The Project Gutenberg EBook of L'isthme de Panama, by Michel Chevalier

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Title: L'isthme de Panama

Author: Michel Chevalier

Release Date: September 3, 2008 [EBook #26515]

Language: French

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La fin de la page 144 est manquante: Cet entourage rendrait les plus
grands services aux ingnieurs pen-

Les erreurs notes dans l'errata ont t corriges dans le texte.




L'ISTHME DE PANAMA


EXAMEN HISTORIQUE ET GOGRAPHIQUE

DES DIFFRENTES DIRECTIONS SUIVANT LESQUELLES ON POURRAIT LE PERCER ET
DES MOYENS  Y EMPLOYER;


SUIVI D'UN APERU

SUR L'ISTHME DE SUEZ.

PAR

MICHEL CHEVALIER.

Avec une Carte.




PARIS.

LIBRAIRIE DE CHARLES GOSSELIN.

DITEUR DE LA BIBLIOTHQUE D'LITE,

30, RUE JACOB.

MDCCCXLIV.




CHAPITRE PREMIER.

FORME GNRALE DE L'ISTHME DE PANAMA.

     Sa grande longueur.--Sur cette longueur, cinq localits o l'on
     peut rechercher un passage: 1 isthme de Tehuantepec; 2  l'est
     de la baie de Honduras; 3 lac de Nicaragua; 4 isthme de Panama
     proprement dit; minimum d'paisseur de l'isthme  la baie de
     Mandinga; ligne de la Boca del Toro  l'embouchure du Chiriqui;
     5 isthme de Darien.--Obstacle qu'oppose dans toute l'Amrique au
     passage d'un Ocan  l'autre la chane des Andes; immense tendue
     de cette chane.--L'isthme est montagneux; mais la chane s'y
     abaisse prcisment aux cinq endroits ci-dessus.


L'Isthme de Panama, resserr en largeur, comme on le verra, est hors
de proportion par sa longueur avec tous les isthmes du monde. De
Tehuantepec et des bords du Guasacoalco, o il se soude  l'Amrique
du Nord, au fond du golfe de Darien, o il s'unit au massif de
l'Amrique mridionale, il y a 2,300 kilomtres (575 lieues). C'est, 
peu de choses prs, le double de la distance d'Amsterdam  Lisbonne.
Les autres isthmes clbres sont cinquante ou cent fois moins longs.
C'est qu'ils sont situs entre deux golfes avancs dans les terres ou
entre une mer et une baie, tandis que l'isthme de Panama spare deux
mers pandues[1].

         [Note 1: Pour bien prciser quelques termes dont nous
         nous servirons souvent, rappelons qu'on dsigne sous le nom
         d'_Ocan Atlantique_ la portion de l'Ocan qui est borde,
         d'un ct par l'Europe et l'Afrique, de l'autre par les deux
         Amriques. La vaste mer qui s'tend de la Chine et de l'Inde
         au ple austral, et du versant occidental des Amriques au
         revers oriental de l'Afrique, est le _Grand-Ocan_. Dans le
         voisinage de l'Amrique, entre les tropiques, celui-ci est
         nomm l'_Ocan Pacifique_,  cause de la scurit qu'il
         prsente aux navigateurs, plus particulirement dans
         l'hmisphre austral. Au contact de l'isthme de Panama, sur
         les ctes du Mexique et de l'Amrique centrale jusqu'
         l'Amrique mridionale, on l'appelle souvent la _mer du Sud_.
         Nous emploierons ces trois dnominations de _Grand-Ocan_,
         d'_Ocan Pacifique_ et de _mer du Sud_. La portion de
         l'Atlantique qui baigne l'isthme se compose du _golfe du
         Mexique_ et de la _mer des Antilles_.

         Les rameaux de la chane des Andes, qui se dveloppe d'une
         extrmit  l'autre de l'Amrique, sont dsigns par le nom
         de _Cordillres_, qui implique ainsi l'ide d'un contre-fort
         de la chane ou de l'ensemble d'une crte, et non celle d'un
         sommet isol. La crte centrale est habituellement qualifie
         de mme.]

Dans sa forme gnrale, on dirait d'une immense chausse dirige en
ligne droite de l'ouest-nord-ouest  l'est-sud-est, et prsentant, du
ct qui regarde l'Europe, deux renflements: l'un, assez spacieux pour
qu'en nos contres on en ft un beau royaume; c'est la pninsule de
Yucatan, qui, avec la presqu'le de Floride et l'le de Cuba, enclot
le golfe du Mexique, nappe d'eau presque gale  notre Mditerrane[2],
que nous qualifions avec raison de mer; l'autre, plus tendu encore
que le premier, et figurant un hmicycle, est occup par les cinq
tats de l'Amrique Centrale. Dans sa configuration gnrale, l'isthme
s'amincit  mesure qu'il approche de l'Amrique du Sud. De ce ct, il
se termine par un fer  cheval, sur lequel est situe la ville de
Panama, et qui est baign  l'occident par une baie semi-circulaire,
parseme d'les et mme d'lgants archipels en miniature, rests
clbres par les perles qu'y trouvrent les Espagnols.

         [Note 2: Le golfe du Mexique a 1,650 kilomtres de l'est
          l'ouest et 1,200 du nord au midi. Ce sont  trs peu prs
         les dimensions de la Mditerrane entre l'Espagne et la
         Grce, entre l'Afrique et la France.]

Au premier abord, il semble ncessaire d'explorer minutieusement, sur
chacun des flancs de l'isthme, une cte de cette extraordinaire
longueur de 2,300 kilomtres pour dcouvrir le point o devrait tre
plac le canal des deux ocans; mais, quelque imparfaites que soient
les connaissances gographiques sur cette partie du nouveau continent,
on reconnat bientt que le nombre des localits o l'on peut, avec
chance de succs, rechercher un passage est assez restreint. Les
points o l'isthme se rtrcit, et o il est naturel de frapper pour
faire brche, sont au nombre de cinq seulement. numrons-les:

1.--En commenant par le nord, on rencontre d'abord l'isthme de
Tehuantepec, o deux cours d'eau, le Guasacoalco et le Chimalapa,
adosss l'un  l'autre, se dversent, l'un dans l'Ocan Atlantique,
l'autre dans le Pacifique.  vol d'oiseau, la distance qui spare les
deux mers est ici de 220 kilomtres.

2.--De l'autre ct de la presqu'le de Yucatan, la carte indique, du
fond de la baie de Honduras, sur l'Atlantique,  l'Ocan Pacifique,
une distance assez faible, d'environ 200 kilomtres  vol d'oiseau, et
montre, tout auprs, des cours d'eau qui, ayant leurs sources non loin
de l'Ocan Pacifique, viennent, presque tout droit, se jeter dans
l'Atlantique.

3.--Plus au midi,  l'autre extrmit du diamtre de l'hmicycle
dcrit par l'Amrique Centrale, le lac de Nicaragua, communiquant avec
l'Atlantique par un beau fleuve, le San-Juan de Nicaragua, est situ
au milieu des terres, comme un prolongement de cette mer, qui ainsi
semble pntrer jusqu' 2 ou 3 myriamtres de l'Ocan Pacifique.

4.--Ensuite apparat l'isthme de Panama proprement dit. C'est l que
la longue chausse qui relie l'une  l'autre les deux Amriques, a son
minimum d'paisseur. De la ville de Panama sur le Pacifique  celle de
Porto-Belo sur l'Atlantique, la distance en ligne droite parat n'tre
que de 65 kilomtres. De mme entre Panama et Chagres, et ici une
partie de l'espace se franchit au moyen de la rivire Chagres, qui
roule un grand volume d'eau; de mme encore entre Chagres et la baie
de Chorrera, qui est un peu  l'ouest de Panama. Ce n'est pourtant
point entre Panama ou la baie de Chorrera et Chagres ou Porto-Belo que
l'isthme de Panama est rduit  sa moindre paisseur; un peu plus 
l'est,  la baie de Mandinga (ou San-Blas), il parat n'avoir plus
qu'une cinquantaine de kilomtres.

Un troisime point de l'isthme de Panama proprement dit appelle une
exploration soigne. C'est aux environs du port de la Boca del Toro,
situ sur l'Atlantique  l'ouest de Chagres. Vis--vis de ce port,
qu'on s'accorde  reprsenter comme admirable, on trouve, sur l'autre
mer, un autre port qu'on dit remarquable aussi,  l'embouchure de la
rivire Chiriqui.  cause de l'excellence qu'on attribue  ces deux
havres, ce trac mriterait beaucoup d'attention si le terrain qui les
spare n'tait que mdiocrement difficile.

5.--Enfin, l o l'isthme cesse et o l'Amrique du Sud s'panouit
brusquement en un vaste ventail, on trouve, sur la surface mme de
cette Amrique, un passage remarquable entre les deux ocans. Dans le
golfe de Darien, qui borde l'isthme  l'orient, se dcharge un beau
fleuve, l'Atrato, dont quelques affluents de gauche, et
particulirement le Naipipi, ont leurs sources trs voisines de
l'Ocan Pacifique, et dont l'un des rameaux suprieurs se rapproche
beaucoup, au nord de Novit, d'un fleuve tributaire du Pacifique, qui
porte, comme tant d'autres, le nom vnr de San-Juan. Je n'ose
assigner aucune largeur prcise  la ligne qu'il faudrait suivre pour
passer, par la valle du Rio Atrato, d'un ocan  l'autre. Ce serait
cependant un assez long trajet. D'aprs la dernire carte
d'Arrowsmith, de l'embouchure de l'Atrato, dans la mer des Antilles, 
celle du San-Juan, dans l'Ocan Pacifique, il y aurait au moins 450
kilomtres. Par le Naipipi, le trajet serait  peu prs moiti
moindre.

       *       *       *       *       *

Voil donc cinq localits o l'isthme se prsente favorablement quant
 la largeur. Mais quelle serait la hauteur  gravir? Ne serait-elle
pas de l'ordre de celles devant lesquelles l'art de l'ingnieur le
plus os recule avec effroi et se reconnat vaincu? Au premier abord,
on est port  le craindre. Le nouveau continent offre une chane de
montagnes sans pareille au monde pour sa continuit. Du cap Horn,
promontoire par lequel l'Amrique mridionale regarde le ple austral,
aux terres glaces qui terminent l'Amrique du Nord, s'tend la chane
des Andes comme une pine dorsale longue de _quatorze mille
kilomtres_, trente-cinq fois la longueur des Pyrnes. Qu'on se place
dans l'Amrique mridionale en un point quelconque du littoral
occidental,  Guayaquil,  Lima,  Valparaiso jusqu'au dtroit de
Magellan et  la Terre-de-Feu; partout on rencontre devant soi cette
crte altire couverte de neiges ternelles, sparant la valle du
fleuve des Amazones, o dix empires seraient  l'aise[3], celles du
Magdalena, de l'Ornoque et de la Plata, tous tributaires de
l'Atlantique, des torrents qui se prcipitent dans l'Ocan Pacifique.
Que des bords de la mer on gravisse le plateau, qu'on monte  Bogota,
 Quito, c'est--dire  la hauteur du Canigou et du pic du Midi, au
double de celle du Ballon-d'Alsace, et on la retrouve encore au-dessus
de sa tte, se redressant plus fire; on a devant soi le Cotopaxi et
le Chimborazo, dans les flancs desquels s'engloutiraient l'Ossa et le
Plion tant vants. Dans l'Amrique septentrionale, il en est de mme.
C'est d'abord le plateau mexicain, dont l'lvation gale celle de
montagnes majestueuses, et qui est surmont lui-mme de sommets
audacieux, comme le pic d'Orizaba et la Sierra Nevada (_Chane
Neigeuse_) de Mexico. Ce sont ensuite les montagnes Rocheuses, qui se
sont trouves assez hautes, assez escarpes, pour opposer jusqu' ce
jour une infranchissable barrire  la race entreprenante des
tats-Unis, que rien n'avait pu arrter. Constamment, au travers des
Californies et des possessions anglo-amricaines, britanniques et
russes, la mme chane lve inflexiblement son arte blanchie par la
neige, et hrisse  et l de cimes coniques dont _la tte au ciel
est voisine_, et dont les pieds touchent _ l'empire des morts_, au
royaume ign de Pluton; car d'une extrmit  l'autre sont distribus
des volcans[4]. En rsum, abstraction faite des cimes qui la
dominent, la chane a une lvation qui est rarement de moins de 2,000
mtres (une demi-lieue). Elle est paisse et massive; quelquefois,
comme au Mexique, dans la Nouvelle-Grenade et au Prou, elle se
dploie en un immense plateau. Dans l'Amrique du Nord comme dans
l'Amrique du Sud, on peut la considrer, sur le versant du Pacifique
au moins, comme insurmontable pour toute voie de communication autre
qu'une route ordinaire.

         [Note 3: L'tendue de la valle du fleuve des Amazones
         est gale  douze fois environ celle de la France.]

         [Note 4: On trouve des volcans en Amrique, non seulement
         entre les tropiques, mais jusqu'aux deux extrmits. Le mont
         Saint-lie, plac au terme habitable de l'Amrique du Nord,
         est un volcan. Plusieurs volcans sont plus au nord encore,
         dans l'Amrique russe. L'Amrique du Sud se termine par la
         Terre-de-Feu, ainsi nomme  cause de ses volcans.]

L'isthme de mme est montagneux. Il offre des sommets ardus et
d'innombrables volcans qui souvent branlent le sol, dvastent les
cits, et ont motiv ce dicton sur l'admirable ville de Guatimala,
btie dans la plus dlicieuse valle du monde, mais domine par des
volcans terribles d'une hauteur sans pareille[5]: qu'elle avait le
paradis d'un ct et l'enfer de l'autre. Cependant l'observateur qui
s'aventure dans ce ddale de montagnes et de collines reconnat que l
du moins la chane n'est point absolument continue. Par un heureux
hasard, la force souterraine qui, postrieurement  la formation du
continent, souleva la longue chane des Andes, se trouva affaiblie
dans l'isthme; elle y exera une action fort ingale, et y produisit
des groupes montagneux distincts et spars, et non plus une crte
inflexible. Peut-tre se divisa-t-elle pour appliquer une partie de sa
puissance  faire surgir de la mer,  quelque distance de l,
l'archipel des Antilles. Dans l'isthme, on trouve des cimes qui ne le
cdent pas au Mont-Blanc, le roi des Alpes; mais en plusieurs points,
qui sont justement ceux dsigns tout--l'heure, o l'isthme est le
plus troit, l'arte saillante du sol, le haut de la digue interpose
entre les deux ocans, n'atteint pas au-dessus de leurs flots une
lvation suprieure  celle qu'on sait faire franchir  un canal
ordinaire au moyen d'cluses. Ainsi qu'on le verra, la chane y
courbant la tte s'est ouverte non seulement  des gorges, mais 
quelques valles transversales o pourrait tre fray un passage pour
un canal ou pour un chemin de fer  pentes douces.

         [Note 5: M. Thompson (_Official visit to Guatimala_, p.
         239) fait remarquer que les volcans de Guatimala ont une
         lvation de 4,026 mtres au-dessus de leur base. Le
         Chimborazo est lev de 6,530 mtres au-dessus de la mer;
         mais, sa base tant de 2,902 mtres, il ne reste que 3,628
         mtres pour la hauteur au-dessus de la base. Au Mexique, le
         Popocatepelt, l'une des montagnes de la Sierra Nevada de
         Mexico, a 5,400 mtres au-dessus de la mer; mais sa hauteur
         au-dessus de sa base n'en est que la moiti.]




CHAPITRE II.

RECHERCHE D'UN PASSAGE ENTRE L'OCAN ATLANTIQUE ET L'OCAN PACIFIQUE,
DEPUIS LA DCOUVERTE DU NOUVEAU-MONDE.

     Objet du voyage de Colomb.--Dcouverte de l'Ocan Pacifique par
     Vasco Nuez de Balboa, le 25 septembre 1513.--Hrosme de Balboa;
     sa perscution par Pedrarias Davila.--Caractre de
     Fonseca.--Tentatives successives pour passer d'un Ocan 
     l'autre.--Emulation entre l'Espagne et le Portugal.--Vasco de
     Gama.--Le _Secret du Dtroit_.--Expdition partie de San Lucar en
     1508, sous Vicente Yaez Pinzon et Juan Diaz de Solis.--Second
     voyage de Juan Diaz de Solis.--Expditions des frres Cortereal
     pour le compte du Portugal.--Voyage de Magellan en
     1520.--Dcouverte du cap Horn par les Hollandais Lemaire et
     Schouten en 1616.--Efforts de Fernand Cortez pour dcouvrir le
     _Secret du Dtroit_; ses questions  Montezuma.--Navigateurs
     anglais  la fin du XVIe et au commencement du XVIIe sicle:
     Davis, Hudson, Baffin.--Au XVIIIe sicle, le Sudois Behring
     voyage pour le compte de la Russie.--Troisime voyage de
     Cook.--Projet de M. de Chateaubriand.--Navigateurs anglais au
     XIXe sicle--Grandeur de l'Espagne au XVIe sicle.--Canaux
     projets d'aprs Gomara en 1551  Tehuantepec, au lac de
     Nicaragua et  l'isthme de Panama proprement dit; Philippe II
     arrte l'essor de l'Espagne.--Efforts de Cortez; communication
     grossire qu'il tablit dans l'isthme de Tehuantepec; on
     l'amliore un peu  la fin du XVIIIe sicle; prix exorbitant du
     transport.--Communication par Panama, fort imparfaite.--Tort que
     se faisait l'Espagne en ngligeant ainsi des voies de transport
     aussi importantes; elle justifiait d'avance sa dpossession
     future.


Ce n'est pas chose nouvelle que de s'occuper d'un passage de l'Ocan
Atlantique au Grand-Ocan, des mers qui emplissent le vaste et profond
chenal mnag par la nature entre l'Europe et le continent amricain 
celles qui baignent de leurs flots les ctes de la Chine et du Japon
et l'autre littoral de l'Amrique. Christophe Colomb, quand, sur ce
vaisseau si longtemps sollicit, il s'embarqua pour l'expdition 
jamais mmorable qui nous donna un nouveau monde, avait pour but de
montrer aux hommes un passage plus facile vers la Chine. Jusqu'alors,
la regardant comme situe  l'orient, on jugeait qu'on devait s'y
rendre en marchant de l'ouest  l'est. Colomb prit au contraire la
route de l'est  l'ouest[6] qu'il supposait plus courte. Un monde
ignor jusqu' lui se rencontra sur son chemin[7]! Aprs qu'il eut
dcouvert ces terres inconnues, il crut avoir abord aux les de
l'Asie dpendant du domaine du Grand-Khan, c'est le nom qu'on donnait
 l'empereur de la Chine, et il est mort aprs ses quatre voyages dans
la persuasion qu'il avait t en Asie. Cependant Colomb eut une vague
connaissance de la mer que nous nommons l'Ocan Pacifique et de sa
proximit de l'Atlantique dans les parages voisins de Panama; ce fut 
son quatrime et dernier voyage, qui prcda sa mort de deux annes,
et pendant lequel il reconnut, sur une grande tendue, le continent
amricain le long de l'isthme lui-mme et au-del du ct du midi[8].
Les indignes lui apprirent qu'une autre mer existait non loin de l.
Confondant toujours l'Amrique avec l'Asie, il exprimait le voisinage
des deux mers dans la province de Veragua, o il venait de dbarquer,
en disant que certaines terres de _Ciguare_, dont il s'estimait trs
proche et qu'il croyait  dix journes seulement du Gange, taient,
par rapport  la cte de Veragua, sur l'Atlantique, dans la mme
situation que Tortose, sur la Mditerrane,  l'embouchure de l'Ebre,
relativement  Fontarabie en Biscaye sur l'Ocan. Mais Colomb ne vit
pas de ses yeux l'Ocan Pacifique. Cet honneur fut rserv  Vasco
Nuez de Balboa, l'un des hommes les plus tonnants qu'ait alors
produits l'Espagne, si fertile  cette poque en hros dignes de
l'admiration reconnaissante des peuples.

         [Note 6: Ces deux opinions taient fondes l'une et
         l'autre. La terre tant ronde, pour se rendre d'un point  un
         autre, on est galement certain d'arriver en prenant  droit
         ou  gauche sur le grand cercle de la sphre trac par ces
         deux points; mais ces deux chemins ne sont pas galement
         courts, et l'un peut tre infiniment plus long que l'autre.
         Pour qu'ils fussent galement gaux, il faudrait que les deux
         points se trouvassent aux extrmits d'un mme diamtre sur
         ce grand cercle. Colomb, par une bien heureuse erreur,
         s'imaginait que le trajet serait moins long d'Europe en Chine
         en marchant de l'est  l'ouest qu'en prenant le tour de la
         terre  rebours, c'est--dire de l'ouest  l'est.]

         [Note 7: Il est hors de doute aujourd'hui que les
         navigateurs scandinaves avaient pntr dans le Nouveau-Monde
         ds la fin du Xe sicle. Ils y avaient mme fond quelques
         tablissements. Mais les relations ainsi cres entre les
         deux continents s'taient interrompues, et le souvenir s'en
         tait perdu. L'Europe mridionale, c'est--dire les deux
         pninsules ibrique et italique, l'Angleterre et la France,
         n'en avaient jamais t informes. Colomb avait visit
         l'Islande, dans les bibliothques de laquelle on a retrouv,
         assez rcemment, la preuve positive des voyages des
         Scandinaves en Amrique. On a assur qu'il avait acquis dans
         cette le des lments de conviction au sujet de l'existence
         des terres  l'occident de l'Europe. Mais ce fait n'est pas
         dmontr. Au contraire, il est parfaitement certain, ainsi
         que nous l'avanons ici, que Colomb croyait aller en Chine
         par une route diffrente de celle qu'on croyait la meilleure,
         et mme la seule possible.]

         [Note 8: L'expdition partit de Cadix le 11 mai 1502, et
         rentra le 7 novembre 1504. Colomb y dcouvrit la cte de
         l'isthme de Panama depuis Honduras jusqu' l'Amrique du Sud,
         dont il reconnut une partie. Il mourut le 20 mai 1506. Les
         deux premiers voyages de Colomb l'avaient conduit 
         l'archipel des Antilles. Le troisime l'avait men sur la
         Cte-Ferme, au Delta de l'Ornoque et sur la cte de Paria,
         et par consquent loin de l'isthme; il y avait pris terre le
         1er aot 1498. C'tait la premire fois que Colomb abordait
         sur le continent amricain. Jusqu'alors il n'avait vu que les
         les; mais, ds le 24 juin 1497, Sbastien Cabot, envoy par
         les Anglais, avait dcouvert le continent de l'Amrique du
         Nord.]

Je ne puis prononcer le nom de Balboa sans y joindre l'expression
d'une commisration profonde. C'est un exemple amer des souffrances
auxquelles furent vous presque tous les hommes qui jourent un grand
rle dans la dcouverte de l'Amrique. Ce nouveau monde a t vraiment
enfant dans la douleur de ceux qui le donnrent  la civilisation
europenne. Colomb dans les fers, Cortez dlaiss,  la fin de sa vie,
comme un obscur aventurier, et mourant consum de chagrin, sont les
deux grandes figures d'un tableau peu honorable pour l'espce humaine.
 ct d'eux mrite de figurer en une place apparente l'hroque
Balboa sur un gibet. Une petite colonie s'tait tablie  Santa-Maria
sur l'isthme, et les colons avaient choisi Balboa pour leur chef,
parce que c'tait un homme d'une intrpidit sans gale et d'une
infatigable activit. Jaloux de faire ratifier ce titre par la cour
d'Espagne, Balboa excuta des incursions chez les tribus voisines, et
acquit ainsi la certitude qu'il existait un autre ocan  peu de
distance,  six jours de marche, lui disaient les Indiens, et ils
ajoutaient que par l on se rendait  un empire qui abondait en or.
Ils voulaient parler du Prou. Balboa entreprit de pntrer jusqu'
cette mer mystrieuse. Sa rputation de vaillance et de loyaut attira
autour de lui une troupe d'hommes dtermins; mais les difficults du
sol et les attaques des naturels retardrent sa marche. Enfin, le
vingt-cinquime jour, le 25 septembre 1513, du haut de la sierra de
Quaregna dont il avait voulu seul gravir le sommet, il aperut la mer:
c'tait l'Ocan Pacifique.

 cette vue, tombant  genoux, il remercia le Tout-Puissant de lui
avoir rserv la gloire d'une dcouverte si profitable  sa patrie, et
quelques jours aprs, arriv au bord de la mer, il y entra, arm de
son pe et de son cu, en prit possession au nom de son matre, et
fit serment de la lui conserver[9]. Il revint par une autre route 
Santa-Maria, non sans avoir frquemment combattu.  la rception de sa
dpche, la cour d'Espagne fut ravie. Elle crut tenir enfin la clef
des trsors des Grandes-Indes, o puisaient alors les Portugais. On
rsolut d'envoyer des troupes  Santa-Maria et dans la contre
nouvellement explore, afin de poursuivre ce qui avait t commenc si
heureusement; mais les affaires d'Amrique ou, comme on a dit jusqu'
la fin, _des Indes_, taient diriges par un de ces tres malfaisants
 qui la gloire de leur prochain est insupportable, et dont le bonheur
consiste  torturer les nobles caractres auxquels ils voient la foule
apporter son admiration et son respect: race venimeuse qui empoisonne
l'existence des hommes de gnie, sans s'inquiter du dommage ainsi
caus  la chose publique. C'tait ce Fonseca qu'on avait vu
astucieusement acharn contre Colomb, mme du vivant de la reine
Isabelle, sa protectrice; le mme qui poursuivit de sa haine perfide
l'illustre amiral jusque dans ses hritiers, et qui, pour mettre le
comble  ses infmes artifices, trempa dans un complot pour assassiner
Cortez, lorsque celui-ci eut acquis une immense renomme.

         [Note 9: Le premier qui navigua sur ces eaux mystrieuses
         fut Alonzo Martin de San-Benito, l'un des compagnons de
         Balboa, qui, avant la prise de possession par celui-ci,
         dcouvrit une descente au golfe de San-Miguel, sur lequel il
         trouva un canot.]

Fonseca, au lieu de donner le commandement  Balboa, choisit un homme
dpourvu de titres, Pedro Arias de Avila (appel dans les chroniques
Pedrarias Davila). Un des premiers actes de Pedrarias fut d'infliger,
sous prtexte de quelques irrgularits commises longtemps auparavant
et en d'autres contres, une grosse amende  Balboa, quoique celui-ci,
 la tte de quatre cent cinquante hommes prts  le suivre jusqu'au
bout du monde, se ft empress de se soumettre  son autorit.
Quelques annes plus tard, quand Balboa se fut signal par de nouveaux
exploits, lorsqu'il se prparait  cingler du ct du Prou, qu'on
n'avait pas atteint encore, Pedrarias, qui s'tait un moment
rconcili avec lui, et lui avait mme donn sa fille, le fit arrter,
condamner  mort par des affids, et excuter malgr les supplications
des colons.

L'existence des deux ocans une fois avre, on ignorait si l'Amrique
ne formait qu'un continent ou si elle se partageait en plusieurs
masses spares par des dtroits. Ds les toutes premires annes du
XVIe sicle, dans un intervalle de quinze ans,  partir du premier
dpart de Colomb, les dcouvertes s'taient pourtant prodigieusement
tendues. Non seulement Colomb,  son troisime voyage, avait mouill
 l'embouchure de l'Ornoque[10], et, au quatrime, tait descendu
dans l'isthme  la province de Veragua; mais, ds 1497, le fils d'un
Vnitien tabli  Bristol, Sbastien Cabot, envoy par le gouvernement
anglais, avait visit les rivages brumeux et froids du Labrador, et,
en 1498, avait long la cte depuis la baie d'Hudson, qui touche  la
mer Glaciale, jusqu' la pointe mridionale de la Floride. En 1499 et
1500, le Florentin Amric Vespuce, avec Juan de la Cosa, sous Alonzo
de Ojeda, avait reconnu le continent de l'Amrique mridionale, depuis
le golfe de Darien, sur la cte du Venezuela et de la Guyane, et
s'tait rapproch de l'quateur au point de n'en tre plus qu' 3
degrs terrestres ou 350 kilomtres. En 1500, l'un des plus
infatigables compagnons de Colomb, voyageant pour son propre compte,
Vicente Yaes Pinzon, pareillement en compagnie de Vespuce, avait pris
possession du cap Saint-Augustin[11], et avait dcouvert l'embouchure
du fleuve des Amazones. C'tait la premire fois que les Espagnols
pntraient en Amrique dans cet hmisphre austral o, du ct de
l'Afrique, depuis longtemps les navigateurs portugais avaient tendu
leur domaine. En 1500, l'un des trois Cortereal, Franais
extraordinaires par leur bravoure, plus remarquables encore par leur
dvouement fraternel, avait fait un voyage de dcouverte vers
l'embouchure du Saint-Laurent du Canada, pour le roi de Portugal. La
mme anne, un Portugais, Pedro Alvarez Cabral, avait par hasard
dcouvert le Brsil en se rendant aux Indes par le cap de
Bonne-Esprance, et plusieurs navigateurs s'y taient rendus aprs
lui, entre autres Vespuce, naviguant alors pour le roi de Portugal.
Des expditions clandestines s'taient faites, et avaient rpandu
beaucoup de notions qu'on trouve consignes sur les cartes du temps.
La rumeur populaire les avait grossies. On commenait  sentir que la
_cration_ tait _double_, comme l'a dit Voltaire en l'honneur de
Colomb, et l'on reconnaissait enfin que les pays o l'on tait parvenu
taient distincts de l'Inde, de la Chine ou du Japon, quoique Pinzon
et Vespuce fussent persuads, comme Colomb lui-mme, qu'ils avaient
parcouru les ctes de l'Asie contigus au Cathay (c'tait le nom que
portait alors l'empire chinois en Europe).

         [Note 10: L'Ornoque a son embouchure par le 9e degr de
         latitude borale.]

         [Note 11: Le cap Saint-Augustin est, de l'autre ct de
         la ligne, dans le Brsil,  8 degrs 20 minutes de latitude
         australe.]

Un mobile qui exera toujours une grande influence sur les actions des
hommes et les vnements de l'histoire, l'mulation, la jalousie, la
concurrence (ces diffrents noms reprsentent les nuances diverses
bonnes ou mauvaises d'un mme sentiment), poussait les Espagnols plus
avant  l'ouest. Dans l'intervalle du second au troisime voyage de
Colomb, mais  une poque telle qu'on ne put le savoir dans la
pninsule ibrique qu'aprs que _l'Amiral_[12] se fut mis en route
pour la troisime fois[13], un des plus grands hommes qu'ait vus
natre le Portugal, Vasco de Gama, avait dcouvert la route des Indes
par le cap de Bonne-Esprance. Parvenus ainsi dans l'Inde
d'Alexandre-le-Grand, dans la populeuse contre que rendaient clbre
en Europe ses perles et ses pices, les Portugais s'taient illustrs
par des prouesses hroques, et avaient fait des conqutes d'o ils
avaient rapport de grandes richesses. Jusque l, au contraire, en
cherchant ces mmes rgions, les Espagnols dcouvraient des espaces
vastes sans doute, mais dont l'importance politique et commerciale
tait actuellement fort mince. Ils avaient  lutter contre la nature
plus que contre les hommes, et cette lutte leur semblait sans gloire
quoiqu'elle ne ft pas sans pril. Ils trouvaient des peuplades peu
nombreuses, primitives et sans civilisation: ils n'taient entrs
encore ni dans l'empire de Montezuma ni dans celui des Incas. Les
succs de la cour de Lisbonne troublaient le sommeil de Ferdinand et
de ses conseillers. Entre les hommes audacieux qui abondaient alors
chez l'un et l'autre peuple, la rivalit tait la mme qu'entre leurs
souverains. L'esprit d'aventure et le dsir de faire fortune d'un tour
demain, qui est si vif de nos jours, et qui alors tait plus ardent
encore, excitaient les esprits  se prcipiter vers le pays des
pices, o l'on s'imaginait qu'il n'y avait qu' se baisser pour
recueillir de la renomme et des trsors. Celui-ci, s'inspirant d'un
sentiment plus noble, s'embarquait pour aller convertir les paens et
arracher des mes  l'enfer; celui-l tait en qute d'une source
merveilleuse qui avait le don de rajeunir quiconque se plongeait dans
ses eaux[14]. L'ambition individuelle et la fiert nationale, la soif
de l'or, l'ardeur du proslytisme religieux, la passion du merveilleux
et les froids calculs de la politique, taient d'accord pour lancer ce
que l'Espagne avait de plus vaillant du ct de l'Amrique, afin de
saisir les Indes, qu'on en supposait au moins voisines. Pour atteindre
ce but, il n'y avait, disait-on, qu' trouver ce qu'on appelait ds
lors le _secret du dtroit_, c'est--dire, entre les diverses terres
dcouvertes par Colomb et ses mules, un bras de mer qui permt de
s'avancer tout droit  l'ouest jusques _al nacimiento de la
especeria_. De 1505  1507, une grande expdition fut prpare  cet
effet par la cour d'Espagne. On devait serrer de prs la cte du
Brsil, afin d'y dcouvrir ce dtroit qu'on dsirait, et auquel on
croyait, par l'effet de cette illusion qui nous porte  prendre nos
souhaits pour des esprances fondes. L'expdition fut un peu
retarde, et ne partit que le 29 juin 1508 de San-Lucar. Elle reconnut
la cte de l'Amrique mridionale depuis le cap Saint-Augustin, qui
est dj, on l'a vu, dans l'hmisphre austral, jusqu'au Rio
Colorado, qui est de 5 degrs (555 kilomtres) au-del du Rio de la
Plata; mais elle passa devant l'embouchure de la Plata sans
l'apercevoir. En 1515, deux ans aprs que Balboa avait vu et touch
l'Ocan Pacifique, Juan Diaz de Solis, qui avait command avec Vicente
Yaez Pinzon l'escadrille de 1508, reut l'ordre de se rendre vers le
sud, afin de pntrer dans cet ocan par le dtroit qu'on esprait
toujours, et de revenir, en remontant vers le nord, par-derrire ce
qu'on appelait la Castille d'Or (c'est la partie de la Colombie
actuelle attenante  l'isthme), jusqu' ce qu'il ft  hauteur de
l'le de Cuba. Il devait examiner si par l n'existait pas quelque
dtroit pour retourner. L'intrpide Diaz de Solis descendit en effet
le long des ctes du Brsil, entra dans la Plata, qui pendant une
douzaine d'annes porta son nom (Rio de Solis), jeta l'ancre  l'lot
de Martin Garcia, dont il a t question dans ces derniers temps, et
fut massacr par les indignes avec huit personnes de sa suite. Cette
expdition servit seulement  constater que la cte ferme de
l'Amrique mridionale s'tendait sans solution de continuit jusqu'
la Plata, et on pouvait infrer du voyage prcdent de Diaz de Solis
avec Pinzon, qu'il en tait de mme jusqu'au Rio Colorado.

         [Note 12: _El Almirante_; c'est le nom sous lequel
         Christophe Colomb est dsign dans l'Amrique espagnole.]

         [Note 13: Le dpart de Vasco de Gama est du 8 juillet
         1497. Il doubla le Cap le 2 novembre 1497, et arriva 
         Calecut le 20 mai 1498. Le troisime dpart de Colomb est du
         30 mai 1498.]

         [Note 14: C'est ce que cherchait Ponce de Lon et ce qui
         lui fit faire ses prilleuses expditions en Floride.]

Les Portugais, braves et entreprenants plus encore que les Espagnols,
s'il est possible, cherchaient de leur ct le secret du dtroit. Les
deux voyages de Gaspar Cortereal, l'un en 1500, l'autre en 1501,
taient dirigs vers le nord, afin de dcouvrir le _passage du
nord-ouest_ ou de l'Ocan Atlantique au Grand-Ocan boral, que depuis
trente ans les Anglais ont recommenc  chercher avec des prodiges de
patience, de courage et d'habilet. Quand Gaspar eut pri dans ces
pouvantables mers, le second Cortereal, Miguel, fit en 1502 un voyage
dans le mme but, sans plus de succs[15]. Enfin, en 1517, le
Portugais Magellan vint  Valladolid offrir ses services  la cour
d'Espagne, et affirma qu'il avait connaissance d'un dtroit entre
l'Atlantique et le Pacifique, par le sud. Il disait l'avoir vu
consign sur une carte trace par un gographe fameux de l'poque,
Martin Behaim de Nuremberg. C'tait une assez mauvaise raison, car
d'o Behaim connaissait-il ce dtroit? On confia cependant  Magellan
une escadrille; il partit, trouva en effet,  la fin d'octobre 1520,
le dtroit qui conserve son nom, et entra dans le Grand-Ocan le 28
novembre de la mme anne. Mais ce passage tait trop recul pour
faciliter les communications avec l'Asie; il servit seulement  gagner
le Chili et le Prou, aprs que ces deux pays eurent t
coloniss[16]. Il tait d'ailleurs dangereux, et lorsque le cap Horn
eut t reconnu par Lemaire et Schouten, envoys par les Hollandais,
jaloux de pntrer aussi dans le pays des pices (1616), il fut
abandonn par les navigateurs[17], qui prfrrent faire le tour de
l'Amrique du Sud jusqu'au bout.

         [Note 15: Il y succomba pareillement, et son frre,
         l'an des trois, Vasqueanes Cortereal, gouverneur de
         Terceire, fit armer, en 1503, une caravelle  ses frais, afin
         d'aller  la recherche de ses frres Gaspar et Miguel. Le roi
         don Manuel l'empcha de partir par un ordre formel.]

         [Note 16: Ils ne le furent que quelques annes aprs la
         dcouverte du dtroit de Magellan. Le premier dbarquement de
         Pizarre au Prou est de 1526.]

         [Note 17: Le dtroit de Magellan s'ouvre par 52-1/2
         degrs de latitude australe, c'est--dire bien loin de
         l'quateur. Le cap Horn est de 3 degrs plus loign encore
         vers le ple.]

Exactement  l'poque o Magellan dcouvrait le dtroit qui perptue
sa mmoire, Cortez conqurait le Mexique. Durant son amiti passagre
avec Montezuma, il interrogea ce prince sur le _secret du dtroit_,
qui importait tant  sa cour, et sur la possibilit de trouver sur le
littoral mexicain de l'Atlantique un mouillage moins mauvais que celui
de la Vera-Cruz. Selon une dpche de Cortez  Charles-Quint, du 30
octobre 1520, l'empereur aztque, sur sa demande, lui remit une carte
de la cte, o les pilotes espagnols reconnurent l'embouchure d'une
grande rivire que Cortez envoya tudier par Diego Ordaz: c'tait le
Guasacoalco. On sut bientt qu'il n'y avait pas de dtroit en ce
point; mais il fut constat qu'entre les bouches du Guasacoalco et
Tehuantepec, le continent s'amincit et prsente un isthme o une
communication rapide serait facile d'une mer  l'autre par le
Guasacoalco et le Chimalapa. De grands tablissements furent levs 
Tehuantepec. On y plaa de vastes chantiers de constructions.
L'expdition de Hernando de Grijalva, qui fit voile pour la
Californie, en 1534, afin de dcouvrir le dtroit dsir, non moins
que pour conqurir de nouvelles terres, sortit de Tehuantepec, et les
navires sur lesquels Cortez s'embarqua  Chametla pour la mme
destination avaient t construits de mme  l'embouchure du Rio
Chimalapa, avec des matriaux venus par le Guasacoalco.

Bientt l'espoir d'un dtroit voisin du golfe du Mexique, ou situ
dans les espaces o s'tend l'isthme, fut dtruit de toutes parts.
Cependant on continua  le chercher plus au loin. Les Portugais
avaient renonc  leurs explorations du nord-ouest; les Anglais
commencrent les leurs. Au commencement du XVIIe sicle, et mme ds
les dernires annes du XVIe, on vit apparatre successivement Davis,
Hudson et Baffin, qui laissrent leurs noms  diffrents parages
qu'ils avaient visits les premiers. Plus tard encore on se mit 
rechercher le passage par cette voie, non d'Europe en Asie, mais
d'Asie en Europe. Dans les premires annes du XVIIIe sicle, le
Sudois Behring, naviguant pour le compte de la Russie, prouva que le
continent amricain tait spar du continent asiatique, et mourut de
misre dans l'le qui a gard son nom, prs du dtroit qui le conserve
aussi. Le troisime voyage de Cook avait pour objet de passer par le
nord d'Asie en Europe. M. de Chateaubriand s'tait proccup, dans sa
jeunesse, du passage du nord-ouest; il fut au moment de le poursuivre
de sa personne, et quand il rendit visite  Washington, il l'en
entretint avec transport. C'est dans ces mers glaces du nord-ouest
que de nos jours se sont illustrs les Parry, les Ross et plusieurs
autres navigateurs britanniques. Du ct du midi, aprs la dcouverte
du cap Horn, les recherches durent cesser. Cependant on conut encore
quelque espoir, en 1790, de trouver une communication entre le golfe
de Saint-George, dpendance de l'Atlantique, situe par 45 et 47
degrs de latitude australe, c'est--dire  700 kilomtres en-de du
dtroit de Magellan, et les bras de mer de la cte du Chili. Une
expdition, envoye alors par la cour d'Espagne, constata que l'ide
tait chimrique.

Que l'Espagne tait majestueuse et belle au XVIe sicle! Que d'audace,
que d'hrosme et de persvrance! Jamais on n'avait vu tant
d'nergie, d'activit; jamais non plus tant de bonheur. C'tait une
volont qui ne connaissait pas d'obstacles. Une poigne d'hommes
conqurait des empires sur des populations innombrables et courageuses
comme celles du Mexique. Leurs entreprises matrielles taient au
niveau de leurs hauts faits sur le champ de bataille, et de leurs
gestes politiques. Rien ne les arrtait, ni les fleuves, ni les
solitudes, ni les montagnes, dont rien n'approche en Europe. Ils
btissaient des villes superbes, et tiraient des flottes des forts en
un clin d'oeil; on avait vu Cortez, au sige de Mexico, lancer sur les
lacs _seize mille_ embarcations. On et dit un peuple de gants ou de
demi-dieux. On pouvait croire que tous les travaux propres  relier
les climats ou les ocans les uns aux autres allaient s'accomplir  la
voix des Espagnols comme par enchantement; et puisque la nature
n'avait pas mnag de dtroit au centre de l'Amrique, entre
l'Atlantique et la mer du Sud, eh bien! tant mieux pour la gloire de
l'espce humaine! on y supplerait par des communications
artificielles. Qu'tait-ce, en effet, pour des hommes pareils? Cette
fois c'en tait fait; il ne devait plus rester rien  conqurir, et la
terre allait se trouver trop petite.

Certes, si l'Espagne ft demeure ce qu'elle tait alors, on l'et
vue, en effet, crer ce qu'on s'tait flatt de trouver tout fait par
la nature. Elle et creus un canal ou mme plusieurs canaux pour
tenir lieu de ce dtroit tant cherch. Les hommes de science le lui
conseillaient. En 1551, Lopez de Gomara, auteur d'une _Histoire des
Indes_ faite, dit M. de Humboldt, avec autant de soin que
d'rudition, proposait la runion des deux ocans par des canaux, en
trois points qui sont prcisment les mmes o en ce moment on s'en
occupe, ainsi qu'on le verra tout--l'heure: 1 Chagres, 2 Nicaragua,
3 Tehuantepec. Mais le feu sacr s'teignit tout--coup en Espagne.
La pninsule eut pour la gouverner pendant un long rgne un prince qui
mit sa gloire  emmaillotter la pense, et qui gaspilla une puissance
immense en vains efforts pour l'enchaner hors de ses domaines dans
toute l'Europe: ce fut Philippe II. De ce moment l'Espagne engourdie
devint trangre aux innovations des sciences et des arts,  l'aide
desquelles d'autres peuples, et particulirement l'Angleterre et la
France, dveloppaient leur grandeur et leur prosprit. Si  partir de
cette poque elle s'appropria quelques unes de ces innovations qui
tendent la force de l'homme, ce fut seulement dans les arts de la
guerre; car l'Espagne a conserv jusqu' la fin du XVIIIe sicle un
corps d'artillerie savant, des ingnieurs militaires minemment
recommandables, et d'habiles marins. Aprs que la France eut donn
l'exemple des canaux  point de partage, et que le canal du Midi eut
montr que l'on pouvait ainsi gravir les crtes en bateau, il ne
parat pas que le gouvernement espagnol ait srieusement voulu se
servir de ce procd pour tablir une communication dans l'isthme
entre la mer des Antilles et la mer du Sud. Le mystre dont taient
enveloppes les dlibrations du conseil des Indes n'est pas toujours
demeur tellement profond qu'on n'ait pu savoir ce qui s'y tait
pass. M. de Humboldt, auquel le gouvernement espagnol ouvrit
libralement l'accs et de ses colonies, et, ce qui est plus
surprenant, de ses archives, trouva dans ces dernires plusieurs
mmoires sur la possibilit d'une jonction des deux ocans par le lac
de Nicaragua; mais dans aucun de ceux qui sont arrivs  sa
connaissance, le point principal, dit-il, qui est la hauteur du
terrain dans l'isthme, ne se trouve clairci: l'illustre voyageur fait
mme remarquer que ces mmoires sont franais ou anglais. Depuis le
jour, glorieux dans l'histoire des conqutes de la civilisation, o
Balboa traversa l'isthme de Panama, le projet d'un canal entre les
deux ocans a occup tous les esprits. Dans les conversations des
posadas espagnoles, on s'en entretenait comme d'une lgende; et quand
par hasard passait un voyageur venant du Nouveau-Monde, aprs lui
avoir fait raconter les merveilles de Lima et de Mexico, la mort de
l'inca Atahualpa et la dfaite sanglante des braves Aztques, aprs
lui avoir demand son opinion sur l'Eldorado, on le questionnait sur
les deux ocans, et sur ce qui arriverait si on parvenait  les
joindre. Dans toute l'Europe, on en berait l'imagination des
coliers. Seul le gouvernement espagnol n'en prenait aucun souci. Il y
a vingt annes encore, c'tait un des romans de l'esprit humain;
l'ide tait reste  l'tat fantastique; il n'en existait pas une
tude que le plus modeste de nos ingnieurs des ponts et chausses
n'et juge indigne de lui.

Ds 1520 et 1521, Cortez pensait  une jonction des deux ocans: il
l'tablit mme grossirement par le moyen d'une route unissant le
Chimalapa au Guasacoalco.  la fin du XVIIIe sicle, alors que
l'Espagne semblait vouloir, sous Charles III, sortir de sa lthargie,
on se remit  parler vivement d'une communication navigable, au
Mexique, par ce mme isthme de Tehuantepec, et dans le royaume de
Guatimala, par le lac de Nicaragua; mais il ne se fit, de part et
d'autre, que des tudes sommaires et dfectueuses, et cette tincelle
de zle disparut. Autour du lac de Nicaragua, tout resta comme par le
pass. Si dans l'isthme de Tehuantepec, en 1798, on ouvrit une route
de terre de 140 kilomtres, de la ville de Tehuantepec au confluent du
Saravia avec le Guasacoalco, cette route tait si mauvaise, et de
nombreux changements de vhicules jusqu' la Vera-Cruz gnaient
tellement le commerce, que vers 1804 on voyait souvent, ce qui doit
subsister encore aujourd'hui, les marchandises aller de Tehuantepec 
la Vera-Cruz, par la direction de Oaxaca,  dos de mulet. Pendant le
cours de la guerre entre Napolon et l'Angleterre, tant que l'Espagne
fut l'allie de la France, l'indigo de Guatimala, le plus prcieux des
indigos connus alors, vint par cette dernire voie au port de la
Vera-Cruz, et de l en Europe. Le prix du transport tait de 30
piastres par charge (de 138 kilogrammes), et les muletiers employaient
trois mois pour faire un trajet qui en ligne droite est de 320
kilomtres. Pour prendre nos mesures franaises, c'tait sur le pied
de 3 fr. 40 c. pour 1,000 kilogrammes et pour chaque kilomtre de la
distance  vol d'oiseau. Par la route de Tehuantepec  l'embarcadre
du Saravia, si elle et t en bon tat, et par le Guasacoalco, la
dpense et t rduite des trois quarts au moins en argent et en
temps. Sur un canal en bon entretien, les prix de transport, avec un
droit de page, varient de 5  10 centimes habituellement par 1,000
kilogrammes et par kilomtre parcouru, et en France le roulage
ordinaire se contente de 20  25 centimes.

Au XVIIe et au XVIIIe sicle, l'Espagne avait besoin d'un bon service
de transports dans l'isthme de Panama. Les trsors du Prou
s'expdiaient en Europe par la voie de Panama, et se rendaient, au
travers de l'isthme, de Panama  Porto-Belo, d'o les galions les
emportaient. Cependant, entre Panama et Porto-Belo, il n'y eut jamais
qu'une dtestable route. Quelquefois on envoyait des marchandises
d'Europe  Panama en les faisant arriver  Chagres, d'o elles
remontaient en bateau jusqu' Cruces. De Cruces  Panama, elles
allaient  dos de mulet sans qu'il y et seulement un cantonnier pour
veiller au chemin. C'tait par l pourtant que s'acheminaient les
voyageurs se rendant du Prou ou du Chili  la Nouvelle-Grenade, au
Venezuela, ou aux autres possessions espagnoles du littoral de
l'Atlantique. Les relations les moins irrgulires qu'il y et entre
les deux ocans taient du port d'Acapulco  la Vera-Cruz par Mexico.
Le trajet  vol d'oiseau est de 613 kilomtres, et, avec les dtours,
de 800 kilomtres au moins, et il faut plusieurs fois s'lever  des
hauteurs trs grandes pour redescendre dans de profonds vallons[18].
C'est ainsi que l'Espagne entendait l'art des communications dans ses
domaines du Nouveau-Monde, d'o avec un bon systme de transports elle
et tir des trsors infinis; car ils taient si vastes, qu'il s'en
fallait d'un quart seulement qu'ils n'galassent la demi-surface de la
lune, et en fertilit et en richesse ils taient plus remarquables
encore qu'en tendue. Agir de la sorte pour les communications en
gnral et pour les rapports entre les deux ocans que spare
l'Amrique en particulier, c'tait mconnatre ses intrts, froisser
ceux de la civilisation et lgitimer sa propre dchance; car si dans
les affaires prives la proprit implique le droit d'abuser ou de ne
pas user, il n'en est pas de mme dans celles de la civilisation. Ici
subsiste, de droit divin, une loi de confiscation contre les tats qui
ne savent pas tirer parti du _talent_ que le matre leur a confi, ou
qui s'en servent contrairement  quelques uns[19] des penchants les
plus invincibles de la civilisation, comme est celui du rapprochement
des continents et des races. Ce droit extrme est crit trop souvent
en lettres de sang et de feu  toutes les pages de l'histoire pour
qu'il soit possible de le rvoquer en doute.

         [Note 18: Le passage de Rio Frio, entre la Vera-Cruz et
         Mexico, est  3,196 mtres au-dessus de la mer  la
         Vera-Cruz. Mexico est  2,276 mtres. De l, pour aller 
         Cuercavaca, on franchit l'ancien camp de Cortez, situ 
         2,996 mtres, pour redescendre  516 mtres, et remonter
         encore  1,380 mtres  Chilpanzingo.]

         [Note 19: Je dis quelques uns, car je ne suis pas de ceux
         qui accusent le gouvernement espagnol d'avoir t barbare et
         exterminateur dans l'administration de ses colonies. Dans
         l'ensemble, il s'y est montr humain, quoiqu'on lui ait fait
         une rputation contraire. Les colons ont eu individuellement
         de grands reproches  se faire; mais l'esprit des ordonnances
         espagnoles envers les indignes du Nouveau-Monde et les
         efforts de l'administration coloniale ont t favorables  la
         cause de l'humanit et de la civilisation, en ce qui
         concernait ces populations.]

Nous arrivons ainsi aux temps modernes. Pour mieux apprcier ce qui a
t fait ou projet et ce qui est  faire, posons plus explicitement
la question; rendons-nous compte, autant que possible, avec dtail, de
l'objet qu'on doit se proposer en perant l'isthme, ainsi que des
facilits et des obstacles que l'isthme prsente  qui recherche les
moyens de le percer.




CHAPITRE III.

NATURE ET PROPORTIONS DE LA COMMUNICATION  TABLIR.

     Objet de la communication  ouvrir.--Services  attendre du
     percement de l'isthme pour l'Europe.--Les voyages qu'on
     abrgerait sont ceux qui ont lieu par le cap Horn; numration
     des contres o l'on se rend d'Europe par cette voie.--Pour la
     Chine et le Japon, eu gard  la rgularit des vents, aux
     courants et  la beaut de la mer, il y aurait, malgr un plus
     long trajet, conomie de temps et accroissement de scurit 
     l'aller, mais non au retour.--Avantages de l'Ocan
     _Pacifique_.--Le percement de l'isthme profiterait encore
     davantage aux tats-Unis.--Bons effets  en esprer pour le
     versant occidental de l'Amrique, plus retard que celui qui
     regarde l'Europe.--La communication devrait s'effectuer au moyen
     d'un canal; ce canal devrait tre praticable pour les grands
     btiments du commerce et pour les navires  vapeur de l'ordre des
     paquebots transatlantiques.--Un canal sur une chelle moindre
     serait d'utilit locale et ne profiterait  l'Europe
     qu'indirectement.--Des dimensions  donner au canal.--Exemples
     du canal Caldonien et du canal hollandais du Nord, qui sont des
     canaux maritimes.--Dimensions des canaux ordinaires en France, en
     Angleterre, aux tats-Unis.--Ce qu'ont cot les canaux
     Caldonien et du Nord, et les canaux ordinaires franais, anglais
     et amricains.--Prix d'une grande cluse  Brest.--Ncessit pour
     un canal maritime de dboucher au mouillage mme des navires; 
     Panama cette condition ne se remplirait pas trs
     aisment.--Conditions de salubrit  remplir; on y satisferait
     par le creusement mme du canal.


Et d'abord serait-ce un canal ordinaire qu'il faudrait? Quelle serait
mme la nature de la communication  ouvrir? Devrait-on rester fidle
 l'ide d'un canal, ou conviendrait-il d'adopter ces voies
perfectionnes o la vapeur fait glisser sur le fer, avec une rapidit
inoue et une conomie toujours croissante, les plus pesants fardeaux?
Si l'on prfre un canal, quelles devront en tre les proportions?
Afin de rpondre pertinemment  ces questions, il faut d'abord
s'interroger sur le but dans lequel on percerait l'isthme.

Les services  attendre d'un canal au travers de l'isthme de Panama ne
sont pas tout--fait les mmes pour les Europens ou pour les peuples
de l'Amrique. Pour l'Europe, il n'abrgerait pas le voyage de la
Chine ou des Grandes-Indes, et encore moins celui des les de la
Sonde, o la Hollande possde d'admirables colonies, et o l'on doit
supposer que d'autres peuples, allchs par les succs des
Nerlandais, ne tarderont, pas  en fonder de nouvelles. La navigation
d'Europe en Chine et aux Indes se fait par le cap de Bonne-Esprance,
et il semble que, s'il y a un isthme  trancher pour abrger ce long
plerinage, ce soit celui de Suez. Rgle gnrale, les voyages qu'on
raccourcirait en perant l'isthme de Panama sont, avant tout, ceux qui
ont lieu en doublant le cap Horn, extrmit de l'Amrique mridionale.
Or, l'on passe par le cap Horn pour aller d'Europe au Prou, sur la
cte occidentale du Mexique, ou dans les possessions attenantes des
tats-Unis, de l'Angleterre et mme de la Russie. C'est par le cap
Horn qu'on se rend dans certains parages de l'Australie, dans la
Nouvelle-Zlande, aux les Marquises, aux les de la Socit,  ces
innombrables archipels de la mer du Sud qui appellent des matres, aux
les Sandwich, que convoite plus d'une puissance maritime, parce
qu'elles occupent entre l'Amrique du Nord et les rgions de la Chine
et du Japon une position comparable  celle de Malte entre l'Espagne,
la France, l'Italie, d'un ct, et les rivages du Nil ou la Syrie de
l'autre. Pour activer les relations de l'Europe avec ces vastes pays,
pour que les essaims de nos races aillent les fconder, la rupture de
l'isthme de Panama serait extrmement avantageuse.

 l'gard de la Chine et du Japon,  ne considrer que les distances,
il n'y aurait, disons-nous, aucun profit  en esprer. Le tour du
monde tant reprsent par 360 degrs de longitude, la Chine, en
prenant le chemin de Panama, est  230 degrs de nous, c'est--dire
aux deux tiers de la circonfrence terrestre; par l'autre route, au
contraire, abstraction faite du grand circuit que l'on dcrit autour
de l'Afrique quand on double le cap de Bonne-Esprance, le trajet
n'est que de 130 degrs, un seul tiers. Cependant la zone comprise
entre les tropiques prsente au navigateur qui cingle vers l'ouest,
avec une mer presque toujours sereine, un autre avantage
inapprciable: toute l'anne, le souffle des vents alizs y gonfle les
voiles des navires lancs dans la direction de l'est  l'ouest; au
sein des flots eux-mmes, un courant aussi ancien que le monde, aussi
imperturbable que les lois de la gravitation universelle (le _gulf
stream_ des Anglais, le courant quatorial des autres gographes)
pousse tout autour de la terre les navires dans le mme sens. Du Havre
ou de Londres  Canton, autour du cap de Bonne-Esprance, en coupant
ainsi la ligne deux fois, le parcours est de 24,500 kilomtres; par
l'isthme de Panama, il serait de 27,000[20]. Mais cet excdant de
parcours serait plus que compens par l'assistance des vents alizs et
du courant quatorial, et par l'absence de tout pril pendant la
majeure partie de l'anne[21]. Imaginez qu'on a pu faire le trajet
d'Acapulco  Manille sur une simple chaloupe ponte[22]; il y a 16,500
kilomtres, trois fois la distance de la cte d'Afrique aux Antilles.
En somme, pour aller d'Europe en Chine, un navire qui prendrait la
voie de l'isthme conomiserait une quinzaine de jours sur un voyage
qui dure de quatre mois  quatre mois et demi; mais on ne pourrait
revenir par la mme route, parce qu'alors on aurait contre soi le
courant quatorial et les vents alizs. Pour atteindre la baie de
Noutka,--dans l'archipel de Quadra et Vancouver, sur la cte du
nord-ouest de l'Amrique, l o s'est fait un grand commerce de
fourrures,--ou prs de l, l'embouchure de la rivire Columbia, qui
traverse le territoire d'Oregon, dpendant des tats-Unis, un vaisseau
parti d'Europe fait, en doublant le cap Horn, 27,500 kilomtres; en
traversant l'isthme de Panama, il n'en aurait plus que 16,500 
parcourir. Pour gagner le Prou, le revers occidental de l'Amrique
Centrale, et les ports mexicains d'Acapulco, de San-Blas et de
Mazatlan, l'avantage serait trs marqu aussi; de mme pour les les
Marquises, les Sandwich, et les archipels inhabits du Grand-Ocan.
Quant  la Nouvelle-Hollande, il en serait comme pour la Chine. Enfin
tout le monde comprend que les navires qui, allant en Chine, se
proposeraient de toucher  l'un des ports de la cte occidentale de
l'Amrique, depuis le Chili jusqu' la baie de Noutka, devraient se
diriger par l'isthme de Panama.

         [Note 20: Ce sont les distances directes sans dtours.
         Les distances itinraires, c'est--dire rellement parcourues
         par les navires, seraient plus fortes d'un quart ou d'un
         cinquime.]

         [Note 21: Le Grand-Ocan cependant ne mrite tout--fait
         le nom de Pacifique que du parallle de Coquimbo  celui du
         cap Corrientes, entre le 30e degr de latitude australe et le
         5e degr de latitude borale. Il est l d'une srnit
         constante. Au-del il n'en est pas de mme; dans la saison
         des pluies, particulirement le long des ctes de l'Amrique,
         la navigation y devient dangereuse.]

         [Note 22: C'est le pilote don Francisco Maurelli qui eut
         ce courage, au commencement du sicle, pour apporter aux
         Philippines la nouvelle de la rupture entre l'Angleterre et
         l'Espagne.]

Le problme se prsente en des termes diffrents pour les tats-Unis.
Ce peuple minemment navigateur a dj des relations tendues avec la
Chine et avec tous les pays riverains du Grand-Ocan boral ou
austral. Il se livre avec ardeur et succs  la pche. Il possde sur
la cte du nord-ouest du nouveau continent le vaste territoire de
l'Oregon, vers lequel le flot de la population est impatient de se
porter par l'intrieur, et qui se coloniserait rapidement, si l'on
pouvait s'y rendre par mer au lieu d'escalader les Montagnes Rocheuses
et de franchir les dserts qui bordent le Mississipi  droite, ou
qu'arrose le Missouri sans pouvoir les fertiliser. La coupure de
l'isthme serait donc, toutes choses gales d'ailleurs, d'un immense
intrt pour les tats-Unis; mais toutes choses ne sont pas gales.
Les tats-Unis sont plus que l'Europe voisins de l'isthme, et ainsi,
pour eux, le bnfice du percement ressort plus manifeste. Pour se
rendre de New-York ou de la Nouvelle-Orlans  Guayaquil,  Lima, 
Valparaiso, la route de l'isthme serait presque en ligne droite. De
New-York ou de Boston  Canton, il y a, par la route actuelle du cap
de Bonne-Esprance, 25,000 kilomtres; par l'isthme de Nicaragua, il
n'y en aurait plus que 23,300. Relativement  cette destination, le
passage de l'isthme allonge pour l'Europe; il raccourcit pour les
btiments des tats-Unis. De Boston ou de New-York  l'embouchure de
la rivire Columbia, dans l'Oregon, la distance par le cap Horn est de
28,500 kilom.; par l'isthme, elle serait rduite  14,000, la moiti.

Ainsi, pour reproduire  peu prs les expressions de M. de Humboldt,
les principaux objets de la coupure de l'isthme amricain sont: la
prompte communication d'Europe et d'Amrique aux ctes occidentales du
nouveau continent, le voyage de la Havane et des tats-Unis  la
Chine, aux Philippines, et mme un jour au Japon, quand notre
audacieuse race de Japhet aura forc cet autre empire de l'extrme
Orient  sortir de son isolement superbe, ainsi qu'elle vient de le
faire pour la Chine; la colonisation de l'Oregon et des les du
Grand-Ocan, la navigation d'Europe ou des tats-Unis en Chine avec
escale sur la cte occidentale de l'Amrique, et enfin la grande pche
du cachalot. Quant aux expditions directes d'Europe en Chine, elles
s'achemineraient par l tout au plus  l'aller, mais non pas au
retour.

La civilisation est fort retarde sur le versant de l'Amrique qui
touche  l'Ocan Pacifique, et elle pntre  peine dans les archipels
du Grand-Ocan; le versant oriental du nouveau continent, par cela
seul qu'il a t plus accessible  l'Europe, se trouve bien plus
avanc[23], car c'est notre Europe qui rpand  flots la lumire sous
laquelle s'panouissent l'intelligence et l'activit des nations.
L'quilibre se rtablirait, si l'isthme s'abaissait sous la main de
l'Europe, et la navigation du canal de l'isthme s'en ressentirait.

         [Note 23: Si le Chili surpasse en prosprit les autres
         rpubliques de la cte occidentale de l'Amrique, on peut
         l'attribuer  ce que par le cap Horn il est d'un accs plus
         facile. C'est pour cela que probablement, pour s'y rendre
         d'Europe, le passage du cap Horn pourrait continuer  tre
         prfr.]

L'isthme lui-mme, qu'occupaient avant la conqute des nations dont la
puissance est atteste par les monuments qu'une vgtation d'une
vigueur luxuriante n'a pu encore achever de dtruire, terre fortune,
si quelqu'une peut l'tre quand le travail n'y anime pas l'homme et
n'y matrise pas les forces de la nature; l'isthme, transform en un
carrefour o se runiraient les productions de toute l'Amrique et de
l'archipel des Antilles, aurait pour le commerce un vif attrait qui
dterminerait le plus souvent son choix en faveur de cette route.

La destination d'une communication dans l'isthme une fois fixe, la
nature de cette communication s'ensuit. Quand le but est bien connu,
les moyens se rvlent vite. C'est une voie maritime qu'il faut, un
canal praticable pour de grands navires. Hors de l il n'y a pas de
choix, tout se vaut: petit canal, chemin de fer ou chausse pave ou
macadamise, tout est galement bon, ou plutt rien n'est bon.
L'isthme, vritablement, ne sera point perc tant qu'il n'offrira pas
un canal par lequel un trois-mts parti de Bordeaux ou de Liverpool
puisse sans dsemparer, sans s'arrter plus de deux ou trois jours
dans l'isthme, aller tout droit jusqu' Canton, si tel est son bon
plaisir. Toute communication qui exigerait des transbordements serait
pour le commerce gnral comme si elle n'existait pas.

Le canal de l'isthme de Panama est une oeuvre d'avenir; or, sans se
faire illusion, on peut regarder la navigation  vapeur, ou tout au
moins la navigation mixte, employant concurremment ou successivement
la vapeur et la voile, comme destine  largement empiter dans un
avenir prochain sur la navigation exclusive  la voile; on devra donc
adapter le canal aux grands navires  vapeur de l'ordre des paquebots
transatlantiques, autant qu'on a dj des ides arrtes sur les
proportions de ces btiments.

Telles sont les bases du programme du percement, de l'isthme.  toute
oeuvre conue diffremment, l'Europe n'aurait rien  voir, aucun
secours  apporter.

Il faut cependant bien s'entendre. Nous maintenons que toute
communication autre qu'un canal praticable au moins aux grands navires
du commerce n'apporterait directement aucune amlioration, aucune
extension aux rapports de l'Europe avec les rgions loignes que
baigne le Grand-Ocan, et ne serait pas digne de la sollicitude de la
France ou de l'Angleterre. Toutefois des ouvrages plus modestes
exerceraient des effets salutaires sur la contre qu'ils
traverseraient. Dans nos rgions europennes bien perces dans tous
les sens, nous ne nous faisons pas une ide de ce que c'est qu'un pays
dpourvu de moyens de transport; nous n'avons pas la mesure des
embarras que la civilisation y rencontre. Ce sont choses qu'on
n'apprcie qu'aprs les avoir vues. Une zone de vingt lieues de large
sans chemins oppose  l'avancement de l'esprit comme aux innovations
matrielles une barrire plus insurmontable que l'inflexible volont
du tyran le plus habile et le mieux servi. Une bonne route, longue de
vingt-cinq lieues dans l'isthme de Tehuantepec, entre le port de
Tehuantepec et le Guasacoalco, l o il est constamment navigable,
oprerait une rvolution ailleurs que dans l'isthme. Tout l'empire
mexicain en prouverait l'heureuse influence; non seulement ou verrait
les terres fertiles et salubres de l'intrieur de l'isthme renatre 
la culture et la plaine de Tehuantepec se couvrir une seconde fois des
riches rcoltes qui l'embellissaient avant la conqute et avant les
boucaniers, mais toutes les relations seraient transformes entre le
littoral oriental et celui de l'occident. Le courant europen
s'pancherait alors sur l'ouest du Mexique, qu'aujourd'hui il ne peut
atteindre. Un service passable de navigation fluviale par le lac de
Nicaragua entre les deux ocans aviverait de mme les admirables rives
du lac, et imprimerait un nouvel essor  l'homme sur les rivages
occidentaux de l'Amrique Centrale, parce que l'infatigable Europe
aurait enfin prise sur ces pays. De mme de toute ouverture pratique
d'une mer  l'autre, le ft-elle sur d'humbles proportions. Un pareil
ensemble de communications locales et spciales aurait, il faut le
reconnatre, des effets gnraux dont l'Europe se ressentirait sans
doute indirectement. Mais, dans ce qui prcde, j'ai raisonn comme un
fils de l'Europe s'occupant avant tout des intrts de cette grande
patrie, avec la conviction que ce qui profite directement  l'Europe
sert le genre humain. J'ai recherch ce qui importait  l'Europe, ce
qui lui allongeait les bras, et c'est en ce sens que j'ai recommand
exclusivement un canal maritime. D'ailleurs, si l'isthme de Panama est
largement perc, ce sera l'Europe qui en aura fourni les fonds; il est
donc permis de songer  elle, quand on cherche  dterminer les
caractres que doit avoir l'entreprise.

Je n'ai point la prtention d'indiquer ici les dimensions  donner au
canal des deux ocans. Je crois cependant qu'il conviendrait de
s'carter peu de celles qu'on a adoptes sur deux canaux maritimes que
l'Europe possde, le canal Caldonien, traversant de part en part la
Haute-cosse, et le canal du Nord, d'Amsterdam aux environs du Helder,
praticables l'un et l'autre pour les grands btiments de commerce, et
mme pour des frgates. Ils ont t ouverts depuis la paix. Le premier
a une largeur de 122 pieds anglais (37 mtres 10 centimtres)  la
ligne d'eau; c'est plus qu'il ne faut pour toute espce de btiments.
Sa profondeur est de 20 pieds (6 mtres 10 centimtres), ce qui
suffirait pour un navire de 800  1,000 tonneaux, c'est--dire pour
les plus gros btiments de commerce. Le tirant d'eau d'un paquebot
transatlantique en pleine charge est de 5 mtres 25 centimtres; mais
il faut sous la quille d'un pareil navire, dans un canal, un
demi-mtre d'eau. Ainsi un paquebot transatlantique traverserait
commodment un canal de 5 mtres 75 centimtres de profondeur, et l'on
peut croire que, sous le rapport du tirant d'eau, ces navires  vapeur
de 450 chevaux resteront  peu prs ce qu'ils sont aujourd'hui. Les
proportions similaires du canal du Nord ne diffrent gure de celles
du canal Caldonien; elles sont de 38 mtres et de 6 mtres 32
centimtres. Les cluses du canal Caldonien, qui sont assez
nombreuses, ont 52 mtres 46 centimtres de long sur 12 mtres 20
centimtres de large. Il faudrait les allonger d'une vingtaine de
mtres et les largir de 6 et 1/2 pour qu'elles pussent recevoir les
paquebots transatlantiques tels qu'on les construit aujourd'hui. Les
canaux  grande section, en France, ont 15 mtres de largeur  la
ligue d'eau, et 1 mtre 65 centimtres de profondeur[24]; leurs
cluses ont 32 mtres 50 centimtres de long sur 5 mtres 20
centimtres de large. Les canaux anglais et amricains sont un peu
moindres[25]. Des canaux semblables au canal Caldonien et au canal du
Nord cotent beaucoup plus cher que les autres. Chez nous, les canaux
de 1821 et 1822 ont cot en moyenne 125,000 fr. par kilomtre, et les
canaux plus rcemment entrepris, de la Marne au Rhin, de l'Aisne  la
Marne, et latral  la Garonne, reviendront  300,000 fr. Les canaux
anglais, de dimensions exigus comme ils sont, ont exig 135,000 fr.,
et les canaux amricains n'ont rclam que 101,000 fr. en moyenne. Le
canal Caldonien, sur un dveloppement de 34 kil. et 1/2[26], a cot
25 millions de fr., soit 725,000 par kilom. Le canal du Nord parat
avoir cot, en tout, une mme somme pour un parcours plus que double,
81 kilom., soit 310,000 fr. par kilom.; mais il n'a pas d'cluses, si
ce n'est  ses deux extrmits[27]. La construction d'une cluse en
France, sur un canal ordinaire  grande section, grce  l'habilet
qu'ont acquise nos ingnieurs, revient maintenant  75 ou 80,000 fr.
Au prix de Brest, o la maonnerie hydraulique se fait  bon compte,
une cluse destine aux paquebots transatlantiques de 450 chevaux
coterait, pour la maonnerie et les portes, et par consquent sans
les fouilles  oprer pour en mnager le lit en terre et sans les
pilotis des fondations quand il y a lieu, 350,000 francs; disons tout
compris 400,000 francs au moins. Pour un vaisseau de ligne  trois
ponts,  Brest, c'est 50,000 francs de plus, quoique l'cluse des
navires  vapeur de 450 chevaux soit plus longue et plus large; mais
elle est moins profonde, parce qu'un navire  vapeur de 450 chevaux,
tel que _le Christophe Colomb_ ou _le Canada_, qui ont t construits
 Brest, n'a, en charge, qu'un tirant d'eau de 5 mtres 25
centimtres, et qu'un grand vaisseau  trois ponts comme _le Valmy_
cale 7 mtres 95 centimtres[28].

         [Note 24: Le canal latral  la Garonne a des dimensions
         un peu plus fortes; le canal d'Arles  Bouc est un peu plus
         large encore que le canal latral  la Garonne, et les
         cluses, trs peu nombreuses d'ailleurs, ont 50 mtres de
         long sur 8 de large.]

         [Note 25: Le canal ri se reconstruit depuis quelques
         annes avec plus de largeur et de profondeur. Il surpassera
         mme le canal du Midi et le canal latral  la Garonne. Le
         canal de la Chesapeake  l'Ohio est  peu prs  l'image de
         nos canaux  grande section. Le canal latral au
         Saint-Laurent dans le Canada a 30 mtres et 1/2 de largeur 
         la ligne d'eau et 3 mtres de profondeur.]

         [Note 26: Le dveloppement de la ligne tout entire est
         de 85 kilomtres; mais il n'y a de canal creus que sur 34 et
         1/2 kilomtres; le reste est dans le lit des lacs ou des
         rivires.]

         [Note 27: Ce ne sont que des cluses rgulatrices
         ncessites par la mare qui change  chaque instant le
         niveau de la mer, tandis que, dans le canal, on a besoin d'un
         niveau constant.]

         [Note 28: On doit croire que la substitution des hlices
         aux roues  aubes, comme organes moteurs des navires 
         vapeur, permettra de rduire la largeur des cluses destines
          les recevoir, puisqu'ils seront alors dgags des grands et
         incommodes tambours qu'ils portent sur leurs flancs. On
         rduirait alors la longueur de la coque, et on en
         augmenterait la largeur. Un paquebot de 450 chevaux pourrait
         ds lors entrer dans l'cluse, des vaisseaux  trois ponts,
         qui a 67 mtres 60 centimtres de long et 18 mtres 22
         centimtres de large. Quant  la profondeur d'une cluse,
         elle a pour minimum absolu le tirant d'eau des navires
         auxquels elle est rserve, augment d'environ un demi-mtre,
         car il faut bien que ces navires y restent  flot.]

Cette condition d'un canal maritime qui permette aux navires europens
ou anglo-amricains de se rendre, sans rompre charge, d'un ocan 
l'autre jusqu' Lima, Acapulco ou Macao, en entrane une autre qu'il
ne faut pas passer sous silence. Le canal devra tre en jonction
immdiate avec la pleine mer. Je veux dire qu'il devra, par chacune de
ses extrmits, dboucher dans un port offrant un mouillage suffisant
aux navires, non pas seulement  une certaine distance du rivage, mais
tout juste contre la terre ferme. En beaucoup de ports,  Panama, par
exemple, le mouillage est un peu loign de terre. Le chargement et le
dchargement s'oprent par l'intermdiaire de pirogues ou d'autres
allges. Ce n'est qu'un mdiocre inconvnient en un port qui est un
terme de voyage: il en rsulte un petit surcrot de frais pour dposer
ou prendre une cargaison, mais peu importe alors. Aux issues d'un
canal ocanique, au contraire, ce ne serait rien moins qu'une
interruption de la navigation. Autant vaudrait une muraille en
travers, de cent pieds d'lvation, par le beau milieu du canal. Cette
clause supplmentaire du programme ne sera pas aise  remplir, et un
savant capitaine de vaisseau de notre marine royale, qui revient des
parages de l'isthme, me disait avec infiniment de raison qu'elle lui
semblait devoir donner plus d'embarras que le creusement mme d'un
canal de 5  6 mtres de profondeur entre les deux ocans. Enfin ce
caractre de canal maritime interdit les souterrains. Il faudrait, en
effet, mme en dmontant les mts de hune, des votes plus leves
que celle du Pausilippe, pour que des navires pussent s'y engager, 
moins que les constructeurs ne trouvent quelque expdient pour rendre
facilement mobile la mture tout entire.

Nous ne mentionnons pas ici les soins qu'il faudrait prendre pour
assurer la salubrit des terres que traverserait le canal. Quelque
conomie de temps qu'on dt trouver  venir chercher l'isthme, les
navires le fuiraient si ce devait tre un charnier. Mais on sait que
la cause la plus puissante d'insalubrit en ces chaudes rgions rside
dans les marcages et les eaux stagnantes. Il serait ais, trs
probablement, pendant la construction du canal, d'asscher les marais
et d'assurer l'coulement des eaux d'alentour. Le canal lui-mme y
servirait. Ce seraient deux oprations lies.




CHAPITRE IV.

DES DIFFICULTS QUE LES INGNIEURS SONT ACCOUTUMS  FRANCHIR EN
CREUSANT DES CANAUX.

     Diffrences entre un canal et une rivire; un canal consomme
     beaucoup moins d'eau; le canal du Midi compar  la Seine.--Ce
     qu'on nomme un _bief_.--En quoi consiste une _cluse_, ou
     appareil en maonnerie pour passer d'un bief  l'autre.--Ce qu'on
     appelle la _pente rachete_ par un canal, ou la _chute rachete_
     par une cluse; _contre-pente_.--La difficult d'un canal dpend
     principalement de la longueur du canal et de la somme des pentes
     et contre-pentes.--Exemples des longueurs ainsi que des pentes et
     contre-pentes de canaux franais, amricains ou
     anglais.--Conversion de ces canaux, qui sont  dimensions
     ordinaires, en canaux pareils au canal Caldonien ou au canal
     hollandais du Nord.--De l'approvisionnement d'eau des
     canaux.--Les rgions des tropiques, surtout dans l'isthme,
     semblent devoir offrir sous ce rapport plus de facilits que nos
     pays temprs de l'Europe.


Aprs ces rflexions prliminaires, nous pourrions entrer plus avant
dans le sujet. Au pralable, pourtant, il n'est pas inutile de donner
une ide des difficults que l'art est accoutum  affronter et 
vaincre, et de dterminer exactement le sens de quelques termes
techniques dont nous serons oblig frquemment de nous servir.

Les canaux, tels qu'on les construit depuis l'invention des cluses
par les Italiens au XVe sicle, sont des lignes de navigation fort
diffrentes des rivires. Toute rivire coule dans un lit lgrement
en pente, et a un courant plus ou moins fort. C'est ainsi que les
anciens s'efforaient de creuser des canaux, et ils russissaient
rarement dans cette imitation de la nature. Un canal  la moderne n'a
pas de courant, et se forme d'une srie de bassins creuss de main
d'homme, plus ou moins longs, quelquefois de plusieurs lieues, tags
 la suite les uns des autres, chacun parfaitement de niveau. On
dirait d'un escalier aux marches trs troites entre la rampe et le
mur, mais fort longues dans l'autre sens, tandis qu'une rivire peut
se comparer  un plan inclin trs doux. Dans une rivire, l'eau coule
 des hauteurs trs variables, selon les saisons; dans un canal, elle
est introduite artificiellement, juste en quantit suffisante pour
qu'il y en ait toujours une mme profondeur dtermine d'avance.  ces
dispositions, on trouve l'avantage non seulement de s'affranchir des
courants, mais encore d'obtenir, au moyen d'une quantit d'eau  peine
gale  ce que roule un faible ruisseau, une navigation plus
permanente et plus commode que celle qu'offrent de grands fleuves. La
navigation du canal du Midi, par exemple, est prfrable  celle de la
Seine, du moins dans l'tat o ce beau fleuve est laiss. Cependant la
Seine dbite, quand elle est au plus bas, aprs les chaleurs de la
canicule, 100  120 mtres cubes (100,000  120,000 litres) par
seconde. Le canal du Midi, en cela remarquable, il est vrai, n'en
dpense pas la centime partie. Un mtre cube par seconde suffit  ses
besoins.

Faire un canal de niveau d'une extrmit  l'autre, est impossible
dans la plupart des cas[29]. Un canal se compose donc, je le rpte,
de pices d'eau successives dont chacune est de niveau, et par
consquent sans courant. Ces bassins, appels _biefs_, s'chelonnent
les uns  la suite des autres, comme feraient de longs gradins. Ainsi,
d'un bief  l'autre, le niveau change brusquement; communment, la
diffrence de niveau entre deux biefs qui se succdent est de 2 mtres
et demi  3 mtres.  la sparation de deux biefs est toujours place
une _cluse_, construction en maonnerie garnie de portes, qui sert 
faire passer un bateau du bief suprieur dans le bief infrieur, ou
rciproquement. Il n'est personne qui n'ait vu fonctionner une cluse;
nous avons en Europe et dans l'Amrique du Nord assez de canaux pour
cela. Au surplus, la manoeuvre se fait ainsi: une cluse est un
passage entre deux murs massifs, long et large autant qu'il le faut
pour recevoir un bateau, et ferm de deux portes adosses, l'une au
bassin suprieur, l'autre au bassin infrieur. Quand on ouvre la porte
d'en haut, en fermant celle d'en bas, l'cluse est en communication
avec le bassin suprieur, et l'eau s'y tablit au mme niveau qu'en ce
bassin. Si on ouvre la porte d'en bas en tenant close celle d'en haut,
l'cluse est en rapport avec le bassin infrieur, et prend de mme son
niveau. Le jeu de l'cluse rsulte de cette facult d'y avoir
alternativement l'eau au mme niveau qu'en chacun des deux biefs. Le
bateau y est introduit en ouvrant la porte du ct par lequel il
arrive. Ensuite on ferme cette porte pour ouvrir l'autre, et on n'a
plus qu' le pousser en avant.

         [Note 29: Le canal hollandais du Nord est pourtant ainsi;
         mais la Hollande est un pays exceptionnellement nivel par la
         nature.]

La diffrence de niveau entre deux bassins ou biefs successifs est ce
qu'on nomme la _pente_ (ou bien la _chute_) _rachete_ par l'cluse
qui les spare, ou, pour mieux dire, qui les unit.

Le point de partage d'un canal est celui o les bassins ou biefs,
aprs avoir mont, semblables  des gradins successifs, pendant un
certain espace, cessent de s'lever ainsi au-dessus les uns des autres
pour se mettre  descendre en sens oppos; cette _pente_ nouvelle
prend le nom de _contre-pente_. Tous les canaux n'ont pas de point de
partage, car il en est o les biefs vont toujours en montant sans
jamais redescendre. Il est des canaux, au contraire, qui prsentent
successivement plusieurs points de partage; ils ont alors plusieurs
_pentes_ et _contre-pentes_.

La difficult et les frais de l'tablissement d'un canal dpendent
principalement de deux lments, la longueur du parcours et la somme
des _pentes_ et des _contre-pentes_  _racheter_ par les _cluses_.
Toutes choses gales d'ailleurs, plus un canal est long, il cote
cher. De mme, les cluses tant des ouvrages dispendieux, leur
multiplicit influe beaucoup sur le chiffre de la dpense.

Pour fixer les ides sur la longueur des canaux qu'on pourrait
entreprendre et sur l'lvation qu'on est autoris par l'exprience 
faire gravir  un canal, citons quelques exemples de canaux achevs ou
en cours d'excution.

Quant  la longueur, on est habitu  faire parcourir aux canaux
ordinaires des espaces indfinis. Le canal de Bourgogne et le canal du
Midi ont chacun 240 kilomtres; le canal de la Marne au Rhin en a 300;
le canal du Berri, 320; le canal du Rhne au Rhin, 349; le canal de
Nantes  Brest, 374; la srie des canaux qui unissent Londres 
Liverpool, 425. Dans l'tat de New-York, le canal ri, digne  tous
gards de son nom de Grand Canal, a 586 kilomtres; les canaux compris
dans la ligne de Philadelphie  l'Ohio en ont 445; le canal de la
Chesapeake  l'Ohio en aura 549; plusieurs autres canaux des
tats-Unis ont de 400  550 kilomtres.

Les pentes que les ingnieurs rachtent sans trop d'efforts, au moyen
d'cluses distribues sur le parcours d'un canal, sont considrables
quand il s'agit d'un canal ordinaire. Le canal du Berri a 246 mtres
de pente ou de contre-pente  racheter, et 115 cluses; le canal du
Midi, 252 mtres et 99 cluses; le canal du Rhne au Rhin, 393 et 160
cluses; le canal de Bourgogne, 501 mtres et 191 cluses; le canal de
Nantes  Brest, 555 mtres et 238 cluses.

Les canaux anglais offrent moins de pente  racheter que ceux de la
France. La suite des canaux qui s'tendent de Londres  Liverpool
prsente 443 mtres de pente et de contre-pente et 185 cluses. Sur
celui de tous les canaux de l'Angleterre qui a le point de partage le
plus lev, le canal de Leominster, cette lvation est de 142 mtres
au-dessus de l'une des extrmits.

En Amrique, sur le canal ri, la somme des pentes et des
contre-pentes n'est que de 210 mtres avec 83 cluses. Les deux canaux
qui, avec deux chemins de fer, forment la ligne de Philadelphie au
fleuve Ohio, ont 358 mtres de pente et 151 cluses. Le magnifique
canal de la Chesapeake  l'Ohio aura 963 mtres de pente et de
contre-pente et 398 cluses, et dans la premire partie actuellement
acheve, il prsente 176 mtres de pente et 74 cluses.

Mais il s'agirait ici de dimensions inusites. La cuvette d'un canal
maritime tel que le canal Caldonien reprsente une excavation huit
fois et demie plus grande que celle d'un des canaux habituels de la
France, dits  grande section, et en France une cluse telle qu'il la
faudrait sur le canal des deux ocans coterait quatre  cinq fois
plus qu'une cluse ordinaire. Ainsi, pour comparer avec une
approximation grossire les divers canaux que nous avons passs en
revue au canal projet de l'isthme, il faudrait rduire leur longueur
dans le rapport de 8-1/2  1, et la pente qui y est rachete par des
cluses ou le nombre de celles-ci dans le rapport de 4 ou 5  1.  ce
compte, le canal de Nantes  Brest quivaudrait pour l'isthme  un
canal de 44 kilomtres, qui aurait une pente ou contre-pente 
racheter de 123 mtres, ou encore 53 cluses. Le canal ri agrandi
reprsenterait pour l'isthme un canal d'environ 100 kilomtres avec 20
cluses, rachetant 44 mtres de pente et de contre-pente.

Une difficult qu'il est bon de prvoir lorsqu'on creuse des canaux
est celle de les fournir d'eau[30]. Sous ce rapport, le climat des
tropiques prsente plus d'avantage que celui de nos pays temprs. On
value que dans les rgions intertropicales du Nouveau-Monde, l
particulirement o le sol est couvert de forts, l'eau pluviale est
cinq  six fois abondante plus qu' Paris[31]. On y aurait donc assez
de facilit pour remplir des rservoirs. L'vaporation,  la vrit,
est plus grande entre les tropiques; mais M. de Humboldt,  la suite
de recherches et d'expriences faites avec soin, estime qu'elle ne
l'est que dans le rapport de 16  10. L'affluence des eaux pluviales
pour une mme superficie tant suprieure dans le rapport de 50 ou 60
 10 comparativement  Paris, et de 40  10 vis--vis de l'Europe
mridionale, il s'ensuit que, tout compte fait, l'isthme de Panama
n'aurait, de ce ct, rien  envier  l'Europe. Nous verrons
d'ailleurs bientt que, dans la direction qui se recommande le plus,
on aurait peu  s'inquiter de l'approvisionnement du canal. C'est un
service que la nature semble, l, avoir pris  coeur d'assurer.

         [Note 30: On ne s'en est pas toujours assez proccup en
         France.]

         [Note 31: L'eau pluviale reprsente tous les ans  Paris
         une couche de 50  55 centimtres: entre les tropiques, dans
         le nouveau continent, c'est communment de 2 mtres 70
         centimtres  3 mtres.]

Retournons enfin  la description de l'isthme, en reprenant
successivement les cinq localits signales plus haut pour la faible
largeur  laquelle l'isthme s'y rduit.




CHAPITRE V.

PREMIRE LOCALIT INDIQUE POUR LE PERCEMENT DE L'ISTHME.--ISTHME DE
TEHUANTEPEC ET DU GUASACOALCO.

     Dpression qu'y prouve la plateau mexicain.--Port qu'offre
     l'embouchure du Guasacoalco.--Essais de Cortez.--Projets de canal
     aprs lui.--La dcouverte, au chteau de Saint-Jean d'Ulua, de
     canons venus de Manille, rveille ces projets en
     1771.--Exploration du terrain par deux ingnieurs, et leurs
     conclusions favorables.--Plan du vice-roi Revillagigedo.--Le
     canal de l'isthme de Tehuantepec est vot par les corts
     espagnoles en 1814.--tudes du gnral Orbegoso en 1825; ses
     conclusions sont moins favorables; difficult d'alimenter un
     canal sur le versant de l'Ocan Pacifique.--Mauvais port 
     Tehuantepec.--Le gnral Orbegoso se rduit  une route entre
     l'Ocan Pacifique et le Guasacoalco.--Sol fertile qu'on
     traverserait; projet de colonisation qu'on pourrait reprendre
     avec avantage.--Concession rcente  don Jos Garay.--Projets de
     ce concessionnaire.


I. _Isthme de Tehuantepec et du Guasacoalco._--En ce point, le plateau
mexicain se dprime  un degr remarquable. D'une hauteur semblable 
celle des pics pyrnens, le sol s'abaisse  un niveau qui est
presque pareil  celui de la Beauce, et il est creus par la valle
d'un fleuve large et profond, le Guasacoalco, qui coule d'abord dans
une direction parallle au double littoral, c'est--dire de l'orient 
l'occident, et ensuite se dirige du sud au nord jusqu' ce qu'il se
dcharge dans le golfe du Mexique. Le port que forme l'embouchure de
Guasacoalco est l'un des meilleurs qu'offrent les rivires de tout le
pourtour du golfe; il vaut celui que donne le Mississipi lui-mme. Ds
le temps de Cortez, nous l'avons dit, l'attention avait t tourne
vers cet isthme. Aprs Cortez, on s'tait beaucoup entretenu d'un
projet de canal  y ouvrir; mais on n'y pensait plus, lorsqu'on fit
une dcouverte imprvue. C'tait en 1771. On reconnut  la Vera-Cruz,
parmi l'artillerie de la forteresse de Saint-Jean d'Ulua, des canons
fondus aux Philippines,  Manille. Comme avant 1767 les Espagnols ne
tournaient ni le cap de Bonne-Esprance ni le cap Horn pour se rendre
aux Philippines, et faisaient tout leur commerce avec l'Asie au
travers du Mexique, par le galion d'Acapulco, on ne concevait pas que
ces canons fussent venus de Manille  la Vera-Cruz. Comment
avaient-ils travers le continent mexicain? Impossible de conduire des
fardeaux pareils d'Acapulco  Mexico, et de l  la Vera-Cruz. Il fut
constat  la fin, par une chronique de Tehuantepec, que ces canons
avaient t amens par l'isthme; que, conduits par mer de Manille 
Tehuantepec, ils avaient remont le Chimalapa aussi haut que
possible, et s'taient ensuite achemins par terre jusqu'au point o,
par les hautes eaux, commence sur le Guasacoalco une bonne navigation.
L'imagination publique en fut frappe. Si des pices de gros calibre
avaient travers l'isthme, n'tait-ce pas la preuve qu'une
communication avantageuse pouvait s'tablir entre les deux ocans par
Tehuantepec et le Guasacoalco, pour peu qu'on aidt la nature? Ainsi
qu'il arrive ordinairement, le public exagrait les facilits qui
s'offraient  lui. On disait que le Guasacoalco avait ses sources tout
prs de la mer Pacifique; qu' son approche, la cordillre s'tait
nivele, et que telle ou telle rivire, l'Ostuta ou le Chimalapa,
versait galement ses eaux dans les deux ocans. Le vice-roi don
Antonio Bucareli donna ordre  deux ingnieurs, don Augustin Cramer et
don Miguel del Corral, d'examiner le terrain dans le plus grand
dtail. Leur exploration fut fort imparfaite; on ne voit pas qu'ils
aient opr aucun nivellement ni dtermin aucune hauteur, et leur
conclusion se ressentit de l'enthousiasme au moins prmatur dont
l'opinion s'tait prise pour le canal des deux mers par cette
direction. Cependant ils firent connatre que par le Guasacoalco on
franchirait  peine les deux tiers de l'isthme; que de l'embarcadre
de Malpasso, qui est au-dessus de celui de la Cruz, plac au confluent
du Saravia, il y aurait encore jusqu' la mer du Sud un trajet de 26
lieues de Castille (environ 110 kilomtres), et qu'aucune rivire ne
communiquait avec les deux mers. Ils signalrent la difficult de
faire aboutir le canal  un bon mouillage sur l'Ocan Pacifique.
Jusque l ils taient dans le vrai; mais, passant ensuite dans la
fable, ils mirent l'opinion qu'un canal des deux mers joignant le
Chimalapa au Guasacoalco pouvait s'excuter _sans cluses ni plans
inclins_. D'aprs les dernires tudes qui eurent lieu  la fin du
XVIIIe sicle, sous le vice-roi Revillagigedo, homme clair, plein
d'ardeur pour le bien public, le canal de jonction entre le Chimalapa
et le Rio del Malpasso, affluent du Guasacoalco, n'aurait eu que 25
kilomtres environ. Il s'agissait, non d'un canal maritime, mais d'une
ligne praticable pour des bateaux ou de grandes pirogues.

Les tudes de MM. Cramer et del Corral, et celles qui eurent lieu
aprs eux, laissrent donc l'isthme de Tehuantepec en excellente
renomme. Quand furent termines les guerres de la rvolution
franaise, en 1814, les corts espagnoles, sur la proposition d'un
dput mexicain, don Lucas Alaman, qu'on a vu depuis ministre des
affaires trangres  Mexico, dcrtrent le canal; mais la lutte de
l'indpendance du Mexique se rouvrit bientt, et le dcret n'eut
aucune suite.

Peu aprs l'indpendance du Mexique, le gnral du gnie don Juan
Orbegoso fut dtach par le gouvernement mexicain pour procder  une
exploration. Ce savant officier se mit  l'oeuvre en 1825. Il fit des
observations astronomiques pour dterminer des latitudes et des
longitudes. Il mesura l'lvation du sol au-dessus de la mer, non par
des nivellements, mais au moyen d'un baromtre, ce qui, dans les
rgions quinoxiales cependant, donne des rsultats d'une
approximation remarquable. Malheureusement le baromtre dont il se
servit n'tait pas tout--fait orthodoxe[32]. Rsumons les rsultats
de son pnible travail:

         [Note 32: Les observations baromtriques ne mritent
         qu'une confiance mdiocre. Le seul baromtre que possdt la
         commission avait t fait par moi, et il est probable qu'il
         avait pris l'air pendant le voyage, ce qui peut avoir influ
         sur l'exactitude des points mesurs. Leur hauteur respective
         doit nanmoins tre assez exactement dtermine. Nos calculs
         ont t corrigs par les observations que nous avons faites
         plus tard  Tehuantepec. (Extrait du rapport de don Juan
         Orbegoso.)]

L'isthme, mesur du rivage du golfe de Tehuantepec  la barre du
Guasacoalco, a une largeur de 220 kilomtres. Les lagunes communiquant
avec la mer, qui sont  l'est de Tehuantepec, l'une derrire l'autre,
rduiraient la distance  parcourir d'au moins 21 kilomtres.

Le Guasacoalco offre  sa barre 4 mtres d'eau pour le moins (d'autres
observateurs ont dit davantage). Il est mme arriv qu'un vaisseau de
ligne espagnol, _l'Asia_, poursuivi par la tempte, ait pu, il n'y a
pas longtemps, entrer dans le fleuve[33]. La barre est fixe et courte.
Une fois la barre franchie, on trouve une profondeur suffisante pour
les btiments de mer jusqu' une dizaine de lieues. Il serait facile
de le rendre navigable en tout temps pour de grands bateaux de rivire
jusqu'au confluent du Saravia, qui est  moiti de l'espace entre les
deux ocans[34]. Il y a lieu de croire qu'on devrait creuser un canal
latral  partir de Piedra Blanca (ou Pea Blanca), en remontant
jusqu'au Saravia: c'est un espace de 55 kilomtres en ligne droite. Le
sol, principalement form d'une argile aise  entamer, s'y prterait.
Entre ces deux points, le cours du fleuve est trs sinueux, et un
canal raccourcirait le trajet de moiti.  la rigueur, cependant, une
navigation permanente serait possible dans le lit du fleuve, presque
partout, non seulement jusqu'au Saravia, mais jusqu'au Malpasso.
Au-dessus, un canal tout artificiel serait indispensable.

         [Note 33: Pour le faire sortir, il fallut l'allger de
         son artillerie. Un vaisseau de ligne tirant de 7  8 mtres
         d'eau, il faut qu'il trouve sur la barre d'un fleuve une
         profondeur d'eau de 9  10 mtres.]

         [Note 34: La latitude de l'embouchure du Guasacoalco est
         de 18 degrs 8 minutes; celle de la cte prs de Tehuantepec
         est de 16 degrs 11 minutes; celle de l'embarcadre du
         Saravia sur le Guasacoalco est de 17 degrs 12 minutes, et
         les trois points sont  peu prs sur le mme mridien.]

La crte du versant des eaux, bien plus voisine d'ailleurs du
Pacifique que de l'Atlantique, est fort abaisse dans l'isthme. Au sud
de la Chivela, on trouve un col qui n'est qu' 251 mtres au-dessus de
la mer. Le col de Saint-Michel de Chimalapa est  393 mtres. L'art de
l'ingnieur saurait faire franchir des lvations pareilles  un
canal. La hauteur des montagnes ne prsenterait donc pas au passage
d'un canal des deux ocans un obstacle insurmontable,  la condition
cependant qu'on pt conduire au sommet un suffisant approvisionnement
d'eau. Mais le rapport du gnral Orbegoso renversa tout l'espoir
qu'on avait d'une navigation fluviale rgulirement bonne dans le
Chimalapa ou dans tout autre cours d'eau pour descendre  l'Ocan
Pacifique. Le Chimalapa n'est praticable, mme pour des pirogues, que
pendant la saison des pluies.  San-Miguel de Chimalapa, qui est  40
ou 45 kilomtres des lagunes attenantes  la mer, et mme 13
kilomtres plus bas, son lit est  sec pendant le tiers de l'anne. Le
sol tant permable et les vallons trs ouverts, il ne serait pas
facile d'tablir de grands rservoirs pour suppler  l'absence des
eaux fluviales en recueillant les pluies. Mme sur le versant de
l'Ocan Pacifique, le canal devrait s'alimenter des eaux du
Guasacoalco amenes par une rigole au travers de la crte.

Il n'est pas dmontr que la disposition du sol interdise absolument
l'tablissement d'une pareille rigole.  partir de leurs sources, le
Guasacoalco et le Chimalapa se dirigent, paralllement l'un  l'autre,
de l'est  l'ouest, spars de 28 kilomtres, pour se dtourner, le
premier  Santa-Maria de Chimalapa, vers le nord, le second  6
kilomtres au-dessous de San-Miguel, vers le sud, afin d'atteindre
chacun son ocan. Une rigole trace obliquement du Guasacoalco au
Chimalapa, dans la partie de leurs cours o ils sont parallles,
atteindrait celui-ci, sans avoir  se dvelopper sur plus de 30  40
kilomtres, ce qui, pour une rigole alimentaire, n'a rien d'inusit. 
Santa-Maria, le Guasacoalco coule  un niveau qui est  peu prs le
mme que celui du Chimalapa  San-Miguel. Il n'y aurait donc qu'
prendre le Guasacoalco un peu au-dessus de Santa-Maria pour qu'il vnt
se verser naturellement,  Saint-Miguel, dans le Chimalapa; mais il
faudrait que le terrain permt  la rigole de passer, moyennant des
souterrains mdiocrement longs. La direction suivant laquelle le
gnral Orbegoso a cherch un passage n'y est pas favorable, car il y
faudrait tre en souterrain presque sur toute la distance. Il est all
 peu prs tout droit de Santa-Maria  San-Miguel[35].

         [Note 35:  San-Miguel, le Chimalapa est  173 mtres
         au-dessus de la mer: le village de Santa-Maria est  286
         mtres; mais le Guasacoalco est de beaucoup plus bas que le
         village.  13 kilomtres en aval, il est  160 mtres 10
         centimtres, ce qui permet de supposer que le niveau du
         fleuve  Santa-Maria est  170 mtres environ.]

Le gnral Orbegoso conclut en ces termes, que la canalisation de
l'isthme de Tehuantepec demeure _problmatique_ et _gigantesque_[36];
il conseille comme facile une communication rsultant d'une bonne
route entre les lagunes de Tehuantepec et le Guasacoalco.

         [Note 36: Eu gard, sans doute, aux sommes dont pourrait
         disposer le gouvernement mexicain.]

On aurait ensuite  remdier, s'il tait possible,  l'absence d'un
port passable sur l'Ocan Pacifique. Tehuantepec mrite  peine le nom
de rade. On y arrive par deux lagunes successives, profondes
d'environ 5 mtres, dont l'une est trs allonge paralllement au
littoral; l'autre, place en arrire de celle-ci, parallle de mme au
bord de la mer, et beaucoup plus courte, a encore 17 kilomtres.
Depuis la fin du XVIe sicle, Tehuantepec est trs peu frquent; la
mer se retire journellement de ces ctes; l'ancrage y devient d'anne
en anne plus mauvais; le sable que charrie le Chimalapa augmente la
hauteur et l'tendue des barres sablonneuses places au dbouch de la
premire lagune dans la seconde, et de celle-ci dans la mer, et dj
Tehuantepec n'est plus accessible qu' des golettes.

L'exploration du gnral Orbegoso constata dans l'isthme une
magnifique vgtation, indice d'un sol riche. Il y a bien longtemps
dj que les belles forts de Petapa et de Tarifa avaient attir
l'attention de la cour d'Espagne. Les chantiers de construction navale
de la Havane en tiraient autrefois tous les bois qui leur taient
ncessaires, et qu'on leur expdiait par le Guasacoalco; car c'est
assez tard qu'on tablit dans l'le de Cuba et dans celle de Pinos les
coupes de cdre destines  la marine. La fertilit des environs de
Tehuantepec fut pareillement avre de nouveau; en arrosant cette
spacieuse plaine avec des saignes du Chimalapa, on lui ferait rendre
les plus prcieuses rcoltes. On vrifia de mme la salubrit relative
du pays,  quelque distance de la mer. Enfin on se souvint que
l'isthme n'avait pas toujours t une solitude. On y trouve, ce qui
tonne et attriste le voyageur en Amrique, des ruines de
constructions  l'europenne. Avant l'expdition de Cortez, l'isthme
tait populeux: il ne le fut pas moins aprs. Ce furent les boucaniers
qui dtruisirent les tablissements levs par les Espagnols sur les
rives du Guasacoalco, et qui, dispersant la population, convertirent
en un dsert une admirable contre nagure florissante sous le sceptre
de Montezuma. De ces vestiges d'une ancienne prosprit, on conclut
naturellement qu'il serait ais de rendre l'isthme  la culture et 
la vie. De l un plan de colonisation qui, mal excut, se termina par
la mort ou la dispersion des colons, mais qu'on pourrait reprendre
avec avantage. Ce serait mme  dsirer pour l'objet qui nous occupe
ici; car la prsence d'une population active sur les bords du
Guasacoalco, entre les deux ocans, dterminerait ncessairement
l'tablissement de bonnes communications au travers de l'isthme.

Le projet de faciliter la jonction des deux ocans par l'isthme de
Tehuantepec n'a pas t abandonn. Il y a deux ans, le gouvernement
mexicain en a concd l'entreprise  don Jose Garay. Mais il ne s'agit
pas d'un canal maritime, d'un ouvrage qui tienne lieu d'un bras de
mer. Le plan est infiniment plus modeste; on amliorerait le cours du
Guasacoalco et celui du Chimalapa, on y lancerait des bateaux 
vapeur, et d'un fleuve  l'autre on jetterait un chemin de fer.




CHAPITRE VI.

SECOND PASSAGE.--ISTHME DE HONDURAS.

     Hautes montagnes qui bordent la baie de Honduras; plateau lev
     en arrire des montagnes; dlicieuse situation de la ville de
     Guatimala; dangers que lui font courir les volcans.--Les
     montagnes s'abaissent sur le bord mridional de la baie.--Troue
     que fait le Golfo Dulce; cette troue se prolonge par le fleuve
     Polochic; mais les montagnes viennent ensuite.--Plus au sud-est,
     valle de Comayagua, o coulent le Jagua et le Sirano; il n'y a
     pas d'espoir non plus de pratiquer par l un canal
     maritime.--Valle du Motagua; le cours du fleuve franchit la plus
     grande partie de la distance des deux ocans, mais il serait
     impossible de descendre dans l'Ocan Pacifique; lvation du sol
     sur les bords du haut Motagua.--Terre _froide_; sens qu'il faut
     attacher  ce mot.--Partage des eaux  Chimaltenango.--Il n'y a
     rien  esprer pour un canal maritime de l'isthme de Honduras.


 l'est de l'isthme de Tehuantepec, la chausse place entre les deux
ocans se flanque du contre-fort massif de la pninsule du Yucatan et
s'lve dans la mme proportion. Les montagnes sont hautes, serres
les unes contre les autres, et prsentent un obstacle continu. Il en
est d'abord de mme de l'autre ct de la presqu'le. Autour de la
baie de Honduras, elles forment une muraille  pic qui semble se
dresser subitement du sein des flots; car, suivant l'historien
Juarros, le nom de Honduras fut donn  la baie parce que les sondages
ne trouvaient pas le fond de la mer, et qu'on n'y pouvait jeter
l'ancre. Sur tout le pourtour de la baie, depuis le mridien de l'le
d'Utilla jusqu'au cercle de latitude de Balise, c'est un cirque, 
deux tages, de cimes dont l'lvation mal dtermine est de plus de
2,000 mtres[37]. La Balise, sur les rives de laquelle les Anglais se
sont donn un tablissement qui, avec l'le voisine de Roatan, les
rend les matres de la baie, s'chappe en bondissant, de cataracte en
cataracte, du sein de ces montagnes.  mesure qu'on s'loigne de
l'Atlantique, la surface gnrale du terrain, abstraction faite mme
des sommets qui s'y dressent comme sur un pidestal, va en montant
sans cesse jusqu' une faible distance du Pacifique. En arrire des
cimes tales en double rideau sur le pourtour de la baie, se dploie
un plateau qui reproduit sur une moindre chelle l'imposante majest
de celui d'Anahuac[38], mais qui en gale, sous un ciel plus dlicieux
encore, les plus rares magnificences. Il est surmont de montagnes
volcaniques dont la hauteur est value par un observateur exact, le
capitaine Basil Hall,  4,000 mtres. Presque tout droit derrire la
tte de la baie de Honduras, sur ce plateau enchant, lorsque dj il
s'est beaucoup rabaiss, est situe,  500 ou 600 mtres au-dessus de
la mer, non loin du Pacifique, la belle cit de Guatimala, au pied de
deux volcans les plus beaux  contempler et les plus magnifiquement
rguliers dans leur forme lance qu'il y ait dans l'univers, mais
aussi les plus formidables en leur colre. Sans cesse ils menacent la
ville: trois fois dj elle a d tre transporte en masse d'un point
 un autre, et jamais les populations n'ont pu consentir  s'loigner
de cette plaine tide, salubre, admirablement arrose, o la nature
tale toutes les richesses de la vgtation, toutes les splendeurs et
tous les charmes dont peut tre orn un paysage; elles semblent
perdument amoureuses de ces sites ravissants.

         [Note 37: D'aprs la dernire carte de l'Amiraut
         anglaise, le pic d'Omoa, qui est situ derrire le port du
         mme nom sur la baie de Honduras, a environ 7,000 pieds
         anglais (2,130 mtres), et le pic de Congrehoy (ou
         Congrejal), plac 150 kilomtres plus  l'est, 7,500 pieds
         (2,290 mtres). Ces deux montagnes sont sur le bord
         mridional de la baie, l o la chane qui la borde cesse
         d'tre continue et laisse des ouvertures.]

         [Note 38: C'est le nom du Mexique dans la langue des
         Aztques.]

Sur le ct mridional de la baie, les montagnes s'interrompent  et
l. Le Golfo Dulce (ou lac d'Yzabal), baie close qui communique avec
la baie ouverte de Honduras, pntre dans les terres  80 kilomtres,
et de son extrmit la plus avance dans l'intrieur jusqu'au
Pacifique, il y en a, d'aprs les dernires cartes de l'amiraut
anglaise, prs de 200. Le Polochic, qui s'y jette et qu'on dit
praticable pour des bateaux  vapeur, pourrait servir  franchir une
partie de ce dernier intervalle; malheureusement, derrire le Polochic
et les autres cours d'eau qui se dchargent dans le Golfo Dulce,
l'lvation gnrale du sol prsente  tout projet de canal une
barrire insurmontable. Mais plus au sud-est, une valle transversale
fait brche dans l'arte de partage; c'est la _Llanura_ de Comayagua
(ainsi nomme d'aprs la capitale de l'tat de Honduras qu'on y
rencontre) allant d'une mer  l'autre, et dbouchant dans le golfe de
la Conchagua (ou Fonseca) sur le Pacifique; elle a t reconnue, il y
a sept ou huit ans, par don Juan Galindo. Cette valle, rellement
situe dans l'hmicycle de l'Amrique Centrale, est arrose sur le
versant de l'Atlantique par le Jagua, sur celui du Pacifique par le
Sirano (ou San-Miguel), l'un et l'autre navigables. Mais jusqu'
quelle distance de leurs mers respectives le sont-ils? combien de mois
chaque anne? quel moyen aurait-on de les joindre l'un  l'autre par
un canal  point de partage? C'est ce que nous ne saurions dire. On
peut cependant tenir pour certain, ds  prsent, qu'il n'y a pas de
canal maritime possible par cette direction,  moins de frais infinis.
La distance est grande, elle dpasse 300 kilomtres, et l'art aurait
trop  faire pour suppler  l'insuffisance des facilits naturelles.

Ces belles contres sont encore trs mal connues. On n'en trouve pas
deux cartes qui se ressemblent. Tous les gographes s'accordent
cependant  signaler quelques fleuves qui prennent leurs sources prs
de l'un des ocans pour aller de l se dcharger dans l'autre. Le plus
remarquable est le Motagua, qui, sortant d'un petit lac, se jette dans
l'Atlantique aprs avoir parcouru plus des cinq siximes de l'espace
qui spare les deux mers. Les tributaires du Pacifique qui offrent ce
caractre sont trs peu nombreux. Mme dans l'isthme, depuis
Tehuantepec jusqu'au golfe de Darien, on voit persvrer la loi de la
nature qui, dans le nouveau continent, a accord un cours beaucoup
plus long aux tributaires de l'Atlantique qu' ceux de l'autre ocan
dont les sources s'entrelacent avec les leurs[39]. Le Camaluzon (ou
Camaleon), l'Ulua et quelques autres paraissent aussi tre navigables
assez avant dans les terres. Mais tous ces cours d'eau partent de
points trs levs d'o il serait impossible de conduire un canal dans
l'ocan oppos. Le Motagua, par exemple, nat sur un plateau en cela
remarquable. La province de Quesaltenango, qu'il traverse, donne
toutes les productions des pays temprs de l'Europe, ce qui, par 15
degrs de latitude, suppose une grande lvation. Les crivains
espagnols, et entre autres Juarros, disent que c'est un climat
_froid_; on sait que c'est le mme terme qu'on applique  la valle de
Mexico, o l'on se passe de feu toute l'anne. L'expression n'a donc
point le sens que nous pourrions lui attribuer; elle comporte pourtant
un niveau de plus de 2,000 mtres au-dessus de la mer, sans prjudice
d'une plus grande hauteur pour les cimes qui dominent le pays.

         [Note 39: Le Sirano, que nous citions tout--l'heure, y
         fait cependant exception.]

 Chimaltenango, qui est dans le mme bassin, les eaux se sparent
entre les deux Ocans. L'eau des gouttires du ct droit de la
cathdrale se rend dans l'Atlantique, celle du ct gauche va dans le
Pacifique; mais il ne s'ensuit absolument rien pour la possibilit
d'une communication navigable entre les deux mers.

Nous tiendrons pour constant que, derrire la baie de Honduras, et
mme dans la rgion attenante, jusqu'au coeur de l'Amrique Centrale,
il peut y avoir place tout au plus pour des canaux de petite
navigation entre les deux ocans. Allons donc plus loin  l'est,
c'est--dire de l'autre ct de l'Amrique Centrale, au lac de
Nicaragua.




CHAPITRE VII.

TROISIME PASSAGE.--LE PAYS DE NICARAGUA.

     Grande dchirure occupe par le lac de Nicaragua et le fleuve
     San-Juan de Nicaragua.--Golfe de Papagayo el golfe de
     Nicoya.--Lac de Leon ou de Managua, et fleuve Tipitapa, qui
     prolongent le lac et le fleuve prcdents.--Dimensions de ces
     lacs; dveloppement des fleuves.--Tracs possibles au nombre de
     cinq: 1 du lac de Nicaragua au golfe de Papagayo; 2 du mme lac
     au golfe de Nicoya; 3 et 4 de la pointe nord-ouest du lac de
     Leon  Tamarindo et  Realejo; 5 du lac de Leon  la rivire
     Tosta; 6 du mme lac au golfe de la Conchagua.--Rgime du fleuve
     San-Juan; rapides et rcifs.--Bon port de San-Juan  l'embouchure
     du fleuve.--Amlioration du fleuve San-Juan; ce qui prouve
     qu'elle serait peu difficile, c'est qu'avant 1685 les trois-mts
     le remontaient; en 1685, on l'obstrua pour barrer le passage aux
     flibustiers; le Colorado s'ouvrit alors.--D'une amlioration qui
     permette de recevoir les plus grands trois-mts du commerce et
     les paquebots transatlantiques.--De la navigation du Tipitapa; sa
     pente; beau site de la ville de Tipitapa.--La traverse du lac de
     Nicaragua n'offre pas de pril srieux.

     Des canaux  ouvrir entre l'Ocan Pacifique et le lac de Leon ou
     le lac de Nicaragua.--Sol peu lev malgr la prsence de
     volcans trs hauts.--Tous les voyageurs s'accordent  dire que du
     lac de Leon  Realejo ou  Tamarindo le pays est plat.--Illusion
     possible.--On n'a fait de nivellements qu'entre la ville de
     Nicaragua et le port de San-Juan du Sud.--Nivellement de don
     Manuel Galisteo avant la rvolution franaise.--Nivellement de M.
     Bailey depuis l'indpendance.--Il faudrait un souterrain par ce
     dernier trac; de quelle longueur; comparaison avec la longueur
     d'autres souterrains.--Impossibilit d'admettre des souterrains
     sur un canal destin  des btiments de mer.--De quelles
     dimensions devraient tre des souterrains pour de grands
     trois-mts dmts.--Pour les autres lignes, les renseignements
     manquent.--Donne relate dans l'ouvrage intitul: _Mexico and
     Guatimala_.

     Des ports qu'on trouverait aux deux extrmits du
     canal.--San-Juan du Sud; le port est petit, mais sr; les ports
     de la baie de Nicoya et Tamarindo sont bons aussi; Realejo est
     magnifique.--Absence de la fivre jaune l o le canal serait 
     creuser; population nombreuse qui fournirait des travailleurs.

     Au-del du lac de Nicaragua, les montagnes se redressent entre
     les deux ocans jusqu' ce qu'on soit aux environs de
     Panama.--tudes qu'il y aurait lieu de faire  la baie de
     Mandinga, et entre la Boca del Toro et la rivire Chiriqui.


Mesure de rivage  rivage, au port de San-Juan de Nicaragua la
distance des deux ocans est de 150 kilomtres; obliquement de
San-Juan de Nicaragua  San-Juan du Sud, elle est de 250, et du mme
point  Realejo de plus de 400, toujours  vol d'oiseau. Mais une
grande dchirure a creus au milieu des terres le lit d'un lac
spacieux, celui de Nicaragua, inpuisable rservoir qui, par un fleuve
large et profond, le San-Juan, s'panche dans l'Atlantique et semble
un prolongement de cette mer au sein du continent. Les deux ocans
deviennent ainsi fort voisins l'un de l'autre, et deux golfes, celui
de Papagayo et celui de Nicoya, ont chancr le littoral du Pacifique,
comme afin que cet ocan ft  son tour une partie du chemin. Au-del
de ce fleuve et de ce lac, le voyageur qui vient de l'Atlantique
rencontre un second lac, celui de Leon (ou de Managua), termin du
ct du nord par une sorte de croissant dont l'extrme pointe
nord-ouest, celle sur laquelle tait situe jadis la ville de Leon,
transporte maintenant dans l'intrieur des terres, et o l'on trouve
le port de Moabita, est plus voisine encore du Pacifique qu'aucun des
points du lac de Nicaragua, puisque de l au port de Tamarindo il n'y
a que 14 ou 15 kilomtres; et ce nouveau lac se dverse dans le
premier par un autre fleuve, le Tipitapa. Enfin sur la cte du
Pacifique, prs du lac de Leon, est un port, celui de Realejo, dont on
a dit autrefois qu'il tait le plus admirable peut-tre de toute la
monarchie espagnole. Ces beaux lacs et ces nobles cours d'eau en
chapelet rappellent ceux qui, en cosse, occupent une gorge entre les
deux mers qui baignent les flancs de la Grande-Bretagne, et  l'aide
desquels on a mnag un canal assez spacieux pour recevoir des
frgates, le canal Caldonien. Ils invitent de mme l'homme 
complter de mer en mer, par une coupure, une communication dont
l'importance, pour le commerce gnral du monde, serait  celle du
canal Caldonien  peu prs dans la proportion d'un dtroit au
Grand-Ocan, ou de l'le de la Grande-Bretagne au continent des deux
Amriques.

Le lac de Nicaragua a 176 kilomtres de long, 55 de large, et  peu
prs partout il offre une profondeur de 25 mtres. Le fleuve San-Juan,
qui continue le grand axe du lac, c'est--dire qui coule  l'est, a un
parcours de 146 kilomtres. Le lac de Leon a, dans sa plus grande
dimension, 63 kilomtres, et un pourtour de 147; la rivire Tipitapa,
par laquelle il se dverse dans le lac de Nicaragua, prsente un
dveloppement de 55 kilomtres. Ainsi il y a de l'Atlantique au fond
du lac de Nicaragua 322 kilomtres, et au fond du lac de Leon 440[40].
La ville de Leon,  25 kilomtres du lac du mme nom, est la plus
populeuse cit des environs du lac de Nicaragua, et, aprs Guatimala,
de toute l'Amrique Centrale.

         [Note 40: Nous adoptons ici, pour le lac de Nicaragua et
         pour les rivires San-Juan et Tipitapa, les valuations de M.
         Bailey, rapportes par M. Stephens, en supposant, ce que nous
         avons pu vrifier, que les milles dont il se sert en ce qui
         les concerne soient des milles gographiques de 1,851 mtres,
         quoique ailleurs M. Stephens emploie le mille de 1,609
         mtres. Les autres observateurs et gographes attribuent au
         lac de Nicaragua de plus grandes dimensions. Quant  la
         profondeur, ils lui en assignent une moindre, mais plus que
         suffisante pour de grands navires. MM. Rouhaud et Dumartray
         donnent au lac[A] 45 lieues de longueur sur 25 de largeur, et
         une profondeur de 75 pieds. En supposant que la lieue dont
         ils se servent soit la lieue marine de 5 kilomtres et demi,
         le lac aurait 250 kilomtres de long sur 137 de large. Les
         nouvelles cartes de l'Amiraut anglaise et du Dpt de la
         Marine franaise, dresses d'aprs les rsultats de
         l'expdition du commodore Owen, se rapprochent des
         indications que nous avons adoptes.]

         [Note A: Page 8 de leur Notice sur l'_Amrique
         Centrale_.]

Ici la jonction des ocans peut tre essaye suivant diverses
directions: 1 On peut de la ville de Nicaragua, sur le lac du mme
nom, se diriger sur le port de San-Juan du Sud dans le golfe de
Papagayo. 2 Du mme lac au golfe de Nicoya (aussi nomm baie de
Caldera), on est port  croire qu'un canal serait facile au moyen de
la rivire Tampisque, qui se jette dans ce golfe, et de la Sapua, qui
se dverse dans le lac au midi de Nicaragua. Ces deux rivires, toutes
les deux abondamment pourvues d'eau, sont trs rapproches l'une de
l'autre, dans le voisinage de la baie de las Salinas (dpendante du
golfe de Papagayo). 3 et 4 De la pointe nord-ouest du lac de Leon on
pourrait tenter de se rendre, soit au port de Tamarindo, soit  celui
de Realejo. 5 On a indiqu aussi un trac de la mme extrmit du lac
de Leon  la rivire Tosta, qu'on rencontre sur la route de Realejo,
et qui descend du volcan de Telica. 6 Enfin, peut-tre une jonction
serait-elle praticable de la pointe nord-est du lac de Leon  la baie
de la Conchagua, dont nous avons parl au chapitre prcdent. Cela
fait, il resterait cependant  amliorer le cours du fleuve San-Juan
de Nicaragua, et, si l'on devait aller jusqu'au lac de Leon, celui du
Tipitapa, de manire  les rendre praticables pour de forts navires.

Le fleuve San-Juan de Nicaragua est parcouru toute l'anne, d'une
extrmit  l'autre, par des pirogues d'un tirant d'eau de 1 mtre  1
mtre 20 cent.; mais presque partout il prsente une profondeur
beaucoup plus grande. Par des travaux de perfectionnement  quatre ou
cinq _rapides_ et hauts-fonds[41] qu'on y rencontre  et l, il
serait possible, ais aux navires tirant 3 mtres et demi ou 4 mtres
de se rendre en tout temps de la pleine mer au lac. Le fleuve tant
gnralement encaiss, entre des rives peu leves d'ailleurs, les
travaux  ce ncessaires se rduiraient  quelques barrages de retenue
qui devraient tre accompagns chacun d'une cluse. La barre du fleuve
San-Juan de Nicaragua a 3 mtres et demi d'eau, et, sur un point, elle
offre, suivant M. Robinson, une passe troite de 7 mtres et demi de
profondeur.

         [Note 41: On dsigne ainsi les points o le courant est
         beaucoup plus vif et oppose un grand obstacle aux navires qui
         remontent. Quand un _rapide_ est bien caractris, il
         interrompt la ligne navigable. Voici, d'aprs les
         renseignements communiqus  M. Stephens par M. Bailey, comme
         sont distribus les rapides et comment se prsente le fleuve
          partir du lac de Nicaragua:

          partir du lac jusqu' la rivire des Savalos, sur 33
         kilomtres environ, le fleuve San-Juan a une profondeur de 3
         mtres 65 centimtres  7 mtres 30 centimtres. Alors
         commencent les rapides d'El Toro, dont l'tendue est de 1,850
         mtres, et o la profondeur de l'eau est de 2 mtres 75
         centimtres  3 mtres 65 centimtres. Pendant un intervalle
         de 7,400 mtres, on trouve une navigation facile; mais,
         arriv  Castillo Viejo, on rencontre d'autres rapides
         d'environ 1,000 mtres de dveloppement, o il y a de 3
         mtres 65 centimtres  7 mtres 30 c. d'eau. Aprs un nouvel
         espace d'une bonne navigation, long de 3,700 mtres, o l'eau
         a une profondeur de 4 mtres 50 c.  4 mtres, se prsentent
         les rapides de Mico et de las Balas, qui se succdent et
         n'ont pas ensemble un dveloppement de plus de 1,850 mtres;
         la profondeur du chenal y varie de 1 mtre 83 centimtres  5
         mtres et demi. Aprs un autre espace navigable de 2,800
         mtres, viennent les rapides de Machuca, de 1,850 mtres de
         longueur; ce sont les plus dangereux de tous, parce que le
         fleuve y court sur un lit hriss de pointes de rochers.
         Aprs un nouveau bassin naturel de 18 kil. et demi, o il y a
         de 3 mtres 65 centimtres d'eau  13 mtres, on est au
         confluent du San-Carlos. 20 kilomtres plus loin, le San-Juan
         reoit le Sarapiqui, seule communication entre l'tat de
         Costa-Rica et le port San-Juan ou la mer. Dans ce trajet sont
         distribues des les, et la profondeur est de 1 mtre 83
         centimtres  11 mtres; les points les moins profonds tant
         aux coudes du fleuve, il s'y est accumul de la boue et du
         gravier. Enfin, aprs on parcours de 13 kilomtres, on est 
         la sparation du Colorado. De l  la mer il y a 24
         kilomtres qu'on rduirait facilement  18 et demi. Tous les
         sondages relats ici ont t pris  basses eaux. Remarquons
         que,  ce compte, le dveloppement du fleuve serait de 129
         kilomtres, au lieu des 146 indiqus ailleurs par M.
         Stephens.

         Les barrages  placer  chacun des quatre rapides auraient de
         80  100 mtres. Sur quelques autres points il faudrait des
         dragages.]

Le port San-Juan, situ  l'embouchure, est sr et spacieux; plusieurs
rapports d'officiers de marine qui l'ont visit dans ces derniers
temps le reprsentent comme excellent[42]. On lui reconnat de la
salubrit, avantage fort rare sur le littoral de l'Atlantique dans
l'Amrique Centrale. Les vents alizs, auxquels aucune chane continue
ne barre le passage, y balaient les miasmes qui doivent pourtant
sortir en abondance des marcages avoisinants, assez compltement pour
que la fivre jaune n'y fasse pas de ravages. Peut-tre n'en
serait-il pas toujours de mme si une population europenne un peu
nombreuse venait s'y tablir. Contre la localit de San-Juan, on dit
dans l'Amrique Centrale ce qu'on reproche en France  Brest, qu'elle
est pluvieuse par excellence. Sous ce rapport la diffrence est grande
entre San-Juan et le fort de San-Carlos situ sur le lac, l o le
fleuve s'en chappe, et,  plus forte raison, entre San-Juan et les
villes de Grenade, Nicaragua et Leon, qui jouissent d'un ciel serein.
Mais c'est un inconvnient dont il ne faut faire mention que pour
mmoire.

         [Note 42: L'opinion de M. Bailey, telle que la rapporte
         M. Stephens, serait que ce port est parfait
         (_unexceptionable_), mais petit. Tous les autres tmoignages
         sont d'accord  lui reconnatre au contraire beaucoup
         d'tendue. MM. Rouhaud et Dumartray disent (_page 7_ de leur
         notice) qu'il est _vaste et de toute scurit_, ce que ne
         prsente aucun autre point de la cte orientale de l'Amrique
         Centrale. De savants marins franais qui ont t chargs de
         l'examiner en 1843 disent expressment que c'est un _asile
         vaste et sr_, une _belle situation_, un _excellent port_,
         et, ajoutent-ils, un bon _mouillage prs de terre_.]

Nous admettrons donc que le fleuve San-Juan aboutit  un bon port et
qu'il se prterait aisment  une amlioration qui le rendrait
praticable pour des btiments maritimes tirant, comme il a t dit
tout--l'heure, de 3 mtres et demi  4 mtres d'eau. Sur ce point le
pass rpond de l'avenir. La tradition assure qu'autrefois les navires
de mer remontaient le fleuve San-Juan, et qu'aux grandes foires
annuelles tenues au fond du lac de Nicaragua,  Grenade, on voyait
rgulirement plusieurs bricks et trois-mts arrivs de Cadix ou des
autres ports de la pninsule, aprs avoir fait escale  Carthagne et
 Porto-Belo. Et il ne s'agit pas ici de ces traditions menteuses qui
se plaisent  prsenter les choses et les hommes comme allant en
dgnrant sans cesse. M. Rouhaud a vrifi le fait dans les archives
de la ville de Grenade. Il y a trouv la preuve qu'au milieu du XVIIe
sicle les trois-mts (_fragatas_) de la marine marchande espagnole
frquentaient le mouillage de _las Isletas_ qui est, dans le lac, le
port de la ville de Grenade; et j'ai vu entre ses mains des pices
originales remontant  1647 et 1648, qui le constatent. Mais en 1685,
le rgime du fleuve subit une grande altration, du fait des hommes.
Une voie nouvelle se fraya violemment, par o s'chappe, sous le nom
de Rio Colorado, une portion considrable des eaux. D'aprs un
jaugeage de M. Bailey, rapport par M. Stephens, le Colorado roule en
basses eaux 360 mtres cubes par seconde; c'est trois fois le dbit de
la Seine  Paris pendant l'tiage. Quand les eaux sont hautes, le
Colorado verse  la mer 1,095 mtres cubes par seconde. Depuis 1685,
l'ancien lit,  partir du point o le Colorado s'en spare, ne peut
plus recevoir que des bateaux plongeant de 1 mtre  1 mtre 20
centimtres, et le Colorado lui-mme est inaccessible aux btiments
maritimes, parce qu' son embouchure le chenal est interrompu par une
barre qu'ils ne sauraient franchir.

Ce fut la guerre, cause de tant de drangements dans le monde, qui
occasionna cette rvolution dans le Rio San-Juan de Nicaragua. La mer
des Antilles et les parages voisins taient alors infests de
boucaniers qui portaient partout la dvastation et le pillage avec une
audace et un courage qu'on dplore de voir ainsi au service de
passions brutales. Ces bandits dsolaient tous les tablissements
espagnols voisins de la mer. Afin de les empcher de pntrer
jusqu'au lac de Nicaragua, on coula,  20 kilomtres environ de
l'embouchure du fleuve, des carcasses de navires, des radeaux chargs
de pierres, tout ce qu'on put trouver. Les grandes pluies tant
venues, le fleuve, qui alors charrie beaucoup d'arbres dracins sur
ses bords par le courant, grossit cet obstacle; les sables s'y
amoncelrent, et ce fut bientt une digue qui arrta les eaux.
Celles-ci cherchrent donc une issue ailleurs, et ainsi s'ouvrit le
Colorado. Quand les flibustiers ne furent plus  craindre, on s'occupa
de rtablir l'ancien lit; mais on le fit avec la mollesse qui
caractrisait trop souvent l'administration espagnole, et on n'employa
pas le seul moyen qui pt russir, un barrage en travers du Colorado,
 sa naissance. Par ce barrage, qui est possible aujourd'hui comme
alors[43] et par un curage de l'ancien chenal, le fleuve devrait
reprendre son cours et son rgime primitif.

         [Note 43: Ce barrage aurait 410 mtres de long.]

Les ouvrages peu considrables que nous avons sommairement signals
pour les rapides et les rcifs qu'offre le fleuve au-dessus du
Colorado, achveraient de rendre le Rio San-Juan de Nicaragua
constamment navigable, en toute sret, pour des btiments tirant de 3
et demi  4 mtres d'eau. Mais ce ne serait pas assez pour une
jonction des deux ocans, telle qu'on peut la dsirer aujourd'hui. Il
faudrait des travaux beaucoup plus tendus pour mettre le fleuve en
tat de donner passage  des navires semblables  ceux que peuvent
recevoir le canal hollandais du Nord et le canal Caldonien, ou tels
que les paquebots transatlantiques. Pour atteindre ce but, il serait
fort possible qu'on ft oblig de renoncer  une navigation en lit de
rivire sur une bonne partie du cours du San-Juan, et qu'on dt
creuser un canal latral. Le terrain s'y prterait bien. Toutefois, 
cause des dimensions de la cuvette d'un pareil canal, la dpense en
serait grande: M. Stephens l'valuait, d'aprs M. Bailey probablement,
en adoptant une srie de prix semblable  la moyenne des tats-Unis, 
10 ou 12 millions de dollars (53  64 millions de francs). C'est  peu
prs la moiti de la somme que, d'aprs ses calculs, exigerait la
communication des deux ocans, du port San-Juan de Nicaragua 
San-Juan du Sud.

Le Tipitapa prsente plus de facilits encore que le San-Juan de
Nicaragua. Il parat gnralement resserr comme un canal; on n'aurait
pas  y faire de barrage de plus de 50 mtres. Sur un cours de 55
kilomt. il offre une pente de 8 mtres 74 centimt. La moiti de
cette pente est accumule en un seul point,  la ville de Tipitapa
voisine du lac de Leon, o il y a un saut de 4 mtres[44]. M. Rouhaud
s'exprimait sur le site de cette ville dans les termes d'un vif
enthousiasme; il la reprsentait comme une des localits les mieux
places pour recevoir une grande cit. Une plaine qui donnerait en
abondance  la fois les produits les plus prcieux et les plus usuels,
le plus bel indigo du monde, et du mas  raison de 400 ou 600 grains
pour un, s'y tale sur de grandes dimensions. On y est  cheval sur
les deux lacs, c'est presque dire sur les deux ocans, et la chute du
fleuve fournirait une force motrice inpuisable pour les usages
industriels. Mais quand l'industrie humaine ira-t-elle dployer les
miracles de son activit dans ces lieux enchanteurs? Lui sera-t-il
jamais donn de s'y tablir  demeure et d'y asseoir son empire? Tout
fier qu'il tait des prouesses industrielles des Anglo-Saxons en
gnral et de ses compatriotes les Amricains du Nord en particulier,
M. Stephens, quand il s'est vu sous ce ciel blouissant, en face des
belles eaux et des gracieuses rives du lac, entour de cette nature
fconde qui offre  l'homme le ncessaire avec profusion, quand il
s'est senti baign de cet air tide qui porte l'me  une molle
rverie et le corps au repos, s'est mis  dsesprer de la remuante
nergie des Anglo-Amricains eux-mmes, et a exprim le doute que ces
intrpides champions du travail, transplants en un pareil sjour,
pussent rsister  tant de sductions, et ne pas s'abandonner  la
paresse qu'ils mprisent.

         [Note 44: Suivant M. Stephens, toute la pente de la
         rivire Tipitapa, montant  8 mtres 74 centimtres, serait
         accumule sur les 10 premiers kilomtres  partir du lac de
         Leon. M. Rouhaud, qui a pris part aux oprations
         topographiques faites dans le pays, m'a dit que la pente de 8
         mtres 74 centimtres tait rpartie ainsi: 5 mtres 49
         centimtres en une chute  Tipitapa, et le reste, soit 3
         mtres 25 centimtres, de Tipitapa au lac de Nicaragua.]

De mme la ncessit de traverser le lac de Nicaragua ne semble pas
devoir gner cette communication, quoiqu'on ait dit qu'on y tait
expos quelquefois  des coups de vent d'une extrme violence. Des
navire ponts n'y courraient aucun pril[45]. Ils en seraient
surabondamment affranchis s'ils taient trans par des remorqueurs 
vapeur, les mmes qui leur auraient servi  remonter le fleuve
San-Juan, et cette remorque au travers du lac s'oprerait
naturellement avec un faible supplment de frais, en retour duquel on
aurait une conomie de temps.

         [Note 45: M. Rouhaud assure qu'il est extrmement rare de
         voir arriver des malheurs aux pirogues (non pontes) fort mal
         construites, qui servent aux transports sur le lac.]

Il reste  savoir quelle difficult opposerait la muraille  renverser
entre le lac de Nicaragua ou le lac de Leon et l'Ocan Pacifique.

Aucune contre n'est hrisse d'autant de volcans que cette partie de
l'Amrique, du 11e degr de latitude au 13e; mais sur la droite du lac
de Nicaragua, les montagnes, par le cratre desquelles le feu
souterrain se fraie un passage, sont en petits groupes isols et
quelquefois en cimes solitaires. Elles s'lancent de la plaine,
laissant entre elles des valles, ou tout au moins des passages. Cette
troite langue de terre qui spare le lac de Nicaragua de l'Ocan
Pacifique, toute parseme qu'elle est de cimes gigantesques, prsente,
 leur base, un terrain de peu d'lvation. Les rcits du clbre
navigateur Dampier, qui avait guerroy dans ces rgions, donnaient 
croire que, le long des diffrents tracs du lac de Leon  Realejo, et
du lac de Nicaragua au golfe de Papagayo ou  celui de Nicoya, le
terrain est le plus frquemment uni et en savanes, et qu'entre le lac
de Leon et la cte de Realejo, le sol naturel est tout--fait plat. De
son ct, M. Stephens, en rendant compte de ses impressions
personnelles, dit expressment que c'est un sol parfaitement de niveau
(_perfectly level_). M. Rouhaud m'a parl dans les mmes termes de
l'espace compris entre la corne nord-ouest du lac de Leon et le port
de Realejo, et du terrain qui s'tend entre la mme pointe du lac et
le port de Tamarindo; il estime  6 ou 7 mtres la hauteur de la rive
au-dessus du niveau de l'eau. Puis vient, dit-il, une petite zone
sensiblement de niveau, et de l on descend doucement vers l'Ocan
Pacifique. Cette unanimit d'opinions est assez rassurante; cependant
elle ne dispense pas de nivellements exacts; on n'aura de certitude
qu' cette condition. L'oeil d'observateurs mme exercs apprcie
difficilement la saillie du terrain lorsqu'il monte graduellement.
Rien de plus trompeur, dit M. de Humboldt, que le jugement que l'on
porte de la diffrence de niveau sur une pente prolonge, et par
consquent trs douce. Au Prou, j'ai eu de la peine  croire mes yeux
en trouvant, au moyen d'une observation baromtrique, que la ville de
Lima est de 91 toises (176 mtres) plus leve que le port du Callao.
Les mangliers que Dampier a vus sur la route de Realejo  Leon sont de
srs indices d'un sol dprim et humide; mais il ne dit point qu'il
les ait observs sur toute la ligne.

Des divers tracs numrs plus haut, un seul a donn lieu  des
oprations gomtriques; c'est celui du lac de Nicaragua au golfe de
Papagayo.

 la fin du sicle dernier, quelques annes avant la rvolution
franaise, les ides d'amlioration germaient partout; la cour
d'Espagne fit excuter un nivellement entre le golfe de Papagayo et le
lac de Nicaragua, aboutissant ainsi sur le lac aux environs de
l'importante ville de Nicaragua, aujourd'hui peuple de 20,000 mes au
moins. C'est alors que fut connue pour la premire fois l'lvation du
lac au-dessus de l'Ocan. L'ingnieur don Manuel Galisteo trouva que
la distance de l'Ocan au lac tait de 27,592 mtres, que le fate du
terrain tait  83 mtres 70 centimtres au-dessus de l'Ocan, et  43
mtres 70 centimtres au-dessus du lac, ce qui donnait 40 mtres pour
la hauteur du lac lui-mme relativement  l'Ocan. Du lac  la mer du
Sud, le creusement d'un canal puisant ses eaux dans le lac n'et
rencontr de difficult que sur 8,000 mtres spars du lac par un
espace plus facile de 2 kilomtres et demi. Le long de ces 8,000
mtres, l'lvation du terrain au-dessus du lac est d'au moins 20
mtres. Pour un instant elle se rduit  15, c'est  5 kilomtres du
lac, et jusque l l'lvation maximum ne va pas tout--fait  30
mtres. Aprs cette dpression, le sol se relve graduellement et
atteint la hauteur, toujours au-dessus du lac, de 44 mtres, c'est 
9,300 mtres du lac. Il n'y a que 2,850 mtres pendant lesquels le sol
soit au-dessus du lac de 30 mtres ou plus, et de cet intervalle de
2,850 mtres le quart seulement n'est pas infrieur  40 mtres. En
pareil cas ordinairement on se rsigne  un souterrain, car on ne fait
gure de tranches de 44 mt. (nous devrions dire de 50, afin de tenir
compte de la profondeur de la cuvette du canal au-dessous du niveau du
lac); habituellement on s'arrte  20 mtres. Il a fallu les trsors
dont disposaient les vice-rois du Mexique, les souvenirs de l'ancienne
grandeur castillane, et peut-tre aussi l'inexprience des ingnieurs
espagnols en matire de souterrains, pour que, dans le but d'assurer
l'coulement des lacs voisins de Mexico, qui menaaient cette belle
capitale, on ait, avec des moyens matriels trs grossiers, os
entreprendre et pu terminer la tranche de Huehuetoca, dont la
profondeur est de 45  60 mtres pendant un intervalle de plus de 800
mtres, et de 30  50 mtres pendant 3,500 mtres. D'ailleurs elle a
cot une somme inoue[46].

         [Note 46: La longueur totale de la tranche est de 20,585
         mtres. L'coulement des lacs a exig quelques autres travaux
         moins importants, et l'opration entire a absorb 31
         millions de francs, en comptant,  la vrit, les frais de
         beaucoup d'coles, d'essais avorts et de fausses
         manoeuvres.]

De nos jours cependant, dans un cas de ncessit, en dployant le
matriel perfectionn dont dispose prsentement l'art de l'ingnieur,
on peut oprer des tranches fort profondes, sans une dpense
extraordinaire,  moins qu'on ne rencontre une roche trs dure ou des
sables coulants. Sur le canal d'Arles  Bouc, par exemple, le plateau
de la Lque a t coup par une tranche de 2,100 mtres de longueur,
dont la profondeur, au point culminant du plateau, est de 40  50
mtres. La dpense a t de moins de 4 millions. Et pourtant cette
tranche a t effectue par les procds anciens[47]. Actuellement
dans les grandes tranches on attaque le sol avec des armes d'une
puissance extrme. On applique au transport des dblais le chemin de
fer et la locomotive. L'homme n'a plus  effectuer de ses bras que la
fouille et la charge en wagons. Bien plus, tout rcemment on s'est
servi avec succs sur le chemin de fer du Nord d'une machine qui
subvient fort conomiquement  cette dernire partie de la besogne.
Des ingnieurs europens ou anglo-amricains, auxquels serait confi
le percement de l'isthme, n'hsiteraient pas  se charger d'une
tranche de 50 mtres de profondeur,  moins qu'un roc fort tenace ne
se prsentt sur une bonne partie de la distance. Pour un objet pareil
 la jonction des deux grands ocans, on peut tenter mme
l'impossible.

         [Note 47: Cette tranche, creuse dans un terrain compos
         alternativement d'une roche compacte et d'une argile trs
         dure, a cot exactement 3,667,345 fr. Le canal y est rduit
          la largeur de 7 mtres. Le canal d'Arles  Bouc a t
         construit par M. Garella, inspecteur-divisionnaire des ponts
         et chausses, pre de M. Garella, ingnieur en chef des
         mines, qui explore maintenant l'isthme de Panama. La tranche
         de la Lque avait t commence par M. Boudon.]

Les rsultats du nivellement de don Manuel Galisteo ne furent
divulgus qu'aprs l'indpendance du royaume de Guatimala. Un officier
de la marine anglaise, M. Bailey, charg par l'infortun gnral
Morazan, qui tait alors  la tte du gouvernement de l'Amrique
Centrale, d'tudier le canal des deux ocans, les dcouvrit dans je ne
sais quelles archives et les communiqua  l'envoy britannique, M.
Thompson, qui les publia. Mais M. Bailey, se mfiant de cette
exploration, qui semble n'avoir pas t effectue par les moyens les
plus srs, la recommena en suivant une autre ligne, et, dans son
intressant rcit sur l'Amrique Centrale, M. Stephens a fait
connatre le travail de M. Bailey.

Le trac de M. Bailey dbouche de mme dans le lac prs de la ville de
Nicaragua. Il part d'un point situ sur la rivire San-Juan du Sud, 
2 kilomtres de la mer Pacifique; les forts navires remontent ce cours
d'eau jusque l. M. Bailey n'a trouv que 25,935 mtres de distance
entre l'Ocan et le lac. Le point culminant du terrain, situ  6,211
mtres du point de dpart, est  une lvation au-dessus de la mer de
187 mtres 78 centimt. Le lac est lev de 39 mtres 11 centimt., et
par consquent se trouve  148 mt. 67 cent. au-dessous du point
culminant. On l'aborde par une plage unie. D'aprs un profil de canal
prsent par M. Stephens[48], conformment aux donnes topographiques
recueillies par M. Bailey, le canal irait en montant depuis le lac,
pour s'abaisser ensuite vers la mer du Sud. Sur les 13 kilomt. qui
touchent au lac, il n'y aurait qu'une cluse rachetant une pente de 2
mtres 97 centimtres; puis sur un intervalle de 1,600 mtres, il
faudrait six ou sept cluses, afin de racheter 19 mtres 52
centimtres. On serait alors au point le plus lev du canal, et ce
bief de partage occuperait un espace de 4,800 mtres dont les deux
tiers devraient tre en souterrain,  moins qu'on ne voult des
tranches de plus de 25  30 mtres[49]. Ici la hauteur du point
culminant est telle qu'une tranche d'une extrmit  l'autre du bief
de partage serait tout--fait impossible. De l jusqu' la mer du Sud,
il n'y aurait plus que 4,800 mtres; sur cet espace on aurait 
racheter une pente de 61 mtres.

         [Note 48: Ce projet a t trac, d'aprs les nivellements
         de M. Bailey, par M. Horace Allen, habile ingnieur des
         tats-Unis, auquel M. Stephens a communiqu ses notes.
         Peut-tre M. Bailey, d'aprs les connaissances qu'il avait
         des lieux, particulirement sous le rapport des eaux 
         employer pour l'approvisionnement du canal, l'et-il trac
         fort diffremment, en ce sens qu'il ne l'et pas lev
         au-dessus du niveau du lac.]

         [Note 49: Aprs avoir reproduit le tableau des cotes de
         nivellement, M. Stephens dit que 1,600 mtres seulement du
         bief de partage devraient tre en souterrain. C'est ce qui
         m'a sembl inadmissible. L'lvation de son bief de partage
         au-dessus de l'Ocan Pacifique est de 61 mtres 60
         centimtres. Or,  5,377 mtres de l'Ocan Pacifique, en un
         point qu'occuperait le bief de partage, le sol est  87
         mtres d'lvation, et c'est seulement 3,300 mtres plus loin
         qu'on revient  la cote de 82 mtres, qui comporte, pour
         redescendre au niveau du bief de partage, une tranche de 27
         mtres de profondeur, y compris 6 mtres pour la cuvette du
         canal. Pour rduire le souterrain  1,600 mtres, il faudrait
         pousser la tranche, sur chacune des ttes du souterrain, un
         peu au-del de la profondeur de 50 mt. Afin d'viter
         absolument un souterrain, on comprend qu'on aille en tranche
         jusque l; mais du moment qu'on en admet un, il y a presque
         toujours avantage  arrter la tranche en de de cette
         limite.]

Ainsi, d'aprs le projet publi par M. Stephens, le canal s'lverait,
par des cluses successives,  22 mtres 49 centimtres au-dessus du
lac, afin d'aller chercher dans le terrain un point o la crte 
couper par un souterrain soit peu paisse. Mais il faudrait qu' cette
hauteur on trouvt une quantit d'eau suffisante pour subvenir aux
besoins du canal. Si l'on voulait que le canal tirt ses eaux du lac
lui-mme, ce qui probablement serait indispensable, car rien dans
l'expos de M. Stephens n'indique  quelles autres sources on pourrait
puiser, le souterrain, plac au niveau du lac, rencontrerait la crte
en un point o elle serait beaucoup plus paisse, et, au lieu d'un peu
plus de 3,000 mt., il devrait en avoir 5,500[50]. L'art europen en
est venu  ne pas s'effrayer de travaux pareils. Sur le canal de la
Marne au Rhin,  Mauvage, il y a un souterrain de prs de 5,000 mt.;
le grand souterrain du canal de Saint-Quentin, celui de Riqueval, a
5,677 mtres. Le souterrain du point de partage sur le canal de la
Chesapeake  l'Ohio, en Amrique, aura 6,509 mtres. Celui de
Pouilly, sur le canal de Bourgogne, a 3,333 mtres. Les canaux anglais
offrent plusieurs souterrains de 2,000  4,000 mtres. Sur les chemins
de fer anglais, on en rencontre de 4,800 mtres (chemin de fer de
Sheffield  Manchester) et de 2,800 mtres (chemin de fer de Londres 
Birmingham)[51]; le chemin de fer de Lyon  Marseille en aura au moins
un fort tendu aussi. Cependant sur un canal maritime, les
souterrains, en supposant qu'on pt jamais en admettre, ce qui est
extrmement douteux, devraient tre plus spacieux et plus levs, 
peu prs doubles en largeur et en hauteur de ce qui est en usage sur
les canaux ordinaires dits _ grande section_, et cela dans
l'hypothse mme o les navires auraient t dmts.  une hauteur et
une largeur doubles correspond une ouverture quadruple; dans les
circonstances les plus propices la dpense serait quadruple aussi,
c'est--dire qu'aux prix d'Europe elle s'lverait de 4  8,000 francs
par mtre courant; de 4  8 millions pour 1 kilomtre.

         [Note 50: En supposant qu'on se mt en souterrain lorsque
         la tranche aurait t porte  25 mtres environ de
         profondeur.]

         [Note 51: Voir, pour les dimensions des souterrains de
         plusieurs canaux ou chemins de fer, le _Cours de
         Construction_ de M. Minard, pag. 303.]

De l, on peut conclure que le trac de M. Bailey est fort infrieur 
celui de don Manuel Galisteo, et mme qu'il est inadmissible, du
moment qu'il s'agit d'un canal maritime.

Pour les autres directions, les renseignements techniques manquent. On
sait seulement que de Moabita, port situ  la pointe nord-ouest du
lac de Leon, il y a jusqu' Realejo 55 kil. et jusqu' Tamarindo 14 ou
15, et que le sol semble s'y prsenter trs favorablement. Tout ce
pays est  explorer encore. Ces contres, si intressantes pour le
commerce de l'univers, si attrayantes par leur clat, leur fertilit
et le charme de leur climat, ont t moins frquentes par les
voyageurs en tat, de les apprcier et par les savants avides des
secrets de la nature que les plateaux inhospitaliers de la Tartarie,
les dserts brlants de l'Afrique et les glaces du ple.

Je lis pourtant dans une description de l'Amrique Centrale et du
Mexique, imprime  Boston en 1833[52], que la ligne de fate entre le
lac de Leon et l'Ocan Pacifique s'abaisse jusqu' n'tre plus que de
15 mtres 55 centimtres au-dessus du lac. L'auteur ajoute que du mme
lac  la rivire Tosta il n'y a que 19 kilomtres, et que cette
rivire, au point o l'on pourrait la rejoindre, est  91 centimtres
au-dessus du lac. Ces faits, s'ils taient constats, seraient fort
heureux. Ds lors on serait affranchi de l'obligation d'une coupure
inusite, et  plus forte raison d'un souterrain; car une tranche de
22 mtres au maximum[53] n'a rien qui sorte de la pratique usuelle
des ponts et chausses. Ce livre ne dit pas l'origine des informations
auxquelles il initie le public, et je n'en ai trouv trace nulle antre
part. Cependant quand on les rapproche des tmoignages unanimes de
Dampier, de MM. Rouhaud et Dumartray et de M. Stephens, on a de la
peine  ne pas leur accorder crance.

         [Note 52: _Mexico and Guatimala_, t. II, 285.]

         [Note 53: En ajoutant 6 mtres pour la profondeur du
         canal, au-dessous de la ligne d'eau qui se confondrait avec
         le niveau du lac.]

Le lac de Leon est  47 mtres 86 centimtres au-dessus du Pacifique.
Cette diffrence de niveau pourrait se racheter par quinze cluses, en
supposant qu'un jour des barrages accompagns d'cluses fussent
tablis, de distance en distance, tout le long du fleuve San-Juan et
de la rivire Tipitapa, ou qu'on creust un canal latral[54]. Ainsi,
mme en remontant jusqu'au lac de Leon, le canal des deux ocans ne
requerrait que trente cluses, dans l'hypothse o, du lac de Leon 
Realejo ou  quelque autre port de la mme cte, le terrain
permettrait d'ouvrir un canal qui prt ses eaux dans le lac lui-mme,
et par consquent ne s'levt jamais au-dessus du niveau du lac. C'est
ce qu'on a pu faire, sans souterrain, sur un canal clbre dans les
fastes des travaux publics, le canal ri. En quittant le lac ri, il
se dploie  ciel ouvert, et mme sans tranche profonde, d'abord au
niveau du lac, puis  un niveau infrieur, et emprunte au lac les eaux
dont il a besoin pour l'espace extraordinaire de 256 kilomtres. Sur
le reste de son parcours il puise  d'autres sources. Mais la plage
du lac de Leon se prsente-t-elle dans des circonstances aussi
exceptionnellement avantageuses? Nous ne pouvons l'affirmer
positivement; cependant, on l'a vu, bien des renseignements d'origine
diverse autorisent  l'esprer.

         [Note 54: Je fais abstraction ici de la diffrence de
         niveau entre les deux ocans.]

Il ne s'agit pas seulement de parvenir en canal jusqu' la mer du Sud;
pour que le problme soit compltement rsolu, il faut encore trouver
l un bon port. Celui de San-Juan du Sud, du voisinage duquel tait
parti M. Bailey, et qui tait indiqu naturellement par sa proximit
de la ville de Nicaragua, est-il bon ou seulement passable? Les uns le
reprsentent comme une rade foraine, les autres comme un excellent
mouillage. Cependant M. Bailey et M. Stephens, qui sont les derniers
explorateurs venus dans le pays, s'accordent  en faire l'loge. M.
Stephens le trouve fort bien abrit, et M. Bailey, qui l'a sond, l'a
reconnu d'une grande profondeur. Il est bord de rochers  pic contre
lesquels les navires peuvent mouiller en sret[55], mais il est de
peu d'tendue. On assure qu'une vingtaine de navires le rempliraient.
En 1840, quand M. Stephens le visita, c'tait une profonde solitude.
Il y avait des annes qu'on n'y avait aperu une voile. Les ports du
golfe de Nicoya, Las Mantas, la Punta de Arenas et Caldera, paraissent
tre de mme d'assez bons mouillages. Le port de Tamarindo, qui se
recommande par sa remarquable proximit du lac de Leon, a beaucoup
d'analogie avec celui de San-Juan du Sud; au dire de ceux qui ont
bonne opinion de ce dernier. Mais celui de Realejo mrite une
attention toute particulire. Juarros, que personne n'a contredit en
cela, le caractrise en ces termes: Il n'y a peut-tre pas, dit-il,
un meilleur port dans la monarchie espagnole, et dans le monde connu
il est bien peu de ports qui lui soient prfrables. D'abord il est
assez vaste pour que mille vaisseaux y soient  l'abri; l'ancrage est
bon partout, et les gros vaisseaux peuvent venir  quai sans courir le
moindre risque. L'entre et la sortie sont extrmement faciles, et
nulle part on ne rencontrerait une pareille abondance de matriaux de
construction[56].

         [Note 55: Un marin expriment, M. d'Yriarte, qui a
         beaucoup parcouru ces parages, certifiait  M. Stephens que
         les vents du nord, qui de novembre  mai sont dominants sur
         le lac de Nicaragua et le golfe de Papagayo, ont  San-Juan
         du Sud une telle violence, qu'ils empcheraient un navire
         d'entrer dans le port. Mais cet obstacle ne pourrait-il pas
         tre vaincu par des remorqueurs  vapeur? On avait dit aussi
          M. de Humboldt que cette cte tait fort orageuse, tandis
         que d'autres tmoignages l'avaient  peu prs rassur sur ce
         point. Presque tout est entach de doute sur ces contres, et
         elles rclament une minutieuse exploration, presque au mme
         degr qu'il y a trois sicles.]

         [Note 56: Juarros, traduction anglaise de M. Baily,
         lieutenant de la marine anglaise; 1823, p. 337.]

On a vu plus haut ce qu'il fallait penser du port San-Juan situ 
l'embouchure du fleuve de mme nom. Ainsi, par la direction du lac de
Nicaragua, l'oeuvre de la communication des deux mers se rduirait 
un tronon de canal d'un des lacs  l'Ocan Pacifique, et  la
canalisation des deux fleuves San-Juan et Tipitapa. Il n'y aurait
rien  y ajouter pour mettre les deux extrmits de la ligne de
navigation intrieure avec la pleine mer; ce serait tout fait
d'avance. L'une des conditions principales du programme, celle que
nous avons signale plus haut (_page 49_) avec insistance, d'aprs
l'avis de marins expriments, ne causerait donc aucun souci. Le
trajet d'un ocan  l'autre serait: si l'on aboutissait sur l'Ocan
Pacifique  San-Juan du Sud, de 295 kilomtres; si c'tait 
Tamarindo, de 455; et  Realejo, de 495.

Ce trac prsenterait un autre avantage non moins remarquable et non
moins rare dans l'isthme; c'est que les travaux les plus importants,
du moins ceux du canal  creuser des lacs  l'Ocan Pacifique,
seraient effectus dans une contre o les travailleurs ne manquent
pas, et o les maladies qui moissonnent les Europens sur les rivages
de l'Atlantique, autour du golfe du Mexique et presque tout le long de
l'isthme, ne sviraient point. Dans l'hypothse la plus probable,
celle o le canal de jonction partirait de Moabita, on aurait, 
proximit, des bras en abondance. Le pays qui se dploie du lac de
Leon  Realejo prsente des centres de population rapprochs les uns
des autres, en plus grand nombre qu'en tout autre point peut-tre de
l'ancien empire espagnol en Amrique. Dans un rayon de 50  60
kilomtres autour de Moabita et  une moindre distance de la ligne du
canal, c'est Leon qui a 35,000 habitants, Chinandega o l'on en trouve
aujourd'hui 16,000, Realejo, El Viejo, Nagarote, qui sont populeux
aussi. Sur la rive mridionale du lac de Leon, c'est Managua qui offre
12,000 mes. Prs de l,  l'extrmit nord-ouest du lac de Nicaragua,
la population n'est pas moins abondante. Indpendamment de Grenade et
de Nicaragua, on peut signaler Masaya, qui a 18,000 habitants et
Nandame qui a de l'importance. Les campagnes, peuples pareillement,
sont d'une fertilit telle qu'il serait facile d'y nourrir  peu de
frais une innombrable arme de travailleurs. MM. Rouhaud et Dumartray
citent des terrains qui ont donn jusqu' quatre rcoltes de mas par
an. En pensant  la beaut clatante de ces rgions,  leur richesse,
 tous les privilges que leur a prodigus la nature, on est port 
regarder comme un pressentiment l'espoir mystique qu'avait Colomb, et
qu'il a navement consign dans ses lettres, de dcouvrir le vritable
emplacement du paradis terrestre dans les contres o il venait
d'aborder.

En ce moment, et depuis plusieurs annes, quelques personnes des tats
de Nicaragua et de Costa-Rica, appuyes par leurs gouvernements
respectifs, s'efforcent d'un commun accord de constituer une socit
qui entreprendrait une communication provisoire entre les deux ocans,
dans cette direction. On barrerait le Colorado; on rehausserait le
niveau des eaux du fleuve San-Juan de Nicaragua  chacun des quatre
rapides qui ont t indiqus plus haut. De la sorte, on pourrait avoir
sur le fleuve un service rgulier de bateaux  vapeur, qui
transporteraient les marchandises, dont le port San-Juan deviendrait
l'entrept,  Grenade,  Nicaragua,  Moabita au fond du lac Leon. Le
Tipitapa serait amlior de mme  l'aide de trois barrages. La route
carrossable qui va de Moabita  Realejo serait perfectionne et
rgulirement entretenue. Des magasins seraient levs au port
San-Juan,  Moabita et  Realejo. On estime qu'une somme de 12,500,000
 15,000,000 fr. suffirait  l'entreprise ainsi rduite. Les hommes
qui poursuivent l'accomplissement de ces projets pensent que ce serait
un premier pas vers l'tablissement d'une jonction maritime. On ne
peut contester que des moyens de transport faciles, tels que des
bateaux  vapeur du littoral de l'Atlantique au coeur de l'Amrique
Centrale, seraient propres  attirer dans ces heureuses rgions,  peu
prs vierges encore, beaucoup d'Europens industrieux, avides de faire
fortune. L'Amrique Centrale cesserait d'tre un pays mystrieux, et
ses ressources une fois dvoiles, elle fixerait l'attention des
capitalistes et des gouvernements des grandes puissances. D'ailleurs,
n'est-il pas dans l'ordre de la nature que tout aille par degrs et
que les commencements des plus vastes crations humaines le plus
souvent soient fort humbles?

Au-del du lac de Nicaragua, les montagnes se redressent encore, mais
l'isthme se rtrcit de plus en plus. Il a d'abord 130  150
kilomtres dans la province de Veragua; sur la baie de Panama, il est
 son minimum.  Panama, il n'est que d'environ 65 kilomtres, et  la
baie de Mandinga, qui est un peu plus loin  l'est, c'est sensiblement
moins encore[57]. La hauteur des montagnes, donne de laquelle, bien
plus encore que de la largeur de l'isthme, dpend la possibilit du
canal, est trs variable dans le long intervalle du lac de Nicaragua
au massif de l'Amrique mridionale. D'aprs le mmoire adress par M.
Wheaton  l'institut de Washington, dans l'tat de Costa-Rica, qui
suit celui de Nicaragua, l'lvation moyenne de la chane est
d'environ 1,600 mtres: c'est la hauteur des sommets les plus levs
des Vosges. Dans la province de Veragua, par laquelle la
Nouvelle-Grenade touche  cet tat, elle atteint et surpasse celle des
Pyrnes[58], et mme un plateau y rgnerait uniformment sur un
certain espace. Mais quand on s'avance plus  l'est et qu'on se place
sur l'isthme de Panama proprement dit, qui borde, sur l'Ocan
Pacifique, le vaste espace semi-circulaire qu'on nomme la baie de
Panama, on voit la chane se briser, s'parpiller, rentrer sous terre,
pour se relever bientt, il est vrai; car dans l'isthme de Panama
lui-mme,  l'est de Chagres, entre cette ville et Porto-Belo et
au-del, les cimes apparaissent de nouveau. Cependant,  la baie de
Mandinga, o l'isthme est rduit  son minimum d'paisseur, M. Lloyd
assure qu'une autre valle se prsente transversale de mer  mer.
C'est une question qu'il serait du plus grand intrt d'claircir.

         [Note 57: En 1825, M. de Humboldt estimait le minimum de
         largeur de l'isthme  14 lieues marines (78 kilomtres). Les
         cartes plus rcentes rduisent ce minimum assez notablement.]

         [Note 58: Les cartes rcentes de l'amiraut anglaise,
         dresses d'aprs les observations du commodore Owen,
         indiquent, dans la province de Veragua, plusieurs cimes de
         plus de 7,000 pieds anglais (2,130 mtres), une, le mont
         Chiriqui, de 11,266 (3,435 mtres), et une autre, le mont
         Blanc, de 11,740 (3,580 mtres). Le pic de Nthou, le plus
         lev des Pyrnes, n'a que 3,404 mtres.]

Arrivons donc  l'isthme de Panama.




CHAPITRE VIII.

QUATRIME PASSAGE.--ISTHME DE PANAMA PROPREMENT DIT.

     Absence d'observations dans cet isthme jusqu' ces derniers
     temps.--Aspect gnral du pays qui entoure Panama.--Collines
     isoles ou en petits groupes se dressant sur une surface plane;
     cours d'eau multiplis; le Chagres et le Trinidad
     navigables.--Les voyageurs et les marchandises vont de Chagres 
     Gorgona ou  Cruces par le Rio Chagres, et de l se rendent 
     Panama  dos de mulet.--Cours d'eau sur le versant de l'Ocan
     Pacifique: le Camito, le Rio Grande; leurs affluents: la Quebra
     Grande, le Farfan, le Bernardino.--Ce passage est frquent
     depuis longtemps; c'est par l que passa Franois Pizarre, quand
     il alla conqurir le Prou.--Route pave qui a exist de Cruces 
     Panama.--Ngligence malhabile du gouvernement espagnol.--Bolivar
     fait tudier l'isthme par MM. Lloyd et Falmarc; oprations de ces
     ingnieurs; elles se rduisent  mesurer la hauteur d'un point de
     partage dtermin entre les deux ocans et la diffrence de
     niveau entre les deux ocans.--Il rsulte de ces oprations que
     cette localit n'est pas plus dfavorable que d'autres o l'on a
     fait passer un canal.--tudes nouvelles par M. Morel au nom de
     la compagnie franco-grenadine; il indique un point de partage
     extrmement dprim; si bien qu'on pourrait mnager un vritable
     dtroit artificiel.--Trajet de 75 kilomtres seulement entre
     Panama et Chagres.--Ces rsultats surprenants, inous, sont
     dmentis; nanmoins la localit demeure trs
     favorable.--Reproches encourus par le gouvernement espagnol.--Le
     trac propos aujourd'hui l'avait t en 1528.--Rflexion au
     sujet des dcouvertes qui se perdent et se retrouvent.

     Des dbouchs du canal en mer.--Le port de Chagres est dj
     passable.--Par une coupure qui communiquerait avec la baie de
     Limon on aurait un port excellent.--Du ct de Panama ce serait
     plus difficile; le port de la ville de Panama est  une certaine
     distance au large contre un groupe de trois les.--Il faudrait
     creuser en mer et garantir par des jetes un chenal entre ce
     mouillage et la terre ferme.--Diverses manires de dboucher eu
     mer.

     Raret des travailleurs indignes; on aurait besoin d'emmener des
     ouvriers d'Europe.--Prcautions  prendre alors pour
     l'hygine.--Emploi d'hommes disciplins et dociles tels que les
     soldats du gnie.

     De la baie de Mandinga et d'un passage possible derrire la Boca
     del Toro.--Mines de charbon.


Au commencement du sicle, M. de Humboldt se plaignait de ce que, dans
l'isthme de Panama, la hauteur de la Cordillre qui forme l'arte de
partage ft aussi peu connue qu'elle pouvait l'tre avant l'invention
du baromtre et l'application de cet instrument  la mesure des
montagnes. Il n'existait ni un nivellement de terrain, ni une
dtermination gographique bien exacte des positions de Panama et de
Porto-Belo, quoique la couronne d'Espagne et dpens des sommes
normes pour fortifier ces deux places et en faire de grands
tablissements destins  garder, comme de vigilantes sentinelles,
chacun l'un des deux ocans. De toutes parts, on disait que le canal
de Panama serait une oeuvre  illustrer un rgne et un sicle, et pas
un ingnieur n'y tait envoy pour en mesurer, mme approximativement,
les difficults. D'intrpides navigateurs, Dampier et Wafer, taient
passs par l et y avaient fait un sjour; ils avaient observ comme
le bourgeois de Londres ou de Paris le plus tranger  la science
godsique l'aurait pu faire. Tout ce qu'ils avaient rapport de ces
lieux, au sujet de la configuration du terrain, se rduisait  cette
information vague, qu' l'oeil le pays ne paraissait pas hriss de
montagnes; que la chane centrale, dont les proportions ne dpassaient
pas celles de collines, tait morcele, et qu'on y trouvait des
valles laissant un libre cours aux rivires, un facile passage aux
chemins. Bouguer et La Condamine taient rests trois mois dans
l'isthme, ainsi que les astronomes espagnols don George Juan et Ulloa,
leurs compagnons de labeurs. Ni les uns ni les autres n'avaient eu la
curiosit de consulter leur baromtre pour apprendre au monde quelle
tait la hauteur du point le plus lev sur la route qu'ils avaient
suivie entre les deux ocans.

L'aspect gnral du pays qui entoure Panama et s'tend par-derrire
jusqu' l'autre ocan est celui d'une surface plane, de laquelle
s'lvent en grand nombre des collines isoles les unes des autres ou
groupes en petits massifs, entre lesquels se droulent, en se
contournant, des valles boises et quelquefois des savanes ou
prairies sans arbres. Les sommets ont rarement plus de 100  150
mtres au-dessus de leur base. Entre Chagres d'un ct et la baie de
Chorrera, situe sur le Pacifique,  17 kilomtres  l'ouest de
Panama, ils deviennent encore plus rares et moins levs; sauf
quelques pitons solitaires, on dirait un sol uni; c'est l'impression
qu'il a laisse sur plusieurs navigateurs qui ont dfil sur ces
ctes. Les cours d'eau sont multiplis; ceux du versant de
l'Atlantique se runissent et du nord et du midi pour former le Rio
Chagres, qui dbouche au port du mme nom, et qui, dans la partie de
son cours o la mare se fait sentir, et particulirement jusqu'au
confluent du Trinidad, prsente une profondeur de 5 mtres et demi  6
mtres 75 centimtres, et plus encore, suivant le rapport du
commandant Garnier, de la marine franaise. Le cours gnral du
Chagres figure un demi-cercle dont la corde est au nord. Il coule
d'abord au sud-ouest, puis, se dtournant insensiblement, il finit par
se diriger vers le nord-ouest, et atteint ainsi l'Ocan. Il est
navigable, pour de grandes pirogues, depuis Cruces, qui est plac dans
l'isthme aux trois cinquimes de sa largeur,  partir de l'Atlantique,
et en suivant les sinuosits du fleuve  82 kilomtres du rivage. Son
principal affluent, le Rio Trinidad, qu'il rencontre  21 kilomtres
de son embouchure, vient du midi et lui apporte beaucoup d'eau; le
Trinidad est navigable lui-mme assez avant. Depuis longtemps, le
voyage entre les deux ocans s'effectue d'abord au moyen de pirogues
qui remontent les voyageurs et les objets de Chagres  Gorgona ou
plus haut, de prfrence,  Cruces, ensuite avec des mulets, sur le
dos desquels hommes et marchandises franchissent l'intervalle de 25 
30 kilomtres qui spare Cruces ou Gorgona de Panama[59]. Sur le
versant du Pacifique, les cours d'eau moins centraliss, si je puis
ainsi dire, se rendent plus isolment  la mer. L'un d'eux, le
Camito, qui se dcharge dans la baie de Chorrera, et qu'on appelle
Quebra Grande dans sa partie suprieure, a ses sources trs voisines
de celles du Trinidad. Un autre, le Rio Grande, qui se jette dans la
baie de Panama, semble appel aussi  jouer un rle dans la
communication des deux ocans. Parmi ses affluents, on distingue le
Farfan (ou Falfan), qui s'y verse par la droite, tout prs du rivage.

         [Note 59: Quelquefois on s'arrte  Gorgona, qui est un
         peu au-dessous de Cruces. Gorgona est, de mme que Cruces,
         agrablement situe sur un sol lev, au bord du Chagres. La
         route de Gorgona  Chagres est plus unie que celle de Cruces.
         Pendant la belle saison elle est plus agrable; dans le temps
         des pluies elle se dtrempe trop. Celle de Cruces est fort
         ingale et fort pierreuse. Les muletiers, qui ont leurs
         habitudes  Cruces, font tous leurs efforts pour y amener les
         voyageurs.]

Depuis longtemps, la facilit des communications d'un ocan  l'autre
par Panama avait t remarque.  l'origine de la colonisation du
Nouveau-Monde, ce fut une route frquente. C'est par l que passa
Franois Pizarre, quand il revint d'Europe plein d'espoir, avec les
encouragements du grand Cortez[60],  la tte d'une petite arme
destine  conqurir le Prou, dont il avait vu les ctes en un
premier voyage. Bien plus, si l'on s'en rapporte  la tradition, cet
homme entreprenant fit construire une route pave au travers de
l'isthme, entre Cruces et Panama. Aujourd'hui et depuis longues
annes, cette route est dfonce, mconnaissable. Dans nos pays de
l'Europe tempre, c'est de l'herbe qui s'efforce de crotre entre les
pavs des chemins ou entre les assises des monuments: dans les climats
voisins de l'quateur, ce sont des arbres qui y poussent;  moins que
la main vigilante de l'homme ne soit l sans cesse, ses ouvrages
prissent bientt, et c'est avec effort qu'on en retrouve les traces.
M. Lon Leconte a cependant trs bien reconnu les vestiges de la route
attribue  Pizarre[61].

         [Note 60: Franois Pizarre dbarqua  Nombre-de-Dios,
         port de l'Atlantique entre Chagres et Porto-Belo. Il avait
         rencontr en Espagne Fernand Cortez, entour alors de la
         gloire que lui avait value la conqute du Mexique. Cortez,
         qui avait une grande me et se plaisait  encourager la
         jeunesse dans d'audacieuses entreprises, fournit des fonds 
         Franois Pizarre. De Nombre-de-Dios, ce dernier se rendit 
         Panama o l'attendait son ancien compagnon de fatigue et
         futur compagnon de succs, Almagro.]

         [Note 61: M. Wheelwright, ancien agent suprieur de la
         Compagnie anglaise des navires  vapeur de l'Ocan Pacifique,
         qui, durant dix-huit ans, a frquent l'isthme, constate
         galement que la route de Cruces  Panama fut jadis pave; il
         ajoute que les pierres dont avait t faite la chausse sont
         aujourd'hui trs incommodes pour les voyageurs. C'est ce qui
         lui ferait prfrer le chemin de Panama  Gorgona pendant la
         belle saison.]

Panama resta jusqu'au milieu du XVIIIe sicle le rendez-vous des
trsors de l'Amrique mridionale se dirigeant vers la mtropole. 
Panama, qui tait bien fortifi sur le Pacifique, rpondait, sur
l'autre ocan, Porto-Belo (ou Puerto-Belo), ainsi nomm par Christophe
Colomb, lorsqu'il le dcouvrit en 1502, parce que c'est un port
excellent. Les galions d'Espagne venaient prendre  ce dernier port
les espces du Prou et du Chili. Une mauvaise route unissait
Porto-Belo  Panama, mais il ne parat pas qu'il y ait jamais eu un
service organis de transport en diligence ou mme en charrette.

L'abandon o l'isthme a t laiss pendant les deux derniers sicles
pourrait donner lieu de croire, ainsi que quelques personnes l'ont
crit, que l'Espagne, par une politique ombrageuse, voulait refuser
aux autres peuples un chemin au travers de possessions dont elle a
drob longtemps la connaissance au monde entier. Mais c'tait plutt
de l'incurie que du calcul. Si quelque nation entreprenante avait
voulu se rendre matresse de l'isthme, elle l'et pu dans l'tat
d'inculture et de dpeuplement o il restait sous la domination
espagnole. On y trouvait, en effet, de belles fortifications, mais pas
de bras pour les dfendre. Il est du moins certain que l'Espagne ne
faisait rien pour utiliser ce passage si bien indiqu. On voyait, il y
a quarante ans, des productions des provinces de la Nouvelle-Grenade,
riveraines du Pacifique, se rendre dans l'Ocan Atlantique par une
longue navigation de Guayaquil  Acapulco, c'est--dire d'un port
situ bien au midi de la pointe mridionale de l'isthme  un port
plac bien au nord de l'autre extrmit, pour franchir ensuite les
deux cents lieues d'Acapulco  la Vera-Cruz  dos de mulet, au travers
des asprits colossales du sol mexicain.

 peine Bolivar eut-il affranchi la Colombie et assur  Ayacucho
l'indpendance du Prou, dont les patriotes avaient implor son
secours, que son attention se tourna du ct de l'isthme de Panama
proprement dit, dpendance de la rpublique aux destines de laquelle
ce grand homme prsidait. Un ingnieur anglais, M. Lloyd, reut de
lui, en novembre 1827, la mission de dresser le plan de l'isthme et
d'y rechercher la meilleure ligne  suivre pour faire communiquer les
deux ocans par un canal ou par une route macadamise. M. Lloyd arriva
 Panama en mars 1828, et y fut joint par le capitaine Falmarc,
ingnieur sudois au service de la Colombie. Ces deux commissaires
jugrent que, pour mieux remplir leur mandat, et d'abord pour
dterminer le niveau relatif des deux mers, ils n'avaient rien de
mieux  faire que de suivre la vieille route de Panama  Porto-Belo,
jusqu' la rencontre de la rivire Chagres, qui, avons-nous dit, se
jette dans l'autre ocan, et de descendre ensuite cette rivire
jusqu'au port de Chagres. C'tait un circuit de 150 kilomtres
environ, entre deux points qui ne sont loigns l'un de l'autre,  vol
d'oiseau, sur la carte publie par M. Lloyd, que de 65. On ne peut
s'expliquer le choix de ce trac que par le dsir de faire jouir des
avantages de la communication ocanique la cit renomme jadis de
Porto-Belo. Il s'en faut de peu que Panama et Porto-Belo ne soient
exactement vis--vis l'une de l'autre sur l'isthme; mais rien ne
donnait l'espoir de rencontrer dans cette direction une dpression
extraordinaire de la ligne de fate entre les deux ocans. Il rsulte
au contraire du mmoire de M. Lloyd, insr dans les _Transactions
philosophiques_ de la Socit royale de Londres (1830), que la
configuration du sol devient de plus en plus montueuse entre Panama et
Porto-Belo,  mesure qu'on s'approche de cette dernire ville, et
qu'un canal y serait impraticable.

Le point de partage entre Panama et la rivire Chagres fut trouv 
Maria-Henrique, qui est loign de 21 kilomtres 3/4 de Panama et de
15 kilomtres de la rivire. La hauteur du point de partage entre les
deux ocans, mesure ainsi pour la premire fois dans l'isthme de
Panama proprement dit, fut de 196 mtres 39 centimtres au-dessus de
la mer moyenne  Panama, et de 197 mtres 46 centimtres au-dessus de
l'Atlantique  Chagres; car le niveau des deux mers n'est pas le mme:
 mare moyenne, le Pacifique est de 1 mtre 7 centimtres au-dessus
de l'Atlantique. Moyennant une tranche semblable  celles qu'on
pratique journellement, le niveau de l'eau, dans le bief de partage du
canal, serait ramen aisment  180 mtres environ au-dessus de
l'Atlantique (178 mtres 93 centimt. au-dessus du Pacifique)[62].

         [Note 62: D'aprs le mmoire publi par M. Lloyd, la mer
         moyenne  Panama serait plus leve qu' Chagres de 1 mtre 7
         centimtres; diffrence huit fois moindre qu'entre la mer
         Rouge  Suez et la Mditerrane aux bouches du Nil.  Panama,
         la diffrence de la haute  la basse mer (ce qu'on nomme la
         mare) serait, deux jours aprs la pleine lune, de 6 mtres
         47 centimtres; mais quelquefois, sous l'influence de
         certains vents et par le concours de diverses circonstances,
         elle irait  8 mtres 37 centimtres.  Chagres, elle ne
         serait que de 32 centimtres. Le moment de la haute mer est
         d'ailleurs le mme dans les deux ports. Rgulirement tous
         les jours,  un certain instant, la mer serait  Panama de 4
         mtres 13 centimtres plus haute qu' Chagres. Au moment de
         la basse mer, elle serait plus basse de 1 mtre 99
         centimtres, et  la mer moyenne elle reprendrait une
         supriorit, avons-nous dit, de 1 mtre 7 centimtres.

         On voit par l que la mare est trs faible  Chagres et trs
         marque  Panama. D'un pays  l'autre, et mme d'un port au
         suivant, la mare, on le sait, varie beaucoup. Sur la cote
         des tats-Unis, le long de l'Atlantique, elle est, au midi de
         New-York, de 1 mtre et demi  2 mtres. Au nord, elle
         augmente successivement; elle est  Boston de 3 mtres et
         demi, et sur le littoral de la Nouvelle-cosse et du
         Nouveau-Brunswick, dans la baie de Fundy, de 10, 15, et mme,
         dit-on, de 20 mtres.  Brest, elle est de 7 mtres, 
         Saint-Malo de 13, et  Granville de 14.

         Mais M. Lloyd a exagr les mares de l'Ocan Pacifique 
         Panama. D'aprs les observations tout rcemment rapportes de
         la mer du Sud par l'expdition de _la Danade_, que
         commandait M. Joseph de Rosamel, capitaine de vaisseau, 
         Panama les plus fortes mares sont de 5 mtres, et les plus
         faibles de 3 mtres 25 centimtres.]

M. Lloyd ne dit rien sur la possibilit de conduire un
approvisionnement d'eau convenable au point culminant de
Maria-Henrique. Il est vident, pour quiconque parcourt son mmoire,
qu'il se proposait de faire d'autres tudes, et qu'il sentait le
besoin de les faire; mais aprs deux campagnes qui pourtant avaient
dur seulement, l'une du 5 mai au 30 juin, l'autre du 7 fvrier  la
fin d'avril, craignant de prolonger son sjour dans une contre
malsaine pour les Europens non acclimats, ou peut-tre par d'autres
motifs, il revint en Angleterre[63]. D'ailleurs, en supposant qu'on
pt conduire  Maria-Henrique la quantit d'eau ncessaire pour
alimenter le canal, et en faisant abstraction des proportions
extraordinaires  donner ici aux cluses, on se ft trouv, pour les
pentes  racheter, en-de des limites habituelles. La pente, en
effet, et t rduite sans la moindre peine, sur le versant de
l'Atlantique,  180 mtres, sur celui du Pacifique,  179; total, 359
mtres. D'aprs ce qui a t rapport plus haut, ce n'est qu'un peu
plus des deux tiers du canal de Bourgogne, et beaucoup moins de la
moiti du canal,  demi excut prsentement, de la Chesapeake 
l'Ohio, o la pente et la contre-pente, avons-nous dit, seront de 963
mtres.

         [Note 63: MM. Lloyd et Falmarc se mirent  l'oeuvre le 5
         mai 1828, quoique la saison des pluies et commenc. Leur
         nivellement partait de la rue _Sal-si-Puede_, qui touche  la
         mer,  l'endroit de la plage appel _Playa-Prieta_.  36,760
         mtres de Panama, ils rencontrrent la rivire Chagres. Aprs
         s'tre levs,  Maria-Henrique,  196 mtres 39 centimtres
         au-dessus de la mer Pacifique, ils taient l redescendus 
         49 mtres 76 centimtres. Tel tait le niveau du Chagres en
         ce point le 7 fvrier 1829. De l  Cruces, ils trouvrent
         par la rivire une distance du 31,070 mtres, et une pente de
         la rivire de 34 mtres 95 centimtres. De Cruces 
         l'embouchure, il y a une distance de 82 kilomtres, et la
         pente n'est que de 15 mtres 88 centimtres.  partir de la
         Bruja, qui est encore  18 kilomtres de Chagres, la rivire
         n'a plus de pente.

         Il rsulte du profil trac par M. Lloyd que le terrain entre
         Panama et le Rio Chagres, selon la direction qu'il a suivie,
         est bomb, et s'lve graduellement dans les deux sens, non
         cependant sans quelques ondulations, au lieu d'offrir, comme
         l'a trouv M. Bailey, entre le lac Nicaragua et l'Ocan
         Pacifique, au milieu du trajet, une crte saillante qu'il
         suffit de percer par un souterrain assez court pour tre
         dispens de gravir la majeure partie de la pente.]

Quelque incomplet qu'ait t le travail de MM. Lloyd et Falmarc, et
quoique leur nivellement n'ait pas t rpt, ainsi que M. Lloyd le
reconnat, on est cependant autoris  en conclure non seulement, ce
qu'au surplus on savait dj, que l'isthme est dprim aux environs de
Panama, mais encore qu'il l'est notablement plus dans certaines
directions que dans celle de Maria-Henrique; car M. Lloyd, qui parat
avoir assez bien examin le pays, conclut formellement en signalant
pour le chemin de fer, si l'on en voulait un entre les deux ocans,
deux tracs s'cartant peu de la ligne droite qui unirait Panama et
Chagres. Ces deux tracs ne diffrent qu'en ce qu'ils aboutissent sur
le Pacifique, l'un  Panama mme, l'autre  la baie de Chorrera.
D'ailleurs, au lieu d'aller jusqu'au port de Chagres, ils se terminent
au confluent du Rio Chagres et du Rio Trinidad, le Rio Chagres pouvant
tre remont jusque l, on l'a dj vu, par de forts navires.

 l'gard d'un canal, son opinion est que _probablement_ le meilleur
trac consisterait  remonter le Trinidad, de manire  venir se
rattacher  l'un des cours d'eau qui se dversent dans l'Ocan
Pacifique. D'ailleurs M. Lloyd ne songeait pas  un canal maritime,
et, circonstance qui l'excuse, la question ne lui en avait point t
pose.

Pendant dix annes,  partir de l'exploration de MM. Lloyd et Falmarc,
il n'y eut aucune tude nouvelle. Le temps se passa en vains efforts
pour constituer des compagnies financires capables de mener  fin ce
grand oeuvre. Enfin la compagnie franco-grenadine, jusqu' ces
derniers temps sinon aujourd'hui encore investie du privilge de la
communication des deux ocans par Panama, envoya de la Guadeloupe, o
rsident ses chefs franais, MM. Salomon, un ingnieur, M. Morel, qui
a d prendre la question au point o l'avaient laisse les deux
ingnieurs commissionns par Bolivar. Il a cherch le trac d'un canal
un peu au midi de la ligne droite qui serait conduite de Chagres 
Panama, en se plaant dans l'angle compris entre le Rio Chagres et le
Rio Trinidad.

Le Bernardino, l'un des tributaires du Rio Camito, rsulte de la
jonction de deux ruisseaux, dont l'un garde le nom de Bernardino, et
l'autre a reu celui de Yequas. Les diverses variantes du canal des
deux ocans qu'a prsentes M. Morel consistent  venir chercher l'un
ou l'autre de ces rameaux en passant tantt  droite, tantt  gauche
d'un monticule qui les spare. Le terrain situ dans l'angle du Rio
Chagres et du Rio Trinidad est marcageux; on y trouve des eaux
stagnantes, de vritables lacs, dont l'un, celui de Vino Tinto, a plus
d'une lieue de diamtre. M. Morel projetait d'abord de traverser le
Vino Tinto, afin de venir aux sources du Yequas; de l, aprs s'tre
tenu quelque temps latralement au Bernardino, on se ft dirig, au
travers d'autres marcages, sur le Rio Farfan (ou Falfan), affluent du
Rio Grande, et on sait que celui-ci baigne pour ainsi dire les
faubourgs de Panama. Un autre trac de M. Morel, plus rcent encore,
partirait du confluent mme du Trinidad et du Chagres, et laisserait 
droite le lac de Vino Tinto pour traverser un autre lac non dnomm
encore, car c'est un terrain tellement vierge, que les traits les plus
caractristiques de la configuration du sol, montagnes, rivires et
lacs, n'y ont pas mme de nom. De l, en longeant le Lyrio, affluent
du Cao Quebrado, qui lui-mme se jette dans le Chagres au-dessus du
Trinidad, on s'avancerait en ligne droite jusqu'aux sources du
Bernardino proprement dit, et on le suivrait jusqu' 5 kilomtres
environ de la baie de Chorrera. On prendrait ensuite  gauche pour
contourner les collines de Cabra (nommes _collines de Biqu_ sur les
plans de M. Morel), en passant  leur pied du ct de la mer. On
continuerait ainsi jusqu'au Rio Farfan et au Rio Grande. Par l'un et
l'autre de ces tracs, le canal est trs court, et, au dire de M.
Morel, le point de partage et t dprim  un degr inespr. Entre
le lac de Vino Tinto et l'Yequas, M. Morel l'indiquait  11 mtres 28
centimtres seulement au-dessus de la mer moyenne  Panama. En venant
du confluent du Trinidad et du Chagres rejoindre le Bernardino
proprement dit, cette lvation n'et plus t que de 10 mt. 40 cent.
 ce compte donc, il et suffi que la mer montt de la hauteur d'une
des maisons les plus basses de Paris pour que les deux ocans fussent
joints naturellement, et que l'Amrique mridionale devnt une le
entirement spare de l'Amrique du Nord. Et comme rien n'est plus
facile ni plus usuel que de creuser des tranches de 15  16 mtres de
hauteur, et qu'on va mme sans grand effort au-del de 20 mtres, on
voit qu'en restant dans la limite des travaux habituels, on et pu
creuser le canal, mme en donnant  sa cuvette la grande profondeur de
7 mtres, de telle faon qu'il s'alimentt, au moment mme des plus
basses mares, avec les seules eaux de la mer. C'et t alors
littralement un dtroit artificiel. Mais dans le terrain marcageux
qui forme cette valle transversale d'ocan  ocan, on devrait avoir
toute facilit pour s'approvisionner d'eau sans recourir  la mer. Un
canal situ de la sorte aurait requis d'ailleurs un faible
approvisionnement d'eau, quelles qu'en fussent les dimensions, car, en
ce terrain bas et humide, l'infiltration, qui, de toutes les causes de
dpense d'eau sur les canaux, est la plus active, ne serait aucunement
 craindre.

Quant  la longueur du canal entre Chagres et Panama par le dernier
trac de M. Morel, qui, pour se conformer au texte de la loi de
concession vote par le congrs de la Nouvelle-Grenade, ne s'est
arrt ni au Rio Farfan ni mme au Rio Grande, et s'est avanc jusque
dans l'intrieur de Panama  la _Playa Prieta_, elle ne serait que de
75,400 mtres, et dduction faite de la navigation dans le lit du
Chagres, de 54 kilomtres et demi, dont 28 sur le versant de la mer du
Sud, et 26 et demi sur celui de l'Atlantique. Ce serait donc l'un des
canaux les plus courts du monde. En admettant les nivellements
prsents par M. Morel, il et t plus curieux encore par l'absence
des cluses, car il ne lui en aurait fallu aucune, si ce n'est 
chaque extrmit, pour corriger l'effet des mares en retenant, au
moyen des portes dont toute cluse est munie, les eaux  un niveau
fixe dans le canal pendant le flux et le reflux.

Lorsque ces rsultats furent soumis au gouvernement franais par MM.
Salomon, au nom de la compagnie franco-grenadine, ils furent jugs, je
ne dirai pas surprenants, ce ne serait point assez, mais merveilleux.
Les hommes de l'art les qualifirent d'incroyables, tant c'tait de
l'imprvu, de l'inou. Cependant MM. Salomon semblaient ne pouvoir
tre, pour nous servir d'une vieille formule des traits de
philosophie scolastique, ni tromps ni trompeurs. Trompeurs, comment
l'eussent-ils t? ils sollicitaient du gouvernement qu'il ft
vrifier leurs indications par un ingnieur de son choix. Tromps,
c'tait tout aussi malais  penser: ils se portaient forts pour leur
ingnieur, et celui-ci assurait avoir rpt ses oprations et les
avoir contrles les unes par les autres. Cependant il y a tout lieu
de croire aujourd'hui que M. Morel s'tait mpris lui-mme et qu'il
avait mal observ. De premires oprations sommaires ont conduit le
savant ingnieur que le gouvernement a envoy sur les lieux  prsumer
que le point de partage signal par M. Morel serait plus lev d'une
centaine de mtres au-dessus de la mer. Le chiffre de M. Morel n'tait
rien moins que miraculeux; celui-ci serait encore remarquable et
heureux  un degr extrme. Nous supposerons qu'on pratiquerait au
point culminant une tranche fort profonde, d'une cinquantaine de
mtres, afin de diminuer le nombre des cluses, d'augmenter les
facilits de l'approvisionnement d'eau et d'en restreindre la
consommation. Et rptons-le, avec les armes perfectionnes qu'a
aujourd'hui l'ingnieur dans son arsenal, une pareille tranche serait
possible et raisonnable, sauf le cas o l'on rencontrerait des roches
dures  l'excs ou des sables mouvants, ce qui serait pire encore, ou
 moins que le sol ne prsentt dans les environs du point de partage
une dclivit trop uniforme, de sorte que pour donner  la tranche
cette profondeur au point culminant, il fallt la faire dmesurment
longue.

Cette centaine de mtres de surplus d'lvation se rsoudrait
probablement en un surcrot de dpense de 35 ou de 40 millions[64]. La
somme est forte; pourtant si les gouvernements des grandes puissances
songeaient  prendre l'entreprise sous leur patronage ou  leur
charge, elle ne saurait les arrter.

         [Note 64: Sur le canal Caldonien on a d construire
         vingt-trois cluses pour racheter une pente et contre-pente
         qui est de 56 mtres 13 centimtres: ici, ce serait de 120
         mtres environ; il faudrait donc cinquante cluses. Aux prix
         de Brest (_page 48_), ces cluses reviendraient  20
         millions.]

L'erreur plus que probable aujourd'hui de M. Morel, quelque grave
qu'elle soit, peut s'expliquer par des circonstances attnuantes: les
nivellements  oprer autrement qu'au baromtre (et un nivellement
baromtrique n'est que sommaire et approximatif) ne sont pas aiss
dans les rgions tropicales, l particulirement o le sol est humide.
Ce n'est pas seulement qu'alors le pays est insalubre, et que les
insectes dvorants sont multiplis dans l'atmosphre au point de
l'paissir. C'est plus encore que la vgtation acquiert une force
extraordinaire et une densit dont, en Europe, nous ne pouvons avoir
l'ide. Ce sont des fourrs o il faut une force arme pour se frayer
un troit passage, et qui se ferment sur les pas de ceux qui viennent
de les ouvrir. Je me souviens d'un conte de fe o figurait un
personnage dou d'une oue si fine qu'il _entendait_ l'herbe crotre.
Cette hyperbole est bonne  citer pour faire comprendre la rapidit et
la vivacit avec laquelle les arbres et les lianes poussent et
s'entrelacent, sous le soleil des tropiques, dans les terres basses o
l'eau abonde, et quels obstacles l'ingnieur qui veut arpenter le
terrain rencontre devant lui. M. Morel aurait eu besoin d'avoir sans
cesse avec lui vingt ou trente intrpides auxiliaires comme nos
sapeurs-mineurs, qu'en pareil cas nos officiers ont employs aux
colonies avec succs pour dgarnir le sol.

Mais rien ne peut excuser le gouvernement espagnol de n'avoir pas
utilis, dans l'intrt gnral des relations humaines, cette
extraordinaire valle. Il disposait d'hommes hroques qui
traversaient la chane des Andes  la plus grande lvation, au milieu
des neiges, sans vivres, presque sans vtement, malgr les prcipices
affreux et les btes froces, malgr les flches empoisonnes des
Indiens, les angoisses de la faim et la rudesse indomptable du climat
dans les passages entre les cimes neigeuses.  trois sicles tout
juste en arrire de nous, il n'avait pas  appeler et  exciter les
hommes entreprenants, il n'avait qu' les laisser faire. Quel flau
n'a pas t Philippe II, et quelle maldiction n'a pas mrite sa
mmoire!

Qu'on me permette une autre rflexion: nul moins que moi n'est port 
dprcier le temps prsent. Le genre humain, en ce sicle, se montre
grand par l'audace et l'tendue de ses entreprises sur la nature qui
l'entoure, sur la plante qui lui a t donne pour demeure. Il est
vraiment dou d'une puissance de mise en oeuvre qui excite mon
admiration et mon respect. Une circonstance pourtant me frappe et
humilie ma vanit d'enfant du XIXe sicle. Ce canal de l'isthme, au
trac duquel nous venons enfin d'arriver, les _conquistadores_
espagnols en avaient eu la rvlation et en avaient conu le dessein.
En 1528, quinze ans seulement aprs que l'existence de la mer du Sud
eut t constate, un canal avait t propos prcisment par ce mme
trac, du Rio Chagres, du Rio Trinidad, et du Camito ou du Rio
Grande; mais on n'y avait plus song depuis. Quelque endormeur de la
civilisation avait sans doute dit  Madrid que c'tait difficile,
impraticable, ou, qui sait? funeste au maintien de la domination
espagnole dans le Nouveau-Monde; chacun l'avait rpt; il y avait eu
chose juge. Et voil que cette mme ide reparat de nos jours comme
une nouveaut, pour recevoir, je l'espre, la sanction de la pratique.
La civilisation est comme un trsor que les nations successivement
portent en avant de station en station, en y ajoutant sans cesse des
richesses nouvelles tires du fonds de leur gnie, et quelquefois il
faut le sauver  la hte, comme le pieux ne emportait ses pnates du
sac de Troie. Mais le faix est lourd: il faut pour le mouvoir de
robustes paules sous lesquelles s'agite un grand coeur.  certains
instants, des peuples noblement inspirs ou pousss par le flot du
genre humain tout entier le dplacent et l'avancent en un clin d'oeil
bien au-del des limites aperues par leurs devanciers. D'un bond,
l'on croirait qu'ils vont franchir l'espace qui nous spare du but
dfinitif; lorsque tout--coup, par l'puisement de leurs forces, ou 
la suite de quelques grandes fautes qui les troublent, ou par l'effet
d'un vice dans leur temprament, ou bien par l'gosme et l'ineptie de
leurs chefs, on les voit chanceler dans leur marche, et le rle
sublime de coryphes du genre humain passe  d'autres. Cette
substitution est violente, et dans le choc il s'gare plus que des
parcelles du prcieux dpt. Plus tard on retrouve ces riches joyaux
abandonns sur le bord du chemin, et presque toujours quelque
tradition des anciens temps, religieusement transmise dans l'ombre, a
aid  cette seconde dcouverte. En ajoutant ces nouveaux fleurons 
la couronne de l'humanit, on est trop enclin  oublier que ce qu'on
lui donne n'est que la dpouille d'un sicle antrieur, et on
s'affranchit de la reconnaissance qu'on doit  de grands esprits et 
des coeurs bienfaisants auxquels pourtant cette rcompense est bien
mrite; car l'injustice des contemporains et l'amertume de la vie
semblent, par une loi fatale, former le patrimoine des hommes en qui
la providence a mis le feu sacr de l'invention. Le vautour de
Promthe n'est point une fable; c'est une histoire vritable de tous
les jours.

Pour une communication ocanique, avons-nous dit, de bons dbouchs en
mer aux deux extrmits ne sont pas moins indispensables que de
favorables conditions topographiques et hydrauliques, telles qu'une
faible paisseur de terre ferme  trancher, l'absence des montagnes et
un approvisionnement d'eau suffisant pour alimenter une belle ligne de
grande navigation. Tant que, sous ce rapport maritime, l'isthme entre
Chagres et Panama n'aura pas donn satisfaction, les avantages qu'il
prsente pour le creusement d'un canal large et profond seront encore
comme non avenus. Or donc, y a-t-il et  Panama et  Chagres un bon
port, ais  rendre accessible pour les navires arrivant de
l'intrieur par le canal, tout comme pour ceux qui viendraient de la
pleine mer?

Le port de Chagres est form par la rivire de ce nom. Sur la barre de
la rivire, suivant le capitaine Garnier, commandant le brick _le
Laurier_, de la marine franaise, on trouve encore une profondeur
d'eau de 4 mtres et demi[65], et, d'aprs, ce mme officier, dans des
circonstances favorables, un navire calant 4 mtres peut y entrer.
Quand le vent est fort, la barre est presque infranchissable. On va
alors dans la baie de Limon, qui est  6 ou 7 kilomtres  l'est de
Chagres (M. Lloyd estime cette distance  4,800 mtres seulement).

         [Note 65: La mesure donne par le commandant Garnier est
         de 14 pieds de France (4 mtres 54 centimtres). M.
         Wheelwright dit 14 pieds anglais (3 mtres 49 centimtres)
         qu'il rduit  12 et demi, parce que, dit-il, les pluies
         avaient gonfl de 18 pouces la rivire,  la barre mme, ce
         qui semble difficile  admettre.]

La barre offre sous le sable un rocher calcaire tendre, qui, se
redressant au milieu, forme le banc de la Laja, par lequel
l'embouchure de la rivire est partage en un double chenal. Ce banc,
situ  une encablure de la pointe sur laquelle s'lve le chteau San
Lorenzo, rend l'entre dangereuse; car, lorsqu'on double la pointe du
fort pour entrer, le vent refuse souvent, et le courant jette le
btiment sur les brisants. Il serait possible de miner le banc de la
Laja de manire  largir la passe; on pourrait esprer de mme, en
faisant jouer la mine, d'accrotre la profondeur de l'eau sur la
barre, partout o le roc se prsente sous une faible paisseur de
sable ou de vase. Mais la suppression du roc ne suffirait pas pour
faire disparatre la barre. La cause qui occasionne ces dpts 
l'embouchure de tous les fleuves continuant  agir, il se pourrait que
la barre persistt aprs ces travaux sous-marins, et qu'en dpit de
tous les draguages,  la suite de chaque tempte elle regagnt la mme
hauteur qu'elle a aujourd'hui. Ensuite, dans le port de Chagres, tel
qu'il est, les plus forts navires ne seraient pas suffisamment abrits
contre les vents du nord. Heureusement on a la ressource de substituer
 l'entre de la rivire de Chagres la baie de Limon, o les vaisseaux
de ligne eux-mmes peuvent mouiller, et qui n'est spare de la
rivire de Chagres que par une plage sablonneuse tout unie, dans
laquelle il serait facile de creuser un canal. Il faudrait cependant
une jete dans la baie pour dfendre les navires des vents du nord. Ce
serait alors un des ports les plus srs et les plus spacieux.

Une fois dans la rivire, les navires ont, sous le fort San-Lorenzo,
qui commande la ville de Chagres, un mouillage de 5 mtres et demi  7
mtres 32 cent.; puis, dans le chenal, au moins jusqu'au Trinidad,
ils trouvent une profondeur  peu prs gale[66]. Du ct de la pleine
mer, l'eau va en s'approfondissant fort vite.  1,800 mtres de la
barre, au large, il y a 17 mtres d'eau.

         [Note 66: Rapport du commandant Garnier, du brick _le
         Laurier_, au contre-amiral Arnoux, page 36 d'une publication
         faite en 1843 par MM. Salomon,  Londres.]

On serait donc servi  souhait du ct de l'Atlantique. Sur le versant
du Pacifique, le port qui s'indique naturellement est celui de Panama,
qu'on pourrait, avec plus de raison, qualifier de rade ou mme de
golfe, car c'est un espace ouvert parsem de jolies les. Nulle part
les btiments n'y peuvent atterrir. La plage plonge doucement, et ce
n'est gure qu' 2,000 mtres de terre que l'on trouve  mare basse 6
mtres d'eau. Les navires, pour tre trs bien abrits, vont se ranger
sous un groupe de trois les qui sont  3,500 mtres au sud de la
ville, en face de l'embouchure du Rio Grande, et que l'on nomme
Lleao, Perico et Flamingo. De l les cargaisons s'envoient en ville
sur des pirogues[67].

         [Note 67: L'expdition de _la Danade_, commande par M.
         Joseph de Rosamel, a dress de la cte de Panama une
         excellente carte,  laquelle nous empruntons les
         renseignements cits ici. Cette carte est due
         particulirement  M. Fisquet, enseigne de vaisseau.]

Le Rio Grande, par lequel on peut supposer provisoirement que le canal
dboucherait dans l'Ocan Pacifique, prsente  sa barre fort peu de
profondeur.  mare basse, c'est d'un mtre  deux, et de mme ce
n'est qu' une certaine distance en mer qu'on trouve un mouillage dont
puisse s'accommoder une corvette de guerre ou un paquebot
transatlantique sur le modle actuellement en construction; mais, tout
le long de cette plage, existe sous la vase,  peu de profondeur, un
calcaire madrporique, corail grossier qui se prterait facilement 
un creusement sous-marin. Le groupe des trois les contre lesquelles
se tiennent de prfrence les navires tant vis--vis de l'embouchure
du Rio Grande, on pourrait, moyennant des travaux hydrauliques, qui
pourtant seraient considrables, tablir entre ces les et
l'emplacement actuel de la barre un bon port, d'un accs facile et du
ct de la terre et du ct de la mer.

Il y aurait lieu d'examiner si, du ct de la baie de Chorrera, il ne
serait pas plus ais qu' Panama mme de mnager un mouillage commode,
profond et sr, bien accessible et du ct de la pleine mer et du ct
de la terre, et si par consquent ce n'est point l que devrait
aboutir le canal, en suivant le Camito, ou en coupant au travers de
la plage, afin d'viter la barre de cette rivire.

Autant qu'on peut en juger avec les renseignements insuffisants
auxquels on est rduit encore en Europe, la dpense requise pour
tablir des ports irrprochables  chacune des extrmits du canal de
Chagres  Panama serait gale  celle du canal lui-mme.

Panama passe pour un endroit salubre; mais Chagres est trs malsain.
Le nom de Chagres commence  tre fort connu en Europe. Les documents
publis par les gouvernements franais et anglais lui ont donn une
sorte de clbrit. Ce n'est pourtant qu'un amas de huttes parses au
milieu de la boue sur une plage marcageuse. Et quelles huttes! non
pas de ces habitations en briques cuites au soleil, et aux murailles
blanchies  la chaux, qui forment les jolis villages du plateau
mexicain, mais quelque chose comme les misrables _gourbis_ qui
servent d'asile aux Arabes dans la plaine de la Mitidja; de mchants
abris en roseaux, couverts de feuilles de palmier, que peuplent trois
cent cinquante  quatre cents cratures humaines, dnues de tout,
ignorant de la civilisation toute chose, mines par la fivre
intermittente et dvores de la lpre. Le fort de San-Lorenzo qui
commande la place est un mauvais rduit que le commandant du _Laurier_
trouva gard par huit miliciens, sans canon ni poudre, manquant mme
d'un drapeau pour montrer aux navires venus du large chez quelle
nation ils arrivaient. Je ne connais pas une seule relation de voyage
qui ne dpeigne Chagres comme un lieu empest, aussi horrible  voir
qu'il est dangereux  habiter. On doit penser cependant que
l'insalubrit de Chagres serait de beaucoup diminue si l'on voulait
dans ce but prendre quelque peine. Ce qu'il y aurait de mieux  faire
probablement consisterait  dplacer la ville et  la transporter sur
la rive gauche,  la pointe de Arenas. Ce site est beaucoup mieux
ar. On y aurait la brise dont prsentement on est priv, parce que
l'emplacement actuel est masqu par la colline sur laquelle est bti
le chteau. L'espace bas et humide qu'occupe aujourd'hui Chagres
pourrait tre consacr  agrandir le port. Mais si le vritable port
auquel aboutirait le canal tait transport dans la baie de Limon,
c'est l que s'lverait aussitt une ville nouvelle, et Chagres
serait dsert.

Dans l'isthme de Panama, la population est clairseme, et elle est
gnralement peu amie du travail. Au sujet du nombre des ouvriers
qu'on pourrait rassembler avec le concours actif du gouvernement
grenadin, des renseignements fort contradictoires ont t produits. La
prsomption est qu'il serait indispensable d'emmener d'Europe des
maons, des mineurs, des terrassiers mme. Voulussent-ils travailler,
les indignes ne le savent pas. Ils n'ont jamais eu occasion de
pratiquer ni mme de voir de grands dblais ou de grands remblais, et
 plus forte raison des excavations sous-marines.

D'un autre ct, il y a une responsabilit effrayante  enrler des
ouvriers europens afin de les conduire dans l'isthme. C'est, en
effet, un climat dangereux pour qui n'y est pas n ou ne s'y est pas
prpar, meurtrier pour qui s'expose  l'ardeur du soleil ou qui
respire les miasmes des marcages et ceux qu'exhale toute terre
frachement remue. On aurait  abriter les travailleurs,  les
camper,  pourvoir  leur bien-tre; il faudrait leur tracer les
rgles dune bonne et svre hygine, et, ce qui est bien plus
difficile, mme en leur en fournissant tous les moyens, les leur
faire observer malgr les tentations semes sur leurs pas. Pendant les
six mois de la saison des pluies, de mai en octobre, tout travail 
ciel ouvert serait forcment suspendu. Que ferait-on alors de cette
multitude? Comment la garantir du mal du pays et de toutes les plaies
que l'oisivet engendre?

Ce ne sont point des impossibilits que je signale, ce sont des
difficults, de celles que des hommes capables, d'une volont forte et
d'un esprit clair, savent lever. Ce serait une prtention fort
dplace que d'esquisser ici, mme sommairement, le programme de ce
qu'il y aurait  faire pour s'assurer le concours d'une grande
quantit de bras dans l'isthme, et pour empcher que le canal des deux
ocans ne ft obtenu qu'au prix de milliers de victimes humaines.
Cependant, il me semble, et je ne le dis que pour indiquer comment 
mes yeux l'obstacle n'est point insurmontable, que des hommes
disciplins d'avance, dresss  la rgle militaire, habitus  se
suffire dans les cas imprvus, tels enfin que nos admirables soldats
du gnie, pourraient, transports en corps sous la conduite de leurs
braves et savants officiers, en qui ils ont toute confiance,
entreprendre l'oeuvre avec chance de succs, et aborder, sans crainte
d'tre terrasss par elle, la nature des rgions quinoxiales, quelque
rude jouteuse qu'elle soit, quelque sduction qu'elle sache employer
pour nerver celui qui rsiste  ses caresses perfides. C'est
probablement  une dtermination semblable qu'il faudrait en venir.
Rien de plus simple, au surplus, si les gouvernements des deux grands
peuples de l'Europe occidentale, qui sont les deux premires
puissances maritimes du monde, jugeaient  propos de se concerter pour
l'accomplissement d'un aussi beau dessein.

Enfin l'isthme de Panama n'offrirait point cette abondance de vivres
de toute espce,  vil prix, qu'on trouverait sur les bords du lac de
Nicaragua. Il faudrait y faire venir des convois de subsistances de
bonne qualit pour les campements de travailleurs.

Au-del de la ligne trace de Panama  Chagres, on rencontre la baie
de Mandinga, o, comme nous l'avons dit, l'isthme est rduit  sa
moindre paisseur, et o, d'aprs M. Lloyd, se prsenterait une valle
transversale de mer  mer, au fond de laquelle il serait possible de
creuser un canal. Rien n'indique cependant qu'un nivellement exact y
ait t opr. C'est un pays qui reste encore  dcouvrir, car les
Europens y ont  peine mis le pied. M. Wheelwright assure qu'il est
peupl d'Indiens qui n'ont jamais reconnu d'autre gouvernement que
celui de leurs caciques. Lui-mme lorsqu'il voulut, aprs avoir
explor la cte, pntrer dans l'intrieur, n'en put obtenir la
permission de ces chefs mfiants. C'tait, il est vrai, en 1829;
depuis lors si quelque autre observateur a t plus heureux, les
dtails de son examen n'ont point t livrs au public. On ignore mme
si de bons ports s'y offriraient en regard l'un de l'autre, aux
extrmits d'une ligne de percement.

En-de de la ligne de Panama  Chagres, dans la province de Veragua,
est une localit bien digne d'attention aussi.  la Boca del Toro, 
250 kilom.  l'ouest de Chagres, se prsente sur l'Atlantique un
magnifique mouillage o les navires de toute grandeur peuvent
s'abriter en toute sret. Il touche  la spacieuse baie de Chiriqui.
Sur l'autre versant de l'isthme, vis--vis de la Boca del Toro, une
rivire navigable portant le mme nom de Chiriqui, autant que les
fleuves et les plus grands traits de la topographie ont des noms dans
ces pays sauvages, se dcharge dans l'Ocan Pacifique, et au dire de
M. Wheelwright, l'embouchure du Chiriqui forme un port _excellent_,
c'est ce qu'il nomme le port de Chiriqui (ou Cherokee). En remontant
cette rivire qui est naturellement praticable pour des btiments de
cent tonneaux, on se trouve aussitt en prsence d'un terrain
houiller, parfaitement caractris selon M. Wheelwright. Ce gte
carbonifre avait t reconnu par M. A. Salomon, qui parat mme s'en
tre rendu propritaire au moins en partie. M. Wheelwright y  fait
quelques recherches sommaires du ct de la ville de Saint-David de
Chiriqui, situe  25 kilomtres environ de l'Ocan Pacifique et  65
au plus du port de la Boca del Toro. Ainsi l'isthme en cet endroit
aurait au plus 90 kilomtres d'paisseur. Essay  bord d'un des
navires  vapeur de la Compagnie de navigation de l'Ocan Pacifique,
le charbon extrait de l'affleurement d'une des veines s'est montr
infrieur au charbon de New-Castle, dans le rapport de 13  18; mais
il n'y a aucune conclusion  tirer d'essais faits sur du charbon
d'affleurement. Un fait important est acquis, c'est l'existence du
terrain carbonifre en cette partie de l'isthme. Le bassin houiller
semble traverser l'isthme de part en part, car on trouve du charbon 
l'embouchure du Chiriqui, et M. Wheelwright en a reu des chantillons
de la Boca del Toro. Voil donc une localit doublement privilgie:
deux bons ports y sont placs en face l'un de l'autre sur les deux
versants de l'isthme, et la ligne qui les joint traverse un gte
carbonifre. Si entre ces deux ports la ligne de fate n'oppose aucun
obstacle extraordinaire, il faut convenir qu'il y aurait par l un
trac du canal des deux ocans minemment propre  runir tous les
suffrages. Mais il y a peu lieu d'esprer qu'on trouverait un passage
favorable dans les montagnes. Dans la province de Veragua, la chane
forme un plateau lev dsign sous le nom de la Mesa (_la Table_), il
est trs peu probable qu'au pied des cimes, dans le massif du plateau,
la nature ait mnag une fente profonde que pt suivre un grand canal.
Dans tous les cas, la prsence de mines de charbon en ce point est une
bonne fortune dont on tirerait parti pour l'approvisionnement des
dpts  Panama,  Chagres et dans le voisinage.




CHAPITRE IX.

CINQUIME PASSAGE.--ISTHME DE DARIEN.

     Dpression qu'offre la valle de l'Atrato.--Communication
     projete  la fin du sicle dernier entre la valle de l'Atrato
     et le port de Cupica par le Naipipi.--Elle est
     impossible.--Communication entre la valle de l'Atrato et celle
     du San-Juan, par le vallon de la Raspadura; on n'en ferait jamais
     un canal des deux ocans.


Nous avons encore  examiner un autre passage, celui de l'isthme de
Darien, au sujet duquel un moment on s'tait berc des plus belles
esprances. L'isthme de Darien prsente certainement une dpression
extraordinaire du sol. Sur son flanc mridional, les montagnes se
dressant tout--coup, les Andes de l'Amrique du Sud apparaissent
inopinment dans toute leur majest et dploient leurs escarpements
sans pareils. Dans le voisinage immdiat des abruptes Cordillres de
Quindi et du Choco, o le voyageur ne peut mme plus se fier au pied
pourtant si sr des mules, et o l'homme qui n'a pas la force de
grimper est rduit  se faire porter sur les paules de l'homme; 
ct de cimes couvertes de neiges au moins une grande partie de
l'anne, ce qui, sous l'quateur, suppose une hauteur extrme, on voit
les montagnes s'effacer tout--coup, et une valle transversale
s'ouvrir d'ocan  ocan. Un beau fleuve, le Rio Atrato, qui coule
droit du midi au nord pour venir se jeter dans le golfe de Darien, 
peu prs au milieu de l'espace compris entre Porto-Belo et Carthagne,
et qui est navigable sur une grande tendue, passe fort prs d'autres
cours d'eau qui sont tributaires de l'autre Ocan. L'un de ses
affluents, le Naipipi, qui est navigable pour des canots, se rapproche
beaucoup du port de Cupica, situ sur le Pacifique, entre le cap
Corrientes et le golfe San Miguel. Il n'y a que cinq  six lieues (24
 28 kilomtres) de Cupica  l'embarcadre du Naipipi, et on avait
assur  M. de Humboldt que cet intervalle tait occup par un espace
tout--fait aplani.  la fin du sicle dernier, des projets avaient
t prsents au gouvernement espagnol, afin de diriger par l le
commerce entre les deux ocans. Cupica devait devenir une nouvelle
Suez. Mais un officier anglais, le capitaine Cochrane, qui descendit
l'Atrato en 1824, donne des renseignements en contradiction avec ceux
auxquels M. de Humboldt avait ajout foi. Il en rsulterait que
l'tablissement d'un canal entre l'Atrato et Cupica par la valle du
Naipipi est impossible[68]. Le trajet d'un ocan  l'autre serait par
l de 250  300 kilomtres.

         [Note 68: Voici le passage du capitaine Cochrane: Le
         Naipipi est en partie navigable, mais c'est une navigation
         trs dangereuse. Le commerce ne saurait y recourir. Quant 
         construire un canal ou un chemin de fer, c'est impossible, du
         moins c'est ce qui rsulte des renseignements que me donna, 
         Citer, un officier colombien, le major Alvars, qui venait
         par l de Panama. Il me dit qu'il avait trouv le Naipipi
         sans profondeur, d'un courant rapide, et hriss de rochers;
         que, du Naipipi  Cupica, on avait  franchir trois ranges
         de collines (_three sets of hills_), et qu'il ne voyait pas
         comment on pourrait oprer une jonction du Naipipi au
         Grand-Ocan. De toutes les observations qu'il m'a t
         possible de recueillir  ce sujet, je tire la consquence que
         le baron de Humboldt (qui n'a pas t sur les lieux) aura t
         mal inform  l'gard de cette communication avec l'Ocan.
         (_Journal of a residence and travels in Columbia, during the
         years 1823 and 1824_, par le capitaine Ch. Stuart Cochrane,
         vol. II, p. 449.)]

Plus haut, prs de Novit, l'Atrato est ais  mettre en rapport avec
le San-Juan, qui se jette dans l'Ocan Pacifique,  Chirambar, et qui
est navigable. M. Cochrane, qui a visit les lieux avec soin
(_particularly inspected_), dit-il, estime  360 mtres environ la
distance qui spare le San-Juan, ou plutt la Tamina, son tributaire,
de la Raspadura, affluent de l'Atrato. Les deux cours d'eau, ainsi
voisins, portent canot l'un et l'autre. Pour les faire communiquer, il
faudrait une tranche presque entirement dans le roc, d'environ 20
mtres de profondeur[69]. Les deux ocans seraient ainsi joints l'un
 l'autre. D'aprs une note annexe au remarquable rapport qu'a
prsent, le 2 mai 1839, M. Mercer  la chambre des reprsentants des
tats-Unis, aux deux extrmits de la ligne on aurait de bons ports.
D'un ct, la principale des bouches de l'Atrato, appele Barbacoa,
est sur la baie mme de Candelaria, qui offre un mouillage sr et
profond, agit seulement pendant les vents du Nord. De l'autre ct,
dans la baie de Chirambir, o se termine le cours du San-Juan, les
navires sont de mme fort bien abrits. Mais cette jonction des deux
ocans aurait 500 kilom., sans compter les dtours des deux fleuves,
et avec ces dtours 650  700[70], sinon davantage. La seule
inspection de chiffres pareils suffit pour trancher la question. Sans
doute,  peu de frais, on tablirait par l une communication
praticable pour des barques lgres pendant une partie de l'anne;
mais si l'on voulait une navigation permanente pour des navires de
mer, ce serait un travail de titans, car il faudrait alors une ligne
artificielle presque tout le long de cette norme distance.

         [Note 69: On avait mme dit  M. de Humboldt que cette
         jonction avait t opre par les soins d'un moine
         industrieux, cur de Novit, et que par ce canal des canots
         chargs de cacao taient venus d'une mer  l'autre.
         Probablement ce rcit se fonde sur quelques travaux
         d'amlioration qui auront t oprs dans le lit de la
         Raspadura.]

         [Note 70: La note dont il vient d'tre question, rdige
         par un Pruvien de Lima et transmise avec loge  M. Mercer
         par Ch. W. Radcliff, qui a tudi avec soin la question du
         percement de l'isthme, porte  410 milles (660 kilomtres) la
         distance de Quibd (on Citer) aux bouches de l'Atrato.
         Citer n'est gure qu' la moiti du trajet. Cette valuation
         est donc exagre.]




CHAPITRE X.

CONCLUSION DES CINQ CHAPITRES PRCDENTS.--TUDES  FAIRE.

     Deux tracs se recommandent: l'un par Chagres et les environs de
     Panama, l'autre par le pays de Nicaragua.--Dpense  laquelle il
     faut s'attendre avec l'un et avec l'autre; elle serait
     considrable, mais non au-dessus des forces des gouvernements des
     trois premires puissances maritimes runies.--Plan d'une tude
     gnrale  Panama, au lac de Nicaragua,  la baie de Mandinga, 
     la Boca del Toro.--Il faudrait un personnel nombreux d'ingnieurs
     et un plus nombreux d'agents subalternes.--Soldats du gnie et
     matelots  la suite des ingnieurs.--tudes mdicales  joindre 
     celles des ingnieurs, afin d'tre prt, au cas o des ouvriers
     europens ou du nord de l'Amrique devraient tre envoys dans
     l'isthme.--Il conviendrait que la France se charget de ces
     tudes; le gouvernement en retirerait beaucoup d'honneur, et ce
     serait conforme  sa politique.


L'examen des cinq passages par lesquels il est naturel de chercher 
joindre les deux ocans, conduit  cette conclusion, que, sur
beaucoup de points, il est possible d'oprer des jonctions d'utilit
locale que les pouvoirs publics des diffrents tats entre lesquels
l'isthme est partag ne sauraient trop encourager; mais les
communications qui pourraient exercer de l'influence sur le commerce
gnral du monde, et abrger la navigation entre l'extrmit orientale
et l'extrmit occidentale du vieux continent, ou d'un revers 
l'autre de l'Amrique, sont trs peu nombreuses.  moins d'une
dcouverte imprvue du ct de la baie de Mandinga ou d'une autre
moins probable,  la Boca del Toro, deux seulement peuvent tre
proposes, celle du lac de Nicaragua et celle de Chagres  Panama, ou
 la baie de Chorrera. Ces deux tracs se ressemblent par un ct.
Avec l'un comme avec l'autre le canal des deux ocans coterait fort
cher. Pour le canal de Chagres  Panama, on avait parl d'une somme de
13  15 millions; c'est le dcuple qu'il fallait dire, en tenant
compte des travaux maritimes  effectuer  chacune des deux
extrmits. M. Stephens a t beaucoup moins loin de la vrit quand
il a valu le canal de Nicaragua  20 ou 25 millions de dollars (107
 144 millions de francs). Du moment qu'on voudrait un canal
praticable pour les grands trois-mts du commerce ou pour les
paquebots transatlantiques, il ne faudrait pas s'attendre  une
dpense de moins de 150 millions de francs. Mais la jonction des deux
grands ocans vaut bien 150 millions, et 200, et plus encore. Aprs
tout, pour les trois gouvernements de la France, de l'Angleterre et
des tats-Unis, associs dans cette intention, un dbours pareil dans
un espace de temps de cinq ou six annes, n'aurait rien qui pt, je ne
dirai pas les effrayer, mais les mouvoir. Cette lvation des frais
de premier tablissement est la seule similitude qu'il y ait entre les
deux tracs. Par l'isthme de Panama proprement dit, la coupure est
courte; par le lac de Nicaragua, elle est longue;  la vrit, la
nature en a fait les frais sur une grande part. D'un ct, un climat
salubre presque partout; un pays peupl, l du moins o se dploierait
la partie artificielle de la ligne, des vivres de toute espce en
abondance; de l'autre, une contre meurtrire quant  prsent,
n'offrant ni bras pour le travail ni une subsistance assure pour les
travailleurs venus du dehors.

En ce moment, l'option entre ces deux tracs de Panama et de Nicaragua
serait fort malaise. Elle ne sera possible et ne pourra tre bien
motive qu'aprs que des tudes srieuses et compltes auront t
faites. Un ingnieur en chef des mines envoy par le gouvernement
franais, M. Napolon Garella, est dans les environs de Panama
accompagn d'un conducteur des ponts-et-chausses, M. Courtines. C'est
quelque chose, mais ce n'est pas assez, mme pour ce seul passage. Il
y a des tudes de navigation  faire  chaque extrmit de la ligne,
je veux dire des projets  prparer pour l'amlioration des ports dans
lesquels le canal dboucherait, afin de les rendre accessibles aux
navires qu'amnerait le canal et parfaitement srs. Une exploration
soigne du pays de Nicaragua est ncessaire. De mme pour le pays
situ derrire la baie de Mandinga. Entre la Boca del Toro et la
rivire Chiriqui, il y a peu d'espoir de dcouvrir une direction qu'un
canal des deux ocans pt suivre; cependant la localit se recommande
par trop de titres pour qu'on ne la fasse pas examiner; et, en tout
cas, il est bon de se rendre compte du parti qu'on peut tirer des
mines de charbon de Saint-David. En organisant ces diverses tudes, il
serait bon de prvoir le cas o quelques uns des ingnieurs seraient
atteints des maladies auxquelles est sujet quiconque, entre les
tropiques, supporte la chaleur du jour; et, par consquent, il serait
opportun de les multiplier. Il conviendrait de les entourer d'un
personnel nombreux d'agents subalternes, parce qu'ils ne trouveraient
dans le pays personne qui ft familier avec le maniement des
instruments les plus simples, et il serait avantageux de les
affranchir de toute ncessit d'assistance. Chacun de ceux qui
auraient  oprer sur la terre ferme devrait emmener avec lui
vingt-cinq ou trente soldats du gnie, robustes, prouvs dj par le
sjour des colonies autant que possible. De mme ceux qui auraient 
tudier les mouillages devraient tre suivis de matelots choisis. Les
matelots et les soldats du gnie sont industrieux, d'excellent
secours, bons  toute chose. Cet entourage rendrait les plus grands
services aux ingnieurs pen-[Note: texte manquant] leurs agents dans ces
pays plus encore que dans d'autres.

Des mdecins expriments devraient concourir  ces tudes, afin de
rechercher les bases du rgime le plus propre  conserver la vie des
ouvriers europens, dans le cas o il serait reconnu ncessaire d'en
envoyer. Nous avons vu que, par Chagres, selon toute apparence, ce
serait indispensable.

Sans tre anim d'un patriotisme outrecuidant, je crois pouvoir dire
que les tudes prliminaires devraient tre effectues par la France
plutt que par toute autre grande puissance maritime et notamment
l'Angleterre. La France ne donne aucun ombrage aux jeunes
gouvernements de l'Amrique espagnole. On ne lui prte aucune pense
d'envahissement en ces contres.  tort ou  raison, l'Angleterre y
excite, au contraire, les apprhensions les plus vives, et il faut
convenir que sa prise de possession de l'le de Roatan et les
dmarches de ses agents,  propos d'un soi-disant cacique des
Mosquitos rig en souverain prtendu indpendant, sont de nature 
inspirer des alarmes aux tats de l'Amrique Centrale et de la
Nouvelle-Grenade. Des explorateurs envoys par le gouvernement
franais seraient parfaitement accueillis dans le pays. Il n'en serait
pas de mme de commissaires britanniques.

Cette exploration, attentive, dsintresse, serait conforme aux
aptitudes et aux penchants de notre nation, aux allures de notre
politique gnreuse,  nos tendances humanitaires, dont on peut se
railler, mais qui n'en sont pas moins minemment honorables et au
surplus invincibles. Elle profiterait  un gouvernement qui cherche
dans les oeuvres de la paix son affermissement et sa gloire.




CHAPITRE XI.

DU PERCEMENT DE L'ISTHME DE SUEZ.

     L'isthme est nivel; bassin des Lacs Amers qui est au-dessous de
     la mer Rouge; l'paisseur de l'isthme est rigoureusement de 115
     kilomtres.--Ingalit de niveau des deux mers.--Difficult
     d'avoir un port sur la Mditerrane.--Le canal de l'isthme de
     Suez a exist.--_Canal des Rois_ de Suez au Nil, du temps de
     l'antique gypte.--Restauration du temps des Ptolmes et sous
     l'empereur Adrien.--Travaux des mahomtans.--Projets du gnral
     en chef Bonaparte.--tudes que fit alors M. le Pre.--Une fois
     dans le Nil, il faudrait atteindre la Mditerrane; le seul port
     de ces parages est Alexandrie; coup d'oeil
     d'Alexandre-le-Grand.--Il serait bien difficile de rejoindre
     Alexandrie depuis le dbouch du canal de Suez au
     Nil.--Convenance d'un canal direct de Suez  la Mditerrane;
     autrement ce ne sera jamais une communication maritime; mais les
     sables que dpose la mer, en rendant difficile l'existence d'un
     port sur la Mditerrane  Pluse, y font obstacle.--Ce qu'tait
     la traverse d'Europe aux Indes autrefois et ce qu'elle est
     aujourd'hui.--Abrviation que procurerait aux navires  voiles la
     coupure de l'isthme de Suez.


Il est un projet de canal auquel on ne peut s'empcher de comparer
celui de l'isthme amricain. Je veux parler du percement de l'isthme
de Suez. Ces deux isthmes sont associs dans tous les esprits; il
n'est pas une intelligence pour qui Suez ne rime  Panama. Ce sont, en
effet, les deux passages qui s'indiquent pour pntrer d'Europe dans
le grand Ocan, l'un au levant, l'autre au couchant, en vitant un
long circuit et des parages dangereux; jusqu' un certain point, ils
se font concurrence, et l'on est fond  penser que, pour ses rapports
avec les immenses rgions que le grand Ocan baigne, l'Europe a plus 
attendre encore du percement de l'isthme de Suez que de celui de
Panama. Il ne sera donc pas inopportun d'exposer ici sommairement la
question de l'isthme gyptien.

L'isthme de Suez se prsente au premier abord sous l'aspect le plus
avantageux pour le creusement d'un canal. C'est un sol bas que les
eaux n'ont encore qu' demi abandonn. Il est impossible 
l'observateur de ne pas demeurer convaincu qu'autrefois la mer passait
par l, et que l'Afrique, compltement dtache de l'Asie, fut
longtemps une le; car, lorsque de Suez on se dirige sur Thyneh, qui
est  ct des ruines de Pluse, sur l'autre revers de l'isthme,
baign par la Mditerrane, on rencontre d'abord un bassin allong, si
creux que le fond en est  16 mtres au-dessous de la basse mer 
Suez: c'est celui des _Lacs Amers_ de Pline, que les Arabes ont
appels la _Mer du Crocodile_. Il n'a pas moins de 40 kilomtres, et
il se dveloppe exactement dans la direction de Suez  Pluse:  peu
de distance se montre, toujours dirig de mme, le lac Temsah; puis ce
sont des lagunes qui communiquent enfin avec la vaste nappe du lac
Menzaleh, limite occidentale de la plaine de Pluse. Ainsi, quand on
traverse l'isthme de part en part, on a sans cesse  ses cts,
presque sans solution de continuit, des lagunes et des lacs, le tout
pars sur des sables semblables  ceux de la mer, et jamais devant soi
un pli de terrain. Le nivellement effectu par M. le Pre, lors de
l'expdition de Bonaparte en gypte, a indiqu pour les points les
plus levs des hauteurs de 5 mtres, 6 mtres, 7 mtres et demi, et
une seule fois de 10 mtres 62 centimtres au-dessus de la basse
Mditerrane. Or, le Nil au Caire, pendant les crues, est au moins 
12 mtres au-dessus de cette mme mer.

Par son rtrcissement, l'isthme semble non moins favorable 
l'tablissement d'un canal. Il n'y a que 120 kilomtres de Suez  la
plage de Faramah, sur laquelle est Thyneh; et si l'on tient compte de
ce que le flot s'tend sur un espace de 5 kilomtres au nord de Suez 
la mare haute, le minimum de la distance qui constitue vraiment
l'isthme est rduit  115 kilomtres. Ce serait moins encore, si du
ct de la Mditerrane on considrait comme une dpendance de la mer
le lac Menzaleh, qui en effet communique avec elle.

L'ingalit de niveau d'une mer  l'autre, qui se prsente dj 
l'isthme de Panama, se reproduit ici bien plus marque. Les
nivellements de M. le Pre ont montr que la basse mer de vive eau[71]
dans la mer Rouge  Suez est de 8 mtres 12 centimtres au-dessus de
l basse Mditerrane  Thyneh. La mare de vive eau  Thyneh est de
35 centimtres seulement;  Suez, elle est de 1 mtre 89 centimtres:
de sorte que la diffrence extrme entre les deux mers est de 9 mtres
90 centimtres.

         [Note 71: Les mares de _vive eau_ sont celles qui ont
         lieu aprs la pleine ou la nouvelle lune; ce sont les plus
         grandes. Les mares qui ont lieu aux deux autres quartiers de
         la lune sont les plus faibles.]

De cette lvation relative de la mer Rouge et de la dpression
gnrale du sol de l'isthme, il suit qu'un canal de la mer Rouge  la
Mditerrane, mme sur de belles dimensions, serait ais  creuser et
 approvisionner. Il s'alimenterait de la mer Rouge elle-mme, dont, 
mare haute, les eaux seraient recueillies dans les _Lacs Amers_,
convertis en un rservoir. L'entretien et le curage exigeraient des
soins  cause des sables mouvants du dsert; mais on y subviendrait
sans une peine extraordinaire. Le plus grand embarras serait de
trouver un bon port pour dboucher dans la Mditerrane. En cela, le
problme est plus difficile que du temps des anciens, parce que les
navires modernes tirent plus d'eau que ceux des Phniciens, des Grecs
et des Romains, ou que les galres du moyen-ge, et que la cte
s'atterrit sans cesse  l'est du Nil par l'effet des sables que
charrient les courants, et par les troubles du fleuve lui-mme qui
viennent s'y dposer.

Le canal de l'isthme de Suez n'est pas seulement un projet; il a
exist. L'histoire le dit, et les voyageurs en ont retrouv les
vestiges. Strabon semble l'attribuer au grand Ssostris; Hrodote et
Diodore de Sicile en font honneur  Nchos, fils de Psammetique.
Darius, roi de Perse, le fit continuer, et il parat que ce fut lui
qui l'acheva, quoiqu'on en ait revendiqu le mrite pour le deuxime
des Ptolmes, qui probablement se borna  le restaurer. Mais ce canal
ne coupait pas l'isthme prcisment et ne mettait pas Suez en
communication directe avec Pluse, soit que les rois d'gypte eussent
redout l'encombrement du canal par les sables mobiles qu'on rencontre
dans le dsert, soit qu'ils n'eussent pas voulu dboucher dans la
Mditerrane, qualifie chez eux de mer orageuse, soit par suite de la
politique d'isolement qu'ils avaient adopte vis--vis des autres
peuples, soit enfin qu'un canal trac tout droit de Suez  Pluse leur
et paru une communication extra-gyptienne; et en effet elle se ft
dveloppe en dehors de l'gypte proprement dite, et n'et t
directement d'aucun service aux populations de la valle du Nil. Le
_Canal des Rois_, c'tait son nom, unissait Suez  la branche
plusiaque du Nil, presque comble aujourd'hui; le point de jonction
tait  Bubaste,  une certaine distance au-dessous de l'emplacement
actuel du Caire. Il avait de grands dimensions. Sa largeur tait de 33
 50 mtres; sa profondeur d'au moins 5 mtres; Pline dit le double.
Il s'alimentait du Nil, qui, pendant les crues, est plus lev non
seulement que la mer Rouge, mais que tout le pays adjacent. De Bubaste
sur la branche plusiaque, il s'tendait droit  l'est dans une grande
valle qu'on appelle l'Ouady, se dtournait ensuite vers le midi pour
rejoindre la grande dpression occupe par les _Lacs Amers_, d'o par
une coupure de 22 kilomtres on gagnait le port de Suez. Sa longueur
totale tait d'environ 165 kilomtres.

Lors de la grande halte que fit, avant de redescendre, la civilisation
antique parvenue au comble de sa majest,  la faveur du calme dont
jouissait l'empire romain au IIe sicle, le canal fut rtabli; le bras
artificiel du Nil qui lui amena alors des eaux fut nomm le _fleuve
Trajan_ par l'empereur Adrien, en mmoire de son pre adoptif.

Combl de nouveau par les sables, dont l'action dvastatrice s'aidait
de celle des Arabes nomades, intresss  tre, avec leurs chameaux,
les rouliers du dsert, le canal fut rpar encore une fois par les
Sarrasins. Ce fut par la volont d'Omar, le mme qu'on dpeint si
farouche, et auquel la desse aux cent voix, en cela au surplus
convaincue de mensonge, a attribu l'incendie de la bibliothque
d'Alexandrie. Amrou venait de conqurir l'gypte; Omar lui ordonna de
rtablir les communications entre la valle du Nil et la mer Rouge,
dans l'intrt de la ville sainte de la Mecque. On modifia cependant
le canal en changeant une fois de plus la prise d'eau, dj dplace
par les Romains, et en la portant plus haut, au Caire, afin d'avoir
plus de courant. Aprs les travaux d'Amrou, le canal porta le nom du
_Prince des Croyants_. Il semblait tre dans sa destine que tous les
conqurants de l'gypte se proposassent d'y attacher leur nom.

Quand les Franais, conduits par Bonaparte, furent les matres de
l'gypte, le gnral en chef voulut le rtablissement de cet antique
ouvrage. Il y mettait tant de prix, qu'il en commena la
reconnaissance en personne. Il alla jusqu' Suez, parcourut les
environs de cette ville et, dans cette excursion, il fut expos aux
plus grands prils. Sa prsence d'esprit seule le sauva d'une mort
pareille  celle du Pharaon acharn  la poursuite du peuple hbreu.

Les ordres du vainqueur des Pyramides furent ponctuellement excuts
par M. le Pre, ingnieur des ponts-et-chausses, et c'est de son
important travail que j'extrais les renseignements qu'on va lire.

Le canal, tel que M. le Pre l'a propos, suivrait  peu prs la ligne
du _Canal des Rois_. Il aurait 153 kilomtres et demi, partags en
quatre _biefs_; les _Lacs Amers_ en feraient partie intgrante. Il
emprunterait ses eaux du Nil: pendant les crues qui donnent
l'abondance, le niveau du Nil est  4 mtres 74 centimtres au-dessus
de la basse mer  Suez; mais  l'tiage, quand il est rduit  sa
dernire limite, il est au contraire au-dessous de la mer Rouge de 4
mtres 62 centimtres: ainsi, dans la saison des hautes eaux
seulement le canal serait praticable. Pendant quatre  cinq mois,
chaque anne, la navigation serait interrompue. Ce serait un
inconvnient extrme. Nous ne sommes plus aux jours o l'on se
contentait de communications intermittentes. Le temps est pass o,
par exemple, les galions d'Espagne pouvaient n'aller  Porto-Belo que
de trois en trois ans, sans que personne rclamt. En cela comme en
mille autres choses, les hommes veulent aujourd'hui tre en permanence
les rois de la cration.

Comment faire cependant pour avoir une navigation du Nil  Suez toute
l'anne? Il faudrait, vers le milieu du canal, un bassin plus spacieux
que le lac Moeris et aux bords levs, qui se remplirait pendant les
crues, lorsque le fleuve serait  sa plus grande hauteur; le canal
amnerait lui-mme les eaux nourricires du fleuve  ce rservoir, qui
les lui restituerait peu  peu en les faisant durer autant que
possible. Ce rservoir devrait avoir une trs grande contenance, ce
qui ici ne se pourrait qu'avec une trs grande superficie; ce serait
un ouvrage sur l'chelle de ce que jadis les rois d'gypte faisaient
de plus colossal. Mais,  cause de la rapidit de l'vaporation dans
ces chaudes contres, sous l'influence des vents secs du dsert, on
perdrait une forte proportion de l'eau ainsi mise en rserve, et
probablement le rservoir ne remplirait qu'imparfaitement sa
destination. Pour la portion du canal attenante  la mer Rouge, on
recourrait naturellement aux eaux de cette mer. Il y aurait lieu
peut-tre, pour le reste, de tenter de suppler partiellement  la
ressource d'un rservoir par des machines qui puiseraient de l'eau
dans le Nil et l'lveraient  la hauteur ncessaire; on a dj
recours  ce procd sur plusieurs canaux. Avec la condition d'une
navigation non interrompue pendant toute l'anne, le canal du Nil 
Suez devient, on le voit, fort difficile. Cependant qui pourrait dire
que la civilisation moderne soit force de reculer devant des
entreprises semblables  ce que, dans la limite de ses besoins, savait
accomplir la civilisation antique? Si quelque part le progrs n'est
pas un vain mot, c'est dans l'art des constructions hydrauliques.

Une fois parvenu de Suez au Nil, on ne serait encore qu' moiti
chemin de la Mditerrane. Le fleuve, il est vrai, descend  cette
mer; malheureusement dans les basses eaux il ne laisse plus passer que
de petites barques, et ses deux bras principaux, celui de Rosette et
celui de Damiette, dbouchent par des passes troites et prilleuses
o ne pourrait se hasarder aucun navire d'un tirant d'eau mme
mdiocre[72]. Ce fut ce qui donna naissance  Alexandrie. Alexandre,
qui tait non seulement un grand capitaine, mais aussi un grand
esprit et un grand roi, conut le dessein de nouer des rapports
rguliers entre la Grce et les Indes. Deux lignes s'offraient  lui,
celle du golfe Persique et celle du golfe Arabique ou mer Rouge. Il ne
choisit pas: il les prit toutes deux. Son ambition tait infinie; mais
ses facults taient prodigieuses: son pouvoir sur les hommes et sur
la nature n'avait pas de bornes. Il n'y avait que lui-mme  qui il ne
st pas toujours commander. Pour dvelopper le commerce entre l'Orient
et l'Occident (la Grce tait l'Occident alors), il fonda Alexandrie
en un point du dsert o se trouvait, par exception, un bon port. Ce
fut une des conceptions les plus intelligentes et les plus hardies de
cette tte audacieuse et capable, une des plus heureuses entreprises
de cet homme auquel tout russit.

         [Note 72: Le _Boghaz_ (c'est ainsi qu'on nomme chacune de
         ces passes) de Damiette est le meilleur des deux; mais on n'y
         trouve qu'une profondeur assez rgulire d'ailleurs de 2-1/3
         mtres  2-1/2 mtres quand le fleure est bas, de 3-1/4
         mtres pendant les crues. Le Boghaz de Rosette n'a dans les
         mmes circonstances que de 1-1/3 mtre  1-1/2 mtre, et de
         2-1/3 mtres  2-1/2 mtres. Ce sont d'ailleurs des passages
         mal abrits pendant l'hiver.]

Les navires venant de Suez par le canal devraient se diriger sur
Alexandrie, parce que c'est le seul point de tout le rivage de
l'gypte par lequel un btiment d'un tonnage un peu fort, venant de
l'intrieur, puisse entrer dans la Mditerrane. Comment atteindre ce
port, comment s'en rapprocher mme, pendant la longue saison o le Nil
n'est plus accessible qu' de petites barques?  cet effet, de vastes
travaux seraient indispensables. Il faudrait, 1 amliorer la
navigation du fleuve dans son lit,  partir du dbouch du canal de
Suez, en y relevant le niveau de l'eau par des barrages de retenue, ou
bien creuser un canal latral; 2 unir Alexandrie au Nil par un canal.
Cette dernire partie de l'oeuvre est accomplie, mais fort
imparfaitement, par le canal Mahmoudih construit ou plutt restaur
par le vice-roi Mhmet-Ali. Le Mahmoudih a 80 kilomtres[73]. La
portion du fleuve  amliorer par des barrages ou  remplacer par un
canal latral serait d'environ 180 kilomtres; il y aurait donc une
tendue totale de 260 kilomtres, sur laquelle d'importants travaux
seraient indispensables. Avec le canal de Suez au Nil, la distance
totale entre Suez et Alexandrie s'lverait  413 kilomtres environ.
C'est bien long pour une ligne partout plus ou moins artificielle, et
ce serait bien cher.

         [Note 73: Le Mahmoudih a sa prise d'eau dans le Nil 
         Fouah. L'ancien canal avait la sienne  Rahmanyh, qui est
         plus haut et un peu plus  l'est, et sa longueur tait, selon
         M. le Pre, d'environ 94 kilomtres. On s'en est cart sur
         quelques points lors de la restauration ordonne par
         Mhmet-Ali, de manire  en abrger le parcours.]

Aussi y a-t-il lieu de se demander si un canal direct de Suez  la
Mditerrane ne serait pas prfrable. Le trajet en ligne droite est
d'un peu plus de 100 kilomtres. La ligne qu'a suivie M. le Pre
aurait environ 150 kilomtres; mais les _Lacs Amers_ y sont compris
pour 40 kilomtres, et ces lacs offrent toute la profondeur dsirable.
Sur presque toute la distance, le lit du canal semble avoir t
prpar par la nature. Nous croyons, dit M. le Pre, qu'il n'y aurait
(depuis Suez) que quelques parties de digues  construire jusqu'au
Ras-el-Moyeh (c'est--dire sur la majeure partie du parcours). Le
dsert s'levant de toutes parts au-dessus de ce bas-fond, la
navigation pourrait y tre constante, et il serait facile d'y
entretenir une profondeur plus considrable que sur le canal de Suez
au Caire. S'il tait possible de crer un port auprs de l'ancienne
Pluse, ce parti serait assurment le meilleur. L gt la principale
difficult de la jonction directe des deux mers par l'isthme de Suez.

M. le Pre pensait que, ce port une fois creus sur le bord de la
Mditerrane, on pourrait y oprer ce qu'on nomme des _chasses_, 
l'aide des eaux de l'autre mer, qu'on amasserait dans des bassins
spacieux dont les _Lacs Amers_ tiendraient lieu, et qu'on lcherait
ensuite de manire  nettoyer le chenal et  entraner les sables que
les courante auraient pu amener dans le port. Mais ces chasses
n'auraient d'effet qu'autant qu'on aurait uni le canal au Nil, afin
d'y jeter pendant les crues les eaux du fleuve. Le niveau du Nil tant
fort lev alors, les chasses auraient un courant d'une grande
vivacit. L'illustre Prony, qui a rendu compte officiellement du
travail de le Pre, ne considrait pas la conservation du port comme
impossible moyennant cette dernire prcaution. C'est donc  examiner.

Il n'y a pas d'autre moyen de percer l'isthme de Suez, dans l'intrt
du commerce gnral du monde, que de pratiquer un canal direct de Suez
 la Mditerrane. Clot-Bey a eu raison de le dire dans sa description
raisonne de l'gypte actuelle, les donnes du problme exigent
_imprieusement_ que le canal de jonction des deux mers soit dirig
de Suez  Pluze.

Jusqu' ce que cet ouvrage soit accompli, et abstraction faite des
effets que pourrait avoir le percement de l'isthme de Panama, les
marchandises iront d'Europe aux Grandes-Indes et en Chine sur des
navires doublant le cap de Bonne-Esprance. Suez ne sera un point de
passage que pour les voyageurs et les dpches qui franchiront chacune
des deux mers sur les ailes de la vapeur. En ce moment on a
quelquefois des nouvelles de Bombay  Paris en trente et un jours,
malgr le temps perdu pour prendre du charbon  Aden et pour traverser
l'isthme. Trente et un jours! et les anciens en mettaient quarante
pour parcourir la mer Rouge seule. Des amliorations nouvelles se
prparent; l'agent anglais qui a organis ce service pour le compte de
l'Angleterre, M. Waghorn, espre rduire le trajet  vingt-sept jours
de Bombay  Londres. En 1774, les Anglais, pour la premire fois,
commencrent  se servir de l'isthme de Suez pour le transport des
dpches des Indes. On put alors avoir des lettres de quatre-vingt-dix
jours de date, et quand c'tait de quatre-vingts jours on criait au
miracle.

M. le Pre, comparant la navigation de l'Inde par le cap de
Bonne-Esprance  celle par la Mditerrane, l'gypte et la mer Rouge,
a trouv que la diffrence de trajet serait de 26,100 kilomtres 
13,300, ou de prs de moiti. Il estimait que, si l'on coupait
l'isthme de part en part de Suez  Thyneh, la traverse pourrait tre
rduite de cinq mois  trois. L'art de la navigation s'est
perfectionn depuis lors; mais dans les deux directions, par l'isthme
et par le Cap, le voyage en serait galement abrg[74], et le rapport
des dures des traverses resterait le mme.

         [Note 74: M. le Pre supposait que le but du voyage
         serait Pondichry et que le point de dpart serait Lorient,
         dans le cas du trajet par le Cap, et Marseille dans l'autre
         cas.]

L'gypte a maintenant pour souverain un prince qui a dploy un grand
zle pour les travaux publics. Le dtail des ouvrages de canalisation
qu'il a excuts, et dont Clot-Bey a donn le relev, est surprenant.
Et pourtant alors Mhmet-Ali avait la charge d'un tat militaire
norme sur terre et sur mer. Depuis quatre ans, un grand changement
s'est opr dans sa situation. D'une part, il a acquis plus de
scurit, puisque la possession de l'gypte a t dclare hrditaire
dans sa famille sous la garantie des grandes puissances. D'autre part,
il a d rduire les forces militaires qui absorbaient la majeure
partie de ses ressources, et renoncer  des projets dispendieux de
conqute. Il reste donc avec toute la puissance de ses revenus, avec
des employs, europens ou indignes, de plus en plus intelligents, de
plus en plus exercs, avec des populations soumises et bien ployes au
travail, et il ressent toujours le stimulant d'une ambition que l'ge
n'a pu amortir, et qu'une haute capacit rend lgitime. Au lieu de la
domination qu'il poursuivait nagure sur les provinces de la Syrie et
de l'Asie-Mineure, il serait digne de lui d'appliquer l'nergie de sa
volont et l'tendue de son pouvoir  la pacifique entreprise du
percement de l'isthme de Suez par un canal maritime. Ce ne serait
qu'un jeu pour un homme accoutum, ainsi qu'il l'est,  faire de
grandes choses, et matriellement, eu gard au peu que lui cote la
main-d'oeuvre, le canal, par les pages qu'il produirait, lui serait
une bonne opration financire. Ce travail donnerait dfinitivement 
l'gypte l'importance dont le pressentiment a dirig vers elle tour 
tour les plus grands conqurants de l'antiquit, des temps modernes,
de tous les ges, et dtourna de ses profondes mditations l'un des
plus puissants penseurs que la civilisation ait connus, Leibnitz, pour
le faire descendre dans les rgions de la politique pratique et lui
inspirer un mmoire au roi Louis XIV. Que le but de Mhmet-Ali soit
de donner la mesure de ses forces  ceux qui s'taient flatts de
l'abaisser, ou de laisser de lui un monument imprissable qui fasse
vivre  jamais son nom dans la reconnaissance des peuples civiliss,
ou de marquer par un signe clatant le point de dpart d'une dynastie
digne de se perptuer, il n'a rien d'aussi bien  faire. Il serait
remarquable qu'un prince appartenant  une race parmi nous rpute
barbare, donnt aux gouvernements des grands tats de l'Europe
l'exemple le plus clatant des manifestations qu'aujourd'hui les
hommes attendent des pouvoirs de la terre.




CHAPITRE XII.

COMMENT POURRAIT TRE EXCUT LE CANAL DE L'ISTHME DE PANAMA.

     Bonnes dispositions du gouvernement de la
     Nouvelle-Grenade.--Immunits  attendre de lui.--Excellents
     sentiments manifests  l'origine par le gouvernement fdral de
     l'Amrique Centrale.--Triste situation de ce pays aujourd'hui;
     cependant les tats de Nicaragua et de Costa-Rica que
     traverserait le canal de Nicaragua sont tranquilles et offrent
     des garanties.--Une compagnie ne pourrait excuter le canal, quel
     que soit celui des deux tracs qu'on adopte.--Bnfices 
     attendre d'un page; nombre de navires qui se rendent dans le
     Grand-Ocan par le cap Horn ou par le cap de Bonne-Esprance.--Il
     n'y aurait que les gouvernements de la France et de l'Angleterre
     qui pussent creuser le canal; il conviendrait qu'ils
     s'associassent dans ce but avec celui des tats-Unis.


Des deux tracs qui se recommandent en ce moment pour le percement de
l'isthme de Panama par un canal maritime, l'un traverse le sol de la
Nouvelle-Grenade, l'autre est situ dans l'Amrique Centrale.

On trouverait le gouvernement de la Nouvelle-Grenade anim des
dispositions les meilleures, pourvu qu'il ne vt aucun pril pour ses
droits de souverainet, dont il est justement jaloux. C'est un
gouvernement clair: il sent quel prix l'ouverture du canal de Panama
donnerait  une grande portion du territoire de la rpublique; il n'a
cess d'appeler l'industrie europenne  s'en charger; il a accueilli
 bras ouverts tous les prtendants qui se sont prsents, en mettant
 leurs pieds, on peut le dire, les conditions les plus brillantes.
Tour  tour le baron Thierry, qui se prsentait pour son propre
compte, et M. Charles Biddle, des tats-Unis, envoy par le cabinet de
Washington, sur le voeu exprim par le snat de l'Union en faveur du
creusement d'un canal maritime dans l'isthme, ont t l'objet de ses
prvenances empresses. Il n'est bonne disposition qu'il n'ait
tmoigne ensuite  la Compagnie franco-grenadine, quoique, 
l'instigation d'agents trangers, les fonctionnaires locaux n'aient
pas t bienveillants pour elle. Un jeune Franais plein de courage,
dj nomm plus haut, M. Lon Leconte, qu'un noble sentiment a
dtermin  faire plusieurs voyages dans l'isthme,  l'effet de
rechercher le meilleur trac du canal des deux ocans et de placer
cette entreprise sous le patronage de son pays, se plat  rendre bon
tmoignage de la sollicitude dont il a vu anims  cet gard les
chefs de la rpublique et, en particulier, le prsident, avec lequel
il s'en est entretenu.

Tout rcemment, dsesprant de l'industrie prive livre  elle-mme,
le gouvernement grenadin a officiellement adress aux grandes
puissances maritimes un avis ainsi conu:

Le gouvernement de la Nouvelle-Grenade, dsirant procurer au commerce
des nations les avantages que doit produire une voie de communication
entre l'Ocan Atlantique et la mer Pacifique  travers l'isthme de
Panama, a rsolu d'engager les gouvernements des principales nations
maritimes  conclure un trait,  l'effet de raliser cette grande
entreprise, soit que les gouvernements prissent pour leur compte
l'excution de cette oeuvre, soit qu'ils garantissent la neutralit de
la voie de communication entre les deux mers et l'accomplissement des
conditions stipules pour l'excution. En consquence, le gouvernement
a envoy des pleins pouvoirs au charg d'affaires de la rpublique
prs le gouvernement de Sa Majest Britannique pour traiter avec les
plnipotentiaires qui seraient nomms  cet effet par les
gouvernements mentionns[75].

         [Note 75: Ce sont les termes textuels d'une dpche en
         date du 30 septembre 1843, adresse de Bogota par le ministre
         des relations extrieures de la Nouvelle-Grenade, M. Mariano
         Ozpina, aux gouvernements des grandes puissances
         europennes.]

Quiconque voudra se charger de l'entreprise aura tout ce que le
gouvernement grenadin peut accorder: les terrains, les matriaux
qu'offre le voisinage, un tarif de pages suffisamment lev, des
facilits d'entrept. La Nouvelle-Grenade entend seulement rester
matresse chez elle, et veut que le passage soit neutre, c'est--dire
ouvert  tous les pavillons qui seraient ses amis, sans qu'aucune
puissance ait la facult de le fermer  ses propres ennemis ou  ses
rivaux.

Dans l'Amrique Centrale de mme, aussitt aprs l'indpendance, le
gouvernement fdral se montra jaloux de favoriser l'ouverture de
l'isthme par le lac de Nicaragua. Il fit un appel, ds 1825, aux
capitalistes trangers. En 1826, il donna une concession  M. Palmer
de New-York; la mme anne, il transfra provisoirement le privilge 
une compagnie hollandaise, reprsente par le gnral Verveer, dont le
premier intress tait le roi des Pays-Bas, l'industrieux Guillaume
de Nassau, et avec laquelle les ngociations se continurent pendant
les annes suivantes. On en tait au dernier terme quand la rvolution
belge clata. Le roi Guillaume alors fut contraint d'abandonner ses
projets sur le fleuve San-Juan de Nicaragua et ses arrangements avec
l'Amrique Centrale pour concentrer son attention et ses efforts sur
les bouches de l'Escaut et pour s'entendre avec la Confrence de
Londres.

Tout homme, qui a dans le coeur l'amour du genre humain et dont
l'esprit a du penchant pour les ides grandes, lira avec un vif
attrait les documents mans des gouvernements de la Colombie et de
l'Amrique Centrale. On y voit l'empreinte profonde du dsir de servir
les intrts gnraux du genre humain, de favoriser la cause de la
libert et de la paix. Ainsi, dans le dcret du congrs national de
l'Amrique Centrale, qui stipulait en dtail les clauses de la
concession  la compagnie hollandaise, un article interdisait l'usage
du canal aux navires de toute nation en guerre avec qui que ce ft,
toutes les fois qu'ils porteraient des munitions. Un autre repoussait
les btiments ngriers. Toutes les rserves imaginables en faveur de
la neutralit et de l'usage commun  tous les pavillons taient
expressment formules. Nous ne parlons pas des offres de terrain et
de matriaux faites  la compagnie, ni du tarif, ni des garanties qui
lui taient accordes. On lui donnait une hypothque sur toutes les
terres de l'tat, et particulirement sur celles qui bordent les lacs
de Nicaragua et de Leon, leurs les et la rivire Tipitapa, sur la
largeur d'une lieue. Les matriaux, outils et effets  l'usage des
travailleurs taient affranchis de tout droit de douanes. On concdait
 la compagnie un privilge pour la coupe des bois prcieux que
produit l'Amrique Centrale,  l'un des dbouchs du canal, ou sur un
point quelconque du littoral ou dans quelques unes des les dpendant
de la rpublique, sur une vaste tendue. On lui promettait tous les
efforts possibles pour lui procurer des ouvriers du pays. La
construction d'une ville commercialement libre et investie de
nombreuses prrogatives tait ordonne sur les bords du canal ou 
l'une de ses extrmits. Les employs de la compagnie taient
qualifis d'_htes de la nation_, et  ce titre devaient jouir de
plusieurs immunits. Le dcret offrait aussi l'empreinte de la vieille
courtoisie castillane: un monument en l'honneur du roi Guillaume
devait tre lev avec des inscriptions commmoratives, pour attester
 la postrit la reconnaissance de la Rpublique envers un prince qui
lui donnait un gage aussi clatant de son amiti.

Depuis lors l'Amrique Centrale a prouv de grandes infortunes. La
confdration a t rompue violemment, et les tats les plus
importants de ceux qui la composaient ont cess d'tre anims de
l'esprit de l'Europe.  la suite d'une horrible guerre civile, l'tat
de Guatimala a subi le joug d'un forcen. En armant ou en soutenant le
condottiere Carrera pour carter et finalement excuter le gnral
Morazan, digne reprsentant des ides europennes, les classes qui
possdaient sous le rgime colonial le plus d'influence se sont donn
un matre sanguinaire  elles-mmes et au pays. Des tnbres
semblables  celles qui couvrirent les ci-devant provinces de l'Empire
romain aprs l'invasion des Barbares, s'appesantissent sur ces belles
contres qu'on aurait crue si bien faites pour une domination
meilleure. Heureusement, pourtant, les tats de Nicaragua et de
Costa-Rica, que traverserait le canal des deux ocans, sont exempts
de cette servitude brutale, et on aurait de leur part toutes les
facilits dsirables. J'ai dit dj qu'une intervention de la France
dans les affaires du canal serait par eux vue de trs bon oeil, et que
dans l'assistance videmment dsintresse de notre patrie ils
seraient heureux d'apercevoir la promesse d'un patronage dont ils
sentent le besoin envers d'autres que le sauvage Carrera.

Quant  la question de savoir si une compagnie pourrait accomplir
l'oeuvre par ses seules ressources, on ne pourrait la rsoudre que
moyennant une connaissance exacte du chiffre de la dpense, et l'on
n'en a mme pas une ide approximative. Seulement, on peut tenir pour
certain que ce chiffre serait trs lev. Le nombre et le tonnage des
navires qui entrent dans le Grand-Ocan ou qui en sortent, tant par le
cap de Bonne-Esprance que par le cap Horn, sont dj considrables,
et ils vont toujours croissant. D'aprs les _Documents sur le commerce
extrieur_ que publie le ministre du commerce, en ne comptant que les
quatre principales puissances commerciales: l'Angleterre, la France,
les tats-Unis et les Pays-Bas, le mouvement a t, entre et sortie
runies, en 1839, de 2,453 navires et de 983,890 tonneaux; en 1840, de
2,532 navires et de 1,000,995 tonneaux; en 1841, de 2,966 navires et
de 1,203,762 tonneaux. Le rtablissement des relations commerciales
avec la Chine et les engagements contracts par le Cleste Empire
envers le commerce europen font prsager pour ces chiffres un
accroissement rapide.  10 fr. de page par tonneau, pour le parcours
entier du canal, en supposant que le canal de l'isthme et les deux
tiers du tonnage, total que nous bornerons  1,200,000 tonneaux, la
recette brute serait de 8 millions, et, sauf accidents, il resterait 6
 7 millions de produit net. Le chiffre de 10 fr. par tonneau n'est
pas excessif, quand on tient compte du temps qu'on pargnerait, des
mauvaises mers qu'on viterait, et de l'lvation des primes
d'assurance perues aujourd'hui sur tout ce qui double le cap Horn.
Cependant si les frais d'tablissement, y compris les travaux
maritimes, allaient  150 ou 200 millions, et il faut se tenir prt 
des dpenses de cet ordre, il n'y aurait pour des actionnaires qu'un
intrt insuffisant. D'ailleurs en des affaires pareilles, il y a tant
d'lments problmatiques ou incertains, tant de causes de mcompte,
que des capitalistes se dcideraient difficilement  y aventurer leurs
fonds, le profit net part-il devoir tre beaucoup plus fort,  moins
que de puissants gouvernements, tels que ceux de la France et de
l'Angleterre, ne leur apportassent leur garantie et leur concours.

Du reste, on ne voit pas pourquoi les gouvernements de ces deux grands
pays ne s'accorderaient pas entre eux et avec celui des tats-Unis en
faveur de cette opration, pour l'accomplir eux-mmes aprs qu'elle
aura t soigneusement tudie. L'Europe, ou, pour mieux dire, la
race europenne, car c'est elle qui peuple aussi le nouveau continent,
est livre  un mouvement d'expansion en vertu duquel la plante tout
entire semble devoir tre bientt range sous sa loi. Elle veut tre
la souveraine du monde; mais elle entend l'tre avec magnanimit, afin
d'lever les autres hommes au niveau de ses propres enfants. Rien de
plus naturel que de renverser les barrires qui l'arrtent dans son
lan dominateur, dans ses plans de civilisation tutlaire. Qu'y
aurait-il d'trange  ce que les deux nations les plus puissantes et
les plus avances de l'Europe se concertassent entre elles et avec
celui des peuples de l'Amrique qui est le premier par le nombre, par
la richesse, par l'esprit d'entreprise et par l'extension de sa
navigation, afin d'abattre la muraille qui barre le chemin du
Grand-Ocan et de ses rivages infinis? Le moyen de faire aimer la paix
et d'en perptuer le rgne, c'est de la montrer non seulement fconde,
mais pleine de majest et mme d'audace. Il faut qu'elle possde le
don d'tonner les hommes, de les passionner s'il se peut, en mme
temps que celui de les enrichir. Malheur  elle, ou plutt malheur 
nous-mmes, si elle paraissait condamne  tre froidement goste
dans ses sentiments, mesquine dans ses conceptions, pusillanime dans
ses entreprises! De ce point de vue, le projet de couper l'isthme de
Panama se recommande hautement; et cette oeuvre ne servt-elle qu'
tablir, par la communaut d'efforts, un lien de plus entre la France
et l'Angleterre, lors mme qu'il devrait en coter  notre trsor 50
millions ou mme 100, convenons qu'on a souvent plus mal dpens
l'argent des contribuables.

J'insiste ici sur la convenance et la ncessit de faire concourir les
tats-Unis  cette oeuvre par beaucoup de motifs. D'abord c'est
incontestablement de tous les peuples de l'Amrique celui qui pse le
plus, dont les progrs sont le plus clatants, qui a le plus le got
et l'intelligence des grands travaux d'utilit publique. Ce sont les
plus hardis des navigateurs, les plus alertes des commerants. Leur
pavillon est un de ceux qu'on rencontre le plus dans le Grand-Ocan,
et ils n'y ont accs que par l'isthme de Panama, tandis que l'Europe a
la facult de s'y prsenter par les deux isthmes. Ils sont donc
intresss plus que qui que ce soit au percement de l'isthme de
Panama, et ils seraient empresss d'y contribuer matriellement autant
que leur situation financire et la constitution fdrale le
permettrait. Depuis longtemps le gouvernement des tats-Unis a les
yeux fixs sur l'isthme de Panama, et les citoyens n'ont pas cess de
l'exciter  s'en occuper. C'est mme  lui que le gouvernement de
l'Amrique Centrale s'adressa,  l'origine, pour le convier 
intervenir. M. Clay, lorsqu'il tait secrtaire d'tat, sous la
prsidence de M. Adams, en 1825, y avait donn une attention
particulire.

Le choix de la ville de Panama pour le sige du congrs, auquel toutes
les rpubliques nouvellement closes  cette poque avaient t
convoques pour consacrer leur fraternit entre elles et avec les
tats-Unis, montre ce qu'a t pour l'Amrique tout entire, ds les
premiers jours de son mancipation, le percement de l'isthme. C'est
une oeuvre qui importe au Nouveau-Monde en masse. Au milieu de tous
ces tats, l'Union de l'Amrique du Nord tant comme l'ane de la
famille, tenter de creuser le canal des deux ocans sans le concours
des tats-Unis, sans s'tre entendu avec eux, quivaudrait presque 
l'entreprendre sans la permission de l'Amrique. Or, l'Amrique est
libre aujourd'hui; elle a rompu les lisires par lesquelles elle
tenait  l'Europe, et l'on ne pourrait ainsi traiter d'elle, chez elle
et sans elle, sans y soulever dans les coeurs les mmes sentiments de
haine nergique et implacable que provoquerait une atteinte audacieuse
 son indpendance mme. Si l'on trouvait cette assertion exagre, et
qu'on prtendt que la Nouvelle-Grenade ou les tats de Nicaragua et
de Costa-Rica, en vertu de leur souverainet, sont les matres de
concder le canal de jonction des deux ocans  qui leur plat, et,
par exemple,  la France et  l'Angleterre, nous remontrerions que
depuis vingt annes l'Angleterre, la France, les tats-Unis et la
Hollande travaillent  se supplanter les uns les autres pour avoir le
patronage de cette oeuvre, que tous ces efforts opposs se paralysent
et que le canal est toujours  commencer. Qu'est-il donc besoin de
rappeler que, seule, l'union fait la force? Du jour o les deux
premires puissances maritimes de l'Europe et du monde, et la nation
prpondrante du nouveau continent s'accorderont  vouloir que
l'isthme de Panama soit tranch, elles seront coutes, et l'isthme
s'abaissera devant leurs pavillons runis. Ainsi que nous le disions
pour la France et l'Angleterre il n'y a qu'un instant, ce concert
serait une garantie de plus acquise  la paix du monde, et l'on ne
saurait trop multiplier les gages en faveur de cette sainte cause.




TABLE DES MATIRES.




TABLE DES MATIRES.


CHAPITRE PREMIER.

Forme gnrale de l'isthme de Panama.

     Sa grande longueur.--Sur cette longueur, cinq localits o l'on
     peut rechercher un passage: 1 isthme de Tehuantepec; 2  l'est
     de la baie de Honduras; 3 lac de Nicaragua; 4 isthme de Panama
     proprement dit: minimum d'paisseur de l'isthme  la baie de
     Mandinga; ligne de la Boca del Toro  l'embouchure du Chiriqui;
     5 isthme de Darien.--Obstacle qu'oppose dans toute l'Amrique au
     passage d'un ocan  l'autre la chane les Andes; immense tendue
     de cette chane.--L'isthme est montagneux; mais la chane s'y
     abaisse prcisment aux cinq endroits ci-dessus.                1


CHAPITRE II.

Recherche d'un passage entre l'Ocan Atlantique et l'Ocan Pacifique,
depuis la dcouverte du Nouveau-Monde.

     Objet du voyage de Colomb.--Dcouverte de l'Ocan Pacifique par
     Vasco Nuez de Balboa, le 25 septembre 1513--Hrosme de Balboa;
     sa perscution par Pedrarias Davila.--Caractre de
     Fonseca.--Tentatives successives pour passer d'un ocan 
     l'autre.--Emulation entre l'Espagne et le Portugal.--Vasco de
     Gama.--Le _Secret du Dtroit_.--Expdition partie de San Lucar en
     1508, sous Vicente Yaez Pinzon et Juan Diaz de Solis.--Second
     voyage de Juan Dias de Solis.--Expditions des frres Cortereal
     pour le compte du Portugal.--Voyage de Magellan en
     1520.--Dcouverte du cap Horn par les Hollandais Lemaire et
     Schouten en 1616.--Efforts de Fernand Cortez pour dcouvrir le
     _Secret du Dtroit_; ses questions  Montezuma.--Navigateurs
     anglais  la fin du XVIe et au commencement du XVIIe sicle:
     Davis, Hudson, Baffin.--Au XVIIIe sicle, le Sudois Behring
     voyage pour le compte de la Russie.--Troisime voyage de
     Cook.--Projet de M. de Chateaubriand. Navigateurs anglais au XIXe
     sicle.--Grandeur de l'Espagne au XVIe sicle.--Canaux projets
     d'aprs Gamara en 1551  Tehuantepec, au lac de Nicaragua et 
     l'isthme de Panama, proprement dit; Philippe II arrte l'essor de
     l'Espagne.--Efforts de Cortez; communication grossire qu'il
     tablit dans l'isthme de Tehuantepec; on l'amliore un peu  la
     fin du XVIIIe sicle; prix exorbitant du
     transport.--Communication par Panama, fort imparfaite.--Tort que
     se faisait l'Espagne en ngligeant ainsi des voies de transport
     aussi importantes; elle justifiait d'avance sa dpossession
     future.                                                        11


CHAPITRE III.

Nature et proportions de la communication  tablir.

     Objet de la communication  ouvrir.--Services  attendre du
     percement de l'isthme pour l'Europe.--Les voyages qu'on
     abrgerait sont ceux qui ont lieu par le cap Horn; numration
     des contres o l'on se rend d'Europe par cette voie.--Pour la
     Chine et le Japon, eu gard  la rgularit des vents, aux
     courants et  la beaut de la mer, il y aurait, malgr un plus
     long trajet, conomie de temps et accroissement de scurit 
     l'aller, mais non au retour.--Avantages de l'Ocan
     _Pacifique_.--Le percement de l'isthme profiterait plus encore
     aux tats-Unis.--Bons effets  en esprer pour le versant
     occidental de l'Amrique, plus retard que celui qui regarde
     l'Europe.--La communication devrait s'effectuer au moyen d'un
     canal; ce canal devrait tre praticable pour les grands btiments
     du commerce et pour les navires  vapeur de l'ordre des paquebots
     transatlantiques.--Un canal sur une chelle moindre serait
     d'utilit locale et ne profiterait  l'Europe
     qu'indirectement.--Des dimensions  donner au canal.--Exemples du
     canal Caldonien et du canal hollandais du Nord, qui sont des
     canaux maritimes.--Dimensions des canaux ordinaires en France, en
     Angleterre, aux tats-Unis.--Ce qu'ont cot les canaux
     Caldonien et du Nord, et les canaux ordinaires franais, anglais
     et amricains.--Prix d'une grande cluse  Brest.--Ncessit pour
     un canal maritime de dboucher au mouillage mme des navires; 
     Panama cette condition ne se remplirait pas trs
     aisment.--Conditions de salubrit; on y satisferait par le
     creusement mme du canal.                                      35


CHAPITRE IV.

Des difficults que les ingnieurs sont accoutums  franchir en
creusant des canaux.

     Diffrences entre un canal et une rivire: un canal consomme
     beaucoup moins d'eau; le canal du Midi compar  la Seine.--Ce
     qu'on nomme un _bief_.--En quoi consiste une _cluse_, ou
     appareil en maonnerie pour passer d'un bief  l'autre.--Ce qu'on
     appelle la _pente rachete_ par un canal, ou la _chute rachete_
     par une cluse; _contre-pente_.--La difficult d'un canal dpend
     principalement de la longueur du canal et de la somme des pentes
     et contre-pentes.--Exemples des longueurs ainsi que des pentes et
     contre-pentes de canaux franais, amricains ou
     anglais;--Conversion de ces canaux, qui sont  dimensions
     ordinaires, en canaux pareils au canal Caldonien ou au canal
     hollandais du Nord.--De l'approvisionnement d'eau des
     canaux.--Les rgions des tropiques, surtout dans l'isthme,
     semblent devoir offrir sous ce rapport plus de facilits que nos
     pays temprs de l'Europe.                                     51


CHAPITRE V.

Premire localit indique pour le percement de l'isthme.--Isthme de
Tehuantepec et du Guasacoalco.

     Dpression qu'y prouve le plateau mexicain.--Port qu'offre
     l'embouchure du Guasacoalco.--Essais de Cortez.--Projets de canal
     aprs lui.--La dcouverte, au chteau de Saint-Jean d'Ulua, de
     canons venus de Manille, rveille ces projets en
     1771.--Exploration du terrain par deux ingnieurs, et leurs
     conclusions favorables.--Plan du vice-roi Revillagigedo. Le canal
     de l'isthme de Tehuantepec est vot par les corts espagnoles en
     1814.--tudes du gnral Orbegoso en 1825; ses conclusions sont
     moins favorables; difficult d'alimenter un canal sur le versant
     de l'Ocan Pacifique.--Mauvais port  Tehuantepec.--Le gnral
     Orbegoso se rduit  une route entre l'Ocan Pacifique et le
     Guasacoalco.--Sol fertile qu'on traverserait; projet de
     colonisation qu'on pourrait reprendre avec avantage.--Concession
     rcente  don Jos Garay.--Projet de ce concessionnaire.       59


CHAPITRE VI.

Second passage.--Isthme de Honduras.

     Hautes montagnes qui bordent la baie de Honduras; plateau lev
     en arrire des montagnes; dlicieuse situation de la ville de
     Guatimala; dangers que lui font courir les volcans.--Les
     montagnes s'abaissent sur le bord mridional de la baie.--Troue
     que fait le Golfe Dolce; cette troue se prolonge par le fleuve
     Polochic; mais les montagnes viennent ensuite.--Plus au sud-est,
     valle de Comayagua, o coulent le Jagua et le Sirano; il n'y a
     pas d'espoir non plus de pratiquer par l un canal
     maritime.--Valle du Motagua; le cours du fleuve franchit la plus
     grande partie de la distance des deux ocans, mais il serait
     impossible de descendre dans l'Ocan Pacifique; lvation du sol
     sur les bords du haut Motagua.--Terre _froide_; sens qu'il faut
     attacher  ce mot.--Partage des eaux  Chimaltenango.--Il n'y a
     rien  esprer pour un canal maritime de l'isthme de Honduras. 69


CHAPITRE VII.

Troisime passage.--Le pays de Nicaragua.

     Grande dchirure occupe par le lac de Nicaragua et le fleuve
     San-Juan de Nicaragua.--Golfe de Papagayo et golfe de
     Nicoya.--Lac de Leon ou de Managua, et fleuve Tipitapa, qui
     prolongent le lac et le fleuve prcdents.--Dimensions de ces
     lacs; dveloppement des fleuves.--Tracs possibles au nombre de
     cinq: 1 du lac de Nicaragua au golfe de Papagayo; 2 du mme lac
     au golfe de Nicoya; 3 et 4 de la pointe nord-ouest du lac de
     Leon  Tamarindo et  Realejo; 5 du lac de Leon  la rivire
     Tosta; 6 du mme lac ou golfe de la Conchagua.--Rgime du fleuve
     San-Juan; rapides et rcifs.--Bon port de San-Juan  l'embouchure
     du fleuve.--Amlioration du fleuve San-Juan; ce qui prouve
     qu'elle serait peu difficile, c'est qu'avant 1685 les trois mts
     le remontaient; en 1685, on l'obstrua pour barrer le passage aux
     flibustiers; le Colorado s'ouvrit alors.--D'une amlioration qui
     permette de recevoir les plus grands trois-mts du commerce et
     les paquebots transatlantiques.--De la navigation du Tipitapa; sa
     pente; beau site de la ville de Tipitapa.--La traverse du lac de
     Nicaragua n'offre pas de pril srieux.

     Des canaux  ouvrir entre l'Ocan pacifique et le lac de Leon ou
     le lac de Nicaragua.--Sol peu lev malgr la prsence de volcans
     trs hauts.--Tous les voyageurs s'accordent  dire que du lac de
     Leon  Realejo ou  Tamarindo le pays est plat.--Illusion
     possible.--On n'a fait de nivellements qu'entre la ville de
     Nicaragua et le port de San-Juan du Sud.--Nivellement de don
     Manuel Galisteo avant la rvolution franaise.--Nivellement de M.
     Bailey depuis l'indpendance.--Il faudrait un souterrain par ce
     dernier trac; de quelle longueur; comparaison avec la longueur
     d'autres souterrains.--Impossibilit d'admettre des souterrains
     sur un canal destin  des btiments de mer.--De quelles
     dimensions devraient tre des souterrains pour de grands
     trois-mts dmts.--Pour les autres lignes, les renseignements
     manquent.--Donne relate dans l'ouvrage intitul: _Mexico and
     Guatimala_.

     Des ports qu'on trouverait aux deux extrmits du
     canal.--San-Juan du Sud; le port est petit, mais sr; les ports
     de la baie de Nicoya et Tamarindo sont bons aussi; Realejo est
     magnifique.--Absence de la fivre jaune l o le canal serait 
     creuser; population nombreuse qui fournirait des travailleurs.

     Au-del du lac de Nicaragua, les montagnes se redressent entre
     les deux ocans jusqu' ce qu'on soit aux environs de
     Panama.--tudes qu'il y aurait lieu de faire  la baie de
     Mandinga, et entre la Boca del Toro et la rivire Chiriqui.    75


CHAPITRE VIII.

Quatrime passage.--Isthme de Panama proprement dit.

     Absence d'observations dans cet isthme jusqu' ces derniers
     temps.--Aspect gnral du pays qui entoure Panama.--Collines
     isoles ou en petits groupes se dressant sur une surface plane;
     cours d'eau multiplis; le Chagres et le Trinidad
     navigables.--Les voyageurs et les marchandises vont de Chagres 
     Gorgona ou  Cruces par le Rio Chagres, et de l se rendent 
     Panama  dos de mulet.--Cours d'eau sur le versant de l'Ocan
     Pacifique: le Camito, le Rio Grande; leurs affluents: la Quebra
     Grande, le Farfan, le Bernardino.--Ce passage ait frquent
     depuis longtemps; c'est par l que passa Franois Pizarre, quand
     il alla conqurir le Prou.--Route pave qui a exist de Cruces 
     Panama.--Ngligence malhabile du gouvernement espagnol.--Bolivar
     fait tudier l'isthme par MM. Lloyd et Falmarc; oprations de ces
     ingnieurs; elles se rduisent  mesurer la hauteur d'un point de
     partage dtermin et la diffrence de niveau entre les deux
     ocans.--Il rsulte de ces oprations que cette localit n'est
     pas plus dfavorable que d'autres o l'on a fait passer un
     canal.--tudes nouvelles par M. Morel au nom de la compagnie
     franco-grenadine; il indique un point de partage extrmement
     dprim; si bien qu'on pourrait mnager un vritable dtroit
     artificiel.--Trajet de 75 kilomtres seulement entre Panama et
     Chagres.--Ces rsultats surprenants, inous, sont dmentis;
     nanmoins la localit demeure trs favorable.--Reproches encourus
     par le gouvernement espagnol.--Le trac propos aujourd'hui
     l'avait t en 1528.--Rflexion au sujet des dcouvertes qui se
     perdent et se retrouvent.

     Des dbouchs du canal en mer.--Le port de Chagres est dj
     passable.--Par une coupure qui communiquerait avec la baie de
     Limon on aurait un port excellent.--Du ct de Panama ce serait
     plus difficile; le port de la ville de Panama est  une certaine
     distance au large contre un groupe de trois les.--Il faudrait
     creuser en mer et garantir par des jetes un chenal entre ce
     mouillage et la terre ferme.--Diverses manires de dboucher en
     mer.

     Raret des travailleurs indignes; on aurait besoin d'emmener des
     ouvriers d'Europe.--Prcautions  prendre alors pour
     l'hygine.--Emploi d'hommes disciplins et dociles tels que les
     soldats du gnie.--De la baie de Mandinga et d'un passage
     possible derrire la Boca del Toro.--Mines de charbon.        105


CHAPITRE IX.

Cinquime passage.--Isthme de Darien.

     Dpression qu'offre la valle de l'Atrato.--Communication
     projete  la fin du sicle dernier entre la valle de l'Atrato
     et le port de Cupica par le Naipipi.--Elle est
     impossible.--Communication entre la valle de l'Atrato et celle
     du San-Juan, par le vallon de la Raspadura; on n'en ferait jamais
     un canal des deux ocans.                                     137


CHAPITRE X.

Conclusion des cinq chapitrs prcdents--tudes  faire.

     Deux tracs se recommandent: l'un par Chagres et les environs de
     Panama, l'autre par le pays de Nicaragua.--Dpense  laquelle il
     faut s'attendre avec l'un et avec l'autre; elle serait
     considrable, mais non au-dessus des forces des gouvernements des
     trois premires puissances maritimes runies.--Plan d'une tude
     gnrale  Panama, au lac de Nicaragua,  la baie de Mandinga, 
     la Boca del Toro.--Il faudrait un personnel nombreux
     d'ingnieurs et un plus nombreux d'agents subalternes.--Soldats
     du gnie et matelots  la suite des ingnieurs.--tudes mdicales
      joindre  celles des ingnieurs, afin d'tre prt, au cas o
     des ouvriers europens ou du nord de l'Amrique devraient tre
     envoys dans l'isthme.--Il conviendrait que la France se charget
     de ces tudes; le gouvernement en retirerait beaucoup d'honneur
     et ce serait conforme  sa politique.                         141


CHAPITRE XI.

Du percement de l'isthme de Suez.

     L'isthme est nivel; bassin des Lacs Amers qui est au-dessous de
     la mer Rouge; l'paisseur de l'isthme est rigoureusement de 115
     kilomtres.--Ingalit de niveau des deux mers.--Difficult
     d'avoir un port sur la Mditerrane.--Le canal de l'isthme de
     Suez a exist.--_Canal des Rois_ de Suez au Nil, du temps de
     l'antique gypte.--Restauration du temps des Ptolmes et sous
     l'empereur Adrien.--Travaux des mahomtans.--Projets du gnral
     en chef Bonaparte.--tudes que fit alors M. le Pre.--Une fois
     dans le Nil, il faudrait atteindre la Mditerrane; le seul port
     de ces parages est Alexandrie; coup d'oeil
     d'Alexandre-le-Grand.--Il serait bien difficile de rejoindre
     Alexandrie depuis le dbouch du canal de Suez au
     Nil.--Convenance d'un canal direct de Suez  la Mditerrane;
     autrement ce ne sera jamais une communication maritime; mais les
     sables que dpose la mer, en rendant difficile l'existence d'un
     port sur la Mditerrane  Pluse, y font obstacle.--Ce qu'tait
     la traverse d'Europe aux Indes autrefois et ce qu'elle est
     aujourd'hui.--Abrviation que procurerait aux navires  voiles la
     coupure de l'isthme de Suez.                                  147


CHAPITRE XII.

Comment pourrait tre excut le canal de l'isthme de Panama.

     Bonnes dispositions du gouvernement de la
     Nouvelle-Grenade.--Immunits  attendre de lui.--Excellents
     sentiments manifests  l'origine par le gouvernement fdral de
     l'Amrique Centrale.--Triste situation de ce pays aujourd'hui;
     cependant les tats de Nicaragua et de Costa-Rica que
     traverserait le canal de Nicaragua sont tranquilles et offrent
     des garanties.--Une compagnie ne pourrait excuter le canal, quel
     que soit celui des deux tracs qu'on adopte.--Bnfices 
     attendre d'un page; nombre de navires qui se rendent dans le
     Grand Ocan par le cap Horn ou par le cap de Bonne-Esprance.--Il
     n'y aurait que les gouvernements de la France et de l'Angleterre
     qui pussent le creuser; il conviendrait qu'ils s'associassent
     dans ce but avec celui des tats-Unis.                        163




ERRATA.


  Page 91, ligne 2: _aprs_ trs dure, _mettre_ ou des sables coulants.

   -- 121    -- 19: _aprs_ dures  l'excs, _mettre_ ou des sables
                     mouvants, ce qui serait pire encore.





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number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


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