The Project Gutenberg EBook of Caroline de Lichtfield, by Madame de Montolieu

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Title: Caroline de Lichtfield
       ou Mmoires extraits des papiers d'une famille prussienne

Author: Madame de Montolieu

Release Date: October 7, 2008 [EBook #26819]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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[Transcriber's note: Madame de Montolieu (1751-1832)
(Elisabeth-Jeanne-Pauline Polier de Bottens, puis Madame de Crousaz,
puis Isabelle, baronne de Montolieu), _Caroline de Lichtfield
ou Mmoires extraits des papiers d'une famille prussienne_,
1786, dition de 1843]






CAROLINE

DE LICHTFIELD.


  Idole d'un coeur juste et passion du sage,
  Amiti! que ton nom soutienne cet ouvrage;
  Rgne dans mes crits ainsi que dans mon coeur;
  Tu m'appris  connatre,  sentir le bonheur.


PARIS. -- IMPRIMERIE DE FAIN ET THUNO

IMPRIMEURS DE L'UNIVERSITE ROYALE DE FRANCE,

Rue Racine, 28, prs de l'Odon.



CAROLINE

DE LICHTFIELD

ou

MEMOIRES D'UNE FAMILLE PRUSSIENNE;



Par Madame la Baronne

ISABELLE DE MONTOLIEU.

Nouvelle Edition.

PARIS.

ARTHUS BERTRAND, LIBRAIRE-EDITEUR,

RUE HAUTEFEUILLE, 23.

1843



PREFACE.

Il y a, ce me semble, beaucoup de prsomption et de tmrit 
offrir encore au public une nouvelle dition de cette _Caroline
de Lichtfield_, dj si connue, qu'elle ne prsente plus aucun
intrt. Mais le succs soutenu de ce petit roman, qui n'a
rien de remarquable que sa morale et sa simplicit, et qui a
survcu  tant d'autres qui valaient sans doute beaucoup
mieux; ce succs, dis-je, auquel j'tais loin de m'attendre,
m'a toujours paru quelque chose de si singulier, de si
surnaturel, que j'ose encore esprer la continuation de cet
trange bonheur. Ceux qui ont protg ma _Caroline_  sa
naissance ne l'abandonneront pas  sa rentre dans le monde.
Les enfants de ceux qui l'honorrent de leur suffrage la
reliront peut-tre avec plaisir; on daignera se souvenir que
la cour alors voulut bien l'approuver, s'en amuser quelques
instants, et peut-tre voudra-t-elle aujourd'hui la protger
encore: ds lors je n'ai rien  craindre, et je prsente
_Caroline_ avec la douce esprance qu'elle sera bien reue et
qu'elle retrouvera les mmes bonts, la mme indulgence. Les
Franois ne sont point aussi lgers qu'on se plat  le dire;
ils aiment toujours ce qu'ils ont aim une fois; s'ils ont
quelque temps perdu vue les objets de leur affection, ils les
retrouvent avec transport; et j'ose croire, j'ose esprer que
le noble et vertueux Walstein, la bonne et sensible Caroline,
Lindorf et Matilde leur plairont encore, quoique ce ne soient
pas de nouvelles connaissances.

Lorsque _Caroline_ fut imprime le premire fois, ce fut
vraiment _sans mon aveu_. Un de mes amis, homme de lettres,
connu par la seule bonne traduction du clbre roman de
_Werther_, me demanda mon manuscrit, que j'avais crit
uniquement pour amuser une vieille parente  qui je donnais
tous mes soins, et je ne songeais pas  le publier. Il le fit
imprimer sans me le dire et sans nom d'auteur, en ajoutant
seulement au titre: _Publi par le traducteur de Werther_.
Plusieurs personnes ont cru, d'aprs cela, que c'tait moi qui
avais traduit _Werther_, et je saisis cette occasion de dtruire
cette erreur: c'est M. George d'Eyverdun, l'ami dvou du
clbre Gibbon, dont il est tant question dans les _Mmoires_ de
ce dernier (1) [(1) _Voyez_ Mmoires de Gibbon, tome II, page
402.], et j'tais alors cette _madame de Crousas_ qu'il veut
bien aussi nommer avec amiti. Il s'en est peu fallu que mon
modeste petit ouvrage ne part sous son nom. Vivant avec M.
d'Eyverdun, il fut le complice de sa trahison, et lorsque je
m'en plaignis, il me dit: "Je suis si sr du succs de votre
roman, que, si vous voulez me le donner, j'y mettrai mon nom."
Je lui assurai que personne ne voudrait croire que le Tacite
anglais et fait un roman; mais du moins il ne s'est pas
tromp, et _Caroline_, sans nom d'auteur, sans protection (1)
[(1) Je me trompe; madame de Genlis voulut bien protger, dans
le temps, cette premire dition.], arrivant d'une petite
ville de Suisse, russit si bien  Paris, qu'il fallut
pardonner aux tratres amis qui l'avaient fait connatre.
J'tais cependant alors si peu aguerrie avec le titre
d'auteur, avec l'ide de voir mon nom  la tte d'un livre,
que je ne pus me rsoudre  l'y placer, lorsque, deux ou trois
ans aprs, j'en fis une seconde dition, imprime  Paris avec
quelques changements, pour la distinguer de la foule des
contrefaons et d'ditions fautives qui en paraissaient
journellement. Je mis seulement  celle-ci mes lettres
initiales, comme diteur, _publi par madame le B. de M_, et
j'ajoutai un nom d'auteur suppos, pris dans le roman mme,
celui du baron de Lindorf; ce qui donnait,  mon avis, plus
d'intrt et de vraisemblance au roman. A prsent que les
annes, et plus de soixante volumes que j'ai signs m'ont
familiarise avec ce genre de clbrit, je veux que _Caroline_,
qui contribue au succs de tous les autres, porte aussi mon
nom en toutes lettres.

Ce serait, je crois, le moment de rpondre  l'obligeant
reproche qu'on m'adresse sans cesse, de traduire au lieu de
composer. Il suffirait peut-tre d'un seul aveu, assez
humiliant  faire, mais que je dois  la vrit, c'est que je
manque de ce don du gnie, de cette imagination cratrice qui
fait inventer des situations nouvelles, des vnements
frappants ou intressants, des caractres originaux; enfin de
tout ce qui entre dans la composition d'un bon roman. Il faut,
pour m'inspirer, que quelque chose, soit en ralit, soit en
rcit, me saisisse, m'lectrise: alors je puis peut-tre
dvelopper cette impulsion, l'tendre, y ajouter des
incidents, la prolonger ou la modifier, enfin en tirer parti.
C'est ainsi que j'ai agi avec plusieurs de mes traductions; et
_Caroline_ elle-mme doit son origine  un petit conte allemand
qui m'en avait fourni la premire ide. Je dois dire cependant
que, dans la troisime dition, j'ai chang tout ce que
j'avais tir de cette source, et que l'auteur du petit conte
lui-mme, M. Antoine Wall, n'a pas voulu croire, en lisant
_Caroline_, qu'il m'et aide en rien. Mais il n'en est pas
moins vrai que j'ai besoin d'un peu d'aide. Quelques-unes de
mes nombreuses nouvelles sont bien entirement de moi, mais ce
ne sont pas les meilleures. Et qu'importe au lecteur, pourvu
que ce qu'il lit l'amuse et l'intresse, que ce soit une ide
d'Isabelle de Montolieu, de madame de Pichler, d'Auguste
Lafontaine, ou de quelques auteurs moins connus? Je suis bien
plus sre d'y parvenir en m'associant avec eux qu'en
travaillant toute seule, et j'ai un peu moins de
responsabilit. Je ne donne du moins au public franais que
des ouvrages dont le succs est assur, et que je m'efforce de
les rendre aussi agrables qu'il m'est possible sous leur
nouveau costume, ludant ainsi une espce de voeu tmraire que
je fis lorsque je vis le succs inattendu de _Caroline_. Je
rsolus en effet de m'en tenir l, et de ne pas risquer, par
une seconde production, de dtruire l'espce de charme ou de
prestige qui semblait attach  la premire. Il ne faut pas
fatiguer le bonheur; il s'chappe si facilement! Celui qui a
toujours accompagn _Caroline_ depuis son apparition se serait
peut-tre vanoui sans retour si je lui avais donn bien des
frres ou des soeurs; ils auraient dplu peut-tre, parce qu'on
ne plat pas toujours, et la pauvre soeur ane aurait t
enveloppe dans la proscription. Un demi-succs m'aurait, je
crois, stimule  tcher de faire mieux: celui-l m'a
dcourage, ou plutt j'ai voulu en jouir sans craindre de le
perdre. La nombreuse famille trangre qui j'ai adopte n'a
pas nui  _Caroline;_ elle est reste l'enfant gte du public,
quoiqu'il y en ait qui valent bien mieux  mon gr. Les
charmants _Tableaux de Famille_, _Marie Menzikoff_, _Falkenberg_ et
_Agathocls_, auraient d la faire oublier. Mais puisqu'on veut
bien l'aimer encore, la voil mieux soigne et plus digne des
bonts qu'on a pour elle. Je n'y ai d'ailleurs rien chang,
puisqu'elle a plu telle qu'elle est; mais j'ai corrig avec
grand soin les ngligences de style et la musique des trois
romances. Celle de la ronde villageoise de Justin n'avait pas
paru; les deux autres airs sont assez bien adapts aux
paroles. Je n'aurais pu faire mieux, et je les ai seulement un
peu rajeunis. J'en aurais srement trouv de beaucoup plus
jolis dans la foule de ceux qu'on a bien voulu composer sur
mes paroles; mais un choix aurait t difficile et
dsobligeant: c'est le seul motif qui m'ait dcide  prfrer
ceux que j'ai faits moi-mme sans tre musicienne, et pour
lesquels j'ai surtout  rclamer l'indulgence.

Isabelle de Montolieu.



AU PUBLIC.

  J'aime les champs; c'est l, pendant l't,
  Prs d'un ruisseau, dans un bois cart,
  Que je me livre aux rves d'un coeur tendre.
  L'hiver, rendue  la socit,
  Quelques amis se plaisent  m'entendre.
  Dans les loisirs du champtre sjour,
  Quand j'essayai de peindre Caroline,
  Quand j'embellis des roses de l'amour
  L'hymen forc de ma jeune hrone;
  Quand, sous les noms de Lindorf, de Walstein,
  A l'amiti j'levais un trophe,
  Mon cher lecteur, je n'eus d'autre dessein
  Que d'amuser, l'hiver,  la veille,
  Le cercle troit des indulgents amis
  Qui veulent bien, prs d'un feu runis,
  Me consacrer leur oisive soire.
  Mais je n'eus point l'orgueilleuse pense
  Qu'au rang d'auteur tout  coup leve,
  J'occuperais les presses de Paris.
  Qui m'aurait dit que ce modeste ouvrage,
  Sans mon aveu, me vaudrait cet honneur,
  Et du public obtiendrait le suffrage?
  Le bon Gresset, dans un accs d'humeur,
  Du nom d'auteur dplorant l'talage,

Dit quelque part que c'est un grand malheur (1) [(1) Eptre 
sa Muse, tome I.];

  Mais si ce nom vous faisait tant de peur,
  Eh! mon ami, qui vous forait d'crire?
  J'aime bien mieux ici, mon cher lecteur,
  A mon destin tout bonnement souscrire;
  Car, aprs tout, un auteur a beau dire,
  On n'est plus dupe, et l'on sait aujourd'hui
  Qu'au fond du coeur le plus sage dsire
  Que dans le monde on parle un peu de lui.
  Mais, dira-t-on, la mode, le caprice,
  Ont au public extorqu maint arrt
  Dont nos neveux un jour feront justice.
  Je le veux bien; mais le dpit secret,
  Mais l'amour-propre ont-ils moins d'intrt
  A l'accuser d'erreur ou de malice?
  Moi, je te juge avec plus d'quit,
  Mon cher public, et, tout bas, je suppose
  En ma faveur que mon sexe t'impose,
  Et me soustrait  ta svrit.
  Ton indulgence est-elle mrite?
  Je n'en sais rien, mais je veux en jouir.
  D'un peu d'encens on peut tre flatte,
  Et son parfum nous fait toujours plaisir.
  Dans ses ennuis, qu'un auteur misanthrope,
  Qui de son sicle essuya les ddains
  Mette sa gloire au bout d'un tlescope,
  Dans les brouillards et les sicles lointains;
  Ah! laissons-lui cette flatteuse ide!
  Moi, sans viser  tant de renomme,
  J'aime bien mieux des succs plus certains.
  Oui, du public, si ma plume estime
  Avec loge est quelquefois cite;
  Si je puis plaire  mes contemporains;
  De mes amis si je suis regrette
  Quand du Lth j'aurai franchi le bord,
  Postrit tant de fois rclame,
  Je te tiens quitte, et je bnis mon sort.

Isabelle de MONTOLIEU.



Caroline de Lichtfield (1) [(1) Le nom de _Lichtfield_ est
plutt anglais qu'allemand: en effet, la famille du
chambellan, pre de Caroline, tait originaire d'Angleterre,
quoique naturalise depuis longtemps  Berlin.],  peine ge
de quinze ans, revenait un soir d'une noce de village. Ses
seize quartiers, le rang de son pre, ministre et grand
chambellan du roi de Prusse, une fortune immense,
n'empchaient point Caroline de regarder les villageois comme
des hommes, d'gayer sa retraite en se mlant  leurs jeux, de
les animer par sa prsence, de partager leurs innocents
plaisirs.

Le coeur encore mu du bonheur des poux, de leur bruyante
joie, des danses sous l'ormeau, de la collation champtre,
Caroline en arrivant se jette dans les bras de la chanoinesse
de Rindaw, et lui dit avec feu: -- O maman, maman! comme c'est
joli une noce! pourquoi donc ne vous tes-vous jamais marie?

Cette question et le titre de celle  qui elle tait adresse
disent assez que ce nom si doux de mre tait donn par
l'amiti et non par la nature. Caroline de Lichtfield n'tait
pas mme parente de la baronne de Rindaw; mais si
l'attachement le plus tendre, si les soins les plus assidus
peuvent quelquefois remplacer ceux d'une mre, jamais on n'eut
plus le droit d'tre appele _maman_. Caroline avait perdu la
sienne en naissant, elle ne lui devait que la vie: combien
elle devait plus  la bonne chanoinesse!

Depuis l'instant o celle-ci avait pris cet enfant chez elle,
occupe d'elle seule, n'existant que pour sa chre Caroline,
elle s'tait consacre entirement  son ducation; mais elle
en tait bien rcompense par les grces, les vertus, l'amour
de sa fille adoptive. Chaque jour augmentait leur amiti
mutuelle. A mesure que la raison et la sensibilit de Caroline
de dveloppaient, elle sentait tout ce qu'elle devait  son
amie; et la reconnaissance et l'habitude serraient un lien
plus fort peut-tre que ceux de la nature. Mais l'ge et la
lgret de Caroline n'avaient pas encore permis d'y joindre
la confiance: elle ignorait donc les motifs de la retraite, du
clibat de sa vieille amie, et mme de son sjour chez elle.

Un sourire quivoque redouble sa curiosit; elle rpte plus
vivement encore sa question. -- Ma bonne maman, pourquoi ne
vous tes-vous marie? Pourquoi ne suis-je pas tout de bon
votre fille? Je ne vous aimerais pas mieux, mais il me semble
que vous seriez plus heureuse.

La chanoinesse s'attendrit, embrassa son lve. -- Ma chre
fille!.... oui, tu devais l'tre... oui, je mritais ce
bonheur; et si ton pre... Mais c'est une trop longue
histoire... une autre fois.

Annoncer une histoire  une fille de quinze ans, et ne pas la
lui raconter, c'est une chose impossible.

Voil Caroline  genoux: elle prie; elle presse; elle joint
ses petites mains avec ardeur, elle baise celles de la plus
tendre amie; et cette amie, qui ne pouvait rien lui refuser,
qui d'ailleurs aimait beaucoup  parler, et surtout d'elle-mme,
qui depuis longtemps n'a de confidents que les arbres de
ses bosquets, cde enfin, et raconte trs-longuement 
Caroline, attentive, ce que nous allons dire le plus
brivement possible.

La baronne de Rindaw n'avait pas toujours vcu dans la
retraite.

Premire dame d'honneur de la reine, sa beaut a fait jadis
grand bruit  la cour, et lui valut bien des hommages. Elle
distingua bientt, dans le nombre de ses adorateurs, le baron
de Lichtfield, depuis pre de Caroline, mais alors libre,
jeune, et, au dire de la tendre baronne, le plus beau, le plus
sduisant, mais le plus perfide de tous les hommes.

Pendant plusieurs annes, ils filrent ensemble la passion la
plus vive, la plus pure, la plus dsintresse. Aime comme
elle aimait, contente de rgner sur un coeur aussi fidle, elle
attendait sans impatience que de lgers obstacles qui
retardaient leur union fussent levs, et lui permissent enfin
de pouvoir couronner l'amour et la constance de son cher
baron.

Une amie intime, sa compagne et sa confidente, ajoutait encore
 son bonheur. Elle jouissait de tous les plaisirs du
sentiment; et en attendant l'instant d'tre la plus heureuse
des femme, elle tait la plus heureuse des amantes et des
amies.

Cette amie qu'elle chrissait si tendrement, acquit  cette
poque un hritage immense et inattendu. La baronne partagea
vivement sa joie, et le chambellan plus vivement encore; car,
huit jours aprs cet vnement, une belle lettre, signe par
son fidle amant et par sa tendre amie, lui apprit qu'ils
taient maris.

A cet endroit du rcit de la baronne, Caroline jeta un cri et
se cacha le visage dans ses deux mains. La chanoinesse chercha
au fond d'un tiroir cette fatale lettre moins efface par le
temps que par ses larmes. Elle la lut; et Caroline, la douleur
dans l'me, disait en gmissant: C'est mon pre, c'est ma mre
qui vous ont rendue si malheureuse!... ah! comment pouvez-vous
m'aimer?

Chre enfant, je serais trop injuste si je te rendais
responsable de leurs torts envers moi; je le serais mme d'en
vouloir encore  tes parents. Ta pauvre mre a bien expi ses
torts par sa mort prmature, ton pre a voulu rparer la
sienne; et toi, ma Caroline, ne fais-tu pas le bonheur de ma
vie? Puis-je m'affliger d'une union que t'a donn la
naissance? Crois plutt que je la bnis tous les jours.
T'aurais-je racont cette histoire, si je n'avais pu justifier
tes parents  tes yeux? Aime ton pre, ma fille, respecte la
mmoire de ta mre: coute la fin de mon rcit, et console-toi.

Un doux sourire effaa l'impression du chagrin sur le charmant
visage de Caroline. Elle baisa la main de son amie, se
rapprocha d'elle, et lui prta de nouveau toute son attention.

La chanoinesse fit  son lve un dtail circonstanci et tout
 fait pathtique de sa profonde douleur  la rception de
cette lettre; de la rsolution qu'elle prit  l'instant mme
de quitter pour jamais le cour et le monde, de fuir tous les
hommes, de renoncer au mariage, et d'ensevelir dans la plus
profonde retraite et ses charmes et son dsespoir. Cette
rsolution fut aussitt suivie que forme. La baronne remit sa
place  sa cour, entra dans un chapitre, y vcut quelque
temps, puis obtint une permission d'habiter son chteau de
Rindaw, qu'elle ne quitta plus.

Penser  son perfide amant, renouveler ses serments de
constance ternelle, lire des romans du matin au soir,
chercher des rapports de situation entre elle et l'hrone du
livre, rver dans ses jardins, dans ses bosquets; voil quelle
fut sa triste existence pendant quelques annes. Elle
commenait enfin  s'accoutumer  cette vie,  oublier les
ingrats dont elle se croyait oublie, lorsqu'une lettre de
l'infidle chambellan vint le rappeler  son souvenir; et
cette lettre, sortie encore du tiroir o elle les conservait
toutes avec soin, fut lue  Caroline, qu'elle affecta
beaucoup.

Le chambellan apprenait  son ancienne amie et la naissance de
sa fille, et la mort prochaine de son pouse,  qui cette
naissance devait coter la vie; car il ne restait plus
d'espoir de la sauver. Tourmente du remords, son unique dsir
tait d'obtenir, avant d'expirer, le pardon de la chanoinesse;
elle osait la conjurer de venir recevoir son dernier soupir;
le chambellan sollicitait instamment cette grce; tous deux
connaissaient trop bien son me gnreuse pour craindre un
refus.

Ah! maman! maman!.... dit Caroline en sanglotant.......  mon
Dieu, quelle fut votre rponse? -- Mon unique rponse, mon
enfant, fut de partir au mme instant et de faire une extrme
diligence. Le moment de mon arrive, de notre premire
entrevue auprs du lit de ta mre expirante, fut tout ce qu'on
peut imaginer de plus touchant. Je n'ai lu dans aucun roman de
scne plus intressante; il faudrait un Richardson pour la
dcrire, et je ne l'essayerai pas: le souvenir d'ailleurs me
donne trop d'motion; mais tu peux te la reprsenter. -- Ah!
oui, oui, dit Caroline, je vous vois pardonner de bon coeur 
ma pauvre mre, et vous charger d'lever son enfant. Ah!
maman, ma bonne maman, que ne vous dois-je pas! Celle qui m'a
donn le jour est morte en paix, et vous l'avez remplace.

C'est cela mme, mon enfant. Aprs avoir assur  ta mre que
tout tait oubli, je la vis se tourmenter encore de l'ide
que sa fille serait mal leve et peut-tre malheureuse. Ton
pre, tout occup de ses emplois, du soin de faire sa cour au
prince, t'aurait sans doute nglige. J'approuvai ses tendres
craintes, et je les calmai en lui promettant de te prendre
avec moi, de te garder jusqu' ton mariage, de te servir de
mre. Elle voulait plus encore..... Ah! soyez-la rellement,
me disait-elle; remplacez-moi tout  fait; pousez son pre;
reprenez vos droits sur ce coeur que je vous ai si indignement
enlev.... que ma mort expie et rpare ce crime! -- Ah! oui,
maman, interrompit Caroline, je pensais bien aussi cela.
Pourquoi donc n'avez-vous pas pous mon pre?

L'amour outrag ne doit jamais pardonner, dit la chanoinesse
avec un air de dignit et de noble fiert. Pour l'amiti,
c'est autre chose. Elle peut tre indulgente; mais
l'amour..... l'amour a ses lois immuables; il y aurait de la
lchet  s'en carter. Un amant infidle est un tre contre
nature, qui ne doit jamais rentrer en grce. -- Cependant vous
avez pardonn  mon pre. -- Oui, mais seulement depuis qu'il
se content d'tre mon ami, et que l'amour est presque teint
dans mon coeur. Il m'a tmoign tant de respect, de soumission,
de reconnaissance, quand il a vu que je t'adoptais galement
pour ma fille et mon hritire, que j'ai fini par en tre
touche. Il a des qualits essentielles, le chambellan; il
sent ce qu'on fait pour lui.

Elles en taient l quand le bruit d'un carrosse interrompit
leur entretien.

On regarde, c'tait le grand chambellan lui-mme.

Caroline courut au-devant de son pre. La chanoinesse
s'approche d'une glace, rajuste un peu sa coiffure, passe son
grand cordon en charpe pour recevoir son ancien amant avec
toute la majest convenable, et l'attend avec la tendre
motion qu'il lui inspirait toujours.

L'histoire de la baronne avait un peu prvenu la jeune
Caroline contre son pre. Elle courut moins vite et avec moins
de joie qu' l'ordinaire au-devant de lui; mais les tendres
caresses du chambellan lui firent bientt oublier ses torts
passs; elle y fut d'autant plus sensible, qu'elle n'y tait
pas accoutume.

Froid, goste, courtisan enfin s'il en fut jamais, il
connaissait peu les doux sentiments de la nature. Spar de sa
fille ds sa naissance, ne la voyant qu'une ou deux fois par
an, il la connaissait  peine, et l'aimait plutt comme
l'hritire de ses biens et de ceux de la chanoinesse, que
comme la plus aimable des jeunes filles.

Il faut rendre justice  cette bonne chanoinesse, cet hritage
qu'elle destinait  son lve tait le moindre de ses
bienfaits. Caroline lui devait l'ducation la plus soigne et
pour le coeur et pour l'esprit, une raison souvent au-dessus de
son ge, une innocence rare, mme  cet ge, accompagne
cependant des grces et de l'usage du monde, qui, jadis  la
cour, distinguaient madame de Rindaw, et qu'elle avait
conservs dans sa retraite. Elle avait dvelopp chez son
lve des talents qui n'attendaient que l'occasion de se
perfectionner: on ne s'apercevait enfin que Caroline tait
leve  la campagne que par une simplicit, une navet, une
aimable franchise, une ignorance du mal, une gaiet douce,
continuelle, que l'on conserve rarement  la ville, mme
jusqu' l'ge de quinze ans.

Mais comment cette chanoinesse, qui n'a lu que des romans, qui
ne s'est occupe que de sa belle passion, a-t-elle t capable
d'lever cette fille charmante? On aurait tort de juger madame
de Rindaw uniquement par son histoire, qui prouve au moins
l'extrme bont de son coeur et la simplicit de son caractre.
Confiante  l'excs, jugeant tout le monde d'aprs elle-mme,
ne sachant pas garder un secret au del d'une demi-heure,
ignorant l'art de flatter aux dpens de la vrit, jamais on
ne fut moins faite pour vivre dans le grand monde, et surtout
 la cour.

L'vnement qui la fora  la retrait fut plutt un bonheur
qu'une infortune pour elle. Son excessive imprudence, son
indiscrtion, sa bont mme, lui auraient sans doute attir de
plus grands chagrins encore dans le sjour de l'intrigue et de
la fausset. Elle eut du moins le bon esprit de le sentir; et
ce motif contribua bien autant que son dpit  lui faire
refuser la main du chambellan aprs la mort de sa femme. Mais
satisfaite par son offre, elle lui promit une ternelle
amiti, s'attacha  son enfant comme la mre la plus tendre,
et se mit rellement en tat, par de bonnes lectures, des
tudes suivies, de remplir la tche qu'elle s'tait impose.
Il ne lui resta de son genre de vie prcdent qu'une tournure
sentimentale, romanesque, et quelques lgers ridicules bien
rachets par les vertus les plus relles, l'me la plus
sensible, le coeur le plus excellent.

Allons avec elle recevoir la visite du grand chambellan. Il
fit  sa fille les caresses les plus tendres, il la trouva
charmante, remercia beaucoup son amie de l'avoir rendue telle,
et finit par dire qu'il l'emmnerait le lendemain; qu'il
venait la chercher par l'ordre du roi pour qu'elle assistt 
de brillantes ftes qu'on devait donner  la cour.

Le commencement de ce discours avait d'abord effray Caroline.
Quitter sa bonne maman, son cher Rindaw, sa basse-cour, sa
volire, ses bons amis du village...... Elle rougit, et baissa
des yeux qui se remplissaient de larmes; mais la suite vint
les tarir.

Quelle est la fille de quinze ans que le mot de _ftes
brillantes_ n'ait pas mue et console? Elle releva ses yeux
anims par le plaisir. -- Ce sera donc bien beau, papa? Je
danserai; j'irai  la comdie; je..... Ah! je reviendrai
bientt, dit-elle tout  coup, en changeant de ton et se
prcipitant dans les bras de son amie....... ou, je n'irai
pas... oui, j'aime mieux n'y pas aller, si papa le permet.

Un regard jet sur la chanoinesse, qui plissait  l'ide de
se sparer de sa chre lve, causa cette transition si subite
et si touchante.

Son pre ne rpondit rien; mais, se levant avec solennit, il
pria madame de Rindaw de vouloir bien lui accorder une
audience particulire dans son cabinet. Elle y consentit: il
lui prsenta respectueusement la main; tous deux sortirent, et
laissrent Caroline hsiter sur ce qu'elle voulait, dsirant
les ftes, regrettant sa bonne maman, mais trs-dcide  ne
point la chagriner et  sacrifier ses plaisirs  l'amiti.

La confrence fut longue. Le chambellan et la chanoinesse ne
rentrrent qu'aprs une demi-heure. La baronne paraissait
avoir pleur; cependant elle sourit  Caroline, lui dit
qu'elle consentait avec plaisir  son petit voyage a Berlin,
qu'elle le dsirait mme: et si cela ne suffit pas, dit-elle,
je l'ordonnerai.

Caroline, forte content d'accorder le plaisir et le devoir,
promit d'obir, et courut se prparer  partir le lendemain
matin. La soire tait dj avance; elle revit peu son amie;
mais si elle et fait attention  ce qui lui chappait, ce peu
de temps aurait suffi pour l'clairer sur les motifs de ce
voyage. Elle n'entendit rien, ne comprit rien.

Pendant tout le souper elle ne songe qu'aux belles ftes,
trouve le roi bien bon de penser  elle, promet  sa maman de
revenir bientt lui conter tout ce qu'elle aura vu, puis la
quitte baigne de ses larmes et de celles qu'elle verse elle-mme,
et qui sont bientt essuyes par l'esprance du plaisir
et par celle du retour.

La premire ne fut point trompe. Caroline, prsente au roi
par son pre, fut reue, non comme une petite fille de quinze
ans, mais avec les distinctions les plus flatteuses. Pare
avec l'lgance le plus recherche, invite tous les jours 
une fte nouvelle, Caroline ne pensait  Rindaw que pour
crire  sa bonne maman, avec qui elle entretenait une exacte
correspondance.

Dans les premires lettres qu'elle reue d'elle, Caroline crut
entrevoir qu'il tait question de la marier, et que c'tait
dans ce but qu'on l'avait amene  Berlin; mais cette ide
glissa sur son esprit sans y faire aucune impression, d'autant
plus que rien ne vint la confirmer. Aucun homme ne lui faisait
la cour; aucun n'tait admis chez son pre, et lui-mme
paraissait plus occup de la garder avec soin que de penser
encore  l'tablir.

Deux mois s'coulrent ainsi. Ils avaient paru bien courts 
Caroline; et lorsque son pre lui dit un jour en finissant de
djeuner: Eh bien! ma fille, voici deux mois que vous tes 
la Cour; comment trouvez-vous ce sjour? Charmant! Rpondit-elle
bien vite. Mais quoi! dj deux mois? je ne l'aurais pas
cru. Ah! comme je me suis amuse pendant ce temps-l! -- Votre
rponse me plat et m'inquite, ma chre enfant. Je suis
charm d'apprendre que vous aimez le lieu o vous tes appele
 vivre; mais je ne voudrais pas qu'une prfrence
secrte...... Mon enfant, dit-il en cartant la table  th,
et avanant son fauteuil plus prs d'elle, ouvre ton coeur 
ton pre; ce coeur est-il aussi libre que lorsque tu quittas
Rindaw, et depuis que tu es  la cour n'as-tu distingu
personne?

Cette question, faite par un pre, embarrasse toujours plus ou
moins celle  qui elle s'adresse.

Cependant Caroline aurait pu rpondre hardiment. Son jeune
coeur, aussi pur, aussi tranquille que dans les jours sereins
de son enfance, n'avait encore palpit que pour des plaisirs
innocents comme elle.

A Rindaw, une fleur nouvellement close, un oiseau qui
chantait mieux que les autres, la lecture d'un conte des fes,
une noce champtre et l'histoire de son amie, avaient eu seuls
le droit de l'intresser et de l'mouvoir. Depuis qu'elle
habitait la cour, un bal, un concert, un spectacle, une mode
nouvelle, les avaient remplacs; mais Caroline n'imaginait pas
mme encore qu'un homme pt influer sur le bonheur ou le
malheur de sa vie. Dans des instants de loisir ou d'insomnie
(et ils taient rares), il lui tait arriv de penser pendant
deux minutes  l'histoire de sa bonne maman,  cette passion
si tendre et si mal rcompense. Maman tait bien bonne,
disait-elle alors, de s'affliger ainsi; ne croirait-on pas
qu'il n'y avait que mon pre au monde? Il fallait l'oublier
bien vite, et danser pour se distraire. Caroline n'imaginait
aucun chagrin dont une valse ou une contre-danse ne dt la
consoler; et les meilleurs, les plus infatigables danseurs
taient sans contredit ceux qu'elle prfrait. Mais, le bal
fini, Caroline dormait douze heures de suite, se rveillait en
chantant, et se prparait  une nouvelle fte sans songer au
danseur de la veille. La question de son pre la surprit donc
plutt qu'elle ne l'embarrassa.

Caroline garda quelques minutes le silence; puis elle dit avec
un sourire ingnu: Je ne vous comprends pas bien, mon pre.
Distinguer quelqu'un....., je n'entends pas ce mot.....
Serait-ce aimer, par hasard?

-- Distinguer, c'est--dire prfrer...., aimer, si tu le veux,
dsirer d'unir son sort  l'objet de cette prfrence.

-- Ah! j'y suis, dit-elle tourdiment..... C'est ce que ma
bonne maman de Rindaw sentait pour vous autrefois. Ah!
vraiment non, papa, je n'ai garde d'aimer quelqu'un ainsi;
cela cause trop de chagrin...... Elle allait continuer, mais
elle vit son pre froncer le sourcil; elle craignit de lui
avoir fait de la peine, et se tut baissant les yeux. -- Je ne
sais, reprit le chambellan en se levant, ce que madame de
Rindaw a pu vous confier; mais vous avez d voir, par son
exemple, que les beaux sentiments ne servent  rien, et par le
mien, que l'on peut, que l'on doit toujours les sacrifier aux
convenances. Si, en suivant cette belle passion, je n'avais
point pous votre mre, Caroline de Lichtfield serait-elle
actuellement hritire de vingt-cinq mille cus de rente?
Pourrait-elle prtendre au premier parti du royaume? Plus
heureuse que moi, ma fille, tu n'as point de sacrifices 
faire, puisque ton coeur est libre. Cette fortune immense, que
tu me dois, te dispense d'en chercher ailleurs, mais non de
remplir tous les voeux d'un pre qui ne dsire que ta gloire et
ton bonheur. Tu n'as qu' dire un mot, ils sont assurs pour
la vie. -- Et quel est ce mot, mon pre? reprend Caroline avec
une motion qui s'augmentait  chaque instant. Mille ides
confuses se croisaient dans sa tte: il s'agissait d'un
mariage; cela n'tait pas douteux. Elle pensa rapidement aux
hommes qu'elle avait vus, et ne s'arrta sur aucun, parce
qu'ils lui taient tous galement indiffrents. Elle attendait
cependant avec impatience la rponse de son pre: il avait
l'air de la prparer.

Vous ne connaissez encore, ma chre fille, lui dit-il d'un ton
sentimental et pathtique, que les beaux cts de votre
situation; vous ignorez combien nos chanes dores sont
quelquefois pesantes...... L'effroi se peignit dans les yeux
de Caroline... Mais j'espre, ajouta-t-il, que celles qui
doivent lier ma Caroline seront aussi douces, aussi lgres
qu'elle le mrite; elles seront du moins assez brillantes pour
faire envier son sort  toutes les femmes. Dis-moi, mon
enfant, ne seras-tu pas bien enchante d'tre dans quelques
jours comtesse de Walstein, ambassadrice en Russie, et
l'pouse du favori dclar de ton roi? Ne crois pas, d'aprs
cela, que je te destine  devenir la femme d'un vieillard.
L'poux que je te propose doit ses honneurs  son nom,  son
mrite,  la faveur dont il jouit; il n'a gure plus de trente
ans. -- Et je serai sa femme? dit Caroline en levant sur son
pre des yeux o brillait une modeste joie; je serai comtesse,
ambassadrice? -- Tu n'as qu' dire un mot: _Mon pre, j'y
consens, et je vous le promets_. -- Ah! de tout mon coeur,
dit-elle en lui tendant la main et baisant les siennes avec
transport. Oui, papa, je vous le promets, et j'obirai avec
plaisir... Mais..., mais, ajouta-t-elle aprs un instant de
rflexion, o donc est-il ce comte? je ne l'ai jamais vu... Si
j'allais ne pas l'aimer... ou ne pas lui plaire? -- Vous
l'pouseriez galement, ma fille. Ce n'est pas votre coeur
qu'on vous demande, c'est votre main; et c'est un monarque
absolu qui vous fait l'honneur d'en disposer en faveur de
l'homme qu'il aime le mieux. On se plat toujours assez quand
on runit de part et d'autre toutes les convenances; cet
tablissement remplirait les voeux du pre les plus
ambitieux......

Cependant Caroline demandait toujours o se cachait M. de
Walstein, et pourquoi elle ne l'avait point vu.

Son pre lui apprit alors que le comte tait arriv, seulement
de la veille de son ambassade de Saint-Ptersbourg; que
c'tait par l'ordre du roi qu'il tait all chercher sa fille
 Rindaw pour la marier. La chanoinesse en tait instruite;
elle approuvait cette alliance.

Le chambellan remit  Caroline une lettre de son amie, o
celle-ci la pressait d'obir  son pre, et qui peut-tre et
achev de la dcider quand elle aurait balanc; mais elle n'y
songeait pas. Son pre lui dit encore qu'elle serait dj
marie, sans une maladie fcheuse qui avait retenu le comte
plus d'un mois  Dantzick: on avait mme craint pour sa vie;
et le chambellan n'avait pas cru devoir parler  sa fille d'un
engagement qui peut-tre allait se rompre de lui-mme. J'en
aurais t bien fche, dit la nave Caroline. -- Et moi
peut-tre plus encore, reprit le chambellan. On ne retrouve pas
facilement un tel tablissement; mais toutes mes craintes sont
vanouies. Le comte arriva hier au soir trs-bien portant. Le
roi me fit appeler  l'instant, me prsenta mon gendre futur,
et m'ordonna de tout prparer pour qu'il le devnt au plus
tt. Je ne pouvais donc plus retarder de vous apprendre votre
sort: il est fix sans retour. Ma seule crainte tait que
votre coeur n'et fait un choix parmi nos jeunes seigneurs, et
que je ne fusse dans le cas d'exiger un sacrifice; mais je
suis bien rassur; je vois que vous sentez, comme vous le
devez, les avantages de l'union que vous allez former. Je vais
 la cour annoncer votre consentement, j'y dnerai, et ce soir
je vous amnerai le comte. Allez vous habiller, ma fille, et
vous prparer  le recevoir comme celui  qui vous
appartiendrez dans quelques jours.

La docile Caroline lui renouvela sa promesse. Il l'embrassa
tendrement, et sortit bien content d'elle, et plus encore de
lui-mme et de ses talents pour les ngociations.

Il est certain que lorsque son intrt tait en jeu, il avait
une certaine loquence naturelle qui, dans l'occasion, lui
tenait lieu d'esprit, de sensibilit, et le faisait parvenir 
son but; mais cette fois il avait eu un peu de peine 
russir. Caroline n'aimait encore que le plaisir, et ne voyait
dans ce brillant mariage qu'un moyen de le fixer: aussi ce fut
la seule ide qui l'occupa lorsque son pre l'eut laisse.

On s'attend peut-tre qu'elle va rflchir bien srieusement
sur tout ce qu'on vient de lui dire, sur l'engagement qu'elle
a pris, sur le changement prochain de son sort. A vingt ans,
il y aurait l de quoi rver au moins toute la matine; mais 
quinze, on ne peut s'occuper si longtemps du mme objet.
Cependant Caroline resta bien dix minutes immobile  la place
o son pre l'avait laisse; et c'tait beaucoup pour elle.
Enfin, voyant qu' force d'avoir  penser, elle ne pensait 
rien, et que ses ides s'embrouillaient dans sa tte, elle se
leva brusquement, courut  son piano, o, pendant une demi-heure,
elle joua des contre-danses et des valses. Il lui vint
tout  coup  l'esprit, en les jouant, que le comte les
rpterait avec elle, et qu'il serait assez doux d'avoir
toujours un danseur  ses ordres... Un danseur!.... son
excellence! Eh! oui, sans doute, un danseur. On sait que le
baron avait eu soin de prvenir sa fille que, malgr son rang,
ses dignits, M. l'ambassadeur n'avait tout au plus que trente
ans, et cette circonstance lui plaisait peut-tre tout autant
que les titres. Quoique ce ft le double de l'ge de Caroline,
elle avait fort bien remarqu depuis qu'elle tait  la cour,
que les hommes de trente et les femmes de quinze pouvaient se
convenir parfaitement.

Ce fut donc en formant un projet de danse continuelle dans son
nouveau mnage, qu'elle courut au jardin cueillir son bouquet
pour la soire. Tout en le cueillant, elle vit voltiger autour
des fleurs quelques beaux papillons, s'chauffa longtemps 
les poursuivre, n'en prit pas un seul, et se consola en
pensant que le comte serait peut-tre plus leste qu'elle, et
saurait mieux les attraper. Quand nos serons deux, dit-elle en
sautant, ce serait avoir bien du malheur de les laisser
chapper.

Elle alla ensuite se mettre  sa toilette, o bientt l'ide
des bijoux qu'elle allait avoir, des parures de toute espce,
des quipages, etc., effaa celle des papillons et de la
danse, ou plutt la promena de plaisirs en plaisirs.

Comme madame l'ambassadrice sera brillante, fte, envie!
comme de beaux diamants feront mieux dans mes cheveux que
cette fleur! Enfin le bonheur conjugal de Caroline, fond sur
la danse, les papillons et la parure, lui parut la chose du
monde la plus assure. Elle se trouva d'avance la plus
heureuse des femmes, employa tous ses soins pour tre belle
aux yeux du comte, et l'attendit avec une impatience mle
tout au plus d'une sorte de crainte de ne pas lui plaire:
quant  lui, elle tait sre qu'il lui plairait  l'excs.

Caroline rflchissait quelquefois. Une rflexion profonde
l'avait persuade que le comte tait tout ce qu'il y avait de
plus charmant. Il est le _favori_ du roi, lui avait dit son
pre: or ce mot de _favori_ signifiait beaucoup de choses dans
l'ide de Caroline. Elle se rappelait fort bien qu' la
campagne elle avait aussi sa petite cour, et ses petits
favoris: l'oiseau _favori_, le chien _favori_, le mouton _favori_,
toujours les plus jolis de leur espce: donc le _favori_ d'un
roi devait ncessairement tre le phnix de la sienne, et le
plus beau et le plus aimable des tres.

Elle en tait si convaincue, et se rjouissait si fort de le
voir, que, lorsqu'on vint l'avertir qu'il tait l et que son
pre l'attendait, elle ne fit qu'un saut jusqu' la porte du
salon. Elle y trouva le chambellan, qui lui rappela sa
promesse, lui prit une main qui tremblait peut-tre autant de
plaisir que d'motion, et, l'exhortant  tre bien
raisonnable, la conduisit auprs de ce favori du roi.

Caroline leva les yeux, et fut si frappe de ce qu'elle vit,
que, les couvrant  l'instant de ses deux mains, elle fit un
cri perant, et disparut comme un clair.

Pendant que son pre la suit, qu'il emploie toute l'loquence
paternelle pour la calmer et la ramener, esquissons le
portrait du comte, et justifions l'effroi qu'il inspire 
l'innocente et jeune Caroline.

Le comte de Walstein n'avait en effet gure plus de trente
ans; mais une norme cicatrice qui lui couvrit toute une joue,
sa maigreur excessive, son teint jaune et plomb, sa taille
vote, une perruque au lieu de cheveux, lui donnaient l'air
d'en avoir au moins cinquante. Son grand oeil noir tait assez
beau; mais, hlas! il n'en avait qu'un: l'autre, cach sous un
large ruban noir, tait sans doute perdu par le coup de feu
qu'il avait reu. Il tait n pour tre grand et bien taill;
mais son attitude courbe lui tait cet avantage. Il avait le
jambe belle; mais cet homme, qui devait danser du matin
jusqu'au soir et courir aprs des papillons, marchait avec
peine en boitant excessivement.

Tel tait l'extrieur du comte: on verra dans la suite si le
moral y rpondait. En voil bien assez sans doute pour excuser
le premier mouvement de notre pauvre fugitive. Peut-tre si
elle se ft donn le temps de l'examiner, aurait-elle trouv
sous cette figure un air de noblesse et de bont qui la
caractrisait; mais elle n'avait vu que la cicatrice, que
l'oeil qui lui manquait, que son dos vot, sa perruque et sa
jambe tranante.

La premire impression tait reue; et la triste Caroline,
presque vanouie dans son appartement, entendait  peine les
sollicitations de son pre pour l'engager  revenir. Elle n'y
rpondait que par des torrents de larmes; enfin elle se trouva
si mal, qu'il fallut la dlacer. Son pre, voyant qu'il tait
impossible de la ramener, la quitta pour retourner auprs du
comte; il rflchit mme qu'il valait mieux rentrer seul, et
qu'un mal subit survenu  sa fille lui servirait d'excuse.

Il trouva son gendre futur trs-inquiet de la rception qu'on
lui avait faite, et n'en souponnant que trop le motif; mais
le grand chambellan avait une loquence si persuasive quand il
voulait parvenir  ses fins, et l'employa avec tant de succs
dans cette occasion, que le comte fut convaincu qu'une douleur
de tte violente, suite de l'motion de la journe, avait
seule occasionn le cri et la fuite de Caroline. Peut-tre
aussi feignait-il de le croire; on ne sait trop sur quoi
compter avec les courtisans; ils savent drouter l'historien
le plus exact. Quoi qu'il en soit, il se spara du chambellan
avec l'espoir de retrouver le lendemain mademoiselle de
Lichtfield mieux dispose, et sortit trs-afflig dans le fond
de ce qui venait de se passer.

Il ne pouvait tre amoureux de Caroline, qu' peine il avait
entrevue; mais ce mariage lui convenait  tant d'gards, qu'il
y avait attach l'ide du bonheur de sa vie; ensuite le roi le
voulait, raison qui devait tre aussi dcisive pour son favori
que pour son chambellan; elle tait si forte pour celui-ci,
qu'il n'avait pas mme imagin qu'on pt lui rsister.

Il aurait mieux fait sans doute de prvenir sa fille sur la
figure du comte. Il le sentit trop tard, et s'en repentit
mortellement; mais il avait cru qu'il valait mieux d'abord
extorquer sa promesse; que Caroline, intimide, n'oserait y
manquer; et il n'avait point prvu l'effet de son
saisissement, rendu plus profond par l'ide qu'elle s'tait
forme du comte.

Ds qu'il fut libre, il revint auprs d'elle, et la trouva
dans le mme tat o il l'avait laisse; elle eut cependant la
force de se jeter  ses pieds, et de le conjurer de ne pas
sacrifier sa fille. Il vit qu'elle tait trop mue dans ce
moment pour qu'il pt raisonner avec elle. Il fut touch lui-mme
de l'excs de sa douleur; et, la relevant avec tendresse,
il lui dit de se calmer; qu'il lui parlerait le lendemain
matin; qu'il ne voulait que son bonheur. Il la quitta en
l'exhortant  prendre quelque repos.

Le malheureux qui se noie s'accroche  un brin de paille.
Caroline saisit avec ardeur cette lueur d'esprance, et fut
presque console. Mon pre est bon, pensa-t-elle; il m'aime;
il ne veut, dit-il, que mon bonheur. Ah! s'il veut le bonheur
de Caroline, il ne l'unira pas  son monstre qui a une bosse,
une perruque, et n'a qu'un oeil et qu'une jambe.

Elle tait dans l'ge o l'on porte  l'extrme la douleur et
la joie. D'abord elle s'tait crue perdue sans ressource: 
prsent elle se croit pour jamais dlivre du comte, et
reprend  peu prs sa gaiet du matin; mais encore abattue,
elle se couche, et s'endort en pensant au singulier got des
rois dans le choix de leurs favoris, protestant bien que, si
elle tait reine, le comte de Walstein ne serait pas le sien.

Son sommeil fut aussi doux, son rveil aussi tranquille que si
rien ne l'avait agite. A peine lui restait-il encore, le
lendemain, cette lgre impression d'effroi que laisse un
songe fcheux, et lorsque son pre entra chez elle, il
retrouva le mme sourire, les mmes grces enfantines avec
lesquels il tait reu tous les matins. Plus caressante, plus
empresse mme qu' l'ordinaire, elle semblait le remercier 
chaque instant de sa condescendance dont elle ne doutait pas;
et, sans oser rien dire qui et trait  ce qui s'tait pass
la veille, tout en elle exprimait la reconnaissance, la joie.
Elle se livrait d'autant plus  l'espoir, que son pre, au
lieu de lui faire des reproches, l'accablait d'amitis.

Aimable enfant! jouis de ta douce illusion; tu n'as vcu que
deux mois  la cour; tu ne sais pas encore que l'me d'un
courtisan est ferme  tous les sentiments de la nature. Tu
crois avoir un pre, un tendre pre; et tu vas bientt
apprendre combien ce titre lui est moins cher, moins prcieux
que ceux de ministre et de grand chambellan.

Cependant le baron chrissait sa fille. Aprs ses emplois, sa
fortune, elle tait certainement ce qu'il aimait le plus au
monde; mais ces deux objets passaient avant tout. D'ailleurs
il croyait de bonne foi assurer le parfait bonheur de Caroline
par un mariage aussi brillant, fait sous les auspices du roi
et par son ordre. Trs-dcid  le terminer de gr ou de
force, il voulut d'abord essayer d'y parvenir par la douceur.
Il prit les deux mains de sa fille dans les siennes, et, les
serrant tendrement: Caroline, lui dit-il, aimes-tu ton pre? --
Oh! si je l'aime! rpondit-elle en embrassant ses genoux,
qu'il me permette de passer ma vie auprs de lui, il verra
jusqu'o peuvent aller l'amour, le respect de sa
reconnaissante fille. -- Je n'en doute pas, mais j'exige une
autre preuve. -- Tout, tout ce que vous voudrez, mon pre,
except... Elle allait dire d'pouser le comte; mais le baron,
reprenant un instant la svrit paternelle, lui ferma la
bouche avec la main... Point d'exception, Caroline; la
premire preuve d'amour que je vous demande, c'est de
m'couter en silence.

Que feriez-vous, ma fille, si la vie de votre pre tait entre
vos mains? -- Votre vie? Je la sauverais aux dpens de la
mienne; en pouvez-vous douter?.... Mais comment....,
pourquoi... -- Je n'en attendais pas moins de vous, ma chre
enfant; vous venez de dcider de votre sort et du mien. Oui,
mon existence, ma vie dpendent de vous seule. N'esprez pas
que je survive un jour  ma disgrce; elle est assure si
votre union avec le comte de Walstein n'a pas lieu. Hier, en
vous quittant, effray de votre rpugnance pour ce mariage,
j'allai me jeter aux pieds du roi; j'osai le conjurer de nous
rendre notre promesse et notre libert. -- Caroline est un
enfant, dit-il en fronant le sourcil, qui ne sait ce qui lui
convient, et dont on doit faire ce qu'on veut. Cependant vous
tes bien le matre de disposer d'elle  votre gr; mais si
elle persiste dans son refus, nous pouvez la reconduire dans
sa retraite et y rester avec elle: un pre aussi faible ne
peut tre un bon ministre.... Il me tourna le dos, et ne m'a
pas dit un mot de la soire. Jugez de mon tat! je n'ai que
trop vu que l'on souponnait ma disgrce prochaine, qu'on
disposait dj de mes emplois. O ma fille, ma fille! seras-tu
donc la cause de malheur, que dis-je du malheur? de la mort
certaine de celui qui t'a donn le jour?

La sensible et tremblante Caroline, plus effraye cent fois de
cette ide qu'elle ne l'avait t de l'aspect du comte, se
prcipita en frmissant dans les bras de son pre: Oh!
j'obirai, j'obirai, rptait-elle en sanglotant; j'pouserai
le comte  l'instant mme, s'il le faut. Causer votre mort!
moi, grand Dieu! O mon pre! courez vite; allez dire au roi
que je ferai tout ce qu'il voudra, pour qu'il vous rende son
amiti. Je vous promets, je vous jure d'tre au comte, mais
promettez-moi donc que vous ne mourrez pas.

Cette ide de mort l'avait tellement frappe, qu'elle
craignait qu'un instant de retard ne cott la vie  son pre.
Elle aurait voulu aller dire elle-mme au comte qu'elle tait
prte  l'pouser. Elle s'engagea de nouveau par les promesses
les plus fortes, les plus positives, et ne laissa aucun repose
au baron qu'il ne ft parti.

Laisse seule encore cette fois, elle ne pensa ni  danser, ni
 courir aprs des papillons: tristement appuye sur une main
dont elle se couvrait les yeux, elle tait agite de mille
sentiments contraires, et semblait craindre de faire un seul
mouvement, comme s'il pouvait dcider de son sort. Quelquefois
son enthousiasme filial se ranimait; sa tte s'exaltait en
pensant au sacrifice qu'elle allait faire  son pre. Il me
devra la vie, disait-elle avec une tendresse mle
d'admiration pour elle-mme, qui produisait une sensation
assez douce. Oui, mais  quel prix, et avec qui vais-je passer
la mienne? Alors l'image du comte se prsentait, celle du pre
s'effaait; Caroline frmissait, et ne comprenait pas qu'elle
pt avoir la force de tenir ce qu'elle avait promis.

Elle tait encore et dans la mme attitude et dans le mme
trouble lorsque son pre rentra avec prcipitation, la joie
peinte sur tous ses traits. Il put  peine lui dire, tant il
tait hors d'haleine, que le roi lui-mme tait en chemin pour
venir chez elle, et lui amenait le comte. Oui, le roi en
personne, rptait-il; cela fera du bruit, et ceux qui se
rjouissaient hier de ma disgrce pourront s'affliger ce
matin. Voyez, Caroline, ce que c'est que d'tre obissante, et
comme vous en tes rcompense!

La pauvre Caroline, peu sensible  cette rcompense, n'y vit
qu'une conformation du cruel engagement qu'elle venait de
prendre, et qu'une raison de plus de s'affliger. Son pre la
gronda de n'avoir pas employ  sa toilette le temps de son
absence. Quelques jours auparavant, elle et t bien fche
elle-mme d'tre surprise par le roi dans son nglig du
matin; mais tout lui devenait si indiffrent, qu'elle attendit
cette auguste visite dans le salon sans avoir mme jet un
coup d'oeil sur son miroir.

Le baron lui rptait, pour la quatrime fois, comment elle
devait recevoir le roi, quand le bruit des carrosses
l'interrompit. Il courut au devant de son matre. La
tremblante Caroline se leva, se rassit, respira des sels, et
rassembla toutes ses forces pour cette pnible entrevue.

Le monarque entra, suivi seulement de son favori et de son
chambellan, que tant d'honneur gonflait de joie.

Belle Caroline, dit-il en s'avanant prs d'elle, et lui
prsentant le comte, soyez la rcompense des services qu'il
m'a rendus; et vous, mon cher comte, recevez de ma main celle
de cette charmante pouse, et sentez bien tout le prix du
prsent que je vous fais.

Le comte alors s'approchant de Caroline, et prenant cette main
qu'elle retirait  demi, la pria, d'une voix basse et timide,
de vouloir bien confirmer son bonheur.

Pour le monde entier Caroline n'aurait pu articuler une seule
parole. Si elle et lev les yeux sur son futur poux, peut-tre
et-elle trouv la force de dire non; mais elle avait
pris le sage parti de ne point le regarder. Elle se contenta
d'une rvrence respectueuse, et s'assit en silence par
l'ordre du roi. Il en tait temps; peu s'en fallut qu'elle ne
ritrt la scne de la veille. Un tremblement gnral l'avait
saisie. Elle fut encore oblige d'avoir recours  sa flacon,
peut-tre allait-elle se trahir par un vanouissement ou par
un dluge de larmes; mais un regard jet sur son pre, prs de
se trouver mal lui-mme d'inquitude, lui rendit toute sa
fermet. Elle lui sourit  demi pour le rassurer, trouva la
force de dire que ce n'tait rien, et tout fut mis sur le
compte de la timidit d'une jeune fille leve  la campagne.

Elle esprait que la compagnie allait se retirer, ou tout au
moins changer de sujet de conversation; mais elle se trompait.
Ce que les rois entendent le moins, c'est de mnager la
sensibilit de leurs sujets. Celui-ci, charm du mariage qu'il
venait de conclure, ne pouvait parler d'autre chose; et, sans
s'apercevoir de tout ce qu'il faisait souffrir  la pauvre
petite, il s'appesantissait cruellement sur les dtails. Il
fallait indiquer le jour, l'heure, le lieu de la crmonie.
Enfin Caroline, n'y pouvant plus tenir, retrouva la parole
pour demander la permission de se retirer: elle lui fut
accorde; et sa Majest ne manqua point, lorsqu'elle sortit,
de la saluer sous le nom de comtesse de Walstein.

La malheureuse petite comtesse, seule dans son appartement,
s'affligea d'abord  l'excs. Enfin, aprs avoir beaucoup
pleur, elle comprit que cela ne changerait rien  son sort,
qu'il tait dcid sans retour, qu'il fallait bien s'y
soumettre, et tcher d'en tirer le meilleur parti possible.

Qu'on ne s'tonne point de voir une tourdie de quinze ans
raisonner aussi sensment. Rien ne forme une jeune fille comme
le malheur; et ces trois jours de trouble, d'inquitude, de
chagrins, avaient plus appris  Caroline  rflchir, que
n'auraient fait dix annes d'une vie tranquille. Elle entendit
enfin partir le carrosse du roi avec moins d'motion qu'elle
ne l'avait entendu arriver; et son pre eut le plaisir de la
trouver assez calme lorsqu'il vint lui faire part des
arrangements.

Le mariage tait fix  huitaine. Le comte avait dsir qu'il
ft tenu secret; aussi devait-il tre clbr dans sa terre de
Walstein,  six lieues de Berlin. Les ftes, les prsentations
 cour, les visites, les prsents, ne devaient avoir lieu
qu'aprs la clbration.

Caroline approuva fort ce projet, et demanda  son pre de
passer dans la retraite les huit jours de libert qui lui
restaient. Il tait si content de sa docilit, qu' la rupture
prs de son mariage, elle aurait pu lui demander tout sans
crainte d'tre refuse. Il le lui promit, et tint parole. Sa
solitude ne fut interrompue que par quelques visites de son
futur poux. Le baron se chargeait de l'entretenir, et pendant
qu'ils se perdaient dans la politique, Caroline se confirmait
dans la rsolution qu'elle avait prise.

Nous ne la suivrons point dans le dtail des tristes ides qui
l'occuprent pendant ces huit jours. Il suffit de savoir
qu'elle rflchit plus qu'elle n'avait fait dans tout le cours
de sa vie; nous verrons bientt ce qui en rsulta.

Le temps passe dans la douleur tout comme dans le plaisir.
Voil bientt Caroline arrive  ce jour redout qui doit la
lier irrvocablement. Elle avait eu le temps de s'y prparer,
elle paraissait tout  fait rsigne; son pre tait au comble
de la joie et des honneurs.

Le monarque en personne voulait accompagner Caroline 
l'autel. Il aurait bien dsir, le bon chambellan, que toute
la terre en ft tmoin; mais deux ou trois seigneurs et leurs
pouses furent seuls nomms pour y assister. Il s'en consola,
dans l'espoir d'avoir beaucoup de choses  raconter au retour.

On part pour la terre du comte. La jeune fiance, plus occupe
que triste, soutint assez bien le voyage et mme la crmonie,
qui se fit en arrivant; et son pre, s'applaudissant de
l'habilet avec laquelle il l'avait amene  obir, eut enfin
le bonheur de la prsenter au roi sous le titre de _comtesse de
Walstein_. Ce fut le seul moment o la fermet de Caroline
parut l'abandonner. Trouble par les caresses du chambellan,
qui l'accablait d'loges, elle s'en dfendait, le suppliait de
l'pargner; et plus le pre paraissait content, plus la
tristesse de sa fille augmentait.

On devait retourner le soir  Berlin, installer la jeune
comtesse dans son nouvel htel, et l'on parlait dj de
repartir, lorsque, saisissant le moment o son poux tait
seul dans une embrasure de fentre, elle s'approcha de lui,
lui prsenta un papier, le suppliant de le lire avec
indulgence, et passa dans un cabinet voisin, o elle lui dit
qu'elle attendrait sa rponse et ses ordres. Surpris autant
qu'on peut l'tre, le comte ouvrit promptement le papier, et
lut ce qui suit:

"J'ai obi, monsieur le comte, aux ordres absolus de mon pre
et de mon roi. Ils ont voulu me donner  vous, je vous
appartiens donc  prsent. Je suis  vous, uniquement  vous;
je ne reconnais plus d'autre matre. C'est  vous seul 
disposer actuellement de mon sort, et c'est de vous que j'ose
attendre de la bont, de l'indulgence, de la gnrosit. Oui,
c'est  celui qui vient de jurer de me rendre heureuse, que je
veux demander sans crainte ce qui peut assurer mon bonheur, et
sans doute le sien. O monsieur le comte! vous ne savez pas,
vous ne pouvez imaginer combien la petite fille  qui vous
venez de donner votre main et votre nom en est peu digne
encore! combien elle est enfant, peu raisonnable! combien elle
a besoin de passer quelques annes de plus dans la retraite,
auprs de l'amie respectable qui lui servit de mre!
Consentez, oh! consentez, de grce, que je retourne ce soir
mme  Rindaw, et que j'attende l que ma raison ait fait
assez de progrs pour me soumettre sans mourir aux liens que
j'ai forms. Votre consentement me pntrera de la plus vive
reconnaissance; il avancera peut-tre cette poque. Un refus,
au contraire.... soyez sr qu'un refus vous priverait
galement, et pour jamais, de la malheureuse Caroline.

"Je sens fort bien tous les reproches que vous pouvez me
faire. Cette lettre aurait d vous parvenir plus tt; mais en
vous confiant ma rsolution avant notre union, je risquais la
vie de mon pre:  prsent je ne risque plus que la mienne. Il
m'a jur qu'il n'aurait pas soutenu sa disgrce; elle tait
sre si je ne devenais pas votre pouse... Je vous appartiens;
le roi doit tre content. J'ose encore attendre de vous qu'il
ne rendra pas mon pre responsable de ma rsolution, si elle
lui dplat. Ah! ce n'est pas au roi  se plaindre de son
zle, de son dvouement! Je ne m'en plaindrai pas non plus, si
vous consentez  ce que je vous demande."

Cette lettre, crite et dchire plus de trente fois pendant
les huit jours prcdents, avait t finie telle qu'on vient
de la lire le matin mme avant le dpart.

Si jamais un homme fut frapp d'tonnement, ce fut le comte de
Walstein; il ne pouvait en croire ses yeux. Quoi! cette enfant
si timide en apparence, et qui lui a paru si soumise, ose
avoir une volont, et l'annoncer avec cette fermet, ce
courage! Il relut ce billet une seconde fois, et la plus
tendre piti succda bientt  la surprise. Il vit alors
qu'elle avait t sacrifie au despotisme du roi,  l'ambition
de son pre, et il se reprocha mortellement d'en avoir t la
cause et l'objet.

Quoiqu'on se fasse toujours un peu d'illusion sur sa figure,
et que le comte n'en ft peut-tre pas plus exempt qu'un
autre, il se rendait cependant assez de justice pour n'avoir
jamais imagin qu'on pt l'pouser par got: mais du moins il
avait cru, sur les assurances les plus positives du
chambellan, sur la rsignation apparente de Caroline, que
c'tait sans rpugnance, et surtout sans contrainte.

L'instant o il apprit qu'il s'tait tromp, ou plutt qu'on
l'avait tromp, fut sans doute affreux pour lui; mais il ne
balana pas une minute sur le parti qu'il avait  prendre; et
voulant commencer par rassurer Caroline, il crivit avec un
crayon, dans l'enveloppe de son billet:

"Intressante et malheureuse victime de l'obissance, vous
allez tre obie  votre tour. Je cours obtenir du roi ce que
vous me demandez, et rparer, autant qu'il est possible, une
tyrannie dont je suis la cause sans en tre complice. Si
j'tais refus, fiez-vous alors  moi seul du soin de vous
rendre cette libert qu'on vous a si cruellement ravie. Je
sens tout le prix de votre confiance en moi, je saurai la
mriter, Caroline, en vous sacrifiant tout mon bonheur:
heureux encore si ce sacrifice me rend moins odieux  celle
qui en est l'objet!"

Il entr'ouvrit la porte du cabinet o Caroline s'tait
retire, attendant la vie ou la mort. Il lui tendit son petit
crit, qu'elle reut en tremblant, comme l'arrt de son sort,
et disparut  l'instant mme.

Elle le lut avec saisissement; et pendant un moment elle en
fut si touche, si reconnaissante, qu'elle aurait presque
voulu rappeler le comte; mais, malheureusement pour lui, en
jetant les yeux sur la croise, elle le vit se promener dans
les jardins avec le roi. La promenade et le grand jour ne lui
taient pas aussi favorables que la lecture de ses billets,
les bonnes dispositions de Caroline s'vanouirent  l'instant.
Elle sentit plus que jamais le vif dsir de retourner dans sa
retraite; pensant d'ailleurs qu'il tait trop tard, qu'elle en
avait trop fait pour ne pas achever, qu'elle passerait pour
capricieuse, inconsquente. Tout en rflchissant et regardant
le comte, son petit billet, roul dans ses doigts, s'effaait
avec l'impression qu'il avait produite.

Pendant ce temps-l, son gnreux poux usait de tout son
ascendant sur l'esprit du roi pour l'engager  consentir aux
volonts de Caroline. Il lui montra sa lettre: au lieu de
l'irriter, le style et la fermet de cette jeune femme
intressrent le monarque.

-- Il y a de l'nergie dans ce caractre, dit-il en la
finissant; et regardant le comte en la lui rendant, il ne put
s'empcher de convenir en lui-mme que son favori n'tait
vritablement pas fait pour tre celui d'une beaut de quinze
ans.

C'tait s'en aviser un peu tard; mais ce moment fut si
favorable  Caroline, qu'il ajouta tout de suite: Allons, mon
ami, passons-lui cette fantaisie: c'est une enfant qu'il faut
mnager, et que l'ennui nous ramnera bientt. Sa fortune est
 vous, c'est l'essentiel: on vit toujours assez avec sa
femme.

En consquence de cet arrt, le grand chambellan fut appel.
Le nouveau projet lui fut communiqu; on lui montra la lettre
de sa fille, qui, ainsi que son dpart pour Rindaw, excita sa
colre. Retenu cependant par la prsence de son matre, il
renferma son dpit avec soin, et se contenta de hasarder
quelques objections. Le roi, qui l'avait toujours vu de son
avis, ne trouva pas bon qu'il voult mme essayer d'en avoir
un autre; il lui tmoigna son mcontentement: le chambellan,
effray, et s'inclinant profondment, le supplia de lui
pardonner, et de disposer de sa fille  son gr.

Il fut donc dcid que, le soir mme, Caroline retournerait 
Rindaw auprs de sa bonne maman. On lui permit d'y rester
autant qu'elle le voudrait, esprant bien qu'elle ne le
voudrait pas longtemps.

On ajouta mme une condition qui semblait rendre impossible
une bien longue retraite, c'tait le secret le plus profond
sur le mariage. Le roi ne dit point ses motifs pour l'exiger.
On a prsum qu'il avait craint que cette histoire ne rpandt
une sorte de ridicule sur son favori, et peut-tre sur son
autorit.

Quoi qu'il en soit, il pronona que, jusqu'au moment de la
runion des poux, Caroline portt le nom de Lichtfield, et
qu'on laisst ignorer  tout le monde qu'elle ft comtesse de
Walstein. Il dclara que du moment qu'il en transpirerait la
moindre chose, Caroline rentrerait sous la puissance de son
mari, et que l'indiscret perdrait sans retour sa confiance: il
le dit en regardant le chambellan, qui se hta de l'assurer
qu'il observerait un profond silence.

Le roi le recommanda lui-mme  tous ceux qui avaient t
tmoins de cette union. Tous le promirent, et en effet n'en
firent confidence, sous le sceau du secret, qu' une trentaine
d'amis. Avant le fin de la semaine personne n'en doutait 
Berlin; et pendant huit jours au moins on ne s'abordait qu'en
se disant  l'oreille ou derrire l'ventail: Savez-vous que
le comte de Walstein a pous la petite Lichtfield? Le roi y
tait; c'est toute une histoire. Je la sais de la premire
main; n'en parlez pas; ne me nommez pas surtout.

Mais comme rien ne confirma ces bruits, qu'on ne revit point
Caroline, que le comte retourna paisiblement  son ambassade,
que le chambellan se taisait, et que bien d'autres secrets de
cour succdrent  celui-l, on finit par ne plus le croire,
ou plutt par n'y plus penser.

Voil donc ce jour de noces termin bien diffremment qu'on ne
l'avait imagin. Le baron fut charg d'apprendre  sa fille
qu'on lui laissait la libert de se confiner  Rindaw. Il
devait aussi la conduire; mais le comte, craignant qu'il ne se
venget sur elle de la contrainte que le roi mettait  sa
colre, voulut encore pargner  sa jeune pouse ce
dsagrable voyage. Il persuada facilement  son beau-pre
qu'il lui tait essentiel de ne pas s'loigner de la cour dans
ce moment critique; et comme celui-ci n'avait nulle envie de
partager la retraite de sa fille, il se contenta de la confier
 des domestiques srs, et de la charger d'une lettre qu'il
crivit  la baronne de Rindaw.

La rputation d'indiscrtion et d'imprudence de la bonne
chanoinesse tait si bien faite; elle tait si bien connue,
mme  la cour, pour n'avoir jamais su garder un secret,
qu'elle ne fut point excepte de celui qu'on exigeait sur le
mariage. On recommanda fortement au contraire au baron et  sa
fille de le lui cacher avec soin.

Caroline, qui redoutait les remontrances, les perscutions
journalires, ne demandait pas mieux; et l'obissant baron,
toujours soumis aux volonts de son matre, crivit par ordre
 son amie: "Que le mariage projet pour sa fille tant
retard de quelque temps, il la lui confiait de nouveau."

Caroline, munie de cette lettre, prit cong de son pre, en
lui demandant  genoux son pardon et sa bndiction. Le grand
chambellan, satisfait de l'tre toujours, lui accorda l'un et
l'autre avec une tendresse encore un peu courrouce. Il la vit
partir pour Rindaw, qui n'tait qu' sept ou huit lieues de
l; et lui-mme retourna bientt  Berlin avec le roi et
l'ambassadeur.

Caroline fut d'abord un peu surprise de se trouver seule dans
une grande berline. Encore mue des adieux de son pre et des
vnements de la journe, il lui et t difficile de rendre
raison de ce qui se passait dans sa tte, o tout tait
dsordre et tumulte: elle ne savait si elle devait se rjouir
ou s'affliger.

Certainement tout allait comme elle l'avait voulu, comme elle
l'avait demand; mais peut-tre, sans trop se l'avouer 
elle-mme, avait-elle compt sur plus de rsistance. Trop souvent
la grande facilit d'obtenir ce qu'on dsire en diminue bien
le prix; d'ailleurs, sa petite vanit et t du moins
satisfaite si l'on et eu beaucoup de peine  se sparer
d'elle.

Quoi! disait-elle avec un mouvement qui tenait presque du
dpit, je n'ai qu' dire un mot, un seul mot, et l'on me
laisse aller! mon pre, le roi, le comte, sont  l'instant
tous d'accord pour m'abandonner! Est-ce indiffrence, colre,
ou gnrosit?

Elle regardait son petit billet dchir; elle cherchait  se
rappeler les expressions. Il lui paraissait qu'au moins, de la
part du comte, c'tait pure bont. Elle s'attendrissait, et
disait en soupirant: Quel dommage qu'il soit si laid!

Son imagination, ses regrets s'arrtrent aussi sur son pre,
qu'elle quittait, qu'elle affligeait, puis sur les plaisirs
qu'elle abandonnait, et sur les beaux titres qu'elle aurait pu
porter. Madame le comtesse, madame l'ambassadrice, ne sera
donc que la petite Caroline!

Il y eut des moments o sa tte fut  moiti hors de la
portire pour dire au cocher de retourner  Berlin; mais ils
furent courts, et l'image du comte encore prsente  ses yeux
la faisait rentrer bien vite au fond de la voiture, en se
flicitant d'avoir su l'viter. Non, non, c'tait impossible,
disait-elle alors; jamais je n'aurais pu m'accoutumer  lui;
il me faisait mourir de peur; et le voir toujours l, le jour,
la nuit, continuellement? non, c'tait impossible. Alors elle
s'applaudissait de son courage, et d'avoir su concilier ses
devoirs et son antipathie, sauver la vie de son pre, et
conserver sa libert.

Ces diffrentes ides l'occuprent pendant les deux tiers de
la route; mais plus elle se rapprochait de Rindaw, plus tout
ce qui tenait aux regrets s'affaiblissait. Bientt elle ne
sentit que le plaisir de revoir sa bonne maman, cette amie si
chrie qui lui avait tenu lieu de la mre la plus tendre, et
qui semblait avoir transport sur elle tous les tendres
sentiments qu'elle avait eus pour son pre. Lorsque celui-ci
tait venu prendre Caroline, et eut dit  la baronne que
c'tait pour la marier, son dsespoir fut si grand, et
l'effort qu'elle fit pour s'en sparer si violent, que sa
sant en avait t altre. Depuis, elle n'avait fait que
languir. Gaiet, plaisir, bonheur, tout avait disparu de
Rindaw avec Caroline. Les fermiers, les paysans, les
domestiques, tout ce village, dont elle tait l'me et les
dlices, ne cessaient de parler d'elle, de la regretter, et de
dire qu'ils avaient tout perdu.

Qu'on se figure donc la joie de ces bonnes gens lorsqu'un
soir, par un beau clair de lune, un quipage s'arrte devant
le chteau. C'tait une chose si rare  Rindaw, qu'ils
accoururent tous. Quelle fut leur surprise lorsqu'ils en
virent descendre Caroline, leur chre Caroline, avec ces
grces qui lui gagnaient tous les coeurs!

-- Mes bons amis, je reviens vivre avec vous, leur dit-elle,
n'tes-vous pas bien aises de me revoir?

En un instant, elle fut entoure, presse, et presque porte
dans l'appartement de la chanoinesse, qui s'approchait attire
par le bruit qu'elle entendait, et qui faillit  mourir de
saisissement quand elle vit sa Caroline, sa fille chrie,
s'lancer  ses pieds, dans ses bras, et lui dire en pleurant
de joie: Maman, ma bonne maman, c'est votre Caroline qui ne
veut plus vous quitter; et des voix confuses rptaient autour
d'elles: Elle ne veut plus nous quitter!

La sensible chanoinesse, dont la sant tait faible et les
nerfs dlicats, fut mue au point d'alarmer Caroline. Pendant
quelques instants, elle put  peine respirer; mais comme les
motions de joie ne sont pas nuisibles, elle se remit bientt,
et put demander  son lve par quel enchantement elle la
revoyait.

Caroline, sans s'expliquer, lui donna la lettre du chambellan.
Elle la lut, et voulut plus d'claircissements sur ce mariage
diffr au moment de se conclure.

Par le dernier courrier, disait-elle, j'ai reu une lettre de
ton pre, qui m'apprenait que le jour tait fix ..... 
aujourd'hui, je crois. Revoyons..... oui, c'tait bien
aujourd'hui; et qui m'aurait dit que ce soir mme.... -- C'est
l'aventure la plus singulire. -- Et je les aime  la folie les
aventures singulires; conte-moi tout bien en dtail. S'il
n'en faut pas parler, tu peux tre assure que je n'en dirai
rien.

Caroline savait positivement le contraire; elle eut cependant
bien de la peine  cacher son secret  cette tendre amie, qui
jusqu'alors avait partag tous ses petits chagrins, tous ses
petits plaisirs. C'tait le premier mystre qu'elle lui
faisait de sa vie. Il cota beaucoup  son coeur; et sans la
terrible condition qu'on y avait attache, la bonne maman et
tout su. Pour approcher au moins de la vrit autant qu'il lui
fut possible, elle avoua que les obstacles venaient d'elle
seule; qu'elle n'avait jamais pu s'accoutumer  l'excessive
laideur du comte. "On a bien voulu, ajouta-t-elle, m'accorder
un peu de temps, mais je sens bien que je ne m'y ferai
jamais."

Alors, en forme d'excuse, elle fit  son amie le portrait du
comte, et ne l'embellit pas. Celle-ci put  peine la laisser
achever, tant elle tait courrouce qu'on et jamais eu l'ide
d'unir sa Caroline  un tel monstre.

"Il faut que le chambellan n'ait plus la tte  lui,
rptait-elle; mais console-toi, mon enfant. J'ai, comme tu sais,
quelque ascendant sur son esprit: ou je l'aurai perdu tout 
fait, ou cet absurde mariage ne se fera de la vie, je te le
promets. Compte sur moi; tu ne seras jamais comtesse de
Walstein, ni la femme d'un borgne ou d'un boiteux. Nous te
trouverons quelqu'un qui le vaudra bien, et qui aura de bons,
de beaux yeux, et marchera droit. Le bel accouplement que ce
comte et ma charmante Caroline! Je t'approuve fort d'avoir
rsist. A ton ge, on voulut aussi me marier sans me
consulter; mais je m'aperus  temps que mon futur louchait
horriblement, et je ne voulus plus en entendre parler. Il est
vrai que j'aimais dj ton pre  la folie, et qu'il n'y a
rien de tel que l'amour pour donner du courage. Mon grand
systme  moi, c'est qu'il faut s'aimer  la passion quand on
s'unit; il n'y a que cela qui puisse faire supporter les
peines du mariage. Les liens que forme une passion ardente
sont les seuls qui soient heureux; aussi n'en ai-je point
voulu contracter d'autres, ni entendre parler de mariage aprs
celui de ton pre, parce que mon coeur n'tait plus susceptible
que d'une tranquille amiti, qui ne suffit point au bonheur.
L'amour, l'amour mutuel, voil ce qu'il faut en mnage."

Caroline, embarrasse de son secret, coutait en silence, les
yeux baisss, ce flux de paroles; et la chanoinesse, qui,
depuis trois mois, n'avait pas eu l'occasion de parler  son
aise, s'en ddommageait, et n'exigeait pas de rponse.

Aprs une courte pause pour respirer, elle reprit d'un air
fin: Mais  prsent que j'y pense, mon enfant, ne serait-ce
point l'amour qui t'aurait donn la force de rsister? Prends-moi
pour ta confidente; conviens que tu connais quelqu'un qui
te plairait mieux que ce comte. -- Oh! tous ceux que j'ai vus
me plairaient plus que lui, dit ingnument Caroline. -- Tous?
c'est beaucoup! et tu n'as distingu personne en particulier?
Tu n'as pas vu celui avec qui tu voudrais passer ta vie? Ton
coeur n'est point occup? -- Non, maman, dit Caroline en
soupirant, je n'ai d'amour pour personne, et personne n'en a
pour moi. -- Non! c'est bien singulier! Il faut donc qu'on ne
voie plus  cour d'hommes comme ton pre. Mais prends
patience, mon enfant; cela viendra, il s'en trouvera; mais
qu'on ne me parle plus de ce comte. Je te promets que tu ne
l'pouseras de ta vie.

La pauvre petite comtesse rpondit encore par un profond
soupir, embrassa sa bonne maman, lui dit que son amiti
suffisait  son bonheur, et alla dans son ancien appartement
se reposer d'une journe bien fatigante.

Le lendemain, en se rveillant, elle ne savait trop o elle
tait, ni ce qu'elle tait.

Grand Dieu! dit-elle, en rassemblant ses ides, est-il bien
vrai que je suis marie? Engage, enchane pour la vie, je ne
jouirai donc plus que d'une ombre de libert, qu'on peut
m'enlever d'un instant  l'autre, et que je ne dois en ce
moment qu' la gnrosit de celui  qui j'appartiens!
J'appartiens donc  quelqu'un; et j'ai perdu pour jamais le
droit de disposer de moi-mme?

Malgr la lgret naturelle  son ge, cette pense pesa
quelques jours sur son coeur avec assez de force pour dtruire
presque toute sa gaiet. L'indulgente chanoinesse attribuant
sa tristesse  la privation des plaisirs, feignait de ne pas
s'en apercevoir, et redoublait de soins, de caresses pour lui
faire supporter sa retraite. Depuis elle inclusivement,
jusqu'aux petits animaux que Caroline avait levs, tous les
individus de chteau lui tmoignaient  leur manire leur joie
de son retour, et l'attachement qu'ils avaient pour elle.

Le tendre coeur de Caroline n'y pouvait tre insensible; et le
charme attach aux lieux o l'on a pass son enfance, la
douceur d'tre chrie de tout ce qui nous entoure, eurent leur
effet ordinaire. Peu  peu elle reprit ses anciennes
habitudes; ses occupations journalires redevinrent des
plaisirs aussi vifs qu'avant son sjour  Berlin. Son
parterre, nglig depuis son absence, retrouva, par, ses soins
un nouvel clat, et fut bientt maill de mille couleurs. Sa
volire se peupla d'oiseaux nouveaux. La rcolte des foins,
des bls, les nombreux troupeaux qui couvraient la prairie,
les danses sous l'ormeau, les flageolets rustiques,
l'amusrent, l'intressrent tout autant qu'avant d'avoir vu
les spectacles, les ftes de la cour. Elle n'avait qu'effleur
tous ces plaisirs factices; ils l'avaient plutt blouie
qu'enivre. Les plaisirs simples et vrais de la nature,
toujours prfrs par ceux dont l'habitude du grand monde n'a
point corrompu le coeur et le got, les eurent bientt effacs;
et l't s'coula sans qu'elle et prouv ni vide ni regret.

Caroline avait rarement des nouvelles de Berlin. Son pre,
encore irrit contre elle et tout occup de ses dignits, lui
crivait peu, et son poux jamais. Le chambellan avait encore
un autre motif pour garder le silence; il esprait la ramener
par l'ennui. Le comte ne voyait que l'embarras qu'elle aurait
 lui rpondre, et ne pensait qu' le lui pargner; d'ailleurs
il ne savait trop que dire lui-mme  une enfant qu'il ne
connaissait point, dont il n'tait point connu, et qui ne
voyait sans doute en lui qu'un tyran odieux. Esprant tout du
temps, des progrs de raison, il prit patience, et repartit
pour Ptersbourg bientt aprs son mariage.

Charg, dans la suite, d'affaires trs-importantes qui
l'occuprent entirement, peut-tre alors regarda-t-il comme
un bonheur la fantaisie de sa jeune pouse, qui la plaait
tout naturellement, pendant son absence, comme il l'aurait
dsir sans oser l'exiger.

Il en rsulta que Caroline n'eut pas pass trois mois 
Rindaw, que tout ce qui lui tait arriv lui parut un songe
dont elle se souvenait  peine, ou plutt auquel elle ne
pensait jamais. Elle loignait elle-mme de son esprit toute
ide relative au comte, et personne ne cherchait  le lui
rappeler. Son amie, s'tant aperue qu' ce nom seul un nuage
obscurcissait ses traits, ne le prononait plus. Son
engagement s'effaa donc si bien de sa mmoire, que, si
quelqu'un lui avait dit qu'elle tait marie, elle et assur
de bonne foi, dans le premier moment, que cela ne se pouvait
pas.

Il ne lui resta de son sjour  la cour que la passion de
perfectionner ses talents: l'hiver fut employ  cette
occupation. De bons matres de musique et de dessin venaient
de temps en temps cultiver ses dispositions naturelles. Elle y
joignit l'tude de l'anglais et de l'italien: elle savait dj
le franais. N'tant distraite par rien, ayant une mmoire de
quinze ans, le plus grand dsir de s'instruire et beaucoup de
temps  elle, elle fit des progrs rapides. Son esprit
s'ornait en mme temps par des lectures suivies qu'elle
faisait chaque soir  sa bonne maman: sa figure aussi gagnait
autant que le reste  ce genre de vie paisible et rgl. Elle
tait d'ailleurs dans cet ge heureux o l'on embellit chaque
jour, o chaque anne qui s'coule dveloppe une grce
nouvelle, et ajoute aux attraits de l'innocence tous ceux de
la jeunesse.

Elle grandit. Sa taille se forma, s'lana, et prit toutes les
proportions, tous les contours de la beaut. Son teint devint
comme la rose naissante, elle en avait la fracheur et
l'clat. Une expression nouvelle anima sa physionomie. Ce
n'tait plus cette petite fille dont les regards vagues
n'annonaient que l'tourderie ou la timidit. Ses grands yeux
bleu fonc brillaient quelquefois de tout le feu de
l'intelligence et du gnie, et lorsqu'ils taient baisss et
voils  demi par de longues paupires, ils taient l'image
parlante de la modestie et de la sensibilit.

Sa voix mme devint plus douce, plus agrable, et elle apprit
 la mnager. Sans tre bien tendue, elle avait cette
justesse, cette flexibilit qui plaisent bien davantage; et
lorsqu'elle chantait des romances, lorsqu'elle s'accompagnait
de la harpe ou de la guitare, on ne pouvait rsister  la
douce motion qu'elle inspirait et qu'elle partageait elle-mme.

A tous ces talents elle joignait celui, plus rare peut-tre
qu'on ne le pense, d'tre toujours mise avec une lgance
noble et simple, qui ajoutait encore  tous ses charmes. Une
robe de mousseline ou de toile, serre par une ceinture de
velours noir, marquait, sans la gner, sa taille souple et
dlie; un chapeau de paille ombrag de plumes rassemblait une
fort de cheveux blond cendr; les boucles qui s'chappaient
retombaient avec grce sur un cou d'albtre, et son joli pied
n'aurait pas eu besoin, pour paratre avec avantage, du petit
soulier noir qui l'enfermait.

Telle tait Caroline  seize ans; et tant d'attraits n'taient
vus, tant de talents n'taient admirs que de la bonne
chanoinesse, qui en tait, il est vrai, toute extasie, et qui
ne cessait de regretter les temps heureux de la chevalerie, o
sa Caroline aurait t sans doute le but de tous les exploits,
l'objet de tous les tournois, et la rcompense de la valeur.

Oh! combien de fois, en la regardant jura-t-elle ses grands
dieux que le comte de Walstein ne possderait jamais tant de
charmes! Comme elle aurait t furieuse, si elle avait su
qu'ils lui appartenaient dj, et que c'tait pour lui seul
que Caroline embellissait! Elle trouvait qu'elle mritait pour
le moins un prince; mais elle lui dsirait plus encore, un
mari tel qu'elle en avait vu dans les romans, beau comme
Esplandian, fidle comme Amadis, tendre comme Cladon, et
s'tonnait beaucoup qu'ils n'accourussent pas en foule 
Rindaw se disputer la main de la charmante Caroline.

Quant  sa jeune pupille, elle ne dsirait que de rester comme
elle tait alors. Sa vie paisible et toujours occupe lui
paraissait le comble du bonheur; quelquefois seulement,
lorsqu'elle tait seule, et mme au milieu de ses occupations
les plus chres, elle prouvait une sorte de mlancolie douce,
ou de rverie vague et sans objet, dont elle ne pouvait se
rendre raison. Cette espce de tristesse tait bien diffrente
de celle que lui avait occasionne son mariage. Celle-l tait
un tat trs-pnible; celle-ci, au contraire, avait un attrait
incroyable. Si elle ne l'avait pas surmonte avec effort, elle
serait reste des heures entires  rver doucement, sans
pouvoir dire  quoi.

Tout en rvant et en s'occupant, l'hiver s'coula assez vite.
Tous les moments de Caroline taient remplis; et il n'y a rien
de tel pour les abrger. Elle fut charme cependant du retour
du printemps; mais  peine avait-elle commenc d'en jouir, que
son tranquille bonheur fut cruellement troubl.

Sa bonne maman, qui, depuis quelque temps, tait languissante,
tomba dangereusement malade. Il faudrait avoir le coeur de
Caroline, savoir  quel point elle lui tait attache, pour
exprimer l'excs de son inquitude et des soins qu'elle lui
rendit: pendant prs d'un mois que dura le danger, elle ne
quitta pas son chevet; et c'tait avec peine qu'on pouvait
obtenir d'elle de prendre quelques instants de repos.

On croira peut-tre que la crainte de retomber, par la mort de
son amie, au pouvoir de son pre et de son mari, causait cette
douleur si vive. Non; cette pense, toute naturelle qu'elle
tait, ne se prsenta pas une fois  son esprit; absorbe dans
le chagrin, uniquement occupe  soigner son amie,  adoucir
ses souffrances, Caroline ne pensait pas  elle-mme.

Si, pour la rendre  vie, il et fallu consacrer la sienne au
comte, elle y et consenti sans balancer un instant; mais elle
ne fut point mise  cette cruelle preuve, et le ciel, touch
de ses larmes, lui en conserva l'objet; la bonne chanoinesse
se rtablit peu  peu. Les tendres soins de son lve y
contriburent plus peut-tre que les secours de la mdecine:
du moins le disait-elle.

Elles eurent,  cette poque, la visite du grand chambellan.
Alarm du danger de son ancienne amie, il accourut  Rindaw
avec l'espoir secret de ne plus la retrouver, et de pouvoir
ramener sa fille; mais toujours contrari dans ses projets, il
trouva la malade presque convalescente, et Caroline
transporte de joie, qui ne pouvait se lasser de la regarder,
et ne la perdait pas de vue un instant.

Ce n'tait pas assurment le moment de parler de retour; aussi
n'en fut-il pas question, non plus que du comte, qui tait
encore  son ambassade. La chanoinesse aurait voulu parler de
lui, pour tmoigner son indignation de ce mariage; mais, trop
faible encore pour disputer, elle se contenta de rpter au
chambellan que sa fille tait un ange, qu'elle lui devait la
vie, et qu'elle voulait la consacrer  son bonheur.

Il repartit bientt, en annonant une seconde visite pour
l'automne, poque du retour de son gendre, et disant  sa
fille qu'il esprait la trouver alors tout  fait raisonnable.

Dans tout autre moment, la visite de son pre aurait vivement
rappel  Caroline ce qu'elle s'efforait d'oublier; mais elle
tait alors trop occupe de son amie: elle avait t
dernirement trop agite pour penser beaucoup  autre chose.
Un danger prsent efface ou du moins affaiblit la crainte d'un
danger  venir, et Caroline se trouvait si heureuse d'avoir
encore cette amie, qu'il lui semblait qu'elle n'avait plus de
malheurs  redouter.

Cependant au moment du dpart de son pre, cette visite,
annonce pour l'automne avec une sorte de solennit, lui causa
un saisissement dont elle ne fut pas la matresse. Sans penser
 l'motion qu'elle allait causer  sa chre convalescente,
elle courut se jeter dans ses bras, et lui baisant les mains,
qu'elle mouillait de ses larmes, elle lui disait: Maman, bonne
maman,  prsent que vous m'tes rendue, je voudrais ne plus
vous quitter, passer avec vous ma vie entire!

La baronne, attendrie  l'excs, lui rendit ses caresses, et
lui promit que, s'il tait possible, elles ne se spareraient
jamais. Cet instant pass, le calme se rtablit dans l'me de
Caroline: elle oublia bientt cette visite d'automne; le terme
tait loign.

Est-ce  seize ans qu'on s'effraye six mois  l'avance?
D'ailleurs, elle avait bien autre chose  faire alors qu'
s'effrayer! Elle tait dans l'enchantement, parcourait du
matin au soir ses jardins, ses bosquets, et ne pouvait se
lasser d'admirer les progrs qu'avait faits la nature pendant
ce mois de retraite et de douleur, o elle n'avait vu que son
amie souffrante.

Jamais le retour du printemps ne lui avait fait une impression
aussi vive, ou plutt c'tait la premire fois de sa vie
qu'elle remarquait, qu'elle sentait tout le charme de cette
belle saison o l'on voit tout renatre, o l'on respire un
air si pur, o chaque jour offre un spectacle nouveau et
toujours plus intressant.

La nature tait alors dans sa plus grand beaut, et dut
paratre plus belle encore  Caroline. Quel contraste
frappant, en effet, de cette chambre ferme avec soin, dont
elle n'tait point sortie, de ce lit de douleurs sans cesse
inond de ses larmes, des plaintes dchirantes de son amie, 
tout ce qu'elle voyait autour d'elle! Les champs, les prairies
talaient au loin le vert naissant le plus agrable; la rose
de mai commenait  s'panouir; tous les arbres taient en
fleurs; le lilas, le chvre-feuille, la violette embaumaient
l'air; la jacinthe, la renoncule, l'anmone, la tulipe,
maillaient son parterre de leurs brillantes couleurs.

Ds le point du jour, on entendait de tous cts les chants
varis de mille oiseaux diffrents; et le soir, aprs le
coucher du soleil, le rossignol, la fauvette prolongeaient
seuls leurs doux ramages, et, se rpondant d'un arbre 
l'autre, formaient les concerts les plus dlicieux.

Rien n'tait perdu pour Caroline. Elle sentait tout; elle
jouissait de tout avec dlices, croyait habiter un monde
enchant; et son bonheur n'tait plus troubl par aucune
inquitude. Cette saison charmante, qui ranime tous les tres,
influait aussi sur la sant de son amie. Elle se rtablissait
 vue d'oeil: une grande faiblesse dans les jambes et une
fluxion sur les yeux la retiennent encore dans son
appartement; mais elle peut respirer sur son balcon l'air pur
du printemps; elle peut voir sa Caroline courir dans ses
jardins, cueillir des fleurs, rattacher celles qui tombent;
elle entend sa douce voix se mler aux chants des oiseaux, et
jouit comme elle de ses innocents plaisirs.

Une autre occupation intressante vint ajouter encore au
bonheur champtre de la jeune comtesse. Elle eut l'ide
d'lever un petit monument qui consacrt l'poque du
rtablissement de son amie, et, voulant lui causer une
surprise agrable, elle profita du temps que celle-ci tait
encore recluse dans sa chambre, pour le faire construire  son
insu. Elle choisit pour cet effet un endroit cart, tout 
fait au bout du jardin, et qui le terminait de ce ct-l.

C'tait un bosquet irrgulier et assez touffu de htres, de
coudriers, de lilas, d'acacias, coup par des sentiers et des
cabinets, et travers par un petit ruisseau d'eau courante,
qui venait des grands jets d'eau du parterre, et produisait l
un effet charmant.

La chanoinesse avait fait planter ce bosquet dans le temps de
sa belle passion malheureuse. Le chiffre du perfide chambellan
tait trac de sa main sur l'corce des jeunes arbres;
toujours elle avait conserv de la prdilection pour cet
endroit, tmoin de sa tendresse. Caroline l'aimait aussi,
parce que l'ombre et la fracheur y attiraient les oiseaux;
et, l't prcdent, elle y avait pass de dlicieux moments
avec sa bonne amie.

Ce fut donc au fond de cet asile qu'elle voulut lever le
monument de sa tendre amiti. Elle mit son pre dans sa
confidence: il s'y prta volontiers, et lui envoya tous les
ouvriers ncessaires  son projet. Une porte qui s'ouvrait
prcisment l sur la route lui donna la facilit de les faire
entrer sans qu'ils fussent aperus du chteau. Elle tait trop
aime des gens de la maison pour craindre leur indiscrtion;
et la chanoinesse, toujours dans son appartement, ne se douta
de rien.

Peut-tre Caroline elle-mme se serait-elle trahie; mais elle
commenait  savoir garder un secret, et celui-l lui cota
moins que le prcdent. Ni ses soins ni l'argent ne furent
pargns: elle y mettait un zle, une activit qui en
inspiraient  tous les ouvriers; elle leur donnait des ides;
elle travaillait elle-mme aux dessins, et toujours elle tait
le matin la premire  l'ouvrage. Le tout fut excut avec une
promptitude tonnante, et, dans moins d'un mois, absolument
achev.

Ds que le pavillon fut prt  recevoir son amie, elle la
pressa de s'y rendre. "Maman, l'air de votre bosquet vous fera
du bien; il est si joli cette anne! --Je le crois, mon enfant;
mais je ne puis aller jusque-l. -- Maman, je vous y porterai
plutt." Enfin elle la pressa tant, que la chanoinesse, qui ne
savait pas lui rsister, cda, s'y fit transporter dans son
fauteuil, et fut bien rcompense de sa complaisance
lorsqu'elle vit ce nouveau tmoignage de la tendresse de sa
fille adoptive.

C'tait une espce de petit temple ou pavillon octogone, de
l'architecture la plus simple et la plus agrable, soutenu par
huit colonnes de stuc blanc, qui formaient dans le bas un
salon ouvert, pav de marbre blanc et noir en mosaque. Au
milieu s'levait un autel de marbre blanc, orn de festons de
fleurs trs-lgamment sculpts. Sur cet autel tait le buste
de la chanoinesse, model d'aprs un trs-bon portrait que
Caroline avait d'elle. Elle avait t belle dans sa jeunesse,
et lorsque le chambellan l'aimait, il avait eu plus d'un
rival. Elle disait souvent avec complaisance qu'on trouvait
qu'elle ressemblait beaucoup aux statues de la belle
Cloptre. Quoique les chagrins, les annes eussent altr sa
fracheur et la ressemblance, ses traits taient encore assez
bien conservs pour faire un buste fort agrable.

Caroline aurait bien dsir de graver quatre vers sur une des
faces de l'autel, pour indiquer l'objet auquel il tait
consacr; mais elle ne voulait rien d'emprunt: il fallait donc
qu'elle les fit elle-mme; et comme on ne peut runir tous les
talents, elle n'avait pas encore celui de la posie: elle
essaya cependant. Lorsqu'on sent vivement, on croit qu'il n'y
a rien de plus ais que de s'exprimer. Les ides se
prsentaient en foule, mais quatre vers n'en rendaient pas la
moiti; il fallait en sacrifier  la rime,  la mesure; enfin,
aprs avoir bien crit, effac, dchir, recommenc, elle
parvint  faire des vers qui pouvaient tre entendus une fois
avec plaisir, mais non pas gravs sur le marbre. D'abord elle
en fut enchante: bientt, elle frmit de l'ide qu'ils
seraient toujours l, que tout le monde les lirait. Renonant
donc  la gloire d'tre pote, elle fit crire tout simplement
en lettres d'or, au-dessous du buste: "Tel jour, tel mois,
telle anne, elle fut rendue  la vie, et sa Caroline au
bonheur."

Un double escalier de marbre blanc conduisait dans le pavillon
construit au-dessus des colonnes. C'tait un second salon de
la mme forme que celui du bas, c'est--dire octogone, mais
ferm, clair par quatre grandes croises, termin par un
dme lev, et peint avec tant d'art, qu'il imitait
parfaitement le ciel le plus pur. Dans les panneaux qui
sparaient les croises, des peintures emblmatiques
rappelaient l'objet pour lequel ce pavillon tait lev.

Dans l'un, on voyait Caroline  genoux devant une statue
d'Esculape, l'invoquant avec ardeur, en lui montrant son amie
expirante.

Dans le second panneau, elle lui aidait  se soulever, pendant
que de petits gnies dansaient autour d'elle, cartaient les
coussins, renversaient une petite table charge de remdes, et
brisaient la faux de la mort, qui s'enfuyait dans le lointain.

Dans le troisime, on levait le pavillon. Caroline posait le
buste sur l'autel, le gnie de l'amiti et celui de la
reconnaissance crivaient l'inscription.

Enfin, dans le dernier, on la voyait soutenir d'une main la
chanoinesse, dont l'attitude exprimait la surprise et la joie,
et lui montrer de l'autre le petit difice dont elle lui
faisait hommage. Derrire ces panneaux, on avait pratiqu des
armoires pour des livres; une petite chemine dans une des
croises; une table ronde dans le milieu; autour, des siges
portatifs et commodes.

Rien n'tait oubli, et tout avait t conduit par une enfant
de seize ans; mais cette enfant tait guide elle-mme par un
sentiment vif, tendre, qui remplissait actuellement son coeur.
Son ignorance totale de toute autre espce d'affection
tournait au profit de l'amiti; et cette me aimante, ne
connaissant encore d'autre objet d'attachement que son unique
amie, avait concentr sur elle seule toute sa sensibilit, que
la crainte de la perdre avait encore anime.

Caroline tait d'ailleurs dans l'ge o le gnie se dveloppe,
o l'esprit, l'imagination ont un feu, une activit qui
demandent de l'aliment. Indpendamment du plaisir qu'elle
prparait  son amie, elle en eut beaucoup, pour son propre
compte,  faire construire ce petit difice. C'tait en
quelque sorte crer. Chaque ide nouvelle tait une vraie
jouissance, et l'excution et l'effet lui causaient des
transports de joie incroyables. Jamais peut-tre Caroline ne
fut plus heureuse que pendant cette douce occupation; elle l'a
dit souvent depuis, et n'a jamais revu ce monument sans
motion.

Que le lecteur se reprsente, s'il le peut, l'extase de la
sentimentale chanoinesse. C'tait vraiment une surprise de
roman faite exprs pour elle..... Ce pavillon, qui se trouvait
l comme par enchantement.... On la voit serrer dans ses bras
l'intressante petite fe  qui elle doit ce prodige. On voit
celle-ci tomber  ses pieds, baiser ses mains, exprimer, par
son touchant silence, tout ce qu'elle sent, et toutes les deux
ensemble verser les douces larmes du sentiment et de la
reconnaissance.

Caroline gota dans ce instant le bonheur le plus pur, sans
aucun mlange de peines, sans qu'il ft troubl par aucune
ide fcheuse.

Quel ge heureux que celui o le moment prsent est tout, o
l'on en jouit avec transport, sans souvenir du pass et sans
crainte pour l'avenir!

Le sjour de Rindaw tait alors l'univers entier pour
Caroline, et son petit pavillon le temple du bonheur. Elle en
tait engoue au point d'y passer exactement tout le temps
qu'elle n'tait pas auprs de son amie. Ds qu'elle la
quittait, c'tait pour voler au pavillon, dont elle avait
toujours de la peine  sortir. Sa construction leve et
termine par un dme tait si favorable  la musique!... Tous
les instruments y furent ports, et bientt il ne fut plus
possible d'en jouer ni de chanter autre part que dans le
pavillon. Le jour tait excellent pour le dessin. Au moyen des
quatre croises et des jalousies, on pouvait,  toutes les
heures, avoir celui qu'on voulait, et tout l'attirail
ncessaire  la peinture y fut aussitt tablit. On y lisait
si tranquillement, sans bruit, sans distraction, la
bibliothque de Caroline y fut toute transporte; enfin, elle
n'eut presque plus d'autre appartement. Elle n'entrait dans le
sien que pour faire sa toilette a la hte; et souvent dans
celui de sa bonne maman, elle se surprit avec l'impatience
d'en sortir: tant il est vrai qu'une passion nouvelle peut
anantir toutes les autres! Il faut cependant rendre justice 
Caroline: elle dsirait plus vivement encore que son amie pt
venir habiter avec elle le pavillon. Celle-ci, qui n'avait de
plaisirs que ceux de son lve, riait de son engouement, et
lui facilitait les moyens de s'y livrer. Voyons s'il durera,
et si longtemps encore elle aimera son pavillon pour lui seul.
Jusqu' prsent sa vie tranquille s'est coule entre l'tude
et l'amiti, sans qu'aucun sentiment plus vif en ait troubl
le cours, sans qu'elle ait connu ni l'amour ni la haine: car
sa rpugnance pour le comte, sa crainte de vivre avec lui,
n'taient pas de la haine; et si par hasard elle pensait 
lui, c'tait plutt avec un sentiment de reconnaissance pour
la libert qu'il lui laissait.

Mais disons vrai; avouons que ce hasard arrivait bien
rarement, que le comte ne se prsentait presque jamais  son
ide, et que son engagement s'effaait chaque jour de son
esprit. Elle jouissait de sa libert comme si elle et t
relle, et ne ressemblait pas mal  ces oiseaux attachs par
un fil: ils planent dans l'air; ils chantent; ils se croient
aussi libres que leurs camarades qu'ils voient voler autour
d'eux; ils oublient leur lien, et ne s'en aperoivent que
lorsque la main qui les retient les attire, et les remet
doucement dans leur cage.

Caroline avait reu depuis peu de Berlin beaucoup de musique
nouvelle, entre autres un recueil de romances, dont elle tait
passionne. Une surtout lui plaisait excessivement; l'air
convenait  sa voix, et les paroles  son coeur. Elle la
chantait du matin au soir, l'accompagnait alternativement sur
la harpe, le clavecin et la guitare, et trouvait toujours un
nouveau plaisir  la rpter. Nous allons la donner  nos
jeunes lecteurs. Il s'en trouvera peut-tre  qui elle pourra
plaire aussi, et l'on sera bien aise sans doute de connatre
ce qui plaisait  Caroline.



ROMANCE

AVEC ACCOMPAGNEMENT DE GUITARE.

Air not  la fin.


  La jeune Hortense, au fond d'un vert bocage,
  Rvait un jour seule sur le gazon;
  La jeune Hortense, au printemps de son ge,
  Ne connaissait de l'amour que le nom.
  A ce nom souvent elle pense,
  Craint et dsire un doux lien:
  Oh! ma paisible indiffrence
  Est-elle un mal? est-elle un bien?

  Je vois l'amour dans tout ce qui respire,
  Il est partout, except dans mon coeur.
  Autour de moi tout aime, tout soupire:
  Serait-ce donc le souverain bonheur?
  Tout s'anime par sa prsence;
  Moi seule, hlas! je ne sens rien:
  Oh! ma paisible indiffrence
  Est donc un mal plutt qu'un bien!

  Oui, mais je vois errer dans la prairie
  De fleurs en fleurs le papillon lger,
  Abandonnant celle qu'il a chrie:
  Ainsi que lui, tout amant peut changer.
  Vif emblme de l'inconstance,
  Tu me dis qu'il faut n'aimer rien.
  Oh! ma paisible indiffrence,
  Loin d'tre un mal, est donc un bien.

  J'ai vu souvent, pour un berger volage,
  J'ai vu gmir d'innocentes beauts;
  Elles fuyaient tous les jeux du village,
  Pour des ingrats toujours trop regretts:
  Moi je ris, je change et je danse;
  Tous les ingrats ne me font rien.
  O ma paisible indiffrence!
  Vous tes mon unique bien.

  Ainsi chantait cette jeune bergre.
  Amour l'entend, Amour se vengera:
  Il tient dj dans sa main meurtrire
  Le trait fatal dont il la percera.
  Bientt, jeune et sensible Hortense,
  En formant un tendre lien,
  En perdant ton indiffrence,
  Tu vas connatre le vrai bien.


Elle la chantait un jour dans le pavillon, et cette fois-l
c'tait avec sa guitare. Elle rptait avec expression: _O ma
paisible indiffrence! vous tes mon unique bien_, lorsqu'elle
entendit une autre voix aussi douce, aussi mlodieuse que la
sienne, mais plus forte et plus sonore, qui chantait en second
dessus: _Oh! perdez cette indiffrence, et vous connatrez le
vrai bien_.

Ces accents, biens diffrents des chants rustiques auxquels
elle tait accoutume, la surprirent beaucoup. Elle se tut,
couta; et, n'entendant plus rien, elle recommena  chanter
plus doucement,  s'accompagner plus lgrement, et  entendre
plus distinctement la voix qui la suivait. Alors, sa guitare 
la main, elle courut  la croise qui donnait sur la route.
Elle entrevit,  quelques pas d'elle, un beau jeune homme en
habit de chasse, appuy sur un fusil, dont les regards taient
attachs sur le pavillon. C'tait sans doute le chanteur en
question; je dis qu'elle ne fit que l'entrevoir, parce qu'au
mme instant o elle l'aperut, interdite et confuse d'avoir
t entendue et d'tre vue, elle recula bien vite au fond du
pavillon; et l, s'levant sur la pointe des pieds, et tendant
le cou, elle regarda de toutes ses forces du ct qu'elle
venait de quitter. Mais elle tait trop loigne; elle
n'aperut rien. Elle aurait bien voulu chanter sa romance,
seulement pour voir si on l'accompagnerait encore; mais la
voix lui manqua, elle n'osa jamais, et put  peine toucher
lgrement quelques cordes de sa guitare.

Enfin, presse par la curiosit, aprs avoir fait quatre pas
en avant et autant en arrire, elle reprit courage, et se
retrouva devant la croise. Le beau chasseur n'tait plus l.
Elle le vit  vingt pas dans le chemin, s'loignant lentement,
et tournant la tte  chaque instant du ct du pavillon.

Cette petite aventure n'tait rien, moins que rien assurment.
Un homme passe par hasard, en chassant, devant un pavillon
neuf et trs-orn, il le remarque; il entend une musique
dlicieuse, il l'coute; il voit  une croise une femme
charmante, il la regarde.

Il n'y a rien dans tout cela que de naturel, et cependant
Caroline en fut occupe toute la journe, comme d'un vnement
fort extraordinaire. Il est vrai que tout devait faire
vnement pour elle; et tout tre qui interrompt une solitude
aussi profonde que l'tait la sienne devient un tre trs-intressant.

Elle pensa donc souvent  celui-ci. Elle se demanda cent fois
qui ce pouvait tre, et ce qu'il faisait l sur cette route
carte. Mais elle n'en parla point, parce qu'elle eut une
ide vague qu'on pourrait lui interdire son cher pavillon, et
que c'et t lui ter la vie.

Elle y vola le lendemain plus vite encore qu' l'ordinaire; et
aprs avoir pass prs d'un quart d'heure  la croise qui
donnait sur le chemin, et s'tre assure, en regardant
beaucoup de tous cts, qu'on ne pouvait ni la voir ni
l'entendre, elle prit sa guitare, s'assit dans l'embrasure de
la croise, et chanta sa romance favorite depuis le premier
couplet jusqu'au dernier; et ce dernier, qu'elle avait
toujours aim moins que les autres, lui plut assez ce jour-l.
Elle le rpta deux fois, puis elle recommena toute la
romance d'un bout jusqu' l'autre. Elle l'accompagna sur la
harpe, mais non pas sur le piano-fort. Il tait  l'autre
bout du pavillon, et Caroline se trouvait si bien auprs de
cette croise! Elle nota le second dessus qu'elle avait
entendu la veille; elle rpta sur tous les tons, _que sa
paisible indiffrence tait son unique bien_, et personne ne
vint lui dire le contraire.

Enfin, ennuye et peut-tre un peu dpite de chanter si
longtemps toute seule, elle jeta l sa musique, posa ses
instruments, courut au jardin, cueillit des fleurs, en remplit
confusment une petite corbeille qui se trouvait l, et, ne
sachant  quoi s'amuser, elle se mit  la peindre. D'abord
elle eut un peu de peine  se fixer. Elle regardait plus
souvent la croise que son vlin; mais peu  peu son ouvrage
l'attacha et l'occupa tout entire. Elle y travaillait avec
application, et les fleurs naissaient sous son pinceau,
lorsqu'elle entendit tout  coup dans le lointain le galop
d'un cheval. Ce bruit la surprit autant que le second dessus
de la veille. Il ne ressemblait point au pas lent et pesant
des chevaux du village.

Le pinceau fut bien vite jet, peut-tre au milieu du tableau;
et voil Caroline  la croise, regardant de tous cts.

Elle vit  cinquante pas un trs-bel homme mont sur un cheval
gris, fringant et fougueux, qu'il maniait avec grce. Voyez
comme les femmes ont le coup d'oeil juste et perant! Elle
avait  peine entrevu l'tranger de la veille; il tait en
habit de chasse vert, celui-ci en uniforme des gardes; il
tait  pied, celui-ci  cheval; il chantait, celui-ci
galopait. Jusque-l il n'y a nul rapport, et cependant
Caroline le reconnut  l'instant pour tre exactement le mme
et c'tait vritablement l'homme au second dessus. Comment
rsister  l'envie de le voir passer, et de savoir s'il
montait aussi bien  cheval qu'il accompagnait les romances?

Il avanait cet homme, ou plutt son cheval, qu'il avait peine
 dompter et  conduire, et qu'il oublia ds qu'il aperut
Caroline. Il voulut la saluer; mais l'animal profitant de la
libert qu'on lui laissait, peut-tre effray du mouvement,
fit un cart prodigieux, qui aurait dsaronn un cavalier
moins ferme, et partit au grand galop comme un clair,
emportant son homme, malgr tous les efforts de celui-ci pour
le retenir. Caroline, trs-effraye, jeta un cri perant, et
les suivit des yeux aussi loin qu'elle le put. Ils disparurent
bientt  sa vue; mais elle ne fut ni plus rassure ni plus
tranquille, et regarda bien longtemps encore aprs qu'elle eut
cess de les apercevoir. Elle se reprsentait le cavalier
tomb de son cheval, foul, bless, cras... Si du moins ce
maudit cheval s'tait emport dans le village, on aurait pu
l'arrter, donner des secours  son matre, le recevoir au
chteau. Elle eut bien l'ide d'envoyer sur-le-champ un
domestique.....mais aprs qui? Elle l'ignorait elle-mme; et
sur quelle route? Il y en avait plusieurs qui se croisaient
l. D'ailleurs, il n'est pas ais de courir aprs un cheval
emport; et puis comment en donner l'ordre? Elle ne l'oserait
jamais; et il fallut bien rester avec son inquitude.

Elle chercha  la calmer, en se rappelant comme cet officier
montait bien, comme il avait l'air ferme et sr avant ce
malheureux salut qu'elle se reprochait. Elle espra que le
matre n'ayant plus personne  saluer, le cheval se serait
calm; elle eut mme l'ide qu'il pourrait bien passer encore
le lendemain.

En vrit il le devrait, dit-elle, pour me rassurer. L'motion
lui ayant t l'envie de chanter et de dessiner, elle fit
quelques tours dans le jardin, toujours pensant au cavalier,
et revint auprs de sa bonne maman,  qui elle n'en parla
point, sans doute pour ne pas lui faire partager son effroi.
Elle se coucha avec l'impatience d'tre au lendemain, et
l'esprance que le jour ne passerait pas sans qu'elle ft
rassure sur la vie de l'inconnu. Hier, c'tait simple
curiosit qui l'agitait en pensant  lui; aujourd'hui
l'humanit s'y joint pour un pauvre homme en danger. Aprs
s'en tre beaucoup occupe par bont d'me, elle s'endormit
bien en colre contre les chevaux fougueux, qui ne permettent
pas d'tre honnte impunment.

Le lendemain... le lendemain, il tomba des torrents de pluie
toute la journe. Il fut aussi impossible d'aller au pavillon,
que d'imaginer qu'on pt monter  cheval. Caroline, fort
contrarie, trouva la journe d'une longueur assommante,
s'ennuya  la mort, et ne sut  quoi s'occuper. Tout tait au
pavillon, et ses livres, et sa musique, et ses crayons. Elle
aurait bien voulu y tre aussi, mais c'tait impossible. On
causa comme on put avec la bonne amie; on parla mme avec
assez d'intrt de la pluie et du beau temps; on fit des voeux
trs-sincres pour le retour de ce dernier; on chanta
quelquefois le refrain de la romance, en pensant au second
dessus, et au cheval qui galopait; et la journe s'coula dans
l'esprance du lendemain.

Ce lendemain... hlas! il pleuvait encore plus que la veille.
Tous les nuages semblaient s'tre donn rendez-vous  Rindaw.
Pour le coup, Caroline prit tout de bon de l'humeur, et le
tmoigna de bonne foi. "Voyez que c'est affreux! disait-elle 
la baronne; ma corbeille qui est commence; mes fleurs que je
retrouverai toutes fanes; et celles du jardin que cette
malheureuse pluie abme! Je suis sre que toutes les roses
vont s'effeuiller, et qu'il ne me restera que les pines." --
Pauvre petite! elles sont dj dans ton coeur. Tu n'as plus
cette gaiet soutenue, cette insouciance qui te faisaient
supporter tous les temps, et rire et chanter les jours
pluvieux comme ceux o le soleil le plus brillant clairait
l'horizon.

Elle s'impatientait si fort de le revoir ce soleil, que cette
journe se passa  consulter tous les baromtres et tous les
gens de la maison, et  regarder  chaque instant si le ciel
s'claircissait: il fondait toujours en eau. Enfin, sur le
soir, un lger nuage de pourpre donna quelque esprance; un
vent frais la confirma, et le lendemain, en ouvrant les yeux,
Caroline eut le plaisir de voir les rayons du soleil percer 
travers ses rideaux, et le jour le plus pur clairer son
appartement.

La contrarit qu'elle avait prouve en augmenta la prix. A
peine put-elle attendre que les chemins fussent essuys, pour
courir au pavillon. Mais ses fleurs tant regrettes n'eurent
ni ses premiers regards ni ses premiers soins.

Elle est  la croise, les yeux attachs sur la route, tantt
d'un ct, tantt d'un autre. Elle regarde, elle coute, et ne
voyant, n'entendant rien, elle cherche  remarquer sur le
terrain humect si elle n'apercevra point les traces fraches
des pas d'un cheval. Oh! si je pouvais seulement savoir qu'il
est pass, et qu'il n'a point eu d'accident! je serais
tranquille et contente; car, au fait, si je n'tais pas
reste, s'il ne m'avait pas salue, son cheval ne l'aurait
point emport: mais que je l'aperoive seulement, et je me
retirerai, pour qu'il ne soit plus tent de me saluer.

Au mme instant elle fit plus que de l'apercevoir; elle le vit
trs-distinctement, portant le mme uniforme, montant le mme
cheval gris, et s'avanant au grand trot du ct du pavillon,
dont il tait encore assez loign. Eh bien, il se porte 
merveille: et voil sans doute Caroline tranquille; elle va se
retirer, comme elle se l'est promis, et n'y plus penser.

Mais pourquoi ce lger tremblement dont elle est saisie? D'o
vient cette motion qui colore ses joues et prcipite les
battements de son coeur? Je n'en sais rien; mais je sais bien
qu'elle l'prouve, et que tous ses mouvements s'en ressentent.
Elle veut s'loigner de cette croise. Son mouchoir, qu'elle
avait pos sur la tablette, et sur lequel elle tait appuye,
n'tant plus retenu, s'chappe, et tombe dans le chemin: elle
en fut au dsespoir. Cet accident tait bien involontaire, et
pouvait ne pas en avoir l'air: elle sentit aussi que c'tait
bien pis que le salut qu'elle voulait viter, et qu'il est
encore plus difficile, lorsqu'on est  cheval, de ramasser un
mouchoir que d'ter son chapeau.

Ce calcul tait juste; mais celui qu'elle fit sur les
distances l'tait moins. Elle jugea que le cavalier tait
encore assez loign du pavillon pour qu'elle et le temps
d'aller reprendre bien vite son mouchoir, et d'tre rentre
avant qu'il passt sous la croise. Cette ide lui parut
excellente: elle remdiait  tout; c'tait mme le seul moyen
de prouver bien clairement que le mouchoir n'avait pas t
jet tout exprs pour qu'on le lui rapportt; mais elle
n'avait pas de temps  perdre en rflexions.

Elle courut aussi vite qu'elle le put  la petite porte qui
donnait sur la route, et l'ouvrit prcisment au moment o
l'officier, dj descendu de cheval, relevait le mouchoir. Il
s'approche d'elle avec grce et noblesse, et le lui prsente
en lui adressant un compliment flatteur. Elle reut lui et
l'autre d'un air trs-dconcert, et ne sut que lui rpondre
lorsqu'il lui demanda la permission de voir de plus prs ce
jardin et ce pavillon, qui lui paraissaient charmants.

Prenant le silence de la tremblante Caroline pour un
consentement, il attacha promptement son cheval  la porte
mme, et la suivit. Elle avait bien le sentiment secret
qu'elle aurait d l'en empcher; mais comment? Voil ce dont
elle n'avait pas mme l'ide; peut-tre aussi n'y vit-elle pas
grand mal. Son innocence, sa parfaite ignorance du monde, lui
cachaient le danger de recevoir un inconnu. D'ailleurs,
l'uniforme, et plus encore les manires nobles et aises de
cet inconnu, annonaient un homme d'une naissance distingue:
il avait cette politesse naturelle, ces grces, ce ton de la
bonne compagnie, qui ne permettent pas de douter qu'on en fait
partie.

Je ne parle point d'une figure charmante, Caroline osait 
peine le regarder. Cependant elle pourrait dj nous dire que
ses grands yeux noirs sont remplis de feu et d'expression; que
le sourire le plus agrable laisse voir de trs-belles dents;
que son nez est aquilin, son visage ovale, ses sourcils
trs-marqus, sa taille haute, svelte et proportionne; que son
teint brun est anim des couleurs de la jeunesse et de la
sant; que sa physionomie, ouverte et franche, inspirait la
confiance et l'amiti au premier abord.

Voil ce que les regards furtifs de la jeune comtesse avaient
trs-bien su remarquer, et ce qui pourrait peut-tre excuser
la facilit avec laquelle elle l'introduisait dans le
pavillon,  moins qu'on n'aime mieux la rejeter uniquement sur
l'innocence. Quoi qu'il en soit, il y est: il regarde, il
admire, il loue avec esprit et sans fadeur le got, les
talents de celle qui l'a dcor. L'autel et les peintures le
frappent: il en demande l'explication, on la lui donne, et il
saisit cette occasion d'apprendre adroitement o il est, et
avec qui il est, sans avoir l'air de s'en informer; mais les
noms de baronne de Rindaw et de Lichtfield ne le rendirent ni
plus honnte, ni plus respectueux, parce que c'tait
impossible. La guitare et la romance, encore poses sur le
clavecin, l'engagent  dire un mot en souriant du second
dessus, et  demander pardon d'avoir os mler sa voix aux
accents flatteurs qu'il entendait, et qu'il voudrait bien
entendre encore; mais voyant l'embarras de Caroline augmenter,
il n'insista pas, parla de musique en homme qui s'y connat,
et fut le premier  proposer de sortir du pavillon, et de se
promener dans le jardins.

Caroline commenait  se rassurer. La conversation de
l'inconnu, simple, agrable, anime, devait la remettre  son
aise, et produisit cet effet. Au bout de quelques instants de
promenade, elle lui parlait aussi naturellement que si elle
l'et connu toute sa vie.

Elle lui raconta navement tout l'effroi qu'elle avait eu du
cheval s'emporter, et son inquitude pendant ces deux jours de
pluie. Mais quelque envie qu'elle et de savoir son nom, elle
n'osa jamais le lui demander. Elle apprit seulement qu'il
tait capitaine aux gardes, et son voisin de campagne. Ces
deux circonstances lui firent un grand plaisir: l'une
l'assurait qu'il tait un homme  voir, et l'autre, qu'elle le
reverrait. Enfin, au bout d'un quart d'heure, qui leur parut
bien court  tous deux, le fougueux cheval gris attach  la
porte s'impatienta si fort, que son matre fut oblig, bien
malgr lui, de remonter dessus.

En vrit, lui dit Caroline pendant qu'il le dtachait, 
votre place je n'aimerais point un cheval qui ne veut ni qu'on
salue ni qu'on se promne. L'inconnu, en souriant, lui assura
qu'il serait certainement rform, qu'il lui jouait de trop
mauvais tours pour ne pas s'en dfaire, et, sautant lgrement
dessus, aprs remerci mille fois Caroline de sa complaisance,
il s'loigna d'elle le plus lentement qu'il lui fut possible,
obligeant cette fois son cheval  n'aller que le pas.

Et Caroline aussi revint lentement au pavillon, lorsqu'elle
l'eut perdu de vue. Sa tte et mme son coeur taient
uniquement occups de celui qu'elle venait de quitter. Qu'il
est aimable! pensait-elle; et pourquoi le ciel ne m'a-t-il pas
accord un frre comme lui? Oh! combien je l'aurais aim! Mais
pourquoi ne l'aimerais-je pas comme un frre, comme un ami,
que le ciel m'envoie dans ma solitude? Eh! qui m'a dit que je
le reverrais.... peut-tre de ma vie?... Je ne sais quelle
triste pense vint se joindre  celle-l. Caroline sentit son
coeur oppress et ses yeux humects de larmes: elle en fut
elle-mme effraye; et, voulant se distraire, elle eut recours
 sa musique; mais ces deux jours de pluie avaient relch les
cordes de sa harpe et de sa guitare, elle fut oblige de les
laisser; et aprs avoir jou sur le piano-fort quelques
adagio qui ne firent qu'augmenter sa tristesse, elle essaya le
dessin, qui ne lui russit pas mieux, et la lecture encore
moins: trois ou quatre livres qu'elle ouvrit lui parurent
ennuyeux, mal crits, quoiqu'elle en lt  peine une phrase;
enfin, tout lui dplaisait ce jour-l. Elle laissa tout,
revint au jardin, et fit exactement le mme tour qu'elle
venait de faire avec l'inconnu, s'arrtant aux mmes endroits,
et se rappelant jusqu' la moindre de ses expressions.

Il fallut ensuite dcider en elle-mme la grande question de
savoir si elle en parlerait ou non  sa bonne maman. Elle
souffrait de lui faire encore ce mystre; mais il tait bien
moins essentiel que celui qu'on exigeait d'elle. L'habitude de
cacher un tel secret avait d ncessairement la rendre moins
confiante. "D'ailleurs, pourquoi le lui dire? A quel propos
lui parler d'un homme que je ne reverrai peut-tre jamais,
dont j'ignore le nom? S'il revient, ce sera toujours assez
tt, et si elle allait me blmer de l'avoir reu, m'interdire
mon pavillon, me dfendre de regarder ceux qui passent?" Elle
en frmit, et se promit bien d'tre discrte; mais de retour
auprs de la baronne, elle ne put s'empcher de lui faire
mille questions sur le voisinage  deux lieues  la ronde.

Comme madame de Rindaw ne voyait jamais aucun de ses voisins,
Caroline ignorait qui ils taient, et jusqu'alors ne s'en
tait pas embarrasse. Pour son amie, elle se piquait de
connatre  fond leur familles, et tous leurs alentours.
C'tait la prendre par son faible, que de la questionner sur
les affaires de ses voisins. La pauvre Caroline eut bien des
histoires  entendre, et la seule qui l'intresst n'arrivait
point: il n'y avait rien qui et le moindre rapport  son
inconnu.

L, c'tait un vieux baron retir du service, et sa femme
aussi vieille que lui, qui vivaient tte  tte dans leur
chteau.

Ici, un autre couple avec beaucoup d'enfants; mais ce
n'taient que des filles.

L, tout prs de Rindaw, un ancien commandeur de l'ordre
teutonique, trs-infirme et trs-avare, avec sa gouvernante.
Un peu plus loin, une vieille douairire vit avec un fils
unique de vingt-cinq ans.

Ici, Caroline, qui billait, se rveille; elle coute avec
attention: mais ce fils est affreux et presque imbcille: il
n'a d'autre vocation que de chasser et de boire; et malgr ses
grands biens, il n'a trouv personne qui voult l'pouser. Ah!
ce n'est pas l mon inconnu, pensa Caroline. Cependant la
baronne allait son train, et racontait toujours; enfin,
Caroline, excde, n'apprenant que ce qu'elle ne se souciait
point de savoir, et dsirant d'tre seule, prtexta un mal de
tte, et se retira plus tt qu' ordinaire.

"Il n'est donc point mon voisin de campagne, dit-elle en
soupirant; il m'a donc trompe, et sans doute je ne le verrai
plus. Allons, il faut l'oublier, n'y plus penser du tout."
_Mais_, comme dit Montcrif, _en songeant qu'il faut qu'on
l'oublie on s'en souvient_.

Tout en se confirmant dans sa belle rsolution, elle
s'endormit en se rappelant chaque trait et chaque parole de
celui qu'elle voulait oublier. Sans doute le projet de n'y
plus penser fut la premire ide qu'elle eut  son rveil.
Elle se leva, bien dcide  ne point aller au pavillon de
toute la matine. L'habitude en tait si forte, qu'elle eut de
la peine  la surmonter; cependant elle en vint  bout. Elle
s'occupa de son parterre, de sa volire, de sa broderie, se
rptant toujours  chaque instant: _Il n'y faut plus penser;_
et regardant souvent du ct du pavillon. "Oh! ce cher
pavillon! disait-elle, je ne suis heureuse que l: je ne
rsisterai jamais  l'envie d'y aller; mais j'irai bien tard,
bien tard, lorsque je serai bien sre qu'on ne se promne
plus."

La journe lui avait paru si longue, que, vers les quatre ou
cinq heures de l'aprs-midi, elle se persuada qu'il tait bien
tard; et elle allait s'acheminer du ct du pavillon,
lorsqu'elle entendit, dans la cour mme du chteau, le pas
d'un cheval qu'elle commenait  connatre, et qui fit
palpiter son coeur. Un instant aprs un laquais entre, annonce
M. le baron de Lindorf. La chanoinesse s'tonne, se rappelle
cependant d'avoir connu ce nom-l, ordonne qu'on fasse entrer;
et bientt le charmant inconnu du pavillon parat avec toutes
ses grces.

Oh! pauvre Caroline, comme elle est mue! comme elle se
reproche mortellement de n'avoir pas parl de lui  son amie!
Combien elle allait avoir  rougir de sa dissimulation vis--vis
du baron de Lindorf! Soit qu'il parle, soit qu'il se
taise, elle redoute galement son indiscrtion et son silence.
Ce fut ce dernier parti que prit M. de Lindorf. Un regard jet
sur Caroline qui, tremblante, interdite, alternativement rouge
et ple, le saluait en baissant les yeux d'un air confus, le
mit au fait  l'instant. Il lui rendit son salut comme s'il la
voyait pour la premire fois de sa vie; et s'adressant 
madame de Rindaw, il se flicita d'avoir le bonheur d'tre son
voisin, en se reprochant d'avoir autant tard  profiter de
cet avantage.

La chanoinesse, qui ne connaissait point ce charmant voisin,
demanda des explications. Le vieux commandeur de l'ordre
teutonique avait t malade aussi; mais, moins heureux
qu'elle, il tait mort depuis peu, et M. le baron de Lindorf,
son neveu et son hritier, tait venu prendre possession de la
terre et du chteau de Risberg, qui touchaient  la baronnie
de Rindaw. Il avait compt d'abord n'y rester que peu de
temps; mais ce pays lui plaisait infiniment, et depuis deux
jours il avait pris la rsolution d'y passer au moins toute la
belle saison. Alors son premier dsir avait t de connatre
ses aimables voisines, de leur prsenter ses hommages, et de
solliciter la permission de les renouveler quelquefois.

Tout cela fut dit en regardant souvent Caroline, qui, les yeux
attachs sur son mtier, travaillait ou gtait son ouvrage, et
gardait le plus profond silence. Mais, grce  la bonne
chanoinesse, la conversation ne tarissait pas.

Ce furent d'abord des dtails sur sa propre maladie, ensuite
des lamentations sur celle du commandeur et sur sa mort,
qu'elle avait ignore. "Tenez, hier au soir encore, je le
nommai  Caroline, qui s'informait de mes voisins." Ici le
baron ne put s'empcher de sourire  demi, et Caroline fut
prs de s'vanouir de dpit et de honte; puis vinrent des
flicitations sur l'hritage, qui devait tre considrable;
puis les questions sur le degr de parent qu'il y avait entre
le dfunt et son hritier. "Attendez; je dois savoir cela 
merveille. Vous tes Lindorf, n'est-ce pas? Eh oui, sans
doute; c'est du ct de madame votre mre? N'tait-ce pas une
baronne de Risberg, propre soeur de dfunt, je crois? Je ne
connais que cela; c'est--dire pas elle prcisment, mais une
de mesdames vos tantes a t leve dans le mme chapitre que
moi. Elle me contait le mariage de sa soeur avec monsieur votre
pre, oui, le baron de Lindorf. Je m'en souviens comme d'hier.
C'tait une inclination mutuelle: il n'y avait rien de si
touchant! Je lui faisais mes confidences aussi.... Il me
semble qu'il n'y a que quatre jours; et voil dj un grand
garon.... L'an de la famille, je suppose?.... Est-elle
nombreuse? Avez-vous encore monsieur votre pre, madame votre
mre? Ils s'adorent toujours, sans doute?... Il n'y a que cela
pour tre heureux.... Et votre tante, cette chre amie dont je
vous parlais tout  l'heure, est-elle marie? est-elle morte?
Depuis bien des annes j'ai perdu cela de vue."

Toute ces questions se succdaient si rapidement, que le
baron, surpris de cette volubilit, pouvait  peine placer de
temps en temps un _oui_, un _non_. "J'tais fils unique; j'ai eu
le malheur de les perdre, etc." Mais ses yeux fixs sur
Caroline lui auraient dit bien des choses, si elle avait voulu
les entendre.

Elle n'avait pas encore lev les siens ni prononc un seul
mot, lorsque la chanoinesse, voulant lui faire honneur de
l'ide de son pavillon, lui dit d'y mener M. le baron, et ne
prvoyant pas la moindre difficult, commena, sans attendre
la rponse,  lui raconter  quelle occasion il avait t
lev, et l'autel, et le buste, et l'inscription, et les
peintures; et la surprise, et tout ce qu'il savait aussi bien
qu'elle, mais qu'il eut tout l'air d'apprendre.

C'en tait trop, beaucoup trop pour Caroline. Elle ne pouvait
plus soutenir un tat aussi pnible; et quand son amie,
surprise de son peu d'empressement  se rendre au pavillon,
lui en ritra l'ordre, elle put  peine articuler qu'une
migraine affreuse, inoue, l'empchait de faire un seul pas:
et vraiment elle tait si change, sa voix mme tait si
altre, que la baronne n'eut pas de peine  la croire et s'en
inquita beaucoup. "Bon Dieu! qu'est-ce donc que cela? lui
dit-elle en lui touchant le font. Dj hier au soir vous me
frapptes  votre rentre; vous aviez l'air rveur, occup.
Vous me quitttes plus tt qu' l'ordinaire; et les jours
prcdents, vous ftes d'une tristesse et d'une agitation
singulires; vous aviez de la fivre assurment: c'est ce
pavillon qui vous tue.... Monsieur le baron, c'est une rage
que ce pavillon, et surtout depuis quelques jours. On y court
d'abord aprs la pluie; on brave le soleil et l'humidit:
aussi voil ce que c'est...."

D'aprs tout ce qu'on lui disait, monsieur le baron pouvait,
sans fatuit, se flatter d'y avoir aussi quelque lgre part;
mais souffrant vritablement pour Caroline, et voulant la
tirer de peine, il abrgea sa visite, et prit cong de ces
dames esprant, dit-il, que la migraine n'aurait pas de suite.
Caroline ne rpondit que par un salut; et la baronne rpta 
M. de Lindorf qu'elle le priait de profiter beaucoup du
voisinage et de venir souvent partager leur solitude... "Il
n'y a qu'un pas d'ici chez vous. Ce pauvre commandeur
souffrait de la goutte les trois quarts de l'anne, et ne
sortait point de chez lui. Pour vous, monsieur, qui tes
jeune, ingambe, ce ne sera qu'une promenade. Mademoiselle de
Lichtfield n'aura pas toujours la migraine; vous verrez un
autre jour son pavillon. Elle dit qu'il est favorable  la
musique. Vous tes musicien, sans doute? vous en ferez
ensemble."

Ce dernier trait manquait  Caroline pour augmenter son
embarras; rien ne lui fut pargn. Enfin le baron partit, et
la chanoinesse se tut; mais Caroline ne fut pas beaucoup plus
soulage. Penche sur son fauteuil, la tte cache dans ses
deux mains, elle retenait avec peine les larmes et les
sanglots qui l'oppressaient. Son amie, attribuant tout  la
violente migraine dont elle s'tait plainte, l'engagea  se
retirer, et Caroline profita bien vite de la permission. Son
chagrin la suivit dans son appartement; mais du moins elle put
s'abandonner  toute sa douleur, et rpter mille fois: Grand
Dieu! que doit-il penser de moi? La chanoinesse, seule aussi
de son ct, avait des ides moins tristes. Le beau, l'aimable
Lindorf avait tout  fait gagn son coeur. C'tait prcisment
l'poux qu'il fallait  sa chre Caroline. Quel bonheur de
pouvoir la fixer auprs d'elle, au moins une partie de
l'anne, et par un tablissement aussi brillant  tous gards!
Lindorf runissait tout, jeunesse, figure, esprit, naissance,
fortune; car, sans parler de la sienne propre, dont il
jouissait dj, puisqu'il tait fils unique et qu'il avait
perdu ses parents, l'hritage de l'avare commandeur devait
tre immense.

Dj trs-avanc au service, il parat fait pour prtendre et
parvenir  tout. Qu'on ajoute tant d'avantages  la fortune de
Caroline, son bien, qu'elle lui destinait, et Caroline elle-mme,
qui n'taient pas  ddaigner...; enfin ils paraissaient
se convenir  merveille. Elle protesta que son lve serait
_baronne de Lindorf_, ou qu'elle y perdrait ses peines; elle
fixa mme l'poque de son mariage  l'automne suivante, et 
la visite promise par le chambellan.

Jusqu'alors elle rsolut de cacher avec soin, mme  Caroline,
son ide et ses projets. Sans doute il lui serait bien
difficile de cacher quelque chose; mais sa passion pour tout
ce qui tenait du romanesque, l'emportait encore sur son
indiscrtion naturelle. Elle se fit un singulier plaisir de
laisser agir la sympathie, d'en suivre pas  pas les progrs
dans le coeur de ces jeunes gens, de voir chaque jour leur
passion s'augmenter par la crainte et l'esprance, et de
couronner enfin tous leurs voeux au moment o ils s'y
attendraient le moins. Ce plaisir, dlicieux pour elle, elle
ne pouvait se l'assurer qu'en gardant le plus profond secret.
L'union projete avec le comte de Walstein ne l'inquitait
gure; il tait impossible qu'elle ne ft pas entendre raison
au chambellan. Il devait savoir par lui-mme ce que c'est
qu'une passion mutuelle. "Je n'aurai qu' lui rappeler ce que
nous avons prouv l'un pour l'autre, et il cdera d'autant
plus, que mon hritage sera  cette condition. D'ailleurs il
verra ce charmant Lindorf; et pourra-t-il balancer entre lui
et un monstre? Laissons agir la sympathie, l'amour, la
tendresse paternelle, et le bonheur de ma chre Caroline est
assur pour la vie."

Pendant que la bonne chanoinesse arrangeait son petit roman,
jouissant  l'avance des tendres scnes dont elle serait le
tmoin et du plaisir de faire deux heureux, Caroline
continuait  se dsesprer de l'ide que M. de Lindorf devait
pris d'elle la plus mauvaise opinion possible. Elle repassait
dans son esprit tout ce que la baronne lui avait dit
trs-innocemment, et n'y voyait que de nouveaux sujets de honte et
de confusion. Oh! je veux partir d'ici, disait-elle, ne plus
le revoir de ma vie. Mais cette fuite si soudaine sera presque
un aveu de plus; et le laisser avec l'ide, la cruelle ide
que je suis fausse, dissimule, intrigante, ah! c'est
impossible. Alors elle imaginait tous les moyens de se
justifier dans son esprit, et n'en trouvait pas un qui ne la
compromt mille fois davantage.

Toute la nuit se passa dans ce trouble et dans cet embarras.
Pour la premire fois de sa vie, le sommeil n'approcha pas de
ses paupires. Qu'elle lui parut longue et cruelle cette nuit!
et combien son agitation augmenta le lendemain matin lorsqu'on
lui remit un paquet  son adresse, que le coureur de M. de
Lindorf venait d'apporter, et dont il attendait la rponse!

Caroline, indigne, faillit le renvoyer  l'instant. Eh quoi!
dit-elle, il ose dj m'crire! N'est-ce pas me dire  quel
point il me mprise? Ah! l'opinion affreuse que je lui donnai
hier de moi peut seule autoriser cette hardiesse; mais ne
doit-elle pas l'excuser aussi, et ne suis-je pas la seule
coupable? Avant cette malheureuse visite, comme il tait
honnte, respectueux! Ah! c'est moi seule qui me suis perdue.

Mais que fera-t-elle de ce paquet? L'ouvrir, c'est impossible;
le renvoyer, c'est bien dur; et d'ailleurs ce n'est pas le
moyen de savoir ce qu'il pense. Elle le tenait, le retournait
en tous sens, et le regardait comme si ses yeux avaient pu
percer au travers de l'enveloppe. Enfin, frappe tout  coup
comme d'un trait de lumire, elle prend le parti de courir 
l'appartement de la bonne maman, d'ouvrir ses rideaux, de se
prcipiter  genoux  ct de son lit, et l de lui faire, en
fondant en larmes, un aveu complet de tout ce qui s'tait
pass entre elle et M. de Lindorf. Rien ne fut oubli: et le
second dessus, et le cheval emport, et le mouchoir tomb, et
la promenade au jardin; elle avoua tout, jusqu'aux motifs
secrets de son silence, dont elle avait t si cruellement
punie.

"Jugez de tout ce que j'ai souffert pendant sa visite! disait-elle:
grand Dieu! je crus en mourir. Et lui qui ne disait rien
non plus, comme si nous avions t d'accord; et vous, maman,
qui, sans le savoir, me perciez le coeur  chaque instant. Ah!
pourrez-vous me pardonner? Accablez-moi de vos reproches, je
les mrite tous; ils seront moins vifs que ceux que je me fais
 moi-mme."

Hlas! la bonne chanoinesse, tout mue, tout attendrie de ses
pleurs et de son rcit, ne songeait  lui faire aucun
reproche. Elle s'tait occupe toute la nuit de son mariage,
qui l'enchantait toujours de plus en plus. Sa seule crainte
tait que M. de Lindorf, depuis longtemps au service et
trs-rpandu sans doute dans le grand monde, n'et dj d'autres
engagements; mais la petite historie de Caroline, et la
manire dont ils avaient fait connaissance, la rassurrent
parfaitement. Elle crut y voir une tournure romanesque, une
sympathie secrte, qui lui donnrent les plus grands
esprances pour la russite de ses projets. Elle releva donc
Caroline en l'embrassant tendrement, et en lui disant qu'elle
n'avait rien entendu d'aussi intressant que tout ce qu'elle
venait de lui raconter. "Seulement, si j'avais su cela.... Il
est vrai que je n'aurais pas dit bien des choses: les hommes
sont dj si avantageux, si ports  croire qu'on les
distingue!... Au reste, celui-ci me parat bien diffrent des
autres. Il a l'air si modeste, si honnte! -- Ah! maman, dit
Caroline en secouant la tte, je crois qu'ils se ressemblent
tous. Celui-ci n'ose-t-il pas m'crire ce matin! -- T'crire,
mon enfant! Montre-moi donc vite: comment! et de quel style? --
Hlas! je l'ignore, dit Caroline en tirant le paquet de sa
poche: voil la lettre; je ne l'ai pas ouverte. Tenez, maman;
vous en ferez tout ce que vous voudrez." Et ce qu'elle voulut,
ce fut de rompre le cachet avec un empressement plus vif que
celui de Caroline, dont la crainte diminuait beaucoup la
curiosit.

On trouva d'abord,  l'ouverture du paquet, une carte simple
et polie, par laquelle "M. le baron de Lindorf prsentait ses
hommages  ses voisines, s'informait de leur sant et de la
migraine de mademoiselle de Lichtfield." Ce n'tait l que le
prtexte, et cette carte ne mritait assurment pas le grand
cachet qu'on avait rompu. On passa donc bien vite  un papier
pli en quatre qui se trouvait sous la carte. Caroline
l'ouvrit en tremblant, le parcourut lgrement des yeux, et
lut  son amie ce qui suit:

Du chteau de Risberg, 9 juin 17...

"Je vais, mademoiselle, mettre le comble  mes torts et 
votre colre en osant vous crire, je le sais; je vois dj
votre indignation; j'en sens dj tout le poids, et cependant
je persiste dans ma tmrit. Si vous daignez seulement
parcourir cette lettre, surmonter le premier mouvement qui
vous portera sans doute  la dchirer,  la renvoyer sans la
lire, vous comprendrez peut-tre mes motifs, et vous
conviendrez du moins que je ne pouvais m'adresser qu' vous
seule.

Vous ne connaissez pas tous mes torts; non, mademoiselle, vous
ne les connaissez pas, et cependant vous me traitez avec
autant de svrit que si vous saviez combien je suis
coupable. Je vais donc vous l'avouer, puisque je ne gagne rien
 votre ignorance: ma franchise m'obtiendra peut-tre un
gnreux pardon.

Je passai hier quatre fois dans la matine,  diffrentes
heures, sous votre pavillon, avec l'espoir de vous y trouver
et de vous demander la permission de me prsenter chez vous.
Il fut toujours tromp cet espoir, vous ne partes point dans
ce pavillon chri qu'auparavant vous habitiez sans cesse; et
moi, loin d'imaginer la vrit, loin de vous accuser de cette
absence, j'osai la rejeter entirement sur madame de Rindaw.
Instruite de ma tmrit, ne connaissant point celui qui
s'tait introduit dans votre asile, sans doute elle exigeait
de vous d'y renoncer! Insens!..... J'osai mme croire que
vous obissiez peut-tre  regret. J'tais certain en me
nommant de la rassurer, de faire lever cette cruelle dfense,
et je ne balanai plus  me prsenter l'aprs-midi chez elle.
O mademoiselle! combien vous avez puni ma folle prsomption!
Votre accueil, si diffrent du sien, me prouva bientt  quel
point je m'tais abus, et que c'tait votre volont seule qui
vous loignait du malheureux inconnu. Vous n'avez pas voulu me
laisser  cet gard la moindre illusion, le moindre doute. Je
vis au premier instant que cette madame de Rindaw ignorait mon
existence, et que la jeune et charmante Caroline, que je
croyais soumise aux ordres, aux conseils d'une amie trop
svre, n'avait eu besoin que de ceux qu'elle reoit d'une
prudence bien rare  son ge. Trop heureux encore si cette
prudence n'avait pour objet que l'inconnu; mais je me suis
nomm, et je n'ai pas obtenu un regard! Votre silence obstin,
votre refus de me conduire au pavillon, ne m'ont que trop
confirm que c'est moi personnellement qui me suis attir
votre colre. Ah! quels que soient mes torts, je n'aurai pas
celui de me prsenter encore  Rindaw sans votre aveu; mais
j'ose le demander cet aveu que je saurai mriter. Vous avez
t le tmoin de la manire obligeante dont madame de Rindaw
m'a reu. Regardez ma maison comme la vtre, me dit-elle en la
quittant. O mademoiselle! que pouvais-je lui rpondre, et que
dois-je faire? Parlez; dcidez absolument de ma conduite, de
mon sort. Dois-je me refuser aux civilits de madame de
Rindaw, et me soumettre  l'arrt tacite que vous avez
prononc contre moi? Dois-je vous supplier de le rvoquer?
J'attendrai vos ordres, et, je vous le jure, ils me seront
sacrs. Mais serez-vous inexorable? Et celui que votre
respectable amie daigne honorer de sa protection, n'obtiendra-t-il
pas,  ce titre, un pardon devenu ncessaire au bonheur
de sa vie?"

Caroline, en lisant cette lettre, prouvait un mlange de
sentiments confus, opposs les uns aux autres, et presque
indfinissables; d'abord la plus grande surprise de se
trouver, sans s'en tre doute, une prudence aussi consomme;
ensuite, cette espce de honte d'un coeur honnte et vrai, qui
reoit une louange peu mrite; puis la joie la plus pure de
se voir encore estime et respecte, trouble cependant par le
chagrin de ce pauvre baron, et l'embarras de le faire cesser
sans dmentir l'opinion qu'il avait d'elle. Tout cela se
peignait alternativement sur sa physionomie; cependant le
plaisir dominait. Il lui semblait qu'on avait soulag son coeur
d'un poids norme. Lorsqu'elle eut fini, elle aurait voulu
presser le consolant crit contre ses lvres; mais elle le
posa sur le lit de sa maman, et saisissant une de ses mains,
elle la couvrit de baisers et de larmes. La baronne reprit la
lettre, la parcourut encore: elle en tait tout enchante. "Et
bien! quand je vous disais que ce jeune homme ne ressemblait
point aux autres, avais-je tort? J'ai vu cela tout de suite.
Quelle tournure dlicate il a donne  votre silence! Et votre
embarras, qu'il prend pour de la colre! est-ce qu'il y a rien
de plus modeste et de plus honnte? Un de vos fats de la cour
aurait bien su interprter votre conduite  son avantage; mais
ce Lindorf... En vrit, il est charmant; il faut le rassurer.
Prenez une critoire, mon enfant; mettez-vous l, et crivez.
-- Moi, maman? dit Caroline en rougissant, je croyais que ce
serait vous. -- Vous savez bien que j'ai beaucoup de peine 
crire (elle avait en effet mal aux yeux depuis sa maladie, et
sa vue s'affaiblissait tous les jours); mais c'est gal, vous
crirez en mon nom, et je vous dicterai."

Caroline obit; mais l'encre tait paisse, la plume allait
mal, le papier ne valait rien. Enfin, tout tant prt avec
assez de peine, et la chanoinesse ayant rv un moment, elle
lui dicta ce qui suit:

MONSIEUR LE BARON,

"Votre lettre est venue fort  propos pour consoler Caroline;
elle avait t toute la nuit dans le plus violent dsespoir."
-- En vrit, maman, dit Caroline en s'arrtant, je ne mettrai
point cela; c'est contredire absolument ce qu'il pense de moi.
La baronne en convint aprs avoir un peu contest. Ce
commencement fut dchir; on prit un autre papier. Elle rva
encore, et dicta de nouveau:

MONSIEUR LE BARON,

"Mademoiselle de Lichtfield est dans la joie la plus vive de
voir que..." -- Eh! maman, dit Caroline en jetant sa plume, je
vous en conjure, ne parlez ni de mon dsespoir ni de ma joie.
Pour cette fois, la chanoinesse se fcha srieusement, lui dit
qu'elle n'avait qu' faire sa lettre elle-mme. Caroline
commenait  croire en effet qu'elle n'en irait que mieux; et
aprs avoir un peu rv  son tour, et dchir encore trois ou
quatre commencements, elle eut le bon esprit de penser que la
tournure la plus simple est toujours la meilleure. Elle
crivit:

"Nous vous remercions, monsieur, de l'intrt que vous prenez
 la sant de vos voisines. Ma migraine est entirement
dissipe; madame la baronne de Rindaw a toujours mal aux yeux,
ce qui la prive du plaisir de rpondre  votre lettre, que je
viens de lui communiquer. Elle me charge de le faire pour
elle, et de vous prier, monsieur, de sa part et de la mienne,
de venir ce soir  Rindaw. M. le baron de Lindorf doit tre
bien sr, ds qu'il est connu, de la manire dont il sera
reu.

"C. D. L."

La chanoinesse trouva le style de ce billet bien commun et
bien trivial. Il y avait, selon elle, mille autres choses 
dire; mais Caroline tint bon, n'y voulut rien changer, apaisa
son amie par quelques caresses, et renvoya le coureur charg
de sa rponse.

On prtend que la lettre de Lindorf fut relue plus d'une fois
dans la journe, et que, lorsqu'il arriva le soir, on aurait
pu la lui rciter sans y manquer d'un mot. Ce qu'il y a de sr
au moins, c'est que cette lecture rpte acheva de dissiper
jusqu' la moindre trace du chagrin de Caroline. A force de
lire qu'elle tait d'une prudence rare, elle finit par le
croire elle-mme, tout en s'avouant qu'elle n'avait jamais
pens au bon effet que produirait son absence du pavillon, et
le mystre qu'elle avait fait  son amie. Il est certain du
moins que c'tait elle qui avait eu l'ide de n'y point aller
et de se taire.

Ainsi releve  ses propres yeux, n'ayant plus  rougir ni
avec sa maman, ni avec elle-mme, ni avec cet aimable Lindorf,
elle l'attendit avec impatience et le vit arriver avec joie,
mais non pas sans motion: lui-mme tait dconcert, un doux
sourire le rassura bientt. Ils furent tous les deux  leur
aise, et la baronne leur fut d'un grand secours. Elle
plaisanta agrablement sur l'inconnu, sur le mystre, sur la
lettre, et sauva  Caroline une explication qu'elle ne
demandait pas mieux que d'viter.

Le pntrant Lindorf s'en aperut sans doute. Ils allrent au
pavillon, et il ne dit pas un seul mot qui et rapport  ce
qui s'tait pass. Seulement il la pria de lui chanter la
romance de _la jeune Hortense_, elle y consentit; ce fut lui qui
l'accompagna sur le clavecin. Il savait trs-bien la musique;
cependant il manqua la mesure au refrain, et Caroline
embrouilla les paroles. Malgr cela, cette romance lui plut
tellement, qu'il la demanda; elle lui fut accorde, et tout de
suite ploye en rouleau. Il osa baiser la main qui la lui
prsentait, et dire  demi-voix: "Comme vous tes bonne
aujourd'hui! et quelle diffrence de mon sort  celui d'hier!"
L'ingnue Caroline fut sur le point de lui dire qu'elle se
trouvait aussi beaucoup plus heureuse; mais elle se retint.
Ils rentrrent auprs de la chanoinesse. Bientt aprs M. de
Lindorf les quitta avec la promesse de revenir le lendemain.

Ce lendemain, et tous ceux qui le suivirent se ressemblrent
exactement: et voici l'histoire de leur vie.

Caroline reprit le matin l'habitude de son pavillon, et
Lindorf celle de ses promenades. Ce cheval si fougueux tait
devenu si sage, qu'il s'arrtait quelquefois une demi-heure
entire sous cette croise, qu'il apprit enfin  connatre, et
devant laquelle il ne passa plus sans s'arrter. Tous les
aprs-dnes, le baron arrivait de trs-bonne heure  Rindaw,
o souvent il tait retenu  souper; et toutes les soires,
lorsqu'il tait parti, la chanoinesse, toujours plus enchante
de lui, en parlait avec enthousiasme: Caroline l'approuvait
modestement. Elles se sparaient en disant toutes deux qu'il
tait le plus aimable des hommes. Caroline s'endormait en le
rptant sans dessein, et sa bonne maman, en se confirmant
dans ses projets d'une union que tout semblait favoriser.

Et Lindorf... Lindorf aimait avec une passion qu'il ne
cherchait plus  combattre et que chaque jour augmentait. N
avec la sensibilit la plus active et les passion les plus
vives, il n'tait pas parvenu jusqu' vingt-cinq ans sans
connatre l'amour, ou sans croire le connatre. Mais quelle
diffrence de l'ardeur tumultueuse qu'il avait prouve  ce
sentiment tendre et profond dont il tait pntr pour
Caroline! Heureux de la voir, de l'entendre, de vivre avec
elle dans cette douce familiarit que le sjour de la campagne
autorise, il ne dsirait pas pour le moment d'autre bonheur.
Si quelquefois dans leurs tte--tte, que la promenade, la
musique et les infirmits de la baronne rendaient assez
frquents, il avait t sur le point de se trahir et de
risquer l'aveu de ses sentiments, une sorte de timidit et de
respect, suite ordinaire du vritable amour, l'avait toujours
retenu. Caroline se confiait  lui avec tant d'innocence et de
scurit; il voyait si bien qu'elle ne lisait ni dans son coeur
ni dans le sien propre, qu'il aurait regard comme un crime de
troubler cette heureuse ignorance ayant l'instant o lui-mme
serait libre de dcider de son sort; et peut-tre, hlas!
n'est-il gure plus libre que Caroline! D'ailleurs,  quoi lui
aurait servi cet aveu? A savoir qu'il tait aim autant qu'il
aimait? Il n'en doutait pas un instant; et quand les hommes
n'auraient pas l-dessus le tact tout aussi sr que les
femmes, Caroline tait trop franche, elle connaissait trop peu
l'art de dissimuler, pour savoir cacher ses sentiments. Elle
seule ne s'en doutait pas encore: ils taient voils dans son
coeur sous le nom de l'amiti. Elle croyait aimer Lindorf comme
on aimerait un frre, s'applaudissait de trouver chaque jour
de nouvelles raisons de l'aimer davantage, et n'imaginait pas
qu'un attachement aussi pur pt porter la moindre atteinte 
des liens qu'elle respectait, mais qu'elle loignait toujours
de plus en plus de sa pense.

Eh! dans quel moment aurait-elle pu s'en occuper? Tant que
Lindorf tait l, et il y tait souvent, on ne pensait qu'
lui seul au monde: ds qu'il n'y tait plus, on ne pensait
encore qu'au plaisir de l'avoir vu et  l'impatience de le
revoir. Aucun autre objet ne se prsentait  son esprit:
absent ou prsent, il tait toujours avec elle; et Lindorf et
son amie taient alors pour Caroline les seuls tres de
l'univers.

Cette imprudente amie ajoutait encore, par son enthousiasme,
au charme dont Caroline tait environne. Accoutume, ds son
enfance,  ne penser que d'aprs elle,  ne voir que par ses
yeux, cela seul aurait suffi peut-tre pour attacher Caroline
 l'objet de la prdilection de la baronne; et cette
prdilection augmentait chaque jour. Plusieurs fois,
lorsqu'elle se trouva seule avec Lindorf, son secret lui
chappa  demi. Elle lui fit entendre, mme en termes assez
clairs, qu'il ne tiendrait qu' lui d'obtenir Caroline, et
qu'elle le regardait dj comme un fils.

Ainsi l'heureux Lindorf, chri d'une de ces femmes, ador de
l'autre, jouissant peut-tre plus dlicieusement que s'il et
t amant dclar, se croyant sr de son fait ds qu'il
parlerait, attendait sans trop d'impatience le moment o,
dgag des liens qui l'avaient retenu jusqu'alors, il serait
libre d'avouer ses sentiments  Caroline, et de lui offrir son
coeur et sa main. Il travaillait cependant  l'acclrer ce
moment; et depuis quelque temps un peu plus d'agitation,
quelques instants de tristesse, dcelaient son inquitude et
ses craintes.

Un soir, en quittant Rindaw, il avertit ces dames qu'il
craignait de ne pas les revoir le lendemain; il vouloir aller
lui-mme  la ville prochaine chercher des lettres importantes
qu'il attendait avec impatience...... Mais, ajouta-t-il d'un
ton plus anim qu' l'ordinaire, on voudra bien me permettre
de venir aprs-demain matin me ddommager de cette journe
perdue. La chanoinesse l'invita pour le djeuner; Caroline
l'accompagna jusqu'au jardin, et ils se sparrent avec
l'impatience d'tre au surlendemain.

Cette journe du lendemain, la premire, depuis plus de deux
mois, qu'on avait passe sans voir Lindorf, leur parut longue
 toutes les deux. La bonne chanoinesse l'aimait au point que,
sans son amiti pour Caroline, qui dominait cependant
toujours, il n'aurait, je pense, tenu qu' lui de remplacer
entirement le chambellan dans son coeur; elle assurait du
moins qu'il le lui rappelait  chaque instant, tel qu'il tait
dans le temps de leurs amours. -- "Mon pre a donc bien chang?
disait Caroline. -- Hlas! oui, mon enfant. Tel que tu le vois,
il tait charmant, et il m'aimait  l'idoltrie... Si ta mre
n'avait pas t aussi riche..., jamais, j'en suis sre, il ne
m'aurait abandonne. Mais ce cher chambellan tait un peu trop
ambitieux. -- Ah! pensa Caroline avec douleur, il n'a donc pas
chang; et sa pauvre fille aussi est la victime de cette
cruelle ambition  laquelle il a toujours sacrifi."

Cette conversation, ce triste retour sur elle-mme,
l'amenrent tout naturellement  penser au comte et  son
union avec lui. L'absence de Lindorf, la certitude de ne pas
le voir de toute la journe, avaient dispos ds le matin son
me  l'abattement et  la langueur. Elle alla promener le
soir son ennui et sa mlancolie dans les jardins, o ses
sombres ides la suivirent et l'accompagnrent; celle du comte
surtout la tourmentait. Malgr tous ses efforts pour
l'loigner et s'occuper d'autre chose, elle y revenait
toujours. Quelques feuilles des arbres dj jaunes et tombes,
lui rappelrent que l'automne approchait; et son coeur se serra
douloureusement; un poids norme semblait l'accabler.

Quoi! le voil dj pass cet t, le plus beau, le plus
heureux de ma vie! Il s'est coul comme un instant, et il ne
reviendra plus; non, il n'y aura plus de bonheur pour
Caroline. Voil dj l'automne; et si mon pre allait revenir
et m'arracher de ces lieux chris, me sparer de ma bonne
maman; et si ce comte voulait... Et toi, cher Lindorf, mon
frre, mon ami, mon unique ami, il faudrait donc ne plus te
revoir... Ah! pauvre Caroline! pourquoi l'as-tu connu,
puisqu'il fallait t'en sparer?

C'tait la premire fois qu'elle faisait cette rflexion. Elle
lui parut bien cruelle, et l'affecta au point
qu'insensiblement elle absorba toutes ses penses.

En rvant profondment  cette sparation qu'elle redoutait si
fort, elle se trouva devant la petite porte  ct du
pavillon. Elle tait ouverte; et Caroline fut tente de
profiter de ce jour de solitude, pour aller se promener dans
un bois qu'elle voyait en face, de l'autre ct du chemin.
Depuis longtemps elle en avait l'envie; mais il ne convenait
pas de s'loigner trop du chteau avec le baron. Elle tait
seule ce jour-l; il n'y avait rien  dire: c'tait le vrai
moment de satisfaire sa fantaisie, et d'aller rver dans un
bois. Elle y parvint bientt, et en y entrant elle se sentit
vritablement mue du spectacle qui s'offrait  ses yeux
tonns. La soire tait superbe; les derniers rayons du
soleil couchant, tincelants d'or et de pourpre, coloraient
l'horizon, et rpandaient des flots de lumire qui peraient 
travers l'pais feuillage des chnes antiques, lancs
jusqu'aux nues. Les oiseaux faisaient entendre de tous cts
leurs chants du soir, et le grillon son petit gazouillement
doux et monotone.

Oh! si jamais un tre vraiment sensible n'est entr dans un
bois avec indiffrence, quelle impression dut-il produire sur
un jeune coeur exalt par un sentiment vif et tendre! Caroline,
d'ailleurs, n'tait presque point sortie de l'enceinte du
chteau. Accoutume aux petits arbres de ses petits bosquets,
elle se voyait seule, pour la premire fois de sa vie, sous
ces dmes sombres et majestueux levs par la nature; et sa
disposition actuelle  la mlancolie ajoutait encore 
l'motion qu'elle prouvait.

Elle prit au hasard la premire route qui s'offrait  elle, et
qui paraissait traverser le bois dans sa longueur. Elle la
suivit longtemps sans s'en apercevoir. Enfin quelque bruit la
tirant tout  coup de la profonde rverie o elle s'tait
plonge, elle lve les yeux, et se voit avec surprise en face
et presque dans l'avenue d'un grand et beau chteau. Elle
n'eut pas le temps de faire beaucoup de rflexions sur ceux 
qui il pouvait appartenir... Lindorf parait dans cette avenue;
il a dj vu Caroline; il a dj franchi d'un saut le petit
mur qui les sparait; il est dj prs d'elle, et lui tmoigne
plus par ses regards que par ses paroles, et son tonnement,
et sa joie de la trouver presque dans sa demeure.

Caroline, confuse, interdite, rougissait jusqu'au blanc des
yeux, n'osait les lever sur Lindorf, et disait en balbutiant
qu'elle s'tait gare, qu'elle ignorait absolument... qu'elle
croyait Risberg d'un tout autre ct. Lindorf eut tout  fait
l'air de la croire; et loin de la presser de s'arrter plus
longtemps, loin de lui offrir de se reposer dans ses jardins,
il eut la dlicatesse de lui dire qu'il allait tout de suite
la reconduire  Rindaw, et que, pour varier sa promenade, ils
prendraient un autre chemin encore plus agrable. Sans doute
qu'il entendait par ce mot le chemin le plus long, celui-ci
l'tait du double. Caroline ne put s'empcher de le remarquer,
en s'appuyant sur un bras qu'elle avait d'abord refus, et que
la fatigue l'obligea de prendre. "Ce chemin, dit-elle, est
bien plus long que celui du bois. -- Il est vrai; c'est un
dtour. Pardon; j'ai voulu vous faire faire une fois ce que je
fais tous les jours. -- Comment? -- Oui, quand je vais  Rindaw,
je passe toujours par le chemin du bois, et quand je reviens
chez moi, je prends toujours celui-ci." Caroline rougit et ne
rpondit rien. Soit que ce ft une suite de ses rflexions de
la journe, ou de l'embarras qu'elle avait prouv en se
trouvant chez Lindorf, sa prsence n'avait point eu cette fois
son effet accoutum. Loin de dissiper sa tristesse, elle
l'avait augmente; des larmes roulaient dans ses yeux; elle
sentait que si elle et dit un seul mot elles auraient inond
ses joues.

Lindorf, au contraire, avait d'abord paru plus content qu'
l'ordinaire. La joie le plus pure tait rpandue sur sa
physionomie; elle animait tous ses traits, toutes ses
expressions. Il lui parlait avec feu de la beaut de la
campagne, du dlice d'y vivre auprs de l'objet qui nous
intresse, etc. Elle rpondait  peine par quelques
monosyllabes, et son coeur, tait toujours plus oppress. Son
abattement frappa Lindorf. Il se tut, et l'observa avec des
regards o se peignaient alternativement le doute, la crainte,
la tendresse et l'esprance. Il semblait avoir  dire quelque
chose qu'il n'osait prononcer. La lune s'tait leve; sa douce
lumire clairait leur marche silencieuse, et ajoutait encore
 leur motion mutuelle. Enfin Caroline, ayant pris sur elle
de prononcer quelques mots, lui demanda s'il avait reu les
lettres qu'il attendait avec tant d'impatience. -- Ces lettres,
rpondit Lindorf avec un ton passionn...,  Caroline! vous ne
savez pas, vous n'imaginez pas  quel point elles pouvaient
influer sur mon bonheur... Demain matin j'irai, je vous les
communiquerai. Chre Caroline!  ma tendre amie! vous lirez
enfin dans ce coeur qui brle de s'ouvrir entirement 
vous..., vous saurez tout ce que je pense, tout ce que je
sens; et cet entretien que je vous demande dcidera du sort de
toute ma vie.

Ces mots, et plus encore le ton dont ils taient prononcs,
effrayrent Caroline, et sans doute achevrent de dchirer le
voile qui dj commenait  s'entr'ouvrir. Sans avoir la force
de rpondre un seul mot, elle eut celle de dgager son bras,
qu'il pressait avec ardeur; et se trouvant prcisment alors
devant la petite porte de son bosquet, elle y entra avec
prcipitation, en lui disant d'une voix touffe: Adieu,
Lindorf;  demain. Et moi aussi je vous parlerai, je vous
apprendrai... vous saurez...

Alors elle n'y put tenir plus longtemps. Sa tte se pencha sur
son sein; ses larmes, trop longtemps retenues, coulrent en
abondance; un tremblement universel la fora de s'asseoir sur
un banc que se trouvait derrire elle. Et Lindorf... Lindorf
l'a suivie; il est  ses pieds; il presse avec transport ses
deux mains qu'il couvre de baisers, et qu'elle ne songe point
 retirer; il ose mme la serrer dans ses bras; et la tte de
Caroline se penche sur son paule. O ma bien aime! lui
disait-il, laisse-moi les essuyer ces prcieuses larmes, qui
sont le gage de mon bonheur... Fille adore, calme-toi,
rassure-toi; c'est ton ami, ton amant, et bientt ton poux
qui t'en conjure. Ce mot terrible rappela Caroline  elle-mme
et  ses devoirs. Elle se leva avec effroi, le repoussa loin
d'elle, voulut parler, ne put articuler un seul mot; et
frmissant du danger qu'elle avait couru, elle sentit que dans
ce moment la fuite tait le seul parti qu'elle et  prendre.
Se dgageant donc avec effort des bras de Lindorf qui voulait
la retenir, elle s'chappa, et courut se renfermer dans son
appartement. Elle se jeta sur le premier sige qu'elle trouva,
et fut assez mal pendant quelques instants, pour perdre toutes
ses ides. Cet tat dura peu, et celui qui le suivit fut bien
plus affreux.

Heureusement pour elle, son amie s'tait mise au lit avant le
souper, ce qui lui arrivait quelquefois, et dormait
profondment. Elle fut donc dispense de paratre; et pour
tre plus libre encore de se livrer  la douleur sans tmoins,
elle prit le parti de se coucher aussi et de renvoyer sa femme
de chambre.

Ds qu'elle put rflchir, non pas de sang-froid, mais avec un
peu plus de calme,  sa situation actuelle, elle sentit qu'il
fallait au plus tt instruire Lindorf qu'elle n'tait plus
libre, et se condamner  ne plus le revoir. L'arrt tait bien
dur; la vertu le pronona, mais le coeur en gmit. Il n'tait
plus possible  Caroline de se faire la moindre illusion sur
la nature de ses sentiments. C'tait l'amour dans toute sa
force, et d'autant plus violent, qu'il se faisait connatre
par les traits les plus aigus de la douleur. Si son dsespoir
en augmenta, elle n'en fut que plus confirme dans la
rsolution qu'elle venait de prendre. Le danger tait trop
pressant pour balancer un instant...

Mais comment lui faire cette terrible confidence? La scne de
la veille tait trop prsente  son esprit pour risquer de la
renouveler. Elle sentait qu'il lui serait impossible de le
voir, de lui parler, de lui dire elle-mme: Sparons-nous pour
toujours. Une lettre tait donc le seul moyen, elle s'en
occupa toute la nuit. Elle n'tait pas facile  composer cette
lettre; chaque expression ou chaque phrase lui paraissait trop
froide ou trop tendre. Enfin, quand elle eut trouv  peu prs
le tour qu'elle voulait lui donner, elle s'impatienta que le
jour part pour l'crire. Elle ouvrait  chaque instant ses
rideaux; et ds qu'elle aperut les premiers rayons de
l'aurore, elle sortit de son lit, passa une robe, et voulut
commencer sa pnible tche. Mais on sait que tous ses meubles
avaient insensiblement pris le chemin du pavillon, son
secrtaire y avait pass comme tout le reste. Elle ne trouva
pas dans sa chambre de quoi tracer un seul mot. Il fallut
prendre patience, attendre que les gens du chteau fussent
levs et eussent ouvert les portes. Comme aucun d'eux n'avait
d'amant  congdier, ils dormirent encore une bonne heure.
Caroline la passa  sa fentre.

Il n'aurait tenu qu' elle d'y jouir d'un spectacle ravissant;
et sans doute, pour la premire fois de sa vie, le
dveloppement insensible du jour, les gradations de la
lumire, enfin le lever du soleil paraissant dans toute sa
gloire, animant toute la nature, ne firent aucune impression
sur son coeur dchir. Lindorf, qu'elle allait loigner d'elle
et rendre malheureux; Lindorf, dont elle n'avait connu l'amour
et senti combien il lui tait cher qu'au moment de s'en
sparer pour toujours, obscurcissait tout  ses yeux. Elle ne
pensa qu' lui, elle ne vit que lui; et les brillantes
couleurs de l'aurore, et les rayons du soleil, et le rveil de
la nature, tout fut perdu pour elle.

Ds qu'elle put sortir, elle courut au pavillon. Il tait
essentiel que Lindorf ret sa lettre avant d'arriver 
Rindaw; et Caroline ne doutait pas qu'il n'y vnt aussitt
qu'il lui serait possible: elle s'achemina donc tristement.
Mais que devint-elle lorsqu'en entrant dans le pavillon, dont
la porte tait ouverte, elle vit ou crut voir Lindorf lui-mme,
assis dans le fond, ple, abattu, les cheveux en
dsordre, et qui, la tte appuye sur une main, paraissait
plong dans une profonde rverie! Je dis qu'elle crut le voir,
parce qu'elle eut un instant l'ide que c'tait une illusion
de son imagination gare et trop occupe de lui. Elle fit un
cri perant, et ne put douter que ce ne ft bien lui-mme,
lorsqu' ce cri elle le vit s'lancer de sa place, courir 
elle, tomber  ses pieds, et lui dire avec une imptuosit
qu'elle ne put arrter: O Caroline! pardonnez... celui qui
vous adore ne vous a point compromise. Hier, en vous quittant,
je rentrai chez moi, j'y ai pass la nuit; mais pensez-vous
que le sommeil ait approch de mes paupires? Au point du
jour, je me suis lev; je suis sorti; cette porte tait reste
ouverte... Je ne sais comment je me suis trouv ici; mais,
Caroline, je le jure, je n'en sortirai pas que tu n'aies
dcid de mon sort.., ou plutt laisse interprter ton silence
et ton trouble  ton heureux amant. Un sourire me suffit; et
sr de ton aveu, sr de l'aveu de notre amie, je cours obtenir
celui de ton pre... Demain peut-tre, demain c'est  ton poux
que tu pourras avouer sans rougir que tu l'aimes.

C'tait sans doute le moment de parler, de dtruire d'un seul
mot les douces illusions de l'amant; mais qu'il tait pnible
 profrer ce mot cruel! Il s'arrta sur les lvres de
Caroline; elle voulait et ne pouvait l'articuler.

Lindorf, abus, continuait  interprter ce silence en sa
faveur,  l'attribuer  la modestie, l'embarras,  la
timidit; et voulant enfin les vaincre et forcer Caroline 
parler, il se leva prcipitamment, courut  son chapeau qu'il
avait pos sur le clavecin: Chre amie! dit-il en le prenant,
je n'ai pas un instant  perdre quand il s'agit d'assurer mon
bonheur. Je n'exige plus un aveu qui parat trop vous coter;
mais si vous ne me dfendez pas de partir, je vole  l'instant
 Berlin, et j'en reviens bientt, je l'espre, avec le droit
de le demander. Alors, Caroline effraye, rassemblant toutes
ses forces, court  lui: "Qu'allez-vous faire, Lindorf? Vous
ne savez pas... apprenez... -- Quoi donc? -- Un secret. -- Quel
secret? Parlez, Caroline; vous me faites mourir. -- Eh bien! je
suis... -- Vous tes...? -- Marie..."

La foudre tombe aux pieds de Lindorf l'aurait sans doute
moins atterr -- Marie! rpta-t-il avec l'accent de la
terreur; et le plus profond silence succda  ce mot, ou
plutt  ce cri. Caroline tremblante s'tait assise, et
couvrait son visage de son mouchoir... Lindorf se promenait 
grands pas... -- Marie! rpta-t-il encore en se frappant le
front. Et aprs un autre moment de silence... Non, non, c'est
impossible, absolument impossible. Vous m'abusez, Caroline;
vous vous jouez d'un malheureux dont vous garez la raison.
Cessez ce jeu cruel; dites... dites-moi que vous n'tes point
marie. -- Il n'est que trop vrai que je le suis, rpondit
Caroline d'une voix altre. -- Mais votre amie? -- Elle
l'ignore; je vous l'ai dit, c'est un secret. -- O Caroline!
Caroline! o m'avez-vous conduit? Fatal secret! Malheureux
pour toute ma vie!!!

Pendant quelques moments il fut dans une agitation que tenait
du dlire: il s'asseyait, se levait, appuyait sa tte contre
le mur; tous ses mouvements tenaient de la fureur. Lindorf,
cher Lindorf, disait Caroline, au nom du ciel, calmez-vous.
Eh! ne suis-je pas bien plus malheureuse encore?... -- Vous
malheureuse!  Caroline!... Alors l'attendrissement prenant le
dessus, des larmes... oui, des larmes, tout amres qu'elles
taient, le soulagrent un peu. Quelques moments aprs, il put
se rapprocher d'elle.

Caroline, lui dit-il d'un ton plus doux, expliquez-moi le donc
ce mystre dont la dcouverte me tue. Quel est-il cet
inconcevable poux qui peut ainsi vous laisser  vous-mme,
ngliger  cet excs le plus grand des biens?

Caroline, qui pouvait  peine parler, console cependant de la
voir un peu plus tranquille, lui fit succinctement l'histoire
de son mariage avec un seigneur de la cour qu'elle ne nomma
point, voulant respecter le secret du comte; et, sans parler
mme de ce qui pouvait le dsigner, elle dit seulement qu'une
rpugnance invincible pour un lien auquel elle s'tait soumise
par obissance l'avait oblige  demander cette sparation, au
moins pour quelque temps; qu'on la lui avait accorde sous la
condition de garder le secret. "Je manque peut-tre, dit-elle,
 un de mes devoirs en le rvlant; mais du moins je saurai
remplir tous les autres, quelque pnibles qu'il soient  mon
coeur. Adieu, Lindorf, sparons-nous; fuyez-moi pour toujours;
oubliez, s'il est possible, l'infortune Caroline. -- Que je
vous fuie! que je vous oublie! reprit Lindorf, dont la
physionomie s'tait claircie pendant le court rcit de
Caroline: ah! jamais, jamais... Mes esprances se raniment, et
j'ose encore entrevoir le bonheur. -- Que dites-vous, Lindorf?
La douleur vous gare. -- Non, je puis encore tre heureux, si
vous daignez y consentir... O ma Caroline! coute-moi: ton
coeur m'est connu; tu t'en dfendrais en vain. Il m'appartient
ce coeur que j'a mrit par l'excs de mon amour; et mes droits
sont bien plus sacrs que ceux d'un tyrannique poux, qui
abusa de l'autorit paternelle. Dites un seul mot, et ces
liens abhorrs seront briss; ils le seront, j'ose vous
l'assurer. Le roi est juste; il m'aime, il m'entendra: et
d'ailleurs, j'ai un moyen sr, un appui. -- Malheureux Lindorf!
interrompit Caroline, perdez un espoir chimrique; le roi
lui-mme les a forms ces noeuds que rien ne peut rompre. Et quel
appui peut balancer un instant la faveur du comte de Walstein?
-- Du comte de Walstein! reprit Lindorf. -- Son nom m'est
chapp, dit Caroline; mais je compte sur votre discrtion.
Jugez donc s'il vous reste le moindre espoir. -- Quoi! c'est
lui qui.... -- Oui, le comte de Walstein est mon poux."

Lindorf, les yeux fixs en terre, les bras croiss, ne
rpondit pas un mot; il paraissait absolument absorb dans ses
penses. Enfin, sortant tout  coup de cet tat de stupeur:
"Caroline, dit-il  demi-voix et sans presque la regarder, je
vais vous quitter; mais je reviendrai demain matin. Il est
essentiel que je vous parle encore. Demain,  la mme heure,
soyez ici dans ce pavillon. Je l'exige de votre amiti. Dites,
puis-je y compter? y serez-vous demain matin  huit heures?
vous trouverai-je ici? -- J'y serai, dit Caroline sans trop
savoir ce qu'elle rpondait. -- A demain donc," reprit Lindorf
en faisant un pas pour se rapprocher d'elle; mais se reculant
tout  coup, il prit son chapeau, et disparut.

Qu'on juge de l'tat o il laissa Caroline, de la confusion
d'ides qui remplissaient sa tte et son coeur: celle de le
revoir encore fut la premire.

Mais que pouvait-il avoir  lui confier, qu'il n'et pu dire
dans ce moment? Pourquoi ce rendez-vous demand avec tant
d'instance, et mme avec une sorte de solennit?

Elle se repentait presque d'y avoir consenti; cependant
aurait-elle pu le refuser? D'ailleurs, il tait possible qu'il
n'et pas perdu l'ide de faire rompre son mariage. Il n'avait
point dit qu'il y et renonc; il tait donc essentiel de le
revoir, pour le dissuader de faire des dmarches inutiles, qui
n'aboutiraient qu' dcouvrir leur liaison, et rendre Caroline
plus malheureuse. Cela la dtermina  tre exacte au rendez-vous.
Elle pensa ensuite  l'embarras de cacher plus longtemps
sa position  la chanoinesse. Qu'allait-elle penser de
l'absence de son cher Lindorf? Et Caroline elle-mme sentait
que ce serait une consolation pour elle de pouvoir pancher sa
douleur et verser des larmes dans le sein de cette indulgente
et tendre amie. Mais on avait exig d'elle une promesse si
forte, si positive, et la punition dont elle tait menace lui
paraissait si terrible, qu'elle n'osait confier son secret
sans permission. C'tait assez, c'tait trop mme d'en avoir
instruit Lindorf; et son motif pouvait seul la justifier. Elle
prit donc le parti d'crire tout de suite  son pre pour lui
demander cette permission.

"Il ne lui tait plus possible, disait-elle, de dissimuler
avec sa bonne maman, ni de lui cacher plus longtemps son
mariage. L'ignorance o tait celle-ci  cet gard l'exposait
 des conversations pnibles et souvent rptes. Prte  se
trahir  chaque instant, elle demandait en grce la permission
d'avouer un secret qui cotait trop  son coeur, et blessait la
reconnaissance et l'amiti qu'elle devait  madame de Rindaw.
Que pouvait-on craindre? La mauvaise sant de la baronne, son
got pour la retraite, rpondaient de sa discrtion. A qui le
dirait-elle, puisqu'elle ne voyait jamais personne?
D'ailleurs, ajouta Caroline, qui voulut prvenir et la visite
et les perscutions qu'elle redoutait, dcide comme je le
suis  ne point la quitter,  rester auprs d'elle autant
qu'elle vivra, il m'est affreux de n'oser ouvrir mon coeur 
celle qui m'a tenu lieu de mre.... Oui, mon pre, il m'en
cote sans doute de vous affliger, de vous priver d'une fille
qui, si vous l'eussiez voulu, ne vous aurait jamais quitt,
dont la vie aurait t consacre  vous prouver sa tendresse;
mais vous en avez ordonn autrement. Permettez donc qu' mon
tour j'use de la libert que mon poux et mon roi m'ont
donne. _Je puis demeurer  Rindaw autant que je le voudrai_.
Tel est l'arrt qu'ils ont prononc, et que je n'ai point
oubli.... Je dclare donc que je le voudrai aussi longtemps
que mon unique amie existera, et que mon coeur et ma raison se
refuseront aux liens que j'ai forms, etc., etc."

Caroline connaissait trop bien le despotisme de son pre, pour
croire cette lettre suffisante. Mais ayant fait galement
l'preuve de la gnrosit du comte, elle rsolut cette fois
encore de s'adresser directement  lui, et de lui dclarer ses
intentions futures avec cette fermet qui lui avait dj si
bien russi le jour de son mariage. Mais voulant que cette
dmarche, qui ne laissait pas de lui coter infiniment, ft du
moins dcisive, et sentant qu'elle ne pouvait tre excuse que
par une rpugnance invincible, elle prit sur elle de
s'exprimer, non pas avec une duret dont elle tait incapable,
mais d'une manire assez positive pour ne pas laisser au comte
le moindre espoir de la ramener. Aprs lui avoir demand la
permission d'avouer son mariage  la baronne, et son aveu pour
rester  Rindaw, elle ajoutait: "Ce n'est plus un enfant,
monsieur le comte, qui cde  un caprice,  un effroi
imaginaire; c'est aprs avoir fait et les rflexions les plus
srieuses, et les plus grands efforts sur moi-mme, que je
sens l'impossibilit et de vous rendre heureux en vivant avec
vous, et de l'tre moi-mme ailleurs que dans la retraite o
je suis, et o je dsire avec ardeur passer le reste de mes
jours.

"Je crois, monsieur le comte, qu'il vaut mieux vous avouer 
prsent mes sentiments, que de vous exposer  voir prir sous
vos yeux une infortune victime de l'obissance. Ce spectacle
n'est pas fait pour votre me gnreuse, pendant qu'elle peut,
au contraire, jouir de la douce certitude d'avoir fait mon
bonheur en m'accordant ce que je vous demande avec instance.

"Je sens que ces liens, que mon coeur repousse malgr ma
raison, doivent vous tre aussi pesants, aussi pnibles qu'ils
me le sont  moi-mme... Ah! que ne puis-je, au prix de toute
cette fortune qui fit votre malheur et le mien, vous rendre
votre libert! Vous feriez sans doute le bonheur de toute
autre femme; et moi peut-tre... Nous ne sommes pas les
matres d'couter l-dessus le voeu de nos coeurs; mais vous
l'tes d'allger autant qu'il est possible le poids de ces
liens.

"J'ose l'attendre et de votre gnrosit, et d'une
indiffrence que je mrite trop de votre part, pour croire que
vous attachiez le moindre prix  vivre avec _Caroline_."

Il est trs-vrai qu'elle y croyait  cette indiffrence. Elle
s'tait efforce de se persuader qu'elle n'tait pas plus
aime de son poux qu'elle ne l'aimait, et qu'il lui saurait
gr de s'loigner de lui. La facilit avec laquelle il
consentit  se sparer d'elle, son silence absolu depuis ce
temps, toute la conduite du comte de Walstein semblait
confirmer cette ide, excusait Caroline  ses propres yeux, et
doit l'excuser de cette lettre  ceux du lecteur. Elle tait
cependant si peu dans le caractre de Caroline, que nous
pensons pouvoir affirmer que son amour pour Lindorf lui donna
seul le courage de l'crire dans ce premier moment de
dsespoir de ne pouvoir tre  lui. Elle ne la relut point, la
cacheta tout de suite, ainsi que celle pour son pre, et fit
partir l'une pour Berlin, et l'autre pour Ptersbourg (1) [(1)
Cette lettre ne trouva plus le comte  Ptersbourg; il tait
en route pour revenir  Berlin. O, la lui envoya, et l'on
verra dans la suite  quelle poque il la reut.]. Elle se
sentit un peu soulage. Son secret lui pesa moins ds qu'elle
pensa qu'elle aurait dans quelques jours la libert de
l'avouer; et l'ide qu'elle ne serait point oblige de revoir
le comte lui fit supporter avec moins de peine celle de ne
plus revoir Lindorf. C'est trop d'avoir le double tourment de
renoncer  ce qu'on aime, et la crainte de vivre avec ce que
l'on hait.

Persuade que sa fermet la dispenserait de ce dernier
malheur, elle se sentit la force de soutenir l'autre. Je ne le
verrai plus, dit-elle; mais au moins je ne verrai personne, et
je pourrai penser sans cesse  lui dans ces lieux qu'il m'a
rendus si chers.

Elle eut la force, malgr son agitation intrieure, de
supporter la conversation de la chanoinesse, qui lui demandait
 chaque instant si elle ne croyait pas que M. de Lindorf
viendrait ce jour-l, et qui s'tonnait beaucoup qu'il ne ft
point arriv de bonne heure comme il l'avait dit.

Sans son mal d'yeux, qui empirait tous les jours, elle se
serait aperue sans doute de la pleur, de la rougeur, du
trouble de Caroline; mais elle ne vit rien, ne parla que de
son cher baron, s'inquita de son absence, et se promit bien
d'envoyer le lendemain savoir de ses nouvelles, s'il ne
paraissait point ce jour-l. Enfin elle se retira dans son
appartement et Caroline dans le sien, o elle passa cette nuit
comme la prcdente.

Ds qu'elle fut leve, elle courut au pavillon. L'heure du
rendez-vous tait passe, et Lindorf n'arrivait point. Elle
attendit une demi-heure, qui lui parut un sicle, et pendant
laquelle elle ouvrit et referma dix fois la petite porte et la
croise qui donnaient sur le chemin. Elle allait sans cesse de
l'une  l'autre, regardait du ct par o Lindorf devait
venir, aussi loin que sa vue pouvait aller.

Enfin elle l'aperut, et son motion fut si vive, qu'elle fut
force de s'asseoir, et qu'elle ne put le saluer, lorsqu'il
entra, que par une inclination de tte. Sa pleur extrme, son
abattement la frapprent. Il s'avanait en tremblant et sans
prononcer un seul mot. Quand il fut prs d'elle, il mit un
genou en terre, et, lui prsentant un gros paquet cachet et
une bote  portrait: "Recevez ceci, dit-il d'une voix basse
et altre, de la part d'un ami. Adieu, Caroline, adieu; soyez
heureuse." Et lui ayant bais deux fois la main avec passion
et respect, il se releva, mit son mouchoir sur ses yeux, et
sortit du pavillon.

Sans le paquet et la bote qui taient l sur ses genoux,
Caroline aurait cru que cette apparition subite tait un
songe, une illusion. Elle suivit Lindorf des yeux avec un
tonnement stupide. Ds qu'elle ne le vit plus, ses bras
s'tendirent d'eux-mmes vers la porte. O Lindorf, Lindorf!
s'cria-t-elle. Mais Lindorf n'y tait plus, il ne l'entendait
plus.

Elle se lve avec transport, laisse tomber ce qu'il lui a
remis, court  la croise, et le voit encore qui s'loigne
avec rapidit. Bientt elle l'a perdu de vue: alors ses larmes
coulent en abondance, et prviennent peut-tre un
vanouissement. Pendant longtemps elle se livre au plus
violent dsespoir. C'en est fait, je ne le reverrai plus; il
est perdu pour moi... Et les sanglots coupaient sa voix,
arrtaient sa respiration; et ses larmes recommenaient avec
plus de violence. Enfin ses yeux se portrent sur le paquet et
la bote qu'il lui avait laisss, et qui taient  terre
devant elle. Sans doute elle y trouverait quelques
claircissements sur cet adieu si singulier. Elle relve
d'abord la bote: C'est son image que je vais voir, pensait-elle
en cherchant  l'ouvrir. Cher Lindorf! en ai-je besoin
pour me rappeler tes traits? C'tait cependant une consolation
dont elle sentait tout le prix. Elle ouvre: quelle est sa
surprise!.... C'est bien l'uniforme de Lindorf, c'est bien un
capitaine aux gardes, mais ce n'est point celui qu'elle aime;
c'est bien un trs-bel homme, mais entirement diffrent de
Lindorf, et qui lui est inconnu. Elle referme promptement la
bote, la jette sur la table avec colre, et court au papier:
Voyons, dit-elle, si cet homme inconcevable m'expliquera ce
mystre. De qui donc est ce portrait? et qu'est-ce qu'il veut
que j'en fasse? Elle dcachette le paquet: il renfermait
beaucoup de papiers de l'criture de Lindorf, et des lettres
ouvertes d'une autre main. Caroline tait si saisie, qu'elle
ne comprenait d'abord  ce qu'elle lisait; cependant elle
rassembla toutes ses ides, s'assit auprs d'une fentre, prit
les papiers crits par Lindorf, et commena sa lecture.

1ER CAHIER DE LINDORF.

Du chteau de Risberg, neuf heures du matin (1) [(1) Il tait
dat de la veille, aprs l'avoir quitte.]


"Le gnral de Walstein, pre de l'ambassadeur, ayant, dans sa
jeunesse, fait un voyage en Angleterre, vit lady Mathilde
Seymour. Il l'aima, lui plut, demanda sa main, l'obtint, la
ramena dans sa patrie, et la rendit la plus heureuse des
femmes. Deux enfants seulement furent le fuit de cette union.
Ils eurent d'abord un fils qui remplit tous leurs voeux (c'est
le comte actuel, unique rejeton de cette illustre famille, qui
s'teindrait avec lui), et douze ans aprs une fille, dont la
naissance tardive, inattendue, cota la vie  sa mre.

"Le gnral fut au dsespoir. Il avait ador son pouse; il
demeura fidle  sa mmoire. Quoique jeune encore, il dclara
qu'il ne formerait point de nouveaux liens, et qu'il
consacrerait le reste de ses jours au service de son prince,
de sa patrie, et  l'ducation de ses enfants. Sa fille, 
laquelle il donna le nom de Matilde, fut remise aux soins de
la soeur du gnral qui avait pous le baron de Zastrow,
gentilhomme saxon, mais tabli pour lors  Berlin, en sorte
qu'elle fut galement sous les yeux de son pre.

"Son fils, conduit par lui-mme dans le chemin de l'honneur et
de la vertu, annonait ds son enfance tout ce qu'il devait
tre un jour. Il donnait  ce tendre pre les esprances les
plus flatteuses, et lui promettait la plus douce rcompense de
ses soins.

"Hlas! il n'en jouit pas longtemps. La guerre tait allume
entre l'Autriche et la Prusse. Le gnral, commandant une
partie de notre arme victorieuse, s'tait signal dans
plusieurs occasions. Le roi le distinguait dj comme un de
ses meilleurs officiers, lorsqu'il eut le bonheur de pouvoir
prouver  son matre son zle et son dvouement, en lui
sacrifiant sa vie  la bataille de Molwitz (1) [(1) Fait
historique.].

"Le roi, n'coutant que son courage, oubliant sa sret, se
trouva dans le plus grand danger. Poursuivi par quelques
hussards autrichiens, et son cheval ayant reu une blessure
qui l'empchait d'avancer, il risquait d'tre pris ou tu,
lorsque le gnral de Walstein s'en aperut. Suivi seulement
de son fils, g de seize ans, qui faisait sa premire
campagne  ses cts comme simple volontaire, il se prcipite
entre les hussards et le roi,  qui le jeune comte se hte de
donner son cheval, pendant que son pre blesse ou met en fuite
ceux qui le poursuivent, et reoit lui-mme le coup mortel
destin sans doute au monarque.

"Son fils et quelques officiers, du nombre desquels tait mon
pre, son plus intime ami, le transportrent dans sa tente. Le
roi constern les suivit. Les chirurgiens, ayant examin sa
blessure, prononcrent qu'il n'avait plus que quelques
instants  vivre. Son fils,  genoux devant son lit, se
livrait au plus vif dsespoir, et ne cessait de rpter: O mon
pre! pourquoi n'est-ce pas moi qu'ils ont tu?

"Le gnral rassembla le peu de forces qui lui restaient, pour
le consoler et pour le recommander au roi. Sire, lui dit-il,
je vous le remets; il a partag mes prils et ma gloire, et il
saura comme moi vivre et mourir pour vous; vous lui servirez
de pre: ainsi je serai remplac et pour vous et pour lui.

"Et vous, jeune homme, montrez plus de fermet; enviez ma mort
glorieuse au lieu de la pleurer, et mritez, par votre
courage, l'auguste pre auquel je vous confie.

"Oui, je serai son pre, dit le roi, vritablement mu et
touch, en serrant dans ses bras le jeune comte; je
n'oublierai jamais que c'est pour moi qu'il a perdu le sien et
que je lui dois aussi la vie. Il sera dsormais mon fils et
mon ami; et, pour vous le prouver, je lui donne ds ce moment
une compagnie aux gardes, qui le fixera prs de moi pendant sa
jeunesse, et ne sera que le prlude des bienfaits que je
rpandrai sur lui.

"Le jeune comte, absorb dans sa douleur, ne rpondit rien, et
n'entendit peut-tre pas ce que le roi disait. Une expression
de reconnaissance et de joie se peignit encore sur le visage
du gnral expirant, et ranima ses yeux dj couverts des
ombres de la mort. Il tendit une main  son roi, l'autre  son
fils, et faisant encore un effort, il dit  ce dernier: Mon
fils... votre soeur... ma chre petite Matilde... c'est  vous
que je confie le soin de son bonheur... Pauvre enfant!... Mais
vous lui resterez... vous remplacerez... -- Il ne put achever.
Le comte voulut lui rpondre, les sanglots touffrent sa
voix; mais l'ardeur avec laquelle il baisa la main du gnral
valait bien tout ce qu'il aurait pu lui dire. Cette main tait
dj glace; et l'instant aprs il rendit le dernier soupir
dans les bras de mon pre, qui le soutenait, en lui disant: Et
vous aussi, Lindorf, vous aimerez mes enfants... O mon roi,
mon fils, mon ami, ne me regrettez pas! je meurs le plus
heureux des sujets et des pres.

"Peut-tre, madame, que ces intressants dtails ne vous sont
point inconnus; mais dans ce cas-l, j'ai cru pouvoir au moins
vous les retracer: cependant j'ai lieu de prsumer que vous
les avez ignors. Ils auraient sans doute fait sur votre me
la mme impression qu'ils faisaient sur la mienne, quand mon
pre, tmoin de cette scne touchante, se plaisait  me la
raconter. Oh! comme elle enflammait mon coeur! comme elle
excitait en moi la plus vive admiration pour ce jeune hros,
qui dans un ge aussi tendre avait dj sauv la vie  son
roi, et su montrer  la fois tant de courage et de
sensibilit! Avec quelle ardeur je dsirais de le connatre,
m'attacher  lui, s'il m'tait possible! Combien je sollicitai
mon pre, ou de me mener  Berlin, ou d'obtenir du roi que le
comte de Walstein vnt passer quelque temps avec nous!

"La mauvaise sant de mon pre l'avait oblig de quitter le
service peu d'annes aprs la mort du gnral, et depuis ce
temps il s'tait absolument fix dans une terre au fond de la
Silsie.

"Plusieurs annes s'coulrent sans que le dsir que j'avais
de voir le comte pt tre satisfaite. J'tais trop jeune
encore pour paratre  la cour. Ensuite mes tudes
commencrent; on ne voulut pas les interrompre, et mon pre,
malgr ses sollicitations frquentes, ne pouvait obtenir du
roi qu'il se spart de son fils adoptif, auquel il
s'attachait tous les jours davantage.

"Jamais peut-tre on n'avait joui d'un tel degr de faveur;
mais jamais aussi il n'en fut de plus mrite. Loin de s'en
prvaloir, le jeune comte ne se servait de son ascendant sur
l'esprit de son matre que pour faire des heureux: aussi, loin
d'tre envi, il tait ador, et le nom de Walstein ne se
prononait point sans attendrissement et sans loges. Tous les
pres le proposaient pour modle  leurs fils; toutes les
mres faisaient des voeux pour qu'il devnt l'poux de leurs
filles; mais peu osaient s'en flatter. Le monarque annonait
qu'il voulait le marier lui-mme, et sans doute la plus
aimable des femmes lui tait destine... O Caroline!...
Caroline!... Mais ai-je le droit de murmurer? Non, vous deviez
appartenir au meilleur des hommes, tre la rcompense de ses
vertus, et le comte de Walstein pouvait seul vous mriter.

"Enfin le moment tant dsir de le voir et de le connatre
arriva. Au retour d'une campagne fatigante, le jeune comte,
ayant besoin de repos, se joignit  mon pre pour supplier le
roi de lui permettre de passer le reste de l't  Ronnebourg
(c'est la terre que mon pre habitait). Il n'tait pas au
pouvoir de Sa Majest de lui rien refuser; il l'obtint,
quoique avec peine. J'appris cette nouvelle avec transport. Il
arriva; et je vis que la renomme, loin d'avoir exagr, tait
bien au-dessous de la ralit.

"Le comte, dans la fleur de l'ge (il avait alors vingt-quatre
ans), joignait  la figure la plus noble les traits les plus
rguliers, et la physionomie la plus expressive. Ses yeux
surtout taient le miroir de son me. Ils peignaient  la fois
sa bont, sa sensibilit, et, au seul rcit d'un trait de
vertu ou de courage, ils s'animaient et brillaient comme
l'clair. Il tait fort grand, trs-bien proportionn, avait
assez d'embonpoint, et la jambe trs-bien faite. Je vois votre
surprise, Caroline... Oui, tel tait alors votre poux; tel il
serait encore, si... O Caroline, j'implore votre piti!...
Dans quels affreux dtails je vais entrer! quel terrible aveu
je dois vous faire! Peut-tre dans quelques moments serai-je
odieux  celle... Mais non, non, l'me sensible de Caroline
s'attendrira sur mon sort; elle saura me pardonner et me
plaindre... Ah! quels que soient mes torts, je suis assez
puni."

En cet endroit, les larmes qui offusquaient les yeux de
Caroline l'obligrent  discontinuer. Le cahier s'chappa de
ses mains; ses regards se portrent d'eux-mmes sur la bote 
portrait. Elle comprit de qui il pouvait tre, tendit le bras
pour la prendre, et le retira promptement sans avoir os la
toucher. Son coeur palpitait avec force; toutes ses ides
taient confuses; elle eut besoin de les rappeler, et de se
recueillir un moment avant de recommencer sa lecture. Elle
soupira profondment, essuya ses yeux, les porta encore sur
cette bote, les dtourna tout de suite, releva son cahier, et
continua avec une motion qui s'augmentait  chaque ligne.

"J'tais dans ma dix-neuvime anne quand le comte vint 
Ronnebourg. Malgr la diffrence de nos ges et de nos
positions, il me prvint par les offres et l'assurance d'une
amiti dont je fus d'autant plus flatt, que j'avais
prcisment alors le plus grand besoin d'un ami. Mon coeur
brlait de s'pancher avec quelqu'un qui pt me comprendre.
J'aimais avec fureur... Mais non, non, je n'aimais pas; ce
serait profaner ce mot, et j'ai trop appris depuis  connatre
le vritable amour, pour le confondre avec ce que j'prouvais.

"Je dsirais avec passion, avec garement, une jeune fille ne
dans la condition la plus obscure, mais dont les attraits
auraient mrit un trne... O Caroline!... pardonnez si j'ose
vous parler de l'objet de cette passion insense, et entrer
dans des dtails qui doivent peu vous intresser; mais j'ai
besoin d'excuses pour les excs o l'amour va m'entraner, et
je n'en puis trouver que dans les charmes de celle qui me
l'inspirait. Oui, Caroline, Louise tait belle; elle l'tait
sans doute, puisque dans ce moment encore je puis le penser et
vous le dire."

Ici Caroline eut une espce d'touffement ou de serrement de
coeur qui l'empcha de respirer. Elle se pencha sur son sige,
eut recours  son flacon. Quand elle fut un peu ranime, elle
continua sa lecture.

"Mon intention, en commenant, tait d'extraire du manuscrit
que je joins ici, ce qui regardait directement le comte de
Walstein et pouvait vous apprendre  le connatre. L'tat
actuel de mon me, le dsordre o je suis, et le peu de temps
que j'ai, ne me permettent pas ce travail. Je craindrais
d'ailleurs d'affaiblir la vrit en retranchant la moindre
chose, en cdant au dsir de vous laisser ignorer  quel point
je fus coupable envers le plus sublime des mortels. Lisez donc
cet crit tel qu'il fut trac dans le temps mme avec l'unique
but de graver dans ma mmoire et mes remords et le souvenir de
mon crime. J'tais loin de prvoir qu'il pt servir un jour 
le rparer, et  en faire la plus cruelle expiation... O
Caroline... Caroline!... il est donc vrai que vous allez avoir
le droit de me har, que je vous le donne moi-mme, que je
vais dtruire ces sentiments qui m'avaient fait oublier
combine j'en tais peu digne! Le seul titre d'ami de Caroline
me rendait fier de mon existence, anantissait pour moi le
pass. L'ai-je donc perdu sans retour ce titre si cher, si
prcieux?... Non, non, je vais au contraire commencer  le
mriter, en vous faisant connatre le seul mortel digne de
vous. Lisez ce cahier."


(Tout ce qui prcde tait crit sur une grande feuille  part
qui enveloppait un cahier dat _du chteau de Ronnebourg_, et
antrieur de cinq annes. Caroline le prit, et lut ce qui
suit.)

_Ecrit au chteau de Ronnebourg, dans la chambre du comte de
Walstein_.

Aot 17...

"Louise tait fille d'un ancien sergent du rgiment de mon
pre, et d'une femme de chambre de ma mre. Ils vivaient,  un
quart de lieue au plus de Ronnebourg, dans une petite ferme
que mes parents leur avaient donne pour rcompense de leurs
services. Pendant mon enfance, j'tais continuellement chez
eux, et dans les bras de la bonne Christine, qui m'avait
nourri, et qui m'aimait comme son propre fils. Fritz, mon
frre de lait, tait mon intime ami; Louise, plus jeune de
quelques annes, tait bien plus encore pour moi. Je ne
pouvais me sparer d'elle un instant, ni quitter la ferme du
bon Johanes.

"Il fallut m'loigner cependant de cette famille qui m'tait
si chre; et lorsqu'on m'envoya dans une universit, je versai
autant de larmes en me sparant de Christine, de Johanes, et
surtout de ma chre petite Louise, qu'en quittant la maison
paternelle.

"J'obtins la permission d'emmener Fritz avec moi, et de me
l'attacher pour toujours. J'ignorais alors que ce garon avait
l'me aussi vile, aussi basse que ses parents l'avaient
honnte, ou plutt le germe de ses vices ne s'tait point
encore dvelopp. Je le voyais actif, intelligent, fidle,
zl pour mon service et pour mes intrts. Il tait fils de
ma nourrice, frre de Louise; que de titres pour l'aimer et
lui accorder toute ma confiance! Aussi fut-il plutt avec moi
sur le pied d'un ami que sur celui d'un domestique.

"Quelques annes de sjour  Erlang affaiblirent beaucoup le
souvenir de la petite ferme de Johanes et des plaisirs de mon
enfance. Ils se renouvelaient cependant quelquefois par les
lettres que Fritz recevait de sa soeur et qu'il me montrait. Il
y avait toujours un petit article si tendre pour son jeune
matre; elle lui recommandait si fort de l'aimer, de le bien
servir; elle lui demandait avec tant d'empressement de mes
nouvelles, que j'tais attendri en les lisant, et que
j'prouvais une vritable impatience de revoir celle qui les
crivait.

"Fritz en reut une qui lui apprenait la mort de leur mre, ma
bonne et chre Christine. Louise tait dsespre. Elle
peignait sa douleur avec une nergie si forte et si nave, que
le coeur le plus dur en aurait t touch. Je pleurai
sincrement celle qui, depuis ma naissance, m'avait prodigu
les soins les plus tendres; je la pleurai plus que Fritz, et
je fus moins vite consol. Je me suis rappel, depuis, qu'un
jour que je lui parlais de mes regrets sur la mort de sa mre,
il lui chappa de me dire: Vous pourrez voir Louise bien plus
librement.

"Si j'avais eu plus d'ge et d'exprience, ce seul mot
m'aurait dvoil son odieux caractre; mais j'avais encore
cette prcieuse innocence qui ne laisse pas mme souponner le
mal, et je n'y fis alors aucune attention.

"Peu de temps aprs, je fus rappel dans ma famille. Je revins
 Ronnebourg quelques mois avant l'arrive du comte, et ds le
lendemain je courus  la ferme de Johanes, accompagn de
Fritz. Grand Dieu! que devins-je en revoyant Louise! quel
changement inou quelques annes avaient apport  sa figure!
quelle l'impression elle me fit! Jamais je n'avais rien vu
d'aussi beau. Elle tait en deuil. Son corset noir marquait sa
taille charmante, et faisait ressortir sa blancheur; l'motion
et le plaisir animaient son teint des plus belles couleurs, et
ses grands yeux bruns de l'expression la plus vive et la plus
touchante; ses cheveux noirs comme le ruban qui les nouait,
rattachs en grosses tresses autour de sa tte, relevaient
toute la fracheur et tout l'clat de la jeunesse. A peine
l'eus-je vue, que tous mes sens furent bouleverss, et qu'elle
produisit sur moi l'effet le plus prompt et le plus terrible.

"En allant  la ferme, j'avais rsolu, pour m'amuser, de
laisser deviner  Louise lequel des deux tait son frre, et
pour cela je m'tais mis  peu prs comme lui; mais mon
extase, mon trouble, mon saisissement, me dcelrent bientt.
Fritz riait, et voyait avec joie l'impression que sa soeur
faisait sur moi.

"Elle tait accourue les bras ouverts et le plaisir dans les
yeux; mais tout  coup elle s'arrta devant moi, me fit une
rvrence gauche, que je trouvai remplie de grces, et, se
jetant au cou de son frre, elle fondit en larmes. J'tais
tout aussi mu qu'elle: le vieux Johanes vint ajouter encore 
mon motion; il me reut avec tendresse et respect. Nous
entrmes dans la ferme. Il me parla de Christine, de sa mort,
de ses regrets, de tout ce qu'elle avait dit sur Fritz et sur
moi. Je voulais rpondre, et je ne pouvais que regarder Louise
et pleurer avec elle.

"Johanes me parla ensuite de ses enfants. Il me demanda si
j'tais content de son fils... Louise est une bonne fille, me
dit-il: elle a soin de moi et de mon mnage; elle remplace sa
mre aussi bien qu'elle le peut. Tant qu'elle sera sage, et
que son frre ira le bon chemin, je serai tranquille et
heureux, jusqu' ce que j'aille  mon tour rejoindre me chre
Christine. Aprs cela, je me fie  Dieu et  monsieur le
baron, pour avoir soin de ma petite famille. N'est-ce pas, mes
enfants, vous consolerez votre vieux pre?

"Louise se prcipite  ses pieds, dans ses bras. Fritz
s'approche aussi; mais il me parut faiblement touch, ou
plutt je ne voyais que Louise, la belle et sensible Louise.
J'aurais voulu me jeter avec elle aux genoux du vieillard, le
nommer aussi mon pre. Je pris ses mains, je les pressai
contre mes lvres: le pre de Louise tait alors pour moi
l'tre le plus respectable. Il tait temps que cette scne
touchante fint; mon coeur ne pouvait plus suffire  tout ce
qu'il prouvait. Je sortis de la ferme, emportant dans ce coeur
perdu d'amour l'image de Louise: Fritz s'en aperut
facilement; c'tait tout ce qu'il dsirait. Une liaison entre
sa soeur et moi l'assurait de ma faveur et de sa fortune;
peut-tre mme allait-il plus loin encore, et se flattait-il de
devenir un jour le frre de son matre. Cette me vile,
intresse, comptait pour rien le dshonneur de sa famille ou
de la mienne, pourvu qu'il y trouvt son compte. Il fit donc
son possible pour attiser le feu dont j'tais dvor, et n'y
russit que trop aisment.

"N'est-il pas vrai, monsieur, me disait-il, que Louise est
devenue bien jolie? Quel dommage si quelque malheureux manant
possdait tant de charmes! Tenez, je crois que j'aimerais
mieux la voir matresse d'un brave seigneur comme vous, que la
femme d'un rustre qui ne sentirait pas ce qu'elle vaut.

"Ce propos et d'autres semblables ne me rvoltrent pas comme
ils l'auraient fait sans doute avant que j'eusse vu Louise. La
seule ide de la possder, n'importe  quel titre, me
transportait. J'avalais chaque jour,  longs traits, le poison
qui corrompait mon faible coeur; il ne s'en passait point que
je n'allasse  la ferme, sous le prtexte de la chasse, et
toujours j'y tais bien reu et par Johanes et par sa fille
lorsqu'ils taient ensemble. Ds que j'arrivais, Louise
courait  la laiterie; elle m'apportait elle-mme un grand
vase rempli de lait; elle y coupait du pain bis; elle en
mangeait quelquefois avec moi. Le bon Johanes me racontait ses
anciennes campagnes en vidant sa bouteille de bire: je
feignais de l'couter, tandis que je dvorais sa fille des
yeux; et je sortais toujours plus passionn.

"Si je la trouvais seule, ces attentions si touchantes, cet
air de plaisir et d'amiti, faisaient place  l'embarras le
plus marqu. Elle commenait des phrases qu'elle n'achevait
pas; elle avait quelquefois l'air mu, attendri. Alors je ne
me possdais plus, je m'approchais d'elle avec transport, je
hasardais de petites liberts, je lui rappelais les jeux de
notre enfance: mais elle me repoussait avec un ton si ferme,
si srieux, si dcid, qu'elle m'imposait malgr moi, et que
je n'osais aller plus loin.

"De retour chez moi, je me plaignais  Fritz de la rserve de
sa soeur; je le conjurais de la voir, de lui parler en ma
faveur, de l'engager  me montrer plus d'amiti, de confiance.
Il riait. Il m'assurait que j'tais aim, passionnment aim;
qu'il le savait bien, et que l'embarras mme de Louise dans
nos tte--tte en tait la preuve. Mais ces jeunes filles,
disait-il, qui, dans le fond, ne demandent pas mieux que de
cder, veulent au moins avoir une excuse.

"Enhardi par cette esprance, je revolais  la ferme: si
Johanes y tait, on me recevait avec toutes sortes de grces;
s'il n'y tait pas, je retrouvais le mme embarras; et si je
devenais pressant, la mme rsistance. Cette conduite me
dsesprait; et mon amour en augmentait au point qu'il ne
connaissait plus de bornes.

"J'tais dans cet tat de trouble et d'effervescence quand le
comte vint  Ronnebourg. Je ne voyais plus que Louise; je
n'existais plus que pour elle: la possder ou mourir tait le
cri continuel de mon coeur. Il ne fallut pas moins que la
rputation de sagesse que le comte s'tait acquise, pour
m'empcher de lui faire, ds les premiers jours, l'aveu de ma
passion. Je redoutais d'abord son excessive raison; mais il
savait si bien cacher une supriorit qu'il avait l'air
d'ignorer lui-mme; son me, en mme temps qu'elle tait
grande et forte, tait si douce et si sensible; il joignait
avec tant de grces la vivacit de la jeunesse  la solidit
de l'ge mr, que celle-ci paraissait  peine, et finit par ne
plus m'effrayer. J'osai compter sur son indulgence; et un jour
qu'en me promenant avec lui il me raillait sur mon air
absorb, rveur, j'osai lui en dvoiler la cause et lui ouvrir
mon coeur. Je n'omis aucun dtail; j'y mis sans doute la
chaleur et le feu dont j'tais pntr. Il me parut que
Walstein m'coutait avec beaucoup d'motion et d'intrt.
Quand j'eus fini il me serra dans ses bras: O mon jeune et
sensible ami! me dit-il, que de chagrins vous vous prparez!
Il allait ajouter quelques conseils, je l'interrompis: Cher
comte! ce ne sont pas des conseils que je vous demande, c'est
de la piti, c'est de l'indulgence; c'est de consentir  voir
ma Louise, et d'attendre pour me juger que vous l'ayez vue. Et
en disant cela, je l'entranai du ct de la ferme.

"Louise tait seule et fort triste; il me parut mme qu'elle
avait pleur, mais elle n'en tait que plus intressante. A
notre arrive, la surprise de voir un tranger couvrit son
beau visage d'une rougeur modeste; sa timidit, son embarras
ajoutaient  ses charmes. Cependant elle se remit, et nous
reut aussi bien qu'il fut possible. J'observai qu'elle
regardait souvent le comte, et qu'il lui chappait des soupirs
qu'elle s'efforait d'touffer: lui la suivait des yeux avec
tonnement, et les jetait ensuite sur moi avec une expression
de douleur.

"Nous fmes le tour du petit jardin potager que Louise
cultivait, il y avait aussi quelques fleurs. Elle nous
cueillit  chacun un oeillet. Je ne pus m'empcher de remarquer
qu'elle donna le plus beau  mon ami; mais ce n'tait sans
doute qu'une politesse, et je ne pouvais pas tre jaloux du
comte, qu'elle voyait pour la premire fois. J'tais plutt
charm qu'elle se conduist avec lui de manire  le prvenir
en sa faveur. Je voyais que rien n'chappait  Walstein,
l'arrangement du petit jardin, la propret du mnage: il eut
l'air de tout voir, de tout sentir.

"Nous sortmes, et nous rencontrmes  quelques pas Johanes,
qui revenait des champs. Sa figure vnrable, sa longue barbe
blanche frapprent le comte. C'est le pre de Louise, lui dis-je.
Il vint  nous, nous parla quelque temps avec son bon sens
accoutum, et nous laissa continuer notre chemin. Je marchais
 ct du comte sans lui dire un mot. Mes regards ardents
cherchaient  pntrer sa pense; il gardait aussi le silence;
enfin je le rompais le premier...

"Eh bien! mon cher comte, suis-je donc si coupable d'adorer
Louise? -- Non, non, me rpondit-il, vous n'tes encore que
malheureux, je le vois; vous deviez l'aimer, l'idoltrer...
Et, m'embrassant avec tendresse: Non, vous n'tes pas
coupable; mais un jour de plus, et peut-tre vous le
deviendrez. Fuyez, mon cher Lindorf, fuyez cette fille
dangereuse; il ne vous reste d'autre ressource. Si l'amiti la
plus tendre, la plus sincre peut adoucir vos peines, toute la
mienne est  vous. Je ne vous quitterai pas; je vous mnerai 
Berlin,  ma terre, enfin o vous voudrez, pourvu que ce soit
loin d'ici. -- La fuir! m'loigner d'elle! vivre sans Louise!
non, jamais, jamais. -- Eh, grand Dieu! que prtendez-vous? me
dit-il vivement; quel peut tre votre espoir, en vous livrant
 cette passion? L'pouser? Pensez  vos parents que vous
plongeriez dans le tombeau. La sduire? Je n'imagine pas que
vous en ayez la dtestable ide. Louise est l'image de la
vertu, de l'honntet; et ce respectable vieillard, qui vous
estime, qui vous aime, qui vous reoit chez lui, trahiriez-vous
sa confiance pour lui ravir ce qu'il a de plus cher au
monde? Non, Lindorf ne sera jamais coupable de cette atrocit.
Il coutera la voix de l'honneur, de la raison, de la
vritable amiti; et s'il verse des larmes, ce ne sera pas du
moins le remords dchirant qui les fera couler...

"Les regards, la voix du comte, avaient une expression que je
ne puis rendre, et qui pntra jusqu'au fond de mon coeur. Il
me semblait que c'tait un dieu, une intelligence suprme
descendue du ciel pour m'clairer. Tout ce que je venais
d'entendre tait si diffrent de ce que me disait Fritz tous
les jours; je m'tais si peu accoutum  envisager ma passion
sous un point de vue aussi criminel, que je fus absolument
atterr; je n'eus pas la force de rpondre un mot. Le comte
qui m'observait, voyant ce qui se passait dans mon me, prit
ma main, et la serrant dans les siennes: Je vois, me dit-il,
que ce que je vous dis fait impression sur vous et que la
vertu va reprendre son empire. Venez, mon ami; allons demander
 votre pre la permission de faire un petit voyage; nous
partirons ds demain. -- Demain! m'criai-je avec transport;
partir demain! m'loigner d'elle! ne pas la revoir! ignorer si
je suis aim, si je la retrouverai! Non, Walstein, non, ne
l'esprez pas; je ne le puis; ce serait m'ter la vie. Alors
appuyant ma tte contre un arbre, et versant quelques larmes
brlantes, j'ajoutai: Oui, sans doute, vos discours m'ont
frapp, et j'en ai senti toute la force. Que n'avais-je un ami
comme vous dans les commencements de cette fatale passion! A
prsent il est trop tard. C'est un feu qui me brle, qui me
dvore. Je le sens trop, il n'y a plus pour moi que Louise ou
la mort. Cependant vous le voulez, j'essayerai de suivre en
partie vos conseils, d'tre quelques jours sans la revoir,
sans aller  la ferme; mais au moins que je sente que je suis
prs d'elle. O mon cher comte! je suis un malade  qui il faut
des mnagements, et qu'un remde trop violent tuerait sur-le-champ.

"Le comte en convint. Il chercha doucement  me calmer,  me
consoler. Il se contenta de la promesse que je lui renouvelai
de ne point aller de quelques jours  la ferme, esprant sans
doute m'amener par degrs  consentir  une plus longue
absence.

"Ds le soir, je dis que je n'tais pas bien. Je voulais
m'imposer l'obligation de rester dans ma chambre. Je sentais
que si j'en tais sorti, mes pas se seraient ports d'eux-mmes
chez Louise. Une feinte maladie m'en tait la libert;
mais elle n'tait pas feinte depuis plusieurs jours. J'tais
consum par une fivre ardente, suite ordinaire des violentes
passion. Je ne dormais plus; je mangeais  peine. Mon
changement excessif alarmait mes parents; mais je leur assurai
que quelques jours de retraite et de tranquillit suffiraient
pour me rtablir. Le comte, qui donna les plus grands loges 
ma fermet, me quittait peu. Tant qu'il tait auprs de moi,
il animait mon courage, il soutenait ma raison, et je sentais
moins le tourment de ma passion; mais ds qu'il s'loignait,
elle reprenait tout son empire, et Fritz y ajoutait de
nouvelles forces.

"Il s'tait bien aperu, par quelques mots qu'il avait
entendus et par ceux qui m'chappaient  moi-mme, que le
comte combattait mon amour. Il en travaillait avec plus
d'ardeur  l'exciter, et il ne fallait pas pour cela de grands
efforts. Ds que j'tais seul avec lui, je ne pouvais
m'empcher de lui parler de sa soeur. Il m'assurait quelle
gmissait de mon absence, et de me savoir malade; que depuis
quatre jours qu'elle ne m'avait vu, elle ne faisait que
pleurer. Cette pauvre fille vous ferait piti, monsieur le
baron; elle vous aime  la folie, et cache tout cela dans son
coeur. Pour moi, je crains qu'elle n'en meure. Je suis toujours
 la rassurer,  lui dire qu'elle n'est pas la premire
paysanne qui ait aim un grand seigneur; qu'elle serait trop
heureuse avec vous, qui tes si bon, si gnreux, et que
certainement vous ne l'abandonneriez jamais.

"Ces conversations, souvent rptes, enflammaient mon
imagination et mon coeur, affaiblissaient ma rsolution. Enfin
un soir, c'tait le cinquime ou le sixime jour de ma
retraite, le comte m'ayant quitt pour aller  la chasse, et
Fritz me parlant de Louise et de son amour depuis une heure,
je ne pus y rsister. Je m'chappe comme un enfant que son
Mentor a laiss  lui-mme, et je vole  la ferme, esprant
bien tre de retour avant l'arrive du comte.

"Johanes tait aux champs, et Louise seule  la maison, son
rouet devant elle. Elle ne filait pas, cependant; sa tte
tait appuye sur une de ses mains, et son mouchoir sur ses
yeux. Elle ne me vit point d'abord, mais, au bruit que je fis
en fermant la porte, elle leva les yeux, et fit un cri. Eh!
mon Dieu! monsieur le baron, dit-elle en rougissant, comment!
c'est vous! On disait que vous tiez si malade! je suis bien
aise de voir que... Je ne lui laissai pas le temps d'achever.
L'intrt que je crus voir dans ce peu de mots, sa rougeur,
ses yeux encore humides de larmes, tout me parut confirmer cet
amour dont Fritz me parlait sans cesse.

"Enchant, transport et de la revoir et de la trouver
sensible, je me prcipite  ses pieds. Je ne sais ce que je
lui dis; ma tte n'y tait plus, et je m'exprimais avec tant
de feu et de vivacit, que Louise en fut effraye; mais elle
ne pouvait ni m'arrter ni m'chapper. Je m'tais saisi de ses
deux mains, que je tenais avec force et que je couvrais de
baisers, lorsque la porte s'ouvre, et le comte parat.

"Je ne sais lequel fut le plus confondu de nous trois. La
surprise me fit abandonner les mains de Louise, qui en profita
bien vite pour sortir prcipitamment. Je m'tais relev; mais
je n'osais regarder mon ami. -- Vous ici, Lindorf! me dit-il
enfin. Je vous ai laiss dans votre chambre, et je vous
retrouve aux pieds de Louise! -- Ce n'est donc pas moi que vous
y veniez chercher? rpliquai-je avec un tonnement plus grand
encore que le sien. Je ne sais ce qui se passait alors dans
mon me. Je n'avais pas de soupon, non, je n'en avais pas;
cependant je ne savais comment expliquer son arrive
inattendue  la ferme.

"J'avais pens d'abord que ne m'ayant pas trouv chez moi, il
m'avait souponn l; mais la surprise qu'il n'avait pu cacher
dtruisait cette ide. -- Non, me dit-il en se remettant, ce
n'tait pas vous que je cherchais ici; j'avais  parler 
Johanes. Je vous expliquerai... et, me prenant sous le bras, il
m'emmena sans que je revisse Louise. Ds que nous fmes
dehors, il me raconta que son sergent recrutait au village
prochain, qu'il venait de lui parler, et qu'ayant engag
plusieurs hommes que le vieux Johanes devait connatre, il
tait entr en passant pour lui demander des renseignements.

"Cela me parut plausible, et dtruisit l'espce d'inquitude
vague que j'avais malgr moi. -- A prsent, me dit le comte,
permettez  mon tour que je vous demande ce que vous faisiez
l, ce que vous disiez  Louise dans une attitude aussi
pressante et avec tant de feu. Pardonnez, Lindorf, vous m'avez
accord votre confiance; je croirais la trahir indignement, si
je ne cherchais pas  vous sauver du plus grand des dangers.
Vous m'aviez promis d'tre huit ou dix jours sans voir Louise.
Quel tait le but de cette visite que vous m'avez cache? -- De
me convaincre que j'tais aim, et dans ce cas l... -- Eh
bien?... -- Et bien! dans ce cas-l. de tout sacrifier 
Louise, de renoncer  tout pour elle: famille, patrie,
fortune, elle me tiendra lieu de tout. Je fuirai avec elle au
bout de monde, s'il le faut. Je lui ai offert,  son choix, un
mariage secret, ou un enlvement; et je suis dcid  l'un ou
 l'autre. Je ne demande pas au comte de Walstein de
m'assister dans cette entreprise, mais je compte au moins sur
sa discrtion. -- Et Louise, me dit-il avec motion, Louise y
consent-elle? -- Elle ne m'a pas rpondu, vous tes entr; mais
elle s'attendrissait. J'ai vu couler ses larmes; et d'ailleurs
je suis assur d'tre aim. -- Vous pourriez vous tromper, me
dit le comte; je crois savoir plus srement encore que Louise
aime ailleurs. -- Elle aime ailleurs? rptai-je avec fureur;
si je le croyais!... Mais non, Louise est l'innocence mme;
elle ne sort jamais de chez elle; elle ne voit que son pre,
son frre et moi. -- Et un jeune paysan du village, reprit le
comte, qu'on nomme Justin, je crois. On assure que Louise et
lui s'aiment depuis trois ans, et que Johanes ne veut point
consentir  ce mariage, parce que Justin est pauvre; mais s'il
est vrai qu'il soit aim....

"Je ne pouvais plus rien entendre; mon sang bouillonnait dans
mes veines; la jalousie et toutes ses fureurs pntraient mon
me. J'interrompis le comte en l'arrtant par le bras, et,
fixant sur lui des yeux gars: Puis-je savoir, comte, de qui
vous tenez ces informations? Il me parat bien tonnant... Ma
physionomie tait si renverse, et le son de ma voix si altr
en prononant ce peu de mots, que le comte en fut alarm.

"Au nom du ciel, Lindorf, me dit-il en m'embrassant, cher
Lindorf, calmez-vous, remettez-vous: il se peut que l'on m'ait
tromp. Je m'en informerai, je le saurai, je vous le promets.
Avant qu'il soit peu, je vous apprendrai de qui je tiens ces
dtails, et s'ils sont fonds. O mon ami! ajouta-t-il avec le
ton le plus pntr, vous dchirez mon coeur: il n'est rien que
je ne fasse pour vous rendre  vous-mme et au bonheur. -- Au
bonheur! dis-je  demi-voix, il n'y en aura jamais pour moi
sans Louise.

"Cependant les amitis du comte, sa manire affectueuse et
tendre, m'avaient un peu remis: je pensai qu'en effet il tait
mal inform. Je connaissais ce Justin, et jamais je n'avais eu
sur lui le moindre soupon. C'tait un pauvre orphelin, dont
le seul avantage tait une assez jolie figure cache sous des
haillons grossiers, qui attestaient son extrme pauvret.
Elev par charit dans la paroisse, on lui avait confi la
garde de tous les troupeaux. J'avais entendu parler souvent de
la dextrit, de l'honntet, du zle et mme du courage avec
lesquels il remplissait son petit emploi. Tous les animaux
prospraient par ses soins: il savait les gurir de la plupart
de leurs maladies; il savait aussi les dfendre, et il avait
dj tu deux loups qui avaient attaqu son troupeau. On
vantait encore ses talents. Il faisait de jolis ouvrages en
bois et en osier, seulement avec son couteau; il avait la voix
trs-belle, et jouait trs-bien du flageolet sans avais jamais
eu d'autres matres que la nature, les oiseaux, et peut-tre
l'amour. Souvent en chassant je m'tais arrt pour l'couter;
mais jamais il ne m'tait entr dans l'esprit que le pauvre
berger Justin pt tre mon rival. Louise me paraissait si fort
au-dessus de lui! Il est vrai que je la voyais au-dessus de
tout. En y rflchissant alors, je pensai que dans le fait
leur naissance tait bien gale, un peu plus de fortune
mettait seule quelque diffrence entre eux, et, malgr sa
misre, Justin tait un fort joli garon. Je me rappelai
trs-bien que, dans mes courses frquentes  la ferme, j'avais
souvent rencontr le troupeau de Justin de ce ct-l. Il est
vrai qu'il y tait toujours lui-mme, et que jamais je ne
l'avais trouv chez Louise. Quelquefois j'avais parl  elle
ou  son pre des chants et du flageolet du jeune berger, il
ne m'avait pas paru qu'ils y eussent fait la moindre
attention.

"Enfin, tour  tour rassur ou tourment, je ne savais ce que
je devais croire; dans le fond, cette rivalit m'humiliait
trop pour ne pas chercher au moins  en douter.

"Ds que je fus chez moi j'appelai Fritz. Fritz, li
intimement avec sa soeur, et qui passait chez son pre la
moiti de sa vie, devait en savoir quelque chose. Je le
questionnai trs-vivement sur Justin, sur ses liaisons avec
Louise, sur leur inclination prtendue et sur le mystre qu'on
m'en avait fait. D'abord il parut trs-surpris; il nia tout,
parla du pauvre Justin avec le plus grand mpris, m'assura que
sa soeur pensait de mme, et qu'elle serait trs-offense de
ces bruits, et finit par me demander de qui je pouvais tenir
une telle imposture. J'eus l'imprudence de nommer le comte. --
Monsieur le comte sait bien ce qu'il fait, rpondit Fritz en
secouant la tte; il n'a garde de vous conter que c'est lui-mme
qui aime Louise, et qui, ce matin encore... Mais il faut
pas tout dire.

"Il feignit de vouloir sortir. Je le retins de force. Aprs
s'tre fait beaucoup presser, il m'apprit que depuis le jour
que j'avais men le comte  la ferme, il tait devenu
passionnment amoureux de Louise; que pendant ma retraite il
n'avait pas pass un seul jour sans y retourner, et sans
chercher  la sduire par les offres les plus blouissantes;
que ce matin mme encore, lui, Fritz, l'avait trouv l, prs
d'elle, et qu'il avait voulu l'engager au secret vis--vis de
moi. Peut-tre l'aurais-je gard, ajouta-t-il, pour ne pas
trop chagriner monsieur; mais quand je vois qu'il cherche 
calomnier ma soeur, en l'accusant d'aimer un gueux comme
Justin, je ne puis plus me taire; aussi bien je voulais
consulter monsieur le baron l-dessus. Louise est sage; oh!
elle est sage, et d'ailleurs elle aime trop monsieur le baron
pour en aimer un autre... Mais, aprs tout, que sait-on? les
jeunes filles... Ce comte est si riche, si pressant! et puis
il est son matre, lui, il n'y a l ni pre ni mre. Tout cela
est diablement tentant; et s'il allait aussi l'enlever! car il
l'aime au point qu'il est capable de tout. Le mieux ne serait-il
pas de le prvenir? Si monsieur le baron le voulait, cela
serait fait dans un tour de main. Nous mettrons Louise en
sret. Pour moi, je l'ai toujours dit, j'aime mieux qu'elle
soit  monsieur qu' tout autre.

"Pendant que Fritz me parlait, mon agitation tait excessive.
Je me promenais  grands pas dans ma chambre, ne sachant ce
que je devais penser de la conduite du comte. Mon estime pour
lui tait si bien tablie dans mon me, que je ne pouvais me
persuader une telle perfidie. Ces discours si tendres, si
persuasifs, cette loquence si touchante de la vritable
amiti, n'auraient donc t que des piges pour m'loigner de
Louise, pour m'enlever cet objet ador.

"Je ne pus soutenir cette horrible ide. Elle me parut
absolument incompatible avec le caractre reconnu du comte; et
regardant Fritz avec colre, je lui ordonnai de sortir de ma
prsence, et de ne plus outrager mon ami par des impostures
auxquelles je n'ajoutais aucune foi. Je fis plus, je voulus
aller joindre le comte, et lui parler sans dtour de cette
infme accusation, sr que d'un seul mot il effacerait chez
moi jusqu' la moindre trace du soupon.

"J'y courus; mais je trouvai avec lui mon pre, qui ne nous
quitta pas de la soire, et devant qui une telle conversation
tait impossible; la leur roulait sur les devoirs de la
socit, sur les moeurs, sur le vritable honneur. Le comte dit
 ce sujet des choses si fortes et si bien senties; il exprima
avec tant d'nergie la faon de penser la plus noble et la
morale la plus pure, que j'eus honte intrieurement d'avoir pu
douter un instant de sa vertu, et que je me promis mme de ne
point lui en parler. Il me semblait que ce serait un nouvel
outrage, et que, vis--vis d'un homme tel que lui, c'tait moi
qui aurais  rougir de mes soupons. Il fallait, d'ailleurs,
jusqu' un certain point, le compromettre avec mon domestique,
et cela ne se pouvait pas; je rsolus donc me taire, et de
faire taire Fritz, qu'un faux zle pour mes intrts pouvait
avoir gar.

"Mais tout en repoussant de mon coeur ce qu'il m'avait dit sur
le comte, je n'en tais pas moins dcid  profiter de sa
bonne volont pour l'enlvement de sa soeur. J'admirais les
principes du comte sans me sentir la force de les imiter, ou
plutt je m'aveuglais sur les suites de cette action.
J'imaginais consoler,  force de bienfaits, le vieux Johanes.
Insens que j'tais! comme si l'or pouvait ddommager un pre
de la perte de sa fille, et d'une fille telle que Louise! Mais
je ne raisonnais plus, je n'tais plus  moi-mme. Funeste et
terrible effet des passions! Qu'elles sont redoutables,
puisqu'elles peuvent garer  ce point un coeur fait pour tre
honnte et vertueux!

"Le lendemain matin, le comte vint chez moi avant que je fusse
lev: il tait habill et bott. -- Lindorf, me dit-il, je vais
jusqu'au village pour voir mon sergent et mes hommes. Je ne
vous propose pas de venir avec moi, parce que je veux passer 
sa ferme de Johanes,  qui j'ai  parler. Aprs votre scne
d'hier, j'imagine que vous et Louise seriez galement
embarrasss de vous revoir devant un tiers. Je vous avertis
que j'y vais, ajouta-t-il en riant, afin que si vous voulez
encore vous chapper, vous n'ayez pas la mme surprise
qu'hier, et aprs m'avoir serr la main, il me laissa seul.

"Cette visite  la ferme, dont il me parlait de si bonne foi,
aurait d me rassurer plutt que de m'alarmer. Il ne pouvait
savoir que j'tais averti, donc il n'y avait point de mystre;
cependant je n'tais pas  mon aise. Une sorte de dfiance
s'insinua dans mon me, je sonnai. Fritz n'tait pas l, ce
fut un des laquais de mon pre qui vint prendre mes ordres. Il
tait du village, et il y allait tous les jours. Je lui
demandai, de l'air le plus indiffrent qu'il me fut possible,
si le sergent du comte tait l pour recruter; il me rpondit
que oui, et mme qu'un de ses frres s'tait engag, et aussi
ce Justin, que le comte avait prtendu tre amant aim de
Louise. Monsieur le comte, me dit-il, est un si digne homme,
que tous nos jeunes gens voudraient servir sous lui.

"Cet loge naf me fit rougir de nouveau de mes doutes.
Tranquille, et sur le comte et sur ce Justin, je ne pensai
plus qu'au projet d'enlever Louise, et de me l'attacher pour
jamais. Cette ide fermentait dans ma tte et dans mon coeur. A
vingt ans, enflamm par une passion aussi ardente, on
n'imagine aucun obstacle  ce qu'on dsire. Second par Fritz,
tout me paraissait possible, et je l'attendis avec impatience
pour nous concerter ensemble; mais il ne paraissait point, et
le comte revint.

"Tout occup de mon dessein, gn par sa prsence, il me
trouva l'air fort extraordinaire, et me le dit tout
naturellement. Je vis qu'il cherchait  me sonder. Ne voulant
pas trop le compromettre, je ne m'ouvris qu' demi; mais j'en
dis assez pour lui faire comprendre que je persistais dans mes
projets de la veille. L'aprs-dne, il me quitta pour aller,
me dit-il, crire quelques lettres dans sa chambre, aprs quoi
nous devions nous promener ensemble  cheval.

"J'eus envie de profiter de cet instant o il me laissait
seul, pour aller m'claircir avec Louise, obtenir enfin cet
aveu tant dsir, et la dcider  partir; mais je pouvais
trouver son pre avec elle, et ma course serait inutile. Une
lettre que je lui remettrais moi-mme adroitement parait  cet
inconvnient: j'allai l'crire: elle se ressentait du trouble
de mon me. Je renouvelais  Louise mes propositions de la
veille; je lui jurais un amour ternel, et m'engageais  lui
en donner toutes les preuves qu'elle pourrait en exiger. Je
lui demandais une rponse, et je la renvoyais  son frre pour
tous les arrangements.

"Ma lettre faite et plie, j'allais la porter, lorsque Fritz,
que je n'avais pas revu depuis la veille, entre dans ma
chambre avec prcipitation: Monsieur, me dit-il, vous m'avez
trait hier d'imposteur; o pensez-vous que soit en ce moment
Monsieur le comte?... Un frisson parcourut mes veines... --
Mais, chez lui, sans doute: pourquoi me dis-tu cela?... -- Oui,
chez lui! c'est--dire chez ma soeur, o je viens de le voir de
mes propres yeux. -- Prends garde  ce que tu dis... le
comte... il est impossible. -- Vous pouvez vous en convaincre,
monsieur: allez-y; peut-tre le trouverez-vous encore dans le
jardin, o il attend Louise. Elle n'tait pas  la maison, ni
mon pre non plus; il a charg le petit garon de la ferme
d'aller la chercher promptement. J'tais dans un coin de la
cour; il ne m'a pas vu; et ds qu'il est entr dans le jardin,
je suis venu pour dire  monsieur que je n'tais pas un
menteur.

"A mesure que Fritz parlait, ma rage augmentait par degrs;
bientt elle fut  son comble. Jou avec tant de perfidie et
d'indignit... et par qui? par l'homme que je respectais, que
je vnrais le plus au monde, par l'ami  qui je m'tais
confi!

"Je renvoyai Fritz. Un mouvement presque machinal me fit
saisir mes pistolets; je les chargeai  balle sans remarquer
qu'ils l'taient dj, et, les prenant avec moi, je sortis
dans une fureur qui tenait de l'garement, et dans quelques
minutes je me trouvai prs de la ferme. Il fallait passer
au-dessous du jardin; la haie dans cet endroit tait basse.
J'aperus en effet le comte, se promenant avec l'air de
l'impatience, et regardant sans cesse du ct de la porte du
jardin oppos  celui o j'tais. Je n'avais pas eu le temps
de penser  ce que je devais faire, que cette porte s'ouvre,
et que je vois Louise, la timide et modeste Louise,  qui
jamais je n'avais pu drober la moindre faveur, courir les
bras ouverts au-devant du comte, se prcipiter dans les siens,
lui baiser les mains, le laisser presser les siennes, arrter
sur lui ses beaux yeux brillants d'amour et de joie. Je ne
sais comment je n'expirai pas; mais je crus toucher  mon
dernier moment. Un froid mortel glaait mes veines; mes forces
m'abandonnrent, et je fus contraint de m'appuyer contre un
arbre.

"La fureur me ranima bientt; je jetai les yeux sur ce fatal
jardin. Les deux amants (car je ne doutai plus de leur
intelligence) se parlaient avec feu; le visage du comte
rayonnait de plaisir; jamais je ne l'avais vu aussi anim. Je
ne pouvais les entendre; mais il paraissait par ses gestes
qu'il demandait avec ardeur quelque chose que Louise refusait
faiblement.

"Enfin le comte tire une bourse qui me parut pleine d'or, et
la prsente  Louise. Elle baisse les yeux, hsite encore un
moment; enfin elle la prend d'un air moiti confus, moiti
attendri. Le comte l'embrasse et tous les deux ensemble
rentrent dans la maison, au moment o j'allais sauter
par-dessus la haie qui nous sparait, et peut-tre immoler deux
victimes  ma rage. Je ne me connaissais plus. Je me serais
sans doute t la vie, si je n'avais vu le comte sortir de la
ferme avec la tranquillit de l'innocence et de la vertu, que
je pris pour celle de l'amour satisfait; et courant  lui mes
deux pistolets  la main: Dfends-toi, tratre, m'criai-je en
lui en appuyant un sur la poitrine, et lui prsentant l'autre;
te-moi une vie que tu m'as rendue odieuse, ou laisse-moi
dlivrer la terre d'un monstre de perfidie... Il voulut
m'arrter le bras, me parler. Je n'coute rien, lui dis-je.
Convaincu par mes propres yeux... Dfends-toi, ou je suis
capable de tout.

"En disant cela, je portai la bouche d'un de mes pistolets sur
mon front: plus heureux sans doute si le coup tait parti!
Mais le comte le prvint, et se saisissant du pistolet: Vous
le voulez? dit-il, il recule quelques pas, et tire son coup en
l'air; le mien part en mme temps, et va frapper mon gnreux
ami. Je le vois chanceler, et tomber  mes pieds inond de
sang, en s'criant: Ah! malheureux Lindorf! quand vous saurez...
ah! vous tes bien plus  plaindre que moi!.

{Ici s'achevait le premier volume de l'dition de 1786}

"Ma fureur s'teignit  l'instant mme. Je jetai loin de moi
l'arme meurtrire, et, me prcipitant sur mon ami, je cherchai
 arrter avec mon mouchoir le sang qui sortait de sa
blessure. Le coup avait donn dans le visage; plus de la
moiti d'une joue tait emporte. Il me dit qu'il croyait
avoir le genou fracass, mais qu'il sentait que ses blessures
n'taient pas mortelles.

" Je m'efforai de le relever  demi, de l'appuyer contre un
arbre, et de lui donner tous les secours que le lieu
permettait. J'tais si troubl, que je ne songeais point que
j'en aurais pu trouver  la ferme, dont nous n'tions pas 
vingt pas. Dans ce premier moment, je ne savais mme plus ce
qui avait pu causer cet affreux malheur; toute autre ide que
la sienne tait efface de mon esprit. Je le soutenais contre
ma poitrine, et, malgr mon tremblement, je vins  bout de lui
faire, avec nos deux mouchoirs, une sorte d'appareil.

"Quand j'eus fini, la mmoire me revint tout  coup. Ah Dieu!
c'est moi, c'est moi, malheureux, qui l'ai mis dans cet tat
affreux! disais-je en gmissant, en me cachant le visage
contre terre, en poussant des cris inarticuls! -- Lindorf, me
disait le pauvre bless, cher Lindorf, calmez-vous; coutez-moi.
Il vous reste un moyen de rparer vos torts, de conserver
mon estime, mon amiti, de les augmenter mme. Oui, vous me
serez plus cher que jamais, si vous me promettez, sur votre
honneur, ce que je vais exiger de vous... Je ne doutai pas
qu'il ne s'agt du sacrifice de mon amour; mais l'action
atroce que je venais de commettre avait fait une telle
rvolution dans mon coeur que je n'hsitai pas un instant, et
que je m'engageai par les serments les plus forts. Eh bien! me
dit le plus gnreux des hommes, j'exige que cette aventure
soit  jamais un secret entre vous et moi. Heureusement nous
n'avons pas de tmoins; laissez-moi dire ce que je voudrai sur
mon accident; et gardez-vous de me dmentir. Vous l'avez jur;
et, je le rpte, ce n'est qu' cette condition que je puis
vous pardonner et vous aimer encore. Un seul mot vous te 
jamais mon amiti.

"Je voulus parler, les sanglots m'en empchrent. Je ne pus
que baiser sa main et la presser contre mon coeur, dchir de
remords. Malgr mes soins, le sang sortait toujours de la
plaie. Il voulut, avec mon aide, essayer de se relever; mais
il s'aperut alors que sa blessure au genou tait plus
fcheuse qu'il ne l'avait pens. Le pistolet tait charg 
double coup; une balle s'tait carte, et nous jugemes que
l'articulation tait casse; du moins il ne pouvait absolument
se soutenir, et retomba par terre. Je me dtestais; je
poussais des cris de douleur; je me prosternais aux pieds de
mon ami, et c'tait lui qui me consolait. Allez  la ferme
chercher des secours, me dit-il enfin, vous y trouverez la
preuve que je n'tais pas, comme vous avez pens, le plus
indigne des hommes. Allez; et, sur toutes choses, songez 
votre serment; si vous y manquez, je ne vous revois de ma vie.

"Je courus, sans lui rpondre,  la ferme. J'entre
prcipitamment, et ce que je vis me mit  l'instant au fait de
la conduite du comte, et me fit abhorrer la mienne. Le berger
Justin, trs-bien habill, tait  ct de Louise, dont il
tenait une main des les siennes. Elle se penchait vers lui
avec l'expression de la tendresse et du bonheur. Le vieux pre
Johanes, assis vis--vis d'eux, contemplait avec joie ce doux
spectacle, ainsi que la bourse que le comte venait de donner 
Louise, et que j'avais regarde comme le prix de son
dshonneur. Elle tait sur la table avec une autre tout aussi
grosse. J'aperus ce tableau d'un coup d'oeil, et je puis
attester que la seule impression qu'il me fit prouver fut
d'ajouter  mes remords. Ma pleur, le sang dont j'tais
couvert les effrayrent. -- O mes amis! dis-je en entrant,
venez tous au secours du comte; il est ici prs, bless: venez
tout de suite. -- Ah Dieu! notre cher bienfaiteur! s'crirent
 la fois Louise et Justin. Nous courmes tous en dsordre o
je l'avais laiss.

"La perte de son sang et la douleur l'avaient affaibli; il
tait  peu prs sans connaissance. Louise courut chercher de
l'eau, du vinaigre.

"Il revint  lui, et leur dit avec peine qu'un malheureux
pistolet avec lequel il avait voulu s'amuser, en partant dans
ses mains, avait caus tout ce dsastre, et que je m'tais
trouv l par hasard.

"Il s'agissait de le transporter au chteau. Justin courut 
la ferme chercher une espce de brancard et un matelas: nous
l'tendmes dessus. Justin, dans la force de la jeunesse,
anim par la reconnaissance, et n'ayant pas, comme moi, le
poids accablant du remords, nous fut trs-utile. Louise et son
vieux pre nous aidrent aussi de tout leur pouvoir. Nous nous
mmes en marche. Pendant ce lent et pnible trajet, quelques
propos de Justin et Louise me firent comprendre qu'ils
s'aimaient depuis trs-longtemps, et que, ce jour-l mme, le
comte avait vaincu tous les obstacles et conclu leur mariage,
en donnant  Justin une ferme assez considrable dans sa terre
de Walstein, sous la seule condition qu'ils se marieraient et
partiraient tout de suite; Johanes devait y aller avec eux.
Cette nouvelle et ces dtails me rendaient bien criminel; mais
ma passion pour Louise tait si bien teinte, que j'entendis
mme avec une sorte de plaisir qu'elle s'loignerait, et que
je ne la reverrais plus. Je sentais que sa seule prsence
aurait t pour moi un reproche continuel.

"Enfin nous arrivmes; et lorsque nous emes dpos le
brancard dans la cour, et appel des gens pour nous aider, mon
premier soin fut de monter  cheval, et de courir  bride
abattue chercher des chirurgiens  la ville prochaine. Elle
tait  plus de trois lieues; cependant je fis une telle
diligence, que je les ramenai  l'entre de la nuit. Je
trouvai tout le chteau dans la consternation la plus
affreuse. La manire dont mon pre me reut, en m'embrassant
tendrement, en louant mon zle, me prouva qu'il ignorait
absolument que j'eusse quelque part  ce malheur. Il tait
dj dans un tel dsespoir, que c'et t pour lui le coup de
la mort, s'il avait appris la vrit. Cette considration,
plus que mon serment, me fit garder le silence; mais j'ose
assurer qu'il en cotait  mon coeur, et que j'aurais voulu,
dans ces premiers moments, me rendre aussi odieux  tout
l'univers que je l'tais  moi-mme.

"Les chirurgiens, aprs avoir extrait les balles et sond les
blessures du comte, dclarrent qu'elles n'taient pas
mortelles, mais qu'il y avait  craindre qu'il ne perdt
entirement un oeil et l'usage de sa jambe, qu'ils parlrent
mme de couper. Le comte, qui se mfiait un peu de leur
habilet, s'y opposa fortement, et soutint avec un courage
inou et le pansement, qui fut trs-douloureux, et l'arrt
qu'on lui pronona. Je ne pus y assister; mais ds que
l'appareil fut mis, je rentrai dans sa chambre, et je jurai de
n'en ressortir qu'avec lui.

"Je ne sais comment ma profonde affliction ne trahit pas notre
secret: elle tait extrme; mes larmes ne tarissaient point;
et la malheureuse victime de ma barbarie ne cessait de
chercher  me consoler. Il en vint jusqu' me dire et me jurer
qu'il regardait cet vnement comme un bonheur; que son got
et ses talents l'avaient toujours port  l'tude plutt qu'
l'tat militaire; qu'il avait obi  son pre et au roi en
prenant le mtier des armes; mais qu'il tait charm d'avoir
un prtexte spcieux pour le quitter, afin de se livrer
uniquement  la politique. D'ailleurs, me dit-il, je vous
crois guri de votre passion. Le remde, il est vrai, a t
violent; mais s'il a eu son effet, je ne puis que bnir le
ciel de tout ce qui s'est pass.

"Oui, sans doute, j'tais guri; je l'tais au point que,
trois semaines environ aprs ce malheur, j'appris sans la
moindre motion et mme avec joie, par Justin, qui venait tous
les jours savoir des nouvelles de son bienfaiteur, qu'il avait
pous Louise, et qu'ils taient prts  partir pour leur
nouvelle habitation. Le comte,  ce sujet, entra dans quelques
dtails avec moi. Par dlicatesse il n'avait pas voulu
jusqu'alors m'en parler; mais je l'en sollicitai.

"Le lendemain de la visite que vous avions faite ensemble  la
ferme, effray de la violence de ma passion, le comte rvait
aux moyens d'en dtourner les terribles effets, lorsque son
sergent lui prsenta un jeune homme qu'il venait d'engager sa
bonne mine et sa profonde tristesse frapprent et
intressrent le comte; il le questionna sur les motifs qui le
foraient  se faire soldat. Le naf Justin ne chercha point 
les dguiser. Passionnment amoureux de Louise depuis
plusieurs annes, mais n'ayant aucune esprance; rebut par
Johanes, menac par Fritz, il voulait mourir, mais en brave
garon, et en combattant les ennemies de son roi. Egalement,
disait-il, je mourrai de douleur de voir Louise  un autre, et
ce malheur ne me manquerait pas, car son pre a jur qu'elle
ne serait jamais  moi. Le comte lui demanda s'il tait aim
autant qu'il aimait. -- Eh! mon Dieu! sans doute, rpondit-il:
sans cela, l'aimerais-je comme je le fais depuis si longtemps?
Pauvre chre Louise! je l'ai vue hier pour la dernire fois de
ma vie, et nous avons tant pleur, que nous tions pour en
mourir. Je me rappelai, me dit le comte, que lorsque vous me
mentes chez Louise, sa tristesse nous frappa... Mais j'espre,
ajouta Justin, que lorsque je serai parti, elle sera moins
malheureuse. Son pre, et surtout son frre, la maltraitent
tous les jours  mon sujet; c'est pour cela que j'ai voulu
m'loigner absolument. Je souhaite qu'elle se console; pour
moi, je ne me consolerai jamais...

"Le comte fut extrmement touch, et conut  l'instant le
gnreux projet de faire le bonheur de ces deux jeunes amants,
en me sauvant du plus grand des dangers. Il ne dit rien 
Justin, voulant premirement parler  Louise, et savoir d'elle
la vrit. Il alla deux fois chez elle sans pouvoir la trouver
seule; enfin il guetta si bien le moment, qu'il y parvint. Il
n'eut pas de peine  obtenir d'elle l'aveu de son amour pour
Justin. Son coeur en tait plein; et depuis qu'elle le savait
engag, elle ne faisait que pleurer, et cherchait, de son
ct, l'occasion de le recommander au comte. Elle lui dit que
leur inclination avait commenc longtemps avant la mort de sa
mre; que, ds ce temps-l, elle allait tous les jours le voir
au pturage. C'tait pour lui donner le signal de venir le
joindre, et pour l'accompagner lorsqu'elle chantait, qu'il
avait essay de jouer du flageolet, et qu'il y avait si bien
russi; c'tait pour lui faire ses paniers, ses fuseaux, ses
rouets, qu'il avait commenc  tresser l'osier et  sculpter
le bois. Elle montra au comte de petits groupes trs-joliment
travaills: dans l'un, on voyait Justin assis aux pieds de
Louise, et tous les deux assez reconnaissables; l'autre, mieux
fait encore, reprsentait le jeune berger terrassant un loup;
car c'tait pour elle aussi qu'il avait donn ses premires
preuves de courage, en tuant un loup qui attaquait une des
vaches de Johanes.

"Comment la tendre et reconnaissante Louise et-elle pu
refuser son coeur  celui qui l'avait si bien mrit? Aussi,
disait-elle au comte avec feu et sentiment, je l'aime de toute
mon me, et je l'aimerai toujours quand mme je ne le verrais
plus... Hlas! nous avions un espoir, un seul espoir. Souvent
je disais  Justin, quand il se dsolait d'tre aussi pauvre:
Console-toi, mon bon ami; laisse seulement revenir notre jeune
matre; il parlera  mon pre, et j'ai dans le coeur qu'il nous
mariera. Il est bien revenu, mais... Elle s'arrta... -- Mais!
achevez... -- Mais je vois bien, dit-elle en baissant le yeux
et rougissant, qu'il n'y a rien  faire. Je serais mme bien
fche qu'il st que j'aime Justin, car mon frre m'assure
qu'il le tuerait. Au reste,  prsent que Justin sera loin,
cela m'est bien gal; je veux le lui dire la premire fois, et
s'il veut tuer quelqu'un, ce ne sera plus que moi...

"Le comte la rassura. Il lui promit qu'elle serait bientt
heureuse; que Justin tait  lui actuellement; qu'il en
pouvait disposer, et qu'il voulait en faire l'poux de Louise.
A peine pouvait-elle croire ce qu'elle entendait, et cet
espoir lui paraissait un songe; mais il lui dit que le soir
mme elle le verrait ralis; qu'il allait parler  Justin, et
qu'ensuite il parlerait  Johanes...

"C'est ce jour mme, mon cher Lindorf, me dit le comte; c'est
lorsque, aprs tre convenu de tout avec le jeune paysan,
aprs avoir joui du doux spectacle de la joie la plus vive et
la plus pure, je venais le proposer pour gendre  Johanes, que
je vous trouvai aux genoux de sa fille. La pauvre Louise, qui
savait ce que je venais faire chez elle, qui m'attendait avec
toute l'impatience de l'amour, fut trouble  l'excs d'tre
surprise avec vous. J'avoue que je le fus aussi, au point de
ne pouvoir vous le cacher, et ce fut l peut-tre le
commencement de vos soupons. J'en avais presque aussi, moi,
sur Louise. Nous avait-elle tromps Justin et moi? Etait-elle
d'accord avec vous? Voil ce que je brlais de savoir, et
votre rponse ne m'claircit qu' demi. Elle me confirma
seulement dans l'ide que vous couriez le plus grand danger,
et qu'il fallait,  tout prix, vous arracher l'objet d'une
passion  laquelle vous tiez rsolu de tout sacrifier.

"Je hasardai, vous vous le rappelez, une demi-confidence sur
Justin, imaginant que peut-tre votre amour s'augmentait de
l'ide qu'il tait partag. Si vous l'aviez reue avec plus de
modration, je l'aurais faite entire; mais votre garement
m'effraya. Je vis votre raison prs de vous abandonner; vos
mouvements, votre regard, avaient quelque chose de convulsif
qui me fit frmir. Je vis que ce n'tait pas le moment de
frapper les grands coups; j'en avais mme trop dit, et je
n'avais fait qu'attiser le feu.

"Je cherchai donc  vous calmer,  vous ramener. Je vous
promis de prendre des informations. Par l j'esprais gagner
du temps, donner  Louise celui de s'loigner avec son poux,
et prvenir vos projets de mariage ou d'enlvement.

"Voulant donc presser cette union, j'allai ds le lendemain
matin chez Johanes, aprs vous en avoir averti, uniquement, je
l'avoue, pour que vous ne vinssiez pas troubler notre
entretien. Je ne vis Louise qu'un instant; mais ce fut assez
pour me convaincre du tort que je lui avais fait la veille, en
la souponnant d'intelligence avec vous. Cette ide l'avait
tourmente elle-mme toute la nuit: mais son inquitude, sa
douleur, sa navet ne me laissrent pas le moindre doute.

"Elle me quitta. Je restai seul avec son pre. Je lui parlai
d'abord de mes recrues; j'en avais la liste, que je lui lus.
Au nom de Justin, je vis la joie se rpandre sur sa
physionomie. -- Comment, dit-il, ce coquin s'est engag? Que le
ciel en soit lou; nous en voil dbarrasss! -- Comment,
Johanes, ce coquin? Mais je ne veux point d'un coquin dans ma
compagnie, et je vais lui rendre son engagement. -- Gardez-vous-en,
monseigneur, avec le respect que je vous dois. Quand
je dis coquin, ce n'est pas que ce ne soit le plus honnte
garon du village, et brave comme le roi: a vous tue un loup
sans balancer; jugez ce qu'il fera d'un homme! Vous n'aurez
pas un meilleur soldat; mais s'il faut tout vous dire, ajouta-t-il
en baissant la voix, ne s'tait-il pas mis dans la tte
d'tre amoureux de ma Louise, et la petite sotte ne voulait-elle
pas l'pouser bon gr mal gr!... Un garon qui n'a pas
le sou, lev par charit! J'aurais mieux aim, je crois, la
tuer que de la lui donner. Mais, Dieu soit lou! le voil
parti, ou peu s'en faut; et j'espre que nous n'entendrons
plus parler de lui. C'est dommage pourtant! Il avait bien soin
de nos troupeaux; il a sauv ma vache avec un courage... Sans ce
diable d'amour... -- Et ne pensez-vous point  marier Louise
pour la consoler du dpart de Justin? -- Plt au ciel qu'elle
le ft dj! a ne donne que du tourment. A prsent que me
voil tranquille d'un ct, je vais avoir des inquitudes de
l'autre. Je vois bien aussi que notre jeune baron rde autour
d'elle. Tant qu'elle avait son Justin, elle n'tait que trop
bien garde; mais  prsent je ne sais trop ce qui en
arrivera. Je ne peux pas dfendre ma maison  mon jeune
matre, comme je l'avais dfendue  Justin. On a ses affaires:
on ne peut pas toujours tre l. Je mourrais content si je la
voyais bien tablie; mais il n'y a pas d'apparence. Dans ce
village, ils sont tous pauvres; et Louise n'est pas riche. --
Eh bien, Johanes, si vous le voulez, je la marierai, moi,  un
de mes fermiers, jeune, honnte homme, et fort  son aise. Il
possde en propre dans ma terre de Walstein,  quelques
journes d'ici, une mtairie qui est, je crois, plus
considrable que celle-ci; et, comme je l'aime beaucoup, je
lui donnerai, en le mariant, une bourse de cinquante ducats,
et autant  votre fille pour les frais de la noce, et pour
commencer le mnage. Voyez si ci parti vous convient; ce sera
une affaire faite. Johanes, tout merveill, voulait se
prosterner devant moi. -- O monseigneur, si je le veux! J'en
pleure de joie et de reconnaissance; toute ma crainte est que
lui ne veuille pas de Louise; et s'il allait savoir cette
amourette de Justin.. -- Ne craignez rien; il n'en sera pas
jaloux. Justin est son meilleur ami; et plus Louise l'aimera,
plus il sera content. Le bon Johanes ouvrait de grands yeux et
n'y comprenait rien. Il fallut lui expliquer la chose. Il n'en
revenait pas d'tonnement; mais il confirma son consentement
avec d'autant plus de joie, qu'il faisait le bonheur de sa
fille.

"Ma seule condition fut qu'ils iraient tout de suite habiter
ma ferme. Il n'y mit aucun obstacle; il se proposa mme de
suivre ses enfants, et de s'tablir avec eux. Je le chargeai
du soin d'apprendre le tout  Louise, et je le laissai pour
courir au village. Je rendis  Justin son engagement de
soldat, en lui remettant l'acte de donation de la ferme, et la
bourse de cinquante ducats que j'avais promise, et je me htai
de revenir auprs de vous. Votre air, tantt rveur, tantt
agit, quelques mots entrecoups, l'absence de Fritz, qui
avait disparu depuis la veille, tout me fit craindre que vous
n'eussiez concert ensemble un projet dont l'excution serait
peut-tre plus prompte que je ne le pensais. Je rsolus donc
de hter, autant que possible, le mariage et le dpart de nos
jeunes gens, et ce fut dans cette ide que je retournai encore
 la ferme. Je voulais mettre cette condition  mes bienfaits,
et donner  Louise le prsent de noces que je lui destinais...
Vous savez le reste, cher Lindorf, et comment vous ftes abus
par une fausse apparence. Louise avait t tout le jour au
village, chez une parente, peut-tre pour viter une nouvelle
visite de votre part. Son pre, impatient de lui apprendre son
bonheur, l'tait all chercher: ils avaient rencontr
l'heureux Justin, qui venait au jardin; il leur montra son
trsor. Le petit garon que j'avais envoy chercher Louise,
lui ayant dit que je l'attendais au jardin, elle n'couta que
le premier mouvement de sa joie, accourut prs de moi, et me
tmoigna sa reconnaissance de manire  vous faire une
illusion cruelle.

"Oui, je me mets  votre place dans ce terrible moment; jugez
donc si je vous pardonne! Un peu plus de confiance de ma part,
un peu moins de vivacit de la vtre, et ce malheur n'arrivait
pas. Au reste, je vous le rpte, mon cher Lindorf, il ne
serait rel pour moi que si vous aviez t souponn.

"Ce rcit me fut fait  plusieurs reprises, et toujours en
excitant chez moi un renouvellement de douleur et de remords
dchirants. Je racontai  mon tour au comte  quel point
l'indigne Fritz avait contribu  mon garement. Depuis le
jour fatal, je ne l'avais pas revu; il tait disparu du
chteau. J'appris de son pre qu'il s'tait fait soldat, et je
n'en ai plus entendu parler.

"Ds le lendemain de cet affreux vnement, mon pre crut
devoir aller lui-mme  la cour l'apprendre au roi, et
laissant le comte  mes soins, il fit ce triste voyage. Le roi
fut vritablement touch de cette nouvelle. Il envoya sur-le-champ
ses chirurgiens  Ronnebourg, et dit  mon pre qu'il y
viendrait lui-mme ds que le bless serait hors de tout
danger.

"Les chirurgiens confirmrent ce qu'avaient dit le prcdents;
seulement ils se flattrent que la blessure du genou ne serait
pas aussi fcheuse qu'on l'avait craint, et que le comte en
serait quitte pour boiter. J'avais fait tendre un lit dans sa
chambre: le jour, la nuit, je ne le quittais pas un instant,
et je m'efforais, par les soins les plus assidus, de lui
prouver tout l'excs de mon repentir. Il y paraissait aussi
sensible que si ce n'avait pas t moi qui l'eusse mis dans le
cas de les recevoir.


"Je lui fis des lectures pour le distraire ds qu'il fut en
tat de les soutenir. Jusqu'alors ma lgret, mon extrme
vivacit, et cette funeste passion pour Louise, m'avaient
empch d'tudier. J'appris  connatre tout le charme de ce
genre d'occupation, qui remplit le coeur et l'me, en mme
temps qu'il orne l'esprit. Il me fut ais de m'apercevoir que,
dans le choix des livres qu'il me demandait, son but tait
plutt de m'instruire et de m'y faire prendre got, que de
s'amuser lui-mme.

"Ces lectures taient suivies de rflexions justes et
profondes, qui taient pour moi des traits de lumire. Le plus
souvent il tournait la conversation sur les devoirs d'un
militaire: il me les peignait avec force; il me prouvait
combien ils taient compatibles avec les moeurs et le vritable
honneur, et  quel point le vrai courage pouvait s'allier avec
l'humanit et la sensibilit..... Homme excellent! si j'ai
quelques vertus, c'est  lui que je les dois. Il m'a fait ce
que je suis, et ces deux mois de retraite avec lui formrent
plus mon coeur, mon jugement, avancrent plus mes
connaissances, que n'avait fait toute mon ducation
prcdente."

(Ici, en marge du cahier, se trouvait crite, d'une encre
rcente, le rflexion suivante que Lindorf venait d'y
ajouter:)

"O Caroline! voil l'homme auquel vous tes unie; voil celui
auquel, dans ce moment sans doute, vous tes fire
d'appartenir, et que vous jurez de rendre heureux. Quel que
soit l'excs de son bonheur, il en est digne; et si je lui
rends Caroline, tous mes torts sont rpars."

Nous n'avons point voulu interrompre cette intressante
narration par le dtail de tout ce qu'elle fit prouver 
Caroline. Nous laissons  chaque lecteur le soin d'en juger
d'aprs son propre coeur, et de marquer comme il le voudra les
endroits o le cahier fut pos et repris, et o il tomba des
mains de l'pouse du comte; ceux o le coeur battait plus ou
moins fort; celui o un cri s'chappa. Ce qu'il y a de sr,
c'est qu'il ne fut pas lu jusqu'ici sans interruption, et qu'
cette page un mouvement prompt et involontaire lui fit saisir
la petite bote: elle l'entr'ouvrit seulement, et la referma
tout de suite avec une sorte de crainte respectueuse, comme si
ses regards l'avaient profane; puis elle la posa tout prs
d'elle et reprit le cahier.

"Un mois aprs cet vnement, le roi, sachant que son favori
pourrait le voir, vint  Ronnebourg avec peu de suite. Je lui
fus prsent pour la premire fois. Il me tmoigna de la
bienveillance, et m'assura de sa protection; mais quelle fut
ma confusion quand je l'entendis me faire des compliments sur
les preuves d'amiti que je donnais au comte dans cette triste
circonstance, et sur les soins assidus que je lui rendais!...
Ah! sans mon pre,... je crois que, tombant  ses pieds, je
lui aurais avou combien je les mritais peu, et  quel point
j'tais coupable. Lorsqu'on eut prvenu le comte, le roi passa
dans sa chambre avec mon pre et moi. Quelques moments aprs,
ils dsirrent tre seuls et nous sortmes. Une heure
s'coula, mon pre fut rappel, et je ne tardai pas  l'tre
aussi. Quand je rentrai, je le trouvai aux genoux du roi, dont
il baisait la main. Venez, mon fils, me dit-il, venez vous
jeter avec moi aux pieds du meilleur des matres, et remercier
le plus gnreux des amis... Le comte remet sa compagnie aux
gardes, et,  sa prire, Sa Majest veut bien vous
l'accorder... Mritez un si grand bienfait en imitant, s'il
est possible, votre prdcesseur.... Ah! c'tait aux genoux du
comte que j'aurais voulu me jeter, et mourir de ma confusion.
J'en fis mme la dmonstration: mon pre, qui crut que la joie
m'garait, me retourna du ct du roi, qui me releva avec
bont, en me confirmant ce que mon pre m'avait dit, et en
m'exhortant, comme lui,  imiter le comte... L'imiter! dis-je
en m'approchant de lui, en me baissant sur la main qu'il me
tendait; est-il un mortel qui puisse approcher de tant de
vertus?.... Et moi!... Il m'arrta par un regard, et en
pressant sa main sur ma bouche... Ah! mon ami, mon
bienfaiteur, mon dieu tutlaire! si dans ce moment-l tu
parvins  modrer le transport de ma reconnaissance, laisse-moi
du moins l'exhaler sur ce papier; laisse mon coeur se
pntrer de tes vertus, et de l'obligation qu'elles m'imposent
de me rendre digne de toi! En vain de ce lit de douleur, o te
retient ma barbarie, tu voudrais m'empcher de ma la retracer;
en vain tu me cries: "Arrte, cher Lindorf! si je pouvais
aller jusqu' toi, ce serait pour dchirer, pour anantir cet
inutile souvenir, que je voudrais, au contraire, effacer de ta
mmoire comme il le sera de la mienne.." L'effacer de ma
mmoire! Non, Walstein, non: tant que j'existerai, mon crime y
restera grav en traits ineffaables... Cet crit subsistera. Je
m'impose la loi de le relire une fois tous les ans. Mes
enfants le liront aussi; ils apprendront de toi  me
pardonner: mais ils verront  quels excs peuvent entraner
les passion non rprimes."

(Le cahier de Lindorf finissait ici. Le but qu'il s'tait
propos en le remettant  Caroline lui avait fait ajouter la
note qui suit:)

"Le comte, quoique j'crivisse ce que vous venez de lire, ne
voulut pas mme en entendre la lecture; et, pour le contenter,
je fus oblig de lui dire que j'avais brl ce manuscrit; mais
je le conservai avec soin, et j'en rends grces  la
Providence.

"A prsent, Caroline, vous connaissez tous les dtails du
premier de mes crimes.

"Je vais employer les moments qui me restent,  vous apprendre
par quelle fatalit je fus entran  celui que je me reproche
plus encore, et achever de vous faire connatre le seul homme
digne de vous.

"Passez au second cahier, dat de Risberg. Je vais l'crire
sans interruption... Grand Dieu! quelle pnible tche!... O
Caroline! plaignez au moins le coupable, mais malheureux
Lindorf."

Caroline, le coeur oppress, les yeux inonds de larmes,
pouvait  peine lire. Cependant un intrt si vif, si
pressant, l'animait, qu'elle n'y put rsister. Elle essuya ses
yeux, et prit en soupirant le second cahier.

IIE CAHIER DE LINDORF.

De Risberg.

"Ds que le comte fut assez bien remis pour soutenir le
voyage, nous partmes ensemble pour Berlin.

"Je pris possession de ma compagnie, que je trouvai dans le
meilleur tat possible; et lui se livra dans son cabinet  des
tudes profondes et suivies, qui, jointes au peu d'exercice
qu'il prenait, altrrent sa sant. Il maigrit beaucoup; et
son application continuelle lui donna cette courbure dans la
taille qui vous aura sans doute frappe. Mais il n'avait plus
la moindre prtention  la figure; et l'tude tait devenue
chez lui une vritable passion.

"Il se livrait entirement  la politique. Par un travail
assidu, il se mit en tat, en deux ou trois annes,
d'entreprendre les ngociations les plus difficiles, et de
remplir avec le plus grand succs le poste brillant qu'il
occupe encore aujourd'hui.

"Ds notre arrive  Berlin, il m'avait prsent chez sa
tante, madame la baronne de Zastrow, celle chez qui la jeune
comtesse Matilde demeurait depuis sa naissance. Veuve depuis
quelques annes et n'ayant pas d'enfants, elle regardait cette
nice comme sa fille et son unique hritire. Le comte
chrissait aussi sa petite soeur, pour laquelle il avait les
soins du pre le plus tendre. Il m'en parlait souvent 
Ronnebourg, et ne me cachait point qu'il verrait avec plaisir
que je m'attachasse  elle, et qu'un lien de plus vnt
cimenter notre amiti. Je trouvai Matilde charmante; mais elle
avait  peine treize ans. Ce n'tait encore qu'une fort
aimable enfant, avec qui je jouais avec plaisir, mais qui ne
m'inspirait pas ce que m'avait inspir Louise. Cependant,
comme mon coeur tait alors parfaitement libre, et que la
maison de la baronne de Zastrow tait fort agrable, j'y
allais rgulirement tous les jours, et j'y tais reu comme
l'intime ami du comte.

"Matilde, surtout, m'accablait d'amitis; elle m'appelait son
frre; elle me disait en riant qu'elle ne voyait presque plus
le sien depuis qu'il tait si devenu si laid et si savant, et
que c'tait  moi  le remplacer. Je me prtais  ce badinage;
je la nommais aussi ma soeur ma chre petite soeur, et je me
conduisais avec elle comme si en effet elle l'et t.

"Quoiqu'elle ft trs-jolie et qu'elle se formt tous les
jours, elle ne m'inspirait point encore d'autre sentiment que
celui d'une amiti vraiment fraternelle. Son genre de beaut,
sduisant peut-tre pour tout autre, n'tait prcisment pas
celui que je prfrais. Ce n'taient ni les traits rguliers
et frappants de Louise, ni cette physionomie enchanteresse, ni
ce regard cleste qui va chercher le sentiment jusqu'au fond
de l'me, cette bouche si nave, ce son de voix si
touchant.... Ah! Caroline, un mot de plus, et ce cahier ne
vous parviendrait jamais. Laissez-moi m'occuper du comte, ne
voir que lui, ne penser qu' lui, me pntrer de cette sublime
ide, oublier tout le reste... O en tais-je?... Je vous
parlais, je crois, de la jeune comtesse Matilde. Vous ne devez
pas l'avoir vue; elle tait  Dresde lorsque vous tiez 
Berlin; et mme elle y est encore, madame de Zastrow y ayant
fix son domicile... Elle ne ressemble point  son frre, tel
du moins qu'il tait avant mon malheur. Matilde n'est pas
grande. Le caractre de sa physionomie est la gaiet et la
vivacit. Tout est proportionn chez elle  sa petite taille:
c'est un petit nez retrouss, de petits yeux bleus, fins et
rapprochs, une petite bouche de rose toujours prte  rire,
un petit minois chiffonn, la plus jolie petite main et le
plus joli petit pied possible; enfin toutes les grces de
l'enfance. Sa petite figure ronde et mutine excitait le
plaisir et la joie, mais jamais un tendre sentiment. Elle
paraissait elle-mme incapable d'en ressentir, en sorte qu'on
badinait avec elle sans y voir aucun danger ni pour elle ni
pour soi-mme . . .

"Cependant, insensiblement elle perdit beaucoup de cette
gaiet foltre qui la caractrisait. Elle riait encore; mais
le plus souvent c'tait un rire forc, bientt suivi d'un
soupir. Elle cessa peu  peu de me donner le nom de frre, et
de m'en accorder les privilges. Quand je voulais l'embrasser,
elle reculait en rougissant; et quand je l'appelais ma chre
petite soeur, elle me rpondait par un grave _monsieur_, qu'elle
semblait mme avoir de la peine  prononcer.

"Le comte s'aperut plus tt que moi de ce changement. Ou je
suis bien tromp, me disait-il quelquefois, ou le coeur de
notre jeune tourdie commence  tre bien d'accord avec mon
projet. Et le vtre, mon cher Lindorf, o en est-il? Pourrai-je
bientt vous appeler mon frre?

"J'tais trop vrai pour cacher au comte que je n'en tais
encore qu' la tranquille amiti; mais certainement, lui
disais-je, mon coeur puis n'est plus capable d'aimer
autrement.... (ah! Caroline, combien je m'abusais!) et puisque
la charmante Matilde ne le ranime pas, c'est fini pour la vie.
Dans quelle erreur vous tes! me rpondit-il:  vingt-trois
ans vous vous croyez blas sur l'amour, et vous ne le
connaissez pas encore! Votre passion pour Louise tait plutt
une effervescence des sens qu'un vritable sentiment. Son
excs mme en tait la preuve, et je n'en veux pas d'autre que
l'enlvement que vous mditiez. Mon ami, quand un amant
prfre son propre bonheur, son propre intrt  celui de
l'objet aim, croyez que son coeur est faiblement touch. Je
souhaite que ce soit ma soeur qui vous fasse sentir la
diffrence de ce que vous avez prouv au vritable amour.
Elle est assez jeune pour attendre cette heureuse poque;
peut-tre mme est-ce sa grande jeunesse qui la retarde. Vous
ne voyez encore qu'une enfant; mais cette enfant commence 
devenir sensible. Il n'y a de l qu'un pas  l'intrt plus
vif qu'elle va vous inspirer.

"J'embrassai le comte en l'assurant que dj j'aimais assez
Matilde pour m'occuper avec plaisir du temps o je l'aimerais
davantage, et o je pourrais donner le nom de frre au
meilleur des amis; mais que j'avais encore de torts  effacer,
 faire oublier; que sa charmante soeur mritait un coeur tout 
elle, qui pt sentir tout le prix du sien.

"Peu de temps aprs cette conversation, il fut nomm 
l'ambassade de Russie. Nos adieux furent tendres et
m'affectrent beaucoup. Depuis mon crime (car je ne puis
donner un autre nom  ce malheur), je ne regardais jamais le
comte sans un renouvellement de douleur et de remords. Cette
physionomie si belle, cette dmarche si noble, ce regard qui
exprimait tant de choses, me revenaient sans cesse  l'esprit.
Pour lui, il ne paraissait rien regretter, et lorsqu'il me
voyait attacher en soupirant mes regards sur ses cicatrices,
quelquefois mme me prosterner  ses pieds par un mouvement
involontaire: Bon jeune homme! me disait-il en me relevant, et
me serrant dans ses bras, un ami tel que tu le seras toujours
pour moi, un coeur comme le tien, mrite bien d'tre achet par
la perte d'un oeil. Peut-tre si j'avais une matresse serais-je
moins philosophe; mais tel que je suis, je ne dsespre
point de trouver une femme assez raisonnable pour m'aimer.
C'est l'amour qui fut la cause de mon malheur, c'est  lui 
le rparer!..... Ah! sans doute il le rparera. Le ciel est
juste, il t'a donn Caroline, et je serai seul malheureux.

"Avant de me sparer du comte, je le suppliai de me donner son
portrait tel qu'il tait lorsqu'il vint  Ronnebourg. Je
savais que cette miniature existait; je voulais l'avoir pour
me retracer plus fortement encore et ma faute et sa
gnrosit: il me la refusa absolument. Non, mon cher ami, me
dit-il, vous n'aurez mon portrait ni d'une manire ni d'une
autre. Oubliez et ma figure passe et ma figure actuelle,
comme je les oublie moi-mme; ne pensez qu' mon coeur: il vous
est attach pour la vie et sera toujours de mme. Je
n'insistai pas, parce que je le vis dcid, et qu'il me
restait une ressource.

"La jeune comtesse Matilde possdait un portrait en mdaillon
de son frre; mais depuis son accident elle ne le portait plus
du tout, et lui-mme, je crois, l'avait oubli. Elle me
l'avait montr une fois; je l'avais trouv parfait. J'obtins
d'elle, sans beaucoup de peine et sous le sceau du secret, de
m'en laisser prendre une copie: c'est celle que je joins ici,
Caroline, et que je vous prie d'accepter. Vous tes la seule
personne au monde  qui j'en puisse faire le sacrifice; mais
je sais que vous en sentirez le prix: regardez-le souvent, et
pensez, en le regardant, que la belle me qui animait ces
beaux traits existe encore, et plus pure et plus belle. Oui,
le changement mme de ses traits lui donne un nouveau lustre,
et ce n'est pas pour votre poux que ces cicatrices doivent
vous donner de l'horreur... Mais, Caroline, si vous en
prouvez pour son malheureux assassin, pensez  ses remords, 
son repentir,  tout ce qu'il doit souffrir en vous faisant un
tel aveu, en vous conjurant d'en aimer un autre, en
s'loignant de vous pour toujours. Une telle expiation doit
suffire pour effacer mon crime et m'obtenir un gnreux
pardon.

"Le comte, en me quittant, m'avait promis de m'crire aussi
souvent que ses occupations pourraient le lui permettre. Tout
entier aux devoirs de son tat, il lui restait peu de temps 
donner  des correspondances de plaisir ou d'amiti.
Cependant, quelque temps aprs son arrive 
Saint-Ptersbourg, je reus de lui les lettres que je joins  ce
paquet. Lisez-les, Caroline; vous les trouverez numrotes
dans leur ordre; votre poux s'y peint lui-mme mieux que je
ne pourrais le faire..."

Caroline prit les lettres, chercha le n 1, et l'ouvrit
promptement. L'criture lui rappela d'abord ce petit billet au
crayon, le seul qu'elle et reu de sa vie dont l'impression
avait t si vive et si courte: elle sentit aussi l'aiguillon
dchirant du remords. Pendant quelques moments, ses larmes
l'empchrent de rien distinguer; enfin elle put lire. La
lettre tait date de Ptersbourg, un an environ avant son
mariage; elle contenait ce qui suit:

_Lettre du comte_ DE WALSTEIN _au baron_ DE LINDORF.

Saint-Ptersbourg, 7, 17...

No. I.

"Une lettre que je reus hier de Matilde m'a confirm ce que
je souponnais dj depuis longtemps. Vous tes aim, mon cher
Lindorf. Cette me pure et nave, tonne elle-mme du nouveau
sentiment qui l'agite, n'a pas su le cacher aux yeux
clairvoyants de l'amiti fraternelle. Chaque phrase, chaque
mot de sa lettre dclent son secret, et je ne crois pas la
trahir en le confiant  son poux... oui, son poux, cher
Lindorf... En vain votre dlicatesse s'en dfendrait plus
longtemps; elle doit cder  tout ce que je vais vous dire, ou
plutt vous rpter. J'ai beaucoup rflchi  notre dernire
conversation. Parce que vous n'aimez pas encore ma soeur avec
ces transports, cette ardeur dvorante que vous ressentiez
pour Louise, vous ne vous croyez pas digne d'elle, et vous en
concluez que vous n'aimerez jamais! Cependant vous avouez, et
je le crois, que vous avez la plus tendre amiti pour Matilde,
et qu'elle est mme en ce moment non-seulement la femme que
vous prfrez, mais la seule qui vous intresse... Ah! mon
cher ami! que faut-il de plus pour le bonheur? Un sentiment si
doux laisse-t-il quelque chose  dsirer? Et quand vous y
joindrez encore la reconnaissance de tous ceux qu'elle aura
pour vous, craignez-vous de ne pas l'aimer assez pour la
rendre la plus heureuse des femmes? Ah! je crois son bonheur
bien plus assur que par une passion violente, qui se consume
bientt dans ses propres flammes, et ne laisse que du vide et
des regrets. Depuis que je m'occupe de cette union, qui
serait, je l'avoue, un des plus grands plaisirs de ma vie,
j'ai tudi avec plus de soin que vous ne le pensez le
caractre de Matilde et le vtre. Chaque remarque que j'ai
faite m'a confirm dans mon ide, et convaincu que vous tiez
ns l'un pour l'autre... Sans tre belle comme Louise, ou
comme beaucoup d'autres femmes, ma soeur a dans la figure ce je
ne sais quoi qui plat tous les jours davantage, parce qu'il
dveloppe toujours quelque agrment de plus, et qu'il consiste
dans le jeu vari d'une physionomie anime, plus que dans la
rgularit des traits, qui finit toujours par fatiguer. Vous
me direz peut-tre qu'elle n'est pas sensible, et que vous
l'tes  l'excs.

"Je vais bien vous surprendre, mon cher Lindorf, et peut-tre
vous fcher; mais je crois Matilde pour le moins aussi
sensible que mon jeune ami. Sous cette apparente lgret de
l'enfance, j'ai su dmler l'me la plus capable de s'attacher
fortement. Dj, vous le voyez, la petite insensible a fort
bien su vous apprcier. Elle saura vous aimer; jamais vous
n'aurez  vous plaindre de son coeur Son esprit a tout ce qu'il
faut aussi pour plaire au vtre et pour vous fixer. Son
aimable vivacit, sa gaiet soutenue, ses talents vous
prserveront de l'ennui, le plus cruel flau du bonheur
conjugal. Sa bont, sa douceur, adouciront cette fougue
naturelle qui vous emporte si souvent malgr vous-mme au del
des bornes de la modration, et dont au reste vous m'avez paru
bien corrig...

"Je vous entends, mon cher Lindorf; je sais d'avance ce que
vous allez me dire: Voil la certitude de mon bonheur, il est
vrai; mais celui de Matilde... Va, mon ami, je te le dis encore,
je n'en suis pas en peine; et quand je te presse d'pouser ma
soeur, crois que je connais bien tout ce qu'elle peut attendre
du coeur le plus excellent et du caractre le plus sr que je
connaisse. Oui, sans doute, Matilde serait heureuse; j'ose te
dfier de me dmentir l-dessus. D'ailleurs elle t'aime: ainsi
plus de bonheur pour elle sans Lindorf; et, quoi que tu en
dises, tu l'aimes aussi plus que tu ne le crois. Mon ami,
l'amour honnte n'est autre chose qu'une vive amiti, fonde
sur une estime rciproque, et toujours exalte par la
diffrence des sexes. Voil ce que Matilde vous inspire dj;
et que sera-ce donc quand des intrts communs, une mme
famille, des enfants, viendront y ajouter encore? Des enfants!
Lindorf, sens-tu comme moi combien la mre de nos enfants doit
nous tre chre?

"O mon ami! l'espce de sentiment que vous prouvez pour ma
soeur ne peut que s'augmenter tous les jours, acqurir de
nouvelles forces, et vous conduire tous les deux au bonheur.
Renoncez donc  de vains scrupules, et prparez tout pour ce
charmant lien. Parlez  Matilde, parlez  ma tante: vous
n'aurez pas besoin de beaucoup d'efforts avec la premire; ma
tante sera peut-tre plus difficile. Elle destinait sa nice 
un neveu du dfunt baron de Zastrow, hritier de ses biens et
de ses titres; mais je lui crirai. Elle aime trop ma soeur
pour ne pas renoncer  cette ide, et consentir  son bonheur.
D'ailleurs elle vous connat, et vous reoit assez bien pour
que vous puissiez esprer son aveu.

"Adieu, mon cher Lindorf; rpondez-moi tout de suite. Il me
tarde de savoir si j'ai pu vous convaincre que vous tes tel
qu'il le faut pour tre le frre chri de votre ami.

"ED. COMTE DE WALSTEIN."

_P. S_. "L'intendant de ma terre de Walstein tant mort depuis
peu, je me suis fait un plaisir de donner sa place  l'honnte
Justin, qui conduisait sa ferme  souhait. J'ai reu hier sa
rponse. Elle est si nave et peint si bien leur bonheur, que
je crois vous faire plaisir de vous l'envoyer, et je la joins
ici. Peut-tre auriez-vous mieux aim celle de Matilde... O mon
jeune ami! si cela est, vous pouvez l'pouser sans crainte."

Soit que la lettre de Justin ft reste par hasard dans celle
du comte, soit que Lindorf et pens qu'elle pouvait
intresser Caroline, elle tait jointe au cahier. Nous croyons
aussi faire plaisir  nos lecteurs de la leur donner, et de
les ramener un moment auprs de la belle Louise, qu'ils n'ont
srement pas oublie.

_Lettre de_ JUSTIN _ Son Excellence M. le comte_ DE WALSTEIN,
_ambassadeur  la cour de Ptersbourg_.

MONSEIGNEUR,

"Je suis sr, comme je connais monseigneur le comte, qu'il
aurait lui-mme la joie dans le coeur s'il avait pu voir comme
sa lettre nous a tous rendus encore plus heureux que nous ne
l'tions dj; et, avant de l'avoir reue, je ne croyais pas
que cela ft possible. Il est vrai que je ne croyais pas non
plus que le pauvre Justin ft jamais digne d'tre l'intendant
de monseigneur. A prsent, je sens bien que je suis capable de
remplir cette belle charge, qui me rend aussi fier que si
j'tais le roi: oui, je suis capable de tout pour monseigneur.
J'espre bien que je le contenterai, et qu' son retour il
trouvera tout en bon ordre. Nous sommes dj tablis au
chteau depuis deux jours. Ma chre petite femme regrettait
d'abord un peu la ferme; mais  prsent elle dit qu'elle est
bien partout avec moi, avec le respect que je dois 
monseigneur, car je sais qu'il ne faut pas se vanter; mais
quand on est le mari de Louise et l'intendant de monseigneur,
on peut bien avoir un peu d'orgueil. -- Le vieux pre est aussi
tout fier et tout gaillard, cela l'a rajeuni de dix ans. Il ne
m'appelle plus que _monsieur l'intendant;_ et  tous les repas
il boit un verre de vin de plus  l'honneur de monseigneur. Il
n'y a pas jusqu' nos deux petits marmots qui sont bien joyeux
d'tre au chteau: ah! comme ils s'amusent dans les jardins de
monseigneur! L'an court dj partout: c'est un robuste petit
compagnon; et son petit frre, que Louise nourrit toujours,
sait dj un peu dire le nom de monseigneur. C'est le premier
mot que nous leur apprenons; et quand le grand-pre boit  la
sant de monseigneur, l'an te vite son petit bonnet. Cela
fait, en vrit, deux gentils petits drles, et presque aussi
beaux que leur mre. Je n'oserais pas raconter tout cela 
monseigneur, s'il ne m'ordonnait de lui donner des nouvelles
du vieux pre, de la jeune femme, des petits enfants..... et
de mon flageolet, que j'allais encore oublier; mais Louise,
qui sait par coeur la lettre de monseigneur, me le rappelle. Il
va toujours son train: j'en joue  Louise pour l'amuser
pendant qu'elle nourrit son petit, et le plus grand danse 
cette musique joyeuse. Nous sommes comme les oiseaux dans leur
nid; le mle chante  sa femelle pendant qu'elle couve.
Monseigneur voit bien  prsent que je suis l'homme le plus
heureux qu'il y ait au monde. Tout a russi chez nous; quand
nous sommes dans la prairie, nous voyons sauter autour de nous
quatre veaux, trois poulains avec leurs mres, et je ne sais
combien de brebis, de chvres et d'agneaux, sans compter nos
petits enfants. C'est pourtant  monseigneur que nous devons
tout cela! Aussi je crois que monseigneur est peut-tre encore
plus heureux que nous, parce que c'est lui qui a fait le bien,
et nous qui l'avons reu; mais cela est juste. Il lui manque
cependant une Louise. Que le bon Dieu la lui donne! Nous le
prions tous les jours pour monseigneur; car, en vrit,
monseigneur est dans notre coeur tout  ct de Dieu. Qu'il
accorde  monseigneur tout ce qu'il peut dsirer, et une
longue vie. Ce sont les voeux sincres de ses trs-humbles
serviteurs et concierges de la terre de Walstein."

Walstein, ce 12, 17...

JUSTIN ET LOUISE.



CONTINUATION DU CAHIER.

"Je rpondis au comte par le courrier suivant. --
Reconnaissance, plaisir de lui appartenir de plus prs, dsir
ardent de justifier la bonne opinion qu'il avait de moi,
certitude de mon bonheur, promesse de celui de Matilde; voil
ce que me lettre exprimait, et ce que mon coeur me dictait. Le
seul sentiment que je n'y trouvai point tait l'amour; mais le
comte venait de me convaincre qu'il n'tait pas ncessaire au
bonheur, et que l'espce d'attachement que j'avais pour sa
soeur nous rendrait plus heureux. Il avait trop d'ascendant sur
moi pour ne pas me persuader. Je le crus d'autant mieux, que
l'ide que j'tais aim donna un degr de vivacit de plus 
mes sentiments pour l'aimable Matilde. Je ne la revis pas sans
motion; et j'en eus mme une assez vive pour me rassurer tout
 fait, lorsqu' la suite d'une conversation que j'eus avec
elle, elle me permit, en rougissant beaucoup, de parler  sa
tante, et de tcher de la faire entrer dans les ides de son
frre.

"Je crus cependant devoir attendre, pour cette dmarche, que
le comte m'et prvenu, et lui et crit comme il me l'avait
promis. Je le dis  Matilde, qui l'approuva, et qui ne
craignit plus de m'avouer un penchant autoris par son frre.

"Je continuai donc  venir tous les jours chez la baronne de
Zastrow, et  lui faire une cour assidue qui me russissait
peu. Depuis le dpart de son neveu, elle avait entirement
chang de conduite avec moi. Toujours polie, mais trs-froide,
elle affectait de me recevoir avec la plus grande crmonie,
et prenait si bien ses mesures, que je ne pouvais dire un seul
mot  Matilde en particulier.

"Ces obstacles, ces contrarits devaient sans doute augmenter
mon amour. J'en avais du moins un dpit secret, qui
n'chappait pas  Matilde, et la consolait de tout, en lui
persuadant qu'elle tait aime. Ah! sans doute elle l'tait.
L'amiti, l'intrt le plus vif, la reconnaissance,
m'attachaient  cette aimable enfant; et si, dans ce temps-l,
j'avais obtenu sa main, peut-tre me serais-je mpris moi-mme
sur la nature de mes sentiments pour elle.

"J'attendais cependant sans beaucoup d'impatience l'effet des
promesses du comte et de sa lettre  sa tante.

"Il m'crivit qu'il n'avait pu la persuader encore pour
consentir  cette union; qu'elle tenait avec force  ses
projets sur le jeune baron de Zastrow, actuellement en voyage;
mais qu'il tenait encore plus au sien, et qu'il y parviendrait
srement. Il me conjurait de ne pas me rebuter, d'attendre
avec patience. Un hritage considrable qui dpendait de cette
tante obligeait  quelques mnagements; mais de manire ou
d'autre il en viendrait  bout, et me regardait dj comme son
frre.

"Je voulais montrer cette lettre  ma jeune amie, et j'allai
tout de suite  l'htel de Zastrow. Il tait exactement ferm.
Point de portier, pas un seul domestique  qui je pusse
m'adresser. Cette singularit me frappa. La veille encore, j'y
avais t reu comme  l'ordinaire, et rien n'annonait un
dpart. J'allai prendre des renseignements dans le voisinage:
on avait vu en effet partir une berline de trs-grand matin,
mais on ne savait rien de plus.

"J'tais dans l'tonnement le plus profond, lorsque je vois
venir  moi la femme de chambre de Matilde. Je cours  elle;
je veux l'interroger, elle ne m'en donne pas le temps. -- Ne me
demandez rien; je ne sais rien; je ne puis mme vous dire o
sont ces dames. Hier, quand vous ftes parti, j'entendis
madame parler haut, mademoiselle pleurer. Toute la nuit on a
fait des paquets; on a pleur; on a grond, et on a fini par
me donner mon cong et par monter en berline. Mais
mademoiselle, en me disant adieu, m'a mis ceci dans la main...
C'tait un papier chiffonn  mon adresse.

"Je le pris, je l'ouvris promptement, et d'abord je n'y
compris rien: c'tait une note de vaisselle et autres effets.
Enfin je dcouvris entre les lignes et les chiffres ce qu'elle
m'avait crit. "Ah! M. Lindorf! me disait-elle, nous allons
partir pour Dresde dans quelques heures; nous y resterons
longtemps, bien longtemps, peut-tre toujours. Qu'allez-vous
penser quand vous viendrez demain, et que vous ne retrouverez
plus votre petite amie? Serez-vous afflig comme elle? Oui,
soyez-le un peu, je vous en prie, mais pas trop cependant; car
je vous promets de penser  Dresde comme  Berlin, et comme je
penserai toute ma vie; et puis n'ai-je pas un frre, un bon
frre? Ecrivez-lui tout de suite, et si vous voulez me
rpondre un mot, envoyez-le lui. Il n'y a que ce moyen pour
que je puisse avoir de vos lettres. Il faut qu'elles passent
par la Russie; mais qu'est-ce que cela fait, si elles me
parviennent? Je voudrais tre aussi sre que ceci vous
parviendra. Je ne savais comment faire pour vous crire;
heureusement ma tante m'a donn une longue note  copier. Ds
qu'elle me regarde je fais un chiffre, et ds qu'elle sort
j'cris une ligne. Quand j'aurai fini, je pourrai peut-tre la
donner  cette pauvre Charlotte, qu'on m'te, parce qu'elle
aurait pu m'aider, parce qu'elle vous aime... Elle nous rendra
bien ce petit service! Je suis fche de tromper ainsi ma
tante; mais... comme elle aussi m'a trompe! Jusqu' ce soir
je ne savais pas un mot de ce dpart; non, je vous le jure,
pas un mot. N'est-ce pas bien affreux? Partir ainsi sans vous
revoir! Ah! je pleure si fort, que je ne puis plus crire, et
ma tante va revenir. Ma note ne ressemble plus  une note 
prsent, c'est une lettre tout entire: il faut la cacher bien
vite, et en faire une autre. Adieu, adieu, monsieur le baron;
n'oubliez pas Matilde, et ne prenez pas mauvaise opinion
d'elle, parce qu'elle vous crit la premire."


Sans avoir mme beaucoup d'amour, il tait impossible de
n'tre pas touch du billet de la nice, et piqu du procd
de la tante. J'prouvais ces deux sentiments dans toute leur
force. Je revins chez moi crire au comte ce qui se passait,
et la manire cruelle dont sa tante m'avait jou. Je crois que
la colre l'emportait sur le regret d'tre spar de ma jeune
amie; du moins j'insinuai  son frre que je regardais notre
projet comme impossible, et que, puisque sa tante paraissait
si dcide, il valait mieux peut-tre y renoncer tout  fait.
Je joignis  ma lettre le petit billet de Matilde, et ma
rponse, en priant son frre de la lui faire parvenir. Je
reus celle du comte quelque temps aprs; et vous la trouverez
ici, N II.

_Lettre du comte_ DE WALSTEIN _au baron_ DE LINDORF.

N II

Saint-Ptersbourg, 18, 17...

"Je suis trs-mcontent, mon cher Lindorf, du tour que nous a
jou notre chre tante de Zastrow; car, elle a beau faire,
elle sera la vtre: je l'ai jur, et ma soeur ne deviendra
point la victime de son opinitret. Je n'ai rien  dire
contre le jeune de Zastrow, que je n'ai point l'honneur de
connatre, et  qui je souhaite toutes sortes de bonheur,
except celui d'tre l'poux de Matilde. C'est vous qui le
serez, mon cher Lindorf, vous que ma soeur a dj distingu, et
que son coeur prfre. Non, ce coeur qui s'est ouvert  moi avec
tant de confiance et d'ingnuit ne sera pas tromp dans son
attente; il n'aura point  combattre une inclination que j'ai
cherch moi-mme  faire natre; ma soeur n'aura point 
rougir _d'avoir crit la premire  un autre homme qu' son
poux_. Chre petite! comme son billet m'a touch! Je lui
rponds pour la consoler, et lui fais entrevoir le bonheur
dans un avenir peu loign; nous y parviendrons avec un peu de
persvrance. Je lui envoie votre lettre, qui, je pense, aura
plus d'effet encore que la mienne. J'cris aussi  ma tante;
et, s'il le faut, je ferai valoir les droits qu'un pre
mourant m'a remis sur ma soeur. C'est  vous me dit-il, que je
confie le soin de son bonheur. O mon pre! votre attente ne
sera pas trompe; j'unirai Matilde  Lindorf, au fils de votre
ami, et votre Matilde sera heureuse. Reprenez donc courage,
mon ami; et soyez sr que notre projet russira. Matilde n'a
que seize ans; dans trois ou quatre ans elle sera plus forme,
plus capable de vous rendre heureux et de l'tre elle-mme. Ma
seule crainte est que, pendant ce temps-l, spar d'elle, ce
coeur devenu tout  coup si froid, si insensible, ce coeur qui
n'est plus susceptible d'amour, ne rencontre l'objet qui doit
le faire revenir de cette erreur, et lui prouver qu'il ne se
connaissait pas encore. Du moins, mon cher Lindorf, si ce
malheur nous arrivait, promettez-moi, jurez-moi que vous ne
sacrifierez, ni vous-mme, ni ma soeur  des engagements qui,
ds cet instant, cesseront d'exister. Je ne dsire ce lien
qu'autant que je serai sr qu'il ne fera le malheur ni de l'un
ni de l'autre; et j'aime mieux avoir  consoler Matilde de la
perte de son amant, que de l'indiffrence de l'poux que son
coeur a choisi. Ainsi, du moment qu'elle ne sera plus la femme
que vous prfrez  toute autre; du moment que vous serez
convaincu qu'une autre qu'elle peut vous rendre plus heureux,
ayez le courage de l'avouer  votre ami; soyez sr qu'au lieu
d'altrer son estime vous la redoublerez.

"Je crois une passion violente peu ncessaire au bonheur
conjugal; je vous l'ai dit dans ma prcdente lettre, et je
persiste dans mon ide. Mais je crois plus fortement encore
qu'il faut au moins que deux poux se prfrent mutuellement 
l'univers entier, et n'aient jamais un instant de regret
d'tre lis pour la vie. Je crois qu'il faut entre eux cet
accord de sentiments, ce rapport de gots, cette liaison des
mes qui ne peut exister si l'un des deux aime ailleurs, et
doit ncessairement cacher  l'autre les penses dont il est
le plus occup.

"Voil, je vous l'avoue, ce qui jusqu' prsent m'a empch de
me marier, et de cder aux dsirs de ma famille, qui
s'teindrait avec moi. J'ai craint que ma position brillante
et la faveur dont je jouis n'engageassent peut-tre la femme 
qui je m'adresserais au sacrifice d'une inclination
antrieure. J'ai craint d'acqurir des droits usurps sur un
coeur dj engag, de sparer, sans le savoir, deux amants que
je rendrais malheureux, et de l'tre moi-mme  l'excs quand
je viendrais  le dcouvrir.

"Vous me connaissez trop, mon cher Lindorf, pour croire que je
veuille vous faire des reproches quand je vous ouvre mon coeur.
Vous savez ma faon de penser sur l'accident qui changea ma
figure. Elle est toujours la mme, et je vous jure de nouveau
que je me flicite tous les jours de pouvoir me livrer  mon
got dominant, et suivre la carrire qui me convenait le plus:
heureux d'avoir pu, dans celle que j'ai quitte, donner des
preuves de mon courage et de mon zle pour mon roi, et de
pouvoir le servir actuellement d'une autre manire! Il a
besoin de bons ministres autant que de bons gnraux. Je
tcherai de remplir de mon mieux ma vocation actuelle, et je
pense avec plaisir, mon cher Lindorf, que je suis trs-bien
remplac pour la prcdente. Ainsi je ne regrette rien, rien
du tout, je vous assure. Mais je me rends justice; je sens que
je ne suis pas fait pour inspirer l'amour, et je n'y prtends
pas. Peut-tre est-ce par cette raison que je me suis persuad
qu'il n'est pas ncessaire au bonheur; mais au moins je
voudrais trouver un coeur qui ne ft prvenu par aucun autre
objet. Je ne m'effrayerais pas mme d'un peu de rpugnance
dans les commencements; elle est naturelle, et je dois m'y
attendre. C'est  moi  la dissiper peu  peu,  me faire
aimer d'abord par reconnaissance, ensuite par habitude. On
finirait par s'accoutumer  ma figure; et mon unique tude
serait de la faire oublier  force de bons procds.

"Comment une femme ne finirait-elle pas par s'attacher  celui
qui n'existerait que pour la rendre heureuse, qui prviendrait
tous ses dsirs, qui lui soumettrait tous les siens, et lui
saurait gr des moindres marques d'attachement qu'elle lui
donnerait?

"Voil, mon cher ami, la douce chimre de mon coeur, que
j'espre bien raliser un jour. Je vois tous les obstacles;
ils ne me rebutent point. Je sais la difficult de trouver une
femme dont le coeur n'ait reu aucune impression; car alors
tout mon ouvrage est dtruit d'avance. On ferait sans cesse la
comparaison entre moi et l'objet aim, regrett, on me
regarderait comme un monstre; la prvention, l'aigreur
empoisonneraient tout. Mais je puis rencontrer une jeune
personne telle que je la dsire et que je ne cesserai de la
chercher, dont l'me simple et nave ne connaisse point encore
l'amour et trs-peu le monde; si je puis la trouver, elle sera
 moi, duss-je la forcer  m'pouser. Je saurais la rendre
malgr elle la plus heureuse des femmes, et l'obliger  chrir
ses liens. Je sens que dans les commencements on pourra
m'accuser de peu de dlicatesse; mais mon motif secret me
justifiera  mes propres yeux. Je n'ai pas d'autre moyen de
jouir du seul bonheur que mon coeur dsire, celui d'tre poux
et pre, et de finir mes jours dans le sein de ma famille.

Liens sacrs, relations intimes, qui doublent l'existence et
sans lesquels l'homme isol ne tient  rien dans le monde,
trane une vie inutile, meurt sans tre regrett..., oui, vous
ferez mon bonheur. Je n'y pense jamais sans motion; et cette
lettre de Justin que je vous ai envoye m'arrachait des larmes
d'attendrissement. Qu'ils sont heureux ces bonnes gens! _Il
vous manque une Louise_, me disait-il; _que le bon Dieu vous la
donne!_ Honnte et bon Justin! les prires d'un coeur pur comme
le tien doivent tre exauces; elle le seront sans doute. Oui,
je la trouverai cette compagne que j'adore dj sans la
connatre. Elle et moi, Lindorf et Matilde, Justin et Louise,
voil trois couples heureux dans l'univers. N'en acceptez-vous
pas l'augure, mon cher ami? Pour moi, cette ide me
transporte; elle me fait croire d'avance  la flicit
suprme.

"Que me parlez-vous d'hritage et de privation? Si ma tante
tait assez injuste pour priver Matilde du sien, Matilde
n'est-elle pas assez riche pour s'en passer? Est-ce le plus ou
le moins qui influe sur le bonheur, quand d'ailleurs on est
dans l'aisance? et son bien, runi au vtre, ne vous
suffirait-il pas? Cependant, comme le plus ne gte rien, et
qu'il vaut mieux que les choses se fassent de bonne grce,
attendons encore, mon ami. Je ne rpondrais pas d'tre jaloux,
si vous tiez heureux bien longtemps avant moi; et ma chre
femme n'est pas encore trouve. Dans quelque temps je n'en
occuperai srieusement. A prsent je ne pense qu'aux affaires
du roi. Je crains de n'avoir  l'avenir pas trop le temps pour
vous crire; aussi vous voyez que je prolonge aujourd'hui ce
plaisir, etc. etc."


Le reste de la lettre renfermait des affaires politiques, des
dtails sur la Russie, que Caroline sauta ou parcourut 
peine: elle avait bien autre chose  penser! Son coeur ne
pouvait plus suffire  tout ce qu'elle prouvait: il lui
paraissait qu'elle tait transporte dans un monde nouveau,
dont jusqu'alors elle n'avait pas mme eu l'ide. Cette
dernire lettre surtout la frappa beaucoup. Elle la relut tout
entire, d'abord avec une sorte de saisissement trs-pnible.

Cette espce de prdiction sur Lindorf, cette crainte
excessive d'tre uni  une femme dont le coeur serait engag
ailleurs, lui firent une impression cruelle; mais quand elle
en vint ensuite aux projets de bonheur de comte, aux motifs
qui l'avaient engag  l'pouser malgr sa rpugnance, elle en
fut si touche, que dj, pour un instant, elle crut n'aimer
plus que lui dans le monde, ou plutt elle ne pouvait dmler
le sentiment dont elle tait agite. Elle restait l les yeux
fixs sur cette lettre, sans penser que le cahier n'tait pas
fini. Cependant, peu  peu cet enthousiasme se dissipa;
l'image du comte s'effaa, celle de Lindorf reprit son empire;
la lettre fut pose et la lecture continue.

SUITE DU CAHIER.

"Le temps se passe, Caroline, et les vingt-quatre heures que
j'ai consacres  ce pnible ouvrage sont prs d'tre
coules. J'aperois dj les premiers rayons du jour, de ce
jour o je verrai peut-tre pour la dernire fois celle  qui,
hier encore,  la mme heure, je croyais consacrer ma vie
entire. Combien j'tais heureux! comme l'esprance et l'amour
me beraient de leurs douces chimres! Un instant a tout
dtruit, m'a plong dans le nant le plus affreux. Mais, que
fais-je? Dois-je employer  me plaindre les instants qui me
restent pour vous conduire au bonheur, pour vous en montrer le
chemin? Oui, Caroline, vous serez heureuse; et cette certitude
peut seule me faire supporter la vie.

"Un an  peu prs se passa sans apporter aucun changement 
notre situation. Matilde tait toujours  Dresde, le comte
toujours en Russie, et moi toujours  Berlin. Une
correspondance suivie soutenait nos liaisons mutuelles; mais
celle de Dresde, passant par Ptersbourg, n'tait ni bien
frquente ni bien anime.

"Matilde, leve dans la retenue et mme avec svrit,
n'osait se laisser aller  ses sentiments, et n'exprimait tout
au plus que de l'amiti. Je lui rpondais bien naturellement
sur le mme ton, mais dcid cependant  l'pouser ds que sa
tante voudrait y consentir; la prfrant sincrement  toutes
les femmes que je connaissais alors, je fuyais avec soin
toutes les occasions de rencontrer des objets qui auraient pu
me dtourner ce cette ide, et l'emporter sur elle dans mon
coeur.

"Il m'en cotait peu de me priver des plaisirs d'clat. Depuis
la malheureuse aventure de Louise et du comte, j'avais
conserv une sorte de mlancolie habituelle qui s'accordait
fort bien avec mon projet. Tout entier aux devoirs de mon tat
et au soin de faire ma cour au roi, je consacrais le reste de
mon temps  la lecture,  la musique, ou bien  me promener 
cheval.

"Un malheureux vnement vint troubler ma tranquillit et
redoubler ma tristesse. Mon pre, qui ne quittait point sa
terre de Ronnebourg, eut une attaque d'apoplexie. Ma mre,
depuis longtemps faible et valtudinaire, faillit succomber 
sa douleur et  son effroi. On vint me chercher immdiatement.
J'arrive. Je les trouve tous deux dans le plus grand danger.
Ma vue parut les ranimer. Ma mre surtout, qui me chrissait
avec la plus vive tendresse, se trouva sensiblement mieux, et
l'attribua  ma prsence et  mes soins; mais l'tat de mon
pre en demandait de continuels. J'crivis en cour pour
solliciter un cong. Mon motif tait trop lgitime pour que je
ne l'obtinsse pas; et je me consacrai entirement  mes
parents.

"C'est prcisment alors, Caroline, que vous vntes embellir
la cour que j'avais quitte; et ce fut aussi  cette poque
que le comte eut cette fcheuse maladie qui le retint en route
si longtemps. Je l'appris indirectement. Dans tout autre
temps, j'aurais vol auprs de lui; mais j'tais retenu 
Ronnebourg par des devoirs trop chers et trop sacrs pour en
avoir mme l'ide.

"Quelque temps aprs, j'eus le plaisir d'apprendre par lui-mme
qu'il tait rtabli et heureusement arriv  Berlin. Je
me rappelle que sa lettre avait tournure nigmatique et
mystrieuse, qui me frappa au moment que je la lus...

"Il aurait donn tout au monde, me disait-il, pour me voir,
pour me parler. Le cruel vnement qui me retenait 
Ronnebourg tait d'autant plus affreux pour lui, qu'il ne
pouvait absolument y venir, vu la distance (Ronnebourg est au
fond de la Silsie,  quatre grandes journes de Berlin) et le
peu de temps qu'il avait  rester en Prusse, o tous ses
moments seraient employs. Il pensait ensuite  Matilde,
s'affligeait de la rsistance de sa tante. Il tait rsolu,
disait-il, ds que je serais libre de quitter Ronnebourg,
d'user de tous ses droits de frre an pour terminer mon
mariage. Un nouveau motif le pressait: peut-tre lui-mme
touchait-il au bonheur; peut-tre tait-il sur le point
d'obtenir ce qu'il dsirait avec tant d'ardeur; mais il ne
pouvait ni ne voulait tre heureux sans moi.

"Je fis moins d'attention  cette lettre que je n'en aurais
fait dans un autre moment;  peine mme eus-je le temps de la
lire, et ce n'est qu' prsent que j'en pntre le sens. Je la
reus le jour o mon pre, aprs avoir langui quatre mois,
expira dans mes bras, en me recommandant ma mre, en
m'ordonnant de ne pas la quitter.

"Ah! mon coeur avait dj prvenu cet ordre si respectable pour
moi; j'avais dj promis, jur  la plus tendre des mres, que
son fils unique ne l'abandonnerait point  sa douleur. Ds que
j'eus rendu  mon pre les derniers devoirs, j'crivis au
comte pour lui apprendre la perte que je venais de faire, et
pour le supplier de m'obtenir une prolongation de cong. Je ne
tardai pas  recevoir sa rponse. Non-seulement le roi me
permettait de rester  Ronnebourg, mais il daignait mme
approuver le motif qui m'y retenait. Il rgnait dans la lettre
du comte un fond de tristesse qui ne me surprit pas. Je savais
combien cette me sensible savait partager les chagrins de ses
amis; et d'ailleurs il tait lui-mme trs-attach  mon pre.
Il ne me disait rien qui ft relatif  sa lettre prcdente,
qui s'tait perdue dans le trouble de cet affreux moment, et
que j'avais presque oublie. Il me marquait seulement qu'il
allait incessamment  Dresde, voulant voir sa soeur avant de
retourner en Russie; que, s'il lui tait possible, il
viendrait aussi  Ronnebourg, mais qu'il n'osait me le
promettre: et, en effet, il ne put y venir. Oh! pourquoi,
pourquoi ne me confia-t-il pas alors ce fatal secret? Mais
sans doute sa dlicatesse ne lui permit pas d'ajouter  mes
peines, en m'apprenant un vnement dont je pouvais me
regarder comme la premire cause.
x
"Trois autres mois s'coulrent, plus tristes, plus douloureux
pour moi que les prcdents. Je n'avais plus autour de moi
qu'un seul objet d'attachement. Toute ma tendresse tait
runie sur ma mre, et je la voyais dprir tous les jours
sans avoir d'autre consolation que celle d'adoucir ses
derniers moments, et de lui procurer encore quelques instants
de bonheur. Enfin je la perdis aussi. Cette me pure quitta ce
sjour terrestre, en se flicitant d'aller rejoindre son poux
et d'expirer dans les bras de son fils.

"O Caroline! pardonnez ces tristes dtails. J'ai besoin de
m'appesantir sur mes malheurs, de me les retracer tous dans ce
terrible moment o je vais me sparer pour jamais de celle qui
devait me tenir lieu de tout. J'ai besoin de me pntrer de
l'ide que l'homme est n pour tre malheureux, et que c'est
l son unique partage; qu'il doit perdre successivement tous
les objets qui lui sont chers, tout ce qui l'attache  la vie.
Non, le bonheur n'est pas fait pour l'homme. Un seul,
peut-tre..... mais ses vertus lui donnent le droit d'y prtendre,
et je n'ai pas celui d'en murmurer.

"Aprs la mort de ma mre, je me htai de fuir ces lieux. Ma
terre de Ronnebourg m'tait devenue odieuse, tant par la
double perte que je venais d'y faire, que par le cruel
vnement qui s'y tait pass. Je revins  Berlin,  Potsdam;
j'y passai l'hiver, et j'y vcus plus retir encore que
l'anne prcdente.

"Le comte m'crivait peu. Son style tait triste, embarrass;
et je crus enfin entrevoir qu'il avait un secret qui lui
pesait sur le coeur; je le lui dis naturellement; il en
convint, mais me renvoya, pour me le confier entirement, 
son retour, qui devait avoir lieu l'automne suivant: c'est
aussi l'poque qu'il fixait pour mon mariage avec sa soeur.
Votre sort et le mien, me disait-il, seront alors dcids sans
retour. Puissent-ils tre heureux! et si je dois y renoncer
pour moi-mme, que du moins le bonheur de ma soeur et de mon
ami me tienne lieu de celui que je n'ose esprer! Je pensai
qu'il avait sans doute une inclination en Russie, et qu'il s'y
rencontrait des obstacles; mais respectant son secret, je
cessai mes questions. Je recevais aussi de temps en temps
quelques petites lettres de la jeune comtesse, et toujours
dans celles de son frre. Sa tante persistait dans ses
projets, et se prparait  faire revenir M. de Zastrow pour
conclure: son hritage tait  ce prix; mais la gnreuse
Matilde tait prte  le lui cder en entier,  me faire ce
sacrifice. Elle me demandait avec une ingnuit touchante si
je n'tais pas de cet avis, et s'il ne valait pas mieux mille
fois tre moins riche et plus heureux. Je le pensais d'autant
plus, que la mort de mes parents venait de me rendre matre
d'une fortune considrable, et qui s'augmenta encore par la
mort et l'hritage du commandeur de Risberg, mon oncle
maternel, qui vivait comme un solitaire dans la terre que
j'habite  prsent. Il n'avait jamais voulu me recevoir chez
lui pendant sa vie, et me laissa tous ses biens, sous la
condition cependant de me marier dans le cours de l'anne, et
de faire porter le nom de Risberg  mon fils an.

"Cette condition me parut alors facile  remplir; mes
engagements avec Matilde m'en assuraient la possibilit; et
peut-tre mme ce motif aurait-il pu contribuer  dcider en
ma faveur madame de Zastrow.

"Depuis lors, ah! Caroline, combien je l'ai trouve douce
cette obligation de me marier dans le cours de cette anne!
Combien, lorsque j'osai entrevoir le suprme bonheur, je
bnissais la mmoire de mon oncle! A prsent, ah! j'y renonce
pour la vie  cette terre,  ces biens sur lesquels je n'ai
plus aucun droit, et que demain je vais quitter pour jamais.
Des biens! en est-il, en peut-il tre pour moi aprs celui que
je perds? Non, jamais. Pardon, Caroline; les voeux, les
serments d'un malheureux que vous devez oublier peuvent-ils
vous intresser? J'ajoute  mes crimes en vous le renouvelant
ce serment de vous adorer toujours, et le but de cet crit est
de les rparer.

"Dcid  ne plus demeurer  Ronnebourg, qui me retraait des
souvenirs trop dchirants, et qui d'ailleurs est trop loign
de la capitale, je fus charm de l'acquisition de Risberg, et
je vins en prendre possession au commencement de cet t, peu
de jours aprs la mort de mon oncle. Caroline, Caroline! c'est
ici o je vais avoir besoin de toutes mes forces pour
continuer ce fatal crit. Femme adore! pourrai-je vous parler
de vous-mme, de mes sentiments, et ne pas mourir de douleur
et de remords? Sainte et pure amiti! toi qui dois expier tous
les crimes que l'amour m'a fait commettre, toi qui dois
dsormais remplir uniquement mon coeur, viens m'animer d'un
nouveau zle et soutenir mon courage.

"Le local de ma nouvelle demeure me plut infiniment. Je
comptais cependant n'y faire que peu de sjour, et j'en voulus
profiter pour connatre tous les environs. La veille du jour
o je vous aperus  la croise de votre pavillon, j'avais
dj pass devant, et dj j'en avais entendu sortir ces sons
touchants, cette voix si douce, ces accords si harmonieux qui
m'ont fait depuis tant d'impression, et dont je ressentis
l'effet ds ce premier instant. J'avais entendu des voix plus
belles et plus tendues, mais jamais aucune qui m'et fait
autant de plaisir. Je vous coutai longtemps; et lorsqu'enfin
vous etes cess, lorsque je me fus loign, je croyais encore
entendre ces accents qui rpondaient  mon coeur.

"J'y revolai le lendemain. Passionn pour la musique, je lui
attribuai uniquement cet attrait irrsistible qui m'entranait
malgr moi. J'avoue cependant que je dsirais avec ardeur de
voir celle dont les talents me ravissaient, et que je crus
aussi tre conduit par la curiosit. J'imaginai de vous
attirer  votre croise en chantant avec vous; ce moyen me
russit. Je ne fis, il est vrai, que vous entrevoir; mais ds
cet instant vos traits furent gravs dans mon coeur, et
j'aurais voulu ne plus vous quitter.

"Oh! que ne puis-je m'arrter sur tous ces dtails qui me sont
si chers, me retracer chaque minute de ce temps trop vite
coul, et qui laisse dans mon coeur des traces si profondes!
Combien j'tais heureux quand, totalement occup de ce nouveau
sentiment qui remplissait mon me, et qui l'absorbait en
entier, je n'existais plus qu' Rindaw, et j'oubliais le reste
de l'univers! quand, en vous quittant le soir, je n'emportais
d'autre ide que celle de vous revoir le lendemain, et qu'elle
suffisait  mon bonheur! Je n'prouvais ni cette ardeur
inquite et tumultueuse que m'inspirait Louise, ni cette
tranquillit monotone, ce repos du coeur et des sens que je
trouvais prs de Matilde. Dlicieusement agit, un charme
inconnu semblait s'tre rpandu sur toute mon existence; rien
ne m'tait indiffrent; vous embellissiez tout  mes yeux.
Chaque objet me rappelait Caroline, ou plutt je ne pensais
plus qu' elle seule au monde. Pendant deux mois, l'unique
lettre que j'crivis fut pour demander la permission de passer
l't dans ma terre. Je l'obtins, et je crus que ce temps
durerait ternellement. J'oubliai le pass, l'avenir;
j'oubliai tout, except Caroline. Mais pourquoi chercher 
redoubler mes tourments par la peinture de mon bonheur pass?
Hlas! dans cet instant encore, j'oubliais que je ne dois plus
vous parler de moi, et que vous appartenez au meilleur des
hommes.

"Ah! c'est de lui, de lui seul que je dois m'occuper! Il y a
un mois que je reus une lettre de lui, et ce fut cette lettre
qui me tira de ma douce ivresse. Il se plaignait de mon
silence, et Matilde en tait galement surprise. Matilde! son
nom seul dchira mon coeur, et me fit sentir qu'il tait tout 
Caroline..... Je posai la lettre, pendant longtemps sans
pouvoir en achever la lecture; enfin je la repris, et ce qui
suit me rassura:

"Auriez-vous chang d'ides sur elle et sur nos projets? me
disait le comte, et craignez-vous de me l'avouer, mon ami?
Tout ce que vous devez craindre est de nous laisser l-dessus
dans l'incertitude ou dans l'erreur. Je vous renvoie  une
lettre que je vous crivis l'automne pass  ce sujet.
Relisez-la; et rappelez-vous bien que la seule chose que je ne
pourrais jamais vous pardonner serait de me tromper et de me
sacrifier votre bonheur. Ecrivez-moi tout de suite, mon cher
Lindorf; et surtout soyez vrai sur l'tat actuel de votre
coeur: c'est le seul moyen de me prouver qu'il n'est pas chang
pour votre ami, etc."

"Cette lettre fut un trait de lumire pour moi: elle m'claira
tout  la fois sur mes sentiments pour Caroline, et sur mes
devoirs envers le meilleur des amis. Hlas! je crus les
remplir tous, en ayant pour lui la confiance la plus entire,
en remettant mon sort entre ses main, en le suppliant d'en
disposer  son gr. Pouvais-je prvoir que cette confiance
mme tait un outrage, et que je lui demandais son aveu pour
lui ravir son bien le plus prcieux? Conduit par une affreuse
fatalit, j'tais donc destin  l'offenser dans tous les
temps, et de toutes les manires les plus sensibles. O
Walstein, Walstein! quel plus grand mal t'aurait fait un
ennemi mortel? Mais si cet crit a l'effet que j'en attends;
si celle qui doit le lire sent le prix d'une me comme la
tienne, puis-je encore avoir des remords?

"Je joins ici, N III, la copie de la lettre que j'crivis au
comte le jour mme o je reus la sienne: daignez la
parcourir. C'est la dernire fois que vous vous occuperez d'un
malheureux qui vous conjure lui-mme de l'oublier pour jamais.
Pour prix de cet effort, voyez au moins comme il vous
adorait."

_Copie de la lettre du baron_ DE LINDORF _au comte_ DE WALSTEIN,
_ambassadeur  Ptersbourg_.

15 Aot 17...

No. III.

"Vous n'avez que trop bien devin, mon cher comte, ce qui se
passe dans le coeur de votre ami. Oui, sans doute, j'ai un aveu
 vous faire, et d'autant plus pnible  prsent, que je l'ai
trop diffr. Mais me croirez-vous quand je vous ferai le
serment que votre lettre m'a seule clair sur la nature de
mes sentiments, et que, l'instant avant de la recevoir,
j'tais encore dans la scurit, ou plutt je jouissais de
l'tat le plus doux, le plus heureux que j'aie connu de ma
vie, sans chercher  en pntrer la cause? O mon ami! c'est
l'amour; oui, c'est ce vritable amour dont vous me parliez si
souvent, en m'assurant que je ne le connaissais pas encore.
Grand Dieu! comme vous aviez raison, et combien ce que
j'prouve est diffrent de ce que j'ai senti jusqu' prsent!
Ah! sans doute, l'amour est la source du bonheur, du seul
bonheur que l'homme puisse goter. Si vous saviez comme ces
deux mois se sont couls! ils ne m'ont paru qu'un instant; et
cependant j'ai des volumes de dtails  vous faire. Il n'y en
aurait pas un qui ne servt  me justifier  vos yeux. Ah, mon
ami! elle runit tout, ingnuit, grces, talents, vertus, et
cette modestie qui met tant de prix  tout le reste. Une
figure charmante est le moindre de ses avantages: on l'oublie
ds qu'on entend sa douce voix, lorsque sa main parcourt les
touches d'un clavecin, pince les cordes d'une harpe, anime la
toile ou le canevas, et qu'elle seule a l'air d'ignorer tout
le charme qu'elle rpand autour d'elle! O Walstein! si vous
l'entendiez chanter; si vous l'entendiez lire nos grand
potes, et leur donner une grce nouvelle par son organe et
par son expression; si vous voyiez surtout comme elle se fait
adorer de tout ce qui l'entoure; si vous tiez le tmoin de
ses attentions touchantes pour une vieille parente infirme et
aveugle; comme elle sait la rendre heureuse, la consoler, lui
faire animer la vie! Oui, si vous tiez avec moi et prs
d'elle, j'aurais bien une crainte, mais ce ne serait pas celle
de vous voir blmer mon choix.... O mon ami! je le sens bien,
sans elle il n'est plus de bonheur pour moi: elle seule me l'a
fait connatre. Ce n'est qu'auprs d'elle que j'ai retrouv ce
calme, cette srnit, j'oserais dire cette paix de l'me que
je croyais incompatible avec l'amour. Je ne suis plus le mme;
elle m'a entirement chang. Le bouillant, l'imptueux
Lindorf, content de la voir, de l'entendre, de faire chaque
jour quelques progrs dans son coeur, d'oser esprer qu'il est
aim sans mme oser le demander, ne dsirait pas d'autre
jouissance. Oui, j'aurais pass ainsi ma vie entire; mais
votre lettre m'a tir de cette douce lthargie: elle m'a fait
sentir vivement que je ne puis tre heureux sans l'aveu de mon
ami et sans la certitude que mon bonheur n'altrera celui de
personne.

"Matilde! tendre et gnreuse Matilde! conserverez-vous votre
estime et votre amiti  celui qui put vous voir sans vous
adorer, et qui, certain du bonheur d'tre  vous, n'a pas su
se dfendre contre une passion tyrannique? Et vous, cher
Walstein, pourrez-vous me pardonner et m'aimer encore, moi que
vous aviez dj tant de raisons de har, et que vous destiniez
 devenir votre frre; moi qui renonce  ce titre si doux?
Mais non, je n'y renonce point: je vous remets la dcision de
mon sort; soyez-en l'arbitre absolu, et recevez le serment que
je fais d'tre ce que vous voulez que je sois: si c'est
l'poux de Matilde, je ne puis vous promettre de renoncer 
mon amour: il tient  mon existence; mais je jure de le
renfermer toute ma vie au fond de mon coeur, et de me conduire
de manire  vous le faire oublier  vous-mme. Ce tort
involontaire et toujours ignor, loin de nuire au bonheur de
votre soeur, l'assurerait encore plus. Rflchissez-y bien, mon
cher Walstein; et avec quelque impatience que j'attende votre
rponse, ne la prcipitez pas. Pensez qu'elle sera l'arrt du
sort de votre ami. L'instant aprs l'avais reue, je m'loigne
d'elle pour jamais, ou je tombe  ses pieds pour lui consacrer
ma vie entire. Jusqu'alors je saurai me taire; elle ignorera
combien elle est adore... -- Ah! si la voyant tous les jours,
et tous les jours plus belle et plus sensible, je puis garder
mon secret, ne croyez-vous pas que, si vous l'ordonnez, je
saurai, loin d'elle, le garder toute ma vie? Si je dois
renoncer  elle, vous-mme, mon cher comte, vous n'apprendrez
jamais son nom: il restera cach pour toujours dans le fond de
mon coeur, et jamais ma bouche ne le prononcera. Mais si
j'obtiens votre aveu, avec quels transports je vous ferai
connatre celle qui mrite les adorations de l'univers!
Combien je jouirai de voir mon digne ami applaudir  tous
gards  mon choix, et partager mon bonheur! Mais, je vous le
rpte, ce bonheur ne peut exister s'il cotait une seule
larme  Matilde et un seul regret  son frre."


"Ainsi tout contribuait  mon aveuglement, jusqu' ce mystre
que je laissais sur votre nom. Un seul mot qui vous et fait
connatre au comte prvenait au moins l'aveu d'une passion
criminelle; il me rendait moins coupable; mais je crus vous le
devoir  vous-mme ce fatal secret. De quel droit vous aurais-je
nomme, quand j'ignorais mme si j'aurais celui de vous
offrir ma main? Un autre motif me fit aussi garder le silence.
Votre immense fortune, cette fortune dont j'avais gmi plus
d'une fois, et qui m'et peut-tre empch d'oser vous
dclarer mes sentiments, si la mienne et t moins
considrable, pouvait influer sur la dcision du comte; et je
voulais qu'elle ft absolument libre. C'tait assez, c'tait
trop mme de lui avoir avou que tout le bonheur de ma vie en
dpendait.

"J'attendais sa rponse avec la plus vive agitation.
Quelquefois, me reposant sur sa gnrosit, sur ses principes,
mon coeur se livrait au plus doux espoir; d'autres instants,
connaissant combien il tenait  son projet, et son extrme
tendresse pour sa soeur, je craignis qu'il n'exiget le
sacrifice de mon amour, et ce sacrifice, auquel je m'tais
engag, me paraissait au-dessus de mes forces. Mais quel
trange effet de l'espce de sentiment que vous m'aviez
inspir! Ce n'tait qu'loign de vous que j'prouvais cette
horrible perplexit: ds que je vous revoyais, elle
disparaissait. Je retrouvais auprs de vous cette mme
tranquillit, ou plutt cet tat de bonheur et de jouissance
continuelle qui ne laisse place  aucune inquitude. Il me
semblait impossible alors que rien pt nous sparer. Cette
amiti si tendre que vous me tmoigniez avec tant d'ingnuit,
les bonts marques de la baronne, les propos mme qu'elle me
tenait en votre absence, tout aidait  l'illusion; tout me
conduisait  croire que j'allais tre le plus heureux des
mortels. Mais je l'tais dj, et ces trois derniers mois
devaient compenser un sicle de peines et de tourments. Si
leur souvenir n'empoisonne pas tout le reste de ma vie, il me
tiendra lieu de bonheur. -- Ah! lorsque je sentirai trop le
poids de cette vie, je me transporterai  Rindaw; je me dirai:
Je passai trois mois prs de Caroline; puis-je me plaindre de
mon sort?...

"Enfin je la reus cette rponse si dsire, si redoute. Je
ne pouvais plus tenir  mon impatience; je sentais  chaque
instant que mon secret allait m'chapper. Je courus moi-mme
au bureau des postes. Mon attente ne fut point trompe; elle y
tait. Je tremblais si fort en la recevant des mains du
facteur, qu'il s'en aperut, et crut que je me trouvais mal.
Je lui demandai une chambre pour la lire, et quand j'y fus
seul, je restai prs d'un quart d'heure sans oser l'ouvrir et
mme sans le pouvoir. Comment rendre raison de cette motion
excessive? Ne devais-je pas connatre le plus gnreux des
hommes et le meilleur des amis?

"Ah! sans doute c'tait un pressentiment de la vrit et de
mon crime involontaire. Enfin, cette motion s'accrut au point
que je ressortis sans avoir ouvert ma lettre, rsolu de ne la
lire que chez moi. Je m'loignai de suite; mais je n'eus pas
fait cent pas hors de la ville, que, descendant promptement de
mon cheval, je l'attachai  un arbre, et je rompis ce cachet
qui renfermait mon arrt, rsolu, s'il m'tait contraire,  ne
vous revoir jamais. Mon projet, dans ce cas l, tait de
partir sur-le-champ, de joindre le comte a Ptersbourg, et de
chercher auprs de lui les forces dont j'avais besoin pour lui
sacrifier bien plus que ma vie. Mais le sort, pour mieux
m'accabler, voulut me laisser croire un instant au bonheur... --
Ah! Caroline, jugez de mes transports lorsque je lus ce que je
joins ici!"

_Lettre du comte_ DE WALSTEIN _au baron_ DE LINDORF.

A Berlin.

Saint-Ptersbourg.

"Elle, mon cher Lindorf, elle seule au monde. Ne pensez plus
qu' elle dans l'univers entier; ou, si votre bonheur vous
laisse quelques instants pour l'amiti, employez-les  vous
dire que votre ami en jouit presque autant que vous. Heureux
Lindorf! vous aim: vous tes sr d'tre aim! vous avez
trouv le coeur qu'il vous fallait, l'me qui sympathise avec
la vtre, celle  qui l'Etre-Suprme dit en la formant sur le
mme modle: Je vous cre l'une pour l'autre? -- Et tu crains
que je ne m'oppose  ses dcrets immuables, que je ne
t'arrache  celle qui t'tait destine de tout temps! Je n'en
doute pas; il n'y a pas un mot dans ta lettre qui ne prouve le
vritable amour. Tu sais trop bien le peindre pour ne pas le
sentir et l'inspirer. Le voil prcisment cet tat qui m'a
toujours paru la flicit suprme, dont j'avais l'ide au fond
de mon coeur, et que je croyais une chimre: j'en voyais bien
quelque chose dans le mnage de Justin et de Louise; mais je
l'attribuais  la simplicit des champs, et ne croyais pas
possible qu'on la pt trouver ailleurs. Il m'est bien doux que
ce soit mon ami qui la ralise, qui me prouve qu'on peut tre
heureux sur cette terre, et l'tre par le sentiment. Tout
m'assure la vrit du vtre, mon cher Lindorf, jusqu' ce
sacrifice que vous m'offrez de si bonne foi, et que je serais
un barbare d'accepter. L'intrt mme de ma soeur, son intrt
bien entendu, me le dfendrait quand le vtre ne m'aurait pas
dcid. Vous tes honnte homme, et je vous crois lorsque vous
m'assurez de tous vos soins pour lui cacher qu'elle n'aurait
pas la premire place dans votre coeur. Mais tes-vous sr d'y
russir? Non, mon ami: je suis convaincu qu'il n'est pas
possible de tromper une femme l-dessus; et votre malheur 
tous les deux serait une suite infaillible de cette
dcouverte.

"Je veux mme tranquilliser tout  fait votre dlicatesse et
votre conscience sur notre chre Matilde. Elle vous est
certainement fort attache; vous tes le premier et le seul
homme qui lui ait fait quelque impression. Mais, soit que cela
vienne de son caractre, de son ducation ou de sa grande
jeunesse, ce n'est point avec cette sensibilit profonde qui
fait qu'une premire inclination dcide ou du bonheur ou du
malheur de la vie. Je ne sais mme trop si on doit donner ce
nom  ses sentiments pour vous.

"Il m'a paru que l'imagination tait plus exalte que le coeur
n'tait touch; que la contradiction et les obstacles lui
avaient fait prendre pour de l'amour ce qui peut-tre n'tait
dans le fond que la simple amiti. A mon dernier voyage 
Dresde, je fus frapp de la lgret, de la gaiet mme avec
laquelle elle soutenait votre absence et ses chagrins. Elle me
parlait cependant de vous avec tendresse; mais elle pleurait,
riait tout  la fois, et jurait qu'elle vous aimerait toujours
en faisant un saut, en chantant une ariette. Je ne m'en
inquitais pas, parce que, je vous l'avoue, je prvoyais un
peu ce qui est arriv; et, dans le cas o je me serais tromp,
je voyais bien des bons cts dans cette faon d'aimer. Je ne
doute pas qu'elle ne se console trs-vite, et qu'elle ne soit
mme charme de vous savoir heureux.

"Le jeune Zastrow est arriv. On le dit trs-aimable;
peut-tre aidera-t-il  sa consolation. Quoi qu'il en soit, ayez
l'esprit en repos l-dessus, et croyez que la soeur et le frre
seront heureux de votre bonheur. Je vous rends donc votre
entire libert, mon cher Lindorf, et je ne vous blme que
d'en avoir pu douter. Courez, ds que vous aurez eu cette
lettre, en faire hommage  celle que vous aimez, et qui le
mrite si bien, si j'en juge par le portrait que vous m'en
faites. Je le crois d'autant plus vrai, qu'il me parait
qu'avec tout l'enthousiasme de l'amour, vous avez conserv de
la raison et de l'empire sur vous-mme. Combien je
m'impatiente d'en juger par mes propres yeux, et, comme vous
le dites, d'applaudir  votre choix! Ce plaisir sera peu
retard. Je prpare tout pour mon retour  Berlin, et vous ne
pouvez plus m'crire ici. Quand vous recevrez cette lettre, je
serai probablement en route, et bientt aprs dans vos bras.
Alors, mon cher ami, nous n'aurons plus de mystre l'un pour
l'autre; car nous n'en sommes encore mutuellement qu'aux
demi-confidences. J'apprendrai qui est Elle, et vous saurez aussi
le secret de ma vie, que je vous ai cach malgr moi jusqu'
prsent. Il m'en cotait trop de vous affliger et de vous
faire partager un chagrin que vous ne pouviez adoucir. Peut-tre
cessera-t-il  mon arrive; peut-tre aussi suis-je
destin  ne jamais jouir de ce bonheur, que je ne vous envie
pas, mais que je voudrais partager avec vous.

"O Lindorf! il existe une _Elle_ aussi pour moi; et vous serez
bien surpris quand vous apprendrez....; mais pas un mot de
plus jusqu' ce que je vous revoie. J'espre vous trouver
heureux ou bien prs de l'tre: voil du moins un bonheur dont
je suis sr, et qui peut me suffire. Adieu. Si vous parlez 
_Elle_ de votre ami: si elle sait qu'elle a remplac ma soeur,
dites-lui que j'ai dj pour elle les sentiments d'un frre.
Peut-tre aurai-je bientt une amie  lui prsenter. Qu'elle
la rende sensible comme elle, qu'elle vous aime comme vous
mritez de l'tre, et je n'aurai plus rien  dsirer."

_P. S_. "Si vous n'tiez pas amoureux j'aurais peine  vous
pardonner deux tourderies, la premire, est de n'avoir point
dat votre lettre. Je ne sais ni combien elle est reste en
chemin, ni o vous tes  prsent. J'imagine que c'est
toujours  Berlin, et je vous cris  votre adresse ordinaire.
L'autre est de ne pas me dire un mot de la mort de votre oncle
le commandeur, ni de son testament. Je l'ai appris d'ailleurs,
et je vous flicite de cette augmentation de fortune; mais ce
n'est pas ce qui vous touche  prsent. La clause de la
succession qui vous oblige  vous marier dans l'anne vous
paratra cependant douce  remplir. Adieu, cher Lindorf.
Combien je suis impatient de vous voir, et que nous aurons de
choses  nous dire!"

"J'ai fini, Caroline; vous savez le reste, et les expression
ne rendraient pas ce que j'ai prouv depuis l'instant o j'ai
reu cette lettre, depuis celui surtout qui m'a dcouvert
combien j'tais coupable. Je commenai cet crit hier en vous
quittant. A peine ce temps a-t-il pu me suffire. Ma main et
mes yeux fatigus peuvent  peine vous tracer un adieu effac
par mes larmes et vous conjurer de pardonner au malheureux qui
troubla la tranquillit de vos jours. Puissiez-vous, en
l'oubliant entirement, retrouver cette paix, cette srnit
qui faisaient votre bonheur! Ah! croyez-moi, Caroline; croyez
l'ami qui vous connat mieux que vous-mme, et qui connat
aussi celui  qui vous devez dsormais consacrer vos
sentiments et votre vie: ce n'est qu'auprs de lui, ce n'est
qu'en le rendant heureux comme il le mrite, que vous le serez
vous-mme. Mais vous avez lu; votre coeur a prononc; il est
sans doute  lui seul, et je n'ai plus rien  vous dire.

"Je n'ai pris encore aucun parti sur moi-mme; je ne sais ni
ce que je deviendrai, ni ce que je dirai au comte. Peut-tre
lui devrais-je une confidence entire; mais un mot qui m'est
chapp dans la lettre, un mot que je voudrais racheter aux
dpens de ma vie, me l'interdit  jamais.

"Non, Caroline, votre nom ne sortira jamais de mon coeur ni de
ma bouche. Je m'interdis jusqu' la douceur de prononcer ce
nom chri.... Grand Dieu! suis-je assez malheureux! Adieu,
adieu, Caroline! adieu pour jamais, puisque je m'impose la loi
de ne plus vous revoir que lorsque j'aurai cess de vous
adorer! Oh! si cet amour pouvait s'purer assez pour ne plus
voir en vous que l'pouse du comte de Walstein; si je pouvais
une fois vous ramener un ami digne de vous et de lui! Il n'y a
plus pour moi que cette esprance ou la mort... Adieu,
Caroline! je cours vous remettre ceci, vous revoir..... Non,
je ne vous verrai pas, je ne vous regarderai pas; vous tes
l'pouse de mon ami, la comtesse de Walstein. Oui, c'est  la
comtesse de Walstein que je vais donner ces papiers, ce
portrait. Caroline! elle n'existe plus pour moi....... Voil
l'heure o vous devez vous rendre au pavillon: vous y tes,
j'y vole..... Grand Dieu! donnez-moi des forces, soutenez mon
courage!"

Nous n'essaierons pas de donner une ide des sentiments de
Caroline aprs cette lecture. Comment exprimer ce qui se
passait dans un coeur partag entre l'amour et les remords,
l'admiration, et peut-tre mme un peu de jalousie? Louise et
Matilde l'occuprent tour  tour: elle relut les endroits o
il parlait d'elles. Combien elle trouva de feu, d'enthousiasme
dans l'expression de sa passion pour Louise! En la comparant
aux sentiments qu'il lui avait tmoigns, elle fut tente de
croire que ceux-ci n'taient plus que la tranquille amiti. Et
cette jeune et jolie Matilde..., qu'elle est heureuse d'oser
aimer Lindorf, d'oser le dire!... Oui; mais qu'elle est 
plaindre de n'tre pas aime! Charmante Matilde! gnreux
Walstein, mritez-vous de trouver des ingrats? Elle se rappela
trs-bien que, pendant les huit jours qui prcdrent son
mariage, le comte lui avait parl de cette soeur, et de
l'espoir qu'elles se lieraient ensemble: comme elle formait
alors son projet de sparation, elle y avait fait peu
d'attention. -- Quelle cruelle suite de circonstances venait
retracer  son esprit cette belle-soeur qu'elle offensait aussi
par l'endroit le plus sensible,  qui elle enlevait un coeur
sur lequel elle avait tant de droits! Mais elle paraissait peu
sentir le prix de ce coeur. Caroline relut la lettre o le
comte en parlait  Lindorf; et quoique la lgret de Matilde
dt tre  tous gards une consolation pour elle, elle eut
peine  la lui pardonner.

Elle tait encore plonge dans les diffrentes rflexions qui
devaient suivre une lecture aussi intressante pour elle, et
ne s'apercevait pas que la matine entire tait coule,
lorsqu'un laquais de la baronne vint la demander. Elle n'eut
que le temps de rassembler  la hte tous les papiers pars
autour d'elle, et de les renfermer avec soin dans son bureau.
Elle allait sortir, lorsqu'elle s'aperut que la petite bote
 portrait tait reste sur la table; elle la mit vite dans sa
poche, et courut rejoindre son amie qu'elle avait laisse trop
longtemps. Caroline trouva la baronne tenant un billet de M.
de Lindorf, qu'elle ne pouvait pas lire. -- Tenez, mon enfant,
lui dit-elle ds qu'elle entra, voyez ce que dit ce cher
baron, que nous n'avons pas vu depuis trois jours. Sachons ce
qui le retient; je ne puis exprimer combien il me manque. La
triste Caroline, s'attendant bien  ce qu'elle allait lire,
soupira, leva les yeux au ciel, et prit le billet. "M. le
baron offrait ses hommages  ces dames. Forc de partir le
jour mme pour des affaires essentielles et presses, il
n'aurait pas l'honneur de les revoir; mais, en les assurant de
sa reconnaissance, il les suppliait de lui conserver leur
estime et leur amiti, etc."

Oui, sans doute, Caroline savait d'avance tout le contenu de
ce billet: elle ne fut pas surprise, mais mue au point de ne
pouvoir l'articuler. Cette conviction qu'elle ne le reverrait
plus, que tout tait fini et pour elle et pour lui; le
contraste du style tudi et froid de ce billet, avec le
cahier qu'elle venait de lire; ces mots d'estime et d'amiti,
tracs de la mme main qui venait de lui peindre avec tant de
feu les sentiments les plus vifs et les plus passionns; la
contrainte o elle tait vis--vis de son amie; toute sa
situation enfin devint si cruelle, qu'elle avait peine  la
supporter. Aurait-on cru que son supplice pt augmenter
encore? Elle achevait  peine les derniers mots de ce billet,
en s'efforant de retenir des larmes qui inondaient ses joues:
elle voulut les essuyer, tira son mouchoir de sa poche; la
petite bote qu'elle venait d'y mettre, et qui, dans cet
instant, tait bien loin de sa pense, s'chappe, roule  ses
pieds, s'ouvre en tombant, et prsente en entier  Caroline
ces traits, cette figure qu'elle n'avait pas encore os
regarder. Ce petit accident tait bien naturel, et, si l'on
veut, bien peu de chose; cependant il fit une impression
incroyable sur Caroline: elle n'aurait pas t beaucoup plus
vive quand le comte en personne se ft offert  sa vue pour
lui reprocher son attachement. Un cri lui chappe; elle se
jette sur la bote, la relve en dtournant les yeux, et sort
de la chambre avec prcipitation, sans savoir pourquoi elle
fuit ni ce qu'elle fuit... Un instant suffit pour la remettre.
Elle rentre, trouve la chanoinesse surprise de son cri et de
sa fuite soudaine, mais bien plus altre encore du billet
d'adieu de Lindorf et de ce dpart subit. Une cataracte
dcide, qui s'paississait tous les jours et lui laissait 
peine distinguer les objets, l'avait empche de voir le
portrait. Caroline put dire ce qu'elle voulut. Il lui fut plus
facile de rpondre sur cet objet que sur les lamentations, les
questions, les suppositions de la baronne  propos du prompt
dpart de Lindorf, dont elle ne pouvait revenir. Il rompait
toutes ses mesures, dconcertait tous ses projets, et la
mettait au dsespoir; il fallut que Caroline, tout afflige
qu'elle tait elle-mme, s'puist pour la consoler. La
meilleure manire aurait t sans doute de lui prouver, en lui
avouant son mariage, combien ses projets taient chimriques.

Caroline, qui crut enfin apercevoir quelle avait t son ide
en attirant Lindorf chez elle, eut bien celle d'avoir alors
pour son amie une entire confiance; mais cet aveu, qu'elle
avait si fort dsir de lui faire, dont elle avait si
ardemment sollicit la permission, lui paraissait alors tout
ce qu'il y avait de plus pnible et de plus difficile. Comment
prononcer seulement le nom du comte, rappeler tous ses torts
avec lui, oser dire soi-mme: Je fais le malheur de l'tre le
plus vertueux, le plus grand, le plus digne d'tre heureux; et
quand je devrais m'estimer trop heureuse de lui appartenir, de
porter son nom, j'ai pu m'abandonner  la plus injuste
antipathie? Cette antipathie n'tait pas le seul sentiment
dont elle et  rougir... Le nom de Lindorf lui cotait bien
autant  prononcer que celui de son poux. Elle rsolut donc
d'attendre, pour parler, et la rponse de son pre et la suite
des vnements, et de supporter aussi bien qu'il lui serait
possible les regrets de la chanoinesse sur le dpart de
Lindorf. Elle le regrettait, il est vrai, trop elle-mme pour
que leurs coeurs ne fussent pas  l'unisson; et ce sujet de
conversation, tout pnible qu'il tait quelquefois, ne
laissait pas d'intresser vivement son coeur, et d'avoir un
attrait inou pour elle.

Caroline devint plus assidue auprs de son amie qui,
d'ailleurs, prive de la vue, avait plus que jamais besoin de
ses tendres soins. Elle n'alla plus au pavillon; tous ses
meubles revinrent l'un aprs l'autre dans son appartement.
Mais ses instruments, la musique, et mme ses pinceaux, furent
longtemps oublis ou ngligs. Il faut avoir l'me tranquille
pour s'occuper avec quelque suite  quoi que ce soit. Tous les
moments o elle tait chez elle furent employs  relire son
cahier et ses lettres,  penser  cette belle Louise,  cette
jolie Matilde, au comte,  se perdre dans une foule de
rflexions qui n'avaient aucune suite, et qui finissaient
ordinairement par un dluge de larmes.

Elle s'est aussi familiaris avec ce portrait qu'elle ose 
prsent regarder, qu'elle regarde  chaque instant, et mme
avec une motion qui n'est pas sans plaisir. Grand Dieu! dit-elle
quelquefois, si  tant de vertus il joignait encore cette
figure si noble et si touchante, quelle mortelle serait digne
de lui? Mais le suis-je mme  prsent? Ah! non sans doute, et
le meilleur des hommes mritait un coeur entirement  lui.

Alors elle s'attendrissait sur les malheurs du comte, admirait
ses vertus, gmissait de n'avoir pas celle de se sacrifier
pour faire le bonheur d'un tre si sublime, et regrettait
presque, dans ses moments d'enthousiasme, d'avoir fait partir
cette lettre si dure, si cruelle, o elle lui disait si
positivement qu'elle ne pouvait l'aimer ni le voir. Mais ces
regrets duraient peu; un sentiment plus tendre la ramenait
bientt  Lindorf. Elle s'tonnait d'avoir pu s'occuper d'un
autre objet, de regretter autre chose que lui. Elle fermait le
portrait et prenait le cahier: c'tait l'ouvrage de Lindorf;
c'tait sa main chrie qui l'avait trac. Oui, mais c'taient
encore les vertus et l'loge du comte; et cette lecture
rpte augmentait chaque jour son admiration et ses
remords...

Laissons quelque temps l'aimable Caroline rflchir,
s'attendrir, lire alternativement le cahier de Lindorf et les
lettres du comte, et voyons ce que faisaient, pendant ce
temps-l, ces deux amis: aussi bien la solitude profonde de
Caroline, sa vie monotone, les combats de son coeur,
ennuieraient sans doute le lecteur. Pour elle, ce n'tait pas
de l'ennui qu'elle prouvait, c'tait un tat d'agitation
continuelle. Au moindre bruit qu'elle entendait, elle
tressaillait. Son imagination, sans cesse occupe de Lindorf
et du comte, lui persuadait que l'un des deux arrivait 
Rindaw. Quoi! ce Lindorf qui s'est banni pour jamais de sa
prsence, peut-elle penser qu'il reviendra? Non. Quand elle
raisonne avec elle-mme, quand elle relit son cahier, quand
elle se rappelle tout ce qu'il doit au comte, elle dit de
bonne foi: Jamais, jamais je ne le reverrai. Mais
l'imagination et l'amour ne raisonnent pas toujours, et, sans
trop se l'avouer elle-mme, elle pensa plus d'une fois qu'il
n'aurait pas la force de tenir sa rsolution.

Elle se trompait. Au fond de la Silsie, dans la triste terre
de Ronnebourg, Lindorf gmissait de son crime involontaire, et
trouvait que ce n'tait pas trop de sa vie entire pour
l'expier. Oh! combien de fois il fut tent de la terminer
cette vie qu'il ne pouvait plus consacrer  Caroline, et qui
jusqu'alors avait t si fatale au meilleur des amis! Mais il
les connaissait trop tous les deux pour n'tre pas sr que
c'tait leur ter pour jamais leur bonheur et leur
tranquillit. Le fameux roman de Werther tait presque son
unique lecture, et il produisit sur lui l'effet contraire 
celui qu'il en attendait. Il y cherchait des forces, des
motifs, un modle pour se dcider  mourir. Il n'y vit que le
dsespoir de Charlotte, celui d'Albert, celui de l'ami de
Werther; et, plus gnreux que lui, il aima mieux vivre et
souffrir que d'empoisonner les jours de ceux qu'il aimait.

Dans les premier temps de son sjour  Ronnebourg, la vie lui
tait devenue si odieuse, et le sacrifice qu'il faisait en la
supportant lui parut si grand, qu'il crut par l rparer tous
ses torts, et que cette ide mme servit  sa consolation.
D'ailleurs, si ses passions taient violentes, elle ne
duraient pas longtemps. Malgr sa subtile distinction sur les
diffrentes sortes d'amours, il avait ador Louise. Sans aimer
Matilde avec la mme fureur, il est certain qu'elle commenait
 faire une impression assez vive sur son coeur lorsqu'elle lui
fut enleve. On a vu depuis  quel excs il avait aim
Caroline. Esprons que le temps, ou quelque autre attachement,
le gurira de cette passion malheureuse. Son coeur est trop
honnte, il aime trop son ami, pour chercher  conserver un
amour qu'il regarde comme un crime.

Il y avait cependant plus d'un mois qu'il vivait en reclus 
Ronnebourg, et que sa gurison n'tait pas bien avance,
lorsqu'un jour qu'il essayait pour la seconde fois d'crire au
comte, sans trop savoir ce qu'il devait lui dire, il le voit
lui-mme entrer dans sa chambre et se jeter dans ses bras.

A son arrive de Ptersbourg, surpris de ne point trouver son
ami  Berlin, d'apprendre des gens qu'il y avait laisss qu'il
tait  Ronnebourg, qu'il y tait seul, il souponna quelque
malheur inattendu, ne se donna que le temps de voir le roi et
son beau-pre le chambellan, et repartit tout de suite pour
s'clairer des motifs d'une retraite aussi singulire que
celle de Lindorf, au moment o il le croyait au comble du
bonheur. Ds que les premiers instants de surprise, d'motion
et d'attendrissement furent passs, le comte lui fit des
questions dictes par le plus vif intrt.

Cher Lindorf, dit-il, htez-vous de m'expliquer pourquoi je
vous retrouve ici seul, triste, malade mme; car vous voudriez
en vain me cacher votre changement... O mon ami! dveloppez-moi
ce cruel mystre! qu'est devenue celle que vous aimiez?
Pourquoi n'est-elle pas avec vous, unie  vous? Pourquoi mon
ami n'est-il pas heureux? Lindorf l'aurait laiss parler plus
longtemps. Il n'tait pas prpar  lui rpondre, et gardait
un morne silence. Le comte se tut aussi; mais il pressait les
mains de Lindorf, et sa physionomie attendrie, anime,
semblait exiger sa confiance.

Quoi! lui dit-il enfin, Lindorf, vous ne me dites rien? Ne
suis-je plus votre ami, le dpositaire de vos secrets, de tous
les mouvements de votre coeur? N'ai-je pas le droit d'y lire? --
Oui! oui! s'cria Lindorf, vous avez sur moi tous les droits
imaginables; oui, vous tes mon ami, le meilleur des amis;
jamais je ne l'ai senti plus vivement que dans cet instant, o
je suis oblig de vous refuser ma confiance. Le comte,
surpris, recula quelques pas. O mon cher comte, ne vous
loignez pas de votre ami malheureux! ne me condamnez pas
lgrement! Oui, je suis forc de me taire, et vous
m'approuveriez si vous connaissiez mes motifs. Li par
l'honneur, par mes serments, par tout ce qu'il y a de plus
sacr, je ne puis trahir un secret qui ne me regarde pas seul.
N'exigez aucun dtail sur cette malheureuse affaire, et
plaignez votre ami d'tre priv de la triste douceur de vous
la confier.

Le comte s'tait rapproch de Lindorf; il le serrait dans ses
bras, et ses larmes lui prouvaient combien il tait affect de
sa situation. "Li par l'honneur, par des serments!" lui
dit-il Ah! tout est dit; je ne sais que trop moi-mme  quel point
un secret promis nous engage, et jamais aucune question
indiscrte... Cependant, vous tes libre de rpondre ou non 
celle-ci; mais elle chappe encore  mon amiti: Etes-vous
malheureux sans retour, et ne vous reste-t-il aucun espoir? --
Aucun! reprit Lindorf vivement. J'ai perdu pour jamais celle
que j'adorerai toujours. Elle n'existe plus... Il allait
ajouter... pour moi. Le comte l'interrompit par un cri: Ah
Dieu! elle n'existe plus! Quoi! c'est la mort, l'affreuse mort
qui vous a spar d'elle! Cher et malheureux Lindorf! ah!
combien je vous plains!

Lindorf faillit le dtromper; mais craignant d'en avoir trop
dit, et que le comte ne devint la vrit, il ne fut pas fch
de lui voir prendre le change, et confirma par son silence
cette ide de mort qui dtournait tous les soupons qu'il
aurait pu avoir sur Caroline; mais il n'en avait aucun. Jamais
il ne lui vint dans l'esprit que sa jeune pouse ft cette
femme tant aime et tant regrette. Depuis longtemps absent de
la Prusse, il ignorait galement, et la situation de Rindaw,
et celle du chteau de Risberg. Il ne savait pas mme alors
que Lindorf l'et habit, et qu'il et form l cette
connaissance si fatale  son repos. D'ailleurs, il savait que
son pouse tait vivante, se portait bien, et il demeura
persuad que quelque vnement tragique avait priv de la vie
l'amante de Lindorf. Le sombre dsespoir o celui-ci demeura
quelque temps aprs cette conversation ne lui laissait aucun
doute l-dessus. Il s'effora de le calmer, et lui demanda
s'il ne voulait pas revenir avec lui  Berlin. -- Non, non,
s'cria Lindorf avec effroi, non, mon cher comte, je ne le
puis, il faut que je quitte ce pays; il faut que je voyage
pendant quelques annes. Ne vous opposez pas  un parti
ncessaire et absolument dcid. J'ai compt sur vous pour
m'en obtenir la permission; la paix actuelle me la fait
esprer. Si le roi me refuse, je remettrai ma compagnie. Il
faut que je parte; il faut que je m'loigne d'ici. Le comte,
ignorant tout, jugea qu'il avait de fortes raisons de quitter
la Prusse, et combattit d'autant moins son ide, qu'il pensa
que quelques annes de voyage le distrairaient de sa douleur.
Il lui promit d'obtenir son cong, et il ajouta aprs quelques
moments: Il est trs-possible, mon cher Lindorf, que je parte
avec vous. -- Vous, Walstein? -- Oui, moi-mme, mon ami. Peut-tre
aurai-je, ainsi que vous, des raisons de m'loigner de ma
patrie, au moins quelque temps. Nous voyagerons ensemble, et
nous serons moins malheureux. -- Malheureux? s'cria Lindorf;
est-ce  vous; est-ce au comte de Walstein  parler de
malheur? -- Je comprends votre surprise, lui dit le comte en
s'asseyant prs de lui; il est temps de la faire cesser, et de
vous dvoiler un secret que je vous ai cach malgr moi. Cher
Lindorf! puis-je vous blmer du mystre que vous me faites,
puisque vous ignorez que je suis mari depuis plus de deux
ans?

Lindorf ne joua pas la surprise, il lui et t impossible
dans ce moment-l de feindre ce qu'il n'prouvait pas. Mais
son embarras, sa rougeur, tout ce qu'il prouvait rellement,
et qui se peignait sur son visage, lui donna l'air de
l'tonnement. Le comte poursuivit: Oui, mon ami, je suis uni 
la plus charmante des femmes, et je suis bien loin d'tre
heureux. Je vais vous raconter en dtail ma triste histoire;
c'est une consolation pour moi de vous ouvrir mon coeur.
Puiss-je vous voir convaincu, ainsi que je commence  l'tre,
que c'est dans l'amiti seule que nous devons chercher notre
bonheur.

Alors il commena cette cruelle confidence, que Lindorf
prvoyait et redoutait au-del de toute expression, ce rcit
qui confirmait son malheur, ses remords, et qui dchirait son
me. Quelle impression dut faire sur cette me agite le nom
de Caroline rpt  chaque instant, ce nom si bien grav dans
son coeur, et qu'il devait avoir l'air d'ignorer! Ah! si
Lindorf eut des torts, s'il fut la cause involontaire des
malheurs du meilleur des hommes, ce qu'il souffrait dans cet
instant suffit pour les expier et pour intresser tout lecteur
sensible  sa situation. Le comte prit son rcit du plus loin.
Il lui raconta que c'tait le roi qui, connaissant l'immense
fortune de Caroline, avait eu l'ide de ce mariage et lui
avait crit  ce sujet. Ce motif, dit le comte  son ami, et
mme la volont du roi, qui paraissait dsirer vivement cette
union, influrent moins sur ma dcision que l'ge et le genre
d'ducation de celle qu'on me destinait. Caroline de
Lichtfield, sort  peine de l'enfance, leve  la campagne et
dans la plus grande retraite, n'ayant jamais vu d'homme qui
pt faire impression sur son coeur, me parut remplir
parfaitement mes vues. Vous connaissez mon systme; c'tait
sur cette ignorance du monde et de l'amour qu'il tait fond.
Je saurai bien, me disais-je, pntrer dans ce jeune coeur, et
me l'attacher, sinon par l'amour, du moins par une amiti si
vive, une reconnaissance si tendre, qu'elles pourront m'en
tenir lieu. Le premier moment sera contre moi; mais tous ceux
qui le suivront assureront notre bonheur mutuel. Pleine de
cette douce ide, je rpondis au roi avec transport, en lui
assurant que je m'estimerais trop heureux si je pouvais
obtenir la main de la jeune baronne de Lichtfield. Il ne tarda
pas  m'apprendre qu'il avait la parole du chambellan, et il
m'ordonna de quitter de suite la Russie pour conclure mon
mariage. Je me mis en route; mais je fus arrt  Dantzick par
une violente maladie, qui fit craindre pour mes jours. C'est
alors, mon cher Lindorf, que vous remplissiez ici, auprs d'un
pre expirant, le premier et le plus saint des devoirs. Ce ne
fut qu'au bout de deux mois que je pus continuer mon chemin.
J'arrivai  Berlin, et j'eus le chagrin de ne point vous y
trouver. J'appris aussi avec peine que ma jeune pouse future,
trompe sur le moment de mon arrive, avait pass chez son
pre et  la cour tout le temps de ma maladie. Ah! combien ces
deux mois pouvaient avoir apport d'obstacles  mes projets de
bonheur, et drang le plan que je m'tais form pour y
parvenir! Je ne cachai point mes craintes  mon auguste
matre; il me rassura avec sa bont ordinaire. Lui-mme avait
souvent observ Caroline, et toujours il avait vu chez elle ce
mme air d'innocence, d'insouciance, de gaiet qu'elle avait
apport de sa retraite. J'ai rpandu sourdement mes
intentions, ajouta-t-il, et tous nos jeunes seigneurs les ont
respectes. Quoique votre future soit charmante, aucun d'eux
n'a cherch  acqurir des droits qui vous taient rservs;
et Caroline elle-mme, sans distinguer personne, n'a cherch
qu' d'amuser.

Le soir mme, je fus prsent au baron de Lichtfield, mon
beau-pre futur, et le lendemain  son aimable fille... Ici,
le comte parla  Lindorf de cette premire visite, dont on a
vu les dtails; de l'impression d'horreur qu'il inspira 
Caroline, et qu'il ne put se dissimuler. Il avoua que ds ce
moment-l, sans doute, il et t plus gnreux, plus dlicat
d'abandonner tous ses projets, et qu'il en avait bien eu
l'ide; mais qu'il est facile, disait-il  son ami, de se
faire illusion! Imaginez que ce cri, que cette fuite, ces
mouvements si naturels et si peu rprims, qui devaient
peut-tre m'loigner d'elle  jamais, furent prcisment ce qui
m'enchanta, et me fit dsirer avec ardeur de l'obtenir. Je
crus y voir la preuve indubitable de cette candeur, de cette
innocence de la premire jeunesse, que j'avais craint que son
sjour  la cour n'et altres.

Avec plus d'art, c'est--dire avec plus de fausset, elle
aurait bien mieux pu cacher ce premier mouvement d'effroi, et
je lui savais gr de s'y tre abandonne. A peine l'avais-je
entrevue: cependant,  l'instant qu'elle entra, conduite par
son pre, sa physionomie ingnue, les grces rpandues dans
tout l'ensemble de sa figure, m'avaient agrablement frapp;
et c'tait l l'ide que je m'tais forme de celle avec qui
je voulais passer ma vie.

Il ne tint pas au chambellan que je ne me persuadasse que je
n'entrais pour rien dans la fuite soudaine de sa fille; sans
le croire prcisment, je l'coutai avec plaisir, et j'en eus
un trs-vif lorsqu'il me jura sur sa parole d'honneur que le
matin mme elle l'avait assur que son coeur tait libre, et
qu'elle m'pouserait sans peine. -- Je ne l'ai point
contrainte, me dit-il avec serment, et demain, si sa sant le
lui permet, elle pourra vous le dire elle-mme.

O mon ami! qu'il est ais de croire ce qu'on dsire avec
ardeur! Je sortis presque persuad; et ce lendemain et les
jours qui le suivirent confirmrent mon illusion. J'observais
ma jeune pouse: elle ne me parut que trs-timide; d'ailleurs,
rien n'annonait la moindre rpugnance. Notre mariage fut fix
 huit jours par le roi: elle y consentit sans demander aucun
dlai; et mme, une fois qu'il en fut question, elle insista
la premire pour que ce retard n'et pas lieu.

J'aurais ds ce temps-l cherch  m'attirer au moins sa
confiance et son amiti; mais, dans le peu de visites que je
lui rendis, le baron crut qu'il tait de l'tiquette de ne pas
nous quitter un instant. Elle parlait peu; mais ce peu tait
prononc avec tant de grces et si bien plac, que tous les
jours je m'attachais davantage  elle, et que j'tais persuad
que je serais le plus heureux des hommes.

La veille de la crmonie, qui devait se faire  la campagne,
je crus cependant apercevoir des traces de chagrin sur son
charmant visage. Ses yeux taient rouges; son coeur paraissait
oppress; on voyait qu'elle s'efforait de se contraindre.
J'en fus trs-mu; et, saisissant une minute o son pre nous
avait quitts, je m'approchai d'elle avec tendresse: -- Belle
Caroline, lui dis-je, serait-ce l'approche de mon bonheur qui
fait couler vos larmes? Elle baissa les yeux, garda quelques
instants le silence; enfin, elle dit  voix basse: -- On ne
s'engage pas pour la vie sans effroi; mais je vous crois bon
et gnreux, monsieur le comte, et cette ide me rassure: il
ne tiendra qu' vous que je me trouve heureuse.

J'allais lui rpondre, lorsque son pre entra. Elle reprit
bientt son ton naturel, et ne me parut pas redouter le moment
qui s'approchait. Comment donc aurais-je pu souponner le coup
qui m'attendait? Alors, racontant tout ce qui s'tait pass le
jour de son mariage, il tira de son portefeuille cette lettre
que Caroline lui remit elle-mme, et qu'on a dj lue.

Tenez, mon ami, dit-il  Lindorf, en la lui remettant, voyez 
quel point je dus tre atterr! C'est ici que le pauvre
Lindorf eut besoin de son courage. Il prit d'une main
tremblante, et parcourut seulement des yeux, cette lettre si
nave, si touchante, trace par celle qu'il adorait: en la
rendant au comte, il voulut dire quelque chose, mais il ne put
rien articuler. Il se jeta dans ses bras, le serra contre son
coeur, et quelques larmes qu'il ne put retenir s'chapprent de
ses yeux.

Si le comte avait eu le moindre soupon de la vrit, cette
motion excessive le lui aurait sans doute confirm: mais il
n'en avait aucun, et n'y vit qu'une grande sensibilit,
excite peut-tre par quelque rapport de situation.

Cher Lindorf, lui dit-il, lorsqu'il fut un peu calm, vous
partagez trop vivement mes chagrins; je crains mme d'avoir
rouvert, sans le savoir, la plaie de votre coeur: peut-tre
aussi quelque lettre cruelle... Ah! je devais encore me taire,
et vous cacher ce fatal secret; vous avez assez de vos peines.
Je vous ai mal connu quand j'ai pens que les miennes seraient
un motif de consolation; je vois au contraire qu'elle les
aggravent. Pardonnez, cher et sensible Lindorf, cette preuve
de votre amiti, du vif intrt que vous prenez  ma
situation, me pntre.

Ah! Walstein, Walstein! s'cria Lindorf accabl sous le poids
des remords, en se cachant le visage de ses deux mains; et
peut-tre il allait dcouvrir le vritable motif de son
motion et de ses larmes; mais le serment qu'il avait fait 
Caroline de ne la point nommer lui revint dans l'esprit, et
lui parut le premier des devoirs... Il s'arrta. Le comte ne
l'aurait galement pas laiss continuer. Venez, mon ami, lui
dit-il; allons nous promener dans votre parc. Nous reprendrons
une autre fois cette conversation... et ils sortirent ensemble.
Le comte lui parla du pays et de la cour qu'il venait de
quitter; il entra dans les dtails les plus intressants et
les plus curieux. Son gnie, naturellement observateur, son
rang, les distinctions flatteuses de l'auguste souveraine de
ces vastes tats, qui lui tmoignait la plus grande estime,
l'avaient mis en tat de tout voir et de bien juger.

Cet entretien, qu'il animait et prolongeait pour donner 
Lindorf le temps de se remettre, le calma en effet
insensiblement et lui fit le plus grand plaisir. Personne
n'avait l'art de se faire couter et de captiver l'attention
comme le comte de Walstein. Une loquence douce, persuasive,
un son de voix qui allait au coeur, le meilleur choix des
termes, rendaient sa conversation on ne peut plus agrable.
Beaucoup de savoir sans prtention, sans pdanterie, souvent
des traits heureux placs avec got, et ce genre d'esprit qui
sait faire ressortir celui des autres, en faisaient
vritablement un homme trs-aimable dans toute l'tendue de ce
mot, souvent trop prodigu. On ne sortait jamais d'avec lui
sans avoir appris quelque chose, et sans tre en mme temps
trs-content de soi-mme.

Depuis son mariage, il avait perdu de cette gaiet de la
premire jeunesse, que son accident mme n'avait pas altre:
mais elle tait remplace par une imagination brillante, une
nergie, un feu qui n'appartenaient qu' lui et qu'on ne peut
exprimer. En l'coutant, on ne pensait plus  sa figure; et
plus d'une fois  la cour de Ptersbourg, il n'avait tenu qu'
lui de la faire oublier. Disons aussi, puisque nous en sommes
sur cet article, que cette figure si maltraite s'tait
raccommode au point que Lindorf en fut surpris; et Caroline,
qui ne l'avait vu qu'au sortir d'une maladie de deux mois,
l'aurait t bien davantage. Ses cheveux, que la fivre avait
fait tomber alors entirement, taient revenus en abondance,
parfaitement bien plants, et toujours arrangs avec soin. Le
temps et un peu d'embonpoint avaient presque effac les traces
de sa cicatrice, et lui donnaient un air de sant, de
jeunesse, bien diffrent de ce teint jaune, de cette maigreur
effrayante qu'il avait lors de son mariage. Un large ruban
noir cachait encore l'oeil qu'il avait perdu; mais l'autre
tait si beau, que ce ruban, qui n'tait rien  la noblesse de
sa figure, excitait plutt un tendre regret qu'un sentiment
d'horreur. Un peu d'attention sur lui-mme lui avait fait
aussi redresser sa taille. Elle n'tait plus remarquable que
par une attitude aise et nglige, bien prfrable  la
roideur. Il boitait encore, il est vrai; mais on ne marche pas
toujours, et il marchait peu. On peut donc imaginer qu'avec de
trs-belles dents et beaucoup d'expression dans la
physionomie, le comte de Walstein, alors g de trente-deux
ans, n'tait pas un objet bien effrayant. S'il avait t de
mme deux ans plutt, Caroline serait reste dans le salon, la
lettre n'et point t crite, et ce livre n'existerait pas.
Tout est donc bien comme il est. Revenons  nos deux amis.

Il rentrrent au chteau presque  l'entre de la nuit.
Lindorf, qui s'tait laiss entraner par le plaisir d'avoir
retrouv son ami et de l'entendre, en revint bientt  son
ide habituelle. Impatient de savoir quelle rsolution le
comte avait prise sur Caroline, il le supplia d'achever son
histoire. Elle est finie jusqu' ce moment, reprit le comte,
et les choses en sont toujours au mme point. Vous me
connaissez assez pour savoir, sans que je vous le dise, que je
n'eus garde de m'opposer  une demande aussi forte, aussi
touchante, aussi raisonnable mme que l'tait celle de
Caroline. J'obtins, non sans peine, qu'elle retournerait 
Rindaw auprs de l'amie qui l'avait leve. Le roi, fch sans
doute qu'une union qu'il avait arrange tournt de cette
manire, exigea le plus profond secret. Mais moi, interrompit
Lindorf vivement, ne devais-je tre except?... O mon ami! ne
suis-je pas dans le cas de vous faire des reproches?... Quoi!
me cacher l'vnement le plus intressant de votre vie!

Il est vrai, cher Lindorf, et souvent je m'en suis fait  moi-mme;
mais un secret exig par le roi, l'habitude o je suis
de les garder... Malgr cela, je crois bien que si je vous avais
vu, je n'aurais pu prendre sur moi de vous faire un tel
mystre. La crainte d'une lettre perdue et la certitude que
cette confidence vous affligerait m'ont plus retenu, peut-tre,
que les ordres du roi. En effet, il est heureux pour
vous de n'avoir pas su plus tt mon secret.

Lindorf ne rpondit rien, il sentait trop vivement le
contraire; mais il ne s'attendait pas  ce qui devait
suivre... -- Mon ami, ajouta le comte en souriant, vous tes
jeune et sensible; ma petite femme est charmante; vous auriez
voulu la voir, je vous en aurais pri moi-mme; et votre coeur,
libre alors, et peut-tre subi une preuve cruelle, que je me
flicite de vous avoir pargne. Vous souffrez galement par
l'amour, il est vrai; mais, quel que soit l'excs de vos
malheurs, croyez que vous souffririez plus encore, si l'objet
de votre amour tait la femme de votre ami; et Caroline
elle-mme vous aurait-elle connu sans danger pour son coeur? (Et lui
frappant doucement sur l'paule, il ajouta:) Mon cher baron,
je vous chris comme ami, mais je vous crains comme rival.

Pauvre Lindorf! Heureusement c'tait entre jour et nuit, dans
une salle assez obscure; peut-tre avait-il choisi tout exprs
ce moment pour renouer l'entretien. Ds qu'il put parler:
J'espre, dit-il, que le comte de Walstein ne pense pas,
n'imagine pas que je puisse jamais tre son rival, et qu'il me
rend la justice de croire que le seul titre de son pouse
aurait suffi pour me garantir... -- Oui, si l'on peut l'tre
contre la jeunesse, les grces, l'esprit et la beaut. Mais ne
prenez point au srieux une plaisanterie que je ne me serais
pas permise s'il y avait eu quelque danger..., vous n'en tes
que trop  l'abri dans ce moment; d'ailleurs, vous ne verrez
point la comtesse, et peut-tre que moi-mme... -- Vous-mme! --
Mon ami, je ne sais ce que je dois faire. Peut-tre tant de
difficults irritent un sentiment que huit jours de
connaissance ne devraient pas rendre bien vif; cependant il
m'occupe sans cesse. Je sens plus que jamais que le bonheur de
ma vie serait de vivre avec elle, de faire le sien, d'en tre
aim autant que je l'aime; et jamais je n'eus moins d'espoir
d'y parvenir.

Lindorf coute en silence, les yeux baisss. Elle est toujours
 Rindaw, continua le comte, d'o elle n'est point sortie
depuis notre sparation. Elle y vit dans la plus profonde
retraite sans voir jamais personne, ni goter aucun des
plaisirs de son ge. Deux mois passs  la cour lui avaient
cependant appris  les connatre; elle avait paru surtout
(m'a-t-on dit) aimer la danse avec passion; et cependant, le
croiriez-vous? tous ces gots, si naturels  seize ans, cdent
 l'antipathie affreuse qu'elle a contre moi; elle lui donne
une force, une fermet incroyables; et Caroline ensevelit avec
plaisir sa jeunesse et ses charmes dans la solitude, pour ne
pas vivre avec un poux qui lui fait horreur. Avez-vous de ses
nouvelles depuis votre retour, lui dit Lindorf  voix basse?
Etes-vous sr qu'elle persiste dans cet injuste loignement?
Je n'en suis que trop sr, reprit le comte en cherchant des
papiers dans son portefeuille. Voici une lettre d'elle  son
pre (1) [(1) Il n'avait pas encore reu celle que Caroline
lui avait crite le mme jour, et adresse  Ptersbourg.]; il
l'a reue depuis peu, et me l'a laisse. Lisez-la, vous verrez
qu'elle lui dclare qu'elle veut rester  Rindaw, et qu'elle
n'a _pu soumettre encore ni son coeur ni sa raison aux liens
qu'on lui a imposs_.

Lindorf la prit, la lut comme il avait lu la prcdente,
remarqua la date, et vit qu'elle avait t crite le jour mme
qu'il crivait le cahier. Il soupira amrement, et la rendit
en silence.

Le chambellan, reprit le comte, m'a dit qu'il y avait rpondu
comme il convenait; et, de sa part, cette phrase m'a fait
trembler: ce sera sans doute avec duret, avec despotisme.
Peut-tre qu'en ce moment ma jeune pouse, noye dans ses
pleurs, m'accuse de cette nouvelle tyrannie, et sa haine
s'augmente encore. Heureux du moins, dans mon malheur, que
cette haine ne provienne pas d'un autre attachement!... O mon
cher Lindorf! Parlez, guidez-moi; que dois-je faire dans une
circonstance aussi dlicate? J'attends de vous un conseil
salutaire.

Un conseil! dit Lindorf en hsitant; le comte de Walstein n'en
doit recevoir que de son propre coeur. Je t'entends, mon ami,
reprit le comte; et ce coeur m'a dj dict ce que je devais
faire.

Nous verrons dans la suite ce que c'tait. Laissons respirer
Lindorf, qui n'avait de sa vie autant souffert que pendant ce
pnible entretiens. Laissons reposer le comte des fatigues de
son voyage, et revenons  Caroline.

Elle avait en effet reu cette terrible rponse de son pre.
Non-seulement il lui permettait, mais il lui ordonnait
d'apprendre son mariage  la chanoinesse, et de se disposer 
la quitter incessamment pur venir habiter l'htel de Walstein.
"Depuis trop longtemps (lui disait-il) cet poux complaisant
vous laisse suivre un caprice que son absence seule m'a fait
tolrer, il est temps qu'il cesse. Le comte est arriv, et ne
prtend plus tre priv de son pouse... Il rclame ses
droits; et je vous dclare que vous serez  jamais prive de
ceux que vous avez  ma tendresse et mme  mes biens, si vous
faites encore la moindre difficult de remplir vos devoirs.
N'attendez aucun appui de personne. Je vous parle au nom d'un
roi, d'un poux et d'un pre, galement irrits d'une trop
longue dsobissance, etc., etc."

Tout cela n'tait point vrai. Le chambellan agissait de son
chef. Il n'avait pris ni les conseils ni les ordres de
personne pour cette fulminante dmarche. -- Le roi, content
d'avoir assur  son favori la fortune de Caroline, ne
songeait plus  elle, et s'embarrassait peu qu'elle vct ou
non avec lui. On connat les sentiments du comte: ainsi ce
n'tait que de son pre qu'elle avait  redouter une
contrainte  laquelle elle ne s'attendait pas, et qui la mit
au dsespoir.

Comme elle ne souponnait pas mme qu'on pt altrer jamais la
vrit, elle prit tout au pied de la lettre, et la colre du
roi, et celle de son poux; et elle s'affligea d'autant plus,
qu'elle ne reconnaissait pas  cette tyrannie ce gnreux
comte de Walstein, que le cahier de Lindorf et ses propres
lettres lui avaient peint si diffrent, et qu'elle commenait
 aimer  force de l'estimer. Ces sentiments firent bientt
place  la crainte et  la terreur, ds qu'elle crut qu'il
voulait abuser de son pouvoir. Comment concilier en effet
toute sa conduite passe, vrai modle de grandeur d'me et de
gnrosit, avec le peu de dlicatesse qu'il montrait
actuellement, puisqu'il exigeait le retour de sa jeune pouse,
aprs la lettre qu'il devait avoir reue d'elle, et  laquelle
il n'avait pas mme daign rpondre? -- Grand Dieu! disait
Caroline, combien il faut que son caractre ait chang! Autant
que ses traits, ajoutait-elle en regardant le portrait,
qu'elle refermait bientt avec colre. Quoi! je lui dclare
que je prfre la mort  vivre avec lui..., et le barbare
exige... Ah! Lindorf, Lindorf! votre amiti vous gare; et le
comte de Walstein n'a pas les vertus que vous lui supposez.

Plus elle relisait cette lettre de son pre, plus sa douleur
augmentait. -- _N'attendez aucun appui de personne_, rptait-elle
en frmissant, et versant des torrents de larmes.
Malheureuse Caroline!..... Mais j'en saurai trouver dans mon
courage; oui, je saurai mourir plutt que de vivre avec un
poux dtest, prvenu contre moi, despotique, tyrannique. Il
veut ma mort, sans doute! eh bien! il sera content. A tant de
tourments se joignait encore celui d'avoir  raconter son
histoire  la chanoinesse,  lui apprendre qu'on voulait la
sparer d'elle. Aussi souvent qu'elle voulut l'essayer, la
parole expira sur ses lvres.

Jamais elle ne put prendre sur elle d'affliger  cet excs
cette sensible et malheureuse amie, d'exciter  la fois et sa
colre et sa douleur, en lui apprenant le mystre qu'on lui
faisait depuis si longtemps, les malheurs de son lve chrie,
leur sparation prochaine. Caroline ne pouvait penser, sans un
mortel effroi, au moment o on la contraindrait  quitter
Rindaw,  s'loigner de son unique amie. Depuis la perte de sa
vue, la compagnie de Caroline tait la seule consolation de la
chanoinesse. Elle disait souvent que l'instant o elle en
serait prive serait celui de sa mort; et l'ide d'tre
oblige de la quitter tait peut-tre encore ce qui
dsesprait le plus Caroline. Elle ne put donc se rsoudre 
lui plonger le poignard dans le coeur, en lui parlant 
l'avance de cette cruelle sparation. Quoiqu'elle lui part
invitable, elle se flatta qu'elle serait peut-tre encore
diffre: son pre ne lui marquait point de temps prcis; il
lui ordonnait seulement de se tenir prte  partir lorsqu'il
viendrait la chercher, sans doute avec ce redoutable poux.

Caroline leur laissa le soin d'instruire la chanoinesse, et
attendit d'un jour  l'autre ce moment dans des transes
mortelles, ayant pour unique esprance celle de mourir avec sa
bonne maman du chagrin de se quitter. Elle tait dans ce
trouble, dans cette agitation continuelle, qui influait mme
sur sa sant, lorsqu'un jour elle reut une lettre dont elle
reconnut  l'instant l'criture et le cachet, et qui lui causa
une motion incroyable. Elle tait du comte lui-mme, de cet
poux si redout. Elle tremblait avant de l'ouvrir en voyant
d'o elle tait date: c'tait du chteau de Ronnebourg, chez
M. de Lindorf... Grand Dieu! il est chez Lindorf! il est avec
Lindorf! Elle eut besoin de rassembler toutes ses forces pour
pouvoir lire de qui suit:

_Lettre du comte_ DE WALSTEIN __ CAROLINE.

Du chteau de Ronnebourg, chez M. de Lindorf, ce 17 oct.17...

"Si j'tais assez malheureux pour que cette lettre ft reue
avec un sentiment de crainte ou d'effroi, je conjure celle 
qui elle est adresse de se rassurer, de la lire avec bont,
d'tre convaincue que celui qui l'crit perdrait plutt la vie
que de lui causer un seule instant de peine.

"Oui, madame, vous  qui je n'ose donner un nom plus tendre;
oui, je suis votre ami, je veux l'tre, et c'est  ce titre je
vais m'entretenir avec vous de l'objet qui m'intresse le plus
au monde, du bonheur de Caroline: il n'est rien que je ne sois
prt  faire pour l'assurer. Daignez me prescrire des ordres,
des sacrifices; tout me deviendra facile si je puis parvenir 
vous rendre heureuse.

"Monsieur votre pre doit vous avoir crit, j'ignore le
contenu de sa lettre; mais, quel qu'il soit, s'il vous impose
la moindre contrainte, il est dmenti par mon coeur. Vous tes
libre, madame, matresse absolue de votre sort et du mien. Je
vous remets  mon tour la dcision de ma destine, et je jure
de me soumettre  l'arrt que vous allez prononcer. Mais puis-je
me faire l-dessus la moindre illusion, conserver le
moindre doute? Ne l'ai je pas sous les yeux cette lettre
cruelle (1) [(1) C'est la lettre de Caroline  son pre.], o
vous dclarez que votre coeur n'a point chang, que ce
malheureux poux est toujours dtest, et que votre unique
dsir est de vivre loin de lui? Eh bien! Caroline, vous serez
satisfaire; vos dsirs doivent tre des lois pour moi: je n'ai
que trop cout les miens lorsque je vous ai enchane pour la
vie. Je dois m'en punir, et mriter  la fois votre estime et
votre reconnaissance, m'loignant de vous aussi longtemps que
vous l'ordonnerez... Non, Caroline, vous ne serez point
condamne  vivre dans la retraite pour m'viter; la cour ne
sera point prive de son plus bel ornement, et votre pre
d'une fille qui fait sa gloire. Revenez auprs de lui jouir de
ces innocents plaisirs que vous tes si bien faite pour
goter, et ne craignez pas qu'ils soient empoisonns par ma
prsence. Mon parti est pris. Je suis ici chez un ami qu'une
passion malheureuse oblige  voyager quelques annes, et je
suis dcid  partir avec lui. Ma compagnie adoucira ses
peines; et les miennes le seront par la consolante ide que
vous tes plus heureuse, plus tranquille, et que je rpare
autant qu'il est possible, tout le mal que je vous ai fait.

"Vous tes la matresse du nom que vous voudrez porter. Si le
mien vous est odieux, si vous prfrez tre encore pour tout
le monde Caroline de Lichtfield, et vivre chez votre pre,
j'obtiendrai facilement et de lui et du roi que le mystre de
notre union soit encore prolong. Mais si, comme il le parat
par votre lettre, il en cotait trop  votre me franche et
ingnue de cacher un tel secret; si vous consentez  m'avouer
pour votre poux, prenez en arrivant  Berlin le nom, le titre
et le rang de comtesse de Walstein. Cette lgre
condescendance, en satisfaisant votre pre et votre roi, vous
rendra peut-tre encore plus libre et plus heureuse. Vous
habiterez mon htel, ou plutt le vtre. Vous prierez cette
tendre et respectable amie, que vous ne voulez et ne devez
jamais quitter, de venir l'habiter avec vous; et moi, je
n'engage ici par les serments les plus solennels, par ma
parole d'honneur,  ne revenir  Berlin que lorsque vous m'y
rappellerez. Heureux si vous me laissez entrevoir dans
l'avenir la possibilit de notre runion! Je me reposerai sur
votre vertu, sur vos principes, sur votre gnrosit, et
j'attendrai, non sans impatience, mais sans crainte et sans
murmure, le moment o vous la fixerez. Il viendra ce moment;
oui, j'ose encore l'esprer. Vous sentirez une fois le besoin
d'un ami vritable; et, croyez-moi, Caroline, vous n'en
trouverez jamais de plus sincre qu'un poux qui vous chrit,
qui veut votre bonheur, qui ne peut tre heureux que lorsque
vous serez vous-mme heureuse et tranquille.


"J'attendrai votre rponse avant de partir. Adressez-la 
Ronnebourg, chez M. le baron de Lindorf. C'est cet ami dont je
vous ai parl, et dont je vous parlerai souvent, si vous
daignez consentir  une correspondance qui serait une bien
grande consolation pour moi. Ne craignez rien ni du roi ni de
votre pre. Je saurai donner un prtexte plausible  mon
voyage et  mon absence, qui sera peut-tre bien prolonge;
mais jamais on n'en saura le vrai motif. Adieu, madame! Vous
approuverez sans doute l'arrangement que je vous propose...
Hlas! ce projet est bien diffrent de celui que je formai en
demandant votre main! mais s'il vous rend heureuse, mon but
est rempli."

"ED.-AUG., COMTE DE WALSTEIN."

Quel sentiment dominait dans l'me de Caroline en finissant
cette lettre? Etaient-ce la surprise, l'admiration, les
remords, l'attendrissement? Ah! tout tait confondu! elle ne
savait ce qu'elle prouvait. Pendant longtemps elle resta
immobile, les yeux fixs sur ce papier, qui venait de changer
toutes ses ides, et dont elle avait peine  croire le
contenu.

En sortant de cette espce d'anantissement, son premier
mouvement fut de se lever, d'ouvrir son bureau, de rassembler
tous les papiers que Lindorf lui avait remis, de courir dans
l'appartement de sa bonne amie, de lui faire connatre cet
homme tonnant, de lui apprendre par quels liens elle tenait 
lui, de chercher dans son amiti la force de les supporter;
depuis quelques instants, elle la trouvait presque dans son
coeur; ils ne lui paraissaient plus si pesants ces redoutables
liens. Ah! Walstein! dit-elle  demi-voix, gnreux Walstein!
non, tu ne partiras point, tu ne sera point la victime...

Elle s'arrta, craignant de s'engager trop avec elle-mme. Son
coeur tait combattu, son me oppresse, mais d'une manire
moins douloureuse, et lorsqu'elle eut joint son amie, ce fut
sans trop de peine qu'elle la prvint sur la confidence
qu'elle avait  lui faire; et vritablement il fallait la
prvenir. Ses ides taient si loin de ce qu'elle allait
apprendre! Caroline, sa Caroline marie depuis plusieurs mois
sans qu'elle s'en doutt, tait un vnement si singulier, si
inattendu, que tous ses romans ne lui en avaient pas offert un
pareil, et qu'elle pouvait en mourir de surprise.

Ce fut donc aprs quelques prparations et les plus tendres
caresses que son lve lui apprit enfin ce grand secret, et
les raisons qu'on avait eues de le garder. Lorsque la bonne
chanoinesse eut exhal tout  son aise sa surprise, sa colre,
ses reproches; lorsqu'elle se fut tour  tour attendrie et
fche, qu'elle eut bien grond et bien pleur; lorsqu'elle
eut rpt cent fois qu'il tait affreux qu'on se ft dfi
d'elle, et plus affreux encore qu'on et sacrifi cette pauvre
enfant, Caroline demanda et obtint avec peine une demi-heure
de tranquillit: elle l'employa  raconter tout ce qui
regardait Lindorf. Ce fut sans doute ce qui lui cota le plus;
mais elle voulut avoir pour son amie une confiance entire et
sans rserve.

Non, maman, lui disait-elle avec tendresse, non, votre
Caroline n'aura plus de secret pour vous, j'ai trop souffert
de cette affreuse contrainte. Ce n'est que depuis peu de jours
que j'ai la libert de la faire cesser, et depuis bien peu
d'instants que j'en ai le courage. C'est au comte que je le
dois: oui, c'est  lui seul que je dois le bonheur d'oser vous
ouvrir mon coeur, et de n'avoir rien que de consolant  vous
apprendre. Oh! quand vous saurez  quel ange je me suis unie,
et combien j'ai de torts envers lui, ce n'est pas votre
Caroline que vous plaindrez. Elle ne vous demande qu'un peu
d'indulgence et de patience pour un rcit bien long, car je ne
veux rien vous cacher; non, rien du tout, je vous le jure. En
effet, elle lui dit tout, et ne la surprit point en lui
avouant son penchant pour Lindorf. -- Hlas! je l'ai bien vu,
reprit la chanoinesse; et moi, insense, qui m'en flicitais!
Je croyais..., j'avais arrang dans ma tte... Voyez  quoi
vous m'exposiez avec ce beau mystre! Ne sais-je pas ce qui
arrive toujours? On se connat, on s'aime, parce qu'enfin on
est fait pour aimer; et c'est pour la vie, car une premire
impression ne s'efface jamais. -- Ah! j'espre qu'elle
s'effacera, dit vivement Caroline; je ferai du moins tous mes
efforts pour la dtruire. -- Et tu n'y russiras pas, pauvre
enfant; je sais ce que c'est: plus on combat une inclination,
plus elle augmente. Est-il possible de cesser d'aimer? -- Oui,
sans doute, quand un attachement nous rend coupable... Ah!
maman, maman! vous ne savez pas encore  quel excs nous
l'tions tous deux; j'offensais le meilleur des poux, et
Lindorf un ami comme il n'en fut jamais.

Alors elle commena la lecture du cahier, et crut ne pouvoir
l'achever, interrompue  chaque instant par les exclamations
de la chanoinesse. Elle se passionna d'abord pour le brave
gnral tu en dfendant son roi; le jeune comte aussi
l'intressa; mais son cher Lindorf lui tenait encore au coeur.
Comme il crit bien! disait-elle: quel style tendre et
sentimental! Ah! je le regretterai toute ma vie! C'est l
l'poux qu'il te fallait. Cependant, ds qu'il fut question de
Louise, cette grande amiti baissa considrablement. Quel
loge il fait de cette fille! Est-ce qu'un gentilhomme, un
baron, s'avise de regarder si une petite fermire est jolie?
Mais lorsqu'elle le vit srieusement amoureux et projetant de
l'pouser, elle n'y tint plus, sa colre fut au point que
Caroline se repentit presque de l'avoir excite. Ne m'en
parlez plus, disait-elle: comme il m'a trompe! Aimer une
paysanne, penser  l'pouser, et oser aprs cela faire la cour
 mademoiselle de Lichtfield! En vrit, c'est odieux. Tu dois
te trouver trop heureuse d'tre marie, et de n'avoir pas t
le cas de succder  sa Louise. Le bel amour qu'un second
amour, et aprs une fermire encore! Comme cet home m'a
trompe! A qui peut-on se fier?...

Caroline, plus attendrie qu'humilie d'tre l'objet de ce
second amour, ne rpondait rien, soupirait, et reprenait sa
lecture quand la ptulante baronne le lui permettait. A mesure
que Lindorf perdait dans son estime, Walstein au contraire y
gagnait considrablement: bientt ce fut son hros par
excellence. Cette noblesse, cette nergie, cette grandeur
d'me, l'enchantrent. Vous tes trop heureuse, rptait-elle
 Caroline, d'tre la femme de cet homme-l. Mais qu'est-ce
que vous disiez de sa laideur? Moi, je le vois beau comme un
ange; il a des sentiments d'une noblesse... Comme il parlait 
ce petit Lindorf! Ah! ce n'est pas lui qui aurait aim une
fermire! Elle en eut cependant peur un moment, et ne savait
plus que penser. Mais lorsqu'elle en fut  la terrible
catastrophe; lorsqu'elle vit le comte bless, dfigur;
lorsqu'elle sut  quel excs il avait port la gnrosit et
l'amiti, elle fit les hauts cris et ne pouvait plus se
contenir. Lindorf tait un monstre, et Walstein un dieu devant
qui on devait se prosterner. Son enthousiasme augmentait 
chaque ligne, et ses lettres  son ami y mirent le comble.
Elle jura que le ciel avait cr cet homme tout exprs pour sa
Caroline. Ce n'est point une me de ce sicle, disait-elle; il
ressemble  Cyrus,  Orondate,  tout ce que j'ai lu de plus
sublime; et votre petit Lindorf ressemble  tous les hommes.
Vous le voyez, il aimait encore Matilde: il en aimerait une
douzaine  la fois. Passe pour celle-l, elle est comtesse au
moins; mais jamais je ne lui pardonnerai cette Louise. Sans
doute qu' prsent il reviendra  la jeune comtesse; mais
j'espre qu'elle fera comme je fis quand ton pre m'offrit sa
main aprs la mort de sa femme, et qu'elle aura, comme moi, la
noble fiert de le refuser. -- Ah! j'espre bien que non,
s'cria Caroline; et ce mot partit du fond de son coeur, elle
en fut surprise elle-mme. C'tait la premire fois qu'elle
prouvait un dsir bien vrai que Lindorf revnt  Matilde,
qu'il l'aimt, l'poust et ne ft plus que son frre. Par une
rvolution singulire et presque subite, elle sentit que son
attachement pour lui n'tait pas actuellement le sentiment le
plus vif de son coeur. Il est vrai qu'elle tait dans un moment
d'enthousiasme, et que celui de son amie l'excitait encore;
mais nous laisserons  celle-ci le soin de l'entretenir.

Lorsqu'elle en vint  cette dernire lettre que Caroline avait
reue ce jour mme, cette lettre o le comte parlait d'elle,
pensait  elle, et lui assurait le bonheur de vivre toujours
avec sa Caroline; lorsqu'elle eut entendu cette phrase: "Vous
engagerez cette tendre et respectable amie, que vous ne voulez
et ne devez pas quitter,  venir vivre avec vous...," elle ne
put modrer ses transports; elle embrassa tendrement Caroline,
en l'appelant sa chre petite comtesse, et lui disant la larme
 l'oeil: Nous ne laisserons pas partir cet ange: n'est-ce pas,
ma fille, il ne partira pas?

Non certainement, reprit Caroline; je serais la plus ingrate
des femmes si j'y consentais; permettez mme que j'aille lui
rpondre tout de suite, le courrier part ce soir.

Elle sortit, et laissa la bonne chanoinesse tout merveille
de ce qu'elle venait d'entendre, et ayant bien assez  penser
pour ne pas s'ennuyer d'tre seule. Rien que l'ide d'crire
au comte aurait fait mourir d'effroi Caroline, si on la lui
et prsente la veille. A prsent rien ne lui paraissait plus
facile  faire que cette rponse. Son coeur, pntr et rempli
de reconnaissance, d'admiration, ne demandait pas mieux que de
s'pancher. Son imagination exalte lui dictait mille choses,
et  peine fut-elle dans son appartement, qu'elle courut  son
bureau. Le premier objet qui se prsent en l'ouvrant est la
petite bote qui renferme le portrait de son poux. Pendant sa
colre contre lui, elle l'avait cache sous le tas de papiers
qu'elle venait d'ter. Elle la prend, elle l'ouvre; elle
regarde ces beaux traits, cette physionomie si noble et si
douce, avec un sentiment qu'elle n'avait point encore prouv.
Elle oublie combien il est chang, et s'tonne d'avoir pu
refuser son coeur  l'original de cette charmante peinture.
Insensiblement elle s'attendrit, ses larmes coulent, elle
approche le portrait de ses lvres et sent une vritable
motion. Elle tait, comme on le voit, trs-bien dispose pour
sa rponse. Si elle l'et faite dans cet instant, elle et
sans doute t plus tendre que le comte n'et jamais os
l'esprer; mais malheureusement en cartant, pour crire, tous
les papiers pars sur son secrtaire, ses yeux tombent sur
cette lettre de son pre, qui lui peignait le comte si irrit
contre elle. Celle qu'elle venait de recevoir la dmentait
trop formellement pour qu'elle ne vt pas que son pre lui en
avait impos; mais tait-ce en tout ou en partie? Il en
cotait  Caroline pour croire son pre absolument faux. Le
comte pouvait avoir feint d'entrer dans sa colre; il pouvait
aussi l'avoir partage au premier instant o elle supposait
qu'il avait reu d'elle cette lettre si forte, si dcisive,
qu'elle s'tait tant reproche et qu'elle se reproche plus
encore depuis qu'elle a reu celle du comte. Elle s'arrte 
cette dernire ide, se rappelle les expressions dures qui lui
sont chappes, se les exagre encore, et finit par ne plus
voir dans le procd du comte que le dsir ardent de
s'loigner d'elle  tout prix, et la crainte de vivre avec une
femme capricieuse, qui n'prouve que des prventions injustes,
avec une enfant volontaire et draisonnable; car c'est ainsi
qu'il doit me voir, qu'il me voit sans doute; et je l'ai bien
mrit! Qui sait s'il n'est pas instruit de mes sentiments
pour son ami? Ils demeurent ensemble; et le comte est si
pntrant! me parlerait-il de lui, de cette _passion
malheureuse_, s'il en ignorait l'objet? Il le connat sans
doute; et sa dlicatesse m'pargne les reproches qu'il sent si
bien que je dois me faire  moi-mme. Que lui importe,
d'ailleurs,  qui appartienne ce coeur ingrat et dur qui l'a
repouss, qui le force  prsent  chercher le bonheur dans
des climats loigns? Voil l'imagination de Caroline qui
travaille, qui lui peint tout en noir. Plus elle relit
actuellement cette lettre qui lui paraissait si tendre, si
flatteuse, plus elle est convaincue que c'est la gnrosit
seule du comte qui l'a dicte, et qu'il n'a d'autre dsir que
de vivre loin d'elle sans cependant gner sa libert. Quelle
apparence que, sans ce motif, il voult renoncer  sa patrie,
 ses emplois,  la position o le plaaient la faveur et
l'amiti de son souverain? S'il avait le moindre dsir de
vivre avec elle, n'en aurait-il pas fait au moins la
tentative? N'aurait-il pas cherch  la voir,  pntrer ses
sentiments actuels, avant de prendre cette rsolution cruelle?
Mais pouvait-il en douter aprs la lettre qu'il a d recevoir?
Et cette femme qui l'assurait de sa haine n'a-t-elle pas d
lui en inspirer une ternelle?...

Ah! dit-elle en posant tristement la lettre et le portait,
j'ai eu un instant d'illusion et presque de bonheur; il faut y
renoncer: le bonheur n'est pas fait pour moi; et je ne puis
m'en prendre qu' moi-mme!.... Comme il m'aurait aime! mais
il ne m'aimera jamais; il ne veut pas me connatre; il me
hait, il me mprise; il ne peut pas me pardonner, et cependant
quelle bont! quelle gnrosit! Mais dois-je en abuser, et,
aprs l'avoir si cruellement offens, le bannir de sa patrie?
Non... mon parti est pris, je veux passer ma vie entire ici,
loin de lui, loin de tout le monde....... J'expierai mes
fautes et mes erreurs... Il sera libre alors de rester  la
cour, d'exercer ses vertus dans sa patrie, de faire le bonheur
de tous ceux qui l'approcheront...; et Caroline, l'ingrate
Caroline ne troublera plus le sien..., il oubliera qu'elle
existe!

Elle prit vivement une plume, une feuille de papier, et traa
ce qui suit avec rapidit:

_Lettre de_ CAROLINE _au comte_ DE WALSTEIN.

Rindaw, novembre.

"Non, monsieur le comte, je ne retarderai pas d'un instant
cette rponse que vous me demandez. Puisse cette promptitude
vous prouver ma reconnaissance et les sentiments dont je suis
pntre pour le meilleur et le plus gnreux des hommes!
Croyez, monsieur, que je sens tous les motifs qui vous portent
 la proposition que vous me faites; j'en deviens et plus
coupable  mes propres yeux, et plus dcide que jamais 
vivre dans la retraite. -- Oh! n'ajoutez pas  mon malheur
celui de penser que je suis la cause d'une absence qui vous
drangerait sans doute, et ne changerait rien  mon sort.
Puisque vous avez la gnrosit de m'en laisser la matresse,
je suis dcide, quoi qu'il arrive,  rester ici. Mon absence
de Berlin ne nuit  personne, n'intresse personne. On a
srement oubli cette petite fille qu' peine on a vue, et mon
pre doit tre accoutum  se passer de moi. Madame de Rindaw,
cette chre amie, ou plutt cette tendre mre, est le seul
tre au monde  qui mon existence et ma prsence puissent tre
utiles et agrables: je ne puis ni la quitter ni lui faire
abandonner le genre de vie qu'elle a choisi depuis si
longtemps.

"Permettez donc que je me consacre entirement  elle, et que
je rende  sa vieillesse les soins tendres et soutenus qu'elle
a pris de mon enfance. Votre lettre m'assure de votre
consentement. Pourvu que nous soyons spars, qu'est-il besoin
que ce soit par une distance immense? Je dois, je veux vivre
ici oublie et tranquille, s'il m'est possible. Pour vous,
monsieur le comte, vous vous devez  votre patrie,  votre
roi; rien au monde ne doit balancer de tels motifs.

"Est-ce  Caroline  y apporter le moindre obstacle? Ah! ce
serait alors que je serais vraiment coupable, et que les
reproches les plus amers empoisonneraient mes jours! Non, je
me rends justice, et je me soumets  mon sort. Il n'a rien de
fcheux pendant que je puis habiter dans le sein de l'amiti
et dans le sjour paisible o j'ai pass toute ma vie. Ces
plaisirs dont vous me parlez sont effacs de mon souvenir, ou
du moins ils y ont laiss une trace si lgre, que je ne puis
ni les regretter ni les dsirer. Ah! je ne regrette rien que
de n'avoir pu faire le bonheur du meilleur des hommes, et mon
seul dsir est d'apprendre dans ma retraite qu'il est heureux
comme il mrite de l'tre. Ma rsolution doit y contribuer;
j'y saurai persister, je vous le jure. La solitude n'a rien
qui m'effraye. Au contraire, je borne tous mes voeux  y passer
ma vie entire; et s'il est vrai que vous vouliez mon bonheur,
vous ne vous y opposerez point. Le comte de Walstein  Berlin,
Caroline  Rindaw, seront tous les deux placs comme ils
doivent l'tre.

"Mon amie sait enfin depuis ce matin les liens qui nous
unissent; et puisque vous consentez que je prenne ce nom que
je me ferai gloire de porter, je serai dsormais pour le peu
de personnes qui me verront, et pour ceux  qui vous voudrez
le confier,

"CAROLINE DE WALSTEIN,

ne baronne DE LICHTFIELD."

Quand mme Caroline n'aurait pas voulu prendre ce nom qu'elle
commenait  aimer, elle y et t force. Pendant qu'elle
crivait sa lettre, la chanoinesse n'avait pas manqu de
rassembler tous ses gens, de leur apprendre que sa Caroline
tait comtesse de Walstein, et de leur ordonner de l'appeler
toujours  l'avenir _madame la comtesse_. Elle fut
ponctuellement obie, et dans l'espace de quelques minutes,
deux ou trois femmes de chambre et autant de laquais entrrent
chez Caroline sous diffrents prtextes, uniquement pour avoir
l'occasion de dire: _Madame la comtesse_. Ds que _madame la
comtesse_ eut fini sa lettre, elle courut la lire  son amie. --
Oui, ma bonne maman, lui dit-elle en la finissant, j'en ai
pris la ferme rsolution, je veux vivre et mourir ici, et ne
plus aimer que vous seule au monde.

Quelques jours plus tt, ce projet et enchant la tendre
chanoinesse; elle avait alors bien d'autres ides! Son
imagination tait monte au plus haut point d'enthousiasme
pour le comte de Walstein, et sa runion avec Caroline tait
devenue l'unique objet de ses voeux. Mais comme il entrait dans
le plan qu'elle venait de former que la jeune comtesse ignort
tout, elle feignit d'approuver sa lettre, et se fit peut-tre
un plaisir de se venger (car la vengeance est un plaisir de
tout les ges) du mystre qu'on lui avait fait en tenant
secret  son tour ce qu'elle mditait.

La lettre fut donc cachete telle qu'elle tait. On prtend
qu'il chappa un demi-soupir  Caroline en crivant sur
l'adresse, _chez M. le baron de Lindorf_. Elle assure  prsent
qu'elle ne le croit pas; mais on peut penser au moins que ce
fut le dernier.


Le lendemain et les jours suivants, elle ne fut occupe que de
comte; et plus elle y pensait, plus elle s'attachait  cette
pense. Toutes ses lettres furent relues plus d'une fois. Elle
crut y trouver milles choses qu'elle n'avait point encore
remarques, et qui rpandaient un nouveau jour sur le coeur et
l'esprit de cet homme excellent, dont elle connaissait trop
tard tout le mrite.

Le petit portrait sortit de sa bote, fut suspendu  un cordon
pass au cou de Caroline, et ne le quitta plus. Vingt fois par
jour elle le tirait de son sein, le contemplait avec
attendrissement, le recachait avec dpit; mais plus elle
sentait que son poux aurait fait le bonheur de sa vie, plus
elle s'applaudissait de la rsolution qu'elle avait prise.
Persuade qu'il ne voulait pas vivre avec elle, il lui en
cotait bien moins de la savoir  Berlin qu'errant avec
Lindorf dans les contres lointaines.

L'ide d'tre la cause de l'exil que ces deux amis
s'imposaient la rvoltait; elle ne pouvait la supporter. Du
moins, disait-elle, que l'un des deux soit heureux dans sa
patrie, et mme elle prouvait un certain plaisir du sacrifice
qu'elle faisait au bonheur du comte. C'tait en quelque sorte
une expiation de ses torts avec lui, qui la justifiait  ses
propres yeux, et la raccommodait avec elle-mme.

Pendant qu'elle tait agite de ces diverses penses, la
chanoinesse, de son ct, n'tait pas oisive, et ne cessait de
rflchir au meilleur moyen de runir les deux poux.

Il s'en prsenta bien  son esprit de trs-naturels et bien
faciles  excuter, tels, par exemple, que de faire crire au
comte par une femme de chambre de confiance qu'elle avait,
pour l'inviter en son nom  se rendre  Rindaw, ou bien de
mener Caroline  Berlin sous quelque prtexte et d'engager son
mari  s'y rencontrer; ou, ce qui valait encore mieux, de
raisonner avec elle, de l'amener doucement  une runion
qu'elle dsirait trop elle-mme pour s'y refuser longtemps;
mais tout cela parut trop simple  madame de Rindaw, trop
commun pour faire le dnoment d'un roman dans lequel elle
tait transporte de jouer un rle. Il fallait des surprises,
des reconnaissances, de grands coups de thtre; et voici ce
que cette prudente tte imagina.

Un jour, c'tait le troisime depuis que la lettre de Caroline
tait partie, elle lui dit que depuis longtemps elle avait
envie de visiter son chapitre, et d'y passer quelque temps;
que c'tait un devoir qu'elle avait trop nglig; qu'elle
voulait le remplir encore une fois avant sa morte; qu'elle
partirait ds le lendemain et qu'elle la priait de
l'accompagner.

Caroline, surprise de cette rsolution subite, lui reprsenta
vainement que son ge, ses infirmits, une permission qu'elle
avait obtenue depuis longtemps de vivre  Rindaw, la
dispensaient de tout devoir. La chanoinesse insista si fort,
qu'elle n'osa la contrarier, d'autant plus qu'elle se fit
elle-mme un vrai plaisir de ce petit voyage. Il retarderait
son entrevue avec son pre, l'loignerait quelque temps d'un
sjour qui lui rappelait trop de choses, et la distrairait de
sa mlancolie. Un autre motif s'y joignit encore; elle avait
toujours dsir de former une liaison avec quelque jeune
personne de son ge. Cette espce de sentiment manquait  son
coeur, et depuis quelque temps surtout elle prouvait plus
vivement encore le besoin d'une amie. La baronne de Rindaw
tait bien la sienne; mais ce respect que l'on conserve pour
ceux qui nous ont levs; cette diffrence immense de leurs
ges, qui lui donnait la crainte continuelle de la perdre d'un
jour  l'autre; l'effroi de la solitude o la mort de cette
unique amie la laisserait, tout augmentait ce dsir ardent
d'en trouver une autre plus rapproche d'elle, dont l'me
rpondt  la sienne, avec qui elle pt parler de tout ce qui
l'agitait, et entretenir, dans l'absence, une correspondance
qui lui paraissait d'avance un des plus grands charmes de la
retraite o elle comptait passer ses jours.

Ah! pensait-elle souvent, si j'avais seulement une amie telle
que je me l'imagine, combien je l'aimerais, et comme je
saurais m'en faire aimer! Un sentiment si doux suffirait pour
remplir mon coeur; j'oublierais bientt que j'ai connu de plus
vifs sentiments, et que celui  qui je voudrais les consacrer
tous  prsent ne peut plus les partager...

Quand, dans les libres nouveaux qu'on leur envoyait de Berlin,
elle trouvait une correspondance entre deux amies, son coeur
palpitait; elle soupirait, et disait tristement: Et moi je
n'ai personne  qui je puisse crire tout ce que je pense! Je
n'ai point de lettres  attendre,  recevoir! et cela lui
paraissait le comble du malheur. Mais lorsque la chanoinesse
lui proposa ce petit voyage, elle imagina tout de suite qu'un
sjour dans un chapitre o l'on levait plusieurs demoiselles
de distinction lui fournirait certainement l'occasion de
former une liaison d'amiti avec quelques-unes d'entre elles,
et mme celle de pouvoir faire un choix. Elle cda donc avec
plaisir aux volonts de sa maman, et se prpara pour le
lendemain.

Dans ses projets de confidence pour sa future amie, elle ne
manqua point d'emporter avec elle son prcieux cahier et ses
lettres, qui taient devenus presque son unique lecture, et
moins encore son cher petit portrait, qui ne quittait plus son
sein, et qu'elle aimait tous les jours davantage. En attendant
qu'elle et une amie, il lui en tenait lieu; il tait devenu
le confident de ses plus secrtes penses. C'tait  lui
qu'elle avouait le regret mortel qu'elle prouvait, en croyant
avoir perdu sans retour et l'estime et l'amiti de son poux.
Cette physionomie expressive et sensible paraissait
l'entendre, lui rpondre, la rassurer; et ses moments les plus
doux taient ceux o elle avait avec lui cette conversation
muette.

Le lendemain, de trs-bonne heure, la chanoinesse, Caroline et
leurs femmes de chambre montrent en berline.

Madame de Rindaw tait de la plus grande gaiet; elle fut
prte la premire, et paraissait se faire un extrme plaisir
de cette course. Comme elle n'y voyait plus du tout, et
qu'elle n'tait distraite par rien, elle causait beaucoup, et
voulait qu'on lui rendt compte de tous les endroits o l'on
passait. Ce fut d'abord dans cette route sur laquelle donnait
le pavillon o Caroline avait entendu Lindorf pour la premire
fois, o depuis elle s'tait entretenue si souvent avec lui,
et l'avait enfin vu s'loigner pour jamais.

Un peu plus loin, elle aperut les tours de chteau de
Risberg, et ctoya le parc o elle s'tait gare, et o elle
avait rencontr Lindorf. C'est alors qu'elle put connatre la
diffrence des sentiments qui l'agitaient dans ce temps-l de
ceux qu'elle prouvait actuellement. Son coeur ne palpita
point, mais il se serra pniblement. Au lieu d'attacher des
regards attendris sur les endroits qui lui retraaient un
amour qu'elle n'avait plus et qu'elle se reprochait encore,
elle les dtourna, et regarda du ct oppos, en pensant
douloureusement  tous les torts qu'elle avait envers son
poux.

Tout le reste du voyage se passa sans aucun vnement. La
vieille baronne le soutint trs-bien, et conserva sa bonne
humeur. Elle n'appelait plus Caroline que _ma chre comtesse_,
et la nommait  chaque instant. Souvent aussi elle voulut
parler du comte; mais Caroline, plus prudente qu'elle, retenue
par la prsence des femmes de chambre, craignant galement
d'en dire trop ou trop peu, dtournait la conversation.

Le chapitre o elles allaient tait  quelques journes de
Rindaw. Caroline ne se croyait pas loigne, et s'impatientait
d'arriver, lorsqu'elle vit le cocher enfiler l'avenue d'un
grand et antique chteau, dont elle avait aperu de loin les
girouettes. Elle en tmoigna sa surprise  son amie, qui, d'un
air content, lui rpondit qu'on suivait ses ordres, et qu'elle
voulait voir en passant un ami qui demeurait l. Caroline
n'eut pas le temps de faire d'autres questions sur cet ami,
dont jamais elle n'avait entendu parler: elles taient dj
dans la cour du chteau.

La chanoinesse appelle son laquais, et lui ordonne d'aller
savoir si M. le comte de Walstein est l, et si deux de ses
amies peuvent avoir le plaisir de le voir.

A ce nom, Caroline se doute de la vrit, fait un cri, et peut
 peine articuler: Eh! grand Dieu! maman, ai-je bien entendu?
O sommes-nous? o m'avez-vous amene? -- Au chteau de
Ronnebourg, rpondit la baronne en riant, et je t'amne  ton
poux.

La pauvre Caroline n'a pas mme entendu toute cette phrase.
Ses sens l'ont abandonne; elle est tombe sans la moindre
connaissance sur l'paule de son imprudente amie. Sa femme de
chambre la relve, la soutient, dit  la chanoinesse l'tat
affreux o est sa matresse, lui demande un flacon que celle-ci
ne trouve point. Elle se dsespre alors, se repent trop
tard de ce qu'elle a fait; et Caroline, toujours vanouie, ne
donne pas le moindre signe d'existence.

Tout cela se passait dans la berline, au milieu de la cour du
chteau, tandis que le laquais s'acquittait de sa commission,
et qu'on cherchait le comte, qui se promenait dans le parc
avec Lindorf; enfin on l'a trouv. Il ne comprend rien  cette
visite,  ces amies inconnues; car la chanoinesse, qui voulait
jouir des grandes surprises, avait dfendu qu'on la nommt, et
le comte, qui avait reu seulement la veille la rponse de
Caroline, n'avait garde d'imaginer que ce fussent et la
baronne et son pouse.

Il se presse de venir recevoir les dames qu'on lui annonce,
son ami le suit. Ils arrivent, et le premier objet qui se
prsente  leurs yeux, c'est Caroline, sans aucun sentiment,
les cheveux dtachs, le sein dcouvert et son lacet coup. On
efforait de la retirer comme on pouvait de la berline; la
baronne, tout en larmes, jetait les hauts cris, appelait
l'univers entier au secours, en s'accusant de la mort de
Caroline, et jurant de ne pas lui survivre.

Si un pareil spectacle dut frapper le comte, mme avant de
savoir ce que c'tait, qu'on juge de l'impression qu'il fit
sur Lindorf! Au premier instant, il a reconnu Caroline, et
peut  peine en croire ses yeux, et la vive motion de son
coeur. Grand Dieu! que vois-je? s'crie-t-il en se prcipitant
auprs du carrosse. Alors il n'en peut douter; mais la pleur
de Caroline, ses yeux ferms, les cris de son amie, lui
persuadent qu'en effet elle vient d'expirer, et bientt son
tat diffre peu du sien. Le comte, qui ne comprenait rien
encore  tout ce qu'il voyait, et qui, marchant difficilement,
arrive un peu aprs Lindorf, le voit chanceler, et n'a que le
temps de le soutenir dans ses bras. Il se ranime aussitt,
mais c'est pour se livrer au plus affreux dsespoir, c'est
pour dire au comte: "C'est elle, c'est votre Caroline, c'est
la mienne, c'est celle que j'adorais, qui n'existe plus, et
que je veux suivre au tombeau!..."

En disant cela, il s'arrache avec violence des bras du comte,
qui, atterr de ce qu'il entend, de ce qu'il voit, ne sachant
ce qu'il doit croire, cherche  percer une foule de
domestiques, que les cris de la chanoinesse et de ses gens ont
attirs, et qui entourent le carrosse. Il y parvient avec
peine: on venait d'en tirer Caroline; et le grand air
commenait  lui rendre l'usage de ses sens. Elle entr'ouvrait
les yeux, faisait quelques mouvements; et sa femme de chambre,
assise par terre, la soutenait contre elle pendant qu'on tait
all chercher un fauteuil pour la transporter plus
commodment. La pauvre chanoinesse, toujours au fond de sa
berline, o elle payait cher son imprudence, s'agitait,
pleurait, rclamait le comte, et ne se calma que lorsqu'on lui
dit qu'il tait l, et que Caroline revenait  elle.

Oui sans doute il tait l; mais il ne savait pas encore si
tout ce qui se passait n'tait pas un songe, une illusion.
Caroline  Ronnebourg, et paraissant y tre amene avec
violence, puisqu'elle arrivait mourante! Le dsespoir et la
fuite de Lindorf, qui avait disparu, taient peut-tre encore
un plus grand sujet de surprise. Ces mots retentissaient 
l'oreille du comte: _C'est votre Caroline, c'est la mienne,
c'est celle que j'adorais!_ Quoi! ce serait Caroline que
Lindorf aimait, dont il tait aim!.... Il cherchait encore 
en douter,  se persuader que son ami, gar par la douleur,
s'tait tromp; mais malgr le changement que le temps qui
s'tait coul depuis leur sparation avait apport  la
figure de Caroline, et celui que qui lui causait son tat
actuel, il ne put la mconnatre.

Aprs l'avoir regarde quelques instants en silence, il se
jette  ses pieds, prend ses mains, et les presse avec ardeur
contre ses lves. Elle entr'ouvre les yeux, ne se rappelle
distinctement rien, ne sait o elle est, qui est cet homme
prostern devant elle. Trop faible pour articuler un mot, elle
retire doucement ses deux mains, qu'il pressait toujours dans
les siennes, les joint ensemble, pose sa tte dessus, et verse
un dluge de larmes. Le comte, toujours  genoux devant elle,
pleure avec elle, cherche  la calmer,  la rassurer,
lorsqu'il entend les cris rpts de madame de Rindaw, qui ne
cessait de l'appeler du fond de sa berline, et qui continuait
 s'impatienter. Elle l'appelle enfin si haut, qu'il est
contraint de laisser Caroline, et d'aller  elle. Ce fut au
moins avec l'espoir d'apprendre quelque chose sur cette
trange aventure; mais la pauvre femme tait si mue, si
agite, disait tant de choses  la fois qu'il n'tait pas
possible d'y rien comprendre.

Le comte, d'ailleurs, en s'approchant d'elle, fut frapp d'une
autre ide. Il ignorait tout  fait le malheureux tat de sa
vue. Ce fut un nouveau trait de lumire pour lui. Il se
rappelle  l'instant _cette vieille parente aveugle_ dont celle
que Lindorf aimait prenait tant de soin; et ce qui, dans le
temps mme, aurait contribu  dtourner ses soupons, s'il en
avait eu, ne lui laissa plus alors le moindre doute: cependant
il lui aida  descendre, et la conduisit auprs de Caroline,
que l'on venait de placer dans un fauteuil.

La chanoinesse ne fut rassure sur sa vie que lorsqu'elle lui
dit d'une voix bien faible, et du ton du reproche: "Ah! maman!
maman! qu'avez-vous fait?" Peu  peu ses ides taient
revenues; mais elle tait encore si abattue, si souffrante,
que ses yeux taient ferms et qu'elle n'aurait pu se
soutenir. Le comte donna des ordres pour qu'on la transportt
doucement au chteau. Il offrit le bras  madame de Rindaw, et
ils la suivirent. On dcida de mettre Caroline au lit; elle-mme
parut le dsirer. La chanoinesse voulut rester auprs
d'elle; et le comte, aprs lui avoir bais la main, qu'elle ne
retira plus, les laissa dans son appartement, et se hta de
passer dans celui de Lindorf, dont il tait extrmement
inquiet. Il ne le trouva point; mais en parcourant sa chambre
des yeux, il vit sur son bureau une lettre cachete. Il la
regarda; elle tait  son adresse. Il l'ouvre avec motion, et
lit ce qui suit, trac par une main tremblante, et se
ressentant du dsordre o tait Lindorf en l'crivant:

"L'vnement le plus inattendu, le plus incomprhensible,
vient de vous dcouvrir le fatal secret que je voulais
emporter au tombeau. Je n'ai pas t le matre de mon premier
mouvement. Voir Caroline expirante et se taire, c'tait
au-dessus des forces de l'humanit... Oui, mon cher comte, c'est
elle-mme que j'adorais sans la connatre, sans imaginer que
vous eussiez aucuns droits sur elle. J'atteste le ciel qu'
l'instant o je l'appris, je m'loignai d'elle avec la ferme
rsolution de ne la revoir de ma vie. Pouvais-je prvoir que
dans ma retraite, que chez moi-mme?... Grand Dieu! il
manquait  mes crimes,  mon affreuse destine, de trahir mes
serments, et de porter le trouble dans votre me. O Walstein!
rassurez-vous; vous possdez le modle de l'innocence, de la
vertu, de toutes les vertus. Elle seule tait digne de vous,
et vous tiez le seul mortel digne d'elle. Puissiez-vous faire
longtemps votre bonheur mutuel!... Pour moi, je pars; je vous
dlivre pour jamais d'un malheureux ami, qui semble n'exister
que pour votre tourment. Mais j'ose encore vous demander une
dernire grce: Que votre pouse ignore que je l'ai vue et que
vous tes instruit de ma fatale passion. Ou je suis bien
tromp, ou c'est elle-mme qui vous l'apprendra, qui n'aura
bientt plus de secrets pour vous. Il vous sera plus doux de
le devoir  sa confiance; et je n'emporterai pas l'affreuse
ide qu'elle puisse croire que je l'aie trahie... Adieu, mon
cher comte! adieu, Caroline! Adieu pour toujours, uniques
objets d'un coeur galement dchir par l'amour et par
l'amiti! Oubliez le malheureux Lindorf, mais ne le hassez
pas.

_P. S_. "Vous voudrez bien vous regarder  Ronnebourg comme chez
vous; je laisse mes ordres en consquence. Je vous crirai
encore une fois, mon cher comte, lorsque mon sjour sera fix,
pour m'assurer que vous me pardonnez et que vous tes heureux.
Vous ne pouvez manquer de l'tre, puisqu'elle vit, puisqu'elle
vous est rendue!

"Je vous promets de ne point attenter  mes jours, et de les
passer loin de vous et loin d'elle."

Cette lettre avait t trace avec tant d'motion et de
rapidit, que le comte put  peine la lire Il ne fit que la
parcourir pour le moment, et ressortit pour parler  Verner,
valet de chambre de Lindorf. Son projet tait de faire courir
sans dlai aprs lui, et de tcher de l'engager  revenir;
mais il sut bientt que c'tait impossible.

Lindorf, aprs s'tre convaincu qu'il avait pris une fausse
alarme, et que l'tat o il avait vu Caroline n'tait qu'un
profond vanouissement dont elle commenait  revenir, ne
s'tait donn que le temps de faire seller un cheval anglais,
coureur excellent, d'crire pendant ce temps la lettre qu'on
vient de lire, et de partir au grand galop.

Il avait seulement dit  Verner d'arranger tout pour le
joindre avec ses quipages dans le lieu qu'il lui marquerait;
et aprs lui avoir recommand les soins les plus soutenus pour
la compagnie qu'il laissait au chteau, il tait disparu,
dfendant qu'on le suivt...

Lorsque le comte sut qu'il n'y avait aucun espoir de le
ramener ce jour-l, il fit promettre  son valet de chambre de
l'avertir des premires nouvelles qu'il recevrait. Il relut sa
lettre, qui l'attendrit jusqu'aux larmes. Ne pouvant ensuite
rsister au dsir de savoir les motifs de cette trange
arrive, il fit demander  la chanoinesse s'il pourrait
l'entretenir quelques instants dans un salon attenant  la
chambre o on avait mis Caroline.

Elle s'y rendit de suite, tant tout aussi impatiente de
parler que le comte l'tait de l'entendre. Aprs lui avoir dit
que la comtesse reposait, elle ajouta d'un ton gracieux:
Quoique ceci n'ait pas tourn prcisment comme je l'aurais
voulu, ne me savez-vous pas quelque gr, monsieur le comte, de
vous l'avoir amene? -- Avant de vous tmoigner ma
reconnaissance, madame, je voudrais tre sr qu'elle n'a point
t force de faire cette dmarche. -- Force! monsieur le
comte, force! En vrit, vous n'y pensez pas; vous ne me
connaissez pas. Est-ce moi qui forcerai jamais cette chre
enfant  quoi que ce soit? Non, monsieur le comte, c'est bien
de son plein gr qu'elle a fait ce voyage; depuis longtemps je
ne l'ai vue aussi gaie que pendant la route: c'tait une
impatience d'arriver!... -- En ce cas, interrompit le comte, je
n'y comprends plus rien. J'avais craint que cet
vanouissement, ces larmes, ces mots qu'elle vous adressait
avec le ton du reproche... -- Mais ce n'tait que la surprise
de se trouver ici prs de vous..., l'motion d'une premire
entrevue...: que sais-je? ces jeunes personnes sont si
timides! J'avoue bien que j'aurais mieux fait de la prparer
doucement...: mais, d'un autre ct, ceci fera vnement; et
si jamais on crit votre histoire, cela en sera l'incident le
plus intressant.

Le comte qui ne connaissait point la tournure romanesque de
son esprit, surpris de ce propos, la regarda avec tonnement,
lui en demanda l'explication, et apprit enfin que si ce
n'tait pas par violence qu'on avait amen Caroline 
Ronnebourg, c'tait avec une supercherie qu'il fut loin
d'approuver. Il le dit naturellement  la chanoinesse, qui
s'en excusa sur son dsir ardent de les voir runis, et sur sa
crainte de n'y pas russir par un autre moyen. Cependant,
dit-elle, si j'avais pens...; mais je croyais..., mais j'avoue
que cela m'tait totalement sorti de l'esprit. -- Quoi, cela!
reprit le comte. -- Oh! rien, rien du tout. C'est quelque chose
que je ne puis dire, et qui srement est la cause de cette
terrible motion... Mais,  propos, monsieur le comte, je
viens d'apprendre que nous sommes ici chez M. le baron de
Lindorf... Cette terre est donc  lui? -- Oui, madame; est-ce
que vous l'ignoriez? -- J'aurais d le savoir, mais j'ai mal
compris tout cela; depuis quelque temps j'ai la tte si
faible!... J'ai cru, je ne sais pourquoi, que ce Ronnebourg
tait  vous. -- Non, madame, mais c'est la mme chose. M. le
baron de Lindorf est mon intime ami; il ma pri, en partant,
de me regarder ici comme chez moi. -- En partant, dites-vous?
il est donc absent? -- Oui (rpondit le comte en souriant
malgr lui de la prudence de la chanoinesse, qui disait tout
en ne voulant rien dire), il est absent pour quelque temps. --
En vrit, j'en suis enchante, et cela se rencontre au mieux.
-- Pourquoi donc, madame? -- Mais, je ne sais..., pour ne pas
lui donner la peine, l'embarras. La pauvre femme ne savait
trop que dire. Elle s'apercevait  regret qu'elle avait pens
trop haut, ce qui lui arrivait souvent, et tremblant d'avoir
dcouvert un secret qu'elle croyait de la plus grande
importance de cacher. -- Ah! oui, j'entends, dit le comte en
souriant encore; l'embarras de recevoir des trangers, car
sans doute mon ami n'a pas le bonheur de vous connatre?
Malgr sa bonne intention, il ne fut pas possible  la
chanoinesse de mentir avec l'intrpidit que l'occasion
exigeait. -- Non, pas prcisment. Il s'est trouv par hasard
cet t notre voisin de campagne; son chteau de Risberg
touche  ma terre, et nous l'avons vu tous les jours. Il est
un peu lger, votre ami... Le comte, qui trouvait cette femme
et cette conversation bien singulires, allait dfendre son
rival et la faire parler encore, lorsque des cris rpts les
attirrent dans la chambre de Caroline. Elle venait de se
rveiller dans l'tat le plus affreux. Une fivre ardente, du
dlire, mme un peu de transport, annonaient le commencement
d'une maladie dangereuse; et sa femme de chambre, qu'elle ne
reconnaissait point, ne pouvant la retenir, avait pris le
parti d'appeler du secours.

Le comte, pntr, s'approcha de son lit, dont elle voulait
absolument sortir. -- Qu'on me remne  Rindaw, disait-elle; je
ne veux point le voir..., il me tuerait. Je partirai plutt
seule  pied; j'irais au bout de monde pour l'viter. Dans
d'autres moments, son imagination lui prsentait Lindorf; elle
prenait le comte pour lui, le repoussait loin d'elle, le
conjurait de s'loigner, lui reprochait d'tre la cause de
tous les tourments de sa vie. D'autres fois, croyant parler au
comte, elle disait du ton le plus tendre: O toi que j'ai connu
trop tard pour mon bonheur, je t'aime, je t'aimerai toujours!
Tu me fuis, tu ne veux plus me voir, mais je suivrai partout.

Le comte, prvenu, prenait pour lui ce qu'elle adressait 
Lindorf, et pour Lindorf ce qui le regardait lui-mme, mais
n'en tait pas moins constern de la voir aussi mal. Il ne la
quitta point de toute la nuit, aprs avoir obtenu de la
chanoinesse qu'elle coucherait dans un autre appartement.
Caroline passa cette nuit dans la mme agitation et dans des
rveries continuelles. Ds la pointe du jour, le comte envoya
chercher un mdecin dans la ville la plus prochaine, et fit
partir un coureur en toute diligence, pour amener de Berlin le
mdecin de la cour. Il crut devoir en mme temps faire venir
le chambellan; mais ne voulant pas trop l'alarmer, il lui
manda simplement qu'il le suppliait de se rendre tout de suite
 Ronnebourg pour une affaire de la dernire importance.

Quand ses ordres furent donns, le comte revint  son poste,
auprs du lit de sa chre malade, dont il ne s'loignait qu'
regret. Peu de temps aprs, un mdecin des environs arriva. Le
comte connut bientt son ignorance, et n'en fut que plus
alarm. Le docteur affirmait que c'tait la petite vrole, la
chanoinesse affirmait que Caroline l'avait eue  Rindaw dans
son enfance, elle en indiqua mme quelques traces lgres qui
ne laissrent point de doute. La fivre et le dlire
augmentaient  chaque instant, et, le troisime jour de la
maladie, elle parut dans le plus grand danger.

Qu'on se reprsente l'tat affreux du comte, loign de tout
secours. Quelque diligence que son coureur et pu faire, il
tait impossible que le mdecin de Berlin ft l avant le
septime ou huitime jour. Le comte passa ce temps dans
l'anxit la plus cruelle, s'attendant  chaque instant  voir
expirer celle qu'il adorait.

Cette maladie, en redoublant son intrt, avait redoubl son
attachement. Les soins assidus qu'il prenait de Caroline, la
douceur, la patience qu'elle montrait dans le moments o elle
tait  elle, ce qu'il entendait dire aux femmes qui la
servaient, tout y ajoutait  chaque instant. Au tourment
d'avoir  trembler pour ses jours, se joignait encore celui de
se reprocher tout ce qu'elle souffrait. Il tait convaincu que
l'espce de violence qu'on lui avait faite, sa crainte de
vivre avec lui, sa passion pour Lindorf, ses combats entre
cette passion et son devoir, taient l'unique cause de ses
maux.

Ce fut dans un de ses moments de douleur, d'amour et de
remords, que, prostern  ct de son lit, il fit le voeu
solennel de la rendre heureuse  tout prix, si sa vie tait
conserve. -- (Dieu qui m'entendez, dit-il en levant les mains
au ciel, sauvez cette malheureuse victime de la tyrannie et de
l'amour, et recevez le serment que je fais de lui sacrifier le
mien, et de la cder  celui qu'elle aime.)

Caroline n'tait pas alors en tat de l'entendre. Sans doute
elle l'et pri d'tre moins gnreux; mais depuis vingt-quatre
heures elle avait perdu connaissance. Par bonheur, le
premier mdecin de la cour arriva ce soir-l. Il ne dissimula
point le danger extrme o il trouva la malade, et qu'il n'y
avait d'espoir que dans sa jeunesse; cependant il lui
administra des secours qui n'avaient t que trop retards et
dclara que si le neuvime et le treizime jour se passaient
sans accident, il y aurait quelque esprance, mais que
jusqu'alors il n'en pouvait donner aucune.

Le comte, en proie  la douleur la plus vive, fut encore
oblig de la dissimuler, pour mnager la chanoinesse, dont
l'affreuse inquitude n'tait pas le moindre des tourments
qu'il et  supporter. Si la perte de sa vue donnait, d'un
ct, la facilit de lui en imposer sur l'tat de la malade,
c'tait un nouveau supplice pour le comte. Elle le faisait
demander vingt fois par jour, lui rptait sans cesse les
mmes questions, exigeait les plus grands dtails.

Lorsqu'il rendait quelques soins  Caroline, ou bien qu'excd
de fatigue, il prenait quelques instants de repos, c'tait
toujours les moments o elle venait auprs de lui, ou le
faisait prier de passer auprs d'elle. On avait une peine
inoue  la retenir loin de la malade, qu'elle tourmentait
sans lui tre d'aucun secours; le comte seul pouvait obtenir
qu'elle s'en loignt. Elle n'tait tranquille que lorsqu'il
causait avec elle; et lui, qui n'aurait pas voulu quitter une
minute le chevet de Caroline, gmissait d'y tre souvent
oblig.

Il supporta tout avec une patience, une fermet, une douceur
dont lui seul pouvait tre capable, et se trouvait bien
ddommag de ses peines par le triste bonheur de soigner la
plus adore des femmes.

C'est alors qu'il eut une vritable reconnaissance pour la
chanoinesse de la lui avoir amene; car il croyait que sa
maladie avait une cause bien plus loigne que l'motion de
cette arrive, qui pouvait tout au plus l'avoir dcide, mais
qu'il attribuait en entier  sa passion pour Lindorf et au
regret de ne pouvoir tre  lui. Son got dcid pour la
retraite, son projet d'y passer sa vie; tout le confirmait
dans cette ide.... Il relut dix fois la dernire lettre qu'il
avait reue d'elle, et l'interprta en entier d'aprs ce qu'il
s'tait persuad: pourvu que nous soyons spars, rptait-il
douloureusement. Chre et cruelle Caroline! Mais non, c'est
moi qui serais le plus cruel, le plus barbare des hommes, si
j'levais plus longtemps une injuste barrire entre deux tres
que je chris presque galement, et que je conduirais au
tombeau. Caroline, Lindorf, que ne pouvez-vous m'entendre! que
ne puis-je vous runir! Il ne doutait pas non plus que ce ne
ft de Lindorf qu'elle parlait  la troisime personne, _en
regrettant de n'avoir pu faire son bonheur_..... Oui, tu le
feras, disait-il. Le mortel que tu prfres doit tre
souverainement heureux. Ai-je pu jamais me flatter de l'tre?
Un vain systme m'avait gar, et je dois m'en punir. Mais
s'il tait trop tard; si Caroline nous tait ravie; si cette
mort qui la menace n'empche de rparer?... Il ne peut
soutenir cette image dchirante, qui cependant se renouvelle 
chaque instant.

Le chambellan, qu'on avait moins press que le mdecin,
n'arriva que le lendemain au soir: peut-tre mme ne serait-il
venu aussitt: mais la lettre du comte l'avoir trouv prt 
partir pour Rindaw. Il ne fit que changer de route pour se
rendre  l'invitation de son gendre, dont il tait loin de
souponner le motif. C'tait un des jours de crise de la
malade. Son poux ne l'avait pas quitte, et ne pensait plus
du tout au chambellan, lorsque celui-ci, instruit  demi par
les gens, qui lui dirent que M. le comte est auprs de sa
femme, se prcipite dans la chambre, en disant  haute voix:
Ma fille, la comtesse de Walstein est ici, et je l'ignore! O
est-elle, que je l'embrasse? -- Hlas! monsieur, vous la voyez,
lui dit le comte en la lui montrant. Elle tait mieux; nous
commencions  nous flatter...., mais je crains que.... En
effet, la malade, effraye de ce bruit, ouvre des yeux
tonns, regarde autour d'elle, se voit dans une chambre
inconnue; son pre, son mari, sont prs d'elle, les reconnat
tous les deux, n'a pas la force de supporter tant d'motions 
la fois, et retombe dans un transport plus alarmant que le
premier.

Le mdecin arrive, exige que tout le monde sorte. Le comte
conduit le chambellan constern auprs de la chanoinesse; mais
bientt, attir dans la chambre de Caroline, il y retourne, et
les laisse ensemble, esprant au moins que le chambellan le
dbarrasserait du soin de garder madame de Rindaw. Ce ne fut
pas pour longtemps. A peine furent-ils seuls, qu'elle se
plaignit amrement du long mystre qu'on lui avait fait du
mariage de son lve. Le chambellan se plaignit  son tour de
ce qu'elle ne l'avait pas inform de ce voyage. Enfin de
plaintes en plaintes, et de griefs en griefs, ils en vinrent
presque aux injures, et parlrent si haut, que le comte fut
oblig d'aller mettre la paix. Il les trouva tous deux agits
de colre, se disant mutuellement les mots les plus piquants,
toujours en s'appelant par habitude, mon cher chambellan et ma
chre baronne.

Dans tout autre moment, cette scne aurait amus le comte;
mais il ne pensa qu' la faire cesser et  rtablir la bonne
harmonie. Ce ne fut pas sans peine qu'il y parvint; il fallut
mme pour cela leur rappeler leurs anciennes amours. A ce
souvenir, la chanoinesse s'attendrit. Le chambellan rsistait,
mais le comte ayant plac  propos le mot des _obligations_
qu'il avait et pouvait avoir encore  son amie, il fut  son
tour si touch de ce motif pour l'avenir, qu'il s'approcha
d'elle en la priant d'excuser sa vivacit. Elle lui tendit la
main avec dignit et tendresse, en lui disant qu'il abusait de
l'empire qu'il avait sur elle: il la baisa respectueusement;
la paix fut rtablie, et le comte revint  sa chre malade.

Il est inutile d'entrer dans le dtail de tout ce qu'il
souffrait pendant ces jours d'incertitude et de douleur. Tout
lecteur sensible qui aura bien saisi son caractre le
comprendra facilement. Plus il prenait sur lui, plus son me
tait dchire. Les derniers jours de cette cruelle maladie,
il ne lui fut plus possible de s'loigner un seul instant, ni
le jour ni la nuit: il les passait sur un fauteuil auprs du
lit de Caroline; et si la nature exigeait de lui quelques
minutes d'un sommeil pnible, il se rveillait bientt avec la
mortelle crainte de ne plus retrouver celle qui tait devenue
l'unique objet qui l'attachait  la vie.

Enfin, ce treizime jour, annonc par le mdecin comme devant
dcider de son sort, arriva, et fut trs-orageux. Il fallut
que le comte en supportt seul tout le poids. Il n'avait point
dit au chambellan ni  la baronne que peut-tre le soir ils
n'auraient plus de fille. Il voulut rester seul cette nuit
auprs d'elle.

Qu'ils furent ardents les voeux qu'il adressait au ciel pour
qu'elle lui ft rendue! Avec quel transport il pressait contre
ses lvres et serrait contre son coeur cette main faible et
brlante! Comme ses yeux se remplissaient de larmes en
s'arrtant sur ceux de Caroline, que la fivre seule animait
encore, et qui peut-tre allaient se fermer pour jamais!

Sur le matin, elle eut une crise si violente, qu'elle faillit
 y succomber. Le mdecin, alarm, dit qu' moins d'un miracle
elle ne passerait pas le jour. Le comte, hors de lui-mme,
abm dans sa douleur, ne pouvant ni soutenir plus longtemps
ce triste spectacle, ni s'arracher d'auprs du lit de cette
chre mourante, avait encore la cruelle tche de prparer le
pre et l'amie de Caroline,  l'affreux vnement qui
s'approchait. Il les avait toujours tellement rassurs, que,
loin de le redouter, ils taient alors dans une sorte de
scurit qui leur aurait rendu ce coup mille fois plus
terrible.

Le comte leur avait promis de passer avant la nuit dans leur
appartement. Il sortit donc pour y aller; mais, effray de ce
qu'il avait  leur apprendre, il s'arrta quelques instants
dans l'antichambre pour rassembler et recueillir ses forces.
Ah! pensait-il, si ce malheureux pre sentait comme moi tout
le poids du remords! Si l'ide d'avoir sacrifi sa fille se
joignait  la douleur de la perdre, pourrait-il la
supporter?... Caroline, Caroline! tes bourreaux pleurent, et
tu meurs! Mais tu ne seras que trop venge, et les tourments
que j'prouve sont bien au-dessus de la mort.

Pendant qu'il hsitait s'il entrerait, le valet de chambre de
Lindorf, qui l'aperut, vint  lui avec empressement, et lui
dit qu'il avait  lui parler. Il avait reu le matin une
lettre de son matre, qui l'attendait  Hambourg, d'o il
comptait s'embarquer pour l'Angleterre. Varner partait cette
nuit mme pour le joindre, et n'attendait plus que les ordres
de monsieur le comte.

Au lieu de lui rpondre, le comte le regardait en silence,
d'un air gar. Enfin, tout  coup, lui ordonnant de
l'attendre, il passa dans son cabinet sans savoir lui-mme ce
qu'il devait faire. Ecrire  Lindorf! dans quel moment! et que
dois-je lui dire? Irai-je plonger dans son coeur le poignard
qui dchire le mien? Le ferai-je revenir pour le voir expirer
de douleur sur le tombeau de celle qu'il adore? Mais, dit-il
en se reprenant, quelle ide vient me frapper tout  coup? Si
Caroline..., si c'tait  l'amour que ce miracle que je n'ose
esprer tait rserv; s'il tait temps encore...; si la
prsence de Lindorf?... Grand Dieu! vous m'entendez; quelques
jours de plus, et Caroline peut nous tre rendue. -- Je ne sais
quel rayon d'espoir s'insinua dans son coeur; il couta ce
qu'il lui dictait, prit la plume, et crivit  Lindorf ce peu
de mots:

"Partez  l'instant, mon cher Lindorf, et faites la plus
grande diligence pour vous rendre ici, o votre prsence est
absolument ncessaire. Je vous devrai plus que la vie, si vous
ne perdez pas une minute, et si votre promptitude a le succs
que j'ose esprer. Lindorf, pourquoi nous avoir quitts?
pourquoi vous dfier du coeur de votre ami? Mais les instants
sont prcieux, n'en laissez pas couler un seul avant de vous
mettre en route; je regrette mme ceux que j'emploie  vous le
demander. Je vous connais, Lindorf; un seul mot de moi
suffisait... Courez jour et nuit. Si vous ne me rencontrez pas,
venez ici en droiture; si vous me rencontrez, je vous parlerai
et nous ne nous quitterons plus."

"EDOUARD DE WALSTEIN."

Ronnebourg.

Le comte porta lui-mme ce billet  Varner, en lui ordonnant
de partir  l'instant, de ne s'arrter que pour changer de
chevaux, et, sur toutes choses, de se taire absolument sur la
maladie et le danger de la comtesse, craignant que cette
affreuse nouvelle ne mt Lindorf hors d'tat de venir. S'il
avait le malheur de perdre Caroline avant l'arrive de
Lindorf, et de lui survivre, il voulait le prvenir, aller
au-devant de lui, quitter ensemble le thtre de leur dsespoir,
et runir sous un ciel tranger leur douleur et leurs regrets.

Le comte tait destin, dans cette journe, aux sensations les
plus pnibles. Il allait rentrer chez Caroline, lorsqu'on lui
remit un paquet de lettres que son courrier venait d'apporter
de Berlin. Il l'ouvrit machinalement. C'taient des lettres
d'affaires, moins importantes pour lui que la seule qui pt
alors l'intresser. Il les jeta donc dans un tiroir, remettant
leur lecture  un moment plus tranquille, s'il pouvait en
avoir. Il y en avait de Berlin et de Ptersbourg. Dans le
nombre de ces dernires, il en vit une dont le dessus avait
l'air d'tre de la main de Caroline, et ressemblait exactement
 celle qu'il avait reue d'elle il y avait peu de temps. Il
la prend avec motion et surprise; il l'examine, et voit
qu'elle lui tait adresse  Ptersbourg, et qu'on la lui
renvoie. Il regarde le cachet; c'tait bien celui de Caroline.
Il le rompt d'une main tremblante, et lit cette lettre qu'on a
dj vue, cette lettre crite dans le premier moment de son
dsespoir de ne pouvoir tre  Lindorf, avant d'avoir lu le
cahier, et que, depuis cette lecture, elle s'tait tant de
fois reproch d'avoir trace. Ce n'tait, hlas! qu'une
conformation de son malheur et de la haine de Caroline...
Mais, grand Dieu! qu'elle tait cruelle! et dans quel affreux
moment la recevait-il! Quelle impression douloureuse et
profonde dut lui faire cette phrase: _Je crois plus gnreux,
monsieur le comte, de vous avouer  prsent mes sentiments,
que de vous exposer  voir prir sous vos yeux une malheureuse
victime de l'obissance: ce spectacle n'est pas fait pour
votre coeur_. Grand Dieu! s'cria le comte en se prcipitant 
genoux, en levant au ciel ses mains et la lettre de Caroline,
souffrirez-vous qu'elle prisse cette innocente et malheureuse
victime? Dieu, prenez ma vie, et sauvez la sienne. Il acheva
cette lettre cruelle, dont chaque mot enfonait le poignard
dans son coeur. Que ne l'ai-je reue plus tt! elle serait
libre, heureuse, et je n'aurais pas  trembler pour ses jours!

Quand il eut un peu calm l'extrme agitation o cette lecture
l'avait mis, il rentra dans la chambre de Caroline, avec
l'espoir que des voeux si ardents et si sincres seraient
exaucs, que cet objet ador lui serait rendu, qu'il pourrait
assurer pour jamais son bonheur. Mais quel spectacle s'offre 
ses yeux! La chanoinesse, impatiente de ce que le comte ne
venait point, s'tait fait conduire dans la chambre de la
malade. Elle ne pouvait la voir, mais assise  ct de son
lit, elle tenait une de ses mains, et la conjurait de lui
marquer, soit en lui serrant la sienne, soit en lui disant un
mot, qu'elle la reconnaissait.

Caroline, faible, inanime, paraissant environne des ombres
de la mort, ne voyait rien, n'entendait rien, ne donnait aucun
signe de vie; et sa malheureuse amie se livrait au dsespoir
le plus affreux. Leurs femmes, debout de l'autre ct du lit,
fondaient en larmes; quelques pas plus loin, le chambellan,
renvers dans un fauteuil, les deux mains sur le visage, tait
absorb dans sa douleur. Pour la premire fois de sa vie, il
sentait que les richesses et les honneurs ne suffisent pas
pour tre heureux, et se repentait trop tard de leur avoir
sacrifi sa fille. Le mdecin, constern, assis  ct de lui,
regardait cette scne de douleur, paraissait avoir abandonne
Caroline et tout espoir de la rappeler  la vie.

A ce spectacle,  ces diffrentes attitudes, le comte crut que
c'en tait fait, qu'il avait tout perdu et que la plus aimable
des femmes n'existait plus. Toute sa fermet, toute sa
philosophie l'abandonnent: un frisson mortel parcourt ses
veines, et lui fait esprer qu'il va la suivre. Il se
prcipite sur ce lit de mort, colle sa bouche sur cette bouche
glace, et ne s'aperoit pas qu'elle respire encore. O
Caroline! dit-il en se relevant avec fureur, tu vas tre
venge! Il allait sortir dans l'garement le plus affreux, et
qui peut-tre l'aurait conduit  terminer ses jours; mais le
chambellan et le mdecin l'arrtrent. Ce dernier lui jure que
la comtesse vit encore, et qu'il n'a pas mme absolument perdu
tout espoir. Elle est, lui dit-il, dans un anantissement,
suite naturelle de la crise affreuse qu'elle vient d'essuyer.
Ou je me trompe fort, ou cet tat de syncope sera suivi d'un
sommeil qui dcidera de son sort. Si elle se rveille, j'ose
presque assurer qu'elle sera hors de tout danger; mais j'avoue
que, vu sa grande faiblesse, ce rveil est incertain.

Ah Dieu! monsieur, dit le comte en lui saisissant les deux
mains, il serait donc possible... Si elle nous est rendue, ma
vie, ma fortune entire suffiront-elles?... -- Dans ce moment,
monsieur le comte, mon art est impuissant, et tout secours
serait inutile; il faut l'abandonner  la nature,  son
temprament, qui doit tre bon, puisqu'elle a rsist jusqu'
prsent, et aux soins de l'amour, qui seront plus efficaces
que les miens... Nous allons vous laisser avec elle. Venez,
monsieur le chambellan; je vais vous ramener chez vous. Donnez
 votre gendre l'exemple du courage. Il allait l'emmener; mais
une autre scne, une autre motion les attendaient encore.

On doit tre surpris du silence de la chanoinesse pendant que
tout ceci se passait. Hlas! l'infortune, soit qu'elle n'et
pu rsister  son saisissement,  l'ide d'avoir perdu sa
Caroline et de lui survivre, soit que le ciel et marqu ce
moment pour la dlivrer de la vie et de ses infirmits, une
apoplexie foudroyante et dont personne ne s'tait aperu,
venait de la frapper  l'instant mme. On la trouva renverse
 demi sur le chevet de Caroline, donnant encore quelque
lgers signes de vie; on la transporta tout de suite chez
elle. Les secours furent prompts, mais inutiles; elle expira
quelques minutes aprs sans avoir repris connaissance.

Un tel vnement tait bien propre  faire une triste
diversion  l'objet dont ils taient tous occups. Le comte
mme oublia quelques instants sa douleur, pour ne penser qu'
celle de Caroline lorsqu'elle ne retrouverait plus son amie;
puis, se rappelant tout  coup le danger o elle tait
elle-mme, il envia le sort de la baronne, et la trouva bien
heureuse de n'avoir pu survivre  ce qu'elle aimait.

Le chambellan tait vritablement atterr, moins du regret
d'avoir perdu son ancienne amie que de la crainte de la suivre
bientt. Il tait plus g qu'elle, et cette mort subite
l'avait tellement frapp, qu'il crut aussi n'avoir plus que
quelques instants  vivre. Dans l'espace de dix minutes, voir
sa fille expirante, son gendre prt  se tuer, et son amie
rendre le dernier soupir..., c'en est assez pour effrayer un
vieillard qui tenait  la vie en proportion de son attachement
 ses biens et  ses emplois. -- Je sens que je suis trs-mal,
disait-il  chaque instant.

Le comte, qui vit bien que le danger n'tait pas pressant, le
recommanda aux soins du mdecin, laissa le corps de la
chanoinesse  ceux des femmes qu'elle avait amenes et de ses
gens, et aprs avoir rpandu des larmes bien sincres sur
celle qui avait lev Caroline, et que son amiti pour elle
conduisait au tombeau, il rentra dans la chambre de sa chre
mourante, renvoya ceux qu'il y trouva, et s'approcha de son
lit avec un saisissement qui lui parut l'avant-coureur de tout
ce qu'il avait  craindre. Elle tait encore dans un tat de
stupeur, d'anantissement si profond, qu'elle ne s'tait point
aperue de tout le mouvement que la mort de la baronne avait
occasionn autour d'elle. Elle paraissait plonge dans un
sommeil effrayant, mme par l'excs de sa tranquillit. Ce
n'tait qu' un lger soulvement de poitrine qu'on pouvait
connatre qu'elle existait encore; et ce mouvement presque
imperceptible, le comte s'imaginait le voir diminuer  chaque
instant. Pench sur les bords de ce lit, des larmes coulaient
de ses yeux sans qu'il s'en apert lui-mme. Il passait 
chaque instant ses mains tremblantes ou sur le sein ou sur la
bouche de Caroline, pour s'assurer qu'elle respirait encore.
Il les retirait avec effroi, les joignait ensemble, les
levait au ciel, et disait avec ardeur,  demi-voix: Que ne
puis-je mourir pour elle ou avec elle!

D'autres fois, fixant ce visage ple, mais toujours charmant,
ces traits qui conservaient encore leur forme enchanteresse,
il prouvait un sentiment si vif d'amour, de douleur, de
regrets, que la plus belle femme, dans la fleur de sa sant,
n'en a peut-tre jamais inspir de tels Ange du ciel, disait-il
alors en collant sa bouche sur une de ses mains, me pure,
me cleste, tu ne sauras donc jamais combien tu fus adore de
ce cruel poux qui t'a conduite au tombeau! Tu meurs sans lui
pardonner, sans savoir que tu pouvais encore tre
heureuse!..... Et toi, malheureux Lindorf...., o es-tu
pendant que ta Caroline expire? Tu l'aurais rendue  la vie;
et mme, en te la donnant, je t'aurais d plus que la
mienne.....

Dans d'autres moments, absorb dans sa douleur au point d'en
perdre presque la raison, il n'avait aucune ide distincte; il
se levait, se promenait dans la chambre avec garement; puis
tout  coup se reprochant comme un crime de s'loigner d'elle
une minute, craignant de perdre son dernier soupir, il se
rapprochait avec imptuosit... C'est ainsi que s'coula la
plus cruelle des nuits; et malgr tout ce que le comte avait
souffert, elle lui parut bien courte. Les premier rayons de
l'aurore allaient sans doute annoncer cet affreux moment dont
il n'osait plus douter; l'arrt du mdecin ne lui sortait pas
de l'esprit... _Si elle se rveille, elle sera hors de tout
danger; mais ce rveil est incertain;_ et cette cruelle
incertitude, il n'avait plus mme le bonheur de l'avoir; toute
esprance tait anantie. Plus ce sommeil se prolongeait, plus
il tait convaincu que c'tait celui de la mort.

Tout  coup il croit entendre que sa respiration se ranime; il
coute, il s'approche, il n'en peut plus douter. Le mouvement
de sa poitrine devient plus fort, plus press... Un soupir
s'chappe... Ah! sans doute c'est le dernier! Le voil cet
instant si redout. Il pousse un cri inarticul, se penche sur
elle, et la presse avec force dans ses bras, comme pour
l'arracher  la mort, ou pour expirer avec elle.

O douce surprise! ce corps inanim qu'il soulve se prte  ce
mouvement et parat s'aider; cette tte penche se relve
doucement; ces bras tendus s'arrondissent et se croisent l'un
sur l'autre; ces joues, ces lvres dcolores prennent une
faible teinte; ces yeux, qu'il croyait ferms pour jamais,
s'ouvrent  demi: Caroline enfin est assise. Caroline vit,
respire, regarde autour d'elle, cherche  se reconnatre, 
rappeler ses ides. Ses regards s'arrtent longtemps sur le
comte, d'abord avec tonnement, mais sans aucun effroi; puis,
avec un doux sourire, tel que celui d'un enfant qui se
rveille et qui voit auprs de lui sa bonne ou sa mre, elle
lui tend une main qu'il saisit avec transport....

Ah! ce qu'il prouvait ne peut s'exprimer...: c'est passer en
un instant du comble du malheur  la flicit suprme. A peine
peut-il le croire. Son me entire est dans ses yeux. Il suit,
il dvore tous les mouvements de Caroline; il presse sa main
contre son coeur, contre ses lvres, tombe  genoux, et dit
d'une voix altre par l'excs de son motion: _Si elle se
rveille, elle est hors de tout danger_.... O Caroline!  mon
dieu!... serait-il vrai qu'elle nous est rendue? Chre Caroline!
un mot, un seul mot; que j'entende seulement votre voix.
Dites, serait-il possible que vous eussiez reconnu cet poux,
ou plutt cet ami qui ne veut plus exister que pour vous
rendre heureuse? -- Oui, monsieur le comte, je vous reconnais
bien, dit-elle d'une voix faible; il n'y a que vous au monde
capable de tant de soins, d'une bont, d'une gnrosit si
soutenues... Mais o suis-je? Je ne puis me rappeler... --
Chre Caroline, ne pensez qu' votre sant; elle seule doit
vous occuper. Soyez tranquille; vous tes chez un ami, avec un
ami; mais, de grce, ne parlez plus, et permettez que
j'appelle le mdecin.

Il allait tirer le cordon lorsque Caroline l'arrta en posant
sa main sur son bras. -- Encore un seul mot, monsieur le comte,
et je ne dirai plus rien. Je vous promets d'tre docile; mais
il faut absolument que je vous demande encore une seule
chose... Ma bonne maman, madame de Rindaw, est-elle ici? est-elle
bien?... Mon dieu! que je dois l'avoir inquite!... Et
mon pre? j'ai une ide confuse de l'avoir entrevu il n'y a
pas longtemps. -- Il est ici; dans quelques heures vous le
reverrez. -- Et ma chre baronne? -- Elle nous a quitts. On a
craint que sa sant ne souffrt; nous l'avons engage.... --
Ah! vous avez bien fait; mais o est-elle? A Rindaw, j'espre?
-- Oui sans doute,  Rindaw, dit le comte, en saisissant son
ide. Ne craignez rien pour elle; elle est bien; elle est
heureuse; elle ignore le danger o vous avez t... O
Caroline! ne songez qu' le faire cesser entirement; pensez
que le bonheur, que la vie de vos amis en dpendent. Chre
Caroline! ce motif ne suffira-t-il pas?

Un domestique parut. Le comte donna l'ordre d'appeler le
mdecin, ferma les rideaux du lit, s'assit  ct, ne dit plus
rien, et, malgr le joie qui dilatait son coeur, il s'occupa
douloureusement des moyens de prparer Caroline  la mort de
son amie, et du chagrin dans lequel elle serait plonge
lorsqu'elle l'apprendrait. Il fallait surtout prolonger son
erreur jusqu' ce qu'elle ft assez forte pour soutenir cette
preuve.

Le mdecin ne tarda pas  venir. Il confirma toutes les
esprances que ce rveil avait donnes... Le pouls, quoique
trs-faible, tait excellent; tous les symptmes fcheux
avaient disparu; tout annonait une convalescence sre, mais
qui demandait des mnagements et des soins infinis. Des soins!
dit le comte avec l'accent du sentiment... Caroline est si
bonne, si gnreuse! elle s'y prtera; elle sait combien de
vies elle conserve en mnageant la sienne; l'amiti, l'amour,
tout ce qui doit faire impression sur cette me sensible se
runira pour conserver des jours... -- Caroline, attendrie,
voulut rpondre; le mdecin lui imposa silence. Eh bien! dit-elle
doucement en regardant le comte, je ferai tout ce qu'on
voudra.

Le comte et le mdecin sortirent ensemble. Ce dernier insista
sur la ncessit de cacher  la malade le mort de son amie: la
moindre motion pouvait la replonger dans l'tat affreux dont
elle sortait. Le comte en frmit, et passa tout de suite chez
le chambellan pour se concerter avec lui l-dessus.

Un long sommeil, dont il sortait  peine, l'avait un peu
rassur sur sa crainte de mourir, et la nouvelle de la
rsurrection de sa fille acheva de le consoler tout  fait,
d'autant plus qu'il esprait bien qu'elle serait hritire de
la chanoinesse. Le comte, qui redoutait quelque imprudence de
sa part, et qui n'tait pas fch de se dbarrasser d'un homme
dont le caractre goste et froid le rvoltait  chaque
instant, lui persuada facilement que l'tiquette exigeait
qu'il accompagnt le corps de la baronne, qu'on allait
transporter  Rindaw, et qu'il lui rendt les derniers
devoirs.

Cette triste crmonie n'tait pas fort de son got; mais le
comte, voulant absolument le dcider  partir, lui dit que le
testament de la baronne tant sans doute en sa faveur, il
convenait qu'il allt s'en assurer, veiller  ses intrts et
prendre possession de cette terre... Cette raison lui parut si
forte qu'il ne balana plus, et demanda seulement  voir,
avant son dpart, _madame le comtesse de Walstein_, car il
n'appelait plus sa fille autrement. Le comte, au contraire,
affectait de ne la nommer jamais que _Caroline_. Ils convinrent
ensemble qu'on lui dirait que le chambellan allait  Rindaw
apprendre  la baronne l'heureuse nouvelle de sa
convalescence, et que de l il lui serait ais, dans ses
lettres, de la prparer peu  peu  ce triste vnement.

Son pre fut donc introduit auprs de Caroline. Il lui
tmoigna  sa manire le plaisir qu'il prouvait de la voir en
aussi bon tat, et de la laisser avec son poux, dont elle ne
pouvait trop reconnatre les soins. Il entra dans des dtails
qu'elle ignorait encore; et lorsqu'il lui dit que depuis
plusieurs nuits le comte ne s'tait pas dshabill et n'avait
point quitt sa chambre, elle versa des larmes de
reconnaissance, et se tournant de son ct d'un air touchant
et confus: O monsieur le comte! lui dit-elle, quelle bont!
quelle gnrosit! qu'auriez-vous donc fait pour une femme...
elle s'arrta, n'osant articuler: _que vous aimeriez?_ Le comte
l'interprta diffremment et crut que c'tait _qui vous
aimerait_.

Ainsi ce deux coeurs si bien faits l'un pour l'autre, loin de
s'entendre, se prparaient encore bien des tourments. Toutes
les fois que Caroline, inquite pour la sant du comte, le
conjurait de prendre quelque repos, lui assurait qu'elle
n'avait besoin de rien, il tait persuad qu'elle voulait
l'loigner; que ses soins taient un supplice pour un coeur bon
et sensible, qui ne pouvait plus les payer que par une froide
reconnaissance. Cette affreuse ide le faisait sortir avec un
empressement qu'elle attribuait,  son tour,  l'indiffrence.
Chacun d'eux, brlant d'amour, et convaincu de n'tre pas
aim, mettait sur le compte de la seule gnrosit, et tout au
plus de l'amiti, ce qui devait les clairer sur leurs vrais
sentiments. Mais j'anticipe; revenons au chambellan.

On a pu voir dj qu'il savait trs-bien altrer la vrit
quand son intrt l'exigeait; il joua donc si bien son rle
sur son voyage  Rindaw, que sa fille ne se douta de rien, le
remercia mille fois de cette attention pour sa bonne maman, et
le conjura de se hter de partir et d'aller la rassurer.

Elle dit l-dessus des mots si touchants et si dchirants pour
ceux qui savaient que cette amie si chre n'existait plus, que
le comte, ne pouvant cacher son motion, supplia Caroline de
ne plus parler, et lui rappela les ordres svres du mdecin.
-- Eh bien! je me tairai; mais, mon pre, dites-lui bien que
c'est pour elle, pour la revoir plus tt. Dites-lui que sa
Caroline n'aspire qu' ce bonheur...; dites-lui bien qu'elle
soit tranquille, que le plus gnreux des hommes...

Il tait prs d'elle, et l'interrompit en portant doucement la
main sur sa bouche; elle faillit la baiser cette main chrie;
ses lvres en firent le mouvement... Je ne sais quelle crainte
l'arrta, ni ce qu'elle prouva; mais elle eut un lger
tremblement dont le comte s'aperut, et qu'il fut loin
d'attribuer  sa vritable cause. Il se hta d'emmener le
chambellan, et le vit monter avec plaisir dans sa chaise de
poste. Le cercueil de la chanoinesse le suivit dans la nuit.
Sa femme de chambre, les gens qu'elle avait amens, d'autres
que le comte y joignit, l'escortrent; la femme de chambre de
Caroline et son laquais restrent  Ronnebourg auprs de leur
matresse.

Le mdecin, qui ne pouvait s'absenter longtemps de Berlin,
voulait y retourner. A force de prires et de libralits, le
comte obtint de lui de rester encore quelques jours, et de ne
quitter sa malade que lorsqu'il n'y aurait plus la moindre
apparence de rechute ou de danger. Elle en fut bientt  ce
point: chaque jour la voyait renatre. Dj elle commenait 
se lever,  faire quelques pas, appuye sur le bras du comte.
Sa convalescence fut enfin dcide, et le docteur reprit le
chemin de la capitale, rcompens au-del de ses esprances.

Voil donc le comte seul  Ronnebourg avec sa Caroline. _Sa
Caroline!_... Etait-elle  lui? Hlas! il ne la regardait plus
que comme le dpt le plus cher et le plus sacr. D'aprs son
billet, il tait persuad que Lindorf arriverait au premier
jour; ne l'aurait-il donc fait revenir que pour le rendre
tmoin de son union avec celle qu'il adorait? Et Caroline,
cette sensible Caroline, qu'une passion combattue avait
conduite au bord du tombeau, lui ramnerait-il l'objet de
cette passion pour en exiger le sacrifice? Il n'en eut pas
mme la cruelle pense. Dcid plus que jamais  tenir le
serment qu'il avait prononc lorsqu'elle tait mourante, 
rompre le noeud qui l'attachait  lui,  l'unir  Lindorf, il
n'attendait que son arrive pour leur apprendre ses intentions
gnreuses, et le bonheur qu'il leur prparait. Mais
redoutant, mme pour Caroline, l'excs de ce bonheur, il
voulait la prparer insensiblement, et surtout cacher avec
soin  cette me sensible et reconnaissante combien il lui en
cotait de renoncer  elle... Elle croit  prsent me devoir la
vie, disait-il, et se sacrifierait sans balancer  mon
bonheur... Non, chre Caroline, non, tu ne seras point appele
 ce cruel sacrifice. C'est moi seul qui dois, qui veux le
faire, et tu ne sauras jamais combien il me rend malheureux;
tu ne liras jamais dans ce coeur qui t'adore; tu ne verras, tu
ne souponneras que mon amiti: mais si tu m'accordes la
tienne, si je fais ton bonheur et celui de Lindorf, serai-je
en effet malheureux?... Ah! Caroline, Caroline! toi seule au
monde pouvais me faire sentir qu'on peut l'tre en remplissant
tous ses devoirs... Pour renoncer  toi sans mourir, il ne
fallait ni te revoir ni te connatre...

D'aprs cette rsolution, il se forma un plan de conduite dont
il se promit de ne point s'carter jusqu' l'arrive de
Lindorf. Ne pouvant se reposer sur personne des soins
qu'exigeait la sant de Caroline, ni se refuser la douceur de
les lui rendre, il les continua avec l'attention la plus
soutenue; mais il sut presque toujours viter d'tre seul avec
elle. Lorsqu'il s'y trouvait par hasard, il employait ces
moments, soit  lui faire une lecture agrable, soit  lui
jouer de la flte, sur laquelle il excellait. Des sons
mlodieux pntraient dans l'me de Caroline; ils y portaient
un attendrissement dont elle ne cherchait pas  se dfendre.

Dans la convalescence, le coeur est plus faible, plus tendre,
plus susceptible d'impressions;  mesure qu'on renat, on
s'attache aux objets qui nous font aimer la vie; et chaque
jour, chaque instant l'attachaient davantage  cet poux si
aimable, complaisant, si digne d'tre ador. Son got, ou, si
l'on veut, son inclination pour Lindorf, n'avait fait que
dvelopper chez elle une sensibilit, une facult aimante dont
elle prouve seulement aujourd'hui toute la force. Longtemps
cach sous le nom de l'amiti, elle ne s'tait avou ce
penchant pour Lindorf qu'au moment o elle avait cess de le
voir; elle ne connaissait de l'amour que la douleur et les
remords. A prsent, elle sent tout le charme d'un attachement
autoris par le devoir, elle s'y livre entirement. Le bonheur
et son poux se prsentent ensemble  son imagination. Sans
doute il m'aime, il m'a pardonn, disait-elle, et elle se
faisait rpter par sa femme de chambre toutes les preuves
d'attachement qu'il lui avait donnes pendant sa maladie. Ces
nuits entires passes au chevet de son lit, son dsespoir
lorsqu'il crut l'avoir perdue, tout le traait en traits de
feu dans le coeur de Caroline; tout concourait  augmenter un
amour qui bientt ne connut plus de bornes, et qu'elle n'osait
tmoigner que sous le nom de reconnaissance.

Attentive aux moindres actions du comte,  tous ses
mouvements,  toutes ses paroles, elle ne fut pas longtemps
sans remarquer l'air gn et contraint qu'il avait avec elle,
son affectation  viter soigneusement le tte--tte, et
toute conversation relative  eux-mmes,  leur position. Ds
les commencements de sa convalescence, il lui avait dit que
son ami Lindorf tait en voyage et ne tarderait pas  revenir,
et qu'en attendant il pouvait disposer de son chteau.

Caroline, trop faible alors pour entrer dans aucune
explication, n'avait pu entendre ce nom, et surtout ce projet
de retour, sans prouver un sentiment pnible, un trouble, qui
ne furent que trop remarqus, et qui confirmrent les ides et
les projets du comte. De son ct, elle crut voir qu'il
l'examinait et n'en fut que plus interdite. Combien de fois
depuis elle se reprocha de n'avoir pas saisi ce moment pour
lui ouvrir son coeur, de n'avoir pas eu la force de lui avouer
et les sentiments qu'elle avait eus pour Lindorf, et ceux qui
leur avaient succd!

Mais ce secret lui appartenait-il en entier? Et quand Lindorf
s'loignait d'elle, se sacrifiait pour elle, tait-il permis 
Caroline de risquer d'altrer par un tel aveu l'amiti que le
comte avait pour lui, de lui ter un protecteur, un appui, qui
pouvait  la fin se lasser d'un attachement qui lui avait t
si funeste?....

Ces rflexions n'chappaient pas  la Caroline, d'autres
encore s'y joignaient et la retenaient. Comment oser dire la
premire au comte qu'elle l'adore, lorsqu'elle doute qu'elle
soit aime, et que ce doute augmente chaque jour?... La
conduite actuelle du comte dmentait absolument celle qu'il
avait eue pendant sa maladie; elle ne savait plus comment
expliquer ni l'une ni l'autre.... S'il ne m'aime pas, pensait-elle
sans cesse, d'o venait cette crainte de me perdre, ce
dsespoir qui faillit lui coter la vie? Pourquoi ces
transports si doux, si touchants quand je lui fus rendue?....
Je vois encore ces larmes de joie; j'entends encore ces
expressions si vives et si tendres, que l'amour seul peut
dicter... Oui, mais pourquoi ne les prononce-t-il plus?
Pourquoi, depuis que je pourrais si bien l'entendre et lui
rpondre, semble-t-il viter de me parler, d'tre seul avec
moi? Ah! sans doute la piti seule, dans cette me si
gnreuse, excitait ce que j'ai pris pour les transports de
l'amour. A mesure qu'elle passe, la haine et le ressentiment
reprennent le dessus..... Cher comte! cher poux! si tu lisais
dans mon coeur, si tu voyais mon amour, mon repentir, tu n'y
serais pas insensible; tu me pardonnerais, tu m'aimerais peut-tre,
et nous serions heureux. Alors elle couvrait de baisers
et de larmes ce portrait que sa femme de chambre avait dtach
de son cou et cach avec soin, lorsqu'elle s'vanouit en
arrivant  Ronnebourg. Elle le redemanda ds qu'elle eut
repris la connaissance, et il devint son bien le plus
prcieux.

Ne pouvant plus supporter enfin une incertitude aussi cruelle,
elle rsolut de forcer en quelque sorte le comte 
s'expliquer, en lui tmoignant le dsir de quitter Ronnebourg;
et ce dsir n'tait point une feinte. Elle se voyait avec
regret dans un lieu dont tout devait l'loigner, et qui lui
rappelait une erreur qu'elle se reprochait excessivement. Ce
que le comte lui avait dit du prochain retour de son ami
l'alarmait aussi; elle n'en pouvait comprendre le motif, mais
quel qu'il ft, il serait galement affreux pour elle et pour
lui de la retrouver  Ronnebourg. Elle ignorait  quel point
le comte tait instruit. Jamais le nom de Lindorf ne sortait
de sa bouche; il gardait galement le plus profond silence sur
lui-mme; il ne lui parlait ni de la lettre qu'il lui avait
crite, ni de sa rponse, ni de ses projets de voyage, ni du
sjour o Caroline devait habiter dans la suite, de rien enfin
de ce qui les regardait.

Sans cesse occup de ce qui pouvait l'amuser et lui plaire,
ses soins taient ceux de l'amour, et son langage celui de
l'indiffrence. Quelquefois, lorsqu'il lui faisait une lecture
intressante, ou qu'il jouait sur sa flte quelque chose
d'expressif, ils s'attendrissaient tous les deux jusqu'aux
larmes. Ds que le comte voyait couler celles de Caroline, il
se htait de sortir, de se drober  une motion dont il n'et
pas t le matre. Il allait ou s'enfoncer dans l'endroit le
plus solitaire du parc, ou s'enfermer dans son cabinet, et l
il donnait un libre essor  sa douleur et aux sentiments qui
l'oppressaient.

Heureux Lindorf! disait-il, sentiras-tu tout le prix de ton
bonheur et du sacrifice que je te fais? Viens les essuyer ces
larmes que ton souvenir fait sans doute couler; qu'avant
d'expirer je voie Caroline heureuse.

Il se reprochait alors de lui laisser ignorer si longtemps le
sort qu'il lui prparait; de ne pas lui dire: Lindorf, ce
Lindorf tant aim, tant regrett, sera votre poux. Mais
pouvait-il lui donner ce doux espoir avant d'tre sr qu'il
serait ralis? Lindorf n'crivait point.... Si la mort
n'avait pargn Caroline que pour frapper son amant!... si
Lindorf n'existait plus!.... Le sang se glaait dans les
veines du comte. Dieu! disait-il, vous avez exauc mes voeux
quand je vous implorais pour Caroline, coutez-les encore
quand je vous invoque pour mon ami. Qu'il revienne, qu'il soit
heureux, que je sois la seule victime.

Une lettre qu'il reut alors de sa soeur, la jeune comtesse
Matilde, vint encore ajouter  son tourment, et lui apprendre
qu'elle serait aussi malheureuse que lui. Nous allons la
donner cette lettre si nave, si touchante, faire partager 
nos lecteurs l'attendrissement du comte en la lisant, et les
intresser au sort de cette aimable enfant qu'on n'a fait
qu'entrevoir dans le cahier de Lindorf, et qui, par ses
grces, son charmant caractre, et la place qu'elle doit
occuper dans la suite de cette histoire, mrite qu'on s'occupe
d'elle pendant quelques instants. Voici donc ce que l'aimable
petite comtesse crivait  son frre:

Dresde, ce 14 novembre 17...

"On m'assure que le meilleur des frres est de retour; mais je
ne puis le croire... Je connais son coeur, il l'et conduit
d'abord auprs de sa pauvre Matilde; il m'aurait crit du
moins; et sa lettre et la certitude qu'il n'est pas au bout de
monde m'auraient un peu console. O mon bon frre! combien ou
m'a chagrine pendant que vous tiez au fond de cette Russie,
que j'ai maudite mille fois! Qu'auriez-vous dit si vous n'avez
pas retrouv votre petite Matilde? Car, je vous l'avoue,
j'aimerais mieux mourir mille fois que de consentir  ce
qu'ils veulent. M. Zastrow est beau, il est aimable, il
m'adore...; voil ce qu'on me dit du matin jusqu'au soir...
Tout cela se peut; mais qu'est-ce que cela me fait  moi? Il
n'est pas..., il n'est pas M. de Lindorf, et c'est n'tre rien
pour moi... Mon bon ami, mon tendre frre, vous voyez que
votre petite soeur sait aimer, sait tre constante, et que sa
lgret ne va pas jusqu' son coeur. Hlas! elle est bien
passe cette gaiet folle dont vous plaisantiez quand vous
vntes  Dresde, et qui vous fit douter peut-tre de mes
sentiments. Je l'ai conserve longtemps, parce que la
tristesse ne sert  rien, et qu'elle m'ennuie; d'ailleurs,
j'avais pris mon parti. Sre du coeur de Lindorf, de votre
appui et de ma fermet, il me semblait que je n'avais rien 
craindre:  prsent, je crains tout, et je n'espre plus qu'en
vous seul. M. de Zastrow m'obsde, ma tante me perscute, mon
ami ne m'crit plus...: et vous aussi, mon frre,
m'abandonnerez-vous? Je me jette dans vos bras; je vous
appelle  mon secours..... Venez protger un amour que vous
avez fait natre, et qui ne finira plus qu'avec ma vie. N'est-ce
pas  vous aussi que je dois celui de mon cher Lindorf?
Pensez combien de fois vous m'avez dit: Aime Lindorf, ma
petite soeur; aime-le comme moi-mme. Oh! comme j'ai bien obi!
Oui, je l'aime non-seulement comme l'ami de mon frre, mais
comme le seul homme  qui je veuille appartenir et sans qui la
vie m'est insupportable. Je ne puis croire que son silence
soit une preuve d'inconstance ou d'oubli; vous tiez en
voyage, il n'aura su par qui m'envoyer ses lettres. Non, je ne
veux pas joindre  tous mes chagrins celui de me dfier de
lui; car celui-l je ne pourrais le supporter.

"Adieu, le plus aim des frres. Si vous voyiez votre pauvre
Matilde, vous ne la reconnatriez pas. Je ne ris plus, je ne
chante plus; je pleure toute la journe, et je crois que
bientt je ne serai plus jolie. Mes joues ne sont plus ces
_petites pommes d'api_ que vous aimiez tant  baiser... Venez,
venez me rendre tout ce que j'ai perdu: ma gaiet, mon
bonheur, mon ami, mes joues, tout reviendra avec ce frre si
chri et si digne de l'tre. Ah! si vous tiez mari, avec
quel transport j'irais vivre avec vous et votre femme!
Pourquoi ne l'tes-vous pas? Mariez-vous donc bien vite; vous
ferez deux heureuses, elle et votre

"MATILDE D. W.


"Encore une fois, venez me voir, prendre ma dfense, me
conserver  votre ami,  celui que vous m'avez choisi, ou je
ne rponds pas de ce que je ferai."

Eh! grand Dieu! dit le comte en finissant cette lettre tous
les sentiments qui devaient faire les dlices de ma vie en
deviendront-ils le tourment? Tromp par la vivacit de sa
soeur, par cette gaiet, suite de l'innocence de son ge et de
la fermet de son caractre, il avait jug qu'elle aimait
Lindorf faiblement et que les soins de M. de Zastrow
effaceraient bientt une impression aussi lgre. Sa lettre,
en lui prouvant la force et la ralit de ses premiers
sentiments, dchira l'me sensible du comte, d'autant plus
qu'il avait  se reprocher, et la connaissance de Lindorf avec
sa soeur, et cet attachement si vif qu'elle lui conservait, et
qui ne pouvait plus que la rendre malheureuse. Il savait bien
qu'il n'avait qu' dire un mot pour engager Lindorf  pouser
Matilde, et que ce mariage lui assurait en mme temps la
possession de Caroline. Lindorf n'avait rien  lui refuser, et
il voyait Caroline trop pntre de tout ce qu'elle lui
devait, pour n'tre pas sr de son aveu, et pour craindre
encore sa rpugnance; mais il n'tait pas dans le caractre du
comte, il ne pouvait pas mme entrer dans sa pense d'abuser
des droits que lui donnait la reconnaissance sur Caroline et
sur Lindorf, et d'exiger un tel sacrifice pour assurer son
bonheur et celui de sa soeur.

D'ailleurs, un bonheur qui n'aurait pas t partag ne pouvait
en tre un pour lui. Il pensait de mme pour Matilde; et rien
n'aurait pu l'engager  l'unir  quelqu'un dont elle n'aurait
pas possd le coeur en entier. Il rsolut donc, sans lui
dcouvrir un secret qui demandait de trop longs dtails, de la
prparer doucement  renoncer  Lindorf; et voici ce qu'il lui
rpondit.

_Lettre du comte_ DE WALSTEIN _ sa soeur_.

Ronnebourg.

"Oui, ma chre Matilde, je suis revenu dans ma patrie; votre
frre, votre ami vous est rendu, et vous savez bien que les
sentiments qui l'attachent  vous sont inaltrables; ils
tiennent  son existence. L'amour fraternel, le plus doux et
le plus durable des amours, n'est point sujet  des
rvolutions: tout, entre nous deux, doit l'entretenir,
l'augmenter, et jamais rien ne pourra l'affaiblir. Ces bons
amis que la nature nous a donns doivent avoir la premire
place dans notre coeur. Je n'aurais pas cru, ma chre Matilde,
qu'il ft possible d'ajouter  mon attachement pour vous, et
que vous eussiez pu m'intresser davantage; et cependant votre
lettre, vos chagrins ont produit cet effet. Ce n'est plus une
enfant que j'aime, parce qu'elle m'appartenait et qu'elle
tait aimable; c'est une amie, une tendre amie dont je partage
tous les sentiments,  qui je sais gr de sa confiance,  qui
je veux,  mon tour, donner toute la mienne, et lui demander
des conseils et des consolations dont j'ai le mme besoin
qu'elle. O ma chre Matilde! votre frre n'est pas plus
heureux que vous; mais, je ne sais si je me trompe, je crois
qu'en nous aidant, en nous soutenant mutuellement, en
runissant notre raison et nos forces, nous pourrons peut-tre
surmonter le malheur qui nous poursuit, et nous faire une
espce de bonheur, fond sur l'approbation de nous-mmes, et
sur le sentiment si doux d'avoir contribu  celui de nos
amis..... Vous ne m'entendez pas encore: eh bien! je vais
m'expliquer autant que les bornes d'une lettre pourront le
permettre; je rserverai tous les dtails (et j'en aurai
beaucoup  vous faire) pour le moment de notre runion, qui
sera peu retard.

"Ma triste histoire, chre Matilde, a plus de rapport avec la
vtre que vous ne le pensez. J'aime ainsi que vous, et avec
d'autant plus de violence, que je suis d'un sexe qui n'a pas,
comme le vtre, l'habitude de rgler les mouvements d'une
passion imptueuse. La mienne ne connat presque plus de
bornes, et cependant.... Jugez vous-mme si je dois y
renoncer. Je n'ai qu' dire un mot, un seul mot, et l'objet de
cette passion est  moi pour toujours; mais ce mot pourrait-il
faire mon bonheur quand il rendrait malheureuse? Son coeur est
donn; celui qu'elle aime le mrite et l'aime  son tour. Il
dpend de moi, et de moi seul, de les sparer ou de les unir
pour toujours. O ma chre Matilde! combien la raison et la
vertu sont faibles quand le coeur parle et commande! Imaginez
que moi, que votre frre balance encore sur le parti qu'il
prendra. Je vous l'ai dit, ma chre amie, j'ai besoin d'tre
soutenu par votre amiti, par votre fermet, et peut-tre par
votre exemple. Dites, que feriez-vous  ma place? Et pour
mieux dcider, pour vous pntrer davantage de ma situation,
supposez vous y tes vous-mme; que c'est Lindorf qui aime,
qui est aim, dont le sort est entre mes mains,  qui je puis
enlever ou cder l'objet de ma passion et de la sienne. Ah!
j'entends dj l'arrt que vous allez prononcer. Je vois, ma
chre, ma sensible Matilde me donner l'exemple du courage et
de la gnrosit; m'assurer qu'elle ne veut point d'un bonheur
dont elle jouirait seule, et qui coterait des larmes et des
regrets  celui qu'elle aime. Des regrets!! Aimable petite
soeur! l'heureux mortel qui te possdera doit tre au comble de
ses voeux, te donner un coeur tout  toi, et n'avoir rien 
regretter ni  dsirer. Je ne ferai prsent de ma chre
Matilde qu' celui qui saura l'apprcier et l'aimer
uniquement.

"Il me parat que le baron de Zastrow remplit fort bien cette
condition, indispensable pour vous obtenir; mais il y en a une
autre qui ne l'est pas moins, c'est de savoir vous plaire.
J'irai dans peu de temps voir par moi-mme si votre coeur
prvenu ne le juge pas avec trop de rigueur; cependant vous
convenez qu'il est _beau_, qu'il est _aimable_ et qu'il vous
_adore:_ voil bien des choses, Matilde, et si vous y joignez
encore le plaisir que vous feriez  votre tante... Mais ne
vous effrayez pas; je veux savoir s'il vous mrite, et s'il
est vrai que votre coeur se refuse absolument  l'aimer. Dans
ce cas-l, vous serez libre, je vous le promets; aucune
puissance n'aura le droit de vous contraindre pendant que
j'existerai. Rassurez-vous donc, chre Matilde. Si l'amour
vous prpare des peines, l'amiti saura les adoucir, et
j'attends la mme chose de vous. Non, je ne suis point 
plaindre, puisqu'il me reste une soeur, une amie. Lindorf est
en Angleterre; n'attendez point de lettre de lui. Il reviendra
bientt ici, je l'espre. D'abord aprs son retour, je
partirai pour Dresde; j'achverai de vous ouvrir mon coeur; je
lirai dans le vtre. Si vous persistez  le refuser  M. de
Zastrow, je vous ferai une autre proposition qui vous plaira
peut-tre mieux; c'est de venir vivre avec un frre qui vous
chrit, jusqu' ce que vous ayez fait un autre choix. Quelque
parti que vous preniez, comptez entirement sur un ami qui
vous est attach au del de toute expression. Adieu, ma bonne
et chre Matilde. Je sens dj que vous pourrez me tenir lieu
de tout. Adieu: je suis pour vous le plus tendre des frres.

"EDOUARD DE WALSTEIN."

A cette lettre il en joignit une pour sa tante. Il lui disait
que des raisons l'obligeant  renoncer  ses projets d'union
entre sa soeur et M. de Lindorf, il verrait avec plaisir
qu'elle pt se dcider en faveur du baron de Zastrow; mais
qu'il la conjurait de ne rien prcipiter, de n'user d'aucune
violence. Il annonait un prochain voyage  Dresde, et
suppliait sa tante de ne faire aucune dmarche jusqu'alors
pour disposer de sa soeur, etc., etc.

Quand ses deux lettres furent parties, le comte, plus
tranquille sur le sort de sa soeur, s'occupa du plan qu'il
s'tait form pour lui-mme, et pour assurer le bonheur de
Caroline.

Il avait pri le chambellan de se rendre  Ronnebourg aussitt
que sa fille serait instruite de la mort de la baronne.
Lindorf ne pouvait tarder  venir. Le comte rsolut de partir
pour Berlin ds que son ami serait arriv, en prtextant un
ordre du roi de le laisser  Ronnebourg avec le chambellan et
Caroline, d'obtenir du roi la cassation de son mariage, et son
consentement pour celui de Lindorf avec Caroline; de leur
crire pour leur apprendre leur bonheur, et de partir pour
Dresde sans les revoir.

De Dresde il voulait passer en Angleterre avec Matilde, ou
sans elle s'il la dcidait  se marier avec M. de Zastrow, et
s'y fixer tout  fait auprs de ses parents maternels. Il se
sentait bien la force de faire le bonheur de Caroline et de
son ami, mais non celle d'en tre le tmoin. Ce plan une fois
dcid lui paraissait invariable. Hlas! il ne connaissait ni
l'amour ni ses terribles effets. Plus il cherchait  combattre
la passion qui l'entranait malgr lui, plus il enfonait le
trait dans son coeur. Combien de fois auprs de Caroline, ne
pouvant plus rsister  tout ce qu'il prouvait, fut-il sur le
point de tomber  ses pieds, de lui faire l'aveu de son amour,
de ses combats, de son dsespoir, de rclamer sa gnrosit,
de lui rappeler le noeud sacr qui les unissait, et les
serments qu'elle avait prononcs; de tout employer enfin pour
obtenir d'elle de les confirmer et de se donner  l'poux qui
l'adorait! La fuite seule pouvait alors le rappeler  lui-mme:
loign d'elle, la vertu, la dlicatesse, l'amiti,
reprenaient bientt leur empire sur son me.

Il relisait alors les trois lettres qu'il avait reues d'elle,
qui toutes exprimaient le mme loignement pour lui, celle
surtout o elle lui parlait avec une si noble franchise, en
lui avouant son dsir de voir leurs noeuds briss, et presque
celui d'tre libre de s'unir  Lindorf. Sans doute  prsent
elle s'immolerait  ses devoirs,  sa reconnaissance; mais il
la voyait galement languir et mourir de sa douleur; il voyait
Lindorf se bannissant pour toujours de sa patrie, tranant
dans des climats lointains sa malheureuse existence, priv de
son amante et de son ami, sans consolation, sans espoir... Il
frmissait alors; il dtestait sa faiblesse, renouvelait mille
fois le serment de la vaincre; et, craignant de s'exposer au
danger d'y retomber, il se privait du bonheur de voir
Caroline, qui, de son ct, s'affligeait  l'excs d'une
conduite qu'elle regardait comme une preuve trop sre
d'indiffrence.

Dans des moments de dpit et de dsespoir, elle se confirmait
dans l'ide de partir, de s'loigner de lui pour toujours, de
retourner  Rindaw. Elle prenait de nouveau la rsolution la
plus dcide de le lui demander, de l'exiger mme absolument,
s'il s'y opposait. Mais il sera loin de s'y opposer,
reprenait-elle avec douleur; il saisira avec transport tout ce
qui pourra l'loigner, le sparer de Caroline. Nous
sparer!... Quoi! je ne le verrai plus! je ne l'entendrai
plus! L'instant o je quitterai ce chteau sera peut-tre
celui d'une sparation ternelle; et c'est moi qui le
demanderai, qui prononcerai ce fatal arrt! Non, jamais je
n'en aurai la force; c'est bien assez de m'y soumettre
lorsqu'il aura la cruaut de l'ordonner. Elle en vint
cependant bientt  le dsirer, et son amiti pour la
chanoinesse l'emporta sur la crainte de quitter son poux.

Le chambellan, ainsi qu'il en tait convenu avec le comte,
cherchait  prparer sa fille  la mort de son amie. Il
supposa d'abord, dans ses premires lettres, qu'elle prenait
des remdes pour sa vue, et qu'ils la fatiguaient extrmement.
Il crivit ensuite qu'il tait dcid qu'elle l'avait perdue
sans retour, et que cet arrt l'affligeait au point d'tre
malade de chagrin.

De ce moment-l, Caroline aurait voulu voler auprs d'elle, la
soigner, la consoler; mais elle tait trop faible encore pour
entreprendre le voyage. Elle lui crivait, ainsi qu' son
pre, les lettres les plus tendres, les plus touchantes, et se
flattait, d'un courrier  l'autre, d'apprendre qu'elle tait
mieux.

Enfin les lettres du chambellan devinrent si alarmantes, il
disait si positivement qu'il voyait madame de Rindaw dans le
plus grand danger, qu'elle se dcida  partir sur-le-champ, et
fit prier le comte de passer chez elle. Il la trouva les yeux
noys de pleurs, et se douta bien de ce qui les faisait
couler. -- O monsieur le comte! lui dit-elle ds qu'il entra,
voyez ce que m'crit mon pre; ma bonne maman est trs-mal,
plus mal peut-tre encore qu'on ne me le dit. De grce, ayez
la bont de donner les ordres les plus prompts pour mon
dpart; je veux aller tout de suite  Rindaw. O mon Dieu!
combien je me reproche de n'tre pas partie plus tt. S'il
tait trop tard, si je ne retrouvais plus la meilleure des
amies!...

Le comte fut bien aise que cette ide se prsentt d'elle-mme.
L'motion tait donne, il crut que c'tait le moment de
l'instruire; d'ailleurs son projet de partir  l'instant mme
rendait impossible un plus long dguisement. -- Chre Caroline!
lui dit-il en s'asseyant auprs d'elle, et lui prenant les
mains, au nom du ciel! calmez-vous. Eh! quel reproche
auriez-vous  vous faire? Sortie  peine vous-mme de l'tat le plus
dangereux, pouviez-vous?..... -- Ah! oui sans doute, oui je
devais consacrer le retour de mes forces  celle qui m'a tenu
lieu de la plus tendre mre. Oui, je sens tous mes torts;
heureuse si je puis les rparer! Elle voulait se lever, se
prparer  partir; le comte la retint encore.

-- Un seul moment, Caroline, je vous en conjure, coutez-moi;
j'ai aussi reu une lettre de votre pre. -- Ah! mon Dieu!
reprit-elle en plissant et pressentant son malheur, une
lettre  vous!...: expliquez-vous, de grce. Que vous dit-il?
me cache-t-on quelque chose?... O monsieur le comte... Et son
coeur oppress ne put rsister plus longtemps  l'agitation
qu'elle prouvait; les sanglots lui couprent la voix. Le
silence du comte, son air touch, attendri, quelques
expressions vagues qui lui chapprent enfin, confirmrent ses
soupons. Elle se livra au dsespoir le plus violent.

O mon Dieu! mon Dieu! rptait-elle en sanglotant, je le vois
bien, je n'ai plus d'amie; je ne tiens plus  rien dans ce
monde. Ma bonne maman n'existe plus; j'ai donc tout perdu! --
Non, non, chre Caroline, il vous reste un ami, qui saura vous
prouver combien il vous aime, et  quel point votre bonheur
l'intresse...

Caroline l'aimait trop elle-mme cet ami, pour tre longtemps
insensible aux consolations qu'il s'efforait de lui donner,
et aux nouvelles preuves d'une tendresse dont elle n'osait
plus se flatter. Ses larmes coulaient encore abondamment, mais
avec moins d'amertume. Dans les plus violents chagrins, une
me sensible et passionne prouve mme une sorte de douceur 
s'affliger avec l'objet aim,  recevoir les consolations de
l'amour.

Elle pleurait; mais le comte pleurait avec elle, partageait
ses sentiments et sa douleur, et leurs coeurs, dans ces moments
de tristesse, taient  l'unisson. Elle perdait la plus tendre
des amies; mais l'instant o elle apprenait ce malheur tait
aussi celui qui lui rendait l'espoir d'tre aime de l'poux
qu'elle adorait.

Dans ces premiers moments de dsespoir, qui rendaient Caroline
encore plus intressante, le comte ne fut pas le matre de
rprimer tout ce qu'elle lui faisait prouver.

L'tat o elle tait demandait les soins et les consolations
de l'amiti: il croyait ne pas aller au-del, et ses
expressions et ses regards exprimaient l'amour le plus tendre.
Caroline, malgr son chagrin, entrevit enfin un heureux
avenir, et s'affligeait seulement que son amie n'en ft pas le
tmoin.

Elle voulait des dtails sur la mort, sur la maladie de la
chanoinesse. Le comte, qui ne savait pas mentir, la renvoya au
chambellan, qui devait bientt revenir; mais, pour calmer ses
remords sur ce qu'elle avait trop tard  la rejoindre, il lui
dit qu'elle avait perdu son amie depuis plusieurs jours, et
dans un temps o elle ne pouvait lui tre d'aucun secours. Ds
que le chambellan sut que sa fille tait instruite du fatal
vnement, il revint  Ronnebourg, et lui apprit qu'elle tait
seule hritire de son amie. Le testament tait fait depuis
qu'elle lui avait confi son mariage; et c'tait  _la comtesse
de Walstein_ qu'elle donnait tous les biens. Elle laissait
aussi quelque chose au comte, seulement pour lui prouver,
disait-elle, combien son union avec Caroline lui faisait de
plaisir. Elle lui recommandait, dans les termes les plus
touchants, le bonheur de cette lve chrie, et  Caroline
celui du meilleur des hommes.

La lecture de ce testament fit verser bien des larmes 
Caroline, et le comte en fut aussi trs-affect: le chambellan
seul le lisait avec satisfaction, et ne comprenait pas qu'une
augmentation de fortune ft un sujet d'affliction. Hlas!
Caroline ne voyait dans les bienfaits d'une amie aussi tendre,
aussi gnreuse, qu'un nouveau motif de la regretter. Le
comte, dchir par mille sentiments contraires, ne pouvait
entendre parler d'une _union_ et d'un _bonheur_ auxquels il
allait renoncer pour jamais.

A cet article, il se jeta aux genoux de Caroline. Oui, lui
dit-il avec transport, oui, j'en fais le serment, Caroline,
vous serez heureuse; vous le serez... Il ne put rien ajouter.

Caroline, mue  l'excs, le releva tendrement, et sentit plus
que jamais que ce bonheur qu'il lui promettait dpendait de
lui seul au monde et de ses sentiments pour elle. Peut-tre
s'ils eussent t seuls, lui et-elle exprim tous les siens;
peut-tre ce moment aurait-il amen une explication trop
retarde; mais la prsence du froid chambellan retint
l'effusion de leurs coeurs. Il acheva tranquillement la lecture
du testament, qui ne contenait plus que des legs pour ses gens
et pour ses vassaux.

Le comte, ne pouvant plus soutenir son motion ni les pleurs
de Caroline, sortit, et alla se promener dans le parc, o son
agitation le suivit. Il commenait  n'tre plus d'accord avec
lui-mme, et  se demander quelquefois pourquoi il se
condamnerait  un malheur ternel, pourquoi il cderait celle
sur qui il avait tant de droits, et sans laquelle il ne
pouvait supporter la vie. Elle commence, pensait-il, 
s'accoutumer  moi; je viens mme, je viens de voir dans ses
yeux l'expression la plus tendre. Je sais bien que ce n'est,
que ce ne peut tre que celle de l'amiti, de l'estime, de la
reconnaissance; mais dans une me comme la sienne, ces
sentiments ne peuvent-ils payer et remplacer l'amour? Me suis-je
jamais flatt d'en inspirer d'autres? Ne m'accorde-t-elle
pas au del de ce que je pouvais esprer? Oui; mais si je
sais,  n'en pas douter, qu'un autre est l'objet de son amour,
que son coeur, que ses affections les plus tendres
appartiennent  Lindorf...

Hlas! savait-il seulement si Lindorf existait encore; s'il
n'avait pas t la victime de cette passion que le comte
comprenait trop bien pour ne pas tout craindre de ses effets?
Peut-tre Lindorf a-t-il succomb  sa douleur; et les larmes
de Caroline, ces larmes qui dchirent dj le coeur du comte,
ne sont que le prlude de celles qu'elle rpandra encore. Il
frmit d'avoir  lui apprendre peut-tre la mort de celui
qu'elle aime, d'en tre regard par elle comme la cause, de
perdre lui-mme l'ami de son coeur. Le silence de Lindorf,
aprs le billet qu'il devait avoir reu, lui parat la preuve
certaine de ce qu'il craint.

Ces diffrentes ides le tourmentaient au point d'garer
presque sa raison. Il succombait sous le poids des sentiments
qui l'agitaient et qui se succdaient les uns aux autres;
tantt dsirant ardemment le retour de Lindorf, tantt le
redoutant plus que la mort; craignant galement ou de le voir
arriver, ou d'apprendre qu'il n'existait plus... Il passa
quelques jours dans cet tat de trouble et d'anxit. Cet
homme, jusqu'alors si sage, si philosophe, si matre de
lui-mme, connat enfin tout l'empire des passions et ressent leur
tyrannique pouvoir. Il en est effray, jure de nouveau de n'y
pas cder, et de se sacrifier sans balancer, s'il en est temps
encore, au bonheur de ceux qu'il aime.

{Ici s'achevait le second volume de l'dition de 1786}

Le comte fut enfin dlivr de ses plus cruelles inquitudes:
il reut une lettre de Varner, ce valet de chambre de Lindorf,
auquel il avait remis ce billet si pressant qui devait hter
son retour.

L'honnte Varner crivait _ son excellence_ de ne pas
s'inquiter s'il ne recevait point encore la rponse  ce
billet. Arriv  Hambourg, il n'y avait plus trouv son
matre, qui s'tait embarqu pour l'Angleterre avec un
gentilhomme saxon; et lui Varner, retenu depuis trois semaines
 Hambourg par les vents contraires, n'avait pu ni rejoindre
son matre, qui l'attendait  Londres, ni lui remettre par
consquent la lettre dont le comte l'avait charg.

Le comte eut le plus grand plaisir d'apprendre que Lindorf
vivait encore et sans doute se portait bien; mais ce ne fut
pas le seul qu'il prouva. Son ami n'avait pas reu son
billet; le moment de son retour tait donc diffr, et ce
petit retard, qui loignait le moment de quitter Caroline, de
la cder, de se sparer d'elle pour jamais, lui parut alors le
comble du bonheur. Il se hta de la rejoindre pour ne rien
perdre de ce temps si prcieux: elle tait avec son pre.

Mon cher comte, lui dit le chambellan ds qu'il entra, voil
ma fille qui dsire vivement de quitter ce chteau et qui
n'ose vous en parler. Pour moi, je ne vois pas ce qui vous y
retiendrait plus longtemps,  prsent que la comtesse est
assez bien remise pour soutenir le voyage. Le roi pourrait
blmer une plus longue absence; il m'a charg de hter votre
retour  Berlin, et cela d'un ton qui ne permet plus de dlai;
quant  moi, je ne puis diffrer plus longtemps; ma prsence
est absolument ncessaire  la cour: ainsi, mon gendre, je
vous conseille de donner vos ordres en consquence, nous
partirons incessamment.

Le comte ne rpondit rien. Il regarda fixement Caroline, comme
pour dmler dans sa physionomie si son dsir de quitter
Ronnebourg tait sincre. Elle rougissait, baissait les yeux,
et semblait le confirmer par son silence.

On ne peut exprimer l'embarras du comte. Il n'ignorait pas en
effet combien le roi dsirait de le voir. Au retour de son
ambassade, il ne s'tait arrt que vingt-quatre heures 
Berlin, et n'avait eu qu'une courte entrevue avec Sa Majest.
C'tait uniquement  son amiti qu'il avait d la permission
de s'absenter aussi longtemps; et frquemment des courriers
lui apportaient les lettres les plus pressantes d'un roi, ou
plutt d'un ami qui le rclamait. Il savait aussi que son
mariage avec Caroline tait alors connu gnralement; le
chambellan, qui gmissait depuis si longtemps de l'obligation
de le tenir secret, l'avait communiqu  tout le monde depuis
sa fille tait  Ronnebourg. Le roi lui-mme, les sachant
runis, l'avait hautement dclar; il n'tait plus possible
d'en faire un mystre: et comment, avec les intentions
actuelles du comte, pouvait-il amener  Berlin _la comtesse de
Walstein_, la prsenter  la cour et dans le monde sous un
titre qu'elle devait bientt quitter?

Il sentit alors combien le retard de son billet  Lindorf
drangeait ses projets. Il n'tait donc plus possible de se
refuser aux sollicitations d'un roi qui n'avait fait encore
que demander son retour, mais qui pouvait l'ordonner d'un
moment  l'autre. Il ne pouvait penser  laisser Caroline
seule  Ronnebourg, encore moins  Rindaw, o tout nourrirait
sa douleur et ses regrets.

Il rflchissait au parti qu'il devait prendre, lorsque
Caroline, presse par son pre de confirmer son dsir de
partir, dit  demi-voix qu'elle suivrait avec plaisir M. le
comte  Berlin; mais qu'elle esprait de sa bont, de celle du
roi, qu'on la dispenserait quelque temps encore de paratre 
la cour, de voir le monde, et qu'on la laisserait passer tout
le temps de son deuil dans la retraite.

Le comte saisit avidement cette ide. La convalescence, le
deuil profond de Caroline, qu'elle portait avec raison comme
pour une mre, taient en effet d'excellents prtextes pour ne
point sortir de chez elle et n'y recevoir personne pendant les
premiers mois de son sjour  Berlin; et probablement son sort
se dciderait en moins de temps. En attendant, elle serait 
peu prs ignore dans l'htel de Walstein; elle n'y verrait
que son pre et lui-mme, et ce fut peut-tre ce qui le
dtermina le plus promptement. Tout lui parut facile, pourvu
qu'il ne la quittt point, qu'il ne s'loignt d'elle que
lorsqu'il y serait oblig.

Le plus sage des hommes n'est plus qu'un homme ds qu'il est
amoureux. Le comte ne trouva donc aucun obstacle. Caroline
serait chez lui; il la verrait du matin au soir; et quoiqu'il
la destint toujours  celui qu'il croyait aim, quoiqu'il ft
bien dcid  cacher avec soin ses sentiments, il ne put se
refuser ce bonheur, qui levait d'ailleurs toutes les
difficults pour le sjour actuel de Caroline.

Le jour du dpart fut donc fix, et la tendre Caroline le vit
arriver avec transport. Elle ne pouvait plus supporter
d'habiter le chteau de Lindorf. Son sort tait dcid pour
jamais; elle allait passer sa vie avec un poux ador, et se
promettait bien d'effacer, par l'excs de sa tendresse, un
caprice, une erreur que son coeur dsavouait et qu'elle ne
pouvait se pardonner. Le comte, attentif  tous ses
mouvements, s'aperut bien qu'elle partait avec plaisir; mais
il en fit honneur  sa vertu et au dsir qu'elle avait
d'viter dsormais tout ce qui pouvait lui rappeler Lindorf.
Son estime et par consquent son attachement pour elle en
redoublrent; mais il n'en fut que plus confirm dans le
projet de la ddommager des sacrifices qu'elle s'imposait.

Les voil donc arrivs  Berlin. Ils descendent  cet htel de
Walstein, que Caroline avait si fort redout. Elle y entre 
prsent avec une douce motion, qui lui parat le prlude du
bonheur dont elle va jouir. Le souvenir de ce qui se passa le
jour de son mariage, de l'loignement qu'elle tmoigna  cet
poux qu'elle adore actuellement; un mlange de crainte et
d'esprance sur les sentiments du comte, un triste retour sur
la mort de son amie, qu'elle aurait voulu avoir pour tmoin de
son bonheur; tout enfin contribua  l'augmenter, cette motion
qu'elle ne put cacher, et qui fit couler ses larmes. Le comte
les vit, il en fut pntr. De ce moment-l il aurait voulu la
rassurer, lui confier ce qu'il mditait pour son bonheur, mais
on sait les motifs qui le retenaient: il ne voulait pas lui
promettre un bonheur incertain, ni mme avoir  combattre sa
dlicatesse et sa gnrosit; et comment prononcer lui-mme:
_Je veux renoncer  vous, vous cder  un autre?_ Ce mot et
expir sur lvres, et jamais il n'aurait pu le prononcer.

Le chambellan soupa avec eux, et se retira fort content
d'avoir enfin install sa fille dans l'htel de Walstein. Ds
qu'il fut parti, le comte mena Caroline dans l'appartement qui
lui tait destin depuis longtemps. A l'poque de son mariage,
et lorsqu'il tait loin de prvoir qu'il allait se sparer de
sa jeune pouse, il l'avait fait arranger avec tout le got et
toute la magnificence possibles, et toujours il avait conserv
l'espoir qu'elle viendrait l'occuper. Il tait enfin ralis
cet espoir; mais de quelle manire! et dans quel moment! et
combien alors il dut regretter le temps o il esprait
encore!...

Voici, chre Caroline, lui dit-il en y entrant avec elle, un
appartement o depuis longtemps vous tes attendue. Caroline,
qui crut voir un reproche dans ce peu de mots, baissa les yeux
en rougissant et plissant tour  tour. Le comte, l'attribuant
 un autre motif, se hta de la rassurer. Vous y serez
souveraine absolue, ajouta-t-il en lui baisant
respectueusement la main, et votre ami n'entrera chez vous que
lorsque vous le lui permettrez. Il se hta de sortir. Un
moment de plus, et peut-tre il et oubli ses serments et
Lindorf. Amiti! s'cria-t-il en rentrant chez lui, soutiens
mon courage! Caroline adore, Caroline, Lindorf, mon ami,
dites, rptez-moi que vous ne pouvez tre heureux l'un sans
l'autre!... Et la nuit se passa tout entire  gmir sur son
sort, sur le cruel sacrifice que la vertu, ses principes,
l'amiti, l'amour mme, exigeaient de lui.

Caroline fut plus tranquille; mais elle dormit peu et
rflchit beaucoup.

Quoique son innocence l'empcht de sentir tout ce que la
conduite du comte avait de singulier, elle ne pouvait ignorer
cependant qu'il avait le droit de partager son appartement, et
elle croyait avoir trop de torts avec lui pour ne pas
attribuer au ressentiment le soin qu'il paraissait prendre de
s'loigner d'elle.

Les jours suivants durent la confirmer dans cette ide. Le
comte, redoutant une preuve  laquelle il avait failli 
succomber, non-seulement n'accompagnait plus Caroline dans son
appartement, mais recommena comme il avait fait  Ronnebourg,
avant qu'elle st la mort de son amie,  viter autant qu'il
le pouvait,  n'entrer chez elle que lorsqu'elle avait son
pre et ses femmes; et dans ces moments mme, il avait un air
si contraint, si malheureux; il paraissait si fort redouter de
la regarder, de s'approcher d'elle, qu'elle ne douta plus de
son indiffrence, peut-tre mme de sa haine.

Cette conduite, loin de l'irriter, la toucha sensiblement.
Elle n'en accusait qu'elle-mme et ses caprices passs. Peut-tre
il voulait la punir, et il en avait bien le droit; ou
plutt cet injuste loignement qu'elle lui avait marqu si
longtemps l'avait enfin rvolt tout  fait contre elle. Mais
les soins si tendres si soutenus du comte pendant sa maladie
et dans les premiers moments de son affliction? Elle ne les
attribuait plus qu' cette gnrosit qui lui tait naturelle,
qu' cette piti que tout tre souffrant excite dans un coeur
bon et sensible; mais elle voit trop bien  prsent qu'il
dteste ses liens, qu'il gmit de la fatalit qui les a
rapprochs. Elle se rappelle son projet d'absence et ne doute
pas qu'il ne pense  l'excuter; elle eut mme un moment
l'ide de le prvenir, de retourner  sa terre de Rindaw, de
lui rendre, en s'loignant de lui et de la cour, une libert
qu'elle croyait qu'il dsirait avec ardeur.

Cette rsolution cependant lui paraissait bien plus difficile
 excuter que lorsqu'elle lui crivit de Rindaw qu'elle
voulait y passer sa vie. Elle aime  prsent; elle aime avec
passion, et jamais elle n'aurait la force de s'loigner
volontairement de l'objet de toute sa tendresse: aussi ce
projet fut-il aussitt vanoui que form. Elle y fit succder
celui de s'efforcer, par tous les moyens possibles, d'obtenir
le coeur de son poux, et de lui faire oublier ses torts.

Son courage se ranima. Il est si bon, si sensible, si
gnreux! disait-elle en elle-mme. Quand il verra combien je
l'aime, pourra-t-il me refuser sa tendresse, et ne
m'accordera-t-il pas au moins son amiti? Elle s'abandonne 
ce doux espoir; sa confiance renat, et ds ce moment elle mit
autant de soins  rechercher le comte qu'il en mettait 
l'viter.

Il s'aperut de ce nouvel empressement; mais il tait trop
loin d'imaginer qu'il pt tre aim, pour l'attribuer 
l'amour. Plus les attentions et les prvenances de Caroline
taient marques, plus elle lui paraissaient la suite d'un
systme de reconnaissance et de devoir que cette me sensible
et vertueuse s'tait impos.

Caroline, jeune, timide, prouvant un sentiment qu'elle ne
croyait point partag, se reprochant et s'exagrant mme ses
torts passs, craignant de dplaire, par trop d'empressement,
 un poux prvenu contre elle, avait souvent un air de
contrainte, qui persuada toujours de plus en plus au comte
qu'elle en faisait une continuelle  son coeur.

Souvent, dpite du peu de succs de ses soins, elle se
laissait aller  la tristesse la plus profonde, se renfermait
chez elle, versait des larmes dont il apercevait les traces,
et qui le confirmaient dans l'ide qu'elle se sacrifiait  un
pnible devoir, et gmissait d'tre spare sans retour de
celui qu'elle aimait.

Il l'attendait d'un jour  l'autre cet ami auquel il destinait
un si grand bonheur, et ne comprenait rien  son retard. Outre
le billet remis  Varner, il lui avait crit les premiers
jours de son arrive  Berlin; et sa lettre, adresse et
recommande au banquier de Lindorf,  Hambourg, devait lui
tre parvenue, s'il n'tait pas dj en chemin.

Elle tait plus pressante encore que la prcdente. Sans
s'expliquer clairement, il se servait des motifs les plus
forts pour hter son retour.

"Son propre bonheur, lui disait-il, et celui de tout ce qu'il
aimait au monde, en dpendaient. Si ce n'tait pas assez de le
prier, de le conjurer d'arriver au plus tt, il l'exigeait
absolument de lui... Rappelez-vous, cher Lindorf, combien de
fois vous m'avez donn le droit de disposer de votre sort: eh
bien! je le rclame aujourd'hui ce droit que je tiens de votre
amiti et peut-tre d'une reconnaissance trop exalte. Mais
n'importe, je veux vous rappeler  prsent tout ce que vous
croyez me devoir, pour vous dire qu'il ne tient qu' vous
non-seulement de vous acquitter, mais de mettre en un instant
toutes les obligations de mon ct. Je n'ai qu'un mot 
ajouter: si dans un mois, au plus tard, je n'ai pas le plaisir
de vous embrasser chez moi,  Berlin, vous me mettrez dans le
cas de douter d'un attachement que je crois mriter, et de
penser que je n'ai plus d'ami."

Cette lettre, si forte, si pressante, tait reste sans
rponse; il devait croire et croyait en effet que Lindorf
tait parti d'abord aprs l'avoir reue, et ne tarderait pas 
arriver.

Quoique ce moment dt tre l'poque d'une sparation 
laquelle il ne pouvait penser sans frmir, il l'attendait avec
une sorte d'impatience, fonde sur celle d'assurer le bonheur
de Caroline, et mme d'tre dlivr de cette incertitude qui
laisse errer l'me sur des illusions qu'un instant dtruit, et
auxquelles le malheur mme est prfrable.

Eh! comment aurait-il pu se dfendre de ces douces illusions?
Elles devenaient chaque jour plus sduisantes, plus
dangereuses: il fallait toute la modestie et toute la
prvention du comte, et la lecture continuelle des lettres que
Caroline lui avait crites, pour ne pas s'apercevoir de leur
ralit. Loin de se rebuter, elle tait toujours plus tendre,
toujours plus empresse. Il s'agissait du bonheur de sa vie:
pouvait-elle marquer trop d'attachement  cet poux qu'elle
avait bless si longtemps par une injuste rpugnance, auquel
son coeur avait fait une infidlit? Combien de torts avait-elle
 rparer,  faire oublier! Bannissant enfin toute
dfiance, osant tout esprer de sa tendresse et de sa
persvrance, elle employait, pour le rapprocher d'elle, pour
l'attacher  elle, mille petites moyens dont l'amour seul est
susceptible, et auquel il sait donner tant de force.

Le comte aimait la musique avec passion: elle la cultiva avec
plus de soin. Souvent elle lui demandait de l'accompagner sur
la flte ou le violoncelle, dont il jouait galement bien;
elle lui chantait, avec toute l'expression du sentiment, les
airs les plus touchants, les plus propres  faire impression
sur une me aussi passionne que celle du comte.

Il avait du got et des dispositions pour le dessin; mais ses
occupations l'avaient empch de faire des progrs. Caroline,
au contraire, leve dans la retraite, s'tait applique avec
beaucoup de succs  cet art charmant, qui fait qu'on peut se
suffire  soi-mme; qui, malgr l'hiver, les frimas, la
solitude, nous retrace les beauts de la nature, les scnes
champtres, et fixe sur la toile ces belles fleurs qu'un
instant voit mourir. Elle russissait particulirement aux
fleurs et aux paysages; c'tait aussi le genre que le comte
prfrait. Elle s'offrit  lui donner des leons,  le
perfectionner,  diriger ses essais: en change, elle le
priait  son tour de diriger ses lectures, et les tudes
qu'elle dsirait de faire sur plusieurs objets, trop souvent
ngligs dans l'ducation des femmes.

Quelquefois, pendant qu'il dessinait auprs d'elle, elle lui
faisait une lecture. Son habitude de lire  haute voix  sa
bonne maman avait exerc ce talent, qu'elle possdait au
suprme degr. Lorsqu'elle tait fatigue, le comte lisait 
son tour; et, pendant qu'elle l'coutait avec l'intrt le
plus marqu, ses mains adroites serraient des noeuds, ou
nuanaient des soies pour une bourse, une veste, un
porte-feuille, etc., qu'elle lui destinait. Toujours occupe de lui
et des moyens de lui plaire, toutes ses actions taient
relatives  cet unique objet: elle semblait n'exister que pour
lui. A chaque instant elle trouvait des prtextes pour passer
dans son appartement ou pour l'attirer dans le sien; et
quoiqu'elle ne vt et ne voult voir que lui seul et le
chambellan, qui soupait chez eux presque tous les soirs, elle
n'avait jamais l'air d'prouver un moment d'ennui; au
contraire, elle se refusait aux sollicitations de son pre
pour se faire prsenter  la cour, paraissait dsirer de
prolonger sa retraite, et disait, en regardant le comte avec
timidit, qu'elle n'avait jamais t plus heureuse.

Malgr tant de preuves d'un amour qu'elle ne cherchait point 
dissimuler, le comte rsistait encore aux charmes dont il
tait environn, et au doux espoir qui s'insinuait dans son
coeur. Il le repoussait avec effroi, et tremblait de s'y
livrer. Combien de fois il s'arracha d'auprs d'elle avec un
effort douloureux!

Non, disait-il, non, c'est impossible, je ne puis tre aim.
Cette me aimante et sensible, cette femme adorable sait
donner  l'amiti..., que dis-je? peut-tre  la simple
reconnaissance l'expression mme de l'amour: ou c'est le
souvenir de son cher Lindorf qui l'anime. Sans doute c'est 
lui qu'elle adresse secrtement ces attentions si touchantes,
ces mots si tendres, ces regards si doux, dont je ne puis tre
l'objet. Ne sais-je pas qu'elle aime Lindorf, qu'elle doit
l'aimer?... Cependant, s'il tait vrai?... si c'tait moi?...
si cette cruelle rsolution qui me tue me rendait le plus
ingrat des hommes?... si cette flicit suprme que j'ose
rserver  un autre m'tait destine par son coeur? si ce coeur
tait  moi? Ah! Caroline, Caroline!... Mais puis-je chercher
 le pntrer ce coeur sans la faire lire dans le mien, sans
lui dcouvrir le feu qui me dvore? Et ne sais-je pas alors
que le devoir, la compassion, la gnrosit dicteraient sa
rponse? Ne me prouve-t-elle pas qu'elle peut tout sur elle-mme,
et qu'elle est prte  sacrifier, sans balancer, tous
les sentiments de son coeur?

Ainsi le comte, tourment, combattu entre la crainte et
l'espoir, faisait en mme temps son supplice et celui de la
tendre Caroline. Une situation aussi violente ne pouvait durer
longtemps. Lindorf n'arrivait point, et le comte ne trouvait
plus ni dans son amiti ni dans sa dlicatesse la force de
rsister  sa passion, lorsque tout l'assurait qu'elle tait
partage.

Un soir, le chambellan fut retenu  la cour; le comte soupa
tte  tte avec Caroline. Plus tendre, plus sduisante encore
qu' l'ordinaire, si elle ne disait pas je vous aime, il
n'tait du moins plus possible de s'y mprendre. L'motion, le
trouble du comte, augmentaient  chaque instant; il eut
cependant encore la force de se drober, par la fuite, au
danger de se trahir, de la quitter en sortant de table; mais
ce fut le dernier effort de sa raison.

Rentr chez lui, il rflchit sur sa position, sur son amour,
sur ses droits, sur la conduite de Caroline. -- Non, disait-il,
non, ce n'est point une illusion, je suis aim, je ne puis
plus en douter. Si je touche sa main, je la sens trembler dans
la mienne; elle la serre doucement, comme pour me retenir
auprs d'elle. Quand je la quitte, ses yeux me suivent
tristement: ce soir mme, oui, j'ai cru le voir, ils se sont
mouills de quelques larmes. L'expression du sentiment le plus
tendre animait tous ses traits; et j'ai pu m'loigner! et je
ne suis pas tomb  ses pieds! je ne lui ai pas dit que je
l'adore! je n'ai pas tout tent pour l'engager  me confirmer
mon bonheur et cet amour dont tout m'assure!....

Cette ide ne s'tait jamais prsente  lui avec autant de
force et de certitude. Elle l'enflamme au point que,
n'coutant plus que cet espoir qui le sduit, il se dcide 
retourner auprs d'elle,  lui faire l'aveu de son amour, 
obtenir d'elle celui dont il se croit certain. Ses serments,
sa rsolution, ses projets, tout disparat, tout s'anantit;
il oublie que Lindorf existe; il ne voit plus que Caroline, sa
Caroline qui est  lui, unie avec lui, dont il est aim, et
qu'aucun mortel sur la terre n'a le droit de lui disputer.

Il est dj dans son appartement: il ne la voit pas encore;
mais il entend les sons de sa voix touchante et de sa guitare.
Il s'approche, sans faire de bruit, d'une porte vitre qui le
sparait d'elle, et qui n'tait pas mme entirement ferme:
elle conduisait dans un petit cabinet charmant, que Caroline
aimait de prfrence. Elle s'y retirait quand elle voulait
tre seule et tranquille; et tous les soirs elle y passait une
demi-heure, avant de se coucher,  lire ou  faire de la
musique. Ce soir-l elle chantait devant son feu, dshabille
 demi, penche sur un fauteuil, en s'accompagnant faiblement
de sa guitare. L'air qu'elle chantait tait doux et triste; il
paraissait l'affecter beaucoup. De temps en temps elle
s'interrompait, passait sa main ou son mouchoir sur ses yeux,
et recommenait avec une voix plus altre.

Le comte croyait connatre tous les airs qu'elle savait et
qu'elle aimait; et celui-ci tait nouveau pour lui. Il prte
l'oreille, s'efforce d'entendre les paroles; elle chantait si
bas, qu'il ne saisit d'abord que quelques mots. Celui de
_Caroline_, qui finissait une ligne, le frappa. Il coute avec
plus d'attention encore; enfin il parvient  entendre ces
quatre vers qui terminaient un couplet:


Mais puis-je me flatter encore?

Non, l'espoir s'teint dans mon coeur.

Toi qui me fuis, toi que j'adore,

O veux-tu chercher le bonheur?


L'expression et l'attendrissement marqus avec lequel elle
chantait prouvaient assez qu'elle pensait  quelqu'un; mais
tait-ce  lui? tait-ce  Lindorf? Le doute, la dfiance,
rentrent dans son coeur. Il coute, il regarde, et bientt il
n'a plus mme le triste bonheur de douter.

Caroline avait pos sa guitare sur ses genoux, et dtachait de
son cou une lgre chane d'or qu'elle portait toujours, et
que le comte avait prise jusqu'alors pour un simple ornement.
Il voit avec surprise qu'il servait  suspendre un portrait
cach dans son sein. Trop loign pour en distinguer les
traits, il put voir cependant, quand elle l'approcha de la
lumire, que c'tait celui d'un homme avec l'uniforme des
gardes: c'est donc celui de Lindorf.

D'abord Caroline le regarde avec attention; puis elle le
presse contre son coeur, contre ses lvres, avec un mouvement
passionn; des larmes coulent sur ses joues: il en tombe une
sur le portrait; elle l'essuie avec prcaution, le regarde
encore en soupirant, le pose sur la table  ct d'elle,
reprend sa guitare, et chante sur le mme air ce couplet, que
le comte entendit distinctement:


Tu deviendras mon bien suprme,

O le plus chri des portraits!

Tiens-moi lieu de celui que j'aime;

Viens du moins me rendre ses traits.

Mais puis-je m'abuser encore?

J'ai ses traits, je n'ai plus son coeur.

Toi qui me fuis, toi que j'adore,

O veux-tu chercher le bonheur?


Quand elle l'eut fini, elle reprit son portrait, lui donna
encore un baiser, le rattacha autour de son cou, en disant,
avec un petit mouvement de tendresse mle de dpit: "_Pour
toi, tu ne me quitteras jamais;_" et, prenant sa lumire, elle
passa dans sa chambre  coucher, aprs avoir sonn ses femmes,
sans regarder mme du ct de la porte vitre.

Le bruit qu'elle fit en sortant, l'obscurit o elle laissa le
comte, le tirrent de l'espce d'anantissement dans lequel il
tait plong. Ce moment tait affreux pour lui; il dtruisait
les douces esprances qu'il avait os former; il lui enlevait
sans retour toute ide de bonheur; il le replongeait dans le
nant  l'instant o il croyait jouir de la flicit suprme.
Toujours gnreux cependant, mme au comble du dsespoir, son
premier mouvement, lorsqu'il fut un peu revenu  lui-mme, fut
de pntrer galement auprs de Caroline, non plus pour lui
parler de lui, mais pour lui assurer qu'elle allait revoir
Lindorf, tre libre de s'unir avec celui qu'elle aimait; mais
ses femmes entrrent chez elle, et l'empchrent d'excuter ce
projet. Il sentit bientt qu'il serait au-dessus de ses forces
de la revoir, de lui parler, de lui dire qu'il allait la
quitter pour toujours; ce moment et t le dernier de sa vie,
ou peut-tre, s'il l'avait revue, loin de la cder  celui
qu'elle aime, il aurait eu, dans son dlire, la cruaut d'en
exiger le sacrifice.

Non, il ne la reverra point; il ne peut, il ne doit pas la
revoir. Il trouvera dans sa vertu le courage de la fuir, de
lui rendre sa libert; mais il n'a pas celui de lui faire un
ternel adieu, de rsister  un seul de ses regards, dont il
n'avait que trop prouv le danger. Il rentra donc chez lui,
et passa quelques heures dans l'agitation la plus cruelle, ne
sachant  quel parti s'arrter, ni qui l'emporterait de
l'amour ou de la gnrosit, de lui-mme ou de Lindorf.

Il crivit dix lettres  Caroline. Dans l'une il rclamait ses
droits, et s'efforait de l'attendrir en sa faveur; un instant
aprs, dtestant cette tyrannie, il la dchirait et en
recommenait une nouvelle, o il lui faisait un ternel adieu
sans lui parler de ses sentiments. Quoi! disait-il en la
dchirant encore, elle ne saurait pas mme que je l'adore, et
je mourrais loin d'elle sans exciter seulement sa piti! Alors
il peignait sa passion en traits de feu; il lui rptait
combien le sacrifice qu'il faisait tait affreux pour lui.
Sentant ensuite  quel point cette ide empoisonnerait son
bonheur, il tchait d'crire une lettre plus modre et n'y
pouvait russir; cependant,  force d'exhaler sur le papier
les diffrents sentiments qui l'agitaient, il se calma assez
pour prendre une rsolution ferme et dcide.

Ce fut celle d'aller, ds le matin, au lever du roi, que
l'aurore ne trouvait jamais dans son lit, et chez qui il
pouvait entrer  toute heure, d'obtenir de lui, sans diffrer,
la cassation de son mariage, de l'envoyer de suite  Caroline,
et de partir de Potsdam pour sa terre de Walstein, d'o il
prendrait des arrangements pour un plus long voyage.

Plus il rflchit  sa position actuelle,  la passion dont il
est tourment,  celle qu'il suppose  Caroline, plus il
persiste dans ce projet. Il en vient mme  regretter de ne
l'avoir pas excut ds son arrive  Berlin, et de s'tre
laiss entraner au plaisir de vivre avec Caroline. Depuis
longtemps, pensait-il, elle serait heureuse et tranquille, et
j'aurais peut-tre t moins malheureux. Je n'aurais pas connu
ce charme enchanteur rpandu dans ses moindres actions, cette
amiti si sduisante, si dangereuse, que j'osais prendre pour
de l'amour, et qui pourrait m'en tenir lieu si j'ignorais
qu'elle aime ailleurs et qu'elle gmit en secret. Elle gmit,
elle... Caroline, celle pour qui je donnerais mille vies; et
j'hsite  lui sacrifier mon bonheur!

Cette ide lui rendit tout son courage; il lui crivit ou
plutt il commena la lettre qu'il voulait achever lorsqu'il
aurait obtenir le divorce.

Il crivit ensuite au chambellan pour motiver cet vnement de
manire qu'il ne pt l'imputer  sa fille ni  Lindorf, qui
devait naturellement arriver au premier jour. Il mit ces
lettres dans son portefeuille, et prit avec son valet de
chambre tous les arrangements ncessaires pour son voyage.

Comme il ne comptait pas revenir  Berlin, il passa le reste
de la nuit  mettre en ordre diffrents papiers et plusieurs
choses qu'il voulait emporter avec lui. Ds que le jour parut,
il partit pour Potsdam, o le roi tait alors, et lui demanda
une audience secrte.

Que faisait alors la pauvre Caroline? Elle sortait d'un doux
sommeil qui avait calm ses chagrins de la veille, et
s'impatientait dj revoir ce cher et cruel poux qui la
fuyait, et qu'elle avait toujours espr de ramener  force de
persvrance. Depuis quelque temps mme, elle se flattait d'y
avoir russi, et ne trouvait presque plus rien
d'extraordinaire dans sa conduite. Il paraissait se plaire
avec elle; il la quittait peu dans la journe; il avait pour
elle ces attentions, ces petits soins qui n'appartiennent qu'
l'amour. Souvent elle remarqua les regards passionns qu'il
jetait sur elle; une fois, elle le surprit baisant avec ardeur
une natte de ses cheveux qu'il lui avait demande. Que
fallait-il de plus  Caroline? Eleve dans la plus parfaite
innocence, n'ayant jamais eu de liaison ni de conversations
qu'avec la chaste chanoinesse, n'ayant lu que des livres
qu'elle lui donnait, elle tait heureuse de voir son poux, de
l'entendre, de savoir qu'elle tait aime, de passer sa vie
auprs de lui; et quand il la quittait le soir, le seul
chagrin d'tre spare de lui jusqu'au lendemain faisait
couler ses larmes; c'taient aussi les seuls moments o elle
doutait de sa tendresse. Car enfin, disait-elle, il ne tenait
qu' lui de rester; nous aurions encore un peu caus, un peu
lu, un peu fait de musique, et demain,  mon rveil, j'aurais
eu le plaisir de le voir tout de suite. Ne pouvait-il pas
dormir dans ma chambre tout comme dans la sienne? Ah! si
j'osais le lui dire! Mais sans doute il n'aime pas autant 
tre avec moi que j'aime  tre avec lui. -- Alors ses pleurs
coulaient sans qu'elle st pourquoi; elle regardait son petit
portrait, le baisait, lui disait ce qu'elle n'osait dire 
l'original, le remettait dans son sein, allait se coucher avec
lui; et le lendemain, en revoyant le comte, elle ne pensait
plus qu'au plaisir de le voir.

C'tait  peu prs l son histoire de tous les soirs; mais la
veille, elle avait t plus mue qu' l'ordinaire et par la
prsence du comte et par son trouble, et surtout par cette
prompte retraite  laquelle elle ne s'tait pas attendue. Pour
la premire fois, elle pensa qu'il y avait quelque chose de
bien singulier dans la conduite de son poux. Tant
d'ingalits, de contrarits, devaient enfin la frapper.
Est-elle aime? ne l'est-elle pas? Elle cherche  se rappeler tout
ce qui peut l'clairer sur les sentiments du comte, tout ce
qui s'est pass depuis son arrive  Ronnebourg. Une romance
qu'elle y avait compose dans le temps o il l'vitait, o
elle s'tait crue hae de lui, lui revient dans l'esprit et
l'attendrit; elle la chante, et son attendrissement redouble.

C'est dans ce moment que le comte l'avait surprise, et
malheureusement  la fin de la romance. La voici telle qu'elle
tait.


ROMANCE.

  Un jour pur clairait mon me,
  J'unissais l'amour au devoir;
  J'osais me livrer  ma flamme,
  M'enivrer du plus doux espoir.
  Mais puis-je m'abuser encore?
  Cet espoir s'teint dans mon coeur.
  Toi qui me fuis, toi que j'adore,
  O veux-tu chercher le bonheur?

  Quand tes soins me rendaient la vie,
  Je crus les devoir  l'amour;
  Je me disais: Je suis chrie,
  Je saurai l'tre plus d'un jour.
  Mais puis-je me flatter encore?
  Non, l'espoir s'teint dans mon coeur.
  Cruel poux! toi que j'adore,
  O veux-tu chercher le bonheur?

  Quel sort ta rigueur me destine!
  Que ne me laissais-tu mourir?
  Si tu n'aimes plus Caroline,
  C'est l son unique dsir.
  Mais puis-je m'abuser encore?
  Non, l'espoir s'teint dans mon coeur.
  Toi qui me fuis, toi que j'adore,
  O veux-tu chercher le bonheur?

  Tu deviendras mon bien suprme,
  O le plus chri des portraits!
  Tiens-moi lieu de celui que j'aime,
  Viens du moins me rendre ses traits.
  Mais puis-je m'abuser encore?
  J'ai ses traits, je n'ai plus son coeur.
  Toi qui me fuis, toi que j'adore,
  O veux-tu chercher le bonheur?


S'il et entendu les premiers couplets, il aurait su qu'il en
tait l'objet; mais celui qu'elle chantait alors, ce portrait
, les mots qu'elle lui adressa, tout enfin le jeta dans
l'erreur, et lui persuada que ce ne pouvait tre que Lindorf.

Pour Caroline, aprs chant, pleur et bais sa miniature,
elle se mit dans son lit plus calme et plus tranquille. Il
m'aime, pensa-t-elle, cela n'est pas douteux; mais sans doute
il ne se croit pas aim. Il se rappelle cette rpugnance que
je lui tmoignai si durement le jour de notre mariage; peut-tre
pense-t-il qu'elle existe encore. Oh! comme je le
dtromperai! comme je vais le faire lire dans mon coeur, lui
prouver que ce coeur est bien chang! Ds demain, il saura
positivement qu'il est tout  lui; je lui dirai tout le jour
que je l'aime, que je l'adore, et nous verrons le soir s'il me
quittera d'abord aprs souper.

Cette rsolution la tranquillisa tout  fait. Elle s'endormit
paisiblement, fit les songes les plus agrables, se rveilla
avec la joie la plus pure, et persista plus que jamais dans
son projet de la veille. Elle ne trouve plus dans son coeur ni
crainte ni dfiance d'elle-mme. Son poux l'aime, elle en est
sre: ses doutes et le souvenir du pass lui donnent encore
cette rserve qu'elle ne peut plus supporter et qu'un mot va
dtruire. Elle va lui dire, lui rpter mille fois qu'il est
l'unique objet de sa tendresse, de tous les sentiments de son
coeur; et ce coeur si naf et si tendre ne peut contenir ses
transports en pensant qu'elle n'aura plus de secrets pour cet
homme ador, pour cet ami gnreux,  qui elle doit une vie
qu'elle veut consacrer  son bonheur.

Caroline tait timide comme on l'est  dix-sept ans, quand on
a toujours vcu dans la retraite; le comte surtout lui
imposait, sans quoi elle n'et pas attendu jusqu'alors  lui
parler clairement. A prsent mme qu'elle y est dcide, elle
ne sait comment s'y prendre, et plus le moment approche, plus
son motion et son embarras redoublent. Oh! combien elle
regrettait sa bonne maman! Depuis longtemps elle et t
l'interprte et le garant de ses sentiments. Comment les
dvoiler elle-mme?

Si elle crivait? Elle essaya; mais elle tait trop mue, trop
agite; sa main tremblait; elle ne trouvait aucune expression;
elle ne pouvait former un seul mot. Non, dit-elle, j'aime
mieux aller chez lui; je me jetterai dans ses bras; je lui
dirai..., je ne lui dirai rien; mais il entendra mon silence;
il saura bien lire dans le coeur de sa Caroline; il me
rassurera, il me pardonnera. Plus de doutes, plus de dfiance,
plus de rserve; il sera tout pour moi, et moi tout pour lui,
et je vais tre la plus heureuse des femmes.

Elle s'enflamme de cette ide, baise son petit portrait pour
animer encore son courage, et vole dans l'appartement du plus
aim des poux. Elle entre..., il n'y est plus! il ne parat
pas mme y avoir couch! Une grand malle au milieu de son
cabinet, couverte de diffrentes choses empaquetes, semble
annoncer un projet de voyage. Caroline frissonne, trouve 
peine la force de sonner. Un laquais arrive, elle lui demande
d'une voix tremblante o est monsieur le comte. Le laquais
parat surpris de cette question. -- Je croyais que madame la
comtesse savait..... -- Quoi donc? -- Que monsieur le comte est
parti de grand matin. Wilhelm, son valet de chambre, a veill
toute la nuit pour faire ses malles. Il m'a charg de les
faire partir o il me l'indiquera. Il ignore o monsieur le
comte veut aller; mais il croit que c'est en Angleterre. -- Ah
Dieu! il suffit, laissez-moi.

Le laquais sort; Caroline tombe sur le premier sige qui se
prsente, et, pour la seconde fois de sa vie, prouve toute la
douleur, tous les dchirements de l'amour au dsespoir; pour
la seconde fois, elle voit celui qu'elle aime la fuit,
l'abandonner, s'loigner d'elle. Mais quelle diffrence! et
combien actuellement elle se trouve plus  plaindre! Lorsqu'
Rindaw Lindorf se spara d'elle, ce fut presque de son aveu.
Le premier moment fut cruel; mais bientt la vertu reprit son
empire, et l'orgueil d'avoir rempli son devoir devint une
consolation; d'ailleurs elle savait qu'elle tait adore, et
que celui qui la fuyait malgr lui partageait toute sa
douleur; mais ici tout se runit pour l'augmenter. C'est son
poux qui la fuit; c'est celui qu'elle osait aimer, sur qui
elle avait fond l'espoir du bonheur de sa vie. Il la hait
sans doute, puisqu'il a pu l'abandonner d'une manire aussi
cruelle. Et dans quel moment, grand Dieu! quand je volais dans
ses bras, quand je ne redoutais plus que l'excs de sa
joie.... et partir sans me dire un seul mot, sans me revoir!
Ah! c'est la haine ou l'indiffrence la plus cruelle; et
cependant hier au soir encore, comme il me regardait! Avec
quelle tendresse il prit ma main et la pressa contre son
coeur!... Il est vrai qu'il la repoussa avec terreur, et me
quitta rapidement; et c'tait pour toujours!.... Non, non,
c'est impossible; il n'est pas faux; il n'est pas le plus
barbare des hommes...; il y a une erreur...; ce domestique se
trompe; il reviendra; il reviendra srement, et je veux
l'attendre ici.

A peine eut-elle le temps de saisir cette lueur d'espoir qui
la ranimait un peu, le laquais rentre, et lui remet un paquet.
-- C'est de monsieur le comte; son coureur arrive de Potsdam. --
Caroline a  peine la force de le prendre et de lui faire
signe de se retirer. La voil seule; elle tient ce paquet, et
n'ose l'ouvrir; il renferme l'assurance de son bonheur ou
l'arrt de sa mort. Il tait adress  _Madame la comtesse
Caroline, baronne de Lichtfield, en son htel_. Cette
singularit la frappe.... Il ne me donne pas son nom! Grand
Dieu! se pourrait-il?... Et ses doigts tremblants brisent le
cachet, dchirent l'enveloppe. Elle renferme un petit
parchemin crit, trois lettres, et un papier non cachet, qui
s'ouvre et sur lequel elle jette les yeux.

Ames sensibles, peignez-vous son saisissement. Ce fatal
papier, sign par le roi, ayant le sceau du roi, tait l'acte
de divorce, ou plutt une dclaration par laquelle _le roi,
consentant  la dissolution du mariage d'Edouard-Auguste,
comte de Walstein, et de Caroline, baronne de Lichtfield, le
dclarait nul, et les parties libres de contracter d'autres
engagements_. Caroline regarda quelques instants cet crit avec
des yeux gars et sans verser une larme. Bientt toutes ses
ides se confondent; le fatal papier s'chappe de ses mains;
un nuage pais l'enveloppe; une sueur glace couvre son
visage; elle ne voit plus, elle ne respire plus; une
palpitation universelle l'a saisie. Sa dernire pense est
l'espoir que la main de la mort est sur elle, qu'elle touche
au terme de sa vie.

Cet tat dura longtemps. Quand elle reprit ses sens, elle crut
sortir d'un songe affreux. Cependant la chambre o elle tait,
les papiers, les lettres qu'elle avait autour d'elle, tout
confirme la ralit de son malheur. Elle regarde l'adresse de
ces lettres: l'une est  son pre, la seconde  Caroline, elle
la rejette avec horreur. Que peut-il me dire lorsqu'il m'te
la vie, lorsqu'il brise lui-mme nos liens? Elle regarde la
troisime: quelle surprise! elle est adresse _ monsieur le
baron de Lindorf, htel de Walstein,  Berlin;_ et au dos de la
lettre: _Je conjure Caroline de remettre elle-mme cette lettre
 mon ami au moment de son arrive, qui ne peut tarder_. -- A
Lindorf, s'crie-t-elle, et chez lui! et c'est  moi qu'il
l'envoie!... Dieu! mon Dieu! quelle est son ide? Lindorf
serait-il ici? Se pourrait-il?... serait-il la cause?... Ah!
plt au ciel que la jalousie!... il me sera si facile de la
dtruire pour toujours! Reprenant alors avec empressement la
lettre qui lui tait adresse, elle se hte de l'ouvrir, de la
lire, et l'espoir renat dans son coeur.

Non, ce ne sont ni la haine, ni l'indiffrence, ni le
ressentiment qui l'ont dicte cette lettre qui peint  la fois
la gnrosit, la dlicatesse, et plus encore la passion du
comte. Chaque mot tmoignait l'excs de son amour pour elle.
Caroline passe en un instant du comble de la douleur  la joie
la plus pure. Il m'aime, disait-elle. Ah! puisqu'il m'aime,
nos noeuds ne sont point briss. Bientt il saura que sa
Caroline ne veut tre qu' lui, n'existe que pour lui, et que
cette sparation tait l'arrt de sa mort. A peine la lettre
est acheve, qu'elle a dj donn des ordres pour qu'on
prpare  l'instant sa berline. Pendant ce temps-l, elle lit
encore cette lettre, qui est le gage de son bonheur futur et
de l'amour de son poux.

"Chre et tendre Caroline! lui disait-il, rassurez-vous;
cessez de gmir, cessez de vous contraindre. Ce n'est point 
un tyran que le soin de votre bonheur fut confi; et les
larmes que je viens de voir couler sur le portrait de l'amant
que vous regrettez seront les dernires que vous rpandrez de
votre vie, si mes voeux ardents sont remplis... Dieu puissant!
pour prix du sacrifice que je fais, que cette femme adore
soit toujours heureuse; et mme loin d'elle, spar d'elle, je
pourrai supporter mon existence. -- Oui, Caroline, oui, vous
serez heureuse, unie  celui que votre coeur a choisi, et qui
mrite l'excs de son bonheur, si un mortel peut vous mriter.
Votre me, vertueuse et sensible, ne gmira plus dans des
liens abhorrs; vous pourrez enfin allier l'amour et le
devoir; vous ne verserez plus ces larmes amres et secrtes
qui m'ont pntr. Oh! je crois les entendre encore ces sons
touchants dicts par la douleur, adresss  l'objet de votre
tendresse. Caroline, ne vous plaignez plus de lui; ne lui
reprochez plus un loignement involontaire qu'il a cru devoir
 l'amiti. Il va vous tre rendu; bientt vous le reverrez 
vos pieds; bientt vous oublierez tous deux vos peines
passes. -- O Caroline! pardonne; depuis longtemps j'ai pu les
faire cesser, et porter dans ton coeur l'esprance et la joie.

"Depuis l'instant o j'ai su votre secret, depuis cet affreux
moment o je t'ai vue prte  perdre la vie, o j'ai senti que
je pouvais tre plus malheureux encore qu'en renonant  toi,
j'ai jur de vous runir l'un  l'autre; et, tu le sais,
Caroline, si je t'ai regarde comme un dpt sacr, comme
l'amante et l'pouse de Lindorf! Cependant, gar par ma
passion, j'ai os croire un instant  la flicit suprme,
j'ai pu prendre l'effort du devoir et de la vertu pour un
sentiment plus tendre, et j'allais me prparer des regrets
ternels... Ah! Caroline, je le sens, il est temps de vous
fuir; il le faut; je le dois. Je cours l'lever cette barrire
insurmontable qui m'interdira sans retour un fol espoir, et
l'illusion dangereuse o je me laissais entraner. Je vais
vous rendre  vous-mme, ou plutt  l'original de ce portrait
si chri.

"Adieu, Caroline, adieu! Je m'gare; j'afflige sans doute
votre coeur sensible et gnreux, en vous laissant voir toute
la faiblesse du mien. Eh bien! chre Caroline, achevez de me
connatre; sachez que, quelque malheureux que je sois en vous
quittant, en renonant  vous pour jamais, je le serais mille
fois plus encore en demeurant auprs de vous, en usurpant des
droits qui ne doivent tre accords que par l'amour. Possder
Caroline et savoir qu'un autre possde son coeur; tre un
obstacle  son bonheur,  celui d'un ami qui m'est cher:
voil, voil ce que je n'aurais pu supporter, ce qui aurait
empoisonn mes jours; et votre flicit mutuelle peut encore y
rpandre quelque charme. Vous me la devrez cette flicit;
vous ne penserez  moi qu'avec attendrissement, avec
reconnaissance. Sr au moins de votre amiti, de votre
estime... Adieu, Caroline, je cours les mriter.

"Berlin, 5 heures du matin.

"De Potsdam, 10 heures du matin, en sortant de l'audience du
roi.

"C'en est fait, ils sont briss ces liens que votre coeur a
toujours repousss. Caroline, vous tes libre; mais bientt
vous serez  Lindorf... Ah! dites, dites-moi que vous tes
heureuse.... Il ignore encore le bonheur qui l'attend, et je
connais son amiti gnreuse. Le mme sentiment qui l'loigna
de Rindaw et de sa patrie l'engagerait peut-tre  s'y
refuser; mais il n'est plus temps, et ce motif m'a aussi
dcid  prvenir son retour. La lettre que je joins ici,
achvera de lever tous ses scrupules, et de lui prouver qu'il
fait le bonheur de son ami, en faisant le sien et celui de
Caroline.

"Il me reste encore  vous demander une grce. Caroline
pourrait-elle, dans ce moment, me refuser, ajouter encore 
mes peines? Non, je connais son coeur. Eh bien! j'exige de
votre amiti, de votre reconnaissance, que vous acceptiez
l'htel que vous habitez actuellement. Vous aimez sa
situation, votre appartement vous plat: Caroline, il est 
vous; il fut arrang pour vous, personne que vous ne
l'habitera jamais. Non, vous n'outragerez point, par un refus
cruel, un ami dj trop malheureux.

"Adieu, Caroline! Chre, trop chre Caroline! il est donc vrai
que vous n'tes plus  moi, que je n'ai plus aucun droit...
Mais je n'en eus jamais: c'est le coeur seul qui peut les
donner, et du moins j'en aurai  votre estime,  votre amiti,
 votre compassion. Si vous vouliez quelquefois m'crire, me
parler de votre bonheur... Mais non, non; je ne puis, je ne
pourrai jamais peut-tre crire  l'pouse de Lindorf. Si
Caroline de Lichtfield daigne me rpondre une fois, une seule
fois avant qu'elle porte un autre nom, sa lettre me trouvera
dans ma terre de Walstein, o je passe huit jours avant
d'aller  Dresde, auprs de ma soeur. Je pars  l'instant
mme... Quoi! je ne vous reverrai donc plus? Ces heures
dlicieuses passes  ct de vous ne reviendront jamais? Je
n'entendrai plus cette douce voix?... Que dis-je? vous serez
toujours prsente  mon imagination,  mon coeur,  ma pense;
je ne verrai que vous dans l'univers.

"Je joins ici l'acte de votre libert, une lettre  votre
pre, celle .....  votre poux, et la donation de l'htel.
Dites-moi du moins que tous ces papiers vous sont parvenus,
qu'ils assurent votre bonheur, et je n'aurai plus rien 
dsirer dans ce monde.

"EDOUARD DE WALSTEIN."

Enfin la berline est prte. Caroline ne se donne que le temps
de passer chez elle, d'y prendre le cahier de Lindorf: le
portrait, cause principale de l'erreur, est dans son sein.

Elle part, recommande aux postillons la plus grande diligence,
et malgr leur zle  presser les chevaux, elle trouve qu'elle
est mal obie. Le comte avait quelques heures d'avance sur
elle; mais elle fit aller si grand train, qu'elle arriva deux
heures aprs lui. Enferm dans son cabinet, livr  la douleur
la plus profonde, il sentait seulement qu'il avait perdu
Caroline, qu'il ne la reverrait jamais, et n'prouvait pas
encore les consolations que la vertu se procure  elle-mme.

Il n'avait cependant pas t tout  fait insensible aux
transports de joie que ses vassaux avaient fait clater en le
revoyant, et aux tmoignages touchants de leur attachement.

Louise, Justin et le vieux Johanes avaient t des premiers 
accourir,  se prcipiter aux genoux de leur bienfaiteur, 
lui prsenter leurs deux petits garons: Louise tait encore
prs d'accoucher. -- O monseigneur! lui dit-elle, votre arrive
me portera bonheur; j'aurai une petite fille que je dsire
tant; et puisque monseigneur est mari, si madame la comtesse
veut avoir la bont de lui donner son nom, c'est alors que
nous serons heureux.

Le comte ne put soutenir ce mot dchirant, il lui pera le
coeur. -- Hlas! mes enfants, je ne suis pas..., je ne suis
plus... Il ne peut achever; et les quittant brusquement, il
s'enferme dans son appartement.

Ils taient encore dans la cour avec une partie des habitants
du village, et s'affligeaient ensemble de l'air triste de leur
bon seigneur, lorsque Caroline arriva. Elle s'lance de sa
voiture, et sans faire attention  personne, elle s'crie: O
est-il? o est monsieur le comte? Wilhelm accourt. -- Quoi!
c'est madame la comtesse! -- Oui, mon cher Wilhelm, conduisez-moi
 l'instant auprs de votre matre.

Wilhelm marche devant elle, lui montre la porte du cabinet o
le comte s'est retir. Elle l'ouvre promptement, se prcipite
dans ses bras, en disant d'une voix entrecoupe: -- Cher et
cruel ami! as-tu pu quitter ainsi ta Caroline, qui t'adore,
qui n'aime que toi seule au monde, qui meurt si son poux
l'abandonne? Et penchant sa tte sur l'paule du comte, elle
l'inonde de ses larmes. Ses sanglots, la promptitude avec
laquelle elle est accourue, coupent sa voix, arrtent sa
respiration. Le comte la soulve dans ses bras, la place dans
un fauteuil et se jette  ses pieds. -- O Caroline! est-ce bien
vous?..... Un ange bienfaisant a sans doute pris vos traits.
Ce que je viens d'entendre serait-il possible? -- Ah! n'en
doute pas, n'en doute jamais; et dtachant vivement la chane
qu'elle avait sur le sein: Tiens, lui dit-elle, le voil ce
portrait que j'aime.... Regarde-le bien; vois, reconnais
l'objet qu'il reprsente; c'est lui qui possde uniquement mon
coeur; c'est  lui seul que je veux tre.

Le comte, ne concevant plus rien  ce qu'il entend, jette les
yeux sur cette peinture..... Grand Dieu! c'est lui, c'est
lui-mme, tel du moins qu'il tait avant son accident; mais
Caroline lui prouve trop qu'elle le voit toujours ainsi, et
qu'il n'a pas chang pour elle. Il est vrai qu'il ressemblait
tous les jours davantage  son portrait, et qu'il n'et pas
t possible de le mconnatre.

Mais par quelle circonstance trange ce portrait, dont le
comte ignorait mme l'existence, se trouvait-il entre les
mains de Caroline, attach sur son coeur, et l'objet de ses
plus tendres caresses? Il voit, il sent tout son bonheur; il
est prs de succomber sous le poids de tant de flicit, et
cependant il croit encore que c'est un illusion, un rve
enchanteur dont il craint le rveil. Il tmoigne  Caroline,
autant que son saisissement peut le lui permettre, sa surprise
et ses craintes.

Elle tire de sa poche, en rougissant, tous les papiers que lui
avait remis Lindorf. -- Tenez, lui dit-elle, lisez ceci, et
vous saurez tout.... Plus de secrets pour vous; ils m'ont
rendue trop malheureuse... Oui, j'ai aim Lindorf; j'ai du
moins cru reconnatre quelques rapports entre les sentiments
que j'avais pour lui et ceux que j'prouve  prsent.... Mais
jugez vous-mme de la diffrence. Quand il me laissa  Rindaw,
je pleurai, oui, je pleurai beaucoup; mais je fus bientt
console; bientt ce petit portrait me devint plus cher que
lui. Aujourd'hui, en recevant l'arrt cruel qui nous sparait,
je n'ai point pleur; non, pas une larme n'est sortie de mes
yeux; mais j'a cru que j'allais perdre la vie ou la
raison....; et si vous persistiez dans cet affreux projet,
c'est comme si vous me disiez: _Caroline, je veux que tu
meures_. Oh! dites-moi plutt que je suis encore  vous, que
j'y serai toujours.... Tenez, vous voyez bien que cet affreux
papier ne signifie plus rien, lui dit-elle en montrant l'acte
de divorce qu'elle avait dj dchir, et qu'elle jeta dans le
feu.

Le comte ne pouvait parler; ce qu'il prouvait tait au-dessus
de toute expression. Il couvrait de baisers les mains de
Caroline; il les pressait contre son coeur; il prononait des
mots entrecoups sans liaison et sans suite. Dans son dlire,
il baisait avec transport son propre portrait, qu'il regardait
comme la preuve de l'amour de sa Caroline.

Elle le pressa encore de lire le cahier. Il ne le voulait pas;
il fallait pour cela la perdre un instant de vue, s'occuper
d'autre chose que d'elle seule, cesser de la regarder:
c'taient autant d'instants retranchs  son bonheur. -- Non,
chre Caroline, n'exigez pas que je lise rien en ce moment.
Vous me permettez de lire dans votre coeur, d'y voir que je
suis aim; qu'ai-je besoin d'en savoir davantage? -- Mais le
mystre de ce portrait. -- Je sais qu'il vous est cher, que
c'est le mien, et cela me suffit. -- Sachez du moins comment
Lindorf m'apprit  vous connatre, par quels degrs l'estime
et l'admiration qu'il m'inspira pour vous ont enfin produit
l'amour. -- Quoi! Lindorf.... -- Je dois lui rendre justice;
c'est  lui que vous devez le coeur de votre Caroline. --
Comment! Lindorf?.... O gnreux ami! -- Il vous devait tout. --
C'est moi, c'est moi qui lui dois plus que la vie.

Alors il prit le cahier et le lut. Bientt Caroline vit couler
ses larmes au souvenir de la mort de son pre,  l'expression
de la reconnaissance et de l'amiti de Lindorf. Souvent il fut
oblig de s'interrompre; et, retombant aux genoux de Caroline,
il lui disait d'une voix touffe: Ah! c'est Lindorf qui
mrite d'tre aim. Caroline lui fermait la bouche de sa jolie
main, et le forait  reprendre sa lecture.

Il passa rapidement sur les vnements qu'il connaissait dj;
mais  l'poque de la connaissance de Lindorf avec Caroline,
son me entire tait attache sur le papier. Il dvorait
chaque phrase, chaque syllabe; il lisait des yeux seulement:
une telle lecture ne pouvait se faire  haute voix; mais
Caroline, les regards attachs sur lui, ne le perdait pas de
vue, et cherchait  dcouvrir les sentiments divers qui
l'agitaient.

Quand il eut fini, il lui rendit le cahier avec l'air le plus
pntr. Je le vois, dit-il, j'ai une pouse et un ami comme
il n'en fut jamais; ils se sont sacrifis pour moi, pour mon
bonheur..... Ah! Caroline, pourquoi m'avez-vous forc  lire
ce cahier? Pourquoi ne pas me laisser la douce illusion que
vous veniez de me donner? -- Une illusion! reprit-elle; ingrat!
quel nom vous donnez au sentiment le plus vrai! Oubliez-vous
que ce portrait est le vtre? Ce mot, prononc avec l'accent
le plus touchant, le plus persuasif, rendit au comte sa
confiance et son bonheur. A prsent, lui dit-elle, que vous
avez eu la complaisance de lire votre histoire et celle de
Lindorf, laissez-moi vous faire celle de mon coeur.

Alors elle raconta en dtail tout ce qui s'tait pass dans ce
coeur depuis l'instant qu'elle fut unie au comte; et
l'innocence avec laquelle elle crut aimer Lindorf comme un
frre, et son effroi lorsqu'elle crut l'aimer comme un amant;
puis la scne du jardin, celle du pavillon, sa douleur, ses
larmes, ses regrets, ses combats: rien ne fut oubli.

Elle lui raconta ensuite comment, entrane d'abord par
l'estime, l'admiration et la lecture de ses lettres  Lindorf,
elle avait commenc  s'attacher  lui,  chrir son portrait;
tout ce qu'elle avait prouv en recevant cette lettre o il
lui parlait de s'expatrier; le sentiment de dlicatesse ml
d'un peu de dpit qui avait dict sa rponse; celui qui la
priva de ses sens dans la cour du chteau de Ronnebourg. Je
vous le jure, lui dit-elle, c'tait l'motion seule de me
trouver aussi prs de vous, de revoir cet poux que j'avais si
fort offens, qui devait me har; Lindorf n'y entra pour rien;
depuis longtemps vous avez entirement effac l'impression
lgre qu'il avait faite sur mon coeur.

Le comte, enchant, l'coutait avec ravissement, et n'avait
garde de l'interrompre. Avec quel feu, avec quelle loquence
touchante et persuasive elle lui dtailla tout ce qu'elle
avait prouv pendant sa convalescence! Et depuis leur arrive
 Berlin, ses esprances, ses craintes, ses projets continuels
de le faire lire dans son me; la timidit qui la retenait;
cette envie de lui plaire, de l'attacher  elle, de le rendre
le plus heureux des hommes; son chagrin de n'y pas russir; sa
rsolution, de la veille, de s'entretenir avec lui, de lui
ouvrir son me, sa douleur extrme en apprenant son dpart;
son dsespoir en recevant ce fatal paquet; sa joie en voyant
clairement dans la lettre de son poux qu'elle tait aime:
tout fut exprim avec cette rapidit, cette loquence nave du
sentiment, qui ne peut laisser aucun doute.

A prsent, lui dit-elle, vous connaissez Caroline comme elle
se connat elle-mme; il ne me reste plus qu' vous peindre
son bonheur; mais peut-il s'exprimer? Elle aime, elle est
aime; elle ose le dire sans rougir; elle ose l'entendre et se
livrer  ses sentiments. Cher comte, actuellement que nos
coeurs s'entendent, jugez le mien d'aprs le vtre.

Il allait lui rpondre, et lui expliquer  son tour les motifs
secrets de sa conduite, lorsqu'il fut interrompu par Wilhelm.
Il entra en disant que les habitants du village, ayant appris
que cette belle dame tait madame la comtesse, ne voulaient
pas s'en aller qu'ils ne l'eussent revue, et demandaient avec
acclamation qu'elle voult bien reparatre un instant.

Caroline, conduite par son poux, descendit dans les cours du
chteau et fut reue avec des cris redoubls de _vivent
monsieur le comte et madame la comtesse_. Le comte leur fit
distribuer du vin et de l'argent.

Caroline, lui serrant la main de l'air le plus attendri, lui
disait doucement: O mon ami! ces bonnes gens ne se doutent pas
qu'ils clbrent vritablement l'poque de notre union et du
bonheur de toute notre vie... Ah! si vous permettiez... --
Permettre, ma Caroline..., ordonnez. -- Eh bien! faisons des
heureux, des heureux comme nous. Il y a srement dans cette
foule des jeunes gens qui s'aiment, marions tous ceux qui
voudront l'tre. Le comte lui baisa la main avec transport. --
Chre...., adorable Caroline! faisons mieux encore, ternisons
la mmoire de ce jour fortun. Puisque c'est ici que ma
Caroline m'est rendue, je veux que ce lieu se ressente 
jamais de mon bonheur; et je vais fonder  perptuit six
mariages toutes les annes.

Caroline se chargea d'annoncer elle-mme aux paysans cette
bonne nouvelle. Les cris, les acclamations, les bndictions
redoublrent: au milieu de ces tumultueux transports, on
aurait pu facilement distinguer les voix des jeunes amoureux,
qui criaient plus fort que les autres: _Dieu bnisse  jamais
nos bon matres!_

Le comte aperut Louise et Justin dans un coin de la cour avec
leur petite famille. Il les appela, et les prsenta 
Caroline: Voil, ma chre amie, lui dit-il, un mnage que vous
connaissez dj. -- Ah! sans doute, c'est la belle Louise?
Louise rougit, et s'embellit encore. Quoique les travaux
champtres et trois enfants eussent diminu sa fracheur, elle
tait encore frappante. -- Ah! oui, madame la comtesse, dit
Justin avec cette physionomie expressive et nave qui
annonait  la fois sa joie et sa candeur: c'est bien vrai
cela; c'est bien ma belle Louise. Il n'y a dans tout le monde,
je crois, que monseigneur qui ait une plus jolie femme, et
c'est bien juste; c'est sa rcompense de m'avoir donn ma
Louise.

Ce fut le tour de Caroline de rougir. Elle caressa les deux
petits garons, qui taient charmants; et s'apercevant de la
grossesse de Louise, elle prvint sa requte, et lui dit
qu'elle serait la marraine de l'enfant qu'elle portait. Louise
voulut se jeter  ses pieds, elle la retint; mais Justin s'y
prcipita, baisa le bas de sa robe, et se releva en disant:
Srement le bon Dieu m'aime bien, car il m'accorde tout ce que
je lui demande. Je lui ai tant demand ma Louise, qu'il mit au
coeur de monseigneur de me la donner; je n'ai demand aprs
cela qu'une Louise pour monseigneur, et voil qu'il l'a
trouve. A prsent, je vais lui demander pour vous deux petits
gars jolis comme les ntres, et vous verrez qu'ils viendront
tout de suite.

Caroline se dtourna, se baissa vers les petits _gars_, leur
donna  chacun un baiser et un ducat, pendant que le comte,
attendri, serrait la main de Justin, et jetait sa bourse dans
son chapeau. Pour chapper  leur reconnaissance, il proposa 
Caroline d'entrer dans les jardins; elle y consentit. C'tait
au mois de dcembre: l'air tait froid et nbuleux, la terre
couverte de neige et les bassins de glaons. Mais ni l'un ni
l'autre ne s'en aperurent; et jamais promenade du plus beau
printemps ne leur parut plus dlicieuse.

Il y a longtemps que l'on sait que l'amour peut tout embellir,
et qu'avec l'objet aim il n'est point de mauvaise saison. Les
jardins du comte taient d'ailleurs remarquables par leur
beaut, leur tendue, leur arrangement, et cits mme comme un
objet de curiosit pour les voyageurs. Caroline les avait peu
vus le jour de son mariage; elle ne les voit gure mieux 
prsent; mais elle s'y arrte quelque temps; enfin, le comte,
craignant pour elle le froid et l'humidit, la ramne au
chteau. Ils trouvrent une collation champtre prpare par
Louise. Elle s'tait hte d'aller chercher de la crme,
quelques fromages, des marrons, des rayons de miel, et une
pice d'un chevreuil que Justin avait tu. Voyez mon bonheur,
dit-elle, de l'avoir justement apprt hier pour rgaler notre
vieux pre! -- Le bon Johanes? s'cria Caroline; eh bien!
Louise, il faut qu'il en mange avec nous.

Louise courut le chercher. Il arriva appuy sur Justin, et
tremblant de joie plus encore que de vieillesse. Caroline et
le comte allrent au-devant de lui; ils le prirent chacun par
un bras, le placrent dans un fauteuil, et le comte lui
versant une rasade: Buvez ceci, bon Johanes,  la sant du
plus heureux des hommes: -- Et de celui qui mrite le plus de
l'tre, dit Justin. Le vieillard voulut aussi parler, mais il
tait trop mu, trop touch; il ne put que balbutier quelques
mots, et lever les yeux et les mains vers le ciel. Cependant,
aprs avoir bu un second verre  la sant de madame la
comtesse, et l'avoir longtemps regarde, il s'cria tout 
coup: Que Dieu soit bni d'avoir fait une si belle dame tout
exprs pour notre seigneur! Vous tes bien belle et bien
bonne, madame la comtesse; mais aussi vous avez un ange pour
mari. Si vous saviez quel bien il nous a fait! comme il a
mari ma Louise!

Une fois que le bon vieillard fut ranim par le vin, et en
train de parler, il ne pouvait plus se taire. Il raconta 
Caroline toute l'histoire du mariage de sa fille; et comme il
ne voulait point de Justin; et comme monseigneur l'attrapa; et
comme il leur donna une bonne ferme, et cent ducats comptant;
et comme il eut le malheur de se blesser en sortant de chez
eux; et comme ils le portrent au chteau, etc.

Caroline savait tous ces dtails par le cahier de Lindorf;
cependant elle coutait avec dlices. L'loquence simple et
nave de ce bon paysan, le ton pntr et vrai avec lequel il
racontait, le plaisir qu'il avait  parler, et surtout l'loge
de son poux  chaque instant rpt, l'attendrissaient
jusqu'aux larmes. Elle le regarda cet poux si chri et si
digne de l'tre; il tait mu comme elle. Elle lui tendit la
main avec un sourire, une expression, un regard qu'on ne peut
dcrire. C'taient l'amour, la vertu, le bonheur; ce seul
instant aurait suffi pour compenser un sicle de peines.

Johanes buvait, causait et s'animait toujours davantage. Il
parla de son mnage, des soins touchants que ses enfants
avaient de lui, de son cher Justin, qui tait le meilleur des
fils, des maris et des pres. Si c'tait  refaire, disait-il,
je lui donnerais ma Louise, quand mme il n'aurait pas un sou
vaillant; mais votre bont, monseigneur, n'y a rien gt. Et
ces petits marmots que je vois l autour de moi, comme a me
rjouit le coeur! comme a me rajeunit! Si seulement ma pauvre
Christine vivait encore! Mais,  propos d'elle, monseigneur,
qu'est-ce qu'est donc devenu son nourrisson, notre jeune baron
de Lindorf? J'ai vu a tout petit, moi; je suis son pre
nourricier, et je l'aime toujours. On nous avait dit qu'il
pousait la soeur de monseigneur, et nous tions bien aises: il
faut que les braves gens s'allient ensemble. Est-ce que c'est
donc vrai, monseigneur, qu'il est votre frre? -- Non, pas
encore; mais le sera bientt, j'espre, dit Caroline en se
levant, et remettant  Louise son fils cadet, qu'elle avait eu
tout ce temps-l sur ses genoux.

Ils comprirent qu'ils devaient se retirer. Louise en avertit
son pre; mais le bon vieillard se trouvait si bien dans son
fauteuil, entre le comte, la comtesse et la bouteille, qu'il
ne pouvait se rsoudre  la quitter. -- Laisse-moi encore ici,
ma fille; c'est le plus beau jour de ma vie:  mon ge, il
n'en reste pas beaucoup  perdre. -- Mais, mon pre, dit
Louise, nous embarrasserons monseigneur. -- Point du tout, mon
enfant; tu ne sais ce que tu dis. Je le connais mieux que toi;
c'est son plaisir de voir les heureux qu'il fait: n'est-ce
pas, monseigneur, que j'ai raison et qu'elle a tort? Mais 
prsent les enfants veulent en savoir plus long que leurs
pres.

Le comte sourit; Caroline se rassit en faisant un signe 
Louise; et le vieillard, content, commena une petite chanson;
il ne put l'achever. Je n'y entends plus rien, dit-il; le coeur
y est, mais je n'ai plus la voix que j'avais quand je
commandais l'exercice. C'est  toi, mon fils Justin: allons,
prends ton flageolet, joue un air  madame la comtesse; Louise
chantera; le petits danseront. Vous tes l comme de grands
nigauds; si je ne pensais  rien, moi, vous laisseriez
monseigneur et sa dame s'ennuyer ici comme des morts.

Caroline ayant dit qu'en effet elle serait bien aise
d'entendre le flageolet de Justin, il le prit, et joua
quelques allemandes que les deux petits garons dansrent avec
grce et gaiet. Leur mre suivait des yeux tous leurs
mouvements; et le vieillard riait et tait aux anges en
regardant le comte et la comtesse. Ne vous avais-je pas dit
que c'tait joli  voir? A prsent, Louise, chante la chanson
que ton mari a faite ces jours passs. -- Comment, Justin,
s'cria Caroline, encore un nouveau talent! Vous faites des
chansons! -- O mon Dieu! non, madame la comtesse; seulement de
temps en temps un petit couplet pour ma Louise. Il prluda sur
son flageolet, et Louise chanta avec une douce petite voix de
village:

  On dit que l'amour
  Ne dure qu'un jour
  Dans le mariage:
  C'est un conte que cela,
  Si l'on aime, on aimera
  Toujours davantage.

  Est-c' que le bonheur
  Refroidit le coeur?
  Non pas au village:
  Depuis que je suis heureux,
  Je sens augmenter mes feux
  Toujours davantage

  Plus content qu'un roi,
  Quand autour de moi
  J'vois mon p'tit mnage,
  Ma Louise et nos enfants;
  Je les aime, et je le sens
  Toujours davantage.


Louise se tut; Justin posa son flageolet, s'avana quelques
pas, et chanta ce couplet, qu'il venait de faire pendant que
sa femme chantait les prcdents:

  C'est  monseigneur
  Que de notre coeur
  Nous devons l'hommage.
  Je ne forme plus de voeux;
  Comme nous il est heureux,
  Qu' m' faut-il davantage?


Le comte et Caroline, mus, attendris, et surpris des talents
de Justin, lui donnrent les loges qu'il mritait. Sa
modestie et sa simplicit les surprirent plus encore: il ne
comprenait pas qu'on pt l'admirer.

C'est Louise, rptait-il, qui m'a appris tout cela; sans le
dsir de lui plaire, je ne saurais rien. -- Mais ce dernier
couplet, rptait Caroline, compos dans un instant! -- Oh!
pour celui-l, c'est monseigneur; je ne l'aurais pas trouv si
vite pour un autre...

Pendant la chanson, Johanes s'tait endormi profondment; ses
enfants le rveillrent  demi, et l'emmenrent. Le coeur de
Caroline tait si rempli de mille sensations, qu'elle avait
besoin de l'pancher. Ds qu'elle fut seule avec le comte,
elle se laissa aller  son attendrissement, et versa les plus
douces larmes. Ce vieillard, ces enfants, ce couple si uni; la
vnration, l'amour de ces bonnes gens pour le comte, qui
rejaillissaient sur elle: tout avait exalt son imagination et
sa sensibilit au point que son poux lui paraissait un tre
surnaturel, un dieu bienfaisant, qu'elle devait adorer et
qu'elle adorait en effet. Ces sentiments, si longtemps
comprims et retenus dans son coeur, elle ose  prsent leur
donner essor: elle ose dire et rpter au plus aim des hommes
qu'il l'est avec passion, qu'il le sera toujours; elle ose lui
chanter en entier cette romance qu'elle composa et chanta si
souvent loin de lui avec tant de douleur, cette preuve si
forte et si touchante de son amour! Elle la lui chante avec
une me, une expression surnaturelles. Des larmes inondent
encore ses joues; mais le comte ne peut se mprendre sur leur
objet: ce sont les larmes du bonheur; elles coulent doucement
et sans effort, et n'interrompent point ses doux accents. Le
comte les coute avec un ravissement, un transport qui va
jusqu'au dlire. Chaque mot, chaque vers, portent au fond de
son coeur la plus douce des convictions, celle d'tre aim de
cette pouse adore. C'est la voix cleste de Caroline qui lui
rpte: _toi que j'adore;_ c'est son regard enchanteur qui lui
demande: _o veux-tu chercher le bonheur?_ et qui lui dit en
mme temps qu'il l'a trouv.

Quand il serait rest le moindre doute au comte, ce moment
l'et tout  fait dissip: mais il n'en avait point. La nave
et tendre Caroline tait loin de savoir dissimuler. Elle
exprimait tout ce que son coeur sentait; et quand elle aurait
voulu se taire, on l'aurait lu dans ses yeux et dans son
sourire. On voyait d'abord que cette bouche charmante ne
pouvait profrer une fausset, et qu'elle tait l'organe de
l'me la plus pure et la plus sincre. Quand elle disait _je
vous aime_, ce seul mot valait tous les serments. Elle le dit
si souvent au comte dans le cours de cette heureuse journe,
qu'il dut tre persuad.

Ils souprent, au coin du feu, du chevreuil que Justin avait
tu fort  propos; car le comte, en partant pour sa terre,
abm dans sa douleur, n'avait pens  rien, et ce repas
simple fut sans doute le plus dlicieux qu'il et fait de sa
vie. Le manuscrit ne dit point si la force de l'habitude fit
qu'il se retira dans un autre appartement d'abord aprs le
souper. On laisse au lecteur le soin de le deviner. Pourquoi
prolonger les dtails? On aime trop  s'appesantir sur le
bonheur. Ajoutons seulement qu'ils auraient accept avec
transport tous les deux l'offre de passer leur vie entire
dans cette terre, loin de la cour, et sans autre ambition que
celle de se plaire; mais le comte devait trop  son roi pour
couter ce dsir. Brlant d'impatience de lui apprendre son
bonheur, d'anantir cette cruelle ide d'un divorce dont le
seul mot le faisait frmir, de lui prsenter une pouse
adore, et contente de l'tre, il supplia Caroline, ds le
lendemain matin, de consentir  partir pour Potsdam.

Elle rougit excessivement  cette proposition; mais se
remettant tout de suite, elle lui dit, avec un sourire
enchanteur: -- Il serait bien temps, n'est-ce pas, de n'tre
plus une sotte enfant? Eh bien! oui, mon cher ami, je vous en
prie, conduisez-moi aux pieds du roi. Il me grondera peut-tre,
il fera bien; mais je le gronderai aussi  mon tour. --
Vous, mon ange? -- Oui, moi-mme; je le gronderai bien fort
d'avoir sign cet affreux papier qui nous sparait pour
toujours.

Ils partirent donc, en promettant  Justin et  Louise de
revenir bientt  Walstein. La tendre Caroline le rpta avec
transport. -- Oh! oui, oui, nous reviendrons ici, nous
reviendrons, dit-elle en serrant la main de Louise, et jetant
un regard timide sur le comte: cette terre sera toujours pour
moi le sjour du bonheur.

A mesure qu'ils approchaient de Potsdam, le trouble de
Caroline augmentait. Elle n'avait pas revu le roi depuis le
jour de son mariage; et sentant combien il devait tre
mcontent d'elle, elle redoutait  l'excs ce moment. Le comte
s'efforait de la rassurer; il lui racontait mille traits de
la bont du grand Frdric, de cette affabilit qui lui
gagnait tous les coeurs, et le faisait adorer de ses sujets. --
Il est bien plus que mon roi, lui disait-il, c'est mon ami.
Oui, chre Caroline, c'est  mon ami que je vais prsenter
celle qui fait le charme de ma vie, et que je tiens de lui-mme.
Si vous aviez entendu, hier matin, comme il rsistait 
la cruelle grce que je lui demandais! Et lorsque enfin il
cda  mes perscutions, lorsqu'il signa ce fatal papier, et
qu'il me le remit, ce fut en me disant: -- Rflchissez encore,
mon cher Walstein; votre rsolution m'afflige. J'ai cru vous
rendre heureux, je crois encore que vous pourriez l'tre:
c'est avec regret que j'ai sign ceci; mais j'espre que vous
n'en ferez pas usage. -- Voil, Caroline, celui devant qui vous
allez confirmer le bonheur de son ami. -- Ils taient dj dans
les cours. Le comte descend, et laisse Caroline dans la
voiture. Le roi, suivant sa coutume, allait monter  cheval,
exercer lui-mme ses troupes. Il aperoit Walstein, et
s'arrte. -- Ah! vous tes l, comte? j'en suis bien aise. J'ai
pens  vous hier tout le jour. J'ai vu le chambellan, il ne
savait rien encore. Ne prcipitez rien; il faut que je parle
moi-mme  Caroline; j'ai peine  consentir... -- Ah! sire,
elle est ici. -- Qui donc? -- Elle, ma Caroline, ma femme, mon
amante, l'adorable pouse que Votre Majest m'a donne, et qui
m'en devient plus chre encore. --Vous extravaguez, comte. --
Non, sire; c'est hier, hier matin que j'tais un insens. Elle
m'a rendu la raison, le bonheur, la vie; elle m'aime, elle
veut tre  moi. Je me jette  vos pieds, et je vous demande
encore une fois Caroline, le plus grand de tous vos bienfaits.
Il tait en effet tomb aux genoux du roi, qui, ne comprenant
pas trop qu'une femme pt causer tout ce dlire, lui ordonna
en riant de se relever et de s'expliquer. Le comte obit; il
raconta au roi le dsespoir de Caroline, son arrive 
Walstein, et le dsir qu'ils avaient eu tous les deux
d'obtenir son pardon et la confirmation de leur union. Il
accorda l'un et l'autre avec joie, et voulut en aller assurer
lui-mme Caroline, qui attendait toujours dans sa voiture le
retour du comte. Elle fut bien mue en voyant le roi
s'approcher d'elle, et voulut descendre; mais le roi l'arrta,
et lui dit: -- Restez, madame la comtesse; c'est bien, trs-bien.
Oublions le pass; je suis fort content. Soyez toujours
unis, et donnez-moi beaucoup de sujets qui vous ressemblent.
Il serra la main du comte, salua Caroline, et les laissa
pntrs de cette bont si rare et si sublime lorsqu'elle se
trouve unie au rang suprme.

Ils prirent la route de Berlin, et rentrrent ensemble dans
cet htel d'o le comte s'tait comme banni pour toujours. Il
n'est pas besoin d'ajouter qu'ils y jouirent d'un bonheur
d'autant plus senti, qu'ils l'avaient achet par de cruelles
peines.

FIN.

Il y peut-tre des lecteurs attachs aux rgles strictes, qui
pensent qu'un pisode quelconque doit tre plac dans le corps
de l'ouvrage avant le dnoment, et qu'on ne peut plus rien
avoir d'intressant  leur dire lorsque le hros est heureux.
C'est pour eux que j'ai mis le mot fin aprs la runion du
comte et de Caroline (quoiqu'ils fussent bien loigns eux-mmes
de regarder leur histoire comme finie, tant que celle de
Lindorf et de Matilde ne l'tait pas). Il suffira sans doute
d'apprendre en deux mots  ces lecteurs-l que Lindorf et
Matilde furent unis dans la suite. L'histoire sera dans les
_grandes rgles;_ ils sauront tout ce qu'ils veulent savoir, et
n'auront pas besoin d'aller plus loin.

Mais nous aimons  penser qu'il est des lecteurs plus curieux,
ou plus sensibles, qui nous sauront gr d'entrer dans les
dtails d'un vnement qui ne peut leur tre indiffrent,
puisqu'il est si ncessaire au bonheur du comte et de
Caroline, qu'on ne peut mme imaginer qu'ils puissent jouir
d'un instant de _vrai bonheur_, tant qu'il leur reste quelque
inquitude sur le sort de Lindorf et de Matilde, et qu'ils
peuvent se regarder tous les deux comme la cause innocente,
mais bien relle, du malheur d'tres aussi chers et dont les
intrts sont aussi insparables des leurs propres. Une soeur
chrie, un ami intime, sont-ils donc des personnages
_pisodiques?_ Non, ce sont des parties d'un mme tout. Ceux qui
se rappelleront que le pauvre Lindorf est parti dsespr de
Ronnebourg sans qu'on sache ce qu'il est devenu; que
l'intressante et jeune Matilde, abandonne de celui qu'elle
aime, perscute par sa tante, vit dans les larmes et la
douleur, et qui n'auront aucun dsir d'apprendre comment ils
se sont runis; non, ceux-l ne sont pas dignes d'tre amis de
la sensible Caroline. C'est donc sans aucune crainte de ne pas
exciter l'intrt, que nous allons continuer _l'histoire de
Caroline_, et complter son bonheur.

SUITE DE CAROLINE

Le souvenir de Lindorf, et mme quelquefois celui de Matilde,
avaient souvent ajout aux tourments de Caroline, dans le
temps o il lui et t permit peut-tre de ne s'occuper que
d'elle seule; et bientt ce sentiment se rveille avec plus de
force par celui de son propre bonheur. A peine fut-elle
arrive chez elle, et seule avec le comte, qu'elle amena la
conversation sur un objet galement intressant pour tous
deux, en lui rendant la lettre inutile qu'il avait crite 
Lindorf. -- Mais, lui dit-elle, mon cher comte, vous disposiez
l d'un bien qui ne vous appartenait pas. Lindorf est 
Matilde; il faut que notre cher Lindorf devienne notre frre.
-- Plt au ciel! reprit le comte; mais vous oubliez... -- Quoi
donc? -- Que ce n'est plus Matilde qui peut faire le bonheur de
Lindorf. -- Et pourquoi? parce qu'il a aim quelques mois
Caroline de Lichtfield? Mais elle n'existe plus cette
Caroline-l; il ne la reverra jamais; et celle qu'il va
retrouver  sa place, Caroline de Walstein, ne peut lui
inspirer qu'une amiti fraternelle, qui ne nuira point  son
amour pour Matilde. Qu'il la revoie seulement, il ne
comprendra pas lui-mme qu'il ait pu l'oublier un instant. Je
voudrais tre aussi sre des sentiments de Matilde. Un mot
d'une de vos lettres  Lindorf m'inquite: vous paraissez
croire qu'elle ne l'aime plus, et que ce Zastrow.... O mon
Dieu! comme j'en serais fche!

Pour toute rponse, le comte chercha dans son portefeuille, et
donna  lire  Caroline la dernire lettre qu'il avait reue
de Matilde... Comme elle en fut touche! comme elle rpta
plusieurs fois, en la lisant: Pauvre enfant! aimable Matilde!
chre petite soeur! Eh! oui, sans doute, tu vivras avec nous;
tu retrouveras ton amant, ton frre et la plus tendre soeur. Et
rendant la lettre au comte: Mchant que vous tes! pourquoi ne
pas voler tout de suite  son secours? -- Pourquoi?... Ma
Caroline tait mourante; il n'y avait plus qu'elle pour moi
dans l'univers. -- Pauvre Matilde! du moins vous lui avez
rpondu? -- Oui; mais je voudrais  prsent qu'elle n'et reu
cette rponse, et j'avoue que son silence m'inquite...... --
Ah! Dieu! vous l'aurez afflige! Chre Matilde!...... Et, tout
 coup, se levant avec imptuosit et s'approchant du comte
les mains jointes, elle ajouta d'un ton vif et suppliant: Mon
ami, mon cher ami! ne me refusez pas ce que je fais vous
demander; de grce ne me le refusez pas: partons demain;
allons  Dresde; allons chercher Matilde; je brle de la
connatre, de vivre avec elle, de porter la joie et la
consolation dans son coeur. Relisez sa lettre, et vous ne
balancerez pas un instant; pensez qu' prsent, peut-tre,
elle est dans les larmes et la douleur. Oh! comme je me les
reproche ces larmes dont je suis la cause! Chre petite
Matilde! c'est donc moi, moi seule qui lui enlevais son ami,
qui la privais de son frre! Que de torts j'ai  rparer avec
elle! En vrit, je ne puis avoir un seul instant de vrai
bonheur que je ne la voie heureuse, heureuse comme moi-mme.

Elle parlait avec tant de feu, sa physionomie exprimait tant
de choses, elle tait si belle dans ce moment-l, que le comte
tomba presque involontairement  ses genoux, et resta
longtemps la bouche colle sur sa main sans pouvoir prononcer
un mot. -- Eh bien! reprit-elle avec impatience, nous partirons
demain, n'est-ce pas? -- Adorable Caroline, s'cria le comte,
vous savez donc lire dans mon coeur? L'absence de ma soeur,
l'ide de la savoir malheureuse, pouvaient seules altrer ma
flicit; mais vous quitter, Caroline, ou vous proposer un
voyage dans cette saison rigoureuse, tait au-dessus de mes
forces. -- Vous plaisantez, je crois; la saison est toujours
belle quand on voyage avec ce que l'on aime et qu'on va
chercher une amie.

Le comte ne rsista plus et les prparatifs du voyage furent
bientt faits, grce  l'aimable empressement de Caroline. Ils
furent de bonne heure le lendemain sur la route de Dresde,
jouissant d'avance et du plaisir de Matilde, et de sa
surprise. Le comte ne lui avait jamais parl de son mariage,
et l'embarras de lui cacher ou de lui expliquer ses projets
avait aussi caus son silence. -- Nous la ramnerons avec nous,
disait Caroline; nous ne nous quitterons plus. Je vais enfin
avoir une amie; et c'est  vous encore que je devrai ce bien
si longtemps dsir. Il ne manquera plus que Lindorf  notre
bonheur. Mais vous dites qu'il ne peut tarder  venir; nous
les marierons d'abord, et nous jouirons ensemble de tout ce
que l'amour et l'amiti ont de charmes. Chaque mot de Caroline
transportait le comte, l'enivrait de tendresse et bonheur. La
manire franche et naturelle dont elle parlait de Lindorf, son
dsir de le voir uni  Matilde, devaient dissiper jusqu'
l'ombre mme du doute; mais il tait loin d'avoir l-dessus
les mmes esprances qu'elle, et de croire que jamais Lindorf
pt s'unir  Matilde. Il lui paraissait impossible qu'aprs
avoir aim Caroline ou pt revenir  quelque autre objet; et,
bien dcid  ne pas donner sa soeur  un poux prvenu pour
une autre femme, il ne formait d'autre projet que celui de la
soustraire  la tyrannie de sa tante et de M. de Zastrow, de
la dtacher insensiblement de Lindorf, et de lui faire
attendre doucement, dans le sein de l'amiti fraternelle, un
poux qui n'et pas aim Caroline, et qui mritt mieux que
l'ingrat Lindorf le coeur et la main de Matilde. Quant 
Lindorf lui-mme, le comte tchait d'carter son souvenir;
mais il y russissait faiblement; et, mme  ct de sa chre
Caroline, mme au comble du bonheur, un profond soupir
s'chappait quelquefois de son coeur oppress, en pensant que
ce bonheur tait aux dpens de son ami; que Lindorf tait
malheureux; qu'il le serait toujours; qu'il ne le faisait
revenir dans sa patrie que pour le rendre tmoin de la
flicit de son rival, et ranimer peut-tre dans le coeur de la
pauvre Matilde des sentiments que l'absence seule de Lindorf
pouvait teindre.

Occup de ces tristes penses, et du soin de les cacher 
Caroline,  qui ces douces illusions faisaient tant de
plaisir, qu'il ne pouvait se rsoudre  les lui ter 
l'avance, ils ne s'apercevaient ni l'un ni l'autre que
l'impatience d'arriver les faisait voyager avec une rapidit
dont la jeune comtesse se ressentit enfin. Ses forces
n'galaient ni son courage ni le sentiment qu'il l'animait: le
soir de la seconde journe; elle pria le comte de s'arrter,
pour cette nuit-l, dans un petit village o ils taient prs
d'arriver. Il y consentit; mais, se dfiant de la manire dont
ils y seraient, il envoya un de ses gens en avant pour
s'assurer au moins d'un logement.

Il ne tarda pas  revenir, et ramenait avec lui l'hte d'une
mauvaise petite auberge qui se trouvait dans le lieu. Jugeant
 l'quipage que c'tait un grand seigneur, il craignait de
perdre cette aubaine, et venait lui-mme pour le dcider 
s'arrter chez lui. Il n'avait cependant que deux chambres 
deux lits chacune, et toutes les deux taient retenues par un
jeune homme et sa femme, arrivs de la veille. Une blessure
que le mari avait au bras, et qui s'tait rouverte par le
mouvement de la voiture, les retiendrait l peut-tre encore
quelques jours. Pour s'assurer les deux chambres, ils les
avaient payes d'avance; mais cela n'embarrassait point
l'hte, qui tait un gros paysan  mine joviale. -- Pardieu!
disait-il, ils pourront bien vous cder une de leurs chambres;
qu'ont-ils besoin d'en avoir deux? Ils s'aiment tant! Ils sont
beaux comme des anges; ils ne se quittent pas un instant de
tout le jour: eh bien! ils ne se quitteront pas de la nuit;
et, malgr leur micmac de deux chambres, je crois qu'ils n'en
seront pas fchs.

Tout en parlant, ils arrivrent devant l'auberge. Le comte,
toujours honnte, crut qu'il devait aller lui-mme prier ces
trangers de les recevoir pour cette nuit-l, et de donner au
moins un des lits d'une des chambres  la comtesse; en
attendant, l'htesse la conduisit dans la sienne. Le comte
monte un mauvais escalier obscur. Il voulait se faire
annoncer; mais l'hte, peu au fait des rgles de la politesse,
l'introduit dans une espce d'entre, au fond de laquelle
tait une porte ouverte, lui dit: Vous les trouverez l, et le
quitte.

Il fallait donc s'annoncer soi-mme. Il s'avance, et voit, 
l'autre bout d'une longue chambre, une femme mise trs-lgamment,
occupe  nouer autour de cou d'un homme plac
dans un fauteuil, un mouchoir noir qui devait lui servir
d'charpe et soutenir un bras bless. Dans cette attitude, une
main trs-blanche et trs-jolie se trouvant prs de la bouche
de jeune homme, il la baisait avec passion.

Ce tableau tait fait pour intresser le comte; il n'osait les
dranger et contemplait en silence ce couple qui lui retraait
son propre bonheur. Craignant enfin d'tre indiscret, il
voulut se retirer doucement; mais la jeune dame ayant fini se
tourne par hasard du ct de la porte, le voit, fait un cri
perant, et s'lance dans le bras du comte, immobile
d'tonnement, en disant: -- Eh! grand Dieu, c'est mon frre,
mon cher frre! A ce cri, Lindorf, car c'tait lui-mme,
oublie sa blessure, se lve avec prcipitation. -- O mon Dieu!
Walstein! serait-il vrai?..... Oui, c'est lui-mme; et du bras
qui lui reste libre il le presse contre sa poitrine, pendant
que Matilde se jette  son cou, lui baise la main, et fait des
sauts de joie. -- Oui, c'taient Matilde et Lindorf. Le comte
n'en peut plus douter; c'est sa soeur, c'est son ami qu'il
presse dans ses bras. Quand ses sens se refuseraient  le
croire, son coeur mu le lui dirait. Sans pouvoir comprendre
quel miracle les runit, il en jouit avec transport. Pendant
quelque minutes, les noms de Lindorf, de Matilde, de Walstein,
ma soeur, mon frre, mon ami, des cris de joie, des
exclamations, furent tout ce qu'on put articuler; le comte y
mlait le nom de Caroline. Elle est ici, avec moi, dit-il
enfin: chre Matilde! nous allions vous ..... Elle est ici. --
Ma soeur est ici? s'crie Matilde..... Et, plus lgre qu'une
biche, elle est dj au bas de l'escalier, et bientt dans les
bras de Caroline, qui la reconnut aisment au portrait que lui
en avait fait Lindorf, et plus encore  ses tendres caresses,
et au nom de _chre soeur_ qu'elle rpte en l'embrassant. Le
comte et Lindorf la suivirent de prs. La surprise de Caroline
augmente; mais cette surprise, jointe au plaisir le plus pur,
fut tout ce qu'elle prouva. Lindorf n'est plus que son frre
et son ami, elle ne balance pas  l'embrasser avec cette
tendresse franche et naturelle qui caractrise si bien la
vritable et simple amiti.

Je puis donc vous appeler mon frre, lui dit-elle, et vous
assurer de mon amiti! Oh! combien j'aimerai l'ami de mon cher
Walstein et l'poux de ma chre Matilde!

Cette manire ingnieuse de rappeler d'un seul mot  Lindorf
les relations qui devaient les unir dsormais eut son effet.
En apprenant qu'il allait revoir Caroline, il s'tait senti si
mu, si peu sr de lui-mme, qu'il avait trembl de cette
entrevue; mais la manire dont elle le reut, le ton qu'elle
sut mettre au peu de mots qu'elle pronona, la prsence du
comte, celle de Matilde lui imposrent. Lindorf est surpris
lui-mme de ne plus voir, dans cette Caroline qu'il avait si
fort redoute, que la femme de son ami, la belle-soeur de
Matilde, une amie respectable, qui ne lui inspirait plus que
des sentiments doux et tranquilles qu'il osait avouer. -- Oui,
lui rpondit-il avec feu, oui, Caroline, appelez-moi votre
frre, votre ami, l'ami de Walstein; je sens que je suis digne
de tous ces titres qui me sont si chers, si prcieux. Et
saisissant la main de Matilde: cher comte! vous me faisiez
revenir en me promettant le bonheur. Voil le seul o
j'aspire; que je reoive de vous cette main qui me fut promise
une fois, et dont je vous jure que je sens tout le prix.

On comprend la rponse du comte; elle fut accompagne du plus
vif dsir d'apprendre quel trange vnement les avoir runis;
s'ils taient maris ou non; ce que c'tait que cette blessure
de Lindorf; o ils allaient; d'o ils venaient; enfin
l'explication d'une nigme qui lui paraissait impntrable.

On suppose et l'on espre que le lecteur partage un peu cette
curiosit: qu'il ait donc la bont de se transporter dans une
chambre de la petite auberge o cette singulire rencontre
avait eu lieu. Qu'on se reprsente les quatre personnes les
plus heureuse qu'il y et alors sur la terre, prouvant tout
ce que l'amour et l'amiti ont de plus doux, assises autour
d'un pole antique, parlant d'abord toutes  la fois, faisant
des questions les unes sur les autres sans attendre les
rponses. Voyez Matilde, la gentille petite Matilde pleurer et
rire tour  tour, embrasser son frre et puis Caroline, tendre
une main  son cher Lindorf, et tout  coup, d'un petit ton
grave et srieux, leur imposer silence  tous, et demander un
quart d'heure d'audience pour raconter mon histoire, disait-elle
en se redressant; car je suis toute fire d'avoir une
histoire  faire. Elle est presque aussi singulire, dit-elle
 son frre, que les beaux contes que vous me faisiez quand
j'tais petite fille.

On parvient  se taire,  l'couter; on se serre autour
d'elle; elle s'adresse au comte, et commence ainsi:

Il y avait une fois un oiseleur...

Un oiseleur! s'crirent-ils tous  la fois. -- Eh! oui, un
oiseleur, reprit-elle sans se dconcerter. Avant d'en venir 
mon histoire, je veux raconter  mon frre une petite fable,
lui donner une question  dcider; et quoi que vous disiez,
j'en reviens  mon oiseleur; j'aurai bientt fini. Cet
oiseleur donc avait, par mille ruses, fait tomber dans ses
filets un pauvre petit oiseau. Oh! comme il tait malheureux
le pauvre petit oiseau! comme il se dbattait dans les piges
qu'on lui avait tendus! comme il appelait tous ses amis  son
secours! Mais l'oiseleur faisait en sorte qu'aucun de ses amis
ne l'entendt. Enfin il vint une linotte voler autour des
filets dont il tait entortill. Pauvre petit oiseau! lui
dit-elle, tu crierais bien plus fort si tu savais ce qui t'attend;
demain on coupera tes ailes; on t'tera pour toujours ta
libert; on t'enfermera avec un oiseau que tu n'aimes point,
et tu ne reverras jamais celui que tu as laiss dans les airs.
Le petit oiseau cria bien fort; la linotte en fut touche, et
lui dit: Voyons s'il n'y a pas moyen de te sauver. Ils
travaillrent si bien tous les deux, que, crac! une maille du
filet s'chappe, le petit oiseau sort la tte, et puis le
corps, et puis les ailes: il les tend, il s'envole, il va
tout joyeux retrouver ses amis et le bonheur.

A prsent, mon frre, dites-moi lequel des deux a tort:
l'oiseleur qui tait au petit oiseau sa libert, ou le petit
oiseau qui a su la retrouver? -- Ah! c'est l'oiseleur sans
doute, s'cria le comte enchant des grces, de la finesse et
de la navet qu'elle avait mises dans son apologue. Le
charmant petit oiseau n'aura jamais tort avec moi: quand mme
ma raison le condamnerait, mon coeur l'approuvera toujours.
Matilde se jeta dans ses bras de l'air le plus attendri. J'ai
retrouv mon frre! s'cria-t-elle; et sa bont touchante
m'assure plus encore que je n'ai rien  me reprocher! Oh!
comme j'ai bien fait de quitter les mchants qui me faisaient
douter de son amiti? -- Douter de mon amiti..., vous,
Matilde? Expliquez-vous, de grce. -- Et bien, reprit-elle avec
vivacit, on a eu la cruaut de me dire..., de me prouver
mme, que vous ne m'aimiez plus, que vous ne m'criviez plus;
que vous ne me verriez plus; que vous me dfendiez de penser 
Lindorf; que vous m'ordonniez d'pouser Zastrow; que vous
tiez reparti pour la Russie; enfin, que je n'avais plus de
frre: car c'tait la mme chose...

Ici la respiration lui manqua, et des torrents de larmes
coulaient sur ses jolies joues rondes et couleur de rose. Elle
souriait en mme temps: ces pleurs ressemblaient  ces ondes
subites d't lorsque le soleil claire l'horizon, et qu'on
voit  travers les grosses gouttes de pluie, briller des
nuages blancs mls d'un rouge tendre. -- Ne suis-je pas bien
enfant? dit-elle quand elle put parler; je sais que tout cela
n'est pas vrai; je jouis de la ralit; vous tes l; vous
m'aimez, et la seule supposition du contraire m'afflige
encore. Mais me voil console, et prte  vous donner tous
les dtails que vous voudrez sur l'histoire du petit oiseau.

Avant qu'elle comment, le comte lui fit plusieurs questions
sur ce qu'on avait suppos contre lui. Sa tante avait
intercept et soustrait la lettre o il promettait  sa soeur
de venir bientt  Dresde et de la laisser libre. Elle
arrangea  sa manire celle qu'il lui crivait  elle, et la
lut  Matilde; le dsir qu'elle poust Zastrow fut chang en
_ordre positif;_ le voyage de Lindorf en Angleterre devint
_inclination et un projet de mariage avec une Anglaise;_ la
lettre du comte, date de _Ronnebourg_, le fut de _Ptersbourg;_
et l'innocente Matilde, voyant l'criture de son frre, fut la
dupe de tous ces artifices. La prochaine arrive du comte
allait sans doute les dcouvrir, mais on esprait engager
Matilde  se marier auparavant; et puisque le comte le
_dsirait_, il pardonnerait aisment.

Il est certain qu'avec un caractre moins dcid que celui de
Matilde, sa tante serait parvenue  son but; mais elle trouva
une fermet, une rsistance, que rien ne put branler. Elle
paraissait inconcevable au jeune de Zastrow, qui n'avait pas
imagin jusqu'alors qu'une femme pt rsister au bon ton, aux
grces,  l'lgance, qu'il avait acquis dans ces voyages. Un
an de sjour  Paris, des liaisons de jeux avec quelques rous
 la mode, des succs pays au poids de l'or avec des
actrices, l'avaient si pleinement convaincu de son mrite
irrsistible, qu'il croyait n'avoir qu' paratre pour tout
subjuguer sans se donner la moindre peine.

Il laissait  sa tante le soin de faire sa cour, et pensait
que Matilde lui en devait de reste quand il lui avait jur sur
sa parole d'honneur, qu'elle tait _jolie comme un ange;_ que sa
forme tait dlicieuse; que sa physionomie avait quelque chose
de franais; qu'elle tait presque aussi bien que mademoiselle
D. de l'Opra; qu'elle chantait comme mademoiselle R.; que ds
qu'elle serait sa femme, il la mnerait  Paris, o
certainement elle ferait _sensation:_ et il disait cela en se
regardant au miroir, en admirant sa jambe, en s'interrompant
pour montrer une breloque nouvelle, une mode du jour.

Voil, disait Matilde, quel est l'tre dont ma tante est
enthousiasme, auquel elle voulait unir mon sort, et dont elle
ne cessait de me vanter la figure, l'esprit et la passion.
Pour moi, j'avoue que je n'ai su voir qu'un homme bien blond,
bien suffisant, bien goste, n'aimant que lui seul au monde,
et ne me faisant l'honneur de penser  moi que parce que
j'tais la soeur de favori du roi, et l'hritire de madame de
Zastrow.

Je ne cachais point me faon de penser  ma tante ni sur son
neveu, ni sur Lindorf. Elle savait combien je hassais l'un et
combien j'aimais l'autre, et ne cessait de chercher  dtruire
ces deux sentiments. -- Vous voyez bien, me disait-elle, que
votre frre a chang d'avis. -- Oui, ma tante, mais son avis ne
change pas mon coeur. -- Votre Lindorf ne vous aime plus. -- Est-ce
que je dois me punir de son infidlit? -- Vous ne le
reverrez jamais. -- A-t-on besoin de voir pour aimer et pour
tenir ce qu'on a promis? -- Mais sa lgret vous dgage. --
Point du tout: c'est lui que sa lgret dgage; mais si je ne
suis pas lgre, est-ce ma faute  moi? Dpend-il de lui, de
vous, de moi-mme, de qui que ce soit au monde, que je ne
l'aime plus et que j'en aime un autre?

Ces conversations finissaient ordinairement assez mal; j'tais
tour  tour gronde, caresse, flatte, menace; et, malgr
tout mon courage, j'tais au dsespoir. Enfin, je pris le
parti d'crire, non pas  vous, mon frre, je vous croyais au
fond de la Russie: on aurait pu me marier dix fois avant votre
rponse; j'tais d'ailleurs un peu pique de votre abandon, de
votre silence, et j'crivis  Lindorf. -- A Lindorf! en
Angleterre? Saviez-vous son adresse? -- Je ne savais pas mme
s'il tait bien vrai qu'il y ft: quelquefois je me donnais le
plaisir de croire qu'on ne m'avait dit que des mensonges;
cependant tout semblait les confirmer.

J'crivis donc: ce fut un moment de bonheur et de consolation;
et quoique ma lettre restt dans mon portefeuille ds qu'elle
fut crite, je me crus beaucoup moins malheureuse. Il est vrai
que j'avais un lger espoir de dcouvrir si Lindorf tait en
Angleterre, et peut-tre mme de la lui faire parvenir: voici
sur quoi je le fondais.

A mon arrive  Dresde, mademoiselle de Manteul, fille
aimable, mais plus ge que moi, m'avait prvenue par mille
politesses; les liaisons de sa famille avec ma tante me
mettaient  mme de la voir souvent. Ayant perdu depuis
longtemps sa mre, vivant seule avec un vieux pre goutteux et
un frre cadet, elle jouissait d'une libert qui rendait sa
maison et son commerce trs-agrables pour une jeune personne.
Elle tait continuellement chez moi, ou m'attirait chez elle.
Flatte de l'amiti que me tmoignait une grande demoiselle de
vingt-cinq ans, je rpondis  ces avances, et nous finmes par
nous lier autant que la diffrence de nos ges pouvait le
permettre. Quoiqu'elle ft tout au monde pour me la faire
oublier cette diffrence, et que je dsirasse avec passion
d'avoir une confidente, je n'avais point encore os lui avouer
le secret de mon coeur. Un air un peu dcid, suite de son
ducation; sa liaison intime avec ma tante,  qui elle faisait
une cour assidue; l'amiti qu'elle tmoignait  M. de Zastrow;
tout me faisait craindre de trouver en elle un censeur de
plus. Il me semblait que je me serais plus volontiers confie
 son frre, dont l'ge tait plus rapproch du mien, et que
son caractre doux et sensible devait rendre plus indulgent;
mais il tait li aussi avec M. de Zastrow. D'ailleurs, il
paraissait viter les occasions d'tre avec moi, plutt que de
les rechercher; et, peu de temps aprs, il annona qu'il
allait voyager pour quelques annes.

Oh! quand j'appris qu'il commenait par l'Angleterre, comme
mon coeur palpita! comme j'aurais voulu lui confier alors mon
secret, le prier de s'informer de Lindorf, le charger de ma
lettre! J'en cherchai le moment; mais, trop occup des
prparatifs de son dpart, des regrets de quitter sa famille,
je le vis peu, ou plutt je ne pus prendre sur moi d'entamer
avec lui cette conversation. Souvent je m'approchais de lui;
je lui parlais de l'Angleterre,de son dpart prochain; mais
si je voulais essayer d'ajouter un mot sur l'objet qui
m'intressait uniquement, je me troublais, je ne savais plus
comment m'exprimer, et je finissais par me taire, en
rougissant comme si j'avais parl, ou qu'on et pu deviner ma
pense.

Mademoiselle de Manteul, presque toujours en tiers avec nous,
voyait mon embarras et l'augmentait par ses plaisanteries.
Enfin, son frre tait parti que je cherchais encore comment
je pourrais m'y prendre pour lui parler de Lindorf et lui
donner ma lettre. Je fus dsole d'avoir manqu cette occasion
de la lui faire parvenir.

Il me restait une ressource, mon amie pouvait l'envoyer  son
frre; mais il fallait pour cela lui faire un aveu complet,
l'intresser  mon amour. Pour amener cette confidence, je lui
parlais  tout moment de l'Angleterre, de son frre, des
lettres intressantes qu'elle en recevait, du bonheur d'avoir
une correspondance avec quelqu'un qu'on aime; mais je n'avais
pas encore os prononcer le nom de Lindorf.

Un matin, elle entre chez moi, et jette une lettre sur mes
genoux: Tenez, me dit-elle, vous qui croyez qu'il est si doux
de recevoir des lettres, je vous fais prsent de celle-l,
aussi bien elle aurait d vous tre adresse. Mon frre
m'crit, il est vrai; mais c'est uniquement pour me parler de
vous. -- De moi? -- Oui, de vous, petite mchante. Vous tes la
cause de son absence; vous me privez de mon frre: lisez et
rappelez-le bien vite.

Je n'y comprenais rien encore; j'ouvris presque machinalement,
et je fus bientt au fait. Le jeune Manteul confiait  sa soeur
des sentiments que j'tais bien loin de pouvoir partager et
qui m'affligrent; je ne voulais pas lire plus loin que la
premire page.

Bon Dieu! de quel plaisir j'allais me priver! Mon amie
m'oblige  continuer; je tourne ce papier avec un mouvement de
dpit et de chagrin,  peine ai-je parcouru des yeux cette
seconde page, que j'entrevois au bas un nom.... Oh! comme mon
chagrin s'vanouit pour faire place au plaisir le plus pur!
C'est ce nom si cher  mon coeur, si prsent  ma pense; oui,
c'est le nom de mon ami Lindorf que je vois en toutes lettres:
_M. le baron de Lindorf, capitaine aux gardes_. Ah! je ne me
trompe point: c'est lui, c'est bien lui-mme. J'ai dj lu
l'article en entier; j'ai fait un cri de joie; j'ai press la
lettre contre mon coeur, contre mes lvres; j'ai pleur et ri
tout  la fois, comme si j'eusse t seule; et, voyant tout 
coup devant moi la mine tonne de mademoiselle de Manteul, je
me suis jete dans ses bras, et j'ai cach dans son sein mon
trouble et mon motion. Elle m'en demande la cause; elle me
fait relever doucement. Matilde, me dit-elle, mais, ma chre
Matilde, qu'avez-vous donc? Qu'est-ce qui vous agite  cet
excs? -- Ah! voyez, voyez; lisez vous-mme, lui dis-je en lui
montrant l'article de la lettre; je vous expliquerai tout; et
pendant qu'elle lit, je cache encore mon visage sur son
tablier.

"J'ai eu le bonheur, disait M. de Manteul  sa soeur, de
rencontrer  Hambourg M. le baron de Lindorf, capitaine aux
gardes du roi de Prusse, et cette connaissance deviendra,
j'espre, une liaison intime. Nous avons fait la traverse
ensemble; nous avons pris un mme logement; nous ne nous
quittons point, et nous nous convenons  merveille. Il est,
comme moi, triste, occup; il regrette aussi sa patrie: sans
en tre encore aux confidences, je parierais que son coeur
n'est pas plus libre que le mien."

Ah! m'criai-je alors en relevant la tte et joignant les
mains, il n'est pas vrai donc qu'il aime en Angleterre, qu'il
s'y marie, qu'il y est depuis six mois? Oh! mon coeur me le
disait bien! -- Mais qui donc? reprit mon amie: connaissez-vous
ce baron de Lindorf? -- Si je le connais!... -- Mais
l'aimeriez-vous? -- Ah! si je l'aime!.... Enfin, de questions en
questions, je fis  mademoiselle de Manteul une confidence
entire de mes sentiments et de ma situation actuelle. Je lui
racontai, mon cher frre, vos liaisons avec Lindorf, votre
dsir de nous unir; mais il faut toujours garder pour soi
quelque chose, je ne lui dis pas comme vous aviez chang; je
lui confiai cependant les doutes qu'on me donnait sur Lindorf;
son silence semblait les confirmer.

Cependant il tait possible, et je cherchais  me le
persuader, que la difficult de me faire parvenir ses lettres
en ft la cause. Mon frre n'tait plus dans ses intrts; il
le savait sans doute; et cette _tristesse_, et cet air _occup_,
et ces _regrets sur sa patrie_, et cet _attachement_ que Manteul
lui souponnait, rien ne m'tait chapp, et tout ranimait mes
esprances.

Mon amie m'avait coute avec l'intrt le plus vif et le plus
marqu. Quand j'eus fini, elle m'embrassa tendrement. Pauvre
petite Matilde! pourquoi ne m'avez-vous pas dit plus tt tout
cela? Votre confiance me fait un plaisir si grand, et vous me
la refusiez! -- Je craignais que vous ne prissiez contre moi le
parti de Zastrow. -- Moi? oh! comme j'en suis loigne! Je ne
puis assez approuver votre rsistance; mais vous finirez peut-tre
par cder? -- Ah! jamais, jamais de ma vie; je ne puis, je
ne veux aimer que Lindorf. -- Dites aussi que vous ne devez
aimer que lui; vous devez vous regarder comme absolument
engage, comme dj marie: ce serait un crime, un parjure que
d'en pouser un autre. -- Ah! je le pense bien ainsi; mais....
-- Mais, qu'est-ce qu'il fait en Angleterre ce Lindorf? --
Hlas! je l'ignore, je ne puis le comprendre; depuis plus de
six mois, je n'ai pas de ses nouvelles. -- Et vous pouvez
rester ainsi? Que ne lui crivez-vous?... C'tait aller  mon
but; aussi je rpondis vivement: -- Oh! je lui ai crit. -- Eh
bien? -- Ma lettre est dans mon portefeuille. -- Il est sr
qu'elle y produit un grand effet! Enfant que vous tes!
donnez-la moi cette lettre, elle partira ce soir, et votre ami
l'aura dans huit jours.

Comme je j'embrassai! Cependant les sentiments de son frre me
revinrent dans l'esprit. Quelle bont charmante! je craignis
d'en abuser, et je dis en hsitant: Mais M. de Manteul
voudra-t-il?.... -- La commission est un peu cruelle, j'en conviens;
mais il faut le gurir. Assommer tout  coup cet amour
inutile, c'est lui rendre un service: allons, donnez. -- La
lettre tait sortie du portefeuille; je me la laissai
doucement arracher: elle tait dj cachete. -- Lui promettez-vous
positivement, me dit mon amie, de n'tre jamais qu' lui,
de ne pas pouser Zastrow? -- Oh! trs-positivement. -- Fort
bien; cela tranquillise ma conscience. Je crois servir deux
poux perscuts:  prsent, laissez-moi faire, et soyez sre
de mon zle. En attendant la rponse de cette lettre, il faut
gagner du temps. Envoyez-moi souvent Zastrow; je lui parlerai,
je le flatterai; vous ne prendriez jamais sur vous de le
tromper? -- Oh non! je ne cesse de lui rpter que j'aimerai
toujours Lindorf. -- Et qu'est-ce qu'il vous rpond? -- Qu'il ne
croit pas  la constance ternelle. -- Il n'y croit pas? Ah! je
le comprends bien; mais on saura lui prouver de quoi les
femmes sont capables, n'est-ce pas, chre Matilde? -- Je le lui
promis de bien bonne foi; et je rentrai chez moi plus dcide
que jamais  la rsistance la plus ferme.

Ici, le comte s'approcha de Lindorf, et lui dit en riant
quelques mots  l'oreille, auxquels il rpondit sur le mme
ton. Les dames, surtout Matilde, voulaient savoir ce que
c'tait. -- Vous le saurez, je vous le promets; mais, chre
Matilde, achevez votre histoire: vous en tiez  la tendre
amiti de mademoiselle de Manteul.

Jamais, peut-tre, reprit Matilde avec feu, il n'en fut de
pareille. A voir le vif intrt qu'elle mettait dans nos
entretiens,  son empressement,  son zle, on et dit que
c'tait elle qui me confiait le secret de son coeur, et qu'il
s'agissait de son propre bonheur: elle animait, elle soutenait
mon courage. Une fille de vingt-cinq ans pouvait-elle se
tromper? Je me serais peut-tre dfie de moi-mme; mais,
autorise par une raison de cinq lustres, je crus n'avoir rien
 me reprocher. Je persistai donc plus que jamais dans mes
projets de rsistance, et j'attendais avec impatience, mais
sans effroi, la rponse de Lindorf, sre qu'il me dirait au
moins la vrit. Si je n'tais plus aime, j'avais pris mon
parti. -- Qu'auriez-vous donc fait? demanda Caroline avec
vivacit. -- Tous mes efforts pour l'oublier aussi, mais en
mme temps le voeu de ne point me marier, de ne plus me fier 
ce sexe perfide; je n'ai jamais compris qu'on pt aimer deux
fois.

Ce mot, dit bien innocemment, porta une atteinte bien
douloureuse au coeur de la sensible Caroline; elle rougit
excessivement, baissa ses beaux yeux, les rvla  demi sur
son poux, et les baissa de nouveau. Il vit ce charmant
embarras; il en jouit un instant avec dlices, baisa
tendrement la main de Caroline; puis s'adressant  Lindorf: --
Mon ami, lui dit-il, vous approuvez sans doute la faon de
pense de Matilde, et peut-tre avez-vous raison; mais chacun a
la sienne; et, pour moi, je crois qu'il n'y a rien de plus
doux, de plus flatteur, que d'tre le second objet de
l'attachement d'une femme dlicate et sensible. Je compterais
mille fois plus sur la dure de cet attachement que sur celle
d'un coeur qui n'aurait pas appris  se dfier de lui-mme. --
Comment, s'cria Matilde, c'est mon frre qui prche
l'inconstance? -- Je ne donne pas ce nom  une seconde
inclination, et je n'en permets que deux, pas davantage. -- Oh!
non srement, pas davantage, dit Caroline  demi-voix, en
pressant contre son coeur la main du comte.

Pour moi, reprit Matilde, je trouvais  Dresde, que c'tait
dj beaucoup trop d'une fois, et que nous autres femmes nous
sommes bien dupes d'aimer. L'amour ne nous donne que des
tourments, et si peu  ces hommes! Monsieur s'amusait
tranquillement  Londres pendant que j'tais gronde,
perscute, dsespre du matin au soir. Je me trouvais
cependant bien moins malheureuse depuis que j'avais une amie 
qui je pouvais ouvrir mon coeur. Eh! quelle charmante amie!
elle entrait si bien dans toutes mes ides; elle approuvait si
fort mon amour et ma constance; elle me disait tant de bien de
Lindorf et tant de mal de Zastrow! et cependant elle poussait
la complaisance pour moi au point de le recevoir, de
l'entretenir  ma place pendant des heures entires. Elle me
conseilla mme de l'inviter toujours dans les petites soires
que nous passions ensemble. C'est un moyen de le contenter qui
ne vous expose point, me disait-elle, et dont votre tante vous
saura gr; je vous promets de ne point vous quitter, d'tre
toujours l: il n'est rien que je ne fasse pour vous. En
effet, ma tante tait de meilleure humeur; elle ne me parlait
plus de rien, et j'esprais gagner au moins un peu de temps.
Mais il y a trois jours qu'elle m'apporta deux grands papiers,
en m'ordonnant de les lire, de signer l'un des deux,  mon
choix, et de les lui rapporter. Elle me laissa bien surprise.
Deux grands papiers qui ressemblaient  deux contrats! me
donnait-on  choisir entre Lindorf et Zastrow?

J'eus une courte esprance. J'ouvre, je lis, et je vois que
tous deux regardent cet odieux Zastrow, que je hassais tous
les jours un peu plus.

L'un de ces papiers tait bien, comme je l'avais pens, mon
contrat de mariage avec lui, o il ne manquait que ma
signature, et par lequel ma tante m'assurait son hritage en
entier; l'autre tait une donation dans les formes de ce mme
hritage  M. de Zastrow, si je m'obstinais  le refuser.

Oh! comme je fus contente qu'on me laisst le choix! comme je
signai bien vite cette donation! comme je l'apportai en
sautant dans l'appartement de ma tante! Son neveu tait avec
elle. Tenez, leur dis-je en entrant, voil qui est fait: oh!
c'est de bien bon coeur que j'ai sign. M. de Zastrow, toujours
vain et prsomptueux, ne mit pas un instant en doute que ce ne
ft le contrat. Il se jeta  mes pieds, me remercia mille fois
de ma condescendance. -- Je suis charme qu'elle vous rende
heureux, monsieur, lui dis-je en riant; mais ce n'est pas moi
qu'il faut remercier; je n'y ai aucun mrite, je vous assure;
j'ai suivi mon got.

Alors ses transports redoublrent, et j'eus la malice
d'arrter un instant sur cette phrase: -- Oui, monsieur,
repris-je lentement, mon got.... pour la libert....
D'ailleurs, ma tante est matresse de ses bonts, et jamais je
n'ai dsir un instant de jouir de ces biens qu'on mettait en
balance avec le plus grand de tous, le droit de disposer de
mon coeur et de ma main. Zastrow se releva d'un air surpris; ma
tante avait ouvert les papiers, et savait dj lequel tait
sign. La colre se peignait dans ses yeux; je ne lui laissai
pas le temps de l'exhaler. Je me mis  ses genoux; je baisai
mille fois ses mains, et je lui dis: Ma tante, ma chre tante,
ne vous fchez pas; tout est bien  prsent. Ne parlons plus
de mariage, ni d'un hritage auquel je ne veux pas seulement
penser, et dont la seule ide est un tourment pour mon coeur;
dchirons ce contrat; et en disant cela, je le pris et le mis
en mille pices. -- Laissons subsister cette donation  M. de
Zastrow; les hommes ont plus besoin de richesses que nous;
moi, je n'en veux point d'autres que votre amiti, celle de
mon frre et l'amour de Lindorf, ou du moins la libert de
l'aimer toute ma vie. M. de Zastrow trouvera tant de femmes
qui voudront de son amour, qui n'aimeront pas Lindorf, qui le
rendront plus heureux que moi! Et quand vous aurez fait mourir
de chagrin votre petite Matilde, o la retrouverez-vous?

En vrit, je crus qu'elle allait s'attendrir et cder  mes
instances. Zastrow se promenait dans la chambre  grands pas,
d'un air furieux. Elle me releva tendrement, en me serrant la
main; puis se tournant de son ct: -- Vous l'entendez, mon
neveu? qu'en pensez-vous? -- Ce que je pense, madame, dit-il
d'un air tragique et menaant; c'est que je veux Matilde, ou
la mort. En mme temps il tire son pe, oui, en vrit, son
pe, et parut prt  se tuer. Je m'lance, je saisis son
bras. Ma tante jetait les hauts cris, disait qu'elle se
trouvait mal; je ne savoir auquel courir. Enfin je ne pus les
calmer tous les deux qu'en leur promettant de faire tout ce
qu'on voudrait; et j'tais moi-mme si fort mue et
tremblante, qu' peine pus-je articuler ce peu de mots, qui
produisirent un grand effet. L'pe se remet dans le fourreau;
la tante se ranime, m'embrasse et me prie de signer tout de
suite.

Heureusement j'y avais mis bon ordre, et les pices du
contrat, parses sur le tapis, avertirent qu'il fallait
premirement en faire un autre: on remit donc la signature au
lendemain, mais on voulut que je renouvelasse ma promesse. Le
moment de la terreur tait pass; je frmis de ce qu'elle
m'avait fait faire, de cet engagement que j'avais pris sans
savoir ce que je disais; et, quand il s'agissait de le
confirmer encore, mon coeur se serra au point d'en perdre
connaissance. On fut oblig de m'emporter dans ma chambre et
de me mettre au lit. Le mouvement me ranima; je ne pouvais
encore ni parler ni ouvrir les yeux; mais j'entendais ce qu'on
disait autour de moi. On me croyait toujours compltement
vanouie, et ma tante disait  Zastrow: "Ne vous alarmez pas,
mon neveu, cela n'est rien: nous l'avons aussi un peu trop
effraye, mais le plus difficile est fait. Elle a promis;
demain elle signera, aprs-demain vous pouserez, et le frre
dira tout ce qu'il lui plaira. Quand la chose sera faite, nous
ne le craindrons plus; pour le moment, il faut la laisser
tranquille." Ils sortirent en me recommandant aux soins des
femmes qui m'entouraient. Oh! combien j'avais  penser, et
comme je renvoyai bien vite tout le monde! Ds que j'eus
repris tout  fait mes sens, je rflchis sur les mots que ma
tante avait prononcs: il n'y en avait pas un seul qui ne ft
un sujet de surprise, de colre, de crainte, de douleur et
mme aussi de joie. -- _Nous l'avons trop effraye_, disait-elle.
Quoi! cette scne dont j'avais t si cruellement la dupe
n'tait donc qu'une comdie, un jeu concert entre ma tante et
ce Zastrow pour obtenir mon consentement? J'en fus indigne,
et de ce moment-l je ne me regardai plus comme engage. Je
frmissais cependant en me rappelant cette phrase: _Elle a
promis; demain elle signera, aprs-demain vous pouserez_.
Plutt la mort, rptai-je avec effroi; mais ce qu'elle avait
ajout me rendait un peu d'esprance: _Le frre dira ce qu'il
lui plaira; nous ne le craindrons plus_. On le craignait donc
ce cher frre que je croyais du parti de mes perscuteurs; il
n'en tait donc pas; on m'avait trompe; il me restait donc un
appui, un protecteur, un ami sur lequel je pouvais compter?
Hlas! dans ma joie de l'avoir retrouv cet ami, ce bon frre,
j'oubliais la distance qui nous sparait, et que c'tait le
lendemain qu'on voulait disposer de mon sort.

J'tait agite de mille penses diffrentes lorsque
mademoiselle de Manteul entra chez moi. Je lui tendis les bras
ds que je l'aperus: Venez au secours de votre malheureuse
amie, lui dis-je en pleurant.

Je n'imaginais pas encore jusqu'o peut aller l'amiti. Elle
tait aussi ple, aussi tremblante, aussi mue que moi-mme. --
Je sais tout, me rpondit-elle d'une voix altre; je sors de
chez votre tante. Qu'avez-vous fait, Matilde? Vous avez promis
d'pouser Zastrow. -- Je l'ai vu prt  se tuer. -- Bon! les
hommes ne se tuent pas comme ils le disent; mais qu'est-ce que
vous ferez? La tiendrez-vous cette fatale promesse? Rappelez-vous
toutes celles que vous avez faites  votre cher Lindorf.
-- Eh! pensez-vous que je les oublie? lui dis-je avec
impatience; elles sont toutes crites l dans mon coeur: on me
l'arracherait plutt que de les en effacer. Mais ce n'est pas
ce dont il s'agit  prsent; c'est de me soustraire  cet
odieux mariage. Dites, ma chre amie, ne savez-vous aucun
moyen de le retarder au moins jusqu' ce que j'aie crit  mon
frre? Il me protgera, j'en suis sre  prsent; je viens
d'entendre un mot... Ah! s'il n'tait pas en Russie, mon parti
serait bientt pris. -- Comment? me dit mon amie, qui
paraissait rver  quelque chose; quel parti? Qu'est ce que
vous feriez? -- Je ne balancerais pas; je m'chapperais
secrtement; je partirais; j'irais le joindre. -- Quoi! me
dit-elle avec transport, vous auriez ce courage? -- En doutez-vous
un instant? -- Je vous admire, me dit-elle en m'embrassant; en
effet, c'est le seul parti que vous ayez  prendre. J'y
pensais, mais je n'osais vous le proposer. -- Hlas! lui
dis-je, c'est une chimre impossible; mon frre est en Russie;
c'est trop loin, je n'irai jamais jusque-l. -- Il est vrai que
c'est difficile, dit-elle en hsitant; mais n'avez-vous pas 
Londres un oncle maternel? -- Oui, milord Seymour. -- Eh bien;
si vous alliez vous mettre sous sa protection? -- Y pensez-vous
bien, repris-je vivement, que j'aille en Angleterre  prsent?
Et Lindorf? -- Eh bien! Lindorf y est; je ne croyais pas que ce
ft une raison pour vous d'viter ce pays-l. -- Ah, ma chre
amie, lui dis-je en secouant la tte, je suis perdue si vous
n'avez que ce moyen  m'offrir. J'aimerais mieux la Russie,
tout impossible qu'est ce voyage; et ce n'est qu'auprs de mon
frre que je puis et que je veux chercher un asile. Je le dis
avec tant de fermet, qu'elle n'insista pas; mais elle me
demanda l'explication de _ce mot_ que j'avais entendu. Je la lui
donnai; elle en parut frappe comme d'un trait de lumire, et
me dit tout  coup: Puisqu'on vous trompe sur une chose, on
peut vous tromper sur une autre. Je ne sais, mais je parierais
que votre frre n'est point en Russie; il me semble aussi
avoir entendu quelques mots. Laissez-moi retourner auprs de
votre tante; je la ferai parler, et nous saurons bientt 
quoi nous en tenir.

Elle sortit, et ne tarda pas  revenir; la joie brillait dans
ses yeux. Je ne me suis point trompe dans mes conjectures, me
dit-elle en rentrant; on vous en imposait. Votre frre est 
Berlin, mari avec une femme charmante. On vous a soustrait
ses lettres; on vous cache qu'il doit venir ici dans quelque
temps, et l'on est dcid  vous marier de gr ou de force,
avant qu'il arrive. Demain vous serez oblige de signer ce
contrat; on est dcid  passer sur tout,  vous conduire la
main s'il le faut; et le jour suivant vous serez marie. Voil
ce que votre tante vient de me confier. "Elle a promis, dit-elle;
il faudra bien qu'elle tienne sa promesse."

O mon Dieu, mon Dieu! m'criai-je, que ferai-je? Et vous
m'annoncez tout cela comme si c'tait un bonheur! -- Je pensais
que c'en tait un d'apprendre que votre frre est  Berlin: il
ne tient qu' vous  prsent d'viter cette tyrannie. -- Ah!
oui, sans doute.... mais.... mais.... -- Comment donc! ce
courage que vous aviez tout  l'heure, le voil tout  fait
vanoui! Pauvre Matilde! vous cderez, je le vois; vous
n'aurez jamais la fermet de refuser; et, tirant de sa poche
un petit almanach, elle le feuilleta. Oui, justement, reprit-elle,
Lindorf doit avoir reu votre lettre avant-hier; il ne
se doute gure, je crois, que sa rponse vous trouvera marie.
-- Cruelle amie! lui dis-je avec dpit, est-ce ainsi que vous
me consolez, que vous venez  mon secours? -- Qu'est-ce que
vous voulez que je dise  une petite fille faible et timide,
qui ne sait elle-mme ce qu'elle veut ou ne veut pas? Quand on
n'ose rien entreprendre pour se tirer d'affaire, il ne reste
d'autre parti que celui d'obir; et je vous promets qu'avant
deux jours vous serez baronne de Zastrow. -- Jamais, jamais de
ma vie, repris-je avec feu en mettant ma main sur sa bouche,
cet odieux nom ne deviendra le mien! Je vous prouverai qu'une
petite fille peut avoir de la fermet; je saurai mourir s'il
le faut. -- Et pourquoi mourir quand on peut vivre et vivre
heureuse? -- Oh! j'aime beaucoup mieux mourir que d'aller ainsi
toute seule  Berlin; cela m'est beaucoup plus facile. Je ne
sais point le chemin de Berlin; je me perdrais mille fois
avant d'y arriver, et je crois que jamais je n'aurais la force
d'aller jusque-l.

Elle clata de rire. -- Pauvre enfant! vous avez pens que je
vous proposais d'aller  Berlin seule,  pied, comme une
hrone fugitive, dguise en paysanne sans doute, un grand
chapeau de paille sur les yeux, un petit paquet nou dans un
mouchoir, et l-dessous un air de noblesse et de distinction
qui vous trahit? Il n'y manquerait plus que la diligence, o
l'on vous donne une place, pour tre dans le grand costume des
romans; cela serait sans doute beaucoup plus intressant, mais
peut-tre moins sr que ce que je vais vous proposer.

J'ai une ancienne femme de chambre marie dans cette ville
avec un des matres de la poste; elle m'est entirement
dvoue. Son mari vous donnera une chaise, des chevaux, vous
conduira lui-mme; elle vous accompagnera jusque chez votre
frre, et vous pourrez attendre chez elle le moment de partir.
Voyez si cela vous convient, ou si vous aimez mieux pouser
Zastrow; c'est comme vous voudrez; mais il n'y a point de
milieu: il faut vous dcider sur-le-champ pour Zastrow ou pour
la fuite. Pass ce moment, je ne pourrai plus vous servir.

Je ne balance plus, lui dis-je vivement: oh! que je suis
heureuse d'avoir une amie comme vous! Oui, je veux partir,
joindre mon frre, me conserver  Lindorf; mais cependant, il
est affreux de quitter ainsi sa tante, de la tromper! --
Plaisant scrupule! ne vous donne-t-elle pas l'exemple? Ne vous
trompe-t-elle pas indignement? -- Il est vrai, mais si
j'essayais encore de la toucher? -- Cela serait bien inutile;
elle s'attend  vos pleurs,  vos hsitations,  vos
vanouissements mme, et, loin d'en tre touche, on en
profiterait peut-tre.

Ah! je partirai! m'criai-je; je ne sens plus ni remords ni
scrupules: on en agit trop indignement avec moi, et je n'ai
plus que l'inquitude de sortir sans tre aperue. -- Rien
n'est plus ais; mettez mon manteau, mon voile; on croira que
c'est moi, et je saurai bien m'chapper aussi  mon tour. Vous
irez m'attendre chez moi, o je vous joindrai bientt.

(Mademoiselle de Manteul n'est pas difficultueuse, dit le
comte en souriant.)

Vous ne pouvez vous faire une ide de son zle, de son
activit. J'tais incapable de penser  rien. Dans un instant,
elle rassembla ce que je voulais emporter avec moi, m'aida 
me lever,  m'habiller, m'enveloppa dans sa grande pelisse,
dans son voile de taffetas, m'ouvrit la porte, et me dit en
m'embrassant: Allez, chre Matilde, vous n'avez pas un instant
 perdre; songez qu'on peut entrer ici d'un moment  l'autre,
et qu'il ne vous resterait alors aucune ressource. Cette ide
me rendit mon courage, et j'tais dj au bas de l'escalier
lorsque je pensai que je devais laisser un billet sur ma table
pour rassurer ma tante au moins sur ma vie. Je remontai;
mademoiselle de Manteul fut effraye de me voir rentrer; elle
crut que j'avais rencontr quelqu'un. J'eus  peine commenc 
lui dire ce qui me ramenait, qu'elle m'interrompit. -- Vous
tes folle, je crois; crire une lettre! Vous voulez donc
laisser  votre tante le temps d'arriver? Lorsque je suis
rentre chez vous, elle m'a dit qu'elle allait me suivre.
Allez; elle ne croira pas aussi facilement que vous que l'on
est prt  se tuer.

La peur de la voir arriver m'empcha d'insister, et je sortis
de la maison sans avoir t vue. Mademoiselle de Manteul
logeait prs de notre htel; je fus bientt dans son
appartement, et, quelques minutes aprs, elle m'y joignit.
Nous aurons au moins une bonne heure pour nous arranger, me
dit-elle en entrant; on croit que vous dormez: j'ai recommand
qu'on vous laisst tranquille. Commenons d'abord par nous
rendre chez Marianne, cette femme dont je vous ai parl. Ds
qu'on s'apercevra de votre vasion, on viendra sans doute vous
chercher ici; l, du moins, vous serez en sret, et nous
fixerons avec elle et son mari le moment du dpart. Si vous
n'avez pas d'argent, je puis encore y suppler. -- Je la
rassurai sur cet article; grce  vos bonts, mon frre,
j'tais toujours en fonds. Ds qu'elle m'eut conduite chez
Marianne, qui consentit  tout ce qu'elle voulut, elle m'y
laissa. On pourrait venir chez elle pour savoir si j'y tais;
elle devait s'y rendre pour dtourner les soupons. Ds que je
fus seule, je pensai douloureusement  l'inquitude affreuse
o serait ma tante si je la laissais dans l'ignorance totale
de ce que j'tais devenue. J'avais bien assez de torts avec
elle, sans les aggraver encore, et je rsolus de rparer au
moins celui-l. Je me fis donner du papier, de l'encre, une
plume, et j'crivis  peu prs ceci:

"J'apprends dans cet instant, ma chre tante, que mon frre
est  Berlin. Mon impatience de le voir est si vive, que je
pars sans vous demander la permission que vous m'auriez peut-tre
refuse. Je m'pargne au moins par l le regret de vous
dsobir encore: c'est bien assez pour moi d'emporter celui de
vous avoir dplu par ma rsistance. O ma tante! pourquoi
m'avez-vous force  vous dplaire,  vous refuser quelque
chose? Pourquoi me forcez-vous aujourd'hui  m'loigner de
vous? Il m'et t si doux de vous consacrer ma volont, ma
vie! M. de Zastrow est trop dlicat, sans doute, pour ne pas
sentir qu'une promesse arrache par la terreur et dmentie par
le coeur n'engage  rien. Je pense qu'il ne songera plus  se
tuer  prsent que je ne suis plus l pour l'arrter; je lui
conseille fort de vivre, et surtout d'tre heureux sans
Matilde."

Je chargeai un des enfants de Marianne de porter ce billet au
portier de l'htel de Zastrow, et de le lui remettre sans dire
de quelle part. Plus tranquille lorsque je pus penser que ma
tante le serait, j'attendis assez patiemment mademoiselle de
Manteul, qui m'avait promis de me revoir, et qui vint en effet
assez tard.

Vous n'avez pas de temps  perdre, me dit-elle; partez  la
pointe du jour. Zastrow s'obstine encore  vous chercher dans
la ville, chez toutes vos connaissances; il sort de chez moi,
et je l'ai confirm dans cette ide, qui ne peut durer, mais
qui vous donnera le temps de vous loigner. Quel bonheur que
vous n'ayez pas crit o vous alliez, comme vous en aviez la
fantaisie! Je n'osai jamais lui avouer que je venais de le
faire; mais je sentis toute mon imprudence, et la peur d'tre
poursuivie s'empara de moi au point que je ne voulais plus
partir. Mon amie employait toute son loquence  me rassurer,
et n'y parvenait pas. Elle russit mieux en me peignant la
colre o ma tante tait sans doute contre moi; l'obligation
o je me verrais d'avouer o j'avais t, et qui m'avait
aide; l'ascendant que ma fuite et mon retour allaient donner
 ma tante. Je ne pouvais plus esprer de l'apaiser qu'en
obissant; et si je persistais  rentrer  l'htel, je n'y
serais pas deux heures sans tre la femme de Zastrow. Je ne la
laissai pas mme achever. Je veux partir, je partirai!
m'criai-je: le sort en est jet, quoi qu'il puisse arriver;
et les ordres furent donns de suite pour avoir une chaise et
des chevaux.

Mademoiselle de Manteul, craignant que mon courage ne
s'vanout au moment, ne me quitta plus. Son vieux pre,
toujours goutteux, ne la gnait point; elle fit dire qu'elle
soupait en ville, et fut libre de rester avec moi jusqu'au
moment de mon dpart. Elle ne cessa de me parler de Zastrow,
de Lindorf, de mon frre, de tout ce qui pouvait m'encourager
dans mon entreprise et dissiper me frayeurs. Fiez-vous  moi,
me dit-elle; demain matin je ferai demander Zastrow; je
dtournerai ses soupons sur l'Angleterre; je le garderai
longtemps; je l'entretiendrai si bien, que lors mme qu'il
vous saurait sur le route de Berlin, il sera trop tard pour
vous poursuivre. Vous aurez dj bien de l'avance lorsque je
le laisserai sortir de chez moi.

Je fus un peu rassure, ou plutt ce n'tait plus le moment
d'couter ma frayeur; j'en avais trop fait pour ne pas
achever, et je vis arriver avec plaisir le moment de partir.
J'embrassai mon amie sans pouvoir lui exprimer ma
reconnaissance que par mes larmes et mes caresses. Pour elle,
elle se livrait  la joie la plus vive de me voir, disait-elle,
chappe  tant de dangers: je montai dans la chaise de
poste.

Seule? interrompit le comte. -- Avec cette femme que j'ai
encore ici, cette Marianne qui avait servi mademoiselle de
Manteul, et dont le mari me conduisait. -- Et Lindorf? reprit
le comte; vous voil partie, ou peu s'en faut, et je ne vois
point de Lindorf. Jusqu' prsent, c'est mademoiselle de
Manteul qui vous enlve. -- Aviez-vous donc pens que c'tait
Lindorf? -- J'apprends avec plaisir que non...; mais je ne
comprends pas... -- Un peu de patience, mon frre; ne me jugez
pas une autre fois sur les apparences.

Me voil donc dans une chaise de poste  ct de la bonne
Marianne, escorte par son mari, qui courait  cheval, ne
m'arrtant que pour changer de chevaux, prodiguant les ducats
aux postillons pour avancer, et prenant chaque buisson pour
monsieur de Zastrow. Ma compagne me rassurait de son mieux;
mademoiselle de Manteul tait son oracle. Elle me rptait 
chaque instant: Il n'y a rien  redouter, car mademoiselle l'a
dit. Sur cette assurance, je devins plus tranquille, et la
premire journe s'tant passe avoir rien vu qui pt
m'effrayer, je crus n'avoir plus rien  craindre, ni plus de
prcautions  garder. Nous tant arrtes hier  une poste
pour changer de chevaux, j'avanai tourdiment la tte hors la
portire. J'entends une voix que je crois reconnatre, qui
crie: C'est elle, c'est bien elle! Arrtez, postillon, sur
votre tte, arrtez! Et je vois M. de Zastrow  ct de la
chaise avec l'air le plus menaant.

M. de Zastrow! s'crirent  la fois le comte et Caroline.

Eh! oui, monsieur de Zastrow; vous croyez  l'enchantement,
n'est-ce pas? Vous pensez qu'une mchante fe l'avait
transport dans les airs, puisqu'il se trouvait l sans que je
l'eusse aperu sur la route? En vrit, je le crus aussi au
premier instant; mais, hlas! je compris bientt que la
mchante fe qui me nuisait tait ma propre imprudence. Le
billet que j'avais crit  ma tante les ayant instruits de la
route que je prenais, M. de Zastrow comprit qu'il perdait son
temps  me chercher  Dresde. J'avais crit, sans doute, au
moment de mon dpart. En se mettant sans dlai sur mes traces,
il lui serait facile de me rejoindre et de me ramener: il
tait donc parti de suite, c'est--dire deux ou trois heures
avant moi. Je croyais tre poursuivie; et c'est moi qui le
poursuivais bride abattue, et qui l'atteignis malheureusement
 cette poste o il attendait des chevaux. Cette chre
demoiselle de Manteul, comme elle aura t surprise en
apprenant le matin qu'il tait parti! quelles inquitudes
mortelles! comme elle aura trembl pour moi! j'espre 
prsent qu'elle est rassure.

Oui, dit le comte en souriant, elle doit tre fort tranquille.
Mais achevez, de grce; votre histoire devient presque un
petit roman.

Qu'appelez-vous un petit roman? Il y aurait assez d'vnements
pour en faire un de dix volumes: vous n'tes pas au bout. J'en
suis, je crois,  la terreur,  l'effroi,  la consternation 
l'instant o je vois Zastrow. Je jette un cri perant; je me
cache au fond de la chaise. Marianne se dsole; crie au
postillon d'avancer; Zastrow le lui dfend, le menace; des
gens s'assemblent autour de nous; le bruit et la foule
augmentent: il faut cependant prendre un parti. Je veux parler
 Zastrow, lui imposer, lui demander quels droits il a sur
moi, sur ma libert, lui dire nettement que je prfre la mort
 l'pouser,  retourner  Dresde avec lui: je lve les yeux;
et qui vois-je  quatre pas de moi?...

C'est bien  prsent que vous allez crier  la ferie, au
roman,  tout ce qu'il y a de plus tonnant, de plus
incroyable...... C'est Lindorf! oui, c'est Lindorf lui-mme,
que je croyais au fond de l'Angleterre, et qui est  ct de
la chaise de poste, tout aussi frapp d'tonnement que moi-mme.
Nous nous crions  la fois _Matilde! Lindorf!_ Je ne
balance pas un instant; je crois que le ciel lui-mme l'envoie
 mon secours; et m'lanant hors de la chaise..... Achevez
l'histoire, Lindorf, dit-elle tout  coup en s'interrompant et
baissant les yeux; vous savez le reste mieux que moi; et, se
penchant sur Caroline, elle lui dit  l'oreille: Il ne dira
pas, je l'espre, que je me jetai dans ses bras, et que je
l'entourai des miens en le serrant de toutes mes forces.

Eh bien! mon cher Lindorf, achevez, je vous en conjure, dit le
comte avec le ton de l'impatience; expliquez-moi, de grce,
par quel hasard tous vous trouviez l  point nomm sur la
route de Dresde, derrire monsieur de Zastrow.

Je venais rpondre moi-mme  la charmante lettre que j'avais
reue  Londres. Quant  ma rencontre avec le baron de
Zastrow, elle fut l'effet du hasard: oui, le hasard, ou, si
vous voulez, mon bon gnie, me fit arriver  cette poste  peu
prs en mme temps que lui. Je ne le connaissais point; je
vois un grand jeune homme de bonne mine, qui s'impatientait en
attendant des chevaux, et paraissait en fureur de n'en pas
trouver. Il s'informait en mme temps si une jeune dame, qu'il
tchait de dpeindre, n'avait pas pass par l il y avait
quelques heures. On lui disait que non: il jurait de nouveau,
soutenait qu'elle devait tre passe, et il envoyait le matre
de poste  tous les diables. Ds que je fus descendu de ma
chaise, il vint  moi: Monsieur, me dit-il, vous avez srement
rencontr une jeune dame seule, jolie, allant trs-vite? --
Non, monsieur, je vous assure que je n'ai rencontr aucune
dame, rien qui ressemble  que vous dites. -- C'est bien
inconcevable! dit-il en frappant du pied; ce billet serait-il
une nouvelle ruse?..... Pardon, monsieur, reprit-il, de ma
question, de l'agitation extrme o vous me voyez; on serait
agit  moins: je cours aprs une femme que j'idoltre, qui me
promit sa main avant-hier, que je devais pouser aujourd'hui,
et qui s'chappa hier au moment de signer. -- C'est d'autant
plus malheureux, lui rpondis-je, que vous n'tes pas d'une
tournure  faire fuir une femme.

Mon compliment parut le flatter, et m'attira toute sa
confiance. Il s'inclina; et, d'un ton suffisant qu'il voulait
rendre modeste, il me rpondit: Il est vrai, monsieur, que
l'on ma dit cela quelquefois, et mme que l'on me l'a prouv;
mais vous voyez cependant que les gots sont diffrents; les
femmes en ont quelquefois de si bizarres! peut-on rpondre de
leurs caprices? Imaginez que celle que je poursuis s'avise, 
seize ans, de se piquer d'une fidlit romanesque pour un
amant qui l'a quitte et qu'elle ne reverra jamais. Je ne le
connais pas, mais je crois qu'on peut le valoir pour les
agrments; et quant  la fortune et  la naissance, assurment
je ne le cde  personne. -- Je le crois, monsieur; mais si
votre rival est aim, vous conviendrez que cet avantage... --
Aim tant qu'il lui plaira; il est absent, il ne la verra
plus. Si je puis la rattraper, elle est  moi, et finira par
m'adorer.

Cette conversation se passait devant la porte de la maison de
poste; et, m'tonnant de la facilit avec laquelle cet homme
indiscret et vain s'ouvrait  un inconnu, ainsi que de son
manque de dlicatesse, j'approuvais intrieurement celle qui
le fuyait, lorsqu'une chaise, arrivant au grand galop du ct
de Dresde, nous interrompit. Il parut n'avoir d'abord aucun
soupon, et la seule curiosit l'engageait  regarder. La
chaise arrte, une femme avance la tte. Je ne fis alors que
l'entretenir et ne la reconnus point, mais mon homme s'crie 
l'instant: C'est elle! Elle se rejette au fond de la chaise en
criant  son tour: Mon Dieu! c'est lui! Une femme de chambre
disait au postillon d'avancer; Zastrow, la canne leve,
menaait de l'assommer s'il faisait un pas de plus.

Je balanai un instant sur ce que je devais faire. L'espce de
confidence de l'tranger semblait devoir me lier  ses
intrts, et j'en sentais un bien plus vif pour cette jeune
infortune qu'on mariait contre son gr. Je pouvais au moins
tre mdiateur, chercher  ramener les esprits,  rassurer
cette pauvre femme perdue. Je m'approche de la chaise dans
cette intention, bien loign d'imaginer  quel point j'tais
intress  cette aventure, lorsque je m'entends nommer avec
l'accent de la plus vive surprise. La portire s'ouvre, et
Matilde elle-mme, que je reconnus alors  l'instant,
quoiqu'elle ft embellie et grandie, la charmante Matilde se
prcipite auprs de moi, et me prenant la main, elle me dit
d'une voix entrecoupe par la terreur et par la joie: O cher
Lindorf! Dieu lui-mme vous envoie  mon secours; dfendez
votre Matilde; on veut vous l'enlever; mais elle ne sera, elle
ne veut tre qu' vous.

A peine avais-je pu lui rpondre, que Zastrow, m'ayant entendu
nommer, jette sa canne, tire son pe, et s'avance firement
en disant: Monsieur de Lindorf? quelle trahison! Et
s'adressant  Matilde: Mademoiselle, je vous prie de monter
dans ma chaise de poste; j'ai des ordres positifs de votre
tante de vous ramener  Dresde, et je ne pense pas que
monsieur ait le droit de s'y opposer.

C'est ce que nous verrons dans un moment, monsieur, lui dis-je
froidement en soutenant Matilde, que tant d'motions l'une sur
l'autre avaient prive de ses sens, et qui se laissait tomber
sur moi sans connaissance.

Je la soulevai, et l'emportai dans la maison du matre de
poste. Je la posai sur le premier lit que je trouvai, et la
recommandant  plusieurs personnes que le bruit avait
rassembles, je ressortis de suite; et, l'pe  la main,
comme M. de Zastrow, j'allai au-devant de lui. Il voulait
absolument entrer; deux or trois hommes le retenaient de
force. Ds que je parus, on le laissa libre, et je m'loignai
de quelques pas avec lui: nous entrmes dans un petit jardin.

Monsieur le baron, lui dis-je, vous m'avez accus de trahison.
Je conviens que les apparences sont peut-tre contre moi; mais
je veux bien vous assurer sur mon honneur que le hasard le
plus heureux, il est vrai, m'a seul conduit ici. En vous
parlant, j'ignorais galement et que vous fussiez mon rival et
que Matilde et pris la fuite. Si cette assurance vous suffit,
et que, laissant mademoiselle de Walstein matresse absolue
d'elle-mme, vous juriez de vous en rapporter  sa dcision,
je vous offre mon amiti, et je vous assure de mon estime;
sinon je dfendrai mes droits sur elle et sa libert, aux
dpens de ma vie.

Dfends-les donc, tratre, me rpondit-il en se jetant sur moi
avec tant d'imptuosit, que, n'tant point en garde, je ne
pus viter de recevoir une blessure au bras gauche. Elle tait
lgre, et ne fit qu'irriter ma fureur contre mon adversaire.
Il se livrait avec si peu de mnagement, et lorsqu'il me vit
bless il se crut si sr de la victoire, que j'eus peu de
peine  le dsarmer. Son pe sauta de sa main; je mis
lgrement le pied dessus. -- Vous voil hors de combat, lui
dis-je; je suis matre de votre vie; je suis bless et vous ne
l'tes pas; mais malgr ce petit dsavantage, je suis prt 
vous rendre votre arme, et  recommencer si vous ne renoncez 
toutes vos prtentions sur Matilde, et si vous ne promettez de
repartir pour Dresde  l'instant mme sans la revoir.

Il hsita; et je m'aperus, au changement de sa physionomie,
que mon procd faisait impression sur lui. La fiert
combattait encore, enfin l'honneur eut le dessus. Il me tendit
la main: Rappelez-vous, me dit-il, qu' ces deux conditions-l
vous m'avez offert votre estime et votre amiti; je vous
demande l'une et l'autre, et je cours les mriter en apaisant
ma tante, en l'engageant  confirmer un bonheur qui vous est
d.... Oubliez le pass; faites ma paix avec Matilde; je ne
prtends plus qu' son amiti: aussi bien, ajouta-t-il en
reprenant son ton suffisant, je suis peu accoutum aux
ddains, et je ne sais pourquoi j'ai support les siens si
longtemps.

Je l'embrassai, en l'assurant que c'tait la dernire cruelle
qu'il trouverait; que pour lui rsister il fallait avoir le
coeur prvenu et nous nous sparmes les meilleurs amis du
monde. Je le vis monter dans sa chaise, et je me htai de
rentrer auprs de Matilde, dont j'tais trs-inquiet;
cependant jamais vanouissement ne fut plus heureux, puisqu'il
lui droba la connaissance d'une scne qui l'aurait
mortellement effraye. Elle commenait  reprendre ses sens,
ne savait o elle tait, et regardait autour d'elle avec
tonnement lorsque j'entrai: alors sa charmante physionomie
reprit ses grces accoutumes. -- Cher Lindorf, me dit-elle, ce
n'est donc point un songe? il est vrai que je vous ai
retrouv? A prsent, nous ne nous quitterons plus.

A peine put-il achever cette phrase, la jolie main de Matilde
lui ferma la bouche. -- Paix donc, monsieur! je ne vois pas
qu'il soit besoin de rpter mot  mot toutes mes paroles. Mon
cher frre, ma chre soeur, ne croyez pas un mot de tout cela;
peut-tre que je le pensais, mais vraiment je n'avais garde de
le dire; et quand je l'aurais dit, savais-je ce que je
faisais? Une fuite, une rencontre, une reconnaissance, un
combat, un vanouissement..., on serait trouble  moins, et
il est bien permis d'extravaguer un peu dans les premiers
moments; mais  prsent que me voil bien raisonnable, je....
Elle regardait Lindorf en souriant malicieusement. -- Eh bien?
-- Eh bien! je dis encore de mme, et la raison confirme
aujourd'hui ce qui chappait hier  l'amour.

Elle tait si jolie en disant cela, toute cette petite figure
avait tant de grces, que Lindorf, dans ce moment, crut
l'aimer plus qu'il n'avait aim de sa vie, et l'exprima avec
un feu, une vivacit, qui ne pouvaient laisser aucun doute.
Caroline tait transporte de joie, elle embrassa le comte en
lui disant: Avais-je tort quand je vous assurais qu'il
l'aimerait  la folie?

Le comte regardait Lindorf avec tonnement. Jusqu'alors, sans
pouvoir comprendre par quel hasard il le trouvait runi 
Matilde, il avait attribu  un effort de raison et d'amiti
l'attachement qu'il lui tmoignait; il se rappelait trop bien
 quel excs il avait ador Caroline, pour croire qu'en aussi
peu de temps cette passion si vive pt avoir un autre objet.
Cependant Lindorf avait l'air de la sincrit en tmoignant
ses sentiments  Matilde; et Lindorf n'tait pas faux. Le
comte, d'ailleurs, tait si fort accoutum  lire dans son
coeur, qu'aucun mouvement secret n'aurait pu lui chapper, et
son coeur paraissait dicter ses expressions.

Lindorf s'aperut  son tour de ce qui se passait dans l'me
du comte, et s'approchant de lui, il lui dit  demi-voix:
Lorsque nous serons seuls, mon cher comte, je vous ferai mon
histoire; vous aurez le clef de ce qui parat vous surprendre:
en attendant, croyez que votre ami n'a point appris l'art de
feindre et qu'il sent tout ce qu'il exprime. Le comte lui
serra la main, et pria Matilde d'achever ce qui lui restait 
raconter: c'tait peu de chose; mais on voulait tout savoir,
et le moindre dtail intressait.

Ce fut encore Lindorf qui prit la parole. Mon valet de
chambre, qui est chirurgien, pansa ma blessure. J'avais espr
pouvoir la cacher  Matilde, ainsi que mon combat avec
Zastrow; je lui dis simplement qu'il avait entendu raison, et
qu'il tait reparti pour Dresde en promettant d'apaiser sa
tante. Elle en fut charme; et tous les deux prouvant une
gale impatience de vous revoir, nous partmes  l'instant
mme.

Le mouvement de la voiture, et peut-tre la douce agitation de
mon coeur, ne tardrent pas  rouvrir ma blessure. Matilde eut
l'motion la plus vive en voyant couler mon sang: il ne me fut
plus possible de lui en cacher la cause, et nous fmes obligs
d'arrter ici pour mettre un nouvel appareil. La plaie se
trouva plus profonde que nous ne l'avions jug d'abord; Varner
me condamna  vingt-quatre heures de repos. Je sollicitai
vainement mon aimable compagne de continuer sa route et de me
laisser dans cette mauvaise auberge, elle ne voulut jamais y
consentir.

Vraiment, je n'avais garde, interrompit Matilde avec vivacit;
je connaissais mieux mon devoir: a-t-on jamais vu qu'une
hrone de roman abandonnt son chevalier bless pour elle en
la dfendant contre un flon ravisseur? Je crois mme que,
pour bien remplir mon rle, c'est moi qui devais panser cette
plaie en l'arrosant de mes larmes; j'attachai du moins
l'charpe avec assez de grce: qu'en dites-vous, mon frre?
mon attitude n'tait-elle pas touchante? -- Vous ressembliez
tout  fait, lui dit le comte en riant,  une princesse du
temps d'Amadis. -- Une des belles du fameux Galaor? reprit
Matilde en jetant un petit coup d'oeil sur Lindorf.

C'est donc  celle qui l'a fix? dit-il en lui baisant la
main. -- Galaor disait cela  toutes les belles qu'il
rencontrait, et il les persuadait; mais je ne suis pas aussi
crdule, et je vais mettre votre sincrit  l'preuve. --
Ordonnez. -- Une femme autrefois exigeait froidement de son
amant de ne pas prononcer une seule parole pendant deux
annes, et il obissait: l'heureux temps! Je suis sre 
prsent que si j'ordonnais  mon chevalier bless repos et
silence seulement jusqu' demain, je ne serais pas obie? --
Vous le serez toujours, lui dit Lindorf en mettant un genou en
terre, et il y a quelque mrite  ma soumission; j'avais bien
des choses  dire  mon ami. -- Et vous auriez pass la nuit
entire  causer; et la fivre, et la blessure?... Je ritre
mes ordres absolus; repos et silence jusqu' demain.

On le lui promit, mais avec peine. Les deux amis prouvaient
une gale impatience de s'entretenir en libert; le comte
surtout avait un double intrt  pntrer dans le coeur de
Lindorf,  s'assurer qu'il tait bien guri de sa passion pour
Caroline, et qu'il aimait assez Matilde pour faire son
bonheur. Ils convinrent donc que, pour se ddommager du
silence qu'on leur imposait, ils feraient route ensemble le
lendemain dans la chaise de poste de Lindorf, et laisseraient
aux dames la berline du comte. Cet arrangement fut accept
avec plaisir par Caroline. Elle dsirait autant que les deux
amis qu'ils eussent une conversation particulire qui achevt
de rassurer son poux sur ses sentiments passs, et qui apprt
 Lindorf ceux qu'elle prouvait actuellement.

Matilde aurait prfr peut-tre qu'on lui laisst soigner son
chevalier bless, mais elle n'osa le tmoigner; et son frre
ayant parl d'envoyer son valet de chambre  Dresde avec des
lettres pour la baronne de Zastrow, elle se retira pour lui
crire, ainsi qu' mademoiselle de Manteul,  qui on renvoyait
aussi ses gens et sa chaise.

Elle revint bientt, ses deux lettres  la main. Le comte lut
celle  madame de Zastrow, l'approuva, y joignit quelques
lignes, et regardant Matilde qui cachetait celle pour
mademoiselle de Manteul, il lui dit en souriant: -- Exprimez-vous
bien vivement votre reconnaissance  cette amie si zle
pour vos intrts? -- Mais je l'exprime comme je la sens; et
c'est beaucoup dire. En vrit, vous qui tes un hros
d'amiti, mon frre, vous devez tre enchant d'en trouver un
tel exemple, et chez une femme encore! -- Le comte continuait
de sourire. -- Qu'est-ce que c'est que cet air ironique? Vous
n'y croyez pas?.... Ma soeur, vous prendrez, j'espre, avec moi
le parti de notre sexe. -- Nous ferons mieux, dit Caroline,
nous lui prouverons que deux femmes peuvent s'aimer de bonne
foi. -- Je ne leur fais pas le tort d'en douter, reprit le
comte; je crois mme qu'une amiti sincre, pure,
dsintresse, est moins rare parmi les femmes qu'on ne le
pense. Un sentiment si doux est fait pour leur me sensible et
confiante, mais vous me permettrez de ne pas citer
mademoiselle de Manteul comme un modle d'une amiti pure et
dsintresse. -- Comment? aprs tant de preuves de plus vif
intrt!... -- Chre Matilde! je suis fche de vous ter cette
heureuse crdulit de votre ge, qui prouve si bien
l'innocence de votre coeur; mais je doute trs-fort que vous
fussiez l'objet de ce vif intrt que mademoiselle de Manteul
prenait  votre situation. N'avez-vous jamais pens que
monsieur de Zastrow pouvait y avoir quelque part, et qu'elle a
bien plus song  loigner une rivale qu' servir une amie?
toute sa conduite l'annonce, et j'en suite convaincu.

Matilde tait confondue; mille petites circonstances se
retraaient en foule  son esprit, et lui prouvaient que son
frre avait raison; cependant elle ne crut pas devoir en
convenir, et dit avec vivacit: -- En vrit, vous vous trompez
tout  fait; elle dteste Zastrow; elle ne cessait de m'en
dire du mal, de le tourner en ridicule. -- Adresse de plus pour
augmenter votre rpugnance: c'est prcisment ce qui me fait
dire qu'elle n'est pas une vritable amie. Si mademoiselle de
Manteul, victime d'un sentiment involontaire pour M. de
Zastrow, vous et ouvert son coeur et rendu confiance pour
confiance; si vous eussiez concert ensemble les moyens
d'viter un mariage qui vous rendait toutes les deux
malheureuses, je croirais  son amiti et ne la blmerais en
rien; mais je dteste la ruse  cet ge, et sa conduite est
une ruse continuelle. Elle n'a pens qu' elle seule en vous
faisant faire une dmarche imprudente, que l'vnement
justifie, mais qui pouvait vous perdre.

Lindorf prit la parole. -- Vous tes bien svre, mon cher
comte. Quels que soient les motifs de mademoiselle de Manteul,
elle m'a trop bien servi pour que je ne cherche pas  la
justifier. Je ne vois dans tout cela qu'une adresse bien
pardonnable  l'amour; d'ailleurs en travaillant pour elle-mme,
elle sauvait aussi son amie d'un malheur invitable. --
Oui sans doute, dit Matilde, qui reprit courage en se voyant
soutenue; car enfin, un jour de plus, et j'tais force
d'pouser cet odieux Zastrow. -- Et ne voyez-vous pas, ma chre
amie, que j'tais en chemin? Un jour de plus, et vous tiez
dlivre de la tyrannie, sans un clat qui nuit toujours  la
rputation d'une jeune personne, et sans vous brouiller avec
une tante  qui vous devez beaucoup. Votre seul tort, chre
Matilde, est de vous tre dfie de ma tendre amiti, d'avoir
pu croire un seul instant que je vous abandonnais, et de vous
tre confie aveuglment  une jeune imprudente: d'ailleurs
c'est elle qui vous a conduite et entrane. -- Ah! mon frre,
s'cria Matilde en se jetant tout en pleurs dans ses bras,
pardonnez-nous  l'un et  l'autre. Si vous saviez combien je
me reproche de vous avoir parl d'elle, de vous en avoir donn
mauvaise opinion! J'tais si loin de penser, que je croyais de
bonne foi que vous admireriez sa conduite et son zle.

Lindorf se joignit  Matilde, et gronda son ami de sa
svrit. Caroline serrait Matilde contre son coeur, essuyait
ses larmes, en versait avec elle. -- Ah! puis-je en vouloir 
mademoiselle de Manteul, s'cria le comte attendri  l'excs,
puisque c'est  elle que je dois le bonheur de voir runi tout
ce que j'aime? Je lui pardonne si bien, que je dsire de tout
mon coeur qu'elle pouse Zastrow, et que je veux mme en parler
 ma tante. Pardonne aussi, toi, chre Matilde, si je t'ai
afflige, si j'ai dtruit ta douce illusion. J'ai cru te
devoir cette petite leon; c'est la dernire que je ferai, et
ds ce moment, je remets  Lindorf le soin de ta conduite et
de ton bonheur. Vous savez si je l'ai dsire cette union qui
comble tous mes voeux! O ma Caroline, ma soeur, mon ami! mon
coeur peut  peine suffire  tous les sentiments que vous
inspirez au plus heureux des hommes.

Matilde le remercia mille fois de l'avoir claire sur son
imprudence, qu'elle avait peine  se reprocher, disait-elle,
puisqu'elle avait avanc l'instant de leur runion. Elle
voulut ajouter  sa lettre  mademoiselle de Manteul quelques
plaisanteries sur M. de Zastrow, seulement pour lui prouver
qu'on l'avait devine.

Le comte ne s'tait point tromp dans l'ide qu'il avait prise
d'elle sur le rcit de Matilde. Mademoiselle de Manteul
n'avait eu d'autre motif qu'un got trs-vif pour le jeune
baron de Zastrow. Il lui avait rendu quelques soins avant ses
voyages, elle s'tait mme flatte de l'pouser  son retour.
L'arrive de Matilde  Dresde, les projets de sa famille,
l'attachement que M. de Zastrow prit pour l'aimable pouse
qu'on lui destinait, tout anantissait ses esprances, lorsque
la confidence de Matilde vint les ranimer. Elle ne s'tait
lie avec elle que pour se procurer les occasions de voir M.
de Zastrow, de lui rappeler ses anciens sentiments, de
pntrer dans ceux de Matilde, de lui en inspirer, s'il tait
possible, pour quelque autre objet. Elle avait espr que ce
serait pour son frre, et c'est dans ce but qu'elle lui montra
sa lettre. Sa joie fut extrme lorsqu'elle apprit que cet
objet existait dj, et que sa jeune rivale tait dcide  la
plus ferme rsistance. Il lui importait trop qu'elle y
persistt, pour ne pas l'encourager vivement; mais cela ne
suffisait pas. Elle pensa que le meilleur moyen de parvenir 
son but tait d'loigner Matilde de Dresde, et de l'engager 
quelque dmarche qui rompt absolument et sans retour le
mariage projet. Ce fut elle qui persuada  madame de Zastrow
et  son neveu qu'en effrayant Matilde on obtiendrait son
consentement. On a vu quel parti elle sut tirer de cet effroi,
et comme tout lui russit. Elle recueillit cependant peu de
fuit de ses intrigues: M. de Zastrow reconnut dans la chaise
de poste l'ancienne femme de chambre de mademoiselle de
Manteul, et, convaincu qu'elle avait favoris la fuite de
Matilde, indign du rle perfide qu'elle avait jou, il eut
peine  le lui pardonner. Mais ces perfidies taient une suite
de l'amour qu'elle avait pour lui, et quand l'amour-propre des
hommes est flatt, ils sont toujours indulgents.

Revenons  nos heureux voyageurs. Le lendemain, la blessure de
Lindorf allait  merveille: le bonheur est un baume si
salutaire! On reprit donc la route de Berlin, Caroline et
Matilde dans une des voitures, et les deux amis dans l'autre.
Laissons les aimables belles-soeurs se parler des objets de
leur tendresse, se fliciter de leur bonheur, former des plans
dlicieux pour l'avenir, et se lier d'une amiti qui durera
toute leur vie; laissons-les regarder souvent aux deux
portires de la chaise de poste qui les suit, et dsirer
d'arriver pour ne plus se quitter. Les deux amis partageaient
leur impatience; mais les hommes sentent moins vivement ces
petites privations qui font le dsespoir des femmes sensibles.
Peut-tre sont-ils, dans les grandes occasions, plus ardents,
plus passionns, plus capables de tout pour l'objet de leur
amour; mais toutes les preuves journalires, tous les
sentiments, toutes les nuances d'une passion vive, dlicate et
soutenue, n'appartiennent qu'aux femmes. Non-seulement les
hommes n'en sont pas susceptibles, il en est peu mme qui
sachent les apprcier. Ceux-ci d'ailleurs avaient tant de
choses  se dire! et cependant la chaise roulait depuis
longtemps, et le plus profond silence y rgnait encore....
Lindorf ne savait par o commencer tout ce qu'il avait 
l'poux de Caroline et le comte craignait que la moindre
question n'et l'air du doute ou du reproche: ce fut lui
cependant qui parla le premier. Il exprima vivement  son ami
tout ce qu'il avait prouv  la lecture du cahier qu'il avait
remis  Caroline. Je confie sans la moindre crainte, lui dit-il,
le bonheur de ma soeur  l'ami auquel je dois tout le mien,
 celui qui, amoureux et aim de la plus charmante femme de
l'univers, sut non-seulement sacrifier sa passion, mais
chercher  lui en inspirer pour un autre... O mon cher
Lindorf! si je vous dois le coeur de Caroline et le bonheur de
Matilde, pourrai-je jamais m'acquitter envers vous?... Mais
expliquez-moi cette rvolution subite dans vos sentiments, je
ne puis la comprendre. Ceux que vous tmoignez  ma soeur ne
sont-ils pas un nouveau sacrifice de votre amiti gnreuse?
Ne cherchez-vous point  vous en imposer  vous-mme? Est-il
bien vrai que Caroline...

Mon cher comte, interrompit Lindorf vivement, je vous ferais
des serments si je ne savais pas que la parole de votre ami
vous suffit; croyez-le donc cet ami quand il vous assure qu'il
est digne d'tre votre frre, et qu'il n'exprime que ce qu'il
sent. J'aime votre Caroline sans doute, mais comme j'aime son
poux, d'une amiti aussi pure, aussi vive, aussi inaltrable;
et j'aime ma chre Matilde comme la seule femme qui puisse
actuellement me rendre heureux. Vous tes surpris, je le vois;
apprenez donc tout ce qui s'est pass dans mon coeur depuis
notre sparation. Vous lirez dans ce coeur que vous avez form.
et j'ose croire que vous en serez satisfait. Le comte se
prpara  l'couter avec la plus grande attention, et Lindorf
commena.

"Puisque vous avez lu mon cahier, mon cher comte, vous tes
instruit de l'poque et des dtails de ma connaissance avec
Caroline, et des sentiments qu'elle m'inspira. Je ne
chercherai point  les justifier, vous savez s'il tait
possible de la voir avec indiffrence; j'atteste le ciel que,
malgr tous ses charmes, elle et t sans danger pour moi, si
j'avais eu le moindre soupon des liens qui vous unissaient.
Mais tout concourait  me laisser dans l'erreur; votre
silence, l'ge de Caroline  peine sortie de l'enfance, le nom
qu'elle portait, la bonne chanoinesse qui me tmoignait
ouvertement le plus vif dsir de m'unir  son lve; tout
enfin m'assurait qu'elle tait libre, et qu'en osant
l'adorer.... O mon ami! pourquoi votre fatale discrtion?....
Mais passons sur ces temps o, coupable sans le savoir,
j'offensais l'ami gnreux pour qui j'aurais sacrifi ma vie.
Il a lu l'expression de ma douleur, de mes remords, de la
rsolution que je pris,  l'instant o je dcouvris mon crime,
de m'loigner pour toujours. Je crus le rparer en quelque
sorte, ce crime involontaire, en faisant connatre  Caroline
l'poux qu'elle fuyait; je savais que son me tait faite pour
sentir, pour apprcier la vtre, pour se donner  celui qui
mritait seul un bien si prcieux.

-- Ah! c'est ton amiti qui sut me peindre avec ces traits si
flatteurs, si propres  faire impression sur elle, interrompit
le comte avec feu. Cher Lindorf! c'est  toi seul que je dois
le coeur de ma Caroline, et tout le bonheur de ma vie; sans
toi, sans cet amour que tu te reproches, Caroline et toujours
ignor peut-tre que je pouvais faire le sien. Mais achve,
cher ami; il me tarde d'tre convaincu que tu sera heureux
comme moi, que Matilde peut rcompenser le sublime effort qui
dicta ton crit et t'loigna de Rindaw.

J'en partis, reprit Lindorf, bien dcid  ne revoir Caroline
que lorsque je serais digne d'elle et de vous, et que j'aurais
surmont ma fatale passion; j'tais loin de prvoir que cet
heureux moment ft aussi prochain. La solitude de mon antique
chteau de Ronnebourg augmentait mon amour et ma mlancolie.
Mon imagination me transportait sans cesse dans le pavillon de
Rindaw, je croyais voir Caroline, je croyais l'entendre; et
quand cette douce illusion se dissipait, mon dsespoir et mes
remords devenaient plus dchirants. Votre arrive et le rcit
que vous me ftes, y mirent le comble. Vous aimiez Caroline,
votre bonheur dpendait d'tre aim d'elle: ds cet instant,
je renouvelai le voeu de faire tous mes efforts pour surmonter
ma passion, de me bannir plutt pour jamais de ma patrie, et
surtout de vous laisser toujours ignorer notre fatale
rivalit. Oui, je l'aurais tenu ce voeu qui devenait chaque
jour plus sacr, jamais le nom de Caroline ne serait sorti de
ma bouche, si son apparition subite  Ronnebourg, cette
apparition que je ne puis comprendre encore, n'et gar ma
raison.

Dispensez-moi de vous peindre ce que j'prouvai dans cet
affreux moment, o, la croyant expirante, je trahis le secret
de mon coeur; o je vous appris que cet ami combl de vos
bienfaits, aprs avoir attent  vos jours, osait tre votre
rival. Je fus sur le point de vous venger moi-mme et de
suivre celle que je croyais dj prive de la vie; mais elle
fit quelques mouvements; je vis ses yeux se rouvrir, ses joues
se colorer; elle vous tait rendue, je ne voulus point
troubler votre bonheur par l'affreux spectacle de la mort de
votre ami. Je passai dans ma chambre; je vous crivis une
lettre, que vous avez trouve sur mon bureau; et, montant 
cheval, je m'loignai rapidement sans savoir o j'allais, et
sans penser  prendre aucun domestique avec moi.

La premire journe, je marchai, sans tenir de route dcide,
o mon cheval me conduisit. Le soir, arrt dans une mauvaise
auberge, je cherchai cependant  rassembler mes ides; je
rsolus de suivre mon premier projet, qui tait de passer en
Angleterre. J'avais crit en cour pour en demander la
permission, et je l'avais obtenue. Mon valet de chambre et mes
quipages pouvaient me rejoindre; rien ne devait m'arrter, et
je pris tout de suite le chemin de Hambourg, o je voulais
m'embarquer. Je courus la poste jour et nuit: ce mouvement
continuel convenait  l'agitation de mon me, et le repos
m'et t insupportable. J'aurais voulu trouver, en arrivant 
Hambourg, un vaisseau prt  partir, et m'embarquer en sortant
de ma chaise ce poste: heureusement il n'y en avait pas.
Quelques heures aprs mon arrive, je fus saisi d'une fivre
ardente, qui dura plusieurs jours. Un mdecin, que l'hte fit
appeler, me fit saigner si abondamment, qu'une faiblesse
excessive succda  la fivre, et retarda mon dpart. Forc
d'attendre  Hambourg le retour de ma sant et de mes forces,
j'crivis  mon valet de chambre de venir m'y joindre.

Cette maladie, suite bien naturelle de ce que j'avais prouv,
et ma course force, furent sans doute un bonheur. Elle calma
la violence de mes transports, et m'obligea, malgr moi peut-tre,
 suivre le plan que je m'tais prescrit ds que je sus
que vous tiez l'poux de Caroline. Je puis vous l'avouer 
prsent que je rougis de ma faiblesse et que je l'ai
surmonte; mais plus de vingt fois sur la route je fus tent
de retourner  Ronnebourg et de vous demander Caroline ou la
mort. Si j'eusse t forc de m'arrter  Hambourg sans y
tomber malade, peut-tre aurais-je succomb, et je me serais 
jamais rendu indigne de votre estime et de votre amiti. Ma
fivre, et surtout l'abattement de ma convalescence, me firent
voir les objets sous un autre point de vue. Soit que le
physique et influ sur le moral, soit que ce ft le fruit des
rflexions que je ne cessais de faire, ou que mon amiti pour
vous, mon cher comte, ft assez forte pour triompher de
l'amour, il est certain que ma passion s'affaiblissait chaque
jour, ou plutt ma raison se fortifiait. J'adorais toujours
Caroline, mais comme on adore la Divinit, sans oser mme
imaginer de la revoir jamais. Je frmissais d'en avoir eu
l'ide; et, loin de conserver le dsir de me rapprocher
d'elle, j'prouvais celui de m'loigner davantage, et
j'attendais Varner avec impatience.

J'tais dans ces dispositions lorsque le jeune baron de
Manteul arriva  Hambourg, et vint loger dans la mme auberge
que moi. L'hte lui parla tout de suite de ma maladie, lui
exagra le danger o j'avais t, les soins qu'il avait pris
de moi, ma peine  me rtablir, et lui inspira l'envie de me
voir. Il se fit annoncer chez moi; je connaissais de
rputation cette famille saxonne, je le reus avec plaisir.
Son extrieur me prvint en sa faveur, et sa conversation ne
dmentit point cette bonne opinion. Je fis sur lui la mme
impression. Au bout de quelques heures, nous fmes ensemble
comme d'anciennes connaissances. Il allait aussi en
Angleterre; mais il ne pouvait s'arrter plus de trois jours 
Hambourg. Apprenant que je voulais aussi passer la mer, il me
sollicita vivement de m'embarquer avec lui. Ma sant, qui se
fortifiait chaque jour, me permettait de partir, et je
consentis avec plaisir  cet arrangement, qui me procurait une
compagnie agrable.

Je laissai  l'hte un billet pour mon valet de chambre, et
deux jours aprs nous quittmes Hambourg, M. de Manteul et
moi, en nous flicitant mutuellement de cette heureuse
rencontre. Nous convnmes aussi de ne point nous quitter en
arrivant  Londres, et de prendre un logement commun.

Ce jeune homme me convenait d'autant plus, qu'il tait presque
aussi triste que moi, et souvent nous soupirions  l'unisson:
il fut le premier  le remarquer. Pendant la traverse, nous
tions seuls sur le tillac, absorbs dans nos ides et
gardant, tous les deux, le plus profond silence; Manteul le
rompit enfin: Je crois, me dit-il, que je dcouvre entre nous
une nouvelle conformit; convenez, mon cher Lindorf, que votre
coeur est occup, et que vous regrettez profondment quelqu'un
dans votre patrie? Je rougis; mais, dtournant la question sur
lui-mme, je lui dis en riant qu'il venait de me faire un
aveu. Je ne le nie point, me rpondit-il, et si vous
connaissiez l'objet de mes regrets, vous en comprendriez la
vivacit. Lorsque je quittai la Saxe, je croyais ne fuir que
le danger d'aimer la plus charmante personne de l'univers;
depuis que je ne la vois plus, je sens que le mal tait fait
et que je suis parti trop tard. -- J'avouai que mon coeur
n'tait pas plus libre que le sien, mais sans rien ajouter de
plus; je cherchai mme  dtourner la conversation, et je me
contentai de quelques rflexions vagues sur les peines de
l'amour.

Notre courte navigation fut heureuse. Nous arrivmes 
Londres. L'aspect de cette grande ville, si riche, si peuple,
eut le pouvoir de me distraire de ma mlancolie. Comme je
dsirais sincrement d'en gurir, je me livrai de moi-mme 
toutes les distractions qui se prsentaient, et je m'en
trouvai bien. Je recouvrai bientt mes forces, ma sant, mme
une partie de la gaiet qui m'tait naturelle; cependant
Caroline occupait toujours mon coeur et ma pense. Dans mes
moments de solitude, je ne songeais qu' elle; mais comme je
redoutais ce dangereux souvenir, je travaillais sans cesse 
l'carter, et j'tais seul le moins qu'il m'tait possible.
Manteul me quittait rarement, s'attachait  moi tous les jours
davantage, et redoutait  l'avance le moment de nous sparer.
A son arrive  Londres, il avait trouv chez son banquier des
lettres de Dresde, qui parurent lui faire le plus grand
plaisir.

Il serait possible, me dit-il alors, que son retour dans sa
patrie ft plus prochain qu'il ne l'avait pens; mais
l'vnement qui le rappellerait serait si heureux pour lui,
qu'il ne regretterait que moi. Il m'tait ais de voir qu'il
aurait voulu m'ouvrir entirement son coeur, mais peut-tre
alors et-il exig la rciprocit, et j'tais dcid  ne
confier jamais  personne le secret de ma fatale passion,  ne
jamais prononcer le nom de Caroline. J'vitai donc, sans
affectation, de lui demander celui de l'objet de son
attachement, ou de lui faire aucune question que pt amener
une confidence.

Nous avions t prsents par M. de J***, notre envoy  la
cour de Londres, chez plusieurs seigneurs. Un jour, nous
tions  un dner d'hommes, chez milord Salisbury. Au dessert,
il fut question de porter des toasts. Vous connaissez sans
doute cet usage anglais, qui consiste  boire  la ronde  la
sant de la femme qui nous intresse le plus? Lorsque ce fut
mon tour, mon coeur disait _Caroline_, et ma bouche faillit 
prononcer ce nom; je me retins cependant, et je priai qu'on me
dispenst de nommer celle dont je portais la sant. On me
plaisanta beaucoup sur ma discrtion, et l'on but  la ronde
la sant de la _belle inconnue_.

Je ne serai point aussi discret que Lindorf, dit Manteul en
prenant son verre, et je fais gloire de boire  la sant de
l'aimable Matilde de Walstein. Ce nom me frappa si fort, que
je crus avoir mal entendu; mais il fut rpt plusieurs fois,
et je ne pus douter que ce ne ft bien Matilde elle-mme,
cette Matilde dont j'avais t si tendrement aim et que
j'avais si cruellement offense.

Je ne puis vous exprimer de quel trouble je fus saisi, moi
qui, l'instant auparavant, n'aurais pas cru possible qu'un
autre nom que celui de Caroline et pu me faire la moindre
impression.

Manteul tait trop loin de moi pour lui parler, pour lui
demander si cette Matilde tait bien celle qu'il aimait; mais
pouvais-je en douter? Sa physionomie s'tait anime en
prononant son nom, en l'entendant rpter. Je le regardai, et
je le trouvai mieux encore qu' l'ordinaire; il me parut fait
pour tre aim, et sans doute il l'tait de Matilde. Ces
lettres qui l'ont rendu si content taient sans doute de
Matilde; ce retour si prompt  Dresde, et qui doit le rendre
si heureux, est sans doute ordonn par Matilde; sans doute il
doit recevoir sa main; il a dj son coeur. Toutes ces ides
m'occuprent, et cependant le reste du dner et pendant le
spectacle, o je fus entran malgr moi. J'aurais voulu
pouvoir parler en particulier  Manteul, pntrer dans son
coeur; je me reprochais d'avoir vit ses confidences; je
craignais d'avoir manqu le moment; enfin j'tais agit au
point que, ne pouvant rester plus longtemps au spectacle, que
je ne regardais ni n'coutais, je pris le parti de le quitter
et de rentrer chez moi, o j'attendis Manteul avec une
impatience dont je ne pouvais me rendre raison  moi-mme.

Il ne tarda pas  rentrer; ma prompte sortie du spectacle
l'avait alarm. A peine lui donnai-je le temps de me le dire;
je lui demandai tout de suite si cette Matilde de Walstein
dont il avait port la sant, soeur de comte de Walstein,
ambassadeur en Russie, tait celle qu'il aimait? -- Oui sans
doute, me rpondit-il avec feu; c'est elle-mme, c'est votre
charmante compatriote: est-ce que vous la connaissez? Elle
tait bien jeune lorsqu'elle quitta Berlin. -- Je connais
beaucoup son frre, lui dis-je en ludant ainsi sa question.
Le comte de Walstein est pour moi plus qu'un ami; il est mon
pre, mon bienfaiteur, ce que j'ai de plus cher au monde. -- O
mon cher Lindorf! me dit Manteul en m'embrassant avec
transport, s'il est vrai que vous soyez li  ce point avec le
frre de ma chre Matilde, je puis vous devoir mon bonheur.
Elle m'a souvent protest que ce frre aurait seul le droit de
disposer d'elle. Vous lui parlerez pour moi; vous le
prviendrez en ma faveur; dites-moi que vous le ferez. -- N'en
doutez pas, mon ami. Si Matilde trouve aussi son bonheur dans
cette union, j'userai de tout le pouvoir que l'amiti me donne
sur le comte pour l'engager  la former. Mais je croyais
Matilde engage avec le baron de Zastrow. -- Ah! c'est ce cruel
engagement, ou plutt ce projet de mariage, qui peut seul me
dcider  m'loigner de Dresde. J'tais ami de Zastrow; je ne
voulais pas devenir son rival; j'ignorais alors la rpugnance
extrme que Matilde avait pour lui. Une lettre de ma soeur, que
je trouvai en arrivant ici, me l'apprend et me donne les
esprances les plus flatteuses. -- Quoi! vous n'en aviez aucune
jusqu' cette lettre? -- Aucune, absolument. Matilde ne m'a
jamais tmoign que de l'estime, et cette simple amiti que je
croyais une suite de celle qu'elle a pour ma soeur. Elle ne
paraissait pas mme s'apercevoir de la prfrence que je lui
donnais sur toutes les femmes; et, je crois dj vous l'avoir
dit, avant de m'loigner d'elle, j'ignorais moi-mme la force
de mes sentiments. La lettre de ma soeur, en me faisant
entrevoir la possibilit d'tre heureux, m'a fait sentir
combien j'aimais sa charmante amie.

Je brlais de la voir cette lettre, et mon envie fut
satisfaite: il la tira de son portefeuille, et me la donna. --
Lisez, mon ami, me dit-il; voyez si je n'ai pas lieu de me
flatter d'tre aim. Je la pris, et je la lus avec une motion
excessive.

"Mademoiselle de Manteul blmait son frre d'tre parti, de
n'avoir pas suivi ses conseils, et fait ouvertement sa cour 
la jeune comtesse. M. de Zastrow n'aurait point d l'arrter;
il tait dtest, et jamais ce mariage n'aurait lieu: tout qui
prouvait, au contraire, que Manteul tait aim. Elle avait
dj remarqu bien ces choses avant son dpart,  prsent elle
n'en doutait plus. Matilde avait tmoign le chagrin le plus
vif en apprenant qu'il allai voyager, au point mme d'en
verser des larmes. Elle avait perdu sa gaiet; et ce qui
m'assure, disait-elle, que votre absence seule cause sa
tristesse, c'est qu'elle semble redoubler quand on parle de
l'Angleterre. Elle disait hier, avec un charmant petit dpit:
Ah! cette Angleterre, je ne sais pourquoi tous les hommes ont
la passion d'y courir. Je crois, mon frre, que voil d'assez
bons symptmes. Si vous en voulez une preuve plus convaincante
encore, c'est qu'elle m'a prie de lui montrer les lettres que
vous m'cririez. Profitez de cet avis; il est temps encore,
peut-tre, de rparer la sottise que vous avez faite en vous
loignant de Dresde. Ecrivez-moi tout de suite une lettre qui
n'ait pas l'air d'une rponse  celle-ci. Confiez-moi vos
sentiments pour ma jeune amie; chargez-moi de pntrer les
siens; dites que le doute seul vous a fait partir, mais qu'
la moindre lueur d'esprance vous tes prt  revenir. Elle
lira cette lettre; elle la lira devant moi; je verrai
l'impression qu'elle fera sur elle, et certainement le secret
de son coeur n'chappera pas  ma pntration. J'espre, dans
ma premire, vous apprendre quelque chose de plus certain, et
hter votre retour, etc."

Cette lettre me parut en effet la preuve sre que Matilde
aimait le frre de son amie. J'prouvais, malgr moi, le
sentiment le plus pnible, une espce de colre intrieure que
je ne pouvais dfinir, et que je m'efforais de cacher. Je lui
rendis sa lettre, en confirmant les esprances flatteuses
qu'elle lui donnait.

J'ai crit  ma soeur, me dit-il, conformment  ce qu'elle me
prescrivait, et j'attends sa rponse avec la plus vive
impatience. Si, comme elle le pense, elle m'est favorable; si
Matilde accepte mes voeux; si elle me permet de prtendre  son
coeur et  sa main, vous voudrez bien, mon cher Lindorf, me
servir auprs du comte: vous devoir mon bonheur est un moyen
de l'augmenter encore. Je le lui promis solennellement, mais
non pas sans prouver quelque chose qui ressemblait assez  la
jalousie. Le portrait qu'il me fit de votre charmante soeur y
mit le comble. Je ne pus lui cacher que je l'avais vue souvent
avant son dpart pour Dresde, chez sa tante de Zastrow. Non,
me disait-il, non, vous ne la connaissez pas. Lorsque Matilde
quitta Berlin,  peine sortait-elle de l'enfance, et vous ne
pouvez vous imaginer combien elle a gagn depuis ce temps-l,
 quel point elle s'est forme, dveloppe. Il est possible
d'tre plus belle que Matilde; il ne l'est pas de runir plus
de grces et en mme temps plus de noblesse, d'avoir un
ensemble plus sduisant. Ses traits ne sont pas rguliers,
mais chacun d'eux a une expression qui lui est propre; sa
physionomie varie  chaque instant; elle est le miroir du coeur
le plus excellent et de l'esprit le plus aimable. Tantt gaie,
badine, foltre, mutine mme, elle inspire la joie et le
plaisir  tout ce qui l'entoure; dans d'autres moments, douce,
sensible, caressante, elle attendrirait l'me la plus froide:
voil celle que je voyais tous les jours. Ai-je pu rsister 
tant de charmes? et jugez de mon bonheur si je puis les
possder.

Ah! sans doute j'en pouvais juger par mes regrets de l'avoir
nglig ce bonheur lorsqu'il m'tait offert. Quoi! j'avais t
aim de cette adorable personne, dont chaque trait se gravait
dans mon me; il n'avait tenu qu' moi, qu' moi seul de
m'unir  elle! Mais l'avais-je mrit ce bien dont je
connaissais trop tard tout le prix? N'a-t-elle pas d
l'oublier cet homme qui n'a pay ses sentiments que de la plus
noire ingratitude, qui l'a nglige, abandonne; qui, livr
tout entier  une autre passion, a repouss durement le coeur
qui se donnait  lui, et l'a forc de chercher un autre objet
d'attachement?

Ces ides, qui se succdaient dans mon imagination comme des
clairs, me donnaient un air sombre et proccup, dont Manteul
dut tre surpris; mais le sujet de la conversation
l'intressait trop pour qu'il s'apert de rien. Il aurait
voulu me parler plus longtemps de sa chre Matilde et de ses
esprances; mais il ne m'tait plus possible de l'entendre de
sang-froid. Je prtextai une migraine, et il me laissa.

Il me tardait d'tre seul, de chercher  dmler ce qui se
passait en moi, pourquoi j'prouvais cette agitation
singulire pour un vnement que j'aurais d prvoir et
dsirer. Puisque je n'aimais pas Matilde, puisque j'avais
renonc  son coeur,  sa main, aux droits que j'avais sur
elle, ne devais-je pas tre charm qu'un autre lui rendt plus
de justice et rpart tous mes torts? Ah! je l'tais si peu,
qu'il me paraissait que Manteul m'enlevait un bien qui
m'appartenait, et que j'avais l'inconsquence, l'injustice
d'accuser Matilde de lgret, et de lui reprocher une
inconstance dont j'tais moi-mme si coupable.

Je me rappelais toute les circonstances de notre liaison, ces
promesses si tendres, si nave, si souvent rptes dans ses
lettres de n'aimer jamais que moi, et je disais: Toutes les
femmes sont lgres; comme si je n'avais pas t la preuve que
les hommes n'ont pas trop le droit de se plaindre d'elles!

Je rflchis ensuite sur ma position avec Manteul, sur cette
fatalit qui me rendait pour la seconde fois le rival d'un
ami; mais je n'osais convenir avec moi-mme que j'tais son
rival, et je me promis, s'il tait aim, comme tout m'en
assurait, de le servir avec toute la vivacit et la chaleur de
l'amiti. Je lui en renouvelai l'assurance, et nous attendmes
avec une gale impatience la rponse de sa soeur, qui devait
contenir l'arrt de son sort. Il me paraissait quelquefois
qu'elle serait aussi l'arrt du mien. -- Et Caroline est donc
entirement oublie? Est-elle efface de ce coeur o elle a
rgn avec tant d'empire? -- Non, mon ami; Caroline est
prsente  mon coeur,  ma pense, plus que je ne le voudrais;
mais j'carte autant qu'il m'est possible ce dangereux
souvenir. Depuis quelque temps, je pense plus  Caroline de
Walstein qu' Caroline de Lichtfield; mon imagination n'erre
plus dans le parc de Rindaw ni dans le petit pavillon. Je vois
Caroline occupant  Berlin l'htel du meilleur des hommes, du
plus aimable des poux, et gotant tout son bonheur: je sens
que bientt je pourrai penser  elle sans remords. Son nom se
lie, s'identifie tous les jours davantage avec le vtre dans
mon coeur: dj je ne les spare plus, et je vous aime presque
galement; dj le nom de Matilde, que Manteul prononce sans
cesse, me donne une motion plus vive, et d'une nature que je
connais trop bien pour ne pas la distinguer. Voil, mon cher
ami, ma gurison bien avance; vous allez savoir ce qui va
l'achever.

Nous avions form le projet, ds notre arrive en Angleterre,
d'en parcourir les diffrentes provinces; mais croyant y
passer l'hiver, nous avions remis ce voyage au printemps
prochain. Manteul, dcid  repartir tout de suite si les
lettres de sa soeur le rappelaient  Dresde, me pria de ne pas
le diffrer, et de voir au moins les endroits les plus
intressants. Depuis ces confidences, j'prouvais un malaise
et une agitation intrieurs qui ne me permettaient pas de
rester en place. Je pensai qu'un voyage me ferait du bien, et
je consentis  ce que mon ami dsirait. Nous partmes donc;
nous parcourmes plusieurs provinces ou comts, la principaut
de Galles, et nous vmes tout ce que ces diffrents lieux
pouvaient offrir de curieux et d'intressant.

Ce n'est pas le moment, mon cher comte, de vous donner des
dtails sur un pays o la paix et la libert, entretiennent
l'abondance, o les campagnes, cultives par de riches
fermiers, ne sont pas, comme les ntres, le thtre des
guerres sanglantes et des dsastres affreux qui en sont la
suite. Srs de pouvoir les nourrir, ils ne craignent point de
donner le jour  de nombreux citoyens. Les villages, ou
petites villes principales des provinces, sont extrmement
peupls, et tout le monde a l'air  son aise et heureux. La
noblesse anglaise passe une partie de l'anne dans ses terres,
et contribue  l'aisance de ses vassaux. Ces belles demeures
sont entretenues avec un soin, une lgance bien au-dessus de
la triste magnificence de nos antiques chteaux. Si l'on veut
avoir une ide de la belle nature et des agrments que peut
offrir le sjour de la campagne, c'est en Angleterre qu'il
faut aller. -- Vous augmentez mon dsir de connatre ce pays,
dit le comte; je veux y mener ma chre Caroline: en attendant,
j'aurais bien des choses  vous demander. -- Je ne serai peut-tre
pas en tat d'y rpondre, reprit Lindorf; nous avons
voyag trop rapidement, et nous avions l'esprit et le coeur
trop occups pour remarquer tout ce qui mritait de l'tre. Je
ne puis vous parler que de ce qui doit ncessairement frapper
tout tranger qui voit l'Angleterre pour la premire fois.

L'impatience d'avoir des nouvelles de Dresde nous fit abrger
notre tourne et reprendre le chemin de Londres, o nous
esprions en trouver. J'tais certainement plus agit que
Manteul; il se livrait aux plus douces esprances, et ne
doutait presque plus de son bonheur. Je n'en doutais pas plus
que lui; mais, loin de le partager, je l'enviais. Plus il
tait content, plus mon dpit secret et ma tristesse
redoublaient.

Je lui parlais cependant  tout moment de Matilde; je me
faisais rpter jusqu'aux moindres circonstances de sa vie;
j'tais aussi inpuisable en questions sur elle que Manteul
dans ses rponses: nous n'avions plus d'autre sujet de
conversation, et  chaque instant ma jalousie, ma douleur, mes
regrets, je dirai presque mon amour, prenaient de nouvelles
forces. Manteul ne trouva point  Londres de lettres de sa
soeur; mais deux jours aprs notre arrive, je venais de me
lever, et j'allais passer chez lui lorsque son laquais me
remit de sa part un paquet cachet dans une enveloppe  mon
adresse. Surpris de cet envoi au moment o nous devions
djeuner ensemble, j'allais entrer chez lui avant mme de
l'ouvrir; mais on me dit qu'il venait de sortir, et qu'il ne
reviendrait que pour le dner. Mon tonnement augmenta;
j'ouvris le paquet, non sans quelque motion: elle devint plus
forte encore lorsque je vis qu'il renfermait une lettre
ouverte, avec le timbre de Dresde et qui paraissait en
contenir une autre, adresse  Manteul. C'tait sans doute la
rponse de sa soeur et une lettre de Matilde; mais pourquoi ne
pas me l'apporter lui-mme? Malgr mon impatience de lire, je
commenai par quelques lignes que Manteul avait crites dans
l'enveloppe. La voici, dit Lindorf en prenant des papiers dans
son portefeuille; jugez quelle dut tre ma surprise.

"J'ignore si c'est au meilleur des amis, ou bien au plus
dissimul des hommes, que j'envoie les lettres que je viens de
recevoir. M'en rapporter absolument  lui sur l'opinion que je
dois avoir de lui-mme, c'est lui prouver ce que je cherche 
croire, malgr toutes les apparences.. Quoi! Lindorf, vous
tes l'amant de Matilde! vous tes son amant aim, l'poux de
son choix, nomm par son frre, accept par son coeur, celui
_auquel elle sacrifierait sans balancer les hommages de
l'univers;_ et c'est d'elle que je l'apprends! O Lindorf? quel
pouvoir tre le motif de cet inconcevable mystre? Je ne puis
vous croire coupable d'une lche trahison. Non, Lindorf, je ne
le crois pas; mais j'ai droit d'exiger de vous de la confiance
et de la sincrit..... Je m'y perds, et j'avoue que j'ai
craint de vous voir dans le premier moment... Envoyez-moi
votre rponse au caf d'Orange. Rien ne doit plus vous
empcher d'tre sincre: puisque vous tes aim, vous n'avez
plus de rival.

"CH. DE M."

Non, mon ami, tout ce que j'prouvai dans cet instant ne peut
se dcrire. Quoi! j'tais encore aim de cette charmante et
constante Matilde! Quoi! c'tait pour moi, pour cet ingrat qui
l'offensait, qu'elle refusait les hommages de Zastrow, de
Manteul, qu'elle refuserait _ceux de l'univers!_ Cette phrase,
souligne dans le billet de Manteul, tait sans doute dans la
lettre que j'allais lire. Je dployai celle de sa soeur; elle
en renfermait une  mon adresse, dont l'criture m'tait bien
connue. Un mouvement involontaire me la fit approcher de mes
lvres; j'allais l'ouvrir, et jouir de tout mon bonheur, quand
une rflexion cruelle vint le troubler et m'arrter. C'tait
aux dpens d'un ami que j'allais tre heureux, et cet ami
tait dans le cas de me croire perfide. Je ne pus soutenir
cette ide: vous tes fait, mon cher comte, pour comprendre
tout ce que j'prouvai, mme par les souvenirs qu'elle me
retraa. C'tait la seconde fois que l'amour et l'amiti
taient en opposition dans mon coeur: l'amiti devait toujours
l'emporter. Il me fut impossible de lire mes lettres avant de
m'tre justifi auprs de Manteul, avant d'avoir, pour ainsi
dire, son aveu.

Je les serrai dans mon bureau, et je me htai d'aller le
chercher. J'allai d'abord au caf qu'il m'indiquait, il n'y
tait pas encore. J'aurais d l'attendre; mais l'attente dans
ce moment-l n'tait pas supportable, et je prfrai le
chercher ailleurs. J'aimais mieux lui parler que lui crire:
une lettre assez dtaille pour lui donner la clef de ma
conduite n'allait pas  mon impatience; cependant, comme nous
pouvions nous croiser pendant que je le chercherais, je pris
le parti de laisser un mot pour lui au caf mme. Je lui
disais seulement: "qu'il me rendait justice en me croyant
incapable d'une perfide; que j'avais, il est vrai, bien des
torts  me reprocher, mais non vis--vis de lui, et que
Matilde seule tait en droit de se plaindre. Je le priais de
m'attendre  ce mme caf, et je lui promettais toutes les
explications qu'il pourrait dsirer; je l'assurai que je
n'aurais pas un instant de repos qu'il ne m'et entendu. Je
n'ai pas lu, lui disais-je, ni ne lirai un seul mot des
lettres que vous m'avez envoyes, que je ne vous aie vu. Je
crois vous prouver par l le prix que j'attache  votre estime
et  votre amiti."


Aprs avoir remis ce billet au garon du caf, je continuai ma
recherche. J'allai  l'htel de Prusse, au Parc, chez nos
connaissances; je le manquai partout, et je revins au caf.
J'appris avec chagrin qu'il venait d'en sortir, et qu'il avait
 son tour laiss un billet pour moi. On me le donna, et le
voici:


"J'aurai voulu, mon cher Lindorf, vous attendre et vous
revoir; mais cela ne m'est pas possible. Lord Cavendish vient
de me proposer de l'accompagner aux courses de Newmarket; il
part  l'heure mme, et me laisse  peine le temps de vous
adresser un mot. Vous savez combien je dsirais de les voir
ces fameuses courses; j'accepte donc l'offre de lord Cavendish
avec d'autant plus de plaisir, que j'ai besoin de distraction
en ce moment. Votre billet, et plus encore votre empressement
 me chercher, mme avant d'avoir lu vos lettres, m'apprennent
tout ce que je veux savoir  prsent. Lisez-les, mon cher ami,
et si vous n'tes pas demain sur la route de Dresde, vous ne
mritez pas votre bonheur. Si quelque chose pouvait altrer
mon estime et mon amiti ce serait de vous retrouver 
Londres, ou d'apprendre aprs-demain que vous y tes encore.
Adieu, mon cher Lindorf; soyez heureux autant que vous pouvez
et devez l'tre avec la plus aimable des femmes. Je vais en
chercher une qui lui ressemble et dont le coeur ne soit pas
engag. Si le sjour et les plaisirs de Newmarket ont l'effet
que j'en attends, vous aurez bientt de mes nouvelles. Donnez-moi
des vtres, et ces dtails que vous m'avez promis, non
point  titre d'explication, je n'en ai plus besoin, mais
comme une confidence bien intressante pour votre ami et celui
de Matilde. Vous avez des torts envers elle, dites-vous, _elle
seule a droit de se plaindre_. Ah! Lindorf, heureux Lindorf!
courez, voyez-la, et ces torts seront les derniers de votre
vie.

"CH. DE. M."

A peine eus-je finis ce billet, que je volai chez lord
Cavendish, esprant les trouver encore: ils taient partis en
poste. J'hsitai si j'essayerais de les rejoindre; mais des
motifs si forts, un sentiment si vif, m'attiraient ailleurs,
que je ne pus y rsister. Je relus de billet de Manteul, et je
compris que, puisqu'il me fuyait, je ne devais pas le forcer 
revoir, dans les premiers moments, un rival aim. Mais tait-il
vrai que j'tais aim de cette gnreuse Matilde? Je ne le
savais encore que par Manteul, et je brlais d'en lire la
confirmation. Je rentrai donc chez moi, et je lus enfin des
deux lettres que je vais vous montrer. Vous commencerez, comme
je le fis moi-mme, par celle de mademoiselle de Manteul:
quelque vive impatience que j'eusse de lire celle dont la
seule adresse faisait palpiter mon coeur, je tremblais de
l'ouvrir. Chaque mot trac par Matilde tait un reproche cruel
pour ce coeur. Elle ignorait peut-tre mon infidlit; mais en
tais-je moins coupable? et l'expression de sa nave tendresse
n'allait-elle pas ajouter  mes torts et me rendre odieux 
moi-mme? Je lus donc d'abord celle-ci; et il la tendit au
comte, qui la parcourut.

Mademoiselle Manteul dbutait par demander mille pardons  son
frre de lui avoir donn un faux espoir; induite elle-mme en
erreur, elle avait cru de bonne foi ce qu'elle dsirait avec
ardeur, que son frre ft l'objet secret des sentiments de
Matilde. "C'est votre lettre mme, cette lettre que je vous
avais demande, et dont j'attendais un si bon effet, qui a
dtruit toutes mes esprances. Non, mon frre, ce n'est pas
vous qui tes aim. Matilde a dispos depuis longtemps de son
coeur; elle refuse les hommages de Zastrow, les vtres; elle
refuserait ceux de l'univers, et c'est en faveur de votre
nouvel ami, de ce baron de Lindorf dont vous me parlez. Elle
n'a vu que son nom dans votre lettre, et son motion a trahi
le secret de son coeur; mais ce n'en est pas un pour vous; vous
le savez dj sans doute: puisque vous tes aussi li avec M.
de Lindorf, il aura srement eu pour vous la mme confiance;
il vous aura dit que, depuis plus de deux ans, il est engag
avec la jeune comtesse de Walstein. C'est d'abord le comte son
frre, intime ami de ce Lindorf, qui dsira cette union; mais
bientt leurs coeurs furent d'accord sur ce projet; et Matilde
assure qu'il n'y a que sa mort ou l'inconstance de Lindorf qui
puisse le rompre, et que jamais elle ne sera qu' lui. Votre
amour, mon cher frre, devient donc la chose du monde la plus
inutile. Je vous connais assez raisonnable, assez gnreux
pour tre sre qu'il va se changer en amiti, et que vous
trouverez mme du plaisir  servir en mme temps Matilde et
votre ami. Vous le pouvez en lui remettant cette lettre, que
la pauvre petite ne savait comment lui faire parvenir. Ce
n'est pas elle qui vous le demande; c'est moi qui l'ai voulu.
Je pense que c'est le moyen le plus sr de vous gurir tout 
coup. Dites, rptez bien  M. de Lindorf, que sa jeune amie
gmit sous l'oppression de sa tante; qu'elle sera force
d'pouser ce Zastrow qu'elle abhorre, et qu'elle en mourra
certainement. Engagez-le  partir  l'instant mme,  venir la
consoler, la dlivrer, l'enlever mme s'il le faut; je ne vois
que cela pour la tirer d'affaire. Qu'aurait-il  craindre,
puisqu'il est autoris par le frre de Matilde? J'aurais sans
doute prfr que ce ft vous, Charles; mais son coeur tait
donn autant qu'elle vnt  Dresde. N'y pensez donc plus que
pour lui rendre un service essentiel  son bonheur, et peut-tre
 celui de votre soeur."

Cette dernire phrase, qui avait chapp  Lindorf et 
Manteul, fit sourire le comte, et le confirma dans l'ide
qu'il y avait des motifs qui faisaient agir mademoiselle de
Manteul. Il rendit la lettre  son ami, qui lui donna celle de
Matilde. -- Lisez, lui dit-il, et voyez quelle impression dut
faire sur mon coeur cette ingnuit si touchante; il tait
impossible que ce coeur sensible et reconnaissant ne se donnt
pas entirement  celle qui, malgr tous mes torts, m'avait
conserv le sien.

Dresde, ce.....

"Oui, monsieur le baron, c'est bien Matilde qui vous crit,
c'est votre amie Matilde. Elle a tort de vous crire, sans
doute; elle ne devrait pas rompre la premire ce beau silence.
Oh! oui, je sais que j'ai tort; mais je sais mieux encore que
je ne puis m'en empcher. Il y a des moments dans la vie o le
coeur parle beaucoup plus fort que la raison et l'oblige  se
taire; il dit tant, tant de choses, qu'on n'entend plus que
lui, et qu'il faut absolument finir par faire tout ce qu'il
veut. Il m'assure, par exemple, que je serai moins malheureuse
quand j'aurai cont mes peines  mon ami; et je sens dj
qu'il dit vrai. Depuis que j'cris, il me semble que mes
chagrins sont presque changs en plaisirs. Hlas! ils
reviendront bien vite; ma lettre finira, et mes tourments
recommenceront; mon frre sera toujours en Russie, Lindorf
toujours en Angleterre, Zastrow toujours  Dresde, et la
pauvre Matilde toujours perscute. Ma tante...... Elle me
demande seulement l'impossible. Ai-je deux coeurs, pour en
donner un  ce Zastrow? Et quand j'en aurais mille, ne
seraient-ils pas tous  celui...  celui... Tenez, Lindorf,
depuis que cette lettre est commence, depuis mme que j'ai
pris la rsolution de l'crire, je n'ai cess de penser
comment je pourrais tracer tout ce que j'ai  vous dire. Pour
peu que j'y pense encore, je ne dirai rien du tout, et vous ne
me comprendrez point. Je ne veux plus m'occuper de la
rdaction; je vais laisser aller ma plume et mon coeur comme
ils voudront. Je veux exiger de la sincrit, il faut bien en
donner l'exemple.... Oui, monsieur le baron... Voil que je
fais encore des phrases. Eh bien! oui, mon cher, mon trs-cher
Lindorf, je vous aime, et je vous aimerai toute ma vie, au
moins je le crois; mais, quoi qu'il en soit, jamais je ne
prendrai d'autres engagements, et je mourrai _Matilde de
Walstein_ ou _Matilde de Lindorf_. Que ce projet d'ternelle
constance ne vous effraye pas, mon bon ami; il vous regarde
point. Je suis loin d'imaginer que vous deviez le former
aussi: c'est avec moi seule que j'ai pris cet engagement, et
non point avec vous. Les hommes, dit-on, peuvent changer
autant qu'il leur plat, sans tre moins estimables  leurs
propres yeux, ni moins aimables  ceux des femmes: il faut
bien que cela soit, puisque mon frre, le plus sage des
hommes, change d'avis aussi, lui, sans qu'on sache pourquoi,
et qu'il me semble ne plus aimer sa soeur. Lindorf, cher
Lindorf, tenez-moi lieu de ce frre qui m'abandonne. Il est
trop loin pour que je puisse rclamer son amiti; mais la
vtre, Lindorf, viendra srement  mon secours. Conseillez-moi;
dites-moi ce que je puis faire pour viter un lien qui me
fait horreur, pour me conserver... hlas!  moi-mme, si ce
n'est plus  Lindorf, si tout ce qu'on me dit est vrai, si un
nouvel objet.... Mais ce n'est pas l ce que je vous demande;
je le saurai toujours assez, et cela ne changerait rien  ma
faon de penser ni sur vous, ni sur M. de Zastrow, ni sur tous
les hommes du monde. Jamais il n'y en aura qu'un seul pour
moi; je sais cela: qu'ai-je besoin d'en savoir davantage?
Dites-moi seulement que vous serez toujours l'ami de Matilde.
Ce mot d'ami dit tout; il m'assure de votre bonne foi, de
votre franchise, de vos bons conseils, de votre empressement 
me rpondre,  me tirer de l'inquitude cruelle que me donnent
votre silence, celui de mon frre, votre absence  tous les
deux, et cet abandon qui ressemble  la fcherie,  l'oubli, 
la mort, et qui causera, s'il dure plus longtemps, celle de
_Matilde de Walstein_.

"J'ignore mme comment je dois adresser cette lettre, pour
vous la faire parvenir. En vrit, je ne sais lequel est le
plus mchant, de mon frre ou vous; mais vous tes tous les
deux..., vous tes... tout ce que j'aime au monde: n'est-ce
pas comme qui dirait des ingrats?"

Le comte fut attendri en lisant cette lettre; il se reprocha
vivement de s'tre laiss trop absorber par sa passion pour
Caroline, et d'avoir nglig sa soeur. Il n'aurait pas d s'en
tenir  une seule lettre; il devait penser qu'on aurait pu
l'intercepter; il devait y aller lui-mme: enfin il en vint 
croire que lui seul avait eu tort.

Vous pouvez juger, lui disait Lindorf, de l'impression que me
fit cette lettre, par celle qu'elle vous fait  vous-mme. Le
comte voulut la lui rendre. -- Non, mon ami, gardez-la, et si
jamais j'tais assez malheureux pour l'oublier, pour causer
encore un instant de chagrin  ma chre Matilde, vous n'aurez
qu' me la montrer pour me faire tomber  ses pieds. Je ne
balanai pas un moment, aprs l'avoir lue, sur ce que je
voulais faire. Voler auprs d'elle, la consoler, rparer mes
torts, l'arracher  la tyrannie, lui consacrer ma vie entire,
taient actuellement le seul voeu, le seul projet de mon coeur.
Je vis clairement qu'on lui en imposait, puisqu'elle vous
croyait encore en Russie. Sans doute on interceptait vos
lettres; elle tait entoure de piges, de gens dvous 
Zastrow. Le danger me parut pressant, et je rsolus de partir
ds le lendemain. Manteul seul pouvait me retenir encore; mais
je relus son billet, il tait positif: _Si quelque chose
pouvait altrer son estime et son amiti, c'tait de diffrer
d'un seul jour mon dpart_. Je rsolus cependant de ne point
me sparer de lui, de ne point quitter l'Angleterre sans avoir
lev jusqu'au moindre doute qui pouvait lui rester sur ma
conduite, et sur le mystre que je lui avais fait de mes
engagements avec Matilde.

J'employai le reste de cette journe  lui crire,  lui faire
le rcit de tout ce qui s'tait pass dans mon coeur depuis
l'instant o vous aviez form cette union, et je ne lui cachai
que le nom de Caroline. J'avouai que tout ce qu'il m'avait dit
de Matilde avait ranim mes sentiments pour elle; mais que me
rendant justice, et sentant combien j'avais peu mrit qu'elle
m'et conserv les siens, j'tais dcid  les cacher, 
rparer mes torts avec elle, en la servant dans sa nouvelle
inclination. Ma lettre fut longue et dtaille; j'crivais
encore quand un laquais de Manteul, qu'il avait pris avec lui
 Newmarket, entra chez moi et me remit un nouveau billet de
sa part, qu'il m'envoyait de la premire poste; c'tait une
rptition du prcdent. Il craignait qu'il ne me ft pas
parvenu; que mon dpart ne ft diffr, et se servait des
motifs les plus forts pour le hter. Pour achever de m'ter
toute espce d'inquitude sur son compte, il m'assurait "qu'il
regardait cet vnement comme un bonheur. Trop jeune encore
pour se marier (il n'a pas vingt ans), il aurait fait une
folie que Matilde seule pouvait excuser. L'ide d'tre aim
d'elle lui avait fait tourner la tte; la certitude du
contraire lui rendait la raison et la libert. Il allait en
profiter pour s'instruire et s'amuser en voyageant encore
quelques annes; il esprait de me revoir, disait-il,
l'heureux poux de la plus aimable des femmes. Quels que
fussent les motifs qui m'loignaient d'elle, et les torts que
je me reprochais, il tait sr que je n'aurais qu' la voir
pour sentir tout mon bonheur. Il me connaissait trop
d'ailleurs pour croire que je balancerais un instant  voler 
son secours, ne ft-ce mme que comme ami, si je n'tais plus
libre d'accepter celui qui m'tait offert. Il finissait par me
dire que son laquais avait ordre de ne le rejoindre qu'aprs
m'avoir vu monter dans ma chaise de poste."

Je lui remis l'immense lettre que j'avais crite  son matre,
et il repartit pour Newmarket au moment o je m'loignai de
Londres. Ma traverse fut trs-heureuse et trs-prompte, le
vent tait favorable. Je trouvai Varner  Hambourg, qui
attendait depuis trois semaines qu'un vaisseau pt mettre  la
voile. Ils taient tous retenus dans le port par les vents
contraires, et le bon Varner gmissait de ce retard. Il me
remit votre billet, et mon banquier, que je vis le mme jour,
me donna la lettre qui l'avait suivi. Tous les deux taient
galement pressants; vous exigiez le retour le plus prompt
sans en expliquer le motifs; mais avais-je besoin de les
savoir? Vous ordonniez, je devais obir; et si je n'eusse t
en chemin, je m'y serais mis  l'instant mme.


Comment vous avouer cependant qu'un sentiment que je
condamnais, mais auquel je ne pus rsister, me fit prendre la
route de Dresde plutt que celle de Berlin? Je ne puis
l'excuser qu'en croyant que ce fut un pressentiment; mais pour
le moment je cherchai  me faire illusion,  me persuader
qu'un retard de quelques jours au plus ne pourrait vous faire
aucune peine, au lieu que le moindre dlai pouvait influer sur
le sort de Matilde. Je voulais la voir, la dterminer  me
suivre et vous l'amener. J'osai mme alors interprter ces
deux lettres si pressantes, cet ordre si positif de me rendre
auprs de vous sans dlai. Sans doute Matilde en tait
l'objet; et je rpondais  vos intentions en volant  son
secours avant mme de vous voir: je ne m'arrtai donc 
Hambourg que le temps ncessaire pour avoir de bons chevaux.

Vous savez le reste, mon cher ami, comment je rencontrai M. de
Zastrow, et quelle fut ma surprise en voyant sortir Matilde de
cette chaise de poste; mais ce que je n'ai point os vous dire
devant elle, c'est  quel point sa figure charmante me frappa,
m'tonna, m'enchanta. Oh! combien elle me parut au-dessus et
de ce que Manteul m'avait dit, et de ce que j'avais imagin!
Tel fut l'effet que me firent son motion, son trouble, qui
l'embellissaient encore, et les premiers mots qu'elle pronona
avec une expression de tendresse, un sentiment, une me, qu'il
est impossible de rendre. Je la vois encore s'lancer de cette
voiture, accourir les bras ouverts; je l'entends me dire:
Lindorf, cher Lindorf! c'est votre Matilde qu'on veut vous
enlever et qui ne veut tre qu' vous. Cette me innocente et
pure est au-dessus du soupon; elle aime, elle est donc sre
d'tre aim. Une anne de silence, tout ce qu'on n'a cess de
lui dire, tous mes torts apparents et rels n'ont point
branl sa constance. Elle me voit; ils sont tous oublis: il
ne lui reste pas mme l'ombre d'un doute. Et quand ses sens
l'abandonnrent; quand elle se laissa tomber dans mes bras,
faible, ple, inanime, ses yeux charmants ferms  demi,
comme elle me parut intressante! Avec quelle ardeur je fis le
voeu de lui consacrer ma vie! J'ose vous l'avouer, mon ami, en
la portant dans la maison de poste, ce fut sur les lvres que
je le prononai; et je n'oublierai jamais le sentiment
dlicieux que j'prouvai. Mon combat avec Zastrow, ma
blessure, notre voyage, les soins touchants qu'elle a pris de
moi, son esprit, ses grces, sa charmante navet, tous les
instants enfin que j'ai passs auprs d'elle, ont augment mon
attachement et rendu ineffaable l'impression qu'elle me fit
au premier instant. Je n'ai pu cependant me dfendre d'un peu
d'motion en revoyant Caroline; mais elle tait d'un autre
genre que celle qu'elle me faisait prouver l't pass: un
regard de Matilde la dissipa bientt, et j'ose assurer que ce
sera la dernire. Je m'aperus d'abord avec la joie la plus
vive, que vous tiez aim; et ds cet instant je ne vis plus
dans Caroline qu'une soeur chrie, et l'pouse de mon ami, de
mon frre... Cher comte! vous avez lu dans mon coeur, et vous
ne tarderez pas, je l'espre,  m'accorder ce titre prcieux,
que je mrite par mes sentiments et que j'ambitionne comme le
comble du bonheur.

Et moi, lui dit le comte en l'embrassant tendrement, je ne
croirai le mien complet que lorsque Matilde et Lindorf seront
heureux comme moi. Il me tarde d'arriver, et de serrer ces
noeuds qui ne me laisseront plus rien  dsirer.

Il lui raconta ensuite  son tour tout ce qui avait prcd sa
runion avec Caroline. Lindorf frmit  l'ide du divorce
qu'il avait projet. -- Grand Dieu! lui dit-il, et vous pouviez
penser que j'accepterais un tel sacrifice, que je voudrais
tre heureux aux dpens de Walstein? -- Il s'agissait du
bonheur de Caroline, devions-nous balancer  l'assurer? La
lettre que je vous crivais, et qu'elle devait vous remettre 
votre arrive, aurait lev tous vos scrupules. Votre amiti,
votre dlicatesse, auraient cd aux motifs les plus
pressants, les plus dcisifs. Non, Lindorf, mes mesures
taient bien prises, et vous n'auriez pu rsister. -- Ne me
demandez point ce que j'aurais fait, reprit Lindorf;
heureusement vous ne m'avez pas mis  cette dangereuse
preuve. J'aime mieux, je l'avoue, tre votre frre: vous seul
mritez Caroline; elle seule pouvait rcompenser vos
vertus..., et peut-tre Matilde convient-elle mieux  votre
ami Lindorf. -- Elle ignore sans doute, lui dit le comte, que
Caroline ait t son rivale? -- Lindorf l'interrompit vivement:
Elle n'ignore rien, mon ami. Matilde n'a-t-elle pas le droit
de lire dans mon coeur, d'en savoir tous les secrets, d'en
connatre tous les replis? Ne lui devais-je pas l'explication
de mon refroidissement, de mon silence, de mon voyage en
Angleterre? Aurais-je pu lui en imposer, la tromper? Non,
c'tait impossible. J'en avais peut-tre form le projet, mais
c'tait avant de la revoir, avant de l'entendre: sa noble
franchise, sa candeur, appellent irrsistiblement la confiance
et la sincrit.

Ds que nous fmes seuls dans la chaise de poste, elle me
parla de vous, de votre mariage: elle me demanda si je
connaissais sa belle-soeur, et l'aveu des sentiments qu'elle
m'avait inspirs; et la confidence la plus entire fut ma
rponse. Je lui racontai tout ce qui s'tait pass, et je la
vis par degrs s'attacher  Caroline. Loin de ressentir aucune
jalousie, aucune aigreur, elle n'eut que le dsir de la
connatre, et de la prendre pour modle. -- Combien je
l'aimerai cette charmante Caroline! me disait-elle. Elle fera
le bonheur de mon frre; elle m'apprendra  fixer mon cher
Lindorf, elle sera mon amie.... Et, depuis qu'elle l'a vue,
elle m'a dit avec ce ton de la vrit qui ne peut laisser
aucun doute: Ah! Lindorf, combien vous tes justifi  mes
yeux! Je ne vous pardonnerais pas de l'avoir vue avec
indiffrence. Voil votre soeur, mon cher comte; jugez si je
dois l'adorer.

Arrivs  Berlin, le premier soin du comte fut de prsenter au
roi sa soeur et son ami, en lui demandant son approbation pour
leur union. Ds qu'il l'eut obtenue, l'heureuse famille se
rendit  la terre que le comte possdait  quelques lieues de
Berlin, celle o Caroline tait alle le joindre et dont
Justin tait concierge; et l, dans la chapelle du chteau, le
mariage fut clbr sans autre tmoins que le comte, la
comtesse et quelques villageois. En sortant de l'glise,
Louise vint faire son compliment  Lindorf; elle lui fut
prsente par Caroline. C'tait encore un moment d'preuve;
elle fut favorable  Matilde. Le dernier sentiment qu'on
prouve est toujours celui qui parat le plus vif. Il regarda
sans trouble les deux charmantes femmes qui avaient fait
natre en lui de si vives motions; et serrant la main du
comte qui se trouvait prs de lui: C'est dans ce moment, lui
dit-il, que je puis vous assurer que je suis digne d'tre
votre frre. J'ai t passionn pour Louise; j'ai ador
Caroline; mais j'aime ma chre Matilde, et je sens que c'est
pour la vie.

Lindorf pensa toujours ainsi. Malgr sa lgret naturelle,
qui l'entrana peut-tre  des infidlits passagres, il fit
le bonheur de son aimable compagne, parvint aux premiers
grades militaires et se distingua dans plusieurs occasions.

Le comte de Walstein fut toujours l'ami de son roi, le
protecteur du peuple, le soutien des malheureux, et trouva
dans l'amour constant de sa chre Caroline, dans les vertus de
leurs enfants, la rcompense des siennes.

Et Caroline? -- Caroline, adore, chrie, respecte comme elle
mritait de l'tre, fut la plus heureuse ainsi que la plus
aimable des femmes.

Nous dirons encore  ceux qui aiment  tout savoir que M. de
Zastrow, piqu de ce que ses grces parisiennes, entes sur un
fonds germanique, ne plaisaient qu' mademoiselle de Manteul,
qui ne lui plaisait plus, retourna  Paris, y retrouva ses
bons amis de jeu, ses bonnes fortunes de thtre, et les vit
avec tant d'assiduit, qu'il mourut au bout d'une anne,
absolument ruin. Sa tante se douta seulement alors que
Matilde pouvait avoir eu raison de le refuser; elle lui
pardonna, et la fit son unique hritire.

Mademoiselle de Manteul entra d'abord dans un chapitre, puis
elle postula une place de dame d'honneur  la cour, l'obtint,
et put,  son gr, dans ces deux tats, exercer son esprit
d'intrigue.

Son aimable frre, ce jeune et bon Manteul qui nous intresse,
et que nous avons laiss aux courses de Newmarket, y vit lady
Sophie Seymour, cousin germaine du comte et de sa soeur. Elle
ressemblait beaucoup  sa cousine Matilde. Manteul trouva
qu'il n'avait rien perdu; et bientt elle lui ressembla plus
encore, car elle aima Manteul comme Matilde aimait Lindorf. Le
comte, dans un voyage qu'il fit  Londres avec Caroline, eut
le plaisir de former cette union, et de faire encore deux
heureux.

L'EDITEUR AU LECTEUR.

Et moi, cher lecteur, je ne puis rsister  vous ramener
quelques moments encore au milieu de cette aimable famille, en
vous apprenant comment tous les vnements et les dtails que
vous venez de lire sont parvenues  ma connaissance et  celle
du public.

Des affaires particulires m'ayant appele  Berlin, je fus
recommande par M. de Kateh..., gentilhomme russe, au comte de
Walstein, qu'il avait connu lors de son ambassade en Russie.

Le comte me prsenta  son pouse et  sa soeur. Cette
charmante famille me combla de politesses, et me rendit le
sjour de Berlin si agrable, que j'y passai prs de deux
annes. Je vcus avec eux pendant tout ce temps-l dans la
socit la plus intime, sans y prouver jamais un seul instant
d'ennui. La conversation du comte, toujours varie, toujours
instructive, anime par sa douce philosophie, par l'nergie de
son me; la sensibilit si touchante et si vraie de Caroline,
et ses talents enchanteurs qu'elle cultivait avec soin; la
gaiet, la vivacit, la complaisance du bon Lindorf; la
charmante mutinerie de Matilde, qui faisait ressortir son
esprit et ses grces sans nuire  la bont de son coeur: toutes
ces diffrentes manires d'tre aimable formaient les
contrastes les plus piquants et les plus varis, sans altrer
leur union. Ils ne se quittaient point;  Berlin, ils
occupaient, dans le mme htel, deux corps de logis
diffrents, et l't ils se runissaient dans leur terres.
J'allai avec eux  Walstein,  Risberg,  Rindaw. Une soire
d'automne, nous nous tions rassembls en famille dans le
charmant pavillon du jardin; je demandai l'explication des
peintures, le comte me la donna. Caroline, attendrie au
souvenir de son amie, ne put retenir ses larmes. Le comte
s'approcha d'elle; il ne lui dit rien, mais il la serra dans
ses bras avec l'expression du sentiment le plus tendre.
Caroline essuya ses yeux, sourit  son poux, et lui dit un
instant aprs: "Que ne peut-elle voir comme sa Caroline est
heureuse!" Dans un autre coin du pavillon, Lindorf et Matilde
foltraient avec le fils an du comte, g de trois ans, et
leur fille,  peu prs du mme ge: on ne savait lequel tait
le plus enfant et faisait le plus de bruit. J'tais au milieu
de ces deux groupes; je les considrais avec attention,
surprise de voir les caractres de ces poux si parfaitement
assortis. Le comte et Caroline se convenaient aussi bien l'un
 l'autre que Lindorf et Matilde. J'en fis la remarque avec
eux, et j'ajoutai que la sympathie avait assurment agi sur
leurs mes, et dcid de leurs penchants au premier instant
qu'ils s'taient vus. Je le disais de bonne foi, ignorant leur
histoire, et jugeant d'aprs leurs sentiments actuels.
Caroline sourit encore en regardant le comte, qui s'tait
assis prs d'elle, et lui prenant une main qu'elle serra
contre son coeur: "Vous aurez donc peine  croire, me dit-elle,
que je reus cette main chrie en frmissant, et que mon
premier soin fut de m'loigner de lui pendant plus d'une
anne? -- Et croiriez-vous, interrompit l'poux de Caroline,
que j'ai sollicit avec instance un divorce, et que je l'ai
mme obtenu? -- Si je voulais parler, dit Lindorf, je pourrais
peut-tre aussi surprendre madame. -- Taisez-vous, mon cher,
lui dit Matilde en posant la main sur sa bouche; je veux
ignorer toutes vos perfidies. Laissez-moi raconter  madame
que je suis la seule ici qui n'aie rien  se reprocher.
Toujours tendre et fidle comme une colombe, je n'ai pas donn
l'ombre d'une inquitude  ce que j'aimais. Je l'ai dit cent
fois; il n'y a ici que moi de bien sage, de bien
raisonnable..."

Surprise  l'excs de ce que je venais d'entendre, je priai de
mes amis de me dvelopper ce mystre; mais je compris,  leur
rponse, que ce rcit ne pouvait se faire devant tous les
intresss. Cependant ma curiosit tait vivement excite, et
je perscutai chacun d'eux en particulier. Caroline me jura
qu'elle se rappelait  peine le temps o elle n'aimait pas son
mari, et que souvent elle ne pouvait croire que ce temps et
exist. Matilde ne savait presque rien: le comte tait trop
occup; enfin ce dernier me dit de m'adresser  Lindorf,
auquel il avait donn tous les papiers relatifs  cet objet,
et ajouta: "Nous nous sommes amuss, la premire anne de
notre runion, lorsque les vnements taient encore rcents,
 crire chacun notre histoire, en disant au plus prs de
notre conscience ce que nous avions prouv dans telle ou
telle circonstance. Tous ces papiers ont t remis  Lindorf,
qui s'est charg de les rdiger. Je crois qu'il l'a fait; mais
jusqu' prsent il n'a point voulu nous montrer son ouvrage:
peut-tre aura-t-il plus de confiance pour vous." Je me
prparais  en parler  Lindorf, mais il me prvint. Ds le
lendemain il entra chez moi, son manuscrit  la main. "Vous
avez paru dsirer de nous connatre  fond, me dit-il; on n'a
point de secret pour une amie telle que vous, et je vous
apporte l'histoire de notre vie et nos sentiments. Ce
manuscrit n'a d'autre mrite que l'exacte vrit, et pour vous
celui que peut lui donner l'amiti. Je vous le laisse;
emportez-le dans votre patrie; il vous rappellera quelquefois
vos bons amis de Berlin, et vous vous croirez avec eux en le
lisant." On comprend combien je remerciai l'aimable Lindorf du
prsent qu'il me faisait, et dont je sentais bien tout le
prix. "Mais, lui dis-je, pourquoi le comte, Caroline, Matilde,
ne l'ont-ils point vu? -- Ils l'ont vu et compos autant que
moi, me rpondit-il; et je puis vous montrer que j'ai
travaill exactement d'aprs ce que chacun d'eux avait crit;
j'ai seulement supprim les rptitions, donn une suite  ces
diffrents rcits, et c'est ce que j'ai craint de leur laisser
voir. Le comte m'aurait grond d'avoir t trop vrai sur ses
vertus; vous savez comme il est modeste; Caroline, d'avoir
plaisant sur son pre et sur son amie. -- Et Matilde?... -- Eh
bien! Matilde aurait trouv peut-tre son Lindorf bien lger.
J'aime mieux qu'elle oublie un dfaut dont elle m'a corrig.
Au surplus, j'abandonne le tout  votre prudence: ce manuscrit
est  vous; faites-en ce que vous voudrez." Je lui promis de
le garder pour moi seule, tant que je serais  Berlin; et
j'tais prs de mon dpart. Revenue chez moi, je me suis
dlicieusement occupe  l'arranger  ma manire, et je n'ai
pu rsister  faire partager au public une partie du plaisir
que cet intressant petit ouvrage m'a fait prouver. Je ne
sais si mon amiti pour cette aimable famille me fait
illusion; mais il me semble qu'aprs avait lu leur histoire on
les aimera comme moi. La vrit, d'ailleurs, et la simplicit,
ont toujours le droit d'intresser. Heureuse si les vertus et
le bonheur du comte de Walstein inspiraient  quelques jeunes
gens le dsir de l'imiter!

FIN.


PARIS. -- IMPRIMERIE DE FAIN ET THUNOT, IMPRIMEURS DE
L'UNIVERSITE ROYALE DE FRANCE, Rue Racine, 28, prs de
l'Odon.




Erreurs typographiques corriges silencieusement:


=plus de bonheur pour Carolin= remplac par =plus de bonheur pour
Caroline=

=fuyez moi pour toujours= remplac par =fuyez-moi pour toujours=

=Eh, grand Dieu= remplac par =-- Eh, grand Dieu=

=l'pouser bon gr malgr= remplac par =l'pouser bon gr mal
gr=

=excessive d'tre unie= remplac par =excessive d'tre uni=

=si vous voyez surtout= remplac par =si vous voyiez surtout=

=que crus aussi tre conduit= remplac par =que je crus aussi
tre conduit=

=Mais ces instruments= remplac par =Mais ses instruments=

=son rcit de plus loin= remplac par =son rcit du plus loin=

=que vous remplissez ici= remplac par =que vous remplissiez ici=

=il est honteux pour vous de n'avoir pas su= remplac par =il est
heureux pour vous de n'avoir pas su=

=le cher comte aussi l'intressa= remplac par =le jeune comte
aussi l'intressa=

=distinctement de rien= remplac par =distinctement rien=

=Depuis lors, Ah! Caroline= remplac par =Depuis lors, ah!
Caroline=

=que crus aussi tre conduit= remplac par =que je crus aussi
tre conduit=

=parlait  la troisieme personne= remplac par =parlait  la
troisime personne=

=qui peut tre allaient= remplac par =qui peut-tre allaient=

=Elle est, lui dittil= remplac par =Elle est, lui dit-il=

=cder l'objet de ma passion et la sienne= remplac par =cder
l'objet de ma passion et de la sienne=

=sa fille dans l'htel Walstein= remplac par =sa fille dans
l'htel de Walstein=

=Les jours suivants drent= remplac par =Les jours suivants
durent=

=Il ignore o le comte= remplac par =Il ignore o monsieur le
comte=

=c'est donc vrai, monsiegneur= remplac par =c'est donc vrai,
monseigneur=

=avait en tout ce temps-l= remplac par =avait eu tout ce temps-l=

=Ah! Dieu! vous l'aurez afflige!= remplac par =-- Ah! Dieu! vous
l'aurez afflige!=

=du bras qui lui reste= remplac par =du bras qui lui reste libre=

=je sens que suis digne de tous ces titres= remplac par =je sens
que je suis digne de tous ces titres=

=la seule supposition du contrare= remplac par =la seule
supposition du contraire=

=se tuer  prsent que ne suis plus= remplac par =se tuer 
prsent que je ne suis plus=

=Ah! puis-je en vouloir  mademoiselle= remplac par =-- Ah! puis-je
en vouloir  mademoiselle=

=auprs de Manteul, avant, d'avoir= remplac par =auprs de
Manteul, avant d'avoir=

=Et quand j'en aurais mille;= remplac par =Et quand j'en aurais
mille,=




[suivent les principales variantes avec l'dition originale:]


qu'en ma faveur mon sexe t'en impose

elle baise celles de la plus tendre des amies

raconte trs-longtemps  Caroline, attentive  l'couter, ce
que nous allons abrger autant qu'il nous sera possible

depuis pre de Caroline, mais alors jeune, libre, et, au dire

je serais trop injuste si je t'en rendais responsable

ton pre a voulu les rparer;

se rapprocha d'elle et l'couta avec encore plus d'attention

Penser  son infidle, renouveler

lorsqu'une lettre de son perfide chambellan

 qui cette naissance cotait la vie. Cette pouse existait
encore, mais sans qu'il et aucun espoir

Tourmente du remords de sa perfidie, son unique dsir

notre premire entrevue auprs de la mre expirante

un Richardson pour la dpeindre

du soin de faire sa cour au roi

cet hritage qu'elle destinait  son lve chrie, tait le
moindre

Revenons avec elle recevoir la visite

il dit donc  sa fille les caresses les plus tendres

chercher par l'ordre du Roi pour plusieurs ftes brillantes

mais la suite vint les arrter

ou, si papa le permet, j'aime mieux n'y pas aller.

et si cela ne suffit pas, dit-elle, je vous l'ordonne.

lui conter tout ce qu'elle aura vu, la quitte baigne

de celles qu'elle versait elle-mme, et qui furent bientt

comment trouvez-vous ce sjour? Elle rpondit bien vite: Je le
trouve charmant, papa, mais quoi,

Ah! comme je me suis bien amuse

Je suis charm de vous voir goter le lieu o vous tes
appele

(et ils taient bien rares)

dont une walse ou une contre-danse anglaise

Si j'avais suivi ma belle passion, si je n'avais pas pous
votre mre

mais non pas de remplir tous les voeux

dit Caroline avec une motion qui s'augmentait

Aprs avoir repris son fauteuil auprs d'elle, il lui dit d'un
ton sentimental et pathtique: Vous ne connaissez encore, ma
chre fille, que les beaux cts

et vous ne savez pas combien nos chanes

pas bien contente d'tre dans quelques jours

Et ne crois pas d'aprs cela que je te destine

dont il jouit, et n'a gure plus de trente ans

les convenances; et cet tablissement remplirait

Le chambellan remit de suite  Caroline une lettre

pour sa vie; et, dans ce doute, le chambellan n'avait pas
voulu parler  sa fille d'un engagement qui peut-tre allait
rompre de lui-mme

mais toutes mes craintes sont finies

le comte arriva hier au soir trs-bien remis

Ma seule crainte tait que, pendant ces deux mois de sjour 
la cour, votre coeur

elle se leva brusquement, et courut  son pinao-forte

elle joua des contre-danses et des walses

le double de l'ge actuel de Caroline

que les hommes de trente, et les femmes de quinze, sont  peu
prs contemporains.

dit-elle en sautant, il y aura bien du malheur s'ils nous
chappent

ses petits favoris. L'oiseau favori, le chien favori, le
mouton favori, taient toujours les plus jolis

Ce n'est pas qu'il ft amoureux de Caroline, qu' peine il
avait entrevue

Il le sentait trop tard, et s'en repentait mortellement

ne voulait que son bonheur, et la quitta en l'exhortant

Le malheureux qui se noie s'accroche, dit-on,  un brin de
paille

 son monstre qui n'a qu'un oeil, qu'une jambe, une bosse et
une perruque

dans l'ge o l'on porte tout  l'extrme, et la douleur et la
joie

 prsent elle se crut pour jamais dlivre du comte, et
reprit  peu prs

encore abattue, elle se coucha, s'endormit en pensant

dans le choix de leurs favoris, et protestant bien

Son sommeil fut aussi doux et son rveil aussi tranquille

tout en elle exprimait la reconnaissance et la joie

il croyait de bonne foi, et d'aprs da faon de penser,
assurer le parfait bonheur de Caroline par un mariage aussi
brillant, fait directement sous les auspices du roi et par
l'ordre du roi. Trs-dcid donc  le terminer

d'y parvenir par la douceur et le sentiment

jusqu'o peut aller l'amour et le respect de sa reconnaissante
fille

ma chre enfant; et vous venez de dcider de votre sort et du
mien

il me tourna le dos et ne m'a pas redit un mot de la soire

elle ne pensa ni  danser des walses, ni  courir

surprise par le roi dans son dshabill du matin

sans avoir mme jet un coup d'oeil  son miroir

Le comte alors s'approchant, et prenant cette main

Elle fut oblige d'avoir encore recours  son flacon

eut mme la force de dire que ce n'tait rien, qu'elle tait
bien: et tout fut mis

ces trois jours de trouble, d'inquitude et de chagrins,
avaient plus avanc Caroline, ils lui avaient plus appris 
rflchir que n'auraient fait dix annes d'une vie tranquille
et passive

Le mariage tait fix  huit jours de l

les visites, les prsens, etc. n'auraient lieu qu'aprs la
clbration

Il tait si content d'elle et de sa docilit

Il le lui promit et lui tint parole

Elle avait eu le temps de s'y prparer, et paraissait

La jeune pouse, plus occupe que triste

devenais pas votre pouse. H bien, je la suis; le roi doit
tre content

une tyrannie dont je suis la cause sans en tre complice

votre confiance en moi, et je saurai la mriter en vous
sacrifiant

Elle se sentit un plus vif dsir que jamais de retourner dans
sa retraite

son petit billet se roulait dans ses doigts, et s'effaait

et fixant le comte en la lui rendant

la lettre de sa fille, et le tout le mit fort en colre

Caroline devait porter le nom de Lichtfield, et tout le monde
ignorer qu'elle ft comtesse

n'en parlez pas, ne me nommez pas, etc. etc.

il la lui confiait de nouveau, etc.

l'on me laisse aller! et mon pre, et le roi, et le comte, les
voil dans l'instant tous d'accord

elle cherchait  s'en rappeler les expressions

de la part du comte, c'tait bont tout pure

qu'elle affligeait, et puis un peu sur les plaisirs qu'elle
abandonnait

Elle leur dit, en leur faisant  tous quelque amiti: Mes bons
amis, je reviens vivre avec vous; n'tes-vous pas bien aises
de me revoir

de la chanoinesse, qui venait au-devant de tous le bruit

S'il n'en faut pas parler, tu sais bien que je n'en parlerai
pas

condition qu'on y avait attache, la bonne maman savait tout

il faut que le chambellan, ait perdu la tte, rptait-elle

ni la femme d'un borgne et d'un boiteux

et qui aura deux bons et beaux yeux

Le bel assortiment que ce comte et la charmante Caroline

et je n'en voulus plus entendre parler

s'aimer  la passion quand on se marie

faire supporter les peines de cet tat

Les mariages de passion: voil les seuls qui soient heureux

aussi n'en ai-je point voulu faire d'autre

il s'en retrouvera; et surtout qu'on ne me parle plus

Engage, enchane pour toute ma vie

o l'on a pass son enfance,  la douceur d'tre chrie de
tout ce qui nous entoure, eut son effet ordinaire

Une expression nouvelle anima sa physionomie et ses traits. Ce
n'est plus cette petite fille

elle avait cette justesse, cette flexibilit qui plat bien
davantage

une fort de cheveux blonds cendrs

qui en tait, il est vrai, tout extasie

que les secours de la mdecine: du moins elle le disait ainsi,
et redoubla, s'il tait possible, d'attachement pour cette
aimable enfant qui venait de lui prouver si bien tout le sien.
Elles eurent  son poque la visite

Alarm, disait-il, du danger de son ancienne amie

Ce n'tait assurment pas le moment

la premire fois de sa vie qu'il remarquait et qu'il sentait
tout le charme

Cette saison charmante qui redonne la vie  la nature, qui
ranime tous les tres

Une grande faiblesse dans les jambes et une fluxion sur les
yeux la retenaient encore

tout avait t conduit par un enfant de seize ans

par un sentiment vif et tendre

son touchant silence, tout ce qu'elle sentait, et toutes les
deux

Romance accompagne de guitare et de clavecin

Caroline le reconnut  l'instant pour tre exactement le mme
et vritablement l'homme au second dessus

Elle eut bien l'ide de faire courir un domestique aprs lui;
mais aprs qui

comme il avait l'air ferme et sr de son fait avant ce
malheureux salut

en pensant au second dessus, et au cheval qui galope

ma corbeille qui est l commence; et mes fleurs que je
retrouverai

cette gat soutenue, cette insouciance qui te faisaient
supporter

et rire et chanter les jours pluvieux tout comme ceux o le
soleil

un lger nuage de pourpre donna quelques esprances; un vent
frais les confirma

car, dans le vrai, si je n'tais pas reste

Au mme instant elle fit plus que l'apercevoir

Elle sentit aussi que c'tait bien pire que le salut

Son innocence du monde, sa parfaite ignorance lui cachaient

L'autel et les peintures le frapprent. Il en demande

encore poses sur le clavecin, l'engagrent  dire un mot

le premier  proposer de quitter la pavillon

ces deux jours de pluie avaient fait casser les cordes de sa
harpe

et la seule qui l'intressait n'arrivait point

il m'a donc trompe, et sans doute je ne le reverrai plus

ce cher pavillon, disait-elle en soupirant, je ne suis
heureuse

rougir de sa dissimulation vis--vis de l'un et de l'autre!
Soit qu'il parle

possession de la terre et du chteau de Risberg, qui touchait
 la baronnie

hier au soir encore, je le nommais  Caroline

dont je vous parlais tout--l'heure, est-elle morte? est-elle
marie? Depuis bien des annes

Mais ses yeux, toujours fixs sur Caroline, lui auraient dit

Dj, hier au soir, vous m'avez frappe lorsque vous tes
rentre; vous aviez l'air rveuse, occupe. Vous m'avez
quitte plus tt

vous avez t d'une tristesse et d'une agitation singulire;
vous aviez

Pour vous, monsieur, vous tes jeune, ingambe, et ce ne sera
qu'une promenade

et parvenir  tout. Malgr tant d'avantages, la fortune de
Caroline, jointe  tout son bien, qu'elle lui destinait, et
Caroline elle-mme, n'taient pas  ddaigner; enfin ils
paraissaient

ou qu'elle y perdrait ses peines

son petit roman, et jouissait  l'avance des tendres scnes

Alors elle cherchait, elle imaginait tous les moyens

et n'en trouvait point qui ne la compromt

Caroline, indigne, faillit  le renvoyer  l'instant

occupe toute la nuit de son projet de mariage, qui
l'enchantait

une tournure romanesque, une sympathie secrte qui lui
donnrent les plus grands esprances

Celui-ci n'ose-t-il pas dj m'crire

une de ses mains, elle la couvrait de baisers et de larmes

un autre papier. Elle rva encore et dicta.

Tous les aprs-dners, le baron arrivait de trs-bonne heure

hlas! n'est-il gure plus libre que Caroline

insensiblement elle absorba toutes les autres

la profonde rverie o elle tait plonge

l'embarras qu'elle avait prouv en se trouvant chez lui, la
prsence de Lindorf n'avait point

Elle rpondit  peine par quelques monosyllabes

Chre Caroline, tendre amie de mon coeur, vous lirez

Cet tat ne dura pas longtemps, et celui qui le suivit

ils dormirent encore une bonne heure. Caroline passa  sa
fentre

qu' elle d'y jouir du plus beau des spectacles; et sans doute

Elle fit un cri perant; mais elle ne put douter

lorsqu' ce cri elle le voit s'lancer

je n'en sortirai pas que vous n'ayez dcid de mon sort

Lindorf, prvenu, continuait  interprter

 la timidit; et, voulant enfin la vaincre et la forcer 
parler

Chre Caroline, dit-il en le prenant, je n'ai pas un instant

s'asseyait, se relevait, appuyait sa tte

le soulagrent un peu. Au bout de quelques moments il put se
rapprocher d'elle

 cet excs le plus grand des bonheurs

coute-moi: ton coeur m'a nomm; tu t'en dfendrais

sa tte et son coeur: celle qu'elle le reverrait encore fut la
premire

Mais qu'est-ce qu'il pouvait avoir  lui confier

Et lui ayant bais la main deux fois avec passion

et le voit encore qui s'loignait avec rapidit

il dclara qu'il en reprendrait point de nouveaux liens

ou met en fuite ceux qui le poursuivaient

Le comte voulut lui rpondre. Les sanglots touffaient sa voix

je dsirais de le connatre, de m'attacher  lui, de l'imiter,
s'il m'tait possible

Plusieurs annes s'coulrent sans que la passion que j'avais
de voir

Dans quel affreux dtail je vais entrer! quel terrible aveu

serrement de coeur, qui l'empchait de respirer

dans une universit, je versai bien autant de larmes

avaient apport  sa figure, et  l'impression qu'elle me fit

et pour cet effet, je m'tais mis  peu prs comme lui

elle avait quelquefois l'air mue, attendrie

ne l'esprez pas; je ne le puis, je ne le puis; ce serait
m'ter

promis d'tre huit jours sans voir Louise

je vous apprendrai de qui je tenais ces dtails, et s'ils
taient fonds

rien que je ne fisse pour vous rendre  vous-mme et au
bonheur

la garde de tous les troupeaux du village. J'avais entendu

avait dj tu plusieurs loups qui attaquaient son troupeau

pas paru qu'ils y eussent fait attention

m'assura que sa soeur penserait de mme, et serait trs-offense

plus me taire; aussi bien je voudrais consulter M. le baron
l-dessus

aprs m'avoir serr la main, il me laissa.

{fin du 1er volume}

Ma pleur, le sang dont j'tais couvert les effraya

nous aidrent de tout leur faible pouvoir

chercher des chirurgiens  la ville la plus prochaine

port  l'tude plutt qu'au militaire

avait obi  son pre et au roi en se vouant  cet tat; mais
qu'il tait charm

qu'il venait d'engager: c'tait le pauvre Justin. Sa bonne
mine

l'aimerais-je comme je fais depuis si longtemps

Elle montra au comte deux petite groupes trs-joliment
travaills: l'un reprsentait Justin lui-mme assis  ses
pieds, et tous les deux assez reconnaissables; l'autre, mieux
fait encore, offrait le jeune berger terrassant un gros loup

car mon frre m'assure qu'il le tuerait tout de suite. Au
reste

Gardez-vous-en bien, monseigneur, avec le respect

a vous tue un loup comme rien; jugez

Je remis  Justin son engagement de soldat, l'acte de donation
de la ferme

concert ensemble quelques projets dont l'excution

l'heureux Justin, qui venait chez eux; il leur montra

chercher Louise, lui disant dans ce moment que je l'attendais
chez elle; elle n'couta que le premier mouvement de sa joie,
courut  perte d'haleine, et me tmoigna

et ce malheur n'arrivait jamais. Au reste

retraite avec lui formrent plus mon caractre, mon jugement

entr'ouvrit seulement, et la refermant tout de suite avec une
sorte de crainte respectueuse, comme si ses regards l'avaient
profane, elle la posa tout prs d'elle

Au bout d'un mois, le roi sachant que son favori pourrait le
voir

mais combien je fus confus intrieurement quand je l'entendis
me faire des compliments

donnais au comte dans cette triste occasion, et sur les soins

Aprs quelques moments ils dsirrent d'tre seuls; et nous
sortmes. Longtemps aprs mon pre fut rappel

Il m'arrta par un regard, en pressant sa main

modrer le transport de ma vnration, de ma reconnaissance

Le comte, malgr qui j'crivais ce que vous venez

oblig de lui dire que je l'avais brl; mais je le conservais
avec soin

plaignez au moins le coupable, mais bien malheureux Lindorf

je me conduisais avec elle comme si elle l'et t

ne m'inspirait point encore d'autres sentiments que celui
d'une amiti

je ne fixais jamais le comte sans un renouvellement

Je savais que ce portrait existait

me le refusa absolument

possdait un portrait de son frre en mdaillon

date de Ptersbourg, d'un an environ avant son mariage

dveloppe toujours quelque grce nouvelle, quelque agrment

mais je crois... oui, en vrit, je crois Matilde pour le
moins

j'ai su dmler l'me la plus tendre, la plus capable de
s'attacher

tel qu'il le faut pour tre le frre, et le frre chri de
votre ami

ambassadeur  la cour de Ptersboug, incluse dans la
prcdente.

bien joyeux d'tre au chteau, et qui s'amusent tant dans les
jardins

 la sant de monseigneur, il te vite son petit bonnet

s'il ne m'ordonnait pas de lui donner des nouvelles

son petit, et le plus gros danse pendant que je joue. Nous
sommes l comme les oiseaux

 sa femelle pendant qu'elle couve ses petits

la persuader encore de consentir  cette union

on avait en effet vu partir une berline

entre les lignes et les chiffres ce qui me regardait

ma tante m'a donn une liste  copier

Je suis fche d'attraper ainsi ma tante, mais elle... Comme
elle m'a trompe! Jusqu' ce soir

Ma liste ne ressemble plus  une liste  prsent

Je reus celle du comte aussitt que possible, et vous la
trouverez

elle n'aura point  rougir d'avoir crit la premire

Je lui cris aujourd'hui pour la consoler. Je lui fais
entrevoir

dans trois ou quatre elle sera plus forme

du moment qu'elle ne serait plus la femme que vous prfrez

ce rapport de gots, cette confiance entire, cette liaison
des mes

usurps sur un coeur engag ailleurs, de sparer

pouvoir le servir actuellement dans un autre genre! Il a
besoin

la comparaison de moi  l'objet aim et regrett; on me
regarderait

Je saurai la rendre malgr elle

comme le plus n'y gte rien

rpondrais pas de n'tre pas jaloux

A prsent je le suis beaucoup ici des affaires du roi

n'avoir pas trop le temps de vous crire

prolonge aujourd'hui ce plaisir, etc. etc. etc.

Continuation du Cahier

Le temps s'coule, Caroline, et les

faillit  succomber  sa douleur et  son effroi

arriv  Berlin. Sa lettre avait bien tournure nigmatique

ce n'est qu' prsent que je me la rappelle. Je la reus

mon oncle maternel. Il vivait, comme un solitaire, dans la
terre

j'osai entrevoir le plus grand des bonheurs

 la croise de votre pavillon, j'avais dj pass dessous

du coeur et des sens que je trouvais auprs de Matilde

tout  mes yeux. Je portais votre ide sur chaque objet, ou
plutt je ne pensais qu' vous seule au monde. Pendant deux
mois, la seule lettre que j'crivis, fut pour demander

Je posai la lettre, pendant longtemps il me fut impossible de
l'achever; enfin je la repris, et ce qui suivait me rassura.

Je courus la cherche moi-mme au bureau des postes

hors de la ville, que je descendis promptement de mon cheval,
l'attachai  un arbre, et que je rompis ce cachet

Heureux Lindorf! Vous aimez: vous tes sr d'tre aim.

croyais pas possible qu'on pt la trouver ailleurs

le premier et le seul qui lui fait quelque impression

si l'on doit donner ce nom  ses sentiments pour vous

je prvoyais un peu ce qui vous est arriv

aurai-je bientt une amie  prsenter  Matilde. Qu'elle la
rende

Fin du cahier de Lindorf.

inondaient ses joues: elle veut les essuyer, tire son mouchoir

avec prcipitation, sans savoir pourquoi, ni ce qu'elle
fuyait... Un instant suffit pour la remettre. Elle rentra,
trouva la chanoinesse

mais bien plus atterre encore du billet d'adieu de Lindorf

et de soutenir aussi bien qu'il serait possible les regrets

de la part de Lindorf. Dans le vrai, elle le regrettait trop
elle-mme

et ce sujet continuel de conversation, tout pnible

le meilleur des hommes mritait un coeur tout  lui

c'tait un tat d'agitation continuel. Au moindre bruit

trouvait que ce n'tait pas trop de toute une vie pour
l'expier

Linforf faillit  le dtromper; mais craignant

c'tait le roi qui, sur les grands biens de Caroline, avait eu
l'ide de ce mariage, et lui en avait crit en Russie

me parut remplir parfaitement ce que je dsirais depuis
longtemps. Vous connaissez

qu'il avait la parole du chambellan, et  m'ordonner de partir
tout de suite pour conclure mon mariage

une violente maladie, qui me mit  deux doigts de la mort.
C'est alors

sa physionomie ingnue, des grces rpandues dans tout
l'ensemble de sa figure, m'avaient frapp bien agrablement;
et c'tait l

on voyait qu'elle s'efforait de prendre sur elle. J'en fus

en la lui remettant; lisez et voyez  quel point

que le pauvre Lindorf eut besoin de tout son courage

quelques larmes qu'il ne put retenir s'chapprent sur ses
joues.

Cher Lindorf, lui dit-il alors, lorsqu'il fut un peu calm,
vous partagez trop vivement ma situation; je crains

d'en tre aim autant que je puis l'tre; et jamais je n'eus

 l'antipathie qu'elle a conue contre moi

ni son coeur ni sa raison aux liens qu'on lui a donns.

leur sparation, prochaine, et peut-tre par la mort; car
c'tait bien le projet de Caroline, si on la forait  quitter
Rindaw,  se sparer de son unique amie. Depuis la perte de sa
vue, la compagnie de sa chre Caroline tait sa seule
consolation. Elle disait souvent que le moment o elle en
serait prive

ce qui dsesprait le plus la sensible Caroline. Elle ne put
donc

son pre ne lui fixait point de temps prcis

avant de l'ouvrir, et faillit  s'vanouir en voyant d'o

Je vous remets  mon tour l'entire dcision de ce que vous
voulez que je devienne, et je jure de me soumettre  l'arrt
que vous prononcerez. Mais puis-je

si vous prfrez d'tre encore pour tout le monde

Vous engagerez cette tendre et respectable amie

jamais quitter,  venir l'habiter avec vous

vous n'en trouverez jamais de plus tendre, de plus sincre
qu'un poux

vous rend heureuse, mon but est galement rempli.

Caroline marie depuis plus de deux ans sans qu'elle s'en
doutt

et combien j'ai de torts avec lui, ce n'est pas votre Caroline

je le vois beau comme un ange, et des sentimens d'une noblesse

d'admiration, ne demandait pas mieux qu' s'pancher

la crainte de vivre avec une femme capricieuse, injuste, qui
se laisse prvenir, avec un enfant volontaire, opinitre,
draisonnable

Qui sait encore s'il n'est pas instruit de me sentimens

 ses emplois,  la cour,  la position o il plaait la
faveur

Ah! c'est alors que je serais vraiment coupable

la solitude n'a rien du tout qui m'effraie

mais on peut croire au moins que ce fut le dernier

Le petit portrait sorti de sa bote, fut suspendu

de la savoir  Berlin, que dans les pays lointains, voyageant
avec Linforf.

pour l'inviter en son nom,  son nom,  se rendre  Rindaw

insista si fort, qu'elle n'osa pas la contrarier

j'oublierais bientt que j'en ai connu de plus vifs, et que
celui

douloureusement  tous les torts qu'elle avait avec son poux

n'avait garde d'imaginer que ce fussent elle et la baronne.

son lacet coup, qu'on efforait de sortir comme on pouvait de
la berline; et la baronne tout en larmes, jetant les hauts
cris, appelant l'univers

Il se ranime bientt, mais c'est pour se livrer

c'est celle que j'adorai, qui n'existe plus

lui dit qu'il tait l, et que Caroline se ranimait.

avec violence, puisqu'elle y arrivait mourante

c'est celle que j'adorai! Quoi! ce serait

le changement que deux annes avaient apport  la figure

son tat actuel, il ne put longtemps la mconnatre

Trop faible pour rien articuler, elle retire

d'une voix bien faible, avec le ton du reproche

c'est elle-mme que j'adorai sans la connatre

d'crire pendant ce temps-l la lettre qu'on vient de lire

Ne pouvant plus rsister ensuite au dsir

la chambre o l'on avait mis Caroline

Elle s'y rendit tout de suite, tant tout aussi

on crit votre histoire, c'en sera l'incident

si j'avais pens... mais j'avoue que cela m'tait totalement

obtenu de la chanoinesse de coucher dans un autre appartement

Peu de temps aprs, le mdecin de la petite ville prochaine
arriva

que plus alarm. Il dcidait que c'tait la petite vrole

Les soins assidus qu'il en prenait, la douceur

qu'il entendait dire aux deux femmes qui le servaient, tout
enfin y ajoutait

cette passion et son devoir, en taient l'unique cause.

depuis vingt-quatre heures elle n'avait plus de connaissance

le comte seul pouvait l'obtenir. Elle n'tait tranquille

qui pouvait tout au plus en avoir dcid le moment, mais qu'il
attribuait

qui la menace n'empchait de rparer... Il ne pouvait soutenir
cette image

qui lui disent que M. le comte est auprs de sa femme

chambre inconnue, son pre, son mari prs d'elle, les
reconnat

celle qui tait devenue l'unique objet de sa vie

le comte le regardait en silence, avec un air gar

dans un tiroir, remettant  les lire  un moment

exactement  celle qu'il en avait reue il y avait peu de
temps

cette lettre qu'on a vue dans le premier volume, cette lettre,
crite

depuis cette lecture, elle s'tait tant de fois reproche. Ce
n'tait

toute sa philosophie l'abandonnrent

Ce dernier lui jura que la comtesse vivait encore, et qu'il
n'avait pas mme

une autre scne, une autre motion les attendait encore

se penche sur elle, et la serre avec force dans ses bras

auprs de lui sa bonne ou sa maman, elle lui tend

Mais, o sommes-nous? Je ne puis me rappeler

me sensible, se runira pour l'obtenir...

je ferai tout ce qu'on voudra, et ce sera ma rponse.

Son pre fut donc introduit aprs d'elle. Il lui tmoigna sa
manire et son plaisir de la voir en aussi bon tat, et celui
de la laisser

Il entra l-dessus dans des dtails

mais, mon pre, dites-lui bien c'est pour elle, pour la revoir
plus tt; que sa Caroline n'aspire qu' ce bonheur... Dites-lui
bien aussi qu'elle soit tranquille

soit  la lui jouer de la flte-traversire, sur laquelle il
excellait. Ces sons pntraient dans l'me

un sentiment pnible, un trouble qui ne fut que trop remarqu,
et qui confirma et les ides et les projets du comte

d'o venait cette crainte mortelle de me perdre, ce dsespoir

en arrivant  Ronnebourg, et cach avec soin, qu'elle
redemanda ds qu'elle eu repris la connaissance, et qui devint
son bien

la certitude qu'il n'est plus au bout du monde

Car, tenez, cher frre, j'aimerais mieux mourir mille fois

cette gaiet folle dont vous me plaisantiez

comme l'ami de mon bon frre, mais comme le seul homme

 mon attachement pour vous, que vous eussiez pu m'intresser

faire mon bonheur quand il la rendrait malheureuse

Son coeur est donn; elle aime ailleurs; celui qu'elle aime le
mrite et l'adore  son tour

J'irai dans bien de temps voir par moi-mme si votre coeur

aucune puissance sur la terre n'aura pas le droit de vous
contraindre

il en joignit une pour sa tante de Zastrow. Il lui disait

plus tranquille sur le sort de Matilde, s'occupa du plan

mais non pas celle d'en tre le tmoin

je devais consacrer tout de suite le retour de mes forces

Ma bonne maman n'existe plus, je le vois; j'ai donc tout perdu

entrevit enfin l'avenir le plus heureux, et s'affligeait

Le comte, qui n'entendait rien aux mensonges, la renvoya au
chambellan, qui ne tarderait pas  revenir

elle tait seule hritire de la chanoinesse. Son testament

une augmentation de fortune ft un sujet de s'affliger. Hlas

mue  l'excs, se pencha sur lui, le releva tendrement

Je sais bien que ce n'est et ne peut tre que celle de
l'amiti

tantt dsirant avec passion le retour de Lindorf

tout l'empire des passions et leur tyrannique pouvoir

{Fin du second volume}

de ne point s'inquiter s'il ne recevait pas encore la rponse

dont le comte l'avait charg, etc., etc.

voil ma fille qui dsire avec passion de quitter

Le roi pourrait trouver mauvais une plus longue absence; il
m'a charg de hter votre retour  Berlin, d'un ton qui ne
permet pas de dlai; et, quant  moi, je ne puis

Ainsi mon gendre, si vous voulez donner vos ordres

la permission d'tre absent aussi longtemps

il n'tait donc plus possible d'en faire un mystre

encore moins  l'amener  Rindaw, o tout nourrirait

de paratre  la cour et de voir compagnie, et qu'on la
laisserait

et n'y recevoir personne les premiers mois de son sjour

Le comte ne vit plus aucun obstacle. Caroline serait

qu'elle ne douta plus du tout de son indiffrence

sa confiance renat, et de ce moment elle mit autant de soins

Souvent dpite du peu de succs de ses soins

que je n'ai plus d'ami, etc., etc.

Cette lettre si forte, si pressante, tant reste sans
rponse, il devait croire, et croyait en effet

comment aurait-il pu s'en dfendre de ces douces illusions

l'avaient empch d'y faire des progrs

paraissait dsirer de prolonger le temps de sa retraite

ou bien n'est-ce point le souvenir de Lindorf qui l'anime

L'expression, l'attendrissement marqu avec lequel elle
chantait, prouvaient assez qu'elle avait un objet; mais est-ce
lui-mme? est-ce Lindorf?

dtachait de son cou un ruban noir qu'elle portait toujours,
et que le comte avait pris jusqu'alors

Ce moment fut affreux pour lui

ou peut-tre, et il en frmit plus encore, s'il l'avait revue

de l'envoyer tout de suite  Caroline, et de partir de Potsdam

 la passion dont il tait tourment,  celle qu'il supposait
 Caroline, plus il persista dans ce projet. Il en vint mme

enfin la frapper. Elle -- elle aime? ne l'est-elle pas?

 ma flamme, Ecouter le plus doux espoir. Mais puis-je
m'abuser

peut-tre pense-t-il qu'elle subsiste encore

Un laquais arrive; elle lui demande d'une voix tremblante

Il m'a charg de les faire partir  ses ordres. Il ignorait o
M. le comte veut aller

Caroline  peine a la force de le prendre

il renferme l'arrt de sa mort ou de sa vie

Il tait assez gros et adress  Madame la comtesse

Cette singularit la frappa...

Elle renfermait un petit parchemin

tout lui confirme la ralit de son malheur

Non, ce n'est ni la haine, ni l'indiffrence

et dtachant vivement le ruban qu'elle avait

Mais par quelle magie tonnante ce portrait

lui dit-elle, en lui montrant l'acte de divorce

il prouvait tait au-dessus de l'expression

sa rsolution de la veille de s'claicir avec lui

et je vais faire une fondation  perptuit pour six mariages
toutes les annes

qui annonait  la fois ses talents et sa candeur

monseigneur qui ait une plus belle femme, et c'est bien juste

y consentit. On tait au mois de dcembre

il n'est point de mauvaises saisons. Les jardins du comte

elle ne les vit gure mieux  prsent, mais s'y arrta

la ramena au chteau. Ils trouvrent

Voyez mon bonheur, disait-elle, de l'avoir justement

avec tant de douleur. Cette preuve si forte

mais le comte ne peut plus me mprendre sur leur objet

ce moment les aurait tous dissips: mais il n'en avait point

loin de la cour, et de toute autre ambition

oui, nous reviendrons, nous reviendrons ici, dit-elle

c'est hier, c'est hier matin que j'tais un insens

mais vous quitter, Caroline, ou vous proposer un voyage dans
cette saison rigoureuse, taient au-dessus

la saison est toujours la belle quand on voyage

et nous jouirons, tous les quatre ensemble, de tout le charme
de l'amour et de l'amiti. Chaque mot

l'enivrait de bonheur et d'amour. La manire franche

devait dissiper jusqu' l'ombre mme

l'absence seule de leur objet pouvait teindre

ne pouvait se rsoudre  lui ter  l'avance

la prsence du comte, celle de Matilde... Lindorf est surpris

Cet oiseleur donc avait attrap par mille ruses un pauvre
petit oiseau pour le faire tomber dans ses filets. Oh!

le voyage de Lindorf en Angleterre devint une inclination, et
un projet

des liaisons de jeu avec quelques rous

sensation. Et cela se disait en se regardant

un homme bien blond, bien blanc, bien fat, bien vain, bien
suffisant

un lger espoir de dcouvrir au moins si Lindorf tait en
Angleterre

je lui parlais de son dpart prochain, de l'Angleterre; mais
si je voulais

toujours garder pour soi quelque petite chose

Quelle bont charmante! sacrifier les intrts de son frre
aux miens! Je craignis d'en abuser

La lettre tait sortie; je me la laissai

me dit mon amie en la prenant, de n'tre jamais qu' lui

Oh, non, car je ne cesse de lui rpter

autorise par une raison de vingt-cinq ans, je crus

de ne plus me fier du tout  ce sexe perfide

porta une atteinte douloureuse au coeur

que je hassais tous les jours un peu davantage.

et je lui disais: Ma tante, ma chre tante

les hommes ont plus besoin de richesse que nous

et quand il s'agit de le confirmer encore, mon coeur se serra

mes sens, je repassai sur chaque mot que ma tante avait
prononc

les hommes ne se tuent pas toutes les fois qu'ils le disent

toutes celles que vous avez faites  Lindorf

peut-tre moins sr que ce que je vais proposer

On viendrait srement chez elle pour savoir si j'y tais

je pars sans vous demander une permission

me forcez-vous aujourd'hui  vous quitter,  m'loigner

J'espre qu'il ne pensera plus  se tuer  prsent que je ne
suis plus

promis de me revoir, et vint en effet assez tard

 l'htel, elle ne me donnait pas deux heures avant d'tre
force d'pouser Zastrow

les ordres durent donns tout de suite pour avoir une chaise

 la terreur,  l'effroi,  la consternation,  l'instant o
je vois

Nous disons  la fois; Matilde, Lindorf

soutenait qu'elle devait avoir pass, et il envoyait

 un inconnu, et de son manque total de dlicatesse

l'emportai dans la maison de poste

rassembles, je ressortis tout de suite; et

mon rival, et la fuite de Matilde. Si cette assurance

 recommencer si vous ne renoncez pas  toutes vos prtentions
sur Matilde, et si vous ne promettez pas de repartir pour
Dresde

que Lindorf, dans ce moment l, crut l'aimer

Je crois mme que pour tre dans le grand costume, c'est moi

de ne pas prononcer un seul mot pendant deux annes

Comment, mon frre, aprs tant de preuves de plus vif intrt

pardonnez-nous  toutes les deux. Si vous saviez

sa jeune rivale tait dcide  la ferme rsistance

une suite de l'amour qu'elle a pour lui

et s'impatienter d'arriver pour ne plus se quitter

Les deux amis la partageaient cette impatience

mais les hommes sentent bien moins vivement

chercher  lui en inspirer pour un autre objet. O mon cher
Lindorf

dans vos sentiments, que je ne puis comprendre

j'atteste cependant le ciel que, malgr

pour qui j'aurais mille fois sacrifi ma vie

 l'instant qui me dcouvrit mon crime

je vous crivis une lettre, que vous aurez trouve sur mon
bureau

rapidement sans savoir o j'irais, et sans penser

o mon cheval me conduisait

Soit que le physique influe sur le moral








End of Project Gutenberg's Caroline de Lichtfield, by Madame de Montolieu

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CAROLINE DE LICHTFIELD ***

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