  pied pour aller confrer avec M. Poulain.

--Eh bien, monsieur, dit, en dbottant son matre, le fidle Adamas,
qui, en sa qualit _d'homme de chambre_, ne quittait presque jamais le
manoir de Briantes; faut-il songer au repas des fianailles?

--Prcisment, mon ami, rpondit le marquis. Il y faut songer au plus
tt.

--Vrai, monsieur? Eh bien, j'en tait sr, et j'en suis si content que
je ne m'en connais plus. Figurez-vous, monsieur, que cette haquene
rouge que vous appelez Bellinde, et qui serait mieux nomme Tisiphone...

--Allons, allons, Adamas, vous avez l'humeur trop peu endurante! Vous
savez que je n'aime point entendre injurier une personne du sexe. Qu'y
a-t-il encore entre vous?

--Pardon, mon noble matre; mais il y a que cette fille tnbreuse
coute aux portes, et qu'elle sait la dmarche que monsieur a faite
aujourd'hui. Ce tantt, elle en a ri comme une mouette avec la sotte
gouvernante du recteur.

--Que savez-vous de cela, Adamas?

--Je le sais par magie, monsieur; mais, enfin, je le sais!

--Par magie? Depuis quand vous adonnez-vous aux sciences occultes?

--Je le dirai  monsieur; je n'ai rien de cach pour lui, mais que
monsieur daigne donc me raconter comment il s'y est pris pour faire
connatre ses sentiments  l'incomparable dame de ses penses, et
comment elle a rpondu; car je suis sr que rien d'aussi loquent ne
s'est dit sous le ciel depuis que le monde est monde, et je voudrais
savoir crire aussi vite que matre Jovelin, pour le coucher sur le
papier  mesure que monsieur me le rapportera.

--Non, Adamas, aucune parole ne sortira de ma bouche, scelle par un
serment de preux chevalier. J'ai jur de ne point trahir le secret de ma
flicit. Tout ce que je peux te dire, mon ami, c'est de te rjouir du
prsent avec ton matre, et d'esprer avec lui en l'avenir!

--Alors, monsieur, c'est conclu, et...?

Adamas fut interrompu par un petit grattement de chat  la porte.

--Ah! fit-il aprs avoir t regarder, c'est l'enfant qui voudrait vous
offrir le bonsoir.--Va-t'en, mon petit ami; monseigneur te verra plus
tard, il est occup.

--Oui, oui, Adamas, qu'il revienne! Il est bien question d'enfant! Je ne
sais quelles ides de paternit m'avaient pass hier par la tte! Cela
est du dernier bourgeois! Non! non! je ne suis plus ce vieux garon qui
voulait se marier bien vite, pour faire une fin. Je suis un jeune homme,
Adamas, oui, un jeune amoureux, un blondin, sur ma parole, tendrement
condamn  prouver sa constance par des preuves,  soupirer et  faire
des vers, en un mot,  attendre, dans les tourments et les dlices de
l'espoir, le bon plaisir de ma souveraine.

--Si je comprends bien, reprit Adamas, cette divinit jalouse se mfie
un peu de l'humeur volage de mon matre, et elle exige qu'il renonce 
toute galante aventure?

--Oui, oui, c'est cela, Adamas, ce doit tre cela! Un peu de dfiance!
c'est bien la punition de ma folle jeunesse; mais je saurai si bien
marquer ma sincrit... Regarde donc  la porte, on gratte encore!

--Quoi! dit Adamas srieusement  Mario, en entrebillant un peu la
porte, c'est encore vous, mon lutin? Ne vous ai-je pas dit d'attendre?

--J'ai attendu, rpondit Mario avec sa voix douce et caressante jusque
dans l'espiglerie; vous m'avez dit: Va-t'en, et reviens. J'ai t au
bout de l'autre chambre, et me voil revenu.

--Il est drlet! dit le marquis; laisse-le entrer.--Bonjour, mon petit
ami; or a, viens me baiser, et puis joue tranquillement avec Fleurial.
J'ai  parler d'affaires srieuses avec le bon M. Adamas. Voyons,
Adamas, c'est aprs-demain que je traite mon incomparable voisine. Il y
faut songer; c'est un petit dner sans faons, quatorze services tout au
plus.

--On les aura, monsieur; voulez-vous que j'appelle le matre-queux?

--Non, je n'aime point  ordonner, et si propres que soient les gens de
cuisine, ils sentent toujours la cuisine. Aide-moi  imaginer...

--Qu'est-ce que c'est donc que ce couteau-l? dit trs-vivement Mario,
que le marquis, dbonnaire et passablement distrait, tenait entre ses
jambes et laissait fouiller dans ses poches.

--Rien, rien, dit le marquis en cherchant  reprendre le gage que
Lauriane lui avait donn. Rends-moi a, mon petit ami; les enfants ne
touchent point  a. a mord, vois-tu! Rends-le donc!

--Oui, oui, le voil! dit Mario; mais j'ai bien vu ce qu'il y avait
dessus, et je sais bien  qui il est.

--Tu ne sais ce que tu dis!

--Si fait, je dis qu'il est au monsieur espagnol que vous appelez
Villareal. Il vous l'a donc donn?

--Voyons, que marmotes-tu l! Tu rves!

--Non, bon monsieur! J'ai bien vu la devise qui est sur la lame; c'est
en espagnol et je la connais bien; ma mre Mercds a un poignard tout
pareil o il y a la mme devise.

--Et que signifie cette devise?

--_Je sers Dieu._--S. A.

--Et que signifie S. A.?

--a doit tre les premires lettres du nom de celui  qui est le
poignard. C'est comme cela qu'on les place,  jour, prs du manche.

--Je le sais bien; mais pourquoi dis-tu que ce poignard vient du
monsieur espagnol qui s'appelle Villareal?

L'enfant ne rpondit pas et parut embarrass.

Il n'tait plus sous l'oeil vigilant et dfiant de la Morisque. Il avait
parl plus qu'il ne devait, et il se rappelait trop tard ses
recommandations.

--Mon Dieu, monsieur, dit Adamas, les enfants parlent quelquefois pour
parler, et sans savoir ce qu'ils disent. Parlons donc, nous autres, de
la chose importante. Votre garde, le pre Andoche, a apport aujourd'hui
un chapelet de rles qui sont d'un gras...

--Oui, oui, tu as raison, mon ami; parlons du dner. Pourtant, je ne
sais... je me demande comment elle avait, en la poche de sa jupe, ce
poignard espagnol.

--Qui, monsieur?

--_Elle_, parbleu! De quelle autre personne pourrais-je parler
dsormais?

--C'est juste; pardon, monsieur! Parlons du poignard. Je croyais qu'en
effet c'tait un don du M. de Villareal, ou qu'il vous l'avait prt;
car, pour de vrai, il vient du lui. Ces deux lettres S. A. sont sur ses
autres armes, qui sont fort belles, et que j'ai remarques ce matin
pendant que son valet les fourbissait.

Le marquis tomba dans la rverie.

Comment Lauriane avait-elle le poignard de Villareal? Elle l'avait reu
de lui, puisqu'elle en avait dispos comme de sa proprit.

Il avait beau chercher dans toute la gnalogie des de Beuvre, il n'y
trouvait pas un nom auquel ces initiales S. A. pussent se rapporter.

--Aurait-elle, se disait-il, fait le mme accord avec lui qu'elle a fait
ensuite avec moi?

Il se consola pourtant en songeant qu'elle faisait apparemment peu de
cas du premier, puisqu'elle lui en avait sacrifi le gage; mais il n'en
restait pas moins quelque chose d'incomprhensible dans cette
circonstance, et le bon marquis n'tait pas encore assez fou pour ne pas
apprhender d'tre l'objet de quelque bernerie.

Et puis ce que l'enfant avait dit compliquait l'embarras de son esprit,
et il ne savait plus quelle intrigue de la destine ou quelle
mystification environnait ce poignard.

Il eut envie d'aller s'en expliquer tout de suite avec son hte; mais il
se souvint que Lauriane lui avait command de cacher son gage et de ne
le laisser voir  personne.

Adamas vit le souci sur le front de son matre et s'en mut.

--Qu'y a-t-il, monsieur, lui dit-il, et que peut faire votre pauvre
Adamas pour vous tirer d'intrigue?

--Je ne sais, mon ami. Je voudrais deviner comment il se fait que la
Morisque ait une arme comme celle-ci, portant mme devise et mmes
chiffres.

Puis, baissant la voix pour que Mario ne l'entendit point:

--Tu m'avais dit, et il m'avait sembl que cette femme tait fort
honnte. Pourtant elle aurait drob cet objet  notre hte? C'est chose
que je ne puis souffrir, qu'il soit larronn en ma maison.

Adamas partagea aussitt les soupons de son matre, d'autant plus que
Mario, sentant qu'il avait parl  l'tourdie, se glissait hors de la
chambre, sur la pointe du pied, pour se drober  de nouvelles
questions. Adamas le retint.

--Vous nous faites des contes, mon bel ami, lui dit-il, et, par l, vous
mritez de perdre les bonnes grces de mon seigneur et matre. Il n'est
point vrai que votre Mercds ait la chose que vous dites, ou bien...

Le marquis l'interrompit, ne voulant pas que l'accusation ft formule
devant l'enfant.

--Y a-t-il longtemps, mon garon, lui dit-il, que ta mre a ce poignard?

L'enfant avait vcu quelque temps avec les bohmiens, il savait donc ce
que c'tait que le vol. Il tait dou, d'ailleurs, d'une finesse
extraordinaire. Il comprit le soupon qu'il avait attir sur sa mre
adoptive, et il aima mieux lui dsobir que ne pas la justifier.

--Oui, rpondit-il, il y a bien longtemps.

Et, comme il avait un grand air d'assurance et de fiert, le marquis et
Adamas sentirent qu'ils tenaient le moyen de le faire parler.

--C'est donc M. de Villareal qui le lui avait donn? dit Adamas.

--Oh! non! il l'avait laiss...

--O? demanda le marquis. Voyons, il faut le dire, ou je n'aurai plus de
confiance en vous, petit. O l'avait-il laiss?

--Dans le coeur de mon pre! rpondit Mario, dont la figure s'anima
extraordinairement.

Il avait besoin d'effusion; ce mystre lui posait, il avait dit le
premier mot, il ne pouvait plus se taire.

--Adamas, dit le marquis saisi de je ne sais quelle motion subite,
ferme les portes, et, toi, mon enfant, viens ici et parle. Tu es avec
des amis, ne crains rien, nous te dfendrons, nous te ferons avoir
justice. Dis-nous tout ce que tu sais de ta famille?

--Eh bien, dit l'enfant, si vous m'aimez, il faut punir M. de Villareal,
parce que c'est lui qui a assassin mon pre.

--Assassin?

--Oui, Mercds l'a vu!

--Quand cela?

--Le jour que je suis venu au monde, le jour que ma mre est morte.

--Et pourquoi l'a-t-il assassin?

--Pour avoir beaucoup d'argent et des bijoux que mon pre avait.

--Voleur et assassin! dit le marquis en regardant Adamas; un homme de
qualit! un ami de Guillaume d'Ars! Est-ce croyable, cela?

--Monsieur, dit Adamas, les enfants font beaucoup de contes, et je crois
bien que celui-ci se moque de nous.

Le rouge monta au front du beau Mario.

--Je ne mens jamais! dit-il avec une touchante nergie. M. Anjorrant l'a
toujours dit: Cet enfant-l n'est pas du tout menteur. Ma Mercds m'a
toujours dit qu'il ne fallait jamais mentir, mais se taire quand on ne
voulait pas rpondre. Puisque vous me faites parler, je dis ce qui est
vrai.

--Il a raison, s'cria le marquis, et je vois bien qu'il a de noble sang
plein le coeur, ce joli garon!--Parle-moi, je te crois. Dis-moi comment
s'appelait ton pre.

--Ah! cela, je ne le sais pas.

--Sur votre honneur, mon petit ami?

--Sur la vrit, rpondit l'enfant; ma mre s'appelait Marie, voil tout
ce que je sais, et c'est pour cela que M. Anjorrant m'a donn, en me
baptisant, le nom de Mario.

--Mais Mercds a dit, je m'en souviens bien, observa Adamas, que cette
dame avait remis au cur une bague d'alliance; elle a parl aussi d'un
cachet.

--Oui, rpondit Mario, le cachet venait de mon pre, il y avait des
armes dessus; mais il nous a t vol, il n'y a pas longtemps. Quant 
la bague, jamais M. Anjorrant, ni ma Mercds, qui est pourtant
trs-adroite, ni moi, ni personne, n'avons pu l'ouvrir. Pourtant il y a
quelque chose dedans. Ma mre, qui est morte sans dire un mot que son
nom de baptme, Marie, a fait signe au cur d'ouvrir son anneau. Elle
n'avait pas la force de le faire; mais, lui, il ne le savait pas!

--Va le chercher, dit le marquis, nous saurons peut-tre!

--Oh! non! rpondit Mario effray; ma Mercds ne voudra pas, et, si
elle sait que j'ai parl, elle aura bien du chagrin.

--Mais, enfin, pourquoi se cache-t-elle de nous qui pouvons l'aider  te
faire retrouver ta famille?

--Parce qu'elle croit que vous couterez l'Espagnol, et qu'il la tuera
s'il apprend qu'elle l'a reconnu.

--Et lui, il ne la reconnat donc pas?

--Il ne l'a jamais vue, puisqu'elle tait cache!

--L'a-t-elle donc revu quelque part depuis cette mchante affaire?

--Non, jamais.

--Et, aprs dix ans passs, elle croit tre sre de le reconnatre?
C'est bien douteux.

--Elle dit qu'elle en est sre, qu'il n'a presque pas vieilli, qu'il est
toujours habill de noir; et son vieux domestique, elle est bien sre
aussi que c'est le mme. Oh! elle les avait bien regards. Quand, il y a
trois jours, nous les avons rencontrs auprs d'un autre chteau qui
n'est pas loin d'ici...

--Ah! oui! voyons, dit le marquis, conte-nous comment elle l'a
rencontr.

--Il tait avec un beau et bon jeune seigneur que je vous ai depuis
entendu appeler Guillaume en parlant de lui. Celui-l avait donn
beaucoup de monnaie aux bohmiens avec qui nous tions.

Et, tout d'un coup, comme l'Espagnol avait l'air mchant et voulait me
frapper, Mercds m'a dit:

--C'est lui! tiens! c'est lui! et l'autre, le vieux valet, c'est lui
aussi!

Et elle a couru aprs eux pour les voir, jusqu' ce que M. Guillaume
nous ait dit que a l'ennuyait.

Alors Mercds lui a fait demander son nom et celui de son ami, afin,
disait-elle, de prier pour eux. Mais M. Guillaume s'est moqu de nous,
et les bohmiens ont repris leur route d'un autre ct.

Alors ma Mercds les a laisss marcher et m'a dit:

--Nous tenons les assassins de ton pre, je t'en rponds. Il nous faut
savoir leurs noms.

Alors nous sommes revenus sur nos pas, nous avons t mendier au
chteau de la Motte, et, comme on ne faisait pas grande attention 
nous, Mercds m'a dit d'couter ce que disaient les domestiques et les
paysans; et comme cela nous avons su que l'Espagnol allait demeurer chez
le _marquis_, parce que le _marquis_ avait envoy chercher son carrosse,
et command que l'on apprtt chez lui la chambre d'honneur pour un
tranger.

Et puis nous avons caus avec une bergre, dans un champ qui est par
l.

Elle nous a dit:

--Le marquis est tout  fait bon. Vous pouvez aller chez lui passer la
nuit; il vous fera du bien. Voil son chteau l-bas.

Nous sommes donc venus ici tout de suite, et, ds hier matin, nous
avons revu l'assassin, les deux assassins! Et, moi, j'ai vu les lettres
sur les pistolets et sur la grande pe que tenait le domestique, et
j'ai dit encore  Mercds:

--Montre-moi le mchant couteau qui a tu mon pauvre papa; il me semble
bien que c'est les mmes lettres qui sont dessus.

--Et tu en es sr? dit le marquis.

--J'en suis bien sr; et vous verrez vous-mme si Mercds veut vous les
montrer!

--O est-elle maintenant?

--Avec M. Jovelin, qu'elle aime beaucoup parce qu'il s'est jet dans
l'eau pour moi.

--Il faut absolument que Jovelin lui arrache son secret, dit le marquis
 Adamas; va le chercher, que je lui parle.




XXIV


Adamas sortit et revint dire que Jovelin allait venir.

Il l'avait trouv dans une confrence fort anime avec la Morisque:
elle, parlant arabe; lui, crivant tout ce qu'elle disait, et lui,
faisant beaucoup de gestes qu'elle avait l'air de comprendre.

--Il m'a fait signe qu'il ne pouvait s'interrompre, ajouta Adamas; je
crois bien, monsieur, qu'il lui fait avouer la vrit par douceur et
persuasion; ne le drangeons pas. Il crit vite, mais elle ne lit pas
trs-bien, mme dans sa langue, et c'est merveilleux de voir comme, avec
ses yeux et ses mains, il se fait entendre. Prenez patience, monsieur;
nous allons savoir quelque chose.

On attendit un quart d'heure qui sembla un sicle au marquis.

L'heure s'avanait; on avait sonn le premier coup du souper. Il fallait
peut-tre se retrouver en face de Villareal sans avoir rien clairci.

Bois-Dor tait dans une vive agitation. Il se levait et se rasseyait,
disant,  part lui, des mots sans suite qui intriguaient fort Adamas.

Mario, le croyant fch contre lui, se tenait pensif et interdit dans un
coin.

Fleurial, voyant l'anxit de son matre, le regardait fixement, suivait
tous ses pas et gmissait de temps en temps en remuant la queue, comme
pour lui dire: Mais qu'est-ce que vous avez donc?

Enfin Adamas se hasarda  formuler la question.

--Monsieur, s'cria-t-il, vous avez en ceci une ide que vous cachez 
votre serviteur, et, par l, vous lui rendez votre peine encore plus
pesante. Parlez, monsieur, parlez  Adamas comme vous parleriez  votre
bonnet; il ne le redira non plus qu'un bonnet de nuit, et cela vous
soulagera d'autant.

--Adamas, rpondit Bois-Dor, je crains bien d'tre fou; car il y a,
dans cet enfant et dans l'histoire qu'il nous raconte, quelque chose qui
me remue plus que de raison. Il faut que tu saches qu'aujourd'hui je me
suis fait dire ma destine par des bohmiens, et qu'il y a eu l dedans
des paroles bien obscures, mais qui peuvent tout de mme s'expliquer par
l'intrt que je sens pour ce petit malheureux. On m'a dit, entre autres
choses tranges, que je serais pre avant trois mois, trois semaines ou
trois jours. Or, comme je te jure, Adamas, que je ne puis compter sur
aucune paternit directe dans un aussi court dlai, il est vident que
je dois devenir pre par adoption. Mais une autre parole de cette
prdiction me tourmente davantage: c'est que l'on m'a rvl la mort de
mon frre, en la plaant juste  la mme date que la Morisque donne 
celle du pre de cet enfant. Comment arranger cela? La magicienne
parlait  mots couverts et symboliques, mais elle a dit cette date
clairement, en faisant le calcul des annes, des mois et des jours qui
se sont couls depuis. Et moi, en revenant ici, je faisais le mme
calcul, et je tombais juste sur le quatrime jour aprs la mort de notre
roi Henri. Viens ici, Mario, n'as-tu pas dit quatre jours?

--Mais, monsieur, observa Adamas, n'avez-vous pas dit vous-mme, hier,
que la dernire lettre de M. Florimond tait date du seizime jour de
juin et de la ville de Gnes?

--Il est vrai, mon ami; mais on peut se tromper de date en crivant, et
mettre un mois pour un autre; cela est arriv  tout le monde!

--Mais, monsieur, est-ce que la ville de Gnes n'est pas en Italie, et
fort distante du lieu o cet enfant place la mort de son pre?

--Sans doute, mon ami. Je torture la vraisemblance des choses pour
arranger les paroles de la devineresse, et c'est une fantaisie dont je
te permets de me reprendre. Et cependant, ouvre la crdence o sont
enfermes les chres reliques de mon frre, et cette dernire lettre que
j'ai tant relue sans en jamais pntrer le sens!

--Mon Dieu, monsieur, dit Adamas en ouvrant le tiroir et en prsentant
la lettre  son matre, tout ce qui est arriv et tout ce qui a d
arriver, vous l'avez fort bien compris et devin dans le temps; M.
Florimond vous donnait fort peu de ses nouvelles,  cause des grandes
occupations secrtes qu'il avait dans les cours d'Italie, o l'envoyait
son matre le duc de Savoie. Il vous parlait de ses voyages sans vous en
dire le but, parce que cela lui tait interdit par la politique qu'il
servait et qui n'tait pas toujours la vtre. Cette dernire lettre vous
annonce d'autres voyages que ceux dont il tait frachement revenu, et
voici ce qu'il vous dit en propres termes: Si vous n'entendez point
parler de moi d'ici  l'automne, n'en prenez point de souci. Ma sant
est bonne, et mes affaires personnelles ne sont point en mauvais tat.
La date est bien authentique, puisqu'il commence en vous disant:
Monsieur et bien-aim frre, vous avez d recevoir ma lettre de
janvier dernier: depuis ces cinq mois passs...

--Je sais tout cela, Adamas, je le sais par coeur, et, ce nonobstant,
quand j'ai t en Italie, l'anne 1611, m'enqurir en personne de ce
pauvre frre, dont je n'entendais plus parler, il m'a t dit qu'il
n'tait jamais revenu d'une mission  Rome, pour laquelle il tait parti
quinze mois auparavant. Et, quand je fus  Rome, il y avait plus de deux
ans qu'on ne l'y avait vu. J'ai parcouru toute l'Italie jusqu'en 1612,
sans trouver de lui aucun indice et aucun vestige,  ce point que je
m'imaginai qu'il avait fait quelque grand voyage aux Indes d'Orient ou
d'Occident, pour son propre compte, et que je l'en verrais revenir
quelque jour; mais,  la fin, j'ai d tenir pour certain qu'il avait t
mchamment occis par les brigands dont l'Italie est infeste, ou qu'il
avait pri dans quelque tempte sur mer. Il n'avait pas fait grosse
fortune au service du Savoyard, bien qu'il ne se soit jamais plaint, et
je pense qu'il n'tait gure accompagn dans ses courses. Enfin j'ai
perdu l'espoir de le retrouver, mais non celui de dcouvrir son sort et
de le venger, s'il a t mis  mort tratreusement.

Pendant que le marquis et Adamas devisaient ainsi, Mario, dont on ne
s'occupait plus, s'tait gliss derrire le fauteuil du marquis.

Il coutait, il regardait avec attention la lettre que Bois-Dor tenait
dans ses mains. Il savait trs-bien lire, comme nous l'avons dit, et
mme l'criture manuscrite; mais il tait en proie  une grande anxit,
craignant de se tromper et d'tre encore accus de parler au hasard.

Enfin, il se crut  peu prs sr de son fait, non-seulement d'aprs
l'criture, mais encore d'aprs les expressions de la lettre et la
particularit des circonstances. Il s'cria:

--Attendez!

Et il sortit plein de rsolution et de joie, sans que le marquis,
absorb dans ses rflexions, en tint beaucoup de compte.

Mario connaissait dj la chambre de matre Jovelin, et il y trouva sa
mre, qui se retirait sans avoir voulu montrer les objets dont elle
tait la gardienne jalouse et mfiante.

Lucilio avait t aussi frapp que le marquis de la concidence de la
date fixe dans la mmoire de l'enfant par l'abb Anjorrant, avec celle
attribue par la petite bohmienne  la mort de Florimond.

Il ne croyait nullement  la magie; mais, comme il avait t galement
frapp du nom de Mario prononc par La Flche, il craignait que le
marquis ne ft la dupe de quelque jonglerie.

Il commenait  souponner la Morisque elle-mme, et son premier soin,
en rentrant au manoir, avait t de l'appeler pour la questionner par
crit, avec beaucoup de prcision et de svrit. Il exigeait qu'elle
montrt la bague et la lettre de M. Anjorrant dont elle avait parl; et,
bien que cette femme prouvt beaucoup de respect et de sympathie pour
lui, cette insistance lui faisant craindre l'intervention indirecte de
l'Alvimar dans l'interrogatoire qu'elle subissait, elle s'tait
renferme dans un silence plein d'angoisse.

Ds qu'elle vit Mario, son coeur froiss exhala la plainte qu'il n'osait
adresser directement  Lucilio.

--Viens, mon pauvre enfant, lui dit-elle; on nous chasse d'ici, car on
nous accuse de vouloir tromper et d'avoir racont une histoire qui ne
serait pas vraie. Viens, partons bien vite, afin que l'on connaisse
que nous ne demandons secours qu' Dieu et  nous-mmes.

Mais Mario l'arrta.

--C'est assez nous mfier, lui dit-il; mre, il faut faire ce qu'on nous
demande. Donne-moi la lettre, donne-moi la bague! elles sont  moi, je
les veux tout de suite!

Lucilio fut frapp de l'nergie de l'enfant, et la Morisque, stupfaite,
garda quelques instants le silence.

Jamais Mario ne lui avait parl ainsi, jamais elle n'avait senti en lui
la moindre vellit d'indpendance, et voil qu'il lui commandait avec
autorit!

Elle eut peur, elle crut  quelque prodige; toute la force de son
caractre tomba devant une ide fataliste; elle ta de sa ceinture
l'escarcelle de peau d'agneau o elle avait cousu les prcieux objets.

--Ce n'est pas tout, mre, lui dit encore Mario: il me faut aussi le
couteau.

--Tu n'oseras pas y toucher, enfant! c'est le couteau qui a tu...

--Je sais, je l'ai dj regard. Je veux le regarder encore. Il faut que
j'y touche, et j'y toucherai. Donne!

Mercds remit le couteau et dit en joignant les mains:

--Si c'est l'esprit contraire qui fait agir et parler mon fils, nous
sommes perdus, Mario!

Il ne l'couta pas, et appuyant le petit sac de peau sur la table de
Lucilio, il le dcousit lestement avec le poignard; il en tira la bague,
qu'il passa dans son pouce, et la lettre de l'abb Anjorrant  M. de
Sully, dont il fit sauter le scel et la soie,  la grande consternation
de Mercds.

Cela fait, il ouvrit la missive, en tira un papier tach et macul, le
baisa, le regarda avec attention; puis, s'criant: Viens, mre! venez,
monsieur Jovelin! il s'lana dans l'escalier, rentra dans la chambre
du marquis, saisit imptueusement, dans les mains de celui-ci, la lettre
qu'il commentait encore, compara les critures, et, posant tout ce qu'il
tenait dans les mains d'Adamas, lettres, bague et poignard, il sauta sur
les genoux du marquis, lui jeta ses bras au cou et se mit  l'embrasser
si fort que le bon monsieur en fut comme trangl pendant un moment.

--Voyons, voyons! dit enfin Bois-Dor, un peu fch de cette familiarit
 laquelle il ne s'attendait pas, et qui avait gravement compromis sa
frisure, ce n'est point l'heure de jouer ainsi, mon bel ami, et vous
prenez l des liberts... Qu'est-ce que vous nous apportez? et
pourquoi?...

Mais le marquis s'arrta en voyant Mario fondre en larmes.

L'enfant avait obi  une inspiration, il avait eu la foi; mais,
l'esprit des autres n'allant pas si vite et si droit que le sien, le
doute, la peur et la honte lui revenaient. Il avait dsobi  Mercds,
qui pleurait et tremblait.

Lucilio le regardait d'un air attentif, dont il se sentait intimid; le
marquis repoussait son treinte passionne, et Adamas, stupfait,
n'avait pas l'air de constater sans hsitation la similitude des
critures.

--Voyons, ne pleurez pas, mon enfant, dit le marquis agit, en prenant
des mains d'Adamas la lettre de son frre et le papier froiss et us
que Mario avait apport. Qu'as-tu, Adamas, et pourquoi trembles-tu de la
sorte? Qu'est-ce donc que ce papier tach de noir? Vrai Dieu! ce sont
des traces de sang! Rapproche la bougie, Adamas, voyons!... Eh! mes
amis! eh! monseigneur Dieu qui tes au ciel! Jovelin! Adamas! voyons
ceci! Je ne suis point hallucin? C'est l'criture, c'est le vrai
caractre de mon frre chri? Et ce sang... Ah! mes amis, cela est bien
dur  regarder... Mais... Mario, o as-tu pris cela?

--Lisez, lisez, monsieur, s'cria Adamas, assurez-vous bien...

--Je ne puis, dit le marquis, qui devint ple; le coeur me faut! D'o
vient ce papier?

--On l'a trouv sur mon pre, dit Mario reprenant courage; voyez si ce
n'est pas une lettre pour vous, qu'il voulait vous envoyer. M. Anjorrant
me l'a fait lire bien des fois; mais il n'y avait pas votre nom dessus,
et nous n'avons jamais su  qui la faire tenir.

--Ton pre! rpta le marquis sortant comme d'un rve; ton pre!...

--Lisez donc, monsieur! s'cria Adamas; assurez-vous.

--Non! pas encore, dit le marquis. Si c'est un songe que je fais, je ne
souhaite pas en tre dtromp. Laissez-moi m'imaginer que ce bel
enfant... Viens ici, petit, dans mes bras... Et toi, Adamas, lis si tu
peux! moi, je ne saurais!

--Je lirai, moi, dit Mario; suivez avec vos yeux. Et il lut:

Monsieur et bien-aim frre,

N'ayez point gard  la lettre que vous recevrez de moi aprs celle-ci
et que je vous ai crite de Gnes,  la date du seizime jour du mois
prochain, en prvision d'une longue et dangereuse absence, durant
laquelle, redoutant vos inquitudes sur mon compte, j'ai souhait de
vous tranquilliser par une lettre anticipe, et aussi vous empcher de
vous enqurir de moi en ce pays, o je dsirais que cette absence ne ft
point remarque.

Comme, grce  Dieu, me voici, plus vite et plus heureusement que je ne
l'esprais, hors de peine et de danger, je vous veux, ds ce jour,
informer de mes aventures, lesquelles je puis enfin vous dire sans
dissimulation ni rserve, gardant toutefois les dtails pour le
trs-prochain et trs-dsir moment o je serai prs de vous avec ma
femme honore et aime; et, si Dieu le permet, avec l'enfant dont, sous
peu de jours, elle me rendra pre!

Il vous suffira, aujourd'hui, de savoir que, mari secrtement ds l'an
pass, en Espagne, avec une belle et noble dame, contrairement au gr de
sa famille, j'ai d la quitter pour le service de mon prince, et revenir
non moins secrtement auprs d'elle, pour la soustraire  la rigueur de
ses parents et la conduire en France, o nous avons enfin mis le pied
aujourd'hui,  la faveur de nos prcautions et dguisements.

Nous comptons nous arrter  Pau, d'o je vous enverrai cette lettre,
en attendant celle qui vous annoncera, s'il plat au ciel, l'heureuse
dlivrance de ma femme, et o j'aurai le loisir qui me manque en ce
moment pour vous raconter...

Ici, la lettre avait t interrompue par quelque soin imprvu.

Elle avait t plie et emporte dans le justaucorps du voyageur, pour
tre acheve et cachete  Pau probablement, et l, confie aux
messagers qui faisaient, tant bien que mal,  cette poque, le service
des lettres dans les villes de quelque importance.




XXV


Bois-Dor pleura beaucoup en coutant cette lecture, qui, dans la bouche
de Mario, pntrait plus avant encore dans son coeur.

--Hlas! dit-il, je l'accusai souvent d'oubli, et il songeait  moi ds
son premier jour de joie et de scurit! Il allait venir, sans doute, me
confier sa femme et son enfant, et je n'aurais pas vcu seul et sans
famille! Mais, va, repose en paix dans le soin de Dieu, mon pauvre ami!
ton fils sera le mien, et, dans ma douleur de t'avoir si cruellement
perdu, j'ai, du moins, cette consolation d'embrasser ta vivante image!
car c'est tout son air et toute sa grce, mon ami Jovelin, et j'en ai eu
le coeur remu, ds le premier regard que j'ai jet sur cet enfant. Et
maintenant, Mario, embrassons-nous comme oncle et neveu que nous sommes,
ou bien plutt comme pre et fils que nous devons tre.

Cette fois le marquis s'inquita peu de sa perruque, et il embrassa son
fils adoptif avec une effusion qui changea en joie, autour de lui, les
douloureux souvenirs voqus par la lettre.

Cependant Mercds, que les soupons de Lucilio avaient navre, tenait
maintenant  faire constater la vrit dans tous ses dtails.

--Donne-leur la bague, dit-elle  Mario; peut-tre ils sauront l'ouvrir,
et tu connatras le nom de ta mre.

Le marquis prit ce gros anneau d'or et le retourna dans tous les sens;
mais lui, l'homme aux inventions et aux secrets, il ne put jamais
trouver le moyen de l'ouvrir.

Ni Jovelin ni Adamas un furent plus habiles, et l'on dut y renoncer
provisoirement.

--Bah! dit le marquis  Mario, ne nous inquitons point. Tu es le fils
de mon frre, voil ce dont je ne puis douter. D'aprs sa lettre, tu
appartiens  une plus grande famille que la ntre; mais nous n'avons pas
besoin de connatre tes aeux espagnols pour te chrir et nous rjouir
de toi!

Cependant Mercds pleurait toujours.

--Qu'a donc cette pauvre Morisque? dit le marquis  Adamas.

--Monsieur, rpondit-il, je n'entends pas ce qu'elle dit  matre
Jovelin; mais je vois bien qu'elle craint de ne pouvoir rester auprs de
son enfant.

--Et qui l'en empcherait, par hasard? Sera-ce moi qui lui dois tant de
joie et de remerciment? Venez , bonne fille more, et demandez-moi ce
que vous voulez. S'il ne vous faut qu'une maison, des terres, des
troupeaux et des serviteurs, voire un bon mari  votre gr, vous aurez
toutes ces choses, ou j'y perdrai mon nom!

La Morisque,  qui Mario traduisit ces paroles, rpondit qu'elle ne
demandait qu' travailler pour vivre, mais en un lieu o elle pt voir
son cher Mario tous les jours.

--Accord! dit le marquis en lui tendant les deux mains qu'elle couvrit
de baisers; vous resterez en mon logis, et, s'il vous plat de voir mon
fils  toutes les heures, vous me ferez plaisir; car, puisque vous le
chrissez si bien, nulle autre femme que vous ne le soignera. Or , mes
amis, flicitez-moi de la grande consolation qui m'arrive, et qui, vous
le savez, Jovelin, est conforme en tous points  la prdiction.

L-dessus il embrassa Lucilio, et mme, pour la premire fois de sa vie,
le fidle Adamas, qui crivit en lettres d'or ce fait glorieux sur ses
tablettes.

Puis le marquis prit Mario dans ses bras, le plaa sur la table au
milieu de la chambre, et, s'loignant de quelques pas, se mit  le
contempler comme s'il ne l'et pas encore vu.

C'tait son bien, son hritier, son fils, la plus grande joie de sa vie.

Il l'examinait de la tte aux pieds en souriant, avec un mlange de
tendresse, d'orgueil et d'enfantillage, comme si c'et t un tableau ou
un meuble magnifique; et, comme il se sentait dj pre et ne voulait
pas donner de vanit ridicule  ce noble enfant, il renfonait ses
exclamations et se contentait de faire briller ses gros yeux noirs, de
montrer ses grandes dents riantes, tournant complaisamment la tte 
droite et  gauche, comme pour dire  Adamas et  Lucilio: Hein! quel
garon, quel air, quels yeux, quelle taille, quelle gentillesse, quel
fils!

Ses deux amis partageaient sa joie, et Mario supportait l'examen d'un
air tendre et assur qui semblait leur dire: Vous pouvez me regarder,
vous ne trouverez en moi rien de mauvais; mais il semblait dire au
vieillard plus particulirement: Tu peux m'aimer de toutes tes forces,
je te le rendrai bien.

Et, quand l'examen fut fini, il y eut encore entre eux une treinte,
comme s'ils eussent voulu se rendre en un baiser tous les baisers dont
l'enfance de l'un et la vieillesse de l'autre avaient t prives.

--Voyez-vous, mon grand ami, dit le marquis  Lucilio dans sa joie,
qu'il ne se faut point moquer des devins, lorsque c'est par les astres
qu'ils nous prdisent nos destines? Vous hochez votre bonne et forte
tte? Vous croyez pourtant que notre plante...

Le bon marquis et bien essay d'exposer un systme quelconque de sa
faon, o l'astronomie, qui le charmait, et t un peu corrobore
d'astrologie, qui le charmait plus encore, si Lucilio ne l'et
interrompu par un billet o il le pressait d'aviser avec lui aux moyens
de dcouvrir l'assassin de son frre.

--En ceci, vous avez grandement raison, dit Bois-Dor; et pourtant, dans
ce jour de liesse  nul autre pareil, il m'en cote de songer  punir.
Mais je le dois, et, s'il vous plat, nous allons en discourir ensemble.

--Va, Adamas, cours dire  ce M. d'Alvimar que je le prie d'excuser un
moment de retard dans le souper; et surtout ne faisons rien savoir
encore, dans la maison, de la grande recouvrance que nous avons faite...
Va donc, mon ami... Que fais-tu l? ajouta-t-il en voyant Adamas qui se
regardait au grand miroir enchss dans un cadre  rseau d'or, en se
faisant  lui-mme d'tranges grimaces.

--Rien, monsieur, rpondit Adamas; j'tudie mon sourire.

--Et  quelles fins, je te prie?

--N'est-il pas  propos, monsieur, que je me compose une physionomie
tratresse pour parler  ce tratre?

--Non, mon ami; car, pour le croire tel, il faut avoir mieux examin les
choses, et c'est ce que nous allons faire.

En ce moment Clindor frappa  la porte.

Il annonait, de la part de M. de Villareal, une indisposition et le
dsir de ne pas quitter sa chambre.

--C'est pour le mieux, dit le marquis  Adamas; j'irai lui faire
visite. Aprs quoi, nous instruirons son procs entre nous.

--Vous n'irez pas seul, monsieur, dit Adamas. Qui sait si cette maladie
n'est pas feinte, et si, averti par sa conscience, ce coquin ne vous
tend pas quelque pige?

--Tu draisonnes, mon cher Adamas. S'il a tu mon pauvre frre,
assurment il n'a jamais su son nom, puisqu'il est chez moi sans
inquitude.

--Mais voyez donc le poignard, mon cher matre! Vous n'avez pas encore
regard cette preuve...

-Hlas! dit Bois-Dor, penses-tu que je puisse l'examiner froidement?

Lucilio conseilla au marquis de voir son hte avant d'avoir rien
clairci, afin d'tre assez calme pour lui cacher ses soupons.

Adamas laissa passer le marquis; mais il se glissa sur ses talons
jusqu' la porte de l'appartement de l'Espagnol.

D'Alvimar tait effectivement malade. Il tait sujet  des migraines
nerveuses trs-violentes, que ramenait tout accs de colre, et il en
avait eu plus d'un dans la journe.

Il remercia le marquis de sa sollicitude et le supplia de ne pas
s'occuper de lui. Il ne lui fallait que de la dite, du silence et du
repos jusqu'au lendemain.

Bois-Dor se retira en recommandant  la Bellinde de veiller
discrtement  ce que son hte ne manqut de rien, et il prit occasion
de cette visite pour examiner la figure du vieux Sanche,  laquelle il
n'avait pas encore fait attention.

Long, maigre et blme, mais osseux et robuste, l'ancien leveur de porcs
tait assis dans la profonde embrasure de la fentre, lisant, aux
dernires lueurs du jour, un livre asctique dont il ne se sparait
jamais, et qu'il ne comprenait pas. Articuler avec les lvres les
paroles de ce livre et rciter machinalement le chapelet, telle tait sa
principale occupation et, ce semble, son unique plaisir.

Bois-Dor, du coin de l'oeil, observait tantt le matre tendu d'un air
accabl sur son lit, tantt le serviteur calme, austre et pieux, dont
le profit monacal se dessinait sur le vitrage.

--Ce ne sont pas l des voleurs de grand chemin, pensait-il. Que diable!
ce jeune homme blanc et mince,  l'oeil doux comme celui d'une
demoiselle... Il est vrai que, tantt, lorsqu'il se fcha contre les
bohmiens, et, hier, lorsqu'il dclamait contre les Morisques, il
n'avait pas l'air aussi bnin que de coutume. Mais ce vieil cuyer 
barbe de capucin, lisant en son livre de pit avec tant de
recueillement... Il est vrai que rien ne ressemble tant  un honnte
homme qu'un coquin qui sait son mtier! Allons, ma pntration ne suffit
point ici, il faut peser les faits.

Il retourna dans le pavillon qui tait attribu en entier  son
appartement, chaque tage se composant d'une grande pice et d'une plus
petite: au rez-de-chausse, la salle  manger avec l'office pour la
desserte; au premier, le salon de compagnie et le boudoir; au second, la
chambre  coucher du chtelain et un autre boudoir; au troisime, la
grande salle dite des verdures[16], celle qu'Adamas dcorait parfois du
nom de salle de Justice; au quatrime, un appartement vacant et non
termin.

Dans la construction rcente accole au flanc de ce petit difice,
taient superposes les chambres d'Adamas, de Clindor et de Jovelin,
communiquant avec celles de la _grand'maison_; c'est ainsi que, sans
raillerie, on appelait ingnument, dans le village, le petit pavillon du
marquis.

Il retrouva son monde runi dans la salle des Verdures, et seulement
alors il se rappela que la Morisque avait eu accs dans sa chambre, au
milieu de l'motion gnrale. Il sut gr  Adamas d'avoir transport la
sance hors de son sanctuaire. Il vit Jovelin occup  crire, et, sans
vouloir le dranger, il s'assit et prit connaissance de la lettre
adresse par l'abb Anjorrant  M. de Sully,  l'effet de le mettre 
mme de dcouvrir la famille de Mario.

Cette lettre avait t crite peu de temps aprs la mort de Florimond,
M. Anjorrant ignorant encore la mort de Henri IV et la disgrce de
Sully; elle n'tait pas parvenue. Ceci en tait une copie, que l'abb
avait garde et lgue  Mario, avec la lettre non acheve de Florimond.
Cette lettre de l'abb, ou plutt ce Mmoire, contenait des dtails
trs-prcis sur l'assassinat du faux colporteur, tels que l'abb les
avait recueillis de la bouche de Mercds, et confirms par divers
indices.

Dans tout cela, rien ne rvlait la prtendue culpabilit de d'Alvimar
et de son valet. Les assassins taient rests inconnus. L'un et l'autre,
il est vrai, taient dcrits assez fidlement dans les dpositions de la
Morisque consignes dans ce Mmoire; mais cette femme, qui assurait
maintenant les reconnatre, pouvait fort bien se faire illusion, et son
accusation ne suffisait pas pour les condamner.

Le couteau catalan, instrument du crime, confront avec celui donn
par Lauriane, tait une preuve plus nergique. Ces deux armes taient,
sinon identiques, du moins tellement ressemblantes, qu'au premier coup
d'oeil, on avait peine  les distinguer l'une de l'autre. Les chiffres et
la devise taient sortis du mme poinon, et les lames de la mme
fabrique.

Mais Florimond pouvait avoir t tu avec une arme drobe  M. de
Villareal ou perdue par lui.

Rien ne prouvait que celle donne au marquis par Lauriane vint de cet
tranger.

Enfin, les chiffres vus par Mario, Mercds et Adamas sur les autres
armes de l'Espagnol pouvaient n'tre pas les siens, puisque en somme il
s'tait fait prsenter par Guillaume sous le nom d'Antonio de Villareal.




XXVI


L'quitable Bois-Dor faisait tout haut ces rflexions  Adamas, lorsque
le muet lui prsenta la feuille qu'il venait d'crire.

C'tait le bref rcit de ce qui s'tait pass le matin,  la
Motte-Seuilly, entre Lauriane, l'Espagnol et lui: le couteau lanc
mchamment  diverses reprises pour l'effrayer et l'interrompre, plong
ensuite dans les entrailles du louveteau, et enfin cd en gage de
soumission et de repentir  madame de Beuvre, sous les yeux mmes de
Jovelin.

--Alors, ceci devient grave! dit le marquis tout pensif, et je vois,
dans le Villareal, un fort mchant homme. Pourtant, il se peut qu'aucune
de ces armes n'ait t en sa possession, il y a dix ans, et qu'il les
ait reues depuis en don ou en hritage. Il serait alors le parent ou
l'ami de l'assassin; il se trouve des sclrats et des lches dans les
meilleures familles. Comme vous, matre Jovelin, j'ai mauvaise opinion
de notre hte; mais je suis certain que, comme moi, vous hsitez encore
beaucoup  le condamner sur ces preuves.

Lucilio fit signe que oui, et conseilla au marquis de tcher de lui
faire avouer la vrit par surprise ou par ruse.

--C'est  quoi nous songerons avec soin, rpondit Bois-Dor, et vous m'y
aiderez, mon grand ami. Pour le moment, il nous faut aller souper, et,
puisque nous sommes seuls entre nous, nous allons nous donner la joie de
manger avec notre petit futur marquis, dont la place, pas plus que la
vtre, n'est  l'office.

--Et pourtant, monsieur, si vous m'en croyez, dit Adamas, nous
laisserons encore aujourd'hui les choses comme elles sont. La Bellinde
est une mchante peste et je la trouve beaucoup trop amie avec le
presbytre officine de mauvais propos contre nous tous.

--Voyons, Adamas, dit le marquis, qu'y a-t-il donc de si piquant entre
le presbytre et toi?

--Il y a, monsieur, que, moi aussi, j'ai consult la magie. Ce matin, 
peine ftes-vous parti, qu'un nomm La Flche, le mme bohmien, sans
doute, que vous avez vu, sur le jour,  la Motte, vint rder autour du
chteau et offrir de me dire la bonne aventure. Je refusai; j'ai trop
qrand'peur des prdictions, et je dis que le mal qui nous doit arriver
nous arrive deux fois quand nous le connaissons d'avance. Je me
contentai de lui demander qui m'avait drob la clef de l'armoire aux
liqueurs, et il me rpondit sans hsiter:

--Celle que vous supposez!

--Nommez-la, repris-je connaissant bien que c'tait la Bellinde, mais
voulant prouver la science de cet habile compre.

--Les astres me le dfendent, rpondit-il; mais je vous puis dire ce
que fait, au moment o nous parlons, la personne que vous n'aimez point.
Elle est chez le recteur, o elle se gausse de vous, disant que vous
avez mis en tte au chtelain de ce manoir d'pouser la jeune madame...

--Taisez-vous, Adamas, taisez-vous! s'cria pudiquement le marquis; vous
ne devez point rpter les billeveses...

--Non, monsieur, non! je ne dis rien; mais, voulant savoir si le sorcier
disait vrai, ds qu'il fut parti, je m'en allai, comme en me promenant,
le long du presbytre, o je vis la Bellinde  une croise, avec la
gouvernante, lesquelles toutes deux se mirent  rire et  me bafouer en
se cachant.

Jovelin demanda si ce bohmien tait entr dans le chteau.

--Il l'et fort souhait, dit Adamas; mais Mercds, qui le regardait de
la cuisine sans se montrer  lui, me pria de ne point le recevoir,
disant qu'il tait sujet  drober, et je ne le laissai point entrer
dans le prau. Il en regardait la porte avec beaucoup d'motion, et,
comme je lui demandai ce qu'il y voyait, il me rpondit:

--Je vois de grands vnements prs de s'accomplir dans cette maison;
si grands et si surprenants que je les dois annoncer  votre matre.
Faites-moi parler  lui.

--Vous ne pouvez, lui dis-je, il n'est point cans.

--Je le sais, reprit-il. Il est  la Motte-Seuilly, o j'essayerai de
le voir; mais, si je ne peux lui parler l sans tmoins, je reviendrai
ici, et vritablement, si vous me refusez encore l'entre, vous en aurez
regret un jour, car bien des destines sont en mes mains.

--Tout cela est fort remarquable, dit navement le marquis. Le fait est
qu'il m'a prdit tout ce qui m'arrive, et je regrette maintenant de ne
l'avoir pas interrog davantage. S'il revient, Adamas, il me le faut
amener.--Ne m'avez-vous pas dit, mon cher Mario, que c'tait un garon
d'esprit?

--Il est trs-amusant, rpondit Mario; mais ma Mercds ne l'aime pas.
Elle croit que c'est lui qui nous a vol le cachet de mon pre. Moi, je
ne le crois pas, car il nous a aids  le chercher et  le rclamer aux
autres bohmiens. Il paraissait nous aimer beaucoup, et il faisait tout
ce que nous lui demandions.

--Et qu'est-ce qu'il y avait sur ce cachet, mon cher enfant?

--Des armoiries. Attendez! M. l'abb Anjorrant les avait regardes avec
un verre qui faisait voir gros, car c'tait si fin, si fin qu'on ne
distinguait pas bien, et il m'avait dit:

--Retiens ceci: _D'argent  l'arbre de sinople._

--C'est bien cela, dit le marquis; ce sont les armes de mon pre! Ce
seraient les miennes si le roi Henri ne m'en avait compos d'autres  sa
guise.

--Les unes et les autres, crivit Lucilio, sont sculptes sur la porte
du prau. Demandez  l'enfant s'il ne les avait pas vues en arrivant
ici.

--Et comment les et-il vues? dit Adamas, qui lisait les paroles de
Lucilio en mme temps que son matre. Les maons qui rparaient l'arcade
avaient leur chafaud dessus!

--Et ce matin, reprit Lucilio avec son crayon, lorsque le bohmien
regardait cette porte, pouvait-il voir les cussons?

--Oui, rpondit Adamas, les chafauds taient enlevs, et les maons
occups ailleurs. Les cussons remis  neuf... Mais j'y songe, matre
Jovelin, ce La Flche devait savoir quelque chose de l'histoire de notre
cher enfant puisqu'ils ont voyag ensemble?

--Je ne crois pas, rpondit Mario; nous n'en parlions jamais  personne.

--Mais vous en parliez avec Mercds? crivit Lucilio. La Flche
comprend-il l'arabe?

--Non, il comprend l'espagnol; mais je parlais toujours arabe avec
Mercds.

--Et, dans la bande de ces bohmiens, n'y avait-il pas d'autres
Morisques?

--Il y avait la petite Pilar, qui comprend l'arabe parce qu'elle est
fille d'un Morisque et d'une gitana.

--Alors, crivit Lucilio au marquis, renoncez  la croyance au
merveilleux. La Flche a voulu exploiter la circonstance. Il savait
jusqu' un certain point l'histoire de Mario; il a appris la vtre dans
le pays, celle de votre frre disparu il y a dix ans. Il avait vol le
cachet. Il a reconnu les armoiries sur l'cusson de la porte. Il avait
retenu les dates. Il a devin, pressenti ou suppos la vrit entire.
Il a couru  la Motte pour vous faire sa prdiction, qu'il a apprise par
coeur  la petite gitanelle. Ce soir ou demain, il vous apportera le
cachet, pensant dbrouiller  lui seul le mystre que vous savez
maintenant, et recevoir une grosse rcompense. C'est un filou et un
intrigant, rien de plus.

Il en cotait au marquis d'admettre des explications si naturelles et si
vraisemblables; pourtant il s'y rendit.

Adamas lutta encore.

--Comment, dit-il  Lucilio, expliquerez-vous ce qu'il m'a rvl de la
Bellinde et du presbytre?

Lucilio rpondit que cela tait bien ais. Bellinde avait cout, la
veille, aux portes de l'appartement du marquis; La Flche avait cout,
le matin,  la porte ou sous les fentres de la cure.

--Vous dites sensment les choses, s'cria le marquis, et je vois bien
qu'il n'y a pas l d'autre magie que celle de la sainte Providence, qui
a amen, avec cet enfant, la vrit et la joie dans ma maison. Allons
souper! nous aurons ensuite l'esprit plus lucide.

Cette fois, le marquis soupa vite et sans plaisir.

Il se sentait espionn par Bellinde, qui n'avait plus l'espoir d'couter
dans le passage secret, vu qu'Adamas, pendant qu'il tenait les maons,
l'avait fait murer dans la journe; mais la curieuse et malveillante
fille remarquait les longues confrences du marquis et de Jovelin avec
Mercds et l'enfant, les portes fermes pendant ces entretiens, et
surtout les airs importants et triomphants d'Adamas dont chaque regard
semblait lui dire: Vous ne saurez rien!

Elle n'tait pas assez intelligente pour deviner quoi que ce ft. Elle
pensait que le marquis, donnant suite  ses esprances de mariage,
prparait avec les gyptiens un divertissement pour la petite veuve.

Il n'y avait rien l dont elle pt tirer parti contre Adamas, son ennemi
personnel; mais elle ressentait, contre lui et contre la Morisque, une
jalousie qui ne cherchait que l'occasion d'une vengeance.

Lorsque Bois-Dor fut seul avec Jovelin, ils concertrent et arrtrent
un plan de conduite pour le lendemain vis--vis de d'Alvimar.

La lettre de M. Anjorrant fut attentivement relue et commente. Puis
le bon Sylvain, qui n'aimait pas  s'absorber dans les affaire srieuses
et tristes, fit revenir son hritier et passa la soire  causer et 
jouer avec lui. En cela, il tenait bien rellement de son cher matre
Henri IV, sans penser  le singer.

Il adorait les grces de l'enfance, et, sans le dfaut de souplesse de
ses reins, il et fait volontiers le cheval autour de la chambre.

--a, dit-il  Adamas quand il vit le sommeil alourdir les paupires
soyeuses de Mario, il faut le rendre  la Morisque, pour que, cette nuit
encore, elle prenne soin de lui. Mais, demain, quand nous aurons tir au
clair l'affaire de ce Villareal, il ne sera plus question de cacher la
vrit, et je veux que mon hritier ait son lit dans le boudoir de ma
propre chambre. Venez, mon enfant, dit-il  Mario, regardez ce petit
nid, tout or et soie, qui n'attendait qu'un gentil seigneur tel que
vous! Aimez-vous cette tenture de lampas rose vif et ces petits meubles
incrusts de nacre? Ne semble-t-il pas qu'ils aient t destins  un
personnage de votre taille? Il s'agira, Adamas, de lui arranger un lit
qui soit un chef-d'oeuvre. Que dirais-tu d'un carr  colonnes torses
d'ivoire avec un gros bouquet de plumes roses  chaque coin?

--Monsieur, dit Adamas, ds que nous serons tranquilles, je mettrai mon
esprit  la question pour vous contenter, car rien n'est trop beau pour
votre hritier. Et nous songerons aussi  ses habillements, qui doivent
tre appropris  sa qualit.

--J'y songe, Adamas, j'y songe! s'cria le marquis, et je veux que sa
garde-robe soit toute semblable  la mienne. Tu me feras venir ici les
meilleurs tailleurs, les lingres, les cordonniers, chapeliers et
plumassiers les plus habiles du pays, et, un mois durant, je veux que,
sous mes yeux, jour et nuit, s'il le faut, on travaille  l'quipement
de mon neveu.

--Et ma Mercds, dit Mario sautant de joie, est-ce qu'on lui donnera
aussi de belles robes comme la Bellinde en a?

--La Mercds aura de belles robes, des robes d'or et d'argent, si c'est
sa fantaisie... Et cela me fait penser... coutez, mon cher Jovelin, il
me semble que cette femme est belle et encore jeune. Ne seriez-vous
point d'avis de lui laisser reprendre ici le costume morisque, qui est
fort galant, sauf le voile, qui est par trop islamite? Puisque cette
bonne crature est franche chrtienne  l'heure qu'il est, et que nous
vivons dans un pays o le populaire n'a jamais vu de Morisque, ce
costume ne choquera les regards de personne et rjouira les ntres.
Qu'en pense votre sagesse?

La sagesse de Lucilio avait fort  faire pour concilier la tendre
affection que mritait le marquis avec le sentiment que sa purilit
faisait natre. Mais, n'esprant pas corriger un si vieil enfant, en
somme, la raison lui commandait d'en prendre son parti et de l'aimer tel
qu'il tait.

Le philosophe et dsir que, pour commencer la nouvelle destine de
Mario, on ne l'affolt point tant de parures et de luxe, mais qu'on lui
dit plutt quelque chose des devoirs nouveaux qu'il avait  pratiquer.

Il se consola en remarquant que l'enfant tait moins enivr de la
possession de ces choses que rjoui et attendri des amitis et caresses
dont il se voyait l'objet.

Le lendemain, d'Alvimar, qui n'avait pas dormi de la nuit, fit demander
par Bellinde, qui le soignait avec complaisance, la permission de ne
pas paratre avant l'aprs-midi.

Le marquis lui fit encore une courte visite, et fut frapp de
l'altration de ses traits. Sous le coup des sinistres prdictions qui
lui avaient t faites, il avait eu des rves affreux.

Enfin, la clart du jour avait fait entrer l'espoir dans son me, et il
sommeilla une partie de la journe.




XXVII


Le marquis profita de ce rpit pour revenir  ses projets de parures.

Il monta avec Mario et Adamas  la salle vacante, qui tait au quatrime
tage, c'est--dire au-dessus de la chambre des Verdures.

Cette salle, inacheve, offrait un ple-mle de coffrets et d'armoires
o Mario, ds que les cadenas et couvercles furent levs, et les
battants ouverts, crut entrer dans un conte de fes. Ce n'taient que
tissus magnifiques, galons blouissants, rubans, dentelles, plumes et
bijoux, riches tentures, cuirs de Cordoue, meubles en pices tout neufs
et prts  tre monts, reliquaires chargs de pierreries, excellentes
peintures sur verre qui n'attendaient que l'assemblage, belles mosaques
d'mail numrotes en piles, pices de toile fine, immenses rideaux de
guipure, treillis d'or et d'argent; enfin un butin complet qui sentait
son partisan d'une lieue, et que le marquis regardait comme
trs-lgitimement acquis  la pointe de son pe.

Cet amas de dpouilles opimes s'appelait, dans la maison, le magasin, le
fourre-tout. Il tait cens contenir le trop-plein des objets
d'ameublement, le rebut, les rognures.

Adamas seul tait initi au contenu de ces coffres merveilleux, et il
appelait tout bas cette salle le _trsor_ ou l'_abbaye_.

Il y avait l, non pas des colifichets  la mode, comme dans les
appartements du marquis, mais des objets d'art ou d'industrie d'une
grande valeur et d'une grande beaut, quelques-uns fort anciens et
d'autant plus prcieux: des toffes dont les procds de fabrication
taient dj perdus, des armes de toute dimension et de tous pays,
quelques bons tableaux et manuscrits prcieux, etc.

Tout cela voyait rarement le jour, le marquis craignant d'veiller la
cupidit de certains voisins, et ne faisant sortir ses richesses du
magasin que peu  peu et avec vraisemblance de rcente acquisition.

Il tait cependant fort rare que les hros pillards de ce temps fussent
condamns  restitution; mais il arrivait fort bien que quelque puissant
personnage, survenant pour son compte et prtendant agir au nom de
l'glise ou de l'tat, s'approprit tranquillement l'objet en litige.

C'est ainsi que Catherine de Mdicis, pour remercier Jean de Hangest
(dit le capitaine d'Yvoi) de lui avoir rendu Bourges par trahison,
s'tait empare du magnifique calice orn de perreries, pill par lui
dans le trsor de la Sainte-Chapelle de cette ville, et qu'il avait mis
de ct comme sa part de butin.

Au milieu de toutes ces merveilles, le marquis choisissait tout ce qu'il
fallait pour l'quipement de Mario, qui tait appel  dire son got
quant aux couleurs.

On se reprsenterait mal les habitudes de cette poque si l'on pensait
qu'il ft ncessaire d'aller, comme aujourd'hui,  Paris pour prendre le
ton et trouver des ouvriers habiles dans l'art de la toilette et de la
dcoration.

Ce ne fut gure que sous Louis XIV que la centralisation du luxe et de
la mode fit de Paris l'cole du got et l'arbitre de l'lgance.
Richelieu commena l'oeuvre de cette centralisation en dtruisant le
pouvoir des princes. Avant lui, on avait la cour dans les grands centres
de province, et les artisans des moindres localits servaient le luxe
des seigneurs avec une habilet traditionnelle. Un riche chtelain avait
des artisans parmi ses vassaux; et, mme dans les maisons bourgeoises,
on faisait faire  domicile les meubles, les habits, les souliers et les
bottes.

Bois-Dor n'eut donc qu' choisir les matriaux et  commander  Adamas
les objets que celui-ci devait faire confectionner sous ses yeux.

Sous le rapport de la toilette, Adamas tait une capacit. On pouvait se
fier  lui, et, au besoin, il mettait la main  l'oeuvre avec succs.

Les colonnes et corniches d'ivoire, destines au lit de l'enfant, furent
trouves aprs quelques recherches.

--Je savais bien qu'il y avait ici quelque chose comme cela, dit en
souriant le marquis. C'est l un excellent travail qui provient d'un
dais de parade enlev en la chapelle de l'abbaye de Fontgombaud, dont je
fus abb, c'est--dire seigneur par droit de conqute, quinze jours
durant. Lorsque je m'en emparai, je me souviens d'avoir dit en moi-mme:
Si le nouvel abb de Fontgombaud pouvait bientt devenir pre, ce
serait l un baldaquin digne de son premier-n! Mais, hlas! mon ami,
je n'hritai point de toutes les vertus des moines, et il m'a fallu,
pour avoir un fils, le trouver par miracle en mon ge mr. N'importe! il
ne m'en sera pas moins cher, et il n'en dormira pas moins son sommeil
d'ange sous le pavois de madame la Vierge de Fontgombaud.

Le marquis fut interrompu dans ses souvenirs par l'arrive de La Flche,
qui demandait  lui parler.

On referma avec soin les coffres et les portes du trsor, et on reut le
drle dans la basse-cour.

Il faisait beau temps, et Jovelin fut d'avis de ne pas introduire dans
la maison un intrigant de cette espce.

Ce qu'il avait prvu arriva. La Flche rapportait le cachet, qu'il
prtendait avoir surpris dans les mains de la petite Pilar; il
prtendait aussi rvler le mystre de la naissance de Mario et
l'assassinat de Florimond par M. de Villareal.

On le laissa dire, et, quand il eut fini, on le renvoya, on lui donnant
un cu pour la peine qu'il avait prise de rapporter le cachet; mais on
feignit de ne rien comprendre  son histoire, de n'y ajouter aucune foi,
et de trouver fort mauvais qu'il se permit d'accuser M. de Villareal,
contre lequel il n'avait effectivement d'autre preuve que l'motion et
l'exclamation de la Morisque, lorsqu'elle avait cru le reconnatre sur
la bruyre de Champill.

En ceci, le marquis, conseill par Lucilio, agissait sagement. Dans le
cas o il et accueilli l'accusation, La Flche et t fort capable
d'en donner avis  l'Espagnol, afin de tirer du mme sac deux moutures.

La Flche, fort mcontent de son fiasco, se retirait l'oreille basse,
lorsqu'en suivant le mur extrieur du jardin de _Galathe_, il
s'entendit appeler par une voix douce.

C'tait Mario, que le marquis n'avait pas voulu admettre  cet
entretien, dsirant que tout rapport entre son hritier et la bohme ft
bris sans retour. Mais, comme il ne s'tait pas expliqu  cet gard,
l'enfant ne crut pas lui dsobir en se glissant dans le labyrinthe et
en guettant, par une petite meurtrire donnant sur le village, la sortie
du bohmien.

--Qui m'appelle? dit celui-ci en cherchant des yeux autour de lui.

--C'est moi, dit Mario. Je veux que tu me donnes des nouvelles de Pilar.

--Et qu'est-ce que tu donneras pour a?

--Je ne peux rien te donner. Je n'ai rien!

--Imbcile! vole quelque chose!

--Non, jamais. Veux-tu me rpondre?

--Tout  l'heure; rponds-moi d'abord. Que fais-tu dans ce chteau?

--De la musique.

--Aprs?... Ah! ah! tu ne veux pas parler? C'est bon. Adieu!

--Et tu ne me diras pas o est Pilar?

--Elle est morte, rpondit brutalement le bohmien, qui s'loigna en
sifflant.

Mario le rappela en vain. Quand il ne l'entendit plus il se mit  courir
et  jouer dans le labyrinthe, essayant de se persuader que La Flche
s'tait moqu de lui. Mais l'ide de la mort de sa petite compagne se
dressait affreuse dans sa vive imagination.

--Elle disait que La Flche la battait, pensa-t-il; mais je ne le
croyais pas. Il ne la battait pas devant nous. Mais peut tre qu'elle ne
mentait pas; peut-tre qu'en la battant, il l'a tue.

Et, en songeant ainsi, l'enfant versa quelques larmes. Pilar n'tait pas
une crature bien aimable; mais il y avait dj du Bois-Dor chez le
bon Mario; il tait particulirement sensible  la piti, et,
d'ailleurs, l'abb Anjorrant l'avait lev dans l'horreur de la violence
et de la cruaut. Mais il cacha ses pleurs, craignant de faire de la
peine  son oncle, qu'il aimait dj passionnment.

D'Alvimar sortit enfin de sa chambre.

Le repos qu'il avait pris, un beau soleil couchant, la joyeuse chanson
des grives, chassrent les noirs pressentiments dont il tait assig
depuis quelques jours.

Habill et parfum, il se rendit auprs du marquis et le remercia de
l'intrt qu'il lui avait montr et des soins dont il avait t l'objet.
Bois-Dor ne pouvait se rsoudre  accuser intrieurement cet homme
encore si jeune, d'un maintien si distingu et d'une physionomie dont
l'habituelle mlancolie lui semblait vritablement intressante; mais,
quand ils furent  table pour le souper, Lucilio tant l, comme de
coutume, pour faire de la musique, Bois-Dor se rappela ce qui tait
convenu entre eux, et rsuma ce qu'il appelait ses engins de sige, pour
livrer un assaut formidable  la conscience de son hte.

Il avait trop guerroy et travers trop d'aventures prilleuses pour ne
pas savoir se composer un maintien et une figure, sans avoir besoin,
comme Adamas, de faire des tudes pralables devant une glace. Bien que
depuis longtemps il vct assez tranquille pour n'tre plus forc de
droger  sa candeur naturelle, il tait trop l'homme de son temps pour
ne pas savoir faire dire  son regard, et au besoin vingt fois par jour:

Vive le roi! Vive la Ligue!

Les gnreux chants de la sourdeline le dispensrent de soutenir une
conversation banale qui lui et sembl bien longue.

Ces chants, qui le disposaient au calme dont il avait besoin,
produisirent cette fois sur d'Alvimar une excitation fivreuse.

Il hassait dcidment Lucilio. Il savait son prnom, chapp devant lui
au marquis, et d'aprs cette rvlation, M. Poulain, qui tait fort au
courant des hrsies contemporaines, avait devin, presque avec
certitude, que _Jovelin_ tait la traduction libre de Giovellino. La
circonstance de la mutilation le confirmait dans ce soupon, et dj il
s'occupait du moyen de s'en assurer et de lui susciter quelque
perscution nouvelle.

D'Alvimar l'y et volontiers aid, s'il n'et t forc de s'effacer
pour quelque temps, et le pauvre philosophe lui tait d'autant plus
antipathique, qu'il ne pouvait rien contre lui jusqu' nouvel ordre. Sa
belle musique, dont il avait t charm, le premier jour, lui semblait
maintenant une bravade insupportable, et l'humeur qui s'emparait de lui
ne le disposait pas  subir patiemment les investigations qu'on lui
prparait.

Aprs le souper, le marquis lui proposa une partie d'checs dans le
boudoir de son salon.

--Je le veux bien, rpondit-il,  la condition que nous n'aurons point
l de musique. Je ne saurais jouer avec cette distraction.

--Ni moi non plus, certes, dit le marquis.--Serrez votre douce voix dans
son tui, mon brave matre Jovelin, et venez voir cette tranquille
bataille. Je sais que vous prenez intrt  une partie bien mene.

On passa dans le boudoir, et l'on y trouva un magnifique chiquier en
cristal mont en or, d'excellents siges et beaucoup de bougies
allumes.

D'Alvimar n'tait pas encore entr dans cette petite pice, une des plus
luxueuses de la _grand'maison_, il donna un regard distrait et rapide
aux babioles dont elle tait encombre, puis on s'assit, et la partie
s'engagea.




XXVIII


Le marquis, fort calme et poli, semblait donner toute son attention 
son jeu.

Debout derrire lui, Lucilio pouvait observer le moindre mouvement, la
moindre expression de figure de l'Espagnol, plac en pleine lumire.

D'Alvimar jouait avec assez de promptitude et de rsolution.

Bois-Dor, plus lent, faisait d'assez longues pauses, pendant lesquelles
l'Espagnol, un peu impatient, regardait les objets environnants. Ses
yeux se portrent naturellement  diverses reprises sur une tagre
place  sa gauche et tout prs de lui, contre le mur. Peu  peu l'objet
le plus en vue, parmi les _bibelots_ dont ce petit meuble tait couvert,
attira et fixa son attention, et Lucilio remarqua chez lui un sourire
d'ironie et de dpit chaque fois que son regard s'attachait sur cet
objet.

C'tait un couteau nu et brillant, pos sur un coussinet de velours noir
 franges d'or, et protg par une cloche de verre.

--Qu'est-ce? lui dit enfin le marquis. Vous me semblez distrait! Vous
tes en prise, messire, et je ne veux point avoir si bon march de vous.
Quelque chose vous nuit ou vous gne. Sommes-nous trop prs de ce
meuble, et voulez-vous en loigner la table?

--Non, rpondit d'Alvimar, je suis fort bien; mais je confesse que ce
beau meuble porte quelque chose qui me proccupe. Vous plat-il rpondre
 une question, si vous ne la trouvez point indiscrte?

--Vous ne pouvez faire question qui le soit, messire. Parlez, de grce.

--Eh bien, je vous demande, mon cher marquis, comment il se fait que
vous ayez l, sous verre, et triomphante sur un coussinet, l'arme de
voyage de votre humble serviteur?

--Oh! pour cela, vous vous abusez, mon hte! Ce couteau ne me vient pas
de vous!

--Je sais que je ne vous l'ai point donn; mais je sais qu'il vous a t
donn venant de moi, et c'est un hasard que vous n'ignorez peut-tre
pas. Je comprends que tout cadeau d'une belle main vous soit prcieux;
mais je vous trouve bien dur pour le pauvre monde, d'exhiber ainsi ce
trophe de votre victoire aux yeux d'un rival conduit.

--Ce sont nigmes pour moi que vos paroles!

--Eh! si; je n'ai point la berlue! Me voulez-vous permettre de lever ce
verre et de regarder de prs?

--Regardez et touchez, messire; aprs quoi, je vous dirai, si vous le
souhaitez, pourquoi cette relique d'amour et de tristesse est l parmi
tant d'autres souvenirs du temps pass.

D'Alvimar prit le couteau, le regarda attentivement, le mania, et, le
reposant tout  coup o il l'avait pris:

--Je me suis tromp, dit-il, et je vous en demande excuse. Ceci n'est
point ce que je croyais.

Lucilio, qui l'observait attentivement, avait cru voir un frmissement
de terreur ou de surprise relever le coin de sa narine mobile et
dlicate. Mais cette lgre contraction faciale se produisait chez lui
pour la moindre cause et mme parfois sans cause.

Il se remit  jouer.

Mais Bois-Dor l'arrta.

--Pardonnez-moi, lui dit-il; mais vous avez paru reconnatre cet objet,
et c'est un devoir pour moi de vous interroger: vous pourrez peut-tre
me fournir quelque lumire sur un fait mystrieux dont, depuis
longtemps, ma vie est tourmente et trouble. Veuillez donc me dire,
monsieur de Villareal, si vous connaissez la devise et les lettres
initiales qui sont graves sur cette lame. Voulez-vous la regarder
encore?

--C'est inutile, monsieur le marquis, je ne connais pas l'objet; il ne
m'a jamais appartenu.

--prouveriez-vous de la rpugnance  vous en assurer?

--De la rpugnance? Pourquoi cette question, messire?

--Je vais m'expliquer. Peut-tre avez-vous reconnu cette arme pour avoir
appartenu  quelqu'un dont vous rougissez d'tre le compatriote, et dont
vous me diriez pourtant le nom si j'invoquais votre loyaut.

--Si vous faites de ceci une grave affaire, rpondit d'Alvimar, bien
qu' mon tour je ne vous entende point, je veux bien examiner encore.

Il reprit le couteau, le regarda avec un grand calme, et dit:

--Ceci est de fabrique espagnole, arme trs-usite chez nous. Il n'est
personne de noble, ou seulement de libre condition, qui n'en porte une
semblable en sa ceinture ou en sa manche. La devise est une des plus
banales et des plus rpandues: _Je sers Dieu_, ou _Je sers mon matre_,
ou _Je sers l'honneur_; voil ce qu'on lit sur la plupart de nos
armes, que ce soient rapires, pistolets ou coutelas.

--Fort bien; mais ces deux lettres S. A. qui semblent un chiffre
particulier?

--Vous pourriez les trouver sur mes propres armes aussi bien que cette
devise; ce sont marques de la fabrique de Salamanque.

Bois-Dor sentit ses soupons s'vanouir devant une explication si
naturelle.

Lucilio sentait, au contraire, augmenter les siens. Il trouvait
d'Alvimar trop empress de prvenir l'explication qu'on et pu lui
demander sur sa propre devise et sur ses propres chiffres, que l'on
tait cens ne point connatre.

Il toucha le genou du marquis en feignant de caresser Fleurial, et
l'avertit ainsi de ne pas renoncer  son enqute.

D'Alvimar sembla l'y aider lui-mme en demandant avec un certain air de
fiert blesse la raison de cet interrogatoire.

--Vous pourriez aussi me demander, rpondit Bois-Dor, pour quelle
raison un objet qui m'est horrible  voir, se trouve l sous mes yeux 
toute heure. Sachez-le, monsieur, cette arme maudite est celle qui a tu
mon frre; et j'ai tenu  ne me la point cacher,  seules fins de me
rappeler sans cesse que j'ai  dcouvrir son assassin et  venger sa
mort.

La figure de d'Alvimar exprima une vive motion; mais ce pouvait tre
une motion sympathique et gnreuse.

--Vous aviez raison de l'appeler une relique de douleur, dit-il en
loignant le couteau. tait-ce de votre frre que vous parliez hier
matin, lorsque, consultant ces gyptiens, vous leur demandtes quand
et comment il avait pri?

--Oui; je demandais ce que je savais bien, voulant prouver leur
science, et, vritablement, ce dmon de petite fille me rpondit si
fidlement, que j'eus lieu d'en tre tonn. N'avez-vous point remarqu,
messire, qu'elle me donna un calcul qui plaait l'vnement au dixime
jour de mai de l'anne 1610?

--Je n'ai point suivi ce calcul. Est-ce ce jour-l, en effet, que votre
frre fut tu?

--C'est ce jour-l. Je vois que vous en tes fort surpris?

--Surpris, moi?... Pourquoi le serais-je? J'imagine que les devins ne
rvlent du pass que ce qu'ils en connaissent. Mais dites-moi, je vous
prie, comment arriva cette triste affaire. Vous n'en conntes donc
jamais les auteurs?

--Vous aviez raison de dire les auteurs, car ils taient deux... deux
que je voudrais bien dcouvrir. Mais vous ne m'y aiderez point, je le
vois, puisque cette arme accusatrice n'a aucun signe particulier.

--La chose n'eut donc point de tmoins?

--Pardonnez-moi, elle en eut.

--Qui ne purent vous renseigner sur les personnes?

--Elles purent les dcrire, et non les nommer. Si cette douloureuse
histoire vous intresse, je peux vous la rapporter dans tous ses
dtails.

--Certes, je prends intrt  vos peines, et je vous coute.

--Eh bien, dit le marquis en repoussant l'chiquier et en rapprochant sa
chaise de la table, je vais vous dire tout ce que j'ai recueilli d'une
enqute qui me fut communique par le cur d'Urdoz.

--Urdoz?... o prenez-vous Urdoz? Je ne me souviens point...

--C'est un lieu o vous devez avoir pass, si vous avez voyag sur la
route de Pau?

--Non, je vins en France par celle de Toulouse.

--Alors, vous ne le connaissez point. Je vous le dcrirai tout 
l'heure. Sachez d'abord que mon frre, tant simple gentilhomme et
mdiocrement riche, mais d'honnte famille, de noble figure, d'aimable
humeur et galant homme s'il en fut, plut, en une ville d'Espagne que je
ne sais point,  une dame ou demoiselle de qualit, dont il devint
l'poux par mariage secret, contrairement au gr de la famille.

--Qui s'appelait...?

--Je l'ignore. Tout ceci tait affaire de coeur dont je ne reus point la
confidence entire et que je ne pus dcouvrir par la suite. J'ai su
seulement qu'il enleva son amie, et que tous deux, dguiss en pauvres
gens, gagnrent la France, o ils entrrent par ce chemin d'Urdoz.

La dame tant prs de son terme, ils voyageaient dans une petite voiture
de pauvre apparence, une manire de chariot de colporteur, trane par
un seul cheval achet en route, et qui n'allait gure vite au gr de
leur impatience.

Pourtant ils parvinrent sans encombre jusqu' la dernire tape
espagnole, o, aprs avoir pass la nuit en une mchante auberge, mon
frre eut l'imprudence de vouloir changer de l'or d'Espagne contre de
l'or de France, et de demander  une manire de gentilhomme qui se
trouvait l avec un vieux valet, et qui lui faisait offre de ses
services, s'il lui en pourrait procurer pour un millier de pistoles.

Ce personnage ne put lui offrir qu'une petite somme, et, lorsque mon
frre remonta en sa voiture avec sa compagne emmantele et voile, on
remarqua, dans l'auberge, que les deux inconnus lui firent politesse en
regardant fort les deux coffres qu'il chargeait lui-mme, l'un contenant
ses espces, et l'autre les bijoux de sa femme, et qu'ils partirent
ensuite, se dirigeant sur ses traces, bien qu'ils eussent annonc le
dessein de se vouloir rendre d'un ct oppos. Ces mmes coquins furent
signals de faon  ne pas laisser de doutes lorsque description fut
faite des assassins de mon frre.

--Ah! dit d'Alvimar, on vous les a dcrits?

--Parfaitement. L'un avait la physionomie belle et tellement jeune,
qu'il semblait adolescent. Il tait de taille mdiocre, mais bien prise.
Il avait la main blanche et menue comme celle d'une femme, la barbe
naissante fort noire, la chevelure soyeuse, un grand air de noblesse, un
costume de voyage assez riche, peu ou point de rechange, car sa valise
ne pesait rien; un bon cheval andalous, et cet infme couteau dont il se
servait pour manger et pour gorger. L'autre...

--Peu importe, messire. Votre frre...?

--Je vous dois dpeindre l'autre malandrin, tel qu'il me fut dpeint.
C'tait un homme d'ge, qui avait du moine et du spadassin. Un long nez
tombant sur une moustache grise, l'oeil vague, la main calleuse, l'humeur
taciturne; une vritable brute d'Espagne...

--Plat-il, messire?

--Une brute comme il y en a en tous pays o l'on croit se racheter de
l'enfer avec des patentres. Ces bandits suivirent mon pauvre frre
comme deux loups froces et couards suivent une proie qu'ils n'osent
attaquer, et le rejoignirent... Qu'est-ce, messire? Avez-vous trop
chaud en cette petite chambre?

--Peut-tre, messire, rpondit d'Alvimar agit. Je trouve lourd 
respirer l'air d'une maison o il semble que le nom d'Espagnol soit tenu
en mpris comme vous faites.

--Nullement, monsieur. Remettez-vous... Je ne rends point votre nation
fautive de l'abaissement de quelques-uns. Il y a partout des infmes. Si
je parle aigrement de ceux qui me ravirent un frre, vous me devez bien
excuser.

D'Alvimar s'excusa  son tour de sa susceptibilit, et pria le marquis
de ne pas interrompre son rcit.

--Ce fut donc, reprit celui-ci, environ une lieue aprs la bourgade
appele Urdoz, que mon frre se trouva seul avec sa femme sur un mur de
rochers, le long d'un prcipice fort profond. Le chemin serpentait en
une monte si rude, que le cheval renona un moment, et mon frre,
craignant qu'il ne recult dans le ravin, sauta par terre et vitement
descendit sa femme entre ses bras. Il faisait un grand chaud, et, pour
qu'elle ne souffrt point du soleil, il lui montra devant eux un ombrage
de sapins, o elle se rendit doucement pendant qu'il laissait souffler
le cheval.

--Cette dame vit donc tuer son mari?

--Non! elle se trouvait avoir tourn un petit massif de la montagne
lorsque l'vnement arriva. Dieu voulut sauver l'enfant qu'elle portait;
car, si les assassins l'eussent vue, ils ne lui eussent point fait de
grce.

--Qui donc put savoir comment votre frre prit?

--Une autre femme que le hasard avait amene l tout prs, derrire un
quartier de roche, et qui n'eut pas le temps d'appeler  l'aide, tant
l'horrible meurtre fut vite expdi. Mon frre s'efforait de faire
avancer le cheval, lorsque les assassins l'atteignirent. Le plus jeune
mit pied  terre, lui disant avec une hypocrite courtoisie:

--Eh! mon pauvre homme, votre bte est fourbue. Ne vous faut-il point
de l'aide?

Le vieux drle qui le suivait descendit aussi, et, comme s'ils eussent
voulu pousser bonnement  la roue, tous deux se rapprochrent de mon
frre, qui ne se mfiait point, et, au mme instant, le tmoin que le
ciel avait mis l le vit trbucher et tomber de son long entre les
roues, sans qu'un seul cri pt faire croire qu'il et t frapp. Ce
poignard lui avait t plant dans le coeur jusqu'au manche, par une main
qui en connaissait trop bien l'exercice.

--Alors, vous ne savez point qui, du matre ou du valet, porta le coup?
Vous dites que le matre tait fort jeune; il n'est point  croire que
ce ft lui.

--Peu m'importe, messire. Je les tiens pour aussi vils l'un que l'autre;
car le gentilhomme se conduisit entirement comme le laquais. Il
s'lana dans la voiture sans se donner le temps de reprendre son arme,
press et enrag qu'il tait de voler les deux coffrets. Il les jeta 
son camarade, qui les mit sous son manteau, et tous deux prirent la
fuite, retournant sur leurs pas, aiguillonns, non point par le remords
ou la honte, sentiments humains qu'ils n'taient point capables de
ressentir, mais par la peur du fouet et de la roue, qui sont la
rcompense et la fin de telles engeances!

--Vous en avez menti, monsieur! s'cria, en se levant, d'Alvimar hors de
lui et ple de rage. Le fouet et la roue... Vous mentez par la gorge!
et vous me rendrez raison...

Il retomba sur sa chaise, suffoqu et comme trangl de l'aveu que lui
arrachait enfin la colre.




XXIX


Le marquis fut comme foudroy aussi de cette sortie,  laquelle il ne
s'attendait pas, tant, jusque-l, le coupable avait fait bonne
contenance et donn un air naturel  ses frquentes interruptions.

Il se remit le premier, comme on peut croire, et, froissant de sa longue
main nerveuse le poignet convulsif de d'Alvimar:

--Malheureux! lui dit-il avec un mpris accablant, vous devez remercier
le ciel qui vous a fait mon hte; car, si je n'eusse donn ma parole de
vous protger, parole qui vous prserve de moi-mme, je vous briserais
contre le mur de cette chambre.

Lucilio, craignant une lutte, avait saisi le couteau rest sur la table.

D'Alvimar vit ce mouvement et eut peur. Il se dgagea des mains du
marquis et saisit la garde de son pe.

--Tenez-vous donc tranquille, et ne craignez rien ici, lui dit Bois-Dor
avec calme. Nous ne sommes point des assassins, nous autres!

--Ni moi non plus, monsieur, rpondit d'Alvimar, qui sembla vaincu par
cette dignit de procds, et, puisque vous ne voulez point droger aux
lois de l'honneur, je ferai l'effort de me justifier.

--Vous justifier, vous? Allons donc! vous tes convaincu et condamn
par le dmenti que vous m'avez donn,  preuve que je le mprise!

--Gardez vos mpris pour ceux qui supportent l'outrage en silence. Si je
l'eusse fait, vous ne me souponneriez pas! J'ai repouss l'injure. Je
la repousse encore!

--Ah! vous prtendez nier,  prsent?

--Non pas! J'ai occis votre frre... ou tout autre. J'ignore le nom de
l'homme que j'ai tu... ou laiss tuer! Mais que savez-vous des raisons
qui m'ont conduit  ce meurtre? Que savez-vous si je n'exerais pas une
vengeance lgitime? Que savez-vous si cette femme... dont vous ignorer
le nom, n'tait pas ma soeur, et si, en vengeant l'honneur de ma famille,
je ne reprenais point, comme son propre bien, l'or et les bijoux
emports par un sducteur?

--Taisez-vous, monsieur! n'insultez pas la mmoire de mon frre.

--Vous-mme avez confess qu'il n'tait pas riche: o et-il pris mille
pistoles pour fuir ainsi avec une femme?

Bois-Dor fut branl. Son frre,  cause de la diffrence de leurs
opinions, n'avait jamais voulu accepter de lui la moindre part d'une
fortune qu'il considrait avec raison comme provenant de la dpouille de
son propre parti.

Il fut oblig de se rabattre sur cette allgation que la femme de son
frre avait eu le droit d'emporter ce qui tait  elle. Mais d'Alvimar
rpondit que la famille avait aussi le droit de le considrer comme
sien. Il repoussait donc avec nergie l'accusation de vol.

--Vous n'en tes pas moins un tratre, lui dit le marquis, pour avoir
lchement poignard un gentilhomme au lieu de lui demander raison.

--Prenez-vous-en au dguisement de votre frre, rpondit d'Alvimar
avec feu. Dites-vous que, le voyant sous les habits d'un vilain, j'ai pu
croire que je le pouvais faire tuer comme un vilain par mon domestique.

--Que ne le faisiez-vous arrter dans cette auberge, o vous dtes
reconnatre votre soeur, au lieu de le suivre pour le saisir dans un
guet-apens?

--Apparemment, rpondit d'Alvimar, toujours fier et anim, que je ne
voulus point faire d'esclandre et compromettre ma soeur devant une
populace.

--Et comment, au lieu de courir aprs elle pour la ramener  sa famille,
la laisstes-vous sur ce chemin, o elle est morte dans les douleurs,
une heure aprs, sans avoir t ensuite rclame de personne?

--Pouvais-je la poursuivre, ignorant qu'elle tait l, tout prs de moi?
Votre tmoin n'a pu entendre toutes mes paroles; les questions que je
devais faire au ravisseur, je n'avais point  les crier sur le chemin.
Que savez-vous s'il ne me rpondit point que ma soeur tait reste 
Urdoz, et si ce que l'on prit pour une fuite n'tait pas l'empressement
de courir aprs elle?

--Et, ne la trouvant point  Urdoz, vous ne stes rien de sa mort si
dplorable? Vous n'etes mme point souci du lieu de sa spulture?

--Qui vous dit que je ne sais pas mieux que vous, monsieur, tous les
dtails de cette fcheuse histoire?  ma place, ne pouvant plus remdier
 rien, eussiez-vous fait bruit, dans un pays o personne ne pouvait
rien deviner du nom de votre soeur et du dshonneur de votre famille?

Le marquis, accabl de la vraisemblance de ces explications, garda le
silence.

Il demeurait pensif et tellement absorb dans ses rflexions, qu'il
entendit  peine annoncer une visite. Guillaume d'Ars venait d'tre
introduit dans le salon voisin.

Lucilio vit un clair de joie briller dans les yeux de d'Alvimar, soit
que le plaisir de revoir un ami en ft cause, soit que ce ft seulement
l'espoir d'chapper  une situation prilleuse.

D'Alvimar s'lana hors du boudoir, et la porte battante rembourre
retomba pour un instant entre lui et ses htes.

Lucilio, voyant le marquis perdu dans de pnibles rflexions, le toucha
comme pour l'interroger.

--Ah! mon ami! s'cria Bois-Dor, dire que je ne sais que rsoudre et
que je suis peut-tre dupe du plus grand fourbe qui existe! J'ai fait
fausse route. J'ai expos la bonne Morisque, et peut-tre aussi mon
enfant,  la vengeance et aux embches du plus dangereux ennemi; j'ai
t gauche; j'ai fourni les raisons de la dfense, en avouant que je ne
connaissais pas le nom de la dame, et maintenant, qu'il y ait mensonge
ou vrit dans l'excuse du meurtrier, je ne me trouve plus en droit de
lui ter la vie. Mon Dieu! mon Seigneur Dieu, est-il possible que les
honntes gens soient condamns  tre jous par les sclrats, et qu'en
toutes guerres ceux-ci soient les plus aviss, et, en dfinitive, les
plus forts!

En parlant ainsi, le marquis, indign contre lui-mme, frappa du poing
sur la table avec nergie; puis il se leva pour aller recevoir Guillaume
d'Ars, dont il entendait l'accent joyeux et insouciant dans la pice
voisine.

Mais le muet lui saisit vivement le bras avec une exclamation
inarticule.

Il tenait un objet sur lequel il appelait son attention par un
bgayement de surprise et de joie.

C'tait l'anneau que le marquis avait mis  son petit doigt, cet
anneau mystrieux qu'il n'avait pu ouvrir, et qui, grce au vigoureux
coup de poing appliqu sur la table, venait de se sparer en deux
cercles passs l'un dans l'autre. Il n'y avait aucune espce de secret
dans cette bague. Seulement les parties joignaient trs-serr, et il
avait fallu une grande secousse pour les disjoindre.

Lire les noms gravs dans les deux cercles fut l'affaire d'un instant.
C'taient ceux de Florimond et de sa femme. Comprendre que l'on tenait
enfin la vrit fut une certitude spontane.

Le marquis donna rapidement un ordre  Lucilio et alla, d'un coeur allg
et d'un visage riant, serrer les mains de Guillaume.

D'Alvimar et M. d'Ars n'avaient eu que le temps d'changer quelques mots
sur le bon voyage de l'un et sur l'agrable surprise de l'autre.
Cependant, Guillaume avait remarqu quelque altration sur le visage de
son ami, lequel avait allgu la migraine de la veille.

Le marquis, aprs les premires amitis  son jeune parent, voulut
donner des ordres pour son souper.

--Non pas, merci! dit Guillaume; j'ai pris quelque chose en route
pendant que mes chevaux soufflaient, car il me faut repartir d'ici 
l'instant mme. Vous voyez que je reviens plus tt que je ne devais.
J'ai t averti  Saint-Amand, o j'avais t hier faire, avec partie de
la jeunesse du pays, la conduite d'honneur  monseigneur de Cond, que
mon intendant tait fort malade en ma maison. Craignant d'en mourir, cet
honnte homme me dpchait un exprs pour m'avertir de revenir au plus
vite, afin d'tre mis par lui au courant du plus gros de mes affaires,
dont j'avoue ne pas savoir le premier mot. Je suis venu cependant ici,
d'abord pour savoir s'il convient  M. d'Alvimar de me suivre, ce soir,
en mon logis, ou si, enchan dans vos jardins d'Astre, il souhaite
passer encore cette nuit dans les enchantements.

--Non, rpondit vivement d'Alvimar: j'ai assez abus de la civilit de
M. le marquis. Je suis mal portant et deviendrais maussade. Je souhaite
partir avec vous  l'heure mme et vais commander que l'on prpare mes
chevaux en toute hte.

--C'est inutile, dit le marquis; je vais clocher; j'aurai bientt le
plaisir de vous revoir, monsieur de Villareal.

--C'est moi qui viendrai ds demain prendre vos ordres, monsieur le
marquis, et vous donner toutes les explications que vous souhaiterez...
sur la partie que nous avons joue tout  l'heure.

--Quelle partie faisiez-vous? dit Guillaume.

--Une partie d'checs fort savante, rpondit le marquis.

Adamas arriva au coup de clochette.

--Les chevaux et les bagages de M. de Villareal, dit Bois-Dor.

Pendant que l'on excutait cet ordre, le marquis, avec une tranquillit
qui fit esprer  d'Alvimar que tout tait apais entre eux, rendit
compte  Guillaume de l'emploi du temps  Briantes et  la Motte-Seuilly
durant son absence. Puis il le questionna sur les belles ftes de
Bourges.

Le jeune homme ne demandait qu' en parler: il raconta les motions du
tir, ou plutt, comme on disait alors, de l'honorable jeu de
l'arquebuse.

On avait construit les buttes aux prs Fichaux, et un grand pavillon
garni de tapisseries et de rames pour les dames et demoiselles de la
ville. Les tireurs taient placs sur un parquet,  cent cinquante pas
du pavois. Six cent cinquante-trois arquebusiers s'taient prsents.
Triboudet, de Sancerre, avait seul mrit le prix; mais il avait t
oblig de le partager avec Boiron, de Bourges, pour avoir pris un faux
nom, afin de devancer son tour; de quoi les gens de Sancerre avaient
bien cri, car ils eussent tenu  honneur de prouver que leurs tireurs
taient les meilleurs du royaume, et l'on trouvait bien de l'injustice
dans la division du prix. C'tait videmment pour ne point mcontenter
ceux de Bourges, que l'on avait rendu ce mauvais jugement.

--En effet, disait Guillaume en narrant avec le feu de la jeunesse, ou
Triboudet a gagn, ou il a perdu. S'il a gagn, il a droit  tout
l'honneur et  tout le profit de la chose. J'accorde qu'il est coupable
d'avoir pris un faux nom. Eh bien, que, pour cette faute, on le punisse
de quelque amende ou de quelques jours de prison, mais qu'il n'en soit
pas moins le vainqueur du jeu; car l'honneur du talent est chose sacre,
et, malgr que nous n'aimions pas beaucoup les vieux sorciers
sancerrois, il n'est pas un gentilhomme qui n'ait protest contre le
passe-droit fait  Triboudet. Mais, que voulez-vous! les grosses villes
mangeront toujours les petites, et les gros robins de Bourges prennent
sans faon le haut du pav sur toute la bourgeoisie de la province. Ils
le prendraient bien volontiers sur la noblesse, si on les laissait
faire! Je m'tonne qu'Issoudun ait concouru. Argenton s'en est abstenu,
disant que le prix tait donn d'avance, et que rien ne valait devant
les juges de Bourges, sinon les champions de Bourges.

--Et ne pensez-vous pas que le prince se soit ml de cette injustice?
demanda le marquis.

--Je n'en rpondrais pas! Il fait grandement la cour au peuple de sa
bonne ville;  telles enseignes qu'il s'est mis dans des frais, malgr
qu'il n'aime gure  dpenser son argent pour l'amusement des autres.
Il entretient en ce moment deux troupes de comdie, l'une franaise,
l'autre italienne, qui reprsentent dans des jeux de paume trs-bien
dcors.

--Quoi! dit Bois-Dor, vous avez revu _les tragiques historiens_ de M.
de Belleroze? Ils sont ennuyeux comme quarante jours de pluie!

--Non, non; cette fois, la troupe s'appelle les Comdiens franais du
sieur de Lambour, et il y a l des gens fort habiles. Mais le temps se
passe, et voici le _fidle Adamas_ qui vient nous dire que les chevaux
sont prts, n'est-ce pas? Partons donc, mon cher Villareal, et, puisque
vous avez promis au marquis de venir demain le remercier, je m'invite
avec vous.

--J'y compte bien, reprit Bois-Dor.

--Et vous pouvez compter aussi, monsieur, lui dit d'Alvimar en le
saluant profondment, que je vous fournirai toutes les preuves de ce que
j'ai avanc.

Bois-Dor ne rpondit que par un salut.

Guillaume, press de se mettre en route, ne remarqua pas que le marquis,
malgr son apparente courtoisie, s'abstint de tendre la main 
l'Espagnol, et que celui-ci n'osa lui demander de toucher la sienne.




XXX


 peine furent-ils en selle, que le marquis, s'adressant  Adamas, lui
dit d'une voix mue:

--Vite, mon hausse-col, ma bourguignote, mes armes, mon cheval et deux
hommes!

--Tout cela est prt, monsieur, rpondit Adamas. Matre Jovelin nous a
tout command, disant, de votre part, que, si M. d'Ars repartait ce
soir, vous lui feriez escorte... Mais  quelles fins?...

--Tu le sauras quand je serai revenu, dit le marquis en remontant  sa
chambre pour s'quiper. A-t-on eu soin d'apprter les chevaux dans la
petite curie, de manire que les gens qui me doivent escorter fussent
seuls dans le secret?

--Oui, monsieur; j'y ai eu l'oeil en personne.

--Est-ce que tu vas bien loin? s'cria Mario, qui venait de souper avec
Mercds et qui rentrait dans la chambre  coucher.

--Non, mon fils, je ne vais pas loin. Je serai ici dans deux petites
heures. Vous devez dormir tranquille; et vite, embrassez-moi!

--Oh! comme tu te fais beau! dit ingnument Mario; est-ce que tu vas
encore  la Motte-Seuilly?

--Non, non. Je vais danser dans un bal, rpondit en souriant le marquis.

--Emmne-moi, que je te voie danser, dit l'enfant.

--Je ne puis; mais patientez, mon Cupidon; car,  partir de demain, je
ne ferai plus un pas sans vous.

Quand le vieux gentilhomme fut coiff de son petit casque de cuir jaune
ray d'argent, doubl d'une coiffe ou _secrte_ de fer, et orn de longs
panaches tombant sur l'paule; quand il eut endoss son court manteau
militaire, attach sa longue pe, et boucl, sous sa fraise de
dentelle, le hausse-col d'acier brillant, Adamas put jurer sans trop de
flatterie qu'il avait un grand air, d'autant plus que, les motions de
la soire ayant fait tomber son fard, il avait  peu prs sa figure
naturelle, qui n'tait point celle d'un dameret.

--Vous voil prt, monsieur, dit Adamas. Mais n'irai-je point avec vous?

--Non, mon ami; tu vas fermer toutes les portes de mon pavillon, et
passer la soire avec mon fils. S'il s'endort, tu lui feras un lit de
campagne avec des cousins. Je le veux trouver l quand je rentrerai; et,
maintenant, claire-moi, je veux causer au salon avec matre Jovelin.

Il embrassa Mario  plusieurs reprises avec attendrissement, et
descendit un tage.

--O allez-vous, et qu'avez-vous rsolu? lui dirent les yeux expressifs
de Lucilio.

--Je vais  Ars pour achever l'enqute... Et puis aprs, n'est-ce pas?
Aprs, s'il y a lieu, je me concerterai avec Guillaume pour que le
tratre ne se puisse chapper, et je reviendrai me consulter avec vous
pour le reste. Au revoir donc bientt, mon grand ami.

Lucilio soupira en regardant partir le marquis. Il lui semblait occup
de projets plus srieux qu'il n'en avouait dans son programme.

Pendant que, sans se presser, le marquis se disposait  sortir,
Guillaume et d'Alvimar, celui-ci suivi de Sanche, l'autre de ses quatre
hommes d'escorte, se dirigeaient assez lentement vers le chteau d'Ars
par le chemin d'en bas, c'est--dire par celui qui laisse les plateaux
du Chaumois sur la droite et qui passe assez prs de La Chtre.

La lune n'tant pas leve et les chevaux de Guillaume tant
trs-fatigus, on ne pouvait aller plus vite.

D'Alvimar profita de cette circonstance pour prendre, comme malgr lui,
un peu d'avance avec son cuyer.

Alors, ralentissant sa monture:

--Sanche, lui dit-il, n'avez-vous rien oubli  Briantes de ce qui
m'appartient?

--Je n'oublie jamais rien, Antonio!

--Si fait, vous oubliez vos poignards dans le corps des gens que vous
dfaites.

--Encore ce reproche?

--J'ai mes raisons pour le faire aujourd'hui. Dites-moi, mon cheval ne
boite plus, mais le croyez-vous en tat de fournir une longue course,
cette nuit?

--Oui. Qu'y a-t-il de nouveau?

--coutez bien, et tchez de comprendre vite. Le _colporteur_ tait un
gentilhomme, le frre du marquis de Bois-Dor. Le couteau dont vous vous
servtes est dans les mains de ce vieillard, qui a jur vengeance, et
qui nous accuse par la bouche de je ne sais quel tmoin.

--La Morisque.

--Pourquoi la Morisque?

--Parce que ces maudits portent toujours malheur.

--Si vous n'avez pas d'autre raison...

--J'en ai d'autres, je vous les dirai.

--Oui, plus tard. Songeons  quitter ce pays sans d'autre explication
avec le vieux fou. Je lui en ai dit assez pour lui faire prendre
patience. Il m'attend demain.

--Pour un duel?

--Non; il est trop vieux!

--Mais il est fort rus; avez-vous envie de pourrir en quelque oubliette
de son manoir? N'importe, j'irai avec vous, si vous y allez.

--Je n'irai pas. Certaine prdiction me rend fort prudent. Quand nous
serons auprs de cette petite ville dont vous voyez les feux l-bas,
cartez-vous de l'escorte, disparaissez, et, un quart d'heure aprs,
revenez me joindre en disant tout haut que quelqu'un de la ville vous a
remis une lettre pour moi. J'irai jusqu'au chteau d'Ars comme pour la
lire, et, aussitt que j'aurai fait cette feinte, je dirai  M. d'Ars
qu'il me faut partir  l'instant mme. Est-ce entendu?

--C'est entendu.

--Alors, attendons M. d'Ars et ne montrons aucune hte.

Quand le bon M. de Bois-Dor, arm jusqu'aux dents et bien assis en
selle sur le beau _Rosidor_, eut franchi l'enceinte du village de
Briantes, il vit Adamas, mont sur une bonne petite haquene fort
paisible, se faufiler  son ct.

--Voire! c'est vous, monsieur le rebelle? dit le marquis d'un ton qui ne
russit pas  tre courrouc; ne vous avais-je point dfendu de me
suivre et ordonn de garder mon hritier?

--Votre hritier est bien gard, monsieur; matre Jovelin m'a donn sa
parole de ne le point quitter, et, d'ailleurs, je ne sache pas qu'en
votre chteau il coure maintenant aucun risque, puisque l'ennemi est
dehors et que nous lui allons sus.

--Je sais que le danger est pour nous maintenant, Adamas, et c'est
pourquoi je ne voulais pas de toi qui est vieux et cass, et qui,
d'ailleurs, ne fus jamais un grand homme de guerre.

--Il est vrai, monsieur, que je n'aime gure  recevoir des coups, mais
j'aime bien  en donner quand je peux. Je ne suis plus un jeune homme;
mais, si je n'ai pas bon pied, j'ai bon oeil, et je prtends veiller  ce
que vous ne tombiez pas dans quelque embche. C'est pourquoi j'ai pris
avec moi deux hommes de plus, qui nous rejoindront dans trois minutes.
D'ailleurs, je serais devenu fou  vous attendre sans rien savoir et
sans rien faire. Ah ! mon matre, o allons-nous, et de quelle faon
allons-nous donner?

--Tu vas voir, mon ami, tu vas voir! Mais htons-nous. Il n'y a plus
grand temps  perdre pour les rejoindre  mi-chemin d'Ars.

On prit le galop, et, en moins d'un quart d'heure, on se trouva en vue
de Guillaume et de son escorte, qui continuaient d'aller un trs-petit
train.

La lune se levait et faisait briller les armes des cavaliers.

C'tait  un endroit que l'on appelait et qu'on appelle encore La
Rochaille, endroit assez voisin des habitations aujourd'hui, mais, en ce
temps-l, trs-aride et compltement dsert.

Le chemin passait  mi-cte entre un petit ravin et une colline seme de
grosses roches grises, parmi lesquelles poussaient d'assez maigres
chtaigniers. Le lieu tait mal fam; les paysans de tous les temps ont
attach aux grosses pierres des ides superstitieuses, soit qu'ils les
attribuent toujours indistinctement au travail des dmons de l'ancienne
Gaule, soit qu'ils les croient tombes du ciel,  l'effet d'exterminer
le culte de ces mauvais diables.

Le marquis fit faire halte  sa petite troupe avant qu'elle et t
signale par celle de Guillaume, et, piquant des deux, il alla se mettre
en travers du chemin de son jeune parent.

En entendant approcher ce galop, Guillaume et d'Alvimar s'taient
retourns, le premier fort tranquille, pensant que c'tait quelque
voyageur peur, le second trs-inquiet, et songeant toujours  la
prdiction que semblaient confirmer et hter les vnements de cette
soire.

Lorsque Bois-Dor passa sur le flanc gauche de cette escorte, Guillaume
ne le reconnut pas sous le costume militaire; mais d'Alvimar le reconnut
aux battements de son coeur troubl, et le vieux Sanche, averti par une
motion analogue, se rapprocha de lui.

Leurs anxits se dissiprent lorsque Bois-Dor les devana sans leur
parler. Ils pensrent alors que ce n'tait pas lui. Mais quand il se fut
arrt en prsentant la tte de son cheval aux naseaux des leurs, ils se
regardrent et se serrrent instinctivement l'un contre l'autre.

--Qu'est-ce donc monsieur? dit Guillaume en prenant un de ses pistolets
dans la fonte de sa selle. Qui tes-vous et que demandez-vous?

Mais, avant que Bois-Dor et eu le temps de lui rpondre, un coup de
pistolet partait entre eux, et la balle coupait la bourguignote du
marquis, lequel, voyant le mouvement de Sanche pour l'assassiner,
s'tait rapidement baiss en criant:

--Guillaume! c'est moi!

--Mille tonnerres du diable! s'cria Guillaume effray; qui a tir sur
le marquis? Au nom du ciel, marquis, tes-vous touch!

--Nullement, rpondit Bois-Dor; mais je dois dire que vous avez, en
votre compagnie, de sales poltrons, qui tirent sur un homme seul avant
de savoir si c'est un ennemi?

--Oui, certes, et sur l'heure j'en ferai justice, reprit le jeune homme
indign. Misrables drles, lequel de vous a tir sur le meilleur homme
du royaume!

--Pas moi!... Ni moi!... Ni moi! s'crirent  la fois les quatre valets
de M. d'Ars.

--Non, non! dit le marquis; aucun de ces bons enfants n'et fait
pareille chose. J'ai vu celui qui a fait le coup, et le voil!

En parlant ainsi, Bois-Dor, avec une dextrit, une vigueur et une
promptitude dignes de ses meilleurs jours, coupait d'un coup de fouet la
figure de Sanche, et, tandis que l'assassin portait les mains  ses
yeux, il le prenait au collet, et, l'arrachant de sa selle, il le
poussait  terre et fouaillait son cheval, qui s'emporta et disparut
dans la direction de Briantes.

Au mme instant, les quatre hommes du marquis, forant la consigne qu'il
leur avait donne d'attendre ses ordres, arrivaient bride avale, avec
Adamas, que le bruit du coup de pistolet et celui du cheval en fuite
avaient jet dans l'inquitude la plus vive.

--Ah! vous voil! dit le marquis  ses gens. Eh bien, ramassez-moi ce
cavalier dmont. Il m'appartient, vu que j'ai le _droit d'pave_ sur
cette route. Il est mon prisonnier. Liez-le; il y a  se mfier de ses
mains.




XXXI


Tandis que le colossal carrosseux Aristandre liait les mains de Sanche
tourdi de sa chute, et le dpouillait de ses armes, d'Alvimar sortait
enfin de la stupeur o cette scne rapide l'avait jet.

Un instant il avait song  abandonner son fatal complice  la colre de
Bois-Dor; mais en voyant traiter si rudement celui qui venait encore de
se dvouer pour lui, un reste de pudeur et d'orgueil le fora de
rclamer.

--Messire, dit-il, je comprends que vous soyez irrit contre la
stupidit de ce vieillard, qui dormait sur son cheval, et qui, rveill
en _tressaut_, s'est cru attaqu par une bande de voleurs. Certes, il
mrite un chtiment, mais non pas d'tre trait en prisonnier relevant
de votre droit seigneurial; car il est  moi, et c'est  moi seul qu'il
appartient de le punir de l'injure qu'il vous a faite.

--Vous appelez cela une injure, monsieur de Villareal? dit le marquis
d'un ton de mpris. Mais ce n'est pas encore  vous que j'ai affaire,
c'est  mon parent et ami Guillaume d'Ars.

--Je ne souffrirai aucune explication, reprit d'Alvimar avec une rage
calcule, avant que mon serviteur me soit rendu, et, si c'est un combat
que vous voulez...

--Guillaume, coutez-moi, dit Bois-Dor.

--Non, personne ne vous coutera! s'cria d'Alvimar en essayant de
dgager son cheval, que Guillaume, plac entre lui et Bois-Dor,
retenait, pour empcher un conflit. Monsieur d'Ars, je suis votre ami et
votre hte, vous m'avez invit, vous m'avez accueilli; vous m'avez
promis assistance et loyaut en toute rencontre; vous ne me laisserez
pas outrager, mme par une personne de votre famille. Dans un cas
pareil, c'est  moi que vous devez secours et justice, ft-ce contre
votre propre frre?

--Je le sais, rpondit Guillaume, et il en sera ainsi. Mais
tranquillisez-vous d'abord et laissez parler M. de Bois-Dor. Je le
connais assez pour tre sr de sa courtoisie envers vous et de sa
gnrosit envers votre valet. Laissez passer un moment de colre; c'est
la premire fois que je le vois si courrouc, et, bien qu'il en ait
sujet, je suis assur de l'en faire revenir. Allons, allons, tenez-vous
en repos, mon cher! Vous tes en colre aussi; mais vous tes le plus
jeune, et mon cousin est l'offens. Je vous confesse que, s'il et
reu la moindre blessure, j'eusse tu votre valet sur la place, euss-je
d vous en rendre raison aprs.

--Mais, que diable! monsieur, s'cria d'Alvimar esprant toujours
empcher l'explication par une querelle et, au besoin, par une rixe, o
est la faute de mon serviteur, s'il vous plat? Quelle tait la
fantaisie de M. le marquis, de courir sur notre flanc sans se faire
reconnatre, et de venir nous barrer la route, au risque d'tre pris
pour un fol? N'avez-vous pas, vous-mme, empoign votre pistolet pour
lui crier qui-vive?

--Sans doute; mais je n'eusse pas tir sans attendre la rponse, ni vous
non plus, j'imagine, et vous ne sauriez dfendre la sotte ou mchante
action de votre valet. Allons, soyez calme. Si vous voulez que je puisse
arranger l'affaire  votre honneur et satisfaction, ne m'en tez pas les
moyens par votre violence.

Pendant que d'Alvimar continuait  discuter avec pret, et que le
marquis attendait avec beaucoup de calme, Adamas, inquiet de l'issue de
l'affaire et agissant  sa tte, avait parl aux gens de Guillaume. Il
leur avait appris tout ce qu'il savait, et ils lui avaient jur que,
dans le cas o M. d'Ars se verrait forc de leur donner l'ordre de
dfendre d'Alvimar contre les gens de Bois-Dor, il n'y aurait qu'un
engagement simul, pendant lequel on laisserait  qui de droit le soin
de faire justice des assassins.

Tous ces valets des deux camps taient parents ou amis, et ne se
souciaient nullement d'changer des horions pour l'amour d'un tranger
coupable ou suspect.

Le temps que d'Alvimar esprait gagner par sa rsistance tait donc une
circonstance qui tournait fatalement contre lui, et quand Guillaume,
impatient et rvolt de son obstination, lui tourna le dos pour
aller,  deux pas de lui, s'expliquer avec le marquis, d'Alvimar se vit
entour par les gens de ce dernier, sans que ceux de Guillaume y fissent
la moindre opposition.

Son inquitude devint alors des plus srieuses, et il regarda autour de
lui, calculant le peu de chances qu'il avait de s'enfuir,  moins de
laisser dans cette tentative l'honneur ou la vie.

Mais l'espoir lui revint en entendant Guillaume,  qui Bois-Dor venait
de dire en peu de mots ses griefs, se refuser  croire qu'il ne ft pas
dupe de fausses apparences.

--M. de Villareal? rpondait-il au marquis. Voil une chose impossible,
et qu'il me faudrait avoir vue de mes propres yeux pour y croire. Or,
comme vous ne l'avez point vue et que vous devez tre abus par de faux
rapports, permettez-moi de dfendre l'honneur de ce gentilhomme, et ne
comptez pas, monsieur et bon cousin, que, malgr le respect que je vous
porte, je laisse insulter et maltraiter, sans preuves, un ami qui s'est
confi  ma garde. D'ailleurs, vous n'avez point ce droit, et c'est de
la justice royale que relve tout gentilhomme. Calmez donc vos esprits
exalts, je vous en conjure, et me laissez rentrer chez moi, o vous
savez que j'ai hte de me rendre.

--Mes esprits ne sont point exalts, reprit Bois-Dor en levant la voix
avec une dignit que Guillaume ne lui avait jamais vue, et je
m'attendais  votre rponse, mon cher cousin et ami. Elle est telle que
je la ferais en votre place, et je n'y blme rien. Ayant augur que
votre conduite serait ce qu'elle est, j'ai rsolu de conformer la mienne
aux gards que je vous dois, et c'est pourquoi vous me voyez ici, 
mi-chemin de nos respectives demeures, et sur un terrain neutre et
communal.

J'ai bien quelques droits sur cette route; mais,  trois pas de la
berge, dans ces vieilles roches, je ne suis ni chez vous ni chez moi.
Donc, sachez que j'ai rsolu de m'y battre  outrance, seul  seul,
contre ce tratre, lequel ne me peut refuser le combat, vu que je l'ai,
 dessein, molest et provoqu en la personne de son valet, et que je le
provoque et insulte  cette heure, le traitant devant Dieu, devant vous
et devant les honntes gens qui nous accompagnent, de lche et infme
meurtrier.

Je ne crois pas que vous me puissiez savoir mauvais gr de ce que je
fais; car je vous prie de remarquer que, tant que vous et lui avez t
en mon logis, je me suis abstenu de toute injure et de tout dpit, en
quoi je vous ai tenu ma parole de lui tre un hte fidle; et je vous
prie de remarquer aussi que je me suis mis en mesure de le rencontrer en
pleins champs, afin de n'avoir point  violer votre domicile, ne
voulant, pour rien au monde, vous mettre en la ncessit de porter
secours  ce misrable.

Enfin, mon cousin, je vous prie de regarder  ceci, qui est le plus
grand sacrifice que je vous puisse faire: c'est qu'au lieu de le faire
prir sous le bton de mes gens, comme il le mrite, je descends, moi,
gentilhomme et digne de l'tre,  me mesurer avec un assassin de la plus
vile espce. Sans l'amiti dont vous l'honorez, je l'eusse fait jeter
dans un cul de basse-fosse, mais voulant vous respecter jusque dans
l'erreur o vous tes sur son compte, je droge  tout privilge
d'honneur pour le combattre, lui, l'infme et dgrad, avec les armes de
l'honneur.

J'ai dit, et vous ne pouvez plus me rien objecter.

Soyez son tmoin, tout indigne qu'il est de vos bonts; Adamas sera le
mien. Je me contenterai de l'assistance de cet honnte homme, puisque en
pareille affaire il ne peut tre question d'un engagement avec les
_seconds_.

--Certes, s'cria Guillaume mu de la noblesse d'me du vieillard, il ne
se peut voir une conduite plus loyale que la vtre, mon cousin, et, avec
les soupons que vous avez, vous montrez une gnrosit peu commune.
Mais ces soupons n'tant pas fonds...

--Il n'est plus question de soupons, reprit le marquis, puisque vous
n'en voulez pas entendre parler; je provoque un de vos amis, et je pense
que vous ne tiendriez point pour tel un homme capable de reculer.

--Non, certes! s'cria Guillaume; mais, moi, je ne souffrirai pas ce
duel, qui ne convient pas  votre ge, mon cousin! Je me battrais plutt
en votre place. Tenez, voulez-vous recevoir ma parole? Je vous la donne
de venger en personne la mort de votre frre, si vous venez  bout de
dmontrer invinciblement que M. d'Alvimar en a t lchement et
mchamment l'auteur. Attendez  demain, et je me porte justicier de
notre famille, comme c'est mon devoir envers vous.

Le mouvement de Guillaume tait digne de la gnrosit du marquis; mais
Guillaume, en laissant chapper une allusion  son ge, l'avait
singulirement mortifi.

--Mon cousin, dit-il, revenant  cette purilit d'esprit qui
contrastait si trangement avec la magnanimit de ses instincts, vous me
prenez pour quelque vieux _signor Pantaleone_,  l'pe rouille et  la
main tremblante. Avant de me renvoyer  la bquille, ayez, je vous
prie, souvenance des gards que je vous montre, lesquels ne mritent
point l'injure que vous me faites en me proposant de venger, en ma
place, l'odieuse mort de mon frre chri. Allons, je crois que voil
assez de paroles, et je suis  bout de patience. Votre M. de Villareal
en a plus que moi, lui qui coute tout ceci sans trouver un mot  dire!

Guillaume vit que les choses taient gtes au point que tout
accommodement devenait impossible, et, trouvant, pour son compte, que la
patience tait beaucoup trop revenue  d'Alvimar, il se retourna vers
lui et lui dit avec vivacit:

--Voyons, mon cher, rpondez donc; je ne dis point  ce dfi, qui n'est
pas fond, mais  une accusation que vous ne pouvez pas mriter.

D'Alvimar avait rflchi pendant le dbat. Il affecta ds lors un calme
ddaigneux et ironique.

--J'accepte le dfi, monsieur, rpondit-il, et je ne pense pas avoir
grand mrite  le faire, tant, comme vous savez, de premire force 
toutes les armes. Quant  l'accusation, elle est si ridicule et si
injuste, que j'attends pour la repousser que vous me l'expliquiez
vous-mme; car je ne sais point encore ce que le marquis vous a dit de
moi, vous parlant  l'oreille, et je souhaite qu'il le rpte tout haut.

--Je le veux bien, et ce ne sera pas long, rpliqua Bois-Dor. J'ai dit
que vous tiez bandit, assassin et larron. Vous en voulez davantage,
mais, moi, je ne puis rien trouver de pis contre vous que la vrit.

--Vous me dites-l d'tranges douceurs, monsieur le marquis! reprit
l'Espagnol froidement. Vous m'avez dj rgal, en votre logis, d'une
lugubre histoire o il vous a plu de faire tuer par moi monsieur votre
frre. C'est l une chose que j'ignore, je vous l'ai dit; je sais
seulement que j'ai fait tuer par mon domestique un homme vtu en
marchand colporteur, lequel emmenait de force une dame dont je vous ai
dit avoir pris la dfense et veng, l'honneur.

--Ah! ah! s'cria le marquis, c'est l votre thse,  prsent? Celle qui
fuyait avec mon frre tait emmene malgr elle, et vous ne vous
souvenez plus de m'avoir dit qu'elle tait votre...

--Plus bas, monsieur, je vous prie... Si M. d'Ars veut bien m'entendre 
deux pas d'ici, je lui dirai qui tait cette femme,  moins qu'il ne
vous plaise outrager et salir son nom devant vos laquais.

--Mes laquais valent mieux que vous et les vtres, monsieur! N'importe!
je veux trs-fort que vous disiez votre secret  M. d'Ars, mais devant
moi,  qui vous l'avez dit  votre mode.

Ils s'loignrent du groupe tous les trois, et le marquis, parlant le
premier:

--Allons, dit-il, expliquez-vous! Vous allguez pour votre dfense que
cette femme tait votre soeur!

--Et vous, monsieur, reprit d'Alvimar, vous prtendez maintenant
soulager votre fureur fantasque en me donnant un nouveau dmenti?

--Nullement, monsieur. Je vous demande le nom de votre soeur; car vous ne
vous appelez point Villareal, apparemment?

--Et pourquoi non, monsieur.

--Parce que je le sais maintenant. Osez dire le contraire devant M.
d'Ars, que vous trompez aussi par un nom suppos!

--Nullement! dit Guillaume; monsieur se cache sous un des noms de sa
famille, et celui qu'il porte, je le sais fort bien.

--Alors, mon cousin, qu'il le dise, et je jure que, si c'est le
vritable nom de ma dfunte belle-soeur, je me retire d'ici en vous
faisant  tous les deux des excuses.

--Et moi, dit d'Alvimar, je refuse de le dire. Je croyais qu'entre
gentilshommes une simple parole devait suffire; mais vous m'insultez
sans trve et sans prudence. C'est un duel que vous voulez, et il doit
tre fait selon votre dsir.

--Non! cent fois non! s'cria Guillaume. Finissons-en; et, puisqu'il ne
faut au marquis que de savoir votre nom pour se retirer en paix, je...

--N'oubliez pas, je vous prie, reprit d'Alvimar, que vous m'exposez...

--Point! Mon cousin est un trop galant homme pour vous livrer  vos
ennemis. Sachez donc, marquis, et je mets ceci sous la sauvegarde de
votre honneur, que monsieur s'appelle Sciarra d'Alvimar.

--Oui-d! rpondit le marquis avec ironie. Alors monsieur a pour chiffre
les propres initiales de la marque de fabrique de Salamanque?

--Que voulez-vous dire?

--Rien! C'est un mensonge de monsieur que je signale au passage; mais
celui-l est si petit au prix des autres...

--Quels autres? Voyons, marquis, vous tes trop obstin!

--Laissez, Guillaume! dit d'Alvimar affichant toujours le ddain. Il
faut que tout ceci finisse par un coup d'pe. Nous en serons plus tt
dbarrasss.

--Eh bien, moi, dit le marquis, je ne suis plus si ht! Je tiens 
savoir le nom de baptme et le nom de famille de la soeur de M. de
Villareal, de Sciarra et d'Alvimar. Je sais que les Espagnols ont
beaucoup de noms; mais, s'il me dit seulement le vritable et principal
que portait cette dame...

--Si vous la savez, rpondit d'Alvimar, votre insistance pour me le
faire dire est un outrage de plus.

--Eh! d'Alvimar, ne le prenez pas ainsi! s'cria Guillaume impatient.
Mettez-y du vtre,  moins que vous ne vouliez nous faire passer la nuit
ici!

--Laissez, mon cousin, dit le marquis; c'est moi qui dirai ce nom
mystrieux. La prtendue soeur de M. de Villareal s'appelait Julia de
Sandoval.

--Eh bien, pourquoi pas, monsieur? dit d'Alvimar relevant avec vivacit
ce qu'il crut tre encore une insigne maladresse du vieillard. Je ne
voulais pas le dire ce nom. Il ne me convenait pas de le trahir, et je
pensais que vous l'ignoriez. Puisque, vous aussi, en affirmant ce
dernier point, vous m'avez fait un de ces mensonges que vous reprenez si
aigrement chez les autres, sachez que Julie de Sandoval tait la fille
de ma mre et ne d'un premier lit.

--Alors, monsieur, rpliqua Bois-Dor se dcouvrant, me voil prt  me
retirer, et mme  me repentir de ma violence, si vous voulez bien me
jurer sur l'honneur que vous aviez reconnu votre soeur de mre, Julie de
Sandoval, sous son voile, dans la voiture de mon frre,  l'auberge
de...

--Je vous le jure, pour vous satisfaire. Je l'avais mme aperue sans
voile dans cette auberge.

--Et pour la troisime fois... Pardonnez mon insistance, je dois ceci 
la mmoire de mon frre! Pour la troisime fois, c'tait bien votre
soeur, Julie de Sandoval? L'anneau qu'elle portait au doigt, qui est
maintenant au mien, et qui porte ce nom en toutes lettres, ne pouvait
tre que son anneau? Vous le jurez?

--Je le jure! tes-vous content?

--Attendez? il y a un blason dans le chaton de cette bague; un cusson
d'azur au chef d'or. Sont-ce les armes des Sandoval de votre famille?

--Oui, monsieur, prcisment.

--Alors, monsieur, dit Bois-Dor remettant son couvre-chef, je dclare,
une fois de plus, que vous avez menti comme un impudent et un lche que
vous tes; car je viens de me moquer de vous: l'anneau de votre
prtendue soeur porte le nom de Maria de Mrida, et ses armes sont de
sinople  la croix d'argent. Je puis en fournir la preuve.




XXXII


Guillaume fut fortement branl; mais d'Alvimar rflchissait vite.

La lune, et-elle clair beaucoup, n'et pas encore permis de voir les
petits caractres et les cussons microscopiques cachs dans une bague,
et, dans ce temps-l, on n'avait pas, comme aujourd'hui, du feu tout
prt dans sa poche.

Il fallait donc ncessairement remettre  un autre moment l'examen de
cette preuve. Il ne s'agissait pas, pour le criminel, d'viter, mais, au
contraire, de chercher un duel. Ce qu'il redoutait, c'est qu'on ne lui
refust l'honneur de cette chance de salut, et qu'on ne le ft
prisonnier du marquis ou de la prvt.

Il attira prcipitamment Guillaume  part, et, se mettant  rire:

--Je suis pris, dit-il. J'ai voulu tre complaisant comme vous
l'exigiez, pour en finir et vous dbarrasser de ce vieux lunatique. J'ai
dit tout ce qu'il a voulu me faire dire, et maintenant sa fantaisie
prend un autre vol, o je ne puis la suivre. Tout ceci est de ma faute;
j'aurais d vous raconter, en sortant de chez lui, qu'il tait depuis
deux jours en dmence,  preuve qu'il a t hier, on pourra vous le
dire, demander la main de madame de Beuvre, et que, tout aujourd'hui, il
a fait sur la mort de son frre les plus tranges romans, prenant pour
des assassins tantt moi, tantt son muet, tantt son petit chien. Je
n'ai pu viter de me prendre  la gorge avec lui qu'en lui faisant des
contes qui taient la monnaie de sa pice; mais il ne s'est calm qu'en
vous voyant arriver.

--Que ne disiez-vous tout cela? s'cria Guillaume.

--Je n'ai pas voulu me plaindre des ennuis que j'ai essuys en sa
compagnie; vous eussiez cru que je vous faisais un reproche de m'y avoir
laiss.  prsent, il ne me reste qu'un moyen d'en finir. Laissez-moi me
battre avec lui.

--Avec un vieillard en dmence? Je ne le puis souffrir.

--Allons, Guillaume, s'cria Bois-Dor impatient, voulez-vous,
maintenant, me laisser venger mon injure, et faudra-t-il que, pour
rveiller M. d'Alvimar, j'aille lui faire l'honneur de le souffleter?

--Nous sommes  vous, monsieur, rpondit d'Alvimar en haussant les
paules. Allons, mon cher, dit-il tout bas  Guillaume, vous voyez qu'il
le faut! N'ayez peur! J'aurai vite raison de cette vieille marionnette,
et vous promets de lui faire sauter son pe autant de fois qu'il vous
plaira. Je me charge de le fatiguer assez pour qu'il ait besoin de
s'aller vitement coucher, et demain nous rirons de l'aventure.

Guillaume se rassura en le voyant si gai.

--Je suis aise de vous voir dans le vrai, lui dit-il tout bas, et je
vous avertis qu'en prenant l'escrime  coeur avec ce vieillard, vous ne
feriez pas acte de vaillance et me causeriez une grande peine. Je le
crois fou; mais c'est une raison de plus pour mnager vos forces et le
renvoyer avec une courbature pour tout mal.

Guillaume savait pourtant que Bois-Dor tait fort  l'escrime. Mais
c'tait une vieille mthode que ddaignaient les jeunes gens, et il
savait aussi que si le marquis avait encore le poignet souple, il
n'avait plus le jarret assez ferme pour tenir plus de deux ou trois
minutes. D'ailleurs, d'Alvimar tait de premire force, et il ne cessa
de l'exhorter  la gnrosit.

Les champions ayant mis pied  terre, les valets restrent pour garder
les chevaux et le prisonnier Sanche, que Guillaume donna l'ordre de ne
pas remettre en libert avant l'issue du combat, afin de ne pas voir
compliquer, par quelque intervention imprvue, la difficult de la
situation.

Sanche et fort dsir d'tre libre; il sentait, lui qui ne reculait
devant aucune rsolution extrme, qu'il et t encore utile  son
matre; mais il avait trop d'orgueil pour se plaindre et pour rclamer;
il resta, stoque et impassible, sous la garde des gens de Bois-Dor.

Pendant que Guillaume cherchait, avec les deux champions, un emplacement
convenable entre la route et les rochers, Adamas et Aristandre
s'entretenaient avec feu dans l'oreille l'un de l'autre. Aristandre
tait dsespr, Adamas avait la fivre; mais l'ide que son matre
put tre victime de sa magnanimit, ne pouvait lui entrer dans la tte.
Il se grisait dans sa confiance en l'habilet et la force du marquis.

--Qu'as-tu  trembler comme un enfant? disait-il au carrosseux. Ne
sais-tu pas que monsieur en mangerait trente-six comme ce freluquet
d'Espagnol? Il n'y aurait qu'une trahison pour avoir raison d'un si
vaillant homme; mais le coquin de Sanche est bien gard, et nous avons
l'oeil sur toutes choses, M. Guillaume et moi. Ne suis-je pas tmoin?
Monsieur l'a dit. Tu l'as entendu. Nous sommes deux bons tmoins, et
nous ne laisserons pas faire un mouvement ni une passe qui ne soient
dans les rgles.

--Mais tu ne les sais pas plus que moi, les rgles du combat des
gentilshommes? Tiens, j'ai envie de grimper l-haut sans qu'on me voie,
et si l'Espagnol a trop de chances, de lui faire rouler sur le corps une
de ces grosses pierres.

--Pour cela, si je pouvais compter que tu n'craserais pas monsieur avec
son ennemi, je ne t'en dtournerais pas, non plus que je ne me ferais un
crime de lui envoyer deux balles dans la tte, si je n'tais tmoin.
Mais mon matre m'appelle, et tu peux tre tranquille, tout ira bien!

Cependant le terrain tait choisi, assez espac, et bien clair par la
lune.

Les pes furent mesures, Guillaume faisant les fonctions de tmoin
impartial pour les deux champions, qui avaient jur de s'en rapporter 
lui; car Adamas ne pouvait tre l que pour la forme.

Le combat commena.

Alors, malgr sa foi et son enthousiasme, Adamas sentit un frisson dans
tous ses membres; il devint muet; la bouche ouverte, les yeux hors de
la tte, il ne sentait pas la sueur et les larmes qui coulaient sur sa
figure attendrissante et burlesque.

Guillaume s'tait battu les flancs, lui aussi, pour se persuader que
rien de funeste ne devait rsulter de cette trange affaire. Mais, quand
les armes furent engages, il sentit tomber sa confiance, et se reprocha
de n'avoir pas russi  empcher,  quelque prix que ce ft, une
rencontre qui, ds le dbut, menaait de devenir srieuse.

D'Alvimar avait promis de se rendre matre de la vie de son adversaire
et de lui faire grce; mais, autant que la clart de la lune pouvait
faire distinguer l'expression de ses traits, il semblait  Guillaume que
la colre et la haine s'y montraient avec une nergie croissante, et son
jeu sec et serr n'annonait pas la moindre intention prudente ou
gnreuse. Heureusement, le marquis tait encore calme et tenait pied
avec plus de vigueur et de souplesse qu'on n'en et attendu de sa part.

Guillaume ne pouvait rien dire, et il se contenta de tousser deux ou
trois fois pour avertir d'Alvimar de se modrer, sans veiller la
susceptibilit du marquis, lequel et pu perdre la tte, s'il et craint
de n'tre pas pris au srieux.

Mais le combat tait srieux. D'Alvimar sentait qu'il avait un
adversaire moins fort que lui en thorie; mais il se sentait troubl et
proccup, et infrieur  lui-mme, cette fois, dans la pratique. Sa
partie tait difficile  jouer. Il voulait tuer le marquis et paratre
le tuer malgr lui.

Il cherchait donc  le faire enferrer en jouant  la dfensive; et le
marquis semblait s'apercevoir de sa ruse. Il se mnageait.

Le combat se prolongeait sans rsultat. Guillaume comptait sur la
fatigue du marquis, ne croyant pas que d'Alvimar le frapperait  terre.
D'Alvimar sentait que le marquis ne faiblissait pas; il cherchait 
l'irriter par des feintes, esprant qu'un mouvement d'impatience le
ferait sortir de l'tonnante prudence de son jeu.

Tout  coup la lune fut voile par un gros nuage, et Guillaume voulut
intervenir pour suspendre la lutte; il n'en eut pas le temps; les deux
adversaires venaient de rouler l'un sur l'autre.

Un troisime champion se prcipita vers eux, au hasard de se faire
embrocher: c'tait Adamas, qui perdait la tte et qui, ne sachant o
tait l'avantage, se jetait sans armes,  corps perdu, dans la bataille.
Guillaume le repoussa vivement et vit le marquis  genoux, sur le ventre
de d'Alvimar.

--Grce, mon cousin! s'cria-t-il; grce pour celui qui vous et
pargn!

--Il est trop tard, mon cousin, rpondit le marquis en se relevant.
Justice est faite.

D'Alvimar tait clou en terre par la grande rapire du marquis: il
avait cess de vivre.

Adamas tait vanoui.

Au cri de grce, les valets de Bois-Dor taient accourus.

Le marquis, essouffl et bris de fatigue, s'appuya contre le rocher.
Mais il ne faiblit pas, et, la lune s'tant dgage du nuage, il se
remit sur ses jambes pour regarder et toucher le cadavre.

--Il est bien mort! lui dit Guillaume d'un ton de reproche. Vous m'avez
tu un ami, monsieur, et je ne saurais vous en faire mon compliment; car
vos soupons ne pouvaient tre qu'injustes.

--Je vous prouverai qu'ils ne l'taient point, Guillaume, rpondit
Bois-Dor avec une dignit qui l'branla de nouveau; jusque-l,
suspendez votre ressentiment contre moi, et vos regrets pour ce mchant
homme. Quand vous saurez la vrit, vous vous reprocherez peut-tre de
m'avoir forc  exposer ma vie pour avoir la sienne.

--Et que ferons-nous maintenant de ce malheureux corps? dit Guillaume,
abattu et constern.

--Je ne vous laisserai point dans des embarras pour mon compte, rpondit
Bois-Dor. Mes gens vont le porter au couvent des carmes de La Chtre,
lesquels lui donneront la spulture comme ils l'entendront. Je ne
prtends cacher  personne l'action que j'ai faite, d'autant qu'il me
reste  punir l'autre assassin. Mais je ne saurais faire de sang-froid
cette laide besogne, et je compte le livrer au lieutenant de la prvt,
pour que son chtiment soit exemplaire. Adamas, tu vas le conduire. Mais
o donc est mon fidle Adamas?

--Hlas! monsieur, rpondit Adamas d'une voix caverneuse, je suis l, 
vos genoux, et bien malade de cette affaire. Un instant j'ai cru que
vous tiez mort, et je crois que j'ai t mort moi-mme pendant un bon
quart d'heure. Ne m'envoyez nulle part; je n'ai plus de jambes, et j'ai
comme une roue de moulin dans la tte.

--Or donc, mon pauvre ami, si tu n'es plus bon  rien, nous enverrons
quelque autre. Je te l'avais bien dit que tu n'tais plus d'ge 
supporter les motions!

Le marquis retourna vers les chevaux, tandis que ses gens et ceux de
Guillaume enlevaient le cadavre et le roulaient dans un manteau; mais,
lorsqu'on chercha le prisonnier, ce fut en vain.

On n'avait pas eu la prcaution de lui lier les jambes. Profitant d'un
moment de trouble et de confusion, o les valets, inquiets de l'issue du
combat, avaient abandonn las chevaux  deux d'entre eux qui avaient eu
beaucoup de peine  les contenir, il avait pris la fuite, ou plutt il
s'tait gliss et cach quelque part dans le ravin.

--Soyez tranquille, monsieur le marquis, dit Aristandre  Bois-Dor. Un
homme qui a les mains lies ne peut ni courir bien vite ni se cacher
bien adroitement; je vous rponds de le rattraper. Je m'en charge.
Rentrez chez vous et vous reposez; vous l'avez bien gagn!

--Non pas, dit le marquis; il me faut revoir cet assassin. Que deux de
vous le cherchent, tandis qu'avec les deux autres j'accompagnerai M.
d'Ars au couvent des carmes.

On coucha d'Alvimar en travers de son cheval, et les domestiques de
Guillaume aidrent ceux de Bois-Dor  le transporter.

Bois-Dor prit les devants avec Guillaume pour aller faire ouvrir les
portes de la ville, en cas de besoin; car il tait prs de dix heures.

Chemin faisant, Bois-Dor donna  son jeune parent des dtails si prcis
sur la mort de son frre, sur la recouvrance de son neveu, sur la
circonstance du couteau catalan, sur l'aveu que la colre avait arrach
au coupable, enfin sur la circonstance de la bague ouverte, que
Guillaume ne put persister  dfendre l'honneur de son ami.

Il avoua qu'en somme il le connaissait fort peu, s'tant li avec lui 
la lgre, et qu' Bourges il lui tait revenu, sur le duel pour lequel
ce gentilhomme tait forc de se cacher, des dtails peu honorables,
s'ils taient vrais. M. Sciarra-Martinengo aurait t frapp, contre
toutes les lois de l'honneur, dans un moment o il demandait  suspendre
le combat, son pe s'tant rompue.

Guillaume n'avait pas voulu croire  cette accusation; mais les
rvlations de Bois-Dor commenaient  la lui faire regarder comme
srieuse, et il promit de se rendre  Briantes ds le lendemain, pour
voir les preuves et pour faire connaissance avec le beau Mario.




XXXIII


 mesure que la conviction entrait dans son esprit, Guillaume redevenait
expansif et amical avec le marquis, autant par un sentiment d'quit
naturelle que par sa facilit inne  se livrer tout entier  sa
dernire impression.

--Par ma foi! lui disait-il lorsqu'ils furent proches de la ville, vous
avez agi en vaillant homme, et le coup que vous lui avez port de part
en part jusqu' le clouer au gazon, est un des plus beaux coups d'pe
dont j'aie ou parler. Je n'avais jamais vu le pareil, et, quand vous
m'aurez prouv que ce pauvre Sciarra tait une aussi grande canaille que
vous le dites, je ne serai point fch d'avoir vu ceci. Si j'eusse t
moins pein, je vous en eusse fait compliment. Mais quelque regret ou
contentement que je puisse avoir de cette mort, j'avoue que vous tes
une belle lame, et que je voudrais tre de votre force  ce jeu-l.

Nos deux cavaliers taient dj sur le pont des Scabinats (aujourd'hui
des Cabignats), se dirigeant vers la porte du ravelin, lorsque Adamas,
qui avait recouvr ses esprits et fait ses rflexions, vint les
rejoindre et prier qu'on l'coutt.

--Ne pensez-vous point, messires, leur dit-il, que l'entre de ce
cadavre va faire grand bruit dans la ville?

--Eh bien, dit le marquis, penses-tu que je me veuille cacher d'avoir
veng mon honneur et la mort de mon frre?

--Oui, monsieur, vous devez vous en vanter comme d'une belle action,
mais seulement quand le corps aura t rendu  la terre; car il se fait
de grandes rumeurs pour peu de chose, en ces petits endroits, et le
spectacle d'un gentilhomme apport ainsi en travers de son cheval va
faire ouvrir de grands yeux  ces bourgeois de La Chtre. Vous avez des
ennemis, monsieur, et,  l'heure qu'il est, monseigneur de Cond est
bien chaud catholique. Si l'on apprend que cet Espagnol tait couvert de
reliques et de chapelets, qu'il s'tait confess  M. Poulain, dont la
gouvernante le prnait dj dans le bourg de Briantes comme un parfait
chrtien...

--Voyons! o veux-tu en venir, avec tes histoires de commres, mon cher
Adamas? dit le marquis impatient.

Guillaume prit la parole.

--Mon cousin, dit-il, Adamas a raison. Les lois contre le duel ne sont
respectes de personne; mais des gens mal intentionns les peuvent
toujours invoquer. Ce d'Alvimar avait quelques amis puissants  Paris;
et de mchants rapports peuvent, en un temps ou en l'autre, faire
tourner ceci contre vous et contre moi, contre vous surtout, qui ne
passez point pour un bien franc catholique. Croyez-m'en donc, n'entrons
point en la ville et avisons  nous dbarrasser de ce mort. Vous tes
sr de vos gens, et je rponds des miens. N'ayons point de confidents
parmi des gens d'glise et des bourgeois de petite ville, toutes langues
bien mauvaises, en ce pays, contre ceux qui ont combattu la Ligue et
servi le feu roi.

--Il y a du vrai dans ce que vous dites, rpondit Bois-Dor; mais il me
rpugne de mettre une pierre au cou d'un mort et de le jeter  la
rivire comme un chien.

--Eh! si, monsieur, dit Adamas; cet homme-l ne valait pas tant!

--Il est vrai, mon ami: je pensais ainsi il y a une heure; mais je n'ai
plus de haine contre un cadavre!

--Eh bien, monsieur, dit Adamas, il m'est venu une ide qui arrange tout
pour le mieux: si nous rebroussons chemin, nous trouverons,  cent pas
d'ici, le long du pr Chambon, la maison de la jardinire.

--Qui? Marie la Caille-botte?

--Elle est fort dvoue  monsieur, et l'on dit qu'elle n'a pas toujours
t laide et grle.

--Allons, allons, Adamas, ce n'est pas l'heure de plaisanter!

--Je ne plaisante pas, monsieur, et je dis que cette vieille fille
gardera bien le secret.

--Et tu lui veux donner l'embarras de recevoir un mort? Elle en mourra
de peur!

--Non, monsieur, vu qu'elle n'est point seule en sa petite maison
carte. Je jurerais que nous y trouverons un bon carme, lequel
enterrera trs-chrtiennement M. l'Espagnol dans quelque foss du clos
de la jardinire.

--Vous tes trop Huguenot, Adamas, dit M. d'Ars. Les carmes ne sont pas
aussi dbauchs que vous le dites.

--Je ne dis point de mal d'eux, messire; je parle d'un seul que je
connais, et qui n'a du moine que l'habit et les patentres. C'est Jean
le Clope, qui a servi M. le marquis  la guerre, et que M. le marquis a
fait entrer au couvent en qualit de frre oblat.

--Eh! par ma foi, l'avis est bon! dit le marquis; Jean le Clope est un
homme sr et qui a vu trop de faces blmes penches en terre sur les
champs de bataille, pour s'effrayer du soin que nous allons lui confier.

--Alors, htons-nous, dit M. d'Ars; car vous savez que mon intendant se
meurt, et que je voudrais le voir, s'il en est temps encore.

--Partez, mon cousin, dit le marquis; songez  vos affaires; celles
d'ici ne regardent plus que moi!

Ils se serrrent la main.

Guillaume rejoignit ses gens et prit avec eux la route de son manoir: le
marquis et Adamas s'arrtrent chez la Caille-botte, o Jean le Clope
tait effectivement, et reut avec effusion son protecteur, qu'il
appelait son capitaine.

On sait que le frre oblat tait un militaire estropi au service du roi
ou du seigneur de la province, et dont le couvent tait forc de prendre
soin.

La plupart des communauts religieuses taient obliges, par contrat, de
recevoir et entretenir ces dbris des malheurs de la guerre, parfois
trop bon vivant pour de pieux solitaires, parfois beaucoup moins
corrompu que les moines eux-mmes.

Quoi qu'il en soit des carmes de La Chtre, dont nous n'avons pas 
rechercher ici l'histoire, le frre sculier Jean le Clope s'astreignait
fort peu  la rgle de la maison, et s'il ne manquait pas les heures de
la pitance, il manquait celles de la retraite.

Pendant que le marquis lui expliquait ce qu'il attendait de son
dvoment et de sa discrtion, Adamas faisait entrer le corps dans la
maisonnette isole, et, un quart d'heure aprs, Bois-Dor et ses gens
repassaient sur le chemin de la Rochaille.

Ils y trouvrent Aristandre et ses camarades, bien dsappoints de
n'avoir pu dcouvrir ce que Sanche tait devenu.

--Eh bien, monsieur, dit Adamas, c'est peut-tre Dieu qui le veut ainsi!
Ce criminel se gardera bien de paratre jamais dans un pays o il se
sait dmasqu, et il et t pour vous un nouvel embarras.

J'avoue que je n'ai pas le got des excutions  tte repose, rpondit
le marquis, et que j'eusse loign celle-ci de ma vue. En le livrant 
la prvt, il m'et fallu dire de quelle faon j'avais agi avec le
matre, et, puisque nous devons, pour le moment, nous taire sur ce
point, tout va mieux ainsi. Je crois la mort de mon cher Florimond
suffisamment venge, bien que la Morisque n'ait point vu qui, du matre
ou du valet, avait port le coup qui a tranch sa pauvre vie; mais, en
ces sortes d'affaires, Adamas, le plus coupable et peut-tre le seul
vrai coupable, est celui qui dirige. Le valet croit quelquefois de son
devoir d'obir  un mchant commandement, et celui-ci n'avait point agi
pour son compte ni profit de la dpouille de mon frre, puisqu'il tait
rest valet comme auparavant.

Adamas ne partageait pas le besoin d'indulgence qu'aprs son acte de
vigueur prouvait le marquis. Il hassait Sanche encore plus que
d'Alvimar,  cause de ses airs de hauteur avec ses pareils et  cause de
sa prudence, dont il n'avait pu trouver le dfaut.

Il le croyait trs-capable d'avoir conseill et excut le crime; mais
ce qu'il redoutait le plus, c'tait de voir le marquis perscut, et il
l'aida  se faire illusion sur le peu d'importance de la capture 
laquelle il fallait renoncer.

Quand on fut  la porte du manoir de Briantes, on entendit les bonds
irrguliers d'un cheval en libert.

C'tait celui de Sanche, qui tait revenu  son dernier gte, et qui
changea avec celui de d'Alvimar, que l'on ramenait par la bride, un
hennissement plaintif, presque lugubre.

--Ces pauvres animaux sentent,  ce que l'on assure, les malheurs
arrivs  leurs matres, dit le marquis  Adamas: ce sont des btes
intelligentes et qui vivent en l'tat d'innocence. Je ne ferai donc
point tuer celles-ci; mais, comme je ne veux, en ma maison, rien qui ait
appartenu  ce d'Alvimar, et que le profit de ses dpouilles souillerait
nos mains, je veux que, ds la nuit prochaine, on conduise ses chevaux 
dix ou douze lieues d'ici, et qu'on les y mette en libert. En profitera
qui voudra.

--Et de cette faon, rpondit Adamas, nul ne saura d'o elles viennent.
Vous pouvez confier ce soin  Aristandre, monsieur. Il ne se laissera
point tenter par l'envie de les vendre  son profit, et, si vous m'en
croyez, il se mettra en route sur l'heure, sans leur faire franchir la
porte. Il est fort inutile que l'on voie demain ces chevaux en votre
curie.

--Fais ce que tu veux, Adamas, rpondit le marquis. Cela me fait penser
que ce malheureux coquin devait avoir de l'argent sur lui, et que
j'eusse d songer  le prendre pour le faire donner aux pauvres.

--Laissez-en profiter le frre oblat, monsieur, dit le sage Adamas: plus
il en trouvera dans les poches de son mort, plus vous serez assur de
son silence.

Il tait onze heures du soir quand le marquis rentra dans son salon.

Jovelin accourut se jeter dans ses bras. Sa figure expressive disait
assez quelles angoisses d'inquitude il avait prouves.

--Mon grand ami, lui dit Bois-Dor, je vous avais tromp; mais
rjouissez-vous, cet homme n'est plus; et je rentre chez moi le coeur
lger. Mon enfant dort sans doute  cette heure; ne l'veillons pas. Je
vais vous conter...

--L'enfant ne dort pas, rpondit le muet avec son crayon. Il a devin
mes craintes: il pleure, il prie et s'agite dans son lit.

--Allons rassurer ce pauvre coeur! s'cria Bois-Dor; mais d'abord, mon
ami, regardez si je n'ai point sur mes habits quelque souillure de ce
tratre sang. Je ne veux pas que cet enfant connaisse la peur ou la
haine, dans l'ge o l'on n'a point encore le calme de la force.

Lucilio dbarrassa le marquis de son manteau, de son casque et de ses
armes, et, lorsqu'ils eurent mont un tage, ils trouvrent Mario, pieds
nus, sur la porte de la chambre.

--Ah! s'cria l'enfant en s'attachant passionnment aux grandes jambes
de son oncle, et en lui parlant avec cette familiarit qu'il ne savait
pas encore contraire aux usages de la noblesse, te voil revenu? Tu n'as
pas de mal, mon ami chri? Dis, on ne t'a pas fait de mal? Je croyais
que ce mchant voudrait te tuer, et je voulais qu'on me laisst courir
aprs toi! J'ai eu bien du chagrin, va! Une autre fois, quand tu iras te
battre, il me faut emmener, puisque je suis ton neveu.

--Mon neveu! mon neveu! ce n'est point assez, dit le marquis en le
rapportant dans son lit. Je veux tre ton pre. Est-ce que cela te
dplaira, d'tre mon fils? Et!  propos, fit-il en se baissant pour
recevoir les caresses du petit Fleurial, qui semblait avoir compris et
partag les angoisses de Jovelin et de Mario, voil un petit ami qui ne
m'appartient plus. Tenez, Mario, vous en aviez si grande envie! je vous
le donne pour vous consoler de votre chagrin de ce soir.

--Oui, dit Mario en mettant Fleurial dans son oreiller, je le veux bien,
 condition qu'il sera  nous deux et qu'il nous aimera autant l'un que
l'autre... Mais dis-moi donc, pre: est-ce que le mchant homme est
parti pour tout  fait?...

--Oui, mon fils, pour tout  fait.

--Et le roi le punira pour avoir tu ton frre?

--Oui, mon fils, il sera puni.

--Qu'est-ce qu'on lui fera? demanda Mario rveur.

--Je vous le dirai plus tard, mon fils. Ne songez qu'au bonheur que nous
avons d'tre ensemble.

--On ne m'tera jamais d'avec toi?

--Jamais!

Puis, s'adressant au muet:

--Matre Jovelin, n'est-ce pas une triste chose de penser  changer le
doux parler de cet enfant, qui me sonne si mlodieusement dans
l'oreille? Tenez, nous le laisserons me dire _tu_ dans le particulier,
puisque en sa bouche cette familiarit est celle de l'amour.

--Est-ce qu'il faudra que je te dise _vous_? reprit Mario tonn.

--Oui, mon enfant,  tout le moins devant le monde. C'est la coutume.

--Ah! oui, comme je disais  M. l'abb Anjorrant! Mais c'est que je
t'aime encore plus que lui...

--Tu m'aimes donc dj, Mario? J'en suis content! Mais d'o vient? Tu ne
me connais pas encore.

--C'est gal, je t'aime.

--Et tu ne sais pas pourquoi?

--Si fait! je t'aime, parce que je t'aime.

--Mon ami, dit le marquis  Lucilio, il n'y a rien de beau et d'aimable
comme l'enfance! Elle parle comme les anges se doivent parler entre eux,
et ses raisons, qui n'en sont pas, valent mieux que toute la sagesse des
vieilles ttes. Vous m'instruirez ce chrubin-l. Vous lui ferez un bel
et bon cerveau comme le vtre; car je ne suis qu'un ignorant, et je veux
qu'il en sache plus long que moi. Les temps ne sont plus tant  la
guerre civile comme dans ma premire jeunesse, et je crois que les
gentilshommes doivent se porter vers les lumires de l'esprit. Mais
tchez de lui laisser ces simples gentillesses que la vie des bergers
lui a donnes. En vrit, il me reprsente au naturel les beaux enfants
qui devaient courir, parmi les fleurs, sur les rives enchantes du
Lignon aux claires ondes.

Le marquis, ayant pris des mains d'Adamas un cordial, pour se remettre
des fatigues de la soire, se coucha et s'endormit, le plus heureux des
hommes.

En un temps o l'on se faisait justice soi-mme,  dfaut de lgalit
rgulire, et o la notion du pardon et t considre comme une
faiblesse coupable et lche, le marquis, bien qu'exceptionnellement
enclin  une grande douceur, pensait avoir accompli le plus sacr des
devoirs, et, en cela, il suivait les ides et coutumes de la plus saine
chevalerie.

Certes,  cette poque, on n'et pas rencontr un gentilhomme sur mille
qui ne se ft regard comme investi du droit de faire expirer dans les
tourments, ou tout au moins pendre sous ses yeux, un coupable tel que
d'Alvimar, et qui n'et blm ou raill l'excs de loyaut romanesque
dont Bois-Dor avait fait preuve dans son duel.

Bois-Dor le savait bien et ne s'en souciait pas. Il avait trois motifs
pour tre ce qu'il tait: son instinct d'abord, puis les exemples
d'humanit d'Henri IV, qui, un des premiers de son temps, eut le dgot
du sang vers sans pril. Henri III, mortellement frapp par Jacques
Clment, avait t soutenu par la colre et la vengeance au point de
frapper lui-mme son assassin et de le voir, avec joie, jet par les
fentres; Henri IV, bless  la figure par Chastel, avait eu pour
premier mouvement de dire: Laissez allez cet homme! Enfin, Bois-Dor
avait pour code religieux les faits et gestes des hros de l'_Astre_.

Il tait hors d'exemple, dans ce pome idal, qu'un digne chevalier et
veng l'amour, l'honneur ou l'amiti, sans s'exposer en personne aux
derniers prils. Il ne faut donc pas trop se moquer de l'_Astre_, et
mme il faut voir avec intrt la vogue de ce livre. C'est, au milieu
des turpitudes sanguinaires des discordes civiles, un cri d'humanit, un
chant d'innocence, un rve de vertu qui montent vers le ciel.




XXXIV


La premire pense du marquis  son rveil fut pour son hritier, que,
pour nous conformer au titre qui prvalut, nous appellerons son fils.

Il se rappelait encore assez confusment les graves vnements de cette
nuit agite; mais dj il se reprsentait avec lucidit les grandes
questions de parure souleves la veille  propos de son cher Mario. Il
l'appela pour reprendre avec lui l'entretien commenc dans le _trsor_.
Mais il n'en reut pas de rponse, et dj il s'inquitait, lorsque
l'enfant, veill et lev avant le jour, vint, tout imprgn de la
frache odeur du matin, se jeter  son cou.

--Et d'o venez-vous sitt, mon excellent ami? lui dit le vieillard.

--Pre, rpondit gaiement Mario, je viens de chez Adamas, qui m'a
dfendu de te dire un secret que nous avons tous les deux. Ne me le
demande donc pas, c'est une surprise que nous voulons te faire.

-- la bonne heure, mon fils. Je ne demande rien. Je veux tre surpris!
Mais n'allons-nous point djeuner ensemble, l, sur cette petite table,
auprs de mon lit?

--Oh! je n'ai pas le temps, mon petit pre! Il me faut retourner vers
Adamas, lequel te prie de dormir encore une heure, si tu ne veux faire
tout manquer.

Le marquis fit tout son possible pour se rendormir, mais en vain. Il se
tourmenta de beaucoup de choses. Madame de Beuvre devait venir ce
jour-l de bonne heure avec son pre; Guillaume aussi, dans le cas o
son intendant irait mieux. Le dner tait-il convenablement ordonn? Et
pourrait-on prsenter Mario  une dame, sous ses habits de berger des
montagnes? Et ce pauvre enfant, qui ne savait pas seulement saluer,
baiser la main et dire trois mots de compliment! Tout son charme, toutes
ses grces n'allaient-ils pas tre tourns en drision et pris en mpris
par des personnes que la voix du sang ne rendrait pas aveugles?

D'ailleurs, rien n'tait prpar comme il convenait pour la chasse. On
avait eu trop d'motions et de soucis pour s'en occuper.

--Si Adamas tait l, lui qui ne reste jamais court, il me consolerait,
pensait le marquis.

Mais telle tait sa condescendance pour son fidle valet, qu'il et
feint de dormir tout le jour, si Adamas l'et exig de lui.

Il resta au lit jusqu' neuf heures, sans que l'on vnt  son secours,
et alors la faim et l'inquitude le gagnant srieusement.

-- quoi pense Adamas? se dit-il en se rsolvant  se lever lui-mme.
Mes convives vont arriver. Veut-il que l'on me surprenne en robe de
chambre et avec cette face blme?

Enfin, Adamas entra.

--Eh! monsieur, rassurez-vous! s'cria-t-il. Me croyez-vous capable de
vous oublier? Rien ne presse. Vous n'aurez point de compagnie avant deux
heures aprs midi, madame de Beuvre vient de me le faire dire.

-- toi, Adamas?

--Oui, monsieur,  moi, qui me suis ingni de lui envoyer un exprs
pour lui faire savoir que vous aviez une grande surprise  lui faire,
mais que rien n'tait prt; j'ai pris sur moi la faute, et l'ai
humblement fait supplier de ne point arriver avant l'heure que je vous
dis, ajoutant que vous la vouliez garder chez vous, cette nuit, avec
monsieur son pre, et lui donner seulement demain le rgal de la chasse.

--Qu'as-tu fait l, malheureux! Elle va me croire insens ou incivil.

--Point, monsieur: elle a trs-bien pris la chose, disant que, de
votre part, tout devait tre preuve de sagesse ou de galanterie.

--Alors, mon ami, il faut nous inquiter...

--De rien, monsieur, de rien du tout, je vous en conjure. Vous avez
assez fait de votre cervelle et de votre pe la nuit dernire; 
quelles fins Dieu et-il mis le pauvre Adamas sur la terre, si ce n'est
pour vous pargner le dtail des choses faciles?

--Hlas? mon ami, il ne sera point facile, mme point possible, en si
peu de temps, de rendre mon hritier prsentable!

--Vous croyez, monsieur? dit Adamas avec un indescriptible sourire de
satisfaction. Je voudrais bien voir qu'une chose que vous souhaitez ne
ft point possible! Oui, vraiment, l! je le voudrais voir! Mais
permettez, monsieur, que je vous demande comment je dois faire annoncer
votre hritier, lorsqu'il fera son entre au salon de compagnie.

--Voil qui est fort grave, mon ami; j'avais dj song au nom et au
titre que doit porter ce cher enfant. Son pre, pas plus que le mien,
n'tait de qualit; mais, comme je veux, par un acte, et, s'il le faut,
avec la permission du roi, le faire succder  mon titre, ainsi qu' mes
biens, je crois bien pouvoir, par anticipation, le qualifier de la
manire que le serait mon propre fils. Ainsi on doit l'appeler, en ma
maison, monsieur le comte.

--Ceci n'est pas douteux, monsieur! Mais le nom?

Voulez-vous traiter de simple Bouron ce pauvre enfant qui mrite si bien
de porter un nom plus illustre?

--Sachez, Adamas, que je ne rougis pas du nom de mon pre, et que ce
nom, port par mon frre, me sera toujours cher. Mais, comme je tiens
encore plus  celui que me donna mon roi, je veux que Mario le porte
galement et soit Bouron de Bois-Dor; ce qui, par coutume et
abrviation, deviendra Bois-Dor tout court.

--C'est bien ainsi que je l'entendais! Allons, monsieur, habillez-vous,
mangez l, en votre chambre, avec l'enfant; car la salle d'en bas est
dans les mains de mes dcorateurs; et puis je vous ferai votre toilette.
Seulement, il faudra aujourd'hui prendre les habits que je vous
demanderai de mettre.

--Fais ce que tu veux, Adamas, puisque tu rponds de tout!

Tout en riant, mangeant et devisant avec son hritier, le bon Sylvain
fut pris tout  coup d'une grande mlancolie. Il russit  la lui
cacher. Mais, quand Adamas, dclarant que tout allait bien, vint pour
l'accommoder, il lui ouvrit son coeur, tandis que l'enfant jouait et
courait par la maison.

--Mon pauvre ami, lui dit-il, je m'tonne de ce que les _numes clestes_
qui ont si paternellement veill sur moi dans ces derniers jours,
m'aient pourtant laiss mettre dans un terrible embarras.

--Quel embarras, monsieur!

--Ne te souvient-il dj plus, Adamas, que j'ai offert mon coeur et ma
vie  une belle enchanteresse, justement le matin du jour o je
retrouvais Mario? Or, comme elle n'avait pas repouss, mais seulement
ajourn mon dessein, il rsulte de ceci que je risque... selon toi!
d'avoir d'autres hritiers que cet enfant, auquel je voudrais consacrer
mes jours et laisser mes biens.

--Diantre! monsieur, je n'y songeais pas! Mais ne vous affligez point!
Comme c'est moi que vous ai mis ce fatal projet en l'esprit, c'est  moi
de vous trouver une issue pour sortir d'intrigue. J'y songerai,
monsieur, j'y songerai! Ne pensez qu' vous embellir et  vous rjouir
aujourd'hui.

--Je le veux bien. Mais quel habit me donnes-tu l, mon ami!

--Votre habit  la paysanne, monsieur; c'est un des plus galants que
vous ayez.

--C'est mme, je crois, le plus galant; et il m'en cote de me faire si
brave, quand mon pauvre Mario...

--Monsieur, monsieur! laissez-moi faire; notre Mario sera fort
convenable.

L'habit  la paysanne du marquis tait tout en velours et satin blanc,
avec une profusion de galons d'argent et de dentelles magnifiques.

Le blanc tant alors la couleur des paysans, qui, en toute saison,
taient vtus de toile ou de grosse futaine, ds qu'on se mettait tout
en blanc, on se disait habill  la paysanne, et c'tait une mode des
plus recherches.

Le marquis tait certes fort plaisant en cet quipage; mais on tait si
habitu  le voir dguis en jeune homme, il tait, de la tte aux
pieds, orn de si belles choses et de si curieux joyaux, ses parfums
taient si exquis, et, malgr tout, il y avait tant de noblesse dans ses
vieilles grces et de bont aimable dans ses faons, que, si on l'et vu
tout  coup srieux et arrang selon son ge, on et regrett
l'amusement qu'il donnait aux yeux et le contentement qu'il savait
donner  l'esprit.

Vers deux heures, un galopin habill  l'ancienne mode fodale pour la
circonstance, et plac dans l'chauguette de la tour d'entre, sonna
d'un vieux olifant pour annoncer l'approche d'une cavalcade.

Le marquis, accompagn de Lucilio, se rendit  cette tour pour recevoir
la dame de ses penses: il et bien voulu voir son hritier avec lui;
mais Mario tait dans les mains d'Adamas, et, d'ailleurs, il rsultait
d'un plan finalement propos par ce dernier, et adopt avec quelques
modifications par son matre, que l'apparition de l'enfant serait
retarde jusqu' la fin d'une explication dlicate avec madame de
Beuvre.




XXXV


Lauriane arriva, monte sur un charmant petit cheval blanc que son pre
avait dress pour elle, et qu'elle gouvernait avec une gentillesse
remarquable.

Grce  son deuil, qu'elle pouvait porter dsormais en blanc, elle tait
habille aussi _ la paysanne_, avec une amazone de fin drap blanc, un
corps de taille tout ray de galons de soie, et un lger mouchoir de
dentelle par-dessus son insparable chaperon de veuve.

--Oui-d! s'cria le gros de Beuvre en voyant la toilette du marquis,
vous portez dj les couleurs de votre dame, monsieur mon gendre?

Sa fille russit  le faire taire devant les valets; mais, quand on fut
au salon, malgr les promesses qu'il lui avait faites de se priver de
toute moquerie sur ce sujet, il n'y put tenir et demanda vivement 
quand la noce.

Au lieu d'tre piqu ou embarrass, le marquis fut fort aise de cette
ouverture, et demanda  tre entendu secrtement pour une affaire
srieuse.

On renvoya les valets, on ferma les portes, et Bois-Dor, mettant un
genou en terre devant la belle petite Lauriane, parla en ces termes:

--Dame de jeunesse et de beaut, vous voyez  vos pieds un serviteur
fidle qu'un grand vnement a rempli d'aise et de trouble, de joie et
de douleur, d'espoir et de crainte. Lorsque j'offris, il y a deux jours,
mon coeur, mon nom et ma fortune  la plus aimable des nymphes, je me
croyais libre de tout autre devoir et affection. Mais...

Ici, le marquis fut interrompu.

--Ouais! monsieur mon gendre, s'cria de Beuvre en affectant une grande
colre et en roulant des yeux terribles, vous moquez-vous du monde, et
pensez-vous que je sois homme  vous laisser reprendre votre parole,
aprs avoir dcoch le trait mortel de l'amour dans le coeur de ma pauvre
fille?

--Oh! taisez-vous, monsieur mon pre! dit gaiement et doucement
Lauriane; vous me compromettez. Heureusement le marquis ne croira pas
que je sois si capricieuse qu'aprs lui avoir demand sept ans de
rflexions, je me trouve dj presse de le sommer de sa parole.

--Laissez-moi parler, dit le marquis en prenant la main de Lauriane dans
la sienne; je sais, ma souveraine, que vous n'avez nul amour dans le
coeur, et c'est ce qui me donne la hardiesse de vous demander mon pardon.
Et vous, mon voisin, riez de toutes vos forces, car l'occasion est
belle! Et je rirai avec vous aujourd'hui, bien qu'hier j'aie vers
beaucoup de larmes.

--Vrai, mon voisin? dit le bon de Beuvre en lui prenant son autre main.
Si vous parlez srieusement comme vous en avez l'air, je ne rirai plus.
Avez-vous quelque peine dont on puisse vous aider  sortir?

--Dites, mon cher Cladon, ajouta Lauriane d'un air affectueux:
contez-nous vos chagrins!

--Mes chagrins sont dissips, et, si vous me gardez votre amiti, je
suis le plus fortun des hommes. Eh bien, coutez, mes amis, dit-il en
se relevant avec un peu d'effort. Vous entendtes, avant-hier, cette
prdiction  moi faite par des gens qui n'taient pas bien sorciers:
Avant trois jours, trois semaines ou trois mois, vous serez pre?

--Eh bien, dit de Beuvre revenant  son humeur narquoise, vous croyez,
mon brave homme, que la prdiction se ralisera?

--Elle est ralise, mon voisin. Je suis pre, et ce n'est plus pour moi
que je demande,  vous et  la divine Lauriane, sept ans d'esprance et
de sincrit: c'est pour mon hritier, c'est pour mon fils unique, c'est
pour...

Ici, la porte s'ouvrit  deux battants, et Adamas, en grande tenue,
annona d'une voix claire et avec un air de triomphe:

--M. le comte Mario de Bois-Dor!

La surprise fut pour tout le monde; car le marquis n'attendait pas si
vite l'apparition de son enfant, et il ne savait encore en quel quipage
on russirait  le produire.

Quelle fut sa joie lorsqu'il vit entrer Mario vtu  la paysanne,
c'est--dire d'un habit exactement semblable de forme et de tissus 
celui qu'il portait lui-mme; le pourpoint de satin  mille petits
crevs sur les bras; le colletin sans ailerons (pourpoint de dessus 
paulettes, mais sans manches pendantes), en velours blanc crev
d'argent; les chausses flottantes, de quatre aunes de large, fronces
jusqu'au-dessous du genou, garnies de boutons de perles et un peu
ouvertes de ct pour laisser sortir _la rose_ de la jarretire; les bas
de soie, avec les souliers _ pont-levis_ ferms de roses; la fraise _
confusion_, c'est--dire  plusieurs rangs ingaux avec les _rebras_
assortis, le feutre  plumes, des diamants partout, un petit baudrier
tout brod de perles, et une petite rapire qui tait un vrai
chef-d'oeuvre!

Adamas avait pass la nuit  choisir,  mditer,  tailler et  ajuster;
la matine,  essayer. L'adroite Morisque et quatre ouvrires, leves
avant le jour, avaient cousu avec rage. Clindor avait fait dix lieues
pour trouver le chapeau et la chaussure. Adamas avait compos, emplum,
orn, invent, arrang, et le costume, plein de got, bien coup et
assez solide pour durer quelques jours sans tre refait, allait 
merveille.

Mario, enruban et parfum comme le marquis, fris naturellement et
portant, sur la mche ou _moustache_ de l'oreille gauche, une _rose_ (on
dirait aujourd'hui un _chou_) de rubans blancs, avec un gros diamant au
milieu et de la dentelle d'argent en dessous, se prsenta avec grce.

Il n'tait pas plus emprunt que s'il et t lev en gentilhomme. Il
portait sa rapire avec aisance, et sa touchante beaut ressortait dans
tout ce blanc, qui lui donnait l'air candide d'une jeune fille.

Lauriane et son pre furent si merveills de sa figure et de ses
mouvements, qu'ils se levrent spontanment comme pour recevoir quelque
fils de roi.

Mais ce n'tait pas tout. Adamas, en bichonnant son petit seigneur,
avait essay de lui apprendre un compliment, tir de l'_Astre_, pour
Lauriane. Retenir quelques phrases par coeur, ce n'tait pas une affaire
pour l'intelligent Mario.

--Madame, dit-il avec un gentil sourire, il est bien impossible de vous
voir sans vous aimer, mais plus encore de vous aimer sans tre extrme
en cette affection. Permettez que je baise mille et mille fois vos
belles mains, sans pouvoir, par tel nombre, galer celui des morts que
le refus de cette supplication me donnera...

Ici, Mario s'arrta. Il avait appris trs-vite, sans comprendre et sans
rflchir. Le sens des mots qu'il disait lui parut tout  coup
trs-comique; car il n'tait nullement dispos  tant souffrir, si
Lauriane lui refusait les mille et mille baisers qu'il ne tenait pas 
ce point  lui donner. Il eut envie de rire et regarda la jeune dame,
qui avait envie de rire aussi, et qui, d'un air sympathique et enjou,
lui tendait les deux mains.

Il mit l'tiquette de ct, et, obissant  sa confiance naturelle, il
lui jeta les deux bras autour du cou et l'embrassa sur les deux joues,
en lui disant de son cr:

--Bonjour, madame; je vous prie de me vouloir du bien, car vous me
semblez bonne personne et je vous aime dj beaucoup.

--Pardonnez-lui, dit le marquis, c'est un enfant de la nature...

--C'est pour cela qu'il me plat, rpondit Lauriane, et je le dispense
de toute crmonie.

--Voyons, voyons! dit de Beuvre, qu'est-ce que cela signifie, mon
voisin, ce beau garon-l? S'il est  vous, je vous en fais mon
compliment; mais je ne vous aurais pas cru...

On annona Guillaume d'Ars avec Louis de Villemort et un des jeunes
Chabannes, qui taient venus chez lui le matin, et  qui il avait cont
la merveilleuse recouvrance du fils de Florimond.

--Est-ce lui? s'cria-t-il en entrant et en regardant Mario. Oui, c'est
mon petit bohmien. Mais comme il est joli,  prsent, mon Dieu! et
comme vous devez tre content, mon cousin! Tudieu, mon gentilhomme!
dit-il  l'enfant, que vous avez donc l une belle pe et une
vaillante toilette! Vous voulez faire honte  vos voisins et amis! Vous
nous crasez, je le vois, et on ne parat plus rien auprs de vous. ,
dites-nous votre petit nom et faisons connaissance; car nous sommes
parents, s'il vous plat, et je pourrai peut-tre vous servir  quelque
chose, ne ft-ce qu' vous apprendre  monter  cheval!

--Oh! Je sais, dit Mario. J'ai mont sur _Squilindre_!

--Sur le gros cheval de carrosse! Et, dites-moi, mon matre, lui
trouvtes-vous le trot doux?

--Pas trop, dit Mario en riant.

Et il se mit  jouer et  babiller avec Guillaume et ses compagnons.

--Ah ! dit de Beuvre en prenant Bois-Dor  l'cart, mettez-moi donc
dans le secret, car je n'y suis pas. Vous nous en donnez  garder, mon
voisin! vous n'avez point procr ce beau petit! Il est trop jeune pour
cela. C'est quelque enfant d'adoption?

--C'est mon propre neveu, rpondit Bois-Dor; c'est le fils de mon
Florimond, que vous avez aim aussi, mon voisin!

Et il raconta devant tous, avec preuves  l'appui, l'histoire de Mario,
sans toutefois prononcer le nom de d'Alvimar ou de Villareal, et sans
faire entendre qu'il avait dcouvert et puni les assassins de son frre.




XXXVI


Devant les lettres, l'anneau et le cachet, il n'y avait pas moyen de
traiter de roman cette romanesque aventure.

Tout le monde fit fte au gentil Mario, qui, par son bon naturel, son
air affectueux et son beau regard, gagnait spontanment et
irrsistiblement tous les coeurs.

--Alors, dit de Beuvre  sa fille en la prenant  part, vous voil, non
plus fiance  notre vieux voisin, mais  son marmot; car il me semble
que c'est ainsi qu'il lui plat de tourner la chose  prsent.

--Dieu le veuille, mon pre! rpondit Lauriane, et, s'il y revient, je
vous prie de feindre, comme moi, de souscrire  cet arrangement, que le
bonhomme est capable de prendre au srieux.

--Il le prenait bien au srieux quand il s'agissait de lui! reprit de
Beuvre. La diffrence d'ge entre vous et ce petit garon se compte par
annes, tandis qu'entre le marquis et vous, elle se peut bien compter
par quarts de sicle. N'importe, je vois que le cher homme a perdu la
notion du temps pour les autres aussi bien que pour lui-mme; mais le
voici qui vient  nous! je le veux faire enrager un peu!

Bois-Dor, somm par de Beuvre de s'expliquer, dclara fort gravement
qu'il n'avait qu'une parole, et qu'ayant engag sa libert et sa foi 
Lauriane, il se regardait comme son esclave,  moins qu'elle ne lui
rendit sa promesse.

--Je vous la rends, cher Cladon! s'cria Lauriane.

--Mais son pre l'interrompit. Il voulait la taquiner aussi.

--Non pas, non pas, ma fille; ceci regarde l'honneur de la famille, et
votre pre ne se laisse point berner! Je vois bien que votre capricieux
et fantasque Cladon s'est pris de tendresse paternelle pour ce beau
neveu, et qu'il aime autant dsormais se trouver pre sans avoir pris
la peine d'tre poux. D'ailleurs, je vois bien aussi qu'il a en la tte
de lui lguer ses biens, sans gard pour ses enfants  venir; c'est ce
que je ne souffrirai point et ce que vous devez empcher, en le sommant
de la foi qu'il vous a jure.

M. de Beuvre parlait si srieusement qu'un instant le marquis y fut
pris.

--Il faut croire, pensa-t-il, que ma fortune me rajeunit beaucoup, et
que mon voisin, qui me raillait tant, ne me trouve plus si vieux. O
diable Adamas a-t-il pris l'ide de me faire faire cette dmarche?

Lauriane vit ses perplexits sur sa figure, et vint gnreusement  son
secours.

--Monsieur mon pre, dit-elle, ceci ne vous regarde point, vu que notre
marquis ne m'a point demand ma main sans mon coeur; or, tant que mon
coeur ne m'a point parl, le marquis est libre.

--Ta, ta, ta! s'cria de Beuvre, votre coeur vous parle trs-haut, ma
fille, et il est ais de voir,  votre indulgence pour le marquis, que
c'est de lui qu'il vous parle!

--Serait-il vrai? dit Bois-Dor branl; si j'avais ce bonheur, il n'y a
neveu qui tienne, et, par ma foi!...

--Non, marquis, non! dit Lauriane dcide  en finir avec les rveries
de son vieux Cladon. Mon coeur parle, il est vrai, mais depuis un
instant seulement: depuis que j'ai vu votre gentil neveu. La destine le
voulait ainsi,  cause de la grande amiti que j'ai pour vous, laquelle
ne pouvait me permettre d'avoir des yeux que pour quelqu'un de votre
famille et de votre ressemblance. Donc: c'est moi qui brise nos liens et
me dclare infidle; mais je le fais sans remords, puisque celui que je
vous prfre vous est aussi cher qu' moi-mme. Ne parlons donc plus
de rien jusqu' ce que Mario soit en ge d'prouver quelque affection
pour moi, si cet heureux jour doit arriver. En attendant, je tcherai de
prendre patience, et nous resterons amis.

Bois-Dor, enchant de cette conclusion, baisait avec effusion la main
de l'aimable Lauriane, lorsqu'une effroyable ptarade fit trembler les
vitres et _tressauter_ tous les htes du manoir.

On courut aux fentres. C'tait Adamas qui faisait rage de tous les
fauconneaux, arquebuses et pistolets de son petit arsenal.

En mme temps on vit entrer dans le prau tous les habitants du bourg et
tous les vassaux du marquis, criant  se fendre la mchoire, de concert
avec tous les employs et serviteurs de la maison:

--Vive M. le marquis! vive M. le comte!

Ces bonnes gens obissaient, de confiance  un mot d'ordre donn par
Aristandre, sans savoir de quoi il tait question; mais ce qu'ils
savaient bien, c'est qu'ils n'taient jamais mands au chteau sans
qu'il retournt de quelque largesse ou rgal, et ils y venaient sans se
faire prier.

On ouvrit les fentres du salon de compagnie pour entendre le discours,
en forme de proclamation, que dbitait Adamas  cette nombreuse
assistance.

Debout sur le puits, qu'il avait fait couvrir, afin de se livrer sans
danger  une pantomime anime, l'heureux Adamas improvisait le morceau
d'loquence le plus tourdissant qu'et jamais produit sa faconde
gasconne et lanc aux chos sa voix claire, aux inflexions toutes
mridionales. Sa gesticulation n'tait pas moins trange que sa diction.

Quant  la rdaction de ce chef-d'oeuvre, il est  regretter que la
chronique ne nous l'ait point conserve; elle eut le sort des choses
d'inspiration: elle s'envola avec le souffle qui l'avait fait natre.

Quoi qu'il en soit, elle produisit un grand effet. Le rcit de la mort
tragique du pauvre M. Florimond fit verser des larmes; et, comme Adamas
avait le pleur facile et s'attendrissait navement pour son propre
compte, il fut cout religieusement, mme des fentres du salon.

On ne s'gaya qu'aux transports de joie pathtique avec lesquels il
proclama la recouvrance de Mario; mais l'auditoire rustique n'y trouva
rien de trop.

Le paysan comprend le geste et non les mots, qu'il ne se donne pas la
peine d'entendre; ce serait un travail, et le travail de l'esprit lui
semble une chose contre nature. Il coute avec les yeux.

On fut donc enchant de la proraison, et des connaisseurs dclarrent
que M. Adamas prchait beaucoup mieux que le recteur de la paroisse.

Le discours termin, le marquis descendit avec son hritier et sa
compagnie, et Mario charma et conquit aussi les paysans par ses manires
accortes et son doux parler.

Charg par son pre  inviter tout le bourg  un grand festin pour le
dimanche suivant, il le fit naturellement en des termes d'une si
parfaite galit, que Guillaume et ses amis, et mme le rpublicain M.
de Beuvre, eurent besoin de se rappeler que l'enfant sortait lui-mme de
la bergerie, pour n'en tre pas un peu choqus.

Le marquis, s'apercevant de leur blme, se demanda s'il ne devait pas
rappeler Mario, qui s'en allait de groupe en groupe, se laissant
embrasser et rendant les caresses avec effusion.

Mais une vieille femme, la doyenne du village, vint  lui, appuye sur
sa bquille, et lui dit d'une voix chevrotante:

--Monseigneur, vous tes bni du bon Dieu pour avoir t doux et humain
aux pauvres _ahanniers_. Vous avez fait oublier votre pre, qui tait un
homme rude  vous comme aux autres. Voici un enfant qui tiendra de vous
et qui empchera qu'on ne vous oublie!

Le marquis serra les mains de la vieille et laissa Mario serrer les
mains de tout le monde.

Il fit boire  la sant de son fils, et but lui-mme  celle de la
paroisse, pendant qu'Adamas faisait encore tonner son artillerie.

Comme la foule s'loignait, le marquis aperut M. Poulain, qui observait
toutes choses sans sortir d'un petit hangar, o il s'tait plac comme
dans une loge de spectacle. Il lui coupa la retraite en allant le saluer
et l'inviter  souper et en lui reprochant de ne venir jamais.

Le recteur le remercia avec une politesse nigmatique, disant, avec un
feint embarras, que ses principes ne lui permettaient pas de manger avec
des _prtendus_.

On disait dans ce temps-l, selon l'opinion  laquelle on appartenait,
_les rforms_ ou _les prtendus rforms_. Quand on disait _les
prtendus_ tout court, c'tait l'expression d'une orthodoxie qui
n'admettait mme pas l'ide d'une rformation possible.

Cette expression dnigrante blessa le marquis, et, jouant sur le mot, il
rpondit n'avoir point de fiancs en sa maison.

Je croyais M. et madame de Beuvre fiancs avec l'erreur de Genve,
reprit le recteur avec un sourire perfide; auraient-ils divorc, 
l'exemple de M. le marquis?

--Monsieur le recteur, dit Bois-Dor, ce n'est point le moment de
parler thologie, et je confesse n'y rien entendre. Une fois, deux fois,
voulez-vous tre des ntres, avec ou sans parpaillots?

--_Avec_, je vous l'ai dit, monsieur le marquis, cela m'est impossible.

--Eh bien, monsieur, reprit Bois-Dor avec une vivacit dont il ne fut
pas le matre, ce sera quand vous voudrez; mais, les jours o vous ne me
jugerez pas digne de vous recevoir en ma maison, vous ferez peut-tre
aussi bien de ne pas venir en ma maison pour me le dire; car je me
demande ce que, ne voulant point y entrer, vous venez y faire,  moins
que ce ne soit de dnigrer ceux qui me font l'honneur de s'y trouver
bien.

Le recteur cherchait ce qu'il appelait la perscution, c'est--dire
qu'il dsirait irriter le marquis, pour le mettre dans son tort
vis--vis de lui.

--M. le marquis admettant tous les habitants de ma paroisse  une
rjouissance de famille, j'ai cru, dit-il, y tre appel comme les
autres. Je m'tais mme imagin que cet aimable enfant, dont on clbre
la recouvrance, aurait besoin de mon ministre pour tre rintgr dans
le sein de l'glise, crmonie par laquelle il et fallu peut-tre
commencer les rjouissances.

--Mon enfant a t lev par un vritable chrtien et par un vritable
prtre, monsieur! Il n'a besoin d'aucune rconciliation avec Dieu; et
quant  cette Morisque sur le compte de laquelle vous croyez tre si
bien instruit, sachez qu'elle est meilleure chrtienne que bien des gens
qui s'en piquent. Soyez donc en paix, et venez chez moi  visage
dcouvert et sans arrire-pense, je vous en prie, ou n'y venez point du
tout, je vous le conseille.

--La franchise est dans mon intention, monsieur le marquis, rpondit le
recteur en levant la voix; et la preuve, c'est que je vous demande
sans dtour o est M. de Villareal et d'o vient que je ne le vois point
en votre compagnie.

Cette insidieuse brusquerie faillit dmonter Bois-Dor.

Heureusement Guillaume d'Ars, qui se rapprochait de lui en ce moment,
avait entendu la question, et il se chargea d'y rpondre.

--Vous demandez M. de Villareal, dit-il en saluant M. Poulain. Il est
parti de ce chteau avec moi hier au soir.

--Excusez-moi, reprit le recteur en saluant Guillaume avec plus d'gards
qu'il n'en montrait  Bois-Dor. Alors c'est chez vous, monsieur le
comte, que je puis lui adresser une lettre?

--Non, monsieur, rpondit Guillaume dpit de cette instance. Il n'est
point chez moi aujourd'hui...

--Mais, s'il a t faire une promenade, vous attendez son retour, ce
soir ou demain au plus tard, je suppose?

--Je ne sais point quel jour il rentrera, monsieur: je n'ai pas coutume
de questionner les gens. Mais venez donc, marquis; on vous rclame au
salon.

Il entrana Bois-Dor vers les de Beuvre, pour couper court aux
investigations du recteur, qui se retira avec un trange sourire et une
humilit menaante.

--Vous parliez de M. de Villareal, dit de Beuvre au marquis; je vous ai
entendu prononcer son nom. D'o vient donc que nous ne le voyons point
cans? Est-il malade?

--Il est parti, dit Guillaume, que ces interrogations devant de nombreux
tmoins gnaient et inquitaient beaucoup.

--Parti pour ne plus revenir? dit Lauriane.

--Pour ne plus revenir, rpondit Bois-Dor avec fermet.

--Eh bien, dit-elle aprs une petite pause, j'en suis contente.

--Vous ne l'aimiez point? dit le marquis en lui offrant son bras, tandis
que Guillaume marchait auprs d'elle.

--Vous allez me trouver folle, rpondit la jeune dame; eh bien, je me
confesserai quand mme. Je vous en demande pardon, monsieur d'Ars, mais
votre ami me faisait peur.

--Peur?... C'est singulier, d'autres personnes m'ont dit de lui la mme
chose! D'o vient, madame, qu'il vous faisait peur?

--Il ressemble dcidment  un portrait qui est chez nous, et que vous
n'avez peut-tre jamais vu... dans notre petite chapelle! L'avez-vous
vu?

--Oui! s'cria Guillaume frapp; je sais ce que vous voulez dire. Il lui
ressemblait, sur ma parole!

--Il lui ressemblait? Vous parlez de votre ami comme s'il tait dfunt!

Mario vint interrompre cette causerie. Lauriane, qui l'avait dj pris
en grande amiti, voulut lui donner le bras pour rentrer.

Guillaume et Bois-Dor restrent un instant seuls, en arrire de la
socit.

--Ah! mon cousin, dit le jeune homme au vieillard, n'est-ce point une
chose bien dplaisante que d'avoir  cacher mort d'homme, comme si l'on
avait  rougir de quelque lchet, quand, au contraire...

--Pour moi, j'eusse aim mieux la franchise, rpondit le marquis. C'est
vous qui m'avez condamn  cette feinte; mais si elle vous pse...

--Non, non! Votre recteur semble avoir des soupons. Mon d'Alvimar
faisait fort le dvot. La soutane serait pour lui, et c'est jouer trop
gros jeu dans le pays o nous sommes. Taisons-nous encore jusqu' ce que
la manire dont votre frre a t lchement occis soit bien rpandue, et
montrez-en la preuve  tout le monde sans nommer les coupables. Quand
vous les nommerez, on sera tout dispos  les condamner. Mais,
dites-moi, marquis, savez-vous si le corps de ce malheureux?...

--Oui, Aristandre s'en est enquis. Le frre oblat a fait son office.

--Mais comprenez-vous quelque chose  ce d'Alvimar, mon cousin? Un homme
si bien n, et qui montrait de si bonnes manires!

--L'ambition de cour et la misre d'Espagne! rpondit Bois-Dor. Et
puis, tenez, mon cousin, il m'est venu souvent en la pense un paradoxe
philosophique: c'est que nous sommes tous gaux devant Dieu, et qu'il ne
fait pas plus de cas de l'me d'un noble que de celle d'un vilain. Voil
le point o le populaire calviniste ne se trompe peut-tre point trop?

--Eh! eh! reprit Guillaume,  propos de calvinistes, mon cousin,
savez-vous que les affaires du roi vont mal, l-bas, et que l'on ne
prend pas du tout Montauban? J'ai su  Bourges, de gens bien informs,
qu'au premier jour on lverait le sige, et ceci pourrait bien changer
encore une fois toute la politique. Tenez, vous vous tes peut-tre un
peu trop press d'abjurer, vous!

--Abjurer, abjurer, dit Bois-Dor en hochant la tte. Je n'ai jamais
rien abjur, moi! Je rflchis, je discute avec moi-mme, et, selon
qu'il me vient de bonnes raisons, j'admets une forme ou l'autre. Au
fond...

--Au fond, vous tes comme moi, dit Guillaume en riant, vous ne vous
souciez que d'tre honnte homme.

Le souper, quoique trs-intime, fut servi avec un luxe inou. La salle
tait dcore de feuillages et de fleurs enlaces de rubans d'or et
d'argent; les plus fines pices d'orfvrerie et de faencerie furent
exhibs; les mets et les vins les plus exquis furent offerts.

Cinq ou six des meilleurs amis ou voisins taient arrivs au dernier
coup de cloche; c'tait encore une surprise pour le marquis. Adamas
avait dpch des courriers dans tous les environs.

Il n'y eut point de musique durant le repas; on voulait parler, on avait
tant de choses  se dire! On se contenta d'annoncer chaque service par
une fanfare dans le prau.

Lauriane prit place en face du marquis avec Mario  sa droite.

Lucilio fut de la fte; on ne redoutait la malveillance d'aucun convive.




XXXVII


Une demi-heure aprs qu'on fut sorti de table, Adamas pria son matre de
monter, avec sa compagnie, en la salle des Verdures, o une nouvelle
surprise tait prpare.

C'tait un divertissement dans le got de l'poque, mais tel qu'on avait
pu l'excuter  la hte dans un petit local.

Le fond de la salle tait arrang en manire de thtre avec de riches
tapis sur quelques trteaux, des toffes pour cadre et des feuillages
naturels pour coulisses.

Quand on eut pris place, Lucilio joua un beau morceau d'ouverture, et le
page Clindor parut sur la scne, en costume de berger de fantaisie. Il
chanta des couplets rustiques assez jolis, vu qu'ils taient de la faon
de matre Jovelin; puis il se mit  garder ses moutons, de vritables
agneaux enrubans et bien lavs, qui se comportrent assez dcemment sur
la scne. Fleurial, le chien du berger, joua aussi trs-convenablement
son rle.

La sourdeline fit entendre une musique somnolente et douce, au son de
laquelle le berger s'endormit.

Alors un vnrable vieillard s'avana, cherchant avec angoisse jusque
dans les poches du dormeur et dans la laine des moutons. Il avait une si
plantureuse barbe, des cheveux et des sourcils blancs tellement touffus,
qu'on ne le reconnut pas d'abord; mais, quand il eut  dclamer quelques
vers de sa faon pour exprimer le sujet de sa peine, on partit d'un
joyeux rire en retrouvant l'accent gascon d'Adamas.

Ce vieillard plor courait aprs _le Destin_, qui lui avait ravi son
jeune matre, l'enfant ador de son seigneur.

Le berger, veill en sursaut, lui demanda ce qu'il souhaitait. Il y eut
entre eux un dialogue libre, o l'on rpta bien des fois la mme chose,
ce qui, selon Adamas, avait l'avantage de faire saisir aux spectateurs
ce qu'il lui plaisait d'appeler _le noeud de la pice_.

Le berger aida le vieillard dans ses recherches, et ils allaient
attaquer un petit fort plac dans les branches, au fond du thtre et
cens dans le lointain, lequel fort n'tait autre que celui apport
jadis en croupe du chteau de Sarzay par le marquis, lorsqu'un
pouvantable gant, habill d'une manire fantastique, s'opposa  leur
dessein.

Ce gant, reprsent par Aristandre, s'exprima d'abord dans une langue
inconnue. Comme il s'tait dclar incapable de retenir trois paroles
apprises, Lucilio, qui avait bien voulu aider Adamas dans la mise en
scne de sa composition, avait autoris le carrosseux, en sa qualit de
gant,  articuler, au hasard, des syllabes sans suite et dpourvues de
sens; il suffisait qu'il et l'air terrible et la voix formidable.

Aristandre se conforma fort bien  cette prescription, mais, comme
Adamas l'insultait et le provoquait de la faon la plus vive, le
traitant d'ogre, d'enchanteur et de monstre, le bon gant, voulant ne
pas rester court, laissa chapper, en franc Berrichon, des jurements si
pouvantables que l'on dut se hter de le tuer pour l'empcher de
scandaliser l'assistance.

Cette scne dplut  Fleurial, qui n'tait pas brave, et qui sauta
par-dessus la rampe de bougies pour venir se rfugier dans les jambes de
son matre.

Quand ce monstre de carrosseux fut tendu de son long sous la vaillante
pe de bois d'Adamas, le petit fort s'croula comme par enchantement,
et l'on vit apparatre  sa place une sibylle.

C'tait la Morisque,  qui l'on avait confi de belles toffes d'Orient,
et qui s'en tait arrange avec beaucoup de got et de posie.

Elle tait fort belle ainsi et fut salue de grands applaudissements.

Pauvre Morisque! leve dans l'esclavage et brise dans la perscution,
heureuse ensuite d'un toit de paille et du plus humble travail sous la
protection d'un pauvre prtre, c'tait la premire fois de sa vie
qu'elle se voyait richement vtue, accueillie avec affection par des
gens riches, et applaudie pour sa grce et sa beaut, sans
arrire-pense outrageante.

Elle ne comprit pas d'abord; elle eut peur, elle voulut s'enfuir. Mais
Adamas se servit  propos des cinq ou six mots d'espagnol qu'il savait,
pour la rassurer tout bas et lui faire comprendre qu'elle plaisait.

Mercds chercha des yeux la personne qui l'intressait le plus dans
l'auditoire, et vit prs d'elle dans la coulisse, le directeur Lucilio
qui l'applaudissait aussi.

Une flamme jaillit de ses yeux noirs; puis, effraye de cet clair de
bonheur, dont elle ne se rendait pas compte, elle abaissa ses longues
paupires, qui dessinrent leurs ombres veloutes sur ses joues
brlantes. Elle parut encore plus belle sans que l'on st pourquoi, et
on l'applaudit de nouveau.

Quand elle eut repris courage, elle chanta en arabe; aprs quoi, elle
fit, aux questions du vieillard Adamas, des rponses dont il eut l'air
de ne se point payer.

Aprs un dbat en pantomime accompagne de musique, elle lui promit
l'enfant qu'il cherchait,  la condition qu'il subirait encore l'preuve
de combattre une affreuse tarasque de papier dor, qui arriva sur le
thtre en rampant et en vomissant des flammes.

L'intrpide Adamas, rsolu  tout pour ramener au bercail l'enfant de
son matre, s'lana au-devant du dragon, et il allait le percer de son
glaive invincible, lorsque la tarasque se dchira comme un vieux gant,
et le beau Mario sortit de ses flancs, habill en Cupidon, c'est--dire
en satin rose et or brod de fleurs, la tte couronne de roses et de
plumes, l'arc en main et le carquois sur l'paule.

La transformation d'un enfant en Cupidon dans le ventre d'un dragon ne
nous est pas facile  saisir, dans le scenario manuscrit d'Adamas; mais
il parat qu'elle fut accepte comme fort agrable, car cette apparition
eut le plus grand succs.

Mario rcita un compliment  la louange de son oncle et de ses amis, et
la sybille lui prdit les plus hautes destines. Elle fit sortir du
buisson diverses merveilles, une corne d'abondance pleine de fleurs et
de bonbons que l'enfant jeta aux spectateurs, puis le portrait du
marquis que l'enfant baisa pieusement, puis enfin deux cussons coloris
en transparent, l'un aux armes des Bouron du Noyer, l'autre  celles de
Bois-Dor, accols sous une couronne d'o jaillit un petit feu
d'artifice en forme de soleil rayonnant.

Disons, en passant, un mot de ces armoiries du marquis. Elles taient
fort curieuses, vu qu'elles avaient t inventes par Henri IV en
personne.

En style de blason, on les dcrivait ainsi: De gueules, au dextrochre
d'or, mouvant d'une nue, tenant une pe la pointe en l'air;
accompagne, en chef, de trois gelines diadmes d'argent; c'est--dire
un cusson fond rouge, au milieu duquel un bras droit, sortant d'une
nue d'or, tenait une pe la pointe en l'air, dirige vers trois poules
couronnes d'argent, places au-dessus.

Autour de l'cusson, on lisait cette devise: _Tous sont tels devant
moi!_

Si l'on se rappelle comment notre bon Sylvain fut fait marquis, on
comprendra aisment cet emblme qu'on et pu regarder comme drisoire,
sans le correctif de la devise, que l'on pourrait traduire ainsi:
Devant ce bras, il n'est point d'ennemi qui ne montre un coeur de
poule.

Le divertissement fut applaudi avec acclamation.

Le marquis pleura d'aise de voir la gentillesse de son fils et le zle
d'Adamas.

On mangea des friandises, on se disputa les caresses de Mario, et l'on
se spara  onze heures, ce qui tait fort tard dans les habitudes
campagnardes de ce temps-l.

Le lendemain, il y eut chasse  l'oiseau. Lauriane voulut absolument que
Mario ft de la partie; elle lui prta son cheval blanc, qui tait doux
et sage, et monta bravement Rosidor. Le marquis ne manquait pas de
palefrois de rechange.

La chasse fut anodine, comme il convenait aux personnages qui en taient
les hros.

Mario y prit tant de plaisir que Lucilio craignait que ce ne ft trop
d'enivrement subit pour cette jeune tte, et qu'on ne le rendit malade
ou insens. Mais l'enfant montra qu'il avait une excellente
organisation: il s'amusait vivement de toutes ces choses nouvelles, et
cependant il ne s'en grisait pas trop; au moindre appel  sa raison, il
reprenait ses esprits et obissait avec une douceur d'ange. Ses nerfs ne
furent point surexcits, et il entra dans le bonheur comme dans un
paradis d'amour et de libert dont il se sentait digne.

Le souper de ce second jour de fte rassembla encore  Briantes d'autres
amis; le lendemain, ce fut la fte offerte aux vassaux, un repas
pantagrulique et des danses sous les vieux noyers de l'enclos.

On organisa mme, sous la direction de Guillaume d'Ars, un tir 
l'arquebuse.

Mario proposa aux gamins du bourg un concours  la course et  la
fronde, et obtint la permission de reprendre, pour cette lutte, ses
habits montagnards, o il se sentait beaucoup plus  l'aise.

Il montra une agilit et une adresse qui remplirent ses concurrents
d'admiration. Aucun ne put songer un instant  lui disputer le prix;
aussi se retira-t-il modestement du concours, afin de donner
quitablement le prix aux autres.

Une crmonie  la fois ingnue et prtentieuse, assez touchante au
fond, termina les ftes.

Au centre du labyrinthe du jardin, s'levait une petite fabrique
couverte en paille et simulant une chaumire.

Le marquis appelait cette fabrique _le palais d'Astre_.

On y porta les pauvres habits grossiers et rapics que Mario avait sur
le corps lorsqu'il fit sa premire entre dans le manoir de ses pres.
On en composa une sorte de trophe rustique avec l'humble guitare qui
lui avait servi de gagne-pain en voyage, et l'on suspendit le tout dans
l'intrieur de la cabane, avec des guirlandes de feuillage et un cartel
o on lisait, sous la date de ce mmorable jour, ces simples paroles,
choisies et calligraphies par Lucilio: _Souviens-toi d'avoir t
pauvre_.

En mme temps on prsenta  Mario une grande corbeille contenant douze
habillements neufs qu'il eut le plaisir de distribuer  douze pauvres
groups sur le petit perron de la chaumire.

Enfin le marquis commanda, pour tre plac dans la chapelle de l'glise
paroissiale, un petit mausole en marbre, ddi  la mmoire du bon et
saint abb Anjorrant. Lucilio en prsenta le plan et en composa
l'inscription.

On se spara des convis, et le calme se fit au manoir de Briantes.

Le marquis se mit alors  songer srieusement  l'ducation de son fils.
Mais, s'il et t livr  lui-mme, au milieu des proccupations
d'habillement qui prenaient tant de place dans sa vie, son hritier et
fort bien pu oublier ce que l'abb Anjorrant lui avait appris, pour
n'acqurir que des notions s-sciences de tailleur, de bottier,
d'armurier et de tapissier. Heureusement Lucilio tait l, et il sut
arracher chaque jour quelques heures  ces frivoles influences.

Lui aussi, ce tendre coeur, il se mit  chrir ardemment l'enfant de son
ami, et non-seulement  cause de l'ami, mais aussi  cause de l'enfant
lui-mme, qui, par sa tendre docilit et la clart de son intelligence,
rendait attrayante la tche, d'ordinaire si fcheuse et si maussade, de
l'instituteur.

Cette tche de Lucilio n'tait cependant pas facile. Il sentait qu'il
avait charge d'me, et prcisment celle d'une me infiniment prcieuse
et pure. Il voulait, avant tout, faire  cette jeune conscience une
forteresse de croyances et de convictions contre les orages de l'avenir.
On vivait dans un temps si troubl!

Certes on ne manquait ni de lumires acquises ni d'excellentes notions
de progrs. C'tait l'poque des nouveauts, disait-on: nouveauts
dtestables selon les uns, providentielles selon les autres. La
discussion tait partout et chez tous, et alors comme aujourd'hui, comme
hier, comme toujours, le vulgaire des intelligences croyait tenir des
vrits infaillibles.

Mais le monde de l'intelligence avait perdu son unit. Les esprits
calmes et dsintresss cherchaient dsormais la justice, tantt dans un
camp, tantt dans l'autre; et, comme dans les deux camps il y avait
souvent intolrance, erreur et cruaut, le scepticisme trouvait bien son
compte  se croiser les bras et  dcrter l'aveuglement et la faiblesse
incurables du genre humain.

On tait alors au lendemain des luttes sanglantes entre les gomaristes
et les arminiens, Arminius n'tait plus; mais Barnevelt venait de monter
sur l'chafaud. Hugo Grotius avait t condamn  la prison perptuelle,
o il rvait  son bel ouvrage, sa fameuse _Thorie du droit des gens_.
La Rforme tait profondment divise sur la question de la
prdestination. Le calvinisme, avec son effroyable doctrine fataliste,
tait condamn dans la conscience des hommes justes. Les luthriens de
France, imitant le retour de Mlanchthon  la vrit, et abandonnant les
funestes maximes de Luther sur le _self-arbitre_, dfendaient maintenant
la justice divine et la libert humaine.

Mais en tout temps les hommes justes sont clairsems. Le peuple
calviniste et ses ardents ministres protestaient dans une grande partie
de la France, contre ce qu'ils appelaient un retour  l'hrsie de Rome.

Ce qui se passait dans nos provinces du Midi, les fougueuses assembles
s'acharnant  une rsistance devenue antifranaise, l'esprit rpublicain
mal entendu, secondant par enttement et par ignorance, les funestes
projets de la politique austro-espagnole, qui voulait la guerre civile
en France; la rsistance glorieuse, mais fcheuse, de Montauban; tant de
sang vers, tant d'hrosme dpens pour terniser la lutte o Rome et
l'Autriche trouvaient leur compte, prouvaient bien que la lumire tait
derrire un nuage, et qu'aucune conscience gnreuse ne pouvait se dire:
J'irai dans cette glise, j'irai dans cette arme, et j'y trouverai
pure la meilleure vrit sociale de mon temps.

Il fallait donc ne pas trop se proccuper des faits, et, quand on tait
instruit et intelligent, croire  une vrit quand mme, au-dessus de
toutes celles qui se prchaient par le monde, puisque le glaive, la
corde, le bcher, le meurtre, le viol et le pillage taient les moyens
de conversion des partis vis--vis les uns des autres.

Lucilio Giovellino rflchit  toutes ces choses et rsolut d'aller
selon l'vangile, comment par son propre coeur; car il voyait trop bien
que ce divin livre, entre les mains de certains catholiques et de
certains protestants, pouvaient devenir et devenait chaque jour un code
de fatalisme, une doctrine d'abrutissement et de fureur.

Il se mit donc  enseigner  Mario la philosophie, l'histoire, les
langues et les sciences naturelles tout ensemble, tchant de faire
ressortir de toutes choses la logique et la bont de Dieu. Sa mthode
fut claire et ses explications concises.

Jadis loquent, le pauvre Lucilio avait eu d'abord bien du dgot pour
la parole crite, et mme encore parfois il souffrait d'tre oblig de
resserrer en peu de mots sa pense; mais  quelque chose malheur est
toujours bon pour les esprits d'lite. Il lui arriva que la paresse
d'crire longtemps et l'impatience de se rvler le forcrent et
l'habiturent  se rsumer avec une clart et une nergie
transcendantes, et que l'enfant fut nourri des choses, sans dtails
inutiles et sans redites fatigantes.

Les leons furent d'une tonnante brivet, et portrent avec elles dans
ce jeune esprit la certitude, si rare en ce temps-l, et pour cause.

De son ct, Bois-Dor, tout en occupant son fils de purilits et de
fadaises, le conserva pur et bon, grce  cette mystrieuse insufflation
qui d'une bonne nature se communique  une autre, sans y songer et sans
le savoir.

Tous les enfants sont ports  ragir contre l'enseignement trop
formul; ils suivent plus volontiers un instinct qui les mne, sans
savoir lui-mme o il va.

Lorsque, au milieu de ses futiles proccupations, le marquis tait
drang pour service  rendre ou secours  donner, il n'en tmoignait
jamais ni dpit ni lassitude. Il se levait, coutait, questionnait,
consolait et agissait.

Naturellement flneur et dbonnaire, il ne s'ennuyait d'aucune plainte
et ne s'impatientait contre aucun bavardage de pauvre commre. Ainsi,
tout en ayant l'air de consacrer sa vie  des riens, il ne passait gure
de moments dans cette vie facile et bnvole sans qu'il ft du plaisir
ou du bien  quelqu'un.

Aussi sa journe, toujours commence avec de beaux projets de travail
pour son fils (il appelait travail le soin de la toilette et
l'enseignement des belles manires), se passait  ne se dcider sur
rien,  ne rien entreprendre, et  laisser toutes choses aux sages
conclusions d'Adamas et aux aimables caprices de l'enfant.




XXXVIII


Cependant, au bout de quelques semaines, grce  l'activit d'Adamas et
 l'intelligence de la Morisque, on avait russi  quiper Mario en
gentilhomme de qualit, et mme le marquis tait venu  bout de lui
donner quelques notions de mange et d'escrime.

Il y avait, en outre, tous les matins, de plaisantes sances entre le
vieillard et l'enfant pour la leon de grces.

Le marquis faisait entrer et sortir dix fois de suite son lve, pour
lui apprendre la faon de s'introduire avec lgance et courtoisie dans
un salon, et celle de se retirer avec modestie et politesse.

--Voyez-vous, mon cher comte, lui disait-il (c'tait l'heure o il
fallait se parler avec de gracieuses crmonies), lorsqu'un gentilhomme
a pass le seuil de la porte et fait trois pas dans un appartement, il
est dj jug par les personnes de mrite ou de qualit qui s'y
trouvent. Il faut donc que tout son mrite  lui et toute sa qualit
s'annoncent dans l'attitude de son corps et dans l'air de son visage.
Jusqu' ce jour, on vous a accueilli avec des caresses et de tendres
familiarits, vous dispensant des convenances que vous ne pouviez point
savoir; mais cette indulgence cessera vite, et, si l'on vous voyait
garder des manires rustiques sous les habits que voil, on s'en
prendrait  votre naturel ou  mon indiffrence. Travaillons donc, mon
cher comte; travaillons srieusement: recommenons cette rvrence qui
manque de brillant, et refaisons cette entre qui a t molle et sans
noblesse.

Mario s'amusait de cet enseignement, qui tait une occasion de se carrer
dans ses plus beaux habits, de se voir dans les glaces et de se remuer
nergiquement par la chambre. Il tait si adroit et si souple, qu'il ne
lui en cotait presque rien d'tudier cette sorte de ballet majestueux
auquel on l'initiait minutieusement; et son vieux pre, beaucoup plus
enfant que lui, savait rendre la leon divertissante.

C'tait un cours complet de pantomime, o le marquis, malgr son ge,
tait encore excellent comdien.

--Voyez, mon fils, disait-il en se coiffant et en se drapant d'une
certaine faon, voici les manires d'un matamore, regardez bien ce que
je vais faire pour ne le faire jamais, sinon par jeu, et vous en
abstenir en bonne compagnie.

Alors il reprsentait un capitan bravache au naturel, et Mario riait 
se rouler par terre.

On lui permettait, pour s'amuser, de faire le capitan  son tour, et
c'tait le tour du marquis de rire  tomber dans son fauteuil: tant le
lutin tait un singe adroit et gentil!

Mais il fallait revenir  la leon.

Le marquis lui montrait alors le personnage d'un rustre lourd, tranchant
et importun, ou celui d'un pdant amer et dsagrable, ou celui d'un
niais dcontenanc; et, comme il fallait des acteurs pour rendre la
scne parlante, on faisait venir les gens de la maison. Heureux quand on
pouvait retenir Adamas et Mercds, qui s'y prtaient avec beaucoup de
gaiet ou d'esprit. Mais Adamas tait actif et la Morisque laborieuse:
ils demandaient toujours  s'en aller travailler pour Mario.

On se rabattait sur Clindor, qui tait de bonne volont, mais bti comme
un pantin, et sur la Bellinde, qui aimait bien  reprsenter une dame de
qualit, mais qui faisait ce rle de la manire la plus ridicule et la
plus absurde. Le marquis l'en reprenait gaiement, et relevait ses
balourdises au profit de l'enseignement de Mario, qui tait passablement
moqueur, et qui s'en rjouissait de manire  mortifier singulirement
la gouvernante.

Elle se piquait en s'en allant, et Mario, dans ses grands rires,
oubliant que c'tait l'heure de la tenue, sautait sur les genoux du
marquis et l'embrassait en le tutoyant, ce que le vieillard n'avait pas
le courage d'empcher; car lui aussi s'amusait pour son compte, et ne
trouvait rien de plus doux que de voir son enfant s'amuser avec lui
comme un bon camarade.

Aprs le dner, on montait  cheval. Le marquis s'tait procur, pour
son hritier, les plus jolis genets du monde, et il tait un excellent
professeur. Ainsi de l'escrime; mais ces exercices fatiguaient beaucoup
le vieillard, et il avait des supplants qu'il se bornait  diriger.

Il y avait aussi un matre de blason, qui venait deux fois par semaine.
Ce dernier ennuyait considrablement Mario; mais il prenait sur
lui-mme, avec un courage bien rare chez un enfant, pour ne rien
repousser de ce que son pre lui imposait avec tant de douceur.

Il se consolait de la science hraldique avec ses bons petits chevaux,
ses belles petites arquebuses et les leons de Lucilio, qui
l'attachaient et l'mouvaient vivement.

Il avait pour ce muet un respect dont il ne se rendait pas compte, soit
que sa belle me sentit la supriorit d'une grande me, soit que la
vnration enthousiaste de Mercds pour Lucilio exert sur lui son
magntisme; car il restait dans son coeur le fils de la Morisque, et,
sentant qu'il y avait entre elle et le marquis une tendre jalousie 
cause de lui, il avait l'adroite dlicatesse d'tre tout  l'un et 
l'autre, sans veiller l'inquitude de ces deux coeurs d'enfants,  la
fois gnreux et susceptibles.

Il avait dj fait cet apprentissage de dlicatesse avec sa mre
adoptive, lorsqu'ils vivaient auprs de l'abb Anjorrant; il ne lui
tait pas difficile de continuer.

L'tude qui lui plaisait le plus tait celle de la musique.

Lucilio, en cela encore, tait un admirable matre. Son dlicieux talent
charmait l'enfant et le jetait dans des rveries extatiques. Mais ce
got, qui et absorb tous les autres, tait un peu contrari par le
marquis, lequel trouvait qu'un gentilhomme ne devait point tudier un
art au point de devenir un artiste, mais savoir  fond d'abord ce que
l'on appelait le mtier des armes, ensuite un peu de tout, le mieux
possible, disait-il, mais rien de trop; car un homme trs-savant en une
chose ddaigne les autres, et n'est plus aimable dans le monde.

Au milieu de toutes ces proccupations et amusements, Mario devenait le
plus joli garon de la terre. Sa peau, naturellement blanche, prenait,
sous le tide soleil d'automne de nos provinces, un ton fin comme celui
d'une fleur. Ses petites mains, rudes et couvertes d'gratignures,
maintenant gantes et soignes, devenaient aussi douces que celles de
Lauriane. Sa magnifique chevelure chtain faisait l'admiration et
l'orgueil de l'ex-perruquier Adamas.

Le marquis avait eu beau lui dmontrer la grce par principes, il avait
conserv sa grce naturelle, et, quant  celle du gentilhomme, il
l'avait rencontre ds le premier jour, en endossant le justaucorps de
satin.

Les savantes tudes chorgraphiques qu'on lui faisait faire ne servaient
donc qu' le dvelopper dans le sens de son organisation, qui tait de
celles que l'on ne fausse pas.

Ds qu'il fut nipp, le marquis le mena rendre des visites  dix lieues
 la ronde.

Ce fut l'vnement du pays que l'apparition de cet enfant, dont les
jaloux et les commres s'taient moqus d'abord comme d'une chimre et
d'un fantme, mais qui, chaque jour, prenait consistance et ralit.

Quand on le vit passer lestement sur son petit cheval, escort de
Clindor et d'Aristandre,  travers les rues de La Chtre, on commena 
carquiller les yeux et  se dire:

--C'tait donc vrai?

On demanda comment il s'appelait et comment il s'appellerait. Le
marquis, homme de qualit, se rsignerait-il  avoir pour hritier un
simple petit gentilltre? Mais avait-il le droit de lguer son titre et
ses trois gelines diadmes d'argent  un Bouron? Le roi actuel
permettrait-il cela? N'tait-ce pas contraire aux lois et aux usages de
la noblesse?

Grave question!

On en parla quinze jours durant, et puis on n'en parla plus; car on se
lasse vite des choses ardues, et, quand on voyait le vieux marquis et
son petit comte aller dner chez quelque voisin, tous deux habills
identiquement de mme, soit en blanc  la paysanne, soit en bleu de ciel
cannetill d'argent, ou en satin abricot avec les plumes blanches, ou en
_vert gai_, ou en _rose de pche_, avec des rubans tissus d'argent et
d'or, et tous deux gracieusement tendus sur les coussins cramoisis de
la belle carroche, trans par leurs beaux grands chevaux aussi
empanachs qu'eux-mmes, et, suivis d'une escorte de laquais qu'on et
pris pour des seigneurs, tant ils taient bien monts, bien arms et
reluisants de dorures, il n'tait, soit dans la ville, soit dans les
villages, soit dans les chteaux, noble, bourgeois ou vilain qui ne se
levt en disant:

--Sus! sus! j'entends venir la grande carroche au marquis! Courons
vitement voir passer les beaux messieurs de Bois-Dor!

Pendant que ces choses se passaient dans l'heureux pays de Berry, le
midi de la France croissait en effervescence.

Vers le 15 novembre, on avait appris d'une manire certaine,  Bourges,
que le roi avait t forc de lever le sige de Montauban.

Le jeune roi tait brave; il avait pleur en se retirant.

Luynes, qui avait prtendu rduire le parti par la corruption des chefs,
avait chou auprs de Rohan, gnral de la province et dfenseur de la
ville. Il tait malheureusement prouv que ce noble seigneur tait au
nombre des rares exceptions, et que le systme de Luynes tait efficace
avec la plupart des nobles rvolts; mais ce systme d'_achtement_
ruinait la France et dgradait la royaut.

Louis XIII le sentait par moments et voyait ses efforts paralyss par
l'incapacit et l'indignit de son favori.

L'arme tait mal tenue et mal paye. Le dsordre tait scandaleux; le
roi soldait trente mille combattants, et n'en avait pas douze mille
effectifs pour tenir la campagne. Les officiers taient dcourags.
Mayenne venait d'tre tu. Le carme espagnol Domingo de Jesu-Maria,  la
saintet et  l'enthousiasme duquel les dvots allemands attribuaient la
victoire de Prague, avait prophtis en vain sous les murs de Montauban.

Les faux miracles sont plus difficiles en France qu'ailleurs. Les
calvinistes relevaient donc la tte, et, dans les premiers jours de
dcembre, M. de Bois-Dor vit arriver chez lui M. de Beuvre, trs-anim,
lequel lui dit en confidence:

--Mon voisin, je viens vous consulter sur une affaire d'importance.
Vous savez qu'alli de prs au duc de Thouars, chef de la maison de la
Trmouille, dont j'ai l'honneur d'tre, j'ai song, le printemps
dernier,  me joindre aux gens de La Rochelle. Vous m'avez retenu,
m'assurant que le duc fondrait comme neige devant le roi, ce qui est
arriv comme vous me l'annonciez. Mais de ce que le duc mon parent a
fait une faute, il ne rsulte point que j'aie eu raison de la faire
aussi, et je me reproche d'abandonner ma cause, surtout au moment o
elle reprend vigueur.

--Sans doute que la langue vous fourche, mon voisin, rpondit Bois-Dor
navement: vous voulez dire que la cause a grand besoin de vous; car, si
vous courez  son secours parce qu'elle a le dessus, je ne vois pas o
est le mrite.

--Mon cher marquis, reprit de Beuvre, vous vous tes toujours piqu de
chevalerie, je le sais; mais, moi, je suis un homme positif, et je dis
les choses comme elles sont. Vous tes riche; votre fortune est faite,
votre carrire est finie, vous pouvez philosopher. Moi, sans tre
pauvre, j'ai perdu beaucoup du mien pour avoir mal jou ma partie dans
ces derniers temps. Je me sens encore dispos, et l'inaction m'ennuie. Et
puis je ne peux souffrir les airs de supriorit que prennent, en notre
pays, les vieux ligueurs. Les tracasseries des jsuites m'enragent. Si
je veux vivre en paix comme vous, il faut donc que j'abjure?

--Comme moi? dit le marquis en souriant.

--Je sais bien que votre abjuration n'a pas fait sonner grand'cloches,
reprit de Beuvre; mais, si peu que ce soit, c'est encore trop tt pour
moi: j'aime mieux me battre, et j'ai encore cinq ou six ans d'activit
et de sant pour le faire.

--Eh! vous tes bien gros, mon voisin!

--Vous croyez me voir grossir, parce que vous ne vous voyez point
mandrer, mon voisin! C'est vous qui devenez plus creux, et non moi qui
deviens plus rebondi.

--Soit! J'entends bien vos raisons pour faire encore cette campagne.
Vous croyez qu'elle sera bonne; mais vous vous trompez. Les chefs et les
soldats, les bourgeois et les pasteurs, tout cela combat bravement  un
jour donn; mais, le lendemain, on se divise; on se dteste, on
s'injurie, et chacun tire de son ct. La partie est perdue depuis la
Saint-Barthlemy, et le roi des huguenots ne l'a regagne qu'en
abandonnant la cause. Il voulut tre Franais avant tout; et ce que vous
voulez faire ne profitera ni  la France, ni  vous-mme.

De Beuvre ne souffrait pas la contradiction. Il s'obstina et querella le
marquis sur son absence de principes religieux, lui, le plus sceptique
des hommes.

En le laissant causer, Bois-Dor vit bien qu'il tait allch par les
bonnes conditions que la royaut tait force de faire aux seigneurs
calvinistes chaque fois qu'elle prouvait un chec. De Beuvre n'tait
pas homme  se vendre, comme tant d'autres, mais  se bien battre, et 
profiter, sans scrupule, de la victoire, pour se montrer trs-exigeant
pour son compte.

--Puisque vous tes dcid, lui dit le marquis avec douceur, il fallait
donc me le dire toute suite, et ne pas me demander mon avis. Je n'ai
plus qu'une chose  vous reprsenter. Vous aller vous quiper et emmener
les meilleurs de vos gens pour cette campagne. Songez-vous au mauvais
parti que l'on peut faire  votre fille, s'il passe par la tte des
jsuites de signaler votre absence  M. de Cond? Et croyez qu'ils n'y
manqueront point, que le chteau de la Motte-Seuilly sera expos 
quelque occupation au nom du roi, excute, comme il arriva toujours,
par de mauvaises gens; votre fille en danger de recevoir quelque
insulte...

--Je ne crains point cela, dit de Beuvre. Je serai cens  Orlans, o
l'on sait que j'ai un procs. Je me dirigerai de l, sans bruit, vers la
Guyenne, o je prendrai quelque vieux nom de guerre, comme c'est
l'usage, pour couvrir mes biens et ma famille en mon absence; je serai
le capitaine Chandelle, ou le capitaine La Paille, ou le capitaine...
n'importe quoi.

--Tout cela se fait, je le sais, reprit Bois-Dor, mais ne russit point
toujours: je vous promets de dfendre votre manoir autant qu'il dpendra
de moi et de mon monde; mais, si je ne craignais de vous proposer une
chose inconvenante, je vous offrirais de prendre en mon logis votre
Lauriane pendant cette absence.

--Offrez, offrez, mon voisin; car j'accepte et ne vois point o serait
l'inconvenance. Il n'y a inconvenance pour une femme que l o il y a
danger pour sa vertu ou pour sa renomme, et je ne vois nullement
qu'entre vous qui seriez son grand-pre, votre petit qui n'est qu'un
colier, votre philosophe  qui la langue ne saurait repousser, et votre
page qui a la mine d'un singe, ma fille risque de perdre son coeur ou sa
raison. Donc je vous l'amne ds demain et vous la laisse jusqu' mon
retour, certain qu'elle sera heureuse et en sret chez vous, et que
vous serez pour elle, comme pour moi, le meilleur des amis et des
voisins.

--Vous y pouvez compter, rpondit Bois-Dor. J'irai la chercher
moi-mme. Ma carroche est assez grande; elle y pourra mettre ses effets
les plus prcieux, sans que l'on sache trop vite au pays qu'elle fait
autre chose qu'une de ses promenades accoutumes.




XXXIX


En effet, ds le lendemain, Lauriane tait installe  Briantes, dans la
salle des Verdures, que l'ingnieux Adamas convertit rapidement en
appartement luxueux et confortable.

La Morisque demanda  servir la jeune dame, qui lui inspirait confiance
et sympathie, et Lauriane, qui avait aussi beaucoup d'estime et
d'attrait pour elle, la pria de coucher dans le cabinet auprs de sa
vaste chambre.

Lauriane se spara de son pre avec beaucoup de courage.

La gnreuse enfant ne souponnait en lui aucun calcul, elle qui vivait
de foi et d'enthousiasme. Elle et difficilement compris ce que c'tait
que raisonner, douter et conclure en vue d'un intrt personnel. Elle
savait son pre brave comme un lion, et le voyait franc par vivacit
d'humeur et fiert de gentilhomme: c'en tait assez pour qu'elle se ft
de lui un hros.

Il sentait, lui, la candeur et la grandeur des instincts de cette jeune
tte, et n'et os se diminuer devant elle, en montrant combien il
tait, plus qu'elle ne le pensait, l'_honnte homme_ de son temps,
c'est--dire celui qui faisait le moins de mal possible, tout en
songeant bien  tirer son pingle du jeu.

Ce n'tait plus le temps de l'idal: on tait entr dans les ronces de
cet affreux XVIIe sicle; grandiose dsert o la subsistance morale
et matrielle va tarissant, o la nature finit par ne plus nourrir
l'homme, o la terre puise manque sous lui[17]. Ce n'taient pas les
hommes vieillis dans les luttes du sicle prcdent qui pouvaient
rajeunir le sicle nouveau; mais les enfants avaient du coeur; ils en ont
toujours quand on les laisse faire!

Lauriane, enthousiasme de la belle conduite des Rohan et des La Force 
Montauban, poussait donc son pre au dpart, croyant qu'il ne songeait
qu' relever l'honneur de la cause, et qu'il ne voyait dans tout cela,
comme elle, que la dignit et la libert de la conscience, octroyes par
Henri IV,  conserver au prix de la fortune, de la vie, s'il le fallait.

Elle ne versa pas une larme en lui donnant le dernier baiser; elle le
suivit des yeux sur le chemin, tant qu'elle put le voir; et, quand, elle
ne le vit plus, elle rentra dans sa chambre et se mit  sangloter.

Mercds, qui travaillait dans le cabinet, l'entendit, vint sur le
seuil, et n'osa approcher. Elle regrettait de ne pas savoir sa langue
pour essayer de la consoler.

Cette fille aux instincts maternels ne pouvait voir souffrir un jeune
coeur sans souffrir elle-mme et sans avoir besoin de le secourir. Elle
imagina d'aller chercher Mario: il lui semblait qu'aucune douleur ne
pouvait rsister  la vue et aux caresses de son bien-aim.

Mario vint doucement sur la pointe du pied, et se trouva tout prs de
Lauriane, sans qu'elle l'et entendu venir. Lauriane tait dj sa soeur
chrie. Elle tait si bonne pour lui, si enjoue  l'ordinaire, si
soigneuse de le faire amuser, quand il passait la journe chez elle!

En la voyant pleurer, il fut intimid: il croyait, comme tout le
monde, que M. de Beuvre n'tait absent que pour quelques jours.

Il restait  genoux sur le bord du coussin o elle avait pos ses pieds,
et il la regardait, tout interdit; enfin il sa hasarda  lui prendre les
mains.

Elle tressaillit et vit devant elle cette figure d'ange, qui lui
souriait  travers des yeux humides. Touche de la sensibilit de cet
enfant, elle le pressa avec effusion sur son coeur en baisant ses beaux
cheveux.

--Qu'est-ce que vous avez donc, ma Lauriane? lui demanda-t-il enhardi
par cette effusion.

--Eh! mon pauvre mignon, lui rpondit-elle, ta Lauriane a du chagrin
comme tu en aurais si tu voyais partir ton bon pre le marquis.

--Mais il reviendra bientt, votre papa; il vous l'a dit en s'en allant.

--Hlas! mon Mario, qui sait s'il reviendra? Tu sais bien que quand on
voyage...

--Est-ce qu'il va bien loin?

--Non, mais... Allons, allons, je ne veux pas te faire de peine. Je veux
aller prendre l'air. Veux-tu venir retrouver avec moi ton bon pre?

--Oui, dit Mario, il est dans le jardin. Allons-y. Voulez-vous que
j'aille chercher ma chvre blanche pour vous amuser de ses gambades?

--Nous irons la chercher ensemble; viens!

Elle sortit en lui donnant le bras, non pas comme une dame s'appuyant
sur celui d'un cavalier, mais, tout au contraire, comme une petite
maman, passant celui du garonnet sous le sien.

En descendant l'escalier, ils trouvrent Mercds, dont les beaux yeux
doux les caressaient en passant. Lauriane, qui se faisait entendre
d'elle par signes, n'avait besoin que de la regarder pour la
comprendre. Elle devina sa tendre sollicitude, et lui tendit sa main,
que Mercds voulut baiser. Mais Lauriane ne le souffrit pas et
l'embrassa sur les deux joues.

Jamais une chrtienne n'avait embrass la Morisque, toute chrtienne
qu'elle tait elle-mme. Bellinde se ft crue dshonore de lui faire la
moindre caresse, et, la tenant pour paenne, elle rpugnait mme 
manger en sa compagnie.

L'effusion toute charmante de la noble petite dame fut donc une des
grandes joies de la vie de cette pauvre fille, et, ds ce moment, elle
partagea presque son amour entre elle et Mario.

Elle s'tait toujours refuse  essayer d'apprendre un mot de franais,
s'efforant mme d'oublier le peu d'espagnol qu'elle savait, dans la
crainte exagre d'oublier la langue de ses pres, comme elle l'avait
vue se perdre dans les habitudes et dans la mmoire de quelques
Morisques isols  l'tranger, dont elle n'avait pu se faire comprendre.
Il lui avait suffi, jusqu' ce jour, de pouvoir parler avec le savant
abb Anjorrant, avec Mario, et maintenant avec Lucilio. Mais le dsir de
parler avec Lauriane et le bon marquis lui fit surmonter sa rpugnance.
Elle sentit mme qu'elle devait accepter la langue de ces tres
affectueux, qui la traitaient comme un membre de leur race et de leur
famille.

Lauriane se chargea d'tre son institutrice, et, en peu de temps, elles
purent se faire entendre l'une de l'autre.

Lauriane ne tarda pas  se trouver fort heureuse  Briantes, et, si ce
n'et t l'absence de son pre, dont, au reste, elle reut vite de
bonnes nouvelles, elle, s'y ft mme sentie plus heureuse qu'elle ne
l'avait t de sa vie.

Elle tait presque toujours seule  la Motte-Seuilly, le robuste de
Beuvre chassant par tous les temps, aimant  se fatiguer, et n'ayant
pas, malgr son affection pour elle, les mille petits soins, les
dlicates prvenances, les gteries ingnieuses que le marquis savait
mettre au service des femmes et des enfants.

leve avec un peu de rudesse, elle avait d s'efforcer d'tre un peu
rude  elle-mme, surtout depuis que la pense d'un long veuvage s'tait
prsente  elle comme une ventualit du milieu et des circonstances o
elle se trouvait. Il y avait eu des moments o, sans dsirer encore de
s'appuyer sur un coeur assorti  l'ge du sien, elle avait senti que son
propre courage la froissait, comme une armure trop lourde pour ses
membres dlicats. Elle s'tait endurcie par des lans de pit et de
volont; elle s'tait dj presque impos l'habitude de rire quand elle
se sentait envie de pleurer; mais la nature reprenait ses droits.

Seule, elle pleurait souvent malgr elle, appelant malgr elle une
socit, une affection, une mre, une soeur, un frre, quelque sourire,
quelque condescendance qui l'aidt  respirer et  s'panouir dans un
air plus suave que l'ombre froide de son vieux manoir, le lugubre
souvenir des Borgia et les rcriminations politiques de son pre moqueur
et froiss.

Il se fit donc un rapide changement en elle  Briantes. Elle y redevint
ce qu'elle avait besoin d'tre, ce qu'elle ne pouvait cesser d'tre que
par une tension pnible de sa volont, ce que la nature voulait encore
qu'elle ft: une enfant.

Le marquis, dbarrass avec joie de la pense d'en faire sa femme, en
fit rsolment sa fille, se plaisant mme  l'ide qu'elle tait si
jeune, qu'il pouvait bien, sans se trop vieillir, la regarder comme la
soeur ane de Mario.

D'ailleurs sa bizarre coquetterie arriva  s'accommoder de deux enfants
encore mieux que d'un seul. Ces jeunes compagnons, dont il aimait 
porter les couleurs tendres et  partager les amusements nafs, le
rajeunirent dans son estime, au point qu'il se persuadait parfois tre
lui-mme un adolescent.

--Tu vois, disait-il  Adamas, il y a des gens qui vieillissent; moi, je
ne saurais leur ressembler, puisque je ne me plais qu'avec la jeunesse
innocente. Je te jure, mon ami, que je suis revenu  mon ge d'or, et
que j'ai les ides aussi pures et aussi riantes que cette mignonne et ce
chrubin.

Lauriane, Mario et le marquis devinrent donc insparables, et leur vie
s'coulait dans une continuit d'amusements entremls de bonnes tudes
et de bonnes actions.

Lauriane n'avait pas t leve du tout. Elle ne savait rien. Elle
voulut assister aux leons que Jovelin donnait  Mario dans le grand
salon. Elle coutait, en brodant un sige de tapisserie aux armes du
marquis, et, quand Mario avait lu ou rcit sa leon, il mettait sur ses
genoux les dmonstrations crites de Lucilio pour les lire avec elle.
Lauriane s'tonnait de comprendre aisment des choses qu'elle avait cru
tre au-dessus de l'intelligence d'une femme.

Elle se plaisait beaucoup  la leon de musique et faisait quelquefois
sa partie de torbe avec agrment, tandis que la Morisque chantait ses
douces complaintes.

Le marquis, tendu sur sa grande chaise, regardait, pendant ces petits
concerts, les personnages de la tapisserie d'Astre, et croyant les voir
agir ou les entendre chanter eux-mmes, il s'assoupissait dans une
batitude dlicieuse.

Lucilio prenait aussi sa part de ce bonheur de famille, qui lui faisait
oublier un peu la solitude de son coeur et l'effroi de son avenir.

L'austre et naf philosophe tait encore en ge d'aimer; mais il
croyait ne devoir plus aspirer  l'amour, et, aprs en avoir connu plus
d'une fois les nobles flammes, il redoutait de tomber dans quelque
liaison sensuelle, o son me ne serait point comprise. Il se rsignait
donc  vivre de dvouement aux autres et d'oubli dfinitif et absolu de
toute illusion.

Lui qui avait support la prison, l'exil, la misre et subi le martyre,
il s'exhortait  vaincre le dsir du bonheur comme il avait vaincu tout
le reste, et sortait toujours de ces mditations apais et triomphant,
mais triomphant comme on l'est aprs la question; un mlange de fivre
et d'anantissement, l'me d'un ct, le corps de l'autre, une vie dont
l'quilibre est rompu et o l'esprit ne sait plus bien dans quel monde
il se trouve.

Lucilio s'exagrait pourtant son malheur. Il tait aim, non par une
intelligence,--c'est l ce qu'il lui et fallu, du moins il le croyait,
pour se rconcilier avec sa tragique destine,--mais par un coeur.

Mercds tait, devant sa science et son gnie, comme une rose devant le
soleil. Elle en buvait les rayons sans les comprendre; mais elle tait
prise de sa douceur, de son courage et de sa vertu, et son me tendre
tait prosterne devant lui. Elle ne s'en dfendait pas, car elle s'en
faisait une religion et un devoir; seulement, elle ne disait rien, parce
qu'elle avait plus de crainte que d'esprance.

Nous ne devons pas oublier de mentionner en son lieu une petite
rvolution domestique qui arriva au chteau de Briantes, quelques jours
aprs le dpart de M. de Beuvre; car l'importance de ce mince vnement
de famille se fit sentir gravement plus tard aux trop heureux habitants
du manoir.

Bien que, des beaux messieurs de Bois-Dor, le plus jeune ne ft pas
toujours le plus enfant, Mario avait bien quelquefois ses accs
d'espiglerie, surtout quand, selon l'expression d'Adamas, il se
montait la tte avec la mignonne madame. Il tait trop bon et trop
aimant pour molester jamais btes ni gens; jamais il n'eut  se
reprocher d'avoir tir l'oreille  Fleurial, ni adress un mot
dsagrable  Clindor; mais les choses inanimes ne lui inspiraient pas
toujours le respect que certaines d'entre elles inspiraient au marquis.
De ce nombre taient les petites statues du roman d'_Astre_, qui
dcoraient les jardins d'_Isaure_ et le fameux labyrinthe, et l'antre de
la vieille Mandrague, dont il s'tait beaucoup amus dans les premiers
jours, mais qui, peu  peu, l'ennuyrent comme des jouets trop
immobiles.

Un jour qu'il essayait un assez grand sabre de bois qu'Aristandre avait
taill pour lui, il fit mine d'en menacer un personnage de stuc, qui
reprsentait le _dissimul_ Filandre, c'est--dire le _feint_ Filandre,
parce que, ressemblant _ s'y mprendre_  sa soeur Callire, il prit,
comme l'on sait, ses habits de femme pour s'introduire dans l'intimit
de la nymphe qu'il aimait.

Le berger tait reprsent sous ce dguisement fminin, et l'artiste
charg de la cration des personnages, se fiant  la ressemblance bien
avre du frre et de la soeur, s'tait permis une petite pargne
d'imagination, en faisant servir un mme modle aux deux exemplaires
placs en face l'un de l'autre, avec ceux d'Amidor, de Daphnis, etc.,
dans la rotonde de verdure, dite _bosquet des mprises d'amour_.

Aussi, pour distinguer le frre de la soeur, le marquis avait-il crit au
crayon, sur le pidestal du frre, un fragment de ce long monologue qui
commence ainsi:  outrecuid Filandre, qui pourra jamais excuser ta
faute? etc.

La figure de ce malin personnage tait si stupide, que Mario, sans le
har prcisment, aimait  le railler et  le menacer. Il lui avait bien
appliqu dj quelques soufflets inoffensifs; mais, ce jour-l, voyant
que le dfi qu'il lui portait faisait rire Lauriane, il lui lana un
coup de sabre plus fort qu'il ne l'avait prvu, et fit voler dans les
gazons le nez du pauvre Filandre.

 peine cet exploit fut-il accompli, que l'enfant en eut regret. Son
pre aimait Filandre tout autant que les autres bergers.

Lauriane, aprs beaucoup de recherches, retrouva ce malheureux nez dans
l'herbe, et Mario, grimpant sur le pidestal, le recolla de son mieux
avec de la terre glaise. Mais on tait aux premires geles, et, ds le
lendemain, le nez tait par terre! On le recolla encore; mais le
dissimul Filandre tait si bte, qu'il ne put jamais garder son nez, et
que le marquis vint enfin  passer dans un moment o il ne l'avait pas.

Mario s'accusa; le bon Sylvain vit ses remords et ne gronda point. Mais,
le lendemain, ce ne fut pas seulement Filandre qui manquait de nez,
c'tait sa soeur Callire, et, le surlendemain ce fut Filidas et
l'incomparable Diane elle-mme!

Cette fois, Bois-Dor fut srieusement mu et adressa de douloureux
reproches  son enfant, qui se mit  pleurer a grosses larmes, jurant
avec sincrit qu'il n'avait de sa vie, cass d'autre nez que celui de
l'_outrecuid_ Filandre. Lauriane aussi protestait de l'innocence de son
jeune ami.

--Je vous crois, mes enfants, je vous crois, dit le marquis, tout
boulevers des pleurs de Mario. Mais pourquoi ce chagrin, mon fils,
puisque vous n'tes point coupable? L! voyons, ne pleurez plus; je vous
ai blm trop vite: ne m'en punissez point par vos larmes.

On s'embrassa avec effusion, mais on s'tonna de ce massacre de nez, et
Lauriane observa au marquis que quelque mchante et sournoise personne
avait d le faire  dessein d'en rendre Mario coupable  ses yeux.

--Cela est certain, rpondit le marquis tout pensif. L'action est des
plus noires, et j'en voudrais bien tenir l'auteur pour le condamner 
perdre son propre nez! Je lui en ferais la peur, sur ma parole!

Cependant on essaya encore de ne voir l qu'un enfantillage, et les
soupons tombrent sur le plus jeune commensal du manoir aprs Mario.
Mais Clindor montra une si vertueuse indignation, que le marquis dut le
consoler aussi.

Le jour suivant, il manqua encore deux ou trois nez, et Adamas, indign,
fit monter la garde jour et nuit dans les jardins.

Le dommage cessa, et le bon Lucilio, touch du souci de Bois-Dor,
composa une pte italienne au moyen de laquelle il rcolla patiemment et
proprement tous ces nez.

Mais qui pouvait tre l'auteur du crime? Adamas le souponnait; mais le
marquis, se refusant  croire que quelqu'un de sa maison ft capable
d'une pareille infamie, la rejetait sur quelque suppt de M. Poulain.

--Ce cagot, disait-il, puisqu'il nous tient pour paens et idoltres, se
sera imagin que nous rendions un culte  ces statues! Et pourtant,
Adamas, elles sont toutes pudiques et dcemment vtues, comme il
convient qu'elles soient en un lieu o se promnent nos enfants!

--Je dirais avec vous que c'est quelque bigot qui a bien plus clairement
l'envie sclrate de faire gronder M. le comte. Or, tout le monde ici se
ferait tuer pour lui, tant on l'aime, hormis une personne dtestable...

--Non, non, Adamas! reprenait le gnreux marquis. C'est impossible! Ce
serait trop odieux de la part d'une personne du sexe.

On commenait  oublier cette grosse affaire, lorsqu'il en arriva une
pire.

FIN DU TOME PREMIER

       *       *       *       *       *




LES

BEAUX MESSIEURS

DE BOIS-DOR




DEUXIME TOME




XL


Depuis que la Morisque avait enseign  Adamas divers secrets orientaux
pour la confection des mixtures cosmtiques, le teint, la barbe et les
sourcils du marquis s'taient sensiblement amliors. Ils taient 
l'preuve du vent, de la pluie et des folles caresses de Mario, outre
que les parfums en taient plus suaves et l'application plus prompte.

Le vieux Cladon se faisait d'abord adoniser en grand secret,  l'heure
o son enfant sortait de sa chambre pour prendre ses premiers bats.
Mais, comme celui-ci ne se montrait ni questionneur importun ni curieux
incivil, on se relcha peu  peu de ces grandes prcautions, et l'on
procda au rajeunissement quotidien avec des dtours fort ingnus.

Les cosmtiques furent baptiss parfums rafrachissants, et l'enluminure
s'appela entretien de la peau.

Mario ne parut pas y entendre malice. Mais les enfants voient tout, et
celui-ci ne fut pas la dupe d'Adamas; seulement il n'y vit pas matire 
raillerie. Son bon pre ne pouvait rien faire de ridicule. Il s'imagina
que ces artifices faisaient partie de la toilette de toutes les
personnes de qualit.

Comme il tait assez coquet lui-mme, il lui prit donc une grande envie
de s'arranger aussi la figure en _gentilhomme_; il en fit la demande,
et, comme il lui fut rpondu simplement qu' son ge on n'avait pas
besoin de ces recherches, il ne crut pas  un refus positif. Si bien
qu'un soir, tant un moment seul dans la chambre de son pre adoptif et
voyant les flacons pars sur la toilette, il se passa la fantaisie de se
_parfumer_ en blanc et en rose, comme il avait vu Adamas parfumer le
marquis. Cela fait, il crut devoir foncer et largir ses sourcils, et,
se trouvant alors une mine martiale qui lui revenait fort, il ne put
rsister au dsir de se dessiner deux jolis petits crocs noirs au-dessus
des lvres et une belle royale au-dessous.

Comme il n'tait clair que d'une seule bougie oublie sur la table, il
usa largement de la couleur et n'en put estomper finement les contours.

Le souper sonnait; il courut se mettre  table, fort satisfait de la
mine de mauvais garon qu'il avait, et tenant son srieux le mieux du
monde.

Le marquis n'y fit pas attention tout de suite; mais Lauriane tant
partie d'un grand clat de rire, il leva les yeux et vit cette petite
tte douce si singulirement travestie qu'il ne put se tenir d'en rire
aussi.

Cependant le bon marquis se sentit contrari et mme pein au fond du
coeur. Mario n'avait certes pas song  le railler; mais la manire large
et voyante dont il s'tait peint accusait un peu trop, devant Lauriane,
l'existence et l'emploi de cette palette de beaut qu'il croyait tenir
si bien cache dans sa toilette et sur son propre visage. Il n'osa mme
pas demander  l'enfant o il avait pris cette enluminure; il et craint
une rponse trop ingnue. Il se contenta de lui dire qu'il s'tait
dfigur et qu'il et  aller se dbarbouiller.

Lauriane comprit l'embarras et l'inquitude de son vieil ami, et rentra
sa gaiet; mais l'ide du Mario ne lui en parut que plus bouffonne, et,
durant tout le souper, elle eut ce fou rire de jeune fille que la
contrainte change en excitation nerveuse.

L'effet en fut magique sur Mario; si bien que le marquis leur dit avec
douceur:

--Allons, enfants, riez donc tout votre sol, puisque vous en avez tant
d'envie!

Mais il ne rit point lui-mme, et, le soir, il gronda Mario, qui se
repentit et promit de ne jamais recommencer.

Cette espiglerie avait beaucoup diverti M. Clindor, qui avait cass une
belle pice de faence en pouffant de rire. Grond par le marquis, il
avait perdu la tte et march sur la patte de Fleurial. Adamas n'avait
pu rsister  la drlerie de Mario, et, lui aussi, il avait ri! La
Bellinde fut la seule qui tint son srieux, et le marquis lui en sut
gr.

--Cet enfant est bien espigle, dit-il le soir  Adamas, et tout ce
qu'il fait marque un esprit badin et fort plaisant. Il ne faudrait
pourtant pas le trop gter, Adamas!

Le lendemain, autre affaire: un des flacons de carmin de la toilette se
trouva cass, et la belle toilette de guipure tache. On accusa
Fleurial; mais ces mmes taches furent signales sur le pourpoint blanc
de Mario, qui s'en tonna et se dfendit d'avoir seulement approch de
la toilette.

--Je vous crois, mon fils, dit le marquis en soupirant. Si je vous
jugeais capable de mentir, je serais trop chagrin.

Mais, le jour suivant, on trouva les mixtures mlanges, le rouge avec
le noir et le noir avec le blanc.

--Ouais! dit le marquis, cette diablerie continue! En sera-t-il comme
des pauvres nez de mes statues?

Il examina Mario sans rien dire; Mario avait du noir aux manchettes de
sa chemise. C'tait peut-tre de l'encre; mais le marquis avait horreur
des taches, et le pria d'aller changer de linge.

--Adamas, dit-il  son confident, cet enfant est espigle, c'est fort
bien fait; mais, s'il est menteur et abuse de la foi que j'ai en sa
parole, voici qui me causera de grosses peines, mon ami! Je le croyais
d'une essence suprieure; mais Dieu ne veut pas que j'en sois trop fier.
Il laisse le diable faire de lui un enfant comme les autres.

Adamas prit le parti de Mario, qui venait de rentrer dans le boudoir
voisin.

En ce moment, on entendit Bellinde qui discutait vivement avec l'enfant.
Il la tirait par sa jupe, et elle se dfendait en disant qu'il prenait
avec elle des privauts au-dessus de son ge.

Le marquis se leva, indign.

--Libertin? s'cria-t-il dsespr; dj libertin?

Le pauvre Mario accourut tout en larmes.

--Pre, dit-il en se jetant dans ses bras, cette fille est mchante. Je
la voulais amener  toi pour te faire voir  toi-mme ce qu'elle a aux
mains. Elle touche mon rabat en me disant qu'il est tach, et c'est
elle qui y met ces taches; c'est elle qui veut te causer de la peine et
t'empcher de m'aimer. Elle profite des sottises que je fais pour m'en
mettre d'autres plus vilaines sur le dos. Pre, cette femme-l ne vaut
rien; elle me fait passer pour menteur, et, si tu la crois...

--Non, non, mon fils, je ne la crois point! s'cria le
marquis.--Adamas!...

Mais Adamas n'tait plus l; il avait couru aprs la Bellinde; il la
saisit sur l'escalier, voulut la ramener de force, et reut pour sa
peine un beau soufflet qui lui fit lcher prise.

Au bruit de cette escarmouche, le marquis s'lana aussi sur l'escalier.
Le soufflet avait t rude; le pauvre Adamas, tout tourdi, se tenait la
joue.

--Cette coquine a donc jou des griffes? dit-il, je me sens la figure...
Eh! non, monsieur, s'cria-t-il tout  coup joyeux, ce n'est point du
sang! Voyez! c'est du beau rouge de vos flacons! C'est la pice de
conviction! Oh! oui-d! voici une affaire tire au clair.  prsent
j'espre que vous ne douterez plus de la malice de cette fille rousse!

--Monsieur le comte, dit le marquis  son enfant avec une gravit
admirable, je confesse avoir, par deux fois, dout de votre parole. Si
je n'tais votre meilleur ami, vous auriez  m'en demander raison; mais
j'espre que vous voudrez bien accepter les excuses de votre pre.

Mario lui sauta au cou, et, le soir mme, Bellinde, paye et congdie
sans explication, quitta l'oasis de Briantes et son beau nom de bergre
pour rentrer dans les ralits de la vie sous son nom vritable de
Guillette Carcat, en attendant qu'elle en prt un plus sonore et plus
mythologique, comme on le verra par la suite.

Pendant que ces vnements tragiques s'effaaient de la mmoire de nos
personnages, M. Poulain ne s'endormait pas dans son zle.

On tait au 18 ou 19 dcembre, et l'abb, le nez et les pieds froids,
mais la tte chauffe par l'espoir d'un succs longtemps tiraill,
arrivait  Saint-Amand, jolie ville du Berry, situe dans une frache
valle, entre deux rivires, et que dominait le gigantesque et
merveilleux chteau de Montrond, rsidence du prince de Cond.

L'abb descendit de cheval au couvent des capucins, dont le vaste
enclos, coup en croix, s'abritait sous la protection du manoir
princier. Il vita de voir le prieur, dont il redoutait l'obligeance et
les bons offices; il voulait faire sa besogne lui-mme et son chemin
tout seul.

Il se contenta d'accepter d'un des religieux, son parent, un frugal
repas, secoua le givre dont il tait couvert, et se prsenta  un des
guichets du chteau en montrant un laissez-passer en bonne forme.

Grce aux travaux de Sully et surtout aux embellissements de M. le
Prince, qui avait achet cette rsidence au ministre disgraci, le
chteau de Montrond, qui eut plus tard tant d'importance dans les
vnements de la Fronde, tait devenu un lieu de dlices, en mme temps
qu'une forteresse imprenable. Son enceinte avait plus d'une lieue de
tour: elle comprenait de nombreuses constructions, un vaste et
magnifique chteau  trois tages, une grosse tour ou donjon de cent
vingt pieds de haut, dont les murs taient crnels, et qui se terminait
par une plate-forme au sommet de laquelle on voyait une statue de
Mercure[18].

Quant aux fortifications, elles toient en si grande quantit,
disposes comme en amphithtre et par tages, qu'un homme qui les avait
tudies et observes depuis longtemps,  peine les pouvait-ils
comprendre[19].

C'est dans ce labyrinthe de pierre, dans cet arcane significatif, dans
ce repaire de grand vassal, que rsidait Henri de Bourbon, deuxime du
nom, prince de Cond, lequel, aprs trois ans de captivit pour
rbellion  la couronne, venait de se rconcilier avec la cour et de
rentrer dans son gouvernement de Berry.

Il joignait  cette charge celles de lieutenant-gnral, de bailli de la
province et de capitaine de la grosse tour de Bourges: c'est--dire
qu'il avait le pouvoir politique, civil et militaire de tout le centre
de la France, puisqu'il jouissait des mmes droits et charges pour la
province de Bourbonnais.

Ajoutez  ce pouvoir une fortune immense, augmente des sommes que
chaque rbellion des Conds cotait, _sous forme d'indemnit_,  la
couronne, c'est--dire  la France; de l'achat  peu prs forc des
terres et chteaux splendides que Sully possdait en Berry, et qu'il
fallait cder  M. le Prince  grand'perte, en raison de la duret des
temps et des _malheuretez_ du pays; de la _scularisation_, c'est--dire
la suppression, au profit du prince, des plus riches abbayes de la
province (entre autres celle de Dols); des prsents imposs par
l'usage, la flatterie ou la poltronnerie  la grosse bourgeoisie des
villes; des lourds bassins d'or et d'argent pleins de moutons du Berry
en belle monnaie d'or et d'argent; des _carrosses d'azur_, sculpts et
orns de satyres d'argent; trans de six beaux chevaux harnachs de
cuir de Russie rehauss d'argent; des impts, pressurages et vexations
de toutes sortes sur le petit monde: argent sous tous les noms, sous
toutes les formes, sous tous les prtextes tel tait le seul mobile, la
seul but, la seule grandeur, la seule joie et le seul gnie de Henri,
petit-fils du grand Cond de la Rforme et pre du grand Cond de la
Fronde.

Deux grands Conds bien ambitieux et bien coupables aussi envers la
France, on le sait! mais capables aussi de lui rendre de grands services
contre l'tranger, quand leur intrt personnel ne les en dtournait
pas. Hlas! c'est l l'_affreux_ XVIIe sicle. Mais ils avaient de la
bravoure, de la grandeur, de l'hrosme quand mme; et celui qui joue un
rle dans notre rcit n'tait qu'avare, rus, prudent, et l'on dit mme
quelque chose de pis.

Sa naissance avait t tragique, et sa jeunesse malheureuse.

Il avait reu le jour en prison, d'une veuve accuse d'avoir empoisonn
son mari[20]. Mari lui-mme fort jeune  la belle Charlotte de
Montmorency, fille du conntable, il avait eu pour rival le trop vert et
trop vieux galant Henri IV. La jeune princesse avait t coquette. Le
prince avait enlev sa femme. On accusa le roi de vouloir faire la
guerre  la Belgique pour lui avoir donn asile. Le fait tait  la fois
vrai et faux: le roi tait follement amoureux; mais Cond, en feignant
une jalousie dont il tait incapable, exploitait la passion du roi au
profit de son ambition, et forait le roi  svir contre un rebelle.

Malheureux en famille, en guerre et en politique, M. le Prince se
consola de tout par l'amour des richesses, et, quand vint le terrible
ministre de Richelieu, il vcut fort tranquille, riche et sans honneur,
dans sa bonne ville de Bourges et dans son beau chteau de
Saint-Amand-Montrond.

Mais,  l'poque o notre recteur Poulain, aprs six semaines de
dmarches et d'intrigues vint  bout d'tre introduit en sa prsence, M.
le Prince n'avait pas renonc  toute ambition politique, et il devait
encore jouer son rle de vautour dans l'agonie du parti calviniste et
dans celle du pouvoir royal, esprant s'lever sur les ruines de l'un et
l'autre.

Le recteur croyait bien savoir  quel homme il avait affaire. Il le
jugeait sur la rputation de bon prince qu'il s'tait faite  Bourges:
familier, vulgaire, parlant  toutes gens sans morgue, jouant avec les
coliers de la ville et les trichant volontiers, aimant bien les
cadeaux, commre, trs-serr, assez fantasque, excessivement dvot.

Le prince tait bien tout cela; mais il tait tout cela beaucoup plus
qu'on ne le savait encore. L'histoire prtend qu'il aimait beaucoup trop
la socit des coliers. Il trichait par avarice et non par simple
amusement; il ne faisait pas comme Henri IV, qui rendait l'argent. Il
aimait les cadeaux avec passion; il tait commre par envie et
mchancet; il tait avare jusqu' la fureur, fantasque jusqu' la
superstition, dvot jusqu' l'athisme.

Lenet, dans son pangyrique, dit de lui trs-ingnument, ou plutt
trs-malicieusement:

Il entendoit la religion et savoit en tirer avantage, connoissoit les
replis du coeur humain autant qu'homme que j'aie connu, et jugeoit en un
moment par quel intrt on agissoit en toutes sortes de rencontres. Il
savoit se prcautionner contre l'artifice des hommes sans le faire
connotre. _Il aimoit  profiter._ Il a peu entrepris d'affaires qu'il
n'ait fait russir, en temporisant, quand il ne pouvoit en venir  bout
d'autre sorte. Il savait viter les occasions de rien perdre de ce qui
lui toit d et profiter de celles qui pouvoient l'augmenter en quelque
chose... Enfin,--dit plaisamment pour conclure le bon Lenet,--il m'a
sembl un grand homme et fort extraordinaire.

Soit!

Quant au portrait physique du prince, voici comment une plus illustre
plume que celle de Lenet le dfinit dans une lettre particulire:

Une figure agrable au premier abord; tte allonge, assez rgulire;
rien de la puissance ni de la bizarrerie des traits de son fils, le
grand Cond; les yeux riants; assez de grce dans ce visage bien encadr
par la longue chevelure; les moustaches releves, l'paisse et longue
royale. De l'incertitude dans les plans du front, qui est moyen, avec
les rgions suprieures assez dveloppes; de la mollesse dans les
joues. Ce regard souriant est de ceux sous lesquels on sent, avec
quelque attention, le manque de dignit et de srieuse croyance, une
petite personnalit goste et beaucoup d'indiffrence.

Mais c'est l la seconde impression; la premire est assez agrable.

Le meilleur de ses portraits gravs porte la devise _Semper
prudentia_[21].

La statue de Mercure, le dieu des filous, plante sur le haut de son
donjon, en dit encore davantage.




XLI


M. Poulain, sans tre un physionomiste voyant de haut, avait assez de
finesse, mais il ne fut d'abord frapp que de l'agrment de la
physionomie du prince.

Celui-ci le reut tte  tte dans son cabinet et le fit asseoir. Il
tmoignait de grands gards  la moindre soutane.

--Monsieur l'abb, lui dit-il, me voici prt  vous entendre.
Excusez-moi si de grandes occupations m'ont oblig de vous faire
attendre longtemps ce rendez-vous. Vous savez que j'ai d aller  Paris
chercher M. le duc d'Enghien; il m'a fallu ensuite lui trouver une autre
nourrice, celle que madame sa mre lui avait choisie ayant autant de
lait qu'une pierre, et puis... Mais parlons de vous qui me semblez un
homme de volont. La volont est une belle chose; mais je m'tonne de
vous voir si entt de vous adresser  moi pour une si petite affaire.
Votre hobereau de... Comment appelez-vous l'endroit?

--Briantes, rpondit respectueusement le recteur.

Le prince le regarda en dessous et vit, sous son humilit, une certaine
assurance qui l'inquita.

C'est le propre des grands esprits d'aimer  pntrer et  utiliser les
forces qu'ils rencontrent. Le prince tait trop mfiant pour ne pas tre
craintif. Son premier mouvement n'tait pas tant de se servir des gens
que de s'en prserver.

Il affecta l'indiffrence.

--Eh bien, dit-il, votre hobereau de Briantes a tu dans un combat
singulier, ou, pour mieux dire, dans un singulier combat et d'une faon
suspecte, un certain... Comment appelez-vous ce mort?

--Sciarra d'Alvimar.

--Ah! oui, je le sais! Je me suis enquis: c'tait un homme de rien et
qui lui-mme se battait peu loyalement. Ces gentilltres ont d se
trouver  deux de jeu: que vous importe, aprs tout?

--J'aime mon devoir, rpondit le recteur, et mon devoir me commandait de
ne pas laisser un crime impuni. M. Sciarra tait un bon catholique, M.
de Bois-Dor est un huguenot.

--N'a-t-il point abjur?

--O et quand, monseigneur?

--Je ne m'en soucie pas. Il est vieux, il est garon. Il mourra bientt
de sa belle mort. Morte la bte, mort le venin! Je ne vois point qu'il y
ait tant  s'occuper de lui.

--Alors Votre Altesse refuse de faire poursuivre cette affaire?

--Poursuivez-la vous-mme, monsieur l'abb. Je ne vous en empche.
Adressez-vous  qui de droit. Ceci est du ressort de la magistrature; je
ne m'occupe pas des dlits des petits: je n'en finirais point.

M. Poulain se leva, salua profondment et gagna la porte.

Il tait humili et offens.

--H! attendez, monsieur l'abb, lui dit le prince, qui voulait le
pntrer sans en avoir l'air; si je ne m'intresse point  votre M.
d'Alvimar, si fait bien m'intress-je  vous qui tournez fort bien vos
lettres, donnez de fort bons renseignements et me paraissez homme
d'esprit et de vertu. Voyons, parlez-moi franchement. Peut-tre vous
puis-je servir en quelque chose. Dites pour quelle raison vous avez
souhait de me voir, au lieu de vous adresser  vos suprieurs naturels,
messieurs du clerg?

--Monseigneur, rpondit le recteur, une telle affaire n'tant point du
ressort de l'glise...

--Quelle affaire?

--L'assassinat de M. d'Alvimar, je n'ai point d'autre souci. Votre
Altesse me fait l'injure de croire que je me suis servi de ce fait comme
d'un prtexte pour parvenir auprs d'elle, afin de pouvoir lui adresser
quelque requte personnelle; il n'en est point ainsi. Je ne suis m que
par le dplaisir dont tout sincre catholique est saisi en voyant les
_prtendus_ recommencer, en ce pays, leurs larcins et massacres.

--Vous ne m'aviez point parl de larcin, reprit le prince. Ce d'Alvimar
avait-il quelque bien qu'on lui ait drob?

--Je l'ignore, et ce n'est point l ce que je veux dire... J'ai eu
l'honneur d'crire  M. le Prince que ce Bois-Dor s'tait enrichi du
pillage des glises.

--Il est vrai, je me le rappelle, dit le prince. Ne m'avez-vous point
donn  entendre qu'il avait, en sa gentilhommire, une manire de
trsor cach?

--J'ai donn  monseigneur des dtails prcis et fidles. Une partie des
richesses de l'abbaye de Fontgombaud est encore l.

--Et votre avis serait qu'on lui ft rendre gorge? Ce serait malais, 
moins d'y employer des gens de loi, et les lenteurs de la justice
permettraient au vieux sournois de faire disparatre le corps du dlit.
Ne le pensez-vous point?

--Peut-tre, rpondit l'abb, M. d'Aloigny de Rochefort, que Votre
Altesse a constitu abb fiduciaire de Fontgombaud, saurait-il prendra
des mesures...

--Non, dit le prince avec un peu de vivacit, je vous dfends... je vous
prie de ne lui en rien faire savoir. On m'a assez blm des faveurs dont
j'ai rcompens les bons services de M. de Rochefort; on ne manquerait
point de dire que j'enrichis mes cratures des dpouilles des vaincus.
On reproche d'ailleurs  Rochefort d'tre avide, et, de vrai, il l'est
peut-tre un peu. Je ne rpondrais point qu'il confisqut ces choses au
profit du culte.

--J'ai touch juste, pensa le recteur: le trsor fait dresser l'oreille.
Il faudra bien que monseigneur soit mon oblig.

Le prince vit la satisfaction intrieure et lgrement ddaigneuse de
son interlocuteur. Le recteur n'tait pas altr d'argent et de
pierreries. Il l'tait de crdit et de pouvoir. Cond le comprit et
s'observa davantage.

--D'ailleurs, ajouta-t-il, il serait fcheux de faire du bruit pour peu
de chose. Ce trsor, contenu dans quelque vieux coffre en un grenier de
campagne, ne vaut pas, je pense, la peine que l'on s'y donnerait.

--Ce trsor est pourtant une source vive o s'alimente le luxe du vieux
marquis.

--Il y a longtemps qu'il y puise, reprit le prince; il doit tre  sec!
Je l'ai quelque peu connu, votre hobereau; c'est un marquis pour rire,
de la faon du roi de Navarre. Il tait admis dans l'intimit de _mon
bon oncle_!

Cond ne parlait jamais de Henri IV qu'avec une ironie pleine
d'aversion. M. Poulain remarqua l'amertume de son accent, et sourit de
manire  satisfaire le prince.

--Le marquisat de Bois-Dor est, dit-il, une plaisanterie que ce
vieillard prend au srieux, prtendant imposer  tous sa sotte passion
pour le feu roi.

--Le feu roi avait du bon, reprit Cond, qui trouva que le recteur
allait trop loin, et cette vieille crature dont nous parlons n'tait
point une de ses plus mchantes btes. Il mangeait tout son bien en
parures ridicules; il doit ne plus rien avoir. Il ne va plus  Paris, il
ne parat jamais  Bourges, il vit dans un trou. Il a un vieux carrosse
du temps de la Ligue et un castel o je serais embarrass de loger mes
chiens. Il s'est fait faire des jardins o les statues sont en pltre;
tout cela sent la mdiocrit.

--Voil, se dit le recteur, des dtails que je n'ai point donns 
monseigneur. Il s'est inform, il a mordu  l'appt.--Il est vrai,
dit-il tout haut, que notre homme n'est qu'un petit noble de campagne.
On lui connat, en biens, environ vingt-cinq mille cus de revenu, et
l'on s'tonne avec raison qu'il en dpense soixante mille sans faire de
dettes et sans sortir de chez lui.

--Ce serait donc l'abbaye de Fontgombaud qui durerait toujours? dit le
prince en souriant. Mais d'o savez-vous, monsieur l'abb, que cette
corne d'abondance existe au manoir de Briantes?

--Je le sais d'une fille fort pieuse qui a vu l des reliquaires et des
ornements de chapelle d'un grand prix. Un certain lit d'enfant, tout en
ivoire fouill et sculpt, est un chef-d'oeuvre provenant d'un dais...

--Bah! bah! dit le prince, quelque vieillerie! Nous nous en occuperons
si vous y tenez, pour l'honneur et le bien de l'glise, monsieur l'abb;
mais ce n'est point une affaire qui presse grandement. Il me faut vous
quitter; mois je voudrais auparavant savoir si je ne puis vous obliger
en quelque chose. Votre archevque est fort de mes amis: c'est moi qui
l'ai fait nommer. Souhaitez-vous une meilleure cure? Je lui pourrai
parler de vous.

--Je ne souhaite rien des avantages de ce monde, rpondit le recteur en
se retirant. Je me trouve bien l o je puis faire mon salut et prier
pour le bonheur de Votre Altesse.

--C'est--dire, pensa le prince ds qu'il fut seul, que les coffres de
Bois-Dor sont encore pleins; autrement, cet ambitieux m'et demand
d'abord sa rcompense. Il sait que je serai content et me demandera plus
que je lui ai offert. Nous verrons bien.

Et le prince donna ses ordres.

Le soir de ce mme jour, les htes de Briantes venaient de se souhaiter
mutuellement une bonne nuit et on allait se sparer, lorsque Aristandre,
qui tait le gardien de la porte, envoya dire qu'un gentilhomme et sa
suite demandaient asile pour un repos d'une couple d'heures. Il
pleuvait, et la nuit tait sombre.

Le marquis se fit clairer, et, envelopp de son manteau, alla lui-mme
faire lever la herse.

--Nous sommes... lui dit une voix inconnue.

--Entrez, entrez, messieurs, rpondit le marquis, esclave des lois d'une
chevaleresque hospitalit; venez vous mettre  couvert. Vous direz vos
noms, si bon vous semble, quand vous serez reposs.

Les cavaliers entrrent: ils taient deux ou trois en tte, parmi
lesquels celui qui paraissait commander aux autres fit mine de vouloir
mettre pied  terre. Bois-Dor l'empcha, vu que le pav tait fort
mouill.

Il marcha devant avec Adamas, qui portait la torche, et rentra dans le
prau, suivi de son hte, sans remarquer une suite de vingt hommes arms
qui, ayant dfil sur le pont un  un, entrrent tous dans le prau
aprs leur matre, tandis que celui-ci montait l'escalier du manoir avec
le chtelain.

Cette grosse escorte tonna Aristandre, lequel, charg de la rception
des valets et de l'ouverture des curies, vint leur faire ses offres de
service. Mais ils refusrent de dbrider et restrent avec leurs chevaux
partie autour d'un feu qu'on leur alluma dans le prau, partie sur le
seuil mme du logis.

Lorsque le marquis fut dans son salon avec l'inconnu, il vit un homme
d'une trentaine d'annes, assez mal mis et d'une taille mdiocre. Le
visage tait trs-ombrag par le chapeau rabattu _en clabaud_ et les
plumes mouilles qui lui pendaient de tous cts. Peu  peu il entrevit
cette figure sans la reconnatre, ou du moins sans pouvoir se rappeler
o il l'avait rencontre.

--Vous paraissez ne me point remmorer? lui dit l'inconnu. Il est vrai
que nous nous sommes vus il y a fort longtemps, et que, tous deux, nous
avons beaucoup chang.

Le marquis se frappa navement le front, demandant pardon de son manque
de mmoire.

--Je ne m'amuserai point  vous faire chercher, reprit le voyageur. On
m'appelle Lenet. J'tais presque un adolescent, quand je vous vis 
Paris, chez la marquise de Rambouillet, et peut-tre mme ne ftes-vous
point attention  un aussi petit personnage comme j'tais alors. Je ne
suis encore que conseiller, en attendant mieux.

--Vous mritez d'tre tout ce que vous pouvez souhaiter, rpondit
Bois-Dor gracieusement. Mais du diable, disait-il en lui-mme, si j'ai
souvenir du nom de Lenet, et si je sais  quel homme je parle, bien que
son air me rappelle mille choses confuses.

--Ne faites rien pour moi, reprit M. Lenet en voyant qu'il donnait des
ordres pour son souper. Je dois me rendre en un chteau o je suis
attendu. J'ai t retard par les mauvais chemins, et vous prie
d'excuser l'heure  laquelle je viens chez vous. Mais j'avais pour vous
une commission assez dlicate dont il faut que je m'acquitte.

Lauriane et Mario, qui se tenaient dans le boudoir, entendant qu'il
s'agissait d'affaires, se levrent pour traverser le salon et se
retirer.

--Ce sont l vos enfants, monsieur de Bois-Dor? dit la voyageur en leur
rendant le salut qu'ils firent en passant devant lui. Je vous avais
toujours cru garon. tes-vous mari ou veuf?

--Ni l'un ni l'autre, rpondit le marquis, et pourtant je suis pre.
Voici mon neveu, qui est mon fils d'adoption.

--Et voici ce dont il s'agit, reprit le conseiller d'un air bnin et
d'un ton caressant, lorsque les enfants furent sortis. Je suis charg
par M. le Prince, qui est votre seigneur et le mien, et  qui de pre en
fils ma famille est fort attache, d'claircir une affaire assez
fcheuse qui vous concerne. J'irai droit au fait. Vous avez fait
disparatre un certain M. Sciarra d'Alvimar, qui fut votre hte comme je
le suis, avec cette diffrence qu'il n'avait point de monde avec lui,
comme j'en ai pour protger ma personne et mon mandat; car je dois bien
vous faire assavoir que, sous cette fentre, sont vingt hommes bien
arms, et dans votre bourg, vingt autres tout prts  leur venir en
aide, si vous ne receviez pas comme il convient l'envoy du gouverneur
et grand-bailli de la province.

--Cet avertissement est superflu, monsieur Lenet, rpondit Bois-Dor
avec beaucoup de calme et de politesse; fussiez-vous venu seul en ma
maison, vous y seriez d'autant plus en sret. Il suffirait que vous
fussiez mon hte, et,  plus forte raison, tes-vous  couvert sous le
mandat de M. le Prince, auquel je ne prtends nullement faire rbellion.
Dois-je vous suivre pour lui rendre compte de ma conduite? Me voil tout
prt, et sans trouble, comme vous voyez.

--Il n'est pas ncessaire, monsieur de Bois-Dor. J'ai pleins pouvoirs
pour vous interroger et disposer de vous, selon que je vous trouverai
innocent ou coupable... Veuillez me dire ce que M. d'Alvimar est devenu?

--Je l'ai tu en franc duel, rpondit le marquis avec assurance.

--Mais sans tmoins? reprit le conseiller avec un sourire d'ironie.

--Il en avait un, monsieur, et des plus honorables. Si vous voulez
entendre le rcit...

--Sera-ce bien long? dit le conseiller, qui paraissait proccup.

--Non, monsieur, rpondit le marquis: bien qu'il me semble avoir le
droit de m'expliquer en une affaire o il va pour moi de l'honneur et de
la vie, je vous prendrai le moins de temps possible.




XLII


Bois-Dor raconta succinctement toute l'histoire et montra les preuves.

Le conseiller paraissait toujours impatient et distrait.

Cependant son attention parut se fixer sur un point. C'est lorsqu'il
entendit le rcit des prdictions de La Flche  la Motte-Seuilly.

Bois-Dor, ayant  produire le cachet de son frre comme une dernire
preuve de son identit avec la victime de d'Alvimar, crut devoir
mentionner cette circonstance; mais, avant qu'il et eu le temps
d'expliquer prcisment le peu de sorcellerie de matre La Flche, il
fut interrompu par le conseiller.

--Attendez, dit celui-ci, je me souviens d'une accusation dont
j'oubliais de vous parler. On vous souponne d'tre adonn  la magie,
monsieur de Bois-Dor! Et, sur ce chef, je vous absous d'avance, car je
ne crois pas  l'art des devins et n'y vois qu'un amusement d'esprit.
Voulez-vous bien me dire si le hasard fit que ces bohmiens vous
prdirent quelque chose de vrai?

--Leur prdiction fut de tous points ralise, monsieur Lenet! Ils
m'annoncrent qu'avant trois jours je serais _pre_ et _veng_. Ils
annoncrent  l'assassin de mon frre qu'avant trois jours il serait
puni, et ces choses arrivrent comme ils l'avaient dit; mais...

--Et dites-moi o sont ces bohmiens?

--Je l'ignore. Je ne les ai point revus. Mais il me reste  vous dire...

--Non. C'est assez, dit M. Lenet sans se dpartir de son ton doucereux
et de son air riant; la cause est entendue. Je vous crois innocent; mais
vous ftes mal avis de cacher le fait. Les soupons ne seront point
aiss  effacer; on se demandera, comme moi, pourquoi, au lieu de
publier le chtiment de l'assassin de votre frre comme une chose qui
vous faisait honneur, vous l'avez cel comme vous eussiez fait d'un
guet-apens. Je ne pourrai point faire entendre  M. le Prince...

Ici, Bois-Dor fut tent d'interrompre le conseiller par un mouvement
d'indignation; car il devenait vident pour lui que cet homme, aprs
avoir annonc ses pleins pouvoirs, afin de le faire parler, feignait de
ne pouvoir l'absoudre lui-mme, afin de lui vendre son appui.

--Je conviens, dit-il, qu'en cachant la mort de d'Alvimar, j'ai suivi un
mauvais conseil et fort contraire  mon propre avis. On m'a reprsent
que M. le Prince tait grand catholique, et que j'tais accus
d'hrsie...

--Et la chose est vraie, mon pauvre monsieur. Vous passez pour un grand
hrtique, et je ne vous cache point que M. le Prince est mal dispos
pour vous.

--Mais vous, monsieur, qui me semblez moins rigoureux en vos ides, et
qui me marquez avoir pris confiance en mes paroles, ne puis-je point
compter que vous plaiderez ma cause et rendrez bon tmoignage de moi?

--J'y ferai mon possible, mais je ne vous rponds de rien, quant au
prince.

--Que dois-je donc faire pour me le rendre favorable? dit le marquis,
rsolu  connatre les conditions du march.

--Je ne sais! rpondit le conseiller. On lui a dit que vous aviez chez
vous un Italien... un hrtique de la pire espce, qui pourrait bien, 
ce qu'il semble, tre un certain Lucilio Giovellino, condamn  Rome
comme partisan des doctrines infmes de Giordano Bruno.

Le marquis plit: il tait rest calme devant son propre pril; celui de
son ami l'effraya.

--Vous en convenez? dit le conseiller d'un ton lger. Quant  moi, je
trouve ce malheureux assez puni et ne lui veux d'autre mal que celui
qu'on lui a inflig. Vous pouvez tout me dire. J'essayerai de dtourner
les soupons du prince.

--Monsieur Lenet, rpondit Bois-Dor obissant  une soudaine
inspiration, l'homme dont vous parlez n'est point un hrtique, c'est un
astrologue de la plus haute science. Il n'a recours  aucune magie et
lit dans les constellations les destines humaines avec une si grande
habilet que les vnements de la vie semblent se soumettre  des
dcisions crites dans les cieux. Il n'y a rien dans ses oprations qui
ne soit d'un honnte homme et d'un bon chrtien, et vous savez aussi
bien que moi que M. le Prince, qui est le plus orthodoxe catholique du
royaume, consulta assidment les astrologues, ainsi que l'ont fait, de
tout temps, les personnages les plus illustres, voire les ttes
couronnes.

--Je ne sais o vous prenez ce que vous dites, monsieur, rpondit la
conseiller en levant les paules; j'ai vcu et je vis dans l'intimit du
prince, et ne l'ai jamais vu s'adonner  ces pratiques.

--Et pourtant, monsieur, reprit le marquis avec assurance, j'ai la
certitude qu'il ne blmerait en rien celles de mon ami, et je vous prie
de lui dire que, s'il veut prouver son savoir, il en sera fort
satisfait.

--Le prince rira de votre confiance; mais je ne refuse point de lui en
parler. Songeons au plus press, qui est de vous tirer d'affaire. Je ne
vous cache point qu'il m'est command de faire une perquisition en votre
logis.

--Une perquisition? dit le marquis stupfait; et  quelles fins,
monsieur, une perquisition?

-- seules fins de vrifier prcisment si vous n'avez point chez vous
des livres et instruments de cabale; car vous tes accus de pratiquer
la magie, non point tant par l'amusement du calcul des nombres et de
l'observation des astres, que par des accointements suspects et une
sorte de culte rendu  l'esprit du mal.

--Vraiment, monsieur le conseiller, vous me gardiez ceci pour la bonne
bouche! Est-ce tout ce dont je suis accus, et ne me faudra-t-il point
dfendre de quelque chose de pis?

--Ne vous en prenez point  moi, dit le conseiller en se levant. Je ne
crois pas  de telles noirceurs de votre part; c'est pourquoi je vous
engage  me montrer en dtail votre maison, afin que je puisse dire et
jurer n'y avoir rien trouv qui ne soit honnte et convenable. Songez
que je vous peux forcer  m'obir; mais, voulant agir civilement avec
vous, je vous prie de prendre un flambeau et m'clairer vous-mme, sans
appeler aucun de vos gens, car je me verrai forc d'appeler tous les
miens, et j'ai l'intention de n'en mener avec moi que cinq ou six,
lesquels sont  la porte de cette chambre.

Un rayon de lumire traversa l'esprit du marquis; c'tait  son trsor
qu'on en voulait.

Il en prit son parti sur-le-champ. Bien qu'il aimt tous ces jouets
luxueux qu'il considrait comme des trophes lgitimes et d'agrables
souvenirs de ses vieux exploits, il n'y tenait point en avare, et,
quelque regret qu'il dt prouver de ne pouvoir les faire servir plus
longtemps au luxe de son cher Mario, il n'hsita point entre ce
sacrifice et le salut de Lucilio, dont il tait beaucoup plus inquiet
que du sien propre.

--Qu'il soit fait comme vous voulez, monsieur! dit-il avec un magnanime
sourire. Par o voulez-vous commencer?

Le conseiller fit, de l'oeil, le tour du salon.

--Vous avez l, dit-il avec aisance, force choses galantes et riches;
mais je n'y vois rien de blmable, et je sais que ce n'est pas dans des
salles ouvertes  tout venant que vous cacheriez vos diableries. On m'a
parl d'une chambre ferme que vous appelez votre magasin, et o vous
n'admettez pas tout le monde. C'est l que je souhaite aller, et que
vous devez me conduire sans rsistance ni tromperie; car, outre que j'ai
le plan de votre maison, qui n'est pas grande, j'ai le moyen d'y tout
bouleverser, et je serais marri d'avoir  me porter  cette extrmit.

--Ce ne sera pas ncessaire, rpondit le marquis en prenant un flambeau;
me voil prt  vous satisfaire. Ah! pourtant, ajouta-t-il en
s'arrtant, je n'ai point les clefs de cette chambre, et ne saurais vous
y faire entrer sans l'assistance de mon vieux domestique. Vous plat-il
que je l'appelle?

--Je le ferai venir, dit le conseiller en ouvrant la porte.

Et s'adressant  ses gens, qui se tenaient sur le palier:

--Qu'un de vous, leur dit-il, obisse  M. de Bois-Dor.--Donnez vos
ordres, marquis. Comment se nomme votre valet?

Le marquis, voyant qu'il tait gard  vue et entirement au pouvoir de
son hte, se rsigna, et, ne montrant aucun dpit inutile, il allait
nommer Adamas, lorsqu'il vit la figure de celui-ci apparatre derrire
celles des piquiers qui gardaient la porte.

--Adamas, lui dit-il, apportez-moi les clefs du magasin.

--Oui, monsieur, rpondit Adamas, je les ai sur moi; les voici; mais...

--Entrez, dit le conseiller  Adamas.

Et, ds que celui-ci eut obi, il ajouta:

--Donnes-moi les clefs, et restez en cette chambre.

Adamas paraissait boulevers. Il fouilla dans la poche de son
justaucorps, et, en proie  une proccupation surprenante, il rpondit
au conseiller:

--_Oui, sire._

 ce mot, le conseiller, saisi comme d'un vertige et quittant son air
badin, bondit par la chambre et poussa vivement la porte qui tait
reste ouverte entre lui et ses gens.

-- qui croyez-vous parler? s'cria-t-il, et pourquoi m'appelez-vous
ainsi?

Adamas resta comme tourdi, et son trouble tait bizarre au dernier
point.

Le marquis avait vu trop souvent le roi dans son enfance et les
portraits qu'on en avait faits depuis, pour croire un seul instant que
le personnage qui tait devant lui ft le jeune Louis XIII. Il pensa que
son pauvre Adamas tait en proie  un accs de folie.

--Rpondez donc! reprit le conseiller avec impatience. Pourquoi me
traitez-vous de Majest?

--Je ne sais pas, monsieur, rpondit le rus Adamas. Je ne sais ce que
je dis, ni o je suis. J'ai la tte  l'envers, d'une tonnante nouvelle
que je viens d'apprendre, et que je vous demande la permission de dire 
mon matre.

--Dites! parlez! allons! s'cria le conseiller d'un ton d'autorit
extraordinaire.

--Eh bien, mon matre, dit Adamas en s'adressant au marquis, sans
paratre remarquer l'agitation du conseiller, apprenez que le roi est
mort!

--Le roi est mort? s'cria de nouveau M. Lenet en s'lanant encore
vers la porte, comme pour sortir sans dire adieu  personne.

Mais il s'arrta, saisi de mfiance.

--D'o tenez-vous cette nouvelle? dit-il en examinant Adamas avec des
yeux ardents.

--Je la tiens des arrts de la destine... Je la tiens du ciel mme, dit
Adamas d'un air inspir.

--Que veut dire cet homme? reprit M. Lenet. Qu'il s'explique, monsieur
de Bois-Dor; je le veux, entendez-vous? et, si c'est une fausse
nouvelle qu'il me donne, malheur  lui comme  vous!

--Vraie ou fausse, monsieur, rpondit le marquis attentif  l'motion de
son hte, la nouvelle me surprend et me trouble autant que vous-mme.
Explique-toi, Adamas; d'o sais-tu que le roi est mort?

--Je le sais par l'astrologue, monsieur! Il m'a montr les chiffres, et
je les connais. J'ai vu, j'ai compris, j'ai lu clairement que le
personnage le plus puissant de l'tat venait de mourir.

--Le personnage le plus puissant de l'tat!... dit le conseiller pensif:
ce n'est peut-tre pas le roi!

--Vous avez raison, monsieur, fit Adamas d'un air ingnu; c'est
peut-tre M. le conntable. Je ne connais pas assez les signes... J'ai
pu me tromper;... mais, enfin, c'est le roi ou M. de Luynes: j'en
rponds sur ma vie!

--O est cet astrologue? dit vivement le conseiller; qu'il vienne ici,
je veux le voir!

--Oui, sire! rpondit Adamas, encore troubl et affair, en courant vers
la porte.

--Attendez, dit Lenet en l'arrtant. Je veux savoir pourquoi vous
m'appelez ainsi. Dites-le, ou je vous casse la tte!

--Ne cassez rien, monsieur! reprit Adamas; je ne l'ai pas, ma tte; ne
le voyez-vous point? Ce mot me vient sur les lvres je ne sais comment;
aussi vrai que Dieu est au ciel, c'est la premire fois que je vois
votre figure. Dois-je qurir l'astrologue?

--Oui, courez! et gare  vous tous, s'il y a ici un leurre ou un pige!
je mets le feu  votre taudis!

Bois-Dor ne pouvait que protester de sa parfaite ignorance des faits.
Il ne comprenait rien du tout  la conduite d'Adamas, et il en tait
mme fort inquiet.

Il voyait bien que le fidle serviteur avait entendu la conversation
qu'il venait d'avoir avec le conseiller, et qu'il se servait, pour
sauver Lucilio, du moyen imagin par lui de le faire passer pour
astrologue, sachant, comme tout le monde, le respect que le prince de
Cond avait pour la prtendue science des devins. Mais le grave Lucilio
se prterait-il  cette ruse? Saurait-il jouer son rle?

--Enfin, pensait Bois-Dor, comptons sur la Providence et sur le gnie
d'Adamas! Il ne s'agit que de faire sortir d'ici l'ennemi, sans qu'il
s'empare de la personne de mon ami et de la mienne; nous aviserons
ensuite  notre sret.




XLIII


Au bout de peu d'instants, Lucilio parut avec Adamas.

Il tait calme et souriant comme  l'ordinaire. Il salua lgrement le
conseiller, profondment le marquis, et prsenta  celui-ci un papier
charg d'hiroglyphes.

--Hlas! mon ami, dit Bois-Dor, je n'y connais rien.

--Parlez! cria Lenet au muet, qui lui fit signe que cela lui tait
impossible. crivez, au moins!

Lucilio s'assit et crivit:

Je n'ai de comptes  rendre ici qu'au marquis de Bois-Dor; je ne vous
connais pas. Sortez de cette chambre; je n'crirai pas devant vous.

--Si, mordieu! s'cria la conseiller hors de lui. Je veux tout savoir,
et vous rpondrez!

--Pardonnez-lui, monsieur, dit Adamas; il est, comme les grands savants,
trs-trange et fantasque. Si vous voulez qu'il rvle ses secrets,
parlez-lui doucement.

--Il veut de l'argent? dit le conseiller; il en aura: qu'il parle!

Lucilio secoua la tte en signe de refus.

Le conseiller semblait tre sur des charbons allums.

--Voyons, dit-il aprs un instant de silence agit, je saurai bien si
vous tes un savant ou un fou! Voyez ma main, et dites-moi quelque
chose.

Lucilio regarda la main du conseiller, se leva et, montrant son grimoire
 Adamas, il lui fit signe de parler  sa place.

--Oui! je le vois bien, dit Adamas. Ces signes disent qu'il y a un
homme, un prince... qui veut mettre sur sa tte la couronne de France;
mais o est l'homme qui a ce signe dans la main? Je ne le connais point.

Lucilio montra la main du conseiller.

--Qui suis-je donc? dit celui-ci trs-surpris.

Lucilio crivit trois mots que le conseiller lut seul avec motion. Sa
figure changea et son ton s'adoucit.

--Et le roi est mort? dit-il en tremblant de tous ses membres, comme de
terreur ou de joie. Vous voyez qu'il faut me rpondre,  prsent?

Lucilio crivit:

Le roi se porte bien; mais M. de Luynes est mort  la lueur des
flammes, le 15 de ce mois,  onze heures du soir.

Le prtendu conseiller Lenet n'eut pas plus tt lu ces paroles que, sans
montrer aucun doute, il enfona son chapeau sur sa tte, s'lana sur
l'escalier, et, sans dire d'autre parole que celle-ci, adresse  ses
gens: Toi, en route! il remonta  cheval et partit bride avale avec
tout son monde, sans songer  faire aux htes de Briantes ni
remerciment, ni excuse, ni promesse, ni menace.

Adamas, le marquis et Lucilio, qui les avaient reconduits en silence
jusqu' la dernire porte, pour bien s'assurer qu'il ne restait rien de
suspect dans la chteau ni dans le village, remontrent au salon, o ils
trouvrent Lauriane et Mario.

Ils taient tous si mus qu'ils restrent quelques instants sans se rien
dire.

Enfin le marquis, rompant le silence:

--C'tait donc M. le Prince?

--Oui, dit Lauriane. Je l'ai vu  Bourges, il y a trois mois, et je l'ai
reconnu tout de suite, lorsque j'ai travers ici pour le saluer. Et
vous, mon marquis, vous ne l'aviez donc jamais vu?

--Une ou deux fois je le vis dans son jeune ge,  Paris, mais jamais
depuis. Cependant, lorsqu'il nomma le prince de Cond en se disant
attach  sa personne, ce nom se plaa sur la figure du faux conseiller
Lenet, et,  chaque moment, je m'assurais davantage que j'avais affaire
au matre en personne. Voil pourquoi j'ai t fort patient; et bien
m'en a pris, Seigneur! Mais comment se fait-il que vous ayez imagin?...

--M. de Luynes est mort, en effet, de la fivre rouge, le 15 de ce
mois, pendant que les troupes du roi pillaient et brlaient la pauvre
place de Monheur, sur la Garonne. Voici une lettre de mon pre qui me
l'annonce, et qu'un de ses gens, arriv en courrier justement derrire
la suite du prince, a pu me faire remettre sans bruit par Clindor.

--Voil une grande nouvelle, mes enfants, et qui va encore une fois
bouleverser toute la politique! Mais qui de vous a eu l'ide?...

--C'est moi, monsieur, dit Adamas triomphant; ds que madame Lauriane
eut dit: Cet tranger qui est enferm l avec M. le marquis est le
prince et non pas un autre, nous nous cachmes tous les quatre dans le
petit couloir que vous savez.

--Nous tions inquiets pour vous, dit Mario,  cause de cette grosse
suite de gens qui avaient l'air de se mfier et de menacer. C'est Adamas
qui a invent tout d'un coup ce qu'il a fait et ce qu'il a dit.

--Matre Jovelin ne se souciait pas trop de s'y prter, ajouta Adamas;
mais il fallait vous sauver, il n'y avait pas  rflchir, et il a jou
son rle en habile homme, n'est-ce pas, monsieur?  prsent, il tient sa
fortune, et s'il veut remplacer, ou tout au moins galer en faveur le
fameux astrologue du prince, celui qui lui a prdit qu'il serait roi de
France  trente-quatre ans...

--J'ai remarqu, dit le marquis  Jovelin, que vous ne pouviez prendre
sur vous de lui faire cette promesse. Vous lui avez seulement dit qu'il
avait cette ambition. Mais,  prsent, que ferons-nous, mes amis? car,
vous le voyez, nous sommes trahis vilainement, et nous courons bien des
dangers auxquels nous ne songions point.

--Il ne faut rien faire, et nous tenir tranquilles, rpondit Lauriane
avec dcision. Le prince galope,  cette heure, sur la route du Midi,
et ne songera plus  nous de sitt.

--Il est vrai, dit le marquis, que le voil dvorant les chemins, pour
arriver le premier auprs du roi et s'emparer, sinon de la faveur, du
moins de la puissance dont jouissait M. de Luynes. Ceci lui sera bien
contest! Retz, Schomberg et Puisieux voudront leur part du gteau, sans
compter que madame la reine-mre et son petit vque de Luon vont leur
donner du fil  retordre! Allons! nos petites affaires sont dj sorties
de la tte de notre _bon_ prince, et n'y rentreront peut-tre jamais.
Pourvu qu'il n'ait pas donn d'ordres contre nous, auparavant que de
venir cans!

--Non, monsieur, il n'y a point de risques! dit Adamas. Il voulait votre
trsor, dont on lui a bien grossi la consquence, puisque, pour si peu,
un si riche prince nous a fait l'honneur de venir chez nous. Nous voil
avertis; nous saurons cacher notre petit avoir, et laisser  la
disposition des curieux des malles pleines de rebuts. La sortie secrte
du chteau sera tenue en bon tat, et l'on se mfiera des gens qui
viennent se rfugier contre la pluie. Mais soyez assur que, si le
prince n'y reparat en personne, nul autre ne s'en avisera; car, s'il a
donn des ordres, c'est pour que nul ne vienne mettre la main sur le
plat o il a tendu sa matresse griffe.

Le raisonnement d'Adamas tait fort juste. Il termina en profrant mille
maldictions contre la Bellinde, qui seule pouvait avoir surpris et
divulgu le vrai nom de matre Jovelin, la mort de d'Alvimar et
l'existence du trsor.

Il fut rsolu que l'on se consulterait avec Guillaume d'Ars sur
l'opportunit de taire ou de proclamer la mort de d'Alvimar, et,  cet
effet, le marquis se rendit chez lui, le lendemain dans l'aprs-midi.

Guillaume tait absent et ne devait rentrer que le soir.

Le marquis envoya un exprs pour dire  Briantes que l'on ne ft point
inquiet s'il rentrait tard, et il alla rendre visite  M. Robin de
Coulogne, qui se trouvait alors de passage en sa terre du Coudray, jolie
capitainerie sur les hauteurs de Verneuil,  une lieue environ du
chteau d'Ars.

Robin, vicomte de Coulogne, receveur-gnral des finances en Berry et
fermier-gnral des gabelles, tait un des ennemis naturels de l'ex
faux-saulnier Bois-Dor; et cependant ils taient lis d'une troite
amiti depuis l'affaire de Florimond Dupuy, seigneur de Vatan.

Ceux qui connaissent l'histoire du Berry se souviendront qu'en 1611, ce
Florimond Dupuy, grand huguenot et grand contrebandier, avait, en haine
de la gabelle, enlev un des enfants de M. Robin. Le marquis s'employa
gnreusement de sa personne pour ramener l'enfant  son pre, au risque
de se brouiller avec Florimond, qui tait, au dire de ses amis et de ses
ennemis, un fort mauvais coucheur.

Aprs cette aventure, la rbellion prit des proportions si graves, que,
pour rduire M. Dupuy dans son chteau, il fallut y envoyer douze cents
hommes d'infanterie, une compagnie de Suisses et six canons.

Vingt-neuf de ses gens furent pendus sur place, aux arbres environnants,
et il eut lui-mme la tte tranche en place de Grve. Le jeune Robin
fut par la suite abb de Sorrze. M. Robin pre resta l'oblig
reconnaissant et dvou de M. de Bois-Dor, et l'on peut croire que
c'est grce  cette amiti que le marquis ne fut jamais recherch pour
ses vieux actes de complicit dans les dlits de faux-saulnage.

Bois-Dor s'ouvrit donc  cet ami fidle d'une partie des embarras dont
l'avait menac la visite du prince, et lui avoua qu'il tait
particulirement inquiet pour le bon Lucilio, que les zls cagots du
pays voyaient chez lui de mauvais oeil.

--Vos craintes me paraissent exagres, lui dit le vicomte. M. de Groot,
que les savants appellent Grotius, et qui tait condamn en son pays 
la prison perptuelle, ne vient-il pas de s'vader, cach en un coffre,
grce au grand coeur et gnie de sa femme, et ne s'est-il point rfugi 
Paris, o il n'est tourment ni molest de personne? Pourquoi votre
Italien ne jouirait-il pas en France des mmes privilges?

--Parce que le gouvernement de France, qui se soucie fort peu de
dplaire aux gomaristes de Hollande et  Maurice de Nassau, se montrera
jaloux de plaire au pape en perscutant une de ses victimes. Il y a
vingt ans que Campanella est en prison, et, bien qu'on le plaigne et
l'estime en France, on ne fait rien pour le tirer des mains de ses
bourreaux; Dieu sait si, en ce moment, on lui donnerait asile,  leur
barbe!

--Vous avez peut-tre raison, reprit M. de Coulogne. Eh bien, j'approuve
votre ide de faire vader votre ami, au moindre danger qui menacerait
votre chteau; mais je pense que vous lui devriez chercher un asile o
il se pourrait rendre en cas d'alerte. Y avez-vous song?

--Oui bien, rpondit le marquis, et je vous veux consulter sur ce point.
Vous possdez ici prs un vieux manoir inhabit qui m'a paru encore fort
logeable, bien que je n'y sois jamais entr. L'endroit est assez voisin
de chez moi pour qu'en une heure de marche un homme press s'y puisse
rfugier. Cette ruine est proche d'une petite ferme qui est  vous, et,
si vous donniez des ordres aux mtayers, ils seraient prts,  tout
vnement,  cacher et  nourrir mon pauvre fuyard. Me voulez-vous
rendre ce bon office?

--Marquis, rpondit le vicomte, demandez-moi ma vie, si vous voulez:
elle est  vous.  meilleures enseignes, mes biens, mes gens, mes
maisons sont-ils  votre service. Laissez-moi pourtant rflchir  la
convenance du lieu que vous avez en vue, car c'est de mon vieux manoir
de Brilbault qu'il est question.

--Justement!

--Eh bien, voyons, il est fort isol dans les terres, et les chemins y
sont dtestables; c'est bien. Il n'est sur le passage d'aucune ville ou
bourgade; c'est encore bien. Le lieu m'appartient, et la prvt ne se
permettrait point d'en violer le seuil. De plus, la masure passe pour
tre hante par les plus turbulents et plaintifs esprits qu'il y ait, ce
qui est cause qu'aucun paysan maraudeur n'est curieux d'y entrer, aucun
passant de s'y arrter. C'est de mieux en mieux. Allons, je vois que
vous choisissez bien, et je veux, ds ce soir, m'y rendre avec vous pour
donner au mtayer les ordres ncessaires.

Bois-Dor ayant rflchi de son ct, jugea qu'il ferait mieux d'y aller
seul pour ne pas veiller de soupons.

--Vos mtayers ne me sont point inconnus, dit-il. Ils ont t de ma
clientle autrefois pour... ce que vous savez!

--Oui, oui, mchant homme! dit en riant le vicomte; ils ont eu par vous
le sel  bon compte! Eh bien; prenez ce chemin pour vous en retourner;
les eaux ne sont pas encore grandes, et vous pouvez passer sans risque.
Vous direz, comme par occasion,  Jean Faraudet, le mtayer, de me
venir trouver demain de grand matin; vous donnerez un coup d'oeil  la
masure et regarderez bien les alentours, afin de pouvoir renseigner
votre ami; et mme il fera bien d'y venir secrtement la nuit prochaine
pour connatre et les chemins et les entrances. De cette manire, s'il
venait  tre oblig de s'y rfugier, il le pourrait faire sans s'garer
ni se mprendre.

--Voil qui est convenu, dit le marquis, et recevez mille grces pour le
repos que vous donnez  mon esprit.

Le vicomte retint le marquis  souper; aprs quoi, celui-ci, remontant
dans son carrosse, reprit,  la nuit tombe, le chemin d'Ars, qui ne
valait gure mieux que celui de Brilbault; la raison de cette direction,
c'est qu'il ne voulait pas montrer son carrosse, qui faisait toujours
vnement, aux environs de cette ruine.

Plus avis que M. Robin ne lui avait conseill de l'tre, il mit pied 
terre  un quart de lieue de l'endroit qu'il voulait visiter, ordonna 
ses gens de se rendre doucement  Ars, et, s'engageant dans un de ces
mille petits sentiers o M. de Coulogne n'avait peut-tre jamais mis les
pieds, mais qui taient aussi familiers au vieux contrebandier que les
alles de sa garenne, il disparut seul dans les prs humides, aprs
avoir relev ses grandes bottes jusqu'au-dessus du genou.




XLIV


La nuit tait assez douce et pas trs-sombre, malgr de grands nuages
noirs que le vent balayait, en ouvrant au ciel de longues troues
pleines d'toiles, qui se fermaient tout d'un coup pour se rouvrir 
une autre place.

On dit que nos aeux gentilshommes ou bourgeois taient certainement
plus robustes que nous ne le sommes gnralement aujourd'hui, tandis
qu'au rebours, nos aeux ouvriers et paysans l'taient moins.

C'est la croyance des anciens de mon pays, et elle me parat fonde: les
gens aiss avaient des habitudes de grand air et d'activit dont la vie
moderne nous dispense ou nous prive. Les classes pauvres taient plus
mal loges et plus mal nourries que de nos jours, sans parler de
l'immense quantit de malheureux qui n'taient pas nourris et pas logs
du tout. Le Gentilhomme, avec son rgime de guerre ou de chasse,
conservait sa force et sa sant jusque dans un ge trs-avanc.

Bois-Dor, malgr ses soixante-neuf ans et la mollesse, relative de ses
habitudes, avait donc encore la vue bonne, la poitrine  l'abri d'un
rhume et le pied assez ferme sur la terre nue ou sur les gazons
mouills.

Il fit bien quelques glissades le long des buissons, mais il se retint
aux branches, en homme qui sait se diriger dans une localit dont les
accidents sont homognes sur une grande tendue de terrain.

Grce  la petite coursire qu'il avait prise, il fut rendu, en dix
minutes de marche,  la ferme de Brilbault.

Sachant le naturel craintif et superstitieux des paysans, il toussa et
parla d'avance avant de frapper; puis il se nomma en frappant, et fut
reu, sinon sans surprise, du moins sans effroi.

Bien que le sort des cultivateurs ft encore trs misrable, il l'tait
beaucoup moins, moralement parlant, en Berry, qui, d'ancienne date,
tait pays de franc-alleu, que dans les pays de servitude. En outre,
dans cette partie que l'on appelle la Valle-Noire, les ressources
matrielles ont toujours assur au fermier ou mtayer un bien-tre
relatif qui l'a prserv des grands dsastres et des grandes pidmies.

 cette poque, les maladreries (hospice des lpreux) taient dj
vides; la peste, si frquente encore dans la Brenne et aux alentours de
Bourges, ne svissait que rarement dans le Fromental. Les habitations,
sordides et infectes dans la Marche et le Bourbonnais, taient, du ct
de chez nous, solides et bien tablies, ainsi que l'attestent un grand
nombre de vieilles maisons rustiques du XVIe et du XVe sicle,
encore debout, et bien reconnaissables  leurs normes toits de tuiles,
 leurs huis encadrs de pierres tailles en prismes, et  leurs
mansardes surmontes de gros pis historis en terre cuite[22].

Le marquis put donc entrer sans dgot dans l'habitation des fermiers,
s'y asseoir dans l'tre et y causer quelques instants.

Aim de tout le monde, le _bon monsieur_ put confier sans crainte  Jean
Faraudet et  sa femme le soin ventuel d'un sien ami tracass,
disait-il, pour un dlit de chasse, et, lorsqu'il leur annona que leur
matre, M. Robin, voulait les voir, le lendemain matin, pour leur donner
des ordres en consquence, ils se montrrent joyeux et empresss
d'obir, en rpondant le mot sacramentel de bon vouloir et de bonne
grce en ce pays: Il y a bien moyen!

Cependant la femme Faraudet, que l'on appelait la Grand'Cateline, ne put
s'empcher de plaindre celui qui serait condamn  passer seulement une
nuit dans le chteau de Brilbault.

Elle croyait fermement qu'il tait hant, et son mari, aprs s'tre
moqu d'elle pour complaire au scepticisme du marquis, finit par avouer
qu'il aimerait mieux mourir que d'y mettre les pieds aprs soleil
couch.

--La prsence de mon ami, dit le marquis, vous rassurera, je l'espre,
car je vous rponds qu'elle chassera les mauvais esprits; mais, puisque
vous n'avez point trop de peur d'y entrer durant le jour, je vous prie
de mettre ds demain du bois dans la chemine et de dresser un lit dans
la meilleure chambre.

--On y mettra tout ce qu'il faut, notre cher monsieur, rpondit la
Grand'Cateline; mais le pauvre chrtien qui viendra l n'y dormira pas
la miette. Il entendra, la nuite, des vacarmes et rebtements, comme
nous les entendons, mon bon Dieu! et comme vous les entendrez vous-mme
si vous voulez attendre seulement une petite heure d'horloge.

--Je ne puis attendre, dit le marquis, et d'ailleurs, me sachant l, les
esprits ne bougeraient. Je connais bien leur couardise, n'ayant jamais
pu entendre,  la nuit de Nol, les voix qui crient dans le haut du
donjon de Briantes, non plus que les portes qui s'ouvrent toutes seules
 la Motte-Seuilly, et la dame blanche qui ouvre les courtines des lits
chez M. Guillaume d'Ars.

--C'est une chose imaginante, monsieur Sylvain, dit le mtayer d'un air
capable, qu'il y ait des apparaissances dans notre vieux chteau. On
sait bien qu'il peut y en avoir dans les autres, parce qu'il n'en est
point o quelque grand mal n'ait t fait ou endur; ce qui est la
cause que les pauvres chrtiens, tourments ou navrs de leurs corps
dans ces maisons-l, reviennent s'y lamenter en mes qui demandent
prires ou justice. Mais, dans le chteau de Brilbault, qui n'a jamais
t habit, oncques ne s'est fait ni bien ni mal, que je sache.

--Il faut croire, dit la femme, qui, tout en causant, filait lestement
sa quenouille, que l'ancien seigneur aura pri au loin, de malemort et
en pch; car vous savez la lgende de Brilbault? Elle n'est pas longue.
Un seigneur avait lev ce manoir jusqu'au fate, lorsqu'il partit pour
la terre sainte avec ses sept fils, dont ni lui ni pas un ne revint. Le
chteau fut vendu et revendu sans tre jamais au got de personne. On
pensait qu'il porterait malheur aux familles; c'est pourquoi, de tout
temps, il n'a servi qu' engranger des rcoltes. On y a mis une toiture
qui n'est dj plus bonne; mais il y a encore deux belles chambres et
une salle si grande, si grande, que d'un bout  l'autre bout, deux
personnes ne se reconnaissent quasiment point.

--Pouvez-vous me confier les clefs? dit le marquis. Je souhaiterais voir
le dedans.

--Les clefs, les voil; mais, mon cher monsieur Sylvain du bon Dieu, n'y
allez point! C'est l'heure o le sabbat va commencer.

--Voyons, quel sabbat, mes braves gens? dit le marquis en riant; comment
sont faits ces vilains diables.

--Je ne les ai point vus, monsieur, ni ne souhaite de les voir, dit le
mtayer; mais je les entends bien, je les entends trop! Les uns
gmissent; les autres chantent. C'est des rires, et puis des cris, et
des jurements et des pleurs, jusqu'au petit jour, que tout s'envole dans
les airs; car c'est bien ferm, et personne d'humain n'y pourrait entrer
sans licence ou office de moi.

--Ne seraient-ce point vos valets de ferme pour s'amuser, ou quelque
pillard pour vous empcher de surprendre ses larcins?

--Non, monsieur, non! Nos valets et servantes ont si grand'peur, que,
pour tout l'argent que vous avez, vous ne les feriez point approcher du
chteau de deux portes d'arquebuse aprs soleil couch; et mmement
vous voyez qu'ils ne couchent plus dans notre logis, parce qu'ils disent
qu'il est encore trop prs de cette maudite btisse. Ils dorment tous
dans la grange, l-bas, au fond de la cour.

--Tant mieux pour le petit secret que nous avons ce soir ensemble, dit
le marquis; mais tant mieux aussi peut-tre pour ceux qui font les
revenants  seules fins de vous larronner!

--Et que pourraient-ils larronner, monsieur Sylvain? Il n'y a rien dans
le chteau. Quand j'ai vu que le diable y promenait des feux, j'ai eu
crainte de l'incendie, et j'ai retir toute ma rcolte, sauf quelques
mchants fagots et une dizaine de bottes de foin et paille, pour ne les
point trop choquer, car on dit que les follets aiment bien batifoler
dans les bois et le fourrage; et, de vrai, j'y trouvais bien du
drangement et de la foulaison: c'tait comme si une cinquantaine de
personnes vivantes y avaient pass.

Le marquis savait Faraudet trs-vridique et incapable d'inventer quoi
que ce ft pour se dispenser de lui rendre service.

Il commena donc  penser que, si des lumires se montraient dans le
vieux manoir, si des voix se faisaient entendre, et si, surtout, des pas
ou des corps foulaient et drangeaient le fourrage, il y avait plus de
ralit que de diablerie dans ces faits, et que le chteau, o le
mtayer et sa femme avourent enfin n'avoir pas os entrer depuis plus
de six semaines, pouvait bien servir de refuge dj  quelques fugitifs.

--Intressants ou malfaisants, je veux les voir, se dit-il.

Et, mettant son pe nue sous son bras, tenant d'une main les clefs du
manoir et de l'autre une lanterne, il se dirigea,  travers les prs,
vers l'enceinte ruine et silencieuse.

Faraudet, voyant sa femme se lamenter de la hardiesse du bon monsieur,
eut honte de le laisser aller seul et se dcida  le suivre.

Mais, quand le marquis eut franchi le pont dormant, il vit le pauvre
paysan trembler si fort, qu'il craignit d'tre plus embarrass que
second par un homme si malade, et qu'il le pria de ne pas aller plus
avant.

La plupart des chteaux de la Valle-Noire, mme ceux du moyen ge
primitif, sont situs dans le plus creux des vallons, au lieu d'tre
placs sur les hauteurs, comme dans la Marche et le Bourbonnais. La
raison de cette anomalie est fort plausible.

Dans un pays qui n'offre pas d'escarpements considrables, on dut
chercher dans le cours d'eau le principal moyen de dfense.

Donc,  Brilbaut comme  Briantes, comme  la Motte-Seuilly, 
Saint-Chartier,  la Motte-de-Presles, etc., le manoir s'tait plant au
milieu des mandres d'une rivire capable d'alimenter de ses eaux
courantes le double foss circulaire de l'enceinte.

Le pont qui donne entre  la premire de ces enceintes est fort troit,
et port sur des arcades indcises entre le plein cintre et l'ogive.

Tout le chteau est d'une architecture de transition: la faade est
d'une forme trange; la porte et les fentres superposes de l'escalier
rentrent de quelques mtres dans le massif gnral, comme pour s'abriter
des attaques du dehors.

Le sommet de l'difice a d tre mascherol en cet endroit, mais la
construction inacheve est tronque par un toit hors de proportion avec
l'difice, qui annonce un plan assez grandiose rest en chemin.

Le marquis arriva au pied du manoir,  vol d'oiseau; les murs d'enceinte
taient si crouls et percs de tant de brches, les fosss tellement
combls en mille endroits, qu'il n'tait pas ncessaire d'en chercher
les portes.

Il ouvrit sans bruit celle du chteau, qui tait petite et basse sous un
arc rampant surmont d'une ogive fleurie.

L, il ouvrit  demi sa lanterne pour voir  ses pieds, car le mtayer
l'avait averti de se mfier de l'escalier.




XLV


Cet escalier en spirale est fort beau, large pour six personnes et lger
comme les branches d'un ventail. Il est d'une pierre blanche assez
friable; beaucoup de marches sont entirement rompues par la chute de
quelque partie suprieure de l'difice; mais celles qui restent semblent
frachement tailles et ne portent aucune trace d'usure.  chaque
demi-tour de la spirale, une marche d'engagement est soutenue par une
figure grimaante, une bte fantastique, ou un demi-corps d'homme arm,
sculpt en relief sur la muraille.

Le marquis s'amusa  regarder ces figures, qui semblaient s'agiter  la
lueur vacillante de sa lanterne.

Il montait lentement, profitant de chaque repos pour couter; et, comme
aucun autre bruit que celui du vent dans la toiture ne se faisait
entendre, comme les portes des salles devant lesquelles il passait
taient fermes au cadenas, il doutait de plus en plus de la prsence
d'habitants quelconques. Il parvint ainsi jusqu'au dernier tage, o
taient situes les deux chambres destines jadis au chtelain.

L'usage tant, au moyen ge, de se placer ainsi sous le fate, et de
rompre l'escalier, pour soutenir, en cas de besoin, un sige jusque dans
son appartement, souvent les marches taient interrompues dans la
construction, et le chtelain n'entrait chez lui que par une chelle que
l'on retirait le soir aprs lui. D'autres fois, les marches du dernier
tage taient,  dessein, tellement minces, qu'il suffisait de quelques
coups de pic pour les briser.

C'tait le cas, au chteau de Brilbaut; mais les brisures dont le
marquis avait  se mfier ne provenaient, comme nous l'avons dit, que
d'accidents fortuits, et il put, avec ses grandes jambes, escalader les
lacunes sans danger srieux.

Ces deux chambres, dont le mtayer lui avait parl, tant celles que
devait, au besoin, habiter Lucilio, le premier mouvement de Bois-Dor
fut d'y entrer pour voir si elles avaient des chssis, ou tout au moins
des volets pleins aux croises; car toutes celles de l'escalier,
troites et profondes, avec leur banc de pierre plac en biais dans
l'embrasure, envoyaient des bouffes d'air imptueux contre lesquelles
il avait eu de la peine  prserver sa lumire.

Mais, au moment d'ouvrir ces chambres seigneuriales, dont il avait les
clefs, le marquis hsita.

Si le manoir servait de refuge  quelqu'un, ce quelqu'un tait l, et,
surpris dans son repos, il se mettrait en dfense sans attendre
d'explication. Cette exploration exigeait donc quelque prudence. Le
marquis ne croyait pas aux esprits et avait d'autant moins de peur des
vivants qu'il ne les cherchait pas  mauvaises intentions. Si quelque
malheureux se trouvait cach l, quel qu'il ft, il tait dcid  l'y
laisser en paix et  ne pas trahir le secret qu'il aurait surpris.

Mais la premire terreur du rfugi pouvait tre hostile. Le marquis
n'avait fait aucun bruit apprciable en entrant et en montant, puisque
rien ne bougeait. Il devait, autant que possible, s'assurer de la vrit
sans se laisser voir ni entendre, ou du moins sans se montrer
brusquement.

 cet effet, il entra dans une salle sans porte, o rgnait la plus
profonde obscurit, les fentres tant toutes bouches de planches ou de
paille. Le plancher tait couvert d'une couche de poussire et de ciment
pulvris, d'une telle paisseur, que les pas y taient amortis comme
sur de la cendre.

Bois-Dor marcha longtemps, voyant tout au plus  se conduire. Il avait
ferm sa lanterne, qui n'tait garnie ni de vitre ni de corne, mais d'un
demi-cylindre de fer battu perc de petits trous, suivant l'usage du
pays. Il ne se hasarda  la rouvrir que quand il eut atteint une
extrmit de cet immense local, et aprs s'tre bien assur qu'il tait
en un lieu absolument tranquille et muet.

Il plaa alors son luminaire sur le plancher devant lui, et recula
jusque dans une grande chemine qui se trouvait prs de lui.

De l, il put habituer peu  peu ses regards  une si faible clart dans
un si vaste espace, et distinguer une salle qui tenait toute la longueur
du chteau.

Il examina la chemine o il se trouvait. Elle tait, comme tout le
reste, en pierre blanche, et les socles angulaires, pntrant dans le
massif de la base, avaient leurs saillies si fraches, qu'elles
semblaient dcoupes de la veille; les doubles baguettes de
l'encadrement n'avaient ni entailles ni souillures d'aucune sorte, non
plus que l'cusson vierge d'armoiries qui couronnait le manteau. Le
tuyau mme de la chemine et l'tre, non revtu de plaque, n'avaient
traces de feu, de fume, ni de cendre. La construction inacheve n'avait
jamais servi, cela devenait vident. Personne n'avait jamais occup,
personne n'occupait cette salle froide et nue.

Aprs s'tre assur de ce fait, le marquis s'enhardit  aller voir de
prs pourquoi une barrire de planches,  hauteur d'appui, coupait
transversalement cet norme vaisseau vers la moiti de sa profondeur.
Arriv l, il trouva le vide devant lui. Le plancher tait tomb ou
avait t supprim tout entier, ainsi que celui des tages infrieurs,
dans toute une moiti de l'difice, peut-tre pour faciliter
l'engrangement des bls.

L'oeil plongeait donc dans les tnbres d'un local qui paraissait aussi
grand qu'une glise.

Bois-Dor tait l depuis quelques instants, cherchant  se faire une
ide de l'ensemble, lorsque, des profondeurs que son oeil interrogeait en
vain, une sorte de gmissement monta jusqu' lui.

Il tressaillit, ferma et cacha sa lanterne derrire les planches, retint
son haleine et prta l'oreille, qu'il avait un peu dure et qui pouvait
le tromper sur la nature des sons.

tait-ce une porte, un volet pouss par le vent?

Il n'y avait pas trois minutes qu'il attendait, lorsque la mme plainte,
plus marque encore, se rpta, et, en mme temps, il lui sembla qu'un
faible rayon de lumire, partant de bien loin au-dessous de ses pieds,
illuminait ce fond d'difice, qui, par rapport  lui, tait bien
littralement un abme.

Il s'agenouilla pour ne pas tre vu, et regarda  travers les planches
qui lui servaient de balustrade.

La clart augmenta rapidement et bientt devint assez vive pour lui
permettre de voir, ou plutt de deviner, dans un vague heurt d'ombre et
de lumire, le fond d'une salle de rez-de-chausse aussi grande que
celle o il tait, mais qui, avant l'croulement des tages
intermdiaires, avait d tre beaucoup plus leve, ainsi qu'il en
pouvait juger par la naissance des nervures de la vote qui portaient
sur des consoles charges d'animaux et de personnages fantastiques, plus
grands et plus saillants que ceux dj vus dans l'escalier.

Pour tout ameublement, on distinguait quelques tas de fourrages secs, et
des ais placs en barrire, vers le fond, avec des restes des crches.
Ce rez-de-chausse avait longtemps servi d'table  boeufs. Au milieu de
ces ais, on apercevait des dbris de jougs et de socs. Puis tout cela
rentra dans l'ombre, et la clart, en montant, vint frapper la grand pan
de mur qui formait tout le pignon de l'difice, et que le marquis voyait
en face de lui sur une tendue d'une quarantaine de pieds.

Cette lumire, tantt rougetre, tantt blafarde, partait d'un foyer non
visible, plac sous la vote du rez-de-chausse, c'est--dire dans la
partie non croule, correspondant  celle d'o le marquis observait ce
tableau sombre et flottant.

Tout  coup, il se fit un bruit de portes, de pas et de voix sous cette
vote, et une confusion d'ombres mouvantes et agites, tantt immenses,
tantt trapues, se dessina de la manire la plus bizarre sur le grand
mur, comme si un grand nombre de personnes, allant et venant devant un
vaste foyer, en eussent tour  tour masqu et dmasqu le rayonnement.

--Voici, pensa le marquis, un jeu de cligne-musette assez curieux, et
l'on ne saurait nier que ce chteau ne soit rempli d'ombres errantes et
parlantes. Sachons ce qu'elles disent.

Il couta; mais, au milieu d'un murmure de paroles, de chants, de
plaintes et de rires, il ne parvint pas  saisir une phrase, un mot, une
intention.

L'effroyable sonorit de la vote, qui renvoyait les sons comme les
ombres sur la muraille oppose, confondait toutes les voix en une seule,
toutes les interpellations en un bruissement confus.

Le marquis n'tait pas sourd; mais il avait la sensibilit auditive des
vieillards, qui entendent trs-bien une gamme de sons modrs et de
paroles articules, et qu'un vacarme, un ple-mle de voix trouble et
offense sans rsultat.

Il saisissait donc des inflexions et rien de plus: tantt celle d'une
grosse voix raille qui semblait faire un rcit, tantt un refrain de
chanson interrompu brusquement par des accents de menace, et puis une
voix claire qui semblait railler et contrefaire les autres, et qui
soulevait un orage de rires violents et brutaux.

Parfois, c'taient d'assez longs monologues, puis des dialogues  deux,
 trois, et, tout  coup, des cris de colre ou de gaiet qui
ressemblaient  des rugissements. En somme, il se pouvait que ces gens
parlassent une langue que le marquis ne connaissait pas.

Il se persuada qu'il n'y avait l qu'une troupe de truands ou de
bateleurs sans emploi, vivant de maraude et laissant passer les mauvais
jours de l'hiver  l'abri de cette ruine, peut-tre encore s'y cachant
par suite de quelque mfait.

Ces rires, ces costumes bizarres qui se dessinaient devant lui en ombres
chinoises, ces longs discours, ces dialogues anims avaient peut-tre
rapport  quelque tude d'un art burlesque.

--Si j'tais plus prs d'eux, pensa-t-il, je m'en pourrais divertir; il
n'est point d'homme mal reu en une compagnie, si mauvaise qu'elle soit,
lorsqu'il entre en offrant sa bourse de bonne grce.

Il reprit donc sa lanterne et se prparait  descendre, lorsque les
conversations, les chants et les rires se changrent en cris d'animaux
si rels et si parfaitement imits, qu'on et dit une basse-cour en
rumeur. C'tait le boeuf, l'ne, le cheval, la chvre, le coq, le canard
et l'agneau braillant tous ensemble. Puis tout se tut comme pour couter
les aboiements d'une meute, le son du cor, tous les bruits d'une chasse.

tait-ce un jeu? Les acteurs songeaient-ils  se regarder sur la
muraille? Ils ne paraissaient pas simuler une action en rapport avec
leur tapage.

Un enfant criait d'une voix aigu au milieu de tout cela, soit pour
faire comme les autres, soit effray dans son sommeil, et Bois-Dor vit
passer l'ombre menue d'un petit corps qui avait des mouvements de singe.
Ensuite, ce fut une grosse tte coiffe d'une sorte de morion empanach,
profilant sur le mur lumineux un nez grotesque, puis une tte chevelue
qui semblait surmonte d'une calotte de prtre, et qui parlait  une
longue silhouette longtemps immobile comme celle d'une statue.

Puis tous les bruits cessrent brusquement, et l'on n'entendit qu'une
plainte sourde, qui ressemblait aux gmissements de la souffrance, et
que Bois-Dor avait toujours saisie, revenant par intervalles, comme un
douloureux point d'orgue dans les pauses de ce charivari effrn.

Le tumulte apais, l'ombre d'un crucifix gigantesque coupa en croix
toute la muraille.

La lumire parut changer de place, et cette croix devint toute petite;
enfin, elle disparut, et une seule figure trs-nettement dessine prit
sa place, tandis qu'une voix spulcrale rcitait d'un ton monotone une
prire qui semblait tre celle des agonisants.




XLVI


Bois-Dor, qui tait rest l, retenu par l'amusement qu'il prenait 
cette fantasmagorie et  ces bruits tranges, commena  sentir le froid
qui faisait claquer ses dents, lorsque cette ennuyeuse psalmodie
commena.

Cette fois, dcid  aller voir ce qui se passait, il fut pourtant
retenu par l'incroyable ressemblance que lui offrait la dernire
apparition.

Elle devenait plus prcise et plus fixe  mesure que la voix lugubre
dbitait sa lugubre prire, et le marquis, fascin  sa place, ne
pouvait plus en dtacher ses yeux.

Cette tte, si reconnaissable  sa chevelure courte coupe  la
malcontent, et  la fraise espagnole que l'encadrait,  ses lignes
arrtes et d'une dlicatesse anguleuse, enfin  la forme particulire
de la barbe et de la moustache, c'tait celle de d'Alvimar, penche en
arrire dans la roideur de la mort.

D'abord, Bois-Dor se dfendit de cette ide; puis elle devint une
obsession, une certitude, une motion, une terreur insurmontable.

Il n'avait jamais cru aux revenants par rapport  lui. Il disait et
pensait que, n'ayant jamais mis personne  mort par vengeance ou
cruaut, il tait bien sr de n'tre jamais visit par aucune me en
peine ou en colre; mais, pas plus que la majorit des hommes
raisonnables de son temps, il ne niait le retour des esprits sur la
terre et les apparitions dont tant de personnes dignes de foi
racontaient les particularits.

--Ce d'Alvimar est bien mort, pensa-t-il: j'ai touch ses membres
froids; j'ai vu descendre de cheval son corps dj roidi. Il repose
depuis des semaines dans la terre, et pourtant je le vois ici, moi qui
n'ai jamais rien vu de surnaturel l o les autres voyaient des fantmes
pouvantables. Cet homme tait-il, contre toutes les apparences,
innocent du crime dont je l'ai accus et puni? Est-ce un reproche de ma
conscience? Est-ce une fantaisie de mon cerveau? Est-ce le froid de
cette masure qui me gagne et me trouble? Quelque chose que ce soit,
pensa-t-il encore, j'en ai assez.

Et, sentant le vertige prcurseur d'un vanouissement, il se trana sur
l'escalier. L, il se remit un peu et assura son pas pour descendre la
spirale brise.

Mais, quand il fut au bas, au lieu de se raffermir l'esprit et de
chercher  pntrer dans les salles du rez-de-chausse, il ne voulut
plus rien voir ni rien couter, et, chass par une insurmontable
rpugnance, il s'lana dans la campagne, confessant sa peur  lui-mme,
et prt  la confesser navement  quiconque lui en demanderait compte.

Il trouva le mtayer qui l'attendait, plus mort que vif, sur le pont.

C'tait pour le brave homme un acte hroque d'tre rest l 
l'attendre. Il tait incapable de dire ou d'entendre quoi que ce ft, et
ce ne fut qu'on rentrant dans sa maison avec le marquis, qu'il osa
l'interroger.

--Eh bien, mon pauvre cher monsieur Sylvain, dit-il, j'espre que vous
en avez eu votre sol, de voir leurs clarts et d'couter leurs brames!
Je croyais bien ne vous en voir jamais revenir!

--Il est certain, dit le marquis en avalant un verre de vin que lui
offrait la mtayre, et qu'il ne trouva pas de trop en ce moment, qu'il
y a quelque chose de non ordinaire dans cette ruine. Je n'y ai rien
rencontr de malfaisant...

--Eh! si pourtant, mon bon monsieur, dit la Grand'Cateline, vous voil
plus blanc que vos rabats! Chauffez-vous donc, seigneur, pour ne point
attraper de mal.

--Pour le vrai, j'ai eu froid, rpondit le marquis, et j'ai cru voir des
choses que je n'ai peut-tre point vues; mais la marche me remettra, et
je crains d'inquiter mon monde en demeurant davantage. Bonne nuit 
vous, bonnes gens! Buvez  ma sant.

Il paya grassement leur obligeance et alla retrouver sa voiture, qui
tait revenue l'attendre au point o il l'avait quitte. Aristandre
s'tait inquit; mais, le marquis assurant qu'il ne lui tait rien
arriv de fcheux, le bon carrosseux se persuada qu'Adamas ne hablait
point quand il assurait que monsieur avait encore de galantes
aventures.

--Il doit y avoir  cette ferme, dit-il tout bas  Clindor, chemin
faisant, quelque bergre de bonne mine!

Il se confirma dans cette ingnieuse ide quand son matre lui dfendit
de parler de sa course  travers les prs.

Au lieu de s'arrter  Ars, le marquis fit courir droit sur Briantes. Il
tait surpris, et un peu honteux dj, du moment d'effroi qui l'avait
entran  quitter Brilbault sans rien claircir.

--Si j'en parle, on se moquera de moi, pensa-t-il; on se dira tout bas
que l'ge me fait radoter. Mieux vaut ne confier ceci  personne; et,
comme, aprs tout, il m'importe peu que Brilbault soit au pouvoir d'une
bande de bateleurs ou de sorciers, je chercherai pour Lucilio quelque
autre gte plus paisible.

 mesure qu'il approchait de chez lui, son esprit repos s'interrogeait
sur ce qu'il avait prouv.

Ce qui le frappait, c'est d'avoir t surpris par la peur dans un moment
o rien ne l'y avait dispos, et o, bien au contraire, il s'tait senti
en train de rire des facties de ces lutins et de la bizarrerie
divertissante de leurs portraits sur la muraille.

Par suite de ses rflexions  ce sujet, il arrta Aristandre devant les
prs Chambon, et descendit  pied le court sentier qui conduisait  la
chaumire de la jardinire Marie, dite la Caille-Botte.

Cette chaumire existe encore; elle est encore occupe par des
marachers. C'est une maisonnette vermoulue, flanque d'une tourelle
d'escalier en pierres sches. Le gentil verger, tout entour de haies
bourrues et de folles ronces, est,  ce que l'on assure, un cadeau de
M. de Bois-Dor  la Caille-Botte.

Il trouva l le frre oblat, partageant la pitance du couvent avec sa
matresse, qui partageait avec lui le vin et les fruits de son jardin.

Leur association n'tait cependant pas ostensible; ils y mettaient
quelque prcaution, afin de n'tre pas commands de se marier, et, par
l, de perdre le privilge d'invalide que Jean le Clope avait au couvent
des Carmes.

--Ne craignez rien, mes amis, dit le marquis en surprenant leur
tte--tte. Nous avons des secrets ensemble, et je vous veux seulement
dire deux mots...

--Prsent, mon capitaine! rpondit Jean le Clope en sortant de dessous
la table, o il s'tait rfugi; je vous prie de me pardonner, mais je
ne savais qui approchait de la maison, et l'on fait tant de propos sur
mon compte!

--Bien injustes, assurment! dit en souriant le marquis. Mais
rponds-moi, mon ami; je ne t'ai pas revu depuis certain vnement. Je
t'ai fait remettre une petite rcompense par Adamas,  qui tu as jur
d'avoir excut fidlement mes ordres. Ayant un moment ce soir pour te
parler sans tmoins, je souhaite savoir de toi quelques dtails sur la
manire dont tu as fait les choses.

--Quoi, mon capitaine? il n'y a pas deux manires d'enterrer un mort, et
j'y ai fait office de chrtien aussi chrtiennement que l'et fait le
prieur de _ma_ communaut.

--Je n'en doute pas, mon camarade; mais as-tu t prudent?

--Mon capitaine doute de moi? s'cria l'invalide avec une sensibilit
qui se dveloppait particulirement en lui aprs souper.

--Je doute, non pas de ta discrtion, Jean, mais un peu de ton adresse 
cacher cette spulture; car la mort de M. d'Alvimar est aujourd'hui
connue de mes ennemis, et pourtant je ne saurais douter de la fidlit
de mes gens, non plus que de la tienne.

--Hlas! monsieur le marquis, vos gens n'taient pas seuls dans le
secret, observa judicieusement la Caille-Botte; ceux de M. d'Ars ont pu
parler, et, d'ailleurs, ne cherchiez-vous pas, cette nuit-l, un homme
que vous vouliez tenir et qui s'est chapp?

--Il est vrai; c'est celui-l seul que j'accuse. Je ne viens point, mes
amis, pour vous faire des reproches, mais pour vous demander o, quand
et comment vous avez donn la spulture  ce cadavre.

--O? dit Jean le Clope en regardant la Caille-Botte. C'est en notre
jardin, et, si vous voulez voir la place...

--Je n'en suis point curieux. Mais faisait-il nuit grande ou petit jour?

--C'tait environ sur les... deux ou trois heures du matin, dit le frre
oblat avec un peu d'hsitation, en regardant encore la vieille fille
grle, qui semblait, de l'oeil, lui souffler ses rponses.

--Et vous ne ftes vus de personne? dit encore Bois-Dor examinant avec
attention l'un et l'autre.

Cette question troubla tout  fait le frre oblat, et le marquis surprit
de nouveaux regards d'intelligence entre lui et sa compagne.

Il devenait vident pour lui qu'ils craignaient d'avoir t vus, et que,
dans la crainte d'tre contredits par un tmoin digne de foi, ils
n'osaient donner des dtails sur la manire dont ils avaient rempli les
intentions du marquis.

Celui-ci se leva et renouvela la question d'un air d'autorit.

--Hlas! mon bon seigneur, dit la Caille-Botte en s'agenouillant,
pardonnez  ce pauvre estropi de corps et d'esprit, qui a peut-tre un
peu trop bu ce soir, et ne sait point s'expliquer comme il faut!

--Oui, pardonnez-moi, mon capitaine, ajouta l'invalide, attendri
apparemment sur la situation de son propre cerveau, et en s'agenouillant
aussi.

--Mes amis, vous m'avez tromp! dit le marquis rsolu  les confesser;
vous n'avez point enseveli vous-mmes M. d'Alvimar! Vous avez eu peur,
ou scrupule, ou rpugnance; vous avez averti M. Poulain...

--Non, monsieur, non! s'cria la Caille-Botte avec nergie; nous
n'aurions jamais fait pareille chose sachant que M. Poulain est contre
vous! Puisque vous savez que nous ne vous avons pas obi, vous devez
savoir aussi qu'il n'y a pas de notre faute, et que le diable en
personne s'en est ml.

--Racontez ce qui est arriv, reprit le marquis; je veux savoir si vous
me direz la vrit.

La jardinire, persuade que le marquis en savait plus qu'elle-mme,
raconta trs-sincrement ce qui suit:

--Quand vous ftes parti, mon cher monsieur, notre premier soin fut de
porter ce mort dans notre jardin, o nous le couvrmes d'un grand
paillasson; car, de le faire entrer cans, je ne m'en souciais point et
n'en voyais point l'utilit. Je confesse que j'en avait grand'peur, et
que, pour tout autre que vous, mon bon monsieur, je n'eusse voulu
recevoir pareille compagnie.

Jean me traitait de sotte et riait, tout en avalant le reste de son
pichet de vin, soi-disant pour se prmunir contre le frais de la nuit,
mais peut-tre bien pour se divertir l'esprit des ides tristes qui
viennent toujours  la vue d'un mort, si dur que l'on soit de son coeur.

Il faut vous confesser aussi que le premier soin de ce pauvre Jean, que
voil, avait t de prendre ce qu'il y avait dans les poches de ce mort
et dans la mallette du cheval qui l'avait apport ici... Vous n'aviez
rien dit; nous pensions que cela nous revenait, et nous tions l 
compter l'argent sur la table, afin de vous le rendre fidlement, si
vous veniez  le rclamer.

Il y avait de l'or plein une assez grosse bourse, et Jean, buvant
toujours, prenait plaisir  le regarder et  le manier. Que voulez-vous,
monsieur! de pauvres gens comme nous! a surprend de toucher  a. Et
nous nous faisions des ides sur la manire de placer cette fortune.
Jean voulait acheter une vigne, et moi, je disais que mieux valait une
_ouche_ bien plante en noyers de rapport; et, moiti riant de nous voir
si riches, moiti disputant sur le comportement que nous ferions de
notre avoir, nous ne pensions plus au mort, quand le coucou sonna quatre
heures du matin.

-- prsent, que je dis  ce pauvre Jean, je n'ai plus peur, et, comme
tu n'es pas bien adroit de ta jambe de bois, encore que tu bches un peu
de ton bon pied, je te veux aider  faire la fosse. Je n'ai jamais
souhait mal  aucune personne vivante; mais, puisque ce monsieur est
mort, je ne lui souhaite point de revivre. Il y a comme a du monde qui,
en s'en allant, profite bien  ceux qui restent.

Je m'en dois accuser, mon cher monsieur, voil toutes les prires que,
ce mauvais Jean et moi, nous faisions pour ce trpass.

Si bien que, prenant la bche, nous retournons tous les deux au jardin
et levons le paillasson o nous avions cach le corps. Mais qui fut
tonn, monsieur? Il n'y avait rien dessous; on nous avait vol notre
mort!

Nous voil de chercher, de tout retourner: rien, monsieur, rien! Nous
pensions tre fous et avoir rv tout ce qui tait arriv cette nuit-l,
et vitement je courus pour voir si l'argent n'tait point une vision.

Eh bien, monsieur, si vous n'tiez l pour nous questionner, nous
pourrions croire que le diable nous avait jou une pice de comdie; car
le tiroir o j'avais mis la bourse et les bijoux tait ouvert, et le
tout s'tait envol de la maison, du temps que nous tions dans le
jardin, comme le mort s'tait envol du jardin, du temps que nous tions
dans la maison.

En achevant ce rcit, la Caille-Botte se lamenta sur la perte de
l'argent, et le frre oblat, qui ne demandait qu'une occasion de
pleurer, versa des larmes trop sincres pour que le marquis pt rvoquer
en doute le double et trange vol commis chez eux, d'une bourse pleine
et d'un _mort trpass_; ainsi disait d'un ton dolent la jardinire.




XLVII


Pendant ce duo de lamentations, le marquis rflchissait.

--Dites-moi, mes amis, reprit-il, ne vtes-vous point, dans votre
jardin, des empreintes de pas, et, dans votre maison, des traces
d'effraction?

--Nous n'y fmes point d'attention tout de suite, rpondit la
Caille-Botte; nous tions trop troubls; mais, quand le jour fut venu,
nous observmes toutes choses de notre mieux. Dans la maison, il n'y
avait rien d'extraordinaire. On avait pu y entrer ds que nous emes le
dos tourn: nous avions laiss la porte et le tiroir ouverts, et
l'argent en vue; il y avait l bien de notre faute, hlas!

--Donc, observa le marquis, le dfunt ne s'en est pas all tout seul, et
il a eu, non-seulement quelques amis pour enlever sa dpouille, mais
encore d'autres pour repcher son argent et ses bijoux.

--Je suppose, monsieur, qu'il y en eut seulement deux pour la premire
besogne, et un pour la dernire, lequel mme n'tait pas bien d'accord
avec les autres; car nous vmes, sur le terreau de nos plates-bandes,
deux paires de pieds qui s'en allaient vers notre chalier donnant du
cot de Briantes, lesquels pieds paraissaient tre chausss de bottes ou
de patins, tandis que, sur le sable de notre petite cour, il y avait
comme des marques de pieds nus, des pieds d'enfant tout petits qui s'en
allaient du ct de la ville. Mais, comme il y avait dj de l'eau dans
les sentiers, nous ne pmes rien voir hors de notre enclos.

Bois-Dor fit en lui-mme le raisonnement suivant:

--Sanche, qui s'tait chapp, nous aura suivis et observs. Puis il
aura t trouver M. Poulain, qui aura envoy quelqu'un ou sera venu
lui-mme avec Sanche, chercher le corps de d'Alvimar pour lui donner la
spulture. La dlation vient de l. Le recteur n'aura pas os, pour des
raisons que j'ignore, produire ce cadavre aux regards de ses paroissiens
et me dnoncer publiquement. Il aura peut-tre voulu donner  Sanche le
temps de fuir. Quant  l'argent, quelque petit malandrin aura surpris
les alles et venues, cout aux portes et profit de la circonstance:
ceci m'importe assez peu.

Puis, aprs avoir encore rflchi sur toutes ces choses et fait diverses
questions qui n'amenrent aucun claircissement nouveau:

--Mes amis, dit-il, lorsque nous amenmes ici ce mort en travers de son
cheval, nous vous laissmes la mallette, sans songer  autre chose qu'
nous dbarrasser la vue et nous laver les mains de tout ce qui avait
appartenu  notre ennemi. Cependant, nous avisant, le lendemain, qu'il
se pouvait trouver dans cette valise des papiers intressants pour nous,
nous vous les fmes rclamer, et vous rpondtes  Adamas qu'il ne s'y
tait rien trouv qu'un habillement de rechange, un peu de linge et
aucun papier ou parchemin.

--C'est la vrit, monsieur, rpondit la jardinire, et nous pouvons
vous montrer la mallette encore pleine, et telle qu'elle nous a t
remise. Le voleur ne la vit point sur le pied du lit, o nous l'avions
jete, ou bien il ne voulut pas s'en embarrasser.

Le marquis se la fit apporter, et constata la vrit de l'assertion.

Cependant, en examinant et retournant cet objet, il lui sembla y
dcouvrir une combinaison de poche cache qui avait chapp aux
recherches de ses htes, et qu'il fut forc de dcoudre pour l'ouvrir.

L, il trouva quelques papiers qu'il emporta, aprs avoir ddommag la
jardinire et l'invalide de la perte qu'ils avaient faite, et leur avoir
recommand le silence jusqu' nouvel ordre.

Il tait pass onze heures quand le marquis rentra dans sa grande
maison.

Mario ne dormait pas; il jouait aux jonchets avec Lauriane dans le
salon, ne voulant pas se coucher sans avoir va rentrer son pre.

Lucilio lisait au coin du feu, ne se laissant pas distraire par les
rires des enfants, mais se trouvant agrablement berc dans ses
profondes rveries par cette musique frache et charmante,  laquelle
son coeur tendre et son oreille mlodique taient particulirement
sensibles.

Depuis qu'il avait fait le devin en prsence de M. le Prince, les
enfants l'appelaient M. l'astrologue, et le taquinaient en paroles pour
le faire sourire. L'aimable savant souriait tant qu'on voulait, sans se
dranger de son travail d'esprit, la bienveillance de son caractre et
la douceur de ses instincts demeurant, pour ainsi dire, unies  son
corps, et parlant  travers ses beaux yeux italiens, mme quand son me
tait en voyage dans les sphres clestes.

Adamas, qui malgr son adoration pour son petit comte, s'ennuyait
jusqu' la mlancolie, en l'absence de son divin marquis, errait par
l'escalier et le prau, comme une me en peine, lorsqu'il entendit enfin
le trot retentissant de Pimante et de Squilindre, et les plaintes des
cailloux du chemin, broys sous les roues de la monumentale carroche
comme des noix sous le pressoir.

--Voil monsieur qui arrive! s'cria-t-il en ouvrant la porte du salon
avec autant de bruit et de joie que si le marquis et t absent pendant
une anne et il courut  la cuisine pour en rapporter lui-mme une sorte
de punch rchauffant, compos de vin et d'aromates, savante et agrable
boisson dont il se rservait le secret, et  laquelle il attribuait la
bonne mine et la verte sant de son vieux matre.

Le bon Sylvain embrassa son fils, et salua tendrement sa fille, serra la
main de son _astrologue_, but le cordial que lui prsentait son bon
serviteur, et, ayant ainsi content tout son monde, mit ses grandes
jambes presque dans le feu, fit placer une petite table ronde  ct de
lui, et pria Lucilio de lire des yeux certains papiers qu'il apportait,
tandis que Mario les traduirait tout haut de son mieux.

Les papiers taient crits en langue espagnole, sous forme de notes
rassembles pour un mmoire et runies par une courroie. Il n'y avait ni
adresse, ni cachet, ni signature.

C'tait une srie de renseignements officieux ou officiels sur l'tat
des esprits en France, sur les dispositions prsumes ou surprises de
divers personnages plus ou moins importants pour la politique espagnole;
sur l'opinion publique  cet gard; enfin une sorte de travail
diplomatique assez bien fait, quoique inachev et en partie  l'tat de
brouillon.

On y voyait que d'Alvimar, dont, pendant ces quelques jours de rsidence
 Briantes, on ne s'tait pas expliqu la vie de retraite et les longues
critures, n'avait pas cess de rendre compte  un prince, ministre ou
protecteur quelconque, d'une sorte de mission secrte, trs-hostile  la
France et pleine d'aversion et de ddain pour les Franais de toutes les
classes avec lesquels il s'tait trouv en relation.

Cette minutieuse critique n'tait pas sans esprit, partant sans intrt.
D'Alvimar avait l'intelligence subtile et le raisonnement spcieux.
Faute de relations aussi leves et aussi intimes qu'il les et
souhaites pour le progrs de sa fortune et l'importance de son rle, il
tait habile  commenter un petit fait observ, et  interprter une
parole surprise ou recueillie en passant: un propos, un bruit, une
rflexion venant du premier venu, dans quelque lieu qu'il se trouvt,
tout lui servait, et l'on voyait dans ce travail,  la fois perfide et
puril, la tendance irrsistible et la secrte satisfaction d'une me
pleine de bile, d'envie et de souffrance.

Lucilio, qui devina, ds les premires lignes, l'intrt que le marquis
prenait  cette trouvaille, chercha dans les derniers feuillets, et
trouva bien vite celui-ci, que Mario traduisit couramment, presque sans
hsitation, en regardant de ses beaux yeux dans les beaux yeux de son
professeur  la fin de chaque phrase, pour s'assurer rapidement, avant
de poursuivre, qu'il n'avait pas fait de contre-sens:

Pour ce qui est du pr.... de C..., je ferai en sorte d'approcher de sa
personne: j'ai eu des renseignements d'un ecclsiastique intelligent et
intrigant qui peut tre utile.

Retenez le nom de Poulain, recteur  Briantes. Il est de Bourges et
sait beaucoup de choses, notamment sur ledit prince, lequel est fort
avide d'argent et fort peu capable du ct de la politique; mais il ira
o l'ambition le poussera. On pourrait le leurrer de grandes esprances
et s'en servir comme on a fait des Guises, car il n'a de Cond que le
nom, et craint toutes choses et toutes gens.

Il est donc plus malais  prendre qu'il ne parat. Sa personne n'est
bonne  rien. Son nom est encore un parti. Dans l'espoir d'tre roi, il
est prt  donner beaucoup de gages  la trs-sainte I..., sauf  se
retourner si c'tait son intrt. On dit qu'il ne reculerait pas  se
dfaire du R... et de son frre, et que, dans un besoin, on pourrait
frapper haut et fort au moyen de ce pauvre esprit et de ce faible bras.

Si c'est votre opinion de le nourrir dans cette pense, faites-le
savoir  votre trs-humble...

--C'est bien, c'est bien! s'cria le marquis. Nous tenons l de quoi
brouiller notre ami Poulain avec M. le Prince, et tous deux avec la
mmoire de ce cher M. d'Alvimar. Dieu sait que mon got serait de
laisser ce dfunt tranquille; mais, si l'on nous menace de le venger,
nous le ferons connatre aux bons amis qui le plaignent.

--C'est fort bien, dit la gentille madame de Beuvre,  la condition que
vous pourrez prouver que ces notes sont crites de sa main!

--Il est vrai, rpondit le marquis; sans cela, nous ne tenons rien qui
vaille. Mais, sans doute, Guillaume nous pourra procurer quelque lettre
signe de lui?

--Il est probable; et il faudra vous en inquiter bien vite, mon
marquis!

--Alors, dit le marquis en lui baisant la main pour lui souhaiter le
bonsoir,--car elle s'tait leve pour se retirer,--je retournerai demain
chez Guillaume, et, en attendant, gardons bien nos preuves et nos
moyens.

Le lendemain, en s'veillant, le marquis vit entrer chez lui Lucilio,
qui lui remit une page crite par lui  son intention.

Le pauvre muet voulait s'en aller pendant quelque temps, afin de ne pas
attirer plus vite sur son gnreux ami l'orage qui les menaait tous
deux.

--Non, non! s'cria Bois-Dor trs-mu; vous ne me causerez point cette
douleur de me quitter! Le danger est ajourn, cela nous est bien prouv
 tous, et les notes de M. d'Alvimar sont faites pour me rassurer tout 
fait sur mon affaire. Quant  vous, croyez que vous ne devez rien
craindre du prince, ayant si bien annonc la mort du favori. D'ailleurs,
quels que soient les risques pour vous d'tre ici, je crois qu'ailleurs
ils seraient pires, et c'est dans ce pays que je vous puis efficacement
protger ou cacher, selon les vnements qui surviendront. Ne nous
tourmentons pas de l'inconnu, et, si vous avez scrupule d'augmenter les
embarras de ma situation, songez  ceci, que l'ducation de Mario est
manque et perdue sans vous. Songez au service que vous me rendez de
faire d'un aimable enfant un homme de tte et de coeur, et vous
reconnatrez que ce n'est ni ma fortune ni ma vie qui pourraient
m'acquitter envers vous, car ni l'une ni l'autre ne valent la science et
la vertu que vous nous donnez.

Ayant, non sans peine, arrach  son ami le serment de ne pas quitter
Briantes sans son consentement, le marquis allait retourner  Ars,
lorsqu'il vit arriver Guillaume avec M. Robin de Coulogne, celui-ci
trs-surpris de ce que lui avait racont le matin mme son mtayer
Faraudet, celui-l s'tonnant de n'avoir pas reu, la veille au soir, la
visite du marquis, annonce par ses gens.

Bois-Dor se confessa et raconta sincrement la vision qu'il avait eue 
Brilbault, affirmant toutefois que, jusqu' l'apparition du profil de
d'Alvimar sur la muraille, il croyait tre certain de n'avoir pas rv
un tapage et des ombres provenant d'tre parfaitement rels.

Il eut la mortification de surprendre un sourire d'incrdulit sur la
figure de ses deux auditeurs; mais, quand il eut racont les aventures
antrieures du logis de la jardinire, et montr les notes de d'Alvimar,
il vit ses amis redevenir srieux et attentifs.

--Mon cousin, lui dit Guillaume, en ce qui touche ces notes, il me sera
facile de les rendre authentiques et de vous fournir l'criture et la
signature de M. d'Alvimar. Je vous certifie, en attendant, que ces
pages-ci sont bien de sa main. Mettez-les dans vos archives et
attendez, pour publier la mort de ce tratre, que l'on revienne
officiellement vous en demander compte.

Ce ne fut pas l'avis de M. Robin. Il blmait le silence gard sur cet
vnement, les prcautions prises pour faire disparatre le corps et la
continuation de ce mystre, dans un moment o les esprits de la localit
taient disposs en faveur du beau Mario, touchs du rcit de ses
aventures, et tout ports  maudire les lches assassins de son pre.

Bois-Dor et suivi cet avis sur-le-champ, sans la crainte de dplaire 
Guillaume, qui persistait dans son premier sentiment.

--Mon cher voisin, dit celui-ci, je me rangerais  votre opinion et me
repentirais du conseil donn par moi au marquis, sans une rflexion qui
me vient et que je vous prie de peser srieusement; et cette rflexion,
la voici: c'est que le marquis n'a pas besoin de s'accuser d'avoir tu
un homme qui n'est peut-tre pas mort.

MM. Robin et Bois-Dor firent un mouvement de surprise, et Guillaume
continua:

--Pour parler et penser ainsi, j'ai deux fortes raisons: la premire,
c'est que l'on a emport du jardin de la Caille-Botte un homme qui
pouvait, bien que perc d'un vaillant coup d'pe, n'avoir pas rendu le
dernier soupir; la seconde, c'est que notre marquis, dont le courage
n'est point de ceux dont on puisse douter, a vu  Brilbault la figure de
son ennemi.

M. Robin garda le silence de la rflexion; Bois-Dor recueillit ses
souvenirs de la veille, et tcha de les dgager du trouble qu'il avait
prouv; puis il dit:

--Si M. d'Alvimar est mort, ce n'est pas sur le lieu du combat,  la
Rochaille, ni au logis de la jardinire; c'est  Brilbault, pas plus
tard qu'hier au soir. Il est mort en je ne sais quelle trange et
brutale compagnie, mais assist d'un prtre qui pouvait tre M. Poulain,
et soign par un valet qui devait tre le vieux Sanche. Les ombres
confuses que j'ai vues ne m'ont rien offert de contraire  ces
suppositions, et, quant  ce que j'ai saisi de la faon la plus claire
et la plus nette, c'est une croix aussi bien dessine que celle d'un
blason, et sous la dextre branche de cette croix, la face amaigrie et
comme dcharne de M. d'Alvimar. Cette face sembla d'abord un peu agite
pendant qu'une voix disait une psalmodie mortuaire; de faibles soupirs,
que j'avais entendus  travers la bacchanale, se firent entendre encore
durant la prire. Puis cette plainte cessa, la face devint comme de
pierre; on et dit que ses lignes s'endurcissaient sur la muraille qui
m'en prsentait le reflet. La tte tait non plus penche, mais
renverse en arrire, et alors...

--Alors, quoi? dit Guillaume.

--Alors, reprit ingnument le marquis, je devins sot et faible, et je me
sauvai pour ne plus rien voir.

--Eh bien, quoi qu'il en soit et quoi qu'il y ait, dit M. Robin, nous
irons examiner et bouleverser cette masure de fond en comble, s'il le
faut, pour voir ce qu'elle cache et quelles gens elle abrite.

Guillaume fut d'avis de n'y aller qu'aux approches de la nuit, et avec
beaucoup de prcautions, afin de surprendre le but de ces runions
mystrieuses.

Faraudet avait donn  M. Robin des dtails prcis sur l'heure 
laquelle commenait le vacarme, et, du moment que ces bruits tranges
n'taient point une pure imagination des paysans effrays, on devait
voir, dans leur rgularit et dans leur obstination, un systme adopt
pour semer l'pouvante et l'exploiter au profit d'un intrt quelconque.

M. Robin remarqua, en outre, qu'au dire du mtayer, cette fantasmagorie
ne se produisait  Brilbault que depuis environ deux mois, c'est--dire
environ depuis l'poque assigne par Guillaume et le marquis  la mort
de d'Alvimar.

--Tout ceci, dit-il, me remet en mmoire que, le jour de ma dernire
arrive au Coudray, la semaine passe, je rencontrai  plusieurs
reprises sur mon chemin, et de loin en loin, des gens d'assez mauvaise
mine, qui ne me parurent ni paysans, ni bourgeois, ni soldats, et que je
m'tonnai de ne point connatre. Sachez de vos gens si, dans ces
derniers temps, ils n'ont fait pas des rencontres pareilles dans vos
environs.

Divers domestiques furent mands. Ceux de Bois-Dor et ceux de Guillaume
s'accordrent  dire que, depuis quelques semaines, ils avaient vu rder
dans les bois et dans les chemins peu frquents de la Varenne,
certaines figures suspectes, et qu'ils s'taient demands ce que ces
trangers trouvaient  gagner dans des endroits si dserts.

On se souvint alors de vols assez nombreux commis dans les fermes et
basses-cours des localits environnantes; enfin, la figure de La Flche
avait reparu, avec d'autres figures htroclites, dans les foires et
marchs des villes voisines. On croyait, du moins, pouvoir affirmer
qu'un personnage de trteaux, outrecuidant le babillard, dguis de
diverses manires, tait le mme qui avait rd, deux ou trois jours
durant, entre Briantes et la Motte-Seuilly,  l'poque de la recouvrance
de Mario.

Il rsulta de ces renseignements que l'on prsuma avoir affaire 
l'espce la plus mfiante et la plus ruse des vagabonds et des bandits,
et l'on se concerta pour s'emparer de leur secret sans leur donner
l'veil.

On complot donc de se sparer  l'instant mme; car il tait fort
possible que ces gens se fussent aperus de la visite du marquis 
Brilbault, et qu'ils eussent, derrire les buissons des chemins,
quelques espions en embuscade.

Guillaume rentrerait chez lui, prendrait bon nombre de ses serviteurs et
feindrait de partir pour Bourges.

M. Robin se tiendrait au Coudray avec son monde, jusqu' l'heure
convenue.

Bois-Dor irait s'embusquer du ct de Thevet, Jovelin, du ct de
Lourouer.




XLVIII


 la tombe de la nuit, les valets et vassaux dirigs par ces quatre
chefs, formeraient dans la campagne un cercle qui se rtrcirait
brusquement comme celui d'une battue aux loups, chacun calculant le
temps qu'il lui fallait, en raison de son point de dpart, pour arriver
 point au moment de cerner de prs la masure.

Ce moment fut fix  dix heures du soir. Jusque-l, on marcherait en
silence et en vitant le plus possible de se montrer: on laisserait
passer quiconque se dirigerait sur Brilbault; mais,  partir de dix
heures, on arrterait quiconque essayerait d'en sortir.

Dfense fut faite de tuer ou blesser personne,  moins d'tre attaqu
srieusement, le but principal tant de faire des prisonniers et
d'obtenir des rvlations.

Il fut convenu encore que chacun partirait isolment de son poste, et ce
poste fut assign  chacun d'aprs la connaissance stratgique que
Guillaume et le marquis avaient des moindres localits.

 cet effet, Guillaume se sparerait de ses gens  la Berthenoux, et
ceux-ci se dissmineraient le long de l'Igneraie. M. Robin irait seul
chez son mtayer, tandis que son monde franchirait, par vingt pistes
diffrentes, la petite distance entre le Coudray et Brilbault, en ayant
soin de garder toute la ligne de Saint-Chartier.

De son ct, Bois-Dor irait faire une promenade  Montlevic, et, de l,
partirait seul pour le rendez-vous, aprs avoir dispers son escorte de
la mme faon que ses deux amis, afin d'ter tout soupon  quiconque
observerait ses mouvements.

Toutes les dispositions prises, on pouvait compter mettre sur pied et
faire agir avec certitude une centaine d'hommes solides et bien aviss.
Pour sa part, Bois-Dor en fournissait  peu prs cinquante, tout en
laissant une dizaine de bons serviteurs pour la garde de son chteau et
de sa gentille htesse Lauriane.

Afin de paratre, aux yeux des espions prsums, tranger  tout projet
sur Brilbault, le marquis se fit accompagner au chteau de Montlevic par
Mario, comme pour rendre visite aux jeunes gens ses voisins.

Les d'Orsanne taient petits-fils d'Antoine d'Orsanne, qui fut
lieutenant-gnral du Berry et calviniste.

Le marquis et Mario passrent une heure chez eux; aprs quoi, Bois-Dor
chargea Aristandre de reconduire son enfant  Briantes, tandis qu'il
remonta  cheval pour s'en aller tout seul  tali, qui est un hameau
sur la route de La Chtre  Thevet, au fate d'une hauteur appele le
Terrier.

Comme Mario, intrigu de toutes ces prcautions, demandait  le suivre,
il lui rpondit qu'il allait souper chez Guillaume d'Ars, et qu'il
reviendrait de bonne heure.

L'enfant monta son petit cheval en soupirant, car il pressentait quelque
aventure, et,  force d'entendre parler les gentilshommes, le gentil
paysan des Pyrnes tait vite devenu gentilhomme lui-mme, dans le sens
romanesque et chevaleresque encore attribu  ce titre par le bon
marquis.

On sait avec quelle merveilleuse facilit l'enfance se modifie et se
transforme selon le milieu o elle se trouve transplante. Mario rvait
dj de beaux faits d'armes, de gants  pourfendre et de damoiselles
captives  dlivrer.

Il essaya d'insister  sa manire, en obissant sans murmurer, mais en
attachant sur le vieillard qui l'adorait ses beaux yeux tendres et
persuasifs.

--Point, mon cher comte, lui rpondit Bois-Dor, qui comprenait fort
bien sa muette prire: je ne puis laisser seule, la nuit, en mon manoir,
l'aimable fille qui m'est confie. Songez qu'elle est votre soeur et
votre dame, et que, lorsque je suis forc de m'absenter, votre place est
auprs d'elle, pour la servir, la distraire et la dfendre au besoin.

Mario se rendit  cette flatteuse hyperbole, et piquant des deux, il
reprit au galop la route de Briantes.

Aristandre le suivait, et devait retourner auprs du marquis aussitt
qu'il aurait ramen l'enfant au manoir.

Comme la veille, la soire tait assez douce pour la saison. Le ciel,
tantt nuageux, tantt clairci par des rafales tides, tait fort
sombre au moment o le jeune cavalier et son serviteur s'enfoncrent
dans le ravin et pntrrent sous les vieux arbres du hameau.

Comme ils montaient rapidement un de ces petits chemins onduls et
bords de grandes haies qui servaient de rues entre les trente ou
quarante _feux_ dont ce hameau se composait, le cheval de Mario, qui
marchait le premier, fit un cart en soufflant avec dtresse.

--Qu'est-ce donc? dit l'enfant, qui resta ferme en selle. Un ivrogne
endormi en travers du chemin? Relve-le, Aristandre, et le reconduis 
sa famille.

--Monsieur le comte, rpondit le carrosseux, qui avait mis pied  terre
lestement, s'il est ivre, on peut dire qu'il est ivre-mort, car il ne
bouge non plus qu'une pierre.

--T'aiderai-je? reprit l'enfant en descendant de cheval.

Et, s'approchant, il chercha  voir la figure de ce vassal, qui ne
rpondait  aucune des questions d'Aristandre.

--Si c'est un homme de l'endroit, dit celui-ci avec son flegme
accoutum, je n'en sais rien; mais ce que je sais, par ma foi, c'est
qu'il est mort ou qu'il n'en vaut gure mieux.

--Mort! s'cria l'enfant; ici, en plein bourg? et sans que personne ait
song  le secourir?

Il courut  la plus proche chaumire et la trouva dserte; le feu
brlait, et la marmite, abandonne, crachait dans les cendres; le banc
tait renvers en travers de la chambre.

Mario appela en vain, personne ne rpondit.

Il allait courir  une autre habitation, car toutes taient spares les
unes des autres par d'assez vastes enclos plants d'arbres, lorsque des
coups de fusil et d'tranges rumeurs, dominant le bruit des pieds de son
cheval sur les cailloux, le firent tressaillir et arrter brusquement sa
monture.

--Entendez-vous, monsieur le comte? s'cria Aristandre, qui avait port
son mort sur la berge du chemin, et qui tait remont  cheval pour
rejoindre son jeune matre; cela vient du chteau, et, pour sr, il s'y
passe quelque chose de drle!

--Courons-y! dit Mario en reprenant le galop. Si c'est une fte, elle
mne grand bruit!

--Attendez! attendez! reprit le carrosseux en doublant le train pour
arrter le cheval de Mario: ce n'est pas l une fte! Il n'y aurait pas
de fte au chteau sans vous et sans M. le marquis. On se bat!
Entendez-vous comme on crie et comme on jure? Et, tenez, voil un autre
mort ou un chrtien vilainement navr au pied de la muraille!
Allez-vous-en, monsieur; cachez-vous, pour l'amour de Dieu; je cours
voir ce que c'est, et je reviens vous le dire.

--Tu te moques! s'cria Mario en se dgageant; me cacher lorsqu'on donne
l'assaut au chteau de mon pre?... Et ma Lauriane! courons la dfendre!

Il s'lana sur le pont-levis, qui tait baiss, circonstance trange
aprs la tombe de la nuit.

 la lueur d'une meule de paille allume et flambante devant les
btiments de la ferme, Mario vit confusment une scne incomprhensible.

Les vassaux du marquis luttaient corps  corps contre une nombreuse
troupe d'tres cornus, hrisss, reluisants, en tout plus semblables 
des diables qu' des hommes. Des coups de fusil ou de pistolet
partaient de temps en temps, mais ce n'tait pas un combat en rgle;
c'tait une mle  la suite de quelque brusque et fcheuse surprise. On
voyait se tordre et s'treindre un instant des groupes furieux, qui
disparaissaient tout  coup dans les tnbres quand le feu de paille
s'obscurcissait sous des nuages de fume.

Mario, retenu  bras-le-corps par le carrosseux, ne put se jeter dans
cette bataille. Il se dbattait en vain, et il pleurait de colre.

Enfin, il lui fallut entendre raison.

--Vous voyez, monsieur, lui disait le bon Aristandre, vous m'empchez
d'aller l-bas donner mon coup de main! Et si, ma poigne en vaut quatre.
Mais le diable ne me ferait point vous lcher, car je rponds de vous,
et je ne le ferai point que vous ne me juriez de rester tranquille.

--Va donc, rpondit Mario; je te le jure.

--Mais, si vous restez l, en vue de quelque tranard... Tenez, je vais
vous cacher dans le jardin!...

Et, sans attendre le consentement de l'enfant, le colosse l'ta de
cheval et le porta dans le jardin, dont la porte s'ouvrait sur la
gauche, non loin de la tour d'entre. Il l'y enferma, et courut se jeter
dans la mle.

Quelque arides que soient les dtails de pure localit, nous sommes
forcs, pour l'intelligence de ce qui va suivre, de rappeler au lecteur
la disposition du petit manoir de Briantes. Le souvenir de beaucoup
d'anciennes gentilhommires, construites sur le mme plan et encore
existantes sans grandes modifications, l'aidera  se reprsenter celle
dont il est question ici.

Nous entrons, je le suppose, par le pont-levis, jet sur une premire
ceinture de fosss: arrtons-nous un peu sur ce point.

La sarrasine est leve. Examinons ce systme de clture.

L'_orgue_ ou sarrasine, ou, comme on disait alors, la _sarracinesque_,
tait une manire de herse, moins coteuse et moins lourde que la herse
de fer. C'tait une srie de pieux mobiles indpendants les uns des
autres, et manoeuvrant, d'ailleurs, comme la herse, dans l'arcade de la
tour portire. Le mcanisme lmentaire de la sarrasine tait plus long
 mettre en mouvement que celui de la herse d'une seule pice; mais il
offrait cet avantage qu'une seule personne, place dans la _chambre de
manoeuvre_, suffisait pour lever un des pieux et donner passage  un
transfuge, en cas de besoin, sans ouvrir une trop large issue  des
assigeants.

La chambre de manoeuvre tait une salle ou une galerie place 
l'intrieur de la tour portire, au-dessus de la vote, et dont les
ouvertures permettaient aux gardiens de voir, sous leurs pieds,
quiconque voulait entrer ou sortir. Ces ouvertures leur permettaient
galement de tirer ou de jeter des projectiles sur les assigeants,
lorsqu'ils avaient pu franchir le foss et briser la sarrasine, et qu'un
nouveau combat s'engageait sous la vote.

Cette chambre de manoeuvre communiquait avec le _moucharabi_, galerie
basse, crnele et mascherole, qui couronnait l'arcade de la herse sur
la face extrieure de la tour.

C'est de l qu'on faisait pleuvoir les balles et les pierres sur
l'ennemi, pour l'empcher de dtruire la sarrasine.

La tour portire de Briantes, qui contenait ces moyens de dfense, tait
un gros massif ovale, pos dans le sens de sa largeur, sur le bord du
foss. On l'appelait la tour de l'_huis_, pour la distinguer de
l'_huisset_, dont nous parlerons tout  l'heure. L'huis donnait entre 
ce vaste enclos qui contenait la ferme, le colombier, la hronnire, le
mail, etc., et qui s'appelait invariablement la _basse-cour_, parce
qu'elle tait toujours situe plus bas que le prau.

 notre gauche, s'tend le mur lev du jardin, perc, de distance en
distance, d'troites meurtrires, o l'on pouvait encore, en cas de
surprise, se rfugier et harceler l'ennemi, matre de la basse-cour.

Un chemin pav conduisait tout droit, le long de ce mur,  la seconde
enceinte, celle o le second foss, aliment par la petite rivire,
allait rejoindre l'tang situ au fond du prau.

Sur ce foss, bord de sa contrescarpe gazonne, tait jet le pont
dormant, c'est--dire un pont de pierre fort ancien, comme l'indiquait
son inclinaison en coude par rapport  la tour d'entre.

C'tait une coutume, au moyen ge, que certains antiquaires expliquent
en disant que les archers assigeants, en levant le bras pour tirer,
dcouvraient leur flanc aux archers assigs. D'autres nous disent que
ce coude rompait forcment l'lan d'un assaut. Peu importe.

La tour de l'huisset fermait ce pont dormant et le prau. Elle avait une
petite herse de fer et de bonnes portes de plein chne garnies d'normes
ttes de clous.

C'tait, avec le foss, la seule dfense du manoir proprement dit.

En se donnant la satisfaction d'abattre le vieux donjon de ses pres et
de le remplacer par ce pavillon qu'on appelait la grand'maison, le
marquis s'tait dit avec raison que, bastille ou villa, sa
gentilhommire ne tiendrait pas une heure contre le moindre canon. Mais,
contre les petits moyens d'attaque dont pouvaient disposer des bandits
ou des voisins hostiles, le bon foss rapide et profond, les petits
fauconneaux dresss de chaque ct de l'huisset, et les fentres
garnies de leurs meurtrires perces en biais du ct de la basse-cour,
pouvaient tenir assez longtemps. Par une habitude de luxe plutt que de
prudence, le manoir tait toujours bien approvisionn de vivres et de
munitions.

Ajoutons que fosss et murailles, toujours bien entretenus, fermaient le
tout, mme le jardin, et que, si Aristandre et pris le temps de la
rflexion, il et emport Mario hors de la basse-cour, dans le village,
et non dans ce jardin, qui pouvait devenir pour lui une prison aussi
bien qu'un refuge.

Mais on ne s'avise jamais de tout, et Aristandre ne pouvait pas supposer
qu'en un tour de main on ne chasst pas l'ennemi de la place.

Le brave homme ne brillait pas par l'imagination; ce fut un bonheur pour
lui que de ne pas se laisser mouvoir par les figures fantastiques et
vritablement effrayantes qui s'offraient  ses regards tonns. Aussi
crdule qu'un autre, il se consulta tout en courant, mais sans cesser de
courir sus, et, quand il en eut assomm un ou deux, il se fit ce
raisonnement philosophique, que c'tait _de la canaille_ et rien de
plus.

Mario, coll  la grille du jardin et tout palpitant d'ardeur et
d'motion, l'eut bientt perdu de vue.

La meule enflamme s'tait croule; on se battait dans l'obscurit;
l'enfant ne pouvait suivre que par l'audition des bruits confus les
pripties de l'action.

Il jugea que l'intervention du robuste et brave Aristandre rendait le
courage aux dfenseurs du manoir; mais, aprs quelques instants
d'incertitude qui lui parurent des sicles, il lui sembla que les
assaillants gagnaient du terrain, que les cris et les pitinements
reculaient jusqu'au pont dormant, et, dans un court moment d'affreux
silence, il entendit un coup de feu et la chute d'un corps dans la
rivire.

Quelques secondes aprs, la herse de l'huisset tombait  grand bruit, et
une dcharge de fauconneaux faisait reculer, avec d'effroyables
vocifrations, la troupe engage sur le pont.

Une partie de ce drame incomprhensible tait accomplie; les assigs
taient rentrs et enferms dans le prau, les envahisseurs taient
matres de la basse-cour.

Mario tait seul; Aristandre tait probablement mort, puisqu'il
l'abandonnait au milieu ou, du moins, tout  ct d'ennemis qui, d'un
instant  l'autre, pouvaient faire irruption dans ce jardin en enfonant
la grille et s'emparer de lui.

Et il n'y avait pas moyen de fuir sans escalader cette grille et sans
risquer de tomber dans les mains de ces dmons! Le jardin n'avait
d'issue que sur la basse-cour, et ne communiquait en aucune sorte avec
le chteau.

Mario eut peur; puis l'ide de la mort d'Aristandre et peut-tre de
quelque autre bon serviteur galement cher fit couler ses larmes. Et
mme son pauvre petit cheval, qu'il avait laiss, la bride sur le cou, 
l'entre de la cour, lui revint en mmoire et ajouta  son chagrin.

Lauriane et Mercds taient en sret, sans doute, et il y avait encore
bien du monde autour d'elles, puisque, du ct du hameau, un morne
silence attestait que btes et gens s'taient rfugis tout d'abord dans
l'enclos pour recevoir l'ennemi  l'abri des murailles. C'tait l'usage
du temps, qu' la moindre alarme, les vassaux vinssent chercher en mme
temps qu'apporter aide et secours au manoir seigneurial. Ils y
accouraient avec leur famille et leur btail.

--Mais, si Lauriane et ma Morisque se doutent que je suis ici, pensait
le pauvre Mario, comme elles doivent tre en peine de moi! Esprons
qu'elles ne me croient pas rentr! Et ce bon Adamas, je suis sr qu'il
est comme un fou! Pourvu qu'on ne l'ait pas fait prisonnier!

Ses larmes coulaient en silence; tapi dans un buisson d'ifs taills, il
n'osait ni se mettre  la grille, o il pouvait tre aperu par
l'ennemi, ni s'loigner de manire  perdre de vue ce qu'il pouvait
encore distinguer de la scne de confusion qui rgnait dans la
basse-cour.

Il entendait les hurlements des assigeants atteints par la mitraille
des fauconneaux. On les avait emports  la ferme, et l, sans doute, il
y avait aussi des mourants et des blesss du parti des assigs, car
Mario saisissait des inflexions de voix qui ressemblaient  des changes
de reproches et de menaces. Mais tout cela tait vague; du jardin  la
ferme, il y avait une assez grande distance; d'ailleurs, la petite
rivire gonfle par les pluies d'hiver, se mit  faire beaucoup de
bruit.

Les assigs venaient de lever les cluses et les pelles de l'tang pour
grossir les eaux du foss et les rendre plus rapides.

Une lueur montait au-dessus de la porte du manoir; on avait sans doute
allum aussi un feu dans le prau pour se voir, se compter et organiser
la dfense. Celui des assigeants ne jetait plus qu'un reflet rougetre,
dans lequel Mario vit flotter rapidement des ombres indcises.

Puis il entendit des pas et des voix qui se rapprochaient de lui, et il
crut que l'on venait explorer le jardin.

Il se tint immobile, et vit passer devant la grille, en dehors, deux
personnages, bizarrement accoutrs, qui se dirigeaient vers la tour
d'entre.

Il retint son haleine et put saisir ce lambeau de dialogue:

--Les chiens maudits n'arriveront pas avant lui!

--Tant mieux! notre part sera meilleure!

--Imbciles, qui croyez prendre tout seuls...




XLIX


Les voix se perdirent, mais Mario les avait reconnues. C'taient celles
de La Flche et du vieux Sanche.

Le courage lui revint tout  coup, bien que cette dcouverte n'et rien
de rassurant.

Mario n'avait pu ignorer longtemps l'affaire de la Rochaille, et il
sentait bien que l'assassin de son pre, l'me damne de d'Alvimar,
tait dsormais le plus mortel ennemi du nom de Bois-Dor; mais le
concours de La Flche dans ce coup de main lui fit esprer que Sanche
avait pour auxiliaires la bande des bohmiens, les anciens compagnons de
misre de l'enfant en voyage.

Il pensa avec raison que ces vagabonds avaient d s'associer  d'autres
bandits plus dtermins; mais tout cela lui parut moins redoutable
qu'une expdition en rgle, ordonne par les autorits de la province,
comme on aurait pu le craindre, et, un instant, il eut la pense de se
rendre La Flche favorable s'il pouvait l'attirer seul de son ct. Mais
la mfiance lui revint, lorsqu'il se rappela de quel air brutal et
sombre le bohmien lui avait parl en ce mme lieu, quelques mois
auparavant.

Il se prit alors  rflchir sur les paroles qu'il venait d'entendre. Il
sentit qu'il avait besoin de sa lucidit pour les comprendre et en tirer
parti au besoin.

Sans doute, les envahisseurs attendaient un renfort qui n'arrivait pas
assez vite au gr de Sanche. Ils n'arriveront pas avant lui! Le _lui_
ne pouvait tre que le marquis, dont on redoutait le retour. Tant
mieux, notre part sera meilleure, indiquait chez La Flche l'espoir du
pillage. Imbciles, qui croyez prendre tout seuls... (ce chteau,
apparemment), c'tait l'aveu de l'impuissance des assaillants  faire le
sige du manoir avec quelque chance de succs.

Enfin, Mario, qui avait aperu des figures barbouilles, masques,
horribles, grotesques, des dguisements endosss sans doute par les
bohmiens pour pouvanter les paysans du bourg et de la ferme, et qui,
malgr sa vaillance, en avait t effray lui-mme, se trouvait plus
rassur d'avoir affaire  des coquins en chair et en os, qu' des tres
fantastiques et  des prils inexplicables.

Ne pouvant rien faire pour le moment que de se tenir cach, il attendit
que les voix et les pas fussent loigns de la grille, pour s'en
loigner lui-mme et chercher un refuge contre le froid de la nuit dans
une des petites fabriques du jardin.

Il pensa avec raison que le labyrinthe, dont il connaissait si bien les
dtours, lui permettait d'chapper pendant quelques instants 
l'ventualit d'une poursuite, et il s'y engagea, en se dirigeant avec
certitude vers cette petite chaumire que l'on appelait par mtaphore le
_palais d'Astre_.

Il y tait  peine entr, qu'il lui sembla entendre des pas sur le sable
de l'alle circulaire.

Il couta.

--Ce sont des feuilles sches que le vent fait tourner, pensa-t-il, ou
quelque bte de la ferme qui se sauve ici. Mais, s'il en est ainsi, la
grille du jardin serait donc ouverte? Alors, je suis perdu! Mon Dieu!
ayez piti de moi!

Cependant le bruit tait si lger, que Mario s'enhardit  regarder 
travers le lierre qui tapissait sa retraite, et il vit un petit tre qui
tournait, indcis, comme pour chercher un refuge dans le mme lieu.

Mario n'avait pas eu le temps de fermer la porte de la chaumire
derrire lui; le petit tre entra et lui dit  voix basse:

--Est-ce que tu es l, Mario.

--C'est donc toi, Pilar? lui dit l'enfant, surpris par un sentiment de
joie en reconnaissant sa petite compagne qu'il avait crue morte.

Mais il ajouta tristement:

--Est-ce pour me livrer que tu me cherches?

--Non, non, Mario! rpondit-elle. Je veux me sauver de La Flche.
Sauve-moi, mon Mario, car je suis trop malheureuse avec ce maudit!

--Et comment pourrais-je te sauver, moi qui ne sais comment me sauver
moi-mme!... Va-t'en d'ici ou restes-y sans moi, ma pauvre Pilar; car
ces bandits en te cherchant, vont me trouver aussi.

--Non, non; La Flche croit m'avoir laisse l-bas avec le mort!

--Quel mort?

--Ils l'appellent d'Alvimar. Il est mort l'autre nuit, ils l'ont enterr
ce matin.

--Tu rves... ou je ne comprends pas. N'importe! Tu t'es chappe?

--Oui; je savais que l'on venait ici pour prendre ton chteau et _ton
trsor_; j'ai descendu, _en chat_, par une toute petite fentre, et j'ai
suivi de loin la bande. J'esprais qu'on tuerait La Flche et ces
mauvais coquins qui n'ont jamais voulu avoir piti de moi.

--Quels coquins?

--Les bohmiens faiseurs de tours que tu connais, et puis beaucoup
d'autres que tu ne connais pas, et qui sont venus se mettre avec eux.
Ils m'ont bien fait souffrir  Brilbault, va!

--Qu'est-ce que Brilbault? N'est-ce pas une masure du ct de...?

--Je ne sais pas. Je ne sortais jamais, moi! Ils couraient tout le jour
et me laissaient avec le malade bless, qui se mourait toujours, et son
vieux domestique, qui me dtestait, parce qu'il disait que c'tait moi
qui portais malheur au monsieur et l'empchais de gurir. J'aurais bien
voulu qu'il mourt plus tt; car je les dtestais aussi, moi, ces
Espagnols! et j'ai fait bien des sorts contre eux. Enfin, le plus jeune
est mort, au milieu de ces enrags qui buvaient, chantaient et criaient
toute la nuit et qui m'empchaient de dormir. Aussi je suis malade. J'ai
toujours la fivre... C'est peut-tre heureux pour moi, a m'empche
d'avoir faim.

--Ma pauvre fille, voil tout l'argent que j'ai sur moi. Si tu peux te
sauver, a te servira; mais, bien que je ne comprenne rien  ce que tu
me racontes, il me semble que tu as t folle de venir ici, au lieu de
t'en aller bien loin de La Flche. Cela me fait craindre que tu ne sois
d'accord avec lui pour...

--Non, non, Mario! garde ton argent! et, si tu crois que je veux te
livrer, va-t'en te cacher ailleurs, je ne te suivrai pas. Je ne suis pas
mchante pour toi, Mario. Il n'y a que toi au monde que j'aime! Je suis
venue, croyant que, pendant qu'on se battrait, je pourrais entrer dans
ton chteau et rester chez toi. Mais tes paysans ont eu trop de peur; on
en a tu, les autres se sont sauvs dans ta grande cour. Tes domestiques
se sont bien dfendus; mais ils n'ont pas t les plus forts. J'tais
cache sous des planches, le long de ce mur de jardin, en dedans. Je
voyais tout par une petite fente. Je t'ai vu entrer dans la cour, sur
ton cheval; j'ai vu un grand homme te renfermer ici. Je ne te
reconnaissais pas tout de suite,  cause de tes beaux habits; mais,
quand tu as march pour venir dans cette petite maison, j'ai reconnu ton
pas, et je t'ai suivi.

--Et,  prsent, qu'est-ce que nous allons faire? Jouer  cache-cache,
le mieux que nous pourrons, dans ce jardin, o, sans doute, on va venir
fureter?

--Qu'est-ce que tu veux qu'on vienne faire dans un jardin? On sait bien
qu'en hiver il n'y a pas de fruits  voler! D'ailleurs, les maudits ont
dj bien trouv  manger et  boire dans les grands btiments qui sont
l-bas; c'est la ferme, n'est-ce pas? Je sais bien ce qu'ils font tout
de suite quand ils entrent dans une maison qui n'est pas garde. Je n'ai
pas besoin de les voir, va! Ils tuent les btes et ils mettent la
broche; ils dfoncent les tonneaux; ils enfoncent les armoires; ils
remplissent leurs poches, leurs sacs et leurs ventres. Dans une heure,
ils seront tous fous, ils se disputeront et s'estropieront les uns les
autres. Ah! si ton sot domestique ne nous avait pas enferms ici, il ne
serait pas malais de nous en aller! Mais sans doute que le mur de ce
jardin a quelque trou par o l'on peut passer le corps? Je suis toute
petite et tu n'es pas gros. Quelquefois, en grimpant sur un arbre, on
gagne le haut du mur. Est-ce que tu ne sais plus grimper et sauter,
Mario?

--Si fait; mais je sais qu'il n'y a ni trou ni arbre qui nous puisse
servir  rien. Il y a l'tang qui borde le prau; mais je ne sais pas
encore nager. Il a fait trop froid, depuis que je suis ici, pour que
j'aie pu l'apprendre. Il y a bien une petite barque que l'on pourrait
nous envoyer du chteau si l'on nous savait ici. Mais comment nous faire
voir? il fait trop nuit; et entendre? l'cluse fait trop de tapage! Ah!
mon pauvre Aristandre est pris ou mort, puisque...

--Non pas, mon petit comte du bon Dieu! dit, en dehors, une grosse voix
qui essayait de se faire mystrieuse: Aristandre est l qui vous cherche
et vous entend.

--Ah! mon cher carrosseux! s'cria Mario en jetant ses bras autour de la
grosse tte qui passait par la lucarne basse du petit rduit. C'est donc
toi! Mais comme ta es mouill, mon Dieu! est-ce du sang?

--Non, Dieu merci! c'est de l'eau, rpondit Aristandre, de l'eau bien
froide! Mais je n'en ai pas bu, heureusement pour moi! J'ai t pouss,
pouss, emport malgr moi sur le pont dormant, par nos diables de
paysans, qui reculaient pour entrer dans le prau. J'ai vu que j'allais
tre forc d'y entrer aussi, et que je n'en pourrais plus sortir pour
vous retrouver. Alors j'ai lch mon dernier coup de pistolet, et j'ai
saut dans la rivire. Coquine de rivire! j'ai cru que je n'en
sortirais jamais, d'autant plus que, du chteau, on a tir sur moi, me
prenant pour un ennemi. Enfin, me voil! Il y a un quart d'heure que je
vous cherche; je me doutais bien que vous seriez dans l'_affinoire_
(Aristandre appelait ainsi le labyrinthe); mais, depuis dix ans que je
le connais, je ne sais pas encore m'y retourner. Allons! il faut sortir
d'ici, essayons! Laissez-moi faire! Mais avec qui diantre tes-vous l?

--Avec quelqu'un qu'il faut sauver aussi, une petite fille malheureuse.

--Du bourg? Ah! ma foi, a m'est gal, on la sauvera si l'on peut. Vous
d'abord! Je vais voir ce qui se passe dans la basse-cour; restez l et
parlez tout bas.

Aristandre revint au bout de peu d'instants. Il tait soucieux.

--S'en aller n'est pas facile, dit-il  voix basse aux enfants. Ah! ces
gens du bourg! faut-il qu'ils soient maladroits pour avoir laiss
prendre la ferme! Et,  prsent que les coquins y font leur solerie,
si, du chteau, on faisait une sortie, on les tuerait comme des porcs
jusqu'au dernier! On croit avoir affaire  des dmons, et, moi, je dis
que c'est des gens dguiss, de la vraie canaille! coutez-les crier et
chanter!

--Eh bien, profitons de leur dbauche, dit Mario; traversons ce bout de
cour, o il n'y a peut-tre personne, et vitement gagnons la tour de
l'huis.

--Oh! dame! oui, bien sr! Mais ils se sont renferms, les gueux! Ils
savent bien que M. le marquis peut venir dans la nuit, et il faudra
qu'il mette le sige devant sa porte!

--Oui, s'cria Mario, c'est pour cela que j'ai vu Sanche aller de ce
ct-l, avec La Flche!

--Sanche? La Flche? vous le savez reconnus? Ah! j'ai envie d'aller tout
seul tomber dessus ces fameux chefs!

--Non! non! dit Pilar; ils sont plus forts et plus mchants que vous ne
croyez!

--Mais, s'ils n'ont fait que fermer l'huis, nous pouvons bien le
rouvrir, dit Mario, qui rflchissait plus vite que le carrosseux. Et,
s'ils y ont laiss des gardiens... eh bien,  nous deux, Aristandre,
nous pouvons essayer de les tuer pour passer. Tu dlibres? Il le faut,
vois-tu, mon ami. Il faut courir avertir mon pre. Autrement, puisque
nos gens d'ici sont effrays, ils laisseront prendre le chteau. Quand
les coquins auront fini de se repatre, ils tcheront d'y mettre le feu.
Qui sait ce qui peut arriver? Allons, allons, carrosseux, mon ami,
ajouta le brave enfant en tirant sa petite rapire, prends un pieu, une
massue, un arbre, n'importe quoi, et marchons!

--Attendez, attendez, mon mignon matre! rpondit Aristandre, il y a par
l des outils... laissez-moi chercher. Bon! je tiens une pelle; non! une
tranche! j'aime mieux a! avec a, je ne crains personne! Mais,
coutez-moi, savez-vous o est votre papa?

--Non! tu m'y conduiras.

--Si je sors d'affaire, oui! sinon, vous serez forc d'y aller tout
seul. Savez-vous ou est tali?

--Oui, j'y ai t. Je connais le chemin.

--Vous savez l'auberge du _Geault-Rouge_?

--Du _Coq-Rouge_? Oui, j'y suis descendu deux fois. a n'est pas
difficile  trouver, c'est la seule maison de l'endroit: eh bien?

--Votre papa est l jusqu' dix heures du soir. Si vous arrivez trop
tard, allez  Brilbaut! il y sera.

--Au bas du Coudray?

--Oui. Il y sera avec son monde. La course est longue! vous ne ferez
jamais tout a  pied?

--J'irai  Brilbaut tout de suite, moi, dit Pilar. Je sais le chemin,
j'en arrive!

--Oui, s'cria le carrosseux; va, petite! tu avertiras M. Robin. Le
connais-tu? Tu n'es pas d'ici?

--C'est gal, je le trouverai.

--Ou M. d'Ars, te souviendras-tu?

--Je le connais, je l'ai vu une fois.

--Alors, marchons! Ah! monsieur Mario, si je pouvais mettre la main sur
votre cheval! vous iriez plus vite et sans vous tuer  courir.

--Je sais courir! dit Mario; ne songe pas au cheval, c'est impossible.

--Une minute encore, reprit Aristandre, et faites attention. Le pont est
lev; vous saurez bien faire tomber le tablier? a ne pse rien!

--C'est trs-facile!

--Mais la sarrasine est baisse! Ne vous inquitez pourtant pas, je vais
monter dans la salle de manoeuvre. S'il y a du monde, tant pis pour eux,
je cogne, je tue, je lve un pieu! Ne vous amusez pas  m'attendre.
Passez, filez, volez! Si le pieu retombe sur la petite, tant pis pour
elle; vous n'y pouvez rien, ni moi non plus.  la garde de Dieu! Filez
toujours, je vous rattraperai.

--Mais, si tu es...

Mario s'arrta, le coeur serr.

--Si je suis escofi, vous voulez dire? Eh bien, vous auriez beau vous
en chagriner, il n'en sera ni plus ni moins. En me plaignant, vous
perdrez la tte et les jambes! Vous ne devez songer qu' courir.

--Non, mon ami, c'est trop de risques pour toi; restons cachs ici.

--Et, pendant que nous nous cacherons, si l'on brle madame Lauriane,
votre Mercds, Adamas... et mes pauvres chevaux de carrosse qui sont
l-dedans! D'ailleurs... Tenez, j'y vais tout seul. Quand a sera
ouvert, vous passerez.

--Allons! allons! dit Mario. Tout pour Lauriane et Mercds!

Et il allait s'lancer hors du jardin, lorsque Pilar le retint.

--Fais attention qu'il doit venir ici d'autres _maudits_, je le sais. Si
tu les rencontres, cache-toi bien, car tes habits  boutons d'or
reluisent dans la nuit comme des diamants, et, pour avoir tes habits,
ils te tueront!

--Une ide! s'cria Mario. Je vais vitement reprendre mes loques de
malheureux qui sont l?

Le lecteur se souvient du trophe champtre, sentimental et
philosophique, suspendu dans la chaumire en grande crmonie.

Mario le dtacha lestement, et, en deux minutes, jetant l soie, velours
et galons, il se revtit de son ancienne dfroque; aprs quoi, on se
dirigea vers l'_huis_, en marchant sans bruit et sans dire un mot.

Il n'y avait gure qu'une cinquantaine de pas  faire le long du mur en
dehors du jardin. On les fit, sinon sans danger, du moins sans encombre,
au bruit des rires, des blasphmes, des cris et des chants rauques qui
partaient de la ferme.

La tour de l'huis tait sombre et muette. Aristandre plaa les deux
enfants tout prs de la sarrasine, Mario en avant, touchant au dernier
pieu de gauche. Puis il prit sa main dans la sienne pour lui faire
saisir l'anneau de la chane qui tenait lev le tablier du pont.

Il ne s'agissait que de faire sortir cet anneau du crochet plant dans
la muraille.

Il n'y avait plus un mot  changer. Autour d'eux, sur l'escalier, sur
leurs ttes, pouvaient et devaient se trouver des sentinelles endormies
ou inattentives.

Mario ne pouvait serrer les mains du carrosseux dans les siennes, qui
tenaient dj l'anneau sorti et la chane tendue. Il porta ses lvres
sur cette main rude et y dposa  la hte un baiser muet; c'tait
peut-tre un ternel adieu.

Aristandre, profondment attendri, n'en retira pas moins brusquement sa
grosse patte, comme pour dire: Allons, ne songez qu' vous, et,
faisant vivement le signe de la croix dans les tnbres, il monta
rsolment l'escalier court et roide de la galerie de manoeuvre.

--Qui va l? cria une voix sourde que Mario reconnut aussitt pour celle
de Sanche.

Et, comme le carrosseux montait toujours et atteignait le ct gauche de
la galerie, la voix ajouta:

--Rpondras-tu, balourd? Es-tu ivre? Rponds, ou je fais feu sur toi!

Moins d'une minute aprs, le coup partit; mais le pieu tait lev, Mario
lchait la chane, s'lanait sur le pont, et fuyait sans regarder
derrire lui.

Il lui sembla qu'on criait l'alerte sur le moucharabi et qu'une balle
sifflait  ses oreilles; il n'entendit pas l'explosion, tant il avait le
sang  la tte.

Quand il fut hors de porte, il s'arrta contre un arbre, se sentant
dfaillir  la pense de ce qui se passait entre le pauvre Aristandre et
les guetteurs ennemis.

Il entendit de grandes clameurs dans la tour et comme des coups de pic
contre la pierre. C'tait la pioche d'Aristandre qui faisait le moulinet
dans l'obscurit; mais il gardait prudemment le silence afin d'tre pris
pour un bohmien ivre, et Mario, en cherchant  saisir un clat de sa
voix, au milieu de celles des autres, perdait l'esprance, et, avec
l'esprance, le courage de fuir sans lui.

Le pauvre enfant songeait si peu  lui-mme, qu'il ne tressaillit mme
pas en se sentant serrer le bras.

C'tait Pilar, qui l'avait devanc  la course, et qui revenait sur ses
pas pour le chercher.

--Eh bien, et bien, qu'est-ce que tu fais l? lui dit-elle. Viens donc,
pendant qu'ils le tuent! Quand ils auront fini de le tuer, ils courront
aprs nous!

L'effroyable sang-froid de la petite bohmienne fit horreur  Mario.
leve au milieu des scnes de violence et de carnage, elle ne
connaissait presque plus la peur, et ne souponnait mme pas la piti!

Mais, par je ne sais quel enchanement rapide d'ides, Mario pensa 
Lauriane, et toute la rsolution dont un enfant peut tre capable, lui
revint au coeur.

Il reprit sa course, et, faisant signe  Pilar de suivre le chemin d'en
bas, il se dirigea vers celui qui monte aux plateaux du Chaumois.

Au bout de dix pas, il tomba en heurtant un objet plac en travers du
chemin.

C'tait le second cadavre qu'Aristandre lui avait montr en arrivant, et
qu'ils n'avaient pas eu le temps de regarder.

En se sentant sur ce mort, Mario fut pris d'une sueur froide: c'tait
peut-tre Adamas! Il eut le courage de le toucher, et, aprs s'tre
assur que c'taient les habits d'un paysan, il se remit  courir.

La vue du ciel ple au-dessus de la plaine nue lui rendit un peu de
respiration; l'obscurit l'touffait. Il prit  vol d'oiseau; mais une
nouvelle terreur l'attendait dans cette plaine.

Une forme ple et indcise semblait voltiger sur les sillons. Elle
venait vers lui. Il chercha  l'viter; elle le suivait. C'tait une
bte quelconque lance aprs lui. Tous les contes de la veille des
villageois sur la levrette blanche et le lutin qui crie: _Robert est
mort!_ lui revinrent  la mmoire.

Mais, tout d'un coup, la bte hennit et se montra d'assez prs pour tre
reconnue. C'tait le bon petit cheval de Mario qui l'avait senti de
loin, et qui revenait s'offrir  lui.

--Ah! mon pauvre Coquet! s'cria l'enfant en saisissant sa crinire, que
tu viens donc  point! et tu me reconnais, pauvre petit, malgr ces
habits que tu n'as jamais vus? Tu as donc eu bien peur, pendant cette
mchante bataille? Tu t'es sauv tout de suite avant qu'on et lev le
pont, et tu manges l des chardons secs au lieu de ton avoine? Allons,
allons! nous souperons tous deux quand nous aurons le temps!

En babillant ainsi  son cheval, Mario raccommodait ses triers, un peu
endommags dans les buissons. Puis, s'tant mis en selle, il partit
comme un trait.

Nous le laisserons courir et reviendrons  Briantes, o la situation des
assigs nous cause quelque souci.




L


Lorsque Mario et Aristandre taient arrivs  Briantes, il n'y avait pas
un quart d'heure que les bandits y avaient fait leur brusque apparition.

Lauriane allait se mettre  table, lorsque des cris confus et des coups
de fusil se firent entendre dans le hameau,--nous pouvons dire, selon la
coutume du pays, le bourg, puisque cette petite colonie tait
anciennement fortifie; mais le vieux mur de blocs gallo-romains tait,
en vingt endroits, croul jusqu'au niveau du sol, et il y avait
longtemps que l'on ne faisait plus la dpense d'y placer des portes.

Ces bruits, que les habitants du chteau et mme ceux de la ferme
prirent d'abord pour quelque chasse donne par les villageois  un gros
gibier fourvoy dans leurs enclos, prirent bien vite un caractre plus
alarmant.

Chacun s'arma de ce qui lui tomba sous la main, et les batteurs en
grange, brandissant leurs flaux, coururent  la tour de l'huis. Mais
ils furent  l'instant repousss et paralyss par les habitants du
bourg, qui, venant de toutes les directions, se trouvaient assembls aux
abords du pont, et, dans leur pouvante, touffaient et renversaient les
gens accourus  leur secours.

La bande des assaillants ne se composait cependant que d'une
cinquantaine d'hommes suivis de femmes et d'enfants; mais on se souvient
que le marquis avait mis sur pied et envoy  l'attaque de Brilbault
tous les hommes solides et hardis de son petit fief, si bien que la
population surprise par les brigands tait en ce moment compose aussi
de femmes et d'enfants, de vieillards estropis ou d'adolescents
malingres.

La vue des figures horribles affubles par ces bandits produisit l'effet
qu'ils s'en taient promis. Une panique gnrale s'empara des paysans,
et la peur ne leur donna que la force qu'il fallait prcisment pour
empcher les bons serviteurs du chteau de se porter  la rencontre des
ennemis.

Un des morts que Mario trouva sur le chemin tait un jeune homme infirme
qui tomba et fut cras sous les pieds des fuyards; l'autre, un pauvre
bon vieux qui seul essaya de se retourner contre l'ennemi, et fut
assomm par Sanche  coups de crosse.

On n'eut donc que le temps de repasser le pont, et on ne put le lever 
cause des tranards qui arrivaient en beuglant et en demandant refuge
pour eux et leurs btes. L'ennemi profita du dsordre pour les joindre.

Alors le combat s'engagea sous la vote de l'huis, o les gens du
chteau, entours d'enfants qui criaient et d'animaux stupides et
immobiles ou blesss et furieux, furent immdiatement forcs de lcher
pied.

 peine furent-ils rentrs dans la basse-cour, que les paysans les
abandonnrent pour aller se jeter sur le pont dormant, et les braves
gens, qui n'taient pas plus d'une dizaine, furent entours par les
bandits et contraints de reculer jusqu' l'huisset, au milieu d'une
lutte hroque.

Un des meilleurs, le fermier Charasson, y fut tu; deux autres y furent
blesss. Tous y eussent pri, car le terrible Sanche frappait avec une
rage dsespre, sans la lchet de La Flche et consorts, qui se
souciaient de pillerie et nullement de recevoir de mauvais coups.

Rduits  sept, les braves domestiques durent rentrer dans le prau; ce
qui ne fut pas facile,  cause de l'encombrement qui y rgnait.
L'affaire fut si chaudement pousse par Sanche, qu'une grande partie des
animaux resta dehors, ou, prise de vertige, se jeta dans la rivire.

Pendant cette lutte acharne, mais si rapide, qu'elle avait  peine dur
dix minutes, Lauriane et Mercds s'taient tenues d'abord tremblantes
et muettes sur la plate-forme de l'huisset.

Quand elles virent leurs gens plier, saisies spontanment du courage que
donne la peur aux faibles quand ils ne sont pas idiots, elles coururent
aux fauconneaux, qui taient toujours en tat de faire leur office.
Elles s'empressrent d'allumer les mches et se tinrent prtes,
s'encourageant l'une l'autre, et tchant de se rappeler ce qu'elles
avaient vu faire et enseigner, par manire d'exercice,  Mario et aux
jeunes gens de la maison. Mais il n'y avait pas encore moyen de tirer
sur l'ennemi, tant qu'il s'treignait corps  corps avec les dfenseurs
du manoir.

Mais que faisait Adamas, en ce moment suprme? Adamas tait dans les
entrailles de la terre.

On se souvient d'un passage secret,  l'aide duquel on devait, au
besoin, faire vader Lucilio.

Ce souterrain, passant sous le foss, conduisait  un chemin creux que
les inondations avaient ensabl depuis quelques annes. Adamas s'tait
imagin que le dblayement de l'ouverture serait l'affaire de quelques
heures de travail de ses terrassiers. Mais le dommage tait plus
considrable, et, depuis trois jours, on n'avait pas russi  rendre le
passage praticable.

Il allait chaque soir examiner l'ouvrage de la journe, et, pendant la
bataille, il tait donc l enfoui, faisant son inspection, prenant ses
mesures  la toise et ne se doutant pas du vacarme qui rgnait au
dehors.

Quand il sortit de son trou, qui aboutissait au-dessous de l'escalier de
la tourelle, il fut comme ivre pendant quelques instants et se crut
hallucin; mais lui, l'homme aux expdients, il recouvra vite sa
prsence d'esprit.

Il arrivait juste au moment o les assigs faisaient irruption dans le
prau et o, chacun perdant la tte, l'ennemi allait y pntrer aussi.

Agile et toujours bien chauss, en vritable _homme de chambre_ qu'il
tait, il ne fit qu'un saut  la manoeuvre de l'huisset pour abattre la
herse, au nez et mme un peu sur le dos des assaillants; si bien que la
base de cet instrument de clture ne joignait pas la terre. Il s'en
aperut  temps.

--Clindor! s'cria-t-il au page perdu, qui s'apprtait  fermer les
portes devant la herse, arrte, arrte! D'o vient que la herse ne
descend plus? J'en ai encore un pied au-dessus de la rainure.

Clindor, qui n'tait pas bien brave, quoiqu'il fit tout son possible
pour l'tre, regarda et recula d'horreur.

--Je le crois bien! dit-il, il y a trois hommes dessous!

--_Numes clestes!_ des ntres?... Regarde donc, triple veau de lait.

--Non, non, des leurs.

--Eh bien, tant mieux, par Mercure! Vite ici, du monde! Montez sur la
tte de la herse! pesez! pesez! Ne voyez-vous pas que ces corps morts
serviront aux vivants  passer sous les dents de fer, et qu'une fois
sous la vote, ils mettront le feu  nos portes! Allons, en bas, vous
autres!  coups de maillet, de pied, de crosse, cassez-moi les ttes qui
voudront passer! Taille tout avec ta faux, vivants et morts, mon brave
Andoche! Et toi, Chtaignier, as-tu encore une charge de plomb?  ce
museau rouge qui s'avance!... C'est a! bravo! Par le dieu Teutats,
c'est bien! en pleine gueule! a en fait encore un de moins!

Mlant ainsi des apostrophes sublimes  des trivialits par lesquelles
il daignait se mettre  la porte du petit monde, Adamas vit avec
satisfaction la herse tomber tout  fait sur les corps; et les
assaillants reculer jusqu' la tte du pont.

-- prsent, aux fauconneaux! s'cria-t-il. Plus vite que a, mes
Cupidons! Allons, milles tonnerres du diable, pointez, pointez!
Faites-moi une fricasse de ces oiseaux de tnbres!

La petite artillerie du manoir dcouragea les bandits, qui n'avaient pas
de quoi y rpondre, et qui, emportant leurs blesss, se dcidrent, en
attendant mieux,  aller piller et banqueter dans la ferme abandonne.

On jeta des veaux et des moutons tout vivants dans la meule embrase,
d'o s'exhala bientt une cre odeur de toison brle. On repoussait, 
coups de fourche, les malheureuses btes qui voulaient chapper  ce
supplice. Elles furent dvores, moiti crues, moiti en charbons. Les
tonneaux du cellier de la ferme furent dfoncs. Tout s'enivra plus ou
moins, mme les enfants et les blesss. On jeta dans le feu le corps du
malheureux fermier, et l'on et trait de mme les deux valets
prisonniers, sans l'espoir de leur ranon, et cela, en dpit de Sanche,
qui ne voulait faire quartier  personne.

Seul, le vieil Espagnol ne songeait ni  manger ni  boire, ni  voler.
C'tait contre son gr que la bande de Brilbault avait devanc les
auxiliaires plus srieux qu'il attendait impatiemment pour consommer sa
vengeance. Il s'inquitait, non d'y perdre la vie, il en avait fait
d'avance le sacrifice, mais de voir chouer son entreprise par la
prcipitation et l'avidit des misrables qui s'y taient associs.

Ne pouvant les retenir jusqu' l'heure o ses vritables allis devaient
ouvrir la marche et conduire l'expdition, il les avait suivis pour ne
laisser  personne le soin de torturer les beaux messieurs de Bois-Dor,
s'ils avaient la mauvaise chance de tomber aux mains de ces volereaux.

Au milieu du combat, lui, le seul fanatiquement brave, il s'tait trouv
naturellement  leur tte. Mais, la bataille gagne, il n'tait plus
rien pour eux, et bientt, comme nous l'avons vu, il dut prendre
lui-mme le soin d'aller garder la tour de l'huis par o une surprise
tait  craindre, et d'o il guettait, d'ailleurs, l'arrive de ceux qui
devaient effectuer la prise et le sac du chteau, par consquent la
perte de tous ceux qui avaient servi de motif ou d'instrument  la mort
de d'Alvimar.

Si l'on tait plus sage dans le chteau que dans la basse-cour, on n'y
tait pas plus calme, et l'on prenait  la hte toutes les dispositions
ncessaires pour se dfendre contre un nouvel assaut.

On voyait et l'on entendait l'orgie des bandits, et, si l'on et voulu
sacrifier la ferme, il et t facile de les en dloger  coups de
biscaens.

Mais, outre qu'on esprait voir arriver du renfort dans la nuit, avant
que ces misrables eussent eu la pense de mettre le feu aux btiments
de la basse-cour, on craignait de tirer sur les prisonniers, dont on ne
savait pas le nombre, et sur le btail, qui tait trop considrable pour
passer tout entier dans l'estomac de ces affams.

On se compta, et l'absence des infortuns qui avaient succomb ou qui
taient pris, fut constate.

Adamas fit entrer dans le btiment des curies tout le pauvre personnel
inutile de la paroisse. On donna  ces malheureux forces paille frache,
en leur prescrivant de se tenir tranquilles et de se lamenter tout bas,
ce qui ne fut point ais  obtenir.

Lauriane et Mercds s'occuprent de panser les blesss et de faire
souper les enfants.

Pendant ce temps, Adamas postait son monde  tous les endroits exposs
au feu des assaillants, de manire  le prvenir par le leur, et, pour
que personne ne s'endormt, il passa le temps  aller de l'un  l'autre,
distribuant des loges et des encouragements, montrant de l'espoir, de
la crainte ou une confiance absolue dans la suite des vnements, selon
le temprament de chacun. Le sage Adamas, n'ayant jamais mani d'autre
arme que le peigne et le fer  papillotes, remplissait videmment le
rle de la mouche du coche, rle qu'il savait rendre utile, et que
savent bien ncessaire, parfois, ceux qui connaissent la lenteur et
l'apathie berrichonnes.

Quand tout fut rgl, Adamas, puis de fatigue et d'motion, se jeta
sur une chaise dans la cuisine, pour reprendre haleine, ne ft-ce que
pour cinq minutes, et recueillir ses esprits.

Il avait le coeur bien gros et n'osait confier sa peine  personne. Lui
seul savait que Mario ne devait point accompagner son pre  Brilbault,
et que, s'il n'tait pas dj pris, il pouvait, d'un moment  l'autre,
arriver et tomber aux mains de l'ennemi.

Ni Lauriane ni Mercds ne partageaient son angoisse; pour ne pas les
inquiter, le marquis leur avait cach ses projets. Selon lui, il ne
s'agissait que d'une battue pour laquelle il emmenait son monde. Elles
avaient bien pressenti quelque chose de plus srieux,  son air
proccup et aux pourparlers qu'il avait eus tout le jour avec ses amis
et ses gens; mais elles connaissaient trop sa tendresse paternelle pour
craindre qu'il expost Mario dans quelque danger, et toutes deux
s'imaginaient qu'il passerait la nuit au chteau d'Ars ou au chteau du
Coudray.

Adamas tait livr  mille perplexits, se demandant s'il ne devrait pas
mettre tout son monde  l'ouvrage pour achever de dblayer le passage
secret, afin de courir par l  la rencontre de Mario, et d'envoyer
avertir le marquis, tout en faisant fuir les femmes. Mais il avait trop
mesur le terrain pour ne pas savoir qu'il y en avait encore pour bien
des heures, et, pendant ce travail, le chteau, n'tant plus gard,
pouvait tre envahi. Que deviendrait-on alors, enferm dans ces
souterrains sans issue, dont l'entre pouvait bien ne pas chapper aux
recherches des pillards?

Il fut interrompu dans sa mditation agite par Clindor, qui
s'approchait de lui sur la pointe du pied.

--Que viens-tu faire ici, mchant page? lui dit-il avec humeur.

Et, sans songer qu'il se reposait lui-mme, il ajouta:

--Est-ce une nuit pour se reposer?

--Non! je le sais, rpondit le page; mais je cherche...

--Qui? Parle vite!

--Le carrosseux! ne l'avez-vous point vu?

--Aristandre? L'aurais-tu vu, toi, que tu le cherches? Rponds donc!

--Je ne l'ai point vu dans le chteau; mais, aussi vrai que vous tes
l, je l'ai vu sur le pont dormant, pendant qu'on s'y cognait.

--Mort de ma vie! il n'est point cans, j'en rponds! Mais Mario! il
devait le ramener! As-tu vu Mario?

--Non; j'y ai bien pens, j'ai bien cherch des yeux: Mario n'y tait
pas.

--Alors, Dieu soit lou! Si Mario et t avec lui, tu n'aurait pas vu
l'un sans l'autre. Il ne l'aurait pas quitt d'une semelle. Il ne se
serait pas jet dans la bataille! Sans doute, monsieur aura gard
l'enfant et renvoy le carrosseux pour nous le faire savoir. Mais ce
pauvre carrosseux!... Tu dis qu'il se battait?

--Comme trente diables!

--J'en suis bien sr! et aprs?

--Aprs, aprs... la herse est tombe, et j'ai couru pour fermer les
portes.

--Par l'enfer! elle est peut-tre tombe sur... Vite, prends ce
flambeau, viens!

--Non, non! J'ai vu les gens crass. Il n'en tait pas.

--Tu n'as pas bien vu, tu avais peur!

--Peur, moi? Par exemple!

--C'est gal, viens, je te dis!

Et Adamas courut rouvrir les portes et regarder en tremblant les
cadavres aplatis sous les dents de fer. On les avait, en outre,
tellement mutils, que ce spectacle atroce fit tomber la torche des
mains du page.

Adamas se releva en jurant; mais,  la lueur de la torche fumante prs
de s'teindre dans le sang, il vit Aristandre debout derrire lui.

--Ah! mon ami! s'cria-t-il en se jetant  son cou. Mario? o est Mario?

--Sauv! dit le carrosseux, et moi aussi, non sans peine! Vite un verre
de genivre ou de brandevin! les dents me claquent, et je ne veux pas
mourir, sacrebleu! je peux encore tre bon  quelque chose cans!

--Comme te voil fait, mon pauvre ami! dit Adamas, qui le conduisit vite
dans la cuisine, o Clindor lui versa  boire; d'o diable sors-tu?

--De l'tang, parbleu! rpondit le carrosseux, qui tait couvert de
vase: par o serais-je entr? Il y a un quart d'heure que je pitine
dans les herbes et dans la boue.

Et, arrachant ses habits en lambeaux, il se mit nu devant le feu,
disant:

--Regarde, Adamas, si je ne perds pas trop de sang, et arrte-moi a,
mon vieux, car je me sens faible!

Adamas l'examina; il avait quelque chose comme dix blessures et autant
de contusions.

--_Numes clestes!_ s'cria Adamas; Je ne vois pas une place nette sur
ton pauvre cadavre!

--Cadavre toi-mme! s'cria le carrosseux en avalant une nouvelle
rasade. Me prends-tu pour un revenant? Et si, je reviens de loin; mais
me voil mieux: j'ai le cuir pais comme celui de mes chevaux, Dieu
merci! Ne me laisse pas saigner, voil tout ce que je te demande. a ne
vaut rien pour un homme de perdre le sang de son corps.

Adamas le lava et le pansa avec une merveilleuse adresse.

Grce, en effet,  l'paisseur de son cuir et  la force herculenne de
ses muscles, le bless n'avait rien de trop grave.

--Et l'enfant? disait Adamas tout en le rhabillant avec des vtements
secs que Clindor avait couru lui chercher: l'enfant a donc t en
danger?

Aristandre raconta tout jusqu'au moment o il avait lev le pieu de la
sarrasine.

--L'enfant a pass, ajouta-t-il; car les gueux qui taient sur le
moucharabi ont tir sur lui, mais ils ne l'ont pas touch. Je tenais le
coquin de Sanche  la gorge dans ce moment-l. J'aurais pu l'trangler,
mais je l'ai lch pour courir sur le moucharabi, et j'ai vu Marie qui
filait comme le vent; alors, je suis tomb sur les deux autres coquins.
Je n'avais qu'une tranche, mais je les ai mis dans une jolie droute,
va! Le Sanche est revenu sur moi avec sa rapire casse, et, de la
poigne, il me voulait, je crois, corner, car il me la portait  la
tte et  la figure, quand il ne rencontrait pas l'estomac. Ah! le vieux
enrag, qu'il tape dur! Avec a que j'tais dj bless et que je
n'avais pas ma force! Mais, tout de mme, a m'a rchauff un peu, parce
que j'avais dj travers l'tang pour rejoindre mon mignon Mario dans
le jardin, et que je grelottais. C'est gal, je n'ai pas pu en faire une
fin, du ce vieux satan, et voil tout ce qui m'a chagrin. Quand j'ai
entendu que les autres arrivaient  son secours, je me suis laiss
couler dans l'escalier de la manoeuvre, et, comme il n'a pas la jambe
aussi leste, qu'il a le bras lourd, j'ai pu regagner le jardin sans
qu'il st o j'avais pass. De l, ma foi, je n'avais plus rien  faire
qu' revenir ici par l'tang, et me voil.

--Carrosseux! s'cria Adamas, qui, contrairement  bien des humains,
admirait sincrement les exploits dont il se sentait incapable, tu es
aussi grand que les plus grands hros de M. d'Urf! et, si monsieur m'en
croit, il te fera reprsenter en tapisserie dans son salon, pour
terniser la mmoire de ton courage et de ton bon coeur.

--S'il ne s'agit que d'tre grand, rpondit le naf carrosseux, je peux
dire que j'ai la taille. Mais a m'est gal, je vais voir mes chevaux;
aprs quoi, nous aviserons  faire une petite sortie pour dbarrasser la
basse-cour de cette vermine. Qu'en penses-tu, mon vieux?

Ce n'tait pas trop l'avis du sage Adamas.

Pendant qu'ils discutaient leurs plans d'attaque et de dfense, nous
rejoindrons Mario, qui arrive en vue du grand arbre dont se couronne,
encore aujourd'hui, le terrier d'tali.

L'enfant regarde les toiles, que, dans sa vie de berger, il a appris 
connatre: il est environ neuf heures et demie.

 cette poque, une seule maison s'levait dans cette solitude; c'tait
une htellerie en mme temps qu'une sorte de rendez-vous de chasse.

L'minence, situe au milieu de vastes plaines giboyeuses, tant souvent
honore de la halte des seigneurs du pays qui se runissaient pour
_courre le livre_, et pour dner ou souper  l'enseigne du
_Geault-Rouge_[23].

C'est ce qui explique comment une auberge assez petite, et situe assez
prs d'une ville pour ne pas prtendre  arrter d'opulents voyageurs,
possdait, dans la personne de matre Pignoux, htelier du
_Geault-Rouge_, un cuisinier du plus rare mrite.

Lorsque les gentilshommes du pays se donnaient le plaisir de la pche
aux tangs de Thevet, ils envoyaient vitement qurir matre Pignoux, qui
venait, avec sa femme, dresser sa cantine au bord de l'eau, et qui leur
servait, sous quelque belle _feuillade_, ces merveilleuses matelotes (on
disait alors _tuves_) qui avaient fait sa rputation. Il se
transportait aussi dans les villes et chteaux pour les noces et
festins, et en et remontr, disait-on, aux matres-queux de M. le
Prince.

L'auberge du _Geault_ tait solidement btie,  deux tages assez
levs, et couverte en tuiles d'un rouge criard qui se voyaient d'une
lieue  la ronde. Protg par les seigneurs du voisinage, matre Pignoux
avait obtenu la permission de mettre une girouette sur son toit,
privilge nobiliaire auquel il disait avoir droit, puisqu'il avait si
souvent occasion d'hberger la noblesse. Aux cris aigres et incessants
de cette girouette, qui semblait tre le point de mire de tous les
souffles de la plaine, se joignait le claquement perptuel de la grande
enseigne de fer battu qui reprsentait le _Geault-Rouge_ dans sa gloire,
lequel se balanait firement, au bout d'une potence,  une des fentres
du second tage.

Il y avait, en face de la maison, de l'autre ct de la route, une
trs-vaste curie couverte en chaume, et de longs hangars pour abriter
la suite que les nobles chasseurs tranaient aprs eux. L'auberge tait
spciale pour les cavaliers.

On sait qu'en ce temps-l encore, les auberges se distinguaient en
_hostelleries_, _gtes_ et _repues_. Les gtes taient particulirement
affects pour la nuit, et les repues pour le dner des voyageurs; ces
dernires taient de mchantes auberges o les gens de bien ne
s'arrtaient que faute de mieux, et o l'on mangeait parfois du corbeau,
de l'ne et de l'_anguille de Sancerre_, c'est--dire de la couleuvre.
Les gtes, au contraire, taient souvent trs-luxueux.

Les htelleries se divisaient encore en auberges pour les gens  pied et
en auberges pour les gens  cheval. On y pouvait prendre deux repas. Sur
celle du _Geault-Rouge_, on lisait en grosses lettres:

    HOSTELLERIE PAR LA PERMISSION DU ROY.

Et au-dessous:

    DINE DU VOYAGEUR  CHEVAL, DOUZE SOLS;
    COUCHE DUDIST, VINGT SOLS.

Des lettres du roi maintenaient les privilges des aubergistes. Un
voyageur  pied ne pouvait tre hberg dans une htellerie de
cavaliers, et rciproquement.

Les lois franaises empchent l'un de trop dpenser, l'autre de ne pas
dpenser assez[24].

Mario, qui voyait l'auberge claire, ne s'tonna pas du hennissement de
joie que poussa son petit cheval, environ  deux cents pas de l'auberge.
Il pensa qu'il reconnaissait les tres.

Mais ce qui l'tonna, c'est que, tout d'un coup, il dtourna  gauche et
fit des difficults pour reprendre le droit chemin.

L'enfant, qui tait sur ses gardes, prta l'oreille.

Il lui sembla entendre un bruit de chevaux venant de l'auberge, que lui
masquaient encore les vapeurs de la nuit. Il s'en rjouit.

--Mon pre est l, se dit-il, avec tout son monde; peut-tre avec M.
d'Ars ou sa suite. Avanons vite.

Mais Coquet se fit tellement prier pour avancer, que le jeune cavalier
crut devoir chercher  comprendre _son ide_. Il l'arrta court, et
entendit, beaucoup plus prs de lui que l'curie de l'auberge, le
hennissement,  lui bien connu, de Rosidor, le fidle palefroi du
marquis.

--Mon pre est donc par l? se dit-il encore. Il ne faudrait pas se
croiser en route.

Et, comme il ne distinguait sur sa gauche qu'une sorte de taillis pais,
il mit la bride sur le cou de Coquet, avec la certitude qu'il saurait
rejoindre son camarade.

En effet, Coquet entra dans le taillis et s'arrta devant une masure
djete et crevasse.

C'tait l'ancienne auberge du _Geault-Rouge_, abandonne  sa propre
ruine depuis une vingtaine d'annes; Bois-Dor, Guillaume et M. Robin
s'tant cotiss pour btir la nouvelle et en faire don  matre Pignoux
comme en tmoignage de leur estime pour sa probit et ses talents
culinaires.




LI


Mario entra sans obstacle, il n'y avait pas de porte.

Il alla toucher Rosidor, qu'il reconnut  son harnais,  sa robe fine,
aussi bien qu' sa voix caressante; et cette circonstance du cheval de
son pre, cach dans cette ruine, lui donna  rflchir.

Le marquis se cachait peut-tre lui-mme. Peut-tre tait-il l aussi.

Mario chercha, appela avec prcaution, et, s'tant assur qu'il tait
seul, il crut devoir imiter l'exemple qui lui semblait tre donn, en
attachant Coquet par la bride  ct de Rosidor, et en se dirigeant 
pied, et sans bruit, vers la nouvelle auberge.

Il longea les buissons et arriva sans tre vu, au beau milieu d'une
troupe de cavaliers qui s'installaient dans ce lieu, les uns occups de
leurs montures, qu'ils faisaient entrer dans la grande curie en face;
les autres, dj dbarrs de ce coin, restaient en travers du chemin,
changeant  demi-voix et d'un air de mystre des paroles que Mario ne
comprenait pas.

Il se glissa entre eux sans tre aperu; mais, quand il fut sur le seuil
de la vaste cuisine de l'auberge, clair par la lueur du foyer qui se
projetait au dehors, il se sentit prendre au collet par une main rude,
et une grosse voix lui dit en franais, mais avec un accent allemand
bien prononc:

--On ne passe pas!

En mme temps, il vit de chaque ct de la porte deux grands hommes
noirs arms jusqu'aux dents, et qui montaient la garde.

Alors lui revinrent en mmoire les paroles de Sanche, et ce que Pilar
lui avait dit du renfort attendu par les bandits.

--Je suis tomb dans le gupier, se dit-il; mais je suis dguis, et ils
me prendront pour un petit mendiant. Il faut absolument que je sache si
mon pre est l.

Il se mit donc  tendre la main et  qumander, du ton piteux qu'il
avait entendu affecter aux bohmiens, et qu'il avait quelquefois pris
lui-mme, en riant sous cape, durant son voyage avec cette honorable
compagnie.

On le lcha aussitt, mais en lui ordonnant de s'en aller, et, comme il
ne comprenait pas, on le menaa en faisant mine de le coucher en joue.

Il allait s'loigner, bien dcid  revenir, lorsqu'une autre voix,
partant de l'auberge, donna un ordre en allemand, et sur-le-champ, au
lieu de le repousser de la porte, on le reprit au collet et on le poussa
dans la cuisine:

L, sans avoir le temps de se rendre compte de rien, il se trouva en
prsence d'un personnage long, sec et brun, en habit militaire, qui lui
dit avec un accent italien:

--Approche, petit, et, si tu as une lettre, donne-la.

--Je n'ai pas de lettre, rpondit Mario en regardant l'tranger avec
assurance.

--Alors, une commission verbale? Parle!

--Avant de parler, dit l'enfant avec beaucoup de prsence d'esprit, il
faut que je sache  qui je parle.

--Diable! dit l'tranger avec un sourire ddaigneux, nous sommes un
garon avis; c'est bien, cela! Voil le mot de passe: _Saccage et
Macabre!_ Et toi, quel nom t'a-t-on donn?

--La Flche, rpondit Mario  tout hasard.

--Hein! qu'est-ce que cela? dit l'Italien en fronant le sourcil. a ne
rime  rien!

--Attendez! s'cria Mario inspir par cette rponse, ce n'est pas tout.
N'y a-t-il pas du _pillage_, dans votre mot d'ordre?

--a rime mieux, fit l'autre en souriant toujours d'un air lugubre; ce
n'est pas encore tout, petit singe! La mmoire vous fait dfaut!

--Peut-tre, reprit l'enfant; il y a un second mot, je le sais bien!
N'est-ce pas Sanche?

--Nous y voil! Or donc tiens-toi l dans un coin et n'en bouge. C'est
moi qui suis le lieutenant Saccage; le capitaine Macabre sera ici dans
un quart d'heure. C'est  lui que tu dois rendre compte de ton message,
dont, quant  moi, je me soucie fort peu. H, l-bas, taisons-nous!
cria-t-il aux cavaliers qui allaient et venaient autour de la maison en
causant un peu plus haut qu'il ne fallait apparemment.

Il se fit un grand silence, et celui qui s'intitulait lieutenant
Saccage, s'adressant  Mario, qui avisait au moyen de s'introduire dans
une autre pice pour chercher son pre ou quelqu'un qui pt lui en
donner des nouvelles.

--Mon bel ami, lui dit-il, il est bon que tu saches la consigne, pour ta
gouverne. On renvoie ou l'on arrte quiconque veut entrer cans; on fait
feu sur quiconque veut en sortir. Tu entends a?

--Mais je n'ai pas de raisons pour vouloir sortir, rpondit prudemment
Mario; je cherche s'il y a ici quelque chose  manger; j'ai faim.

--a m'est fort gal, mon petit. Nous aussi, nous avons faim, et nous
attendons que le capitaine nous donne l'ordre de manger.

Mario n'avait pas faim. Il tait fort inquiet. Il apercevait dans la
pice du fond, qui tait une sorte d'office et de garde-manger,
matresse Pignoux et sa servante allant et venant d'un air affair. Il
lui sembla que madame Pignoux le voyait et qu'elle le reconnaissait, et
mme qu'elle parlait  la servante, comme pour l'avertir de se taire sur
cette dcouverte.

Mais tout cela pouvait bien tre une illusion, et Mario guettait le
moment o Saccage aurait le dos tourn pour tcher d'changer un mot ou
un regard avec l'htesse. Il savait que son pre et lui taient adors
dans la maison.

Il prit le parti de faire semblant de s'endormir, et bientt Saccage
sortit pour donner des ordres.

Alors l'enfant s'lana vers madame Pignoux en lui disant:

--C'est moi! ne dites rien! O est mon pre?

--L-haut! rpondit  la hte madame Pignoux, qui, bien que vieille,
tait encore matresse femme, ayant bon pied, bon oeil.

Elle montrait  Mario l'escalier de bois qui conduisait  la salle 
manger, dite salle d'honneur de l'auberge du _Geault-Rouge_.

Mais, comme l'enfant y grimpait dj:

--Point! dit-elle en le retenant; ils ne savent pas qu'il est ici! Ne
bougez, mon jeune matre! Ils le tueraient!

--Qui sont donc ces gens-l?

--Du mchant monde! Savez-vous ce que c'est que des _artes_?

--Non!... Attendez!... Vous voulez peut-tre dire... des retres?

--Oui, c'est a! Mon valet Jacques, qui a servi, les a bien reconnus.
C'est des bandits qui mettent tout  feu et  sang o ils passent.

--Pourtant, ils ne vous ont pas fait de mal?

--Non; ils veulent manger et boire; aprs quoi, Dieu sait s'ils ne
brleront pas la maison, et nous avec! C'est comme a qu'ils payent leur
dpense!

--Madame Pignoux, il faut que mon pre se sauve d'ici! Comment faire?

--Pas possible  prsent! Ils gardent les portes de tous les cts, et
votre papa n'est plus d'ge  sauter par les fentres. D'ailleurs, 
quoi bon? La maison est entoure, et ils ne nous laissent pas seulement
aller au poulailler et  la cave sans nous marcher sur les talons.

--Mais, au moins, il faut cacher mon pre! Ah! je suis bien sr, 
prsent, que c'est  lui qu'ils en veulent! O est-il?

--Dans la chambre de mon homme, qui, par bonheur, n'est point cans! Il
a t faire un repas de noces  La Chtre et ne reviendra que demain.
Ils l'ont demand par son nom!

--Qui? mon pre?

--Non, mon homme! Voyez un peu comment il se fait qu'ils le connaissent!
J'ai dit qu'il tait malade, et je l'ai dit bien fort, pour que votre
papa l'entendt de l-haut. J'espre qu'il aura eu l'ide de se mettre
dans le lit.

--Et eux, ils n'ont pas eu l'ide de monter?

--Si fait, ils ont regard la salle d'honneur, et ils ont dit...

--Mais ils reviennent? taisons-nous, dit Mario.

Et il courut reprendre son coin dans la cuisine et son attitude
assoupie.

--Allons, vieille sorcire, dpchons-nous! s'cria Saccage, qui
rentrait accompagn de deux de ses acolytes; mettez le couvert, et
servez-nous du meilleur. Voici le capitaine Macabre qui arrive. Vous
autres, dit-il  ses soldats, vous ferez observer la consigne: _Silence
et patience!_ Personne ne songera  manger avant que le capitaine soit 
table. Le capitaine s'arrte ici pour faire un bon souper, et n'entend
pas qu'on pille le garde-manger pour ne laisser que les os  lui et 
ses officiers. Souvenez-vous de ceux qui ont t pendus  Linires pour
avoir fait main-basse sur les provisions. Allez!--J'ai parl franais
pour vos oreilles, madame la guenon, ajouta-t-il en s'adressant 
l'htesse ds que ses soldats furent sortis; c'est pour que vous sachiez
qu'il ne s'agit point ici de pleurnicher et de pousser des soupirs...
Travaillez bien et mettez la broche. Allons! et, si le rt brle par
votre faute, gare  votre vieille carcasse!

--Et comment voulez-vous que je me dpche, tant  peu prs seule pour
tout faire? dit madame Pignoux sans s'mouvoir des injures. Nous ne
sommes ici que deux vieilles femmes. Faites-moi rendre mon valet pour
qu'il mette le couvert; je ne peux pas tre en haut et en bas en mme
temps, peut-tre?

--Ton valet est suspect, la vieille. Il a eu l'air de se sauver en nous
voyant, et il a ensuite essay de cacher l'avoine. Il a reu une bonne
vole, et,  prsent, il travaille pour nous.

--Eh bien, et ce galopin-l? reprit l'htesse, qui parlait tout en
embrochant ses volailles; est-il de votre bande? ne saurait-il m'aider?

--Aide-la, vaurien, dit Saccage  Mario, et travaillons proprement!

Mario se leva avec une nonchalance affecte, en demandant ce qu'il
fallait faire.

--Eh! va-t'en l-haut, avec la servante, s'cria madame Pignoux, et
mettez vivement la nappe!

Mario monta et dit  la servante:

--Mon pre? la chambre o il est? Vite!

Elle le conduisit au second tage, et l'enfant gratta lgrement  la
porte, qui tait ferme et verrouille en dedans.

Le marquis reconnut aussitt cette petite main, qui grattait ainsi tous
les matins  la porte de sa chambre  coucher.

--Oh! Dieu! s'cria-t-il en ouvrant vite, toi ici? Mais ce costume,
qu'est-ce  dire? Avec qui es-tu venu? comment? pourquoi?

--Je n'ai pas le temps de m'expliquer, rpondit Mario. Je suis seul; je
veux que tu te sauves d'ici. Fais comme moi, pre, dguise-toi!

--Tiens, c'est vrai! dit la servante, voil les affaires de notre
matre; mettez-vous-les dessus, monsieur le mar...

--Pas de marquis! dit Mario; va-t'en, ma bonne fille; et vous, mon pre,
vous serez matre Pignoux.

--Mais pourquoi me montrer? observa le marquis, tout en dfaisant
machinalement son pourpoint; je ne saurai pas comme vous, mon fils,
jouer la comdie qu'il faudrait!

--Si fait! si fait, pre! Mais, dites-moi, ne connaissez-vous pas un
retre qui s'appelle Macabre? Je vous ai, je crois, entendu dire
quelquefois ce nom-l.

--Macabre? Oui, certes, je connais ce nom-l et l'homme aussi, si c'est
le mme qui...

--Y a-t-il longtemps qu'il ne vous a vu?

--Diable! oui! quelque chose comme vingt ou trente ans... peut-tre
davantage!

--Eh bien, c'est bon! Montrez-vous sans crainte; faites l'aubergiste, et
nous trouverons moyen de fuir.

--Ce ne sera pas possible, mon enfant, dit le marquis en continuant  se
dshabiller. Nous avons affaire  de russ compres. Imaginez-vous
qu'ils sont venus sans plus de bruit que si c'et t une troupe de
mulets marchant au pas et conduits par un seul homme. Je ne me mfiais
pas; l'htesse dormait au coin de son feu; moi, j'tais dans la salle,
lisant l'_Astre_ en attendant l'heure.

--Cachons l'_Astre_! Les cuisiniers ne lisent pas des livres relis en
soie, dit Mario en saisissant le volume, que le marquis avait pos
machinalement prs de son chapeau, en prenant possession de la chambre
de l'aubergiste.

Et, en mme temps,  mesure que le marquis se dpouillait d'une pice de
son habillement, l'enfant la cachait sous les fagots d'un petit grenier
voisin.

--Mais, toi, mon pauvre enfant, reprenait le marquis agit comme l'on
peut croire, ils ne t'ont donc pas reconnu pour un gentilhomme? Ils ne
t'ont pas fait de mal, mon Dieu?

--Non, non; parlons de toi, mon pre. Tu n'as donc pas essay de sortir
avant qu'ils eussent pos leurs sentinelles?

--Non, sans doute. Je ne me doutais de rien! Ils faisaient si peu de
bruit que j'ai cru  une halte de muletiers, et c'est quand ils ont eu
bloqu la maison qu'ils ont lev un peu la voix, et que j'ai vu, 
travers la fentre, que j'tais pris dans un traquenard par la pire
espce d'gorgeurs et de larrons que je connaisse. Je me suis tenu
tranquille, pensant qu'ils partiraient bientt; mais j'ai entendu des
mots italiens que j'ai un peu compris. Ils veulent, je crois, rester ici
jusqu'au jour. Je me suis dit alors que, ne me voyant pas arriver 
Brilbault, o je suis attendu  dix heures, mes gens, inquiets de moi,
viendraient dans la nuit me trouver ici, o ils savent que je devais
m'arrter. Ce serait le mieux de les attendre. Ces retres ne sont
qu'une douzaine; j'ai pu  peu prs les compter, et, quand je verrai
arriver notre monde, je saurai bien nous frayer un passage vers eux 
beaux coups d'pe sur ces drles.

--Mon pre, dit Mario, qui regardait  la fentre, ils sont vingt-cinq
au moins  cette heure! car en voil encore une bonne bande qui vient
d'arriver. Nos gens ne pensent pas encore  venir te chercher, et, d'un
moment  l'autre, ces retres peuvent fouiller la maison du haut en bas
pour piller.

--Eh bien, mon enfant, me voil dguis de pied en cap; reste prs de
moi, comme pour soigner l'hte malade. Si l'on vient, on nous laissera
tranquilles. On ne maltraite et ne ranonne que les gens bien monts et
bien vtus... Ah!  propos, mon cheval me fera reconnatre. Ils ont d
le voir!

--Ton cheval est cach, et le mien aussi.

--Vrai? C'est donc le brave valet d'curie qui aura trouv moyen... Mais
qu'ont-ils  crier ainsi, les brigands? Les entends-tu?

--- C'est moi qu'ils appellent! Reste-l, mon pre; ne t'enferme pas: ce
serait donner des soupons. Tiens, les voil qui entrent dans la salle
ici-dessous. J'y vais! coute tout; les cloisons sont minces; tche de
comprendre, et sois tout prt  venir si je t'appelle  mon tour.




LII


Mario descendit comme un chat le petit escalier qui conduisait de la
chambre de l'hte  la salle d'honneur, et se trouva en prsence du
capitaine Macabre, qui, au mme instant, faisait pesamment son entre
par l'escalier venant de la cuisine.

Le lieutenant Saccage tait l aussi avec deux ou trois figures non
moins patibulaires.

La mine du personnage qui portait le nom sinistre de Macabre tait moins
dsagrable au premier abord que celle du lieutenant. Celle-ci tait
perfide et froide, avec un rire froce. Celle de Macabre n'annonait
qu'une rudesse abrutie, qui essayait de se faire imposante.

Il n'y avait point de place pour le sourire sur cette face hbte par
la fatigue et par la dbauche. Les muscles semblaient racornis et
ossifis; les yeux, de couleur claire, taient fixes comme des yeux
d'mail. Les traits accentus rappelaient ceux de Polichinelle, moins
l'expression narquoise et anime. Une grande balafre  la mchoire avait
paralys un coin de la bouche et sparait singulirement la barbe
blanche mlange de roux qui semblait tre plante de travers et en
partie  rebrousse-poil. Un gros signe velu augmentait la bosse du nez
prominent. Les doigts taient hrisss de poils gris jusqu'aux ongles.

L'homme tait petit et maigre, mais large d'paules, et ramass sur
lui-mme comme un sanglier, dont il avait la robe fauve et la tte
plante bas. Il paraissait fort g; mais il annonait encore une force
herculenne. Sa voix pre, toujours tenue au diapason lev du
commandant militaire dans la bouche d'un sot, rsonnait comme un
tonnerre enrhum et faisait vibrer les verres poss sur la table.

Il tait vtu  la mode des retres, en justaucorps et tassettes de
buffle, avec un morion et une cuirasse en fer verni. Une mchante plume
noire tout barbe se dressait sur ce casque noir et luisant. Il portait
la forte et large pe allemande, contre laquelle se brisait facilement
la lance brillante de la gendarmerie franaise; les _pistoles avec
pierre  feu_, premier essai du pistolet  pierre, auquel nos soldats
prfraient encore,  tort, les armes  rouet et  mche; le court
mousquet et la bandoulire garnie de petits tuis de cuir noir contenant
les charges de poudre et de plomb, compltaient l'armement de campagne
du personnage.

Son escorte particulire, ou, comme on disait encore, _sa lance_, se
composait de deux _carabins estradiots_ (carabiniers, batteurs
d'estrade) et de deux _coutilliers_ cumulant les fonctions de page et de
marchal-ferrant.

Il avait, en outre, sept soldats bien arms et bien monts en
_chevau-lgers_, qui ne le quittaient jamais et qui taient l'lite de
sa _cornette_ ou troupe de choix. Du moins, c'est ainsi que nous pouvons
traduire, par des quivalents pris dans l'usage de ce temps, les titres
et grades de cette compagnie d'aventuriers trangers, dont chaque chef
modifiait, selon son pouvoir ou son caprice, l'organisation,
l'quipement et les cadres.

Mario ne s'tait pas tromp en valuant  vingt-cinq hommes la bande
amene par le capitaine, runie  celle qui l'avait prcd sous les
ordres de son lieutenant.

--Voil une sale auberge! cria le capitaine d'un ton ddaigneux, en
frottant les lourdes semelles de ses grosses bottes crottes, sur les
barreaux propres et luisants d'une chaise de noyer. Est-ce l un feu
pour des voyageurs de nuit? Le bois manque-t-il dans cette baraque?

--Hlas! monsieur, dit la servante en jetant une brasse de fagot dans
la chemine, dj bien flambante, nous ne pouvons mieux faire: nous
sommes en pays de plaine et le bois est rare.

--Voil une sotte fille et encore plus laide, s'il est possible, que sa
matresse! reprit le gracieux Macabre. Tiens, la belle dente, voil
comme on se chauffe, quand le bois est cher!

Et il jeta, dans la vaste chemine, la chaise sur laquelle il venait de
dcrotter ses pieds.

--Or , lieutenant, continua-t-il froidement, en s'adressant  Saccage,
vous dites qu'il y a ici un petit loqueteux envoy par ces...

--Te voil enfin! rpondit Saccage en levant sa botte pour pousser Mario
plus vite vers le respectable capitaine.

Mario esquiva l'outrage en passant lestement sous la botte du retre,
et, arrivant prs de l'autre butor, il lui dit avec aplomb:

--C'est moi, et voil mon message; car j'ai trs-bien dit le mot de
passe  votre lieutenant. Vous ne pouvez point rester dans cette
auberge, parce qu'une grande troupe de gens arms s'y doit rendre cette
nuit. Vous ne pouvez point attaquer le chteau, qui est bien gard. Il
vous faut retourner d'o vous venez, ou la chose tournera mal pour vous;
c'est Sanche qui vous le dit.

--Ton Sanche n'est qu'une vieille bourrique, rpondit le capitaine.

Et, accompagnant chacune de ses paroles d'un blasphme qu'il n'est pas
utile de reproduire pour donner une ide de l'amnit de sa
conversation, il ajouta:

--Je n'ai pas fait cent lieues en pays ennemi pour m'en aller les mains
vides. Va-t'en dire  celui qui t'envoie que le capitaine Macabre
connat mieux le pays que lui, et se... _soucie_ pas mal de ce qu'on
appelle un chteau bien gard! Dis-lui que j'ai quarante cavaliers, car
il y en a encore quinze derrire moi, qui vont arriver sous la conduite
de _mon pouse_, et que quarante retres valent une arme. Allons, vite,
dtale et va au diable, race de bohme!

--Ne le renvoyez pas, capitaine, dit Saccage, qui paraissait l'homme
judicieux du conseil; rien ne sert de nous aboucher davantage avec ce
fou d'Espagnol et cette racaille d'gyptiens. Il est fort inutile que ce
beau messager aille leur dire que vous persistez. Ils nous suivraient et
ne feraient que nous embarrasser et pillarder autour de nous. Faites ce
que votre femme vous a dit. Restez ici jusqu' minuit, et vous arriverez
encore longtemps avant le jour, puisqu'il n'y a gure que deux lieues
d'ici  Briantes. Empchez donc que ce petit garon ne sorte. Je vais le
jeter par la fentre, si vous voulez, a l'empchera de courir.

--Non! pas de svrits inutiles, brailla en fausset le capitaine. Je
suis devenu un homme doux et humain depuis que j'ai une pouse au coeur
sensible... La maison est-elle garde comme il faut?

--Une mouche n'y entrerait pas sans ma permission.

--Alors soupons en paix, ds que ma Proserpine sera arrive... Avez-vous
donn des ordres?

--- Oui; mais, malgr les belles annonces de madame Proserpine sur les
douceurs de ce gte, nous y ferons, je crains, maigre chre. Le grand
queux dont on vous avait parl est en son lit, en train de crever, et
l'htesse perd la tte. Le valet est un tratre que nous devons
surveiller, et la servante est une vieille sotte peure qui casse tout
et n'avance  rien.

--C'est que vous leur parlez durement, mon ami! Vous avez toujours
l'injure et la menace  la bouche! Mille tonnerres du diable! mon pouse
vous l'a dit souvent, vous manquez de savoir-vivre. O est-elle, cette
htesse de malheur, que, d'une vingtaine de soufflets, je lui remette le
coeur au ventre?

Et, marchant lourdement jusqu' l'escalier, il appela madame Pignoux en
la gratifiant des pithtes les plus grossires, apparemment pour donner
 son lieutenant l'exemple de la douceur et de la politesse.

Toute cette conversation tait faite en franais.

Macabre, Allemand d'origine, tait n  Bourges et avait pass sa
jeunesse en Berry. En dehors d'un certain vocabulaire  l'usage de son
commandement, il parlait mal et sans plaisir la langue de ses pres.
L'Italien Saccage corchait le franais avec plus de facilit que
l'allemand. Ils avaient donc peine  se bien entendre quand ils
voulaient se servir de cette langue, et d'ailleurs ils se sentaient
tellement matres de la situation qu'ils ne daignaient pas s'observer
devant Mario et devant les gens de la maison. Mario, qui avait beaucoup
risqu en essayant de faire rebrousser chemin aux retres, et qui
pouvait tre dmenti d'un moment  l'autre par quelque envoy vritable
de Sanche ou de La Flche, sentit qu'il serait trop audacieux d'insister
pour le moment. Il feignit l'indiffrence et la distraction, tout en
arrangeant le couvert, mais sans perdre un mot de ce que disaient les
deux routiers.

Il est bien vrai que Sanche avait promis d'envoyer un exprs  tali,
o il avait marqu la dernire tape des retres. Mais cet exprs, qui
tait un bohmien comme les autres, et qui esprait la prise et le
pillage du chteau de Briantes sans le secours des Allemands, se garda
bien de faire la commission, et alla marauder dans le bourg abandonn,
en attendant l'heure de l'assaut du manoir par ses camarades.

L'htesse, appele si poliment par Macabre, monta et fit bravement tte.

--De quoi servent les gros mots, capitaine Macabre? dit-elle en mettant
le poing sur sa hanche. Nous nous connaissons de vieille date, et je
sais fort bien que vous payerez votre cot et celui de vos dmons de
lansquenets[25] en jurons et casserie. Ce n'est point pour mon plaisir
que je vous reois, et je n'ignore point que c'est plutt pour ma ruine.
Mais je suis une femme raisonnable et pas plus sotte qu'une autre. Je
fais donc contre fortune bon coeur et vous sers de mon mieux, afin
d'viter les mauvais traitements et d'tre plus vite dbarrasse de vos
visages... Si vous avez un peu de raisonnement vous-mme, capitaine,
vous vous direz qu'il ne me faut molester inutilement, mais bien me
laisser faire et vous souvenir que je sais frire et rtir aussi bien
qu'une autre.

--Et qui es-tu donc, la vieille raisonneuse? dit le capitaine en
essayant de tourner son cou ankylos dans son hausse-col de fer, pour
regarder madame Pignoux.

--Je suis de mon nom de fille, Marie Mouton, que vous avez eue pour
cantinire durant le sige de Sancerre,  telles enseignes qu'un jour,
je vous fricassai un vieux chapeau dont vous vous lchtes la barbe.

--C'est possible; je me souviens du chapeau, qui tait bon, et non de
toi, qui est laide... Mais, si tu as servi la bonne cause, je te
pardonne ton caquet.

--Et qu'est-ce que vous appelez la bonne cause,  prsent? Car vous en
avez chang tant de fois, vous et les vtres!

--Taisez-vous, ma mie Bonbec. Je ne parle pas religion avec les gens de
votre espce.

--Sachez, d'ailleurs, dit Saccage en ricanant, que la bonne cause est
toujours celle que nous servons!

--Mais est-ce l'heure de babiller, reprit Macabre, quand ma Proserpine
s'avance et que je vous commande de vous hter?

--Je ne peux pas aller plus vite, rpondit la Pignoux; pourquoi
m'avez-vous fait monter?

--Parce que j'entends que ton mari, que l'on dit tre un queux
recommandable, se lve, crev ou non, et mette la main  la pte.

--a ne se peut point; mon homme est perclus de douleurs et ne cuisine
plus depuis longtemps.

--Vous mentez, ma mie; votre homme est un suppt du vieux... Suffit! je
sais de vos nouvelles; mon pouse m'a dit...

--De quel vieux voulez-vous parler?

--Je crois que vous me questionnez, valetaille? dit le capitaine avec
une dignit burlesque qu'il affectait de bonne foi.

--Pourquoi non? reprit l'htesse. Et votre pouse, comme vous dites, qui
donc est-elle, pour vous avoir si bien renseign?

--Retenez votre langue, et quand viendra ma desse, servez-la  genoux,
dit Macabre avec un sourire de fatuit qui fit remonter sa bouche de
guingois jusqu' son oeil gauche.

Puis, revenant  son ide fixe, qui tait de bien manger et de bien
rgaler sa _desse_, il insista pour faire lever l'htelier.

--Par l'enfer! dit Saccage en tirant son pe, a n'est pas difficile;
j'ai toujours ou dire qu'il fallait larder les cts malades pour leur
donner du jeu, et je saurai bien dnicher ce prtendu moribond en
quelque trou qu'il se terre! Venez avec moi, les estradiots! et piquez
partout, que ce soit chair ou moellon.

--C'est inutile, dit Mario en se jetant au devant de la rapire
dgane, je vais le chercher; je sais o il est matre Pignoux!... Je
le connais, et quand je lui dirai qu'il a l'honneur de recevoir le
capitaine Macabre en personne, il viendra tout de suite.

--Ce petit-l est gentil! dit Macabre en regardant sortir Mario. Il faut
que je le donne  mon pouse pour la servir. Elle me demande tous les
jours un page bien tourn.

--Vous ne ferez rien d'un bohme, dit Saccage. Celui-ci a l'air insolent
et moqueur.

--Vous vous trompez! je le trouve gentil, moi! reprit le capitaine, qui
n'aimait pas  tre contredit trop longtemps, et avec qui le lieutenant
avait un peu trop son franc parler depuis quelques jours, pour des
causes que nous saurons bientt et dont Macabre commenait  se douter.

Le marquis, inquiet de Mario, se tenait dans un petit couloir prs de la
salle d'honneur et s'efforait de tout entendre; mais son oreille ne
saisissait que des bribes de conversation, et Mario, en courant le
chercher, se hta de le mettre au fait en aussi peu de mots que
possible.

Il n'eut pas le temps, et, d'ailleurs, il n'eut pas la volont de lui
dire ce qui se passait  Briantes, il sentait que le marquis en avait
bien assez de se tirer d'affaire pour son compte, et qu'il ne fallait
pas le troubler par de trop nombreuses apprhensions.

Les retres ignorant, aussi bien que lui, l'attaque prcipite des
bohmiens, il n'y avait pas de risque que le marquis l'apprt d'une
autre bouche que la sienne quand le moment serait venu.

Mais ce moment viendrait-il? La situation prsente et sembl dsespre
 une personne exprimente, et le marquis, qui n'en savait qu'une
partie, la jugeait trs-grave. Mais Mario avait l'heureuse foi de
l'enfance: il ne voyait pas la moiti du danger.

Si nous sortons d'ici, comme j'espre, pensait-il, nous rirons bien, mon
pre et moi, de la figure que nous faisons en ce moment!




LIII


En effet, le pauvre marquis travesti en matre-queux, tait fort
risible.

Il avait fait les choses en conscience. Il avait t sa perruque et
cach son crne dnud sous un bonnet de toile goudronne en forme de
moule  ptisserie.

Sa figure, ainsi prive de boucles d'bne et barbouille de suie,
n'tait gure reconnaissable, non plus que ses grandes mains blanches,
convenablement teintes  l'avenant de son visage.

Il avait trouv moyen de bien dissimuler sa fine chemise sous un sarrau
de campagne, et s'tait chauss de mauvaises pantoufles de feutre; un
tablier gras, brochant sur le tout, dissimulait ses chausses de drap,
qui n'taient pas trs-voyantes; car il s'tait habill fort simplement
pour l'expdition nocturne projete  Brilbault, et cette circonstance
tournait  bien dans la circonstance nouvelle.

Averti par Mario que Macabre paraissait tre un butor bte et vaniteux,
il sentit qu'il devait lui inspirer de la confiance, et, ds les
premiers mots, il reconnut qu'aucune hyperbole ne serait trop rude  lui
faire avaler.

--Illustre et vaillant capitaine, lui dit-il en le saluant jusqu'
terre, je vous prie d'excuser ma pauvre sotte de femme qui ne m'a pas
fait connatre  quel grand homme de guerre et d'esprit nous avions
affaire. Il est bien vrai que je suis malade de la goutte; mais votre
air avenant et martial ferait revenir un mort, et je me souviens trop
bien d'avoir servi sous vos drapeaux pour ne point vouloir, duss-je
laisser ma vie au feu de mes fourneaux, vous servir encore selon les
petits talents que le ciel m'a donns.

--Bon! bon! dit Saccage au capitaine, il n'est rien de tel que de
menacer!  prsent, les voil tous qui veulent avoir servi sous vos
ordres.

--a vaut fait, rpliqua Macabre, pourvu qu'il me serve bien  cette
heure. Et, aprs tout, monsieur le lieutenant, il n'est rien
d'impossible que ce vieux homme m'ait connu au temps jadis, dans les
guerres du pays. J'y ai assez donn de ma personne pour qu'un chacun
s'en souvienne. Matre-queux! tu me raconteras tes campagnes au dessert;
car je vois bien,  ton air et  ton pas, que la goutte ne t'a point t
l'allure d'un soldat. Tu as une drle de senteur, ajouta-t-il, frapp du
parfum dont, en dpit de son dguisement, toute la personne du marquis
tait imprgne; c'est comme une senteur de confitures! N'importe! je
gage que tu as t un peu lansquenet?

--Je le fus une anne durant, rpondit Bois-Dor, qui savait par coeur
toute l'existence aventureuse de matre Pignoux et la damnable jeunesse
de Macabre. Voire! je vous vis bien harceler les huguenots de Bourges
durant le massacre des prisons, en compagnie de ce terrible vigneron que
l'on appelait le Grand Vinaigrier...

--Hein! s'cria l'Italien en regardant son capitaine d'un air moqueur,
quand je vous le disais que vous ftes grand papiste, mon capitaine!

--Chaque chose a son temps, rpliqua Macabre avec un calme
philosophique; mon pre, qui lors tait capitaine de la grosse tour de
Bourges avec feu M. de Pisseloup, protgea les pauvres parpaillots du
pays tant qu'il put... Moi, je tirai de ct quand il n'y eut pas moyen
de mieux faire. Mais j'ai repris le droit chemin, et j'y suis plus franc
du collier que vous, monsieur l'Italien, qui cachez des reliques sous
votre corselet d'Allemagne.

L'Italien rpondit avec aigreur, et Macabre, mcontent de lui voir
lever le ton en prsence de ses pages et de ses estradiots, bien qu'ils
entendissent peu le franais, lui imposa silence et demanda au marquis
le menu du repas qu'il pouvait lui servir.

Bois-Dor, qui n'avait soulev l'incident des massacres catholiques que
pour voir dans quelles eaux naviguait dsormais le jeune Macabre devenu
vieux, se sentit plus tranquille.

Ce chef de bande ne pouvait agir sous la protection du prince de Cond.
Il eut la libert d'esprit de parler cuisine en homme qui s'y entendait
bien, et comme, durant son sjour de deux heures dans l'auberge, il
avait, par manire de passe-temps, trait cette grave question avec
madame Pignoux, il savait fort bien le contenu du garde-manger et les
ressources de la cave.

--Nous aurons l'honneur de vous offrir, dit-il, un quartier de sanglier
relev d'pices, dont vous me direz des nouvelles; un fort buisson
d'crevisses d'Issoudun, cuites dans la bire...

--Et bien poivres, j'espre! dit le capitaine. Mon pouse aime les mets
du haut got.

--On y mettra du piment d'Espagne!

Et, aprs avoir numr tous les plats, le marquis ajouta:

--Mais votre illustre dame ne serait-elle pas sensible  quelques mets
sucrs, aprs le rt?

--Diable! oui. J'allais oublier qu'elle m'a recommand certaine omelette
au musc...

--Votre Seigneurie veut dire peut-tre aux pistaches? C'est de mon
invention.

--Ouais! Elle m'a dit que c'tait de l'invention du vieux...

--Du vieux? Qui donc ose se vanter d'avoir dcouvert avant moi
l'omelette au riz et aux pistaches?

--Ma foi, le vieux Bois-Dor, puisqu'il faut nommer ce matre sot en
bonne compagnie!

Bois-Dor se mordit la moustache.

--Qui donc, dit-il, fait l'honneur au marquis de rpter ses
forfanteries de gueule? Madame votre pouse daigne-t-elle le connatre?

--Il parat! rpondit Macabre, et je sais en plus, mon vieux drle, que
tu es l'humble serviteur de cette triple canaille de faux marquis, ton
matre d'cole en cuisinerie; mais je m'en gausse! Tu es gard  vue, et
tes oreilles me rpondent de tes fricots.

Le marquis vit qu'il n'avait d'autre parti  prendre que de dire du mal
de lui-mme, et il ne s'y pargna pas, faisant bon march de sa qualit
et de son caractre, et mme en termes assez comiques, mais sans pouvoir
se dcider  accoler  son nom maudit et calomni l'pithte de vieux,
dont se servait contre lui avec orgueil son contemporain Macabre.

Celui-ci insista d'une manire dsagrable.

--Ce cacochyme doit tre fort cass, dit-il; car, lorsque je le vis pour
la dernire fois, c'tait une longue flamberge, sans barbe au menton, et
je faillis le rompre en deux par mgarde.

--Vrai? dit Bois-Dor se rappelant l'aventure de sa jeunesse raconte
rcemment  Adamas; vous lui ftes l'honneur de vous mesurer avec lui?

--Non, mon brave homme, je ne descendis point jusque-l. Il tait 
cheval, portant des munitions de guerre  nos ennemis. Je le pris par
une jambe, et, l'tendant sous mes pieds, je le laissai pour mort et
m'emparai de son chargement.

--Qui tait de poudre et de balles? rpondit Bois-Dor ne pouvant se
dfendre de rire en lui-mme des hbleries de l'homme qu'il avait
renvers d'un coup de pied, et de ce fameux chargement de munitions, qui
ne consistait qu'en jouets d'enfants.

--C'tait de bonne prise! rpondit le capitaine; mais c'est assez
causer, vieux babillard! Allez en bas tout surveiller.

Bois-Dor, renvoy  ses fourneaux, fut forc de quitter Mario, que le
capitaine retint prs de lui.

Il changea, en sortant, un regard avec son fils, un regard plein
d'angoisse, que l'enfant lui renvoya plein de confiance. Il sentait que
Macabre n'tait pas mal dispos en sa faveur.

--, petit, dit le capitaine, avance ici  l'ordre, et dis-moi, si tu
peux, qui tu es!

--Je n'en sais, ma foi, rien, mon capitaine, rpondit Mario, qui n'avait
pas encore eu le temps d'oublier la manire de parler de la bohme; je
suis enfant vol ou trouv sur quelque chemin par les estradiots noirs
que l'on nomme gyptiens.

--Que sais-tu faire?

--Trois grandes choses, dit Mario, qui se rappela  propos les belles
maximes de La Flche: _jener_, _veiller_, _courir_; avec a, on va loin
et l'on se tire de tout.

--Il a de l'esprit, dit Macabre en regardant son lieutenant, qui, pour
lui tmoigner sa mauvaise humeur, lui tourna le dos en s'asseyant 
cheval sur sa chaise, la tte et les mains appuyes sur le dossier, les
reins au feu.

Macabre trouva la posture indcente et lui en fit l'observation en
termes cyniques. Saccage se leva sans rien dire et sortit.

Mario observait toutes choses, et la msintelligence des deux chefs lui
parut de bon augure. Il se promit d'en tirer parti, s'il tait possible,
et si l'occasion s'en prsentait.

Macabre reprit la conversation avec lui.

--D'o vient, lui dit-il, que je ne t'ai point vu  Brilbault, la nuit
dernire?

Mario ne fut pas longtemps embarrass de cette question.

--Je n'y tais pas, dit-il; je rcoltais des poules aux alentours,
seulement pour les prserver du renard et de la ppie.

--Tu sais voler les poules? Eh bien, c'est un don de nature qui peut
tre mis  profit. Mais dis-moi si l'Espagnol a parachev sa crevaison.

--M. d'Alvimar? demanda Mario, qui commenait  comprendre le rcit de
Pilar et  ne plus le regarder comme un rve.

--Oui, oui, dit Macabre, ce chien de papiste qui m'a fait tourner le
coeur avec ses patentres!

--Il est mort ce matin.

--Il a bien fait, l'imbcile! Et Sanche? Celui-l vaut mieux; quoique
bigot, il entend les affaires. O est-il,  cette heure?

--Il se cache.

--Que n'est-il venu me trouver ici?

--Je vous l'ai dit, il y a du danger ici pour vous, et il le savait.

--Quel danger? Le vieux Pignoux nous trahira?

--Non, le pauvre homme ne sait rien de rien; et que pourrait-il contre
vous?

--Mais qui nous menace?

--Des seigneurs qui vous cherchent  Brilbault en ce moment, et qui,
avec une grosse suite, vont repasser ici pour aller coucher  Briantes.

--Tu les as vus?

--Oui.

--Combien sont-ils de monde?

--Peut-tre deux cents cavaliers! dit Mario esprant pouvanter son
homme.

--La mche est donc vente? reprit celui-ci un peu branl.

--Il paratrait!

Le capitaine parut rflchir, autant que sa figure de pierre, ou plutt
de corne, pouvait indiquer une proccupation morale.

Le coeur de Mario battait sous sa souquenille. Un instant il espra que
sa ruse allait aboutir et que Macabre se dciderait  rebrousser chemin.
Mais le capitaine se mit  parler allemand avec ses estradiots, qui
sortirent aussitt, et Macabre reprit sa pose gracieuse, une jambe sur
la tte du landier, l'autre sur la chaise que le lieutenant avait
quitte.

Mario se hasarda  l'interroger.

--Eh bien, mon capitaine, lui dit-il, vous allez reprendre le chemin?...

--De Linires? Non pas, ma foi, mon petit singe! Mes chevaux sont las et
mes gens aussi. Moi, j'ai si mal dormi  Brilbault, la nuit dernire,
que je veux me refaire ici. Malheur  qui viendra m'y dranger!

Ces projets de sommeil firent encore renatre l'espoir chez Mario.

--Si ces gens sont bien las, pensa-t-il, il y aura un moment o nous
pourrons nous chapper.

Il ne comptait pas, comme le marquis, sur l'arrive de ses amis et de
son monde. Pilar, en les avertissant de la prise de la basse-cour de
Briantes, devait tre cause qu'ils y courraient tous  l'instant mme,
comptant rencontrer le marquis dans la mme direction; car la petite
bohmienne, qui avait l'esprit plus net que son ge ne le comportait, ne
manquerait pas de leur dire que Mario tait parti de son ct pour
avertir son pre.

Comme il faisait ces rflexions en lui-mme, le lieutenant Saccage
rentra, et, s'adressant  Macabre, qui s'assoupissait devant le feu:

--Capitaine, dit-il d'un ton moiti humble, moiti arrogant,
permettez-moi de vous dire que, grce  votre ide de nous faire marcher
par petites bandes, nous perdons le temps; votre femme et son monde
n'arrivent point, et, si vous restez longtemps  table, comme de
coutume, tout peut chouer. Il s'agirait de ne point banqueter, de
manger vite, de dormir deux heures et d'aller de l'avant sans donner le
temps aux passants de porter devant nous la nouvelle de notre arrive.

--Supprimez les passants! rpondit tranquillement Macabre. N'est-ce
point chose convenue? Vous n'aurez pas grand'besogne, car nous n'avons
pas rencontr un chat depuis Linires, et ce pays est vide comme une
glise en 62. Mais ce sont l paroles inutiles. J'entends la voix de ma
Proserpine. Elle arrive! allons au devant d'elle!

En parlant ainsi, Macabre se leva avec effort et descendit  la cuisine.

--Le capitaine vieillit! dit en italien Saccage  un des
marchaux-ferrants qui taient rests devant la porte, plants comme des
statues.

--Non, rpondit le retre, il a pris femme, et c'est pire! On ne songe
plus qu' faire la noce, et on ne sait plus marcher quand il faudrait.

Mario, qui apprenait l'italien avec Lucilio, comprit  peu prs ces
paroles, et suivit le lieutenant et les deux retres  la cuisine.

Ds qu'il y fut, sans s'occuper du renfort d'arrivants qui encombrait
la porte, il se glissa auprs de Bois-Dor, qui fricassait de son mieux
avec madame Pignoux, se disant que plus tt l'ennemi serait  table,
plus tt s'offrirait quelque chance d'vasion.

--Te voil, mon enfant? dit le marquis  voix basse; ils ne t'ont pas
maltrait?

--Non, non, rpondit Mario, nous sommes au mieux, le capitaine et moi.
Laisse-moi t'aider, mon pre. Nous pourrons causer pendant qu'ils ne
songent pas  nous.

--Trs-bien, mais ne nous regardons pas; vois comme je fais pour parler
 l'htesse.--Madame Pignoux, cria-t-il, passez-moi le beurre!

Et il ajouta tout bas:

--Qu'est-ce qui arrive encore sur la porte, ma bonne femme?

--Une dame qui descend de cheval. Ne vous retournez pas, si par hasard
elle vous connat.

--Petit, de la muscade! reprit le marquis en frappant sur l'paule de
Mario.

Et il lui dit dans l'oreille:

--Ne te retourne pas non plus.--Madame Pignoux, ajouta-t-il en se
penchant vers l'htesse, tchez de voir sa figure.

--Je ne la reconnais pas, rpondit la Pignoux; elle a un tas de cheveux
et de panaches... C'est une forte femme!




LIV


Nos trois personnages taient placs dans le fond de la cuisine, le long
du fourneau, le dos tourn  la porte et la figure vers une fentre du
rez-de-chausse, devant laquelle ils voyaient passer et repasser au
dehors la silhouette des retres montant la garde l'arme au bras.

Il y en avait deux sur chaque face de la maison, luxe inutile, car cette
maison n'avait que deux portes: celle qui donnait sur la route et celle
du garde-manger, qui donnait sur un petit jardin clos de haies.

Toutes les fentres du rez-de-chausse et du premier taient solidement
grilles. Il ne fallait donc pas esprer sortir de vive force.

Et pourtant, le marquis soupirait d'impatience.

--Ah! mon fils! disait-il  Mario, pourquoi es-tu ici? Avec ce bon grand
couteau de cuisine, je saurais bien me dbarrasser des deux sentinelles
qui se croisent l devant la porte de l'office. Mais avec toi... je
n'oserais, je suis lche.

--Et, si mon homme tait l, ajoutait madame Pignoux, tout vieux qu'il
est, il ferait bien l'affaire des deux autres, avec Jacques! Mais j'ai
bien peur qu'ils ne l'aient tu, mon bon valet!... Ah! Dieu! le voil!
voyez comme ces dmons l'ont arrang! Il est tout en sang!

Jacques le Brchaud, ainsi nomm parce qu'il tait brche-dents, tait
laid, sournois et rageur, mais courageux et dvou.

--Ne faites pas attention, dit-il, et donnez-moi un torchon pour que je
m'essuie la figure.

--Mais ils t'ont fendu la tte, mon pauvre ami! dit le marquis en lui
passant son mouchoir  dentelle, qui tait rest dans la poche de ses
chausses.

Mario s'empara du mouchoir, qui les et fait reconnatre pour des
seigneurs, et le jeta dans le fourneau ardent, o il disparut comme une
allumette.

Jacques essuyait son sang et bandait sa blessure avec une serviette.

--Ne vous inquitez pas, dit-il  madame Pignoux; ils m'ont laiss
revenir ici pour les servir; donnez-moi le tranche-lard, et la nuit ne
se passera pas sans que j'en aie trip quelques-uns.

--Tu te feras tuer, dit l'htesse.

--a ne fait rien, rpondit Jacques.

--Mais tu nous feras tuer aussi!

--Jacques, dit le marquis, vois cet enfant et ne dis mot. Fais-le sortir
si tu peux, mais sois prudent si tu nous aimes.

Jacques regarda Mario en dessous, et, sans rpondre, il alla  plusieurs
reprises dans le garde-manger, comme pour son service, mais en effet
pour examiner les retres qui montaient leur garde avec la rgularit de
deux automates.

--Ces chiens d'Allemands! dit-il au marquis, a ne dort pas, a ne boit
ni ne mange, tant que a n'a pas tu tout le monde.

--Et a connat la discipline! rpondit le marquis avec un soupir. Ah!
il ne faut pas se le dissimuler, les retres sont de rudes soldats! Si
le bon Henri en avait eu dix mille, il et t roi dix ans plus tt!

--Cuisine, mon pre, cuisine! dit Mario, le lieutenant te regarde!

--Il peut me regarder, mon fils! je sais manier la queue d'une casserole
aussi bien que matre Pignoux lui-mme.

--C'est la vrit, dit l'htesse; on jurerait que vous avez tudi!

--J'ai tudi en campagne, madame Pignoux; j'ai fricass, l'pe au
flanc et le casque en tte, pour mon Henri! Qui m'et dit que je
fricasserais pour un Macabre et pour sa moiti? Quelque gaupe,
j'imagine!

En ce moment, la voix de madame Proserpine s'leva au-dessus des
autres, qui l'avaient couverte jusque-l.

--Pouah! comme a sent le graillon brl! criait-elle; c'est une
infection ici! Montons, montons vite! Allons donc, lieutenant,
donnez-moi la main, sacrebleu!

M. de Bois-Dor et son fils se regardrent et baissrent aussitt le nez
sur leurs casseroles.

Cette amazone, qui, aprs avoir caus et discut confidentiellement avec
le capitaine et le lieutenant sur le seuil de l'auberge, traversait
maintenant la cuisine en se carrant dans son riche costume de guerrire,
et en agitant, sous son feutre  plumes barioles, sa volumineuse
crinire d'un blond ardent, cette madame Proserpine, pouse plus ou
moins lgitime du capitaine Macabre, c'tait l'ancienne gouvernante du
marquis, c'tait l'ennemie personnelle de Mario, c'tait la Guillette
Carcat de La Chtre, c'tait la Bellinde de Briantes.

--Nous sommes perdus, pensa le marquis; elle va nous reconnatre!

--Nous sommes sauvs, pensa Mario; elle ne nous reconnat pas!

Et, pour mieux se dguiser, il s'enveloppa aussi d'un tablier  pice
qui lui montait jusqu'au menton, et passa, sur ses joues roses, ses
petites mains frottes de charbon.

Bellinde passa sans se retourner. Mais il n'y avait pas moyen de songer
 la fuite. _Madame_ voulait tre servie  l'instant.

L'ex-gouvernante, prude et sucre, avait subi une rapide mtamorphose.
En devenant la compagne d'un vieux routier, elle avait pris les manires
soldatesques et le ton imprieux et violent, qui, en somme, tait
l'expression de sa vritable nature, comprime et farde depuis
longtemps  Briantes. Sa personne s'tait dveloppe avec la mme
exubrance. N'tant plus force de savourer en secret les liqueurs et
les friandises drobes, elle s'tait livre avidement  sa gourmandise.
Abondamment pourvue d'argent, de vivres et de boissons par les soins de
Macabre, qui prenait la part du lion dans le pillage, elle noyait chaque
jour, dans la fume des festins, le remords et le dgot d'appartenir 
une espce de monstre.

Le plaisir de ne rien faire que chevaucher et commander tait aussi pour
elle une compensation. Les intempries et les intemprances de sa
nouvelle vie d'aventurire avaient donc altr ses traits et presque
subitement doubl son embonpoint. Sa figure, naturellement colore,
avait dj pris les tons marbrs de la dbauche et le violac de la
plthore. Fire de sa riche crinire rousse, elle l'talait sur ses
paules avec une affectation ridicule, et se couvrait sans discernement
de tous les objets conquis par matre Macabre, en trahison bien plus
souvent qu'en franche guerre.

_Madame_ tait donc fort presse de manger et de boire aprs une assez
longue chevauche, et se faisait fte de connatre, enfin, la bonne
cuisine de M. Pignoux, qu'elle avait entendu vanter si souvent 
Briantes.

Peu lui importait que vingt-cinq bons soldats (trs-mchants drles,
d'ailleurs, il ne faudrait pas s'y tromper) attendissent  la porte, le
ventre creux. Le mcontentement que ses faons d'agir leur causaient ne
la proccupait nullement; elle ne doutait de rien, son amant imbcile
lui ayant donn le grade de lieutenant et le commandement d'une partie
de sa bande, qu'elle associait  ses profits quand elle tait de bonne
humeur, et qui, en somme, lui tait dvoue par intrt.

Les quinze nouveaux bandits qu'elle avait amens, et qui prirent
possession de la cuisine, tandis que les autres taient relgus 
l'curie ou commands pour le guet et la garde montante, se montrrent
tout d'abord trs-presss de la faire servir; ils comptaient sur ses
restes, et, tandis que les uns dressaient la table en bousculant et
injuriant les valets, les autres talonnaient le _chef_ Bois-Dor, sa
prtendue femme et Mario, le marmiton improvis, pour qu'ils eussent 
satisfaire la lieutenante au plus vite.

Voil pourquoi il ne fallut plus songer  changer des observations, ni
 regarder la porte. Il fallait cuisiner, et l'on cuisinait  tour de
bras.

Ce fut une des aventures de la vie du marquis o il se montra  la
hauteur des vnements.

Il fit des ragots dignes d'un meilleur sort, saupoudra et dressa les
mets, graissa la pole et fit sauter l'omelette avec des allures d'une
_maestria_ qui finit par imposer le respect  ces mcrants, en dpit de
leur impatience.

Au moment de servir la soupe, le marquis vit Jacques Brchaud allonger
le bras comme pour saler sur nouveaux frais. Il repoussa machinalement
cet inutile concours; mais l'insistance du brche-dents l'tonna, et,
lui saisissant la main, il trouva  son sel un aspect singulier.

--Laissez donc faire, dit Jacques, ils aiment a, la soupe sale!

Et il avait un sourire trange qui frappa tout  fait le marquis.

--Jacques! lui dit-il tout bas, pas de poison: c'est lche, et la
lchet porte malheur! Dieu seul peut nous sauver. Ne fchons pas Dieu!

Jacques laissa tomber la mort-aux-rats dont il s'tait promis
d'assaisonner la soupe des aimables htes du _Geault-Rouge_. L'lan
gnreux et romanesque du marquis lui parut inexplicable; mais il en
subit l'ascendant avec une sorte de terreur superstitieuse.

Bois-Dor venait de remettre le potage et tout le premier service aux
pages barbus de madame Proserpine; il respirait un peu; on semblait
dispos  lui laisser un peu plus de libert.

Mario mme allait de temps en temps jusqu'au seuil, et il et pu fuir en
cet instant, en ayant l'air d'aller chercher du bois sous le hangar;
mais il se garda bien de dire le fait  son pre. Celui-ci et exig
qu'il en profitt, et, pour rien au monde, l'enfant n'et voulu se
sparer de lui.

--Si l'on doit tuer mon pre, pensait-il, je veux mourir avec lui; mais,
jusqu' la fin, je garderai l'espoir de le sauver.

Madame Pignoux commenait aussi  esprer. Les hommes de la lieutenante
paraissaient encore plus effronts, mais un peu moins sinistres que ceux
qui les avaient prcds dans la cuisine.

Ils taient presque tous Franais et jeunes. Ils commandaient avec
autant de cynisme que les autres; mais il y avait dans leurs manires
une sorte de gaiet qui pouvait faire croire  un fonds de bonhomie, ou,
tout au moins,  un moment d'oubli.

Mais un ordre venu du haut de l'escalier tomba comme la foudre sur les
captifs: madame Proserpine mandait matre Pignoux et sa femme en sa
prsence.

--J'irai, j'y vais, j'y cours! s'cria l'htesse en montant l'escalier.

Et, se prsentant  la lieutenante, elle lui demanda respectueusement
ses ordres, en ayant soin de ne pas avoir l'air de la reconnatre, ou de
l'accepter d'emble pour une personne autrement importante que
l'ex-promeneuse des petits chiens du marquis.

--Mes ordres sont que votre mari comparaisse aussi, rpondit la Bellinde
flatte de la soumission de madame Pignoux. Allez le chercher, ma bonne
femme.

--Excusez-moi, dit la Pignoux, mon homme est dans son coup de feu, et
trop enfum pour se montrer en tablier et en bonnet sales devant une
dame comme vous.

--Te crois-tu donc plus ragotante, vieille pendarde? cria le capitaine.
Va, on ne m'en donne point  garder. Je veux voir la figure de ton
bltre de mari, et il n'y a point d'excuse qui serve. Et vous autres,
mes drles, dit-il aux servants de la Proserpine, d'o vient que, quand
votre lieutenante commande quelque chose, vous vous le faites dire deux
fois? Mort de ma vie! faudra-t-il que j'aille qurir moi-mme ce double
tratre?

Au mme instant, Bois-Dor,  qui dj l'on avait fait monter de force
l'escalier, fut pouss dans la salle, et si rudement, qu'il faillit
aller tomber aux genoux de la Proserpine.

Le pauvre Mario le suivait, tremblant de crainte pour lui et de colre
contre les mchants retres. Si son vieux pre ft tomb, l'enfant et
perdu patience et se ft fait mettre en pices pour le dfendre.

Heureusement pour tous deux, le marquis ne perdit pas la tte et se
rsolut  tout braver, remettant son destin au succs de son
dguisement.

Le hasard voulut que Proserpine ne ft nulle attention  ses traits.
Elle connaissait fort bien le vritable Pignoux; elle ne daigna pas
lever les yeux sur lui tout de suite, distraite qu'elle tait par les
hommages archi-familiers que lui adressait le lieutenant Saccage,
lequel, plac  ct d'elle, profitait de tous les instants o Macabre
ne les observait pas de trop prs.

Le marquis put donc se placer derrire la Proserpine, dans l'attitude
d'un respectueux serviteur qui attend des ordres, et, d'un mouvement
adroit, il fit passer Mario derrire lui.

--Ah! te voil enfin, gibier d'estrapade! s'cria le capitaine en
frappant du poing sur la table. Ta crainte me vend ta tratrise, et je
vois clair dans tes mauvais desseins!

Bois-Dor, se croyant dvoil, faillit envoyer le dguisement au diable
et jouer du couteau de cuisine pour mourir au moins sans insulte; mais
Mario tait l, qui glaait son courage. Incertain du sens des paroles
qui lui taient adresses, il se garda de rpondra et de faire entendre
sa voix aux oreilles de la Proserpine.

Il se contenta de regarder fixement le Macabre d'un air assur. C'tait,
 son insu, la meilleure attitude qu'il pt prendre.

--Voyons, parleras-tu? hurla de nouveau le capitaine, qui paraissait
inquiet et qui se sentait rassur par son air de candeur. Tu fais le
simple, mauvais drle! cependant, tu n'ignores point qu'en ne te
prsentant pas ici toi-mme, et en te faisant tirer l'oreille pour te
rendre  ton devoir, tu as manqu  toutes les rgles et  toutes les
biensances de ton chien de mtier.

Bois-Dor, dcid  ne point parler, fit une pantomime quivalant  un
point d'interrogation, avec un mouvement de tte qui signifiait: De
quoi s'agit-il?

--As-tu perdu la parole, toi qui bavardais si bien tantt? reprit le
Macabre; ou ignores-tu, triple sot, que l'htelier doit, le premier,
goter largement aux plats et aux boissons qu'il prsente? Penses-tu que
je suis si sr de toi que je veuille m'exposer au poison?... Allons,
vite, dtestable bte, avale-moi ce que tu vois sur cette assiette et
dans ce gobelet, ou, mordieu! je te fais avaler ma rapire.

En mme temps, il montrait au marquis une assiette sur laquelle on avait
plac un chantillon de tous les mets servis sur la table, et un gobelet
rempli de vin pris dans tous les pots.

Le marquis fut grandement soulag de voir de quoi il s'agissait,
d'autant plus que la Proserpine ne le regardait pas au moment o il fut
oblig de se pencher sur la table pour prendre l'assiette et le verre.

La coutume de faire goter les mets par l'aubergiste tait tombe en
dsutude depuis la fin des grandes guerres civiles, du moins dans les
provinces du centre; les voyageurs n'exeraient plus ce droit, non plus
que les aubergistes ne revendiquaient celui de les dsarmer  leur
entre dans la maison.

Mais Macabre agissait comme en pays conquis, et il n'y avait pas 
discuter avec le droit du plus fort. Le marquis s'excuta bravement,
avec un sourire de ddain pour l'outrage inflig  sa loyaut. Il avala
en silence le contenu de l'assiette et du verre, tout en lanant 
Jacques Brchaud un regard qui lui disait loquemment:

Jacques, tu vois que la gnrosit porte bonheur!

Et Jacques, qui adorait le marquis, se signa en retournant  la
cuisine.




LV


Tout allait bien.

Macabre et ses acolytes, vaincus par le fier regard et le fier silence
du majestueux cuisinier, taient charms, d'ailleurs, de pouvoir faire
honneur  ses plats, et peut-tre n'et-il pas t forc de se montrer
de nouveau; mais une malheureuse distraction de sa part vint tout gter.

La Proserpine laissa tomber l'ventail de plumes qu'elle portait  sa
ceinture en compagnie d'une daguette et de deux pistolets; et, par une
fatale habitude de galanterie dont il ne s'tait jamais dparti, mme
envers sa gouvernante, le marquis se baissa pour ramasser l'objet, qu'il
prsenta avec motion, s'apercevant trop tard de sa bvue.

Il y eut un moment de surprise et d'incertitude dans les yeux de la
Proserpine, un moment long comme un sicle; enfin, la dame s'cria en
portant la main  ses pistolets:

--Je veux mourir de la grand'mort, si c'est l matre Pignoux!

--Quoi? qu'est-ce  dire? s'cria  son tour le Macabre. Arrive ici,
vieux fricotier, et montre ton sale museau  la compagnie. Par la
mort-diable! s'il y a ici quelque supercherie et qu'un vil gte-sauce
ait usurp les fonctions de matre-queux, je prtends faire de son cuir
une cumoire.

Le marquis n'couta pas les menaces du brigand; il sentit que le moment
de la crise tait venu, et poussa Mario hors de la salle, en lui
disant:

--Va donc en bas, toi! ma femme t'appelle!

Puis il se prsenta rsolment en face de la Proserpine et la regarda
avec cette suprme dignit que l'homme de coeur est seul capable
d'invoquer contre de lches adversaires.

Malgr le grotesque accoutrement de son matre, la servante Bellinde ne
put se dfendre d'un sentiment de respect et de remords. Elle tenait
dans ses mains la vie de celui qu'elle voulait humilier et piller, mais
non pas faire tourmenter et gorger. Elle hsita encore un instant, et
dit:

--Ma foi, matre Pignoux, je vous reconnais  cette heure! mais par la
mordi! vous tes bien chang! Vous avez donc fait une grosse maladie?

--Oui, madame, rpondit Bois-Dor touch de ce bon mouvement: j'ai eu
beaucoup de fatigue dans ma maison depuis que j'ai t forc de me
sparer d'une personne qui me servait fort bien.

--Je sais de qui vous parlez, reprit la Bellinde. C'tait un trsor que
vous avez mconnu et jet  la porte comme un chien. Oui, oui, je sais
comment la chose s'est passe. Tout le tort est de votre ct, et, 
prsent, vous en tes aux regrets! Mais il est trop tard, ma foi! elle
ne vous servira plus!

--Elle fera bien de ne plus servir personne, si elle peut s'en
dispenser; mais je me flatte que, en quelque situation qu'elle soit,
elle n'a point oubli ma gnrosit envers elle. Je la quittai sans
reproche et sans lsinerie, elle pourra vous le dire.

--Il suffit; nous parlerons de a plus tard. Servez-nous bien, et, pour
ce, retournez  votre ouvrage, mon vieux. Allez!

En sortant, Bois-Dor la vit parler bas  un de ses hommes.

--Nous sommes sauvs! dit-il  Mario dans l'escalier. Elle ne m'a pas
trahi, et elle vient de donner l'ordre de nous laisser sortir!

Et, dans sa candeur, le marquis se dirigeait avec Mario vers la porte de
la cuisine; mais il s'tait bien tromp: la Proserpine avait, au
contraire, renouvel l'ordre du blocus.

Il fallait donc feindre encore et s'occuper de la confection de la
fameuse omelette aux pistaches.

Une heure environ s'coula sans apporter de changement  cette burlesque
et tragique situation.

On faisait grand bruit dans la salle. Macabre criait, jurait et
chantait. C'tait tantt de la gaiet brutale et tantt de la colre.

Voici ce qui se passait:

Le lieutenant Saccage tait un homme positif et net comme son nom. Il
trouvait absurde que l'on se prpart  un coup de main qui exigeait une
marche rapide et silencieuse, par un souper qu'il savait bien devoir
dgnrer en orgie.

Macabre tait un bandit adonn  tous les excs qui taient le vritable
but de ses courses. Il n'avait pas, comme son lieutenant, les qualits
du spculateur, et, si je ne craignais de profaner les mots, je dirais
que, dans sa vie d'aventures, il portait une sorte d'ivresse qui en
tait la posie sombre et brutale. Il tait aussi bohmien que larron,
mangeant tout et n'tant riche que par crises.

L'autre amassait froidement et plaait  mesure. Il entendait les
affaires, ne donnait rien au plaisir et s'amassait une fortune. De nos
jours, il et t un fripon mieux pos: il et filout en habit noir et
vcu dans le monde, au lieu de courir les routes et de dtrousser les
passants.

Chaque sicle a son trafic, et, dans les guerres civiles du XVIe et
du XVIIe sicle, le brigandage s'tait organis en industrie
rgulire et en calculs positifs.

Saccage aspirait  se dbarrasser du Macabre. Il n'et os l'attaquer de
front; mais il faisait comme M. le Prince avec le roi de France. Il
poussait son matre dans le danger, comptant qu'une arquebusade
l'emporterait et lui ferait la place nette.

Dans cette prvision, il tchait de plaire  la Proserpine, gardienne de
la caisse et des bijoux, et la dame, tout en mnageant l'poux de
rencontre, ne dcourageait pas l'poux en herbe que les hasards de la
guerre pouvaient lui rendre utile  un moment donn.

Ce systme de coquetterie commenait  tre visible pour Macabre, et il
se sentait partag entre le besoin de se laisser mener par le nez et
celui d'administrer une solide correction  sa desse.

Il et voulu aussi,  chaque instant, casser les brocs sur la tte de
son rival, et cependant il sentait combien l'activit et la constante
lucidit de ce lieutenant lui taient ncessaires,  lui qui ne pouvait
se rsigner  tre sobre et  vivre sur le qui-vive.

Si bien que, fatigu de cette alternative de colres et de
rconciliations qui se renouvelait  chaque _repue_, le capitaine prit
le parti de noyer ses soucis dans le vin clairet des coteaux de La
Chtre, et commena, aprs avoir beaucoup draisonn,  prouver
l'invincible besoin de faire un somme, le nez sur son assiette, dans un
reste de pt.

Alors, seulement, Saccage put parler raison  la Proserpine.

--Vous voyez, ma Bradamante, lui dit-il, que cet ivrogne n'est bon 
rien, et, si vous m'en croyez, nous le laisserons dormir ici tout son
sol et courrons piller le susdit manoir. Au retour, demain, nous
reprendrons ici ce beau capitaine, qui ne servirait maintenant qu'
gner notre expdition.

Proserpine nourrissait une ide toute frache close, ide hardie et
bizarre, dont elle n'avait garde de faire part au lieutenant.

Elle feignit d'acquiescer  son dsir de tout prparer pour le dpart.

--Allez faire manger la troupe, rpondit-elle; je vais veiller ce
dormeur, et, s'il s'veille, je le ferai boire pour qu'il reprenne son
somme.

Saccage descendit  l'office, se fit livrer toutes les provisions en
porc sal et conserves de gros gibier, puis passa  l'curie, o ses
hommes et ceux du capitaine s'taient installs.

La distribution des vivres et surtout du vin fut faite sous ses yeux
avec une prudente parcimonie; il veilla lui-mme  ce que la garde ft
bien monte. Les hommes de Proserpine taient attabls dans la cuisine
et soupaient joyeusement de la copieuse desserte des officiers.

Pendant ce temps, la lieutenante fit monter le matre-queux, qui la
trouva chauffant ses grosses jambes bottes, dans une attitude
masculine.

Ils taient seuls, car le capitaine ronflait dans son pt.

--Asseyez-vous l, marquis, et causons, dit-elle d'un air affable assez
risible. Il faut que vous connaissiez votre situation et la mienne, et
je vous ferai voir bien des choses en peu de mots, car le temps presse.

Le marquis s'assit en silence.

--Il faut vous dire, reprit la dame-brigand, que, lorsque vous me
renvoytes incivilement de votre gentilhommire, j'entrai au service de
madame de Gartempe, qui s'en allait dans le pays Messin de Lorraine, o
elle a des biens de consquence.

--Je le sais, dit le marquis; vous tiez l chez une dame fort
qualifie, et ce n'tait point droger. Comment se fait-il!...

--Que je l'aie si tt quitte? Je m'tais mis la dvotion en tte chez
vous, parce qu'on aime  faire le contraire de ce que font les gens qui
nous commandent; et c'est pour cela que, trouvant ma grande dame trop
exigeante pour ma conscience, je me tournai du ct des rforms, ce qui
me servit  me faire chasser par elle, beaucoup plus durement que par
vous, je le confesse!

Sur ces entrefaites, il arriva au pays Messin un corps d'aventuriers de
tous les pays, qui avaient servi ce brave capitaine que l'on appelle
l-bas le btard de Mansfeld, et qui, battus sur l'autre rive du Rhin
par les troupes catholiques de l'empereur cherchaient fortune en Alsace
et en Lorraine.

On avait grand'peur de ces gens-l, moi tout comme les autres; mais le
hasard me fit rencontrer parmi eux quelqu'un que vous voyez ici, et qui,
ayant sauv une bonne somme, venait de congdier ses soldats et songeait
 revenir  Bourges pour s'tablir et vieillir en paix.

Il se rappelait si bien le Berry, que la connaissance fut bientt faite
et qu'il m'offrit son coeur et sa main.

Je ne sais pourquoi j'hsitai  me lier; mais en ce qui est
trs-assur, mon cher marquis, c'est que votre chteau sera pris cette
nuit et brl demain matin.

--C'est donc l vritablement le but de votre expdition? dit le marquis
affectant un grand calme. Est-ce vous qui avez suggr cette ide au
capitaine Macabre? Je ne puis croire que vous soyez une personne
vindicative et perverse  ce point.

--L'ide n'est pas venue de moi; mais, sans le vouloir, je l'ai suggre
 cet animal rapace, pour lui avoir imprudemment parl de votre trsor.
 peine sut-il le fait, qu'il m'accabla de questions, et moi, sans
savoir o il voulait en venir, je lui donnai assez de dtails pour le
convaincre qu'il serait facile de s'en emparer.

 mes paroles imprudentes se joignirent des lettres que j'eus aussi
l'imprudence de lui montrer. L'une venait de M. Poulain; l'autre de
Sanche. Tous deux me donnaient des nouvelles de M. d'Alvimar; tous deux
me croyaient encore dans ce qu'ils appellent les bons principes, et,
comme il est utile d'avoir des amis partout, je me gardais de leur faire
savoir en quelle compagnie je me trouvais.

Si bien, mon cher marquis, qu'un beau jour Macabre s'en alla en Alsace
et y retrouva plusieurs de ses anciens retres; il en enrla d'autres
qui ne demandaient qu' rentrer en campagne, et s'adjoignit le
lieutenant Saccage, qui est un homme habile et infatigable, et, tout
cela fait, il vint  Linires, d'o, avec quelques-uns des siens, il
s'en alla, la nuit dernire,  Brilbault, donnant rendez-vous aux autres
pour cette nuit  l'auberge isole o nous voici.

Bois-Dor coutait avec grande attention, mais en cachant la surprise
et l'inquitude que lui causaient toutes ces dcouvertes.

En se rappelant les apparitions de Brilbault, il jeta machinalement les
yeux sur la muraille de la salle o il se trouvait et vit se rpter la
figure  gros nez crochu,  longue moustache et  morion empanach du
capitaine Macabre.

C'tait bien l le profil qu'il avait vu  Brilbault, et nul doute que
le recteur Poulain, qu'il avait cru y reconnatre, ne ft aussi de la
partie. D'ailleurs, le marquis ne venait-il pas d'entendre de la bouche
de Proserpine que d'Alvimar avait survcu au terrible duel de la
Rochaille?

Il s'abstint de toute rflexion, et se contenta d'interroger la dame,
qui le confirma dans toutes ses apprhensions.

D'Alvimar avait vu avec horreur le huguenot Macabre  son lit de mort.

Mais Sanche avait fait serment de se joindre aux retres, avec ceux des
bandits bohmiens qui voudraient le suivre, aussitt que d'Alvimar
aurait rendu le dernier soupir.

--Ds ce matin, ajouta Proserpine, Macabre est retourn  Thevet, o
nous l'attendions, Saccage et moi, avec nos gens, et o nous tions
camps hors la ville sans vouloir effrayer ni maltraiter personne. C'est
ainsi que, grce  la prudence et  la bonne discipline de nos
aventuriers, nous avons pu faire plus de cent lieues  travers la
France, sans tre forcs de livrer bataille. Nous nous faisions passer
pour des volontaires vendus au roi, et nous montrions un faux brevet. De
cette manire, ceux de nos gens qui voudront aller chercher fortune dans
le camp huguenot ou ailleurs pourront gagner le Poitou. Macabre compte
leur donner carrire, sauf  tirer de son ct avec vos dpouilles, s'il
voit nos cavaliers s'aventurer dans de trop mauvaises affaires. Donc,
mon cher marquis, nous voici en mesure de vous ruiner, et, pour votre
malheur, vous tes venu vous jeter ici dans les mains de gens bien
dcids  vous ter la vie.

--C'est--dire que mon sort est dans les vtres, rpondit le marquis, et
vous me le dites pour me faire comprendre la reconnaissance que je vous
dois. Comptez, Bellinde, qu'elle ne se bornera point  des paroles, et
que, si vous renoncez galement  faire marcher sur Briantes, vous y
trouverez plus de profit qu' partager mes dpouilles avec cette bande
de larrons.

--Pour cela, je vous l'ai dit, marquis, ce n'est pas moi qui dirige;
mais je puis vous aider  vous dbarrasser du capitaine, et faire
entendre raison au lieutenant, qui aime mieux l'argent que les coups.

--Donc, c'est ma ranon et celle de mon chteau que vous voulez. valuez
d'abord celle de ma personne, laquelle est, je le confesse, sans
dfense, en votre pouvoir. Quant au chteau...

--Quant au chteau, vous pensez qu'une fois libre, vous le dfendrez!
Aussi ne serez-vous point libre avant que nous en soyons sortis,  moins
que...

-- moins que je ne paye?

-- moins que vous ne signiez, monsieur le marquis! car votre seing est
sacr pour qui, comme votre fidle Bellinde, connat l'honneur d'un
gentilhomme tel que vous.

--Que voulez-vous donc que je signe? dit le marquis, facilement rsign
toutes les fois qu'il s'agissait d'argent.

La Proserpine garda un instant le silence. Son visage prit une
expression de malice diabolique, et cependant il s'y peignit, en mme
temps, une anxit singulire, comme si elle et rougi quelque peu de
ses exigences.

--Allons, allons, lui dit le marquis, parlez et finissons vite, avant
que votre compagnon s'veille.

--Mon compagnon n'est pas mon poux, vous le savez, monsieur le marquis,
reprit la lieutenante en minaudant. Il est fort laid et fort bte... et,
bien que vous ne soyez pas plus jeune que lui, vous avez encore des
agrments... auxquels je n'ai pas toujours t aussi insensible que je
le paraissais.

--Quelles folies me contez-vous l, ma pauvre Bellinde?... Allons, trve
de plaisanteries... Concluons!

--Je ne plaisante pas, marquis! J'ai toujours eu la passion d'tre une
femme de qualit, et, s'il faut conclure, voici mon unique et dernier
mot: Soyez libre! pas de ranon! Partez, courez dfendre votre manoir,
si je ne puis empcher qu'on l'attaque, et, quel que soit le rsultat de
l'affaire, vous tiendrez la parole que vous allez m'crire de me prendre
pour votre femme lgitime et lgataire universelle.

--Ma femme, vous! s'cria le marquis en reculant de stupeur; y
songez-vous? ma lgatrice! quand Mario...

--Ah! nous y voil! c'est le beau petit qui est l'achoppement. Mais
soyez tranquille, j'aurai des bonts pour lui, s'il se conduit avec moi
comme il le doit, et,  ma mort, votre bien pourra lui revenir, pourvu
que je sois contente de lui.

--Bellinde, vous tes folle! dit le marquis en se levant;  moins que
tout ceci ne soit un jeu...

--Ce n'est point un jeu, et, mort de ma vie! dit-elle en se levant
aussi, si vous n'crivez tout de suite ce que j'exige, j'veille le
capitaine et je fais monter mes gens!

--Faites-moi donc massacrer, si bon vous semble, rpondit Bois-Dor: je
ne me prterai jamais  votre fantaisie! Mais sachez que je ne me
laisserai point gorger comme un mouton et que...

Le marquis, dgainant son couteau, s'tait lanc vers la porte pour
recevoir les assassins, que Bellinde, trangle de dpit, s'efforait en
vain d'appeler, lorsque le Macabre se leva tout  coup en trbuchant, et
lana  la tte de son _pouse_ un broc qui l'et tue, s'il et eu la
main plus assure.

--Dtestable carogne! s'cria-t-il en la poursuivant par la chambre; ah!
tu veux pouser ton vieux marquis? Tu me crois sourd peut-tre, et tu ne
sais pas que le capitaine Macabre ne dort que d'un oeil et d'une oreille!
Reste-l, toi, marquis! Je ne t'en veux point, car tu as refus les
offres de cette damne Putiphar. Reste, dis-je! Aide-moi  attraper la
diablesse! Je lui veux tordre le cou en bonne forme et faire un tambour
de sa peau!

Malgr ces sduisantes invitations, le marquis, laissant les deux amants
aux prises, s'tait lanc dans l'escalier, et Mario, effray du bruit
qui se faisait dans la salle haute, s'tait aussi lanc vers lui. Mais
ils ne purent ni remonter ni descendre.

D'un ct, Proserpine, poursuivie par le Macabre, qui l'assommait 
coups de bton de chaise, roulait sur eux dans l'escalier, de l'autre,
les retres de la lieutenante accouraient pour apaiser cette scne
conjugale.

Ce fut bientt fait.

La Proserpine, chevele, se releva et se jeta au milieu d'eux, qui,
sans respect pour le capitaine, le saisirent assez brutalement,
l'emportrent dans la salle et l'y enfermrent en se moquant de ses cris
et de ses menaces.

La lieutenante, habitue  ces orages, ne fut pas longtemps non plus 
se remettre.

 peine eut-elle aval un verre de genivre de Marche, que lui prsenta
un de ses pages, qu'elle chercha d'un oeil d'oiseau de proie sa victime,
rfugie dans un coin.

--Le cuisinier, le cuisinier! s'cria-t-elle. Amenez devant moi le
cuisinier.




LVI


On amena le marquis et Mario, qui s'attachait  lui avec dsespoir.

Bellinde reconnut l'enfant du premier coup d'oeil, et sa figure, blmie
par la peur, s'empourpra d'une joie froce.

--Mes amis, s'cria-t-elle, nous tenons le sanglier et le marcassin, et
il s'agit ici d'une belle ranon pour nous, mais pour nous seuls,
entendez-vous? et sans partager avec les Allemands (elle appelait ainsi
les retres du capitaine), ni avec M. Saccage et ses Italiens!  nous, 
nous seuls le Bois-Dor et son petit, et vive la France, tudieu! Une
plume, du papier, de l'encre; vite! il faut que le marquis signe sa
ranon! Je connais son avoir et je vous rponds qu'il ne m'en cachera
rien! Mille cus d'or pour chacun de ces braves, entends-tu, marquis? et
pour moi, la parole que je t'ai demande.

--Pour toi, mchante femme, toute ma fortune, s'cria le marquis, pourvu
que mon fils ait la vie sauve. Donnez, donnez la plume!

--Non pas, reprit la Proserpine. Ce n'est pas seulement ton bien que je
veux, c'est ton nom, et tu vas signer la promesse de mariage.

Le marquis n'eut pas cru que cette diablesse oserait dclarer ses
prtentions devant tmoins.

Mais, bien loin d'en tre scandaliss, les retres applaudirent comme 
un trs-bon tour, et le sang monta au visage de Bois-Dor, rvolt du
rle abject et ridicule qui lui tait assign.

--Vous en demandez trop, madame, dit-il en levant les paules; prenez
mon or et mes terres, mais mon honneur...

--C'est ton dernier mot, vieux fou? Alors, ici, camarades! une corde, et
donnez-moi l'estrapade  ce marmot!

En parlant ainsi, l'odieuse fille montrait un grand croc de fer plant 
la vote de la cuisine et qui servait  suspendre les poids du
tournebroche.

En un clin d'oeil, on se saisit de Mario, qui cria au marquis:

--Refuse! refuse, mon pre! je supporterai tout!

Mais le marquis tait incapable de supporter, une seconde, la pense de
voir torturer son enfant.

--Donnez-moi la plume, cria-t-il, je consens! je signe tout ce que vous
voudrez!

--Donnons-lui toujours un ou deux sauts d'estrapade, dit l'un des
bandits en commenant  attacher Mario; a rendra l'criture du vieux
plus coulante.

--Oui, faites! rpondit la Proserpine. Ce mchant enfant a bien
mrit...

Le marquis devint furieux; mais il s'apaisa aussitt en regardant son
pauvre enfant, qui plissait de terreur, malgr son courage.

Il n'y avait pas  faire rsistance. Mario tait tenu en joue.

Bois-Dor tomba aux pieds de la Proserpine.

--Ne faites pas souffrir mon enfant! s'cria-t-il; je cde, je me
soumets, je vous pouse; que voulez-vous donc de plus que ma parole?

--Je veux ton seing et ton scel, rpondit la Proserpine.

Le marquis prit la plume d'une main tremblante, et, sous la dicte de
cette furie, il crivit:

Moi, Sylvain-Jean-Pierre-Louis Bouron du Noyer, marquis de Bois-Dor,
je promets et jure  demoiselle Guillette Carcat, dite Bellinde et dite
Proserpine...

En ce moment, une effroyable rumeur se fit entendre, et les retres de
Proserpine s'lancrent vers la porte.

C'taient les Allemands du capitaine qui, appels par lui de la fentre,
accouraient pour le dlivrer. La garde tait monte par les Italiens de
Saccage, qui avaient ordre de ne laisser entrer ni sortir personne.

Ces trois corps tant toujours en querelle comme leurs chefs, ceux-ci
les maintenaient en les sparant. Mais, cette fois, ce fut impossible;
Saccage, que les cris de Macabre avaient attir aussi, et qui pensait
que la Proserpine voulait en finir avec son tyran, s'efforait
d'empcher que les Allemands ne lui portassent secours. Quant aux
Franais de la lieutenante, ils ne voulaient ni des uns ni des autres,
et ils commencrent tous  se colleter, sans faire encore usage de leurs
armes, mais en s'injuriant avec fureur et se gourmant des pieds et des
poings.

Ce vacarme tait accompagn au bris des meubles dans la salle haute, o
Macabre se dbattait comme un diable pour se dlivrer, et des cris aigus
de la Proserpine, qui encourageait ses gens et commenait  craindre
pour sa vie, s'ils avaient le dessous.

On pense bien que le marquis n'attendit pas l'issue de la lutte pour
songer  la fuite. Il ne fit qu'un saut vers son fils pour le dlier;
mais la corde tait si artistement noue, que dans son trouble, il ne
pouvait parvenir  la dfaire.

--Coupez! coupez! disait madame Pignoux.

Mais la main du vieillard tait agite d'un mouvement convulsif. Il
craignait de blesser l'enfant avec le couteau.

--Laissez-moi donc faire! dit Mario en les repoussant.

Et, avec adresse et sang-froid, il dfit le noeud.

Le marquis le prit dans ses bras et suivit l'htesse et sa servante,
qu'il vit courir vers l'office.

En s'lanant au dehors, il faillit tomber sur le seuil: un corps tait
tendu en travers; c'tait celui du Brchaud. Il tait mort; mais prs
de lui gisaient deux retres, l'un transperc d'une broche  rtir,
l'autre  moiti dcapit par le tranche-lard. Jacques s'tait veng, et
il avait dgag le passage. Sa laide mais nergique figure avait une
expression effrayante: elle semblait contracte par un rire de triomphe,
et montrait ses crocs espacs comme si elle et voulu mordre.

Le marquis vit rapidement qu'il n'y avait plus rien  faire pour le
pauvre brche-dents. Il tenait Mario serr contre sa poitrine et courait
comme il pouvait.

--Mets-moi  terre, lui disait l'enfant, nous courrons mieux. Je t'en
prie, mets-moi  terre!

Mais la marquis croyait entendre armer derrire lui les terribles
pistolets  pierre, et il voulait faire de son corps un rempart  son
fils.

Il se dcida  le laisser courir aussi quand il se vit hors de porte;
et tous deux se htrent vers le taillis o se cachait le toit
demi-croul de l'ancienne htellerie.

Chemin faisant, ils virent courir aussi madame Pignoux et sa servante.
Ces deux vieilles leur firent peine. Mais les appeler, c'tait les
perdre et se perdre avec elles. Elles couprent  travers champs, se
dirigeant vers quelque cachette apparemment connue d'elles comme un bon
refuge.

Les beaux messieurs de Bois-Dor sautrent sur leurs chevaux et se
gardrent bien de descendre le Terrier par la route. Ils enfilrent un
de ces chemins troits et bords de hauts buissons de prunelliers qui
serpentent entre les enclos.

La bataille des retres pouvait cesser brusquement. Ils taient bien
monts et capables de serrer de prs leur proie; mais le galop lger de
Rosidor et de Coquet faisait peu de bruit sur la terre dtrempe, et le
chemin qu'ils suivaient se croisant avec les autres, les poursuivants
devaient se sparer en plusieurs groupes pour chercher  les atteindre.

Il s'agissait avant tout, de gagner du terrain; aussi les Bois-Dor ne
songrent-ils d'abord qu' drouter l'ennemi en s'enfonant au hasard
dans ce ddale de tranes boueuses qui s'encaissaient de plus en plus, 
mesure qu'elles touchaient au fond de la valle.

Au bout de dix minutes de triple galop, le marquis arrta son cheval et
celui de Mario.

--Halte! lui dit-il, et ouvre ta fine oreille. Sommes-nous poursuivis?

Mario couta, mais le bruit des naseaux de son cheval essouffl
l'empchait de bien entendre.

Il sauta  terre, s'loigna de quelques pas et revint.

--Je n'entends rien, dit-il.

--Tant pis! rpondit le marquis; ils ont fini de se battre, et ils
doivent penser  nous. Vite  cheval, mon enfant, et courons encore. Il
faut gagner Brilbault, o sont nos amis et notre monde.

--Non, mon pre, non, reprit Mario, qui tait dj en selle. Il n'y a
plus personne  cette heure  Brilbault. C'est  Briantes qu'il faut
courir par la traverse. Oh! je vous en prie, mon pre, n'hsitez pas et
ne doutez pas que je n'aie raison. Je suis bien assur de ce que je vous
dis.

Bois-Dor cda sans comprendre. Ce n'tait pas le moment de discuter.

Ils gagnrent en droite ligne le hameau de Lacs,  travers la grande
plaine fromentale qui, appartenant tout entire  la seigneurie de
Montlevy, n'tait pas,  cette poque, divise en plusieurs lots garnis
de haies.

C'tait marcher  la grce de Dieu, en pays dcouvert et sans pouvoir
aller vite; car, en beaucoup d'endroits, les chevaux entraient jusqu'aux
genoux dans la terre laboure.

Nos fugitifs firent cependant la moiti du trajet sans entendre aucune
bande de cavaliers sur le chemin, qu'ils suivaient  peu prs
paralllement,  une distance de deux ou trois portes d'arquebuse.

C'tait, dans la pense du marquis, un assez mauvais signe. La querelle
des retres n'avait pas d se prolonger jusque-l. Du moment que les
Allemands auraient vrifi que Macabre n'tait pas assassin, mais
seulement enferm pour cause d'ivresse, tout devait s'apaiser, et la
Proserpine n'tait pas femme  oublier les captifs, dont elle esprait
tout au moins une bonne ranon.

--Si l'on ne descend pas sur nous par la route fraye, pensait le
marquis, c'est que l'on nous a vus traverser la plaine, c'est que l'on
nous attend aux abords de la taille de Veille, par les chemins creux que
la Bellinde peut fort bien connatre. Peut-tre ces coquins sont-ils
plus prs de nous que nous ne pensons; car le brouillard s'paissit, et
je commence  ne plus savoir si ces ombres que je vois l-bas sont des
tteaux de chne ou des cavaliers au repos qui nous attendent.

Il arrta encore Mario pour lui faire part de ses apprhensions.

Mario regarda les arbres, et dit:

--Marchons! marchons! il n'y a point l de cavaliers.

Les fugitifs reprirent leur course. Mais, comme ils passaient le long de
la taille qui,  cette poque, s'tendait jusqu' la mtairie d'Aubiers,
ils se trouvrent subitement presss par un groupe de cavaliers qui
dbouchaient  leur droite et qui leur criaient: Halte! d'une voix
retentissante.

C'taient bien des voix franaises, mais les aventuriers de la Bellinde
taient Franais.

Le marquis hsita un instant. Ces gens, encore couverts par l'obscurit
du bois, n'taient pas faciles  reconnatre, tandis que les Bois-Dor
taient assez loin de la lisire pour ne devoir pas chapper  leurs
regards.

--Marchons toujours! lui dit Mario. Si ce ne sont point des ennemis,
nous le verrons bien!

--Vive Dieu! rpondit le marquis, ce sont les retres, car ils nous
suivent! Courons, courons, mon cher enfant.

Et il pensa en lui-mme:

--Que Dieu donne des jambes  mes pauvres chevaux!

Mais les chevaux avaient trop couru dans la terre grasse pour n'avoir
pas perdu leur premire ardeur, et ceux qui les poursuivaient le
serrrent bientt de si prs, qu' tout moment le marquis croyait
entendre siffler les balles  ses oreilles. Il perdait du temps 
vouloir, en dpit de Mario, se tenir derrire lui pour recevoir la
premire dcharge.

Un cavalier mieux mont que les autres l'atteignit presque et lui cria:

--T'arrteras-tu, larron, et faudra-t-il que je te tue?

--Dieu soit lou, c'est Guillaume! s'cria Mario; je reconnais sa voix!

Ils tournrent bride, et ne furent pas peu surpris de voir Guillaume
s'lancer sur eux et faire mine de jeter le marquis  bas de son cheval.

--H! mon cousin! dit Bois-Dor, ne me reconnaissez-vous point?

--- Ah! qui diable vous reconnatrait dans cet quipage? rpondit
Guillaume. Qu'est-ce que vous avez donc l de blanc sur la tte, mon
cousin, et quelle sorte de jupon portez-vous flottant sur la cuisse? Je
voulais avoir de vos nouvelles; puis, vous voyant de prs, je croyais
bien reconnatre votre cheval et celui de Mario. Mais je m'imaginais
voir en vous des voleurs qui emmenaient vos montures, peut-tre aprs
vous avoir assassins! Est-ce donc l Mario? Vraiment, vous tes
accoutrs d'une trange faon tous les deux!

--Il est vrai, dit le marquis en se rappelant son tablier de cuisine et
son bonnet de toile, dont il n'avait encore eu ni le loisir ni la pense
de se dbarrasser; je ne suis point quip en homme de guerre, et vous
m'obligerez, mon cousin, de me faire donner un chapeau et des armes, car
je n'ai au flanc qu'un couteau de cuisine, et nous pouvons avoir
bataille d'un moment  l'autre.

--Tenez, tenez, dit Guillaume en lui passant son propre chapeau et les
armes de son meilleur domestique, faites vite, et ne nous arrtons
point; car il parat que votre chteau est en danger.

Bois-Dor crut que Guillaume tait mal renseign.

--Point! dit-il; les retres taient encore  tali, il y a une
demi-heure.

--Les retres  tali? s'cria Guillaume. En ce cas, nous ne risquons
rien de courir, si nous ne voulons tre pris entre deux feux!

Il n'y avait pas d'explications  changer; on reprit, en grande hte,
la plaine jusqu' Briantes.

Le long du chemin, la troupe de Guillaume se grossissait des gens de
Bois-Dor, lesquels, aprs de vaines recherches  Brilbault, avaient
reu les avis de la petite bohmienne, et revenaient  tout hasard,
n'ajoutant pas beaucoup de foi  son message, et pensant que c'tait
quelque ruse de ses camarades pour drouter les investigations.

Ils ne s'taient dcids que parce que Pilar leur avait dit que leur
matre tait averti et allait revenir sur ses pas; ne l'ayant pas vu au
rendez-vous gnral de Brilbault, ils avaient pens que, vrai ou faux,
l'avis avait t donn au marquis, et qu'il tait inutile de l'aller
chercher  tali.




LVII


M. Robin n'avait pas cru un mot du rcit de Pilar. Il s'tait nanmoins
mis en route, avec son escorte, mais sans se presser beaucoup, et on
pouvait craindre qu'il n'et rencontr les retres, car on arriva en vue
de Briantes sans qu'il et rejoint.

On s'inquitait aussi de matre Jovelin, qui tait parti le premier de
Brilbault avec cinq ou six hommes de Briantes, et que l'on s'tonnait de
ne pas rattraper, bien que l'on marcht trs-vite: si vite, que ces
rflexions furent faites par chacun sans que l'on prt le temps de se
les communiquer.

J'ai lu, dans bien des romans, de longues conversations entre les
personnages, pendant que les chevaux fendent le vent et dvorent
l'espace; mais je n'ai jamais vu, dans la ralit, que la chose ft
possible.

Bien qu'il ne ft gure qu'une heure du matin, on vit clair comme en
plein jour en traversant le village. Les btiments de la ferme du
chteau taient la proie des flammes.

 cette vue, personne ne douta plus, et l'on s'lana  l'assaut de
l'huis, qui tait ferm et dfendu par Sanche et quelques bohmiens
rassembls par lui  la hte, ds qu'il avait entendu le galop des
arrivants.

--Que faisons-nous l, mon cousin? dit Guillaume au marquis. Nos gens
s'emportent par trop de courage et n'attendent le commandement de
personne. Nous allons y perdre nos meilleurs valets, peut-tre sans
profit! Avisons  faire de l'ouvrage qui serve.

--Oui, certes, rpondit Bois-Dor, occupez-vous de les retenir. Ce n'est
pas un moment de plus ou de moins qui empchera ma grange de brler;
j'aime mieux la vie de ces bons chrtiens que toute ma rcolte.
Rappelez-les, et les apaisez! Je me veux d'abord occuper de cet enfant
qui m'inquite.

En parlant ainsi, le marquis emmenait Mario un peu  l'cart.

--Mon fils, lui dit-il, donnez-moi votre parole de gentilhomme de ne
point avancer que je ne vous appelle.

--Eh quoi! mon pre, s'cria Mario constern, vous me parlez comme
faisait tantt Aristandre, et vous me traitez comme un tout petit
enfant! Sont-ce l les leons d'honneur et de vaillance que vous me
donnez aujourd'hui, vous qui...?

--Silence, monsieur! obissez! dit le marquis parlant pour la premire
fois avec autorit  son bien-aim. Vous n'tes point encore en ge de
vous battre, et je vous le dfends!

De grosses larmes vinrent aux yeux de l'enfant. Le marquis dtourna les
siens pour ne pas les voir, et, laissant Mario au milieu d'une petite
rserve de ses bons serviteurs, il courut rejoindre Guillaume d'Ars, qui
avait russi  ramener l'ordre et l'obissance dans sa troupe.

--Il est trs-inutile, lui dit le marquis, d'essayer de forcer l'huis:
avec deux hommes, il peut tre dfendu une heure,  moins que nous ne
voulions sacrifier une vingtaine des ntres. Ah! mon cousin, c'est fort
bien fait de fortifier ses _entrances_, mais c'est fort mal commode
lorsqu'il s'agit de rentrer chez soi. En cet endroit, le foss a quinze
pieds de profondeur, et vous voyez que les talus ne permettraient pas
aux nageurs d'aborder sans tre foudroys par le moucharabi. Savez-vous
ce qu'il faut faire? Regardez! La grange est croule. Eh bien, elle a
d tomber dans le foss et le combler en partie. C'est par l qu'il faut
entrer. J'y vais avec mon monde. Restez ici comme si vous cherchiez des
planches et des engins pour remplacer le pont lev, et ce, pour tromper
l'ennemi, que vous empcherez de fuir quand nous tomberons sur lui. Nous
autres, mes amis, dit-il  ses gens, nous filerons sans bruit derrire
le mur, dont l'ombre nous cachera, malgr le grand feu qui consume nos
gerbes.

Le plan du marquis tait fort sage, et ce qu'il prvoyait avait eu lieu.
Le foss tait combl en partie et le mur croul par la chute de la
grange. Mais il fallait passer sur les dcombres en feu et  travers des
vagues de flamme et de fume. Les chevaux, effrays, reculrent.

-- pied, mes amis,  pied! cria le marquis en s'avanant au galop dans
cet enfer.

Le seul Rosidor s'y jeta avec intrpidit, franchit tous les obstacles
avec une adresse miraculeuse, et, sans s'inquiter d'y griller sa belle
crinire et les rubans dont elle tait tresse, il porta vaillamment son
matre au milieu de l'enceinte.

Le marquis ne risquait rien pour sa riche chevelure. Elle tait reste
sous les fagots,  l'auberge du _Geault-Rouge_.

Ses valets, dj fort anims par le dsir de retrouver et de dlivrer ou
de venger leurs familles, furent lectriss par le courage de leur
matre, et plusieurs le suivirent d'assez prs pour l'empcher de
tomber aux mains de l'ennemi.

Mais, au moment o le gros de la troupe s'engageait dans les dcombres
embrass, un cri d'alarme, pouss par un des paysans qui la composaient,
arrta tous les autres et les fit reculer avec terreur.

Le grand pignon, encore debout, de la grange, subissant l'action d'une
chaleur intense, venait de craquer et, se courbant, menaait d'craser
quiconque essaierait de passer. Une seconde d'attente, et on allait le
voir tomber; alors on passerait, quelque difficile que ft l'escalade.
Voil ce que chacun pensa, et tout le monde attendit. Mais les secondes,
les minutes mme se succdaient, et le pignon ne tombait pas. Or, ces
secondes et ces minutes-l taient des sicles, dans la situation o se
trouvait, en cet instant, le marquis.

Seul avec une dizaine des siens, il tenait tte  toute la bande des
bohmiens, encore compose d'une trentaine de combattants.

Quatre heures s'taient coules depuis l'vasion de Mario sous la
sarrasine, et, depuis ces quatre heures, les bandits n'avaient pas song
seulement  se repatre.

 la premire ivresse de leur victoire et  la premire satisfaction de
leur apptit avait bientt succd l'espoir opinitre de s'emparer du
chteau. Ils avaient essay tous les moyens de s'y introduire par
surprise. Plusieurs y avaient pri, grce  la vigilance d'Adamas et
d'Aristandre, seconds par la prsence d'esprit, les bons conseils et
l'activit de Lauriane et de la Morisque. Voyant leurs efforts inutiles,
ils avaient mis le feu  la grange, dans l'esprance d'engager les
assigs  faire une sortie pour sauver les btiments et les rcoltes.
Ce ne fut pas sans y dpenser des trsors d'loquence que le sage
Adamas russit  retenir Aristandre, qui voulait se jeter dans le pige
tte baisse. Il avait mme fallu que Lauriane employt son autorit, et
lui dmontrt que, s'il succombait dans son entreprise, tous les
malheureux renferms dans le chteau,  commencer par elle, taient
perdus sans retour.

Depuis une heure que la grange brlait, Aristandre, exaspr, avait
puis tous les jurements et toutes les imprcations de son vocabulaire.
Condamn au repos, il rongeait son frein et maudissait mme Adamas et
Lauriane, et Mercds par-dessus le march, et Clindor, qui prchait
aussi la patience, enfin tous ceux qui l'empchaient d'agir, lorsque
Adamas, grimp au fate de la tour-escalier, lui cria de la lanterne:

--Monsieur est l! monsieur est l! Je ne le vois pas; mais il est l,
j'en rponds! car on se cogne, et je suis sr d'avoir reconnu sa voix
par-dessus toutes les autres.

--Oui! oui! s'cria Mercds d'une des fentres du prau; Mario est l,
car le petit chien Fleurial est comme un fou; il l'a senti. Voyez! Je ne
peux pas le tenir!

--Aristandre! s'cria Lauriane, sortez! Sortons tous, il est temps!

Aristandre tait dj sorti. Sans s'inquiter d'tre suivi ou non, il
s'lanait aux cts du marquis et le dbarrassait de La Flche, qui,
souple comme un serpent, avait saut en croupe derrire lui et
l'touffait dans ses bras maigres et nerveux, sans russir toutefois 
le dsaronner.

Aristandre saisit le bohmien par une jambe, au risque d'entraner le
marquis avec lui; il le jeta  terre, le foula sous ses pieds, en ayant
bien soin de lui enfoncer les ctes; puis, le laissant l, vanoui ou
mort, il se jeta sur les autres.

Les domestiques du chteau taient sortis aussi, mme Clindor, et mme
le pauvre petit Fleurial, qui avait chapp aux bras de la Morisque
perdue, et qui se jeta dans les jambes du marquis, bien empch de s'en
apercevoir, puis, enfin, disparut dans le tumulte pour aller chercher
Mario.

Lauriane, arm et exalte, voulait sortir aussi.

--Au nom du ciel, dit Adamas en se jetant au devant d'elle, ne faites
pas cela! si monsieur voit sa chre fille dans le danger, il en perdra
l'esprit, et vous serez cause qu'il se fera tuer. Et d'ailleurs, voyez,
madame! me voil seul pour fermer la porte, ce qui peut sauver les
ntres. Sait-on ce qui peut arriver? Rester pour m'aider au besoin!

--Mais la Morisque est sortie! s'cria Lauriane. Vois, Adamas, vois!
cette brave fille cherche Mario. Elle suit le petit chien! Mon Dieu! mon
Dieu! Mercds, revenez! vous allez vous faire tuer!

Mercds n'entendait rien au milieu de la bataille. D'ailleurs, elle
n'et rien voulu entendre: elle ne songeait qu' son enfant. Elle
traversait littralement le fer et le feu; elle et travers le granit.

Le marquis et Aristandre, vaillamment seconds, furent bientt matres
du terrain, et commencrent  refouler les bandits, partie du ct des
ruines de la grange, partie du ct de l'huis. Ceux qui passrent sous
le grand pignon, sans s'inquiter de sa chute imminente, furent reus 
coups de pique et de pieu par les vassaux de Bois-Dor, qui avaient
commenc  franchir ce passage redout.

On en tua et l'on en prit plusieurs. Les autres rebroussrent chemin,
et, longeant les murailles, toute la bande, qui ne comptait plus qu'une
vingtaine d'hommes valides, se trouva engouffre sous la vote de
l'huis.

--teignez le feu! cria Bois-Dor, qui voyait l'incendie gagner les
autres btiments de la ferme, et laissez-nous achever la _vau-de-route_
de cette canaille!

En parlant ainsi, il s'adressait aux paysans et aux femmes et enfants
qui s'taient dcids  sortir du chteau, et il courait avec ses
domestiques  la vote de l'huis, o un trange conflit venait de
s'engager entre les bandits en fuite et Sanche, rest seul gardien de la
sortie.

Sanche avait une seule ide, une ide implacable. Il avait vu Mario hors
de porte, plac par le marquis derrire une maison du bourg avec une
escorte. L'enfant tait bien abrit et bien gard. Mais il tait
impossible qu' un moment donn, il ne sortt pas de cette retraite et
ne s'engaget pas  la porte de l'arquebuse.

Sanche tait l en arrt, le canon de son arme appuy sur un crneau du
moucharabi, le corps bien cach, l'oeil fix sur le coin du mur d'o sa
proie devait sortir tt ou tard. Le sombre Espagnol avait pour lui le
formidable avantage qu'aucune proccupation pour sa propre vie ne le
dtournait de son but. Il n'avait en tte aucun souci du lendemain, ni
mme de l'heure qui s'coulait, grosse de prils. Il ne demandait au
ciel qu'une minute pour savourer et accomplir sa vengeance.

Aussi, lorsque les bohmiens en droute vinrent se heurter en hurlant,
l'pe dans les reins, contre les pieux massifs de la sarrasine, Sanche
ne bougea non plus que les pierres de la vote. Ce fut en vain que des
voix furieuses et dsespres lui crirent:

--Le pont! La herse! Le pont!

Il fut sourd; que lui importaient ses complices!

Les bohmiens furent forcs de s'lancer dans la manoeuvre pour essayer
de se dlivrer. Leurs femmes et leurs enfants poussaient des cris
lamentables.

C'tait la contre-partie de la scne de terreur et de confusion qui
avait eu lieu en ce mme endroit, quelques heures auparavant, parmi les
vassaux perdus de la seigneurie.

Bois-Dor, toujours  cheval et entour des siens, tenait dsormais en
cage tous les dbris de cette horde d'assassins et de voleurs. Leurs
femmes, devenues furieuses pour dfendre leurs enfants, se retournaient
contre lui avec la rage du dsespoir.

--Rendez-vous! rendez-vous tous! s'cria le marquis pris de piti; je
fais grce  cause des enfants!

Mais personne ne se rendait: ces malheureux ne croyaient pas  la
gnrosit du vainqueur; ils ne comprenaient pas la bont,--chose rare
chez les seigneurs de cette poque, il faut en convenir.

Le marquis fut forc d'arrter ses gens pour empcher, comme il l'a dit
depuis, un _massacre des innocents_, si tant est qu'il y et des
innocents parmi ces petits sauvages, dj dresss  toute la perversit
dont ils taient capables.

Enfin, la sarrasine fut leve et le pont s'abaissa.

Guillaume, aussi gnreux que le marquis, et fait grce aux faibles;
mais  la grande surprise de Bois-Dor, les fuyards passrent sans
obstacle. Guillaume et son monde n'taient pas l.

--Mille noms du diable! s'cria Aristandre, ces dmons se sauveront.
Sus! sus! courons-leur sus! Ah! monsieur, il fallait, pendant que nous
les tenions l, les hacher comme de la paille!...

Et il s'lana  leur poursuite, laissant le marquis seul sous la vote
ouverte et dgage, mais trs inquiet de Mario, et ne pouvant lancer son
cheval sur le pont dans la crainte d'craser ses propres gens, qui
taient  pied et qui se jetaient en foule sur ce passage troit pour
atteindre les fuyards.

Enfin, le pont fut dgag. Vainqueurs et vaincus s'lancrent en avant.
Le marquis put passer et vit venir  lui, sur sa droite, Mario, qui
pensait pouvoir quitter sa retraite, maintenant que l'affaire semblait
finie.

Quant aux bandits, tout danger paraissait dissip en effet; les fuyards
ne songeaient qu' s'chapper comme ils pouvaient dans toutes les
directions; quelques-uns se cachaient  et l avec beaucoup d'adresse,
tandis que les poursuivants passaient outre.

Un seul des vaincus n'avait pas boug, et nul ne pensait  lui: c'tait
Sanche, toujours cach et agenouill dans l'angle du moucharabi. De ce
petit balcon  mchecoulis, il et pu faire tomber des pierres sur les
Briantais, car il y avait toujours, dans la galerie de manoeuvre, une
provision de moellons bien mesurs  l'ouverture des mchecoulis. Mais
Sanche ne voulait pas trahir sa prsence. Il voulait vivre encore
quelques instants; il regardait venir Mario et le visait  loisir,
lorsqu'il vit, beaucoup plus prs de lui et beaucoup plus  porte, le
marquis  trois pas en avant du pont.

Il se fit alors en lui un violent combat. Quelle victime choisirait-il?
Il n'y avait pas alors de fusils  deux coups. Entre le pre et
l'enfant, la distance tait trop courte pour permettre de recharger
l'arme.

Dans sa lutte avec Aristandre, Sanche avait bris un de ses pistolets et
s'tait vu arracher l'autre par ce vigoureux antagoniste.

Par un raffinement de vengeance, Sanche se dcida pour Mario. Le voir
mourir devait tre plus cruel pour le marquis que de mourir lui-mme.

Mais ce moment d'hsitation avait troubl l'quilibre de cette
tranquille frocit.

Le coup partit et alla frapper,  un pied plus bas que la poitrine de
Mario, mont sur son petit cheval, la Morisque, qui l'avait rejoint et
qui marchait prs de lui.

Mercds tomba sans pousser un cri.

-- moi,  moi, mes amis! s'cria Bois-Dor, qui se voyait seul avec son
fils expos aux coups d'ennemis invisibles.

Derrire lui accouraient seulement Lauriane et Adamas, qui, en voyant
fuir les bandits, avaient abandonn la garde de l'huisset pour venir les
rejoindre.

Tandis qu'avec Mario perdu, ils relevaient de terre la pauvre Morisque,
le marquis leva les yeux sur le moucharabi et vit s'y dresser la haute
taille de Sanche, qui, reconnaissant la Morisque, cause premire de la
mort de son matre, se consolait un peu de n'avoir atteint qu'elle. Sans
songer  fuir, il rechargeait son arme  la hte.

Bois-Dor le reconnut aussitt, bien que l'incendie n'clairt que
faiblement cette face de l'huis. Mais le marquis n'avait plus aucune
arme charge, et il se jeta  bas de son cheval pour rentrer sous la
vote et monter au moucharabi, jugeant avec raison que, de tous les
ennemis auxquels il avait eu affaire jusque-l, le vengeur de d'Alvimar
tait le plus redoutable.

Sanche le vit accourir, devina sa pense, et, sans s'occuper de lui
envoyer des projectiles qui eussent pu tomber  ct de lui, il s'lana
dans l'escalier de la manoeuvre, rsolu  le poignarder, son couteau
tant la seule de ses armes qui ne ft pas, pour le moment, hors de
service.

Bois-Dor allait franchir l'escalier, la pointe de l'pe leve,
lorsqu'il sembla pressentir la conduite que devait tenir un aussi
tratre adversaire.

Il baissa la pointe en interrogeant chaque degr dans l'obscurit,
devinant que Sanche se tenait courb l et aux aguets pour se jeter sur
lui en le faisant rouler en arrire. Il se prit donc d'une main  la
rampe, mais sans assurer assez son corps.

Sanche, averti par le fer d'pe qui rencontra une marche, se releva, en
franchit plusieurs d'un bond vigoureux, et vint tomber sur Bois-Dor,
qu'il renversa et saisit  la gorge; puis, lui mettant les deux genoux
sur la poitrine:

--Je te tiens, maudit huguenot! s'cria-t-il, et n'espre pas de merci,
toi qui n'en as pas eu pour...

Avant d'achever sa phrase, il chercha la place du coeur, et, de l'autre
main, il leva le couteau en disant:

--_Pour l'me de mon fils!_

Le marquis, tourdi de sa chute, ne se dfendait que faiblement, et
c'tait fait de lui, lorsque Sanche sentit sur sa figure deux petites
mains hsitantes qui, tout  coup, le dchirrent si cruellement, qu'il
dut faire un mouvement pour s'en dbarrasser.

D'ailleurs, une pense rapide lui fit abandonner le marquis:

--L'enfant d'abord! s'cria-t-il.

Mais cette parole fut tout  coup ravale dans sa gorge, et cette pense
tout  coup brise dans sa tte par une commotion effroyable.

Mario avait suivi le marquis. Il avait entendu sa chute. Il avait saisi
 ttons la face de Sanche. Il avait reconnu, au toucher, que ce
n'tait pas celle de Bois-Dor. Il avait pos le canon d'un pistolet
arrach par lui, en passant, aux mains de Clindor, sur ce crne poilu et
rude, et avait tir  bout portant.

Il avait veng la mort de son pre et sauv la vie de son oncle.




LVIII


Le marquis ne sut pas tout de suite quel ange librateur tait venu 
son secours.

Il se dgagea du corps de Sanche, dont les genoux plis pesaient encore
sur lui. Il tendit les bras au hasard, croyant tre aux prises avec un
nouvel ennemi qui l'avait manqu.

Ses bras rencontrrent Mario, qui s'efforait de le relever, en lui
disant avec angoisse:

--Mon pre, mon pauvre pre, es-tu mort?... Non, tu m'embrasses. Es-tu
bless?

--Non, rien! un peu foul seulement, rpondit le marquis. Mais que
s'est-il donc pass? O est cet infme?...

--Je crois bien que je l'ai tu, dit Mario; car il ne remue plus.

--Mfie-toi, mfie-toi! s'cria Bois-Dor en se levant avec effort et en
entranant son bien-aim au bas des degrs. Tant que le serpent a un
souffle de vie, il veut mordre!

En ce moment, Clindor arrivait avec une torche, et l'on vit Sanche
inerte et dfigur.

Il respirait encore, et un de ses grands yeux fauves, qui voyait
confusment  travers son sang, semblait dire: Je meurs deux fois,
puisque vous me survivez!

--Quoi! mon pauvre David, tu as tu ce Goliath! s'cria le marquis ds
qu'il commena  se ravoir.

--Ah! mon pre! je l'ai tu deux minutes trop tard, rpondit Mario, qui
tait comme ivre et qui recouvra aussitt la mmoire avec la douleur: je
crois que ma Mercds est morte!

--Pauvre Morisque! Esprons que non! dit le marquis en soupirant.

Et ils repassrent le pont pour aller la trouver, tandis que Clindor,
qui, contre toute vraisemblance, craignait de voir Sanche se relever,
traversait d'un fer de pertuisane la gorge de ce misrable cadavre.

La Morisque tait debout. Elle ne voulait pas que l'on s'occupt d'elle,
bien qu'elle et de la peine  se soutenir.

Elle tait douloureusement blesse: la balle avait travers son bras
droit, tendu sur le flanc de Mario au moment o le coup tait parti;
mais elle ne songeait qu' Mario, qu'elle ne voyait plus  ses cts,
et, quand elle l'y retrouva, elle sourit et perdit connaissance.

On la transporta au chteau, o Mario et Lauriane la suivirent en se
tenant par la main et en pleurant amrement, car ils la jugeaient
perdue.

Le marquis resta dehors.

L'absence de Guillaume lui paraissait de mauvais augure, et il se porta
en avant, croyant entendre, sur la hauteur, des bruits plus srieux que
ceux qui pouvaient provenir de la capture ou de la rsistance de
quelques fuyards.

 mesure qu'il avanait, les bruits devenaient plus alarmants, et,
comme il atteignait le sommet du ravin, il vit revenir  lui une troupe
en dsordre, compose de vassaux d'Ars et de Briantes.

--Halte, mes amis! leur cria-t-il. Que se passe-t-il donc, et d'o vient
que de braves gens comme vous semblent tourner les talons?

--Ah! c'est vous, monsieur le marquis! rpondit un de ces hommes
effars. Il faut rentrer chez vous, et nous battre derrire les
murailles; car voici les retres. M. d'Ars, averti de leur approche par
M. Mario, s'est port  leur rencontre, et il est aux prises avec eux.
Mais que voulez-vous faire contre ces gens-l? On dit qu'un retre est
plus fort et plus mchant que dix chrtiens, et, d'ailleurs, ils ont du
canon; ils s'en seraient dj servis contre nous s'ils n'avaient pas
craint de tirer sur les leurs, dans le ple-mle o les a mis M. d'Ars.

--M. d'Ars s'est conduit sagement et bravement, mes enfants! dit le
marquis; et, si la peur des retres vous a fait tourner bride, vous
n'tes dignes ni de son service ni du mien. Allez donc vous cacher
derrire les murs; mais, moi, je vous avertis que, si je suis forc de
reculer et de me renfermer chez moi, je vous en ferai dguerpir comme
gens qui mangent trop et ne se battent point assez.

Ces reproches en ramenrent plusieurs; les autres prirent la fuite: ces
derniers appartenaient presque tous  Guillaume.

C'taient pourtant d'assez braves gens; mais les retres avaient laiss
dans le pays de si terribles souvenirs, et la lgende y avait ajout
tant d'effroyables merveilles, qu'il fallait tre deux fois brave pour
les affronter.

Le marquis, accompagn des meilleurs, qui dj rougissaient de leur
panique, eut bientt rejoint Guillaume, qui chargeait hroquement le
capitaine Macabre.

La nuit, qui tait devenue trs-claire, avait permis  Guillaume de
s'embusquer pour leur tomber sus et les empcher d'aller canonner le
chteau; car ils avaient effectivement une petite pice de campagne dont
Bois-Dor, prisonnier  tali, n'avait pas souponn l'existence.

Tout le monde sait qu'il suffisait d'un mchant canon pour battre ces
petites forteresses, habilement disposes pour soutenir les assauts du
moyen-ge, mais trs-impuissantes devant les ressources de la nouvelle
artillerie de sige. Les plus redoutables chteaux de la fodalit, en
Berry, se sont crouls comme des jeux de carte sous Richelieu et sous
Louis XIV, ds que le pouvoir central a voulu en finir avec la noblesse
arme; et l'on s'tonne du peu de soldats et de boulets qui ont suffi 
cette grande excution.

Le marquis ne devait donc,  aucun prix, laisser envahir les abords du
manoir, et il courut soutenir Guillaume, qui se conduisait en homme de
coeur, malgr la dsertion de la plus grande partie de son monde.

Mais il fallut bientt plier sous l'effort des retres, qui avaient
l'avantage du terrain aussi bien que du nombre, sur le revers du talus,
et la partie semblait perdue, lorsqu'on entendit, sur les derrires de
la troupe ennemie, les rumeurs d'un combat, comme si elle se trouvait
prise en queue et en tte simultanment.

C'tait M. Robin de Coulogne qui arrivait avec son monde au bon moment.
Sa lenteur tait un fait providentiel. S'il et suivi les retres de
plus prs, il les et rejoints plus tt et n'en et probablement pas eu
bon march.

Ainsi pris entre deux feux, les retres se battirent pourtant avec un
grand acharnement, surtout les solides Allemands de Macabre et les
bouillants Franais de la lieutenante.

Les Italiens de Saccage lchrent pied les premiers, en hommes qui
dtestaient Macabre et Proserpine, et ne voulaient point du tout mourir
pour eux.

Ils essayrent de se dtacher pour se porter vers le chteau par un
dtour; mais ils furent reus en chemin par Aristandre, qui, s'tant
emport  la poursuite des bohmiens, ignorait l'attaque des retres, et
tomba sur eux sans savoir de quoi il s'agissait.

Comme il avait avec lui une bonne petite troupe, et que, du premier
coup, il abattit le lieutenant, la droute des autres fut bientt
effectue, et, dans la crainte d'une nouvelle gnrosit de Bois-Dor,
le carrosseux se hta d'expdier ceux qui furent pris, le lieutenant
Saccage en tte.

La ceinture de celui-ci fut de bonne prise; mais Aristandre ne voulut
pas se l'approprier et la rserva pour la masse.

Un instant aprs, comme il courait pour rejoindre le marquis, il
rencontra un des hommes qui avaient accompagn Lucilio  Brilbault.

--H! Denison! lui cria-t-il, qu'as tu fait de notre sourdelinier?

--Demande-moi plutt, rpondit Denison, ce qu'en ont fait ces brigands
de retres. Dieu le sait! Nous avions march sur tali avec lui pour
rejoindre M. le marquis; mais, au bas de la monte, nous avons t
envelopps par ces bandits, qui nous ont dsaronns et emmens.

Ils voulaient d'abord arquebuser matre Jovelin sur place. Ils taient
furieux de ce qu'il ne leur rpondait point, et prenaient son
empchement pour du mpris. Mais il s'est trouv l une dame qui l'a
reconnu et qui a dit que M. le marquis le rachterait fort cher. On l'a
donc li comme nous, et,  cette heure, il doit tre, avec quatre autres
de nos camarades, dlivr comme moi, ou mort dans la bataille.

Quant  cette dame, qui est harnache en manire d'officier, je ne sais
point qui elle est; mais le ciel me confonde si on ne dirait point de la
demoiselle Bellinde!

--Ah bien, Denison, allons-y voir! rpondit Aristandre, et sauvons tous
nos amis, si faire se peut!

Le bon carrosseux rassembla en courant tout ce qu'il put, et se porta
sur le flanc des retres avec assez d'intelligence et d'-propos.

Pris alors sur trois cts et rduit de moiti, car Bois-Dor, Guillaume
et M. Robin leur avaient dj tu autant de monde que Saccage leur en
avait enlev par sa dfection, les retres runirent l'effort de leur
petit bataillon serr pour faire retraite en bon ordre par leur flanc
gauche.

Mais une si petite troupe tait trop facile  envelopper; leur canon,
marchant  l'arrire-garde, tait dj tomb aux mains de M. Robin. Ils
ne purent mme pas se dbander. Il leur fallut se rendre  discrtion,
sauf quelques-uns que la rage aveuglait et qui se firent encore tuer,
non sans avoir endommag leurs adversaires  pied.

Il fallut du temps pour dsarmer et lier les prisonniers; car on ne
pouvait gure se fier  des paroles de retres, et le jour paraissait
quand on se trouva tous runis, vainqueurs et vaincus, dans la cour du
manoir.

On tait matre de l'incendie des btiments de la ferme. Le dommage
tait grand, sans doute; mais le marquis n'y songeait gure: il essuyait
la sueur et la poudre qui voilaient ses regards, et cherchait avec
motion autour de lui tous les objets de son affection: Mario, d'abord,
qui n'tait pas l pour le fliciter, ce qui lui fit craindre que la
Morisque ne ft plus mal; puis Lauriane, qui accourut pour le
tranquilliser un peu sur l'tat de Mercds; puis Adamas, qui lui
embrassait les pieds avec transport; puis Jovelin et Aristandre, qui ne
paraissaient point encore, et son bon fermier, dont on lui cachait la
perte; enfin, tous ses fidles serviteurs et vassaux, dont le nombre
avait diminu dans cette fatale nuit.

Mais, tout en les demandant, il s'interrompait pour redemander Mario
avec une subite anxit.

Deux ou trois fois, durant son combat acharn avec les retres, il lui
avait sembl voir dans le crpuscule la figure de son enfant passer
autour de lui comme une vision flottante.

--Ah! enfin, Aristandre! s'cria-t-il en voyant tout  coup le
carrosseux  cheval prs de lui; as-tu vu mon fils, toi? Parle donc
vite!

Aristandre bgaya quelques mots inintelligibles. Sa grosse figure tait
altre par la fatigue et dconfite par un embarras inexplicable.

Le marquis devint ple comme la mort.

Adamas, qui le contemplait avec ivresse, s'aperut bien vite de son
angoisse.

--Eh non! eh non! monsieur, dit-il en recevant dans ses bras Mario, qui
s'lanait de la croupe de Squilindre, o il s'tait tenu cach derrire
le large buste du carrosseux. Le voici sain et frais comme une rose du
Lignon!

--Que faisiez-vous donc en croupe derrire le cocher, monsieur le comte?
dit le marquis aprs avoir embrass son hritier.

--Hlas! mon doux matre, pardonnez-moi, dit Aristandre, qui venait de
mettre aussi pied  terre. Tout en venant de chercher Squilindre 
l'curie pour l'opposer  ces diables de chevaux allemands, j'avais
vitement enferm Coquet pour que M. le comte ne pt le monter, car je
l'avais vu rder par l, votre dmon... faites excuse! votre mignon de
fils, et je me doutais bien qu'il voulait courir au danger.

Mais, comme j'tais au mitan des coups, voil-t-il pas quelque chose
qui me saute le long des reins! Je n'y ai pas fait grande attention
d'abord, c'tait si lger! Mais voil qu'il m'tait pouss quatre bras:
deux grands et deux petits! Des deux grands, je poussais ma bte et
dfaisais les ennemis; des deux petits, je rechargeais mes armes et
maniais la pique si lestement, que je travaillais comme deux.

Que voulez-vous! j'tais dans une bagarre o il n'et point fait bon de
mettre  terre mon petit double, si bien que j'en suis sorti au complet,
grce  Dieu, aprs avoir joliment battu en grange sur l'ennemi et
abattu sous les pieds de ce vaillant cheval de carrosse, qui est au
besoin un fameux cheval de guerre, monsieur! plus d'un rprouv qui en
voulait  vos jours, que Dieu conserve monsieur le marquis! Si j'ai mal
fait, punissez-moi, mais ne reprenez pas M. le comte; car, vrai, par le
nom de... c'est un bon petit... qui vous... des coups de matre  ces...
d'Allemands, et qui sera bientt, je vous le dis, un... comme vous, mon
matre!

--Assez, assez d'loges, mon ami, reprit Bois-Dor en serrant la main de
son carrosseux. Si tu apprends  ton jeune matre  dsobir, ne lui
apprends pas, du moins,  jurer comme un paen.

--Ai-je donc dsobi, mon pre? dit Mario; vous m'aviez dfendu de
courir sus aux bohmiens; mais vous ne m'aviez rien dit quant aux
retres.

Le marquis prit son enfant dans ses bras et ne put s'empcher de le
montrer avec orgueil  ses amis, en leur racontant comment il avait tir
son oncle des mains du terrible Sanche.

--Allons, mon jeune hros, ajouta-t-il en l'embrassant encore, j'aurais
beau vouloir vous tenir en laisse, vous voil hors de page. Vous avez
veng de votre propre main,  onze ans, la mort de votre pre, et gagn
vos perons de chevalier. Allez mettre un genou en terre devant votre
dame; car vous avez conquis l'espoir de lui plaire un jour.

Lauriane embrassa Mario fraternellement sans hsiter, et Mario lui
rendit ses caresses sans rougir.

Le moment n'tait pas encore venu o leur sainte amiti pouvait se
changer en un saint amour.

Tous deux retournrent vers Mercds aprs avoir rassur le marquis sur
le compte de Lucilio, qui tait bon chirurgien et qui s'tait dj rendu
auprs d'elle. Mario n'avait pas voulu se vanter d'avoir contribu  la
dlivrance de son ami, qui,  son tour, s'tait fort bien battu  ses
cts.

La Morisque tait si heureuse des soins du prcepteur et du retour de
Mario, qu'elle ne sentait point son mal.

Aprs ce pansement, Lucilio procda  celui des blesss, et mme  celui
des prisonniers, que l'on se disposait  faire partir, sous bonne
escorte, pour la prison forte de La Chtre.

Assis dans la basse-cour, autour d'un reste d'incendie, les retres
avaient l'oreille bien basse; le capitaine Macabre, qui s'tait battu
ivre-mort et qui tait fort bless, ne songeait qu' implorer du
brandevin pour s'tourdir de sa dconfiture; la Bellinde avait eu si
grand'peur dans la bataille, qu'elle en tait comme hbte: ce qui la
prservait de sentir l'humiliation de se voir expose aux mpris et aux
reproches des domestiques et vassaux qu'elle avait si longtemps
ddaigns et tancs.

Elle fut pourtant l'objet de quelques gards de la part des
villageoises,  cause de son riche costume, dont elles taient blouies
instinctivement.

Mais, quand Adamas sut la prtention qu'elle avait eue d'pouser le
marquis et le projet qu'elle avait manifest de torturer Mario, il la
voua si bien  l'excration gnrale, que le marquis dut se hter de la
faire partir pour la prison de ville. Il eut mme l'humanit, en dpit
d'Adamas, de lui laisser ses bijoux, sa bourse et un cheval pour la
transporter.

Tous les autres chevaux des retres, qui taient fort bons, et leurs
quipages, ainsi que leurs armes et l'argent des officiers, furent
distribus aux braves gens qui les avaient pris, sans que le marquis
voult rien garder pour lui-mme de la dpouille de l'ennemi. Il
s'occupa, en outre, de secourir au plus vite ses pauvres vassaux, pills
et houspills par les bohmiens.




LIX


Chacun rentra chez soi ds qu'on eut vu partir les prisonniers, que M.
Robin accompagna avec un grand renfort de gens des environs, attirs par
le bruit de la bataille, un peu tardivement, mais du moins en temps
utile pour permettre aux combattants d'aller prendre le repos dont ils
avaient grand besoin.

Jean le Clope, arriv des derniers et dj entre deux vins, se fit joie
et honneur de s'adjoindre  l'escorte. Il avait une vieille haine contre
le capitaine Macabre, et avait perdu sa jambe dans une rencontre avec
des retres.

Aussi entra-t-il dans la ville de La Chtre la tte haute, prenant des
airs de capitaine Fracasse, et racontant  qui voulait l'entendre, que,
_de sa claire pe, il en tuait quatorze_, comme dans la complainte.

Il montrait les plus grands prisonniers en disant de chacun en
particulier:

--C'est moi qui ai pris celui-l.

Quand la place fut dblaye, il y eut encore bien du dsordre dans le
prau de Briantes.

Les btiments du rez-de-chausse taient toujours  l'tat d'ambulance
pour les hommes et pour les animaux. La salle  manger et la cuisine
taient ouvertes  quiconque voulait se chauffer, boire ou manger, et le
marquis ne voulut pas seulement s'asseoir avant d'avoir pourvu aux
besoins de tout le monde. Lucilio et Lauriane pansaient et _remgeaient_
de leur mieux.

Ce tableau agit prsentait des pisodes varis.

Ici, l'on criait et gmissait pendant l'extraction d'une balle; l, on
riait et trinquait en se remmorant les exploits de la nuit; ailleurs,
on pleurait les morts.

On vit de vieilles femmes insupportables faire beaucoup de bruit pour
une chvre qui ne se retrouvait pas, d'autres, qui avaient perdu leurs
enfants et qui couraient, l'oeil hagard, la poitrine trop oppresse pour
avoir la force de les appeler.

Mario, alerte et compatissant, se mettait  la recherche, pendant
qu'Adamas, toujours prvoyant, faisait creuser dans un champ voisin un
grand trou pour enterrer les morts faits  l'ennemi. Ceux du pays furent
traits avec plus d'honneur, et on se mit en qute de M. Poulain pour
leur dire des prires en attendant l'inhumation.

On fta les plus courageux. Presque tout le monde l'avait t  la
dernire heure; cependant on retrouva tout le long du jour de pauvres
hbts, blottis encore sous des fagote ou dans des coins de hangar, o
ils se fussent laiss brler ou enfumer sans rien dire, tant la peur les
avait saisis.

Au milieu de toutes ces scnes tragiques ou burlesques, Bois-Dor se
multipliait avec le bon Guillaume pour veiller  tout.

En dpit des choses horribles ou navrantes qui se prsentaient devant
eux  chaque pas, ils avaient cet entrain un peu enivr qui suit
toujours la fin heureuse d'une grande crise.

Ce que l'on avait  dplorer et  regretter tait encore peu de chose au
prix de tout ce qui et pu arriver.

Le marquis tait remont  cheval pour vaquer plus vite  ses devoirs
charitables, dans un quipage incomprhensible pour la plupart de ceux
qui le voyaient passer.

Il avait encore son tablier de cuisine devenu haillon, il est vrai, et
tach du sang de ses ennemis; si bien que plusieurs de ses vassaux
crurent qu'il s'tait ceint d'un lambeau d'tendard pour tmoigner de sa
victoire. Ses grandes moustaches avaient grill dans l'incendie, et le
mortier de toile de matre Pignoux, cras par le chapeau que Bois-Dor
avait mis dessus  la hte, lui descendait jusqu'aux yeux; on le
croyait bless  la tte, et chacun lui demandait avec sollicitude s'il
avait beaucoup de mal.

Au moment o l'on jetait les premires pelletes de terre sur les
cadavres, il y en eut un qui rclama.

C'tait La Flche, qui prtendait n'tre pas tout  fait mort.

Les fossoyeurs improviss n'taient gure disposs  l'couter, lorsque
Mario passa non loin et entendit la discussion. Il accourut et donna
l'ordre d'exhumer le misrable,  quoi l'on obit avec rpugnance; mais,
malgr toute son autorit seigneuriale, le gnreux enfant ne put
dcider personne  le transporter  l'ambulance.

Chacun s'enfuit sous divers prtextes, et Mario fut forc d'aller
chercher Aristandre, qui obit sans murmurer, et retourna avec lui au
lieu o, sur la terre humide et souille, gisait le bohmien bris.

Mais il n'tait plus temps. La Flche tait perdu sans ressource; il ne
rlait mme plus; son oeil dilat et hagard annonait qu'il touchait  sa
dernire heure.

--Il est trop tard, monsieur, dit Aristandre  son jeune matre. Que
voulez-vous! c'est bien moi qui l'ai aplati, et je conviens que je ne
m'y suis point fait lger; mais ce n'est pas moi qui lui ai mis comme a
de la terre et des cailloux dans la bouche pour l'touffer. Je n'aurais
jamais song  a.

--De la terre et des cailloux? rpondit Mario en regardant avec horreur
et surprise le bohmien, qui touffait. Il parlait tout  l'heure! il
aura donc mordu la boue en se dbattant contre la mort?

Et, comme il se penchait vers le misrable pour essayer de le soulager,
La Flche, qui avait dj la pleur des trpasss, fit un effort du
bras comme pour lui dire: C'est inutile; laisse-moi mourir en paix.

Puis son bras s'tendit avec l'index ouvert, comme s'il indiquait son
meurtrier, et resta ainsi roidi par la mort, qui avait dj teint son
regard.

Les yeux de Mario suivirent instinctivement la direction que dsignait
ce geste effrayant, et ne vit personne.

Sans doute, le bohmien avait eu en expirant une hallucination en
rapport avec sa triste et mchante vie.

Mais Aristandre fut frapp des traces d'un petit pied, toutes fraches,
sur la terre argileuse.

Ces traces entouraient le cadavre et prsentaient comme un pitinement
auprs de sa tte, puis elles s'loignaient dans la direction que son
bras montrait encore.

--Il y a des enfants bien terribles? dit le bon carrosseux en faisant
remarquer ces traces  Mario. Je sais bien que ces bohmiens ne valent
pas des chiens, et c'est peut-tre le petit  ce pauvre Charasson qui,
voyant que vous vouliez sauver ce _mal mort_, aura voulu, lui, l'achever
comme cela pour venger la mort de son pre. C'est gal, c'est une
invention du diable, et l'on a bien raison de dire que le mal fait
pousser le mal.

--Oui, oui, mon bon ami, rpondit Mario pouvant. Tu comprends, toi,
qu'un mourant n'est plus un ennemi. Mais regarde donc l-bas dans le
buisson: n'est-ce pas la petite Pilar qui se cache?

--Je ne sais pas, dit Aristandre, ce que c'est que la petite Pilar; mais
je connais cette petite drlesse pour celle que j'ai fait sauver cette
nuit. Tenez, la voil qui se sauve plus loin. Elle court comme un vrai
chat maigre; la reconnaissez-vous,  prsent?

--Oui, dit Mario, je la connais trop, et je vois bien que le dmon est
en elle. Laissons-la fuir, carrosseux, et puisse-t-elle s'en aller bien
loin d'ici!

--Allons, monsieur, ne restez pas dans ce vilain endroit, reprit
Aristandre; je vas remettre en terre la guenille de ce mcrant: car, de
vrai, les chiens et les corbeaux le flairent dj, et M. le marquis
n'aimerait pas  voir traner a sur ses terres.

Mario, bris de fatigue, alla prendre un peu de repos.

Quand il eut dormi une heure sur un fauteuil,  ct de sa chre
Morisque, qui feignit de reposer aussi pour le tranquilliser, il se
remit  donner des soins, des secours et des consolations dans le
chteau et dans le village, avec l'aimable et dvoue Lauriane.

Le marquis, aprs avoir fait  la hte un peu de toilette, recevait la
visite du lieutenant de la prvt.

En compagnie de MM. d'Ars et de Coulogne, il exposait les faits aux
magistrats chargs d'en faire bonne et prompte justice.




LX


La journe s'avanait.

La fatigue avait ramen le calme dans le village et dans le manoir.
Mario et Lauriane, en revenant de leur tourne, prouvrent le besoin de
respirer un peu dans le jardin, le seul endroit de l'enclos qui n'et
pas t profan par des scnes de violence et de dsolation.

Tout en racontant avec dtail  sa jeune amie ses aventures
particulires, qu'elle n'avait pas encore eu le loisir de bien
comprendre, Mario arriva avec elle au _palais d'Astre_, dans ce
labyrinthe o il avait pass une heure si agite, la nuit prcdente.

Le temps tait doux. Les deux enfants s'assirent sur les marches de la
petite chaumire.

Mario, sans tre malade, avait un peu de fivre dans la tte. De si
violentes motions l'avaient comme mri soudainement, et Lauriane, en le
regardant, fut frappe de l'expression de fermet mlancolique qui avait
chang son doux et limpide regard.

--Mon Mario, lui dit-elle, je crains que tu n'aies mal. Tu as eu peur et
courage, fatigue et force, joie et chagrin tout ensemble dans cette
abominable nuit; mais tout cela est pass. Matre Jovelin rpond de
Mercds, et elle jure qu'elle ne souffre gure. Tu as sauv la vie de
notre cher papa Sylvain, et veng la mort de ton pauvre pre. Tout cela
te fait grand et brave garon,  cette heure; mais il faut ne pas rester
soucieux, et plutt songer  remercier Dieu du bon secours qu'il t'a
donn en cette affaire.

--J'y songe bien, ma Lauriane, rpondit Mario; mais je songe aussi  une
chose que mon pre m'a dite ce matin, aprs quoi tu m'as embrass en
disant: Oui, oui; et cette chose me revient  prsent. Je ne l'ai pas
comprise, et il faut que tu me l'expliques. Mon pre a dit que j'avais
_conquis l'espoir de te plaire_. Est-ce donc que, jusqu' ce jour, je ne
te plaisais point?

--Si fait, Mario; tu me plais grandement, puisque je t'aime beaucoup.

-- la bonne heure! Mais, quand mon pre dit quelquefois en riant que je
serai ton mari, est-ce que tu crois que cela pourrait arriver?

--Vraiment je n'en sais rien, Mario, et ne le crois gure. Je suis plus
vieille que toi de deux ou trois ans, et, quand tu seras un jeune homme,
je serai quasiment une vieille demoiselle.

--Et cependant, Lauriane, Adamas m'a dit que tu avais dj t marie 
ton cousin Hlyon, qui avait trois ou quatre ans de plus que toi. Est-ce
qu'il te reprochait d'tre trop jeune pour lui?

--Mais oui, quelquefois, avant notre mariage, quand nous nous
querellions en jouant.

--Eh bien, moi, je trouve qu'il avait tort; je trouve que tu n'es ni
jeune ni vieille, et je te trouverai toujours bien, parce que je
t'aimerai toujours comme je t'aime  prsent.

--Tu n'en sais rien, Mario; on dit qu'on change de coeur en changeant
d'ge.

--Cela n'est point vrai pour moi. Je trouve toujours ma Mercds jeune
et aimable, et, depuis que je suis au monde, je me plais toujours avec
elle. Tiens, mon pre est vieux,  ce qu'on dit; moi, je m'amuse plus
avec lui qu'avec Clindor, et je ne trouve point d'ge non plus entre
matre Lucilio et nous. Est-ce que tu t'ennuies de moi, parce que je
suis le plus jeune de nous deux?

--Non pas, Mario; tu es bien plus raisonnable et plus gentil que les
autres enfants de ton ge, et tu es dj plus savant que moi, dans les
leons que nous prenons ensemble.

--Dis-moi, Lauriane, est-ce que tu me trouves plus gentil que ton autre
mari?

--Je ne dois pas dire cela, Mario. Il tait mon mari, et tu ne l'es pas.

--C'est donc que tu l'aimais, parce qu'il tait ton mari?

--Je ne sais pas: je ne l'aimais pas beaucoup quand il n'tait que mon
cousin; je le trouvais trop fol et trop meneur de vacarmes. Mais, quand
on nous eut conduit ensemble  l'glise rforme et qu'on nous eut dit:
Vous voil maris, vous ne vous verrez plus que dans sept ou huit ans,
mais votre devoir est de vous aimer; j'ai rpondu: C'est bien; et
j'ai pri pour mon mari tous les jours, en demandant  Dieu de me faire
la grce de l'aimer quand je le reverrais.

--Et tu ne l'as jamais revu! Est-ce que tu as eu du chagrin quand il est
mort?

--Oui, Mario. C'tait mon cousin, j'ai pleur beaucoup.

--Et, si je mourais, moi qui ne te suis ni cousin ni mari, tu ne
pleurerais donc pas?

--Mario, dit Lauriane, il ne faut pas parler de mourir: on dit que cela
porte malheur quand on est jeune. Je ne veux point que tu meures, et je
te dis encore que je t'aime beaucoup.

--Mais tu ne veux pas me promettre que je serai ton mari?

--Eh! qu'est-ce que cela te fait, Mario, que je sois ta femme? Tu ne
sais pas seulement si tu voudras te marier quand tu seras en ge.

--a me fait, Lauriane! Je ne veux pas d'autre femme que toi, parce que
tu es bonne et que tu aimes tous ceux que j'aime. Et, comme tu dis qu'on
doit aimer son mari, je vois que tu m'aimeras toujours si nous sommes
maris: au lieu que, si tu es marie avec un autre, tu ne penseras plus
 m'aimer. Alors, moi, j'aurai un grand chagrin, et j'ai envie de
pleurer rien que d'y songer.

--Et voil que tu pleures tout de bon! dit Lauriane en lui essuyant les
yeux avec son mouchoir. Allons, allons, Mario, je te dis que tu as mal,
ce soir, et qu'il te faut souper et bien dormir; car tu te fais des
peines pour ce qui n'est point encore, au lieu de te rjouir de celles
que tu as surmontes cette nuit.

--Ce qui est pass est pass, dit Mario; ce qui est  venir... Je ne
sais pas pourquoi j'y pense aujourd'hui; mais j'y pense, et c'est malgr
moi.

--Tu as t trop secou!

--Peut-tre bien! Pourtant, je ne me sens point las; et je ne sais pas
non plus pourquoi j'ai pens  toi toute la nuit, dans tous les moments
o je me suis trouv en grand pril, ainsi que mon pre. Si nous
prissons tous les deux, me disais-je, qui donc sauvera ma Lauriane?
Vrai, je songeais  toi autant et peut-tre plus qu' ma Mercds et 
tous les autres. Tiens, c'est surtout quand j'ai rencontr Pilar que
j'ai pens  toi.

--Et pourquoi cette mchante fille te faisait-elle penser  ta Lauriane?

Mario rflchit un instant et rpondit:

--C'est que, vois-tu, quand j'tais en voyage avec les bohmiens, je
jouais et causais souvent avec cette petite, qui sait l'espagnol et un
peu l'arabe, et qui me faisait peine, parce qu'elle avait l'air malade
et malheureux. Mercds et moi, nous tions bons pour elle tant que nous
pouvions, et elle nous aimait. Elle appelait Mercds _ma mre_, et moi
_mon petit mari_. Et, quand je disais: Non, je ne veux pas, elle
pleurait et boudait, et, pour la consoler, j'tais oblig de lui dire:
Oui, oui, c'est bon!

Cette nuit, elle nous a rendu service, j'en conviens; elle a couru
trs-diligemment avertir MM. Robin et Guillaume, comme je le lui avais
command; mais elle ne m'en a pas moins fait horreur; car j'ai connu
qu'elle tait cruelle et sans aucune religion.

Alors, ce nom de mari, qu'elle m'avait souvent donn malgr moi, me
soulevait le coeur, et je me souvenais d'avoir accord avec toi en riant,
et je voyais, d'un ct de moi, le diable sous sa figure, et, de
l'autre, le bon ange gardien sous la tienne.

Comme Mario parlait ainsi, une pierre dtache de la petite chaumire
tomba si prs de Lauriane, qu'un peu plus elle l'et blesse.

Les deux enfants se htrent de s'loigner, pensant que la chaumire se
dgradait d'elle-mme; et il s'en allrent rejoindre le marquis, lequel
les attendait pour dner.




LXI


Cependant on avait vainement appel et cherch M. Poulain pour assister
les mourants de sa paroisse; on ne le trouva point.

Son logis avait t pill par les bohmiens, de prfrence  tout autre.
Sa servante avait t fort maltraite et gardait le lit, demandant au
ciel le retour de M. le recteur, dont elle ne pouvait donner aucune
nouvelle. Depuis deux jours et deux nuits, il avait disparu.

Enfin, dans la soire, comme M. Robin allait se retirer avec Guillaume
d'Ars et son monde, laissant tous deux leurs blesss aux bons soins du
marquis, on vit arriver Jean Faraudet, le mtayer de Brilbault, qui
demandait  faire  son matre une communication importante.

Voici ce qu'il raconta, et, en mme temps, nous dirons ce qui s'tait
pass la veille  Brilbault, o nous n'avons point eu le loisir de
suivre les nombreux personnages runis l de concert, pour cerner et
envahir le vieux manoir.

Les dispositions avaient t si bien prises, que personne n'avait manqu
au rendez-vous, si ce n'est M. de Bois-Dor, dont l'absence ne fut point
remarque d'abord, tous les conjurs pour cette expdition tant
dissmins par petits groupes, lesquels ne communiqurent entre eux que
dans l'obscurit, aux abords de la mystrieuse masure.

Ladite masure, explore de fond en comble, fut trouve silencieuse et
dserte. Mais on y vit des traces d'occupation rcente dans la partie du
rez-de-chausse o le marquis n'avait os pntrer seul: les chemines,
avec un reste de braise; des haillons par terre et des dbris de repas.

On avait dcouvert aussi un passage souterrain qui aboutissait  une
assez longue distance en dehors de l'enceinte. Ces passages existaient
dans tous les manoirs fodaux. Ils taient dj presque tous combls 
l'poque de notre rcit; mais les bohmiens avaient su dblayer celui-ci
et en masquer la sortie assez adroitement.

On n'avait pas pouss plus loin les recherches, non-seulement parce
qu'on les jugea inutiles, l'ennemi tant dj dguerpi, mais encore
parce que l'on commena  s'inquiter de M. de Bois-Dor et  le
chercher aux alentours. On s'alarmait srieusement, lorsque la petite
bohmienne arriva et rendit compte des faits.

Il y eut encore du temps de perdu en incertitudes graves. M. Robin
pensait que le marquis tait tomb dans quelque embche, et il s'obstina
 le chercher, tandis que M. d'Ars, trouvant les assertions de l'enfant
assez vraisemblables, se dcidait  partir pour Briantes avec son monde.
Une heure plus tard, M. Robin, prenait le parti d'en faire autant.

Quand ils furent tous loigns, le mtayer du Brilbault, qui avait reu
l'ordre de continuer  explorer le chteau, cdant  la fatigue,
disait-il, et probablement encore plus  un reste de frayeur, avait
remis l'ouvrage au lendemain.

--Quand le jour fut grand, je m'en y fus (c'est Jean Faraudet qui
parle), et, aprs avoir bien tourn et vir, de bout en bout, les vieux
bois et gravois, j'avisis une logette que je n'avais pas encore vue, et
j'y trouvis un homme mieux li qu'une gerbe; car il avait les mains et
les pieds attachs, et encore la bouche morte dans un bouchon de paille
qui lui faisait corde bien subtilement tordue  l'entour de la tte.
Aussi bien l'homme paraissait tout mort de la tte aux pieds. Je
l'aveignis et le portis en mon logis, o, tant dli et soulag, un peu
de brandevin le fit revenir.

--Et quel tait cet homme? demanda le marquis, croyant qu'il s'agissait
de d'Alvimar; vous ne le connaissiez point?

--Si fait bien, monsieur Sylvain, rpondit le mtayer; je l'avais bien
dj vu! C'tait M. Poulain, le recteur de votre paroisse. Il a t plus
de quatre heures sans pouvoir souffler le mot,  cause qu'il s'tait
estramin  se vouloir dbattre dans ses liens. a n'a t qu'au petit
jour qu'il nous a dit:

--Je ne veux rien dire qu' la justice. Je ne suis point fautif de ce
qui a pu arriver, j'en jure mon chrme et mon baptme!

Il a eu la fivre tout le jour durant, et battait la campagne. Enfin, 
ce soir, il s'est senti mieux et a souhait revenir chez lui, o je l'ai
ramen en croupe derrire moi, sur ma jument poulinire, en parlant sauf
respect.

--Allons l'interroger, dit Guillaume en se levant.

--Non, rpondit le marquis, laissons-le dormir. Il en a aussi grand
besoin que nous-mmes. Et que nous rvlerait-il que nous ne sachions
trop maintenant? Et de quoi le pourrions-nous accuser? Il a t assister
M. d'Alvimar mourant, c'tait son devoir. En apprenant ce qui se
complotait l-bas contre moi, s'il n'a pas menac de le trahir, tout au
moins il a refus de s'y associer. Et voil pourquoi les bohmiens l'ont
garrott et billonn.

Guillaume objecta que M. Poulain tait un dangereux recteur pour la
seigneurie de Briantes, et qu'il fallait tout au moins menacer de le
compromettre dans l'affaire des retres pour le tenir soumis ou loign.

Le marquis refusa absolument de tourmenter un homme qui lui semblait
assez puni par le traitement brutal dont il avait souffert et le risque
qu'il avait couru de prir oubli et rduit au silence dans une gele.

Eh quoi! dit-il, nous sommes venus  bout, par la grce de Dieu, de
quarante retres bien quips et munis d'un canon; d'une bande d'adroits
et agiles larrons; d'un terrible incendie et du plus infme guet-apens,
et nous songerions  tirer vengeance d'un pauvre prtre qui ne peut plus
rien contre nous!

Le marquis oubliait qu'il n'tait pas encore quitte de tout danger.

M. le Prince, parti en toute hte pour rejoindre la cour, pouvait n'y
tre pas bien reu, revenir soudainement et passer sa mauvaise humeur
sur les seigneurs de sa province.

Il fallait donc s'occuper, au moins, de ne pas laisser, entre soi et
lui, un avocat dangereux de la cause d'Alvimar.

C'est de quoi Lucilio, fit, ds le lendemain, aviser le marquis, lequel
courut aussitt chez M. Poulain comme pour s'informer de sa sant.

Le recteur, qui ne pouvait encore quitter son fauteuil, tant il avait
souffert du froid, de la gne et de la peur, essaya de lui dire qu'une
chute de cheval l'avait accommod de la sorte et retenu vingt-quatre
heures chez un de ses confrres.

Mais Bois-Dor alla droit au fait et lui parla avec une fermet douce et
gnreuse, sans manquer  lui montrer les notes du journal de d'Alvimar
et la manire dont ce dfunt ami y parlait de lui et de M. le Prince.

M. Poulain ne lutta pas contre ces rvlations. Son orgueil tait fort
abattu par les anxits atroces o il s'tait trouv plong.

--Monsieur de Bois-Dor, dit-il en soupirant et en essuyant la sueur
froide qui baignait encore son front au souvenir de ces angoisses, j'ai
vu la mort de prs, et je croyais ne pas la craindre; mais elle m'est
apparue sous une si laide et si cruelle forme, que j'ai fait le voeu de
me retirer dans un clotre si je sortais de ce mur glac o l'on m'avait
enterr vivant. M'en voil sorti, et je me sens bien press de ne plus
prendre parti pour ou contre aucune personne et aucun intrt de ce
monde. Je vais donc songer uniquement  mon salut dans une profonde
retraite, et, s'il vous plaisait m'allouer une cellule dans l'abbaye de
Varennes, dont vous tes possesseur fiduciaire, je ne souhaiterais rien
de plus.

--Soit, rpondit Bois-Dor,  la condition que vous me donnerez, sur ce
qui s'est pass  Brilbault, de sincres claircissements. Je ne vous
fatiguerai point de questions inutiles: je sais les trois quarts de ce
que vous savez vous-mme. Je ne souhaite connatre qu'une chose: c'est
si M. d'Alvimar vous a confess l'assassinat de mon frre.

--Vous me demandez l de trahir le secret de la confession, rpondit M.
Poulain, et je m'y refuserais, comme c'est mon devoir, si M. d'Alvimar,
sincrement repentant  sa dernire heure, ne m'et charg de tout
rvler aprs sa mort et celle de Sanche, laquelle il ne croyait pas si
proche qu'elle l'a t. Sachez donc que M. d'Alvimar, issu par sa mre
d'une noble famille, et autoris par le secret de sa naissance  porter
le nom de l'poux de sa mre, tait, en ralit, le fruit d'une coupable
intrigue avec Sanche ancien chef de brigands devenu cultivateur.

--En vrit! s'cria le marquis. Vous m'expliquez l, monsieur le
recteur, les dernires paroles de Sanche. Il prtendait me sacrifier 
la mmoire de _son fils_! Mais comment ceci entrait-il dans la
confession de M. d'Alvimar,  moins qu'il ne se crt oblig  faire
celle des autres?

--M. d'Alvimar dut m'avouer sa situation vis--vis de Sanche pour
m'arracher le serment de ne point livrer au bras sculier celui qu'avec
honte et douleur il appelait l'auteur de ses jours. Il l'appelait aussi
l'auteur de son crime et de ses infortunes.

C'tait cet homme cruel et pervers qui l'avait rendu complice de la
mort de votre frre, qui en avait eu la premire pense, et qui l'avait
frapp au coeur pendant que d'Alvimar se rsignait  l'aider et 
profiter du crime.

Il n'est que trop vrai que l'unique but de cet assassinat, dont les
auteurs ne connaissaient pas la victime, fut le dsir de s'emparer d'une
somme et d'une cassette de bijoux que votre frre avait imprudemment
laiss voir, la veille, dans une htellerie.

 cette poque de sa vie, M. d'Alvimar tait fort jeune, et si pauvre,
qu'il doutait de pouvoir faire les frais de son voyage jusqu' Paris, o
il esprait trouver des protections. Il tait ambitieux: c'est l un
grand pch, je le reconnais, monsieur le marquis; c'est la pire
tentation de Satan.

Sanche nourrissait et excitait chez son fils cette ambition maudite. Il
eut  vaincre sa rpugnance; mais il triompha en lui montrant que ce
meurtre se prsentait comme une occasion sre qui ne se retrouverait
point, et le mettrait  l'abri de la ncessit de s'avilir en implorant
la piti d'autrui.

Lorsque M. d'Alvimar me fit cette confession, Sanche tait prsent et
baissa la tte sans chercher  s'excuser. Tout au contraire, quand
j'hsitai  donner l'absolution  un forfait qui ne me paraissait pas
suffisamment expi, Sanche s'accusa avec nergie, et je dois vous avouer
qu'il y avait comme de la grandeur dans la passion de cette me farouche
pour le salut de son fils.

Je pensais ds lors avoir affaire  deux chrtiens, coupables tous
deux, mais tous deux repentants; mais Sanche me remplit d'horreur et
d'pouvante aussitt que son fils eut rendu l'me.

C'tait une scne affreuse, monsieur, et que je n'oublierai de ma vie!

La salle basse o nous tions, dans ce chteau dlabr, n'avait qu'une
chemine, et, bien que le local ft vaste, nous tions  l'troit dans
l'espace o l'on pouvait se retrancher contre le froid qui tombait de la
vote effondre.

M. d'Alvimar n'avait pour lit que de la paille, et pour couverture que
son manteau et celui de Sanche. Il tait si puis par deux mois
d'agonie, qu'il ressemblait  un spectre.

Cependant, Sanche l'avait habill de son mieux pour lui faire recevoir
les derniers secours de la religion, et ce gentilhomme distingu et
rsign, au milieu d'une horde de bohmes, paens et infmes,
contristait le coeur et la vue.

Ces mcrants, mcontents d'assister  une crmonie chrtienne,
hurlaient, juraient et vocifraient d'une faon drisoire, pour ne point
entendre les prires de la sainte glise, qui leur sont excrables. Il
parat qu'il en a toujours t ainsi durant les derniers temps de l
dplorable existence de M. d'Alvimar en ce lieu.

Chaque nuit, Sanche essayait de profiter de leur sommeil pour rciter 
son fils les prires que celui-ci rclamait; mais, aussitt que l'un des
bohmiens s'en apercevait, tous, hommes, femmes et enfants, s'adonnaient
au vacarme pour touffer sa voix et ne laisser pntrer dans leurs
propres oreilles aucune des paroles saintes de nos rites.

Ce fut donc au milieu de cette bacchanale effrayante, o Sanche, par
son autorit (fonde sur ce qu'il avait quelque argent cach dont il
leur faisait part peu  peu), venait quelquefois  bout de rtablir un
instant de silence, que j'administrai le malheureux jeune homme.

Il mourut rconcili avec Dieu, je l'espre; car il marqua beaucoup de
regret de son crime, et me pria de rtablir la vrit auprs de M. le
Prince, si celui-ci, abus autant que je l'avais t moi-mme sur les
circonstances et les causes de votre duel, venait  vous inquiter pour
ce fait.

--Et vous tes rsolu  le faire, monsieur le recteur? dit Bois-Dor en
examinant la figure altre de M. Poulain.

--Oui, monsieur, rpondit le recteur,  la condition que vous rentrerez
srieusement et sincrement dans le chemin du devoir.

--Et,  prsent, vous me marchandez encore, au nom de la suprme vrit,
le tmoignage de la vrit?

--Non, monsieur; car ce qui s'est pass aprs la mort de d'Alvimar m'a
t l'espoir de vous convertir par l'exemple du repentir de vos ennemis.
Sanche se pencha sur le visage blme de son fils et resta un instant
sans rien dire et sans verser une larme; puis il se releva, fit  haute
voix l'excrable serment de le venger par tous les moyens, et mit sa
main dans celle d'un sale et brutal huguenot qui se trouvait l.

--Le capitaine Macabre?

--Oui, monsieur, c'tait le nom sinistre qu'on lui donnait.

--Je vous ai appel, lui dit Sanche, pour vous livrer les trsors de
Bois-Dor; je me joins  vous, et je vous assure l'aide de cette bande
d'claireurs et d'estradiots volontaires que vous voyez ici. Je vous ai
promis par l'intermdiaire de Bellinde, un bon coup de main  faire, et
le recteur ici prsent, qui hait le Bois-Dor et qui est bien avec M. le
Prince, vous garantira l'impunit.

C'est alors, monsieur, que je rclamai.

--Sans doute! dit Bois-Dor en souriant. Vous saviez fort bien que M. le
Prince voulait pour lui seul mon prtendu trsor, et qu'il n'tait point
homme  le laisser passer par les mains de pareils dpositaires.

M. Poulain supporta le reproche et baissa la tte avec une expression
feinte ou sincre de repentir et d'humilit.

Press de poursuivre son rcit, il raconta comme quoi le capitaine
Macabre avait ouvert la motion de lui faire sauter la tte sans autre
crmonie, pour l'empcher de parler, et comme quoi les bohmiens
s'taient jets sur lui pour lui prendre ses habits avant que son sang
les et gts.

--Ce dbat, ajouta M. Poulain, me sauva la vie; car Sanche eut le temps
d'ouvrir un autre conseil. C'est lui qui me garrotta, et ensuite
m'emprisonna comme vous savez. Mais quel moyen de salut! Il me sembla
pire qu'une mort soudaine et violente, lorsque, sans me donner ni espoir
ni secours, l'infme quitta Brilbault avec ses bohmiens pour se porter
 l'attaque de votre chteau.

--Et que fit-on, je vous prie, dit le marquis, du corps de d'Avilmar?

--Je comprends, rpondit le recteur avec un ple sourire o perait
malgr lui un reste d'aversion, que vous ayez intrt  le retrouver en
cas de procs criminel. Mais songez que ce ne serait pas l une preuve
que l'on ne pt retourner contre vous. Si l'on voulait mentir, on serait
libre de dire que vous avez enseveli l votre victime avec l'aide de
votre ami, M. Robin. Il ne vous faut donc, monsieur le marquis, chercher
votre scurit future que dans ma loyaut, dont je vous offre le
concours.

-- quelles conditions, monsieur le recteur?

--Des conditions! je n'en fais plus, mon frre! De ce jour, je suis
reclus et retir du monde. J'ai implor de votre bont l'abbaye de
Varennes.

--Ah! ah! dit Bois-Dor, l'abbaye? C'tait une simple cellule qu'il vous
y fallait tout  l'heure?

--Laisserez-vous tomber en ruine une abbaye si vnrable, et
confierez-vous  des rustres la direction d'une communaut appele 
donner de bons exemples au monde?

--- Allons, j'entends! Nous verrons, monsieur le recteur, comment vous
vous conduirez  mon gard, et vous serez satisfait amplement, si j'ai
lieu de l'tre. Jusque-l, vous ne me direz sans doute point o est
enseveli l'assassin de mon frre?

--Pardonnez-moi, monsieur, rpondit le recteur, qui avait trop d'esprit
pour vouloir paratre marchander, et qui, d'ailleurs, s'efforait
rellement de s'arracher aux passions et aux orages du sicle, pourvu
que ce ne ft pas dans des conditions trop dures: je vous dirai ce que
j'ai vu. Sanche parut fort press de soustraire le cadavre  quelque
profanation de la part des bohmiens. Il leva une dalle dans le milieu
de la salle o nous tions, et c'est l que certainement il a donn la
spulture  son fils. Pour moi, je n'ai rien vu de plus: on m'a entran
 mon horrible cachot, o j'ai langui dans des alternatives de dsespoir
et de dfaillance durant dix-huit heures.

Le marquis et le recteur se sparrent en bons termes, et le dernier fit
un effort pour se lever et procder  l'enterrement des morts de sa
paroisse. Mais, aprs la crmonie, il se trouva si mal, qu'il fit
demander matre Jovelin, dont on lui vantait les baumes et les lixirs,
comme faisant miracle dans la circonstance.

Il eut d'abord une grande crainte de livrer sa vie  celui qu'il
regardait comme un ennemi naturel. Mais les soins de l'Italien le
soulagrent si nergiquement, qu'il sentit entrer dans son coeur une
sorte de gratitude, surtout quand Lucilio refusa obstinment toute
rmunration.

Le recteur fut forc aussi de remercier sincrement les beaux messieurs
de Bois-Dor, qui l'avaient, durant son mal, secouru et fait secourir
avec une sollicitude gale  celle qu'ils tmoignaient  leurs amis.




LXII


Lauriane s'tait endormie, le jour de son explication _matrimoniale_
avec Mario, un peu inquite de la surexcitation de coeur et des
proccupations d'avenir de cet aimable enfant.

Si peu exprimente qu'elle ft, elle devinait un peu mieux la vie, et
prvoyait que, lorsque Mario serait en ge de distinguer l'amour de
l'amiti, il serait encore trop jeune relativement  elle pour lui
inspirer autre chose qu'un sentiment de fraternelle protection.

Elle souriait mlancoliquement  l'ide d'une combinaison de
circonstances qui lui prescrirait d'pouser un enfant, aprs avoir t
dj marie enfant elle-mme, et elle se disait que sa destine serait
alors un problme trange, peut-tre douloureux et fatal.

Elle tait donc triste et s'armait de rsolution pour rsister aux
influences qui menaaient de la circonvenir, car le marquis prenait son
projet au srieux, et M. de Beuvre, dans ses lettres, semblait cacher,
sous des plaisanteries, un grand dsir de le voir se raliser un jour.

Lauriane n'appelait pas rsolment l'amour dans ses rves de bonheur et
de mariage; mais elle sentait vaguement que ce serait trop de se marier
deux fois sans le connatre.

Elle voyait donc un nuage encore lger, mais peut-tre inquitant,
passer sur sa tranquillit prsente et sur la douceur de ses relations
avec les beaux messieurs de Bois-Dor.

Cependant elle se rassura ds le lendemain.

Mario avait dormi profondment; les roses de l'enfance avaient refleuri
sur ses joues satines; ses beaux yeux avaient repris leur limpidit
anglique, et le sourire du bonheur confiant voltigeait sur ses lvres.
Il tait redevenu enfant.

 peine eut-il vu son pre repos, sa Mercds calme, et tout son monde
sur pied, qu'il courut  l'curie embrasser son petit cheval, au village
s'informer de la sant de tous, puis au jardin faire voler sa toupie, et
dans la basse-cour s'exercer  escalader les dbris incendis.

Il revint donner de tendres soins  sa Morisque, et il lui tint fidle
compagnie tant qu'elle fut force de garder la chambre.

Mais, ds que toute apprhension fut dissipe, il redevint compltement
l'heureux Mario, tour  tour assidu au travail et ardent au plaisir, que
Lauriane pouvait encore chrir et caresser saintement sans apprhension
du lendemain.

C'tait un bienfait de la nature envers l'organisation privilgie de
cet aimable enfant. S'il ft rest sous le coup des violentes commotions
qui s'taient presses dans cette crise, il n'et pu vivre qu'gar ou
bris.

Mais il faut dire aussi que, dans ce temps, les moeurs plus rudes
faisaient des natures plus souples, et par l, plus rsistantes. On
connaissait avec plus d'pret, mais d'une manire moins gnrale et
moins soutenue, l'excitation nerveuse  laquelle succombent aujourd'hui
tant d'mes prcoces. On ne se faisait pas non plus un si grand besoin
de repos et de scurit.

La sensibilit, plus souvent veille par les agitations de la vie
extrieure, s'moussait plus vite, et les vives motions faisaient place
 ce besoin de vivre, n'importe comment, qui sauve l'homme dans les
temps de trouble et de malheur.

L'hiver se passa donc dans une douce gaiet au manoir de Briantes.

On travaillait  la charpente des granges incendies, en attendant que
la saison permit le travail des maons. On avait dblay le foss,
relev provisoirement en pierres sches le pan croul du mur
d'enceinte; enfin, Adamas avait fini de rtablir la communication
souterraine avec la campagne, et l'on avait rachet la paix  venir avec
les gens de cour et d'glise de la province, en restituant  certaines
chapelles du pays, sous forme de dons volontaires, divers objets
prcieux. On pria madame la princesse de Cond d'accepter quelques
bijoux pour son compte, et Adamas cacha savamment ceux qui, dans sa
pense, devaient parer la future pouse de Mario.

Ce que le marquis avait d'or et d'argent monnay en rserve passa, en
grande partie,  faire rparer ses btiments et  racheter du bl pour
sa maison et ses vassaux pauvres.

Il y eut aussi  leur procurer le btail qu'ils avaient perdu; car les
beaux messieurs de Bois-Dor ne voulaient point souffrir de misre
autour d'eux.

Enfin, le fameux trsor dont on avait tellement exagr l'importance, et
qui avait failli attirer de si grands dsastres et de si fcheuses
perscutions, cessa de faire scandale en cessant de faire magasin. Au vu
et au su de tout le monde, les portes de la chambre mystrieuse furent
et demeurrent ouvertes.

On essaya bien de s'assurer de M. Poulain en lui offrant une part de la
cure; mais il eut l'esprit de refuser; ce n'tait d'ailleurs pas de
richesse matrielle qu'il tait avide, mais de pouvoir et d'influence.

Il voulait, disait-il, non _possder_, mais _tre_. C'est pourquoi il
insistait pour avoir l'abbaye de Varennes, retraite assez pauvre, situe
dans un vritable trou de ruisseau et de verdure, sur la petite rivire
du Gourdon.

Il la voulait sans plus de terre qu'il ne lui en fallait pour vivre avec
deux ou trois religieux de l'ordre. Ce qu'il convoitait, c'tait le
titre d'abb et une apparence de retraite qui ne l'enchant point aux
devoirs journaliers du rectorat.

Il tait dj fort bien guri, au bout d'un mois, du dsir de renoncer
au monde, et il caressait le rve d'avoir seulement du pain et un titre
assurs, afin de pouvoir se glisser auprs des grands et mettre la main
aux affaires diplomatiques, comme tant d'autres, moins capables et moins
patients que lui.

Bois-Dor comprit son genre d'ambition et la satisfit de bonne grce. Il
sentait bien que, tt ou tard, M. le Prince, grand scularisateur
d'abbayes  son profit, lui reprendrait celle-ci  de mauvaises
conditions, et il ne pouvait pas trouver une plus sre occasion de
mettre aux prises l'autocratie princire et les intrts personnels de
M. Poulain.

Celui-ci fut donc mis en possession de l'abbaye moyennant une
trs-modique redevance, et il partit pour se faire autoriser par
l'official  quitter sa cure.

M. Poulain voyait donc se raliser la premire phase de son rve
d'avenir. Ce qu'il avait annonc  d'Alvimar commenait  arriver.

C'tait en exploitant  propos autour de lui la question de dissidence
en matire de religion qu'il faisait et devait faire son chemin.
D'Alvimar, affam d'argent et de haine, avait succomb sans profit et
sans honneur; M. Poulain, guetteur de crdit et de mouvement, exempt
d'autres passions et prompt  sacrifier ses rancunes  ses intrts,
entrait dans la voie par ce qu'il appelait la bonne porte. C'tait, du
moins, la plus sre.

On s'tait tonn de ne pas voir reparatre la petite Pilar. Le marquis,
inform du message important qu'elle avait men  bien, et souhait la
rcompenser, et Lauriane disait qu'elle et voulu arracher au mal cette
misrable crature. Mais on ne sut point ce qu'elle tait devenue: on
prsuma qu'elle avait t rejoindre les bohmiens chapps  l'affaire
de la basse-cour.

Les retres prisonniers avaient t transfrs  Bourges. On instruisit
rapidement leur procs.

Le capitaine Macabre fut condamn  tre pendu haut et court, comme
bandit, rebelle et tratre.

Le marquis eut piti de la Bellinde, que les misres de la prison
rendaient folle: il refusa de tmoigner contre elle, en ce sens qu'il la
reprsenta comme une cervelle malade. Elle fut chasse de la ville et
du pays, avec dfense, sous peine de mort, d'y jamais reparatre.

La Morisque tait gurie, et Lucilio, tmoin de sa vertu dans les
souffrances, qu'elle avait supportes avec une sorte de joie exalte,
commenait  s'attacher  elle trs-particulirement. Mais il et craint
de paratre insens en le lui disant, et leur affection, soigneusement
cache de part et d'autre, se reportait sur _les enfants_, Lauriane et
Mario, avec une sorte d'mulation.

Madame Pignoux fut amicalement rcompense, ainsi que sa fidle
servante. Elles avaient chapp aux mauvais traitements par la fuite.
L'auberge du _Geault-Rouge_ avait chapp  l'incendie, grce 
l'empressement de l'ennemi  poursuivre l'expdition.

On recevait de loin en loin des nouvelles de M. de Beuvre. Il y eut des
intervalles bien douloureux pour sa fille. Ce fut lorsque les Rochelois
et les seigneurs qui s'taient joints  eux se firent corsaires sur
l'Ocan, et conurent le hardi projet d'occuper les embouchures de la
Loire et de la Gironde, afin de ranonner tout le commerce des deux
fleuves. De Beuvre avait fait entrevoir le projet de suivre Soubise dans
ces expditions prilleuses.

Dans ses moments de douleur, Lauriane tait entoure de tendres
consolations; mais nulles n'taient aussi ingnieuses et aussi
merveilleusement assidues que celles de Mario. Son coeur aimant et son
esprit dlicat trouvaient des paroles d'encouragement dont la navet
suave forait Lauriane  sourire au milieu de ses larmes; elle ne
pouvait s'empcher d'appeler Mario quand les autres ne parvenaient pas 
la distraire de ses ides sombres.

Elle disait alors  Mercds:

--Je ne sais quel esprit de lumire Dieu a mis dans cet enfant; mais un
petit mot de lui me fait plus de bien que toutes les bonnes paroles des
personnes mres. C'est pourtant un enfant, ajoutait-elle intrieurement,
et je ne suis pas d'ge  l'aimer  la faon d'une mre. Eh bien, je ne
sais comment il se fait que je ne puis souffrir l'ide de ne plus vivre
auprs de lui.

Au commencement d'avril (1622), on reut de meilleures nouvelles.

De Beuvre avait eu l'heureuse ide de ne point accompagner Soubise, qui
avait eu _grand mauvais sort_,  l'le de Ri, contre le roi en
personne. De Beuvre s'tait content de pirater sur les ctes de
Gascogne,--avec profit et sant, disait-il.

Mais cette mme affaire de l'le de Ri n'en devait pas moins amener un
douloureux rsultat pour Lauriane et ses amis de Briantes.

Le prince de Cond avait espr que le roi, d'aprs ses conseils,
chercherait follement le danger.

Le roi n'y manqua pas; la bravoure tait la seule vertu qu'il et
hrite de son pre. Mais Cond eut du malheur: aucune balle ennemie
n'atteignit le roi; son cheval franchit les gus en mare basse, sans
rencontrer de sables mouvants, et Sa Majest s'escrima vaillamment
contre les huguenote sans ressentir ni maladie ni fatigue.

De plus, tout en guerroyant avec ardeur, Louis XIII, alors bien
conseill par sa mre, qui tait bien conseille, de son ct, par
Richelieu, ouvrait l'oreille aux ides de conciliation et aux
ngociations tendantes  faire cesser la guerre civile.

Aussi M. le Prince, qui ne souhaitait que brouiller les cartes, avait
bien de l'ennui et du dplaisir, et il rpondait aux lettres qu'il
recevait de son gouvernement de Berry par des lettres mielleuses toutes
remplies de fiel.

Il ordonna, entre autres actes de rpression contre les huguenots de sa
province, lesquels pourtant se tenaient, en gnral, fort tranquilles,
de mettre sous le squestre les biens de M. de Beuvre, si, trois jours
aprs la publication du monitoire, celui-ci ne reparaissait point en
Berry.

Il tait difficile qu'en trois jours, M. de Beuvre, alors  Montpellier,
ft de retour dans sa chtellenie.

 cette poque, il fallait au moins le double de temps pour qu'il ft
averti de la mesure prise contre lui.

Le lieutenant-gnral et maire de Bourges, M. Pierre Biet, qui eut
coutume, toute sa vie, d'tre pour le plus fort, et qui, dans sa
jeunesse, avait t grand ligueur, voulut faire du zle et dcrta, de
son chef, que M. de Beuvre n'ayant pas comparu dans le temps donn pour
rendre compte de son absence, mademoiselle sa fille, dame de Beuvre, de
la Motte-Seuilly et autres lieux, serait enleve de son manoir et
conduite en un couvent de Bourges pour y tre instruite dans la religion
de l'tat.




LXIII


Ce fut par une dlicieuse soire de printemps que Mario, courant dans la
prairie de l'enclos avec Lauriane, tous deux riant d'une voix aussi
harmonieuse que le chant des rossignols, vit accourir Mercds
effraye.

--Venez, venez, ma bien-aime dame, dit la Morisque en entourant de ses
bras sa jeune amie; tchons de fuir, on ne vous prendra qu'aprs m'avoir
tue.

--Et moi donc! s'cria Mario en ramassant sa petite rapire, dont il
s'tait dbarrass pour jouer. Mais qu'est-ce donc, Mercds?

Mercds n'avait pas le temps de s'expliquer. Elle savait que l'huis
tait gard par les soldats de la prvt; elle voulait essayer de
rentrer au chteau en cachant Lauriane sous sa mante, et de la faire
vader par le passage secret.

Mais l'entreprise tait impossible, et Mario s'y opposa en voyant que
l'huisset tait galement gard.

Pendant qu'ils dlibraient, le marquis tait fort en peine: il avait
dclar aux agents de la prvt, qui lui exhibaient leurs pouvoirs en
bonne forme, que madame de Beuvre tait sortie  cheval avec son fils.
Mais, comme on exigeait sa parole d'honneur et qu'il feignait d'tre
offens du soupon, afin de se dispenser de faire un faux serment, le
soupon grossissait, et, tout en lui demandant humblement pardon, on
gardait les huis au nom du roi, et on procdait  de minutieuses
perquisitions dans la maison.

La garde prvtale de La Chtre n'tait pas si nombreuse et si bien
quipe qu'elle et pu envoyer une grosse troupe  Briantes.

En outre, officiers et soldats obissaient  contrecoeur, et eussent fort
souhait de ne point fcher le bon M. de Bois-Dor. Mais ils craignaient
d'tre dnoncs  M. le Prince, qui tait fort redout dans la ville et
dans le pays.

Ils faisaient donc consciencieusement leur office, esprant que M. de
Bois-Dor ferait menace et rsistance, auquel cas, n'tant _peut-tre_
pas les plus forts, ils taient tout prts et tout disposs  dguerpir,
comme c'tait assez la coutume dans les diffrends entre la force
provinciale excutive et les seigneurs de campagne rcalcitrants.

Le marquis voyait bien la situation, et Aristandre se mangeait les
poings d'impatience, attendant le signal de tomber sur le dos de MM. les
gardes. Mais Bois-Dor sentait que le cas tait grave, et qu'il ne
s'agissait pas seulement de rosser le guet dans une affaire de clocher.

M. de Beuvre tait trop compromis pour que la dfense de sa cause ne ft
pas un acte de rbellion contre l'autorit royale, et ces portes gardes
_au nom du roi_ l'taient mieux en cette circonstance que par une arme,
aux yeux de tout chtelain patriote.

Bois-Dor, malgr son antique _bataillerie_ de caractre et son vieux
fonds de protestantisme incorrigible, avait toujours, depuis la fin des
Valois, personnifi la France dans le roi, et,  cette poque, o les
derniers efforts de la Rforme allaient, involontairement sans doute,
mais fatalement,  nous livrer aux ennemis de l'extrieur, Bois-Dor
tait dans le vrai sentiment de la nationalit.

Cependant il ne voulait  aucun prix abandonner la fille de son ami.

Il savait quelles perscutions on exerait dans les couvents contre les
enfants des familles protestantes, et par quelle rsistance nergique
Lauriane aggraverait peut-tre contre elle-mme la rigueur de ces
perscutions.

Il fallait chapper  cette nouvelle crise par adresse, et il implorait
du regard,  la drobe, le gnie fcond d'Adamas.

Adamas allait et venait, faisant l'agrable avec les archers, se
grattant la tte avec dsespoir quand on ne le voyait pas.

Il songea bien  inonder le prau en levant, de ce ct-l, les pelles
de l'tang, ou  mettre le feu  la maison au moyen de quelques fagots
entasss dans le hangar, sauf  se griller un peu la barbe pour
l'teindre quand on aurait russi  loigner l'ennemi; mais, au milieu
de ses perplexits, il vit arriver Lauriane calme et fire, donnant le
bras  Mario ple et pensif.

La Morisque les suivait en pleurant.

Quatre gardes de la prvt les accompagnaient assez respectueusement.

Voici ce qui s'tait pass.

Lauriane s'tait fait expliquer de quoi il s'agissait. Elle avait
compris que toute rsistance pour la sauver attirerait sur ses amis
l'accusation de haute trahison. Elle savait bien que son pre avait jou
sa tte, et, en le voyant partir, elle avait bien prvu que sa propre
libert serait menace un jour ou l'autre. Elle n'en avait jamais dit un
mot; mais elle tait prte  tout subir plutt que de renier ses
opinions.

Ce fut en vain que Mario et Mercds la supplirent avec passion de se
taire et de se tenir tranquille: elle leva la voix en dclarant et
jurant qu'elle voulait se livrer; et, lorsque les gardes qui la
cherchaient approchrent de la prairie, elle en tait dj sortie et
marchait droit  eux.

Ils hsitaient  s'emparer d'elle, doutant,  son assurance, que ce ft
elle, en effet.

Mais elle se nomma, en leur disant:

--Ne portez pas la main sur moi, messieurs; je me rends de bonne grce.
Permettez-moi seulement d'aller saluer mon hte, et veuillez
m'accompagner.

Le marquis fut douloureusement mu de cette apparition; mais il ne put
qu'admirer le grand coeur de cette gnreuse enfant.

--Monsieur, dit-il au lieutenant de la garde prvtale, vous me voyez
rsign  obir  votre mandat, puisque telle est la volont de madame;
mais vous ne voudrez point demeurer en reste d'honneur avec elle. Vous
souffrirez qu'avec mon fils et sa gouvernante, je la conduise  Bourges
en ma carroche. Je n'emmnerai que deux ou trois valets, et nous seront
escorts et surveills par vous avec autant de rigueur qu'il vous
conviendra.

Une si juste requte fut coute, et la famille eut une heure pour faire
ses prparatifs de dpart.

Lauriane s'en occupait avec un admirable sang-froid.

Mario, constern et comme hbt, laissait Adamas l'habiller sans songer
 rien.

Il tait assis pendant qu'on le bottait, et semblait n'avoir pas la
force de soulever ses petites jambes.

Lucilio s'approcha et lui mit sous les yeux ces paroles, crites en
italien:

Ayez du coeur  l'exemple de ce brave coeur.

--Oui, s'cria Mario en jetant ses bras autour du cou de son ami, j'y
fais mon possible, et je comprends bien ce qu'_elle_ fait. Mais ne
pensez-vous point que mon pre songera  la dlivrer?

--Si faire se peut, dit Adamas, n'en doutez point monsieur. Adamas ne
vous quittera point, Dieu merci, et avisera  toute heure. Si monsieur
se rsigne, c'est qu'il y a bien de l'esprance  garder.

Le marquis emmenait effectivement, dans sa grand'carroche, Adamas et
Mercds. Clindor monta sur le sige avec Aristandre.

Il fut convenu que Lucilio, sur le compte duquel le marquis n'tait pas
trs-rassur, se rendrait secrtement  Bourges de son ct.

--Monsieur, dit Adamas au marquis, lorsqu'ils eurent dpass La Chtre,
je la tiens!

--Quoi, mon ami? que tiens-tu?

--Mon ide! Quand nous serons  tali, nous demanderons  prendre un
instant de repos chez madame Pignoux. Elle a une filleule de l'ge de
madame Lauriane, avec laquelle nous la ferons changer d'habits et que
nous emmnerons  la place de madame.

--Mais cette filleule se trouvera-t-elle l  point nomm?

--Si elle ne s'y trouve point, dit Mario, que ranimaient les projets
d'Adamas, c'est moi qui prendrai la jupe, l'charpe de tte et le
chaperon de Lauriane, et je serai cens rester chez madame Pignoux,
tandis qu'elle restera en ma place dans l'auberge, d'o il lui sera ais
de se sauver chez Guillaume ou chez M. Robin, quand nous serons un peu
loin.

--Mes enfants, dit le marquis, faites tout pour le mieux, mais ne me
dites rien; car on est bien gn de ne pouvoir nier sur sa parole, et on
me le demandera certainement quand la feinte sera dcouverte. Tentez
donc quelque autre chose et parlez bas. Je ne vous coute point du tout.

--Vous oubliez, dit Lauriane, que je ne me prterai  aucune chose pour
me mettre en libert. Ne cherchez point, Adamas; et toi, Mario,
prends-en ton parti. J'ai jur  Dieu d'accepter mon sort.

En effet, Lauriane refusa de mettre pied  terre  l'auberge du
_Geault-Rouge_, o l'change projet aurait pu avoir quelque chance de
succs.

Mario espra qu'un peu plus loin, sur la route, elle se raviserait et
accepterait quelque autre combinaison; mais on eut beau lui remontrer
que les choses pouvaient s'arranger sans compromettre le marquis, elle
fut inflexible.

--Non, non, disait-elle, personne ne croira que le marquis n'a pas ferm
les yeux volontairement. Qui sait, mon pauvre Mario, si on ne te
garderait pas en otage jusqu' ce que l'on m'et retrouve? Et quant 
Adamas, il irait en prison certainement. C'est ce que je ne veux point,
et, de gr ni de force, je ne consentirai  m'chapper; car, si vous y
tentez, je crierai et mnerai du bruit pour me faire reprendre.

Lauriane fut inbranlable dans sa rsolution. Il fallut perdre l'espoir
de la soustraire  la captivit, et l'on arriva  Bourges beaucoup plus
abattu et dcourag que l'on n'tait parti de Briantes.

Le rsultat de cette soumission fut assez favorable.

Le lieutenant-gnral, M. Biet, qui avait compt sur la rbellion du
marquis pour gter ses affaires, fut fort surpris de le voir se
prsenter devant lui avec Lauriane, et rclamer pour elle une retraite
honorable et les gards auxquels la dignit de sa conduite lui donnait
droit.

M. Biet dut se radoucir, feindre un grand regret de la mesure de rigueur
qu'il attribuait aux ordres secrets du Prince, et consentir  ce que
Lauriane ft conduite au couvent des religieuses de l'Annonciade, dont
Jeanne de France, tante de son illustre aeule Charlotte d'Albret, avait
t la fondatrice. Lauriane avait l quelques amies, et il lui fut
permis de garder Mercds pour la servir.

Ce couvent tait de ceux o l'ardente propagande jsuitique n'avait pas
encore pntr. Les religieuses clotres, voues  la vie
contemplative, ne menaaient pas Lauriane d'un proslytisme trop
rigoureux.

Le marquis eut avec la suprieure une confrence dans laquelle il sut la
bien disposer en faveur de la jeune recluse, et il obtint la permission
de la voir tous les jours avec Mario, au parloir, en prsence de la soeur
coute.

Malgr cette esprance, le coeur de Mario se brisa lorsqu'il entendit
retomber, entre lui et sa chre compagne, la lourde porte du couvent.

Il lui semblait qu'elle n'en sortirait plus jamais, et il n'tait pas
non plus sans inquitude pour Mercds, qui s'efforait de sourire en le
quittant, mais qui devint un instant comme folle quand elle ne le vit
plus et qu'elle se sentit condamne, pour la premire fois de sa vie, 
dormir sous un autre toit.

Aussi ne dormit-elle gure, non plus que Lauriane. Elles causrent
presque toute la nuit, et pleurrent ensemble, ne craignant plus
d'affliger Mario de leur douleur.

--Ma Mercds, disait Lauriane en embrassant la Morisque, je sais quel
sacrifice tu me fais en te sparant de ton enfant pour me consoler.

--Ma fille, lui rpondit la Morisque, je te confesse que c'est encore
Mario que je console en toi, puisque Mario t'aime peut-tre encore plus
qu'il ne m'aime. Ne dis pas que non: je l'ai bien vu; mais je ne suis
point jalouse de toi, car je sens que tu feras le bonheur de sa vie.

Il n'y avait pas moyen d'ter  la Morisque la persuasion de ce mariage
invraisemblable, et Lauriane n'osait la contredire, en ce moment-l
surtout.

Bois-Dor avait quelques doutes sur les ordres donns par le Prince 
l'gard de Lauriane.

Le Prince tait une perfide, avare et ingrate nature; mais il n'tait
pas cruel, et son aversion pour les femmes n'allait pas jusqu' la
perscution.

D'ailleurs, le marquis avait cru voir quelque trouble chez le
lieutenant-gnral lorsqu'il l'avait questionn sur les prtendus ordres
secrets du Prince. Il espra l'amener, par douceur et persuasion, 
rvoquer son arrt.

Il envoya un exprs en Poitou pour tcher de retrouver M. de Beuvre et
l'engager  revenir au plus vite, et il s'tablit  Bourges, autant pour
suivre son plan auprs de M. Biet que pour ne pas perdre de vue sa chre
pupille.

L'exprs ne put rejoindre M. de Beuvre: celui-ci tait retomb en mer,
on ne savait vers quels rivages.

Au bout de deux mois on n'avait pas reu de ses nouvelles.

Lauriane le pleurait. Elle n'tait pas dupe des contes que lui faisait
le marquis pour lui persuader que certaines gens l'avaient aperu et
qu'il se portait bien. Il feignait d'tre gn par la prsence de la
soeur coute, qui dormait tout le temps, et de n'oser communiquer les
lettres  l'appui de ses assertions.

Lauriane prit le parti de paratre tranquille pour tranquilliser Mario,
qui avait toujours les yeux fixs sur elle avec anxit.




LXIV


L't de 1622 se passa ainsi sans que le marquis, par prires ou
menaces, pt obtenir l'largissement sous caution de la prisonnire.

M. Biet, craignant d'avoir fait une sottise, s'tait fait autoriser,
aprs coup,  clotrer madame de Beuvre.

L'absence prolonge et le silence absolu du pre empiraient beaucoup la
situation. Il devenait fort inutile d'en nier les motifs. Personne ne
pouvait plus en douter; aux instances et reproches du marquis, M. Biet
rpondit, avec un sourire amer:

--Mais que ce gentilhomme vienne donc chercher sa fille? Elle lui sera
rendue  l'instant, ainsi que l'administration de ses biens.

Lucilio tait tabli  Bourges, sous un faux nom, dans le faubourg de
Saint-Ambroise.

Il ne voyait personne que Mario, qui venait sans quipage, sans parure
et sans bruit, prendre ses leons.

Mercds, qui avait la libert de sortir, venait lui servir ses repas,
auxquels le philosophe, absorb par son travail, n'et probablement pas
assez song.

On sentit, en cette circonstance, que M. Poulain s'tait fort amend.

Il tait encore  Bourges, occup d'obtenir l'autorisation d'tre abb,
lorsqu'un jour Lucilio se trouva face  face avec lui dans le petit
jardin qui tenait  son humble appartement.

Le futur abb et lui dcouvrirent, en s'accostant, qu'ils demeuraient
sous le mme toit.

Lucilio s'attendait  tre dnonc et tracass. Il n'en fut rien.

M. Poulain se plut dans sa socit, et tmoigna beaucoup d'intrt 
Mario lorsqu'il le vit arriver pour prendre ses leons.

M. Poulain tait trop intelligent pour n'avoir pas fait un retour sur
lui-mme, et il sentait combien peu il devait compter sur le prince de
Cond; car l'archevque de Bourges refusait de le faire abb avant que
M. le Prince l'y et autoris; M. le Prince ne paraissait pas fort
press de consentir.

L'existence de nos personnages fut donc assez paisible durant cette
sorte d'exil  Bourges. Ils y gotrent mme plus de scurit qu'ils ne
l'avaient fait  Briantes dans ces derniers temps.

Mais le marquis s'ennuyait bien d'avoir rompu avec toutes ses habitudes
de luxe, de bien-tre et d'activit. Il se faisait simple et petit pour
ne pas attirer l'attention sur Lauriane dans une ville o l'esprit de la
Ligue tait mal teint, et o le rgne court et violent de la Rforme
avait laiss de fcheux souvenirs.

Mario s'efforait d'tre gai pour le distraire; mais le pauvre enfant ne
l'tait plus lui-mme, et, en lui lisant l'_Astre_  la veille, il
pensait  autre chose, ou soupirait  ces peintures des ruisseaux, des
jardins et des bosquets qui lui faisaient sentir l'ennui et la
dpendance de sa situation prsente.

Aussi Mario tait ple et devenait rveur; il travaillait  s'instruire
avec un grand acharnement, et son plaisir tait de tenir Lauriane au
courant de ses tudes, en lui faisant part de ses petites
connaissances frachement acquises.

C'tait une manire de tuer la temps dans leurs entrevues de chaque
jour; car il n'y a pas de pire contrainte que l'impossibilit de
s'pancher, devant tmoins, avec les gens que l'on aime.

Les jsuites, qui dj pntraient tout en se glissant partout,
tchrent de persuader au marquis de leur confier l'ducation de son
charmant enfant. Il s'arrangea pour la leur laisser esprer, voyant bien
qu'il ne faisait pas bon de rompre en visire avec eux.

Ils ne furent pas dupes de sa finesse et s'inquitrent des courses
mystrieuses de Mario au faubourg. Ils le suivirent et s'inquitrent
alors de matre Jovelin.

Mais M. Poulain arrangea tout, en dclarant qu'il connaissait Jovelin
pour orthodoxe et que, d'ailleurs, il assistait aux leons du petit
gentilhomme.

M. Poulain les craignait plus qu'il ne les aimait; mais il tait de
force  les jouer.

Enfin, les vnements de la guerre se pressrent; la nouvelle de la paix
de Montpellier arriva et donna lieu  de grands projets de rjouissance
en l'honneur de M. le Prince, de la part de sa bonne ville de Bourges.
Mais on dut y renoncer; le Prince arriva inopinment, de fort mchante
humeur, sentant que son rle tait fini.

Le roi l'avait jou: d'abord, il n'avait pas voulu mourir; ensuite, il
avait ngoci la paix  son insu. Et puis la reine-mre avait repris
quelque crdit. Richelieu avait obtenu le chapeau de cardinal, et,
malgr tous les soins de M. le Prince, approchait insensiblement du
pouvoir.

Cond ne fit que traverser la province et la ville. Il ne croyait plus
 l'astrologie, il devenait dvot par dsappointement. Il avait fait un
voeu  Notre-Dame-de-Lorette.

Il partit pour l'Italie sans s'occuper en aucune faon des affaires de
sa province. M. Biet, sentant que les huguenots allaient rentrer en
possession de leur libert de conscience, et qu'il aurait mauvaise grce
 se faire arracher la libert de Lauriane, alla lui-mme, avec le
marquis, la chercher au couvent.

Les religieuses la quittrent avec regret, tmoignant de sa douceur et
de sa politesse.

Lauriane avait beaucoup souffert durant ces cinq mois de contrainte
morale; elle aussi avait pli et maigri; elle avait suivi, sans se
plaindre, tous les exercices religieux avec une contenance ferme et
respectueuse, priant Dieu de toute son me devant les autels
catholiques, et s'abstenant, d'ailleurs, de toute rflexion qui et pu
blesser les saintes filles de l'Annonciade. Mais, lorsqu'on l'engagea 
faire acte de renonciation, elle salua comme pour dire: _J'entends_, et
garda un silence opinitre  toutes les questions qui lui furent faites.
Ce n'est pas lorsque son pre tait peut-tre sous la hache du bourreau
qu'elle pouvait proclamer sa libert de conscience. Elle se tut et
endura les obsessions avec le stocisme d'un patient qui aurait les
mains lies et entendrait bourdonner les mouches autour de sa tte sans
les pouvoir carter, mais sans vouloir seulement cligner l'oeil.

En toute autre occasion, elle tmoignait du respect aux soeurs, et les
apaisait par d'exquises obligeances. Un esprit vraiment chrtien rgnait
heureusement parmi elles. On fit des voeux pour sa conversion, on pria
pour elle, et on la laissa tranquille. Ce fut miracle: ailleurs,
Lauriane et pu, en dsespoir de cause, tre accuse de magie et
condamne aux flammes temporelles: c'tait la dernire ressource, quand
les perscuts venaient  bout de ne pas se laisser convaincre d'hrsie
par leurs aveux.

Enfin, le 30 novembre, nos personnages, pleins d'espoir et de joie,
rentrrent au manoir de Briantes.

On avait reu de bonnes nouvelles de M. de Beuvre. Il avait crit bien
des fois; mais ses courriers avaient t intercepts ou infidles. Il
allait arriver; il arriva, en effet. On lui fit de grandes ftes; aprs
quoi, on parla de se sparer.

Il tait convenable que Lauriane retournt dans son chteau, et le gros
de Beuvre se trouvait  l'troit dans le petit manoir de Briantes.
Lauriane ne devait pas montrer  son pre qu'elle et la moindre
rpugnance  reprendre la vie avec lui. Elle n'en prouvait certainement
pas, tant elle tait heureuse de le retrouver! Cependant elle ressentit
une sorte de mlancolie soudaine et involontaire, ds qu'elle rentra
dans le triste chteau de la Motte.

Les beaux messieurs de Bois-Dor lui avaient fait la conduite et
devaient,  la prire de son pre, rester deux ou trois jours auprs
d'elle. Mercds et Jovelin taient de la partie. Ce n'tait donc pas la
sensation de l'isolement qui dj s'emparait d'elle; ne pouvait-on pas
d'ailleurs, et ne devait-on pas se revoir presque tous les jours?

Ce vague effroi qui troublait Lauriane, c'tait une sorte de
dsenchantement dont elle ne se rendait pas compte. Elle avait toujours
voulu prendre son pre pour un hros; ses inquitudes au couvent, 
l'ide des dangers qu'il avait courus pour sa cause, avaient port
jusqu' l'enthousiasme l'ide qu'elle se faisait de lui. Il fallait en
rabattre depuis qu'il tait l. D'abord, de Beuvre, qui s'tait plaint
de l'embonpoint dans l'inaction, et que l'on s'attendait  voir
reparatre maigre et fatigu, arrivait plus rouge et plus gras
qu'auparavant. Son esprit semblait s'tre paissi  l'avenant. Sa gaiet
brusque tait devenue un peu brutale. Il se posait en marin, fumait du
tabac, jurait plus que de raison, oubliait d'envelopper son scepticisme
dans les ingnieux aphorismes de Montaigne, et, par moments, prenait des
airs de satisfaction mystrieuse et narquoise qui n'avaient rien
d'obligeant pour ses amis.

Le mot de cette dernire nigme fut lch par lui le lendemain de son
retour  la Motte, dans une confrence que nous devons rapporter.




LXV


On avait chass, puis soup, et l'on veillait autour de l'tre du grand
salon, quand Guillaume d'Ars, qui, depuis la nouvelle de la paix,
s'tait montr trs-assidu auprs de Lauriane, demanda avec un peu
d'motion enjoue  prononcer un discours.

On quitta les jeux et les causeries, et Guillaume, aprs avoir demand 
Lauriane un encouragement particulier, qu'elle lui accorda sans deviner
de quoi il s'agissait, parla ainsi:

--Mesdames (Mercds tait prsente), messieurs, amis, parents et
voisins, tous honors, respects et chris, je vous prie d'couter une
histoire qui est la mienne. Vous voyez en moi un garon qui n'est ni
mieux ni plus mal fait que bien d'autres; assez ignorant, matre Jovelin
ne dira pas le contraire; assez riche et assez bien n, ce ne sont pas
des vertus; assez brave, ce n'est pas une vanterie; enfin... J'attends
quelqu'un qui veuille bien faire mon loge; car je ne m'entends gure,
comme vous voyez,  me louer moi-mme.

--Certes! s'cria le marquis avec sa bienveillance accoutume, vous
tes, mon cousin, plus que vous ne dites: la fleur des gentilshommes du
pays, le miroir de la chevalerie, et, comme Alcidon, tant estim de
ceux qui vous cognoissent, qu'il n'y a rien  quoi votre mrite ne
puisse vous faire atteindre.

--Laissons l vos fadaiseries de l'_Astre_! dit M. de Beuvre. O
voulez-vous en venir, Guillaume? et d'o vient que vous qutez nos
louanges, quand personne cans ne songe  se plaindre de vous?

--C'est qu'ayant  vous prsenter une bien grosse requte, messire,
j'aurais voulu avoir pour avocats auprs de vous tous ceux en qui vous
avez le plus de confiance.

--Nous vous donnons tous tmoignage de loyaut, bravoure, politesse et
bonne amiti, dit Lauriane.  prsent, parlez; car nous sommes deux
femmes ici, c'est--dire deux curieuses.

Lauriane n'eut pas plutt parl ainsi, qu'elle rougit et regretta ses
paroles; car le regard enthousiasm et un peu fat du bon Guillaume lui
fit tout  coup pressentir de quoi il s'agissait.

En effet, c'tait une demande en mariage que Guillaume, encourag par
elle plus qu'elle ne l'et souhait, prsenta  son pre et  elle,
invoquant toujours l'appui des personnes prsentes, et mlant
l'hyperbole, la plaisanterie et le sentiment d'une manire qui pouvait
tre regarde comme agrable et convenable dans l'esprit du temps.

Cette dclaration fut assez longuette et embrouille, comme l'exigeait
le savoir-vivre, bien qu'elle ft, au demeurant, hardie et franche, et
cordiale envers tous les assistants.

Quand la chose fut devenue claire, les motions diverses se peignirent
sur le visage des auditeurs. M. de Bois-Dor marqua beaucoup d'embarras
et un profond dplaisir, contenus le mieux possible. Lauriane baissa les
yeux d'un air plus mlancolique que troubl. Mercds chercha avec
anxit  lire dans les grands yeux de Mario. Mario s'tait tourn vers
la muraille; personne ne vit sa figure. Lucilio regarda attentivement
Lauriane.

M. de Beuvre resta seul impassible et sans expression autre que celle de
la rflexion; on et dit qu'il faisait des lvres un calcul
imperceptible, mais absorbant.

Tout le monde garda le silence, et Guillaume se trouva un peu confus.

Mais ce silence pouvait tre considr comme un encouragement aussi bien
que comme une dsapprobation, et il mit un genou en terre devant
Lauriane, comme pour attendre sa rponse dans l'attitude d'une
soumission absolue.

--Relevez-vous, messire Guillaume, lui dit la jeune dame en se levant
elle-mme pour l'y dcider plus vite. Vous nous surprenez par une ide
que nous n'avions point et  laquelle nous ne pouvons pas rpondre aussi
vite qu'elle nous est venue.

--Elle ne m'est pas venue vite, rpondit Guillaume. Il y a deux ou trois
ans qu'elle est en moi. Mais votre jeune ge et votre deuil me
faisaient craindre de parler trop tt.

--Permettez-moi d'en douter, dit Lauriane, qui savait par la voix
publique que Guillaume avait toujours men joyeuse vie et soupir
rcemment pour plusieurs dames plus ou moins  marier.

--Madame ma fille, dit enfin M. de Beuvre, permettez-moi de dire que
Guillaume ne ment point. Il y a longtemps, je le sais, qu'il pense 
vous quand l'ide du mariage lui vient. Mais il se dcide un peu tard,
selon moi,  vous en faire part.

--Un peu tard? s'cria Guillaume dsappoint; auriez-vous dispos?...

--Non, non, point! rpliqua de Beuvre en riant; ma fille n'est promise
ni fiance  personne,  moins que ce ne soit  notre _jeune_ voisin, le
marquis de Bois-Dor, ou  ce grave personnage, l'autre M. de Bois-Dor,
qui dort l-bas, pendant qu'on demande la main de sa future!

Mario, confus et bless, ne se retourna pas. On crut qu'il dormait; la
Morisque seule vit qu'il pleurait; mais le marquis se leva et rpondit
avec plus du vivacit qu'il n'en montrait d'habitude:

--Mon voisin, je gage que votre moquerie est un reproche de notre
silence, et nous allons le rompre. Vous me le pardonnerez, Guillaume;
car, aussi vrai que le ciel est au-dessus de nous, je vous tiens pour le
meilleur et le plus loyal homme qui soit, digne en tout d'tre l'heureux
poux de notre Lauriane. Mais, sans vouloir vous nuire auprs d'elle, je
dclare ici que ma demande a devanc la vtre, et que j'ai t encourag
par elle et par son pre  tre cout le premier.

--Vous, mon cousin? s'cria Guillaume stupfait.

--Oui, moi, rpondit Bois-Dor, comme oncle, tuteur et pre adoptif de
Mario de Bois-Dor ici prsent.

--Ici prsent! Non, dit M. de Beuvre toujours en riant, puisqu'il dort
du sommeil de l'innocence.

--Comme il convient  l'enfance! ajouta Guillaume avec douceur.

--Je ne dors pas! s'cria Mario en s'lanant dans les bras de son pre,
et en montrant sa figure marbre de sanglots touffs dans ses mains.

--Oui-d, dit M. de Beuvre, il nous dit cela avec des yeux bouffis de
sommeil!

--Non pas! reprit le marquis en examinant son enfant: avec des yeux
brls de pleurs!

Lauriane tressaillit: la douleur de Mario lui rappelait la scne du
labyrinthe et lui remettait devant l'esprit les apprhensions qu'elle
avait oublies. Les larmes de cet enfant lui firent mal, et le regard de
Mercds l'inquita comme un reproche.

Lucilio paraissait partager cette anxit. Lauriane sentit qu'elle
tenait dans ses mains, pour longtemps, pour toujours peut-tre, le
bonheur de cette famille, qui lui avait donn tant de bonheur 
elle-mme. Elle devint tout  fait triste, et, voyant que le marquis
pleurait aussi, elle alla donner au vieillard et  l'enfant un baiser
d'gale tendresse, en les suppliant d'tre raisonnables et de ne point
s'affecter d'un avenir qu'elle n'avait pas encore envisag.

De Beuvre haussa les paules.

--Vous voil tous trs-ridicules, dit-il; et vous, Bois-Dor, je vous
trouve trois fois fou d'avoir nourri de vos romans imbciles la cervelle
de ce pauvre colier. Vous voyez o mnent les gteries. Il se croit un
homme et veut se marier,  l'ge o il n'aurait besoin que du fouet.

Ces dures paroles achevrent de dsoler Mario; elles fchrent
srieusement le marquis.

--Mon voisin, dit-il  de Beuvre, je vous trouve en veine de durets
superflues. Le fouet n'entre pas dans ma mthode avec un enfant qui a
marqu le coeur d'un vaillant homme. Je n'ignore point qu'il ne se doit
marier que dans plusieurs annes; mais je croyais me rappeler que notre
Lauriane ne se voulait point marier elle-mme avant sept ans,  partir
du jour o, en cette mme chambre, l'an pass, elle me donna un gage...

--Ah! ne parlons plus de cet affreux gage! s'cria Lauriane.

--Parlons-en, au contraire, avec grces rendues  Dieu, rpliqua le
marquis, puisque ce poignard me fit retrouver l'enfant de mon frre.
C'est donc par vos mains bnies, ma chre Lauriane, que ce bonheur est
entr dans ma maison; et, si j'ai t fol d'esprer que vous y entreriez
aussi, pardonnez-le moi. Plus on est content, plus on est gourmand de
flicit. Quant  vous, ami de Beuvre, vous ne nierez pas les
encouragements donns par vous  mon ide. Vos lettres en font foi; vous
y avez dit: Si Lauriane veut patienter  ne se point affoler de mariage
avant que Mario ait dix-neuf ou vingt ans, je vous jure que j'en serai
bien aise.

--Je ne le nie point! rpliqua de Beuvre; mais je serais un sot de ne
pas voir la question du mariage de ma fille sous ses deux faces:
l'avenir et le prsent. Or, l'avenir est le moins sr; qui me rpond que
nous serons de ce monde dans six ans d'ici? Et puis, quand je vous
parlais comme vous dites, mon voisin, ma position n'tait pas bien
bonne, et je vous dis, sans dtours maintenant, qu'elle est meilleure
que vous ne pensez.

Par ainsi, monsieur d'Ars, coutez-moi, et vous aussi, marquis, et
surtout vous, madame ma fille. Je compte sur le secret de ce que je vais
confier ici  tous gens d'honneur et de prudence. J'ai doubl ma fortune
dans cette dernire campagne. C'tait l mon but principal et je l'ai
touch bel et bien, tout en servant ma cause  mes risques et prils.

J'ai battu de mon mieux les mauvaises gens et contribu, tout comme un
autre,  la paix honorable que le roi nous accorde. Donc, monsieur
d'Ars, si vous me faites honneur en me demandant mon alliance, c'est
seulement par votre nom et votre mrite; car je suis peut-tre aussi
riche que vous.

Et vous, mon ami Sylvain, si vous me marquez votre amiti par la mme
recherche, sachez que ce n'est point votre _trsor_ qui me peut blouir;
car j'ai aussi le mien, _trois vaisseaux sur la mer_, et tout pleins
_d'or_, _argent et marchandises_, comme dit la chanson du pays.

Donc, mes beaux et chers seigneurs, vous me donnerez le temps de la
rflexion pour vous rpondre, et ma fille, sachant  cette heure qu'elle
n'est point trop malaise  tablir, se consultera et dcidera en
dernier ressort.

Sur cette conclusion, on n'avait plus qu' se donner le bonsoir.

Guillaume, en homme du monde, tourna en plaisanterie les prtentions de
Mario, mais sans aigreur ni malice; car l'enfant tait mont  lui en
demander raison, et Guillaume l'aimait trop pour vouloir l'irriter  ce
point.

Il s'en alla avec l'espoir assez vraisemblable de l'emporter sur un
rival qui ne lui venait pas  l'paule.

Mario dormit mal et n'eut point d'apptit le lendemain. Son pre
l'emmena, craignant qu'il ne tombt malade, et commenant  convenir en
lui-mme qu'il ne faut pas jouer avec l'avenir des enfants en leur
prsence. Mais ce remords tardif ne le corrigea pas. Sa cervelle
romanesque et bizarre, qui tait, reste elle-mme celle d'un enfant, ne
pouvait admettre la notion saine du temps. De mme qu'il se croyait
toujours jeune, il se figurait que Mario tait mr pour le genre
d'amour, froid et bavard, chaste et manir, que l'_Astre_ lui avait
mis en tte.

Mario ne connaissait rien aux subtiles distinctions des mots. Il ne
ressentait que les tourments du coeur, les seuls profonds et durables.

Il disait: J'aime Lauriane; et, si on lui et demand de quel genre
d'amour, il et rpondu de bonne foi qu'il n'y en avait pas deux. Pur
comme les anges, il tait dans le vrai idal de la vie, qui est d'aimer
pour aimer.

Ds que de Beuvre et sa fille se retrouvrent ensemble, il l'engagea
fort  se prononcer pour Guillaume d'Ars.

--Je n'ai pas voulu mcontenter le marquis en me prononant, lui dit-il;
mais son rve est une lubie, et j'imagine bien que vous ne voulez pas
garder encore six ans le chaperon noir, pour attendre que son bambin ait
perdu toutes ses dents de lait.

--Je n'ai pas pris cet engagement vis--vis de moi-mme, rpondit
Lauriane, qui tait fort triste; mais je crains que vous n'ayez,  votre
insu, pris l'engagement pour moi vis--vis du marquis.

--Je m'en rirais bien, reprit de Beuvre; mais cela n'est point. Tant pis
pour ce vieux fou et pour son marmot s'ils prennent au srieux des
paroles en l'air: l'un se consolera avec un cheval de bois, l'autre avec
un pourpoint neuf; car ils sont aussi enfants l'un que l'autre.

--Mon cher pre, dit Lauriane, il ne m'est plus possible de plaisanter
sur le marquis. Il a t pour moi plus qu'un pre, quelque chose comme
un pre, une mre et un frre tout ensemble: tant il a mis de
protection, de tendresse et d'aimable gaiet dans ses faons avec moi!
Si Mario n'est qu'un enfant, ce n'est toujours pas un enfant comme les
autres. C'est une fille pour la douceur et la finesse des attentions; et
c'est un homme pour le courage, car vous savez ce qu'il a fait et comme,
en plus, il est savant pour son ge. Il nous en remontrerait  tous
deux!

Oui-d, ma fille! s'cria de Beuvre en frappant sur son ventre, vous
voil trop coiffe des beaux messieurs de Bois-Dor, et il me semble que
je ne suis plus grand'chose  vos yeux. Vous paraissez compter leur
chagrin pour beaucoup et mon consentement pour rien, puisque vous me
faites la sourde oreille quand je vous parle de Guillaume d'Ars.

--Guillaume d'Ars est un bon ami, rpondit Lauriane; mais c'est un trop
vieux mari pour moi. Il a trente ans bientt, connat trop le monde et
me trouverait trop niaise ou trop sauvage. Sa recherche m'et peut-tre
flatte avant la paix; il aurait eu quelque mrite  nous offrir l'appui
de son nom quand nous tions perscuts. Il en a peu aujourd'hui que nos
droits sont reconnus et notre tranquillit assure. Il en aura encore
moins en persistant dans sa demande,  prsent qu'il nous sait plus
riches que nous ne l'tions.

De Beuvre essaya vainement de faire changer d'avis  sa fille. Il en fut
fort contrari; car, au fond,  ge gal, il et beaucoup prfr
Guillaume  Mario. Un gendre tout adonn  la vie physique et tout
port aux joies faciles et insouciantes lui convenait beaucoup mieux
qu'un esprit cultiv et un caractre d'lite.

Lauriane se dfendait, tout en se servant  chaque mot de la formule:
Votre volont sera la mienne. Mais elle comptait, en parlant ainsi,
sur la promesse que son pre lui avait faite, depuis son veuvage, de ne
jamais forcer son inclination.

De Beuvre, devenu plus pre aussitt qu'il tait devenu plus riche
(cette transformation s'opre tout  coup dans l'ge mr), avait grande
envie de la prendre au mot et de dire: _Je veux_. Mais il n'tait pas
mchant homme, et sa fille tait  peu prs sa seule affection.

Il se contenta de l'ennuyer et de l'attrister beaucoup en lui parlant
sans cesse de ces intrts matriels dont elle l'avait cru si bien
dtach lorsqu'il avait entrepris sa dernire croisade huguenote.

Elle ne cda pas, mais consentit, pour ne pas le blesser,  ne point
conduire Guillaume sans de grands mnagements, et  recevoir ses
visites jusqu' nouvel ordre.




LXVI


Les _beaux messieurs_ demeurrent huit jours sans revenir. Mario avait
un peu de fivre. Lauriane fut inquite et pleura. Son pre ne voulait
pas la conduire  Briantes, disant qu'il n'tait pas utile de laisser
vivre les illusions. Il y eut entre eux un peu de dispute.

--Vous me ferez passer pour une ingrate, disait-elle. Aprs tant de
soins que l'on a eus pour moi l-bas, c'est moi qui devrais aller
soigner Mario. Vous y devriez au moins aller tous les jours, mon pre.
Ils diront que vous les oubliez,  prsent que nous n'avons plus besoin
d'eux! Ah! que ne suis-je un garon! j'y courrais  cheval  toute
heure; je serais le camarade et l'ami de ce pauvre enfant, et je lui
pourrais tmoigner mon amiti sans avoir un lien suspendu sur ma tte ou
un reproche  encourir!

Elle dcida enfin son pre  la conduire  Briantes.

Elle trouva Mario assez revenu de son chagrin et guri de sa fivre. Il
paraissait avoir pris encore une fois son parti d'tre enfant. Le
marquis tait un peu bless de la conduite de M. de Beuvre. Mais on ne
pouvait se garder rancune. Les parents se mirent peu  peu  causer
comme si de rien n'tait; Lauriane se mit  rire et  foltrer avec son
innocent amoureux.

--Voisin, dit alors de Beuvre  Bois-Dor, il ne me faut point bouder.
Votre ide pour ces enfants tait pure rvasserie. Voyez comme ils
s'entendent bien ensemble pour les jeux innocents! C'est signe qu'aux
jeux d'amour ils seraient en guerre. Songez qu'un trop jeune mari ne se
contente pas longtemps d'une seule femme, et qu'une femme dlaisse est
jalouse et acaritre. Il y a, d'ailleurs, entre ces enfants, un
empchement auquel nous eussions d songer: l'un est catholique, l'autre
est protestant.

--Ce n'est point l un empchement, dit le marquis. On se marie  la
mme glise, sauf  retourner chacun  celle qu'on prfre.

--Oui, oui, c'est fort bon pour vous, vieux incrdule, qui tes des deux
glises, c'est--dire d'aucune; mais pour nous...

--Pour vous, mon voisin? Je ne sais quelle communion vous faites; mais
je crois fort en Dieu, et vous n'y croyez gure.

--_Peut-tre! Qui sait?_ a dit Montaigne; mais ma fille croit, et vous
ne la feriez point cder.

--Elle n'aurait point  cder. Ici, elle a t libre de prier comme elle
l'entendait. Mario et elle ont fait leur prire du soir ensemble, et ils
n'ont point song  se disputer. D'ailleurs, Mario serait tout prt 
faire comme moi...

--Oui,  dire comme vous, au temps du bon roi: Vive Sully et vive le
pape!

--Lauriane ne serait pas plus entte de calvinisme, soyez-en bien
assur!

Bois-Dor se trompait. Plus M. de Beuvre s'avouait sceptique, plus
Lauriane avait  coeur de se rattacher  la Rforme avec
dsintressement. De Beuvre, qui le savait bien et qui cherchait
l'occasion de susciter des obstacles, souleva la question pendant le
dner. Lauriane se pronona avec douceur, mais avec une fermet
remarquable.

Le marquis n'avait jamais parl religion avec elle ni devant elle. Le
fait est qu'il n'en parlait avec personne, et trouvait les dieux
mi-partie gaulois et paens de l'_Astre_ trs-conciliables avec ses
notions vagues sur la Divinit. Il fut chagrin de voir Lauriane se
gendarmer de la sorte, et ne put s'empcher de lui dire:

--Ah! mchante enfant, vous ne seriez pas si entte de controverse, si
vous nous aimiez un peu plus!

Lauriane n'avait pas vu o son pre voulait en venir. Le reproche du
marquis le lui fit comprendre. C'tait le premier reproche qu'il lui
adresst, et elle en fut vivement peine. Mais la crainte d'irriter son
pre l'empcha de rpondre comme son coeur l'y portait. Elle baissa les
yeux sur son assiette et retint une larme au bord de sa paupire.

Mario qui ne semblait occup qu' prparer le dner dlicat du petit
chien Fleurial, vit cette larme et dit tout  coup d'un air srieux,
presque viril, qui contrastait avec la purile occupation de ses mains:

--Mon pre, nous faisons de la peine  Lauriane, ne parlons plus de
rien. Elle a une tte, et elle a raison. Pour moi, je ferais comme elle
 sa place, et je n'abandonnerais pas mon parti dans le malheur.

--C'est bien parl, mon petit homme! dit de Beuvre, frapp de l'air sage
de Mario.

--Et c'est--dire aussi, ajouta le marquis, que nous sommes au-dessus de
ces vaines discussions. Mon fils a dj le libre esprit des bons
esprits, et ce n'est pas lui qui contrarierait les opinions de Lauriane.

--Les contrarier, non certes, reprit Mario; mais...

--Mais quoi? dit Lauriane vivement; tu ne viendrais pas  les partager,
Mario, mme par amiti pour moi?

--Ah! ah! si cela tait, s'cria de Beuvre, encore frapp d'une ide
subite, si l'enfant, avec son nom et ses biens, voulait entrer
rsolment dans notre cause, je ne dis pas que je ne conseillerais pas 
Lauriane de garder encore quelque temps son bonnet noir.

--Qu' cela ne tienne! dit le marquis; quand le temps sera venu...

--Non pas! non, mon pre! dit Mario avec une fermet extraordinaire; ce
temps-l ne viendra point pour moi. J'ai t baptis catholique par
l'abb Anjorrant; j'ai t instruit par lui dans l'ide que je devais ne
pas changer; et, bien qu'il ne m'ait rien fait jurer  son lit de mort,
il me semblerait lui dsobir en ne restant pas dans l'glise o il m'a
mis. Lauriane m'a donn l'exemple, je le suivrai; nous resterons comme
nous voil, et ce sera bien. a ne m'empchera pas de l'aimer, et, si
elle ne m'aime plus, alors elle aura tort et sera mauvaise.

--Que dites-vous de cela, ma fille? dit de Beuvre  Lauriane; ne vous
semble-t-il pas que voil un petit mari qui, vous voyant brler, dirait:
J'en suis pein; mais je n'y peux rien, puisque c'est la volont du
pape?

Lauriane et Mario discutrent en enfants qu'ils taient, c'est--dire
qu'ils se fchrent tout rouge. Lauriane bouda, Mario n'en dmordit pas
et finit par s'crier avec feu:

--Tu dis, Lauriane, que tu te ravalerais si tu changeais. Tu me
mpriserais donc si je changeais aussi?

Lauriane sentit la justesse de cette rplique et ne dit plus rien; mais
elle tait pique comme une petite femme avec qui son amant fait des
rserves, et son regard disait  Mario: Je croyais tre plus aime que
je ne le suis.

Quand elle revint  cheval avec son pre, celui-ci ne manqua pas de lui
dire:

--Eh bien,  prsent, ma fille, ne voyez-vous pas que Mario, ce charmant
enfant, est un papiste de la bonne roche, comme feu monsieur son pre,
qui servait l'Espagne contre nous? Et quelque jour, honteux de la
nullit de son vieux oncle, il nous fera bel et bien la guerre! Que
direz-vous alors de voir votre mari dans un camp et votre pre dans
l'autre, s'envoyant des balles ou s'allongeant des horions?

--Vraiment, mon pre, dit Lauriane, vous me parlez comme si j'avais
marqu le dsir de rester veuve, et je n'ai jamais rsolu cela. Mais je
ne vois pas en quoi M. d'Ars chappera au mauvais destin dont vous
faites prdiction! N'est-il pas catholique et grand partisan de la
royaut?

--M. d'Ars n'a point de volont, reprit de Beuvre, et je rponds que
nous l'amnerions  toutes nos fins, en toute rencontre. De plus malins
que lui ont chang quand la Rforme a eu bonne chance.

--Si M. d'Ars n'a point de volont, reprit Lauriane, tant pis pour lui,
ce n'est donc pas un homme; et si, il a ge d'homme, lui!

Lauriane ne se trompait pas. Guillaume tait nul de caractre; mais il
tait beau garon, aimable voisin, brave comme un lion, et d'un coeur
trs-gnreux avec ses amis.

Doux et facile au paysan, il se laissait piller sans y regarder; mais
aussi il faisait comme les seigneurs de son temps: il les laissait
croupir dans l'ignorance et dans la misre. Il trouvait fort beau que
les vassaux de Lauriane fussent propres et bien nourris,
trs-divertissant que ceux de Bois-Dor fussent gros; mais, quand on lui
disait qu' Saint-Denis-de-Touhet, les paysans mouraient comme des
mouches dans les pidmies; qu' Chassignoles et au Magny, ils ne
savaient pas le got du vin ni de la viande,  peine celui du pain;
enfin que, dans les pays de Brenne, ils mangeaient de l'herbe, tandis
qu'en d'autres provinces, plus malheureuses encore, ils se mangeaient
les uns les autres, il disait:

--Que voulez-vous y faire? Tout le monde ne peut pas tre heureux!

Et il ne se foulait pas l'esprit plus qu'il ne pouvait pour trouver un
remde. Il ne lui ft pas venu en tte de vivre dans ses terres comme
Bois-Dor, et d'associer  son bien-tre tous ceux qui dpendaient de
lui. Il courait  Bourges et  Paris tant qu'il pouvait, et aspirait 
un bon mariage pour mener une plus belle vie encore, avec une femme
qu'il devait rendre parfaitement heureuse,  la condition qu'elle n'et
pas plus d'entrailles et de cervelle que lui.

Il tait l'homme de sa caste et de son temps, et nul ne songeait  le
blmer.

Tout au contraire, Lauriane passait pour une exalte parpaillote et
Bois-Dor pour un vieux fou. Lauriane elle-mme ne jugeait pas Guillaume
aussi svrement que nous; mais elle sentait en lui un manque de fond et
de consistance, et, auprs de lui, un ennui insurmontable. Alors le
souvenir des jours passs  Briantes lui revenait comme un rve
dlicieux. Elle et volontiers dit: _Et in Arcadia ego!_

Pourtant elle n'admettait pas l'ide d'tre la femme de Mario. Dans ses
penses les plus intimes, elle demeura sa soeur aime, fire de lui et
pleine d'mulation; mais elle ne trouva aucun prtendant  son gr, bien
qu'il s'en prsentt beaucoup ds qu'on vit son pre acheter de
nouvelles terres. En comparant involontairement son pre, si positif et
si calculateur, qui la critiquait souvent dans ses charits, avec le bon
M. Sylvain, qui vivait toujours et faisait vivre tout le monde comme
dans un conte de fes, elle prit la raison en grippe et devint en secret
la fille du monde la plus rveuse et la plus romanesque, au dire de M.
de Beuvre et de ses autres parents des deux religions. On se moquait en
famille d'elle et de son ridicule amour, disait-on, pour un enfant en
sevrage.

 force de s'entendre dire qu'elle tait prise de Mario, Lauriane, un
peu perscute chez elle, tait comme conduite malgr elle  regarder
cet amour comme possible. Aussi en admit-elle l'ide lorsque Mario eut
quinze ans.

Mais elle repoussa bientt cette ide, car Mario,  quinze ans, semblait
ne pas distinguer encore l'amour de l'amiti. Il tait respectueux avec
elle dans ses manires, en mme temps que familier dans ses paroles  la
faon d'un frre bien lev. Il ne disait pas un mot qui pt faire
penser que la passion se ft rvle  lui. Quelquefois seulement, il
rougissait beaucoup quand Lauriane arrivait inopinment dans un lieu o
il ne l'attendait pas, et il plissait quand on parlait devant lui de
quelque nouveau projet de mariage pour elle. Du moins, Adamas confiait
ces remarques  son matre, et Mercds  Lucilio. Mais ils se
trompaient peut-tre. Le jeune garon grandissait et lisait beaucoup: il
prouvait peut-tre certains malaises de la tte et des jambes.

Nous ne dirons qu'un mot sur cette poque o Mario eut quinze ans et
Lauriane dix-neuf. Leur existence sdentaire et leurs tranquilles
relations offraient sans doute un caractre d'heureuse monotonie qui ne
nous permet pas d'en retrouver la trace dans nos archives sur Briantes
et la Motte-Seuilly.

Nous y trouvons seulement le mariage de Guillaume d'Ars avec une riche
hritire du Dauphin. Les noces se firent en Berry, et il ne parat pas
que le refus de Lauriane et mcontent le bon Guillaume, car elle fut
de la fte, ainsi que les Bois-Dor.

C'est une anne plus tard, en 1626, que nous voyons la vie de nos
personnages se dessiner plus clairement. Ce fut l'poque du baptme de
monseigneur le duc d'Enghien (le futur grand Cond) qui hta pour eux
le cours des vnements.

Ce baptme eut lieu le 5 mai  Bourges. Le jeune prince avait alors
environ cinq ans. Les grandes ftes qui se firent attirrent toute la
noblesse et toute la bourgeoisie de la province.

Le marquis de Bois-Dor, qui avait enfin gagn, sinon les dangereuses
bonnes grces, du moins la salutaire indiffrence de Cond et du parti
jsuitique, cda aux dsirs de Mario, qui tait curieux de voir un peu
le monde, aux siens propres, qui taient de montrer son hritier avec
plus d'avantages qu'en 1622, sous le poids d'une situation inquitante
et douloureuse.




LXVII


Une fois dcid, Bois-Dor, qui ne savait rien faire  demi, employa, un
mois durant, le gnie et l'activit d'Adamas  faire prparer les beaux
habits et les riches quipages qu'il voulait exhiber devant la cour et
la ville.

On se remonta en chevaux et harnachements de luxe, on s'inquita des
nouvelles modes. On s'apprta  tout clipser. Le vieux seigneur,
toujours droit sur ses jambes et roide des paules, toujours fard et
fris, toujours bien portant et jeune d'imagination, voulut tre encore
habill des mmes toffes avec les mmes formes de vtement que son
_petit-fils_.

On appela ainsi Mario  Bourges, parce que le Prince, voulant dire 
Bois-Dor un mot d'agrable raillerie, et ne se souvenant plus du degr
de parent entre les beaux messieurs de Bois-Dor, lui demanda si
c'tait par conomie qu'il habillait son petit-fils des rognures de ses
toffes. Mario comprit les ddains du grand vassal et se sentit plus
royaliste que jamais.

Lauriane avait dsir aussi voir pour la premire fois de sa vie une
trs-grande fte. Son pre n'ayant pas pris part  la nouvelle rvolte
des huguenots, et, d'ailleurs, une nouvelle paix avec eux tant signe
depuis trois mois, ils pouvaient se montrer sans danger. Il fut convenu
que l'on irait tous ensemble.

Repas splendides, trophes avec distiques latins et anagrammes en
l'honneur du petit prince, rgiments d'enfants bravement quips et
manoeuvrant trs-bien pour lui faire escorte, motets chants, harangues
des magistrats, prsentation des clefs de la ville, concerts, danses,
comdie donne par le collge des jsuites, anges descendants des arcs
de triomphe et prsentant de riches cadeaux au jeune duc (c'est--dire 
monsieur son pre, qui ne se ft point content de drages), manoeuvres
de la milice, crmonie et rjouissances, tout cela dura cinq jours.

On y vit de grands personnages.

Le clbre et beau Montmorency (celui que Richelieu envoya plus tard 
l'chafaud) et la princesse douairire de Cond (dite l'empoisonneuse) y
reprsentrent le parrain et la marraine, qui n'taient pas moins que le
roi et la reine de France. M. le duc reut le baptme en _chrmeau_
(petit bonnet de pierreries) et en longue robe de drap d'argent. Le
prince de Cond portait un habit gris de lin _tout battu_ d'or et
d'argent.

Les beaux messieurs de Bois-Dor furent invits par M. Biet  se placer
sur l'estrade de la grande noblesse, non qu'ils fussent des meilleurs
amis de la petite cour mais  cause de leur belle tenue, qui faisait
honneur au spectacle.

La beaut de Mario fut encore plus remarque que son costume. Lauriane
entendit les dames (et notamment la belle et jeune mre du petit prince)
faire leurs observations sur les grces de ce charmant adolescent. Elle
se sentit trouble pour la premire fois, comme si elle et t jalouse
des regards et des sourires dont il tait le but.

Mario n'y faisait nulle attention. Il regardait l'enfant princier avec
curiosit. L'enfant tait laid et malingre; mais il y avait beaucoup
d'intelligence dans ses yeux et de dcision dans ses mouvements.

Le 6 mai, comme nos personnages se prparaient au dpart, de Beuvre prit
le marquis dans l'embrasure d'une fentre.

Ils taient descendus chez un ami.

--, lui dit-il, il en faudra finir et prendre un parti.

--Ayez patience! Les chevaux seront bientt prts, lui rpondit
Bois-Dor, qui le crut press de reprendre le chemin de sa chtellenie.

--Vous ne m'entendez point, mon voisin; je dis qu'il faudrait se dcider
 marier nos enfants, puisque c'est leur ide et la ntre. Je vous dois
confier que je vais faire encore un voyage. Je ne suis venu ici que pour
m'entendre avec des gens qui me promettent de bonnes affaires en
Angleterre, et, si je dois encore vous confier ma Lauriane, autant
vaudrait qu'elle ft marie avec votre hritier. C'est bonne chance pour
lui; car mes vaisseaux vont faire des petits,  ce que l'on m'assure, et
la paix ne fera que donner carrire  la piraterie anglo-protestante. Ma
fille et donc pu prtendre  mieux que vous pour le nom et l'argent,
mais non pour le coeur; et, comme le soin de la garder me dtourne
beaucoup de celui de mes affaires, je souhaite, en reprenant ma libert,
mettre ma Lauriane en bonnes mains. Dites donc oui, et htons-nous.

Le marquis fut abasourdi d'une proposition que, depuis quatre ans, M. de
Beuvre semblait peu dispos  bien recevoir, au cas o elle lui et t
faite. Mais il ne lui fallut pas beaucoup de rflexion pour sentir
l'inconvenance de ce projet et l'goste lgret du pre de Lauriane.
Bois-Dor tait souvent lger lui-mme et hors du vrai; mais il tait
vraiment pre, et Mario, amoureux et mari  seize ans, lui paraissait
dans une situation plus redoutable que Mario romanesque et conjugal 
onze ans.

--Vous n'y songez point, rpondit-il: fiancer nos enfants,  la bonne
heure! mais les marier, c'est trop tt.

--C'est ainsi que je l'entendais! dit de Beuvre. Eh bien, fianons-les,
et reprenez ma fille chez vous. Vous surveillerez ces amoureux, et, dans
deux ou trois ans, je reviendrai faire la noce.

Bois-Dor tait assez romanesque pour cder; cependant il hsita. Il
avait oubli l'amour, ou du moins ses orages. Mais un regard d'Adamas,
qui feignait d'arranger les paquets et qui coutait fort bien de ses
deux oreilles lui rappela ces rougeurs et ces pleurs qu'il avait
remarques sur le visage de Mario, et qui pouvaient tre la rvlation
de souffrances caches avec soin.

--Non, non, dit-il. Je ne mettrai point mon enfant auprs du brasier; je
ne l'exposerai point  s'y desscher ou  manquer aux lois de l'honneur.
Restez en votre chteau, mon voisin, et soyons prudents. Vous tes
assez riche. changeons ici notre parole,  l'insu de nos enfants, cette
fois! Pourquoi ter le sommeil  l'un d'eux? Dans trois ans, nous les
ferons heureux, sans trouble ni reproche.

De Beuvre sentit que l'ambition et la cupidit lui avaient fait dsirer
une sottise. Mais il tait devenu entt et colrique. Il prit de
l'humeur, refusa l'change des paroles et dcida qu'il conduirait sa
fille en Poitou, auprs de la duchesse de la Trmouille, sa parente.

Mario eut une dfaillance au moment de monter en voiture, lorsqu'il
apprit que Lauriane ne revenait pas avec lui et s'loignait pour un
temps illimit. Son pre avait essay d'amoindrir le coup; mais de
Beuvre tenait  le lui porter pour prouver ses sentiments ou pour se
venger de la leon de prudence qu'il avait eu le dpit de recevoir du
moins prudent des hommes. Lauriane, qui ne savait rien encore (son pre
lui avait seulement dit qu'il avait  rester quelques jours de plus avec
elle  Bourges), descendit prcipitamment l'escalier en entendant
l'exclamation douloureuse du marquis,  la vue de Mario blme et
dfaillant. Mais Mario se remit trs-vite, prtendit n'avoir qu'une
crampe, et se jeta dans le grand carrosse en fermant les yeux. Il ne
voulait pas voir Lauriane, dont l'air calme jusqu' ce moment le
blessait jusqu'au fond du coeur. Il la supposait instruite de tout et
dcide, sans regret,  le quitter pour toujours.

Le marquis voulait rester, s'expliquer avec de Beuvre. Il eut le courage
de n'en rien faire, en voyant le courage de Mario: quoi qu'il pt
advenir, l'ge tait venu pour le jeune homme o une sparation de
quelques annes devenait ncessaire.

Mario, si expansif  tous autres gards, n'ouvrit son coeur  personne
et affecta, durant le chemin, une grande srnit.

 Briantes, le marquis l'interrogea adroitement, Mercds imprudemment.
Il tint bon, disant qu'il aimait _beaucoup_ Lauriane, mais que ce
chagrin ne prendrait ni sur sa raison ni sur son travail.

Il tint parole; sa sant souffrit un peu. Il se soumit  tous les soins
qu'on le pria d'avoir de lui-mme, et il eut bientt pris le dessus.

--J'espre, disait quelquefois le marquis  Adamas, qu'il ne sera pas
trop sentimental et qu'il oubliera cette mauvaise enfant, qui ne l'aime
point.

--Moi, j'espre, disait le sage Adamas, qu'elle l'aime plus qu'il ne
parat; car, si notre Mario perdait l'esprance qui le fait vivre, nous
pourrions bien avoir du souci!

En 1627, c'est--dire l'anne suivante, le manoir de Briantes fut menac
d'une crise nouvelle. Il fut question de raser ses bonnes murailles, ses
petits bastions et ses huis fortifis.

Richelieu, dsormais install au pouvoir dfinitivement, avait dcrt
et fait ordonner la destruction des fortifications de villes et de
citadelles par tout le royaume. Cette excellente mesure, prise dans
toute sa rigueur, s'tendait  toutes les fortifications faites depuis
trente ans, s chteaux et maisons des particuliers, sans permission
expresse du roy.

Briantes n'tait pas dans ce cas; ses dfenses dataient de la fodalit
et n'taient pas  l'preuve du canon. Les magistrats et chevins de La
Chtre, mcontents d'avoir  se _raser eux-mmes_, comme disait
l'ex-perruquier Adamas, eussent bien voulu raser tous les beaux
messieurs, leurs voisins. Mais Bois-Dor, qui sentait la ncessit de
se clore contre les bandes de partisans et de voleurs de passage,
soutint ses droits et les fit respecter. Il tait trop aim de ses
vassaux pour craindre qu'ils ne fissent comme ceux de beaucoup d'autres,
qui se posrent volontairement comme excuteurs des ordres du grand
cardinal.

La mesure tait fort populaire, en mme temps que fort absolue. C'tait
poursuivre l'esprit de la Ligue jusque dans ses repaires fodaux. Mais
on n'excuta les ordres que dans les pays protestants, et ce hardi
dcret resta sur le papier, comme beaucoup des fortes volonts de
Richelieu.

Le Berry y chappa en faisant, comme toujours, le gros dos. M. le Prince
ne laissa pas ter une pierre de sa forteresse de Montrond; les chteaux
de la grande et de la petite noblesse restrent debout, et la grosse
tour de Bourges ne tomba que sous Louis XIV.

Bois-Dor tait  peine remis de cette motion, qu'il lui en vint une
autre plus srieuse et plus douce.

--Monsieur, lui dit un soir Adamas, il faut que je vous rgale d'une
histoire que M. d'Urf et mise en roman, car elle n'est point vilaine.

--Voyons ton histoire, mon ami! dit le marquis en mettant son mortier de
dentelle sur son crne chauve.

--Il s'agit, monsieur, de votre vertueux druide et de la belle Morisque.

--Adamas, vous devenez pasquin et satirique, mon bonhomme. Point de
calomnie, je vous prie, sur le compte de mon digne ami et de la chaste
Mercds!

--Eh! monsieur, o serait le mal que ces honntes personnes fussent
unies par les liens d'hymne? Sachez, monsieur, que ce matin, comme je
rangeais la bibliothque du savant... il ne veut souffrir que moi pour
toucher  ses livres, et, de fait, il y faut un homme un peu instruit...
je vois la Morisque baiser avec tendresse  la drobe un bouquet de
roses qu'elle apporte tous les matins sur sa table pendant qu'il djeune
avec vous. Et puis, m'apercevant tout  coup, elle devint pale comme son
charpe de tte et se sauva, comme si elle et commis un grand crime. Il
y avait longtemps, bien longtemps, monsieur, que je me doutais de
quelque chose. Toute cette amiti, tous ces gards et petits soins
qu'elle a pour lui... je pensais bien que cela pouvait conduire l'un et
l'autre  l'amour.

--Au fait! dit le marquis. Mais poursuis, Adamas!

--Eh bien, monsieur, la dcouverte me fit pousser un beau grand rire,
non de moquerie, mais de satisfaction, car on est toujours content de
deviner ou surprendre un secret, et, quand on est content, on rit. Si
bien que matre Jovelin, rentrant dans sa chambre, me demanda doucement,
avec ses yeux, de quoi je riais de si bon coeur, et moi de le lui dire,
l, innocemment, pour le faire rire aussi... et aussi, je l'avoue, pour
savoir comment il prendrait l'aventure.

--Et comment la prit-il?

--Avec un grand coup de soleil en pleine figure, ni plus ni moins qu'une
jolie fille, et il faut croire que le contentement vous refait bien un
homme; car celui-ci, avec ses grands yeux, sa grande bouche et sa grande
moustache noire, s'illumina comme un astre, et me parut aussi beau qu'il
l'est quelquefois, quand il sonne de sa mlodieuse sourdeline.

--Fort bien, Adamas, tu te formes  bien parler. Alors?..

--Alors je sortis, ou plutt je fis le bruit de sortir, et, regardant
par la porte un peu entre-bille, je vis le bon Lucilio prendre les
fleurs, les baiser avec beaucoup de passion, et les mettre dans son
justaucorps, fleurs, pines et tout, comme s'il et pris plaisir  en
sentir la piqre en mme temps que la douceur. Et il marchait par la
chambre, pressant de ses deux mains ce calice d'amour sur sa poitrine.

--De mieux en mieux, Adamas! Et aprs?

--Aprs, la Morisque est entre par une autre porte et lui a dit:
Est-ce l'heure d'appeler Mario pour la leon?

--Qu'a-t-il rpondu?

--De ses yeux et de sa tte, il a dit non; par o j'ai vu qu'il
souhaitait la retenir. Elle a voulu s'en aller, pensant qu'il tait
occup  ses grandes singeries; car, avec lui, monsieur, elle se tient
comme une servante qui n'a pas du tout l'ide de plaire  son matre.
Mais lui, il a frapp sur la table pour la rappeler. Elle est revenue.
Ils se sont regards; pas longtemps, car elle a vitement baiss ses
beaux yeux noirs, et elle lui a dit en arabe, du moins je l'ai prsum 
son air:

--Qu'est-ce que tu veux, mon matre?

Il lui a montr le gobelet o elle avait mis les roses, et elle, ne les
voyant plus, a dit encore:

--C'est ce mchant espigle d'Adamas qui les a tes, car je ne les
oublie jamais.

--Elle a dit cela?

--Oui, monsieur, en arabe. J'ai trs-bien devin tout! Alors elle a
couru pour chercher d'autres fleurs, et il l'a suivie jusqu' la porte
comme un homme qui se dfend contre lui-mme. Il est revenu  sa table,
il a mis sa tte dans ses mains et il a eu, monsieur, je vous en
rponds, les plus beaux sentiments du monde dans le coeur, pour accorder
son amour avec sa vertu.

--Eh! pourquoi se dfendre ainsi? s'cria le marquis; ne sait-il pas que
je serai heureux de le marier avec cette belle et bonne personne? Va le
chercher, Adamas; il se couche tard et sera encore debout. Mario dort,
et c'est le bon moment pour une explication aussi dlicate.




LXVIII


Le bon marquis n'eut pas de peine  confesser Lucilio.

Celui-ci avoua avec candeur qu'il adorait la Morisque depuis longtemps,
et que, depuis quelque temps, il croyait tre aim d'elle; mais, de sa
plume concise, il rsuma la situation.

D'abord, il avait craint d'attirer sur lui les perscutions auxquelles
il n'avait chapp en France que par miracle. Puis, quand il lui avait
paru prouv que Richelieu, malgr toutes ses luttes contre la Rforme,
avait pour politique inflexible de maintenir l'dit de Nantes en faveur
de tout genre de libert de conscience, il s'tait dcid  attendre le
mariage de Mario avec Lauriane ou avec quelque autre femme selon son
coeur. Dans l'tat d'espoir ou de regret, d'attente paisible ou de
secrte agitation o pouvait se trouver son cher lve, il ne voulait
pas lui donner l'goste et dangereux spectacle d'un mariage d'amour.

Le marquis approuva la gnreuse prudence de son ami, mais il trouva un
biais.

--Mon grand ami, lui dit-il, la Morisque a bientt la trentaine, et
vous, vous dpassez la quarantaine. Vous tes donc encore assez jeunes
pour vous plaire l'un  l'autre, et vos ges sont fort bien assortis;
mais, sans vous offenser, vous n'tes plus des adolescents pour laisser
des pages blanches dans le livre de votre flicit! Profitez des belles
annes qui vous restent. Mariez-vous. Je ferai avec Mario un voyage
pendant quelques mois, durant lesquels je lui dirai que j'ai eu seul
l'ide d'un mariage de raison entre Mercds et vous. J'inventerai des
prtextes pour que vous n'ayez pu attendre notre retour, et, quand il
vous reverra, son esprit sera tout habitu  cette nouvelle situation.
Le mariage rend toutes choses srieuses, et, d'ailleurs, je me fie 
vous pour cacher vos lunes de miel derrire les paisses nues de la
prudence et de la retenue.

Le marquis conduisit donc Mario  Paris. Il lui fit voir le roi  la
cour, mais de loin; car le monde tait bien chang depuis quinze ans que
le bon Sylvain vivait dans ses terres. Les amis de sa jeunesse taient
morts, ou, comme lui, retirs du fracas de la socit nouvelle. Le peu
de grands personnages encore debout qu'il avait approchs autrefois se
souvenaient de lui mdiocrement, et, sans ses vieux atours, l'eussent 
peine reconnu.

Cependant la figure intressante et les modestes manires de Mario
furent remarques: on fit bon accueil aux _beaux messieurs_ dans
quelques maisons distingues, on ne leur parla pas de les pousser plus
haut; et, de fait, ils ne souhaitaient ni l'un ni l'autre bien vivement
de se rapprocher du ple soleil de Louis XIII.

Mario avait prouv une grande dception en voyant passer  cheval le
fils effar de Henri IV, et le marquis n'avait pas t encourag par
cette physionomie  poursuivre son dessein de ratification royale pour
son titre de marquis.

De nouveaux dits paraissaient chaque jour contre les usurpations de
qualits; dits peu respects, car les nouveaux et anciens nobles
continuaient  prendre des noms de terre fort contestables. Leur
obscurit les garantissait. Bois-Dor fut forc de reconnatre qu'il
n'avait pas de meilleur refuge.

Et puis il lui fallait bien s'apercevoir aussi que l'on n'tait pas plus
_beaux messieurs_  Paris les uns que les autres, du moment que l'on
n'tait pas de la cour. On se retournait bien un peu, dans les
promenades et  la place Royale, pour regarder le contraste de son
trange figure farde avec la dlicieuse fracheur de Mario, et, pendant
quelque temps, le bonhomme, se croyant reconnu, souriait aux passants et
portait la main  son feutre, prt  accueillir des avances que l'on ne
songeait point  lui faire. Cela lui donnait un grand air d'incertitude
hbte et de courtoisie banale qui prtait  rire. Les dames assises,
ou marchant l'ventail  la main, sous les jeunes arbres du
Cours-la-Reine, se disaient:

--Quel est donc ce grand vieux fou?

Et, si ces dames taient femmes du monde o Bois-Dor avait reparu, ou
bourgeoises du quartier o il s'tait log, il s'en trouvait parfois une
pour rpondre:

--C'est un gentilhomme de province qui se pique d'avoir t l'ami du feu
roi.

--Quelque Gascon? Tous ont sauv la France! ou quelque Barnais? Ils
sont tous frres de lait du bon Henri!

--Non, un vieux mouton de Berry ou de Champagne. Il y a des Gascons
partout.

Le bon Sylvain tait donc bien effac dans cette foule oublieuse et
pimpante, quelque effort qu'il ft pour y paratre aussi grand que sa
taille. Il se disait, avec quelque dpit, que mieux vaut tre le premier
de son village que le dernier  la cour. Il est certain pourtant qu'avec
un peu d'audace et d'intrigue, il et pu y pousser Mario comme tant
d'autres; mais il redouta quelque affront  propos de son problmatique
marquisat.

Il se rsigna  faire le badaud de province, et se ft grandement ennuy
si Mario, toujours studieux et artiste srieux dans ses gots, ne l'et
entran  voir les monuments d'art et de science qui faisaient pour lui
le principal attrait de la capitale du royaume.

Le plaisir et le profit que le jeune homme en retira consolrent un peu
le vieillard de ce qu'en lui-mme il appelait un voyage manqu.

Il ne se vantait pas  Mario de toutes ses dceptions. Il avait toujours
eu l'espoir de lui faire retrouver sa famille maternelle et de lui
reconqurir par l quelque beau titre espagnol, avec un hritage
quelconque.

Il avait maintes fois crit en Espagne pour avoir des informations et
pour en faire donner sur le compte de Mario, dans le cas o ladite
famille y prendrait intrt. Il n'avait jamais reu que des rponses
vagues, peut-tre vasives.

 Paris, il s'tait dcid  se rendre de sa personne  l'ambassade. Il
y fut reu par une manire de secrtaire intime qui lui rpondit, en
substance, que, sur ses frquentes demandes, on avait enfin clairci une
affaire mystrieuse. La jeune dame enleve et disparue appartenait, en
effet,  la noble famille de Mrida, et Mario tait le fruit d'un
mariage clandestin que l'on pouvait contester.

La jeune femme n'avait laiss de droits  aucune fortune, et les parents
ne se souciaient, en aucune faon, de reconnatre un jeune homme lev
par un vieux hrtique mal blanchi.

Le marquis, outr, se le tint pour dit et rsolut de rendre oubli pour
mpris  ces vaniteux Espagnols. Il lui en avait assez cot d'assiger
les portes d'une ambassade dont,  titre d'ancien protestant et de bon
Franais, il hassait l'enseigne.

Et cependant il tait triste et confiait ses peines  son insparable
Adamas.

--Certes, lui disait-il, la plus douce et la plus honnte vie est celle
de la noblesse sdentaire. Mais, si elle convient  ceux qui ont bien
pay de leur personne, elle peut devenir pesante et mme honteuse  un
jeune coeur comme celui de Mario. L'ai-je fait lever avec de grands
soins, avons-nous fait de lui, grce  son gnie prcoce, un gentilhomme
accompli et propre  toutes choses, pour l'ensevelir en une
gentilhommire, sous prtexte qu'il n'a pas besoin de faire fortune et
qu'il a le coeur doux et humain? Ne lui faudrait-il pas un peu de guerre
et d'aventure, et, par quelque action d'clat, conqurir ce marquisat
que les ides de rangement universel du grand cardinal peuvent bien lui
enlever d'un jour  l'autre? Je sais que l'enfant est bien jeune, et
qu'il n'y a point de temps perdu encore; mais ses inclinations ne
semblent tournes vers le beau savoir, et je me tracasse l'esprit du
chemin qu'il y trouvera pour se distinguer.

--Monsieur, rpondit Adamas, si vous croyez que votre fils sera plus
manchot que vous  la bataille, c'est que vous ne le connaissez gure.

--Je ne connais pas mon fils?

--Eh bien, non, monsieur, vous ne la connaissez point: c'est un
mystrieux qui vous aime tant, qu'il n'ose jamais avoir une ide pour
vous tracasser ou une peine  vous faire partager. Mais je sais le fond
du sac: Mario rve de guerre autant que d'amour, et le temps est proche
o, si vous ne devinez point ses ambitions, vous le verrez devenir
triste ou malade.

-- Dieu ne plaise! s'cria le marquis. Je le veux interroger l-dessus
ds demain!

Quand on dit demain, en pareille affaire, c'est dire que l'on recule, et
le marquis recula, en effet. La faiblesse paternelle livra en lui un
grand combat  l'orgueil paternel, et elle triompha. Mario n'tait pas
encore de force  supporter les fatigues de la guerre, et, d'ailleurs,
la guerre que tout annonait avec l'Angleterre ou l'Espagne semblait un
peu ajourne par les grands efforts de Richelieu pour la cration d'une
marine franaise. On ne devait pas se presser; on avait le temps: on s'y
trouverait bien assez tt!

On retourna donc  Briantes  la fin de l'automne, et ou trouva Lucilio
mari avec Mercds.

Mario, en apprenant cette nouvelle  Paris, en avait tmoign plus de
satisfaction que de surprise. Il avait depuis longtemps senti, dans
l'air embras que lui soufflait involontairement sa Morisque, aussi bien
que dans la suave mlancolie de Lucilio, et jusque dans le langage
ardent et tendre de la sourdeline, les effluves de passion qui
l'embrasaient parfois lui-mme. Il eut le coeur pris dans un tau  la
pense de l'amour heureux; mais il avait un empire extraordinaire sur
lui-mme. Son pre ne vivant que de sa vie, il s'tait, de bonne heure,
habitu  lui cacher ses motions; et, quand Adamas lui reprochait de
trop renfermer ses penses:

--Mon pre est vieux, rpondait-il; il me chrit comme une mre chrit
son enfant. C'est affaire  moi de ne point abrger ses jours par des
soucis, et le ciel m'a donn charge de le faire vivre longtemps.

Lauriane vivait au fond du Poitou et donnait rarement de ses nouvelles;
c'tait dans un style affectueux et respectueux pour le marquis; mais
elle traait  peine le nom de Mario, comme si elle et craint de se
rappeler  son souvenir.

En revanche, elle s'exprimait avec une vive tendresse sur le compte de
la Morisque, de Lucilio et des bons serviteurs de la maison. Il semblait
que son affection, contenue avec ceux qui y avaient les premiers droits,
et besoin de prendre sa revanche avec les autres. Elle annona mme
plusieurs fois, avec une sorte d'affectation, qu'on avait des projets de
mariage pour elle, et que probablement elle ferait bientt part d'une
dcision, souhaitant, disait-elle, de faire agrer son choix au marquis,
qu'elle considrait comme un second pre.

Ce qu'il y avait d'trange dans ces mariages annoncs, c'est qu'elle y
revenait tous les ans, comme  des projets renous ou renouvels, sans
rien indiquer de ce qui pouvait intresser ses amis  son choix, et
comme si elle et voulu leur faire entendre ceci au fond: Je ne me
marie pas, parce que ce n'est pas mon got; mais gardez-vous de croire
que je me garde pour vous autres.

Telle tait, en effet, son intention en crivant ces lettres, et voici
quelle tait la situation de son esprit:

En la conduisant au loin pour se sparer bientt d'elle, M. de Beuvre
lui avait froiss le coeur en inventant de lui dire que le marquis et son
hritier, consults par lui  Bourges, avaient rpondu avec beaucoup de
froideur. Mario s'tait montr trs-fervent catholique en cette
circonstance, il avait jur de ne jamais faire un mariage _mixte_.

Lauriane et d se mfier d'un pre que la soif de l'or avait mordu
jusqu'au fond des entrailles, et qui, press de s'loigner, voulait 
tout prix la dcider  un prompt mariage. Elle refusa de se marier par
dpit et  l'tourdie; mais elle promit d'y songer, et renona
firement, dans son me,  l'ingrat Mario. Elle l'avait aim  Bourges,
aim d'amour pour la premire fois, aprs des annes d'amiti calme. Et
ce premier amour de sa vie,  peine avou,  peine rvl  elle-mme,
il fallait en rougir de honte et le briser sans faiblir!

Elle eut cependant quelques doutes; mais, si son pre ne lui jura pas
qu'il n'exagrait rien, il put au moins lui donner sa parole d'honneur
qu'il avait propos les fianailles au marquis, et que celui-ci avait
lud l'offre sous prtexte que Mario tait encore trop jeune pour se
mettre l'amour en tte. Lauriane tait trop pure pour comprendre les
dangers qu'elle et pu courir en retournant  Briantes. Elle se rappela
qu'au moment de la quitter Mario, que l'on disait indispos, avait
hauss les paules et dtourn la tte en disant: Vous faites trop
d'_tat_ d'une crampe. Je ne sens plus aucun mal.

Elle rpta donc  son pre ce qu'elle lui avait dit avec sincrit
quelque temps auparavant,  savoir qu'elle n'avait jamais regard ce
mariage comme possible, et elle l'encouragea  partir comme il le
souhaitait, en lui jurant qu'elle pouserait le prtendant convenable
qui ne lui inspirerait pas d'aversion.

Mais ce prtendant ne se rencontra pas. Tous ceux que madame de la
Trmouille lui prsenta lui dplurent.

Elle trouvait en eux le positivisme qui avait envahi son pre comme une
passion, mais elle l'y trouvait  l'tat de calcul froid et un peu
cynique. Les beaux jours de la Rforme s'en allaient, dissous comme
l'ancienne socit du sicle prcdent. La Rforme n'tait hroque que
dans les grandes perscutions, et Richelieu, crasant, par la fatale
ncessit des choses, les restes du parti, n'avait rien d'un
perscuteur. La France criait aux protestants par sa bouche:
Tenez-vous-en  la libert religieuse, sortez de la politique.
Tournez-vous avec nous contre l'ennemi du dehors! Les protestants
avaient voulu tre une rpublique, et ils taient une Vende.

Sauf les puritains de France (le groupe terrible, hroque, indomptable,
qui se rencontra et s'immola dans la Rochelle deux ans plus tard), les
protestante franais taient alors disposs  se rallier au principe de
l'unit franaise; mais plusieurs taient rsolus  ne se rallier
qu'aprs une victoire qui ferait de bonnes et durables conditions  leur
parti.

Or, parmi ceux qui raisonnaient bien, mais qui allaient tre entrans 
raisonner mal et  choisir entre l'alliance trangre et l'crasement
final, la noblesse tait gnralement moins pure d'intentions que le
peuple et la bourgeoisie. Elle faisait ses rserves personnelles: les
plus haut placs voulaient se faire acheter, et traduisaient leurs
besoins de libert religieuse en besoins de places et d'argent.

Au milieu de ces nombreuses dfections qui se dclaraient tous les
jours, ou qui se tenaient dans une honteuse expectative, Lauriane se
sentit indigne. Elle s'tait fait de l'honneur du parti une ide plus
chevaleresque. Elle tait force maintenant de reconnatre que son
pre, dont l'avidit l'avait tant humilie, ne faisait qu'un peu plus
tard ce que la plupart des gens de son ge avaient fait toute leur vie,
ce que la plupart des jeunes gens taient presss de faire  leur tour.
Encore M. de Beuvre tait-il des meilleurs; car il n'avait pas l'ide de
trahir son drapeau. Il se dpchait seulement de faire ses affaires
avant qu'il ft renvers.

Une exception pouvait se rencontrer pour Lauriane. Il y avait des
exceptions, puisqu'elle-mme en tait une. Elle n'en rencontra pas,
peut-tre parce que, rveuse et distraite, elle ne sut pas la chercher.

La jeunesse et la beaut sont fires  juste titre. Elles attendent
qu'on les dcouvre, et ne dcouvrent rien elles-mmes, dans la crainte
d'avoir l'air de s'offrir.




LXIX


Bien que nous ayons fait jusqu'ici notre possible pour suivre nos
personnages dans la vie de _noblesse sdentaire_ que nos renseignements
nous permettaient d'tudier un peu, nous voici forc de franchir encore
un peu de temps, et de chercher les beaux messieurs de Bois-Dor assez
loin de leur paisible manoir.

C'tait en 1629, le 1er mars, je crois. Le mont Genvre, couvert de
frimas, offrait le spectacle d'une animation extraordinaire sur ses deux
versants, et jusqu' l'entre du dfil appel le Pas de Suse.

C'tait l'arme franaise en marche sur le duc de Savoie, c'est--dire
sur l'Espagne et l'Autriche, ses bonnes allies.

Le roi et le cardinal gravissaient la montagne en dpit d'un froid
rigoureux. On hissait le canon  travers les neiges. C'tait une de ces
grandes scnes que le soldat franais a toujours su si bien jouer dans
le cadre grandiose des Alpes, sous Napolon comme sous Richelieu, et
sous Richelieu comme sous Louis XIII, sans s'amuser  faire dissoudre
les roches, comme on l'attribue au gnie d'Annibal, et sans employer
d'autre artifice que la volont, l'ardeur et la gaiet intrpides.

Dans un de ces sentiers que la neige pitine creusait paralllement sur
le chemin, deux cavaliers se trouvrent monter cote  cte l'escarpement
de la montagne qui plonge vers la France.

L'un tait un jeune homme de dix-neuf ans, robuste et d'une souplesse de
mouvements agrables  voir sous le gracieux costume de guerre de
l'poque. Ce jeune homme tait, quant aux couleurs, habill  sa
fantaisie. Son quipement et ses armes, autant que son isolement,
annonaient un gentilhomme faisant la campagne en volontaire.

Mario de Bois-Dor, on pense bien que je ne m'occupe pas ici d'un autre,
tait le plus beau cavalier de l'arme. Le dveloppement de sa force
juvnile n'avait rien t  l'adorable douceur de sa physionomie
intelligente et gnreuse. Son regard tait celui d'un ange pour la
puret; mais la barbe naissante rappelait pourtant que ce garon au
cleste regard n'tait qu'un simple mortel, et cette jeune moustache
accusait doucement le pli d'un sourire un peu nonchalant, mais d'une
bienveillance cordiale  travers sa mlancolie.

Une magnifique chevelure brune, d'un ton doux et boucle naturellement,
encadrait largement le visage jusqu' la naissance du cou et retombait
en une grosse mche (la cadenette tait plus que jamais de mode)
jusqu'au-dessous de l'paule. La face tait finement rose, mais plutt
ple que vermeille. Une distinction exquise de type, aide tout
naturellement d'une exquise distinction de manires et d'habillement,
tait le principal caractre de cette apparition, qui n'appelait point
le regard, mais dont le regard avait peine  se dtacher quand il
l'avait rencontre.

Telle fut l'impression du cavalier que le hasard venait de placer auprs
de Mario.

Ce cavalier avait une quarantaine d'annes; il tait maigre et blme
avec des traits assez rguliers, des lvres fort mobiles, un oeil perant
et, au total, une expression de ruse tempre par un penchant srieux 
la rflexion. Il tait costum d'une faon assez problmatique, tout en
noir et en courte soutanelle, comme un prtre en voyage, mais arm et
bott en militaire.

Son cheval sec et agile allongeait le pas tout autant que l'ardente et
gnreuse monture de son compagnon.

Les deux cavaliers s'taient salus en silence, et Mario avait ralenti
son cheval pour laisser le pas au voyageur, plus g que lui.

Le voyageur parut sensible  une si scrupuleuse courtoisie, et refusa de
dpasser le jeune homme.

--Au fait, monsieur, dit Mario, je crois que nos chevaux vont de mme,
ce qui prouve la bont de l'un et de l'autre, car j'ai de la peine 
soumettre le mien  une allure qui ne laisse pas tous les autres en
arrire, et j'ai d donner de l'avance  mes compagnons de route pour ne
point arriver avant eux au sommet du passage.

--Ce qui est dfaut chez votre magnifique bte est qualit chez la
mienne, rpondit l'inconnu. Comme je voyage presque toujours seul,
j'avance sans que personne ait  me reprocher d'puiser ma monture. Mais
puis-je vous demander, monsieur, o j'ai eu l'honneur de vous voir?
Votre agrable figure ne m'est point tout  fait nouvelle.

Mario regarda attentivement le cavalier et lui dit:

--La dernire fois que j'eus l'honneur de vous voir, c'tait  Bourges,
il y a quatre ans, au baptme de monseigneur le duc d'Enghien.

--Alors vous tes, en effet, le jeune comte de Bois-Dor?

--Oui, monsieur l'abb Poulain, rpondit Mario en portant encore une
fois la main  son feutre empanach.

--Je suis heureux de vous retrouver tel que vous tes, monsieur le
comte, reprit le recteur de Briantes; vous avez grandi en taille, en
bonne mine et aussi en mrite, je le vois  vos manires. Mais ne
m'appelez point abb; car, hlas! je ne le suis point encore, et il est
possible que je ne le sois jamais.

--Je le sais que M. le Prince n'a jamais voulu entendre  votre
nomination; mais je pensais...

--Que j'avais trouv mieux que l'abbaye de Varennes? Oui et non! En
attendant un titre quelconque, j'ai russi  quitter le Berri, et le
hasard m'a attach  la fortune du cardinal par le service du pre
Joseph, auquel je me suis dvou corps et me. Je puis vous dire, entre
nous, que je suis un de ses messagers; et voil pourquoi j'ai un bon
cheval.

--Je vous en fais mon compliment, monsieur. Le service du pre Joseph ne
peut tre qu'un travail de bon Franais, et la fortune du cardinal est
le destin de la France.

--Dites-vous bien ce que vous pensez, monsieur Mario? dit
l'ecclsiastique avec un sourire de doute.

--Oui, monsieur, sur mon honneur! rpondit le jeune homme avec une
franchise qui triompha des soupons de l'agent diplomatique. Je ne
souhaite point que M. le cardinal sache qu'il a, en mon pre et en moi,
deux admirateurs de plus; mais faites-nous la grce de nous croire assez
bons Franais pour vouloir servir de nos corps et de nos mes, aussi
bien que vous, si nous pouvons, la cause du grand ministre et du beau
royaume de France.

--Je crois en vous trs-fermement, reprit M. Poulain, mais moins en
monsieur votre pre! Par exemple, il ne vous envoya point, l'an pass,
au sige de la Rochelle! Vous tiez encore bien jeune, je le sais; mais
de plus jeunes que vous y taient, et vous dtes ronger votre frein en
manquant au glorieux rendez-vous de toute la jeune noblesse de France.

--Monsieur Poulain, rpondit Mario avec quelque svrit, je vous
croyais li  mon pre par la reconnaissance. Tout ce qu'il a pu faire
pour vous, il l'a fait, et, si l'abbaye de Varennes a t scularise au
profit de M. le Prince, vous ne pouvez en accuser mon pre, lequel a t
largement frustr dans cette affaire.

--Oh! je n'en doute point! s'cria M. Poulain; je m'en rapporte au
prince de Cond pour savoir embrouiller les comptes! aussi je ne m'en
prends qu' lui. Quant  votre pre, sachez, monsieur le comte, que je
l'aime et l'estime toujours infiniment. Loin d'avoir la pense de lui
nuire, je donnerais ma vie pour le savoir rattach, sans arrire-pense,
 la cause catholique.

--Mon pre n'a pas eu besoin de se rattacher  la cause de son pays,
monsieur! C'est vous dire qu'il embrasse chaudement celle du cardinal
contre tous les ennemis de la France.

--Voire contre les huguenots?

--Les huguenots ne sont plus, monsieur! Laissons en paix les morts!

M. Poulain fut encore frapp de la dignit d'expression de ce visage si
doux. Il sentit qu'il n'avait pas affaire  un jeune homme ambitieux et
frivole comme les autres.

--Vous avez raison, monsieur, dit-il. Paix  la cendre des Rochelois, et
que Dieu vous entende, afin qu'ils ne revivent point  Montauban et
ailleurs. Puisque votre pre est si bien revenu de son indiffrence
religieuse, esprons qu'il vous permettra, au besoin, de marcher contre
les rebelles du Midi.

--Mon pre m'a toujours permis et me permettra toujours de suivre mon
inclination; mais sachez, monsieur, qu'elle ne sera jamais de marcher
contre les protestants,  moins que je ne voie la monarchie en grand
pril. Jamais, par ambition ou par gloriole, je ne tirerai l'pe contre
des Franais; jamais je n'oublierai que cette cause, jadis glorieuse,
aujourd'hui infortune, a mis Henri IV sur le trne. Vous avez t
nourri dans l'esprit de la Ligue, M. Poulain, et aujourd'hui vous le
combattez de toutes vos forces. Vous avez t du mal au bien, du faux au
vrai; moi, j'ai vcu et je mourrai dans le chemin o l'on m'a mis:
fidlit  mon pays, horreur des intrigues avec l'tranger. J'ai moins
de mrite que vous, n'ayant point eu lieu de me convertir; mais je vous
jure que je ferai de mon mieux, et que, tout en respectant la libert de
conscience chez les autres, je tomberai de toute ma force sur les
allis de M. de Savoie....

--Vous oubliez que ce sont aujourd'hui les allis de la Rforme.

--Dites de M. de Rohan! M. de Rohan achve par l de tuer son parti,
voil pourquoi je vous ai dit: Paix aux morts!

--Allons, dit l'affid du pre Joseph, je vois que, comme le bon
marquis, vous tes un esprit romanesque, et que vous vous guiderez, 
son exemple, par le sentiment. Puis-je, sans indiscrtion, vous demander
des nouvelles de monsieur votre pre?

--Vous allez le voir en personne, monsieur. Il sera content de vous
saluer. Il marche en avant, et, dans un quart d'heure, nous serons prs
de lui.

--Que me dites-vous? M. de Bois-Dor,  soixante-quinze ou quatre-vingts
ans....

--Marche encore contre les ennemis et les assassins de Henri IV. Cela
vous tonne, monsieur Poulain?

--Non, mon enfant, rpondit l'ex-ligueur devenu, par la force des
choses, continuateur et admirateur politique du Barnais; mais je trouve
qu'il s'y prend tard!

--Que voulez-vous, monsieur! Il ne voulait pas marcher tout seul: il
attendait l'exemple du roi de France.

--Allons, s'cria M. Poulain en souriant, vous avez rponse  tout! Il
me tarde de saluer la belle vieillesse du marquis! Mais il est
impossible de trotter ici. Veuillez encore me donner des nouvelles d'un
homme  qui je dois la vie: matre Lucilio Giovellino, autrement dit
Jovelin, le grand sourdelinier.

--Il est heureux, grce au ciel! Il a pous sa meilleure amie, et, 
eux deux, ils nous rendent le service de gouverner notre maison et nos
biens en notre absence.

--Votre meilleure amie... Parlez-vous de Mercds, la belle Morisque?
J'aurais cru que vous lui prfriez, avec d'autres sentiments, il est
vrai, une amie plus jeune et plus belle encore.

--Parlez-vous de madame de Beuvre? reprit Mario avec une franchise qui
faisait ressortir la curiosit insinuante de M. Poulain; il m'est facile
de vous rpondre comme je rpondrais  toute la terre. C'est l, en
effet, une personne que j'ai aime avec ardeur dans mon enfance et que
je respecterai toute ma vie; mais son amiti pour moi est fort
tranquille, et vous pouvez m'interroger sur son compte sans aucun
dtour.

--N'est-elle point marie encore?

--Je n'en sais rien, monsieur. En voyage depuis quelques mois, nous
n'avons gure de nouvelles de nos amis loigns.

M. Poulain examina Mario  la drobe. Il avait le calme d'un coeur
bris, mais non l'affaissement d'une me puise.

--Ignorez-vous, dit le recteur, que M. de Beuvre tait sur la flotte
anglaise devant La Rochelle?

--Je sais qu'il y fut tu, et que Lauriane ne dpend plus que
d'elle-mme.

--Elle tait en Poitou lorsque le duc de la Trmouille, aprs l'abandon
des Anglais, alla abjurer l'hrsie au camp du roi.

--Elle ne l'y suivit pas, monsieur! dit vivement Mario. Elle demanda 
partager la captivit de l'hroque duchesse de Rohan, qui refusait de
se soumettre, et, n'ayant pu obtenir cette grce, elle s'apprtait 
revenir en Berri quand nous avons quitt notre province.

--Je savais tout cela, dit M. Poulain, qui paraissait tre, en effet, au
courant de toutes choses.

--Si vous ne le saviez pas, reprit Mario, je ne regrette pas de vous
l'avoir dit. Vous ne voudriez pas donner au prince de Cond un nouveau
prtexte pour confisquer les biens de madame de Beuvre?

--Non, certes! dit l'ex-recteur en riant tout  fait et mme avec une
sorte de bonhomie. Vous raisonnez bien, et l'on peut, sans trop de
danger, tre aussi sincre que vous l'tes, quand on connat son monde.
Mais ayez toute confiance en moi, qui ai ouvertement rompu avec les
jsuites,  mes risques et prils!

M. Poulain disait vrai.

Il tait, quelques moments aprs, en prsence du marquis de Bois-Dor,
et l'entrevue fut, de part et d'autre, fort civile, presque amicale.




LXX


Le marquis n'avait point besoin du ban et de l'arrire-ban pour lever
une petite troupe de volontaires. Ses meilleurs hommes, certains
d'ailleurs d'tre bien rcompenss, l'avaient suivi avec enthousiasme.

L'intrpide Aristandre se faisait une joie personnelle de rosser MM. les
Espagnols, qu'il hassait par le souvenir de Sanche; le fidle Adamas
montait,  l'arrire-garde, une douce haquene, et portait en croupe
les parfums et les fers  papillotes de son matre, pas davantage!

Sauf un peu de frisure  ce qui lui restait de cheveux sur la nuque, et
quelques eaux de senteur pour son agrment particulier, le marquis tait
dsormais aussi simple qu'on l'avait vu nagure blouissant. Plus de
perruque, plus de fard, presque plus de dentelles, de cannetilles,
broderies et larges galons; un grand pourpoint de drap carmlite 
manches ouvertes, le haut-de-chausses pareil, tombant au-dessous du
genou, des bottes serres autour de la jambe avec la manchette de linge
uni retombant sur le retroussis, un large rabat sans broderie, et sur le
tout une vaste et solide cape fourre, tel tait le costume du _beau
monsieur_ de Bois-Dor.

Cette mtamorphose s'expliquera ici en peu de mots.

Mario avait eu un duel pour corriger un impertinent qui s'tait moqu,
en sa prsence, du masque de pltre, des cheveux noirs et des mille
rosettes du marquis. Mario avait fort maltrait cet homme; ce fut sa
premire affaire! mais Bois-Dor, inform aprs coup de l'aventure, ne
voulut pas exposer son fils  recommencer. Il supprima un jour, tout 
coup et sans avertir personne, son teint et sa perruque, sous prtexte
que M. de Richelieu avait raison de proscrire le luxe, et qu'il fallait
donner le bon exemple. Ainsi rsign  paratre vieux et laid, il se
prsenta hroquement  sa famille. Mais,  sa grande surprise, tout le
monde poussa une exclamation de plaisir, et la Morisque lui dit
navement:

--Ah! que vous tes bien, mon matre! je vous croyais beaucoup plus
vieux que vous ne l'tes!

La vrit est que, sous son masque, le marquis s'tait fort bien
conserv, et qu'il tait extraordinairement beau pour son grand ge. Il
ne connaissait pas, il ne devait jamais connatre les infirmits. Il
avait encore ses dents; son grand front chauve tait sillonn de belles
rides bien traces, aucun pli de malice ni de haine; sa moustache et sa
royale, blanches comme neige, se dessinaient sur son teint jaune-brun,
et son grand oeil vif et riant envoyait encore de doux clairs  travers
le buisson de ses longs sourcils effarouchs.

Il se tenait toujours droit comme un peuplier, et roide  l'avenant;
mais il ne se cachait plus d'enfoncer son maigre genou dans la puissante
main d'Aristandre, pour enfourcher son cheval. Une fois en selle, il
tait ferme comme un roc.

Il reut ds lors tant de compliments non quivoques sur sa belle
vieillesse, qu'il changea tout son systme de coquetterie: au lieu de
cacher son ge, il l'augmenta, se donnant quatre-vingts ans, quoiqu'il
n'en et que soixante-seize, et se plaisant  merveiller ses jeunes
compagnons d'armes par le rcit des vieilles guerres, longtemps
ensevelies dans les archives de sa mmoire.

Le 3 mars, c'est--dire le surlendemain de la rencontre des beaux
messieurs de Bois-Dor avec M. Poulain, l'avant-garde royale, forte de
dix ou douze mille hommes d'lite, campait  Chaumont, dernier village
de la frontire. Les volontaires, n'ayant gure de matriel de
campement, passrent la nuit comme ils purent dans le village.

Le marquis se mit tranquillement dans le premier lit venu, et s'endormit
en homme rompu au mtier de la guerre, sachant mettre  profit les
heures de repos, dormir une heure quand il n'avait qu'une heure, et
douze, par provision, quand il n'avait rien de mieux  faire.

Mario, vivement excit par l'impatience de se battre, fit la veille
avec plusieurs jeunes gens, volontaires comme lui, avec lesquels il
avait fait connaissance en route.

C'tait dans une assez misrable auberge, dont la salle basse tait
encombre  ne s'y pouvoir retourner, et remplie de la fume du tabac 
ne s'y pas reconnatre.

Tandis que l'arme rgulire tait muette et sobre comme une communaut
de moines austres, les corps de volontaires taient joyeux et bruyants.
On buvait, on riait, on chantait des couplets libres, on disait des vers
rotiques ou burlesques; on parlait politique et galanterie; on se
disputait et on s'embrassait.

Mario, assis sous le manteau de la chemine, rvait au milieu du
vacarme.

Prs de lui se tenait Clindor, devenu assez rsolu, mais intimid de se
trouver ainsi en pleine noblesse. Il ne se mlait point aux bruyantes
conversations; mais il grillait d'en avoir le courage, tandis que Mario
se laissait bercer dans ses rveries par ce tumulte, qui ne le tentait
pas et qui ne le gnait pas non plus.

Tout  coup Mario vit entrer une crature fort bizarre.

C'tait une petite fillette maigre et noire, pare d'un costume
incomprhensible: cinq ou six jupes de couleurs voyantes, tages les
unes sur les autres; un corps tout brillant de galons et de paillettes,
une quantit de plumes barioles dans ses cheveux crpus et frisotts,
une masse de rangs de colliers et de chanes d'or et d'argent; des
bracelets, des bagues, des verroteries jusque sur ses souliers.

Cette trange figure n'avait pas d'ge. C'tait un enfant prcoce, ou
une jeune fille fatigue. Elle tait fort petite, laide quand elle
voulait sourire et parler comme tout le monde, belle quand elle se
mettait en colre; ce qui, du reste, paraissait chez elle un besoin
continu ou un tat normal. Elle insultait les gens de la maison qui ne
la servaient pas assez vite, invectivait les cavaliers qui ne lui
faisaient pas de place, donnait des coups de griffe  ceux qui voulaient
s'manciper avec elle, et rpondait par des imprcations inoues  ceux
qui se moquaient de sa folle parure et de sa mchante humeur.

Mario se demandait  quelle intention une crature si revche venait se
jeter en pareille compagnie, lorsqu'une grosse femme couperose et
ridiculement affuble d'oripeaux misrables, entra aussi, charge de
caisses comme un mulet, et rclama le silence. Elle l'obtint
difficilement, et, enfin, fit en franais une sorte d'annonce pleine de
pataqus en l'honneur de l'incomparable Pilar, sa compagne, danseuse
morisque et devineresse infaillible, de par la science des Arabes.

Ce nom de Pilar rveilla Mario de sa lthargie. Il examina les deux
bohmiennes, et, malgr le changement qui s'tait fait en elles, il
reconnut dans l'une l'lve victime et bourreau du misrable La Flche;
dans l'autre, l'ex-Bellinde de Briantes, l'ex-Proserpine du capitaine
Macabre, s'annonant dsormais sous les noms et titres de Narcissa
Bobolina, joueuse de luth, marchande de dentelles, au besoin
raccommodeuse et _godronneuse_ de rabats.

L'assistance accepta l'exhibition des talents annoncs. La Bellinde joua
du luth avec plus de nerf que de correction, et la danseuse,  qui l'on
fit place en s'entassant sur les tables, se livra  une tlgraphie
pileptique dont la souplesse fabuleuse et la grce violente excitrent
les transports d'une assemble trs-excite dj par le vin, le
bavardage et la pipe.

Le succs de Pilaf sur ces esprits troubls ne causa  Mario qu'une plus
vive rpulsion, et il allait se retirer, lorsque la curiosit lui vint
d'couter les prdictions qu'elle commenait  dbiter en thse
gnrale, en attendant que quelqu'un lui demandt le secret de son
avenir.

--Parle, parle, jeune sibylle! lui criait-on de toutes parts.
Serons-nous heureux  la guerre? Forcerons-nous demain le pas de Suse?

--Oui, si vous tiez tous en tat de grce, rpondait-elle avec ddain;
mais comme il n'en est point un seul ici qui ne soit couvert d'une lpre
de pchs mortels, j'ai grand'peur pour vos belles peaux blanches!

--Attendez, dit quelqu'un, nous avons ici un jouvencel doux et chaste,
un ange du ciel, Mario de Bois-Dor! Qu'il commence l'preuve et
interroge la devineresse.

--Mario de Bois-Dor? s'cria Pilar, dont les yeux tincelants devinrent
livides et ternes. Il est ici? o donc? o donc? Montrez-le-moi!

--Allons, Bois-Dor, s'cria-t-on de tous cts, ne cachez pas votre
figure, et montrez vos deux mains.

Mario sortit de son coin et se montra aux deux bohmiennes, dont l'une
s'lana pour saisir sa main, et l'autre baissa le nez comme pour ne pas
tre reconnue.

--Je vous ai vue, Bellinde, dit Mario  celle-ci; et, quant  toi,
Pilar, ajouta-t-il en retirant sa main, qu'elle semblait vouloir porter
 ses lvres, regarde _mes lignes_, cela suffit.

--Mario de Bois-Dor! s'cria Pilar subitement irrite, je les connais
de reste, les lignes de ta main fatale! Je les ai assez tudies
autrefois. Je n'ai jamais dit ton sort; il est trop mchant et trop
malheureux.

--Et moi, je connais ta science, rpondit Mario en levant les paules.
Elle dpend de ton caprice, de ta haine ou de ta folie.

--Eh bien, fais-en l'preuve! reprit Pilar de plus en plus outre, et,
si tu ne crois pas  ma science, ne crains pas d'entendre ton arrt.
Demain, mon beau Mario, tu dormiras, couch sur le dos, au revers d'un
foss; mais tu auras beau avoir les yeux tout bants, tu ne verras plus
la lumire des toiles.

--C'est qu'il y aura des nuages au ciel, rpondit Mario sans se
troubler.

--Non, le temps sera clair; mais tu seras mort! dit la sibylle en
essuyant de ses cheveux son front baign de sueur froide. Assez! que
l'on ne m'interroge plus! je dirais des choses trop dures  tous ceux
qui sont ici!

--Tu rvoqueras tes paroles, mchante diablesse! s'cria le jeune homme
qui avait procur  Mario cette agrable prdiction. Mes amis, ne la
laissez pas sortir! Ces dtestables sorcires nous mnent  la mort par
le trouble qu'elles mettent dans nos esprits. Elles sont cause que nous
perdons, dans le danger, la confiance qui sauve. Forons-la de ravaler
ses paroles et d'avouer qu'elle les a dites par mchancet.

Pilar, souple comme une vipre, s'tait dj glisse dehors  travers
les tables. Quelques-uns coururent aprs elle. La Bellinde s'enfuyait
par une autre porte.

--Laissez-les, dit Mario. Ce sont deux mauvaises btes dont je vous
raconterai l'histoire dans un autre moment. Je n'ai aucun souci de la
prdiction; je suis pay pour savoir ce que vaut cette belle science!

On pressa Mario de questions.

--Demain, rpondit-il, aprs la bataille, aprs ma prtendue mort! En ce
moment permettez-moi d'aller voir si mon pre est bien gard de ses
gens; car je sais l'une de ces femmes, toutes les deux peut-tre, fort
capables de lui vouloir du mal.

--Et nous, lui rpondirent ses jeunes amis, nous ferons une ronde pour
nous assurer qu'il n'y a point autour de ce village quelque bande de
bohmiens pillards et assassins dans les embuscades.

On fit cette ronde avec soin. Elle semblait fort inutile, le camp
rgulier ayant des sentinelles et des estradiots vigilants qui battaient
et gardaient tous les alentours jusqu' une grande distance. On sut des
gens du village que les deux bohmiennes taient arrives seules ds la
veille et qu'elles logeaient dans une maison qu'on leur montra. On
s'assura qu'elles y taient, et Mario ne jugea pas ncessaire de les y
faire surveiller. Il lui suffisait de bien garder celle o reposait son
pre.

La nuit se passa fort tranquillement; trop tranquillement au gr de
l'impatiente jeunesse, qui esprait tre veille par le signal du
combat. Il n'en fut rien. Le prince de Pimont, beau-frre de Louis
XIII, tait venu ngocier avec Richelieu de la part du duc de Savoie, et
les pourparlers suspendaient les hostilits, au grand mcontentement de
l'arme franaise.

La journe du lendemain se passa donc dans une fivreuse attente, et la
prdiction de la bohmienne, ainsi avorte, ne proccupa plus les amis
de Mario.

Les deux vagabondes avaient pli bagage et travers les avant-gardes
pour s'en aller en France exercer leur industrie nomade. Il n'y avait
pas  craindre qu'on les laisst revenir sur leurs pas. Le cardinal
maintenait les ordres les plus svres  l'effet d'expulser de la suite
des armes les femmes, les enfants et surtout les filles de mauvaise
vie. Contre celles-ci, bohmiennes, danseuses ou magiciennes, il y avait
peine de mort.

 la veille du 4 mars, Mario fut donc somm de raconter les aventures
de la grosse Bellinde et de la petite Pilar. Il le fit avec une clart
et une simplicit qui attirrent sur lui l'attention de tous ceux qui se
trouvaient l. Sa modestie l'avait empch jusqu'alors de se faire
remarquer: son intressante histoire et la manire  la fois touchante,
naturelle et enjoue dont il la rsuma, firent oublier  ses compagnons
charms le jeu et l'heure avance.

Il pouvait, certes, raconter toute sa vie; mais un indfinissable
sentiment de rserve craintive lui fit taire jusqu'au nom de Lauriane.




LXXI


Il tait plus de minuit quand on se spara. Chaque groupe regagna le
gte plus ou moins dtestable dont il s'tait assur, et Mario, suivi de
Clindor, se trouvait seul  la porte du sien, lorsqu'une ombre indcise,
pelotonne sur le seuil, se leva et vint  lui.

C'tait Pilar.

--Mario, lui dit-elle, n'aie pas peur de moi. Je ne t'ai jamais fait de
mal, et je n'ai pas de raisons d'en vouloir  ton vieux pre. Je
n'pouse pas la haine de la Bellinde contre vous.

--Bellinde hait donc toujours mon pre? dit Mario. Elle a donc oubli
qu'il l'a empche d'tre pendue comme le capitaine Macabre?

--Oui, Bellinde avait oubli cela, ou peut-tre ne l'a-t-elle pas su;
mais il n'est plus temps de le lui apprendre, et  prsent elle ne hait
plus personne.

--Que veux-tu dire?

--Que j'ai fait d'elle ce qu'elle voulait faire de vous.

--Quoi donc? Parle!

--Non, c'est inutile, Mario, tu ne m'en aimerais pas davantage; car tu
me hais, je le sais.

--Je ne hais personne, rpondit Mario; je hais le mal, et les mchants
instincts me font horreur. Tu as conserv les tiens, malheureuse fille!
Je l'ai bien vu hier, lorsque tu te faisais une joie folle de me
troubler l'me. Tu n'y russiras jamais, sache-le, et laisse-moi
tranquille; le mieux pour toi est que je t'oublie.

--coute, Mario, s'cria Pilar parlant  demi-haut, d'une voix
trangle. Ce n'est pas ainsi qu'il me faut traiter! Vrai, il ne le faut
pas, si tu aimes quelqu'un sur la terre! car, moi, je t'aime et je t'ai
toujours aim. Oui, ds le temps o nous tions aussi pauvres l'un que
l'autre, dormant sur les mmes bruyres et mendiant sur le mme pav,
j'tais amoureuse de toi. Je suis ne ainsi, je ne me souviens pas d'un
jour de ma vie o la passion de l'amour ou de la haine ne m'ait pas
dvore. Je n'ai pas eu d'enfance, moi! Je suis ne de la flamme, et j'y
mourrai, une vraie flammche de bcher! Qu'importe? Je vaux mieux ainsi
pour toi que ta Lauriane, qui t'a toujours mpris et qui n'aime jamais
que ses vieux parpaillots... heureusement pour elle! Oui, heureusement,
je te dis! car je sais votre vie  tous deux. Je suis retourne deux
fois dans votre pays, et, un jour, j'ai pass tout prs de toi sans que
tu m'aies reconnue. Tu m'as jet une petite pice d'argent. Tiens, la
voici  mon cou, cache sous mes colliers comme ce que j'ai de plus
prcieux au monde; je l'ai perce et j'y ai crit ton nom avec une
pointe. C'est mon talisman. Quand je ne l'aurai plus, je mourrai!

--Allons, allons, dit Mario, assez de folies! Que veux-tu maintenant?
Pourquoi es-tu revenue ici au pril de ta vie, et pourquoi
m'attendais-tu  cette porte? Rends-moi cette pice de monnaie, et
prends, pour les dpenser, ces pices d'or dont tu peux avoir besoin.

--Garde ton or, Mario: je n'en ai pas besoin, moi; je veux garder et je
garderai ton gage, bien que tu rougisses de savoir ton nom crit sur ma
poitrine. Je suis venue ici pour te raconter mon histoire, il faut que
tu l'entendes.

--Dis-la donc vite: la nuit est trs-froide et j'ai sommeil.

--Je ne veux la dire qu' toi, et ton page nous coute. Viens avec moi
hors des murailles.

--Non; mon page dort contre la porte. Parle ici et hte-toi, ou je te
quitte.

--coute-moi donc, j'aurai vite tout dit. Tu sais que mon pre a t
pendu et ma mre brle!

--Oui, je me souviens que tu me le disais souvent. Aprs?

--Aprs? La Flche m'a leve pour me faire souffrir. C'est lui qui me
rompait les os pour me rendre plus souple, et qui me portait dans une
cage pour me rendre malade et furieuse. Il me montrait comme une bte
dsespre qui mord tout le monde.

--Mais tu t'es affreusement venge de lui?

--Oui, je l'ai touff avec du sable, des cailloux et de la terre, comme
il criait:--Au secours! j'ai soif! j'ai soif! Il avait un bras qui
remuait encore et dont il voulait m'touffer aussi. Mais, au pril de ma
vie, je lui ai fait rentrer dans la gorge ce qu'il gardait de la sienne.
Ne lui devais-je pas cela? N'tait-ce pas mon droit? Vous l'eussiez
peut-tre sauv, vous autres, et il vous et pays comme Bellinde, qui,
sans moi, et russi hier  vous empoisonner tous, toi, ton pre et tes
valets, afin, disait-elle, de justifier la prdiction que je t'avais
faite devant tmoins, et de garder ma renomme de devineresse.

--Et alors, toi, tu l'as donc?...

--Je lui devais cela aussi,  elle! coute, coute mon histoire! Aprs
m'tre venge de La Flche, je m'tais cache dans le pavillon du
jardin. Je t'avais vu en colre contre moi, et j'attendais que cela ft
pass. Je croyais que tu me chercherais, que tu t'inquiterais de moi et
que tu me garderais dans ton chteau pour m'aimer. Mais, vers le soir,
tu es venu l avec la Lauriane, et tu lui as dit que tu voulais tre son
mari. Elle s'est raille de toi; elle te trouvait trop jeune;  prsent,
c'est elle qui est trop vieille, Dieu merci! Et puis tu lui as dit que
tu me hassais, et j'ai bien entendu tout! Alors j'ai fait tomber une
pierre sur elle pour la tuer, et je me suis bien cache. Mais vous avez
cru que la pierre tait tombe toute seule, et vous m'avez laisse l.

J'y ai pass la nuit, mourant de faim et de froid. J'tais furieuse;
cela me soutenait. Je vous maudissais tous les deux, je me maudissais
moi-mme pour t'avoir dplu. Je voulais me laisser mourir; mais je n'en
ai pas eu le courage, et, ne voulant plus rien de toi que je croyais
har, j'ai t  Brilbault chercher l'argent de Sanche, que La Flche
m'avait fait voler, deux ou trois mois auparavant, dans la maison de la
Caille-Botte.

Dans ce temps-l je ne savais pas le prix de l'argent, et, par haine de
La Flche, j'avais tout rendu  Sanche, qui l'avait si bien cach qu'il
pouvait gouverner les bohmiens avec des promesses et quelques cus de
temps en temps. Mais, moi, je savais o il l'avait enfoui, son trsor,
et il en restait beaucoup; du moins, beaucoup pour moi qui avais besoin
de si peu. J'en fis plusieurs parts et je les cachai en divers endroits.

Je m'tais mis dans la tte que je pouvais vivre seule, sans dpendre
de personne, et aller libre par toute la terre, enfant que j'tais! Mais
je m'ennuyai bientt, et, rencontrant la Bellinde, qui se sauvait du
pays, toute rase et dans un tat misrable, je lui contai que j'avais
de petits trsors cachs, tout en me gardant de lui dire jamais o ils
taient! Oh! pour le savoir, elle m'a flatte, tourmente, grise et
questionne jusque dans mon sommeil. Elle esprait toujours m'arracher
mon secret; c'est pourquoi elle s'est faite ma mre et ma servante, me
caressant toujours et me trahissant...

Oh! oui! elle m'a odieusement trahie! Elle m'a vendue, elle m'a livre,
lorsque j'tais encore une enfant; et quand, plus tard, j'ai compris et
senti ma honte, j'ai jur que je me vengerais quand je n'aurais plus
besoin d'elle.

 cette heure, les corbeaux se repaissent de sa chair! et c'est bien
fait, mon Dieu!

--Tu es une malheureuse et horrible fille! dit Mario. Et,  prsent,
as-tu fini?

-- prsent, je veux que tu m'aimes, Mario, ou je me vengerai de la
Lauriane, que tu aimes toujours, je le sais! puisque tout  l'heure,
dans l'auberge, tu n'as pas voulu parler d'elle aux messieurs qui
taient l. Oh! j'y tais aussi, moi, cache dans le grenier, d'o
j'entendais tout le mal que tu as dit de moi.

--Puisque tu as tout entendu, comment es-tu assez folle pour ma demander
de t'aimer?

--Je ne suis pas folle! On passe de la haine  l'amour, je le sais par
moi-mme. On dteste et on adore en mme temps. D'ailleurs, tu as avou
que j'avais maintenant de beaux yeux, des bras fins et une sorte de
beaut diabolique. C'est comme cela que tu disais dans l'auberge tout 
l'heure. Et beaucoup de ces gentilshommes m'avaient offert, la veille,
de quoi avoir d'autres jupes de taffetas et d'autres pendants
d'oreilles, parce que, laide ou belle, je leur avais tourn la tte.
Mais, moi, je ne veux rien d'eux, et rien de toi. J'ai encore de
l'argent cach en Berry, et j'irai quand je voudrai. Prends-y garde,
Mario! ta Lauriane me rpond de toi. Prends-moi avec toi, ou renonce 
elle.

--Puisque tu te confesses si bien de tes mauvais desseins, dit Mario, je
t'arrte...

Il allait saisir la bohmienne, dcid  la livrer  la justice du camp;
mais il ne retint d'elle que son charpe: plus diaphane et plus rapide
que les nues chasses par le vent, elle s'tait chappe.

Il la poursuivit, et il l'et atteinte, car lui aussi savait courir;
mais il avait  peine tourn l'angle de la rue, que le son clatant des
trompettes lui annona le boute-selle; c'tait le signal du dpart pour
la bataille.

Mario oublia les folles menaces qui l'avaient mu, et courut rejoindre
son pre, qui se levait  la hte.

 la pointe de jour, tout le monde tait en marche.

Le pas de Suse est un dfil qui, sur un quart de lieue de long, n'a
pas toujours vingt pas de large et qu'obstruent,  et l, des roches
boules. Les tergiversations du prince du Pimont n'avaient eu d'autres
fins que de retarder pendant quelques jours la marche de notre arme.
L'ennemi avait mis le temps  profit pour se fortifier.

Le dfil tait coup de trois fortes barricades couvertes par des
boulevards et des fosss. Les rochers qui le commandent des deux cts
taient couronns de soldats et protgs par de petites redoutes.

Enfin, le canon du fort Tallasse, bti sur une montagne voisine,
balayait l'espace dcouvert entre Chaumont et l'entre de la gorge.
C'tait une de ces positions dans lesquelles une poigne d'hommes parat
capable d'arrter une arme entire.

Rien n'arrta cependant la _furie franaise_[26].

Tant d'excellents historiens nous ont transmis le rcit de cette belle
action, que nous ne ferions qu'un peu moins bien aprs eux: notre rle
n'est pas d'crire l'histoire dans ses faits officiels, mais de la
chercher dans ses pisodes oublis. C'est pourquoi nous suivrons les
beaux messieurs de Bois-Dor  travers le carnage, sans nous laisser
blouir par l'ensemble majestueux du tableau. D'autant plus le
ferons-nous, qu'ils n'eurent pas le loisir de la contempler longtemps
eux-mmes.

La scne tait magnifique: un combat de hros dans un site sublime!

Mario eut, au premier coup de canon, des chos d'ivresse dans de coeur.
Comment il franchit la premire barricade, si ce fut sur un cheval ail
ou sur le propre souffle embras du dieu Mars; comment il oublia le
serment fait  son pre de ne pas s'loigner de lui, il ne l'a jamais
su. Toute la passion de son me, toute la fivre de son sang, contenues
 l'habitude par la modestie et l'amour filial, firent en lui comme une
ruption volcanique.

Il oublia mme un instant que son pre le suivait au plus fort du
danger, et, pour ne pas le perdre de vue, s'exposait autant que lui.

Aristandre tait l, il est vrai, se plaant comme une muraille mobile
autour de son matre; mais Mario, au plus chaud de l'assaut, se retourna
plus d'une fois pour voir le panache gris du vieillard qui dpassait
tous les autres, et, chaque fois qu'il le vit flotter, il remercia Dieu
et se fia  son toile.

L'affaire fut si imptueusement mene, qu'elle ne cota pas cinquante
hommes  la France. Ce fut une de ces miraculeuses journes o la foi
est dans tous, et o rien ne se trouve impossible.

La position emporte, Mario s'tait lanc sur la route de Suse,  la
poursuite des fuyards, parmi lesquels tait le duc de Savoie en
personne, lorsqu'il vit venir sur sa droite un cavalier masqu, courant
ventre  terre.

--Arrtez, arrtez-vous? lui cria cet homme; le service du roi avant
tout! Portez mes dpches. Je vous connais; je me fie  vous!

Et, en disant ces mots, le cavalier se laissa glisser  terre, vanoui,
pendant que son cheval, puis, tombait sur ses deux genoux.

Mario fut le seul de ses jeunes compagnons qui eut le courage de
renoncer  une dernire prouesse; il sauta  terre, et ramassa le paquet
cachet que le courier venait de laisser chapper.

Mais, comme il allait tourner bride vers le camp du roi, un groupe
d'hommes arms qui ne paraissaient pas avoir pris part  l'action et
qui, videmment, poursuivaient le messager sans savoir o ils se
jetaient, dbusqua par la droite et s'lana vers Mario en lui criant en
italien qu'il aurait la vie sauve s'il rendait le paquet sans donner
l'alarme.

Mario se hta d'appeler au secours de toutes ses forces. Personne ne
l'entendit. Son pre tait encore loin en arrire, ses compagnons dj
loin en avant. Il fit feu de sa carabine pour se faire mieux entendre,
et, pour ne pas perdre son coup, il le dirigea sur les assaillants, dont
un roula sur la poussire. Mario n'attendit pas les autres. Il tait
remont  cheval; il fila comme une flche au milieu d'une grle de
balles qui se logrent, partie dans son chapeau, partie dans le talus
qui ctoyait.

Il entendit du bruit derrire lui, des cris, des coups. Il n'en tint
compte, il ne se retourna pas.

Il n'avait pas vu le visage, il n'avait pas reconnu la voix du messager.
Il regrettait d'abandonner  l'ennemi un homme qui savait se rendre si
utile. Mais il s'agissait avant tout de sauver la dpche, et c'est par
miracle qu'il la sauvait.

Sa course rtrograde tonna ceux qu'il rencontra.  peu de distance du
quartier royal, il vit accourir son pre, qui s'effraya de le voir
passer ainsi sans s'arrter, et qui le crut bless et emport par son
cheval. Mais Mario lui cria:

--Rien! rien!

Et il disparut dans un tourbillon de poussire.

Il fut d'abord repouss d'auprs de la personne du roi, et, tout
aussitt, prenant son parti, il s'lana vers celle du cardinal.

Le cardinal s'tait vu expos dj  tant de projets d'assassinat, qu'on
ne l'approchait pas facilement. Mais les dpches que Mario brandissait
au-dessus de sa tte et l'heureuse physionomie du digne jeune homme
inspirrent une subite confiance au grand ministre. Il le manda prs de
lui, et reut le paquet, que Mario, dans sa hte, ne songea pas  lui
prsenter le genou en terre.




LXXII


Le cardinal lut la dpche.

C'tait quelque bonne nouvelle: peut-tre le chiffre des forces
insuffisantes que Gonzalez de Cordoue avait devant Casal; peut-tre une
conspiration des reines contre le pouvoir qui sauvait la France.

Quoi qu'il en ft, le cardinal ferma la dpche avec un malin sourire et
leva les yeux sur Mario en disant:

--Les destins propices ont fait si bien les choses, en ce jour, qu'ils
ont choisi pour messager un archange. Qui tes-vous, monsieur, et d'o
vient que vous tes porteur d'une telle dpche?

--Je suis un gentilhomme volontaire, rpondit Mario. J'ai pris cette
dpche dans une main mourante, tendue vers moi au milieu de la chasse
que nous donnions  l'ennemi. On m'a dit: Le service du roi avant
tout. Je n'ai pu approcher du roi, j'ai pens que j'approcherais de
Votre minence.

--Vous avez donc pens, reprit le cardinal, que c'tait tout un, en ce
sens que le roi ne peut avoir de secrets pour son ministre?

--J'ai pens qu'il n'en _devait_ point avoir, rpondit tranquillement
Mario.

--Comment vous nommez-vous!

--Mario de Bois-Dor.

--Vous avez... quel ge?

--Dix-neuf ans.

--Vous tiez  La Rochelle?

--Non, monseigneur.

--Pourquoi?

--Je ne me bats pas volontiers contre les rforms.

--Vous en tes?

--Non, monseigneur.

--Mais vous les approuvez?

--Je les plains.

--Si vous avez quelque chose  me demander, faites vite, le temps est
prcieux.

--Donnez-nous souvent des journes comme celle-ci, voil tout ce que je
demande! rpondit Mario, qui, dans son empressement  ne pas faire
perdre de temps au cardinal, s'loigna sans s'apercevoir que Son
minence voulait encore lui parler.

Mais d'autres soins rclamaient le grand ministre. Il se porta ailleurs
et oublia Mario.

Le lendemain, comme, on s'installait  Suse, Mario crut voir passer M.
Poulain, habill en campagnard. Il l'appela et ne reut pas de rponse.

M. Poulain se tenait cach, suivant sa coutume. Ayant pour emploi les
missions secrtes, l'ex-recteur montrait sa figure le moins possible
dans certaines localits, et ne s'y prsentait jamais ostensiblement
devant les personnages importants qui l'employaient.

Pendant que le roi, c'est--dire le cardinal, recevait  Suse les
soumissions du duc de Savoie, ce qui prit ncessairement plusieurs
jours, le marquis se reposait de ses motions.

Bien que les campagnes de Richelieu ne ressemblassent en rien aux
guerres de partisans de sa jeunesse, Bois-Dor avait t l pour son
compte aussi tranquillement que s'il n'et jamais quitt les champs de
bataille; mais il avait t rudement secou de voir son cher Mario
dans cette preuve. D'abord il avait craint que l'enfant ne ft
au-dessous de ses esprances; car, depuis la terrible nuit de l'assaut
de Briantes et de la mort de Sanche, Mario avait souvent montr beaucoup
de rpugnance pour la sang vers. Quelquefois mme,  la voir si peu
curieux du sige de La Rochelle, qui montait autour de lui toutes les
jeunes ttes, le marquis, bien que satisfait de ses principes, avait eu
peur de sa prudence. Mais quand il le vit fondre sur les barricades et
grimper aux redoutes du pas de Suse, il le trouva trop tmraire et
demanda pardon  Dieu de l'avoir amen l. Enfin, il avait pris
confiance, et, sachant son aventure de la dpche, il pleurait de joie
et radotait de plaisir dans le sein du fidle Adamas.

Celui-ci se faisait remarquer dans la ville par ses airs d'arrogance et
le mpris qu'il faisait de tout ce qui n'tait pas M. le marquis ou M.
le comte de Bois-Dor. Aristandre tait fort content d'avoir tu
beaucoup de Pimontais mais il et voulu tuer plus d'Espagnols. Clindor
ne s'tait pas mal comport. Il avait eu bien peur au commencement; mais
il se disait prt  recommencer.

Cependant Mario, au milieu de la joie des siens, tait sous le coup
d'une vive inquitude. Lui, qui mprisait les vaines prdictions et qui
avait travers le feu sans y songer, il se sentait faiblir devant une
folle menace, et Pilar repassait dans ses rves, comme l'esprit du mal
sous la forme d'un invisible et insaisissable ennemi. Il tait pay pour
savoir que les plus faibles adversaires peuvent, par la persvrance de
la haine, devenir les plus redoutables. Il avait sans cesse Lauriane
devant les yeux; il lui semblait qu'un effroyable danger la menaait. Il
prenait ses craintes pour des pressentiments.

Un matin, il retourna  Chaumont comme pour faire une promenade. Il
s'enquit vainement de la petite bohmienne. Il poussa plus loin vers le
mont Genvre, et apprit que le corps d'une femme avait t trouv par
l, dans la matine du 3 mars. On l'avait d'abord crue morte de froid;
mais, lorsqu'on l'enterra, ses lvres et son rabat portaient des traces
particulires de brlure, comme si elle et aval par surprise quelque
poison corrosif. Les montagnards qui communiqurent ce commentaire 
Mario, lui proposrent de lui montrer le cadavre. On l'avait enfoui dans
la neige provisoirement, la terre tant trop glace en cet endroit pour
tre aisment creuse.

Mario s'empressa de constater que ce cadavre tait bien celui de
Bellinde. Donc, Pilar n'avait pas menti. Elle s'tait dfaite de sa
compagne: elle pouvait, par les mmes moyens, se dfaire de sa rivale.

Mario retourna  Suse en toute hte et confia tout  son pre.

--Laissez-moi courir  Briantes, lui dit-il. Attendez-moi ici pour
continuer la campagne, s'il y a lieu. Si la paix est dfinitivement
signe, vous le saurez dans quelques jours et viendrez ma rejoindre sans
vous presser et sans vous fatiguer. Seul, j'irai plus vite, assez vite
pour devancer encore cette dtestable fille, qui n'a ni le moyen ni la
force de courir la poste.

Le marquis cda. Mario fit sur-le-champ ses dispositions pour partir le
lendemain matin avec Clindor.

Dans la soire, M. Poulain vint avec prcaution. Il tait tout joyeux et
tout mystrieux en mme temps.

--Monsieur le marquis, dit-il  Bois-Dor quand il fut seul avec lui et
Mario, je vous devais dj beaucoup, et je devrai ma fortune  votre
aimable fils! La prcieuse dpche que je portais, et qu'il a russi 
sauver, m'assure une place moins prilleuse et plus releve dans la
confiance du pre Joseph, c'est--dire du cardinal.

Je viens vous payer ma dette et vous annoncer que votre unique
ambition,  vous, est satisfaite. Le roi ratifie vos droits au marquisat
de Bois-Dor,  la seule condition que vous construirez sur vos terres
une maison quelconque,  laquelle vous donnerez ce nom, et qui, par
_lettres royaux_, sera transmissible  vos hoirs et  leurs descendants.
Son minence espre que vous continuerez la guerre avec elle, si la
guerre continue, et, au premier moment de loisir qu'elle aura, elle vous
mandera en sa prsence pour vous complimenter du grand courage et
dvouement du _vieillard_ et de l'_enfant_: je vous demande pardon, ce
sont ses paroles. M. le cardinal vous avait remarqus tous les deux, et
depuis il s'est enquis de vos noms. Il avait t content aussi de vous
en particulier, monsieur le comte, pour ce que vous ne lui demandiez en
rcompense, que des batailles.

J'ai eu le bonheur de paratre devant lui, de ma chtive personne, de
lui faire le rcit de mes dangers et des vtres, sans oublier qu' onze
ans, vos occtes de votre main l'assassin de votre pre; enfin, je lui
rappelai qu'il devait une nouvelle utile autant qu'agrable  ce mme
enfant, aussi avis que brave. Vous voil donc en bon chemin, monsieur
Mario. Si peu que je sois, je vous y pousserai de toutes mes forces si
l'occasion se retrouve.

Malgr le vif dsir qu'prouvait le marquis de prsenter Mario au
cardinal, Mario ne voulut pas attendre le jour ventuel de l'entrevue
promise.

Aprs avoir vivement remerci l'abb Poulain (celui-ci disait tout bas,
en souriant, qu'on pouvait dsormais l'appeler ainsi). Mario, heureux
du plaisir de son pre et d'Adamas a l'endroit de ce fameux marquisat,
se jeta sur son lit, dormit quelques heures, alla encore embrasser ses
vieux amis, et partit pour la France  la pointe du jour.

Mario et voulu dvorer l'espace. Mais, bien qu'il eut un cheval
admirable, il crut devoir courir la poste  franc trier, et ses forces
le trahirent. Il avait t lgrement bless  l'affaire du pas de Suse,
et l'avait cach avec soin: cette blessure s'irrita, il prit la fivre,
et, en arrivant a Grenoble, il tomba sur son lit. Clindor, pouvant,
s'aperut qu'il avait le dlire.

Le pauvre page courut chercher un mdecin. Il n'eut pas la main
heureuse: ce mdecin empira la blessure par ses remdes. Mario fut
trs-mal. L'impatience et la douleur de se voir ainsi arrt aggravrent
son tat. Clindor s'tait dcid  envoyer un exprs au marquis; mais il
perdait la tte, et il adressa ce courrier  Nice, au lieu de l'envoyer
 Suse.

Un soir qu'il se dsesprait et qu'il pleurait seul sur le palier de la
chambre o gisait Mario accabl, il crut l'entendre parler seul et
rentra prcipitamment.

Mario n'tait pas seul; une mince et ple figure habille de rouge se
penchait vers lui comme pour l'interroger.

Clindor eut peur. Il crut que le diable venait tourmenter l'agonie de
son pauvre jeune matre, et il cherchait des formules d'exorcisme,
lorsque  la faible clart de la veilleuse, il reconnut Pilar.

Sa peur augmenta. Il avait entendu sa conversation avec Mario 
Chaumont. Il la savait donc prise de lui jusqu' la fureur. Il le
croyait fermement voue  Satan, et la peur faisait sur lui son effet
accoutum, qui tait de le rendre brave, il se jeta sur elle l'pe 
la main, et faillit blesser Mario, que Pilar mit  dcouvert en vitant
le coup.

Il n'en put porter un second; Pilar le dsarma sans qu'il st comment,
en se jetant sur lui d'un bond si rapide et si imprvu, qu'il fut forc
de lcher prise.

--Tiens-toi tranquille, sot et fol que tu est, dit-elle. Je ne viens pas
ici pour nuire  Mario, mais pour le sauver: ignores-tu que je l'aime,
et que sa vie est la mienne? Fais ce que je te commanderai, et dans deux
jours il sera debout.

Clindor, ne sachant  quel saint se vouer, et voyant bien que le
praticien appel par lui empirait l'tat du malade a chaque ordonnance,
cda  l'ascendant de Pilar. Malgr la peur qu'elle lui causait, elle
agissait sur ses sens par un prestige qu'il ne s'avouait pas, mais qu'il
ne pouvait secouer. Par moments, il tremblait de lui confier la vie de
Mario; mais il obissait en se disant qu'il tait ensorcel par elle.

La fivre n'tait chez Mario qu'un rsultat de l'irritation nerveuse: un
jour de repos et guri sa blessure. Mais le mdecin lui avait appliqu
un onguent curatif qui produisait sur tout son tre l'effet du poison.
Pilar lava et purifia la plaie.

Elle possdait ces _secrets_ des Morisques auxquels les chrtiens
d'Espagne avaient recours en dsespoir de cause. Elle fit prendre au
malade des contre-poisons efficaces. La puret de son sang et le bel
quilibre de son organisation aidrent  l'effet des remdes. Il
recouvra  demi ses esprits la nuit mme; le lendemain matin, il ne
dlirait plus. Le soir, encore abattu par une grande faiblesse, il se
sentait sauv.

Dans son transport de joie, Clindor fit, sans le savoir, une
dclaration d'amour  l'habile bohmienne. Celle-ci n'y fit pas la
moindre attention. Elle se cachait derrire la chevet du lit pour que
Mario ne la vt pas. Elle savait bien que son apparition le troublerait.

Le surlendemain, Mario se sentit si courageux, qu'il donna  Clindor
l'ordre de chercher  acheter une chaise de poste, afin qu'ils pussent
continuer leur voyage. Clindor, voyant bien que c'tait trop tt,
feignit de n'en pouvoir trouver, Mario lui commanda alors de lui amener
des chevaux pour courir la poste.

Clindor se dsolait de son obstination: Pilar intervint. Mario faillit
retomber malade de colre en la voyant et en apprenant qu'il lui devait
la vie. Mais il se calma aussitt, et, lui parlant avec douceur:

--D'o viens-tu? lui dit-il; o as-tu t depuis que tu m'as fait ces
menaces?...

--Ah! tu crains pour _elle!_ rpondit Pilar avec un amer sourire.
Calme-toi; je n'ai pas eu le temps d'aller l-bas. Je n'irai pas, si tu
veux cesser de me har.

--Je cesserai, Pilar, si tu renonces  ta vengeance; car, si tu y
persistes, je te harai autant que la vie que tu m'auras rendue.

--Ne parlons pas encore de cela pour le moment; tu peux bien te tenir
tranquille et ne point aller dans ton pays, puisque ma prsence auprs
de toi te rpond de tout.

Pilar touchait le point essentiel de la situation. Mario se calma et
consentit  attendre sa gurison  Grenoble. Il dut consentir aussi 
voir Pilar auprs de lui. Il ne pouvait plus songer  livrer  la
rigueur des lois celle qui venait de le sauver et qu'il devait tenter de
ramener par la douceur. Il n'osait donc l'irriter par ses ddains, et
malgr l'invincible rpugnance qu'elle lui inspirait, il en tait
rduit  s'inquiter quand elle tait longtemps dehors, et  se rjouir
quand il la voyait rentrer.

Cet tat de choses fut intolrable au bout de deux ou trois jours.
Pilar, incapable d'aucun raisonnement moral, voulait tre aime; elle
peignait sa passion avec une sorte d'loquence sauvage, la disant et la
croyant chaste, parce qu'elle n'tait pas gouverne par les sens, et
sublime, parce qu'elle avait toute l'ardeur d'une imagination drgle
et d'un dpit opinitre. Elle accablait Lauriane de maldictions et
Mario de reproches amers, en disant sa folie sans pudeur devant le
pauvre Clindor, qui s'embrasait auprs de ce volcan.

Mario fut bientt lass du rle ridicule qu'il se voyait forc de jouer.
C'est en vain qu'il essayait de convertir cette nature incapable d'aimer
le bien pour le bien, incapable mme de deviner qu'il en pt tre ainsi
pour Mario, pour quelqu'un au monde.

--Si tu n'aimais pas follement cette Lauriane, lui disait-elle avec une
effrayante candeur, tu me confierais le soin de ta vengeance; car elle
t'a ddaign et te ddaignera toujours.




LXXIII


Mario put enfin se lever, et il sortit seul, un soir, affame d'air et de
libert, essayant ses forces, dcid  poursuivre son voyage, dt-il
faire incarcrer Pilar jusqu' nouvel ordre, dt-il se laisser suivre
par elle afin de la tenir en respect.

Il rvait au plan qu'il devait adopter, et montait lentement vers le
couvant de la Visitation, sans but, et comme attir par les hauteurs. Il
se trouva tout  coup en face d'une personne qui s'arrta devant lui. Il
s'arrta galement. Tous deux semblaient forcs de se regarder.

C'tait,  en juger par sa mise et son air, une femme noble,
trs-simplement vtue, petite et mince, ple, mais belle et jeune,
autant que permettait d'en juger le demi-masque noir que les femmes un
peu recherches portaient  la promenade.

Elle avait un chaperon de veuve et le costume entirement noir. Ses
cheveux d'un blond cendr formaient deux belles masses sur ses tempes.
Elle marchait compltement seule. Pas un compagnon, pas un valet devant
ou derrire elle sur le chemin.

D'abord la grce moelleuse et chaste de sa dmarche avait frapp de loin
le regard de Mario.  mesure qu'elle approchait, la couleur de ses
cheveux et le noir de son vtement lui avaient fait battre le coeur. De
plus prs, il se dfendit de cette illusion; face  face, il redevint
mu et incertain.

Les mmes perplexits semblaient agiter la dame masque. Enfin, elle
passa en rendant  Mario le salut qu'il lui adressait.

Mario fit vingt pas, non sans se retourner plusieurs fois; il en fit
vingt autres encore et s'arrta.

--Au risque de faire une inconvenance et d'tre mal reu, se dit-il, je
veux savoir qui est cette femme!

Il revint donc sur ses pas en courant, et se trouva de nouveau en face
de la dame masque, qui revenait sur les siens. Ils hsitrent encore
tous les deux et faillirent se croiser comme la premire fois sans oser
se parler. En fin, la dame se dcida la premire.

--Je vous demande pardon, dit-elle avec motion; mais, si une
ressemblance ne m'abuse pas, vous tes Mario de Bois-Dor?

--Et vous tes Lauriane de Beuvre? s'cria Mario perdu.

--- Comment se fait-il que vous me reconnaissiez, Mario? dit Lauriane en
dtachant son masque. Voyez comme je suis change!

--Oui, dit Mario ravi, vous n'tiez pas de moiti si belle!

--Ah! ne vous croyez pas oblig a cette galanterie, dit Lauriane. La
mort de mon pre, les souffrances de mon parti et la chute de tous les
miens m'ont faite vieille plus que les annes. Mais parlez-moi de vous
et des vtres, Mario!

--Oui, Lauriane; mais prenez mon bras et conduisez-moi o vous demeurez,
car il faut que je vous parle, et  moins que vous n'ayez ici une bonne
protection, je ne vous quitterai pas.

Lauriane s'tonna de l'air anim de Mario; elle accepta son bras, et lui
dit:

--Je ne pourrais pas, quand je voudrais, vous conduire maintenant jusque
dans mon asile. C'est ce couvent que vous voyez sur le haut du plateau.
Mais vous pouvez m'accompagner jusqu' la porte, et, chemin faisant,
nous nous instruirons l'un l'autre de ce qui vous concerne.

Presse de s'expliquer la premire, elle raconta  Mario qu'aprs la
prise de La Rochelle, n'ayant pu obtenir de se dvouer  partager la
captivit de madame de Rohan, elle avait voulu retourner en Berry. Mais
on lui avait fait savoir  temps que le prince de Cond avait donn des
ordres pour la faire arrter de nouveau, au cas o elle y
reparatrait.

Une vieille tante, la seule parente et amie fidle qui lui restt, tait
suprieure au couvent de la Visitation de Grenoble: c'tait une ancienne
protestante, jete toute jeune dans cette maison, et qui s'y tait
laiss convertir. Mais elle avait conserv pour les protestants une
grande mansutude, et elle appela Lauriane avec tendresse pour la cacher
et la protger jusqu' la fin de la guerre du Midi. Lauriane avait
trouv l quelque repos et beaucoup d'affection.

Pas plus que chez les religieuses de Bourges, on ne l'avait perscute.
Par gard pour sa tante, on avait feint mme d'ignorer qu'elle ft
dissidente, et elle pouvait sortir seule et masque pour porter des
secours et des consolations  de malheureux protestants logs dans les
faubourgs.

--Lauriane, dit Mario, il ne faut plus sortir, il ne faut plus vous
montrer jusqu' ce que je vous le dise. C'est par un secours de la
Providence que vous n'avez pas t rencontre et reconnue par un
invisible et dangereux ennemi. Vous voici  la porte du couvent;
jurez-moi, par la mmoire de votre pre, que vous ne franchirez pas
cette porte avant de m'avoir revu.

--Vous reverrai-je donc, Mario?

--Oui, demain. Pouvez-vous m'entendre au parloir?

--Oui,  deux heures.

--Jurez-vous de ne pas sortir?

--Je le jure.

Mario vit, cette fois, avec plaisir, la porte du clotre se refermer
entre Lauriane et lui; il l'y jugeait en sret, si Pilar ne l'y
dcouvrait pas. Il fit l'exploration attentive des alentours du couvent,
pour s'assurer qu'il n'avait pas t suivi et guett par elle. Il la
savait capable de sacrifier toute la communaut pour atteindre sa
rivale.

Il rentra chez lui et ne l'y trouva pas. Clindor ne l'avait pas vue
depuis que son matre tait sorti.

Mario sentait renatre toutes ses inquitudes;  tout hasard, il
descendait vers la rue, lorsqu'il entendit un tumulte qui lui fit
troubler le pas. Il vit Pilar, que des archers emmenaient  la lueur des
flambeaux. Elle jetait de grands cris, des cris  la fois dchirants et
froces, et, lorsqu'elle aperut Mario, elle tendit vers lui des mains
suppliantes avec une expression de dsespoir qui l'branla un instant.

--Ah! cruel! lui cria-t-elle, c'est toi qui me fais jeter dans un cachot
pour prix de mon amour et de mes soins! Infme! tu veux te dfaire de
moi. Sois maudit!

Mario, sans lui rpondre, interrogea le chef de l'escouade qui
l'emmenait.

--Pouvez-vous me dire, lui demanda-t-il, si vous l'emprisonnez pour une
nuit comme vagabonde, ou pour longtemps comme prvenue d'un crime ou
d'un dlit quelconque?

Il lui fut rpondu qu'elle n'tait accuse que d'un dlit. Le praticien
qui avait si mal soign Mario, mcontent de le voir guri par une
aventurire, avait accus celle-ci de lui souffler ses malades, en des
termes qui quivalaient, dans ce temps,  une accusation d'exercice
illgal de la mdecine, accusation qui pouvait avoir des consquences
beaucoup plus graves que de nos jours, puisqu'on pouvait toujours
soulever la question de sorcellerie, crime que les plus graves
magistrats prenaient au srieux et punissaient de mort.

--Quoi qu'il arrive d'elle, se dit Mario, il faut que cette dangereuse
fille perde la trace de Lauriane, qu'elle avait peut-tre dj trouve.

Et, ds le lendemain, il courut au couvent.

-- prsent, dit-il  son amie, nous pouvons respirer, mais non nous
endormir sur le danger.

Et il raconta toute sa bizarre aventure avec la bohmienne.

Lauriane l'couta attentivement.

--Maintenant, lui dit-elle, je comprends tout. Sachez, Mario, pourquoi
je fus si mue hier en vous voyant, et comment j'eus la hardiesse de
vous adresser la parole sans tre sre de vous reconnatre. Sachez aussi
pourquoi j'hsitai, la premire fois, croyant tre dupe de mon
imagination. J'avais reu, il y a huit jours, une lettre anonyme remplie
d'injures et de menaces, o l'on m'annonait que vous aviez t tu 
l'affaire du pas de Suse.

J'avais t bouleverse de cette nouvelle. Je vous pleurai, Mario,
comme on pleure un frre, et j'crivis  votre pre une lettre que
j'envoyai au messager de poste  l'instant mme. Cependant, peu  peu,
la rflexion me donna des doutes sur l'avis suspect que j'avais reu, et
quand je vous rencontrai, j'allais dans la ville pour m'informer, s'il
tait possible, des noms des gentilshommes tus dans ce combat.

J'tais dcide, si le vtre en tait, d'aller trouver votre pre pour
tcher de le soutenir et de le soigner dans cette mortelle preuve. Je
lui devais bien cela, n'est-ce pas, Mario, pour tant de bonts qu'il a
eues autrefois pour moi?

Mario regardait Lauriane et ne pouvait se lasser de contempler ses
traits altrs, ses yeux enflamms par une douleur et des larmes dont la
trace semblait encore frache.

--Ah! ma Lauriane, s'cria-t-il en lui baisant les mains, vous aviez
donc gard un peu d'amiti pour moi?

--De l'amiti et de l'estime, rpondit-elle; je savais que vous n'aviez
pas voulu combattre les protestants.

--Ah! jamais! et pourtant, je n'en ai jamais dit la principale raison!
Je peux vous la dire,  vous, maintenant: je ne voulais pas risquer de
tirer sur votre pre et sur vos amis, Lauriane, je vous ai tendrement
aime; d'o vient donc que vos lettres  mon pre taient si froides
pour moi?

--Je peux, moi aussi, vous parler maintenant  coeur ouvert, mon cher
Mario. Mon pre, lorsque nous nous vmes pour la dernire fois 
Bourges, il y a quatre ans, avait eu l'trange ide de nous fiancer
ensemble. Le vtre repoussa, comme il le devait, le projet d'un mariage
si mal assorti; et moi, un peu humilie de la lgret de mon pauvre
pre, je vous annonai  diverses reprises des projets d'tablissement
auxquels je ne pouvais gure songer dans les tristes circonstances o je
me trouvais. En mme temps, j'tais froide pour vous en paroles, mon
cher Mario, et peut-tre un peu humilie des prtentions que vous
pouviez me supposer.

Aujourd'hui, sourions de ces misres passes et rendez-moi la justice
de croire que je ne songe  aucune espce de mariage. J'ai vingt-trois
ans: le temps est pass pour moi. Mon parti est cras, et ma fortune
sera confisque au premier caprice du prince de Cond. Mon pauvre pre
est mort, dpouill, par les hasards de la guerre, des biens qu'il avait
amasss dans ses excursions maritimes.

Je ne suis donc plus ni riche, ni belle, ni jeune. Je m'en rjouis sous
un rapport: c'est que je pourrai dsormais vivre non loin de vous,
sans que l'on puisse me souponner d'aspirer  autre chose qu' votre
amiti.

Mario coutait Lauriane, tout confus et tout tremblant.

--Lauriane, lui dit-il avec feu, c'est vous qui ddaignez mon nom, mon
ge et mon coeur, en me parlant de cette tranquille chane d'amiti qu'il
vous serait ais de reprendre. Mais c'est  moi de dire: Il est trop
tard. Je vous ai toujours saintement aime, et je ne crois pas vous
aimer moins religieusement, parce que je vous aime avec plus de passion
depuis que je vous ai perdue et depuis que je vous retrouve.

Moi aussi, Lauriane, j'ai bien souffert! Mais je n'ai jamais dsespr
tout  fait. Quand j'avais bien cach ma peine, pour ne pas me laisser
mourir de langueur, Dieu m'envoyait, comme un secours de grce, des
bouffes d'espoir en lui et de foi en vous.

--Elle sait, elle doit savoir que j'en mourrais, me disais-je; elle
m'aimera, elle n'en aimera pas un autre, ne ft-ce que par bont d'me!
Je ne suis qu'un enfant, mais je peux me rendre digne d'elle bientt et
bien vite, en travaillant beaucoup, en me gardant le coeur bien pur, en
ayant du courage, en rendant heureux ceux qui m'aiment et en me battant
bien quand viendra une bonne guerre; car celle-ci est bonne, n'est-ce
pas, Lauriane, et vous ne pouvez pas avoir aujourd'hui le coeur chang au
point d'aimer les Espagnols?

--Non, certes! rpondit-elle. Et c'est parce que M. de Rohan a voulu
cette alliance de folie, de honte et de dsespoir, que j'attendais ici
la fin des vnements sans vouloir m'y intresser davantage.

--Voyez-vous bien, Lauriane, que rien ne nous spare plus. Si je ne
suis pas l'homme de bien et de savoir que je voudrais tre, je crois du
moins qu' prsent j'en sais autant et peux me battre aussi rsolment
que les jeunes gens de vingt-cinq  trente ans, avec qui je viens de me
trouver  l'arme.

Quant  mon affection, Lauriane, j'en peux rpondre pour toute ma vie.
Je n'y aurai pas de mrite, je suis n fidle, moi, et, depuis mon jeune
ge, il m'a t impossible de trouver aimable et belle une autre femme
que vous; j'ai mis mon coeur en vous ds le premier jour o je vous ai
vue. Je ne me suis jamais dshabitu de vivre auprs de vous, et je n'ai
jamais pass un jour  Briantes sans aller rver  vous au lieu de jouer
et de me distraire, aussitt que je quittais mes tudes pour un instant.
Ce que je pensais, ce que je vous disais, il y a huit ans, dans ce
fameux labyrinthe, je le pense et je vous le dis encore.

Je ne peux pas vivre heureux sans vous, Lauriane! Pour tre heureux, il
faut que je vous voie toujours. Je sais bien que je n'ai pas le droit de
vous dire: Rendez-moi heureux! Vous ne me devez rien! mais peut-tre que
vous serez plus heureuse avec moi que vous ne l'tiez avec votre pauvre
pre et que vous ne l'tes maintenant, seule, perscute et oblige de
vous cacher. Je n'ai pas besoin que vous soyez si riche; mais, si vous
tenez  l'tre, je ferai valoir vos droits ds que la paix sera faite;
je vous dfendrai contre vos ennemis.

Marie avec moi, vous serez libre de votre conscience, et,  l'abri de
ma protection, vous prierez comme vous l'entendrez. Nous ne nous
battrons pas pour nos autels, comme font,  cette heure, le roi et la
reine d'Angleterre. Si vous tenez  un titre, je suis dfinitivement
emmarquis. Si vous n'tes plus belle, cela, je n'en sais rien et ne
le saurai jamais. Je vois bien que vous tes change. Vous voil plus
ple et plus mince que lorsque vous aviez seize ans; mais,  mes yeux,
vous tes bien plus belle ainsi, et, ne l'eussiez-vous jamais t, il ne
me semble pas que je vous eusse moins aime.

Donc, si le bonheur d'une femme est d'tre belle pour celui qu'elle
aime, aimez-moi, Lauriane, et vous aurez ce bonheur-l. Enfin, coute,
ma Lauriane, et laisse-moi te parler comme autrefois. J'ai eu bien de la
soumission et du courage jusqu' ce jour, ne m'te pas ma force; si tu
veux attendre encore  me connatre comme ami et frre, j'attendrai que
tu te fies en moi. Si tu veux que je retourne  la guerre, et, de vrai,
c'est mon envie, viens au camp comme pupille et fille adoptive de mon
pre. Je ne te verrai que quand tu voudras, pas du tout, si tu l'exiges,
jusqu' ce que tu m'acceptes pour mari. Enfin, ne nous quitte plus; car,
avec ou sans ton amour, nous sommes et voulons tre toujours ta famille,
tes amis, tes dfenseurs, tes esclaves, tout ce que tu voudras que nous
soyons, pourvu que tu nous permettes de t'aimer et de te servir.

Lauriane pressa dans ses mains les mains du bon Mario.

--Tu es un ange, lui dit-elle, et il me faut du courage pour te refuser.
Mais je t'aime trop pour lier ta brillante destine  ma destine finie
et douloureuse; j'aime trop ton pre pour lui vouloir causer ce
chagrin...

--Mon pre! tu doutes de mon pre,  prsent? s'cria Mario hors de lui.
Ah! Lauriane! n'as-tu pas compris que le tien t'avait trompe! Dis donc
que tu ne m'aimes pas, que tu ne m'as jamais aim!...

En ce moment, on sonna avec force  la grille du couvent, et, une minute
aprs, le marquis de Bois-Dor s'lanait dans le parloir et pressait
tour  tour Mario et Lauriane dans ses bras.

Il n'avait pas reu le courrier de Clindor, mais la lettre de Lauriane;
et comme la paix tait signe et qu'il s'en retournait en Berry, il
venait la chercher  son couvent pour la ramener avec lui. Il fut donc
fort surpris de trouver l Mario, qu'il croyait dj rendu  Briantes.

On s'expliqua; puis Mario, encore trs-mu, dit au marquis:

--Vous arrivez bien, mon pre. Voil Lauriane qui croit que vous ne
l'aimez point!

On s'expliqua encore. Le marquis voyait l'agitation et la douleur de
Mario, et il souriait.

Tout  coup, Lauriane comprit ce sourire.

--Mon marquis, s'cria-t-elle en rougissant et en tremblant, rendez-moi
la lettre que je vous ai crite quand j'ai cru  la mort de votre fils!
Rendez-la-moi, je le veux, ne la montrez pas...

--Non, non, rpondit le marquis en tendant, d'un air narquois, la lettre
 Mario; il ne la verra jamais,  moins, pourtant, qu'il ne me l'arrache
des mains... ce dont il est bien capable, comme vous le voyez!




LXXIV


La lettre tait courte et dsole; Mario l'eut bientt dvore des yeux,
tandis que Lauriane cachait sa tte sur l'paule du vieillard.

Lauriane, dans un premier mouvement d'amre douleur, avait crit au
marquis qu'elle avait toujours aim Mario depuis leur sparation, et
qu'elle porterait son deuil toute sa vie.

Car c'est de ce jour, disait-elle, que, de vrai, je me sens _veuve_!

--Vous ne l'tes point, vous ne le serez plus, ma Lauriane, dit le
marquis en lui dtachant pour un instant son petit chaperon noir. Je
n'ai jamais souhait d'autre fille que vous, et nous allons faire les
noces  Briantes.

Je vous laisse  penser quelle fte ce fut au manoir quand on y vit
revenir ensemble les beaux messieurs de Bois-Dor, Lauriane, Adamas,
Aristandre, et mme Clindor, qui, pour mieux secouer le charme jet sur
lui par la bohmienne, se hta de faire la cour  toutes les
villageoises.

Le mariage des deux enfants bien-aims du bon M. Sylvain ne pouvait
cependant pas tre clbr publiquement avant que Lauriane et fait sa
soumission au roi et obtenu sa grce, car elle s'tait pose en rebelle
dans un moment de dsespoir; et, malgr le crdit de M. Poulain, le roi
fut inflexible tant que dura la _guerre du Midi_ avec les protestants.

Elle fut courte et sanglante. Ce fut le dernier soupir du parti en tant
que faction politique.

Sur les ruines de ce parti cras, Richelieu fit jurer au fils de Henri
IV le maintien de la libert religieuse proclame par son pre[27].

On put alors prsenter  Louis XIII la requte du marquis de Bois-Dor
pour sa belle-fille.

 cet effet, Mario se rendit lui-mme  Nmes, o le roi venait de faire
une entre triomphale avec Richelieu. M. de Rohan partait pour Venise.

Mario obtint que sa femme rentrerait dans ses biens en dpit de M. le
Prince, qui les flairait beaucoup, et dans sa libert pleine et entire.
Le cardinal le reut et lui fit quelque reproche de n'avoir pas pris
part  cette guerre. Mario lui redemanda la guerre en Italie, et, en le
congdiant, le cardinal lui dit tout bas, avec un charmant sourire:

--Je vous la promets; mais n'en dites rien, si vous ne voulez pas que
j'choue!

Mario trouva l l'abb Poulain trs-fatigu et enchant d'avoir quelques
semaines de cong. Il avait si chaudement servi Mario, que celui-ci
l'invita  venir se reposer  Briantes, et ils partirent ensemble,
l'abb se faisant fte d'aller clbrer ostensiblement le mariage des
deux jeunes gens.

Nos voyageurs se mirent en route par une chaleur dvorante. On tait aux
premiers jours de juillet. Le pays qu'ils traversaient, ravag par la
guerre, n'avait plus un arbre, plus une chaumire debout.

Par ordre du roi, les troupes avaient _fait le dgt_ autour des villes
rebelles pour affamer les habitants.

--Nous traversons un incendie, dit l'abb  Mario; le soleil nous traite
comme nous avons trait cette pauvre terre, et je crois que nos
vtements vont prendre feu.

--De vrai, monsieur l'abb, dit Clindor, qui aimait  se mler de la
conversation, on sent par ici une bien mchante odeur de brl!

--En effet, dit Mario, quelque maison brle encore derrire cette
colline; ne voyez-vous pas de la fume?

--C'est peu de chose, dit l'abb. Quelque petite masure. J'avoue,
monsieur le comte, que je suis las de tant de maux. Je hassais les
huguenots autrefois;  prsent qu'ils sont par terre, je fais comme
vous, je les plains. J'ai vu l'affaire de Privas. Eh bien, j'en ai
assez, et je dfie les plus gourmands de vengeance de n'en pas tre
rassasis.

--Je le crois! dit Mario en soupirant; mais coutez donc ces cris,
monsieur l'abb: il y a par l des gens en grande dtresse. Allons-y
voir.

Effectivement, on entendait, derrire la colline d'o montait la fume,
des cris, ou plutt un seul cri prolong, perant, atroce, comme celui
de la mouche que suce lentement l'araigne. L'horrible dure de ce cri
lointain, qui semblait tre celui d'un enfant, fit impression sur
l'abb. Clindor ne pouvait croire que ce ft une voix humaine.

--Non, non, disait-il, c'est quelque pipeau de berger ou quelque
chevreau qu'on gorge.

--C'est un tre humain qui expire dans les tortures, reprit l'abb. Je
connais trop cette affreuse musique!

--Courons-y donc! s'cria Mario; il est peut-tre temps de sauver une
malheureuse crature. Venez, venez, l'abb! La paix est signe; nul n'a
plus le droit de torture sur les huguenots!

--Il est trop tard, dit l'abb, on n'entend plus rien.

Le cri avait cess brusquement et la fume tombait. On s'tait peut-tre
tromp.

On poussa nanmoins les chevaux, qui gagnrent bientt le haut de la
colline.

Alors on aperut, au fond du vallon, et beaucoup plus loin qu'on ne s'y
attendait, un groupe de paysans qui tournaient et s'agitaient autour
d'un feu  demi teint. Avant qu'on ft  porte de la voix, ils
s'taient disperss. Une seule vieille femme resta auprs des cendres
brlantes, qu'elle retournait avec une fourche, comme si elle y et
cherch quelque chose. Mario arriva le premier auprs de ce reste de
brasier, d'o s'exhalait une odeur cre, insupportable.

--Que cherchez-vous donc l, la mre? lui dit-il, et que vient-on de
brler ici?

--Oh! rien, mon beau monsieur! rien qu'une sorcire qui nous donnait la
fivre avec son regard toutes les fois qu'elle passait. Nos hommes en
ont fait une fin, et, moi, je cherche si elle n'a pas laiss son secret
dans les cendres.

--Quoi, son secret? dit Mario rvolt du sang-froid de cette parque.

--C'est, rpondit la vieille, qu'elle avait au cou quelque chose qui
brillait, et qu'elle a perdu en se dbattant, quand on l'a mise au feu.
Alors elle a cri: Je ne l'ai plus, je suis perdue! a doit tre une
amulette pour se garantir de malemort, et je la voudrais trouver.

--Tenez, dit Mario en ramassant une pice de monnaie perce qui brillait
 ses pieds, est-ce cela?

--Oui, oui, c'est cela, mon beau monsieur! Donnez-la-moi pour la peine
que j'ai bien attis le feu.

Mario jeta loin de lui la pice de monnaie, par un mouvement d'horreur
insurmontable. Il venait d'y lire un nom grav avec une pointe. C'tait
le talisman de Pilar. Il ne restait d'elle que ce tmoignage de son
fatal amour, quelques petits ossements calcins, et l'cre odeur de
chair brle rpandue dans l'atmosphre.

Mario, saisi d'pouvante et de piti, s'loigna rapidement, sans vouloir
donner  Clindor, qui le questionnait, le mot de cette infernale nigme,
et, pendant une partie du voyage, il resta sous la pnible impression de
cette horrible rencontre.

Mais, aux approches de son manoir, on pense bien qu'il avait tout
oubli et ne songeait plus qu'au bonheur de revoir sa chre compagne,
son pre bien-aim, sa tendre Mercds, son paternel Lucilio, le sage
Adamas et l'hroque carrosseux, tous ces braves coeurs qui, en le
_gtant_ de tout leur pouvoir, avaient russi par miracle  en faire le
meilleur et le plus charmant des tres.

La noce fut splendide. Le marquis ouvrit le bal avec Lauriane, qui,
heureuse et repose, ne semblait pas avoir un jour de plus que le beau
Mario.

FIN DU TOME SECOND ET DERNIER

       *       *       *       *       *




NOTES:

[1] Picard le cordonnier, sergent dans la milice bourgeoise, o il tait
trs-influent. Concini voulant transgresser une consigne que Picard
faisait respecter, le marchal d'Ancre le fit btonner. La fureur du
peuple fut telle, que d'Ancre jugea sa vie en danger et sortit de Paris.
Deux valets qui avaient servi sa vengeance furent pendus.

[2] Celui de Louis XIII avec Anne d'Autriche, et celui d'lisabeth, soeur
du jeune roi.

[3] Qui fut le grand Cond.

[4] C'tait, sans doute, le fils ou le neveu d'un aventurier de ce nom
que la reine Catherine avait fait gouverneur de Gien; _grand assassin
qui avait donn de sa personne au sige de Sancerre_.

[5] Aujourd'hui Feuilly; jadis et successivement Seuly, Sully et
Seuilly.

[6] On en peut voir le dessin exact, ainsi que celui du chteau, de l'if
et des dbris de la tombe de Charlotte d'Albret, dans le bel ouvrage de
MM. de la Tremblais et de la Villegille: _Esquisses pittoresques sur le
dpartement de l'Indre_.

[7] Louise Borgia, marie plus tard  Louis de la Trmouille, puis 
Philippe de Bourbon-Busset.

[8] Saint Laurian est un des saints les plus fts de l'ancien Berry.

[9] J'ignore ce qu'est devenu le portrait dont il est ici question. J'en
ai vu un tout semblable en la possession de l'illustre gnral Pepe. On
sait qu'il en existe un de Raphal qui est un chef-d'oeuvre. L, le
Borgia est presque beau; du moins, il y a tant de distinction dans sa
figure et d'lgance dans sa personne, qu'on hsite d'abord  le har.
Pourtant l'examen produit une sensation de terreur relle. La main,
droite, fine et blanche comme celle d'une femme, serre tranquillement le
manche d'un poignard plac sur son flanc. Elle le tient avec une adresse
remarquable; elle est prte  frapper. Le mouvement est si admirablement
indiqu, qu'on voit d'avance comment le coup va tre port, de haut en
bas, dans le coeur de sa victime. Il y a de la grandeur dans ce portrait,
en ce sens que le grand artiste a mis l son cachet, mais sans chercher
 dguiser l'atrocit morale de son modle, qu'il fait victorieusement
percer  travers le calme effrayant de la figure.

[10] Cet ornement, usit au temps de Henri IV, est peut-tre venu en
France avec Marie de Mdicis, comme une allusion aux armes de sa maison,
que sont, comme l'on sait, sept petites boules, littralement sept
pilules, en souvenir de la profession du chef de la famille.

[11] Le mairain ou tuilage en bois de chne, tait employ dans presque
tous les chteaux du Berry.

[12] C'est un des rares endroits du pays o l'on trouve encore la
balsamine sauvage  fleurs jaunes.

[13] Aurore.

[14] Jsus.

[15] L'vangile.

[16] On sait qu'on appelait _verdures d'Auvergne_ des tentures de
tapisserie reprsentant des arbres, des feuillages et des oiseaux, sans
personnages et sans paysage dtermin. On les fabriquait, je crois, 
Clermont.

[17] Michelet, lettre indite.

[18] Raynal, _Histoire du Berry._

[19] Mmoires de M. Lenet.

[20] Charlotte de la Trmouille, femme de Henri de Cond, premier du
nom, captive pendant huit ans, acquitte, mais non justifie.

[21] Henri Martin, Lettre indite.

[22] Ces pis, qui sont d'une raret curieuse pour les archologues,
sont rests, en certaines localits, une mode traditionnelle; les
potiers de Verneuil en fabriquent de fort jolis sur les modles anciens.
Le petit vase  quatre ou six anses, mont sur plusieurs pices et
surmont de fleurs ou d'oiseaux, se retrouve dans leur systme
d'ornement.

[23] Coq, _Gallus_.

[24] Monteil, _Histoire des Franais des divers tats_.

[25] On appelait encore en France les retres _lansquenets_, bien qu'ils
ne portassent plus la lance.

[26] HENRI MARTIN, _Histoire de France_.

[27] Henri Martin.






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both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

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effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
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or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


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editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


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