The Project Gutenberg EBook of Comment on construit une maison, by 
Eugne-Emmanuel Viollet-le-Duc

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Title: Comment on construit une maison

Author: Eugne-Emmanuel Viollet-le-Duc

Release Date: July 21, 2008 [EBook #26101]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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COMMENT ON CONSTRUIT UNE MAISON

(HISTOIRE D'UNE MAISON)

PAR


EUGNE VIOLLET-LE-DUC

Ouvrage orn de 62 dessins par l'auteur.

Ouvrage adopt par le Ministre de l'Instruction publique pour les
bibliothques publiques, scolaires et populaires et par la Ville de
Paris pour les distributions de prix.

Paris, J. Hetzel, 1887



Table des matires


CHAP. I. M. Paul a une ide.

------II. Avec un peu d'aide l'ide de M. Paul se dveloppe.

------III. L'arbre de la science.

------IV. Des ides de M. Paul en matire d'art, et comment elles furent
modifies.

------V. M. Paul suit un cours de construction pratique.

 Premire leon.

 Deuxime leon.

------VI. Comme quoi M. Paul est induit  tablir certaines diffrences
entre la morale et la construction.

 Troisime leon.

------VII. Plantation de la maison et oprations sur le terrain.

------VIII. M. Paul rflchit.

------IX. M. Paul, inspecteur des travaux.

------X. M. Paul commence  comprendre.

------XI. La construction en lvation.

------XII. De quelques observations adresses au grand cousin par M.
Paul et des rponses qui y furent faites.

------XIII. La visite au chantier.

------XIV. M. Paul prouve le besoin de se perfectionner dans l'art du
dessin.

------XV. L'tude des escaliers.

------XVI. Le critique.

------XVII. M. Paul demande ce que c'est que l'architecture.

------XVIII. tudes thoriques.

------XIX. Suite des tudes thoriques.

------XX. Lacune.

------XXI. Reprise des travaux.--la charpente.

------XXII. La fumisterie.

------XXIII. Cantine.

------XXIV. La menuiserie.

------XXV. Des nouvelles connaissances acquises par M. Paul pendant son
voyage.

------XXVI. La couverture et la plomberie.

------XXVII. L'ordre dans l'achvement des travaux.

------XXVIII. L'inauguration de la maison.

Dfinition de quelques termes techniques employs dans ce volume.

Notes.


[dessin]




CHAPITRE I

M. PAUL A UNE IDE.


C'est un bon temps que le temps des vacances. Le ciel est doux; la
campagne revt sa plus aimable parure; les fruits sont mrs. Tout sourit
au lycen qui, dans son bagage, apporte les preuves de l'utile emploi de
son temps.

Chacun le flicite de ses succs et lui fait entrevoir, au del de ses
six semaines de repos, des labeurs attrayants couronns par une
brillante carrire.

Oui, c'est un bon temps; il semble alors que l'air est plus lger, le
soleil plus brillant, les prairies plus vertes. La pluie maussade parat
charge de senteurs dlicieuses.

Sitt le jour paru, on s'empresse d'aller revoir les coins aims du
parc, et la fontaine, et le petit lac, et la ferme; de s'enqurir des
chevaux, du bateau, des plantations.

On cause avec la fermire, qui vous prsente, en souriant, une belle
galette toute chaude. On suit le garde-chasse, qui vous raconte les
histoires du voisinage tout en faisant sa tourne. Les clochettes des
troupeaux vous charment, aussi bien que la chanson monotone du petit
ptre qui a grandi et aspire au grade de pasteur attitr.

Oui, c'est un bon temps... Mais, les premiers jours passs, l'ombrage
des beaux arbres, une campagne aime, les longues promenades, les
histoires du garde-chasse et le bateau mme se voilent d'un secret
ennui, si une occupation favorite ne vient point vous saisir. Il
appartient  la vieillesse seule de se complaire dans les souvenirs et
de trouver des joies toujours nouvelles dans la contemplation des champs
et des bois.

La provision des souvenirs est vite puise par la jeunesse, et la
mditation inactive n'est pas son fait.

M. Paul,  seize ans, ne faisait point ces rflexions  part lui; mais
aprs huit jours passs  la campagne chez son pre, chtelain
cultivateur, possesseur d'une belle terre dans le Berri, il avait  peu
prs puis la somme des impressions qu'avait fait natre en lui le
retour dans le domaine paternel. Pendant toute l'anne scolaire, combien
n'avait-il pas fait de projets ajourns aux prochaines vacances? Il lui
semblait qu'il n'aurait pas assez de six semaines pour les raliser. Que
de choses il avait  revoir,  dire,  faire. Et cependant en huit jours
tout tait vu, dit et fait.

D'ailleurs, marie depuis peu, sa soeur ane tait partie avec son mari
pour un long voyage, et quant  Lucie, sa soeur cadette, elle paraissait
plus proccupe de sa poupe et du trousseau d'icelle, que des penses
de monsieur son frre.

Il avait plu tout le jour; la ferme, visite pour la cinquime fois par
M. Paul, lui avait paru fort triste et sombre. Les poules, abrites le
long des murs, semblaient pensives, et mme, les canards barbottant dans
une boue saumtre taient silencieux. Le garde, sorti pour tuer un
livre, avait bien emmen avec lui M. Paul, mais tous deux taient
rentrs bredouilles, passablement mouills. M. Paul avait, non sans un
certain dsappointement, trouv les histoires du garde longues et
diffuses, d'autant qu'il les entendait pour la troisime fois sans
beaucoup de variantes. Ajoutez  cela que le vtrinaire avait dclar,
le matin, que le poney de M. Paul devait garder l'curie pendant une
semaine,  la suite d'un refroidissement.

On avait bien lu le journal aprs dner, mais M. Paul ne trouvait qu'un
intrt mdiocre aux nuances de la politique, et, quant aux faits
divers, ils taient dplorablement insignifiants.

M. de Gandelau (c'est le nom du pre de Paul) tait trop proccup des
dtails de son exploitation et peut-tre aussi des soins qu'il tait
oblig de prendre de sa goutte pour chercher  soulever le voile d'ennui
qui flottait devant les regards de monsieur son fils, et Mme de
Gandelau, reste sous la triste impression du dpart rcent de sa fille
ane, travaillait avec une sorte d'acharnement  un ouvrage de
tapisserie dont la destination tait inconnue  tous et peut-tre aussi
 la personne qui posait si attentivement points contre points.

Vous avez reu une lettre de Marie? fit M. de Gandelau en laissant l
le journal.

--Oui, mon ami, ce soir... Ils sont ravis, le temps les favorise et ils
ont, me dit-elle, fait les plus jolies excursions dans l'Oberland. Ils
doivent maintenant passer le Simplon pour se rendre en Italie. Marie
m'crira de Baveno, htel de...

--Trs bien, et la sant?

--Excellente.

--Et leur projet est toujours de se rendre  Constantinople pour cette
affaire importante?

--Oui; N... a reu, parat-il, une lettre pressante; leur sjour en
Italie ne sera qu'un passage. Ils comptent s'embarquer  Naples dans un
mois au plus tard. Cependant, leur retour ne pourrait s'effectuer, me
dit Marie, que dans un an. Elle m'annonce cela sans paratre autrement
affecte de la longueur de cette absence; j'en prouve, mon ami, un
serrement de coeur que tous les meilleurs raisonnements ne peuvent
attnuer.

--Bon! croyez-vous, chre amie, que nous marions nos enfants pour nous?
Et cela n'tait-il pas convenu? On dit que peu d'affections sont assez
fortes pour rsister  la vie commune, en voyage. N... est un digne et
brave garon, travailleur et un peu ambitieux, ce qui n'est pas un mal;
Marie l'aime, elle est intelligente et se porte bien. Ils subiront
l'preuve avec succs, je n'en doute pas, et nous reviendrons comme deux
bons camarades, ayant appris  se bien connatre,  s'entr'aider et  se
suffire; avec ce grain d'indpendance qui est ncessaire pour vivre en
bon accord avec ses proches.

--Vous avez probablement raison, mon ami; mais cette longue absence n'en
est pas moins douloureuse, et cette anne me semblera un peu longue...
Je serai, malgr tout, bien heureuse quand je pourrai m'occuper de
prparer leur appartement ici et que je n'aurai plus que peu de jours 
compter pour les revoir.

--Sans doute, sans doute; et moi aussi je les embrasserai de bon coeur,
ces chers amis... et Paul donc!... Mais, puisqu'il est dcid que nous
ne les reverrons que dans un an, ce serait une belle occasion pour
reprendre mon projet.

--Lequel, mon ami? Serait-ce la construction de cette maison que vous
vouliez faire btir, l-bas, sur ce morceau de terre qui fait partie de
la dot de Marie?... Ne faites pas cela, je vous en supplie. Nous avons
ici bien assez de place pour les loger, eux et leurs enfants, s'il leur
en vient. Et, aprs cette longue absence, ce serait une nouvelle douleur
pour moi de savoir Marie tablie loin de nous, de ne l'avoir pas prs de
moi. D'ailleurs, son mari ne peut rester les trois quarts de l'anne 
la campagne. Ses occupations ne le lui permettent pas. Marie serait donc
seule souvent. Que voulez-vous qu'elle fasse dans une maison, son mari
absent?

--Elle fera, ma bonne amie, ce que vous avez fait vous-mme quand mes
affaires m'appelaient trop souvent hors de ce domaine; et cependant
alors nous tions jeunes. Elle s'occupera de sa maison, elle prendra
l'habitude de grer son bien, elle sera occupe, responsable; partant
contente d'elle-mme et heureuse de ce qu'elle aura su crer autour
d'elle... Croyez-moi; j'ai vu les plus tendres affections de famille
s'user et s'teindre dans cette vie commune des enfants maris, auprs
de leurs ascendants. L'pouse tient  tre matresse inconteste chez
elle, et c'est l un sentiment sain et vrai; il faut se garder d'aller 
l'encontre. La femme sagement leve ayant charge de maison, la
responsabilit et l'indpendance qui est la consquence de toute
responsabilit, sait mieux se garder que celle que l'on tient toute sa
vie en tutelle. Marie serait trs bien ici, trs heureuse d'y tre, et
son mari non moins tranquille de la savoir prs de nous, mais elle ne
serait pas chez elle. Une jeune fille n'est bien  sa place qu'auprs de
sa mre, une pouse n'est  sa place que dans sa maison. Et mme chez sa
mre alors, elle passe dans la catgorie des _invits_. Et, en admettant
(chose difficile) que de cette existence mixte il ne rsulte pas de
froissements, il est du moins certain qu'il en dcoule le
dsintressement des choses pratiques, la nonchalance, l'ennui mme et
tous les dangers qui en sont la consquence.

Vous avez trop bien lev votre fille, pour qu'elle ne dsire pas
ardemment remplir tous ses devoirs; vous lui avez toujours montr une
activit trop attentive pour qu'elle ne veuille pas,  son tour,
dployer la sienne. Donnons-lui-en donc les moyens. Ne serez-vous pas
plus heureuse de la voir bien tenir et diriger sa maison, nous y
recevoir gaiement, que de la trouver sans cesse ici, sur vos pas,
dsoeuvre; juge tacite et respectueux si vous voulez, mais juge de vos
faons d'tre et de faire? Croyez-vous que son mari aura autant de
plaisir  venir la retrouver ici dans les moments qu'il pourra drober
aux affaires, qu'il en prouvera en la voyant chez elle, toute heureuse
de lui montrer ce qu'elle aura pu faire pendant ses absences; toute
occupe de rendre chaque jour plus agrable, plus commode, le logis
commun? Ne voyez-vous pas, en y pensant un peu, que les jeunes femmes de
ce temps, qui ont donn, quoique bien nes, les plus tristes exemples,
sont celles, le plus souvent, dont les premires annes de mariage se
sont passes ainsi, sans foyer propre, menant cette existence qui n'est
ni celle de la jeune fille ni celle de la matresse de maison,
responsable,... mnagre, pour appeler les choses par leur vrai nom?

Quelques larmes avaient mouill la broderie de Mme de Gandelau. Vous
avez encore raison, mon ami, dit-elle en tendant la main  son mari; ce
que vous ferez sera bien fait.

M. Paul, tout en feuilletant un journal illustr, n'avait pas perdu un
mot de cette conversation. L'ide de voir lever une maison, pour sa
soeur ane, lui souriait fort. Et dj, dans sa jeune imagination, en
face du vieux manoir paternel, cette maison future lui apparaissait
comme un palais des fes, toute coquette et pare, pleine de lumire et
de gaiet.

Il faut dire que l'habitation de M. de Gandelau n'avait rien qui pt
charmer les yeux. Agrandie successivement, deux longues ailes assez
maussades d'aspect se soudaient gauchement  un corps de logis
principal, autrefois chteau, dont deux tours dmanteles et couronnes
par des toits bas flanquaient les angles. Entre les deux ailes et ce
logis principal s'ouvrait une cour basse, toujours humide, ferme par
une vieille grille et un reste de foss consacr  alimenter la cuisine
de plantes potagres. Une troisime aile, en prolongement du vieux
btiment aux tours, btie par M. Gandelau peu aprs son mariage,
contenait les appartements privs des propritaires; c'tait la partie
la plus gaie du chteau. Le salon, la salle  manger, le billard et le
cabinet de monsieur taient installs dans le vieux corps principal.
Quant aux deux ailes parallles, elles contenaient des chambres
s'ouvrant sur des couloirs irrguliers et qui, n'tant pas de plain-pied
dans leur longueur, exigeaient une certaine attention si l'on prtendait
circuler sans accidents.

Le lendemain matin, M. Paul, en allant s'enqurir de l'tat de sant de
son poney, voit entrer dans la cour le pre Branchu menant une petite
charrette pleine de morceaux de bois, de sacs de pltre et d'outils.

Qu'allez-vous donc faire de tout cela, pre Branchu?

--Je m'en viens rparer la fuie, monsieur Paul.

--Ah! si je vous aidais?

--Non pas, monsieur Paul, vous saliriez vos habits; vous pourriez vous
blesser... C'est pas votre affaire... Mais pas dfendu de nous regarder
travailler, si c'est votre plaisir!

--a doit tre amusant de btir!

--Pour un amusage, c'est pas un amusage; mais pour une ennuyance, c'est
pas non plus une ennuyance; quand on travaille pour une bonne maon
comme la maon de votre papa, qu'on a sa payette, qu'on a une bouteille
de vin quand il fait chaud, que le bourgeois ne ramone pas le monde...
a va. On fait sa jorne et on ramasse ses outils sans rancoeur. Mais
quand faut avoir des raisons avec des ptouillons, on s'ennuie tout de
mme... car faut payer le marcandier. Vous cryez bien, monsieur Paul,
que ce pltre qui est dans la charrote, faut que je le paye au pltrier,
que cette brique, faut que je la paye au chaufournier, et ainsi du tout.
Si le bourgeois fait attendre ses cus, faut brter partout pour avoir
de l'argent et on est dans l'embarras. Mais il est bon que je
m'embauche, excusez; mon garon est l qui m'attend.

--Est-ce que vous pourriez btir une grande maison, pre Branchu?

--Voire! tout de mme, monsieur Paul; j'ai bien bti celle au maire, qui
est grande assez!

Cependant M. Paul ne trouve plus, comme la veille, les heures un peu
longues; il a une ide. La maison projete pour sa soeur ne lui sort pas
de l'esprit; il la voit, tantt sous forme d'un palais, tantt d'un
manoir  tourelles, tantt d'un chalet tout entour de lierres et de
clmatites avec force balcons dcoups. M. Paul a un grand cousin qui
est architecte; il l'a vu travailler souvent sur une planchette; sous sa
main, les btiments s'levaient comme par enchantement. Cela ne lui a
pas paru trop difficile. Le grand cousin a, dans la chambre qu'il occupe
quand il vient au chteau, les outils qui lui sont ncessaires. M. Paul
va essayer de mettre sur le papier un de ces projets qu'il entrevoit.
Mais une premire difficult se prsente. Il faudrait savoir ce qui
conviendrait  la soeur; est-ce un manoir seigneurial avec tours et
crneaux, un chalet ou une villa italienne? Si l'on prtend lui mnager
une surprise, encore faut-il qu'elle lui soit agrable. Aprs une bonne
heure de mditations, M. Paul pense, non sans quelque raison, qu'il
convient d'aller trouver son pre. L, l, tu es bien press, dit le
pre, aprs les premiers mots de Paul. Eh! la chose n'est point si
avance. Tu veux faire un projet de maison pour Marie; soit, essaye
donc. Mais avant tout, il serait bon alors de savoir ce que dsire ta
soeur, comment elle entend que sa maison soit distribue. Il ne me
dplat point d'ailleurs de brusquer un peu les choses. Nous allons lui
envoyer une dpche.


     TLGRAMME.

_Baveno Italie, de X..., Mad. N..., htel de..., Paul veut btir maison
ici pour Marie, envoyer programme. de Gandelau._

Vingt heures aprs, on recevait au chteau le tlgramme suivant:

_X... de Baveno. M. de Gandelau ... Arrivs ce matin, bonne sant. Paul
a excellente ide. Rez-de-chausse: vestibule, salon, salle_  _manger,
office, cuisine pas dans sous-sol, billard, cabinet de travail. Premier:
deux grandes chambres, deux cabinets toilette, bains; petite chambre,
cabinet de toilette; lingerie, garde-robes; combles, chambres, armoires
trop. Escalier pas casse-cou. Marie N..._

Sans douter un instant que sa soeur n'et pris au srieux la demande qui
lui avait t adresse et sa propre rponse, M. Paul se met rsolment 
l'oeuvre et, install dans la chambre du grand cousin, il essaye, en
rassemblant toutes ses connaissances en dessin linaire, de raliser sur
le papier le programme envoy. La chose prsente des difficults assez
srieuses pour qu'il soit ncessaire de faire prvenir  deux reprises
M. Paul que le djeuner est servi. L'aprs-midi s'coule avec rapidit,
et, au moment du dner, M. Paul descend au salon avec une belle feuille
de papier passablement couverte de plans et de faades.

Voil qui me parat trs beau, dit M. de Gandelau en droulant le
vlin; mais ton cousin arrive demain et, mieux que moi, il pourra
critiquer ton projet.

Toute la nuit, M. Paul fut fort agit. Il rva palais, s'levant sous sa
direction. Mais,  sa btisse, il manquait toujours quelque chose. L,
les fentres faisaient absolument dfaut; ailleurs, l'escalier n'tait
qu'une chelle branlante, et sa soeur Marie ne voulait pas y monter. Plus
loin, les plafonds taient si bas qu'on ne pouvait se tenir debout,
tandis que d'autres taient si hauts que cela lui faisait peur. Le pre
Branchu riait et remuait les murs avec sa main pour montrer qu'ils
n'taient point solides. Les chemines fumaient horriblement, et la
petite soeur demandait imprieusement une chambre pour sa poupe.

M. Paul avait revu son projet aussitt lev et il lui paraissait
beaucoup moins bon que la veille; il rougissait  l'ide de le montrer
au grand cousin qui arrivait pour l'heure du djeuner; il hsitait et
songeait  dtruire ce travail assidu de toute une journe.

Pre, je crois que mon cousin se moquera de moi si je lui montre mon
dessin.

--Mon ami, rpliqua M. de Gandelau, quand on a fait ce qu'on peut, du
mieux que l'on peut, il ne faut pas reculer devant la critique, c'est le
seul moyen de constater l'insuffisance de ce que l'on sait, et, par
consquent, d'acqurir les connaissances qui nous manquent. Si tu
croyais en une matine tre devenu architecte, tu serais un sot; mais
si, aprs avoir fait un effort pour exprimer par le dessin ou autrement
une ide que tu crois bonne, tu hsitais  soumettre cette expression 
plus habile que toi, dans la crainte de provoquer plus de critiques que
d'loges, ce ne serait pas l de la modestie, mais un sentiment
d'orgueil trs mal plac, car il te priverai de conseils qui ne peuvent
tre que prcieux,  ton ge surtout.

Le grand cousin arriv, il n'en fallut pas moins que M. de Gandelau dt
 son fils d'apporter son essai, pour que l'architecte en herbe se
dcidt  drouler de nouveau la feuille de papier couverte, la veille,
de dessins si pniblement tracs.

Eh! mais, petit cousin, dit le nouveau venu, est-ce que vous voudriez
vous faire architecte? Prenez garde! tout n'est pas couleur de rose dans
le mtier comme sur votre papier.

En peu de mots, le grand cousin fut mis au fait.

Mais cela est trs bien! Voil le salon, le vestibule. Je ne comprends
pas bien l'escalier; mais c'est un dtail. Et les faades? Mais c'est un
palais, cela; des colonnes, des balustrades. Il n'y a plus qu' mettre
la main  l'oeuvre!

--Vrai! cousin; si nous prvenions le pre Branchu? Il travaille ici
prs.

--Doucement, ce n'est l qu'une esquisse... Et les projets dfinitifs;
et les devis; et les dtails d'excution? Il faut procder avec ordre.
Sachez, petit cousin, que plus on tient  ce qu'une construction s'lve
rapidement, plus il est utile que toute chose soit parfaitement arrte
 l'avance. Rappelez-vous les ennuis de votre voisin le comte de...,
qui, depuis six ans, recommence son chteau chaque printemps sans
pouvoir arriver  le terminer, parce qu'il n'a pas su d'abord indiquer
tout ce qu'il voulait, que son architecte n'a pas eu le courage de faire
adopter une bonne fois un projet tudi, et qu'il s'est prt  tous les
caprices ou plutt  tous les avis officieux que les amis de la maison
ne manquaient pas d'ouvrir, celui-ci sur la dimension des pices,
celui-l sur l'emplacement des escaliers, cet autre sur le style, sur la
dcoration... Nous n'avons qu'un an devant nous, il faut donc ne
commencer qu'avec la certitude de ne pas faire de fausses manoeuvres,
puis il faut que votre soeur approuve le projet. Voyons un peu, convenons
d'abord du systme de construction que vous voudrez adopter. Puisque
nous sommes presss, nous n'avons gure le choix; nous ne pouvons songer
 lever la maison en pierres de taille du bas en haut: cela serait trop
long et trop cher. Il faut nous en tenir  une construction simple et
d'une excution rapide. Cela entre-t-il dans vos ides? Vous placez sur
votre faade des colonnes; pour quoi faire? Si elles forment portique,
celui-ci rendra les appartements tristes et sombres; si elles sont
engages, elles ne servent  rien ici. Et cette balustrade pose sur les
corniches suprieures, que fait-elle l? Est-ce que vous comptez que
madame votre soeur se promnera dans les chneaux? Cela est bon pour les
chats... Et, dites-moi? sur ce plan, je vois que, du vestibule, il faut
passer par la salle  manger pour aller au salon. Mais si, pendant qu'on
est  table, il arrive des visites, il faudra donc les prier d'attendre
 la porte ou les inviter  regarder manger les htes... Bon! la cuisine
s'ouvre sur le billard. Allons, il nous faut tudier cela plus  fond;
voulez-vous que nous nous y mettions?  nous deux, la besogne ira
peut-tre plus vite, et vous me donnerez de bonnes ides; car, mieux que
moi, vous connaissez les gots et les habitudes de votre soeur ane.
Vous pourrez ainsi suppler au laconisme du programme qui nous est
donn. Pensez-y, et demain matin, de bonne heure, nous procderons  la
rdaction du projet.




CHAPITRE II

AVEC UN PEU D'AIDE L'IDE DE M. PAUL SE DVELOPPE.


En effet, de grand matin, Paul entrait dans la chambre de son cousin.
Tout tait prpar: planchette, T, querres, compas et crayons.

...Mettez-vous l, petit cousin, vous allez traduire sur le papier le
rsultat de nos mditations, puisque vous savez si bien vous servir de
nos outils. Procdons mthodiquement. D'abord, vous connaissez sans
doute le terrain sur lequel votre pre entend faire btir la maison de
campagne de madame votre soeur?

--Oui, c'est l-bas, au del du bois,  trois kilomtres d'ici, ce petit
vallon au fond duquel coule le ru qui fait tourner le moulin de Michaud.

--Montrez-moi un peu cela sur la carte du domaine... la voici.

--Vous voyez, mon cousin, c'est l. Sur le plateau, du ct sud, sont
les terres laboures, puis le terrain descend un peu au nord vers le ru.
Il y a ici une belle source d'eau vive qui sort du bois situ  l'ouest.
Sur la pente du plateau et le fond du vallon sont des prairies avec
quelques arbres.

--De quel ct est la vue la plus agrable?

--Vers le fond du vallon, au sud-est.

--Comment d'ici arrive-t-on  cette prairie?

--En traversant le bois; puis, on descend au fond du vallon par ce
chemin; on traverse un pont qui est ici, puis on monte par le plateau
obliquement par cette voie.

--Bien; donc il faut placer la maison presque au sommet de la pente
faisant face au nord, en l'abritant des vents du nord-ouest sous le bois
voisin. L'entre devra faire face  la route qui monte; mais il faut que
nous disposions les pices principales de l'habitation du ct de
l'exposition la plus favorable qui est celle du sud-est; de plus, nous
devons profiter de la vue ouverte de ce mme ct, et ne pas ngliger la
source d'eau vive qui descend sur la droite vers le fond du vallon; nous
allons donc nous en approcher et planter la maison sur ce repos que la
nature a dispos si favorablement pour nous,  quelques mtres en
contre-bas du plateau. Nous serons ainsi passablement abrits des vents
du sud-ouest et nous n'aurons pas devant la maison la plaine, assez
triste, qui s'tend  perte de vue. Ceci arrt, voyons le programme...
Aucune dimension de pice n'est indique; c'est donc  nous d'y songer.
D'aprs ce que votre pre m'a dit, il entend que cette maison doit tre
une demeure permanente, c'est--dire habitable l't comme l'hiver, et
contenir, par consquent, tout ce qui convient  un grand propritaire
terrien. Il compte affecter  sa construction une somme de deux cent
mille francs environ; c'est donc une affaire qui demande une tude
srieuse, d'autant que madame votre soeur et son mari tiennent au
_confort_. J'ai t reu chez eux,  Paris, et j'ai trouv une maison
admirablement tenue, mais o rien n'est donn  la vanit, au paratre.
Nous pouvons donc partir de ces donnes.--Commenons par le plan du
rez-de-chausse... La pice principale est le salon, le lieu de runion
de la famille. Nous ne pouvons lui donner moins de cinq mtres de
largeur sur sept  huit mtres de longueur... Tracez d'abord le
paralllogramme sur ces dimensions... Ah! mais non! pas comme cela, 
vue de nez... Prenez une chelle[1].

Sur ce mot, le petit cousin regarda son matre d'un air interrogateur.

J'oubliais! vous ne savez peut-tre pas bien ce que l'on entend par
chelle? Je vois en effet que votre plan ne parat pas en avoir tenu
compte. coutez-moi donc: quand on veut btir une maison, un difice
quelconque, on donne  l'architecte un programme, c'est--dire une liste
complte de toutes les pices et des services qui sont ncessaires. On
ne se contente pas de cela, on dit: telle pice aura tant de largeur sur
tant de longueur, ou occupera une surface de... afin de pouvoir contenir
tant de personnes. S'il s'agit, par exemple, d'une salle  manger, on
dira qu'elle doit contenir 10, 15, 20, 25 personnes  table. S'il s'agit
d'une chambre  coucher, on dira qu'elle doit, outre le lit, bien
entendu, contenir tels meubles ou occuper une surface de 30 mtres, 36
mtres, etc. Or vous savez qu'une surface de 36 mtres est donne par un
carr de 6 mtres de ct ou par un paralllogramme de 7 mtres sur
5m,15 environ, ou de 9 mtres sur 4. Mais dans ce dernier cas cette
pice n'aurait plus les dimensions convenables  une chambre, mais bien
celles d'une galerie. Donc, indpendamment de la surface ncessaire 
une pice, il faut qu'il y ait, entre sa largeur et sa longueur,
certains rapports indiqus par la destination. Un salon, une chambre 
coucher, peuvent tre carrs; mais une salle  manger, du moment qu'elle
est destine  contenir plus de dix personnes  table, doit tre plus
longue que large, par la raison qu'une table augmente en longueur
suivant le nombre des convives, mais non en largeur. Il faut donc mettre
des _rallonges_  la salle comme on en met  la table. Comprenez-vous?
Bien... Ds lors, l'architecte, pour dresser son plan, ne ft-il qu'une
esquisse, adopte une chelle, c'est--dire qu'il divise, sur son papier,
une ligne en parties gales, figurant chacune un mtre. Et, pour
conomiser le temps ou pour simplifier le travail, on prend, pour
chacune de ces divisions, le deux-centime ou le centime ou le
cinquantime d'un mtre. Dans le premier cas on dit: chelle de cinq
millimtres ou d'un demi-centimtre pour mtre, ou chelle au
deux-centime; dans le second, on dit: chelle de un centimtre pour
mtre, ou chelle au centime; dans le troisime, on dit: chelle de
deux centimtres pour mtre ou chelle au cinquantime. Ainsi vous
dressez un plan deux cents, cent ou cinquante fois plus petit que ne
sera l'excution. Il n'est pas besoin d'ajouter qu'on peut faire des
chelles dans des rapports proportionnels,  l'infini; d'un, de deux, de
trois millimtres pour mtre comme pour 10 mtres, pour 100 mtres et 1
000 mtres, ce qui se fait lorsqu'il s'agit de dresser des cartes. De
mme qu'on donne des dtails  l'chelle de 50 centimtres pour mtre ou
 moiti de l'excution; de 20 centimtres pour mtre ou au cinquime de
l'excution, etc. L'chelle adopte, l'architecte donne ainsi  chaque
partie du plan les dimensions relatives exactes. S'il a adopt l'chelle
de un centimtre pour mtre et qu'il veuille indiquer une porte de
1m,30 de largeur, il prend 0m,013. Comprenez-vous bien cela? Je
n'en suis pas certain; mais la pratique vous mettra au fait en quelques
heures. Pour vous bien indiquer l'utilit de l'chelle, je prends votre
plan. Votre salon est un paralllogramme. Je suppose qu'il ait 6 mtres
sur 8, c'est  peu prs la proportion relative des deux cts. Un
huitime du grand ct pris avec le compas est un mtre. Je reporte
cette dimension sur votre faade et je trouve que votre rez-de-chausse
a 9 mtres de hauteur. Or, vous figurez-vous ce que ce serait, je ne
dirai pas votre salon, mais votre vestibule qui n'a gure que 4 mtres
de cts avec une lvation[2] de 9 mtres entre le pav et le plafond?
Ce serait un puits. Votre lvation n'est donc pas en rapport d'chelle
avec votre plan. Prenez, pour le salon de votre soeur, vingt-huit
millimtres sur cette rgle gradue, ce qui donnera cinq mtres soixante
centimtres  l'chelle de cinq millimtres pour mtre. Bien; voil le
petit ct du salon. Prenez maintenant quarante-un millimtres sur la
mme rgle, ce qui donnera huit mtres vingt centimtres; ce sera le
grand ct. Votre paralllogramme est trac maintenant dans des
dimensions relatives parfaitement exactes. Vous allez entourer cette
pice de murs[3], car on ne peut gure donner aux planchers ordinaires
une plus grande porte; il faut donc des murs pour recevoir les
solives[4]. Un mur en moellons dans lequel il faut faire passer des
tuyaux de chemine ne peut avoir moins d'un demi-mtre ou cinquante
centimtres d'paisseur. Votre salon se tiendra ainsi tout seul debout.
Aprs le salon vient la salle  manger comme importance. O allons-nous
la placer? Il faut, surtout  la campagne, qu'on y entre directement du
salon. Sera-ce  droite, sera-ce  gauche?... Vous n'en savez rien, ni
moi non plus. Cependant le hasard ne peut trancher la question.
Raisonnons donc un peu... Il est tout simple de mettre la cuisine 
proximit de la salle  manger. Mais la cuisine est un service
incommode. Quand on n'est pas  table, il ne faut ni sentir l'odeur des
mets, ni entendre le bruit des personnes affectes  ce service. La
cuisine doit donc tre, d'une part, non loin de la salle  manger,
d'autre part, assez loigne de l'habitation pour qu'on n'ait point  en
souponner l'existence. De plus, il faut,  proximit de la cuisine, la
cour de service, les communs, le poulailler, un petit potager, des
laveries, etc. Il importe aussi que la cuisine ne soit pas place 
l'exposition du midi. N'oublions pas que madame votre soeur, qui s'entend
 diriger une maison, a eu la prcaution de dire dans le programme
laconique qu'elle envoie: _Cuisine, pas sous-sol!_ Elle a raison, les
cuisines en sous-sol sont malsaines pour ceux qui s'y tiennent,
difficilement surveilles et rpandent leur odeur dans les
rez-de-chausse. Nous la placerons donc de plain-pied avec la salle 
manger, mais sans communication directe avec celle-ci pour viter
l'odeur et le bruit. Examinons notre terrain, son orientation, ses vues.
L'orientation la plus fcheuse pour l'habitation et celle qui, dans le
cas prsent, offre la vue la moins agrable, est celle du nord-ouest.
Nous planterons donc le salon ayant son angle extrieur vers le sud-est,
et  la droite, nous placerons la salle  manger;  la suite, la cuisine
qui sera ainsi vers le nord. Ne vous pressez pas de tracer ces services,
car il faut savoir dans quels rapports ils devront se trouver soit avec
le salon soit avec le vestibule. On nous demande une salle de billard.
Elle sera bien, en pendant, vers le sud-est, avec la salle  manger. Il
nous faut aussi le vestibule, un cabinet pour votre beau-frre 
proximit de l'entre. Si nous plantons la salle  manger et la salle de
billard qui doivent avoir  peu prs la dimension donne au salon,
juxtaposes dans la longueur avec celui-ci, ce salon ne sera clair que
par un de ses petits cts, car il nous faut en avant placer le
vestibule. Or, ce salon sera triste et n'aura qu'une seule vue directe
sur la campagne. Traons donc la salle  manger et la salle de billard
perpendiculairement au salon, en laissant dborder celui-ci du ct de
la bonne orientation. Donnons  chacune de ces deux pices sept mtres
de longueur sur cinq mtres cinquante centimtres de largeur. Ce sont
des dimensions convenables. Puis tracez en avant du salon un vestibule
dont nous fixerons tout  l'heure la surface.

Cherchons maintenant  donner aux murs de ces pices la position exige
par la construction. Du salon, nous devons entrer dans la salle  manger
et dans la salle de billard,--qui est aussi un lieu de runion.--Il faut
donc que l'ouverture du salon dans la salle de billard soit assez large
pour que les personnes places dans chacune de ces pices soient runies
sans se gner. Mais il faut aussi que de la salle de billard on puisse
sortir dans le vestibule sans passer par le salon, et de mme pour la
salle  manger. Nous avons dit qu'il fallait des vues latrales au
salon, qui a 8m,20c de longueur. Si nous prenons 2m,40c pour
les vues latrales, plus 0m,50c pour l'paisseur du mur de la
salle de billard ou de la salle  manger, il restera 5m,30c
jusqu' la cloison d'entre du salon; notre salle de billard comme la
salle  manger ayant 5m,50c de largeur, ces pices dborderont la
cloison d'entre du salon de 0m,20c. Cela ne fait rien... Traons
le second mur, toujours de 0m,50c d'paisseur. Voil les trois
pices principales plantes. Dans l'axe de la salle de billard, nous
ferons une ouverture sur le salon, de 2m,60c. Sur le ct du mur
sparatif de la salle  manger, nous ouvrirons une porte de 1m,30c
sur la salle  manger,  0m,20c de la cloison sparant le salon du
vestibule. Ainsi entrerons-nous dans cette salle  manger, non dans
l'axe, mais latralement, ce qui est plus commode; car vous savez que,
lorsqu'on se dirige vers la table ou qu'on sort de dner, les messieurs
offrent le bras aux dames. Il est donc bon qu'en sortant ou en entrant
on n'ait pas un obstacle qui puisse entraver la marche de ces couples.
La porte donnant du salon sur la salle  manger ne sera plus dans l'axe
de l'ouverture donnant du salon dans la salle de billard; mais cela
m'est gal. Cette porte sera en pendant avec la fentre s'ouvrant de ce
ct sur le dehors, et au milieu nous placerons la chemine. Du
vestibule, nous ouvrirons une porte centrale sur le salon.

En avant, le long du mur de la salle de billard, plaons le cabinet de
votre beau-frre avec une petite antichambre o il pourra faire attendre
les personnes qui ont affaire  lui sans les laisser vaguer dans le
vestibule. Cependant, du ct de la salle  manger, nous placerons
l'office. Il faut que le cabinet de travail ait au moins 3m,90c de
largeur. Nous ferons dborder un peu le vestibule pour former
avant-corps.

Il est une grosse question dans toute habitation: c'est l'escalier.
L'escalier doit tre proportionn  cette habitation; ni trop vaste, ni
trop exigu. Il faut qu'il ne prenne pas une place inutile, qu'il donne
un accs facile aux tages suprieurs et qu'il soit apparent. Si, dans
votre vestibule, qui est trs grand: 4m,90c sur 5m,50c, nous
prenions une partie de notre escalier, celui-ci serait trs apparent et
nous gagnerions de la place. Il faut que l'emmarchement d'un escalier,
pour une habitation de cette importance, ait au moins 1m,30c de
largeur... Mais il faut aussi que du vestibule nous puissions
communiquer directement  la salle  manger,  l'office et  tous les
services placs du ct droit du plan. Rservons un couloir de
1m,30c et posons la premire marche. La hauteur du rez-de-chausse
entre les deux sols doit tre, en raison de la dimension des pices,
4m,50c; ce qui donnera de vide 4m,20c, en rservant
0m,30c pour l'paisseur du plancher du premier. Les marches d'un
escalier facile doivent avoir environ 0m,15c de hauteur. Pour
monter 4m,50c, il nous faut donc compter trente marches. Chaque
marche doit avoir 0m,25c  0m,30c de pas. Il faut donc que
l'escalier nous fournisse un dveloppement de 7m,50c pour des
marches de 0m,25c de pas ou de 9m,00 pour des marches de
0m,30c, puisque nous comptons trente marches. Prenons une moyenne:
soit 8m,25c. Il s'agit de trouver ce dveloppement de 8m,25c
au moins. Nous tablirons donc un pavillon  l'angle du vestibule, assez
saillant pour qu'en gironnant autour d'un noyau[5],--qui sera dans la
prolongation du mur de droite du salon,--nous arrivions au premier tage
en dbouchant dans l'antichambre de ce premier tage... Je vous trace
cet escalier sur lequel nous reviendrons. Les quinze premires marches
viennent dans l'alignement du noyau et du mur, et nous permettent de
placer, au-dessous de la dernire partie du giron[6], les
_water-closets_ pour les matres  rez-de-chausse.

Sur le couloir  la suite, nous placerons l'office. Puis l'escalier de
service en tour ronde; puis l'office de service, puis la cuisine en
aile, un fournil et une laverie, une buanderie avec sortie pour la
cuisine sur le potager. En retour, nous planterons une curie pour trois
chevaux, une remise pour deux voitures, une sellerie, et un petit
escalier de service pour monter dans les logements du cocher, du
palefrenier et dans le magasin  fourrages placs sous le comble.  ct
de l'curie, nous rserverons une descente directe  la cour et au
garde-manger, puis des _water-closets_ pour les gens.

Nous allons sparer tous ces services de l'habitation par un mur
d'appui avec treillage, au droit de l'escalier de service en tour ronde;
ce qui nous donnera une cour pour la cuisine, l'curie et les remises.
En avant, nous allons rserver un espace pour la basse-cour, le
poulailler, le trou  fumier...

Maintenant que le plan de notre rez-de-chausse est trac, cherchons 
l'amliorer dans ses dtails.

Il serait fort agrable d'avoir au bout du salon, sur le jardin, une
loge ferme. Rien ne nous interdit d'en tracer une autre au bout de la
salle de billard, avec un divan o les messieurs pourraient fumer, et
une troisime au bout de la salle  manger, ce qui permettrait de
recevoir les plats par un tour, de l'office de service, et de disposer
les buffets et tables  dcouper.

Nous utiliserons ces appendices au premier tage.

Mais, du salon ou de la salle de billard, il faut pouvoir descendre
directement dans le jardin. Je vous avoue que je ne suis pas trs
partisan de ces perrons, brlants s'il fait soleil, et fort dsagrables
par le vent et la pluie; si donc, latralement  la salle de billard,
nous placions dans l'angle qu'elle forme avec le salon, une serre avec
escalier intrieur, il me semble que ce serait l une assez bonne
disposition? Ainsi, du salon ou de la salle de billard, on passerait
dans cette serre o l'on pourrait prendre le caf quand le temps est
mauvais, et,  couvert, on descendrait dans le jardin. Quelques fleurs
et arbustes placs le long de la partie vitre donneraient de la gat 
la salle de billard sans lui enlever du jour. Mais, en avant du
vestibule, nous mettrons un vrai perron, que nous aurons le soin
d'abriter; ce que la position de l'escalier nous permettra de faire en
toute scurit.

Traons tout cela,  peu prs correctement; ce sera  revoir quand nous
aurons tudi le premier tage dont les dispositions peuvent nous
obliger  modifier quelques-unes de celles du rez-de-chausse. (fig.
1)[7].

[dessin]

Comme les murs doivent monter de fond, vous allez poser, sur ce plan du
rez-de-chausse, un papier  calquer pour viter une perte de temps.
Vous aurez ainsi, sous les yeux et sous votre crayon, la construction
sur laquelle il convient de s'tablir, et nous verrons de suite s'il y a
lieu de modifier quelques parties de ce plan infrieur.

Voil qui est fait. Traons d'abord l'arrive de l'escalier; la
dernire des trente marches dont nous avons besoin s'aligne avec le mur
de droite du vestibule; c'est la marche palire qui donnera dans
l'antichambre place au-dessus du vestibule. Au-dessus du salon, nous
disposerons la chambre de la matresse du logis; mais, comme cette
chambre serait trop vaste, nous profiterons de l'espace qui nous est
donn pour tablir une deuxime cloison, ce qui donnera doubles portes
et un bel espace pour placer des armoires, dont les dames n'ont jamais
de trop. Pour donner du jour dans cet espace, nous vitrerons une partie
haute de la cloison qui clt l'antichambre. Ces doubles portes feront
que Madame sera plus retire dans son appartement et n'entendra pas le
bruit des allants et des venants. De plus, cette seconde antichambre
prive nous permettra d'tablir une communication directe avec
l'appartement de Monsieur, que nous placerons du ct de la belle
orientation, c'est--dire au-dessus de la salle de billard.

Comme aussi cette surface est trop grande, nous prendrons, aux dpens
de l'espace libre, un cabinet de toilette pour Madame, avec baignoire;
et nous entrerons chez Monsieur directement de l'antichambre par un
couloir priv qui s'ouvrira en mme temps dans le cabinet de toilette de
Madame, dans celui de Monsieur, plac au-dessus du cabinet de travail,
dans la chambre  coucher et dans les deux _water-closets_ rservs 
ces deux appartements. Ainsi, les deux portes donnant sur l'antichambre,
fermes, les matres de la maison seront compltement chez eux. Rptant
le corridor du rez-de-chausse  droite, nous tablirons une
communication de l'antichambre avec l'escalier de service, avec la
lingerie (grave affaire) que nous placerons au-dessus de la cuisine,
avec une grande garde-robe pour Madame  droite de sa chambre, et une
chambre d'enfants (car il faut tout prvoir), laquelle, ainsi que la
garde-robe, seront places au-dessus de la salle  manger. La loge ou
bretche[8] du rez-de-chausse nous fera un beau cabinet de toilette
pour cette chambre d'enfants ou d'amis au premier tage, et celle de la
salle de billard fera une annexe fort agrable  la chambre de Monsieur.
Quant  la loge du salon, nous la couvrirons par une terrasse, ce qui
donnera  la chambre de Madame un beau balcon o l'on pourra placer en
t une banne et des fleurs (fig. 2)[9].

Vous voyez, petit cousin, que notre plan commence  s'ordonner. Voici
bientt l'heure du djeuner, allez faire un tour de promenade, et, dans
l'aprs-midi, nous reprendrons notre travail, c'est--dire que nous
passerons aux lvations.

En descendant au jardin, M. Paul examinait la maison paternelle avec une
attention toute nouvelle. Il n'avait jamais song auparavant  observer
les distributions de ce logis. Il supputait la place perdue par ces
couloirs sans fin; il voyait, de ci et de l, des coins sombres et sans
destination. L'escalier dbouchait mal. Au rez-de-chausse, il fallait
connatre les tres de l'habitation pour le trouver. La cuisine tait 
une distance norme de la salle  manger, et, pour communiquer de l'une
 l'autre, il fallait traverser un passage de voitures, descendre deux
marches et en monter six. Cela lui parut barbare pour la premire fois
de sa vie. M. Paul, tout en se promenant et attendant le tintement de la
cloche du djeuner, se demandait si son pre ne ferait pas bien aussi de
dmolir son vieux manoir pour btir une maison sur un plan nouveau
compos par lui-mme avec les conseils du grand cousin. Il numrait une
 une toutes les fautes de distribution de la maison paternelle, ses
trop nombreux casse-cou. Il voyait le salon sombre, flanqu des deux
cts par les deux vieilles tours qui masquaient les vues latrales, le
petit cabinet de son pre clair par une fentre troite et prcd
d'une assez grande pice sans emploi et qui servait de fruitier 
l'automne; bien d'autres dfauts encore...

Eh bien, lui dit son pre, ds qu'on fut  table, il parat que vous
avez dj travaill ce matin?

M. Paul, tout pntr de son sujet, fit une description assez exacte du
plan dress, mais ne put terminer sans se livrer  des apprciations
critiques  l'endroit de l'habitation paternelle.




CHAPITRE III

L'ARBRE DE LA SCIENCE.


Sa mre le regardait d'un air tonn; quant au pre, il devint srieux
et parla ainsi: Paul, cette maison plat  ta mre, telle qu'elle est;
elle me plat aussi  moi; vous y tes ns tous trois, tes soeurs et toi;
mon pre me l'a laisse, et je n'y ai ajout que ce qui nous tait
ncessaire. Il n'est pas un coin de cette habitation qui ne me rappelle
un souvenir de bonheur ou de tristesse; elle est consacre par le
travail de trois gnrations d'honntes gens. Tous les habitants du
pays, qui veulent bien l'appeler _le Chteau_, savent qu'ils y trouvent
du pain quand ils en manquent, des vtements pour leurs petits enfants,
des conseils dans leurs diffrends, et des secours s'ils sont malades.
Ils n'ont pas besoin qu'on leur indique l'escalier qui monte 
l'appartement de ta mre ou  mon cabinet, car ils le connaissent comme
nous; ils savent comme nous o se trouvent ces casse-cou que tu signales
et ne se perdent pas dans les longs couloirs. Si la cuisine est un peu
trop loigne de la salle  manger, elle est assez vaste pour contenir
les moissonneurs quand ils arrivent pour souper et les pasteurs quand
ils viennent rgler leurs comptes. Je ne me crois pas le droit de
changer tout cela; car cette maison est la maison de tous ici, et tu ne
dois pas oublier plus que moi qu'en 1793, mon grand-pre y resta seul
avec sa femme et mon pre, sans tre inquits, tandis que tous les
chteaux voisins taient abandonns et pills.

Quand nous ne serons plus de ce monde, ta mre et moi, vous ferez de
cette vieille maison ce que vous jugerez convenable; mais, si j'ai un
conseil  vous donner, gardez-la telle qu'elle est, car elle peut rester
debout plus longtemps que vous et que vos enfants. Gardez-la, car il
faudrait que vous fissiez bien des fautes pour qu'elle ne ft plus une
protection pour notre famille.

Je sais, aussi bien et mieux que toi probablement, tout ce qui lui
manque pour tre une habitation dans le got du jour, et, si je venais 
la vendre  quelque riche propritaire, il est probable que celui-ci
s'empresserait de la dmolir pour btir une maison ou un chteau plus
confortable et mieux appropri aux habitudes de notre temps. Ce que cet
acqureur pourrait faire, moi je ne le puis, je ne le dois pas faire.

Ces bonnes gens qui viennent ici _me causer_ avec leurs sabots aux
pieds, leur limousine sur le dos et qui protgeraient au besoin (ils me
l'ont prouv) ma vieille maison, ne viendraient plus dans une habitation
neuve qu'ils ne connatraient pas et o tout serait fait pour leur
causer de l'effarement, sinon de l'envie. Je me dshabituerais de les
voir, et, s'il me semble tout naturel de recevoir  toute heure leur
visite dans ce logis qui ne rappelle que le pass et o tout est simple
et un peu gauche comme eux, il me paratrait probablement trange de les
introduire dans des appartements disposs et dcors suivant la mode du
jour.

L'habitude des yeux est quelque chose qu'il ne faut point heurter, les
gens du pays runissent dans leur pense l'habitant et sa maison;
changez celle-ci, ils ne reconnatront plus celui-l.

Ton cousin sait encore mieux que toi et moi quels sont les dfauts de
notre vieux manoir, et comment on pourrait le rendre beaucoup plus
attrayant, et cependant jamais il ne m'a fait songer qu'on y pt
apporter des modifications, parce qu'il comprend comme moi qu'en
changeant quelque chose  ces btisses, on causerait autour de nous un
trouble dans des habitudes prises, qui ne pourrait qu'tre fcheux.

Te voil en deux ou trois heures devenu architecte, et avant de savoir
si tu pourras faire mieux que ce qui existe, tu penses  dmolir. Plus
de modestie; quand tu auras longtemps tudi et beaucoup vu, tu sauras
que l'habitation doit tre, pour l'homme ou pour sa famille, un vtement
fait  sa mesure, et que, quand un logis est en parfaite concordance
avec les moeurs et les habitudes de ceux qu'il abrite sous son toit, il
est excellent. Combien ai-je vu de ces propritaires qui, en dtruisant
la maison laisse par leurs pres, pour la remplacer par une habitation
conforme, pensaient-ils, aux exigences du moment, brisaient du mme coup
le lien qui rattachait leur famille aux humbles habitants du voisinage!

 ces arguments, M. Paul, pour toute rplique, alla embrasser son pre
et sa mre; et c'tait ce qu'il avait de mieux  faire.

Je ne comprends pas bien, dit Paul  son cousin, lorsqu'ils furent
tous deux dans le parc aprs djeuner, pourquoi mon pre dsire alors
faire btir une maison pour ma soeur, puisqu'il trouve si ncessaire de
conserver pour lui et pour nous le vieux manoir o nous sommes ns.

--Ceci est dlicat; mais vous tes, petit cousin, en ge de le
comprendre. D'abord votre soeur Marie porte aujourd'hui un autre nom que
le vtre; or, un nom connu, respect, est, pour le voisinage, comme la
vieille maison  laquelle il se trouve pour ainsi dire attach. Si vous
n'existiez pas et que votre pre et votre mre ne fussent plus de ce
monde, Mme N., votre soeur, en venant habiter cette terre avec son
mari, pourrait impunment dmolir la vieille maison et en btir une
neuve, car il ne lui serait pas plus difficile de faire accepter cette
maison neuve que le nom du nouveau propritaire. Elle devrait renouer de
nouveaux liens avec tout ce petit monde qui vous entoure, et par
consquent tablir entre ce monde et sa nouvelle famille des rapports
autres probablement que ceux qui existent aujourd'hui entre votre pre
et les gens de votre voisinage. Les relations de votre pre avec les
paysans berrichons au milieu desquels il a toujours vcu, rsultent de
traditions transmises par plusieurs gnrations sans interruption. Il
peut obtenir d'eux, par suite, des services, leur inspirer une confiance
qui ne seraient point accords  de nouveaux venus,  un autre nom que
le sien; de mme aussi ces campagnards acceptent sans dfiance des
bienfaits qu'ils savent, par une longue exprience, tre dsintresss.
Le vieux manoir occup par une personne trangre, par un nom nouveau,
perdrait le prestige si justement apprci par votre pre; donc il n'y
aurait nul avantage  conserver au vieux domaine sa physionomie. Aussi
M. de Gandelau, qui ne fait rien lgrement, a-t-il bien compris qu'un
jour ou l'autre, et par la force des choses, sa maison ne pourrait
convenir  ses enfants, et, avant de la laisser disparatre, il en lve
une nouvelle pour votre soeur; maison  laquelle on s'habituera peu  peu
dans le pays, qui formera un nouveau noyau; car Mme Marie sait se
faire aimer et est connue ici de tous par ses belles qualits. On se
fera aux habitudes plus modernes des htes du manoir neuf, et personne
ne trouvera trange, alors, qu'on modifie ou qu'on dmolisse le vieux.
Votre pre mnage une transition entre des moeurs qui s'affaiblissent
mme dans les campagnes, moeurs vivantes encore cependant, et celles qui
les doivent remplacer. Vous voyez donc que, s'il tient au pass, s'il
essaye d'en conserver les bons cts, il ne croit pas  sa perptuit et
prvoit le moment ou il disparatra forcment, en prsence des moeurs et
des ncessits de l'poque. Autant paraissent naturelles les faons
d'tre de votre pre parce qu'elles rsultent d'habitudes non
interrompues pendant plusieurs gnrations, autant il serait difficile 
un nouveau venu de se conformer  ces habitudes. D'ailleurs ce domaine,
que M. de Gandelau a si bien su faire fructifier, qu'il a augment, sera
forcment divis entre ses trois enfants lorsqu'il n'y sera plus. Dj
en a-t-il dtach une partie qui compose la dot de votre soeur. Eh bien,
il entend que cette partie, ds  prsent, soit mise en harmonie, par
l'habitation que nous allons construire, avec les usages des nouveaux
propritaires qui sont jeunes et ont ncessairement des faons d'tre
diffrentes de celles qui conviennent encore  votre pre. Plus tard,
vous apprcierez toutes ces choses. Allons travailler.

Paul cherchait  mettre en ordre, dans sa tte, les graves propos que
tenait son cousin. Il se rappelait la conversation des jours prcdents,
entre M. de Gandelau et sa mre, et des ides, toutes nouvelles pour
lui, le proccupaient visiblement. Quoi qu'il en soit, la vieille maison
prenait  ses yeux une apparence vnrable, et il songeait  bien autre
chose qu' lui reprocher ses mauvaises distributions et ses dehors assez
maussades.




CHAPITRE IV

DES IDES DE M. PAUL EN MATIRE D'ART, ET COMMENT ELLES FURENTMODIFIES.


Avant de reprendre le crayon, dit le grand cousin, ds que l'on fut
rinstall dans le cabinet de travail, il faut savoir ce que vous
voulez. Nous avons trac l'esquisse des plans. Nous savons qu'ils
peuvent s'lever, que la construction ne prsentera pas de difficults;
que les murs sparatifs des tages sont d'aplomb les uns sur les autres;
que les portes des planchers sont raisonnables, que les ouvertures sont
aux places convenables. C'est trs bien... Maintenant, voyez-vous ces
plans en lvation? C'est--dire voyez-vous la maison debout, avec ses
tages, ses combles, ses baies, etc.?

--Mais... non.

--Eh bien, il faudrait d'abord vous reprsenter cette btisse comme si
elle existait rellement... Je sais que cela ne vous est gure possible,
puisque beaucoup d'architectes ne sont pas plus avancs que vous
lorsqu'ils ont trac sur le papier les plans horizontaux, et qu'en
traant ces plans, ils ne voient pas leur btisse s'lever en ide.
Rflchissez un peu, examinez bien ces figures, et tchez, par la
pense, de leur donner, en lvation, une apparence quelconque avant de
vous servir du crayon... Prenez votre temps. J'ai une lettre  crire,
quelques comptes  mettre en ordre; pendant ce temps-l, tchez de me
donner l'lvation d'une des faces de la maison, de celle de l'entre
par exemple, ct nord, et nous raisonnerons sur ce projet. Je ne vous
recommande qu'une chose, c'est de ne rien mettre sur le papier sans
avoir rflchi, au pralable, sur la convenance, l'utilit de ce que
vous projetterez.

Allons, courage; et n'oubliez pas l'chelle de proportion!

M. Paul tait fort embarrass, et trouvait la besogne bien difficile.
Les ides, qui lui taient venues abondamment lors de son premier
projet, lui refusaient leur service. Cependant, au bout d'une bonne
heure et demie, il prsentait  son cousin un croquis.

Cela pourrait tre plus mauvais, dit le grand cousin. Vous avez donn
4m,50 de hauteur au rez-de-chausse entre planchers, c'est bien ce
que nous avions dit; mais pourquoi la mme hauteur au premier tage? Les
pices sont plus petites, on est mieux ar; donc il n'est pas besoin de
donner  cet tage une hauteur pareille, et 4 mtres suffiraient
largement. Puis, pourquoi des fentres rondes  rez-de-chausse? Les
fentres rondes sont difficiles  garnir de chssis, et cela s'arrange
mal avec les fermetures, volets, jalousies ou persiennes. Bon! vos
fentres de l'escalier principal ne ressautent pas et seraient coupes
au milieu par l'emmarchement, ce qui empcherait de les ouvrir et ferait
que, d'un coup de pied, on pourrait casser un carreau. Puis votre cage
d'escalier[10] ne s'lve pas au-dessus de la corniche et ne pourrait
permettre d'entrer dans l'tage sous combles. Il en est de mme pour
l'escalier de service. Vos combles sont faits en bresis[11],
c'est--dire avec deux pentes. Cela ne vaut pas grand'chose dans des
pays comme ceux-ci. Il faut des combles  pente simple et sans
artiers[12] qui exigent un entretien difficile. Mieux valent les
pignons[13]. Vous avez marqu des chanes de pierre aux angles. Je n'y
vois pas de mal; mais comment construirez-vous vos tableaux[14] de
croises encadres par des sortes de pilastres? Aucune souche de
chemine[15] ne dpasse votre comble; cependant vous sentez qu'il faudra
bien qu'on les voie. Vos mansardes sont trop basses et on se cognerait
la tte pour regarder dehors. Faut-il que les linteaux[16] de ces
lucarnes soient au moins  2 mtres au-dessus du plancher? Et pourquoi
des lucarnes ovales? Cela est fort incommode et difficile  fermer. Vous
avez indiqu le perron en perspective, comme font les Chinois; mais
c'est un dtail. En quoi btirez-vous vos murs? Est-ce en pierre de
taille, en moellons, en pierre et moellons ou en pierre et briques?

tudions cela ensemble. Lorsque l'on compose un plan par-terre ou
horizontal, indpendamment des distributions, la chose dont il faut se
proccuper, c'est de savoir comment on couvrira les btiments. Car ce
qui importe le plus dans une construction, c'est le moyen de la couvrir,
puisque toute construction destine  un usage intrieur est un abri.
Cela est indiscutable, n'est-ce pas? Eh bien, dans votre btisse, dont
les plans sont maintenant sous vos yeux, que voyez-vous dans la masse du
corps principal? Deux paralllogrammes qui se coupent ainsi (fig. 3). Un
premier paralllogramme _a b c d_, coup par un second paralllogramme
_e f g h_. Nous laissons de ct les bretches et les escaliers. Donc si
nous montons des pignons sur les murs _a c, b d_, dont les rampants
seront gaux  la ligne _a c_, nous aurons deux triangles quilatraux
dont les bases seront _a c_ et _b d_, et les pentes  60, ce qui est la
pente la plus convenable pour de l'ardoise, en ce que la neige ne s'y
arrte pas et que cette pente ne donne pas de prise au vent. Si, de
mme, sur les murs _e f, g h,_ nous levons deux pignons ayant une pente
semblable, ces murs tant moins longs que ne sont ceux _a c, b d_, les
triangles seront plus petits et leur sommet n'atteindra pas la hauteur
des premiers. Alors le comble lev sur le plus petit paralllogramme
pntrera celui lev sur le grand et formera par ces pntrations des
angles rentrants que nous appelons _noues_; je trace ces noues en _i k,
k l, m n, m_ o. Car les pentes des deux combles tant gales, en
projection horizontale, ces noues partageront l'angle droit en deux
angles gaux; vous savez assez de gomtrie pour comprendre cela.

[dessin]

Voil donc la manire la plus simple de couvrir notre btiment; or, en
fait de couvertures, les plus simples sont les meilleures. Maintenant
pour que nos deux escaliers permettent de pntrer sous ces combles, il
faut que leur cage, autrement dit leur enveloppe de maonnerie, s'lve
au-dessus de la corniche du btiment et fournisse un tage
supplmentaire, pour eux seuls. Donc nous lverons ces cages et nous
tablirons pour elles des combles spciaux. L'un, celui du grand
escalier, sera en pyramide  base quadrangulaire, et l'autre, celui du
petit, sera conique.

Rien ne nous empche d'lever sur les deux murs _q z, s t_, des loges
ou bretches, de petits pignons, toujours avec une mme pente de 60, et
de couvrir ces loges par deux petits combles qui s'appuieront sur les
grands pignons _a c, b d_. Quant au btiment affect  la cuisine au
rez-de-chausse et  la lingerie au premier tage, nous suivrons la mme
mthode, et, levant un pignon sur le mur _u v_, nous aurons un comble
sur ce logis,  deux pentes qui viendra de mme s'appuyer sur le grand
pignon _b d_. Nous aurons alors une rencontre  la base du comble sur la
loge _s t_ et de celui sur le btiment de la lingerie. Nous formerons un
appentis, pour viter les chneaux intrieurs, lequel pntrera ces deux
combles et rejettera les eaux en _t_. Donc la projection horizontale de
cet ensemble de combles sera le trac que vous voyez sur notre figure 3.
Les souches des chemines traverseront ces combles, ainsi que je vous
l'indique, et ces souches, pour que les chemines ne fument pas, doivent
s'lever au moins au niveau du fatage[17], c'est--dire au-dessus de
l'arte suprieure du comble le plus lev. Quant aux couvertures des
dpendances, tant plus basses puisqu'elles n'ont qu'un rez-de-chausse,
nous n'avons pas  nous en proccuper pour le moment.

Remarquons que ces pignons, s'levant verticalement, nous permettront
de disposer sous les combles des chambres d'amis trs convenables,
indpendamment des chambres de domestiques qu'il faudra mnager, en les
clairant par des lucarnes; tandis que nous pourrons avoir pour les
chambres donnant sur les pignons, de belles fentres avec balcons, si
cela nous convient.

Cela dcid en principe, il serait bon de distribuer cet tage sous
combles. Mettez un morceau de papier  calquer sur le plan du premier
tage. Bien; maintenant, tracez tous les gros murs qui, ncessairement,
doivent s'lever jusqu' la couverture, puisqu'ils portent des
chemines. Tracez,  un mtre en dedans des murs goutterots,
c'est--dire qui ne portent pas pignons, une ligne, laquelle indique la
place perdue par suite de l'inclinaison du comble; vous allez ainsi
avoir l'espace dont vous pouvez disposer. Le grand escalier va monter 
cet tage, ainsi que l'escalier de service.  partir du gros mur de
refend qui, du grand escalier, va joindre l'angle du corps principal
vers le sud-est, qui est la belle orientation, nous allons disposer les
chambres d'amis, lesquelles formeront ainsi un _quartier_ spar mis en
communication avec les appartements par le grand escalier. Nous pouvons,
dans cette partie, obtenir deux belles chambres A et B, avec leurs
cabinets de toilette _a_ et _b_; puis deux plus petites chambres C et D,
possdant toutes une chemine. N'oublions pas le _water-closet_ pour ces
appartements, en W. De l'autre part, et en communication directe avec
l'escalier de service, nous pourrons trouver facilement quatre chambres
de domestiques E, F, G, H, des dbarras I, et un _water-closet_ L, pour
les gens (fig. 4).

Au-dessus du btiment des remises et curies et de la buanderie, nous
pourrons aussi, dans les combles, disposer de trois ou quatre chambres
de domestiques, cocher, palefrenier, etc.

[dessin]

Maintenant, il convient d'esquisser les faades.

Nous lverons le sol du rez-de-chausse d'un mtre cinquante
centimtres au-dessus du sol extrieur, pour que nos caves soient
convenablement ares et pour soustraire ce rez-de-chausse  l'humidit
du terrain. Nous donnerons au rez-de-chausse 4m,20c de hauteur
sous plafond. Tracez  ce niveau un bandeau horizontal de 0m,30c
de hauteur qui sera l'paisseur du plancher. Aux pices du premier
tage, qui sont plus petites que celles du rez-de-chausse, nous
donnerons 3m,70c entre planchers. Puis tracez l'paisseur de la
corniche avec sa tablette, 0m,55c. Alors commenceront les combles,
dont la hauteur sera fixe par celles des pignons. En prenant la face
sur l'entre, projetez verticalement les angles du btiment, les portes
et fentres d'aprs le plan. Voil l'ossature de cette faade dispose.

Le grand cousin prend alors la planchette et esquisse la faade (fig.
5).

Tout cela fut bientt mis au net  une petite chelle pour tre envoy 
Mme Marie N..., afin d'avoir son avis, et de procder  l'excution
ds qu'on aurait reu la rponse.

M. Paul commenait  entrevoir quelques-unes des difficults que fait
natre le moindre projet de btisse et se demandait comment le pre
Branchu, qui savait tout juste crire et compter, avait pu arriver 
construire la maison de M. le Maire, laquelle, cependant, n'avait pas
trop mauvaise apparence.

Le grand cousin, interrog sur ce point, rpondit ainsi  M. Paul: Le
pre Branchu possde la pratique de son mtier; c'est un bon maon de
campagne qui a commenc par porter l'_oiseau_ sur ses paules, qui est
fils de maon et fait ce qu'il a vu faire  son pre. Il est d'ailleurs
intelligent, laborieux et probe. Par la pratique seule, il est arriv 
btir comme on btit au pays, et peut-tre un peu mieux, parce qu'il
raisonne volontiers sur ce qu'il fait. Il observe; ce n'est ni un sot,
ni un vaniteux; il vite les fautes des uns et imite les qualits des
autres. Vous le verrez  l'oeuvre, et vous serez parfois surpris de la
justesse de ses observations, de l'insistance qu'il met  dfendre son
opinion et des moyens pratiques dont il sait faire usage. Si on lui
donne des instructions et qu'il n'en comprenne pas parfaitement le sens,
il ne dit mot, mais revient le lendemain vous expliquer ce qu'il a cru
saisir, vous forant ainsi  reprendre un  un tous les points douteux,
 complter tous les renseignements incomplets ou vagues. J'aime le pre
Branchu  cause de la tnacit qu'il met  vouloir comprendre ce qu'on
lui ordonne, et ce qui le rend importun pour quelques-uns me semble une
qualit prcieuse, car, avec lui, il faut avoir tout prvu, avoir
rponse  toute objection et savoir de tous points ce que l'on veut. Il
a abandonn les travaux du chtelain de..., votre voisin, parce qu'on
lui faisait dfaire aujourd'hui ce qu'on avait ordonn hier.
Interrogez-le  ce sujet: il est curieux  entendre; ce bonhomme qui n'a
que la pratique la plus lmentaire de son mtier, mais qui la possde 
fond, qui connat bien les matriaux du pays et la manire de les mettre
en oeuvre, vous dira que l'architecte de ce chteau interminable est un
ignorant, et il vous le prouvera  sa manire. Et cependant il est clair
que cet architecte en sait beaucoup plus long que le pre Branchu.

En rgle gnrale, quand on donne un ordre, il faut avoir sept fois
pens aux objections dont il peut tre l'objet; autrement, on trouve
parfois un pre Branchu qui, du premier mot, vous montre que vous n'avez
t qu'un tourdi. Un architecte a bien la ressource de fermer la bouche
aux faiseurs d'objections lorsqu'ils sont placs sous sa direction; mais
imposer silence aux gens n'est pas leur dmontrer qu'ils ont tort,
surtout si,  quelques jours de distance, le directeur de l'oeuvre donne
des ordres contradictoires. Chacun possde sa dose d'amour-propre dont
il faut tenir compte. Autant un infrieur est flatt et vous sait gr de
l'attention que vous apportez  couter ses observations lorsqu'elles
sont fondes, autant il est dispos  vous croire incapable si vous les
repoussez sans examen; surtout si, peu aprs, le fait dmontre  cet
infrieur qu'il pouvait avoir raison. Il n'est qu'un moyen d'tablir la
discipline dans un chantier: c'est de prouver  tous qu'on en sait plus
qu'eux et qu'on tient compte des difficults de l'excution.




CHAPITRE V

M. PAUL SUIT UN COURS DE CONSTRUCTION PRATIQUE.


Cependant, les lettres, les journaux apportaient chaque matin les plus
tristes nouvelles. Depuis huit jours, le territoire tait envahi par
l'ennemi. Btir n'tait gure de saison. M. de Gandelau voyait entrer 
chaque instant, dans son cabinet, des paysans qui venaient lui faire
part de leurs craintes et chercher des conseils. Les jeunes gars taient
appels pour tre incorpors dans la _mobile_. Les usines du voisinage
se fermaient faute de bras. On rencontrait sur les chemins des groupes
de paysans et de paysannes qui, contrairement aux habitudes paisibles de
cette province, parlaient avec animation; quelques-unes de ces femmes
pleuraient. Les travaux des champs taient suspendus; on sentait partout
comme un frmissement douloureux; on voyait dans les chaumires des
lumires  une heure avance de la nuit; on entendait des voix qui
s'appelaient. Les bestiaux rentraient plus tt que d'habitude et
sortaient tard le matin. Sur les chemins, ds que deux hommes se
rencontraient, ils s'arrtaient longtemps pour causer. Quelquefois, au
lieu de s'en aller chacun de leur ct, ils htaient le pas ensemble et
se dirigeaient vers le bourg voisin.

C'tait le 20 du mois d'aot 1870; en entrant chez son pre de bon
matin, M. Paul le trouva plus soucieux encore que les jours prcdents;
et ce n'tait pas seulement sa goutte aggrave qui causait son souci. Le
cousin tait l. Les uns sont trop vieux, les autres sont trop jeunes.
Si cet enfant avait quatre ou cinq ans de plus, dit M. de Gandelau en
embrassant son fils, je l'enverrais avec tous ces jeunes gars qui sont
appels sous les drapeaux; mais il est trop jeune, heureusement pour sa
mre... Ce sera long! dit-on; Dieu sait ce qu'il adviendra de notre
pauvre pays engag dans une guerre insense: mais nous n'avons qu'un
parti  prendre: rester ici au milieu de toutes ces familles anxieuses
et prives de leurs enfants; attendre et tcher d'occuper tout ce monde
qui perd un peu la tte. Ne nous abandonnons pas, ne cdons pas  des
inquitudes striles; travaillons, c'est le remde  tous les maux; et
le malheur ne nous trouvera pas plus dpourvus de courage aprs des
journes de labeur qu'aprs l'oisivet fivreuse. Je prvois que Paul ne
pourra rentrer de sitt  son lyce,  Paris. Vous, grand cousin, rien
ne vous oblige  demeurer en ce moment plutt dans un lieu que dans un
autre. Vos affaires vont tre suspendues partout; restez ici, o vous
pourrez vous rendre utile aussi longtemps que le pays n'aura pas besoin
de vous.

Qui sait? Si les choses tranent en longueur, nous essayerons quand
mme de btir la maison de Marie; ce sera une occasion de faire
travailler des bras inoccups. Vous pourrez enseigner, par la pratique,
 Paul, les lments de la construction. Nous manquerons peut-tre de ce
nerf indispensable pour btir: l'argent. Eh bien! cela nous mettra dans
la ncessit de chercher les moyens de nous en passer. Nous avons les
matires premires, nous avons des bras et de quoi les nourrir quelque
temps. Ne nous laissons donc pas aller au dcouragement et  d'inutiles
rcriminations; travaillons, nous n'en serons que mieux prpars si,
dans un suprme effort, il faut recourir  tous, vieillards et enfants,
pour dfendre le sol.

Mme de Gandelau joignant ses instances  celles de son mari, il ne
fut pas difficile de dcider le grand cousin  venir s'tablir au
chteau. En effet, trois jours aprs, le grand cousin, ayant t rgler
quelques affaires, revenait avec une ample provision de papier et
d'instruments ncessaires  l'excution des dtails d'une btisse.

Il fallait attendre que le projet envoy  la soeur de Paul revnt
approuv ou amend pour se mettre  l'oeuvre. Il fut dcid que pendant
cet intervalle, le grand cousin donnerait  Paul les premires notions
de la construction d'une habitation, que ce cours serait fait le matin,
et que, dans l'aprs-midi, notre architecte en herbe rdigerait la
leon, laquelle serait corrige en famille le soir. Ainsi les journes
devaient-elles tre bien remplies.


Premire leon.

Si vous le voulez bien, petit cousin, nous ferons nos leons en nous
promenant, et pour cause.

Cette faon de procder plut tout d'abord  M. Paul qui n'tait pas
habitu au lyce  cette manire d'enseigner. La perspective d'un cours
fait entre quatre murs, rdig entre quatre murs, corrig entre quatre
murs ne lui avait pas sembl tout d'abord se concilier avec l'ide que
l'on se fait,  seize ans, des heures consacres aux vacances, et bien
que l'architecture lui part une fort belle chose aprs ses premiers
essais; qu'il ft assez fier de penser que _son projet_ tait peut-tre
 ce moment sous les yeux de sa soeur Marie et de son beau-frre,
cependant, au moment o il se dirigeait vers l'appartement de son
cousin, il avait regard d'un oeil de convoitise les grands arbres du
parc et les prairies verdoyantes qui brillaient entre leurs troncs
noirs. Un soupir de satisfaction s'chappa de sa poitrine en descendant
l'escalier du chteau.

Allons-nous-en tout doucement vers la partie du domaine o nous devons
btir la maison, reprit le grand cousin, ds qu'ils furent dehors; la
connaissance du terrain est la premire de toutes celles que
l'architecte doit possder. Il y a, comme vous savez, plusieurs natures
de terrains; les uns sont rsistants, les autres mous et compressibles 
diffrents degrs. Les roches forment les terrains les plus fermes et
sur lesquels on peut btir en toute assurance,  la condition toutefois
que ces roches n'aient pas t excaves ou dranges. On donne le nom de
_sol vierge_  tous les terrains que l'on rencontre dans l'tat o les
phnomnes gologiques les ont placs, le nom de _sol de rapport_ ou de
_remblai_[18]  tout terrain qui a t boulevers ou apport par la main
de l'homme, par la vgtation ou des alluvions torrentielles brusques.
En rgle gnrale, il ne faut fonder que sur le sol vierge, et
cependant, parmi ceux-ci, il en est dont on doit se dfier, comme je
vous l'expliquerai tout  l'heure.

Il faut donc s'appliquer  distinguer un sol vierge d'un sol rapport
ou boulevers; pour ce faire, certaines connaissances de gologie
lmentaire sont indispensables[19]. Ainsi, les roches cristallises,
les granits, les gneiss, les schistes cristallins demeurent dans l'tat
o le refroidissement du globe et les soulvements de sa crote les ont
placs. Les grs, les calcaires, les marnes, les sables, mme les
argiles, dposs par les eaux sous une norme pression, sont stratifis,
c'est--dire dposs par couches, comme des assises d'une construction,
et prsentent une assiette excellente. Le coteau que nous avons l sur
notre droite, et vers lequel s'tend le bois de votre soeur, prsente,
vous le voyez d'ici, des escarpements rods par les eaux du ru que nous
allons traverser; remarquez que la pierre qui parat dnude, se
prsente par lits  peu prs horizontaux. C'est un calcaire jurassique
excellent pour btir, mais sur lequel aussi on peut s'appuyer en toute
scurit. Ainsi, dans ces bancs[20], peut-on creuser des caves et se
servir de ce qu'on a extrait de l'excavation pour lever les murs. Ici
nous marchons sur des argiles sablonneuses entremles de pierre
meulire. Cela forme aussi un trs bon sol qui n'est pas compressible.
Il en est autrement des argiles pures, non qu'elles soient
compressibles; mais, si elles ne sont pas encaisses, si, par exemple,
elles se trouvent sur une dclivit du sol, par l'effet des eaux qui
s'infiltrent entre leurs couches, elles glissent et la maison qu'on a
leve sur leur surface descend avec elles. On voit parfois ainsi, sur
des rampes argileuses, des villages tout entiers qui descendent dans la
valle. Il faut donc apporter une grande attention  la manire de
fonder sur les argiles si l'on veut viter ces dangers. Parfois aussi,
lorsqu'elles sont fortement comprimes par une construction lourde, les
argiles s'affaissent sous leur poids pour se relever d'autant un peu
plus loin, par un mouvement de bascule. Les sables marins, purs, fins ou
graveleux, sont excellents pour recevoir des fondations, parce que le
sable se tasse naturellement pour peu qu'il soit mouill. Si bien qu'on
peut former, au besoin, un sol factice en apportant de bonnes couches de
sable marin sur un sol douteux, et en mouillant fortement ces couches.
Plus le sable est fin et dpourvu d'argile et meilleur est-il, car tous
ces petits grains lourds, gaux, ne laissent entre eux que des
intervalles trs faibles et se touchent par plusieurs points. Si le
poids comprime la couche de sable et la force  se tasser, ce tassement
est rgulier et par consquent sans danger. La construction descend
ainsi de quelques millimtres suivant son poids, mais ne se disloque pas
parce qu'elle s'enfonce rgulirement. Les alluvions formes par des
cours d'eau peu rapides, c'est--dire par des rivires ou par des lacs,
composent aussi de bons sols, parce que les couches de gravier ou de
limon ont t dposes peu  peu et bien tasses par le poids du liquide
qui les charriait. Il en est tout autrement des sols marcageux, car les
eaux n'ayant pas de courant, ont permis  des vgtaux de pousser dans
leurs lits. Ces vgtaux venant  mourir sont remplacs chaque anne par
d'autres. Il se forme alors des couches successives de dtritus sous une
pression minime, qui laissent entre elles des cavits innombrables,
comme serait un amas de foin pourri. On dsigne ces dpts sous le nom
de tourbires. L-dessus on ne peut rien asseoir, car ces dpts
s'affaissent sous la moindre charge. Tenez! nous voici prs du ru, sur
un point qui prsente ce phnomne... Frappez du pied sur ce sol gazonn
dru... Vous sentez que la terre sonne creux et s'branle sous le choc.
Quelquefois ces tourbires atteignent des profondeurs telles par
l'accumulation des dtritus vgtaux, qu'on ne peut en atteindre le
fond; si vous btissez l-dessus, votre construction s'enfoncera peu 
peu, et souvent ingalement, en raison de la dclivit du sous-sol, de
telle sorte que la btisse s'inclinera d'un ct. C'est ainsi qu' Pise,
 Bologne en Italie, des tours se sont inclines pendant qu'on les
levait, jusqu'au moment o la tourbe a t compltement comprime sous
la charge. Quand on trouve ces sols, ou bien il faut enlever la tourbe
jusqu' ce qu'on trouve la roche ou le gravier, ou bien il faut enfoncer
des pilotis trs rapprochs les uns des autres, comme un jeu de quilles,
jusqu' ce que les pieux refusent d'entrer plus avant. Alors, sur les
ttes de ces pilotis, on tablit ce qu'on appelle un radier, sorte de
chssis de charpente, entre lequel on coule du bton[21] et sur lequel
on pose les premires assises de maonnerie. Des villes entires sont
ainsi bties: Venise, Amsterdam, ne reposent que sur des forts de
pilotis enfoncs dans une vase spongieuse parce qu'elle s'est forme
sous une mince nappe d'eau qui n'avait pas assez de puissance pour la
comprimer.

Mais il ne suffit pas de reconnatre la nature du sol sur lequel on
doit tablir une construction; il faut examiner les cours d'eau
sous-jacents, ou comment se comportent les coulements des eaux
pluviales sur leur surface ou dans leurs interstices. La prsence d'un
banc d'argile, si faible qu'il soit, entre des couches calcaires, de
grs ou de sable, doit proccuper le constructeur, car ces bancs tant
tanches, c'est--dire ne laissant pas pntrer l'eau des pluies dans
leur paisseur, favorisent des courants ou nappes d'eau, qui peuvent
occasionner les dsordres les plus fcheux dans les fondations. Examinez
ici prs, le long de l'escarpement, cette couche verdtre... C'est de
l'argile, elle est trs mince et ne peut point retenir les eaux; mais
supposez qu'elle ait 50 centimtres d'paisseur. Les pluies, qui
pntreront facilement  travers le gravier plac au-dessus,
s'arrteront sur cette couche et feront leur chemin suivant le plan
d'inclinaison de cette couche d'argile; peu  peu elles formeront des
cavits comme de petites grottes, et un courant cach. Si vous faites un
mur de cave ou de fondation qui descende au-dessous de cette nappe
d'eau, celle-ci viendra se heurter contre votre mur, le pntrera, quoi
que vous fassiez, et remplira vos caves. C'est pourquoi, dans ce cas, il
sera ncessaire, au pralable, de dtourner cette nappe d'eau, en la
recueillant dans un gout pour l'loigner de vos constructions.
Prtez-moi votre carnet afin que je vous indique clairement, par un
trac, ce que je vous dis ici (fig. 6). Soit A B la couche d'argile, C D
la couche de gravier ou de sable permable. Il se formera une nappe
d'eau courante, aprs chaque averse, de E en F. Cette nappe sera arrte
par le mur de fondation ou de cave G H, et le traversera bientt,
puisqu'elle ne peut ni remonter, ni traverser l'argile. Il faut donc, en
I, tablir un gout transversal avec ouvertures en amont par lesquelles
ces eaux s'introduiront dans le chenal, ainsi que vous le dmontre le
trac K. Cet gout dirigera les eaux recueillies o bon vous semblera et
laissera le mur G H parfaitement sec. Vous comprenez, n'est-ce pas?...

[dessin]

Mais si vous fondez en plein dans l'argile, faut-il prendre des
prcautions autrement srieuses; car, ainsi que je vous le disais tout 
l'heure, il peut se faire que le banc d'argile tout entier vienne 
glisser.

Les bancs d'argile glissent, surtout lorsqu'en coupe[22] ils prsentent
la section que je trace ainsi (fig. 7): soit A un banc de roche, B un
banc d'argile. Les eaux pluviales qui tombent en amont, de D en C,
passeront en C sous ce banc d'argile; et, si les pluies sont
persistantes, elles formeront de C en E une couche molle, grasse,
savonneuse, de telle sorte que le banc d'argile C B E glissera sur cette
couche par son propre poids, mais surtout si, en G, on l'a charg d'une
construction.

[dessin]

Comment parer  ce danger? 1 en recueillant les eaux en C dans un
gout ou une pierre, de telle sorte qu'elles ne puissent passer sous le
banc d'argile si celui-ci est trs pais; 2 s'il n'a qu'une paisseur
de quelques mtres, en descendant le mur de fondation H jusqu'au roc ou
gravier, et en faisant en I un gout collecteur, comme il vient d'tre
dit tout  l'heure. Alors le triangle d'argile C I K ne pourra glisser,
retenu par le mur bien assis et charg. La partie argileuse en aval,
n'tant pas mouille par dessous, ne glissera pas. Mais faut-il que ce
mur H et son gout I soient assez pais pour rsister  la charge du
triangle C I K.

Vous sentez donc combien il est important de se rendre compte des
terrains sur lesquels on opre; et combien il est essentiel qu'un
architecte possde quelques connaissances en gologie. Rappelez-vous
bien ceci, car les architectes de la gnration qui nous prcde
ddaignent ces tudes et s'en rapportent  leurs entrepreneurs en bien
des cas.

Nous parlerons aussi des terrains vaseux, plats, pntrs d'eau et que
l'on ne peut fouiller parce qu'ils n'ont gure que la consistance d'une
boue compacte et dans lesquels plus on creuse, moins on rencontre de
rsistance. Quand ces terrains ne sont pas tourbiers, qu'ils ne
contiennent gure de dtritus de vgtaux, qu'ils sont toujours pntrs
de la mme quantit d'eau, on peut fonder dessus, car l'eau n'est pas
compressible. Votre construction est alors comme un bateau: toute la
question consiste  empcher l'eau de s'chapper, de fuir sous le poids
de la btisse comme elle fuit sous le poids d'un bateau. Quand vous vous
plongez dans une baignoire  moiti pleine, l'eau remonte le long des
bords d'une quantit gale au volume de votre corps. Mais supposez
qu'une planche, dcoupant exactement le contour de votre corps, empche
l'eau de remonter autour de vous, vous ne pourrez entrer dans l'eau et
cette eau vous portera sur sa surface. Eh bien, quand on doit btir sur
un sol boueux, le problme consiste  empcher cette boue de remonter
autour de la maison  mesure qu'elle s'enfoncerait. Il faut encore un
trac pour vous expliquer les moyens propres  obtenir, en ce cas
particulier, un bon rsultat (fig. 8).

Nous avons creus dans un sol de remblais A, c'est--dire sur lequel on
ne saurait btir avec scurit. En B, nous atteignons le sol vierge;
mais ce sol est trs humide, c'est une ancienne vase pntre d'eau et
dans laquelle on enfonce en marchant. Plus nous enlevons de cette vase
et plus nous la trouvons molle. Une sonde enfonce  deux ou trois
mtres donne toujours le mme fond, et les trous que l'on fait se
remplissent d'eau immdiatement. Des pilotis battus s'enfoncent jusqu'
la tte. Or, vous pensez bien que, pour lever une construction
ordinaire, on ne peut dpenser en fondations le double de ce que
coterait la btisse elle-mme. Il faut donc aviser... Alors nous
ferons, pour recevoir les murs qui forment le primtre de la maison,
une tranche de 0m,50  0m,60c de profondeur environ, ainsi que
je le trace en E; puis, dans ces tranches et sur toute la surface de la
construction, nous coulerons du bton ayant une paisseur de 0m,60 
0m,80c entre les tranches, comme je le trace en F. Nous aurons
fait ainsi comme un couvercle d'une matire homogne qui empchera la
vase G H, comprise sous ces bords, de remonter. Le poids du remblai A se
chargera de comprimer le reste. Ainsi pourrez-vous, sur ce plateau,
lever vos constructions en toute scurit.

Vous me demanderez peut-tre ce que c'est que du bton et comment on le
fait? Vous apprendrez cela plus tard.

[dessin]

Tout en causant et faisant des croquis, Paul et le grand cousin taient
arrivs sur les rampes du coteau o devait s'lever la maison.

La situation est bonne, dit le cousin. Nous avons un excellent sol
calcaire d'o nous pourrons mme tirer de la pierre ou du moellon propre
 btir. Voil, sur les basses rampes, des argiles sablonneuses assez
nettes, avec lesquelles nous ferons de la brique. Voil la source d'eau
vive qui vient du bois et qui sort de dessous le dernier des bancs
calcaires; nous pourrons facilement la capter, l'amener le long de la
maison o elle sera doublement utile, car elle nous donnera de l'eau
pour les besoins des habitants et entranera, dans un gout, toutes les
eaux mnagres et les immondices que nous enverrons se perdre dans cette
ancienne excavation que je vois sur notre gauche.

Toutefois nous devrons procder aprs examen, car il me semble que ces
bancs ont t dj exploits sur quelques points. Nous pourrions bien
rencontrer de ces excavations de carrires faites sans soin, comme cela
n'arrive que trop souvent dans les campagnes.

--Comment, dit Paul, reconnat-on la pierre bonne  btir?

--Cela n'est pas toujours ais, et il en est de ces connaissances comme
de beaucoup d'autres: l'exprience doit confirmer la thorie. Parmi les
pierres calcaires, lesquelles comprennent gnralement, avec certains
grs, les matriaux que l'on peut facilement exploiter et tailler, les
unes sont dures, d'autres tendres; mais les plus dures ne sont pas
toujours celles qui rsistent le mieux  l'action du temps. Beaucoup de
calcaires contiennent de l'argile, et, celle-ci retenant l'eau, lorsque
surviennent les geles ces parties argileuses gonflent et font clater
les blocs dont la pte est compose de carbonate de chaux et aussi de
silice en plus ou moins grande quantit. Les calcaires purgs d'argile
sont ceux qui rsistent le mieux  l'humidit et qui ne craignent pas la
gele. Quand, comme ici, on peut voir les bancs dpouills par une
rosion, il est facile de reconnatre ceux qui sont bons de ceux qui
sont dfectueux. Ainsi remarquez ce gros bloc noirtre dont la tranche
unie et nue depuis des sicles s'est couverte de lichens; il est d'une
excellente qualit, car les lichens ne viennent que trs lentement; donc
pour qu'ils aient pu s'attacher  cette pierre et lui donner cette
apparence grise mouchete, il a fallu que le calcaire ait rsist aux
actions dcomposantes de l'atmosphre. Au-dessus, voyez ce banc d'un
blanc presque pur et qui parat si sain. Eh bien, il n'a cette belle
apparence que parce que,  chaque gele, il a laiss tomber sa peau, que
sa surface s'est dcompose. Allez toucher ce roc, vous verrez qu'il
vous restera aux mains une poussire blanche... C'est ainsi, n'est-ce
pas? Ds lors la qualit de ce bloc est mauvaise, et vous voyez en
effet, qu'au-dessous, l'herbe est jonche de petites exfoliations de
calcaires, tandis que le gazon, sous le bloc gris, est pur de toute
poussire. Il est donc trs utile  un architecte, quand il veut btir,
d'aller voir les carrires et comment les bancs qui les composent se
comportent  l'air libre; or, entre nous, c'est ce que nos confrres ne
font gure.


Deuxime leon.

La mthode adopte par le grand cousin, pour donner  M. Paul les
premires notions sur la construction, plaisait fort  celui-ci. La
veille il avait assez bien transcrit, dans la journe, tout ce que le
matre avait pris soin de lui expliquer sur le terrain. Il avait mme
ajout assez adroitement des figures  son texte; les corrections
avaient t faites rapidement aprs dner. Mais ce jour-l, une pluie
serre ne permettait gure de sortir, et le grand cousin dcida que la
deuxime leon serait faite dans la maison. Aussi bien, dit-il, nous
aurons devant les yeux des exemples suffisants; le chteau nous les
fournira. Nous allons le visiter de la cave au grenier et nous en
tudierons les matriaux aussi bien que les moyens de construction, soit
pour les critiquer s'ils sont mauvais, soit pour en prendre note s'ils
sont bons. Quand le matre et l'lve furent descendus dans les
sous-sols, le grand cousin commena ainsi: Voyez comme ce mur de cave,
qui donne sur la cour, est humide et comme les mortiers qui joignent les
pierres sont tombs presque partout et surtout vers le haut. Cela tient
 deux causes: 1 on n'a pas eu la prcaution, en levant ces murs, de
les bien enduire  l'extrieur de manire  faire glisser les eaux du
sol jusqu' la base; 2 on n'a pas employ dans la construction des
mortiers faits avec de la chaux hydraulique. Il y a en effet deux
natures principales de chaux: la chaux dite grasse et la chaux
hydraulique; la premire est obtenue par la cuisson de calcaires
compacts que l'on trouve habituellement au sommet des bancs; on
l'appelle grasse parce qu'elle est glutineuse lorsqu'elle est teinte et
s'attache au rabot avec lequel on la corroie; cette chaux, tant noye
dans l'eau, bout et jette une paisse vapeur, comme vous avez pu voir,
et, mle au sable, prend lentement. Employs au-dessus du sol, les
mortiers faits avec cette chaux deviennent fort durs  la longue, mais
conservent plus ou moins pendant un temps une certaine plasticit.
Toutefois ces mortiers, prenant lentement, sont facilement dlays par
les eaux, et ne peuvent alors jamais devenir durs. Les chaux
hydrauliques obtenues par la cuisson de calcaires argileux, mles au
sable, prennent au contraire rapidement une grande duret et se
maintiennent d'autant mieux que les mortiers sont dans des lieux
humides. Aussi appelle-t-on cette chaux _hydraulique_ parce qu'on
l'emploie pour toutes les maonneries que l'on tablit dans l'eau. On
fait des chaux hydrauliques factices quand le sol ne fournit pas des
calcaires argileux, eu broyant une certaine quantit d'argile avec les
calcaires propres  faire de la chaux ordinaire. On reconnat la chaux
hydraulique en l'teignant, c'est--dire en la mlant avec de l'eau;
alors elle _fuse_ sans presque produire de vapeur.

C'est avec la chaux hydraulique qu'on fait les btons dont je vous
parlais hier. Ayant prpar le mortier, on y mle une certaine quantit
de cailloux durs, de la grosseur d'un oeuf environ; on corroie le tout et
on jette le mlange dans les fouilles o on le pilonne avec des _dames_
de bois. Si la chaux est bonne et que le bton soit bien fait, on
compose ainsi un vritable rocher qui ressemble aux conglomrats ou
poudingues produits naturellement. L'eau traversant difficilement ces
btons lorsqu'ils ont pris de la consistance, on peut ainsi viter les
infiltrations sous-jacentes qui se produisent dans les caves faites dans
des terrains trs humides.

Si le mur que vous voyez l et t maonn en mortier fait avec de la
chaux hydraulique, il serait net et les joints[23] en seraient aussi
durs que la pierre elle-mme. Vous comprendrez facilement que quand les
eaux, ont peu  peu dtremp et fait couler les mortiers des lits et
joints  la base d'un mur, les pierres qui le composent tassent, et que
tout le reste de la btisse en souffre. C'est pourquoi la faade de
maison, sur la cour, prsente un bon nombre de fissures que l'on
rebouche de temps  autre, mais sans pouvoir, bien entendu, dtruire la
cause du mal.

[dessin]

Vous voyez que le mur de cave qui reoit le berceau de la vote est
trs pais, bien plus pais que n'est le mur du rez-de-chausse. Ce
dernier n'a gure que 0m,60c d'paisseur, tandis que celui-ci a
trois pieds anciens, prs d'un mtre. Ce supplment d'paisseur est
donn  l'intrieur en grande partie pour recevoir ce que nous appelons
les sommiers de la vote. Un croquis vous fera comprendre la raison de
cette disposition (fig. 9). Soit A l'paisseur du mur d'une maison 
rez-de-chausse et que cette paisseur ait 0m,50c; si l'on veut
faire des caves sous ce rez-de-chausse, le sol intrieur tant en B et
le sol extrieur en C, il sera bon, d'abord, d'indiquer le sol intrieur
par une saillie, une plus forte paisseur donne  ce mur du ct
extrieur; soit 0m,05c. En A' le mur aura donc 0m,55c. Votre
berceau de cave tant trac en D, il faut rserver en E un repos d'au
moins 0m,20c, pour recevoir les premiers claveaux des sommiers de
la vote; puis il est bon de donner du ct des terres une plus forte
saillie pour bien asseoir le soubassement[24]; cette saillie tant de
0m,05c, nous aurons en F 0m,60c d'paisseur et en G
0m,80c au moins, car il ne faut point que le mur, qui s'lve,
porte sur les lits obliques de la vote, autrement n'aurait-il pas une
bonne assiette et serait-il _affam_, comme nous disons, ou rduit
d'paisseur par cet arc qui le viendrait pntrer ainsi que nous le
montre le trac I. Mais venez par ici dans cet autre caveau qui
appartient  la partie la plus ancienne du chteau et qui est bti en
belles pierres. Le constructeur n'a pas voulu perdre de place 
l'intrieur, et, btissant en pierres d'appareil[25], il a entendu ne
pas prodiguer les matriaux; qu'a-t-il fait (fig. 10)? Il n'a donn 
son mur de cave que l'paisseur de celui du rez-de-chausse: de distance
en distance, il a pos de gros corbeaux[26]  0m,60c au-dessus du
sol; sur ces corbeaux, il a band des arcs de 0m,25c de saillie,
et sur ces arcs, qui remplacent le surplus d'paisseur ou le contre-mur
dont je vous parlais tout  l'heure, il a band son berceau de
vote[27]. Ce croquis perspectif nous fera bien saisir ce systme de
structure. Ainsi le mur suprieur laisse-t-il la vote indpendante et
s'lve d'aplomb sur ses parements[28] infrieurs.

[dessin]

Vous avez compris, n'est-ce pas? Eh bien, allons voir ce petit escalier
que peut-tre vous n'avez jamais examin attentivement. Il a quatre
pieds anciens de largeur, ou 1m,30c, ce qui tait la largeur
suffisante pour descendre facilement les queues de vin. Voyez (fig. 11):
la vote rampante se compose d'autant d'arcs superposs qu'il y a de
marches; cela est trs bien vu, solide, et facile  construire. En
effet, quand on a pos les marches en pierre, sur celles-ci on tablit
successivement un mme cintre de bois qui, bien entendu, ressaute 
chaque marche, et, sur ce cintre, on pose un arc, ce qui se fait
rapidement, les pierres tant tailles d'avance. Ainsi les arcs suivent
le profil de ces marches, et en une journe le cintre tant report,
aprs la fermeture de chaque arc, sur la marche suivante, en commenant
par celle du bas, deux hommes peuvent bander cinq ou six de ces arcs.
S'il y a douze marches, en deux jours on peut donc fermer cette vote
rampante. Voici comme il faut indiquer cette construction en coupe
perspective et en gomtral dans votre rsum d'aujourd'hui, A et B.

Montons au rez-de-chausse: voyez  l'intrieur comme les murs laissent
paratre des efflorescences qui ressemblent  du coton card. C'est le
salptre qui se forme dans l'intrieur de la pierre et qui, par l'effet
de l'humidit du sol, se cristallise sur le parement. Ce salptre altre
la pierre, finit par la ronger, et fait tomber toute peinture que l'on
prtendrait apposer sur la paroi intrieure. On fait des enduits
hydrofuges pour arrter l'effet du salptre, mais ces moyens ne font que
retarder un peu son apparition sans dtruire le mal, et cet enduit tombe
bientt comme une crote. Il faut donc, quand on construit,  la
campagne surtout, empcher l'humidit du sol de remonter dans
l'paisseur des murs et l'arrter au niveau du sol. On a essay parfois
d'interposer une couche de bitume entre les pierres du soubassement aux
lieu et place du lit de mortier pour viter l'aspiration de l'humidit
par les pierres, ce qu'on appelle la capillarit; mais ce moyen est trs
insuffisant. Le bitume s'chappe sous la charge, parce qu'il ne durcit
pas assez pour rsister  cette charge, ou bien il s'altre et se
combine avec la chaux. Le mieux est d'interposer, entre les premires
assises infrieures d'un soubassement, un lit d'ardoises pris dans la
couche de mortier. L'ardoise arrte compltement cet effet de
capillarit et l'humidit ne peut remonter dans les murs.

Regardez maintenant ce mur de face, sur la cour... Il forme comme une
bosse  la hauteur du plancher du premier tage. Nous disons alors que
c'est un mur qui _boucle_. Au lieu de se maintenir dans un plan
vertical, comme cela devrait tre, il a rondi; pourquoi? parce qu'il a
t pouss par une force agissant de l'intrieur  l'extrieur. Quelle
est cette force? Ce pourrait tre une vote, mais il n'y a pas ici de
vote au rez-de-chausse. Ce ne peut donc tre que le plancher. On ne
comprend gure, au premier abord, comment un plancher, qui est un plan
horizontal, peut pousser. Car pour pousser, il faudrait supposer que ce
plancher s'tend dans un sens, ce qui ne peut tre. Mais voici ce qui
arrive. Suivez-moi bien... Autrefois, pour tablir un plancher, on
posait de grosses poutres d'un mur  l'autre, et, sur ces poutres, des
pices de bois plus lgres, qu'on appelle solives; puis on chargeait
ces solives d'une couche de terre, de gravier ou de sable, et l-dessus
on formait une aire en mortier pour recevoir le carrelage. Tout cela est
trs lourd. Or, comme une pice de bois, mme d'un fort quarrissage,
flchit  la longue sous son propre poids, c'est--dire, de droite
qu'elle tait, devient courbe,  plus forte raison se courbe-t-elle
lorsqu'on la charge. Plus elle se courbe et plus elle exerce une
pression sur le parement intrieur des murs dans lesquels on a d
l'encastrer. C'est cette pression sur le parement intrieur qui tend 
pousser le mur en dehors. Mais, si comme ici, pour soulager la porte
des poutres, on a plac dessous des liens[29] de bois (fig. 12), cet
effet de pousse est d'autant plus sensible que le bras de levier est
plus long. Je vois bien que vous ne comprenez pas parfaitement. Un
croquis va vous mettre au fait. Soit A la coupe du mur, ou si vous aimez
mieux, son paisseur. Si la poutre vient  se courber suivant la ligne C
D, il se produit une pression en D qui est traduite par une pousse en F
et le rondissement du mur comme je vous l'indique par les courbes
ponctues. Supposez mme qu' la place du lien E, nous ayons un corbeau
de pierre; l'effet produit sera le mme, mais moins puissant,  moins
que la queue de ce corbeau ne prenne toute l'paisseur du mur, comme je
vous le marque en I, et que cette queue K soit charge de telle sorte
que cette charge neutralise la pression que la poutre exerce 
l'extrmit L. C'est ce qui n'a pas t fait ici, o,  la place du lien
de bois, on a mis un corbeau. Ce corbeau n'a qu'une mdiocre prise dans
le mur, et celui-ci, bti en petits matriaux assez mal maonns, n'a
pas une consistance suffisante pour rsister  la pousse qu'exerce le
rondissement des poutres. Mais pourquoi, me direz-vous, cet effet
s'est-il produit  la hauteur du plancher du premier tage et ne
s'est-il pas produit au-dessus? Parce que, par l'effet du bouclement que
nous signalons ici, le mur s'est inclin au-dessus vers l'intrieur, et
qu'il a ainsi serr le second plancher, ses parements s'tant placs,
par leur inclinaison mme, perpendiculairement  la direction courbe des
poutres suprieures, comme je vous le marque en M, en exagrant l'effet
pour bien vous le faire saisir.

[dessin]

Vous voyez que chaque dtail mrite attention et qu'il faut se rendre
compte de tout dans les constructions.

En toutes choses, on n'apprend  viter le mal qu'en l'analysant et
cherchant ses causes, en constatant ses effets; c'est pourquoi, pour
devenir un bon constructeur, il ne suffit pas de se familiariser avec
les rgles de la construction qui ne peuvent prvoir tous les cas; il
faut voir beaucoup, beaucoup observer, constater les points dfectueux
dans les btisses anciennes; de mme, les mdecins n'arrivent-ils 
dfinir une bonne constitution physique qu'en tudiant les maladies et
leurs causes. Nous n'apprcions ce qui est bon le plus souvent que par
la connaissance du mal, si bien qu'en l'absence du mal, nous pouvons
admettre que le bon existe. Un vieux matre architecte qui, quand
j'avais  peu prs votre ge, voulait bien m'aider de ses conseils, me
disait souvent: Mon ami, je puis vous dire ce qu'il faut viter dans
l'art de btir; quant  vous expliquer en quoi consiste le bon et le
beau, c'est affaire  vous de le trouver. Si vous tes n architecte,
vous saurez bien le dcouvrir; sinon, tout ce que je pourrais vous
montrer, les exemples que je placerais sous vos yeux ne vous donneraient
pas du talent. Et le matre parlait sagement. La vue des plus belles
oeuvres d'architecture peut fausser l'esprit des tudiants si, en les
leur montrant, on ne leur explique pas comment leurs auteurs sont
arrivs  les faire belles, parce qu'ils ont vit de tomber dans telles
et telles fautes.

Mais en voil assez pour votre rdaction de ce jour. Mettez ces croquis
au net, en regard de votre texte, et nous verrons cela ce soir.




CHAPITRE VI

COMME QUOI M. PAUL EST INDUIT  TABLIR CERTAINES DIFFRENCES ENTRE LA
MORALE ET LA CONSTRUCTION.


Lorsque le soir, le compte rendu rdig par Paul fut lu en famille, M.
de Gandelau interrompit la lecture  cette phrase infidlement
reproduite: Le bien n'est que l'absence du mal.

Oh! oh! dit le pre: la charit est autre chose que l'absence du mal.
Si tu ne donnes rien au pauvre qui te demande du pain; si, sachant
nager, tu ne cherches pas  sauver un homme qui se noie, tu ne fais pas
de mal, mais tu ne fais pas le bien.

--Ce n'est pas, reprit le grand cousin en souriant, tout  fait ce que
j'ai dit  Paul.  propos des dfauts constats dans les constructions,
j'ai dit, je crois, que le bon est l'absence du mal; c'est--dire qu'en
fait de constructions, et peut-tre en beaucoup d'autres choses qui
tiennent  l'ordre purement matriel, viter ce qui est mauvais, c'est
faire bien, mais non le bien. J'avoue d'ailleurs que je n'ai pas
suffisamment dvelopp ma pense.

Deux choses sont ncessaires pour devenir un bon constructeur: un
esprit juste--ce qui tient  la nature morale de chacun de nous,--et
l'exprience que l'on acquiert.

L'observation et l'exprience qui en sont la consquence nous servent 
reconnatre le mal et  l'viter; mais si, malgr cela, on n'est pas
dou d'un esprit juste, ordonn naturellement, l'exprience, en
permettant de se garder du mal, ne suffit pas  elle seule pour trouver
ce qui est bon.

D'ailleurs si, en morale, le bien est absolu et indpendant des
circonstances, il n'en est pas de mme en construction. Ce qui est bon
ici est mauvais ailleurs, en raison du climat, des habitudes, de la
qualit des matriaux et de la faon dont ils se comportent suivant
telle ou telle circonstance locale. S'il est bon, par exemple, de
couvrir un comble en ardoises dans un climat tempr et humide, ce
procd ne vaut rien dans un climat chaud, sec et venteux. Des
constructions de bois seront excellentes dans telles situations,
mauvaises dans d'autres. S'il est bon, dans les habitations, d'ouvrir
des jours larges, de vitrer de grandes surfaces sous les climats du
nord, parce que la lumire est voile, cela est mauvais dans des
contres mridionales o la lumire est intense et o il faut se
garantir contre la chaleur. Si donc on peut faire un code de morale, on
ne peut tablir des rgles absolues en construction, et c'est pourquoi
l'exprience, le raisonnement et la rflexion doivent toujours
intervenir lorsqu'on prtend btir. Bien souvent de jeunes architectes
m'ont demand quel tait le meilleur _trait_ de construction 
consulter. Il n'y en a point, leur disais-je, par la raison qu'un trait
ne saurait prvoir tous les cas, toutes les circonstances particulires
qui se prsentent dans la carrire de l'architecte. Le _trait_ tablit
des rgles; mais, quatre-vingt-dix-neuf fois sur cent, vous vous trouvez
en face de l'exception et n'avez plus que faire de la rgle. Un trait
de construction est bon pour habituer l'esprit  concevoir et  faire
excuter suivant certaines mthodes; il vous donne les moyens de
rsoudre les problmes poss; mais ne les rsout pas, ou du moins n'en
rsout qu'un seul sur mille. C'est donc  l'intelligence, 
l'observation  suppler, en ces mille cas prsents,  ce que la rgle
ne peut prvoir.


Troisime leon

[dessin]

Hier, dit le grand cousin  Paul, lorsque celui-ci entra dans sa
chambre, nous avons visit les caves et le rez-de-chausse, aujourd'hui
nous irons nous promener dans les greniers du chteau. Mais d'abord je
vais vous montrer ce qu'on entend par une _ferme_[30] de charpente... La
ferme la plus simple (fig. 13) se compose de quatre pices de bois: deux
arbaltriers[31], un entrait[32] et un poinon[33]. Les deux pices
inclines A sont les arbaltriers, la pice horizontale B l'entrait, et
la pice verticale C le poinon. Les bouts suprieurs des arbaltriers
s'assemblent dans le poinon, ainsi que je vous le fais voir par le
dtail D, c'est--dire  l'aide de deux tenons[34] E qui entrent dans
deux mortaises[35] F et d'un paulement G qui fait que toute la force du
bois bute dans l'encoche I que nous appelons embrvement[36]. Les bouts
infrieurs des arbaltriers s'assemblent de mme aux deux extrmits de
l'entrait, ainsi que nous le fait voir cet autre dtail H. Le poinon
s'assemble aussi par un tenon, dans le milieu de l'entrait, mais
librement et sans appuyer sur cet entrait. Les tenons entrs dans les
mortaises, on enfonce des chevilles de bois dans les trous que je vous
marque, pour bien relier le tout. Plus vous appuyez sur le sommet M,
plus vous tendez  faire carter du pied les deux arbaltriers; mais
ceux-ci tant fixs aux deux bouts de l'entrait, raidissent celui-ci
comme la corde d'un arc. Donc cet entrait est d'autant moins dispos 
se courber qu'il est mieux tendu, et le poinon n'est l que pour le
suspendre  son milieu et pour assembler la tte des arbaltriers. Mais
de M en N ces arbaltriers peuvent flchir sous le bois de la
couverture: alors on ajoute deux liens O P qui arrtent cette flexion en
reportant les charges sur le poinon, de telle sorte que celui-ci est 
son tour tendu de M en P. Le bois ne pouvant s'allonger, le point P est
fixe, donc les deux points O le sont aussi.

Maintenant que vous savez ce qu'est la ferme la plus simple, montons
dans les combles.

Ces combles taient vieux, rpars, consolids bien des fois, et
formaient un enchevtrement de charpentes assez difficile  comprendre.
Autrefois, dit le grand cousin, il y a plus d'un sicle, on faisait les
charpentes ainsi que vous le voyez ici: chaque chevron[37] portant
ferme, c'est--dire que chacun des chevrons composait une ferme, sauf
l'entrait que l'on ne plaait que de distance en distance. Alors le bois
tait  foison et on ne songeait gure  l'conomiser. Aujourd'hui il
est moins commun et il est difficile de se procurer un nombre
considrable de pices d'une grande dimension. Les belles futaies qui
couvraient le sol de la France ont t gaspilles sottement et les bois
longs d'essence de chne sont rares. Il a donc fallu les conomiser.
Aussi a-t-on pris le parti d'tablir des fermes solides  une distance
de 4 mtres environ l'une de l'autre. Sur ces fermes on a plac des
_pannes_ qui sont ces pices horizontales que vous voyez de ce ct, et,
sur ces pannes, des chevrons plus ou moins longs ont t poss pour
recevoir le lattis des tuiles ou la volige de l'ardoise. Mais toute
charpente de comble doit tre tablie sur des semelles, qui sont ces
pices horizontales reposant sur la tte des murs, qui relient et
isolent les entraits de la maonnerie, car il faut observer que les bois
se conservent indfiniment  l'air libre, sec, mais qu'ils se
pourrissent rapidement au contact d'un corps humide comme est la pierre.
Voyez ici cette pice de bois presque engage dans la maonnerie, elle
est  moiti rduite  l'tat d'amadou, tandis que l'arbaltrier
au-dessus qui est  l'air libre,  l'air sec, est aussi pur de
pourriture que s'il tait neuf.

On faisait autrefois les planchers en plaant des solives reposant sur
des poutres et les murs. Ces solives et ces poutres restaient
apparentes, ainsi que vous pouvez le voir encore dans la cuisine et la
grande salle du rez-de-chausse qui sert de dpt. L'air circulait donc
autour de ces bois et ceux-ci pouvaient durer des sicles. Mais on a
trouv que ces bois apparents n'taient point agrables  la vue, qu'ils
n'taient point propres et permettaient aux araignes de tendre leurs
toiles dans leurs intervalles. On a donc clou des lattes sous ces
solives et on a couvert ce lattis d'un enduit que nous appelons le
plafond. Les bois ainsi enferms, privs d'air, se sont chauffs (comme
on dit en terme de charpenterie), c'est--dire qu'ils ont ferment, et
la pourriture les a bientt attaqus. Si bien que des planchers 
solives apparentes, qui avaient rsist  l'action du temps pendant des
sicles, sont tombs de pourriture au bout de peu de temps du moment
qu'ils ont t enferms. J'ajouterai qu'autrefois, avant d'employer des
bois dans les constructions, on avait la prcaution de les laisser
plusieurs annes dehors  l'action de la pluie et du soleil. On les
faisait baigner mme un certain temps dans l'eau, afin de les purger de
la sve (car la sve est le ferment qui cause la pourriture du bois).
Quand ces bois corcs et grossirement quarris taient rests  l'air
pendant cinq ou six ans, on les employait. Mais nous sommes presss 
cette heure, et on met en oeuvre des bois qui souvent n'ont pas une anne
de coupe. Ils ne sont pas secs, ont gard leur sve, et, si on les
enferme alors, ils fermentent rapidement, si bien qu'en quelques annes
les plus grosses poutres sont compltement pourries. Aussi les
architectes prudents hsitent  employer du bois pour les planchers.
Cependant leur emploi--mme  l'tat de dessication imparfaite--n'aurait
pas de graves inconvnients si on ne les enfermait pas entre des
enduits. Le pis qui pourrait arriver, ce serait des gerures et des
chantournements. Ils scheraient employs, comme ils auraient sch 
l'air libre.

Il n'y a donc pas grand inconvnient  employer des bois frachement
coups pour des charpentes de combles, lesquelles sont gnralement
laisses libres. Elles schent sur place. Elles se dforment, mais ne
pourrissent pas.

Comme nous ne pourrons trouver, pour la maison de votre soeur, des bois
absolument secs, nous ferons donc des planchers  solives apparentes et
nous tcherons, par des moyens simples et peu dispendieux, de leur
donner une apparence qui ne soit pas dsagrable.

Mais il faut que vous compreniez bien quelles sont les qualits des
bois. Je ne vous dirai pas que la nature a fait pousser ces grands
vgtaux que nous employons, pour notre agrment ou nos besoins. La
nature s'est, je crois, fort peu proccupe de savoir si le chne, le
sapin nous seraient bons  quelque chose; et si l'intelligence humaine a
su tirer parti de ces matriaux qui croissent devant nos yeux, c'est
aprs avoir reconnu et constat par l'exprience leurs proprits.
Malheureusement il semblerait que les rsultats de cette exprience ne
tendent pas  s'accrotre, et,  voir la faon dont on emploie le plus
habituellement ces bois aujourd'hui, on pourrait admettre que nous
sommes moins instruits que nos devanciers ou que nous avons perdu cette
habitude de l'observation avec laquelle ils taient familiers.

Le bois tant un compos de fibres plus ou moins lches ou serres,
possde une puissance de rsistance considrable  une pression qui
s'exerce suivant la longueur de ses fibres, mais il flchit ou s'crase
facilement au contraire sous une pression exerce sur le travers de ces
mmes fibres. Ainsi, une bche de 0m,10c de diamtre, d'une
longueur d'un mtre, pose debout, supportera sans s'craser ou se
tordre une pression de plusieurs milliers de kilogrammes, tandis que le
mme poids brisera ou crasera cette bche pose horizontalement, comme
vous craseriez une tige de roseau sous votre pied. Prenez un ftu de
paille bien sain, de 0m,10c de longueur, et posez votre doigt sur
un bout en tenant ce ftu verticalement sur une table; il vous faudra
appuyer assez fortement pour le faire flchir, tandis que la moindre
pression exerce sur ce mme ftu, s'il est pos horizontalement,
l'aplatira. Le ftu est un tube. L'arbre est compos d'une srie de
tubes les uns dans les autres. Plus ces tubes sont nombreux, serrs,
fins, plus le tronc rsiste  une pression, soit dans le sens de la
longueur, soit dans le sens de l'paisseur. Mais ceci nous indique que,
pour conserver au bois ses qualits de rsistance, il faut l'employer
tel que la nature le donne, et c'est bien ainsi, en effet, qu'on
procdait jadis. Chaque pice de charpente tait prise dans un brin
d'arbre plus ou moins gros, suivant le besoin, mais on ne refendait pas
les arbres dans leur longueur pour composer plusieurs pices de
charpente; car le coeur tant plus dur et compacte que n'est l'aubier
(qui est l'enveloppe spongieuse place sous l'corce), et les couches
concentriques du bois tant d'autant plus serres et rsistantes
qu'elles avoisinent le coeur, si vous fendez un arbre en deux dans sa
longueur, une des parois est beaucoup plus rsistante que l'autre,
l'quilibre est rompu et la flexion se produit facilement sous la
charge. Les couches externes tant les plus rcentes, celles-ci sont
plus spongieuses et plus lches de tissus que ne le sont les couches
anciennes qui avoisinent le coeur; par consquent la dessiccation opre
sur ces couches externes un retrait plus considrable que sur les
couches internes; de l, courbure. Soit A (fig. 14) une pice de bois
refendue, les couches B sont plus dures, plus compactes que celles C qui
contiennent plus d'humidit et dont les fibres sont plus molles. En
schant, cette pice de bois produira donc une concavit du ct
externe, ainsi que je vous marque en D. Si le bois est laiss entier
comme je le trace en E, les effets se neutraliseront et la pice se
conservera droite.

[dessin]

Voyez cette charpente ancienne dont les chevrons portent ferme (fig.
15): les sablires[38] A sont quarries dans des brins de chne, le coeur
tant au centre. Il en est de mme des chevrons B, des entraits C, des
faux entraits D, des poinons E, des blochets[39] F et des jambettes G;
aussi toutes ces pices ont conserv leur rigidit et aucune d'elles ne
s'est courbe parce qu'elles ont t employes sches et en brins non
refendus. Voyez au contraire cette panne H pose sur cette ferme I d'une
date rcente, elle est courbe, non pas tant  cause du poids des
chevrons qu'elle porte, que parce qu'elle est refendue et que le
charpentier a maladroitement pos le coeur du ct intrieur. S'il et
fait le contraire, si le coeur et t pos du ct du chevronnage, il
est  croire que cette panne n'aurait point flchi, peut-tre mme
aurait-elle pris du raide, c'est--dire qu'elle serait convexe sur sa
face externe. Mais les charpentiers sont des hommes et ils n'aiment
point  se donner du travail quand ils croient pouvoir l'viter. Celui
qui a pos cette panne a trouv plus commode de la placer sur son plan
de sciage au lieu de la retourner et de mettre ce plan sous les
chevrons.

Considrant cette qualit du bois, et du bois de chne notamment, dont
les fibres internes sont plus dures et plus serres que ne sont les
couches externes, quand on veut poser une pice de bois horizontalement
sur deux points d'appui ou piliers, et lui donner toute la rsistance
dont elle est susceptible pour porter un poids agissant sur son milieu,
on la dbite  la scie en deux, dans sa longueur, et, retournant les
faces  l'extrieur, on boulonne ensemble ces deux pices, ainsi que je
vous l'indique ici (fig. 16). Alors les coeurs tant en dehors et les
deux pices tendant  se courber en formant deux surfaces convexes,
ainsi que vous le voyez en A (fig. 17), si elles sont bien serres par
des boulons[40] munis de bonnes platines, elles sont obliges de rester
droites; la puissance de courbure de l'une neutralise la puissance de
courbure de l'autre, ces deux efforts contraires tendent  donner plus
de raide  la pice, d'autant que, si vous prenez un bois quelque peu
courb naturellement et que vous placiez ces deux pices de telle sorte
que la concavit soit en dessous, aprs les avoir, bien entendu,
chevauches, mettant la queue de l'une contre la tte de l'autre, vous
aurez donn  cette pice de bois toute la rsistance dont elle est
susceptible.

[dessin]

[dessin]

C'est d'aprs cette mthode qu'il faut poser les _moises_[41] et toutes
pices doubles. Ici, par exemple (fig. 18), vous voyez que l'on a plac
avec raison une paire de moises en mettant les sciages en dehors pour
remplacer un entrait pourri. Nous appelons moises des pices de bois
qui, doubles habituellement, pincent deux ou plusieurs membres d'une
charpente. Ces moises A saisissent au moyen d'entailles  mi-bois les
arbaltriers B, le poinon C et les deux liens D. Des boulons en fer
avec crous serrent exactement les entailles des moises comme feraient
des mchoires, contre les bois qu'il s'agissait de maintenir  leur
place. Mais en voil assez pour aujourd'hui, et vous aurez fort  faire
de mettre au net, d'ici  ce soir, cette leon de charpenterie.

[dessin]




CHAPITRE VII

PLANTATION DE LA MAISON ET OPRATIONS SUR LE TERRAIN.


Le lendemain, on recevait de Mme Marie N... une lettre date de
Naples, qui exprimait les plus vives et les plus patriotiques
apprhensions  propos des derniers vnements. La soeur de M. Paul
engageait la famille  venir la rejoindre  Naples; son mari ne pouvait
rentrer en France en ce moment; la mission qui l'appelait 
Constantinople ne souffrait aucun dlai et le forait  s'embarquer trs
prochainement. Cette lettre se terminait ainsi: Nous avons reu les
projets de Paul; il nous semble s'tre un peu fait aider par notre
cousin. Cela me plairait fort,  mon mari et  moi, si jamais on pouvait
mettre la main  l'oeuvre; mais qui peut aujourd'hui, dans notre pauvre
pays, songer  btir? Venez bien plutt nous trouver.

Eh bien, dit M. de Gandelau aprs la lecture de cette lettre, voil vos
projets approuvs, passons sans retard  l'excution. Si MM. les
Prussiens viennent jusqu'ici et qu'ils mettent le feu, suivant leur
coutume,  notre vieille maison, ils ne brleront pas les murs d'une
btisse  peine commence, et ce que nous aurons dpens pour l'lever
n'entrera pas dans leurs poches.

Le grand cousin aid de Paul qui faisait les calculs--jamais il n'en
avait tant fait--rdigea le devis, qui donna un chiffre de 175 000 fr.
La terrasse et la maonnerie entraient dans la dpense prvue pour 85
000 fr.

Le pre Branchu fut appel: C'est un homme bien comme il faut, monsieur
votre pre, dit-il  Paul, lorsqu'il fut convenu qu'on commencerait ds
le lendemain, il fait travailler le monde quand on est oblig de
renvoyer les ouvriers valides de partout et que les vieux comme moi, qui
ne peuvent plus se battre, vont jener tout l'hiver. J'vas boire un bon
pichet  sa sant avec Jean Godard le charpentier, qui sera rudement
content tout de mme!

Le reste de la journe fut employ  mettre les cotes principales sur le
plan, afin de pouvoir tracer les fouilles.

Le pre Branchu, le lendemain, se trouvait sur le terrain, muni de
cordeaux, de piquets, de clous, de broches, d'une grande querre et d'un
niveau d'eau quand arrivrent Paul et son cousin, de bon matin.

Vous voyez, dit  Paul le grand cousin, que les cotes indiquent sur ce
plan les distances entre les axes des murs. Consultant ces mesures, nous
allons, sur le terrain, planter ces axes  l'aide de cordeaux attachs 
ce que nous appelons des broches (fig. 19), lesquelles se composent de
deux piquets fichs solidement en terre et d'une traverse. La direction
d'un des axes tant arrte suivant l'orientation qu'il nous convient de
choisir, la disposition des autres axes s'ensuivra d'aprs les distances
traces sur le plan et les retours d'querre.

Le grand cousin eut bientt fait d'arrter la ligne d'axe A de la salle
 manger et de la salle de billard, suivant l'orientation convenable.
Puis, sur cette premire ligne d'axe, il en fit tablir une autre 
angle droit, au moyen d'un petit graphomtre, laquelle fut la ligne
d'axe du salon et du vestibule. Une fois ces deux lignes arrtes, les
autres furent disposes au moyen des cotes inscrites d'avance sur le
plan. Les axes des murs principaux se trouvaient ainsi tracs sur le
terrain par des cordeaux, attachs aux broches.

[dessin]

Comme on devait tablir des caves sous tout le btiment principal, le
grand cousin se contenta d'ordonner au pre Branchu de fouiller tout le
terrain  une distance de 1m,00 en dehors des lignes du primtre.
Deux terrassiers, avec leurs pioches, se mirent donc  tracer
immdiatement la fouille. Si vous trouvez (comme ce n'est pas douteux),
dit-il aux terrassiers, de la roche  une faible profondeur et qu'elle
soit de bonne qualit, vous aurez le soin de ne point la gcher;
exploitez-la comme du moellon, nous nous en servirons et nous vous
payerons la fouille en consquence. Si vous trouvez de la caillasse,
faites-la sauter  la mine, et mettez de ct pour en faire usage les
meilleurs morceaux. Demain ou aprs-demain, nous vous donnerons le plan
et le profil des caves. En attendant, approvisionnez-vous de briques, de
chaux et de sable; vous savez que dans ce pays-ci il est prudent de s'y
prendre d'avance pour avoir ces matriaux  temps. Nous voil en
septembre et il faut que nos caves soient faites au moins avant les
premires geles.

Ainsi donc, ajouta le grand cousin en s'adressant  Paul, au moment o
ils revenaient vers la maison, je vous nomme inspecteur des travaux, et
voici en quoi consistent vos fonctions: vous viendrez sur le terrain
tous les matins et vous veillerez d'abord  ce que les ordres donns
devant vous soient strictement excuts. Ainsi, vous aurez  reconnatre
la quantit de moellon qu'on extraira de la fouille,  faire empiler
proprement ce moellon sur 1m,00 d'paisseur, une largeur de 2m,00
et une longueur indfinie suivant le rendement de la carrire. Ayant
ainsi chaque jour constat l'augmentation du cube, nous serons assurs
qu'il n'en sera rien dtourn. Vous aurez dans votre poche un carnet sur
lequel vous marquerez cette augmentation journalire, et vous ferez
parafer chaque feuillet par le pre Branchu. Ce n'est donc, pour le
moment, qu'une surveillance; mais vos fonctions se compliqueront au fur
et  mesure de l'avancement des travaux. S'il arrive des matriaux, vous
reconnatrez la quantit soit comme nombre, si c'est de la brique, soit
au cube, si c'est du sable ou de la chaux.  cet effet, je vais vous
faire porter sur le chantier une de ces caisses de cantonnier qui ont
1m,00 sur 1m,00 et 0m,50c de hauteur. Chaque caisse remplie
donnera donc un demi-mtre.

Vous direz au pre Branchu qu'il ait  lever une baraque en planches
qui servira de magasin pour ses outils et permettra de mettre la chaux 
couvert en attendant qu'on l'teigne. Si nous avions un
entrepreneur-adjudicataire ou avec lequel un march aurait t pass,
nous n'aurions pas  nous inquiter de la quantit ou du cube des
matriaux amens sur le chantier; mais ici, nous sommes obligs
d'employer les moyens lmentaires, car le pre Branchu ne peut faire
des avances de fonds. Nous lui donnerons les matriaux que nous
achterons ou qui proviennent de nos ressources, en compte. Vous sentez
qu'il ne faut pas que ces matriaux soient dtourns ou gaspills. Nous
lui payons seulement la mise en oeuvre. Cela exige de notre part plus
d'attention et de surveillance, mais nous sommes assurs au moins de ne
pas tre tromps sur la qualit des matriaux par un entrepreneur qui
croirait peut-tre avoir intrt  nous fournir, s'il les achetait, de
la marchandise d'une valeur infrieure  celle que nous aurions porte
au devis.

Nous nous engagerons de mme avec le charpentier. Votre pre m'a dit
qu'il avait quelques brins de chne coups depuis plus de deux ans et
mis en chantier prs de la ferme de Noiret. Allons les voir, nous
marquerons ceux qui pourront tre employs. Notre plan cot nous donne
les longueurs des solives des planchers.

En passant le long du ru qui coule dans la petite valle, le grand
cousin regardait attentivement ses berges et en frappait les parois avec
le bout ferr de son bton. Qu'est-ce que vous voyez donc l? dit
Paul.--Je crois que nous trouverons ici de bons matriaux pour faire les
votes des caves... Voyez cette pierre jauntre, poreuse comme une
ponge. C'est un cadeau que nous fait ce cours d'eau si modeste. Il
entrane dans ses eaux du carbonate de chaux, qui vient chaque jour
s'incruster sur les herbes et dtritus de vgtaux qui se trouvent sur
ses bords et son lit. Ce ruisseau forme ainsi un tuf lger, trs poreux,
qui est mou et friable tant qu'il reste  l'humidit, mais qui acquiert
une certaine duret en schant. Autrefois ce ruisseau tait plus gros
qu'il n'est aujourd'hui, et il me parat avoir dpos une assez belle
paisseur de ce tuf qui apparat sur ses rives actuelles. Prenez ce
morceau et regardez-le attentivement... Vous voyez qu'il est rempli de
cavits, de petites galeries cylindriques, ce sont les brindilles de
vgtaux autour desquelles s'est dpos le carbonate de chaux. Ces
brindilles sont pourries et dtruites depuis longtemps, l'enveloppe est
reste et durcit  l'air. Observez comme ce moellon est lger, compos
de cellules qui ne sont gure plus paisses que des coquilles d'oeuf.
Cependant, essayez de l'craser sous votre talon... Il rsiste et 
peine si la pression mousse ses asprits. Eh bien, faites-le scher,
et dans huit jours il rsistera bien mieux. Il faudra un bon coup de
marteau pour le briser.

Cette matire est la meilleure peut-tre pour faire des votes,  cause
de sa lgret, de sa rsistance, de ses cavits et de cette pret qui
font que le mortier adhre si bien aux joints qu'on ne saurait l'en
dtacher et que le tout, suffisamment sec, semble ne former qu'une seule
pice.

Nous enverrons deux terrassiers pour en exploiter quelques mtres. Ce
n'est pas difficile; et quand ce tuf est humide sur son lit naturel, on
le dbite avec la plus grande rapidit en briquettes.

On arriva bientt  la ferme de Noiret; l, en effet, le long du mur de
la grange, sous un appentis, taient empiles des pices de bois,
grossirement quarries et noircies par l'humidit. Le grand cousin en
marqua un certain nombre avec son couteau, laissant de ct celles qui
taient torses, noueuses ou roules.

Qu'est-ce donc qu'une pice de bois _roule_? dit Paul.

--Les bois rouls sont ceux dont les fibres tournent en spirale autour
du coeur. Vous comprenez que les fibres du bois n'tant pas verticales et
formant des spirales plus ou moins prononces, perdent leur proprit de
rsistance: ces fibres,  cause du parcours qu'elles font, lequel n'est
point rgulier, se disjoignent et laissent entre elles de profondes
gerures. Ces bois sont donc rejets comme dfectueux, ainsi que ceux
qui sont attaqus au coeur ou qui ont ce qu'on appelle des _malandres_,
c'est--dire des parties malades entre leurs couches, sorte d'ulcres
intrieurs qui d'abord enlvent au bois son homognit de rsistance et
qui dveloppent autour d'eux la pourriture. Il arrive souvent que l'on
ne voie pas les malandres et qu'en peu de temps des bois de charpente
qui paraissent trs-sains tombent en poussire. Ces maladies cependant
tant frquentes ou rares en raison des terrains sur lesquels les bois
ont pouss, il est essentiel de savoir la provenance des charpentes que
l'on emploie dans les constructions. Telle fort produit des bois de
chne admirables en apparence, mais qui pourrissent rapidement; telle
autre en fournit qui sont toujours sains. En gnral les bois pousss
dans des sols lgers et secs sont bons; ceux qui viennent dans les
terrains humides, argileux, sont mauvais.

Vous ferez mettre de ct ces bois rouls et tors; ils seront bons pour
faire les cintres des caves; ils ne sont propres qu' cela ou  tre
brls. Quant  ces brins de sapin, ils serviront  faire nos
chafauds.

Il tait tard, les deux compagnons demandrent  djeuner  la ferme.
Pendant qu'on mettait la table: Expliquez-moi donc, cousin, comment
vous vous servez du graphomtre.

--Lorsqu'il s'agit d'une opration comme celle que nous venons de faire,
c'est la chose du monde la plus simple. J'ai pri le pre Branchu de
faire porter mon instrument au chteau, pour ne pas en tre charg toute
la matine, mais il n'est pas besoin de l'avoir l pour vous faire
comprendre comment on opre. Vous savez que le graphomtre se compose
d'un cercle gradu, divis en 360 degrs. Ce cercle, mobile sur son
centre, est muni d'un niveau  bulle d'air et, au-dessus, d'une lunette,
qui tous deux pivotent horizontalement sur le centre du cercle. Le
niveau et l'axe de la lunette sont parfaitement parallles au plan du
cercle. On pose celui-ci sur un pied  trois branches et on tablit tout
d'abord le cercle horizontalement au moyen de trois vis de rappel et en
faisant pivoter le niveau. Il faut que la bulle d'air soit toujours au
centre sous quelque degr du cercle qu'on tourne le tube. Ceci fait, et
le pied tant plac au point marqu sur le terrain,--ce qu'on vrifie au
moyen d'un fil  plomb passant par le centre du plateau,--on dirige la
lunette sur un point fix et o est place une mire. Le verre de la
lunette est crois par deux cheveux  angle droit qui en marquent le
centre. Il faut que l'intersection des deux cheveux tombe sur le point
que l'on vise. Mais au pralable, l'indicateur ou vernier, qui tient 
la base de la lunette, est plac sur le _zro_ du cercle. C'est donc
l'ensemble de l'instrument qu'on a fait tourner. Alors, si l'on veut,
par exemple, former un angle droit sur la ligne runissant le point o
l'on est plac avec la premire mire, on fait pivoter la lunette jusqu'
ce que son indicateur soit  90 degrs (le quart du cercle). On envoie
un homme avec une autre mire dans la direction de la lunette, et on fait
porter cette mire  droite ou  gauche jusqu' ce que son milieu soit
exactement sur la ligne du cheveu vertical de la lunette. On fait fixer
cette mire. Il est donc certain alors que la ligne tire du point o
vous tes plac avec la seconde mire forme un angle droit avec la
premire ligne de base, puisque deux diamtres coupant  angle droit un
cercle divis en 360 degrs donnent 90 degrs pour chaque quart du
cercle.  l'aide de cet instrument, ayant, au pralable, indiqu, sur le
plan d'un btiment qu'il s'agit de planter, les angles que forment
certaines lignes entre elles, partant d'un point, on peut donc reporter
ces angles sur le terrain. Supposez qu'il s'agisse de planter un
portique demi-circulaire. Ayant pos le centre et trac le demi-cercle
sur le terrain, en plaant le graphomtre sur ce centre, vous pourrez
envoyer des lignes qui couperont rgulirement cette circonfrence et
indiqueraient, par exemple, l'axe des colonnes ou piliers. Puisque du
point A au point B vous avez 180 degrs (fig. 20), vous diviserez ces
180 degrs en autant de parties que vous voudrez sur le cercle du
graphomtre, et le centre de la lunette vous donnera,  grande distance,
les mmes divisions sur le portique demi-circulaire. Par cette raison
que le graphomtre sert  planter un btiment, il sert  relever un
terrain. En effet, supposez que la base E F soit une longueur connue,
que vous avez mesure: plaant votre instrument en E, vous visez avec la
lunette un point C, soit un arbre, un clocher, un piquet; vous avez donc
le nombre de degrs sur le cercle que comprend l'angle C E F. Vous
reportez cet angle sur la planchette; puis transportant l'instrument sur
le point F, de l vous visez ce mme point C; vous obtenez de mme
l'angle C F E, qui, report sur la planchette, vous donne exactement la
position du point C et la distance inconnue qu'il y a entre E et C,
entre F et C; ds lors l'une ou l'autre de ces longueurs vous servent de
base  leur tour, et oprant du point C et du point F, en visant un
quatrime point D, vous connaissez les longueurs C D et F D. Ainsi
pouvez-vous oprer sur toute une contre; c'est ce qu'on appelle
_triangulation_: la premire opration  faire pour tablir la carte
d'un pays. Mais nous entrons l dans un autre domaine. Allons djeuner!




CHAPITRE VIII

M. PAUL RFLCHIT.


L'omelette au jambon dvore, M. Paul demeurait silencieux.

Eh mais, petit confrre, vous m'avez l'air de regarder quelque chose en
dehors du monde rel; est-ce encore la faim qui vous donne ce regard
pensif, et vous faut-il une seconde omelette?

--Non; je n'ai plus soif ni faim, mais je trouve dj difficile de
comprendre ce que vous m'expliquez avec tant de complaisance depuis
quelques jours; il y a des points qui m'chappent, et je me demande si
je pourrai vous tre bon  quelque chose dans la construction que vous
levez. Il me semble que j'aurais beaucoup  apprendre; le peu que vous
m'avez enseign s'embrouille dans ma tte et nous n'avons pas encore mis
la main  l'oeuvre.

--Dj dcourag... allons donc! chaque jour suffit  sa peine, et une
construction ne s'lve pas tellement vite que vous ne puissiez chaque
soir augmenter peu  peu votre provision de connaissances pratiques,
sans confusion.

Tout cela se classera dans votre cerveau, car la tte est une
merveilleuse bote; plus on l'emplit, plus elle s'largit; et chaque
chose classe dans la case qui est destine  la recevoir se retrouve
toujours. La question est de bien ranger ses casiers et de n'y placer
que des objets scrupuleusement tudis et tris.

Mais il faut tous les jours mettre au net le travail fait et ne rien
laisser pour le lendemain. La besogne dont je vous charge, c'est--dire
la constatation journalire de tout ce qui entre au chantier et de
l'emploi des matriaux, ce que nous appelons les _attachements_, n'est
qu'une question d'exactitude et de soin. L'important est de ne se point
laisser dborder. Deux heures au plus vous suffiront par jour pour
prendre les notes sur place. Deux autres heures pour mettre ces notes au
net. Vous voyez qu'il vous restera encore trois ou quatre heures pour
vous occuper des dtails d'excution et pour courir les champs.

--Est-ce que vous avez commenc  apprendre l'architecture de cette
faon?

--Oh que non pas!

En sortant du collge je suis entr chez un architecte, un patron, qui
m'a fait pendant deux ans copier des dessins de monuments dont on ne
m'indiquait ni l'ge, ni le pays, ni l'usage; puis _passer des teintes_.
Pendant ce temps-l j'ai suivi des cours de mathmatiques, de gomtrie,
de dessin d'aprs l'ornement. J'ai pu alors entrer  l'cole des
Beaux-Arts o l'on n'enseigne pas grand'chose, mais o l'on fait faire
des concours pour obtenir des mdailles et le grand prix, si l'on peut.
Je suis rest l trois ans, total cinq. Cependant j'avais besoin de
gagner ma vie, car je n'avais que juste de quoi payer mon loyer et
acheter de quoi me vtir. Il me fallait donc _faire la place_,
c'est--dire travailler  tant l'heure, chez un architecte trs occup.
L, je faisais des calques, et encore des calques, puis parfois quelques
dtails d'excution; Dieu sait comme! car je n'avais jamais vu excuter
la moindre partie d'une btisse. Mais le patron n'tait pas difficile et
les entrepreneurs supplaient par leur exprience  ce qui manquait 
ces dtails. Voyant que tout cela ne me conduirait pas, par un court
chemin,  apprendre mon mtier, et ayant eu la chance d'hriter de
quelques milliers de francs, je me mis  voyager,  tudier
l'architecture sur les monuments btis, non plus sur ceux que l'on me
montrait sur le papier. J'observais, je comparais, je regardais faire
les praticiens, je courais voir les difices qui croulaient, afin de
reconnatre _in anim vili_ les causes de leur ruine.

Au bout de cinq autres annes, je savais assez mon mtier pour essayer
de le pratiquer. Total: dix ans; et je n'avais pas bti une niche 
chien. Un protecteur me fit entrer dans une agence des travaux de
l'tat, o je voyais employer des mthodes qui n'taient gure d'accord
avec les observations que j'avais pu recueillir pendant mes tudes sur
l'architecture des temps passs. Si par hasard je me permettais  cet
gard des observations, on me regardait de travers. Si bien que je ne
restai pas l longtemps, d'autant plus qu'il se prsentait pour moi une
belle occasion d'utiliser ce que j'avais appris.

Une grande compagnie faisait faire des constructions d'usines trs
importantes. Elle avait un architecte qui prtendait lui btir des
monuments romains; cela la gnait un peu. Cette compagnie ne tenait pas
essentiellement  riger dans les plaines de la Loire des difices
rappelant la splendeur de Rome. Je fus prsent aux directeurs; ils
m'expliqurent leur programme. J'coutai, je travaillai, comme un ngre
qui travaille,  acqurir tout ce qui me manquait pour satisfaire mes
clients. Je courus les usines, j'allai chez les grands entrepreneurs,
j'tudiai les matriaux; enfin je fournis un premier projet qui plut,
mais qui cependant ne me plairait gure aujourd'hui. On se mit 
l'oeuvre; l'tude assidue, la prsence continuelle sur les chantiers, me
donnrent ce qui me manquait, si bien qu'on fut content de mes premiers
travaux. La plupart de ces messieurs possdaient des htels et des
chteaux. Je devins leur architecte et j'eus bientt ainsi une belle
clientle et plus de travaux que je n'en pouvais faire, d'autant que je
crois qu'il faut toujours tudier, raisonner, amliorer, et,  ce
compte, plus on avance, plus on trouve devant soi des difficults.

--Alors, comment est-ce qu'on tudie l'architecture?

--Mais comme cela... en en faisant... Du moins jusqu' prsent en France
n'emploie-t-on pas d'autre mthode, et peut-tre est-ce la meilleure.

--Mais comment apprennent  construire ceux qui ne vont pas, comme vous
l'avez fait, courir le monde, et qui suivent l'enseignement habituel?

--Ils n'apprennent pas  construire. On ne leur apprend qu' concevoir
et projeter des monuments inexcutables, sous le prtexte de conserver
les traditions du _grand art_; et quand ils sont las de mettre ces
conceptions sur le papier, on leur donne une place dans une agence, o
ils font ce que vous allez faire, seulement ils le font avec dgot,
parce qu'ils visaient bien autre chose.

--Mais, en commenant comme je vais commencer, est-ce que je pourrais
ensuite tudier la... comment dirais-je?

--La thorie, l'art, en un mot? Certes, vous le pourrez beaucoup plus
facilement, car le peu de pratique que vous aurez acquis en btissant
une maison, ou en la voyant btir des fondations au fate, vous
permettra de comprendre bien des choses qui, sans la pratique, sont
inexplicables dans l'tude de l'art. Cela vous donnera l'habitude de
raisonner et de vous rendre compte de certaines formes, de certaines
dispositions commandes par les ncessits de la pratique. Formes et
dispositions qui paraissent tre de pures fantaisies aux yeux de ceux
qui n'ont aucune ide de ces ncessits.

Comment apprend-on  parler aux enfants? Est-ce en leur expliquant les
rgles de la grammaire  l'ge de trois ans? Non, c'est en leur parlant
et en les obligeant  parler pour exprimer leurs dsirs ou leurs
besoins. Quand ils parlent comme vous et moi,  peu prs, on leur
explique le mcanisme et les rgles du langage, et alors ils peuvent
crire correctement. Mais avant d'apprendre par suite de quelles lois
les mots doivent tre placs, et comment on doit les crire pour
composer une phrase, ils connaissaient la signification de chacun d'eux.

Si en France nous n'avions pas, sur l'enseignement, les ides les plus
singulires, nous commencerions, lorsqu'il s'agit de l'tude de
l'architecture, par le commencement et non par la queue. Nous donnerions
aux jeunes gens ces mthodes pratiques lmentaires de l'art de btir,
avant de leur faire copier le Parthnon ou les thermes d'Antonin
Caracalla qui,  dfaut de ces premires notions pratiques, ne sont pour
eux que des images; nous formerions ainsi ces jeunes esprits  raisonner
et  reconnatre tout ce qui leur manque, au lieu d'exciter leur vanit
naissante par des exercices purement thoriques ou d'art, alors qu'ils
ne peuvent se rendre compte des formes qu'on leur donne comme des
modles.

--Une maison comme celle que nous allons construire est, il me semble,
bien peu de chose; et une pareille construction ne peut gure fournir
les renseignements qui doivent tre ncessaires, si on lve un grand
monument?

--Ne croyez pas cela, petit cousin: la construction, en dehors de
certaines connaissances scientifiques et pratiques que vous pourrez
tudier  loisir, n'est autre chose qu'une mthode, qu'une habitude de
raisonner, qu'une obissance aux rgles du bon sens. Encore faut-il
avoir du bon sens et le consulter. Malheureusement il est une cole
d'architectes qui ddaigne cette facult naturelle, en prtendant
qu'elle entrave l'inspiration... car nous avons parmi nous des
fantaisistes, comme il s'en trouve dans les lettres et chez les peintres
ou les sculpteurs; mais si la fantaisie est permise aux gens de lettres
et aux artistes, car elle ne fait de tort  personne, en architecture
c'est autre chose; elle cote cher, et c'est vous et moi qui payons.
Nous avons ds lors le droit de la trouver au moins inopportune. Il faut
tout autant exercer les facults du raisonnement et recourir au bon sens
pour lever une maison que pour construire le Louvre, de mme que l'on
peut montrer du tact et de l'esprit dans une lettre aussi bien que dans
un gros volume.

La valeur de l'architecte ne s'estime pas par la quantit de mtres
cubes de pierre qu'il met en oeuvre. La grosseur du monument ne fait rien
 l'affaire.

--Ainsi vous admettez qu'il faut autant de mrite pour btir une petite
maison que pour lever un vaste palais?

--Je ne dis pas cela; je dis que les facults, la raison, la juste
mesure, l'exacte apprciation des lments disponibles et leur bon
emploi, se manifestent aussi bien dans la construction de la maison la
plus modeste que dans l'dification du plus magnifique monument.

--Je pourrai donc apprendre beaucoup en suivant la construction de la
maison de ma soeur?

--Certainement: 1 parce qu'on apprend beaucoup quand on a la volont
d'apprendre; 2 parce que, dans une maison comme dans le plus vaste des
palais, il vous faudra voir passer devant vos yeux tous les corps
d'tat, depuis le terrassier jusqu'au peintre dcorateur. Que le
menuisier fasse vingt portes ou deux cents, si vous voulez bien vous
rendre compte de la manire de faire une porte, de la ferrer et de la
poser, une seule suffit, il n'est pas besoin que vous en voyiez mille.

--Mais cependant nous ne ferons pas ici, par exemple, des portes comme
celles qui ferment les appartements d'un souverain?

--Non; mais le principe de structure est ou doit tre le mme pour les
unes comme pour les autres, et c'est quand on s'carte de ces principes
que l'on tombe dans la fantaisie et les non-sens. Quand vous saurez
comment se fait une porte de menuiserie, vous verrez que sa structure
tient  la nature de la matire employe: le bois, et  la destination.
Aprs cela vous pourrez tudier comment les matres se sont servis de
ces lments et comment (sans sortir du principe) ils ont produit des
oeuvres simples ou trs riches; vous pourrez faire comme eux, si vous
avez du talent, et chercher des applications nouvelles. Mais avant tout,
faut-il savoir comment se fabrique une porte et ne pas copier au hasard,
avant ces premires connaissances pratiques, les formes diverses qui ont
t adoptes, bonnes ou mauvaises.

Paul resta pensif tout le reste du jour; il tait vident qu'il
entrevoyait de grosses difficults et que la construction de la maison
de sa soeur prenait, dans son esprit, des proportions inquitantes.
Rentr au chteau, il regardait les portes, les fentres, les boiseries,
comme s'il n'et jamais rien vu de pareil, et plus il regardait, plus
cela lui paraissait embrouill, compliqu, difficile  comprendre. Il ne
s'tait jamais demand par quels artifices ces morceaux de bois
s'assemblaient, se tenaient ensemble, et ne trouvait gure de solutions
satisfaisantes aux questions qu'il s'adressait  lui-mme.




CHAPITRE IX

M. PAUL, INSPECTEUR DES TRAVAUX.


Allez voir, mon cher Paul, o en sont les fouilles, ce matin, dit le
grand cousin, le surlendemain de la visite sur le terrain, et vous m'en
rendrez compte. Emportez avec vous un mtre et un carnet; vous prendrez
des notes et mesures sur ce qui est fait. Vous examinerez le terrain et
me direz si l'on trouve des bancs de pierre prs de la surface du sol,
ou si les terres meubles sont profondes. Pendant ce temps-l je vais
esquisser le plan des caves. Mais prenez le calque du plan du
rez-de-chausse de la maison, et, sur ce plan, vous me marquerez ce que
l'on a commenc  fouiller et ce que l'on trouve. a ne doit pas tre
bien avanc; mais cependant des dblais seront dj faits puisque j'ai
dit au pre Branchu de mettre autant de terrassiers qu'il en pourrait
trouver, afin de nous conformer aux intentions de votre pre.

Un peu embarrass de ses nouvelles fonctions, M. Paul arriva bientt sur
le terrain. Aid du pre Branchu, il prit les mesures des fouilles,
indiqua comme il put les profondeurs et nota les points o on trouvait
le roc et les terres meubles. Cela lui prit deux bonnes heures.

Eh bien, dit le grand cousin, quand on fut install dans le cabinet de
travail, aprs djeuner, voil le plan des caves (fig. 21). Voyons un
peu comment cela va s'arranger avec ce que vous avez trouv sur place,
et si nous devons faire des modifications  ce plan. Bon, le roc est
presque  fleur du sol vers le sud, et les terres meubles atteignent
assez rgulirement une profondeur de 3 mtres vers le nord de nos
btiments. Nous allons donc asseoir les caves sous le salon, la salle 
manger et la salle de billard,  mme le roc calcaire, en taillant
celui-ci, et nous fonderons les parties antrieures, et notamment celles
du btiment des curies et remises, sur une bonne maonnerie.

[dessin]

Voici (fig. 21) le plan des caves; vous voyez ces lignes d'axes, elles
indiquent les axes des murs  rez-de-chausse et ne devront plus varier.
Les cotes d'paisseur des murs sont crites, partant toujours de ces
axes. Aussi, voyez-vous que ces cotes sont plus fortes l o le mur de
cave doit porter la retombe des berceaux de caves, conformment  ce
que je vous ai expliqu l'autre jour.

Nous avons un petit cours d'eau qui va alimenter les services de la
maison, au moyen d'un rservoir que nous placerons le plus haut
possible. Nous n'avons pas encore fait le nivellement; mais,  vue de
nez, j'estime, en raison des chutes de ce ruisseau et de la rapidit de
son cours, qu' 100 mtres de la maison le rservoir approvisionnera
l'eau de faon que celle-ci puisse arriver par des conduits au niveau du
premier tage. C'est  vrifier. Autrement nous aurons recours  une
pompe mue par un mange ou un moulin  vent. Nous conduirons ensuite ce
cours d'eau dans un gout, le long des murs nord de la maison, ainsi que
vous le voyez en A, de telle sorte que cet gout recueille les eaux
mnagres de la maison par un conduit B et reoive les chutes des
_water-closets_ en C, en D et en E. L'eau courante entranera ainsi ces
immondices dans un bassin que nous tablirons en contre-bas dans le
potager. Car ces eaux reposes sont excellentes pour arroser, ne vous en
dplaise, les lgumes.

Sur le plan, j'ai indiqu en G les profils[42] des berceaux de caves.
Celles-ci auront 1m,50c jusqu' la naissance des votes, et les
berceaux auront 1m,50c de flche.

Ces caves auront donc sous clef 3 mtres, ce qui est trs beau, d'autant
que le terrain est sec. On pourra donc utiliser ces caves, non seulement
pour y placer les vins, mais des lgumes, un garde-manger, etc. Le sol
de notre rez-de-chausse tant  1m,50c au-dessus du sol
extrieur, il nous sera facile d'arer ces caves par des soupiraux,
ainsi que je l'ai marqu en H.

On y descendra par l'escalier droit situ prs de la buanderie et par
l'escalier de service compris dans la tourelle. L'escalier droit servira
pour descendre les provisions, et l'escalier  vis pour monter dans
l'office les vins et autres choses.

Avez-vous vu si le pre Branchu a eu le soin de faire ranger
rgulirement les matriaux extraits des fouilles?

--Oui; il n'a trouv jusqu' prsent que des plaquettes de ce qu'il
appelle de la caillasse, mais il les fait empiler et m'a dit que ce
serait bien bon pour faire les murs de fondation.

--Il a raison; cette caillasse est sujette  geler  l'air libre, mais
elle est dure et se comporte bien dans des caves; puis, elle permet une
bonne maonnerie parce qu'elle est lite, c'est--dire qu'elle est
naturellement extraite en petits bancs parallles de 10  15 centimtres
d'paisseur.

--C'est bien ce qu'il m'a dit; mais il a ajout que cela _mange_
beaucoup de mortier, et je n'ai pas bien compris ce qu'il entendait par
l.

--En effet, plus les moellons sont minces, plus ils exigent de lits de
mortier entre eux; mais si vous avez observ ces plaquettes, vous avez
vu qu'elles sont extrmement rugueuses et cribles de cavits sur leurs
surfaces de dlits. Il faut que le mortier soit donc abondant entre
chaque lit, pour bien remplir ces rugosits et cavits; et c'est en cela
mme que cette maonnerie, quand on n'conomise pas le mortier, est
excellente; ces surfaces rugueuses adhrent  ce mortier bien mieux que
ne peuvent le faire des surfaces lisses; elles font corps avec lui, et
bientt l'ensemble ne forme qu'une masse. Mais il faut ne pas pargner
la chaux et le sable, et c'est ce qui fait dire au pre Branchu que ce
moellon mange beaucoup de mortier.

--Le pre Branchu a dit aussi qu'il trouvait de la pierre bonne pour
faire de la chaux, sur les bancs calcaires propres  btir, et demande
s'il faut la mettre de ct.

--Certainement; si le chaufournier du Moulin ne peut nous fournir de la
chaux, nous en ferons; ce n'est pas difficile, puisque nous avons des
fagots en quantit provenant des dernires coupes.

--Le pre Branchu m'a aussi demand o il fallait transporter les
dblais.

--Vous lui direz, demain matin, qu'il les dpose en cavaliers[43]  la
droite et  la gauche des fouilles; nous en aurons besoin pour niveler
les abords de la maison.

--Qu'est-ce qu'un cavalier?

--C'est une minence factice que l'on dispose suivant une paisseur et
une hauteur rgulires, de manire  pouvoir en prendre facilement le
cube. Ainsi, quand on fait les dblais  la brouette--et c'est, vous
l'avez vu, le moyen que nous employons--on trace la surface que doit
occuper ce cavalier sur le sol: soit en A B (fig. 22) comme longueur et
C D comme largeur. Cela fait, le point B tant le plus loign de celui
o le dblai s'opre, les brouetteurs disposent les premires terres en
B, laissant une inclinaison au remblai assez douce pour que les
brouettes puissent tre pousses pleines sans trop de peine.

[dessin]

Ainsi obtiennent-ils peu  peu un remblai A E B. Alors, du milieu F,
moiti de la pente A E, ils laissent un chemin _a b_ de 1m,50c de
largeur pour le va-et-vient des brouettes, puis ils remblayent le
triangle A G F par couches inclines. Ils terminent en remplissant le
triangle G F E. Reste le chemin _g_ D _h i_  remplir, ce que font les
pelleteurs, au fur et  mesure de l'apport des terres sur ce chemin
mme.

Le cavalier tant ainsi parfaitement rgulier, ses pentes sont donnes
par la terre coulante, c'est--dire qu'elles forment avec l'horizon des
angles de 40 environ, suivant la nature du remblai. Le cavalier tant
achev et ayant, je suppose, 10 mtres  mi-hauteur, de _l_ en _m_, et 4
mtres  mi-hauteur de sa largeur de _n_ en _b_, en multipliant 10
mtres par 4 mtres on obtient 40 mtres de surface  ce niveau moyen.
Multipliant ce chiffre par 2 mtres, hauteur du cavalier, nous trouvons
80 mtres cubes. Vous savez donc ainsi que vous avez remu cette
quantit de terre, et par consquent ce que vous avez  payer, si c'est
au mtre cube que vous faites vos dblais et remblais, ou  quel prix
vous revient le mtre cube de terre remue, si c'est  la journe que
vous faites le travail.

--Alors ce cube donne celui de la fouille?

--Pas tout  fait. La terre comprime, tasse sur le sol naturel, cube
moins que celle qui a t remue et qui laisse entre les matires du
remblai beaucoup de vides. On dit alors que la terre enleve _foisonne_
plus ou moins. Le sable de mer ne foisonne pas, tandis qu'une terre
caillouteuse mle de dtritus vgtaux foisonne beaucoup. Il faut donc,
dans vos attachements, tenir compte du vide de la fouille pour avoir le
cube de la terre enleve et cuber les cavaliers pour connatre, quand
nous les utiliserons, la masse de terre que nous aurons  transporter
ailleurs.

Vous allez maintenant mettre ce plan des caves  une chelle de 2
centimtres par mtre, afin de pouvoir crire et attacher bien
lisiblement les cotes; puis, je vous indiquerai sur ce plan les points
o il faudra poser des libages.

--Qu'est-ce que c'est que des libages?

[dessin]

--On dsigne ainsi la pierre de taille que l'on place en fondation et
qui n'est taille que sur ses lits, c'est--dire qui ne prsente pas de
parements vus. Une pierre de taille possde toujours deux lits, qui sont
ses surfaces horizontales; un ou plusieurs parements, qui sont les
surfaces vues, et ses joints, qui sont les surfaces sparatives. Ainsi,
supposons une pierre d'angle, portant pilastre et ayant la forme que je
vous indique ici (fig. 23); les surfaces _a b c d e f, g h i j k l_ sont
les lits suprieur et infrieur. Les surfaces _a l b g, b g c h, c d h
i, d e i j_, sont les parements vus, et les surfaces _e f j k, a f k l_
sont les joints: les pierres voisines venant toucher ces surfaces.

Or vous sentez que, quand on place des pierres sous le sol, en
fondation, il n'est pas ncessaire de tailler des parements qui ne
seraient visibles que pour les taupes.

On fait donc l'conomie de cette taille; c'est--dire qu'on laisse la
pierre brute sur ses faces verticales et qu'on ne taille que les lits de
pose.

On choisit pour ces libages des pierres solides, rsistantes aux
charges, mais qui peuvent tre d'ailleurs trs grossires de pte et
mme sensibles  la gele ou glives, comme nous disons, et qui ne
pourraient tre employes  l'air sans inconvnients; sous terre, ces
pierres sont prserves de l'action de la gele.

Mais il faut avoir le soin, plus encore pour ces pierres que pour celles
en lvation, de les bien placer suivant leur lit[44] de carrire et
suivant leur position stratifie naturelle; autrement elles pourraient
se briser ou s'craser sous la charge des maonneries suprieures.

Quand notre plan sera fait, nous indiquerons par une couleur
particulire les parties o nous demanderons que l'on pose des libages.

Ce seront les angles, les jonctions de murs qui reoivent les charges
relativement les plus considrables.

Entre ces libages, la maonnerie sera leve simplement en moellons.

Le sol tant bon, nous nous contenterons de fonder  50 centimtres
seulement au-dessous de l'aire des caves. Mais, ds que nous aurons
atteint ce niveau, les pierres de taille auront ncessairement des
parements vus dans ces caves; ces matriaux ne seront plus des libages,
mais des pierres de taille. Nous ne prendrons pas les plus belles et les
plus fines, mais les plus rsistantes  la charge, et qui dans cette
contre-ci sont les plus grossires d'aspect. Nous mettrons de la pierre
de taille dans nos caves, aux angles, aux jambages[45] des portes et des
soupiraux, aux noyaux des escaliers.

Mais vous avez assez de besogne pour aujourd'hui et demain matin... Ah!
j'oubliais! Si le pre Branchu rencontre des sources ou pleurs qui le
gnent, prvenez-m'en, parce que nous tablirons tout de suite les
gouts pour les recueillir. Cela nous fixera sur le niveau  donner au
radier de notre collecteur.

--Qu'est-ce qu'un radier?

--C'est la partie d'un canal, d'une cluse ou d'un gout sur laquelle
l'eau coule; c'est le fond, qui doit tre tabli assez ferme et solide
pour que la force du courant ne l'affouille pas. Il faut donc faire les
radiers des gouts en bonnes pierres plates, ou, ce qui vaut mieux
encore, en ciment hydraulique quand on peut s'en procurer, parce que
l'eau trouve le moyen de passer entre les joints des pierres, tandis que
si le ciment est bien employ, il ne forme, sur toute la longueur du
canal, qu'une masse homogne parfaitement tanche. On a le soin,
d'ailleurs, de donner au radier d'un gout une coupe lgrement concave
se raccordant, sans angles, aux parois; car l'eau profite des angles
pour oprer son oeuvre de destruction. Puis ceux-ci, lorsqu'on veut curer
les canaux souterrains, ne se nettoient pas facilement. La meilleure
forme  donner  un gout est celle-ci en coupe (fig. 24).

[dessin]




CHAPITRE X

M. PAUL COMMENCE  COMPRENDRE.


Malgr les nouvelles de la guerre qui, chaque jour, prenait un caractre
plus menaant, M. de Gandelau tenait  ce que les travaux ne fussent pas
interrompus, et les habitants du chteau trouvaient dans l'excution des
projets dresss par le grand cousin et M. Paul, une distraction utile
aux tristes proccupations qui les assigeaient.

Le soir, aprs la lecture du journal qui enregistrait, hlas! dsastres
sur dsastres, chacun demeurait silencieux, les yeux attachs sur le
foyer; mais bientt, faisant un effort de volont, M. de Gandelau
demandait o en tait la maison. C'tait Paul, en sa qualit
d'inspecteur des travaux, qui rendait compte des oprations du jour, et
il commenait  s'occuper de cette tche avec assez d'exactitude et de
clart. Il montrait ses carnets d'attachements qui, grce aux
corrections du grand cousin, n'taient pas trop mal rdigs, et qui, 
l'aide d'un rsum journalier, indiquaient les dpenses faites.

Le sol fouill avait fourni jusqu'alors assez de matriaux pour qu'il
n'et pas t ncessaire d'en faire venir des carrires voisines. Vers
le 15 septembre, on voyait dj les murs des caves se dessiner dans la
fouille, et il tait temps de songer aux soubassements extrieurs en
lvation et aux votes des caves, pour la construction desquelles il
fallait des cintres en bois. Le charpentier fut donc invit  faire
venir des scieurs de long pour dbiter des troncs de peupliers qui,
coups depuis quelque temps, taient tenus en rserve. La meilleure
partie du bois fut scie en planches minces pour faire de la volige qui
serait employe en son temps, et les _dosses_, c'est--dire les parties
voisines de l'corce, furent disposes pour faire les cintres des caves.
Comme les plans ne donnaient que deux berceaux dont les arcs fussent
diffrents, les pures furent bientt faites, et le charpentier prpara
ces cintres qu'on mit au levage au moment o les murs des caves
atteignaient le niveau des naissances des votes. Ces cintres furent
taills conformment  la figure 25, c'est--dire composs, chacun, d'un
entrait A, d'un poinon B, de deux arbaltriers C, et de moises D, qui
vinrent pincer les courbes formes de dosses de peuplier cloues, comme
il est trac en E, et fixes en G et en H sur le poinon, au moyen d'une
entaille F, et sur l'entrait par une broche de fer. Sur ces cintres
ports sur des chevalets K, et espacs l'un de l'autre de 1m,50c,
on posa des couchis[46], c'est--dire des madriers L de 8 centimtres
d'paisseur, pour recevoir les votes que l'on fit en tuffeau exploit
le long du ru, et auxquelles on donna 20 centimtres d'paisseur, avec
bonne chappe de mortier par-dessus. Il fallut mnager dans les reins de
la vote les pntrations des soupiraux, travail qui donna beaucoup de
mal  Paul, ou plutt qu'il eut quelque peine  comprendre et 
rapporter sur ses attachements; car, pour le pre Branchu, il ne parut
pas s'inquiter beaucoup de cette besogne.

Le grand cousin avait donn le trac des soupiraux en mme temps que le
profil du soubassement de 1m,50c de hauteur au-dessus du sol
extrieur.

Ce trac donnait, en coupe A et en plan B, la figure 26. Il fallut que
le grand cousin expliqut ce trac  son inspecteur, qui ne le
comprenait pas du premier coup. La lumire venant du ciel suivant un
angle de 45 en moyenne, c'est suivant cet angle qu'il faut clairer les
caves, dit le grand cousin. Le soubassement se composant: d'une assise D
 moiti engage sous le sol, de deux assises franches E F, et d'une
assise portant la retraite, nous donnons au mur de cave, portant
naissance des berceaux, 0m,90c. Le mur au-dessus du sol intrieur
ayant 0m,60c, ce mur donne 0m,30c de chaque ct de l'axe
invariable; mais le soubassement ayant 0m,10c de saillie
extrieurement, de l'axe au parement extrieur de ce soubassement, il y
aura 0m,40c. Intrieurement, le mur descend  plomb jusqu'au
sommier qui porte les berceaux. Il faut 0m,20c pour recevoir
ceux-ci. Donc, de l'axe au-dessous de la naissance des berceaux, il y
aura 0m,50c intrieurement, et 0m,40c extrieurement: total,
0m,90c. L'assise basse se dgageant au-dessus du sol extrieur de
0m,15c, puisque le soubassement doit avoir 1m,50c, il reste
au-dessus de ces 0m,15c, 1m,35c; laquelle cote divise en
trois donne pour chaque assise 0m,45c. Je prends l'ouverture du
soupirail dans la seconde assise, j'entaille la troisime de
0m,10c par un chanfrein, pour prendre du jour, ainsi que nous
l'indique la face extrieure M, et la coupe. Je taille la premire
assise en retraite  45, comme il est trac en I, en laissant un
tableau _a_ de 0m,25c, ainsi que vous le voyez sur le plan. Puis,
en arrire de ce tableau, je pose un linteau avec un chanfrein de mme,
comme il est trac en O, et j'ai le soin de laisser en _b_ deux
feuillures[47] de 0m,05c, pour poser des chssis ou grilles si
l'on veut. Du fond de ces feuillures, j'brase le soupirail, qui n'a que
0m,80c d'ouverture  l'extrieur, jusqu' 1m,00. Je trace en
coupe une ligne incline _m n_ 0m,20c au-dessus du linteau O,
lesquels 0m,20c seront la flche de l'arc du votain qui pntrera
dans le berceau et dont la courbe en projection horizontale donnera le
trac X. Ainsi, cet arc X recevra la pousse des claveaux du berceau et
la reportera sur les deux joues P. Le pre Branchu n'aura qu' tracer
cette courbe X sur les couchis des cintres pour former son votain.

Il n'tait pas bien certain que Paul saist parfaitement cette
explication rpte plusieurs fois, et il ne la comprit parfaitement que
quand il vit le pre Branchu maonner les soupiraux et que ceux-ci
apparurent dcintrs (fig. 27).

[dessin]

Je vous sauve les difficults, dit le grand cousin, qui voyait bien
que Paul comprenait difficilement la construction des caves, car la
structure des votes, de leurs pntrations, est une affaire qui demande
d'assez longues tudes. Nous n'avons fait que des berceaux simples, et
vous remarquerez que les portes des caves donnent toutes dans des
tympans et non sur des murs recevant des retombes de votes. Avec les
difficults, j'vite aussi des dpenses inutiles. Nous poserons de la
pierre dure en soubassement, mais vous remarquerez que, sauf dans les
angles et pour les soupiraux, elle n'est qu'en revtement, ne fait pas
parpaing, c'est--dire ne prend pas toute l'paisseur du mur. Nous avons
d'excellent moellon, qui, avec le bon mortier que nous employons, est
plus rsistant qu'il n'est ncessaire pour porter deux tages et un
comble. En laissant ce moellon former des harpes saillies  l'intrieur,
nous les relions mieux aux reins des berceaux (fig. 28), et nous
conomisons ainsi la pierre de taille. En lvation, au-dessus du
soubassement, vous verrez encore comme on peut, quand on veut, pargner
la pierre de taille, tout en faisant d'excellentes constructions. Nous
trouvons d'ailleurs sur les plateaux environnants, des bancs minces de
calcaire, qui se dlient rgulirement suivant une hauteur de
0m,15c  0m,20c et qui sont excellents pour faire du moellon
smill. Nous appelons moellon smill ou piqu, celui que l'on pose avec
parements vus, lits et joints taills d'une faon quelque peu rustique.
Derrire ce moellon parement qui donne un petit appareil agrable 
l'oeil, et dont la rusticit contraste avec la puret de la pierre de
taille, on pose du moellon ordinaire. Ainsi obtient-on, dans les
contres o ce moellon se trouve naturellement en carrire, des
maonneries peu dispendieuses. Mais il est puril de s'amuser  poser du
moellon piqu l o la pierre de taille tendre abonde et o il la faut
dbiter en petits morceaux pour obtenir cette apparence. Vous comprenez
que ce n'est pas procder suivant le sens commun, de s'amuser  couper
en petits morceaux de gros blocs de pierre, et que, quand les carrires
ne donnent que de ceux-l, il est raisonnable de les employer en raison
de leurs dimensions et de conformer la construction  la nature et  la
hauteur de ces pierres. Ici, nous avons, quand nous voulons les
demander, de gros blocs, mais ils ne sont pas communs. Nous devons donc
nous en tenir, autant que possible,  la qualit des matriaux que le
sol nous fournit en abondance.

[dessin]

L'gout tait fait, les votes se fermaient; les descentes de caves
taient poses; le soubassement s'levait  plus d'un mtre au-dessus du
sol. Il fallait songer  l'tude des dtails des lvations. Celle sur
le jardin n'tait projete qu'en croquis. Paul esprait qu'elle aurait
un aspect plus rgulier que n'avait celle sur l'entre. Il en fit
l'observation, car M. Paul avait vu dans les environs de Paris quantit
de maisons de campagne qui lui semblaient ravissantes, avec leurs quatre
poivrires aux angles, leur porche bien au milieu de la faade, et leur
crte en zinc sur le fatage. Il avait trop bonne opinion du savoir du
grand cousin pour se permettre de critiquer la faade de la maison de sa
soeur, ainsi qu'elle tait projete du ct de l'entre; mais dans son
for intrieur, il et prfr quelque chose de plus conforme aux lois de
la symtrie. Ces baies de toutes formes et dimensions choquaient quelque
peu son got. Lorsque la faade sur le jardin (fig. 29) fut trace,
faade qui, cette fois, prsentait un aspect symtrique, Paul dclara en
tre satisfait, et le soir, la famille tant runie, il demanda
pourquoi la faade du ct de l'entre ne donnait pas les dispositions
symtriques qui le charmaient du ct du jardin. Parce que, rpondit le
grand cousin, le plan nous donne, du ct du jardin, des pices en
pendant, dont les dimensions sont pareilles et la destination
quivalente, tandis que du ct de l'entre nous avons, juxtaposs, des
services trs diffrents. Vous soulevez l, petit cousin, une grosse
question. Deux mthodes sont  suivre... Ou bien vous projetez une bote
architectonique symtrique, dans laquelle vous cherchez, du mieux que
vous pouvez,  distribuer les services ncessaires  une habitation...
Ou bien vous disposez ces services en plan, suivant leur importance,
leur place relative et les rapports  tablir entre eux, et vous levez
la bote en raison de ces services sans vous proccuper d'obtenir un
aspect symtrique. Lorsqu'il s'agit d'lever un monument dont l'aspect
extrieur devra conserver une grande unit, il est bon de chercher 
satisfaire aux rgles de la symtrie et de faire que cet difice n'ait
pas l'air d'avoir t bti de pices et de morceaux. Dans une
habitation prive, la rgle imprieuse est de satisfaire d'abord au
besoin de ses habitants et de ne pas faire de dpenses inutiles. Les
habitations des anciens, non plus que celles du moyen ge, ne sont
symtriques. La symtrie applique quand mme  l'architecture prive
est une invention moderne, une question de vanit, une fausse
interprtation des rgles suivies aux belles poques de l'art. Les
maisons de Pompi ne sont point symtriques; la maison de campagne, la
_villa_ dont Pline nous a laiss une description complte, ne donnait
pas un ensemble symtrique. Les chteaux, manoirs et maisons levs
pendant le moyen ge ne sont rien moins que symtriques. Enfin, en
Angleterre, en Hollande, en Sude, en Hanovre et dans une bonne partie
de l'Allemagne, vous pourrez visiter quantit d'habitations
merveilleusement appropries aux besoins de leurs htes, qui sont
construites sans souci de la symtrie, mais qui n'en sont pas moins fort
commodes et gracieuses d'aspect, par cela mme qu'elles indiquent
clairement leur destination.

Je sais qu'il est bon nombre de personnes trs disposes  souffrir une
gne de chaque jour pour avoir le vain plaisir de montrer au dehors des
faades rgulires et monumentales; mais je crois que madame votre soeur
n'est point de ces personnes-l, et c'est pourquoi je n'ai pas hsit 
procder suivant ce que je crois tre la loi du sens commun, lorsque
nous avons fait les projets de son habitation. Avec son sourire
tranquille et un peu ironique, je la vois me demander:

Pourquoi donc, cher cousin, m'avez-vous perc dans cette petite pice
une si grande fentre? Il faudra en boucher la moiti... Ou: Pourquoi
ne m'avez-vous pas ouvert une baie de ce ct, o la vue est si
jolie?...

Si je lui rpondais que 'a t pour satisfaire aux rgles de la
symtrie, son sourire pourrait bien passer au rire le plus franc et, _in
petto_, peut-tre penserait-elle que monsieur son cousin est un sot avec
ses lois de symtrie.

--Hlas! dit M. de Gandelau, ils sont trop nombreux dans notre pays ceux
qui font avant tout passer les questions de vanit, et c'est bien une
des causes de nos malheurs. Paratre est la grosse affaire, et tel petit
bourgeois retir qui se fait btir une maison de campagne veut avoir ses
tourelles rgulirement disposes aux angles d'un btiment symtrique,
mais dans lequel il est fort mal log, et entend-il qu'on appellera
cette btisse incommode... le _chteau_, et sacrifiera-t-il le bien-tre
intrieur  la satisfaction de montrer au dehors de mauvaises sculptures
de pltre, des ornements de zinc sur les toits et quantit de
colifichets que tous les printemps il faudra remettre  neuf.
Faites-nous donc, cher cousin, une bonne maison, bien abrite contre le
soleil et la pluie, bien sche en dedans, et o rien ne soit donn  ce
luxe de mauvais aloi, mille fois plus offensant encore dans nos
campagnes qu'il ne l'est  la ville.




CHAPITRE XI

LA CONSTRUCTION EN LVATION.


Il est entendu que nous levons nos murs extrieurs en pierre de taille
et moellon piqu, dit le grand cousin pendant qu'on arrasait le
rez-de-chausse. Nous avons sur le sol une bonne partie des matriaux.
Pour les pierres de grand chantillon, nous les ferons venir des
carrires du Blanc, qui ne sont qu' quelques kilomtres d'ici. Nos
angles, nos tableaux de portes et de fentres, nos bandeaux, corniches,
lucarnes et rampants de pignons, seront faits en pierre de taille.
Commenons par les angles; voici comment vous allez donner l'appareil au
pre Branchu, c'est bien simple. En ce pays, on dbite les pierres
d'_chantillon_, c'est--dire que les carrires les envoient d'aprs une
mesure donne d'avance, et le prix est d'autant moins lev par cube que
ce dbit est plus uniforme et facile. Or, nos murs, dans la hauteur du
rez-de-chausse, ont 0m,60c d'paisseur: donc (fig. 30), soit A un
angle; vous demanderez toutes les pierres pour les lever, du mme
chantillon, ayant 0m,85c de long sur 0m,60c de large, et
une hauteur moyenne de 0m,46c, qui est la hauteur la plus
ordinaire des carrires du pays. Et ces pierres d'angles seront poses
ainsi que je vous le marque ici, l'une _a b c d_, l'autre au dessus _a e
f g_, d'o il rsultera que chaque pierre formera alternativement d'un
ct et de l'autre une harpe[48] de 0m,25c. Le moellon smill
ayant une hauteur de banc de 0m,15c environ, nous aurons trois
rangs de ce moellon dans la hauteur de chaque assise de pierre, et la
construction se montera comme nous l'indique le trac perspectif B.
Entre le socle et le bandeau du premier tage, nous avons 4m,20c;
donc neuf assises de pierre, plus les lits, feront la hauteur. Voyons
comment nous allons disposer nos tableaux de fentres. Il faut songer 
placer les persiennes, dont,  la campagne, on ne saurait se passer et
qui, dveloppes sur les faades, produisent un fcheux effet, se
dtriorent trs promptement et sont embarrassantes lorsqu'il s'agit de
les fermer ou de les ouvrir, en imposant aux habitants une gymnastique
dont on se passerait volontiers. Il faut des brasements intrieurs
suffisants pour que les croises n'affleurent pas les murs et laissent
un espace entre elles et les rideaux. Nos fentres les plus larges ont
1m,26c entre tableaux; nos murs  rez-de-chausse ont 0m,60c
d'paisseur; nous ne pouvons donc ranger les persiennes dans les
tableaux qu' la condition de diviser chacun de leurs vantaux on deux ou
trois feuilles. Seules, les persiennes faites de lames de tle nous
permettront d'obtenir ce rsultat, parce que trois lames de tle
replies sur elles-mmes n'ont qu'une paisseur, y compris les vides
laisss par le jeu des charnires de 0m,05c.

[dessin]

Voici donc, en plan, comment nous tracerons les jambages des fentres
(fig. 31): le dehors tant en A, nous laisserons un renfort B pour
masquer les feuilles de persiennes replies dans les tableaux de
0m,10c. Nous donnerons 0m,27c pour le logement de ces
feuilles en C. Puis viendra le dormant[49] de la fentre, 0m,06c
d'paisseur; total, 0m,43. Il nous restera encore 0m,17c
d'brasement  l'intrieur, en D.

Voici en E comment nous appareillerons ces baies: une pierre d'appui
d'un seul morceau en F, puis une assise G de 0m,40c  0m,45c
de hauteur faisant harpe dans le moellon; une pierre en dlit H, n'ayant
que l'paisseur du tableau; une troisime assise I comme celle G; enfin
le linteau. Nous ne donnerons  celui-ci que l'paisseur du tableau,
c'est--dire 0m,37c; il nous restera par derrire 0m,23c,
juste la place pour bander un arc de briques K (celles-ci ayant
0m,22c et avec le joint 0m,23c). Cet arc portera nos
solives, s'il y en a qui doivent s'engager sur les murs de face, et il
empchera la rupture des linteaux.

[dessin]

D'ailleurs, nous passerons un chanage L sous ceux-ci. Je trouve le
chanage plus efficace  ce niveau qu' la hauteur du plancher. Un
chanage est un nerf de fer qu'on pose dans l'paisseur des murs pour
relier toute la construction et la brider. On n'en place pas toujours
dans les maisons que l'on construit aux champs, et on a tort, car c'est
une bien faible conomie que l'on fait l; et une construction non
chane est sujette  se lzarder facilement. Mais quand il en sera
temps, nous reparlerons de cela. Mettez ces croquis au net,
faites-les-moi voir, et nous donnerons ces dtails au pre Branchu.

Il est ncessaire aussi que nous sachions comment nous ferons les
planchers.  Paris, aujourd'hui, on fait tous les planchers en fer 
double T, et, pour des portes de 5  6 mtres, on prend du fer de
0m,12c  0m,14c de section verticale. On hourde ces fers
espacs de 0m,70c environ et runis de mtre en mtre par des
entretoises en fer carr de 0m,018, par des remplissages en
pltras[50] noys dans du pltre; cela est bon assurment, mais nous
n'avons ici ni de ces fers que l'on se procure aisment dans les grands
centres, ni ce pltre de Paris dont on abuse peut-tre dans la capitale,
mais qui n'en est pas moins une excellente matire lorsqu'elle est bien
employe,  l'intrieur surtout. Il nous faut faire des planchers en
bois. Mais je vous ai dit dj que les bois qui n'ont pas longtemps t
lavs et qui n'ont gure que deux ans de coupe, se pourrissent trs
rapidement lorsqu'ils sont enferms, principalement dans leurs portes,
c'est--dire  leurs extrmits engages dans les murs. Il faut, pour
que nos planchers ne nous donnent pas d'inquitudes sur leur dure, que
nous laissions ces bois apparents et que nous ne les engagions pas dans
les murs. Nous adopterons donc le systme des lambourdes[51] appliques
aux murs, pour recevoir les portes des solives, et, comme nous
possdons des bois de brin, nous nous contenterons de les laver  la
scie sur deux faces et nous les poserons sur la diagonale ainsi que je
vous l'indique ici (fig. 32). Pour des portes de cinq  six mtres qui
sont les plus grandes que nous ayons, des bois carrs de 0m,18c
seront suffisants. Si nous jugeons qu'ils ne le soient pas, nous
poserons une poutre intermdiaire; ce sera  voir. Ces solives poses
sur leur diagonale ont d'ailleurs leur maximum de rsistance  la
flexion. Nous les espacerons d'axe en axe de 0m,50c. Leurs portes
reposeront dans les entailles pratiques dans les lambourdes, ainsi que
je le marque en A, et les entrevous[52], qui sont les intervalles entre
les solives, seront faits en briques poses de plat, hourdes en mortier
et enduites. On peut dcorer ces plafonds de filets peints qui les
rendent lgers et agrables  la vue (voir en H et fig. 32 _bis_). Ces
solives, ainsi poses, ne donnent pas des angles rentrants difficiles 
tenir propres et entre lesquels les araignes tendent leurs toiles. Un
coup de _tte de loup_ nettoie parfaitement ces entrevous.

Quant aux lambourdes B, appliques contre le mur, comme vous l'indique
la section C, elles seront maintenues en place par des corbelets D
espacs de 1m,00 au plus et par des pattes  scellement I pour
empcher le dvers de ces bois. Cela nous tiendra lieu de ces corniches
tranes en pltre, qui ne sont bonnes  rien et que nous ne pourrions
faire excuter convenablement ici, o les bons ouvriers pltriers font
dfaut. Quand il faudra supporter des cloisons suprieures, nous
poserons une solive exceptionnelle dont je vous trace la section en E
compose de deux pices _a_ et _b_, avec un fer feuillard entre deux, le
tout serr par des boulons _d_ de distance en distance. Ces sortes de
solives sont d'une parfaite rigidit.

[dessin]

Les solives posant sur des lambourdes, nous n'avons pas besoin de nous
proccuper des baies, mais il nous faudra des chevtres[53] au droit des
tuyaux de chemine et sous les tres, et, pour recevoir ces chevtres,
des solives d'enchevtrure[54]. Vous comprenez bien qu'on ne saurait
sans danger poser des pices de bois sous des foyers de chemine. Alors,
on place des deux cts des montants[55] de ces chemines,  une
distance de 0m,30c des tres, des solives plus fortes qui
reoivent  0m,80c ou 0m,90c du mur, pour franchir la
largeur du foyer, une pice qu'on appelle _chevtre_, dans laquelle
viennent s'assembler les solives.

Comme solives d'enchevtrure, nous prendrons le type prcdemment
indiqu en E; nous renforcerons (fig. 33) cette solive  sa porte d'une
doublure D portant sur un bon corbeau de pierre. Nous relierons les deux
pices E et D par un trier[56] en fer F, puis nous assemblerons le
chevtre par un tenon H dans la mortaise G. Ce chevtre recevra, comme
les lambourdes, les portes des solives en I. L'espace G K sera le
dessous de l'tre de la chemine suprieure; il aura 0m,80c de
largeur et sera hourde en brique avec entretoises de fer L. Ces solives
d'enchevtrure E devront tre engages dans le mur de 0m,10c
environ pour les raidir et relier la structure, mais dans le voisinage
des tuyaux de chemine nous n'avons pas  craindre les effets de
l'humidit sur le bois. En rsum, voici l'aspect de ces solives et
chevtres au-dessous des foyers de chemine (fig. 34).

[dessin]

Tout cela, il ne faut pas le dissimuler, paraissait quelque peu trange
 Paul, habitu  l'immuable plafond uni et blanc, et qui ne s'tait
jamais dout que ces surfaces planes puissent masquer une pareille
ossature.

[dessin]




CHAPITRE XII

DE QUELQUES OBSERVATIONS ADRESSES AU GRAND COUSIN PAR M. PAUL ET DES
RPONSES QUI Y FURENT FAITES.


Paul, la tte penche sur le papier couvert de croquis, les mains entre
ses genoux, ne laissait pas de penser,  part lui, que son cousin
noircissait beaucoup de papier pour faire des plafonds, lesquels lui
avaient toujours sembl la chose du monde la plus simple et la moins
susceptible de complications. Entre une feuille de papier blanc tendue
sur une planche et un plafond, M. Paul ne faisait gure la distinction,
dans son esprit. Aussi, quand le grand cousin lui eut rpt la formule:
Comprenez-vous bien? Paul hsita quelque peu, dit: Je crois que oui!
et ajouta aprs une pause:

Mais, cousin, pourquoi ne pas faire des planchers et plafonds comme
partout?

--Cela vous semble compliqu, mon ami, rpondit le grand cousin, et vous
voudriez simplifier la besogne.

--Ce n'est pas tout  fait cela, reprit Paul, mais comment fait-on
ordinairement; est-ce qu'on emploie tous ces moyens? Je n'ai pas vu ce
que vous appelez les lambourdes, et les solives d'enchevtrure, et les
chevtres, et les corbeaux dans aucun des plafonds de ma connaissance;
alors, on peut donc s'en passer?

--On ne se passe de rien de tout cela dans les plafonds faits de
charpente, mais on le cache sous un enduit de pltre; et, comme je vous
le disais, cette enveloppe de pltre est une des causes de la ruine des
planchers de bois. Dans tous ces planchers, il y a des solives
d'enchevtrure et des chevtres au droit des tuyaux de chemine et des
tres; il y a aussi parfois des lambourdes; tout cela est reli  force
de ferrements, pour se tenir entre deux surfaces planes ayant entre
elles le moins d'paisseur possible.  Paris, o les maisons sont bien
sches, ce mode passe encore; mais  la campagne, on peut difficilement
se soustraire  l'humidit; ces sortes de planchers enferms risquent de
tomber bientt en pourriture. Il faut arer les bois, je vous le rpte,
pour les conserver longtemps. Cette anatomie du plancher de bois existe
dans tous ceux que l'on construit avec ces matriaux, seulement vous ne
la voyez pas. Or il est bon, en architecture, de se servir des
ncessits de la construction comme d'un moyen dcoratif, d'accuser
franchement ces ncessits. Il n'y a pas de honte  les faire voir, et
c'est une marque de bon got, de bon sens et de savoir, de les montrer
en les faisant entrer dans la dcoration de l'oeuvre.  vrai dire mme,
il n'y a, pour les gens de got et de sens, que cette dcoration qui
soit satisfaisante, parce qu'elle est motive.

On s'est habitu en France  juger tout, et les choses d'art par-dessus
tout, avec ce qu'on appelle: le sentiment. Cela est commode pour une
certaine quantit de personnes qui se mlent de parler sur les choses
d'art sans avoir jamais tenu ni un compas, ni un crayon, ni un bauchoir
ou un pinceau, et les gens du mtier se sont peu  peu dshabitus de
raisonner, trouvant plus simple de s'en rapporter aux jugements de ces
amateurs qui noircissent des pages pour ne rien dire, mais flattent
par-ci par-l le got du public en le faussant. Peu  peu, les
architectes eux-mmes, qui sont de tous les artistes ceux qui ont plus
particulirement  faire intervenir le raisonnement dans leurs
conceptions, ont pris l'habitude de ne se proccuper que des apparences
et de ne plus tenter de faire concorder celles-ci avec les ncessits de
la structure. Bientt, ces ncessits les ont gns; ils les ont
dissimules si bien, que le squelette d'un difice, dirai-je, n'a plus
t en concordance avec l'enveloppe qu'il revt. Il y a la structure
qu'on abandonne souvent  des entrepreneurs qui s'en tirent comme ils
peuvent, mais naturellement en obissant  leurs intrts, et la forme
qui s'applique tant bien que mal  cette structure. Eh bien, nous ne
suivrons point cet exemple, si vous le permettez, et nous ferons une
btisse, si modeste qu'elle soit, dans laquelle on ne pourra trouver un
dtail qui ne soit la consquence soit d'une ncessit de la structure,
soit des besoins des habitants. Il ne nous en cotera pas plus, et, la
chose finie, nous dormirons tranquilles, parce que nous n'aurons rien de
cach, rien de factice, rien d'inutile, et que l'_individu-difice_ que
nous aurons bti nous laissera toujours voir ses organes et comment ces
organes fonctionnent.

--Comment se fait-il, alors, reprit Paul, que tant d'architectes ne
montrent pas, ainsi que vous voulez le faire ici, ces... ncessits de
la construction, les dissimulent, et... pourquoi agissent-ils de la
sorte? qui les y oblige?

--Ce serait bien long de vous expliquer cela...

M. de Gandelau entra sur ces derniers mots de la conversation...

Nous avons des nouvelles de plus en plus mauvaises, dit-il, les armes
allemandes se rpandent partout; il faut nous attendre  voir ici les
ennemis. Pauvre France! Mais que disiez-vous?

--Rien, rpondit le grand cousin, qui ait de l'intrt, en prsence de
nos dsastres... Je cherchais  faire comprendre  Paul qu'en
architecture, il ne faut dissimuler aucun des moyens de structure, et
qu'il est mme dans l'intrt de cet art de s'en servir comme de motifs
de dcoration; en un mot, qu'il faut tre sincre, raisonner et ne se
fier qu' soi...

--Certes! reprit M. de Gandelau, vous mettez le doigt sur notre plaie
vive... Raisonner, ne se fier qu' soi, se rendre compte de chaque chose
et de chaque fait par l'tude et le travail, ne rien livrer au hasard,
tout examiner, ne rien dissimuler  soi-mme et aux autres, ne pas
prendre des phrases pour des faits... ne pas se croire abrits par la
tradition ou la routine... Oui, voil ce qu'il et fallu faire... Il est
trop tard. Et qui sait si, aprs les malheurs que je prvois, notre pays
retrouvera assez d'lasticit, de patience et de sagesse pour laisser l
le sentiment et s'en tenir  la raison et au travail srieux! Tchez
d'apprendre  Paul  raisonner, de l'habituer  la mthode, de lui
donner l'amour du travail de l'esprit; qu'il soit architecte, ingnieur,
militaire, industriel ou agriculteur comme moi, vous lui aurez rendu le
plus grand service. Surtout, qu'il ne devienne pas un demi-savant, un
demi-artiste ou un demi-praticien, crivant ou parlant sur tout, et
incapable de rien faire par lui-mme. Travaillez! Plus les nouvelles que
nous recevons prennent un caractre sinistre, plus elles psent sur
notre coeur, et plus il faut nous attacher  un travail utile et
pratique. Les lamentations ne servent  rien! Travaillez!

--Allons visiter le chantier, dit le grand cousin, qui voyait que Paul
demeurait pensif et n'tait gure dispos  se remettre au travail.




CHAPITRE XIII

LA VISITE AU CHANTIER.


La btisse commenait  prendre tournure; le plan se dessinait au-dessus
du sol. Une vingtaine de maons et tailleurs de pierre, quatre
charpentiers, des garons, animaient ce coin de la campagne. Puis,
arrivaient des charrettes remplies de briques, de sable, de chaux. Deux
scieurs de long dbitaient des troncs d'arbres en madriers; une petite
forge mobile abrite derrire un bouquet d'arbres tait allume et
rparait les outils, en attendant qu'elle et  forger des triers,
crampons, pattes, brides et plates-bandes. Un beau soleil d'automne
rpandait sur cet atelier une lumire chaude et un peu voile. Ce
spectacle parvint  effacer de l'esprit de Paul les tristes impressions
laisses par les paroles de son pre. Sous cet aspect, le travail ne lui
paraissait pas revtir les formes svres et pres qui avaient d'abord
effarouch un peu notre colier en vacances. En inspecteur attentif,
Paul se mit donc  suivre son cousin sur le tas[57] (fig. 35), en
coutant avec grand soin ses observations.

Voil, pre Branchu, dit le grand cousin, une pierre qu'il ne faut pas
poser, elle a un fil, et, comme elle va servir de linteau je n'en veux
point.

--Eh, m'sieu l'architecte, il ne va pas ben loin le fil!

[dessin]

--Qu'il aille prs ou loin, je n'en veux pas, vous entendez? Paul, vous
veillerez  ce qu'on ne la pose pas... Voyez-vous bien cette petite
flure  peine apparente, frappez avec ce marteau des deux cts... Bon!
le son que rend la pierre est mat de ce ct; eh bien, cela vous prouve
qu'il y a solution de continuit, et, la gele aidant, ce morceau de
droite se dtachera de son voisin... Voici des briques que vous ne
laisserez pas employer: voyez comme elles sont gerces; puis, ces points
blancs... ce sont des parcelles de calcaire, que le feu a converties en
chaux.  l'action de l'humidit, ces parcelles de chaux gonflent et font
clater la brique. Vous aurez soin, avant de laisser employer les
briques, de les faire bien mouiller. Celles qui contiennent des parties
de chaux tomberont en morceaux, et, par consquent ne seront pas mises
en oeuvre.

--Mais, mon bon m'sieu, dit le pre Branchu, c'est pas ma faute  moi,
j'suis pas dans la brique!

--Non; mais c'est  vous de renvoyer celles qui sont dfectueuses au
chaufournier et de ne pas les lui payer, puisque vous vous tes charg
de cette fourniture: cela lui apprendra  bien purger sa terre des
dbris de calcaire.--Voil du sable qui contient de l'argile; voyez
comme il tient aux doigts! Pre Branchu, je ne veux que de bon sable,
bien pre; vous savez bien o il y en a. Vous avez fait prendre celui-ci
 ct, il n'est bon que pour mettre dans les reins des votes des
caves, comme remplissage; ne le laissez pas employer dans le mortier,
vous entendez, Paul! Il faut pour le mortier de l'arne bien grenue,
propre, dont les grains n'adhrent pas les uns aux autres; et encore,
avant de l'employer, faites jeter dessus les tas quelques seaux d'eau.
Veillez aussi  ce qu'on ne corroie pas le mortier sur la terre, mais
sur une aire de madriers. Vous l'avez fait ainsi, c'est bien, mais il ne
faut pas procder autrement; si vous tes presss, dans ce cas, une aire
tant insuffisante, tablissez-en deux. Faites bien attention aussi,
Paul,  ce que les pierres soient toutes poses  bain de mortier.

--Oh! soyez ben tranquille, m'sieu l'architecte, je n'faisons pas
autrement.

--Oui, je le sais, pour les constructions en soubassement et en pierre
dure, cela va tout seul, mais en lvation vos ouvriers posent
volontiers les pierres sur cales et ils les coulent en mortier clair,
c'est plus vite fait. Faites-y bien attention, Paul! Toutes les pierres
doivent tre poses  leur place, sur cales paisses en forme de coin,
laissant un vide de six  huit centimtres; le mortier doit tre tendu
l-dessous sur toute la surface et avoir une paisseur de 0m,02c
environ, puis on retire les quatre cales, et la pierre s'asseyant sur le
mortier, il faut le damer avec une grosse masse de bois jusqu' ce que
le joint n'ait qu'un centimtre d'paisseur partout et que l'excs de
mortier ait dbord tout autour...

--Voil des lits maigres, pre Branchu; il faut les faire retailler.

--Qu'est-ce qu'un lit maigre? dit Paul, tout bas,  son cousin.

--C'est un lit de pose, concave; et prenant son calepin:

Tenez (fig. 36), vous comprenez que, si le lit d'une pierre donne la
section A B, le milieu C tant plus creux que les bords, cette pierre
pose sur ceux-ci seulement; ds lors, si la charge est quelque peu
forte, les cornes D E clatent; nous disons alors que la pierre
s'pauffre. Il vaut mieux que les lits soient faits comme je vous le
trace en G, et ne portent pas sur leurs artes.

[dessin]

Jusqu' prsent, pre Branchu, vous avez lev vos constructions avec
des plans inclins; mais nous montons, il va nous falloir des
chafaudages.

Puisque nous construisons en moellon piqu, ne mettant de la pierre de
taille, au-dessus du soubassement, qu'aux angles et aux tableaux des
croises ou des portes, vous laisserez des trous de boulins[58] entre
ces moellons piqus. Alors vous n'aurez besoin que d'chasses[59] et de
boulins. Pour le montage, le charpentier va vous faire une quipe, et
vous emploierez le monte-charge que je vous ferai venir de Chteauroux,
o je n'en ai que faire en ce moment.

--Si a vous fait rien, m'sieu l'architecte, j'prfrons not'mcanique.

--Quoi!... votre diable de roue, dans laquelle vous mettez deux hommes
comme des cureuils?

--Tout de mme.

--Comme vous voudrez, mais je n'en ferai pas moins venir le
monte-charge; vous essayerez.

De fait, dit tout bas le grand cousin  Paul, sa mcanique qui date, je
crois, de la tour de Babel, monte les charges, quand elles ne sont pas
trop pesantes, beaucoup plus facilement que ne le font nos engins, et
comme nous n'avons pas de fortes pierres  monter, nous ne le
contrarierons pas sur ce point. Et se tournant vers le matre maon:

Il est bien entendu, pre Branchu, que nous ne faisons pas de
ravalements, sauf pour quelques moulures trs dlicates de chanfreins,
s'il y a lieu; vous poserez vos pierres toutes tailles, et qu'il n'y
ait plus que des balvres  enlever par-ci par-l.

--Entendu, m'sieu l'architecte, entendu, c'est  ma convenance.

--Tant mieux, j'en suis aise. Et s'adressant  Paul:

Je ne connais rien de plus funeste que cette habitude prise dans
quelques grandes villes de ravaler les constructions. Des blocs
grossiers sont poss; puis, quand tout cela est mont, on vient couper,
rogner, tondre, racler, moulurer et sculpter ces masses informes en
dpit de l'appareil, le plus souvent; sans compter qu'on enlve ainsi, 
la pierre douce notamment, la crote dure et rsistante aux intempries
qu'elle forme  sa surface lorsqu'elle est frachement taille au sortir
de la carrire; crote qui ne se reforme plus lorsque les matriaux
l'ont une fois produite et ont jet ce qu'on appelle leur _eau de
carrire_. Heureusement, dans beaucoup de nos provinces, on a conserv
cette habitude excellente de tailler, une fois pour toutes, chaque
pierre sur le chantier suivant la forme dfinitive qu'elle doit
conserver, et, pose, l'outil du tailleur de pierre n'y touche plus.
Indpendamment de l'avantage que je viens de vous signaler, cette
mthode exige plus de soin et d'attention de la part des appareilleurs,
et il n'est pas possible alors de faire passer des lits ou des joints 
tort et  travers. Chaque pierre doit ainsi possder sa fonction et par
suite la forme convenable  la place. Puis enfin, quand une construction
est monte, elle est termine; il n'y a plus  y revenir. Il faut dire
aussi que cette mthode exige de la part de l'architecte une tude
complte et termine de chaque partie de l'oeuvre  mesure qu'il fournit
l'ordonnance des parties de la structure.




CHAPITRE XIV

M. PAUL PROUVE LE BESOIN DE SE PERFECTIONNER DANS L'ART DU DESSIN.


Une chose surprenait Paul, c'tait la facilit avec laquelle son cousin
exprimait par quelques coups de crayon ce qu'il voulait faire
comprendre. Ses croquis perspectifs, surtout, lui semblaient
merveilleux, et  part lui, notre architecte en herbe cherchait 
indiquer sur le papier les figures dont il voulait se rendre compte;
mais,  son grand dsappointement, il n'arrivait qu' produire de
vritables fouillis de lignes auxquels lui-mme ne comprenait rien un
quart d'heure aprs les avoir traces. Et cependant, pour rdiger ses
_attachements_ auxquels le cousin attachait de l'importance, il sentait
que les moyens employs par son chef lui seraient d'une grande utilit
s'il pouvait les possder[60].

Un jour donc, aprs avoir pass plusieurs heures sur le chantier 
essayer de se rendre compte, par des croquis, de la figure des pierres
tailles, sans parvenir  obtenir un rsultat qui le satisft  peu
prs, Paul entra chez son cousin.

Je sens bien, lui dit-il, que ce qu'on m'a enseign de dessin linaire
ne me suffit pas pour rendre sur le papier les figures que vous savez si
rapidement expliquer par un croquis; apprenez-moi donc, mon cousin,
comment il faut s'y prendre pour reproduire clairement ce qu'on a devant
les yeux ou ce qu'on veut expliquer.

--J'aime  vous voir ce dsir d'apprendre, petit cousin, c'est la moiti
du chemin de fait; mais ce n'est que la moiti et... la moins difficile.
Je ne vous enseignerai pas en huit jours, ni mme en six mois, l'art de
dessiner sans difficults, soit les objets que vous voyez, soit ceux que
vous imaginez dans votre cerveau; mais je vous donnerai la mthode 
suivre, et avec du travail, beaucoup de travail et du temps, vous
arriverez, sinon  la perfection, au moins  la clart et  la
prcision. Dessiner, c'est, non pas voir, mais regarder. Tous ceux qui
ne sont pas aveugles voient; combien y a-t-il de gens qui _savent voir_,
ou qui rflchissent en voyant? Bien peu, assurment, parce qu'on ne
nous habitue pas, ds l'enfance,  cet exercice. Tous les animaux d'un
ordre suprieur voient comme nous, puisqu' bien peu de chose prs ils
ont des yeux faits comme les ntres; ils ont mme la mmoire des yeux,
puisqu'ils reconnaissent les objets ou les tres qu'ils aiment, qu'ils
redoutent ou dont ils font leur proie. Mais je ne pense pas que les
animaux se rendent compte des corps ou des surfaces autrement que par
une facult instinctive, sans que ce que nous appelons le raisonnement
intervienne. Beaucoup de nos semblables ne voient pas autrement, et
c'est leur faute, puisqu'ils pourraient raisonner. Mais il ne s'agit pas
de cela... Voici la mthode que je vous propose:

Vous savez ce que c'est qu'un triangle, qu'un carr; vous avez tudi
la gomtrie lmentaire et vous me paraissez la connatre passablement,
puisque j'ai vu que vous compreniez les plans, les coupes et mme les
projections des corps sur plan vertical ou horizontal, puisque mes
croquis vous sont intelligibles; vous allez donc prendre des cartes 
jouer, et traant  une chelle quelconque, sur chacune d'elles, les
diverses faces d'une pierre que vous verrez tailler, vous dcouperez ces
surfaces avec des ciseaux, et  l'aide de languettes de papier et de la
colle, vous les assemblerez de manire  reprsenter tel ou tel de ces
morceaux de pierres tailles. Ce petit modle vous sera donc bien connu,
vous saurez comment ses surfaces se joignent, quels sont les angles
qu'elles forment. Le soir,  la lampe, vous placerez ces petits modles
devant vous, de toutes les manires, et vous les copierez tels qu'ils se
prsentent  vos yeux, ayant le soin d'indiquer, par un trait ponctu,
les lignes de runion des surfaces que vous ne voyez pas. Tenez, voici
sur ma table un rhombodre en bois, lequel, comme vous le savez et le
voyez, se compose de six faces semblables et gales dont les cts sont
gaux, chacune de ces faces donnant deux triangles quilatraux runis 
la base. Voyez (fig. 37), je saisis ce corps entre mes doigts par ses
deux sommets; si je vous le montre de manire qu'une de ses faces soit
parallle au plan de vision, les deux autres faces se prsenteront
obliquement (voir en A); vous voyez donc trois faces, mais il en est
trois autres par derrire qui vous sont caches. Comment se
prsenteraient-elles, si ce corps tait transparent, ainsi que
l'indiquent les lignes ponctues? Si je fais pivoter le rhombodre entre
mes doigts, de manire que deux faces soient perpendiculaires au plan de
vision, ainsi: (voir en B), je ne verrai plus que deux faces, deux
autres me seront drobes et deux suivant les deux lignes _ab, cd_.
Maintenant je prsente le rhombodre sans qu'aucune de ses faces se
trouve parallle ou perpendiculaire au plan de vision, ainsi: (voir en
C). Eh bien, je verrai encore trois faces, mais en raccourci, dformes
par la perspective, et les trois autres seront indiques par les lignes
ponctues. Faites donc le soir autant de petits modles que vous
pourrez, reproduisant les pierres que vous avez vues sur le chantier, et
copiez ces petits modles dans tous les sens. Jetez-les au hasard sur la
table, plusieurs ensemble, et copiez ce que vous voyez; indiquez ce qui
vous est cach par un trait ponctu ou plus fin. Quand vous aurez fait
cela pendant huit jours, bien des difficults vous seront dj
familires. Aprs nous verrons.

[dessin]

Cette mthode plut fort  Paul, qui, sans perdre de temps,  l'aide de
quelques-uns de ses relevs, se mit  faire un petit modle d'une des
pierres dont il avait mesur les faces. C'tait un sommier d'arc avec
parement en retour. Il obtint, non sans peine, un assez joli petit
modle de carton qu'il tablit firement sur la table de famille aprs
dner et qu'il copia d'abord sur le lit de pose, puis en le plaant de
diffrentes faons (fig. 38). Il serait rest  la besogne toute la
nuit, tant cela l'occupait et lui faisait faire des dcouvertes
intressantes, si,  onze heures, Mme de Gandelau n'et donn le
signal du dpart. Paul eut quelque peine  s'endormir, et son sommeil
fut rempli de modles de carton fort compliqus, qu'il cherchait 
assembler sans pouvoir y parvenir. Aussi se leva-t-il assez tard, et en
entrant dans la chambre du grand cousin il ne manqua pas de mettre
l'heure avance sur le compte de sa mauvaise nuit. Bon, dit le grand
cousin, vous avez la fivre de la gomtrie descriptive, tant mieux; on
ne l'apprend bien qu'avec passion. Nous la travaillerons ensemble quand
les froids auront suspendu notre construction, et que le mauvais temps
nous enfermera ici. Il faut qu'un architecte arrive  se servir de la
gomtrie descriptive, comme on crit l'orthographe, sans s'en
proccuper. Il faut que la perspective lui soit absolument familire. On
ne saurait savoir l'une et l'autre trop tt, et ce n'est que pendant la
premire jeunesse qu'on peut apprendre ces choses-l de manire que l'on
n'ait plus  y songer, dt-on vivre cent ans. Vous tes bon nageur, et
si vous tombez  l'eau, vous n'avez pas besoin de vous dire quels sont
les mouvements qu'il faut faire pour vous tenir  la surface et pour
vous diriger; eh bien, c'est de cette faon qu'il faut savoir la
gomtrie et la perspective. Seulement, il convient de donner un peu
plus de temps  la pratique de cette partie essentielle de notre art
qu'il n'en faut pour savoir nager comme une grenouille.

[dessin]




CHAPITRE XV

L'TUDE DES ESCALIERS.


Il tait temps de donner les dtails ncessaires  l'excution des
escaliers. Le grand cousin avait dit  Paul de prparer ces dtails;
mais Paul, comme on peut le supposer, ne s'en tait pas tir  son
honneur et n'avait fourni que des traits parfaitement inintelligibles
aux autres aussi bien qu' lui-mme, malgr les indications sommaires
fournies par l'architecte en chef.

Allons, dit le grand cousin, il faut nous mettre  cette besogne
ensemble.

Le pre Branchu et le charpentier demandent les dtails.

[dessin]

Prenons d'abord le grand escalier et traons sa cage (fig. 39). Nous
avons pour la hauteur du rez-de-chausse, compris l'paisseur du
plancher, 4m,50c, les marches ne doivent pas avoir plus de
0m,15c de hauteur chacune; il nous faut donc compter trente
marches pour arriver du sol du rez-de-chausse au sol du premier tage.
De largeur ou de _pas_, suivant le terme admis dans les constructions,
une marche doit avoir de 25  30 centimtres, pour donner une monte
facile. Donc trente marches donnent 7m,50c ou 9 mtres de
dveloppement. Je crois vous avoir dj dit cela quand nous avons trac
le plan du rez-de-chausse. Si nous prenons le milieu de l'espace
rserv aux marches, sur notre plan, nous trouvons juste 9 mtres.
Traant donc les marches sur cette ligne milieu et leur donnant 275
millimtres de _pas_, nous pouvons trouver deux paliers dans les angles
en A, A'; nous ferons _gironner_ ces marches de manire  viter les
angles aigus prs du noyau. La premire marche sera en B, la dernire
en C. En D, nous ferons sous l'emmarchement la cloison qui permettra
d'tablir le _water-closet_ en A'. Puisque,  ce palier A', nous avons
mont 18 marches (chacune ayant 15 centimtres de hauteur), nous aurons
pour ce water-closet 2m,50c sous plafond, ce qui est plus que
suffisant. Nous l'clairerons par une fentre E. Les deux baies F
claireront l'escalier et suivront le niveau des marches, comme
l'indique l'lvation. Car rien n'est plus ridicule et plus incommode
que de couper les fentres par les marches d'un escalier, et, bien que
cela soit pratiqu tous les jours dans nos habitations, c'est l un de
ces contre-sens que tout constructeur doit viter. Du couloir de service
G, on entrera dans le water-closet par la porte H.

Traons maintenant l'lvation ou plutt la projection verticale de cet
escalier. Voici comment on procde: on trace la cage en lvation, puis
on divise la hauteur  monter en autant de parties qu'il doit y avoir de
marches, ainsi que je le fais en I. Projetant horizontalement ces
divisions sur l'lvation, et verticalement les bouts des marches avec
la cage et le noyau, indiqus au plan, on obtient par la rencontre de
ces deux projections le trac des marches le long de la cage et contre
le noyau.

Voil qui est fait. La dernire marche est donc en K au niveau du
plancher du premier tage. Pour monter au deuxime tage, nous avons
4m,00  monter d'un plancher  l'autre; donnant 0m,156  chaque
marche, nous trouvons 26 marches, plus une fraction de millimtre dont
il n'y a pas  tenir compte. Donc, nous conserverons en plan le trac de
la premire rvolution  partir de la marche L, ce qui donne 13 marches
jusqu'au point M. De ce point nous tracerons les 13 autres marches pour
faire le nombre de 26, comme je le marque sur le bout de plan
supplmentaire en N. Puis, pour l'lvation, nous procderons comme
ci-dessus. Nous obtiendrons alors le trac gnral de V en X pour les
deux tages. Le trac tabli, il s'agit de savoir en quelle matire nous
ferons ces marches? tant comprises entre des murs et un noyau qui est
un mur lui-mme, nous pouvons, si bon nous semble, les faire en pierre
de taille d'un seul morceau chacune. Toutefois, cela n'est gure
praticable en ce pays parce que nous nous procurerions difficilement de
la pierre dure, compacte, fine, bonne pour cet objet. Nous nous
contenterons donc de faire seule la premire marche en pierre, et, quant
aux autres, nous les ferons en charpente, en les recouvrant de bonnes
tablettes de chne; et pour ne pas les sceller dans les murs, nous
mnagerons un bandeau saillant en maonnerie formant crmaillre[61] le
long des murs et du noyau pour recevoir la partie de leurs _abouts_,
ainsi que je vous l'indique ici (fig. 40). On lattera ces marches
laisses brutes par-dessous, rabotes seulement sur la face ou
contre-marche[62] A. Afin qu'elles ne puissent branler sur leur repos de
maonnerie, nous les fixerons avec des pattes B, lesquelles seront
masques par la tablette formant pas et entreront dans les trous de
scellements C.

[dessin]

Quant  l'escalier de service en limaon, nous le ferons en pierre
dure, chaque marche portant noyau, ainsi que je vous le marque ici (fig.
41).

[dessin]

Maintenant essayez de mettre tout cela au net pour pouvoir donner
promptement les dtails au maon et au charpentier.

Avec bien de la peine, Paul parvint  faire un trac assez complet sur
les indications fournies par le grand cousin; mais celui-ci fut oblig
d'y mettre souvent la main, car son inspecteur n'tait pas de premire
force en gomtrie descriptive lmentaire, et ces projections lui
offraient  chaque instant des difficults. Paul s'embrouillait dans ses
lignes, prenait un point pour un autre, et et maintes fois laiss de
ct compas, querre et tire-ligne, si le grand cousin n'avait t l
pour le remettre sur la voie.




CHAPITRE XVI

LE CRITIQUE.


On tait  la fin de novembre et le temps avait jusqu'alors permis  nos
constructeurs de ne pas perdre un jour. Le soleil d'automne favorisait
l'entreprise et la maison s'levait dj sur quelques points,  la
hauteur des linteaux des fentres du rez-de-chausse. Cependant, il
fallait toute la volont de M. de Gandelau pour que les travaux ne
fussent pas suspendus. Le petit chantier se dgarnissait peu  peu des
ouvriers valides appels sous les drapeaux. Ceux qui demeuraient
perdaient du temps et avaient l'esprit ailleurs. On ne pouvait plus
gure faire de charrois, tous les chevaux et charrettes tant
rquisitionns. Le pays tait sillonn des corps qui se dirigeaient sur
la Loire. Bien des heures se passaient en causeries et chacun attendait
anxieusement des nouvelles de la guerre. Elles taient de plus en plus
sombres. Cependant, Orlans avait t roccup par les troupes
franaises et tout espoir ne paraissait pas encore perdu. Paris
rsistait. Sur ces entrefaites, arrivait au chteau de M. de Gandelau un
nouveau personnage, ami de la famille, qui, ayant eu sa proprit
occupe et dvaste par les Allemands, avait d l'abandonner crainte de
pis, et, se dirigeant vers l'ouest de la France o il avait des parents,
s'arrta en passant chez M. de Gandelau. C'tait un homme de cinquante 
soixante ans, grand, d'un aspect froid, bien qu'un sourire perptuel
semblt strotyp sur sa figure. On et pu le prendre pour un diplomate
de la vieille roche.

Le nouveau venu avait beaucoup lu, beaucoup voyag, savait un peu de
tout, faisait partie de plusieurs socits savantes, son opinion tait
d'un certain poids dans son dpartement; il avait prtendu  la
dputation, s'tait lanc dans l'industrie et y avait perdu de grosses
sommes, puis dans l'agriculture, et, les restes de sa fortune risquant
de s'y engloutir, il se contentait de prendre le ct thorique des
choses et de faire paratre des brochures sur toutes les questions,
imprimes  ses frais et rpandues  profusion. Chacun de ses opuscules
prtendait invariablement donner une solution simple  toutes les
difficults, soit dans le domaine de la politique, des sciences, de
l'industrie, du commerce et mme des arts. Il avait fait btir, et les
architectes lui paraissant impropres  pratiquer l'art de la
construction, dpensiers, imbus de prjugs, lui seul avait dirig ses
btisses; faisant ses marchs, traitant directement avec les
fournisseurs, donnant les plans, surveillant les travaux. Cette
fantaisie lui avait cot assez gros et un beau jour sa btisse
s'croulait. Les ingnieurs ne possdant pas plus sa confiance que les
architectes, il avait voulu tracer des voies sur ses domaines et les
faire excuter d'aprs un systme  lui. Ses essais en ce genre
n'avaient pas eu plus de succs que ses tentatives en construction. Les
chemins persistaient  tre impraticables. Mais M. Durosay (c'tait son
nom) tait de ces personnages auxquels l'exprience n'enseigne pas
grand'chose, ft-elle faite  leurs dpens. Au demeurant, c'tait un
honnte homme, extrmement poli, obligeant, gnreux mme, surtout
envers ceux qui avaient l'art de flatter ses travers, et qui par intrt
ou conviction le considraient comme un juge infaillible en toutes
matires.

Quelqu'un ft-il venu le consulter sur un sujet au moment de monter en
wagon, qu'il et laiss partir le train plutt que de ne pas rendre un
arrt avec considrants. Seulement il jugeait toute chose d'aprs un
systme admis _ priori_, et n'coutait que d'une oreille distraite les
raisons particulires qui eussent pu modifier ce systme. Il admettait
d'ailleurs la discussion et ne manifestait pas la moindre impatience si
on ne partageait pas son opinion. Souvent il rptait cet aphorisme:
Que du choc des ides contraires jaillit la lumire, mais il entendait
bien la fournir toujours et ne la recevoir jamais.

Lorsqu'il fut install dans le chteau pour quelques heures et qu'on eut
puis les tristes sujets de conversation qui taient  l'ordre du jour,
on en vint  parler de la maison de Paul (c'est ainsi qu'on la dsignait
en famille). M. Durosay demanda  voir les projets. a me connat un
peu, la btisse; je sais ce que c'est, dit-il.

Le grand cousin baucha un sourire, mais le nouveau venu n'y prit pas
garde, ses msaventures comme constructeur n'ayant laiss dans son
esprit aucune trace fcheuse.

Voil qui est trs bien, dit M. Durosay quand on lui eut expliqu les
plans et qu'il les eut examins. J'ai vu en Belgique des maisons qui
ressemblent un peu  ceci. Il y a l de trs bonnes ides; ce sera une
fort agrable habitation si messieurs les Prussiens veulent bien vous la
laisser achever... Me permettez-vous quelques observations?...

--Sans aucun doute.

--Ce n'est pas que j'aie la moindre prtention  vous faire rien changer
 ces plans, qui me semblent excellents... Mais j'ai beaucoup vu,
beaucoup compar... Eh bien, pour vous exprimer franchement ma premire
impression... il me semble que ceci a plutt le caractre d'une maison
de ville, d'un htel, que d'une maison des champs... Vous m'excuserez,
n'est-ce pas?... Je ne comprends pas une maison de campagne ainsi
ferme, j'y voudrais voir un portique autour, au moins une large
vranda; des fentres plus ouvertes, l'expression mieux sentie de la vie
extrieure.

--Eh, mon cher ami, dit M. de Gandelau, je compte bien que mes enfants
viendront passer ici une bonne partie de l'anne; il ne s'agit pas pour
eux de possder une de ces habitations dans lesquelles on demeure
seulement pendant deux ou trois mois d't et o l'on reoit les oisifs
de la ville; il leur faut une bonne maison bien close et couverte, o
ils puissent rsider en toute saison.

--Certainement, c'est sagement pens; mais que vous semble de ces villas
du nord de l'Italie o le climat est assez rude cependant en hiver et au
printemps, qui n'en sont pas moins dlicieuses avec leurs portiques,
leurs terrasses, leurs larges vestibules bien ouverts, leurs loges
donnant sur la campagne? Toutes ces habitations ont grand air,
ennoblissent la vie, pourrait-on dire, largissent les ides troites,
auxquelles notre poque n'est que trop porte... Puis, ne vous parat-il
pas que ce dfaut de symtrie est trop accus, au moins sur l'une des
faades? Que cela ressemble un peu  des constructions faites les unes
aprs les autres, en vue de satisfaire  des besoins successifs;
qu'enfin cela manque peut-tre de cette unit que l'on doit trouver en
toute oeuvre d'art?

--Mais ce n'est pas une oeuvre d'art que je prtends laisser  ma fille;
c'est une bonne maison, commode et solide.

--Soit. Vous conviendrez cependant que si l'on peut runir les deux
qualits, on ne saurait s'en plaindre. Pour une personne distingue et
charmante de tous points comme est madame votre fille, il ne messied pas
d'habiter une maison qui reflte  l'extrieur ce charme et cette
distinction. Il ne vous dplairait pas, quand vous irez visiter Mme
Marie, de voir de loin la petite famille qui lui viendra, groupe autour
d'elle sous un portique d'une dlicate architecture ou sous une
_loggia_... Ceci me semble tre plutt la maison de quelque grave chevin
flamand. Il y a dans ces pignons une certaine austrit qui...

--Allons donc, mon cher ami, des pignons ne sont pas austres; ce sont
des pignons, voil tout.

--Si fait, ces pignons et leurs grands toits ont une svrit qui ne
s'accorde pas  l'ide qu'on se fait d'une maison de plaisance.

--Mais ce n'est pas une maison de plaisance; c'est une maison faite pour
les gens qui la doivent habiter, non pour les badauds, d'autant que par
ici nous n'en voyons point.

--N'importe, j'eusse aim rchauffer ces dehors, un peu froids d'aspect,
par des saillies ajoures, des loges, une galerie couverte avec terrasse
au-dessus.

--Rchauffer, rchauffer, c'est bientt dit, mais on y attrape des
rhumatismes sous vos galeries. Cela est bon  Nice ou  Menton, mais n'a
rien de pratique dans nos campagnes. Il est bon que le soleil frappe les
murs de nos habitations, et vos portiques sont des serres  champignons.

--Je vois, reprit M. Durosay, aprs une pause, que vous avez toujours,
mon cher ami, le got de ce que vous appelez le ct pratique des
choses. Et cependant, voyez quelle bonne occasion de donner  madame
votre fille une de ces habitations qui, sans ngliger les satisfactions
matrielles de la vie, possderait ce parfum d'art qui se trouve trop
rarement dans nos provinces. Un peu d'lgance extrieure est un charme
puissant qui laisse dans les esprits une trace indlbile. C'est ainsi
que les populations de l'Italie conservent la posie des poques
brillantes de leur civilisation. Elles savent, au besoin, sacrifier une
partie de ce que nous appelons le _confort_, des ncessits de la vie
matrielle, pour conserver parmi elles ces belles traditions du grand
art.

--Je ne sais ce que sont les traditions du grand art, et si ces
traditions nous prservent de la pluie, du vent ou du soleil, et je vous
avoue que vos villas italiennes des environs de Vrone et de Venise
m'ont paru fort tristes et maussades avec leurs colonnades et leurs
contrevents ferms. Je n'ai jamais eu l'envie de les visiter, car je
suppose qu'on s'y trouve fort mal  l'aise. Si cela est fait pour
prsenter aux touristes des modles d'architecture, je le veux bien,
mais je n'ai pas la prtention d'amuser ou d'intresser les touristes,
et ma fille partage mes ides  ce sujet.

--Peut-tre... cependant madame votre fille visite en ce moment
l'Italie; elle doit sjourner sur les bords du Bosphore; qui sait si, en
revenant ici, elle ne serait point ravie de retrouver comme un souvenir
des impressions qu'elle n'aura pas manqu d'prouver l-bas, et si la
surprise que vous lui mnagez n'aurait pas plus de prix si vous lui
rappeliez quelque peu ces impressions? Qu'en pensez-vous, monsieur
l'architecte?

--Moi, dit le grand cousin, j'coute et ne puis qu'tre ravi de vous
entendre si bien discourir sur notre art.

--Ainsi donc, vous partageriez mon opinion, et vous seriez dispos 
donner  cette habitation si bien distribue par vos soins quelques
agrments extrieurs qui peut-tre lui font dfaut?

--Je ne dis pas cela. M. de Gandelau nous a, suivant son habitude,
laiss toute libert, et n'a fait que me donner le chiffre de la somme
qu'il ne voulait pas dpasser. D'ailleurs, le programme accept, on ne
nous a impos ni une svrit excessive, ni interdit l'emploi de ce que
vous considrez comme les agrments extrieurs d'une habitation.

--Eh bien, si mon ami, avec son esprit positif, ne parat pas sensible 
ses agrments, ne pensez-vous pas, vous, artiste, qu'il y aurait ici
l'occasion d'ajouter quelque chose  ces faades, peut-tre un peu
svres d'aspect, et que certainement,  l'aide de votre talent, vous
sauriez rendre moins froides? Vous connaissez l'Italie, vous avez visit
Pompi; ne trouvez-vous pas dans l'architecture de ces contres mille
motifs dont on peut s'inspirer, des exemples ravissants, des...?

--Oui, j'ai visit l'Italie et la France, et je vous avoue que je n'ai
jamais pu tre sensible aux oeuvres d'architecture de ces contres,
qu'autant qu'elles conservaient l'empreinte des moeurs, des usages de
ceux qui les ont su produire. Vous parlez de Pompi. Ce qui m'a vivement
touch dans les restes de cette bourgade des provinces Italiques, c'est
prcisment cette qualit. Ces petites habitations sont bien celles qui
convenaient aux habitudes de l'antiquit, au moment o elles ont t
leves, au climat sous lequel on les construisait. Mais de cette tude,
je dduis que puisque nous ne sommes point sur les rivages du golfe de
Naples et que nous avons des habitudes fort diffrentes de celles qui
convenaient aux Pompiens, nos demeures ne sauraient en aucune faon
rappeler les leurs; que, par exemple, s'il tait fort agrable de souper
dans un _triclinium_ ouvert et abrit du vent par un _velum_, nous ne
saurions disposer, dans le dpartement de l'Indre, des salles  manger
sur ce modle; que s'il tait fort doux de coucher dans une chambre
occupant quatre ou cinq mtres de surface dont on laissait la porte
ouverte sur une cour entoure d'un portique, cela serait incommode chez
nous, et qu'on risquerait fort de s'enrhumer si on laissait la porte
ouverte, ou d'touffer si on la fermait.

Mais puisque vous avez dit un mot des habitations antiques,
permettez-moi de vous faire observer que celles de Pompi, mme les plus
riches, ne manifestent  l'extrieur aucune de ces dispositions
monumentales que vous paraissez aimer. Les anciens gardaient pour
l'intrieur le luxe dont ils prtendaient jouir, et il ne parat pas
qu'ils se soient proccups d'en montrer quelque chose aux passants. Je
ne sais pas trop ce que pouvaient tre leurs _vill_, leurs maisons de
campagne; mais tout me porte  croire, d'aprs des dbris conservs,
qu'elles ne sacrifiaient point  cette vanit toute moderne de montrer
au dehors des formes d'architecture de nature  impressionner les
badauds.

Je crois que ces palais des champs qui semblent vous avoir sduit, dans
l'Italie du nord, sont des oeuvres de vanit bien plus que des demeures
propres aux usages de ceux qui les ont leves; de fait, elles n'ont
gure t habites, et l'tat de dlabrement o vous les voyez ne date
pas d'hier. leves par la vanit, l'envie de paratre, elles n'ont
dur, comme habitations, que ce que durent les oeuvres dues  la vanit,
c'est--dire quelques annes de la vie d'un homme, aprs quoi elles ont
t abandonnes.

--Vous donnez le nom de vanit, rpliqua M. Durosay,  ce que je crois
tre l'amour de l'art: le dsir de montrer l'oeuvre d'art.

--Nous ne nous entendrons jamais probablement sur ce point; je crois que
l'art, rpondit le grand cousin, consiste, en architecture du moins, 
tre vrai et simple. Vous ne voyez qu'une forme qui vous sduit ou vous
dplat; je cherche autre chose, ou plutt j'observe d'abord si cette
forme est bien l'expression d'un besoin, si elle a sa raison d'tre, et
elle ne me sduit qu'autant que cette condition est remplie, selon mon
jugement.

--Alors une grange est, pour vous, une oeuvre d'art?

--Certes, si elle est bien faite pour ce qu'elle doit abriter,  mes
yeux elle vaut plus qu'un palais incommode, qui d'ailleurs est dcor de
colonnades et de frontons.

--Vous devriez aller en Amrique.

--Peut-tre ferais-je sagement, si je savais que l on chercht
simplement  btir en raison des gots et des besoins des habitants.
Mais en Amrique, comme partout aujourd'hui, on manifeste des
prtentions au style et on copie ce qu'on croit tre le beau par
excellence, c'est--dire qu'on applique,  tort et  travers, des
traditions dont on ne cherche pas l'origine ou le principe.

--Allons, dit M. de Gandelau qui trouvait la discussion un peu longue,
nous voil bien loin de la maison de Paul; pour vous satisfaire, quand
vous viendrez voir ma fille dans sa nouvelle habitation, nous ferons
lever devant une des faades un portique de carton, et nous placerons
sous son ombre des Berrichonnes dguises en Vnitiennes, mles 
quelques seigneurs en robe carlate, jouant de la viole d'amour et du
basson. Il est temps d'aller nous reposer, il se fait tard.




CHAPITRE XVII

M. PAUL DEMANDE CE QUE C'EST QUE L'ARCHITECTURE.


Le grand cousin s'attendait bien  ce que Paul reviendrait sur la
discussion de la veille au soir, et, en effet, en allant tous deux, de
bon matin, visiter les travaux, Paul ne manqua pas de tter le terrain.
Mais il ne savait pas trop ce qu'il voulait demander. Le grand cousin ne
l'aidait pas, il prtendait lui laisser tout le loisir de rsumer ses
ides.

Est-ce que M. Durosay se connat en architecture? dit enfin Paul.

--Mais il en parle comme une personne  laquelle cet art n'est pas
tranger.

--Cependant vous n'avez pas paru lui accorder ce qu'il demandait.

--Et que demandait-il?

--Mais... vous le savez bien... Il aurait dsir que la maison de Marie
ft... plus...

--Plus quoi?

--Plus... moins svre; qu'elle et un portique, une loggia... Qu'est-ce
qu'une loggia?

--C'est un large balcon couvert et le plus souvent ferm des deux cts,
mais s'ouvrant sur sa face, soit au rez-de-chausse, soit aux tages
suprieurs, sur la voie publique ou la campagne.

--Pourquoi ne ferait-on pas une loggia  la maison de Marie?

--On pourrait en faire une ou plusieurs.

--Alors?

--Alors il faudra ncessairement la placer devant une des pices, soit
le salon, par exemple au rez-de-chausse, au milieu de la faade sur le
jardin, et au premier devant la grande chambre  coucher.

--Est-ce que cela ne ferait pas bon effet?

--Peut-tre; mais la pice  la suite, qui s'ouvrirait sur cette loge,
serait triste et sombre, puisque ses fentres donneraient sous son
plafond.

--Ah oui, c'est vrai; mais au fait, nous en avons des loges au bout du
salon, de la salle de billard et de la salle  manger.

--Oui, seulement elles sont fermes au lieu d'tre ouvertes sur le
dehors, et ces pices bnficient de leur surface. Ces loges sont alors
des cages, ce qu'on appelait autrefois des _bretches_. On a ainsi tous
les avantages d'une loge, sans en avoir, dans notre climat, les
inconvnients.

--Pourquoi n'avez-vous pas dit cela  M. Durosay?

--Mais il le voyait de reste; il n'tait pas besoin de le lui dire.

--Il aurait voulu aussi un portique.

--Pour quoi faire?

--Je ne sais pas... Il disait que cela serait joli, que ma soeur et ses
enfants seraient _groups_ l-dessous, et que de loin cela ferait trs
bien.

--Et serait-il trs agrable  madame votre soeur de _faire trs bien_ de
loin?

--Oh, je crois que cela lui serait indiffrent.

--Et pour qui faisons-nous la maison?

--Mais pour ma soeur.

--Et non pour les flneurs, n'est-ce pas? Or ce portique aurait les
inconvnients des loges, il rendrait sombres et tristes les pices qui
s'ouvriraient sous les arcades ou colonnades. Donc, comme on vit plus
souvent chez nous dans les pices que sous un portique, ce serait payer
un peu cher le plaisir de former des groupes agrables aux yeux des gens
qui passent.

--Sans doute. D'ailleurs, devant la salle de billard, nous avons une
serre avec descente au jardin qui peut servir de portique, sans
assombrir la pice, puisque ce sera vitr.

--Assurment.

--M. Durosay n'y a pas fait attention peut-tre.

--Si fait, mais ce n'est pas monumental. Il et voulu un vrai portique
couvert,  la faon des portiques italiens.

--Il semble aimer beaucoup l'architecture italienne?

--Laquelle?

--Mais celle dont il parlait.

--C'est qu'il y a bien des sortes d'architecture en Italie, suivant les
poques, les latitudes et les usages des populations de la pninsule.

--Vous ne le lui avez pas fait observer.

--Il doit le savoir.

--Je vois bien que vous ne prenez pas au srieux les opinions de M.
Durosay.

--M. Durosay est un homme recommandable, ses opinions sont sincres et
par consquent je les prends au srieux; seulement il apprcie les
choses  un point de vue qui n'est point le mien. Il juge les questions
d'art comme un homme du monde, avec son sentiment, et je crois que pour
nous, architectes, il les faut juger avec le raisonnement. Le sentiment
ne raisonne pas; c'est comme la foi; donc nous ne saurions nous
entendre, puisque nous parlons chacun une langue diffrente.

La lumire ne se faisait pas dans l'esprit de Paul. Jusqu'alors il avait
pens que l'architecture s'apprenait comme on apprend la grammaire et
l'orthographe, et voil que son cousin lui dclarait qu'il y avait
plusieurs langages, et qu'en supposant que l'on st l'un des deux,
l'autre demeurait inintelligible. Il ne comprenait pas comment le
raisonnement avait  intervenir dans une affaire toute de forme,
d'apparence, et il ne savait mme comment poser  son cousin des
questions  ce sujet, qui pussent l'clairer. Il s'en allait donc la
tte baisse, abattant, avec son bton, les chardons jaunis qui
encombraient les bords du chemin. Le cousin, de son ct, ne paraissant
pas dsireux de rompre le silence, on arriva ainsi au chantier; il tait
presque dsert.

Il a gel la nuite passe, dit le pre Branchu, et a va prendre dur.

--Eh bien, il faut couvrir les maonneries avec du fumier ou du chaume
et nous nous arrterons. Mettez des plats-bords sur les murs, le chaume
par-dessus et des dosses avec des moellons de distance en distance. Ayez
le soin que les plats-bords dbordent les parements des murs. Si vous
n'avez pas assez de chaume, mettez de la terre sur les plats-bords ou
des mottes de gazon. Pour les votes des caves, rpandez dessus une
bonne couche de terre avec pentes, et mnagez quelques ouvertures dans
les reins pour que la pluie ou l'eau des fontes de neiges puisse
s'couler. Allons! vivement, faites-moi disposer tout cela, que ce soit
termin demain soir; puis nous nous reposerons jusqu' la fin des
froids.--Aussi bien, dit le pre Branchu, tous les gars sont partis et
n'y a plus au chantier que des impotents.

Cette suspension des travaux, dit le grand cousin, en reprenant le
chemin du chteau, va nous permettre d'tudier les dtails de la
construction sans nous presser.

--Oui, rpondit Paul; mais je voudrais bien savoir comment vous vous y
prenez, lorsqu'il s'agit de tracer un dtail?

--Vous l'avez bien vu, depuis deux mois que nous en faisons?

--Pas tout  fait: j'entends bien que vous dites ce que vous voulez, et
ce que vous voulez se trouve trac sur le papier; j'ai essay de faire
de mme, et, tout en sachant bien ce que je voulais, il ne venait rien
sur le papier, et mme ce que je traais me faisait oublier ce que
j'avais dans l'esprit. Cependant, pour chaque chose que l'on veut faire
en architecture, il doit y avoir un moyen, un procd, un... comment
dirais-je? une recette...

--Allons donc! vous y voil. Vous voyez bien, petit cousin, que l'on
croit comprendre et vouloir, bien que l'on ne sache rellement pas
toujours ce que l'on veut, que l'on ne comprenne pas nettement une
proposition; depuis ce matin votre pense tourne autour de cette
question que vous venez seulement de m'adresser; j'ai voulu vous laisser
le loisir de la prciser; il a fallu que votre cerveau travaillt.
Maintenant, grce  l'effort que vous avez fait, vous saisirez mieux ce
que je puis vous rpondre. Vous vous rappelez ces deux vers de Boileau:

    _Ce que l'on conoit bien s'nonce clairement,_
    _Et les mots pour le dire arrivent aisment,_


et qui peuvent s'appliquer  tous les arts? L'important est de
s'habituer  concevoir avec nettet; le malheur est qu'on apprend 
faire une phrase avant d'apprendre  raisonner, et qu'on veut exprimer
sa pense avant qu'elle ait t entirement labore dans le cerveau.
Alors on croit suppler  ce qu'il y a d'incomplet dans cette pense,
par un heureux assemblage de mots; en architecture on songe  des formes
qui ont paru attrayantes, avant de savoir si elles rendront exactement
ce que demande la raison, l'observation rigoureuse d'une ncessit de
construction ou d'un besoin. S'il s'agit d'un discours, le vulgaire est
facilement entran par une phrase brillante et ne s'aperoit que trop
tard du vide que recouvre cette forme sduisante. S'il s'agit
d'architecture, de mme aussi le vulgaire est sduit par un aspect
pittoresque et une forme attrayante, et s'aperoit  ses dpens des
dfauts de l'difice. M. Durosay, tout pntr de certaines formes qui
l'avaient sduit comme touriste, n'a jamais song  se demander si ces
apparences taient en harmonie avec les besoins auxquels il faut
satisfaire, avec les ncessits de la structure; il n'a vu que le tour
de la phrase et n'a point cherch si derrire elle il y avait une ide
mrie. Nous aurions donc pu discuter ainsi des journes sans esprer
nous convaincre, lui ne s'occupant que de la forme ou de la faon dont
la phrase est tourne, mais ne cherchant pas si cette forme a une
signification, si cette phrase exprime une pense nette. Tout est l,
cher cousin; et, suivant ma manire de voir, notre pays, si voisin d'une
ruine totale, ne se relvera que du jour o il rflchira avant de
parler. Nous btissons des difices immenses qui emploient des sommes
fabuleuses et nous ne savons pas clairement ce qu'ils devront contenir.
Ou plutt, nous songerons  faire la bote, quitte  l'utiliser pour tel
ou tel usage. Et remarquez bien que cette fcheuse habitude ne
s'applique pas qu'aux monuments. Combien est-il d'honorables bourgeois,
comme M. Durosay, qui, s'ils ont  se faire btir une maison, se
proccupent d'abord d'lever un chalet, ou une villa italienne, ou un
cottage anglais, suivant leur fantaisie du moment, sans trop savoir si
dans cette bote ils vivront commodment? Ainsi verrez-vous des villas
italiennes dans le nord de la France et des chalets suisses  Nice.
Apprenez  raisonner,  observer d'abord, et vous serez un bon avocat,
un bon mdecin, un bon militaire, un bon architecte. Si la nature vous a
dou du gnie, tant mieux, ce sera un magnifique complment  vos
facults; mais si vous n'avez pas pris l'habitude de raisonner, le gnie
ne vous servira de rien, ou plutt il ne saurait se dvelopper. Or pour
apprendre  raisonner, il faut travailler beaucoup et longtemps, et ne
se pas laisser sduire par les apparences, si attrayantes qu'elles
soient. Malheureusement notre ducation, notre instruction en France
nous portent  nous contenter des apparences,  nous appuyer sur des
traditions considres comme articles de foi et que l'on ne saurait, par
consquent, discuter. Vous trouverez partout en face de vous le
_portique_ de M. Durosay. L'arme, l'administration, les lettres, la
politique, les arts ont leur portique qu'il vous faudra accepter pour
faire n'importe quoi ou entrer n'importe o;  moins que vous n'ayez
assez d'nergie, de puissance de travail, d'indpendance de caractre,
d'intelligence des affaires, de tnacit et par suite d'autorit, pour
dire: Je n'accepte votre portique qu'autant que je jugerai utile de m'en
servir. Et pour en revenir  votre question: Y a-t-il, en architecture,
des recettes, des procds? Je vous rpondrai qu'il y a des procds
pratiques propres  la construction; mais comme les matriaux, les
moyens d'excution se modifient tous les jours, ces procds doivent
suivre ces variations. Quant  l'architecture, il y a une mthode 
suivre dans tous les cas qui se prsentent, il n'y a pas de recettes, de
procds. Cette mthode n'est autre chose que l'application de votre
facult de raisonner  tous ces cas particuliers; car ce qui est bon en
telle circonstance ne l'est pas en telle autre. C'est donc sur
l'observation de ces circonstances, des faits, des habitudes, du climat,
des conditions d'hygine que s'appuiera votre raisonnement avant de
concevoir l'oeuvre. Et quand cette opration sera complte et coordonne
dans votre cerveau, alors vous mettrez sans hsitation sur le papier le
rsultat de ce labeur intellectuel.

--Je crois bien saisir ce que vous dites, mais par o commencer?

--En prenant l'habitude d'observer tout et de rflchir sur tout ce que
vous voyez, entendez ou lisez. Quand vous avez devant vous un foss que
vous voudriez franchir, ne vous demandez-vous pas intrieurement si vos
jarrets vous permettront de sauter sur l'autre bord; ne savez-vous pas,
par suite d'observations prcdentes, si vous pourrez ou non franchir ce
foss et ne vous dcidez-vous pas pour l'un ou l'autre parti? Le
rsultat de ces observations tablit donc une conviction chez vous qui
vous permet d'agir sans hsitation. Vous ne vous demandez pas, avant de
sauter, si Achille ou Roland, au dire des potes, ont franchi des
intervalles beaucoup plus larges. C'est vous, ce sont vos forces que
vous consultez, non celles des hros, sous peine de tomber dans l'eau.
Eh bien, si vous avez une maison  btir pour une personne que vous
connaissez, vous vous dites d'abord qu'une maison est faite pour abriter
les gens, puis vous vous reprsentez les habitudes du propritaire, vous
supputez le nombre de pices qu'il lui faut, quels sont les rapports
ncessaires entre elles. Vous savez s'il vit seul ou s'il reoit
beaucoup de monde, s'il habitera la maison en telle saison, s'il aime
ses aises ou s'il vit trs modestement, s'il a un nombreux domestique ou
s'il se fait servir par une seule personne, etc.; et quand vous aurez
bien mdit sur toutes ces conditions essentielles, vous chercherez 
mettre sur le papier le rsultat de vos observations. Mais si vous vous
occupez d'abord de placer cet homme et sa famille dans une maison de
Pompi ou dans un manoir du moyen ge, il y a beaucoup  parier que vous
lui lverez une habitation incommode, que vous serez contraint de
torturer les services pour les arranger dans une construction
appartenant  une poque et  une civilisation diffrentes de notre
civilisation et de notre temps.

--Je comprends bien; et cependant on apprend comment il faut faire une
porte, une fentre, un escalier.

--C'est--dire qu'on explique comment, avant nous, d'autres hommes s'y
sont pris pour faire une porte, un escalier, un plancher; mais on ne
prtend pas, et on ne doit pas prtendre, en vous enseignant les moyens
employs par nos prdcesseurs, vous imposer de faire exactement ce
qu'ils ont fait, puisque vous possdez peut-tre des matriaux qu'ils
n'avaient pas et que vos usages diffrent des leurs. On vous dit, on
doit vous dire: Voil les rsultats de l'exprience acquise depuis
l'antiquit jusqu' notre temps; partez de l, faites comme ont fait vos
devanciers, appliquez votre facult de raisonner  l'emploi des
connaissances acquises, mais en obissant  ce que rclame le temps
prsent. Il ne vous est pas permis d'ignorer ce qui s'est fait avant
vous, c'est une masse commune, un bien acquis, il faut en connatre
l'tendue et la valeur; mais ajoutez-y l'apport de votre intelligence,
faites un pas en avant, ne rtrogradez pas.--Eh bien, pour ne pas
rtrograder en architecture, il n'est qu'un moyen: c'est de faire que
l'art soit l'expression fidle des ncessits du temps o l'on vit, que
l'difice soit bien l'enveloppe de ce qu'il doit contenir.

--N'est-ce pas ce que l'on fait?

--Pas prcisment; nous sommes un peu comme ces gens qui ont hrit de
leurs ascendants d'un trs riche mobilier, fort respectable et respect,
qui le gardent et s'en servent, bien que ce mobilier leur soit fort
incommode et ne corresponde plus aux habitudes du jour; qui ont mme
prpos quelqu'un  la garde de ces vieilleries, avec charge de ne les
pas laisser modifier. Si vous voulez alors, vous, matre de la maison,
changer l'toffe ou envoyer quelques-uns de ces objets plus gnants
qu'utiles au grenier, le gardien que vous payez, que vous logez, prend
un air digne et dclare que les fonctions dont vous l'avez investi,
qu'il tient  remplir correctement, lui interdisent de laisser faire ces
modifications ou suppressions; qu'il est de son honneur de ne pas
laisser dilapider ou changer ces bibelots, puisqu'il est prpos  leur
conservation. Pour avoir la paix chez vous, vous continuez  vous servir
de ces meubles insupportables et vous gardez leur gardien.

--Je ne comprends pas parfaitement.

--Vous comprendrez plus tard. Tenez-vous seulement pour averti. Si vous
entrez dans quelque vieil htel tout bourr de meubles hors d'usage,
gardez-vous de les critiquer; si les matres de la maison se contentent
de sourire, le prpos  la garde de ces curiosits fera si bien que
vous n'y pourrez remettre les pieds.




CHAPITRE XVIII

TUDES THORIQUES.


Le froid, les circonstances obligeaient d'interrompre les travaux.
L'hiver pouvait tre long. Le grand cousin et Paul se prparrent donc 
employer fructueusement ces loisirs forcs. Il fut dcid entre eux que
non seulement on mettrait au net tous les dtails ncessaires 
l'achvement des travaux, mais que le grand cousin profiterait de ces
jours d'hiver pour donner  Paul bien des notions qui lui manquaient
comme inspecteur des travaux.

Paul prenait chaque jour plus d'intrt  ce travail. Jusqu' ce moment,
l'excution avait suivi le labeur de cabinet, et l'exemple, la pratique
venaient appuyer la thorie; mais il sentait bien que toute son
attention et son dsir de seconder le matre de l'oeuvre ne suffisaient
pas, et qu' chaque pas il se trouvait en prsence d'une difficult.
Plus le travail avanait, plus son impuissance lui semblait complte. Il
se mit donc  l'oeuvre avec la bonne envie d'apprendre, d'autant que tout
ce qui l'entourait prenait un aspect plus triste et dsol. Paul n'avait
point sjourn un hiver  la campagne; s'il venait dans sa famille aux
ftes du premier de l'an, les quelques jours passs au chteau de son
pre taient si vite couls qu'il n'avait pas le loisir de se
proccuper de l'aspect des champs. D'ailleurs on recevait,  cette
occasion, des amis; sa soeur ane animait la maison; tout le monde tait
en fte. Il n'en tait plus ainsi au commencement de dcembre 1870; les
villages des environs taient dserts, ou occups pendant quelques
heures par des troupes mal vtues, mourant de faim, allant combattre le
plus souvent sans enthousiasme, laissant des tranards, des malades dans
les chaumires. Puis c'taient de longues files de voitures qui
semblaient autant de convois funbres.

La neige commenait  couvrir les champs et assourdissait les bruits
lointains. Rarement un paysan se prsentait-il au chteau; le facteur y
venait encore rgulirement, et les lettres et journaux qu'il apportait
ne faisaient qu'assombrir les visages. Parfois on logeait des mobiles ou
des soldats, tous taient muets; les officiers eux-mmes demandaient 
rester dans leur chambre, prtextant la fatigue, et ne descendaient pas
au salon. M. de Gandelau, lev de grand matin, en dpit de sa goutte,
semblait se multiplier; il tait chez les fermiers,  la ville voisine,
facilitant les transports, organisant des hpitaux, approvisionnant des
denres, levant les difficults imposes par la routine. Faites
travailler Paul, mon ami, disait-il chaque soir au grand cousin; c'est
tout ce que je rclame de votre amiti, et c'est beaucoup; mais
faites-le, je vous en prie.

En effet, les journes se passaient en grande partie  tudier quelques
questions de constructions; puis l'architecte et son inspecteur allaient
faire une promenade avant la nuit, pendant laquelle le grand cousin ne
manquait pas d'entamer quelque sujet intressant. La campagne, les
phnomnes naturels taient le sujet habituel de ces conversations; et
ainsi Paul apprenait  observer,  rflchir, et il s'apercevait chaque
jour combien il faut recueillir de connaissances pour faire peu de
chose. Le grand cousin ne manquait pas de lui rpter souvent ceci:
Plus vous saurez, plus vous reconnatrez qu'il vous manque de savoir;
et la limite de la science, c'est d'acqurir la conviction qu'on ne sait
rien.

--Alors, rpondit Paul un jour,  quoi sert d'apprendre?

-- tre modeste;  remplir la vie d'autre chose que des proccupations
de la vanit;  se rendre quelque peu utile  ses semblables, sans
exiger d'eux la reconnaissance.

Le grand cousin faisait beaucoup dessiner Paul, et toujours d'aprs
nature ou d'aprs des tracs prpars devant son lve, car il n'avait
apport avec lui aucun dessin d'architecture. Puis, Paul mettait au net
les attachements des parties dj leves de la construction. Ainsi se
rendait-il un compte exact de la structure de chacun des morceaux de
pierre mis en oeuvre.

Paul commenait donc  tracer proprement un dtail d'architecture, et
son cousin ne manquait jamais de rpondre  chacune des questions qui
lui taient adresses. Paul eut bientt laiss de ct toute timidit
ou, si l'on veut, tout amour-propre, et, ne craignant plus de montrer
son peu de savoir, il multipliait ses questions. Le grand cousin avait
pour habitude d'attendre, pour faire une leon sur un sujet, que son
jeune inspecteur demandt  tre clair. Il voulait que l'intelligence
de son lve ft dj prpare par la ncessit de savoir, avant
d'enseigner. Aussi bien ces leons traitaient de sujets trs divers,
mais le grand cousin avait le soin de les relier toutes par l'expos de
principes gnraux qui revenaient sans cesse.

Un jour, Paul voulut savoir ce que c'est qu'un _ordre_ et ce qu'on
entend par ce mot, en architecture.

Vous me faites l, petit cousin, une grosse question,  laquelle je ne
sais trop si je rpondrai de manire  vous clairer. On peut entendre
en architecture ce mot de deux manires: ordre signifie, si l'on veut,
ordonnance, corrlation entre les parties. Mais je pense que ce n'est
pas ainsi que vous l'entendez; vous me demandez probablement en quoi
consistent ce qu'on appelle vulgairement les ordres d'architecture?
L'ide d'_ordre_ dans votre esprit implique une srie de colonnes ou
supports verticaux, portant un entablement ou une plate-bande
horizontale! C'est bien cela, n'est-ce pas?

--Oui, c'est cela.

--Eh bien,  des poques recules, les architectes ont eu la pense,
fort naturelle, d'lever des points d'appui verticaux, et de poser de
l'un  l'autre sur leur sommet des traverses, soit de bois, soit de
pierre; sur cette claire-voie ils ont tabli un toit. Cela formait un
abri ouvert par le bas, couvert: ce que nous appelons une halle. Mais
comme en bien des cas il fallait aussi fermer ces espaces couverts, en
arrire de ces points d'appui verticaux on a bti des murs en laissant,
entre eux et les supports isols, un espace libre qu'on appelle
portique. C'est ainsi, par exemple, que sont conus certains temples des
Grecs. Peu  peu, le gnie des architectes, l'tude, l'observation de
l'effet extrieur, ont fait donner  ces points d'appui verticaux et 
ce qu'ils supportent, c'est--dire,  l'entablement, des proportions
relatives, dlicates, harmoniques, d'o l'on a dduit des lois; car,
notez bien que l'exemple prcde toujours la rgle, que la rgle n'est
que le rsultat de l'exprience. Les Grecs ont ainsi trouv trois
ordres: le Ionien, le Dorique et le Corinthien, qui possdent chacun
leur systme harmonique de proportion et leur ornementation. Ces
systmes ne sont pas tellement absolus chez les Grecs qu'ils n'empitent
souvent l'un sur l'autre.

Mais les Romains qui taient des gens d'_ordre_ et prtendaient
l'imposer en tout et partout, en prenant ces dispositions aux Grecs, ont
voulu formuler d'une manire  peu prs absolue ces trois systmes. Cela
simplifiait les choses, et les Romains aimaient  enfermer les choses
d'art dans un cadre administratif. On a fait pis, quand au seizime
sicle on s'est mis  tudier l'antiquit; on a prtendu  tout jamais
fixer les rapports entre les divers membres de chacun de ces ordres, et,
pour laisser une certaine latitude aux architectes, on en a mme ajout
deux aux trois premiers, qui sont: le _Toscan_ et le _Composite_. Ces
ordres momifis ont t appliqus n'importe o et n'importe comment,
ainsi qu'on attache une tapisserie  une muraille pour la dcorer. Les
architectes se sont souvent plus proccups de placer un ordre sur une
faade que de disposer convenablement le btiment lev derrire cette
devanture. La colonnade du Louvre est certainement ce qui a t fait de
plus contraire  la raison en ce genre, puisque son ordonnance n'a aucun
rapport avec ce qu'elle couvre, et que cet immense portique, situ au
premier tage, ne sert absolument qu' obscurcir les jours ouverts dans
sa longueur et que vous ne voyez jamais personne se promener sur son
aire. Mais il fallait tre majestueux quand mme, alors. Nous ne sommes
pas entirement revenus de ces folies graves, et vous voyez encore
aujourd'hui des ordres placs, sans qu'il soit possible de dire
pourquoi, devant des btiments qui se passeraient volontiers de cette
dcoration parasite destine  prouver au public qu'il existe des ordres
et des architectes pour les mettre en proportion, suivant la formule.

Mais vous tudierez ces parties de l'architecture un peu plus tard. Je
crois que c'est une mauvaise mthode d'enseigner l'art de mettre des
fleurs dans le discours, avant de savoir exprimer clairement sa pense,
et c'est ainsi qu'ont fait des auteurs ou des orateurs qui prennent le
galimatias pour la saine rhtorique; des architectes qui, avant de
songer  satisfaire pleinement aux exigences de la construction, 
tudier les besoins de leur temps, s'amusent  reproduire des formes
dont ils n'ont pas approfondi les origines, la raison d'tre et le sens
vritable. Pour le moment, tenons-nous terre  terre. Il s'agit d'une
maison, non d'un temple ou d'une basilique. Il s'agit d'en tudier
toutes les parties. La tche nous suffit.

Nous avons le loisir de bien tudier les dtails de notre btisse,
puisque le froid nous oblige  fermer le chantier. La construction, mon
ami, c'est l'art de prvoir. Le bon constructeur est celui qui ne livre
rien au hasard, qui n'ajourne aucune solution et qui sait donner 
chaque fonction sa place, sa valeur par rapport  l'ensemble, et cela au
moment opportun. Nous avons trac les plans aux divers tages, nous
avons donn les dtails ncessaires  la construction des parties
infrieures de la maison; maintenant, il nous faut combiner les dtails
des lvations avec l'ensemble. Nous allons donc, d'abord, tablir le
profil exact des murs de face, avec la hauteur des planchers, les
niveaux des chanages et les souches des combles.

Le grand cousin, qui, comme on peut le supposer, avait par avance conu,
sinon trac toutes les parties de la construction, eut bientt fait
d'tablir ce profil devant Paul, qui s'merveillait toujours de voir
avec quelle promptitude son patron arrivait  tracer sur le papier un
dtail de construction. Il en fit l'observation encore cette fois.

Comment pouvez-vous ainsi indiquer sans hsiter l'arrangement de toutes
ces parties de la btisse? dit-il.

[dessin]

--Parce que j'y ai pens, et que je me suis reprsent toutes ces
parties en traant ou en vous faisant tracer les ensembles. Si elles ne
sont pas sur le papier, elles sont dans ma tte; et quand il s'agit de
les rendre intelligibles pour ceux qui sont chargs de l'excution, je
n'ai qu' crire, pour ainsi dire, ce que je sais d'avance par coeur. Et
c'est toujours ainsi qu'il est utile de procder. Voyez ce profil et ces
quelques dtails (fig. 42); examinons cela ensemble: vous reconnatrez
bientt que vous-mme avez dj vu tout ce que contient cette feuille de
papier, et qu'avec un peu d'attention vous pourriez coordonner ces
diverses parties. Vous voyez figurer l'paisseur du mur 
rez-de-chausse, avec son axe ponctu; la hauteur de l'allge A et de
son appui, la disposition du tableau de la fentre, son linteau, la
hauteur du plancher, son paisseur. Le bandeau B tait  fixer; il doit
avoir l'paisseur de ce plancher, il s'accuse au dehors. Puis, rduisant
les murs de face  80 centimtres au premier tage, nous posons une
assise de retraite en C; l'allge semblable  celle du rez-de-chausse.
La hauteur du premier tage de sol  sol a dj t fixe. Le membre D
infrieur de la corniche accuse l'paisseur du deuxime plancher; reste
 placer au-dessus la tablette en pierre dure qui reoit le chneau.
Quant  la fentre de ce premier tage, elle est construite comme celle
du rez-de-chausse, seulement l'brasement est moins profond de 10
centimtres, puisque ce mur a 10 centimtres de moins d'paisseur. Son
linteau est le mme, ainsi que les tableaux qui doivent recevoir les
persiennes de tle, et les chanages passent sous ces linteaux. Comme
nous avons des pignons, les corniches ne peuvent retourner et doivent
s'arrter contre une saillie E, laquelle, en s'levant au-dessus du
comble, permet de poser le chaperon F qui aura un filet saillant pour
couvrir la rencontre de l'ardoise avec ce pignon. Je trace donc en G
l'angle du btiment avec cette saillie E', et l'appareil en besace dont
nous avons parl. Comme je prvois que les solives auront trop de porte
en quelques points, je suppose les poutres H intermdiaires, pour les
recevoir, et les cerceaux I pour soulager la porte de ces poutres.

J'ai trac en K le bandeau du premier tage avec les saillies cotes de
l'axe du mur, l'assise de retraite au-dessus, puis en L la corniche et
la tablette de couronnement. Vous observerez que cette tablette donne
une pente vers l'extrieur, sous le chneau, afin que, s'il survient une
fuite, les eaux s'coulent au dehors et ne pntrent pas dans la
maonnerie. Cette tablette porte un larmier _a_ aussi bien que le
bandeau, afin que l'eau de pluie ne puisse baver le long des murs. Ces
profils seront d'ailleurs tracs grandeur d'excution pour le tailleur
de pierres. C'est sur le bahut M que reposeront les lucarnes qui
claireront l'tage du comble. Quant  la charpente, dont je ne trace
ici qu'une amorce, je vous indiquerai ce qu'elle doit tre. Prenez donc
ces croquis et faites-en des dessins cots  l'chelle de 5 centimtres
pour mtre, afin qu'ils puissent servir  l'excution.

Pendant ce temps-l, je vais vous disposer un autre croquis perspectif
des _bretches_ ou loges de la salle de billard et de la salle  manger,
 l'aide duquel vous devrez tablir ces dtails. Nous verrons comment
vous vous en tirerez.

Les Anglais, dans leurs habitations de campagne, emploient volontiers
ces sortes de cages saillantes ajoures. Ils les appellent _bow-window_
et les construisent souvent en encorbellement. Tenez... voici un
croquis, dans ce carnet, d'un bow-window d'une maison de Lincoln qui
date du seizime sicle (fig. 43). Cette loge saillante porte sur un
cul-de-lampe est termine par un petit terrasson qui forme balcon au
premier tage. Remarquez, en passant, comme cette construction est bien
entendue. Cette partie de l'Angleterre possde de la pierre, mais
cependant les matriaux sont moins communs que n'est la brique. Le
constructeur n'a employ ces matriaux chers que pour la bretche qu'il
ne pouvait gure lever en brique et pour les jambages et linteaux des
fentres. Le reste de la btisse est lev en brique.

Mais nous donnons trop de saillie  vos bretches pour qu'il soit
possible de les porter en encorbellement.

--Qu'est-ce que vous appelez un encorbellement?

--C'est une construction en saillie ne portant pas de fond, mais
soutenue par des corbeaux, d'o lui vient le nom d'encorbellement. Le
poids de la maonnerie qui s'appuie sur la queue, ou la partie engage
des corbeaux, permet d'tablir sur leur partie saillante une
construction qui, tant moins lourde que celle reposant sur leur queue,
est ainsi maintenue sans faire craindre une bascule. Encore faut-il
calculer la longueur du bras de levier, c'est--dire le rapport de la
saillie des corbeaux avec le poids qui maintient leur queue et celui qui
repose sur leur tte. Bien entendu, plus les corbeaux sont saillants,
plus le poids pos sur leur extrmit extrieure a d'action sur celui
qui maintient la bascule. Si bien qu'un poids trs minime pos 
l'extrmit d'un corbeau trs saillant pourrait faire basculer une
construction lourde pose  la queue. Aussi a-t-on remplac souvent les
corbeaux par des _trompes_, c'est--dire par un systme d'appareil qui
reporte les poids extrmes sur les murs.

[dessin]

L'architecte qui a compos le window que je viens de vous faire voir ne
s'est pas proccup de ces combinaisons. Il a fait ce qu'on appelle un
cul-de-lampe, c'est--dire une pyramide renverse, au moyen de trois
assises en encorbellement, ou si vous voulez en saillie l'une sur
l'autre, de manire  obtenir une portion d'un polygone. Sur ce plateau,
il a lev sa claire-voie qui n'a gure que 0m,24c d'paisseur. Le
cul-de-lampe tant engag dans la construction du mur, supporte,  cause
du poids de celui-ci, la claire-voie, sans basculer. On employait
beaucoup ces sortes de balcons ferms pendant le moyen ge, parce qu'ils
donnaient de la place dans les tages suprieurs sans empiter sur le
sol de la voie publique et parce qu'ils donnaient des vues de flancs. Si
les rglements de voirie ne permettent plus d'tablir ces saillies dans
nos villes, rien n'empche d'en mnager lorsque nous construisons  la
campagne. Encore faut-il que ce soit motiv. Pour nous, dans le cas
prsent, ces constructions en encorbellement n'ont pas d'objet, et il
nous en cotera moins de faire porter nos bretches de fond.

Une heure plus tard, le grand cousin remettait  Paul le croquis
ci-joint (fig. 44) donnant la disposition de la bretche de la salle de
billard, afin qu'il en tudit la construction. Ce travail demanda
beaucoup d'attention  notre inspecteur des travaux, et il ne put le
mener  bonne fin qu'aprs avoir demand bien des avis et renseignements
au grand cousin.

[dessin]




CHAPITRE XIX

SUITE DES TUDES THORIQUES.


La saison, de plus en plus rigoureuse, ne permettait pas de reprendre
les travaux. Les constructions commences taient caches sous une
couche paisse de chaume et de terre que recouvrait un manteau de neige.
Les journes se passaient  faire les dtails qui devaient tre remis au
pre Branchu et au charpentier lorsque le temps permettrait de reprendre
les travaux. Pendant les longues soires, on s'entretenait de questions
thoriques, touchant l'art de btir, lorsque la famille tait rassemble
et qu'on s'tait mis au courant des nouvelles du moment. C'tait pour
Paul un moyen de s'instruire et pour la famille une distraction au
milieu des proccupations qui pesaient sur tous en ces tristes
circonstances. Paul avait vu son cousin tracer dans la journe un
certain nombre de profils, grandeur d'excution; et comme lui-mme avait
des dessins  mettre au net, il ne s'tait pas interrompu pour
questionner le patron. Mais le soir, Paul demanda quel tait le procd
 employer pour tracer ces profils.--Vous voudriez toujours qu'on vous
donnt des _recettes_, Paul, lui rpondit le grand cousin. Or, il n'y a
pas plus de recettes pour tracer des profils qu'il n'y en a pour toutes
les autres parties de la construction. Il y a des conditions imposes
par la destination, la nature des matriaux, la manire de les mettre en
oeuvre, l'usage et l'effet  obtenir.  ces conditions joignez le bon
sens, l'observation et l'tude, vous tracerez des profils.

Reprenons, si vous voulez, ces conditions une  une.

La destination: Un profil est fait, vous le devez supposer, pour
remplir un objet; si vous tracez une corniche, c'est pour couronner un
mur, porter un chneau ou l'avance d'un toit; loigner les eaux
pluviales de ce mur; donc il faut que cette corniche soit assez
saillante pour remplir cet objet.--La nature des matriaux: il est clair
que, si vous possdez des pierres rsistantes, tenaces, fournies en
larges morceaux, ou des pierres menues et friables, vous ne pourrez
donner le mme profil  ces deux natures diffrentes de matriaux. La
manire de mettre en oeuvre ces pierres doit galement influer sur la
forme  donner  ce profil. S'il nous faut monter les pierres  l'aide
de moyens trs simples, primitifs, qui ne permettent pas d'lever des
poids considrables  d'assez grandes hauteurs, ou si vous possdez ces
moyens: dans le premier cas, il vous faudra viter les profils qui
exigent de grands blocs; dans le second, vous les pourrez
adopter.--L'usage: Vous devez ncessairement tenir compte des usages de
la localit o vous btissez, parce que ces usages rsultent le plus
souvent d'une observation judicieuse des conditions imposes par le
climat, par les besoins, le mode de travail et la nature mme des
matriaux. J'entends par usages, non certaines mthodes importes qui
sont affaire de mode, et ne sont pas la consquence de ces conditions,
mais bien celles qui sont fournies, comme je viens de le dire, par une
observation longue et judicieuse.--L'effet  obtenir: L'architecte
habile peut,  l'aide du trac d'un profil, donner un aspect robuste ou
dlicat  une construction. Il doit toujours subordonner le trac 
l'chelle de cette construction et  celle des matriaux. Il est
ridicule de prtendre obtenir de grands profils si l'on ne possde que
des pierres basses de banc ou d'une nature peu rsistante, comme il est
absurde de profiler dlicatement des pierres grossires et dont la
taille est difficile.

Vous voyez donc que la recette, en ceci comme en tout ce qui touche 
l'art de btir, est d'abord de raisonner.

Les Athniens, qui ont bti des monuments en marbre blanc, ont pu se
permettre des dlicatesses dans le trac de leurs profils qui ne
sauraient s'appliquer au calcaire grossier de nos pays. Et quand les
Grecs ont bti des difices en pierres d'une nature poreuse ou  gros
grains, ils ont eu le soin de revtir les tailles d'un enduit trs fin
qui leur permettait de cacher la grossiret de la matire. Mais, s'ils
pouvaient employer ce procd sous un climat doux o il ne gle jamais,
cela ne saurait tre pratiqu chez nous, o le thermomtre descend en
moyenne, pendant deux mois d'hiver,  4 au-dessous de zro, et o, 
certains jours, comme en ce moment, il atteint 15. Il faudrait refaire
ces enduits tous les printemps.

Nos architectes du moyen ge qui ne suivaient pas l'enseignement dit
classique, que l'on professe aujourd'hui  notre cole des Beaux-Arts,
et qui n'allaient pas tudier l'art de btir propre  la France  Rome
et  Athnes, avaient cherch le trac des profils qui convient  nos
matriaux et  notre climat, ce qui semble assez rationnel; or, ce
trac... ils l'ont trs bien trouv et appliqu. Je vais vous en fournir
la preuve.

D'abord, comme ils ne faisaient pas de ravalements, ainsi que je vous
l'ai dit, mais qu'ils posaient les pierres toutes tailles sans qu'il y
et  y retoucher une fois en place, ils avaient d, ncessairement,
tracer chaque profil dans la hauteur d'une assise. Si celles-ci taient
hautes, leurs profils pouvaient tre grands; si elles taient basses,
leurs profils taient petits.

Prenons, par exemple, un bandeau. On appelle bandeau une assise de
pierre qui indique un plancher, un repos intermdiaire dans la hauteur
d'un mur. Et ce n'est pas sans raison qu'au niveau d'un plancher on pose
une assise qui forme saillie au dehors: 1 parce qu'il est bon de donner
plus de force au mur  ce niveau qui reoit des entailles; 2 parce
qu'il faut arraser la construction  ce mme niveau, la rgler pour
monter un nouvel tage. Mais il ne faut pas que cette assise arrte les
eaux pluviales et provoque ainsi la pntration de l'humidit dans les
murs; au contraire, il faut qu'elle soit profile de telle sorte que
cette humidit soit loigne, afin de ne pas pourrir les bois. Voici
donc (fig. 45 en A) comment les architectes qui songeaient plutt 
satisfaire aux ncessits de la construction qu' emprunter des formes 
des difices sans relations avec les conditions imposes par notre
climat et notre genre de structure, profilaient habituellement un
bandeau. Ils traaient la ligne _a b_ suivant un angle de 60. Du point
_c_ ils abaissaient sur cette ligne _a b_ une perpendiculaire _c b_.
L'angle _a b c_ tait alors un angle droit. Prenant de _b_ en _d_ une
longueur plus ou moins tendue, suivant la rsistance de la pierre, ils
vidaient la moulure _e_ que nous appelons _coupe-larme_ ou _mouchette_;
de telle sorte que l'eau de pluie tombant sur la surface incline _a b_,
ne s'y arrtait pas, suivait la pente _b d_ et tombait forcment en _d_
sur le sol, puisqu'elle ne pouvait remonter dans la gorge. Donc, le
parement du mur _c f_ tait garanti. S'agissait-il d'une corniche (voir
en B), on tablissait une premire assise _g_ destine  supporter la
saillie de la tablette _h_, puis on posait, en seconde assise, cette
tablette _h_, en ayant soin de mnager un coupe-larme en _i_. Si cette
tablette devait recevoir un chneau de mtal ou de pierre, on avait le
soin de tailler une pente de _j_ en _k_, en laissant le lit horizontal
au droit des joints, ainsi que vous l'indique le trac perspectif C. Le
chneau portait donc sur ces rserves _l_, et, s'il venait  laisser
chapper les eaux par les joints, ces infiltrations trouvant la pente _k
j_, la suivaient, arrivaient au coupe-larme _i_, et tombaient sur le sol
sans pntrer dans l'paisseur du mur. Suivant que la pierre employe
tait dure ou tendre, les moulures taient plus ou moins vives ou
molles. Ainsi, je suppose ici que le profil a t taill dans une pierre
d'une duret mdiocre, tandis que, si cette pierre est trs rsistante,
vous pourrez accentuer le profil comme je l'indique en D. Vous
obtiendrez alors un effet plus vif, des ombres plus noires, des clairs
plus brillants. Mais il faut toujours penser, en traant les profils
extrieurs,  la projection des rayons solaires.

[dessin]

Si, par exemple, vous tracez un profil tel que celui-ci, en E, il est
vident que les rayons solaires tant suivant la direction O P, toutes
vos moulures demeureront dans l'ombre et ne produiront aucun effet. Mais
ds que le soleil s'abaissera suivant une direction plus incline R S,
toutes les moulures recevront des filets de lumire  peu prs gaux, et
le profil donnera une succession d'ombres et de clairs uniformes qui
n'indiqueront point la saillie. Mais si vous tracez ce profil
conformment  la figure F, les rayons solaires, suivant la mme
direction _o' p'_, rencontreront les saillies _n m_ qui seront
lumineuses, et cette direction s'abaissant, vous aurez toujours des
diffrences de rapport entre les ombres et les lumires. Je ne vous
donne ici que des vues gnrales; c'est  vous d'observer et de tirer
profit de vos observations quand vous aurez l'occasion d'tudier les
monuments.

Il est aussi fort important de subordonner le trac des profils  la
nature des matriaux employs. Vous ne pouvez donner  une matire
moule, coule ou trane comme le pltre ou les ciments et mortiers,
les profils qui conviennent  de la pierre. Ces matires enduites ne se
prtent qu' un moulurage fin et peu saillant. De mme, si vous donnez
des profils pour des ouvrages de bois, il faut les tracer en raison de
la qualit ligneuse et tenace de cette matire, viter les trop larges
surfaces; il ne faut pas perdre de vue que le bois se prte  un travail
dlicat, n'est mis en oeuvre qu'en pices relativement peu paisses, et
demande, pour tre travaill convenablement, l'emploi d'outils troits,
tels que les ciseaux, les rabots, la varlope, lesquels courent suivant
le fil et ne sauraient engager des surfaces tendues en largeur. En tout
ceci, l'conomie est d'accord avec le sens commun et le bon effet
produit; car, s'il vous plat d'imposer un trac de profil qui ne
s'accorde pas  la matire mise en oeuvre, vous provoquerez l'emploi de
procds inusits, difficiles, et par consquent dispendieux, et votre
oeuvre parat pnible, cherche, laborieuse. Il est des architectes qui
pensent tonner en adoptant ainsi des procds qui ne concordent pas
avec les matriaux qu'ils mettent en oeuvre; qui, s'ils construisent en
briques, s'vertuent  donner l'aspect d'une construction de pierre 
leur btisse; qui prtendent simuler du marbre avec de la menuiserie, ou
de la menuiserie avec des enduits; qui semblent enfin prendre  tche de
donner  chacune des matires employes les formes qui ne sont pas
appropries  leurs qualits. Rendez-vous compte de ces procds
fcheux, pour les viter toujours, si vous voulez tre architecte. Le
got fauss chez la plupart des gens du monde qui se mlent de faire
btir, est souvent un obstacle  l'emploi des mthodes senses, car
malheureusement, chez nous, les tudes classiques ont pouss les
artistes dans cette voie fausse, et, par suite, le public s'est pris de
passion pour les tristes rsultats auxquels elle conduit; si bien qu'il
est difficile souvent de faire entendre raison aux clients et de
procder suivant ce que commande une juste observation de l'emploi des
matriaux. N'importe, il est des questions sur lesquelles un architecte
qui respecte son art ne doit jamais cder.

--C'est, en effet, dit M. de Gandelau, une trange manie chez certaines
gens qui font btir, de prtendre imposer les fantaisies les plus
burlesques  leurs architectes; et cela ne date pas d'aujourd'hui,
puisque Philibert Delorme s'en plaignait dj de son temps.

--Philibert Delorme, rpliqua Paul, est, je crois, l'architecte qui a
bti le palais des Tuileries.

--Oui, en partie du moins, reprit le grand cousin; mais vous avez son
livre, me semble-t-il, dans votre bibliothque?

--Certes; je vais vous le chercher. M. de Gandelau ne tarda gure 
rentrer au salon, muni du vnrable in-folio.

Tiens, dit-il  son fils, je te le donne, et tu feras bien de mditer
ces pages. Voici le titre de la Prface: Singuliers advertissements
pour ceux qui lgrement entreprennent de bastir sans l'advis et conseil
des doctes architectes; et des faultes qu'ils commettent, et
inconvnients qui en adviennent. C'est le commencement de ta
bibliothque d'architecte, si tu dois choisir cette carrire; et tu ne
pourrais avoir sous les yeux un ouvrage mieux fait pour inspirer des
sentiments droits, le respect de la profession. Je ne saurais en parler
au point de vue du mtier, auquel je n'entends rien; mais en lisant
quelques-unes de ces pages, je me suis du moins pargn cette prtention
dispendieuse de certains propritaires  vouloir diriger eux-mmes leurs
btisses.

--La sincrit de Philibert Delorme ne lui a pas t profitable,
rpliqua le grand cousin.

--Soit; mais il a laiss un livre qui le fait estimer comme homme,
indpendamment de son mrite comme architecte, trois cents ans aprs la
publication, puisqu'il est dat de 1576; cet avantage se paye par
quelques dsagrments pendant la vie, car on ne sait gr aux gens de
dire des vrits que quand ils ne sont plus l pour recevoir de
l'opinion le prix de leur sincrit.

--Hum... alors il ne faut pas tre surpris si peu de personnes osent
noncer ces vrits, et si les architectes,... puisqu'ils sont sur le
tapis, prfrent  cette gloire posthume, le calme et le bien-tre que
leur procurent, leur vie durant, des complaisances envers leur clients,
dussent-elles donner  ceux-ci des regrets tardifs, ou leur occasionner
des dpenses inutiles.

--Allons, allons, dit M. de Gandelau, vous n'tes pas de ces
architectes, vous qui parlez, et cependant vous avez encore une belle et
bonne clientle; je ne sais si dans trois sicles on parlera de vous,
mais je sais qu'on vous estime aujourd'hui.

--Alors votre jugement de tout  l'heure n'est pas absolu?

--Non, certes...; l'esprit de conduite est pour beaucoup en tout ceci,
et il y a manire de dire des vrits... Convenez cependant que vous
avez manqu plus d'une affaire pour avoir t trop sincre  ses dbuts?

--Sans nul doute; il est mme  croire que si je n'avais pas t servi
par certaines circonstances favorables qui m'ont mis en rapport avec des
clients habitus  traiter de grandes affaires, avec des hommes 
l'esprit trop lev et srieux pour s'occuper des dtails de notre
mtier, je n'aurais pas grand'chose  faire.  un point de vue gnral,
vous avez raison, et la plupart des personnes qui font btir redoutent
de s'adresser  des architectes sachant bien leur mtier, mais d'un
caractre indpendant. Ce qu'elles cherchent (et en ceci les femmes ont
une influence souvent fcheuse), ce sont des mdiocrits complaisantes,
qui se prtent  toutes leurs fantaisies, quitte  s'en repentir peu
aprs.

--Vous nous attaquez  tort, reprit Mme de Gandelau, les femmes n'ont
pas la prtention de se connatre en architecture, et elles ne demandent
qu'un bon amnagement des intrieurs; ce qui est assez naturel,
puisqu'elles ont la direction des affaires de la maison et que, plus que
personne, elles souffrent des distributions incommodes ou mauvaises des
habitations.

--D'accord; mais, d'une part, les matresses de maison demandant des
distributions  leur convenance, souvent compliques et exigeant des
dispositions particulires; et de l'autre, les matres voulant des
dehors qui prsentent tel style ou tel aspect dont ils sont frus, il
est difficile, sinon impossible, de concilier ces deux exigences qui,
souvent, se contrarient; le malheureux architecte, dsirant contenter
tout le monde, accorder des volonts contradictoires, n'obtient rien de
bon, et, l'oeuvre acheve, chacun de son ct lui jette la pierre.
Combien de fois n'ai-je pas t appel pour rparer les bvues, les
malfaons qui taient la consquence de ces tiraillements et des
complaisances funestes de l'architecte? On voulait bien me dire alors
qu'on tait dsol de ne m'avoir pas pris pour diriger l'entreprise. Il
tait un peu tard, et cet exemple ne servait pas  d'autres.

--Que faire? reprit Mme de Gandelau. Si les choses se passent ainsi
que vous le dites, vous offrez  Paul une carrire qui me semble n'tre
qu'une impasse; et  moins qu'il n'obtienne des travaux du
gouvernement...

--Oh! c'est l une chance trop ventuelle, et une carrire qui dpend du
gouvernement n'en est pas une. Il faut qu'un homme puisse se tirer
d'affaire sans compter sur cet appui trs prcaire. Puis, les lus sont
en petit nombre.

--Alors?

--Alors il faut enseigner, il faut faire pntrer le savoir, la raison,
l'habitude de rflchir, partout, et surtout au sein des gnrations qui
s'lvent. Quand les gens du monde, quand les personnes qui font btir
et qui, par consquent, sont favorises de la fortune, en sauront un peu
plus qu'elles n'en savent, elles s'apercevront qu'il leur reste tout 
apprendre en quelque branche que ce soit des connaissances, que le mieux
est de s'en rapporter aux hommes spciaux pour traiter des questions
spciales, et de les laisser faire. Il n'est personne qui, autour d'un
bless, se permette de donner un avis au chirurgien sur la manire de
pratiquer une opration. Pourquoi chacun se mle-t-il de donner son
opinion  un architecte sur la faon dont il devra conduire une
entreprise?

--Ce n'est pas tout  fait la mme chose.

-- peu prs; seulement, Madame, comme il s'agit de la vie, on ne
souffle mot devant le chirurgien; et comme il ne s'agit que de la
bourse, parfois de la sant, mais  chance, devant l'architecte,
chacun dit son mot.

--Nous voil loin des _profils_, dit M. de Gandelau en se levant.




CHAPITRE XX

LACUNE.


Peu de jours aprs cette conversation, un corps assez nombreux de troupe
traversa la contre. Les Allemands manoeuvraient sur les deux rives de la
Loire, ils menaaient Tours. Un officier gnral vint loger chez M. de
Gandelau, il connaissait le grand cousin. Celui-ci souffrait
impatiemment de l'inactivit  laquelle il tait rduit depuis que la
guerre prenait une tournure si funeste.

Il eut avec cet officier gnral un assez long entretien le soir, et le
lendemain matin il dclara  M. de Gandelau qu'il partait avec le corps
qui traversait le pays; qu'on manquait d'officiers du gnie, et qu' la
rigueur il pouvait en remplir les fonctions; que le gnral, son ami,
approuvait fort sa dtermination et que, dans des circonstances aussi
graves, il croyait de son devoir de ne pas hsiter  partir, puisqu'il
pouvait rendre quelques services. M. de Gandelau n'essaya pas de le
retenir, il comprenait trop bien les sentiments qui dominaient son hte.

Que ferons-nous de Paul? lui dit-il.

--Vous avez dans votre bibliothque une dition latine de Vitruve?

--Oui.

--Eh bien, confiez-la-moi; je vais, en une heure, avant mon dpart,
expliquer  Paul comment il devra travailler sur ce trait: cela
l'empchera d'oublier ce qu'il sait de latin, et il en tirera profit
pour les tudes que nous avons commences.

--Excellente ide.

--Vous exigerez de Paul que deux fois par semaine il vous remette la
traduction d'un chapitre avec figures explicatives dessines, cela lui
entretiendra la main et occupera son esprit. Je ne pense pas que cette
traduction puisse faire oublier mme celle de Perrault: mais n'importe,
il ne perdra pas tout  fait son temps. Ds que je pourrai revenir, vous
me reverrez.

Paul tait dsol du dpart du grand cousin et de ne pouvoir le suivre;
il aurait bien voulu continuer ses tudes sur l'art de btir par un
cours d'ingnieur militaire sur le terrain, mais c'et t un embarras
pour le grand cousin, et Mme de Gandelau en serait morte
d'inquitude. Paul fut nanti de l'dition de Vitruve, et le travail
auquel il devait se consacrer lui fut expliqu.

Deux heures aprs, le grand cousin, muni d'une petite valise se mettait
en marche avec son ami le gnral, dont le corps se dirigeait vers
Chteauroux. De part et d'autre on s'tait bien promis d'crire.

On croira sans peine que la maison de M. de Gandelau prit l'aspect le
plus triste aprs ce dpart prcipit. Le matre avait, ds le dbut de
la guerre, quip et fait partir tous les gens valides. Il n'y avait
plus dans ce logis que deux ou trois vieux serviteurs et quelques femmes
qui la plupart avait leurs maris ou leurs enfants  l'arme. M. et
Mme de Gandelau n'allaient plus au salon, dans lequel des lits
avaient t disposs pour des blesss, en cas qu'il en vnt. La famille
se runissait dans la chambre de Mme de Gandelau et on mangeait dans
une petite pice servant habituellement d'office.

Paul, le grand cousin parti, alla faire une visite au chantier. Il tait
dsert; la neige couvrait les tas de moellons, les pierres de taille et
les charpentes parses. Les murs monts  une certaine hauteur, protgs
par du chaume, surmonts d'une crte de neige, leurs parements brunis
par l'opposition de la nappe blanche qui les entourait, quelques
morceaux de bois noircis par l'humidit, donnaient  ces constructions
bauches l'aspect des dbris d'un incendie.

Bien qu' l'ge de Paul on ne soit pas facilement accessible aux sombres
penses, le pauvre garon ne put, en face de cette solitude, retenir ses
larmes. Il revoyait par la pense ce chantier si anim un mois
auparavant, les gars occups  leur ouvrage. Tous taient partis. L'me
de cette future maison qui reprsentait pour lui la joie de la famille
venait de le quitter.

Malgr le froid, il s'assit sur une pierre, et, la tte dans ses mains,
de tristes penses l'assigeaient. C'tait la premire douleur, le
premier dur mcompte qu'il prouvt; il lui semblait que tout tait
fini, qu'il n'y et plus pour lui ni espoir, ni bonheur possible au
monde.

Une main appuye sur son paule le fit tressaillir; il leva la tte, son
pre tait derrire lui. Le premier mouvement de Paul fut de se jeter
dans ses bras en sanglotant. Voyons, Paul, mon enfant, calme-toi, lui
dit M. de Gandelau. Nous vivons dans un temps d'preuves; qui sait
celles qui nous sont rserves?  peine si, pour nous, elles ont
commenc. Pense donc combien il est en ce moment de douleurs en France!
Que sont nos inquitudes et nos chagrins auprs de ces angoisses?
Rserve tes larmes, peut-tre n'auras-tu que trop l'occasion d'en
rpandre. Il est toujours temps de se dsoler. J'ai vu que tu te
dirigeais de ce ct et je t'ai suivi, prvoyant ton chagrin... Mais
qu'est cela? rien, ou bien peu de chose... Remets-toi courageusement au
travail, seul, puisque notre ami a d nous quitter pour remplir un
devoir sacr. Il reviendra; tu as appris  l'aimer et  l'estimer
davantage, montre-lui que tu es digne de l'affection qu'il t'a marque,
en lui remettant alors un travail srieux.

Certes, il serait touch de ton chagrin, o il entre pour une bonne
part; sois assur qu'il sera plus touch encore de voir que tu as
scrupuleusement suivi ses dernires instructions, et que sa prsence
n'est pas le seul mobile qui te fasse aimer le travail.

Le pre et le fils regagnrent la maison. Les conseils de M. de
Gandelau, le soin qu'il mettait  faire entrevoir  Paul des temps
meilleurs, avaient peu  peu rendu  celui-ci, sinon la gaiet, au moins
le calme et le dsir de bien faire. M. de Gandelau craignait surtout
pour son fils le dcouragement, cette tristesse vague, infconde, dont
la jeunesse aime parfois  se nourrir et qui nerve les mes les mieux
doues.

Il entra donc dans la chambre de Paul, et prenant le Vitruve laiss sur
la table, il se mit  le parcourir. M. de Gandelau savait beaucoup,
quoiqu'il ne ft en aucune circonstance parade de ses connaissances.
C'est un bien qu'il rservait pour lui. Familier avec les auteurs de
l'antiquit, il pouvait lire, sinon expliquer en architecte dans toutes
ses parties, le texte de Vitruve: Tiens, dit-il  Paul, voil un
chapitre qui doit tre intressant et qui peut t'enseigner beaucoup de
choses, c'est le chapitre VIII: de _generibus structurae et earum
qualitatibus, modis ac locis_. Comment traduirais-tu ce titre?

--_Des genres de constructions, de leurs qualits suivant les usages et
les localits_, rpondit Paul.

--Oui, c'est cela; mais en parcourant ce chapitre, je vois qu'il n'est
question que de la maonnerie; l'auteur, en se servant du mot
_structura_, ne me parat avoir voulu s'occuper que des constructions
faites en briques ou en moellons. Il serait mieux, sans doute, de
traduire ainsi: _Des diffrents genres de maonnerie, des proprits de
cette structure, en raison des usages et des circonstances locales._

Eh bien, mets-toi  traduire ce huitime chapitre. Je vois que l'auteur
a dcrit les natures de maonneries dont il recommande l'emploi en telle
ou telle circonstance. Il faudra donc joindre des figures  ta
traduction. Allons! bon courage et suppose que ton cousin est l tout
prt  rectifier tes erreurs.

Paul se mit donc  la besogne, en essayant de rendre par des croquis
chacune des descriptions de Vitruve. Il va sans dire que cela lui
donnait beaucoup de peine; bien des mots lui taient trangers et le
dictionnaire ne l'aidait que trs incompltement s'il s'agissait d'en
connatre le sens exact. Cependant peu  peu ce travail l'attachait. Il
cherchait, pour comprendre,  se rappeler des btisses qu'il avait vues;
il se souvenait de quelques instructions donnes par le grand cousin;
et, tant bien que mal, il mettait sur le papier, en regard de la
traduction, des croquis passablement tracs, s'ils n'taient pas la
vritable expression de la description donne par l'auteur.

Ainsi, pendant la fin du mois de dcembre et le commencement de janvier,
parvint-il  traduire une douzaine de chapitres que son pre lui
indiqua, en illustrant son texte. Cela lui donnait grande envie de
connatre les monuments contemporains de l'auteur, et regardait-il avec
attention un certain nombre de gravures de Piranesi d'aprs les
antiquits de Rome, que son pre possdait. M. de Gandelau avait
conseill  Paul d'crire les questions que sa lecture faisait natre
dans son esprit, pour les soumettre  son cousin ds son retour. Ses
jours s'coulaient ainsi rapidement; et bien que la tristesse et
l'inquitude assombrissent toutes les heures, M. de Gandelau s'occupant
sans cesse au dehors  soulager des misres,  organiser la lutte contre
les envahisseurs; Paul travaillant avec courage, et voyant son cahier
grossir; Mme de Gandelau ayant organis un atelier de lingerie avec
les femmes du village, pour nos malheureux soldats dpourvus de tout, la
nuit venue, les membres de la famille se runissaient encore avec cette
secrte joie que procure un devoir accompli. Vers les derniers jours de
janvier, un journal annona aux htes du chteau qu'un armistice tait
sign. Si cette nouvelle annonait la fin de la lutte, elle prsageait
le commencement des humiliations les plus dures. Aussi fut-elle
accueillie plutt avec tristesse qu'avec un sentiment de soulagement.

Peu de jours aprs, le grand cousin revenait au chteau. Il n'est besoin
de dire qu'il y fut accueilli  bras ouverts. Paul surtout manifestait
sa joie. On parla de reprendre les travaux. Les dernires lettres de
Mme Marie annonaient qu'elle serait de retour vers la fin de l'hiver
suivant. Ces lettres, toutes remplies des sentiments d'inquitude, des
angoisses prouves loin de la France, ne disaient pas un mot de la
maison future. Si donc on la pouvait achever, la surprise serait
complte. Pendant les jours de repos dont le grand cousin avait le plus
grand besoin, celui-ci revit et corrigea la traduction de Paul, rectifia
ses croquis. Le tout fut mis au net et on atteignit ainsi les premiers
jours de mars, o il fut dcid qu'on rouvrirait le chantier.




CHAPITRE XXI

REPRISE DES TRAVAUX.--LA CHARPENTE.


Vers la mi-mars, le temps tant beau, les travaux furent repris et il
fallut donner les dtails ncessaires  la confection des planchers et
combles au charpentier, pour n'tre point retards. Paul comprenait plus
vite les croquis donns par le grand cousin, et il commenait  pouvoir
se rendre utile. Puis il avait pris l'excellente habitude de demander
des explications quand au premier abord il ne croyait pas pouvoir
interprter fidlement un trac sommaire; et le grand cousin ne
marchandait pas les claircissements ou commentaires. Sa patience tait
inpuisable. Cependant chaque fois que Paul tait embarrass et ne
savait rsoudre une question difficile, avant de le mettre sur la voie,
le grand cousin le laissait chercher pendant un temps raisonnable.

Rflchissez, lui disait-il, vous trouverez toujours une solution; si
elle n'est pas la bonne, je viendrai  votre aide; mais il faut de
vous-mme trouver quelque chose. On ne saisit bien une solution donne
par celui qui sait, que quand on a tourn autour, qu'on a fait quelques
efforts pour rsoudre soi-mme le problme pos. C'est un exercice
pralable ncessaire, et qui dispose l'esprit  comprendre. Faites une
coupe gnrale du btiment principal sur la salle de billard et le
cabinet de votre beau-frre, c'est--dire une coupe transversale qui
indiquera les murs, les planchers, les chemines et les combles. Vous
possdez  peu prs tous les lments ncessaires. Essayez de coordonner
tout cela, afin de bien vous rendre compte de toutes les parties du
btiment. Je ne prtends voir cette coupe que quand vous aurez termin.
Alors seulement je la corrigerai et cette correction vous profitera.

Se servant donc des dtails dj tracs, Paul tablit la coupe
transversale, non sans peine; mais les charpentes du comble taient
singulirement conues, leur composition lui semblait difficile et
complique. Il n'avait su comment fermer l'ouverture large runissant la
salle de billard au salon. Les lucarnes de combles lui causaient des
embarras srieux. Puis il avait beaucoup de peine  imaginer dans son
esprit l'emmanchement de toutes ces parties. Quelque effort qu'il ft,
il ne se reprsentait pas nettement la position de chaque chose. Il
n'tait pas satisfait; et il le dit franchement  son cousin.

J'espre bien, rpondit celui-ci, que vous n'tes pas satisfait! Ce
serait mauvais signe, car cela prouverait que vous n'avez pas beaucoup
cherch. Vos murs sont bien  leur place suivant le profil que nous
avons adopt. Mais les charpentes, les lucarnes!... tout cela ne
pourrait tenir et manque de simplicit. Pourquoi tant de pices de
bois?... Vous tes-vous rendu compte de leur utilit? Nous avons des
murs, profitons-en. Pourquoi ne pas vous servir, pour porter en partie
la charpente du comble, du mur qui spare la salle de billard du cabinet
de travail, d'autant que ce mur reoit des tuyaux de chemine qu'il faut
ncessairement conduire au-dessus de la couverture? Vous n'avez pas
song aux chemines; c'est une tourderie, car vous les voyez marques
sur les plans du rez-de-chausse, du premier tage et des combles.

--J'y ai bien song, rpondit Paul, mais je n'ai su comment les faire
passer.

--Alors vous ne les avez pas traces, c'est un moyen d'viter la
difficult; mais vous savez qu'il faut bien cependant qu'elles
traversent le comble? Voil ce que je n'admets pas; mettre de ct une
question, ce n'est pas la rsoudre. Allons, revoyons tout cela
ensemble.

[dessin]

La coupe fut bientt rectifie (fig. 46), et le grand cousin ne manqua
pas de la meubler des dtails que devaient recevoir les pices sur
lesquelles la section tait faite: ce qui plut fort  Paul qui voyait
ainsi la salle de billard termine, avec son ouverture sur le salon, le
cabinet de son beau-frre avec ses portes; puis, au-dessus, la chambre 
coucher de celui-ci, son cabinet de toilette et les deux chambres des
combles. Ce trac lui parut charmant; il lui semblait dj qu'il entrait
dans les pices et qu'il jouissait de la surprise de sa soeur en
examinant ces intrieurs. Il voulait montrer  l'instant mme toutes ces
jolies choses  Mme de Gandelau; mais le grand cousin l'engagea 
prendre patience.

[dessin]

[dessin]

Tout cela, lui dit-il, ne signifie rien, ce n'est qu'une image; il
faudra donner les dtails de ces boiseries, de ces arrangements
intrieurs, et  l'tude il y aura beaucoup  revoir. Laissez un peu ces
intrieurs et examinons la charpente des combles. tablissons-la en plan
(fig. 47). Les murs A B sont les pignons qui doivent porter les pannes.
Nous avons en C D deux murs de refend qui forment galement pignons et
recevront de mme les pannes. Mais les espaces E C sont trop larges pour
recevoir de E en C des pannes. Entre eux, nous comptons 6m,60c;
or, les pannes ne doivent pas avoir plus de 4 mtres de porte si l'on
veut viter leur flexion. Il faut donc poser des fermes intermdiaires
en G H, le long des joues des lucarnes milieux I. Ainsi les pannes de A
en G n'auront que 4 mtres de longueur, et nous pourrons les soulager
par des liens du ct des pignons extrmes. De K en L nous aurons des
branches de noues  la pntration des combles. tablissons d'abord les
fermes G H (fig. 48). La hauteur entre planchers de l'tage du comble
devra avoir 3 mtres. Nous poserons donc les deux jambes A sur deux
semelles relies par un tirant qui passera sous le parquet. Sur ces
jambes, un entrait B; puis pour relier les jambes avec l'entrait, les
moises C.  l'extrmit de cet entrait porteront les pannes D. Les
arbaltriers E s'assembleront sur cet entrait et viendront saisir le
poinon F. Sous les secondes pannes H, il faudra placer des moises G,
formant entrait retrouss. Le fatage I portera sur ce poinon avec
liens en charpe. Ces pannes porteront de l'autre bout sur les pignons.
Ainsi pourrons-nous poser le chevronnage qui recevra la volige et
l'ardoise. Ces pices (entraits, entraits retrousss, arbaltriers),
pourront passer  travers le mur longitudinal K recevant les tuyaux de
chemine et rciproquement, la charpente tayera ce mur et celui-ci
soulagera et raidera la charpente. Pour le milieu du btiment, ayant les
deux murs C D, il nous suffira de poser le fatage L avec les deux
liens-dcharges M assembls aux extrmits d'une filire N qui arrtera
leur cartement. Nous poserons au mme niveau les filires _a b_ (voir
la fig. 47) qui recevront les fatages O des combles en pntration. Ces
filires seront de mme dcharges par des liens R. C'est sur ces
fatages O que viendront s'assembler les branches de noues S rabattues
en S'. Le chevronnage sera ainsi bien tabli partout, et nous n'aurons,
relativement  la surface du btiment, que peu de bois  mettre en
oeuvre, puisque nous nous servons autant que possible des murs
intrieurs. Les pignons nous permettent d'viter les croupes difficiles
 bien tablir et  couvrir, et qui demandent beaucoup de bois. Reste le
comble de l'escalier. Pour vous faire comprendre la manire de le
construire, je vais vous en donner le trac perspectif. Ce comble porte
sur des murs qui s'lvent au-dessus de la corniche du btiment, mais il
pntre le toit de ce btiment principal en X (voir la fig. 47). Vous
observerez, en examinant le trac (fig. 39), que les murs de l'escalier
laissent un angle sans point d'appui, sur le vestibule. Il faudra donc
porter l'artier du comble sur ce vide.  cet effet, nous placerons une
fermette sur les deux ttes du mur, laquelle recevra l'about de cet
artier postrieur V indiqu sur la figure 47. Cette disposition est
visible dans le trac perspectif (fig. 49), qui donne la tour carre de
l'escalier principal avec sa charpente. Nous lverons le noyau barlong
A de cet escalier jusqu'au niveau de la corniche. Nous poserons sur les
murs les sablires B; puis des trois angles jusqu'au noyau, les semelles
C. Sur les abouts assembls  mi-bois de ces semelles, nous lverons
les deux poinons D et les trois artiers E. Le pied des deux poinons
sera runi par les moises F. Quant  l'artier postrieur G, il viendra
s'assembler sur la face du poinon de la fermette, ainsi que je vous le
trace en G'; et pour que cette fermette ne soit pas pousse par cet
artier, des moises H runiront la tte du poinon de la fermette au
poinon du comble D'. Sur les angles des artiers, en I, il faudra fixer
des chantignolles pour poser les abouts K des pannes qui soulageront la
porte des chevrons.

[dessin]

En L vous voyez le pignon qui doit se joindre au comble de l'escalier,
et n'oubliez pas qu'il faut incruster, le long des murs contre lesquels
se tracent les couvertures en pntration, des filets M en pierre, qui
forment solins[63] au-dessus de ces couvertures pour empcher les eaux
pluviales de passer entre l'ardoise et le mur. On fait le plus souvent
ces solins en pltre ou en mortier, sur la couverture mme; mais
celle-ci tant sujette  des mouvements, ces solins se dcollent et il
faut les refaire sans cesse. Incrusts dans la maonnerie au-dessus des
pentes de la couverture, ils recouvrent la jonction de l'ardoise ou de
la tuile avec les murs et, tant indpendants, ils ne sont pas sujets 
se dgrader par suite des mouvements de la charpente.

Vous allez tracer ces charpentes  une chelle de 0m,02c pour
mtre; je corrigerai vos dessins, et nous les donnerons au charpentier
pour qu'il dispose ses bois le plus tt possible. Nous indiquerons les
grosseurs de ces bois. Ainsi, les arbaltriers devront avoir
0m,20c x 0m,18c les moises 0m,08c x 0m,18c, les
poinons 0m,18c x 0m,18c, l'entrait de mme, les jambes
0m,20c x 0m,20c, les chevrons 0m,08c x 0m,10c.
Les pannes 0m,20c x 0m,20c au maximum et sans aubier ni
flches.

--Qu'appelez-vous flches?

--Ce sont les dpressions, les manques de matire qui apparaissent aux
artes lorsqu'on quarrit des bois quelque peu tors, et qui laissent
ainsi de l'aubier visible sur ces artes et mme une concavit, ainsi
que je vous le marque ici en A (fig. 50).

[dessin]

Vous aurez le soin de ne pas tolrer les flches dans les bois que le
charpentier devra mettre en oeuvre pour les combles et solives.

En tudiant nos planchers, je vois que pour la salle de billard, pour
la salle  manger et pour le salon, nous ferons sagement de poser dans
chacune de ces pices deux poutres pour recevoir les solives, en raison
de la porte et des cloisons poses au-dessus de ces planchers. Vous
vous rappelez que nous avons rserv cette question et que, dans le
dtail (fig. 42) et dans la coupe (fig. 46), nous avons admis la
prsence de ces poutres. Les solives, dans ces trois pices, au lieu de
porter d'un mur latral  l'autre, porteront des murs-pignons sur ces
poutres. Mais ces poutres prises dans les meilleurs chnes, finissent
toujours par flchir, ce qui est au moins trs dsagrable  l'oeil. Nous
les ferons donc chacune de deux pices refendues, ainsi que je vous l'ai
montr pour les poitraux, et, entre les deux pices, nous intercalerons
une lame de tle. Cela nous permettra de nous servir de ces poutres
comme de lambourdes et d'assembler les solives sur leurs faces, au lieu
de les poser par-dessus, et par consquent de ne pas avoir sous les
plafonds une saillie trop prononce. Ainsi (fig. 51), ayant deux pices
A de 0m,15c x 0m,30c, nous intercalerons une lame de tle B
de 0m,003mm d'paisseur. Nous boulonnerons le tout ensemble de
distance en distance, comme il est marqu en D, et, dans les
embrvements C, nous poserons les abouts des solives E. On clouera
quelques plates-bandes en fer pour runir ces abouts les uns aux autres,
et nous obtiendrons de la sorte des planchers parfaitement rigides. Des
corbeaux soulageront les portes des poutres qui n'entreront dans
l'paisseur des murs que de 0m,15c. Encore un dtail  prparer
pour le charpentier. Vous veillerez  ce que les bouts des poutres
engags dans la maonnerie soient imprims au minium, et que ces bouts
soient enferms dans une bote de zinc n 14 pour empcher l'humidit
des murs de pntrer le fil du bois. Voil de la besogne taille, mettez
tout cela au net; demain, quand j'aurai revu vos tracs, nous ferons
venir Jean Godard et nous irons choisir les bois dans la rserve coupe
de votre pre.

[dessin]

En effet, le lendemain, Paul prsenta ses dessins. Il fallut bien y
faire d'assez nombreuses corrections, mais cependant le grand cousin le
flicita. Paul se donnait de la peine, cherchait  bien comprendre, et
s'il ne trouvait pas toujours les solutions les plus simples et les plus
naturelles, au moins prouvait-il qu'il rflchissait avant de rien
mettre sur le papier.

Jean Godard appel, les tracs lui furent prsents. Quelques
explications lui furent donnes, aprs quoi le grand cousin lui demanda
s'il n'avait pas quelques observations  faire. Jean Godard se grattait
l'oreille et ne disait mot.

Y a-t-il dans tout cela quelque chose que vous ne compreniez pas bien,
ou qui vous paraisse dfectueux? lui dit le grand cousin.

--Non point, monsieur l'architecte, mais voil tout de mme des
planchers qui ne vont point suivant l'usance; a sera difficile... nous
n'avons pas l'habitude... et vous sentez... c'est pas de la charpenterie
ordinaire.

--Ce qui veut dire qu'il faudra vous la payer plus cher que celle des
planchers faits suivant votre mthode?

--Dame... vous sentez... il y a de la main-d'oeuvre tout de mme... tous
ces bois-l, faut que a soit lav  la scie, rabot peut-tre.

--Examinez bien, Jean. Il faut que les solives soient laves  la scie
sur deux faces seulement, les deux faces vues; or, toutes les solives
ordinaires sont prises dans des sciages. Si nous vous demandions de
fournir le bois, vous pourriez prtendre que vous ne trouveriez pas des
solives disposes ainsi; mais il s'agit de prendre dans des bois qui
sont  nous. Si ce sont des bois de brin, il suffira que vous laviez
deux faces ainsi (fig. 52); il m'importe peu que vous laissiez quarries
grossirement et seulement purges d'aubier les faces A. Si vous prenez
vos solives dans de gros bois (fig. 53), vous n'aurez qu' les fendre 
la scie comme je le trace ici en B. Mais je prfre prendre des bois de
brin parce qu'ils ne _tirent pas  coeur_ comme le feront ncessairement
ceux refendus en quatre; et je crois que nous aurons assez des premiers
pour n'tre point contraints d'employer ce dernier moyen. Nous n'aurons
donc  vous payer que les sciages de deux faces comme pour les solives
que vous employez habituellement. Quant aux poutres, elles ne seront de
mme laves  la scie que sur deux faces, car, si nous les prenons dans
un seul brin, nous mettrons les deux sciages en dehors (fig. 54), et la
feuille de tle tant interpose en D, par-dessous, nous rapporterons
une planche moulure C pour masquer la jonction et les flches s'il y en
a. Pour les embrvements triangulaires  faire en E, ils sont moins
difficiles  faonner que ne le sont des mortaises et, les solives
portant en plein, n'ont pas de tenons. Il en est de mme pour les
lambourdes qui, le long des murs, reoivent les abouts des solives et
remplacent les corniches... Eh bien, qu'en dites-vous?

[dessin]

--Dame... c'est pas toujours du plancher comme partout.

--Qu'est-ce que cela fait, s'ils ne vous donnent pas plus de mal 
tablir? Nous tiendrons attachement du temps que vous passerez, puisque
nous fournissons le bois, et, par consquent, vous tes assurs de ne
rien perdre. Rendez-vous bien compte, et, si vous le voulez, nous
pourrons faire un march. Nous vous payerons la faon au mtre cube
comme pour des planchers ordinaires, ou bien nous tiendrons attachement
du temps employ en main-d'oeuvre et nous vous payerons ce temps...
Choisissez!

Jean Godard tourna longtemps son chapeau, regarda les feuilles de papier
dans tous les sens, se gratta derechef l'oreille droite, puis la gauche,
et, aprs une bonne demi-heure, dclara qu'il consentait  ce qu'on lui
payt la faon de ces planchers au prix des planchers ordinaires, en
raison du cube mis en oeuvre.--Et vous avez raison, dit le grand cousin;
car si vous dirigez bien votre travail, si vous ne faites pas de fausses
manoeuvres, vous gagnerez plus  ce march que si nous vous payions en
rgie, par la raison que, pour tablir ces sortes de planchers,  cube
gal, il y a moins de main-d'oeuvre que dans ceux que vous faites
habituellement, surtout en ce pays-ci. Jean Godard demanda cependant
qu'il lui ft accord une plus-value pour les lambourdes destines 
remplacer les scellements bruts dans les murs. Soit, dit le grand
cousin; nous faisons l'conomie des corniches en pltre, il est juste
que nous vous en tenions compte. Il fut donc rsolu qu'on payerait 
part la faon des lambourdes, c'est--dire leurs embrvements et
chanfreins.

Ds le lendemain, quatre lames de scies taient en mouvement pour
dbiter les bois mis en rserve. Le chantier avait repris toute son
activit. Restait, pour la maonnerie, un dtail de lucarne  fournir et
qui fut bientt fait (fig. 55), puis le passage des tuyaux de chemine.

Le grand cousin, en donnant  Paul le dtail des lucarnes, coupe A et
face extrieure B, attira son attention sur leur construction. Montes
sur un bahut de 0m,50c d'paisseur, elles devaient se composer de
deux pidroits, en trois assises chacun. Les deux premires assises
conserveraient un filet C, destin  recouvrir l'ardoise de la
couverture et  former solins. Sur ces deux jambages porteraient le
linteau et deux pierres faisant corbelets. Deux morceaux, sur ce
linteau, recevraient les petits gbles latraux et composeraient les
jambages de l'ouverture suprieure destine  donner de l'air dans les
greniers. Le couronnement serait fait en deux assises, avec fleuron de
terminaison. La coupe indiquait comment les glacis des rampants
formeraient solins sur les petits combles de ces lucarnes par derrire
et mouchette sur la face, pour empcher l'eau de pluie de couler le long
des parements.

[dessin]




CHAPITRE XXII

LA FUMISTERIE.


Pourquoi, demanda Paul au grand cousin, les chemines fument-elles?

--Vous voulez me demander plutt, rpondit celui-ci, pourquoi certaines
chemines fument? Beaucoup de causes contribuent  faire fumer les
chemines, tandis qu'il n'est qu'une condition pour qu'elles ne fument
pas. C'est donc  remplir cette condition qu'il faut s'attacher. Or,
voici cette condition: tuyau de fume proportionn au foyer et
alimentation de celui-ci par une quantit d'air proportionne  la
combustion. Si le tuyau est trop troit pour la quantit de fume que
donne la combustion, cette fume ne s'lve pas assez facilement, sa
marche ascensionnelle est ralentie par le frottement et, le dbit tant
insuffisant pour la production, il y a dbordement de fume en dehors de
la chemine. On active la combustion et, par suite, l'lvation de la
fume par un courant d'air extrieur qui vient frapper le bois ou le
charbon. Le feu bien allum chauffe la colonne d'air qui remplit la
chemine, et plus cette colonne est chauffe, plus l'air est lger et
plus il tend  monter.

C'est ce qui fait que dans certaines chemines mal tablies, il faut un
certain temps pour que la fume prenne son cours, c'est--dire qu'il
faut que la colonne d'air soit chauffe. Et, en attendant qu'elle le
soit, la fume passe non dans le tuyau, mais dans la pice: alors on
ouvre une fentre pour alimenter d'air le foyer, celui-ci s'allume,
chauffe le tuyau et la fume prend son cours. C'est pourquoi aussi
toutes les chemines neuves fument. Les tuyaux en maonnerie sont
humides, froids, l'air qu'ils contiennent est lourd; il faut un certain
temps pour l'allger, le pntrer de calorique.

Au lieu d'ouvrir une fentre pour activer le feu (ce qui est un moyen
passablement primitif), on tablit pour chaque foyer une ventouse,
c'est--dire qu'on lui donne un canal par lequel l'air extrieur vient
frapper le combustible ds que se dveloppe la moindre chaleur, comme
celle, par exemple, d'un morceau de papier allum. Aussitt cet air
extrieur est appel pour remplir le vide que produit le commencement de
combustion, et il active le feu en apportant son oxygne. Plus le feu
s'anime, plus le courant d'air est rapide; plus cet air arrive
rapidement, plus le bois ou le charbon brle vivement. La ventouse est
pour une chemine ce qu'est pour un feu de forge le soufflet. Mais il
n'en faut pas moins que la ventouse, aussi bien que le tuyau de fume,
soient en rapport avec le foyer. Si le tuyau de fume est trop troit,
il y a engorgement de fume; celle-ci dborde. S'il est trop large, il
ne s'chauffe pas bien galement; puis les courants d'air extrieurs,
les vents exercent une pression  son orifice suprieur qui neutralise
l'action de tirage; la fume rabat. Si la ventouse est trop troite pour
l'tendue du foyer, elle n'amne pas la quantit d'air ncessaire  la
combustion; le feu est languissant, il chauffe incompltement, et la
fume tide ne monte pas assez vite. Si cette ventouse est trop large,
ou elle amne un volume d'air trop considrable dont l'oxygne n'est
employ qu'incompltement: alors une partie de l'air froid passe dans le
tuyau de fume et n'active pas le tirage; ou, s'il y a des changements
de temprature, la ventouse attire l'air de la chemine au lieu
d'apporter celui du dehors. Il y a renversement, et la chemine fume
horriblement.

C'tait le soir, aprs dner, devant l'tre que le grand cousin
dveloppait cette thorie. Cela me parat simple, dit Mme de
Gandelau; mais alors pourquoi donc la chemine de ma chambre, que j'ai
maintes fois fait retoucher, fume-t-elle  certains jours?

--Parce que votre chambre, madame, est situe dans l'aile neuve de la
maison dont les combles sont plus bas que ceux du vieux corps de logis.
On n'a pu monter le tuyau de fume assez haut pour qu'il dpasst les
fatages des combles de l'ancien btiment, car cette chemine isole
n'et pas rsist aux bourrasques. Quand le vent vient de votre ct, il
trouve l'obstacle que lui oppose la btisse plus leve, il rebondit: il
y a remous et, en tourbillonnant sur lui-mme, il s'engouffre dans le
tuyau de votre chemine, ou tout au moins fait obstacle, par moments, au
passage de la fume. Dans ce cas il faut bifurquer les tuyaux; la
pression du vent ne s'exerant jamais galement sur les deux orifices,
l'air en s'engouffrant dans l'un, fait passer violemment la fume par
l'autre. Je ne connais pas d'autre moyen; je vous l'ai dj propos,
mais vous avez trouv, non sans raison, que ces tuyaux qui semblent
lever deux bras dsesprs vers le ciel, seraient forts laids, et vous
vous tes rsigne  tre enfume quand souffle une forte bourrasque de
l'ouest.

--Le fumiste a cependant pos un tuyau de tle avec un chapeau
tournant... ce qu'il appelle, je crois, une _gueule de loup_; il m'avait
assur que cela marcherait  merveille, mais c'tait pire qu'avant.

--Sans doute, quand il y a remous de vent, tourbillons, par suite d'un
obstacle, comme ici, cette gueule de loup s'affole, tourne en tous sens
et, dans ses mouvements brusques, elle prsente parfois, ne ft-ce
qu'une seconde, sa bouche  la bourrasque. Cette bouche remplit alors
l'office d'un entonnoir, et l'air, se prcipitant dans le tuyau, renvoie
la fume par bouffes jusqu'au milieu de la chambre.

--C'est bien cela; vous croyez donc qu'il faudra accepter ces deux
affreux tuyaux?

--Assurment. Il y a des villes, voisines de montagnes, dont toutes les
maisons, si hautes qu'elles soient, se trouvent dans ces conditions.
Genve par exemple, btie entre le Salve et le Jura, est domine, bien
qu' grande distance, par ces montagnes. Les vents violents qui rgnent
parfois sur le lac s'engouffrent entre ces deux chanes, tourbillonnent,
ressautent, poussent des rafales en tous sens, si bien que les Genevois
sont obligs de couronner leurs chemines par ces tuyaux doubles, qui de
loin prsentent l'aspect d'une fort d'anciens tlgraphes.

--J'espre bien que vous tablirez les chemines dans la nouvelle
maison, de faon qu'elles ne fument pas. Vous savez que Marie prendrait
fort mal la chose.

--Nous ferons en sorte; d'abord les conditions locales sont bonnes; nous
ne sommes pas domins, nous n'avons pas  craindre les remous du vent;
le long du plateau sur lequel nous btissons, les brises sont
rgulires; puis nous n'avons que des couvertures simples, hautes, et
tous les tuyaux dpassent le fatage. Nous tablirons ces tuyaux en
briques avec de bonnes sections. Rien ne nous force  les dvier
sensiblement; ils s'lvent verticalement ou peu s'en faut. Puis enfin,
nous aurons un systme de ventouses tabli depuis le sous-sol, au frais;
car il faut encore faire attention  ceci; quand des ventouses sont, par
exemple, ouvertes au midi, il arrive que l'air qu'elles reoivent du
dehors, mme pendant l'hiver, est plus chaud que celui de la pice o on
allume du feu; alors la ventouse attire la fume, qui rabat dans la
pice. Tout au moins ne peut-on allumer le feu. Le bois noircit et ne
brle pas.

On emploie beaucoup  Paris maintenant le tuyau unique de fume pour
plusieurs foyers placs l'un sur l'autre et, paralllement, un tuyau de
ventilation qui dirige un embranchement sur chacun de ces foyers. Cela
est bon surtout dans les maisons o l'on pose jusqu' cinq foyers les
uns au-dessus des autres, en ce qu'on vite ainsi d'affaiblir
considrablement les murs par la quantit de tuyaux juxtaposs. Les
foyers s'attirent rciproquement et ce systme ne donne pas de fume
dans les pices. Faut-il que ces tuyaux aient une section proportionne
 tous les foyers, c'est--dire qu'ils aient environ, pour cinq
chemines ordinaires superposes, une section de 0m,16c
superficiels, soit un carr de 0m,40c de cts. Mais ici, o nous
n'avons que trois tages et de la place, je prfre adapter les tuyaux
particuliers  chaque chemine; d'autant qu'avec le systme  tuyau
unique il est ncessaire que toutes les chemines soient allumes: ce
qui a toujours lieu dans une grande ville. Faute de ce, il arrive, dans
les changements brusques de temprature, que la fume passe dans un
foyer suprieur ou infrieur au lieu de suivre la colonne verticale. On
remdie  cet inconvnient, qui n'est d'ailleurs qu'accidentel, par des
trappes bien tablies.

--Mais, dit Paul, est-ce que cet air froid des ventouses ne refroidit
pas les pices?

--Cet air froid arrive dans le foyer mme, non dans la pice; il est
vident que si l'on ne fait pas de feu, cette ventouse donne de l'air
froid qui contribue  abaisser la temprature d'une pice; on peut la
fermer par une trappe. Mais retenez bien ceci: pour faire du feu, pour
brler du bois ou du charbon ou quoi que ce soit, il faut de l'oxygne,
vous avez appris cela dans vos cours de chimie et de physique; donc il
faut de l'air; sans air, pas de feu. Autrefois on ne se donnait pas la
peine d'tablir des ventouses pour les foyers, parce que l'air arrivait
dans les pices par les dessous de portes, par des fentres mal fermes,
et aussi parce que les pices, tant trs vastes, contenaient un cube
d'air assez considrable pour alimenter longtemps un foyer. Puis,
disons-le, les chemines de nos aeux fumaient passablement. Aujourd'hui
nous sommes plus dlicats, nous voulons des pices peu tendues, bien
fermes, nous redoutons les courants d'air; c'est bien, mais la chemine
en exige un, courant d'air, sans quoi son combustible ne brle pas et ne
vous chauffe pas. Il est vident que cette colonne d'air froid que vous
appelez pour activer la combustion entrane, en s'levant dans le tuyau
de fume, une quantit notable de chaleur. Aussi a-t-on invent
plusieurs systmes pour faire que cet air chauff ne s'en aille pas
rapidement. On le fait tourner dans des tuyaux, on le force  sjourner
le plus longtemps possible, ou du moins  laisser, sur les parois des
couloirs nombreux qu'il parcourt, une partie du calorique qu'il a
absorb. Ces couloirs chauffent  leur tour une cavit, une chambre qui
les enveloppe et qui est aussi alimente d'air. Cet air, dilat par la
chaleur, tend  s'extravaser. On lui ouvre des issues, qui sont les
bouches de chaleur.

C'est l le principe des calorifres.

-- propos de calorifre, dit Mme de Gandelau, vous comptez en
tablir un dans la nouvelle maison?

--Certainement; sa place est marque dans le plan des caves au-dessous
du vestibule et son tuyau de fume passe dans l'angle intrieur du grand
escalier. Un calorifre est indispensable dans une maison de campagne,
surtout lorsqu'on n'y habite pas tout l'hiver. C'est le moyen d'viter
de nombreuses dtriorations. Il suffit, pendant la saison humide et
froide, de chauffer une ou deux fois par semaine pour entretenir les
intrieurs bien secs.

--Est-ce que vous ne pensez pas que la chaleur des calorifres est
malsaine?

--L'air chaud mis par les calorifres est malsain parce qu'en se
chauffant, il a perdu une partie de son oxygne, et que l'oxygne nous
est aussi ncessaire pour vivre qu'il est ncessaire aux matires
combustibles pour brler. On vite une partie des accidents causs sur
l'conomie animale par l'air dsoxygn en le faisant passer, au sortir
du rcipient de chauffe, sur des bassins remplis d'eau, mais ce moyen
est un palliatif et on perd ainsi une partie de la chaleur. On peut
aussi adopter les calorifres  la vapeur qui n'ont pas les
inconvnients que je vous signale. Mais leur tablissement est plus
dispendieux.

Je ne considre les calorifres  air chaud bons que pour chauffer des
pices o on ne sjourne pas, des vestibules, des escaliers, des
galeries; mais si l'on tablit des bouches dans les salons, les salles 
manger et les chambres  coucher, il faut se garder de les ouvrir
pendant l'habitation. Ne les ouvrez que pour scher les intrieurs
lorsque vous vous absentez; aprs quoi, ouvrez les fentres et fermez
les bouches de chaleur en mme temps que vous fermerez les fentres.

--Et les bains, comment les chaufferez-vous?

--Au moyen d'une chaudire dispose prs du calorifre, avec colonne
d'ascension jusqu'aux cabinets de bain du premier tage qui sont presque
au-dessus du foyer.

--Vous avez aussi des bains pour les gens?

--Oui, au-dessous du fournil et de la buanderie, en sous-sol.

--Je vois que vous avez tout prvu... Voil une conversation,  propos
de fumisterie, que tu feras bien de rsumer dans tes notes, Paul!

--Ainsi ferai-je, mre.




CHAPITRE XXIII

CANTINE.


Malgr les derniers dsastres, la vie semblait revenir comme par
enchantement dans les villes et campagnes. Partout chacun se remettait
au travail pour rparer le temps perdu. Si l'on conservait le souvenir
ineffaable des malheurs qui avaient failli tarir toutes les sources de
richesses en France, un instinct patriotique faisait redoubler d'efforts
pour rparer tant de ruines sans se livrer  de vaines rcriminations.
Tous ceux qui parcoururent la France pendant ces mois de fvrier et de
mars 1871 pouvaient comparer le pays  l'une de ces fourmilires qu'un
maladroit a bouleverses du pied. Ces merveilleux insectes n'emploient
pas leur temps alors  se lamenter; ils se mettent aussitt  l'oeuvre,
et si vous repassez le lendemain, les traces du cataclysme qui a failli
dtruire la colonie ont disparu.

Mais dans les derniers jours de mars, les journaux apportrent au
chteau les nouvelles dsastreuses de Paris. M. de Gandelau avait song
 renvoyer son fils au lyce. Bien qu'il lui ft dmontr que Paul ne
perdait pas son temps, il lui semblait fcheux d'interrompre pendant
plus longtemps ses tudes classiques. Les dernires nouvelles ne
permettaient pas  M. de Gandelau d'hsiter. Paul continuerait 
travailler avec son cousin qui, de son ct, se dcidait  sjourner au
chteau en attendant les vnements.

M. de Gandelau, aim et respect dans tout le voisinage, n'avait, en ce
qui le concernait, aucune inquitude. Quelques mauvaises figures
s'taient prsentes dans les villages des environs, mais, pour ces
missaires, il n'y avait rien  faire; aussi disparurent-ils bientt. Le
pre Branchu et Jean Godard taient venus au chteau dclarer  M. de
Gandelau, que les ouvriers le suppliaient de ne pas suspendre les
travaux, et qu'ils consentiraient, si l'argent manquait,  attendre de
meilleurs jours. Ils ne demandaient, pour l'instant, que la soupe et du
pain. En effet, M. de Gandelau, ayant fait de grands sacrifices pendant
la guerre, ne disposait pas en ce moment de sommes assez rondes pour
pouvoir faire des payes rgulires en raison de l'activit donne aux
travaux. Il pouvait tout au plus faire face aux dpenses des
fournitures. Il fut donc dcid qu'on tablirait une cantine prs du
chantier, que M. de Gandelau fournirait la farine, le bois, de la viande
deux fois par semaine, des lgumes, du lard, et que chaque ouvrier
recevrait autant de portions que sa famille et lui en exigeraient pour
vivre. Chaque portion fut value au prix cotant, et le surplus serait
pay en argent plus tard d'aprs les rles bien tablis et contrls.
Une demi-douzaine d'ouvriers qui n'taient pas de la contre
n'acceptrent pas cet arrangement et quittrent le chantier. Les autres,
ayant pleine confiance en la loyaut de M. de Gandelau, souscrivirent 
ce march, d'autant plus qu'ils voyaient ainsi en perspective les
rsultats d'conomies forces: une pargne. Paul fut charg de ce
nouveau dtail, et de cumuler les fonctions d'inspecteur avec celles de
pourvoyeur. Son cousin le mit au courant de la comptabilit qu'il devait
tenir, afin que tous les intrts fussent sauvegards.

Fier de ce nouvel emploi, il s'en acquittait bien. Lev  cinq heures du
matin, mont sur son poney, on le voyait courir du chteau au moulin, du
moulin au village voisin, du village au chantier; chaque soir il rendait
compte  son pre des livraisons du jour et  son cousin des
attachements pris sur le tas.

Cette existence fortifiait son corps; la responsabilit dont il se
voyait charg mrissait son esprit. Vers la fin de mai on aurait eu de
la peine  reconnatre en ce jeune homme robuste, srieux, attentif, le
petit collgien dsoeuvr du mois d'aot prcdent.

Un matin, le grand cousin lui dit: Il vous faudra aller  Chteauroux,
car nous n'avons pas ici de menuisiers capables d'excuter nos travaux.
Je vous donnerai un mot pour un bon entrepreneur de menuiserie rsidant
en cette ville, vous vous entendrez avec lui, mais il faut d'abord que
nos dtails soient prts.




CHAPITRE XXIV

LA MENUISERIE.


Tous les dtails de la menuiserie, continua le grand cousin, devraient
tre donns avant de commencer la construction d'une maison, car la
premire condition d'une oeuvre de menuiserie est de choisir les bois et
de n'employer que ceux qui sont bien secs et dbits depuis plusieurs
annes. Nous sommes pris de court et nous n'avons pu nous occuper de
cette partie importante de notre construction. Heureusement je connais 
Chteauroux un menuisier qui possde des bois en magasin, qui en est
avare et ne les emploie qu' bon escient; j'obtiendrai de lui de nous
les fournir. Votre pre lui a rendu quelques services; il ne fera donc
pas, je pense, de difficults pour prendre dans ses magasins les bois
secs et de bonne qualit qu'il rserve avec un soin jaloux pour les
bonnes occasions.

Mais s'il est ncessaire de n'employer, dans les oeuvres de menuiserie,
que des bois sans dfauts et bien secs, il ne l'est pas moins de
combiner ces sortes d'ouvrages en raison de la nature des matriaux et
de ne pas sortir des conditions qu'ils imposent. Les bois sont dbits
suivant certaines dimensions donnes par l'usage et la grosseur des
arbres. Ainsi, par exemple, une planche n'a en largeur que de
0m,20c  0m,25c (8 pouces anciens), parce que les arbres
propres  la menuiserie n'ont gure plus que ce diamtre, aubier dduit;
donc, si l'on fait des panneaux, il est sage de ne leur pas donner plus
de 0m,20c  0m,25c de largeur, afin de les prendre dans une
planche. Si, pour faire un panneau, on assemble deux ou plusieurs
planches, celles-ci, en schant, se disjoindront et laisseront voir
entre elles un intervalle; tandis qu'en donnant seulement  chaque
panneau la largeur d'une planche, en admettant que celle-ci subisse un
retrait, ce retrait se produit dans la languette et il n'y a pas
disjonction. Faut-il toutefois que ces languettes soient assez larges
pour qu'elles puissent subir le retrait sans sortir de la feuillure.
Vous allez mieux comprendre tout  l'heure.

Dans le dernier sicle, on a fait beaucoup de portes  _grands cadres_,
c'est--dire dont les panneaux, encadrs par des moulures, ont une
largeur de 0m,40c  0m,50c; c'tait la mode. Mais on
n'employait alors que des bois trs secs, coups et dbits depuis un
grand nombre d'annes, et ces panneaux, faits de deux planches
assembles ou simplement jointives, ne subissaient pas de retraits. Vous
voyez des portes ainsi faites dans le salon de votre pre, et il n'en
est qu'une dont le panneau se soit ouvert. Aujourd'hui, pour or ou
argent, on ne trouve plus de ces bois; il faut donc en prendre son parti
et renoncer  ces larges panneaux. Ou, si on veut absolument en faire,
faut-il les prendre dans du bois blanc, dans du _grisard_ qui est une
sorte de peuplier, parce que ce bois sche vite, ne se fend pas, ne
_coffine_ pas, ce qui veut dire qu'il ne se courbe pas en travers du
fil. Mais le grisard est un bois tendre qui se pique des vers assez
facilement, surtout  la campagne. Tenons-nous-en donc au chne et
combinons nos portes de telle sorte que les panneaux n'aient que
0m,20c environ de largeur. Nous avons des portes  deux battants
et des portes  un battant. Celles  deux battants ont 1m,20c de
largeur; celles  un battant 0m,80c  1m,00. Leur hauteur varie
entre 2m,10c et 2m,20c; car il est fort inutile de leur
donner plus, puisqu'on ne se promne pas dans les appartements avec des
croix et bannires et que la taille humaine ne dpasse gure
1m,80c. Les trop hautes portes ont bien des inconvnients; elles
sont sujettes  voiler, elles se ferment difficilement, et, s'il fait
froid, chaque fois qu'on les ouvre, elles laissent pntrer dans les
intrieurs un cube considrable d'air humide et glacial qui refroidit
d'autant les pices habites.

[dessin]

Commenons donc par tracer une porte  deux battants. Nous ferons les
btis et traverses de cette porte en bois de 0m,04c d'paisseur
(ancien 2 pouces). On appelle btis (fig. 56), les pices d'encadrement,
battements[64] ou battants, les pices A; traverses, les pices
horizontales intermdiaires; chaque montant aura 0m,11c de
largeur, les petits montants intermdiaires, 0m,05c. Chaque
vantail, en dduisant 0m,015mm pour la feuillure milieu, aura donc
0m,595mm puisque la porte doit avoir en largeur 1m,20c;
dduisant 0m,11c + 0m,05c + 0m,095mm pour les trois
montants, total: 0m,255mm, il reste pour les deux panneaux
0m,34c, et pour chacun d'eux 0m,17c. Il faut poser la
traverse de faon que son axe soit  1m,00 au-dessus du sol; car
c'est sur cette traverse que se pose la serrure, et il est ncessaire de
donner  cette traverse 0m,15c de large, afin que, dduction faite
des moulures, soit 0m,05c, il reste encore 0m,10c pour la
place de cette serrure dont la bote a gnralement 0m,08c 
0m,10c de largeur. Ces sortes de portes sont dites:  _panneaux de
glaces_; tous les assemblages tant faits d'querre, sans onglets, les
panneaux tant troits, ces portes ne jouent pas et se maintiennent
parfaitement.

[dessin]

Voici le dtail de ces assemblages (fig. 57): soit A le jambage en
maonnerie de la baie; on pose un _dormant_ B scell  l'aide de pattes
 ce jambage. C'est sur lui que sont fixes  l'aide de vis les
paumelles C sur lesquelles roulent les vantaux. D est le bti; EE les
battants; F le montant intermdiaire; G les panneaux avec leurs
languettes embreves. Les chambranles H forment feuillure autour du
bti. On rapporte le long de la feuillure des battants les moulures I
destines  donner  cette feuillure plus de rsistance et  prsenter
un _arrondi_ qui n'corche pas les mains ou n'raille pas les vtements.
En K, je vous indique la traverse haute avec son tenon L entrant dans
une mortaise en M qui doit traverser le battant. Au droit de
l'assemblage du montant intermdiaire N, la moulure O est coupe
d'querre pour laisser passer la tte de ce montant, dont le tenon P
entre dans une mortaise R. En S, vous voyez les feuillures dans
lesquelles viennent s'embrever les languettes T des panneaux, lesquels
sont renforcs  une certaine distance de ces languettes, comme vous le
voyez en V, de telle sorte que leur paisseur soit de 0m,022mm.
Vous observerez que les chanfreins X des montants s'arrtent au-dessous
des assemblages pour laisser au bois toute sa force au droit de ceux-ci.
Pour des portes de cette dimension, il nous faudra trois paumelles par
vantail.

Cet aperu vous donne la clef de toute la menuiserie de btiment
ordinaire et bonne. La rgle est simple, ne jamais affaiblir les bois au
droit des assemblages, faire toujours ceux-ci d'querre et ne pas
dpasser les dimensions donnes par les bois dbites.

Nos portes  un vantail seront tablies d'aprs ce systme. Il nous
reste  nous occuper des croises. Nous suivrons le mme principe,
c'est--dire que nous viterons les assemblages dfectueux d'onglet, que
tous ces assemblages seront d'querre. Voici (fig. 58) une de ces
croises qui se composent d'un dormant A scell dans la feuillure de
maonnerie B et d'un chssis  deux battants. L'paisseur des bois de ce
chssis sera de 0m,04c et les montants de battements se runiront
 _gueule de loup_. Pour viter la pose de verres d'une trop grande
dimension, ou la ncessit de poser des glaces, nous diviserons les
battants par un _petit bois_ C. Les dtails de ces chssis de croise
vous seront ncessaires; je vous les prsente tracs par la figure 59.

[dessin]

[dessin]

En A, j'ai marqu la feuillure du tableau de la fentre; en B, le
dormant; en C, l'un des montants qui entre par une languette dans le
dormant pour arrter le passage de l'air; en D, le montant du battement
de droite avec sa _gueule de loup_ et le battement E de gauche. C'est
sur le renfort interne F que l'on pose la crmone. Le dtail G vous
donne le profil de la traverse d'appui du dormant et celui de H de la
traverse basse des chssis de croise avec son jet-d'eau[65] destin 
empcher l'eau de pluie ou de neige de pntrer dans l'intrieur. Mais
comme il arrive que, malgr cette prcaution, la pluie violemment
pousse par le vent atteint la feuillure et est chasse  l'intrieur,
il faut mnager dans cette feuillure un petit canal _a_ avec deux
exutoires, pour que l'eau ne puisse se rpandre sur la paroi interne de
l'allge I. Afin de masquer la jonction de la traverse d'appui de bois
avec l'appui de pierre, nous rapporterons la cymaise K. En L, je vous
marque l'assemblage de la traverse basse du chssis avec le montant, et
en M, celui de petit bois avec ce mme montant. Vous remarquerez en O
les feuillures externes pour recevoir le verre et les chanfreins P avec
arrts  l'intrieur pour laisser aux assemblages toute leur force.
Outre les trois paumelles ncessaires  chaque vantail, il faut compter
des querres entailles hautes et basses pour empcher les chssis de
_donner du nez_, c'est--dire de fatiguer les assemblages et de peser
sur le milieu de la croise, car le verre ne peut remplir l'office des
panneaux de porte qui raidissent les btis. Au contraire, par son poids,
le verre tend  dformer ces chssis.

Vous allez donc, mon cher Paul, vous mettre  ces dtails, je
rectifierai vos tracs; puis, muni de ces dessins, vous irez 
Chteauroux et vous soumettrez tout cela  l'entrepreneur de menuiserie
qui fera ses prix. Vous complterez les dessins par des explications en
retenant bien ce que je vous ai dit et vous rapporterez les propositions
de votre entrepreneur. Je vous adresserai d'ailleurs  Chteauroux  un
ingnieur de mes amis chez lequel vous serez reu comme un parent et qui
pourra complter les renseignements qui vous manquent.

Mme de Gandelau eut quelque peine  consentir au voyage de Paul;
mais, sur les assurances que l'ami du grand cousin serait prvenu et
qu'il serait  la gare pour recevoir le futur architecte, que celui-ci
sjournerait au milieu d'une famille heureuse de le recevoir, la
permission fut accorde. D'ailleurs le voyage ne serait que de trois ou
quatre jours et Chteauroux est  quatre-vingts kilomtres de la
proprit de M. de Gandelau.




CHAPITRE XXV

DES NOUVELLES CONNAISSANCES ACQUISES PAR M. PAUL PENDANT SON VOYAGE.


Paul en savait assez dj pour redouter un peu de se trouver seul charg
d'une mission qu'il considrait comme passablement importante. Il et
t fort simple d'crire  l'entrepreneur de menuiserie de venir au
chteau, mais le grand cousin avait demand  M. de Gandelau d'envoyer
Paul le trouver, afin de mettre  l'preuve son inspecteur et savoir
comment il se tirerait d'affaire. Le grand cousin avait amplement donn
ses instructions, les avait fait rpter plusieurs fois; Paul avait pris
note des points importants. Il tait muni des plans pour donner le
nombre des baies, les mains des portes, les surfaces des parquets, les
dveloppements des lambris, des cimaises, des plinthes, etc.

En arrivant  Chteauroux, vers dix heures du matin, Paul trouva en
effet l'ingnieur, M. Victorien, l'ami du grand cousin, qui l'attendait
 la gare.

M. Victorien tait un homme jeune encore, bien que ses cheveux coups en
brosse fussent grisonnants. Un teint basan, l'oeil clair, le nez
aquilin, donnaient  sa physionomie un certain air martial qui plut tout
d'abord  notre apprenti architecte. Une lettre du grand cousin l'avait
inform des circonstances qui faisaient que Paul s'adonnait depuis six
mois  la btisse; M. Victorien connaissait un peu M. de Gandelau et
professait pour son caractre une estime particulire. Il n'en fallait
pas tant pour qu'il ret le voyageur comme un jeune frre. Mme
Victorien, petite femme brune et rondelette, qui semblait tre
l'antithse de son mari, grand et sec, ne trouvait rien d'assez bon pour
son hte.  djeuner, Paul eut  rpondre  toutes les questions qui lui
furent adresses... Comment on avait support au chteau les preuves
dernires,... ce qu'tait la maison nouvelle,... si elle tait
avance... combien on y employait d'ouvriers... comment se faisaient les
travaux? Paul rpondit du mieux qu'il put et se hasarda mme  faire
quelques croquis pour expliquer  ses htes et la situation de la maison
neuve et son degr d'avancement.

Mais, lui dit M. Victorien, je vois que vous avez profit des leons de
votre cousin, l'homme de ma connaissance qui fait le plus rapidement un
croquis explicatif.

Ce compliment encouragea Paul, qui raconta comment s'tait faite jusqu'
ce jour son ducation d'architecte.

Nous avons tout le temps demain d'aller voir votre menuisier; si vous
voulez, vous m'accompagnerez sur des travaux d'clusage que je fais
faire  deux lieues d'ici. Cela pourra vous intresser.

Paul s'empressa d'accepter, bien que Mme Victorien se rcrit et
prtendt que son jeune hte devait tre fatigu, qu'il fallait le
laisser reposer; qu'il s'tait lev de grand matin, etc.

Allons donc! dit M. Victorien: fatigu...  son ge, avec cette mine,
et parce qu'il est rest deux heures assis dans un wagon? Prpare-nous
un bon dner pour notre retour vers sept heures et tu verras si notre
ami n'y fait pas honneur. Ne nous a-t-il pas dit, d'ailleurs, qu'il
tait  cinq heures sur pied chaque matin et qu'il courait tout le jour?
Partons!

Un petit char  bancs entrana bientt nos deux compagnons loin de la
ville.

Ainsi donc, dit M. Victorien  la premire cte, votre cousin n'a pas
t autrement fatigu de sa courte campagne. Je ne l'ai vu qu'un instant
lorsqu'il est pass ici avec son corps... C'est un homme nergique, mais
je sais qu'il ne se mnage pas toujours assez... Comme il s'explique
clairement... n'est-ce pas?... Il y a plaisir  prendre de lui des
leons. Nous avons t camarades, et il a hsit quelque temps s'il se
ferait architecte ou ingnieur civil. Il tait capable d'tre l'un ou
l'autre.

--Quelle est donc la diffrence entre un architecte et un ingnieur?
hasarda Paul.

--Diable, vous me faites l une question  laquelle il est difficile de
rpondre... Laissez-moi vous dire un apologue.

Il y avait autrefois deux petits jumeaux qui se ressemblaient si bien
que leur mre les confondait. Non seulement ils avaient les mmes
traits, la mme taille, la mme dmarche, mais aussi les mmes gots et
les mmes aptitudes. Il fallait travailler de ses mains, car les parents
taient pauvres. Tous deux se firent maons. Ils devinrent habiles, et
ce qu'ils faisaient, chacun, tait galement bien. Le pre, qui tait un
esprit troit, pensa que ces quatre mains qui travaillaient aux mmes
ouvrages avec une gale perfection, produiraient davantage et mieux
encore en divisant le travail par paires de mains. Donc,  l'une des
paires il dit: Vous, vous ne ferez que les travaux au-dessous du sol;
 l'autre: Vous ne ferez que les travaux au-dessus du sol. Les frres
pensrent que cela n'avait gure de sens, puisqu'ils s'aidaient aussi
bien dans un cas que dans l'autre; mais comme ils taient enfants
soumis, ils obirent. Seulement, ces ouvriers qui jusqu'alors taient
d'accord et se prtaient un mutuel concours au bnfice de l'ouvrage, ne
cessrent de se disputer depuis lors. Celui qui travaillait au-dessus
des caves trouvait qu'on ne lui prparait pas convenablement ses
fondements, et celui qui tablissait ceux-ci prtendait qu'on ne tenait
pas compte des conditions de leur structure. Si bien qu'ils se
sparrent, et chacun d'eux, ayant pris l'habitude de la spcialit
qu'on lui avait impose, demeura impropre  faire autre chose.

--Je crois saisir votre apologue, mais...

--Mais cela ne vous explique pas pourquoi on tablit une diffrence
entre un ingnieur et un architecte. De fait, un ingnieur habile peut
tre un bon architecte, comme un architecte savant doit tre un bon
ingnieur. Les ingnieurs font les ponts, les canaux, les travaux de
ports, les endiguements, ce qui ne les empche pas d'lever des phares,
de btir des usines, des magasins et bien d'autres constructions. Les
architectes devraient savoir faire toutes ces choses-l; ils les
faisaient jadis, parce qu'alors les frres jumeaux n'taient pas
spars, ou plutt qu'ils ne faisaient qu'une seule et mme personne.
Mais depuis que cette unique individualit s'est divise, les deux
moitis vont chacune de leur ct. Si les ingnieurs btissent un pont,
les architectes disent qu'il est laid et ils n'ont pas toujours tort de
le dire. Si les architectes lvent un palais, les ingnieurs trouvent,
non sans raison, que les matriaux y sont maladroitement employs, sans
conomie et sans une connaissance exacte de leurs proprits de dure ou
de rsistance.

--Mais pourquoi les ingnieurs font-ils des ponts que les architectes ne
trouvent pas beaux?

--Parce que la question d'art a t spare de la question de science,
de calcul, par ce pre  l'esprit born qui a cru que les deux choses ne
pouvaient tenir dans un mme cerveau. Aux architectes on a dit: Vous
serez artistes, ne voyez que la forme, ne vous occupez que de la forme;
aux ingnieurs on a dit: Vous ne vous occuperez que de la science et de
l'application scientifique; la forme ne vous regarde pas, laissez cela
aux artistes qui rvent les yeux ouverts et sont impropres  raisonner.

Ah! cela semble trange  votre jeune esprit, je le vois bien. C'est
tout simplement absurde, par cette raison que l'art de l'architecture
n'est qu'une consquence de l'art de construire, c'est--dire d'employer
les matriaux suivant leurs qualits ou leurs proprits, et que les
formes d'architecture drivent notoirement de ce judicieux emploi...
Mais, mon jeune ami, en prenant de l'ge vous en verrez bien d'autres
dans notre pauvre pays tout embourb dans les routines... Psst! Coco en
route! c'est tout plaine maintenant!

On arriva bientt  l'clusage. Deux batardeaux, l'un en aval, l'autre
en amont, barraient le cours d'eau; un gros siphon en fonte faisait
passer le courant par-dessus les travailleurs occups  fonder les murs
(_bajoyers_) formant la _chambre_ de l'cluse; Paul se fit expliquer la
fonction de ce siphon, ce qu'il eut vite compris, puisqu'il en avait
fait avec des tuyaux de plume et de la cire, et avait ainsi vid des
verres d'eau. Il n'avait jamais suppos que ce petit appareil
hydraulique pt recevoir une si formidable application. Il vit comment
se faisait le bton que l'on coulait sous les murs latraux de la
chambre, c'est--dire de l'espace compris entre les deux portes
d'cluse. Un cheval tirait sur un grand levier de bois qui faisait
mouvoir un arbre en fer pivotant dans un cylindre vertical, et qui,
tant muni de palettes, mlait la chaux teinte avec le sable introduit
au sommet de ce cylindre. Une vanne laissait, par le bas, s'chapper le
mortier bien corroy dans des brouettes que des hommes transportaient
sur une aire de madriers o on le mlait avec une quantit double de
cailloux, au moyen de rteaux. Puis d'autres ouvriers transportaient le
bton bien mlang, jusqu' une trmie qui le conduisait au fond de la
fouille o d'autres ouvriers l'talaient par couches et le pilonnaient 
l'aide de dames de bois. Paul se fit expliquer galement la disposition
des portes, le _radier_, le _busc_ ou seuil sur lequel devaient butter
les vantaux busqus de l'cluse, c'est--dire prsentant un angle obtus
vers l'amont, pour rsister  l'action du courant. Il vit l'atelier des
charpentiers o l'on mettait les portes d'cluse sur pure. Tout en
surveillant ses ouvrages et donnant ses ordres, M. Victorien expliquait
 Paul la fonction de chaque partie du travail, et celui-ci prenait des
notes et faisait des croquis sur son carnet, pour conserver le souvenir
de ce qu'il entendait et voyait. Cette attention de Paul parut faire
plaisir  M. Victorien. Aussi, quand on remonta en voiture pour rentrer
 la ville, l'ingnieur ne manqua pas de complter ses explications. Il
lui dcrivit les portes d'cluse des ports de mer, comment on en faisait
actuellement qui avait jusqu' trente mtres et plus d'ouverture, partie
en fer, partie en bois, ou entirement en fer, et promit de lui montrer,
 la maison, les tracs de quelques-uns de ces clusages. Les deux
voyageurs en vinrent  parler des ponts et comment on parvenait  fonder
leurs piles au milieu d'un courant.

M. Victorien lui fit comprendre comment,  l'aide des moyens fournis par
l'industrie moderne, on arrivait  fonder des piles au milieu de fleuves
larges, profonds et rapides, o, autrefois, on ne considrait pas cette
opration comme praticable; comment on coulait des tubes en tle
jumeaux, verticalement, de faon que leur extrmit infrieure toucht
le fond; comment,  l'aide de machines puissantes, on comprimait l'air
dans ces normes colonnes creuses, de manire  en chasser l'eau, et
comment alors on tablissait une maonnerie remplissant ces cylindres,
de telle sorte qu'on obtenait ainsi des piles parfaitement solides,
stables, et pouvant rsister  de fortes charges; que, la tle devant se
dtruire  la longue, les colonnes de maonnerie demeuraient intactes,
ayant eu le temps de prendre une parfaite consistance.

Les explications de M. Victorien ouvraient ainsi  Paul un nouvel
horizon d'tudes, et il se demandait s'il aurait jamais le temps
d'apprendre toutes ces choses, car M. Victorien ne manquait pas de lui
rpter  chaque instant qu'un architecte ne devait pas ignorer ces
moyens de construction, parce qu'il pouvait se faire qu'il et  les
employer. Aussi paraissait-il proccup. M. Victorien s'en aperut et
lui dit: Parlons d'autre chose, car il me semble que vous tes un peu
fatigu.

--Non point, reprit Paul, mais j'ai eu de la peine  mettre dans ma tte
tout ce que mon cousin me disait, quand il s'agissait seulement de btir
une maison, et je croyais que, quand j'aurais bien compris les choses
diverses qu'il m'expliquait, j'aurais le rsum de tout ce que je devais
apprendre, et voil que je m'aperois qu'il est bien d'autres choses
relatives  la construction, qu'il est ncessaire de savoir, et...
dame...

--Et cela vous inquite, vous effraye... Prenez le temps, ne cherchez
pas  comprendre tout  la fois: coutez attentivement, voil tout. Peu
 peu cela se dbrouillera dans votre esprit, se classera. Soyez
tranquille,... les jeunes cerveaux sont composs d'une quantit de
tiroirs vides. On ne doit demander  la jeunesse que de les ouvrir;
chaque connaissance vient d'elle-mme se classer dans celui qui lui
convient. Plus tard, on n'a plus que la peine d'ouvrir le tiroir qui
contient telle ou telle chose emmagasine presque sans qu'on s'en doute;
on la trouve intacte, propre  tre employe  l'usage convenable.
Seulement, il faut toujours tenir tous ses tiroirs ouverts  l'poque de
la cueillette, poque qui est courte. Si on laisse ferms les tiroirs
pendant la premire jeunesse, c'est--dire de douze  vingt-cinq ans,
plus tard, c'est une rude besogne que de les remplir, car les serrures
sont rouilles; ou ils se sont remplis, on ne sait comment, d'un fatras
inutile dont on n'a que faire. Ainsi devisant, les deux voyageurs
rentrrent  la maison o Mme Victorien leur avait fait prparer un
bon souper, gay par la prsence de deux bambins revenus de l'cole, et
qui furent bientt au mieux avec Paul.

La journe suivante fut consacre  voir l'entrepreneur de menuiserie, 
lui expliquer les dtails apports et  prparer les marchs, ce  quoi
M. Victorien aida quelque peu Paul. Cependant, celui-ci, bien styl par
son cousin, se tira de sa mission  son honneur, et il fut trs flatt
quand, au sortir de la confrence, l'entrepreneur ne l'appela plus que
_monsieur l'Inspecteur_, en lui donnant toutes sortes d'explications
techniques que Paul ne comprenait pas toujours, ce dont il se garda bien
de rien laisser paratre, se rservant de demander  son cousin les
claircissements qui lui faisaient dfaut.

On alla voir le surlendemain matin quelques difices curieux dans les
environs, et le soir,  neuf heures, Paul rentrait au chteau, sa valise
pleine de renseignements que M. Victorien lui avait donns sur les
ponts, les cluses, les matriaux du pays et leur emploi.




CHAPITRE XXVI

LA COUVERTURE ET LA PLOMBERIE.


Bien qu'au mois de juin il ft possible de rentrer au lyce,  Paris,
Mme de Gandelau insista pour que son fils restt l't prs d'elle.
Elle craignait le typhus. Puis, on n'tait pas sans inquitudes sur la
tranquillit de la grande ville, si cruellement prouve et ravage. Un
instituteur des environs, homme plus instruit que ne le sont en gnral
ces modestes dlgus de l'instruction publique, vint donc chaque jour
donner une ou deux heures de leons  Paul pour qu'il n'oublit pas ce
qu'il savait de latin, et le reste du temps fut consacr  la
surveillance des travaux qui avanaient  vue d'oeil. Les murs taient
levs, les planchers poss, on commenait le levage de la charpente des
combles; et s'il n'y avait plus autant de dtails  donner aux ouvriers,
la surveillance devait tre plus minutieuse, d'autant que le grand
cousin ne laissait rien passer et voulait qu'on lui rendt compte de
chaque chose. Parfois, quand Paul revenait du chantier, le grand cousin
lui demandait s'il avait vu telle ou telle partie; si Paul hsitait, il
lui disait: Eh bien! mon ami, il faut retourner voir cela et m'en
rendre compte, non demain, mais tout de suite. Et Paul enfourchait son
poney. Aussi avait-il pris l'habitude, pour viter ces alles et venues
qui lui semblaient au moins monotones, de ne rentrer qu'aprs avoir
examin en dtail tous les points qui pouvaient provoquer une question
de la part du grand cousin. C'tait surtout sur les chanages que
celui-ci avait fix l'attention de Paul. Il lui demandait  plusieurs
reprises comment les ancres taient poses; et si les explications ne
concordaient pas, il fallait retourner au chantier et ne pas le quitter
que les choses ne fussent places devant les yeux de l'inspecteur, ainsi
qu'il avait t ordonn. D'ailleurs, les visites au chantier en
compagnie de Paul avaient lieu trois fois par semaine, et, sur place,
les instructions taient donnes devant lui aux entrepreneurs. Le grand
cousin avait toujours le soin de faire rpter ces instructions par son
inspecteur, pour tre assur qu'elles taient comprises.

Il fallut s'occuper des chneaux, des coulements des eaux pluviales et
de la couverture.

Les couvertures sont gnralement assez mal faites dans les
constructions de province, dit le grand cousin, et surtout les ouvrages
de plomberie; aussi aurons-nous  prendre souci de cette partie
importante de notre btisse, car une maison mal couverte est comme un
homme incompltement ou mal vtu. L'un et l'autre contractent des
maladies incurables. Ici nous n'avons pas de bons plombiers-couvreurs,
il faudra se dcider  en faire venir de Paris; cela nous cotera un peu
plus cher; mais, au fond, c'est une conomie, car nous viterons des
rparations incessantes et des malfaons irrparables. Nous adopterons
la couverture en ardoises  _crochets_.

On pose vulgairement l'ardoise sur de la volige de sapin ou de bois
blanc,  l'aide de clous; mais pour enfoncer ces clous dans la volige,
il faut percer l'ardoise de deux trous, puisqu'on maintient chacune
d'elles avec deux clous. Sous l'effort du vent, les ardoises battent,
largissent les trous et finissent par chapper la tte de ces clous;
alors elles tombent. Pour replacer une seule ardoise, il faut en enlever
plusieurs, et la dernire doit ncessairement tre perce de trous dans
le _pureau_, c'est--dire sur la partie vue de l'ardoise. Avec les
crochets, on vite ces inconvnients, et les rparations peuvent tre
faites par la premire personne venue. Ces crochets sont fabriqus en
cuivre rouge, ce qui permet de les ouvrir et de les fermer plus de
vingt-cinq fois sans les casser. De plus, l'ardoise tant maintenue  sa
_pince_, c'est--dire  sa partie infrieure, ne ballotte plus sous
l'action du vent, et aucun effort ne la peut dranger. Dans le systme
ordinaire de couverture en ardoises, il y a, l'une sur l'autre, trois
paisseurs de chacune de ces lames. Le pureau tant de 0m,11c, les
ardoises ont donc 0m,33c de longueur. Pour poser de l'ardoise 
crochets, au lieu de volige, on cloue des lattes sur les chevrons,
espaces de 0m,11c l'une de l'autre, d'axe en axe (fig. 60). Vous
voyez ainsi en A la position des lattes et celle de chaque ardoise.

[dessin]

[dessin]

Les crochets passent dans l'intervalle laiss entre ces ardoises et
viennent saisir chacune de leurs extrmits. En coupe, je vous montre en
B, moiti d'excution, le lattis C clou sur les chevrons, et le crochet
dont la pointe est enfonce dans ce lattis, avec son retour E retenant
la pince de l'ardoise. Cela va donc de soi pour les pans, mais non pour
les retours, artiers ou noues. Quand on a des noues et des artiers,
les ardoises n'tant pas flexibles, il faut employer du plomb ou du
zinc; le premier de ces mtaux vaut beaucoup mieux que l'autre et est
moins sujet  se briser ou  s'altrer. Pour les artiers, on cloue des
_noquets_, qui sont des lames de plomb plies sur le bois, remplaant
l'ardoise et chevauches avec celle-ci; pour les noues, on tend dans
l'angle rentrant, une lame de plomb sur laquelle, des deux cts,
viennent poser les ardoises. Mais vous tudierez les dtails infinis de
la couverture quand les ouvriers seront  la besogne, car ces sortes de
travaux exigent des soins minutieux; on a  lutter contre un ennemi
subtil: l'eau. Celle-ci cherche toutes les issues, elle profite de
chaque ngligence pour s'introduire chez vous; d'autant que, pousse par
le vent, elle acquiert une puissance et une activit qu'elle n'aurait
pas si elle tombait verticalement, en bonne et sage pluie. Aussi, sous
les climats o les ondes sont douces, ne tombent que par des temps
calmes, les couvertures sont naves, n'exigent pas les prcautions
innombrables que rclament nos contres; et c'est pourquoi j'adopte le
systme d'ardoises  crochets. Ici, les vents ouest et nord-ouest sont
violents, chassent la pluie et la neige sous un angle de 30. Les
ardoises retenues seulement  la tte, billent, se soulvent au pureau;
et la pluie et la neige d'entrer. C'est pourquoi aussi nous avons donn
 nos combles un angle de 60: car la pluie, chasse violemment, arrive
gnralement perpendiculairement  cette inclinaison et ne risque pas
alors de s'introduire sous les pureaux.

L'tablissement des chneaux exige encore une grande attention. Il faut
donner  leur fond une inclinaison suffisante, soit 0m,03c par
mtre, pour assurer l'coulement; mais il faut aussi  chaque lame de
mtal plomb ou zinc, qui forme le canal, un ressaut, une petite marche
de 0m,04c  0m,05c afin que l'eau ne s'introduise pas sous
les jointures. Ces ncessits exigent donc que l'on donne aux chneaux
une profondeur suffisante pour trouver en bas de ces pentes des points
culminants aux chutes ou tuyaux de descente, et que ces tuyaux ne soient
pas trop distants les uns des autres pour ne pas faire faire  l'eau de
trop longs parcours. De plus, il faut mnager sur la paroi externe des
chneaux, des exutoires ou petites gargouilles de trop-plein, pour que
si la neige ou la glace vient  encombrer les orifices des tuyaux, l'eau
trouve  s'couler. Il est prudent d'ailleurs de donner au revers
interne du chneau une hauteur plus grande qu'au bord externe, pour
qu'en aucun cas, l'eau n'entre  l'intrieur. Voici donc (fig. 61) le
profil que nous donnerons  nos chneaux. Le bahut A ayant 0m,40c
de hauteur, la planche formant la rive externe du chneau aura
0m,33c. Vous vous rappelez que sur la tablette de corniche nous
laissons une pente donnant un vide entre chaque joint, pour arer le
dessous du chneau et pour faciliter l'coulement des eaux, s'il
survient une fuite. Donc, notre chneau se composera d'une planche de
chne B formant fond, d'une rive C formant la face, et d'un boudin
rapport sur le champ de la rive. Cette planche de face sera lgrement
incline, pour que le plomb du chneau tende moins  s'affaisser.

[dessin]

La chute du comble tant en D, nos lames de plomb seront fixes en E 
l'aide de clous, suivront la coupe du canal et viendront se retourner en
G en formant agrafure. Nous poserons sur la face une autre lame de plomb
qui formera de mme agrafure en H, puis en I avec des agrafes de zinc
cloues sur la planche. Ces lames de plomb seront maintenues sur cette
face  l'aide de vis dont les ttes seront masques par des mamelons _a_
souds; puis un boudin K se prendra dans les deux agrafures G et H.

Au pralable, les fonds et rives externes des chneaux seront runis
par des querres en fer L, entailles, lesquelles seront scelles  la
base du bahut. Ces querres seront poses en dehors et non en dedans du
chneau. C'est de distance en distance, sur ces faces du chneau, que
nous percerons les trous pour recevoir les petites gargouilles de
trop-plein M.

Les tuyaux de descente poss dans les angles rentrants du btiment
viendront emmancher leur orifice suprieur dans un vide mnag dans la
corniche, ainsi que vous l'indique le dtail N. Un manchon de plomb
runira le fond du chneau avec cet orifice des tuyaux de fonte et ne
sera soud, bien entendu, qu'avec ce fond de chneau, restant libre  sa
partie pntrant dans le tuyau. Pour obtenir les pentes ncessaires dans
le fond du chneau, on tablira des _renformis_ de pltre avec arrts
pour les ressauts, au droit de chaque lame, ainsi que vous voyez en O.
Chacune de ces lames ne devra pas dpasser une longueur de 3m,00.

Les fatages des combles et des lucarnes seront de mme tablis en
plomb et agrafs ainsi que vous l'indique le trac P. On cloue d'abord
deux languettes de plomb _b_, couvrant l'ardoise _d_, puis on roule les
parties laisses libres de ces languettes avec des feuilles de plomb
_g_, qui elles-mmes viennent s'agrafer en _h_ avec la lame _i_ qui
couvre le fatage. Celle-ci est, de plus, maintenue par des vis dont la
tte est masque par un morceau de plomb; ainsi elle ne peut tre
drange par le vent.

Je ne fais que vous indiquer ici les points principaux de l'industrie
du couvreur-plombier, laquelle est fort dlicate et exige des soins
infinis. Vous tudierez cela par le menu pendant l'excution, quand nous
aurons de bons ouvriers  l'oeuvre. Parmi ceux de Paris, il en est d'une
habilet remarquable. Ce sont eux qui tabliront aussi dans la maison
les distributions d'eau, les _water-closets_, bains, etc. Mais je dois
vous faire une recommandation importante: Les plombs poss sur du bois
de chne non flott s'oxydent avec une rapidit prodigieuse. L'acide
actique que contient ce bois fait passer, en quelques mois, les lames
de plomb superposes  l'tat de blanc de cruse, surtout si ce bois
n'est pas suffisamment ventil sur la face oppose. Je vous dsignerai
donc les bois qu'il faudra seuls laisser employer pour les chneaux et
les chanlattes des fatages. Nous prendrons des vieux bois provenant des
dmolitions de l'ancien moulin, et qui, dbits, seront dans les
conditions convenables, car ces bois ont depuis longtemps jet leur
sve.

Votre emploi d'inspecteur consistera surtout, lorsque les ouvriers
plombiers commenceront leur travail,  peser scrupuleusement les mtaux
apports et  faire emmagasiner devant vous les rognures. Ces hommes,
habitus  se proccuper de la main d'oeuvre, travaillent un peu en
artistes, ils ngligent volontiers les intrts matriels; ils laissent
traner le plomb, l'tain dans tous les coins du chantier. Vous sentez
qu'il ne faut pas exposer nos garons de campagne  de fcheuses
tentatives.

Il faudra donc que vous pesiez toutes les matires  leur entre, puis
les rognures. Celles-ci devront tre emmagasines devant vous en lieu
bien ferm. La diffrence entre le poids entr et celui des restes
compose la fourniture due, puisque la plomberie se paye au poids.

Le march du menuisier, que vous m'avez rapport, indique l'envoi des
parquets, portes et fentres pour la fin d'aot, je crois?

--Oui, et l'entrepreneur m'a dit que, pour les parquets, ayant beaucoup
de bois approvisionn, il pourrait commencer  poser ds le 1er aot.

--Ce serait trop tt, il faut laisser un peu scher toute la btisse.
Cet entrepreneur est assez actif; s'il commence au 1er septembre, il
aura fini au 1er octobre; nous ferons alors venir les peintres, et
au 1er dcembre notre maison peut tre considre comme termine.

Il faudra penser aussi au marbrier, pour lui commander les chambranles
des chemines. Ce n'est pas trop tt. Avez-vous donn au menuisier les
dimensions des foyers de ces chemines?

--Oui, elles taient marques sur les plans.

--Eh bien, faites un double de ces plans et nous l'enverrons au
marbrier. Il faudra encore, pour cette fourniture, avoir affaire  une
maison de Paris; ce sera moins cher et nous aurons plus de choix. C'est
une chose bien fcheuse que d'tre toujours oblig de recourir  Paris
aujourd'hui, pour cent questions de dtail qui intressent la
construction.

Mais, sauf dans quelques grands centres comme Lyon, Tours, Bordeaux,
Rouen, Nantes, Marseille, o l'on trouve des maisons assez bien montes,
en province il n'y a rien. Ce n'tait pas ainsi autrefois; c'est un des
fruits de notre systme de centralisation  outrance.

J'essaye, tant que je le puis, de ragir contre cette funeste tendance;
mais, quand on est press, il faut ncessairement revenir  ces grands
centres de l'industrie du btiment. Pour avoir nos marbres de chemines
 Chteauroux, ou mme  Tours, il faudrait attendre six mois et nous
les payerions plus cher. Le fournisseur auquel nous nous adresserions ne
manquerait pas de recourir  Paris; autant aller  la source nous-mmes.
Pour le vestibule-serre, sur le jardin, pour la marquise, sur l'entre,
avec des dtails bien faits, notre serrurier les tablira; c'est un
ouvrier intelligent. Les charpentiers et les serruriers sont
gnralement bons en province.

--Pourquoi cela?

--Parce que les charpentiers ont conserv leur organisation en
corporations, ou au moins quelque chose d'quivalent, et qu'il faut,
pour entrer dans ce corps, subir des preuves.

Quant aux serruriers, dans les provinces, ils ont maintenu l'habitude
de la forge; et la forge, c'est toute la serrurerie. Dans les grandes
villes au contraire, on s'est pris de passion pour la fonte, et les
ouvriers de btiments se sont dshabitus du menu travail de forge. Ils
n'ont plus t qu'ajusteurs. Cependant, depuis quelques annes, il y a
raction, et vous avez pu voir,  l'Exposition de 1867, des pices de
forge d'une excellente excution. Mais les architectes, eux aussi, se
sont dshabitus de ces sortes d'ouvrages, et bien peu savent comment on
travaille le fer au marteau, comment se fait une soudure; ils donnent 
leurs entrepreneurs des dtails inexcutables ou qui leur imposent, sans
profit, des difficults nombreuses. Il faudrait donc que les architectes
connussent les moyens de fabrication de chacune des industries qu'ils
emploient, et ce n'est pas  l'cole des Beaux-Arts qu'on leur apprend
cela. On trouve meilleur de leur persuader que la matire est faite pour
obir  toutes les fantaisies de l'artiste; cela vite des explications
et rend l'enseignement moins compliqu. Le contribuable, le propritaire
qui fait btir, payent cette belle doctrine un peu cher, et les
industries de btiment sans haute direction se fourvoient en essayant de
raliser les fantaisies de ces messieurs.




CHAPITRE XXVII

L'ORDRE DANS l'ACHVEMENT DES TRAVAUX.


Plus les ouvrages approchaient de leur terme, plus le travail du bureau
se compliquait. Quand Paul avait vu que presque tous les dtails taient
donns aux entrepreneurs, il avait pens qu'il n'y aurait plus pour lui
qu' surveiller la faon, la mise en place de chaque partie, d'aprs les
instructions du grand cousin; mais le travail du bureau, qui, pendant
les premiers mois, prenait deux ou trois heures par jour, se
compliquait. Il fallait mettre les attachements en ordre, afin d'tablir
les comptes; il fallait, pour ne pas perdre de temps, crire ou donner
des ordres aux ouvriers pour qu'ils arrivassent au moment mme o on en
avait besoin, et pussent, en certains cas, travailler de concert. Le
menuisier avait envoy  la fin d'aot une partie des portes et
croises, presque tous les parquets. On avait d ds lors commander au
serrurier, les querres, les pentures, les pattes  scellement, faire
venir de Tours de la quincaillerie: paumelles, crmones, serrures,
verrous, fiches, couplets, etc., et pour que ces commandes fussent bien
remplies, envoyer aux fournisseurs les mesures de chacune de ces pices,
en raison de la force du bois et de la nature des objets. Le grand
cousin tait all  Tours pour choisir les chantillons de cette
quincaillerie. Le menuisier et le serrurier devaient travailler
simultanment; et souvent, n'tant pas habitus  tre presss, il tait
ncessaire de rgler le travail de chacun pour qu'ils ne perdissent pas
de temps. Les couvreurs taient arrivs, et,  chaque instant, ils
rclamaient le concours du maon ou du charpentier. Comme les journes
qu'on leur payait taient chres, il tait important de ne pas leur
laisser de prtextes pour flner.

Le grand cousin avait donc enseign  Paul comment, chaque soir, il
devait se rendre compte des travaux de diverses natures  excuter le
lendemain, et comment il devait distribuer  chacun son rle avant de
quitter le chantier. Cette ncessit de tout prvoir avait paru  Paul
un travail difficile; mais son esprit s'tait mis peu  peu  cette
besogne et il arrivait assez bien  supputer les ouvrages qu'il
s'agissait d'achever sans encombre.

Le grand cousin l'avait prvenu qu'il ne fallait pas compter sur les
ouvriers pour l'aider dans cette direction mthodique, et il en avait en
effet reconnu que la plupart, au moment de faire un travail, ne
pouvaient s'y livrer, parce que tel corps d'tat qui devait prparer la
place n'avait pas t prvenu et n'avait rien dispos. Alors les heures
se passaient  courir les uns aprs les autres.

L'ouvrier, disait  Paul le grand cousin, est de sa nature imprvoyant,
comme tous ceux qui ont pris l'habitude d'tre commands et qui n'ont
pas de responsabilit. Il n'ignore pas ce qui lui sera ncessaire pour
faire tel ou tel travail, et cependant il arrive jusqu'au moment de
l'excution, sans s'tre proccup de savoir s'il possdera les lments
appropris  son labeur. Aussi, est-ce lorsque plusieurs corps d'tat
travaillent simultanment dans un chantier, qu'il faut, de la part de
l'architecte, de la mthode, de l'ordre et de la prvision; autrement on
perd beaucoup de temps; les ouvriers se gnent au lieu de s'entr'aider;
chacun d'eux fait sa besogne sans souci de l'opportunit. On est sujet 
faire recommencer deux ou trois fois un mme travail.

Les fumistes taient arrivs, et quoique tout et t prvu dans la
construction pour le passage des tuyaux de fume, pour la ventilation et
les tuyaux de chaleur du calorifre, ces ouvriers avaient sans cesse
recours au maon. Or, le grand cousin, ayant tout fait disposer, avait
bien recommand  son inspecteur de ne pas tolrer que les fumistes,
suivant leur habitude, perassent des trous  tout propos pour passer
leurs tuyaux, leurs appareils, sans se soucier de la construction et des
portes des planchers. Mais ceux-ci ne trouvaient pas les passages,
d'autant qu'ils ne les cherchaient gure; il fallait que le pre Branchu
vnt et leur indiqut les conduits, ouvrt les bouches, largt
celle-ci, rtrct celle-l. Puis les plombiers posrent les tuyaux des
eaux et il fallut leur percer des murs, faire des trous de scellements.
Puis c'taient les menuisiers qui rclamaient aussi le maon pour
sceller les btis, les huisseries. Il tait ncessaire de mettre de
l'ordre dans tout cela, car le pre Branchu y perdait la tte et passait
d'une besogne  l'autre sans achever la premire. Cette phase de son
emploi mit donc Paul au courant de bien des dtails de la construction
auxquels il ne songeait gure quelques mois auparavant.

 la fin de septembre, la menuiserie tait fort avance, la couverture
entirement termine, et l'on n'aurait plus bientt qu' s'occuper de la
peinture. Les attachements taient en ordre, de manire  pouvoir
tablir promptement les mmoires.

Cependant M. de Gandelau pensait  faire rentrer son fils au lyce  la
fin des vacances; il devait ncessairement achever ses tudes; et si
cette anne n'avait pas t perdue pour Paul, il tait encore trop jeune
pour se mettre  l'tude de l'architecture, en admettant qu'il voult
embrasser cette carrire. La question fut donc mise sur le tapis vers
les derniers jours de septembre, le soir, en famille. Le grand cousin
dit, avec raison, que Paul avait appris tout ce qu'il pouvait apprendre
sur ce petit chantier; que restt-il plus longtemps  la campagne, il
verrait les peintres faire les impressions, les enduits, poser les
couches de peinture, et que cela ne pouvait lui tre d'une grande
utilit. Que d'ailleurs, Mme Marie ne devant revenir qu'au printemps,
il tait sage de laisser scher la construction avant de faire des
dcorations intrieures et poser les tentures.

L'ide de rentrer au lyce souriait mdiocrement  Paul, aprs une anne
passe  cette vie active et presque toujours en plein air; mais il
sentait au fond qu'il n'et pas t sage de faire autrement. M. et
Mme de Gandelau avaient d'ailleurs des affaires  rgler  Paris, et
y passeraient une partie de l'hiver.

Il fut donc rsolu que le grand cousin resterait le temps ncessaire
pour faire terminer l'oeuvre, de manire que rien ne priclitt pendant
la mauvaise saison, et que Paul partirait avec ses parents aux premiers
jours d'octobre.

On ne commencerait les peintures qu'aprs les grands froids. Le grand
cousin se chargeait de faire surveiller ces ouvrages et de voir les
travaux lui-mme pendant ses sjours  Chteauroux, o une affaire assez
importante l'appelait vers la fin de l'hiver.

Tout ainsi rgl, Paul, le coeur un peu gros, quitta sa chre maison le 2
octobre, et retourna au lyce. La plupart de ses camarades avaient pass
comme lui presque toute l'anne hors Paris, et leurs tudes avaient t
suspendues; mais bien peu avaient employ utilement leur temps. Aussi,
quand Paul raconta ce qu'il avait fait pendant ces douze mois, beaucoup
le raillrent, quelques-uns ne le crurent pas, mais tous ne l'appelrent
plus que _monsieur l'architecte_.

Pendant cette anne, il avait un peu appris  raisonner,  rflchir
avant de parler et  couter ceux qui en savaient plus long que lui;
aussi trouva-t-il ses anciens camarades quelque peu futiles et lgers.
Un jour de sortie, il fit part de cette observation  son pre, avec un
certain mlange de vanit et de tristesse. M. de Gandelau le devina et
ne laissa pas chapper cette occasion de rectifier le mauvais ct de sa
pense.

Il est possible, lui dit-il, que tes camarades n'aient pas eu la bonne
fortune de trouver, comme toi, quelqu'un qui ait pris la peine de les
faire travailler et de mrir leur esprit; mais ce serait un tort
impardonnable et nuisible  toi-mme surtout, de paratre ddaigner ceux
qui, sur un seul point, en savent moins que toi. Qui sait si, sur
d'autres points, ils n'ont pas acquis une supriorit qui t'chappe? Il
ne s'agit pas dans le monde (et le lyce est un petit monde fait comme
le grand) de se renfermer en son propre savoir et d'en tirer vanit,
mais de dcouvrir celui des autres, pour tcher d'en prendre sa part. Il
ne s'agit pas de briller parce que l'on sait ou croit savoir, et de ne
s'attirer par suite que l'envie des sots et le sourire des gens senss,
mais de faire briller le savoir des autres. On tire de cette faon
d'tre un double profit: on se fait aimer et on s'instruit.

Que tes camarades ne sachent pas comme toi ce qu'est la construction
d'une maison, cela n'a rien de surprenant; mais tu avoueras que cette
connaissance est mince, et peut-tre sur d'autres matires ont-ils des
ides plus justes et plus avances que ne sont les tiennes. Il et t
ridicule de cacher  tes camarades la nature de tes occupations pendant
ton sjour  la campagne, mais  quoi bon insister l-dessus?... Si l'un
d'eux, plus dsireux de s'instruire, te fait des questions, si tu vois
qu'il prend un intrt srieux  ce que tu lui rpondras, satisfais son
dsir; mais, vis--vis des indiffrents, tiens-toi sur la rserve
toujours, sinon tu prtes  rire. Il est une expression vulgaire, mais
qui est juste: on fait _poser_ les gens qui tirent vanit de ce qu'ils
savent, c'est--dire qu'on les fait discourir, non pour satisfaire une
curiosit lgitime, mais pour prendre occasion de se moquer d'eux...
Retiens bien cela, car c'est vrai, au lyce comme partout.

Si en effet l'esprit s'est dvelopp chez toi plus que chez tes
camarades, il est un moyen facile de rendre le fait apparent pour tous,
c'est d'acqurir plus rapidement qu'eux l'instruction galement rpartie
entre vous. Obtiens les premires places dans toutes tes classes,
personne ne raillera, et chacun reconnatra qu'en effet cette anne,
strile pour tant d'autres, a t fructueuse pour toi.

Paul comprit, et, rentr au lyce, il laissa pour le moment ses
souvenirs d'architecte; il montra bientt, en effet, que son esprit
s'tait dvelopp, et au premier de l'an il arriva chez son pre avec
des notes excellentes.

Toutefois ses camarades lui avaient dfinitivement appliqu le sobriquet
de l'_architecte_.

Eh bien, se disait-il en lui-mme, lorsqu'on l'appelait ainsi, je leur
prouverai qu'ils ne se trompent pas, et je deviendrai un architecte.




CHAPITRE XXVIII

L'INAUGURATION DE LA MAISON.


Les choses s'taient passes ainsi qu'il avait t convenu; les
peintures de la maison, commences dans les premiers jours de fvrier
par le beau temps, taient acheves en avril, ainsi que tous les travaux
accessoires. M. de Gandelau, qui tait retourn  ses champs  la fin de
janvier, avait fait planter le petit parc autour de la maison, et avait
command les meubles les plus indispensables  l'habitation, voulant
laisser a sa fille le soin de choisir elle-mme les objets qui devaient
tre l'expression de son got.

Mme Marie avait annonc son retour pour le mois d'avril, puis pour le
mois de mai. Entre sa mre et elle, il n'avait pas t question, dans
leur correspondance, de la maison, depuis la guerre. Mme Marie
n'avait probablement pas pris au srieux ce qui lui avait t crit  ce
propos; puis les vnements dsastreux des annes 1870 et 1871
semblaient avoir entirement fait oublier ces projets de part et
d'autre.

Paul tenait beaucoup  une surprise et avait suppli Mme de Gandelau
de ne rien dire de la maison  sa fille. Bien entendu, Mme de
Gandelau s'tait facilement rendue  ce dsir.

On crivit donc  Mme Marie que la famille ne serait runie au
chteau que pour les ftes de la Pentecte, et que jusqu' ce moment,
son pre ayant quelques voyages  faire, elle ne se presst pas de
rentrer en France avant cette poque. De Vienne, Mme de Gandelau
reut, le 8 mai, une lettre qui lui annonait que sa fille et son mari
descendraient  la station la plus rapproche du chteau le 19 au matin,
jour de la Pentecte.

Grande fut la joie de Paul lorsqu'il reut cette nouvelle. Il pourrait
tre alors dans la famille et jouir de la surprise de sa soeur; car il
craignait surtout que celle-ci n'arrivt pendant qu'il serait au lyce.
Cela lui et sembl dsastreux. Aussi avec quelle ardeur se mit-il au
travail dans les jours qui le sparaient encore de la Pentecte! Il
voulait arriver au chteau avec une des premires places dans sa classe,
afin que tout le monde ft heureux.

Le jour de la sortie, impatiemment attendu, arriva. M. de Gandelau, en
raison de l'loignement et des bonnes notes de Paul, avait obtenu que
son fils lui ft envoy le samedi matin. Paul rentra donc au chteau 
midi, aprs plus de sept mois d'absence. Le grand cousin avait t
invit pour cette fte de famille, cela va sans dire. C'est tout au plus
si Paul prit le temps d'embrasser sa mre, son pre, sa petite soeur, et
de djeuner; il grillait d'aller voir la maison.

Sois donc tranquille, lui rptait sa mre, elle t'attendra. Pendant
le djeuner, son pre lui adressait des questions  propos de ses
tudes; mais Paul, de son ct, accablait son cousin de demandes.

Et les menuiseries, font-elles bien? Et la peinture? De quelle couleur
est le salon? Et le plombier? A-t-il mis sur le toit la crte qu'il
promettait?

--Vous allez voir tout cela tout  l'heure, et d'ici  la nuit vous avez
le temps de tout examiner en dtail... Un peu de patience! Un architecte
doit, avant tout, tre patient.

L'aspect de la maison nouvelle tait bien chang depuis le dpart de
Paul. Les abords, dblays, taient soigneusement sabls. Les
plates-bandes verdissaient, et quelques vieux arbres ayant pu tre
conservs dans les environs, il semblait, en arrivant, que cette
habitation ft dj occupe. Paul ne put s'empcher de sauter de joie en
voyant comme la btisse tait coquette et pittoresque. En dbouchant
dans le vallon, il se mit  courir pour voir les choses de plus prs, et
le grand cousin n'arriva sur le perron que quelques minutes aprs lui.
Paul n'avait vu ni la marquise de l'entre, ni le vestibule-serre
donnant sur la salle de billard. Les plomberies n'taient pas
entirement acheves lorsqu'il tait parti, les pis et les crtes
manquaient. Les lucarnes n'taient pas couronnes de leurs fleurons. 
peine les croises taient-elles poses, mais la vitrerie manquait. Ces
derniers ouvrages sont comme la marge dont on entoure un dessin, ou le
cadre qui sertit un tableau; pour les yeux peu exercs, ce dernier
accessoire met chaque partie  son plan, nettoie l'ensemble et donne
l'unit qui semblait faire dfaut.

Paul tait satisfait de l'aspect extrieur.

L'intrieur, quoique simple, d'aprs les instructions prcises de M. de
Gandelau, avait bon air; nulle apparence d'ornements en ptes ni de
dorures. Autour du vestibule rgnait un lambris bas en chne qui se
mariait aux chambranles des portes. Les bois de celles-ci et de ce
lambris avaient conserv leur couleur naturelle et taient simplement
passs  l'huile de lin et  l'encaustique. Au-dessus du lambris, les
murs peints couleur pierre rehausss de quelques filets rouges donnaient
 cette entre un aspect propre et gai qui invitait  pousser plus
avant. Le salon tait entour d'un lambris de 1m,50c de hauteur
peint en blanc; la chemine, large et haute, pouvait chauffer une
nombreuse runion. Le chambranle tait revtu de bois et, sur son
manteau lev, dans un cadre de chne, on avait fait peindre assez
joliment une vue,  vol d'oiseau, du domaine de M. de Gandelau. Le
plafond, avec ses deux poutres et ses solives couvertes de tons clairs
rehausss de filets noirs et blancs, grandissait la pice, lui donnait
un aspect chaud, habitable, et prenait, sous les jours frisants, des
lumires et des ombres d'une couleur ambre. Entre ce plafond et le
lambris blanc tait pose une tenture de toile peinte. La chemine se
dtachait en vigueur sur ces fonds. L'entre du salon et t quelque
peu sombre si la large ouverture donnant dans la salle de billard ne
l'et claire d'un grand jour tamis par les plantes qui garnissaient
la petite serre-vestibule. Mais ce qui donnait  ce salon un caractre
qui sduisit tout d'abord Paul, c'tait la bretche, toute brillante de
lumire, et autour de laquelle rgnait un divan de toile perse. La salle
de billard tait aussi entoure d'un lambris de chne apparent, et les
tentures de mme en toile peinte. Une portire fermant la bretche
permettait de se retirer dans cette pice comme dans un petit boudoir,
d'o la vue se prsentait charmante de trois cts. Les plantes places
dans la serre ne laissaient pntrer dans cette salle de billard, du
ct du midi, qu'un jour doux et tranquille. La salle  manger avait t
dcore  peu prs comme la salle de billard, et deux grands buffets de
chne se reliaient avec le lambris dans les deux enfoncements rservs
pour les recevoir.

Paul s'empressa de monter  la chambre de sa soeur. Entirement tendue de
perse, avec un simple stylobate brun, cette pice tait d'une grande
simplicit. Le plafond, tabli comme ceux du rez-de-chausse, lui
donnait toutefois une physionomie originale et gaie.

Paul voulut tout voir et, au bout d'une heure, son cousin le laissa
vaguer  son aise dans la maison, ayant donn rendez-vous  quelques
ouvriers pour rgler certains dtails.

Le soleil tait dj bas quand on songea  retourner au chteau.

Eh bien, petit cousin, tes-vous satisfait de votre oeuvre? a-t-on fait
les choses, en votre absence, ainsi que vous l'entendiez?--Je voudrais
bien, rpondit Paul, que ce ft en ralit mon oeuvre, et je regrette de
n'avoir pu suivre le travail jusqu'au bout, car il me semble, en voyant
la chose termine, qu'il n'y avait presque rien de fait quand je suis
parti.--Il en est, mon ami, des btisses comme de toutes les oeuvres
humaines... Vous savez le dicton: _Finis coronat opus_. Le tout est de
finir. Ce n'est pas ce qui demande le plus de travail et de savoir, mais
c'est ce qui exige peut-tre le plus de persistance, de mthode et de
soins, ainsi que je crois vous l'avoir dj dit. Vous m'avez t
rellement utile pendant la construction, je puis vous le dire sans
flatterie, parce que vous avez mis  comprendre et  faire excuter les
instructions donnes par moi, du zle et toute votre intelligence. Mais
vous n'auriez pas eu  vous occuper srieusement pendant l'achvement de
l'oeuvre, puisque la plupart des objets poss en dernier lieu ont t
faits  l'atelier et sont arrivs prts; il ne faut donc pas avoir de
regrets; vous auriez perdu votre temps ici, tandis que, parat-il, vous
l'avez bien employ au lyce.

--Je n'avais jamais vu de ces tentures de toiles peintes... cela fait
trs bien; on croirait voir des tapisseries.

--Oui, je ne sais trop pourquoi on a laiss perdre ce genre de tentures
qui autrefois tait fort usit, car vous pensez bien que tout le monde
ne pouvait avoir des tapisseries de Flandre ou des Gobelins, non plus
que des cuirs de Cordoue. Ces sortes de tentures cotaient fort cher,
tandis que les toiles peintes ne cotent pas beaucoup plus que du papier
de tenture et moins que des toffes meublantes, la perse excepte. Mais
on ne peut gure tendre un salon, une salle  manger avec de la perse;
cela n'est pas assez solide  l'oeil; c'est bon pour une chambre 
coucher. Il faut, dans les grandes pices, des tentures qui aient un
aspect velout, chaud, solide.

--Et ces toiles peintes sont solides?

--D'aspect, oui, et aussi en ralit; la preuve est que vous pourrez en
voir  Reims, qui datent du quinzime sicle et qui sont d'une parfaite
conservation.

--Mais comment s'y prend-on pour faire ces tentures?

On choisit des toiles canevas, ou treillis ou croises,  gros grains,
faites exprs, assez semblables aux toiles avec lesquelles on fabrique
les sacs. On tend ces toiles sur un plancher, avec des pointes; on les
encolle, c'est--dire qu'on passe dessus une couche de colle de peau
avec un peu de blanc d'Espagne. Puis quand cet encollage est sec, on
procde  la dtrempe comme pour la dcoration de thtre. On peut ainsi
peindre tout ce que l'on veut, des semis, comme nous avons fait ici;
cela ne cote pas gros, puisqu'on se sert de _pochoirs_; ou des
ornements, des paysages, des fleurs, des figures mme. Le prix de la
matire est peu de chose, et le plus ou moins de valeur de ces tentures
dpend du travail de l'artiste. Quand cela est sec, on roule les toiles
et on les envoie partout sans grands frais; puis, sur place, on les
retend sur des chssis trs minces, ce que nous appelons des
porte-tapisseries. Il y a donc isolement entre le mur et la tenture, ce
qui est ncessaire  la campagne o les papiers colls se gtent
toujours; d'autant que, si on ne chauffe pas les pices en hiver et que
l'on craigne l'humidit, on dtend les toiles, on les roule et on les
range en lieu sec, pour les replacer au printemps, comme on fait des
tapisseries.

--J'ai cru, en ouvrant la porte du salon, que vous aviez fait mettre des
tapisseries.

--C'est qu'en effet le gros grain de la toile reproduit assez le point
de la tapisserie et que la dtrempe prend les tons mats de la laine. Au
total, les tentures de notre maison ne cotent gure plus que les
papiers de haut prix que l'on fabrique aujourd'hui et cela dure plus
longtemps; sans compter qu'on est assur de ne pas voir sa tenture chez
tout le monde.

--C'est vrai, souvent en entrant dans un salon, j'ai reconnu un papier
que j'avais vu ailleurs. Mais, dites-moi, cousin: j'ai remarqu aussi
que vous aviez fait poser des paratonnerres?

--Certes, cela est prudent. J'en ai fait placer deux: un sur le comble
de l'escalier, et l'autre sur le milieu du grand fatage.

--Un seul n'et pas suffi?

--Je ne le crois pas, par cette raison que les paratonnerres ne
protgent que les points qui sont renferms dans un cne dont ils sont
le sommet; du moins, c'est ce que l'on admet. Car, entre nous, les
physiciens ne sont pas parfaitement d'accord sur l'effet du fluide
lectrique, sur le degr d'efficacit des paratonnerres et sur les
prcautions  prendre lorsqu'on les tablit. Je m'en tiens  ma propre
exprience, qui m'a dmontr que jamais un difice, si expos qu'il ft,
n'tait foudroy lorsque les paratonnerres sont nombreux, que les
conducteurs sont suffisants, qu'ils sont mis en communication les uns
avec les autres et que leur extrmit infrieure plonge dans l'eau ou
dans une terre trs humide. Vous savez que l'eau est conducteur de
l'lectricit; si le fil du paratonnerre se termine dans une terre
sche, l'lectricit s'accumule et produit des tincelles en retour qui
sont trs dangereuses. Le mme effet se produit s'il y a des
interruptions dans le fil conducteur; le paratonnerre produit alors
l'effet d'une bouteille de Leyde, il se charge et devient plus dangereux
qu'utile. On a recommand aussi les attaches avec isolateurs en verre;
mais je n'ai jamais vu que des paratonnerres, bien tablis d'ailleurs,
causassent des accidents faute d'isolateurs. Je considre cette
prcaution comme superflue, par cette raison que le fluide cherche sa
voie la plus directe. Le fil tabli dans de bonnes conditions est cette
voie; aussi ne faut-il pas lui faire faire des dtours brusques,
anguleux, et, autant que possible, il faut le mener par le plus court
chemin et celui qui se rapproche le plus de la verticale, dans le sol
humide.

 dner, il ne fut question que de la maison neuve et de l'arrive de
Mme Marie. On discuta fort comment on s'y prendrait pour que la
surprise ft complte. Puis le _crmonial_ fut rgl. M. de Gandelau y
avait song. Les entrepreneurs et chefs d'atelier du pays qui avaient
travaill  la maison taient convoqus, et un dner leur serait offert
dans le jardin. L'instituteur qui avait donn ses soins  Paul, le
maire, le cur de la commune, et quelques voisins et amis, entre autres
M. Durosay, qui avait reparu dans le pays, taient pris de venir
assister  l'inauguration. Les ouvriers n'avaient pas t oublis, ils
recevraient tous une gratification; il y aurait le soir un bal dans le
nouveau parc pour tous les gens du pays, avec les rafrachissements
obligs, et les pauvres de la commune recevraient, ds le matin, des
distributions en nature.

Paul craignait fort que sa soeur n'et quelque soupon de la surprise
qu'on lui mnageait; que, si on se taisait au sujet de la maison dont,
avant la guerre, il avait t question dans les lettres crites  Mme
Marie, ce silence ne lui part suspect.--Il a raison, dit Mme de
Gandelau. Si Marie nous demande ce qu'est devenu ce projet et le
programme qu'elle avait envoy, si elle s'informe de nos occupations
pendant l'anne dernire, nous serons obligs d'accumuler mensonges sur
mensonges; nous nous couperons, et d'ailleurs cela me rpugne un peu de
ne pas lui parler sincrement. Nous ne saurons pas mentir pendant deux
ou trois heures; puis, Lucie nous trahira.

--Oh! non, rpondit Lucie, je ne dirai rien, bien sr.

--Tes yeux parleront pour toi, chre enfant. J'arrangerai cela. Vous me
laisserez quelques instants seule avec Marie. Je lui dirai que Paul,
pour s'occuper pendant ses vacances trop prolonges, a bti une petite
maison, avec les conseils de son cousin. Je lui laisserai supposer que
c'est quelque fantaisie de collgien. Elle ne pensera qu' un amusement,
se figurera quelque petit modle de construction assez bien russi. On
pourra donc en parler  l'aise, sur le ton de la plaisanterie. Puis,
aprs djeuner, nous lui proposerons d'aller voir la maison de Paul.

C'est ainsi que les choses furent rgles.

Paul dormit peu pendant cette nuit quoiqu'il ft parti de Paris de grand
matin et qu'il et us et abus de ses jambes tout le jour.

Le 19 mai 1872,  9 heures 40 minutes, M. et Mme N... descendaient 
la gare de X..., o M. de Gandelau les attendait avec une bonne calche.
Vingt minutes aprs on entrait dans la cour du chteau. Inutile de dire
les embrassades, les joies entremles de larmes, prodigues pendant les
premires minutes de ce retour.

Mme de Gandelau avait fait arranger les chambres des poux avec tout
le soin dont elle tait capable, comme s'ils dussent faire un long
sjour au chteau.

La mre ne manqua pas de trouver sa fille embellie; Mme Marie trouva
Paul grandi, presque un homme, et Mlle Lucie presque une jeune fille.

Grce  Mme de Gandelau, pendant le djeuner, il ne fut question de
la maison de Paul que comme d'un incident sans consquence. On parla des
voyages, de la guerre. Aprs vingt-deux mois d'absence, les sujets de
conversation ne manquaient pas. Mais Paul tait agit, distrait; sa soeur
en fit la remarque. Paul rougit jusqu'au blanc des yeux.

Je crois que Paul mdite quelque chose, dit M. N...,

M. et Mme de Gandelau se regardrent en souriant.

Qu'y a-t-il donc, dit Mme Marie... une conspiration?

--Peut-tre, rpondit Mme de Gandelau, mais laisse-nous le plaisir de
la mener  bonne fin.

--Conspirez, maman, je vous aiderai de tout mon coeur.

Il n'y avait pas  parler, pour le moment, de la promenade projete, car
on se trahissait. Mme de Gandelau proposa  sa fille de prendre
quelque repos dont elle devait avoir besoin. M. N... demanda la
permission d'expdier certaines lettres urgentes et le chteau rentra
dans le silence. La journe tait chaude et on n'entendait plus que le
bourdonnement des insectes sur les pelouses. Paul cependant ne pouvait
tenir en place.

Vous n'tes pas encore un diplomate, lui dit son cousin. Diable!
tenez-vous en repos. Il n'y a plus que vous qui bougiez dans la maison.
Vous allez vous trahir, si vous continuez. Allez-vous-en dans votre
chambre, prenez un livre... ennuyeux; vous vous endormirez et le temps
passera.

--Mais tous les invits qui attendent l-bas.

--Ah oui, c'est vrai! Eh bien montez  cheval, courez jusqu' la maison,
dites  tous les invits d'admirer les merveilles du nouveau domaine et
de prendre patience. Dites que madame votre soeur est un peu fatigue et
qu'elle ne fera son apparition que dans l'aprs-midi. Puis revenez.

Paul ne se le fit pas rpter, tant l'immobilit lui semblait chose
impossible. Il aurait donn  ce moment dix ans de sa vie pour que sa
soeur se dcidt  monter en voiture.

On ne saurait dire ce que pensait le poney de l'allure que Paul lui fit
prendre par cette chaleur de 25 degrs  l'ombre. Il arriva cumant  la
maison neuve, si bien que la plupart des personnes dj runies crurent
 quelque fcheuse nouvelle. Quand Paul, de l'air le plus effar du
monde, leur dit que Mme Marie devait retarder son entre de quelques
heures, parce qu'elle se reposait:

Si ce n'est que cela, dirent-ils tous, rien ne presse, et c'est bien
naturel, aprs un si long voyage.

Puis chacun voulut avoir des nouvelles des arrivants, puis on demandait
 Paul de voir ceci et cela. Paul bouillait.

Vous n'allez pas remonter  cheval dans l'tat o vous tes, lui dit le
maire; vous voil en nage et votre poney est blanc d'cume; reposez-vous
un peu et buvez un coup de vin.

Il fallut se rendre, car M. le maire, de son ct, avait apport un
panier de petit vin de Saumur. On trinqua  la sant des nouveaux
arrivs et  la prosprit de la maison, si bien que Paul perdit l une
heure. Enfin il put reprendre le chemin du chteau, mme allure. Mais,
en atteignant la crte du plateau, il vit de loin la calche qui se
dirigeait du ct de la maison. Il fit un dtour afin de prendre les
promeneurs  revers, et les atteignit au moment o le nouveau domaine
allait leur apparatre. Voil, dit sa soeur, un cavalier bien chauff,
d'o vient-il? Est-ce lui qui dirige toute la
conspiration?--Certainement, rpondit sa mre, regarde!

En effet, on voyait se dessiner la silhouette de la maison de Paul, avec
ses toits d'ardoises tincelants aux rayons du soleil... Il y eut un
silence et, il faut le dire, un peu d'motion.

Je m'en doutais, dit Mme Marie, en embrassant sa mre et M. de
Gandelau. Ainsi donc, pendant vos angoisses de l'an dernier, vous
pensiez  nous,  ce point de raliser ce projet de maison que j'avais
cru n'tre qu'une ide en l'air? Et Paul!

--Paul reprit M. de Gandelau, Paul a travaill, et a pris sa bonne part
dans la russite du projet. Si jamais il devient un architecte
distingu, tu eu auras t la cause premire.

--Et vous, mon ami, dit Mme de Gandelau  son gendre, qui lui baisait
tendrement la main, vous ne dites rien!

--M. de Gandelau m'en avait crit, et j'tais dans le secret; Marie peut
vous dire si je l'ai bien gard!

--Ainsi nous tions trahis, mon pauvre Paul! s'cria Mme de Gandelau.

--M. de Gandelau voulait savoir si un tablissement dans cette terre ne
drangerait pas nos projets d'avenir. Je lui rpondis qu'au contraire il
les devanait, et que la seule cause qui m'et empch d'entreprendre
ici la construction d'une maison aprs notre mariage, tait la crainte
de vous affliger et de vous faire supposer que peut-tre nous
n'attachions pas  votre hospitalit maternelle le prix que vous savez
lui donner. Marie dsire rsider ici une grande partie de l'anne; elle
est aime et connue dans ce pays o elle est ne; rien ne pouvait lui
tre plus agrable que de suivre votre exemple, prs de vous, presque
sous vos yeux, sans vous causer les embarras d'une installation
permanente dans la maison que vous habitez. Je n'avais pas besoin de la
consulter, car je savais que vous ralisiez un rve qu'elle caressait,
sans trop esprer sa ralisation prochaine.

--Tout est donc pour le mieux, reprit Mme de Gandelau, en regardant
son mari, car elle se rappelait ce qu'il lui avait dit un soir, deux ans
auparavant.

[dessin]

La famille fut accueillie devant le perron de la nouvelle maison par des
vivats. Avant d'entrer, on en fit le tour; et se trouvant en face du
groupe des entrepreneurs et chefs ouvriers, Paul les prsenta  sa soeur
en disant que c'tait grce  leur zle et au dsir de la voir bientt
dans le pays, que cette construction avait d d'tre termine en moins
de deux ans. Le compliment de Paul, assez bien tourn, et surtout les
faons gracieuses de sa soeur, qui s'enquit prs de chacun d'eux de ce
qu'ils avaient fait, de leurs familles, et leur exprima le dsir qu'elle
avait de les employer souvent, lui gagna le coeur de ces braves gens qui,
la plupart, l'avaient vue toute petite.

Mme Marie voulut tout visiter. Ce furent des explosions de joie 
chaque pas, et Paul fut bien embrass vingt fois par sa _cliente_. M.
N... s'tait empar du grand cousin, qui, cela va sans dire, fut
chaudement flicit.

 chaque instant, M. Durosay ne manquait pas d'exprimer son admiration
et rptait sans cesse: C'est un charmant manoir seigneurial!

--Mais, dit enfin Mme Marie en se tournant brusquement de son ct,
pourquoi, cher monsieur, appelez-vous cela un _manoir, et_ seigneurial?
Je n'ai pas de vassaux, et je n'ai pas envie d'en possder. Dites donc
que c'est une maison, faite pour moi par ceux qui m'aiment, et qui sera
toujours ouverte  nos amis, toujours accessible  ceux qui auront
besoin de nous.

On dit que Paul est plus que jamais dcid  embrasser la carrire de
l'architecture.

FIN

       *       *       *       *       *




DFINITION DE QUELQUES TERMES TECHNIQUES EMPLOYS DANS CE VOLUME.


=Appareil=. Assemblage des pierres tailles.

=Arbaltrier=. Pice de bois incline, suivant la pente d'un comble qui
s'assemble  sa partie suprieure dans le poinon,  sa partie
infrieure dans l'entrait et qui supporte les pannes (Dbut troisime
leon, chapitre VI).

=Artier=. Angle saillant form par la runion de deux pans de comble.

=Attachement=. On dsigne ainsi la constatation du travail fait sur le
chantier par notes crites ou par des figures.

=Banc=. Le mot banc, en terme de carrier, signifie une couche calcaire,
homogne, comprise entre deux lits ou fissures naturelles horizontales,
si la masse n'a pas t dforme par un soulvement. Les pierres
calcaires, quelques grs, sont exploits par bancs. Leur paisseur est
trs variable.

=Battement=. Montant vertical d'une porte ou d'une croise du ct de la
fermeture.

=Berceau de vote=. S'entend d'une vote compose simplement d'une portion
de cylindre.

=Bton=. Mlange compos de chaux, de sable et de cailloux, pilonn par
couches horizontales et formant ainsi un massif compact, homogne, qui
durcit plus ou moins rapidement suivant la qualit de la chaux et permet
d'asseoir les plus lourdes charges sans qu'on ait  craindre les
dislocations ou tassements. Toutefois, la faon du bton exige beaucoup
de soin et d'attention et une connaissance exacte de la qualit des
chaux employes.

=Blochet=. Pice de bois pose, embreve sur les sablires d'une
charpente,  angle droit, et qui reoit le pied du chevron et la
jambette qui empche celui-ci de glisser.

=Boulin=. Pice de bois de chne qui, engage d'un bout dans la
construction et de l'autre attache aux chasses, sert  porter les
plateaux sur lesquels les ouvriers travaillent,  mesure que s'lve une
construction.

=Boulon=. Tige de fer rond, munie d'une tte carre  l'une de ses
extrmits et d'un pas de vis  l'autre, recevant un crou et permettant
ainsi de serrer entre elles les pices de charpente.

=Bresis=. On dit un comble en _bresis_ ou avec _bresis_, pour indiquer
qu'il se compose de deux plans, dont l'un est peu inclin et l'autre
forme un angle plus ferm. L'arte horizontale de jonction des deux
plans est dsigne par le mot _membron_. On ouvre habituellement les
lucarnes ou mansardes dans la hauteur du _bresis_.

=Bretche=. Ce mot dsignait originairement un ouvrage de bois crnel,
dont on se servait pour attaquer et dfendre les places fortes; mais,
vers le quatorzime sicle, on dsignait ainsi un balcon en
encorbellement, ferm et couvert, une loge ayant des vues latrales, de
face et formant saillie sur une faade. Le _window_ si frquemment
adopt dans les habitations anglaises est une vritable _bretche_.

=Cage d'escalie=r. Est l'enveloppe en maonnerie ou en charpente dans
laquelle gironnent les marches d'un escalier.

=Cavalier=. Amas de terre, remblai, dispos suivant un trac rgulier et
formant saillie sur le sol.

=Chevtre=. Pice de bois qui, assemble dans deux solives d'enchevtrure,
reoit les bouts des solives  distance du foyer des chemines, ou des
vides des portes et fentres (voyez figure 33, chapitre XI).

=Chevron=. Pice de bois de faible quarrissage sur laquelle est cloue la
volige ou le lattis qui reoit l'ardoise ou la tuile. Les chevrons sont
espacs de 0m,50c au plus d'axe en axe, dans une bonne charpente
de comble. Ils portent au pied sur des sablires ou sur des blochets,
dans leur longueur, sur les pannes, et  leur extrmit, sur le fatage.

=Contre-marche=. La face verticale d'une marche.

=Corbeau=. Support de pierre ou de bois formant saillie sur le parement
d'un mur, ayant sa face moulure ou sculpte, ses deux parois latrales
verticales et recevant une charge: poutre, balcon, corniche, colonnette,
naissance de vote, etc.

=Couchis=. Planches ou madriers que l'on pose sur les cintres en charpente
et qui servent de forme  une vote en maonnerie pendant qu'on la
faonne (voyez figure 25, chapitre X).

=Coupe=. Section d'un ensemble ou d'un dtail d'architecture.

=Crmaillre=. Pice de charpente sur laquelle reposent les bouts des
marches d'un escalier et qui est entaille en manire de ressauts pour
les recevoir.

=Dormant=. Chssis fixe, de bois, qui reoit les vantaux d'une porte, ou
les chssis ouvrants d'une croise.

=chasse=. Pice de bois de brin, longue et menue, qui, pose
verticalement, est employe pour chafauder les constructions  mesure
qu'elles s'lvent.

=chelle de proportion=. Le texte explique suffisamment l'emploi de
l'_chelle_ dans le trac architectonique, pour qu'il ne soit pas
ncessaire de s'tendre sur l'utilit de ce moyen pratique. On entend
aussi par _chelle_, les proportions relatives d'un difice. Certains
membres de l'architecture donnent l'_chelle_ de l'ensemble. Ainsi, une
balustrade ne pourrait dpasser la hauteur d'appui ou lui tre
infrieure; elle donne alors l'_chelle_ de la btisse, c'est--dire
qu'elle indique la dimension relle de l'ensemble, en prenant pour point
de comparaison la hauteur de l'homme.

=lvation=. On dsigne par ce mot, en architecture, le gomtral d'une
faade; en terme propre, la projection verticale.

=Embrvement=. Entaille faite dans une pice de bois pour recevoir un
assemblage  tenons.

=Entrait=. Pice de bois horizontale qui reoit  ses extrmits le pied
des arbaltriers d'une ferme (voyez la troisime leon, chapitre VI) et
qui est suspendue  son milieu par le poinon.

=Entrevous=. Intervalles laisss entre les solives d'un plancher.

=trier=. Bande de fer qui forme boucle et, passant sous l'entrait d'une
ferme, le suspend au poinon au moyen de boulons.

=Fatage=. Pice de bois horizontale qui, pose sur la tte des poinons
des fermes, forme l'arte suprieure du comble et reoit les chevrons.
Les fatages sont soulags dans leur porte, d'un poinon  l'autre, par
des liens.

=Ferme=. Assemblage de charpente destin  porter la couverture d'un
comble (voyez la troisime leon, chapitre VI).

=Feuillure=. Entaille pratique longitudinalement sur les dormants,
poteaux[66] d'huisseries et linteaux, pour recevoir le bti des portes
et chssis ou les battants des croises.

=Giron=. Est la largeur d'une marche d'escalier.

=Giron droit=. S'entend pour une marche d'gale largeur dans sa longueur.
Giron _triangulaire_ dsigne une marche troite au collet et
s'largissant du ct du mur de cage. On dit: les marches d'un escalier
ont peu de giron, quand leur pas est court; ont beaucoup de giron, quand
leur pas est long (voyez _Pas_).

=Harpe=. Saillie que forme une pierre d'appareil pour se relier  une
construction de moellons ou de briques.

=Jambage=. Montant vertical d'une fentre ou d'une porte. Ne s'emploie que
s'il s'agit de montants de pierre ou de maonnerie.

=Jet-d'eau=. Moulure saillante ajoute  la traverse basse des croises et
 la barre d'appui et dispose pour loigner les eaux pluviales de la
feuillure et de la jonction de la barre d'appui avec la tablette.

=Joint=. Intervalle vertical laiss entre deux pierres. On dit: _joint
vif_, quand les pierres sont poses jointives, sans mortier ou pltre
entre elles; et _joint garni_, quand cet intervalle est rempli de pltre
ou de mortier.

=Lambourde=. Pice de bois fixe horizontalement le long d'un mur et qui
est destine  recevoir les extrmits des solives d'un plancher. On
donne aussi le nom de lambourdes aux filires de chnes scelles sur
l'aire d'un plancher et sur lesquelles on cloue les feuilles de
parquets.

=Libage=. Pierre propre  tre employe dans les fondations.

=Lien=. Pice de bois en charpe qui runit l'arbaltrier au poinon
(voyez la troisime leon, chapitre VI), ou une poutre horizontale  un
poteau.

=Linteau=. Pice de bois ou morceau de pierre qui, pose horizontalement
sur les jambages d'une porte ou d'une fentre, complte la fermeture.

=Lit de la pierre=. Est la surface suprieure ou infrieure du banc. On
dit: _lit de pose_, pour indiquer la surface infrieure de la pierre.
Les pierres calcaires doivent tre poses sur leur lit ainsi qu'elles
l'taient dans la carrire.

=Moise=. Pice de bois peu paisse, servant  runir les parties d'une
charpente au moyen d'entailles qui les saisissent et de boulons. Les
moises sont habituellement poses jumelles.

=Montant=. Se dit de toute pice de menuiserie verticale.

=Mortaise=. Trou oblong pratiqu dans une pice de charpente pour recevoir
un tenon. La longueur de la mortaise doit toujours tre suivant le fil
du bois.

=Mur=. On dit: _mur goutterot_, pour dsigner celui qui porte un chneau
et reoit la chute d'un comble; _mur pignon_, pour dsigner celui qui
clt la charpente d'un comble; _mur de refend_, pour dsigner celui qui,
 l'intrieur d'un btiment, spare les pices, reoit la porte des
planchers et les tuyaux de chemine.

=Noue=. Angle rentrant, form par la runion de deux pans de comble.

=Noyau=. Pile ou colonne autour de laquelle gironnent les marches de
l'escalier.

=Panne=. Pice de charpente pose horizontalement sur les arbaltriers
d'une ferme et qui reoit les chevrons.

=Parement=. Surface externe ou interne d'un mur.

=Pas=. C'est la surface plane d'une marche sur laquelle on pose le pied.

=Pignon=. Partie terminale d'un mur qui masque la charpente du comble et
en suit les pentes.

=Pltras=. Fragments d'ouvrages de pltre, employs comme garnissage dans
les planchers et pans de bois.

=Poinon=. Pice de bois verticale qui reoit, dans une ferme, les deux
arbaltriers et suspend le milieu de l'entrait (voyez la troisime
leon, chapitre VI).

=Poteau=. Pice de bois verticale qui reoit  sa tte, une ou plusieurs
traverses horizontales. On dit: _poteau d'huisserie_, pour dsigner les
pices de bois verticales d'une cloison et notamment celles qui servent
de jambages aux portes. C'est oeuvre de menuiserie.

=Profil=. Section d'un membre de moulure, d'un dtail d'architecture.

=Remblai=. Ce mot indique des terres et dbris rapports a main d'homme
pour lever un sol ou en combler les dpressions.

=Sablire=. Pice de bois horizontale pose sur la tte d'un mur,
longitudinalement, et sur laquelle portent les entraits des fermes et
les blochets.

=Solin=. Bourrelet dispos au-dessus d'une couverture et suivant son
inclinaison le long des maonneries qui la surmontent, pour empcher les
eaux pluviales de s'introduire entre cette couverture et la maonnerie.

=Solive=. Pice de bois pose horizontalement pour former plancher et
recevoir l'aire sur laquelle on pose les carrelages ou les parquets. Les
solives de bois ne sauraient avoir, sans flchir, une porte de plus de
cinq mtres. Leur quarrissage et leur espacement sont dtermins par
leur porte et la charge qu'elles doivent subir.

=Solive d'enchevtrure=. Plus fortes que les solives ordinaires des
planchers, ces pices de bois reoivent les chevtres (voyez la figure
33, chapitre XI).

=Soubassement=. Partie d'une construction qui reoit le rez-de-chausse;
c'est--dire, qui est comprise entre le sol intrieur de la btisse et
le sol extrieur.

=Souche de chemine=. Est la partie du conduit de fume en maonnerie qui
dpasse les combles et est termine parfois par des tuyaux en poterie ou
de tle.

=Tableau=. Partie du jambage d'une porte ou d'une fentre qui reste en
dehors de la fermeture.

=Tas=. Lieu du travail des ouvriers sur le btiment mme.

=Tenon=. Languette laisse  l'extrmit d'une pice de charpente et qui
rentre dans la mortaise.

Voir, _pour les mots qui ne sont pas compris dans cette table_, le Guide
du constructeur _par Pernot, 1 volume in-18 de 532 pages, broch 5
francs. Bibliothque des Professions industrielles, commerciales et
agricoles._

       *       *       *       *       *




NOTES:


[1] =chelle= de proportion. Le texte explique suffisamment l'emploi de
l'_chelle_ dans le trac architectonique, pour qu'il ne soit pas
ncessaire de s'tendre sur l'utilit de ce moyen pratique. On entend
aussi par _chelle_, les proportions relatives d'un difice. Certains
membres de l'architecture donnent l'_chelle_ de l'ensemble. Ainsi, une
balustrade ne pourrait dpasser la hauteur d'appui ou lui tre
infrieure; elle donne alors l'_chelle_ de la btisse, c'est--dire
qu'elle indique la dimension relle de l'ensemble, en prenant pour point
de comparaison la hauteur de l'homme.

[2] =lvation=. On dsigne par ce mot, en architecture, le gomtral
d'une faade; en terme propre, la projection verticale.

[3] =Mur=. On dit: _mur goutterot_, pour dsigner celui qui porte un
chneau et reoit la chute d'un comble; _mur pignon_, pour dsigner
celui qui clt la charpente d'un comble; _mur de refend_, pour dsigner
celui qui,  l'intrieur d'un btiment, spare les pices, reoit la
porte des planchers et les tuyaux de chemine.

[4] =Solive=. Pice de bois pose horizontalement pour former plancher et
recevoir l'aire sur laquelle on pose les carrelages ou les parquets. Les
solives de bois ne sauraient avoir, sans flchir, une porte de plus de
cinq mtres. Leur quarrissage et leur espacement sont dtermins par
leur porte et la charge qu'elles doivent subir.

[5] =Noyau=. Pile ou colonne autour de laquelle gironnent les marches de
l'escalier.

[6] =Giron=. Est la largeur d'une marche d'escalier. =Giron droit=.
S'entend pour une marche d'gale largeur dans sa longueur. Giron
_triangulaire_ dsigne une marche troite au collet et s'largissant du
ct du mur de cage. On dit: les marches d'un escalier ont peu de giron,
quand leur pas est court; ont beaucoup de giron, quand leur pas est long
(voyez _Pas_).

[7] A, vestibule; B, salon: C, salle  manger; D, salle de billard; E,
cabinet de Monsieur; F, descente-serre; G, office; H, cuisine; I,
desserte; K, L, fournil, laverie; M, cour de service; N, S, basse-cour;
0, curie; P, remise; R, sellerie; a, escalier de service; b, descente
aux caves; c, escalier des palefreniers; V, W, water-closets.

[8] =Bretche=. Ce mot dsignait originairement un ouvrage de bois
crnel, dont on se servait pour attaquer et dfendre les places fortes;
mais, vers le quatorzime sicle, on dsignait ainsi un balcon en
encorbellement, ferm et couvert, une loge ayant des vues latrales, de
face et formant saillie sur une faade. Le _window_ si frquemment
adopt dans les habitations anglaises est une vritable _bretche_.

[9] A, antichambre; B, chambre de Madame; G, cabinet de toilette et
bains; D, garde-robe; E, chambre de Monsieur; F, cabinet de toilette et
bains; G, chambre; H, cabinet de toilette; I, lingerie; P, dbarras; W,
water-closets.

[10] =Cage d'escalie=r. Est l'enveloppe en maonnerie ou en charpente dans
laquelle gironnent les marches d'un escalier.

[11] =Bresis=. On dit un comble en _bresis_ ou avec _bresis_, pour
indiquer qu'il se compose de deux plans, dont l'un est peu inclin et
l'autre forme un angle plus ferm. L'arte horizontale de jonction des
deux plans est dsigne par le mot _membron_. On ouvre habituellement
les lucarnes ou mansardes dans la hauteur du _bresis_.

[12] =Artier=. Angle saillant form par la runion de deux pans de
comble.

[13] =Pignon=. Partie terminale d'un mur qui masque la charpente du
comble et en suit les pentes.

[14] =Tableau=. Partie du jambage d'une porte ou d'une fentre qui reste
en dehors de la fermeture.

[15] =Souche de chemine=. Est la partie du conduit de fume en maonnerie
qui dpasse les combles et est termine parfois par des tuyaux en
poterie ou de tle.

[16] =Linteau=. Pice de bois ou morceau de pierre qui, pose
horizontalement sur les jambages d'une porte ou d'une fentre, complte
la fermeture.

[17] =Fatage=. Pice de bois horizontale qui, pose sur la tte des
poinons des fermes, forme l'arte suprieure du comble et reoit les
chevrons. Les fatages sont soulags dans leur porte, d'un poinon 
l'autre, par des liens.

[18] =Remblai=. Ce mot indique des terres et dbris rapports a main
d'homme pour lever un sol ou en combler les dpressions.

[19] Voir le _Manuel du Gologue_, 1 vol. in-18 broch, 4
fr.--Bibliothque des _Professions Industrielles, Commerciales et
Agricoles._

[20] =Banc=. Le mot banc, en terme de carrier, signifie une couche
calcaire, homogne, comprise entre deux lits ou fissures naturelles
horizontales, si la masse n'a pas t dforme par un soulvement. Les
pierres calcaires, quelques grs, sont exploits par bancs. Leur
paisseur est trs variable.

[21] =Bton=. Mlange compos de chaux, de sable et de cailloux, pilonn
par couches horizontales et formant ainsi un massif compact, homogne,
qui durcit plus ou moins rapidement suivant la qualit de la chaux et
permet d'asseoir les plus lourdes charges sans qu'on ait  craindre les
dislocations ou tassements. Toutefois, la faon du bton exige beaucoup
de soin et d'attention et une connaissance exacte de la qualit des
chaux employes.

[22] =Coupe=. Section d'un ensemble ou d'un dtail d'architecture.

[23] =Joint=. Intervalle vertical laiss entre deux pierres. On dit:
_joint vif_, quand les pierres sont poses jointives, sans mortier ou
pltre entre elles; et _joint garni_, quand cet intervalle est rempli de
pltre ou de mortier.

[24] =Soubassement=. Partie d'une construction qui reoit le
rez-de-chausse; c'est--dire, qui est comprise entre le sol intrieur
de la btisse et le sol extrieur.

[25] =Appareil=. Assemblage des pierres tailles.

[26] =Corbeau=. Support de pierre ou de bois formant saillie sur le
parement d'un mur, ayant sa face moulure ou sculpte, ses deux parois
latrales verticales et recevant une charge: poutre, balcon, corniche,
colonnette, naissance de vote, etc.

[27] =Berceau de vote=. S'entend d'une vote compose simplement d'une
portion de cylindre.

[28] =Parement=. Surface externe ou interne d'un mur.

[29] =Lien=. Pice de bois en charpe qui runit l'arbaltrier au poinon,
ou une poutre horizontale  un poteau.

[30] =Ferme=. Assemblage de charpente destin  porter la couverture d'un
comble (voyez page 79).

[31] =Arbaltrier=. Pice de bois incline, suivant la pente d'un comble
qui s'assemble  sa partie suprieure dans le poinon,  sa partie
infrieure dans l'entrait et qui supporte les pannes.

[32] =Entrait=. Pice de bois horizontale qui reoit  ses extrmits le
pied des arbaltriers d'une ferme et qui est suspendue  son milieu par
le poinon.

[33] =Poinon=. Pice de bois verticale qui reoit, dans une ferme, les
deux arbaltriers et suspend le milieu de l'entrait.

[34] =Tenon=. Languette laisse  l'extrmit d'une pice de charpente et
qui rentre dans la mortaise.

[35] =Mortaise=. Trou oblong pratiqu dans une pice de charpente pour
recevoir un tenon. La longueur de la mortaise doit toujours tre suivant
le fil du bois.

[36] =Embrvement=. Entaille faite dans une pice de bois pour recevoir un
assemblage  tenons.

[37] =Chevron=. Pice de bois de faible quarrissage sur laquelle est
cloue la volige ou le lattis qui reoit l'ardoise ou la tuile. Les
chevrons sont espacs de 0m,50c au plus d'axe en axe, dans une
bonne charpente de comble. Ils portent au pied sur des sablires ou sur
des blochets, dans leur longueur, sur les pannes, et  leur extrmit,
sur le fatage.

[38] =Sablire=. Pice de bois horizontale pose sur la tte d'un mur,
longitudinalement, et sur laquelle portent les entraits des fermes et
les blochets.

[39] =Blochet=. Pice de bois pose, embreve sur les sablires d'une
charpente,  angle droit, et qui reoit le pied du chevron et la
jambette qui empche celui-ci de glisser.

[40] =Boulon=. Tige de fer rond, munie d'une tte carre  l'une de ses
extrmits et d'un pas de vis  l'autre, recevant un crou et permettant
ainsi de serrer entre elles les pices de charpente.

[41] =Moise=. Pice de bois peu paisse, servant  runir les parties
d'une charpente au moyen d'entailles qui les saisissent et de boulons.
Les moises sont habituellement poses jumelles.

[42] =Profil=. Section d'un membre de moulure, d'un dtail d'architecture.

[43] =Cavalier=. Amas de terre, remblai, dispos suivant un trac rgulier
et formant saillie sur le sol.

[44] =Lit de la pierre=. Est la surface suprieure ou infrieure du banc.
On dit: _lit de pose_, pour indiquer la surface infrieure de la pierre.
Les pierres calcaires doivent tre poses sur leur lit ainsi qu'elles
l'taient dans la carrire.

[45] =Jambage=. Montant vertical d'une fentre ou d'une porte. Ne
s'emploie que s'il s'agit de montants de pierre ou de maonnerie.

[46] =Couchis=. Planches ou madriers que l'on pose sur les cintres en
charpente et qui servent de forme  une vote en maonnerie pendant
qu'on la faonne.

[47] =Feuillure=. Entaille pratique longitudinalement sur les dormants,
poteaux d'huisseries et linteaux, pour recevoir le bti des portes et
chssis ou les battants des croises.

[48] =Harpe=. Saillie que forme une pierre d'appareil pour se relier  une
construction de moellons ou de briques.

[49] =Dormant=. Chssis fixe, de bois, qui reoit les vantaux d'une porte,
ou les chssis ouvrants d'une croise.

[50] =Pltras=. Fragments d'ouvrages de pltre, employs comme garnissage
dans les planchers et pans de bois.

[51] =Lambourde=. Pice de bois fixe horizontalement le long d'un mur et
qui est destine  recevoir les extrmits des solives d'un plancher. On
donne aussi le nom de lambourdes aux filires de chnes scelles sur
l'aire d'un plancher et sur lesquelles on cloue les feuilles de
parquets.

[52] =Entrevous=. Intervalles laisss entre les solives d'un plancher.

[53] =Chevtre=. Pice de bois qui, assemble dans deux solives
d'enchevtrure, reoit les bouts des solives  distance du foyer des
chemines, ou des vides des portes et fentres.

[54] =Solive d'enchevtrure=. Plus fortes que les solives ordinaires des
planchers, ces pices de bois reoivent les chevtres.

[55] =Montant=. Se dit de toute pice de menuiserie verticale.

[56] =trier=. Bande de fer qui forme boucle et, passant sous l'entrait
d'une ferme, le suspend au poinon au moyen de boulons.

[57] =Tas=. Lieu du travail des ouvriers sur le btiment mme.

[58] =Boulin=. Pice de bois de chne qui, engage d'un bout dans la
construction et de l'autre attache aux chasses, sert  porter les
plateaux sur lesquels les ouvriers travaillent,  mesure que s'lve une
construction.

[59] =chasse=. Pice de bois de brin, longue et menue, qui, pose
verticalement, est employe pour chafauder les constructions  mesure
qu'elles s'lvent.

[60] _La mthode d'enseignement de dessin de l'auteur_ se _trouve
expose dans un volume de la_ Bibliothque des professions
industrielles, commerciales et agricoles.--_Comment on devient un
dessinateur,_ 1 vol. in-18, broch, 4 francs.

[61] =Crmaillre=. Pice de charpente sur laquelle reposent les bouts
des marches d'un escalier et qui est entaille en manire de ressauts
pour les recevoir.

[62] =Contre-marche=. La face verticale d'une marche.

[63] =Solin=. Bourrelet dispos au-dessus d'une couverture et suivant son
inclinaison le long des maonneries qui la surmontent, pour empcher les
eaux pluviales de s'introduire entre cette couverture et la maonnerie.

[64] =Battement=. Montant vertical d'une porte ou d'une croise du ct de
la fermeture.

[65] =Jet-d'eau=. Moulure saillante ajoute  la traverse basse des
croises et  la barre d'appui et dispose pour loigner les eaux
pluviales de la feuillure et de la jonction de la barre d'appui avec la
tablette.

[66] =Poteau=. Pice de bois verticale qui reoit  sa tte, une ou
plusieurs traverses horizontales. On dit: _poteau d'huisserie_, pour
dsigner les pices de bois verticales d'une cloison et notamment celles
qui servent de jambages aux portes. C'est oeuvre de menuiserie.






End of the Project Gutenberg EBook of Comment on construit une maison, by 
Eugne-Emmanuel Viollet-le-Duc

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defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
written explanation to the person you received the work from.  If you
received the work on a physical medium, you must return the medium with
your written explanation.  The person or entity that provided you with
the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
refund.  If you received the work electronically, the person or entity
providing it to you may choose to give you a second opportunity to
receive the work electronically in lieu of a refund.  If the second copy
is also defective, you may demand a refund in writing without further
opportunities to fix the problem.

1.F.4.  Except for the limited right of replacement or refund set forth
in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.

1.F.5.  Some states do not allow disclaimers of certain implied
warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
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provision of this agreement shall not void the remaining provisions.

1.F.6.  INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     http://www.gutenberg.net

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including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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