The Project Gutenberg EBook of Histoire du Canada depuis sa dcouverte
jusqu' nos jours. Tome III, by Franois-Xavier Garneau (1809-1866)

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Title: Histoire du Canada depuis sa dcouverte jusqu' nos jours. Tome III

Author: Franois-Xavier Garneau (1809-1866)

Release Date: November 2, 2008 [EBook #27133]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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                               HISTOIRE
                                  DU
                                CANADA
                 DEPUIS SA DCOUVERTE JUSQU'A NOS JOURS.

                                 PAR

                            F. X. GARNEAU.


                           TOME TROISIME.


                               QUBEC
                  IMPRIMERIE DE FRCHETTE ET FRRE,
                       RUE LA MONTAGNE, N 13.

                                1848.




                              HISTOIRE
                                 DU
                               CANADA.


                              LIVRE IX.



                             CHAPITRE I.

                        GUERRE DE SEPT ANS.

                             1755-1756.


Situation des esprits en France et en Angleterre  l'poque de la guerre
de Sept ans.--La France change sa politique extrieure en s'alliant 
l'Autriche qui flatte madame de Pompadour, matresse de Louis
XV.--Popularit de la guerre dans la Grande-Bretagne et dans ses
colonies; ses immenses armemens.--Extrme faiblesse numrique des forces
du Canada.--Plan d'attaque et de dfense de ce pays: zle des
habitans.--Premires oprations de la campagne.--Un corps de troupes,
parti de Boston, s'empare de Beausjour et de toute la pninsule
acadienne; exil et dispersion des Acadiens.--Le gnral Braddock marche
sur le fort Duquesne du ct du lac Eri; M. de Beaujeu va au-devant de
lui; bataille de la Monongahla; dfaite complte des Anglais et mort de
leur gnral.--L'pouvante se rpand dans leurs colonies que les bandes
canadiennes et sauvages attaquent sur divers points en commettant de
grands ravages et faisant beaucoup de prisonniers,--Armes anglaises
destines  attaquer Niagara au pied du lac Eri et St. Frdric sur le
lac Champlain.--Le colonel Johnson se retranche  la tte du lac St.
Sacrement (George).--Le gnral Dieskau attaque les retranchemens du
colonel Johnson; il est repouss et lui-mme tombe bless entre les
mains de l'ennemi.--Le peuple des colonies anglaises murmure contre
l'inactivit de Johnson aprs cette bataille; rponse de ce
commandant.--Le gnral Shirley abandonne le dessein d'assiger
Niagara.--Rsultat de la campagne.--Mauvaises rcoltes en Canada;
commencement de la disette.--Prparatifs de l'Angleterre pour la
prochaine campagne.--Exposition de l'tat du Canada; demande de secours
 la France.--Le gnral Montcalm arrive  Qubec dans le printemps de
1756 avec des renforts.--Plan d'oprations de la prochaine campagne.
--Disproportion des forces des deux parties belligrantes; projets
d'invasion des Anglais.


Nous avons dit que la France,  la nouvelle de la prise du Lys et de
l'Alcide, avait rappel son ambassadeur de Londres et dclar la guerre
 la Grande-Bretagne. Cette dmarche, comme on le verra plus tard, ne
fut prise nanmoins qu'aprs un dlai de presqu'une anne. L'indolent
Louis XV ne pouvait se dcider  prendre srieusement les armes.

Quelle tait la situation de la France  cette poque? Les principaux
ministres taient le comte d'Argenson pour la guerre, M. Machault pour
la marine et les colonies, M. Bouille pour les affaires trangres,
lequel fut remplac en 1757 par le comte de Bernis, abb et pote; mais
c'tait madame de Pompadour qui gouvernait; elle changeait les gnraux
et les ministres au gr de ses caprices. Vingt-cinq ministres furent
appels au conseil d'Etat et renvoys de 1756  1763. Ce corps variait
sans cesse; il n'avait ni unit ni accord, et chaque ministre agissait
indpendamment des autres (Sismondi). La nation, du reste, tait plus
occupe de vaines disputes religieuses que des apprts du combat. Le
parti moliniste, soutenu par les Jsuites, avait recommenc la
perscution contre les Jansnistes; le parlement voulut interposer son
autorit pour la faire cesser, il fut dissous et remplac par une
chambre royale; mais le roi, fatigu  la fin de ces chicanes oiseuses
qui troublaient et affaiblissaient son royaume, ordonna le silence et
rtablit le parlement.

Au milieu de cette petite guerre, dit un historien, le philosophisme
gagnait. A la cour mme il avait des partisans; le roi, tout ennemi
qu'il tait des ides nouvelles, avait sa petite imprimerie, et
imprimait lui-mme les thories conomiques de son mdecin Quesnay, qui
proposait un impt unique, portant sur la terre; la noblesse et le
clerg, qui taient les principaux propritaires du sol, eussent enfin
contribu. Tous ces projets aboutissaient en vaines conversations, les
vieilles corporations rsistaient; la royaut, caresse par les
philosophes qui auraient voulu l'armer contre le clerg, prouvait un
vague effroi  l'aspect de leurs progrs. Tout, en effet, tait en
mouvement dans le monde moral comme dans le monde politique. Les
opinions n'avaient plus d'harmonie, et le gouvernement lui-mme, honteux
de suivre d'anciennes traditions, marchait au hasard dans une route
nouvelle.

C'est ainsi que, par le fatal trait de Versailles de 1756, il s'allie
avec l'Autriche qu'il a toujours combattue, et se laisse entraner dans
une guerre continentale par Marie-Thrse qui, voulant reprendre la
Silsie au roi de Prusse, flatte adroitement la marquise de Pompadour,
avec qui elle entretient un commerce de lettres, et qu'elle appelle sa
_chre amie_. Au poids d'une lutte maritime vint s'adjoindre celui d'une
lutte sur terre, quoique l'exprience et enseign depuis longtemps  la
France qu'elle devait viter soigneusement cette alternative, et que
Machault s'effort de le faire comprendre  Louis XV; mais la favorite
tenait  l'alliance avec l'impratrice-reine, le ministre de la guerre
et les courtisans, trangers au service de mer, tenaient  la gloire qui
s'offrait  eux dans les armes de terre; on oublia la guerre avec
l'Angleterre, la seule importante, la seule o l'on et t provoqu, et
l'on dirigea ses principales forces vers le nord de l'Europe,
abandonnant presqu' elles-mmes les vastes possessions de l'Amrique
septentrionale.

De l'autre ct de la Manche, les choses n'taient point dans cette
situation qui annonce de loin une rvolution sociale. M. Fox, depuis
lord Holland, se trouvait  la tte des affaires de la Grande-Bretagne,
et cette nation tait dans l'tat le plus prospre de mme que ses
colonies du Nouveau-Monde. Le peuple tait unanime et satisfait, et le
commerce florissant; le gouvernement, assis sur les larges bases de la
libert, obissait  l'opinion publique, et, en suivant les instincts du
pays, assurait pour ainsi dire d'avance le succs de ses entreprises.
Aucune guerre n'avait t plus populaire en Angleterre que celle qui
allait commencer. La chambre des communes accorda un million de louis
pour augmenter les forces de terre et de mer; elle traita avec le roi de
Prusse, vota des subsides au roi de Pologne et  l'lecteur de Bavire
pour s'en faire des allis et contrebalancer la supriorit des Franais
sur le continent europen, o elle avait des craintes pour la sret du
Hanovre. L'enrlement des matelots fut pouss avec une vigueur extrme,
et tel tait l'enthousiasme du peuple que presque toutes les villes un
peu importantes se cotisrent pour augmenter la prime que l'on donnait
aux soldats et aux marins qui venaient offrir leurs services
volontairement; et qu'au lieu d'un million que le gouvernement voulait
lever au moyen d'une loterie, trois millions 880 mille louis furent
souscrits sur-le-champ (Smollett).

La mme ardeur se faisait remarquer dans les colonies anglaises. La
population de ces belles provinces s'levait en 1755, suivant les
calculs de Franklin,  un million 200 mille mes, tandis que le Canada,
le Cap Breton et la Louisiane en comptaient  peine, runis, 75  80
mille. La mme disproportion existait dans le mouvement de leurs
affaires mercantiles et par consquent dans leurs richesses. Les
exportations des colonies anglaises s'levaient en 1753  1,486,000
sterling, et leurs importations  983,000.[1] Dans la mme anne les
exportations du Canada taient de 68,000 seulement ou 1,700,000 francs,
et les importations de 208,000, dont une forte partie tant pour le
compte du gouvernement, ne passait point par les mains des marchands du
pays. Il n'est donc pas tonnant si les colonies anglaises poussaient
leur mtropole avec tant d'ardeur  la guerre. Franklin, aussi habile
politique que savant physicien, tait le principal organe de leurs
griefs. Celui que Paris, vingt-cinq ans aprs, vit appliqu  soulever
l'opinion de la France et de toute l'Europe contre l'Angleterre, celui
que le Canada vit venir pour rvolutionner ses habitans en 1770, fut, en
1754, le promoteur de l'entreprise contre les possessions franaises
dans le nord du Nouveau-Monde. _Point de repos,_ disait-il, _point de
repos  esprer pour nos treize colonies, tant que les Franais seront
matres du Canada!_ (Barb-Marbois).

[Note 1: _Encyclopdie Mthodique._--American Annals.]

Les forces armes des deux nations belligrantes durent prsenter en
Amrique, et elles prsentrent en effet sur le champ de bataille une
diffrence non moins considrable durant tout le cours de la guerre.
Mais, par une sage prvoyance, la France, donnant encore des signes de
son ancienne supriorit dans la conduite des affaires militaires, avait
port loin du centre du Canada sa ligne dfensive, de manire  obliger
l'ennemi  diviser ses forces. L'isthme troit de l'Acadie, la valle
lointaine et sauvage de l'Ohio, la gorge montagneuse du lac St.
Sacrement (George), tels furent les champs de bataille qu'elle se
choisit, o l'ennemi fut retenu cinq ans sans qu'il put s'en rendre
matre, et o il essuya les plus sanglantes dfaites dont l'Amrique et
encore t tmoin. C'est donc  tort que des historiens ont blm le
systme dfensif adopt pour le Canada dans la guerre de Sept ans.

Les forces rgulires du Canada, qui ne s'levaient pas  1000 hommes,
furent portes en 1755  2,800 soldats environ par l'arrive de quatre
bataillons d'infanterie sous les ordres du gnral Dieskau, qui avaient
t demands dans l'automne. Les milices avaient t armes; le chiffre
de ceux de ces soldats improviss qui taient en service actif, fut
augment, et l'on continua d'en acheminer de gros dtachemens dans les
postes des frontires, de sorte que l'on et bientt tant en campagne et
les garnisons intrieures que dans les forts St. Frdric, Frontenac et
Niagara ainsi que dans ceux de l'Ohio et de l'isthme acadien, une arme
de 7,000 hommes, sans compter plus de 800 employs aux transports. Mais
cette force tait encore bien insuffisante pour faire face  celle de
l'ennemi qui avait dj 15,000 soldats sur pied, dont 3,000 pour
l'expdition de Beausjour, 2,200 pour celle du fort Duquesne, 1,500
pour l'attaque de Niagara, et 5  6,000 pour le sige du fort St.
Frdric, quatre entreprises qu'il voulait excuter simultanment.

Si le travail secret qui se faisait dans la socit en France paralysait
l'nergie de son gouvernement, en Canada les habitans, livrs 
l'agriculture et  la traite des pelleteries, ne portaient point leur
esprit au-del de ces sphres humbles mais pleines d'activit. Privs
par la nature de leur gouvernement de prendre part  l'administration
publique, ils ne songeaient qu' l'exploitation de leurs mtairies ou 
la chasse de ces animaux sauvages qui erraient dans leurs forts, et
dont les riches fourrures formaient la branche la plus considrable de
leur commerce. Peu nombreux, ils ne pouvaient esprer non plus que leurs
conseils et leur influence fussent d'un grand poids sur la conduite du
gouvernement de la mtropole envers ses colonies; mais tout en lui
reprsentant le danger de la lutte qui allait s'engager, ils prirent les
armes sans murmurer, avec la rsolution de combattre avec le mme zle
que si la France avait fait les plus grands sacrifices pour les
soustraire aux attaques de ses ennemis; et ils montrrent jusqu' la fin
une constance et un dvoment que les historiens franais n'ont pas su
toujours apprcier, mais que la vrit historique, appuye sur des
pices officielles tires des archives de Paris, ne permet plus
aujourd'hui de mettre en doute.

La saison des oprations tant enfin arrive, des deux cts l'on se mit
en campagne. M. de Vaudreuil, ignorant les projets de l'ennemi,
achemina, suivant les ordres de sa cour, des troupes sur Frontenac afin
d'attaquer Oswgo auquel on attachait toujours, avec raison, une grande
importance. Le gnral Dieskau, dont le marchal de Saxe avait la plus
haute opinion, devait conduire cette entreprise avec 4,000 hommes et 12
bouches  feu, et cet officier gnral se croyait sr du succs. 2,000
hommes s'taient dj embarqus  Montral, et la tte de la colonne
arrivait  Frontenac, lorsque la nouvelle de l'apparition de l'arme du
colonel Johnson sur le lac St. Sacrement, fit rappeler une partie de ces
troupes. Le corps ennemi qui s'avanait tait celui qui devait agir
contre St.-Frdric. Le 1er septembre, le gnral Dieskau, que ce
contre-ordre avait singulirement contrari, et contre l'opinion duquel
il avait t donn, se trouva  la tte du lac Champlain avec 1,500
Canadiens, 700 soldats et 800 Hurons, Abnaquis et Nipissings, en tout
3,000 hommes. C'tait assez pour arrter Johnson. L'on continua
d'acheminer des forces sur le lac Ontario. Un bataillon monta jusqu'
Niagara avec ordre de relever les ruines de ce fort, compos d'une
maison palissade entoure d'un foss, et de s'y maintenir. Un autre
bataillon se campa au couchant des murs de Frontenac. A la fin de l't
ces trois positions importantes, St.-Frdric, Niagara et Frontenac,
paraissaient suffisamment protges.

Dans la valle de l'Ohio, le fort Duquesne, ouvrage plein de dfauts
dans sa construction, mais command par M. de Contrecoeur, officier
expriment et fort brave, n'avait qu'une garnison de 200 hommes; il
pouvait cependant attirer  lui un certain nombre de voyageurs canadiens
et de sauvages. Les autres postes rpandus dans ces rgions lointaines,
n'avaient pas proportionnellement de garnisons plus nombreuses. Les
forts et la distance formaient leur plus grande protection.

Du ct de l'Acadie, les forts Beausjour et Gaspareaux avaient pour
commandans, le premier, M. de Vergor, protg de l'intendant Bigot, et
le second, M. de Villeray. Ces officiers avaient  peine 150 soldats 
leur disposition; mais en cas d'attaque, ils devaient compter sur l'aide
des Acadiens fixs autour d'eux ou errant dans leur voisinage, comme si
ces pauvres gens, que les Anglais regardaient comme leurs sujets,
taient bien libres d'agir.

Des quatre expditions projetes par les Anglais contre le Canada, la
premire en mouvement fut celle qui tait charge de s'emparer de ces
derniers postes. Les troupes qui la composaient, leves dans le
Massachusetts, pouvaient former 2,000 hommes commands par le colonel
Winslow, personnage influent du pays. Partie de Boston le 20 mai, elle
arriva dans 41 navires le 1er juin  Chignectou, o elle dbarqua et fut
renforce par 300 rguliers. Elle marcha aussitt avec un train
d'artillerie sur Beausjour. Arrte un instant sur les bords de la
rivire Messaguash par les Franais qui y avaient lev un blockhaus
garni de canons, et qui, aprs une heure de combat, y mirent le feu et
se retirrent, elle parvint jusqu' Beausjour, repoussant devant elle
un petit corps d'Acadiens que M. de Vergor avait envoy dfendre une
hauteur  quelque distance.

Le fort de Beausjour avait alors une garnison de 100 soldats et
d'environ 300 Acadiens. Rien n'y tait  l'preuve de la bombe, ni la
poudrire, ni les casemates. Les assigeans ayant ouvert la tranche le
12 juin, le 16 la place se rendit par capitulation, aprs une assez
molle rsistance, la seule il est vrai que l'on put attendre de l'tat
de ses fortifications, du chef inexpriment et indolent  qui elle
avait t confie, du nombre des ennemis, et aussi de la crainte des
habitans d'tre passs par les armes s'ils taient pris en combattant
contre l'Angleterre. Les troupes sortirent avec les honneurs de la
guerre pour tre transportes  Louisbourg, et il fut stipul que les
Acadiens qui avaient combattu avec elles, ne seraient point inquits.
Le fort Gaspareaux, dfendu par une vingtaine de soldats et quelques
habitans, se rendit aux mmes conditions. Le nom du fort Beausjour fut
chang pour celui de Cumberland, et le major Scott y fut laiss comme
commandant. Cet officier fit dsarmer la population, mais il ne put la
forcer de prter le serment de fidlit  George II; sur quoi il fit
prisonniers tous les habitans qu'il put attraper, conformment aux
ordres du gnral Hopson, qui avait remplac M. Cornwallis en qualit de
gouverneur de l'Acadie.

Aprs cette conqute, les vainqueurs envoyrent trois btimens de guerre
dans la rivire St. Jean pour attaquer le fort que les Franais y
avaient lev, et qui tait command par M. de Boishbert. Ce dernier,
n'ayant pas assez de monde pour le dfendre, y mit le feu avant
l'arrive des assaillans et se retira. Mais, ayant t inform de ce qui
se passait  Beausjour, au lieu de retraiter sur Qubec, il s'avana au
secours des Acadiens dans le fond de la baie de Fondy, et leur ayant
donn des armes, il battit avec eux les Anglais dans plusieurs
rencontres. Ces avantages ne purent empcher cependant qu' la fin ces
derniers ne brlassent tous les tablissemens, et ne contraignissent les
habitans  se rfugier dans les bois, et ensuite  migrer au
Cap-Breton,  l'le St. Jean,  Miramichi,  la baie des Chaleurs et 
Qubec, o ces malheureux portaient partout le spectacle d'un dvoment
sans bornes et d'une misre profonde.

Tel fut le succs des ennemis dans la premire partie de leur plan de
campagne. Quoiqu'il fut, sous le rapport militaire, plus nominal que
rel, puisqu'ils ne purent pas avancer plus loin de ce ct, o des
bandes armes les continrent, la nouvelle cependant en causa un grand
mcontentement  la cour de France, surtout lorsqu'on y apprit les
terribles consquences que les pertes que l'on venait de faire avaient
eues pour les infortuns Acadiens. Le roi crivit lui-mme  M. de
Vaudreuil de faire juger rigoureusement, par un conseil de guerre qu'il
prsiderait en personne, Vergor et de Villeray, ainsi que les garnisons
qui servaient sous leurs ordres. Le procs eut lieu l'anne suivante au
chteau St.-Louis, et tous les accuss furent acquitts 
l'unanimit.[2] L'vacuation de l'Acadie laissa  la merci des Anglais
les habitans de cette province, qui portaient le nom de Neutres, et qui
n'avaient pu se rsoudre  abandonner leur terre natale.

[Note 2: La lettre du roi est du 20 fvrier 1756. Les pices du procs
sont dposes  la bibliothque de la Socit littraire et historique
de Qubec. On eut, dit Montcalm, principalement gard pour le fort de
Beausjour  ce que les Acadiens avaient forc le commandant  capituler
pour sauver leur vie; ils avaient prt autrefois serment de fidlit
aux Anglais qui les menaaient de les faire pendre. Quant au fort de
Gaspareaux, une grande enceinte avec des pieux debout o il n'y avait
qu'un officier et 19 soldats, ne pouvait tre considre comme un fort
propre  soutenir un sige.--_Lettre au ministre_, 1757.]

Ce qui nous reste  raconter de ce peuple intressant, rappelle un de
ces drames douloureux dont les exemples sont rares mme aux poques
barbares de l'histoire, alors que les lois de la justice et de
l'humanit sont encore  natre avec les lumires de la civilisation.

Sur 15  16 mille Acadiens qu'il y avait dans la pninsule au
commencement de leur migration, il n'en restait qu'environ 7,000 des
plus riches, dont les moeurs douces ont fourni  Raynal un tableau si
touchant et si vrai.

Peuple simple et bon, dit-il, qui n'aimait pas le sang, l'agriculture
tait son occupation. On l'avait tabli dans des terres basses, en
repoussant  force, de digues la mer et les rivires dont ces plaines
taient couvertes. Ces marais desschs donnaient du froment, du seigle,
de l'orge, de l'avoine et du mas. On y voyait encore une grande
abondance de pommes de terre dont l'usage tait devenu commun.

D'immenses prairies taient couvertes de troupeaux nombreux; on y
compta jusqu' soixante mille btes  cornes. La plupart des familles
avaient plusieurs chevaux, quoique le labourage se ft avec des boeufs.
Les habitations, presque toutes construites de bois, taient fort
commodes et meubles avec la propret qu'on trouve quelquefois chez nos
laboureurs d'Europe les plus aiss. On y levait une grande quantit de
volailles de toutes les espces. Elles servaient  varier la nourriture
des colons, qui tait gnralement saine et abondante. Le cidre et la
bire formaient leur boisson. Ils y ajoutaient quelquefois de
l'eau-de-vie de sucre.

C'tait leur lin, leur chanvre, la toison de leurs brebis, qui
servaient  leur habillement ordinaire. Ils en fabriquaient des toiles
communes, des draps grossiers. Si quelqu'un d'entre eux avait un peu de
penchant pour le luxe, il le tirait d'Annapolis ou de Louisbourg. Ces
deux villes recevaient en retour du bl, des bestiaux, des pelleteries.

Les Franais neutres n'avaient pas autre chose  donner  leurs
voisins. Les changes qu'ils faisaient entre eux taient encore moins
considrables, parce que chaque famille avait l'habitude et la facilit
de pourvoir seule  tous ses besoins. Aussi ne connaissaient-ils pas
l'usage du papier-monnaie, si rpandu dans l'Amrique, septentrionale.
Le peu d'argent qui s'tait comme gliss dans cette colonie n'y donnait
point l'activit qui en fait le vritable prix.

Leurs coeurs taient extrmement simples. Il n'y eut jamais de cause
civile ou criminelle assez importante pour tre porte  la cour de
justice tablie  Annapolis. Les petits diffrends qui pouvaient
s'lever de loin en loin entre les colons taient toujours termins 
l'amiable par les anciens. C'taient les pasteurs religieux qui
dressaient tous les actes, qui recevaient tous les testamens. Pour ces
fonctions profanes, pour celles de l'Eglise, on leur donnait
volontairement la vingt-septime partie des rcoltes. Elles taient
assez abondantes pour laisser plus de facult que d'exercice  la
gnrosit. On ne connaissait pas la misre, et la bienfaisance
prvenait la mendicit. Les malheurs taient pour ainsi dire rpars
avant d'tre sentis. Les secours taient offerts sans ostentation d'une
part; ils taient accepts sans humiliation de l'autre. C'tait une
socit de frres, galement prts  donner ou  recevoir ce qu'ils
croyaient commun  tous les hommes.

Cette prcieuse harmonie cartait jusqu' ces liaisons de galanterie
qui troublent si souvent la paix des familles. On ne vit jamais dans
cette socit de commerce illicite entre les deux sexes. C'est que
personne n'y languissait dans le clibat. Ds qu'un jeune homme avait
atteint l'ge convenable au mariage, on lui btissait une maison, on
dfrichait, on ensemenait des terres autour de sa demeure; on y mettait
les vivres dont il avait besoin pour une anne. Il y recevait la
compagne qu'il avait choisie, et qui lui apportait en dot des troupeaux.
Cette nouvelle famille croissait et prosprait  l'exemple des
autres.... Qui est-ce qui ne sera pas touch de l'innocence des moeurs
et de la tranquillit de cette heureuse peuplade? continue l'loquent
crivain. Qui est-ce qui ne fera pas des voeux pour la dure de son
bonheur?

Vains souhaits! La guerre de 1744 commena les infortunes de ce peuple;
celle de Sept ans consomma sa ruine totale. Depuis quelque temps les
agens de l'Angleterre agissaient avec la plus grande rigueur; les
tribunaux, par des violations flagrantes de la loi, par des dnis
systmatiques de justice, taient devenus pour les pauvres habitans un
objet  la fois de terreur et de haine. Le moindre employ voulait que
sa volont ft la loi. Si vous ne fournissez pas de bois  mes troupes,
disait un capitaine Murray, je dmolirai vos maisons pour en faire du
feu. Si vous ne voulez pas prter le serment de fidlit, ajoutait le
gouverneur Hopson, je vais faire pointer mes canons sur vos villages
Rien ne pouvait engager ces hommes honorables  faire un acte qui
rpugnait  leur conscience, et que, dans l'opinion de bien des gens,
l'Angleterre n'avait pas mme le droit d'exiger. Les Acadiens, observe
M. Haliburton, n'taient pas des sujets britanniques, puisqu'ils
n'avaient point prt le serment de fidlit, et ils ne pouvaient tre
consquemment regards comme des rebelles; ils ne devaient pas tre non
plus considrs comme prisonniers de guerre, ni envoys en France,
puisque depuis prs d'un demi sicle on leur laissait leurs possessions
  la simple condition de demeurer neutres. Mais beaucoup d'intrigans
et d'aventuriers voyaient ces belles fermes acadiennes avec un oeil de
convoitise; quels beaux hritages! et par consquent quel appt! Il ne
fut pas difficile de trouver des raisons politiques pour justifier
l'expulsion des Acadiens. La trs grande majorit n'avait fait aucun
acte pour porter atteinte  la neutralit; mais dans la grande
catastrophe qui se prparait l'innocent devait tre envelopp avec le
coupable. Pas un habitant n'avait mrit grce. Leur sort fut dcid
dans le conseil du gouverneur Lawrence, auquel assistrent les amiraux
Boscawen et Mostyn, dont les flottes croisaient sur les ctes. Il fut
rsolu de disperser dans les colonies anglaises ce qui restait de ce
peuple infortun; et afin que personne ne put chapper, le secret le
plus profond fut ordonn jusqu'au moment fix pour l'excution de la
sentence, laquelle aurait lieu le mme jour et  la mme heure sur tous
les points de l'Acadie  la fois. On dcida aussi, pour rendre
l'excution plus complte, de runir les habitans dans les principales
localits. Des proclamations, dresses avec une habilet perfide, les
invitrent  s'assembler dans certains endroits qui leur taient
dsigns, sous les peines les plus rigoureuses. 418 chefs de famille, se
fiant sur la foi britannique, se runirent le 5 septembre dans l'glise
du Grand-Pr. Le colonel Winslow s'y rendit avec un grand appareil.
Aprs leur avoir montr la commission qu'il tenait du gouverneur, il
leur dit qu'ils avaient t assembls pour entendre la dcision finale
du roi  leur gard; et que, quoique ce ft pour lui un devoir pnible 
remplir, il devait, en obissance  ses ordres, leur dclarer que leurs
terres et leurs bestiaux de toutes sortes taient confisqus au profit
de la couronne avec tous leurs autres effets, except leur argent et
leur linge, et qu'ils allaient tre eux-mmes dports hors de la
province. Aucun motif ne leur fut donn de cette dcision. Un corps de
troupes, qui s'tait tenu cach jusque-l, sortit de sa retraite et
cerna l'glise: les habitans surpris et sans armes ne firent aucune
rsistance. Les soldats rassemblrent les femmes et les enfans; 1023
hommes, femmes et enfans se trouvrent runis au Grand-Pr seulement.
Leurs bestiaux consistaient en 1269 boeufs, 1557 vaches, 5007 veaux, 493
chevaux, 8690 moutons, 4197 cochons. Quelques Acadiens s'tant chapps
dans les bois, on dvasta le pays pour les empcher d'y trouver des
subsistances. Dans les Mines l'on brla 276 granges, 155 autres petits
btimens, onze moulins et une glise. Ceux qui avaient rendu les plus
grands services au gouvernement, comme le vieux notaire Le Blanc, qui
mourut  Philadelphie de chagrin et de misre en cherchant ses fils
disperss dans les diffrentes colonies, ne furent pas mieux traits que
ceux qui avaient favoris les Franais. A leurs instantes prires, il
fut permis aux hommes, avant de s'embarquer, de visiter, dix par dix,
leurs familles, et de contempler pour la dernire fois ces champs
fertiles o ils avaient joui de tant de paix et de bonheur, et qu'ils ne
devaient plus revoir. Le 10 fut fix pour l'embarquement. Une
rsignation calme avait succd  leur premier dsespoir. Mais lorsqu'il
fallut s'embarquer, quitter pour jamais le sol natal, s'loigner de ses
parens et de ses amis sans esprance de jamais se revoir, pour aller
vivre disperss au milieu d'une population trangre de langue, de
coutumes, de moeurs et de religion, le courage abandonna ces malheureux,
qui se livrrent  la plus profonde douleur. En violation de la promesse
qui leur avait t faite, et, par un raffinement de barbarie sans
exemple, les mmes familles furent spares et disperses sur diffrens
vaisseaux. Pour les embarquer, on rangea les prisonniers sur six de
front, les jeunes gens en tte. Ceux-ci ayant refus de marcher,
rclamant l'excution de la promesse d'tre embarqus avec leurs parens,
on leur rpondit en faisant avancer contre eux les soldats la bayonnette
croise. Le chemin de la chapelle du Grand-Pr  la rivire Gaspareaux
avait un mille de longueur; il tait bord des deux cts de femmes et
d'enfans qui,  genoux et fondant en larmes, les encourageaient en leur
adressant leurs bndictions. Cette lugubre procession dfilait
lentement en priant et en chantant des hymnes. Les chefs de famille
marchaient aprs les jeunes gens. Enfin la procession atteignit le
rivage. Les hommes furent mis sur des vaisseaux, les femmes et les
enfans sur d'autres, ple-mle, sans qu'on prt le moindre soin pour
leur commodit. Des gouvernemens ont ordonn des actes de cruaut dans
un mouvement spontan de colre; mais il n'y a pas d'exemple dans les
temps modernes de chtiment inflig sur tout un peuple avec autant de
calcul, de barbarie et de froideur, que celui dont il est question en ce
moment.

Tous les autres tablissemens des Acadiens prsentrent le mme jour et
 la mme heure le mme spectacle de dsolation.

Les vaisseaux firent voile pour les diffrentes provinces o devaient
tre jets ces proscrits. On les dispersa sur le rivage depuis Boston
jusqu' la Caroline. Pendant plusieurs jours aprs leur dpart, l'on vit
les bestiaux s'assembler  l'entour des ruines fumantes des habitations
de leurs matres, et le chien fidle passer les nuits  pleurer, par ses
longs hurlemens, la main qui lui donnait sa subsistance et le toit qui
lui prtait son abri. Heureux encore dans leur douleur, ils ignoraient
jusqu' quel excs l'avarice et l'ambition peuvent porter les hommes, et
quels crimes elles peuvent leur faire commettre.

La plupart des colonies anglaises reurent les Acadiens avec humanit,
comme pour protester contre la rigueur inexorable de leur gouvernement.
Benezet, issu d'une famille franaise bannie  la rvocation de l'dit
de Nantes, les accueillit comme des frres  Philadelphie.

Quelques-uns de ces exils se rfugirent ensuite  la Louisiane;
d'autres  la Guyane franaise, et des Franais, bannis eux-mmes 
Sinnamari, y trouvrent en 1798, une famille acadienne qui les
accueillit par ces paroles hospitalires: Venez, dit madame Trion 
l'un d'eux, nos parens furent bannis comme vous, ils nous ont appris 
soulager le malheur: venez, nous prouvons du plaisir  vous offrir dans
nos cabanes un asile et des consolations. (Barb-Marbois).

Dans la suite les Acadiens ont fond un canton dans la Louisiane, auquel
ils ont donn le nom toujours cher de leur ancienne patrie. Louis XV
lui-mme, touch de leur fidlit, fit proposer en vain par ses
ministres  ceux de l'Angleterre d'envoyer des vaisseaux dans les
provinces anglaises pour les ramener en France. M. Grenville s'empressa
de rpondre: Notre acte de navigation s'y oppose, la France ne peut
envoyer de vaisseaux dans nos colonies, comme si cette loi avait t
passe pour touffer tout sentiment d'humanit. Nanmoins quelques-uns
purent parvenir en France, et y forment aujourd'hui deux communes
florissantes, o ils ont conserv leurs moeurs paisibles et agrestes
dans les beaux oasis verts o ils se sont tablis, et qui parsment les
landes de Bordeaux. Telle fut l'expatriation des Acadiens.

L'Angleterre ne retira aucun avantage de cet acte de politique jalouse
et ombrageuse, acte qui fit connatre aussi  tous les colons ce
qu'tait la piti mtropolitaine, et qui fournit un nouveau motif aux
Canadiens, s'ils en avaient besoin, de dfendre leur pays avec toute
l'nergie dont ils taient capables.

Tandis que le fer et la flamme changeaient en dserts les champs les
plus fertiles de l'Acadie, le gnral Braddock faisait ses prparatifs
pour rejeter les Franais au-del de la valle de l'Ohio. Wills' Creek
tait le lieu qu'il avait donn pour rendez-vous  ses troupes, dans le
voisinage des Apalaches. Il se mit en marche aux acclamations de la
population. Sa petite arme formait, avec les bagages, une colonne de
quatre milles de longueur; elle ne put avancer que fort lentement au
milieu des rivires, des montagnes et des forts. Le temps s'coulait;
il commena  craindre de ne pouvoir surprendre le fort Duquesne, o il
savait qu'il y avait peu de monde. Inquiet de plus en plus il prit le
parti, pour acclrer sa marche, de diviser ses forces en deux corps. Il
laissa 1000 hommes sous les ordres du colonel Dunbar avec les gros
bagages pour le suivre avec toute la clrit possible, et il se mit
lui-mme  la tte du second corps, compos de 1,200 hommes d'lite
quipps  la lgre, et prit les devans afin d'atteindre le point
dsir avant que l'alarme y fut rpandue. Le 9 juillet il traversait la
rivire Monongahla  environ trois lieues du fort Duquesne, et longeait
avec rapidit sa rive mridionale se comptant dj matre du poste
franais. Washington, qui servait alors avec le grade de colonel dans
son tat-major, aimait  raconter qu'il n'avait jamais vu de plus beau
spectacle que la marche des troupes anglaises dans cette mmorable
journe. Tous les soldats, d'une belle tenue, marchaient en colonnes;
leurs armes d'acier poli tincelaient aux rayons du soleil. La rivire
coulait paisiblement  leur droite, et  leur gauche d'immenses forts
les ombrageaient de leur solennelle grandeur. Officiers et soldats,
personne ne doutait du succs[3]; on marchait comme  un triomphe.

[Note 3: Vie, correspondance et crits de Washington, etc.]

A midi cette troupe si fire repassait par un second gu,  dix milles
du fort Duquesne, sur la rive septentrionale de la Monongahla, dans une
plaine unie, leve de quelques pieds seulement au-dessus de l'eau et
d'un demi mille de largeur. A l'extrmit de cette plaine le terrain
montait lgrement quelque temps, puis se terminait tout--coup par des
montagnes trs hautes. La route du gu au fort franais traversait la
plaine et cette hauteur, et se prolongeait ensuite au milieu d'un pays
ingal et couvert de bois. Le colonel Gage formait l'avant-garde avec
300 hommes de troupes de ligne; un autre dtachement de 200 hommes
suivait, et le gnral venait ensuite avec le corps principal et
l'artillerie.

M. de Contrecoeur commandait, comme on l'a dit dj, au fort Duquesne.
Un des partis qu'il tenait en campagne pour pier les mouvemens de
l'ennemi, l'informa le 8 que les Anglais n'en taient plus qu' 6
lieues. Il se dcida sur-le-champ  les attaquer en chemin, et il alla
lui-mme marquer la place o les troupes devaient s'embusquer (Documens
de Paris). Le lendemain 253 Canadiens, dont 13 officiers, et 600
sauvages sortirent du fort Duquesne,  8 heures du matin, sous les
ordres de M. de Beaujeu, pour aller attendre au lieu indiqu le gnral
Braddock et tomber sur lui  l'improviste. Cette troupe descendait le
terrain lgrement inclin qui bordait la plaine dont l'on a parl
tout--l'heure lorsque le colonel Gage commenait  le monter. La tte
des deux colonnes vint subitement en contact avant que les Franais
pussent arriver au lieu marqu pour l'embuscade. Ceux-ci cependant,
moins troubls par cette rencontre imprvue que les Anglais, ouvrirent
incontinent un feu trs vif qui fit replier l'avant-garde ennemie. Ce
mouvement rtrograde donna le temps  M. de Beaujeu de ranger son
dtachement en bataille. Profitant des hautes herbes dont la terre tait
couverte, il plaa les Canadiens  cheval sur le chemin en front de la
colonne anglaise, et poussa les sauvages en avant de chaque ct de
manire  former un demi-cercle. Les Anglais, revenus de leur premire
surprise, se remirent en marche en se dirigeant vers le centre de cette
ligne concentrique. Lorsqu'ils arrivrent prs des Canadiens ils furent
assaillis par une dcharge de mousqueterie trs meurtrire qui les
arrta encore tout court, et qui fut suivie d'une autre sur leur flanc
droit qui augmenta leur consternation. Aprs quelques instans cependant,
l'ordre se rtablit dans leurs rangs, et ils se mirent  tirer; leur
artillerie, pousse rapidement en avant, ouvrit son feu; ce fut dans une
des premires dcharges de cette arme que M. de Beaujeu fut tu. M.
Dumas prit aussitt le commandement, et aid de M. de Ligneris et des
autres officiers, il tomba avec une extrme vigueur sur les ennemis,
dont le feu de mousqueterie et surtout d'artillerie avait d'abord
branl les sauvages peu accoutums  entendre des dtonations si
considrables. Mais, voyant les Canadiens tenir fermes en front, ils
avaient aussitt repris avec de grands cris leur place au pied des
arbres qu'ils venaient d'abandonner. Les Franais sans se dcouvrir,
profitant habilement des accidens du terrain, resserraient de plus en
plus leur cercle autour des ennemis qui, pendant longtemps, firent bonne
contenance et mme un mouvement en avant, anims par leurs officiers qui
les dirigeaient l'pe  la main. Mais, crass sous le feu le plus vif,
auquel ils ne pouvaient rpondre que faiblement  cause du dsordre dj
grand qui rgnait parmi eux, ils finirent par tomber dans une confusion
complte. Tous les corps se trouvrent serrs les uns contre les autres
et confondus. Les soldats, tirant au hasard sans se reconnatre, tuaient
leurs propres officiers et leurs camarades. Les milices furent les
seules troupes qui montrrent du calme et qui firent preuve d'autant de
fermet que de bravoure. Les Franais choisissaient leurs victimes et
visaient de sang-froid sur ces masses confuses qui semblaient
tourbillonner sous la grle de balles qui les accablait, et que le
gnral Braddock s'efforait vainement de former en pelotons et en
colonnes, comme s'il et t dans les plaines de la Flandre. Aprs trois
heures de combat la tte de la colonne anglaise abandonna ses canons et
se replia en dsordre. Prenant ce mouvement pour une fuite, les
Canadiens et les sauvages abordrent l'ennemi la hache  la main, et
l'enfoncrent de toutes parts. Alors les Anglais lchrent partout le
pied; on les poursuivit  travers la plaine en en faisant un grand
carnage; un nombre considrable n'chappa au fer des vainqueurs que pour
aller se noyer dans la Monongahla en voulant traverser cette rivire 
la nage.[4]

[Note 4: Mmoires sur la dernire guerre de l'Amrique septentrionale,
par M. Pouchot.]

Dumas sachant que le colonel Dunbar n'tait pas loin, et ne pouvant
arracher du champ de bataille les Indiens qui s'y livraient au pillage,
fit enfin suspendre la poursuite.

Le carnage avait t presque sans exemple dans les annales de la guerre
moderne (Sparks). Prs de 800 hommes avaient t tus ou blesss sur les
1200 qui marchaient  la suite du gnral Braddock, dont 63 officiers
sur 86. Ceux-ci avaient montr le plus grand courage pendant le combat,
et fait des efforts incroyables pour rallier les troupes; plusieurs se
firent tuer de dsespoir. A l'exception du colonel Washington, tous les
officiers qui combattaient  cheval furent tus ou blesss. Le gnral
Braddock lui-mme, aprs avoir eu trois chevaux tus sous lui, reut un
coup mortel. Le malheureux gnral, qui tait mourant, fut mis d'abord
dans un tombereau, puis  cheval et enfin port par les soldats. Il
expira quatre jours aprs la bataille, et fut enterr sur le bord du
chemin auprs du fort de la Ncessit,  l'entre du dsert. C'tait un
officier expriment et plein de bravoure; mais arrogant, mprisant son
ennemi, les milices amricaines et les Indiens. Il eut la mortification
de voir, avant de mourir, ses rguliers prendre la fuite pendant que les
Virginiens combattaient comme de vieux soldats avec la plus grande
intrpidit.

Les troupes en droute rencontrrent le colonel Dunbar  40 milles de la
Monongahla; elles communiqurent leur terreur aux soldats que cet
officier avait sous ses ordres. Dans un instant ce corps de rserve se
dbanda. L'artillerie fut dtruite; les munitions et les gros bagages
furent brls sans que personne sut d'aprs quels ordres, et tout le
monde se mit  fuir, ceux qui avaient combattu comme ceux qui n'avaient
pas combattu. La discipline et le calme ne se rtablirent un peu que
lorsque les fuyards, harasss et perdus, arrivrent au fort Cumberland
dans les Apalaches. Le colonel Washington crivit: Nous avons t
battus, honteusement battus par une poigne de Franais qui ne
songeaient qu' inquiter notre marche. Quelques instans avant l'action,
nous croyions nos forces presqu'gales  toutes celles du Canada; et
cependant, contre toute probabilit, nous avons t compltement
dfaits, et nous avons tout perdu.

Les Franais firent un riche butin. Tous les bagages des vaincus, qui
taient considrables, leurs vivres, 15 bouches  feu, une grande
quantit d'armes et de munitions de guerre, la caisse militaire et tous
les papiers du gnral Braddock qui dvoilrent les projets de
l'Angleterre, et que le duc de Choiseul adressa ensuite dans un mmoire
aux diverses cours de l'Europe, tombrent entre leurs mains. Ils
trouvrent aussi sur le champ de bataille, parmi une grande quantit de
chariots briss, 4  500 chevaux dont une partie avait t tue et
nageait dans le sang au milieu des morts et des blesss.

Cette victoire ne cota aux Franais qu'une quarantaine d'hommes, outre
la perte de M. de Beaujeu qui fut vivement regrett et par les
Canadiens, ses compatriotes, et par les tribus indiennes.

Ainsi se termina la bataille de la Monongahla, l'une des plus
mmorables de l'histoire amricaine. Les troupes battues ne se
rassurrent compltement que lorsqu'elles furent parvenues 
Philadelphie, o elles prirent leurs quartiers d'hiver. La nouvelle de
ce dsastre jeta les colonies anglaises, exposes aux courses des bandes
canadiennes, dans l'effroi et la consternation. Les provinces de la
Pennsylvanie, du Maryland et de la Virginie se trouvrent ouvertes aux
incursions des Indiens. Les frontires furent abandonnes et l'alarme se
rpandit au-del des montagnes et jusque dans les tablissement des
bords de la mer, qui craignirent un instant d'tre attaqus, et o les
prdicateurs montrent dans tes chaires pour rassurer les populations
effrayes et ranimer leur courage (Vie de Washington).

Le gain de cette bataille assura la possession de l'Ohio aux Franais,
du moins pour cette campagne, comme la dfaite du colonel Washington, au
fort de la Ncessit, la leur avait assure l'anne prcdente.

Tandis que ces vnemens se passaient A l'extrmit mridionale du
Canada, les troupes anglaises destines pour en attaquer les parties
centrales, c'est--dire Niagara et St-Frderic, se runissaient 
Albany. Elles partirent de cette ville au nombre de 5  6 mille hommes
sous les ordres du gnral Lyman, pour le portage entre la rivire
Hudson et le lac St.-Sacrement, suivies du colonel Johnson qui venait
avec l'artillerie, les bateaux, les vivres et tout le matriel
ncessaire pour le sige du fort St.-Frdric. Arriv au portage, le
gnral Lyman fit commencer le fort Edouard, sur la rive gauche de
l'Hudson, pour lui servir de base d'opration, en mme temps que le
colonel Johnson, marchant toujours, poussait jusqu' la tte du lac
St.-Sacrement o il tablit son camp. Il pressait le transport des
bateaux au lac, impatient d'aller s'assurer de l'important passage de
Carillon avant que les Franais s'y fussent fortifis, lorsqu'il apprit
qu'ils venaient eux-mmes pour l'attaquer dans ses retranchemens.

Nous avons parl ailleurs de l'inquitude que l'apparition de Johnson
sur le lac St-Sacrement avait cause  M. de Vaudreuil, et nous avons
mentionn que ce gouverneur avait aussitt fait abandonner l'attaque
d'Oswgo pour s'opposer  ses progrs. C'est en consquence de cet ordre
que Dieskau se trouvait le 1er septembre  St.-Frdric avec un corps de
3000 hommes. Ce gnral attendait une occasion favorable pour agir,
lorsqu'il apprit que les ennemis ne seraient pas encore prts de sitt 
marcher en avant, que le fort Edouard tait peu avanc, et qu'il serait
assez facile de s'emparer, par un coup de main, de ce poste qui tait
trs important, vu qu'il renfermait les magasins des troupes de Johnson.
Il rsolut sur-le-champ de le surprendre.

Il partit donc de St.-Frdric avec ses 3000 hommes. Rendu  Carillon,
il y en laissa 1,500 pour assurer sa retraite en cas d'chec, et avec le
reste, compos d'environ 220 rguliers, 680 Canadiens commands par M.
de Repentigny, 600 sauvages sous les ordres de M. de St.-Pierre, et des
vivres pour huit jours. Il continua sa route quoiqu'il et t inform 
Carillon que 900 Amricains taient retranchs sous les murs de la place
qu'il allait attaquer. Mais Dieskau, comme le gnral Braddock, n'avait
que du mpris pour la milice; il ngligea les prcautions que cet avis
aurait d lui faire prendre, et les instructions de M. de Vaudreuil, qui
lui recommandaient expressment dans tous les cas d'attaquer avec toutes
ses forces sans jamais les diviser.[5] Les Canadiens et tes sauvages le
blmrent de laisser la moiti de ses soldats  Carillon.[6] Mais il
brlait du dsir d'clipser, par quelque action d'clat, la victoire de
l'Ohio, car dj l'on voyait natre, entre les troupes du pays et celles
de France, une jalousie trop encourage par les officiers gnraux pour
ne pas aller toujours en augmentant jusqu' la fin de la guerre.[7]
Craignant qu'un plus grand nombre d'hommes ne retardt sa marche, il ne
voulut pas couter ces sages conseils, dont l'oubli fut la premire
cause de sa ruine.

[Note 5: _Instructions de M. de Vaudreuil ou gnral Dieskau:_ Documens
de Paris.--Les mmoires sur les affaires du Canada depuis 1749 jusqu'
1760, publis par la Socit littraire et historique de Qubec, disent
le contraire; mais c'est une erreur. A propos de ces mmoires imprims,
dit-on, sur une mauvaise copie du manuscrit original qui est perdu, il
est bon d'observer qu'ils renferment de nombreuses inexactitudes. Par
exemple, l'auteur fait partir du Canada le gouverneur Duquesne aprs la
bataille du lac St.-Sacrement, et commander  la mme poque les Anglais
par le gnral Abercromby. Il dit que les officiers canadiens
insistrent pour marcher sur le fort Edouard, et non sur le camp de
Johnson, parce qu'il tait garni de canons; l'oppos de tout cela est la
vrit. Il en est de mme de l'accusation de lchet qu'il porta contre
le chevalier Montreuil, qui fit preuve, au contraire, de beaucoup de
bravoure. Toutes ces erreurs se trouvent runies dans deux ou trois
pages.]

[Note 6: _Lettre M. de Vaudreuil au ministre:_ Documens de Paris.]

[Note 7: Lettre de M. de Lotbinire au ministre, du 28 octobre 1755.]

Afin d'viter le corps du colonel Johnson et de drober sa marche aux
ennemis, il remonta par le lac Champlain, et alla dbarquer dans la baie
du Grand-Marais (South Bay)  six ou huit lieues du fort Edouard. Le 7
septembre il alla coucher sur les bords de l'Hudson,  une lieue des
Anglais, avec l'intention de les attaquer le lendemain au point du jour.
Mais,  la sollicitation des Iroquois du Sault St-Louis, dit-on, les
Indiens dj fort mcontens de la division de l'arme, et auxquels le
gnral franais avait t oblig de faire dire que les troupes qui
avaient t laisses en arrire allaient joindre, pour les engager  le
suivre en partant de Carillon, refusrent alors de marcher, soit parce
qu'ils redoutaient l'artillerie du camp et du fort, soit, ce qui est
aussi probable, parce qu'ils ne voulaient pas attaquer les Anglais sur
leur territoire, le fort Edouard tant en effet bti sur les terres dont
les eaux se versent dans la mer par l'Hudson. Ils ajoutrent nanmoins
qu'ils taient prts  le suivre  l'attaque du camp du colonel Johnson,
situ sur le territoire franais. Cette distinction des Iroquois est, du
reste, conforme  l'esprit de leur ancienne politique de chercher 
tenir la balance entre les deux nations. Les Canadiens, voyant la
rsolution des sauvages, appuyrent leur suggestion. Ds lors le gnral
Dieskau fut oblig de se conformer  leur dsir. L'entreprise contre le
fort Edouard fut abandonne, et le lendemain matin, 8, le corps franais
se remit en marche, sur trois colonnes, les rguliers au centre, pour
passer les montagnes et tomber subitement sur le colonel Johnson dont il
tait loign de cinq lieues environ.

Celui-ci cependant, qui avait 2,500 hommes avec lui, ayant appris le
projet des Franais contre le fort Edouard, avait dtach le matin mme,
en vertu d'une rsolution d'un conseil de guerre tenu la veille, le
colonel Williams,  la tte de 1,200 hommes dont 200 Indiens, pour
tendre une embuscade aux Franais  leur retour du fort Edouard. Dieskau
fut averti,  4 milles du camp de Johnson, par un prisonnier, de
l'arrive prs de lui de ce dtachement qui marchait par le mme chemin
que les Franais, mais en sens contraire. Ce gnral fit aussitt
arrter la colonne du centre, et il poussa les deux autres, c'est--dire
les Canadiens, qui mirent leurs sacs  terre pour tre plus lgers,  la
droite, et les sauvages  la gauche, 300 pas en avant, avec ordre de se
coucher ventre  terre au milieu du bois, et de n'attaquer l'ennemi en
flanc que quand ils entendraient le feu du centre. Dans cette position,
il attendit les Anglais, qui vinrent ainsi tomber dans le pige qu'ils
s'en allaient tendre eux-mmes. Heureusement pour eux cependant, que les
Indiens de la gauche des Franais se dcouvrirent trop vite, et
annoncrent leur prsence avant qu'il ft temps, car ils auraient pu
tre entirement dtruits. Le gnral Dieskau voyant l'embuscade
vente, fit charger les troupes et les Canadiens; les sauvages en
firent autant, et se battirent avec acharnement pour venger la mort de
leur brave commandant, M. de St.-Pierre, tu par un Anglais qu'ils
assommrent  coups de hache. Les Canadiens montrrent la mme ardeur.
En peu de temps les ennemis, malgr les efforts les plus vigoureux et
qui cotrent la vie  leur commandant et au fameux chef indien
Hendrick, furent mis en pleine droute aprs avoir fait des pertes
considrables. Le gnral franais les poursuivit vivement, eux et le
second corps envoy  leur secours, et qui fut aussi culbut dans un
instant. Il voulait les empcher de se reconnatre, et profiter du
dsordre pour entrer ple-mle avec eux dans les retranchemens de
Johnson. Mais il fallait des troupes plus disciplines que les siennes
pour excuter une pareille manoeuvre. Les sauvages et une partie des
Canadiens s'arrtrent pour recueillir leurs blesss, et se reposer
aprs ce premier combat; ils taient d'ailleurs extnus de fatigue,
ayant march tout le long de la route, depuis le matin,  travers les
bois et les broussailles dans un pays pre et difficile, pour couvrir la
colonne du centre qui marchait dans le chemin battu. Les chefs indiens,
murmurant tout haut contre l'imprvoyance du gnral, crirent  ceux de
leurs guerriers qui le suivaient, de revenir sur leurs pas. La plupart
excutrent cet ordre et ne combattirent plus de la journe, de mme
qu'une partie des Canadiens.[8] Dieskau, esprant par son exemple de les
engager  le suivre, ne s'arrta point, et il arriva devant les
retranchemens ennemis  11 heures du matin avec  peine la moiti de ses
forces.

[Note 8: Lettre du chevalier Montreuil au ministre, 10 octobre 1755: La
moiti des sauvages et des Canadiens s'en tinrent  leur premire
victoire.]

Ces retranchemens, adosss au lac et rigea sur la petite minence sur
laquelle fut ensuite bti le fort George, dont on voit encore les ruines
aujourd'hui,  la droite de Caldwell, taient forms de bateaux, de
chariots, d'arbres renverss et flanqus de deux ruisseaux coulant sur
un fond marcageux. Ils taient hrisss de canons. Les Franais en
arrivant  la vue du lac si pittoresque de St.-Sacrement, qui se
prolonge entre des montagnes dont quelques unes ont prs de 2000 pieds
de hauteur, purent les apercevoir, et se dirigrent vers leur centre,
les rguliers  droite et les Canadiens  gauche. Une halte de quelques
instans qu'ils firent pour se former  150 verges des ennemis, donna 
ceux-ci le temps de se reconnatre et de garnir leurs ouvrages.
L'attaque commena; elle se fit avec une grande vivacit. Les rguliers,
aprs avoir fait un feu de pelotons trs nourri, s'lancrent  la
bayonnette pour pntrer dans les abattis; mais malgr l'intrpidit
qu'ils montrrent dans cet assaut, ils furent ramens par un feu de
mousqueterie et de mitraille  bout portant. Ils se reformrent, et
marchrent de nouveau en avant sans plus de succs. Ils s'puisrent
ainsi en efforts infructueux depuis midi jusqu' deux heures. Les
Canadiens et les sauvages qui avaient suivi le gnral Dieskau, ou qui
vinrent ensuite le rejoindre, voyant l'inutilit de ces tentatives, se
rpandirent  droite dans le bois et  gauche sur une petite hauteur qui
dominait la position des ennemis, d'o ils ouvrirent un feu plongeant
dans leurs barricades  12 ou 15 pas seulement de distance,[9] et qu'ils
continurent avec intrpidit jusqu' la fin de la journe. Le gnral
franais, qui se tenait entre les rguliers et les Canadiens, rsolut de
tenter un nouvel assaut. Il se mit  la tte des premiers, et tirant son
pe il les conduisit lui-mme  la charge; mais ils vinrent encore
chouer au pied des retranchemens, du sommet desquels les Anglais
choisissaient leurs victimes et tiraient  couvert et  loisir. C'est
pendant cette attaque, que le gnral Dieskau, retournant vers la gauche
pour ordonner aux Canadiens de charger, se trouva, sans s'en apercevoir,
si prs des ennemis qu'il reut trois coups de feu presqu'en mme temps
qui le firent tomber. Le chevalier de Montreuil qui se trouvait alors
prs de sa personne, et qui fut aussi atteint d'une balle au bras,
l'aida  se traner au pied d'un arbre, et appela deux Canadiens pour le
porter hors du danger. L'un d'eux fut tu en arrivant et tomba sur les
jambes du gnral; le second fut en mme temps bless. Sans se troubler
Dieskau ordonna au chevalier d'aller  la droite pour ranimer l'attaque
qui se ralentissait, et refusa de se laisser emporter, disant: que le
lit o il se trouvait tait aussi bon pour mourir que celui que l'on
voulait lui donner. Il fit apporter sa redingote et sa longue-vue prs
de lui, et enjoignit aux Canadiens qui s'taient rassembls autour de sa
personne et  ses domestiques de s'loigner.[10] Dans le mme moment une
partie des Canadiens et des sauvages se repliait, et le chevalier de
Montreuil cherchait en vain  rallier les troupes, rduites  une
centaine d'hommes, et qui en faisaient autant; elles n'avaient presque
plus d'officiers, et la plupart de ceux de la colonie avaient t tus
ou blesss.

[Note 9: The Regulars marched as near as I could tell, six deep in
close order, and reached about 20 rods in length. The Canadians and
Indians at the left having come helter-skelter, the woods being full of
them, running with undaunted courage right down hill upon us, expecting
to make us flee as they had before done at the---------, and just now
did to our men.

Extrait d'une lettre du gnral amricain Pomeroy, alors colonel dans
les milices de New-York,  son pouse, en date du 10 septembre 1755.]

[Note 10: _Relation de la campagne de_ 1755.--Lettre du baron Dieskau au
chevalier de Montreuil, en date de Bath, 26 janvier 1758.]

L'action avait dur 5 heures. Les Franais ne furent pas inquits dans
leur retraite. Les ennemis intimids par la furie avec laquelle ils
avaient t attaqus, restrent dans leurs retranchemens,  l'exception
de quelques hommes qui sautrent en dehors pour se mettre  leur
poursuite. L'un d'eux, en voyant le gnral au pied d'un arbre, lui tira
 douze pas une balle qui lui traversa les deux cuisses et la vessie; il
le fit ensuite prisonnier. Ce soldat se trouva tre un dserteur
canadien tabli depuis une dizaine d'annes dans la Nouvelle-York.

Cependant le chevalier de Montreuil avait russi  rallier une partie
des troupes  500 pas du camp ennemi et  les mettre dans quelque espce
d'ordre.

A ce moment de la journe tout le corps franais de 1,500 hommes tait
divis par bandes et dispers. Une partie se trouvait encore sur le
champ de bataille du matin, une autre tait en pleine retraite; le
chevalier de Montreuil, avec un troisime dbris, reprenait le chemin du
Grand-Marais emmenant avec lui 103 blesss qu'il avait recueillis, et
enfin le reste, compos de Canadiens et de sauvages toujours en
possession de la hauteur sur la droite des Anglais, et ignorant ce qui
se passait ailleurs, continuait  faire un feu trs vif dans les
retranchemens. Si les ennemis s'taient jets alors tte baisse sur les
Franais, ils auraient pu les dtruire en dtail. Quelques petites
bandes seulement tombrent dans les dtachemens sortis du fort douard
et furent disperss. Le chevalier de Montreuil arriva au bout de deux
jours au Grand-Marais avec sa colonne extnue de faim et de fatigue,
n'ayant pu prendre, de peur d'tre mis entre deux feux, les sacs poss 
terre dans le premier combat. Il y trouva une autre colonne qui y tait
arrive du matin aussi sans vivres. Enfin, les restes de l'expdition
s'tant graduellement runis, on se rembarqua pour retourner  Carillon.

Les pertes furent moins considrables qu'on avait lieu de le croire,
quoique plus de 310 hommes, ou la moiti environ des rguliers et le
quart des Canadiens et des sauvages qui attaqurent les retranchemens,
furent tus, blesss ou faits prisonniers, dont 13 officiers y compris
le gnral Dieskau, sur lesquels il y avait 9 Canadiens.[11] Celles des
Anglais, essuyes principalement dans la droute des troupes du corps du
colonel Williams qui y fut tu avec 7 autres officiers, atteignirent un
chiffre plus lev (Documens de Londres). Le colonel Titcombe fut tu,
le colonel Johnson ainsi que le major Nichols furent blesss dans les
retranchemens. De l'aveu mme des vainqueurs, qui taient au nombre de
2,200 hommes, ce furent les ouvrages qui les protgeaient et leur
artillerie qui leur assurrent la victoire, les assaillans n'ayant point
de canon.[12]

[Note 11: Lettre de M. Doreil au ministre, 20 octobre 1755. Lettre du
gnral Dieskau.]

[Note 12: Our artillery played briskly on our front the whole time, and
the breast work secured our men.--They (French) made a bold attack and
maintained it bravely; our cannon and breast work saved us.--We were
effective about 2,200 at the time of the engagement.--_Documens de
Londres._]

Lorsque le baron Dieskau fut amen dans le camp du commandant anglais
celui-ci, avec une humanit qui l'honore, le fit transporter dans sa
tente et voulut qu'il ft pans avant lui. Il montra  l'infortun
gnral tous les soins et toutes les attentions qu'il aurait eus pour un
ami, et que Dieskau n'oublia jamais. Ce gnral resta prisonnier jusqu'
la fin de la guerre, tantt  New-York jusqu'en 1757 et tantt en
Angleterre. Il languit jusqu'en 1767 qu'il mourut des suites de ses
blessures,  Surne, prs de Paris.

Comme Braddock, le gnral Dieskau dut tous ses malheurs au ridicule
attachement pour la discipline europenne, et au mpris qu'il fit des
avis du gouverneur et des officiers canadiens sur la manire de conduire
la guerre en Amrique. Une opinitret dplace, fonde sur des
informations inexactes, et le peu de cas qu'il faisait des troupes
provinciales, le firent persister  attaquer avec des soldats fatigus
des troupes retranches et deux fois plus nombreuses que les siennes. Il
y sacrifia l'lite de ses soldats inutilement, et fit perdre aux
Canadiens la confiance qu'ils pouvaient avoir dans la capacit des
officiers europens. On crivit mme au ministre qu'ils ne marcheraient
plus avec la mme confiance sous les ordres d'un commandant des troupes
de France que sous ceux des officiers de la colonie.

L'chec des Franais releva le courage des provinces anglaises abattu
par la sanglante dfaite du gnral Braddock; mais il n'eut point les
consquences qu'elles en attendaient. Dans le premier moment
d'exaltation, l'avantage qui avait t remport fut singulirement
exagr. On en fit une victoire clatante, tandis qu'on n'avait
repouss, dans la ralit, qu'un coup de main suggr par l'espoir de
surprendre des magasins d'approvisionnement dposs au fort douard. La
chambre des communes vota au colonel Johnson un don de 5000 sterling,
et le roi lui confra le titre de baronnet. Les journaux clbrrent 
l'envi ses talens et son courage; mais leurs louanges n'ont pas t
confirmes par la postrit.

Le public, toujours si exigeant, croyant dsormais la route de Montral
ouverte, commena, aprs quelque temps d'attente,  s'tonner de
l'inactivit de cet officier. Chacun pensait qu'il aurait d au moins
s'avancer jusqu' St.-Frdric. L'ordre mme lui fut transmis de marcher
en avant pour complaire  l'opinion publique. Il rpondit en continuant
de fortifier son camp. On l'accusa alors de plusieurs fautes, et surtout
de n'avoir pas su profiter de la victoire dans la crainte peut-tre,
ajoutaient quelques-uns, d'exposer les lauriers qu'il venait de
cueillir. Johnson, piqu de ces dclamations populaires, crivit que ses
troupes manquaient des choses les plus ncessaires pour une campagne, et
que d'ailleurs la manire avec laquelle les Franais les avaient
attaques, leur avait imprim une telle terreur,[13] qu'elles se
sentaient fort peu d'envie d'aller les inquiter sur leur propre
territoire. Aprs ces explications, l'arme fut licencie,  l'exception
de 600 hommes qui furent rservs pour la garde du fort douard et du
camp du lac St.-Sacrement, auquel on donna le nom de fort William Henry,
aprs y avoir fait achever des travaux qui le convertirent en vritable
forteresse.

[Note 13: Minot: _Continuation of the History of Massachusetts Bay._]

La nouvelle de la dfaite de Dieskau, qui avait rempli les provinces
anglaises de joie, jeta le Canada pendant quelque temps dans une grande
inquitude. Le gouverneur, sentant l'importance de se maintenir  la
tte du lac Champlain, envoya sur-le-champ, faute d'ingnieurs
rguliers, ceux qui devaient venir de France ayant t pris sur le Lys
et l'Alcide, M. de Lotbinire pour lever un fort  Carillon, et l'ordre
aux troupes de camper dans cette position importante, afin d'tre 
porte de s'opposer  l'ennemi s'il venait  dboucher soit par la route
actuelle de Whitehall, soit par le lac St.-Sacrement, et de couvrir le
poste de St.-Frdric, qui tait la cl du lac Champlain. Au bout de
quelque temps nanmoins l'on eut des renseignemens sur les mouvemens des
Anglais qui tranquillisrent les esprits. L'on apprit d'abord le
licenciement de l'arme du colonel Johnson, et ensuite la retraite du
corps de 1,500 hommes du gnral Shirley, destin  faire le sige de
Niagara. Cet officier gnral, n'ayant pu faire tous ses prparatifs
dans la saison convenable, avait abandonn cette entreprise, et s'tait
retir dans l'intrieur aprs avoir laiss 700 hommes au colonel Mercer
pour garder Oswgo et btir deux nouveaux forts autour de cette place.
Il parat que la nouvelle du dsastre de Braddock avait aussi fort
dcourag ses soldats, qui s'taient mis  dserter en grand nombre; que
les cinq nations taient opposes  la guerre qui ruinait leur commerce,
et enfin que l'arrive de renforts  Frontenac et  Niagara avait
dissip le peu d'espoir qui restait  ces troupes de s'emparer de ces
postes importuns.

Ainsi les trois principales attaques des Anglais,  savoir, celles
contre les forts Duquesne, St.-Frdric et Niagara, avaient chou  la
fin de la campagne; et le Canada put s'estimer heureux d'un rsultat qui
devait dpasser ses plus hautes esprances, vu la supriorit numrique
de ses ennemis. Les troupes franaises occupaient toutes les positions
qu'elles avaient au commencement de la saison des oprations, except
celle de Beausjour, dont la perte n'eut, comme on l'a dj dit, aucune
influence sur le sort des vnemens militaires, M. de Boishbert, qui
commandait dans cette partie, s'y maintenant toujours.

Les suites de ces checs furent dsastreuses pour les frontires
amricaines. Les armes anglaises ayant t dfaites ou obliges de
retraiter, la bride fut lche aux bandes canadiennes et sauvages, qui
dvastrent les tablissemens ennemis depuis la Nouvelle-Ecosse jusqu'
la Virginie avec toute la vengeance que leur inspirait la guerre injuste
que l'on faisait au Canada. Plus de mille habitans furent massacrs ou
trans en captivit par ces guerriers redoutables, qui, comme un
torrent dvastateur, ne laissaient que des ruines sur leur passage. Les
populations pouvantes abandonnrent leurs foyers, et allrent chercher
un asile dans les provinces mridionales et sur les bords de la mer.
Toutes les colonies anglaises taient dans l'tonnement en voyant le
rsultat de la compagne. Quatre armes taient sur pied, dit un de
leurs historiens (Minot), pour repousser les empitemens des Franais;
nos ctes taient gardes par la flotte du brave et vigilant Boscawen;
nous n'attendions qu'un signal pour nous emparer de la Nouvelle-France.
Mais quel n'a pas t notre dsappointement? On a russi en Acadie, il
est vrai, mais Braddock a t dfait; mais Niagara et St.-Frdric sont
encore entre les mains des Franais; mais les barbares ravagent nos
campagnes, gorgent nos habitans; nos provinces sont dchires par les
factions et nos finances sont dans le dlabrement. Les prparatifs pour
l'expdition contre le fort St.-Frdric avaient cot, suivant le mme
historien,  la Nouvelle-Angleterre seule 80,000, outre un grand nombre
de rclamations qui restaient encore  rgler. Ces provinces se voyaient
donc, contre leur attente, exposes  tous les malheurs de la guerre
qu'elles avaient tant dsire, pour satisfaire une ambition que pouvait
seule justifier  leurs yeux la supriorit de leurs forces. La saison
des oprations tirant  sa fin, les troupes franaises vinrent prendre
leurs cantonnemens d'hiver dans les environs de Montral. La scurit
n'avait pas t un instant trouble dans l'intrieur du pays. Le
contraste avec les colonies voisines nous tait favorable pour le
moment. Mais l'avenir paraissait toujours menaant et sombre. Dj l'on
souffrait depuis quelque temps de la raret des vivres. Le manque des
rcoltes dans le gouvernement de Qubec, les leves considrables de
provisions faites par l'intendant tant pour la subsistance des troupes
et des sauvages que pour celle des Acadiens rpandus sur les rives du
golfe St.-Laurent et de la baie de Fondy, amenrent bientt une disette
assez srieuse, surtout parmi les habitans pauvres des villes. Ce
n'tait l pourtant que le prlude des maux et des privations que devait
entraner pour les Canadiens cette longue et cruelle guerre.

Les nouvelles annonaient dj que l'Angleterre devait oprer dans la
prochaine campagne avec un grand surcrot de forces. L'on ne perdit
point de temps en Canada pour se mettre en tat de bien recevoir les
ennemis, et mme d'aller porter la guerre chez eux si une occasion
favorable se prsentait. Le gouverneur et l'intendant demandrent, dans
leurs dpches  la France, des secours en hommes, en matriel de guerre
et en vivres. Ils lui faisaient en mme temps un tableau exact de l'tat
du Canada et des forces des Anglais en Amrique. Les principaux
officiers de l'arme qui correspondaient avec les ministres, crivirent
dans le mme sens. Plusieurs d'entre eux avaient des craintes qu'ils ne
cherchaient pas  dissimuler: La situation de la colonie disait M.
Doreil, commissaire gnral des guerres, est critique  tous gards;
elle exige de prompts et de puissans secours. J'ose mme assurer que si
l'on n'en envoie pas, elle courra les plus grands risques ds l'anne
prochaine.

Toutes les correspondances faisaient ressortir, chacune  sa manire, la
disproportion des forces des deux nations dans ce continent. On
demandait surtout un gnral expriment pour remplacer le baron
Dieskau, ainsi que des ingnieurs qui manquaient totalement et des
officiers d'artillerie. Il faudrait, observait l'intendant, plusieurs
corps en campagne le printemps prochain, et 16 ou 1700 hommes de troupes
de terre et 1000 ou 1200 hommes de celles de la colonie ne suffiront
pas; il faut toujours garder une certaine quantit des dernires pour le
service des trois villes; il en faut pour les diffrens postes. Ainsi ce
sont les Canadiens qui font la plus grande partie de ces armes, sans
compter 1000  1200 qui sont continuellement occups aux transports. Les
Canadiens tant ainsi employs  l'arme ne labourent point leurs terres
anciennement dfriches, bien loin d'en dfricher de nouvelles. Les
leves qu'on va en faire dpeupleront encore les campagnes. Que
deviendra la colonie? Tout y manquera, principalement le bl. On avait
eu jusqu' prsent l'attention de ne faire les leves qu'aprs le labour
du printemps. Ce mnagement ne peut plus avoir lieu, puisqu'on fera la
guerre pendant l'hiver, et que les armes doivent tre rassembles ds
le mois d'avril. De plus, les Canadiens diminuent beaucoup; il en est
mort un grand nombre de fatigues et de maladies. Il ne faut, ajoutait
l'intendant, compter sur les sauvages qu'autant que nous serons
suprieurs, et qu'on fournira  tous leurs besoins. Telle tait la
situation des choses  la fin de 1755.

Cependant la deuxime anne depuis le commencement des hostilits en
Amrique allait finir, et les deux peuples ne s'taient pas encore
adresss des dclarations de guerre formelles. La diplomatie restait
toujours saisie des questions en litige. Le 21 dcembre, M. Rouill,
ministre des affaires trangres, adressa  M. Fox une lettre dans
laquelle il demandait une rparation clatante des insultes faites au
pavillon franais par les attaques dont il avait t l'objet, et
dclarait qu'il regarderait un refus comme un dessein de troubler le
repos de l'Europe. Le ministre anglais fit une rponse motive,
dclarant en termes modrs mais positifs, qu'il ne pourrait y
satisfaire tant que la chane des forts levs au nord-ouest des
Apalaches subsisterait.

Louis XV dut vaincre enfin ses dangereuses rpugnances et se rsoudre 
la guerre. Dunkerque fut fortifi, les sujets anglais eurent ordre de
sortir de France, leurs vaisseaux furent saisis dans les ports; on arma
des escadres considrables, on menaa la Grande-Bretagne d'une descente.
Celle-ci demanda des secours  la Hollande et au Hanovre. Mais ces
menaces cachaient un autre projet, que le peuple anglais n'apprit que
par la dfaite de l'amiral Byng et la prise de l'le de Minorque.

L'Europe, comme l'Amrique, ne retentissait plus maintenant que du bruit
des armes. Le 17 mai l'Angleterre publia une dclaration de guerre
contre la France, qui en publia une  son tour contre l'Angleterre dans
le mois suivant. Ces actes n'taient plus qu'une formalit purile,
qu'une ironie jete au milieu d'un drame de sang.

Les ministres franais rsolurent d'envoyer au Canada deux nouveaux
bataillons comme le demandait M. de Vaudreuil, et des recrues pour
complter ceux qu'il y avait dj, ainsi que des vivres et 1,300,000
livres en numraire. L'envoi d'argent porta, contre toute attente, un
prjudice grave  la colonie, comme nous l'avons observ en parlant de
son commerce, en ce que sa circulation fit baisser le papier-monnaie et
les lettres de change d'un quart.

Le roi choisit le marquis de Montcalm, marchal de camp, pour remplacer
le gnral Dieskau. C'tait un vieil officier qui comptait 35 ans de
service, ayant embrass l'tat militaire en 1721  l'ge de 14 ans. Il
avait servi en Italie et en Allemagne, et assist  la bataille de
Plaisance et au sanglant combat de l'Assiette, o il tait colonel. Il
avait reu cinq blessures dans ces deux actions. Il s'tait aussi
distingu sous le marchal de Belle-Isle dans la fameuse retraite de
Prague. Mais il avait tous les dfauts des gnraux de son temps; il
tait  la fois rempli de feu et de nonchalance, timide dans ses
mouvemens stratgiques et audacieux au combat jusqu' ngliger les
rgles de la plus commune prudence; du reste, il tait d'une bravoure
personnelle  toute preuve. Il s'embarqua pour le Canada avec le
chevalier de Levis, brigadier, officier de distinction, M. de
Bourlamarque, colonel du gnie, des officiers d'artillerie, les deux
bataillons qu'on y envoyait, formant 1000 hommes, et 400 recrues. Le
gnral Montcalm dbarqua  Qubec vers le milieu de mai (1756); les
renforts y arrivrent dans le cours de ce mois et de celui de juin, avec
les vivres et les munitions de guerre qu'on attendait avec impatience.
Ces renforts, runis aux seize cents soldats des quatre bataillons
arrivs l'anne prcdente et aux troupes de la colonie, portaient toute
l'arme rgulire  un peu plus de 4000 hommes.

Le gnral Montcalm alla rejoindre le gouverneur  Montral, o il se
tenait pour tre plus prs du thtre des hostilits. Aprs un examen
minutieux de la situation et des circonstances du pays, il fut arrt
entre ces deux chefs d'tablir deux camps principaux, l'un  Carillon et
l'autre  Frontenac, afin d'tre  porte d'observer les deux points o
les Anglais commenaient  rassembler leurs forces,  savoir: le fort
Oswgo, pour oprer par le lac Ontario, et le fort douard sur l'Hudson,
pour oprer par le lac Champlain. Le bataillon de Barn reut ordre en
consquence de s'avancer jusqu' Niagara, o l'on avait laiss seulement
quelques hommes l'automne prcdent, et que M. Pouchot, officier
d'infanterie, vers dans la science de l'ingnieur, fut charg de
fortifier. Deux autres bataillons durent s'arrter  Frontenac, s'y
retrancher et donner la main  1000 Canadiens et sauvages jets dans
l'espace qu'il y avait entre eux et Niagara. Le commandement de cette
frontire fut donn  M. de Bourlamarque. Quant  Carillon, 3000 hommes
dont 1500 rguliers, s'y trouvaient runis  la fin de juillet sous les
ordres du chevalier de Levis.

Il fut envoy aussi 120 hommes pour la protection des pcheries de
Gasp. M. de Boishbert demeura charg de la dfense de la frontire du
ct de l'Acadie avec un corps de Canadiens et de sauvages. Dans
l'ouest, M. Dumas releva M. de Contrecoeur au fort Duquesne, et M. de
Bellestre, M. Demuy au Dtroit. Ces commandans avaient pour lieutenans
dans les diffrens postes, MM. de Repentigny, d'Anglade, Hbert,
Beaubassin, etc. 3,500 Canadiens et sauvages taient rpandus sur cette
frontire depuis le lac Eri jusqu' la valle du Mississipi en suivant
la route de l'Ohio et des Illinois. Les forces armes pour la dfense du
Canada depuis le Cap-Breton jusqu'aux Illinois ne dpassrent donc
jamais, dans cette campagne, 12,000 hommes, au chiffre le plus lev;
elles taient beaucoup moindres lorsque les milices, aprs leurs
expditions guerrires, rentraient dans leurs foyers pour faire les
semailles ou la moisson et vaquer aux autres travaux des champs.

La forteresse de Louisbourg, qui tait un point capital, avait  elle
seule une garnison de 1100 hommes; ce qui tait encore trop peu
cependant. On le sentit  la cour, et on voulut y envoyer un renfort de
600 hommes sur la frgate l'Arc-en-ciel. Malheureusement ce vaisseau ne
parvint point  sa destination. Il fut pris par la croisire anglaise
tablie sur les ctes du Cap-Breton, et que commandait le capitaine
Spry.

Tels taient les prparatifs des Franais pour la campagne de 56. Ceux
de la Grande-Bretagne furent beaucoup plus formidables.

Elle ne changea rien  son plan d'invasion du Canada de l'anne
prcdente; elle vota avec joie finances et soldats pour laver la honte
de la dfaite du gnral Braddock et de la perte de l'le de Minorque
dans la Mditerrane, vnemens qui avaient fait une sensation profonde
en Angleterre. L'Amrique, principal thtre des oprations militaires,
fixa surtout l'attention des peuples britanniques, qui y voyaient, l,
leurs futures conqutes et leur domination permanente. Le comte de
Loudoun, vieil officier d'exprience, fut nomm gouverneur de la
Virginie, et gnral en chef des armes dans l'Amrique du nord. Le
gnral Abercromby y passa aussi avec deux rgimens. 115,000 louis
sterling furent vots par la chambre des communes pour aider les
colonies  armer leurs milices. Les gouverneurs des diverses provinces
s'assemblrent  New-York, et rsolurent de lever 10,000 hommes pour
prendre le fort St.-Frdric et s'assurer du commandement du lac
Champlain; 6,000 hommes pour faire le sige de Niagara et couper la
communication de la valle de l'Ohio; 3,000 hommes pour marcher sur le
fort Duquesne, et enfin 2,000 pour faire une diversion du ct de
Qubec, en remontant la rivire Knbec, traversant les Allghanys et
descendant la rivire Chaudire qui tombe dans le St.-Laurent  quelques
milles de cette ville, et tenir ainsi tout le centre du Canada en
alarmes. Ces milices devaient former, avec d'autres petits corps volans
placs sur les frontires, une arme d'environ 25,000 hommes ou le
double de celle des Franais, outre les troupes rgulires. Mais malgr
cette grande augmentation de forces, et les flottes nombreuses qui
couvraient les mers de ce continent, nous allons voir que la campagne de
1756 fut encore plus malheureuse pour l'Angleterre que les deux
campagnes prcdentes.




                             CHAPITRE II.

                 PRISE D'OSWGO ET DE WILLIAM-HENRY.

                              1756-1757.


Alliances indiennes; les cantons iroquois protestent de leur
neutralit.--Prparatifs militaires.--Bandes canadiennes en campagne
tout l'hiver (1755-56); destruction du fort Bull et dispersion d'un
convoi de 400 bateaux ennemis.--Commencement de dsunion entre le
gouverneur et le gnral Montcalm au sujet de l'entreprise sur
Oswgo.--Sige de cette place.--La garnison abandonne du gnral Webb
capitule.--Butin que l'on fait.--Les sauvages tuent un grand nombre de
prisonniers; on ne parvient  les arrter qu'avec beaucoup de
peine.--Les fortifications d'Oswgo sont rases.--Joie que cette
victoire rpand en Canada,--Les Anglais suspendent toutes leurs
oprations pour le reste de la campagne.--Les Indiens ravagent leurs
provinces.--Les Canadiens enlvent Grenville  20 lieues de
Philadelphie.--Disette en Canada.--Arrive des Acadiens qui mouraient de
faim.--Ils se dispersent dans le pays.--Demande de secours en
France.--Augmentation rapide des dpenses.--Montcalm suggre d'attaquer
l'Acadie au lieu des forts Edouard et William-Henry.--Pitt monte au
timon des affaires en Angleterre; nouveaux efforts de cette puissance en
1757.--Elle forme et on abandonne en Chemin le dessein de prendre
Louisbourg, protg par la flotte de l'amiral Dubois de la Mothe.--Des
bandes canadiennes tiennent la campagne pendant l'hiver; M. de Rigaud, 
la tte de 1,500 hommes, dtruit les environs du fort
William-Henry.--Les tribus indiennes restent fidles  la France, qui
envoie des secours.--Prise de William-Henry aprs un sige de 6
jours.--La garnison, forte de 2,400 bommes, met bas les armes.--Les
prisonniers sont encore attaqus  l'improviste par les sauvages, qui en
massacrent plusieurs, les pillent et les dispersent.--Le fort
William-Henry est aussi ras.--La disette va en augmentant en
Canada.--Murmure des troupes.--Les dissentions deviennent plus visibles
entre les chefs de la colonie.--Succs varis de la France dans les
autres parties du monde.--Elle ne peut envoyer que quelques recrues en
Amrique.--L'Angleterre y porte son arme  50,000 hommes dont 22,000
rguliers, pour la campagne de 1758.


Dans l'hiver M. de Vaudreuil porta son attention sur l'importante
affaire des alliances indiennes, surtout celle avec les cinq nations,
qui cherchaient  conserver la neutralit et  faire respecter
l'intgrit de leur territoire. Il reut avec une grande distinction la
dputation nombreuse qu'elles lui envoyrent, et les assura que son plus
grand dsir tait de rester en bonne intelligence avec elles. Ces
dlgus satisfaits se retirrent en renouvelant leurs protestations
pacifiques. C'est en partie pour ne pas indisposer ces peuples que le
gouverneur fit raser les fortifications d'Oswgo, aprs que l'on se ft
empar de cette place.

La saison des oprations arrivait, mais l'ennemi qui avait appris  tre
plus circonspect, ne montrait pas le mme empressement pour se mettre en
campagne, que l'anne prcdente. La leve de ses troupes avait prouv
aussi beaucoup de dlais invitables. Une difficult d'tiquette vint
les accrotre. D'aprs des rgles de guerre faites  Londres, les
officiers de l'arme rgulire devaient avoir la prsance sur ceux de
la milice coloniale. Cette distinction causa un mcontentement universel
parmi la libre et fire population amricaine. Elle repoussa avec ddain
l'infriorit que l'on voulait lui imposer, et lord Loudoun fut oblig
de donner satisfaction  une exigence qui n'tait que lgitime. Il
laissa subsister l'organisation militaire qu'elle s'tait attribue au
commencement de la guerre. En Canada les mmes difficults se
prsentrent; mais la sagesse du gouvernement les fit cesser aussitt.
M. de Vaudreuil, qui tait l'ami et le protecteur des Canadiens, ne
voulut pas que l'on portt la moindre atteinte  leurs droits et 
l'usage tabli.

Cependant l'inactivit des Anglais, qui tonnait, permit de mettre 
excution un projet n dans l'esprit du gouvernement franais dans le
temps de la construction d'Oswgo, qu'il avait toujours regarde depuis
comme un acte hostile, comme une menace; Le gouverneur ayant cette
entreprise  coeur, n'avait fait que l'ajourner l'anne prcdente; et
dans la prvision de sa ralisation prochaine, les prparatifs taient
faits pour l'excuter. Des partis avaient t tout l'hiver en campagne,
entre Albany et ce fort, afin de dtruire les petits postes qu'on y
aurait levs et de harceler sans cesse les communications. Dans le mois
de mars M. de Lry,  la tte de 324 hommes, prit un magasin
considrable, connu sous le nom de fort de Bull, situ entre
Schenectady et Oswgo, et dfendu par 80 hommes. On y dtruisit une
immense quantit de poudre, de projectiles et autres munitions de guerre
dont la perte retarda beaucoup les mouvemens de l'ennemi. Le fort Bull
tait palissad et garni de meurtrires. Sa prise offrit ceci de
remarquable, que les meurtrires au lieu d'tre une protection pour la
garnison, servirent au contraire aux assaillans qui s'en emparrent
avant que les premiers pussent s'y placer, et tirrent par ces
ouvertures du dehors en dedans de l'enceinte. Les palissades ayant t
coupes  coups de hache, la maison fut prise d'assaut, et tous ceux qui
la dfendaient furent passs au fil de l'pe.

Ds le petit printemps, M. de Vaudreuil envoya M. de Villiers avec 900
hommes pour observer les environs d'Oswgo et y inquiter les Anglais.
Ce dtachement eut plusieurs escarmouches. Le 3 juillet, il attaqua un
convoi de 3  400 bateaux qui revenait de porter des armes et des vivres
dans cette place; il le dispersa, tua beaucoup de monde, leva des
chevelures et fit quantit de prisonniers.[14]

[Note 14: Lettre de M. de Montcalm au ministre, du 20 juillet 1756. Il
dit que l'avantage aurait t plus considrable si les sauvages
n'avaient pas attaqu trop tt. Lettre de M. de Vaudreuil, du 30 aot.
La plupart des historiens amricains ne parlent point de cette surprise.
Smollett rapporte que les Anglais taient commands par le colonel
Bradstreet, qu'ils dfirent compltement leurs assaillans aprs un
combat de trois heures, et firent 70 prisonniers. Mais le grave et
savant Sismondi, parlant de Smollett, observe qu'il n'a crit en gnral
que sur des rapports de gazette et qu'il mrite peu de croyance.]

Cependant l'expdition d'Oswgo fut dfinitivement rsolue, et l'arme
reut ordre de faire ses prparatifs pour se mettre en mouvement. C'est
alors que le public crut s'apercevoir d'un refroidissement entre le
gouverneur et le commandant des troupes. Ces deux chefs s'taient plus
d'abord; mais la diffrence de caractre, et des personnes intresses
peut-tre  les diviser, les loignrent l'un de l'autre. Il n'y eut
dans les commencemens que leurs amis intimes qui s'aperurent de ce
changement, qui devait tre si funeste dans la suite. Plus tard cette
dsunion devint apparente pour tout le monde.

Le gnral Montcalm, par un fatal pressentiment, ne crut jamais au
succs de la guerre, comme ses lettres ne le laissent que trop
entrevoir; de l une apathie qui lui aurait fait ngliger tout mouvement
agresseur, sans M. de Vaudreuil, qui, soit par conviction, soit par
politique, ne parut au contraire jamais dsesprer, et conut et fit
excuter les entreprises les plus glorieuses qui aient signal cette
guerre pour les Franais. Tel tait cependant le progrs des ides de
Montcalm dans l'arme, que le gouverneur disait (lettre aux ministres)
aprs la prise d'Oswgo, que s'il se ft arrt  tous les propos
inconsidrs qu'on tenait  ce sujet, il aurait t oblig de renoncer 
une entreprise qui devait dranger si profondment tous les plans des
gnraux anglais. En effet le gnral Montcalm ne l'approuvait qu'
demi; il avait des douts sur le succs, et s'en exprima ainsi dans une
dpche: L'objet qui me fait passer  Frontenac, disait-il, est un
projet qui m'a paru assez militaire, si toutes les parties de dtail
sont assez bien combines, et je pars sans en tre ni assur ni
convaincu.

Le fort Oswgo, bti par les Anglais sur la rive droite du lac Ontario
pour protger leur commerce et les tablissemens qu'ils voulaient former
entre l'Hudson et ce lac, acqurait en temps de guerre une double
importance par sa position. Il servait d'un ct  contenir les tribus
iroquoises, et il menaait de l'autre les communications entre
l'extrmit infrieure et l'extrmit suprieure du Canada. De plus les
Anglais pouvaient, de ce point, attaquer le fort Frontenac et s'emparer
du commandement du lac Ontario. Il tait donc important de se rendre
matre de cette position, et de les rejeter dans la valle de l'Hudson.
C'est ce que le gouvernement franais avait senti, et ce que M. de
Vaudreuil voulut excuter.

Ce gouverneur, qui avait dirig une partie des prparatifs, avait si
bien pris ses mesures que l'arme surprit pour ainsi dire les ennemis,
que les dtachemens, tenus aux environs de ce lieu, avaient empchs de
pousser des reconnaissances au loin. Il avait runi 3000 hommes 
Carillon, et Montcalm s'y tait rendu avec ostentation pour attirer
leurs regards de ce ct. Tandis qu'ils croyaient encore ce gnral,
qu'ils redoutaient, sur le lac Champlain, celui-ci tait revenu
soudainement  Montral; et 3 jours aprs, le 21 juillet, il partait
pour aller se mettre  la tte des troupes expditionnaires runies 
Frontenac, sous les soins immdiats, de M. de Bourlamarque. M. de Rigaud
fut charg du commandement du camp d'observation form par M. de
Villiers  Niaour,  15 lieues d'Oswgo, et qui devait protger d'abord
le dbarquement de l'arme sur la rive mridionale du lac, et ensuite
former l'avant-garde. Pour ne pas prouver d'obstacles de la part des
Iroquois, une partie de leurs principaux guerriers avait t attire 
Montral, et une autre  Niagara, o ils servirent d'otages pour la
conduite de la confdration. Deux barques de 12  16 canons furent
mises en croisire devant Oswgo, et une chane de dcouvreurs fut
tablie entre ce fort et Albany pour intercepter les courriers.

Le gnral Montcalm arriva  Frontenac le 29 juillet. Le 4 aot la
premire division de l'arme, forte de 2 bataillons et de 4 bouches 
feu, s'embarqua et atteignit Niaour le 6. La seconde ou dernire
division y arriva le 8; elle tait forme d'un bataillon de rguliers et
d'un corps de Canadiens, avec plus de 80 bateaux chargs d'artillerie,
de bagages et de vivres. Ces troupes runies formaient environ 3,100
hommes, dont 1,350 rguliers, 1,500 Canadiens et soldats de la colonie,
et 250 sauvages.[15] De la baie de Niaour l'arme, pour drober sa
marche, cheminant de nuit seulement et se retirant le jour dans les bois
sur le rivage, aprs avoir couvert ses bateaux de feuillages pais, alla
dbarquer, le 10, dans une anse  une demi-lieue de la place qu'on
allait attaquer, sous la protection de l'avant-garde, qui avait continu
son chemin par terre, et qui investit le lendemain le fort Ontario.

[Note 15: Les auteurs amricains disent 5000. Nous donnons les chiffres
officiels.]

Les ouvrages dfensifs d'Oswgo consistaient en trois forts; le fort
Oswgo proprement dit, dont les remparts taient garnis de 18 pices de
canon et 15 mortiers ou obusiers; le fort Ontario lev tout rcemment
au milieu d'un plateau dans l'angle form par la rive droite de la
rivire qui avait donn son nom au principal fort, et le bord du lac, et
le fort George situ sur une hauteur  300 toises de celui d'Oswgo
qu'il dominait; ce dernier n'tait qu'un mauvais retranchement en terre
garni de pieux, et dfendu par quelques pices de canon. Ces diverses
fortifications avaient une garnison d'environ 16  17 cents hommes des
rgimens de Shirley, Pepperrell et Schuyler, noms populaires depuis
l'expdition de Louisbourg, et elles taient commandes par le colonel
Mercer.

Les Franais ayant tabli leur camp dans l'anse o ils taient
dbarqus, employrent les journes des 11 et 12  percer un chemin dans
un bois marcageux jusqu'au fort Ontario, pour le passage des troupes et
de l'artillerie. Le colonel de Bourlamarque fut charg de la direction
du sige. La tranche, ouverte  90 toises de ce dernier fort, malgr un
feu d'artillerie et de mousqueterie trs vif des assigs, reut six
pices de canon. Le colonel Mercer, qui s'tait transport dans ce fort,
ne voulant pas attendre l'assaut, et ayant puis ses munitions, fit
enclouer les canons et l'vacua. Les Franais y entrrent aussitt.
Mercer envoya alors 370 hommes pour tenir la communication ouverte entre
le fort George, o commandait le colonel Schuyler, et le fort Oswgo o
il se retira lui-mme. Mais M. de Rigaud ayant pass la rivire  la
nage avec un corps de Canadiens et de sauvages, le 14 au point du jour,
chassa ces troupes et s'tablit entre les deux forts, jetant, par ce
mouvement hardi, l'intimidation parmi les assiges; et les sparant en
deux. Cette manoeuvre fut suivie de l'tablissement d'une batterie de 9
canons sur le bord de l'escarpement de la rivire, du ct oppos au
fort Oswgo, laquelle ouvrant un feu plongeant dans les retranchemens
qu'il y avait autour de cette place, frappait les soldats dcouverts
jusqu'aux genoux et leur ota toute esprance de s'y maintenir. A sept
heures du matin le colonel Mercer avant t tu, quelques heures aprs
les assigs demandrent  capituler. La rapidit des travaux du sige,
le passage audacieux de la rivire qui leur tait toute retraite, la
mort de leur commandant, tout contribua  les dcider  prendre une
rsolution que les assigeant n'osaient pas esprer sitt, car les
Anglais avaient,  peu de distance, un corps de 2,000 hommes sous les
ordres du gnral Webb, que Montcalm s'attendait d'un moment  l'autre 
voir paratre, et qu'il s'tait prpar, du reste,  bien recevoir. Le
colonel Mercer avait crit  Webb, le 12  1 heures du matin, pour
l'informer de sa situation et l'appeler  son secours; mais 2 heures
aprs, la lettre intercepte tait remise au gnral franais, qui
pressa davantage les travaux du sige. Le gnral Webb apprit en route,
 Wood's Creek, la capitulation d'Oswgo. Il s'empressa aussitt
d'embarrasser la rivire, et de rebrousser chemin avec une prcipitation
qui tenait presque de l'pouvante.

La capitulation fut signe  11 heures du matin. Le colonel Littlehales,
qui avait remplac le colonel Mercer, resta prisonnier avec la garnison
des deux forts et les quipages des navires formant 1,100 soldats, 300
marins et ouvriers, 80 officiers et une centaine de femmes et enfans.
Les troupes posrent les armes. On prit 7 btimens de 8  18 canons, 200
bateaux, 107 pices de canon, 14 mortiers, 730 fusils, une immense
quantit de munitions de guerre et de bouche, la caisse militaire
renfermant 18,000 francs, et 5 drapeaux. Cette belle conqute, ne cota
que quelques hommes aux vainqueurs. Les vaincus y perdirent, environ 150
tus on blesss, y compris plusieurs soldats qui voulurent se sauver
dans les bois pendant la capitulation, et qui tombrent sous la hache
des Indiens.

Ces barbares, se voyant frustrs du pillage de la place conquise, qu'un
assaut leur aurait livre, voulaient  toute force faire un butin. Ils
se jetrent sur les prisonniers isols, les pillrent ou les
massacrrent. Ils envahirent ensuite les hpitaux et levrent la
chevelure  une partie des malades qu'ils y trouvrent. Une centaine
d'hommes devinrent ainsi leurs victimes. Le gnral Montcalm,  la
premire alarme, s'tait empress de prendre des mesures pour faire
cesser ces sanglans dsordres; mais il ne put russir qu'avec beaucoup
de difficult, et encore, pour satisfaire ces sauvages excits par la
soif du sang qu'ils venaient de verser, il avait t oblig de leur
promettre de riches prsens. Il en cotera au roi 8  10 mille livres,
crivit-il au ministre, qui nous conserveront plus que jamais
l'affection de ces nations; et il n'y a rien que je n'eusse accord
plutt que de faire une dmarche contraire  la lionne loi franaise.

Toutes les fortifications d'Oswgo furent rases, suivant les ordres du
gouverneur, en prsence des chefs iroquois, qui virent tomber avec la
satisfaction la plus vive ces forts levs au milieu de leurs cantons,
et qui offusquaient  la fois leur amour-propre national et excitaient
leur jalousie. Cette dtermination tait d'une politique prvoyante et
sage, attendu surtout que l'on manquait de forces pour y laisser une
garnison suffisante.

L'poque de la moisson appelait dj depuis quelque temps le retour des
Canadiens dans leurs foyers. Le gros de l'arme se rembarqua avec les
prisonniers pour retourner en Canada, o la victoire de Montcalm causa
une joie universelle, et fut l'occasion de rjouissances publiques. Un
_Te Deum_ fut chant dans les principales glises des villes, o l'on
suspendit les drapeaux pris sur l'ennemi comme des trophes propres 
entretenir le zle des habitans. Mais si l'on ajoutait en Canada un
grand prix  la conqute que l'on venait de faire, les regrets des
Anglais, qui la regardaient comme l'vnement le plus dsastreux qui put
leur arriver, comme un malheur national, montraient qu'on ne l'avait pas
exagr. En effet ils suspendirent aussitt toutes leurs oprations
offensives. Le gnral Abercromby accusa le gnral Schuyler de ne pas
l'avoir mis au fait de l'tat de cette place. Le gnral Winslow reut
ordre de ne point marcher sur Carillon, et de se retrancher de manire 
Surveiller la route du lac Champlain et celle d'Oswgo. Le gnral Webb
fut plac au portage de la tte du lac St.-Sacrement avec 1,400 hommes,
et sir William Johnson, avec 1000 miliciens,  German Flatts sur la
rivire Hudson. L'expdition par la rivire Chaudire fut abandonne ou
change en course de maraudeurs; et celle qu'on avait projete contre le
fort Duquesne, fut ajourne  un temps plus heureux. Ces mesures de
prcautions occuprent l'ennemi le reste de la campagne.

L'attaque d'Oswgo, dont la conception tait due  M. de Vaudreuil et
l'excution au gnral Montcalm, fit le plus grand honneur  ces deux
hommes; mais le succs qui l'avait couronne ne rtablit point une
amiti franche et cordiale entre eux. Montcalm parut mcontent et
morose; et comme s'il et regrett une victoire obtenue contre ses
prvisions, il crivit  Paris: C'est la premire fois qu'avec 3,000
hommes et moins d'artillerie qu'eux, on en a assig 1,800, qui
pouvaient promptement tre secourus par 2,000, et qui pouvaient
s'opposer  notre dbarquement, ayant une supriorit de marine sur le
lac Ontario. Le succs a t au-del de toute attente. La conduite que
j'ai tenue  cette occasion, et les dispositions que j'avais arrtes
sont si fort contre les rgles ordinaires, que l'audace qui a t mise
dans cette entreprise doit passer pour de la tmrit en Europe; aussi
je vous supplie, monseigneur, pour toute grce d'assurer sa majest que
si jamais elle veut, comme je l'espre, m'employer dans ses armes, je
me conduirai sur des principes diffrens. Il se plaignit encore dans
l'automne de plusieurs petits dsagrmens que le gouverneur lui aurait
fait souffrir; que lui et M. de Levis recevaient des lettres et des
ordres crits avec duplicit, et qui feraient retomber le blme sur eux
en cas d'chec; que les Canadiens n'avaient ni discipline, ni
subordination, etc. Les louanges que le gouverneur donnait dans ses
dpches  leur bravoure, avaient excit,  ce qu'il parat, la jalousie
des troupes rgulires et de leurs officiers; et le gnral Montcalm qui
n'aurait pas ddaign d'tre le chef du parti militaire, et qui portait
peut-tre dj les yeux sur un poste plus lev que le sien, devint
vis--vis de la mre-patrie l'organe d'un systme de dnigrement,
symptme lointain de la dsorganisation sourde qui s'introduisait dj
dans tous les lmens de l'ancienne monarchie.

Comme nous venons de le dire, la perte d'Oswgo fit suspendre aux
Anglais toutes leurs oprations pour le reste de la campagne, tant sur
le lac Ontario que du ct de l'Acadie. Sur le lac St.-Sacrement les
hostilits se bornrent  quelques escarmouches jusqu' l'automne, o
les troupes franaises rentrrent dans l'intrieur pour prendre leurs
quartiers d'hiver, laissant quelques centaines d'hommes en garnison 
Carillon et  St.-Frdric sous les ordres de MM. de Lusignan et de
Gasp.

Du ct de l'Ohio, il ne se passa non plus rien de remarquable. Mais les
irruptions dvastatrices avaient continu dans la Pennsylvanie, le
Maryland et la Virginie. Plus de soixante lieues de pays furent encore
abandonnes cette anne avec les rcoltes et les bestiaux par les
habitons, qui s'enfuirent au-del des Montagnes-Bleues. Les milices
amricaines, habilles et tatoues  la manire des Indiens, n'avaient
pu arrter qu'un instant ces invasions passagres, mais sanglantes. On
eut mme des craintes pour la sret de la ville de Winchester. Le
colonel Washington, qui commandait sur cette frontire, crivit dans les
termes les plus pressans au gouverneur de la Virginie pour lui peindre
l'extrme dsolation qui y rgnait: Je dclare solennellement,
ajoutait-il, que je m'offrirais volontiers en sacrifice  nos barbares
ennemis, si cela pouvait contribuer au soulagement du peuple.

M. Dumas avait fait enlever aussi, dans le mois d'aot, le fort
Grenville situ seulement  20 lieues de Philadelphie. Quelque temps
auparavant, Washington avait voulu surprendre, avec 3 ou 400 hommes,
Astigu, grosse bourgade des Sauvages-Loups; et il avait dj russi 
mettre cette tribu en fuite, lorsque, ramene  la charge par M. de la
Rocquetaillade et quelques Canadiens, elle mit  son tour les Anglais en
droute, et les dispersa dans les bois.

Telles furent les oprations militaires de cette anne. Tout l'honneur
en appartint aux armes franaises. Avec moins de 6,000 hommes on avait
paralys les mouvemens de prs de 12,000, rassembls par l'ennemi entre
l'Hudson et le lac Ontario; et l'on s'tait empar de sa plus forte
place de guerre. Pour rcompenser le zle et le courage des troupes,
Louis XV promut  un grade suprieur ou dcora de la croix de St.-Louis
plusieurs officiers de l'arme canadienne.

Il faut dire nanmoins que, si l'on avait lieu d'tre satisfait des
services de cette arme, la situation intrieure du pays ne permettait
gure de se rjouir de ses succs, qui retenaient, il est vrai, la
guerre au-del des frontires, mais qui taient inutiles pour soulager
les maux du peuple. Toute l'attention du gouvernement se portait alors
sur la disette qui rgnait, et qui tait encore plus redoutable que le
fer de l'ennemi. Le tableau de la misre et des souffrances qui
s'offraient partout dans l'automne, frappait de pressentimens sinistres
les hommes les plus rsolus. La petite vrole venait de faire des
ravages terribles, qui s'taient tendus aux tribus indiennes. Les
Abnaquis, cette nation si brave et si fidle  la France et au
catholicisme, furent presqu'entirement dtruits par le flau. Il n'en
resta que quelques dbris, qui s'attachrent  la cause des Anglais,
leurs plus proches voisins. Les rcoltes avaient encore manqu, et, sans
les vivres trouvs  Oswgo, on ne sait ce que seraient devenus les
postes de Frontenac, Niagara et de l'Ohio. L'intendant fut oblig de
faire distribuer du pain au peuple des villes chez les boulangers,  qui
l'on fournissait de la farine des magasins du roi. Les habitans affams
accouraient en foule et se l'arrachaient  la distribution. Dans le mme
temps, les btimens envoys  Miramichi pour porter des provisions aux
Acadiens, revenaient chargs de ces malheureux, qui prissaient de
misre et qui ne demandaient que des armes et la nourriture pour prix de
leur dvoment. Leur arrive ne fit qu'empirer le mal. On avait plus de
combattans que l'on tait capable d'en nourrir, et l'on fut oblig de
donner de la chair de cheval  ces migrs. Une partie mourut de la
petite vrole, une autre fut achemine dans quelques seigneuries de
Montral et des Trois-Rivires, o elles fondrent les paroisses de
l'Acadie, St.-Jacques, Nicolet et Bcancour; le reste trana une
existence misrable dans les villes et dans les campagnes, o il finit
par se disperser. Enfin, dans le mois de mai suivant (1757), le mal
augmentant toujours, il fallut rduire les habitans de la capitale,
depuis quelque temps dj  la ration,  4 onces de pain par jour. Tel
tait dj  cette poque de la guerre l'tat du pays.

On adressa de toutes parts des lettres  la France pour y appeler son
attention la plus srieuse. Le gouverneur, les officiers gnraux,
l'intendant, tous demandaient des secours pour triompher et de la famine
et des ennemis. Le succs de la prochaine campagne dpendra surtout,
disait-on, des subsistances qu'on y enverra, car il serait triste que,
faute de cette prvoyance, le Canada ft en danger; toutes les
oprations y seront subordonnes. Quant aux renforts de soldats, M. de
Vaudreuil demandait 2,000 hommes si l'Angleterre ne faisait pas passer
de nouvelles troupes en Amrique, sinon un nombre proportionn  ce
qu'elle enverrait. Les rguliers qui restaient  la fin de la campagne,
sans compter les troupes de la colonie, ne formaient gure plus de 2,400
bayonnettes.

Ces demandes continuelles effrayaient le gouvernement de la mtropole.
Engag dans une fausse route, il voyait ses finances s'abmer dans la
guerre d'Allemagne et d'Italie, o il n'avait rien  gagner, et ses
coffres rester vides pour faire face aux dpenses ncessaires  la
conservation du Canada et  l'intgrit de ses possessions amricaines.
Il sentait le vice de sa position, et il n'en pouvait sortir, car le
Canada tait sacrifi  la politique de la Pompadour. Il chicanait sur
chaque article de la dpense coloniale, dont la liquidation tait un
embarras qui, chaque jour, se dressait devant lui plus menaant et plus
redoutable. C'tait un cauchemar qui l'oppressait sans cesse, et qui
finit en 59 par puiser le reste de ses forces. On observait que dans
les temps ordinaires le Canada ne cotait  la France que 10  12 cent
mille livres par anne, et que depuis le commencement des hostilits,
cette dpense avait mont graduellement  6, puis  7, puis  8
millions; que ds 1756 la caisse des colonies se trouvait dbitrice, par
suite de ces exercices extraordinaires, de 14 millions, dont prs de 7
millions en lettres de change payables l'anne suivante. L'intendant
Bigot mandait que l'arme avait puis les magasins de tout  la fin de
56, que les dpenses des postes de l'Ohio iraient jusqu' 2 ou 3
millions, et que celles de 57 monteraient, pour tout le Canada,  7
millions au moins. Ces demandes faisaient redouter au ministre un
surcrot encore bien plus norme. Les politiques  vues courtes, les
favoris du prince, qui participaient  ses dbauches et profitaient de
ses prodigalits, s'criaient que le Canada, ce pays de forts et de
dserts glacs, cotait infiniment plus qu'il ne valait. On ne voyait
qu'une question d'argent, l o se trouvait une question de puissance
maritime et de grandeur nationale. La France ou plutt ses ministres
oubliaient jusqu' l'hrosme de ses soldats sur cette terre lointaine,
pour ne se rappeler que les excs scandaleux des matresses royales.

Tout en enjoignant l'conomie la plus svre, la cour ordonna d'envoyer
 Qubec les renforts et les secours en vivres et en munitions qui
avaient t demands. C'est aprs cet envoi que l'approvisionnement des
armes qui, jusque-l, s'tait fait par rgie, c'est--dire par des
employs qui faisaient les achats, fut mis en entreprise (1757), sur les
suggestions prsentes par Bigot pendant qu'il tait en France en 55.
Cadet, riche boucher de Qubec, devint l'adjudicataire des fournitures
de l'arme et de tous les postes pour 9 ans. Ce systme qui prvalait en
France, et qui tait adopt pour prvenir les abus, aurait contribu au
contraire  les multiplier de ce ct-ci de l'ocan, comme on le verra
plus tard.

Cependant le gnral Montcalm avait suggr aux ministres, au lieu
d'attaquer les forts William-Henry et douard dans la prochaine campagne
comme l'avait propos M. de Vaudreuil, deux entreprises qu'il
considrait, l'une comme difficile et l'autre comme impossible, de faire
plutt une diversion sur l'Acadie avec une escadre et des troupes de
France, auxquelles on joindrait 2,500 Canadiens. Ce projet, qui avait
sans doute de l'audace, ne fut point got, soit parce que l'on crut le
succs inutile ou trop douteux, soit parce qu'il tait dangereux, ainsi
que le fit observer M. de Lotbinire, de diviser les forces du Canada,
dj si faibles, pour en porter une partie au loin dans un temps o ce
pays tait toujours srieusement menac.

Dans la rponse que reut le gnral Montcalm, on lui recommandait
particulirement de faire tout ce qui dpendrait de lui pour ramener la
bonne intelligence entre les troupes et les habitans; et on lui
rappelait qu'il tait galement essentiel de bien traiter les allis
indiens, et de rendre  leur bravoure les tmoignages dont ils taient
si jaloux. Les rapports parvenus  Paris sur la conduite des militaires,
dont la tendance et les prtentions se manifestaient assez, du reste,
dans leurs propres lettres  la cour, firent sans doute motiver ces
sages instructions. Quant au projet de M. de Vaudreuil sur les forts
William-Henry et douard, on n'adopta aucune dcision dfinitive pour le
moment.

Pendant que la France ne songeait ainsi qu' prendre des mesures
dfensives pour l'Amrique du nord, l'Angleterre, honteuse de ses
dfaites de la dernire campagne dans les deux mondes, prenait la
rsolution de les venger dans celle qui allait s'ouvrir. Pour se
rhabiliter dans l'opinion publique, le ministre admit dans son sein M.
Pitt, devenu fameux sous le nom de lord Chatham, et M. Legge, deux
hommes regards comme les plus illustres citoyens du royaume, et dont
l'nergie n'tait gale que par leur intgrit. Il fut dcid aussitt
de pousser la guerre avec la plus grande vigueur. Des escadres et des
troupes de renfort considrables furent envoyes en Amrique; et afin
d'empcher les colonies franaises de recevoir les provisions dont on
savait qu'elles avaient un besoin pressant, le parlement anglais passa
une loi pour dfendre l'exportation des vivres hors des plantations
britanniques.

Le bruit se rpandit aussi en France qu'il tait question  Londres
d'attaquer Louisbourg ou le Canada du ct de la mer, et que Pitt
voulait obtenir  quelque prix que ce ft, la supriorit dans le
Nouveau-Monde; on ajoutait qu'il devait y envoyer 10 mille hommes, et
qu'il triplerait ces forces, s'il le fallait, pour accomplir son
dessein. Cela ne fit point changer les rsolutions du ministre franais
au sujet du chiffre de l'envoi de troupes; et c'est en vain que le
marchal de Belle-Isle voulut en reprsenter le danger dans un mmoire
qu'il soumit au conseil d'tat: Il y a plusieurs mois que j'insiste,
disait-il, pour que nous fassions passer en Amrique, indpendamment des
recrues ncessaires pour complter les troupes de nos colonies et de nos
rgimens franais, les 4,000 hommes du sieur Fischer!... Il a un corps
distingu d'officiers, presque tous gentilshommes, dont la plus grande
partie se propose de ne jamais revenir en Europe, non plus que les
soldats, ce qui fortifierait beaucoup, pour le prsent et l'avenir, les
parties de ces colonies o ces troupes seraient destines.... Je crois
ne pouvoir trop insister. L'on se repentira peut-tre trop tard,
ajoutait-il, de ne l'avoir pas fait, lorsqu'il n'y aura plus de remde.
Je conviens que la dpense de transport est excessivement chre; mais je
pense qu'il vaudrait encore mieux avoir quelques vaisseaux de ligne de
moins et se mettre en toute sret pour la conservation des colonies.

On ne sait quelle influence ce renfort et exerc sur le rsultat des
oprations militaires en 59; mais il est dplorable de penser que le
sort du Canada ait tenu peut-tre  la chtive somme que le transport de
ces troupes en Amrique aurait cot! Le conseil se contenta d'envoyer,
pour protger Louisbourg, une escadre dans les parages du Cap-Breton
sous les ordres de M. d'Aubigny, et d'en dtacher quelques vaisseaux
sous le commandement de M. de Montalais, pour croiser dans le bas du
St.-Laurent. L'vnement prouva, du moins pour cette anne, que cette
escadre qui couvrait  la fois Louisbourg et le Canada, tait le
meilleur secours que l'on pt nous envoyer, si l'on ne pouvait en effet,
comme on le disait, en envoyer que d'une sorte.

Dans cette situation, le Canada dut rester sur la dfensive pour
attendre les vnemens, se tenant prt toutefois  profiter des moindres
circonstances favorables qui pourraient se prsenter, et ne dtachant
point ses regards de tous les mouvemens que faisaient ses ennemis.

Par suite du nouveau systme adopt par la Grande-Bretagne pour pousser
la guerre avec nergie, lord Loudoun assembla  Boston, en janvier 57,
les gouverneurs des provinces du Nord, y comprise la Nouvelle-Ecosse,
afin de s'entendre sur le plan des oprations de la prochaine campagne.
Le plan d'attaque suivi en 55 et 56 fut abandonn, et il fut rsolu, au
lieu de diviser ses forces, de les runir pour les porter sur un seul
point  la fois. Louisbourg qui tait le point le plus saillant des
possessions franaises sur la mer, dut attirer le premier l'attention
des Anglais, qui l'avaient vu lever, comme on l'a rapport ailleurs,
avec une extrme jalousie. Des leves de troupes furent ordonnes dans
les diffrentes provinces, qui s'empressrent de faire tous les autres
prparatifs ncessaires; et afin que rien du projet ne transpirt au
dehors, un embargo fut mis sur les navires qui se trouvaient dans les
ports; et mme des parlementaires de Louisbourg qui se trouvaient 
Boston y furent retenus. La garde des frontires fut confie aux
milices. Washington commandait toujours celle des Apalaches. Deux ou
trois mille rguliers seulement furent laisss en garnison dans le fort
William-Henry  la tte du lac St.-Sacrement. Au mois de juillet l'arme
anglaise se montait, tel qu'il avait t projet,  plus de 25,000
hommes, dont prs de 15,000 rguliers, sans compter de nombreuses
milices armes, qui pouvaient marcher au premier ordre.

Lord Loudoun partit de New-York le 20 juin avec 6,000 hommes de troupes
rgulires et 90 voiles pour Louisbourg. Il fut rejoint, le 9 juillet, 
Halifax par la flotte de l'amiral Holburne et cinq autres mille hommes
de vieilles troupes; ce qui portait l'arme de dbarquement  11,000.
Pendant que l'on tait encore dans ce port, l'on apprit de diffrentes
sources  la fois que l'amiral Dubois de la Motthe, venant de Brest,
tait entr dans la rade de Louisbourg, c'tait la flotte promise dans
l'hiver; qu'il s'y trouvait alors runis 17 vaisseaux et 3 frgates, et
que la ville tait dtendue par 6,000 soldats, 3,000 miliciens et 1,300
sauvages, A cette nouvelle, lord Loudoun assembla un conseil de guerre,
et il fut convenu d'un commun accord d'abandonner une entreprise qui ne
promettait plus aucune chance de succs. En consquence les troupes de
dbarquement retournrent  New-York, et l'amiral Colborne cingla vers
Louisbourg avec 15 vaisseaux, 4 frgates et un brlot. Mais en
approchant de cette forteresse, ayant vu l'amiral franais donner  sa
flotte le signal de lever l'ancre, il se hta de rentrer  Halifax. Il
revint encore en septembre, aprs avoir reu un renfort de quatre
vaisseaux; mais  son tour M. de la Motthe plus faible maintenant que
son adversaire, ne bougea pas, en obissance aux ordres positifs de la
cour de ne pas risquer la plus belle flotte que la France et mise sur
pied depuis 1703. Peu de temps aprs une horrible tempte clata sur la
flotte anglaise et la mit dans le danger le plus imminent. Un des
vaisseaux fut jet  la cte et la moiti de l'quipage prit dans les
flots, onze autres furent dmts, d'autres furent obligs de jeter
leurs canons  la mer, et tous rentrrent dans les ports de la
Grande-Bretagne dans l'tat le plus pitoyable.

Malgr la disette qui rgnait en Canada, les hostilits n'avaient pas
cess durant tout l'hiver, dont le froid fut aussi extrmement
rigoureux. Dans le mois de janvier un dtachement, sorti du fort
William-Henry, fut atteint vers Carillon, et dtruit. Dans le mois
suivant le gnral Montcalm forma le projet de dtacher 850 hommes pour
surprendre ce fort et l'emporter par escalade. Le gouverneur crut devoir
porter ce dtachement a 1,500 hommes, dont 800 Canadiens, 450 rguliers
et 300 Indiens, et en donna le commandement  M. de. Rigaud, au grand
mcontentement des officiers des troupes et de Montcalm lui-mme, qui
aurait dsir le voir confrer  M. de Bourlamarque. Ce corps se mit eu
marche le 23 fvrier, traversa les lacs Champlain et St.-Sacrement, fit
60 lieues la raquette aux pieds, portant ses vivres sur des traneaux,
couchant au milieu des neiges sur des peaux d'ours,  l'abri d'une
simple toile. Le 18 mars l'on se trouva prs de William-Henry, qu'aprs
avoir reconnu, M. de Rigaud jugea impossible d'enlever d'un coup de
main. On rsolut cependant de dtruire tout ce qu'il y avait 
l'extrieur des ouvrages. Ce qui fut excut bous le feu de la place,
mais avec peu de perte, dans les nuits du 18 au 22. 350 bateaux, 4
brigantins de 10  14 canons, et tous les moulin, magasins et maisons
qui taient palissades, devinrent la proie des flammes. La garnison
environne pour ainsi dire par une mer de feu pendant 4 jours, ne
chercha  faire aucune sortie, ni  s'opposer aux dvastations des
Franais, qui ne laissrent debout que le corps nu de la place. La
retraite de ceux-ci fut marque par un vnement qui s'est renouvel 
l'arme de Bonaparte en Egypte, par une cause peu diffrente. La
blancheur blouissante de la neige frappa d'une espce d'ophtalmie le
tiers du dtachement, que l'on fut oblig de guider par la main le reste
de la route. Mais deux jours aprs leur arrive, tous les malades
avaient recouvr la vue  l'aide de remdes faciles.

Ces diffrens succs, et surtout la prise d'Oswgo dans la dernire
campagne, maintenaient les tribus indiennes dans l'alliance de la
France. La confdration iroquoise, malgr les efforts des Anglais,
envoya pour la seconde fois une grande ambassade auprs du gouverneur 
Montral, afin de renouveler ses protestations d'amiti; et qui fut
reue en prsence des dputs des Nipissings, des Algonquins, des
Poutouatamis et des Outaouais. Ces dmonstrations taient importantes en
ce qu'elles tranquillisaient les esprits sur les frontires qui
n'avaient pas encore t sensiblement troubles depuis le commencement
de la guerre.

Les secours en hommes que le gouverneur avait demands en France, et
que, par de nouvelles dpches voyant les prparatifs des Anglais, il
avait pri de porter  5,000 bayonnettes, n'arrivrent en Canada que
partiellement et fort tard. Le 11 juillet on n'avait encore reu que 600
soldats et trs peu de vivres. Il ne dbarqua  Qubec dans le cours de
l't qu'environ 1,500 hommes. Ces dlais jetrent des entraves dans les
oprations. Aprs avoir envoy 400 hommes de secours au fort Duquesne,
pour la sret duquel il avait quelque crainte, M. de Vaudreuil fit
acheminer, ds que la saison le permit, des troupes pour garnir la
frontire du lac Champlain. M. de Bourlamarque y runit 2,000 hommes 
Carillon. Un bataillon fut stationn  St.-Jean, un second  Chambly;
deux autres gardaient Qubec et Montral. Les Canadiens taient occups
aux travaux des champs. Sur ces entrefaites la nouvelle du dpart de
lord Loudoun de New-York pour Louisbourg, dtermina les chefs  profiter
de l'absence d'une partie des forces de l'ennemi pour raliser un projet
que M. de Vaudreuil mditait depuis quelque temps,  savoir: la conqute
du fort William-Henry, dont la situation mettait les Anglais  une
petite journe de Carillon, et leur donnait le commandement du lac
St.-Sacrement et les moyens de tomber sur nous  l'improviste. Pour se
dbarrasser d'un voisinage aussi dangereux, il fallait les rejeter sur
l'Hudson; ce que l'on dcida d'excuter sans dlai, et sans attendre
plus longtemps les renforts et les vivres demands en Europe.

A l'appel du gouverneur les Canadiens fournirent des soldats et des
provisions; ils sentaient toute l'utilit de cette entreprise. Ils se
dnantirent des petites rserves qu'ils avaient faites pour leurs
familles, et se rduisirent  vivre de mas et de lgumes. On ne
trouverait chez eux, crivit le gouverneur  la cour, ni farine, ni
lard; ils se sont excuts avec autant de gnrosit que de zle pour le
service du roi. L'on travailla sans bruit aux prparatifs, et toute
l'artillerie tait rendue  Carillon  la fin de juillet En trs peu de
temps l'arme destine  l'expdition fut runie. Elle consistait en
3,000 rguliers, un peu plus de 3,000 Canadiens, et en 16  18 cents
sauvages de 32 tribus diffrentes, en tout 7,626 hommes (Bougainville:
Documens de Paris). Les succs des bandes qui tenaient la campagne,
taient d'un bon augure. Le lieutenant Marin avait fait des prisonniers
et lev des chevelures jusque sous le fort douard, dont il provoqua une
sortie de 2,000 hommes. M. de Rigaud, avec un dtachement de 400 hommes,
avait rencontr sur le lac St.-Sacrement le colonel Parker qui le
descendait  la tte de 22 berges et de 350  400 Amricains pour faire
une reconnaissance; il l'attaqua, prit ou coula  fond 20 berges, lui
tua ou noya 160 hommes et lui enleva un pareil nombre de prisonniers,
dont 5 officiers. Aprs ces prludes, le gnral Montcalm donna le
signal du dpart.

L'avant-garde, compose de grenadiers, de trois brigades canadiennes et
de 600 sauvages, formant 2,800 hommes, aux ordres du brigadier de Levis,
prit la route de terre et remonta par le rive droite du lac
St.-Sacrement, afin de protger la marche et le dbarquement du reste du
corps expditionnaire, qui suivait par eau en bateau avec le matriel du
sige. Elle s'branla le 30 juillet et le reste de l'arme le 1 aot.

Le 2 au soir, le gnral Montcalm dbarqua avec ses troupes sous la
protection de l'avant-garde dans une petite baie,  une lieue de
William-Henry. L'artillerie n'arriva que le lendemain matin. Le
chevalier de Levis s'avana sur le chemin du fort douard suivi par le
reste de l'arme marchant sur trois colonnes par les montagnes, afin de
reconnatre la position des ennemis et empcher leurs secours d'arriver;
mais la garnison, qui n'tait que de 15 cents hommes, avait reu la
veille un renfort de 1,200 soldats, en sorte qu'elle se trouvait
compose maintenant de 2,500 hommes environ. L'arme franaise dfila
par-derrire la place, et, en l'investissant ainsi que le camp retranch
plac sous ses murs et trop fort pour tre abord l'pe  la main, elle
appuya sa gauche au lac,  l'endroit o est aujourd'hui Caldwell et o
devait dbarquer l'artillerie, et sa droite sur les hauteurs du ct du
chemin du fort douard, sur lequel elle jeta des dcouvreurs pour tre
instruite  temps des mouvemens du gnral Webb, qui tait  5 ou 6
lieues seulement avec 4,000 hommes.

Le colonel de Bourlamarque fut charg de la direction du sige. Le
colonel Monroe commandait le fort.

La tranche fut ouverte le 4 aot  8 heures du soir  350 toises, sous
un feu de bombes et de boulets qui ne discontinua plus jusqu'au moment
de la reddition, sauf quelques courts intervalles. Le lendemain, sur un
rapport que le gnral Webb s'avanait avec 2,000 hommes, le chevalier
de Levis eut ordre de marcher  sa rencontre, et Montcalm se prparait 
le suivre pour le soutenir, lorsqu'il lui fut remis une lettre trouve
sur un courrier qui venait d'tre tu, par laquelle le gnral Webb
mandait au colonel Monroe que, vu la situation du fort douard, il ne
lui paraissait pas prudent de marcher  son retours, ni de lui envoyer
de renfort; que les Franais taient au nombre de 13,000; qu'ils avaient
une artillerie considrable, et qu'il lui envoyait ces renseignemens
afin qu'il en pt profiter pour obtenir la meilleure capitulation
possible, s'il n'tait pas capable de tenir jusqu' l'arrive des
secours demands d'Albany. L'erreur du gnral Webb sur le nombre des
assigeans fit prcipiter la reddition. Le 6, au point du jour, la
batterie de gauche de 8 pices de canon et un mortier fut dmasque et
ouvrit son feu. Celui des assigs tait toujours trs vif. Le lendemain
une nouvelle batterie commena  tirer. Le gnral franais ayant alors
fait suspendre la canonnade, chargea un de ses aides-de-camp, le jeune
Bougainville, devenu si clbre depuis par son voyage autour du monde,
d'aller porter au colonel Monroe la lettre du gnral Webb. Le
commandant anglais rpondit qu'il tait rsolu de se dfendre jusqu' la
dernire extrmit. A neuf heures le feu recommena aux acclamations des
Indiens, qui poussaient de grands cris lorsque les projectiles
frappaient les murailles des assigs. Vers le soir ceux-ci firent une
sortie avec 500 hommes pour s'ouvrir une communication avec le fort
douard; mais M. de Villiers avec la compagnie franche et les sauvages
les repoussa, aprs leur avoir tu une cinquantaine d'hommes et fait
quelques prisonniers. Une troisime batterie fut commence le 8. Dans
l'aprs-midi l'on vit briller des armes sur le haut d'une montagne
voisine et paratre des soldats; en mme temps des troupes en bataille
et beaucoup de mouvement furent observs dans le camp retranch du fort.
Le rappel fut aussitt battu; mais, aprs quelques coups de fusils, les
soldats de la montagne rentrrent dans le bois et disparurent, et le 9
au matin la place arbora le drapeau blanc et demanda  capituler. Les
confrences ne furent pas longues. Il fut convenu que la garnison du
fort et du camp au nombre de 2,372 hommes, sortirait avec les honneurs
de la guerre, et se retirerait dans son pays avec armes et bagages et
une pice de canon; qu'elle ne servirait point de 18 mois contre les
Franais et leurs allis, et que les Franais et les sauvages retenus
prisonniers dans les colonies anglaises, seraient renvoys  Carillon
dans les 4 mois. Le dfaut de vivres fut la raison qui empcha
d'insister pour que la garnison restt prisonnire de guerre.

On trouva dans le fort William-Henry 42 bouches  feu, une immense
quantit de munitions de guerre, des vivres pour nourrir l'arme six
semaines, et dans la rade plusieurs petits btimens. La perte des
Franais fut de cinquante et quelques hommes, celle des assigs
d'environ 200.

La capitulation fut accompagne, comme celle d'Oswgo, d'un vnement
toujours trs regrettable, mais qu'il tait presqu'impossible de
prvenir entirement, du moins aux yeux de ceux qui connaissent quelles
taient les moeurs indpendantes des sauvages. Les Anglais, du reste,
furent en partie eux-mmes la cause de ce qui leur arriva, ayant
nglig, comme M. de Bougainville, d'aprs les ordres de son gnral,
les en avait pris, de jeter leurs boissons afin d'empcher les Indiens
de s'enivrer lorsqu'ils entreraient dans la place.

La garnison devait se retirer au fort douard. Le chevalier de Levis la
fit partir le lendemain matin escorte par un dtachement de troupes
rgles, et tous les interprtes des guerriers indiens. Elle n'eut pas
fait une demi-lieue que ceux-ci, mcontens de la capitulation qui les
avait privs du pillage comme l'anne prcdente, et excits par les
Abnaquis qui en voulaient aux Anglais, prirent par les bois et
tombrent sur les prisonniers  l'improviste, en turent quelques-uns,
en dpouillrent un grand nombre et emmenrent le reste avec eux.
L'escorte fit tout ce qu'elle put pour arrter ces barbares, et eut mme
des soldats tus et blesss. Aussitt qu'il fut inform de ce qui se
passait, le gnral Montcalm accourut avec presque tous les officiers.
Il arracha aux sauvages tous les Anglais qu'il trouva entre leurs mains,
fit rentrer une partie de ceux qui s'en taient chapps, dans le fort,
et en fit revenir d'autres qui ne pouvaient gagner leur destination sans
danger. Environ 600 de ces soldats qui s'taient disperss dans les
bois, continurent d'arriver pendant plusieurs jours au fort douard,
nus, sans armes et puiss de faim et de fatigues. Les sauvages en
emmenrent 200  Montral, que le gouverneur retira de leurs mains en
payant pour eux de fortes ranons. 500 taient rentrs dans le fort
William-Henry; le gnral Montcalm leur ayant fait donner des habits,
les renvoya dans leur pays sous la protection d'une puissante escorte,
aprs avoir tmoign tout son regret de ce qui tait arriv. Tel est le
tableau exact de ce qui s'est pass dans cette malheureuse circonstance,
qui laissa un vif ressentiment dans le coeur des Anglais. Nanmoins les
prisonniers eux-mmes ont rendu cette justice aux vainqueurs, qu'ils
avaient fait tout ce que l'on pouvait attendre d'eux pour arrter le
mal.

Le fort William-Henry fut ras ainsi que le camp retranch, et le 16
aot l'arme se rembarqua sur 250 barges pour Carillon. Sans la
ncessit de renvoyer les sauvages dans leurs tribus et les Canadiens
chez eux pour faire la moisson, on eut pu inquiter le fort douard. Les
Amricains taient si persuads en effet que c'tait le dessein des
Franais, que toutes les milices, infanterie, cavalerie et artillerie,
furent mises en rquisition jusqu'au fond du Massachusetts, et que les
habitans,  l'ouest de la rivire Connecticut, eurent ordre de briser
leurs voitures  roues et de faire rentrer leurs bestiaux. Il est
inconcevable, remarque Hutchinson, que 4 ou 5 mille hommes aient pu
causer tant d'alarmes. Cette crainte n'tait pas sans fondement, car les
instructions du gouverneur  Montcalm portaient qu'aprs la prise de
William-Henry il irait attaquer le fort Edouard; mais la crainte de
manquer de vivres, la ncessit de renvoyer les Canadiens, pour faire
les rcoltes et les difficults de rduire cette place, dfendue par une
garnison nombreuse et  porte de recevoir de prompts secours, avaient
empch ce gnral de s'engager dans cette entreprise, rsolution qui
fut ensuite la cause de difficults fort graves entre lui et M. de
Vaudreuil. Au reste, la question des subsistances tant la plus
importante pour le Canada, o la disette allait en augmentant, le
trophe le plus agrable que l'on trouva dans la nouvelle conqute, fut
3,000 quarts de farine et de lard qu'on apporta en triomphe  Carillon.

Aprs cette campagne l'arme se retira dans ses lignes jusque dans
l'automne, qu'elle alla prendre ses quartiers d'hiver dans l'intrieur
du pays.

La rcolte y avait entirement manqu. Il y avait des paroisses qui
avaient  peine recueilli de quoi faire les semailles. Les bls qui
avaient la plus belle apparence sur pied, ne rendirent aucun aliment 
cause de la grande quantit de pluie qui tait tombe dans le milieu de
l't. Le peuple des villes tait dj, comme on l'a dit, rduit  4
onces de pain par jour depuis le mois de mai. L'on craignit dans
l'automne qu'il n'en manqut totalement ds le mois de janvier (1758).
200 quarts de farine furent mis en rserve pour la nourriture des
malades dans les hpitaux jusqu'au mois de mai. Les maisons religieuses,
furent rduites  une demi-livre de pain par tte par jour; et il fut
propos de fournir aux habitans des villes une livre de boeuf, cheval ou
morue en outre du quarteron de pain jug insuffisant. 12  1,500 chevaux
furent achets par l'intendant pour la nourriture. N'ayant rien  donner
aux troupes on les rpandit dans les campagnes pour tre nourries par
les habitans, que l'on supposait encore les mieux pourvus dans la
disette gnrale. A la fin de septembre le chevalier de Levis ayant reu
ordre de rduire la ration des garnisons, fut inform que les soldats
murmuraient; il fit rassembler les grenadiers et les rprimanda sur
l'insubordination qui se manifestait parmi les troupes, insubordination
qui tait, du reste, excite,  ce qu'il parat, par les habitans et les
soldats de la colonie. Il leur dit que le roi les avait envoys pour
dfendre cette contre non seulement par les armes, mais encore en
support tant toutes les privations que les circonstances demanderaient;
qu'il fallait se regarder comme dans une ville assige prive de tout
secours, que c'taient aux grenadiers  donner l'exemple, et qu'il
ferait punir toute marque de dsobissance avec la plus grande svrit.
Les murmures cessrent pendant quelque temps. Mais dans le mois de
dcembre la ration ayant t de nouveau rduite, et les soldats obligs
manger du cheval, la garnison de Montral refusa d'en recevoir. M. de
Levis les harangua de nouveau. Il leur ordonna de se conformer aux
ordres, et leur dit que si aprs la distribution ils avaient quelque
reprsentation  faire, il les couterait volontiers; ils obirent.
Aprs avoir reu leurs rations, les soldats motivrent leurs plaintes
avec leur franchise habituelle, disant pour conclusion que la chair de
cheval formait une mauvaise nourriture, que toutes les privations
retombaient sur eux, que les habitans ne se privaient de rien, et qu'ils
ne pensaient pas que la disette ft aussi grande qu'on le disait.

M. de Levis rpondit  tous leurs griefs. Il observa, entre autres
choses, qu'ils avaient t mal informs de l'tat de la colonie; qu'il y
avait long-temps que le peuple  Qubec ne mangeait pas de pain; que
tous les officiers de Qubec et de Montral n'en avaient qu'un quarteron
par jour; qu'il y avait 2,000 Acadiens qui n'avaient pour toute
nourriture que de la morue et du cheval; et qu'ils n'ignoraient pas que
les troupes avaient mang de ce dernier aliment au sige de Prague;
enfin, que les gnraux taient toujours occups du soin de leur
procurer le plus de bien-tre possible, etc. Ce discours parut
satisfaire les mutins, qui se retirrent dans leurs casernes et ne
firent plus de reprsentation.

Au commencement d'avril suivant, l'on fut oblig de rduire encore la
ration des habitans de Qubec, et de la fixer  2 onces de pain et  8
onces de lard et de morue par jour. On voyait des hommes tomber de
dfaillance dans les rues faute de nourriture.

Tandis que le pays tait ainsi en proie  une dtresse que semblait
aggraver encore l'incertitude de l'avenir, les chefs taient diviss par
des dissensions et des jalousies malheureuses. Un antagonisme sourd
existait toujours entre les Canadiens et les Franais, provenant en
partie de la supriorit que l'homme de la mtropole s'arroge sur
l'homme de la colonie. Ce mal n'tait pas propre seulement au Canada.
Les annales des provinces anglaises de cette poque sont pleines des
mmes querelles occasionnes par la mme cause. Le gnral Montcalm se
plaignait avec amertume que l'on cherchait  le dprcier et  lui faire
perdre de sa considration; que le gouverneur n'tait occup que du soin
de diminuer la part que les troupes de terre et lui avaient au succs,
etc. Chaque anne, chaque victoire semblait accrotre son
mcontentement. Une inquitude jalouse, une ambition non satisfaite
tenaient son me sans cesse ouverte  toutes les interprtations de la
malveillance. Les efforts qu'il faisait pour flatter le soldat et
captiver la popularit des Canadiens, au milieu desquels il prenait
l'air d'un tribun du peuple, comme il le disait lui-mme, tandis qu'il
les dprciait dans ses dpches, porteraient cependant  croire qu'il
nourrissait d'autres vues que celles de faire reconnatre ce que le pays
devait  ses talens et au courage de ses troupes, car les dpches du
gouverneur rendaient  cet gard pleine justice et au gnral et aux
soldats. Mais Montcalm et ses partisans cachaient soigneusement ces
vues, s'ils en avaient de telles, se bornant, en attendant,  faire
perdre  M. de Vaudreuil, par leurs propos et leurs allusions, la
confiance du soldat, des habitans et des Indiens eux-mmes,  qui il eut
certainement t cher, s'ils avaient pu pntrer les sentimens qui
l'animaient pour eux, et que l'on trouve consigns partout dans sa
correspondance officielle.

Ces dissensions occupaient moins cependant les ministres  Paris, que
les moyens de soulager les maux que l'on souffrait en Canada, et d'y
avoir des forces capables de rsister  toutes celles des Anglais, qui
avaient ordonn dans l'hiver un accroissement de prparatifs beaucoup
plus formidables encore que ceux des annes prcdentes. Les dpenses de
la colonie pour 57 avaient de beaucoup dpass les exercices; les
lettres de change tires sur le trsor en France, avaient mont  12
millions 340 mille francs. La rumeur publique signalait des abus, des
dilapidations considrables; mais le silence des chefs et des autres
Officiers civils et militaires, les proccupations du ministre, la
vivacit de la guerre ne permettaient point de faire faire une
investigation pour le prsent. L'on se borna  des recommandations
d'conomie et de retranchement auxquelles les besoins croissans de la
guerre ne permettaient pas de se conformer. On avait pri avec instance
d'envoyer des vivres. Le nouveau ministre, M. de Moras, se hta
d'expdier 16,000 quintaux de farine et 12 tonneaux de bl,
indpendamment des approvisionnemens que le munitionnaire Cadet avait
demands, savoir: 66,000 quintaux de farine. L'ordre fut transmis en
mme temps de tirer des vivres de l'Ohio, des Illinois et de la
Louisiane. Les secours de France n'arrivrent que fort tard malgr leur
dpart htif, et en petite quantit, la plupart des navires qui les
portaient ayant t enlevs en mer par les ennemis et les corsaires. Ils
ne commencrent  paratre que vers la fin de mai. Ce retard avait trs
inquit le gouverneur, qui, apprhendant quelque malheur, avait
successivement expdi trois btimens en France depuis l'ouverture de la
navigation pour presser l'envoi. Le 16 juin il n'y avait encore
d'arrivs qu'une frgate et une vingtaine de navires avec 12,000 quarts
de farine.

Quant aux secours en troupes, il ne fut pas possible  la mtropole d'en
faire passer en Canada. Malgr sa bonne volont, le marchal de
Belle-Isle, qui prit  cette poque le portefeuille de la guerre, ne put
y envoyer que quelques mauvaises recrues pour complter les bataillons 
40 hommes par compagnie, et encore n'en arriva-t-il que trois ou quatre
cents dans le cours de l't. La France avait prouv des vicissitudes
dans la campagne de 57. Alternativement victorieuse et vaincue en
Europe, elle avait t heureuse en Amrique et malheureuse dans les
Indes orientales. Les efforts qu'elle avait faits pour obtenir la
supriorit sur terre et sur mer, dirigs par l'esprit capricieux de
madame Pompadour, qui,  tout moment, changeait les gnraux et les
ministres sans gard  leurs talens ni  leurs succs, avaient puis
ses forces en dtruisant leur harmonie et leur unit. Il fallut se
rsigner, pour la campagne suivante,  laisser prendre aux Anglais dans
le Nouveau-Monde une supriorit numrique double de celle qu'elle avait
dj depuis le commencement de la guerre. Le 1 mai 1758, il n'y avait en
Canada que 8 bataillons de troupes de ligne formant seulement 3,781
hommes, qui s'taient recruts dans le pays afin de remplir leurs vides.
Les troupes de la marine et des colonies, maintenues de la mme manire
 leur chiffre de l'anne prcdente, comptaient 2,000 hommes, en tout
moins de 6,000 rguliers pour dfendre 500 lieues de frontire. Il tait
vident que les Canadiens devaient former la majorit d'une arme
capable de s'opposer avec quelque chance de succs aux forces
accablantes des ennemis.

D'un autre ct, les checs des Anglais en Amrique, compenss par leurs
victoires dans les Indes, ne firent que les exciter  faire de plus
grands efforts pour craser par la force seule du nombre les hroques
dfenseurs du Canada. Cela paraissait d'autant plus facile que leurs
finances taient dans l'tat le plus florissant, et que leur supriorit
sur l'ocan n'tait plus conteste. La prise d'Oswgo et de
William-Henry en assurant la suprmatie des lacs Ontario et
St.-Sacrement aux Franais, avait rendu la situation de leurs
adversaires dans ce continent moins bonne aprs quatre annes de lutte
qu'elle tait en 53. Le gnie de lord Chatham, devenu enfin matre des
conseils de la Grande-Bretagne, jugea que le moment tait arriv de
trancher la question de rivalit entre les deux peuples dans le
Nouveau-Monde, et d'y dominer seul, ne prvoyant point sans doute les
grands vnemens de 1775. Il proposa des mesures qui devaient finir par
la destruction de la puisssance franaise sur cette portion du globe. Il
augmenta rapidement les armes de terre et de mer de sa nation, et
remplaa lord Loudoun par le gnral Abercromby  la tte de l'arme
amricaine. Il envoya un nouveau renfort de 12,000 hommes de troupes
rgles sous les ordres du gnral Amherst; et invita toutes les
colonies  armer des corps aussi nombreux que la population pourrait le
permettre. En peu de temps le nouveau gnral en chef se trouva  la
tte de 60,000 hommes dont 22,000 rguliers, outre des milices
nombreuses non comprises dans ce chiffre, et qui portrent, dit-on, les
combattans arms dans les provinces anglaises  plus de 80,000 hommes.
C'tait, certes, rendre un hommage clatant  la bravoure franaise, et
reconnatre la dtermination invincible des dfenseurs du Canada, dont
ces forces immenses dpassaient de beaucoup le chiffre de la population
entire.

C'est avec cette disproportion de soldats que les deux parties
belligrantes allaient commencer la campagne de 1758.




                             CHAPITRE III.

                        BATAILLE DE CARILLON.

                                1758.


Le Canada, abandonn de la France, rsout de combattre jusqu' la
dernire extrmit.--Plan de campagne de l'Angleterre: elle se propose
d'attaquer simultanment Louisbourg, Carillon et le fort
Duquesne.--Prise de Louisbourg aprs un sige mmorable, et invasion de
l'le St.-Jean; les vainqueurs ravagent les tablissemens de Gasp et de
Mont-Louis.--Mesures dfensives du Canada.--Marche du gnral Abercromby
avec une arme de 16,000 hommes sur Carillon dfendu par moins de 3,500
Franais.--Bataille de Carillon livre le 8 juillet.--Dfaite
d'Abercromby et sa fuite prcipite.--Le colonel Bradstreet surprend et
brle le fort Frontenac.--Le gnral Forbes s'avance contre le fort
Duquesne.--Dfaite du major Grant.--Les Franais brlent le fort
Duquesne et se retirent.--Vicissitudes de la guerre dans toutes les
parties du monde.--Changement de ministres en France.--Brouille entre le
gnral Montcalm et le gouverneur.--Observations des ministres sur les
dilapidations du Canada et reproches svres  l'intendant
Bigot.--Intrigues pour faire rappeler M. de Vaudreuil et nommer Montcalm
gouverneur.--Les ministres dcident de faire rentrer ce dernier en
France; le roi s'y oppose.--Dpches conciliatrices envoyes avec des
rcompenses et des avancemens.--On n'expdie point de
renforts.--Dfection des nations indiennes, qui embrassent la cause de
l'Angleterre par le trait de Easton.--Cette dernire puissance dcide
d'attaquer Qubec avec trois armes qui se runiront sous les murs de
cette capitale.--Forces du Canada et moyens dfensifs adopts pour
rsister  cette triple invasion.


Les efforts gigantesques et la persvrance de la Grande-Bretagne pour
s'emparer du Canada, durent faire croire qu'elle allait envahir ce pays
par tous les cts  la fois, et tcher enfin de terminer la guerre d'un
seul coup par une attaque gnrale et irrsistible, et laver, par cette
conqute, la honte de toutes ses dfaites passes. Aussi la France
perdait-elle tous les jours l'espoir de conserver cette belle contre,
et c'est ce qui l'empcha sans doute de lui envoyer les secours dont
elle avait un si pressant besoin. Mais ses dfenseurs, laisss 
eux-mmes, ne flchirent pas encore devant l'orage qui augmentait chaque
anne de fureur. Nous combattrons, crivait Montcalm au ministre, nous
nous ensevelirons, s'il le faut, sous les ruines de la colonie. Il faut
ajoutait-on encore, que tous les hommes agiles marchent au combat; que
les officiers civils, les prtres, les moines, les femmes, les enfans,
les vieillards, fassent les travaux des champs, et que les femmes des
chefs et des officiers donnent l'exemple. Tels taient l'enthousiasme et
la dtermination des habitans et des soldats pour la dfense commune.

Cependant l'Angleterre avait dcid d'attaquer simultanment Louisbourg,
Carillon sur le lac Champlain et la route de Montral qu'elle aurait
ensuite assig, et le fort Duquesne. 14,000 hommes et une escadre
considrable furent destins pour la premire entreprise; 16  18 mille
hommes reurent l'ordre d'envahir le Canada par le lac St.-Sacrement, et
environ 9,000 hommes par l'Ohio. On tait loin de croire  Qubec  des
armemens aussi formidables, et le pays ne fut sauv que par la victoire
de Carillon, o, comme  Crci, les vainqueurs durent repousser une
arme cinq fois plus nombreuse que la leur.

Dans le printemps les troupes franaises, aprs quelque dlai caus par
le dfaut de vivres, allrent reprendre leurs positions sur les
frontires avec l'ordre de tenir constamment des partis en campagne,
afin d'inquiter l'ennemi, l'obliger  diviser ses forces et dcouvrir
autant que possible quels taient ses desseins. 3,000 hommes se
rassemblrent ainsi dans le voisinage de Carillon, et  peu prs un
pareil nombre sur le lac Ontario et au fort Niagara. Ces mesures prises,
l'on attendit les vnemens, tandis que les Canadiens jetaient sur leurs
gurets le peu de semence qu'ils avaient pu drober  la faim.

De leur ct les Anglais s'taient aussi mis partout en mouvement. C'est
contre Louisbourg qu'ils portrent leur premier coup.

L'amiral Boscawen fit voile d'Halifax, le 28 mai,  la tte d'une
escadre de 20 vaisseaux de ligne, 18 frgates et d'un grand nombre de
transports portant une arme de dbarquement de 14,000 hommes, comme on
l'a dj mentionn, sous les ordres du gnral Amherst, avec un train
considrable d'artillerie, et arriva le 2 juin devant cette forteresse.
Louisbourg, outre 5 vaisseaux de ligne et 5 frgates ancrs dans son
port, avait une garnison de 2,100 hommes de troupes rgulires et de 600
miliciens pour rsister  des forces de terre et de mer formant runies
plus de 30,000 hommes. Le gouverneur, M. de Drucourt, qui avait remplac
le comte de Raymond au commencement des hostilits, rsolut de faire la
dfense la plus nergique, et s'il n'tait pas secouru, la plus longue
que l'on pouvait attendre de l'tat de la place et du nombre de ses
dfenseurs.

Les fortifications de Louisbourg tombaient en ruine faute d'argent pour
les rparer. Les revtemens de la plupart des courtines taient
entirement crouls, et il n'y avait qu'une casemate et une poudrire 
l'abri des bombes. La principale force de la place consistait dans les
difficults du dbarquement et dans le barrage du port. D'ailleurs, ce
qui restait debout des murailles tait d'une construction dfectueuse,
parce que le sable de la mer, dont on avait t oblig de se servir pour
les btir, n'est point propre  la maonnerie, et l'on devait craindre
l'effet du boulet sur des ouvrages d'une liaison si fragile. Le
gouverneur jugea donc  propos de s'opposer au dbarquement.

Il fortifia tous les endroits faibles de la cte aux environs de
Louisbourg jusqu' la baie de Gabarus, qui en est loigne d'une
demi-lieue, et o la flotte anglaise avait jet l'ancre. L'anse au
Cormoran tait l'endroit le plus faible de cette ligne. Les Franais
l'avaient taye d'un bon parapet fortifi par des canons dont le feu se
soutenait et par des pierriers d'un gros calibre. En avant on avait fait
un abattis d'arbres si serr qu'on aurait eu bien de la peine  y
passer, quand mme il n'aurait pas t dfendu. Cette espce de
palissade, qui cachait tous les prparatifs de dfense, ne paraissait
dans l'loignement qu'une plaine ondoyante (Raynal). On avait plac
aussi une chane de bateaux le long du rivage depuis le Cap-Noir
jusqu'au Cap-Blanc, des troupes irrgulires dans toute cette tendue et
des batteries dans tous les lieux o la descente tait praticable.

En prsence de ces obstacles, le dbarquement tait une opration fort
difficile et remplie de prils. Mais comme l'ennemi ne pouvait avoir que
des soupons sur ceux de l'anse au Cormoran, ce fut dans cet endroit-l
mme qu'il entreprit de mettre pied  terre le 8 juin. Pour tromper la
vigilance des Franais, il prolongea la ligne de ses vaisseaux de
manire  envelopper et menacer toute la cte, et feignant de dbarquer
 Laurembec et sur plusieurs autres points du littoral, il se jeta
tout--coup  terre, en trois divisions, dans l'anse au Cormoran, tandis
que le gnral Wolfe faisait gravir un peu plus loin un rocher jug
jusqu'alors inaccessible par une centaine d'hommes, qui s'y maintinrent
malgr le feu de quelques habitans et sauvages qui accoururent pour les
y attaquer.

Le gouverneur, ne laissant que 300 hommes dans la ville, tait sorti
avec le reste de la garnison. 2,000 soldats et quelques Indiens
garnissaient les retranchemens de l'anse au Cormoran, sur lesquels les
troupes comptaient beaucoup plus que sur la place. Les assaillans qui ne
voyaient point le pige dans lequel ils allaient tomber, continuaient 
descendre  terre. La colonie aurait t sauve, si on leur et laiss
le temps d'achever leur dbarquement et de s'avancer avec la confiance
de ne trouver que peu d'obstacles  forcer. Alors, accabls tout--coup
par le feu de l'artillerie et de la mousqueterie, ils eussent
infailliblement pri sur le rivage ou dans les flots, dans la
prcipitation du rembarquement, car la mer tait dans cet instant fort
agite. Mais l'imptuosit franaise, dit Raynal, fit chouer toutes les
prcautions de la prudence. A peine les Anglais eurent dbarqu une
partie de leurs soldats et se prparaient  faire approcher l'autre du
rivage, qu'on se hta de dcouvrir le pige o ils allaient se jeter. Au
feu brusque et prcipit qu'on fit sur leurs chaloupes, et plus encore 
l'empressement qu'on et de dranger les branches d'arbres qui
masquaient les forces qu'on avait tant d'intrt  cacher, ils
devinrent le pril et l'vitrent. Revenant sur leurs pas, ils ne
virent plus d'autre endroit pour descendre que le rocher o le gnral
Wolfe avait envoy les cent hommes. Ce gnral occup du soin de faire
rembarquer les troupes et d'loigner les bateaux, ordonna  un officier
de s'y rendre.

Le major Scott s'y porte aussitt avec les soldats qu'il commande. Sa
chaloupe s'tant enfonce dans le moment qu'il mettait pied  terre, il
grimpe sur les rochers tout seul. Il ne trouve plus que dix hommes des
cent qui y avaient t envoys. Avec ce petit nombre, il ne laisse pas
de gagner les hauteurs. A la faveur d'un taillis pais il se maintient
avec un courage hroque dans ce poste important contre un parti de
Franais et de sauvages sept fois plus nombreux. Les troupes anglaises
bravant le courroux de la mer et le feu des batteries franaises qui se
dirigent maintenant sur ce rocher, achvent de le rendre matre du seul
point qui pouvait assurer leur descente. La position des Franais sur le
rivage ds lors ne fut plus tenable. Ils furent tourns, dbords par
les ennemis qui les prirent en flanc et enlevrent une de leurs
batteries. Dans le mme instant le bruit courut quelle gnral Whitmore
tait dbarqu au Cap-Blanc et qu'il allait couper de la ville les 2,000
soldats de l'anse au Cormoran. L'on trembla pour Louisbourg, o il
n'avait t laiss, comme on l'a dit, que 300 hommes, et l'on s'empressa
d'y rentrer, aprs avoir perdu deux, cents tus ou prisonniers dans
cette journe funeste, qui dcida du sort du Cap-Breton.

Les Franais n'eurent plus rien  faire alors qu' se renfermer dans la
place avec peu d'esprance de pouvoir s'y dfendre long-temps; mais, ils
pensaient qu'une longue rsistance aurait au moins l'effet de retarder
l'attaque que les ennemis projetaient de faire contre le Canada,[16] et
ils refusrent en consquence la permission que demandait le commandant
des cinq vaisseaux qu'il y avait dans le port de se retirer.

[Note 16: Lettre de M. de Drucourt au ministre, du 23 sept. 1758.]

Les assaillans ne perdirent pas un moment de dlai. Le 12 juin le
gnral Wolfe,  la tte de 2,000 hommes, prit possession de la batterie
du Phare, de la batterie royale et des autres postes extrieurs dtachs
abandonns par les assigs. La batterie du Phare tait importante en ce
qu'elle, commandait le port, les fortifications de la ville et la
batterie de l'le situe en face. Les travaux du sige contre le corps
mme de la place commencrent alors. L'attaque fut conduite avec autant
de courage que soutenue avec rsolution. Sept mille hommes au plus, en y
comptant les matelots des vaisseaux de guerre et le rgiment de Cambis
qui, dbarqu au port Dauphin, pntra dans la ville pendant le sige,
luttrent contre les forcs quadruples de l'ennemi pendant deux mois
avec une opinitret et une patience admirable.

Les assigeans avaient port leurs lignes  300 toises des murailles,
favoriss par le terrain qui offrait des protections naturelles  leurs
batteries. Ils poussrent leurs travaux avec la plus grande activit, et
firent chouer toutes les sorties que tentrent les Franais non moins
alertes qu'eux. Le 19 la batterie du Phare, place sur une hauteur que
les assigs pouvaient  peine atteindre, commena  tirer. Des deux
cts le feu fut extrmement vif, mais les Franais furent obligs de
rapprocher leurs vaisseaux de 600 verges de la ville pour les soustraire
aux projectiles de l'ennemi, qui commena aussi alors  bombarder la
muraille du ct oppos  la batterie du Phare. Il tablit encore
successivement trois nouvelles batteries, et fit un paulement d'un
quart de mille de longueur pour faciliter les approches de la ville par
une colline qui la commandait. Le 29 juin, les assigs craignant que la
flotte anglaise ne s'empart du port, coulrent 2 de leurs vaisseaux et
2 frgates dans la partie la plus troite de l'entre du havre. Deux
jours aprs ils coulrent encore deux autres frgates dont les mts
restrent hors de l'eau. Ils continuaient en mme temps  faire des
sorties et un feu trs vif de tous les remparts. La femme du gouverneur,
madame de Drucourt, s'est acquise pendant ce sige un nom immortel par
son hrosme. Pour encourager les soldats, elle parcourait les remparts
au milieu du feu, tirait elle-mme plusieurs coups de canon tous les
jours, donnait des rcompenses aux artilleurs les plus adroits. Elle
pansait les blesss, relevait leur courage par des paroles
bienveillantes, et se rendait aussi chre au soldat qui l'admirait par
son courage que par les vertus plus douces qui appartiennent  son sexe.

Cependant les murailles s'croulaient de toutes parts sous le feu des
batteries anglaises, qui faisaient d'autant plus d'efforts que les
assigs mettaient de vigueur  se dfendre. Ceux-ci pouvaient  peine
suffire  boucher les plus grandes brches, lorsque le 21 juillet un
boulet mit le feu  l'un des cinq vaisseaux de guerres qui restaient 
flot dans le port. C'tait un 74; il sauta et en incendia deux autres
qui taient prs de lui et qui furent consums. Les deux derniers
chapprent ce jour-l aux plus grands prils, tant obligs de passer
entre les batteries ennemies et le canon des vaisseaux embrass que le
feu faisait partir, mais ce fut pour tomber quelque temps aprs entre
les mains des assigeans, qui entrrent dans le port pendant une nuit
fort obscure, les surprirent, en brlrent un et emmenrent l'autre.

Aprs ce dernier coup, les Franais durent songer  abandonner la lutte.
Le port tait ouvert et sans dfense. On n'y voyait plus que des dbris
de vaisseaux; les fortifications n'taient plus tenables; toutes les
batteries des remparts taient rases; il restait  peine une douzaine
de pices de canon sur leurs affts, et la brche tait praticable en
beaucoup d'endroits, tellement que les femmes, aprs le sige, entraient
par ces brches dans la ville. 1,500 hommes ou le tiers de la garnison
avaient t tus ou blesss. L'on s'attendait d'une heure  l'autre 
voir les ennemis monter  l'assaut. Les habitans, qui en redoutaient les
suites, pressrent le gouverneur  capituler. Celui-ci n'attendant plus
de secours dut, le 26 Juillet, accepter les conditions du vainqueur.
Louisbourg qui n'tait plus qu'un monceau de ruines, retomba avec les
les du Cap-Breton et St.-Jean pour la seconde fois au pouvoir de
l'Angleterre. La garnison, formant avec les matelots 5,600 hommes, resta
prisonnire de guerre, et les habitans furent transports en France.

Cette conqute qui cota aux Anglais 400 hommes mis hors de combat,
excita des rjouissances extraordinaires dans, la Grande-Bretagne et
dans ses colonies. L'on porta  Londres les trophes de la victoire, en
procession du palais de Kensington  l'glise St.-Paul, et des actions
solennelles de grces furent rendues dans toutes les glises; moins
peut-tre pour clbrer ce triomphe que pour faire oublier la perte de
la bataille de Carillon, dont l'on venait de recevoir la nouvelle, mais
qui ne fut rendue publique qu'aprs celle de la prise de Louisbourg, car
cette ville n'tait, aprs tout qu'une place de guerre, fort
secondaire.[17]

[Note 17: Louisbourg is a little place and has but one casement in it,
hardly big enough to hold the women. Our artillery made havock among
them (the garrison) and soon opened the rempart: in two days more we
should certainly have, carried it. If this force had been properly
managed, there was an end of the french colony in North America, in one
campaign, for we have exclusive of seamen and mariners, near to forty
thousand men in arms.--_Lettre du gnral Wolfe  son oncle le major
Wolfe_, 27 juillet 1758.]

Aprs cet exploit, la flotte anglaise alla se mettre en possession de
l'le St.-Jean, et dtruire les tablissemens de Gasp et de Mont-Louis,
forms dans le golfe St.-Laurent par des Acadiens rt de pauvres pcheurs
qu'elle emmena. Elle fit aussi une tentative contre Miramichi; puis se
retira vers la mi-octobre. Dans le mme temps d'autres Anglais
construisaient de petits forts, comme pour s'y tablir  demeure, dans
la partie septentrionale de la baie de Fondy. La destruction de
Louisbourg et la perte du Cap-Breton laissrent le Canada sans dfense
du ct de la mer, et ouvrirent le chemin de Qubec aux ennemis pour
l'anne suivante.

Mais tandis que le gnral Amherst et l'amiral Boscawen cueillaient des
lauriers dans l'le du Cap-Breton sur le bord de la mer, le gnral
Abercromby, tapi au fond du lac St.-Sacrement, sur la frontire centrale
du Canada, dvorait dans l'immobilit et le silence les cuisans chagrins
de la cruelle dfaite qu'il venait d'essuyer.

Ce gnral qui s'tait rserv pour lui-mme le commandement de l'arme
qui devait agir sur le lac Champlain, parce que c'tait, dans le plan de
campagne, la principale opration, avait runi ses forces, composes de
7,000 hommes de troupes rgles et de 9,000 hommes de troupes
provinciales, dans les environs du lac St.-Sacrement, o le colonel
Johnson vint le rejoindre avec 4 ou 5 cents sauvages. Cette arme qui
avait, comme on l'a dj fait observer, pour mission de franchir tous
les obstacles qui pouvaient se trouver sur la route de Montral, faisait
ses prparatifs pour attaquer les lignes des Franais. M. de Vaudreuil
ne doutait point qu'avec les forces considrables que l'ennemi avait 
sa disposition, il ne pt attaquer Carillon, mme aprs le dpart du
gnral Amherst pour Louisbourg; mais n'ayant pas encore reu de vivres
de France, il pensa que le meilleur moyen de dfendre cette frontire,
serait de faire une diversion. C'est pourquoi il persistait dans le plan
qu'il avait form de jeter un gros corps sur la rive mridionale du lac
Ontario, 1 pour faire prononcer dfinitivement les Iroquois contre
l'Angleterre, 2 pour empcher le rtablissement d'Oswgo, et 3 pour
faire une irruption vers Schenectady et obliger l'ennemi  se retirer du
lac Champlain. Cette dmonstration,  la fois politique et militaire,
tait une opration fort dlicate. 800 soldats et 2,200 Canadiens et
sauvages des tribus de l'Ouest furent donns au chevalier de Levis pour
l'accomplir; mais au moment o il allait se mettre en marche; des
nouvelles de M. de Bourlamarque, qui commandait sur la frontire du lac
St.-Sacrement, informrent, le gouverneur que le gnral Abercromby,
avec une arme nombreuse et dj rendue au fort douard, tait sur le
point d'envahir le Canada. Le dpart du chevalier de Levis fut aussitt
contremand, et le gnral Montcalm, aprs quelques dmls avec le
gouverneur au sujet de ses instructions, partit de Montral le 24 juin
avec M. de Pont-Leroy, ingnieur en chef, pour aller se mettre  la tte
des troupes  Carillon, o il arriva le 30. Trois mille soldats s'y
trouvaient rassembls. Ce fut avec quelque surprise qu'il y apprit que
les Anglais taient prts  descendre le lac St.-Sacrement, quoique
depuis le printemps: il appelt lui-mme constamment l'attention de M.
de Vaudreuil sur le fort douard, et le presst d'envoyer des renforts 
M. de Bourlamarque afin d'tre prpar  tous les vnemens. Il manda
sans dlai ce qui se passait au gouverneur, qui fit hter la marche des
secours qu'il lui envoyait et qui taient dj en chemin,  savoir:
1,600 Canadiens et des sauvages, et 400 rguliers sous les ordres du
chevalier de Levis. Il expdia en mme temps l'ordre aux milices du pays
de se rendre sur le lac Champlain en toute hte; mais il tait
impossible que ces secours pussent arriver avant quelques semaines, une
petite partie seulement put atteindre Carillon  marches forces avant
la bataille.

Le 1 juillet le gnral Montcalm se porta en avant, chelonnant ses
troupes depuis le fort Carillon jusqu'au pied du lac St.-Sacrement, afin
d'en imposer  l'ennemi, et de s'opposer  son dbarquement s'il se
prsentait une occasion favorable de le faire avec quelque chance de
succs.

Dans le mme temps (5 juillet) celui-ci s'embarquait  la tte du lac
St.-Sacrement sur 900 berges et 135 bateaux; et, prcd par de nombreux
radeaux garnis de canons, nouvelle espce de batteries flottantes, il
commena  le descendre. Le ciel tait extrmement pur, dit le Dr
Dwight, et le temps superbe; la flotte avanait avec une exacte
rgularit au son d'une belle musique guerrire. Les drapeaux flottaient
tincelans aux rayons du soleil, et l'anticipation d'un triomphe futur
brillait dans tous les yeux. Le Ciel, la terre, et tout ce qui nous
environnait prsentaient un spectacle enchanteur. Le soleil, depuis
qu'il brillait dans les cieux, avait rarement clair autant de beaut
et de magnificence. Ces fiers ennemis ne songeaient gure alors dans
leur admiration qu'avant quatre jours ils remonteraient le mme lac
remplis d'pouvante, et comme une troupe fugitive.

L'avant-garde, forte de 6,000 hommes, commande par lord Howe, atteignit
le pied du lac le 6 au matin, et dbarqua au Camp-Brl. M. de
Bourlamarque se replia  son approche  la Chute, o tait le gnral
Montcalm, aprs avoir attendu vainement M. de Trpze qu'il avait
dtach en avant en observation sur la Mqntagne-Pele avec 300 hommes.
Cet officier, voyant paratre les ennemis, voulut rejoindre M. de
Bourlamarque, mais s'tant gar, dans les bois, il perdit du temps, et
au lieu de trouver les Franais l o il les avait laisss, il se vit
tout--coup cern par l'avant-garde ennemie, qui l'attaqua sans lui
donner le temps de se reconnatre, et tua, prit ou noya les deux tiers
de son dtachement. L'autre tiers qui, formait son arrire-garde et qui
avait pris une autre route parvint, le 7, sans msaventure  la Chute,
o M. de Trpze fut apport bless mortellement avec un autre
officier. C'est dans cette escarmouche que fut tu lord Howe, jeune
officier anglais plein d'esprance, et dont ses compatriotes
regrettrent vivement la perte.

Les desseins et la force de l'ennemi tant maintenant pleinement connus,
le gnral Montcalm fit lever le camp de la Chute, et sous la protection
des troupes de la colonie et de 4  5 cents Canadiens qui venaient
d'arriver, il dfila, vers les hauteurs de Carillon qu'il avait choisies
pour livrer bataille, tant dcid quelle que ft la disproportion des
deux armes, de ne point abandonner l'entre du Canada sans combattre.
Il avait d'abord paru incliner pour St.-Frdric; mais M. de Lotbinire,
qu'il consulta, et qui connaissait trs bien le pays, avait recommand
les hauteurs de Carillon que les ennemis, suivant lui, ne pourraient
passer tant qu'elles, seraient occupes, et qu'il tait facile de
fortifier par des retranchemens sous le canon du fort; tandis que les
travaux qu'il faudrait faire pour se couvrir  St.-Frdric, prendraient
deux mois, et que d'ailleurs Carillon pass, l'ennem pourrait descendre
le lac Champlain et laisser cette place derrire lui. Le gnral,
sentant la force de ces raisons, arriv sur ces hauteurs devenues si
clbres, fit cesser le mouvement rtrograde des troupes, et leur donna
ordre de prendre position en avant du fort, et de s'y retrancher.

Les hauteurs de Carillon se trouvent dans l'angle form par la dcharg
du lac St.-Sacrement nomme rivire  la Chute, et le lac Champlain dans
lequel elle va se jeter. Ces buttes du reste, peu leves, et qui ont
leur point culminant au sommet de l'angle mme, s'abaissent en en
gagnant la base, se terminant en pente douce avant d'arriver au lac
Champlain, et en pente plus abrupte du ct de la rivire  la Chute,
sur le bord de laquelle rgne un petit fond d'environ 25 toises de
largeur. Dans le fond de l'angle, sur le bord de l'escarpement, il y
avait une petite redoute dont le feu rayonnait sur le lac et la rivire,
et enfilait la pente du terrain le long de ce cours d'eau. Cette redoute
se reliait, par un parapet, au fort Carillon dont on voit encore des
ruines, et qui, pouvant contenir 3 ou 4 cents hommes, se trouvait plac
dans le milieu de l'angle et dominait le centre et la droite du plateau,
ainsi que la plaine au pied du ct du lac Champlain et de la rivire
St.-Frdric. L'arme passa la nuit du 6 au 7 au bivouac. Les feux de
l'ennemi indiquaient qu'il tait en force au portage. Les retranchemens
forms par angles entrans et sortans, commencs le 6 au soir et
continus le 7 avec la plus grande activit, prenaient au fort,
suivaient quelque temps la crte des hauteurs du ct de la rivire  la
Chute, puis tournaient  droite pour traverser l'angle  sa base, en
suivant les sinuosits d'une gorge  double rampe peu profonde qui
traverse le plateau, et enfin descendaient dans le bas fond qui s'tend
jusqu'au lac. Ces retranchemens pouvaient avoir 600 verges de
dveloppement, et 5 pieds de hauteur; ils taient forms d'arbres ronds
poss les uns contre les autres, avec les grosses branches coupes en
pointes places en avant en manire de chevaux de frise. Chaque
bataillon, ayant en arrivant pris la place qu'il devait occuper dans
l'action, faisait la partie du retranchement destine  le protger.
Tout le monde travaillait avec une ardeur incroyable. Les Canadiens
n'ayant pu recevoir de haches plus tt, ne commencrent leur abattis,
dans le bas fond du ct du lac Champlain o leur position fut marque,
que dans l'aprs-midi; ils l'achevrent le lendemain au milieu du jour
au moment o les Anglais paraissaient. Le pays en avant tant couvert de
bois, le gnral Montcalm fit abattre les arbres jusqu' une certaine
distance, afin de voir dboucher les assaillans  dcouvert et de plus
loin.

Dans le mme temps le gnral Abercromby avait dbarqu avec toute son
arme. Ayant appris par des prisonniers que les Franais se
retranchaient pour attendre un renfort de 3,000 hommes que devait leur
amener le chevalier de Levis, il dcida de les attaquer avant la
jonction de ce corps; et sur le rapport d'un ingnieur envoy en
reconnaissance, que leurs retranchemens n'taient pas achevs, il se mit
aussitt en mouvement poussant son avant-garde, sous les ordres du
colonel Bradstreet, le? au soir, jusqu' 700 toises des Franais; et des
deux cts l'on se prpara pour l'affaire du lendemain.

L'arme anglaise, dfalcation faite de quelques centaines d'hommes
laisss  la Chute et  la garde des bateaux au pied du lac, tait
encore compose de plus de 15,000 hommes d'lite commands par des
officiers expriments, et marchant au combat avec toute la confiance
que donne une grande supriorit numrique. L'arme franaise ne
comptait que 3,600 hommes dont 150 Canadiens ou soldats de la marine: il
n'y avait pas de sauvages. Trois cents hommes furent chargs de la garde
du fort, et 3,300 de la dfense des retranchemens, que leur peu
d'tendue permit de garnir de troupes sur trois hommes de hauteur.
L'ordre fut donn que chaque bataillon aurait en rserve sa compagnie de
grenadiers et un piquet de soldats: rangs en arrire et prts  se
porter o le besoin le demanderait. Le chevalier de Levis arriv du
matin mme de sa personne, fut charg du commandement de l'aile droite,
ayant sous lui les Canadiens formant l'extrme droite sous les ordres de
M. de Raymond; M. de Bourlamarque eut le commandement de l'aile gauche.
Le gnral Montcalm se rserva celui du centre. Tel fut l'ordre de
bataille des Franais.

A midi et demi, les gardes avances rentrrent dans les lignes en
fusillant avec les troupes lgres anglaises. Un coup de canon tir du
fort, donna le signal aux troupes de border les ouvrages. L'ennemi
s'branlait.

Le gnral Abercromby forma son arme en quatre colonnes pour attaquer
sur tous les points  la fois, et les grenadiers et l'lite des soldats,
choisis pour composer la tte des colonnes, eurent ordre de s'lancer
contre les retranchemens la bayonnette au bout du fusil, et de ne tirer
que quand ils auraient saut dedans. En mme temps un certain nombre de
barges devait descendre la rivire  la Chute pour menacer le flanc
gauche des Franais. A l'heure les colonnes ennemies se mirent en
mouvement, entremles de troupes lgres parmi lesquelles il y avait
des Indiens, qui, couverts par les arbres, firent le feu le plus
meurtrier. Les colonnes sortirent du bois, descendirent dans la gorge en
avant des retranchemens, et s'avancrent avec une assurance et un ordre
admirable, les deux premires contre la gauche des Franais, la
troisime contre leur centre et la dernire contre leur droite en
suivant le pied du coteau dans le bas-fond o se trouvaient les
Canadiens. Le feu commena par la colonne de droite des assaillans, et
s'tendit graduellement d'une colonne  l'autre, jusqu' celle de
gauche, qui chercha  pntrer dans les retranchemens par le flanc droit
du corps du chevalier de Levis. Cet officier, voyant leur dessein,
ordonna aux Canadiens de faire une sortie, et d'attaquer en flanc cette
colonne compose de grenadiers et de montagnards cossais. Cette attaque
russit si bien, que le feu des Canadiens, joint  celui des deux
bataillons sur le cteau, obligea la colonne ennemie de se jeter sur
celle qui tait  sa droite, afin d'viter un double feu de flanc. Les
quatre colonnes, obliges de converger un peu en avanant, soit pour
protger leurs flancs, soit pour atteindre le point d'attaque, se
trouvrent runies en dbouchant sur les hauteurs. Dans le mme moment,
une trentaine de berges se prsentaient sur la rivire  la Chute pour
menacer la gauche des Franais. Quelques coups de canon tirs du fort,
qui en coulrent deux bas et quelques hommes envoys sur le rivage,
suffirent pour les mettre en fuite. Le gnrai Montcalm avait donn
ordre de laisser avancer les ennemis jusqu' 20 pas des retranchemens.
Cet ordre fut ponctuellement excut, et ce ne fut que lorsqu'elles
arrivrent  la distance indique, que la mousqueterie assaillit ces
masses compactes avec un effet si terrible qu'elles tressaillirent,
chancellrent et tombrent en dsordre. Elles se remirent aussitt
nanmoins, et revinrent  la charge; mais, oubliant leur consigne, elles
commencrent  tirer, et le feu devint d'une vivacit extrme sur toute
la ligne et se prolongea fort long-temps; mais aprs avoir fait les plus
grands efforts, les assaillans furent obligs de reculer une seconde
fois, laissant le terrain jonch de leurs cadavres. Aprs avoir, repris
haleine, ils reformrent leurs colonnes, et se prcipitrent de nouveau
contre les retranchemens avec furie; mais partout ils furent reus avec
la mme fermet et le feu le plus vif et le plus soutenu qu'on et
jamais vu. Le gnral franais s'exposait comme le dernier des soldats.
Du centre o il s'tait plac, il se portait partout pour donner ses
ordres, ou mener lui-mme des secours sur les points qui priclitaient.
Aprs avoir fait des efforts inous, les assaillans furent encore
repousss.

Etonn de plus en plus d'une rsistance si vigoureuse, le gnral
Abercromby, qui avait cru que rien n'oserait tenir devant lui avec les
forces accablantes qu'il avait  sa disposition, ne pouvait se persuader
qu'il chouerait devant un ennemi qui lui tait si infrieur en nombre,
et pensa que quelque ft leur courage, les Franais finiraient par se
lasser d'une rsistance qui ne ferait qu'empirer leur perte. Il rsolut
donc de continuer ses attaques avec la plus grande vigueur jusqu' ce
qu'il et triomph; et depuis une heure jusqu' cinq ses troupes
revinrent six fois  la charge, et chaque fois elles furent repousses
avec de grandes pertes. Les fragiles remparts qui protgeaient les
Franais prirent plusieurs fois en feu dans le cours de l'action. Les
colonnes des ennemis n'ayant pu russir dans les premires attaques
faites simultanment sur le centre et les deux ailes de leurs
adversaires, se joignirent pour faire des efforts communs; elles
assaillirent ainsi runies tantt la droite, tantt le centre, tantt la
gauche des retranchemens sans plus de succs. C'est contre la droite
qu'elles s'acharnrent le plus longtemps, et o le combat fut le plus
meurtrier. Les grenadiers et les montagnards cossais continurent; 
charger pendant trois heures sans se rebuter ni se rompre. Le rgiment
de montagnards surtout, command par lord John Murray, se couvrit de
gloire. Il formait la tte d'une colonne presqu'en face des Canadiens.
Son costume lger et pittoresque se distinguait entre tous les autres au
milieu de la flamme et de la fume. Ce corps perdit la moiti de ses
soldats et 25 officiers tus ou grivement blesss. Mais enfin cette
attaque fut repousse comme les autres, et les efforts des assaillans
chourent encore une fois devant l'intrpidit calme mais opinitre des
troupes franaises. Pendant ces diffrentes charges les Canadiens firent
plusieurs sorties pour prendre l'ennemi en flanc, dans lesquelles ils
montrrent beaucoup de zle et de courage, et firent des prisonniers.

A cinq heures et demie le gnral Abercromby, n'osant plus conserver
d'esprance, fit retirer toutes ses colonnes dans le bois qu'il y avait
derrire lui, et qu'il fit border de tirailleurs, afin de leur laisser
prendre haleine, voulant faire une dernire tentative avant de se
retirer tout--fait. Une heure aprs elles en sortirent de nouveau et
commencrent une attaque gnrale sur tous les points  la fois de la
ligne franaise. Toutes les troupes y prirent part, mais elles furent
reues avec la mme fermet qu'auparavant; et aprs des efforts
inutiles, elles durent abandonner dfinitivement la victoire  leurs
adversaires. Le gnral Abercromby donna l'ordre alors de la retraite,
se couvrant d'une nue de tirailleurs dont le feu avec celui des
Canadiens qui sortirent  sa poursuite, se prolongea jusqu' la'nuit.
Les troupes franaises taient puises de fatigues, mais pleines de
joie, parce qu'elles sentaient qu'elles avaient fait leur devoir. Le
gnral Montcalm, accompagn du chevalier de Levis et de son tat-major,
en parcourut les rangs, et les remercia au nom du roi de la conduite
qu'elles avaient tenue dans cette importante journe, l'une des plus
mmorables dans les fastes de la valeur franaise. Ne pouvant croire
cependant  la retraite dfinitive des Anglais, et s'attendant  un
nouveau combat pour le lendemain, il donna ses ordres et fit ses
prparatifs en consquence. Les troupes passrent la nuit dans leurs
positions; elles nettoyrent leurs armes, et ds que le jour parut se
mirent  perfectionner les retranchemens qu'elles renforcrent de deux
batteries, l'une  droite de 4 pices de canon et l'autre  gauche de 6.
Ne voyant point paratre d'ennemis, le gnral Montcalm envoya  la
dcouverte des dtachemens, qui s'avancrent jusqu' quelque distance de
la Chute, et brlrent un retranchement que les Anglais avaient commenc
 y lever et qu'ils avaient abandonn. Le lendemain, 10, le chevalier
de Levis poussa jusqu'au pied du lac St.-Sacrement avec les grenadiers,
des volontaires et des Canadiens; il ne trouva que des marques de la
fuite prcipite d'Abercromby. Dans la nuit mme qui suivit la bataille,
l'arme anglaise continuant son mouvement rtrograde, s'tait mise en
marche pour regagner le lac, et ce mouvement tait devenu une vritable
fuite. Elle avait abandonn sur les chemins ses outils, une partie de
ses bagages et un grand nombre de blesss, qui furent ramasss par le
chevalier de Levis, et elle s'tait rembarque  la hte le lendemain au
point du jour, aprs avoir jet ses vivres  l'eau.

Telle fut la bataille de Carillon, o 3,600 hommes avaient lutt
victorieusement pendant plus de six heures contre 15,000, et dont le
gain accrut singulirement la rputation du gnral Montcalm, que la
victoire s'tait plu  couronner depuis qu'il tait en Amrique, et
augmenta encore sa popularit parmi les soldats. L'on n'avait perdu que
337 hommes dont 37 officiers, au nombre desquels se trouvaient M. de
Bourlamarque dangereusement bless  l'paule, et M. de Bougainville,
promu rcemment au grade d'aide-marchal des logis. Le chevalier de
Levis reut plusieurs balles dans ses habits et son chapeau. Les pertes
des Anglais furent considrables. Ils avourent eux-mmes 2,000 hommes
tus et blesss dont 126 officiers; toutes les correspondances
franaises les portent de 4  5 mille.

Le gnral Abercromby remonta le lac St.-Sacrement avec autant de
prcipitation qu'il en avait mis pour l'atteindre de Carillon, et en
arrivant  la tte de ce lac, il se retrancha fortement dans le camp
qu'il avait occup avant cette courte campagne, crivant en mme temps
au gnral Amherst  Louisbourg pour lut ordonner de venir le rejoindre
sans dlai. Celui-ci, qui ne fut de retour  Boston que le 13 septembre,
se mit en marche pour Albany avec 4,500 hommes. Mais la saison tait
dj trop avance pour faire une nouvelle tentative cette anne, si
toutefois on en avait le projet, et l'invasion du Canada fut ajourne 
une autre campagne. Au reste le passage de Carillon aurait t encore
plus difficile  forcer que la premire fois, parce que les
retranchemens qui ne consistaient qu'en arbres renverss le 8 juillet,
avaient t refaits depuis en terre et flanqus de redoutes couvertes de
canons. Des bandes canadiennes et sauvages battaient la campagne, et
tenaient le gnral Montcalm au courant de tout ce qui se passait dans
l'arme anglaise, dont elles allaient attaquer les dtachemens et les
convois jusque sous les murs du fort douard, dans le voisinage duquel
M. de St.-Luc en prit un de 150 voitures.

Cependant la grande supriorit numrique des ennemis faisait que leurs
pertes taient  peine sensibles et qu'ils se relevaient plus forts et
plus redoutables aprs chaque dfaite, tandis que celles des Franais
les affaiblissaient rellement, et que chaque victoire diminuait leurs
moyens de rsistance et les chances d'un succs dfinitif.

Aussi le gnral Abercromby apprenant que son mouvement sur Carillon
avait fait contremander l'ordre donn au chevalier de Levis de se porter
 Oswgo, et que le fort Frontenac, entrept de la marine franaise sur
le lac Ontario, se trouvait presqu'abandonn, ce gnral ordonna au
colonel Bradstreet de prendre 3,000 hommes et 11 bouches  feu, et de
tcher de surprendre ce poste important, qui ne s'attendait point dans
le moment  une pareille attaque. Cet officier partit sans bruit du camp
anglais, descendit la rivire Oswgo, traversa le lac Ontario, au pied,
et parut soudainement devant la place le 25 aot. Elle n'tait garde
que par 70 hommes sous les ordres de M. de Noyan, qui osa se dfendre
dans ce mauvais poste, et attendre que les bombes fissent voler le fort
en clats pour se rendre. Outre beaucoup de canons, de petites armes et
une grande quantit de vivres et de marchandises, les vainqueurs
trouvrent  l'ancre dans le port neuf barques armes, reste des
trophes de la conqute d'Oswgo. Aprs avoir charg tout ce qu'ils
purent emporter sur leurs vaisseaux, ils renvoyrent la garnison sur
parole, brlrent les ouvrages et les barques,  l'exception de deux et
reprirent le chemin de leur pays o ils rtablirent l'ancien fort de
Bull.

Cette expdition, excute avec autant de bonheur que d'habilet, fit le
plus grand honneur au colonel Bradstreet, et jeta un moment le Canada
dans une grande inquitude pour la sret de la partie suprieure du
pays; et le commandement du lac Ontario, que les Franais croyaient
avoir perdu avec l'escadrille de Frontenac. La possession de ce point
paraissait si importante, que M. de Vaudreuil,  la premire nouvelle de
l'apparition du colonel Bradstreet, fit battre la gnrale et chargea le
major de Montral, M. Duplessis, de prendre 1,500 Canadiens, qui
laissrent l leurs rcoltes, et tous les sauvages qu'il pourrait
rassembler, et d'aller  marches forces  son secours; mais cet
officier apprit en chemin,  la Prsentation, que le poste dont l'on
redoutait tant la perte, venait de capituler. Il crut devoir attendre
alors de nouveaux ordres du gouverneur, qui lui fit dtacher 600 hommes
pour renforcer la garnison de Niagara, et manda le gnral Montcalm 
Montral, afin de dlibrer sur ce qu'il y avait  faire dans les
circonstances pnibles dans lesquelles la chute de Louisbourg que l'on
venait d'apprendre, et la destruction de Frontenac, mettaient le pays.
Il fut rsolu par ces deux chefs de rtablir ce dernier fort, de
reprendre Niagara s'il tait tomb au pouvoir de l'ennemi, comme on le
craignait, n'tant gard que par quelques hommes, et d'attaquer Oswgo
si les Anglais cherchaient  en relever les fortifications. Le chevalier
de Levis fut dsign pour commander cette partie des frontires et M. de
Pont-Leroy, ingnieur, pour relever les murs de Frontenac, dont la
saison fora d'ajourner les travaux  l'anne suivante.

Si la force du nombre assurait ainsi aux ennemis les avantages de la
campagne dans la partie de la Nouvelle-France qui tait la plus voisine
de la mer, il en tait de mme dans la valle de l'Ohio, o les succs
des Franais furent insuffisans pour suppler  leur faiblesse. Comme on
l'a dj dit, c'est le gnral Forbes qui devait diriger les oprations
des Anglais sur cette frontire. Son arme compose de rguliers sous le
colonel Bouquet et de milices virginiennes sous le colonel Washington se
runit au nombre de 6,000 hommes, aprs bien des dlais,  Raystown  30
lieues du fort Duquesne, qu'elle devait attaquer. Mais le triste
souvenir de la dfaite du gnral Braddock, tout, frais, encore dans la
mmoire, fit choisir une route nouvelle, pour traverser les montagnes. A
la, mi-septembre cette arme n'tait encore qu' Loyal-Hanna, o elle
leva un fort,  45 milles du poste franais. Avant de se remettre en
chemin, le gnral Forbes jugea  propos de dtacher de son arme 800
soldats sous les ordres du major Grant, pour aller reconnatre, ce
poste. Cet officier parvint, par une marche fort secrte,  un quart de
lieue du fort Duquesne sans tre dcouvert. Son intention tait
d'attaquer dans la nuit les Indiens qui se tenaient ordinairement camps
autour de la place; mais les feux allums devant leurs cabanes, qui,
devaient lui indiquer leur vritable position taient teints lorsqu'il
arriva, et il dut se retirer au point du jour sur la crte d'une
montagne voisine o il fut aperu par les Franais avec surprise. M. de
Ligneris, successeur de M. Dumas, assembla aussitt les Canadiens et les
troupes de la colonie au nombre de 7  800, et les mit sous les ordres
de M. Aubry, qui marcha droit aux ennemis dans la montagne, les attaqua
brusquement et les rejeta en bas dans la plaine fort en dsordre. Les
sauvages qui s'taient retirs d'abord, au-del de la rivire pour ne
pas tre surpris, en voyant les Anglais repousss, revinrent sur leurs
pas et se runirent aux Canadiens. La droute des ennemis devint alors
complte; ils furent disperss et perdirent 300 hommes tus ou blesss,
et cent et quelques prisonniers, au nombre desquels se trouvrent vingt
officiers y compris le major Grant lui-mme.

La nouvelle de ce dsastre trouva le gnral Forbes  Loyal-Hanna, d'o
il n'avait pas boug. On tait en novembre; la saison des geles tait
venue, et la neige commenait  blanchir la cime des collines. Il fut
dcid dans un conseil de guerre de remettre l'attaque du fort Duquesne
 l'anne suivante. Malheureusement des prisonniers rvlrent sur ces
entrefaites la situation des Franais. Les sauvages allis avaient
repris le chemin de leurs bourgades, et les secours venus des postes du
Dtroit et des Illinois, comptant les ennemis en pleine retraite,
s'taient retirs, de sorte qu'il restait  peine 500 hommes dans ce
poste important. A cette nouvelle on changea d'avis dans l'arme
anglaise; le gnral Forbes, laissant derrire lui ses tentes et ses
gros bagages, s'avana  marches forces vers la place avec toutes ses
troupes. M. de Ligneris, hors d'tat de se dfendre contre des forces
aussi suprieures, et n'attendant plus aucun secours, embarqua son
artillerie sur l'Ohio pour les Illinois, brla le for et se retira avec
sa garnison dans celui de Machault du ct d lac Eri. Le gnral
Forbes ne trouva plus en arrivant que l'emplacement sur lequel avait
exist ce fort si fameux et qui avait tant offusqu l'Angleterre. Il
voulut nanmoins en changer le nom, et en l'honneur du ministre, M.
Pitt, il donna  cet amas de cendre celui de Pittsburgh, qu'il a
conserv, mais qui est devenu aujourd'hui celui d'une ville belle, riche
et florissante.

Partout, maintenant la saison du repos tait arrive, et les troupes des
deux cts des frontires avaient pris ou s'en allaient prendre leurs
quartiers d'hiver. Les deux armes opposantes sur le lac St.-Sacrement,
aprs avoir reu l'une et l'autre des renforts que leur inactivit
rendit inutiles, s'taient aussi mises en chemin pour leurs
cantonnemens, celle du gnral Abercromby, aprs avoir incendi les
barraques et les retranchemens qu'elle avait levs  la tte du lac
St.-Sacrement.

L'avantage des oprations de cette campagne, la cinquime depuis le
commencement des hostilits, resta aux Anglais, en Amrique; ils se
trouvrent matres dans l'automne de Louisbourg et de l'le St.-Jean;
ils avaient brl les ctes de Gasp et pris pied sur la rive
septentrionale de la baie de Fondy; ils avaient dtruit le fort
Frontenac et forc enfin les Franais d'abandonner avec le fort Duquesne
cette verdoyante et dlicieuse valle de l'Ohio, aux eaux de laquelle
ils s'taient plu  donner le nom de Belle-Rivire. Mais on peut dire
que la gloire des armes appartenait  la France. Partout ses soldats
avaient eu  lutter contre des forces trs suprieures; suprieures de
plus de trois contre un  Louisbourg, de prs de cinq contre un 
Carillon! Jamais ils ne s'taient battus avec plus de dvoment et plus
d'intrpidit. Si les chefs commirent quelquefois des fautes, on doit
dire qu'elles ne changrent rien  un dnouement devenu invitable, et
dont l'histoire doit laisser peser la responsabilit sur la caducit du
gouvernement de la mtropole. Le Canada, abandonn  la double attaque
de la famine et de l'pe, ne pouvait rsister toujours si celle-ci ne
faisait face elle-mme  l'Angleterre sur les mers, qui apportaient
chaque anne des armes entires  nos adversaires dj beaucoup trop
puissans.

Dans les autres parties du monde, la France avait t plus heureuse.
Dans les Indes, ses flottes s'taient empar de Gondeloue, o dix
frgates anglaises avaient t brles; elles avaient pris le fort David
sur la cte de Pondichri et Divicot. Aprs avoir chou devant Raga,
elles avaient enlev Arcate, capitale de la Nababie. Mais des combats
navals livrs  l'amiral Pocock, taient rests indcis. En Europe,
quoique ses succs eussent t mls de revers, sa position n'tait pas
pire. Ses victoires balanaient ses dfaites en Allemagne, et le duc
d'Aiguillon, ayant rejoint les Anglais qui tentaient depuis quelque
temps des dbarquemens en France, avait ananti leur arrire-garde 
St.-Cast. Tant d'efforts cependant pour soutenir, la guerre sur terre et
sur mer dans toutes les parties du globe, avaient achev d'puiser le
trsor. Pitt le savait, et il redoublait d'nergie pour dtruire ou
paralyser compltement les forces des Franais dans le Nouveau-Monde.
Les embarras des finances et l'aspect de l'avenir amenrent un nouveau
changement de ministre  Paris. M. Berryer remplaa M. de Moras au
bureau de la marine et des colonies; le marchal de Belle-Isle, le
marquis de Paulmy au bureau de la guerre; et le duc de Choiseul, le
cardinal de Bernis,  celui des affaires trangres. Ce changement
annona le triomphe du parti de la guerre  la cour. Mais les affaires
militaires n'en russirent pas mieux; au contraire, l'on va voir les
dsastres s'accrotre de jour en jour. Quant au Canada le nouveau
ministre parut lui tre moins favorable que l'ancien, et si le gnral
Montcalm et un ami dans le marchal de Belle-Isle, M. Bigot eut un
censeur svre dans M. Berryer, qui parut s'occuper davantage du soin
d'apurer les comptes de l'intendant, que d'envoyer les secours de tous
genres dont ce pays avait besoin.

En effet, les soldats et les vivres manquaient toujours. Une partie de
la population ayant t arrache  l'agriculture pour les besoins de la
guerre, la terre tait reste sans laboureurs; ce qui ncessitait des
importations de crales encore plus considrables que dans les annes
prcdentes. D'un autre ct les hostilits sur mer rendaient les
importations plus difficiles, et il fallait mnager le temps des
cultivateurs et rgler les oprations militaires de manire  pouvoir en
laisser libre le plus grand nombre possible pour le temps des semailles
et de la moisson: ainsi la guerre et la culture s'entrenuisaient, et
toutes deux marchaient ensemble vers une ruine commune.

Ds le mois d'octobre le gouverneur et l'intendant avaient crit au
ministre pour l'avertir que le projet des ennemis tait d'assiger
Qubec l'anne suivante avec une arme formidable; et que d'aprs les
progrs qu'ils avaient faits dans la campagne actuelle, si le Canada ne
recevait point de secours, attaqu de toutes parts, il ne pourrait
manquer de succomber; que l'on n'avait que 10,000 hommes  opposer aux
forces nombreuses des Anglais, parce qu'il fallait en rserver 4,000
pour les transports et laisser des soldats et des Canadiens dans les
garnisons des forts du lac Eri ainsi que dans ceux de Niagara,
Frontenac et de la Prsentation. Il ne faut pas compter sur les
habitans, disaient-ils, ils sont extnus par les marches continuelles.
Ce sont eux qui font toutes les dcouvertes de l'arme. Leurs terres ne
sont point cultives  moiti. Leurs maisons tombent en ruine. Ils sont
toujours en campagne, abandonnant et femmes et enfans, qui pour
l'ordinaire sont sans pain.... Il n'y aura point de culture cette anne
faute de cultivateurs. Ils ajoutaient que l'on serait forc de
distribuer aux pauvres  bas prix du boeuf ou du cheval. Les demandes du
munitionnaire en France en comestibles seuls devaient occuper 35 navires
de 3  400 tonneaux.

Toutes les correspondances confirmaient ce triste et trop fidle tableau
de la colonie trac par le gouverneur et l'intendant. M. de Bougainville
s'embarqua  Qubec pour la France, afin d'engager la cour  faire un
grand effort pour pargner au pays le sort qui le menaait; et le
commissaire des guerres, M. Doreil, qui repassait aussi en Europe, fut
charg d'appuyer les reprsentations de Bougainville.

Des sollicitations si pressantes devaient rester sans rsultat. Dans
leur impuissance de secourir une si noble contre qu'ils allaient
perdre, les ministres, le coeur rempli de douloureux regrets,
clattrent en reproches amers contre l'intendant sur les dpenses
excessives du Canada, qu'ils attribuaient  sa ngligence, comme pour se
justifier eux-mmes aux yeux de la France de la situation malheureuse o
elle se trouvait. Berryer crivait  ce fonctionnaire le 19 janvier
(1759) que la fortune de ceux qui avaient suivi ses ordres, rendait son
administration suspecte. Dans une autre dpche (29 aot), ce ministre,
inform que le tirage des lettres de change allait monter pour 1759 de
31  33 millions, observait que les dpenses taient faites sans ordre,
souvent sans ncessit, toujours sans conomie, et terminait par ces
mots: On vous attribue directement d'avoir gn le commerce dans le
libre approvisionnement de la colonie; le munitionnaire gnral s'est
rendu matre de tout, et donne  tout le prix qu'il veut; vous avez
vous-mme fait acheter pour le compte du roi, de la seconde et troisime
main, ce que vous auriez pu vous procurer de la premire  moiti
meilleur march; vous avez fait la fortune des personnes qui ont des
relations avec vous par les intrts que vous avez fait prendre dans ces
achats ou dans d'autres entreprises; vous tenez l'tat le plus splendide
et le plus grand jeu au milieu de la misre, publique.... Je vous prie
de faire de trs srieuses rflexions sur la faon dont l'administration
qui vous est confie a t conduite jusqu' prsent. _C'est plus
important que peut-tre vous ne le pensez._

Cette dpche foudroyante et qui semblait mettre  nu les spculations
secrtes de l'intendant, le trouva impassible en apparence; mais il fut
intrieurement pntr  la fois de douleur, de crainte et
d'humiliation. Une seconde dpche rptait les mmes reproches et
comportait des menaces encore plus explicites et plus directes. C'tait
tout ce qui pouvait tre fait pour le moment; les vnemens se
pressaient avec trop de rapidit pour permettre de porter remde  des
abus, dont la cause, soigneusement cache, exigeait une investigation
attentive et minutieuse.

Les obstacles et les malheurs aigrissent le caractre des hommes fiers,
et excitent souvent leurs plus mauvaises passions. La division entre le
gouverneur et le gnral Montcalm,  laquelle l'on a fait allusion dj,
prit un caractre plus grave aprs la bataille de Carillon; et il parat
qu' la cour, o aboutissaient les accusations et les rcriminations,
l'on crut alors s'appercevoir que cette malheureuse affaire dgnrait
en intrigue, dont M. Doreil tait comme l'agent actif et le directeur
secret, et le gouverneur devait tre la victime. La rentre de M. Doreil
en France ne fut peut-tre pas entirement trangre  cette mene.

Le gnral Montcalm et ses partisans accusaient M. de Vaudreuil d'avoir
expos l'arme  une complte destruction par son imprvoyance, en la
dispersant sur le lac Ontario et au pied du lac St.-Sacrement, et en
n'appelant pas les Canadiens et les tribus sauvages sous les armes, afin
d'tre prts  se porter sur les points qui pourraient tre menacs. Il
est bon d'observer qu'avant le 8 juillet leurs correspondances taient
trs circonspectes, contenaient peu de suggestions, n'exprimaient que
des doutes, et que Montcalm lui-mme croyait l'ennemi si peu prpar 
entrer en campagne, qu'il mit six jours  se rendre de Montral 
Carillon. Aprs la bataille, ce gnral crivit au ministre que les
mesures du gouverneur l'avaient expos sans forces suffisantes aux coups
de l'ennemi; mais puisque la victoire avait rpar cette faute, ce qui
le flattait le plus, disait-il, c'est que les troupes rgulires n'en
partageaient la gloire avec personne, observation peu gnreuse
qu'expliquent du reste les jalousies que nous avons signales dj
plusieurs fois. Aprs avoir sollicit les grces que mritait une arme
qui s'tait couverte de gloire, il ajoutait: Pour moi, je ne vous en
demande d'autre que de me faire accorder par le roi mon retour, ma sant
s'use, ma bourse s'puise. Je devrai  la fin de l'anne dix mille cus
au trsorier de la colonie, et plus que tout encore, les dsagrmens,
les contradictions que j'prouve, l'impossibilit o je suis de faire le
bien et d'empcher le mal, me dterminent de supplier avec instance sa
majest de m'accorder cette grce, la seule que j'ambitionne. Doreil,
son confident, qui ne se croyait pas tenu d'observer la mme rserve,
critiquait depuis longtemps, avec une extrme vivacit, tous les actes
de l'administration. Depuis le dernier succs surtout, il ne mettait
plus de mesure dans ses attaques: La ngligence, l'ignorance, la
lenteur et l'opinitret du gouverneur, disait-il, ont pens perdre la
colonie... l'ineptie, l'intrigue, le mensonge, l'avidit, la feront sans
doute prir. Et comme la commune renomme attribuait aux Canadiens une
grande part dans les victoires obtenues dans le cours de la guerre, et
que le roi pouvait croire au dvouement de ce peuple, il informait le
ministre que te gnral Montcalm lui avait crit confidentiellement que
les Canadiens qu'il y avait  la bataille de Carillon s'taient conduits
fort mdiocrement de mme que les troupes de la colonie, quoiqu'il et
dit le contraire dans le rapport officiel transmis  Paris. Aprs
plusieurs lettres crites dans les mmes termes de blme et de censure,
M. Doreil, croyant avoir bien dispos les ministres  son dessein, les
invita enfin dans une dernire dpche plus violente encore que les
autres,  changer le gouverneur, et  choisir le gnral Montcalm pour
le remplacer. Si la guerre doit durer encore ou non, disait-il, si l'on
veut sauver ou tablir le Canada solidement, que sa majest lui en
confie le gouvernement. Il possde la science politique, comme les
talens militaires. Homme de cabinet comme de dtails, il est grand
travailleur, juste, dsintress jusqu'au scrupule, clairvoyant, actif,
et n'a en vue que le bien; en un mot, il est homme vertueux et
universel.... Quand M. de Vaudreuil, ajoutait-il, aurait de pareils
talens en partage, _il aurait toujours un dfaut originel, il est
Canadien._

Toute ces intrigues, qui n'taient pas assez secrtes pour qu'il n'en
transpirt pas quelque chose, mme dans le public, parvenaient  la
connaissance du gouverneur. Dj les officiers et les soldats de l'arme
attaquaient, critiquaient tout haut sa conduite dans leurs propos, et
lui attribuaient la dtresse et les malheurs dont ils taient les
victimes. Il voulut mettre un terme  un tat de chose qui pouvait avoir
des suites les plus lcheuses; mais il n'chappa point lui-mme  la
passion qui animait ses ennemis. Dans une lettre pleine de
rcriminations qu'il adressa aux ministres, il demanda le rappel du
gnral Montcalm, qu'il dclara n'avoir pas les qualits qu'il faut pour
la guerre du Canada, beaucoup de douceur et de patience tant ncessaire
pour commander les Canadiens et les sauvages, et il dsigna le chevalier
de Levis pour succder dans le commandement des troupes.

Ces malheureuses querelles embarrassrent beaucoup les ministres. Une
note fut dresse et soumise au conseil d'tat pour rappeler Montcalm,
comme il le demandait lui-mme, avec le titre de lieutenant-gnral, et
le remplacer par le chevalier de Levis avec le grade de marchal de
camp. Mais le roi, aprs rflexion, n'approuva point cet arrangement, et
les choses restrent comme elles taient. L'on peut peut-tre dire qu'il
serait dangereux, d'une part, d'ter  ce pays un gnral aim du soldat
et qui avait toujours t victorieux; et, de l'autre, de changer un
gouverneur qui avait obtenu des Canadiens tous les sacrifices de sang et
d'argent que l'on pouvait attendre du peuple le plus dvou, sans qu'ils
eussent fait entendre seulement un murmure. Des dpches conciliantes
furent adresses au gouverneur et au gnral,  qui les ministres, au
nom du roi, recommandrent instamment l'union et la concorde, chose
d'une absolue ncessit dans les circonstances o l'on se trouvait. Et
dans le printemps M. de Bougainville arriva  Qubec avec ses mains
pleines de rcompenses. M. de Vaudreuil tait nomm grand'croix de
l'ordre de St. Louis; M. de Montcalm commandeur du mme ordre et
lieutenant-gnral; M. de Levis marchal de camp; Bourlamarque et de
Snezergues, brigadiers; Bougainville colonel, et Dumas, major-gnral
et inspecteur des troupes de la marine. Des croix et des avancemens
taient aussi accords  beaucoup d'officiers de grades infrieurs. Ces
rcompenses, surtout les pressantes recommandations des ministres
rapprochrent les deux chefs sans les rconcilier.

Quant aux secours  attendre de la mtropole, le ministre de la guerre,
 qui M. de Montcalm avait mand qu' moins d'un bonheur inattendu d'une
grande diversion sur les colonies anglaises par mer, ou de grandes
fautes de la part des ennemis, le Canada serait pris dans la campagne de
59 et srement dans la suivante, les Anglais ayant 60,000 hommes et les
Franais au plus de 10  11 mille, ce ministre l'informa qu'il ne devait
pas esprer de troupes de renfort;[18] et en effet, 600 recrues, 2
frgates et 12  15 navires du commerce appartenant la plupart au
munitionnaire avec des marchandises et des vivres, furent tout ce qui
entra dans le port de Qubec avant l'apparition de la flotte ennemie.
Quoique par cette conduite de la France, les Canadiens pussent se croire
dlis de la fidlit qu'ils lui devaient, puisqu'elle reconnaissait
elle-mme la supriorit absolue de l'ennemi en Amrique, pas un
cependant ne parla de rendre les armes; ils avaient encore du sang 
verser et des sacrifices  faire pour cette ancienne patrie d'o
sortaient leurs pres, et s'il y et des paroles de dcouragement, elles
partirent plutt des rangs de l'arme rgulire que de ceux des colons.

[Note 18: Je suis bien fch d'avoir  vous mander que vous ne devez
point esprer de recevoir de troupes de renfort. Outre qu'elles
augmenteraient la disette des vivres que vous n'avez que trop prouve
jusqu' prsent, il serait fort  craindre qu'elles ne fussent
interceptes par les Anglais dans le passage; et comme le roi ne
pourrait jamais vous envoyer des secours proportionns aux forces que
les Anglais sont en tat de vous opposer, les efforts que l'on ferait
ici pour vous en procurer n'auraient d'autre effet que d'exciter le
ministre de Londres;  en faire de plus considrables pour conserver la
supriorit qu'il s'est acquise dans cette partie du continent. _Lettre
du 19 fvrier 1759._]

Le gouvernement britannique, de son ct n'ignorait point  quel tat de
dtresse le Canada tait rduit. Ce fut un motif de plus pour lui de
redoubler de vigueur. Il demanda et obtint des communes tout ce qui
tait ncessaire, hommes, argent et vaisseaux, pour mener  bonne fin
l'entreprise glorieuse qu'il avait commence. Si les progrs faits
jusque l taient peu brillans, du moins ils taient solides; le chemin
de Qubec tait fray, de mme que celui de Niagara et du Canada
occidental. Les diverses tribus de ces contres, voulant prvenir le
moment de la chute de la puissance franaise dans cette partie du
Nouveau-Monde, et s'assurer de l'amiti de la Grande-Bretagne avant
qu'il ft trop tard, avaient sign avec elle un trait de paix dans le
mois d'octobre prcdent,  Easton, o s'taient exprs rendus sir
William Johnson et plusieurs gouverneurs accompagns d'un grand nombre
des personnes les plus marquantes des provinces anglaises. Ainsi se
brisait chaque jour cet admirable systme des alliances indiennes
commenc par Champlain et organis par Talon et Frontenac. Le trait
d'Easton prpara la voie, suivant Smollett, aux oprations militaires
qui furent projetes contre le Canada pour la clbre campagne de 59.

Comme l'anne prcdente, l'Angleterre persista dans son plan d'envahir
le Canada  la fois par le centre et par les deux extrmits.
L'immensit de ses forces l'obligeait, du reste,  les diviser ainsi;
car, runies, elles se seraient nui et une partie serait reste inutile.
Louisbourg tant pris, Qubec tait la seconde ville qu'il fallait
attaquer du ct de la mer, et sous les murs de laquelle les trois
armes envahissantes devaient se runir pour enlever de vive force ce
dernier boulevard des Franais dans le continent. Le gnral Amherst, 
qui la chambre des communes avait vot des remercmens en mme temps
qu' l'amiral Boscawen, pour la conqute de Louisbourg, fut choisi pour
commander en chef l'arme anglaise  la place du gnral Abercromby
rappel aprs la bataille de Carillon. Un corps d'environ dix mille
hommes de troupes de dbarquement sous les ordres du gnral Wolfe qui
s'tait distingu, comme on l'a vu, au au sige de Louisbourg par son
activit et par son audace, fut charg de remonter le St.-Laurent et
d'assiger Qubec; un autre de douze mille hommes, command par le
gnral en chef lui-mme, devait tenter pour la troisime fois le
passage du lac Champlain, descendre la rivire Richelieu et le
St.-Laurent, et se runir  celle du gnral Wolfe. Le gnral Prideaux
avec un troisime corps, compos de troupes rgulires et provinciales,
et de plusieurs milliers d'Indiens sous les ordres de sir William
Johnson, tait charg de prendre Niagara, descendre le lac Ontario,
enlever, chemin faisant, Montral, et enfin venir se joindre aussi aux
deux armes dj rendues sous les murailles de la capitale canadienne.
Un quatrime corps moins considrable devait, sous les ordres du colonel
Stanwix, battre la campagne, enlever les petits forts et purger
d'ennemis les rives du lac Ontario. Outre ces forces, qui composaient un
total de plus de 30,000 hommes avec des parcs formidables d'artillerie
et de toutes sortes de machines de guerre, les amiraux Sounders, Durell
et Holmes firent voile d'Angleterre avec une escadre de 20 vaisseaux de
ligne, 10 frgates, 18 autres btimens plus petits, lesquels furent
joints par un grand nombre d'autres, pour transporter l'arme du gnral
Wolfe de Louisbourg  Qubec et couvrir le sige de cette ville du ct
de la mer: cette flotte n'avait pas moins de 18,000 hommes d'quipages
et soldats de marine. Si,  cela, l'on ajoute encore les troupes
destines  la garde des colonies anglaises elles-mmes et qui taient
considrables, on voit que l'estimation des forces de l'ennemi, faite
par le gnral Montcalm, n'tait pas loin de la vrit, et que la
conqute du Canada avait occasionn  ses envahisseurs l'armement de
trois fois plus d'hommes qu'il comptait lui-mme dans son sein de
soldats et d'habitans capables de porter les armes,[19] fait qui
tmoigne de la crainte que ces braves, si faibles en nombre, avaient
inspire  leurs ennemis.

En vue de ces immenses prparatifs, l'on fit faire dans l'hiver le
dnombrement des hommes capables de servir; il s'en trouva 15,000[20] de
l'ge de 16  60 ans. Les troupes rgulires montrent seulement  5,300
hommes aprs l'arrive des 600 recrues dont nous avons parl plus
haut.[21] On sait que depuis l'origine de la colonie toute la population
tait arme en Canada. Le 20 mai le gouverneur adressa une circulaire 
tous les capitaines de milice pour leur enjoindre de tenir leurs
compagnies prtes  marcher au premier ordre, chaque homme portant des
vivres pour six jours. Ds le mois d'avril le peuple avait t prvenu
de l'orage qui allait fondre sur lui, et des prires publiques avaient
t ordonnes dans toutes les glises du pays o les habitans se
portrent en foule comme ils allaient bientt se porter au combat.

[Note: 19 Les journaux des colonies anglaises portaient leurs forces de
terre  60,000 hommes. L'Angleterre a actuellement plus de troupes en
mouvement dans ce continent que le Canada ne contient d'habitans, en
comprenant les vieillards, les femmes et les enfans. Quel moyen de
pouvoir rsister  cette multitude.--_Lettre de M. Doreil, commissaire
des guerres, au ministre._]

[Note 20:

Gouvernement de Qubec............ 7,511

               Trois-Rivires.... 1,313

               Montral.......... 6,405
                                  ______
                                  15,229 hommes.]

[Note 21:

8 bataillons de ligne                      3,200

2   "  de la marine et des colonies        1,500

Recrues                                      600
                                           _____
                                           5,300 hommes]

Ds le petit printemps le capitaine Pouchot partit pour Niagara avec
environ 300 hommes de renfort, rguliers et Canadiens, et l'ordre de
rparer les ouvrages de ce fort, de s'y dfendre s'il tait attaqu, et
s'il ne l'tait pas, de soutenir les postes du voisinage de l'Ohio, d'y
prendre l'offensive mme s'il se prsentait une occasion favorable de le
faire avec succs. Quelques barques avaient t construites dans l'hiver
 la Prsentation pour aller relever les ruines du fort Frontenac et
reprendre la supriorit sur le lac Ontario. M. de Corbire fut choisi
pour remplir cette double mission. De petits btimens avaient t
construits aussi au pied du lac Champlain, afin de protger les
communications avec St.-Frdric et Carillon, et, dans tous les cas,
d'aider  la dfense du fort St.-Jean. Environ 2,600 hommes furent
chelonns ds que la saison le permit sur cette frontire depuis
Chambly jusqu'au pied du lac St.-Sacrement, sous les ordres du brigadier
Bourlamarque. Il devait faire travailler aux retranchement de Carillon
qui n'taient pas encore finis; mais les nouvelles apportes par le
colonel Bougainville ayant fait supposer que Qubec tait le point le
plus menac, l'ordre lui fut transmis, si l'ennemi se prsentait en
force, d'abandonner les positions de Carillon et de St.-Frdric, aprs
en avoir fait sauter les fortifications, et de se replier sur l'le aux
Noix. Le chevalier de la Corne, charg de tenir la campagne au pied du
lac Ontario avec 1,200 hommes, devait aussi, lui, s'il tait forc, se
retirer  la tte des rapides du St.-Laurent au-dessous de la
Prsentation, et l faire ferme contenance. Ces prcautions prises, le
surplus des troupes resta dans ses quartiers, se tenant prt  marcher
au premier ordre. Le gouverneur et les gnraux Montcalm et de Levis,
rsolurent ensuite d'attendre  Montral que l'ennemi se mt en
campagne, pour voir o il faudrait se porter; car sa supriorit forait
les Franais  recevoir la loi de lui pour leurs mouvemens. Le gnral
Montcalm souffrait de cette inaction, et il trouvait les dispositions
pour la dfense de Qubec trop tardives; mais M. de Vaudreuil, portant
les yeux sur tous les points menacs, n'osait se dcider encore,
d'autant plus que toutes les armes anglaises devaient agir
simultanment; et il attendit qu'elles s'branlassent pour marcher  la
premire qui paratrait.




                                LIVRE X.




                              CHAPITRE I.


          VICTOIRE DE MONTMORENCY ET PREMIRE BATAILLE D'ABRAHAM.
                          REDDITION DE QUBEC.

                                1759.


Invasion du Canada.--Moyens dfensifs qu'on adopte.--L'arme franaise
se retranche  Beauport, en face de Qubec.--Arrive de la flotte
ennemie.--Les troupes anglaises dbarquent  l'le d'Orlans.--Manifeste
du gnral Wolfe aux Canadiens.--Ce gnral, jugeant trop hasardeux
d'attaquer le camp franais, dcide de bombarder la capitale et de
ravager les campagnes.--La ville est incendie.--Attaque des lignes
franaises  Montmorency.--Wolfe repouss, rentre accabl dans son camp
et tombe malade.--Il tente vainement de se mettre en communication avec
le gnral Amherst sur le lac Champlain.--Les autres gnraux lui
suggrent de s'emparer des hauteurs d'Abraham par surprise afin de
forcer les Franais  sortir de leur camp.--Le gnral Montcalm envoie
des troupes pour garder la rive gauche du St.-Laurent depuis Qubec
jusqu' Jacques Cartier.--Grand nombre de Canadiens, croyant le danger
pass, quittent l'arme pour aller vaquer aux travaux des champs.--Du
ct du lac Champlain M. de Bourlamarque fait sauter les forts Carillon
et St.-Frdric, et se replie  l'le aux Noix devant le gnral Amherst
qui s'avance avec 12,000 hommes.--Le corps du gnral anglais Prideaux,
oprant vers le lac Eri, prend le fort Niagara et force les Franais 
se retirer  la Prsentation au-dessous du lac Ontario.--Les Anglais
surprennent les hauteurs d'Abraham le 13 septembre.--Premire bataille
qui s'y livre et dfaite des Franais.--Mort de Montcalm: capitulation
de Qubec.--Le gnral de Levis prend le commandement de l'arme et veut
livrer une autre bataille; mais en apprenant la reddition de la ville il
se retire  Jacques Cartier et s'y fortifie.--L'arme anglaise,
renferme dans Qubec, fait ses prparatifs pour y passer
l'hiver.--Demande de secours en France pour reprendre cette ville.


Tandis que le gouverneur et les gnraux attendaient  Montral des
nouvelles de l'ennemi, l'on reut des dpches de France qui
dterminrent le dpart de Montcalm pour Qubec, o il arriva le 22 mai,
et fut suivi bientt aprs par M. de Vaudreuil et le chevalier de Levis.
Les navires d'Europe confirmaient le rapport des dpches qu'une flotte
anglaise tait en route pour attaquer la capitale, laquelle devint ds
lors le principal point  dfendre. Le 23 un courrier annona
l'apparition de cette flotte au Bic. Les vnemens se prcipitaient. On
redoubla d'activit pour la dfense; et afin de retarder l'approche des
envahisseurs, les boues et autres indications ncessaires  la
navigation du St.-Laurent furent enleves, et des brlots furent
prpars pour lancer contre eux lorsqu'il paratrait en vue du port.
L'on fit acheminer aussi les approvisionnemens sur les Trois-Rivires
avec les archives publiques: on ne rserva dans Qubec que ce qu'il
fallait pour nourrir l'arme et le peuple pendant un mois. On leva le
peu de crales qui restait encore dans les campagnes de la partie
suprieure du pays, et pour le paiement desquelles les officiers de
l'arme avancrent leur argent. Les magasins pour l'quipement des
troupes furent placs  Montral. Enfin il fut achet des marchandises
pour donner en prsent aux tribus indiennes de Niagara et du Dtroit qui
taient restes attaches  la France ou qui dissimulaient leur trait
avec les Anglais, afin de les induire aussi  garder au moins la
neutralit.

Ces premiers points rgls, l'on s'occupa de l'organisation de l'arme
et de la dfense de la capitale, dont la perte devait entraner celle du
Canada. D'abord, quant  cette ville elle-mme, elle ne fut point juge
tenable ni mme  l'abri d'un coup de main du ct de la campagne, o le
rempart commenc, dpourvu de parapet, d'embrasures et de canons,
n'avait que six  sept pieds de hauteur, et n'tait protg
extrieurement par aucun foss ni glacis; et d'un commun accord, il fut
dcid de la couvrir par un camp retranch o l'arme prendrait
position.

Qubec est bti, comme on l'a dit ailleurs, sur un promontoire formant
l'extrmit est d'un lot qui se termine du ct oppos, au bout
d'environ 12 milles, par un escarpement dont la rivire du Cap-Roupe
baigne le pied. A l'est et au sud de cet lot le St.-Laurent, large d'un
mille ou moins, roule des flots profonds; au nord rgne la belle valle
St.-Charles, qui forme un bassin de 3  4 milles de large en arrivant au
fleuve et que chaque mare recouvre d'eau l'espace d'un petit mille du
ct de Qubec et de plus de 4 milles le long de Beauport et de la
Canardire. A mare basse le cours d'eau qui descend dans cette valle
est guable. Cet lot trs escarp du ct du fleuve, et haut de 100 
300 pieds, tait regard comme inaccessible surtout dans l'endroit
qu'occupait la ville,[22] dont les points les plus faibles en face du
port furent garnis de muraille et de palissades et les communications
entre les parties hautes et basses coupes et dfendues par de
l'artillerie. On pensait que des batteries places sur les quais de la
basse-ville et sur l'escarpement de la haute, dont le feu se croiserait
sur le port et le bassin, outre qu'elles serviraient  protger l'accs
de la plage, seraient suffisantes pour empcher aucun vaisseau de
remonter le fleuve au-dessus. Il ne restait donc plus dans cette
hypothse, qu' dfendre l'entre de la rivire St.-Charles et 
fortifier le rivage de la Canardire et de Beauport jusqu'au sault de la
rivire Montmorency, et ensuite le ct droit de ce cours d'eau, qui
descend des montagnes et qui coupe la communication de la rive gauche du
St.-Laurent par une suite de cascades jusqu' la grande cataracte qu'il
forme en se jetant dans le fleuve d'une hauteur de 260 pieds.

[Note 22: Il n'y a pas lieu de croire, dit l'ordre de bataille du 10
juin, que les ennemis pensent  tenter  passer devant la ville et 
faire le dbarquement  l'anse des Mres; et tant que les frgates
subsisteront, nous n'avons du moins rien  craindre pour cette partie.]

On barra en consquence la rivire St.-Charles au fond du bassin,
vis--vis de la porte du Palais, avec des mtures enchanes les unes
aux autres, retenues par des ancres et protges par 5 bateaux placs en
avant, portant chacun une pice de canon. En arrire de ce barrage on
coula deux navires marchands pour y tablir une batterie de gros calibre
rayonnant sur le bassin. La rive droite de la rivire St.-Charles,
depuis la porte du Palais jusqu'au pont de bateaux tabli sur cette
rivire  l'endroit o aboutissaient les routes de Beauport et
Charlesbourg, fut borde de retranchemens sur lesquels on plaa aussi de
l'artillerie pour dfendre l'entre de St.-Roch et empcher l'ennemi de
s'emparer par surprise des hauteurs de Qubec. La position de l'arme
fut marque de ce pont communiquant  la ville et dont les ttes taient
dfendues par des ouvrages  corne, jusqu' la rivire Montmorency, et
ds que les troupes eurent pass de la rive droite de la rivire
St.-Charles, o elles s'taient d'abord retranches, dans leur nouvelle
position, du ct oppos, elles se couvrirent de retranchemens qui
suivaient les sinuosits du rivage, et qu'elles flanqurent de redoutes
garnies de canons dans les endroits o la descente paraissait le plus
facile. Dans le centre de cette ligne,  l'embouchure de la rivire
Beauport, on tablit encore une batterie flottante de 12 bouches  feu.

La petite flottille qui restait, c'est--dire les deux frgates, les
bateaux et les brlots, fut mise sous les ordres du capitaine Vauquelin.
On posa des gardes de distance en distance au pied de la falaise le long
du fleuve depuis la ville jusqu'au dessus du Foulon, o une rampe avait
t pratique pour communiquer avec le plateau au fond des plaines
d'Abraham. Une petite redoute avec du canon gardait cette issue. Tels
sont les prparatifs de dfense que l'on ft  Qubec et dans les
environs.

Dans ce plan, supposant toujours le fleuve infranchissable devant
Qubec, et l'arme de Beauport trop solidement tablie pour tre force,
il ne restait plus  l'arme envahissante qu' dbarquer sur la rive
droite du St.-Laurent, la remonter une certaine distance, traverser
ensuite sur la rive gauche et la descendre pour venir prendre l'arme
franaise  revers en l'attaquant par les routes de Charlesbourg et
Bourg-Royal. C'tait une opration difficile et sans doute juge
impraticable  cette poque, la retraite tant impossible en cas
d'chec.

L'arme franaise grossissait chaque jour par l'arrive des milices de
toutes les parties du pays. Il ne resta bientt plus dans les campagnes
que des femmes, des enfants et des vieillards. Tous les hommes en tat
de porter les armes taient  Qubec,  Carillon, sur le lac Ontario, 
Niagara et dans les postes du lac Eri et de la partie de la valle de
l'Ohio qui restait encore aux Franais.

Par l'ordre de bataille, la droite de l'arme de Qubec, compose des
milices des gouvernemens de ce nom et des Trois-Rivires, formant 4,380
hommes sous les ordres de MM. de St.-Ours et de Bonne, occupait la
Canardire; le centre, fort de 5 bataillons de rguliers comptant 2,000
combattans, sous les ordres du brigadier de Snezergues, gardait
l'espace compris entre la rivire et l'glise de Beauport, et la gauche,
forme des milices du gouvernement de Montral au nombre de 3,450
hommes, sous le commandement de MM. Prud'homme et d'Herbin, s'tendait
depuis cette glise jusqu' la rivire Montmorency. Le gnral de Levis
commandait la gauche et le colonel de Bougainville la droite. Le gnral
en chef se rserva le centre, o il tablit son quartier gnral. Un
corps de rserve compos de 1,400 soldats de la colonie, 350 hommes de
cavalerie et 450 Sauvages, en tout 2,200 combattans, commands M. de
Boishbert revenu des frontires de l'Acadie, prit position en arrire
du centre de l'arme sur les hauteurs de Beauport. Si  ces forces l'on
ajoute la garnison de Qubec forme de ses habitans et comptant 650
hommes aux ordres de M. de Ramsay, et les marins, l'on aura un grand
total de 13,000 combattans.[23] On n'avait pas compt, dit un tmoins
oculaire (documens de Paris), sur une arme aussi forte, parce qu'on ne
s'tait pas attendu  avoir un si grand nombre de Canadiens; on n'avait
eu intention d'assembler que les hommes en tat de soutenir les fatigues
de la guerre; mais il rgnait une telle mulation dans ce peuple que
l'on vit arriver au camp des vieillards de 80 ans et des enfans de 12 
13 qui ne voulurent jamais profiter de l'exemption accorde  leur ge:
jamais sujets ne furent plus dignes des bonts de leur souverain soit
par leur constance dans le travail, soit par leur patience dans les
peines et les misres qui, dans ce pays, ont t extrmes; ils taient
dans l'arme exposs  toutes les corves.[24]

[Note 23: Le recensement fait dans l'hiver donne 15,200 hommes capables
de porter les armes dans les trois gouvernemens du Canada.]

[Note 24: Les 3 autres bataillons de troupes rgles qu'il y avait en
Canada taient sur le lac Champlain avec en outre 300 hommes dtachs
des 5 bataillons des troupes rgles du camp de Beauport: _Lettre de M.
de Bourlamarque au ministre, 1 novembre 1759_. L'auteur du Journal tenu
 l'arme du marquis de Montcalm dit 5 bataillons de troupes de terre
(environ 1,600 hommes), 600 des troupes de la colonie, 10,400 Canadiens,
918 sauvages et 200 hommes de cavalerie, total 13,718
combattans.--_Document de Paris._]

L'on attendit les ennemis dans cette position vraiment formidable. Le
gouverneur et les officiers de l'administration laissrent la ville et
se retirrent  Beauport. Les principales familles gagnrent les
campagnes emportant avec elles ce qu'elles avaient de plus prcieux.

Cependant les vaisseaux anglais que l'on avait vus au Bic, et dont
l'immobilit dans cette partie du fleuve avait fini par surprendre,
n'tait qu'une avant-garde commande par l'amiral Durell, envoye de
Louisbourg pour intercepter les secours venant de France. Une puissante
escadre, sous les ordres de l'amiral Saunders, avait fait voile dans le
mois de fvrier pour aller prendre l'arme du gnral Wolfe  Louisbourg
et la transporter  Qubec. Mais ayant trouv le port de Louisbourg
ferm par les glaces, elle alla en attendre la dbcle  Halifax. Au
retour de la flotte, le gnral Wolfe s'embarqua immdiatement avec 8
rgimens de ligne, 2 bataillons de fusiliers royal-amricains, les 3
compagnies de grenadiers de Louisbourg, 3 compagnies de chasseurs
(rangers), une brigade de soldats du gnie, formant en tout, y compris
1000 soldats de marine, 11,000 hommes environ.[25]

[Note 25: Louisbourg, 19 mai 1759.--We are ordered to attack Qubec, a
very nice operation. The fleet consists of 22 sails of the line and many
frigates. The army is 9,000 men (in England it is called 12,000). We
have 10 battalions, 3 companies of grenadiers, some mariners (if the
admiral can spare them), and six new-raised companies of north american
rangers not complete and the worse soldiers in the universe; a great
train of artillery, plenty of provisions, tools and implements of all
sorts 5; the brigadiers under one all men of great spirit, some colonels
of reputation. Carleton for a Qr.-Mr.-General, and upon whom I chiefly
rely; for the engineering part, engineers very indifferent and of little
experience, but we have none better. The regular troops in Canada
consist of 8 battalions of old foot, about a battalion or 40 companies
of mariners or colony troops, 40 men a company. They can gather together
8 or 10 thousand Canadians, and perhaps a thousand Indians. As they are
attacked on the side of Montreal, by an army of 12 thousand fighting
men, they must necessarily divide their force, but as the loss of the
capital implies the loss of the colony, their chief attention will
naturally be there, and therefore I reckon we may find at Qubec 6
battalions, some companies of mariners, 4 or 5,000 Canadians and some
Indians all together not much inferior to their enemy. The town of
Qubec is poorly, but the ground round about it is rocky. To invest the
place and cut off all communications with the colony it will be
necessary to encamp with our right to the river St. Lawrence and our
left to the river St. Charles.

Note.--Le gnral Wolfe dit ici que son arme tait de 9,000 hommes,
chiffres ronds; mais les ordonnances de paiement des troupes prouvent
qu'elle tait d'au moins 10,000 hommes, y compris les officiers, outre
les soldats de marine.]

Le gnral Wolfe tait un jeune officier plein de talens et brlant du
dsir de se distinguer. Le duc de Bedford lui avait donn un emploi
assez considrable en Irlande; il l'avait quitt pour prendre part  la
guerre, laissant son avancement  la fortune. Elle a t crivait-il,
peu favorable  ma famille; mais pour moi elle m'a souri quelquefois et
m'a fait participer  ses faveurs. Je me remets entirement  sa
discrtion.[26] Sa conduite au sige de Louisbourg attira l'attention
sur lui, et le fit choisir pour commander l'expdition de Qubec, qui
demandait  la fois de l'activit, de la hardiesse et de la prudence. On
lui donna des lieutenans anims de la mme ambition. Les brigadiers
Monckton, Townshend et Murray, quoiqu'aussi  la fleur de l'ge, avaient
tudi la guerre avec fruit, et s'ils taient jeunes en annes, dit un
historien, ils taient dj vieux par l'exprience. Wolfe tait fils
d'un ancien major-gnral qui avait servi avec quelque distinction. Les
trois autres appartenaient  la noblesse: Townshend  l'ordre de la
pairie. Tous ils s'embarqurent remplis d'mulation et d'esprance. Si
le gnral Montcalm, s'criait Wolfe, est capable de frustrer nos
efforts encore cette anne, il pourra passer pour un officier habile, ou
la colonie, a des ressources que l'on ne connat pas, ou enfin nos
gnraux sont plus mauvais que de coutume.

[Note 26: Lettre au major Wolfe, du 21 janvier 1759.]

L'escadre forte de 20 vaisseaux de ligne, d'un pareil nombre de frgates
et autres btimens de guerre plus petits et d'une multitude de
transports, remonta le St. Laurent et atteignit l'le d'Orlans sans
aucun accident le 25 juin. On fut tonn dans le pays de l'heureuse
fortune de cette flotte, qui avait su viter tous les prils de la
navigation du fleuve. On a ignor jusqu' nos jours que le commandant
d'une frgate franaise, Denis de Vitr, fait prisonnier pendant la
guerre, avait t forc de lui servir de pilote jusqu' Qubec, sa
patrie, trahison dont il fut rcompens ensuite par un grade au service
de l'Angleterre. Bientt l'ennemi eut prs de 30,000 hommes; de terre et
de mer devant cette ville.

L'arme anglaise dbarqua en deux divisions sur l'le d'Orlans vacue
de la veille par les habitans, et vint prendre position  son extrmit
suprieure en face de Qubec et du camp de Beauport. Le gnral Wolfe
adressa un manifeste au peuple canadien, qui devait demeurer sans effet.
L'escadre anglaise se runit graduellement sous cette le, et on
commena  faire reconnatre le bassin et la rade de la ville. Le
capitaine Cook, qui s'est immortalis par ses voyages de dcouverte, fut
un des officiers employs pour ce service. Il est digne de remarque que
des deux premiers navigateurs qui aient fait le tour; du globe, Cook et
Bougainville, se trouvaient alors sous les murs de Qubec combattant
chacun pour sa patrie.

Pendant ces reconnaissances, les Franais prparrent les brlots qu'ils
tenaient en rserve pour les lancer contre la flotte ennemie: toujours
groupe sous l'le d'Orlans; Le 28 juin le vent tant favorable, sept
brlots de 3  400 tonneaux chacun furent lchs; mais ceux qui les
conduisaient y ayant mis le feu trop tt, les Anglais eurent le temps
d'en changer la direction en les remorquant au large de leurs vaisseaux,
qui en furent quittes pour la peur. Un mois aprs furent lancs les
radeaux enflamms, qui se consumrent avec le mme rsultat; de sorte
que ces machines, dans le fond rarement dangereuses, mais auxquelles
l'imagination du peuple attribue toujours un effet extraordinaire,
s'vanouirent en fume, et dbarrassrent l'ennemi de l'inquitude
qu'elles pouvaient lui causer.

Le gnral Wolfe cependant aprs avoir examin la situation de la ville
et de l'arme franaise, trouva les difficults de son entreprise encore
plus grandes qu'il ne les avait supposes. D'un ct une ville btie sur
un rocher inaccessible, de l'autre une arme nombreuse fortement
retranche pour en dfendre l'approche. Il parat qu'il commena ds
lors  avoir des doutes sur le rsultat. Ses ttonnemens dvoilrent au
gnral Montcalm l'indcision de ses plans et le confirmrent dans sa
rsolution de rester immobile dans son camp de Beauport. Ne pouvant
approcher de Qubec, Wolfe rsolut, en attendant qu'il dcouvrit quelque
point vulnrable pour attaquer Montcalm, de bombarder la ville et de
dvaster les campagnes dans l'espoir d'obliger les Canadiens  laisser
l'arme pour mettre leurs familles et leurs effets en sret.

Une partie de l'arme anglaise qui tait dbarque sur l'le d'Orlans,
traversa  cet effet  la Pointe-Levy le 30 juin, et y prit position en
face de la ville en dlogeant un petit corps de Canadiens et de sauvages
qui y avait t plac en observation; c'tait ce que le gnral Montcalm
apprhendait le plus et ne pouvait empcher  cause de la nature des
lieux N'osant risquer un gros corps au-del du fleuve, il donna,
lorsqu'il vit les prparatifs de l'ennemi pour le bombardement; 14 ou
1500 hommes de toutes sortes  M. Dumas pour tcher de surprendre et
dtruire les ouvrages et les batteries du-gnral Monckton. Cet officier
traversa le fleuve au sault de la Chaudire dans la nuit du 12 au 13
juillet et se mit en marche sur deux colonnes; mais dans l'obscurit une
colonne devana l'autre en passant un bois, et celle qui se trouva en
arrire, apercevant tout--coup des troupes devant elle, les prit pour
des ennemis et les attaqua. La premire colonne se voyant assaillie
par-derrire brusquement, se crut coupe, riposta, tomba en dsordre et,
saisie d'une terreur panique, elle prit la fuite, entranant la seconde
aprs elle. Ds 6 heures du matin le dtachement avait repass le
fleuve. On a donn  cette chauffoure le nom de Coup des coliers,
parce que les lves des coles qui formaient partie du dtachement,
furent la cause premire du dsordre.

C'est dans la mme nuit que les batteries de la Pointe-Levy ouvrirent
leur feu sur la ville: L'on dut voir alors que les assigeans ne
reculeraient devant aucune mesure extrmes, et que les lois de la guerre
seraient suivies avec rigueur, puisque ce bombardement tait
compltement inutile pour avancer la conqute. Mais ce n'tait que le
commencement d'un systme de dvastation qui, en Europe, et attir sur
son auteur l'animadversion des peuples, et dont l'exemple donn
autrefois en Allemagne par Turenne a t blm par tous les historiens
anglais. Les premiers projectiles qui tombrent sur cette cit dont
chaque maison pouvait tre distingue de l'ennemi, fit fuir les
habitants qui y taient rests, d'abord derrire les remparts du ct
des faubourgs, et ensuite dans les campagnes. On retira les poudres, et
une partie de la garnison s'organisa en sapeurs-pompiers pour teindre
les incendies. Dans l'espace d'un mois les plus belles maisons de la
ville avec la cathdrale devinrent la proie des flammes. La basse-ville
fut entirement incendie dans la nuit du 8 au 9 aot. La plus grande et
la plus riche portion de Qubec n'tait plus qu'un monceau de ruines, et
quantit de citoyens riches auparavant se trouvrent rduits 
l'indigence. Bon nombre de personnes furent tues. Le canon des remparts
tait inutile. La distance, plus d'un mille, par-dessus le fleuve, tait
trop grande pour qu'il pt incommoder les batteries anglaises,
invisibles  l'oeil nu au travers des bois et des broussailles qui les
masquaient.

Aprs avoir dtruit la ville, le gnral Wolfe se rejeta sur les
campagnes. Il fit brler toutes les paroisses depuis l'Ange-Gardien au
levant du sault Montmorency jusqu'aux montagnes du cap Tourmente et
couper les arbres fruitiers. Il fit subir le mme sort  la Malbaie, 
la baie St.-Paul, et aux paroisses St.-Nicolas et Ste.-Croix sur la rive
droite du St.-Laurent,  quelques lieues au-dessus de Qubec. L'le
d'Orlans fut galement incendie d'un bout  l'autre On choisissait la
nuit pour commettre ces ravages, que l'on portait ainsi sur les deux
rives de ce grand fleuve partout o l'on pensait mettre le pied,
enlevant les femmes et les enfans, les vivres et les bestiaux. Plus la
saison avanait plus on se livrait  cette guerre de brigandages par
vengeance des checs qu'on prouvait et pour effrayer la population. Un
dtachement de 300 hommes sous les ordres du capitaine Montgomery,
envoy  St.-Joachim o quelques habitans se mirent en dfense, y commit
les plus grandes cruauts.[27] Du camp de Beauport l'on apercevait  la
fois les embrsemens de la cte de Beaupr, de l'le d'Orlans et d'une
partie de la rive droite du fleuve.

[Note 27: There were several of the enemy killed and wounded and a few
prisoners taken, all of whom the barbarous Capt. Montgomery who
commanded us, ordered to be butchered in a most inhuman and cruel
manner, &c.--_Manuscript Journal relative to the operations before
Qubec in 1759, kept by Colonel Malcolm Fraser, then lieutenant of the
78th (Fraser's Highlanders)._]

Ces dvastations, dans lesquelles plus de 1,400 maisons furent
incendies dans les campagnes,[28] n'avanaient pas cependant le but de
la guerre. Les Franais ne bougeaient pas. Aprs beaucoup de dlais le
gnral Wolfe, ne voyant point d'autre alternative que d'attaquer le
gnral Montcalm par son flanc gauche dans la position qu'il s'tait
choisie, prit la rsolution de faire passer le gros de son arme de
l'le d'Orlans  l'Ange-Gardien, et de chercher des gus pour franchir
la rivire Montmorency. Mais Montcalm avait dj fait reconnatre et
fortifier ceux qui existaient. Frustr de ce ct, le gnral anglais
dut tourner son attention ailleurs. Il ordonna  quelques vaisseaux de
tcher de remonter au-dessus de la ville. S'il russissait et s'il
pouvait mettre son arme  terre  l'ouest de Qubec, la position du
gnral Montcalm tait tourne. La force de cette position consistait
toute dans l'impossibilit de ce passage; si cette impossibilit
disparaissait, l'ordre de bataille devait tre aussitt chang. Le 18
juillet les ennemis tentrent ce passage avec deux vaisseaux de guerre,
deux chaloupes armes et deux transports, et malgr les boulets de la
ville l'excutrent avec la plus grande facilit en serrant de prs le
rivage de la Pointe-Levy. Mais l'examen de la cte leur fit regarder le
dbarquement entre la ville et le Cap-Rouge comme trop chanceux, et
aprs avoir pouss un dtachement jusqu' la Pointe-aux-Trembles pour
faire des prisonniers, le gnral Wolfe ne vit plus d'autre parti 
prendre que d'aborder de front les retranchemens des Franais o se
retirer. L'attaque de leur droite et de leur centre prsentant trop de
dangers, il dcida de limiter ses efforts  leur gauche, en l'attaquant
en front par le fleuve St-Laurent et en flanc par la rivire
Montmorency. Voici quelles furent ses dispositions.

[Note 28:We burned and destroyed upwards of 1,400 fine farm houses, for
we durin the siege were masters of a great part or their country along
shore, and parties were almost continually kept out, ravaging the
country; so that'tis tho't it will take them half a century to recover
the damage.--_A Journal of the expedition up the river St.-Lawrence
&c., publi dans le_ New-York Mercury _du 31 dcembre 1759_. Et
cependant un crivain du temps, parlant de la conduite de M. de Contades
et du marchal Richelieu en Allemagne par opposition  celle du gnral
Wolfe en Canada, ajoute avec navet: But (said the late general Wolfe)
Britons breathe higher sentiments of humanity and listen to the merciful
dictates of the Christian Religion, which was verified in the brave
soldiers whom he led on to conquest, by their shewing more of the true
Christian spirit than the subjects of His Most Christian Majesty can
pretend to.]

La rive gauche du Montmorency qu'il occupait tant prs du fleuve plus
leve que la droite, il y fit augmenter les batteries qu'il y avait
dj et qui enfilaient par-dessus la rivire tes retranchemens des
Franais. Le nombre des canons, mortiers ou obusiers fut port  plus de
60. Il fit chouer ensuite sur les rcifs deux transports portant chacun
14 pices de canon, l'un  droite et l'autre  gauche d'une petite
redoute en terre leve sur le rivage, au pied de la route de Courville,
pour dfendre  la fois l'entre de cette route qui conduit sur la
hauteur et le passage du gu de Montmorency en bas de la chute. Le feu
de ces deux transports devait se croiser sur cette redoute, la rduire
au silence et couvrir la marche des assaillans sur ce point accessible
de notre ligne. Le Centurion de soixante canons vint-ensuite se placer
vis--vis de la chute, pour protger le passage du gu dont nous venons
de parler aux troupes qui devaient descendre du camp de l'Ange-Gardien.
Ainsi 118 bouches  feu devaient tonner contre l'aile gauche de l'arme
de Montcalm. Vers midi, le 31 juillet, elles ouvrirent leur feu. Dans le
mme temps le gnral Wolfe forma ses colonnes d'attaque. Plus de 1,500
berges taient en mouvement sur le bassin de Qubec. 1,200 grenadiers et
une partie de la brigade du gnral Monckton s'embarqurent  la
Pointe-Levy pour venir dbarquer entre le Centurion et les transports
chous. La seconde colonne, compose des brigades Murray et Townshend,
descendit des hauteurs de l'Ange-Gardien pour venir, par le gu, se
joindre  la premire colonne au pied de la route de Courville, afin
d'aborder ensemble cette route et les retranchemens qui l'avoisinaient.
Ces deux corps formaient 6,000 hommes. Un troisime corps de 2,000
soldats fut charg de remonter la rive gauche du Montmorency pour
franchir cette rivire  un gu qui est  une lieue environ de la chute,
et qui tait gard par un dtachement sous les ordres de M. de
Repentigny.  une heure ces trois colonnes taient en marche pour
excuter un plan d'attaque qui aurait t beaucoup trop complexe pour
des troupes moins disciplines que celles du gnral Wolfe.

Le gnral Montcalm, quelque temps incertain sur le point qui allait
tre assailli, avait envoy ses ordres sur toute la ligne pour se tenir
prt  repousser les ennemis partout o ils se prsenteraient; mais
bientt leurs mouvemens firent connatre le lieu prcis o ils voulaient
oprer leur dbarquement, et o le gnral de Levis se prparait  les
bien recevoir. Celui-ci dtacha 500 hommes au secours de M. de
Repentigny, et ordonna  un petit parti de suivre le mouvement du corps
anglais qui allait l'attaquer au gu du Montmorency. Il fit demander en
mme temps quelques bataillons de rguliers du centre pour le soutenir
en cas de besoin. Le gnral Montcalm vint  deux heures examiner la
situation de sa gauche, en parcourut les lignes, approuva les
dispositions du chevalier de Levis, donna de nouveaux ordres et retourna
au centre afin d'tre plus  porte d'observer ce qui se passait
partout. Trois bataillons avec quelques Canadiens des Trois-Rivires
vinrent renforcer cette aile gauche; la plus grande partie se plaa en
rserve sur la grande route de Beauport et le reste gagna le gu dfendu
par M. de Repentigny. Cet officier avait t attaqu par la colonne
anglaise avec assez de vivacit; mais il l'avait force d'abandonner son
entreprise aprs lui avoir mis quelques hommes hors de combat. La
retraite de ce corps permit aux renforts qui arrivaient  M. de
Repentigny de rebrousser chemin et de revenir sur le thtre de la
principale attaque.

La colonne de la Pointe-Levy cependant qui venait sur des berges, sous
les ordres immdiats du gnral Wolfe lui-mme, aprs avoir fait
beaucoup de mouvemens divers comme pour tromper les Franais sur le
vritable point o elle voulait oprer sa descente, se dirigea enfin
vers les transports chous; en arrivant la mare tant basse une partie
des berges fut arrte par une chane de cailloux et de galets, qui la
retint quelque temps et causa quelque dsordre; mais le gnral en chef
fit surmonter bientt tous les obstacles. Les grenadiers et 200 hommes
d'autres troupes furent les premiers qui mirent pied  terre sur une
place trs large et unie. Ils devaient se former en quatre divisions et
marcher soutenus par la brigade Monkton qui tait derrire eux. Par
quelque malentendu cet ordre ne fut pas ponctuellement excut. Ils se
mirent en colonne; et suivis, mais de trop loin, par la brigade Monckton
range en trois divisions, ils marchrent sur la redoute qui gardait
l'entre de la route de Courville, au son d'une musique guerrire. La
redoute avait t vacue. Les grenadiers s'y arrtrent et se formrent
en colonnes d'attaque pour assaillir les retranchemens qui taient  une
petite porte de fusil, tandis que toutes les batteries ennemies,
redoublant de vigueur, faisaient pleuvoir depuis midi sur les Canadiens
qui dfendaient cette partie de la ligne franaise, une grle de bombes
et de boulets que ceux-ci essuyaient avec la plus grande patience et la
plus grande fermet. Lorsque les assaillans furent forms, ils
s'branlrent la bayonnette au bout du fusil pour aborder les
retranchemens. Leur costume et leur attitude contrastaient
singulirement avec l'apparence de leurs adversaires, envelopps d'une
lgre capote fortement serre autour des reins et n'ayant, pour
suppler  leur discipline, que leur courage et la justesse remarquable
de leur tir. Ils attendirent froidement que l'ennemi atteignit le pied
du cteau,  quelques verges seulement de leur ligne, pour les coucher
en joue. Alors[29] ils lchrent, des dcharges si meurtrires sur les
deux colonnes anglaises, qu'en peu de temps elles furent jetes en
dsordre, et, malgr, les efforts des officiers, elles prirent toutes la
fuite ple-mle pour aller chercher un abri derrire la redoute, o
elles ne purent jamais tre reformes, et ensuite derrire le reste de
leur arme, qui tait en lignes dveloppes un peu plus loin. Au mme
moment survint un orage furieux de pluie et de tonnerre, qui droba les
combattans  la vue les uns des autres pendant quelque temps, et dont le
bruit plus imposant et plus vaste, fit taire celui de la bataille.
Lorsque la tempte fut finie et que le brouillard se fut dissip, les
Franais aperurent les ennemis qui se rembarquaient avec leurs blesss,
aprs avoir mis le feu aux deux transports chous, se retirant comme
ils taient venus, les uns dans leurs berges, et les autres par le gu
de Montmorency. Le feu de leur nombreuse artillerie,  laquelle on
n'avait pu rpondre qu'avec une dizaine de pices de canon, qui avaient
incommod cependant beaucoup les troupes de dbarquement, le feu de leur
artillerie dura sans discontinuer jusqu'au soir, et l'on estime qu'elle
tira 3000 coups de canon dans cette journe. La perte des Franais,
cause presqu'entirement par cette arme fut peu considrable, si l'on
considre qu'ils furent plus de six heures exposs  une grle de
projectiles. Les ennemis eurent environ 5100 hommes hors de combat dont
un grand nombre d'officiers.

[Note 29: ....Their small arms, in their trenches, lay cool till they
were sure of their mark; then they poured their small shot like showers
of hail, which caused our brave grenadiers to fall very fast.--_Journal
d'un officier anglais._]

La victoire remporte  Montmorency fut due, principalement aux
judicieuses dispositions et  l'activit du chevalier de Levis, qui avec
moins de troupes immdiatement sous la main que le gnral Wolfe, sut
nanmoins en runir un plus grand nombre que lui au point d'attaque. Et
quand bien mme les grenadiers anglais auraient franchi le
retranchement, il est encore fort douteux s'ils eussent pu russir 
gagner la victoire appuys mme du reste de l'arme de. Wolfe. Le
terrain de la grve au chemin de Beauport s'lve dans cet endroit par
petits gradins, ou pentes assez inclines, et est entrecoup de ravines
entre lesquelles serpente la route de Courville, thtre consquemment
trs favorable au tirailleur canadien. De plus, deux bataillons de
rguliers taient de rserve en arrire prts  marcher  son secours
s'il en avait eu besoin.

Le gnral Wolfe rentra dans son camp, accabl de l'chec qu'il venait
d'prouver. Dans son dsappointement amer, son noble coeur envisageait
avec une espce d'effroi l'impression que sa dfaite allait causer en
Angleterre, et les propos malveillans que l'on tiendrait sans doute sur
l'audace qu'il avait eue de se charger d'une entreprise aussi difficile
et au-dessus de ses forces. Il voyait dans un moment s'vanouir tous ses
rves d'ambition et de gloire, et la fortune entre les mains de laquelle
il avait confi son avenir, l'abandonner presque aux premiers pas qu'il
faisait sous ses auspices. Il semblerait que son esprit n'avait plus sa
lucidit ordinaire, quand on le voit, aprs avoir perdu tout espoir de
forcer le camp du gnral Montcalm, dtacher srieusement le gnral
Murray avec douze cents hommes, pour dtruire la flottille franaise aux
Trois-Rivires et ouvrir une communication avec le gnral Amherst sur
le lac Champlain. Cet officier partit pourtant avec 300 berges; mais il
s'avana peu avant dans le pays. Ayant t repouss deux fois  la
Pointe-aux-Trembles par le colonel de Bougainville  la tte de 1,000
hommes dtachs de l'arme pour suivre ses mouvemens, il dbarqua 
Ste.-Croix, qu'il incendia, comme nous l'avons rapport ailleurs. De l
il se jeta sur Deschambault o il pilla et brla les quipages des
officiers franais, et se retira ensuite prcipitamment sans avoir pu
accomplir l'objet de sa mission; mais non cependant sans avoir
considrablement inquit le gnral Montcalm, qui,  la premire
nouvelle de ces incursions, se mit en chemin incognito pour
Jacques-Cartier, craignant que les Anglais ne s'emparassent de cette
rivire et ne coupassent le pays en deux, en se fortifiant dans cette
importante position; mais rendu  la Pointe-aux-Trembles il apprit leur
retraite, et il revint sur ses pas.

Aprs ce nouvel chec, une maladie dont le gnral Wolfe portait dj le
germe depuis long-temps, favoris par les fatigues du corps et les
inquitudes de l'esprit, se dveloppa tout--coup et le mit aux portes
du tombeau. Lorsqu'il fut assez bien rtabli pour pouvoir s'occuper
d'affaires, il adressa une longue dpche  son gouvernement dans
laquelle il exposa tous les obstacles contre lesquels il avait eu 
lutter et les regrets cuisans qu'il prouvait du peu de succs de ses
efforts; mais dans laquelle respirait en mme temps ce dvoment pour la
patrie qui animait  un si haut degr l'me de ce guerrier. On fut plus
touch en Angleterre de la douleur du jeune commandant que de l'chec
des armes de la nation.

L'esprit de Wolfe avait flchi, comme son corps, sous le poids de sa
situation, qui ne lui laissait plus que le choix des difficults, comme
il le disait lui-mme. Il appela  son secours l'aide de ses lieutenans,
dont nous avons fait connatre dj les talens et le caractre. Il les
invita  considrer quel tait, dans leur opinion, le meilleur plan 
suivre pour attaquer le gnral Montcalm avec quelque chance de succs,
leur faisant part en mme temps de son avis, qui tait de renouveler
l'attaque de l'aile gauche du camp de Beauport, et de dvaster et ruiner
le pays autant que cela serait possible sans nuire  la principale
opration de la campagne.

Les gnraux Monckton, Townshend et Murray rpondirent le 29 aot qu'une
nouvelle attaque du camp de Beauport serait une entreprise fort
hasardeuse; que, suivant eux, le moyen le plus sr de frapper un coup
dcisif, serait de se retirer sur la rive droite du St.-Laurent, de la
remonter quelque distance et de traverser de nouveau sur la rive gauche,
afin de porter les oprations au-dessus de la ville. Si nous
russissons, disaient ces gnraux,  nous maintenir dans cette nouvelle
position, nous forcerons le gnral Montcalm  combattre l o nous
voudrons; nous serons entre lui et ses magasins, entre son camp et
l'arme qui s'oppose au gnral Amherst. S'il nous offre la bataille et
qu'il la perde, Qubec et probablement tout le Canada tomberont entre
nos mains, avantage plus grand que celui que l'on peut attendre d'une
victoire  Beauport; s'il traverse la rivire St.-Charles avec des
forces suffisantes pour s'opposer  cette opration, le camp de Beauport
ainsi affaibli pourra tre attaqu plus facilement. Les forces navales
des Anglais en leur assurant la possession du fleuve, mettaient le
gnral Wolfe  mme de porter ses troupes sur tous les points
accessibles du pays. Le plan des trois gnraux anglais fut approuv par
leur chef, et les ordres ncessaires furent donns afin de le mettre
sans dlai  excution. On ne parlait point de donner l'assaut  Qubec
par le port; on avait reconnu que cette entreprise aurait t plus que
tmraire.

Aprs cette dcision, les Anglais levrent leur camp du sault
Montmorency ou de l'Ange-Gardien sans tre inquits dans leur retraite,
chose que l'on reprocha au gnral Montcalm comme une faute, et les
troupes et l'artillerie furent transportes  la Pointe-Levy le 3
septembre. Le bombardement de la ville et les ravages des campagnes
taient les seules entreprises dans lesquelles ils eussent encore
russi, entreprises qui taient elles-mmes une espce d'hommage, mais
d'hommage terrible, rendu  l'opinitret des dfenseurs du Canada.

Le gnral Montcalm voyant que l'ennemi allait maintenant porter son
attention au-dessus de Qubec, s'occupa de la garde de la rive gauche du
fleuve sur laquelle est situe cette ville. Il envoya un bataillon
camper sur les hauteurs d'Abraham pour se porter au besoin soit dans la
place, soit du ct de Sillery ou de la rivire St.-Charles; mais le
malheur voulut qu'on le retirt deux jours aprs. Il donna ensuite au
colonel de Bougainville charg du commandement de cette rive, outre les
1000 hommes qu'il avait dj, 1000 autres tant rguliers que miliciens y
compris 5 compagnies de grenadiers et la cavalerie; et il fit renforcer
les gardes places sur le rivage entre la ville et le Cap-Rouge.
Trouvant ces troupes encore trop faibles, en voyant les vaisseaux
anglais s'tendre de Sillery  la Pointe-aux-Trembles, et inquiet pour
la sret de ses vivres, il envoya de nouveaux renforts  M. de
Bougainville dont presque tous les sauvages de l'arme avaient rejoint
le dtachement. Cet officier se trouva alors avoir  ses ordres, en y
comprenant les Indiens, environ 3000 hommes rpandus en diffrens postes
depuis Sillery jusqu' la Pointe-aux-Trembles; c'tait l'lite des
troupes. On lui ritra l'ordre de continuer  suivre attentivement tous
les mouvemens des ennemis, qui depuis plusieurs jours, menaaient et le
camp de Beauport et la ville et les magasins de l'arme.

Jusqu' ce moment les choses avaient assez bonne apparence du ct de
Qubec; mais les nouvelles que l'on recevait du lac Champlain et du lac
Ontario n'taient pas fort rassurantes. Le chef de brigade Bourlamarque,
qui commandait sur la frontire du lac Champlain avait, comme on l'a vu,
sous ses ordres 3 bataillons de troupes rgles, 300 hommes tirs de
ceux qui taient  l'arme de Qubec, et 800 Canadiens, en tout 2,300
hommes. D'aprs les ordres de Paris, il devait se replier si l'ennemi se
prsentait avec des forces suprieures. Le gnral en chef des armes
anglaises, lord Amherst, devait oprer de ce ct avec des forces
imposantes. Le souvenir de la sanglante dfaite de Carillon encore tout
frais dans la mmoire, ne fit que l'engager  augmenter de prcautions.
Ce gnral arriva le 3 mai  Albany, o il rassembla son arme, et d'o
il dirigea tous les prparatifs de la campagne. Le 6 juin il vint camper
au fort Edouard; chaque rgiment se couvrant d'un blockhaus tant il
craignait les entreprises des Franais, et le 21 il se porta avec 6,000
soldats  la tte du lac St.-Sacrement, o son ingnieur en chef, le
colonel Montrsor, traa le plan du fort George sur une minence 
quelque distance du lac et de l'emplacement qu'avait occup celui de
William-Henry. Le gnral Amherst y ayant runi toutes ses forces,
s'embarqua le 21 juillet avec 15 bataillons formant 12,000 hommes, dont
5,700 rguliers, et 54 bouches  feu (Mante), et vint dbarquer, au pied
du lac sans opposition. Aprs quelques petites escarmouches
d'avant-garde, il parvint au bout de deux jours en vue du fort Carillon,
o M. de Bourlamarque s'tait repli en bon ordre, et fit mine de
vouloir se dfendre pour couvrir sa retraite. Le lendemain les Franais
se replirent sur le fort St.-Frdric laissant 400 hommes dans le
premier, qui l'vacurent le 26 en faisant sauter une partie des
fortifications. Cette importante position ne cota qu'une soixantaine
d'hommes aux Anglais. Bourlamarque craignant d'tre tourn par l'ennemi,
qui faisait des berges et des radeaux pour descendre le lac, fit sauter
aussi le fort St.-Frdric et se retira  l'le aux Noix. Aussitt (4
aot) le gnral Amherst se porta avec le gros de son arme dans le
poste vacu, et y fit lever un nouveau fort auquel fut donn le nom de
Crown Point, pour protger cette partie contre les irruptions des bandes
canadiennes. En mme temps, voulant obtenir la supriorit sur le lac
Champlain, il donna l'ordre de construire des vaisseaux et de relever
les barques franaises qui avaient t coules avant l'vacuation de
Carillon: cela le retint jusqu'au mois d'octobre. De son ct, le chef
de brigade Bourlamarque retir  l'le aux Noix et s'attendant  tre
attaqu d'un moment  l'autre, prenait tous les moyens de retarder la
marche de l'ennemi, soit par des embarras dans le bas du lac, soit par
des fortifications sur l'le o il tait. Mais l comme  Qubec l'on
regardait cette frontire comme perdue si le gnral Amherst montrait un
peu de vigueur.

Les nouvelles du lac Ontario et de Niagara taient encore plus
mauvaises. Le capitaine Pouchot, qui tait parti pour le dernier poste
l'automne prcdent, mais qui n'avait pu aller au-del de la
Prsentation, fut charg de s'y rendre ds le petit printemps afin de
relever M. de Vassan. Il partit de Montral  la fin de mars avec
environ 300 rguliers et Canadiens, attendit  la Prsentation 2
corvettes de 10 pices de canon que l'on se hta d'achever, et parvnt
le 30 avril  Niagara. Il commena aussitt  faire travailler aux
rparations de la place, dont les murailles taient en ruine et les
fosss presque combls. Ayant t charg de faire replier les postes de
l'Ohio s'ils taient attaqus, et n'entendant parler d'aucun mouvement
de ce ct, il envoya un renfort avec des vivres et des marchandises 
Machault, o commandait M. de Lignris, se proposant de faire dtruire
les forts de Pittsburgh et de Loyal-Hanna si l'occasion s'en prsentait.
La plus grande fermentation rgnait toujours parmi les tribus sauvages
de l'Ohio et des lacs, parce qu'il y en avait qui s'obstinaient  tenir
pour les Franais malgr les traits avec leurs ennemis; mais les succs
des Anglais allaient bientt donner une solution dfinitive  tous ces
dbats, dans lesquels peraient les doutes, les inquitudes, les projets
des Indiens pour l'avenir. Etourdis par tout ce qui se passait sous
leurs yeux, ils se voyaient crass par les deux grandes nations
belligrantes sans oser les offenser. Le commandant de Niagara eut de
nombreuses confrences avec ces tribus sans qu'il en rsultt rien
d'important. Les cinq nations se rapprochaient compltement des Anglais;
de sorte qu'il ne pouvait avoir de renseignemens exacts sur leurs
mouvemens; et il les croyait encore loin de lui, lorsque le 6 juillet
ils arrivrent dans son voisinage.

Suivant le plan gnral adopt par l'Angleterre pour les oprations de
la campagne, une arme devait aller mettre le sige devant Niagara. Le
chef de brigade Prideaux fut charg de cette entreprise. Il partit de
Schenectady le 20 mai  la tte de 5 bataillons, dont 2 de troupes
rgles, un dtachement d'artillerie et un corps considrable de
sauvages sous les ordres de sir William Johnson. Il laissa  Oswgo, en
passant, le colonel Haldimand pour y btir un fort, s'embarqua sur le
lac Ontario le 1 juillet et vint dbarquer  6 milles de Niagara sans en
tre aperu.

Ce fort, bti sur une pointe de terre troite, tait facile  investir.
Le commandant Pouchot venait de finir les remparts; mais les batteries
des bastions qui taient  barbette, n'taient pas encore acheves. Il
les forma de tonneaux remplis de terre. Il renfora par des blindages
une grande maison du ct du lac pour y tablir des hpitaux; et couvrit
par d'autres ouvrages les magasins  poudre. La garnison tait compose
d'un peu moins de 500 hommes.[30] Aussitt qu'il se ft assur de la
prsence de l'ennemi, il expdia un courrier pour ordonner  Chabert au
fort du Portage,  de Ligneris au fort Machault et aux autres commandans
du Dtroit et des postes de la Presqu'le, Venango et Le Boeuf, de se
replier sur Niagara avec ce qu'ils auraient de Franais et de sauvages.
On abandonnait encore ainsi une autre vaste tendue de territoire et
l'un des plus beaux pays du monde. Chabert brla son fort et atteignit
Niagara le 10 juillet. Dans la nuit mme les assigeans commencrent une
parallle  300 toises des murailles. Du 13 au 22 ils ouvrirent
successivement le feu de plusieurs batteries de mortiers et de canons,
et parvinrent au corps mme de la place. La mort de leur commandant, le
gnral Prideaux, tu par un mortier qui clata, ne ralentit point leurs
travaux, que sir William Johnson qui le remplaa en attendant son
successeur, poussa avec la plus grande vigueur malgr la vivacit du feu
des assigs. Bientt les bastions du fort furent en ruine et les
batteries compltement rases. L'on tait rduit  faire des embrasures
avec des paquets de pelleteries, et  bourrer les canons avec des
couvertes et des chemises, faute d'autres matires. Cependant le feu de
l'ennemi augmentait  chaque moment de force et d'efficacit, et les
murailles s'croulaient de toutes parts. Dj la brche tait praticable
sur un large front, et on n'avait qu'un homme par 10 pieds pour garnir
celui d'attaque. Depuis 17 jours personne ne s'tait couch: un grand
nombre d'hommes tait hors de combat. On n'attendait plus enfin de salut
que des renforts demands et qui arrivaient des postes suprieurs. Ds
le 23 Pouchot avait reu des lettres d'Aubry, commandant du Dtroit, et
de Ligneris, qui l'informaient qu'on arrivait  son secours avec 600
Franais, dont 300 tirs des Illinois, et 1000 Indiens. Malheureusement
l'ennemi savait tout ce qui se passait chez les assigs par les
courriers d'Aubry et de Ligneris, qui avaient mme eu une entrevue avec
les sauvages allis des Anglais,  laquelle Johnson avait assist.
Celui-ci, inform par eux de l'approche de ces secours, rsolut de leur
tendre une embuscade pour les intercepter. Il plaa  cet effet la plus
grande partie de ses troupes sur la gauche du chemin conduisant de la
chute au fort Niagara, derrire des abattis d'arbres qui les cachaient
compltement, et attendit les Franais, qui aprs avoir laiss 150
hommes au pied du lac Eri pour la garde des bateaux, s'avanaient sans
soupon au nombre de 450, outre le millier de sauvages, lorsque des
ennemis furent tout--coup signals. A la vue des Iroquois anglais, les
sauvages refusrent de marcher en avant sous prtexte de pactiser avec
les guerriers des cantons. Abandonns ainsi de leur principale force,
Aubry et de Ligneris crurent devoir cependant continuer leur marche,
ignorant l'embuscade qu'on leur avait tendue et croyant que ce n'taient
que des sauvages isols que l'on voyait, et ils cheminaient rapidement
dans un chemin troit lorsqu'ils dcouvrirent des forces plus
considrables devant eux. Ils voulurent mettre leurs troupes en
bataille, mais le temps ainsi que l'espace leur manqurent. Nanmoins
ils forcrent les Anglais qui taient sortis de l'abattis pour les
attaquer, d'y rentrer avec prcipitation, et ils allaient les y charger
lorsqu'ils se virent assaillis eux-mmes, de front et de flanc, par prs
de 2,000 hommes qui sortirent de l'embuscade. La queue de leur colonne,
incapable de rsister, se replia et laissa la tte expose aux coups de
l'ennemi, qui dirigea sur elle tout son feu et l'crasa. Une
cinquantaine d'hommes seulement restrent debout et essayrent de se
retirer en combattant; mais ils furent chargs  la bayonnette et la
plus grande partie resta sur la place. Le reste fut poursuivi par les
vainqueurs; et les Indiens, qui avaient refus de combattre, furent
exposs comme les vaincus  toute la vengeance de l'ennemi, et un grand
nombre tomba sous ses coups dans les bois. Presque tous les officiers
furent tus, blesss ou faits prisonniers. Aubry, Ligneris et plusieurs
autres chefs tombrent blesss entre les mains des Anglais. Ce qui
chappa au massacre atteignit le dtachement de M. de Rocheblave, et
tous ensemble ils rtrogradrent vers le Dtroit et les autres postes de
l'Ouest.

[Note 30: _Mmoires sur la dernire guerre de l'Amrique Septentrionale,
etc., par Pouchot, 1771._]

Aprs ce dsastre, Pouchot reut de sir William Johnson une liste des
officiers tombs en son pouvoir. Ne pouvant croire tout ce qui venait de
se passer, il envoya un officier pour s'assurer de la vrit au camp
anglais. Le doute n'tant plus possible, et la garnison tant rduite du
tiers et puise de fatigues, il ne lui resta plus d'autre alternative
que d'accepter la capitulation honorable que lui offrait Johnson,
dsireux de se rendre matre de la place avant l'arrive du gnral
Gage, dj en chemin pour venir remplacer le gnral Brideaux, et la
capitulation fut signe le 2 juillet.

Niagara tait le poste fortifi le plus considrable du Canada, et le
plus important des lacs par sa situation. Sa perte spara les lacs
suprieurs du bas de la province, et les Franais se trouvrent par cet
vnement refouls d'un ct jusqu'au Dtroit, et de l'autre jusqu'aux
rapides du St.-Laurent au-dessus de Montral, le fort Frontenac, faute
de temps, n'ayant pas t relev. La possession du lac Ontario appartint
de ce moment aux ennemis.

Les progrs des Anglais jetaient naturellement le gouverneur, M. de
Vaudreuil, dans une grande perplexit. Dans la situation critique o
l'on se trouvait, il fallait donner un peu  la fortune. Il rsolut
d'envoyer le chevalier de Levis faire un tour d'inspection vers cette
frontire, afin d'examiner et d'ordonner ce qu'il conviendrait de faire
pour retarder la marche de l'ennemi tant sur le St.-Laurent que sur le
lac Champlain. On lui donna, 800 hommes, tirs de l'arme de Beauport
dont 100 rguliers, pour renforcer M. de la Corne, qui commandait
au-dessus du lac St.-Franois. Il partit le 9 aot de Qubec et laissa,
en passant  Montral, 400 hommes pour aider  rcolter les grains en
attendant qu'on et des nouvelles positives de la marche des Anglais,
encourageant en mme temps les femmes, les religieuses, les moines, les
prtres et gnralement tout le monde de la ville  prendre part aux
travaux de la moisson, dont dpendait le salut du pays, du moins pour le
prsent. Cet officier gnral poussa sa reconnaissance jusqu'
Frontenac, examina tout, indiqua les endroits qu'il fallait dfendre ou
fortifier depuis le lac Ontario jusqu' Montral, et ordonna  M. de la
Corne de disputer le terrain pied  pied si l'ennemi se prsentait, et
que l'on savait avoir 6,000 hommes sur cette ligne sous es ordres du
gnral Gage.

Le chevalier de Levis visita ensuite le lac Champlain, o il approuva
tout ce que le chef de brigade Bourlamarque avait fait.

Il tait de retour  Montral depuis le 11 septembre, lorsque le 15,  6
heures du matin, il reut un courrier extraordinaire du marquis de
Vaudreuil, qui lui apprit le funeste rsultat de la bataille d'Abraham
du 13 septembre, la mort du gnral Montcalm, et qui lui ordonnait de
descendre au plus vite prendre le commandement de l'arme. Trois heures
aprs le gnral de Levis tait en poste sur la grande route de Qubec.

M. de Bougainville piait, comme on l'a dit plus haut, les mouvemens des
Anglais devant cette ville. Ceux-ci faisaient divers mouvemens pour
cacher leur vritable dessein. Le 7, le 8 et le 9 septembre une douzaine
de vaisseaux remontrent le fleuve avec une grande partie de l'arme et
jetrent l'ancre au Cap-Rouge, envoyant simultanment des dtachemens
sur divers points du rivage pour diviser l'attention des Franais. La
moiti de ces troupes fut dbarque sur la rive droite du St.-Laurent,
pendant que les officiers examinaient attentivement la rive gauche, de
Qubec au Cap-Rouge, o ils dcouvrirent le chemin qui conduisait de
l'anse du Foulon au fond des plaines d'Abraham, Dans le mme temps ils
apprirent qu'un convoi de vivres pour Qubec devait passer dans la nuit
du 12 au 13.

Depuis que les Anglais s'taient rendus matres du fleuve au-dessus de
la capitale, l'approvisionnement de l'arme tait devenu fort difficile,
ses magasins, tant  Batiscan et aux Trois-Rivires. Il fallait faire
venir les vivres par terre, et cette voie ne laissait point que d'offrir
des obstacles; il n'tait rest d'abord dans la campagne, comme on se
rappelle, que des enfans en bas ge, des femmes et des vieillards
auxquels leurs infirmits n'avaient pas permis de porter les armes.
C'tait cependant avec le secours de bras si faibles que l'on avait fait
transporter sur 271 charrettes de Batiscan  l'arme, 18 lieues, 700
quarts de lard et de farine, la subsistance de 12  15 jours; mais l'on
fut effray des difficults que ce service entranait; beaucoup de
charrettes taient dj brises; les femmes et les enfans qui les
conduisaient, rebuts d'un travail si rude, ne laissaient point esprer
qu'ils pussent le soutenir long-temps, et les hommes qui taient revenus
de l'arme ne pouvaient abandonner les travaux des champs qui
pressaient. On essaya donc de se servir encore de la voie de l'eau,
toute hasardeuse qu'elle tait, pour faire descendre des vivres, et
c'est  la suite de cette rsolution qu'avait t expdi le convoi dont
l'on vient de parler. Malheureusement des prisonniers communiqurent la
consigne que les bateaux de ce convoi devaient donner en passant aux
sentinelles places sur le rivage. Le gnral Wolfe s'empressa de
profiter de ces heureuses circonstances pour jeter son arme  terre
dans l'anse du Toulon et s'emparer des hauteurs Voisines. Afin de mieux
cacher son dessein aux Franais, il donna des ordres d'une part pour
qu'un grand nombre de barques fissent des mouvemens en face du camp de
Beauport comme s'il s'agissait d'oprer une descente, et de l'autre,
pour que les vaisseaux rests au Cap-Rouge fissent des dmonstrations
vers St.-Augustin, afin d'attirer l'attention du colonel de Bougainville
de ce cte. Ces instructions donnes, il ne pensa plus qu' excuter son
entreprise. Le 13,  1 heure du matin, une partie des troupes anglaises
rembarques de la veille sur les vaisseaux, descendit dans des bateaux
plats et se laissa driver dans le plus grand silence par une nuit noire
avec le reflux de la mare le long du rivage jusqu'au Foulon, les
officiers parlant franais ayant t choisis pour rpondre au qui-vive
des sentinelles, qui, dans l'obscurit, laissrent passer ces bateaux
croyant que c'tait le convoi de vivres attendu. Les vaisseaux de
l'amiral Holmes les suivaient  3 quarts d'heure de distance avec le
reste des troupes. Rendus au point indiqu les Anglais dbarqurent sans
coup frir. L'infanterie lgre, en mettant pied  terre avec le gnrai
Wolfe  sa tte, s'empara du poste qui dfendait le pied du chemin
conduisant au sommet de la falaise, gravit l'escarpement qui n'est pas
assez abrupte dans cet endroit pour empcher les arbres d'y pousser, et
parvenu sur le plateau, surprit et dispersa aprs quelques coups de
fusil la garde qui y tait place et dont le commandant fut pris dans
son lit. Pendant ce temps-l les bateaux taient retourns aux vaisseaux
et en ramenaient le reste des troupes de dbarquement sous les ordres du
gnral Townshend. Au jour l'arme anglaise tait en bataille sur les
plaines d'Abraham.

Le gouverneur, M. de Vaudreuil, reut la nouvelle inattendue de ce
dbarquement  6 heures du matin; elle fut aussitt communique au
gnral Montcalm qui ne pouvait y croire. Il pensait que c'tait quelque
dtachement isol qui s'tait aventur jusque-l par hasard comme l'on
en avait vu en d'autres endroits des bords du St.-Laurent; et, croyant
n'avoir affaire au plus qu' une partie de l'arme ennemie, emport par
sa vivacit ordinaire, il se mit en marche avec une portion seulement de
ses troupes, sans mme faire part de ses dispositions au gouverneur,
laissant 1,500 hommes pour la garde du camp et les artilleurs rpandus
sur la ligne des retranchemens.

Dans ce moment, l'arme de Beauport se trouvait rduite  environ 6,000
combattans par les corps qu'on en avait dtachs (Documens officiels).
Dans sa plus grande force elle avait t de 13,000 hommes. 800 taient
partis avec le chevalier de Levis. Le colonel Bougainville en avait avec
lui 3,000, tous soldats d'lite outre la cavalerie. La garnison de
Qubec qui ne prit point part  la bataille qui suivit, comptait 7  800
hommes; et enfin, comme on l'a dj dit, un grand nombre de Canadiens
avaient obtenu la permission d'aller faire leurs rcoltes, et les plus
gs et les plus jeunes de s'en retourner chez eux croyant le danger
pass; de sorte que cette arme tait rduite de plus de moiti. Le
gnral Montcalm prit avec lui 4,500 hommes (Documens officiels) et
laissa le reste dans le camp. Ces troupes dfilrent par le pont de
bateaux tabli Sur la rivire St.-Charles, entrrent dans la ville par
la porte du Palais au nord, la traversrent et en sortirent par les
portes St.-Jean et St.-Louis  l'ouest du ct des plaines d'Abraham, o
elles arrivrent  8 heures  la vue de l'ennemi. Montcalm aperut non
sans tonnement l'arme anglaise range en bataille et prte  le
recevoir. Mais, quoique surpris, il rsolut de brusquer l'attaque,
malgr tous les avis contraires qu'on put lui donner, et l'ordre positif
du gouverneur, qui lui mandait, par un billet, d'attendre pour commencer
qu'il eut runi toutes ses forces, et qu'il marchait lui-mme  son
secours avec les troupes qu'il avait laisses pour la garde du camp.
Soit par suite de la division profonde qui sparait, comme l'on sait,
ces deux hommes, soit que ce gnral craignt, comme il le donna pour
raison, que les Anglais ne se retranchassent l o ils taient, ce
qu'ils avaient dj commenc de faire, et ne se rendissent par l
inexpugnables, il donna l'ordre du combat malgr l'opinion de plusieurs
de ses officiers, comme on vient de le dire, et entre autres de son
major-gnral le chevalier de Montreuil, qui lui reprsenta qu'il
n'tait pas en tat d'attaquer les ennemis avec des forces aussi faibles
que celles qu'il avait sous la main (Documens de Paris).

Persistant dans sa rsolution, il rangea ses troupes en bataille sur une
seule ligne de trois hommes de profondeur, la droite sur le chemin de
Ste.-Foy et la gauche sur le chemin de St-Louis, sans corps de rserve.
Les rguliers, dont les grenadiers taient avec M. de Bougainville,
formaient cette ligne. Les milices et quelques sauvages qu'il y avait
furent jets sur les deux ailes. Et sans donner le temps  ses troupes
de prendre haleine, il se mit en mouvement et marcha avec une telle
prcipitation que sa ligne se rompit et que les bataillons se trouvrent
en avant les uns des autres, de manire  faire croire, aux ennemis
qu'ils s'avanaient en colonnes, surtout le centre.

Le gnral Wolfe avait rang son arme en face des buttes  Neveu, le
visage tourn vers la ville. Sa droite tait appuye  une petite
minence sur le bord de l'escarpement du St.-Laurent, et la gauche vers
le chemin de Ste.-Foy,  une ligne de petites redoutes en terre qu'il
avait fait commencer le long de ce chemin, et qui se prolongeait en
demi-cercle, sur ses derrires. Six rgimens formaient son front de
bataille avec les grenadiers de Louisbourg et 2 pices de canon, ayant
pour rserve un autre rgiment form en 8 divisions pour se porter l o
le besoin l'exigerait, 3 rgimens se formrent en potence le long du
chemin de Ste.-Foy pour contenir les tirailleurs Canadiens qui devaient
attaquer son flanc gauche tandis que Montcalm le chargerait en front.
Les montagnards cossais formaient partie de cette ligne et couvraient
les derrires de l'arme avec 2 pices de canon, en cas d'attaque de ce
ct.

L'action commena par les tirailleurs canadiens et quelques sauvages.
Ils assaillirent d'un feu, trs vif la ligne anglaise qui essuya cette
mousqueterie sans s'branler, mais en faisant des pertes. Le gnral
Wolfe qui savait que la retraite tait impossible s'il tait battu,
parcourait les rangs de son arme, animait les soldats, faisait mettre
deux balles dans les fusils et ordonnait de ne tirer que lorsque les
Franais seraient  vingt pas d'eux. Ceux-ci qui avaient perdu toute
leur consistance lorsqu'ils arrivrent  porte, des Anglais, ouvrirent
irrgulirement, et dans quelques bataillons de trop loin, un feu de
pelotons qui fit peu d'effet. Ils n'attaqurent pas moins cependant avec
beaucoup de valeur; mais en arrivant  40 pas de leurs adversaires, ils
furent reus par un feu si meurtrier que dans le dsordre o ils taient
dj, il fut impossible de rgulariser leurs mouvemens, et en peu de
temps, tout tomba dans la plus trange confusion. Le gnral Wolfe,  la
tte de son aile-droite, voyant l'tat des Franais, jugea le moment
favorable de les attaquer  son tour, et, quoique dj bless au poignet
par un tirailleur, il prit ses grenadiers pour les aborder  la
bayonnette; mais il avait  peine fait quelques pas qu'il fut atteint
pour la seconde fois d'une balle qui lui traversa la poitrine. On le
porta en arrire, et ses troupes, dont la plupart ignorrent sa mort
jusqu'aprs la bataille, continurent toujours leur mouvement offensif
et se mirent  la poursuite des Franais, dont le centre et l'aile
gauche, saisis d'une terreur panique, lchaient le pied dans le moment
mme ple-mle, malgr les efforts du gnral Montcalm et des principaux
officiers pour arrter le dsordre. Une des personnes qui taient auprs
du gnral Wolfe s'tant crie: _Ils fuient! Qui?_ demanda le gnral
mourant, sa figure s'animant tout--coup. Les Franais! lui rpondit-on.
_Quoi, dj!_ dit ce hros, _alors je meurs content_, et il expira.

Presqu'en mme temps le colonel Carleton tait bless  la tte, et le
chef de brigade Monkton, atteint d'un coup de feu, tait oblig de
quitter le champ de bataille et le commandement de l'arme, qui chut au
gnral Townshend, troisime en grade, et charg du commandement de la
gauche.

Les vainqueurs cependant pressaient les fuyards de toutes parts  la
bayonnette ou le sabre  la main. La rsistance ne venait gure plus
alors que des tirailleurs. Le chef de brigade M. de Snezergues et le
baron de St.-Ours, qui remplissait le mme grade dans cette bataille,
tombrent mortellement blesss au pouvoir des ennemis. Le gnral
Montcalm, quoiqu'ayant dj reu deux blessures, dirigeait lui-mme la
retraite au milieu des Canadiens, et il se trouvait entre la porte
St.-Louis et les buttes  Neveu, quand un nouveau coup de feu dans les
reins le jeta aussi bless  mort en bas de son cheval. Il fut emport
dans la ville, o se jettait une partie des Franais, tandis que
l'autre, la plus considrable, fuyait vers le pont de bateaux de la
rivire St-Charles. Le gouverneur arriva de Beauport au moment ou les
troupes se dbandaient. Il rallia un millier de Canadiens entre les
portes St.-Jean et St-Louis, lesquels, par leur bonne contenance et un
feu trs nourri, arrtrent quelque temps l'ennemi dans sa poursuite et
sauvrent les fuyards.[31] La droute ne fut totale que parmi les
troupes rgles. Les Canadiens combattirent toujours quoiqu'en
retraitant, et ils forcrent,  la faveur des petits bois dont ils
taient environns, diffrens corps ennemis  plier, et ne cdrent
enfin qu' la supriorit du nombre. C'est dans cette rsistance que les
vainqueurs prouvrent les plus grandes pertes. Trois cents montagnards
cossais, revenant de la poursuite vers la rivire St.-Charles, furent
ainsi attaqus sur le cteau Ste.-Genevive par ces Canadiens et forcs
de reculer jusqu' ce que deux rgimens envoys  leur secours vinssent
les dgager.

[Note 31: Dpches de M. de Vaudreuil et de quelques autres officiers au
ministre.]

Le colonel de Bougainville qui tait au Cap-Bouge, ne reut qu' 8
heures du matin l'ordre: de marcher sur les plaines d'Abraham; il se mit
immdiatement en chemin avec -peu-prs la moiti de ses troupes
seulement  cause de leur dispersion jusqu' la Pointe-aux-Trembles;
mais il ne put arriver assez tt pour prendre part  l'action, et voyant
tout perdu lorsqu'il atteignit les derrires du champ de bataille, il se
retira. Les Anglais ne jugrent pas  propos de profiter de l'pouvante
de leurs ennemis pour pntrer dans Qubec, ou s'emparer du camp de
Beauport, que purent regagner ensuite les combattans qui s'taient
retirs dans la ville.

Telle fut l'issue de la premire bataille d'Abraham, qui dcida de la
possession d'une contre presqu'aussi vaste que la moiti de l'Europe.
Les pertes des Franais dans cette fatale journe furent considrables;
elles se montrent  prs du quart des soldats y compris 250 prisonniers
qui tombrent entre les mains des vainqueurs avec la plupart des
blesss. Trois officiers gnraux moururent de leurs blessures. Celles
des Anglais s'levrent  un peu moins de 700 hommes, parmi lesquels se
trouvaient les principaux officiers de l'arme, outre le gnral en
chef.

La perte, de cette bataille peut tre attribue aux fautes que fit le
gnral Montcalm, fautes qu'il reconnut lui-mme, dit-on, avant de
mourir. Au lieu de combattre avec une partie de ses forces seulement, il
pouvait attendre l'arrive du colonel Bougainville et tirer la garnison
de la ville et les corps qu'il avait laisss dans le camp, et avec
toutes ces forces runies attaquer les ennemis en tte et en queue. Il
pouvait aussi se retrancher sur les buttes  Neveu, et, comme la saison
tait avance, attendre les Anglais dans ses lignes en piant tous leurs
mouvemens, ce qui les aurait mis dans l'obligation de combattre avec
dsavantage, car le temps les pressait. Aprs ces premires fautes, il
en commit une autre presqu'aussi grave en rangeant son arme sur une
seule ligne et sans corps de rserve, et en ne se donnant pas le temps
de tirer l'artillerie de campagne qu'il y avait dans la ville afin de
contrebalancer au moins l'infriorit d'une partie de ses troupes sous
le rapport de la discipline. On lui reproche encore, son arme tant
partiellement compose de milices, d'avoir voulu combattre en bataille
range. On dit qu'il devait attendre l'ennemi et profiter de la nature
du terrain pour placer par pelotons dans les bouquets de broussailles
dont il tait environn les Canadiens qui, arrangs de la sorte,
surpassaient par l'adresse avec laquelle ils tiraient toutes les troupes
de l'univers.

Quoiqu'il en soit de ces fautes, il sembla qu'il les avait suffisamment
expies par sa mort; et devant ses dpouilles funbres on les oublia
toutes pour ne se rappeler que ses triomphes et sa bravoure. Les
Canadiens comme les Franais pleurrent sa perte comme un malheur
public. Il rendit le dernier soupir le lendemain matin de la bataille au
chteau St.-Louis et fut enterr le mme soir,  la clart des
flambeaux, dans l'glise conventuelle des Ursulines en prsence de
quelques officiers. Montcalm avait montr en Canada toutes les qualits
et tous les dfauts qu'on avait dj remarqus en lui. Il tait plus
brillant par les avantages d'une mmoire orne que profond dans l'art de
la guerre; brave mais peu entreprenant, il ngligea la discipline des
troupes et ne proposa jamais aucune entreprise importante. Il ne voulait
pas attaquer Oswgo s'il n'y et t forc pour ainsi dire par les
reproches que lui fit sur la timidit qu'il montrait, M. Rigaud, homme
born  la vrit, mais plein de valeur et d'audace et accoutum  la
guerre des bois; il aurait aussi, dit-on, abandonn le sige du fort
William-Henry sans le chevalier de Levis, et encore devant Qubec, dans
le printemps, n'osant se flatter de pouvoir arrter le premier efforts
du gnral Wolfe, il parla de lui abandonner cette place dans le moment
mme o il en faisait dpendre le sort du Canada (Documens de Paris).
Ses divisions avec le gouverneur dont il feignait de ddaigner les avis
eurent des suites dplorables; et la popularit qu'il avait su acqurir
parmi les habitans et les soldats le rendait de plus en plus indpendant
du chef de la colonie. Il n'avait cess de le dcrier auprs de ceux qui
formaient sa socit; il le traitait d'homme de mauvaise foi, incapable
et irrsolu, et par un artifice qui ne russit que trop souvent, il
tablissait sa rputation en ruinait celle de son suprieur. Du reste,
il avait beaucoup d'esprit, le got de l'tude, et des connaissances
tendues qui le firent admettre peu de temps avant sa mort  l'acadmie
royale des inscriptions et belles lettres de Paris. Il aimait le luxe et
tait dsintress. Il devait au trsor 10,000 cus qu'il avait
emprunts pour soutenir son rang et soulager ses officiers dans la
disette de tout o se trouvait le Canada. Mais son ambition et le dsir
trop peu cach de supplanter M. de Vaudreuil, furent une des causes de
la dsunion  laquelle on peut attribuer principalement le dsastre que
l'on venait d'essuyer.

Cependant le soir de la bataille, le gouverneur tint un conseil de
guerre o tous les officiers opinrent pour se retirer derrire la
rivire Jacques Cartier, afin de conserver, une ligne de retraite, et la
communication avec les magasins de l'arme, motif qui avait pu
contribuer  dterminer la conduite du gnral Montcalm le matin. Le
gouverneur, l'intendant et le colonel Bougainville taient d'une opinion
contraire, et voulaient tenter une seconde fois le sort des armes; mais
la majorit l'emporta, Montcalm, que l'on consulta, rpondit qu'il
restait trois partis  prendre,  savoir: attaquer l'ennemi une seconde
fois, se retirer  Jacques Cartier ou capituler pour toute la colonie.

Le marquis de Vaudreuil, aprs cette rsolution, envoya environ 150
rguliers pour renforcer la garnison de Qubec toute compose de
citoyens: et de matelots, lesquels avaient t engags pendant la
bataille avec les batteries de la Pointe-Levy. En mme temps il crivit
 M. de Ramsay pour le prvenir qu'il ne devait pas attendre que
l'ennemi l'emportt d'assaut, et qu'aussitt qu'il manquerait de vivres
il arbort le drapeau blanc. L'arme craignant  tout instant d'tre
coupe de ses magasins, commena sa retraite  l'entre de la nuit. Afin
que l'ennemi ne s'apert pas de ce funeste mouvement, elle laissa, le
camp de Beauport tendu, abandonna, faute de moyens de transport, une
partie des bagages, l'artillerie et les munitions, et dfila dans le
plus profond silence par la jeune et l'ancienne-Lorette, traversa
St.-Augustin et arriva  la Pointe-aux-Trembles le 14 au soir. Le
colonel Bougainville, commandant l'arrire-garde, s'tablit 
St.-Augustin. Ce mouvement tait fatal de toute manire; il laissait
Qubec  lui-mme et sans provisions de bouche; il exposait l'arme 
l'anantissement, parce que l'on ne devait pas s'attendre que les
miliciens de ce gouvernement abandonneraient leurs familles sans pain,
leurs rcoltes encore sur pied l ou l'ennemi ne les avait pas ravages
ou avait empch de les faire, pour aller on ne savait o. Aussi la
dsertion fut-elle considrable pendant cette retraite, les cultivateurs
quittaient les drapeaux pour rentrer dans leurs foyers, et beaucoup
d'autres pour piller dans les campagnes. Le lendemain on atteignit
Jacques Cartier, et l'arrire-garde la Pointe-aux-Trembles, o il fut
rsolu d'attendre le chevalier de Levis qui descendait en toute hte,
comme on l'a dit plus haut.

Il arriva le 17. En partant de Montral il avait envoy ses ordres sur
les frontires de l'Ouest pour la subsistance des troupes, subsistance
qui manquait sans cesse, et pour l'acheminement immdiat sur l'arme
battue des outils, de l'artillerie et des munitions de guerre et de
bouche qui pouvaient tre disponibles. Il eut, en rejoignant l'arme,
une entrevue avec le gouverneur, et lui reprsenta qu'il fallait arrter
la retraite, et que pour empcher la dsertion et mettre fin au dsordre
qui rgnait, le seul moyen tait de marcher en avant; qu'il fallait tout
hasarder pour prvenir la prise de Qubec, et dans le cas extrme en
faire sortir la population et dtruire la ville afin d'empcher les
ennemis d'y passer l'hiver, rsolution patriotique qui, mise 
excution, et pu sauver le Canada. Il observa que les Anglais n'taient
pas assez nombreux pour garder la circonvallation de la place et
empcher les Franais d'y communiquer; qu'il fallait se rassembler et
faire des dispositions pour les menacer; profiter pour cela des bois du
Cap-Rouge, Ste.-Foy et St. Michel afin de s'approcher d'eux, et que
s'ils venaient pour attaquer dans ces bois il fallait combattre, ou
s'iks fournissaient quelqu'autre occasion en profiter, parce que se
trouvant entre deux feux ils n'oseraient pas faire de sige; qu'il y
avait raisons de croire qu'ils viendraient attaquer; que si l'on tait
battu, l'on retraiterait le haut de la rivires du Cap-Rouge laissant un
gros dtachement dans le bas, et facilitant la sortie de la garnison de
la ville, aprs qu'elle l'aurait incendie compltement; qu'un mouvement
offensif arrterait la dsertion des habitans, et ferait revenir un
grand nombre de ceux du gouvernement de Qubec. Le marquis de Vaudreuil
approuva tout, et ces deux chefs dpchrent sur-le-champ des courriers
au commandant de la place pour l'informer que l'on marchait  son
secours. Le dpart de l'arme elle-mme fut diffr au lendemain faute
de vivres. M. de la Rochebeaucourt entra dans la ville o l'on manquait
de provisions avec cent chevaux portant des sacs de biscuit, et fit part
aux habitans du retour des troupes, qui vinrent coucher le 18  la
Pointe-aux-Trembles et M. de Bougainville avec l'avant-garde sur le haut
de la rivire du Cap-Rouge.

Le gnral de Levis prenait le commandement de l'arme au moment o les
affaires se trouvaient dans l'tat le plus dsespr; mais c'tait un de
ces hommes dont les circonstances difficiles font ressortir avec clat
les talens et l'nergie. Il tait n au chteau d'Ajac en Languedoc, de
l'une des plus anciennes maisons de France. Entr de bonne heure au
service, il s'tait fait remarquer par son activit et sa bravoure. En
Canada il avait montr un esprit sobre, rflchi, attentif  ses devoirs
et svre pour la discipline des troupes, qualit rare malheureusement 
cette poque dans les armes franaises; et la suite des vnemens
prouva que si le rsultat ne fut pas plus favorable, la faute n'en
pouvait rejaillir sur lui.

Le lendemain 19, il marcha sur Lorette et M. de Bougainville sur la
rivire St-Charles, o celui-ci apprit que la ville venait de se rendre
malgr les ordres positifs qui avaient t envoys au commandant de
rompre les ngociations, ds que l'on st qu'il y en avait d'entam, et
la rponse que cet officier avait faite qu'il s'y conformerait. Cette
nouvelle, parvint au gnerai en chef  St.-Augustin. Il ne put contenir
son indignation, et l'exprima dans les tenues les plus amers. Mais le
mal tait sans remde.

La reddition de Qubec fut un acte, pour dire le moins, de grande
pusillanimit, et le fruit de l'esprit de dcouragement que, par ses
propos le gnral Montcalm avait rpandu parmi les troupes. Un seul des
officiers de la garnison, M. de Piedmont, jeune homme dont le nom mrite
d'tre conserv, se dclara dans le conseil de guerre pour la dfense de
la place jusqu' la dernire extrmit. Quoique l'on manqut de vivres;
que par la ngligence de la mtropole les fortifications n'eussent t
que commences, comme on l'a dit ailleurs, et qu'enfin la ville pt tre
facilement enleve d'un coup de main; quoique faute de bras aussi l'on
ft incapable de la mettre dans le moment dans un tat respectable de
dfense, l'ennemi n'avait encore fait rien qui put faire craindre un
assaut, et l'on savait que le gnral de Levis arrivait.

En effet les Anglais ne songeaient point  emporter la place par
escalade. Immdiatement aprs la bataille ils achevrent les redoutes
qu'ils avaient commences autour de leur camp, et se mirent en frais
d'lever des batteries sur les buttes  Neveu en face du rempart
qu'elles commandent dans sa plus grande longueur, pour le battre en
brche. Il leur fallait encore deux ou trois jours pour mettre en tat
de tirer ces batteries, qui auraient consist en 60 pices de canon et
58 mortiers (Knox), lorsqu'ils virent avec surprise arborer le drapeau
blanc. La garnison voyant les plus gros vaisseaux de la flotte anglaise
s'avancer, s'tait cr menace d'une double attaque du ct de la
campagne et du ct du port. Le gnral Townshend s'empressa d'accepter
les articles de capitulation qu'elle lui proposait,  l'exception du
premier, qui portait qu'elle sortirait avec les honneurs de la guerre et
huit pices de canon pour aller rejoindre l'arme franaise  Jacques
Cartier, et qui fut modifi de manire  ce qu'elle ft transporte en
France; et le lendemain, 18 septembre, la ville fut remise aux
assigeans. Par les termes de la capitulation les habitans taient
maintenus dans la proprit de leurs biens et de leurs privilges; et le
libre exercice de leur religion tait garanti jusqu' la paix
dfinitive. Ainsi la faiblesse d'un conseil de guerre, compos
d'officiers subalternes, rendit irrparables les suites d'un chec qui
aurait pu tre rpar facilement.

Malgr la perte de leur capitale, que les habitans attriburent  la
trahison, ces braves gens, dit Sismondi, aussi Franais de coeur que
s'ils avaient vcu au milieu de la France, ne s'abandonnrent point. En
effet, quoique Qubec et t dtruit, que les ctes de Beaupr et l'le
d'Orlans, ainsi que 36 lieues de pays tabli, contenant 19 paroisses
sur la rive droite du fleuve, eussent t ravages pendant que la
population mle tait  l'arme; que les habitans eussent perdu leurs
hardes, leurs meubles, leurs instrumens d'agriculture et presque tous
leurs chevaux et bestiaux, et fussent obligs en retournant sur leurs
terres avec leurs femmes et leurs enfans de s'y cabanner  la faon des
Indiens; malgr qu'un grand nombre d'habitans de Qubec et des
campagnes, faute de vivres, se trouvassent dans la ncessit d'migrer
dans les gouvernemens des Trois-Rivires et de Montral pour y trouver
des secours;[32] enfin, malgr tous ces dsastres, et qu'ils
redoutassent les sauvages plus que l'ennemi mme, ils ne parlrent point
de se rendre, et demandrent encore  marcher au combat: c'tait
l'opinitret vendenne, c'tait la dtermination indomptable de cette
race dont descendent la plupart des Canadiens, et dont Napolon
apprciait tant la bravoure, le caractre et le dvoment sans borne.

[Note 32: _Description imparfaite de la, misre du Canada,_ (Montral, 5
novembre 1759). Adresse de l'vque de Qubec aux vques et personnes
charitables de France en faveur de la colonie. On devait recevoir des
ornemens d'glise  Paris. Dans les ports de mer,  Brest M. Hocquart, 
Bordeaux M. Estbe,  la Rochelle M. Goguet, devaient se charger de
faire tenir les toiles, les toffes, le lard, la farine, l'eau-de-vie,
le vin et gnralement tout ce que l'on voudrait envoyer pour les
habitans.]

En apprenant la nouvelle de la reddition de Qubec, le gnral de Levis
ne vit point d'autre parti  prendre pour le moment que de se fortifier
sur la rivire Jacques Cartier. En consquence il rtrograda, laissant
quelques petits dtachemens au Cap-Rouge et sur d'autres points de sa
route, et il fit commencer un fort sur la rive droite de la rivire
qu'il avait choisie pour ses lignes. Les Anglais ne songeant de leur
ct qu' se fortifier dans la ville o ils se renfermrent, les deux
armes restrent dans ces positions jusqu' la fin de la campagne, M. de
Vaudreuil ayant transport le sige du gouvernement  Montral, o il
s'tait retir. Les Canadiens regagnrent leurs foyers dans les derniers
jours d'octobre, et peu de temps aprs les troupes quittrent de toutes
parts les frontires afin de venir prendre leurs quartiers d'hiver dans
les gouvernemens de Montral et des Trois-Rivires. De petits corps
furent laisss dans les postes avancs, dont la position indique ce qui
restait  la France  la fin de 59 de ces immenses territoires qu'elles
s'enorgueillissait nagure encore de possder. 300 hommes furent chargs
de la garde du fort de Levis entre la Prsentation et la tte des
rapides du St.-Laurent aux ordres de M. Desandrouins, ingnieur; 400
hommes, commands par M. de Lusignan, de celle de l'le aux Noix dans le
lac Champlain, o le gnral Amherst n'avait fait aucun progrs, et qui
devaient tre soutenus par 300 autres placs  St.-Jean; et enfin 600
furent laisss  Jacques Cartier sous le commandement de M. Dumas,
major-gnral des troupes de la marine, dont 2  300 jets en avant  la
Pointe-aux-Trembles sous les ordres de M. de Repentigny.

Aprs avoir ainsi rgl la disposition de ses troupes pour l'hiver, le
gnral de Levis rejoignit le gouverneur  Montral le 14 novembre, et
tous deux dputrent aussitt le commandant d'artillerie Lemercier avec
leurs dpches pour Paris, afin d'instruire le roi de la situation du
Canada et des secours qu'il fallait y envoyer. Cet officier s'embarqua 
Montral dans un navire qui parvint en France sans accident, aprs tre
pass devant Qubec inaperu.

Aprs la capitulation de cette ville, les troupes anglaises restrent
campes dans les environs en attendant qu'on et pourvu  leur logement
dans l'intrieur. Il fut ordonn de relever ou rparer 500 maisons sans
dlai, et dcid que toute l'arme resterait pour former la garnison
jusqu' la prochaine campagne, except les trois compagnies de
grenadiers de Louisbourg et cinq compagnies de rangers, qui se
rembarqurent sur la flotte, qui fit voile pour l'Angleterre ou les
anciennes colonies. Le gnral Murray fut nomm gouverneur de Qubec La
garnison se composait le 24 dcembre, aprs le dpart de ces 8
compagnies; de 8,200 hommes de troupes de ligne sans compter les
officiers, l'artillerie, et les rangers qui restrent et formant encore
plusieurs centaines de combattans.[33] Elle se mit de suite en frais de
dbarquer de la flotte des vivres pour une anne, et les munitions et le
matriel de guerre dont elle pouvait avoir besoin; de dblayer les rues,
de niveler les redoutes leves dans les plaines d'Abraham et d'en
lever d'autres en face du rempart sur le sommet de la falaise qui borde
le St.-Laurent, et dont l'on voit encore les ruines aujourd'hui au
couchant de la citadelle; enfin, de fortifier le rempart dj existant,
le couvrir d'artillerie et d'adopter toutes les mesures juges
ncessaires pour pouvoir soutenir un sige en cas de besoin.

[Note 33: M. Smith dans son histoire du Canada dit 5,000, quoique les
auteurs qu'il a suivis presque textuellement, Knox et Mante, disent plus
de 7,000 hommes. L'on a dcouvert rcemment dans les archives du
secrtariat provincial  Qubec un registre des ordonnances de paiement
des troupes sous les ordres du gnral Murray, qui doit fixer dsormais
cette question. Ces ordonnances contiennent le chiffre exact de chaque
rgiment, sauf les officiers; et voici ce qu'il tait le 24 dcembre
1759:

                        Hommes.                    Hommes;

47e rgiment.            680    2d bataillon fusiliers. 871

35e                      876    3e                    930

43e                     693    28e rgiment            623

58e                     653    48e                    882

78e (montagnards cos-   619    15e   
            sais)                                      1377
                                                     ______

                                                      8,204

Le registre dont on a tir ces chiffres, a t dpos  la bibliothque
de la Socit littraire et historique de cette ville par son prsident,
M. Faribault, aux recherches duquel elle doit la plupart des prcieux
manuscrits, livres et documens qu'elle possde sur ce pays.]

Tel fut le rsultat de la campagne de 59. Les Franais se trouvaient
resserrs entre Qubec, la tte du lac Champlain et Frontenac, coups de
la mer et manquant de tout, soldats, argent, munitions de guerre et de
bouche. Les deux armes anglaises qui avaient attaqu le Canada par mer
et par terre ne se trouvaient plus qu' environ 70 lieues l'une de
l'autre, et prtes  tomber sur le centre du pays le printemps suivant
avec un grand accroissement de forces. Le gnral Amherst qui s'tait
avanc, comme on l'a vu plus haut, jusqu'au fort St.-Frdric, n'avait
pu pntrer au-del. Il laissa de fortes garnisons  Crown-Point et au
fort Carillon, dont il avait relev les ruines et chang le nom pour
celui de Ticondroga, et alla passer l'hiver  New-York, afin d'tre
plus  porte de communiquer avec la mtropole et les diffrentes
colonies sur le plan des oprations de la campagne prochaine. Quant au
Dtroit et aux autres postes suprieurs, ils taient, il est vrai,
encore en notre pouvoir; mais par la perte de Frontenac, ils ne devaient
plus attendre de secours que de la Louisiane, qui devint ds lors leur
point d'appui et la seule ligne de retraite en cas de malheur, cette
province, pendant que le Canada tait dsol par une guerre acharne et
cruelle, jouissant comparativement d'assez de tranquillit.




                              CHAPITRE II.

      SECONDE BATAILLE D'ABRAHAM ET DERNIRE VICTOIRE DES FRANAIS.
    CESSION DU CANADA A L'ANGLETERRE ET DE LA LOUISIANE  L'ESPAGNE.

                               1760-1763.


Sentimens divers que la prise de Qubec cause en Angleterre et en
France.--Les ministres de Louis XV abandonnent le Canada  lui-mme.--La
Grande-Bretagne, organise trois armes pour achever sa
conqute.--Mesures que l'on adopte pour rsister  cette triple
invasion.--Forces relatives des Franais et des Anglais.--Le gnral de
Levis marche sur Qubec.--Seconde bataille d'Abraham.--Dfaite complte
de l'arme anglaise, qui se renferme dans la ville et que les Franais
assigent en attendant les secours qu'ils avaient demands de
France.--Persuasion o l'on est dans les deux armes que le Canada
restera  celle qui recevra les premiers renforts.--Arrive d'une flotte
anglaise.--Le gnral de Levis lve le sige et commence sa retraite sur
Montral; le dfaut de vivres l'oblige de renvoyer les milices et de
disperser les troupes rgulires.--Etat des frontires du ct des lacs
Champlain et Ontario.--Les ennemis se mettent en mouvement pour attaquer
Montral.--Le gnral Murray s'avance de Qubec avec 4,000 hommes; le
chef de brigade Haviland avec un corps presqu'aussi nombreux descend le
lac Champlain et le gnral Amherst part du lac Ontario avec 11,000
soldats et Indiens.--Les Franais se retirent et se concentrent sur
Montral au nombre de 3,500 soldats.--Impossibilit d'une plus longue
rsistance et capitulation gnrale.--Triomphe et rjouissance de
l'Angleterre.--Procs et condamnations des dilapidateurs du Canada 
Paris.--Situation des Canadiens--Pertes immenses qu'ils font sur les
ordonnances et lettres de change du gouvernement dchu.--Continuation,
de la guerre dans les autres parties du monde; paix de 1763, par
laquelle le Canada est cd  l'Angleterre et la Louisiane 
l'Espagne.--Tableau de la France au temps de ce trait trop fameux par
Sismondi.


Aprs les dfaites que l'Angleterre essuyait depuis 5 ans en Canada, la
nouvelle de la prise de Qubec, ce lieu fort si renomm du
Nouveau-Monde, la remplit de joie. Londres et les autres principales
villes du royaume prsentrent des adresses de flicitation au chef de
l'tat, dont Pitt dut s'applaudir en secret, parce que c'tait  lui
qu'en revenait la plus grande gloire, et le parlement ordonna que les
cendres du hros  qui l'on devait une si brillante conqute, fussent
dposes dans le temple de Westminster au milieu de celles des grands
hommes de la patrie, et qu'un monument y fut lev  sa mmoire. Il vota
en mme temps des remercmens aux gnraux et aux amiraux qui avaient
fait partie de l'expdition, et le roi ordonna que des actions de grce
publiques fussent rendues dans tout l'empire.

En France, o le peuple exclu du gouvernement ne pouvait manifester ses
sentimens sur la honte des actes du pouvoir que par le mpris qu'il
avait pour ceux qui en taient chargs, il y a long-temps que l'on avait
perdu l'espoir de conserver les belles contres pour la dfense
desquelles tant de sang et d'hrosme n'taient plus qu'un sacrifice
dans le grand dsastre qui allait terminer l'un des derniers drames de
la vieille monarchie. La perte du-boulevard de l'Amrique franaise et
la mort de Montcalm ne surprirent point, mais elle fit une impression
pnible dans le public, et mme au milieu des orgies de la cour de Louis
XV, o l'on regarda la partie comme si bien perdue que l'on ne pensa
gure  secourir ces sentinelles avances, qui voulaient encore
combattre, sinon pour triompher du moins pour sauvegarder l'honneur
national et reconqurir la supriorit des armes.

L'Europe entire aussi, dit Raynal, crut que la prise de Qubec
finissait la grande querelle de l'Amrique septentrionale. Personne
n'imaginait qu'une poigne de Franais, qui manquaient de tout,  qui la
fortune mme semblait interdire jusqu' l'esprance, osassent songer 
retarder une destine invitable. On ne connaissait pas leur courage,
leur dvoment et les glorieux combats qu'ils avaient livrs et qu'ils
pouvaient livrer encore dans ces contres lointaines o, oublis du
reste du monde, ils versaient gnreusement leur sang pour la cause de
leur pays. On ignorait que cette guerre tait une guerre de peuple 
peuple, et qu'on ne poserait les armes que quand l'on serait cern,
cras par les masses anglaises; et que jusque-l l'on ne voulait pas
perdre esprance.

Les Canadiens qui croyaient que le gouvernement de la mtropole allaient
ou du moins devaient faire les plus grands efforts pour les arracher au
sort qui les menaait, furent tromps dans leur attente. M. Lemercier
trouva, en arrivant  Paris, le ministre de la guerre, le marchal de
Belle-Isle expirant. Aprs sa mort le portefeuille passa aux mains du
duc de Choiseul dj charg de celui des affaires trangres. L'envoy
du gouverneur ainsi que les officiers de la garnison de Qubec qui
l'avaient prcd en France, donnrent au ministre tous les
renseignemens qu'il pouvait dsirer sur la situation dsespre du
Canada. Les dpches dont M. Lemercier tait porteur demandaient des
secours de toute espce en vivres, en munitions de guerre et en recrues;
elles informaient la cour que l'on avait form le projet de reprendre
Qubec, et que le succs de cette entreprise tait certain si les
secours que l'on demandait arrivaient avant ceux des ennemis.
Malheureusement cette demande tait faite dans le moment o, par le
dsordre prolong des finances, le trsor se trouvait hors d'tat de
faire face  ses obligations les plus ncessaires. Les administrateurs
continuellement changs ne pouvaient trouver de remde pour arrter mme
le mal, qui allait toujours en augmentant. Chacun venait avec son plan
et tait remplac avant qu'il et  peine eu le temps de commencer  le
mettre  excution; et ds qu'il parlait de soumettre la noblesse et le
clerg  l'impt comme le peuple, il tait repouss avec haine et
renvers. L'absence de patriotisme dans les classes les plus leves de
la socit rendait ainsi le mal incurable, et exposait la nation  tous
les malheurs et  la perte de cette grande rputation militaire qui
faisait encore la force et la gloire, par le souvenir, de cette noblesse
sensuelle et dgnre qui ne voulait rien faire pour le salut commun;
car par un effort uniforme et gnral, l'on pouvait se remettre
facilement sur un bon pied, puisque, suivant M. de Necker,[34] les
dpenses publiques tant de 610 millions en 1784, et les revenus de prs
de 585 millions, alors que la noblesse et le clerg, possesseurs d'une
grande partie du territoire, taient encore exempts de l'impt, en
rendant ces deux classes si riches contribuables, et en dveloppant les
immenses ressources du pays, le dficit annuel pouvait tre plus que
combl. Mais l'gosme devait tout perdre.

[Note 34: De l'administration des finances de la France. Les intrts de
la dette publique taient alors de 207 millions de francs, ou gaux 
ceux de l'Angleterre  la mme poque (1784). Aujourd'hui la dette de
l'Angleterre est double ou triple de celle de la France.]

M. de Silhouette, qui avait succd  M. de Boulogne aux finances, vint
chouer ainsi devant l'opposition que firent  son projet de subvention
territoriale, qui aurait atteint tous les propritaires fonciers, les
classes privilgies, et il fut remplac par M. Berlin, financier
mdiocre, mais plus docile aux voeux de la cour et de la noblesse.
Celui-ci ne put ni ramener l'ordre dans les finances, ni trouver moyen
de fournir quelques jours encore aux besoins les plus pressans du
service public. Les lettres de change du Canada tires sur le trsor 
Paris ne purent tre payes, circonstance aussi fcheuse pour ce pays
que la perte d'une bataille, et qui devait avoir le plus grand
retentissement. Dans cet tat de choses il est facile de concevoir que
l'nergique rsolution de reprendre Qubec dt trouver peu d'cho 
Versailles, o les courtisans regardaient la possession du Canada plutt
comme une charge que comme un avantage. Dans l'puisement o l'on se
trouvait, c'est tout ce que l'on put faire que d'y envoyer 400 hommes et
la charge de 3 ou 4 navires en munitions de guerre et de bouche, sous la
protection d'une frgate, qui s'tant amuse  enlever, chemin faisant,
13 ou 14 btimens anglais, finit par tre oblige elle-mme de se jeter
dans la Baie des Chaleurs  l'entre du golfe St.-Laurent, et par y tre
brle avec son convoi et ses prises par le capitaine Byron qui croisait
dans ces parages avec une flotte nombreuse, et qui dtruisit aussi un
amas de cabanes dcor du nom fameux de Nouvelle-Rochelle, lev par des
rfugis acadiens et quelques pauvres pcheurs sous la protection de
deux petites batteries places sur un rocher.

En envoyant ces secours insuffisans au Canada, les ministres adressrent
aux divers chefs de la colonie des dpches qu'ils ne reurent que dans
le mois de juin, pour leur recommander de disputer le pays pied  pied
et de soutenir jusqu'au bout l'honneur des armes franaises 
quelqu'extrmit que les affaires pussent tre rduites; vaines
recommandations pour des gens qui prissaient accabls sous le nombre de
leurs ennemis, et qui avaient besoin non de paroles d'encouragement,
mais de secours rels et efficaces.

Le gouvernement de la Grande-Bretagne, aiguillonn et soutenu par la
voix puissante du peuple, tenait une conduite bien diffrente. Il obtint
du parlement tous les subsides qu'il voulut pour continuer la guerre
avec vigueur. Des flottes considrables couvrirent les mers de l'Europe,
des Indes et de l'Amrique. Il fut rsolu de barrer le chemin du Canada
 la France, et d'employer  cet effet des forces telles que celle-ci ne
put conserver dans l'tat o elle se trouvait le moindre espoir d'y
faire parvenir les secours ncessaires pour rtablir sa suprmatie dans
cette partie du monde; et c'est  la suite de ces accroissemens de
forces que le petit convoi, dont l'on vient de parler tout--l'heure,
vit fondre sur lui pas moins de onze vaisseaux de guerre en entrant dans
le St.-Laurent.

Derrire ce rempart qui couvrait l'Amrique et la sparait de la France,
l'Angleterre organisa, comme l'anne prcdente, trois armes pour
achever d'abattre une puissance contre laquelle elle luttait depuis
qu'elle avait plant son drapeau dans ce continent, et que sa grande
supriorit numrique mettait enfin  sa merci. Toutes les provinces
qu'elle y avait fondes ne cessaient point de montrer leur zle pour
l'accomplissement d'une conqute qu'elles avaient sollicite avec
ardeur. Les diffrentes lgislatures coloniales votrent les hommes et
l'argent qu'on leur demanda avec d'autant plus d'empressement que l'on
touchait au succs dfinitif. Ces trois armes devaient marcher pour se
runir  Montral et enlever ce dernier point qui restait encore  la
France.

La garnison renferme dans Qubec devait tre renforce  l'ouverture de
la campagne pour remonter le St.-Laurent. Le chef de brigade Haviland
devait runir ses troupes sur le lac Champlain, forcer le passage de
l'le aux Noix et St.-Jean, et marcher sur le point indiqu; enfin, le
gnral Amherst devait assembler une arme nombreuse  Oswgo, descendre
le fleuve St.-Laurent en s'emparant de tous les postes franais qu'il
trouverait sur son chemin, et se runir aux deux autres corps devant
Montral. Les Franais n'ignoraient pas les prparatifs de leurs
ennemis, et le gouverneur ainsi que le gnral de Levis ne songeaient
qu'au moyen de les prvenir par une attaque subite contre le poste
central o ils avaient pris pied en Canada,  savoir Qubec, pour tre
prts  donner la main aux secours qu'ils avaient demands en France, et
de l'arrive desquels avant ceux des Anglais, dpendait dsormais le
salut du pays.

L'on avait d'abord rsolu d'attaquer Qubec dans l'hiver; mais il fallut
ajourner cette entreprise au printemps. Ce dlai fut employ 
rorganiser l'arme,  ramasser des vivres et  prparer les
embarcations ncessaires pour descendre le fleuve  la dbcle des
glaces. Malgr les plus grands efforts, l'on ne put runir un matriel
suffisant pour faire un sige. L'on manquait compltement de grosse
artillerie et il y avait peu de poudre. Cependant l'on ne dsesprait
pas de russir soit  la faveur d'une surprise, soit  l'aide des
secours attendus.

Afin d'empcher l'ennemi de pntrer le dessein que l'on avait form, et
encore plus de soutenir le courage des habitans et de fatiguer la
garnison anglaise, l'on tint des partis dehors tout l'hiver.

Le gnral Murray ne ngligeait rien de son ct pour se mettre en tat
de repousser toutes les tentatives jusqu' la campagne suivante. Il
tait abondamment pourvu d'artillerie et de munitions de guerre et de
bouche, et commandait les meilleures troupes de l'Angleterre. Il ne fut
pas plutt tabli dans la ville qu'il adressa une proclamation aux
Canadiens pour leur reprsenter l'inutilit d'une plus longue,
rsistance et tous les malheurs qui seraient la suite d'une opposition
devenue sans objet. Onze paroisses environnantes abandonnes de l'arme
franaise et dont la plupart des habitans, par l'incendie de leurs
maisons, s'taient vu forcs de se rfugier dans les bois que l'hiver
allait rendre inhabitables, vinrent faire leur soumission et prter le
serment de fidlit,  l'exemple des habitans de Miramichi, Richibouctou
et autres lieux du golfe St.-Laurent, qui, sur l'avis de leurs
missionnaires, avaient fait la leur au colonel Frye, commandant anglais
du fort Cumberland  Chignectou. Le gnral Murray avait port ses
avant-postes  Lorette et  Ste.-Foy,  2 ou 3 lieues de la ville, et la
guerre d'escarmouches ne discontinua presque point, malgr la rigueur de
la saison. La garnison fut sans cesse occupe soit  tirer du bois de
chauffage de la fort du Cap-Rouge, soit  faire de petites expditions,
soit enfin  travailler aux fortifications de la ville, qu'aprs des
travaux inous l'on mit en tat de soutenir un sige, en achevant les
remparts et les couvrant de mortiers et de canons d'un gros calibre, et
en terminant les redoutes dont on a parl et qui taient au nombre de
huit. Tous ces travaux avaient t excuts malgr les maladies qui
s'taient mises dans les troupes, particulirement le scorbut, et qui
enlevrent du 24 dcembre au 24 avril prs de 500 hommes.[35]

[Note 35: C'est la diffrence qui se trouve dans le chiffre des soldats
entre ces deux poques d'aprs les ordonnances de paiement. 500
donneraient plus de 4 morts par jour, et Knox rapporte qu'au mois de
janvier, dans le temps de la plus grande mortalit, l'on en perdait 2 
3 par jour. Le journal manuscrit du colonel Fraser dit qu'il en mourut
682 du 18 septembre au 25 avril. La mortalit avait bien diminu  cette
dernire date. Un Canadien avait enseign qu'une infusion de branches de
pruche tait un remde salutaire pour le scorbut, et en effet ce remde
avait eu les rsultats les plus heureux.]

De leur ct les Franais, outre les fatigues de cette petite guerre,
taient assujettis aux privations de toute espce qu'une disette
prolonge entrane avec elle. Le gnral de Levis mit ses troupes en
quartier d'hiver chez les habitans dans les diffrentes paroisses des
gouvernemens des Trois-Rivires et de Montral, faute de provisions pour
leur subsistance dans une seule localit, et il commena immdiatement
ses prparatifs pour l'entreprise qu'il mditait, une dfense opinitre,
comme il le disait dans un mmoire qu'il prsenta au gouverneur, ne
pouvant qu'tre avantageuse  l'tat en occupant les forces de l'ennemi
dans cette partie de l'Amrique, et honorable pour les armes franaises.

Afin de ranimer le courage de la population et l'engager  faire un
nouvel effort et de nouveaux sacrifices, on invoqua la voix de l'glise,
qui ne devait pas rester sans cho chez un peuple profondment
religieux. L'vque, M. Dubreuil de Pontbriand, donna  cet effet 
Montral, o il s'tait rfugi, un mandement au commencement de
l'hiver, dans lequel l'on trouve ces mots: Vous n'oublierez pas dans
vos prires ceux qui se sont sacrifis pour la dfense de la patrie; le
nom de l'illustre Montcalm, celui de tant d'officiers respectables, ceux
du soldat et du milicien ne sortiront point de votre mmoire.... vous
prierez pour le repos de leurs mes. Il y a quelque chose de
singulirement grave et solennel dans ces paroles auxquelles la religion
donne un si grand caractre. Cet appel aux prires des fidles pour les
braves qui taient morts, en combattant pour leur pays devait, au moment
o l'on parlait de reprendre les armes, remuer les fibres les plus
sensibles du coeur, et augmenter l'nergie des guerriers qui se
dfendaient depuis si long-temps et avec tant d'obstination contre les
forces toujours croissantes de nos envahisseurs. Quant aux troupes
rgulires elles-mmes, si elles ne combattaient plus que pour l'honneur
leurs voeux pouvaient tre encore remplis.

Aprs bien des efforts l'on russit  ramasser assez de subsistances
pour nourrir l'arme encore quelque temps lorsqu'elle serait runie. Au
mois d'avril elle se trouva prte  entrer en campagne, et l'on
n'attendait plus que la dbcle des glaces.

Les troupes de terre, surtout les grenadiers, avaient t recrutes 
mme les deux bataillons de la colonie; elles formaient avec ceux-ci
3,600 hommes. Les milices appeles  prendre part  l'expdition
s'levrent  un peu plus de 3,000 fusils, y compris 270 sauvages. Cette
arme, compose de plus de moiti de Canadiens, parce qu'on en avait
fait entrer un grand nombre dans les rgimens rguliers faute de recrues
europennes, n'atteignait pas encore 7,000 combattans.[36] C'est tout ce
que l'on pouvait approvisionner et runir pour marcher sur Qubec, les
habitans de cette partie, c'est--dire ceux qui n'avaient pas fait leur
soumission  l'ennemi, ne pouvant se joindre  eux qu'aprs
l'investissement de la place, et le reste de ceux de Montral et des
Trois-Rivires tant ncessaire pour ensemencer les terres et pourvoir 
la dfense des frontires du ct des lacs Champlain et Ontario.[37]

[Note 36: L'arme destine  l'expdition de Qubec tait compose comme
suit:

+================+================+===========+=========+===========+=============+
| Brigades       | Rgimens       | Officiers | Soldats | Miliciens | Total des   |
|                |                |           |         | et leurs  | combattants |
|                |                |           |         | officiers |             |
+----------------+----------------+-----------+---------+-----------+-------------+
| La Reine       | La reine       |    27     |   370   |    223    |       620   |
|                | Languedoc      |    14     |   280   |    285    |       579   |
| La Sarre       | La Sarre       |    24     |   339   |    230    |       593   |
|                | Barn          |    24     |   371   |    221    |       616   |
| Rl. Roussillon | Rl. Roussillon |    24     |   305   |    279    |       608   |
|                | Guienne        |    22     |   320   |    261    |       603   |
| Berry          | 2 bataillons   |    51     |   727   |    519    |      1297   |
| La Marine      | 2 bataillons   |    80     |   898   |    246    |      1224   |
| Troupes hors   | Cavalerie      |     5     |     0   |    200    |       205   |
| de la ligne    | Sauvages       |     8     |     0   |    270    |       278   |
|                | Bataillon de   |           |         |           |             |
|                | milice de      |           |         |           |             |
|                | Montral       |     0     |     0   |    287    |       287   |
|                +----------------+-----------+---------+-----------+-------------+
|                |         Totaux |   279     |  3610   |   3021    |      6910   |
+----------------+----------------+-----------+---------+-----------+-------------+

]

[Note 37: Extraits des instructions du gouverneur au chevalier de Levis:

Nous avons, aprs bien des soins, runi toutes les ressources de la
colonie en comestibles et munitions de guerre; les unes et les autres
sont trs mdiocres pour ne pas dire insuffisantes, aussi usons-nous de
tous les expdiens que notre zle peut nous suggrer pour y suppler...

Nos forces consistent en environ 3,500 hommes de troupes, 3,000
miliciens des gouvernemens de Montral et des Trois-Rivires et environ
400 sauvages de diffrentes nations. Nous comptons qu'indpendamment
des Acadiens, les habitans du gouvernement de Qubec, ou du moins la
plus grande partie, se joindront  cette arme aussitt que la place
sera investie. Nous crivons pout cet effet  Mrs. les curs et
capitaines de milice....

M. le chev. de Levis sait que nous ne pouvons pas lui donner une arme
plus considrable, les milices qui resteront dans les gouvernemens des
Trois-Rivires et Montral tant indispensablement ncessaires pour
ensemencer les terres; il sait aussi que nous devons en mme temps
pourvoir  la sret des frontires des lacs Champlain et
Ontario.--_Document de Paris._]

Sans attendre que la navigation du fleuve fut compltement ouverte, le
gnral de Levis envoya, le 16 et le 17 avril, l'ordre aux troupes de
lever leurs quartiers d'hiver et de se mettre en marche, celles qui se
trouvaient les plus rapproches de Qubec par terre et les autres par
eau. Les champs taient encore couverts de neige et les rives du
St.-Laurent bordes de glaces, le centre du fleuve charriant avec le
flux et le reflux de la mare celles qui taient mobiles. Le gnral de
Levis rappela  sa petite arme que pour son honneur, la gloire des
armes et le salut du pays, elle devait chercher  rparer la perte de la
journe du 13 septembre, et se souvenir que c'taient les mmes ennemis
qu'elle avait eu  combattre  Oswgo, au fort George et  Carillon.
Elle s'branla le 20. La partie qui descendait par eau fut embarque sur
les deux frgates qui escortaient les petits vaisseaux sur lesquels
taient chargs l'artillerie, les vivres et les fascines: pour le sige.
Les glaces augmentant  mesure que l'on descendait, l'on fut oblig de
mettre les troupes  terre  la Pointe-aux-Trembles. Une partie
seulement de l'artillerie put atteindre St-Augustin et ensuite le
Foulon. La journe du 25 fut employe  runir l'arme  la
Pointe-aux-Trembles, et l'avant-garde, sous les ordres du chef de
brigade Bourlamarque, se mit en mouvement ds le lendemain.

Le temps pressait. Le gnral de Levis voulait surprendre l'ennemi, et
ayant reconnu l'impossibilit de traverser la rivire du Cap-Rouge  son
embouchure, o la rive dut ct de Qubec est trs haute et trs
escarpe et se trouvait en outre garde, il rsolut sur-le-champ de la
tourner et d'aller franchir ce cours d'eau  deux lieues plus haut, par
Lorette,  la peine d'avoir  dboucher par les marais de la Sude pour
gagner les hauteurs de Ste.-Foy.

Le chef de brigade Bourlamarque rtablit les ponts de cette rivire que
l'ennemi avait rompus  son approche, et poussa les troupes en avant,
faisant vacuer le poste que les Anglais avaient tabli  l'ancienne
Lorette. Le gnral de Levis qui arriva dans ce moment, s'tant aperu
qu'ils avaient nglig de rompre une chausse de bois qui traversait une
partie des marais de la Sude, en fit occuper la tte aussitt par les
sauvages. L'avant-garde atteignit ces marais  l'entre de la nuit et
les traversa sans s'arrter, malgr un orage de pluie et de tonnerre
inusit dans cette saison, et elle prit possession des maisons qui
taient au-del, n'tant plus spare de l'ennemi que par un bois d'une
petite demi-lieue de profondeur. Au point du jour, le 26, elle passa le
bois et se prsenta  la vue des Anglais, dont le gnral de Levis alla
reconnatre la position, tandis que le reste de ses troupes qui avait
march pendant toute cette nuit orageuse pour ainsi dire  la clart des
clairs qui se succdaient sans cesse, traversait le marais et venait se
former derrire ce bois.

Cependant l'arme franaise n'avait pu se mettre en mouvement ni assez
secrtement, ni assez promptement pour surprendre l'ennemi dans Qubec.
Tout l'hiver l'on avait rpandu  dessein le bruit que l'on allait
descendre incessamment pour attaquer cette ville avec une arme de 12 
15 mille hommes, et le gnral Murray, ne repoussant pas entirement ces
rapports, se tenait prt pour tous les vnemens. Dans le mois d'avril
ces rapports prenant de la consistance, il crut devoir se dbarrasser de
la population de la ville, qui aurait pu lui devenir  charge dans un
sige. En consquence elle eut ordre, le 21, d'en sortir dans trois
jours avec les effets qu'elle pourrait emporter. Cet ordre qui jeta dans
le dsespoir ces malheureux habitans qui avaient dj vu leurs foyers
dtruits par le bombardement, qui avaient perdu presque tout ce qu'ils
possdaient, fut excut le 24. Les soldats de la garnison
quoiqu'accoutums  toutes les horreurs de la guerre, ne purent voir
sans tre mus ces infortuns s'loigner de leurs murailles suivis de
leurs femmes et de leurs enfans et ne sachant o aller chercher un gte
dans un pays dvast et rduit  la dernire misre. Le gnral Murray
fit ensuite rompre tous les ponts de la rivire du Cap-Rouge aisi qu'on
l'a rapport ailleurs, et envoya des troupes pour observer les mouvemens
des Franais s'ils se prsentaient. Aprs ces mesures de prcaution, il
attendit pour agir selon les circonstances. Ce sont ces troupes[38] que
le gnral de Levis voyait devant lui sur les hauteurs de Ste.-Foy.
Elles taient au nombre de 2,500 (Mante)  3,000 hommes avec quelques
pices de canon, et s'tendaient depuis l'glise de Ste.-Foy jusqu' la
gauche de la route de la Sude, par o montaient les Franais pour
dboucher sur le plateau.

[Note 38: Formes des 28e, 47e, 58e et 78e (Highlanders) rgimens.]

Le bois d'o ceux-ci sortaient, pouvait tre  200 toises de la ligne
ennemie, et comme il tait marcageux, l'on ne pouvait en dboucher que
par le grand chemin. En outre l'espace compris entre ce bois et les
Anglais n'tait pas assez tendu pour leur permettre de se former et de
marcher  l'attaque sans s'exposer  un combat dsavantageux. La
situation du gnral de Levis devenait donc trs difficile, et si dans
ce moment toute l'arme anglaise se ft trouve l pour dfendre l'accs
du plateau, il se serait vu oblig probablement d'abandonner son
entreprise. Mais en voyant le danger il sut avec cette dcision prompte
qui le caractrisait, trouver moyen de l'viter et cacher son dessein 
l'ennemi. Aussitt que le jour fut tomb, il fit dfiler ses troupes par
sa droite le long de la lisire du bois jusqu' ce qu'il et dpass le
front de l'ennemi et tourn son flanc gauche, esprant par cette
manoeuvre non seulement obtenir une position avantageuse, mais couper
encore le corps plac en observation  l'embouchure de la rivire du
Cap-Rouge; mais le mauvais temps et la difficult de la marche dans
cette saison ne permirent point aux soldats, dj trs fatigus,
d'oprer ce mouvement avec toute la clrit dsirable. Et le lendemain
matin le gnral Murray qui s'tait transport sur les lieux, eut le
temps de faire retirer ses troupes du Cap-Bouge; mais il ne put sauver
le matriel qu'il y avait dans ce poste avanc. En consquence aprs une
fusillade et quelques coups de canon, il fit porter les vivres,
munitions, armes et outils qu'il y avait dans cet endroit dans l'glise
de Ste.-Foy, y fit mettre le feu et opra sa retraite vers la ville,
laissant aussi plusieurs pices de campagne entre les mains des
Franais, et le gnral de Levis matre d'un champ de bataille qu'il
aurait pu avoir beaucoup de peine  obtenir.

Les cavaliers franais suivirent le mouvement rtrograde de Murray,
escarmouchant: avec son arrire-garde jusqu'au moulin de Dumont, situ
sur le chemin de Ste.-Foy  l'extrmit du champ de bataille du 13
septembre et  une demi-lieue des remparts de la ville, o il laissa un
gros dtachement avec ordre de tenir ferme jusqu' la nuit. Les troupes
franaises se logrent dans les maisons depuis l'glise de Ste.-Foy
jusqu' ce moulin, occupant un espace de 5 quarts de lieue. Le temps
tait toujours affreux, la pluie continuant  tomber par torrens, ce qui
retardait beaucoup la marche de l'arme.

Dans la nuit, les Anglais vacurent le moulin de Dumont et se
replirent sur les buttes  Neveu  environ 250 toises des remparts de
Qubec qu'elles masquaient, et commencrent  s'y retrancher. Au point
du jour le gnral de Levis fit occuper le moulin qui venait d'tre
abandonn et les plaines d'Abraham jusqu'au fleuve par son avant-garde,
afin de couvrir l'anse du Foulon, o les btimens chargs des vivres, de
l'artillerie et des bagages des troupes et qui n'avaient pas effectu
leur dchargement  St.-Augustin, avaient reu ordre de descendre.
Pendant que l'on dbarquerait ces effets le 28, l'arme devait se
reposer pour tre en tat d'attaquer les buttes  Neveu le lendemain et
de rejeter les Anglais dans la place.

Cependant Murray n'avait pas t plutt rentr dans la ville qu'il avait
rsolu, au lieu d'attendre les Franais derrire ses murailles, de se
porter en avant avec toutes ses troupes dans l'intention, soit de leur
livrer bataille si l'occasion s'en prsentait, soit de se fortifier sur
les buttes  Neveu s'ils paraissaient trop nombreux; car le rapport d'un
de leurs canonniers, tomb sur une glace flottante en dbarquant, et
recueilli gel et mourant par des soldats, ne lui permettait plus de
douter que toute l'arme dont il tait menac depuis si long-temps,
arrivait enfin. Il sortit donc de la ville le 28 au matin  la tte de
toute la garnison,[39] dont les troupes de ligne seules, quoique
rduites de 490 hommes par les maladies pendant l'hiver, comptaient
encore 7,714 baonnettes non compris les officiers.[40] Il ne laissa
dans la place que les soldats ncessaires  sa garde et quelques
centaines de malades, plus de mille en convalescence tant venus au
premier bruit du combat reprendre volontairement leurs rangs sous les
drapeaux, et il s'avana ainsi avec -peu-prs 6 mille hommes et 22
bouches  feu sur deux colonnes.[41]

[Note 39: On the 28th April, about 8 o'clock in the morning, the whole
garrison, exclusive of the guards... marched out of town with 20 pices
of field artillery.--_Manuscrit de Fraser._]

[Note 40: Suivant les ordonnances de paiement pour leur solde expire le
24 avril, ou 4 jours avant la 2de bataille d'Abraham, ordonnances dont
voici une copie textuelle pour le 78e rgiment (montagnards cossais):

By the Honble. James Murray, Esq., Governor of Qubec, etc.

You are hereby required and directed out of such monies as shall come to
your hands for the subsistence of His Majesty's forces under my command,
to pay or cause to be paid to Lieut. James Henderson, Dy. Paymaster of
His Majesty's 78th Regt. of Foot or his assigns, the sum of two thousand
one hundred and sixty three pounds nineteen shillings and six pence
sterling, being for subsistence of said Regiment between the 24th day of
February and the 24th day of April 1760, both days inclusive, as p.
account annexed, and for so doing this with the acquittance of the said
Lieut. James Henderson or his assigns shall be to you a sufficient
warrant and discharge.

Given under my hand, at Qubec, this 27th day of november 1760.

Signed Ja. Murray.
Counters. H. T. Cramahe.

To Robert Porter, Esq.,
Dy. Paymaster General.

56 Sergeants @ ls p. diem 2 16 0

56 Corporals @ 8d         1 17 4

28 Drumrs    @ 8d         0 18 8

1195 Private @ 6d        29 17 6

Total for one day         35  9 6

Total for 60 days      2163 19 6

Signed Jas. Henderson,
Lt. and Dy. Paymaster 78th Rgiment.
]

[Note 41: Smith dit que les Anglais taient 3,000 et les Franais
12,000. Il a pris cela probablement dans le Journal de Fraser que nous
avons cit quelquefois. Ce manuscrit est rempli d'erreurs et de
contradictions, et on ne doit s'en servir qu'avec beaucoup de rserve et
lorsqu'il s'accorde avec l'ensemble des faits ou les pices
authentiques. Si le simple dtachement anglais qui barra le chemin de la
Sude aux Franais le 26 avril tait, suivant Mante, de 2,500 hommes, il
faut bien avouer que toute l'arme, aprs avoir t rejointe encore par
mille invalides, comme le rapporte Fraser lui-mme, devait dpasser
3,000 hommes; car autrement l'on n'aurait pas donn le nom de
dtachement  ce qui aurait t l'arme entire. Au reste les tats
officiels donns plus haut sont concluans sur le point et s'accordent
avec le chiffre des troupes, anglaises  leur arrive en Canada et celui
des pertes qu'elles avaient faites depuis.]

Le gnral de Levis qui s'tait port en avant de sa personne avec son
tat-major pour reconnatre la position des Anglais sur les buttes 
Neveu, n'eut pas plutt aperu ce mouvement qu'il envoya l'ordre  ses
troupes de hter leur marche pour se rendre sur les plaines d'Abraham.
Le gnral anglais, de son ct, voyant qu'il n'y avait que la tte de
l'arme franaise d'arrive, et qu'elle ne paraissait pas s'attendre 
livrer bataille ce jour-l, dcida de l'attaquer immdiatement pendant
qu'elle tait encore dans le dsordre de la marche; mais, il avait
affaire  un homme de tte et d'un sang-froid qu'il tait fort difficile
de troubler. Il rangea ses troupes en bataille en avant des buttes 
Neveu, sa droite au coteau Ste.-Genevive et sa gauche  la falaise qui
borde le St.-Laurent, sa ligne occupant un petit quart de lieu de
dveloppement. Quatre rgimens, sous les ordres du colonel Burton,
formaient la droite  cheval sur le chemin de Ste.-Foy; quatre autres
avec les montagnards cossais, sous les ordres du colonel Fraser,
formaient la gauche  cheval sur le chemin de St.-Louis. Deux bataillons
taient placs en rserve. Outre ces deux bataillons le flanc droit de
l'arme tait couvert par un corps d'infanterie lgre sous les ordres
du major Dalling; et le flanc gauche par la compagnie des rangers du
capitaine Huzzen et cent volontaires conduits par le capitaine
Macdonald. Le gnral Murray donna ensuite l'ordre de marcher en avant.
Il n'y avait encore que l'avant-garde franaise d'arrive compose de 10
compagnies de grenadiers; elle tait range en bataille, occupant sur la
droite une redoute leve par les Anglais l'anne prcdente  l'est de
la cte du Foulon, et sur la gauche le moulin de Dumont, la maison, la
tannerie et les autres btimens qui l'environnaient, situs  300 toises
en arrire de la ligne occupe par l'ennemi  la premire bataille
d'Abraham, et couvrant le chemin de Ste.-Foy. Le reste de l'arme avait
prcipit le pas se resserrant en avanant, et les trois brigades de la
droite taient dj formes lorsque les Anglais commencrent l'attaque
avec une grande vivacit, la mitraille de leur nombreuse artillerie
faisant de terribles ravages dans les rangs des Franais, qui n'avaient
encore que leurs petites armes pour y rpondre.

Le gnral Murray sentant l'importance de s'emparer du moulin de Dumont
qui couvrait l'issue par laquelle les Franais venant par la chausse de
Ste.-Foy, entraient sur le champ de bataille, le fit attaquer par des
forces suprieures. Il esprait qu'en crasant les 5 compagnies de
grenadiers qui le dfendaient, il pourrait tomber ensuite au milieu de
l'arme franaise, refouler devant lui les bataillons qui taient encore
en marche et couper l'aile droite engage sur le chemin de St.-Louis.

Le gnral de Levis, prvenant son dessein, fit retirer sa droite 
l'entre du bois qui tait derrire elle, et abandonner le moulin de
Dumont par les grenadiers, qui se replirent afin d'abrger la distance
 parcourir par les brigades arrivantes. Mais leur ardeur ne lui permit
pas d'excuter ce mouvement compltement. Le chef de brigade
Bourlamarque, charg du commandement de la gauche, fut dans ce moment
grivement bless par un coup de canon qui tua son cheval, et les
troupes restrent quelque temps sans recevoir d'ordre. Les brigades de
la gauche qui arrivaient, voyant les grenadiers engags dans un combat
furieux et ingal, prirent d'elles-mmes le parti d'aller les soutenir.
L'ennemi porta sur ce point une grande partie de ses forces et presque
toute son artillerie; le canon et les obusiers tirant  boulet et 
mitraille, labouraient l'espace qu'occupait cette aile, qui s'branla
sous le feu le plus meurtrier. Les grenadiers remarchrent en avant,
reprirent le moulin aprs une lutte opinitre et s'y maintinrent. Ces
braves soldats, commands par le capitaine d'Aiguebelles, prirent
presque tous dans cette journe, o les Franais n'avaient que les trois
petites pices de canon qui avaient pu passer le marais de la Sude 
opposer aux 22 bouches  feu de l'ennemi.

Pendant que ces vnemens se passaient  la gauche, le gnral de Levis
faisait reprendre par les troupes de la droite la redoute qu'ils avaient
abandonne lorsqu'il les avait fait replier. Les Canadiens de la brigade
de la Reine qui occupaient cette redoute et le petit bois de pins sur le
bord du cap, avaient repris leur terrain et charg ensuite le flanc
gauche des ennemis avec succs, appuys par M. de St.-Luc, qui n'avait
pu se faire suivre que par quelques sauvages. Bientt le combat ne fut
pas moins violent dans cette partie de la ligne qu' la gauche. Toutes
les troupes taient enfin arrives, et le feu tait des plus vifs des
deux cts. L'on voyait les milices canadiennes charger leurs armes
couches, se relever aprs les dcharges de l'artillerie ennemie et se
prcipiter en avant pour fusiller les canonniers sur leurs pices. La
milice de Montral combattait avec un courage admirable, surtout le
bataillon command par le brave colonel Rhaume, qui fut tu. M. de
Repentigny qui commandait cette brigade occupait le centre de la ligne
franaise; il arrta les ennemis qui la chargeaient et les fora 
reprendre leur premire position; elle repoussa aussi  deux reprises
diffrentes, deux corps qui se dtachrent de leur aile droite pour la
dposter, et ralentit par sa fermet et la vivacit de son feu leur
poursuite contre les grenadiers de la gauche, et ensuite, en les
couvrant, facilita  ceux-ci les moyens de remarcher en avant; enfin,
cette brigade fut la seule qui maintint toujours son terrain pendant
cette lutte acharne.

Le gnral de Levis voyait des hauteurs du centre ce qui se passait sur
les deux ailes. L'attaque qui avait mis les Anglais momentanment en
possession des positions occupes par son avant-garde au commencement de
la bataille, avait t repousse, et les Franais avaient regagn leur
terrain. Ainsi le mouvement offensif du gnral Murray par sa droite sur
le chemin de Ste.-Foy se trouvait chou; et sa gauche qu'il avait
affaiblie pour porter de plus grandes forces sur sa droite, n'tait pas
encore renforce. Le gnral de Levis remarquant cela, rsolut
sur-le-champ d'en profiter. Il alla ordonner aux brigades de la droite
d'aborder l'ennemi  la bayonnette, et de tcher de le repousser du
chemin St.-Louis sur celui de Ste.-Foy, afin de rejeter ensuite l'arme
anglaise en bas du coteau Ste.-Genevive et de lui couper la retraite
sur la ville. Le colonel Poularier,  la tte de la brigade
Royal-Roussillon, aborda la gauche des Anglais et la traversant de part
en part, la mit compltement en fuite. Dans le mme temps les troupes
lgres de leur droite taient aussi mises en droute, et les fuyards,
se jetant en avant et en arrire de leur centre, interrompirent quelque
temps son feu. Le gnral de Levis profitant de ce dsordre fit charger
sa gauche, qui enfona  son tour la droite de l'ennemi, la poussa de
front devant elle, et la mit dans une droute complte.

Alors l'on se mit partout  la poursuite; mais le peu de distance qu'il
y avait entre le champ de bataille et la ville, et la fuite prcipite
des Anglais empchrent de les rejeter sur la rivire St.-Charles. Le
gnral de Levis aurait pu excuter son dessein malgr cela, peut-tre,
sans un ordre mal rendu par un officier qu'il chargea d'aller dire  la
brigade de la Reine de soutenir la charge de celle de Royal-Roussillon 
la droite, et qui, au lieu de faire ce mouvement, alla se placer
derrire l'aile gauche. Sans cette erreur les ennemis auraient t
envelopps par leur gauche et vraisemblablement on leur aurait coup la
retraite sur la ville.

Quoiqu'il en soit, ils laissrent entre les mains des vainqueurs toute
leur artillerie, leurs munitions, les outils qu'ils avaient apports
pour se retrancher et une partie de leurs blesss. Leurs pertes avaient
t normes: prs du quart de leurs soldats avait t tu ou bless. Si
les Franais n'avaient pas t si fatigus, et, s'ils eussent pu, en les
poursuivant toujours avec vigueur, attaquer la ville avant de donner le
temps aux vaincus de se reconnatre, elle serait probablement retombe
sous la domination de ses anciens matres. (Knox); car telle tait la
confusion qu'ils oublirent de garnir les remparts, que les sentinelles
abandonnrent leurs postes, et que les portes mme restrent quelque
temps ouvertes. Mais il tait impossible d'exiger des vainqueurs plus
qu'ils n'avaient fait. Leurs pertes aussi taient immenses, ayant t
obligs de se former sous le feu et de rester longtemps dans l'inaction;
elles galaient celles des ennemis qu'ils n'excdaient pas en nombre sur
le-champ de bataille, en consquence: des dtachemens qu'il avait fallu
laisser pour la garde de l'artillerie et des bateaux, et pour celle du
pont de la rivire Jacques Cartier, position importante sur la ligne de
retraite, en cas d'chec. Ils comptaient cent quatre officiers tus ou
blesss, dont prs de moiti Canadiens, parmi lesquels se trouvaient 1
chef de brigade, 6 commandant de bataillon et le commandant des
sauvages, chiffre qui aurait dpass les proportions ordinaires, surtout
parmi les rguliers comparativement aux simples soldats, si les
compagnies, quoique rduites  une trentaine d'hommes, n'avaient pas
conserv toujours le mme nombre d'officiers.

Les sauvages qui, sauf quelques-uns, n'avaient pris ainsi que la
cavalerie aucune part  l'action, et s'taient tenus dans le bois en
arrire, se rpandirent sur le champ de bataille pendant que les
Franais taient  la poursuite des fuyards, et assommrent quantit de
blesss anglais, dont l'on trouva ensuite les chevelures tendues sur
des buissons voisins. Mais aussitt que le gnral de Levis fut inform
de ces massacres, il prit les mesures les plus vigoureuses pour arrter
les barbares, et ils disparurent aussi rapidement qu'ils taient venus.
Le reste des blesss ennemis, au nombre desquels se trouvaient quantit
d'officiers, fut ramass et trait avec la mme attention que les
blesses franais. Le lieu o l'on s'tait battu prsentait un spectacle
repoussant. Trois mille hommes avaient t atteints par le feu dans un
espace fort resserr. L'eau et la neige qui couvraient le sol taient
roupies de sang, que la terre gele ne pouvait boire, et ces malheureux
nageaient dans ces mares livides o l'on s'enfonait en bien des
endroits jusqu' mi-jambe.

Aprs l'action, qui avait dur trois heures, les vainqueurs occuprent
les buttes  Neveu, et tablirent leur camp dans ces mmes plaines o
ils venaient de laver si glorieusement la honte de la dfaite qu'ils y
avaient essuye l'anne prcdente, plaines clbres illustres deux
fois par le courage des meilleurs soldats qu'aient jamais eus la France
et l'Angleterre.

Ds le lendemain les travaux du sige furent commencs. Il fut dcid de
couronner, par une parallle, les hauteurs en face des trois bastions
suprieurs de la ville, et d'y lever des batteries en attendant
l'arrive de la grosse artillerie et de la poudre que l'on avait
demandes de France. M. Dupont-Leroy, ingnieur en chef, fut charg de
la direction du sige. Quatre batteries furent successivement tablies
sur ces buttes, outre une cinquime qu'on plaa sur la rive gauche de la
rivire St-Charles pour prendre le rempart  revers. Les quatre
premires cotrent beaucoup de travail, parce que cheminant sur le roc
vif, il fallait apporter la terre d'une grande distance dans des sacs
pour former leurs paulemens ainsi que ceux des parallles. Ce ne fut
que le 11 mai qu'elles purent ouvrir leur feu; mais l'loignement et la
faiblesse des pices laissaient peu d'espoir de faire brche si le
revtement du rempart avait quelque solidit. D'ailleurs le feu de la
place tait bien suprieur.

En se renfermant dans Qubec, qu'il avait mis  l'abri d'un coup de
main, le gnral Murray rsolut d'opposer la plus vigoureuse dfense en
attendant l'arrive de la flotte anglaise, vers laquelle il expdia en
toute hte un vaisseau pour l'informer de l'arrive des Franais, et il
adressa ces paroles  ses troupes: Si la journe du 28 avril a t
malheureuse pour les armes britanniques, les affaires ne sont pas assez
dsespres pour oter tout espoir. Je connais par exprience la bravoure
des soldats que je commande, et je suis convaincu qu'ils feront tous
leurs efforts pour regagner ce qu'ils ont perdu. Une flotte est attendue
et des renforts nous arrivent. J'invite les officiers et les soldats 
supporter leurs fatigues avec patience, et je les supplie de s'exposer
de bon coeur  tous les prils; c'est un devoir qu'ils doivent  leur
roi et  leur pays, et qu'ils se doivent aussi  eux-mmes.

Il fit ensuite continuer sans relche les travaux pour augmenter les
fortifications de la ville du ct de la campagne; il fit ouvrir de
nouvelles embrasures dans les remparts derrire lesquels campa son
arme, et sur lesquels, aprs que l'on en et renforc le parapet lev
dans l'hiver par un remblai de fascines et de terre, furent montes prs
de 140 pices de canon, la plupart d'un gros calibre, et prises des
batteries du ct du port devenues inutiles. Les projectiles de cette
ligne de feu formidable labouraient partout les environs du camp
franais jusqu' deux milles de distance. Les assigeans n'avaient pour
y rpondre que 15 bouches  feu, avec lesquelles ils avaient d
commencer le sige et qui ne furent en tat de tirer, comme on l'a dit,
que le 11 mai. La plus grande partie, d'un trs petit calibre, fut hors
de service en trs peu de temps, et bientt encore le manque de
munitions obligea de ne tirer que 20 coups par pice dans les 24 heures.
Tout ce qu'ils pouvaient faire, c'tait de garder leurs lignes en
attendant les secours d'Europe. Mais le dlai qui s'coulait faisait
craindre chaque jour davantage pour leur sret. De leur ct les
assigs, malgr leurs remparts et leur nombreuse artillerie,
n'attendaient de salut que de l'arrive de la flotte anglaise. Ainsi de
part et d'autre la croyance gnrale tait que la ville appartiendrait
au drapeau qui paratrait le premier dans le port. Les circonstances
taient telles pour nous, dit Knox, que si la flotte franaise ft
entre la premire dans le fleuve la place serait retombe au pouvoir de
ses anciens matres. Aussi tout le monde, assigs et assigeans,
avait-il les yeux tourns vers le bas du fleuve, d'o chacun esprait
voir venir son salut. La puissance sur terre dans cette contre
lointaine se trouvant ainsi en quilibre, celui qui possdait le sceptre
des mers devait, en le dposant dans le plateau, faire pencher la
balance de son ct, et les vastes contres de la Nouvelle-France
devenaient son glorieux partage.

Ds le 9 mai une frgate anglaise tait entre dans le port. Telle tait
l'anxit de la garnison que nous restmes, dit l'crivain que nous
venons de citer, quelque temps en suspens, n'ayant pas assez d'yeux pour
la regarder; mais nous fmes bientt convaincus qu'elle tait
britannique, quoiqu'il y et des gens parmi nous qui, ayant leurs motifs
pour paratre sages, cherchaient  temprer notre joie en soutenant
obstinment qu'elle tait franaise. Mais le vaisseau ayant salu la
place de 21 coups de canon et mis son canot  l'eau, tous les doutes
disparurent. L'on ne peut exprimer l'allgresse dont fut transporte la
garnison. Officiers et soldats montrent sur les remparts faisant face
aux Franais, et poussrent pendant plus d'une heure des hourras
continuels, en levant leurs chapeaux en l'air. La ville, le camp
ennemi, le port et les campagnes voisines,  plusieurs milles de
distance, retentirent de nos cris et du roulement de nos batteries; car
le soldat, dans le dlire de sa joie, ne se lassa point de tirer pendant
un temps considrable; enfin, il est impossible de se faire une ide de
la satisfaction que nous prouvions, si l'on n'a pas souffert les
extrmits d'un sige, et si l'on n'a pas t destins avec de braves
amis et compatriotes  une mort cruelle. Si la joie tait sans borne
parmi les assigs, l'vnement qui la causait devait, au contraire,
remplir les assigeans de dsappointement et de regrets. Nanmoins comme
la frgate anglaise qui venait d'arriver pouvait tre un vaisseau isol,
ils ne cessrent point d'esprer que les secours qu'ils attendaient se
prsenteraient avant ceux de l'ennemi. Ce n'est que deux jours aprs que
leurs batteries ouvrirent leur feu contre la ville. Mais, le 15, deux
autres vaisseaux de guerre anglais tant encore entrs dans la rade, le
gnral de Levis dut perdre alors toute esprance; il dcida en
consquence de lever le sige immdiatement, craignant d'tre coup dans
sa retraite et de perdre ses magasins, parce que les ennemis se
trouvaient alors plus forts sur le fleuve, o les Franais n'avaient
plus pour vaisseaux de haut bord que deux frgates dpourvues
d'artillerie et d'quipage. Ces deux frgates et d'autres btimens plus
petits reurent ordre de remonter le fleuve; mais cet ordre leur parvint
trop tard: ils furent disperss, pris ou forcs de s'chouer aprs avoir
oppos toute la rsistance dont ils taient susceptibles. M. de
Vauquelin, commandant de cette petite flottille, fut pris les armes  la
main et couvert d'honorables blessures, aprs deux heures de combat
qu'il soutint vis--vis de la Pointe-aux-Trembles contre plusieurs
frgates, et dans lequel presque tous ses officiers furent tus ou
blesss ainsi qu'une grande partie du faible quipage de l'Atalante, 
bord de laquelle il avait arbor son pavillon, qu'il ne voulut point
amener.

L'arme assigeante dcampa dans la nuit du 16 au 17 mai, aprs avoir
jet en bas de la falaise du Foulon une partie de l'artillerie de sige
qu'elle ne pouvait emporter. Elle ne fut point poursuivie dans sa
retraite. Ainsi finit cette courte mais audacieuse campagne, qui,
proportionnellement au nombre des combattans, avait cot tant de sang
et tant de travaux, et qui avait achev d'puiser les magasins de
l'arme. L'on peut dire que de ce moment la cause franaise fut
dfinitivement perdue; perdue non par le dfaut de rsolution et de
persvrance comme le prouvaient la longueur et les victoires de cette
guerre, mais par l'abandon absolu de la mtropole.

Le gnral de Levis ne pouvant plus, faute de vivres, tenir ses troupes
runies, les dispersa dans les campagnes pour les faire subsister. Il
laissa seulement 1,500 hommes de la Pointe-aux-Trembles  Jacques
Cartier, sous les ordres de M. Dumas, pour observer la garnison de
Qubec. Telle tait la situation du Canada du ct de la mer  la fin de
juin.

A l'autre extrmit rien d'important ne s'tait encore pass. Ds le
commencement d'avril, M. de Bougainville tait all  l'le aux Noix
prendre le commandement de la frontire du lac Champlain; et le
capitaine Pouchot, fait prisonnier  Niagara et qui venait d'tre
chang, avait remplac au fort de Levis, bti dans une le un peu
au-dessous de la Prsentation (Ogdensburgh),  la tte des rapides du
St.-Laurent, M. Desandrouins appel  prendre part comme officier du
gnie  l'expdition de Qubec. Aprs la leve du sige de cette ville,
500 hommes furent envoys sur la frontire du lac Champlain, et un
pareil nombre  la tte des rapides du St.-Laurent aux ordres du
chevalier de la Corne. A cette poque, les forces qui gardaient le
territoire qui restait encore aux Franais, taient rparties comme
suit: 8  900 hommes dfendaient la tte des rapides; 1,200 hommes la
frontire du lac Champlain, et 1,500 surveillaient la garnison de
Qubec. Le reste des Canadiens, tout tant dsormais perdu, avait repris
tristement le chemin de leurs foyers pour y disputer avec le soldat
mourant de faim quelques lambeaux de nourriture (Levis au ministre).
Dcims, ruins par cette longue guerre, ils venaient de voir s'clipser
le dernier rayon d'esprance qui leur restait en apprenant que non
seulement il ne leur arriverait aucun secours de France, mais que le
trsor du royaume tait incapable pour le moment de payer les avances
qu'ils avaient faites au gouvernement, et qu'il tait en consquence
forc de suspendre le paiement des lettres de change tires par le
Canada. Le gouverneur et l'intendant les informrent de cette rsolution
par une circulaire, o ils les assuraient que les lettres de change
tires en 1757 et 58 seraient payes 3 mois aprs la paix avec intrt,
celles tires en 59 dans les 18 mois, et que les billets de caisse ou
ordonnances seraient acquitts aussitt que les circonstances le
permettraient. Cette nouvelle fut comme un coup de foudre pour ces
malheureux,  qui l'on devait plus de 40,000,000 de francs; il y en
avait  peine un qui n'tait pas crancier de l'tat. Le papier qui
nous reste, crivit le gnral de Levis au ministre, est entirement
dcrdit, et tous les habitans sont dans le dsespoir. _Ils ont tout
sacrifi pour la conservation du Canada_. Ils se trouvent actuellement
ruins, sans ressources; nous ne ngligeons rien pour rtablir la
confiance. C'est dans cette lettre que le gnral franais informe le
ministre qu'il est hors d'tat de tenir la campagne, que vivres et
munitions, tout manque, et que les bataillons rguliers n'ayant plus
assez d'officiers et de vieux soldats, ne composaient plus qu'environ
3,100 combattans, y compris 900 soldats de la colonie.

Le gnral de Levis alla visiter la frontire du lac Champlain qu'il fit
renforcer d'un nouveau bataillon, et parcourut le pays profitant de la
confiance que lui tmoignaient les habitans pour ranimer leur zle et
leur courage, pour calmer leurs alarmes sur le papier du gouvernement,
et enfin pour les engager  fournir ds vivres. Au reste il n'y avait
plus de poudre que pour un combat, et les ennemie; taient, en campagne
avec trois armes nombreuses marchant sur Montral, suivant le plan dont
l'on a parl au commencement de ce chapitre. L'une venait de Qubec, la
seconde du lac Champlain et la troisime d'Oswgo au pied du lac
Ontario.

La premire qui se mit en mouvement fut celle du gnral Murray.
L'arrive des trois vaisseaux anglais pendant que les Franais faisaient
le sige de leur capitale perdue, fut suivie le 18 mai de celle de la
flotte de lord Golville, ce qui porta les forces navales anglaises
devant cette ville  6 vaisseaux de ligne et & frgates ou sloops de
guerre; mais les renforts de soldats attendus n'arrivrent que dans le
mois de juillet sous les ordres de lord Rollo. Le 14 de ce mois le
gnral Murray, laissant des forces considrables  Qubec, s'embarqua
avec une partie de ses troupes sur une escadrille de 32 voiles et 2  3
cents berges avec 9 batteries flottantes, et commena  remonter le
St.-Laurent, laissant derrire lui le fort Jacques Cartier, dfendu par
le marquis d'Albergotti avec 200 hommes, et qui se rendit dans le mois
de septembre au colonel Fraser, qui venait pour l'attaquer avec 1000
hommes; A Sorel, Murray fut rejoint par lord Rollo et deux rgimens.
Dans les derniers jours d'aot il n'tait encore rendu qu' Varennes,
o, plus circonspect que jamais depuis la journe du 28 avril, il
rsolut d'attendre l'arrive du gnral Amherst et du chef de brigade
Haviland, ayant appris que le gnral de Levis avait runi les
dtachemens qui s'taient replis depuis Jacques Cartier pour ne pas
tre dbords, et piait l'occasion d'attaquer les Anglais sparment
s'il pouvait le faire avec avantage. En montant il avait eu quelques
escarmouches, reu la soumission de quelques paroisses, et en avait
brl d'autres comme Sorel, o il y avait un petit camp retranch qu'il
n'avait pas jug  propos d'attaquer. A Varennes, il fit publier qu'il
brlerait les villages qui ne rendraient pas les armes, et que les
Canadiens qui taient entrs dans les bataillons rguliers subiraient le
sort des troupes franaises et seraient transports en France. Les
armes du gnral Amherst et du brigadier Haviland approchaient alors de
Montral. Cette menace eut l'effet, dsir, et 400 hommes de la seule
paroisse de Boucherville vinrent prter le serment de fidlit et rendre
leurs armes. De toutes parts les malheureux habitans offraient leur
soumission, et les rguliers, laisss sans pain, rduits au dsespoir,
dsertaient en grand nombre. Le 7 septembre l'arme d'Haviland fit son
apparition, et le peu d'Indiens qui tenaient encore pour les Franais
les abandonnrent tout--fait.

Le chef de brigade Haviland tait parti: le 11 aot du fort Si-Frdric,
sur le lac Champlain, avec environ 3,000 hommes. Le colonel Bougainville
s'tait retir devant lui  mesure qu'il avanait, abandonnant
successivement l'le aux Noix, St.-Jean et les autres petits postes, de
manire que les ennemis atteignirent Longueuil sans coup frir et purent
donner la main aux troupes du gnral Murray.

La principale arme tait celle d'Amherst. Ce gnral arriva de
Schenectady  Oswgo, le 9 juillet, avec une partie de ses forces, et
fut bientt rejoint par son arrire-garde aux ordres du chef de brigade
Gage. Cette arme, consistant en 11,000 hommes dont 700 Indiens,
s'embarqua du 7 au 10 aot pour descendre le fleuve St.-Laurent, et
arriva devant le fort de Levis, qui fut investi compltement le 20. Le
commandant Pouchot, abandonn des sauvages, et n'ayant que 200 hommes
avec lui, le gros des Franais de ce ct tant aux Cdres sous les
ordres du chevalier de la Corne, soutint nanmoins un sige de 6 jours;
et ce n'est qu'aprs avoir repouss un assaut, vu ses retranchemens
renverss, ses batteries ruines, tous ses officiers et le tiers de la
garnison tus ou blesss, qu'il voulut bien se rendre, ayant eu
l'honneur d'arrter, avec 200 hommes, une arme de 11,000 pendant 12
jours.

Le gnral Amherst se remit en route le 31 aot. La descente des rapides
tait une opration dangereuse, mais cette voie avait t choisie afin
de couper toute issue aux Franais, qui avaient parl de retraiter,
s'ils taient forcs, de Montral au Dtroit et du Dtroit  la
Louisiane. Il perdit dans les rapides des Cdres 64 berges et 88 hommes,
et parvint, le chevalier de la Corne reculant devant lui, sans autre
accident le 6 septembre  la Chine, o il dbarqua  4 lieues de
Montral, dont il investit le ct du couchant ds le soir mme. Il
avait reu en descendant la soumission des populations qui se trouvaient
sur son passage. Les deux autres armes qui l'attendaient, investirent
la ville du ct oppos le 8, et formaient runies  la premire plus de
17,000 hommes munis d'une artillerie formidable.

Montral, bti du ct sud de l'le de ce nom, entre une montagne et le
St.-Laurent, tait entour d'un simple mur de 2  3 pieds d'paisseur
construit pour en imposer aux Indiens, et capable seulement de rsister
aux flches et aux petites armes. Ce mur, protg par un foss, tait
garni de 6  7 petites pices de canon. Une batterie, d'un mme nombre
de pices ronges par la rouille, couronnait une petite minence dans
l'enceinte, de la ville. Telles taient les fortifications qui
couvraient les divers dbris de l'arme franaise que le gouverneur y
avait fait concentrer, formant avec les habitans qui taient rests
environ 3,000 hommes, sans compter 600 soldats placs dans l'le
Ste.-Hlne vis--vis de la ville. On n'avait plus de vivres que pour 15
jours.

--Dans la nuit du 6 au 7 septembre M. de Vaudreuil assembla un conseil
de guerre, o l'intendant, M. Bigot, lut un mmoire sur l'tat de la
colonie et un projet de capitulation. Tout le monde fut d'avis qu'il
convenait de prfrer une capitulation avantageuse aux peuples et
honorable aux troupes  une dfense qui ne pouvait retarder que de
quelques jours la perte du pays; et le matin le colonel Bougainville fut
charg d'aller proposer aux ennemis une suspension d'armes d'un mois.
Cette demande ayant t refuse, il retourna offrir la capitulation dont
l'on vient de parler et qui se composait de 55 articles. Le gnral
Amherst accorda presque tout ce que l'on demandait except la neutralit
perptuelle des Canadiens et les honneurs de la guerre pour les troupes.
Ce dernier refus blessa profondment le gnral de Levis, qui voulut se
retirer dans l'le Ste.-Hlne pour s'y dfendre jusqu' la dernire
extrmit, et qui ne posa les armes que sur un ordre impratif du
gouverneur. La capitulation fut ligne le 8 septembre.

Par cet acte clbre, le Canada passa dfinitivement au pouvoir de
l'Angleterre. Le libre exercice de la religion catholique fut garanti
aux Canadiens. Les sminaires et les communauts religieuses de femmes
furent maintenus dans la possession de leurs biens, constitutions et
privilges; mais le mme avantage fut refus aux Jsuites, aux
Franciscains et aux Sulpiciens jusqu' ce que le roi de la
Grande-Bretagne et fait connatre ses intentions  leur gard. La mme
rserve fut faite pour les dmes; et quant aux lois, usages et coutumes
du pays, il fut rpondu que les Canadiens seraient sujets du roi,
paroles--qui avaient un sens beaucoup plus tendu que ce peuple ne se
l'imaginait alors, et que son ignorance des institutions reprsentatives
de l'Angleterre lui fit ngliger d'invoquer pour entrer en possession
des droits dont il n'avait pas encore joui,  savoir: la votation des
impts, la participation  la confection des lois et le jugement par
jury. Il en fut de mme du 37e article de la capitulation insr pour
tranquilliser les fortunes particulires, mais dans lequel les seigneurs
eurent l'adresse de faire confirmer la conservation de leurs droits
fodaux, nobles et non nobles; du moins ces droits paraissent
sauvegards par les termes dans lesquels il est couch.

Les Anglais prirent possession de Montral le jour mme de la
capitulation. Le gouverneur, M. de Vaudreuil, le gnral de Levis, les
troupes, les officiers de l'administration civile ou militaire
s'embarqurent ensuite pour la France, aprs que l'ordre et t expdi
 M. de Bellestre, commandant du Dtroit, o taient tablies 3 ou 4
cents familles canadiennes, et aux autres chefs des postes des contres
occidentales, de les remettre au major Rogers, fameux partisan, ou aux
officiers dputs par lui. Il repassa ainsi en Europe environ 185
officiers, 2,400 artilleurs ou soldats de terre et de la colonie y
compris les blesss et les invalides, et un peu plus de 500 matelots,
domestiques, femmes et enfants; le reste, 5  600 soldats qui s'taient
maris en Canada ou y avaient pris des terres, ayant abandonn les
drapeaux pour ne pas quitter l'Amrique. Ces chiffres prouvent  la fois
les cruels ravages de cette guerre, la faiblesse des secours envoys par
la mtropole et l'immense supriorit numrique du vainqueur. Les
citoyens les plus marquans et les plus clairs abandonnrent aussi le
pays. L'on encouragea leur migration ainsi que celle des officiers
canadiens dont on dsirait se dbarrasser, et qui furent sollicits
vivement de passer en France. Le Canada perdit par cet exil volontaire
une population prcieuse par l'exprience, par les lumires et par la
connaissance des affaires publiques et commerciales.

Ainsi au commencement de 1761, la domination de la France avait cess
dans toute l'tendue du Canada dcouvert, fond et tabli sous sa
protection, aprs avoir dur un sicle et demi. En quittant cette
contre, M. de Vaudreuil rendit cet hommage  ses habitans dans une
lettre aux ministres de Louis XV: Avec ce beau et vaste pays, la France
perd 70,000 mes dont l'espce est d'autant plus rare que jamais peuples
n'ont t aussi dociles, aussi braves et aussi attachs  leur prince.
Les vexations qu'ils ont prouves depuis plusieurs annes, et
particulirement depuis les cinq dernires avant la reddition de Qubec,
sans murmurer ni oser faire parvenir leurs justes plaintes au pied du
trne, prouvent assez leur docilit.

Quant aux troupes, la simple exposition de ce qu'elles ont fait suffit
pour faire leur loge. Jamais l France n'a eu de soldats plus
intrpides, plus dvous et plus patiens. Dix faibles bataillons,
obligs le plus souvent de se recruter dans le pays mme faute de
secours d'Europe, eurent  lutter constamment contre dix fois ce nombre
de troupes rgulires que les ennemis amenrent au combat, et  dfendre
un pays qui s'tendait depuis l'Acadie jusqu'au lac Eri. Bien peu de
ces braves gens revirent leur patrie, o leur dernier gnral rendit
pleine justice  leur mrite. Ils ont fait des prodiges de valeur,
crivit-il au ministre, ils ont donn, comme les habitans eux-mmes, des
preuves ritres, surtout le 28 avril, que la conservation du Canada ne
pouvait dpendre ni de leur zle, ni de leur courage; et c'est une suite
des malheurs et de la fatalit auxquels depuis quelque temps ce pays
tait en butte, que les secours envoys de France ne soient pas arrivs
dans le moment critique. Quelques mdiocres qu'ils fussent, joints au
dernier succs, ils auraient dtermine l reprise de Qubec. C'est dans
cette dpche qu'il observait que le gouverneur avait mis en usage,
jusqu'au dernier moment, toutes les ressources dont la prudence et
l'exprience humaine pouvaient tre capables.

Ce gnral, en rentrant en, France, passa  l'arme d'Allemagne, o il
assista  la bataille de Johannesberg, gagne en 1762 par le prince de
Cond sur le fameux Guillaume de Brunswick. Aprs la guerre, il fut
nomm au gouvernement de la province d'Artois, cr marchal de France
en 1783, et duc l'anne suivante. Il mourut trois ans aprs,  Arras, o
il s'tait rendu pour tenir les tats de cette province, qui lui
dcernrent de magnifiques, obsques et lui firent riger un monument
dans, la cathdrale de la ville. M. de Bourlamarque mourut en 64,
gouverneur de la Guadeloupe. Quant au colonel de Bougainville, chacun
sait qu'il prit une part glorieuse, comme officier suprieur, aux
campagnes de la marine franaise dans la guerre de la rvolution
amricaine, et qu'il s'est illustr par son voyage autour du monde et
ses dcouvertes gographiques.

La nouvelle de la soumission de la totalit du Canada fut accueillie en
Angleterre avec les mmes dmonstrations de joie que celle de la
reddition de Qubec, et le roi donna des gratifications aux officiers
qui apportrent les dpches confirmant cet heureux vnement. En
France, le gouvernement s'attendait depuis long-temps  ce rsultat,
puisqu'il avait envoy des instructions pour obtenir les conditions les
plus avantageuses en faveur des malheureux colons, premires victimes de
ce grand dsastre national. Mais la masse de la nation, qui ignorait 
quel tat de faiblesse tait rduit tout le systme colonial, fut
vivement mue de la perte de leur plus belle et de leur plus ancienne
colonie; elle se sentit la rougeur au front et le remords au coeur en
voyant passer sous le joug tranger 70,000 de ses enfans, parlant la
mme langue, vivant sous les mmes lois qu'elle, et qui s'taient
sacrifis inutilement depuis sept ans pour viter une destine qu'un
meilleur gouvernement et conjure; elle se contint nanmoins aux yeux
de l'univers; elle chercha un prtexte pour voiler sa dfaite, et le
gouvernement, comme il faisait dans le mme temps pour les Indes en
sacrifiant M. de Lally, lui jeta encore pour la satisfaire de nouvelles
victimes dans la personne, de fonctionnaires innocens ou d'obscurs
prvaricateurs. La plupart des administrateurs du Canada, en dbarquant
en France, furent livrs  la vindicte publique, et trans devant une
commission judiciaire du Chtelet de Paris.

L'intendant Bigot, comme chef de l'administration des finances et des
subsistances des armes, fut celui qui prouva le premier la colre
vraie ou simule du ministre, mais qui tait pourtant bien fonde. Un
cri universel s'tait lev contre lui parmi ceux qui s'intressaient
aux possessions d'outre-mer; tous les Canadiens, disait-on, sont prts 
dposer des malversations qui s'taient commises. Lorsque Bigot se
prsenta  Versailles, M. Berryer l'accueillit par des paroles de
disgrces et de reproches. C'est vous, lui dit-il, qui avez perdu la
colonie. Vous y avez fait des dpenses normes; vous vous tes permis le
commerce; votre fortune est immense... votre administration a t
infidle, elle est coupable. L'intendant essaya vainement de se
justifier. Disgraci, il se relira  Bordeaux, o, ayant appris quelques
mois aprs qu'il tait question de l'arrter, il revint  Paris pour
tcher de conjurer l'orage; mais toutes les issues du pouvoir lui furent
fermes, et quatre jours aprs, le 17 novembre 1761, il fut jet  la
Bastille o il resta onze mois entiers sans communiquer avec personne.
En mme temps, 20 autres prvenus,  titre de complices, subirent le
mme sort, et plus de 30 furent dcrts de prise de corps comme
contumaces. Le conseil d'tat ordonna au Chtelet d'instruire leur
procs criminellement,  eux et  leurs adhrans.

Le gouverneur lui-mme, M. de Vaudreuil, n'chappa pas  la disgrce de
la Bastille, disgrce qu'il dut peut-tre autant aux insinuations des
anciens partisans du gnral Montcalm qu' celles plus perfides encore
de Bigot. La procdure de la part du ministre public fut conduite avec
la plus grande activit, et dura depuis le mois de dcembre 61 jusqu'
la fin de mars 63. Les accuss obtinrent en octobre 62 des conseils pour
prparer leurs dfenses. Le marquis de Vaudreuil avait gouvern le
Canada durant l'poque la plus difficile de son histoire, et il avait
mis en usage jusqu'au dernier moment toutes les ressources dont la
prudence et l'exprience humaines, peuvent tre capables.[42] Il venait
pauvre dans la mtropole aprs avoir servi le roi cinquante-six ans,
dont une partie comme gouverneur des Trois-Rivires et de la Louisiane.
Il avait acquis des plantations dans cette dernire province, qu'il fut
oblig de vendre pour soutenir la dignit de son rang en Canada. Il
avait mme sacrifi, comme Montcalm et le gnral de Levis, ses
appointemens pour subvenir aux besoins publics  la fin de la guerre.
Ainsi toute sa fortune, en entrant en France, comme il le disait
lui-mme, consistait dans l'esprance des bienfaits du roi. Aussi sa
dfense fut-elle calme et pleine de dignit. Il ne fit que repousser les
insinuations des vrais coupables, et ddaignant de se justifier
lui-mme, il leva la voix en faveur des officiers canadiens que Bigot
avait accuss. Elev en Canada, il les connaissait, dit-il, et il
soutenait qu'ils taient presque tous d'une probit aussi prouve que
leur valeur. En gnral les Canadiens semblent tre ns soldats; une
ducation mle et toute militaire les endurcit de bonne heure  la
fatigue et au danger. Le dtail de leurs expditions, de leurs voyages,
de leurs entreprises, de leurs ngociations avec les naturels du pays,
offrirait des miracles de courage, d'activit, de patience dans la
disette, de sang-froid dans le pril, de docilit aux ordres des
gnraux, qui ont cot la vie  plusieurs sans jamais ralentir le zle
des autres. Ces commandans intrpides, avec une poigne de Canadiens et
quelques guerriers sauvages, ont soin eut dconcert les projets, ruin
les prparatifs, ravag les provinces et battu les troupes des Anglais
huit  dix fois plus nombreuses que leurs dtachemens. Ces talens,
ajoutait-il, taient prcieux dans un pays dont les frontires taient
si vastes, et il termina en dclarant qu'il manquerait  ce qu'il
devait  ces gnreux guerriers,  l'tat et  lui-mme, s'il ne
publiait leurs services, leurs talens et leur innocence. L'on peut dire
aussi, en confirmation de ces paroles, que tous les officiers canadiens
de l'ordre militaire qui restrent dans le pays aprs la capitulation,
se trouvrent beaucoup plus pauvres qu'avant la guerre, et que dans ceux
de l'ordre civil, on n'en remarqua point qui se fussent enrichis, 
l'exception du contumace Deschenaux, secrtaire de l'intendant, fils,
dit-on, d'un navigateur des Trois-Rivires nomm Brassard, et de
quelques spculateurs obscurs qui lui servaient d'instrumens, dont la
fortune, acquise au milieu des dsastres et de la ruine publique, a
attach  leurs noms une fltrissure ineffaable. Enfin, le prsident de
la commission, assist de 25 conseillers au Chtelet, rendit, le 10
dcembre 1763, son arrt contre les accuss. Le marquis de Vaudreuil,
qui mourut l'anne suivante moins des suites de l'age que des chagrins
que lui causa l'ingratitude du gouvernement, fut dcharg de
l'accusation avec cinq autres. Bigot fut banni  perptuit du royaume,
et ses biens furent confisqus. Le reste des accuss fut condamn  des
bannissemens, des confiscations ou restitutions plus ou moins
considrables, s'levant en totalit  11 millions 400 mille francs, ou
enfin leur jugement fut remis jusqu' plus ample inform.

[Note 42: Lettre de l'vque de Qubec au ministre.]

Il est indubitable que de grandes dilapidations avaient eu lieu; mais
elles ont t beaucoup exagres; et si l'on compare les dpenses du
Canada  celles des colonies anglaises dans cette guerre, l'on se
convaincra de la vrit de cette observation. La leve et l'entretien de
7,000 hommes cotrent au Massachusetts, eu 1758, 180,000 louis
sterling, outre 30,000 louis pour la dfense de la frontire, ou en tout
5,250,000 francs environ. Ds la premire anne de la guerre, le Canada
eut une arme aussi nombreuse  nourrir, sans compter une partie des
Acadiens. Cette arme, sans augmenter beaucoup jusqu'en 1759, eut 
faire face aux forces bien suprieures de l'ennemi, et  se transporter
continuellement  de grandes distances pour le repousser sur diffrens
points d'une frontire qui s'tendait du golfe St.-Laurent au
Mississipi. Les frais de transport, dans l'tat o taient alors les
communications, devaient tre normes. Bientt aussi la disette des
vivres et des marchandises, cause d'une part par la suprmatie de
l'ennemi sur les mers, qui interrompait les communications de la France
avec le Canada, et de l'autre par l'abandon dans lequel resta une partie
des terres par suite de l'enlvement des habitans pour le service
militaire, vint dcupler les dpenses en consquence de la hausse
exorbitante des prix 4e toutes choses. Aussi ces dpenses
montrent-elles fort rapidement. De 1,700,000 livres qu'elles taient en
1749, comme on l'a rapport ailleurs, elles s'levrent en 1750 
2,100,000 fr., en 1751  2,700,000 fr., en 1752  4,900,000 fr., en 1753
 5,300,000 fr., en 1754  4,450,000 fr., en 1755  6,100,000 fr., en
1756  11,300,000 fr. en 1757  19,250,000 fr., en 1758  27,000,00 fr.,
en 1759  26,000,000 fr., et pour les huit premiers mois de 1760 
13,500,000; en tout, plus de 123 millions.

De cette somme il restait d par l'tat, 80 millions, dont 41 millions
aux Canadiens,  savoir: 34 millions en ordonnances et 7 millions en
lettres de change. La crance des Canadiens, immense pour le pays, fut
presqu'entirement perdue pour eux. Des marchands et des officiers de
l'arme anglaise achetrent  vil prix une partie de ces papiers, en
revendirent une portion  des facteurs franais sur la place de Londres
pour de l'argent comptant, et, ayant ensuite, par leur influence auprs
de leur gouvernement, fait stipuler au trait de 1763 un ddommagement
de 3 millions 600 mille francs pour la rduction opre par la France de
la moiti sur les lettres de change et des trois quarts sur les
ordonnances, rduction qui avait eu l'effet de faire perdre d'un seul
coup 29 millions aux Canadiens sur leurs dettes, ces marchands et
officiers furent les seuls qui retirrent quelques profits de ce
ddommagement. Le papier dont les Canadiens taient encore nantis resta
long-temps sans valeur; enfin en 1765, ils furent invits  en faire la
dclaration  des commissaires prposs  cet effet et  en laisser des
bordereaux entre leurs mains pour tre envoys en Angleterre.[43] 1,639
dpts de bordereaux furent faits, se montant  une somme considrable;
mais, livre  l'agiotage, cette somme fut presque toute absorbe par
des spculateurs pour des valeurs presque nominales. En mars 1766, une
nouvelle convention fut signe entre les agens de France et d'Angleterre
pour liquider ee qui restait du papier du Canada, et il fut arrt qu'il
serait sold en reconnaissances ou contrats de rente  4 pour cent
d'intrt, lesquels suivraient, pour le remboursement, le sort des
autres dettes de l'tat. De tout cela l'on peut conclure, premirement,
que la guerre du Canada n'occasionna pas cet puisement de la France
auquel ses ministres ont bien voulu attribuer la plupart de ses
malheurs, comme moyen de justification sans doute, puisqu'une trs
petite partie de la dpense fut paye pendant qu'elle avait encore les
armes  la main; et en second lieu, que l'accusation porte contre les
fonctionnaires de la colonie aait pour objet principalement de faire
retomber sur eux et non sur les ministres, vritables auteurs des
dsastres, la responsabilit des vnemens et la haine de la nation.

[Note 43: Rcapitulation gnrale des bordereaux: Registre dpos aux
archives provinciales  Qubec.]

Cependant, depuis 1758 surtout, la fortune semblait vouloir accabler la
France. Elle n'prouvait que des revers sur terre et sur mer dans toutes
les parties du monde. Le trsor tant vide et des ngociations ayant t
tentes inutilement avec l'Angleterre, le duc de Choiseul, qui venait
d'tre nomm ministre de la guerre et exerait rellement les pouvoirs
de premier ministre, entrana l'Espagne dans la guerre par le trait de
1761, connu sous le nom de _pacte de famille_; mais les dsastres
militaires et les malheurs publics ne cessrent pas pour cela de
s'accrotre; l'Espagne perdit Cuba, Manille, douze vaisseaux de ligne et
cent millions de prises; pour la France il lui restait  peine une
colonie, et elle n'avait rien gagn en Europe. Enfin, grce  la
mdiation de la Sardaigne, aux dispositions pacifiques de lord Bute qui
tait parvenu  loigner M. Pitt d'un cabinet qu'il ne gouvernait plus,
et peut-tre aussi  la diversion sur le Portugal, alli de
l'Angleterre, et que l'Espagne et la France attaqurent dans la vue d'en
faire un objet de compensation, les prliminaires de la paix furent
signs  Fontainebleau le 3 novembre 1762 entre les cours de France,
d'Espagne et d'Angleterre, et la paix dfinitive  Paris entre ces trois
nations et Portugal le 10 fvrier suivant. La France cda entre autres
territoires  la Grande-Bretagne le Canada et toutes les les du golfe
St.-Laurent, except les les St.-Pierre et de Miquelon rserves pour
l'usage de ses pcheurs, et  l'Espagne la Louisiane en change de la
Floride et de la baie de Pensacola qu'elle abandonnait aux Anglais, le
Mississipi devant former la limite entre les deux nations. La seule
autre stipulation qui regarde le Canada fut celle par laquelle
l'Angleterre dclara que les Canadiens jouiraient du libre exercice de
leur religion. Le silence fut gard sur l'article de leurs lois, attendu
probablement qu'en devenant sujets anglais, ils devenaient participant
du pouvoir lgislatif, tandis que le catholicisme, frapp alors de
rprobation par la constitution de l'tat, avait besoin d'une
stipulation expresse pour devenir un droit.

La Louisiane, qui subissait le sort du Canada, n'avait pas t conquise.
Elle avait joui mme d'assez de tranquillit pendant tout le temps de la
guerre. Depuis 1731, o nous avons laiss l'histoire de cette contre,
dans le volume prcdent, elle avait commenc  prosprer. La guerre
avec les Natchs qui avait achev d'puiser la compagnie des Indes cre
en 1723, la fora enfin de remettre, en 1731, la Louisiane au roi, qui y
rendit le commerce libre. Ce beau pays, jouissant de plus de libert,
vit la population, les tablissemens, le commerce augmenter d'abord
lentement et ensuite avec plus de rapidit. C'est alors que l'esprit de
changement vint encore planer sur cette province  peine habite, et qui
avait subi dj tant de rvolutions dans son administration. Le
gouvernement franais voulut raliser le vieux projet form dans le
sicle prcdent, alors que l'on connaissait  peine les valles du
Mississipi et des lacs du St.-Laurent, d'unir le Canada et la Louisiane
pour fermer aux Anglais les rgions mystrieuses de l'Ouest, et les
tenir toujours sur les bords de la mer atlantique. Mais les
impossibilits physiques, les vastes contres dsertes et sauvages qui
sparaient ces deux pays, sans compter leur tendue immense, rendirent
ce projet inexcutable. Aprs la paix de 1748 la France sembla s'occuper
encore une fois srieusement de la colonisation de cette contre.
Quoique ses mesures ne fussent pas toujours heureuses, et malgr les
fausses notions de la plupart des administrateurs qu'on y envoyait
d'Europe en matire de gouvernement colonial, et les dsordres
qu'apportaient dans le commerce et les finances, des missions
imprudentes d'ordonnances et de papier-monnaie qui tombaient bientt
dans l'agiotage et le discrdit, la Louisiane faisait des progrs assez
rapides  la faveur de la paix qui y rgnait. Mais le calme dont elle
jouissait n'tait qu'un repos trompeur. Au moment o elle croyait avoir
atteint le plus haut degr de prosprit auquel elle fut parvenue depuis
sa fondation, elle se vit tout--coup frappe des plus grands malheurs
qui puissent accabler un peuple, la sujtion trangre et le partage de
son territoire entre diffrentes nations.[44]

[Note 44: La Nouvelle-Orlans, quoique situe sur la rive gauche du
Mississipi, fut attache jusqu'au lac Pontchartrain au territoire cd 
l'Espagne.]

Lorsque le gouverneur de cette fertile contre, M. d'Abadie, reut de
Louis XV, en 64, l'ordre, de communiquer le trait de Paris aux colons,
il en fut si afflig qu'il mourut de chagrin. Son successeur, M. Aubry,
dut accomplir cette triste mission; mais il laissa s'couler du temps.
Les Louisianais consterns firent des reprsentations en France dans les
termes les plus pressans et les plus pathtiques; et lorsque les
espagnols se prsentrent, en 68, avec leur chef, Don Antonio d'Ulloa,
homme sage et modr, pour prendre possession du pays, ils les forcrent
de se rembarquer, prtendant que l'on n'avait pas droit de le cder
sans-leur consentement, et que d'ailleurs ils n'avaient aucun titre de
leur cour. Louis XV dut alors les faire informer que la cession tait
irrvocable, et l'anne suivante le gouvernement espagnol envoya le
gnral O'Reilly avec, 3,000 hommes pour forcer les colons  se
soumettre. Ils voulurent s'opposer  son dbarquement, mais les
magistrats russirent  les appaiser et le procureur-gnral Lafrenire,
descendant canadien, alla le recevoir et l'assurer de la soumission des
habitans. O'Reilly montra d'abord beaucoup de bont, maintint les
anciennes lois et entrana la multitude par sa gnrosit. Mais ces
apparences de justice n'avaient pour but que de mieux cacher ses
desseins ou les instructions de sa cour. Il fallut enfin lever le
masque, et il voulut changer les lois qu'il avait paru d'abord
respecter, et bouleverser toute l'administration intrieures Lafrenire
et les tribunaux firent des reprsentations trs vives contre ces
changemens. O'Reilly profita de cette opposition pour commettre, dit
Barb-Marbois, des actes de violence et de frocit qu'il confondait
avec ceux d'une sage fermet. Il convoqua douze dputs du peuple pour
fixer le code de lois. Ces dlgus se runirent chez lui; et
l'attendaient pour commencer leurs dlibrations, lorsque les portes de
la salle o ils taient s'ouvrirent tout--coup, et O'Reilly parut  la
tte d'une troupe de soldats qui se saisirent des dputs, les
chargrent de chanes et les jetrent dans les cachots. Six d'entre eux
furent fusills par ordre de ce gouverneur dissimul et sanguinaire.
Lafrenire, avant de subir son supplice, protesta de son innocence, et
encouragea ses compatriotes  mourir avec fermet. Il chargea Noyan
d'envoyer son charpe  sa femme pour la remettre  son fils quand il
aurait vingt ans, et commanda lui-mme le feu aux soldats, abandonnant 
ses remords le perfide Espagnol qui leur avait tendu un pige pour les
perdre. Les six autres furent envoys dans les donjons de Cuba.

Tel est l'vnement tragique qui marqua le passage de la Louisiane de la
domination nationale  une domination trangre. Il ne resta plus rien 
la France dans l'Amrique du nord que quelques rochers nuageux et
striles rpandus sur les bords de la mer pour ses pcheurs de
Terreneuve, derniers dbris d'un empire croul, qui surnageaient sur
les flots d'une mer dj fatigue du joug de l'Europe.

Depuis le trait de Bretigny, la France, observe Sismondi, n'avait
point conclu de paix aussi humiliante que celle qu'elle venait de signer
 Paris, pour terminer la guerre de Sept ans. Aujourd'hui que nous
connaissons mieux les vastes et riches pays qu'elle venait d'abandonner
en Amrique, que nous y voyans natre et grandir des nations puissantes,
que ses enfans qui se sont maintenus et qui ont prospr  Qubec, 
Montral et  la Nouvelle-Orlans, attestent l'importance des colonies
auxquelles elle renonait, cet abandon d'un pays appel  de si hautes
destines parat plus dsastreux encore. Toutefois ce n'est point une
raison pour blmer les ministres qui ngocirent ou qui signrent la
paix de 1768 Elle tait sage, elle tait ncessaire, elle tait aussi
avantageuse que les circonstances pouvaient le permettre. Les Franais
n'avaient russi dans rien de ce qu'ils s'taient propos par la guerre
de Sept ans; ils avaient prouv les plus sanglantes dfaites et s'ils
s'obstinaient  la guerre, ils avaient tout lieu de s'attendre  des
revers plus accablans encore; jamais leurs gnraux n'avaient paru plus
universellement dpourvus de talens; jamais leurs soldats, toujours
galement braves, n'avaient t plus pauvres, plus mal tenus, plus
souffrans, n'avaient eu moins de confiance en leurs chefs, et, en raison
de leur mauvaise discipline, moins de confiance en eux-mmes; jamais la
France n'avait inspir moins de crainte  ses ennemis. En implorant
l'assistance de l'Espagne, elle n'avait fait que l'entraner dans sa
ruine et une campagne de plus pouvait faire perdre  son allie ses plus
importantes colonies.

Quelque dsastreuse que fut la paix, on n'entrevoit point dans les
mmoires du temps, que la France se sentit humilie; Bachaumont semble
n'y voir autre chose que le sujet qu'elle fournit aux potes pour des
vers de flicitation et des divertissemens pour les thtres. A chaque
page on sent, en lisant ses mmoires,  quel point la France tait
devenue indiffrente  sa politique,  sa puissance,  sa gloire. Ceux
mme qui prenaient plus d'intrt aux affaires publiques, oubliaient les
Franais du Canada et de la Louisiane qui multipliaient en silence dans
les bois, qui s'associaient avec les sauvages, mais qui ne fournissaient
ni impts au fisc, ni soldats aux armes, ni marchandises coloniales au
commerce. Les petits tablissemens pour la pche de la morue, 
Saint-Pierre et  Miquelon, les petites les de Grenade, de
Saint-Vincent, de la Dominique, de Tobago, cdes  l'Angleterre,
paraissaient aux yeux des armateurs de Saint-Malo, de Nantes et de
Bordeaux, beaucoup plus importantes que tout le autres et toute
l'Acadie.

D'ailleurs, la nation s'tait accoutume  se sparer toujours de plus
en plus de son gouvernement, en raison mme de ce que ses crivains
avaient commenc  aborder les tudes politiques. C'tait l'poque ou la
secte des conomistes se donnait le plus de mouvement, depuis que le
marquis de Mirabeau avait publi, en 1755, son _Ami des hommes;_ la
secte des encyclopdistes se montrait plus puissante encore, et la
publication de son immense ouvrage tait devenue une affaire d'tat;
enfin J. J. Rousseau, qui dj, en 1753, avait touch aux bases mmes de
la socit humaine dans son _Discours sur l'origine de l'ingalit parmi
les hommes_, publiait alors l'_Emile et le Contrat social;_ tous les
esprits taient en mouvement sur les plus hautes questions de
l'organisation publique, mais les Franais n'avaient pu s'en occuper
sans tre frapps de la draison, de l'absurdit de leur propre
administration dans toutes ses parties; de l'exclusion donne au
tiers-tat  tous les grades de l'arme, qui tait aux soldats toute
mulation; des fardeaux accablans de la taille et de la corve qui
ruinaient les campagnes et empchaient tout progrs de l'agriculture; de
la tyrannie des intendans et des subdlgus dans les provinces; de la
cruaut de la justice criminelle, procdant par le secret et la torture,
et se terminant par des supplices atroces, souvent non mrits; du
dsordre enfin et de la confusion des finances, o personne ne pouvait
plus se reconnatre. C'est ainsi que tous les Franais capables de
rflchir et de sentir, tous ceux qui formaient l'opinion publique
s'taient accoutums  se nourrir de l'esprance d'une rforme
fondamentale; ils prenaient pour la France l'honneur de ses nobles
inspirations, et ils laissaient  son gouvernement, ou plutt au roi
toute la honte de ses revers, consquence invitable des fautes dont
elle avait  gmir, des vices de l'homme insouciant, sans honneur et
sans dsir du bien qui ne rgnait que pour satisfaire  ses apptits
grossiers et ceux de ses matresses.[45]--(_Sismondi: Histoire des
Franais._)

[Note 45: On ne peut qu'tre frapp ici, crivait le 21 fvrier 1765 le
ministre anglais  Paris, du dsordre visible des affaires publiques et
du dclin de l'autorit royale.--_Raumer, Bertraye, etc._]




                                LIVRE XI.




                               CHAPITRE I.

                 DESPOTISME MILITAIRE.--ABOLITION ET
                  RTABLISSEMENT DES ANCIENNES LOIS.

                               1763-1774.


Cessation des hostilits; les Canadiens rentrent dans leurs
foyers.--Rgime militaire et loi martiale--Cession du Canada 
l'Angleterre.--Emigration de Canadiens en France.--Les lois franaises
sont abolies et la religion catholique est seulement tolre.--Le
gnral Murray remplace le gnral Amherst.--Etablissement d'un conseil
excutif, lgislatif et judiciaire.--Division du Canada en deux
districts, et introduction des lois anglaises.--Murmure des
habitans.--Les colons anglais demandent une chambre lective dont les
Canadiens seraient exclus, et accusent de tyrannie le gnral Murray,
qui repasse en Europe.--Soulvement des Indiens occidentaux.--Le gnral
Carleton gouverneur.--Il change le conseil.--Le peuple continue son
opposition aux lois nouvelles.--Remontrances.--Rapports de MM. Yorke, de
Grey, Marriott, Wedderburn et Thurlow, officiers de la couronne, sur les
griefs des Canadiens.--Rtablissement des lois franaises.--Nouvelle
demande d'un, gouvernement reprsentatif avec l'exclusion des
catholiques,--Ptitions des Canadiens et des Anglais.--Le conseil
lgislatif de 74 est tabli.


Les Canadiens qui n'avaient pas quitt l'arme aprs le sige de Qubec,
l'abandonnrent aprs la capitulation de Montral, et la paix la plus
profonde rgna bientt dans tout le pays. L'on ne se serait pas aperu
que l'on sortait d'une guerre sanglante, si tant de parties du Canada
n'eussent port des marques de ravages et de ruines, surtout le
gouvernement de Qubec occup pendant deux ans par des armes hostiles,
o la ville, assige deux fois avait t bombarde et rduite en
cendres, et les environs avaient servi de thtre  trois batailles. Les
habitans ruins, mais fiers d'avoir rempli leur devoir jusqu'au dernier
moment envers leur patrie, ne songrent plus qu' se renfermer dans
leurs terres pour rparer leurs pertes; et, s'isolant autant que
possible du nouveau gouvernement, ils parurent vouloir,  la faveur de
leur rgime paroissial, se livrer exclusivement  l'agriculture.

Les vainqueurs, aprs avoir achev leur prcieuse conqute, s'occuprent
des moyens de la conserver. Le gnral Amherst fit d'abord le choix des
troupes qui devaient rester pour la garde du pays, et envoya le reste en
Europe ou dans les anciennes colonies anglaises. Le Canada fut trait
comme une nation barbare sans gouvernement rgulier et sans lois. Il fut
divis en trois dpartemens correspondant aux trois divisions du rgime
franais et reut une administration purement militaire. Le gnral
Murray fut plac  la tte de celui de Qubec, et le gnral Gage de
celui de Montral Le gouvernement des Trois-Rivires chut au colonel
Burton. Ces trois chefs paraissent avoir t indpendans l'un de
l'autre. Le gnral Amherst se rserva pour lui-mme le titre de
gouverneur-gnral, et aprs, avoir donn ses instructions aux
gouverneurs particuliers pour la rorganisation du pays suivant le
rgime qu'on voulait y tablir, il partit pour Mew-York.

Ceux-ci commencrent immdiatement l'oeuvre de cette rorganisation;
mais chacun d'eux procda diffremment. Le gnral Murray tablit un
conseil ou tribunal militaire compos de 7 officiers de l'arme sigeant
deux fois par semaine pour la dcision des affaires civiles ou
criminelles les plus, importantes; et pour les autres il se les rserva
 lui-mme pour les juger sans appel. Il tenait pour cela cour ouverte
en son htel une fois par semaine, son secrtaire faisant les fonctions
de greffier. La connaissance des affaires de police dans les campagnes
fut abandonne aux commandans des localits. Le gnral Gage sembla
vouloir adoucir un peu ce systme arbitraire. Il autorisa les capitaines
de paroisse  terminer les diffrends qui pourraient survenir entre
leurs concitoyens, avec la rserve du droit d'appel au commandant
militaire du lieu ou  lui-mme; mais,  la lin de l'anne suivante, il
crut devoir faire des modifications. Il divisa son gouvernement en 5
arrondissemens, et tablit une chambre de justice  la Longue-Pointe 
Longueuil,  St.-Antoine,  la Pointe-aux-Trembles et  La Valtrie qui
en taient les chefs-lieux. Ces cours, composes au plus de 7 et au
moins de 5 officiers de milice, tenaient audience tous les quinze jours,
et relevaient, selon la localit, de l'un des trois conseils militaires
tablis  Montral, Varennes et St.-Sulpice, et forms d'officiers de
l'arme rgulire. De toutes ces cours il y avait appel au gouverneur,
par qui, du reste, les sentences en matires criminelles devaient tre
confirmes et pouvaient tre changes ou remises totalement. Les
Canadiens, au moyen de leurs officiers de milice, se trouvrent ainsi
avoir part  l'administration de la justice dans le gouvernement de
Montral. Mais dans celui de Qubec, ils n'y participrent que par deux
hommes de loi tirs de leur sein, qui furent nomms procureurs-gnraux
et commissaires auprs du tribunal militaire tabli dans la capitale,
l'un pour les habitans de la rive gauche, et l'autre pour ceux de la
rive droite du St.-Laurent, et par le greffier de cette cour suprieure.
Aux Trois-Rivires, le mme systme -peu-prs fut adopt.

Tel fut le rgime militaire tabli en Canada immdiatement aprs la
cessation des hostilits, en violation directe des capitulations, qui
garantissaient aux Canadiens les droits de sujets anglais, droits par
lesquels les lois ne pouvaient tre changes, ni leurs personnes
soustraites  leurs juges naturels sans leur consentement. Ainsi,
lorsqu'ils comptaient jouir d'un gouvernement lgal  l'ombre de la
paix, ils virent leurs tribunaux abolis, leurs juges repousss, leurs
lois mconnues ou mises en oubli et tout leur ancien rgime social
entirement boulevers pour faire place  la plus abjecte tyrannie,
celle de l'tat de sige et des cours martiales. Rien ne contribua plus
 isoler le gouvernement de la population que cette conduite rpudie
depuis long-temps du droit public et de l'usage des nations. Ne
connaissant ni la langue, ni les coutumes, ni, le caractre du peuple
conqurant, les Canadiens fuirent les juges peronns qui s'levaient au
milieu d'eux sans mme offrir le gage de la science pour les
recommander; et sans se plaindre, car ils taient peu accoutums 
solliciter, ils arrangeaient leurs diffrends ensemble ou  l'aide des
notables du lieu et du cur, dont l'influence augmenta par-l mme dans
chaque paroisse. Par un heureux effet des circonstances le peuple et le
clerg se trouvrent unis d'intrt et de sentiment et sous le rgne de
l'pe l'expression de la morale vanglique devint la loi de cette
population fermement unie par l'instinct de sa conservation.

Cette organisation militaire qui tmoigne de la crainte qu'avait
inspire la longue et glorieuse rsistance du Canada, fut approuve par
la nouvelle mtropole,  condition cependant qu'elle ne subsisterait que
jusqu'au rtablissement de la paix; et qu'alors, si le pays lui restait,
un gouvernement civil rgulier serait tabli. L'on demeura ainsi quatre
ans sous la loi martiale. Cette poque est connue dans nos annales sous
le nom de _Rgne militaire._

Cependant les Canadiens persistaient toujours  croire, parce qu'ils le
dsiraient sans doute, que la France ne voudrait pas les abandonner, et
qu'elle se ferait rendre la colonie  la paix. Chaque moment ils en
attendaient l'heureuse nouvelle avec une esprance toujours aussi vive;
mais ils furent tromps dans ce plus cher de leurs voeux. Le trait de
1763, en assurant la possession du Canada  la Grande-Bretagne,
dtermina une nouvelle migration. Les marchands, les hommes de loi, les
anciens fonctionnaires, enfin la plupart des familles notables du pays
passrent en France, aprs avoir vendu ou mme abandonn des biens qui
sont encore aujourd'hui un objet de litige entre leurs descendans. Il ne
reste dans les villes que quelques pares employs subalternes, quelques
artisans,  peine un marchands et les corps religieux. Cette migration
ne s'tendit point aux campagnes o le sol attachait les habitans.

La France, en voyant dbarquer sur ses bords les migrans canadiens, fut
touche de leur dvoment, et ce fut pour elle un titre suffisant pour
les prendre sous sa protection. Elle les favorisa, les accueillit dans
les administrations, dans la marine et dans les armes, et elle
rcompensa leur zle et leur courage par de hauts grades. Ainsi
plusieurs furent nomms au gouvernement de ses possessions lointaines.
M. de Repentigny, fait marquis et plus tard brigadier des armes, fut
gouverneur du Sngal sur les ctes d'Afrique et de Mah dans les Indes
orientales, o il mourut en 1776. M. Dumas, qui avait remplac M. de
Beaujeu dans le commandement des Canadiens  la bataille de la
Monongahla, eut le gouvernement des les de France et de Bourbon. Un M.
de Beaujeu qui s'tait dj distingu en plusieurs rencontres,
accompagna Lapeyrouse comme aide-major-gnral  la complte des
tablissemens de la baie d'Hudson en 1782, et fut ensuite un des 80
gentilshommes qui dfendirent si hroquement la redoute de Bethune
contre les rpublicains franais en 1793. On peut mentionner aussi le
marquis de Villeray, capitaine dans les gardes du corps, et M. Juchereau
(Duchesnay), lieutenant-colonel d'artillerie et commandant de la place
de Charleville, o il fut tu dans une sdition populaire en 1792.
D'autres servirent avec distinction dans la marine, comme M. Legardeur,
comte de Tilly, MM. Pellegrin, de l'Echelle, La Corne, compagnon d'armes
et ami du fameux bailli de Suffren, etc., lesquels commandrent
dignement des vaisseaux de la France et acquirent un nom considr dans
sa marine. Le comte de Vaudreuil y obtint le grade d'amiral dans la
guerre de la rvolution amricaine, pendant laquelle il dtruisit les
tablissemens anglais du Sngal et rendit cette colonie  sa patrie.
Jacques Bedout, natif de Qubec, parvint  celui de contre-amiral. Il
tait capitaine de vaisseau quand, par le combat sous l'le de Croix
(1796), il mrita cet loge de Fox dans la chambre des communes: Le
capitaine du Tigre, combattant pour l'honneur de sa patrie, a rivalis
en mpris pour la mort, avec les hros de la Grce et de Rome: il a t
fait prisonnier, mais couvert de gloire et de blessures.[46] Le gnral
(de) Lry, officier avant 1789, et qui a fait toutes les campagnes de la
rvolution et de l'empire, commandait en chef le gnie  l'arme
d'Espagne, o il montra un talent consomm  la dfense de Badajoz qu'il
dirigea en personne. Il gagna  la bataille d'Austerlitz le cordon de
grand officier de la Lgion d'honneur, et Napolon, qui l'avait dj
nomm baron, lui confia le commandement du gnie dans la campagne de
France de 1814. D'autres officiers qui formaient comme une petite
colonie canadienne dans la Touraine, y vcurent d'une pension que leur
fit le gouvernement.

[Note 46: Tableau des deux Canadas, par M. I. Lebrun.]

Ceux qui restrent en Canada durent esprer, suivant la promesse de leur
nouvelle mtropole, d'avoir enfin un gouvernement rgulier. Quoique l'on
et fini, sous le rgime militaire, par adopter la jurisprudence
franaise et par juger suivant les lois et dans la langue du pays, ce
systme ne pouvait prsenter aucune garantie durable. Aussi, en 1764, un
nouveau changement radical eut lieu; mais, loin d'allger le fardeau qui
pesait sur ce malheureux pays, il devait le rendre encore plus
intolrable. Chaque jour les Canadiens sentaient davantage toute la
grandeur des malheurs de la sujtion trangre, et que les sacrifices
qu'ils avaient faits n'taient rien, en comparaison des souffrances et
des humiliations morales qui se prparaient pour eux et pour leur
postrit. D'abord l'Angleterre voulut rpudier tout ce qui tait
franais et enlever mme aux anciens habitans les avantages naturels que
leur offrait l'tendue de leur pays pour tablir leurs enfans. Elle
commena par en faire le dmembrement. Le Labrador, depuis la rivire
St.-Jean jusqu' la baie d'Hudson avec les les d'Anticosti, de la
Magdeleine, etc., fut annex au gouvernement de Terreneuve; les les de
St.-Jean et du Cap-Breton,  la Nouvelle-Ecosse. Les terres des grands
lacs furent distribues de la mme manire entre les diverses colonies
voisines, et bientt aprs le Nouveau-Brunswick fut encore enlev au
Canada et prit le nom qu'il porte aujourd'hui.

Du territoire, la proclamation par laquelle ces grands changemens
taient dcrts, passa aux lois; et le roi, de sa propre autorit, tout
en dclarant qu'il serait convoqu des assembles des reprsentans du
peuple aussitt que les circonstances le permettraient, abolit d'un seul
coup toutes les anciennes lois civiles si sages, si prcises, si
claires, pour y substituer celles de sa mtropole, amas confus, vague et
incohrent d'actes parlementaires et de dcisions judiciaires
enveloppes dans des formes compliques et barbares dont
l'administration de la justice n'a pu encore se dbarrasser en
Angleterre, malgr les efforts de ses plus grands jurisconsultes; et
cette abolition tait faite pour assurer la protection et le bnfice
des lois du royaume  ceux de ses sujets qui iraient s'tablir dans la
nouvelle conqute.[47] N'tait-ce pas renouveler l'attentat contre ls
Acadiens, s'il est vrai de dire que la patrie n'est pas dans l'enceinte
d'une ville, dans les bornes d'une province, mais dans les affections et
les liens de la famille, dans les lois, dans les moeurs et les usages
d'un peuple. Personne dans la Grande-Bretagne n'leva la voix contre un
pareil acte de spoliation et de tyrannie. On privait une population
tablie de ses lois pour une immigration qui n'avait pas encore
commenc.[48]

[Note 47: In this Court (the Superior Court) His Majesty's Chief
Justice presides with power and authority to determine all elements and
civil cases agreeable to the laws of England, and, to the ordinances of
this province.--_Ordon. du 17 sept._ 1764.]

[Note 48: C'est ce qu'un crivain osa appeler plus tard un acte de
bienfaisance et de politique: _Political Annals of Lower-Canada, being a
review of the Political and Legislative History of that province, &c, by
a British Settler.--(M. Flemming, marchand de Montral.)_]

Murray fut en mme temps nomm gouverneur-gnral en remplacement de
lord Amherst repass en Europe ds l'anne prcdente, et qui peut tre
regard comme le premier gouverneur anglais de ce pays, Gage, Murray,
Burton et ensuite Haldimand qui remplaa, en 1763, aux Trois-Rivires
celui-ci, promu au gouvernement de Montral, n'ayant agi qu'en sous
ordre sous lui. Le nouveau gouverneur, en obissance  ses instructions,
forma aussitt un conseil, investi, conjointement avec lui, des pouvoirs
excutif, lgislatif et judiciaire. Il ne lui manquait que le droit
d'imposer des taxes. Ce corps, compos de huit membres, ne contenait
qu'un seul habitant du pays, homme obscur et sans influence, choisi pour
faire nombre. Une exclusion jalouse et haineuse avait dict les
instructions de l'Angleterre, et c'est dans ce document funeste que prit
naissance la profonde antipathie de race remarque de nos jours par lord
Durham en Canada, et qui lui a servi de prtexte pour prcher une
nouvelle perscution contre les Canadiens-franais.

Ce qui restait du pays subit encore une nouvelle division, et fut
partag en deux districts spars par les rivires St.-Maurice et
St,-Franois, qui portrent les noms des deux principales villes qu'ils
renfermaient, Qubec et Montral. Une nouvelle administration judiciaire
fut tablie. On rigea une cour suprieure civile et criminelle sous le
nom de _Cour du banc du roi_, et une cour infrieure pour les petites
causes dite _Cour des plaidoyers communs_, toutes deux calques sur
celles de l'Angleterre, et tenues de rendre leurs dcisions conformment
aux lois anglaises, except seulement dans les causes pendantes entre
Canadiens commences avant le 1er octobre 1764. Si les Canadiens
accueillirent favorablement les lois criminelles de leur nouvelle
mtropole qu'ils connaissaient dj un peu, et son code du commerce fait
en grande partie sur celui de France, publi sous le grand Colbert, ils
n'en repoussrent pas moins les nouvelles lois civiles, et s'loignrent
de plus en plus des tribunaux o on les administrait. Bientt aussi l'on
aperut de l'inquitude dans les esprits; des murmures, sourds d'abord,
clatrent ensuite dans toutes les classes; et ceux qui connaissaient
les Canadiens, de tout temps si soumis aux lois, commencrent  craindre
les suites de ce mcontentement profond, lorsqu'ils les virent critiquer
tout haut les actes du gouvernement, et montrer une hardiesse qu'on ne
leur avait jamais vue. Le gnral Murray, quoique svre, tait un homme
honorable et qui avait un coeur sensible et gnreux. Il aimait ces
Canadiens dociles  l'autorit comme de vieux soldats, dont la plus
grande partie avait contract les habitudes dans les armes, ces
habitans braves dans les combats et simples dans leurs moeurs: une
sympathie ne dans les horreurs de la guerre le portait encore 
compatir  leur situation. Peut-tre aussi que les rminiscences de son
propre pays, les malheurs de ces belliqueux montagnards d'cosse si
fidles  leurs anciens princes, augmentaient en lui ces sentimens
d'humanit qui honorent plus souvent le guerrier que le politique,
rduit  exploiter, la plupart du temps, les prjugs populaires les
moins raisonnables. Le gnral Murray, pour tranquilliser les esprits,
rendit, avec l'agrment de son conseil, une ordonnance ds le mois de
novembre suivant, portant que dans les procs relatifs  la tenure des
terres, aux successions, etc., l'on suivrait les lois en usage sous la
domination franaise. C'tait revenir  la lgalit, car si l'Angleterre
avait le droit de changer les lois canadiennes, elle ne pouvait le faire
que par un acte de son parlement. Aussi Mazres, citant la conduite de
Guillaume le conqurant et d'Edouard I relativement  elle-mme et au
pays de Galles, dclara-t-il que les lois de l'Angleterre n'avaient pas
t lgalement tablies en Canada, le roi et le parlement, et non le roi
seul, tant la lgislature propre de cette colonie, et que par
consquent les lois franaises y taient encore en vigueur.[49]

[Note 49: A plan for settling the laws and the administration of
Justice in the province of Qubec, prcd de A view of the civil
government and administration of Justice in the province of Canada while
it was subject to the crown of France. par Mazres, _Manuscrit._]

La situation de cet administrateur tait des plus difficiles. En face du
peuple agreste et militaire qu'il tait appel  gouverner, et qui avait
dans le caractre plus de franchise que de souplesse, il tait oblig
d'agir avec un entourage de fonctionnaires qui le faisaient rougir
chaque jour par leur conduite. Une nue d'aventuriers, d'intrigans, de
valets d'arme s'tait abattue sur le Canada  la suite des troupes
anglaises et de la capitulation de Montral (Dpches de Murray). Des
marchands d'une rputation suspecte, des cabaretiers composaient la
classe la plus nombreuse. Les hommes probes et honorables formaient le
petit nombre. C'est avec ces instrumens qu'il tait charg de
dnationaliser le pays, et d'tablir de nouvelles lois et de nouvelles
institutions  la place des anciennes qui avaient t renverses, enfin
de rpter en Canada ce qu'on avait fait en Irlande, loigner les natifs
du gouvernement pour les remplacer par des trangers. Il s'tait dj
aperu que ce projet tait impossible et entranerait les plus grands
malheurs. Pour se conformer nanmoins  ses instructions, il convoqua
les reprsentans du peuple pour la forme, car il savait que les membres
canadiens refuseraient de prter le serment du test comme catholiques,
et il ne voulait pas admettre les protestans seuls, comme ils le
demandaient; la chambre ne sigea point. Tous les fonctionnaires
publics, les juges, les jurs taient Anglais et protestans. Ces
derniers voulurent mme faire excuter les proscriptions qui avaient t
dcrtes contre les catholiques en Angleterre. Ils formulrent, dit
lord Thurlow, un acte d'accusation gnrale contre tous les habitans
parce qu'ils taient papistes. Le juge-en-chef Gregory fut tir du fond
d'une prison pour tre plac  la tte de la justice. Les capitulations
et les traits garantissaient le libre exercice de la religion
catholique. Les armes n'avaient t poses qu' cette condition
expresse; et nanmoins il fut question de n'accorder aux Canadiens
qu'une simple tolrance comme celle dont jouissaient les catholiques
d'Angleterre, et dont ils auraient profit quand bien mme il n'y aurait
eu aucune stipulation; et sous prtexte de religion, ils furent exclus
des charges publiques.

L'inauguration du nouveau systme fit surgir une lgion d'hommes de lois
et de suppts de cours. Inconnus des Canadiens, ils se plaaient aux
abords des tribunaux pour attirer les regards des plaideurs. C'est ce
systme que l'on prconisait comme propre  anglifier le pays et  le
rendre britannique de fait comme de nom, vaine chimre que cherchent des
fanatiques ignorans! Le gnral Murray, dgot enfin de la tche dont
on l'avait charg, ne put dissimuler sa mauvaise humeur au ministre.
Le gouvernement civil tabli, dit-il, il fallut faire des magistrats et
prendre des jurs parmi 450 commerans, artisans et fermiers
mprisables, principalement par leur ignorance. Il ne serait pas
raisonnable de supposer qu'ils ne furent pas enivrs du pouvoir mis
entre leurs mains contre leur attente, et qu'ils ne furent pas empresss
de faire voir combien ils taient habiles  l'exercer. Ils hassaient,
ajouta-t-il, la noblesse canadienne,  cause de sa naissance, et parce
qu'elle avait des titres  leur respect: ils dtestaient les habitans,
parce qu'ils les voyaient soustraits  l'oppression dont ils les avaient
menacs. La reprsentation des grands jurs de Qubec, tous Anglais et
protestans, qui disait, entre autres choses, que les catholiques taient
une nuisance  cause de leur religion, ne fait qu'ajouter de la force 
la vrit de ces observations. Le mauvais choix d'une partie des
officiers envoys d'Europe augmenta encore les inquitudes de la
colonie. C'taient des gens sans moeurs et sans talens. Le juge en chef
ignorait le droit civil et la langue franaise. Le procureur-gnral
n'tait gure mieux qualifi. Les places de secrtaire de la province,
de greffier du conseil, de rgistrateur, de prvt-marchal, etc.,
furent donnes  des favoris, qui les lourent aux plus offrans! Enfin
la mtropole semblait avoir pris plaisir  choisir ce qu'il y avait de
plus vil ou de plus incapable pour inaugurer le systme qui devait
changer le pays; et peut-tre l'avait-elle fait parce qu'elle ne pouvait
pas trouver d'hommes plus instruits et plus honorables qui voulussent se
charger d'une pareille mission.

Le gouverneur fut bientt oblig de suspendre le juge en chef de ses
fonctions, et de le faire rappeler en Angleterre. Un chirurgien de la
garnison et un capitaine en retraite taient juges des plaidoyers
communs, et cumulaient en outre plusieurs autres charges importantes,
qui portaient leurs appointemens  un chiffre considrable.

Cependant, malgr toutes les concessions faites  leurs prtentions, ces
trangers avides n'tant pas encore satisfaits des privilges dont ils
jouissaient, se montrrent furieux de ce que Murray ne voulait pas leur
donner une chambre lective, et poussrent de grandes clameurs parce
qu'il les privait ainsi de leurs droits constitutionnels qu'ils tenaient
de leur naissance et qu'ils portaient, disaient-ils, partout avec eux.
Il tait impossible de se rendre  leurs demandes, parce qu'ils
voulaient tre seuls lecteurs et seuls ligibles en vertu de la loi
anglaise qui frappait les catholiques d'interdiction politique. L'on
aurait en effet empir la situation de ces derniers. N'esprant donc pas
l'influencer assez pour l'engager  favoriser leurs vues ambitieuses,
ils portrent  Londres des accusations contre son administration, et
excitrent des querelles dans la colonie, o l'on vit tout--coup les
villes remplies de trouble et de confusion, et les gouvernans et leurs
partisans se quereller entre eux. Le gnral Murray fut accus de
favoriser le parti militaire. Les plaintes de ses ennemis, appuyes par
les marchands de Londres, qui profitrent de cette circonstance pour
prsenter une ptition au Bureau du Commerce contre son administration
et en faveur de l'tablissement d'une chambre lective, engagrent la
mtropole  rappeler ce gouverneur, qui fut plutt sacrifi  la
sympathie qu'il semblait porter aux Canadiens qu' des abus de pouvoir.
Murray, repass  Londres, n'eut besoin que de mettre devant les yeux
des ministres le recensement qu'il avait fait faire en 65 de la
population du Canada, pour dmontrer l'absurdit du projet d'exclure les
catholiques du gouvernement, puisque d'aprs ce recensement il n'y avait
que 500 protestans sur 69,275 habitans.[50] Le comit du conseil priv
du roi, charg de conduire l'investigation, fit rapport en 67 que les
charges portes contre lui taient scandaleuses et mal fondes, mais son
acquittement ne le fit point revenir en Canada.

[Note 50: Il n'y avait que 36 familles protestantes dans les campagnes.
En 1765, il n'y avait que 136 protestans dans le district de Montral:
_Etat officiel dress sur les rapports des Juges de Paix, dpos aux
archives provinciales._]

L'administration du gnral Murray n'avait pas t seulement trouble au
dedans: elle avait t aussi inquite au dehors par une attaque des
Indiens occidentaux, qui fut repousse nanmoins avec assez de facilit.
Les Franais taient  peine sortis de l'Amrique que ces peuplades
barbares sentirent toute la force de l'observation qu'ils leur avaient
faite bien des fois, qu'elles perdraient leur influence politique et
leur indpendance du moment qu'une seule nation europenne dominerait
dans ce continent. Ponthiac, chef outaouais, brave et expriment et
ennemi mortel des Anglais qu'il avait poursuivis avec acharnement durant
toute la dernire guerre, forma le complot de les chasser des bords des
grands lacs, et entrana dans son projet les Hurons, les Outaouais, les
Chippaouais, les Poutouatamis et d'autres tribus que les Anglais avaient
nglig de traiter avec la considration que leur montraient les
Franais, et que cette espce de mpris avaient choques. Il s'empara du
fort Michilimackinac par surprise, et en massacra la garnison; il marcha
ensuite vers Pittsburgh et le Dtroit, o il se proposait d'tablir le
sige de sa domination et former le noeud d'une puissante confdration
indienne, qui aurait contenu les blancs au Niagara et aux Apalaches:
huit postes anglais tombrent entre les mains de ce barbare, qui ravagea
ensuite les frontires de la Pennsylvanie et de la Virginie, et
dtruisit un dtachement de troupes dans le voisinage de Niagara; mais
le projet qu'il avait form tait trop vaste pour ses forces. Ponthiac,
aprs avoir prouv plusieurs checs, fut oblig de faire la paix en 64
avant l'arrive mme des 600 Canadiens que le gnral Murray envoyait au
secours de leurs compatriotes du Dtroit. Ce chef sauvage, toujours
hostile  l'Angleterre, fut assassin par un des partisans de cette
nation, trois ans aprs, chez les Hurons, dans un grand conseil o il
parlait d'une manire menaante.

L'administration du gouverneur Murray avait t encore signale par
l'introduction d'une presse en Canada, et la publication d'une feuille
priodique en franais et en anglais, la Gazette de Qubec qui existe
encore, et qui parut pour la premire fois le 21 juin 1764, soutenue par
150 abonns dont moiti canadiens. Timide  son berceau, ce journal se
permettait rarement des observations sur la politique du jour; il se
borna, durant bien des annes,  recueillir les nouvelles et  noter les
principaux vnemens. Aussi y chercherait-on en vain un reflet de
l'opinion publique  cette poque intressante.

Et pourtant il se passait alors une loi dans le parlement de la
Grande-Bretagne qui entranait des principes dont la discussion devait
armer toute l'Amrique septentrionale. Il s'agissait de taxer les
colonies sans leur consentement. La mtropole anglaise, prtextant
l'augmentation de la dette nationale cause par la dernire guerre,
tchait, en passant l'acte du timbre, de faire admettre ce principe par
ses sujets amricains. Toutes les anciennes colonies protestrent; le
Canada et la Nouvelle-Ecosse seuls gardrent le silence ou ne firent
qu'une rsistance passive.

L'on s'occupait plus alors en Canada de l'arrive du nouvel vque, M.
Jean Olivier Briand, que de la prtention inconstitutionnelle de la
Grande-Bretagne. M. de Pontbriand, son prdcesseur, tait mort 
Montral en 1760. Dans le bruit des armes cet vnement tait pass
inaperu. Le chapitre de Qubec lut, en 1763, pour le remplacer, M.
Montgolfier, frre du clbre, inventeur du ballon, et suprieur du
sminaire de St.-Sulpice de Montral. Mais le gouvernement anglais ayant
fait des objections  sa nomination, peut-tre parce que ses sentimens
taient trop vifs pour la France, il renona  cette charge par une
dclaration qu'il donna  Qubec l'anne suivante, et indiqua M. Briand,
chanoine et grand-vicaire du diocse, pour remplir le sige piscopal
auquel semblaient l'appeler d'ailleurs ses lumires et ses vertus. Cet
ecclsiastique obtint l'agrment de George III en passant  Londres pour
aller se faire sacrer vque  Paris; et de ce moment l'Angleterre
sachant apprcier l'influence que doit exercer un clerg fortement
organis sur une population aussi religieuse que l'est celle du pays,
chercha pendant long-temps sa plus grande force dans ce mme clerg,
qu'il entoura d'gards et dont il soudoya aussi quelque temps aprs
libralement le chef, laiss sans revenus par la conqute.

Toutefois la mtropole crut devoir modifier, aprs ce qui venait de se
passer, le systme gouvernemental qu'elle avait tabli en Canada, de
mme que d'en changer les principaux fonctionnaires. Le gnral Carleton
y arriva comme lieutenant-gouverneur en 66, avec un nouveau juge en chef
et un nouveau procureur-gnral. Ce dernier emploi avait t confi au
fils d'un rfugi franais, M. Mazres, qui dut sa nomination  un trait
qu'un ami avait racont de lui au ministre, lord Shelburne, et qui valut
 cet avocat clbre les faveurs du gouvernement le reste de ses jours
(Dumont). Le nouveau gouverneur prit les rnes de l'administration des
mains du conseiller Irving, qui les tenait depuis le dpart du gnral
Murray, quelques semaines auparavant; et l'un des premiers actes de cet
administrateur fut de retrancher de son conseil le mme Irving et un
autre fonctionnaire, favori de son prdcesseur. Il ngligea aussi les
anciens membres, qui crurent devoir faire des reprsentations  cet
gard, mais envers lesquels il ne fut pas moins ddaigneux dans ses
paroles que dans sa conduite. Il leur rpondit, qu'il consulterait les
conseillers qu'il croirait capables de lui donner les meilleurs avis;
qu'il prendrait aussi l'opinion des amis de la vrit, de la franchise,
de l'quit, du bon sens, bien qu'ils ne fussent pas du conseil, des
hommes enfin qui prfraient le bien du roi et de ses sujets  des
affections dsordonnes,  des vues de parti et  des intrts
personnels et serviles, etc. Les conseillers auxquels s'adressaient ces
insinuations indirectes, mais poignantes, jugrent  propos de ployer la
tte et de laisser passer l'orage en attendant un temps plus favorable
pour la relever et faire valoir leurs prtentions, sachant bien que le
gouverneur n'est qu'un chef passager, dont le caractre change avec
chaque titulaire, tandis que le conseil, avec un peu de prudence, peut,
 la longue, maintenir sa position en ayant soin seulement de savoir
saluer chaque astre nouveau qui apparat dans le ciel politique et
s'effacer momentanment devant sa volont trop dcide.

L'arrive du gnral Carleton n'apporta pas immdiatement, comme on
l'esprait, de remde  la confusion extrme qui rgnait, toujours, par
suite du rgime extraordinaire qu'on laissait toujours subsister.

Cependant, tout faibles qu'ils taient numriquement, les Canadiens
restrent calmes et fermes devant l'oppression qui s'appesantissait sur
eux. On leur avait donn les lois criminelles anglaises, ce palladium de
la libert; mais on les administrait dans une langue qu'ils ne
connaissaient pas, et on persistait  leur refuser le droit d'tre jurs
aussi bien que celui de remplir des charges publiques, sauf quelques
rares exceptions. Le peuple en masse continuait de faire une opposition
ngative, tandis qu'une partie des citoyens les plus notables avait dj
envoy, avant le dpart du gnral Murray, des reprsentations 
Londres.[51] Au milieu des arrts de proscription lancs contre les
institutions qu'ils tenaient de leurs aveux et qui leur taient d'autant
plus chres qu'ils avaient vers de sang pour les dfendre dans la
guerre de la conqute, on recommanda aux habitans la modration et la
patience. On esprait que dans une cause aussi sainte, ils ne
resteraient pas absolument sans amis. En effet, il s'en prsenta pour
protester avec eux contre l'asservissement auquel on voulait les
assujettir. Des Anglais clairs qui connaissaient l'effet
dmoralisateur de toute violation des rgles de la justice, vinrent
gnreusement leur offrir leur appui. Leurs plaintes communes, soumises
d'abord au Bureau des Plantations, furent ensuite renvoyes aux
procureur et solliciteur gnraux de l'Angleterre, MM. Yorke et de Grey.
Et en attendant, l'ordre fut transmis au gouverneur par le Bureau des
Plantations, qui dsapprouva l'ordonnance de 64, d'en promulguer une
autre pour donner aux Canadiens le droit d'tre jurs dans les cas qui y
seraient spcifis, et admissibles au barreau avec certaines
restrictions.

[Note 51: Le dtail de ces luttes, de ces remontrances, de ces ptitions
et contreptitions peut paratre trop minutieux au commun des lecteurs;
mais on doit se rappeler que nos pres combattaient pour nous comme pour
eux-mmes, et que leurs efforts, pour amliorer notre destine, ne
doivent point sortir de notre mmoire.]

MM. Yorke et de Grey prsentrent leur rapport dans le mois d'avril 66.
Ils reconnurent tous les dfauts du systme de 64, et attriburent les
dsordres qui en taient rsults  deux causes principales: 1 A la
tentative de conduire l'administration de la justice sans la
participation des anciens habitans du pays, non seulement dans des
formes nouvelles, mais encore dans une langue qui leur tait entirement
inconnue: d'o il arrivait que les parties n'entendaient rien  ce qui
tait plaid et jug, n'ayant ni procureurs, ni avocats, ni jurs
canadiens pour conduire leurs causes, ou pour porter la dcision, ni
juges au fait de la langue franaise pour dclarer quelle tait la loi
et prononcer le jugement; ce qui produisait les maux rels de
l'oppression, de l'ignorance et de la corruption; ou, ce qui est presque
la mme chose en matire de gouvernement, le soupon et la croyance
qu'ils existent. 2  l'alarme cause par l'interprtation donne  la
proclamation de 63, qui pouvait faire croire que l'intention tait
d'abolir subitement, au moyen des juges et des officiers qu'on avait
nomms, toutes les lois et coutumes du pays, et d'agir ainsi en
conqurant despotique bien plus qu'en souverain lgitime; et cela, non
pas tant pour confrer l'avantage des lois anglaises  de nouveaux
sujets, et protger d'une manire plus efficace que par le pass, leur
vie, leurs biens et leur libert, que pour leur imposer sans ncessit
des rgles nouvelles et arbitraires, qui pourraient tendre  confondre
et renverser leurs droits au lieu de les maintenir.

Ils approuvaient aussi, avec de lgres modifications, le nouveau
systme de judicature propos par les lords-commissaires, sauf sur un
seul point dont nous parlerons tout--l'heure. Ce systme consistait 
diviser la province en trois dpartemens judiciaires, et  tablir une
cour de chancellerie, compose du gouverneur et du conseil qui
formeraient aussi une cour d'appel, de laquelle on pourrait s'adresser
en dernier ressort au roi en conseil; une cour suprieure ou suprme,
compose d'un juge en chef et de trois juges puns, sachant la langue
franaise, et l'un d'eux les lois et coutumes du pays, et qui seraient
tenus de confrer, de temps  autre, avec les avocats canadiens les plus
recommandables par leur conduite, leurs lumires et leur intgrit.

Aprs avoir recommand de plus de nommer quelques Canadiens magistrats,
les rapporteurs voyant que l'on conservait les lois anglaises dans le
nouveau plan de judicature, observrent que c'tait une maxime reconnue
du droit public, qu'un peuple conquis conserve ses anciennes lois
jusqu' ce que le vainqueur en ait proclam de nouvelles. C'est agir,
disaient-ils, d'une manire violente et oppressive que de changer
soudainement les lois et les usages d'un pays tabli: c'est pourquoi,
les conqurans sages, aprs avoir pourvu  la sret de leur domination,
procdent lentement et laissent  leurs nouveaux sujets toutes les
coutumes qui sont indiffrentes de leur nature, et qui, en servant 
rgir la proprit, sont devenues des rgles qui en garantissent
l'existence. Il est d'autant plus essentiel que cette politique soit
suivie au Canada, que c'est une grande et ancienne colonie, tablie
depuis trs long-temps, et amliore par des Franais.... On ne
pourrait, sans une injustice manifeste et sans occasionner la plus
grande confusion, y introduire tout--coup les lois anglaises relatives
 la proprit foncire, avec le mode anglais de transport et
d'alination, le droit de succession et la manire de faire et
d'interprter les contrats et conventions. Les sujets anglais qui
achtent des biens dans cette province, peuvent et doivent se conformer
aux lois qui y rglent la proprit foncire, comme ils font en
certaines parties du royaume et dans d'autres possessions de la
couronne. Les juges anglais envoys d'ici peuvent, avec l'aide des gens
de loi et des Canadiens clairs, se mettre promptement au fait de ces
lois, et juger d'aprs les coutumes du pays comme on juge d'aprs la
coutume de Normandie les causes de Jersey et Guernesey. Enfin ils
finirent par suggrer de rtablir les lois civiles franaises en
autorisant les juges  faire des rgles pour la conduite des procdures
dans les diffrens tribunaux.

Malgr les raisons de haute politique et de sage quit qui les avaient
motives, les recommandations de ces deux jurisconsultes minens
restrent cependant, comme celles du Bureau des Plantations, sans effet
pour le moment, par suite peut-tre des intrigues des gens intresss au
maintien du nouveau systme, et des prjugs d'une grande portion du
peuple anglais contre les habitans de cette colonie  cause de leur
double qualit de Franais et de catholiques. Mais la mtropole ne
pouvant laisser les choses dans l'tat o elles taient, ordonna l'anne
suivante (67) au gouverneur et  son conseil de faire une investigation
complte de la manire dont la justice tait administre, et d'indiquer
les changemens que demandait le bien du pays. L'investigation fort
longue qui eut lieu, fit reconnatre les nombreuses dfectuosits du
nouveau rgime et la confusion o il avait jet les cours, puisque les
meilleurs jurisconsultes taient partags sur la question de savoir
quelles lois taient lgalement existantes. Les recommandations par
lesquelles il fallait conclure vinrent renouveler les embarras des
investigateurs, tant la tyrannie, qui veut se voiler du manteau de la
justice, a d'obstacles  surmonter mme lors que sa victime est faible
et qu'elle est toute-puissante. L'on revenait toujours  la division de
la province en trois districts; mais, aprs avoir suggr de donner 
chacune de ces divisions un juge avec un assistant canadien pour
expliquer la loi, mais sans voix dlibrative, et un shrif et un
procureur du roi, l'on proposait, pour mettre fin  l'incertitude des
lois, quatre modes diffrens tout en dclarant que l'on tait incapable
d'indiquer celui qui devait avoir la prfrence: 1 Faire un code
nouveau et abolir les lois franaises et anglaises. 2 Rtablir purement
et simplement les anciennes lois, en y ajoutant les parties du code
criminel anglais les plus favorables  la libert du sujet. Enfin 3 et
4 Etablir les lois anglaises seules avec des exceptions en faveur de
quelques-unes des anciennes coutumes du pays. Le gouverneur ne voulut
point approuver ce rapport, et en fit un autre plus conforme aux voeux
des Canadiens dans lequel il recommanda de conserver les lois
criminelles anglaises, et de rtablir toutes les lois civiles qui
taient en vigueur avant la conqute. Le juge en chef Mey et le
procureur-gnral Mazres ne partageant pas entirement son opinion,
firent chacun un rapport  part, dans lesquels ils recommandaient de ne
conserver des anciennes lois que celles qui concernaient la tenure,
l'alination, le douaire, les successions et la distribution des effets
des personnes qui mourraient sans avoir fait de testament. Ces divers
rapports furent transmis en Angleterre avec tous les papiers qui y
taient relatifs et renvoys en 70 au comit du conseil d'tat, qui,
aprs avoir dlibr sur ces trois documens ainsi que sur un autre
rapport que lui avaient fait les lords-commissaires en 69, et les
ptitions du Canada contre le systme de gouvernement qui y tait
tabli, recommanda de renvoyer toutes ces pices aux officiers de la
couronne, avec injonction de dresser un code civil et criminel adapt
aux circonstances du pays, et de profiter de la prsence de son
gouverneur en Angleterre pour obtenir les renseignemens dont ils
pourraient avoir besoin. MM. Marriott, Thurlow et Wedderburn
remplissaient alors ces diffrentes charges, et passaient pour des
hommes minens dans la science du droit. Ils se mirent aussitt 
l'oeuvre difficile dont on les avait chargs. Leurs rapports, qui sont
de 72 et 73; diffrent les uns des autres sur plusieurs points, mais les
conclusions gnrales des deux derniers sont -peu-prs les mmes.
Marriott en adopta qui diffraient essentiellement, il dit qu'il pensait
que l'tablissement d'une assemble reprsentative tait prmatur chez
un peuple illettr malgr le collge des Jsuites; qu'il fallait tablir
un conseil lgislatif  la nomination de la couronne, compos
exclusivement de protestans, et non de protestans et de catholiques ou
Canadiens comme le recommandait le Bureau du Commerce; que le code
criminel anglais devait tre conserv mais que l'on devait se servir
indiffremment des langues franaise ou anglaise dans lesquelles
devraient tre promulgus tous les actes publics; que par le 36e article
de la capitulation de Montral, l'Angleterre s'tait engage  respecter
la proprit et les lois sous la sauve-garde desquelles elle tait
place, et que par consquent la tenure et toutes les lois qui la
concernent devaient tre maintenues; que le silence du trait de
Versailles n'annulait point, suivant lui, la capitulation de Montral
aux yeux du droit des nations, parce que c'tait un pacte national et
personnel conclu avec les habitans eux-mmes en considration de la
cessation de toute rsistance; et tout en reconnaissant ainsi les titres
sur lesquels le Canada s'appuyait, il ajoutait que nanmoins le
parlement imprial avait le droit de changer ces lois, sophisme par
lequel il dtruisait tout ce qu'il venait de dire; que si la coutume de
Paris tait maintenue, il fallait l'appeler coutume du Canada pour
effacer de l'esprit des habitans les ides de vnration qu'ils
pourraient conserver pour la France; et que pour cette raison il
convenait peut-tre d'en changer une partie pour l'assimiler aux lois
anglaises, tout devant tendre vers l'anglification et le protestantisme;
que s'il fallait admettre le culte ou les formes du culte catholique, on
devait en bannir les doctrines; que l'exercice de ce culte ne devait pas
avoir plus de privilges en Canada qu'en Angleterre; que les Canadiens
ne devaient pas avoir d'vque; que le diocse pouvait tre gouvern par
un grand-vicaire lu par un chapitre et les curs de paroisses, ou un
surintendant ecclsiastique nomm par le roi, et dont le pouvoir se
bornerait  l'ordination des prtres; que toutes les communauts
religieuses d'hommes et de femmes devaient tre abolies aprs
l'extinction des membres actuels, et leurs biens rendus  la couronne
pour tre employs au soutien des cultes et  l'ducation de la jeunesse
sans distinction de croyances; que les bnfices ou cures devaient tre
rendus fixes, et que contre l'opinion du Bureau du Commerce qui s'tait
prononc pour l'abolition du chapitre de Qubec, opinion qui n'est
peut-tre pas trangre  son extinction peu d'annes aprs, quoique,
comme on l'a donn pour motif, la disette de prtres au sige de
l'vque, la difficult d'en appeler des campagnes pour les assembles
capitulaires, et la pnurie de la caisse piscopale prive de ses plus
grands revenus par la conqute, aient probablement contribu plus que
toute autre chose  sa dissolution vers la fin de 73, Marriott pensait
qu'il fallait le conserver afin que les canonicats fussent de petites
douceurs entre les mains du gouvernement pour rcompenser la fidlit
des prtres qui montreraient du zle pour le roi, les motifs des actions
des hommes et leurs liens tant l'intrt et la richesse, disait-il, et
la consquence, leur dpendance; que les processions ou autres pompes
religieuses devaient tre dfendues dans les rues, les biens du
sminaire de St.-Sulpice runis   la couronne, et les ftes abolies
except celles de Nol et du Vendredi saint; que les dmes devaient tre
payes au receveur-gnral de la province pour tre distribues en
proportions gales aux membres du clerg protestant et aux membres du
clerg catholique qui se conformeraient aux doctrines de l'Eglise
anglicane. C'tait le systme rvoltant de l'Irlande, car la tyrannie
s'exerce aussi bien au nom de la religion que de la ncessit. Les
lords-commissaires du Bureau du Commerce avaient fait la mme
suggestion, en y ajoutant que les glises devraient servir
alternativement au culte protestant et au culte catholique, chose 
laquelle Marriott tait oppos, except pour les cures des villes  la
collation desquelles le gnral Murray avait dj reu ordre dans le
temps d'admettre des ministres, et entre autres, M. Montmollin, 
Qubec, mais ordre que la politique l'avait empch de mettre 
excution; enfin, que les cimetires devaient tre ouverts  tous les
chrtiens, catholiques ou non.

Dans ce long rapport, Marriott ne laisse pas chapper une pense, pas un
mot d'adoucissement pour le sort des Canadiens: c'est un long cri de
proscription contre leur religion, leurs lois et leurs usages; son
hostilit profonde n'est contenue que par certains prceptes de droit et
certaines lois de la ncessit qu'il ne peut s'empcher de reconnatre
pour le moment, en attendant toutefois que leur infraction devienne
chose possible et ds lors chose justifiable.

Le solliciteur-gnral, Wedderburne, guid par des principes d'un ordre
plus lev et plus philosophique, montra aussi plus de modration et
plus de justice dans ses suggestions. Il s'tendit sur la forme du
gouvernement et sur la religion des habitans, parce que l'une et l'autre
devaient, suivant lui, ncessairement exercer une grande influence sur
le code de lois civiles et criminelles qui devait tre adopt; et tout
en dclarant qu'il ne serait pas prudent de donner une constitution
lective aux Canadiens, il reconnut qu'ils avaient des droits qu'il
fallait respecter, ce qu'on n'avait pas fait encore, et que l'on devait
leur donner un gouvernement rgulier et quitable. Le gouvernement
tabli en Canada aprs le trait de 1763, dit-il, n'est ni militaire, ni
civil; et il est vident qu'il n'a pas t fait pour durer. Il devrait
tre cr un conseil avec le pouvoir de faire des ordonnances pour le
bon gouvernement du pays, mais priv du droit de taxer, droit que le
parlement imprial pourrait se rserver  lui-mme. Le libre exercice de
la religion catholique devrait tre permis aussi; mais en abolissant
dans le temporel de l'Eglise tout ce qui est incompatible avec la
souverainet du roi et le gouvernement politique du pays, de mme que la
juridiction ecclsiastique de Rome; il faudrait encore rendre les cures
fixes, et en donner la collation au roi; sculariser les ordres
monastiques des hommes, et tolrer ceux des femmes; conserver le code
civil franais et la loi criminelle anglaise avec des modifications;
tablir un plan de judicature -peu-prs semblable  celui que
recommandait le conseil de cette contre; enfin, sans ngliger
entirement les prjugs des Canadiens et ceux des migrs anglais,
quoique la bonne politique imposait l'obligation de montrer plus
d'attention aux premiers qu'aux seconds, non seulement parce qu'ils
taient plus nombreux, mais _parce qu'il n'tait pas de l'intrt de la
Grande-Bretagne que beaucoup de ses habitans allassent Rtablir en
Canada_, l'on devait reconnatre le droit que les Canadiens avaient de
jouir de toutes celles de leurs anciennes lois qui n'taient pas
contraires aux principes du nouveau gouvernement, parce que,
ajoutait-il, leurs proprits leur tant garanties, les lois qui les
dfinissent, les crent et les modifient doivent aussi leur tre
conserves, autrement leurs proprits se rduiraient  la simple
possession de ce qu'ils pourraient jouir personnellement.

Thurlow, alors procureur-gnral et qui a t depuis l'un des
chanceliers les plus minens de l'Angleterre, et, malgr les diffrens
reproches qu'on lui fait, l'un de ses ministres de la justice les plus
indpendans, avait la rputation d'tre en politique plutt conservateur
que libral, et plutt hostile que favorable aux liberts des colonies.
Il se montra cependant l'ami le plus gnreux des Canadiens, qui
n'avaient personne dans la mtropole pour les dfendre. Sans faire de
recommandations spciales, il invoqua en leur faveur des principes plus
larges et plus humains qu'aucun autre homme d'tat n'avait encore fait.
S'appuyant sur cette sage philosophie qui a distingu les crivains
modernes les plus clbres, cette philosophie qui a combattu le droit de
la force et dfendu celui de la raison et de la justice, qui a appel la
sympathie des hommes pour les opprims et la haine des gnrations pour
les oppresseurs, il soutint tout ce qu'il y avait de juste, de politique
et d'humain dans les suggestions qui avaient t faites depuis 64,
touchant la constitution qu'il convenait de donner aux Canadiens.

Aprs avoir pass en revue ce qui avait t propos pour le
gouvernement, la religion et les lois de ce peuple, les changemens qu'on
avait voulu introduire, et les opinions contraires qui existaient sur
tous ces sujets importans, il dclara qu'ignorant de quelle manire le
roi avait intention de rgler ces grandes questions fondamentales et
organiques, il ne pouvait faire aucune recommandation spciale sur les
points sur lesquels on demandait son opinion; mais en mme temps qu'il
se permettrait d'indiquer les principes qui devaient servir de guide 
la mtropole en faisant choix d'un code de lois pour cette colonie.

Les Canadiens paraissent, dit-il, par le droit des gens, avoir celui de
jouir de leurs proprits comme ils en jouissaient lors de la
capitulation et du trait de paix, avec tous les attributs et incidens
de tenure; et aussi de leur libert personnelle, toutes choses pour la
possession desquelles ils doivent s'attendre  la protection de la
couronne.

Par une consquence qui semble ncessaire, toutes les lois par
lesquelles cette proprit a t cre, dfinie et doit tre protge,
doivent leur tre continues. En introduire d'autres, ce serait, comme
le disent trs bien MM. Yorke et de Grey, tendre  confondre et
renverser les droits au lieu de les maintenir.

L o certaines formes de justice civile ont t tablies depuis
long-temps, les hommes ont eu des occasions frquentes de sentir
eux-mmes et d'observer chez les autres la puissance coercitive de la
loi. La force de ces exemples va encore plus loin, elle laisse une
impression sur les opinions courantes des hommes, et les arrte dans
leurs actions; et ceux qui n'ont jamais vu d'exemples ou connu les lois
d'o ces exemples procdent, acquirent encore une sorte de connaissance
traditionnelle des effets et des consquences lgales de leurs actes,
suffisante et en mme temps absolument ncessaire pour les affaires
ordinaires de la vie. Il est facile de concevoir d'aprs cela quel
trouble infini l'introduction de mesures de justice nouvelles et
inconnues doit occasionner: le doute et l'incertitude dans les
transactions, le dsappointement et les pertes dans le rsultat.

La mme observation s'applique avec encore plus de force aux lois
criminelles dans la proportion que l'exemple est plus frappant et que
les consquences sont plus importantes. La consternation gnrale qui
rsulte d'une sujtion soudaine  un nouveau systme doit durer
long-temps malgr le relchement ou la douceur du code.

De ces observations je conclus donc que de nouveaux sujets acquis par
droit de conqute doivent attendre de la bont et de la justice de leur
conqurant la conservation de toutes leurs anciennes lois; et ils n'ont
pas moins, ce semble, raison de l'attendre de sa sagesse. Il est de
l'intrt du conqurant de laisser ses nouveaux sujets dans le plus haut
degr de tranquillit prive et de scurit personnelle comme dans la
plus grande persuasion de leur ralit, sans fournir inutilement des
causes de plainte, de mcontentement et de manque de respect  la
nouvelle souverainet. Le meilleur moyen aussi de pourvoir  la paix et
 l'ordre public, c'est de leur laisser leurs habitudes d'obissance 
leurs lois accoutumes, et non de les forcer  obir  des lois dont ils
n'ont jamais entendu parler; et si le vieux systme se trouve tre plus
parfait que tout ce que l'ingnuit peut esprer d'y substituer, alors
la balance l'emporte entirement en sa faveur.

L'on doit d'ailleurs se rappeler que le projet du gouvernement et des
lois du Canada a t conu par une cour sage,  une poque paisible et
libre de passions particulires ou de prjugs publics. Des principes
d'humanit et des vues d'tat ont influ sur le choix du plan le plus
propre au dveloppement d'une colonie florissante. Ce plan a t
amlior de temps  autre par la sagesse et l'exprience des jours qui
ont succd; on ne l'a pas laiss tomber en dcrpitude ou devenir
impropre  l'tat progressif de la province. Cet homme d'tat terminait
en ajoutant que, quoique les observations qui prcdent pussent tre
considres comme justes en gnral, l'on pouvait supposer nanmoins des
circonstances qui exigeassent des exceptions et des restrictions; mais
les changemens imposs par ces circonstances ne devaient se faire que
pour des raisons de ncessit positive et insurmontable, que la
vritable sagesse ne peut ni ngliger ni passer sous silence; et non pas
de cette ncessit idale que des spculateurs ingnieux peuvent
toujours crer par des suppositions possibles, des infrences
incertaines et des argumens forcs; non pas de la ncessit d'assimiler
un pays conquis, en fait de lois et de gouvernement,  la mtropole ou 
de plus anciennes provinces que d'autres accidens ont attaches 
l'empire, pour le plaisir de crer une harmonie, une uniformit dans ses
diffrentes parties qu'il est, suivant moi, disait-il, impossible
d'atteindre, et qui, d'ailleurs, serait inutile si l'on y russissait;
non pas de la ncessit d'ter  l'argumentation d'un avocat la facult
d'invoquer les savantes dcisions du parlement de Paris, de peur
d'entretenir chez les Canadiens le souvenir historique de l'origine de
leurs lois; non pas de la ncessit de satisfaire les esprances
impossibles de cette poigne de sujets anglais dpourvus de tout
principe, qui peuvent aller accidentellement en Canada et s'attendre  y
trouver les diffrentes lois des diffrens pays d'o ils viennent; non
pas, enfin, d'aucune de ces espces de ncessit que j'ai entendu
allguer pour abolir les lois et le gouvernement de cette colonie. La
logique pressante et sarcastique de Thurlow aida puissamment la cause
des Canadiens.

Le conseil d'tat fut en possession de tous ces rapports en 73. Depuis
neuf ans l'Angleterre cherchait partout des motifs propres  justifier
aux yeux des nations et de la conscience publique l'abolition des lois
et peut-tre de la religion d'un peuple auquel elle les avait garanties;
et l'on ne hasarde rien de trop en disant que la justice et la
gnrosit de l'loquent plaidoyer de lord Thurlow auraient t perdues,
et que le Canada serait pass sous la domination d'une poigne
d'aventuriers, ayant une religion, une langue, des lois et des usages
diffrens de ceux de ses anciens habitans, sans l'attitude hostile des
autres colonies anglaises, qui commenaient  faire craindre  la
Grande-Bretagne la perte de toute l'Amrique.[52] Cette mtropole
diffra de donner son dernier mot jusqu'en 74, alors que la solution
pacifique de ses difficults avec ces dernires provinces parut plus
loigne que jamais. La rvolution qui sauva les liberts amricaines,
fora l'Angleterre  conserver la langue, les institutions et les lois
des Canadiens, en un mot  leur rendre justice, afin d'avoir au moins
une province pour elle dans le Nouveau-Monde.

[Note 52: Le pamphltaire Flemming dit: The government consulted
governor Carleton as to the means of exciting the zealous cooperation of
the leaders of the French Canadians, when he suggested the restoration
of french laws.]

Le ministre ne tarda pas  faire connatre ses vues. Mazres, revenu du
Canada depuis trois ou quatre ans, et qui rsidait alors  Londres,
tait l'agent ou l'homme de confiance du parti hostile aux Canadiens.
Cet homme dont la famille avait tant souffert du fanatisme religieux
dans son ancienne patrie, consentait  devenir lui-mme l'avocat de
leurs proscripteurs dans sa patrie adoptive, et pour cela il marchait
dans deux voies que l'histoire n'a pas bien claircies. Dans un rapport,
adress au gouvernement de la mtropole, sur les lois de la colonie, il
en fait une revue assez favorable; et dans ses tte--tte avec les
agens canadiens, il embrasse galement leur cause avec chaleur, selon Du
Calvet. Tandis que d'un autre ct, des papiers imprims sous sa
direction et qui forment plusieurs volumes, nous le montrent sinon
entirement hostile  la religion, aux lois et aux institutions de leur
pays, du moins le reprsentent comme peu zl pour la conservation de
ces conditions essentielles  leur bonheur, quoique des personnes
instruites pensent, aprs avoir lu ses volumineux crits, et surtout le
_Canadian Freeholder_, qu'il cherchait plutt  amener les fanatiques
qu'il servait, par une chane de raisonnemens dont ils ne voyaient pas
bien la consquence, mais dont ils ne pourraient ensuite se dgager, 
un but souvent oppos  celui qu'ils voulaient atteindre. Si c'tait l
le motif de sa conduite, il faut avouer qu'il savait dguiser sa pense
avec un grand art; mais il est  craindre que de pareils moyens soient
plus utiles  l'oppression et  la mauvaise foi qu' la justice et  la
libert des hommes. Quoi qu'il en soit, Mazres informa ceux qu'il
reprsentait de la dcision probable du gouvernement touchant le Canada.
A ces nouvelles et voyant la tournure que prenaient les affaires, et le
dsir du roi de s'attacher les Canadiens pour la lutte qui se prparait
en Amrique, les protestans crurent qu'il tait temps de faire des
dmonstrations plus vigoureuses, et de demander enfin formellement
l'accomplissement des promesses de la proclamation de 63 d'octroyer une
constitution au Canada ds que les circonstances le permettraient. Ils
tinrent diverses assembles pour ptitionner le roi,  la premire
desquelles assistrent une quarantaine de personnes; ils nommrent deux
comits, l'un pour Qubec et l'autre pour Montral, et invitrent les
Canadiens  se joindre  eux, ce que ceux-ci dclinrent de faire pour
de bonnes raisons. En effet, dans tous leurs procds, les protestans
avaient tch de dissimuler un point capital, la religion. La chambre
que le gnral Murray avait convoque en 64, n'avait pu s'organiser
parce que les membres canadiens avaient refus de prter le serment du
test. Ils croyaient que si le parlement imprial accordait une chambre
reprsentative, les protestans seuls auraient droit d'y siger, attendu
que l'inligibilit des catholiques tait une des maximes fondamentales
de la constitution de l'empire; et dans cette ide la conclusion de leur
requte n'exposait rien de leurs prtentions, et pouvait donner le
change aux catholiques. Mais ceux-ci, qui connaissaient parfaitement
leur pense secrte, exigrent, avant toute chose, que le roi ft
formellement pri d'admettre sans distinction de religion les protestans
et les catholiques dans la nouvelle chambre; somms ainsi de se
prononcer formellement, ils refusrent d'agrer cette condition, et
c'est ce relus qui fut la vritable cause pour laquelle les Canadiens,
qui auraient dsir avoir un gouvernement reprsentatif, ne voulurent
pas se joindre aux premiers auteurs de la ptition. Quelques-uns se
seraient rendus cependant  leur demande; mais les autres s'y refusrent
absolument, parce qu'ils savaient que le but des ptitionnaires tait de
soutenir le principe de l'exclusion des catholiques tout en se prvalant
de leurs signatures pour obtenir un gouvernement libre, prvision que
l'vnement justifia, puisque Mazres, parlant en leur nom, s'opposa
ensuite  ce qu'il y eut des catholiques dans le conseil lgislatif
tabli par l'acte de 74. Aprs ce refus des Canadiens et avoir
inutilement demand  la fin de 73  M. Cramahe, lieutenant-gouverneur,
la convocation des reprsentans du peuple, les protestans, rduits 
agir seuls, envoyrent leur ptition  leur agent  Londres, lev
depuis son retour du Canada  l'office de _Cursitor_, baron de
l'chiquier, afin de la prsenter au roi. Par cette ptition signe de
148 personnes seulement, dont 3 Canadiens protestans, ils demandrent en
termes gnraux la convocation d'une assemble de telle forme et manire
que le roi le jugerait convenable; mais en mme temps ils en adressaient
une autre au comte de Darmouth, l'un des secrtaires d'tat, pour le
prier de s'intresser en leur faveur, et lui exposer que le conseil et
le gouverneur passaient des ordonnances contraires aux lois anglaises;
que le pays manquait de ministres protestans, et que le sminaire de
Qubec ouvrait des classes pour l'ducation de la jeunesse, ce qui tait
d'autant plus alarmant que les professeurs protestans en taient exclus.
Ils crivirent aussi aux principaux marchands de Londres pour les prier
de seconder leur dmarche. Ils tenaient tant  leur systme
d'anglification que, mme encore plusieurs annes aprs (1782), le
conseiller Finlay suggrait d'tablir des coles anglaises dans les
paroisses et de dfendre l'usage, du franais dans les cours de justice
aprs un certain nombre d'annes.

Mazres, sachant que les ministres taient contre l'octroi d'une
assemble reprsentative, et en faveur d'un conseil lgislatif, leur
suggra de le former de 31 membres inamovibles nomms par le gouverneur,
de dcrter qu'il ne pourrait tre assembl qu'aprs convocation
publique, de donner aux membres le droit d'introduire des bills et de
voter comme ils l'entendraient, mais non celui d'imposer des taxes, et
enfin _de n'y admettre toujours que les protestans._ Ces suggestions ne
faisaient que justifier les mfiances des Canadiens.

Mais tandis que le parti protestant rclamait ainsi le sceptre du
pouvoir pour lui, et l'esclavage pour les catholiques, ceux-ci ne
restaient pas inactifs. Ils ne cessaient point par tous les moyens
qu'ils avaient  leur disposition, de tcher de dtruire les prjugs du
peuple anglais contre eux, prjugs que ses nationaux en Canada
cherchaient continuellement  envenimer par leurs crits et par leurs
discours. Ils avaient aussi les yeux sur tout ce qui se passait dans les
provinces voisines. Ils ne manquaient pas d'hommes capables de juger
sainement de leur situation et de celle des intrts de la mtropole
dans ce continent, comme le prouve le mmoire prophtique mentionn dans
le discours plac en tte de cet ouvrage, et qui exposait avec une si
grande force de logique la ncessit pour l'Angleterre, si elle voulait
se maintenir en Canada, d'accorder aux habitans de cette contre tous
les privilges d'hommes libres, et de favoriser leur religion au lieu de
la dtruire, mme parmi les gens riches, par le moyen sourd, mais
infaillible des exclusions; et que ce ne serait pas avoir la libert
d'tre catholique que de ne pouvoir l'tre sans perdre tout ce qui peut
attacher les hommes  la patrie. Ils tinrent des assembles et
signrent, dans le mois de dcembre (1773), une ptition dont voici les
principaux passages: Dans l'anne 1764, Votre Majest daigna faire
cesser le gouvernement militaire dans cette colonie pour y introduire le
gouvernement civil. Et ds l'poque de ce changement nous commenmes 
nous apercevoir des inconvniens qui rsultaient des lois britanniques,
qui nous taient jusqu'alors inconnues. Nos anciens citoyens, qui
avaient rgl sans frais nos difficults, furent remercis: cette milice
qui se faisait une gloire de porter ce beau nom sous votre empire, fut
supprime. On nous accorda,  la vrit, le droit d'tre jurs; mais, en
mme temps, on nous fit prouver qu'il y avait des obstacles pour nous 
la possession des emplois. On parla d'introduire les lois d'Angleterre,
infiniment sages et utiles pour la mre-patrie, mais qui ne pourraient
s'allier avec nos coutumes sans renverser nos fortunes et dtruire
entirement nos possessions......

Daignez, illustre et gnreux monarque, ajoutaient les Canadiens,
dissiper ces craintes en nous accordant nos anciennes lois, privilges
et coutumes, avec les limites du Canada telles qu'elles taient
ci-devant. Daignez rpandre galement vos bonts sur tous vos sujets
sans distinction.... et nous accorder, en commun avec les autres, les
droits et privilges de citoyens anglais; alors.... nous serons toujours
prts  les sacrifier pour la gloire de notre prince et le bien de notre
patrie.

Cette requte qui passa pour l'expression des sentimens de la gnralit
des Canadiens, ne fut signe cependant que par une trs petite partie
des seigneurs et de la classe bourgeoise des villes et leurs adhrens,
lesquels pouvaient avoir raison d'esprer d'tre reprsents dans le
corps lgislatif qui serait donn au pays. Il y a lieu de croire aussi
que le clerg partagea les sentimens des ptitionnaires, quoique,
suivant son usage, s'il fit des reprsentations, il les fit secrtement.
Le peuple ne sortit point de son immobilit, et la croyance que les
remontrances qui se firent alors venaient de lui, n'a aucun fondement.
Il ne fit aucune dmonstration publique; et dans sa mfiance, il
prsumait avec raison qu'il n'obtiendrait aucune concession de
l'Angleterre, puisque le parti whig ou libral d'alors dans le parlement
britannique, auquel il aurait pu s'adresser, tait celui-l mme qui
appelait avec le plus de force la proscription de tout ce qui tait
franais en Canada, exceptant  peine la religion. Il laissa donc faire
les seigneurs et leurs amis, qui demandaient du moins tout ce qu'il
aurait demand lui-mme, s'ils ne demandaient pas autant, et qui avaient
plus de chance de succs, en ce que leur cause devait exciter quelque
sympathie parmi les torys anglais, qui possdaient le pouvoir et qui
formaient les classes privilgies de la mtropole, dont ils pouvaient
tre regards comme l'image dans la colonie.

Leur langage, du reste, empreint d'un profond respect pour le trne,
contrastait avec celui de leurs adversaires. Ils ne demandaient point de
dpouiller personne de ses droits tout en invoquant le saint nom de la
libert; ils ne demandaient point de proscrire toute une race d'hommes
parce que sa croyance religieuse diffrait de la leur; ils demandaient
seulement  jouir en commun avec les autres sujets du roi des droits et
privilges que leur donnait cette qualit. Cette requte fut accompagne
d'un mmoire dans lequel les ptitionnaires rclamaient galement le
droit de participer aux emplois civils et militaires, droit contre
lequel Mazres, parlant au nom du parti anglais, se pronona ensuite
fortement. Ils observaient encore que la limite du Canada fixe  la
parallle 45,  15 lieues seulement de Montral, resserrait trop le pays
de ce ct, et leur enlevait les meilleures terres; que les pays d'en
haut, embrassant le Dtroit et Michilimackinac, devraient tre restitus
au Canada jusqu'au Mississipi, pour les besoins de la traite des
pelleteries, de mme que la cte du Labrador pour ceux de la pche. Ils
ajoutaient que la colonie, par les flaux et les calamits de la guerre
et les frquens incendies qu'elle avait essuys, n'tait pas encore en
tat de payer ses dpenses, et consquemment de former une chambre
d'assemble; qu'un conseil plus nombreux qu'il n'avait t jusque l,
compos d'anciens et nouveaux sujets, serait beaucoup plus  propos....
et, enfin, qu'ils espraient d'autant plus cette grce que les nouveaux
sujets possdaient plus des dix douzimes des seigneuries et presque
toutes les terres en roture.

La dclaration relative  la chambre d'assemble, a t invoque depuis
pour accuser les signataires canadiens de vues troites et intresses.
Mais ceux-ci voyant qu'il tait impossible d'obtenir une chambre
lective o, contrairement  la constitution anglaise, les catholiques
pussent tre admis, prfrrent sagement assurer la conservation de leur
religion et de leurs lois en demandant un simple conseil lgislatif  la
nomination du roi, qu'une chambre populaire dont ils auraient t
exclus, et qui aurait t forme d'ennemis dclars de leur langue et de
toutes leurs institutions sociales, d'hommes enfin qui, dans le moment
mme, voulaient les exclure des emplois publics, et qui auraient sans
doute signal l'existence du rgime lectif par la proscription de tout
ce qu'il y a de plus cher et de plus vnrable parmi les hommes, la
religion, les lois et la nationalit.

Les demandes des Canadiens furent accueillies comme elles devaient
l'tre dans les circonstances o se trouvait l'Angleterre par rapport 
l'Amrique, et servirent de base  l'acte de 74, qui ne formait, du
reste, qu'une partie d'un plan plus vaste embrassant toutes les colonies
anglaises de ce continent, dont la puissance croissante effrayait de
plus en plus la mtropole, et dont l'attitude depuis la paix, expose
brivement dans le chapitre suivant, fera connatre les vrais motifs de
la politique de l'Angleterre  cette poque concernant le Canada. En
mme temps pour consoler de son chec le parti de la proscription,
Mazres lui crivait, qu'il pensait que les habitans de la province
seraient plus heureux de l  7 ou 8 ans sous le gouvernement tabli par
l'acte de 74, que sous l'influence d'une assemble o les papistes
seraient admis, paroles qui le font mieux connatre que tout ce que
l'on pourrait dire.




                             CHAPITRE II.

                        RVOLUTION AMRICAINE.

                                 1775.


Difficults entre l'Angleterre et ses anciennes colonies: leurs
causes.--Divisions dans le parlement imprial  ce sujet.--Avnement de
lord North au ministre.--Troubles  Boston.--Mesures coercitives de la
mtropole, qui cherche  s'attacher le Canada par des
concessions.--Ptitions opposes des Canadiens et des Anglais: motifs
des dlais pour dcider entre les deux partis.--Acte de 74 dit de
Qubec; dbats dans la chambre des communes.--Congrs de Philadelphie;
il met l'acte de Qubec au nombre de ses griefs.--Ses adresses 
l'Angleterre et aux Canadiens.--Le gnral Carleton revient en
Canada.--Sentimens des Canadiens sur la lutte qui se prpare.--Premires
hostilits.--Surprise de Carillon, St.-Frdric et St.-Jean.--Guerre
civile.--Bataille de Bunker's hill.--Envahissement du
Canada.--Montgomery et Arnold marchent sur Qubec au milieu des
populations qui se joignent  eux ou restent neutres: Montral et les
Trois-Rivires tombent en leur pouvoir.--Le gouverneur rentre en fugitif
dans la capitale devant laquelle les insurgs mettent le sige.


Toutes les colonies de l'Amrique septentrionale taient en rupture
ouverte avec l'Angleterre. Elles marchaient  grands pas vers la
rvolution qui devait assurer leur indpendance. Depuis celle de 1690,
qui opra de si grands changemens dans leurs constitutions, la mtropole
n'avait pas cess de chercher  restreindre leurs privilges, surtout
ceux de leur commerce. Nous avons vu dans une autre partie de cette
histoire quelle cause avait amen ces changemens, et quel tait le
caractre des habitans de ces anciennes provinces, unis de principes et
de sentimens au parti rpublicain ou libral de leur temps dans la
mre-patrie. Il n'est donc pas tonnant de les voir aujourd'hui
repousser les prtentions d'une mtropole devenue beaucoup plus
monarchique qu'elle S'avait t autrefois. Aprs l'acte de navigation
passe pour restreindre la marine des colonies, elle avait dfendu en
1732 l'exportation des chapeaux et des tissus de laine d'une province 
l'autre, l'importation l'anne suivante du sucre, du rum et de la
mlasse sans payer des droits exorbitans, et en 1750 l'tablissement
d'usines de laminage des mtaux, et la coupe des bois de pin et sapin
dans les forts, etc. Enfin elle prtendait avoir une autorit
incontestable et illimite sur les colonies, et il faut abuser
trangement de son intelligence pour refuser de reconnatre ce droit,
disait un membre du parlement, qui ajoutait que la trahison et la
rvolte taient des fruits propres et particuliers au sol du
Nouveau-Monde. Les opinions avaient vari en Amrique sur ces grandes
questions suivant les temps et les circonstances. La
Nouvelle-Angleterre, pour ne point paratre soumise  la
Grande-Bretagne, lorsqu'elle acquiesait  un acte du parlement
imprial, imprimait  cet acte un caractre particulier en le
promulguant comme s'il venait d'elle-mme. Les autres provinces de mme
avaient toujours vu avec rpugnance les prtentions de la mtropole, et
si elles s'y taient soumises quelquefois en silence, c'est parce
qu'elles ne s'taient pas crues en tat de pouvoir y rsister; mais leur
force augmentait tous les jours. La population de ces colonies qui tait
de 262,000 mes, vers 1700, s'levait, en 1774,  3 millions environ.
Aprs le trait de Paris de 63, la politique de cette mtropole devint
encore plus restrictive et plus exigeante. Elle voulut rendre son
pouvoir presqu'absolu sur ses provinces d'outre-mer, et en tirer un
revenu direct pour l'aider  payer l'intrt de la dette nationale
qu'elle avait fort augmente par la guerre du Canada, qui avait cot
aussi, dit-on, 2 millions et demi aux Amricains. On avait dj suggr
ce projet  Walpole qui avait rpondu: J'ai contre moi toute la vieille
Angleterre, voulez-vous encore que la jeune Angleterre devienne mon
ennemie? Le ministre Grenville qui tenait plus  garder sa place que
son prdcesseur, proposa en parlement, contre son propre jugement et
pour complaire  George III, les rsolutions qui devaient servir de base
 l'acte du timbre: elles furent adoptes sans opposition dans le mois
de mars 1764.

Toutes les colonies protestrent contre la prtention de les taxer. Si
cette prtention, disaient les hommes austres du Massachusetts,
d'imposer les colonies  son profit et  sa convenance venait  russir,
il en rsulterait un systme d'oppression qui bientt deviendrait
insupportable, car une fois tabli il serait presqu'impossible de s'en
dlivrer, ni mme de le modifier. Ils n'taient pas reprsents,
ajoutaient-ils, au parlement d'Angleterre: qui empcherait la chambre
des communes de chercher  se soulager  leurs dpens du poids des
impts? Et, du reste, en leur qualit de sujets anglais ils soutenaient
qu'ils ne pouvaient tre taxs que par leurs propres reprsentans.

Les Amricains avaient d'ailleurs d'autres sujets de plainte. L'aspect
d'une force militaire permanente dans leur pays les gnait beaucoup;
l'augmentation des salaires accords aux juges leur paraissait un moyen
adroit de diminuer leur indpendance; les gouverneurs de provinces qui
n'taient plus nomms comme autrefois par les habitans, se montraient
toujours disposs  prendre des mesures arbitraires. Malgr l'opposition
que le projet de les taxer souleva, les rsolutions de Grenville furent
incorpores dans un acte que le parlement imprial passa l'anne
suivante (1765) pour tablir en Amrique les mmes droits de timbre que
dans la Grande-Bretagne. Franklin, agent du Massachusetts  Londres,
crivit aux colonies: Le soleil de la libert est pass sous l'horison,
il faut que vous allumiez les flambeaux de l'industrie et de
l'conomie. Les colons rsolurent de ne faire aucun usage des
marchandises anglaises, ce qui effraya les marchands de la mtropole et
les rallia aux partisans de la cause amricaine. La Virginie, sous
l'inspiration du clbre patriote Patrick Henry, commena l'opposition 
l'acte du timbre. Par les rsolutions qu'il prsenta  la chambre et qui
passrent aprs de longs dbats, il fut dclar que le peuple n'tait
pas tenu d'obir aux lois d'impt qui n'taient pas votes par ses
reprsentais, et que tout homme qui soutiendrait le contraire tait
l'ennemi des colonies. Dans la chaleur de la discussion, il parla avec
la plus grande hardiesse. Faisant allusion au sort des tyrans: Csar,
dit-il, a eu son Brutus, Charles I son Cromwell, et George III.... Ici
il s'arrta au milieu des cris de trahison! trahison!.... et George III,
continua-t-il, pourra profiter de leur exemple. Si c'est l de la
trahison, qu'on me le fasse voir. Il y eut des meutes en plusieurs
endroits et surtout  Boston, o la population dmolit le bureau du
timbre. A Philadelphie, lorsque le vaisseau qui apportait le papier
timbr entra dans le port, les navires hissrent leurs pavillons 
mi-mt, et les cloches, enveloppes de crpe noir, sonnrent lugubrement
jusqu'au soir. Enfin, un congrs, compos des dputs de la plus grande
partie des provinces, s'assembla  New-York et vota une dclaration de
leurs droits, et des ptitions au parlement imprial contre, la
prtention de la mtropole. L'opposition devint si formidable que les
prposs du timbre furent partout contraints de renoncer publiquement 
leurs fonctions ou de retourner en Europe. Les officiers de la justice,
les avocats, etc., s'engagrent  suspendre tout exercice de leurs
charges plutt que de se soumettre au nouvel impt. La populace brlait
les marchandises estampilles sur le rivage au milieu des cris de joie.
Les marchands cessrent tout commerce avec l'Angleterre. En mme temps
que ces mesures donnaient l'impulsion  l'industrie locale, le commerce
de la mtropole tombait dans une stagnation ruineuse, qui jettait le
gouvernement imprial dans le plus grand embarras, quelques ministres
penchant pour la coercition, les autres pour les tempramens.

Le parlement anglais s'ouvrit en 1766 sous les auspices les plus
sombres. La misre et le mcontentement agitaient tout l'empire. Menac
d'une rvolution, le ministre proposa lui-mme, appuy par Pitt et par
Burke, de rapporter, en stipulant une rserve de droits, l'acte qui
avait allum la colre des colonies. Les dbats o les orateurs des deux
partis se surpassrent par la hauteur et la beaut de l'loquence,
porte alors  son comble dans le snat anglais, furent trs longs; mais
ils se terminrent  l'avantage des ministres. Pour se populariser
davantage, ils firent passer plusieurs lois toutes favorables au
commerce colonial, et obtinrent de la France la liquidation des papiers
du Canada ds depuis la cession. Le rapport de la loi du timbre, reu
avec joie en Amrique, y suspendit quelque temps l'opposition hostile
qui s'y tait forme; mais bientt d'autres difficults s'levrent
entre le gouverneur et l'assemble du Massachusetts. Le ministre
Grenville tait tomb, et Pitt, devenu lord Chatham, tait remont aux
affaires. Par une de ces inconsquences qui ne s'expliquent que par
l'ambition ou la faiblesse des hommes, les nouveaux ministres, dont
plusieurs s'taient exprims avec tant de force contre le droit de taxer
les colonies, surtout lord Chatham, proposrent en 67 d'imposer le
verre, le th, le papier, etc., imports en Amrique. Leur proposition
fut convertie en loi; et afin de se faire craindre des colons, le
parlement imprial suspendit par le mme acte l'assemble reprsentative
de la Nouvelle-Yorke, parce qu'elle refusait de reconnatre sur ce point
la juridiction de la Grande-Bretagne; preuve, du reste, que les
prtendus amis qu'ont les colons dans les mtropoles sont souvent mus
moins par un sentiment de justice en leur faveur, que par un esprit
d'opposition aux ministres du jour.

Bientt aprs le ministre Grafton, compos, suivant Junius, de
dserteurs de tous les partis, remplaa celui de lord Chatham, qui
conserva lui-mme cependant son poste dans ce remaniement, mais qui
avait dj perdu toute sa popularit. Le nouveau projet de taxation
prouva encore plus d'opposition en Amrique que l'acte du timbre. Le
Massachusetts donna le premier l'exemple de la rsistance, et forma une
convention gnrale. L'arrive du gnral Gage avec 4 rgimens et un
dtachement d'artillerie fit suspendre un instant ces dmonstrations;
mais le feu couvait sous la cendre, et tait entretenu par les
associations qui s'taient formes dans toutes les provinces. Les
nouvelles mesures de la mtropole prcipitaient les vnemens. Le
parlement passa une adresse au roi pour l'autoriser  envoyer une
commission spciale  Boston, afin d'y juger les opposans comme
coupables de haute trahison. Les colons rsolurent encore une fois de
suspendre les relations commerciales avec l'Angleterre, dont les
exportations en Amrique diminurent cette seule anne (1769) de 740,000
louis. Ce rsultat alarma de nouveau les marchands anglais, et le
ministre se vit contraint d'annoncer qu'il allait proposer la
rvocation de la nouvelle loi d'impt sur tous les articles qui y
taient mentionns, except le th conserv comme marque du droit de
souverainet. C'tait  la fois annoncer sa faiblesse et laisser
subsister le germe des discordes.

Sur ces entrefaites, en 1770, lord North prit en main la direction des
affaires. Il fit passer la proposition de son prdcesseur en loi. Dans
le mme temps des troubles srieux avaient clat  Boston entre les
citoyens et les soldats, et l'on n'avait pu les appaiser qu'en faisant
sortir ceux-ci de la ville. L'alarme gagnait toutes les provinces et
toutes les classes, qui jettaient les yeux sur l'avenir avec inquitude;
mais la grande majorit des colons tait dcide de dfendre ses droits
 main arme s'il tait ncessaire. Ils organisaient partout leur
rsistance. Devenus plus modrs dans la forme, ils ne voulaient rien
abandonner du fond, et ils taient prts  subir tous les sacrifices
pour assurer le triomphe de leur cause. Le Massachusetts donnait
l'exemple, dirig par Otis, Adam et Hancock. Il fut ais bientt de
prvoir que ni l'Angleterre, ni l'Amrique ne cderaient rien de leurs
prtentions, et que de la plume on en appellerait  l'pe. En 73 le
parlement imprial passa un acte pour autoriser la compagnie des Indes
orientales  importer le th en Amrique  la charge de payer les droits
imposs par l'acte de 67. Dans plusieurs provinces on fora les
cosignataires de cette denre  renoncer  leurs entrepts. A Boston
l'on se saisit de plusieurs des entreposeurs, et on promena dans les
rues les plus rebelles, le corps enduit de goudron et couvert de plumes;
on dtruisit ou l'on jeta  l'eau les cargaisons de th de trois
navires. En d'autres endroits l'on commit les mmes dsordres. Lord
North, impatient de l'audace des Bostonnais, voulut les punir. Il
introduisit un bill dans la chambre des communes pour tenir leur ville
rebelle comme en tat de blocus: il aurait t dtendu de prendre terre
dans le port, d'y charger ou dcharger des navires, d'y recevoir ou
apporter des marchandises. Ce bill suscita une vive opposition, mais il
passa. Dtruisez, dtruisez, disait un de ses dfenseurs, ce repaire
d'insectes malfaisans. Deux autres bills de coercition, dirigs contre
toutes les provinces do l'Amrique, furent encore prsents par le
ministre. Dans l'un on restreignait spcialement les liberts du
Massachusetts, et dclarait contraires aux lois, toutes les assembles
publiques non spcialement autorises par le gouverneur; dans l'autre on
mettait  l'abri de toutes recherches judiciaires les officiers qui se
serviraient de la force et mme qui tueraient soit en excutant la loi,
soit en apaisant les meutes. C'tait ce qu'on appelait en Canada, aprs
les troubles de 1838, un bill d'indemnit, ingnieuse fiction invente
pour lgaliser la tyrannie. La passation de ces deux derniers bills
n'prouva pas moins d'opposition que le premier. Fox, le colonel Barr,
Burke, Chatham s'levrent contre ces mesures. Nous avons pass le
Rubicon, dit-on, dans la chambre haute; le mot d'ordre autour de nous,
c'est: _Delenda Carthago_. Eh bien! prenez-y garde, s'criait Barr. Les
finances de la France sont aujourd'hui dans un tat florissant; vous la
verrez intervenir dans nos querelles avec l'Amrique, en faveur des
Amricains. En effet, Choiseul avait habilement prpar  sa patrie les
moyens de tirer une vengeance clatante de la perte du Canada. Un autre
orateur mit encore plus de vhmence dans ses paroles:

J'espre, dit-il, que les Amricains rsisteront de tout leur pouvoir 
ces lois de destruction; je le dsire au moins. S'ils ne le font pas, je
les regarderai comme les plus vils de tous les esclaves. Enfin, le
ministre proposa un quatrime bill, l'acte de 74, pour rorganiser le
gouvernement du Canada, nomm alors province de Qubec. C'tait le
complment du plan gnral d'administration imagin pour l'Amrique. Ce
bill qui imposait un gouvernement absolu  cette province, acheva de
persuader les anciennes colonies des arrire-penses de l'Angleterre
contre leurs liberts,  en juger d'aprs sa politique rtrograde depuis
1690. C'tait  leurs yeux l'exemple le plus dangereux et le plus
menaant. Elles se rcrirent, et protestrent surtout contre la
reconnaissance du catholicisme comme religion tablie en Canada, plus
probablement par politique, connaissant les vieux prjugs de
l'Angleterre contre cette religion, que par motif de conscience,
puisqu'elles admirent peu aprs les catholiques au droit de citoyennet
dans leur rvolution.

L'on connat tous les plans qui ont t successivement proposs depuis
63 pour gouverner le Canada; les tentatives avortes pour en mettre
quelques-uns  excution, les investigations et les nombreux rapports
prsents sur cette importante matire par les principaux fonctionnaires
de cette colonie, ainsi que par le Bureau du Commerce et des Plantations
et les officiers de la couronne en Angleterre; enfin les requtes des
colons eux-mmes, franais et anglais, pour demander un meilleur
gouvernement, et la prtention mise en avant par ces derniers d'exclure
les catholiques des emplois publics et des chambres; prtention qui a
t, comme nous l'avons dj observ, la cause de la lutte et de la
rivalit de races qui existe en ce pays, et qui n'a fait que donner plus
de vitalit  la nationalit franco-canadienne. Toutes ces pices
avaient t soumises aux dlibrations du conseil d'tat. Ds 67 la
chambre des lords avait dclar qu'il tait ncessaire d'amliorer le
systme gouvernemental du Canada. Le Bureau du Commerce avait mme
appel auprs de lui le gouverneur Carleton pour s'aider de ses lumires
et de ses penses dans la nouvelle voie qu'il voulait prendre. En 1764
l'esprit du gouvernement anglais tait compltement hostile aux
Canadiens; en 74, les choses avaient chang; ses prjugs s'taient
tourns contre les Amricains et les chambres d'assembles coloniales.
L'intrt triomphait de l'ignorance et de la passion. L'abolition
permanente des anciennes institutions du Canada devait avoir
infailliblement l'effet de runir ses habitans aux mcontens des autres
colonies anglaises; on le savait, on retarda consquemment le rglement
de la question canadienne d'anne en anne jusqu' ce que l'on se vt
oblig de svir contre le Massachusetts et d'autres provinces du sud. Le
rtablissement des lois franaises dpendit long-temps du rsultat de la
tentative de taxer les colonies. L'opposition invincible de celles-ci
contribua  dcider le ministre  couter les remontrances des
Canadiens. Et en se rendant  leurs voeux, il servait doublement sa
politique; il attachait le clerg et la noblesse  la cause de la
mtropole, et il amenait le peuple  reconnatre sa suprmatie en
matire de taxation; car dans l'opinion des Canadiens cette
reconnaissance tait un faible ddommagement pour leur conservation et
pour entrer dans le partage des droits politiques accords aux autres
sujets anglais, qui voulaient les en exclure.

Le comte de Dartmouth, secrtaire des colonies, introduisit donc le bill
en question dans la chambre des lords, qui l'adopta sans opposition. Ce
bill reculait de toutes parts les limites de la province de Qubec
telles que fixes dix ans auparavant, de manire  les tendre d'un ct
 la Nouvelle-Angleterre,  la Pennsylvanie,  la Nouvelle-Yorke, 
l'Ohio et  la rive gauche du Mississipi, et de l'autre jusqu'au
territoire de la Compagnie de la baie d'Hudson.[53] Il conservait aux
catholiques les droits que leur avait assurs la capitulation, et les
dispensait du serment du test; il rtablissait les anciennes lois
civiles avec la libert de tester de tous ses biens, et confirmait les
lois criminelles anglaises. Enfin il donnait  la province un conseil de
17 membres au moins et de 23 au plus catholiques ou protestans, qui
exercerait, au nom du prince et sous son veto, tous les droits d'une
administration suprieure moins celui d'imposer des taxes, si ce n'est
pour l'entretien des chemins et des difices publics. Le roi se
rservait au surplus le privilge d'instituer les cours de justice
civiles, criminelles ou ecclsiastiques. Si ce projet de loi passa 
l'unanimit dans la chambre des lords, il n'en fut pas ainsi dans celle
des communes, o il souleva une violente opposition. Les dbats durrent
plusieurs jours. Les marchands de Londres, pousss par leurs
compatriotes d'outre-mer, firent des remontrances et employrent un
avocat pour dfendre leur cause devant la chambre, qui voulut entendre
aussi des tmoins. Le gouverneur Carleton qui rendit un excellent
tmoignage des Canadiens, le juge-en-chef Hey, M. de Lotbinire, Mazres
et Marriott furent interrogs. Ce dernier se trouva dans une situation
singulire. Ne pouvant pas,  cause de sa charge d'avocat du roi,
s'opposer au bill du ministre, il dut luder toutes les questions qu'on
lui posa, pour ne pas contredire son rapport au conseil d'tat dont nous
avons parl ailleurs, et qui tait sur plusieurs points contraire au
projet de loi; il se tira de ce mauvais pas avec une prsence d'esprit
admirable, mais en montrant que le sort d'un peuple colonial peut tre
le jouet d'un bon mot.

[Note 53: En 1775 un projet de pacification des colonies fut propos par
Franklin au ministre. Il y demandait que l'acte de Qubec fut rapport,
et qu'un gouvernement libre fut tabli en Canada. Les ministres
rpondirent que cet acte pourrait tre amend de manire  rduire la
province  ses anciennes limites, e'est--dire  celles fixes par la
proclamation de 1764.--(Ramsay, _History of the American Revolution_).]

Parmi les membres qui s'opposrent au bill, se trouvaient Townshend,
Burke, Fox et le colonel Barr. La plupart s'levrent contre le
rtablissement des lois franaises et le libre exercice de la religion
catholique. Ils auraient voulu une chambre reprsentative; mais  la
manire dont ils s'exprimaient et  leurs rticences tudies, on ne
devait pas esprer d'y voir admettre de catholiques. C'tait la libert
de tyranniser les Canadiens qu'ils voulaient donner  une poigne
d'aventuriers. Telles sont les contradictions des hommes que les amis de
la cause des liberts anglo-amricaines dans le parlement imprial,
taient prcisment ceux qui demandaient avec le plus d'ardeur
l'asservissement politique des Canadiens. Fox fut le seul dont la noble
parole s'leva au-dessus des prjugs vulgaires et nationaux. Je suis
port  croire, dit-il, d'aprs toutes les informations que j'ai
obtenues, qu'il convient d'tablir une chambre reprsentative en
Canada.... Je dois dire que les Canadiens sont le premier objet de mon
attention, et je maintiens que leur bonheur et leurs liberts sont les
objets propres qui doivent former le premier principe du bill; mais de
quelle manire leur assurer ces avantages sans une chambre, je n'en sais
rien.... Jusqu' prsent je n'ai pas entendu donner une seule raison
contre l'tablissement d'une assemble. Nous avons ou dire beaucoup de
choses sur le danger qu'il y aurait de remettre une portion du pouvoir
entre les mains des Canadiens; mais comme des personnes de la plus
grande consquence dans la Colonie sont, dit-on, attaches aux lois et
aux coutumes franaises, en prfrant un conseil lgislatif  une
assemble, ne mettons-nous pas le pouvoir dans les mains de ceux qui
chrissent le plus le gouvernement franais. Personne n'a dit que la
religion des Canadiens put tre un obstacle  l'octroi d'une assemble
reprsentative, et j'espre ne jamais entendre faire une pareille
objection; car celui qui a convers avec des catholiques, ne voudra
jamais croire qu'il y a quelque chose dans leurs vues d'incompatible
avec les principes de la libert politique. Les principes de la libert
politique, quoique inusits dans les pays catholiques, y sont aussi
chris et rvrs par le peuple que dans les pays protestans. S'il y
avait du danger, je le craindrais plus des hautes classes que des
classes infrieures. Fox fut presque le seul qui rclama en faveur des
catholiques dans la chambre des communes. Le premier ministre, lord
North, rpliqua aussitt: Est-il sr pour l'Angleterre, car c'est
l'Angleterre que nous devons considrer, de mettre le principal pouvoir
entre les mains d'une assemble de sujets catholiques? Je conviens avec
l'honorable monsieur que les catholiques peuvent tre honntes,
capables, dignes, intelligens, avoir des ides trs justes sur la
libert politique; mais je dois dire qu'il y a quelque chose dans cette
religion qui fait qu'il ne serait pas prudent pour un gouvernement
protestant d'tablir une assemble compose entirement de catholiques.
(_Cavendish's Debates_). Il est certain que la religion fut l'un des
motifs ostensibles qui empchrent le gouvernement de nous donner alors
une chambre lective, comme la crainte de voir les Canadiens joindre
leur cause  celle des Amricains, l'engagea  leur restituer leurs
lois.

La restitution de ces lois et le libre exercice de leur religion taient
deux choses si justes et si naturelles en elles-mmes que l'opposition
ne pouvait gure les attaquer de front: Quoi, disait lord Thurlow, ce
que vous prtendez, ce serait l'extrme misre. Pour rendre
l'acquisition profitable et sre, voici la conduite qu'il faut suivre.
L'on doit changer les lois qui ont rapport  la souverainet franaise,
et les remplacer par celles qu'exige la nouvelle souverainet; mais pour
toutes les autres lois, toutes les autres coutumes ou institutions qui
sont indiffrentes aux rapports qui doivent exister entre les sujets et
le souverain, l'humanit, la justice et la sagesse, tout conspire  vous
engager  les laisser aux habitans comme auparavant,... Mais on dit que
les Anglais portent leur constitution politique partout o ils vont, et
que c'est les opprimer que de les priver d'aucune de leurs lois.... moi
j'affirme que si un Anglais va dans un pays conquis par sa patrie, il
n'y porte pas les diverses ides des lois qui doivent y prvaloir du
moment qu'il y met le pied, car soutenir une pareille ide serait aussi
raisonnable que de prtendre, que quand un Anglais va  Guernesey, les
lois de la ville de Londres l'y suivent. L'opposition fit une guerre de
chicanes. Quant  l'tablissement d'un conseil  la nomination du roi au
lieu d'une chambre reprsentative pour faire les lois, elle avait un
champ superbe devant elle. Fox sut en profiter; mais la plupart des
membres de l'opposition parlrent avec un embarras marqu, gns sans
doute par leurs prjugs religieux; et aprs que lord North eut donn
son opinion sur le danger d'une chambre catholique, un d'eux, M.
Pultency, s'cria maladroitement; Mais parce que l'on ne peut pas
donner la meilleure espce d'assemble possible,  cause de la
supriorit des catholiques, il ne s'en suit pas que l'on ne peut pas en
donner du tout. C'tait demander des privilges exclusifs pour les
protestant; ds lors la justice tait viole et l'opposition perdit sa
force dans le dbat sur ce point, car elle ne pouvait plus en appeler 
la fidlit des colons anglais, puisque ces mmes colons s'armaient
alors de toutes parts contre tour mtropole; et quant  l'assertion que
l'on voulait rpandre le culte catholique en Amrique et ruiner la
religion de l'tat, elle ne mritait pas d'tre repousse.

Le bill fut donc adopt aprs avoir subi quelques amendement, que la
chambre des lords approuva malgr l'loquence de Chatham, qui qualifia
le projet de mesure cruelle, oppressive et odieuse, et qui en appela
vainement aux vques d'Angleterre pour qu'ils s'levassent avec lui
contre un acte qui tendait  tablir une religion ennemie dans un pays
plus tendu que la Grande-Bretagne. Ainsi, notre langue et nos lois
finissaient par se relever de leur chute, comme la mme chose s'tait
vue autrefois en Angleterre mme, o la langue lgale fut, aprs la
conqute normande, franaise puis latine, et enfin celle du peuple
vaincu, l'anglaise, grande et salutaire innovation sans doute, dit lord
Brougham, trs critique et trs redoute de son temps.

La ville de Londres n'eut pas plutt appris la passation de l'acte de
74, qu'elle s'assembla et adopta une adresse au roi pour le prier d'y
refuser sa sanction. Elle disait que ce bill renversait les grands
principes fondamentaux de la constitution britannique; que les lois
franaises ne donnaient aucune scurit pour les personnes et les biens;
que le bill violait la promesse faite par la proclamation de 63,
d'tablir les lois anglaises; que la religion catholique tait idoltre
et sanguinaire, et que Sa Majest et sa famille avaient t appeles,
comme protestans, sur le trne de l'Angleterre pour remplacer les Stuart
catholiques; que le pouvoir lgislatif tait plac entre les mains de
conseillers amovibles nomms par la couronne, etc. Le lord-maire,
accompagn de plusieurs aldermen et de plus de 150 conseillers de la
cit, se prsenta au palais de St.-James avec son adresse. Le grand
chambellan parut et l'informa que le roi ne pouvait prendre connaissance
d'un projet de loi pass par les deux chambres avant qu'il et t
soumis  son assentiment, et qu'il ne devait pas par consquent attendre
d'autre rponse. George III partait dans le moment mme pour aller
proroger le parlement  Westminster. Il sanctionna le bill en observant
qu'il tait fond sur les principes de justice, et d'humanit les plus
manifestes, et qu'il ne doutait pas qu'il aurait le meilleur effet pour
calmer l'inquitude et accrotre le bonheur de ses sujets canadiens.
Cette remarque adoucit dans l'esprit de ceux-ci l'amertume des sentimens
exprims par l'opposition  leur gard. Un autre acte fut pass ensuite
pour abolir les anciens droits de douane, qui constituaient les seuls
impts tablis par les Franais en ce pays, et pour en substituer
d'autres sur les boissons, afin de faire face aux dpenses portes au
budget pour l'administration civile et judiciaire de la province.

Mazres crivit aussitt aux protestans du Canada pour les informer de
tout ce qui s'tait pass. On s'assembla et l'on rsolut de prsenter
des adresses aux trois branches du parlement imprial, et de demander la
rvocation de la nouvelle loi organique. Dans celle  la chambre des
communes, les ptitionnaires cherchrent  accrotre leur importance et
 dprcier celle de leurs adversaires, qu'ils voulaient dominer  toute
force, et prtendirent, sans mme trop voiler leur but, que les 75,000
Canadiens devaient se soumettre aux lois, qu'eux; qui n'taient que
3,000, voudraient bien trouver bonnes et convenables. Les Canadiens
s'apercevaient tous les jours qu'ils avaient eu grande raison de refuser
une chambre reprsentative compose exclusivement de protestans.

L'agitation de ce parti pour faire rapporter l'acte en question, se
communiqua aux Canadiens, qui se runirent et se prononcrent dans le
sens contraire. Il parut,  la fin de dcembre, une lettre anonyme qui
renfermait en peu de mots leurs sentimens sur le dbat du jour, et qui
fit assez de sensation pour que Mazres crt devoir la mettre sous les
yeux du public d'Angleterre, et la rfuter longuement dans les deux
volumes qu'il publia en 75,  l'appui des prtentions du parti qu'il
reprsentait. Cette lettre, crite sans art, mais avec sincrit et qui
circula parmi la population canadienne, fit une grande impression:
Quelques Anglais, y disait-on, travaillent  nous indisposer contre les
derniers actes du parlement qui rglent le gouvernement de cette
province. Ils dclament surtout contre l'introduction de la loi
franaise, qu'ils vous reprsentent comme favorisant la tyrannie. Leurs
missaires rpandent parmi les personnes peu instruites, que nous allons
voir revivre les lettres de cachet; qu'on nous enlvera nos biens malgr
nous; qu'on nous tranera  la guerre et dans les prisons; qu'on nous
accablera d'impts; que la justice sera administre d'une manire
arbitraire; que nos gouverneurs seront despotiques; que la loi anglaise
nous et t plus avantageuse; mais la fausset de ces imputations ne
saute-t-elle pas aux yeux? Y a-t-il quelque connexion entre les lois
franaises et les lettres de cachet, les prisons, la guerre, les impts,
le despotisme des gouverneurs?--Sous cette loi,  la vrit, nos procs
ne seront plus dcids par un corps de jurs, o prsident souvent
l'ignorance et la partialit. Mais sera-ce un mal?--La justice anglaise
est-elle moins coteuse?--Aimeriez-vous que vos enfans hritassent 
l'anglaise, tout  l'an, rien aux cadets?--Seriez-vous bien aise qu'on
vous concdt vos terres aux taux de l'Angleterre?--Voudriez-vous payer
la dme  dixime gerbe, comme en Angleterre?--La loi franaise
n'est-elle pas crite dans une langue que vous entendez?--La loi
franaise a donc pour vous toute sorte d'avantages: et les Anglais
judicieux, tels qu'il s'en trouve un grand nombre dans la colonie,
conviennent qu'on ne pourra nous la refuser avec quit.

Aussi n'est-ce pas l le point qui choque davantage ces citoyens
envieux dans les actes du parlement, dont ils voudraient obtenir la
rvocation. Le voici ce point qu'ils vous cachent, mais qui se rvle
malgr eux. L'un de ces actes non seulement vous permet le libre
exercice de la religion catholique, mais il vous dispense de sermens qui
y sont contraires; et, par l, il vous ouvre une porte aux emplois et
aux charges de la province. Voil ce qui les rvolte! voil ce qui les
fait dire dans les papiers publics: Que c'est un acte dtestable,
abominable, qui autorise une religion sanguinaire, qui rpand partout
l'impit, les meurtres, la rbellion. Ces expressions violentes nous
marquent leur caractre, et le chagrin qu'ils ont de n'avoir point une
assemble, dont ils se proposaient de vous exclure en exigeant de vous
des sermens que votre religion ne vous aurait pas permis de prter,
comme ils ont fait  la Grenade.

Par ce moyen ils se seraient vus seuls matres de rgler tous vos
intrts, civils, politiques et religieux. Vous pouvez vous instruire de
leurs desseins en lisant les adresses qu'ils ont envoyes  Londres. Ils
y reprsentent au roi: Que les sujets protestans sont en assez grand
nombre en cette province pour y tablir une assemble. Ce mot nous les
dmasque. Une poigne d'hommes, que le commerce avantageux qu'ils ont
fait avec nous vient, pour la plupart de tirer de la poussire, veulent
devenir nos matres et vous rduire  l'esclavage le plus dur. Je le
rpte, je ne parle que des Anglais du comit de Montral et de quelques
marchands de Qubec, qui demandent la rvocation de cet acte. Il faut
que ces gens-l nous croient bien simples et bien aveugles sur nos
propres intrts, pour nous proposer de nous opposer  un acte que nous
avions demand.... On parle de la leve d'un rgiment canadien. On se
sert de cette circonstance pour vous dire qu'on vous forcera  vous
enrler et  aller faire la guerre au loin: et, d'un bienfait qu'on a
sollicit pour vous, on vous en fait un objet de terreur. Serait-ce donc
un malheur pour la colonie s'il y avait un rgiment canadien de quatre 
cinq cents hommes, dont tous les officiers seraient Canadiens? Cela ne
rendrait-il pas  quantit de familles respectables un lustre qui
rejaillirait sur toute la colonie? On augure mal de votre courage,
puisqu'on cherche  vous effrayer par-l. Cette logique presse tait
sans rplique.

Cependant lord Camden prsenta (mai 15)  la chambre haute la ptition
du parti protestant, et introduisit en mme temps un projet de loi pour
rvoquer l'acte de l'anne prcdente. Mais ce projet fut rejet sur
motion du comte de Dartmouth, ministre des colonies. La mme tentative,
faite dans la chambre des communes par sir George Savile, prouva le
mme sort.

Mais tandis que l'acte de Qubec tendait  concilier les Canadiens  la
mtropole, l'acte qui ordonnait la fermeture du port de Boston, portait
jusqu' leur dernier degr la colre et l'indignation des autres
colonies. L'assemble de Boston nomma un comit pour convoquer un
congrs gnral, et un autre pour tracer au peuple des rgles de
conduite sous forme de recommandation; et les habitans furent invits 
discontinuer l'usage du th et des autres articles venant de la
Grande-Bretagne, jusqu' ce qu'on et obtenu d'elle la justice que l'on
demandait. Le congrs s'assembla dans le mois de septembre 
Philadelphie, et sigea jusqu'au 26 Octobre; douze provinces, contenant
prs de 3 millions d'hommes, y taient reprsentes par leurs dputs;
il n'y manquait que ceux du Canada et de la Gorgie pour embrasser
toutes les colonies anglaises du continent. Le congrs commena par
faire une dclaration des droits de l'homme. Il adopta ensuite diverses
rsolutions, dans lesquelles il exposa avec dtail les griefs des colons
au nombre desquels il plaa l'acte du Canada que venait de passer le
parlement imprial; acte, disait-on, qui tablit dans ee pays la
religion catholique, abolit le systme quitable des lois anglaises, et
y rige, vu la diffrence de religion, de lois et de gouvernement, une
tyrannie au grand danger des liberts des colonies qui l'avoisinent, et
qui ont contribu de leur sang et de leur argent  sa conqute. Nous ne
pouvons, disait-il insensment, nous empcher d'tre tonn qu'un
parlement britannique ait jamais consenti  tablir en Canada une
religion qui a inond l'Angleterre de sang, et qui a rpandu l'impit,
l'hypocrisie, la perscution, le meurtre et la rvolte dans toutes les
parties du monde. Ce langage n'eut t que fanatique, si ceux qui le
tenaient eussent t srieux; il tait insens et purile dans la bouche
d'hommes qui songeaient dj  inviter les Canadiens  se joindre  leur
cause. Cette dclaration relative  l'acte de 74 tait donc fort
inconsidre; elle ne produisit aucun bien en Angleterre, et fit perdre
peut-tre le Canada  la cause de la confdration. Si le congrs s'en
ft tenu  une protestation contre ce qu'il y avait d'inconstitutionnel
dans cet acte, contre l'tablissement, par exemple, d'une lgislature
nomme exclusivement par la couronne, il aurait atteint son but; mais en
se dclarant contre les lois franaises et contre le catholicisme, il
armait ncessairement contre lui la population canadienne, et violait
lui-mme ces rgles de justice ternelle sur lesquelles il avait voulu
asseoir; sa dclaration des droits de l'homme.

Le congrs rsolut aussi de cesser toute relation commerciale avec
l'Angleterre. Il procda ensuite  la rdaction de trois adresses, l'une
au roi, l'autre au peuple de la Grande-Bretagne pour justifier
l'attitude qu'il avait prise, et une troisime aux Canadiens dans
laquelle il exprima des sentimens tout contraires  ceux qu'il venait de
mettre au jour dans les rsolutions au sujet de leur religion et de
leurs lois. Il cherchait  leur dmontrer tous les avantages d'une
constitution libre,  les prjuger contre la forme du nouveau
gouvernement qu'on venait de leur donner, en disant qu'il y avait une
grande diffrence entre la constitution que le parlement leur avait
impose et celle qu'ils devaient avoir. Il invoqua le tmoignage de
Montesquieu, homme de leur race, pour condamner cette nouvelle
constitution, les exhortant  se joindre aux autres colonies pour la
dfense de leurs droits communs, et les priant avec instance d'entrer
dans le pacte social form sur les grands principes d'une gale libert,
et d'envoyer des dlgus pour les reprsenter au congrs qui devait
s'assembler le 10 mai (1775). Saisissez, disait-il, l'occasion que la
Providence elle-mme vous prsente; si vous agissez de faon  vous
conserver la libert, vous serez effectivement libres. Nous connaissons
trop la gnrosit des sentimens qui distinguent votre nation pour
prsumer que la diffrence de religion puisse prjudicier  votre amiti
pour nous. Vous n'ignorez pas qu'il est de la nature de la libert
d'lever au-dessus de toute faiblesse ceux que son amour unit pour la
mme cause. Les cantons suisses fournissent une preuve mmorable de
cette vrit; ils sont composs de catholiques et de protestans, cet
pendant ils jouissent d'une paix parfaite, et par cette concorde qui
constitue et maintient leur libert, ils sont en tat de dfier et mme
de dtruire tout tyran qui tenterait de la leur ravir.

Le langage du congrs tait bien chang  l'gard des Canadiens. Mais
quoique son adresse contint probablement sa vritable pense, elle ne
put dtruire entirement l'effet de la rsolution dont on a parl plus
haut. Ne sachant  quelle version ajouter foi, la plupart des meilleurs
amis de la cause de la libert en Canada restrent indiffrens ou
refusrent de prendre part  la lutte qui commenait. Beaucoup d'autres,
regagns par l'acte de 74, promirent de rester fidles  l'Angleterre et
tinrent parole. Ainsi une seule pense de proscription, mise au jour
avec lgret, fut cause que la confdration amricaine perdit le
Canada, et qu'elle vit la dangereuse puissance de son ancienne mtropole
se consolider dans le nord pour peser sur elle de tout son poids, et la
menacer sans cesse de ses guerrires lgions.

Le gnral Carleton revint en Canada pour reprendre les rnes de son
gouvernement dans le mois d'octobre 74. Il inaugura immdiatement la
nouvelle constitution, en formant un conseil lgislatif d'aprs les
dispositions qu'elle contenait. Il le composa de vingt-trois membres,
dont deux tiers de protestans et un tiers de catholiques. Plusieurs
Canadiens furent levs aussi aux charges publiques, jusqu'alors
remplies exclusivement par des Anglais ou des Suisses, except celles de
grand-voyer et de secrtaire franais, parce qu'il fallait des hommes
verss dans la langue et les usages du pays pour les remplir, et que,
d'ailleurs, elles taient presque nominales et donnaient peu de chose.
Mais le pays dut s'apercevoir que ce n'tait que par politique que l'on
faisait partager aux Canadiens quelques-unes des faveurs du
gouvernement; que malgr le changement de constitution, ils
continueraient d'tre exclus des principaux emplois, et que pour le
petit nombre de ceux qu'on leur laisserait, l'on aurait soin de choisir
des instrument dociles, dont la conduite ferait assez voir  quelles
conditions leur acquisition avait t faite. Cela parut surtout dans le
choix des personnes qui devaient remplir des fonctions judiciaires. Mais
 peine le gouverneur avait-il eu le temps de prendre connaissance de
l'tat du pays, dont il tait absent depuis plusieurs annes, et de
complter les arrangemens rendus ncessaires par l'acte de 74, que son
attention fut appele vers les frontires et sur la propagande que les
Amricains cherchaient  faire en Canada, o l'adresse du congrs avait
pntr par plusieurs voies  la fois.

Les grands noms de libert et d'indpendance nationale ont toujours
trouv du retentissement dans les mes nobles et gnreuses; un coeur
haut place ne les entend jamais prononcer sans une motion profonde;
c'est un sentiment vrai et naturel. Le citoyen polic de Rome, le ptre
grossier de Suisse sentent de la mme manire  cet gard. L'adresse du
congrs, malgr l'imprvoyance d'une partie de sa rdaction, fit la plus
grande sensation parmi les Canadiens, surtout de la campagne, et parmi
les Anglais qu'il y avait dans les villes, et qui, n'esprant plus
dominer exclusivement sur le pays, songrent pour la plupart  devenir
rvolutionnaires. Ds lors la situation du gnral Carleton devenait
excessivement difficile. Heureusement pour lui, le clerg et la noblesse
avaient t inviolablement attachs  l'Angleterre par la confirmation
de la tenure seigneuriale et de la dme, deux institutions qu'ils
n'espraient pas conserver dans le mouvement niveleur d'une rvolution,
et avec ces deux classes marchait la bourgeoisie des villes peu riche et
peu nombreuse. En outre une autre partie des Canadiens avait t
dgote, comme on l'a observ, par la dclaration intempestive du
congrs contre la religion catholique et les lois franaises; elle
conservait encore dans son coeur cette haine contre les Anglais, quels
qu'ils fussent, qu'elle avait contracte dans nos longues guerres; et
confondant dans sa pense ceux du Canada et ceux des pays voisins, elle
ne voyait chez les uns et les autres qu'une mme race d'oppresseurs
turbulent et ambitieux. Inform de ces sentimens, le gouverneur, dut
croire que la majorit de la population, mue ainsi par des motifs
divers, et aussi par l'estime personnelle qu'elle lui portait, serait
oppose aux colonies amricaines; ou du moins dsirerait conserver la
neutralit dans une querelle de frres,  la pacification de laquelle
elle pouvait penser que l'on finirait peut-tre par sacrifier les
Canadiens, ainsi que nous venons de le voir aprs les troubles de 1837.

On lui avait donn, du reste, les plus grandes esprances. Plusieurs
seigneurs lui avaient promis de marcher contre les rebelles  la tte de
leurs censitaires; mais lorsqu'ils voulurent les assembler pour leur
expliquer l'tat o se trouvaient les colonies anglaises et ce qu'on
attendait d'eux, ils s'aperurent que le peuple n'avait pas oubli sitt
la conduite qu'on avait tenue  son gard depuis la conqute, qu'il
n'tait pas prt, malgr ses motifs de mfiance,  prendre les armes
contre ceux qui combattaient pour la libert de leur pays, et  dfendre
avec le mme zle et la mme ardeur le drapeau britannique que le
drapeau des ntres comme ils dsignaient le drapeau franais dans leur
simple, mais nergique langage. Quelques-uns seulement rpondirent 
l'appel et se montrrent disposs  soutenir le nouveau gouvernement;
mais le plus grand membre dclara nettement qu'il ne se croyait pas
oblig d'tre de l'opinion des seigneurs, et et qu'il ne porterait pas
les armes contre les provinciaux. Nous ne connaissons, dirent-ils, ni
la cause, ni le rsultat de leur diffrend: nous nous montrerons loyaux
et fidles sujets par une conduite paisible et par notre soumission au
gouvernement sous lequel nous nous trouvons; mais il est incompatible
dans notre tat et notre condition de prendre parti dans la lutte
actuelle. Quelques jeunes seigneurs, plus indiscrets qu'clairs,
voulurent les menacer dans quelques endroits; on leur fit comprendre que
cette conduite avait des dangers pour eux, et ils furent obligs de
s'enfuir prcipitamment.

Cependant les vnemens prenaient tous les jours de la gravit; et loin
de songer  aller attaquer les Amricains dans leur pays comme il avait
intention de le faire avec les troupes et les Canadiens, s'ils avaient
montr de la bonne volont, le gouverneur se vit tout--coup menac
d'une invasion par l'une des armes rebelles. Le sang avait dj coul
dans un conflit  Lexington et  Concord dans le mois d'avril (1775), et
les troupes avaient perdu prs de 300 hommes. Les populations des
provinces couraient partout aux armes, et s'emparaient des forts, des
vivres et des arsenaux. Le colonel Ethen Allen, aid du colonel Arnold,
surprit ainsi le fort Carillon gard par une cinquantaine d'hommes, o
il trouva plus de 118 pices de canon, et le colonel Warner s'empara du
fort St.-Frdric de la mme manire; de sorte que les insurgs se
trouvrent ds le dbut des hostilits matres du lac Champlain sans
avoir essuy de pertes. Le fort St.-Jean tomba aussi entre leurs mains;
mais il fut repris le surlendemain par M. Picot de Bellestre  la tte
de 80 volontaires canadiens. Le congrs s'tait runi  Philadelphie le
10 de juin; et sur les assurances que la mre-patrie, loin de vouloir
revenir sur ses pas, tait dcide  faire triompher par la force des
armes la politique qu'elle avait adopte  leur gard, il prit
sur-le-champ, encourag par leurs succs, les mesures les plus
nergiques pour rsister  ses prtentions. Le ministre anglais, pour
avoir l'opinion du peuple de la mtropole sur cette grande question,
avait dissous le parlement. Les nouvelles chambres rpondirent au
discours d'ouverture du roi, qu'elles le soutiendraient dans ses efforts
pour maintenir la suprmatie de la lgislature impriale. Les remarques
outrageantes furent faites sur la bravoure des Amricains dans les
dbats qui eurent lieu  l'occasion d'une demande de soldats pour porter
l'arme du gnral Gage,  Boston,  10 mille hommes; arme suffisante,
dit un ministre, pour faire rentrer dans le devoir de lches colons.
Franklin, aprs avoir fait de vains efforts pour ramener l'Angleterre 
des sentimens plus pacifiques, rentra dans sa patrie, o il prta encore
le secours de ses lumires  ses concitoyens dans une lutte qu'il avait
inutilement tch de prvenir. Peu de temps aprs les gnraux Howe,
Burgoyne et Clinton arrivrent d'Europe avec des renforts.

Le congrs ordonna de mettre toutes les provinces en tat de dfense, de
bloquer l'arme anglaise qui tait  Boston et de former une arme
continentale, dont le commandement en chef fut donn au gnral
Washington. Et afin de dissuader les Canadiens de cooprer avec les
Anglais, il leur prsenta une nouvelle adresse pour leur dmontrer la
tendance pernicieuse de l'acte de Qubec, et pour excuser la prise de
Carillon et de St.-Frdric, devenue ncessaire pour le salut de la
cause commune.

Pendant que le congrs sigeait encore se livra, le 16 juin, la bataille
de Bunkers hill; le gnral Gage n'emporta les retranchemens des
insurgs, moiti moins forts que lui en nombre, qu'au troisime assaut,
et aprs avoir fait des pertes considrables. Cette affaire fut la plus
sanglante et la mieux dispute de toute la guerre de la rvolution; elle
remplit les Amricains de confiance en eux-mmes, les vengea des
insultes du parlement imprial, et apprit aux troupes anglaises 
respecter leur courage. Le colonel Arnold qui avait assist  la prise
de Carillon, proposa au congrs d'envahir le Canada et promit avec 2,000
hommes, de s'emparer du pays. Le congrs, croyant qu'il allait tre
attaqu de ce ct par le gnral Carleton, jugea que le meilleur moyen
d'viter cette attaque, tait d'envahir le Canada lui-mme, dont
l'entre tait ouverte  ses armes par la suprmatie qu'il avait acquise
sur le lac Champlain, et par cette audacieuse entreprise, de changer la
guerre de dfensive en offensive. Il tait d'autant plus port 
embrasser ce parti qu'il tait inform que les Canadiens, except la
noblesse et le clerg, taient aussi mcontens du nouvel ordre de chose
que les colons anglais eux-mmes, et que les soldats du congrs seraient
reus plutt en amis qu'en ennemis. Le gnral Schuyler avait t nomm
au commandement de la division du Nord. Le congrs lui ordonna de
s'emparer, de St.-Jean, Montral et d'autres parties du Canada, si la
chose tait possible et ne mcontentait pas les habitans. L'on prvoyait
qu' cette nouvelle le gnral Carleton sortirait de Qubec avec ses
troupes pour dfendre les frontires du lac Champlain, et que cette
capitale, qui tait en mme temps la clef du pays, deviendrait ds lors
une conqute facile, puisqu'il n'tait pas probable qu'on pt envoyer de
renforts d'Angleterre avant l'hiver et l'interruption du fleuve par les
glaces. Si ces prvisions se ralisaient, du moins en partie, l'on
devait faire une tentative sur Qubec, en dtachant un corps qui
pntrerait par les rivires Knbec et Chaudire pour surprendre cette
ville. Si l'entreprise ne russissait pas, l'on comptait toujours forcer
le gnral Carleton  revenir sur ses pas pour protger sa capitale, ce
qui laisserait sans dfense les frontires mridionales du pays, et les
exposerait aux incursions des troupes amricaines commandes par les
gnraux Schuyler et Montgomery,[54] qui dbarqurent sous le fort
St.-Jean, dans le mois de septembre,  la tte d'environ 1000 hommes;
mais qui, aprs avoir reconnu la force de la place qu'ils trouvrent
bien garde, et reu plusieurs petits checs de la part d'un parti de
sauvages commands par les frres de Lorimier, se retirrent  l'le aux
Noix. En entrant dans le pays ils avaient adress aux Canadiens une
proclamation pour les informer qu'ils venaient de la part du congrs
leur faire restituer les droits de sujets britanniques dont ils avaient
t injustement dpouills, et dont ils devaient jouir quelle que fut
leur religion; et que leur arme uniquement destine  agir contre les
troupes royales, respecterait leurs personnes, leurs biens, leur libert
et leurs autels. Cette proclamation fut rpandue partout dans les
campagnes.

[Note 54: Ce dernier tait le mme Montgomery qui servait dans l'arme
du gnral Wolfe en 1759, et qui commandait le dtachement anglais
envoy pour brler St.-Joachim. Aprs la guerre, il s'tait tabli dans
la Nouvelle-Yorke, o il avait pous une Amricaine. Dans les
difficults qui survinrent entre les colonies et l'Angleterre, il
embrassa le parti des premires, et, comme ancien officier, il fut lev
aux plus hauts grades de l'arme rvolutionnaire.]

Le gnral Schuyler, forc de se retirer pour cause de sant, le
commandement des troupes tomba sur le gnral Montgomery seul, qui,
recevant un renfort de 1000 hommes et des munitions, retourna devant
St-Jean et y mit le sige le 17 de septembre. La garnison du fort,
compose d'une partie de deux rgimens de ligne et de 100 volontaires
canadiens la plupart gentilshommes, tait commande par le major
Preston, brave officier, qui fit une vigoureuse rsistance.

Le gouverneur Carleton cependant, aux premires nouvelles de l'invasion,
avait achemin des troupes vers le lac Champlain. Il n'y avait dans le
pays que les deux rgimens dont l'on vient de parler, qui formaient
environ 800 hommes. Les habitans du bas de la province, indiffrais 
tout ce qui se passait, restaient tranquilles; ceux du haut, plus
rapprochs du thtre des vnemens, chancelaient et paraissaient
pencher du ct de la rvolution; mais pour les motifs que nous avons
exposs plus haut, ils dsiraient garder galement la neutralit. Quant
au parti anglais que l'on mettait dans la balance avec les Canadiens
lorsqu'il s'agissait des faveurs de la mtropole, il ne comptait point
dans la lutte actuelle,  cause de l'insignifiance de son nombre;
d'ailleurs, la plupart tenaient ouvertement ou secrtement pour le
congrs,[55] et l'on n'ignorait pas leurs conciliabules  Qubec et 
Montral. Tel tait l'tat des esprits lorsque le gouverneur proclama,
le 9 juin, la loi martiale et appela la milice sous les armes pour
repousser l'invasion trangre et maintenir la paix intrieure. Cette
mesure inattendue et sans exemple encore en Canada, eut le plus mauvais
effet; et M. de la Corne ayant menac quelques paroisses de coercition,
elles se mirent en dfense au passage de Lachenaye. En prjugeant les
opinions, en profrant des menaces, on alarma les indiffrons, et l'on
forait ceux qui pouvaient s'tre compromis,  se dclarer. Ou invoqua
aussi le secours du sacerdoce. L'vque de Qubec, qui venait de
recevoir une pension de 200 du gouvernement, adressa une circulaire aux
catholiques de son diocse pour les exhorter  soutenir la cause de
l'Angleterre, menaant d'excommunication ceux qui ne le feraient pas. Ni
la proclamation, ni la circulaire ne purent faire sortir les habitans de
leur indiffrence. La vrit est que le gouvernement qui avait leur
sympathie, n'tait plus en Amrique: la seule vue d'un drapeau
fleurdelis eut profondment agit tous ces coeur, en apparence si
apathiques.

[Note 55: Manuscrit de Sanguinet, avocat de Montral.--Journals of the
provincial congress, provincial convention, committee of safety, &c, of
the state of New-York, vol. II.]

La population restant sourde  ses appels, le gouverneur proposa de
lever des corps de volontaires pour servir jusqu' la fin de la guerre.
Il offrit les conditions les plus avantageuses: on promettait  chaque
soldat 200 arpens de terre; cinquante de plus, s'il tait mari, et
cinquante pour chacun de ses enfans; son engagement durerait jusqu' la
fin des hostilits, et les terres ainsi donnes seraient exemptes de
toutes charges pendant vingt ans. Ces offres ne tentrent qu'un petit
nombre d'individus, et Carleton crut devoir chercher ailleurs des
secours. Il envoya des missaires chez les sauvages, et s'adressa
particulirement aux cantons iroquois. Quinze annes de paix avaient
fortifi cette confdration: elle reprenait son ascendant sur les
autres tribus indignes; son exemple pouvait, les entraner et procurer
 la Grande-Bretagne d'autres auxiliaires. Mais il fallait de l'adresse
et de puissans moyens de sduction pour dterminer les Iroquois 
prendre part  une guerre o ils n'avaient aucun intrt direct, aucun
motif de prfrence pour l'un ou l'autre parti. Les vieillards
regardaient ces dbats et les combats sanglans qui devaient s'en suivre,
comme une expiation des maux que les Europens leur avaient faits.
Voil, disaient-ils, la guerre allume entre les hommes de la mme
nation: ils se disputent les champs qu'ils nous ont ravis. Pourquoi
embrasserions-nous leurs querelles, et quel ami, quel ennemi
aurions-nous  choisir? Quand les hommes rouges se font la guerre, les
hommes blancs viennent-ils se joindre  l'un des partis? Non; ils
laissent nos tribus s'affaiblir, et se dtruire l'une par l'autre: ils
attendent que la terre, humecte de notre sang, ait perdu son peuple et
devienne leur hritage. Laissons-les,  leur tour, puiser leurs forces
et s'anantir; nous recouvrerons, quand ils ne seront plus, les forts,
les montagnes et les lacs qui appartinrent  nos anctres.

C'tait -peu-prs dans ce sens que M. Cazeau, partisan du congrs, leur
parlait, ou leur faisait dire par ses missaires: C'est une guerre de
frres; aprs la rconciliation, vous resteriez ennemis des uns et des
autres. Mais le chevalier Johnson, un nomm Campbell et M. de Saint-Luc
les travaillaient dans un sens contraire, et ils se firent surtout
couter des jeunes gens. Campbell leur prodigua les prsens; l'or fit
son effet, et Johnson dtermina la plupart des chefs de guerre  venir 
Montral pour prendre la hache. Ils s'obligrent  entrer en campagne
aux premires feuilles de l'anne suivante, lorsque les Anglais auraient
termin les prparatifs de guerre qu'ils avaient commencs; et c'est
pendant que le gouverneur tait  Montral, en juillet, qu'y arriva le
colonel Guy Johnson avec un corps d'Iroquois pour lui reprsenter la
ncessit de mettre les sauvages en mouvement, parce que ces peuples
n'taient pas accoutums  rester long-temps inactifs en temps
d'hostilits. Il lui rpondit que ses forces rgulires taient trs
faibles, que le pays dpendait de la milice canadienne pour sa dfense,
qu'il esprait tre capable d'en runir bientt un corps assez
considrable, et qu'il fallait amuser les sauvages encore, ne jugeant
pas prudent de sortir de la province pour le prsent.[56]

[Note 56: Extracts from the Records of Indian Transactions under the
superintendency of Colonel Guy Carleton, during the year 1775.]

Dans le mois de septembre il eut intention d'aller au secours de
St.-Jean, s'il pouvait runir assez d'habitans des districts des
Trois-Rivires et de Montral; mais on a dj pu voir qu'il ne devait
pas esprer de les trouver disposs pour cela. Les paroisses de la
rivire Chambly allant plus loin qu'elles n'avaient d'abord pens,
taient dj emportes par le torrent, et s'taient dclares pour les
Amricains; elles avaient mme envoy des missaires dans toutes les
paroisses pour les engager  en faire autant, et  ne point s'opposer 
ceux qui venaient pour renverser l'oppression britannique. Presque tout
le district des Trois-Rivires refusa de marcher  l'ordre du
gouverneur. Les royalistes, au nombre de quelques centaines, rpondirent
seuls  son appel en se rendant  Montral; mais celui-ci paraissant
douter de leur fidlit, la plupart s'en retournrent dans leurs foyers.
Les habitans de Chambly ayant joint les insurgs amricains commands
par les majors Brown et Levingston, dtachs par le gnral Montgomery
pour prendre le fort qu'il y avait au milieu d'eux, on se prsenta
devant la place, qui fut lchement livre aprs un jour et demi de
sige, par le major Stopford, quoique les murailles n'eussent pas t
endommages, que la garnison, nombreuse comparativement, n'et pas perdu
un seul homme, et que ce poste ft abondamment pourvu de tout.[57] Il
livra ses armes et ses drapeaux aux vainqueurs, qui trouvrent dans le
fort 17 bouches  feu et une grande quantit de poudre, dont le gnral
Montgomery manquait presque totalement. Cette conqute inattendue mit ce
gnral en tat de continuer plus vigoureusement le sige de St.-Jean,
que, sans cela, il aurait t peut-tre oblig de lever. Aprs la prise
de Chambly, les habitans de ce lieu allrent renforcer son arme. Ainsi
cette guerre, par la division des Canadiens, prenait le caractre d'une
guerre civile. La majorit des Anglais tenait dans l'automne,
ouvertement ou secrtement, pour la cause amricaine. Une partie
nombreuse des habitans des campagnes l'avait embrasse ou faisait des
voeux pour son succs; les autres, en plus petit nombre, voulaient
rester neutres. Le clerg et les seigneurs seuls, avec une portion de la
bourgeoisie, restrent attachs franchement  l'Angleterre, et
l'influence clricale russit  maintenir la majorit des Canadiens dans
la neutralit. Aussi l'on peut dire que c'est le clerg qui fut,  cette
poque, le vritable sauveur des intrts mtropolitains dans la
colonie.

[Note 57: Journal tenu pendant le sige du fort St.-Jean par un de ses
dfenseurs, M. Antoine Foucher.]

Le gouverneur, voulant secourir  tout prix St.-Jean, misrable bicoque
o une partie de la garnison n'avait que des barraques en planches pour
se mettre  l'abri, mais qui tait cependant la clef de la frontire de
ce ct-l, ordonna au colonel McLean, qui commandait  Qubec, de lever
des milices et de monter  Sorel, o il irait le joindre. Cet officier
arriva au lieu fix avec environ 300 hommes, la plupart Canadiens, et
qui commencrent aussitt  dserter. Le gouverneur avait runi aussi
prs de lui environ 800 hommes, sous les ordres de M. de Beaujeu; mais
au lieu de descendre  Sorel, il voulut traverser  Longueuil sur la
rive droite du St.-Laurent, en prsence d'un petit corps d'Amricains
avantageusement plac; mais craignant ensuite la dfection de ses
troupes, il n'osa pas effectuer son dbarquement, et aprs avoir reu
quelques coups de fusils et de canon en passant prs du rivage, il se
retira, laissant aux mains de l'ennemi les Canadiens et les sauvages qui
avaient saut tmrairement  terre sans tre srs d'tre soutenus. Le
colonel McLean qui avait reu ordre en mme temps de marcher vers
St.-Jean, s'avana jusqu' St.-Denis; mais trouvant partout les ponts
rompus et les paroisses souleves, il jugea  propos de rtrograder
jusqu'au point d'o il tait parti, et o ses gens, gagns par les
missaires de Chambly, l'abandonnrent presque tous; ce qui l'obligea de
se retirer au plus vite  Qubec, aprs avoir fait enlever les armes et
les poudres qu'il y avait  Sorel et aux Trois-Rivires. Le fort
St.-Jean n'ayant plus d'espoir d'tre secouru, s'tait rendu le 3, aprs
45 jours de sige; et la garnison, au nombre de 500 hommes, sortit avec
les honneurs de la guerre et demeura prisonnire, le vainqueur
permettant aux officiers des troupes et aux volontaires canadiens de
garder leurs armes comme un tmoignage honorable de leur courage.

Les succs inesprs qui couronnaient ainsi la cause des Amricains ds
son dbut, leur cotrent  peine quelques soldats, en comptant mme
ceux qu'ils perdirent  la Longue-Pointe prs de Montral, lorsque le
colonel Allen et le major Brown voulurent surprendre cette ville,  la
tte de 300 hommes, en l'attaquant des deux cts  la fois et en
profitant des intelligences qu'ils avaient dans ses murs. Cette
entreprise hardie manqua faute de pouvoir coordonner les mouvemens.
Allen seul put traverser dans l'le  la tte de 110 hommes, et ayant
t rencontr par le major Carden, sorti de Montral avec 300
volontaires canadiens et une soixantaine de soldats, et miliciens
anglais,[58] il fut cern, battu et fait prisonnier, avec une partie de
ses gens, et lui-mme envoy en Angleterre charg de chanes. Pendant le
combat les gnraux Carleton et Prescott se tenaient dans la cour des
casernes de la ville avec le reste des troupes, le sac sur le dos, afin
de s'embarquer pour Qubec si les royalistes taient battus. Cette
victoire ne retarda nanmoins la retraite du gouverneur que de quelques
jours. Car le gnral Montgomery n'avait pas t plutt matre de
St.-Jean qu'il avait pouss ses troupes en avant vers Montral, Sorel et
les Trois-Rivires. Elles marchrent avec tant de rapidit qu'elles
faillirent le surprendre sur plusieurs points de sa route. La dfection
des habitans et la retraite du colonel McLean l'avaient laiss presque
sans dfenseurs au milieu de cette ville. Se voyant abandonn, il
s'tait jet sur quelques petits btimens qu'il y avait dans le port
avec une centaine d'officiers et soldats et quelques habitans pour la
capitale; mais cette petite flottille ayant t arrte par des vents
contraires  La Valtrie,  quelques lieues de Montral, et le danger
augmentant, il dut se dguiser en villageois et monter sur la berge d'un
caboteur, le capitaine Bouchette, pour continuer rapidement sa route au
milieu de la nuit. Il ne s'arrta que quelques heures en passant aux
Trois-Rivires, o il parut en fugitif comme le colonel McLean quelques
jours auparavant, et seulement accompagn du chevalier de Niverville et
de M. de Lanaudire, et en repartit au moment o les Amricains allaient
y entrer.[59]

[Note 58: Memoir of colonel Ethan Allen.--Une trentaine de marchands
anglais seulement voulurent marcher, les autres refusrent: Mmoires de
Sanguinet--C'est l, dit ce royaliste, o l'on reconnut le plus
ouvertement les tratres.--_(Manuscrit)._]

[Note 59: Journal tenu aux Trois-Rivires en 1775-6 par M. Bedeaux,
notaire et royaliste.--(_Manuscrit_).]

Pendant que le gouverneur tait en fuite, Montral avait ouvert ses
portes au gnral Montgomery,  qui les faubourgs protestrent de leur
sympathie pour la cause de la rvolution.

La ville des Trois-Rivires, dpourvue de soldats, suivit l'exemple de
Montral. Les citoyens envoyrent des dputs demander au gnral
amricain d'tre traits de la mme manire que les habitans de cette
dernire ville. Cet officier gnral rpondit par crit qu'il tait
mortifi qu'ils fussent dans des apprhensions pour leurs proprits;
qu'il tait persuad que les troupes continentales ne se rendraient
jamais coupables mme d'une imputation d'oppression; qu'il tait venu
pour conserver non pour dtruire, et que si la Providence continuait 
favoriser ses armes, il esprait que cette province heureuse jouirait
bientt d'un gouvernement libre. Une partie de la population anglaise se
joignit alors aux insurgs, et les Canadiens, rallis  la rvolution,
dsarmrent les royalistes de cette petite ville. Les Amricains
descendant  Qubec dans la flottille prise  La Valtrie, rencontrrent
le corps du colonel Arnold  la Pointe-aux-Trembles. Le colonel Arnold
qui trahit ensuite la cause de sa patrie, avait t marchand de chevaux.
Il tenait de la nature un corps robuste, un esprit ardent et un coeur
inaccessible  la crainte. Dans les circonstances fcheuses o il
s'tait souvent trouv, il avait acquis une profonde connaissance des
hommes et des choses; ce qui compensait chez lui ce qui pouvait lui
manquer du ct de l'ducation. Une grande rputation de courage et de
talens militaires le fit choisir par Washington pour commander le corps
qui devait se dtacher de son arme devant Boston, et pntrer par les
rivires Knbec et Chaudire jusqu' Qubec, suivant le plan dont on a
parl ailleurs. Ses instructions taient semblables  celles du gnral
Montgomery, politiques, premptoires et pleines d'humanit. On lui
dfendit de troubler sous aucun prtexte la tranquillit des Canadiens
et de choquer leurs prjugs. On lui ordonna de respecter leurs
observances religieuses, de leur payer libralement tous les objets dont
il pourrait avoir besoin, et de punir avec rigueur les soldats qui
commettraient quelques dsordres. Il devait poursuivre et harceler les
troupes anglaises, mais viter de vexer le peuple, et de ne rien faire
qui pt le rendre hostile  la cause amricaine. (Vie de Washington,
etc.) Il mit six semaines pour passer la chane des Allghanys et se
rendre de Cambridge  Qubec, sous les murailles duquel, aprs avoir
travers le fleuve au Foulon, il parut, le 13 novembre, dans les plaines
d'Abraham avec 650 hommes seulement, sur plus de 1000, infanterie,
artillerie et carabiniers, avec lesquels il tait parti. Oblig de
traverser un pays compltement sauvage et de suivre des rivires
remplies de rapides et d'embarras, il n'avait pu surmonter tous ces
obstacles qu'en sacrifiant la plus grande partie de ses munitions et de
son bagage, et en se rduisant  vivre de fruits sauvages et de feuilles
d'arbres. Arriv  la source de la rivire Knbec, il renvoya les
malades et tous ceux qui ne se sentaient pas la force ou le courage de
le suivre, plus loin. Trop faible pour attaquer Qubec seul, il remonta
la rive gauche du St.-Laurent jusqu' la Pointe-aux-Trembles pour oprer
sa jonction avec Je gnral Montgomery qui descendait suivi seulement de
quelques centaines d'hommes. Les deux corps runis ne formant encore
qu'environ 1000  1200 soldats, se rapprochrent aussitt de la capitale
canadienne, qu'ils investirent dans les premiers jours de dcembre.

Le gouverneur y tait entr le 19 du mois prcdent, aprs avoir manqu
une troisime fois d'tre pris  la Pointe-aux-Trembles, o il avait
voulu mettre pied  terre, et o il n'eut que le temps de se sauver pour
chapper aux troupes du colonel Arnold qui entraient dans ce village. Il
trouva la population de la ville partage en deux camps, et fort
indcise sur le parti qu'elle devait embrasser. Il y avait eu dj
plusieurs assembles publiques. Le 12 novembre il s'en tait tenu une
dans la chapelle du palais piscopal, pour discuter la question de
savoir si l'on devait dfendre la ville. Le colonel McLean qui arrivait,
apprit en dbarquant qu'elle dlibrait encore; il entra dans la
chapelle et trouva un nomm Williams, le premier signataire de la
ptition des marchands anglais de 74 au roi, qui tchait, du haut de la
chaire o il tait mont, de persuader aux habitans de livrer la ville
aux armes du congrs; le colonel McLean le fit descendre, dissuada
l'assemble de suivre un aussi lche conseil et la congdia. Le bruit
courait alors que les citoyens anglais avaient prpar une capitulation
pour l'offrir au colonel Arnold. Aussitt que le gouverneur fut rentr
dans Qubec, il employa tous ses soins pour mettre cette ville en tat
de dfense, et encourager les citoyens  faire leur devoir envers leur
roi et envers leur patrie. Il assembla la milice bourgeoise et en
parcourut les rangs en commenant par les Canadiens qui occupaient la
droite, et auxquels il demanda s'ils taient rsolus de se dfendre en
bons et loyaux sujets; tous rpondirent affirmativement par des
acclamations; les miliciens anglais en firent ensuite autant. Mais comme
il restait encore quantit de gens mal affectionns qui dsiraient le
succs de la rvolution, le gouverneur ordonna, le 22 novembre,  tous
ceux qui ne voulaient pas prendre les armes de sortir de la ville,
dsirant se mettre  l'abri de la trahison et se dbarrasser des bouches
inutiles. Quantit de marchands anglais, Adam Lymburner  leur tte, se
retirrent  l'le d'Orlans,  Charlesbourg et dans d'autres campagnes
en attendant, pour crier vive le roi ou vive la ligue, le rsultat de la
lutte.




                               LIVRE XII




                              CHAPITRE I.

                  L'ARME AMRICAINE DEVANT QUBEC.

                              1775-1776.


Situation dsespre de la cause mtropolitaine en Canada; Qubec seul
reconnat la domination anglaise.--Prparatifs de dfense.--Changement
graduel qui s'opre dans l'esprit des Canadiens dfavorable aux
rpublicains.--Attaque de Qubec le 31 dcembre: Montgomery est tu.--Le
congrs envoie des secours et fait une nouvelle adresse aux
Canadiens.--Arrive de Franklin, Chase et Carroll, pour les inviter  se
joindre  la confdration.--Conduite du peuple dans cette circonstance
mmorable.--Les rpublicains manquent de tout et sont dcims par les
maladies.--Le gouverneur reoit des secours.--Le sige de Qubec est
lev.--Les Amricains, battus prs des Trois-Rivires, vacuent le
Canada.--Ils sont plus heureux dans le sud, o la campagne se termine 
leur avantage.--Proclamation de leur indpendance le 4 juillet
1776.--Dbats dans le parlement britannique.--Fameuse campagne du
gnral Burgoyne dans la Nouvelle-Yorke: combats de Huberton, Benington,
Freeman's farm, etc.--L'arme anglaise, cerne  Saratoga, met bas les
armes.--Invitations inutiles du congrs et du comte d'Estaing, amiral
des flottes franaises, pour engager les Canadiens  se joindre  la
nouvelle rpublique.


L'arrive subite du gouverneur  Qubec, o bien des gens craignaient et
d'autres dsiraient qu'il ft tomb au pouvoir des Amricains, ne fit
que confirmer la situation dsespre de la cause anglaise en Canada. Le
territoire renferm dans l'enceinte des murailles de la capitale tait,
-peu-prs, tout ce qui reconnaissait encore la suprmatie de la
mtropole, sauf toujours le clerg, les seigneurs et la plupart des
hommes de loi, qui tenaient fermement pour elle et qui taient rpandus
dans les villes et les campagnes o ils paraissaient alors perdus dans
la foule, mais dont les moyens d'influence taient assez puissans pour
diriger plus tard la volont populaire dans toutes les parties du pays
selon leur sympathie ou leurs intrts. Mais, pour le moment, les
royalistes au dehors de Qubec taient rduits au silence.

Cette ville ne renfermait alors qu'une population de 5,000 mes. La
garnison, compose de 1,800 hommes, dont 550 Canadiens, tait un mlange
de soldats, de miliciens et de matelots, abondamment pourvu de munitions
de guerre et de bouche pour huit mois. Les fortifications avaient t
considrablement augmentes depuis la dernire guerre; et depuis le
commencement des hostilits on n'avait pas cess de les perfectionner.
Les murailles, du ct de la campagne, taient munies de banquettes, de
parapets et d'embrasures garnies de canon et de quelques batteries de
mortiers. Du ct de la rivire St.-Charles et du fleuve, rgnaient, sur
le bord du cap au-dessus de la basse-ville, des palissades ou des murs
hrisss de grosses batteries. La basse-ville elle-mme tait dfendue,
au centre, du ct du rivage, par des batteries places sur les quais,
et vers ses deux extrmits, par des barricades. Au bout de la rue
Champlain, dans un endroit qui se trouve aujourd'hui au-dessous de la
citadelle, l'on avait plac deux barrires  quelque distance l'une de
l'autre, avec du canon, pour fermer le sentier troit qu'il y avait
entre le pied de la falaise et le fleuve. A l'extrmit oppose, le bout
des rues St.-Pierre et Sault-au-Matelot avait t barricad  la rue
St.-Jacques qui les coupe  angle droit du pied du cap au rivage, et le
quai o se terminait cette barricade tait couvert d'artillerie. A une
centaine de toises plus loin, une autre barrire avait t leve dans
la vieille rue Sault-au-Matelot, seule et troite issue existant alors
entre le cap et la rivire St.-Charles pour communiquer du Palais  la
basse-ville. Plus de 150 bouches  feu taient en batterie dans la haute
et basse-ville dans les premiers jours de dcembre. Si les assigeans
avaient t plus nombreux, il aurait fallu une garnison de sept ou huit
mille hommes pour dfendre Qubec; mais celle qui s'tait renferme dans
la ville tait plus que suffisante pour repousser les forces de
l'ennemi. En effet, celui-ci fut presque toujours moins nombreux que la
garnison; et l'on ne sait ce qui tonne le plus dans ce sige, ou de la
hardiesse inconsidre du gnral Montgomery, ou de la prudence
craintive du gnral Carleton.

Le colonel Arnold n'eut pas t plutt renforc par les troupes de
Montgomery, que, sans attendre ce gnral qui marchait plus lentement,
il reparut devant Qubec  la tte de 900 Amricains et des Canadiens du
colonel Levingston. La fidlit des classes suprieures  la cause
mtropolitaine laissait le peuple canadien sans chefs; de sorte qu'il se
trouvait conduit dans cette occasion par des trangers. Le gnral
Montgomery, en atteignant son arme, fit investir compltement la ville
et occupa Beauport, la Canardire, et Ste.-Foy o il tablit son
quartier-gnral. Il y a raison de croire que son dessein n'tait pas de
faire un sige dans les rgles, et de prendre la place aprs en avoir
dtruit les murailles, car il n'avait ni artillerie de sige, ni
ingnieurs capables de conduire une pareille opration. Son but tait
plutt de tcher d'enlever Qubec par un coup de main: et la batterie de
5 mortiers qu'il fit lever  St.-Roch ainsi que celle de 5 pices de
canon et d'un mortier qu'on rigea du ct du chemin St.-Louis,  700
verges des murailles, n'avaient pour but probablement que de couvrir son
camp et mieux voiler son dessein.

Toutefois une surprise n'tait pas chose facile sur une ville si bien
fortifie et dfendue par une garnison vigilante. Le dsir de terminer
par une action d'clat les succs qui avaient couronn ses armes depuis
qu'il tait entr en Canada, et dont les rapports avaient rempli de joie
toutes les colonies insurges, put seul lui faire mpriser les obstacles
que prsentait son entreprise. Mais il fallait du temps pour attendre
l'occasion; et outre l'insuffisance de ses forces, il manquait d'argent
et de vivres. Les soldats, peu accoutums au climat rigoureux du pays,
taient mal nourris et mal vtus, et furent bientt en proie  la petite
vrole, qui continua de les dcimer tout l'hiver. Le besoin d'argent, de
vivres et de vtemens augmenta donc ses difficults; la division qui se
mit entre le colonel Arnold et ses officiers les aggrava. Les Canadiens
qui avaient tout perdu dans la guerre prcdente par le papier-monnaie,
refusrent de recevoir celui du congrs. La rigueur d'un hiver prmatur
effraya les troupes; il dut se hter de mettre fin au sige, soit en le
levant, soit en brusquant un assaut. Les habitans de la campagne qui
tenaient pour la cause de l'indpendance, commenaient aussi  se
refroidir. Ils ne connaissaient rien des dmarches de deux marchands de
Montral, Price et Walker, qui avaient prtendu, de leur plein gr, les
reprsenter au congrs amricain. L'instinct populaire, si dlicat en
fait d'honneur national, tait bless du rle presqu'humiliant que
jouaient les Canadiens. Ils s'aperurent que petit  petit les
Amricains s'emparaient de l'autorit; qu'ils dcidaient de tout sans
presque les consulter; qu'ils nommaient les officiers pour commander les
secours envoys  l'arme assigeante, convoquaient les assembles, etc.
Quelques-uns commencrent mme  regarder comme une faute d'avoir laiss
entrer dans le pays, et se rpandre au milieu d'eux, des troupes en
armes,  la merci desquelles ils se trouvaient sans moyen de protection.
C'tait l en effet une de ces fautes qu'on ne tarde jamais de
regretter. Toutes ces rflexions les remplissaient d'inquitude mle de
honte. Les hommes opposs au congrs profitrent habilement de toutes
ces circonstances pour augmenter l'loignement qui se manifestait parmi
le peuple pour la cause de la rvolution. L'apparence des troupes du
colonel Arnold dguenilles et presque nues, et leur petit nombre, la
conduite arbitraire de quelques-uns de leurs officiers, le moindre fait,
enfin, devenait pour eux un sujet de critique ou de sarcasme qu'ils
tournaient contre les _Congrganistes_, comme ils nommaient ceux des
Canadiens qui partageaient les ides du congrs. La prudence du gnral
Montgomery contribua beaucoup, tant qu'il vcut,  empcher l'explosion
de ces sentimens chez le peuple, qui se disait dj tout bas qu'il vaut
mieux obir  des compatriotes, quelque soit la forme du gouvernement,
que d'tre  la discrtion de l'tranger pour sa libert. Montgomery
montrait beaucoup d'adresse pour mnager les diffrentes classes, et
surtout pour ne point alarmer les intrts les plus sensibles, ceux qui
sont bass sur des privilges. Quoiqu'il st leurs sentimens, il montra
les plus grands gards  ceux qui en jouissaient et surtout au clerg;
et comme s'il et ignor ses efforts pour nullifier les effets de la
propagande rvolutionnaire, il fit respecter partout la religion et ses
ministres. Il promettait que le libre exercice des cultes serait
garanti, et que les biens religieux seraient respects. Il assurait au
peuple qu'une convention provinciale, compose de reprsentans librement
lus, serait convoque pour tablir telle forme de gouvernement qu'elle
jugerait la plus convenable pour le pays. Le peuple avait d'abord t
sduit par cette dclaration. Mais les classe privilgies s'taient
alarmes, et leur agitation finit bientt par influer de la manire la
plus efficace sur les vnemens, en persuadant aux habitans que tout
cela n'tait qu'une illusion  laquelle ils se repentiraient, avant
long-temps, d'avoir ajout foi. Pour arrter la dfection, Montgomery ne
voyait de remde que dans la prise de Qubec et la destruction du foyer
de royalisme qui s'y tait conserv. Il crut donc devoir prcipiter la
fin du blocus; et il se prpara  profiter de la premire nuit favorable
qui s'offrirait pour tenter l'escalade. Celle du 30 au 31 dcembre parut
propice pour l'entreprise; elle tait fort obscure, et il tombait une
neige paisse pousse par un gros vent dont le bruit empchait de rien
entendre de loin. Avant de marcher  l'assaut, il harangua ses troupes
qui formaient  peine 13  1400 hommes effectifs. Avec une pareille
disproportion de forces, il ne pouvait compter, pour russir, que sur
une surprise; et dj, depuis plusieurs jours, le gouverneur connaissait
par des dserteurs le projet des assigeans, et tous; les postes de
Qubec avaient redoubl d'attention. Montgomery divisa ses troupes en
quatre, corps: le premier, compos des Canadiens du colonel Levingston,
devait faire une fausse attaque contre la porte St.-Jean; le deuxime,
command par le major Brown, devait menacer la citadelle; et tandis que
les mouvemens de ces deux divisions attireraient l'attention de la
garnison  la dfense de la haute-ville, les deux autres corps chargs
de la vritable attaque, devaient pntrer dans la basse-ville, et de la
basse-ville dans la haute, que l'on pensait ouverte de ce ct. Le
colonel Arnold se chargeait d'enlever,  la tte d'environ 450 hommes
venus de St.-Roch, les barricades et les batteries du Sault-au-Matelot;
le gnral Montgomery se rservait la dernire colonne et, la plus forte
pour enlever la barrire de Prs-de-Ville, et entrer dans la place par
la rue Champlain. A deux heures du matin, toutes les troupes taient
sous les armes; les unes avaient mis sur leurs chapeaux de petites
branches de pruche pour se reconnatre au milieu des ennemis; les
autres, des criteaux avec ces mots: Libert ou la mort. Elles allrent
se placer aux diffrens postes qui leur avaient t assigns. Le gnral
Montgomery descendit par la cte du Foulon, et s'avana avec sa colonne
en suivant le rivage jusqu' l'anse des Mres, o il s'arrta pour
donner le signal auquel toutes les colonnes devaient se mettre en
mouvement. Il tait prs de quatre heures du matin. Deux fuses furent
lances, et aussitt plusieurs signaux que se firent les assaillans,
rendus  leurs points d'attaque, furent aperus de la ville par les
sentinelles qui donnrent l'alarme. Dans le mme moment, les troupes qui
dfendaient les remparts du ct de la campagne, reurent un feu de
mousqueterie trs vif, qui commena vers le Cap-aux-Diamans et fut
bientt suivi par celui des Canadiens rangs en face de la porte
St.-Jean. La garnison y rpondit avec vivacit; et le colonel Caldwell,
avec une partie de la milice anglaise, fut envoy pour renforcer les
troupes qui dfendaient le rempart au-dessus de la porte St.-Louis.

Cependant Montgomery s'tait mis en mouvement. Il marchait  la tte de
sa colonne suivi immdiatement de ses aides-de-camp et de plusieurs
autres officiers. Le sentier par lequel il cheminait, situ entre le
fleuve et un rocher presque perpendiculaire, et  peine assez large pour
laisser passer un homme de front, tait presqu'impraticable  cause des
glaons que la mare y avait accumuls et de la neige qui tombait. Il
atteignit nanmoins avec sa colonne qui tait trs tendue et qui
suivait, en serpentant, les sinuosits du sentier, la premire barrire
de Prs-de-Ville, et la franchit sans difficult; mais la seconde tait
dfendue par une batterie masque de sept pices de canon et par une
garde de 50 hommes dont 31 Canadiens, commande par le capitaine Chabot
(Manuscrit de Sanguinet). Les artilleurs, rangs prs de leurs pices,
attendaient, la mche allume, l'apparition de l'ennemi. Montgomery fut
surpris en voyant ce poste si bien prpar  le recevoir. Il s'arrta un
instant,  50 verges de la batterie, comme pour se consulter avec ceux
qui le suivaient, puis tous ensemble ils s'lanceront vers la barricade.
Lorsqu'ils n'en furent qu' quelques pas, le capitaine Chabot donna
l'ordre de faire feu aux pices charges  mitrailles. Des cris et des
gmissemens suivirent cette dcharge. Le poste continua quelque temps 
tirer; mais ne voyant ni n'entendant plus rien, il cessa en restant
toujours sur ses gardes pour repousser toute nouvelle attaque qui serait
faite. Le gnral Montgomery, ses deux aides-de-camp, et plusieurs
autres officiera et soldats taient tombs sous ce feu d'enfilade. Le
colonel Campbell, sur qui retombait le commandement de la colonne,
voyant la confusion et la frayeur dans laquelle taient ses soldats,
sans tenter de donner l'assaut  la barrire, sans mme tirer un coup de
fusil, ordonna aussitt la retraite, qui fut une vritable fuite.

Tandis que l'attaque de Prs-de-Ville chouait ainsi par suite de la
mort du commandant et de la peur panique qui s'tait empar de ses
troupes, le colonel Arnold, ayant travers St.-Roch et le Palais,
s'avanait pour forcer la premire barricade qui barrait la vieille rue
Sault-au-Matelot, lorsqu'en dfilant sous le rempart de la haute-ville,
d'o on lanait une grle de balles, il fut atteint d'un coup de feu qui
lui fracassa la jambe et l'obligea de se retirer. Il fut aussitt
remplac par le capitaine Morgan, ancien perruquier de Qubec, mais
officier plein de bravoure, qui marcha droit  la barrire, l'escalada
avec des chelles aprs avoir bless la sentinelle, et s'empara du poste
avec perte d'un seul homme, un Canadien, qui lui servait de guide, et
dont la mort l'obligea; vu l'obscurit, de suspendre sa marche jusqu'au
jour. Il fit toute la garde anglaise qu'il trouva plonge dans l'ivresse
avec le capitaine McLeod qui la commandait, prisonnire; et bientt
aprs il fut rejoint par le lieutenant-colonel Green et le restant de la
colonne, au moment o une scne singulire se passait au milieu de ses
soldats. Une partie des citoyens de la ville, rveills par les tambours
qui battaient le rappel, accouraient au poste du Saut-au-Matelot o ils
devaient se rassembler en cas d'attaque, lorsque rencontrant les
Amricains, ceux-ci leur prsentrent la main en criant: Vive la
libert! Quelques-uns s'chapprent, les autres furent retenus
prisonniers. Cependant au point du jour la colonne ennemie occupa toutes
les maisons qu'il y avait de cette barrire  la seconde place dans la
rue St.-Jacques,  environ deux cents pas plus loin; mais une poigne de
Canadiens qui s'tait jete en avant, dfendit ce terrain pied  pied
avec beaucoup d'obstination malgr la grande supriorit des assaillans,
qui crirent plusieurs fois en nommant des citoyens de la ville: Amis,
tes-vous l? et qui, rendus prs de la dernire barrire, plantrent
des chelles pour la franchir; mais le feu des assigs devenant trop
vif, ils les abandonnrent aprs avoir perdu plusieurs hommes au pied de
cet obstacle, pour se retirer dans les maisons dont ils s'taient rendus
matres, et fusiller par les ouvertures. C'est alors qu'un milicien de
la ville, nomm Charland, homme aussi robuste qu'intrpide, avana au
milieu du feu et tira les chelles poses par l'ennemi, en dedans de la
barricade. Cette barricade tait dfendue par le capitaine Dumas avec
une compagnie de Canadiens engage alors avec les Amricains qui
tiraient des maisons. Les combattans formaient ainsi placs comme un
angle, dont le ct parallle au cap tait occup par les assaillans, et
l'autre ct coupant la ligne du cap  angle droit, et s'tendant au
fleuve; tait dfendu par les assigs ayant une batterie  leur droite:
Le feu se croisait dans l'angle o le capitaine Dumas combattait,
soutenu bientt aprs par les Canadiens du capitaine Marcoux, des
artilleurs et des fantassins anglais.

Le gnral Carleton apprenant la retraite de la colonne qui attaquait
Prs-de-Ville, et voyant par leurs mouvemens que les troupes qui avaient
menac la porte St.-Jean et le Cap-aux-Diamans, n'avaient voulu que
l'inquiter, runit ses principales forces contre l'attaque du
Sault-au-Matelot. Il ordonna au capitaine Laws de prendre 200 hommes et
de sortir de la haute-ville par la porte du Palais, et, en s'enfonant
dans la rue St.-Charles et la vieille rue Sault-au-Matelot, d'attaquer
les ennemis en queue vigoureusement. Il chargea en mme temps le
capitaine McDougall de le soutenir avec sa compagnie. Laws, en
s'avanant, entra dans une maison o se trouvaient plusieurs officiers
ennemis en dlibration; en le voyant ils mirent l'pe  la main; mais
celui-ci leur ayant dit qu'il tait  la tte d'un gros dtachement, et
qu'ils seraient tous gorgs s'ils ne se rendaient sur-le-champ; ils
obirent aprs s'tre assurs, en regardant par la fentre, qu'il tait
en effet suivi d'un grand nombre d'hommes. Cependant le gnral Carleton
avait envoy l'ordre au major Nairne et au capitaine Dambourges d'aller
avec un fort dtachement soutenir les troupes qui combattaient dans la
basse-ville. Aussitt que ces troupes furent arrives, il fut dcid de
prendre l'offensive et d'attaquer l'ennemi. En consquence, le capitaine
Dambourges avec les Canadiens sautrent en dehors des barricades et
allrent planter les chelles enleves aux Amricains contre la premire
maison qu'ils occupaient, et qui fut prise d'assaut.[60] Le major Nairne
en fit autant de son ct. Ces deux officiers se portrent ensuite aux
maisons suivantes qu'ils enlevrent de la mme manire les unes aprs
les autres.

[Note 60: Le Sr Dambourges monta par une fentre par le moyen des
chelles enleves  l'ennemi suivi de plusieurs Canadiens, dfona la
fentre du pignon de la maison. Il y trouva plusieurs Bostonnais. Aprs
avoir tir son coup de fusil, il fona avec sa bayonnette et entra dans
la chambre, avec plusieurs Canadiens qui le suivaient anims d'un mme
courage, lesquels jetterent la frayeur parmi les Bostonnais, qui se
rendirent prisonniers.--(_Journal de Sanguinet)._]

Les Amricains se trouvaient assaillis de tous les cts  la fois.
Refouls en tte, abords vivement en queue, cerns par des forces
suprieures et leur ligne de retraite coupe, ils continurent en vain
la rsistance quelque temps; ils durent poser les armes. Toute la
colonne d'Arnold fut faite prisonnire; et le gouverneur, profitant de
sa victoire, fit enlever, aprs la retraite des ennemis, la batterie
qu'ils avaient leve  St.-Roch et qui n'avait pas cess de tirer sur
la ville durant l'attaque.

Le feu avait t trs vif au Sault-au-Matelot, et l'on croyait y avoir
fait de grandes pertes; mais lorsque l'on vint  les compter elles se
trouvrent heureusement rduites  peu de chose. Celles des Amricains
furent grandes en prisonniers; et la mort de Montgomery tait
irrparable. L'on trouva dans la journe son corps  moiti enseveli
dans la neige avec douze autres cadavres,  une petite distance de la
barrire par o il voulait pntrer dans la ville. Les officiers de son
arme qui taient prisonniers, et qui ignoraient ce qu'il tait devenu,
ayant reconnu son pe entre les mains d'un officier de la garnison,
n'eurent plus de doute sur son sort, et se mirent  verser des larmes.
Le gouverneur le fit enterrer dcemment dans l'intrieur de la ville
avec les honneurs militaires, voulant rendre hommage au courage d'un
guerrier qui le mritait d'ailleurs par la modration et l'humanit avec
lesquelles il s'tait conduit depuis qu'il commandait les troupes du
congrs.

Aprs cet chec, les assigeans, quoique beaucoup affaiblis, osrent
encore continuer le blocus de la ville, dont ils s'loignrent de deux
ou trois milles. Mais leur position devenait extrmement difficile.
Rongs par les maladies, manquant toujours de vivres, et perdant tous
les jours la sympathie des Canadiens, ils voyaient diminuer
graduellement leurs chances de succs.

Le gouverneur qui avait maintenant une supriorit numrique bien
dcide sur les rebelles, rsolut nanmoins de rester sur la dfensive
jusqu'au printemps; et d'attendre, pour sortir de la ville et les
attaquer, que les secours qu'il avait demands d'Angleterre, o l'on
faisait de grands prparatifs pour touffer la rbellion  son berceau,
arrivassent. Il craignait avec raison beaucoup plus les ides que les
armes des Amricains, qui restrent ainsi matres du pays encore quelque
temps; mais leur possession tait plus nominale que relle. La lutte
allait tre dsormais plutt entre les militaires des deux partis
qu'entre les royalistes et le congrs. Tout le peuple, vers la fin de
l'hiver, voulait se retirer entirement de la lutte et garder la
neutralit; mais en exigeant toutefois dans les campagnes, que le parti
royaliste restt tranquille, car M. de Beaujeu ayant rassembl, en mars,
350 hommes environ dans les paroisses de la rive droite du St.-Laurent
au-dessous de Qubec, pour aller au secours de cette ville, aussitt
d'autres Canadiens marchrent contre eux avec un dtachement amricain,
surprirent l'avant-garde de Beaujeu, en turent et blessrent une partie
et auraient massacr le reste sans les officiers qui les en empchrent.
L'on vit dans cette escarmouche les enfans se battre contre leurs pres
et les pres contre leurs enfans. M. de Beaujeu ne jugea pas  propos
d'aller plus loin aprs cette manifestation populaire, et il renvoya ses
gens dans leurs foyers.

Cependant le gnral Schuyler ayant t inform de l'chec de Qubec et
de la mort de Montgomery, par le colonel Arnold qui avait succd  ce
dernier dans le commandement, demanda de la manire la plus pressante au
congrs qu'on envoyt immdiatement 3,000 hommes en Canada, ajoutant
qu'on ne pouvait rien retrancher de ce nombre, si l'on voulait rparer
les pertes qu'on avait prouves et soutenir la cause commune dans cette
colonie. Washington ne pouvant tirer un semblable dtachement de son
arme sans s'exposer  une ruine certaine, engagea le Massachusetts, le
Connecticut et le New-Hampshire  y envoyer chacun un rgiment, qui se
mirent aussitt en marche. Comme le papier amricain avait peu de cours
dans ce pays, le congrs y envoya aussi du numraire, et ordonna d'y
lever 1,000 Canadiens outre le corps du colonel Levingston, et de les
placer sous les ordres de Moses Hazen qui avait rsid long-temps au
milieu d'eux.

Le congrs leur adressa en mme temps un nouveau manifeste dans lequel
il leur disait: Tel est le sort des choses humaines, les meilleures
causes sont exposes aux vicissitudes; mais le courage des mes
gnreuses, claires et inspires par le soleil de la libert, augmente
avec les obstacles. Huit bataillons se lvent pour aller au secours de
votre province; et si elle a besoin de plus de renforts on les
fournira. Le congrs finissait par les prier de saisir avec avidit
l'occasion favorable qui leur tait offerte de prendre part  la
glorieuse conqute de l'indpendance, et par leur recommander de former
des associations dans leurs diffrentes paroisses, et d'lire des
dputs pour former une assemble provinciale, et pour les reprsenter
au congrs. Les Canadiens, refroidis par les causes que nous avons
exposes plus haut, et soumis toujours  l'influence toute-puissante du
clerg et d'une bourgeoisie encore toute monarchique, reurent ces
paroles avec une indiffrence qui marquait de plus en plus le changement
qui s'tait opr dans leurs ides depuis l'automne, et ne sortirent
point de leur inaction.

La cause de la rvolution amricaine devait tant  la presse et aux
exhortations des prdicateurs protestans, qui mlaient dans leurs
sermons les prceptes de la religion aux principes de la libert, que le
congrs voulut employer les mmes armes au Canada. Et afin de ne
ngliger aucun moyen de ranimer le zle expirant des populations, il
dcida d'y envoyer aussi des commissaires distingus par leurs lumires
et leur patriotisme. Il choisit pour cette mission le clbre Franklin,
M. Chase, autre membre minent du congrs, et M. Charles Carroll, avec
prire  ce dernier, par une rsolution spciale, d'engager son frre,
le Dr Carroll, jsuite, mort en 1815 archevque de Baltimore, 
accompagner la commission pour employer son influence auprs du clerg
catholique du pays. Leurs instructions, qui sont du 20 mars, les
chargeaient de reprsenter aux Canadiens, que les armes des colonies
confdres avaient t portes chez eux pour faire chouer les projets
de la cour britannique contre leurs communes liberts; que les colonies
espraient, non seulement de prvenir les machinations hostiles du
gouverneur Carleton, mais de donner encore aux Canadiens, qu'elles
regardaient comme des frres, les moyens d'assurer leur indpendance et
leur bonheur, d'aprs les vues larges et gnreuses de la libert et de
la saine politique; de leur dire que le congrs tait d'opinion que
leurs intrts ainsi que ceux des provinces anglaises, taient communs
et insparables; qu'il tait impossible que les uns fussent subordonns
aux intrts de la Grande-Bretagne sans que les autres le fussent aussi;
et que d'un autre ct, si les confdrs obtenaient, comme ils n'en
doutaient pas, la reconnaissance entire de leurs droits, les Canadiens
auraient pleine libert de participer avec eux  ces bienfaits, ou de
demeurer assujettis  tous les actes de tyrannie qu'il plairait aux
ministres britanniques d'exercer  leur gard; enfin ils devaient faire
valoir toutes les raisons que leur prudence leur suggrerait pour
russir dans l'objet de leur mission, qui concernait les intrts
mutuels des deux pays. Et pour les convaincre de l'impossibilit que la
guerre se termint d'une manire dsavantageuse aux colonies si elles
s'entr'aidaient mutuellement avec sagesse et avec vigueur, les
commissaires taient autoriss  dclarer que les Canadiens pourraient
se donner telle forme de gouvernement qu'ils croiraient la plus propre 
leur bonheur, et que le plus grand dsir du congrs tait de les faire
entrer dans l'Union sur le mme pied que les autres provinces en leur
garantissant le mme systme de lois douces et quitables qu'
celles-ci, avec seulement les diffrences locales qui pourraient tre
agrables  chacune d'elles;  leur assurer que les Franais
n'embrasseraient point la cause de la Grande-Bretagne; et que leur
intrt, et, l'on avait raison de le croire, leur inclination taient de
vivre en bonne intelligence avec les colonies confdres. Ils devaient
aussi employer tous leurs efforts pour montrer aux Canadiens la
ncessit de prendre des mesures immdiates et dcisives afin de se
mettre sous la protection de la confdration; et dans ce but ils
avaient ordre de leur faire part du mode que les provinces anglaises
employaient pour connatre l'opinion du peuple, et conduire leurs
affaires d'une manire rgulire par des comits d'observation et
d'inspection dans les divers arrondissemens, et par des conventions et
des comits de sret dans chaque colonie, et leur en recommander
l'adoption. La nature et les principes d'un gouvernement libre,
ajoutaient les instructions, devront leur tre expliqus tout en leur
dveloppant, par forme de contraste, les projets vils, cruels et
insidieux de l'acte imprial de 74. Il faudra aussi leur montrer tous
les motifs de gloire et d'intrt qu'il y a pour eux d'entrer dans une
lutte qui les intresse si profondment, et leur apprendre  aspirer 
la jouissance d'une portion du pouvoir qui les rgit, et  ne pas
demeurer, comme une proie, un objet d'exploitation entre les mains de
leurs conqurans; leur dclarer que les colonies anglaises tiennent pour
sacr le principe de la libert de conscience, et promettre
solennellement au peuple, au nom du congrs, le libre exercice de sa
religion, et au clerg la jouissance pleine et entire de ses biens; que
le gouvernement de tout ce qui a rapport  l'autel et  ses ministres
sera laiss entre les mains des habitans de cette province et de la
lgislature qu'ils voudront bien se donner, pourvu que toutes les autres
dnominations de chrtiens aient galement la facult de remplir des
charges-publiques, et de jouir des droits civils ainsi que de l'exercice
de leur religion, sans tre tenus de payer des dmes ou des taxes pour
le soutien du clerg. Les commissaires avaient aussi ordre de presser
l'assemble d'une convention du peuple, l'organisation d'un gouvernement
canadien et son union avec les autres colonies. Les conditions de cette
union devaient tre semblables  celle des autres provinces, et si les
offres du congrs taient acceptes, ils devaient promettre aux
Canadiens qu'il les dfendrait contre tout ennemi. Une presse libre
devait tre tablie en mme temps en Canada; et les commissaires avaient
reu le pouvoir de rgler toutes les contestations qui pourraient
s'lever entre les troupes continentales et les habitans; de faire
construire des fortifications ou les faire dmolir, et de suspendre les
officiers militaires, etc.; enfin, d'encourager le ngoce avec les
sauvages, et d'assurer les Canadiens que leur commerce tranger serait
mis sur le mme pied que celui du reste de la confdration.

Les commissaires, partis de New-York le 2 avril (75), n'arrivrent 
Montral encore en possession des troupes du congrs, que le 20.
Franklin resta dans cette ville jusqu'au 11 mai, qu'il repartit pour son
pays, peu de jours aprs la leve du sige de Qubec; et le lendemain,
le Dr J. Carroll le suivit. Franklin n'avait pas t long-temps en
Canada sans se convaincre que leurs efforts seraient inutiles. Les
Canadiens savaient la part qu'il avait prise lui-mme pour engager
l'Angleterre  faire la conqute de leur pays, quinze ans auparavant;
l'antipathie nationale, fruit des longues guerres, qui existait entre
les deux peuples, avait pu dormir; mais elle tait facile  rveiller;
et il en vit bientt lui-mme la preuve par des manifestations
publiques.

Au reste, l'objet des commissaires tait, ainsi qu'on vient de le voir,
d'engager les Canadiens  joindre les rvolutionnaires, ou du moins 
rester neutres; et dans ce dernier cas,  faciliter l'occupation
militaire de leur pays, afin que l'on pt s'y maintenir mme malgr eux
si cela tait ensuite ncessaire. Mais cette dernire alternative tant
devenue impossible, ils s'taient dcids  se retirer.

Pendant que Franklin s'tait acquitt de sa mission auprs des Canadiens
laques, le Dr Carroll, en sa qualit d'ecclsiastique, avait visit une
partie des membres du clerg de Montral et des campagnes. Mais il
avait, comme on peut facilement l'imaginer, eu encore moins de succs
que Franklin. Aprs leur avoir expliqu la nature des difficults entre
les colonies et la mtropole, il avait fait valoir toutes les raisons
qui pouvaient avoir quelque poids auprs des hommes auxquels il
s'adressait. On ne manqua pas d'en trouver d'autres pour y rpondre. On
lui dit que depuis l'acquisition du Canada par la Grande-Bretagne,[61]
les habitans n'avaient eu  se plaindre d'aucune agression; qu'au
contraire, le gouvernement avait fidlement rempli toutes les
stipulations des traits, sanctionn et couvert de sa protection les
anciennes lois et coutumes du pays, laiss subsister l'organisation
judiciaire franaise et les formes de leurs procdures avec une
attention scrupuleuse, qui mritait leur respect et leur gratitude. A
cela le Dr Carroll rpliqua que le congrs avait expressment dclar
que si les Canadiens voulaient se runir aux provinces qu'il
reprsentait pour revendiquer leurs droits constitutionnels, leur culte
et la proprit des ordres religieux, seraient respects et garantis, et
que les catholiques, au lieu d'tre simplement tolrs, comme ils
l'taient par l'Angleterre, auraient des droits gaux  ceux des membres
des autres religions. Quant  ces assurances, dirent les prtres
canadiens, le gouvernement britannique ne nous laisse rien  dsirer;
tous les monastres jouissent de leurs biens; les missions fleurissent,
et l'autorit va jusqu' rendre les honneurs militaires  nos crmonies
religieuses; et d'aprs le principe que la fidlit est due  la
protection, le clerg ne peut enseigner la doctrine, que la neutralit
est compatible avec ce qui est d au gouvernement tabli. Cette
politique judicieuse et librale, ajoutait-on encore, avait inspir aux
Canadiens des sentimens de loyaut, que la conduite du peuple et des
corps publics de quelques-unes des colonies unies n'avait fait
qu'affermir. On rappela  ce sujet  Carroll que dans les colonies dont
il vantait tant la libralit, la religion catholique n'avait jamais t
tolre; que les prtres en taient exclus sous des peines trs svres,
et que les missionnaires chez les sauvages taient traits avec rudesse
et cruaut; que les Canadiens n'taient pas persuads que ces mesures
rigoureuses fussent imposes par le gouvernement royal; que lorsqu'il
s'agissait de catholiques l'on n'tait jamais bien prompt  faire
respecter le droit sacr de conscience, et qu'enfin il y avait de
grandes contradictions entre l'adresse du congrs au peuple de la
Grande-Bretagne du 21 octobre 1774 et celle au peuple du Canada; que
l'acte de Qubec de la mme anne ne faisait que confirmer ce droit de
conscience en garantissant aux Canadiens le libre exercice de la
religion catholique et la jouissance de leurs biens religieux, et en les
dispensant du serment du test; et que cependant le congrs, dans son
adresse au peuple anglais, avait demand la proscription de leur
religion, de leurs lois et de leurs institutions, en un mot leur complet
asservissement. Comment, aprs la manifestation de sentimens si
hostiles, le clerg lui-mme peut-il recevoir avec confiance, avec
faveur, la dclaration qu'il fait presque dans le mme temps dans son
adresse aux Canadiens, en disant: Nous connaissons trop bien les
sentimens gnreux qui distinguent votre nation pour croire que la
diffrence de religion vous empchera de contracter une alliance
cordiale avec nous. Vous savez que la nature transcendante de la libert
lve ceux qui s'unissent pour sa cause au-dessus de toutes ces
faiblesses d'un esprit troit. Les cantons suisses fournissent une
preuve mmorable de cette vrit. Leur confdration est compose
d'tats catholiques et d'tats protestans, vivant ensemble en concorde
et en paix, et pouvant par-l, depuis qu'ils ont bravement conquis leur
libert, dfier et battre tous les tyrans qui ont envahi leur
territoire.

[Note 61: Le docteur Fenwick, vque de Boston et ami personnel du Dr
Carroll, visitant le Canada, il y a quelques annes, rencontra un vieux
prtre canadien qui avait vu le Dr Carroll, et qui lui raconta ce qui
s'tait pass entre l'agent du congrs et le clerg canadien, et qu'il
avait lui-mme dsapprouv la conduite de Carroll, dans le temps, en
cherchant  gagner le clerg catholique  la cause des colonies
rvoltes: _Mmoire de M. Campbell. Journal of Charles Carroll, of
Carrollton, during his visit to Canada, in 1776, as one of the
commissioners from congress, with a memoir and notes by Brantz Mayer,
correspg. secretary, Maryland Historical Society._]

La contradiction qu'il y avait entre l'adresse au peuple anglais et
celle au peuple canadien portait maintenant ses fruits. Lorsqu'on y lut
dans une assemble nombreuse de royalistes la partie de la premire
adresse qui avait rapport  la rorganisation du pays, et la peinture
qu'on y faisait de la religion et des usages des Canadiens, ceux-ci ne
purent s'empcher d'exprimer leur ressentiment par des exclamations
pleines de mpris. O le tratre et perfide congrs! s'crirent-ils.
Bnissons notre bon prince, restons fidles  un roi dont l'humanit est
consquente et s'tend  toutes les religions; abhorrons ceux qui
veulent nous faire manquer  notre loyaut par des actes dshonorans, et
dont les adresses comme les rsolutions sont destructives de leur propre
objet.

Ainsi les propositions du congrs, faites solennellement, finirent par
n'tre plus coutes du peuple. Le clerg et les seigneurs ayant repris
leur influence sur lui, il s'abandonna  leur bonne foi et remit son
sort entre leurs mains; et le congrs recueillit les consquences de ses
remontrances trompeuses  l'Angleterre, prouvant encore une fois que la
bonne politique repose sur une franchise claire, et non sur des
subterfuges et des finesses diplomatiques.

Il en est qui font aujourd'hui des reproches amers aux seigneurs, au
clerg et  la bourgeoisie, et qui dplorent les funestes consquences
qui sont rsultes de leur dtermination plus imprvoyante encore
peut-tre qu'intresse. Ils regrettent les troits prjugs qui ont pu
faire perdre  leurs compatriotes l'occasion d'obtenir leur indpendance
et leur libert sans verser peut-tre une goutte de sang, car une fois
expulss du pays les Anglais n'y seraient plus revenus; ils ne peuvent
concevoir comment on a pu fermer les yeux aux offres des colonies
confdres, qui s'engageaient  recevoir les Canadiens dans leur
alliance, aux mmes conditions qu'elles-mmes, c'est--dire qu'ils
pourraient se donner telle forme de gouvernement qu'ils jugeraient
convenable pourvu qu'elle ft rpublicaine et qu'elle admt la libert
de conscience, ou en d'autres termes qu'ils pourraient se gouverner
eux-mmes au moyen du principe lectif, comme ils l'entendraient,
suivant leurs anciennes lois ou de nouvelles, s'ils jugeaient  propos
de les changer; enfin, que le Canada formerait un des tats de l'Union,
dans laquelle il serait entr comme pays indpendant. Au lieu de cela
qu'a-t-on eu, disent-ils amrement? Le gouvernement despotique de 1774,
dans lequel on a admis quelques Canadiens par politique; la constitution
de 1791 avec une lgislature  trois branches, sur deux desquelles ils
n'ont jamais eu aucune influence, puisqu'elles taient  la nomination
de la mtropole, qui conserva dans la ralit tout le pouvoir; le projet
d'Union de 1822, et sa ralisation en 1841 avec la restriction de nos
droits politiques afin de nous mettre en minorit, et, on l'a reconnu
publiquement, d'anantir notre race; et dans cette longue priode de
sujtion, de souffrance et d'humiliation, le personnel de l'excutif a
t,  venir jusqu' nos jours,  peu d'exceptions prs, tranger et
hostile aux Canadiens. Voil ce que nous avons eu pour avoir repouss
ddaigneusement la libert et l'indpendance nationale.

A ces reproches, d'autres donnent pour rponse qu'il n'y avait pas de
sret  prendre des engagemens avec un peuple en insurrection et dont
la cause tait loin d'tre gagne; que malgr ses promesses, il n'tait
pas prudent pour des catholiques d'origine franaise de se fier  un
congrs anglais et protestant, qui venait de faire de si vives
remontrances  la mtropole parce qu'elle avait tendu une main
protectrice sur leurs autels, leurs institutions et leurs lois; qu'en
outre la loyaut faisait un devoir aux Canadiens de rester fidles 
leur prince, et qu' tout vnement, leur nationalit aurait couru plus
de dangers avec une rpublique anglo-amricaine qu'avec une monarchie
europenne, etc.

Nous nous abstiendrons d'apprcier ici la valeur de ces plaintes, chos
sourds mais significatifs des sentimens d'un peuple que sa nationalit a
fait et pourrait encore faire proscrire. Nous laissons cette tche 
l'avenir, qui pourra trouver dans la suite des faits qui se
dvelopperont graduellement, de quoi former son opinion sur un vnement
dont les consquences seront peut-tre plus fcheuses pour la domination
britannique que pour la conservation des Canadiens.

Nous avons dit que le gouverneur Carleton avait rsolu d'attendre des
secours de l'Angleterre avant de sortir de Qubec, o il se tint
tranquillement renferm, quoiqu'il et pu chasser entirement les
assigeans des environs dans le premier moment de torpeur o l'chec du
31 dcembre les avait jets. Cette dtermination donna le temps 
l'ennemi de recevoir des renforts. Le gnral Schuyler qui commandait
pour le congrs sur la frontire, en apprenant la mort de Montgomery,
commena  acheminer des secours  l'arme de Qubec, dont le gnral
Wooster vint prendre le commandement. Ce gnral voulut tablir de
nouvelles batteries contre la ville, dont une  la Pointe-Levy et une
autre sur les buttes  Neveu; mais elles ne firent aucun effet. Wooster
fut remplac dans le mois de mai par le gnral Thomas, qui ne trouva
qu'environ 1,000 hommes capables de faire le service sur les 1,900 qui
taient ports sur les rles, dont 12  1300 ayant joint l'arme depuis
le mois de janvier. La misre, les fatigues et la petite-vrole
retenaient le reste  l'hpital. L'on avait rsolu dans un conseil de
guerre  Montral, de fortifier la rive droite de la rivire Jacques
Cartier, et de btir des chaloupes canonnires  Chambly; mais dans
l'tat des choses ce projet ne put s'excuter. Les hommes et les
munitions manquaient; il ne restait plus de vivres que pour six jours,
et l'loignement croissant des Canadiens rendait les approvisionnemens
trs difficiles. Dans ces circonstances, ayant reconnu l'impossibilit
de prolonger plus long-temps le sige sans s'exposer, et sachant
d'ailleurs qu'il devait arriver d'un moment  l'autre des secours  la
ville, le gnral Thomas songea  retraiter; mais il ne voulut pas le
faire avant de risquer une seconde tentative contre la place en usant
d'un stratagme qui n'eut et ne devait avoir aucun succs. Il lana un
brlot contre les navires en hivernage dans le port, afin que l'incendie
attirt l'attention des assigs de ce ct; et pendant qu'ils y
courraient pleins de confusion, ses troupes devaient monter  l'assaut
et s'emparer de la ville. Mais le brlot s'tant consum sans atteindre
les navires, l'attaque n'eut pas lieu. Au surplus, dans le mme temps
arrivaient les vaisseaux anglais dont l'entre dans le St.-Laurent tait
annonce depuis plusieurs jours, et le gnral Thomas n'eut que le temps
d'ordonner d'embarquer l'artillerie et les malades pour remonter le
fleuve, et au reste de l'arme d'vacuer le camp et de retraiter avec
prcipitation, que le gouverneur Carleton, qui s'tait ht de faire
dbarquer les secours qu'il venait de recevoir, sortait de la ville  la
tte de mille hommes, tant rguliers que miliciens, et six pices de
canon pour se mettre  sa poursuite. Ce dernier atteignit son
arrire-garde, changea quelques coups de fusil avec elle, prit son
artillerie, ses munitions de guerre et de bouche, ses bagages, plus de
200 malades ou invalides et quantit de fusils que les soldats jetaient
pour mieux fuir. Les Amricains souffrirent cruellement dans cette
retraite; et beaucoup de soldats auraient pri sans l'humanit des
Canadiens, qui leur donnrent des habits et des alimens. Ils ne
s'arrtrent qu' Sorel, o leur gnral mourut lui-mme peu de temps
aprs de l'pidmie rgnante. Aprs les avoir poursuivis quelque temps,
le gnral Carleton rentra dans la ville, d'o il envoya des dtachemens
pour ramasser leurs tranards, et se saisir des habitans qui s'taient
joints  eux et brler leurs maisons; car les Anglais qui respectaient
encore alors les proprits des insurgs dans leurs vieilles colonies,
suivaient leur ancienne coutume dans le Canada habit par une race
trangre. En 1776 comme en 1759, comme en 1837 et 38, la torche de
l'incendie suit toujours leurs soldats, comme si, dans ce pays, ils
avaient plus de confiance en elle que dans leurs armes.

Le congrs avait fait hter la marche des secours qu'il envoyait au
gnral Thomas, afin de se conserver au moins un pied dans la contre. A
la fin de mai, l'arme rvolutionnaire tait d'environ 4,000 hommes
rpandus dans le district de Montral; mais elle manquait de tout,  tel
point que les chefs furent obligs de faire prendre de la farine de
force chez les marchands, en promettant de la payer, pour leur
subsistance journalire. Cet ordre reut la sanction des deux
commissaires, Chase et Carroll, qui le justifirent auprs du congrs,
en dclarant que c'tait pour empcher un pillage gnral, qui aurait pu
finir par le massacre des troupes et d'un grand nombre d'habitans. Ces
deux envoys partirent  la fin de mai de Montral pour rentrer dans
leur pays. Ils rencontrrent le gnral Sullivan  St.-Jean, qui amenait
un nouveau renfort de 1,400 hommes, avec lequel il s'avanca jusqu'
Sorel; ce qui porta l'arme amricaine  5,400 bayonnettes. Mais elle
tait hors de proportion avec l'arme arrive d'Angleterre, o la
nouvelle des soulvemens en Amrique avait caus la plus grande
sensation.

L'aspect des affaires coloniales avait amen la rsignation d'une partie
du ministre anglais, quoique la grande majorit du parlement imprial
se ft prononce pour la soumission des rebelles par la force des armes.
Le gouvernement craignant que la cause amricaine ne trouvt trop de
sympathie chez le peuple anglais, et que la dsertion ne se mt dans ses
propres troupes, attendu que plusieurs de leurs anciens officiers
commandaient les soldats rvolutionnaires, le gouvernement traita avec
le duc de Brunswick et d'autres petits princes allemands, pour avoir un
corps de 15 ou 16 mille auxiliaires, instrument passifs et sans
sympathie avec les rebelles. Une division de ces troupes sous les ordres
des gnraux Reidesell et Specht fut en consquence embarque pour le
Canada avec dix bataillons anglais, et des artilleurs, formant en tout 7
 8 mille hommes environ. Cette arme, commande par le gnral
Burgoyne, partisan du ministre, et qui lui avait promis dans la chambre
des communes dont il tait membre, des triomphes et la destruction des
insurgs, s'chelonna en arrivant  Qubec sur les bords du St.-Laurent,
pour tre prte  entrer en campagne au premier ordre. Le corps le plus
avanc occupait les Trois-Rivires. Le gnral Sullivan, qui piait de
Sorel les mouvemens des royalistes, crut qu'il aurait bon march de
cette petite ville s'il pouvait l'attaquer avant qu'elle ft secourue.
Il fit embarquer en consquence,  Nicolet, le gnral Thompson avec
1,800 hommes pour traverser le lac St.-Pierre, dbarquer  la
Pointe-du-Lac et y marcher rapidement. La nouvelle de leur dbarquement
fut apporte aux Trois-Rivires par un capitaine de milice, le 8 juin 
4 heures du matin. Aussitt les troupes qui y taient dj rendues
prirent les armes ainsi que celles qui venaient d'arriver dans le port
et qui furent dbarques sur-le-champ, pour marcher au-devant de
l'ennemi. Nombre de volontaires canadiens, fervens royalistes, les
joignirent; de sorte qu'ils se trouvrent trs suprieurs en nombre aux
Amricains, et ils taient de plus munis d'une bonne artillerie. Ils
rencontrrent ceux-ci prs d'une fort,  une demi-lieue de la ville, et
aprs une assez longue rsistance, les repoussrent, et un second corps
les ayant pris en flanc, les dispersrent totalement dans un bois
marcageux situ au nord du lac St.-Pierre. Leur gnral, avec 200
hommes, tomba entre les mains des vainqueurs. Le reste aurait t pris
ou aurait pri dans les bois si le pont de la rivire du Loup ne leur
et offert une issue, la seule voie qui leur restait ouverte pour
chapper, et encore ce ne fut qu'avec beaucoup de peine, et grce aux
talens du colonel St.-Clair, qu'ils parvinrent, au bout de plusieurs
jours,  rejoindre le corps d'arme du gnral Sullivan.

Les troupes royales s'avancrent, le 14,  Sorel, que Sullivan vacua en
se retirant sur Chambly. Le gouverneur ordonna alors au gnral Burgoyne
de le poursuivre avec une partie de l'arme et les royalistes canadiens
qui s'offraient comme volontaires. Sullivan se voyait toujours press
mit le feu au fort Chambly et retraita sur St.-Jean, o le colonel
Arnold arrivait avec la garnison de Montral, aprs s'tre vu sur le
point d'tre intercept par le gnral Carleton, qui continuait de
remonter le fleuve par la rive gauche, et dont les troupes taient dj
rendues  Varennes. Ayant dtruit le fort St.-Jean, l'arme
rvolutionnaire se replia encore, sur l'le aux Noix, et enfin 
St.-Frdric et  Carillon, d'o elle tait partie huit mois auparavant,
et o, elle revenait aprs une campagne dont les succs comme les
dfaites avaient vari selon l'opinion elle-mme des Canadiens. Quelque,
temps auparavant plus de 500 rebelles, dont 31 officiers, retranchs aux
Cdres sur la rive droite de la rivire des Outaouais, s'taient rendus
au capitaine Foster, qui les avait attaqus  la tte de 4  500 hommes.
Cette perte qui entrana le massacre de plusieurs prisonniers par les
sauvages, fut trs sensible aux Amricains, qui l'attriburent  la
lchet de leur commandant; car ce poste n'tait pas sans importance
pour eux  cause de sa situation dans le voisinage des tribus indiennes.

Le gnral Carleton aprs avoir repouss les Amricain hors des
frontires, jugea qu'il tait de la plus grande importance d'obtenir la
Suprmatie sur le lac Champlain. Il travailla en consquence  s'y
former une flottille. Il fit armer trois vaisseaux qui avaient t
envoys d'Angleterre par pices prtes  assembler, et une vingtaine de
chaloupes canonnires, outre un grand nombre de barges et autres
embarcations. Le tout, prt  mettre  la voile dans les premiers jours
d'octobre, fut plac sous les ordres du capitaine, depuis l'amiral
Pringle. Les Amricains se htrent de leur ct d'armer deux corvettes,
deux brigantins et une douzaine de petits btimens qu'ils mirent sous le
commandement du gnral Arnold, pour disputer la possession du lac aux
Anglais. Les deux flottilles se rencontrrent le 11 octobre sous l'le
de Valcourt, et aprs un combat trs vif, le vent empchant une partie
des forces anglaises de se mettre en ligne, le capitaine Pringle ordonna
la retraite. Arnold, quoique vainqueur, avait perdu un vaisseau qui
s'tait chou et une barque qui avait t coule bas. Afin de
proportionner ses forces  celles de l'ennemi, il voulut se retirer sous
les batteries de la Pointe--la-Chevelure; mais il fut atteint en chemin
par la flottille anglaise, qui profitant du vent, recommena l'attaque
le 13 avec la plus grande vigueur. L'action dura 2 heures environ, et
Arnold, abandonn par quatre de ses btimens qui s'enfuirent et par un
cinquime qui amena son pavillon, choua le reste de sa flottille sur le
rivage, y mit le feu, fit sauter le fort St.-Frdric et se replia sur
Carillon vers le haut du lac.

La saison des oprations tirait  sa fin. Carleton retourna  St.-Jean,
d'o il descendit ensuite  Qubec par la rivire Richelieu. L'arme
anglaise rentra dans ses quartiers d'hiver, qui s'tendaient depuis
l'le aux Noix jusqu' Qubec, et fut loge chez les habitans o elle
vcut  discrtion, traitant ceux-ci, royalistes ou rpublicains,
militairement et sans qu'ils pussent obtenir justice (Sanguinet).

Les Anglais furent moins heureux dans les colonies du Sud, o devait se
conduire une des trois oprations de la campagne ordonnes par le
ministre. Ils furent repousss de devant Charleston qu'ils voulaient
assiger, et obligs d'abandonner entirement la Caroline. Ils avaient
t forcs aussi d'vacuer Boston; mais lord Howe avait remport une
victoire importante  Long-Island, o les Amricains firent des pertes
considrables, et qui les obligrent d'vacuer ensuite la ville de
New-York et de se retirer derrire la Delaware; ce qui aurait compens
l'chec des Anglais  Boston si le gnral Washington n'avait lav la
honte de la dfaite de Long-Island d'abord dans la brillante affaire de
Trenton, o il fit mille prisonniers, puis dans une seconde bataille
livre sur les hauteurs voisines, et enfin dans la dispersion d'un corps
royaliste  Stony-Brook, o il enleva encore huit cents soldats et du
canon; de sorte que le rsultat gnral de la campagne de 76 se trouva
favorable  la cause de l'indpendance.

Pendant que la Grande-Bretagne faisait agir ses armes, elle envoyait
des commissaires pour faire des propositions d'arrangement aux colonies.
Les chefs de l'insurrection craignant la lassitude et le dcouragement
du peuple, et jugeant qu'il tait temps de fixer ses opinions; redoutant
d'ailleurs l'effet des offres des commissaires anglais qui devaient tre
sans doute des plus sduisantes, ces chefs furent d'avis que le temps
tait enfin venu de se dclarer. Le congrs commena par publier un
manifeste qui contenait tous les griefs des colons contre la mtropole,
et qui cra une immense sensation. Il le fit suivre peu aprs du fameux
pamphlet de Thomas Payne, intitul _Common Sense,_ plaidoyer plein de
sarcasmes amers contre les institutions monarchiques et la tyrannie des
mtropoles, et qui, du mme coup, crasa le parti royaliste, et fit des
rpublicains ardens des hommes qui s'taient montrs jusque-l froids et
indiffrens. Les esprits ayant t ainsi habilement prpars, Lee fit
motion, le 7 juin (76), de proclamer l'indpendance de l'Amrique. Les
voix furent d'abord galement partages; mais le lendemain, la majorit
pencha en faveur de cette proposition, et aussitt le congrs se dclara
chambre des reprsentans des Etats-Unis d'Amrique. Le 4 juillet il
publia la dclaration d'indpendance, acte qui consomma la sparation
des treize anciennes provinces anglaises de leur mtropole, et qui
termina la seconde partie du drame sanglant commenc entre l'Ancien et
le Nouveau-Monde avec la guerre de Sept ans.

L'arme anglaise tablie dans ses quartiers d'hiver, le gnral Burgoyne
passa en Angleterre pour rgler avec le ministre le plan des oprations
de la prochaine campagne. C'tait un officier d'une suffisance et d'une
ambition que ses talens pour la guerre ne justifiaient point. Le parti
politique auquel il appartenait lui avait fait,  l'occasion de sa
conduite en Portugal, o il avait remport quelques succs, une
rputation exagre, qui ne fit que rendre sa chute plus clatante
lorsqu'il passa, lui et son arme, sous les fourches caudines de
Saratoga.

Le projet du gouvernement tait de faire pntrer l'arme du Canada dans
la Nouvelle-Yorke, pour lui faire oprer sa jonction  Albany avec celle
du gnral Howe, et de sparer avec ces forces la Nouvelle-Angleterre
des provinces mridionales. Burgoyne proposa d'ajouter que, dans le cas
o le mouvement par l'Hudson serait impraticable ou trop hasardeux, on
le fit par le Connecticut, ou bien qu'on embarqut l'anne du Canada sur
le St.-Laurent, et que l'on formt la jonction en mer. Le ministre
repoussa ces deux alternatives, et s'en tint  son premier, plan. Mais
il nomma pour commander en chef l'arme du Canada ce gnral lui-mme,
qui sollicitait cet honneur avec tant d'ardeur qu'il fut accus d'avoir
cherch  supplanter dans ce poste dangereux le gouverneur Carleton, 
qui il semblait appartenir de droit, suivant l'usage.

L'on sait que George III tait l'homme de son royaume le plus acharn
contre les Amricains. Les difficults de cette guerre amenrent encore
des changemens dans le ministre; mais lord North, appuy, dit Gibbon
dans ses mmoires, d'un ct sur le sens majestueux de Thurlow, et de
l'autre sur l'loquence adroite de Wedderburne, garda toujours son
portefeuille, et les chambres se montrrent disposes  appuyer sa
politique contre les rebelles. En effet elles votrent les vaisseaux,
les soldats, les subsides qu'il voulut bien lui demander, malgr la
vhmence de l'opposition. Depuis trois ans, dit Chatham,
qu'avons-nous-fait? Nous avons gagn quelques postes, et surtout nous
avons appris  nos adversaires l'art de faire la guerre. Croyez-moi,
luttez-vous, htez-vous de redresser les griefs des Amricains; coutez
leurs plaintes, reconnaissez-leur le droit de disposer de leur propre
argent. Cette reconnaissance sera un messager de paix: elle ouvrira la
voie aux traits; car si nous continuons la guerre, si nous marchons 
la conqute sous le canon de la France, nous marcherons sous une
batterie masque, qui s'ouvrira bientt pour nous balayer du sol
amricain.

Si Chatham hassait la France, le duc de Choiseul ne hassait pas moins
l'Angleterre. Une seule pense le dominait depuis 63, c'tait de venger
la honte du trait de Paris. Quoiqu'il ne ft pas dans le ministre, il
le dominait par l'ascendant qu'il avait sur la reine Marie-Antoinette. A
force de volont et d'efforts, il avait donn une marine redoutable  sa
patrie, et malgr l'opposition d'une partie des ministres, il finit par
entraner l'indolent Louis XVI dans le parti des insurgs amricains.
Ds la fin de 75, Lee avait ouvert une correspondance secrte avec un M.
Dumas, ngociant tabli  la Haye: il avait vu aussi  Londres
l'ambassadeur franais, et ensuite un agent envoy exprs de Paris,
Beaumarchais, le fameux auteur du _Mariage de Figaro_, lequel avait
dclar que son gouvernement tait dispos  fournir des armes, des
munitions et de l'argent jusqu' concurrence de 200,000 sterling. On
rapporte que M. de Vergennes voulait profiter de cette occasion pour se
faire restituer le Cap-Breton, le Canada et la Louisiane; mais le reste
des ministres franais ne parut point goter cette suggestion, ni
apprhender comme celui qui la faisait, si vraiment elle a t faite,
que les provinces rvoltes, aprs avoir secou le joug de l'Angleterre,
seraient en tat de faire la loi  la France et  l'Espagne dans toute
l'Amrique, et d'envahir leurs possessions au moment o elles y
penseraient le moins.[62] M. de Vergennes, quoiqu'anticipant l'avenir,
ne prvoyait pas encore toute la rapidit avec laquelle les vnemens
marchaient dans le Nouveau-Monde. Au reste, ces premires ouvertures ne
furent pas plus tt connues du congrs amricain, que ce corps
s'empressa d'envoyer un de ses membres en France, M. Silas Deane, pour
entrer en ngociation directe avec ce pays; et aprs mille obstacles de
tous genres, les secours furent embarqus pour l'Amrique, dont la cause
devint alors si populaire en France que l'on vit le jeune marquis de
Lafayette et plusieurs autres seigneurs de son ge, partir pour servir
comme volontaires dans les armes rvolutionnaires du congrs. Franklin,
Deane et Lee furent nomms officiellement commissaires auprs de la cour
de France. Les dispositions bienveillantes de cette grande nation, et
l'esprance de secours plus rels encouragrent puissamment la jeune
rpublique dans ses efforts.

[Note 62: Mmoire historique et politique sur la Louisiane, par M. de
Vergennes, ministre de Louis XVI, etc., 1802.]

Cependant le gnral Burgoyne tait de retour  Qubec au commencement
de 77. Il s'occupa immdiatement des prparatifs de son expdition. Le
gouverneur retint 3000 hommes pour garder la province, et il lui donna
le reste des troupes, environ 8,500 hommes y compris les officiers, et
500 Indiens sous les ordres de M. de St.-Luc, pour envahir la
Nouvelle-Yorke et aller se runir au gnral Howe  Albany. Cette arme
se trouva rassemble  la Pointe--la-Chevelure, le 30 juin, avec un
parc considrable d'artillerie. On avait compt y adjoindre beaucoup de
Canadiens; mais la masse de ce peuple qui avait si bien accueilli
d'abord l'insurrection, tait, malgr son refroidissement et
l'incertitude de l'avenir, peu dispose  aller la combattre. Burgoyne
ne put Se faire suivre que par deux compagnies formant 150 hommes. Les
habitans continurent d'tre accabls de corves; il y eut jusqu' 1,200
hommes employs aux travaux des chemins, ou sur les bateaux, qu'ils
furent obligs,  peine d'amende, de conduire dans l'automne, au milieu
des glaces, jusqu' cent lieues de Montral, sans aucune espce de
rmunration. Il n'y avait que les Anglais, royalistes ou non, qui
fussent exempts de ce fardeau. Burgoyne se mit en mouvement au
commencement de juillet. Le 6, Carillon et le Mont-Indpendance taient
tombs en son pouvoir avec 128 pices de canon, plusieurs vaisseaux
arms et une grande quantit de bagages et de munitions de guerre et de
bouche. Ce facile succs le remplit de joie et augmenta outre mesure la
confiance qu'il avait dans sa capacit et la bravoure de ses troupes.
Ayant ordonn  une partie de l'arme et  ses bagages de prendre la
route du lac George, il laissa lui-mme ce lac  sa droite avec le gros
de ses forces et 42 bouches  feu, ef s'avana vers le Grand-Marais
(South Bay) et Sekenesborough, le corps du gnral Fraser mettant en
droute, chemin faisant, 15,000 Amricains  Huberton. Le lendemain
l'avant-garde, sous les ordres du gnral Phillips, atteignait le fort
Anne et repoussait, aprs un combat assez vif, les rpublicains, qui
vacurent le fort aprs y avoir mis le feu, brisrent ensuite les
chemins pour les rendre impraticables, et se replirent sur le fort
douard, o le gnral Putnam arriva avec un renfort considrable de
troupes fraches. C'tait le point que Burgoyne avait marqu  son arme
pour oprer sa jonction. Mais il lui fallut tout le reste du mois pour
rparer les routes et relever les ponts; et il ne parut devant le fort
douard, sur l'Hudson, que le 28 juillet. Pendant que le gnral
Burgoyne oprait ainsi sur l'Hudson, le colonel St.-Lger devait faire
une diversion  la tte d'environ 800 hommes, rguliers ou miliciens, et
d'un gros parti de sauvages. Il tait charg de remonter le St.-Laurent
et le lac Ontario jusqu' Oswgo, d'enlever le fort Stanwix, bti en
1758 sur l'emplacement qu'occupe aujourd'hui la petite ville de Rome
dans le comt d'Oneida, et d'aller se runir en descendant par la
rivire Mohawk, au corps d'arme de Burgoyne,  Albany. Il n'arriva que
le 3 aot devant le fort Stanwix, qu'il investit immdiatement. Mais
aprs un long sige, pendant lequel un combat trs vif eut lieu 
Oriskany entre une partie de ses forces, sous les ordres de sir John
Johnson, et 800 rebelles commands par le gnral Herkiner, qui venaient
au secours de la place, et qui furent entirement dfaits, il fut
abandonn des sauvages et oblig, dans une panique qui s'empara de ses
troupes, de fuir avec tant de prcipitation, que les Canadiens du brave
capitaine Lernoult, qui occupaient un poste jet en avant pour couvrir
le sige, eurent  peine le temps d'tre rappels.[63] Le gnral
Schuyler, trop faible pour rsister  l'arme de Burgoyne, et craignant
l'arrive du colonel St-Lger sur ses derrires, fit brler la flottille
du lac George, vacuer le fort qui en commande la tte, et se retira
d'abord  Stillwater sur la rive droite de l'Hudson, et ensuite dans
l'le de Van Schnick au confluent de la rivire Mohawk, o il se
fortifia.

[Note 63: Lettre du colonel St.-Lger au gnral Burgoyne.--_An
original, &c. and corrected account of Burgoyne's campaign, &c.,_ par
Charles Neilson, Esq.]

Le gnral Burgoyne, dsirant poursuivre les ennemis tandis qu'ils
taient encore remplis de terreur, rsolut de dtacher le colonel Baume
avec 500 hommes tant rguliers que Canadiens, sauvages et royalistes
amricains pour s'avancer dans l'intrieur du pays vers la gauche,
ravager les campagnes, relever par sa prsence, le courage des
royalistes et en recruter le corps des provinciaux, ramasser des vivres,
des voitures, des chevaux pour la cavalerie, et des btes de trait,
enfin pour faire prisonniers tous les fonctionnaires nomms par le
congrs et frapper les villes de contributions, etc. Le colonel Baume
avait pntr jusqu' Bennington, o les ennemis avaient rassembl leurs
magasins, lorsqu'il fut cern par le gnral Stark et les rpublicains
trs suprieurs en nombre, le 16 aot. Aprs un combat de deux heures,
au commencement duquel les sauvages l'abandonnrent, il fut tu et le
reste de son dtachement hach en pices ou dispers. Le colonel Breynan
qui avait t envoy  son secours avec un gros corps de troupes,
n'arriva que pour recueillir quelques fuyards; et, attaqu  son tour
par l'ennemi, qui avait reu de nouveaux renforts, il manqua de
munitions et n'chappa qu'en laissant son artillerie et des soldats
entre les mains du vainqueur, qui fit prisonnier dans les deux combats
plus de 700 hommes, dont un grand nombre d'officiers. Ce ft le
commencement des dsastres de l'arme royale. Burgoyne se trouvait alors
 la rivire Battenkill, et consquemment presque coup de sa ligne
d'opration. Sur ces entrefaites les insurgs surprirent encore tous les
postes anglais du lac George et de sa dcharge jusqu' Carillon, et
enlevrent un brig arm, des chaloupes canonnires et plus de 200
bateaux, tandis que le gnral Gates, auquel ie gnral Schuyler venait
de remettre le commandement des troupes, de cette frontire, se portait
de nouveau  Stillwater sur les hauteurs de Braemer, o il se retrancha.
Les milices qui accouraient de toutes parts, grossissaient
continuellement ses forces; et c'est alors qu'il vit arriver  son camp
le fameux patriote polonais Kosciusko, qui venait servir la cause de la
libert en qualit de volontaire. Les Anglais qui avaient travers sur
la rive droite de l'Hudson, s'avanaient lentement vers Albany,
lorsqu'ils furent arrts par les retranchemens de Gates. Une partie des
deux armes se livra  Freeman's Farm, le 19 septembre, un combat
long-temps disput; mais enfin le champ de bataille resta aux
royalistes. La perte de chaque ct fut d'environ 3 ou 400 hommes.

Cependant le gnral Burgoyne ne pouvant emporter les retranchemens
ennemis, resta en position  une porte de canon jusqu'au 7 octobre, que
le manque de vivres le fora de sortir de son camp pour tenter le sort
des armes. Il fut compltement battu, rejet dans ses lignes, dont mme
un quartier fut enlev par l'intrpide Arnold, et perdit 700 hommes. La
nuit seule mit fin au combat, et sauva les restes de l'arme anglaise,
qui, sans cela, aurait t crase par la grande supriorit numrique
des rvolutionnaires. La nouvelle de la retraite du colonel St.-Lger
acheva d'ter tout espoir  ses troupes.

Il dut alors songer h rtrograder, et il n'y avait pas un moment 
perdre; car dj sa sret tait gravement compromise. Ds le lendemain
au soir, abandonnant ses blesss et ses malades  la gnrosit des
vainqueurs, et laissant son camp tendu et les leux allums pour mieux
cacher sa fuite, il commena sa retraite au milieu de l'obscurit et du
silence. C'tait humiliant pour celui qui s'tait cri avec orgueil en
traversant l'Hudson,  la tte de son arme: Les Bretons ne reculent
jamais. En effet, il ne retraita pas long-temps non plus. Il fut
atteint, compltement entour sur les hauteurs de Saratoga par seize
mille hommes, et oblig de mettre bas les armes le 16 octobre. Les
Anglais, au nombre de 5,800 hommes, furent transports  Boston, o ils
restrent long-temps, le congrs ayant exig qu'avant l'embarquement la
capitulation fut ratifie par la mtropole, et celle-ci ne pouvant se
rsoudre  donner une sanction qu'elle regardait comme moins humiliante
encore pour l'honneur de ses armes que pour la prtention de sa
suprmatie sur des colons rebelles.

La conduite de Burgoyne, qu'on accusait d'imprvoyance et de lchet,
devint l'objet d'une enqute devant la chambre des communes en 79; mais
ses amis politiques y taient si puissans, et les tmoignages lui furent
si favorables que le ministre jugea prudent d'abandonner l'enqute, et
le comit qui en tait charg, de s'abstenir de faire rapport. L'on se
contenta des raisons que l'accus voulut bien donner pour se disculper,
comme celle-ci: Les officiers des Canadiens taient des gentilshommes
d'une haute condition dans leur pays; mais dans lesquels on ne pouvait
avoir de confiance. A l'esprit entreprenant et audacieux qui avait
distingu ce peuple sous la domination franaise, avait succd un
attachement pour le toit paternel qu'avaient augment l'oubli de l'usage
des armes et la longue habitude des jouissances domestiques.... Il tait
difficile de garder les Canadiens sous les drapeaux et de leur faire
soutenir au feu les ides de respect que leur conduite dans la dernire
guerre avait inspires  leurs ennemis. En Angleterre une pareille
dfense pouvait paratre satisfaisante; mais l'historien canadien doit
repousser les accusations injustes dont les colons sont trop souvent la
victime de la part des agens malheureux des mtropoles. L'on sait qu'il
y avait  peine quinze ans que la guerre dont parle Burgoyne tait
finie, et que les Canadiens ne pouvaient avoir perdu leurs vertus
guerrires en si peu de temps; que presque tous en masse ils avaient
voulu garder la neutralit dans la lutte entre l'Angleterre et ses
anciennes colonies, et qu'enfin, dans son arme de 8,000 hommes,
Burgoyne n'avait que 148 combattans de cette nation, lesquels furent
presque tous tus ou pris  l'affaire de Bennington, et que ne
l'eussent-ils pas t, il ne pouvait raisonnablement esprer avec, un
pareil nombre d'influer en rien sur le sort de la campagne. Burgoyne se
plaignit aussi en termes peu mesurs de la conduite de M. de St.-Luc
comme commandant des sauvages; mais cette officier repoussa facilement
les attaques d'un homme qui tait meilleur parleur que capitaine.

Comme nous venons de le dire, le dsir bien dcid de la masse des
Canadiens tait alors de rester neutres dans la lutte des Etats-Unis. En
vain le congrs les invita-t-il une seconde fois  se joindre  eux, en
vain Washington lui-mme fit-il la mme chose, le peuple resta sourd 
tous leurs appels. Le comte d'Estaing, charg du commandement de la
flotte franaise qui croisait dans les parages de l'Amrique, en 1778,
n'eut pas plus de succs dans l'invitation qu'il leur adressa, et dans
laquelle il leur rappelait les liens naturels qui les unissaient  la
France; qu'tant, du mme sang, parlant la mme langue, ayant les mmes
coutumes, les mmes lois, la mme religion qu'elle, ils devaient se
joindre  leurs anciens compatriotes, et secouer le joug d'une nation
trangre, vivant dans un autre hmisphre, et qui avait des coutumes et
une religion diffrente; qu'il tait autoris par le roi Louis XVI 
offrir un appui  tous ses compatriotes de l'Amrique septentrionale;
que les Amricains et les Franais formaient comme un seul peuple, et
qu'ils taient galement leurs amis; que se lier avec les Etats-Unis,
c'tait s'assurer son bonheur; qu'enfin, tous les anciens sujets
franais qui repousseraient la suprmatie de l'Angleterre, pouvaient
compter sur sa protection.

Les paroles du comte d'Estaing, parties de l'Ocan, n'eurent aucun cho
dans les chaumires canadiennes, o les souvenirs du pass, aprs le
premier tressaillement caus par l'insurrection des autres colonies,
avaient jet depuis long-temps l'irrsolution et confirm les habitans,
qui ne voyaient au surplus, dans les Amricains, que d'anciens ennemis,
dans leur rsolution de laisser la mtropole et les colons de sa race
rgler leurs dbats ensemble. Le mot de Lafayette aux gentilshommes
canadiens prisonniers  Boston: Eh quoi vous vous tes battus pour
rester colons, au lieu de passer  l'indpendance; restez donc
esclaves, n'tait donc parfaitement juste que pour une petite portion
de leurs compatriotes.




                              CHAPITRE II.

                         LE CONSEIL LGISLATIF.

                               1777-1792.


Conseil lgislatif; la guerre le fait ajourner jusqu'en
1777.--Composition de ce corps, diffrences entre les membres canadiens
et les membres anglais; ses travaux et son unanimit.--Il s'occupe de
l'administration de la justice, des milices, etc.--Mcontentemens
populaires.--Le gnral Haldimand remplace le gouverneur Carleton (1778)
qui s'tait querell avec le juge-en-chef Livius.--Caractre et
politique du nouveau gouverneur.--Effray par les succs des Amricains,
il gouverne le Canada par l'intimidation et la terreur jusqu'en 1784;
corruption des tribunaux et nullit du conseil lgislatif, qui passe 
peine quelques ordonnances peu importantes pendant cette
priode.--Triomphe de la rvolution amricaine.--La France reconnat les
Etats-Unis (1778) et leur envoie des secours.--Dbats  ce sujet dans le
parlement anglais.--L'Espagne et la Hollande imitent la
France.--Destruction des cantons iroquois et leur
migration.--Capitulation de l'arme anglaise  Yorktown (1781).--La
Grande-Bretagne reconnat indpendance des Etats-Unis (1783).--Perte de
territoire par le Canada.--Le gnral Haldimand remet les rnes du
gouvernement au gnral Carleton (1784).--M. Du Calvet, qu'il avait tenu
deux ans en prison, l'accuse devant les tribunaux de Londres.--Noble
caractre et nergie de ce citoyen; de son livre: Appel  la justice de
l'Etat.--Ses ides sur la constitution qui convient au
Canada.--Agitation de cette colonie.--Assembles publiques,--Ptitions
diverses pour et contre un gouvernement reprsentatif.--Prtentions et
mfiances des divers partis.--Investigation que le gouverneur fait faire
par le conseil lgislatif sur la justice, la milice, les voies
publiques, l'agriculture, le commerce, l'ducation, etc.--Rapport sur
ces matires.--Tentative indirecte du juge-en-chef Smith de substituer
les lois anglaises aux lois franaises.--Abus crians dans
l'administration de la justice: enqute  ce sujet.--Nouvelle division
territoriale du Canada.--Nouvelles ptitions 
l'Angleterre.--Intervention des marchands de Londres en faveur du parti
anglais.--Intrigues.--Division des Canadiens en constitutionnels et
anti-constitutionnels: les premiers l'emportent.--Projet de constitution
de M. Grenville envoy en 1789  lord Dorchester, qui passe  Londres en
1791.--Pitt introduit ce projet dans la chambre des communes la mme
anne.--M. Lymburner, agent des constitutionnels anglais,
l'oppose.--Dbats auxquels Pitt, Burke, Fox, Grenville, etc., prennent
part.--Le projet passe sans division dans les deux
chambres.--Dispositions fondamentales de la nouvelle constitution--Le
lieutenant-gouverneur Clark la proclame en Canada qui est divis en deux
provinces.--Population de ce pays.--Satisfaction des Canadiens en
recevant la nouvelle constitution, qui est fte  Qubec et  Montral
par des banquets.


Lorsque Carleton apprit les dsastres du malheureux Burgoyne, il dut se
rjouir en secret de ce qu'on lui avait prfr ce gnral pour conduire
l'arme du Canada dans le pays insurg. S'il avait eu raison d'tre
bless de l'empressement de cet officier  offrir ses services au roi,
et de la prfrence qu'on lui avait donne, le dnouement de la campagne
le vengeait compltement de l'injustice qu'on lui avait faite. Dcharg
par ce passe-droit d'un commandement qu'il avait ambitionn, il s'tait
livr aux soins de l'administration qui lui tait confie, et qui
demandait de nombreuses rformes. La guerre avait empch la runion du
nouveau corps lgislatif, aprs celle de forme qui eut lieu pour son
inauguration; Il le convoqua pour la seconde fois en 77.

La session fut laborieuse, mais calme comme on devait l'attendre d'un
corps nomm par la couronne et compos de ses cratures les plus dociles
et les plus dvoues. Le conseil lgislatif, en prsence de la guerre
civile qui rgnait dans les autres colonies, o l'Angleterre, irrite de
ses checs, commenait  la faire avec cette cruaut qui avait marqu le
passage de ses troupes en Canada en 59, se garda bien de montrer de
l'opposition  la volont mtropolitaine, et toutes les mesures du
gouvernement passrent presque  l'unanimit. En effet, ce corps tenait
plus de la nature d'un conseil d'tat que d'une chambre lgislative; il
sigeait  huis-clos[64], et des 23 membres qui le composaient en 77,
huit seulement taient Canadiens. Les autres taient des fonctionnaires
publics, dont la principale sollicitude paraissait d'accumuler les
emplois sur leurs ttes et d'accaparer les terres publiques, ou des
marchands ns hors du Canada, et qui n'y avaient d'intrts que ceux de
leur commerce, et tous taient salaris du gouvernement. Les premiers
rclamaient,  titre de nobles, toutes sortes de privilges, comme
l'exemption des corves, du logement des troupes, etc.; ils taient
consquemment opposs au peuple dans toutes les questions o ses
intrts paraissaient contraires aux leurs. Les seconds taient opposs
en masse aux Canadiens pour les raisons qu'on a pu dj apprcier
plusieurs fois. Ceux-l, levs pour ainsi dire dans les camps,
entendaient le gouvernement  la faon militaire. Ils embrassaient
toujours avec franchise et chaleur la cause du gouvernement sans en
rechercher ni le but ni l'objet dans toutes les questions qui
n'attaquaient point leurs institutions ou leur nationalit; leur maxime
tait: _Si veut le roi, si veut la loi_. Aussi, quoiqu'abandonns par la
plupart de leurs censitaires lors de l'invasion amricaine, les vit-on
tous montrer une fidlit inviolable  la mtropole. Les membres anglais
du conseil sortaient, pour la plupart, de cette classe d'migrs dont le
gnral Murray nous a laiss le tableau peu flatt dans ses
correspondances. Leur ducation, sans tre plus soigne que celle des
seigneurs, tait accompagne de l'exprience et de la pratique que donne
au peuple la jouissance d'institutions libres dans les matires de
gouvernement. Ce petit vernis de savoir-faire leur faisait prendre des
airs d'importance et d'orgueilleuse rserve, dont les seigneurs se
moquaient ensuite dans leurs manoirs. Ils souriaient en voyant leurs
collgues, autrefois obscurs dmocrates de la vieille Angleterre,
transforms tout--coup en Canada en aristocratie ddaigneuse, et
prendre des airs que ne justifiaient ni leur caractre, ni leur
ducation. Ils voyaient aussi dj quelques-uns de ces hommes,
nourrissant des ides ambitieuses, prendre tout--coup avec la plus
grande chaleur la dfense des intrts du peuple, pour se tourner
ensuite contre lui ds qu'ils auraient atteint le but de leur dmarche
tortueuse; d'autres, enfin, accuser les Canadiens de rbellion auprs du
gouvernement, et assurer en mme temps tout bas les amis de la cause
amricaine qu'ils dsiraient la voir russir de tout leur coeur. Tels
taient ceux qui taient sortis de Qubec  l'approche des rpublicains
en 75.

[Note 64: Le serment des conseillers contenait ces mots: To keep close
and secret all such matters as shall be treated, debated, and resolved
in council, without publishing or disclosing the same or any part
thereof. Quelques membres, comme M. Finlay, prtendirent, en 1781 que
ce serment n'engageait les membres que comme conseillers excutifs, et
non comme conseillers lgislatifs; mais leur prtention ne fut pas
admise.]

Ces deux classes d'hommes, mises en prsence par le gouvernement,
devaient lui offrir des lmens fertiles de division, si elles
s'avisaient de vouloir le combattre; mais le choix avait t fait de
manire  n'avoir rien  faire craindre sur ce point. La sympathie des
seigneurs taient toute entire pour l'autorit royale. Le parti anglais
se trouvait en trop grande majorit dans le conseil pour avoir  se
plaindre du partage du pouvoir lgislatif. Quant aux intrts
particuliers et exclusifs du peuple, personne ne les reprsentait; et en
77 les seigneurs, par dpit peut-tre de n'avoir pu lui faire prendre
les armes contre les rpublicains, et les Anglais par antipathie
nationale, passrent des lois qui furent marques au coin d'une tyrannie
dont le pays n'avait pas encore vu d'exemple, et qu'en d'autre temps il
n'aurait peut-tre par voulu supporter. La composition du conseil tait
donc un gage de son unanimit; et en effet, comme on l'a dit, il fut 
peine troubl par des partages d'opinion. Il passa seize ordonnances
dans la session. Les deux plus importantes avaient rapport 
l'organisation de la milice et  l'administration de la justice, dans
laquelle on admit le systme anglais de procdure conformment  l'ordre
des ministres de considrer si les lois d'Angleterre ne pourraient pas
tre adoptes, sinon totalement du moins partiellement, dans les
affaires personnelles, commerciales ou de dommages, surtout lorsque
l'une ou l'autre des parties serait anglaise.

L'ordonnance confirma les cours qui existaient dj, en faisant quelques
changemens  leurs attributions, L'on forma aussi une cour de _probate_,
ou de vrification des testamens et des successions. Enfin, pour
couronner l'difice judiciaire, le conseil lgislatif devait servir de
cour d'appel, dont le conseil priv d'Angleterre serait le dernier
ressort. Outre ces tribunaux, des cours  _oyer et terminer_ pouvaient
tre institues selon le besoin; et il y avait des audiences
trimestrielles prsides par les magistrats pour juger les petits
dlits.

Quant  l'acte des milices, il renfermait plusieurs dispositions
tyranniques, contre lesquelles le peuple ne tarda pas  murmurer. Les
nouveaux conqurans avaient les ides les plus fausses sur le rgime
franais qui avait exist dans le pays; ils croyaient que ce
gouvernement n'avait t qu'une tyrannie capricieuse et sans frein. Ils
ignoraient qu'il tait bas sur des lois crites et des rgles qui
avaient t consacres par un long usage, et que le gouverneur et
l'intendant taient obligs de suivre strictement, leurs pouvoirs tant,
 cet gard, particulirement dfinis. Le conseil lgislatif, pensant
suivre l'exemple de ce gouvernement, se trompa en imposant dans une loi
commune des obligations qui n'avaient t exiges des miliciens que par
un ordre spcial, donn dans des circonstances extraordinaires et comme
pour aller au-devant du voeu public et de la scurit gnrale. Ainsi
l'on tablit un despotisme militaire pur en copiant des temps et des
circonstances qui n'existaient plus. L'ordonnance du conseil assujettit
tous les habitans de l'ge requis  des services militaires rigoureux,
comme  porter les armes hors de leur pays pour un temps indfini, 
faire les travaux agricoles de leurs voisins partis pour la guerre, etc.
Ces charges normes et bien d'autres devaient tre remplies gratuitement
et sous les peines les plus svres.

Cette loi des milices avec la rorganisation judiciaire et le choix des
juges, fit mal augurer de l'avenir  ceux qui suivaient de prs la
marche du nouvel ordre de choses. Les autres ordonnances concernaient le
cours montaire, le commerce et la police.

Le parti qui s'tait oppos au statut de 74, se prvalut de suite des
fautes et de l'ignorance des juges, que l'on n'avait pas changs, pour
attaquer le nouveau systme. En effet, les divers tribunaux ne suivaient
point les mmes lois et n'avaient aucune jurisprudence uniforme; de
sorte qu'il en rsultait des irrgularits et une incertitude
inquitante pour ceux qui taient obligs d'y avoir recours. Des
marchands du Canada qui se trouvaient  Londres, prsentrent une
ptition  lord Germaine, secrtaire des colonies, pour se plaindre de
ce grief et demander la rvocation de l'acte de 74 et la cration d'une
chambre lective. Le ministre rpondit qu'il serait dangereux de changer
la constitution du pays lorsque l'ennemi tait encore  ses portes. Les
ptitionnaires rpliqurent aussitt qu'ils ajourneraient leur demande
jusqu' la pacification des provinces rvoltes.

Cependant des plaintes s'levaient de toutes parts contre la loi des
milices. Le peuple des campagnes tait cras de corves pour le punir
de sa neutralit; et la conduite d'une partie des seigneurs marqua assez
visiblement dans cette circonstance, o cette classe, par l'influence
qu'elle avait acquise sur le gouvernement, pouvait l'employer 
l'avantage de ses malheureux censitaires, que ceux-ci n'avaient rien 
esprer d'elle, et qu'elle tait dispose  faire sa cour au nouvel
ordre de choses ainsi qu' sparer dans l'occasion sa cause de celle de
ses compatriotes.

C'est  cette poque, 78, que le gouverneur fut remplac par le gnral
Haldimand, compagnon de Burgoyne dans la dernire campagne. Mais avant
son dpart, il eut des difficults assez graves avec le juge-en-chef
Livius, qu'il destitua de ses fonctions pour avoir demand, dans le
conseil, communication des instructions qu'il avait reues des ministres
touchant la lgislation. Ces instructions l'autorisaient  nommer un
conseil priv de cinq membres tirs du conseil lgislatif lui-mme pour
la conduite des affaires publiques, celles de lgislation exceptes. Il
en avait form un en 76, du lieutenant-gouverneur et de MM. Finlay,
Dunn, Gollins et Mabane, tous fonctionnaires et cratures qui lui
taient, pour la plupart, parfaitement soumises, afin de se dispenser de
consulter le grand conseil, o les _anglificateurs_ mettaient la
division. Le juge Livius tait un des partisans de l'anglification. Il
passa en Angleterre pour porter sa dfense au pied du trne. Les lords
commissaires du Commerce et des Plantations auxquels son affaire avait
t renvoye, firent rapport qu'il avait t destitu sans cause
suffisante, et le roi ordonna en consquence qu'il fut rtabli dans sa
charge.

Le gnral Haldimand, natif de la Suisse, tait depuis long-temps au
service de l'Angleterre. C'tait un vieux militaire imprieux, svre,
bon  la tte des troupes, mais peu fait par ses habitudes pour le
gouvernement d'un peuple accoutum au rgime lgal. Entour de provinces
en rvolution, il crut qu'il ne pourrait maintenir dans l'obissance
celle qui lui tait confie que par une rigueur inflexible. Il fit
sentir bientt la diffrence qu'il y avait entre son administration et
celle du gnral Carleton, qui emporta l'estime sincre des Canadiens,
qui le regardaient comme le meilleur ami, sinon le seul, qu'ils eussent
parmi le peuple anglais.

Cependant les anciennes colonies luttaient avec acharnement contre l
Grande-Bretagne. Il y avait toujours des gens en Canada qui dsiraient,
leur triomphe, et le gnral Haldimand qui le savait, tait rsolu de ne
pas leur laisser lever la tte. Les corves redoublrent et devinrent un
vrai flau pour les campagnes. Les cris augmentrent. Haldimand attribua
ces plaintes  l'esprit de rvolte et aux menes des missaires
amricains, et il svit avec encore plus de rigueur, faisant, sur de
simples soupons, emprisonner les citoyens par centaines, confondant
souvent l'innocent avec le coupable. Malgr cette tyrannie militaire, la
masse du peuple s'tait rallie entirement  la mtropole, et ne
laissait plus chapper que des paroles qui pouvaient rassurer la
royaut.

Le corps lgislatif ne fut point assembl en 78, et l'anne suivante il
ne sigea que quelque quelque temps pour continuer les ordonnances
passes deux ans auparavant au sujet des cours de justice, des milices
et de la police des villes. De l  84, il ne tint que deux courtes
sessions, en 80 et 82, o il ne fit rien de remarquable.

L'indpendance des Etats-Unis, reconnue en 83, apporta des modifications
aux instructions des gouverneurs canadiens. Lord North, dans une dpche
au gnral Haldimand, du 24 juillet (83), ordonna d'exiger de ceux qui
demanderaient des terres pour s'tablir, outre les sermens ordinaires,
une dclaration qu'ils reconnaissaient le parlement imprial pour
lgislature suprme du pays, en tant que cette suprmatie ne s'tendrait
pas jusqu'au droit de taxer, vu que l'Angleterre, par l'acte de 78, y
avait renonc de la manire la plus formelle, except dans les questions
de rglement gnral du commerce, et encore, dans ce cas l'appropriation
du produit de la taxe impose devait-elle appartenir  la lgislature
locale; L'objet de cette dclaration tait d'exclure de la province les
sujets mal affectionns, et de les distinguer des royalistes amricains
qui y passaient en foule. Le trait de Paris assurait  ceux-ci toute la
protection du gouvernement des Etats-Unis; et le congrs s'tait
conform aux conventions arrtes lors de la signature des
prliminaires; mais ses recommandations aux divers tats de l'Union
avaient t faites si froidement, que les rpublicains n'en tenaient nul
compte, et que les royalistes effrays ne voyaient de scurit pour eux
que dans l'migration. Ils furent accueillis comme ils devaient l'tre;
et l'Angleterre leur donna une indemnit de dix millions sterling pour
la valeur des terres qu'ils abandonnaient, et une rente annuelle de 150
mille louis pour celle des autres avantages qu'ils perdaient en laissant
leur pays.

L'ordre fut envoy aussi au gouverneur de porter une ordonnance pour
introduire la loi de l'_habeas corpus_. Ce sujet fut amen devant le
conseil lgislatif en 84, et y souleva une violente opposition, surtout
de la part de MM. de La Corne St.-Luc, Mabane et Fraser; mais la
mtropole s'tait prononce, et la loi passa aprs avoir subi plusieurs
changement, qui en limitaient les avantages. M. de St.-Luc proposa aussi
qu'elle ne s'tendit point aux personnes qui entraient dans les ordres
monastiques et les communauts religieuses. Son motif tait d'empcher
qu'elles ne pussent briser les barrires du clotre. Mais le juge Mabane
observa qu'elle affecterait le pouvoir de l'vque, et qu'il serait
impolitique de restreindre ce pouvoir, qui lui permettait de suspendre
un prtre ou un cur qui portait ombrage au gouvernement... Le
gouverneur, ajouta-t-il, n'aurait pu faire arrter et dtenir, pour les
renvoyer dans leur pays, deux prtres franais venus ici sans
permission, si cette loi et t en vigueur.[65] De leur ct, les
communauts protestrent contre cette exception, qu'elles considrrent
comme injurieuse  leur caractre. Depuis les troubles des annes
dernires, dirent-elles, faisant allusion  la politique, ne
peuvent-elles pas se vanter que leur zle, leurs conseils et leurs
exemples n'ont pas peu contribu  retenir dans les bornes de leur
devoir un grand nombre de particuliers? Ne se sont-elles pas rendues
odieuses aux yeux de beaucoup d'hommes  cause de ce zle et de cette
fidlit? Les reprsentations du Sminaire de Qubec, des Rcollets, de
l'Htel-Dieu, des Ursulines, et de l'Hpital-gnral russirent  faire
repousser l'exception comme elle devait l'tre.

[Note 65: _Correspondance prive de M. Finlay, lettre au gouverneur,
Skene, 10 Sept. 1784: Manuscrits en possession de. M. H. Black, avocat
de Qubec._]

En effet le clerg canadien, rgulier et sculier, avait mrit toute la
confiance de l'Angleterre par sa conduite; mais elle ne discontinua pas
encore de l'observer d'un oeil jaloux, puisque lord Sydney crivait au
gouverneur en 84, qu'il avait permis de tirer des prtres, pour les
cures du Canada, de tous les pays qui ne dpendaient point de la
domination des Bourbons, et que le moyen de s'assurer de l'attachement
des Canadiens, tait d'empcher toute relation avec la France, de
surveiller  cet gard leur conduite en toute occasion, et d'agir avec
une grande fermet chaque fois qu'ils feraient des tentatives
incompatibles avec leur entire sparation. (Appendice A.)

Cependant l'administration d'Haldimand, devenant de plus en plus
tyrannique, avait fini par rendre ce gouverneur odieux  tous les
habitans. Elle forme une des poques les plus sombres de notre histoire.
Un despotisme sourd, contre lequel les vnemens qui se passaient dans
les provinces voisines empchaient de protester, s'tendait sur les
villes et sur les campagnes. Le gouvernement s'enveloppait dans le
mystre; un voile pais couvrait tous ses actes et le rendait redoutable
 ceux qui en voyaient les effets sans en deviner les motifs. Le secret
des correspondances prives tait viol. Plusieurs fois l'officier qui
faisait les fonctions de matre-gnral des postes, trouva les malles
qui venaient d'arriver d'Angleterre, ouvertes chez le gouverneur, et les
lettres rpandues par terre.[66] Il tait encourag dans cette voie, 
ce qu'il parait, par la plupart des seigneurs canadiens, membres du
conseil, qui craignaient la propagande amricaine pour leurs privilges
et leur nationalit. Mais le gouvernement allait plus loin qu'ils
n'auraient voulu. Tous les jours des citoyens imprudens taient jets en
prison avec bruit pour effrayer le public; d'autres plus dangereux
disparaissaient secrtement, et ce n'tait que longtemps aprs que leurs
parens ou leurs amis apprenaient dans quel cachot ils taient renferms.
Le soupon de menes avec les rebelles des autres colonies, et la
dsobissance  la loi de milice taient les deux principaux motifs que
l'on donnait de ces nombreuses arrestations, qui frappaient surtout les
Canadiens de tous les rangs, soit que les Anglais, dont le plus grand
nombre avait pench pour la rvolution en 75 se fussent raviss, et
dissimulassent mieux leurs sentimens, soit que le gouverneur qui leur
tait tranger, redoutt leur influence et la sympathie de l'Angleterre
en leur faveur. Ce proconsul rus ne svissait contre eux qu'avec la
plus grande rserve. Cette tyrannie descendit du chef du pouvoir
jusqu'aux tribunaux, dont les juges qu'elle corrompit, dpendaient pour
la conservation de leurs charges du bon plaisir de la couronne. Les
accuss furent atteints non seulement dans leur libert personnelle,
mais aussi dans leur fortune; et plusieurs furent ruins par des dnis
clatans de justice ou des jugemens iniques. Les juges se rendirent
coupables des malversations les plus audacieuses en violant ouvertement
les lois et en cartant toutes les formalits de la justice pour
satisfaire la vengeance du gouvernement. Du Calvet et plusieurs autres
riches citoyens de Qubec et de Montral, furent dpouills de leurs
biens par ce systme de perscution, qui s'appesantissait d'autant plus
que les armes des royalistes prouvaient de dfaites dans les provinces
insurges. Sans aucune forme de procs, les soldats arrtaient les
citoyens, et les jetaient en prison, les uns accuss de haute trahison,
les autres d'offenses moins graves, d'autres enfin sans cause connue. On
commena par les personnes d'une moindre importance; on remonta ensuite
aux personnes de premiers rangs de la socit, par leur naissance ou par
leur fortune. Ainsi MM. Jautard, Cazeau, Hay, Carignan; Du Fort,
ngocians; La Terrire, directeur des Forges St.-Maurice, Pellion, et
une foule d'autres furent emprisonns ou retenus  bord des vaisseaux de
guerre qui se trouvaient dans la rade de Qubec, sans qu'on leur fit
connatre le crime dont on les accusait. On arrta aussi un tranger qui
fut renferm mystrieusement dans la partie la plus leve de la prison.
Le bruit public le reprsentait comme un de ces gentils hommes franais
qui, depuis que Lafayette tait en Amrique, faisaient des apparitions
en Canada, chargs, disait-on, de missions politiques, qui sont restes
cependant un mystre jusqu' ce jour. La sentinelle avait ordre de faire
feu sur cet inconnu, s'il s'exposait aux regards du peuple  travers les
barreaux de sa prison. Les prisons tant combles, les cellules du
couvent des Rcollets furent ouvertes pour recevoir les nouveaux
suspects. Un nomm Andr fut dtenu au pain et  l'eau et sans feu,
dix-huit mois, sans que son pouse st ce qu'il tait devenu. Les
prisonniers avaient beau demander qu'on fit leur procs, on restait
sourd  leurs prires; et lorsque le gouvernement croyait les avoir
assez punis, il les faisait renvoyer en gardant le mme silence et sans
leur accorder aucune satisfaction. Les ides librales de Du Calvet,
ancien magistrat, l'ayant fait souponner depuis longtemps d'intrigues
avec les Amricains, il fut arrt tout--coup chez lui,  Montral, le
27 septembre, 80, par un parti de soldats, qui prit ses papiers et son
argent, et conduit  Qubec, o il fut dtenu d'abord dans un vaisseau
de la rade, ensuite dans un cachot militaire, puis enfin dans le couvent
des Rcollets. Des amis influens s'offrirent comme cautions de sa
fidlit; il proposa lui-mme de mettre tous ses biens en squestre; il
demanda qu'on lui fit son procs: on lui refusa tout. Aprs deux ans et
huit mois de dtention, il fut remis en libert sans qu'on lui et mme
dit quel tait son crime.

[Note 66: Lettre de H. Finlay  Anthony Todd, secrtaire du bureau
gnral des postes  Londres: It has an appearance as if the governor
of Nova-Scotia and our governor here were yet permitted to take up and
open the mails from England 1 Dec. 1783.]

La signature des prliminaires de la paix  Paris, motiva probablement
son largissement ainsi que celui de beaucoup d'autres prisonniers.

Tandis que le gnral Haldimand gouvernait ainsi par l'intimidation et
la terreur, et qu'il croyait peut-tre sincrement que c'tait le seul
moyen de conserver le Canada  l'Angleterre, le congrs tenait tte avec
succs aux armes de cette mtropole. La capitulation de Saratoga avait
eu un immense retentissement, non seulement dans les Etats-Unis, mais en
Europe, surtout en France. Les Anglais n'avaient que la prise de
Philadelphie sans combat  offrir pour balancer cet important succs.
Franklin envoy  Paris, y fut accueilli par le ministre avec
bienveillance, et par le peuple avec une sorte d'enthousiasme, comme
s'il avait eu un secret pressentiment de l'avenir. Aprs beaucoup de
confrences avec les envoys amricains, et d'adresse pour engager Louis
XVI  rompre le trait de 63, le duc de Choiseul eut enfin la joie de
voir signer, en 78, un trait d'alliance et de commerce avec la nouvelle
rpublique, qui fut ainsi reconnue par la premire nation de l'Europe.
La vieille haine de Choiseul allait avoir enfin son jour de vengeance,
et, comme par surcrot, elle allait voir aussi bientt le vieux mais
alors minemment noble Chatham, son ancien antagoniste, proclamer son
abaissement, et sortir pour ainsi dire du tombeau pour protester
publiquement dans la chambre des lords, contre l'humiliation de sa
patrie.

L'Angleterre qui n'ignorait pas ce qui se passait de l'autre ct de la
Manche, voulant prvenir les desseins de sa rivale, avait dj donn des
ordres pour attaquer les tablissemens franais des Indes; mais lorsque
le trait lui fut signifi, elle prouva comme un sentiment de crainte;
elle n'a jamais eu  faire face  des coalitions acharnes et
formidables comme la France sous Louis XIV et Napolon. Lord North
dposant la fiert de son pays, prsenta et fit passer deux bills
tendant  oprer une rconciliation sincre avec les colons. Par ces
actes, l'Angleterre renonait au droit de les taxer, et autorisait le
ministre  envoyer des commissaires en Amrique pour traiter avec le
congrs; elle passa aussi des lois en faveur du commerce et de la
religion catholique en Irlande. La peur enfin la rendait juste. Le duc
de Richmond, ayant prsent une motion dans la chambre des lords, pour
reconnatre l'indpendance de l'Amrique et renvoyer les ministres, lord
Chatham, quoique malade, s'y rendit pour s'opposer  cette proposition.
S'tant lev, non sans peine: Aujourd'hui, dit-il, j'ai vaincu la
maladie, je suis venu encore une fois dans cette chambre, la dernire
fois peut tre; mais j'avais besoin d'pancher de mon coeur
l'indignation qu'il prouve lorsque j'entends faire l'humiliante
proposition d'abandonner la souverainet de l'Amrique. Il commena 
parler ainsi d'une voix faible et embarrasse; mais  mesure qu'il
avanait, sa voix prenait de l'clat et de la force. Il entra dans le
dtail des vnemens, s'tendit sur les mesures auxquelles il s'tait
oppos et sur le rsultat funeste qu'elles avaient eu. Je l'avais prdit
ce rsultat, ajoutait-il, aprs chacun des faits rcapituls, je l'avais
prdit, et par malheur il est arriv.

Je me trouve heureux, milords, que la tombe ne se soit pas encore
ouverte pour moi, et qu'il me reste assez de vie pour m'lever contre le
dmembrement de cette antique et noble monarchie. Accabl comme je le
suis sous le poids des infirmits, je ne puis gure servir mon pays dans
ces momens de danger; mais tant que j'aurai l'usage de mes sens, je ne
consentirai jamais  ce que la noble race de Brunswick soit dpouille
d'une portion de son hritage; je ne souffrirai pas que la nation se
dshonore par l'ignominieux sacrifice de ses droits.

Ce dernier effort acheva d'puiser les forces de ce grand orateur, qui
expira peu de temps aprs, et ne vit point la sparation qu'il redoutait
comme le plus grand malheur qui pt arriver  son pays.

La motion du duc de Richmond fut perdue.

La passation des deux actes de conciliation, l'envoi de commissaires en
Amrique furent inutiles. La guerre continua avec plus d'activit que
jamais. L'arme royale fut oblige d'vacuer Philadelphie. A peu prs
dans le mme temps, le comte d'Estaing arriva sur kes ctes de la
Nouvelle-York avec une escadre franaise, d'o il adressa aux Canadiens
la lettre dont nous avons parl ailleurs, pour les engager  embrasser
la cause de la rvolution.

Les succs de la campagne de 78 furent partags; mais les dvastations
des troupes royales avaient confirm davantage les Amricains dans leur
rsolution de ne jamais se soumettre  la Grande-Bretagne. L'anne
suivante ne fut pas plus dcisive pour cette dernire puissance; elle
vit les dangers s'accrotre autour d'elle; l'Irlande s'armait et
menaait aussi de se rvolter; l'Espagne, entrane par la France, se
dclarait contre elle; ses flottes luttaient avec peine contre celles de
la France, qui lui prenaient les les de Saint-Vincent et de la Grenade;
elle ne faisait aucun progrs dans les colonies rvoltes, o elle ne
pouvait entrer dans une province sans en perdre une autre, et o chacun
de ses succs tait balanc par une dfaite; elle ne put y poursuivre
que le cours de ses ravages, dont le Connecticut fut le principal
thtre; mais elle eut la mortification de voir prir ses plus anciens
allis en Amrique, les fameuses tribus iroquoises, qui malgr l'avis
que leur avait donn  Albany le gnral rpublicain Gates de rester
neutres, avaient eu l'imprudence de se laisser entraner par le colonel
Guy Johnson, leur surintendant, et de se dclarer pour elle. Battues et
chasses de leur pays par le gnral Sullivan, qui marcha contre leurs
cantons  la tte de 5,000 hommes, elles ne se relevrent point d ce
dsastre. Elles occupaient encore alors leur ancien territoire au sud du
lac Ontario; mais elles taient fort dchues de leur ancienne puissance.
Le gnral amricain rduisit leurs villages en cendre, dtruisit leurs
maisons, ravagea leurs jardins dont il coupa les arbres, et fit un vaste
dsert de toute la contre. Les restes de ces guerriers jadis si
redouts et si orgueilleux, passrent au nord des grands lacs suivis de
leurs femmes et de leurs enfans, et s'tablirent sur un territoire que
leur donna le gouvernement britannique, o ils disputent aujourd'hui
vainement des lambeaux de forts  la civilisation qui les dborde
partout. Rduits  un petit nombre, loin de la terre de leurs pres, ces
Indiens qui faisaient trembler toute l'Amrique septentrionale il y a un
sicle et demi, se dbattent en vain aujourd'hui contre la rapacit des
blancs, qui leur arrachent le dernier pouce de terre qui leur reste; et
ils cherchent  prolonger une agonie qui doit finir par la mort 
laquelle la civilisation seule pouvait les faire chapper.

Cependant l'arrive des 6000 auxiliaires du comte de Rochambeau, la
coopration la plus active des flottes franaise et espagnole, et
l'adjonction de la Hollande  laquelle l'Angleterre venait de dclarer
la guerre, allaient dcider la question de l'indpendance amricaine. En
effet, la Grande-Bretagne n'prouvait plus que des dfaites. Ses
troupes, aprs avoir t battues  Cowpens, Guildford, Eutawsprings et
Williamsburg, du ct de la Virginie et des Carolines, par les corps des
gnraux Morgan, Green et Lafayette, furent accules  Yorktown par
l'arme de Washington et le corps franais de St.-Simon, et obliges de
mettre bas les armes au nombre de six mille hommes de troupes rgles,
et de quinze cents matelots. Cette victoire assura dfinitivement
l'indpendance des Etats-Unis. C'tait la deuxime arme anglaise qui
tait faite prisonnire dans cette guerre; c'tait une chose inoue dans
les annales militaires modernes. Le gnral Cornwallis, qui commandait
les Anglais, ne voulait rendre son pe qu' Rochambeau et Lafayette;
mais ceux-ci dclarrent qu'ils ne pouvaient la recevoir, attendu qu'ils
n'taient l que comme auxiliaires.

L'Angleterre fut accable par la nouvelle de la capitulation de Yorktown
et l'attitude malveillante de la plupart des nations de l'Europe  son
gard: elle flchit sous les coups de l'orage; et la chambre des
communes qui avait promis au roi trois mois auparavant de l'aider 
soutenir la guerre avec nergie, lui prsenta une adresse presqu'
l'unanimit pour le prier de faire la paix; et passa une rsolution
portant que quiconque conseillerait de continuer les hostilits, ft
dclar ennemi du pays et de son souverain. Ces votes amenrent la
dissolution du cabinet de lord North, annonce par lui-mme  la chambre
le 15 mars 82, et le marquis de Rockingham, malgr les rpugnances du
roi, fut charg de former une nouvelle administration dans laquelle
entra Fox.

Ce fut le gnral Carleton, ancien gouverneur du Canada, qui venant
prendre le commandement de l'arme anglaise du nord, en remplacement du
gnral Clinton, apporta  Qubec la nouvelle des rsolutions de
l'Angleterre. Les ngociations avaient commenc  Paris, sous la
mdiation de l'empereur d'Allemagne, et le 3 septembre, 1783, y avait
t sign le trait mmorable, par lequel l'Angleterre reconnut
l'indpendance des Etats-Unis, et l'Europe, la premire nation libre du
Nouveau-Monde. Tout ce qui, aprs la conqute du Canada, avait t
dtach de ce pays, aussi impolitiquement qu'injustement, pour agrandir
les anciennes colonies anglaises, fut rclam par les Amricains; et le
ministre britannique, qui n'avait rien de plausible  opposer  leurs
prtentions, se vit contraint d'y accder. Par ce nouvel abandon, les
villes de Qubec et de Montral ne se trouvrent plus qu' quelques
lieues des frontires, et le Canada perdit avec les postes cds aux
Etats-Unis, une grande partie du commerce profitable qu'il faisait avec
les tribus sauvages de l'ouest. Plus de la moiti des Canadiens de ces
contres loignes devinrent Amricains sans nanmoins cesser d'tre
Franais; le Dtroit, leur chef-lieu; dut tre ray du nombre des villes
britanniques.

Par cette dlimitation, le Canada perdit aussi le lac Champlain et les
montagnes qui l'avoisinent, pays tourment, entrecoup de lacs, de
rivires, de dfils, et qui formait une excellente frontire dfensive,
o pendant cinq ans taient venus se briser les efforts des armes
anglaises quatre et cinq fois plus nombreuses que celles de leurs
adversaires dans la guerre de Sept ans, et dont les difficults venaient
d'tre encore la cause premire des dsastres du gnral Burgoyne. Le
trait de Paris en portant la frontire; du Canada au pied du lac
Champlain, amena les armes amricaines  l'entre de cette immense et
riche plaine de Montral, qui a plus de quarante lieues d'tendue en
tous sens, qui est situe au milieu du pays, et qui possde  peine une
position dfensive naturelle sur l'une ou l'autre rive du fleuve. Ainsi
il renversa les barrires qui fermaient de ce ct l'accs du pays, et
laissa sa capitale actuelle expose aux coups de l'ennemi, surtout
depuis la disparition des forts qui l'ont protge partiellement
jusqu'en 1812. Mais la Grande-Bretagne ne faisait l qu'prouver l'un
des effets du prjudice qu'elle avait port aux Canadiens en annexant
une grande partie de Leur territoire  ses anciennes colonies, aprs le
trait de 63.

Toutefois la paix procura deux avantages au, Canada; elle mit fin au
systme militaire qui y existait, et acclra l'tablissement du
gouvernement reprsentatif. En attendant, les prisons rendirent les
nombreuses victimes que les soupons y avaient fait jeter sans choix et
sans discernement; et c'est sur l'ordre du ministre, par suite
probablement des ptitions canadiennes de l'anne prcdente, dont l'on
parlera toute  l'heure, que la loi de l'habeas-corpus fut introduite,
comme on l'a vu plus haut, aprs de longs dbats, par une ordonnance du
conseil lgislatif, la dernire que le gnral Haldimand signa, avant de
remettre les rnes du gouvernement  son successeur, en 85.

Ce gouverneur qui ne manquait pas de sensibilit, qui souffrait de
l'isolement o l'avait jet au milieu de la population, sa grande
svrit, et un esprit souponneux et vindicatif, demandait son rappel
depuis deux ans. Quoiqu'on nous l'et peint, dit madame la baronne de
Riedesel, comme un homme d'un caractre intraitable, nous nous
conduismes  son gard avec sincrit et franchise; ce qui lui fit
d'autant plus de plaisir qu'il rencontrait rarement des personnes qui
tenaient cette conduite envers lui. En effet il serait injuste de faire
peser toute la responsabilit de ses rigueurs sur lui seul; et l'on doit
rendre justice  ses intentions bienveillantes pour la conservation des
Canadiens. Ses suggestions contriburent beaucoup  modifier les vues de
la mtropole  leur gard. C'est lui qui recommanda, contre les
directions du ministre de lord North, de leur rserver les terres
situes entre le St.-Laurent et les frontires des Etats-Unis, et qui
fit agrer ce plan par lord Sydney en 84, (Appendice B.) Son erreur
tait d'exagrer outre mesure l'esprit de l'ancien systme franais dans
la manire d'administrer te gouvernement; mais peu de personnes
refuseront aujourd'hui de lui pardonner ses allures brusques et
despotiques en faveur des mesures qu'il fit adopter pour nous conserver
une partie du sol dcouvert et livr  la main de la civilisation par
nos anctres.

Les dsagrmens de ce gouverneur ne finirent pas avec son
administration, qui avait dur six ans. Plusieurs de ceux qu'il avait
fait arrter en Canada le suivirent en Angleterre, et le tranrent
devant les tribunaux. Du Calvet, qui l'y avait prcd, fut celui qui le
poursuivit avec le plus de persvrance. A peine tait-il sorti des
cachots de Qubec, qu'il s'tait embarqu pour Londres, afin de demander
justice au roi. Dans une audience qu'il et des ministres, il exigea le
rappel d'Haldimand, pour l'accuser devant les tribunaux anglais:
c'aurait t un grand scandale. On lui fit d'abord des rponses
vasives, et ensuite on ne l'couta plus. Du Calvet dont l'nergie
galait l'activit, publia un volume de lettres adresses au roi, au
prince de Gales, aux ministres, aux Canadiens, &c, qu'il intitula,
Appel  la Justice de l'Etat, et qu'il fit rpandre en Angleterre et
en Canada avec profusion. Ces lettres, du reste, pleines d'emphase et
crites dans un style barbare, portent l'indice d'un esprit lev,
indpendant et tranger  la crainte comme  l'intimidation. Il y mle
habilement sa cause avec celle du pays, et dit des vrits au
gouvernement qu'aucun autre homme n'aurait os profrer mme tout bas.
Dans ses lans de rude loquence, il lui chappe des exclamations
pleines d'orgueil national ou d'une noble indignation: Qu'il est triste
d'tre vaincu, s'crie-il! S'il n'en cotait encore que le sang qui
arrose les champs de bataille, la plaie serait bien profonde, bien
douloureuse, elle saignerait bien des annes, mais le temps la
fermerait. Mais tre condamn  sentir continuellement la main d'un
vainqueur qui s'appesantit sur vous; mais tre esclave  perptuit du
souverain constitutionnel du peuple le plus libre de la terre, c'en est
trop. Serait-ce que notre lchet  disputer la victoire, en nous
dgradant dans l'esprit de nos conqurans, aurait mrit leur colre et
leur mpris? Mais ce furent les divisions de nos gnraux qui les firent
battre; mais nous, nous primes leur revanche, et nous lavmes l'anne
d'aprs, 28 avril 1760, la honte de leur dfaite sur le mme champ de
bataille!

C'est ainsi encore qu'aprs avoir fait un tableau livide de la tyrannie
sous laquelle gmissait son pays, il continue: Bataille, premire
bataille de Qubec, nous frapperez vous toujours? Oh! illustre Bouill,
contrastant la conduite de ce gnral envers les habitans des les
anglaises prises dans le golfe du Mexique, avec celle du gouverneur
anglais du Canada, Oh! illustre marquis de Bouill, est-ce ainsi que
votre grande me a perverti le fruit de la victoire? Les vaincus sous
vos mains n'ont ils pas t les enfans chris? Leur reconnaissance
n'clate-t-elle pas aujourd'hui pour exalter la grandeur de votre
gnrosit et de votre clmence? l'Angleterre ne se fait-elle pas une
gloire de les imiter? Ah je reconnais  ces traits le gnie noble de la
nation anglaise; elle donne ici la plus belle ide de sa vertu, en
rendant hommage  celle du grand homme qui n'a t vainqueur que pour
tre bienfaiteur. Le Canada n'aura-t-il jamais les mmes remercmens 
lui faire pour sa protection et ses bienfaits, au nom du moins de ces
Franais qui viennent de faire envers des Anglais un si noble usage de
la victoire?

Aprs avoir expos les perscutions auxquelles il avait t en butte, la
corruption des juges, qui pendant son emprisonnement lui avaient fait
perdre une grande partie de sa fortune, en le privant, par des dnis
flagrans de justice, des moyens ordinaires de dfense, et en se laissant
intimider par la prsence mme du gouverneur, qui, contre son usage,
tait venu s'asseoir sur le tribunal, dans un procs o s'agissait pour
Du Calvet de six-mille louis, somme considrable pour le pays, et qu'il
lui avait fait perdre par son vote; enfin aprs avoir annonc qu'un
grand nombre de ses compatriotes avaient t soumis aux mmes
perscutions, il fait un tableau passionn des vices constitutionnels du
gouvernement canadien, du despotisme des gouverneurs, de la servilit et
de l'adulation des fonctionnaires, ainsi que des nombreuses
malversations dont ils se rendaient coupables pour satisfaire sa volont
ou les intrts de leurs coteries; des violations continuelles de l'acte
de 74, de la ngation aux habitans de leurs anciennes lois, et termine
par rclamer l'tablissement d'un gouvernement constitutionnel, dont il
pose ainsi les bases:

1. Conservation des lois civiles franaises.

2. Loi d'habeas-corpus.

3. Jugement par jury.

4. Inamovibilit des conseillers lgislatifs, des juges et mme des
simples gens de loi, durant bonne conduite.

5. Gouverneur justiciable des lois de la province.

6. Etablissement d'une chambre d'assemble lective.

7. Nomination de six membres pour reprsenter le Canada dans le
parlement imprial, trois pour le district de Qubec, et trois pour
celui de Montral.

8. Libert de conscience; personne ne devant tre disqualifi pour cause
de religion.

9. Rforme de la judicature par le rtablissement du conseil suprieur.

10. Etablissement militaire; cration d'un rgiment canadien  deux
bataillons.

11. Libert de la presse.

12. Institution des collges pour l'ducation de la jeunesse;
application des biens des Jsuites  cet objet conformment  leur
destination primitive; tablissement des coles publiques de paroisse.

13. Naturalisation des Canadiens dans toute l'tendue de l'empire
britannique..

Ce plan de constitution, plus complet que celle qui nous fut octroye en
1791, indique la perspicacit de l'esprit de son auteur; l'on voit qu'il
allait plus loin que ne le font les partisans de la responsabilit
ministrielle mme aujourd'hui. En proposant de rendre le gouverneur
lui-mme responsable  la colonie, il tait  la mtropole un pouvoir
dangereux. Ce n'est que de nos jours que les juges ont t rendus
inamovibles, du moins de nom, s'ils ne le sont pas de fait; ce n'est
aussi que d'hier que nous avons des coles de paroisses qui chancellent
encore sur leur base.

Quant  la reprsentation des colonies dans le parlement imprial, ce
changement introduirait un principe fdratif dans la constitution
britannique qui pourrait augmenter la force de l'empire, mais dont les
suites, en supposant que les colonies restassent attaches 
l'Angleterre, pourraient tre incalculables: le principe d'exploitation
disparatrait sans doute; mais aussi  mesure que la population des
colonies augmenterait, l'influence prpondrante de la mre-patrie
diminuerait dans la mme proportion; et l'exemple de Rome donnant le
droit de citoyennet  tous les Italiens, auquel Montesquieu attribue sa
ruine plus tard, n'est pas fait pour encourager une mtropole moderne 
embrasser ce systme,  moins que ces colonies trop faibles ne
prsentent rien de redoutable pour l'avenir.

Le livre de Du Calvet gagna  la cause constitutionnelle canadienne un
grand nombre d'adeptes en Angleterre, et contribua beaucoup  faire
accorder un gouvernement lectif: et sous ce rapport, cet ouvrage s'est
assur une place dans notre histoire.

La destine de son auteur, si tourmente depuis quelques annes, se perd
de vue aprs l'apparition de son livre. D'aprs la tradition populaire,
il aurait pri par les mains de ses ennemis. Mais la version la plus
vraisemblable est qu'aprs avoir obtenu justice du gnral Haldimand
devant les tribunaux anglais, il s'embarqua sur un vaisseau pour
l'Amrique, et prit en mer; rien de certain du reste n'est connu  cet
gard.

Le gnral Haldimand remit en partant les rnes du gouvernement canadien
au lieutenant gouverneur Hamilton, l'un des membres modrs du conseil
lgislatif, lequel les remit  son tour l'anne suivante, au colonel
depuis le gnral Hope, qui y commandait dj l'arme, et qui ne les
tint que jusqu'au mois d'octobre, qu'arriva le gnral Carleton, lev 
la pairie sous le nom de lord Dorchester, et nomm gouverneur-gnral
des possessions qui restaient encore aux Anglais dans l'Amrique du
Nord. Il trouva le pays dans une grande agitation sur la question du
gouvernement constitutionnel. Le conseil lgislatif tait tomb dans le
discrdit le plus complet; son asservissement augmentait tous les jours
le nombre de ses ennemis. Deux de ses membres, qui avaient voulu montrer
quelqu'indpendance, comme Finlay, qui avait contrari quelqu'une des
mesures gouvernementales et vot contre les corves, taient dans les
plus grandes inquitudes, et cherchaient  regagner les bonnes grces du
gouverneur, par les plus humiliantes expressions de repentir[67].
Allsopp en avait t retranch; enfin ce corps, dont 5 membres
suffisaient pour passer une loi, n'avait aucune indpendance.

La paix n'avait pas t plutt conclue, que le parlement imprial se vit
inond de ptitions du Canada. Les premires de 1783, qui taient
signes par les nouveaux et les anciens habitans du pays, et qui furent
portes en Angleterre par trois dputs, MM. Adhmar, Powell et Delisle,
demandaient d'une manire gnrale la jouissance des droits et
privilges inhrens  la qualit de sujets britanniques; mais le
principal but d'une partie des signataires,  ce qu'il parat, tait
particulirement d'obtenir l'introduction de la loi de l'habeas-corpus.
On y demandait aussi pour parer  tous les vnement, d'tre admis sans
distinction, sous quelque forme de gouvernement qui pourrait tre
choisie,  la participation des grces, droits, privilges et
prrogatives dont jouissaient les Anglais dans toutes les parties du
globe. Ces termes ayant t interprts par les constitutionnels d'une
manire plus gnrale, le corps lgislatif voulut protester contre
l'introduction d'une chambre lective. M. La Corne St.-Luc proposa une
adresse au roi pour le remercier de la protection qu'il avait accorde
au pays pendant la rvolution amricaine, et pour le prier de maintenir
l'acte de 74. M. Grant proposa un amendement longuement motiv, dont
l'objet tait de faire nommer un comit pour dresser une ptition en
faveur du principe lectif; mais l'amendement n'tait pas du got de
tous les Anglais: Tout considr, disait Finlay, il est douteux s'il
serait avantageux pour nous d'avoir une chambre d'assemble dans les
circonstances o se trouve le pays, puisque les anciens sujets du roi
auraient peu de chance d'tre lus par les Canadiens. Aprs des dbats
anims, l'amendement fut cart et l'adresse adopte  la majorit des
deux tiers, le nombre des votans tant de 17. Les membres de la minorit
motivrent leur dissentiment par crit. Le greffier fut charg d'aller
dposer l'adresse au pied du trne, et de soutenir la demande du
Conseil. Un jsuite nomm Roubaud, qui tait  Qubec,  ce qu'il
parat, du temps du gouverneur Murray, et qui vivait alors  Londres, se
mit en communication avec les comits anti-constitutionnels du Canada,
et menaa quelques fonctionnaires du ressentiment de Carleton. Ce
personnage qui avait l'oreille des affids des ministres, put modrer un
peu leur ardeur. Au reste, l'adresse trouva ceux-ci bien disposs 
accueillir ses conclusions. Ils n'taient pas encore d'avis que le temps
d'octroyer une constitution ft arrive; et lord Sydney rpondit au
gouverneur, en acquiesant  l'introduction de la loi de
l'habeas-corpus, qu'il tait convaincu que toute autre restriction des
pouvoirs du gouvernement dans l'tat o se trouvait la province, serait
extrmement prjudiciable aux intrts du pays; et que la demande d'une
chambre d'assemble, de l'institution du jury, de l'indpendance des
juges, &c., avait t faite par des hommes mal-intentionns, dont
l'attachement  l'Angleterre lui paraissait trs suspect.

[Note 67: Finlay tait dput-matre gnral des postes en Amrique
depuis 1784.

Let me once more repeat, disait-il, that Sir Guy Carleton shall have no
cause to be displeased with me; my duty is to be with government; it is
every honest man's business to assist the ruling powers, far more a well
meaning Councillor--Lettre de H. Finlay au gouverneur Skene, 8 aot,
1785. Letters which I wrote to Sir Guy Carleton, in which I stated my
conjecture touching the cause of his displeasure and expressed my sorrow
for having unintentionally offended His Excellency. Lettre  M. Todd,
du bureau des postes  Londres.]

Malgr ces observations, des assembles publiques eurent lieu dans l't
de 84,  Qubec et  Montral; des comits furent nomms et de nouvelles
ptitions plus explicites que les premires, portant prs de 2400
signatures, furent encore adresses  Londres. L'on demandait par ces
requtes une chambre lective, un conseil lgislatif non rtribu,
l'introduction des lois anglaises dans les contres situes en dehors
des districts de Montral et de Qubec les deux seuls alors existans, le
procs par jury dans les causes civiles, &c. Ces demandes soulevrent
une opposition formidable; et des contreptitions signes immdiatement
par prs de 4000 personnes, s'acheminrent aussitt vers l'Angleterre,
o elles eurent l'effet d'touffer celles qui venaient de les y
prcder. L'on voit par ces oppositions que dj une forte portion des
Canadiens se prononait pour un gouvernement libre, tandis que l'autre
se dclarait formellement contre. La demande d'une chambre lective fut
renouvele en 85, et les marchands de Londres en relation d'affaires
avec le Canada, prsentrent  son appui un mmoire au ministre, qui
allait plus loin que le voeu des Canadiens libraux, lorsqu'il disait
que la gnralit des habitans de la colonie, tant anciens que nouveaux,
dsirait tre gouverne par les lois britanniques, faites et
administres suivant la constitution anglaise. Dans cette lutte de
partis, dans ces demandes opposes, les renseignement privs qui
parvenaient en Angleterre, ne faisaient souvent qu'augmenter l'embarras
des ministres. Ainsi l'un des plus modrs des anglificateurs crivait,
qu'il serait presqu'impossible de trouver des hommes qualifis pour
reprsenter le peuple dans une chambre d'assemble; que les Canadiens ne
dsiraient conserver que leur religion et leurs lois de succession, et
suggrait de faire reprsenter la partie anglaise de la population dans
la chambre des communes, mode prfrable, disait-il,  une assemble
compose de Canadiens franais, &c. Le grand motif de toutes ces gens
perait toujours; c'tait de dominer et d'exploiter le pays  leur
avantage particulier.

On avait rsolu de faire faire de nouvelles enqutes; lord Dorchester
tait venu avec l'ordre de faire commencer une grande investigation sur
l'tat du pays, livr depuis 26 ans  trois systmes de gouvernement
diffrens, ou plutt  trois systmes qui ne se ressemblaient que par
l'excs de tyrannie et de dsordres qu'ils avaient amen  leur suite.
Il convoqua aussitt le conseil lgislatif, qui fut divis en plusieurs
comits chargs de s'enqurir de l'administration de la justice, de la
milice, des communications publiques, de l'agriculture, des terres, de
la population, du commerce, de la police et de l'ducation. Chaque
comit reut ordre de faire rapport sparment sur la matire spciale
dont il tait charg, aprs avoir fait les recherches et entendu les
tmoignages qu'il jugerait ncessaires pour s'clairer suffisamment.

Ces divers comits se mirent en frais de remplir leurs importantes
missions; mais comme la majorit tait compose de membres anglais, les
Canadiens n'esprrent rien d'investigations conduites par des hommes
qu'ils croyaient non moins hostiles  leurs lois qu' leur nationalit.
Ils ne purent matriser leurs soupons surtout quand ils virent la
manire avec laquelle furent choisis les tmoins favorables aux ides de
cette majorit, quoiqu'il paraisse aujourd'hui que non seulement le
gouverneur, mais le lieutenant-gouverneur Hope, prsident du conseil, et
les juges Mabane et Fraser taient favorables au maintien des anciennes
lois, et que par consquent le parti contraire, dirig par le juge en
chef Smith, se trouvait en minorit, et ne pouvait mettre  excution,
ni suggrer avec un grand poids les changemens qu'il mditait; mais
alors le peuple ignorait les dispositions des membres qui lui taient
favorables.

La doctrine de Smith, contraire  celle qu'avait soutenue Masres,[68]
tait que les lois anglaises avaient t introduites par divers actes
publics de la mtropole ou de ses agens, et que le statut de 71 n'tait
pas suffisant pour les rvoquer totalement; qu'elles devaient tre
suivies dans les litiges entre Anglais, comme les franaises devaient
l'tre dans les litiges entre Canadiens; et que lorsqu'il s'en levait
entre Canadiens et Anglais, si la question avait rapport  un immeuble,
l'on devait invoquer l'ancienne loi du pays, et si elle avait rapport au
commerce, la loi anglaise.

[Note 68: Masres avait dit que la proclamation de 63 n'tait pas
suffisante pour abroger les lois; qu'il fallait un acte du parlement:

If these arguments against the Kings being singly without the
parliament, the legislator of this province are just, it will follow of
course that all the ordinances hiherto passed in this province are null
and void, as being founded at best (for I shall endeavour to show that
they have not even this foundation) upon the King's single authority.
And if so, then the great ordinance of the 17th of September, 1764, by
which the French laws were abolished, and the laws of England introduced
in in their stead, will be void amongst the rest; and consequently the
French laws must, by virtue of the first maxim above laid down, be
deemed to bi still legally in force. _A plan for settling the laws and
the administration of justice in the Province of Quebec._]

Un pareil systme tait absurde; mais il ne devait pas surprendre,
venant d'un juge assez passionn pour dire que ceux qui soutenaient que
l'acte de 74 enlevait aux Anglais l'avantage des lois britanniques,
taient des perturbateurs du repos public, et que les Canadiens taient
aveugls par leur ignorance et leurs prjugs.

En revanche, le juge Mabane prtendait que les royalistes amricains que
l'on aurait fait mieux de ne pas recevoir en Canada, et les migrs de
la Grande-Bretagne, en venant s'tablir dans la colonie, avaient par
cela mme fait acte d'adhsion volontaire au rgime lgal qui y
existait, c'est--dire aux lois et aux coutumes franaises, desquelles
taient seules eu vigueur, sauf le code criminel. L'antagonisme qui
rgnait entre les tribunaux prsids par ces deux hommes, n'tait que
plus anim dans le conseil, o l'opposition de leurs sentimens amenait
des altercations frquentes, qui dgnraient quelquefois en
personnalits et en menaces.

Le comit charg de l'enqute sur l'administration de la justice, tait
prsid par Smith lui-mme, qui rdigea le rapport, autant qu'il le put,
dans le sens de ses ides, que M. de St-Ours, membre du conseil,
qualifiait de zle outr pour l'anglification. Ce rapport fut soumis au
gouverneur. Pendant la session Smith introduisit un projet de loi
conforme  l'esprit de ce document, mais qui fut repouss par tous les
membres canadiens et par les membres anglais mentionns plus haut, comme
tendant  saper l'ancien code civil, contrairement  l'esprit de l'acte
de 74, et aux motifs qui l'avaient dict. En effet par le projet, les
lois anglaises taient indirectement substitues aux anciennes lois du
pays, qui n'auraient plus exist qu'exceptionnellement pour les
Canadiens et leurs descendans.

Le comit du commerce, d'aprs sa composition, ne devait tre et ne fut
en effet que l'cho des marchands, qu'il consulta. Ceux-ci
s'assemblrent  Qubec et  Montral pour s'entendre sur leurs
rponses. Ils ne bornrent pas leurs observations au ngoce seulement;
ils s'tendirent encore sur les lois, la police, et la forme du
gouvernement. Ils recommandrent l'introduction des lois anglaises,
except dans les matires d'immeubles et de succession, et l'option
libre du jury dans toutes les causes relles ou personnelles; ils
dclarrent, comme on l'avait dj fait quelques annes auparavant, que
les tribunaux tels qu'ils taient constitus, n'avaient aucune
jurisprudence uniforme; que les uns suivaient la loi franaise, les
autres la loi anglaise; ceux-ci la loi romaine, ceux-l les rgles de la
simple quit, et que les juges et les plaideurs invoquaient les unes ou
les autres suivant leur intrt, leur sympathie ou leur caprice.
C'taient toujours les mmes abus et les mmes plaintes. Enfin ils
finissaient par demander une chambre lective en se rfrant  leur
ptition de 85. Le comit rapporta que les marchands avaient trait la
question de la situation et des intrts de la province avec une grande
profondeur et une grande exactitude; que leurs raisonnemens taient
judicieux, et qu'il recommandait en consquence leurs reprsentations 
la considration trs-srieuse du gouverneur. Le comit des terres fit
un long rapport, dans lequel il se pronona contre la tenure
seigneuriale, cause, suivant lui, du peu de progrs du pays sous le
gouvernement franais, et suggra pour la remplacer, le franc-aleu
roturier, ou plutt le _free and common soccage_, tenure franche
anglaise, avec le systme de lois qui s'y rattache, afin de ne pas
loigner les migrans britanniques de la colonie. Il ajouta aussi que
les seigneurs et les censitaires devaient avoir la facult de commuer la
tenure de leurs possessions, et que la loi de primogniture devrait tre
introduite pour obliger, en les dshritant, les cadets de famille 
aller s'tablir sur de nouveaux domaines.

On observera qu'en autorisant l'introduction de la loi de primogniture
et la permission inconditionnelle aux seigneurs de commuer la tenure des
terres qu'ils n'avaient pas encore concdes, l'on empirait gravement la
situation des cultivateurs en les mettant  la merci de ces mmes
seigneurs, puisque ceux-ci pourraient exiger aprs la conversion, les
prix qu'ils voudraient, n'tant plus tenus de vendre aux premiers
demandans  des taux fixes comme sous le rgime seigneurial.

Les travaux du comit d'ducation taient peut-tre plus importans
encore que ceux de tous les autres, pour l'avenir du pays. Il n'existait
pas en Canada de systme gnral d'instruction publique. Il n'y avait 
proprement parler d'coles que dans les villes. Les campagnes en taient
totalement dpourvues;  moins qu'on ne veuille donner ce nom aux leons
que quelques moines mendians donnaient dans leurs tournes rurales, ou 
la runion de quelques enfans qu'un cur gnreux formait  ses frais
pour leur faire enseigner les premiers rudimens du langage.

Avant 76 les Jsuites faisaient faire un bon cours d'tude dans leur
maison de Qubec; et c'est de leurs classes que sont sortis les
Canadiens les plus clbres des premiers temps de nos annales. Mais
cette institution n'existait plus; et sans les sminaires, qui
changrent en partie le but de leur institution pour venir en aide 
l'entretien des hautes connaissances, le flambeau de la science se
serait probablement teint parmi nous. Le sminaire de St.-Sulpice de
Montral, aid de la fabrique de cette ville, soutenait une cole o il
assistait jusqu' 300 enfans; et il y avait encore dans cette ville un
collge assez frquent. Le sminaire de Qubec rendit alors, comme il
le fait encore aujourd'hui, des services minens aux lettres qui s'y
taient transportes du collge des Jsuites. A part ces diverses
institutions, l'on comptait  peine quelques matres particuliers dans
les villes. L'ducation des filles avait t moins nglige, comme nous
avons dj eu occasion de le faire observer. Les soeurs de la
congrgation de Montral et de Qubec la donnaient dans les villes et
dans les campagnes, o elles se rpandaient. Les religieuses des
Ursulines et de l'Hpital-gnral enseignaient aussi  Qubec et aux
Trois-Rivires. Mais toutes ces institutions, dues au dvouement et  la
munificence ecclsiastique, ne pouvaient rpondre qu'aux besoins des
cits. Le reste du pays tait dpourvu de tout moyen de s'instruire, et
consquemment l'ducation tait nulle dans les campagnes, o la
dispersion des habitans et la rigueur du climat passaient pour les
principales causes qui y mettaient obstacle. Aprs avoir recueilli tous
ses matriaux, le comit prsenta son rapport, et suggra d'tablir sans
dlai;

1. Des coles lmentaires dans toutes les paroisses.

2. Des coles de comt, o l'on enseignerait les rgies de
l'arithmtique, les langues, la grammaire, la tenue des livres, le
jaugeage, la navigation, l'arpentage et les branches pratiques des
mathmatiques.

3. Enfin une universit pour l'enseignement des sciences et des arts
libraux, formant une corporation compose des juges, des vques
catholiques et protestans, et de seize ou vingt autres citoyens
notables, qui se renouvelleraient  la majorit des voix.

Le comit ajoutait qu'il fallait approprier au soutien de ce grand
systme d'ducation les biens des Jsuites, un legs de 1200 par anne
fait par un M. Boyle, pour propager la foi protestante dans les
anciennes colonies anglaises, et dont la sparation d'avec l'Angleterre
rendait maintenant l'excution lgalement impossible, et une portion des
terres incultes de la couronne, que lord Dorchester avait dj fait
mettre  part pour cet objet.

Telles sont les importantes recommandations qui furent faites pour
gnraliser l'ducation dans ce pays. Malgr l'importance du sujet,
elles restrent sans rsultat; et une partie des terres qu'on y avait
destines, fut accorde ensuite  des cratures ou  des favoris du
pouvoir.

L'ordre des Jsuites ayant t aboli en France en 1762, le gouvernement
anglais crut devoir laisser s'teindre ceux qu'il y avait en Canada, en
les empchant de se renouveler et en s'emparent ensuite de leurs biens.
Il ne manqua point d'hommes pour lui conseiller cette mesure de
spoliation. En France les jugemens qui avaient ordonn la suppression de
l'ordre, avaient en mme temps dcrt que les collges, les sminaires
et les terres dont il avait la jouissance pour l'ducation,
conserveraient leur destination primitive. En Canada au contraire, le
gouvernement parut vouloir imiter le systme suivi en Angleterre dans le
temps de la rformation, alors que les collges, les monastres, les
riches abbayes devinrent la proie d'une foule de courtisans et le prix
des apostasies. Les biens des Jsuites canadiens avaient allum la
cupidit de lord Amherst; et il parat que, sur sa demande, il en obtint
la promesse du roi dans un moment de libralit inconsidre. Le collge
venait d'tre ferm par l'administration militaire, qui avait renvoy
les lves en 64 pour convertir les salles qui servaient aux classes en
salles d'audience, en magasins de vivres, en prisons, &c. En 76 on prit
la plus grande partie de l'difice pour le logement des troupes,
laissant le reste avec la chapelle aux Jsuites qui vivaient encore.
Mais lorsque les officiers de la couronne  Londres demandrent les
renseignemens ncessaires pour dresser les lettres patentes du don
royal, il s'leva des difficults sur la nature, l'tendue et le
caractre de ces biens; ce qui fit traner l'affaire en langueur. Et
aprs beaucoup de recherches, le gouvernement imprial mieux renseign
sur la validit du titre qu'il s'attribuait, accorda une indemnit  la
famille Amherst, et fit prendre possession de ces biens au nom de la
couronne pour l'ducation publique. L'extinction des Jsuites en Canada
prsente ceci de singulier, qu'elle n'a eu lieu en excution d'aucune
loi ni dcret de l'autorit comptente comme dans les autres pays; elle
s'est faite sur un simple ordre de l'excutif seul, ce qui doit tre
insuffisant dans un pays o la libert est place sous la sauve-garde du
droit commun.

Les rapports des comits furent successivement prsents  lord
Dorchester, qui les adressa aux ministres en Angleterre, pour tre
ajouts  l'immensit des pices de la mme nature que les
investigations sur le Canada avaient dj produites depuis 1760. Pour
consommer la ruine des institutions d'un peuple et tranquilliser en mme
temps la conscience publique sur une pareille spoliation, il faut tant
de sophisme et d'adresse; il faut tant de temps pour amener cette
conscience  regarder, comme juste et raisonnable ce qui ne l'est pas,
que quoique Mirabeau disait dans la convention franaise que chacun
faisait sa conscience, la perversion ne s'en fait pas sans branlement,
sans remords, ni sans lutte.

Toutes ces nouvelles investigations ne produisirent pas en apparence,
pour le moment, un grand effet sur la marche des vnemens, ni ici, ni
en Angleterre. Nanmoins un projet de loi fut introduit dans la conseil
pour continuer l'ordonnance du lieutenant-gouverneur Hamilton, relative
aux jurys en matires civiles; mais le juge en chef qui l'avait dress,
y avait ajout quelques clauses qui tendaient  dtruire une partie des
anciennes lois. Il fut en consquence rejet ainsi qu'un autre bill
introduit  la place par le parti qui avait oppos le premier. Les
marchands qui s'taient dclars contre le nouveau projet, avaient
employ un avocat pour plaider leur cause devant le conseil, lequel
porta des accusations si graves contre les administrateurs de la
justice, que ce conseil lui-mme crut devoir prsenter une adresse au
gouverneur pour le supplier de faire faire une enqute publique et
svre  ce sujet. Cet avocat, qui tait le procureur-gnral Monk
lui-mme, perdit sa charge  la suite de son plaidoyer, malgr le motif
qu'il donna de sa conduite, qu'il n'avait agi dans cette circonstance
que comme simple procureur des opposans. L'enqute dvoila tous les
dsordres qui rgnaient dans les tribunaux, et confirma ce que l'on
vient de dire,  savoir; que la plupart des juges anglais dcidaient
suivant les lois anglaises, les juges canadiens suivant les lois
franaises; que quelques-uns ne suivant aucune loi, jugeaient d'aprs
leurs ides d'quit naturelle ou de convenance, particulire; et que la
cour d'appel elle-mme violant ouvertement les dispositions expresses de
l'acte de 74, qui rtablissaient les lois canadiennes, et s'appuyant sur
les instructions royales donnes aux gouverneurs, et qui avaient une
tendance contraire, ne paraissait point vouloir suivre d'autres lois que
celles de la nouvelle mtropole. Au reste ceux que ces investigations
avaient compromis, en attriburent la cause  la malhonntet de leurs
accusateurs, qui taient des marchands, et qui devaient  ce titre,
disaient-ils, plus de 100 mille louis pour des droits de douane dont ils
avaient voulu frauder le trsor, et qu'ils les avaient condamns 
payer. Les juges de la cour des plaidoyers communs de Qubec, Mabane,
Fanet et Dunn, l'attriburent aussi au juge-en-chef Smith, l'ennemi
irrconciliable des lois franaises et des Canadiens, et qui avait
apport en Canada ce systme pernicieux des fonctionnaires coloniaux de
semer sans cesse des germes de division entre les colons et la
mre-patrie, afin d'avoir occasion de se rendre ncessaires, de faire
planer sans cesse le soupon sur la fidlit des autres, et de
manifester eux-mmes un zle qui levt le prix de leurs services et les
ft paratre seuls dignes de confiance. Le rejet de son bill avait
tellement irrit Smith qu' l'ouverture de l'enqute dont l'on vient de
parler, il avait port les accusations les plus graves contre ces trois
juges, qui crurent devoir les repousser dans une reprsentation qu'ils
firent au gouverneur. Ils dirent qu'immdiatement aprs la conqute les
cours militaires qu'on avait tablies avaient suivi les lois et les
usages du pays; mais qu'aprs le trait de cession l'on avait
solennellement dclar que la forme gouvernementale et les lois
anglaises y seraient introduites aussitt que les circonstances le
permettraient, et, qu'en attendant l'on suivrait les formalits de ce
code comme mesure prparatoire  l'introduction des lois elles-mmes;
que cette dclaration avait cr une si grande alarme parmi le peuple,
qu'il fallut passer aussitt une ordonnance pour dclarer que les lois
et les coutumes du Canada touchant la tenure des terres et l'hrdit,
seraient maintenues, et pour donner aux juges dans les autres affaires
la facult de dcider d'aprs les rgles de l'quit commune; que sur
les reprsentations du gnral Murray aux ministres, que les
instructions qu'il avait reues ne pouvaient s'appliquer  un pays dj
tabli et gouvern par des lois fixes, et que les remontrances des
grands jurs dont il parlait, et qui taient tous protestans, taient
conues dans un esprit si illibral et perscuteur contre les
catholiques, que sur ces reprsentations, sans balancer les ministres
avaient dsapprouv la conduite de ces jurs, et permis au gouverneur de
continuer le systme que lui avait impos les circonstances,
c'est--dire, de maintenir les lois anciennes jusqu' nouvel ordre; ce
qui avait t fait sans exciter de plainte jusqu'aprs l'acte de 74, qui
dplaisait d'autant plus aux protestans que depuis dix ans ils pouvaient
tre  ce titre seuls membres du conseil, seuls juges, seuls magistrats,
&c., que la plus grande partie des membres du comit pour la rvocation
de l'acte de 74, avaient joint les rebelles des Etats-Unis, ou abandonn
Qubec  leur approche; que l'acte en question tait le fruit de cette
politique librale et tolrante qui distingue un sicle et une nation
claire, et qu'il avait puissamment contribu  la conservation de la
colonie; qu'aprs la paix de 83, l'ordre fut transmis de faire payer
plus de 102,000 sterling de lettres de change dues  l'Etat par le
commerce canadien; que le solliciteur-gnral fut oblig de poursuivre
l'agent du gouvernement lui-mme, M. John Cochrane, qui les avait
ngocies et qui refusait d'en rendre compt, et de faire oprer des
saisies entre les mains de divers ngocians qui lui devaient cette
somme; que sans ce moyen lgal, inconnu des lois anglaises, cette
crance aurait t en danger, parce que Cochrane refusait toujours son
concours pour la faire rentrer; que ces dbiteurs, djous, par le
secours imprvu de la loi franaise, s'exclamrent contre elle, et lui
attriburent le malheur o ils Se trouvaient de payer ce qu'ils
devaient; que Cochrane, qui avait voulu prendre part  la spculation,
se joignit aux marchands, et prpara une ptition qu'ils s'empressrent
de signer, contre les lois, la constitution et l'administration de la
justice du pays, ptition dont la nature et la tendance motivrent la
dsapprobation la plus complte du ministre des colonies en 84; que le
sens de l'acte de 74 tait clair et prcis, et que l'on ne pouvait se
tromper sur son intention; que cependant le juge-en-chef Smith avait
maintenu en cour d'appel, qu'il n'avait pas rtabli les lois et les
coutumes du Canada dans les actions o aucune des parties n'tait
Canadienne, et que la loi anglaise devait tre la rgle de dcision dans
les causes entre sujets ns anglais, &c, doctrine contre laquelle ils
avaient d protester en pleine audience; que dans la session suivante du
conseil lgislatif, Smith avait inutilement introduit, ainsi qu'on l'a
vu, plusieurs projets de loi pour faire confirmer sa nouvelle doctrine;
et que c'est alors que les marchands mcontens adressrent les ptitions
qui avaient motiv la grande enqute en question, &c.

Cette justification des juges ne faisait que confirmer les allgus que
la plus trange confusion rgnait dans l'administration de la justice.
Toutes les pices relatives  cette nouvelle phase de la question furent
encore envoyes  Londres.

Une autre difficult s'levait aussi alors. Depuis 64, le Canada tait
divis en deux grands districts, Qubec et Montral; quatre ans aprs
lord Dorchester, conformment  une ordonnance du conseil, voulant
donner une espce de gouvernement spcial aux migrs royalistes des
Etats-Unis qui s'taient tablis dans le golfe St.-Laurent et dans le
voisinage du lac Ontario, rigea le territoire qu'ils occupaient en cinq
grands dpartemens sous les noms de Gasp, Lunenbourg, Mecklembourgs,
Nassau et Hesse. Ces cinq divisions, auxquelles par une singularit
trange l'on donnait des noms allemands, embrassaient une grande tendue
de pays. L'on voulut y porter les lois franaises; mais les royalistes
amricains qui s'y taient rfugis, n'entendant point la langue dans
laquelle elles taient crites, ne purent les observer; il fallut
apporter des modifications par une autre ordonnance passe en 89. Or les
anglificateurs profitrent de cet embarras pour essayer encore une fois
de faire mettre de ct, comme inexcutable, l'acte de 74, auquel ils
voulaient absolument se soustraire. Ils se firent un argument de cet
difficults cultes pour demander l'tablissement d'un systme de lois
uniformes. Leurs avocats  Londres, malgr les prcautions oratoires
qu'ils prenaient pour ne pas rveiller les soupons de la nationalit
canadienne, se trahissaient quelquefois; et ces diversits de sentiment
donnaient de la force aux opposans du gouvernement libre.

Cependant tous ces dbats finirent par fixer srieusement l'attention de
l'Angleterre; et en 88 ou 9, au dbut du grand mouvement qui se
prparait en France et ailleurs, les ptitions des partisans du
gouvernement reprsentatif furent voques, par le parlement imprial,
des bureaux o elles dormaient depuis quatre ans, pour devenir le sujet
de ses dlibrations, par suite des nouvelles requtes qui venaient de
lui tre prsentes. Une grande agitation rgnait toujours dans le pays
relativement  l'espce de gouvernement qui devait le rgir, quoique
suivant leur usage, les journaux gardassent un silence presque absolu
sur cette matire comme sur tout ce qui avait rapport  la
politique.[69]

[Note 69: La Gazette de Qubec contient  peine un article politique
entre 1783 et 1792, espace de 9 ans; c'est un recueil d'annonces, de
nouvelles trangres et de quelques pices officielles. Le _Qubec
Herald_ n'tait gure plus hardi. Il recevait nanmoins des
correspondances anonymes; et c'est dans l'un de ces crits sign
_Lepidus_, contre l'tablissement d'un gouvernement reprsentatif en
rponse  un autre sign _Junius_ en faveur, que se trouve le passage
suivant sur les motifs auxquels nous avons attribu l'acte de 74. It is
of public notoriety that the Qubec act was passed about the
commencement of the late rebellion in the American colonies, which
issued in an extensive and complicated war that shook the whole British
Empire, and lopt off thirteen provinces; now the obvious purport of that
law was to attach the King's new subjects more firmly to his government.
For when the other provinces took up arms, they had in agitation to
invite this colony to accede to the general confederacy; therefore to
frustrate this measure, the British Government thought proper to pass
the aforesaid act, by which his Majesty's canadian subjects were
entitled to the benefit of their own laws, usages and customs. Herald
du 9 au 16 novembre 1789, publi  Qubec.]

Apprhendant probablement de la requte des marchands de Londres de 86,
quelque dcision dfavorable  leurs vues et  leurs intrts, les
Canadiens de Qubec, et de Montral opposs  l'tablissement d'une
chambre d'assemble, mirent sur pied de nouvelles suppliques  lord
Dorchester, pour demander la conservation des lois franaises et le
maintien de la constitution existante. Ils en prsentrent d'autres
l'anne suivante dans lesquelles ils se prononaient encore avec plus de
force contre l'introduction des lois anglaises et d'une chambre
lective. Nos demandes se rduisent, disaient-ils,  conserver nos lois
municipales; mais qu'elles soient strictement observes; qu'il y ait
dans le conseil lgislatif de notre province un nombre proportionn de
loyaux sujets canadiens. En effet, dans les ptitions de 84, ils se
plaignaient dj qu'ils ne jouissaient de leurs lois qu'imparfaitement;
parce que le conseil, compos aux deux tiers d'Anglais, qui y avaient
consquemment la prpondrance, les changeait au gr des dsirs o des
intrts de la majorit.

Le parti libral canadien, conjointement avec le parti anglais,
rpondirent par des contreptitions. La division des Canadiens en deux
grandes sections presqu'gales, est maintenant distincte et tranche;
l'une en faveur d'un gouvernement reprsentatif et l'autre contre. Dans
l'une et dans l'autre se remarquaient beaucoup de citoyens notables et
de grands propritaires; mais moins dans le parti libral que dans le
parti conservateur. Les requtes des Anglais de 88 taient signes
seulement par les membres des comits nomms  Montral et  Qubec
quatre ans auparavant. Elles ne demandaient des lois civiles anglaises
que celles qui avaient rapport au jury et au commerce. Les ptitions des
Canadiens de la mme anne taient pareillement signes par les comits
qu'ils avaient forms dans ces deux villes. Les derniers faisaient
observer spcialement qu'ils ne demandaient, que des rformes et une
nouvelle constitution favorable  la conservation des anciennes lois,
coutumes et usages de leur pays. Ils pensaient avec raison que ces
choses seraient plus en sret sous la sauve-garde d'une chambre, dont
la majorit devait tre canadienne, que sous celle d'un conseil
lgislatif o elle ne l'tait pas. Depuis longtemps le parti anglais
avait abandonn l'ide d'exclure les catholiques des droits politiques.
Le gouvernement, la majorit des chambres mtropolitaines taient
opposs  cette exclusion, surtout depuis la perte de leurs anciennes
colonies. Aussi Masres, qui avait montr un fanatisme si exclusif avant
73, ne cessa-t-il de dire aprs 83, au parti protestent, qu'il ne devait
plus esprer d'obtenir une constitution libre, si les Canadiens ne
runissaient leurs prires aux siennes; et ce ne fut aussi qu' la
condition expresse que ceux-ci seraient lecteurs et ligibles, qu'ils
joignirent leurs anciens adversaires et abandonnrent leur opposition de
73.

Les conservateurs n'eurent pas plutt appris l'existence des
reprsentations des constitutionnels, qu'ils se mirent en mouvement pour
y rpondre par des contreptitions. Celle de Montral du 22 dcembre,
88, fut souscrite par 2800 citoyens; mais celle de Qubec ne le fut que
par 194. L'inspection des signatures au pied de ces pices, prouvent que
toutes les classes de la socit et mme les familles taient divises
sur la grande question du jour, et que plusieurs seigneurs et riches
propritaires anglais, favorables  l'tablissement d'une assemble
lective en 74, y taient opposs en 88.

Les habitans de cette province, disaient les conservateurs de Qubec,
heureux sous un gouvernement modr, presque tous cultivateurs
paisibles, trangers  l'intrigue et  l'esprit de parti, sans taxes
directes sur leurs proprits, doutent qu'il puisse exister pour eux un
tat plus fortun. Si quelques-uns ont prt l'oreille aux projets
d'innovation, c'est parce qu'ils ont cru que ces innovations taient les
seuls remdes  leurs plaintes et les seuls moyens pour conserver leurs
lois de proprit, leur religion et mme le bonheur de la province qui
tait en danger. Aucune raison de nombre ou d'intrt particulier ne
doit, observaient  leur tour les conservateurs de Montral, nous priver
d'une constitution dont nous sommes redevables aux faveurs du roi, et
des lois si solennellement promises et garanties, et dont la
conservation est un de nos droits les plus sacrs.

Si l'on a des doutes sur nos allgus, ajoutaient-ils encore, que le
gouverneur prenne les moyens ncessaires pour connatre les sentimens et
les voeux de notre nation. Nos peuples trop pauvres et trop endetts
sont incapables de supporter les taxes qui doivent ncessairement
rsulter du systme propos par les constitutionnels. L'exemple
malheureux de l'insurrection des colonies voisines, qui a pris sa source
dans un pareil systme, doit nous mettre continuellement sous les yeux
le sort dplorable de notre nation si elle en devenait la victime. Une
chambre d'assemble nous rpugne, par les consquences fatales qui en
rsulteraient. Pourrions-nous nous flatter de conserver long-temps comme
catholiques romains les mmes prrogatives que les sujets protestans
dans une assemble de reprsentans. Ne viendrait-il point un temps o la
prpondrance de ces derniers influerait contre notre prosprit?

Toutes ces requtes furent mises successivement devant le parlement
imprial entre 85 et 90; mais la presse des affaires en fit ajourner la
considration jusqu' cette dernire anne. Deux ans auparavant la
chambre des communes avait promis de s'en occuper. L'anne suivante, M.
Grenville ayant t nomm au ministre des colonies, dressa un projet de
constitution et l'envoya  lord Dorchester pour que ce gouverneur, qui
connaissait parfaitement le pays et ses habitans, lui transmt ses
observations. La perte de ses anciennes colonies portait la mtropole 
modifier considrablement sa politique. De grandes questions s'agitaient
aussi dans son sein. Les Antilles taient fermes aux Etats-Unis, en
attendant qu'un plan gnral de fortifications pour leur dfense ft
mri par les chambres; l'opposition faisait de grands efforts pour faire
rapporter l'acte du test et reconnatre en pratique le grand principe de
la libert de conscience reconnu par les rpublicains amricains comme
l'une des bases de leur constitution. Lee clbre Wilberforce proposait
l'abolition de la traite des noirs, mesure dont les consquences sont
incalculables pour l'avenir des tats  esclaves de l'Union amricaine;
enfin le gouvernement mettant de ct ses antiques prjugs, avait
labor une constitution pour le Canada dans le but avou d'attacher les
populations franco-catholiques qui lui restaient fidles. Tous ces
projets avaient pour objet, soit de paralyser les ides librales de la
jeune rpublique, soit de se mettre en garde contre son ambition future,
soit enfin de lui ouvrir une plaie toujours saignante dans le flancs en
prchant du haut des les libres de l'Archipel du Mexique des doctrines
d'affranchissement et de libert que le vent de la mer fait rpandre 
chaque aurore dans les huttes esclaves amricains.

Aussitt l'agent des constitutionnels  Londres, Adam Lymburner et
appris que ses affaires du Canada avaient t ajournes dans le
parlement  la session prochaine, il en informa les comits de Qubec et
de Montral, qui s'adressrent sans dlai  lord Dorchester pour lui
rpter qu'ils persistaient toujours  demander la rforme de la
constitution. De son ct, le gouvernement anglais tout dsireux qu'il
tait de se rendre  leurs voeux, tait rsolu toutefois de prendre les
moyens de tenir par des liens invisibles, mais aussi puissans que
possibles, les colonies enchanes  la mre-patrie, tout en leur
donnant autant de libert qu'il serait compatible avec le nouveau
systme. C'est sur ce principe que fut bas l'acte constitutif de 91.
Lord Dorchester aprs avoir examin le projet de Grenville, le lui
renvoya avec ses observations. A l'ouverture du parlement, le roi appela
l'attention des chambres sur l'tat de la colonie et sur la ncessit
d'en rorganiser le gouvernement; et bientt aprs le chancelier de
l'chiquier, Pitt, invita les communes  passer un acte pour-diviser la
province de Qubec en deux provinces spares, sous le noms de Haut; et
Bas-Canada, et pour donner  chacune une chambre lective. Sentant
l'importance du sujets dit ce ministre, j'aurais dsir faire  la
chancre une exposition complte, des motifs et des principes que je veux
prendre pour base en formant pour une portion importante de l'empire
britannique, une constitution qui devra contribuer  sa prosprit; mais
il n'est pas probable qu'il s'lve d'opposition  l'introduction de
cette mesura, et comme du reste les explications seront plus opportunes
lorsque le bill sera devant la chambre, je vais en faire seulement une
esquisse aujourd'hui en peu de mots. Le bill que je me propose
d'introduire est fond d'abord sur la recommandation du message royal de
diviser la province en deux gouvernemens. Cette division mettra un terme
 la rivalit qui existe entre les anciens habitans franais et les
migrs venant de la Grande-Bretagne ou des autres colonies anglaises,
rivalit qui occasionne des disputes, de l'incertitude dans les lois, et
d'autres difficults d'une moindre importance qui troublent la contre
depuis si long-temps. J'espre que l'on pourra faire cette division de
manire  donner  chaque peuple une grande majorit dans la partie qui
lui sera particulirement approprie, parce qu'il n'est pas possible de
tirer une ligne de sparation complte. Les inconvniens que l'on
pourrait craindre de la circonstance que des anciens Canadiens seraient
compris dans une division, et des migrs britanniques dans l'autre,
trouveront leur remde dans la lgislature locale qui va tre tablie
dans chacune d'elles.

C'est pour cela que je proposerai d'abord,  l'instar de la constitution
de la mre-patrie, un conseil et une chambre d'assemble; l'assemble
constitue de la manire ordinaire, et le conseil compos de membres
nomms  vie par la couronne, qui aura aussi le privilge d'attacher 
certains honneurs le droit hrditaire d'y siger. Toutes les lois et
ordonnances actuelles demeureront en vigueur jusqu' ce qu'elles soient
changes par la nouvelle lgislature. Le pays conservera consquemment
des lois anglaises tout ce qu'il en a  prsent ou ce qu'il en voudra
garder, et il aura les moyens d'en introduire d'autres s'il le juge
convenable. L'acte d'habeas-corpus a dj t introduit par une
ordonnance de la province; et cet acte, qui consacre un droit prcieux,
va tre conserv comme partie fondamentale de la constitution. Voil
quels en sont les points les plus importans; mais il y en a d'autres sur
lesquels je veux appeler aussi l'attention de la chambre. Il doit tre
pourvu au soutien du clerg protestant dans les deux divisions, en le
dotant en terres proportionnellement  celles qui ont dj t
concdes; et comme dans l'une ds divisions, la majorit des habitans
est catholique, il sera dclar que la couronne ne pourra sanctionner
aucune loi des deux chambres canadiennes, octroyant des terres pour
l'usage des cultes, sans qu'elle ait t pralablement soumise au
parlement imprial. L question des tenures qui a t un sujet de
dbats, sera rgle dans le Bas-Canada par la lgislature locale; dans
le Haut, o les habitans sont pour la plupart sortis de la
Grande-Bretagne ou de ses anciennes colonies, la tenure sera franche. Et
afin de prvenir le retour de difficults comme celles qui ont amen la
sparation des Etats-Unis de l'Angleterre, il sera statu que le
parlement britannique n'imposera aucune autre taxe que celle qui
rsultera du rglement du commerce; et pour empcher l'abus de ce
pouvoir, les taxes qui seront ainsi imposes, demeureront  la
disposition, de la lgislature de chaque division.

Telles sont les simples, mais mmorables paroles par lesquelles le
premier ministre de la Grande-Bretagne annona aux Canadiens, au nom de
son pays, que leur nationalit, conformment au droit des gens, serait
respecte; et que pour plus de sret le Canada serait divis en deux
portions, afin qu'ils pussent jouir sans trouble de leurs lois et de
leurs institutions dans celle qu'ils occupaient. Comment la foi
britannique, engage d'une manire aussi solennelle, a t garde par le
gouvernement imprial, c'est ce que la suite des vnemens fera voir.

Aprs l'introduction du projet de loi annonc par Pitt, la portion
anglaise des ptitionnaires qui avaient demand un gouvernement
constitutionnel, leva le masque et se pronona, par la voie de son
agent, contre les principes fondamentaux du bill, contre lequel aussi
une reprsentation fut faite de la part de quelques marchands de la
mtropole. Ces nouveaux opposans furent entendus  la barre des communes
par leurs conseils. Ils insistrent principalement sur ce que l'intrt
britannique tait sacrifi, et sur les inconvniens que les marchands et
les colons anglais allaient prouver si l'on mettait la lgislation
entre les mains des Canadiens, fortement attachs aux lois franaises
sous lesquelles, disaient-ils, l'on ne pouvait recouvrer de dettes ni
contracter en matires foncires sans beaucoup de difficults.

Il fut encore prsent une autre requte de la part de quelques
marchands de Qubec pour prier les chambres de rejeter le nouveau plan
de constitution, attendu qu'aprs en avoir pes toutes les consquences,
ils craignaient qu'il ne fut la source d'une infinit d'embarras et de
maux pour le commerce.

Le parti hostile aux Canadiens qui avait voulu les faire exclure de la
reprsentation en 74, sous le prtexte qu'ils taient catholiques,
s'tant vu oblig, aprs la rvolution amricaine, d'obtenir leur
concours dans la demande d'une chambre lective pour avoir quelque
chance de succs, s'tait rapproch d'eux esprant encore se mnager
dans l'acte constitutionnel la part du lion, et obtenir la prpondrance
dans la nouvelle chambre. Mais lorsqu'il vit par le bill la division du
Canada en deux provinces, afin que d'aprs le motif avou du
gouvernement, les deux races pussent vivre  part chacune avec sa
religion et ses lois, et la rserve  la nouvelle lgislature de statuer
sur les modifications  apporter au code de commerce, il reconnut, mais
trop tard, que son but tait manqu; que la domination qu'il avait rve
ne serait pas complte, et qu'enfin sa longue dissimulation tait en
pure perte. Le bill, dit M. Powys, leur avocat dans les communes, ne
satisfera pas ceux qui dsiraient une chambre, parce qu'il ne la leur
donne pas. En prsence de cette conduite, les conservateurs canadiens
rallirent les constitutionnels sur leur alliance avec leurs soi-disans
amis. Ceux-ci se contentrent de rpondre que, quoique en effet ils
eussent montr une bonne foi trop crdule peut-tre, ils n'taient pas
solidaires de cette perfidie, et, qu'au reste ils avaient ce qu'ils
dsiraient.

A la troisime lecture du projet de loi, lord Sheffield prsenta contre
sa passation une nouvelle requte de Lymburner, qui se donnait toujours
pour l'agent du Canada et des Canadiens dits constitutionnels; preuve du
danger qu'il y a de charger de missions politiques des hommes dont les
sentimens ne sont pas parfaitement en harmonie avec ceux de leurs
commettans. Mais ces oppositions furent vaines.

Aprs quelques amendemens, dont l'un fut de porter la reprsentation de
30  50 membres, le bill passa sans division dans les deux chambres.

Cet acte reut l'assentiment complet de l'illustre Burke, surtout la
partie relative  la division de la province. Essayer, dit cet homme
d'tat, d'unir des peuples diffrens de lois, de langue et de moeurs,
est trs-absurde. Ce serait semer des germes de discorde, chose
indubitablement fatale  l'tablissement d'un nouveau gouvernement. Que
leur constitution soit prise dans la nature de l'homme, la seule base
solide de tout gouvernement.

Fox, comme membre du parti whig, auquel appartenait le commerce, se
pronona contre la division de la province; mais domin par ces grands
principes qui se plaisent surtout chez, les esprits levs et gnreux,
il proposa que le conseil lgislatif ft lectif, attendu qu'il n'y
avait point de noblesse ou de corps qui mritt ce nom en Canada, et que
la chambre reprsentative ft compose de cent membres. Avec une
colonie comme celle-l, observa cet orateur, susceptible de libert et
susceptible d'augmentation de population, il est important qu'elle n'ait
rien  envier  ses voisine. Le Canada doit rester attach  la
Grande-Bretagne par le choix de ses habitans; il sera impossible de le
conserver autrement. Mais pour cela il faut que les habitans sentent que
leur situation n'est pas pire que celle des Amricains.

C'est dans le cours de ces dbats que les digressions de Burke sur les
ides rvolutionnaires de la France, amenrent une de ces malheureuses
altercations qui sparent  jamais deux anciens amis. Burke et Fox
taient lis d'amiti ensemble depuis l'enfance; leurs grands talens
oratoires, leur vaste intelligence n'avaient fait que resserrer leur
attachement. Malheureusement le premier prit en haine le parti du
mouvement en France, le second embrassa la cause de la rvolution avec
ardeur, et y fit quelque allusion en discutant le bill relatif au
Canada. Par une de ces tournures imprvues que prend quelquefois un
dbat, Burke se crut desservi par son ancien ami sur une question
d'ordre, et s'en plaignit avec amertume; il fit des reproches  Fox sur
le refroidissement qu'il lui montrait depuis long-temps, et hissa
chapper ces paroles: C'est certainement une indiscrtion en tout temps
et surtout  mon ge, de provoquer des inimitis ou de fournir  mes
amis des motifs pour les abandonner; nanmoins s'il en doit tre ainsi
en adhrant  la constitution britannique, je risquerai tout, et suivant
les dictes du devoir et de la prudence publique, mes derniers mots
seront toujours, fuyez la constitution franaise. Fox ayant dit qu'il
n'y avait point d'amis de perdus, Burke reprit, oui il y a des amis de
perdus; je connais le prix de ma conduite; j'ai rempli un devoir au prix
d'un ami; notre amiti est rompue. Burke continua  parler avec une
extrme chaleur. Fox se leva pour rpondre, mais il tait si mu qu'il
fut plusieurs minutes sans pouvoir profrer une seule parole. Il avait
le visage couvert de larmes, et il faisait en vain des efforts pour
exprimer des sentimens qui se manifestaient assez pour faire connatre
la noblesse et la sensibilit de son coeur. Toute la chambre vivement
impressionne par cette scne, observa un religieux silence jusqu' ce
qu'enfin, Fox ayant vaincu son motion, put donner cours aux expressions
les plus touchantes. Mais ce fut en vain, la brche tait faite, et ces
deux amis s'loignrent dsormais de plus en plus l'un de l'autre.

Dans la chambre des lords, le bill fut poursuivi galement par des
ptitions contre plusieurs de ses clauses, et deux conseils employs par
les marchands, auteurs de l'opposition dans les communes, furent
entendus  la barre; mais avec encore moins de succs. On a appel
prjug, dit lord Grenville, l'attachement des Canadiens  leurs
coutumes,  leurs lois et  leurs usages, qu'ils prfrent aux lois de
l'Angleterre. Je crois qu'un pareil attachement mrite un autre nom que
celui de prjug; suivant moi, cet attachement est fond sur la raison,
et sur quelque chose de mieux que la raison; il est fond sur les
sentimens les plus nobles du coeur humain.

Le roi qui de tous les Anglais tait celui qui montrait le plus de
sympathie pour les Canadiens, crut devoir remercier les deux chambres de
la passation de cette loi dans son discours de prorogation.

Par elle, le Canada se trouvait  son quatrime gouvernement depuis 31
ans. Loi martiale de 1760  1763; gouvernement militaire de 1763  1774;
gouvernement civil absolu de 1774  1791; et enfin gouvernement
tiers-parti lectif  commencer en 92. Sous les trois premiers rgimes,
malgr les ordres contraires, le pays n'eut d'autres lois que celles du
caprice des tribunaux, qui tombrent dans le dernier mpris; et le
peuple ne fit que changer de tyrannie. Quant au dernier, l'on doit
attendre pour le juger, qu'il soit mis en pratique et qu'on en voie les
effets; car l'exprience seule peut en faire connatre les avantages et
les dfauts, d'autant plus que le succs doit dpendre de l'esprit dans
lequel chacune des parties intresses l'observera, la colonie et la
mtropole.

Le nouvel acte constitutif portait, aprs la division du Canada en deux
provinces, et l'indication de la tenure et des lois qui devaient
subsister dans chacune d'elles, que tous les fonctionnaires publics
resteraient  la nomination du roi en commenant par le gouverneur, et
demeureraient amovibles  sa volont; que le libre exercice de la
religion catholique serait garanti ainsi que la conservation des dmes
et droits accoutums du clerg; que les protestans devenaient passibles
de la mme dme pour leurs ministres; que le roi aurait la facult
d'affecter au soutien de l'glise anglicane le septime des terres
incultes de la couronne, et de nommer aux cures et bnfices de cette
glise dont il est le chef; que le droit de tester de tous ses biens
tait confr d'une manire absolue; que le code criminel anglais tait
maintenu comme loi fondamentale; que dans chaque province seraient
institus un conseil lgislatif  vie  la nomination du roi, compos de
quinze membres au moins dans le Bas-Canada, et de sept dans le Haut; et
une chambre d'assemble de cinquante membres au moins dans le
Bas-Canada, et de seize dans le Haut, lus par les propritaires
d'immeubles de la valeur annuelle de deux louis sterling dans les
collges ruraux, et de cinq louis dans les villes, et par les locataires
de ces mmes villes payant un loyer annuel de dix louis; que la
confection des lois tait dfre  ces deux corps et au roi ou son
reprsentant, formant la troisime branche de la lgislature, et ayant
droit de veto sur les actes des deux chambres; que la dure des
parlement ne devait pas excder quatre ans; et que la lgislature devait
tre convoque au moins une fois tous les ans, et enfin que toute
question serait dcide  la majorit absolue des voix.

Un conseil excutif, nomm par le roi, fut aussi institu pour aviser le
gouverneur et remplir les attributions de cour d'appel en matires
civiles.

Tel fut l'acte constitutionnel. Malgr ses nombreuses imperfections dont
quelques unes taient fondamentales, il donnait un gouvernement dans
lequel le peuple tait appel  jouer un rle, et au moyen duquel il
pourrait faire connatre tous ses griefs, si on ne lui donnait pas le
pouvoir d'obliger absolument l'excutif  les redresser. Cette nouvelle
charte entra eu vigueur le 26 dcembre 91, et dans le mois de mai
suivant le Bas-Canada fut divis en 6 collges lectoraux urbains, et en
21 comts ou collges lectoraux ruraux, lisant chacun deux membres,
except trois qui n'eurent le droit que d'en lire un chacun; et l'on
donna  la plupart de ces collges, par une affectation ridicule et peu
conforme  l'esprit de la nouvelle constitution, des noms anglais que
les habitans ne pouvaient prononcer.

Le Haut-Canada se trouvant de cette poque spar du Bas, nous n'en
suivrons point l'histoire, l'objet du prsent ouvrage tant de retracer
celle du peuple canadien-franais, dont les annales s'tendent ou se
reployent, selon que la politique des mtropoles tende ou rtrcisse
les bornes de son territoire.

Au temps de l'introduction du gouvernement constitutionnel, la
population des deux Canada; pouvait tre d'environ 135,000 mes, dont
plus de 10,000 dans le Haut; et sur ce chiffre la population
anglo-canadienne entrait pour 15,000  peu-prs, et il y avait 1
million, 569 mille 818 arpens de terre en culture.[70] En 1765, la
population tait d'environ 69,000 mes, outre un peu plus de 7000
Sauvages, et il y avait 955,754 arpens de terre exploitable, diviss en
110 paroisses sans compter celles des villes. La population
franco-canadienne s'tait double par 30 ans depuis 1679. Elle tait 
cette dernire poque de 9400 mes, en 1720 de 24,400, en 1734 de
37,200; il n'y a qu'entre cette dernire anne et 1765 que la population
ne se redoubla pas en consquence des pertes faites dans les guerres qui
remplirent la plus grande partie de cette priode et de l'migration en
France; elle n'tait que de 60,000 mes en 1759. Depuis 1763 elle a
repris une marche progressive rapide. Le recensement officiel de 1844,
la porte dj  524,000; d'o l'on peut conclure qu'elle sera en 1900 de
plus de 2 millions, ou gale  celle de la Hollande aujourd'hui.
L'migration dans les derniers temps de la domination franaise, ne
faisait que remplir le vide que laissaient les Canadiens qui s'en
allaient dans les contres de l'ouest et dans la Louisiane, ou qui
prissaient  la guerre et dans les voyages.

[Note 70: Lettre du gnral Murray aux Lords-Commissaires du commerce et
des plantations. Maisons habites 9,722; boeufs 12,546; vaches, 22,724:
jeunes btes  cornes 15,039; moutons 27,064; cochons 28,976 et chevaux
12,757.--En 1761, la population n'tait que de 60,000 mes d'aprs le
recensement fait par ordre de ce gnral.]

Le fait de cette augmentation rgulire de la population sous toutes
sortes de gouvernement, mme sous l'incroyable tyrannie qui pesa sur le
pays depuis 1760 jusqu'en 1792, tyrannie moins lourde par la rudesse des
gouverneurs, que par la folle tentative de la mtropole d'arracher aux
habitans leurs lois et leurs institutions, et de les frapper d'exclusion
politique  cause de leur croyance religieuse, le fait de cette
augmentation prouve qu'en Amrique les gouvernemens n'atteignent que la
surface des socits; que quelque soient leurs efforts pour les faonner
 leur guise, pour les touffer mme comme nationalit distincte et
locale, il suffit  ces peuples de s'isoler pendant un temps, de
resserrer leurs rangs, de se rapprocher autant que possible de l'esprit
du gouvernement de soi par soi-mme, de maintenir la paix et l'ordre
intrieur, le mouvement progressif continue toujours, et le droit et la
raison obtiennent invariablement le triomphe qui leur est d; car dans
ce continent l'avenir est au peuple; le peuple est un polype dont chaque
partie a les vertus du tout, et qui finit par envelopper dans ses vastes
bras les corps trangers qui veulent le fouler et lui nuire.

Le commerce du pays avait augment dans la mme proportion. C'est en
1700 que l'on rtablit l'ancienne division du Bas-Canada en trois
dpartemens. La haine aveugle pour tout ce qui tait franais avait fait
abolir sans aucun motif le gouvernement des Trois-Rivires; mais il fut
rtabli sous le nom de district par ordonnance du conseil lgislatif;
car les divisions territoriales s'imposent souvent d'elles mmes.

Lord Dorchester tait repass en Angleterre au commencement de 91,
laissant les rnes du gouvernement  Sir Alured Clarke, avec le titre de
lieutenant-gouverneur. Les qualits personnelles de Dorchester l'avaient
fait estimer des Canadiens, qui lui avaient montr dans tous les temps
un attachement honorable  la fois pour son caractre et pour son coeur.
Il avait su par son humanit et par sa justice, adoucir la rigueur des
dcrets de la mtropole, et,  l'exemple du gnral Murray, il avait eu
le courage de prendre sur lui de temprer la cruaut des ordres de
proscription lancs contre les lois franaises et contre la religion
catholique. Les Canadiens connaissaient aussi les dispositions
bienveillantes de George III pour eux, et ils savaient que ce roi
n'avait vu que d'un mauvais oeil les demandes exclusives des colons
anglais, de mme que leur opposition aux actes de 74 et de 91. Ils en
manifestrent toute leur reconnaissance  l'occasion de la prsence de
ses fils en Canada, le prince Guillaume-Henri depuis Guillaume IV, alors
commandant de la frgate Pgasus, en 87, et le prince Edouard, duc de
Kent et pre de la reine actuelle, avec son rgiment en 91. Les
dmonstrations de respect et les rjouissances dont ils furent partout
l'objet de la part des Canadiens, durent tre trs agrables  leur
pre.

L'octroi d'une constitution libre fut ft  Qubec par un grand
banquet. Il se forma aussi une association qui se donna, suivant l'usage
du temps, le nom de club constitutionnel, dont le principal objet,
d'aprs son programme, tait de rpandre des connaissances politiques
dans le pays. Il s'assemblait toutes les semaines, et discutait toutes
sortes de questions politiques, commerciales, scientifiques,
littraires, etc. Un rsum de l'acte de 91 fut publi sous ses auspices
avec des notes explicatives pour le rendre plus intelligible au peuple.
L'ducation populaire, l'hrdit de la noblesse, l'amlioration de
l'agriculture, les qualits ncessaires  un reprsentant du peuple,
tels furent quelques-uns, des objets qui y furent dbattus. Ces
discussions excitrent un moment d'enthousiasme; l'on vit des
instituteurs venir s'offrir d'instruire les enfans du peuple
gratuitement. Mais cette ardeur se ralentit d'elle-mme peu--peu, et ne
donna pas d'ailleurs plus de hardiesse  la presse, qui continua de
garder le silence sur les affaires publiques. C'est  peine si l'on
osait publier des opinions fort innocentes dans des correspondances
anonymes. C'est ainsi que la Gazette de Montral de Mesplet rapporte
sans oser mentionner les noms ni le lieu du banquet, que dans cette
ville la nouvelle constitution fut fte par de jeunes citoyens. Nous
nous rjouissons, dit leur prsident, de ce que cette province, aprs
avoir t depuis la conqute victime de l'anarchie, de la confusion et
du pouvoir arbitraire, prend enfin cet quilibre heureux, dont
l'harmonie gnrale doit tre le rsultat. Nous nous rjouissons de ce
que nous, dans l'ge de donner des enfans  la patrie, nous aurons la
douce satisfaction de lui offrir des hommes libres. Le nouvel acte qui
rgle cette province est un acheminement, j'espre,  quelque chose de
plus avantageux pour elle. La politique a mis la premire main  cet
ouvrage; la philosophie doit l'achever. Entre les toasts qui furent
ports aprs celui au roi, l'on remarque les suivans:
l'abolition du systme fodal,
la libert civile et religieuse,
la libert de la presse,
la libert et l'intgrit des jurs,
la rvolution de France,
la rvolution de Pologne,
la rvocation de l'ordonnance des milices,
la rvocation de toutes les ordonnances qui peuvent tre contraires  la
libert individuelle,
la rvocation des investigations comme abusives, funestes et productives
des haines et des inimitis personnelles, etc.

D'aprs ces dmonstrations, l'on peut se faire une ide de l'esprit qui
animait dj les citoyens  cette poque.

Arrtons-nous ici pour jeter un instant nos regards en arrire. Nous
sommes parvenus  la fin du 18e sicle et  l'introduction du rgime
reprsentatif dans le pays. De grands vnemens ont pass sous nos yeux
depuis 1755. Tous les malheurs qui peuvent frapper un peuple se sont
runis pour accabler les Canadiens. La guerre, la famine, les
dvastations sans exemple, la conqute, le despotisme civil et
militaire, la privation des droits politiques, l'abolition des
institutions et des lois anciennes, tout cela est arriv simultanment
ou successivement dans notre patrie dans l'espace d'un demi-sicle. L'on
devrait croire que le peuple canadien si jeune, si faible, comptant 
peine 66 mille mes en 64, et par consquent si fragile encore, se
serait bris, aurait disparu au milieu de ces longues et terribles
temptes souleves par les plus puissantes nations de l'Europe et de
l'Amrique, et que, comme le vaisseau qui s'engloutit dans les flots de
l'ocan, il n'aurait laiss aucune trace aprs lui. Il n'en fut rien
pourtant. Abandonn, oubli compltement par son ancienne mre-patrie,
pour laquelle son nom est peut-tre un remords; connu  peine du reste
des autres nations dont il n'a pu exciter ni l'influence ni les
sympathies, il a lutt seul contre toutes les tentatives faites contre
son existence, et il s'est maintenu  la surprise de ses oppresseurs
dcourags et vaincus. Admirable de persvrance, de courage et de
rsignation, il n'a jamais dsespr un moment. Confiant dans la
religion de ses pres, rvrant les lois qu'ils lui ont laisses en
hritage, et chrissant la langue dont l'harmonie a frapp son oreille
en naissant, et qui a servi de vhicule aux penses de la plupart des
grands gnies modernes, pas un seul Canadien de pre et de mre n'a,
jusqu' ce jour, dans le Bas-Canada, trahi aucun de ces trois grands
symboles de sa nationalit, la langue, les lois et la religion.

Toujours soumis aux rgles du devoir, aucun peuple, avec les mmes
moyens, n'a fait plus de sacrifice et n'a montr plus de courage et
d'hrosme pour la dfense de son pays pendant la guerre, n'a montr
plus de respect aux lois et plus d'attachement  ses institutions
pendant la paix. Nous ne reviendrons pas sur les vnemens de la guerre
termine par le trait de 63; on les connat assez. Nous rsumerons
seulement ce que nous avons rapport des vnemens qui se sont passs
depuis, jusqu'en 1792. C'est dans cet espace de temps que l'on voit
clore les causes et les germes des discordes qui ont divis ce
malheureux pays.

Le changement de gouvernement  la conqute, amena un changement radical
dans le personnel des fonctionnaires publics. Le commerce tout entier
tomba aussi entre les mains des vainqueurs. Les marchands et les
fonctionnaires, trangers  l'ancienne population au milieu de laquelle
ils taient;  cause de leur petit nombre, comme perdus, se donnrent la
main pour se soutenir. Il fut entendu entre eux, que la langue, les lois
et les coutumes des Canadiens seraient dtruites, parce que c'tait le
meilleur moyen de concentrer entre leurs mains la domination et
l'exploitation de ce peuple; et que cela tait d'ailleurs d'autant plus
facile que sa religion le privait de tout droit politique. La
proclamation de 63 sembla devoir favoriser ce dessein; mais lorsque,
conformment  une des clauses de cet acte, l'on voult convoquer une
assemble coloniale, et que l'on vt le parti protestant insister sur
l'observation rigide de la loi anglaise, par laquelle les catholiques ne
pouvaient tre ni lecteurs ni ligibles, le gouvernement eut honte de
mettre le pouvoir lgislatif entre les mains de deux  trois cents
aventuriers la plupart d'un caractre quivoque, et il recula devant
l'excution de sa promesse. Les fonctionnaires se soumirent en silence;
mais le commerce, plus indpendant de l'autorit, murmura contre cette
faiblesse. De ce moment l'union entre les fonctionnaires et leurs
compatriotes devint moins intime, et les premiers se conformant de plus
en plus  la politique dicte par la mtropole, devinrent plus modrs
en apparence, tandis que les seconds se montraient plus violens, afin
d'en imposer  l'Angleterre, o ils trouvaient toujours des chos au
moyen de leurs relations commerciales. Mais la rvolution amricaine
vint encore les loigner du but qu'ils voulaient atteindre.

L'acte de 74 pass pour attacher les Canadiens  l'empire, rtablit les
lois franaises et mit ce peuple, quant aux droits politiques, sur le
mme pied que les autres sujets anglais. Cet acte fut adopt malgr les
efforts inous qui furent faits pour en empcher la passation; et une
fois pass, il eut l'effet de diviser la population protestante. La
classe des fonctionnaires trouvait la nouvelle constitution admirable,
parce qu'elle mettait le pouvoir entre ses mains, la plupart des membres
du conseil lgislatif remplissant des charges publiques; et elle tait
consquemment oppose  tout changement, surtout  l'tablissement d'une
chambre lective, parce qu'elle craignait pour son autorit, ses
privilges et son immense patronage. Les marchands, au contraire,
voulaient un gouvernement reprsentatif pour les raisons que nous avons
dj exposes ailleurs. Ils taient d'autant plus jaloux du conseil
lgislatif que plusieurs Canadiens y avaient t admis et qu'ils taient
en position par-l de dfendre les droits de leurs compatriotes. Ils
continurent  demander une constitution libre. Pendant long-temps ils
pensrent que les catholiques ne pouvant prter le serment du test, se
trouveraient exclus des chambres naturellement comme ils l'taient en
Angleterre. Ce ne fut qu'aprs des avertissemens formels des intentions
des ministres, qu'ils abandonnrent leurs injustes prtentions, et
qu'ils furent obligs d'accepter comme un pis-aller, mais en murmurant,
l'acte de 91. Encore essayrent-ils, lors de la discussion de cet acte,
de faire prvaloir leurs ides dans le parlement imprial, o il y avait
un fort parti pour eux, en tachant d'abord de faire maintenir le serment
du test tel qu'il se prtait en Angleterre, et ensuite en essayant de
faire abolir les lois franaises, de priver le clerg catholique de tous
ses privilges et anciens droits, et enfin de rpartir la franchise
lectorale de manire  donner la majorit aux protestans dans la
chambre reprsentative comme ils supposaient qu'ils l'auraient dans la
chambre haute laisse au choix du roi. Battus sur tous ces points, ils
durent accepter la charte de 91 telle qu'elle tait offerte, et encore
ne fut-elle accorde qu'aprs que les Canadiens eussent joint leur
demande  la leur.

L'acte de 91, donnant la majorit aux Canadiens dans la chambre
reprsentative,  cause de leur supriorit numrique, runit pour la
seconde fois la population anglaise, c'est--dire les fonctionnaires
publics et les marchands dans une mme communaut d'intrts et de
sympathie. Les uns se rservrent le monopole des emplois, et les autres
celui du commerce, que les Canadiens, par l'migration de leurs
marchands en France, avaient presque totalement perdu, en perdant avec
ces hommes prcieux les connaissances spciales et l'exprience qui leur
taient ncessaires pour renouer un commerce sur de nouvelles bases
d'aprs les circonstances diffrentes dans lesquelles ils se trouvaient.

Les fonctionnaires et les marchands ainsi runis formrent, pour la
seconde fois, une vritable faction,  laquelle les royalistes,
amricains chasss de leur pays, et arrivant dpouills de tout et le
coeur ulcr par leur dfaite, prtrent l'nergie de la haine et des
passions qui les dvoraient eux-mmes. Cette faction osa essayer de
faire proscrire la langue franaise dans la lgislature par la majorit
mme de la chambre d'assemble qui parlait cette langue; si elle ne
russit pas, elle sut toutefois se faire donner un pouvoir despotique
par la loi qui suspendait l'acte de l'habeas corpus et qui autorisait le
conseil excutif ou trois de ses membres  faire emprisonner un citoyen
pour dlit politique; et elle eut assez d'influence pour faire rejeter
par la mtropole l'acte provincial de 99, qui aurait eu l'effet
d'assurer au peuple le pouvoir de taxer et de contrler la perception et
l'emploi du revenu public. Elle cria  la trahison lorsque la chambre
passa cette loi, qui mettait les fonctionnaires dans sa dpendance, en
chargeant le budget de la colonie de toute la dpense civile, dont une
partie tait alors paye par la mre-patrie; et l'on verra dans la suite
quel usage elle fit de la suspension de l'habeas corpus pour intimider
la chambre en emprisonnant ses membres, et en usurpant une autorit
contraire  l'esprit de la constitution.

Ds les premiers pas du gouvernement constitutionnel, les hommes et les
partis se dessinent assez pour faire connatre leur caractre, leur
tendance et leur esprit. Le parti anglais, de rebelle qu'il tait en 75
parce que la mtropole ne lui laissait pas la domination exclusive du
Canada, voyant ses esprances dues par l'acte de 91, se rallia au
gouvernement comme un pis-aller. Mais son rle tait encore fort beau;
il rgnait toujours dans les conseils excutif et lgislatif et dans les
administrations. Le parti canadien dominait dans la chambre d'assemble
seule; et il fut bientt en opposition ouverte avec le pouvoir excutif,
qui restait toujours entre les mains des mmes hommes, qui avaient t
de tout temps les ennemis secrets ou avous des anciens habitans: de l
les longues querelles qui vont continuer de remplir nos annales, malgr
l'introduction du principe lectif, et dans lesquelles les Canadiens
vont se prsenter  nous sous un nouvel aspect. Intrpides et
persvrans sur le champ de bataille dans la guerre de la conqute, et
d'autant plus attachs  leurs institutions que l'on avait fait de
tentatives jusqu'en 91 pour les leur ravir, on va les voir montrer la
mme constance sous la nouvelle constitution, et se distinguer galement
par leur nergie et par ds talens qu'on ne leur avait pas encore
connus.

Les deux premiers hommes qui vont d'abord fixer l'attention dans la
nouvelle lutte qui commence pour les Canadiens sur le grand thtre
parlementaire, sont MM. Bedard et Papineau, que la tradition reprsente
comme tant dous des plus grands talens oratoires; mais dont
malheureusement les discours n'ont pas t conservs par la presse, qui
pendant longtemps n'a publi que ceux qui lui taient envoys par les
orateurs qui les avaient prononcs, ce qui arrivait fort rarement. Ces
deux patriotes nous apparaissent aujourd'hui dans l'histoire comme les
plus fermes champions des droits populaires, et en mme temps les
partisans les plus dsintresss et les plus fidles de l'Angleterre,
pour laquelle le dernier s'tait dj distingu par son zle pendant la
rvolution amricaine.[71] Ils furent dans la lgislature les premiers
aptres de la libert et les dfenseurs des institutions nationales de
leurs compatriotes, parmi lesquels leurs noms ne cesseront point d'tre
en vnration. Sortis tous deux du sein du peuple, l'un d'une famille de
Montral, et l'autre d'une famille originaire de Charlesbourg, prs de
Qubec, ils avaient reu une ducation qui les mit de suite de pair avec
la plupart de ces gentilshommes qui cherchaient en vain  conserver le
prestige de leur ancienne illustration, mais qui allaient trouver des
mules redoutables et le plus souvent vainqueurs dans les dbats de la
tribune. M. Papineau fut bientt en effet le premier orateur des deux
chambres. Une stature leve et imposante, une voix pleine et sonore,
une loquence plus vhmente encore qu'argumentative, telles taient les
qualits dont il tait dou, et qui sont ncessaires pour faire de
l'effet dans les assembles publiques. Il conserva jusqu' la fin de ses
jours un patriotisme pur et la confiance de ses concitoyens, qui
aimaient  entourer de leur respect ce vieillard, dont la tte droite et
couverte d'une longue chevelure blanche qui flottait sur ses larges
paules, conservait encore le caractre de l'nergie et de la force.

[Note 71: Un officier canadien, M. Lamothe, avait apport en Canada des
dpches de lord Howe, gnral anglais  New-York, pour le gnral
Carleton; elles taient adresses au sminaire de Montral. M. Papineau,
alors jeune homme, se joignit  M. Lamothe pour les porter  Qubec.
Elles furent mises dans des btons creux, et ils se mirent en chemin par
la rive droite du fleuve, vitant les troupes rebelles et les Canadiens
qui avaient embrass leur parti, et marchant de presbytre en
presbytre. Ils entrrent  Qubec le 11 mars, et aprs avoir dlivr
leurs dpches ils entrrent dans la compagnie du capitaine Marcoux
comme volontaires, et servirent jusqu' la leve du sige.]

M. Bedard tait loin d'offrir les mmes avantages physiques. A une
figure dont les traits, fortement prononcs, taient irrguliers et
durs, il joignit une pose peu gracieuse et une tenue trs nglige.
Bizarre et insouciant par caractre, il prenait peu d'intrt  la
plupart des sujets qui se discutaient dans la chambre, et parlait
consquemment assez mal en gnral; mais lorsqu'une grande question
attirait son attention et l'intressait vivement, il sortait de cet tat
d'indiffrence apparente avec une agitation presque fivreuse; et
embrassant d'un coup-d'oeil toute la profondeur de son sujet, il
l'entamait par des paroles qui sortaient d'abord de sa bouche comme en
s'entrechoquant et avec effort; mais bientt sa voix devenait plus
assure et plus forte, ses ides prenaient de l'ordre dans sa tte, et
il abordait ses adversaires avec une puissance de logique irrsistible;
rien alors n'tait capable d'intimider son courage ou de faire flchir
son opinitret. C'est ainsi que nous allons le voir lutter d'abord
contre les prtentions extravagantes d'une oligarchie qui avait dj
caus tant de troubles et de maux, et dont l'chec prouv en 91 dans le
parlement imprial en voulant faire exclure les catholiques de la
lgislature, avait rendu la haine plus profonde et plus vive; et ensuite
contre la tyrannie du gouverneur, sir James Craig, en bravant le
despotisme qu'il voulait imposer sur le pays, et en se mettant au-dessus
des terreurs du public, qui admirait sa fermet sans imiter toujours son
indpendance.

Tels sont les deux hommes que les Canadiens vont prendre pour chefs dans
les premires annes du rgime parlementaire.

FIN DU TROISIEME VOLUME.




                               APPENDICE.


                                 (A)

--Extract of a letter from the Right Honorable Lord Sidney, one
of His Majesty's Principal Secretaries of State, to His Excellency
Governor Haldimand, dated Whitehall, the 8th April 1784.

I have every possible reason to agree with the late Secretary of State,
in the propriety with which you have conducted yourself respecting the
two Priests whom Monsr. Montgolfier attempted to introduce from France
into the Seminary of St.-Sulpice at Montral. Monsr. de Montgolfier as
well as Monsr. Brassier, seem to have acted very imprudently thro' the
course of the transaction, and they must be told that a repetition of
such behaviour will induce His Majesty to withhold that countenance from
the Seminary, which, by their observing a different line of conduct, he
might be inclined to bestow.

Messrs. Adhmar and Delisle have, since their first arrival in England,
paid a visit to the continent, and on their return have made application
for the admission of three young Eclesiasticks, whom they proposed to
take out with them from the Seminary of St.-Sulpice at Paris, but the
same reasons which operated with you, have produced a negative to that
requisition. These gentlemen have met with very little countenance here,
and bis Majesty, from your representation of their character, as well as
some other reports which have come to my knowledge of their sentiments,
has chosen, rather to receive the Petition they were charged with thro'
my hands, than that it should be presented to him by them.

It is proper that it should be known that liberty has been given to
Messrs. Adhmar and Delisle, to engage any number of Eclesiasticks that
were necessary for supplying the vacant Parishes in Canada, and such
other persons as they might judge proper for the tuition of their
children, _from any country unconnected with the House of Bourbon_, as
it is more than probable, that report of different tendency will be
propagated by them on their return to Qubec, I am persuaded that the
most effectual way of securing the attachment of the Canadians, is that
of preventing by all possible means, every communication or connection
with France, or persons who are influenced in favor of that country, and
therefore it behoves the King's servants to be watchful of their conduct
upon every occasion, and to act with great firmness whenever any
discovery should be made of even an attempt inconsistent with their
entire separation.

I am in daily expectation that the four Priests who were applied for
sometime ago, from Savoy, will arrive here, and not a moment's time
shall be lost in sending them to Canada. I have been particularly
strenuous in my application, that in the choice of these gentlemen,
great care may be taken that their characters are fair and that they may
possess the advantages of good education and talents, and I trust, that
I shall not be disappointed in my expectations respecting them.

Mr. Powell, according to your expectation has arrived in England with a
Petition from the Province of Qubec praying a repeal of the Qubec Act;
the establishment of a House of Assembly; the full exercise of the
Habeas Corpus; the decision of Trials by optional Juries, and securing
the Independance of the Judges, with sundry other requisitions of less
importance. No measures, however, have yet been taken in consequence of
this Petition, nor do I think it probable that the subjects of it will
be bastily decided upon by the King's servants. The passing of the
Ordinance you propose for the introduction of the Habeas Corpus Act, or
some other mode for personal security, I believe will be very proper;
but I am satisfied in my own mind that any further relaxation from the
powers of government in the present state of the Province, would be
extremely detrimental to its true interests, and that these propositions
have been brought forward by designing men, whose attachment to the
country appears to me very doubtfull.


                                  (B)

--Extract of a letter to the Right Honorable Lord North, one of
His Majesty's Principal Secretaries of State, dated 27th November 1783,
relative to settling Loyalists near the line 45.

This leads me, my Lord, to the consideration of another part of your
Lordship letter, where you mention the advantages of settling with
Royalists the tract of land to the eastward of the River St.-Lawrence
and bounded on the North and West by the revolted colonies. Upon this
head, I beg leave to observe that in all probability this Province, when
the posts in the upper country shall be evacuated, will lose much of its
importance in a commercial light, and that it will be a matter of great
doubt whether it would be right to expend much money for the
preservation of it, or at least it would never be worth the while to go
to war about it, from hence it appears prudent to shun every thing which
might bring on a rupture with the bad neighbours which surround us. For
this reason I would rather wish that the tract of country alluded to,
should be kept uninhabited as long as possible, and have therefore
refused the repeated solicitations of many of the people of Vermont who
call themselves our friends, and of several Loyalists, for grants of
lands on that frontier. It is still therefore in His Majesty's power to
instruct his Governors to leave that tract of ground on the frontiers
unconceded, at least for some years, when a better judgment may be made
than at present of the turn which affairs may take, on this continent.

There is another consideration; the Canadians will increase much in
population, and in a few years, more lands will be wanted for them, and
it seems good policy that the frontiers should be settled by people
professing different religions, speaking a different language, and
accustomed to other laws and government from those of our restless and
enterprizing neighbours of New-England. Loyalists and Americans settled
near one another could not agree at least for some years, and the
smallest triffle might be productive of outrages, from which great
mutual mischief would ensue in spite of ail efforts on the part of the
respective governments to prevent it; hence, my Lord, appears the great
advantage which the land between the River St.-Lawrence and the Ottawa
River towards Cataraqui possesses for making udefull and happy
settlements for the Loyalists, and of which I have given in former
letters an ample description.

Extract of a letter from the Right Honorable Lord Sidney, one of His
Majesty's Principal Secretaries of State, to His Excellency Governor
Haldimand, dated 8th April 1784, in answer to the foregoing.

His Majesty approves of the plan you have proposed for settling some of
the Loyalists at Cataraqui and places adjacent, and is satisfied with
the reasons you have given for suspending the execution of the
directions contained in the late Secretary of State's letter to you with
regard to establishments on the tracts of land to the eastward of the
River St. Lawrence, and bounded on the North and West by the revolted
colonies.




                              SOMMAIRES.


LIVRE IX.

CHAP. I.--_Guerre de Sept ans._

1755-1756.

Situation des esprits en France et en Angleterre  l'poque de la guerre
de Sept ans.--La France change sa politique extrieure en s'alliant 
l'Autriche, qui flatte madame de Pompadour, matresse de Louis
XV.--Popularit de la guerre dans la Grande-Bretagne et dans ses
colonies; ses immenses armemens.--Extrme faiblesse numrique des forces
du Canada.--Plan d'attaque et de dfense de ce pays; zle des
habitans.--Premires oprations de la campagne.--Un corps de troupes,
parti de Boston, s'empare de Beausjour et de toute la pninsule
acadienne; exil et dispersion des Acadiens.--Le gnral Braddock marche
sur le fort Duquesne du ct du lac Eri; M. de Beaujeu va au-devant de
lui; bataille de la Monongahla; dfaite complte des Anglais et mort de
leur gnral.--L'pouvante se rpand dans leurs colonies, que les bandes
canadiennes et sauvages attaquent sur divers points en commettant de
grands ravages et faisant beaucoup de prisonniers.--Armes anglaises
destines  attaquer Niagara au pied du lac Eri et St.-Frdric sur le
lac Champlain.--Le colonel Johnson se retranche  la tte du lac
St.-Sacrement (George).--Le gnral Dieskau attaque les retranchemens du
colonel Johnson; il est repouss et lui-mme tombe bless entre les
mains de l'ennemi.--Le peuple des colonies anglaises murmure contre
l'inactivit de Johnson aprs cette bataille; rponse de ce
commandant.--Le gnral Shirley abandonne le dessein d'assiger
Niagara.--Rsultat de la campagne.--Mauvaises rcoltes en Canada;
commencement de la disette.--Prparatifs de l'Angleterre pour la
prochaine campagne.--Exposition de l'tat du Canada; demande de secours
 la France--Le gnral Montcalm arrive  Qubec dans le printemps de
1756 avec des renforts.--Plan d'oprations de la prochaine
campagne.--Disproportion des forces des deux parties belligrantes;
projets d'invasion des Anglais.

CHAP. II--_Prise d'Oswgo et de William-Henry._

1756-1757.

Alliances indiennes; les cantons iroquois protestent de leur
neutralit.--Prparatifs militaires.--Bandes canadiennes en campagne
tout l'hiver (1753-56); destruction du fort Bull et dispersion d'un
convoi de 400 bateaux ennemis.--Commencement de dsunion entre le
gouverneur et le gnral Montcalm au sujet de l'entreprise sur
Oswgo.--Sige de cette place.--La garnison abandonne du gnral Webb
capitule.--Butin que l'on fait.--Les sauvages tuent un grand nombre de
prisonniers; on ne parvient  lus arrter qu'avec beaucoup de
peine.--Les fortifications d'Oswgo sont rases.--Joie que cette
victoire rpand en Canada.--Les Anglais suspendent toutes leurs
oprations pour le reste de la campagne.--Les Indiens ravagent leurs
provinces.--Les Canadiens enlvent Grenville  20 lieues de
Philadelphie.--Disette en Canada.--Arrive des Acadiens qui mouraient de
faim.--Ils se dispersent dans le pays.--Demande de secours en
France.--Augmentation rapide des dpenses.--Montcalm suggre d'attaquer
l'Acadie au lieu des forts Edouard et William-Henry.--Pitt monte au
timon des affaires en Angleterre; nouveaux efforts de cette puissance en
1737.--Elle forme et on abandonne en chemin le dessein de prendre
Louisbourg, protg par la flotte de l'amiral Dubois de la Motthe.--Des
bandes canadiennes tiennent la campagne pendant l'hiver; M. de Rigaud, 
la tte de 1,500 hommes, dtruit les environs du fort
William-Henry.--Les tribus indiennes restent fidles  la France, qui
envoie des secours.--Prise de William-Henry aprs un sige de 6
jours.--La garnison, forte de 2,400 hommes, met bas les armes.--Les
prisonniers sont encore attaqus  l'improviste par les sauvages, qui en
massacrent plusieurs, les pillent et los dispersent.--Le fort
William-Henry est aussi ras.--La disette va en augmentant en
Canada.--Murmure des troupes.--Les dissentions deviennent plus visibles
entre les chefs de la colonie.--Succs varis de la France dans les
autres parties du monde.--Elle ne peut envoyer que quelques recrues en
Amrique.--L'Angleterre y porte son arme  50,000 hommes dont 22,000
rguliers, pour la campagne de 1758.

CHAP. III.--_Bataille de Carillon._--1758.

Le Canada, abandonn de la France, rsout de combattre jusqu' la
dernire extrmit.--Plan de campagne de l'Angleterre: elle se propose
d'attaquer simultanment Louisbourg, Carillon et le fort
Duquesne.--Prise de Louisbourg aprs un sige mmorable, et invasion de
l'le St.-Jean; les vainqueurs ravagent les tablissemens de Gasp et de
Mont-Louis.--Mesures dfensives du Canada.--Marche du gnral Abercromby
avec une anne de 16,000 hommes sur Carillon dfendu par moins de 3,500
Franais.--Bataille de Carillon livre le 8 juillet.--Dfaite
d'Abercromby et sa fuite prcipite.--Le colonel Bradstreet surprend et
brle le fort Frontenac.--Le gnral Forbes s'avance contre le fort
Duquesne.--Dfaite du major Grant.--Les Franais brlent le fort
Duquesne et se retirent.--Vicissitudes de la guerre dans toutes les
parties du monde.--Changement de ministres en France.--Brouille entre le
gnral Montcalm et le gouverneur.--Observations des ministres sur les
dilapidations du Canada et reproches svres  l'intendant
Bigot.--Intrigues pour faire rappeler M. de Vaudreuil et nommer Montcalm
gouverneur.--Les ministres dcident de faire rentrer ce dernier eu
France; le roi s'y oppose.--Dpches conciliatrices envoyes avec des
rcompenses et des avancements.--On n'expdie point de
renforts.--Dfection des nations indiennes, qui embrassent la cause de
l'Angleterre par le trait de Easton.--Cette dernire puissance dcide
d'attaquer Qubec avec trois armes qui se runiront sous les murs de
cette capitale.--Forces du Canada et moyens dfensifs adopts pour
rsister  cette triple invasion.

LIVRE X.

CHAP. I.--_Victoire de Montmorency et premire bataille
d'Abraham.--Reddition de Qubec.--_1759.

Invasion du Canada.--Moyens dfensifs qu'on adopte.--L'arme franaise
se retranche  Beauport, en face de Qubec--Arrive de la flotte
ennemie.--Les troupes anglaises dbarquent  l'le d'Orlans.--Manifeste
du gnral Wolfe aux Canadiens.--Ce gnral, jugeant trop hasardeux
d'attaquer le camp franais, dcide de bombarder la capitale et de
ravager les campagnes.--La ville est incendie.--Attaque des lignes
franaises  Montmorency.--Wolfe repouss, rentre accabl dans son camp
et tombe malade.--.Il tente vainement de se mettra en communication avec
le gnral Amherst sur le lac Champlain.--Les autres gnraux lui
suggrent de s'emparer des hauteurs d'Abraham par surprise afin de
forcer les Franais  sortir de leur camp.--Le gnral Montcalm envoie
des troupes pour garder la rive gauche du St.-Laurent depuis Qubec
jusqu' Jacques Cartier.--Grand nombre de Canadiens, croyant le danger
pass, quittent l'arme pour aller vaquer aux travaux des champs.--Du
ct du lac Champlain M. de Bourlamarque fait sauter les forts Carillon
et St.-Frdric, et se replie  l'le aux Noix devant le gnral Amherst
qui s'avance avec 12,000 hommes.--Le corps du Gnral anglais Prideaux,
oprant, vers le lac Eri, prend le fort Niagara et force les Franais 
se retirer  la Prsentation au-dessous du lac Ontario.--Les Anglais
surprennent les hauteurs d'Abraham le 13 septembre.--Premire bataille
qui s'y livre et dfaite des Franais.--Mort de Montcalm: capitulation
de Qubec.--Le gnral de Levis prend le commandement de l'arme et veut
livrer une autre bataille; mais en apprenant la reddition de la ville il
se retire  Jacques Cartier et s'y fortifie.--L'arme anglaise,
renferme dans Qubec, fait ses prparatifs pour y passer
l'hiver.--Demande de secours eu France pour reprendre cette ville.

CHAP. II.--_Seconde bataille d'Abraham et dernire victoire des
Franais.--Cession du Canada  l'Angleterre et de la Louisiane, 
l'Espagne._--1760-1763.

Sentimens divers que la prise de Qubec cause en Angleterre et en
France.--Les ministres de Louis XV abandonnent le Canada  lui-mme.--La
Grande-Bretagne organise trois armes pour achever sa conqute.--Mesures
que l'on adopte pour rsister  cette triple invasion.--Forces relatives
des Franais et des Anglais.--Le gnral de Levis marche sur
Qubec.--Seconde bataille d'Abraham. Dfaite complte de l'arme
anglaise, qui se renferme dans la ville et que les Franais assigent en
attendant les secours qu'ils avaient demands de France.--Persuasion o
l'on est dans les deux armes que le Canada restera  celle qui recevra
les premiers renforts.--Arrive d'une flotte anglaise.--Le gnral de
Levis lve le sige et commence sa retraite sur Montral; le dfaut de
vivres l'oblige de renvoyer les milices et de disperser les troupes
rgulires.--Etat des frontires du ct des lacs Champlain et
Ontario.--Les ennemis se mettent en mouvement pour attaquer
Montral.--Le gnral Murray s'avance de Qubec avec 4,000 hommes; le
chef de brigade Haviland avec un corps presqu'aussi nombreux descend le
lac Champlain, et le gnral Amherst part du lac Ontario avec 11,000
soldats et Indiens.--Les Franais se retirent et se concentrent sur
Montral au nombre de 3,500 soldats.--Impossibilit d'une plus longue
rsistance et capitulation gnrale.--Triomphe et rjouissance de
l'Angleterre.--Procs et condamnation des dilapidateurs du Canada 
Paris.--Situation des Canadiens.--Pertes immenses qu'ils font sur les
ordonnances et lettres de change du gouvernement dchu. Continuation de
la guerre dans les autres parties du monde; paix de 1763, par laquelle
le Canada est cd  l'Angleterre et la Louisiane  l'Espagne.--Tableau
de la France du temps de ce trait trop fameux, par Sismondi.

LIVRE XI.

CHAP. I.--_Despotisme militaire.--Abolition et rtablissement des
anciennes lois._--1763-1774.

Cessation des hostilits; les Canadiens rentrent dans leurs
foyers.--Rgime militaire et loi martiale.--Cession du Canada 
l'Angleterre.--Emigration des Canadiens en France.--Les lois franaises
sont abolies et la religion catholique est seulement tolre.--Le
gnral Murray remplace le gnral Amherst.--Etablissement d'un conseil
excutif, lgislatif et judiciaire.--Division du Canada en deux
districts, et introduction des lois anglaises.--Murmure des
habitans.--Les colons anglais demandent une chambre lective dont les
Canadiens seraient exclus, et accusent de tyrannie le gnral Murray,
qui repasse en Europe.--Soulvement des Indiens occidentaux.--Le gnral
Carleton gouverneur.--Il change le conseil.--Le peuple continue son
opposition aux lois nouvelles.--Remontrances.--Rapports de MM. Yorke, de
Grey, Marriott, Wedderburn et Thurlow, officiers de la couronne, sur les
griefs des Canadiens.--Rtablissement des lois franaises.--Nouvelle
demande d'un gouvernement reprsentatif avec l'exclusion des
catholiques.--Ptitions des Canadiens et des Anglais.--Le conseil
lgislatif de 74 est tabli.

CHAP. II.--_Rvolution amricaine_.--1775.

Difficults entre l'Angleterre et ses anciennes colonies: leurs
causes.--Divisions dans le parlement imprial  ce sujet.--Avnement de
lord North au ministre.--Troubles  Boston.--Mesures coercitives de la
mtropole, qui cherche  s'attacher le Canada par des
concessions.--Ptitions opposes des Canadiens et des Anglais: motifs
des dlais pour dcider entre les deux partis.--Acte de 74 dit de
Qubec; dbats dans la chambre des communes.--Congrs de Philadelphie;
il met l'acte de Qubec au nombre de ses griefs.--Ses adresses 
l'Angleterre et aux Canadiens.--Le gnral Carleton revient en
Canada.--Sentimens des Canadiens sur la lutte qui se prpare.--Premires
hostilits.--Surprise de Carillon, St.-Frdric et St.-Jean.--Guerre
civile.--Bataille de Bunker's hill.--Envahissement du
Canada.--Montgomery et Arnold marchent sur Qubec au milieu des
populations qui se joignent  eux ou restent neutres: Montral et les
Trois-Rivires tombent en leur pouvoir.--Le gouverneur rentre en fugitif
dans la capitale devant laquelle les insurgs mettent le sige.

LIVRE XII.

CHAP. I.--_L'arme amricaine devant Qubec._ 1775-1776.

Situation dsespre de la cause mtropolitaine en Canada; Qubec seul
reconnat la domination anglaise.--Prparatifs de dfense.--Changement
graduel qui s'opre dans l'esprit des Canadiens dfavorable aux
rpublicains.--Attaque de Qubec le 31 dcembre: Montgomery est tu.--Le
congrs envoie des secours et fait une nouvelle adresse aux
Canadiens.--Arrive de Franklin, Chase et Carroll, pour les inviter  se
joindre  la confdration.--Conduite du peuple dans cette circonstance
mmorable.--Les rpublicains manquent de tout et sont dcims par les
maladies.--Le gouverneur reoit des secours.--Le sige de Qubec est
lev.--Les Amricains, battus prs des Trois-Rivires, vacuent le
Canada.--Ils sont plus heureux dans le sud, o la campagne se termine 
leur avantage.--Proclamation de leur indpendance le 4 juillet
1776.--Dbats dans le parlement britannique.--Fameuse campagne du
gnral Burgoyne dans la Nouvelle-Yorke: combats de Huberton, Benington,
Freeman's farm, etc.--L'arme anglaise, cerne  Saratoga, met bas les
armes.--Invitations inutiles du congrs et du comte d'Estaing, amiral
des flottes franaises, pour engager les Canadiens  se joindre,  la
nouvelle rpublique.

CHAP. II.--_Le conseil lgislatif._--1777-1792.

Conseil lgislatif; la guerre le fait ajourner jusqu'en
1777.--Composition de ce corps; diffrences entre les membres canadiens
et les membres anglais; ses travaux et son unanimit.--Il s'occupe de
l'administration de la justice, des milices, etc.--Mcontentemens
populaires.--Le gnral Haldimand remplace le gouverneur Carleton (1778)
qui s'tait querell avec le juge-en-chef Livius.--Caractre et
politique du nouveau gouverneur.--Effray par les succs des Amricains,
il gouverne le Canada par l'intimidation et la terreur jusqu'en 1784;
corruption des tribunaux et nullit du conseil lgislatif, qui passe 
peine quelques ordonnances peu importantes pendant cette
priode.--Triomphe de la rvolution amricaine.--La France reconnat les
Etats-Unis (1778) et leur envoie des secours.--Dbats  ce sujet dans le
parlement anglais.--L'Espagne et la Hollande imitent la
France.--Destruction des cantons iroquois et leur
migration.--Capitulation de l'arme anglaise  Yorktown (1781).--La
Grande-Bretagne reconnat l'indpendance des Etats-Unis (1783).--Perte
de territoire par e Canada.--Le gnral Haldimand remet les rnes du
gouvernement au gnral Carleton (1784).--M. Du Calvet, qu'il avait tenu
deux ans en prison, l'accuse devant les tribunaux de Londres.--Noble
caractre et nergie de ce citoyen; de son livre: Appel  la justice de
l'Etat.--Ses ides eur la constitution qui convient au
Canada.--Agitation de cette colonie.--Assembles publiques.--Ptitions
diverses pour et contre un gouvernement reprsentatif.--Prtentions et
mfiances des divers partis.--Investigation que le gouverneur fait faire
par le conseil lgislatif sur la justice, la milice, les voies
publiques, l'agriculture, le commerce, l'ducation, etc.--Rapports sur
ces matires.--Tentative indirecte du juge-en-chef Smith de substituer
les lois anglaises aux lois franaises.--Abus crians dans
l'administration de la justice: enqute  ce sujet.--Nouvelle division
territoriale dit Canada.--Nouvelles ptitions 
l'Angleterre.--Intervention des marchands de Londres en faveur du parti
anglais.--Intrigues.--Division des Canadiens en constitutionnels et
anti-constitutionnels: les premiers l'emportent.--Projet de constitution
de M. Grenville envoy en 1789  lord Dorchester, qui passe  Londres en
1791.--Pitt introduit ce projet dans la chambre des communes la mme
anne.--M. Lymburner, agent des constitutionnels anglais,
l'oppose.--Dbats auxquels Pitt, Burke, Fox, Grenville, etc., prennent
part.--Le projet passe sans division dans les deux
chambres.--Dispositions fondamentales de la nouvelle constitution.--Le
lieutenant-gouverneur Clarke la proclame en Canada, qui est divis en
deux provinces.--Population de ce pays.--Satisfaction des Canadiens en
recevant la nouvelle constitution, qui est fte  Qubec et  Montral
par des banquets.








End of the Project Gutenberg EBook of Histoire du Canada depuis sa
dcouverte jusqu' nos jours. Tome III, by Franois-Xavier Garneau (1809-1866)

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Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1.  Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
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"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
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Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
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1.F.4.  Except for the limited right of replacement or refund set forth
in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
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WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.

1.F.5.  Some states do not allow disclaimers of certain implied
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If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
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with this agreement, and any volunteers associated with the production,
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or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


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