Project Gutenberg's Lettres crites de Lausanne, by Madame de Charrire

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Title: Lettres crites de Lausanne

Author: Madame de Charrire

Release Date: October 7, 2008 [EBook #26818]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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[Transcriber's note: Madame de Charrire (Isabelle-Agns-Elisabeth
Van Tuyll van Serooskerken dite Belle van Zuylen) (1740-1805), _Lettres
crites de Lausanne_ (1785) et _Caliste ou suite des lettres
crites de Lausanne_ (1787), dition en un volume de 1907.
L'orthographe de l'dition suisse de 1907 est conserve.]






LETTRES
crites de Lausanne
HISTOIRE DE CECILE
CALISTE

PAR
MME DE CHARRIERE

AVEC UNE PREFACE
DE
PHILIPPE GODET

GENEVE
CHEZ A. JULLIEN, EDITEUR
Au Bourg-de-Four, 32
1907

IMPRIMERIE DU JOURNAL DE GENEVE

(...)


_A Madame la Marquise de S....._

MADAME,

_Si au lieu d'un mlange de passion et de raison, de faiblesse
et de vertu, tel qu'on le trouve ordinairement dans la
socit, ces lettres ne peignaient que des vertus pures telles
qu'on les voit en vous, l'Editeur et os les parer de votre
nom, et vous en faire hautement l'hommage._

LETTRES
ECRITES DE LAUSANNE

PREMIERE PARTIE



PREMIERE LETTRE

Le 30 Novembre 1784.

Combien vous avez tort de vous plaindre! Un gendre d'un mrite
mdiocre, mais que votre fille a pous sans rpugnance; un
tablissement que vous-mme regardez comme avantageux, mais
sur lequel vous avez t  peine consulte! Qu'est-ce que cela
fait? que vous importe? Votre mari, ses parents et des
convenances de fortune ont tout fait. Tant mieux. Si votre
fille est heureuse, en serez-vous moins sensible  son
bonheur? Si elle est malheureuse, ne sera-ce pas un chagrin de
moins que de n'avoir pas fait son sort? Que vous tes
romanesque! Votre gendre est mdiocre; mais votre fille est-elle
d'un caractre ou d'un esprit si distingu? On la spare
de vous; aviez-vous tant de plaisir  l'avoir auprs de vous?
Elle vivra  Paris; est-elle fche d'y vivre? Malgr vos
dclamations sur les dangers, sur les sductions, les
illusions, le prestige, le dlire, etc., seriez-vous fche
d'y vivre vous-mme? Vous tes encore belle, vous serez
toujours aimable; je suis bien trompe, ou vous iriez de grand
coeur vous charger des _chanes de la Cour_, si elles vous
taient offertes. Je crois qu'elle vous seront offertes. A
l'occasion de ce mariage on parlera de vous, et l'on sentira
ce qu'il y aurait  gagner pour la princesse qui attacherait 
son service une femme de votre mrite, sage sans pruderie,
galement sincre et polie, modeste quoique remplie de
talents. Mais voyons si cela est bien vrai. J'ai toujours
trouv que cette sorte de mrite n'existe que sur le papier,
o les mots ne se battent jamais, quelque contradiction qu'il
y ait entr'eux. Sage et point prude! Il est sr que vous
n'tes point prude: je vous ai toujours vue fort sage; mais
vous ai-je toujours vue? M'avez-vous fait l'histoire de tous
les instants de votre vie? Une femme parfaitement sage serait
prude; je le crois du moins. Mais passons l-dessus. Sincre
et polie! Vous n'tes pas aussi sincre qu'il serait possible
de l'tre, parce que vous tes polie; ni parfaitement polie,
parce que vous tes sincre; et vous n'tes l'un et l'autre 
la fois, que parce que vous tes mdiocrement l'un et l'autre.
En voil assez; ce n'est pas vous que j'pilogue; j'avais
besoin de me dgonfler sur ce chapitre. Les tuteurs de ma
fille me tourmentent quelquefois sur son ducation; ils me
disent et m'crivent qu'une jeune fille doit acqurir les
connaissances qui plaisent dans le monde, sans se soucier d'y
plaire. Et o diantre prendra-t-elle de la patience et de
l'application pour ses leons de clavecin si le succs lui en
est indiffrent? On veut qu'elle soit  la fois franche et
rserve. Qu'est-ce que cela veut dire? On veut qu'elle
craigne le blme sans dsirer la louange? On applaudit  toute
ma tendresse pour elle; mais on voudrait que je fusse moins
continuellement occupe  lui viter des peines et  lui
procurer du plaisir. Voil comme, avec des mots qui se
laissent mettre  ct les uns des autres, on fabrique des
caractres, des lgislations, des ducations et des bonheurs
domestiques impossibles. Avec cela on tourmente les femmes,
les mres, les jeunes filles, tous les imbciles qui se
laissent moraliser. Revenons  vous, qui tes aussi sincre et
aussi polie qu'il est besoin de l'tre;  vous, qui tes
charmante;  vous, que j'aime tendrement. Le marquis de ***
m'a dit l'autre jour qu'il tait presque sr qu'on vous
tirerait de votre province. Eh bien! laissez-vous placer  la
Cour, sans vous plaindre de ce qu'exige de vous votre famille.
Laissez-vous gouverner par les circonstances, et trouvez-vous
heureuse qu'il y ait pour vous des circonstances qui
gouvernent, des parents qui exigent, un pre qui marie sa
fille, une fille peu sensible et peu rflchissante qui se
laisse marier. Que ne suis-je  votre place! Combien, en
voyant votre sort, ne suis-je pas tente de blmer le zle
religieux de mon grand-pre! Si, comme son frre, il avait
consenti  aller  la messe, je ne sais s'il s'en trouverait
aussi bien dans l'autre monde; mais moi, il me semble que je
m'en trouverais mieux dans celui-ci. Ma romanesque cousine se
plaint; il me semble qu' sa place je ne me plaindrais pas.
Aujourd'hui je me plains; je me trouve quelquefois trs 
plaindre. Ma pauvre Ccile, que deviendra-t-elle? Elle a dix-sept
ans depuis le printemps dernier. Il a bien fallu la mener
dans le monde pour lui montrer le monde, la faire voir aux
jeunes hommes qui pourraient penser  elle... Penser  elle!
Quelle ridicule expression dans cette occasion-ci! Qui
penserait  une fille dont la mre est encore jeune, et qui
pourra avoir aprs la mort de cette mre vingt-six mille
francs de ce pays! cela fait environ trente-huit mille livres
de France. Nous avons de rente, ma fille et moi, quinze cents
francs de France. Vous voyez bien que, si on l'pouse, ce ne
sera pas pour avoir pens, mais pour l'avoir vue. Il faut donc
la montrer; il faut aussi la divertir, la laisser danser. Il
ne faut pourtant pas la trop montrer, de peur que les yeux ne
se lassent; ni la trop divertir, de peur qu'elle ne puisse
plus s'en passer, de peur aussi que ses tuteurs ne me
grondent, de peur que les mres des autres ne disent: C'est
bien mal entendu! Elle est si peu riche! Que de temps perdu 
s'habiller, sans compter le temps o l'on est dans le monde!
Et puis cette parure, toute modeste qu'elle est, ne laisse pas
de coter: les gazes, les rubans, etc.; car rien n'est si
exact, si long, si dtaill que la critique des femmes. Il ne
faut pas non plus la laisser trop danser; la danse l'chauffe
et ne lui sied pas bien: ses cheveux, mdiocrement bien
arrangs par elle et par moi, lui donnent en se drangeant un
air de rudesse; elle est trop rouge, et le lendemain elle a
mal  la tte ou un saignement de nez; mais elle aime la danse
avec passion: elle est assez grande, bien faite, agile, elle a
l'oreille parfaite; l'empcher de danser serait empcher un
daim de courir. Je viens de vous dire comment est ma fille
pour la taille; je vais vous dire ce qu'elle est pour le
reste. Figurez-vous un joli front, un joli nez, des yeux noirs
un peu enfoncs ou plutt couverts, pas bien grands, mais
brillants et doux; les lvres un peu grosses et trs
vermeilles, les dents saines, une belle peau de brune, le
teint trs anim, un cou qui grossit malgr tous les soins que
je me donne, une gorge qui serait belle si elle tait plus
blanche, le pied et la main passables; voil Ccile. Si vous
connaissiez madame R***, ou les belles paysannes du Pays-de-Vaud,
je pourrais vous en donner une ide plus juste. Voulez
vous savoir ce qu'annonce l'ensemble de cette figure? Je vous
dirai que c'est la sant, la bont, la gaiet, la
susceptibilit d'amour et d'amiti, la simplicit de coeur et
la droiture d'esprit, et non l'extrme lgance, dlicatesse,
finesse, noblesse. C'est une belle et bonne fille que ma
fille. Adieu, vous m'allez demander mille choses sur son
compte, et pourquoi j'ai dit: _Pauvre Ccile! que deviendra-t-elle?_
Eh bien! demandez; j'ai besoin d'en parler, et je n'ai
personne ici  qui je puisse en parler.



LETTRE II

Eh bien, oui. Un joli jeune homme savoyard habill en fille.
C'est assez cela. Mais n'oubliez pas, pour vous la figurer
aussi jolie qu'elle est, une certaine transparence dans le
teint, je ne sais quoi de satin, de brillant que lui donne
souvent une lgre transpiration: c'est le contraire du mat,
du terne, c'est le satin de la fleur rouge des pois
odorifrants. Voil bien  prsent ma Ccile. Si vous ne la
reconnaissiez pas en la rencontrant dans la rue, ce serait
votre faute. Pourquoi, dites-vous, un gros cou? C'est une
maladie de ce pays, un paississement de la lymphe, un
engorgement dans les glandes, dont on n'a pu rendre raison
jusqu'ici. On l'a attribu longtemps aux eaux trop froides, ou
charriant du tuf; mais Ccile n'a jamais bu que de l'eau
pane, ou des eaux minrales. Il faut que cela vienne de
l'air: peut-tre du souffle froid de certains vents, qui font
cesser quelquefois tout--coup la grande chaleur. On n'a point
de gotres sur les montagnes; mais,  mesure que les valles
sont plus troites et plus profondes, on en voit davantage et
de plus gros. Ils abondent surtout dans les endroits o l'on
voit le plus d'imbciles et d'crouelleux. On y a trouv des
remdes, mais point encore de prservatifs, et il ne me parat
pas dcid que les remdes emportent entirement le mal et
soient sans inconvnient pour la sant. Je redoublerai de soin
pour que Ccile soit toujours garantie du froid de l'air du
soir, et je ne ferai pas autre chose; mais je voudrais que le
Souverain promt des prix  ceux qui dcouvriraient la nature
de cette difformit, et qui indiqueraient les meilleurs moyens
de s'en prserver. Vous me demandez comment il arrive qu'on se
marie quand on n'a  mettre ensemble que trente-huit mille
francs, et vous tes tonne qu'tant fille unique je ne sois
pas plus riche. La question est trange. On se marie, parce
qu'on est un homme et une femme, et qu'on se plat; mais
laissons cela, je vous ferai l'histoire de ma fortune. Mon
grand-pre, comme vous le savez, vint du Languedoc avec rien;
il vcut d'une pension que lui faisait le vtre, et d'une
autre qu'il recevait de la Cour d'Angleterre. Toutes deux
cessrent  sa mort. Mon pre fut capitaine au service de
Hollande. Il vivait de sa paye et de la dot de ma mre, qui
fut de six mille francs. Ma mre, pour le dire en passant,
tait d'une famille bourgeoise de cette ville, mais si jolie
et si aimable, que mon pre ne se trouva jamais pauvre ni mal
assorti avec elle; et elle en fut si tendrement aime, qu'elle
mourut de chagrin de sa mort. C'est  elle, non  moi ni  son
pre, que Ccile ressemble. Puisse-t-elle avoir une vie aussi
heureuse, mais plus longue! Puisse mme son sort tre aussi
heureux, dt sa carrire n'tre pas plus longue! Les six mille
francs de ma mre ont t tout mon bien. Mon mari avait quatre
frres. Son pre donna  chacun d'eux dix mille francs quand
ils eurent vingt-cinq ans: il en a laiss encore dix mille aux
quatre cadets; le reste  l'an avec une terre estime
quatre-vingt mille francs. C'tait un homme riche pour ce
pays-ci, et qui l'aurait t dans votre province; mais quand
on a cinq fils, et qu'ils ne peuvent devenir ni prtres ni
commerants, c'est beaucoup de laisser  tous de quoi vivre.
La rente de nos vingt-six ou trente-huit mille francs suffit
pour nous donner toutes les jouissances que nous dsirons;
mais vous voyez qu'on n'pousera pas Ccile pour sa fortune.
Il n'a pourtant tenu qu' moi de la marier... Non, il n'a pas
tenu  moi; je n'aurais pu m'y rsoudre, et elle-mme n'aurait
pas voulu. Il s'agissait d'un jeune ministre son parent du
ct de ma mre, d'un petit homme ple et maigre, choy,
chauff, caress par toute sa famille. On le croit, pour
quelques mauvais vers, pour quelques froides dclamations, le
premier littrateur, le premier gnie, le premier orateur de
l'Europe. Nous fmes chez ses parents, ma fille et moi, il y a
environ six semaines. Un jeune lord et son gouverneur, qui
sont en pension dans cette maison, passrent la soire avec
nous. Aprs le got, on fit des jeux d'esprit; ensuite on
joua  colin-maillard, ensuite au loto. Le jeune Anglais est
en homme ce que ma fille est en femme, c'est un aussi joli
villageois anglais que Ccile est une belle villageoise du
Pays-de-Vaud. Il ne brilla pas aux jeux d'esprit, mais Ccile
eut bien plus d'indulgence pour son mauvais franais que pour
le fade bel esprit de son cousin, ou, pour mieux dire, elle ne
prit point garde  celui-ci; elle s'tait faite la gouvernante
et l'interprte de l'autre. A colin-maillard vous jugez bien
qu'il n'y eut point de comparaison entre leur adresse; au
loto, l'un tait conome et attentif, l'autre distrait et
magnifique. Quand il fut question de s'en aller: _Jeannot_, dit
la mre, _tu ramneras la Ccile; mais il fait froid, mets ta
redingote, boutonne-la bien_. La tante lui apporta des
galoches. Pendant qu'il se boutonnait comme un porte-manteau,
et semblait se prparer  un voyage de long cours, le jeune
Anglais monte l'escalier quatre  quatre, revient comme un
trait avec son chapeau, et offre la main  Ccile. Je ne pus
pas m'empcher de rire, et je dis au cousin qu'il pouvait se
dsemmaillotter. Si auparavant son sort auprs de Ccile et
t douteux, ce moment le dcidait. Quoiqu'il soit fils unique
de riches parents, et qu'il doive hriter de cinq ou six
tantes, Ccile n'pousera pas son cousin le ministre; ce
serait Agns et le corps mort: mais, au lieu de ressusciter,
il pourrait devenir plus mort. Ce corps mort a un ami trs
vivant, ministre aussi, qui est devenu amoureux de Ccile pour
l'avoir vue deux ou trois fois chez la mre de son ami. C'est
un jeune homme de la valle du lac de Joux, beau, blond,
robuste, qui fait fort bien dix lieues par jour, qui chasse
plus qu'il n'tudie, et qui va tous les dimanches prcher 
son annexe,  une lieue de chez lui; en t sans parasol, et
en hiver sans redingote ni galoches: il porterait au besoin
son pdant petit ami sur le bras. Si ce mari convenait  ma
fille, j'irais de grand coeur vivre avec eux dans une cure de
montagne; mais il n'a que sa paye de ministre pour toute
fortune, et ce n'est pas mme la plus grande difficult: je
crains la finesse montagnarde, et Ccile s'en accommoderait
moins que toute autre femme; d'ailleurs mes beaux-frres, ses
tuteurs, ne consentiraient jamais  une pareille alliance; et
moi-mme je n'y consentirais qu'avec peine. La noblesse, dans
ce pays-ci, n'est bonne  rien du tout, ne donne aucun
privilge, aucun droit, aucune exemption; mais si cela la rend
plus ridicule chez ceux qui ont de la disposition  l'tre,
cela la rend plus aimable et plus prcieuse chez un petit
nombre d'autres. J'avoue que j'ai ces autres dans la tte
plutt que je ne les connais. J'imagine des gens qui ne
pensent devenir ni chanoines, ni chevaliers de Malte, et qui
paient tous les impts, mais qui se sentent plus obligs que
d'autres  tre braves, dsintresss, fidles  leur parole;
qui ne voient point de possibilit pour eux  commettre une
action lche; qui croient avoir reu de leurs anctres, et
devoir remettre  leurs enfants, une certaine fleur d'honneur
qui est  la vertu ce qu'est l'lgance des mouvements, ce
qu'est la grce,  la force et  la beaut; qui conservent ce
vernis avec d'autant plus de soin qu'il est moins
dfinissable, et qu'eux-mmes ne savent pas bien ce qu'il
pourrait supporter sans tre dtruit ou fltri. C'est ainsi
que l'on conserve une fleur dlicate, un vase prcieux. C'est
ainsi qu'un ami bien ami ne donne rien au hasard quand il
s'agit de son ami, qu'une femme ou une matresse bien fidle
veille mme sur ses penses. Adieu, je vais m'amuser  rver
aux belles dlicates choses que je viens de vous dire. Je
souhaite qu'elles vous fassent aussi rver agrablement.

P.-S. Peut-tre ce que j'ai dit est-il vieux comme le monde,
et je le trouve mme de nature  n'tre pas neuf: mais
n'importe; j'y ai pris tant de plaisir, que j'ai peine  ne
pas revenir sur la mme ide, et  ne pas vous la dtailler
davantage. Ce privilge de la noblesse, qui ne consisterait
prcisment que dans une obligation de plus, et plus stricte
et plus intimement sentie; qui parlerait au jeune homme plus
haut que sa conscience, et le rendrait scrupuleux malgr sa
fougue; au vieillard, et lui donnerait du courage malgr sa
faiblesse: ce privilge, dis-je, m'enchante, m'attache et me
sduit. Je ne puis souffrir que cette classe, idale peut-tre,
de la socit, soit nglige par le Souverain, qu'on la
laisse oublie dans l'oisivet et dans la misre; car si elle
s'enrichit par un mariage d'argent, par le commerce, par des
spculations de finance, ce n'est plus cela: la noblesse
devient roturire, ou, pour parler plus juste, ma chimre
s'vanouit.



LETTRE III

Si j'tais roi, je ne sais pas si je serais juste, quoique je
voulusse l'tre; mais voici assurment ce que je ferais. Je
ferais un dnombrement bien exact de toute la noblesse
chapitrale de mon pays. Je donnerais  ces nobles quelque
distinction peu brillante, mais bien marque, et je
n'introduirais personne dans cette classe d'lite. Je me
chargerais de leurs enfants quand ils en auraient plus de
trois. J'assignerais une pension  tous les chefs de famille
quand ils seraient tombs dans la misre, comme le roi
d'Angleterre en donne une aux pairs _en dcadence_. Je formerais
une seconde classe des officiers qui seraient parvenus 
certains grades, de leurs enfants, de ceux qui auraient occup
certains emplois, etc. Dans chaque province cette classe
serait libre de s'agrger tel ou tel homme qui se serait
distingu par quelque bonne action, un gentilhomme tranger,
un riche ngociant, l'auteur de quelque invention utile. Le
peuple se nommerait des reprsentants, et ce serait un
troisime ordre dans la nation; celui-ci ne serait pas
hrditaire. Chacun des trois aurait certaines distinctions et
le soin de certaines choses, outre les charges qu'on donnerait
aux individus indistinctement avec le reste de mes sujets. On
choisirait dans les trois classes des dputs qui, runis,
seraient le conseil de la nation; ils habiteraient la
capitale. Je les consulterais sur tout. Ces conseillers
seraient  vie: ils auraient tous le pas devant le corps de la
noblesse. Chacun d'eux se nommerait un successeur, qui ne
pourrait tre un fils, un gendre, ni un neveu; mais cette
nomination aurait besoin d'tre examine et confirme par le
Souverain et par le conseil. Leurs enfants entreraient de
droit dans la classe noble. Les familles qui viendraient 
s'teindre se trouveraient ainsi remplaces. Tout homme, en se
mariant, entrerait dans la classe de sa femme, et ses enfants
en seraient comme lui. Cette disposition aurait trois motifs.
D'abord les enfants sont encore plus certainement de la femme
que du mari. En second lieu, la premire ducation, les
prjugs, on les tient plus de sa mre que de son pre. En
troisime lieu, je croirais, par cet arrangement, augmenter
l'mulation chez les hommes, et faciliter le mariage pour les
filles qu'on peut supposer les mieux leves et les moins
riches des filles pousables d'un pays. Vous voyez bien que,
dans ce superbe arrangement politique, ma Ccile n'est pas
oublie. Je suis partie d'elle; je reviens  elle. Je la
suppose appartenant  la premire classe: belle, bien leve
et bonne comme elle est, je vois  ses pieds tous les jeunes
hommes de sa propre classe, qui ne voudraient pas dchoir, et
ceux d'une classe infrieure, qui auraient l'ambition de
s'lever. Rellement, il n'y aurait que cet ennoblissement qui
pt me plaire. Je hais tous les autres, parce qu'un souverain
ne peut donner avec des titres ce prjug de noblesse, ce
sentiment de noblesse qui me parat tre l'unique avantage de
la noblesse. Suppos qu'ici l'homme ne l'acqut pas en se
mariant, les enfants le prendraient de leur mre. Voil bien
assez de politique ou de rverie.

Outre les deux hommes dont je vous ai parl, Ccile a encore
un amant dans la classe bourgeoise; mais il la ferait plutt
tomber avec lui qu'il ne s'lverait avec elle. Il se bat,
s'enivre et voit des filles comme les nobles allemands et
quelques jeunes seigneurs anglais qu'il frquente: il est
d'ailleurs bien fait et assez aimable; mais ses moeurs
m'effraieraient. Son oisivet ennuie Ccile; et quoiqu'il ait
du bien,  force d'imiter ceux qui en ont plus que lui, il
pourra dans peu se trouver ruin. Il y en a bien encore un
autre. C'est un jeune homme sage, doux, aimable, qui a des
talents et qui s'est vou au commerce. Ailleurs il pourrait y
faire quelque chose, mais ici cela ne se peut pas. Si ma fille
avait de la prdilection pour lui, et que ses oncles n'y
missent pas obstacle, je consentirais  aller vivre avec eux 
Genve,  Lyon,  Paris, partout o ils voudraient; mais le
jeune homme n'aime peut-tre pas assez Ccile pour quitter son
sol natal, le plus agrable en effet qui existe, la vue de
notre beau lac et sa riante rive. Vous voyez, ma chre amie,
que, dans ces quatre amants, il n'y a pas un mari. Ce n'en est
pas un non plus que je pusse proposer  Ccile, qu'un certain
cousin fort noble, fort born, qui habite un triste chteau o
l'on ne lit, de pre en fils, que la Bible et la gazette. Et
le jeune lord? direz-vous. Que j'aurais de choses  vous
rpondre! Je les garde pour une autre lettre. Ma fille me
presse d'aller faire un tour de promenade avec elle. Adieu.

LETTRE IV

Il y a huit jours que ma cousine (la mre du petit thologien)
tant malade, nous allmes lui tenir compagnie ma fille et
moi. Le jeune lord, l'ayant appris, renona  un pique-nique
que faisaient ce jour-l tous les Anglais qui sont  Lausanne,
et vint demander  tre reu chez ma cousine. Hors les heures
des repas, on ne l'y avait pas vu depuis le soir des galoches.
Il fut reu d'abord un peu froidement; mais il marcha si
discrtement sur la pointe des pieds, parla si bas, fut
officieux de si bonne grce, il apporta si joliment sa
grammaire franaise  Ccile pour qu'elle lui apprt 
prononcer,  dire les mots prcisment comme elle, que ma
cousine et ses soeurs se radoucirent bientt; mais tout cela
dplut au fils de la maison  proportion de ce que cela
plaisait au reste de la compagnie, et il en a conserv une
telle rancune, qu' force de se plaindre du bruit que l'on
faisait sur sa tte et qui interrompait tantt ses tudes,
tantt son sommeil, il a engag sa bonne et sotte mre  prier
milord et son gouverneur de chercher un autre logement. Ils
vinrent hier me le dire, et me demander si je voulais les
prendre en pension. Je refusai bien nettement, sans attendre
que Ccile et pu avoir une ide ou former un souhait. Ensuite
ils se retranchrent  me demander un tage de ma maison
qu'ils savaient tre vide; je refusai encore. Mais seulement
pour deux mois, dit le jeune homme, pour un mois, pour quinze
jours, en attendant que nous ayons trouv  nous loger
ailleurs. Peut-tre nous trouverez-vous si discrets qu'alors
vous nous garderez. Je ne suis pas aussi bruyant que M. S. le
dit; mais quand je le serais naturellement, je suis sr,
Madame, que vous et Mademoiselle votre fille ne m'entendrez
pas marcher, et hors la faveur de venir quelquefois ici
apprendre un peu de franais, je ne demanderai rien avec
importunit. -- Je regardai Ccile; elle avait les yeux fixs
sur moi. Je vis bien qu'il fallait refuser; mais en vrit je
souffris presque autant que je faisais souffrir. Le gouverneur
dmla mes motifs, et arrta les instances du jeune homme, qui
est venu ce matin me dire que n'ayant pu m'engager  le
recevoir chez moi, il s'tait log le plus prs de nous qu'il
avait pu, et qu'il me demandait la permission de nous venir
voir quelquefois. Je l'ai accorde. Il s'en allait. Aprs
l'avoir conduit jusqu' la porte, Ccile est venue
m'embrasser. Vous me remerciez, lui ai-je dit. Elle a rougi:
je l'ai tendrement embrasse. Des larmes ont coul de mes
yeux. Elle les a vues, et je suis sre qu'elle y a lu une
exhortation  tre sage et prudente, plus persuasive que
n'aurait t le plus loquent discours. Voil mon beau-frre
et sa femme; je suis force de m'interrompre.

Tout se dit, tout se fait ici en un instant. Mon beau-frre a
appris que j'avais refus de louer  un prix fort haut un
appartement qui ne me sert  rien. C'est le tuteur de ma
fille. Il loue  des trangers des appartements chez lui,
quelquefois mme toute sa maison. Alors il va  la campagne,
ou il y reste. Il m'a donc trouve trs extraordinaire, et m'a
beaucoup blme. J'ai dit pour toute raison que je n'avais pas
jug  propos de louer. Cette manire de rpondre lui a paru
d'une hauteur insupportable. Il commenait tout de bon  se
fcher, quand Ccile a dit que j'avais sans doute des raisons
que je ne voulais pas dire; qu'il fallait les croire bonnes,
et ne me pas presser davantage. Je l'ai embrasse pour la
remercier: les larmes lui sont venues aux yeux  son tour. Mon
beau-frre et ma belle-soeur se sont retirs sans savoir
qu'imaginer de la mre ni de la fille. Je serai blme de
toute la ville. Je n'aurai pour moi que Ccile, et peut-tre
le gouverneur du jeune lord. Vous ne comprenez rien sans doute
 ce louage,  ces trangers, au chagrin que mon beau-frre
m'a tmoign. Connaissez-vous Plombires, ou Bourbonne, ou
Barge? D'aprs ce que j'en ai entendu dire, Lausanne
ressemble assez  tous ces endroits-l. La beaut de notre
pays, notre Acadmie et M. Tissot nous amnent des trangers
de tous les pays, de tous les ges, de tous les caractres,
mais non de toutes les fortunes. Il n'y a gure que les gens
riches qui puissent vivre hors de chez eux. Nous avons donc,
surtout, des seigneurs anglais, des financires franaises, et
des princes allemands qui apportent de l'argent  nos
aubergistes, aux paysans de nos environs,  nos petits
marchands et artisans, et  ceux de nous qui ont des maisons 
louer en ville ou  la campagne, et qui appauvrissent tout le
reste en renchrissant les denres et la main-d'oeuvre, et en
nous donnant le got avec l'exemple d'un luxe peu fait pour
nos fortunes et nos ressources. Les gens de Plombires, de
Spa, de Barge ne vivent pas avec leurs htes, ne prennent pas
leurs habitudes ni leurs moeurs. Mais nous, dont la socit est
plus aimable, dont la naissance ne le cde souvent pas  la
leur, nous vivons avec eux, nous leur plaisons, quelquefois
nous les formons, et ils nous gtent. Ils font tourner la tte
 nos jeunes filles, ils donnent  ceux de nos jeunes hommes
qui conservent des moeurs simples un air gauche et plat; aux
autres le ridicule d'tre des singes et de ruiner souvent leur
bourse et plus souvent leur sant. Les mnages, les mariages
n'en vont pas mieux non plus, pour avoir dans nos coteries
d'lgantes Franaises, de belles Anglaises, de jolis Anglais,
d'aimables rous Franais; et suppos que cela ne gte
pourtant pas beaucoup de mariages, cela en empche beaucoup.
Les jeunes filles trouvent leurs compatriotes peu lgants.
Les jeunes hommes trouvent les filles trop coquettes. Tous
craignent l'conomie  laquelle le mariage les obligerait; et
s'ils ont quelque disposition, les uns  avoir des matresses,
les autres  avoir des amants, rien n'est si naturel ni si
raisonnable que cette apprhension d'une situation troite et
gne. J'ai trouv longtemps fort injuste qu'on juget plus
svrement les moeurs d'une femme de marchand ou d'avocat que
celles de la femme d'un fermier-gnral ou d'un duc. J'avais
tort. Celle-l se corrompt davantage, et fait bien plus de mal
que celle-ci  son mari: elle le rend plus ridicule, parce
qu'elle lui rend sa maison dsagrable, et qu' moins de le
tromper bien compltement, elle l'en bannit. Or, s'il s'en
laisse bannir, il passe pour un bent; s'il se laisse tromper,
pour un sot: de manire ou d'autre il perd toute
considration, et ne fait rien avec succs de ce qui en
demande. Le public le plaint, et trouve sa femme odieuse parce
qu'elle le rend  plaindre. Chez des gens riches, chez des
grands, dans une maison vaste, personne n'est  plaindre. Le
mari a des matresses s'il en veut avoir, et c'est presque
toujours par lui que le dsordre commence. On lui rend trop de
respect pour qu'il paraisse ridicule. La femme ne parait point
odieuse et ne l'est point. Joignez  cela qu'elle traite bien
ses domestiques, qu'elle peut faire lever ses enfants,
qu'elle est charitable, qu'on danse et mange chez elle. Qui
est-ce qui se plaint, et combien de gens n'ont pas  se louer?
En vrit, pour ce monde, l'argent est bon  tout. Il achte
jusqu' la facilit de conserver des vertus dans le dsordre,
d'tre vicieux avec le moins d'inconvnients possibles. Un
temps vient, je l'avoue, o il n'achte plus rien de ce que
l'on dsire, et o des hommes et des femmes, gts longtemps
par son enivrante possession, trouvent affreux qu'il ne puisse
leur procurer un instant de sant ou de vie, ni la beaut, ni
la jeunesse, ni le plaisir, ni la vigueur: mais combien de
gens cessent de vivre avant que son insuffisance se fasse si
cruellement sentir? Voici une bien longue lettre. Je suis
fatigue d'crire. Adieu, ma chre amie.

Je m'aperois que je n'ai parl que des femmes infidles
riches ou pauvres; j'aurais la mme chose  dire des maris.
S'ils ne sont pas riches, ils donnent  une matresse le
ncessaire de leurs femmes; s'ils sont riches, ce n'est que du
superflu, et ils leur laissent mille amusements, mille
ressources, mille consolations. Pour laisser pouser  ma
fille un homme sans fortune, je veux qu'ils s'aiment
passionnment: s'il est question d'un grand seigneur fort
riche, j'y regarderai peut-tre d'un peu moins prs.



LETTRE V

Votre mari trouve donc ma lgislation bien absurde, et il
s'est donn la peine de faire une liste des inconvnients de
mon projet. Que ne me remercie-t-il, l'ingrat, d'avoir arrt
sa pense sur mille objets intressants, de l'avoir fait
rflchir en huit jours plus qu'il n'avait peut-tre rflchi
en toute sa vie. Je vais rpondre  quelques-unes de ses
objections. "Les jeunes hommes mettraient trop d'application 
plaire aux femmes qui pourraient les lever  une classe
suprieure." Pas plus qu'ils n'en mettent aujourd'hui 
sduire et  tromper les femmes de toutes les classes.

"Les maris, levs par leurs femmes  une classe suprieure,
leur auraient trop d'obligation." Outre que je ne verrais pas
un grand inconvnient  cette reconnaissance, le nombre des
obligs serait trs petit, et il n'y aurait pas plus de mal 
devoir  sa femme sa noblesse que sa fortune; obligation que
nous voyons contracter tous les jours.

"Les filles feraient entrer dans la classe noble, non les gens
de plus de mrite, mais les plus beaux." Les filles
dpendraient de leurs parents comme aujourd'hui; et quand il
arriverait qu'elles ennobliraient de temps en temps un homme
qui n'aurait de mrite que sa figure, quel grand mal y aurait-il?
Leurs enfants en seraient plus beaux, la noblesse se
verrait rembellie. Un seigneur espagnol dit un jour  mon
pre: Si vous rencontrez  Madrid un homme bien laid, petit,
faible, malsain, soyez sr que c'est un grand d'Espagne. Une
plaisanterie et une exagration ne sont pas un argument, mais
votre mari conviendra bien qu'il y a par tout pays quelque
fondement au discours de l'Espagnol. Revenons  sa liste
d'inconvnients.

"Un gentilhomme aimerait une fille de la seconde classe,
belle, vertueuse, et il ne pourrait l'pouser." Pardonnez-moi,
il l'pouserait. "Mais il s'avilirait." Non, tout le monde
applaudirait au sacrifice. Et ne pourrait-il pas remonter
au-dessus mme de sa propre classe, en se faisant nommer,  force
de mrite, membre du conseil de la nation et du roi? Ne
ferait-il pas rentrer par l ses enfants dans leur classe
originaire? Et ses fils d'ailleurs n'y pourraient-ils pas
rentrer par des mariages? "Et quelles seraient les fonctions
de ce conseil de la nation? De quoi s'occuperait-il? Dans
quelles affaires jugerait-il?" Ecoutez, mon cousin: la
premire fois qu'un souverain me demandera l'explication de
mon projet, dans l'intention d'en faire quelque chose, je
l'expliquerai, et le dtaillerai de mon mieux; et s'il se
trouve  l'examen aussi mal imagin et aussi impraticable que
vous le croyez, je l'abandonnerai courageusement. "Il est bien
d'une femme", dites-vous:  la bonne heure, je suis une femme,
et j'ai une fille. J'ai un prjug pour l'ancienne noblesse;
j'ai du faible pour mon sexe: il se peut que je ne sois que
l'avocat de ma cause, au lieu d'tre un juge quitable dans la
cause gnrale de la socit. Si cela est, ne me trouvez-vous
pas bien excusable? Ne permettrez-vous pas aux Hollandais de
sentir plus vivement les inconvnients qu'aurait pour eux la
navigation libre de l'Escaut, que les arguments de leur
adversaire en faveur du droit de toutes les nations sur toutes
les rivires? Vous me faites souvenir que cette Ccile, pour
qui je voudrais crer une monarchie d'une espce toute
nouvelle, ne serait que de la seconde classe, si cette
monarchie avait t cre avant nous, puisque mon pre serait
devenu de la classe de sa femme, et mon mari de la mienne. Je
vous remercie de m'avoir rpondu si gravement. C'est plus
d'honneur, je ne dirai pas que je ne mrite, mais que je
n'esprais. Adieu mon cousin. Je retourne  votre femme.

Vous tes enchante de Ccile, et vous avez bien raison. Vous
me demandez comment j'ai fait pour la rendre si robuste, pour
la conserver si frache et si saine. Je l'ai toujours eue
auprs de moi, elle a toujours couch dans ma chambre, et,
quand il faisait froid, dans mon lit. Je l'aime uniquement:
cela rend bien clairvoyante et bien attentive. Vous me
demandez si elle n'a jamais t malade. Vous savez qu'elle a
eu la petite vrole. Je voulais la faire inoculer, mais je fus
prvenue par la maladie; elle fut longue et violente. Ccile
est sujette  de grands maux de tte: elle a eu tous les
hivers des engelures aux pieds qui la forcent quelquefois 
garder le lit. J'ai encore mieux aim cela que de l'empcher
de courir dans la neige, et de se chauffer ensuite quand elle
avait bien froid. Pour ses mains, j'avais si peur de les voir
devenir laides, que je suis venue  bout de les garantir. Vous
demandez comment je l'ai leve. Je n'ai jamais eu d'autre
domestique qu'une fille leve chez ma grand-mre, et qui a
servi ma mre. C'est auprs d'elle, dans son village, chez sa
nice, que je la laissai quand je passai quinze jours avec
vous  Lyon, et lorsque j'allai vous voir chez notre vieille
tante. J'ai enseign  lire et  crire  ma fille ds qu'elle
a pu prononcer et remuer les doigts; pensant, comme l'auteur
de Sthos, que nous ne savons bien que ce que nous avons
appris machinalement. Depuis l'ge de huit ans jusqu' seize
elle a pris tous les jours une leon de latin et de religion
de son cousin, le pre du pdant et jaloux petit amant, et une
de musique d'un vieux organiste fort habile. Je lui ai appris
autant d'arithmtique qu'une femme a besoin d'en savoir. Je
lui ai montr  coudre,  tricoter et  faire de la dentelle.
J'ai laiss tout le reste au hasard. Elle a appris un peu de
gographie en regardant des cartes qui pendent dans mon
antichambre, elle a lu ce qu'elle a trouv en son chemin quand
cela l'amusait, elle a cout ce qu'on disait quand elle en a
t curieuse, et que son attention n'importunait pas. Je ne
suis pas bien savante; ma fille l'est encore moins. Je ne me
suis pas attache  l'occuper toujours: je l'ai laisse
s'ennuyer quand je n'ai pas su l'amuser. Je ne lui ai point
donn de matres chers. Elle ne joue point de la harpe. Elle
ne sait ni l'italien, ni l'anglais. Elle n'a eu que trois mois
de leons de danse. Vous voyez bien qu'elle n'est pas trs
merveilleuse; mais, en vrit, elle est si jolie, si bonne, si
naturelle, que je ne pense pas que personne voult y rien
changer. Pourquoi, direz-vous, lui avez-vous fait apprendre le
latin? Pour qu'elle st le franais sans que j'eusse la peine
de la reprendre sans cesse, pour l'occuper, pour tre
dbarrasse d'elle et me reposer une heure tous les jours; et
cela ne nous cotait rien. Mon cousin le professeur avait plus
d'esprit que son fils et toute la simplicit qui lui manque.
C'tait un excellent homme. Il aimait Ccile, et, jusqu' sa
mort, les leons qu'il lui donnait ont t aussi agrables
pour lui que profitables pour elle. Elle l'a servi pendant sa
dernire maladie, comme elle et pu servir son pre, et
l'exemple de patience et de rsignation qu'il lui a donn a
t une dernire leon plus importante que toutes les autres,
et qui a rendu toutes les autres plus utiles. Quand elle a mal
 la tte, quand ses engelures l'empchent de faire ce qu'elle
voudrait, quand on lui parle d'une maladie pidmique qui
menace Lausanne (nous y sommes sujets aux pidmies), elle
songe  son cousin le professeur, et elle ne se permet ni
plainte, ni impatience, ni terreur excessive.

Vous tes bien bonne de me remercier de mes lettres. C'est 
moi  vous remercier de vouloir bien me donner le plaisir de
les crire.

LETTRE VI

N'y avait-il pas d'inconvnient, me dites-vous,  laisser
lire,  laisser couter? N'aurait-il pas mieux valu, etc.?
J'abrge, je ne transcris pas toutes vos phrases, parce
qu'elles m'ont fait de la peine. Peut-tre aurait-il mieux
valu faire apprendre plus ou moins, ou autre chose; peut-tre
y avait-il de l'inconvnient, etc. Mais songez que ma fille et
moi ne sommes pas un roman comme Adle et sa mre, ni une
leon, ni un exemple  citer. J'aimais ma fille uniquement;
rien,  ce qu'il me semble, n'a partag mon attention, ni
balanc dans mon coeur son intrt. Suppos qu'avec cela j'aie
mal fait ou n'aie pas fait assez, prenez-vous en, si vous avez
foi  l'ducation, prenez-vous en, en remontant d'enfants 
pres et mres,  No ou Adam, qui, levant mal leurs enfants,
ont transmis de pre en enfant une mauvaise ducation 
Ccile. Si vous avez plus de foi  la nature, remontez plus
haut encore, et pensez, quelque systme qu'il vous plaise
d'adopter, que je n'ai pu faire mieux que je n'ai fait. Aprs
la rception de votre lettre, je me suis assise vis--vis de
Ccile; je l'ai vue travailler avec adresse, activit et
gaiet. L'esprit rempli de ce que vous m'avez crit, les
larmes me sont venues aux yeux; elle s'est mise  jouer du
clavecin pour m'gayer. Je l'ai envoye  l'autre extrmit de
la ville; elle est alle et revenue sans souffrir, quoiqu'il
fasse trs froid. Des visites ennuyeuses sont venues; elle a
t douce, obligeante et gaie. Le petit lord l'a prie
d'accepter un billet de concert; son offre lui a fait plaisir,
et, sur un regard de moi, elle a refus de bonne grce. Je
vais me coucher tranquille. Je ne croirai point l'avoir mal
leve. Je ne me ferai point de reproches. L'impression de
votre lettre est presque efface. Si ma fille est malheureuse,
je serai malheureuse; mais je n'accuserai point le coeur tendre
d'une mre dvoue  son enfant. Je n'accuserai point non plus
ma fille; j'accuserai la socit, le sort; ou bien je
n'accuserai point, je ne me plaindrai point, je me soumettrai
en silence avec patience et courage. Ne me faites point
d'excuses de votre lettre, oublions-la. Je sais bien que vous
n'avez pas voulu me faire de la peine: vous avez cru consulter
un livre ou interroger un auteur. Demain je reprendrai celle-ci
avec un esprit plus tranquille.

Votre mari ne veut pas que je me plaigne des trangers qu'il y
a  Lausanne, disant que le nombre des gens  qui ils font du
bien est plus grand que celui des gens  qui ils nuisent. Cela
se peut, et je ne me plains pas. Outre cette raison gnreuse
et rflchie, l'habitude nous rend ce concours d'trangers
assez agrable. Cela est plus riant et plus gai. Il semble
aussi que ce soit un hommage que l'univers rende  notre
charmant pays; et, au lieu de lui, qui n'a point d'amour-propre,
nous recevons cet hommage avec orgueil. D'ailleurs,
qui sait si en secret toutes les filles ne voient pas un mari,
toutes les mres un gendre dans chaque carrosse qui arrive?
Ccile a un nouvel adorateur qui n'est point venu de Paris ni
de Londres. C'est le fils de notre baillif, un beau jeune
Bernois, couleur de rose et blanc, et le meilleur enfant du
monde. Aprs nous avoir rencontres deux ou trois fois, je ne
sais o, il nous est venu voir avec assez d'assiduit, et ne
m'a pas laiss ignorer que c'tait en cachette, tant il trouve
vident que des parents bernois devraient tre fchs de voir
leur fils s'attacher  une sujette du Pays de Vaud. Qu'il
vienne seulement, le pauvre garon, en cachette ou autrement;
il ne fera point de mal  Ccile, ni de tort  sa rputation;
et M. le baillif, ni Madame la baillive n'auront point de
sduction  nous reprocher. Le voil qui vient avec le jeune
lord. Je vous quitte pour les recevoir. Voil aussi le petit
ministre mort et le ministre en vie. J'attends le jeune faraud
et le jeune ngociant, et bien d'autres. Ccile a aujourd'hui
une journe. Il nous viendra de jeunes filles, mais elles sont
moins empresses aujourd'hui que les jeunes hommes. Ccile m'a
prie de rester au logis, et de faire les honneurs de sa
journe, tant parce qu'elle est plus  son aise quand je suis
auprs d'elle, que parce qu'elle a trouv l'air trop froid
pour me laisser sortir.



LETTRE VII

Vous voudriez, dans votre enchantement de Ccile et dans votre
fiert pour vos parentes, que je bannisse de chez moi le fils
du baillif. Vous avez tort, vous tes injuste. La fille la
plus riche et la mieux ne du Pays-de-Vaud est un mauvais
parti pour un Bernois, qui en se mariant bien chez lui se
donne plus que de la fortune; car il se donne de l'appui, de
la facilit  entrer dans le gouvernement. Il se met dans la
voie de se distinguer, de rendre ses talents utiles 
lui-mme,  ses parents et  sa patrie. Je loue les pres et mres
de sentir tout cela et de garder leurs fils des filets qu'on
pourrait leur tendre ici. D'ailleurs, une fille de Lausanne
aurait beau devenir baillive, et mme conseillre, elle
regretterait  Berne le lac de Genve et ses rives charmantes.
C'est comme si on menait une fille de Paris tre princesse en
Allemagne. Mais je voudrais que les Bernoises pousassent plus
souvent des hommes du Pays-de-Vaud; qu'il s'tablt entre
Berne et nous plus d'galit, plus d'honntet; que nous
cessassions de nous plaindre, quelquefois injustement, de la
morgue bernoise, et que les Bernois cessassent de donner une
ombre de raison  nos plaintes. On dit que les rois de France
ont t obligs, en bonne politique, de rendre les grands
vassaux peu puissants, peu propres  donner de l'ombrage. Ils
ont bien fait sans doute; il faut avant toute chose assurer la
tranquillit d'un tat: mais je sens que j'aurais t
incapable de cette politique que j'approuve. J'aime si fort
tout ce qui est beau, tout ce qui prospre, que je ne pourrais
brancher un bel arbre, quand il n'appartiendrait  personne,
pour donner plus de nourriture ou de soleil aux arbres que
j'aurais plants.

Tout va chez moi comme il allait en apparence; mais je crains
que le coeur de ma fille ne se blesse chaque jour plus
profondment. Le jeune Anglais ne lui parle pas d'amour: je ne
sais s'il en a, mais toutes ses attentions sont pour elle.
Elle reoit un beau bouquet les jours de bal. Il l'a mene en
traneau. C'est avec elle qu'il voudrait toujours danser:
c'est  elle ou  moi qu'il offre le bras quand nous sortons
d'une assemble. Elle ne me dit rien; mais je la vois contente
ou rveuse, selon qu'elle le voit ou ne le voit pas, selon que
ses prfrences sont plus ou moins marques. Notre vieux
organiste est mort. Elle m'a prie d'employer l'heure de cette
leon  lui enseigner l'anglais. J'y ai consenti. Elle le
saura bien vite. Le jeune homme s'tonne de ses progrs, et ne
pense pas que c'est  lui qu'ils sont ds. On commenait  les
faire jouer ensemble partout o ils se rencontraient: je n'ai
pas voulu qu'elle jout. J'ai dit qu'une fille qui joue aussi
mal que la mienne a tort de jouer, et que je serais bien
fche que de sitt elle apprt  jouer. L-dessus le jeune
Anglais a fait faire le plus petit damier et les plus petites
dames possibles, et les porte toujours dans sa poche. Le moyen
d'empcher ces enfants de jouer! Quand les dames ennuieront
Ccile, il aura, dit-il, de petits checs. Il ne voit pas
combien il est peu  craindre qu'elle s'ennuie. On parle tant
des illusions de l'amour-propre; cependant il est bien rare,
quand on est vritablement aim, qu'on croie l'tre autant
qu'on l'est. Un enfant ne voit pas combien il occupe
continuellement sa mre. Un amant ne voit pas que sa matresse
ne voit et n'entend partout que lui. Une matresse ne voit pas
qu'elle ne dit pas un mot, qu'elle ne fait pas un geste qui ne
fasse plaisir ou peine  son amant. Si on le savait, combien
on s'observerait, par piti, par gnrosit, par intrt, pour
ne pas perdre le bien inestimable et incompensable d'tre
tendrement aim.

Le gouverneur du jeune lord, ou celui que j'ai appel son
gouverneur, est son parent d'une branche ane, mais non
titre. Voil ce que m'a dit le jeune homme. L'autre n'a pas
beaucoup d'annes de plus, et il y a dans sa physionomie, dans
tout son extrieur, je ne sais quel charme que je n'ai vu qu'
lui. Il ne se moquerait pas, comme votre ami, de mes ides sur
la noblesse. Peut-tre les trouverait-il triviales, mais il ne
les trouverait pas obscures. L'autre jour il disait: _Un roi
n'est pas toujours un gentilhomme;_ enfin, chimriques ou non,
mes ides existent dans d'autres imaginations que la mienne.

Mon Dieu, que je suis occupe de ce qui se passe ici, et
embarrasse de la conduite que je dois tenir! Le parent de
Milord (je l'appelle _Milord_ par excellence, quoiqu'il y en ait
bien d'autres, parce que je ne veux pas le nommer, et je ne
veux pas le nommer par la mme raison qui fait que je ne me
signe pas et que je ne nomme personne; les accidents qui
peuvent arriver aux lettres me font toujours peur): le parent
de Milord est triste. Je ne sais si c'est pour avoir prouv
des malheurs, ou par une disposition naturelle. Il demeure 
deux pas de chez moi: il se met  y venir tous les jours; et,
assis au coin du feu, caressant mon chien, lisant la gazette
ou quelque journal, il me laisse rgler mon mnage, crire mes
lettres, diriger l'ouvrage de Ccile. Il corrigera, dit-il,
ses thmes quand elle en pourra faire, et lui fera lire la
gazette anglaise pour l'accoutumer au langage vulgaire et
familier. Faut-il le renvoyer? Ne m'est-il pas permis, en lui
laissant voir ce que sont du matin au soir la fille et la
mre, de l'engager  favoriser un tablissement brillant et
agrable pour ma fille, de l'obliger  dire du bien de nous au
pre et  la mre du jeune homme? Faut-il que j'carte ce qui
pourrait donner  Ccile l'homme qui lui plat? je ne veux pas
dire encore l'homme qu'elle aime. Elle aura bientt dix-huit
ans. La nature peut-tre plus que le coeur.... Dira-t-on de la
premire femme, vers laquelle un jeune homme se sentira
entran, qu'elle en soit aime?

Vous voudriez que je fisse apprendre la chimie  Ccile, parce
qu'en France toutes les jeunes filles l'apprennent. Cette
raison ne me parat pas concluante; mais Ccile, qui en entend
parler autour d'elle assez souvent, lira l-dessus ce qu'elle
voudra. Quant  moi, je n'aime pas la chimie. Je sais que nous
devons aux chimistes beaucoup de dcouvertes et d'inventions
utiles, et beaucoup de choses agrables; mais leurs oprations
ne me font aucun plaisir. Je considre la nature en amant; ils
l'tudient en anatomistes.



LETTRE VIII

Il arriva l'autre jour une chose qui me donna beaucoup
d'motion et d'alarme. Je travaillais, et mon Anglais
regardait le feu sans rien dire, quand Ccile est revenue
d'une visite qu'elle avait faite, ple comme la mort. J'ai t
trs effraye. Je lui ai demand ce qu'elle avait, ce qui lui
tait arriv. L'Anglais, presque aussi effray que moi,
presqu'aussi ple qu'elle, l'a supplie de parler. Elle ne
nous rpondait pas un mot. Il a voulu sortir, disant que
c'tait lui sans doute qui l'empchait de parler: elle l'a
retenu par son habit, et s'est mise  pleurer,  sangloter,
pour mieux dire. Je l'ai embrasse, je l'ai caresse, nous lui
avons donn  boire: ses larmes coulaient toujours. Notre
silence  tous a dur plus d'une demi-heure. Pour la laisser
plus en repos, j'avais repris mon ouvrage, et il s'tait remis
 caresser le chien. Elle nous a dit enfin: Il me serait bien
difficile de vous expliquer ce qui m'a tant affecte, et mon
chagrin me fait plus de peine que la chose mme qui le cause.
Je ne sais pourquoi je m'afflige, et je suis fche surtout de
m'affliger. Qu'est-ce que cela veut dire, maman? M'entendriez-vous
quand je ne m'entends pas moi-mme? Je suis pourtant
assez tranquille dans ce moment pour vous dire ce que c'est.
Je le dirai devant Monsieur. Il s'est donn trop de peine pour
moi, il m'a montr trop de piti, pour que je puisse lui
montrer de la dfiance. Moquez-vous tous deux de moi si vous
le voulez: je me moquerai peut-tre de moi avec vous; mais
promettez-moi, Monsieur, de ne dire ce que je dirai 
personne. -- Je vous le promets, Mademoiselle, a-t-il dit. --
Rptez _ personne_. -- A personne. -- Et vous, vous, maman, je
vous prie de ne m'en parler  moi-mme que quand j'en parlerai
la premire. J'ai vu Milord dans la boutique vis--vis d'ici.
Il parlait  la femme de chambre de Madame de ***. Elle n'en a
pas dit davantage. Nous ne lui avons rien rpondu. Un instant
aprs Milord est entr. Il lui a demand si elle voulait faire
un tour en traneau. Elle lui a dit: Non, pas aujourd'hui,
mais demain, s'il y a encore de la neige. Alors, s'tant
approch d'elle, il a remarqu qu'elle tait ple et qu'elle
avait les yeux gros. Il a demand timidement ce qu'elle avait.
Son parent lui a rpondu d'un ton ferme qu'on ne pouvait pas
le lui dire. Il n'a pas insist. Il est rest rveur; et, un
quart d'heure aprs, quelques femmes tant entres, ils s'en
sont alls tous deux. Ccile s'est assez bien remise. Nous
n'avons reparl de rien. Seulement en se couchant elle m'a
dit: Maman, en vrit, je ne sais pas si je souhaite que la
neige se fonde, ou qu'elle reste. Je ne lui rpondis pas. La
neige se fondit; mais on s'est revu depuis comme auparavant.
Ccile m'a paru cependant un peu plus srieuse et rserve. La
femme de chambre est jolie, et sa matresse aussi. Je ne sais
laquelle des deux l'a inquite; mais, depuis ce moment-l, je
crains que tout ceci ne devienne bien srieux. Je n'ai pas le
temps d'en dire davantage aujourd'hui; mais je vous crirai
bientt.

Votre homme m'a donc enfin entendue, puisqu'il a dit: _Si un
roi peut n'tre pas un gentilhomme, un manant pourra donc en
tre un_. Soit; mais je suppose, en faveur des nobles de
naissance, que la noblesse de sentiment se trouvera plus
souvent parmi eux qu'ailleurs. Il veut que, dans mon royaume,
le roi anoblisse les hros; un de Ruiter, un Tromp, un Fabert:
 la bonne heure.



LETTRE IX

Ce latin vous tient bien au coeur, et vous vous en souvenez
longtemps. Savez-vous le latin? dites-vous. Non; mais mon pre
m'a dit cent fois qu'il tait fch de ne me l'avoir pas fait
apprendre. Il parlait trs bien franais. Lui et mon grand-pre
ne m'ont pas laiss parler trs-mal, et voil ce qui me
rend plus difficile qu'une autre. Pour ma fille, on voit,
quand elle crit, qu'elle sait sa langue; mais elle parle fort
incorrectement. Je la laisse dire. J'aime ses ngligences, ou
parce qu'elles sont d'elle, ou parce qu'en effet elles sont
agrables. Elle est plus svre: si elle me voit faire une
faute d'orthographe, elle me reprend. Son style est beaucoup
plus correct que le mien; aussi n'crit-elle que le moins
qu'elle peut: c'est trop de peine. Tant mieux. On ne fera pas
aisment sortir un billet de ses mains. Vous demandez si ce
latin ne la rend pas orgueilleuse. Mon Dieu, non. Ce que l'on
apprend jeune ne nous parat pas plus trange, pas plus beau 
savoir, que respirer et marcher. Vous demandez comment il se
fait que je sache l'anglais. Ne vous souvient-il pas que nous
avions, vous et moi, une tante qui s'tait retire en
Angleterre pour cause de religion? Sa fille, ma tante  la
mode de Bretagne, a pass trois ans chez mon pre dans ma
jeunesse, peu aprs mon voyage en Languedoc. C'tait une
personne d'esprit et de mrite. Je lui dois presque tout ce
que je sais, et l'habitude de penser et de lire. Revenons 
mon chapitre favori et  mes dtails ordinaires.

La semaine dernire nous tions dans une assemble o M.
Tissot amena une Franaise d'une figure charmante, les plus
beaux yeux qu'on puisse voir, toute la grce que peut donner
la hardiesse jointe  l'usage du monde. Elle tait vtue dans
l'excs de la mode, sans tre pour cela ridicule. Un immense
cadogan descendait plus bas que ses paules, et de grosses
boucles flottaient sur sa gorge. Le petit Anglais et le
Bernois taient sans cesse autour d'elle, plutt encore dans
l'tonnement que dans l'admiration; du moins l'Anglais, que
j'observais beaucoup. Tant de gens s'empressrent autour de
Ccile, que, si elle fut affecte de cette dsertion, elle
n'eut pas le temps de le laisser voir. Seulement, quand Milord
voulut faire sa partie de dames, elle lui dit qu'ayant un peu
mal  la tte, elle aimait mieux ne pas jouer. Tout le soir
elle resta assise auprs de moi, et fit des dcoupures pour
l'enfant de la maison. Je ne sais si le petit lord sentit ce
qui se passait en elle; mais, ne sachant que dire  sa
Parisienne, il s'en alla. Comme nous sortions de la salle, il
se trouva  la porte parmi les domestiques. Je ne sais si
Ccile aura un moment aussi agrable dans tout le reste de sa
vie. Deux jours aprs il passait la soire chez moi avec son
parent, le Bernois et deux ou trois jeunes parentes de Ccile;
on se mit  parler de la dame franaise. Les deux jeunes gens
lourent sans misricorde ses yeux, sa taille, sa dmarche,
son habillement. Ccile ne disait rien; je disais peu de
chose. Enfin, ils lourent sa fort de cheveux. -- Ils sont
faux, dit Ccile. -- Ha, ha! Mademoiselle Ccile, dit le
Bernois, les jeunes dames sont toujours jalouses les unes des
autres! Avouez la dette! N'est-il pas vrai que c'est par
envie? -- Il me semblait que Milord souriait. Je me fchai tout
de bon: Ma fille ne sait ce que c'est que l'envie, leur dis-je.
Elle loua hier, comme vous, les cheveux de l'trangre
chez une femme de ma connaissance que l'on tait occup 
coiffer. Son coiffeur, qui sortait de chez la dame parisienne,
nous dit que ce gros cadogan et ces grosses boucles taient
fausses. Si ma fille avait quelques annes de plus, elle se
serait tue;  son ge, et quand on a sur sa tte une vritable
fort, il est assez naturel de parler. Ne nous soutntes-vous
pas hier avec vivacit, continuai-je en m'adressant au
Bernois, que vous aviez le plus grand chien du pays? Et vous,
Milord, nous avez-vous permis de douter que votre cheval ne
ft plus beau que celui de monsieur un tel et de milord un
tel? Ccile, embarrasse, souriait et pleurait en mme temps.
Vous tes bien bonne, maman, a-t-elle dit, de prendre si
vivement mon parti. Mais dans le fond j'ai eu tort; il et
mieux valu me taire. J'tais encore de mauvaise humeur.
Monsieur, ai-je dit au Bernois, toutes les fois qu'une femme
paratra jalouse des louanges que vous donnerez  une autre,
loin de le lui reprocher, remerciez-la dans votre coeur, et
soyez bien flatt. -- Je ne sais, a dit le parent de Milord,
s'il y aurait lieu de l'tre. Les femmes veulent plaire aux
hommes, les hommes aux femmes, la nature l'a ainsi ordonn.
Qu'on veuille profiter des dons qu'on en a reus, et n'en pas
laisser jouir  ses dpens un usurpateur, me parat encore si
naturel, que je ne vois pas comment on peut le trouver
mauvais. Si on louait un autre auprs de ces dames d'une chose
que j'aurais faite, assurment je dirais: C'est moi. Et puis,
il y a un certain esprit de vrit qui, dans le premier
instant, ne consulte ni les inconvnients, ni les avantages.
Suppos que Mademoiselle et de faux cheveux, et qu'on les et
admirs, je suis sr qu'elle aurait aussi dit: Ils sont faux.
-- Sans doute, Monsieur, a dit Ccile, mais je vois bien
pourtant qu'il ne sied pas de le dire de ceux d'une autre.
Dans le moment, le hasard nous a amen une jeune femme, son
mari et son frre. Ccile s'est mise  son clavecin; elle leur
a jou des allemandes et des contredanses, et on a dans. --
Bonsoir, ma mre et ma protectrice, m'a dit Ccile en se
couchant; bonsoir, mon Don Quichotte. J'ai ri. Ccile se
forme, et devient tous les jours plus aimable. Puisse-t-elle
n'acheter pas ses agrments trop cher!



LETTRE X

Je crains bien que Ccile n'ait fait une nouvelle conqute; et
si cela est, je me consolerai, je pense, de sa prdilection
pour son lord. Si ce n'est mme qu'une prdilection, elle
pourrait bien n'tre pas une sauvegarde suffisante. L'homme en
question est trs aimable. C'est un gentilhomme de ce pays,
capitaine au service de France, qui vient de se marier, ou
plutt de se laisser marier le plus mal du monde. Il n'avait
point de fortune. Une parente loigne du mme nom, hritire
d'une belle terre qui est depuis longtemps dans cette famille,
a dit qu'elle l'pouserait plus volontiers qu'un autre. Ses
parents ont trouv cela admirable, et cru la fille charmante,
parce qu'elle est vive, hardie, qu'elle parle beaucoup et
vite, et qu'elle passait pour une petite espigle. Il tait 
sa garnison. On lui a crit. Il a rpondu qu'il avait compt
ne se pas marier, mais qu'il ferait ce qu'on voudrait; et on a
si bien arrang les choses, qu'arriv ici le premier octobre,
il s'est trouv mari le 20. Je crois que le 30 il aurait dj
voulu ne le plus tre. La femme est coquette, jalouse,
altire. Ce qu'elle a d'esprit n'est qu'une sottise vive et 
prtention. J'tais alle sans ma fille les fliciter il y a
deux mois. Ils sont en ville depuis quinze jours. Madame
voudrait tre de tout, briller, plaire, jouer un rle. Elle se
trouve assez riche, assez aimable et assez jolie pour cela. Le
mari, honteux et ennuy, fuit sa maison; et, comme nous sommes
un peu parents, c'est dans la mienne qu'il a cherch un
refuge. La premire fois qu'il y vint, il fut frapp de
Ccile, qu'il n'avait vue qu'enfant, et me trouvant presque
toujours seule avec elle, ou n'ayant que l'Anglais avec nous,
il s'est accoutum  venir tous les jours. Ces deux hommes se
conviennent et se plaisent. Tous deux sont instruits, tous
deux ont de la dlicatesse dans l'esprit, du discernement et
du got, de la politesse et de la douceur. Mon parent est
indolent, paresseux: il n'est plus si triste d'tre mari,
parce qu'il oublie qu'il le soit. L'autre est doucement triste
et rveur. Ds le premier jour ils ont t ensemble comme
s'ils s'taient toujours vus; mais mon parent me semble chaque
jour plus occup de Ccile. Hier, pendant qu'ils parlaient de
l'Amrique, de la guerre, Ccile me dit tout bas: Maman, l'un
de ces hommes est amoureux de vous. -- Et l'autre de vous, lui
ai-je rpondu. L-dessus elle s'est mise  le considrer en
souriant. Il est d'une figure si noble et si lgante, que
sans le petit lord je serais bien fche d'avoir dit vrai. Je
devrais ne pas laisser d'en tre fche  prsent; mais on ne
saurait prendre vivement  coeur tant de choses. Mon parent et
sa femme s'en tireront comme ils pourront. Il n'a pas remarqu
le jeune lord, qui n'est pas tabli ici comme son parent, tant
s'en faut, mais qui, au retour de son collge et de ses
leons, quand il ne le trouve pas chez lui, vient le chercher
chez moi. C'est ce qu'il fit avant-hier; et sachant que nous
devions aller le soir chez cette parente chez qui il tait en
pension, il me supplia de l'y mener, disant qu'il ne pouvait
souffrir, aprs les bonts qu'on avait eues pour lui dans
cette maison, l'air  demi-brouill qu'il y avait entr'eux. Je
dis que je le voulais bien. Les deux piliers de ma chemine
vinrent aussi avec nous. Ma cousine la professeuse, persuade
que dans les jeux d'esprit son fils brillait toujours par-dessus
tout le monde, a voulu qu'on remplt des bouts rims,
qu'on ft des discours sur huit mots, que chacun crivt une
question sur une carte. On mle les cartes, chacun en tire une
au hasard, et crit une rponse sous la question. On remle,
on crit jusqu' ce que les cartes soient remplies. Ce fut moi
qu'on chargea de lire. Il y avait des choses fort plates, et
d'autres fort jolies. Il faut vous dire qu'on barbouille et
griffonne de manire  rendre l'criture mconnaissable. Sur
une des cartes on avait crit: _A qui doit-on sa premire
ducation? A sa nourrice_, tait la rponse. Sous la rponse on
avait crit: _Et la seconde?_ Rponse: _Au hasard. Et la
troisime? A l'amour_. -- C'est vous qui avez crit cela, me dit
quelqu'un de la compagnie. -- Je consens, dis-je, qu'on le
croie, car cela est joli. M. de *** regarda Ccile. -- Celle
qui l'a crit, dit-il, doit dj beaucoup  sa troisime
ducation. Ccile rougit comme jamais elle n'avait rougi. -- Je
voudrais savoir qui c'est, dit le petit lord. -- Ne serait-ce
point vous-mme? lui dis-je. Pourquoi veut-on que ce soit une
femme? Les hommes n'ont-ils pas besoin de cette ducation tout
comme nous? C'est peut-tre mon cousin le ministre. -- Dis
donc, Jeannot, dit sa mre; je le croirais assez, puisque cela
est si joli. -- Oh non, dit Jeannot, j'ai fini mon ducation 
Ble. Cela fit rire, et le jeu en resta l. En rentrant chez
moi, Ccile me dit: Ce n'est pas moi, maman, qui ai crit la
rponse. -- Et pourquoi donc tant rougir? lui dis-je. -- Parce
que je pensais.. parce que, maman, parce que... Je n'en
appris, ou du moins elle ne m'en dit pas davantage.



LETTRE XI

Vous voulez savoir si Ccile a devin juste sur le compte de
mon ami l'Anglais. Je ne le sais pas, je n'y pense pas, je
n'ai pas le temps d'y prendre garde.

Nous fmes hier dans une grande assemble au chteau. Un neveu
du baillif, arriv la veille, fut prsent par lui aux femmes
qu'on voulait distinguer. Je n'ai jamais vu un homme de
meilleure mine. Il sert dans le mme rgiment que mon parent.
Ils sont amis; et, le voyant causer avec Ccile et moi, il se
joignit  la conversation. En vrit, j'en fus extrmement
contente. On ne saurait tre plus poli, parler mieux, avoir un
meilleur accent ni un meilleur air, ni des manires plus
nobles. Cette fois le petit lord pouvait tre en peine  son
tour. Il ne paraissait plus qu'un joli enfant sans
consquence. Je ne sais s'il fut en peine, mais il se tenait
bien prs de nous. Ds qu'il fut question de se mettre au jeu,
il me demanda s'il serait convenable de jouer aux dames chez
M. le baillif comme ailleurs, et me supplia, suppos que je ne
le trouvasse pas bon, de faire en sorte qu'il pt jouer au
reversis avec Ccile. Il prtendit ne connatre qu'elle parmi
tout ce monde, et jouer si mal qu'il ne ferait qu'ennuyer
mortellement les femmes avec qui on le mettrait. A mesure que
les deux hommes les plus remarquables de l'assemble
paraissaient plus occups de ma fille, il paraissait plus ravi
de sa liaison avec elle. Il faisait rellement plus de cas
d'elle. Il me sembla qu'elle s'en apercevait; mais au lieu de
se moquer de lui, comme il l'aurait mrit, elle m'en parut
bien aise. Heureuse de faire une impression favorable sur son
amant, elle en aimait la cause quelle qu'elle ft.

Vous tes tonne que Ccile sorte seule, et puisse recevoir
sans moi de jeunes hommes et de jeunes femmes; je vois mme
que vous me blmez  cet gard, mais vous avez tort. Pourquoi
ne la pas laisser jouir d'une libert que nos usages
autorisent, et dont elle est si peu tente d'abuser? car les
circonstances l'ayant spare des compagnes qu'elle eut dans
son enfance, Ccile n'a d'amie intime que sa mre, et la
quitte le moins qu'elle peut. Nous avons des mres qui, par
prudence ou par vanit, lvent leurs filles comme on lve
les filles de qualit  Paris; mais je ne vois pas ce qu'elles
y gagnent, et hassant les entraves inutiles, hassant
l'orgueil, je n'ai garde de les imiter. Ccile est parente des
parents de ma mre, aussi bien que des parents de mon mari,
elle a des cousins et des cousines dans tous les quartiers de
notre ville, et je trouve bon qu'elle vive avec tous,  la
manire de tous, et qu'elle soit chre  tous (1) [(1) A
Lausanne, il y a des quartiers o le beau monde ne se loge
pas.]. En France, je ferais comme on fait en France: ici, vous
feriez comme moi. Ah! mon Dieu, qu'une petite personne fire,
ddaigneuse, qui mesure son abord, son ton, sa rvrence sur
le relief qui accompagne les gens qu'elle rencontre, me parat
odieuse et ridicule! Cette humble vanit, qui consiste  avoir
si grande peur de se compromettre, qu'il semble qu'on avoue
qu'un rien suffirait pour nous faire dchoir de notre rang,
n'est pas rare dans nos petites villes; et j'en ai assez vu
pour m'en bien dgoter (2) [(2) Quelques personnes ont trouv
mauvais que ces Lettres ne donnassent pas une ide exacte des
moeurs des gens les plus distingus de Lausanne; mais, outre
que Madame de *** n'tait pas une trangre qui dt regarder
ces moeurs comme un objet d'observation, en quoi pouvaient-elles
intresser sa cousine? Les gens de la premire classe se
ressemblent partout; et, si elle et dit quelque chose qui ft
particulier  ceux de Lausanne, nous pardonnerait-on de le
publier? Quand on ne loue qu'autant qu'on le doit, on flatte
peu, et mme souvent on offense.].



LETTRE XII

Si vous ne me pressiez pas avec tant de bont et d'instance de
continuer mes lettres, j'hsiterais beaucoup aujourd'hui.
Jusqu'ici j'avais du plaisir, et je me reposais en les
crivant. Aujourd'hui je crains que ce ne soit le contraire.
D'ailleurs, pour faire une narration bien exacte, il faudrait
une lettre que je ne pourrais crire de tte... Ah! la voil
dans un coin de mon secrtaire. Ccile, qui est sortie, aura
eu peur sans doute qu'elle ne tombt de ses poches. Je pourrai
la copier, car je n'oserais vous l'envoyer. Peut-tre
voudra-t-elle un jour la relire. Cette fois-ci vous pourrez me
remercier. Je m'impose une assez pnible tche.

Depuis le moment de jalousie que je vous ai racont, soit
qu'elle et de l'humeur quelquefois, et qu'elle et conserv
des soupons, soit qu'ayant vu plus clair dans son coeur elle
se ft condamne  plus de rserve, Ccile ne voulait plus
jouer aux dames en compagnie. Elle travaillait en me regardant
jouer. Mais chez moi, une fois ou deux, on y avait jou, et le
jeune homme s'tait mis  lui apprendre la marche des checs,
l'autre soir, aprs souper, pendant que son parent et le mien,
j'entends l'officier de ***, jouaient ensemble au piquet.
Assise entre les deux tables, je travaillais et regardais
jouer, tantt les deux hommes, tantt ces deux enfants, qui ce
soir-l avaient l'air d'enfants beaucoup plus qu'
l'ordinaire; car ma fille se mprenant sans cesse sur le nom
et la marche des checs, cela donnait lieu  des plaisanteries
aussi gaies que peu spirituelles. Une fois le petit lord
s'impatienta de son inattention, et Ccile se fcha de son
impatience. Je tournai la tte. Je vis qu'ils boudaient l'un
et l'autre. Je haussai les paules. Un instant aprs, ne les
entendant pas parler, je les regarde. La main de Ccile tait
immobile sur l'chiquier. Sa tte tait penche en avant et
baisse. Le jeune homme, aussi baiss vers elle, semblait la
dvorer des yeux. C'tait l'oubli de tout, l'extase,
l'abandon. -- Ccile, lui dis-je doucement, car je ne voulais
pourtant pas l'effrayer, Ccile,  quoi pensez-vous? -- A rien,
dit-elle en cachant son visage avec ses mains, et reculant
brusquement sa chaise. Je crois que ces misrables checs me
fatiguent. Depuis quelques moments, Milord, je les distingue
encore moins qu'auparavant, et vous auriez toujours plus de
sujet de vous plaindre de votre colire; ainsi quittons-les.
Elle se leva en effet, sortit, et ne rentra que quand je fus
seule. Elle se mit  genoux, appuya sa tte sur moi, et,
prenant mes deux mains, elle les mouilla de larmes. -- Qu'est-ce,
ma Ccile, lui dis-je, qu'est-ce? -- C'est moi qui vous le
demande, maman, me dit-elle. Qu'est-ce qui se passe en moi?
Qu'est-ce que j'ai prouv? De quoi suis-je honteuse? De quoi
est-ce que je pleure? -- S'est-il aperu de votre trouble? lui
dis-je. -- Je ne le crois pas, maman, me rpondit-elle. Fch
peut-tre de son impatience, il a serr et bais la main avec
laquelle je voulais relever un pion tomb. J'ai retir ma
main; mais je me suis sentie si contente de ce que notre
bouderie ne durait plus! ses yeux m'ont paru si tendres! j'ai
t si mue! Dans ce mme moment vous avez dit doucement:
Ccile, Ccile! Il aura peut-tre cru que je boudais encore,
car je ne le regardais pas. -- Je le souhaite, lui dis-je. -- Je
le souhaite aussi, dit-elle. Mais, maman, pourquoi le
souhaitez-vous? -- Ignorez-vous, ma chre Ccile, lui dis-je,
combien les hommes sont enclins  mal penser et  mal parler
des femmes! -- Mais, dit Ccile, s'il y a ici de quoi penser et
dire du mal, il ne pourrait m'accuser sans s'accuser encore
plus lui-mme. N'a-t-il pas bais ma main, et n'a-t-il pas t
aussi troubl que moi? -- Peut-tre, Ccile; mais il ne se
souviendra pas de son impression comme de la vtre. Il verra
dans la vtre une espce de sensibilit ou de faiblesse qui
peut vous entraner fort loin, et faire votre sort. La sienne
ne lui est pas nouvelle sans doute, et n'est pas d'une si
grande consquence pour lui. Rempli encore de votre image,
s'il a rencontr dans la rue une fille facile... -- Ah maman! --
Oui, Ccile, il ne faut pas vous faire illusion: un homme
cherche  inspirer, pour lui seul,  chaque femme un sentiment
qu'il n'a le plus souvent que pour l'espce. Trouvant partout
 satisfaire son penchant, ce qui est trop souvent la grande
affaire de notre vie n'est presque rien pour lui. -- La grande
affaire de notre vie! Quoi! il arrive  des femmes de
s'occuper beaucoup d'un homme qui s'occupe peu d'elles! -- Oui,
cela arrive. Il arrive aussi  quelques femmes de s'occuper
malgr elles des hommes en gnral. Soit qu'elles
s'abandonnent, soit qu'elles rsistent  leur penchant, c'est
aussi la grande, la seule affaire de ces malheureuses femmes-l.
Ccile, dans vos leons de religion on vous a dit qu'il
fallait tre chaste et pure: aviez-vous attach quelque sens 
ces mots? -- Non, maman. -- Eh bien! le moment est venu de
pratiquer une vertu, de vous abstenir d'un vice dont vous ne
pouviez avoir aucune ide. Si cette vertu vient  vous
paratre difficile, pensez aussi que c'est la seule que vous
ayez  vous prescrire rigoureusement,  pratiquer avec
vigilance, avec une attention scrupuleuse sur vous-mme. -- La
seule! -- Examinez-vous, et lisez le Dcalogue. Aurez-vous
besoin de veiller sur vous pour ne pas tuer, pour ne pas
drober, pour ne pas calomnier? Vous ne vous tes srement
jamais souvenue que tout cela vous ft dfendu. Vous n'aurez
pas besoin de vous en souvenir; et si vous avez jamais du
penchant  convoiter quelque chose, ce sera aussi l'amant ou
le mari d'une autre femme, ou bien les avantages qui peuvent
donner  une autre le mari ou l'amant que vous dsireriez pour
vous. Ce qu'on appelle _vertu_ chez les femmes sera presque la
seule que vous puissiez ne pas avoir, la seule que vous
pratiquiez en tant que vertu, et la seule dont vous puissiez
dire en la pratiquant: J'obis aux prceptes qu'on m'a dit
tre les lois de Dieu, et que j'ai reues comme telles. --
Mais, maman, les hommes n'ont-ils pas reu les mmes lois?
pourquoi se permettent-ils d'y manquer, et de nous en rendre
l'observation difficile? -- Je ne saurais trop, Ccile, que
vous rpondre; mais cela ne nous regarde pas. Je n'ai point de
fils. Je ne sais ce que je dirais  mon fils. Je n'ai pens
qu' la fille que j'ai, et que j'aime par dessus toute chose.
Ce que je puis vous dire, c'est que la socit, qui dispense
les hommes et ne dispense pas les femmes d'une loi que la
religion parat avoir donne galement  tous, impose aux
hommes d'autres lois qui ne sont peut-tre pas d'une
observation plus facile. Elle exige d'eux, dans le dsordre
mme, de la retenue, de la dlicatesse, de la discrtion, du
courage; et s'ils oublient ces lois, ils sont dshonors, on
les fuit, on craint leur approche, ils trouvent partout un
accueil qui leur dit: _On vous avait donn assez de privilges,
vous ne vous en tes pas contents; la socit effraiera, par
votre exemple, ceux qui seraient tents de vous imiter, et
qui, en vous imitant, troubleraient tout, renverseraient tout,
teraient du monde toute scurit, toute confiance_. Et ces
hommes, punis plus rigoureusement que ne le sont jamais les
femmes, n'ont t coupables bien souvent que d'imprudence, de
faiblesse ou d'un moment de frnsie; car les vicieux
dtermins, les vritables mchants sont aussi rares que les
hommes parfaits et les femmes parfaites. On ne voit gure tout
cela que dans des fictions mal imagines. Je ne trouve pas, je
le rpte, que la condition des hommes soit, mme  cet gard,
si extrmement diffrente de celle des femmes. Et puis,
combien d'autres obligations pnibles la socit ne leur
impose-t-elle pas! Croyez-vous, par exemple, que, si la guerre
se dclare, il soit bien agrable  votre cousin de nous
quitter au mois de mars pour aller s'exposer  tre tu ou
estropi,  prendre, couch sur la terre humide et vivant
parmi des prisonniers malades, les germes d'une maladie dont
il ne gurira peut-tre jamais? -- Mais, maman, c'est son
devoir, c'est sa profession; il se l'est choisie. Il est pay
pour tout ce que vous venez de dire; et, s'il se distingue, il
acquiert de l'honneur, de la gloire mme. Il sera avanc, on
l'honorera partout o il ira, en Hollande, en France, en
Suisse et chez les ennemis mmes qu'il aura combattus. -- Eh
bien, Ccile, c'est le devoir, c'est la profession de toute
femme que d'tre sage. Elle ne se l'est pas choisie, mais la
plupart des hommes n'ont pas choisi la leur. Leurs parents,
les circonstances ont fait ce choix pour eux avant qu'ils
fussent en ge de connatre et de choisir. Une femme aussi est
paye de cela seul qu'elle est femme. Ne nous dispense-t-on
pas presque partout des travaux pnibles? N'est-ce pas nous
que les hommes garantissent du chaud, du froid, de la fatigue?
En est-il d'assez peu honntes pour ne vous pas cder le
meilleur pav, le sentier le moins raboteux, la place la plus
commode? Si une femme ne laisse porter aucune atteinte  ses
moeurs ni  sa rputation, il faudrait qu'elle ft  d'autres
gards bien odieuse, bien dsagrable, pour ne pas trouver
partout des gards; et puis, n'est-ce rien, aprs s'tre
attach un honnte homme, de le fixer, de pouvoir tre choisie
par lui et par ses parents pour tre sa compagne? Les filles
peu sages plaisent encore plus que les autres; mais il est
rare que le dlire aille jusqu' les pouser: encore plus rare
qu'aprs les avoir pouses, un repentir humiliant ne les
punisse pas d'avoir t trop sduisantes. Ma chre Ccile, un
moment de cette sensibilit,  laquelle je voudrais que vous
ne cdassiez plus, a souvent fait manquer  des filles
aimables, et qui n'taient pas vicieuses, un tablissement
avantageux, la main de l'homme qu'elles aimaient et qui les
aimait. -- Quoi! cette sensibilit qu'ils inspirent, qu'ils
cherchent  inspirer, les loigne? -- Elle les effraie. Ccile;
jusqu'au moment o il sera question du mariage, on voudra que
sa matresse soit sensible, on se plaindra si elle ne l'est
pas assez. Mais quand il est question de l'pouser, suppos
que la tte n'ait pas tourn entirement, on juge dj comme
si on tait mari, et un mari est une chose si diffrente d'un
amant, que l'un ne juge de rien comme en avait jug l'autre.
On se rappelle les refus avec plaisir; on se rappelle les
faveurs avec inquitude. La confiance qu'a tmoigne une fille
trop tendre ne parat plus qu'une imprudence qu'elle peut
avoir vis--vis de tous ceux qui l'y inviteront. L'impression
trop vive qu'elle aura reue des marques d'amour de son amant
ne parat plus qu'une disposition  aimer tous les hommes.
Jugez du dplaisir, de la jalousie, du chagrin de son mari;
car le dsir d'une proprit exclusive est le sentiment le
plus vif qui lui reste. Il se consolera d'tre peu aim,
pourvu que personne ne puisse l'tre. Il est jaloux encore
lorsqu'il n'aime plus, et son inquitude n'est pas aussi
absurde, aussi injuste que vous pourriez  prsent vous
l'imaginer. Je trouve souvent les hommes odieux dans ce qu'ils
exigent, et dans leur manire d'exiger des femmes; mais je ne
trouve pas qu'ils se trompent si fort de craindre ce qu'ils
craignent. Une fille imprudente est rarement une femme
prudente et sage. Celle qui n'a pas rsist  son amant avant
le mariage lui est rarement fidle aprs. Souvent elle ne voit
plus son amant dans son mari. L'un est aussi ngligent que
l'autre tait empress. L'un trouvait tout bien, l'autre
trouve presque tout mal. A peine se croit-elle oblige de
tenir au second ce qu'elle avait jur au premier. Son
imagination aussi lui promettait des plaisirs qu'elle n'a pas
trouvs, ou qu'elle ne trouve plus. Elle espre les trouver
ailleurs que dans le mariage; et si elle n'a pas rsist  ses
penchants tant fille, elle ne leur rsistera pas tant femme.
L'habitude de la faiblesse sera prise, le devoir et la pudeur
sont dj accoutums  cder. Ce que je dis est si vrai, qu'on
admire autant dans le monde la sagesse d'une belle femme
courtise par beaucoup d'hommes, que la retenue d'une fille
qui est dans le mme cas. On reconnat que la tentation est 
peu prs la mme et la rsistance aussi difficile. J'ai vu des
femmes se marier avec la plus violente passion, et avoir un
amant deux ans aprs leur mariage, ensuite un autre, et puis
encore un autre, jusqu' ce que mprises, avilies... -- Ah!
maman, s'cria Ccile en se levant, ai-je mrit tout cela? --
Vous voulez dire: Ai-je besoin de tout cela? lui dis-je en
l'asseyant sur mes genoux et en essuyant avec mon visage les
larmes qui coulaient sur le sien. Non, Ccile, je ne crois pas
que vous eussiez besoin d'un aussi effrayant tableau, et quand
vous en auriez besoin, en seriez-vous plus coupable, en
seriez-vous moins estimable, moins aimable? m'en seriez-vous
moins chre ou moins prcieuse? Mais allez vous coucher, ma
fille; allez, songez que je ne vous ai blme de rien, et
qu'il fallait bien vous avertir. Cette seule fois je vous
aurai avertie. Allez -- et elle s'en alla. Je m'approchai de
mon bureau, et j'crivis. "Ma Ccile, ma chre fille, je vous
l'ai promis, cette seule fois vous aurez t tourmente par la
sollicitude d'une mre qui vous aime plus que sa vie: ensuite,
sachant sur ce sujet tout ce que je sais, tout ce que j'ai
jamais pens, ma fille jugera pour elle-mme. Je pourrai lui
rappeler quelquefois ce que je lui aurai dit aujourd'hui; mais
je ne le lui rpterai jamais. Permettez donc que j'achve,
Ccile, et soyez attentive jusqu'au bout. Je ne vous dirai pas
ce que je dirais  tant d'autres: que, si vous manquez de
sagesse, vous renoncerez  toutes les vertus; que, jalouse,
dissimule, coquette, inconstante, n'aimant bientt que vous,
vous ne serez plus ni fille, ni amie, ni amante. Je vous dirai
au contraire que les qualits prcieuses qui sont en vous, et
que vous ne sauriez perdre, rendront la perte de celle-ci plus
fcheuse, en augmenteront le malheur et les inconvnients. Il
est des femmes dont les dfauts rparent en quelque sorte et
couvrent les vices. Elles conservent dans le dsordre un
extrieur dcent et imposant. Leur hypocrisie les sauve d'un
mpris qui aurait rejailli sur leurs alentours. Imprieuses et
fires, elles font peser sur les autres un joug qu'elles ont
secou. Elles tablissent et maintiennent la rgle; elles font
trembler celles qui les imitent. A les entendre juger et
mdire, on ne peut se persuader qu'elles ne soient pas des
Lucrces. Leurs maris, pour peu que le hasard les ait servies,
les croient des Lucrces; et leurs enfants, loin de rougir
d'elles, les citent comme des exemples d'austrit. Mais vous,
qu'oseriez-vous dire  vos enfants? Comment oseriez-vous
rprimer vos domestiques? Qui oseriez-vous blmer? Hsitant,
vous interrompant, rougissant  chaque mot, votre indulgence
pour les fautes d'autrui dclerait les vtres. Sincre,
humble, quitable, vous n'en dshonoreriez que plus srement
ceux dont l'honneur dpendrait de votre vertu. Le dsordre
s'tablirait autour de vous. Si votre mari avait une
matresse, vous vous trouveriez heureuse de partager avec elle
une maison sur laquelle vous ne vous croiriez plus de droits,
et peut-tre laisseriez-vous partager  ses enfants le
patrimoine des vtres. Soyez sage, ma Ccile, pour que vous
puissiez jouir de vos aimables qualits. Soyez sage; vous vous
exposeriez, en ne l'tant pas,  devenir trop malheureuse. Je
ne vous dis pas tout ce que je pourrais dire. Je ne vous peins
pas le regret d'avoir trop aim ce qui mritait peu de l'tre,
le dsespoir de rougir de son amant encore plus que de ses
faiblesses, de s'tonner, en le voyant de sang-froid, qu'on
ait pu devenir coupable pour lui. Mais j'en ai dit assez. J'ai
fini, Ccile. Profitez, s'il est possible, de mes conseils;
mais, si vous ne les suivez pas, ne vous cachez jamais d'une
mre qui vous adore. Que craindriez-vous? Des reproches? -- Je
ne vous en ferai point; ils m'affligeraient plus que vous. --
La perte de mon attachement? -- Je ne vous en aimerais peut-tre
que plus, quand vous seriez  plaindre, et que vous
courriez risque d'tre abandonne de tout le monde. -- De me
faire mourir de chagrin? -- Non, je vivrais, je tcherais de
vivre, de prolonger ma vie pour adoucir les malheurs de la
vtre, et pour vous obliger  vous estimer vous-mme malgr
des faiblesses qui vous laisseraient mille vertus et  mes
yeux mille charmes."

Ccile, en s'veillant, lut ce que j'avais crit. Je fis venir
des ouvrires dont nous avions besoin. Je tchai d'occuper et
de distraire Ccile et moi, et j'y russis. Mais aprs le
dner, comme nous travaillions ensemble et avec les ouvrires,
elle interrompit le silence gnral. -- Un mot, maman. Si les
maris sont comme vous les avez peints, si le mariage sert  si
peu de chose, serait-ce une grande perte?... -- Oui, Ccile:
vous voyez combien il est doux d'tre mre. D'ailleurs il y a
des exceptions, et chaque fille croyant que son amant et elle
auraient t une exception, regrettera de n'avoir pu
l'pouser, comme si c'tait un grand malheur, quand mme ce
n'en serait pas un. Un mot, ma fille,  mon tour. Il y a une
heure que je pense  ce que je vais vous dire. Vous avez
entendu louer, et peut-tre avait-on tort de les louer en
votre prsence, des femmes connues par leurs mauvaises moeurs;
mais c'taient des femmes qui n'auraient pu faire ce qu'on
admire en elles si elles avaient t sages. La Le Couvreur
n'aurait pu envoyer au marchal de Saxe le prix de ses
diamants si on ne les lui avait donns, et elle n'aurait eu
aucune relation avec lui si elle n'avait t sa matresse.
Agns Sorel n'aurait pas sauv la France, si elle n'avait t
celle de Charles VII. Mais ne serions-nous pas fches
d'apprendre que la mre des Gracques, Octavie, femme
d'Antoine, ou Porcie, fille de Caton, ait eu des amants? Mon
rudition fit rire Ccile. -- On voit bien, maman, dit-elle,
que vous avez pens d'avance  ce que vous venez de dire, et
il vous a fallu remonter bien haut... -- Il est vrai,
interrompis-je, que je n'ai rien trouv dans l'histoire
moderne; mais nous mettrons, si vous voulez,  la place de ces
Romaines madame Tr., Mlle des M. et Mlles de S.

Le jeune lord nous vint voir de meilleure heure que de
coutume. Ccile leva  peine les yeux de dessus son ouvrage.
Elle lui fit des excuses de son inattention de la veille,
trouva fort naturel qu'il s'en ft impatient, et se blma
d'avoir montr de l'humeur. Elle le pria, aprs m'en avoir
demand la permission, de revenir le lendemain lui donner une
leon dont elle profiterait srement beaucoup mieux. -- Quoi!
c'est de cela que vous vous souvenez! lui dit-il en
s'approchant d'elle et faisant semblant de regarder son
ouvrage. -- Oui, dit-elle, c'est de cela. -- Je me flatte, dit-il,
que vous n'avez pas t en colre contre moi. -- Point en
colre du tout, lui rpondit-elle. Il sortit dsabus,
c'est--dire, abus. Ccile crivit sur une carte: "Je l'ai tromp,
cela n'est pourtant pas bien agrable  faire." J'crivis:
"Non, mais cela tait ncessaire, et vous avez bien fait. Je
suis intresse, Ccile. Je voudrais qu'il ne tnt qu' vous
d'pouser ce petit lord. Ses parents ne le trouveraient pas
trop bon, mais comme ils auraient tort, peu m'importe. Pour
cela, il faut tcher de le tromper. Si vous russissez  le
tromper, il pourra dire: C'est une fille aimable, bonne, peu
sensible de cette sensibilit  craindre pour un mari; elle
sera sage, je l'aime, je l'pouserai. Si vous ne russissez
pas, s'il voit  travers de votre rserve, il peut dire: Elle
sait se vaincre, elle est sage, je l'aime, je l'estime, je
l'pouserai". Ccile me rendit les deux cartes en souriant.
J'crivis sur une troisime: "Au reste, je ne dis _tromper_ que
pour avoir plus tt fait. Si je suis curieuse de lire une
lettre qui m'est confie, au point d'tre tente quelquefois
de l'ouvrir, est-ce tromper que de ne l'ouvrir pas et de ne
pas dire sans ncessit que j'en aie eu la tentation? Pourvu
que je sois toujours discrte, la confiance des autres sera
aussi mrite qu'avantageuse". -- Maman, me dit Ccile, dites-moi
tout ce que vous voudrez; mais, quant  me rappeler ce que
vous m'avez dit ou crit, il n'en est pas besoin: je ne puis
l'oublier. Je n'ai pas tout compris, mais les paroles sont
graves dans ma tte. J'expliquerai ce que vous m'avez dit par
les choses que je verrai, que je lirai, par celles que j'ai
dj vues et lues, et ces choses-l je les expliquerai par
celles que vous m'avez dites. Tout cela s'claircira
mutuellement. Aidez-moi quelquefois, maman,  faire des
applications comme autrefois quand vous me disiez: "Voyez
cette petite fille, c'est cela qu'on appelle tre propre et
soigneuse; voyez celle-l, c'est cela qu'on appelle tre
ngligente. Celle-ci est agrable  voir, l'autre dplat et
dgote." Faites-en autant sur ce nouveau chapitre. C'est tout
ce dont je crois avoir besoin, et  prsent je ne veux
m'occuper que de mon ouvrage.

Le jeune lord est venu comme on l'en avait pri. La partie
d'checs est fort bien alle. Milord me dit une fois pendant
la soire: Vous me trouverez bien bizarre, Madame: je me
plaignais avant-hier de ce que Mademoiselle tait trop peu
attentive, ce soir je trouve qu'elle l'est trop. A son tour,
il tait distrait et rveur. Ccile a paru ne rien voir et ne
rien entendre. Elle m'a prie de lui procurer Philidor. Si
cela continue, je l'admirerai. Adieu; je rpte ce que j'ai
dit au commencement de ma lettre: cette fois-ci vous me devez
des remerciements. J'ai rempli ma tche encore plus exactement
que je ne pensais; j'ai copi la lettre et les cartes. Je me
suis rappel ce qui s'est dit presque mot  mot.



LETTRE XIII

Tout va assez bien. Ccile s'observe avec un soin extrme. Le
jeune homme la regarde quelquefois d'un air qui dit: Me
serais-je tromp, et vous serais-je tout  fait indiffrent?
Il devient chaque jour plus attentif  lui plaire. Nous ne
voyons plus le jeune ministre mon parent, ni son ami des
montagnes. Le jeune Bernois, se sentant peut-tre trop clips
par son cousin, ne nous honore plus de ses visites. Mais ce
cousin vient nous voir trs souvent, et me parat toujours
trs aimable. Quant aux deux autres hommes, je les appelle _mes
pnates_. Vos hommes m'ont bien fait rire. Celui qui est tonn
qu'une hrtique sache ce que c'est que le Dcalogue, me
rappelle un Franais qui disait  mon pre: Monsieur, qu'on
soit huguenot pendant le jour, je le comprends; on s'tourdit,
on fait ses affaires, on ne pense  rien; mais le soir, en se
couchant, dans son lit, dans l'obscurit, on doit tre bien
inquiet; car, au bout du compte, on pourrait mourir pendant la
nuit; -- et un autre qui lui disait: Je sais bien, Monsieur,
que vous autres huguenots, vous croyez en Dieu; je l'ai
toujours soutenu, je n'en doute pas; mais en Jsus-Christ?...
Quant au prsident, qui ne comprend pas comment une femme qui
a quelque instruction et quelque usage du monde ose encore
parler des dix Commandements, et en gnral de la religion, il
est encore plus plaisant ou plus pitoyable: il a voulu
raisonner; il dit, comme tant d'autres, que sans la religion
nous n'aurions pas moins de morale, et cite quelques athes
honntes gens. Rpondez-lui que, pour en juger, il faudrait
trois ou quatre gnrations et un peuple entier d'athes; car,
si j'ai eu un pre, une mre, des matres chrtiens ou
distes, j'aurai contract des habitudes de penser et d'agir
qui ne se perdront pas le reste de ma vie, quelque systme que
j'adopte, et qui influeront sur mes enfants sans que je le
veuille ou le sache. De sorte que Diderot, s'il tait honnte
homme, pouvait le devoir  une religion que, de bonne foi, il
soutenait tre fausse. Vous n'aviez pas besoin de m'assurer
que vous ne disiez jamais rien de mes lettres qui pt avoir le
plus petit inconvnient. Les crirais-je si je n'en tais
assure? Je suis bien aise que vous soyez si contente de
Ccile. Vous me trouvez extrmement indulgente, et vous ne
savez pas pourquoi; en vrit, ni moi non plus. Il n'y aurait
eu, ce me semble, ni justice ni prudence dans une conduite
plus rigoureuse. Comment se garantir d'une chose qu'on ne
connat et n'imagine point, qu'on ne peut ni prvoir ni
craindre? Y a-t-il quelque loi naturelle ou rvle, humaine
ou divine, qui dise: La premire fois que ton amant te baisera
la main, tu n'en seras point mue? Fallait-il la menacer
des chaudires bouillantes O l'on plonge  jamais les femmes
mal-vivantes? Fallait-il, en la boudant, en lui montrant de
l'loignement, l'inviter  dire, comme Tlmaque: _O Milord!
si maman m'abandonne, il ne me reste plus que vous_.
Suppos que quelqu'un ft assez fou pour me dire: Oui, il le
fallait; je dirais que, n'ayant ni indignation, ni loignement
dans le coeur, cette conduite, qui ne m'aurait paru ni juste ni
prudente, n'aurait pas non plus t possible



LETTRE XIV

Que direz-vous d'une scne qui nous bouleversa hier, ma fille
et moi, au point que nous n'avons presque pas ouvert la bouche
aujourd'hui, ne voulant pas en parler et ne pouvant parler
d'autre chose? Voil du moins ce qui me ferme la bouche, et je
crois que c'est aussi ce qui la ferme  Ccile. Elle a l'air
encore tout effraye. Pour la premire fois de sa vie elle a
mal pass la nuit, et je la trouve trs-ple.

Hier, Milord et son parent dnant au chteau, je n'eus
l'aprs-dn que mon cousin du rgiment de ***. Ma fille le
pria de faire une pointe  son crayon. Il prit pour cela un
canif; le bois du crayon se trouva dur, son canif fort
tranchant. Il se coupa la main fort avant, et le sang coula
avec une telle abondance que j'en fus effraye. Je courus
chercher du taffetas d'Angleterre, un bandage, de l'eau. C'est
singulier, dit-il en riant, et ridicule; j'ai mal au coeur. Il
tait assis. Ccile dit qu'il plit extrmement. Je criai de
la porte: Ma fille, vous avez de l'eau de Cologne. Elle en
mouilla vite son mouchoir; d'une main elle tenait ce mouchoir,
qui lui cachait le visage de M. de ***; de l'autre, elle
tchait d'arrter le sang avec son tablier. Elle le croyait
presque vanoui, dit-elle, quand elle sentit qu'il la tirait 
lui. Penche, comme elle l'tait, elle n'aurait pu rsister;
mais l'effroi, la surprise lui en trent la pense. Elle le
crut fou; elle crut qu'une convulsion lui faisait faire un
mouvement involontaire, ou plutt elle ne crut rien, tant ses
ides furent rapides et confuses. Il lui disait: Chre Ccile!
charmante Ccile! Au moment o il lui donnait avec transport
un baiser sur le front, ou plutt dans ses cheveux par la
manire dont elle tait tombe sur lui, je rentre. Il se lve,
et l'assied  sa place. Son sang coulait toujours. J'appelle
Fanchon, je lui montre mon parent, je lui donne ce que je
tenais, et sans dire un seul mot j'emmne ma fille. Plus morte
que vive, elle me raconta ce que je viens de vous dire. --
Mais, maman, disait-elle, comment n'ai-je pas eu la pense de
me jeter de ct, de dtourner sa tte? J'avais deux mains; il
n'en avait qu'une. Je n'ai pas fait le moindre effort pour me
dgager du bras qui tait autour de ma taille et qui me
tirait. J'ai toujours continu  tenir mon tablier autour de
la main blesse. Qu'importait qu'elle saignt un peu plus!
C'est lui qui doit se faire de moi une ide bien trange!
N'est-il pas affreux de pouvoir perdre le jugement au moment
o l'on en aurait le plus de besoin? Je ne rpondais rien.
Craignant galement de graver dans son imagination d'une
manire trop fcheuse une chose qui lui faisait tant de peine,
et de la lui faire envisager comme un vnement commun,
ordinaire et auquel il ne fallait point mettre d'importance,
je n'osais parler. Je n'osai mme exprimer mon indignation
contre M. de ***. Je ne disais rien du tout. Je fis dire  ma
porte que Ccile tait incommode. Nous passmes la soire 
lire de l'anglais. Elle entend passablement Robertson.
L'histoire de la malheureuse reine Marie l'attacha un peu;
mais de temps en temps elle disait: Mais, maman, cela n'est-il
pas bien trange? Etait-il donc fou? -- Quelque chose
d'approchant, lui rpondais-je; mais lisez, ma fille, cela
vous distrait et moi aussi. -- Le voil. Il ne s'est pas fait
annoncer, de peur sans doute qu'on ne le renvoyt. Je ne sais
comment lui parler, comment le regarder. Je continue d'crire
pour me dispenser de l'un et de l'autre. Je vois Ccile lui
faire une grande rvrence. Il est aussi ple qu'elle, et ne
parait pas avoir mieux dormi. Je ne puis pas crire plus
longtemps. Il ne faut pas laisser ma fille dans l'embarras.

Monsieur de *** s'est approch de moi quand il m'a vue poser
la plume. -- Me bannirez-vous de chez vous, Madame? m'a-t-il
dit. Je ne sais moi-mme si j'ai mrit une aussi cruelle
punition. Je suis coupable, il est vrai, de l'oubli de moi-mme
le plus impardonnable, le plus inconcevable, mais non
d'aucun mauvais dessein, d'aucun dessein. Ne savais-je pas que
vous alliez rentrer? J'aime Ccile; je le dis aujourd'hui
comme une excuse, et hier, en entrant chez vous, j'aurais cru
ne pouvoir jamais le dire sans crime. J'aime Ccile, et je
n'ai pu sentir sa main contre mon visage, ma main dans la
sienne, sans perdre pour un instant la raison. Dites 
prsent, Madame, me bannissez-vous de chez vous? Mademoiselle,
me bannissez-vous, ou me pardonnez-vous gnreusement l'une et
l'autre? Si vous ne me pardonnez pas, je quitte Lausanne ds
ce soir. Je dirai qu'un de mes amis me prie de venir tenir sa
place au rgiment. Il me serait impossible de vivre ici si je
ne pouvais venir chez vous, ou d'y venir si j'y tais reu
comme vous devez trouver que je le mrite. Je ne rpondais
pas. Ccile m'a demand la permission de rpondre. J'ai dit
que je souscrivais d'avance  tout ce qu'elle dirait. -- Je
vous pardonne, Monsieur, a-t-elle dit, et je prie ma mre de
vous pardonner. Au fond, c'est ma faute. J'aurais d tre plus
circonspecte, vous donner mon mouchoir et ne le pas tenir,
dtacher mon tablier aprs en avoir envelopp votre main. Je
ne savais pas la consquence de tout cela; me voici claire
pour le reste de ma vie. Mais, puisque vous m'avez fait un
aveu, je vous en ferai un aussi qui vous sera utile peut-tre,
et qui vous fera comprendre pourquoi je ne crains pas de
continuer  vous voir. J'ai aussi de la prfrence pour
quelqu'un. -- Quoi! s'cria-t-il, vous aimez! Ccile ne
rpondit pas. De ma vie je n'ai t aussi mue. Je le croyais;
mais le savoir! savoir qu'elle aime assez pour le dire et de
cette manire! pour sentir que c'est un prservatif, que les
autres hommes ne sont point  craindre pour elle! M. de ***,
sur qui je jetai les yeux, me fit piti dans ce moment, et je
lui pardonnai tout. -- L'homme que vous aimez, Mademoiselle,
lui dit-il d'une voix altre, sait-il son bonheur? -- Je me
flatte qu'il n'a pas devin mes sentiments, rpondit Ccile
avec le son de voix le plus doux et une expression dans
l'accent la plus modeste qu'elle ait jamais eue. -- Mais
comment cela est-il possible? dit-il; car, vous aimant, il
doit tudier vos moindres paroles, vos moindres actions, et
alors ne doit-il pas dmler?... -- Je ne sais pas s'il m'aime,
interrompit Ccile, il ne me l'a pas dit, et il me semble que
je le verrais par la raison que vous me dites. -- Je voudrais
savoir, reprit-il, quel est cet homme assez heureux pour vous
plaire, assez aveugle pour l'ignorer. -- Et pourquoi voudriez-vous
le savoir? dit Ccile. -- Il semble, dit-il, que je ne lui
voudrais point de mal, et cela, parce que je ne le crois pas
aussi amoureux que moi. Je lui parlerais tant de vous, avec
tant de passion, qu'il ferait une plus grande attention 
vous, qu'il vous en apprcierait mieux, et qu'il mettrait son
sort entre vos mains; car je ne puis croire qu'il soit
malheureusement li comme moi. J'aurais eu au moins le bonheur
de vous servir, et je trouverais quelque consolation  penser
qu'un autre ne saura pas tre heureux autant que je le serais
 sa place. -- Vous tes gnreux et aimable, lui dis-je; je
vous pardonne aussi de tout mon coeur. Il pleura et moi aussi.
Ccile baissait la tte, et reprit son ouvrage. -- L'aviez-vous
dit  votre mre? lui dit-il. -- Non, lui dis-je, elle ne me
l'avait pas dit. -- Mais vous savez qui c'est. -- Oui, je le
devine. -- Et si vous cessiez de l'aimer, Mademoiselle? -- Ne le
souhaitez pas, lui dis-je, vous tes trop aimable pour qu'en
ce cas-l je pusse ne vous pas bannir. Il me vint du monde, il
se sauva. Je dis  Ccile de rester le dos tourn  la
fentre, et je fis apporter du caf que je la priai de me
servir, quoiqu'il ne ft gure l'heure d'en prendre. Tout cela
l'occupant et la cachant, elle essuya peu de questions sur sa
pleur et sur son indisposition de la veille. Il n'y eut que
notre ami l'Anglais  qui rien n'chappa. -- J'ai rencontr
votre parent, me dit-il tout bas. Il m'aurait vit s'il
l'avait pu. Quel air je lui ai trouv! Dix jours de maladie ne
l'auraient pas plus chang qu'il n'a chang depuis avant-hier.
Vous me trouvez bien ple, m'a-t-il dit. Figurez-vous, en me
montrant sa main, qu'une piqre, profonde  la vrit, m'a
chang de la sorte. Je lui ai demand o il s'tait fait cette
piqre. Il m'a dit que c'tait chez vous avec un canif, en
taillant un crayon; qu'il avait perdu beaucoup de sang et
s'tait trouv mal. Cela est si ridicule, a-t-il dit, que j'en
rougis. En effet, il a rougi, et n'en a t le moment d'aprs
que plus ple. J'ai vu qu'il disait vrai, mais qu'il ne disait
pas tout. En entrant ici je vous trouve un air d'motion et
d'attendrissement. Mademoiselle Ccile est ple et abattue.
Permettez-moi de vous demander ce qui s'est pass. -- Parce que
vous avez t confident une fois, lui ai-je rpondu en
souriant, vous voulez toujours l'tre; mais il y a des choses
que l'on ne peut dire, -- et nous avons parl d'autre chose. On
a travaill, got, jou au piquet, au whist, aux checs comme
 l'ordinaire. La partie d'checs a t fort grave. Le Bernois
faisait jouer Ccile d'aprs Philidor que j'avais fait
chercher. Milord, que cela n'amusait gure, lui a cd sa
place et demand  faire un robber au whist. A la fin de la
soire, la voyant travailler, il a dit  Ccile: -- Vous m'avez
refus tout l'hiver; Mademoiselle, une bourse ou un
portefeuille. Il faudra bien pourtant, quand je partirai, que
j'emporte un souvenir de vous, et que vous me permettiez de
vous en laisser un de moi. -- Point du tout, Milord, rpondit-elle;
si nous devons ne nous jamais revoir, nous ferons fort
bien de nous oublier. -- Vous avez bien de la fermet,
Mademoiselle, dit-il, et vous prononcez _ne nous jamais revoir_
comme si vous ne disiez rien. Je me suis approche, et j'ai
dit: Il y a de la fermet dans son expression; mais vous,
Milord, il y en a eu dans votre pense, ce qui est bien plus
beau. -- Moi, Madame! -- Oui, quand vous avez parl de dpart et
de souvenir, vous pensiez bien  une ternelle sparation. --
Cela est clair, a dit Ccile en s'efforant pour la premire
fois de sa vie  prendre un air de fiert et de dtachement.
Au reste, je crois que si le dtachement n'tait que dans
l'air, la fiert tait dans le coeur. Le ton dont il avait dit
_quand je partirai_ l'avait blesse. Il fut bless  son tour.
N'est-il pas trange qu'on ne se soucie d'tre aim que quand
on croit ne le pas tre; qu'on sente tant la privation, et si
peu la jouissance; qu'on se joue du bien qu'on a, et qu'on
l'estime ds qu'on ne l'a plus; qu'on blesse sans rflexion,
et qu'on s'offense et s'afflige de l'effet de la blessure;
qu'on repousse ce qu'on voudrait ensuite retirer  soi? --
Quelle journe! me dit Ccile ds que nous fmes seules.
M'est-il permis, maman, de vous demander ce qui vous a le plus
frappe? -- Ce sont ces mots: _J'ai aussi de la prfrence pour
quelqu'un_. -- Je ne me suis donc pas trompe, reprit-elle en
m'embrassant; mais ne craignez rien, maman. Il me semble qu'il
n'y a rien  craindre. Je me trouve, comme il dit, de la
fermet, et j'ai une envie si grande de ne pas vous donner de
chagrins! Ce matin vous savez que nous n'avons presque point
parl. Eh bien! je me suis occupe pendant notre silence de la
manire dont il me conviendrait que vous voulussiez vivre
pendant quelque temps. Cela sera un peu gnant pour vous, et
bien triste pour moi; mais je sais que vous feriez des choses
beaucoup plus difficiles. -- Comment faudrait-il vivre, Ccile?
-- Il me semble qu'il faudrait moins rester chez nous, et que
ces trois ou quatre hommes nous trouvassent moins souvent
seules. La vie que nous menons est si douce pour moi et si
agrable pour eux; vous tes si aimable, maman; on est trop
bien, rien ne gne, on pense et on dit ce qu'on veut. Il
vaudra mieux, au risque de s'ennuyer, aller chercher le monde.
Vous m'ordonnerez d'apprendre  jouer, il ne sera plus
question d'checs ni de dames. On se dsaccoutumera un peu les
uns des autres. Si on aime, on pourra bien le montrer, et
enfin le dire. Si on n'aime pas, cela se verra plus
distinctement, et je ne pourrai plus m'y tromper. -- Je la
serrai dans mes bras. -- Que vous tes aimable! que vous tes
raisonnable! m'criai-je. Que je suis contente et glorieuse de
vous! Oui, ma fille, nous ferons tout ce que vous voudrez.
Qu'on ne me reproche jamais ma faiblesse ni mon aveuglement.
Seriez-vous ce que vous tes, si j'avais voulu que ma raison
ft votre raison, et qu'au lieu d'avoir une me  vous, vous
n'eussiez que la mienne? Vous valez mieux que moi. Je vois en
vous ce que je croyais presqu'impossible de runir, autant de
fermet que de douceur, de discernement que de simplicit, de
prudence que de droiture. Puisse cette passion, qui a
dvelopp des qualits si rares, ne vous pas faire payer trop
cher le bien qu'elle vous a fait! Puisse-t-elle s'teindre ou
vous rendre heureuse! Ccile, qui tait trs fatigue, me pria
de la dshabiller, de l'aider  se coucher et de souper auprs
de son lit. Au milieu de notre souper elle s'endormit. Il est
onze heures, elle n'est pas encore leve. Ds ce soir je
commencerai  excuter le plan de Ccile, et je vous dirai
dans peu de jours comment il nous russit.



LETTRE XV

Nous vivons comme Ccile l'a demand; et j'admire qu'on nous
fasse accueil dans un monde que nous ngligions beaucoup. Nous
y sommes une sorte de nouveaut. Ccile, qui a pris de la
contenance, assez d'aisance dans les manires, de la
prvenance, de l'honntet, est assurment une nouveaut trs
agrable; et ce qui fait plus que tout cela, c'est que nous
rendons  la socit quatre hommes qu'on n'est pas fch
d'avoir. Les premires fois que Ccile a jou au whist, le
Bernois voulut tre son matre comme aux checs, et
l'assiduit qu'il a montre auprs d'elle a un peu cart le
jeune lord. Les gens ont aussi perdu la pense qu'il fallt le
faire jouer constamment avec Ccile, comme ils l'avaient eue
au commencement de l'hiver. Nous avons eu dans un mme jour
diffrentes scnes assez singulires, et des moments assez
plaisants. Ccile avait dn chez une parente malade, et
j'tais seule  trois heures quand Milord et son parent
entrrent chez moi. -- Il faut  prsent venir de bien bonne
heure pour avoir l'esprance de vous trouver, dit Milord. Il y
a eu, avant ce changement, six semaines bien plus agrables
que n'ont t ces derniers huit ou dix jours. Me serait-il
permis de vous demander, Madame, qui, de vous ou de
Mademoiselle Ccile, a souhait qu'on se mt  sortir tous les
jours? -- C'est ma fille, ai-je rpondu. -- S'ennuyait-elle? dit
Milord. -- Je ne le crois pas, ai-je dit. -- Mais pourquoi donc,
a-t-il repris, quitter une faon de vivre si commode et si
agrable, pour en prendre une pnible et insipide? Il me
semble... -- Il me semble  moi, a interrompu son parent, que
Mademoiselle Ccile peut en avoir eu trois raisons, c'est--dire,
une raison entre trois, qui chacune lui ferait honneur.
-- Et quelles trois raisons? a dit le jeune homme. -- D'abord
elle peut avoir craint qu'on ne trouvt  redire  la faon de
vivre que nous regrettons, et que des femmes, fches de ne
plus voir ces deux dames parmi elles, et leur enviant les
empressements de tous les hommes qu'elles veulent bien
souffrir, ne fissent quelque remarque injuste et maligne; or,
une femme, et encore plus une jeune fille, ne peut prvenir
avec trop de soin les mauvais propos et la disposition qui les
fait tenir. -- Et votre seconde raison? voyons, dit Milord, si
je la trouverai meilleure que la premire. -- Mademoiselle
Ccile peut avoir inspir  quelqu'un de ceux qui venaient ici
un sentiment auquel elle n'a pas cru qu'il lui convnt de
rpondre, et que, par consquent, elle n'a pas voulu
encourager. -- Et la troisime? -- Il n'est pas impossible
qu'elle ne se soit senti elle-mme un commencement de
prfrence auquel elle n'a pas voulu se livrer. -- Les hommes
vous remercieront de la premire et de la dernire conjecture,
a dit Milord. C'est dommage qu'elles soient si gratuites, et
que nous ayons si peu de raisons de croire que nous attirions
de l'envie sur ces dames, ou que nous donnions de l'amour. --
Mais, Milord, a dit en souriant son parent, puisque vous
voulez qu'on soit si modeste pour vous aussi bien que pour
soi, permettez-moi de vous dire qu'il vient deux hommes ici
qui sont plus aimables que nous. -- Voici Mademoiselle Ccile,
a dit Milord: je pense que vous ne seriez pas bien aise que je
lui rendisse compte de vos conjectures, quelqu'honorables que
vous les trouviez? -- Comme vous voudrez, lui a-t-on rpondu.
Ccile tait entre. Le plaisir a brill dans ses yeux. --
Voulons-nous faire encore une pauvre partie d'checs sans que
personne s'en mle? a dit Milord. -- Je le voudrais, a rpondu
Ccile, mais cela n'est pas possible. Dans un quart-d'heure il
faut que j'aille me coiffer et m'habiller pour l'assemble de
Madame de *** (c'tait la femme de notre parent, chez qui nous
avions t invites), et j'aime mieux causer un moment que de
jouer une demi-partie d'checs. En effet, elle s'est mise 
causer avec nous d'un air si tranquille, si rflchi, si
serein, que je ne l'avais jamais trouve aussi aimable. Les
deux Anglais sont rests pendant qu'elle faisait sa toilette.
Elle est revenue simplement et agrablement vtue; nous
l'avons tous un peu admire, et nous sommes sortis. A la porte
de la maison o nous allions, le parent de Milord a dit qu'il
ne fallait pas entrer avec nous, et a voulu faire encore une
visite. -- Enviera-t-on aussi  ces dames, a dit Milord, le
bonheur d'avoir t accompagnes par nous? -- Non, a dit son
parent, mais on pourrait envier le ntre, et je ne voudrais
faire de la peine  personne. Nous sommes entres, ma fille et
moi. L'assemble tait nombreuse; Madame de *** avait mis
beaucoup de soin  une parure qui devait avoir l'air nglig.
Son mari n'est pas rest longtemps dans le salon, de sorte
qu'il n'y tait plus quand on a prsent deux jeunes Franais,
dont l'un avait l'air fort veill, l'autre fort taciturne. Je
n'ai fait qu'entrevoir le premier; il tait partout. L'autre
est rest immobile  la place que le hasard lui avait d'abord
donne. Nos Anglais sont venus. Ils ont demand  Madame de
*** o tait son mari. -- Demandez  Mademoiselle, a-t-elle
rpondu d'un ton de plaisanterie en montrant ma fille: il n'a
parl qu' elle, et content d'avoir eu ce bonheur, il s'en est
all aussitt. Les Anglais se sont donc approchs de Ccile;
elle a dit, sans se dconcerter, que son cousin s'tant plaint
d'un grand mal de tte, il avait propos au gnral d'A. de
faire une partie de piquet dans un cabinet loign du bruit.
L-dessus, j'ai laiss Ccile sur sa bonne foi, et suis alle
trouver mon cousin,  qui j'ai demand s'il avait aussi mal 
la tte que le prtendait Ccile, ou s'il avait trouv sa
situation dans le salon trop embarrassante. -- Seriez-vous
assez barbare pour me plaisanter? a-t-il dit (il faut vous
dire en passant que le digne gnral d'A. est un peu sourd);
mais n'importe, je vous ferai ma confession. J'avais mal  la
tte, ma sant ne s'est pas remise de cette piqre (il
montrait sa main); cela ne m'aurait pourtant pas oblig  me
retirer, mais j'ai senti que je serais trs embarrass; et
puis, j'ai toujours trouv qu'un homme avait mauvaise grce
chez lui dans une assemble nombreuse, et j'ai eu la
coquetterie de ne pas vouloir que vous me vissiez promener
sottement ma figure de femme en femme, de table en table. Ces
sortes d'assembles tant au contraire le triomphe des
matresses de maison, j'ai voulu laisser jouir Madame de ***
de ses avantages, et ne pas courir le risque de gter son
plaisir en lui donnant de l'humeur. Je plaisantais de tout ce
raffinement, quand l'un des Franais est venu mettre sa tte
dans le cabinet. Ouvrant tout--fait la porte ds qu'il m'a
aperue: Je parierais, Madame, a-t-il dit en me saluant, que
vous tes la soeur, la tante, ou la mre d'une jolie personne
que je viens de voir l-dedans. -- Laquelle? ai-je dit. -- Ah!
vous le savez bien, Madame, m'a-t-il rpondu. J'ai dit: Eh
bien! je suis sa mre; mais  quoi l'avez-vous devin? -- Ce
n'est pas  ses traits, m'a-t-il dit, c'est  sa contenance et
 sa physionomie; mais comment pouvez-vous la laisser en butte
aux fureurs vengeresses de la matresse du logis? Je l'ai
supplie de ne pas boire une tasse de th qu'elle lui donnait,
et de dire qu'elle y avait vu tomber une araigne; mais
Mademoiselle votre fille a hauss les paules et a bu. Elle
est courageuse, ou bien elle croit  la vertu comme Alexandre;
mais moi je crois  la jalousie de Madame de ***. Certainement
elle lui a enlev son mari ou son amant; mais je pense que
c'est son mari, car la dame a l'air plus vaine que tendre. Je
voudrais bien le voir. Je suis sr qu'il est trs aimable et
trs amoureux. D'ailleurs, j'ai ou dire ici, et dans la ville
o son rgiment est en garnison, qu'il tait le plus aimable
comme le plus brave cavalier du monde. Mais, Madame, ce n'est
pas la seule situation intressante que Mademoiselle votre
fille donne lieu aux spectateurs de considrer. Elle a auprs
d'elle deux Bernois, un Allemand et un lord anglais, qui est
le seul  qui elle ne dise pas grand chose. Il a l'air d'en
tre constern. Il n'est gure fin,  mon avis. Il me semble
qu' sa place j'en serais flatt. Cette distinction en vaut
bien une autre. -- Vos tableaux me paraissent tre
d'imagination, lui ai-je dit en souriant; mais j'tais au fond
trs peine. Allons voir tout cela. J'ai ferm la porte du
cabinet aprs en tre sortie. -- Savez-vous bien, Monsieur, ai-je
dit, que vous avez parl devant le matre de la maison,
celui qui joue? -- Quoi, lui! Je suis au dsespoir. Je ne le
croyais pas si jeune. Et r'ouvrant aussitt la porte et me
ramenant  la partie de piquet: Que faut-il, Monsieur, a-t-il
dit  mon parent, que fasse un jeune cervel vis--vis d'un
galant homme qui a bien voulu faire semblant de ne pas
entendre les sottises qui lui sont chappes? Ce que vous
faites, Monsieur, a dit M. de *** en se levant. Et serrant de
bonne grce la main que lui prsentait le jeune tranger, il a
avanc une chaise, et nous a pris de nous asseoir. Ensuite il
a demand des nouvelles de plusieurs officiers de son rgiment
et d'autres personnes que le jeune homme avait vues aprs lui.
A mon tour, je l'ai questionn. Il est parent de votre mari;
il vous a vue et votre fille, mais seulement en passant, de
sorte que je n'ai pu en tirer grand chose sur cet intressant
sujet. Il est plus proche parent de l'vque de B., que nous
avons vu ici encore abb de Th., et il a un peu de sa fine et
vive physionomie. Je lui ai demand ce qu'tait son frre. --
Officier d'artillerie, m'a-t-il dit, rempli de talents et
d'application; mais aussi il n'est que cela. -- Et vous? lui
ai-je dit. -- Un tourdi, un espigle, et je ne suis aussi que
cela. J'avais cru que cette profession me suffirait jusqu'
vingt ans; mais, quoique je n'en aie que dix-sept, j'ai envie
d'abdiquer tout de suite. Encore serait-ce trop tard d'un
jour. -- Et laquelle prendrez-vous  la place? -- Je m'tais
toujours promis, m'a-t-il rpondu, d'tre un hros en cessant
d'tre un fou. A vingt ans je veux tre un hros. J'ai envie
d'employer ces trois ans d'intervalle  me prparer  ce
mtier, mieux que je n'aurais pu faire si je n'avais quitt
l'autre ds  prsent. -- Je vous remercie, lui ai-je dit, et
suis trs contente de vous et de vos rponses. Allons voir ce
que fait ma fille. Je prie l'apprenti hros de penser que la
loyaut, la prudence, la discrtion envers les dames faisaient
partie de la profession de ses devanciers les plus clbres,
ceux dont les troubadours de son pays chantaient les amours et
les exploits. Je le prie de ne pas dire un mot de ma fille qui
ne soit digne du preux chevalier le plus discret. -- Je vous le
promets, non pas en plaisantant, mais tout de bon, m'a-t-il
dit. Je ne saurais me taire trop scrupuleusement aprs
l'extravagance avec laquelle j'ai parl. Nous tions alors
dans le salon. Ma fille jouait au whist avec des enfants,
princes  la vrit, mais qui n'en taient pas moins les
petits ours les plus mal lchs du monde. -- Voyez, m'a dit le
Franais; le lord anglais et le beau Bernois ont t placs 
l'autre extrmit de la chambre. -- Point de remarques, lui ai-je
dit. -- M'est-il donc permis de vous montrer mon frre qui,
assis  la mme place o nous l'avons laiss, bombarde et
canonne encore la mme ville; Gibraltar, par exemple? Cette
table est la forteresse, ou bien c'est Mastricht qu'il s'agit
de dfendre. Ce babil n'aurait jamais fini, ni je n'eusse pri
qu'on me ft jouer. Je finissais ma partie quand mon cousin
est rentr dans le salon. Il s'est approch de moi. -- Faut-il,
m'a-t-il dit, que ce petit tourdi ait vu en un instant ce que
je n'ai su voir malgr toute mon application! Faut-il qu'il
soit venu me tirer d'une incertitude dont  prsent je connais
tout le prix! Il s'assit tristement  mes cts, n'osant
s'approcher de ma fille, ne pouvant se rsoudre  s'approcher
de sa femme ni de Milord. -- Je vous laisse croire, lui dis-je;
vous porteriez vos soupons sur quelqu'autre, et ils seraient
peut-tre encore plus fcheux; car cet enfant ne me parat pas
d'une figure ni d'un esprit bien distingus. Demandez-vous
pourtant s'il est bien raisonnable d'ajouter tant de foi aux
observations qu'a pu faire en un demi-quart d'heure un jeune
tourdi. -- Cet tourdi, m'a-t-il rpondu, n'a-t-il pas devin
ma femme? Nous nous retirmes: je laissai mon cousin plong
dans la tristesse. Les Anglais nous ramenrent, et Milord me
pria si instamment de permettre qu'on portt leur souper chez
moi, que je ne pus le refuser. Ils me racontrent tous les
mots piquants, les regards malveillants de notre parente.
C'tait l'explication de cette tasse de th que le Franais ne
voulait pas que ma fille bt. On parla de la partie qu'on lui
avait fait faire. A tout cela Ccile ne disait pas un mot; et
me tirant  part: Ne nous plaignons pas, maman, me dit-elle,
et ne nous moquons pas:  sa place, j'en ferais peut-tre tout
autant. -- Non pas, lui dis-je, comme elle par amour-propre. Le
souper fut gai. Le petit lord me parut fort aise de n'avoir
point de Bernois, point de Franais, point de concurrents
autour de lui. En s'en allant, il me dit que cette fois-ci il
adopterait les mnagements de son cousin, et ne dirait mot du
souper, de peur de se faire porter envie. Je ne lui aurais pas
demand le secret, mais je ne suis pas fche que de lui-mme
il le garde. Mon cousin me fait tout de bon piti. Les
Franais repartent demain. Ils ont fait grande sensation ici;
mais, en admirant l'application et les talents de l'an, on
regrettait qu'il ne parlt pas un peu plus, qu'il ne ft pas
comme un autre; et, en admirant la vivacit d'esprit et la
gentillesse du cadet, on aurait voulu qu'il parlt moins,
qu'il ft circonspect et modeste, sans penser qu'il n'y aurait
alors plus rien  admirer non plus qu' critiquer chez aucun
des deux. On ne voit point assez que, chez nous autres
humains, le revers de la mdaille est de son essence aussi
bien que le beau ct. Changez quelque chose, vous changez
tout. Dans l'quilibre des facults vous trouverez la
mdiocrit comme la sagesse. Adieu. Je vous enverrai, par les
parents de votre mari, la silhouette de ma fille.



LETTRE XVI

Je vais vite copier une lettre du Bernois que mon cousin vient
de m'envoyer.

"Ta parente, Ccile de ***, est la premire femme que j'aie
jamais dsir d'appeler mienne. Elle et sa mre sont les
premires femmes avec qui j'aie pu croire que je serais
heureux de passer ma vie. Dis-moi, mon cher ami, toi qui les
connais, si je me suis tromp dans le jugement parfaitement
avantageux que j'ai port d'elles? Dis-moi encore (car c'est
une seconde question), dis, sans te croire oblig de dtailler
tes motifs, si tu me conseilles de m'attacher  Ccile et de
la demander  sa mre?"

Plus bas, mon cousin a crit: "A ta premire question je
rponds sans hsiter: oui, et cependant je rponds non  la
seconde. Si ce qui me fait dire _non_ vient  changer, ou si mon
opinion  cet gard change, je t'en avertirai tout de suite."

Il a crit dans l'enveloppe: "Faites-moi la grce, Madame, de
me faire savoir si vous et Mlle Ccile approuvez ma rponse.
Suppos que vous ne l'approuviez pas, je garderai ceci, et
ferai la rponse que vous me dicterez."

Ccile est sortie, je l'attends pour rpondre.

Elle approuve la rponse. Je lui ai dit: Pensez-y bien, ma
chre enfant! -- J'y pense bien, m'a-t-elle rpondu. -- Ne te
fche pas de ma question, lui ai-je dit. Trouves-tu ton
Anglais plus aimable? Elle m'a dit que non. -- Le crois-tu plus
honnte, plus tendre, plus doux? -- Non. -- Le trouves-tu d'une
plus belle figure? -- Non. -- Tu vivrais, du moins en t, dans
le Pays-de-Vaud. Aimerais-tu mieux vivre dans un pays inconnu?
-- J'aimerais cent fois mieux vivre ici, et j'aimerais mieux
vivre  Berne qu' Londres. -- Te serait-il indiffrent
d'entrer dans une famille o l'on ne te verrait pas avec
plaisir? -- Non, cela me paratrait trs fcheux. _S'il est des
noeuds secrets, s'il est des sympathies_, en est-il ici, ma
chre enfant? -- Non, maman. Je ne l'occupe tout au plus que
quand il me voit, et je ne pense pas qu'il me prfre  son
cheval,  ses bottes neuves, ni  son fouet anglais. Elle
souriait tristement, et deux larmes brillaient dans ses yeux.
-- Ne vous parat-il pas possible, ma fille, d'oublier un
pareil amant? lui ai-je dit. -- Cela me parat possible; mais
je ne sais si cela arrivera. -- Est-il bien sr que tu te
consolasses de rester fille? -- Cela n'est pas bien sr, c'est
encore une de ces choses dont il me semble qu'on ne peut juger
d'avance. -- Et cependant la rponse? -- La rponse est bonne,
maman, et je vous prie d'crire  mon cousin de l'envoyer. --
Ecris toi-mme, ai-je dit. Elle a fait une enveloppe  la
lettre et a crit en dedans: "La rponse est bonne, Monsieur,
et je vous en remercie. Ccile de *** ".

La lettre envoye, ma fille m'a donn mon ouvrage et a pris le
sien. -- Vous m'avez demand, maman, m'a-t-elle dit, si je me
consolerais de ne pas me marier. Il me semble que ce serait
selon le genre de vie que je pourrais mener. J'ai pens dj
plusieurs fois que si je n'avais rien  faire que d'tre une
demoiselle, au milieu de gens qui auraient des maris, des
amants, des femmes, des matresses, des enfants, je pourrais
trouver cela bien triste, et convoiter quelquefois, comme vous
disiez l'autre jour, le mari ou l'amant de mon prochain; mais
si vous trouviez bon que nous allassions en Hollande ou en
Angleterre tenir une boutique ou tablir une pension, je crois
qu'tant toujours avec vous et occupe, et n'ayant pas le
temps d'aller dans le monde ni de lire des romans, je ne
convoiterais et ne regretterais rien, et que ma vie pourrait
tre trs douce. Ce qui manquerait  la ralit, je l'aurais
en esprance. Je me flatterais de devenir assez riche pour
acheter une maison entoure d'un champ, d'un verger, d'un
jardin, entre Lausanne et Rolle, ou bien entre Vevey et
Villeneuve, et d'y passer avec vous le reste de ma vie. -- Cela
serait bon, lui ai-je dit, si nous tions soeurs jumelles;
mais, Ccile, je vous remercie: votre projet me plat et me
touche. S'il tait encore plus raisonnable il me toucherait
moins. -- On meurt  tout ge, a-t-elle dit, et peut-tre
aurez-vous l'ennui de me survivre. -- Oui, lui ai-je rpondu;
mais il est un ge o l'on ne peut plus vivre, et cet ge
viendra dix-neuf ans plus tt pour moi que pour vous... Nos
paroles ont fini l, mais non pas nos penses. Six heures ont
sonn, et nous sommes sorties, car nous ne passons plus de
soires  la maison,  moins que nous n'ayons vritablement du
monde, c'est--dire des femmes aussi bien que des hommes.
Jamais je n'tais moins sortie de chez moi que pendant le mois
pass, et jamais je ne suis tant sortie que ce mois-ci. La
retraite tait une affaire de hasard et de penchant; la
dissipation est une tche assez pnible. Si je n'tais pas la
moiti du temps trs inquite dans le monde, je m'y ennuyerais
mortellement. Les intervalles d'inquitude sont remplis par
l'ennui. Quelquefois je me repose et me remonte en faisant un
tour de promenade avec ma fille, ou bien, comme aujourd'hui,
en m'asseyant seule vis--vis d'une fentre ouverte qui donne
sur le lac. Je vous remercie, montagnes, neige, soleil, de
tout le plaisir que vous me faites. Je vous remercie, Auteur
de tout ce que je vois, d'avoir voulu que ces choses fussent
si agrables  voir. Elles ont un autre but que de me plaire.
Des lois auxquelles tient la conservation de l'univers font
tomber cette neige, et luire ce soleil. En la fondant, il
produira des torrents, des cascades, et il colorera ces
cascades comme un arc-en-ciel. Ces choses sont les mmes l o
il n'y a point d'yeux pour les voir; mais, en mme temps
qu'elles sont ncessaires, elles sont belles. Leur varit
aussi est ncessaire; mais elle n'en est pas moins agrable,
et n'en prolonge pas moins mon plaisir. Beauts frappantes et
aimables de la nature, tous les jours mes yeux vous admirent,
tous les jours vous vous faites sentir  mon coeur!



LETTRE XVII

Ma chre amie, vous m'avez fait encore plus de plaisir que
vous ne croyez, en me disant que la silhouette de Ccile vous
plaisait si fort, et que les rcits du chevalier de *** vous
avaient donn tant d'envie de voir la fille et de revoir la
mre. Eh bien, il ne tient qu' vous de les voir. Ma fille
perd sa gaiet dans la contrainte qu'elle s'impose. Si cela
durait plus longtemps, je craindrais qu'elle ne perdt sa
fracheur, peut-tre sa sant. Depuis quelques jours je
mditais sur les moyens de prvenir un malheur qu'il m'est
affreux de craindre, et qu'il me serait impossible de
supporter. On ne me flicitait plus sur sa bonne grce, on ne
me louait plus sur son ducation, sans me donner une envie de
pleurer que je ne surmontais pas toujours, et tout le temps
que j'tais seule, je le passais  imaginer un moyen de
distraire ma fille, de lui rendre le bonheur, de lui conserver
la sant et la vie; car mes craintes n'avaient point de
bornes. Je ne trouvais rien qui me satisft. Il est de trop
bonne heure pour aller  la campagne. Si j'en avais lou une
dans cette saison, et que j'y fusse alle, quel propos
n'aurais-je pas fait tenir? Et mme plus tard, si je l'avais
prise prs de Lausanne, outre que c'aurait t bien cher, cela
n'aurait pas assez chang la scne; et plus loin, dans nos
montagnes ou dans la valle du lac de Joux, ma fille, n'tant
plus sous les yeux du public, aurait t expose aux
conjectures les plus injustes et les plus affligeantes. Votre
lettre est venue: toute incertitude a cess. J'ai dit mon
dessein  ma fille. Elle accepte courageusement. Nous irons
donc vous voir,  moins que vous ne nous le dfendiez; mais je
suis si persuade que vous ne nous le dfendrez pas, que je
vais annoncer notre dpart, et louer ma maison  des trangers
qui en cherchent une. Le rgiment de *** est dans votre
voisinage. Je ne saurais en tre fche pour mon cousin, parce
que lui-mme en sera trs aise, et j'en suis bien aise  cause
du Bernois. Si le jeune lord nous laisse partir sans rien
dire; si du moins, aprs notre dpart, sentant ce qu'il a
perdu, il ne court pas sur nos pas, ne m'crit point, ne
demande point  ses parents la permission de leur donner
Ccile pour belle fille, je me flatte que Ccile oubliera un
enfant si peu digne de sa tendresse, et qu'elle rendra justice
 un homme qui lui est suprieur  tous gards.

_Fin de la premire partie_.



LETTRES
ECRITES DE LAUSANNE

SECONDE PARTIE.



LETTRE XVIII

Nous attendons votre rponse dans une jolie maison,  trois
quarts de lieue de Lausanne, que l'on m'a prte. Les
trangers qui demandaient  louer la mienne, et qui l'ont
loue, taient presss d'y entrer. J'y ai laiss tous mes
meubles, de sorte que nous n'avons eu ni fatigue ni embarras.
Il serait possible que la neige ne se fondant pas, ou se
fondant tout--coup, nous ne puissions partir aussitt que
nous le voudrions. A prsent cela m'est assez gal; mais au
moment o nous quittmes Lausanne, j'aurais voulu avoir plus
loin  aller, et des objets plus nouveaux  prsenter aux yeux
et  l'imagination de ma fille; quelque tendresse qu'on ait
pour une mre, il me semblait que se trouver toute seule avec
elle, au mois de mars, pouvait paratre un peu triste. C'et
t la premire fois que j'aurais vu Ccile s'ennuyer avec
moi, et dsirer que notre tte--tte ft interrompu. Je vous
avoue que, redoutant cette mortification, j'avais fait tout ce
que j'avais pu pour me l'pargner. Un portefeuille d'estampes
que m'avait prt M. d'Ey**, les _Mille et une Nuits_, _Gil Blas;_
les _Contes_ d'Hamilton et _Zadig_ avaient pris les devants avec
un piano-fort et une provision d'ouvrage. D'autres choses qui
n'taient pas dues  mes soins ont plus fait que mes soins.
Milord, son parent, un malheureux chien, un pauvre ngre...
Mais je veux reprendre toute notre histoire de plus haut.

Aprs vous avoir crit, je me disposai  aller dans une maison
o je devais trouver tout le beau monde de Lausanne. Je
conseillai  Ccile de n'y venir qu'une demi-heure aprs moi,
quand j'aurais offert ma maison et annonc notre dpart; mais
elle me dit qu'elle tait intresse  voir l'impression que
je ferais. -- Vous la verrez, lui dis-je; il n'y aura que la
premire surprise et les premires questions que mon
arrangement vous pargnera. -- Non, maman, dit-elle, laissez-moi
voir l'impression tout entire; que j'en aie tout le
plaisir ou tout le chagrin. A vos cts, appuye contre votre
chaise, touchant votre bras, ou seulement votre robe, je me
sentirai forte de la plus puissante comme de la plus aimable
protection. Vous savez bien, maman, combien vous m'aimez, mais
non pas combien je vous aime, et que vous ayant, vous, je
pourrais supporter de tout perdre et renoncer  tout. Allons,
maman, vous tes trop poltronne, et vous me croyez bien plus
faible que je ne suis. Est-il besoin, mon amie, de vous dire
que j'embrassai Ccile, que je pleurai, que je la serrai
contre mon sein; qu'en marchant dans la rue je m'appuyai sur
son bras avec encore plus de plaisir et de tendresse qu'
l'ordinaire; qu'en entrant dans la salle, j'eus soin avant
tout qu'une chaise ft place pour elle un peu derrire la
mienne? Ah! sans doute, vous imaginez, vous voyez tout cela;
mais voyez-vous aussi mon pauvre cousin et son ami l'Anglais
venir  nous d'un air inquiet, cherchant dans nos yeux
l'explication de je ne sais quoi qu'ils y voient de nouveau et
d'trange? Mon cousin, surtout, me regardait, regardait
Ccile, semblait dsirer et craindre  la fois que je ne
parlasse; et l'autre, qui voyait cette agitation, partageait
son intrt entre lui et nous, et tantt passait machinalement
le bras autour de M***, tantt mettait la main sur son paule,
comme pour lui dire: Je deviens vritablement votre ami; si on
vous apprend quelque chose de fcheux, vous trouverez un ami
dans un tranger chez qui vous n'avez vu jusqu'ici que de la
sympathie, un certain rapport de caractre ou de
circonstances. Moi, qui n'avais song tout le jour  votre
lettre et  ma rponse que relativement  ma fille, qui
n'avais song qu' elle et  ses impressions, je fus si
touche de ce que je voyais de la passion de l'un de ces
hommes, de la tendre compassion de l'autre, du sentiment et de
l'habitude qui s'taient tablis entre eux et nous, et de
l'espce d'adieu qu'il fallait leur dire, que je me mis 
pleurer. Jugez si cela les rassura, et si ma fille fut
surprise!

Notre silence n'tait plus supportable: l'inquitude
augmentait, mon parent plissait, Ccile pressait mon bras et
me disait tout bas: Mais maman, qu'est-ce donc? qu'avez-vous?
-- Je suis folle, leur dis-je enfin. De quoi s'agit-il? d'un
voyage qui ne nous mne pas hors du monde, pas mme au bout du
monde. Le Languedoc n'est pas bien loin. Vous, Monsieur, vous
voyagez, je puis esprer de vous revoir; et vous, mon cousin,
vous allez du mme ct que moi. Nous avons envie d'aller voir
une parente fort aimable et qui m'est fort chre. Cette
parente a aussi envie de nous voir: rien ne s'y oppose, et je
suis rsolue  partir bientt. Allez, mon cousin, dire 
monsieur et madame *** que ma maison est  louer pour six
mois.

Il le leur dit. L'Anglais s'assit. Les tuteurs de ma fille et
leurs femmes accoururent: Milord, nous voyant occupes  leur
rpondre, s'appuya contre la chemine, regardant de loin. Le
Bernois vint nous tmoigner sa joie de ce qu'il passerait
l't plus  porte de nous qu'il ne l'aurait cru. Ensuite
vinrent les trangers, qui lourent sur le champ ma maison. Il
ne restait que l'embarras de nous loger en attendant votre
rponse. On nous offrit un logement dans une maison de
campagne que des Anglais ont quitte en automne. J'acceptai
avec empressement, de sorte que tout fut arrang, et devint
public en un quart d'heure; mais la surprise, les questions,
les exclamations durrent toute la soire. Les plus intresss
 notre dpart en parlrent le moins. Milord se contenta de
s'informer de la distance de l'habitation qu'on nous donnait,
et nous assura que de longtemps la route de Lyon ne serait
praticable pour des femmes: il demanda ensuite  son parent
si, au lieu de commencer par Berne, Ble, Strasbourg, Nanci,
Metz, Paris, ils ne pourraient pas commencer leur tour de
France par Lyon, Marseille et Toulouse. -- Vous serait-il plus
ais alors, lui dit-on, de quitter Toulouse qu' prsent de
n'y pas aller? -- Je ne sais, dit Milord plus faiblement et
d'un air moins signifiant que je n'aurais voulu. -- Aprs avoir
t six semaines  Paris, lui dit son parent, vous irez o
vous voudrez.

Ccile me pria de l'associer  mon jeu, disant qu'elle avait
son voyage dans la tte, de manire qu'elle ne jouerait rien
qui vaille. Aprs le jeu, je demandai  M. d'Ey*** qu'il nous
prtt des estampes et des livres; mon parent m'offrit son
piano-fort: je l'acceptai; sa femme n'est pas musicienne. Le
Bernois, qui a ici son carrosse et ses chevaux, me pria de les
prendre pour me conduire  la campagne, et de permettre que
son cocher pt savoir tous les matins d'une laitire qui vient
en ville si je voulais me servir de lui pendant la journe. --
Ce sera moi, dit Milord, qui, toutes les fois qu'il fera un
temps passable, irai demander les ordres de ces dames et qui
vous les porterai. -- Cela est juste, dit son parent: de
pauvres trangers n'ont  offrir que leur zle. Le Bernois
nous dit ensuite qu'il n'aurait pas longtemps le plaisir de
nous tre bon  quelque chose, puisqu'il allait  Berne pour
tcher de se faire lire du Deux-Cents, ayant obtenu pour cela
une prolongation de semestre. Comme son pre est mort et qu'il
n'a point d'oncle qui soit conseiller, on lui demanda s'il
pouserait une fille  baretly. Le Deux-Cents est le Conseil
souverain de Berne; le baretly est le chapeau avec lequel on
va en Deux-Cents, et on appelle fille  baretly celle dont le
pre peut donner une place dans le Deux-Cents  l'homme
qu'elle pouse. -- Non assurment, dit-il; je n'ai pas un coeur
 donner en change d'un baretly, et je ne voudrais pas
recevoir sans donner. On parla des lections. On s'tonna que
M. de *** et dj vingt-neuf ans. Il en a trente. Le baillif
parla du snat et des snateurs de Berne. -- Snat, snateurs,
mon oncle! s'cria le neveu. Mais pourquoi non? On m'a dit que
les bourgmestres d'Amsterdam taient quelquefois appels
consuls par leurs clients et par eux-mmes. Et vous, mon cher
oncle, ne seriez-vous point le pro-consul d'Asie, rsidant 
Athnes? -- Mon neveu, mon neveu, dit la baillive, qui a de
l'esprit, avec ces plaisanteries-l, il vous faudrait pouser
deux ou trois baretly pour tre sr de votre lection. Madame
de ***, la femme de mon parent, voyant tout le monde autour de
nous, s'approcha  la fin, et s'adressant  son mari: Et vous,
Monsieur, puisque ces dames partent, vous pourrez enfin vous
rsoudre  partir; vous cesserez d'avoir tous les jours des
lettres  crire, des prtextes  imaginer. Il y a huit jours,
a-t-elle ajout en affectant de rire, que ses malles sont
attaches sur sa voiture. Tout le monde se taisait. -- Mais
tout de bon, Monsieur, reprit-elle, quand partirez-vous? --
Demain, Madame, ou ce soir, dit-il en plissant. Et, courant
vers la porte, aprs avoir serr la main  son ami, il sortit
de la salle et de la maison. En effet, il partit cette nuit
mme, clair par la lune et la neige.

Le lendemain, qui tait lundi, et le surlendemain, je fus en
affaire, et ne voulus voir personne; et mercredi dernier, 
midi, nous tions en carrosse, Ccile, Fanchon, Philax et moi,
sur le chemin de Renens. On avait bien donn l'ordre d'ouvrir
notre appartement, de faire du feu dans la salle  manger, et
nous comptions faire notre dner d'une soupe au lait et de
quelques oeufs. Mais, en approchant de la maison, nous fmes
surprises de voir du mouvement, un air de vie, toutes les
fentres ouvertes, de grands feux dans toutes les chambres qui
le disputaient au soleil pour scher et rchauffer l'air et
les meubles. Arrives  la porte, Milord et son parent nous
aidrent  descendre de carrosse, et portrent dans la maison
les botes et les paquets. La table tait mise, le piano-fort
accord, un air favori ouvert sur le pupitre; un coussin pour
le chien auprs du feu, des fleurs dans des vases sur la
chemine: rien ne pouvait tre plus galant ni mieux entendu.
On nous servit le meilleur dner; nous bmes du punch; on nous
laissa des provisions, un pt, des citrons, du rhum, et on
nous supplia de permettre qu'on vnt une fois ou deux chaque
semaine dner avec nous. -- Quant  prendre le th, Madame, dit
Milord, je n'en demande pas la permission, vous ne refuseriez
cela  personne. A cinq heures, on leur amena des chevaux; ils
les laissrent  leurs domestiques, et comme le temps tait
beau, quoique trs froid, nous les reconduismes jusqu'au
grand chemin. Au moment o ils allaient nous quitter, voil un
beau chien danois qui vient  nous rasant de son museau la
terre couverte de neige; c'tait un dernier effort, un monceau
de neige l'arrte; il cherche d'un air inquiet, chancelle, et
vient tomber aux pieds de Ccile. Elle se baisse. Milord
s'crie et veut la retenir; mais Ccile, lui soutenant que ce
n'est pas un chien enrag, mais un chien qui a perdu son
matre, un pauvre chien  moiti mort de fatigue, de faim et
de froid, s'obstine  le caresser. Les laquais sont envoys 
la maison pour chercher du lait, du pain, tout ce qu'on pourra
trouver. On apporte; le chien boit et mange, et lche les
mains de sa bienfaitrice. Ccile pleurait de plaisir et de
piti. Attentive, en le ramenant avec elle,  mesurer ses pas
sur ceux de l'animal fatigu,  peine regarde-t-elle son amant
qui s'loigne; toute la soire fut employe  rchauffer, 
consoler cet hte nouveau,  lui chercher un nom,  faire des
conjectures sur ses malheurs,  prvenir le chagrin et la
jalousie de Philax. En se couchant, ma fille lui fit un lit de
tous les habits qu'elle tait, et cet infortun est devenu le
plus heureux chien de la terre. Au lieu de raisonner, au lieu
de moraliser, donnez  aimer  quelqu'un qui aime; si aimer
fait son danger, aimer sera sa sauvegarde; si aimer fait son
malheur, aimer sera sa consolation; pour qui sait aimer, c'est
la seule occupation, la seule distraction, le seul plaisir de
la vie.

Voil le mercredi pass; nous voil tablies dans notre
retraite, et Ccile n'a pas l'air de pouvoir s'y ennuyer; elle
n'a pas eu recours encore  la moiti de ses ressources: les
livres, l'ouvrage, les estampes sont rests dans un tiroir.

Le jeudi vient; les fleurs, le chien, le piano, suffisent  sa
matine. L'aprs-dner, elle va voir le fermier qui occupe une
partie de la maison; elle caresse ses enfants, cause avec sa
femme; elle voit porter du lait hors de la cuisine, et elle
apprend que c'est  un malade qu'on le porte,  un ngre
mourant de consomption, que des Anglais dont il tait le
domestique ont laiss dans cette maison. Ils l'ont beaucoup
recommand au fermier et  la fermire, et ont laiss  un
banquier de Lausanne l'ordre de leur payer toutes les
semaines, tant qu'il sera en vie, une pension plus que
suffisante pour les mettre en tat de le bien soigner. Ccile
vint me trouver avec cette information, et me supplia d'aller
avec elle auprs du ngre, de lui parler anglais, de savoir de
lui si nous ne pouvions rien lui donner qui lui ft agrable.
-- On m'a dit, maman, qu'il ne savait pas le franais; qui
sait, dit-elle, si ces gens, malgr toute leur bonne volont,
devinent ses besoins? Nous y allmes. Ccile lui dit les
premiers mots d'anglais qu'elle et jamais prononcs: ce que
l'amour avait fait acqurir, l'humanit en fit usage. Il parut
les entendre avec quelque plaisir. Il ne souffrait pas, mais
il avait  peine quelque reste de vie. Doux, patient,
tranquille, il ne paraissait pas qu'il souhaitt ou regrettt
rien: il tait jeune cependant. Ccile et Fanchon ne l'ont
presque pas quitt. Nous lui donnions tantt un peu de vin,
tantt un peu de soupe. J'tais assise auprs de lui avec ma
fille, dimanche matin, quand il expira. Nous restmes
longtemps sans changer de place.

-- C'est donc ainsi qu'on finit, maman, dit Ccile, et que ce
qui sent et parle et se remue, cesse de sentir, d'entendre, de
pouvoir se remuer? Quel trange sort! natre en Guine, tre
vendu par ses parents, cultiver du sucre  la Jamaque, servir
des Anglais  Londres, mourir prs de Lausanne! Nous avons
rpandu quelque douceur sur ses deniers jours. Je ne suis,
maman, ni riche ni habile, je ne ferai jamais beaucoup de
bien; mais puiss-je faire un peu de bien partout o le sort
me conduira, assez seulement pour que moi et les autres
puissions croire que c'est un bien plutt qu'un mal que j'y
sois venue! Ce pauvre ngre! mais pourquoi dire: ce pauvre
ngre! Mourir dans son pays ou ailleurs, avoir vcu longtemps
ou peu de temps, avoir eu un peu plus ou un peu moins de peine
ou de plaisir, il vient un moment o cela est bien gal: le
roi de France sera un jour comme ce ngre. -- Et moi aussi,
interrompis-je, et toi.... et Milord. -- Oui, dit-elle, c'est
vrai; mais sortons  prsent d'ici. Je vois Fanchon qui
revient de l'glise, je le lui dirai. Elle alla  la rencontre
de Fanchon, et l'embrassa, et pleura, et revint caresser ses
chiens en pleurant. On enterre aujourd'hui le ngre. Nous
avons vu dans cette occasion la mort toute seule, sans rien de
plus: rien d'effrayant, rien de solennel, rien de pathtique.
Point de parents, point de deuil, point de regrets feints ou
sincres: aussi ma fille n'a-t-elle reu aucune impression
lugubre. Elle est retourne auprs du corps deux ou trois fois
tous les jours; elle a obtenu qu'on le laisst couvert et dans
son lit sans le toucher, et que l'on continut  chauffer la
chambre. Elle y a lu et travaill, et il m'a fallu tre aussi
raisonnable qu'elle. Ah! que je suis contente de voir qu'elle
n'a pas cette sensibilit qui fait qu'on fuit les morts, les
mourants, les malheureux! Au reste, je ne lui vois pas non
plus l'activit qui les cherche, et j'avoue que j'en suis bien
aise aussi. Je ne l'aimerais que chez une Madeleine pnitente:
les Madeleines pcheresses elles-mmes ne devraient faire du
bien qu' petit bruit; autrement elles ont l'air d'acheter du
monde comme de Dieu, non des pardons, mais des indulgences....
Je me tais! je me tais! et j'en ai dj trop dit. Qu'importe
aux pauvres qu'on soulage l'air qu'on a en les soulageant? Si
quelqu'une des femmes dont je parle devait lire ceci, je
dirais: Ne faites aucune attention  mes imprudentes paroles,
ou donnez leur une attention entire; continuez  faire du
bien, ne vous privez pas des bndictions des malheureux, et
n'attirez pas sur moi leurs maldictions, ni la condamnation
de celui qui vous a dit que la charit couvre une multitude de
pchs. Je vous ai exhortes  faire l'aumne en secret: c'est
l'aumne secrte qui est la plus agrable  Dieu, et la plus
satisfaisante pour notre coeur, parce que le motif en est plus
simple, plus pur, plus doux, moins ml de cet amour-propre
qui tourmente la vie; mais ici l'action est plus importante
que le motif, et peut-tre que la bonne action rendra les
motifs meilleurs, parce que la vue du pauvre souffrant et
afflig, la vue du pauvre soulag et reconnaissant pourra
attendrir votre coeur et le changer.



LETTRE XIX

Monsieur,

Vous paraissiez si triste hier, que je ne puis m'empcher de
vous demander quel sujet de chagrin vous avez. Vous refuserez
peut-tre de le dire, mais vous ne pourrez pas me savoir
mauvais gr de l'avoir demand: je n'ai depuis hier que votre
image dans l'esprit. Milord vient nous voir presque tous les
jours. Il est vrai qu'il ne reste d'ordinaire qu'un moment.
Vous parat-il qu'on y fasse attention  Lausanne, et qu'on
puisse me blmer de le recevoir? Vous le connaissez autant
qu'un jeune homme est connaissable; vous connaissez ses
parents, et leur faon de penser. Je ne doute pas que vous
n'ayez lu dans le coeur de Ccile: dites-moi comment je dois me
conduire. Je suis, Monsieur, votre trs humble et trs
obissante servante.



LETTRE XX

Madame,

Il est vrai que je suis fort triste. Je suis si loign de
vous savoir mauvais gr de votre question, que j'avais dj
rsolu de vous faire mon histoire; mais je l'crirai: ce sera
une sorte d'occupation et de distraction, et la seule dont je
sois susceptible. Tout ce que je puis vous dire, Madame,
touchant Milord, c'est que je ne lui connais aucun vice. Je ne
sais s'il aime mademoiselle Ccile autant qu'elle le mrite;
mais je suis presque sr qu'il ne regarde aucune autre femme
avec intrt, et qu'il n'a aucune liaison d'une autre espce.
Il y a deux mois que j'crivis  son pre qu'il paraissait
s'attacher  une fille sans fortune, mais dont la naissance,
l'ducation, le caractre et la figure ne laissaient rien 
dsirer, et je lui demandais s'il voulait que, sous quelque
prtexte, je fisse quitter Lausanne  son fils; car chercher 
l'loigner de vous, Madame, et de votre fille, c'et t lui
dire: Il y a quelque chose de mieux que la beaut, la bont,
les grces et l'esprit. J'avais plus de raisons qu'un autre de
ne me pas charger de cet odieux et absurde soin. Le pre et la
mre m'ont crit tous deux que, pourvu que leur fils aimt et
ft aim, qu'il poust par amour, non par honneur, aprs que
l'amour serait pass, ils seraient trs contents, et que de la
faon dont je parlais de celle  laquelle il s'attachait, et
de sa mre, il n'y avait rien de pareil  craindre. Ils
avaient bien raison, sans doute; cependant j'ai peint au jeune
homme la honte, le dsespoir qu'on sentirait en se voyant
oblig  acquitter de sang-froid un engagement qu'on aurait
pris dans un moment d'ivresse totale; car, de manquer  un
pareil engagement, je n'ai pas voulu supposer que cela ft
possible.

Je ne crois pas, Madame, qu'on trouve rien d'trange  ses
visites; il les avait annonces avant votre dpart devant tout
le monde. On le voit assidu  ses leons, et presque tous les
soirs en compagnie de femmes. J'ai reu de Lyon des nouvelles
de votre parent: il ne lui tait rien arriv de fcheux,
quoiqu'il ft all nuit et jour, et que les chemins soient
couverts de neige comme ils ne l'ont jamais t dans cette
saison. Il n'est pas heureux.

Je me mettrai  crire ds ce soir peut-tre. J'ai l'honneur
d'tre, Madame, etc., etc., William ***.



LETTRE XXI

Mon histoire est romanesque, Madame, autant que triste, et
vous allez tre dsagrablement surprise en voyant des
circonstances  peine vraisemblables ne produire qu'un homme
ordinaire.

Un frre que j'avais et moi naqumes presqu'en mme temps, et
notre naissance donna la mort  ma mre. L'extrme affliction
de mon pre, et le trouble qui rgna pendant quelques instants
dans toute notre maison, fit confondre les deux enfants qui
venaient de natre. On n'a jamais su lequel de nous deux tait
l'an. Une de nos parentes a toujours cru que c'tait mon
frre, mais sans en tre sre, et son tmoignage, n'tant
appuy ni contredit par personne, a produit une sorte de
prsomption, et rien de plus; car l'opinion qu'on avait conue
s'vanouissait toutes les fois qu'on en voulait examiner le
fondement. Elle fit une lgre impression sur moi, mais n'en
fit jamais aucune sur mon frre. Il se promit de n'avoir rien
qu'en commun avec moi; de ne se point marier si je me mariais.
Je me fis et  lui la mme promesse; de sorte que n'ayant
qu'une famille entre nous deux, ne pouvant avoir que les mmes
hritiers, jamais la loi n'aurait eu  dcider sur nos droits
ou nos prtentions.

Si le sort avait mis entre nous toute l'galit possible, il
n'avait fait en cela qu'imiter la nature; l'ducation vint
encore augmenter et affermir ces rapports. Nous nous
ressemblions pour la figure et pour l'humeur, nos gots
taient les mmes, nos occupations nous taient communes ainsi
que nos jeux; l'un ne faisait rien sans l'autre, et l'amiti
entre nous tait plutt de notre nature que de notre choix, de
sorte qu' peine nous nous en apercevions; c'taient les
autres qui en parlaient, et nous ne la reconnmes bien que
quand il fut question de nous sparer. Mon frre fut destin 
avoir une place dans le parlement, et moi  servir dans
l'arme: on voulut l'envoyer  Oxford, et me mettre en pension
chez un ingnieur; mais, le moment de la sparation venu,
notre tristesse et nos prires obtinrent que je le suivrais 
l'universit, et j'y partageai toutes ses tudes comme lui
toutes les miennes. J'appris avec lui le droit et l'histoire,
et il apprit avec moi les mathmatiques et le gnie; nous
aimions tous deux la littrature et les beaux-arts. Ce fut
alors que nous apprcimes avec enthousiasme le sentiment qui
nous liait; et si cet enthousiasme ne rendit pas notre amiti
plus forte ni plus tendre, il la rendit plus productive
d'actions, de sentiments, de penses; de sorte qu'en tant
plus occups, nous en jouissions davantage. Castor et Pollux,
Oreste et Pilade, Achille et Patrocle, Nisus et Euryale, David
et Jonathan furent nos hros. Nous nous persuadmes qu'on ne
pouvait tre lche ni vicieux ayant un ami, car la faute d'un
ami rejaillirait sur l'autre; il aurait  rougir, il
souffrirait; et puis quel motif pourrait nous entraner  une
mauvaise action? Srs l'un de l'autre, quelles richesses,
quelle ambition, quelle matresse pourraient nous tenter assez
pour nous faire devenir coupables? Dans l'histoire, dans la
fable, partout nous cherchions l'amiti, et elle nous
paraissait la vertu et le bonheur.

Trois ans s'taient couls; la guerre avait commenc en
Amrique: on y envoya le rgiment dont je portais depuis
longtemps l'uniforme. Mon frre vint me l'apprendre, et,
parlant du dpart et du voyage, je fus surpris de lui entendre
dire _nous_ au lieu de _toi;_ je le regardai. -- Avais-tu cru que
je te laisserais partir seul? me dit-il. Et voyant que je
voulais parler: Ne m'objecte rien, s'cria-t-il, ce serait le
premier chagrin que tu m'aurais fait, pargne-le-moi. Nous
allmes passer quelques jours chez mon pre, qui, de concert
avec tous nos parents, pressa mon frre de quitter son bizarre
projet. Il fut inbranlable, et nous partmes. La premire
campagne n'eut rien que d'agrable et d'honorable pour nous.
Un sous-lieutenant de la compagnie o je servais ayant t
tu, mon frre demanda et obtint sa place. Habills de mme,
de mme taille, ayant presque les mmes cheveux et les mmes
traits, on nous confondait sans cesse, quoiqu'on nous vt
toujours  ct l'un de l'autre. Pendant l'hiver, nous
trouvmes le moyen de continuer nos tudes, de lever des
plans, de dessiner des cartes, de jouer de la harpe, du luth
et du violon, tandis que nos camarades perdaient leur temps au
jeu et avec des filles. Je ne les condamne pas: qui est-ce qui
peut ne rien faire et n'tre avec personne?

Au commencement de la seconde campagne.... Mais  quoi bon
vous dtailler ce qui amena pour moi le plus affreux des
malheurs? Il fut bless  mes cts: Pauvre William, dit-il,
pendant que nous l'emportions, que deviendrez-vous? Trois
jours je vcus entre la crainte et l'esprance; trois jours je
fus tmoin des douleurs les plus vives et les plus patiemment
souffertes. Enfin, le soir du troisime jour, voyant son tat
empirer de moment en moment: Fais un miracle,  Dieu, rends-le
moi! m'criai-je. -- Daigne toi-mme le consoler, dit mon frre
d'une voix presque teinte. Il me serre faiblement la main et
expire.

Je ne me souviens pas distinctement de ce qui se passa dans le
temps qui suivit sa mort. Je me retrouvai en Angleterre; on me
mena  Bristol et  Bath. J'tais une ombre errante, et
j'attirais des regards de surprise et de compassion sur cette
pauvre, inutile moiti d'existence qui me restait. Un jour,
j'tais assis sur l'un des bancs de la promenade, tantt
ouvrant un livre que j'avais apport, tantt le reposant 
ct de moi. Une femme, que je me souvins d'avoir dj vue,
vint s'asseoir  l'autre extrmit du mme banc; nous restmes
longtemps sans rien dire, je la remarquais  peine; je tournai
enfin les yeux de son ct, et je rpondis  quelques
questions qu'elle m'adressa d'une voix douce et discrte. Je
crus ne la ramener chez elle, quelques moments aprs, que par
reconnaissance et politesse; mais le lendemain et les jours
suivants je cherchai  la revoir, et sa douce conversation,
ses attentions caressantes me la firent bientt prfrer  mes
tristes rveries, qui taient pourtant mon seul plaisir.
Caliste (c'est le nom qui lui tait rest du rle qu'elle
avait jou avec le plus grand applaudissement la premire et
unique fois qu'elle avait paru sur le thtre), Caliste tait
d'une extraction honnte, et tenait  des gens riches; mais
une mre dprave et tombe dans la misre, voulant tirer
parti de sa figure, de ses talents et du plus beau son de voix
qui ait jamais frapp une oreille sensible, l'avait voue de
bonne heure au mtier de comdienne, et on la fit dbuter par
le rle de Caliste, dans _The fair penitent_. Au sortir de la
comdie, un homme considrable l'alla demander  sa mre,
l'acheta pour ainsi dire, et ds le lendemain partit avec elle
pour le continent. Elle fut mise  Paris, malgr sa religion,
dans une abbaye distingue, sous le seul nom de Caliste, fille
de condition, mais dont on cachait le nom de famille par des
raisons importantes.

Elle fut adore des religieuses et de ses compagnes, et le ton
qu'elle aurait pu contracter avec sa mre la dcelait si peu,
qu'on la crut fille du feu duc de Cumberland, et cousine par
consquent de notre roi; et, quand on lui en parlait, la
rougeur que lui donnait le sentiment de son vritable tat
fortifiait le soupon au lieu de le dtruire. Elle fit bientt
tous les ouvrages de femme avec une adresse tonnante. Elle
commena  dessiner et  peindre; elle dansait dj assez bien
pour que sa mre et pens  en faire une danseuse; elle se
perfectionna dans cet art si sduisant; elle prit aussi des
leons de chant et de clavecin. J'ai toujours trouv qu'elle
jouait et chantait comme on parle o comme on devrait parler,
et comme elle parlait elle-mme: je veux dire qu'elle jouait
et chantait, tantt de gnie, tantt de souvenir, tout ce
qu'on lui demandait, tout ce qu'on lui prsentait, se laissant
interrompre et recommenant mille fois, se livrant rarement 
ses propres impressions, et prenant surtout plaisir  faire
briller le talent des autres. Jamais il ne fut une plus
aimable musicienne, jamais talent ne para tant la personne.
Mais ce degr de perfection et de facilit, ce ne fut pas 
Paris qu'elle l'acquit, ce fut en Italie, o son amant passa
deux mois avec elle, uniquement occup d'elle, de son
instruction et de son plaisir. Aprs quatre ans de voyages, il
la ramena en Angleterre, et demeurant avec elle, tantt chez
lui  la campagne, tantt  Londres chez le gnral D**, son
oncle, il eut encore quatre ans de vie et de bonheur; mais le
bonheur et l'amour ne flchissent pas la mort: une
inflammation de poitrine l'emporta. -- Je ne lui laisse rien,
dit-il  son oncle un moment avant de mourir, parce que je
n'ai plus rien; mais vous vivez, vous tes riche, et ce
qu'elle tiendra de vous lui sera plus honorable que ce qu'elle
tiendrait de moi:  cet gard je ne regrette rien, et je meurs
tranquille.

L'oncle, au bout de quelques mois, lui donna, avec une rente
de quatre cent pices, cette maison  Bath, o je la voyais.
Il y venait passer quelques semaines toutes les annes, et,
quand il avait la goutte, il la faisait venir chez lui. Elle
vous ressemble, Madame, ou elle vous ressemblait, je ne sais
lequel des deux il faut dire. Dans ses penses, dans ses
jugements, dans ses manires, elle avait comme vous je ne sais
quoi qui ngligeait les petites considrations pour aller
droit aux grands intrts,  ce qui caractrise les gens et
les choses. Son me et ses discours, son ton et sa pense
taient toujours d'accord; ce qui n'tait qu'ingnieux ne
l'intressait point, la prudence seule ne la dtermina jamais,
et elle disait ne savoir pas bien ce que c'tait que la
raison; mais elle devenait ingnieuse pour obliger, prudente
pour pargner du chagrin aux autres, et elle paraissait la
raison mme quand il fallait amortir des impressions fcheuses
et ramener le calme dans un coeur tourment ou dans un esprit
qui s'garait. Vous tes souvent gaie et quelquefois
imptueuse; elle n'tait jamais ni l'un ni l'autre.
Dpendante, quoique adore, ddaigne par les uns tandis
qu'elle tait servie  genoux par d'autres, elle avait
contract je ne sais quelle rserve triste qui tenait tout
ensemble de la fiert et de l'effroi; et, si elle et t
moins aimante, elle et pu paratre sauvage et farouche. Un
jour, la voyant s'loigner de gens qui l'avaient aborde avec
empressement, et la considraient avec admiration, je lui en
demandai la raison. -- Rapprochons-nous d'eux, me dit-elle; ils
ont demand qui je suis, vous verrez de quel air ils me
regarderont! Nous fmes l'essai: elle n'avait devin que trop
juste, une larme accompagna le sourire et le regard par lequel
elle me le fit remarquer. -- Que vous importe? lui dis-je. -- Un
jour peut-tre cela m'importera, me dit-elle en rougissant. Je
ne l'entendis que longtemps aprs. Je me souviens qu'une autre
fois, invite chez une femme chez qui je devais aller, elle
refusa. -- Mais pourquoi? lui dis-je. Cette femme, et tous ceux
que vous verrez chez elle, ont de l'esprit et vous admirent. --
Ah! dit-elle, ce ne sont pas les ddains marqus que je crains
le plus, j'ai trop dans mon coeur et dans ceux qui me
ddaignent de quoi me mettre  leur niveau; c'est la
complaisance, le soin de ne pas parler d'une comdienne, d'une
fille entretenue, de Milord, de son oncle. Quand je vois la
bont et le mrite souffrir pour moi, et obligs de se
contraindre ou de s'tourdir, je souffre moi-mme. Du vivant
de Milord, la reconnaissance me rendait plus sociable; je
tchais de gagner les coeurs pour qu'on n'affliget pas le
sien. Si ses domestiques ne m'eussent pas respecte, si ses
parents ou ses amis m'avaient repousse, ou que je les eusse
fuis, il se serait brouill avec tout le monde. Les gens qui
venaient chez lui s'taient si bien accoutums  moi, que
souvent, sans y penser, ils disaient devant moi les choses les
plus offensantes. Mille fois j'ai fait signe  Milord en
souriant de les laisser dire; tantt j'tais bien aise qu'on
oublit ce que j'tais, tantt flatte qu'on me regardt comme
une exception parmi celles de ma sorte, et en effet ce qu'on
disait de leur effronterie, de leur mange, de leur avidit,
ne me regardait assurment pas. -- Pourquoi ne vous a-t-il pas
pouse? lui demandai-je. -- Il ne m'en a parl qu'une seule
fois, me rpondit-elle; alors il me dit: Le mariage entre nous
ne serait qu'une vaine crmonie qui n'ajouterait rien  mon
respect pour vous, ni  l'inviolable attachement que je vous
ai vou; cependant, si j'avais un trne  vous donner ou
seulement une fortune passable, je n'hsiterais pas; mais je
suis presque ruin, vous tes beaucoup plus jeune que moi; que
servirait de vous laisser une veuve titre sans bien? Ou je
connais mal le public, ou celle qui n'a rien gagn  tre ma
compagne que le plaisir de rendre l'homme qui l'adorait le
plus heureux de mortels, en sera plus respecte que celle 
qui on laisserait un nom et un titre (1) [(1) Il connaissait
mal le public et raisonnait mal.].

Vous tes tonne peut-tre, Madame, de l'exactitude de ma
mmoire, ou peut-tre me souponnerez-vous de suppler et
d'embellir. Ah! quand j'aurai achev de vous faire connatre
celle de qui je rapporte les paroles, vous ne le croirez pas,
et vous ne serez pas surprise non plus que je me souvienne si
bien des premires conversations que nous avons eues ensemble.
Depuis quelque temps surtout elles me reviennent avec un
dtail tonnant; je vois l'endroit o elle parlait, et je
crois l'entendre encore. Je reviens, pour vous la peindre
mieux, aux comparaisons que je n'ai cess de faire depuis le
premier moment o j'ai eu le bonheur de vous voir. Plus
silencieuse que vous avec les indiffrents, aussi aimante que
vous, et n'ayant pas une Ccile, elle tait plus caressante,
plus attentive, plus insinuante encore avec les gens qu'elle
aimait; son esprit n'tait pas aussi hardi que le vtre, mais
il tait plus adroit; son expression tait moins vive, mais
plus douce. Dans un pays o les arts tiennent lieu d'une
nature pittoresque, qui frappe les sens et parle au coeur, elle
avait la mme sensibilit pour les uns que vous pour l'autre.
Votre maison est simple et noble, on est chez une femme de
condition peu riche; la sienne tait orne avec got et avec
conomie; elle pargnait tout ce quelle pouvait de son revenu
pour de pauvres filles qu'elle faisait lever; mais elle
travaillait comme les fes, et chaque jour ses amis trouvaient
chez elle quelque chose de nouveau  admirer, ou dont on
jouissait. Tantt c'tait un meuble commode qu'elle avait fait
elle-mme; tantt un vase dont elle avait donn le dessin, et
qui faisait la fortune de l'ouvrier. Elle copiait des
portraits pour ses amis, pour elle mme des tableaux des
meilleurs matres. Quel talent, quel moyen de plaire cette
aimable fille n'avait-elle pas!

Soign, amus par elle, ma sant revint; la vie ne me parut
plus un fardeau si pesant, si insipide  porter; je pleurai
enfin mon frre, je pus enfin parler de lui; j'en parlais sans
cesse. Je pleurais et je la faisais pleurer. -- Je vois, dit-elle
un jour, pourquoi vous tes tendre, doux, et pourtant un
homme. La plupart des hommes qui n'ont eu que des camarades
ordinaires et de leur sexe, ont peu de dlicatesse et
d'amnit, et ceux qui ont beaucoup vcu avec des femmes, plus
aimables d'abord que les autres, mais moins adroits, moins
hardis aux exercices des hommes, deviennent sdentaires, et
avec le temps pusillanimes, exigeants, gostes et vaporeux
comme nous. Vos courses, vos jeux, vos exercices avec votre
frre vous ont rendu robuste et adroit, et avec lui votre coeur
naturellement sensible est devenu dlicat et tendre. Qu'il
tait heureux, s'cria-t-elle un jour que, le coeur plein de
mon frre, j'en avais longtemps parl; heureuse la femme qui
remplacera ce frre chri! -- Et qui m'aimerait comme il
m'aimait? lui dis-je. -- Ce n'est pas cela qu'il serait
difficile de trouver, me rpondit-elle en rougissant. Vous
n'aimerez pas une femme autant que vous l'aimiez; mais si vous
aviez seulement cette tendresse que vous pouvez encore avoir,
si on se croyait ce que vous aimez le mieux  prsent que vous
n'avez plus votre frre... Je la regarde, des larmes coulaient
de ses yeux. Je me mets  ses pieds, je baise ses mains. --
N'aviez-vous point vu, dit-elle, que je vous aimais? -- Non,
lui dis-je, et vous tes la premire femme qui me fasse
entendre ces mots si doux. -- Je me suis ddommage, dit-elle
en m'obligeant  m'asseoir, d'une longue contrainte et du
chagrin de n'tre pas devine; je vous ai aim ds le premier
moment que je vous ai vu; avant vous, j'avais connu la
reconnaissance et non point l'amour; je le connais  prsent
qu'il est trop tard. Quelle situation que la mienne! moins je
mrite d'tre respecte, plus j'ai besoin de l'tre. Je
verrais une insulte dans ce qui aurait t des marques
d'amour; au moindre oubli de la plus svre dcence, effraye,
humilie, je me rappellerais avec horreur ce que j'ai t, ce
qui me rend indigne de vous  mes yeux et sans doute aux
vtres, ce que je ne veux, ce que je ne dois jamais redevenir.
Ah! je n'ai connu le prix d'une vie et d'une rputation sans
tache que depuis que je vous connais. Combien de fois j'ai
pleur en voyant une fille, la fille la plus pauvre, mais
chaste, ou seulement encore innocente! A sa place, je me
serais alle donner  vous, je vous aurais consacr ma vie, je
vous aurais servi  tel titre,  telle condition que vous
auriez voulu; je n'aurais t connue que de vous, vous auriez
pu vous marier, j'aurais servi votre femme et vos enfants, et
je me serais enorgueillie d'tre si compltement votre
esclave, de tout faire et de tout souffrir pour vous. Mais
moi, que puis-je faire? que puis-je offrir? Connue et avilie,
je ne puis devenir ni votre gale, ni votre servante. Vous
voyez que j'ai pens  tout; depuis si longtemps je ne pense
qu' vous aimer, au malheur et au plaisir de vous aimer. Mille
fois j'ai voulu me soustraire  tous les maux que je prvois;
mais qui peut chapper  sa destine? Du moins, en vous disant
combien je vous aime, me suis-je donn un moment de bonheur. --
Ne prvoyons point de maux, lui dis-je, pour moi je ne prvois
rien; je vous vois, vous m'aimez. Le prsent est trop
dlicieux pour que je puisse me tourmenter de l'avenir. Et, en
lui parlant, je la serrais dans mes bras. Elle s'en arracha. --
Je ne parlerai donc plus de l'avenir, dit-elle: je ne saurais
me rsoudre  tourmenter ce que j'aime. Allez  prsent,
laissez-moi reprendre mes esprits; et vous, rflchissez 
vous et  moi: peut-tre serez-vous plus sage que moi, et ne
voudrez-vous pas vous engager dans une liaison qui promet si
peu de bonheur. Croire que vous pourrez toujours me quitter et
ne pas tre malheureux, ce serait vous tromper vous-mme; mais
aujourd'hui vous pouvez me quitter sans tre cruel. Je ne m'en
consolerai point, mais vous n'aurez aucun reproche  vous
faire. Votre sant est rtablie, vous pouvez quitter cet
endroit. Si vous revenez demain, ce sera me dire que vous avez
accept mon coeur, et vous ne pourrez plus, sans prouver des
remords, me rendre tout--fait malheureuse. Pensez-y, dit-elle
en me serrant la main, encore une fois vous pouvez partir,
votre sant est rtablie. -- Oui, dis-je, mais c'est  vous que
je la dois. Et je m'en allai.

Je ne dlibrai, ni ne balanai, ni ne combattis, et
cependant, comme si quelque chose m'avait retenu, je ne sortis
de chez moi que fort tard le lendemain. Le soir fort tard je
me retrouvai  la porte de Caliste, sans que je puisse dire
que j'eusse pris le parti d'y retourner. Ciel! quelle joie je
vis briller dans ses yeux! -- Vous revenez, vous revenez!
s'cria-t-elle. -- Qui pourrait, lui dis-je, se drober  tant
de flicit! Aprs une longue nuit, l'aurore du bonheur se
remontre  peine; pourrai-je m'y drober et me replonger dans
cette nuit lugubre! Elle me regardait, et assise vis--vis de
moi, levant les yeux au ciel, joignant les mains, pleurant et
souriant  la fois avec une expression cleste, elle rptait:
Il est revenu! Ah! il est revenu! la fin, dit-elle, ne sera
pas heureuse. Je n'ose au moins l'esprer, mais elle est
loigne peut-tre. Peut-tre mourrai-je avant de devenir
misrable. Ne me promettez rien, mais recevez le serment que
je fais de vous aimer toujours. Je suis sre de vous aimer
toujours; quand mme vous ne m'aimeriez plus, je ne cesserais
pas de vous aimer. Que le moment o vous aurez  vous plaindre
de mon coeur soit le dernier de ma vie! Venez avec moi, venez
vous asseoir sur ce mme banc o je vous parlai pour la
premire fois. Vingt fois dj je m'tais approche de vous;
je n'avais os vous parler. Ce jour-l je fus plus hardie.
Bni soit ce jour! bnie soit ma hardiesse! bni soit le banc
et l'endroit o il fut pos! J'y planterai un rosier, du
chvrefeuille et du jasmin. En effet, elle les y planta. Ils
croissent, ils prosprent, c'est tout ce qui reste d'heureux
de cette liaison si douce.

Que ne puis-je, Madame, vous peindre toute sa douceur, et le
charme inexprimable de cette aimable fille! Que ne puis-je
vous peindre avec quelle tendresse, quelle dlicatesse, quelle
adresse elle opposa si longtemps l'amour  l'amour; matrisant
les sens par le coeur, mettant des plaisirs plus doux  la
place de plaisirs plus vifs, me faisant oublier sa personne 
force de me faire admirer ses grces, son esprit et ses
talents! Quelquefois je me plaignais de sa retenue, que
j'appelais duret et indiffrence: alors elle me disait que
mon pre me permettrait peut-tre de l'pouser; et quand je
voulais partir pour demander le consentement de mon pre: Tant
que vous ne l'avez pas demand, disait-elle, nous avons le
plaisir de croire qu'on vous l'accorderait. Berc par l'amour
et l'esprance, je vivais aussi heureux qu'on peut l'tre hors
du calme, et quand tout notre coeur est rempli d'une passion
qu'on avait longtemps regarde comme indigne d'occuper le coeur
d'un homme. -- O mon frre! mon frre! que diriez-vous?
m'criais-je quelquefois; mais je ne vous ai plus, et qui
tait plus digne qu'elle de vous remplacer?

Mes jours ne s'coulaient pourtant pas dans une oisivet
entire. Le rgiment o je servais ayant t envelopp dans la
disgrce de Saratoga, il et fallu, si on et voulu me
renvoyer en Amrique, me faire entrer dans un autre corps;
mais mon pre, d'autant plus dsol d'y avoir perdu un fils
qu'il n'approuvait pas cette guerre, jura que l'autre n'y
retournerait jamais, et, profitant de cette circonstance de la
capitulation de Saratoga, il prtendit que, ma mauvaise sant
seule m'ayant spar de mon rgiment, je devais tre regard
comme appartenant encore  une arme qui ne pouvait plus
servir contre les Amricains; de sorte qu'ayant en quelque
faon quitt le service, quoique je n'eusse pas encore quitt
l'uniforme ni rendu mon brevet, je me prparais  la carrire
du parlement et des emplois, et, pour y jouer un rle
honorable, je rsolus, en mme temps que j'tudierais les lois
et l'histoire de mon pays, d'apprendre  me bien exprimer dans
ma langue. Je dfinissais l'loquence le pouvoir d'entraner
quand on ne peut pas convaincre, et ce pouvoir me paraissait
ncessaire avec tant de gens, et dans tant d'occasions, que je
crus ne pouvoir pas me donner trop de peine pour l'acqurir. A
l'exemple du fameux lord Chatham, je me mis  traduire Cicron
et surtout Dmosthne, brlant ma traduction et la
recommenant mille fois. Caliste m'aidait  trouver les mots
et les tournures, quoiqu'elle n'entendt ni le grec ni le
latin; mais, aprs lui avoir traduit littralement mon auteur,
je lui voyais saisir sa pense souvent beaucoup mieux que moi,
et quand je traduisais Pascal ou Bossuet, elle m'tait encore
d'un plus grand secours.

De peur de ngliger les occupations que je m'tais prescrites,
nous avions rgl l'emploi de ma journe, et quand, m'oubliant
auprs d'elle, j'en avais pass une dont je ne devais pas tre
content, elle me faisait payer une amende au profit de ses
pauvres protges. J'tais matineux: deux heures de ma matine
taient consacres  me promener avec Caliste. Heures trop
courtes, promenades dlicieuses o tout s'embellissait et
s'animait pour deux coeurs  l'unisson, pour deux coeurs  la
fois tranquilles et charms; car la nature est un tiers que
des amants peuvent aimer, et qui partage leur admiration sans
les refroidir l'un pour l'autre! Le reste de mon temps
jusqu'au dner tait employ  l'tude. Je dnais chez moi,
mais j'allais prendre le caf chez elle. Je la trouvais
habille; je lui montrais ce que j'avais fait, et quand j'en
tais un peu content, aprs l'avoir corrig avec elle, je le
copiais sous sa dicte. Ensuite, je lui lisais les nouveauts
qui avaient quelque rputation, ou, quand rien de nouveau
n'excitait notre curiosit, je lui lisais Rousseau, Voltaire,
Fnelon, Buffon, tout ce que votre langue a de meilleur et de
plus agrable. J'allais ensuite  la salle publique, de peur,
disait-elle, qu'on ne crt que, pour me garder mieux, elle ne
m'et enterr. Aprs y avoir pass une heure ou deux, il
m'tait permis de revenir et de ne la plus quitter. Alors,
selon la saison, nous nous promenions ou nous causions, et
nous faisions nonchalamment de la musique jusqu'au souper,
except deux jours dans la semaine, o nous avions un
vritable concert. J'y ai entendu les plus habiles musiciens
anglais et trangers dployer tout leur art et se livrer 
tout leur gnie. L'attention et la sensibilit de Caliste
excitaient leur mulation plus que l'or des grands. Elle n'y
invitait jamais personne, mais quelquefois des hommes de nos
premires familles obtenaient la permission d'y venir. Une
fois, des femmes firent demander la mme permission; elle les
refusa. Une autre fois, de jeunes gens, entendant de la
musique, s'avisrent d'entrer. Caliste leur dit qu'ils
s'taient mpris sans doute, qu'ils pouvaient rester, pourvu
qu'ils observassent le plus grand silence, mais qu'elle les
priait de ne pas revenir sans l'en avoir prvenue. Vous voyez,
Madame, qu'elle savait se faire respecter, et son amant mme
n'tait que le plus soumis comme le plus enchant de ses
admirateurs. O femmes! femmes! que vous tes malheureuses,
quand celui que vous aimez se fait de votre amour un droit de
vous tyranniser, quand, au lieu de vous placer assez haut pour
s'honorer de votre prfrence, il met son honneur  se faire
craindre et  vous voir ramper  ses pieds!

Aprs le concert, nous donnions un souper  nos musiciens et 
nos amateurs. Il m'tait permis de faire les frais de ces
soupers, et c'tait la seule permission de ce genre que
j'eusse. Jamais il n'y en eut de plus gais. Anglais,
Allemands, Italiens, tous nos virtuoses y mlaient bizarrement
leur langage, leurs prtentions, leurs prjugs, leurs
habitudes, leurs saillies. Avec une autre que Caliste, ces
soupers eussent t froids, ou auraient dgnr en orgies;
avec elle, ils taient dcents, gais, charmants.

Caliste, ayant trouv que l'heure qui suivait le souper tait,
quand nous tions seuls, la plus difficile  passer,  moins
que le clair de lune ne nous invitt  nous promener, ou
quelque livre bien piquant  en achever la lecture, imagina de
faire venir dans ces occasions-l un petit violoncelle,
ivrogne, crasseux, mais trs habile. Un signe imperceptible
fait  son laquais voquait ce petit gnome. Au moment o je le
voyais sortir comme de dessous terre, je commenais par le
maudire et je faisais mine de m'en aller; mais un regard ou un
sourire m'arrtait, et souvent le chapeau sur la tte, et
appuy contre la porte, je restais immobile  couter les
choses charmantes que produisaient la voix et le clavecin de
Caliste avec l'instrument de mon mauvais gnie. D'autres fois
je prenais en grondant ma harpe ou mon violon, et je jouais
jusqu' ce que Caliste nous renvoyt l'un et l'autre. Ainsi se
passrent des semaines, des mois, plus d'une anne; et vous
voyez que le seul souvenir de ce temps dlicieux a fait
briller encore une tincelle de gaiet dans un coeur navr de
tristesse.

A la fin, je reus une lettre de mon pre: on lui avait dit
que ma sant, parfaitement remise, ne demandait plus le sjour
de Bath; il me parlait de revenir chez lui et d'pouser une
jeune personne, dont la fortune, la naissance et l'ducation
taient telles qu'on ne pouvait rien demander de mieux. Je
rpondis qu'effectivement ma sant tait remise, et aprs
avoir parl de celle  qui j'en avais l'obligation, et que
j'appelai sans dtour la matresse de feu lord L**, je lui dis
que je ne me marierais point  moins qu'il ne me permt de
l'pouser; et le suppliant de n'couter pas un prjug confus
qui pourrait faire rejeter ma demande, je le conjurai aussi de
s'informer  Londres,  Bath, partout, du caractre et des
moeurs de celle que je voulais lui donner pour fille. _Oui, de
ses moeurs_, rptais-je, et si vous apprenez qu'avant la mort
de son amant elle ait jamais manqu  la dcence, ou qu'aprs
sa mort elle ait jamais donn lieu  la moindre tmrit, si
vous entendez sortir d'aucune bouche autre chose qu'un loge
ou une bndiction, je renonce  mon esprance la plus chre,
au seul bien qui me fasse regarder comme un bonheur de vivre,
et d'avoir conserv ou recouvr la raison. Voici la rponse
que je reus de mon pre.

"Vous tes majeur, mon fils, et vous pouvez vous marier sans
mon consentement: quant  mon approbation, vous ne l'aurez
jamais pour le mariage dont vous me parlez, et, si vous le
contractez, je ne vous reverrai jamais. Je n'ai point dsir
d'illustration, et vous savez que j'ai laiss la branche
cadette de notre famille solliciter et obtenir un titre, sans
faire la moindre tentative pour en procurer un  la mienne;
mais l'honneur m'est plus cher qu' personne, et jamais de mon
consentement on ne portera atteinte  mon honneur ni  celui
de ma famille. Je frmis  l'ide d'une belle-fille devant qui
on n'oserait parler de chastet, aux enfants de laquelle je ne
pourrais recommander la chastet sans faire rougir leur mre.
Et ne rougiriez-vous pas aussi quand je les exhorterais 
prfrer l'honneur  leurs passions,  ne pas se laisser
vaincre et subjuguer par leurs passions? Non, mon fils, je ne
donnerai pas la place d'une femme que j'adorais  cette belle-fille.
Vous pourrez lui donner son nom, et peut-tre me ferez-vous
mourir de chagrin en le lui donnant, car mon sang frmit
 la seule ide; mais, tant que je vivrai, elle ne s'asseyera
pas  la place de votre mre. Vous savez que la naissance de
mes enfants m'a cot leur mre; vous savez que l'amiti de
mes fils l'un pour l'autre m'a cot l'un des deux; c'est 
vous  voir si vous voulez que le seul qui me reste me soit
t par une folle passion, car je n'aurai plus de fils, si ce
fils peut se donner une pareille femme."

Caliste, me voyant revenir chez elle plus tard qu'
l'ordinaire, et avec un air triste et dfait, devina tout de
suite la lettre; m'ayant forc  la lui donner, elle la lut,
et je vis chaque mot entrer dans son coeur comme un poignard. --
Ne dsesprons pas encore tout--fait, me dit-elle, permettez-moi
de lui crire demain;  prsent je ne pourrais. Et s'tant
assise sur le canap,  ct de moi, elle se pencha sur moi,
et elle me caressait en pleurant avec un abandon qu'elle
n'avait jamais eu. Elle savait bien que j'tais trop afflig
pour en abuser. J'ai traduit de mon mieux la lettre de
Caliste; et je vais la transcrire.

"Souffrez, Monsieur, qu'une malheureuse femme en appelle de
votre jugement  vous-mme, et ose plaider sa cause devant
vous. Je ne sens que trop la force de vos raisons; mais
daignez considrer, Monsieur, s'il n'y en point aussi qui
soient en ma faveur, et qu'on puisse opposer aux
considrations qui me rprouvent. Voyez d'abord si le
dvouement le plus entier, la tendresse la plus vive, la
reconnaissance la mieux sentie, ne psent rien dans la balance
que je voudrais que vous daignassiez encore tenir et consulter
dans cette occasion. Daignez vous demander si votre fils
pourrait attendre d'aucune femme ces sentiments au degr o je
les ai et les aurai toujours, et que votre imagination vous
peigne, s'il se peut, tout ce qu'ils me feraient faire et
supporter: considrez ensuite d'autres mariages, les mariages
qui paraissaient les mieux assortis et les plus avantageux,
et, suppos que vous voyiez dans presque tous des
inconvnients et des chagrins encore plus grands et plus
sensibles que ceux que vous redoutez dans celui que votre fils
dsire, n'en supporterez-vous pas avec plus d'indulgence la
pense de celui-ci, et n'en dsirerez-vous pas moins vivement
un autre? Ah! s'il ne fallait qu'une naissance honorable, une
vie pure, une rputation intacte pour rendre votre fils
heureux; si avoir t sage tait tout; si l'aimer
passionnment, uniquement, n'tait rien, croyez que je serais
assez gnreuse, ou plutt que je l'aimerais assez pour faire
taire  jamais le seul dsir, la seule ambition de mon coeur.

Vous me trouvez surtout indigne d'tre la mre de vos petits-enfants.
Je me soumets en gmissant  votre opinion, fonde
sans doute sur celle du public. Si vous ne consultiez que
votre propre jugement, si vous daigniez me voir, me connatre,
votre arrt serait peut-tre moins svre; vous verriez avec
quelle docilit je serais capable de leur rpter vos leons,
des leons que je n'ai pas suivies, mais qu'on ne m'avait pas
donnes; et, suppos qu'en passant par ma bouche elles
perdissent de leur force, vous verriez du moins que ma
conduite constante offrirait l'exemple de l'honntet. Tout
avilie que je vous parais, croyez, Monsieur, qu'aucune femme
de quelque rang, de quelqu'tat qu'elle puisse tre, n'a t
plus  l'abri que moi de rien voir ou entendre de licencieux.
Ah! Monsieur, vous serait-il difficile de vous former une ide
un peu avantageuse de celle qui a su s'attacher  votre fils
d'un amour si tendre? Je finis en vous jurant de ne consentir
jamais  rien que vous condamniez, quand mme votre fils
pourrait en avoir la pense; mais il ne peut l'avoir, il
n'oubliera pas un instant le respect qu'il vous doit. Daignez
permettre, Monsieur, que je partage au moins ce sentiment avec
lui, et n'en rejetez pas de ma part l'humble et sincre
assurance."

En attendant la rponse de mon pre, toutes nos conversations
roulrent sur les parents de Caliste, son ducation, ses
voyages, son histoire en un mot. Je lui fis des questions que
je ne lui avais jamais faites. J'avais cart des souvenirs
qui pouvaient lui tre fcheux; elle m'ta mes craintes et mes
mnagements. Je voulus tout approfondir, et, comme si cela et
d favoriser notre dessein, je me plaisais  voir combien elle
gagnait  tre plus parfaitement connue. Hlas! ce n'tait pas
moi qu'il fallait persuader. Elle me dit que, par un effet de
l'extrme dlicatesse de son amant, personne, ni homme ni
femme, dans aucun pays, ne pouvait affirmer qu'elle et t sa
matresse. Elle me dit n'avoir pas essuy de sa part un seul
refus, un seul instant d'humeur ou de mcontentement, ou mme
de ngligence. Quelle femme que celle qu'un homme, son amant,
son bienfaiteur, son matre pour ainsi dire, peut traiter
pendant huit ans comme une divinit! Je lui demandai un jour
si jamais elle n'avait eu la pense de le quitter. -- Oui, dit-elle,
je l'ai eue une fois, mais je fus si frappe de
l'ingratitude d'un pareil dessein, que je ne voulus pas y voir
de la sagesse: je me crus la dupe d'un fantme qui s'appelait
la vertu, et qui tait le vice, et je le repoussai avec
horreur.

Pendant trois jours que tarda la lettre de mon pre, j'eus la
permission de laisser l mes livres et le public. Je venais
chez elle le matin; le chagrin nous avait rendus plus
familiers sans nous rendre moins sages. Le quatrime jour,
Caliste reut cette rponse. Au lieu de la transcrire ou de la
traduire, Madame, je vous l'envoie, vous la traduirez, si vous
voulez que votre parent la lise un jour: je n'aurais pas la
force de la traduire.

Madame,

"Je suis fch d'tre forc de dire des choses dsagrables 
une personne de votre sexe, et j'ajouterai de votre mrite;
car, sans prendre des informations sur votre compte, ce qui
serait inutile, ne pouvant tre dtermin par les choses que
j'apprendrais, j'ai entendu dire beaucoup de bien de vous.
Encore une fois, je suis fch d'tre oblig de vous dire des
choses dsagrables; mais laisser votre lettre sans rponse
serait encore plus dsobligeant que la rfuter. C'est donc ce
dernier parti que je me vois forc de prendre. D'abord,
Madame, je pourrais vous dire que je n'ai d'autre preuve de
votre attachement pour mon fils que ce que vous en dites vous-mme,
et une liaison qui ne prouve pas toujours un bien grand
attachement; mais, en le supposant aussi grand que vous le
dites, et j'avoue que je suis port  vous en croire, pourquoi
ne penserais-je pas qu'une autre femme pourrait aimer mon fils
autant que vous l'aimez, et, suppos mme qu'une autre femme
qu'il pouserait ne l'aimt pas avec la mme tendresse ni avec
un si grand dvouement, est-il bien sr que ce degr
d'attachement ft un grand bien pour lui, et trouvez-vous
apparent qu'il ait jamais besoin de fort grands sacrifices de
la part d'une femme? Mais je suppose que ce soit un grand
bien: est-ce tout que cet attachement? Vous me parlez des
chagrins qu'on voit dans la plupart des mnages; mais serait-ce
une bien bonne manire de raisonner que de se rsoudre 
souffrir des inconvnients certains, parce qu'ailleurs il y en
a de vraisemblables? de passer par-dessus des inconvnients
qu'on voit distinctement, pour en viter d'autres qu'on ne
peut encore prvoir, et de prendre un parti dcidment
mauvais, parce qu'il y en aurait peut-tre de pires? Vous me
demandez s'il me serait difficile de prendre bonne opinion de
celle qui aime mon fils; vous pouviez ajouter: et qui en est
aime. Non, sans doute, et j'ai si bonne opinion de vous, que
je crois qu'en effet vous donneriez un bon exemple  vos
enfants, et que, loin de contredire les leons qu'on pourrait
leur donner, vous leur donneriez les mmes leons, et
peut-tre avec plus de zle et de soins qu'une autre. Mais
pensez-vous que dans mille occasions je ne croirais pas que vous
souffrez de ce qu'on dirait ou ne dirait pas  vos enfants et
touchant vos enfants, et sur mille autres sujets? Et ne
pensez-vous pas aussi que plus vous m'intresseriez par votre
bont, votre honntet et vos qualits aimables, plus je
souffrirais de voir, d'imaginer que vous souffrez, et que vous
n'tes pas aussi heureuse, aussi considre que vous
mriteriez  beaucoup d'gards de l'tre? En vrit, Madame,
je me saurais mauvais gr  moi-mme de n'avoir pas pour vous
toute la considration et la tendresse imaginables, et
pourtant il me serait impossible de les avoir, si ce n'est
peut-tre pour quelques moments, quand je ne me souviendrais
pas que cette femme belle, aimable et bonne est ma belle-fille;
mais, aussitt que je vous entendrais nommer comme
j'entendais nommer ma femme et ma mre, pardonnez ma
sincrit, Madame, mon coeur se tournerait contre vous, et je
vous harais peut-tre d'avoir t si aimable que mon fils
n'et voulu aimer et pouser que vous; et, si dans ce moment
je croyais voir quelqu'un parler de mon fils ou de ses
enfants, je supposerais qu'on dit: C'est le mari d'une telle,
ce sont les enfants d'une telle. En vrit, Madame, cela
serait insupportable, car,  prsent que cela n'a rien de
rel, l'ide m'en est insupportable. Ne croyez pourtant pas
que j'aie aucun mpris pour votre personne; il serait trs
injuste d'en avoir, et je suis dispos  un sentiment tout
contraire. Je vous ai obligation, et c'est sans rougir de vous
avoir obligation, de la promesse que vous me faites  la fin
de votre lettre. Sans bien savoir pourquoi, j'y ai une foi
entire. Pour vous payer de votre honntet et du respect que
vous avez pour le sentiment qui lie un fils  son pre, je
vous promets, ainsi qu' mon fils, de ne rien tenter pour vous
sparer, et de ne lui jamais reparler le premier d'aucun
mariage, quand on me proposerait une princesse pour belle-fille,
mais  condition qu'il ne me reparle jamais non plus
que vous du mariage en question. Si je me laissais flchir, je
sens que j'en aurais le regret le plus amer, et si je
rsistais  de vives sollicitations, comme je ferais srement,
outre le dplaisir d'affliger un fils que j'aime tendrement et
qui le mrite, je me prparerais peut-tre des regrets pour
l'avenir; car un pre tendre se reproche quelquefois contre
toute raison de n'avoir pas cd aux instances les plus
draisonnables de son enfant. Croyez, Madame, que ce n'est
dj pas sans douleur que je vous afflige aujourd'hui l'un et
l'autre."

Je trouvai Caliste assise  terre, la tte appuye contre le
marbre de sa chemine. -- C'est la vingtime place que j'ai
depuis une heure, me dit-elle; je m'en tiens  celle-ci parce
que ma tte brle. Elle me montra du doigt la lettre de mon
pre qui tait ouverte sur le canap. Je m'assis, et pendant
que je lisais, s'tant un peu tourne, elle appuya sa tte
contre mes genoux. Absorb dans mes penses, regrettant le
pass, dplorant l'avenir, et ne sachant comment disposer du
prsent, je ne la voyais et ne la sentais presque pas. A la
fin je la soulevai et je la fis asseoir. Nos larmes se
confondirent. -- Soyons au moins l'un  l'autre autant que nous
y pouvons tre, lui dis-je fort bas, et comme si j'avais
craint qu'elle ne m'entendt. Je pus douter qu'elle m'et
entendu; je pus croire qu'elle consentait, elle ne me rpondit
point, et ses yeux taient ferms. -- Changeons, ma Caliste,
lui dis-je, ce moment si triste en un moment de bonheur. -- Ah!
dit-elle en rouvrant les yeux et jetant sur moi des regards de
douleur et d'effroi, il faut donc redevenir ce que j'tais. --
Non, lui dis-je aprs quelques moments de silence, il ne faut
rien, j'avais cru que vous m'aimiez. -- Et je ne vous aime donc
pas, dit-elle en passant  son tour ses bras autour de moi, je
ne vous aime donc pas! Peignez-vous, s'il se peut, Madame, ce
qui se passait dans mon coeur. A la fin je me mis  ses pieds,
j'embrassai ses genoux; je lui demandai pardon de mon
imptuosit. -- Je sais que vous m'aimez, lui dis-je, je vous
respecte, je vous adore, vous ne serez pour moi que ce que
vous voudrez. -- Ah! dit-elle, il faut, je le vois bien,
redevenir ce qu'il me serait affreux d'tre, ou vous perdre,
ce qui serait mille fois plus affreux. -- Non, dis-je, vous
vous trompez, vous m'offensez: vous ne me perdrez point, je
vous aimerai toujours. -- Vous m'aimerez peut-tre, reprit-elle,
mais je ne vous en perdrai pas moins. Et quel droit
aurais-je de vous conserver! Je vous perdrai, j'en suis sre.
Et ses larmes taient prtes  la suffoquer; mais, de peur que
je n'appelasse du secours, de peur de n'tre plus seule avec
moi, elle me promit de faire tous ses efforts pour se calmer,
et  la fin elle russit. Depuis ce moment, Caliste ne fut
plus la mme; inquite quand elle ne me voyait pas, frmissant
quand je la quittais, comme si elle et craint de ne me jamais
revoir; transporte de joie en me revoyant; craignant toujours
de me dplaire, et pleurant de plaisir quand quelque chose de
sa part m'avait plu, elle fut quelquefois bien plus aimable,
plus attendrissante, plus ravissante qu'elle n'avait encore
t; mais elle perdit cette srnit, cette galit, cet
-propos dans toutes ses actions qui auparavant ne la quittait
pas, et qui l'avait si fort distingue. Elle cherchait bien 
faire les mmes choses, et c'taient bien en effet les mmes
choses qu'elle faisait; mais, faites tantt avec distraction,
tantt avec passion, tantt avec ennui, toujours beaucoup
mieux ou moins bien qu'auparavant, elles ne produisaient plus
le mme effet sur elle ni sur les autres. Ah ciel! combien je
la voyais tourmente et combattue! Emue de mes moindres
caresses qu'elle cherchait plutt qu'elle ne les vitait, et
toujours en garde contre son motion, m'attirant par une sorte
de politique, et, de peur que je ne lui chappasse tout 
fait, se reprochant de m'avoir attir, et me repoussant
doucement, fche le moment d'aprs de m'avoir repouss;
l'effroi et la tendresse, la passion et la retenue se
succdaient dans ses mouvements et dans ses regards avec tant
de rapidit, qu'on croyait les y voir ensemble. Et moi, tour 
tour embras et glac, irrit, charm, attendri, le dpit,
l'admiration, la piti m'mouvant tour  tour, me laissaient
dans un trouble inconcevable. -- Finissons, lui dis-je un jour,
transport  la fois d'amour et de colre, en fermant sa porte
 la clef, et l'emportant de devant son clavecin. -- Vous ne me
ferez pas violence, me dit-elle doucement, car vous tes le
matre. Cette voix, ce discours m'trent tout mon
emportement, et je ne pus plus que l'asseoir doucement sur mes
genoux, appuyer sa tte contre mon paule, et mouiller de
larmes ses belles mains en lui demandant mille fois pardon; et
elle me remercia autant de fois d'une manire qui me prouva
combien elle avait rellement eu peur; et pourtant elle
m'aimait passionnment et souffrait autant que moi, et
pourtant elle aurait voulu tre ma matresse. Un jour je lui
dis: Vous ne pouvez vous rsoudre  vous donner, et vous
voudriez vous tre donne. -- Cela est vrai, dit-elle. Et cet
aveu ne me fit rien obtenir ni mme rien entreprendre. Ne
croyez pourtant pas, Madame, que tous nos moments fussent
cruels, et que notre situation n'et encore des charmes; elle
en avait qu'elle tirait de sa bizarrerie mme et de nos
privations. Les plus petites marques d'amour conservrent leur
prix. Jamais nous ne nous rendmes qu'avec transport le plus
lger service. En demander un tait le moyen d'expier une
offense, de faire oublier une querelle; nous y avions toujours
recours, et ce ne fut jamais inutilement. Ses caresses,  la
vrit, me faisaient plus de peur que de plaisir, mais la
familiarit qu'il y avait entre nous tait dlicieuse pour
l'un et pour l'autre. Trait quelquefois comme un frre, ou
plutt comme une soeur, cette faveur m'tait prcieuse et
chre.

Caliste devint sujette, et cela ne vous surprendra pas,  des
insomnies cruelles. Je m'opposai  ce qu'elle prt des remdes
qui eussent pu dranger entirement sa sant, et je voulus que
tour  tour sa femme de chambre et moi nous lui procurassions
le sommeil en lui faisant quelque lecture. Quand nous la
voyions endormie, moi, tout aussi scrupuleusement que Fanny,
je me retirais le plus doucement possible, et le lendemain,
pour rcompense, j'avais la permission de me coucher  ses
pieds, ayant pour chevet ses genoux, et de m'y endormir quand
je le pouvais. Une nuit je m'endormis en lisant  ct de son
lit, et Fanny, apportant comme  l'ordinaire le djener de sa
matresse  la pointe du jour, -- on abrgeait les nuits le
plus qu'on le pouvait, -- s'avana doucement et ne me rveilla
pas tout de suite. Le jour devenu plus grand, j'ouvre enfin
les yeux, et je les vois me sourire. -- Vous voyez, dis-je 
Fanny, tout est bien rest comme vous l'avez laiss, la table,
la lampe, le livre tomb de ma main sur mes genoux. -- Oui,
c'est bien, me dit-elle, et, me voyant embarrass de sortir de
la maison: Allez seulement, Monsieur, et, quand mme les
voisins vous verraient, ne vous mettez pas en peine. Ils
savent que madame est malade, nous leur avons tant dit que
vous viviez comme frre et soeur, qu' prsent nous aurions
beau leur dire le contraire, ils ne nous croiraient pas. -- Et
ne se moquent-ils pas de moi? lui dis-je. -- Oh! non, Monsieur,
ils s'tonnent, et voil tout. Vous tes aims et respects
l'un et l'autre. -- Ils s'tonnent, Fanny, repris-je; ils ont
vraiment raison! Et quand nous les tonnerions moins,
cesseraient-ils pour cela de nous aimer? -- Ah! Monsieur, cela
deviendrait tout diffrent. -- Je ne puis le croire, Fanny, lui
dis-je, mais en tout cas, s'ils l'ignoraient... -- Ces choses-l,
Monsieur, me dit-elle navement, pour tre bien caches...
ne doivent pas tre. -- Mais. -- Il n'y a point de _mais_,
Monsieur; vous ne pourriez vous cacher si bien de James et de
moi que nous ne vous devinassions. James ne dirait rien, mais
il ne servirait plus madame comme il la sert, comme la
premire duchesse du royaume, ce prouve toujours qu'on
respecte sa matresse, et moi, je ne dirais rien, mais je ne
pourrais rester avec madame, car je penserais: si on le sait
un jour, cela me sera reproch tout le reste de ma vie; alors
les autres domestiques, qui m'ont toujours entendue louer
madame, souponneraient quelque chose, et les voisins, qui
savent combien madame est bonne et aimable, souponneraient
aussi, et puis il viendrait une autre femme de chambre qui
n'aimerait pas madame autant que je l'aime, et bientt on
parlerait. Il y a tant de langues qui ne demandent qu'
parler! Qu'elles louent ou blment, c'est tout un, pourvu
qu'elles parlent. Il me semble que je les entends. _Vous voyez_,
diraient-ils. _Et puis fiez-vous aux apparences. C'tait une si
belle rforme! Elle donnait aux pauvres, elle allait 
l'glise_. Ce qu'on admire  prsent serait peut-tre alors
trait d'hypocrisie; mais, Monsieur, on vous pardonnerait
encore moins qu' madame; car, voyant combien elle vous aime,
on trouve que vous devriez l'pouser, et l'on dirait toujours:
Que ne l'pousait-il! -- Ah! Fanny, Fanny, s'cria
douloureusement Caliste, vous ne dites que trop bien. Qu'ai-je
fait? dit-elle en franais. Pourquoi lui ai-je laiss vous
prouver que je ne puis plus changer de conduite, quand mme je
le voudrais! Je voulus rpondre, mais elle me conjura de
sortir.

Un marchand du voisinage, plus matineux que les autres,
ouvrait dj sa boutique. Je passai devant lui tout exprs
pour n'avoir pas l'air de me sauver. -- Comment se porte
madame? me dit-il. -- Elle ne dort toujours presque point, lui
rpondis-je. Nous lisons tous les soirs, Fanny et moi, pendant
une heure ou deux avant de pouvoir l'endormir, et elle se
rveille avec l'aurore. Cette nuit j'ai lu si longtemps que je
me suis endormi moi-mme. -- Et avez-vous djen, Monsieur? me
dit-il. -- Non, lui rpondis-je. Je comptais me jeter sur mon
lit pour essayer d'y dormir une heure ou deux. -- Ce serait
presque dommage, Monsieur, me dit-il. Il fait si beau temps,
et vous n'avez point l'air fatigu ni assoupi. Venez plutt
djener avec moi dans mon jardin. J'acceptai la proposition,
me flattant que cet homme-l serait le dernier de tous les
voisins  mdire de Caliste, et il me parla d'elle, de tout le
bien qu'elle faisait et qu'elle me laissait ignorer, avec tant
de plaisir et d'admiration, que je fus bien pay de ma
complaisance. Ce jour-l mme, Caliste reut une lettre de
l'oncle de son amant, qui la priait de venir incessamment 
Londres. Je rsolus de passer chez mon pre le temps de son
absence, et nous partmes en mme temps. -- Vous reverrai-je?
me dit-elle. Est-il sr que je vous revoie? -- Oui, lui dis-je,
et tout aussitt que vous le souhaiterez,  moins que je ne
sois mort. Nous nous prommes de nous crire au moins deux
fois par semaine, et jamais promesse ne fut mieux tenue. L'un
ne pensant et ne voyant rien qu'il n'et voulu le dire ou le
montrer  l'autre, nous avions de la peine  ne pas nous
crire encore plus souvent.

Mon pre m'aurait peut-tre mal reu, s'il n'et t trs
satisfait de la manire dont j'avais employ mon temps. Il en
tait instruit par d'autres que par moi, et heureusement il se
trouva chez lui des gens capables, selon lui, de me juger, et
dont je gagnai le suffrage. On trouva que j'avais acquis des
connaissances et de la facilit  m'exprimer, et on me prdit
des succs qui flattrent d'avance ce pre tendre et dispos
pour moi  une partialit favorable. Je fis connaissance avec
la maison paternelle, que je n'avais revue qu'un moment depuis
mon dpart pour l'Amrique, et dans un temps o je ne faisais
attention  rien. Je fis connaissance avec les amis et les
voisins de mon pre. Je chassai et je courus avec eux, et
j'eus le bonheur de ne leur tre pas dsagrable. -- Je vous ai
vu  votre retour d'Amrique, me dit un des plus anciens amis
de notre famille; si votre pre doit  une femme le plaisir de
vous revoir tel que vous tes  prsent, il devrait bien par
reconnaissance vous la laisser pouser. Les femmes que j'eus
occasion de voir me firent un accueil flatteur. Combien il
tait plus ais de russir auprs de quelques unes de celles
que mon pre honorait le plus, qu'auprs de cette fille si
ddaigne! Je l'avouerai, mon me avait un si grand besoin de
repos que, dans certains moments, toute manire de m'en
procurer m'et paru bonne, et Caliste s'tait montre si peu
dispose  la jalousie, que l'ide que je pourrais la
chagriner ne me serait peut-tre pas venue. Je ne sentais pas
que toute distraction est une infidlit; et, ne voyant rien
qui lui ft comparable, il ne me vint jamais dans l'esprit que
je pusse lui devenir vritablement infidle; mais je dirai
aussi que toutes les autres manires de me distraire me
paraissaient prfrables  celles que m'offraient les femmes.
Il me tardait quelquefois de faire de mes facults un plus
noble et plus utile usage que je n'avais fait jusqu'alors. Je
ne sentais pas encore que le projet du bien public n'est
qu'une noble chimre; que la fortune, les circonstances, des
vnements que personne ne prvoit et n'amne, changent les
nations sans les amliorer ni les empirer, et que les
intentions du citoyen le plus vertueux n'ont presque jamais
influ sur le bien-tre de sa patrie; je ne voyais pas que
l'esclave de l'ambition est encore plus puril et plus
malheureux que l'esclave d'une femme. Mon pre exigea que je
me prsentasse pour une place dans le parlement  la premire
lection, et, charm de pouvoir une fois lui complaire, j'y
consentis avec joie. Caliste m'crivait:

"Si je suis pour quelque chose dans vos projets, comme j'ose
encore m'en flatter, vous n'en pouvez pas moins entrer dans un
arrangement qui vous obligerait  vivre  Londres. Un oncle de
mon pre, qui a voulu me voir, vient de me dire que je lui
avais donn plus de plaisir en huit jours que tous ses
collatraux et leurs enfants en vingt ans, et qu'il me
laisserait sa maison et son bien; que je saurais rparer et
embellir l'une et faire un bon usage de l'autre, au lieu que
le reste de sa parent ne ferait que dmolir et dissiper
platement, ou pargner vilainement. Je vous rapporte tout cela
pour que vous ne me blmiez pas de ne m'tre point oppose 
sa bonne volont; j'ai d'ailleurs autant de droit que personne
 cet hritage, et ceux qu'il pourrait regarder ne sont pas
dans le besoin. Mon parent est riche et fort vieux; sa maison
est trs bien situe prs de Whitehall. Je vous avoue que
l'ide de vous y recevoir ou de vous la prter m'a fait grand
plaisir. S'il vous venait quelque fantaisie dispendieuse, si
vous aviez envie d'un trs beau cheval ou de quelque tableau,
je vous prie de la satisfaire, car le testament est fait, et
le testateur si opinitre qu'il n'en reviendra srement pas:
de sorte que je me compte pour riche ds  prsent, et je
voudrais bien devenir votre crancire."

Dans une autre lettre elle me disait:

"Tandis que je m'ennuie loin de vous, que tout ce que je fais
me parat inutile et insipide,  moins que je ne puisse le
rapporter  vous d'une manire ou d'une autre, je vois que
vous vous reposez loin de moi. D'un ct, impatience et ennui;
de l'autre, satisfaction et repos, quelle diffrence! Je ne me
plains pas, cependant. Si je m'affligeais, je n'oserais le
dire. Suppos que je visse une femme entre vous et moi, je
m'affligerais bien plus, et cependant je ne devrais et
n'oserais jamais le dire."

Dans une autre lettre encore elle disait:

"Je crois avoir vu votre pre. Frappe de ses traits, qui me
rappelaient les vtres, je suis reste immobile  le
considrer. C'est srement lui, et il m'a aussi regarde."

En effet, mon pre, comme il me l'a dit depuis, l'avait vue
par hasard dans une course qu'il avait faite  Londres. Je ne
sais o il la rencontra, mais il demanda qui tait cette belle
femme. -- Quoi! lui dit quelqu'un, vous ne connaissez pas la
Caliste de lord L. et de votre fils! -- Sans ce premier nom, me
dit-il,... et il s'arrta. Malheureux, pourquoi le
pronontes-vous?

Je commenais  tre en peine de la manire dont je pourrais
retourner  Bath. Ma sant n'tait plus une raison ni un
prtexte, et, quoique je n'eusse rien  faire ailleurs, il
devenait bizarre d'y commencer un nouveau sjour. Caliste le
sentit elle-mme, et, dans la lettre par laquelle elle
m'annona son dpart de Londres, elle me tmoigna son
inquitude l-dessus. Dans cette mme lettre, elle me parlait
de quelques nouvelles connaissances qu'elle avait faites chez
l'oncle de milord L. et qui toutes parlaient d'aller  Bath. --
Il serait affreux, ajouta-t-elle, d'y voir tout le monde,
except la seule personne du monde que je souhaite de voir.
Heureusement (alors du moins je croyais pouvoir dire que
c'tait heureusement), mon pre, curieux peut-tre dans le
fond de l'me de connatre celle qu'il rejetait, d'entendre
parler d'elle avec certitude et avec quelque dtail, peut-tre
aussi pour continuer  vivre avec moi sans qu'il m'en cott
aucun sacrifice, peut-tre aussi pour rendre mon sjour  Bath
moins trange, car tant de motifs peuvent se runir dans une
seule intention, mon pre, dis-je, annona qu'il passerait
quelques mois  Bath. J'eus peine  lui cacher mon extrme
joie. Ah ciel! disais-je en moi-mme, si je pouvais tout
runir, mon pre, mes devoirs, Caliste, son bonheur et le
mien! Mais  peine le projet de mon pre fut-il connu, qu'une
femme, veuve depuis dix-huit mois d'un de nos parents, lui
crivit que, dsirant d'aller  Bath avec son fils, enfant de
neuf  dix ans, elle le priait de prendre une maison o ils
pussent demeurer ensemble. Les ides de mon pre me parurent
dranges par cette proposition, sans que je pusse dmler si
elle lui tait agrable ou dsagrable. Quoi qu'il en soit, il
ne pouvait que l'accepter, et je fus envoy  Bath pour
arranger un logement pour mon pre, pour cette cousine que je
ne connaissais pas, pour son fils et pour moi. Caliste y tait
dj revenue. Charme de faire quelque chose avec moi, elle
dirigea et partagea mes soins avec un zle digne d'un autre
objet, et, quand mon pre et lady Betty B. arrivrent, ils
admirrent dans tout ce qu'ils voyaient autour d'eux une
lgance, un got qu'ils n'avaient vu, disaient-ils, nulle
part, et me tmoignrent une reconnaissance qui ne m'tait pas
due. Caliste, dans cette occasion, avait travaill contre
elle; car certainement lady Betty, ds ce premier moment, me
supposa des vues que sa fortune, sa figure et son ge auraient
rendues fort naturelles. Elle s'tait marie trs jeune, et
n'avait pas dix-sept ans lors de la naissance de sir Harry B.
son fils. Je ne lui reproche donc point les ides qu'elle se
forma, ni la conduite qui en fut la consquence. Ce qui
m'tonne, c'est l'impression que me fit sa bonne volont. Je
n'en fus pas bien flatt, mais j'en fus moins sensible 
l'attachement de Caliste. Elle m'en devint moins prcieuse. Je
crus que toutes les femmes aimaient, et que le hasard, plus
qu'aucune autre chose, dterminait l'objet d'une passion 
laquelle toutes taient disposes d'avance. Caliste ne tarda
pas  voir que j'tais chang... Chang! non, je ne l'tais
pas. Ce mot dit trop, et rien de ce que je viens d'exprimer
n'tait distinctement dans ma pense ni dans mon coeur.
Pourquoi, tres mobiles et inconsquents que nous sommes,
essayons-nous de rendre compte de nous-mmes? Je ne m'aperus
point alors que j'eusse chang, et aujourd'hui, pour expliquer
mes distractions, ma scurit, ma molle et faible conduite,
j'assigne une cause  un changement que je ne sentais pas.

Le fils de lady Betty, ce petit garon d'environ dix ans,
tait un enfant charmant, et il ressemblait  mon frre. Il me
le rappelait si vivement quelquefois, et les jeux de notre
enfance, que mes yeux se remplissaient de larmes en le
regardant. Il devint mon lve, mon camarade; je ne me
promenais plus sans lui, et je le menais presque tous les
jours chez Caliste.

Un jour que j'y tais all seul, je trouvai chez elle un
gentilhomme campagnard de trs bonne mine qui la regardait
dessiner. Je cachai ma surprise et mon dplaisir. Je voulus
rester aprs lui, mais cela fut impossible: il lui demanda 
souper. A onze heures, je prtendis que rien ne l'incommodait
tant que de se coucher tard, et j'obligeai mon rival, oui,
c'tait mon rival,  se retirer aussi bien que moi. Pour la
premire fois les heures m'avaient paru bien longues chez
Caliste. Le nom de cet homme ne m'tait pas inconnu: c'tait
un nom que personne de ceux qui l'avaient port n'avait rendu
brillant; mais sa famille tait ancienne et considre depuis
longtemps dans une province du nord de l'Angleterre.
Connaissant l'oncle de lord L**, et ayant vu Caliste avec lui
 l'opra, il avait souhait de lui tre prsent, et avait
demand la permission de lui rendre visite. Il fut chez elle
deux ou trois fois, et crut voir en ralit les muses et les
grces qu'il n'avait vues que dans ses livres classiques.
Aprs sa troisime visite, il vint demander au gnral des
informations sur Caliste, sa fortune et sa famille. On lui
rpondit avec toute la vrit possible. -- Vous tes un honnte
homme, Monsieur, dit alors l'admirateur de Caliste: me
conseillez-vous de l'pouser? -- Sans doute, lui fut-il
rpondu, si vous pouvez l'obtenir. Je donnerais le mme
conseil  mon fils, au fils de mon meilleur ami. Il y a un
imbcile qui l'aime depuis longtemps, et qui n'ose l'pouser,
parce que son pre, qui n'ose la voir de peur de se laisser
gagner, ne veut pas y consentir. Ils s'en repentiront toute
leur vie; mais dpchez-vous, car ils pourraient changer.

Voil l'homme que j'avais trouv chez Caliste. Le lendemain je
fus chez elle de trs bonne heure; je lui exprimai mon
dplaisir et mon impatience de la veille. -- Quoi! dit-elle,
cela vous fait quelque peine? Autrefois je voyais bien que
vous ne pouviez souffrir de trouver qui que ce soit avec moi,
pas mme un artisan ni une femme; mais depuis quelque temps
vous ne cessez de mener avec vous le petit chevalier, j'ai cru
que c'tait exprs pour que nous ne fussions pas seuls
ensemble. -- Mais, dis-je, c'est un enfant. -- Il voit et entend
comme un autre, dit-elle. -- Et si je ne l'amne plus, repris-je,
cesserez-vous de recevoir l'homme qui m'importuna hier? --
Vous pouvez l'amener toujours, dit-elle, mais moi je ne puis
renvoyer l'autre, tant que personne n'aura sur moi des droits
plus grands que n'en a mon bienfaiteur, qui m'a fait faire
connaissance avec lui, et m'a prie de le bien recevoir. -- Il
est amoureux de vous, lui dis-je aprs m'tre promen quelque
temps  grands pas dans la chambre, il n'a point de pre, il
pourra.... Je ne pus achever. Caliste ne me rpondit rien; on
annona l'homme qui me tourmentait, et je sortis. Peu aprs je
revins. Je rsolus de m'accoutumer  lui plutt que de me
laisser bannir de chez moi, car c'tait chez moi. J'y venais
encore plus souvent qu' l'ordinaire, et j'y restais moins
longtemps. Quelquefois elle tait seule, et c'tait une bonne
fortune dont tout mon tre tait rjoui. Je n'amenais plus le
petit garon, qui au bout de quelques jours s'en plaignit
amrement. Un jour, en prsence de lady Betty, il adressa ses
plaintes  mon pre, et le supplia de le mener chez mistriss
Calista, puisque je ne l'y menais plus. Ce nom, la manire de
le dire, firent sourire mon pre avec un mlange de
bienveillance et d'embarras. -- Je n'y vais pas moi-mme,
dit-il  sir Harry. -- Est-ce que votre fils ne veut pas vous y
mener? reprit l'enfant. Ah! si vous y aviez t quelquefois,
vous y retourneriez tous les jours comme lui. Voyant mon pre
mu et attendri, je fus sur le point de me jeter  ses pieds;
mais la prsence de lady Betty ou ma mauvaise toile, ou
plutt ma maudite faiblesse, me retint. Oh! Caliste, combien
vous auriez t plus courageuse que moi! Vous auriez profit
de cette occasion prcieuse; vous auriez tent et russi, et
nous aurions pass ensemble une vie que nous n'avons pu
apprendre  passer l'un sans l'autre. Pendant qu'incertain,
irrsolu, je laissais chapper ce moment unique, on vint de la
part de Caliste,  qui j'avais dit les plaintes de sir Harry,
demander  milady que son fils pt dner chez elle. Le petit
garon n'attendit pas la rponse, il courut se jeter au cou de
James et le pria de l'emmener. Le soir, le lendemain, les
jours suivants, il parla tant de ma matresse, qu'il
impatienta lady Betty et commena tout de bon  intresser mon
pre. Qui sait ce que n'aurait pas pu produire cette espce
d'intercession? Mais mon pre fut oblig d'aller passer
quelques jours chez lui pour des affaires pressantes, et ce
mouvement de bonne volont une fois interrompu ne put plus
tre redonn.

Sir Harry s'tablit si bien chez Caliste, que je ne la
trouvais plus seule avec son nouvel amant. Il fut, je pense,
aussi importun de l'enfant que je pouvais l'tre de lui.
Caliste, dans cette occasion, dploya un art et des ressources
de gnie, d'esprit et de bont que j'tais bien loign de lui
connatre. L'habitant de Norfolk, ne pouvant l'entretenir,
voulait au moins qu'elle le charmt, comme  Londres, par sa
voix et son clavecin, et demandait des ariettes franaises,
italiennes, des morceaux d'opra; mais Caliste, trouvant que
tout cela serait vieux pour moi et ennuyeux pour le petit
garon, et que je me soucierais peu d'ailleurs d'aider 
l'effet en l'accompagnant comme  mon ordinaire, se mit 
imaginer des romances dont elle faisait la musique, dont elle
m'aidait  faire les paroles, qu'elle faisait chanter par
l'enfant et juger par mon rival. Elle chanta et joua et
parodia la charmante romance _Have you seen my Hanna_, de
manire  m'arracher vingt fois des larmes. Elle voulut aussi
que nous apprissions  dessiner  sir Harry, et, pour pouvoir
se refuser sans rudesse  cette musique perptuelle, elle se
procura quelques-uns de ces tableaux de Rubens et de Snyders,
o des enfants se jouent avec des guirlandes de fleurs, et les
copiant  l'aide d'un pauvre peintre fort habile que le hasard
lui avait amen, et dont elle avait dml le talent, elle en
entoura sa chambre, laissant entre eux de l'espace pour des
consoles, sur lesquelles devaient tre places des lampes
d'une forme antique et des vases de porcelaine. Ce travail
nous occupait tous, et, si l'enfant seul tait content, tout
le monde tait amus. Surpris moi-mme de l'effet quand
l'appartement fut arrang, et trouvant qu'elle n'avait jamais
eu autant d'activit ni d'invention, j'eus la cruaut de lui
demander si c'tait pour rendre  M. M** sa maison plus
agrable. -- Ingrat! dit-elle. -- Oui, m'criai-je, vous avez
raison, je suis un ingrat; mais aussi qui pourrait voir sans
humeur des talents, dont on ne jouit plus seul, se dployer
tous les jours d'une faon plus brillante? -- C'est bien, dit-elle,
de leur part le chant du cygne. On entendit heurter  la
porte. -- Prparez-vous  voir, dit le petit Harry, comme s'il
y avait entendu finesse, notre ternel monsieur de Norfolk.
C'tait lui en effet.

Nous menmes encore quelques jours la mme vie, mais ce
n'tait pas l'intention de mon rival de partager toujours
Caliste avec un enfant et moi. Il vint lui dire un matin que,
d'aprs ce qu'il avait appris d'elle par le gnral D. et le
public, mais surtout d'aprs ce qu'il en voyait lui-mme, il
tait rsolu  suivre le penchant de son coeur et  lui offrir
sa main et sa fortune. -- Je vais, dit-il, prendre une
connaissance exacte de mes affaires, afin de pouvoir vous en
rendre compte. Je veux que votre ami, votre protecteur,  qui
je dois le bonheur de vous connatre, examine et juge avec
vous si mes offres sont dignes d'tre acceptes; mais, quand
vous aurez tout examin, vous tes trop gnreuse pour me
faire attendre une rponse dcisive, et si je vous trouvais
ensemble, il ne faudrait que quelques moments pour dcider de
mon sort. -- Je voudrais tre moi-mme plus digne de vos
offres, lui dit Caliste, aussi trouble que si elle ne s'tait
pas attendue  sa dclaration; allez, Monsieur, je sens tout
l'honneur que vous me faites. J'examinerai avec moi-mme si je
dois l'accepter, et, aprs votre retour, je serai bientt
dcide. Sir Harry et moi la trouvmes une heure aprs si
ple, si change, qu'elle nous effraya. Est-il croyable que je
ne me sois pas dcid alors? Je n'avais certainement qu'un mot
 dire. Je passai trois jours presque du matin au soir chez
Caliste  la regarder,  rver,  hsiter, et je ne lui dis
rien. La veille du jour o son amant devait revenir, j'allais
chez elle l'aprs-dner, je venais seul. Je savais que sa
femme de chambre tait alle chez des parents  quelques
milles de Bath, et ne devait revenir que le lendemain matin.
Caliste tenait une cassette remplie de petits bijoux, de
pierres graves, de miniatures qu'elle avait apportes
d'Italie, ou que milord lui avait donnes. Elle me les fit
regarder et observa lesquelles me plaisaient le plus. Elle me
mit au doigt une bague que milord avait toujours porte, et me
pria de la garder. Elle ne me disait presque rien. Elle
m'tonna et me parut diffrente d'elle-mme. Elle tait
caressante, et paraissait triste et rsigne. -- Vous n'avez
rien promis  cet homme? lui dis-je. -- Rien, dit-elle et voil
les seuls mots que j'aie pu me rappeler d'une soire que je me
suis rappele mille et mille fois. Mais je n'oublierai de ma
vie la manire dont nous nous sparmes. Je regardai ma
montre. -- Quoi! dis-je, il est dj neuf heures! et je voulus
m'en aller. -- Restez, me dit-elle. -- Il ne m'est pas possible,
lui dis-je; mon pre et lady Betty m'attendent. -- Vous
souperez tant de fois encore avec eux! dit-elle. -- Mais, dis-je,
vous ne soupez plus? -- Je souperai. -- On m'a promis des
glaces. -- Je vous en donnerai (il faisait excessivement
chaud). Elle n'tait presque pas habille. Elle se mit devant
la porte vers laquelle je m'avanais; je l'embrassai en
l'tant un peu de devant la porte. -- Et vous ne laisserez donc
pas de passer, dit-elle. -- Vous tes cruelle, lui dis-je, de
m'mouvoir de la sorte! -- Moi, je suis cruelle! J'ouvris la
porte, je sortis, elle me regarda sortir, et je lui entendis
dire en la refermant: _C'est fait_. Ces mots me poursuivirent.
Aprs les avoir mille fois entendus, je revins au bout d'une
demi-heure en demander l'explication. Je trouvai sa porte
ferme  la clef. Elle me cria d'un cabinet, qui tait par
del sa chambre, qu'elle s'tait mise dans le bain, et qu'elle
ne pouvait m'ouvrir n'ayant personne avec elle. -- Mais,
dis-je, s'il vous arrivait quelque chose! -- Il ne m'arrivera rien,
me dit-elle. -- Est-il bien sr, lui dis-je, que vous n'ayez
aucun dessein sinistre? -- Trs sr, me rpondit-elle; y a-t-il
quelqu'autre monde o je vous retrouvasse? Mais je m'enroue,
et je ne puis plus parler. Je m'en retournai chez moi un peu
plus tranquille, mais _c'est fait_ ne put me sortir de l'esprit
et n'en sortira jamais, quoique j'aie revu Caliste. Le
lendemain matin, je retournai chez elle. Fanny me dit qu'elle
ne pouvait me voir; et, me suivant dans la rue: Qu'est-il donc
arriv  ma matresse? me dit-elle. Quel chagrin lui avez-vous
fait? -- Aucun, lui dis-je, qui me soit connu. -- Je l'ai
trouve, reprit-elle, dans un tat incroyable. Elle ne s'est
pas couche cette nuit... Mais je n'ose m'arrter plus
longtemps. Si c'est votre faute, vous n'aurez point de repos
le reste de votre vie. Elle rentra, je me retirai trs
inquiet; une heure aprs, je revins: Caliste tait partie. On
me donna la cassette de la veille et une lettre, que voici:

"Quand j'ai voulu vous retenir hier, je n'ai pu y russir.
Aujourd'hui je vous renvoie, et vous obissez au premier mot.
Je pars pour vous pargner des cruauts qui empoisonneraient
le reste de votre vie si vous veniez un jour  les sentir. Je
m'pargne  moi le tourment de contempler en dtail un malheur
et des pertes d'autant plus vivement senties, que je ne suis
en droit de les reprocher  personne. Gardez pour l'amour de
moi ces bagatelles que vous admirtes hier; vous le pouvez
avec d'autant moins de scrupule que je suis rsolue  me
rserver la proprit la plus entire de tout ce que je tiens
de milord ou de son oncle."

Comment vous rendre compte, Madame, du stupide abattement o
je restai plong, et de toutes les puriles, ridicules, mais
peu distinctes considrations auxquelles se borna ma pense,
comme si je fusse devenu incapable d'aucune vue saine, d'aucun
raisonnement? Ma lthargie fut-elle un retour du drangement
qu'avait caus dans mon cerveau la mort de mon frre? Je
voudrais que vous le crussiez; autrement comment aurez-vous la
patience de continuer cette lecture? Je voudrais parvenir
surtout  le croire moi-mme, ou que le souvenir de cette
journe pt s'anantir. Il n'y avait pas une demi-heure
qu'elle tait partie; pourquoi ne la pas suivre? qu'est-ce qui
me retint? S'il est des intelligences tmoins de nos penses,
qu'elles me disent ce qui me retint. Je m'assis  l'endroit o
Caliste avait crit, je pris sa plume, je la baisai, je
pleurai; je crois que je voulais crire; mais, bientt
importun du mouvement qu'on se donnait autour de moi pour
mettre en ordre les meubles et les hardes de ma matresse, je
sors de sa maison, je vais errer dans la campagne, je reviens
ensuite me renfermer chez moi. A une heure aprs minuit, je me
couche tout habill; je m'endors; mon frre, Caliste, mille
fantmes lugubres viennent m'assaillir; je me rveille en
sursaut tout couvert de sueur; un peu remis, je pense que
j'irai dire  Caliste ce que j'ai souffert la veille, et la
frayeur que m'ont cause mes rves. A Caliste? Elle est
partie; c'est son dpart qui me met dans cet tat affreux:
Caliste n'est plus  ma porte, elle n'est plus  moi, elle
est  un autre. Non, elle n'est pas encore  un autre, et en
mme temps j'appelle, je cours, je demande des chevaux;
pendant qu'on les mettait  ma voiture, j'allai veiller ses
gens et leur demander s'ils n'avaient rien appris de M. M**.
Ils me dirent qu'il tait arriv  huit heures du soir, et
qu'il avait pris  dix le chemin de Londres. A l'instant, ma
tte s'embarrassa, je voulus m'ter la vie, je mconnus les
gens et les objets, je me persuadai que Caliste tait morte;
une forte saigne suffit  peine pour me faire revenir  moi,
et je me retrouvai dans les bras de mon pre, qui joignit aux
plus tendres soins pour ma sant celui de cacher le plus qu'il
fut possible l'tat o j'avais t. Funeste prcaution! Si on
l'avait su, il aurait effray peut-tre, et personne n'et
voulu s'associer  mon sort.

Le lendemain on m'apporta une lettre. Mon pre, qui ne me
quittait pas, me pria de la lui laisser ouvrir. -- Que je voie
une fois, me dit-il, quoiqu'il soit trop tard, ce qu'tait
cette femme. -- Lisez, lui dis-je, vous ne verrez certainement
rien qui ne lui fasse honneur.

"Il est bien sr  prsent que vous ne m'avez pas suivie. Il
n'y a que trois heures que j'esprais encore. A prsent je me
trouve heureuse de penser qu'il n'est plus possible que vous
arriviez, car il ne pourrait en rsulter que les choses les
plus funestes; mais je pourrais recevoir une lettre. Il y a
des instants o je m'en flatte encore. L'habitude tait si
grande, et il est pourtant impossible que vous me hassiez, ou
que je sois pour vous comme une autre. J'ai encore une heure
de libert. Quoique tout soit prt, je puis encore me ddire;
mais si je n'apprends rien de vous, je ne me ddirai pas. Vous
ne vouliez plus de moi, votre situation auprs de moi tait
trop uniforme; il y a longtemps que vous en tes fatigu. J'ai
fait une dernire tentative. J'avais presque cru que vous me
retiendriez ou que vous me suivriez. Je ne me ferai pas
honneur des autres motifs qui ont pu entrer dans ma
rsolution, ils sont trop confus. C'est pourtant mon intention
de chercher mon repos et le bonheur d'autrui dans mon nouvel
tat, et de me conduire de faon que vous ne rougissiez pas de
moi. Adieu, l'heure s'coule, et dans un instant on viendra me
dire qu'elle est passe; adieu, vous pour qui je n'ai point de
nom, adieu pour la dernire fois." La lettre tait tache de
larmes, celles de mon pre tombrent sur les traces de celles
de Caliste, les miennes.... Je sais la lettre par coeur, mais
je ne puis plus la lire. Deux jours aprs, lady Betty, tenant
la gazette, lut  l'article des mariages: _Charles M*** of
Norfolk, with Maria Sophia ***_. Oui, elle lut ces mots, il
fallut les entendre. Ciel! avec _Maria Sophia!..._ Je ne puis
pas accuser lady Betty d'insensibilit dans cette occasion.
J'ai lieu de croire qu'elle regardait Caliste comme une fille
honnte pour son tat, avec qui j'avais vcu, qui m'aimait
encore, quoique je ne l'aimasse plus, qui, voyant que je
m'tais dtach d'elle, et que je ne l'pouserais jamais,
prenait avec chagrin le parti de se marier, pour faire une fin
honorable. Certainement lady Betty n'attribuait ma tristesse
qu' la piti; car, loin de m'en savoir mauvais gr, elle en
eut meilleure opinion de mon coeur. Toute cette manire de
juger tait fort naturelle et ne diffrait de la vrit que
par des nuances qu'elle ne pouvait deviner.

Huit jours se passrent, pendant lesquels il me semblait que
je ne vivais pas. Inquiet, gar, courant toujours comme si
j'avais cherch quelque chose, ne trouvant rien, ne cherchant
mme rien, ne voulant que me fuir moi-mme, et fuir
successivement tous les objets qui frappaient mes regards! Ah!
Madame, quel tat! et faut-il que j'prouve qu'il en est un
plus cruel encore! Un matin, pendant le djener, sir Harry,
s'approchant de moi, me dit: Je vous vois si triste, j'ai
toujours peur que vous ne vous en alliez aussi. Il m'est venu
une ide. On parle quelquefois  maman de se remarier,
j'aimerais mieux que ce ft vous que tout autre qui devinssiez
mon pre; alors vous resteriez auprs de moi; ou bien vous me
prendriez avec vous, si vous vous en alliez. Lady Betty
sourit. Elle eut l'air de penser que son fils ne faisait que
me mettre sur les voies de faire une proposition  laquelle
j'avais pens depuis longtemps. Je ne rpondis rien. Elle crut
que c'tait par embarras, par timidit. Mais mon silence
devenait trop long. Mon pre prit la parole: Vous avez l une
trs bonne ide, mon ami Harry, dit-il, et je me flatte qu'une
fois ou l'autre tout le monde en jugera ainsi. -- Une fois ou
l'autre! dit lady Betty. Vous me croyez plus prude que je ne
suis. Il ne me faudrait pas tant de temps pour adopter une
ide qui vous serait agrable, ainsi qu' votre fils et au
mien. Mon pre me prit par la main, et me fit sortir. -- Ne me
punissez pas, me dit-il, de n'avoir pas su faire cder des
considrations qui me paraissaient victorieuses  celles que
je trouvais faibles. Je puis avoir t aveugle, mais je n'ai
pas cru tre dur. Je n'ai rien dans le monde de si cher que
vous. Mritez jusqu'au bout ma tendresse: je voudrais n'avoir
point exig ce sacrifice; mais, puisqu'il est fait, rendez-le
mritoire pour vous et utile  votre pre; montrez-vous un
fils tendre et gnreux en acceptant un mariage qui paratrait
avantageux  tout autre que vous, et donnez-moi des petits-fils
qui intressent et amusent ma vieillesse, et me
ddommagent de votre mre, de votre frre et de vous, car vous
n'avez jamais t et ne serez peut-tre jamais  vous,  moi,
ni  la raison.

Je rentrai dans la chambre. -- Pardonnez mon peu d'loquence,
dis-je  milady, et croyez que je sens mieux que je ne
m'exprime. Si vous voulez me promettre le plus grand secret
sur cette affaire, et permettre que j'aille faire un tour 
Paris et en Hollande, je partirai ds demain, et reviendrai
dans quatre mois vous prier de raliser des intentions qui me
sont si honorables et si avantageuses. -- Dans quatre mois! dit
milady; et il faudrait m'engager au plus profond secret?
Pourquoi ce secret, je vous prie? Serait-ce pour mnager la
sensibilit de cette femme? -- N'importe mes motifs, lui
dis-je, mais je ne m'engage qu' cette condition. -- Ne soyez pas
fch, dit sir Harry, maman ne connat pas mistriss Calista. --
Je t'pouserai, toi, mon cher Harry, si j'pouse ta mre, lui
dis-je en l'embrassant. C'est bien aussi toi que j'pouse, et
je te jure tendresse et fidlit. -- Madame est trop
raisonnable, dit avec gravit mon pre, pour ne pas consentir
au secret que vous voulez qu'on garde; mais pourquoi ne pas
vous marier secrtement avant que de partir? J'aurai du
plaisir  vous savoir mari; vous partirez aussitt qu'il vous
plaira aprs la clbration. De cette manire on ne
souponnera rien, et, si l'on parlait de quelque chose, votre
dpart dtruirait ce bruit. Je comprends bien comment vous
avez envie de faire un voyage de garon, c'est--dire sans
femme. Il fut question de vous envoyer voyager avec votre
frre au sortir de l'universit, mais la guerre y mit
obstacle. Lady Betty fut si bien apaise par le discours de
mon pre, qu'elle consentit  tout ce qu'il voulait, et trouva
plaisant que nous fussions maris avant un certain bal qui
devait se donner peu de jours aprs. L'erreur o nous verrions
tout le monde, disait-elle, nous amuserait, elle et moi. Avec
quelle rapidit je me vis entran! Je connaissais lady Betty
depuis environ cinq mois. Notre mariage fut propos, trait et
conclu en une heure. Sir Harry tait si aise, que j'eus peine
 me persuader qu'il pt tre discret. Il me dit que quatre
mois taient trop longs pour pouvoir se taire, mais qu'il se
tairait jusqu' mon dpart si je promettais de le prendre avec
moi.

Je fus donc mari, et il n'en transpira rien, quoique des
vents contraires et un temps trs orageux retardassent mon
dpart de quelques jours qu'il tait plus naturel de passer 
Bath qu' Harwich. Le vent ayant chang, je partis, laissant
lady Betty grosse. Je parcourus en quatre mois les principales
villes de la Hollande, de la Flandre et du Brabant; et en
France, outre Paris, je vis la Normandie et la Bretagne. Je ne
voyageai pas vite,  cause de mon petit compagnon de voyage;
mais je restai peu partout o je fus, et je ne regrettai nulle
part de ne pouvoir y rester plus longtemps. J'tais si mal
dispos pour la socit, tout ce que j'apercevais de femmes me
faisait si peu esprer que je pourrais tre distrait de mes
pertes, que partout je ne cherchai que les difices, les
spectacles, les tableaux, les artistes. Quand je voyais ou
entendais quelque chose d'agrable, je cherchais autour de moi
celle avec qui j'avais si longtemps vu et entendu, celle avec
qui j'aurais voulu tout voir et tout entendre, qui m'aurait
aid  juger, et m'aurait fait doublement sentir. Mille fois
je pris la plume pour lui crire, mais je n'osai crire; et
comment lui aurais-je fait parvenir une lettre telle que
j'eusse eu quelque plaisir  l'crire, et elle  la recevoir!

Sans le petit Harry, je me serais trouv seul dans les villes
les plus peuples; avec lui je n'tais pas tout  fait isol
dans les endroits les plus carts. Il m'aimait, il ne me fut
jamais incommode, et j'avais mille moyens de le faire parler
de mistriss Calista, sans en parler moi-mme. Nous retournmes
en Angleterre, d'abord  Bath, de l chez mon pre, et enfin 
Londres, o mon mariage devint public, lorsque lady Betty
jugea qu'il tait temps de se faire prsenter  la cour. On
avait parl de moi et de mon frre comme d'un phnomne
d'amiti; on avait parl de moi comme d'un jeune homme rendu
intressant par la passion d'une femme aimable; les amis de
mon pre avaient prtendu que je me distinguerais par mes
connaissances et mes talents. Les gens  talents avaient vant
mon got et ma sensibilit pour les arts qu'ils professaient.
A Londres, dans le monde, on ne vit plus rien qu'un homme
triste, silencieux. On s'tonna de la passion de Caliste et du
choix de lady Betty; et, suppos que les premiers jugements
ports sur moi n'eussent pas t tout--fait faux, je conviens
que les derniers taient du moins parfaitement naturels, et
j'y tais peu sensible; mais lady Betty, s'apercevant du
jugement du public, l'adopta insensiblement, et, ne se
trouvant pas autant aime qu'elle croyait le mriter, aprs
s'tre plainte quelque temps avec beaucoup de vivacit,
chercha sa consolation dans une espce de ddain qu'elle
nourrissait, et dont elle s'applaudissait. Je ne trouvais
aucune de ses impressions assez injuste pour pouvoir m'en
offenser ou la combattre. Je n'aurais su d'ailleurs comment
m'y prendre, et j'avoue que je n'y prenais pas un intrt
assez vif pour devenir l-dessus bien clairvoyant ni bien
ingnieux, encore moins pour en avoir de l'humeur; de sorte
qu'elle fit tout ce qu'elle voulut, et elle voulut plaire et
briller dans le monde, ce que sa jolie figure, sa gentillesse
et cet esprit de repartie qui russit toujours aux femmes, lui
rendaient fort ais. D'une coquetterie gnrale, elle en vint
 une plus particulire, car je ne puis pas appeler autrement
ce qui la dtermina pour l'homme du royaume avec lequel une
femme pouvait tre le plus flatte d'tre vue, mais le moins
fait, du moins  ce qu'il me sembla, pour prendre ou inspirer
une passion. Je parus ne rien voir et ne m'opposai  rien, et,
aprs la naissance de sa fille, lady Betty se livra sans
rserve  tous les amusements que la mode ou son got lui
rendirent agrables. Pour le petit chevalier, il fut content
de moi, car je m'occupais de lui presque uniquement: aussi me
resta-t-il fidle, et le seul vritable chagrin que m'ait fait
sa mre, c'est d'avoir voulu obstinment qu'il ft mis en
pension  Westminster, lorsqu'aprs ses couches nous allmes 
la campagne.

Ce fut vers ce temps-l que mon pre, m'ayant men promener un
jour  quelque distance du chteau, me parla  coeur ouvert du
train de vie que prenait milady, et me demanda si je ne
pensais pas  m'y opposer avant qu'il devnt tout--fait
scandaleux. Je lui rpondis qu'il ne m'tait pas possible
d'ajouter  mes autres chagrins celui de tourmenter une
personne qui s'tait donne  moi avec plus d'avantages
apparents pour moi que pour elle, et qui, dans le fond, avait
 se plaindre. -- Il n'y a personne, lui dis-je, au coeur, 
l'amour-propre et  l'activit de qui il ne faille quelque
aliment. Les femmes du peuple ont leurs soins domestiques, et
leurs enfants, dont elles sont obliges de s'occuper beaucoup;
les femmes du monde, quand elles n'ont pas un mari dont elles
soient le tout, et qui soit tout pour elle, ont recours au
jeu,  la galanterie ou  la haute dvotion. Milady n'aime pas
le jeu, elle est d'ailleurs trop jeune encore pour jouer, elle
est jolie et agrable; ce qui arrive est trop naturel pour
devoir s'en plaindre, et ne me touche pas assez pour que je
veuille m'en plaindre. Je ne veux me donner ni l'humeur ni le
ridicule d'un mari jaloux; si elle tait sensible, srieuse,
capable, en un mot, de m'couter et de me croire, s'il y avait
entre nous de vritables rapports de caractre, je me ferais
peut-tre son ami, et je l'exhorterais  viter l'clat et
l'indcence pour s'pargner des chagrins et ne pas aliner le
public; mais, comme elle ne m'couterait pas, il vaut mieux
que je conserve plus de dignit, et que je laisse ignorer que
mon indulgence est rflchie. Elle en fera quelques carts de
moins si elle se flatte de me tromper. Je sais tout ce qu'on
pourrait me dire sur le tort qu'on a de tolrer le dsordre;
mais je ne l'empcherais pas,  moins de ne pas perdre ma
femme de vue. Or, quel casuiste assez svre pour oser me
prescrire une pareille tche? Si elle m'tait prescrite, je
refuserais de m'y soumettre, je me laisserais condamner par
toutes les autorits, et j'inviterais l'homme qui pourrait
dire qu'il ne tolre aucun abus, soit dans la chose publique,
s'il y a quelque direction, soit dans sa maison, s'il en a
une, ou dans la conduite de ses enfants, s'il en a, soit enfin
dans la sienne propre, j'inviterais, dis-je, cet homme-l  me
jeter la premire pierre.

Mon pre, me voyant si dtermin, ne me rpliqua rien. Il
entra dans mes intentions et vcut toujours bien avec lady
Betty; et, dans le peu de temps que nous fmes encore
ensemble, il n'y eut point de jour qu'il ne me donnt quelque
preuve de son extrme tendresse pour moi. Je me souviens que
dans ce temps-l un vque, parent de lady Betty, dnant chez
mon pre avec beaucoup de monde, se mit  dire de ces lieux
communs, moiti plaisants, moiti moraux, sur le mariage,
l'autorit maritale, etc., etc., qu'on pourrait appeler
plaisanteries ecclsiastiques, qui sont de tous les temps, et
qui, dans cette occasion, pouvaient avoir un but particulier.
Aprs avoir laiss puiser  neuf ce vieux sujet, je dis que
c'tait  la loi et  la religion, ou  leurs ministres, 
contenir les femmes, et que, si on en chargeait les maris, il
faudrait au moins une dispense pour les gens occups, qui
alors auraient trop  faire, et pour les gens doux et
indolents, qui seraient trop malheureux. -- Si on n'avait cette
bont pour nous, dis-je avec une sorte d'emphase, le mariage
ne conviendrait plus qu'aux tracassiers et aux imbciles, 
Argus et  ceux qui n'auraient point d'yeux. Lady Betty
rougit. Je crus voir dans sa surprise que depuis longtemps
elle ne me croyait pas assez d'esprit pour parler de la sorte.
Il ne m'aurait peut-tre fallu, pour rentrer en faveur auprs
d'elle dans ce moment, que les prfrences de quelque jolie
femme. Un malentendu, qu'il ne vaut pas la peine de rappeler,
me le fit prsumer. Il faut que dans le fond, quoiqu'il n'y
paraisse pas toujours, les femmes aient une grande confiance
au jugement et au got les unes des autres. Un homme est une
marchandise qui, en circulant entre leurs mains, hausse
quelque temps de prix, jusqu' ce qu'elle tombe tout  coup
dans un dcri total, qui n'est d'ordinaire que trop juste.

Vers la fin de septembre, je retournai  Londres pour voir sir
Harry. J'esprais aussi qu'y tant seul de notre famille dans
une saison o la ville est dserte, je pourrais aller partout
sans qu'on y prt garde, et trouver enfin dans quelque caf,
dans quelque taverne, quelqu'un qui me donnerait des nouvelles
de Caliste. Il y avait un an et quelques jours que nous nous
tions spars. Si aucune de ces tentatives ne m'avait russi,
je serais all chez le gnral D***, ou chez le vieux oncle
qui voulait lui laisser son bien. Je ne pouvais plus vivre
sans savoir ce qu'elle faisait, et le vide qu'elle m'avait
laiss se faisait sentir tous les jours d'une manire plus
cruelle. On a tort de penser que c'est dans les premiers temps
qu'une vritable perte est la plus douloureuse. Il semble
alors qu'on ne soit pas encore tout--fait sr de son malheur.
On ne sait pas tout--fait qu'il est sans remde, et le
commencement de la plus cruelle sparation n'est que comme une
absence. Mais quand les jours, en se succdant, ne ramnent
jamais la personne dont on a besoin, il semble que notre
malheur nous soit confirm sans cesse, et  tout moment l'on
se dit: C'est donc pour jamais!

Le lendemain de mon arrive  Londres, aprs avoir pass le
jour avec mon petit ami, j'allai le soir seul  la comdie,
croyant y rver plus  mon aise qu'ailleurs. Il y avait peu de
monde, mme pour le temps de l'anne, parce qu'il faisait trs
chaud, et le ciel menaait d'orage. J'entre dans une loge.
J'tais distrait, longtemps je m'y crois seul. Je vois enfin
une femme cache par un grand chapeau, qui ne s'tait pas
retourne lorsque j'tais entr, et qui paraissait ensevelie
dans la rverie la plus profonde. Je ne sais quoi dans sa
figure me rappela Caliste; mais Caliste mene en Norfolkshire
par son mari, et dont personne  Londres n'avait parl
jusqu'au milieu de l't, devait tre si loin de l, que je ne
m'occupai pas un instant de cette pense. On commence la
pice, il se trouve que c'est _The fair penitent_. Je fais une
espce de cri de surprise. La femme se retourne: c'tait
Caliste. Qu'on juge de notre tonnement, de notre motion, de
notre joie! car tout autre sentiment cda dans l'instant mme
 la joie de nous revoir. Je n'eus plus de torts, je n'eus
plus de regrets, je n'eus plus de femme, elle n'eut plus de
mari; nous nous retrouvions, et, quand ce n'et t que pour
un quart-d'heure, nous ne pouvions sentir que cela. Elle me
parut un peu ple et plus nglige, mais cependant plus belle
que je ne l'avais jamais vue. -- Quel sort, dit-elle, quel
bonheur! J'tais venue entendre cette mme pice, qui sur ce
mme thtre dcida de ma vie. C'est la premire fois que je
viens ici depuis ce jour-l. Je n'avais jamais en le courage
d'y revenir;  prsent d'autres regrets m'ont rendue
insensible  cette espce de honte. Je venais revoir mes
commencements, et mditer sur ma vie; et c'est vous que je
trouve ici, vous, le vritable, le seul intrt de ma vie,
l'objet constant de ma pense, de mes souvenirs, de mes
regrets, vous que je ne me flattais pas de jamais revoir. Je
fus longtemps sans lui rpondre. Nous fmes longtemps  nous
regarder, comme si chacun des deux et voulu s'assurer que
c'tait bien l'autre. -- Est-ce bien vous? lui dis-je enfin.
Quoi! c'est bien vous! Je venais ici sans intention, par
dsoeuvrement; je me serais cru heureux d'apprendre seulement
de vos nouvelles aprs mille recherches que je me proposais de
faire, et je vous trouve vous-mme, et seule, et nous aurons
encore au moins pendant quelques heures le plaisir que nous
avions autrefois  toute heure et tous les jours! Alors je la
priai de trouver bon que nous fissions tous deux l'histoire du
temps qui s'tait pass depuis notre sparation, pour que nous
pussions ensuite nous mieux entendre et parler plus  notre
aise. Elle y consentit, me dit de commencer, et m'couta sans
presque m'interrompre: seulement, quand je m'accusais, elle
m'excusait; quand je parlais d'elle, elle me souriait avec
attendrissement; quand elle me voyait malheureux, elle me
regardait avec piti. Le peu de liaison qu'elle vit entre lady
Betty et moi ne parut point lui faire de plaisir, cependant
elle n'en affecta point de chagrin. -- Je vois, dit-elle, que
je n'ai jamais t entirement ddaigne ni oublie; c'est
tout ce que je pouvais demander. Je vous en remercie, et je
rends grces au ciel de ce que j'ai pu le savoir. Je vais vous
faire aussi l'histoire de cette triste anne. Je ne vous dirai
pas tout ce que j'prouvai sur la route de Bath  Londres,
tressaillant au moindre bruit que j'entendais derrire moi,
n'osant regarder, de peur de m'assurer que ce n'tait pas
vous; claircie ensuite malgr moi, me flattant de nouveau, de
nouveau dsabuse..... C'est assez: si vous ne sentez pas tout
ce que je pourrais vous dire, vous ne le comprendriez jamais.
En arrivant  Londres, j'appris que l'oncle de mon pre tait
mort il y avait quelques jours, et qu'il m'avait laiss son
bien, qui, tous les legs pays, montait, outre sa maison, 
prs de trente mille pices.

Cet vnement me frappa, quoique la mort d'un homme de
quatre-vingt-quatre ans soit dans tous les instants moins tonnante
que sa vie, et je sentis une espce de chagrin dont je fus
quelque temps  dmler la cause. Je la dmlai pourtant.
J'avais une obligation de plus  ne pas rompre mon mariage.
Avoir cout auparavant M. M**, et le rejeter au moment o
j'avais quelque chose  donner en change d'un nom, d'un tat
honnte, me parut presque impossible. Il en serait rsult
pour moi un genre de dshonneur auquel je n'tais pas encore
accoutume. Il arriva le lendemain, me montra un tat de son
bien, aussi clair que le bien mme, et un contrat de mariage
tout dress, par lequel il me donnait trois cents pices par
an pour ma vie, et outre cela un douaire de cinq mille pices.
Il ne savait rien de mon hritage; je le lui appris. Je
refusai la rente, mais je demandai que, suppos que le mariage
se ft, phrase que je rptais sans cesse, je conservasse la
jouissance et la proprit de tout ce que je tenais et
pourrais tenir encore des bienfaits de l'oncle de lord L., et
je priai qu'on me regardt comme absolument libre jusqu'au
moment o j'aurais prononc oui  l'glise. Vous voyez,
Monsieur, lui dis-je, combien je suis trouble; je veux que
jusque-l mes paroles soient pour ainsi dire comptes pour
rien, et que vous me donniez votre parole d'honneur de ne me
faire aucun reproche si je me ddis un moment avant que la
crmonie s'achve. -- Je le jure, me rpondit-il, au cas que
vous changiez de vous-mme; mais, si un autre venait vous
faire changer, il aurait ma vie ou moi la sienne. Un homme qui
vous connat depuis si longtemps, et n'a pas su faire ce que
je fais, ne mrite pas de m'tre prfr. Aprs ce mot, ce que
j'avais tant souhait jusqu'alors ne me parut plus que la
chose du monde la plus craindre. Il revint bientt avec le
contrat chang comme je l'avais demand; mais il m'y donnait
cinq mille guines pour des bijoux, des meubles ou des
tableaux qui m'appartiendraient en toute proprit. Le
ministre tait averti, la licence obtenue, les tmoins
trouvs. Je demandai encore une heure de solitude et de
libert. Je vous crivis, je donnai ma lettre au fidle James.
Il n'en vint point de vous. L'heure coule, nous allmes 
l'glise et on nous maria... Laissez-moi respirer un moment,
dit-elle, et elle parut couter les acteurs et la Caliste du
thtre, qui rendirent assez naturels les pleurs que nos
voisins lui voyaient verser. Ensuite elle reprit: Quelques
jours aprs, les affaires qui regardaient l'hritage tant
arranges, et mon mari ayant t mis en possession du bien, il
me mena  sa terre; l'oncle de lord L. m'avait fait promettre,
quand je lui dis adieu, de venir le voir toutes les fois qu'il
le demanderait. Je fus parfaitement bien reue dans le pays
que j'allais habiter. Domestiques, vassaux, amis, voisins,
mme les plus fiers, ou ceux qui auraient eu le plus de droit
de l'tre, s'empressrent  me faire le meilleur accueil, et
il ne tint qu' moi de croire qu'on ne me connaissait que par
des bruits avantageux. Pour la premire fois je mis en doute
si votre pre ne s'tait pas tromp, et s'il tait bien sr
que je portasse avec moi le dshonneur. Moi, de mon ct, je
ne ngligeai rien de ce qui pouvait donner du plaisir ou
compenser de la peine. Mon ancienne habitude d'arranger pour
les autres mes actions, mes paroles, ma voix, mes gestes,
jusqu' ma physionomie, me revint, et me servit si bien que
j'ose assurer qu'en quatre mois M. M** n'eut pas un moment qui
ft dsagrable. Je ne prononais pas votre nom; les habits
que je portais, la musique que je jouais, ne furent plus les
mmes qu' Bath. J'tais deux personnes, dont l'une n'tait
occupe qu' faire taire l'autre et  la cacher. L'amour, car
mon mari avait pour moi une vritable passion, secondant mes
efforts par ses illusions, il parut croire que personne ne
m'avait t aussi cher que lui. Il mritait sans doute tout ce
que je faisais et tout ce que j'aurais pu faire pour son
bonheur pendant une longue vie, et son bonheur n'a dur que
quatre mois. Nous tions  table chez un de nos voisins. Un
homme arriv de Londres parla d'un mariage clbr dj depuis
longtemps, mais devenu public depuis quelques jours. Il ne se
rappela pas d'abord votre nom; il vous nomma enfin. Je ne dis
rien, mais je tombai vanouie, et je fus deux heures sans
aucune connaissance. Tous les accidents les plus effrayants se
succdrent pendant quelques jours, et finirent par une
fausse-couche dont les suites me mirent vingt fois au bord du
tombeau. Je ne vis presque point M. M**. Une femme qui couta
mon histoire, et plaignit ma situation, le tint loign de moi
pour que je ne visse pas son chagrin et n'entendisse pas ses
reproches; et dans le mme temps elle ne ngligea rien pour le
consoler ni pour l'apaiser: elle fit plus. Je m'tais mis dans
l'esprit que vous vous tiez mari secrtement avant que
j'eusse quitt Bath; que vous tiez dj engag avant d'y
revenir; que vous m'aviez trompe en me disant que vous ne
connaissiez pas lady Betty; que vous m'aviez laiss arranger
l'appartement de ma rivale, et que vous vous tiez servi de
moi, de mon zle, de mon industrie, de mes soins pour lui
faire votre cour; que, lorsque vous m'aviez tmoign de
l'humeur de trouver chez moi M. M**, vous tiez dj promis,
peut-tre dj mari. Cette femme, me voyant m'occuper sans
cesse de toutes ces douloureuses suppositions, et revenir
mille fois sur les plus dchirantes images, s'informa sans
m'en avertir de l'impression qu'avait faite sur vous mon
dpart, de la conduite de votre pre, du moment de votre
mariage, de celui de votre dpart retard par le mauvais
temps, de votre conduite pendant le voyage et  votre retour.
Elle sut tout approfondir, faire parler vos gens et sir Harry,
et ses informations ont t bien justes, car ce que vous venez
de me dire y rpond parfaitement. Je fus soulage, je la
remerciai mille fois en pleurant, en baisant ses mains que je
mouillais de larmes. Seule, la nuit, je me disais: Je n'ai pas
du moins  le mpriser,  le har; je n'ai pas t le jouet
d'un complot, d'une trahison prmdite. Il ne s'est pas fait
un jeu de mon amour et de mon aveuglement. Je fus soulage. Je
me rtablis assez pour reprendre ma vie ordinaire, et
j'esprais de faire oublier  mon mari,  force de soins et de
prvenances, l'affreuse impression qu'il avait reue. Je n'ai
pu en venir  bout. L'loignement, si ce n'est la haine, avait
succd  l'amour. Je l'intressais pourtant encore, quand des
retours de mon indisposition semblaient menacer ma vie; mais,
ds que je me portais mieux, il fuyait sa maison, et quand, en
y rentrant, il retrouvait celle qui peu auparavant la lui
rendait dlicieuse, je le voyais tressaillir. J'ai combattu
pendant trois mois cette malheureuse disposition, et cela bien
plus pour l'amour de lui que pour moi-mme. Toujours seule, ou
avec cette femme qui m'avait secourue, travaillant sans cesse
pour lui ou pour sa maison, n'crivant et ne recevant aucune
lettre, mon chagrin, mon humiliation, car ses amis m'avaient
tous abandonne, me semblaient devoir le toucher; mais il
tait aigri sans retour. Il ne lui chappa jamais un mot de
reproche; de sorte que je n'eus jamais l'occasion d'en dire un
seul d'excuse ni de justification. Une fois ou deux je voulus
parler, mais il me fut impossible de profrer une seule
parole. A la fin, ayant reu une lettre du gnral, qui me
disait qu'il tait malade, et qu'il me priait de le venir voir
seule, ou avec M. M**, je la mis devant lui. -- Vous pouvez
aller, Madame, me dit-il. Je partis ds le lendemain, et
laissant Fanny, pour n'avoir pas l'air de dserter la maison
ni d'en tre bannie, je lui dis de laisser mes armoires et mes
cassettes ouvertes et  porte de l'examen de tout le monde;
mais je ne crois pas qu'on ait daign regarder rien, ni faire
la moindre question sur mon compte. Voil comme est revenue 
Londres celle que Mylord a tant aime, et qu'une fois vous
aimiez; et aujourd'hui je me revois ici plus malheureuse et
plus dlaisse que quand je vins jouer sur ce mme thtre, et
que je n'appartenais  personne qu' une mre qui me donna
pour de l'argent.

Caliste ne pleura pas aprs avoir fini son rcit; elle
semblait considrer sa destine avec une sorte d'tonnement
ml d'horreur plutt qu'avec tristesse. Moi, je restai abm
dans les plus noires rflexions. -- Ne vous affligez pas, me
dit-elle en souriant; je n'en vaux pas la peine. Je le savais
bien, que la fin ne serait pas heureuse, et j'ai eu des
moments si doux! Le plaisir de vous retrouver ici rachterait
seul un sicle de peines. Que suis-je, au fond, qu'une fille
entretenue que vous avez trop honore! Et d'une voix et d'un
air tranquilles, elle me demanda des nouvelles de sir Harry,
et s'il caressait sa petite soeur. Je lui parlai de sa propre
sant. -- Je ne suis point bien, me dit-elle, et je ne pense
pas que je me remette jamais; mais je sens que le chagrin aura
longtemps  faire pour tuer tout--fait une bonne
constitution. Nous parlmes un peu de l'avenir. Ferait-elle
bien de chercher  retourner  Norfolk, o son devoir seul,
sans nul penchant, nul attrait, nulle esprance de bonheur, la
ferait aller? Devait-elle engager l'oncle de lord L.  la
mener passer l'hiver en France? Si elle et moi passions
l'hiver  Londres, pourrions-nous nous voir, pourrions-nous
consentir  ne nous point voir? La pice finie, nous sortmes
sans tre convenus de rien, sans savoir o nous allions, sans
avoir pens  nous sparer,  nous rejoindre,  rester
ensemble. La vue de James me tira de cet oubli de tout. -- Ah!
James, m'criai-je. -- Ah! Monsieur, c'est vous! Par quel
hasard, par quel bonheur?... Attendez. J'appellerai un fiacre
au lieu de cette chaise. Ce fut James qui dcida que je serais
encore quelques moments avec Caliste. -- O voulez-vous qu'il
aille? lui dit-il. -- Au parc Saint James, dit-elle aprs
m'avoir regard. Soyons encore un moment ensemble, personne ne
le saura. C'est le premier secret que James ait jamais eu  me
garder; je suis bien sre qu'il ne le trahira pas, et, si vous
voulez qu'on n'en croie pas les rapports de ceux qui
pourraient nous avoir vus  la comdie, ou qu'on ne fasse
aucune attention  cette rencontre, retournez  la campagne
cette nuit ou demain; on croira qu'il vous a t bien gal de
me retrouver, puisque vous vous loignez de moi tout de suite.
C'est ainsi qu'un peu de bonheur ramne l'amour de la dcence,
le soin du repos d'autrui, dans une me gnreuse et noble.
Mais crivez-moi, ajouta-t-elle, conseillez-moi, dites-moi vos
projets. Il n'y a point d'inconvnient  prsent que je
reoive de temps en temps de vos lettres. J'approuvai tout. Je
promis de partir et d'crire. Nous arrivmes  la porte du
parc. Il faisait fort obscur, et le tonnerre commenait 
gronder. -- N'avez-vous pas peur? lui dis-je. -- Qu'il ne tue
que moi, dit-elle, et tout sera bien. Mais s'il vaut mieux ne
pas nous loigner de la porte et du fiacre, asseyons-nous ici
sur un banc; et, aprs avoir quelque temps considr le ciel:
Assurment personne ne se promne, dit-elle, personne ne me
verra ni ne m'coutera. Elle coupa presqu' ttons une touffe
de mes cheveux qu'elle mit dans son sein, et, passant ses deux
bras autour de moi, elle me dit: Que ferons-nous l'un sans
l'autre? Dans une demi-heure je serai comme il y a un an,
comme il y a six mois, comme ce matin: que ferai-je si j'ai
encore quelque temps  vivre? Voulez-vous que nous nous en
allions ensemble? N'avez-vous pas assez obi  votre pre?
N'avez-vous pas une femme de son choix et un enfant? Reprenons
nos vritables liens. A qui ferons-nous du mal? mon mari me
hait et ne veut plus vivre avec moi; votre femme ne vous aime
plus!... Ah! ne rpondez pas, s'cria-t-elle en mettant sa
main sur ma bouche. Ne me refusez pas, et ne consentez pas non
plus. Jusqu'ici je n'ai t que malheureuse, que je ne
devienne pas coupable; je pourrais supporter mes propres
fautes, mais non les vtres; je ne me pardonnerais jamais de
vous avoir dgrad! Ah! combien je suis malheureuse, et
combien je vous aime! Jamais homme ne fut aim comme vous! Et,
me tenant troitement embrass, elle versait un torrent de
larmes. Je suis une ingrate, dit-elle un instant aprs, je
suis une ingrate de dire que je suis malheureuse; je ne
donnerais pour rien dans le monde le plaisir que j'ai eu
aujourd'hui, le plaisir que j'ai encore dans ce moment. Le
tonnerre tait devenu effrayant, et le ciel tait comme
embras: Caliste semblait ne rien voir et ne rien entendre;
mais James, accourant, lui cria: Au nom du ciel, Madame,
venez! voici la grle. Vous avez t si malade! Et, la prenant
sous le bras ds qu'il put l'apercevoir, il l'entrana vers le
fiacre, l'y fit entrer et ferma la portire. Je restai seul
dans l'obscurit; je ne l'ai jamais revue.

Le lendemain, de grand matin, je repartis pour la campagne.
Mon pre, tonn de mon retour et du trouble o il me voyait,
me fit des questions avec amiti. Il s'tait acquis des droits
 ma confiance, je lui contai tout. -- A votre place, dit-il,
mais ceci n'est pas parler en pre,  votre place je ne sais
ce que je ferais. Reprenons, a-t-elle dit, nos vritables
liens. Aurait-elle raison? mais elle ne voudrait pas elle-mme...
Ce n'a t qu'un moment d'garement dont elle est
bientt revenue... Je me promenais  grands pas dans la
galerie o nous tions. Mon pre, pench sur une table, avait
sa tte appuye sur ses deux mains; du monde que nous
entendmes mit fin  cette trange situation.

Milady revenait d'une partie de chasse; elle craignit
apparemment quelque chose de fcheux de mon prompt retour, car
elle changea de couleur en me voyant; mais je passai  ct
d'elle et de ses amis sans leur rien dire. Je n'eus que le
temps de m'habiller avant le dner, et je reparus  table avec
mon air accoutum. Tout ce que je vis m'annona que milady se
trouvait heureuse en mon absence, et que les retours
inattendus de son mari pouvaient ne lui point convenir du
tout. Mon pre en fut si frapp, qu'au sortir de table, il me
dit, en me serrant la main avec autant d'amertume que de
compassion: Pourquoi faut-il que je vous aie t  Caliste!
Mais, vous, pourquoi ne me l'avez-vous pas fait connatre? qui
pouvait savoir, qui pouvait croire qu'il y et tant de
diffrence entre une femme et une autre femme, et que celle-l
vous aimerait avec une si vritable et si constante passion?
Me voyant entrer dans ma chambre, il m'y suivit, et nous
restmes longtemps assis l'un vis--vis de l'autre sans nous
rien dire. Un bruit de carrosse nous fit jeter les yeux sur
l'avenue. C'tait milord ***, le pre du jeune homme avec qui
vous me voyez. Il monta tout de suite chez moi, et me dit
aussitt: Voyons si vous pourrez, si vous voudrez me rendre un
grand service. J'ai un fils unique que je voudrais faire
voyager. Il est trs-jeune; je ne puis l'accompagner, parce
que ma femme ne peut quitter son pre, et qu'elle mourrait
d'inquitude et d'ennui s'il lui fallait tre  la fois prive
de son fils et de son mari. Encore une fois, mon fils est trs
jeune; cependant j'aime encore mieux l'envoyer voyager tout
seul que de le confier  qui que ce soit d'autre que vous.
Vous n'tes pas trop bien avec votre femme, vous n'avez t
que quatre mois hors d'Angleterre; mon fils est un bon enfant,
les frais du voyage se paieront par moiti. Voyez. Puisque je
vous trouve avec votre pre, je ne vous laisse  tous deux
qu'un quart-d'heure de rflexion. Je jette les yeux sur mon
pre: il me tire  l'cart. -- Regardez ceci, mon fils, dit-il,
comme un secours de la Providence contre votre faiblesse et
contre la mienne. Celle qui est pour ainsi dire chasse de
chez son mari et qui fait  Londres les dlices d'un
vieillard, son bienfaiteur, pourra rester  Londres. Je vous
perdrai, mais je l'ai mrit. Vous rendrez service  un autre
pre et  un jeune homme dont on espre bien; ce sera une
consolation que je tcherai de sentir. -- J'irai, dis-je en me
rapprochant de Milord, mais  deux conditions, que je vous
dirai quand j'aurai pris l'air un moment. -- J'y souscris
d'avance, dit-il en me serrant la main, et je vous remercie.
C'est une chose faite. Mes deux conditions taient, l'une, que
nous commenassions par l'Italie, pour que je n'eusse encore
rien perdu de mon ascendant sur le jeune homme pendant le
sjour que nous y ferions; l'autre, qu'aprs une anne,
content ou mcontent de lui, je pusse le quitter au moment o
je le voudrais sans dsobliger ses parents. Cette nuit mme
j'crivis  Caliste tout ce qui s'tait pass. J'exigeai
qu'elle me rpondt, et je promis de continuer  lui crire. --
Ne nous refusons pas, lui disais-je, un plaisir innocent, et
le seul qui nous reste.

Je fus d'avis que nous fissions le voyage par mer, pour avoir
cette exprience de plus. Nous nous embarqumes  Plymouth;
nous dbarqumes  Lisbonne. De l nous allmes par terre 
Cadix, puis par mer  Messine, o nous vmes les affreux
vestiges du tremblement de terre. Je me souviens, Madame, de
vous avoir racont cela avec dtail, et vous savez comment,
aprs une anne de sjour en Italie, passant le mont Saint-Gothard,
voyant dans le Valais les glaciers et les bains, au
sortir du Valais les salines, nous nous sommes trouvs au
commencement de l'hiver  Lausanne, o quelques traits de
ressemblance m'attachrent  vous, o votre maison me fut un
asile, et vos bonts une consolation. Il me reste  vous
parler de la malheureuse Caliste.

Je reus sa rponse  ma lettre un moment ayant de
m'embarquer. Elle plaignait son sort, mais elle approuvait ma
conduite, mon voyage, et faisait mille voeux pour qu'il ft
heureux. Elle crivit aussi  mon pre pour le remercier de sa
piti, et lui demander pardon des peines dont elle tait la
cause. L'hiver vint. L'oncle de lord L. ne se rtablissant pas
bien de sa goutte, elle se dcida  rester  Londres. Il fut
mme malade pendant quelque temps d'une manire assez
srieuse, et elle passa souvent les jours et la moiti des
nuits  le soigner. Quand il se portait mieux, il voulait
l'amuser et s'gayer lui-mme, en invitant chez lui la
meilleure compagnie de Londres en hommes. C'taient de grands
dners ou des soupers assez bruyants, aprs lesquels le jeu
durait souvent fort avant dans la nuit, et il aimait que
Caliste ornt la compagnie jusqu' ce qu'elle se spart.
D'autres fois il l'engageait  aller dans le monde, lui disant
qu'une retraite absolue lui donnerait l'air de s'tre attir
la disgrce de son mari, et que lui-mme jugerait d'elle plus
favorablement s'il apprenait qu'elle osait se montrer et
qu'elle tait partout bien reue. C'en tait trop que toutes
ces diffrentes fatigues pour une personne dont la sant,
aprs avoir reu une secousse violente, tait sans cesse mine
par le chagrin (qu'on me pardonne de le dire avec une espce
d'orgueil que je paye assez cher), par le chagrin, par le
regret continuel de vivre sans moi. Ses lettres, toujours
remplies du sentiment le plus tendre, ne me laissaient aucun
doute sur l'invariable constance de son attachement. Vers le
printemps elle m'en crivit une qui me fit en mme temps un
grand plaisir et la peine la plus sensible. "Je fus hier  la
comdie, me disait-elle; je m'tais assur une place dans la
mme loge du mois de septembre. Je crois que mon bon ange
habite cet endroit-l. A peine tais-je assise que j'entends
une jeune voix s'crier: Ah! voici ma chre mistriss Calista!
Mais combien elle a maigri. Voyez-la  prsent, Monsieur.
Votre fils ne vous a jamais men chez elle, mais vous pouvez
la voir  prsent. Celui  qui il parlait tait votre pre. Il
me salua avec un air qu'il ne faut pas que je cherche  vous
peindre, si je veux que mes yeux me servent  crire; aussi
bien serait-il difficile de vous rendre tout ce que sa
physionomie me dit d'honnte, de tendre et de triste. -- Mais
qu'avez-vous fait pour tre si maigre? me dit sir Harry. --
Tant de choses, mon ami! lui dis-je. Mais vous, vous avez
grandi, vous avez l'air d'avoir t toujours bien sage et bien
heureux. -- Je suis pourtant extrmement fch, m'a-t-il
rpondu, de n'tre pas avec notre ami en Italie, et il me
semble que j'avais plus de droit d'tre avec lui que son
cousin; mais j'ai toujours souponn maman de ne l'avoir pas
voulu, car ce fut aussi elle qui voulut absolument que l'on me
mt  Westminster; pour lui, il m'aurait gard volontiers, et
s'offrait  me faire faire toutes mes leons, ce qui aurait
t plus agrable pour moi que l'cole de Westminster, et nous
aurions souvent parl de vous. Il y a si longtemps que je ne
vous ai vue, il faut que je vous parle  coeur ouvert! Tenez,
j'ai souvent cru que de vous avoir tant aime, et d'avoir t
si triste de votre dpart, ne m'avait pas fait grand bien dans
l'esprit de maman; mais je n'en dirai pas davantage, car elle
me regarde de la loge vis--vis, et elle pourrait deviner ce
que je dis  mon air. Vous jugez de l'effet de chacune de ces
paroles. Je n'osais,  cause des regards de lady Betty, avoir
recours  mon flacon, et je respirais avec peine. -- Mais vous
n'tes pas ple au moins, dit sir Harry, et je me flatte, 
cause de cela, que vous n'tes pas malade. -- C'est que j'ai du
rouge, lui dis-je. -- Mais vous n'en mettiez point il y a dix-huit
mois. Enfin, votre pre lui dit de me laisser un peu
tranquille, et, quelques moments aprs, me demanda si j'avais
de vos nouvelles, et me dit le contenu de vos dernires
lettres. Je pus rester  ma place jusqu'au premier entr'acte;
mais les regards de votre femme et de ceux qui
l'accompagnaient, toujours attachs sur moi, m'obligrent
enfin  sortir. Sir Harry courut chercher ma chaise, et votre
pre eut la bont de m'y conduire."

Vers le mois de juin, on lui conseilla le lait d'nesse. Le
gnral voulut que ce ft chez elle qu'elle le prt,
s'assurant qu'elle n'aurait qu' se montrer  cet homme qu'il
avait vu si passionn pour elle, et qu'il reprendrait les
sentiments qu'elle mritait d'inspirer. -- C'est moi, dit-il,
en quelque sorte qui vous ai marie, je vous ramnerai chez
vous, et nous verrons si on ose vous y mal recevoir. Caliste
obtint la permission d'en prvenir son mari, mais non celle
d'attendre sa rponse. En arrivant, elle trouva cette lettre:
"M. le gnral a parfaitement raison, Madame, et vous faites
trs bien de venir chez vous. Tchez d'y rtablir votre sant,
et soyez-y matresse absolue. J'ai donn  cet gard les
ordres les plus positifs, quoiqu'il n'en ft pas besoin, car
mes domestiques sont les vtres. Je vous ai trop aime, et je
vous estime trop pour ne pas me flatter de pouvoir vivre
encore heureux avec vous; mais dans ce moment l'impression du
chagrin que j'ai eu est trop vive encore, et malgr moi je
vous la laisserais trop voir. Je vais faire, pour tcher de la
perdre entirement, un voyage de quelques mois, dont j'espre
d'autant plus de succs que je ne suis jamais sorti de mon
pays. Vous ne pouvez m'crire, ne sachant o m'adresser vos
lettres, mais je vous crirai, et l'on verra que nous ne
sommes pas brouills. Adieu, Madame; c'est bien sincrement
que je vous souhaite une meilleure sant, et que je suis fch
d'avoir tmoign tant de chagrin d'une chose involontaire, et
que vous avez fait tant d'efforts pour rparer; mais mon
chagrin alors tait trop vif. Tmoignez bien de l'amiti 
mistriss M***. Elle l'a bien mrit, et je lui rends  prsent
justice. Je ne pouvais croire qu'il n'y et point eu de
correspondance secrte, aucune relation entre vous et
l'heureux homme auquel votre coeur s'tait donn; elle avait
beau dire que votre surprise en tait la preuve, je n'coutais
rien".

Le dpart de M. M** ayant fait plus d'impression que ses
ordres, Caliste fut d'abord assez mal reue; mais son
protecteur le prit sur un ton si haut, et elle montra tant de
douceur, elle fut si bonne, si charitable, si juste, si noble,
que bientt tout fut  ses pieds, les voisins comme les gens
de la maison, et, ce qui n'est pas ordinaire chez des amis de
campagne, ils furent aussi discrets qu'empresss, de sorte
qu'elle prenait son lait avec tous les mnagements et la
tranquillit qui pouvaient dpendre des autres. Elle m'crivit
qu'il lui faisait un peu de bien, et que l'on commenait  lui
trouver meilleur visage. Mais, au milieu de sa cure, le
gnral tomba malade de la longue maladie dont il est mort. Il
fallut retourner  Londres; et les peines, les veilles, le
chagrin portrent  Caliste une trop forte et dernire
atteinte. Son constant ami, son constant protecteur et
bienfaiteur, lui donna en mourant le capital de six cents
pices de rentes au trois pour cent,  prendre sur la partie
de son bien la moins casuelle, et d'aprs l'estimation qui en
serait faite par des gens de loi.

D'abord aprs sa mort elle alla habiter sa maison de
Whitehall, qu'elle s'tait dj amuse  rparer l'hiver
prcdent. Elle continua  y recevoir les amis de lord L. et
de son oncle, et recommena  se donner chaque semaine le
plaisir d'entendre les meilleurs musiciens de Londres, et
c'est presque dire de l'Europe. Je sus tout cela par elle-mme.
Elle m'crivit aussi qu'elle avait retir chez elle une
chanteuse de la comdie qui s'tait dgote du thtre, et
lui avait donn de quoi pouser un musicien trs honnte
homme. "Je tire parti de l'un et de l'autre, disait-elle, pour
faire apprendre un peu de musique  de petites orphelines 
qui j'enseigne moi-mme  travailler, et qui apprennent chez
moi une profession. Quand on m'a dit que je les prparais au
mtier de courtisane, j'ai fait remarquer que je les prenais
trs pauvres et trs jolies, ce qui, joint ensemble et dans
une ville comme Londres, mne  une perte presque sre et
entire, sans que de savoir un peu chanter ajoute rien au
pril, et j'ai mme os dire qu'aprs tout il valait encore
mieux commencer et finir comme moi, qu'arpenter les rues et
prir dans un hpital. Elles chantent les choeurs d'Esther et
d'Athalie que j'ai fait traduire, et pour lesquels on a fait
la plus belle musique; on travaille  me rendre le mme
service pour les Psaumes cent trois et cent quatre. Cela
m'amuse, et elles n'ont point d'autre rcration." Tous ces
dtails ne devaient pas, vous l'avouerez, Madame, me prparer
 l'affreuse lettre que je reus il y a huit jours. Renvoyez-la-moi,
et qu'elle ne me quitte plus jusqu' ma propre mort.

"C'est bien  prsent, mon ami, que je puis vous dire _c'est
fait_. Oui, c'est fait pour toujours. Il faut vous dire un
ternel adieu. Je ne vous dirai pas par quels symptmes je
suis avertie d'une fin prochaine; ce serait me fatiguer  pure
perte, mais il est bien sr que je ne vous trompe pas, et que
je ne me trompe pas moi-mme. Votre pre m'est venu voir hier:
je fus extrmement touche de cette bont. Il me dit: Si au
printemps, Madame, si au printemps.... (il ne pouvait se
rsoudre  ajouter) vous vivez encore, je vous mnerai moi
mme en Provence,  Nice ou en Italie. Mon fils est  prsent
en Suisse, je lui crirai de venir au-devant de nous. -- Il est
trop tard, Monsieur, lui dis-je, mais je n'en suis pas moins
touche de votre bont. -- Il n'a rien ajout, mais c'tait par
mnagement, car il sentait bien des choses qu'il aurait eu du
penchant  dire. Je lui ai demand des nouvelles de votre
fille, il m'a dit qu'elle se portait bien, et qu'il me
l'aurait dj envoye si elle vous ressemblait un peu; mais,
quoiqu'elle n'ait que dix-huit mois, on voit dj qu'elle
ressemblera  sa mre. Je l'ai pri de m'envoyer sir Harry, et
lui ai dit que par ses mains je lui ferais un prsent que je
n'osais lui faire moi-mme. Il m'a dit qu'il recevrait avec
plaisir de ma main tout ce que je voudrais lui donner; l-dessus
je lui ai donn votre portrait, que vous m'avez envoy
d'Italie; je donnerai  sir Harry la copie que j'en ai faite,
mais je garderai celui que vous m'avez donn le premier, et je
dirai qu'on vous le remette aprs ma mort.

"Je ne vous ai pas rendu heureux, et je vous laisse
malheureux, et moi je meurs; cependant je ne puis me rsoudre
 souhaiter de ne vous avoir pas connu: suppos que je dusse
me faite des reproches, je ne le puis pas; mais le dernier
moment o je vous ai vu m'est quelquefois revenu dans
l'esprit, et j'ai craint qu'il n'y ait eu une certaine audace
impie dans cet oubli total du danger qui pouvait menacer vous
ou moi. C'est cela peut-tre qu'on appelle braver le ciel;
mais un atome, un peu de poussire peut-il braver l'Etre
tout-puissant? peut-il en avoir la pense? et, suppos que dans un
moment de dlire on pt ne compter pour rien Dieu et ses
jugements, Dieu pourrait-il s'en irriter? Si pourtant je t'ai
offens, pre et matre du monde, je te demande pardon pour
moi et pour celui  qui j'inspirais le mme oubli, la mme
folle et tmraire scurit. Adieu, mon ami; crivez-moi que
vous avez reu ma lettre. Rien que ce peu de mots; il y a peu
d'apparence qu'ils me trouvent encore en vie; mais, si je vis
assez pour les recevoir, j'aurai encore une fois le plaisir de
voir de votre criture."

Depuis cette lettre, Madame, je n'ai rien reu. C'est trop
tard, elle a dit: C'est trop tard. Ah! malheureux, j'ai
toujours attendu qu'il ft trop tard, et mon pre a fait comme
moi. Que n'a-t-elle aim un autre homme, et qui et eu un
autre pre? elle aurait vcu, elle ne mourrait pas de chagrin.



LETTRE XXII

Madame,

Je n'ai point encore reu de lettres. Il y a des instants o
je crois pouvoir encore esprer. Mais non, cela n'est pas
vrai. Je n'espre plus. Je la regarde dj comme morte, et je
me dsole. Je m'tais accoutum  sa maladie comme  sa
sagesse, comme  tre son amant. Je ne croyais point qu'elle
se marierait; je n'ai point cru qu'elle pt mourir, et il faut
que je supporte ce que je n'avais pas eu le courage de
prvoir. Avant que le dernier coup soit port, ou du moins
tandis que je l'ignore, je vais profiter d'un reste de
sang-froid pour vous dire une chose qui peut-tre ne signifie rien,
mais qu'il me parait que je suis oblig de vous dire. Depuis
quelques jours, tout entier  mes souvenirs, que l'histoire
que je vous ai faite a rendus comme autant de choses
prsentes, je ne parlais plus  personne, pas mme  Milord.
Ce matin je lui ai serr la main quand il est venu demander si
j'avais dormi, et au lieu de rpondre: Jeune homme, lui ai-je
dit, si jamais vous intressez le coeur d'une femme vraiment
tendre et sensible, et que vous ne sentiez pas dans le vtre
que vous pourrez payer toute sa tendresse, tous ses
sacrifices, loignez-vous d'elle, faites-vous en oublier, ou
croyez que vous l'exposez  des malheurs sans nombre, et
vous-mme  des regrets affreux et ternels. Il est rest pensif
auprs de moi, et une heure aprs, me rappelant ce que j'avais
dit un jour des diffrentes raisons que votre fille pouvait
avoir de ne plus vivre avec nous dans une espce de retraite,
il m'a demand si je croyais qu'elle et du penchant pour
quelqu'un. Je lui ai rpondu que je l'avais souponn. Il m'a
demand si c'tait pour lui. Je lui ai rpondu que quelquefois
je l'avais cru. -- Si cela est, m'a-t-il dit, c'est bien
dommage que Mademoiselle Ccile soit une fille si bien ne,
car de me marier  mon ge on n'y peut penser. Encore une fois
cela ne signifie rien. Je n'ai jamais rien dit ni rien pens
de pareil; j'aurais en tout temps prfr Caliste  ma libert
comme  une couronne; et cependant qu'ai-je fait pour elle!
Souvent on a tout fait pour celle pour laquelle on croyait
qu'on ne ferait rien.



LETTRE XXIII

Quel intrt pouvez-vous prendre, Madame, au sort de l'homme
du monde le plus malheureux en effet, mais le plus digne de
son malheur! Je me revois sans cesse dans le pass, sans
pouvoir me comprendre. Je ne sais si tous les malheureux
dchus par degrs de la place o le sort les avait mis, sont
comme moi; en ce cas-l, je les plains bien. Jamais l'chafaud
sur lequel prit Charles Ier ne m'a donn autant de piti pour
lui que la comparaison que j'ai faite aujourd'hui entre lui et
moi. Il me semble que je n'ai rien fait de ce qu'il aurait t
naturel de faire. J'aurais d l'pouser sans demander un
consentement dont je n'avais pas besoin. J'aurais d
l'empcher de promettre qu'elle ne m'pouserait pas sans ce
consentement. Si mille efforts n'avaient pu flchir mon pre,
j'aurais d en faire ma matresse, et pour elle et moi ma
femme, quand tout son coeur le demandait malgr elle, et que je
le voyais malgr ses paroles. J'aurais d l'entendre,
lorsqu'ayant cart tout le monde, elle voulut m'empcher de
la quitter. Revenu chez elle, j'aurais d briser sa porte; le
lendemain, la forcer  me revoir, ou du moins courir aprs
elle quand elle m'eut chapp. Je devais rester libre et ne
pas lui donner le chagrin de croire que j'avais donn sa place
d'avance, qu'elle avait t trahie, ou qu'elle tait oublie.
L'ayant retrouve, j'aurais d ne la plus quitter, tre au
moins aussi prompt, aussi zl que son fidle James: peut-tre
ne l'aurais-je pas laisse sortir seule de ce carrosse; peut-tre
James m'aurait-il cach auprs d'elle; peut-tre
l'aurais-je pu servir avec lui: j'tais inconnu  tout le
monde dans la maison de son bienfaiteur. Et cet automne
encore, et cet hiver... Je savais que son mari l'avait fuie;
que n'allais-je, au lieu de rver  elle au coin de votre feu,
soigner avec elle son protecteur, soulager ses peines,
partager ses veilles; la faire vivre  force de caresses et de
soins, ou au moins, pour prix d'une passion si longue et si
tendre, lui donner le plaisir de me voir en mourant, de voir
qu'elle n'avait pas aim un automate insensible, et que, si je
n'avais pas su l'aimer comme elle le mritait, je saurais la
pleurer? Mais c'est trop tard, mes regrets sont aussi venus
trop tard, et elle les ignore. Elles les a ignors, faut-il
dire: il faut bien avoir enfin le courage de la croire morte;
s'il y avait eu quelque retour d'esprance, elle aurait voulu
adoucir l'impression de sa lettre; car elle, elle savait
aimer. Me voici donc seul sur la terre. Ce qui m'aimait n'est
plus. J'ai t sans courage pour prvenir cette perte; je suis
sans force pour la supporter.



LETTRE XXIV

Madame,

Ayant appris que vous comptez partir demain, je voulais avoir
l'honneur de vous aller voir aujourd'hui pour vous souhaiter,
ainsi qu' Mademoiselle Ccile, un heureux voyage, et vous
dire que le chagrin de vous voir partir n'est adouci que par
la ferme esprance que j'ai de vous revoir l'une et l'autre;
mais je ne puis quitter mon parent: l'impression que lui a
faite une lettre arrive ce matin a t si vive, que M. Tissot
m'a absolument dfendu de le quitter, ainsi que son
domestique. Celui qui a apport la lettre ne le quitte pas non
plus, mais il est presque aussi afflig que lui, et je crois
qu'il se tuerait lui-mme plutt qu'il ne l'empcherait de se
tuer. Je vous supplie, Madame, de me conserver des bonts dont
j'ai senti le prix plus encore peut-tre que vous ne l'avez
cru, et dont ma reconnaissance ne finira qu'avec ma vie.

J'ai l'honneur d'tre, etc.

Edouard ***



LETTRE XXV

Celle qui vous aimait tant est morte avant-hier au soir. Cette
manire de la dsigner n'est pas un reproche que je lui fais:
il y avait longtemps que je lui avais pardonn, et dans le
fond elle ne m'avait pas offens. Il est vrai qu'elle ne
m'avait pas ouvert son coeur: je ne sais si elle l'aurait d,
et, quand elle me l'aurait ouvert, il n'est pas bien sr que
je ne l'eusse pas pouse, car je l'aimais passionnment.
C'est la plus aimable, et je puis ajouter qu' mes yeux, et
pour mon coeur, c'est la seule aimable femme que j'aie connue.
Si elle ne m'a pas averti, elle ne m'a pas non plus tromp,
mais je me suis tromp moi-mme. Vous ne l'aviez pas pouse;
tait-il croyable que, vous aimant, elle n'et pas su ou voulu
vous dterminer  l'pouser? Vous savez sans doute combien je
fus cruellement dsabus; et quoiqu' prsent je me repente
d'avoir tmoign tant de ressentiment et de chagrin, je ne
puis mme encore aujourd'hui m'tonner de ce que, perdant  la
fois la persuasion d'en tre aim et l'esprance d'avoir un
enfant dont elle aurait t la mre, j'aie manqu de
modration. Heureusement, il est bien sr que ce n'est pas
cela qui l'a tue. Ce n'est certainement pas moi qui suis
cause de sa mort, et, quoique j'aie t jaloux de vous, j'aime
encore mieux  prsent tre  ma place qu' la vtre. Rien ne
prouve cependant que vous ayez des reproches  vous faire, et
je vous prie de ne pas prendre mes paroles dans ce sens-l.
Vous me trouveriez, et avec raison, injuste et tmraire aussi
bien que cruel, car je vous suppose trs-afflig.

Le mme jour que Mistriss M*** vous crivit sa dernire
lettre, elle m'crivit pour me prier de la venir voir. Je vins
sans perdre un instant; je trouvai sa maison comme d'une
personne qui se porte bien, et elle-mme assez bien en
apparence, except sa maigreur. Je fus bien aise de pouvoir
lui dire qu'elle ne paraissait pas aussi mal qu'elle le
croyait; mais elle dit en souriant que j'tais tromp par un
peu de rouge qu'elle mettait ds le matin, et qui avait dj
pargn quelques larmes  Fanny et quelques soupirs  James.
Je vis le soir les petites filles qu'elle fait lever; elles
chantrent, et elle les accompagna de l'orgue: c'tait une
musique touchante, et telle  peu prs que j'en ai entendu en
Italie dans quelques glises. Le lendemain matin elles
chantrent d'autres hymnes du mme genre; cette musique
finissait et commenait la journe. Ensuite Mistriss M*** me
lut son testament, me priant, si je voulais qu'elle y changet
quelque chose, de le lui dire librement; mais je n'y trouvai
rien  changer. Elle donne son bien aux pauvres, de cette
manire. La moiti, qui est le capital de trois cents pices
de rente, sera  perptuit entre les mains des lords-maires
de Londres, pour faire apprendre  trois petits garons, tirs
chaque anne de l'hpital des enfants trouvs, le mtier de
pilote, de charpentier ou d'bniste. La premire de ces
professions, dit-elle, sera choisie par les plus hardis, la
seconde par les plus robustes, la troisime par les plus
adroits. L'autre moiti de son bien sera entre les mains des
vques de Londres, qui devront tirer chaque anne deux filles
de l'hpital de la Madeleine, et les associer  des marchandes
bien tablies, en donnant  chacune cent cinquante pices 
mettre dans le commerce auquel on les associera; elle
recommande cette fondation  la pit et  la bont de
l'vque, de sa femme et de ses parentes. Sur les cinq mille
pices dont je lui avais fait prsent, elle n'a voulu disposer
que de mille en faveur de Fanny, et de cinq cents en faveur de
James; cependant le bien de son oncle qu'elle m'a apport en
mariage vaut au moins trente-cinq mille pices.

Elle m'a pri de garder Fanny, disant que je lui ferais
honneur par l aussi bien qu' une fille qui mritait cet
honneur, et qui, n'ayant jamais servi  rien que d'honnte, ne
devait pas tre souponne du contraire. Elle donne ses habits
et ses bijoux  mistriss ***, de Norfolk, sa maison de Bath,
et tout ce qu'il y a dedans,  sir Harry B. Elle veut que, ses
funrailles payes, son argent comptant et le reste de son
revenu de cette anne soient distribus par gales portions
aux petites filles et aux domestiques qu'elle avait outre
James et Fanny. S'tant assure qu'il n'y avait rien dans ce
testament qui me ft de la peine, ni qui ft contraire aux
lois, elle m'a fait promettre, ainsi qu' deux ou trois amis
de lord L. et de son oncle, de faire en sorte qu'il ft
ponctuellement excut. Aprs cela elle a continu  mener sa
vie ordinaire, autant que ses forces, qui diminuaient tous les
jours, pouvaient le lui permettre, et nous avons plus caus
ensemble que nous n'avions jamais fait auparavant. En vrit,
Monsieur, j'aurais donn tout au monde pour la conserver, la
tenir en vie, ft-ce dans l'tat o je la voyais, et passer le
reste de mes jours avec elle.

Beaucoup de gens ne voulaient pas la croire aussi malade
qu'elle l'tait, et on continuait  lui envoyer, comme on
avait fait tout l'hiver, beaucoup de pices en vers qui lui
taient adresses, tantt sous le nom de Caliste, tantt sous
celui d'Aspasie; mais elle ne les lisait plus. Un jour je lui
parlais du plaisir qu'elle devait avoir en se voyant estime
de tout le monde: elle m'assura qu'ayant t autrefois fort
sensible au mpris, elle ne l'tait jamais devenue  l'estime.
-- Mes juges ne sont, dit-elle, que des hommes et des femmes,
c'est--dire ce que je suis moi-mme, et je me connais bien
mieux qu'ils ne me connaissent. Les seuls loges qui m'aient
fait plaisir sont ceux de l'oncle de lord L.. Il m'aimait sur
le pied d'une personne telle que, selon lui, on devait tre,
et s'il avait eu  changer d'opinion, cela l'aurait fort
drang. J'en aurais t fche comme de mourir avant lui. Il
avait besoin en quelque sorte que je vcusse, et besoin de
m'estimer.

On ne l'a jamais veille. J'aurais voulu coucher dans sa
chambre, mais elle me dit que cela la gnerait. Le lit de
Fanny n'tait spar du sien que par une cloison qui s'ouvrait
sans effort et sans bruit: au moindre mouvement, Fanny se
rveillait et donnait  boire  sa matresse. Les dernires
nuits, je pris sa place, non qu'elle se plaignt d'tre trop
souvent rveille, mais parce que la pauvre fille ne pouvait
plus entendre cette voix si affaiblie, cette haleine si
courte, sans fondre en larmes. Cela ne me faisait certainement
pas moins de peine qu' elle; mais je me contraignais mieux.
Avant-hier, quoique Mistriss ft plus oppresse et plus agite
qu'auparavant, elle voulut avoir son concert du mercredi comme
 l'ordinaire; mais elle ne put se mettre au clavecin. Elle
fit excuter des morceaux du _Messiah_ de Hndel, d'un _Miserere_
qu'on lui avait envoy d'Italie, et du _Stabat Mater_ de
Pergolse. Dans un intervalle, elle ta une bague de son
doigt, et elle me la donna. Ensuite elle fit appeler James,
lui donna une bote qu'elle avait tire de sa poche, et lui
dit: Portez-la lui vous-mme, et, s'il se peut, restez  son
service: c'est la place, et dites-le lui, James, que j'ai
longtemps ambitionne pour moi. Je m'en serais contente.
Aprs avoir eu quelques moments les mains jointes et les yeux
levs au ciel, elle s'est enfonce dans son fauteuil, et a
ferm les yeux. Je lui ai demand, la voyant trs faible, si
elle voulait que je fisse cesser la musique; elle m'a fait
signe que non, et a retrouv encore des forces pour me
remercier de ce qu'elle appelait mes bonts. La pice finie,
les musiciens sont sortis sur la pointe des pieds, croyant
qu'elle dormait; mais ses yeux taient ferms pour toujours.

Ainsi a fini votre Caliste, les uns diront comme une paenne,
les autres comme une sainte; mais les cris de ses domestiques,
les pleurs des pauvres, la consternation de tout le voisinage,
et la douleur d'un mari qui croyait avoir  se plaindre,
disent mieux que des paroles ce qu'elle tait.

En me forant, monsieur,  vous faire ce rcit si triste, j'ai
cru en quelque sorte lui complaire et lui obir; par le mme
motif, par le mme tendre respect pour sa mmoire, si je ne
puis vous promettre de l'amiti, j'abjure au moins tout
sentiment de haine.

_FIN_




Erreurs typographiques corriges silencieusement:

1re partie lettre 1: =toit presque sr= remplac par =tait
presque sr=

lettre 6: =oublions-l= remplac par =oublions-la=

lettre 7: =apprit  jouer= remplac par =apprt  jouer=

lettre 10: =ne plus l'tre= remplac par =ne le plus tre=

lettre 12: =comme des exemple d'austrit= remplac =par comme
des exemples d'austrit=

lettre 14: =rien  craindre,= remplac par =rien  craindre.=

lettre 15: =Demandez  Mademoiselle.= remplac par =Demandez 
Mademoiselle,=

2me partie: lettre 21: =Mais. Il n'y a point= remplac par
=Mais. -- Il n'y a point=

lettre 21: =comment se porte Madame= remplac par =comment se
porte madame=

lettre 21: =Harry B. son fils..= remplac par =Harry B. son
fils.=

lettre 21: =The fair pnitent= remplac par =The fair penitent=

lettre 21: =moments avec Caliste. O voulez-vous= remplac par
=moments avec Caliste. -- O voulez-vous=

lettre 21: =Ah! ne rpondez-pas= remplac par =Ah! ne rpondez
pas=









End of Project Gutenberg's Lettres crites de Lausanne, by Madame de Charrire

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