The Project Gutenberg EBook of Robert Burns, by Auguste Angellier

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Title: Robert Burns
       Vol. II., Les Oeuvres

Author: Auguste Angellier

Release Date: December 8, 2008 [EBook #27451]

Language: French

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  AUGUSTE ANGELLIER
  DOCTEUR S LETTRES,
  PROFESSEUR  L'UNIVERSIT DE LILLE.




                    ROBERT BURNS


                        II

                    LES OEUVRES




            PARIS, HACHETTE & Cie. 1893.




INTRODUCTION.


On s'tonnera peut-tre de ne trouver, dans les pages qui suivent, aucun
aperu sur la formation du gnie de Burns, aucun essai pour montrer de
quels lments il se compose, quelle part en revient  la race, au
climat, aux habitudes de vie. C'est de parti-pris que nous nous sommes
interdit toute tentative de ce genre. Nous concevons une tude aussi
prcise et aussi pousse qu'il est possible de la faire des caractres,
des limites, de la force d'un gnie, ou, pour mieux dire, de ses
manifestations extrieures. Nous concevons aussi qu'on essaye de
dterminer les conditions dans lesquelles le gnie s'est exerc. Quant
au gnie lui-mme,  sa formation et  ses causes profondes, nous
croyons que vouloir l'expliquer est une tentative au-del de nos
pouvoirs d'analyse. Ce n'est pas qu'on ne puisse supposer avec
vraisemblance que la race ait une part dans la formation du gnie, et
que le milieu, et le moment, si l'on veut, aient une part dans la forme
de ses oeuvres. C'est l un axiome philosophique qu'on ne peut gure
discuter. Mais ds qu'on sort de cette affirmation gnrale, on est dans
d'inextricables difficults. Qui dira, en effet, ce qui revient  la
race, si tant est qu'il y ait des races dans nos mondes mlangs et que
les races aient un gnie? Qui dira, chose peut-tre plus importante, ce
qui revient  une alliance unique de tempraments, rapprochs  un
moment unique, et produisant de leur union une combinaison suprieure 
eux? Qui dira ce qui revient  des impressions d'enfance, innombrables,
imperceptibles, ignores,  des accidents de conversation,  l'harmonie
de l'entourage ou aux ractions contre un entourage impropice? Qui dira
les milliers d'influences dont l'numration, si elle tait possible,
n'luciderait encore rien, mais dont la rencontre, le noeud, en des
proportions inapprciables, ont contribu  former un esprit? Ce sont l
d'indchiffrables problmes dont la complexit est effrayante et
dcourageante.

Cette tude, si elle pouvait tre faite, au lieu d'tre une
gnralisation et l'application d'une formule, serait la plus
particulire, la plus minutieuse qu'on puisse imaginer. Ce serait
d'abord la possession indiscutable de tous les lments ethniques qui
sont entrs dans la composition d'un homme, et ce serait ensuite le
relev, jour par jour, des impressions, fournies par la nature, les
livres et la vie, qui ont pu agir sur lui. Ce serait une suite de
monographies individuelles, travailles avec la dernire exactitude et
pousses dans les derniers dtails. Mais vouloir expliquer ces
laborations obscures et incalculables au moyen de quelques affirmations
simples, non contrles, c'est recommencer, pour les choses mystrieuses
de l'me, les explications enfantines et sommaires que les sauvages
donnent des phnomnes physiques. C'est l'tat d'esprit le plus
inscientifique qu'on puisse imaginer. C'est,  la face des choses, un
exercice vain, incertain et strile.

       *       *       *       *       *

Il n'y a pas d'tude o il faille plus soigneusement se garder de cette
tendance prilleuse que celle de la littrature anglaise. Un vigoureux
esprit, qui semble avoir t toute sa vie prisonnier d'une de ces
solutions trop simples qu'on accepte dans la jeunesse, l'a pendant
longtemps domine. Nous dsirons parler de lui avec toute la dfrence
due  son mrite et  son labeur.  ce respect s'ajoute pour nous un
sentiment de gratitude, car c'est lui qui, par l'clat de ses pages,
nous a conduit vers l'tude de la littrature anglaise. Sans doute, la
mme reconnaissance lui est due par plus d'un homme de notre gnration.
Son livre a t comme une fanfare, un drapeau dploy, qui ont tourn de
ce ct les regards, excit les enthousiasmes et les zles. Mais, en
face de ce grand service, il est impossible de ne pas reconnatre qu'il
a fauss et, pour ainsi dire, obstru, cras l'tude des oeuvres
littraires anglaises. Car, s'il est difficile de rsister d'abord 
l'assurance de ses jugements et  l'autorit de son nom, on ne tarde
pas, en y regardant de plus prs, et lorsque l'habitude a engendr la
familiarit,  voir apparatre les uns aprs les autres les faiblesses
de son oeuvre et les dangers de son systme.

Il est inutile d'insister sur les inexactitudes matrielles qui ont
fourni les matriaux de tout l'difice. La conception historique du
mlange des diffrentes races de la Grande-Bretagne est de fond en
comble incomplte et fausse. Ce mlange est beaucoup plus compliqu
qu'on ne semble le penser; la Grande-Bretagne est une cuve o ont t
brasss ensemble et amalgams vingt peuples dont quelques-uns restent
mystrieux[1]. La destruction de l'lment celtique n'est plus admise.
On est dispos au contraire  en reconnatre la persistance et
l'importance[2]. En tous cas, la Cornouailles, le Pays de Galles,
l'cosse et l'Irlande sont des rservoirs assez riches de sang gaulois
pour avoir fourni une longue infiltration, et des districts assez
pauvres pour que ce courant se soit tabli par l'attrait des rgions
plus riches et des villes. Aussi M. Matthew Arnold a pu soutenir, avec
autrement de preuves et de vraisemblance, que la partie idale et
lgre de la posie anglaise est due  l'esprit gaulois. La
reprsentation du milieu physique est inexacte. C'est un exercice
littraire, l'amplification d'une phrase de gographe ancien qui se
reprsenterait, par ou-dire, une le fabuleuse, je ne sais quelle vague
et lointaine Cassitride, perdue au loin quelque part, aux confins du
monde, dans des brumes et des nues. Mais l'Angleterre n'est pas un roc
morose envelopp d'un ternel brouillard. C'est une contre fertile,
grasse, heureuse et plantureuse autant que les Flandres ou la Normandie,
et plus varie. Les terrains, cet lment si important d'un paysage,
d'o dpend tout  fait sa nuance et en partie sa temprature, y sont
divers. Elle a ses sites gais, lgers de lignes, clairs de couleurs,
tourns au soleil et rjouis par lui. L'ide d'un milieu commun est une
pure abstraction. Dans une tendue un peu vaste de pays, surtout dans
nos latitudes tempres, il n'y a pas un milieu, il y en a des centaines
qui diffrent  quelques lieues de distance. Un revers d'une chane de
collines n'est pas le mme milieu que le revers oppos. Or, pour tudier
l'influence d'un pays sur un homme, il ne faut pas faire une moyenne
mtorologique entre des limites d'une pure expression gographique, il
faut connatre intimement les dix lieues carres o il a vcu. De mme
il n'y a pas un milieu moral, il y en a  l'infini. Tel enfant est lev
dans une ville de province comme il y a cent ans; tel autre dans un
village de montagne ou de cte comme il y a trois cents ans; tel autre,
abandonn, mne, dans les bas fonds des grandes villes, une existence de
rapines comme en vie sauvage. Les tats de civilisation o grandissent
ces jeunes tres sont spars par des centaines d'annes; ils ne sont
pas contemporains. L encore chaque cas est  tudier  part. Enfin il
est inutile de relever, dans le dtail, tant de ngligences et de
distorsions de faits, au moyen desquelles, en omettant ici ce qui est
important, en grossissant l ce qui ne l'est pas, en tablissant des
points de comparaison galement dfigurs et dforms, on obtient une
apparence de logique.

         [Footnote 1: Sur la survivance de certains types qu'on ne
         sait  quelle branche rattacher, voir le chapitre VI, dans le
         remarquable ouvrage de Charles. I. Eldon, _Origins of English
         History_ Que les Fir Bolgs de la tradition irlandaise
         puissent ou non tre rattachs aux tribus pr-celtiques, il
         est clair que dans maintes parties de l'Irlande se trouvent
         les restes d'une race petite et noire de cheveux, dont les
         noms de tribus sont souvent emprunts aux mots qui dsignent
         les Tnbres et le Brouillard, et dont l'apparence physique
         est tout  fait diffrente des Celtes hauts et blonds. La
         mme chose a t observe dans les Hautes-Terres d'cosse et
         dans les les de l'Ouest, o les habitants ont un singulier
         air tranger et ont la peau brune, les cheveux bruns, les
         yeux bruns et la stature courte. Et c'est un fait avec
         lequel tout le monde est familier que, dans maintes parties
         de l'Angleterre et du pays de Galles, les gens sont aussi
         courts et basans, avec des cheveux et des yeux noirs, et des
         ttes d'une forme longue et troite. Il se trouve que tel est
         le cas non seulement dans l'ancienne Siluria (comprenant les
         comts modernes de Glamorgan, Brecknock, Monmouth, Radnor et
         Hereford) mais dans plusieurs districts des pays marcageux
         de l'est et dans les comts sud-ouest de la Cornouailles et
         du Devon, avec des parties du Gloucestershire, Wilts et
         Somerset. Le mme fait a t relev dans les comts du
         centre, dans les districts autour de Derby, Stamford,
         Leicester et Loughborough, o on pourrait s'attendre  ne
         trouver qu'une population avec des cheveux et des yeux clairs
         et o les noms des villes et des villages montrent que les
         conqurants Saxons et Danois occupaient la rgion en nombres
         crasants.

         Ces faits rendent extrmement probable qu'une partie de la
         population nolithique a survcu jusqu' nos jours, sans
         doute avec une amlioration constante provenant de son
         croisement et de son mlange avec les nombreuses autres races
         qui ont successivement envahi la Grande-Bretagne (_Origins
         of English History_, p. 136-138).]

         [Footnote 2: Sur ce point capital, il suffit de lire les
         travaux qui sont autre chose que des histoires  prtendues
         tendances patriotiques pour savoir  quoi s'en tenir. On peut
         lire _The Pedigree of the English People_ de Thomas Nicholas.
         L'auteur indique ainsi l'objet de son travail: L'objet de
         cet ouvrage est de suivre, pas  pas, le processus
         d'_amalgamation de race_, dont le rsultat a t un peuple
         compos appel Anglais, en tenant toujours compte de la
         proportion dans laquelle ce peuple descend des habitants
         celtiques de la Grande-Bretagne, gnralement appels les
         Anciens-Bretons. Plus loin: On a fait usage des recherches
         des crivains modernes Allemands, Franais et Anglais, en
         Ethnologie, Philologie et Physiologie, et on pense qu'il en
         rsulte que le caractre mlang et largement _celtique_ de
         la nation anglaise est dmontr au point de vue des travaux
         les plus rcents de la science et au moyen de leur
         tmoignage. On lira surtout la Partie III: _The argument for
         Admixture of Race. The question To what Extent is the
         English Nation of celtic origin? discussed._

         M. Elton dit en parlant des tribus celtiques de l'intrieur:
         L'histoire de ces peuples celtiques nous touche de plus prs
         que les maigres traditions des Pictes et des Siluriens, ou
         mme l'histoire plus complte que nous possdons des colons
         gaulois civiliss. Les Gaulois vivaient surtout dans la
         partie sud-est de l'Angleterre et leur postrit doit avoir
         t chasse ou dtruite, avec comparativement peu
         d'exceptions, dans les dernires guerres de massacre. On peut
         tre sr que les Anglais expulsrent leurs ennemis aussi
         compltement que cela a jamais t possible pour des
         envahisseurs. Mais certains des naturels ont d demeurer
         dans les cits et places fortifies, qui restrent longtemps
         respectes; quelques-uns des plus puissants chefs peuvent
         avoir achet la tranquillit de leur peuple surtout dans les
         districts qui taient occups par les plus faibles bandes
         d'aventuriers, et des multitudes de femmes celtiques durent
         tre gardes en mariage ou en servitude. Mais on admet que
         jusqu'au nord du Trent et dans tous les comts de l'ouest, le
         caractre de la population ne subit pas de changement
         considrable. Les signes de l'lment celtique sont apparents
         dans le ton et mme dans l'idiome de quelques-uns des
         dialectes provinciaux, dans les noms de notre gographie
         rurale et dans les mots de vie quotidienne employs pour les
         choses communes et domestiques; et quelques-uns ont mme
         distingu la prsence dans notre littrature d'un coloris
         brillant et d'une note romanesque qu'ils attribuent  une
         influence celtique persistante (_Origins of English History_,
         p. 226-27).

         Enfin rien ne peut tre plus dcisif et plus lumineux sur ce
         point que le travail de Huxley: _On Some Fixed Points of
         British Ethnology._ Il dit dans une de ses conclusions: En
         Gaule, le dialecte Teutonique fut compltement vaincu par le
         Latin plus ou moins modifi qu'il trouva en possession du
         pays, et ce qui peut rester de sang Teutonique dans les
         Franais modernes n'est pas adquatement reprsent dans leur
         langage. En Grande-Bretagne, au contraire, les dialectes
         Teutoniques, ont cras les formes de langage qui existaient
         avant eux et le peuple est beaucoup moins teutonique, que
         son langage. Quelles que soient les proportions dans
         lesquelles la population qui parlait celtique a t accable,
         expulse et supplante par des Saxons et des Danois,  langue
         teutonique, il est tout  fait certain qu'aucun dplacement
         considrable des races  langue celtique n'a eu lieu dans la
         Cornouailles, dans le Pays de Galles et dans les
         Hautes-Terres cossaises, et qu'il ne s'est produit ni dans
         le Devonshire, ni dans le Somersetshire ou en gnral dans la
         moiti ouest de l'Angleterre rien qui approcht de la
         destruction de cette race. Il n'en est pas moins vrai que la
         langue anglaise, foncirement langue teutonique, est parle
         maintenant dans toute la Grande-Bretagne, sauf par une
         fraction insignifiante de la population du Pays de Galles et
         des Hautes-Terres de l'Ouest. Mais il est clair que ce fait
         ne justifie en rien la pratique commune de parler des
         habitants actuels de la Grande-Bretagne comme d'un peuple
         anglo-saxon. Cela est en ralit aussi absurde que
         l'habitude de parler des Franais comme d'un peuple latin,
         parce qu'ils parlent un langage qui est, en gros, driv du
         latin. Et cette absurdit devient plus palpable encore
         lorsque ceux qui n'hsitent pas  nommer Anglo-Saxon un
         homme du Devonshire ou de la Cornouailles, trouveraient
         ridicule d'appeler du mme titre un homme de Typperary,
         encore que lui et ses anctres aient parl anglais aussi
         longtemps que l'homme de la Cornouailles (_Critiques and
         Adresses_).--Cet essai est  lire tout entier; il remet les
         choses  leur vrai point scientifique et il montre bien la
         futilit de ces termes de race dont on se sert sans savoir le
         plus souvent ce qu'ils signifient. Il balaye ces vocables et
         dblaie le terrain.--On peut lire encore autour de ce sujet,
         les _Origines Celticoe_ du Dr Guest et _Celtic Britain_ du
         Professeur Rhys.]

On dira peut-tre que ce ne sont l que des erreurs matrielles qui
ruinent l'application du systme sur un point donn. Il se pourrait que
les cadres en restassent solides et que, mieux remplis, ils fussent
capables de vrit. Mais ce qu'il y a de plus grave, c'est que, dans
quelques conditions qu'il ft appliqu, ce systme tait condamn 
l'avance, parce que la conception mme en est radicalement dfectueuse.

L'ide de race pure, sur laquelle repose tout l'difice, est flottante,
peu solide et controverse. Mais alors mme qu'elle aurait quelque chose
d'exact pour le physique, elle ne peut avoir aucune solidit pour le
moral. Et cela pour deux raisons. D'abord parce que rien ne prouve que
quelques diffrences dans les caractres corporels, si faibles
d'ailleurs et si superficielles, la courbe d'un nez, la couleur des yeux
ou des cheveux, entranent des diffrences et des diffrences capitales
dans le rgime intellectuel. Ensuite, parce que la psychologie des races
est encore plus problmatique. Il ne suffit pas d'appliquer quelques
adjectifs vagues  quelques dnominations ethnologiques pour obtenir
l'me d'une fraction de l'humanit. Cette psychologie semble d'ailleurs
impossible  tablir. Il n'y a pas de commune mesure dans les jugements
moraux rciproques des races les unes sur les autres. Le jugement tombe
autant sur celui qui juge que sur celui qui est jug. L'excs que je
trouve  quelque chose peut n'tre qu'une dclaration de mon
insuffisance sur ce point-l. Le trop et le trop peu, qui sont au fond
de toute apprciation, peuvent tre un verdict sur moi plus que sur
celui que je vise. Il n'y a pour de pareilles sentences aucune chelle,
et  ce conflit aucun arbitrage. De telles dcisions peuvent alimenter
des habitudes, des satisfactions d'esprit; elles alimentent des
prjugs, le plus souvent. C'est un systme qui dtruit son application;
car, si tout homme est le rsultat d'un ensemble, le critique qui
prtend l'apprcier est un rsultat pareil. Ses apprciations
manifestent avant tout son tat d'me. La faon dont il voit les autres
ne donne en ralit de renseignements que sur lui-mme. Il dfinit par
ses avis sa manire de comprendre. Nous ne nous dissimulons pas que
cette difficult atteint toute espce de critique, mais avec des effets
divers. Elle passe sans la blesser  travers la critique qui sait et
avoue qu'elle n'est qu'une prdilection mobile, ondoyante, un systme
de prfrences individuelles, groupes autour de certaines facults et
sans cesse modifies par les changements que l'ge apporte. En revanche
elle anantit toute critique qui prtend tre scientifique. Elle
dsorganise la critique qui s'ingnie  trouver des contrastes, des
dissemblances,  marquer des limites,  noter les nuances de got, ce
que nous appellerions volontiers la critique diffrentielle. Dans les
apprciations d'oeuvres trangres, ce genre de critique conduit  des
carts monstrueux et  des conclusions qui n'ont pas de sens. C'est
pourquoi, dans la vie comme dans la lecture, notre effort doit se porter
 comprendre le fonds commun. Jusqu'o va notre admiration, notre
intelligence et, pour ainsi parler, notre concidence avec un esprit,
jusque-l nous pouvons aller: au-del, il n'y a plus qu'obscurit,
contre-sens et paroles en l'air.

Enfin n'est-il pas apparent qu'il y a une contradiction entre toute
formule gnrale et l'ide du gnie? La science n'a encore expliqu, ni
par la race, ni par le milieu, ni par le moment, les individus d'une
extraordinaire puissance musculaire. Encore moins est-elle capable de le
faire pour ceux d'une extraordinaire capacit crbrale. Ce qui
constitue le gnie est la part d'exception et de phnomne. Il y a, dans
ces hommes rares ou uniques, une anomalie, une monstruosit qui dpasse
les conditions ordinaires ou en dvie. L'tude des gnies, au lieu de
fournir une loi gnrale, donnerait bien plutt matire  une sorte de
tratologie intellectuelle. Elle serait une srie de cas particuliers.
Cette tude serait pour chaque cas, trs minutieuse, et comme nous le
disions plus haut, elle serait l'enregistrement de tous les rsultats,
de toutes les influences de la vie de la nature et de cette vie
universelle et sculaire conserve dans les livres. Russt-on  les
noter toutes, on n'aurait encore que le dnombrement mort et le sec
catalogue des lments qui ont form un esprit, mais nullement leur
action. Car c'est de leur rencontre qu'il est sorti, et de leur
rencontre  l'instant o elles taient en certaines proportions et en
certaine activit chacune vis--vis de toutes, en un certain quilibre
qui n'a exist qu'une fois. Si on demandait  un savant de rendre compte
des causes qui ont donn  un grain de bl sa forme particulire, sa
grosseur, son poids, sa physionomie propre, entre des millions de grains
de bl, ne lui imposerait-on pas un problme insoluble? Les plus belles
gnralisations ne peuvent donner que des moyennes; or, expliquer un
objet qui marque l'extrmit d'une moyenne, par la moyenne mme qu'il
sert  former, c'est un cercle vicieux.

En outre, n'est-ce pas mconnatre l'agent le plus puissant peut-tre de
formation des mes que d'ignorer tout ce travail, purement accidentel,
diffrent pour chaque homme, de fcondation intellectuelle, qui se fait
par la lecture ou la conversation. Il y a, dans le transport des ides,
des fcondations pareilles  celles dont les insectes sont les ouvriers
lorsqu'ils dposent le pollen de certaines fleurs sur d'autres fleurs
et causent des croisements. On a mal expliqu par quelle secrte
affinit une peuplade germanique s'est nourrie, jusqu' en faire la
moelle de ses os, des rves d'une tribu smitique, en sorte que beaucoup
d'mes anglaises actuelles sont un mlange d'me saxonne et d'me
hbraque. Mais de pareils changes sont incalculables pour les
individus. Tel enfant qui, dans un grenier obscur, sous un ciel brumeux,
aura merveill sa jeune me des _Mille et une Nuits_, chappe  ce qui
l'entoure. Il vit en ralit dans le monde imaginaire qui a t dpos
en lui. Bien plus, ces alentours maussades peuvent tre une raison pour
qu'il s'enfonce et s'enferme davantage dans ce milieu intrieur. En tous
cas, les objets qui l'enveloppent seront irrmdiablement dforms et
peut-tre n'en prendra-t-il que ce qui peut s'adapter  la vision qu'il
a en lui. En ralit, l'intelligence de cet enfant aura t fconde par
une intelligence orientale. L'me de Keats, qui peut-tre tait
elle-mme le produit d'un mlange de sangs et semble n'avoir t
nullement saxonne, ne s'est-elle pas enivre de beaut grecque et ne
fut-elle point paenne? Il y a ainsi de continuels phnomnes de
croisements intellectuels, dont les conditions, le travail et les
rsultats nous sont ignors; ces semences peuvent venir de lieux divers
et opposs, se superposer, fermenter, agir ensemble, se combiner en un
produit  chaque fois unique. Elles sont innombrables; leurs
combinaisons avec des mes infinies d'origine et d'essences infiniment
diverses multiplient cet incalculable par un autre incalculable. Quelle
gnralisation peut s'aventurer dans ce mystre? Et quel aveuglement de
prtendre le rsoudre pour des esprits de jadis quand nous ignorons
l'histoire intrieure des esprits avec lesquels nous vivons, les plus
proches de nous, de ceux mme qui nous sont le plus chers!

Il convient d'ajouter, du reste, que cette structure porte la marque
d'un tat d'esprit dj disparu: la foi aux solutions simplement
mcaniques du matrialisme conu sous sa forme la plus pauvre. Elle date
d'un moment o il semble qu'on ait plutt employ les termes que compris
les procds de la science. C'est le mme genre de science dont un
romancier contemporain a cru faire usage. Cet tat d'esprit est
maintenant abandonn, non seulement parce qu'on estime que certaines
questions ne sont pas encore atteintes par la science, bien qu'elles
puissent l'tre un jour, mais encore et surtout parce qu'on a une ide
plus exacte des exigences de la science elle-mme.

       *       *       *       *       *

Il ne pouvait donc y avoir rien de scientifique dans cet essai. Il
pouvait s'y trouver tout au plus une reconstitution de certaines mes ou
de certaines poques, appuye sur la connaissance des dbris laisss par
les temps disparus, qui sont les lments de toute reconstruction
matrielle; interprte par l'exprience de la vie, qui est le soutien
de toute reconstruction morale; nourrie par la conviction d'une
ressemblance de certains sentiments communs  travers des sicles, qui
est la seule source o nous puisions, par analogie, la sympathie et
l'intelligence des hommes anantis. La preuve en est que les pages qui
ont conserv leur valeur, dans le remarquable ouvrage auquel nous
faisons allusion, sont des pages de reconstitution pittoresque ou
morale, pittoresque le plus souvent. C'est simplement la mise en oeuvre
de renseignements complts par des conjectures personnelles ou par la
logique admise de certaines passions, travail purement dramatique et
artistique, travail de tout point semblable  celui d'un peintre qui
achve une mosaque dont il relie les fragments. En d'autres termes, ce
sont des tableaux, des descriptions et des commentaires. Encore ces
pages seraient-elles plus vraies, plus dignes de foi, plus compltes et
surtout plus humaines, si, au lieu d'tre tordues et tires par une
arrire-pense, elles s'taient simplement modeles sur la ralit et
n'avaient eu d'autre prtention que d'tre descriptives. En fin de
compte, le systme a abouti  quelques passages de critique littraire
qui eussent mieux t crits sans lui.

Et ceci est hors de doute, car, mme  ce point de vue plus troit,
cette mthode est pleine d'inconvnients. Elle appauvrit la critique, et
pour deux raisons bien manifestes. Elle laisse dans l'ombre les
caractres largement humains, catholiques, des oeuvres d'art; elle
oublie le fonds de passions communes, lies  l'indestructible
permanence des instincts: amour, jalousie, dvouement maternel, haine,
ambition, qui sont la matire des littratures, pour ne retenir que les
modes locaux dans lesquels elles se manifestent, et quelquefois les
moyens d'action. Un Franais qui, par jalousie, tue une femme,  coups
de revolver, dans un faubourg de Paris, est  peu prs dans le mme tat
d'me qu'un Arabe qui en tue une,  coups de poignard, dans une ruelle
de Biskra. Il importe peu que l'un ait un veston et l'autre un burnous.
L'orage intrieur a t le mme; s'ils pouvaient expliquer ce qu'ils ont
prouv, les tracs de leurs mouvements passionnels seraient
sensiblement les mmes et peut-tre l'expression n'en serait-elle pas
trs diffrente. Il existe des Othellos de toute nuance de cheveux. Il y
a plus de ressemblances entre deux hommes de races diffrentes et de
mme temprament qu'entre deux hommes de mme race et de tempraments
diffrents. Et si cette mthode manque de largeur d'un ct, elle manque
de prcision  l'autre extrmit. Elle perd le dtail, les nuances,
l'accent personnel, l'originalit individuelle qui est la marque et pour
ainsi dire la dcouverte d'un gnie. Elle laisse de ct ce quelque
chose de spcial qui le constitue. Dans l'tude d'un homme exceptionnel,
il faut dmler, dtacher et dterminer le _quid proprium_. Encore nos
pouvoirs d'analyse et nos ressources de notation nous trahissent-ils
bien avant que nous arrivions  cette essence. C'est pourquoi nos
jugements sur les esprits sont toujours insuffisants, misrablement
flottants, comme nos efforts pour rendre dans des mots le charme
particulier d'une phrase musicale ou l'arme d'un vin.

Qu'est-ce donc si, au lieu de chercher  pntrer ce qui distingue un
esprit, nous nous contentons de faire ressortir ce par quoi il est
semblable  d'autres? Nous ne possdons plus qu'une sorte de
reprsentation mousse, vague, pareille  ces faces obtenues par des
photographies superposes o les traits individuels ont t effacs.
Cela peut fournir quelques renseignements  d'autres sciences; mais en
art, l'individualit est tout. C'est justement ce qui est arriv au
distingu critique dont nous parlons. En voulant trouver  beaucoup
d'esprits divers quelques caractres communs, en voulant les rduire 
une mme ressemblance, il a mutil les uns, et il en est d'autres qu'il
a presque supprims ou ignors. Son systme a fauss et trci l'image
de la littrature anglaise. Il a fait comme le bcheron qui quarrit des
arbres:  la condition d'laguer les rameaux et de faire tomber une
partie des feuilles et des fleurs, il leur donne une indiscutable
ressemblance et un air de famille vident. Mais o sont le port, la
physionomie de chaque arbre, les racines innombrables, l'expansion du
feuillage vers les quatre coins du ciel, les fines branches ariennes,
celles qui frmissaient aux brises et sur lesquelles tait l'oiseau
chanteur? Il est sorti de cette critique  coups de hache une
littrature anglaise monotone, alourdie,  plans peu nombreux et
grossiers, sans varit et sans mouvement, trop  l'cart des autres
penses humaines, trop dpouille des passions permanentes et gnrales,
manquant  la fois d'ampleur et de prcision.

L'chec, de plus en plus manifeste, du robuste ouvrier, si bien bti et
si bien outill pour la besogne qu'il avait entreprise, est une leon de
prudence. Il est temps de dbarrasser l'tude des oeuvres littraires
anglaises de tant d'explications qui n'en sont point, de la phrasologie
anglo-saxonne qui ne prouve rien, de cette superstition de caractres
communs. Il est temps de rendre aux caractres nationaux leur vraie
place: ce sont des accidents dans les sujets qu'ont traits les auteurs
et non des causes qui ont produit leur gnie. Il est temps de rendre aux
choses leur complexit immense, leur confusion inexplicable et leurs
apparentes contradictions. Il est temps d'examiner sans parti-pris la
production toujours dconcertante de gnies toujours inattendus. Si
jamais, ce qui est peu probable, car les races et les milieux et les
influences vont se mlangeant et se pntrant de plus en plus, on peut
tablir des gnralisations, ce ne sera qu'aprs une suite d'tudes
dsintresses, minutieuses, vrifies, devant lesquelles les
gnralisations htives et les affirmations sans contrle ne sont que
des obstacles et des barrires.

       *       *       *       *       *

Rien ne peut rendre plus sensibles les impossibilits et les trous de ce
systme que d'essayer d'en faire une application prcise. Prenons, par
exemple, l'homme qui fait le sujet de cette tude.  chaque pas nous
allons rencontrer des difficults. Et d'abord nous ne savons pas ce que
c'est que le gnie de la race cossaise, ni mme trs clairement ce que
c'est que la race cossaise, si l'on entend par ces mots autre chose
qu'un certain groupe d'hommes, fort dissemblables entre eux, qui, depuis
un certain temps, ont vcu entre certaines limites, parl le mme
langage, et partag des destines communes, encore que celles-ci soient
nes le plus souvent de conflits, de luttes mortelles, de divergences
dans les intrts, les croyances, les souvenirs, les esprances, les
conceptions politiques. Les peuples sont parfois pareils  l'quipage
d'un vaisseau qui se querelle et s'gorge; ils sont entrans tous dans
la mme drive qui n'est que le rsultat de leurs dissidences et
discordes. Nous avons rencontr en cosse des hommes blonds et des
bruns, des gais et des mlancoliques, des lents et des vifs, des
sensibles et d'autres durs; chez les uns les ides procdaient par
raisonnement, ce qui est, parat-il, le privilge des races latines;
chez d'autres elles s'unissaient par bonds rapides et analogies
imprvues; les uns taient sceptiques, les autres absolus; toutes les
varits de l'esprit humain y taient. Ceux mmes qu'on et pu grouper
par les traits physiques taient diffrents d'intelligence, et souvent
des esprits de mme famille et de mmes habitudes se rencontraient dans
des corps qu'on et rattachs  des types distincts. O est le gnie de
la race, o est la race dans cette diversit infinie de corps et de
penses? Nous savons bien qu'on peut toujours extraire de la masse des
crivains d'un peuple quelques crivains d'o l'on extrait quelques
points de ressemblance qu'on runit entre eux. C'est l un jeu pareil 
celui qui consiste, sur un fond o se mlent et s'embrouillent une
multitude de lignes,  former un dessin en en isolant et en en reliant
quelques-unes; on peut de cette faon en former  l'infini et chacun
d'eux ne sera jamais qu'un amusement de l'oeil. C'est ainsi que les
petits garonnets faonnent un bateau, un chapeau ou un berceau, en
tirant en sens divers quelques ficelles entrecroises tendues entre
leurs doigts.

 cela s'ajoute que nous ignorons de quelle race tait Burns. Ceux qui
l'ont connu disent qu'il avait les cheveux et les yeux noirs, le teint
brun et basan.  lire leur portrait on le prendrait pour un mridional.
On a mesur son crne et trouv qu'il tait un peu au-dessus de la
moyenne. Tout cela n'a rien de scientifique, ne mne  rien. Nous
ignorons encore plus ce qu'taient son pre et sa mre. Celle-ci avait,
dit-on, les yeux noirs et elle tait ne dans un canton o l'on prtend
qu'il subsiste du sang celtique. Nous ne savons rien de son pre, sauf
quelques traits exceptionnels de caractre. Nous sommes dans les
tnbres en ce qui concerne les ascendants des deux parents et les mille
ramifications des aeux. Quand nous aurions encore tous ces
renseignements, nous ignorons si la transmission des caractres
physiques concide avec celle des caractres intellectuels ou moraux, si
tous ceux-ci se transmettent intgralement d'un ct ou d'un autre; et
dans le cas o ils se transmettent partiellement, c'est--dire si un
enfant tient certains traits moraux de sa mre et certains de son pre,
nous ignorons ce que peuvent produire d'inattendu et de nouveau ces
mlanges de caractres. La chimie des reproductions n'existe pas. Nous
ignorons enfin quelles peuvent tre les sautes d'hrdit avec leurs
emprunts divers, leurs combinaisons illimites. En somme, nous ne savons
pas scientifiquement ce qu'on appelle un cossais, ni si Burns tait un
cossais, ni si son pre et sa mre en taient, ni s'il leur ressemblait
et  quel degr. Car il ne faut pas oublier que les hypothses de
filiation qu'on rencontre dans sa biographie relvent du htif et
grossier empirisme qui nous sert, dans la vie,  nous faire, par  peu
prs, une ide sur les gens. Elles comportent tout ce qu'il y a de
problmatique et d'aventureux dans nos apprciations morales et dans nos
explications des caractres. Ce sont des expdients et des conjectures
de romancier et non des procds et des assurances de savant. Que
serait-ce donc pour des hommes sur lesquels on n'a absolument aucun
dtail, pour Chaucer ou Shakspeare par exemple? Mais,  y bien
rflchir, cela n'a pas tant d'importance. Si, pendant qu'ils sont
vivants, les membres de l'Acadmie franaise voulaient fixer  quelle
race ils appartiennent, afin de fournir des renseignements aux critiques
futurs, ils ne le pourraient pas, mme avec l'aide de leurs confrres
anthropologistes de l'Acadmie des Sciences.

Allons plus loin. Nous connaissons exactement, il est vrai, le paysage
dans lequel a vcu Burns et aussi, partiellement, la socit dans
laquelle il a grandi. En cela, nous avons un trs grand avantage, car ce
sont des renseignements que nous ne possdons pas sur la plupart des
grands hommes. Mais, en ralit, en quoi cela contribue-t-il  la
moindre explication de son gnie? Tout cela n'est que le monde dont il a
pris possession, o il s'est promen. Cela n'explique pas ce quelque
chose d'insaisissable, d'intransmissible qui s'est empar de ce milieu,
l'a modifi et transfigur; la manire particulire dont un esprit
saisit ce qui l'entoure. On accepte pour des explications ce qui n'est
que l'numration et la description des conditions dans lesquelles le
gnie s'est exerc; ou peut-tre moins encore: les sujets, les occasions
et le cadre de son oeuvre simplement. Cela semble clair ici. Le climat
est pre et sombre, le pays dur et ingrat, la vie tait pauvre et
malheureuse, la socit morose et austre; dans ces circonstances se
forme et s'panouit un des plus joyeux, sinon le plus joyeux, des potes
modernes, celui qui a le rire le plus franc et le plus abondant. Et
n'est-ce pas une chose digne de remarque que l'autre livre de grande
gat que ces derniers cent ans ont produit, _Pickwick_, est n
galement sous un ciel qui ne peut, parat-il, couvrir que de la
tristesse? Tant il est vrai que le luxe du climat n'est pas
indispensable, pas plus que celui de la vie ou des vtements. Ds que
les besoins essentiels sont sauvegards, ds que l'homme ne souffre pas,
cela suffit pour sa gat; c'est assez que le ciel ne l'crase pas sous
une calotte de glace ou de flamme, soit assez modr pour permettre des
ractions. Il faut encore ne pas oublier que, malgr les renseignements
que nous possdons, nous ne connaissons que les gros reliefs de la vie
de Burns, que bien des dtails, et peut-tre des plus importants, nous
chappent. Et l encore il faut se garder de prendre pour des causes qui
forment l'me des crises qui modifient la vie et ne sont elles-mmes que
des rsultats et des manifestations.

En ralit, nous ne savons rien de la mystrieuse gense du gnie de
Burns. Sa vritable formation est probablement un hasard mystrieux par
lequel des qualits parses dans plusieurs races ou plusieurs
gnrations se runissent en un seul homme, se rencontrent; un confluent
impntrable de mille hrdits, transmises parfois d'une faon latente,
qui se fondent en un don, nourri et veill ou plutt exerc par mille
faits d'enfance, inaperus de l'enfant lui-mme: premires motions de
nature prouves sans tre perues, premires agitations du coeur,
travaux, misres elles-mmes, tout cela se combinant en des proportions
indchiffrables. Et,  vrai dire, ce gnie lui-mme, cette me nous ne
pntrons pas en elle, nous ne la suivons que de loin, par de grossiers
contours. Mme dans les rapports intimes avec ceux qui nous entourent,
nous ne percevons les uns des autres que des apparences enveloppes et
lourdes. Nul doute que le mcanisme, le jeu intrieur des mes ne soient
inimaginablement plus complexes, plus riches, plus nuancs que les actes
et les paroles qui nous les rvlent. Nous ne possdons de Burns que
certains moments de lui qui sont ses oeuvres. Elles sont loin de nous
livrer son tre entier. Les origines et la formation de la force qui les
a cres nous restent inaccessibles; de cette force elle-mme nous ne
connaissons que les empreintes; nous pouvons les tudier avec autant de
soin que nous le voulons, nous ne les dpasserons pas.

       *       *       *       *       *

Nous faisons donc franchement et uniquement ce qu'on a appel de la
critique esthtique. La pauvret des rsultats et, chose plus grave, la
fausset des mthodes des critiques qui se disent nouvelles et
suprieures, nous garderont de nous y aventurer. Bien que pratiques par
des esprits ingnieux, nourris, et assez forts pour passer  travers ou
assez souples pour glisser entre les faits, elles aboutissent, par des
voies arbitraires,  des conclusions insoutenables ou tellement
dpouilles qu'elles perdent toute signification. En outre, elles ont,
pour tre ce qu'elles prtendent, ce vice radical qu'elles reposent
entirement sur la critique esthtique, tout en la dclarant
insuffisante ou dmode. Les gnralisations et les jugements qu'on
s'efforce de tirer des oeuvres littraires ou artistiques doivent, pour
exister, passer par une apprciation esthtique ou morale. Ils ont l
leur racine. Or, pour la plupart des auteurs, cette critique n'est pas
faite; pour beaucoup d'autres elle a besoin d'tre refaite. Bien plus,
il est  craindre qu'elle ne soit jamais termine. Comme la critique
n'est que l'expos de ce qu'un homme ou,  mettre les choses au plus
large, une gnration a compris et senti d'un auteur, c'est un travail
double dont l'un des termes se modifie et se renouvelle sans trve. Le
point de base de ces chafaudages est dans des terrains en mouvement.
Et,  vrai dire, ces critiques usurpent un nom qui ne leur revient pas.
Elles sont, elles seront peut-tre, des branches de l'histoire, de
l'anthropologie, de la psychologie historique, extrayant des
renseignements de la critique proprement dite. Elles tendent  des
gnralisations trs vagues, tandis que le terme de la critique est
l'homme et l'oeuvre dans leur complexit unique et irrductible.

Le dfaut de l'ancienne critique, dont l'insuffisance semble avoir
contribu  faire natre les nouvelles, n'tait pas d'tre trop peu
gnrale, comme on semble le dire, de ne pas avoir de porte; c'tait,
au contraire, de ne pas tre assez troite, de ne pas assez treindre
l'individualit des passages ou des auteurs. Elle n'avait pas de contact
assez direct ou de commerce assez prolong avec eux. Tantt elle se
plaait  ct du sujet et prenait les oeuvres d'art comme des prtextes
pour des considrations morales dveloppes sur un mode oratoire. Tantt
elle les considrait en quelque sorte comme des productions abstraites,
des reprsentants de genres; elle les jugeait d'aprs des canons et des
rgles en soi, avec des formes d'admiration convenues et une allure
didactique. En ralit, elle cherchait des lois et l'absolu. Elle
laissait chapper prcisment ce quelque chose de particulier qui fait
une oeuvre d'art. Par l, elle tait, au fond, dans la mme voie que les
critiques gnralises,  longue porte, dont on nous parle. Les
crivains rcents qui les ont lances ne voient pas qu'ils vont
justement, avec d'autres proccupations et sous d'autres vocables, vers
cette attnuation, cette dilution, cette vaporation de l'me
individuelle des chefs-d'oeuvre. Ils sont tourments par le mme besoin
de l'universel o le beau disparat. Leurs jugements sont flottants et
lches. En critique, il faut toujours avoir le tournevis en main et
serrer sans cesse. Certaines pages de Ruskin ou quelques-uns des exquis
passages de Fromentin sont des modles d'examens qui entrent dans la
personnalit d'un tableau. La critique de Sainte-Beuve doit son grand
mrite et sa durable valeur  la reconstitution minutieuse des
personnalits. Rien ne peut tre plus contraire  l'esprit de ces tudes
que l'isolement et le grossissement d'une facult dominante, si tant est
que ce mot ait un sens. La critique doit s'efforcer de suivre jusqu'au
bout la cration, laquelle aboutit toujours  l'individu, autrement elle
n'est que l'avant-projet et comme le rve confus d'un dieu impuissant.

Assurment, les rsultats de la critique telle qu'elle est entendue ici
n'ont,  aucun degr, la prtention d'tre scientifiques. Ceci est un
terme dont on abuse et qu'on parat confondre avec le mot plus modeste
d'exactitude. Il n'y a de science possible que l o il y a des lois
permanentes; il n'y a de science poursuivie que l o il y a recherche
de ces lois; il n'y a de science relle qu' partir du moment o les
faits se noient dans ces lois et o l'amas des observations fait place 
une formule. Or, une oeuvre d'art considre dans ce qui la constitue,
c'est--dire dans ce qui la diffrencie, est un phnomne  chaque fois
unique, irrductible comme l'expression du visage de celui qui l'a
crite.  cause de cela, il n'y a pas, il ne saurait y avoir de critique
scientifique, au moins en ce qui regarde la fleur du gnie, la saveur
propre d'une oeuvre. Ce qu'on retirera de scientifique de l'examen des
productions d'art ne sera jamais qu'un fonds commun, normal et
impersonnel, insipide pour l'admiration. Je suppose qu'un savant
dcouvre la loi des ondulations des vagues sur tel rivage,  certaines
hauteurs de mare, il aura fait acte de science; mais l'art n'est pas
l; il est dans l'apparence de telle ou telle vague, tel jour, avec
telle forme et telle nuance, sous telle caresse ou tel choc de vent ou
de lumire, avec telle broderie de cristal ou d'argent, telle volute
d'or, tel plissement d'acier, tel droulement azur, ou glauque, ou
plomb, tel frisson qui n'a dur qu'une seconde; c'est cette physionomie
particulire qui est le domaine de l'admiration parce que c'est la
personnalit de la vague. De mme pour l'ensemble de cette tribu de
flots qui chante ou rugit sur le rivage et doit toute sa beaut  son
motion du moment. Le reste ne nous regarde pas. C'est affaire
d'hydrographie, de statistiques, de moyennes, de colonnes chiffres et
de lignes de courbes. Les gnralisations, qui sont la couronne de la
science, ne reprsentent que ce qui n'existe pas en ralit; l'art exige
des ralits; il demeurera toujours incoercible  la science.

D'autre part on peut affirmer que cette critique esthtique,
c'est--dire charge du sentiment d'admiration sans lequel l'art n'a
plus de sens et les oeuvres d'art plus de raison d'tre, est une des
ncessits, une des conditions, nous ne disons pas de l'existence
intellectuelle, mais de l'existence elle-mme. Celle-ci, en effet,
qu'est-elle donc  chaque instant sinon une combinaison fugitive, sans
cesse coule, de penses, souvenirs ou prvisions, emprunts au pass ou
prlvements sur l'avenir, ces derniers n'tant que des conjectures
formes avec du pass et pour ainsi dire du pass jet devant nous. Nous
ressemblons  ces navires perdus sur des mers phosphorescentes, dont la
route est claire par le sillage. En cela notre vie consiste. Le
bonheur d'un homme, ds que son corps n'est pas en tat de dtresse,
dpend de la nature de ces combinaisons dont le jeu est lui. Le sens du
beau est, avec les lans moraux et l'aspiration vers le vrai, un des
levains de la pense et par consquent un des facteurs de la vie
humaine. Il la pntre mme plus profondment parce qu'il est ml 
ses plaisirs ou dsirs subalternes. On ne conoit pas ce que serait un
esprit sans lui. Ceux mmes qui en nient l'importance, en raillent la
poursuite et en proscriraient l'enseignement, verraient leur routine
quotidienne s'crouler, disloque et dtruite, si on l'en retirait. Le
bien-tre le plus matriel se dcomposerait. Car que sont la richesse,
le luxe, peut-tre mme l'ivresse, sans les jouissances esthtiques
qu'elles voquent sous une forme infrieure. On n'imagine pas la
dvastation que causerait dans un peuple l'anantissement de ce rayon.
Il ne lui resterait plus de raison de vivre que le sentiment religieux
qui aspire  la mort.

Ds lors, c'est un reproche sans prise de dire que cette critique est
changeante et variable. Elle repose sur le sable mouvant de l'esprit
humain, non sur un roc. Mais si elle n'est pas absolue, elle est
ncessaire. Elle est un aliment. Elle se modifie comme le bl qui nous
nourrit, l'air que nous respirons, les fleurs dont la fragilit nous
enchante et l'astre souverain qui nourrit tout cela et nous-mmes. Ne
vivons-nous pas au milieu de choses mobiles? Au moyen d'elles,
n'atteignons-nous pas la plnitude de notre tre, et quelques-uns des
hommes n'accomplissent-ils pas la beaut suprme dont la race est
actuellement capable? Le vrai lui-mme ne drive-t-il pas? Il nous
semble stable parce que nous sommes trs brefs dans une de ces longues
habitudes de la nature que nous prenons pour l'ternit. Encore qu'il en
puisse coter  certains esprits de reconnatre que nos jugements d'art
n'ont rien de dfinitif, que cela ne les empche pas de saisir le
plaisir et, j'oserai dire, de remplir le devoir d'admiration. Les
montagnes et les fleuves que nous contemplons, entre les contemplations
de nos anctres et celles de nos fils, changent, nous le savons. Ces
sommets s'abaissent, dsagrgs par les gels, les pluies et les soleils,
et de leur effritement les cours d'eau lentement sont combls; ces
grandioses objets de nos enthousiasmes s'amoindrissent et disparatront.
Cependant ils se modifient avec assez de lenteur pour que leur culte
ait, vis--vis de nos rapides passages, une sorte d'immutabilit. Notre
devoir est, tandis que nous vivons, d'aspirer l'air pur de ces pics et
de ces plages, afin que nos corps soient sains et que ceux qui seront
issus de nos reins forment une race robuste. Ainsi des choses de
l'esprit. Quelle que soit leur muance, elles durent assez pour que nous
y puisions de quoi faire nos mes plus fortes, plus dlicates, ou moins
grossires, afin que les esprits ns de nous et forms par nous aient un
point de dpart plus lev. Nous avons besoin d'une admiration
nourricire et active. Il faut vivre!

Les critiques,  quelque branche de l'art qu'ils se consacrent, ne sont
que les ptrisseurs de ce levain et les distributeurs du pain sacr.
Leur tche est de dcouvrir le beau, de le fractionner, de le mettre 
la porte de celui qui, jet dans l'action ou apprhend par le labeur,
n'a point le temps de le rechercher, et pourtant le rclame, pour
donner  ses ambitions ou  ses besognes leur clat et leur cadre ou
leur refuge et leur consolation. C'est d'eux que le got du beau, par
une srie de chutes, descend, dform souvent et parfois perverti,
jusqu'aux couches infrieures de l'humanit, vient y mourir en
admirations obscures et rudimentaires, et amne des instants de joie ou
de distraction, de repos ou d'idal, tels quels, aux plus basses
existences. Oui! cela est vrai  la lettre. Le haut enseignement
artistique, qu'il s'panche par le livre ou la parole, est comme un
fleuve qui emporte des paillettes d'or; il passe  travers des cribles
successifs, de plus en plus appauvri et limoneux; et cependant, grce 
lui, le dernier misrable se rjouit de trouver une parcelle brillante.
Sans lui, la romance du caf-concert qui est la posie de l'ouvrier et
l'image d'pinal qui amuse le petit enfant pauvre n'existeraient pas. Il
est le plus utile quand il a une vertu de propagande et une contagion
d'enthousiasme. Il remplit une vritable fonction sociale. Ces services
suffisent pour protger la critique esthtique. Elle est changeante mais
indestructible, parce qu'elle est ncessaire d'une ncessit sans cesse
renouvele. Elle subsistera en dehors des tentatives de gnralisations
scientifiques qui ne se meuvent plus sur le terrain de l'art. C'est
cette critique et cette critique seule que nous entendons faire,  un
niveau aussi modeste qu'on voudra le juger.




LES OEUVRES.




CHAPITRE I.

LES ORIGINES LITTRAIRES DE BURNS.

LA POSIE POPULAIRE DE L'COSSE.


On a pu voir, dans l'tude biographique de ce livre, que la vie
littraire de Burns se divise nettement en deux parties. Elles sont
spares l'une de l'autre par le sjour  dimbourg. Dans la premire
priode, sa production, en dehors des posies nes de ses aventures
personnelles, se compose presque uniquement d'ptres familires et de
petits pomes descriptifs. Ces pices sortent toutes de la vieille
tradition cossaise; elles ont un vif got de terroir; elles sont toutes
inspires par des faits rels: on peut mettre,  ct de chacun des
morceaux du volume de Kilmarnock, l'incident qui l'a provoqu. Elles
sont, en outre, de beaucoup les plus longues de ses oeuvres. Dans la
seconde priode, en laissant toujours en dehors un certain nombre de
pices personnelles, la production consiste presque exclusivement en
chansons. Elle est d'une inspiration toute diffrente de la premire;
elle porte, non plus sur des faits particuliers, mais sur des sentiments
gnraux et simples. Elle ne compte que des efforts trs brefs.
Cependant la vie d'un homme ne se casse pas comme une branche morte;
elle se rompt plutt  la faon d'un rameau vert: les fibres du pass
pntrent dans le prsent, et celles du prsent tiennent encore au
pass; il y a des instants o l'on redevient l'ancien homme. C'est dans
une de ces heures que Burns composa _Tam de Shanter_, qui appartient
tout  fait  sa premire manire, par le sujet, la familiarit, et la
puissance comique, en mme temps que par les dimensions. C'est un pome
de la premire priode, gar dans la seconde; mais c'est une exception
unique. De sorte que Burns est le premier peintre de moeurs de son pays,
par ce qu'il a crit avant son sjour  dimbourg; et qu'il en est le
premier chansonnier et l'un des premiers chansonniers de tous les pays,
par ce qu'il a produit aprs.

 ce qui a t fourni par la deuxime partie de sa vie, il faut ajouter
une srie de pices o l'on sent l'influence de la littrature anglaise.
Elles sont imites de la posie de l'poque, ou plutt de l'poque
immdiatement antrieure; elles sont plus abstraites; elles sont crites
en anglais pur[3]. Elles sentent plus ou moins l'exercice littraire.
Bien que quelques-unes d'entre elles, comme l'_lgie sur la Mort de
Glencairn_, celle _sur James Hunter Blair_, soient trs belles, on peut
considrer toute cette portion de son oeuvre comme adventice. Si on la
retranchait, on perdrait assurment quelques remarquables morceaux, mais
Burns n'en resterait pas moins ce qu'il est. C'est, en lui, un dtail et
une curiosit.

         [Footnote 3: Il suffit de citer au hasard: _Lines at
         Taymouth_; _on Scaring some Water-Fowl in Loch Turit_; _To
         Miss Cruikshank_; _Lines written in Friar's Carse Hermitage_;
         _The Hermit_; _Elegy on Miss Burnet of Monboddo_; _Elegy on
         the Death of Sir James Hunter Blair_; _Lament of Mary Queen
         of Scots_; _Sketch of a Character_; _Prologue for Mr
         Sutherland_; _Prologue, on New Year's Day Evening_; _Prologue
         spoken by Mr Wood_; _Sketch to C.-J. Fox_; _To the Owl_;
         _Verses on an evening view of the Ruins of Lincluden Abbey_;
         _The vowels_; _Poetical Address to Mr William Tytler_;
         _Epistle from Esopus to Maria_; _First and third Epistles to
         Robert Graham of Fintry_, etc.]

Il a t pote cossais, form par la littrature de son pays.
Cependant, l encore, il convient d'examiner les choses de prs, et de
bien marquer quelles parties de la posie nationale ont agi sur la
sienne.

       *       *       *       *       *

Si on laisse de ct certains vieux pomes nationaux, qu'on appelle
pomes piques, et qui sont plutt des chroniques rimes, comme le
_Bruce_, de John Barbour (1316?-1395), ou le _Wallace_, de Henry le
Mnestrel, connu aussi sous le nom d'Henry l'Aveugle (1420?-1493?), la
posie cossaise, par quelques-unes de ses plus hautes branches, se mle
et se confond avec la littrature anglaise. Quelques diffrences de
vocabulaire, quelques tours ou quelques termes spciaux, quelques traits
indignes, ne suffisent pas  mettre mme une mince haie entre les deux
posies. Le _Carnet du Roi_, de Jacques I (1394-1437) est une imitation
de Chaucer; le _Testament de Cressida_, de Robert Henryson (1425?-1498?)
est la continuation du _Trolus et Cressida_, du mme vieux pote
anglais. William Dunbar (1450?-1520?) sans hsitation le plus grand des
potes anciens de l'cosse[4], continua ces pomes dans le got du
moyen-ge: _le Chardon et la Rose_, compos en l'honneur de Jacques IV
et de Margaret Tudor, fille ane de Henri VII d'Angleterre, et le
_Bouclier d'Or_, destin  montrer l'influence graduelle et
imperceptible de l'amour sur la raison, quand on s'y livre sans
rserve[5], sont des allgories toujours dans le genre de Chaucer. Le
_Bouclier d'Or_ est imprgn, dit Warton, de la moralit et des images
du _Roman de la Rose_ et _de la Fleur et la Feuille_, de Chaucer.[6]
C'taient des allgories en retard. On continuait  en crire en cosse,
aprs qu'elles taient tombes en dsutude en Angleterre[7]. Gavin
Douglas, vque de Dunkeld, (1474-1522), donna une traduction de
l'_nide_. C'tait la premire translation en vers d'un ouvrage
classique, sauf les _Consolations de la Philosophie_, de Boece, qui
mrite  peine ce titre[8]. Surrey lui a emprunt plus d'un passage,
dans sa traduction des IIe et IVe livres de l'_nide_[9]. Les oeuvres
de Sir David Lindsay (1490?-1555), _le Songe, la Plainte de l'cosse_,
o il expose les malheurs de son pays, sont de longs pomes satiriques
et politiques, mlangs de visions et d'allgories, un peu dans le genre
des _Tragiques_ de notre grand Agrippa d'Aubign, sans sa puissance de
vision et de colre. Sa _Satyre des Trois-tats_, si curieuse en tant
qu'elle est le premier spcimen du drame en cosse[10], est une moralit
qui contient un mlange de caractres rels et allgoriques[11], et
reste dans les intentions gnrales de ces oeuvres. Les petites pices
lyriques amoureuses d'Alexander Scott, (vers 1562); le pome d'Alexander
Montgomery (1535?-1605?), la _Cerise et la Prunelle_, qui commence
comme une allgorie d'amour et se termine en honnte morale[12], sont
dans le ton de leur poque. Les sonnets du comte d'Ancram, ceux du comte
de Stirling, sont dans le got des sonnets de Surrey et Sidney. Tous
deux vcurent d'ailleurs  la cour de Londres, avec Jacques I et Charles
I. Drummond de Hawthornden (1585-1649), l'ami de Ben Jonson,  qui
celui-ci alla rendre visite,  pied, de Londres  dimbourg[13], est un
pote d'ducation classique et d'inspiration cosmopolite, comme beaucoup
des hommes de la Renaissance. Au XVIIIe sicle, le mlange des deux
posies est encore plus parfait. Des pomes comme les _Saisons_, de
Thomson, la _Tombe_, de Blair, le _Mnestrel_, de Beattie, sont purement
anglais. La posie anglaise a provign dans un autre sol, et produit des
rejetons qui, avec un lger got de terroir, tiennent  elle. Ce n'est
pas dans cette partie de la posie cossaise qu'il faut chercher les
influences qui ont agi sur Burns. Il ne connaissait gure les plus
anciens de ces potes, et ceux, plus rcents, qu'il a admirs, comme
Thomson, n'ont pas laiss de traces sensibles dans ses oeuvres.

         [Footnote 4: _The Book of Scottish Poems_, by J. J. Ross, p.
         171.]

         [Footnote 5: Th. Warton. _History of English Poetry_, section
         XXX, p. 496.]

         [Footnote 6: Id. p. 496.]

         [Footnote 7: Th. Warton. _History of English Poetry_, section
         XXX, p. 491.]

         [Footnote 8: Id. section XXXI, p. 506.]

         [Footnote 9: David Irving, _History of Scotish Poetry_, p.
         285.]

         [Footnote 10: Id. p. 363.]

         [Footnote 11: Id. p. 372.]

         [Footnote 12: _The Book of Scottish Poems_, by J. J. Ross, p.
         324.]

         [Footnote 13: Voir, sur ce curieux voyage de Ben Jonson, le
         chapitre VI, dans le trs intressant livre de David Masson:
         _Drummond of Hawthornden._]

       *       *       *       *       *

Mais au-dessous de cette posie de lettrs, il existait une posie
populaire, trs abondante, trs drue, trs savoureuse, trs originale.
Elle tait sortie du sol; elle traitait des sujets indignes dans le
langage indigne, c'est--dire dans la varit dialectique anglaise qui
rgnait autrefois de l'embouchure de l'Humber jusque dans le Nord, et
que parlaient galement les indignes du Yorkshire et de
l'Aberdeenshire.[14] C'est le dialecte qui se parle dans les
Basses-Terres d'cosse. Cette forme septentrionale de l'anglais avait
t la langue littraire de l'cosse jusqu' l'poque de Jacques I
d'Angleterre. L'anglais pur tait devenu alors le moyen d'expression
des littrateurs cossais, quand ils n'employaient pas le latin, et le
vieux dialecte du Nord, modifi par le temps et les circonstances, tait
rest en usage dans la masse du peuple, et tait mme employ par les
classes cultives jusqu'au commencement de ce sicle. C'est ce dialecte
qui a t au coeur de l'cosse. Les ballades, les chansons et d'autres
oeuvres populaires ont t crites en lui, et ainsi s'leva une
littrature populaire cossaise, tout  fait distincte de la littrature
anglaise, et jusqu' un certain point inintelligible aux personnes qui
parlent l'anglais pur.[15] En dehors du mouvement continuel qui avait
rapproch les hautes productions littraires cossaises des modles
anglais, et avait entran la langue cossaise dans le progrs et, pour
ainsi parler, le dpouillement de l'anglais, ce vieux langage, fidle au
sol, tait rest ce qu'il tait. En ralit l'cossais est, pour la
grande partie, du vieil anglais.--Le temps a remplac l'anglo-teutonique
par l'anglais moderne, mais a pargn le scoto-teutonique, qui est
encore une langue vivante.[16] Mais son domaine et ses fonctions
taient diminus, et il tait rduit  n'tre plus que ce dialecte de
la conversation et de productions distinctement nationales.[17] La
littrature populaire qu'il servait  exprimer tait encore bien vivante
au XVIIIe sicle, car elle avait encore ce grand signe de vitalit
d'tre en partie orale, de parler vraiment au peuple. Il tait naturel
que Burns, avec son ducation et ses circonstances de production, lui
prt ses modles et ses formes de posie. C'est en effet ce qui arriva,
et c'est de ce ct qu'il faut chercher ses origines littraires. Pour
comprendre d'o il est sorti et quels matriaux il avait sous la main,
c'est cette posie populaire qu'il faut connatre. Nous l'exposerons
avec quelque dtail, parce que c'est un coin d'histoire littraire peu
connu, et qu'on y rencontre d'ailleurs de jolies choses et
intressantes. Elle se composait de trois lments principaux:

Les anciennes ballades;

Les chansons;

Une suite de petits pomes populaires comiques, tout  fait particuliers
 l'cosse.

         [Footnote 14: _Edinburgh Review_, N 324, October 1883. _The
         Scottish Language._--Voir aussi _A dissertation on the origin
         of the Scottish Language_, en tte de l'_Etymological
         Dictionary of the Scottish Language_ de Jamieson--et les
         _Editorial Remarks on the Scottish Language_ par Hately
         Waddell, dans son dition de Burns.]

         [Footnote 15: _Edinburgh Review_, N 324. _The Scottish
         Language._]

         [Footnote 16: Charles Mackay. _Poetry and Humour of the
         Scottish Language_, p. 1.]

         [Footnote 17: _Edinburgh Review_, N 324. _The Scottish
         Language._]

En les examinant successivement, nous verrons dans quelles proportions
Burns a puis  chacune de ces trois sources. Ce qu'il a nglig de
prendre nous renseignera peut-tre autant, sur les prfrences de son
esprit, que ce qu'il a emprunt.


I.

LES VIEILLES BALLADES[18].

         [Footnote 18: Veitch a retrac le mouvement qui a retir de
         l'oubli l'ancienne littrature populaire: James Watson, dans
         sa _Collection of Scots Poems Ancient and Modern_, publie en
         trois parties, de 1706  1711, avait attir l'attention sur
         quelques-unes de ces chansons et de ces ballades qui
         flottaient au hasard. L'_Evergreen_ et le _Tea Table
         Miscellany_ d'Allan Ramsay, publis tous deux en 1724,
         attirrent encore l'intrt vers cette portion de la
         littrature. Elle fut ensuite cultive avec zle par d'autres
         collectionneurs. Les _Reliques_ de Percy, qui portaient sur
         les deux cots des Borders, ouvrirent, en 1765, le plus vaste
         champ qui et encore t dfrich dans la littrature des
         Ballades. Percy fut suivi par David Herd, avec ses _Ancient
         and Modern Scottish Songs_, en 1769. Puis vinrent Evans avec
         ses _Old Ballads_, 1777; Pinkerton avec ses _Scottish Tragic
         Ballads_, 1781, et ses _Select Scottish Ballads_, 1783.
         Ritson commena  publier des recueils de chansons en 1783,
         et continua jusqu' 1795. James Johnson, dans _The Scots'
         Musical Museum_, 1787, contribua beaucoup  cette oeuvre;
         Burns lui fournissant des chansons nouvelles. J.-G. Dalzell,
         en 1801, donna ses _Scottish Poems of the Sixteenth Century_.
         Walter Scott, en 1802, donna les deux premiers volumes de la
         _Minstrelsy of the Scottish Border_; le troisime volume
         parut en 1803. Ceci est un ouvrage qui ne le cde en
         importance et en influence immdiate qu' celui de Percy
         lui-mme. En 1806, Robert Jamieson donna ses _Popular Ballads
         and Songs_, et mit en lumire le fort lment scandinave qui
         se trouve dans notre littrature des Ballades. Depuis nous
         trouvons sur la liste des collectionneurs et des diteurs,
         Finlay, David Laing, C.-K. Shairpe, Maidment, Utterson,
         Buchan, Allan Cunningham, Kinloch, Motherwell, R. Chambers,
         Peter Cunningham, Aytoun, Chappel, Child, etc. (_History and
         Poetry of the Scottish Border_, chap. XIII).--On trouvera, 
         la page XXVIII de l'Introduction du recueil _The Ballad
         Minstrelsy of Scotland_, en note, une liste trs complte des
         publications de Ballades. Elle ne comprend pas moins de
         cinquante et quelques noms, et forme plus de cent volumes.

         Dans ces recueils de littrature populaire, les chansons et
         les ballades proprement dites sont le plus souvent mlanges.
         Il nous a t impossible, avec nos seules ressources, de nous
         procurer l'ensemble de ces collections, qui forme une
         bibliothque entire. Nous regrettons particulirement de
         n'avoir pu nous procurer le magistral ouvrage du Professeur
         Child, publi  Philadelphie. Nous avons eu entre les mains
         les recueils d'Allan Ramsay, celui de Percy, ceux de Herd et
         de Ritson; les recueils de Chambers, _Popular Rhymes of
         Scotland, Scottish songs prior to Burns_; celui de Buchan.
         Nous avons lu et relu la _Minstrelsy_ de Walter Scott, avec
         son introduction et ses notes. Nous avons trouv l'ensemble
         des ballades, dans deux collections qui ont profit du
         travail des premiers diteurs: _The Book of Scottish Ballads_
         d'Alexander Whitelaw; et surtout _The Ballad Minstrelsy of
         Scotland_, dite par Maurice Ogle, Glasgow. Les notes de ce
         dernier ouvrage sont excellentes, elles indiquent trs
         soigneusement le recueil ou les recueils primitifs auxquels
         chaque ballade est emprunte.]

Les ballades sont de courts rcits rhythms, gnralement diviss en
strophes, et relatant un fait historique, fabuleux ou romanesque, qui,
par l'hrosme ou les malheurs des personnages, l'tranget ou le
dramatique des circonstances, et souvent par un mlange de surnaturel,
sort des conditions ordinaires de la vie. Leur trait caractristique est
d'tre surtout un rcit, de prsenter le sujet qu'elles traitent sous
forme de narration. Ce sont des complaintes romanesques et
hroques[19].

         [Footnote 19: Voir Shairp. _Aspects of Poetry_, p.
         202.--Veitch. _History and Poetry of the Scottish Border_, p.
         331-32.--J. Clark Murray. _The Ballads and Songs of
         Scotland_, p. XV.--Voir aussi la dfinition de Ritson, dans
         son _Historical Essay on National song_, cite dans
         l'Introduction de la _Ballad Minstrelsy of Scotland_, publie
         par Maurice Ogle.]

Dans un pays si longtemps agit par la guerre trangre et dchir par
les guerres civiles, o les rivalits des clans et les pillages
rciproques couvraient la campagne de combats et ensanglantaient les
moindres ruisseaux, il n'est pas tonnant que ces complaintes aient
surgi de toutes parts. Les Borders surtout, avec leurs luttes
incessantes, leur tat de guerre continuelle, leurs surprises, leurs
razzias, en ont fourni le plus grand nombre. Mais d'autres grands faits
historiques s'y retrouvent conservs. Les invasions des Norvgiens[20],
la rsistance des outlaws rfugis dans les bois[21], les luttes entre
les gens des Basses-Terres et les Highlanders[22], les croisades[23],
les luttes de l'indpendance contre les Anglais[24], les aventures de
Marie Stuart[25], ont laiss des chos lointains, et donn naissance 
un certain nombre de ballades.

         [Footnote 20: _Hardyknute._]

         [Footnote 21: _Young Hastings_; _Hynde Etin_; _Tamlane_;
         _Kospatrick_; _Song of the outlaw Murray_; _Johnnie of
         Breadislee_.]

         [Footnote 22: _The Battle of Harlaw._]

         [Footnote 23: _Lord Beichan and Susie Pye_; _Young Bekie_;
         _Child Ether_; _John Thomson and the Turk_.]

         [Footnote 24: _Auld Maitland_; _Sir William Wallace_; _Gude
         Wallace_; _The Battle of Roslin_.]

         [Footnote 25: _Glenlogie_; _The Queen's Mary_.]

Quand on ouvre un recueil de ces rcits, on entre dans un monde de
violence et de force, o la vie humaine est soumise  une perptuelle
hcatombe. Presque tous sont dramatiques; un grand nombre tragiques;
quelques-uns atroces. Les sujets favoris sont des combats, des
enlvements, des vengeances, des apparitions de spectres, des crimes
commis, dcouverts, et chtis par de terribles reprsailles. Ce sont
des batailles sur la frontire entre cossais et Anglais, plutt entre
troupes de grands chefs locaux qu'entre armes royales, avec des dfis 
la faon des hros homriques, des mles furieuses et acharnes, o les
flches volent et s'enfoncent dans les poitrines jusqu'aux plumes, o
les lances clatent, o les blesss, les jambes coupes, combattent sur
leurs genoux[26]. Ce sont des excursions de _freebooters_, qui vont
piller en Angleterre, enlever des troupeaux[27].

  Ils volrent la vache noire et blanche et le boeuf rouge[28].

         [Footnote 26: Voir la version cossaise de _The Battle of
         Otterbourne_. La ballade de _Chevy Chase_, bien qu'anglaise,
         reproduit nergiquement une de ces rencontres, et avec
         impartialit.]

         [Footnote 27: Les ballades sur ce sujet favori sont trs
         nombreuses. Voir parmi les plus caractristiques _the
         Lochmaben Harper_, et surtout celle de _Jamie Telfer of the
         Fair Dodhead_, qui contient tous les renseignements sur la
         faon dont les choses se passaient.]

         [Footnote 28: _The Lads of Wamphray._]

Ce sont des excutions de ces bandits, pendus soit par les Anglais, soit
mme par le roi d'cosse, et  qui la sympathie du peuple ne manque
pas[29]. Ce sont des _feuds_, des haines entre clans, pareilles aux
vendettas des familles corses[30]. Ce sont de hardis coups de main,
excuts en ferrant les chevaux  l'envers, pour aller dlivrer des
camarades dans les forteresses de Berwick ou de Carlisle[31]: on arrive
la nuit, on escalade la muraille, on tue le gardien, on enlve le
prisonnier charg de ses fers, on pique des deux; les cloches sonnent,
c'est l'alarme; on est poursuivi; on arrive  une rivire grossie; on la
traverse, et, quand on est sur l'autre bord, on invite les Anglais  en
faire autant.

         [Footnote 29: _Johnnie Armstrang_; _Hobbie Noble_; _Hughie
         the Grme_; _Gilderoy_.]

         [Footnote 30: _Lord Maxwell's Good night._]

         [Footnote 31: _Jock o' the Side_; _Archie of Ca'field_;
         _Kinmont Willie_.]

  Traverse, traverse, lieutenant Gordon,
  Traverse, viens boire le vin avec moi,
  Car il y a un cabaret auprs d'ici,
  Et il ne t'en cotera pas un penny[32].

         [Footnote 32: _Archie of Ca'field._]

Dans quelques-unes de ces ballades, le drame va jusqu' l'atroce. Dans
_Edom de Gordon_, le chef, qui a donn son nom  la ballade, se prsente
avec cinquante hommes devant le chteau de Towie, o la chtelaine est
enferme avec ses trois enfants. Il la somme de se rendre.

  Descendez vers moi, belle dame,
  Descendez vers moi, descendez vers moi;
  Cette nuit vous reposerez dans mes bras,
  Le matin, vous serez ma fiance[33].

         [Footnote 33: _Edom o' Gordon._]

La mre refuse. Il fait mettre le feu au chteau. La flamme monte; la
fume touffe les enfants qui se lamentent les uns aprs les autres;
puis viennent les rponses dsespres de la mre. C'est l que se
trouve cette scne  la fois touchante et affreuse.

  Oh, alors parla sa fille chrie,
  Elle tait frle et mignonne:
  Oh! roulez-moi dans une paire de draps,
  Et descendez-moi par-dessus la muraille.

  Ils la roulrent dans une paire de draps,
  Et la descendirent par-dessus la muraille,
  Mais, sur la pointe de la lance de Gordon,
  Elle fit une chute mortelle.

  Oh! jolie, jolie tait sa bouche,
  Et rouges taient ses joues,
  Et claire, claire tait sa chevelure,
  Sur laquelle le sang rouge coule.

  Alors, avec sa lance il la retourna;
  Oh! que la face de l'enfant tait ple!
  Il dit: Tu es la premire que jamais
  J'aie souhait voir revivre.

  Il la tourna et la retourna,
  Oh! que la peau de l'enfant tait blanche!
  J'aurais pu pargner cette douce face
  Pour devenir les dlices d'un homme.

  Alerte, partons, mes joyeux compagnons,
  Je pressens un triste destin.
  Je ne puis regarder cette douce figure
  Qui est l gisante dans l'herbe[34].

         [Footnote 34: _Edom o' Gordon._]

La flamme gagne la mre qui meurt en embrassant ses bbs. Son mari
arrive, se met  la poursuite d'Edom de Gordon, et le massacre avec
toute son escorte. Puis, revenant vers les masses brlantes o est
enseveli tout ce qu'il aime, il s'y prcipite. Il ne reste dans cette
scne de carnage que la jeune fille tendue sur l'herbe. Une autre
ballade sur un sujet analogue, l'_Incendie de Frendraught_, est
peut-tre pire encore. Une troupe d'hommes,  qui on a donn
l'hospitalit aprs une fausse rconciliation, est enferme dans une
tour  laquelle le feu est mis. Il y a un passage o un d'entre eux
crie,  travers les barreaux de fer de la fentre, ses dernires
recommandations, tandis que son corps est consum, qui est une chose
horrible.

  Je ne puis pas sauter, je ne puis pas sortir,
  Je ne puis arriver  toi,
  Ma tte est prise dans les barreaux de la fentre,
  Mes pieds brls se dtachent de moi.

  Mes yeux bouillent dans ma tte,
  Ma chair aussi est rtie,
  Mes entrailles bouillent avec mon sang,
  N'est-ce pas une horrible angoisse?

  Prends les bagues de mes doigts blancs,
  Qui sont si longs et troits,
  Et donne-les  ma belle Dame,
  L o elle est assise dans son chteau.

  Je ne puis pas sauter, je ne puis pas sortir,
  Je ne puis pas sauter vers toi,
  Ma partie terrestre est toute consume,
  Ce n'est plus que mon me qui te parle[35].

         [Footnote 35: _The Fire of Frendraught._]

Ces atrocits justifient le jugement de Prescott: Bien que les scnes
des plus vieilles ballades soient empruntes au XIVe sicle, les moeurs
qu'elles accusent ne sont pas suprieures  celles de nos sauvages de
l'Amrique du Sud.[36]

         [Footnote 36: Prescott. _Essais de Biographie et de
         Critique_; l'article intitul _Les Chants de l'cosse_.]

 ces tueries d'armes ou de clans,  ces forfaits de bandes de
brigands, s'ajoutent des drames de famille. Une martre empoisonne sa
belle-fille[37]. Une femme tue son mari parce qu'il l'a insulte[38]. Un
frre tue sa soeur parce qu'on ne lui a pas demand son consentement
pour son mariage[39]. Une fille d'cosse est devenue enceinte d'un
seigneur anglais; son pre furieux la fait mettre sur un bcher[40]. Une
mre empoisonne son fils parce qu'il a pous une femme contre son
gr[41]. L'amour surtout, exasprant ces vies violentes, les lance dans
des aventures plus violentes encore. Les femmes ont l'nergie, les
emportements de sentiments et d'actes, des mles. Elles n'hsitent
devant rien, ni devant les fatigues, ni devant les prils. Les
enlvements sont frquents. Les amants s'enfuient  cheval; le pre et
les frres les poursuivent, les rattrapent; on s'arrte, on tire les
pes, on se bat sur la bruyre.

         [Footnote 37: _Lady Isabel._]

         [Footnote 38: _The Lord of Waristoun._]

         [Footnote 39: _The Cruel Brother._]

         [Footnote 40: _Lady Maisry._]

         [Footnote 41: _Prince Robert._]

  Les pes furent tires des fourreaux,
  Et ils se prcipitrent au combat,
  Et rouge et ros tait le sang
  Qui coula sur le talus sem de lis[42].

         [Footnote 42: _Katherine Janfarie._]

Parfois l'amant triomphe laissant les frres tendus sur le sol.

  Il appuya son dos contre un chne,
  Et assura ses pieds sur une pierre;
  Et il a combattu contre ces quinze hommes,
  Et il les a tus tous hormis un seul;
  Mais il a pargn le chevalier g
  Pour rapporter les nouvelles au chteau.

  Quand il eut rejoint sa belle dame,
  Je pense qu'il l'embrassa tendrement:
  Tu es mon amour, je t'ai gagne,
  Et nous parcourrons librement la fort verte.[43]

         [Footnote 43: _Erlinton, the Bent sac Brown._]

Il arrive aussi que l'amant s'loigne bless mortellement. C'est le
sujet de la plus clbre et de la plus touchante de ces ballades, _the
Douglas Tragedy_.

  Il la mit sur un cheval blanc comme lait,
  Et lui-mme sur un cheval gris pommel;
  Un cor de chasse pendait  son ct,
  Et ils s'loignrent, chevauchant lgrement.

  Lord William regardait par-dessus son paule gauche,
  Il regardait pour voir ce qu'il pouvait voir;
  Et il aperut le pre et les frres hardis de sa bien-aime,
  Qui accouraient  cheval sur la plaine.

  Descends, descends, lady Margaret, dit-il,
  Et tiens mon cheval de ta main,
  Pendant que contre tes sept frres hardis
  Et ton pre, je ferai tte.

  Elle tint son cheval de sa main blanche comme le lait,
  Elle ne parla point, ne versa pas une larme,
  Jusqu' ce qu'elle vit ses sept frres tomber,
  Et le sang de son pre trs cher.

  Oh, retiens ta main, lord William, dit-elle,
  Car tes coups sont merveilleusement terribles;
  Je puis trouver un autre amant fidle,
  Mais un pre, je n'en puis trouver un autre.

  Oh! elle a dfait son mouchoir de son col;
  Il tait de toile de Hollande fine;
  Et elle a essuy les blessures de son pre,
  Qui taient plus rouges que le vin.

  Oh choisis, oh choisis, lady Margaret, lui dit lord William
  Oh! veux-tu venir ou rester?
  Je te suis, je te suis, lord William, dit-elle,
  Tu ne m'as pas laiss d'autre guide.

  Il la mit sur le cheval blanc comme lait,
  Et lui-mme sur le cheval gris pommel;
  Un cor de chasse pendait  son ct,
  Et ils s'loignrent, chevauchant lentement.

  Oh, ils chevauchrent lentement et tristement,
  Sous la lueur de la lune;
  Ils chevauchrent, et arrivrent  cette rivire ple,
  Et l ils descendirent de cheval.

  Ils descendirent pour boire de l'eau
   la rivire qui coulait si claire,
  Et dans le courant tomba le meilleur sang de son coeur,
  Et lady Margaret fut effraye.

  Redresse-toi, redresse-toi, lord William, dit-elle,
  Car je crains que tu ne sois bless  mort.
  Ce n'est que l'ombre de mon manteau rouge
  Qui brille si nettement dans l'eau.

  Oh, ils chevauchrent lentement et tristement,
  Sous la lueur de la lune,
  Jusqu' ce qu'ils arrivrent  la porte du chteau de sa mre,
  Et l ils descendirent de cheval.

  Oh! fais mon lit, madame ma mre, dit-il,
  Oh! fais mon lit large et profond!
  Et mets lady Margaret prs de moi;
  Nous allons dormir tous deux profondment.

  Lord William tait mort longtemps avant minuit,
  Lady Margaret tait morte longtemps avant l'aurore.
  Que tous les vrais amants qui s'en vont ensemble
  Puissent avoir meilleure fortune qu'eux[44].

         [Footnote 44: _The Douglas Tragedy._]

Ailleurs, ce sont des vengeances: deux frres pris de la mme fiance
se battent et s'gorgent[45], des femmes jalouses ou trahies
empoisonnent ou poignardent leurs rivales, comme dans cette ballade o
une fiance, abandonne devant l'autel, tue celle qui lui est prfre.

         [Footnote 45: _Lord Ingram and Child Vyet._]

  La fiance tira un long poignard,
  De sa coiffure brillante,
  Et frappa au coeur la belle Annie,
  Qui ne dit jamais plus une parole.

  Le doux William vit la belle Annie plir,
  Et s'tonna de ce que cela tait;
  Mais quand il vit le cher sang de son coeur,
  Il devint courrouc furieusement.

  Il tira sa dague qui tait si aigu,
  Qui tait si aigu et perante,
  Et la plongea dans la fiance aux cheveux chtains,
  Qui tomba  ses pieds morte.

  Attends-moi, chre Annie, dit-il,
  Attends-moi, ma chrie, s'cria-t-il,
  Puis se mit la dague dans le coeur,
  Et tomba mort  ses cts[46].

         [Footnote 46: _Sweet William and Fair Annie._]

Parfois ces perdues s'en prennent  celui qui les trahit. La matresse
de lord William lui demande une dernire entrevue.

  Si votre amour est chang, dit-elle,
  Et si les choses sont ainsi,
  Du moins, venez, pour l'amour du pass,
  Venez goter le vin avec moi.

  Je ne resterai pas, je ne puis pas rester,
  Pour boire le vin avec toi;
  Une dame que j'aime bien plus
  M'attend en ce moment.

  Il se baissa sur son aron,
  Pour l'embrasser avant de se sparer;
  Et, avec un poignard aigu et mince,
  Elle lui pera le coeur.

  Chevauche, maintenant, lord William, chevauche,
  Aussi vite que tu peux chevaucher;
  Ta nouvelle amoureuse, prs du puits de St-Brannan,
  S'tonnera que tu sois en retard.[47]

         [Footnote 47: _Lord William._]

Tout ce monde vit, prt  tuer ou  mourir, constamment. Ces hommes
rentrent avec du sang  leur pe ou sur leurs mains.

  Pourquoi votre pe dgoutte-t-elle de sang,
  Edward, Edward!
  Pourquoi votre pe dgoutte-t-elle de sang,
  Et pourquoi allez-vous si triste, ?

  Oh, j'ai tu mon faucon si brave!
  Ma mre, ma mre!
  Oh, j'ai tu mon faucon si brave,
  Et je n'avais que celui-l.

  Le sang de votre faucon n'tait pas si rouge,
  Edward! Edward!
  Le sang de votre faucon n'tait pas si rouge,
  Mon cher fils, je te le dis, [48].

         [Footnote 48: _Edward, Edward._]

Ou encore cette scne:

  Il est all  la chambre de Margerie,
  Et il a frapp  la porte, ;
  Oh, ouvre, ouvre, lady Margerie,
  Ouvre et laisse-moi entrer, .

  Avec ses pieds aussi blancs que la grle.
  Elle marcha  l'intrieur, ,
  Et avec ses doigts longs et effils,
  Elle laissa entrer le doux Willie, .

  Elle se baissa vers ses pieds,
  Pour dnouer les souliers du doux Willie, ;
  Les boucles taient roides de sang,
  Qui avait dcoul largement sur elles.

  Quelle vue horrible est ceci, mon amour,
  Est ceci que j'aperois, ?
  Quel est ce sang dont vous tes couvert?
  Je vous prie, dites-le moi, .

  Comme je venais par les bois, cette nuit,
  Un loup m'a attaqu, ;
  Oh! devais-je tuer le loup, Margerie?
  Ou devait-il m'attaquer, ?

   Willie,  Willie, je crains
  Que tu ne m'aies engendr peine et chagrin;
  L'acte que tu as commis cette nuit
  Sera connu demain matin.[49]

         [Footnote 49: _Sweet Willie and lady Margerie._]

Presque toutes ces aventures se terminent tragiquement, il y a toujours
du sang dans les dernires strophes de ces ballades. Ce sont des chants
dont la muse est la mort. Quand on lit ces recueils, on ne rencontre que
des cadavres. Au-dessus de toute cette posie plane la joie lugubre des
deux corbeaux de la terrible ballade.

  Il y avait deux corbeaux perchs sur un arbre,
  Gros et noirs, aussi noirs qu'il est possible;
  Et l'un commence  dire  l'autre:
  O irons-nous dner aujourd'hui?
  Dnerons-nous prs de la vaste mer sale?
  Dnerons-nous sous l'arbre au feuillage vert?

  Viens, je te montrerai un spectacle trs doux,
  Une glen solitaire et un chevalier frachement tu;
  Son sang est encore tide sur l'herbe,
  Son pe  demi tire, ses flches dans le carquois,
  Et personne ne sait qu'il est tendu l,
  Sinon son faucon, son chien et sa matresse.

  Nous nous poserons sur sa clavicule,
  Nous arracherons ses jolis yeux bleus,
  Nous ferons une tresse de ses cheveux dors,
  Pour garnir notre nid quand il se dnudera,
  Et le duvet d'or sur son jeune menton,
  Nous en envelopperons nos petits.

  Oh! froid et nu sera son lit,
  Quand les orages d'hiver chanteront dans les arbres;
   sa tte le gazon,  ses pieds une pierre;
  Il dormira, il n'entendra plus les plaintes de la jeune fille;
  Par dessus ses os blanchis, les oiseaux voleront,
  Les daims sauvages bondiront, les renards glapiront.[50]

         [Footnote 50: _The Twa Corbies._]

Les imaginations romanesques, les rveries potiques, les superstitions
paennes ou chrtiennes du moyen-ge, se mlangent  ces vnements, et
en accroissent encore l'tranget. Les jeunes filles montent au sommet
de leur tour quand arrive le chevalier qu'elles aiment[51]. Des amants
se rfugient dans les profondeurs vertes des forts, et y mnent une vie
qui fait penser aux exils de _Comme il vous plaira_[52]. D'autres fois
des outlaws ravissent des jeunes filles, et les entranent dans leurs
retraites[53]. Des oiseaux se chargent des messages entre les
amants[54]. Lorsqu'un crime est commis, il est miraculeusement rvl.
Une matresse assassine son amant et jette son corps dans la Clyde. Mais
un papegai perch sur un arbre a tout vu.

         [Footnote 51: _Lord William._]

         [Footnote 52: _The Earl of Douglas and Dame Oliphant; Rose
         the red and white Lily._]

         [Footnote 53: _Hynde Etin; The bonnie Banks of Fordie; the
         Duke of Perth's three daughters._]

         [Footnote 54: _The Gay Gos-Hawk._]

  Ainsi parla le papegai,
  En voltigeant au-dessus de sa tte:
  Dame, garde bien ta robe verte,
  Garde-la bien de ce sang si rouge.

  Oh, je garderai ma robe verte,
  Je la garderai de ce sang si rouge,
  Mieux que tu ne peux garder ta langue
  Qui bavarde dans ta tte.

  Mais descends,  bel oiseau,
  Ne voltige plus d'arbre en arbre,
  Je te donnerai une cage d'or,
  Et de pain blanc te nourrirai.

  Gardez votre cage d'or, dame,
  Et je garderai mon arbre;
  Car, comme vous avez fait  lord William,
  Ainsi me feriez-vous.[55]

         [Footnote 55: _Lord William._]

Et plus tard il dnonce la coupable. Une soeur, jalouse de sa jeune
soeur, la noie. Un joueur de harpe fait, avec la clavicule de la morte,
une harpe qu'il tend de trois boucles de sa chevelure dore; la harpe
joue seule et prononce le nom de la mchante soeur[56]. Pendant une
veille mortuaire, une lykewake, auprs du corps d'une jeune fille
assassine, le corps parle pour nommer l'assassin.

         [Footnote 56: _Binnorie._]

  Avec les portes entr'ouvertes, et des chandelles allumes,
  Et des torches qui brlaient clair,
  Le corps fut tendu; jusqu'au calme minuit,
  Ils veillrent, mais rien n'entendirent.

  Vers le milieu de la nuit,
  Les coqs commencrent  chanter;
  Et  l'heure sombre de la nuit,
  Le corps commena  bouger.

  Oh, qui t'a fait mal, soeur,
  Et a os ce pch odieux?
  Qui a t assez hardi et n'a pas crain
  De te jeter dans la cascade?

  Le jeune Benjie a t le premier homme
   qui j'aie donn mon coeur;
  Il tait si hardi et hautain de coeur;
  Il m'a jet dans la cascade.[57]

         [Footnote 57: _Young Benjie._]

La fille du ministre de Newarke accouche en secret et tue ses deux
enfants. En rentrant elle rencontre deux enfants qui jouent  la balle;
elle leur parle. Ils lui reprochent qu'elles les a tus, et lui disent
qu'elle ira en enfer[58]. Les fantmes de ceux qui ont t tus
reparaissent[59]. Parfois ce sont de vritables contes de fes. Ce sont
des batailles de chevaliers contre des gants ou des monstres[60]. Ce
sont des anneaux enchants. L'amante donne  l'amant, ou l'amant 
l'amante, une bague dont les diamants se terniront, si celui ou celle
qui l'a donne est infidle ou meurt; et un jour la bague s'teint[61].
Ce sont des jeunes filles enfermes par un sortilge sous la forme d'une
bte hideuse, et qui ne seront dlivres que si un chevalier consent 
les embrasser[62]. La reine des Fes s'prend de Thomas le Rimeur, et le
garde pendant sept ans, dans des vergers merveilleux; il se rveille un
jour au pied de l'arbre o il s'tait endormi[63]. Un chevalier
ressuscite son amie en lui mettant sur les yeux deux gouttes du sang de
St Paul[64].

         [Footnote 58: _The Cruel Mother._]

         [Footnote 59: _The Knight's Ghost_; _Clerk Saunders_; _Sweet
         William's Ghost_; _Sir Roland_.]

         [Footnote 60: _Young Ronald_; _King Malcolm and Sir
         Colvine_.]

         [Footnote 61: _Hynde Horn_; _The enchanted Ring_.]

         [Footnote 62: _Kemp Owyne._]

         [Footnote 63: _Young Tamlane_; _Child Rowland and Burd
         Ellen_; _Thomas of Ercildoune_.]

         [Footnote 64: _Leesome Brand._]

Que ce soit  cause de l'hrosme, de la superstition ou de la cruaut,
lorsqu'on lit un recueil de ces ballades, on est violemment transport
dans une autre vie, qui sans doute a exist, mais qui certainement
n'existe plus depuis longtemps. On sent qu'on est dans une vie violente,
romanesque, prilleuse, surpassant la ntre en forfaits et en exploits,
mais,  coup sr, une vie qu'aucun homme moderne n'a vcue, ni vu vivre.
On est dans l'histoire ou dans le roman, et, que ce soit l'un ou
l'autre, hors de la ralit.

Ces rcits, dont la trame est faite d'aventures extraordinaires, sont
encore rendus plus archaques par les broderies dont ils sont couverts.
Celles-ci les font ressembler davantage  d'anciennes toffes, semes
d'attributs, histories de motifs dans le got d'une autre poque, et
broches d'une profusion d'or et d'argent que notre temps ne comporte
plus. Chacun de ces accessoires accentue la date de ces pomes, et les
rejette plus loin de nous. Parfois, cet effet est produit par quelque
motif naf et tout fait. Quand un jeune homme enlve une jeune fille, il
monte toujours un cheval gris pommel, et elle, un cheval blanc comme
lait[65]. Lorsque deux amants sont ensevelis l'un prs de l'autre, il
sort un glantier de la tombe de l'amant et un rosier de celle de la
matresse.

         [Footnote 65: _The Douglas Tragedy._]

  Lord William fut enseveli dans l'glise de Ste-Marie,
  Lady Margaret dans le choeur de Ste-Marie;
  Hors de la tombe de la dame, poussa une rose rouge,
  Et hors de celle du chevalier poussa un glantier.

  Et tous deux se rencontrrent et s'enlacrent,
  Comme s'ils dsiraient tre prs l'un de l'autre,
  De sorte que tout le monde put connatre clairement
  Qu'ils poussaient de deux amants qui s'taient chris[66].

         [Footnote 66: _The Douglas Tragedy_; _Prince Robert_; _Fair
         Annet_.]

C'est l un des dtails qui reviennent constamment et appartiennent 
tous les faiseurs de ballades. Presque toujours, il y a cette
prodigalit de mtaux et de pierres prcieuses, qui indique qu'on est
dans le rve et qu'on puise  des coffres inpuisables. On sent que
l'imagination se grise de richesses. Les chevaux sont ferrs d'argent
aux pieds de devant, et ferrs d'or aux pieds de derrire; ils portent 
la crinire des clochettes d'argent qui tintent  chaque pas[67]. Les
jeunes filles lissent leurs cheveux avec des peignes d'argent. On tend
des tapis de drap d'or du chteau  l'glise, pour que la fiance ne
marche pas sur le sol[68]. De toutes parts, passent des cortges de
mariage, brillants, vtus de cramoisi et de vert[69]; tous les cavaliers
portent sur le poing un faucon; toutes les dames tiennent une
guirlande[70]. Quoi de plus dlicatement tincelant que cette
description:

         [Footnote 67: _Lord Thomas and Fair Annet_; _Thomas of
         Yonderdale_; _Sweet Willie and Fair Annie_.]

         [Footnote 68: _Lord Ingram and Child Vyet._]

         [Footnote 69: _Young Bekie._]

         [Footnote 70: _Lord Ingram and Child Vyet._]

  Son palefroi tait un gris pommel,
  Je n'ai jamais vu son pareil;
  Comme brille le soleil un jour d't,
  Cette belle dame elle-mme brillait.

  Sa selle tait d'ivoire pur,
  C'tait une vue trs belle  voir!
  Orne et raide de pierres prcieuses,
  Tout entoures de cramoisi.

  Des perles d'Orient, en grande quantit;
  Sa chevelure tombait autour de sa tte;
  Elle chevauchait sur la pelouse de fougres,
  Tantt elle sonnait du cor, et tantt chantait.

  Les sangles taient de riche soie,
  Les boucles taient de bryl,
  Ses triers taient de clair cristal,
  Et tout couverts de perles.

  Le poitrail tait d'acier fin,
  La croupire tait d'orfvrerie,
  La bride tait d'or fin,
  De chaque ct, trois clochettes pendaient.

  Elle conduisait en laisse trois lvriers,
  Et sept braques couraient  ses pieds;
  Je ne voulais pas me hter de lui parler,
  Son front tait blanc comme un cygne.

  Elle portait un cor pendu au col,
  Et au-dessous de sa taille mainte flche,
  En vrit, mes seigneurs, comme je vous le dis,
  Ainsi tait habille cette belle dame[71].

         [Footnote 71: _Thomas of Ercildoune._]

Ou bien encore qu'on lise cette jolie peinture, qui transporte dans la
fantaisie le fait trs simple d'une matresse  la recherche de son
amant.

  Oh! je vais chercher un charpentier,
  Pour me construire un navire,
  Et je chercherai de hardis matelots,
  Pour naviguer avec moi sur la mer...

  Son pre lui fit construire un navire,
  Et le gra trs royalement;
  Les voiles taient de soie vert ple,
  Et les cbles de taffetas;

  Les mts taient faits d'or bruni,
  Et brillaient au loin sur la mer,
  Les bordages taient richement incrusts
  De nacre et d'ivoire.

   chaque amure qu'il y avait,
  Pendait une clochette d'argent
  Qui tintait doucement  la brise,
  Ou  la houle enfle de la mer sale[72].

         [Footnote 72: _Fair Annie of Lochryan._]

Les fonds achvent cette impression. On y aperoit des paysages irrels.
Parfois, ce sont des fabriques fantastiques. C'est, par-del une mer
courrouce, un chteau avec une haute tour au toit d'tain:

  Quand elle vit la tour majestueuse
  Luire claire et brillante,
  Qui se tenait au-dessus des vagues ouvertes,
  Btie sur un roc lev[73].

         [Footnote 73: _Fair Annie of Lochryan._]

Ou bien c'est la faade d'un chteau fodal:

  Il y a un beau chteau, bti de chaux et de pierre,
  Oh! n'est-il pas bti plaisamment?
  Sur le devant de ce beau chteau,
  Il y a deux unicornes beaux  voir[74].

         [Footnote 74: _Song of the Outlaw Murray._]

Le plus souvent, comme dans les vieilles tapisseries, ce sont des
verdures, des fonds de feuillage. Voici le verger o la reine des fes
conduit Thomas d'Ercildoune:

  Elle le conduisit dans un beau verger,
  O les fruits croissaient en grande abondance;
  Les poires et les pommes taient mres,
  La datte, et aussi le damas;

  La figue et aussi les grappes de la vigne;
  Les rossignols reposaient sur leurs nids,
  Les papegais drus commenaient  voler  et l,
  Et la chanson des grives ne voulait pas cesser[75].

         [Footnote 75: _Thomas of Ercildoune._]

N'est-ce pas l vraiment un arrire-plan d'ancienne tenture aux
frondaisons semes de fruits et d'oiseaux? Ce sont aussi des fonds de
forts, dans lesquelles passent des cerfs, des chasseurs vtus de vert,
l'arc  la main, suivis de leurs bons chiens gris.

  Johnie regarda vers l'est, et Johnie regarda vers l'ouest,
  Et un peu au-dessous du soleil;
  Et l il aperut un cerf brun qui dormait,
  Sous un buisson de gents.

  Johnie tira, et le cerf brun bondit,
  Et il le blessa au flanc,
  Et, entre l'tang et le bois,
  Ses chiens abattirent la bte fire[76].

         [Footnote 76: _Johnnie of Breadislee._]

Dans les profondeurs de ces rames, il y a d'tonnantes vocations de la
vie libre que les outlaws menaient dans les grands bois. Quel tableau en
quelques strophes que celui-ci, d'une fort tout anime par les bonds
des fauves, et sonore de la dtente des arcs.

  La fort d'Ettrick est une belle fort,
  Il y pousse maint arbre de haute taille;
  Il y a cerf et biche et daine et chevreuil,
  Et de toutes btes sauvages grande plent.

  James Boyd prit cong du noble roi,
  Vers la belle fort d'Ettrick il arriva;
  Quand il descendit la pente de Birkendale,
  Il vit la belle fort de ses yeux.

  Il vit chevreuil et daine et cerf et biche,
  Et de toutes btes sauvages grande plent;
  Il entendit les arcs qui hardiment rsonnaient
  Et les flches qui bruissaient auprs de lui[77].

         [Footnote 77: _Song of the Outlaw Murray._]

Toute cette littrature de ballades est donc, pour le fonds et la forme,
en dehors et au-dessus des conditions ordinaires de la vie. On y trouve
plutt la lgende et le rve que l'observation et la ralit.
Non-seulement elle parle d'aventures et d'usages que nous ne connaissons
plus, mais il est peu probable qu'elle ait t elle-mme exactement
contemporaine des faits qu'elle clbre. Elles ont t composes sur des
vnements qui semblaient extraordinaires, mme en ces temps violents,
et alors vraisemblablement qu'ils avaient dj quelque chose de
lgendaire et de lointain. C'est une littrature hroque et fabuleuse,
qui sort des proportions communes. Elle a t cre, pendant des sicles
grossiers o le livre n'existait pas, pour satisfaire le besoin de
romanesque qui vit dans les coeurs humains les plus frustes.

       *       *       *       *       *

C'est l un point important et qu'il tait utile de bien dgager, car on
ne comprendrait pas autrement pourquoi Burns a si peu got cette partie
importante de la littrature de sa patrie. Il avait l'me passionne, et
non romanesque. Il fallait, en tout ce qu'il faisait, qu'il se sentt,
entre les mains, de la ralit, quelque chose de prsent et d'immdiat.
Son ducation littraire s'tait forme  regarder la vie et les gens
qui l'entouraient. Son gnie tait fait d'observation, bien plus que
d'imagination. Il avait l'esprit net et pratique, il ne l'avait jamais
exerc  se transporter dans d'autres temps. Il ne savait pas vivre
parmi d'autres hommes que des hommes rels et vivants.

Aussi son admiration pour les ballades ne tient-elle pas beaucoup de
place. Il dit bien: Il y a une noble sublimit, une tendresse qui fond
le coeur, dans quelques-unes de nos anciennes ballades, qui dnotent
qu'elles sont l'oeuvre d'une matresse main[78]. Mais c'est  peu prs
la seule marque d'enthousiasme que les ballades aient obtenue de lui, et
elle date de sa jeunesse. Tandis qu'il savait presque toutes les
chansons cossaises, et qu'il tait infatigable  recueillir les
chansons nouvelles qu'il rencontrait, il semble ne faire aucun cas des
ballades et les laisse chapper. Il crivait  William Tytler de
Woodhouselee, grand amateur de vieilles posies, en lui en envoyant
quelques-unes, une lettre qui est trs significative  cet gard:

         [Footnote 78: _Common place Book_, Sept. 1785.]

     Je vous envoie ci-inclus un chantillon des vieux morceaux qu'on
     peut encore trouver parmi nos paysans de l'Ouest. Je possdais
     jadis bon nombre de fragments pareils, et quelques-uns plus
     complets, mais, comme je n'avais pas la moindre ide que
     quelqu'un pt se soucier d'eux, je les ai oublis. Je considre
     fermement comme un sacrilge de rien ajouter qui soit de moi pour
     rtablir les paves disloques de ces vnrables vieilles
     compositions; mais elles ont maintes versions diffrentes. Si
     vous n'avez pas dj vu celles-ci, je sais qu'elles flatteront
     vos sentiments caldoniens qui sont dans le bon vieux style[79].

         [Footnote 79: _To William Tytler of Woodhouselee_, Aug.
         1787.]

Il y a, dans ces derniers mots, l'indulgence qu'on a pour une manie
inoffensive. Plus tard, dans sa correspondance avec Thomson, il le
dissuade d'admettre dans son recueil une des plus clbres ballades,
celle mme qui avait fourni le sujet de la tragdie de _Douglas_:

     Je suis inflexiblement pour exclure _Gil Morice_ en entier. Il
     est d'une maudite longueur qui fera faire une grande dpense
     d'impression; l'air lui-mme ne se chante jamais; une ou deux
     bonnes vieilles chansons en tiendront bien la place[80].

         [Footnote 80: _To G. Thomson_, Sept. 1793.]

Pour faire contraste, il n'y a qu' rapprocher la faon dont Gray
parlait de cette mme ballade, et comparer son enthousiasme  la
froideur de Burns. Je me suis procur la vieille ballade cossaise sur
laquelle _Douglas_ est fond; elle est divine et aussi longue que d'ici
(Cambridge)  Aston, ne l'avez-vous jamais vue? Les meilleures rgles
d'Aristote y sont observes, d'une manire qui prouve que l'auteur
n'avait jamais lu Aristote. Vous pouvez en lire les deux tiers sans
deviner de quoi il s'agit, et cependant, quand vous arrivez  la fin, il
est impossible de ne pas comprendre l'histoire tout entire.[81]On sent
toute la diffrence.

         [Footnote 81: Cit dans _the Ballad Minstrelsy of Scotland_,
         publie par M. Ogle, dans l'Introduction historique qui
         prcde la ballade.]

Dans ces dispositions, il n'est pas tonnant que Burns ait peu imit les
ballades et que leur influence soit trs faiblement marque dans son
oeuvre.  peine  et l une imitation, comme _Lady Mary Ann_ ou _Lord
Gregory_. On n'en compterait pas plus d'une demi-douzaine, pas mme
autant peut-tre. La faon dont elles sont faites est encore plus
instructive que leur raret. Toute la partie narrative, toute la partie
pittoresque ou merveilleuse, en un mot, tout ce qui est d'un autre
temps, est supprim. Il n'y a de conserv que la partie de sentiment,
laquelle est de toutes les poques. _Lord Gregory_ est emprunt  une
trs dramatique et trs belle ballade intitule: _La jolie fille de
Lochryan._ Il suffit de comparer les deux morceaux pour voir ce que
Burns a conserv du modle.

La ballade, telle qu'on la trouve dans le recueil de Herd, publi en
1769, et par consquent bien connu de Burns, s'ouvre par les plaintes
d'une jeune fille abandonne par Lord Gregory. Elle veut aller  sa
recherche, et elle se fait construire un navire, dont la peinture a la
somptuosit de couleur habituelle.

  Alors, elle a fait construire un beau navire.
  Il est tout couvert de perle,
  Et  chaque amure
  Pendait une sonnette d'argent.

La pauvre abandonne part sur la mer pour chercher Lord Gregory, en
quelque lieu qu'il se trouve. Quelque chose de l'inattendu des anciennes
navigations apparat. Elle rencontre un rude rdeur de mers qui lui
demande:

  , es-tu la Reine elle-mme,
  Ou une de ses trois Maries,
  Ou bien es-tu la fille de Lochryan,
  Cherchant son cher Gregory?

  , je ne suis pas la Reine elle-mme,
  Ou une de ses trois Maries,
  Mais je suis la fille de Lochryan,
  Cherchant son cher Gregory.

Et le rude rdeur, touch sans doute, lui montre une tour recouverte
d'tain o se tient Lord Gregory. Elle y aborde, et agite l'anneau sur
la barre de fer tordu qui tenait lieu autrefois de marteau aux portes.
Elle le supplie ainsi:

  , ouvre, ouvre, aim Gregory,
  Ouvre et laisse-moi entrer.
  Car je suis la fille de Lochryan,
  Bannie de tous les siens.

Mais la mchante mre de Lord Gregory lui rpond de l'intrieur, en
imitant la voix de son fils, et lui demande, pour lui prouver qu'elle
est bien la fille de Lochryan, de lui dire ce qui s'est pass entre eux
deux. La pauvre fille rpond d'une faon touchante, en des strophes o
le souvenir des jours passs se mle  l'angoisse prsente.

  Ne te souviens-tu pas, aim Gregory,
  Comme nous tions assis, au moment du vin,
  Que nous changemes nos anneaux de nos mains,
  Et que le meilleur tait le mien?

  Car le mien tait de bon or rouge,
  Mais le tien tait d'tain;
  Et le mien tait vrai et fidle,
  Et le tien tait faux dedans.

  Et ne te souviens-tu pas, aim Gregory,
  Comme nous tions assis sur la colline,
  Que tu m'as enlev ma virginit,
  Trs durement, contre mon vouloir.

  Maintenant, ouvre, ouvre, aim Gregory,
  Ouvre et laisse-moi entrer,
  Car la pluie pleut sur mes bons vtements,
  Et la rose coule sur mon menton.

La mchante femme lui redemande d'autres preuves, comme si celles-l ne
suffisaient pas. Et la pauvre demoiselle, dcourage, l'me navre,
renonce  la convaincre.

  Alors elle s'est retourne:
  Puisqu'il en est ainsi,
  Puisse aucune femme qui a port un fils
  N'avoir jamais un coeur si plein d'angoisse.

  Abaissez, abaissez ce mt d'or,
  Dressez un mt de bois,
  Car il ne convient pas  une dame dlaisse
  De naviguer si royalement.

Elle s'loigne. Le fils s'veille, et raconte  sa mre qu'il a rv que
la fille de Lochryan tait  la porte. La mre lui dit qu'en effet elle
tait l il y a une heure, et qu'il peut continuer  dormir. Le fils
repousse la mchante femme qui ne l'a pas laisse entrer. Et la fin de
la pice a toute la fantaisie romantique et touchante qui est le charme
de ces ballades.

  Faites-moi seller le noir, dit-il,
  Faites-moi seller le bai brun,
  Faites-moi seller le cheval le plus vite,
  Qui est dans toute la ville.

  Or, dans la premire ville o il arriva,
  Les cloches sonnaient,
  Et la seconde ville o il arriva
  La morte y arrivait.

  Dposez, dposez ce corps aimable,
  Dposez-le, laissez-moi voir
  Si c'est la fille de Lochryan
  Qui est morte par amour pour moi.

  Et il prit son petit couteau
  Qui pendait  sa basque,
  Et il a fendu le linceul,
  Une longueur d'aune ou davantage.

  Et d'abord il baisa sa rouge joue,
  Et puis il baisa son menton,
  Et puis il baisa ses lvres roses
  O il n'y avait plus d'haleine.

  Et il a pris son petit couteau,
  Avec un coeur qui tait tout navr,
  Et il s'est donn une blessure mortelle,
  Et il ne parla jamais plus un mot.

Quelles que soient les navets d'un pareil morceau, quels que soient
les accrocs et les raccords grossiers qu'on trouve dans cette vieille
toffe et qui sont le fait des transmissions successives, il y a l une
posie simple, pleine de couleur et d'motion.

Que reste-t-il de ce rve dans Burns? Presque rien. Tout ce que cette
navigation du dbut a d'trange et de pittoresque, ces visions de mer et
de vieux chteaux, qui rappellent les ruines qu'on voit sur tant de
promontoires cossais, cette poursuite douloureuse de la fin, tout a
disparu. Il a supprim la partie imaginative, le rcit, en ralit ce
qui constitue la ballade. Il n'a conserv que la partie de sentiment,
qui est de tous les temps, le cri de la femme chasse de la maison
paternelle, qui vient frapper  la porte du sducteur. En un mot, il a
transform la ballade en une simple chanson.

  Oh! sombre, sombre est cette heure de minuit,
  Et bruyant le mugissement de la tempte,
  Une femme errante, dsole, cherche ta tour,
  Ouvre ta porte, Lord Gregory.

  Une exile du chteau paternel,
  Et cela pour t'avoir aim;
  Montre-moi du moins quelque piti,
  Si ce ne peut tre de l'amour.

  Lord Gregory, ne te rappelles-tu pas le bosquet
  Sur les bords charmants de l'Irwin,
  O, pour la premire fois, j'avouai cet amour virginal
  Que longtemps, longtemps, j'avais ni.

  Que de fois m'as-tu promis et jur
  Que tu serais pour jamais  moi;
  Et mon pauvre coeur, lui-mme si sincre,
  N'a jamais souponn le tien.

  Dur est ton coeur, Lord Gregory,
  Et ta poitrine est un roc;
  Foudres du ciel, qui me frlez en passant,
  Oh! ne me donnerez-vous pas le repos?

  Vous, tonnerres, ramasss dans le ciel,
  Voyez la victime qui s'offre  vous!
  Mais, pargnez-le, pardonnez  mon faux ami
  Ses torts envers le ciel et envers moi[82].

         [Footnote 82: _Lord Gregory._]

 coup sr, cette chanson est touchante aussi. Elle est moins brutale,
plus riche en nuances de sentiment, d'une psychologie plus subtile et
plus dlicate, que le passage analogue de la ballade. Mais c'est tout ce
qui en reste. On a beau dire que, dans le cas prsent, Burns tait li
par les ncessits du recueil de Thomson. C'est assez qu'il n'ait t
inspir par les ballades populaires que dans cette mesure pour montrer
qu'il les gotait peu, et qu'elles n'ont pas t une des sources de sa
posie.

       *       *       *       *       *

Cela est d'autant plus significatif que, d'un bout  l'autre du XVIIIe
sicle, ces ballades ont t l'objet de nombreuses imitations dont
quelques-unes sont des chefs-d'oeuvre. Ds le commencement du sicle,
avant mme l'article d'Addison sur _Chevy Chase_, et le recueil d'Allan
Ramsay, lady Wardlaw composait la fameuse ballade de _Hardyknute_. Lady
Wardlaw fut, avec lady Grizzel Baillie, au dbut de cette ligne de
femmes potes qui, passant par Mrs Cockburn, Miss Jane Elliot, Miss
Blamire, la misrable Jane Glover, Miss Cranston, qui devint Mrs Dugald
Stewart, Miss Hamilton, lady Anne Barnard, aboutit  la baronne de
Nairne et  Miss Joanna Baillie. En 1723, David Mallet, qui s'appelait
alors Malloch et n'avait pas encore chang son nom cossais en nom
anglais, crivait sa jolie ballade de _William et Margaret_. Vers 1748,
William Hamilton composait sa ballade _Les bords du Yarrow_, qui a bien
la saveur des anciennes posies. En 1755, John Home tirait de la ballade
de _Gil Morice_ le sujet de sa tragdie de _Douglas_. En 1770,
paraissait, dans les posies du pauvre Michael Bruce, la ballade de _Sir
James_. Vers 1775, Julius Mickle publiait sa ballade de _Cumnor-Hall_,
qui a inspir  Walter Scott le roman de _Kenilworth_. Ainsi, avant
Burns et tout autour de lui, les imitations d'anciennes posies
foisonnaient. Elles ne rendent pas toujours la couleur, l'pre accent et
la forte simplicit de leurs modles. Le XVIIIe sicle n'tait pas fait
pour russir dans ces qualits. Ce qu'elles imitaient surtout tait le
romanesque, et elles le transformaient parfois trangement. Mais elles
conduisaient vers le moment o ces anciennes ballades devaient fournir
leur influence entire, et agir aussi par leur lment pittoresque et
martial. Le petit garon boiteux que Burns avait vu  dimbourg
devenait un jeune homme. Il allait entreprendre ses courses  cheval, le
long des borders, recueillant dans les fermes, dans les huttes de
bergers, sous les bois, au coin des feux de tourbe, des fragments de
ballades et de lgendes. La _Minstrelsy des Borders_ allait tre publie
en 1802, huit ans aprs la mort de Burns. Et la posie tout entire de
Walter Scott, avec son pittoresque brillant, son accent guerrier, son
bruit d'armes, son allure martiale, quelque chose qui sent l'action et
l'ardent, est sortie de la _Minstrelsy_. Les ballades ont trouv, dans
_Le chant du Dernier Mnestrel_ et dans _Rokeby_, leur point culminant,
et aussi leur point d'arrt. Burns a donc vcu au milieu d'elles, au
milieu des imitations qu'elles inspiraient. S'il ne s'est pas prvalu
d'elles pour y trouver un motif sur lequel exercer son gnie, c'est que
son got ne l'y portait pas. Nous en avons vu les raisons.


II.

LES VIEILLES CHANSONS.[83]

         [Footnote 83: Les recueils de chansons cossaises sont trs
         nombreux; nous avons fait, au point de vue littraire, usage
         du _Book of Scottish Song_, by Alexander Whitelaw; et du
         recueil intitul: _The Songs of Scotland, chronologically
         arranged_, publi par Cassell, Petter and Galpin.--Voir aussi
         le volume de R. Chambers, _The Songs of Scotland Prior to
         Burns_, et, si l'on veut descendre aux lments les plus
         simples: _The Popular Rhymes of Scotland._--Pour l'tude des
         chansons et de leur importance sociale, lire _The Ballads and
         Songs of Scotland_, by J. Clark Murray--et _Scottish Life and
         History in Song and Ballad_, by W. Gunnuyon.]

Si on a dit justement que l'cosse avait autant de ballades que
l'Espagne[84], on pourrait dire, avec autant de vrit, qu'on y chante
autant de chansons qu'en Italie. L'cosse semble avoir t, de tout
temps, une nation musicale. Le soutien des chansons, la musique, y tient
partout sa place dans la vie populaire. Elle en accompagne tous les
actes. Aux baptmes, aux mariages,  toutes les runions joyeuses,
clatent, avec les cornemuses, le _failte_, c'est--dire, le salut de
bienvenue[85]; ou le _pibroch_, l'air martial qui rassemble le clan. Aux
funrailles, le _coronach_ gmit l'air des lamentations, si triste et si
dsespr que Tennyson n'a pas trouv d'autre mot pour rendre les
sanglots suprmes du cygne expirant[86]. Jadis la musique s'intercalait
encore dans les intervalles de ces faits marquants, o elle intervient
chez tous les peuples. Les villes avaient des joueurs de cornemuses, qui
parcouraient les rues le matin et le soir[87]. Ce n'tait pas une chose
rare que les fermiers, pour exciter l'ardeur de leurs moissonneurs,
leur adjoignissent un cornemusier, qui jouait tandis que les faux se
dmenaient dans les pis; il avait une part de moissonneur[88]. On
rentrait la rcolte au son des violons. Les concours de cornemuse
taient frquents. Les chemins taient parcourus par des musiciens
ambulants[89]. Encore aujourd'hui, il est impossible de faire un voyage
en cosse sans en rapporter une vive impression musicale. Parmi les
souvenirs qui nous en sont rests, deux des plus frappants sont celui
d'une soire d't o, dans la grande rue d'Ayr, deux cornemusiers
jouaient de vieux airs en marchant vite de long en large; celui de
quelques heures solitaires, passes au haut de Calton Hill  voir le
crpuscule descendre sur les fumes d'dimbourg, tandis que le pibroch
montait d'en bas, perant tous les bruits confus de la cit, semblable
au grillon de la vaste nuit.

         [Footnote 84: Prescott. _Essais de Biographie et de
         Critique_; l'essai sur _Les Chants de l'cosse_.]

         [Footnote 85: Voir sur le sens de ces mots, le livre de
         Logan, _The Scottish Gaels_, t. II. p. 285.]

         [Footnote 86: Tennyson. _The Dying Swan._]

         [Footnote 87: Walter Scott. _Minstrelsy of the Scottish
         Borders_, p. 61.]

         [Footnote 88: _Northern Rural Life in the Eighteenth
         Century_, chap. XVIII, p. 143.]

         [Footnote 89: Voir J. Clark Murray. _The Ballads and Songs of
         Scotland_, p. 188.]

Sur cette vgtation de musique, se sont poses une quantit bien plus
grande de chansons, car souvent elles se sont abattues  quatre ou cinq
sur un seul air, comme des oiseaux sur une branche. Elles se sont ainsi
multiplies  l'infini[90]. Le pays entier en est sonore. Tout le monde
y chante. Le principal Shairp, qui a laiss lui-mme quelques douces
mlodies et surtout a cout les mlodies de sa contre avec un coeur
attendri, a heureusement dcrit cette universalit de chansons. Jusqu'
une poque trs rcente, l'air entier de l'cosse, parmi le peuple des
campagnes, tait parfum de chansons. Vous entendiez la laitire chanter
une vieille chanson, en trayant les vaches dans le pr ou dans l'table;
la mnagre vaquait  son travail ou filait  son rouet, avec un _lilt_
sur les lvres. Vous pouviez entendre, dans une glen des Hautes-Terres,
quelques moissonneuses solitaires chanter, comme celle que Wordsworth a
immortalise. Dans les champs des Basses-Terres,  la moisson, tantt
l'un, tantt l'autre des faucheurs prenait une mlodie vieille comme le
monde, et toute la bande clatait en un chorus bien connu. Le laboureur
en hiver, en retournant le gazon vert, faisait passer le temps en
bourdonnant ou en sifflant un air; mme le tisserand, quand il poussait
la navette entre les fils, adoucissait par une chanson le dur bruit.
Jadis, la chanson tait le grand amusement des paysans, lorsque par les
soirs d'hiver, ils se runissaient pour les veilles du hameau, au foyer
les uns des autres. Tel a t l'usage de l'cosse pendant des
sicles.[91]

         [Footnote 90: J. Clark Murray. _The Ballads and Songs of
         Scotland_, p. 191.]

         [Footnote 91: Shairp _Aspects of Poetry_, chap. VII, p. 199.]

Ce n'est l qu'un rsum lgant et un peu acadmique de ce bruissement
de chansons par tout le pays. Veut-on un exemple particulier, et
autrement pntrant, de ce que pouvaient tre, mme en des temps proches
de nous, l'influence et les bienfaits de la chanson en cosse? C'est un
passage emprunt  un livre navrant, les souvenirs de William Thom
d'Inverarie, un pauvre tisserand, qui fut lui-mme un pote, et qui
mourut de misre, en 1850, aprs une vie affreuse de labeur et de
famine, dont le rcit mouille les yeux. Il parle de chansons populaires,
de celles de Burns, du berger d'Ettrick, c'est--dire de James Hogg,
alors dans tout l'clat de sa production, et de Tannahill, qui avait t
tisserand. Il les montre voltigeant au-dessus des mtiers. Il y a dans
ces lignes un tableau de misre et un hommage de gratitude qui sont
d'une grande loquence. C'est une page qu'on peut lire avec soin, car
elle en apprend beaucoup sur la vie morale des plus pauvres classes en
cosse. Comme elles rsonnaient, s'crie-t-il, au-dessus du fracas d'un
millier de mtiers! Laissez-moi proclamer ce que nous devons  ces
esprits de la chanson, quand ils semblaient aller de mtier en mtier,
soutenant les dcourags. Quand la poitrine est remplie de tout autre
chose que d'esprance et de bonheur, que le refrain salubre et vigoureux
clate: _Un homme est un homme malgr tout_, et le tisserand surmen
reprend coeur... Qui osera mesurer l'influence de ces chansons? Pour
nous, elles servaient de sermons. Si l'un de nous avait t assez hardi
pour entrer dans une glise, il en et t expuls par dcence. Ses
vtements misrables et curieusement rapics auraient disput
l'attention des auditeurs  l'loquence ordinaire de l'poque. Les
cloches de l'glise ne sonnaient pas pour nous. Les potes en vrit
taient nos prtres; sans eux, les derniers dbris de notre existence
morale auraient disparu. La chanson tait la goutte de rose qui
s'assemblait pendant les longues nuits dcourages, et qui tait fidle
 briller aux premiers rayons du soleil. Vous auriez pu voir le _Vieux
Robin Gray_ faire venir des larmes  des yeux qui pouvaient rester secs
dans le froid et la faim, dans la fatigue et la souffrance.[92]

         [Footnote 92: _Rhymes and Recollections of a Hand-loom
         Weaver_, by William Thom, page 8.]

Non-seulement tout le monde chante des chansons, mais tout le monde en
compose. La chanson est devenue une faon commune d'exprimer ses
sentiments. Chacun s'en sert. Depuis les rois comme Jacques V[93], et
les gentilshommes de haut vol comme Montrose[94], jusqu'aux paysans et
aux savetiers, et, pour employer une image de Burns, depuis ceux qui
sont la plume au bonnet de la socit jusqu' ceux qui sont les clous 
ses souliers[95], tous crivent leur chanson. De la part des mdecins,
des rvrends, des avocats, des matres d'cole, cela est aprs tout,
peu surprenant. Ces professions sont cultives. Mais il est incroyable
jusqu' quels infimes mtiers il faut descendre pour puiser, que
dis-je, pour dresser la liste de ceux qui ont contribu  l'anthologie
cossaise. Un matelot comme Falconer, un savetier comme Andrew Sharpe,
un bedeau comme Andrew Scott, un sonneur comme Dugald Graham, ont crit
des chansons aussi dlicates que les plus savants[96]. Il n'est pas
jusqu' un bandit comme Macpherson qui,  la veille d'tre pendu, n'ait
mis ses adieux en une chanson dont les refrains ont t repris par
Burns.[97] Et ce qu'il y a de plus remarquable, c'est que les
chansonniers les plus illustres de l'cosse, je ne dis pas sortent des
rangs les plus humbles, mais y vivent[98]. En mettant  part Burns qui
clipse les autres, on rencontre dans l'histoire de la chanson
cossaise, des noms comme de ceux de Ramsay qui fut coiffeur, et de
Fergusson, un pauvre commis; de Tannahill qui tait tisserand, et de
James Hogg qui tait berger. Cette origine populaire est mme ce qui
distingue le recueil des chansons cossaises de celui des chansons
anglaises; celles-ci sont presque toutes dues  de vritables
littrateurs[99]. Les femmes elles-mmes s'en mlaient. Quelques-unes
des plus clbres et des plus touchantes chansons leur sont dues. _Les
Fleurs de la Fort_ sont de Miss Jane Eliot; le _Vieux Robin Gray_, dont
parlait tout  l'heure Thom d'Inverarie, est de lady Anne Barnard; les
vers mlancoliques que Burns se rcitait  lui-mme  Dumfries sont de
lady Grizzel Baillie, sans parler des chansons de Miss Jenny Graham, de
Miss Christian Edwards, de miss Cockburn, de miss Ann Home, de miss
Cranstoun, de lady Nairn, et de bien d'autres. Il faut observer, pour
comprendre la porte de ce fait, qu'aucune de ces femmes n'est une femme
littraire, comme Mrs Felicia Hemans, Ltitia Landon, ou Elizabeth
Barrett Browning. Elles ont crit des chansons par hasard, comme cela
arrivait  des ouvriers et  des paysans, parce que tout le monde en
crivait; et quelques-unes se sont trouves tre immortelles.

         [Footnote 93: _The Gaberlunzie Man_; _the Jolly Beggars_.]

         [Footnote 94: _My dear and only Love._]

         [Footnote 95: _To Charles Sharpe_ 22nd April 1791.]

         [Footnote 96: On trouvera les chansons de ces potes dans le
         recueil de Whitelaw, _The Book of Scottish Song_.--Voir aussi
         les noms donns dans _The Peasant Poets of Scotland_, by
         Henry Shanks--et les petites notices biographiques qui se
         trouvent dans le recueil de chansons plus rcentes, intitul
         _Whistle Binkie_.]

         [Footnote 97: _Macpherson's Farewell._ Voir, sur la chanson
         de ce bandit, la note de Chambers dans son dition de Burns,
         p. 213.]

         [Footnote 98: Voir W. Gunnyon. _Scottish Life and History in
         Song and Ballad_, p. 10.]

         [Footnote 99: Lire, pour saisir cette diffrence, la liste
         des noms des auteurs, dans les deux volumes de Ch. Mackay,
         _The Book of English Songs_, et _The Book of Scotch Songs_.]

Si nous voulons avoir une preuve particulire de ce fait, jetons un coup
d'oeil sur la vie de Burns. N'y trouvons-nous pas, dans toutes les
classes et  toutes les poques, une succession de faiseurs de chansons?
 Mauchline, ce ne sont de toutes parts que d'humbles potes: c'est
David Sillar, le matre d'cole d'Irvine; William Simpson, un autre
matre d'cole  Ochiltree; c'est le brave Lapraik, le fermier dont on
chantait les chansons aux veilles d'hiver[100]. N'est-ce pas parce
qu'il avait entendu de lui une jolie chanson d'affection conjugale, que
Burns, sans le connatre, lui a crit sa premire ptre? Et les
strophes o il lui raconte  quelle occasion il a entendu parler de lui,
n'en disent-elles pas beaucoup sur les habitudes des paysans cossais,
ne confirment-elles pas pleinement le passage du principal Shairp?[101]

         [Footnote 100: Voir, sur ces personnages, _The Contemporaries
         of Burns and the most Recent Poets of Ayrshire, with
         selections from their writings_, edited by James Paterson.]

         [Footnote 101: _Epistle to Lapraik._]

  Le Mardi-Gras nous tnmes une veille,
  Pour bavarder et tricoter des bas;
  Il y eut grand rire et grand jeu,
  Vous n'en doutez pas;
   la fin, on se mit de tout coeur
   chanter des chansons.

  On en chanta une, parmi le reste,
  Qui me plut par dessus les autres;
  Elle tait adresse par un bon mari
   une chre femme;
  Elle remuait les cordes du coeur dans la poitrine,
  Et les faisait vivre[102].

  J'ai  peine jamais entendu si bien dcrit
  Ce que les coeurs gnreux, virils, prouvent;
  Je pensai: Ceci serait-il de Steel,
  Ou l'oeuvre de Beatie?
  Ils me dirent que c'tait d'un vieux brave homme
  D'auprs de Muirkirk.

  Cela me fit grand plaisir de l'apprendre,
  Je m'informai de lui,
  Et tous ceux qui le connaissaient dclarrent
  Qu'il avait un gnie,
  Que personne ne le surpassait, que peu l'approchaient,
  Tant il tait beau.

         [Footnote 102: Cette chanson se trouve dans le volume _The
         Contemporaries of Burns_. Elle se trouve, un peu corrige,
         probablement par Burns, dans le _Scots Musical Museum_ de
         Johnson. Elle est aussi dans le recueil plus accessible de
         Whitelaw.]

 dimbourg, les auteurs de chansons ne se comptent plus dans le monde
littraire. Les gens les plus grands en composent, le Dr Blacklock, le
Dr Beattie, Blair. Plus bas, c'est James Tytler, John Marsterston;
Creech, le libraire, le sec petit Creech lui-mme s'en mle. Dans les
voyages de Burns, nous le voyons aller rendre hommage au Rv. John
Skinner, une des gloires de la chanson cossaise, le clbre auteur de
_Tullochgorum_, les dlices de Burns[103]. Le duc de Gordon en crit
aussi[104].  Dumfries, c'est un gentilhomme campagnard, comme John
Riddell, un acteur ambulant, comme Turnbull[105]. Les femmes sont plus
surprenantes encore. Dans la haute socit d'dimbourg, nous trouvons
Mrs Cockburn, l'auteur des _Fleurs de la Fort_, que Burns a fait
insrer par Thomson dans son recueil: Les _Fleurs de la Fort_ sont un
charmant pome, et devraient tre, doivent tre mises sur les notes;
mais, bien que hors des rgles, les trois stances commencent: _J'ai vu
le sourire de la Fortune trompeuse_ sont dignes d'une place, ne ft-ce
que pour immortaliser leur auteur, une vieille dame de ma connaissance,
en ce moment vivant  dimbourg[106]. Prs d'elle, Miss Cranstoun qui
allait devenir la seconde femme de Dugald Stewart. Dans la bourgeoisie
moyenne, nous trouvons Clarinda; dans la province, des dames comme Maria
Riddell. Une fille de ferme envoie des vers  Burns[107]. Ce n'est pas
tout. Il y a, dans les anthologies cossaises, une douce et charmante
chanson qui commence ainsi:

  Venant par les collines de Kyle,
  Parmi la jolie bruyre fleurie,
  L, j'ai rencontr une jolie fillette
  Qui gardait ses brebis rassembles[108].

         [Footnote 103: Voir, sur cette rencontre, _The Life and Times
         of the Rev John Skinner_, by the Rev William Walker, chap.
         VIII.]

         [Footnote 104: _To James Hay_, Nov 6th 1787.]

         [Footnote 105: _To G. Thomson_, 29th oct. 1793 et _The
         Contemporaries of Burns_, p. 92.]

         [Footnote 106: _To G. Thomson_, July 1793.]

         [Footnote 107: Voir sa biographie et ses vers, dans _The
         Contemporaries of Burns_, p. 78-92, et la lettre de Burns _to
         Mrs Dunlop_, Sept. 6th 1789.]

         [Footnote 108: Cette chanson se trouve dans _The
         Contemporaries of Burns_, dans le _Museum_ de Johnson, et
         dans le recueil de Whitelaw.]

Burns se charge de nous apprendre qui en tait l'auteur. Cette chanson
est la composition d'une Jane Glover, une fille qui n'tait pas
seulement une prostitue, mais aussi une voleuse, et qui,  l'un ou
l'autre de ces deux titres, a visit la plupart des maisons de
correction de l'ouest. J'ai recueilli cette chanson de ses propres
lvres, tandis qu'elle traversait le pays, en compagnie d'un malandrin,
faiseur de tours[109]. Et tous ces personnages ne sont que ceux qui
traversent la correspondance incomplte d'un homme qui a peu vcu!

         [Footnote 109: _Notes in an interleaved copy of Johnson's
         Scots Musical Museum._]

Dans cette atmosphre sature de chansons, serait-il possible que Burns
ait grandi, vcu, sans en profiter? Serait-il possible que, comme pour
les ballades, il les ait entendues sans les goter, qu'il les ait
connues sans les imiter, qu'il n'ait pas trouv  cueillir une feuille
verte sur cette branche touffue de la littrature populaire?

       *       *       *       *       *

On pourrait  l'avance affirmer que sa position  l'gard des chansons a
d tre toute diffrente. Ce ne sont plus ici des aventures
rtrospectives et exceptionnelles. Les chansons, tant l'explosion du
sentiment, lequel est sans cesse le mme, sont toujours des
contemporaines, les chansons populaires surtout, qui gnralement
expriment un sentiment simple. Sauf l'orthographe, une chanson d'amour
du XVIe sicle peut servir  un amoureux d'aujourd'hui. Avec sa vigueur
de pense qui faisait toujours porter sa posie sur la substance des
choses, Wordsworth a bien marqu cette diffrence entre les deux modes
de posie populaire. Lorsqu'il aperut dans un champ la fille solitaire
des Highlands qui, tout en coupant et en liant le grain, chantait pour
elle-mme un chant mlancolique, si bien que la mlodie emplissait le
val profond, il marqua nettement le caractre des ballades et des
chansons.

  Personne ne me dira-t-elle ce qu'elle chante?
  Peut-tre ces vers plaintifs s'panchent-ils
  Pour d'anciens malheurs loigns,
  Et des batailles du temps jadis;
  Ou bien est-ce un chant plus humble,
  Matire familire d'aujourd'hui--
  Un chagrin, un deuil, une peine naturels,
  Qui ont exist, et peuvent exister encore.[110]

         [Footnote 110: _The Solitary Reaper._]

Avec les chansons, Burns tait sur son terrain. Elles lui parlaient de
choses qu'il avait ressenties ou qu'il avait vues circuler autour de
lui. Il devait trouver en elles quelque chose de la vie actuelle,
relle, prsente, telle qu'il l'aimait, la voyait et la rendait. Il
devait les aimer, par suite des mmes tendances d'esprit qui le
rendaient indiffrent aux ballades.

Mais ce ne sont l que des hypothses. Les faits valent mieux. Les
voici. Les chansons populaires ont t pour Burns une passion de toute
la vie. Enfant, il les avait entendu chanter par sa mre, il en avait
t berc. Son premier amour fut en partie inspir par elles, car il
aima la premire fillette qu'il ait aime, la petite moissonneuse, parce
qu'elle chantait doucement. Sa premire composition potique fut une
chanson qu'il composa sur un _reel_ favori de cette fillette[111]. Plus
tard, ce fut avec un recueil de chansons qu'il commena  former son
got littraire:

     La collection de chansons tait mon vade mecum. Je m'absorbais
     dans cette lecture lorsque je conduisais mon chariot ou que
     j'allais au travail, chanson par chanson, vers par vers, notant
     soigneusement ce qui tait vraiment tendre et sublime, de
     l'affectation et du clinquant[111].

         [Footnote 111: _Autobiographical Letter to Dr Moore._]

Sa premire ambition littraire fut d'crire une chanson en l'honneur du
pays cossais:

  Je formai alors un voeu, je me rappelle son pouvoir,
  Un voeu qui, jusqu' ma dernire heure,
  Soulvera puissamment ma poitrine,
  C'est que, pour l'amour de la pauvre vieille cosse
  Je puisse faire un plan ou un livre utile,
  Ou tout au moins, chanter une chanson[112].

         [Footnote 112: _Epistle to the Guidwife of Wauchope House._]

Ses premires amours s'exhalrent naturellement en chansons; elles
furent, pour lui aussi, une faon toute prte de rendre ce qu'il
prouvait. Il faut que vous sachiez que toutes mes premires chansons
d'amour furent l'expression d'une passion ardente[113]. Bien qu'il
n'ait crit que relativement peu de chansons pendant la premire partie
de sa vie, tous les vnements importants qui la traversrent y sont
reprsents, tant elles taient chez lui l'expression invitable des
motions.

         [Footnote 113: _To G. Thomson_, 26th Oct. 1792.]

Il ne cessa jamais de s'occuper de cette forme de la littrature
populaire. Lorsqu'il parcourut l'cosse, il se fit un devoir d'aller
visiter chacun des endroits rendus clbres par les vieilles posies.
Celles-ci, tant l'oeuvre du peuple et par consquent d'une inspiration
trs particulire et souvent toute locale, contiennent un grand nombre
de noms de localits. Elles rpandent sur tout le pays le charme que les
passions humaines donnent, aux yeux des hommes, aux pierres oublieuses
et  l'insensible nature o elles ont frmi. Dans le recueil de
Whitelaw, qui contient douze cents chansons environ, on n'en relve pas
moins d'un dixime dont les titres sont des noms d'endroits: _Sur les
bords sinueux de la Nith_, _les Bouleaux d'Invermay_, _le Moor de
Culloden_, _Hlne de Kirkonnel_, _le Chteau de Roslin_, _la Rose
d'Annandale_, _le Buisson au-dessus de Traquair_, _les Gorges tristes de
Yarrow_, _le Vallon de Glendochart_, _L o le Quair coule doucement_,
_sur les Talus sauvages du Calder_, etc. Sans compter les chansons o
les localits, sans former le titre, sont contenues dans le texte.
Toutes les rivires et tous les ruisseaux d'cosse s'y trouvent, et
aussi des montagnes, des collines, des lochs, des gorges. On tirerait de
cette anthologie une gographie complte de l'cosse, tant elle est
drument seme d'endroits clbres. Ce sont eux que Burns alla visiter.

     Je suis un tel enthousiaste des vieilles chansons que, au cours
     de mes diffrentes prgrinations  travers l'cosse, j'ai fait
     un plerinage  chaque endroit particulier o une chanson
     populaire a pris naissance, _Lochaber_ et _les Coteaux de
     Ballendaen_ excepts. En tant qu'il m'a t possible d'identifier
     la localit, soit d'aprs le titre de l'air, soit d'aprs le
     contenu de la chanson, j'ai t faire mes dvotions au sanctuaire
     particulier de toutes les muses cossaises[114].

         [Footnote 114: _To G. Thomson_, Jan. 26th 1793.]

Il devait augmenter lui-mme la liste de ces plerinages. Il est
impossible maintenant de passer prs des pentes de Ballochmyle, prs de
l'endroit o l'Afton coule encore doucement, comme s'il se souvenait de
la prire du pote, prs des bords o l'Ayr baise sa rive de gravier,
prs des cascades d'Aberfeldy, ou des bois de Craigie-Burn, sans aller,
comme lui, rendre hommage  ces sanctuaires de la chanson cossaise. Il
connaissait  peu prs tout ce qui avait t publi sur ce sujet. Je
vous demande la premire ligne des vers, parce que, si ce sont des vers
qui ont paru dans n'importe laquelle de nos collections de chansons, je
les connais[115]. Il n'exagrait rien lorsqu'il disait: J'ai donn
plus d'attention  toute espce de chansons cossaises que peut-tre
aucune autre personne vivante ne l'a fait[116].

         [Footnote 115: _To G. Thomson_, 16th, Oct. 1792.]

         [Footnote 116: _Remarks on Scottish Songs._]

 cette passion pour les vieilles chansons se mlangeait, comme un des
lments dont elle tait forme, un sentiment fort vif de la musique
cossaise. Musique difficile  dfinir, difficile mme  goter au
premier abord. Par le nombre des tons, les changements constants de
modulation, la quantit et la varit des cadences[117], elle produit un
effet de singularit, d'irrgularit presque barbare, qui trouble
l'oreille, et la laisse en arrire droute. Mais, quand on vainc ce
premier malaise, le charme apparat et, avec l'accoutumance, s'accrot.
Il y a dans ces mlodies tranges une union de rudesse et d'inexprimable
rverie, quelque chose de farouche et d'imptueux, en mme temps que de
plaintif et de trs caressant. Ces expressions paraissent et
disparaissent, par notes soudaines, o la mlodie glisse avec une
souplesse infinie, un instant saccade et rauque, et tout d'un coup
s'chappant fluide et limpide. Les airs les plus gais jouent dans une
sorte de tristesse, et c'est une remarque trs juste de Logan que ces
vieux airs, quelque lents et plaintifs qu'ils soient, peuvent
gnralement, avec un excellent effet, tre convertis en une mesure
rapide et dansante, et vice-versa[118]; tant le fond de cette musique
consiste en une mlancolie ardente. Et toujours ce charme pntrant
s'aiguise  ce qu'elle a d'inquitant et d'insaisissable. Pour les
cossais, ces mlodies se marient aux aspects des lieux, et portent dans
les mes toute la posie de la patrie.

         [Footnote 117: Voir l'_Introduction to Scottish Music_, que
         Mr Colin Brown a place en tte de la collection de chansons
         cossaises intitule _The Thistle_. Notre attention a t
         attire sur ce travail par un passage du Principal Shairp,
         dans son Essai: _Scottish Song and Burns._]

         [Footnote 118: Logan. _The Scottish Gaels_, tom. II, p. 267.]

Burns avait un sens trs profond de ces airs, et on verra qu'il avait
saisi ce double caractre de tristesse et de vivacit qui permet l'une
ou l'autre expression, par un simple changement de mesure.

     Que nos airs nationaux conservent leurs traits naturels. Ils
     sont, je le reconnais, souvent sauvages et irrductibles aux
     rgles modernes, mais de cette tranget mme dpend peut-tre
     une grande partie de leur effet[119].

         [Footnote 119: _To G. Thomson_, April 1793.]

Ailleurs, il en parlait en homme qui en avait t remu jusqu'au
frisson.

     Ces vieux airs cossais sont si noblement sentimentaux que,
     lorsqu'on veut composer sur eux, fredonner l'air mainte et mainte
     fois est la meilleure faon de saisir l'inspiration et de hausser
     le pote  ce glorieux enthousiasme qui caractrise si fortement
     notre vieille posie cossaise[120].

         [Footnote 120: _Common place Book_, 1784.]

Bien que, dans la premire partie de sa vie littraire, Burns ait
compos peu de chansons, on peut dire qu'il n'avait pas cess de se
prparer  en crire.

       *       *       *       *       *

Aussi quand Johnson d'abord, et Thomson un peu plus tard, formrent
chacun le projet de publier un recueil de chansons nationales et lui
proposrent d'y collaborer, accepta-t-il des deux cts avec ardeur. 
propos de l'entreprise du premier, il crivait: Il y a un ouvrage qui
parat  dimbourg et qui rclame votre meilleure assistance. Un graveur
de cette ville s'est mis  rassembler et  publier toutes les chansons
cossaises qu'on peut trouver avec la musique. J'en perds absolument la
tte  ramasser de vieilles strophes et tous les renseignements qui
subsistent sur leur origine, leurs auteurs, etc.[121].  la proposition
du second, il rpondait en dclarant qu'il ne le cdait  personne en
attachement enthousiaste  la posie et  la musique de la vieille
Caldonie, et en promettant son concours. Mais c'tait, on se le
rappelle, un concours qu'il voulait gratuit. Dans l'honnte
enthousiasme avec lequel je m'embarque dans votre entreprise, parler
d'argent, de gages, de salaire, d'honoraires, serait une vritable
prostitution d'me[122]. Il disait firement que ses chansons seraient
au-dessus ou au-dessous de tout prix. Elles devaient tre, en effet,
au-dessus des rubis.  partir de ce moment, il devait consacrer
presque entirement son gnie  la chanson.

         [Footnote 121: _To Rev. J. Skinner_, Oct. 28th 1787.]

         [Footnote 122: _To G. Thomson_, 16th Sept. 1792.]

Burns mit  sa collaboration une condition qui fait honneur  sa
clairvoyance littraire et  son got. C'est qu'il crirait en cossais
les chansons qu'il fournirait.

      propos, si vous voulez des vers anglais, c'en est fait en ce
     qui me concerne. Que ce soit dans la simplicit de la ballade ou
     le pathtique de la chanson, je ne puis esprer me satisfaire
     moi-mme que si on me permet au moins de les saupoudrer de notre
     langage natif[122].

Il se sentait plus  son aise dans ce dialecte qu'il avait mani depuis
l'enfance et dans lequel il avait dj crit une grande partie de ses
oeuvres. Il tait dpays lorsqu'il voulait crire en anglais. Il
employait dans sa prose un anglais fort et nerveux, mais, en posie, il
devait se contraindre pour que l'accent du pays ne repart pas, et
cette contrainte le paralysait.

     Les chansons anglaises m'embarrassent  mort. Je n'ai pas la
     matrise de ce langage que j'ai de ma langue natale. En vrit,
     je pense que mes ides sont plus pauvres en anglais qu'en
     cossais. J'ai essay d'habiller _Duncan Gray_ en anglais, mais
     tout ce que je peux faire est dplorablement stupide.[123]

         [Footnote 123: _To G. Thomson_, 19th Oct. 1794.]

En dehors de cette convenance personnelle, il y avait  ce choix une
cause qui pntrait plus avant dans les choses elles-mmes. Burns avait
bien compris que la musique cossaise, pastorale et sortie d'un peuple
de bergers, s'accommodait mieux d'un langage rustique et voisin d'elle.
Il avait conscience d'une sorte d'affinit entre ce dialecte dorique,
comme il l'appelait, et ces mlodies de montagnes.

     Laissez-moi vous faire remarquer que, dans le sentiment et le
     style de nos airs cossais, il y a une simplicit pastorale,
     quelque chose qu'on pourrait dnommer le style et le dialecte
     dorique de la musique vocale,  quoi une petite dose de notre
     langage et de nos manires natales est particulirement, bien
     plus, uniquement adapte.[124]

         [Footnote 124: _To G. Thomson_, 26th Oct. 1792.]

C'est une ide  laquelle il revenait constamment, et toujours avec une
grande prcision de termes:

     Il y a, dans un lger mlange de mots et de phrasologie
     cossais, une navet, une simplicit pastorale, qui est plus en
     rapport, du moins  mon got et j'ajouterai au got de tout vrai
     Caldonien,--avec le pathtique simple ou la lgret rustique de
     notre musique nationale, que n'importe quels vers anglais.[125]

         [Footnote 125: _To G. Thomson_, Jan. 26th, 1793.]

Il y avait l un sens artistique trs fin des rapports entre les paroles
et la musique. L'oeuvre de Burns y a certainement gagn. Il convient
d'ajouter que la justesse de cette vue a eu une importance capitale pour
l'histoire littraire de l'cosse. Si Burns n'avait pas t si ferme sur
ce point et avait crit pour des airs cossais des paroles anglaises,
comme celles que son collaborateur Peter Pindar a pu fournir, quelle que
ft du reste leur diffrence, l'oeuvre de Thomson devenait quelque chose
de mixte et d'incolore. Tout un fonds de chansons cossaises que Burns a
reprises, rajeunies, ravives, disons le mot, sauves, tait perdu.
Toutes ces parcelles d'or taient charries dans l'oubli. L'cosse y
perdait un des titres de sa gloire littraire.

       *       *       *       *       *

Une fois sa rsolution prise, il se mit  l'oeuvre avec une vraie
passion, recueillant de tous cts de vieilles chansons, et surtout de
vieux airs. Il tait infatigable  cette recherche, et il est
intressant de voir o il allait rcolter le moindre fragment de mlodie
populaire. Tantt il faisait chanter  sa femme les airs qu'elle savait:
l'air a t pris de la voix de Mrs Burns[126]. D'autres fois, il
faisait sa moisson dans les campagnes: J'ai encore chez moi plusieurs
airs cossais manuscrits que j'ai recueillis en grande partie des chants
des fillettes de la campagne[127]. Dans son enthousiasme, il
interrogeait tout le monde autour de lui: J'ai rencontr, dans les
volontaires de Breadalbane qui sont cantonns ici, un highlander musical
qui m'assure se souvenir trs bien que sa mre chantait des chansons
galiques sur _Robin Adair_ et _Gramachree_[128]. Les airs cossais ne
lui suffisaient pas. Il en recueillait d'irlandais qui pouvaient servir
de canevas  une chanson[129]. Il allait plus loin; il trouva un air
hindou.

         [Footnote 126: _To G. Thomson_, 19th Oct. 1794.]

         [Footnote 127: _To G. Thomson_, April 1793.]

         [Footnote 128: _To G. Thomson_, August 1793.]

         [Footnote 129: _To G. Thomson_, Sept. 1794.]

     Je vous envoie une curiosit musicale, un air des Indes
     orientales, dont vous jureriez que c'est un air cossais. J'en
     connais l'authenticit, attendu que le gentleman qui l'a rapport
     est un de mes amis particuliers.[130]

         [Footnote 130: _To G. Thomson_, 19th Oct. 1794.]

Il ne mettait pas moins d'ingniosit  adapter les airs que d'activit
 les dcouvrir. Tantt, c'tait un des anciens chants d'glise que les
gens de la Rforme, pour les rendre ridicules, avaient affubls de
paroles grossires.

     Connaissez-vous une amusante chanson cossaise, plus fameuse
     pour son humour que pour sa dlicatesse, et appele: l'_Oie grise
     et le Milan?_ M. Clarke l'a note sur ma demande, et je
     l'enverrai  Johnson avec des vers plus dcents. M. Clarke dit
     que l'air est positivement un vieux chant de l'glise romaine, ce
     qui corrobore la vieille tradition que,  la Rforme, les
     Rforms ont ridiculis beaucoup de la vieille musique d'glise
     en l'appliquant  des vers obscnes.[131]

         [Footnote 131: _To G. Thomson_, Sept. 1794.]

Tantt, c'tait un air de danse, un reel, qu'on pouvait transformer, en
le jouant avec une autre expression.

     Vous connaissez Fraser, le joueur de hautbois d'dimbourg; il
     est ici  instruire un orchestre pour un corps de milice cantonn
     dans ce pays. Parmi ses nombreux airs qui me plaisent, il y en a
     un, bien connu comme reel, sous le nom de la _Femme du Quaker_,
     et que je me rappelle avoir souvent entendu chanter  une de mes
     vieilles tantes, sous le nom de _Liggeram Cosh, ma jolie
     fillette_. Mr. Fraser le joue lentement et avec une expression
     qui me charme tout  fait. J'en suis devenu si enthousiaste que
     j'ai crit dessus une chanson que je vous envoie, en y joignant
     la mesure sur laquelle Fraser joue l'air.[132]

         [Footnote 132: _To G. Thomson_, June 1793.]

Tantt, c'est un air de chanson comique qu'il suffirait de ralentir pour
le changer en un air sentimental.

     _Quand elle entra, elle salua_ est un air plus charmant que les
     deux autres, et, s'il tait jou en manire d'_andante_, il
     ferait une charmante ballade sentimentale[133].

         [Footnote 133: _To G. Thomson_, Sept. 1793.]

Ce n'est en aucun cas une besogne facile que d'adapter des paroles sur
de la musique. Pour Burns, elle tait doublement malaise. Il avait
affaire  ces airs cossais, si bizarres, si dconcertants, que c'est un
tour de force que de contraindre les mots  leurs sinuosits,  leurs
lans imprvus,  leurs bonds brusques,  ce quelque chose de farouche
et de fuyant qui fait leur charme. Ils possdent  un degr extrme
l'tranget naturelle aux airs ns dans les montagnes et dans lesquels
semblent avoir pass les modulations glissantes du vent. Certaines
mlodies populaires des pays de montagnes, tels que la Suisse,
l'Auvergne, l'cosse, dit M. Ftis en parlant de la mesure, sont
empreintes de nombreuses irrgularits de ce genre, et n'en sont pas
moins agrables. L'irrgularit est mme ce qui plat le plus dans ces
sortes de mlodies, parce qu'elle contribue  leur donner la physionomie
particulire, trange, sauvage si l'on veut, qui pique notre curiosit
en nous tirant de nos habitudes[134]. Ici, la difficult augmentait
encore. Il est probable qu'il y a un rapport, non encore not, entre le
parler d'un peuple et ses mlodies. Ces airs, pour la plupart d'origine
celtique, se drobent  un langage d'une autre origine, ou se cabrent
contre lui; leur rhythme secoue et disloque son accent. Encore ces
obstacles sont-ils attnus pour les crivains dont la langue est molle,
s'tend et se plie comme de la glaise. Mais le style de Burns est
compact et court; il est tout compos de mots solides. Comment les
rduire  accompagner ces dtours ondoyants? Que d'essais! De combien de
faons il faut les placer, les dplacer, les replacer, les essayer, pour
en arracher le chant dsir! C'est un travail d'une telle difficult
qu'un homme d'une grande dextrit de main, le clbre Peter
Pindar[135], qui avait promis des chansons  Thomson, ne tarda pas  y
renoncer. Peter Pindar, crivait Thomson  Burns, a soulev je ne sais
combien de difficults pour crire sur les airs que je lui ai envoys, 
cause de la singularit de la mesure et des entraves qu'ils imposent au
vol de son Pgase[136].

         [Footnote 134: F.-J. Ftis. _La musique mise  la porte de
         tout le monde_, p. 105.]

         [Footnote 135: Son vrai nom tait John Wolcot (1738-1819).]

         [Footnote 136: _G. Thomson, to Robert Burns_, Jan. 20th,
         1793.]

Burns lui-mme sentit combien cette tche tait dure et il l'avouait
franchement:

     Il y a, dans beaucoup de nos airs, un rhythme particulier, une
     ncessit d'adapter les syllabes  l'emphase ou  ce que
     j'appellerais les notes qui constituent la physionomie de l'air,
     qui emptre le pote et le soumet  des difficults presque
     insurmontables[137].

         [Footnote 137: _To G. Thomson_, Nov. 8th, 1792.]

Cependant il ne voulait  aucun prix rien changer  ces vieux airs et il
exigeait que tout vnt de lui-mme.

     Dans la premire partie de ces deux airs, le rhythme est si
     particulier et si irrgulier, et de cette irrgularit dpend
     tellement leur beaut, qu'il faut les prendre avec toute leur
     sauvagerie et y accommoder les vers[138].

         [Footnote 138: _To G. Thomson_, 19th Nov. 1794.]

Aussi lui chappe-t-il  tout instant des mouvements de dpit dans cette
lutte o il se croyait souvent vaincu, mais qu'il recommenait ensuite
jusqu' ce qu'il l'emportt.

     J'ai galement essay ma main sur _Robin Adair_ et, vous le
     penserez probablement, avec peu de succs; mais c'est une maudite
     mesure, si entortille, si extraordinaire, que je dsespre de
     rien faire de mieux[139].

         [Footnote 139: To _G. Thomson_, August 1793 (lettre 19).]

Une lettre suivante nous montre que, pendant une promenade matinale, il
a repris cet air et fait une autre chanson, une de ses plus
touchantes[140]. Presque toujours il a russi ce tour de force. Souvent,
c'tait aprs plusieurs essais. Parfois le hasard des inspirations
heureuses le lui rendait facile.

         [Footnote 140: _To G. Thomson_, August 1792 (lettre 20). Voir
         un autre exemple de ces essais, sur _Laisse-moi entrer cette
         nuit_, dans les lettres  Thomson, d'Aot 1793 et Sept.
         1794.]

Qu'il ft obtenu d'une faon ou d'une autre, l'accord des paroles et de
la musique tait parfait. C'est que Burns tait un vritable
chansonnier, et non un pote qui crit des pomes plus courts sur
lesquels un musicien viendra poser un air. En lui, la posie jaillissait
toute module, les mots se formaient tout d'abord sur un dessin de
notes. La musique prcdait les paroles, les prparait, les inspirait;
ou plutt il semblait qu'elles naissaient ensemble, se mariant au fond
de sa pense, et arrivant runies en une expression  la fois musicale
et parle; les paroles donnant  la mlodie sa signification, la mlodie
donnant aux paroles leur motion. On peut dire que chacune de ses
chansons est ne dans un air. Lui-mme en a retrac la dlicate gense,
dans un passage qui montre bien ce travail intrieur.

     Il faut, dit-il en parlant d'un air, que je le garde encore
     quelque temps. Je ne le sais pas encore, et, jusqu' ce que je
     possde compltement un air, de faon  pouvoir le chanter
     moi-mme (tellement quellement), je ne puis jamais composer rien
     dessus. Ma manire est celle-ci: je considre le sentiment
     potique correspondant selon moi  l'expression musicale; alors
     je choisis mon thme, je commence une strophe. Quand cela est
     compos, ce qui est gnralement la partie la plus difficile de
     l'affaire, je vais me promener dehors, je m'assieds ici et l, je
     cherche du regard autour de moi, dans la nature, des objets qui
     soient  l'unisson et en harmonie avec les penses de ma
     fantaisie ou le travail de mon coeur, fredonnant de temps en
     temps l'air avec les vers que j'ai forms. Quand je sens que ma
     muse commence  se fatiguer, je me retire au coin de feu
     solitaire de mon cabinet de travail, et l je confie mes
     effusions au papier, me balanant par intervalles sur les pieds
     de derrire de mon fauteuil, de faon  voquer mes propres
     remarques et mes propres critiques, pendant que ma plume marche.
     Srieusement, ceci, chez moi, est presque invariablement ma
     faon.[141]

         [Footnote 141: _To G. Thomson_, Sept. 1793.]

On voit reparatre  chaque instant et  tout propos cette proccupation
de la mesure, de la mlodie.

     Je suis en train de faire des vers sur _Rothiemurchie's Rant_,
     un air qui me jette en extase, et, en fait,  moins que je ne
     sois charm par un air, je ne puis pas composer de vers sur
     lui.[142]

     Je suis sorti hier soir avec un volume du _Museum_  la main,
     lorsque tournant la page o est _Allan Water_: Quels vers ma
     Muse rptera-t-elle, etc., il me sembla que cette chanson tait
     indigne d'un air si dlicat; je m'assis et me dmenai sous une
     vieille pine, jusqu' ce que j'en eusse crit une qui s'adaptt
      la mesure. Je puis me tromper, mais il me semble qu'elle n'est
     pas dans mon plus mchant style.[143]

         [Footnote 142: _To G. Thomson_, Sept. 1794.]

         [Footnote 143: _To G. Thomson_, August 1793.]

Dans ce travail intrieur, la posie et la musique exeraient l'une sur
l'autre une suggestion mutuelle. Tantt, c'tait une suite de penses
qui veillait un air:

     Avez-vous jamais senti votre sein prt  clater d'indignation,
     en lisant ou en voyant comment ces puissants gredins, qui
     divisent royaume contre royaume, dsolent des provinces et
     ruinent des nations, par caprice d'ambition ou de passions encore
     plus mprisables? Dans une humeur de ce genre aujourd'hui, je me
     rappelai l'air de _La rivire de Logan_; il me vint  l'esprit
     que sa mlodie plaintive avait son origine dans l'indignation
     plaintive de quelque coeur indign, souffrant, enflamm contre la
     marche tyrannique de quelque destructeur public, et accabl par
     des dtresses prives, consquences de la ruine d'un pays. Si
     j'ai su rendre mes sentiments, la chanson suivante doit avoir un
     peu de mrite.[144]

         [Footnote 144: _To G. Thomson_, 25th June 1793.]

Quelquefois au contraire, et plus souvent sans doute, c'tait l'air qui
faisait natre une suite de penses qui aboutissaient  une chanson.
C'est ainsi que fut compose la clbre _Ode de Bruce_  son arme.

     Je suis charm par maintes petites mlodies que le musicien
     savant mprise comme sottes et insipides. Je ne sais pas si le
     vieil air _Hey' tutti' taitie_ peut tre mis dans le nombre, mais
     ce que je sais trs bien c'est que, sur le hautbois de Fraser, il
     m'a souvent rempli les yeux de larmes. Il y a une tradition, que
     j'ai retrouve en maint endroit d'cosse, que cet air tait la
     marche de Robert Bruce,  la bataille de Bannockburn. Cette
     pense, pendant mes promenades du soir, hier, m'chauffa jusqu'
     un accs d'enthousiasme sur le thme de la libert et de
     l'indpendance; je le jetai en une sorte d'ode cossaise, adapte
      l'air, et qu'on peut supposer tre le discours du vaillant roi
     cossais  ses hroques compagnons, le matin de ce jour
     mmorable.[145]

         [Footnote 145: _To G. Thomson_, 1st Sept. 1793.]

Il tait impossible que des posies conues de cette faon ne fussent
pas imprgnes de musique. Toutes ces chansons, qui ont un air  leur
origine et qui ne sont pour ainsi dire que des mlodies ayant pris
parole, sont faites pour tre chantes. La forme littraire ne rvle
que la moiti de ce qu'elles renferment. Elles sont en ralit quelque
chose de plus complet et de plus profond: de lgers et parfaits exemples
de l'inexprimable et incomprhensible union de la pense et de la
musique.

Pendant les dernires annes de sa vie, il a march dans une vritable
atmosphre de chansons. Son cerveau n'tait jamais sans plusieurs airs
qui y chantaient ensemble.  la moindre occasion, il s'tablissait entre
un de ces airs et une ide un rapport soudain, d'o une chanson sortait.
Il avait gnralement plusieurs chansons, qu'il prenait, laissait,
menait de front. Je prends l'une ou l'autre, selon que l'abeille du
moment bourdonne sur mon bonnet[146]. L'image est jolie et juste.
C'tait, en effet, autour de son front un continuel bourdonnement
musical, comme d'une ruche.  chaque instant, une abeille d'or prenait
son vol, vibrante et charge d'un miel immortel. Il s'en est chapp
ainsi, de ces annes sombres et dsespres, tout un essaim joyeux et
brillant qui voltigera sans cesse dans les mmoires humaines. Ses
dernires productions, alors que la maladie l'accablait et que la mort
l'avait dj pris par la main, furent des chansons. Les derniers vers
qu'il ait crits sont du 12 juillet 1796, neuf jours avant qu'il ne
s'teignt:

  La plus belle fille sur les bords du Devon,
  Du limpide Devon, du sinueux Devon,
  Veux-tu cesser de froncer tes sourcils,
  Veux-tu sourire comme tu avais coutume?[147]

         [Footnote 146: _To G. Thomson_, Nov. 14th 1792.]

         [Footnote 147: _Fairest Maid o' Devon Banks._]

Sa vie littraire se termine comme elle avait commenc, par une chanson
d'amour.

       *       *       *       *       *

Il a t, pour son propre compte et de son propre cr, un grand pote de
chansons. Ses motions et ses fantaisies lui ont fourni ses pices les
plus acheves. La chanson sur Mary Davidson, celles sur Mary Campbell,
ou Jane Lorimer, et, dans un genre diffrent, son ode de Bruce, sont
parmi les accents les plus passionns et les plus fiers qui aient frmi
sur les lvres d'un pote. Elles comptent entre les perles de son gnie.
Mais,  ct de cette oeuvre personnelle, il a accompli, en quelque
sorte, une oeuvre nationale. Mettant de ct et laissant intactes celles
des vieilles chansons qui mritaient de vivre, il a ramass tout le
reste. Il a fait un tas avec des dbris, des lambeaux de chansons, des
refrains isols, des strophes dpareilles, des titres sans chansons,
des airs sans paroles, des mlodies souilles de vers ineptes ou
indcents. Il a pris l-dedans son bien o il le trouvait. Avec ces
fragments, il a fait une oeuvre, mi-partie de restauration, mi-partie de
cration. Conservant tout ce qui valait quelque chose, recueillant la
plus mince parcelle d'or, il tirait du moindre indice une inspiration
qui s'appuyait sur lui, le dveloppait, le compltait, et l'encadrait,
avec une adresse singulire. D'autres fois, c'tait une chanson tout
entire qu'il modifiait. Elle tait trop grossire ou trop banale; il
l'purait, gardait quelques vers, ici une strophe, l un refrain, la
relevait de touches brillantes, l'animait d'un accent sincre, la
rendait transforme et embellie. Il ressemblait  un grand peintre, par
les mains de qui passerait une suite de vieux tableaux  moiti effacs
et frustes. Tantt il ne garderait que le sujet pour refaire la toile
tout entire; tantt il dessinerait de nouvelles ttes; tantt il
animerait les yeux et les lvres de celles qui existent; tantt il
retoucherait l'ensemble, faisant revivre toutes ces oeuvres d'une vie
nouvelle et plus splendide que celle qu'elles avaient connue. Il
rendrait ainsi une galerie neuve, marque partout des traces brillantes
de son pinceau aux endroits qui font vivre. C'est ainsi qu'a fait Burns.
Ce qu'il a conserv de vieux fragments potiques est devenu sien. Il a,
de cette faon, compos ou refait un nombre considrable de chansons,
dans tous les genres, rveuses, joyeuses, attristes, lgres, comiques,
passionnes. Elles vont de l'ode guerrire ou sociale au refrain
grivois, et d'une posie leve  l'observation raliste. Quelques-uns
de ses critiques ont estim que ce sont elles qui le feront le plus
srement immortel. Carlyle a dit: De beaucoup, les pices les plus
acheves, les plus compltes et les plus rellement inspires de Burns
se trouvent sans discussion parmi ses chansons. C'est ici, bien que ce
soit par une petite ouverture, que sa lumire brille avec le moins
d'obstacles, dans sa plus haute beaut et sa pure clart
soleilleuse[148].

         [Footnote 148: Carlyle. _Essay on Burns._]

       *       *       *       *       *

On peut mesurer maintenant combien les ballades et les chansons ont agi
sur Burns de faon oppose. Les premires ne lui ont inspir que de
l'indiffrence; il en a mal parl, et il n'en a laiss que quelques
imitations infrieures. Les secondes ont excit en lui un enthousiasme
dont on retrouve l'expression  toutes les priodes de sa vie; il les a
tudies, commentes, imites et surpasses. Il a crit plus de trois
cents chansons, et cinq ou six ballades. Tandis qu'on pourrait tablir
l'actif de son gnie sans parler de ses ballades, et faire l'histoire de
la ballade en cosse sans mme citer son nom, on ne saurait omettre ses
chansons sans passer sous silence la moiti de son oeuvre, ni faire
l'histoire de la chanson sans le placer au premier rang.


III.

LES PETITS POMES POPULAIRES.

LE ROI JACQUES I, LES SEMPLE DE BELTREE, HAMILTON DE GILBERTFIELD, ALLAN
RAMSAY, ROBERT FERGUSSON.

Outre des ballades et des chansons, il y a une autre classe de posies,
toutes diffrentes, et cependant bien indignes et propres  l'cosse.
Ce sont de courts pomes comiques, qui se plaisent aux moeurs
populaires, et reprsentent gnralement des scnes rustiques, des ftes
de village, les moeurs et les plaisirs des paysans. Ces petits tableaux
sont traits avec un sentiment de ralisme trs net et trs exact,
pleins d'humour, de mouvement et de gat narquoise[149]. Leur forme est
particulire. Ils sont crits en une sorte de stance lyrique[150],
termine par un refrain qui est le mme  travers tout le morceau.
L'effort du pote consiste prcisment  ramener ce refrain  la fin de
chaque strophe, par un tour  la fois ingnieux et naturel. Quand la
pice compte une trentaine de strophes, comme cela est frquent, on
comprend qu'il y ait quelque difficult et quelque mrite  les boucler
toutes de la mme boucle, en conservant l'aisance et la marche du rcit.
C'est un exercice auquel Burns a excell ds le dbut, et ses premiers
pomes contiennent des modles de ce tour de force. Dans cette classe,
on peut comprendre des ptres familires, conues dans le mme esprit,
crites dans une forme analogue, et nourries de la mme observation
moyenne, nette et railleuse.

         [Footnote 149: Veitch. _History and Poetry of the Scottish
         Borders_, p. 312.]

         [Footnote 150: Irving. _History of Scotish Poetry_, p. 145.]

Tandis que la posie orale est, en grande partie, anonyme, ces pomes
portent presque tous le nom de leurs auteurs. Ils sont peu nombreux, et
disparaissent, si on n'y regarde pas avec soin, sous la masse des
ballades et des chansons. Il importe cependant de les en dgager et de
les tudier, car ils contiennent une portion de l'esprit cossais, et
ils expliquent la forme d'une partie considrable des oeuvres de Burns.

       *       *       *       *       *

Chose singulire, les deux premiers de ces pomes populaires sont
attribus  Jacques I, le roi pote, peut-tre le monarque le plus
remarquable qu'ait eu l'cosse. Sa vie fut romanesque, glorieuse et
infortune. Son pre Robert III, pour le soustraire aux attentats du duc
d'Albany que cet enfant sparait seul du trne, l'avait envoy en
France,  l'ge de quatorze ans. La nef qui l'emportait avait t
intercepte par les Anglais, au mpris d'une trve qui existait entre
les deux nations. Pendant dix-neuf ans le jeune prince fut retenu
prisonnier[151]. Il fut lev  la cour d'Angleterre, o il apprit 
admirer Gower, et Chaucer, son matre en posie noble et amoureuse. Le
donjon de Windsor a conserv son souvenir. C'est l qu'un matin de mai,
quand l'herbe tait verte, que les haies d'aubpine taient blanches et
toutes sonores d'oiseaux, il aperut Lady Jane de Beaufort, fille du
comte de Somerset et princesse du sang royal d'Angleterre[152]. Il a
racont en termes brillants et tendres comment, quand il tait  songer
 son triste sort, il vit passer, dans la fleur de l'anne, parmi les
fleurs, cette fleur des femmes.

         [Footnote 151: Hill Burton. _History of Scotland_, tom. II,
         p. 384.]

         [Footnote 152: Voir  ce sujet le joli essai, dans le _Sketch
         Book_, de Washington Irving, intitul _a Royal Poet_.]

  Et alors j'abaissai de nouveau mon regard,
  Et je vis se promener au pied de la tour,
  Toute solitaire, nouvellement arrive pour se distraire,
  La plus belle ou la plus frache jeune fleur
  Que j'eusse jamais vue, me sembla-t-il, avant cette heure.
  De cette surprise soudaine, tout d'un coup reflua
  Le sang de tout mon corps vers mon coeur.

  Je dcrirai la forme de ses vtements,
  Jusqu' sa chevelure d'or et sa riche parure;
  Ils taient sems de dessins de perles blanches
  Et de topazes brillant comme le feu,
  Avec mainte meraude et maint beau saphir.
  Sur sa tte elle portait une coiffure de couleurs fraches,
  De plumes en partie rouges, et blanches et bleues...

  Autour de son col blanc comme un mail,
  Elle avait une belle chane de fine orfvrerie,
   laquelle pendait un rubis sans tache,
  Dont la forme tait celle d'un coeur,
  Qui comme une tincelle de flamme follement
  Semblait vouloir brler sur sa gorge blanche.
  Si on pouvait trouver le pareil, Dieu le sait.

  Et pour marcher dans ce frais matin de mai,
  Elle avait sur sa robe blanche une agrafe
  Dont on n'avait jamais vu la plus belle,
  Je le suppose; et sa robe pressait lchement son corps,
  Et la marche l'avait entr'ouverte; c'tait un tel dlice
  De voir cette jeunesse dans sa beaut
  Que j'ai peur d'en parler trop lourdement[153].

         [Footnote 153: _The King's Quair._ Canto II.]

Il crivit, en l'honneur de sa dame, _Le Carnet du Roi_, un joli pome
amoureux, o il raconte comment naquit sa passion, et qui, pour le luxe
des descriptions, la rvrence envers la femme, un sentiment de
fracheur printanire, et je ne sais quelle jeunesse et clart des mots,
n'est pas loin de Chaucer[154].

         [Footnote 154: Voir, sur le _King's Quair_, Irving, _History
         of Scotish Poetry_, p. 134-142.]

Cependant le duc d'Albany, qui avait t nomm rgent  la mort de
Robert III, tait mort lui-mme. L'cosse tait sans gouvernement. Henri
V consentit  relcher son prisonnier. Avant son dpart, Jacques pousa
la jeune fille dont la vision avait consol son exil. Il rentra dans son
royaume en 1423, et fut couronn solennellement dans l'glise de
l'Abbaye de Scone[155]. Ce jeune homme, qui avait commenc la vie en
artiste, se trouva tre un grand roi; ce rveur avait une nergie rapide
et inflexible. Il trouva le pays dans le chaos, les nobles indpendants,
le peuple en dsarroi, le brigandage et l'anarchie partout. Si Dieu me
prte vie, dit-il en entrant sur son sol, il n'y aura pas un endroit
dans mon royaume, o la clef ne gardera pas le chteau, et la touffe de
gent la vache, quand je devrais mener la vie d'un chien pour
l'accomplir[156]. La rpression fut terrible: la famille d'Albany fut
dtruite; il dfendit aux nobles de voyager avec une suite trop
nombreuse; confisqua les biens de ceux qui rsistaient. Un jour il fit
pendre trois cents brigands; tout chef rebelle tait excut sur le
champ. Son activit tait infatigable; sa vigilance s'tendait  tout.
Il promulgua des lois sur les pcheries, sur les impts, contre la
simonie, sur les mendiants, des lois somptuaires. Il encouragea le
commerce. On a de lui une loi qui ordonnait aux propritaires d'arbres
de dtruire les nids de corbeaux,  cause des dgts que ces oiseaux
causent aux bls. Tout arbre, sur lequel un nid de corbeaux tait encore
trouv le deux du mois de mai, tait abattu et confisqu[157]. Pendant
quinze ans, il travailla sans relche  rendre  son peuple l'ordre et
la paix. Il avait peut-tre men trop rudement les choses, avec des
ides trop anglaises, sans tenir assez compte de l'tat du pays. Les
nobles rsolurent de se dlivrer de cette main de fer qui les crasait.
Une conspiration s'ourdit. Elle clata dans une scne qui est une des
plus pouvantables que contiennent les annales d'cosse, riches pourtant
en tragdies de ce genre. Pendant que le roi tait  Perth, les conjurs
pntrrent la nuit dans le chteau. Les verrous de la chambre royale
avaient t enlevs par une main tratresse. Quand on entendit les pas
des meurtriers, le roi tait seul, sans armes, avec la reine et les
dames de la suite. Une d'elles, Catherine Douglas, essaya hroquement
d'arrter les assassins, en mettant son bras en guise de barre 
travers la porte. Le bras fut bris; la chambre envahie par une bande de
furibonds. Jacques I dcouvert dans une cachette sous le plancher fut
massacr[158].

         [Footnote 155: Hill Burton. _History of Scotland_, tom II, p.
         397.]

         [Footnote 156: Tytler. _History of Scotland_, tom II, p. 51.]

         [Footnote 157: Voir, sur les rformes de Jacques I, le
         chapitre abondant de Tytler, _History of Scotland_, tom II,
         chap. II, p. 52-56.]

         [Footnote 158: Voir le rcit de cette scne dans Tytler,
         _History of Scotland_, tom II, chap. II, p. 90-93.--Hill
         Burton. _History of Scotland_, tom II, p. 408-09.]

C'est de cette vie royale, close dans une idylle et close par une
tragdie, dpense aux hautes besognes de la guerre et des lois, que
sont sortis, semble-t-il, les deux premiers pomes populaires, et
l'exemple de l'observation grotesque applique  la vie vulgaire. On
explique cette anomalie en se rappelant que Jacques aimait  se mler au
peuple, afin de se rendre compte de ses besoins[159]. Ces deux pomes,
dont l'un s'appelle _ la Fte de Peebles_, et l'autre _ Christ's Kirk
sur le pr_, sont  peu prs identiques de sujet. Ce sont des
descriptions de journes de fte rustique, avec leurs joyeusets, leurs
lourdes farces, et leurs querelles. Dans les deux, on voit les gens se
runir, le matin, suivre les routes pour aller au lieu dsign; le
milieu de la journe est longuement dcrit; le dpart occupe les
dernires strophes. Il y a seulement entre les deux pomes une
diffrence de tonalit: le premier est de couleurs plus claires et plus
gaies, le second d'une teinte un peu plus sombre et d'une touche plus
rude.

         [Footnote 159: L'attribution de ces deux pices  Jacques I a
         soulev quelque discussion. L'opinion la plus gnrale est en
         sa faveur. Voir  ce sujet Irving, _History of Scotish
         Poetry_, p. 143 et suiv.--Dans un petit volume publi par
         Chambers, _Miscellany of Popular Scottish Poems_, se trouve
         la note suivante, sur le pome _Peebles to the Play_: En ce
         qui concerne la prsomption que le roi Jacques tait l'auteur
         de ce pome, il n'est pas inutile de remarquer que, en 1444,
         quelques annes aprs sa mort, une fondation fut faite qui
         avait pour objet (entre autres choses) de prier pour l'me du
         monarque dfunt, dans l'glise paroissiale de Peebles.]

La pice _ la Fte de Peebles_ s'ouvre gament par l'agitation
matinale, dans tous les petits villages, des gens qui se prparent 
venir  la fte.

  Le premier mai, quand tout le monde s'apprte
  Pour la fte de Peebles,
  Pour aller entendre les chants et la musique,
  Doux confort,  dire vrai,
  Par rivire et fort ils arrivrent.
  Ils s'taient faits trs beaux,
  Dieu sait qu'ils n'y auraient pas manqu,
  Car c'tait leur jour de fte,
  Disaient-ils,
   la fte de Peebles.

  Toutes les filles de l'ouest
  taient debout avant le chant du coq;
  L'moi empchait de dormir
  Et les prparatifs et la joie;
  L'une dit: Mes mouchoirs ne sont pas plis
  Et Meg, toute en colre, rpondit:
  Il vaut mieux prendre une capeline.
  Par l'me de Dieu, c'est vrai,
  Dit l'autre,
   la fte de Peebles[160].

         [Footnote 160: _Peebles to the Play._]

De tous les villages des environs, de Hope, de Kailzie, et de Cardronow,
ils arrivent par bandes, en chantant des refrains de vieilles chansons,
conduits par des cornemusiers. Il y a, sur la route, des rencontres o
les gars plaisantent les filles, avec des plaisanteries de paysans. Un
groupe arrive  la ville et s'en va  la taverne. La scne est vivante
et jolie.

  Ils s'en vont  la maison de taverne,
  D'un pas gai et dispos.
  L'un parla en mots trs dgags:
  En voil assez de malechance,
  Relevez les feuillets de la table, (et il aida  le faire),
  Nous sommes tous  attendre;
  Veillez  ce que le linge soit blanc,
  Car nous allons dner, puis danser,
  L-dehors,
   la fte de Peebles.

   mesure que l'htesse apportait un plat,
  L'un d'entre eux faisait une marque sur le mur.
  L'un disait de payer, un autre disait: Non,
  Attendez que nous fassions le compte.
  Et l'htesse disait: N'ayez crainte,
  Vous ne paierez que ce que vous devez.
  Un jeune gars se dressa sur ses pieds,
  Et commena  rire,
  En raillerie,
   la fte de Peebles.

  Il prit un plat de bois dans sa main,
  Et il se mit  compter:
  C'est deux pence et demi par tte,
  C'est ce que nous payons toujours.
  Un autre se dressa sur ses pieds
  Et dit: Tu es trop bte,
  Pour prendre cet office-l en main;
  Par Dieu, tu mrites bien une torgniole
  De moi
   la fte de Peebles.[160]

Une torgniole, s'crie l'autre, tu ne l'oserais pas. Et l-dessus ils
font mine de se quereller, de se battre, ils se bousculent, et en
profitent pour dguerpir sans rien payer. On dirait une des _Repeues
Franches_ de Villon, et raconte d'un style qui n'est pas loin du sien.
Aprs quelques autres pripties les choses se calment, et l'on est  la
danse.

  Alors, Will Swain arriva tout suant,
  C'tait un gros homme, un meunier;
  Si je peux danser, vous allez voir, allons vite,
  Donnez-moi un air de cornemuse;
  Je vais commencer la danse du Montreur d'ours,
  Je suis sr qu'elle va marcher.
  Lourdement il se dmne  et l.
  Seigneur! comme ils accoururent pour le voir,
  Cette fois-l,
   la fte de Peebles.

  Ils s'assemblrent tous de la ville,
  Et s'approchrent tous de lui;
  L'un demanda qu'on ft place aux danseurs,
  Car Will Swain fait des merveilles.
  Toutes les filles crirent: Ah! ah!
  Et, Seigneur! Will Young se mit  rire.
  Allons, commres, allons-nous en,
  Nous avons dans assez
  Pour une fois
   la fte de Peebles[161].

         [Footnote 161: _Peebles to the Play._]

On se prpare  s'en retourner. Personne n'a l'air de songer au pauvre
souffleur de cornemuse, qui s'est fatigu toute la journe et rclame
son d.

  Le cornemusier dit: Je commence
   tre fatigu de jouer pour vous;
  Et on ne m'a encore rien donn
  Pour tous les airs que j'ai jous;
  Trois sous pour un demi jour,
  Cela ne vous ruinera pas;
  Mais si vous ne me donnez rien du tout,
  Que le grand Diable vous accompagne,
  Dit-il,
   la fte de Peebles[161].

L'heure du dpart arrive. Les gars et les filles se disent adieu, tout
tristes de se quitter et se promettent de se revoir. Chacun s'en va de
son ct.

Le sujet de _ Christ's Kirk sur le pr_ est galement la peinture d'une
fte rustique, mais dans un autre ton. Sauf le dbut o se trouve une
riante arrive de jeunes filles qui viennent danser dans leurs robes
neuves, la pice tout entire est le rcit d'une bataille entre paysans.
Il n'y a pas de tableau plus exact d'une de ces bagarres qui clatent
souvent  la fin des ftes villageoises. Cela commence par une querelle
 la danse: on se bouscule, on se bourre, on se brutalise, on se menace,
on saisit les arcs, quelques flches volent, et voil la bagarre
lance. Elle se rpand et tourbillonne. Il y a l une suite de strophes
pleines de tumulte, de coups, de clameurs, d'un entrain superbe. En un
clin d'oeil, toute une populace se rue dans la querelle. Ils arrivent de
tous cts,  folles enjambes, accourent se faire casser la tte; ils
ont des btons, des fourches et des flaux; ils frappent  tort et 
travers, les gourdins s'abattent sur les chines, les coups tintent sur
les crnes, les barbes sont pleines de sang, les corps jonchent le sol;
deux bergers se battent  coups de tte et se cossent comme des bliers;
d'autres vont chercher le brancard d'une charrette et poussent dans le
tas, frappant aux figures et dfonant les dents; les femmes sortent,
accourent, piaillent, glapissent, se prcipitent dans les bousculades;
les enfants les y suivent; toute cette cohue se cogne, s'treint,
s'arrache, se buche, trbuche, roule, grouille, s'entasse, s'crase,
dans une trpigne gnrale. Le tocsin sonne si fort que le clocher en
balance. Et tout d'un coup, sans qu'on sache ni comment, ni pourquoi, la
fureur tombe, la bataille s'arrte, les gens reints se calment, se
regardent, ahuris et penauds de s'tre entre-tus. C'est une peinture
vigoureuse et pourtant comique d'une de ces folies de coups qui
s'emparent des foules,  la fin des foires et des marchs. Pendant
quelques instants, une frnsie de combat affole cette tourbe; c'est la
dcharge de nerfs grossiers surexcits par une journe de fte[162].

         [Footnote 162: Il est probable que la premire de ces deux
         pices, qui ne fut publie qu'en 1785, tait inconnue 
         Burns, mais la seconde tait couramment populaire. Allan
         Ramsay l'avait imite, le Rev John Skinner, l'ami de Burns,
         en crivit une traduction en vers latins. Il y avait
         longtemps d'ailleurs que Pope avait dit:

            One likes no language but the Fairy Queen,
            A Scot will fight for Christ's Kirk on the Green.]

Ce sont deux jolis morceaux, pleins dj de toutes les qualits qui
marquent cette branche de la posie cossaise. Ils sont lestes, solides,
nerveux, solidement appuys sur la vie, avec le sens d'un grotesque de
proportions moyennes qui tient le milieu entre l'observation et la
caricature[163]. Ce sont deux tableaux flamands. Non pas des Tniers,
ils n'en ont ni la touche lumineuse et lgre, ni les couleurs claires,
gaies, se jouant dans une harmonie argente. Ils sont plus frustes, d'un
pinceau moins souple, mais plus vigoureux. On les comparerait volontiers
aux tableaux du vieux Pierre Breughel. Il recherchait lui aussi les
foires et les kermesses, les scnes de gat nave, semes d'ivrognes
trbuchants, et de couples qui dansent. Il les a reprsents, du premier
coup, avec une bonne humeur primesautire, un entrain et une solidit
d'observation, que nul de ses successeurs n'a dpasss. On le surnomma
pour cette raison Breughel le Drle, Breughel le Jovial, et le Breughel
des Paysans. Il est le Matre de tout le ralisme flamand. L'auteur de
_ la fte de Peebles_ et de _ Christ's Kirk sur le pr_ a droit  la
mme place dans l'histoire de la posie cossaise. Allan Ramsay aura un
coloris plus lger et plus vif, mais il a moins de force et
d'observation. Fergusson aura plus de prcision et une notation plus
minutieuse des dtails, avec moins de mouvement et de gat. Burns seul
lui sera suprieur.

         [Footnote 163: Voir Veitch. _History and Poetry of the
         Scottish Borders_, p. 313.]

Outre leurs qualits, ces deux pices sont intressantes parce qu'elles
ont servi de modle  beaucoup de ces petits pomes cossais. Leur cadre
a t conserv: l'arrive le matin sur les routes, les descriptions de
la journe, puis le retour des couples le soir, avec quelques
plaisanteries appropries. C'est le plan de la _Foire de la Toussaint_
et des _Courses de Leith_ de Fergusson; c'est exactement celui de la
_Foire-Sainte_ de Burns. On a souvent dit que ce pome tait imit des
_Courses de Leith_. C'est plus haut qu'il convient de remonter, car la
pice de Fergusson est elle-mme calque sur les deux vieux pomes.

Ils ont de plus fourni la strophe dans laquelle, avec de lgers
changements, toute cette suite de tableaux est crite. C'est une strophe
de dix vers: les huit premiers sont des vers de quatre pieds et de trois
pieds, alterns; les vers de quatre pieds riment entre eux, et ceux de
trois entre eux aussi; le neuvime vers ne compte qu'un pied, il ne rime
pas, il sert  dtacher le refrain de la strophe et  le faire claquer 
part. Ce refrain a trois pieds dans _ la Fte de Peebles_, et quatre
dans _ Christ's Kirk sur le pr_; il ne rime pas, mais il est le mme 
travers tout le morceau. Voici  peu prs l'effet de cette strophe,
d'aprs une de celles de _ Christ's Kirk sur le pr_; c'est une
imitation qui n'a aucune prtention  l'exactitude.

  Le grand Hugh saisit son bton,
  Et va dans la bagarre;
  Il tape dans le peloton,
  Criant qu'on se spare;
  Fol qui se mle en hanneton
   pareil tintamarre;
  Quand il eut reu son horion,
  Alors il cria: Gare!
  Je meurs!
   Christ's Kirk sur l'herbe du pr[164].

         [Footnote 164:

            Heich Hucheon, with ane hissel ryse,
            To red can through them rummill;
            He muddlet them down, like any mice,
            He was no batie-bummil:
            Through he was wight, he was not wise,
            With such jangleris to jummil;
            For frae his thumb they dang a slice,
            While he cried barla-fummill,
            I'm slain,
            At Christ's Kirk on the green, that day.

               (_Christ's Kirk on the Green_, Stanza XVI.)]

Allan Ramsay, dans la continuation qu'il donna de ce pome, employa la
mme strophe avec un lger changement. Il fit disparatre le dixime
vers et transporta le refrain au neuvime, qu'il allongea d'un pied.
Mais il conserva les deux rimes pour les huit premiers. Voici un exemple
de cette strophe ainsi modifie:

   l'est du ciel, l'aube clignote,
  Et les coqs de chanter;
  Le fermier ouvre l'oeil et rote,
  Commence  s'tirer;
  La fermire se lve et trotte,
  Et commence  crier;
  Les gars sautent sur leur culotte,
  Et les chiens d'aboyer,
  Ce matin-l[165].

         [Footnote 165:

            Now frae th' east nook o' Fife the dawn
            Speel'd westlines up the lift,
            Carles wha heard the cock had crawn
            Begoud to rax and rift;
            An' greedy wives wi' girning thrawn,
            Cry'd lasses up to thrift;
            Dogs barked, an' the lads frae hand
            Bang'd to their breeks like drift,
            Be break o' day.

               (A. Ramsay. _Christ's Kirk on the Green_, Cant. III,
               Stanza I).]

La strophe de Fergusson diffre encore un peu plus de la strophe
initiale. Elle n'a elle aussi que neuf vers. Les huit premiers sont
galement de quatre et de trois pieds alterns. Les vers de quatre pieds
riment entre eux, et ceux de trois entre eux galement, mais, au lieu
des deux rimes uniques qui maintiennent toute la strophe, il y en a
quatre, en sorte que la strophe est en ralit coupe en deux. Le petit
vers d'un pied est supprim, et le refrain le remplace, raccourci, car
il n'a gnralement que deux pieds.

  Le rustaud John, en bonnet bleu,
  En habits du dimanche,
  Court aprs Meg ainsi qu'au feu,
  Et baise sa peau blanche;
  Elle, narquoise, dit Vilain!
  Garde pour toi ta bouche.
  Il comprend, quelques sols en main
  La rendent moins farouche,
  Pour ce jour-l[166].

         [Footnote 166:

            Here country John, in bonnet blue,
            An' eke his Sunday's claes on,
            Rins after Meg wi' rokelay new,
            An' sappy kisses lays on;
            She'll tauntin' say, Ye silly coof!
            Be o' your gab mair sparin.
            He'll take the hint, and creish her loof
            Wi' what will buy her fairin',
            To chow that day.

               R. Fergusson. _Hallowfair_, Stanza II.]

C'est de cette strophe-ci que Burns fit usage. On en trouvera plus loin
un exemple tir de lui. Celle de James I nous semble suprieure; elle
est plus savante, plus difficile, mieux ramasse, et elle lance le
refrain avec plus de nerf, aprs le petit arrt. Mais c'est en somme la
mme forme et la mme allure, courte et rapide. Enfin les deux vieux
pomes ont transmis  ceux qui les ont suivis quelque chose de plus
subtil et de plus prcieux, leur esprit d'observation exacte, leur
gat, leur ironie, leur franchise de touche, leur besoin de mouvement
et d'action, leur got de terroir. Ces deux pices sont donc
importantes. Elles sont le point de dpart et le modle de toute une
srie de pomes populaires qui aboutissent aux chefs-d'oeuvre de Burns,
et dont la filiation se suit trs bien.

       *       *       *       *       *

En dpit de l'autorit de M. Veitch, il ne nous semble pas que cette
filiation s'tablisse d'aucune faon  travers les deux pomes
intituls: _Les Trois contes des Trois prtres de Peebles_, et _Les
Frres de Berwick_[167]. Ceux-ci ne ressemblent aux pices que nous
avons vues, ni par le choix du sujet rustique et purement cossais, ni
par le vers court-vtu et leste, ni par l'lan lyrique de la strophe, ni
par la promptitude et l'allure du rcit. Ce sont des histoires tendues
et diffuses, se tranant pniblement en vers de dix pieds, sans
strophes, de longs fabliaux  la faon du Moyen-ge, avec digressions
morales, satires contre le clerg et allgories[168]. Le premier raconte
un mauvais tour jou par un clerc  un prtre. Le second se compose de
trois histoires morales que trois prtres de Peebles se racontent, pour
se faire mutuellement plaisir. Dans la premire de ces histoires, un
roi, dans son Parlement assembl, propose aux trois tats trois
questions: Pourquoi la famille d'un riche bourgeois ne prospre jamais
jusqu' la troisime gnration? Pourquoi les nobles actuels sont-ils
tellement dgnrs de leurs anctres? Pourquoi le clerg n'est-il plus
dou du pouvoir de faire des miracles? On voit toute la distance qu'il y
a de ces lentes productions  tendance morale[169] aux joyeux petits
pomes cossais.

         [Footnote 167: Veitch. _History and Poetry of the Scottish
         Borders_, chap. X, p. 312 et suivantes.]

         [Footnote 168: Les deux pomes se trouvent dans _The Book of
         Scottish Poems_ de J. Ross.]

         [Footnote 169: Irving. _History of Scotish Poetry_, p. 303 et
         suiv.]

C'est par ailleurs qu'il faut aller pour suivre ce filon de posie
nationale. On sent qu'il se prolonge sous le sol.  et l des
affleurements le trahissent. Si nous avions  indiquer les traces
qui en marquent la continuit et la direction, nous choisirions la
pice de Dunbar _Aux marchands d'dimbourg_ qui fait penser aux
pices citadines de Fergusson; nous prendrions surtout les deux
pices anonymes intitules _Le Mariage de Jok et Jynny_, et _La
Femme d'Auchtermuchty_[170]. Dans la premire, la mre de Jynny
numre  Jok ce que sa fille lui apportera en mariage, et Jok
droule devant la mre de Jynny ce qu'il apporte de son ct. C'est
un long inventaire burlesque des deux apports qui, mis ensemble, ne
montent pas  beaucoup plus que rien. La drlerie gt dans la
longueur de l'interminable numration, coupe par le refrain o les
noms de Jynny et Jok reviennent accoupls, et claquent l'un contre
l'autre comme en de rudes baisers rustiques. _La femme d'Auchtermuchty_
raconte la querelle d'un laboureur avec sa femme.

         [Footnote 170: On trouvera ces deux pices dans le recueil de
         J. Ross _The Book of Scottish Poems_. Dans le petit recueil
         de Chambers, _Popular Scottish Poems_, on trouve aussi _La
         Femme d'Auchtermuchty_.]

   Auchtermuchty, vivait un homme,
  Un mari,  ce qu'on m'a dit,
  Qui savait bien boire  un pot,
  Et n'aimait ni la faim ni le froid.

  Il arriva qu'une fois, un jour,
  Il conduisit la charrue dans la plaine,
  Si cela est vrai,  ce qu'on m'a dit,
  Le jour tait mauvais par vent et pluie[171].

         [Footnote 171: _The Wife of Auchtermuchty_, Stanza I.]

Quand il rentre chez lui le soir, mouill et glac, il trouve sa femme
assise au coin du feu. Rien n'est prt pour lui ni ses btes; pas
d'avoine pour son cheval, pas de foin ni de paille pour son boeuf. Il
entre en colre et dit que les choses iraient bien mieux si elles
taient rgles par lui. La commre le prend au mot.

  Dit-il: o est le grain de mes chevaux?
  Mon boeuf n'a ni foin, ni paille,
  Femme, tu iras  la charrue, demain,
  Je serai mnagre, si cela se peut.

  poux, dit-elle, je veux bien
  Prendre mon jour de charrue,
  Pourvu que tu veilles aux veaux et vaches,
  Et  toute la maison, dedans et dehors.

La pice est le rcit de toutes les maladresses qu'il commet. Il
trbuche  chaque pas dans quelque msaventure. Il lche les oisons qui
s'en vont  sept, un milan s'abat qui en mange cinq. Aux cris des
oisons, il accourt; pendant ce temps les veaux s'chappent. Il se met 
la baratte et bat le beurre jusqu' en suer; quand il s'est dmen une
heure, du diable s'il y a une miette de beurre; il a si bien chauff le
lait que celui-ci ne veut plus se cailler. Il met le pot sur le feu,
puis il prend deux brocs pour aller chercher l'eau, quand il revient le
pot est brl. Il court aux enfants; ils sont barbouills jusqu'aux
yeux; il veut aller laver ses draps, le ruisseau les emporte. Si bien
que, le soir, il demande pardon  sa femme, confus, humili, dcourag,
rompu.

  Dit-il: j'abandonne mon office
  Pour le reste de mes jours,
  Car je mettrais la maison  la cte,
  Si j'tais vingt jours mnagre...

  Dit-elle: tu peux bien garder la place,
  Car bien sr je ne la reprendrai pas;
  Dit-il: le dmon saisisse ta face menteuse,
  Tu seras bien contente de la ravoir.

  Alors elle empoigna un gros bton,
  Et le brave homme fit un pas vers la porte,
  Dit-il: Femme je me tairai,
  Car si on se bat j'aurai mon affaire.

  Dit-il: Quand j'abandonnai ma charrue,
  Je m'abandonnai moi-mme.
  Je vais retourner  ma charrue,
  Car cette maison et moi nous ne nous entendrons jamais.[172]

         [Footnote 172: _The Wife of Auchtermuchty_, la fin.]

La donne de cette pice est un peu enfantine sans doute; il est
difficile en outre de ne pas y discerner je ne sais quel arrire-got
d'origine trangre. On dirait plutt le sujet goguenard d'un fabliau
franais. Mais les dtails sont cossais jusqu'au moindre. Bien que les
strophes n'aient pas de refrain, elles conservent cependant l'allure
lgre et lyrique de ces petits pomes.

       *       *       *       *       *

Pendant le XVIIe sicle, cette branche de posie fleurit et se dveloppa
singulirement dans une mme famille de propritaires, fermiers du
Renfrewshire, les Semple de Beltree. Le premier d'entre eux, Sir James
Semple, est l'auteur d'un long pome satirique contre la papaut,
intitul _Un cure-dent pour le Pape ou le Pater noster du Colporteur_;
c'est une longue discussion thologique, en forme de dialogue entre un
colporteur et un prtre. Elle ne relve pas du genre qui nous occupe.
C'est un pamphlet religieux en vers[173]. Mais le fils de Sir James,
Robert Semple de Beltree, qui naquit vers 1599 et mourut vers 1670, est
un personnage important dans la posie populaire cossaise. Il l'est
pour deux motifs.

         [Footnote 173: Voir Irving. _History of Scotish Poetry_, p.
         569-72. Il donne des extraits du pome de Sir James Semple.]

Le premier, c'est qu'il a donn le modle de ces fausses lgies qui
feignent de dplorer la mort d'une personne encore vivante, ou dont la
mort est trop lointaine ou trop indiffrente pour causer un vrai
chagrin. C'est une parodie de lamentation, o, sur un ton moiti
attendri, moiti railleur, les qualits et les dfauts du dfunt sont
rappels avec bonne humeur. C'est, en plus grand et avec une forme
lyrique, ce que sont les pitaphes qui tournent  l'pigramme. Mais
tandis que celles-ci,  cause de leur forme brve et brutale
d'inscriptions, sont souvent cruelles, ces oraisons funbres burlesques
fournissent  la pense assez d'espace pour que le rire et l'motion s'y
mlent, s'y poursuivent et s'y jouent. Il est superflu de dire qu'on ne
revendique pas pour Robert Semple l'honneur d'avoir invent cette forme
littraire, mais le mrite, tout local, de l'avoir introduite dans la
littrature de son pays. Il faut y ajouter celui de lui avoir donn
d'emble les qualits qui en ont fait une spcialit cossaise: la
bonhomie, la familiarit, l'motion railleuse, et une forte observation
locale dont la saveur pntre tout. Cela fait penser  ces gteaux
cossais faits de farine d'avoine o, malgr les ingrdients trangers,
domine toujours le got du sol.

L'lgie de Robert Semple gmit sur le trpas d'un de ces joueurs de
cornemuse, alors rpandus dans le pays, qui vivait dans le petit hameau
de Kilbarchan. Elle est connue, pour cette raison, sous le nom de _Le
Cornemusier de Kilbarchan_. Pour quiconque a vu un cornemusier se
promener, un jour de fte, avec sa cornemuse pavoise de petits
drapeaux, le titre seul est un tableau.

  Ceci est l'pitaphe de Habbie Simson,
  Qui, sur son bourdon, portait de jolis drapeaux.
  Ses joues devenaient rouges comme cramoisi,
  Et il se dmenait quand il soufflait dans sa peau.

C'est, comme on peut le prvoir, l'loge des qualits et des talents
professionnels du dfunt, et l'numration de ce que les Foires, les
Mariages, les Ftes perdent  ne plus l'avoir. C'est l'oeuvre d'un
esprit facile, lgant, mais dont la verve et la sve sont bien moins
riches que celles de l'auteur de _ la Fte de Peebles_.

  Aux reprsentations, quand il arrivait,
  Sa cornemuse accompagnait lestement le tambour,
  Comme des essaims d'abeilles, il la faisait bourdonner,
  Et il accordait son chalumeau.
  Maintenant tous nos cornemusiers peuvent tre muets,
  Puisque Habbie est mort.

  Et aux courses de chevaux maintefois,
  Devant le noir, le bai, le gris-pommel,
  Comme sa cornemuse, quand il jouait,
  Piaillait et piaulait,
  Maintenant ces passe-temps sont bien loin,
  Puisque Habbie est mort.

La pice se termine par un joli trait,  moiti pittoresque et  moiti
mlancolique.

  Quand il jouait, les enfants s'attroupaient,
  Quand il parlait, le vieux, il balbutiait;
  Les dimanches, son bonnet avait une plume,
  Bel ornement;
  Il attachait sa jument dans le cimetire,
  O il repose mort.

  Hlas! pour lui mon coeur est navr,
  Car j'ai eu ma part de ses airs de danse,
  Aux Jeux, aux Courses, aux Ftes, aux Foires,
  Sans malice, ni envie.
  N'esprons plus des airs de cornemuse,
  Puisque Habbie est mort.[174]

         [Footnote 174: Voir sur Robert Semple: Irving, _History of
         Scotish Poetry_, p. 573-77. Irving donne l'lgie en entier.
         Elle se trouve galement dans le petit recueil de Chambers,
         _Miscellany of Popular Scottish Poems_.]

Cette pice a donn lieu  un grand nombre d'imitations, et l'lgie
comique est, ds lors, devenue un genre favori des potes cossais.
Ramsay a crit l'_lgie de Maggy Johnstoun_, une cabaretire qui
vendait une petite bire blanche, claire et grisante, dans une ferme aux
abords d'dimbourg; l'_lgie de John Cowper_, le greffier du trsorier
de la paroisse; l'_lgie de Lucky Wood_, une autre cabaretire, dont la
personne et la maison taient nettes et honntes; l'_lgie de Patie
Birnie_, violoneux, pure transcription du _Cornemusier_. Fergusson a
crit l'_lgie de David Gregory_, professeur de mathmatiques 
l'Universit de Saint-Andrews; l'_lgie de John Hogg_, portier de
ladite Universit; et mme l'_lgie de la Musique cossaise_, qui est
sa meilleure. C'est en continuant dans cette voie que Burns a crit son
_lgie de Tam Samson_, joyeux compagnon, grand pcheur, grand chasseur
et grand joueur de curling. Il a employ exactement le mme cadre. Mais,
ici comme ailleurs, il y a mis un tableau bross avec une autre vigueur
de main. L'lgie de Robert Semple, gracieuse et distingue, est un peu
mince; celles de Ramsay, naturelles et gaies, manquent de force; celles
de Fergusson sont,  nos yeux, froides et ternes. Celle de Burns les
laisse toutes en arrire, par le mouvement, la vie, et l'entassement de
penses, de visions, de motifs potiques, qui font paratre les autres
pices creuses  ct de la sienne.

Le second titre de Robert Semple  la position qu'il occupe dans la
posie de sa contre, c'est que, pour traiter un sujet nouveau, il a,
selon toute apparence, invent une strophe nouvelle[175]. Tout au moins,
il a employ une strophe qu'on ne retrouve pas au del de lui. Ce n'est
plus la strophe  huit vers de _ la Fte de Peebles_, la strophe
rgulire, adapte aux rcits et aux descriptions. C'est une strophe
plus courte, plus alerte, avec des mouvements et des flexibilits
intrieures. Elle se compose de trois vers de quatre pieds qui riment
ensemble, d'un vers de deux pieds de rime diffrente, d'un vers de
quatre pieds qui rime avec les trois premiers, et d'un autre de deux
pieds qui rime avec son compagnon. En voici le modle franais calqu
sur la premire strophe de la _Vision_ de Burns.

         [Footnote 175: J. Grant Wilson. _The Poets and Poetry of
         Scotland_, p. 82.--J. Clark Murray. _The Ballads and Songs of
         Scotland_, p. 185.]

  Le soleil clt un jour sauvage,
  Les curlers rentrent au village,
  Et le livre affam s'engage
  Dans les vergers,
  O la neige marque, au passage,
  Ses bonds lgers[176].

         [Footnote 176:

            The sun had closed the winter day,
            The curlers quat their roaring play,
            And hunger'd maukin ta'en her way
            To kail-yards green,
            While faithless snaws ilk step betray
            Whare she has been.]

On peut la comparer avec l'autre strophe, dont la copie suivante,
d'aprs le dbut de _la Sainte-Foire_ de Burns, peut donner l'ide.

  Un matin d't calme et pur,
  Un dimanche,  ma guise,
  Je sortis pour voir le bl mr
  Et respirer la brise.
  Le soleil semait de rayons
  Les campagnes muettes;
  Les livres couraient les sillons,
  L'air chantait d'alouettes,
  En ce jour-l[177].

         [Footnote 177:

            Upon a simmer sunday morn,
            When nature's face is fair,
            I walked forth to view the corn,
            And snuff the caller air.
            The rising sun owre Galston muirs,
            Wi' glorious light was glintin';
            The hares were hirplin' down the furs,
            The lav'rocks they were chantin'
            Fu' sweet that day.]

Tandis que l'ancienne strophe, sous le long manteau  plis droits des
huit vers uniformes, s'avance tout d'une pice, sans dtails dans la
marche, la strophe nouvelle, prise  la taille et retrousse, est plus
vive et plus preste. Elle est plus souple, elle saute aisment d'un
sentiment  l'autre. Sa fortune a t rapide et grande dans la
littrature cossaise. Elle remplit une partie de l'oeuvre d'Allan
Ramsay et la majeure partie de celle de Fergusson. Elle convenait
particulirement au gnie nerveux, agile et rapide de Burns. Il l'a
employe dans une quantit de pices de sa meilleure poque: l'_lgie
de la Brebis Mailie_, _la Mort et le Docteur Hornbook_, _les Deux
Pasteurs_ ou _la Sainte-Querelle_, _la Prire de Saint Willie_,
_l'Adresse au Diable_, _la Vision_, l'_lgie de Tam Samson_, ses pices
_ une Marguerite_ et _ une Souris_, l'_Adresse du Fermier  sa vieille
Jument_, et dans une foule d'autres morceaux; toutes ses ptres
importantes sont crites dans cette strophe. On peut dire qu'elle a
servi  un grand tiers de son oeuvre.

Aussi, en ces rcentes annes, les cossais ont proclam ce que leur
littrature doit  l'lgie de Robert Semple, en plaant au fronton de
l'cole paroissiale de Kilbarchan le buste du vieux joueur de
cornemuse[178]. Un autre service que Robert Semple rendit  la posie
cossaise fut d'avoir son fils Francis Semple, le troisime de cette
famille de potes. Il a laiss quelques-uns des modles les plus
humoristiques du genre de posies que nous retraons. Ses _Joyeuses
fianailles_ sont une description de mariage rustique  la manire du
_Mariage de Jok et Jynny_, mais avec plus de mouvement et de verve
comique. Il retrouva la gat robuste qui enlve les strophes de Jacques
I.[179]

         [Footnote 178: _Miscellany of Popular Scottish Poems_ de
         Chambers, la notice qui prcde le pome.]

         [Footnote 179: Sur Francis Semple, voir Irving, _History of
         Scotish Poetry_, p. 578-81.--_The Blythsome Bridal_ se trouve
         dans _the Book of Scottish Poems_ de J. Ross,--dans _the
         Poets and Poetry of Scotland_, J. Grant Wilson le donne
         galement, avec deux autres pices clbres du mme auteur,
         _She rose and loot me in_, et _Maggie Lauder_; mais ces
         dernires sont des chansons.]

       *       *       *       *       *

Ce tableau des formes que s'est successivement cres la posie
cossaise et dans lesquelles elle s'est dveloppe, ne serait pas
complet si l'on omettait celles dont l'a enrichie William Hamilton de
Gilbertfield. C'tait un ancien lieutenant de l'arme, retir  la
campagne, o il se distrayait par des essais littraires. Sa rputation
est fonde sur deux choses.

Il a appliqu la strophe de Francis Semple  l'ptre familire, pour
laquelle elle parat faite spcialement, se prtant  l'allure libre
d'une causerie. Il adressa, sous cette forme,  Allan Ramsay, une lettre
d'admiration, quelque chose comme la lettre de Lamartine  Byron, ou de
Musset  Lamartine, sauf qu'ici l'admiration vient d'un homme plus g,
s'en va pdestrement, en gros bas de laine, et parle patois. Il en
rsulta, entre les deux potes, un change d'ptres plaisantes et
cordiales[180]. La mode s'en est rpandue aprs eux parmi les potes
cossais, et l'ptre familire a pris chez eux l'importance d'un genre
littraire. Il s'en trouve dans Fergusson. C'est d'aprs cette tradition
que Burns a crit sa premire _ptre  Lapraik_ qu'il ne connaissait
que pour avoir entendu chanter une de ses chansons. C'est ainsi qu'il
reut  son tour une ptre de Willie Simpson, pote et matre d'cole 
Ochiltree,  laquelle il rpondit, comme Ramsay avait rpondu 
Gilbertfield. C'est  cette occasion qu'ont t crites presque toutes
ses ptres, les plus considrables tout au moins, et celles qui
contiennent le plus de renseignements sur sa vie.

         [Footnote 180: Les ptres d'Hamilton de Gilbertfield 
         Ramsay se trouvent dans les ditions de Ramsay, avec les
         rponses de celui-ci.--J. Grant Wilson les reproduit dans
         _the Poets and Poetry of Scotland_.]

Le second titre de Gilbertfield  l'attention est un pome intitul _Les
dernires paroles mourantes du brave Heck, un lvrier fameux dans le
comt de Fife_. Un pauvre chien, qu'on va pendre parce qu'il est vieux,
se remmore avec tristesse les jours o il tait souple et rapide; il se
rappelle les poursuites ardentes aprs les livres pendant des journes
entires. Il y a, dans son tonnement d'tre maintenant condamn et dans
sa rsignation, quelque chose de navrant, comme les regards doux et
soumis que les chiens adressent  leur matre alors mme qu'il les
assomme.

  Sur le Moor du Roi, sur la plaine de Kelly,
  O de bons forts livres dtalent roide,
  Si habilement je bondissais
  Avec fond et vitesse;
  Je gagnais la partie, avant eux tous,
  Net et clair.

  Je courais aussi bien par tous terrains,
  Oui, mme parmi les rocs d'Ardry,
  J'attrapais les livres par les fesses
  Ou par le cou,
  L o rien ne les atteignait que les fusils
  Ou le brave Heck.

  J'tais rus, fin et finaud,
  Avec mon vieux malin camarade Pash,
  Personne n'aurait pu nous payer avec de l'argent,
   quelques gards;
  Ne sont-ils pas damnablement durs
  Ceux qui pendent le pauvre Heck?

  J'tais un chien dur et hardi,
  Bien que je grisonne, je ne suis pas vieux;
  Quelqu'un peut-il me dire
  Ce que j'ai fait de mal?
  Me jeter des pierres avant que je sois refroidi,
  Cruelle action![181]

         [Footnote 181: On trouvera _The Last Dying Words of Bonny
         Heck_ dans le recueil de J. Ross, _The Book of Scottish
         Poems_.]

Ce pome intresse Burns parce qu'il a manifestement inspir une de ses
premires productions, _La mort et les dernires paroles de la pauvre
Mailie, l'unique brebis favorite du pote_. Le sujet est trait d'une
manire diffrente, et il est, dans Burns, autrement dramatique,
autrement charg de vie. Mais le seul rapprochement des deux titres
indique assez la filiation.

Bien que _Le brave Heck_ soit un curieux petit pome, et que les ptres
 Ramsay soient, pour la vivacit et l'imprvu des drleries, gales
sinon suprieures aux rponses, Gilbertfield n'est pas un grand homme.
Il est infrieur aux Semple de Beltree. Toutefois il n'en doit pas moins
tre tenu en considration dans la posie cossaise. Il a servi 
allumer la lampe d'Allan Ramsay, comme Allan Ramsay a servi  allumer
celle de Burns, selon l'expression de Walter Scott. C'est la lecture de
ce pome qui a inspir  Ramsay le dsir et l'ambition d'crire:

  Quand je commenai  apprendre des vers,
  Et pus rciter vos Rochers d'Ardry,
  O le brave Heck courait vite et farouche,
  Cela enflamma mon coeur.
  Alors l'mulation m'aiguillonna
  Qui depuis n'a jamais cess.

  Puiss-je tre moulu d'un maillet,
  Si je prise peu vos vers;
  Vous n'tes jamais rugueux, creux, ni ombrageux,
  Mais jovial et ais,
  Et vous frappez, juste en plein, dans l'esprit
  De Habby notre modle[182].

         [Footnote 182: _Seven Familiar Epistles which passed between
         Lieut Hamilton and the Author._ Answer I, Edinburgh, July
         10th 1719.]

Habby, on le reconnat, n'est autre chose que Habby Simpson auquel Allan
Ramsay rend ainsi hommage par un loge de ct. Ces strophes auraient
suffi pour conserver le nom de Gilbertfield dans une lumire moyenne.
Burns l'a frapp d'un rayon plus rapide et plus brillant, rien qu'en le
citant.

  Mon bon sens serait dans une hotte,
  Si j'osais esprer gravir,
  Avec Allan ou avec Gilbertfield,
  Le talus de la renomme,
  Ou avec Fergusson, le pauvre commis,
  Un nom immortel[183].

         [Footnote 183: _Epistle to William Simpson._]

Cela suffit pour que le pote de _Bonny Heck_ garde, parmi les hommes de
sa race, une petite immortalit. C'est quelque chose de comparable 
celle qui est confre aux hommes obscurs dont les grands peintres
reprsentent les traits et inscrivent le nom dans le coin d'un tableau.

Il ne faut pas cependant hsiter  dire que, si tous ces essais ne
servaient  retracer les origines d'une vritable production, digne de
figurer parmi les parures d'une nation, ils auraient t oublis. Ce
seraient des bruits vanouis, comme tant de mots heureux, de causeries
humoristiques, de paroles brillantes, en qui a palpit, pendant un
instant, toute une me. Les hommes dont nous venons de parler n'ont pas
t des crivains; ils ont t, suivant une juste expression, les potes
d'un seul pome. C'taient des amateurs qui ont eu, un jour, la main
heureuse. Leurs productions ne suffisent pas  constituer une
littrature; ils en sont les premiers frmissements. Ils dnotent que,
sous le firmament assombri du puritanisme, dans la tourmente des
querelles thologiques et des perscutions religieuses, alors que tout
tait strile, orageux et dvast, la sve vivait encore. Elle
n'attendait, pour se montrer, jaillir et cumer en fleurs, qu'un peu de
calme et de soleil.

       *       *       *       *       *

En effet, aussitt que la paix reparut, on vit bien que ces signes
n'taient pas trompeurs. Ds le commencement du XVIIIe sicle, il y eut
un fort mouvement littraire et une renaissance de posie nationale.
Pendant le XVIIe sicle, l'nergie de la nation s'tait porte toute
entire  dfendre son indpendance de conscience; la force nerveuse du
pays s'tait use dans un immense effort de rsistance et dans une
indomptable tension de volont. Les perscutions endures, les services
clandestins, les prdications sur les montagnes dsertes, un
enthousiasme o toute la ferveur de la nation se consumait comme en une
flamme sombre, avaient absorb toute la vitalit. Il y avait eu des
martyrs jusqu'au bord du XVIIIe sicle. Lorsqu'on visite le pittoresque
cimetire de Sterling, d'o la vue est si noble, on remarque, parmi
d'autres statues de martyrs, un groupe de deux femmes en marbre blanc.
Elles avaient refus d'abjurer le convenant; l'ane avait dix-huit ans.
On les lia  deux poteaux sur les sables o se prcipite le flux rapide
de la Solway. On avait plac la plus ge plus avant, afin que la vue de
son agonie terrifit la plus jeune. Mais l'hroque fille continua 
prier et  chanter des psaumes, jusqu'au moment o les vagues
touffrent sa voix. Cela se passait en 1685.  la chute de Jacques II,
une grande multitude alla ensevelir, avec recueillement, les ttes et
les mains des martyrs qui taient exposes sur les portes d'dimbourg.
Quand un peuple vit dans ces angoisses et ces colres, il n'y a point de
place en son me pour des rves de littrature. La Rvolution de 1688
amena la fin de ces temps douloureux. Peu  peu les esprits se
dtendirent, dpouillrent leur obstination farouche, entr'ouvrirent
leur dure austrit, laissrent s'approcher, pntrer mme des ides
ailes et gaies, avant-courrires de l'art, et premires abeilles qui
entrent bourdonner un instant dans les chambres froides encore de
l'hiver.

Un peu plus tard, l'acte d'Union mla  ce sentiment de scurit un lan
de patriotisme plutt rtrospectif qu'actif, et o il entrait plus de
regret que de rvolte. On sentait bien que l'union des deux royaumes
tait un vnement invitable et utile. Cependant on perdait avec peine
l'indpendance nationale. Les discussions et les discours reportrent
l'attention vers le pass du pays, vers ses titres glorieux de bravoure
et de posie. C'est alors que commena cette tude de l'histoire
nationale, cette rcolte des souvenirs qui se sont continus  travers
tout le XVIIIe sicle, et dont on peut dire que Walter Scott a t le
dernier et le plus illustre ouvrier. Ses romans ont t la synthse
embellie de ces travaux successifs. Au sortir de la pesante littrature
thologique, les premires productions du temps sont des ouvrages
d'archologie ou d'histoire locale: _Les Exploits guerriers de la Nation
cossaise_, de Patrick Abercombry; les _Vies et les Caractres des plus
minents crivains de la Nation cossaise_, du Dr George Mackenzie: le
premier en deux volumes in-folio, le second en trois du mme format; les
dimensions thologiques persistaient encore. En mme temps, on commena
 recueillir les chansons et les ballades populaires. Le premier des
nombreux recueils qui allaient se succder fut publi par Watson, en
1706[184]. Le mouvement tait lanc.

         [Footnote 184: _Choice Collection of comic and serious Scots
         Poems, both ancient and modern, by several hands_, Edinburgh
         1706-09-11.]

En sorte que, vers le commencement du XVIIIe sicle, il tait devenu
possible que l'cosse et une littrature, et qu'il y avait des motifs
pour que cette littrature, sur le terrain de la posie tout au moins,
ft une littrature nationale.

       *       *       *       *       *

Ce fut Allan Ramsay qui eut la gloire de l'inaugurer, en grande partie
par ses propres oeuvres, et aussi en rcoltant les gerbes parses et en
les rentrant dans la grange. Sa vie, bien que dpourvue de dramatique,
ne laisse pas que d'tre bien intressante[185]. Comme presque tous les
potes cossais, il s'est form lui-mme. Il tait n en 1686, dans un
petit village du comt de Lanark, au fond d'un district montagneux,
plein d'eaux courantes. C'est l, sans doute, qu'il apprit  aimer la
campagne et que le ct pastoral de son talent prit son germe[186]. De
bonne heure, il perdit son pre. Peu aprs, sa mre se remaria;  l'ge
de quinze ans, il la perdit et se trouva tout  fait orphelin. Son
beau-pre l'emmena  dimbourg, afin qu'il y apprt le mtier, alors
florissant, de perruquier. Le pauvre apprenti, dsormais seul au monde,
dut se tirer de la vie du mieux qu'il le put. Il n'avait personne pour
l'aider, mais il tait dtermin  faire son chemin, et doucement,
lentement mais srement, il ne cessa de s'lever. Par la persvrance
dans l'effort, la prudence et le sens pratique, sa vie fait un contraste
avec celle de Burns. Il apprit tranquillement son mtier. Son humeur
joviale, son esprit, lui donnrent l'entre de ces clubs qui taient
alors une des formes de la vie intellectuelle d'Edimburgh. C'est l
qu'il composa ses premires pices: c'tait sa contribution aux plaisirs
de la soire. Peu  peu sa rputation se rpandit. Il commena  publier
des pomes de circonstances, sur des feuilles volantes. Les braves gens
d'dimbourg envoyaient leurs enfants avec un penny acheter le dernier
morceau de Ramsay[187]. Son ambition et ses efforts grandirent. En
1716, il publia sa continuation du pome de _ Christ's kirk sur le
pr_. Vers la mme poque, continuant, sans jamais reculer d'un pas, sa
marche ascendante dans la vie, il abandonna son tat de perruquier et
s'tablit libraire, dans une petite boutique, qui avait pour enseigne
une grossire statue de Mercure[188]. Tout en menant son nouveau mtier,
il continua  crire des posies de toute espce: chansons, ptres,
lgies, pastorales, et il publia ses recueils de vieilles posies. En
1725, il donna son chef-d'oeuvre, la pastorale du _Noble Berger_[189].
Ses affaires prosprant, il alla s'tablir dans une autre boutique dont
il dcora la faade des bustes de Ben Jonson et de Drummond de
Hawthornden. Il y ouvrait--car il tait homme d'initiative--la premire
librairie circulante tablie en cosse. Il s'est reprsent, lui-mme,
comme:

  Un petit homme qui aime ses aises,
  Et n'a jamais pu souffrir longtemps les passions
  Qui se proposaient de lui jouer de mauvais tours[190].

         [Footnote 185: Voir l'article sur Ramsay dans _the
         Biographical Dictionary of Eminent Scotsmen_, et surtout la
         vie qui se trouve en tte de l'dition de ses oeuvres de 1800
         et qui est de Chalmers, l'auteur de _Caledonia_. Cette
         biographie est, selon l'expression de J. Ross, la base de
         toutes celles qui l'ont suivie.]

         [Footnote 186: Voir, dans l'dition de Ramsay d'Alex.
         Gardner, _Remarks on the Genius and Writings of Allan
         Ramsay_, p. XLIII.--Hill Burton. _History of Scotland_, tom
         VIII, p. 546.]

         [Footnote 187: Notice dans le _Biographical Dictionary of
         Eminent Scotsmen_.]

         [Footnote 188: Voir dans les _Reminiscences of old Edinburgh_
         de Daniel Wilson, le chapitre VII du tom I: _at the sign of
         the Mercury._]

         [Footnote 189: Il emprunta probablement ce titre au _Gentle
         Shepherd_ de la XIIe glogue du _Shepherd's Calendar_ de
         Spenser (_Ramsay's Life_, p. XXVII).]

         [Footnote 190: _The Life of Ramsay_, p. XXXIX.]

Sa gat, son enjouement, sa facilit de moeurs et l'honntet souriante
de sa vie firent de lui un des premiers qui luttrent contre l'esprit
morose et sombre du temps. Non seulement il le fit dans sa posie, mais
son activit d'homme d'affaires le poussa dans toutes les entreprises
qui pouvaient contribuer  gayer et  clairer l'esprit de ses
concitoyens. Il osa encourager les reprsentations thtrales, alors
frappes de rprobation. Il alla jusqu' faire construire,  ses frais,
en 1736, une salle de spectacles, qui fut presque aussitt ferme par
les magistrats de la cit. Il y perdit beaucoup d'argent. Ce fut sa
seule entreprise malheureuse. Il avait peu  peu conquis la richesse,
la rputation, d'honorables amitis. Il se fit btir,  l'ombre du
chteau d'dimbourg, une petite maison, avec une des plus belles vues
qu'il y ait en Europe. Il y passa les dernires annes d'une vie
paisible, laborieuse, et qui n'avait jamais dvi de la ligne droite
vers un but utile. Il y mourut en 1757 dans sa soixante-treizime anne.

Le grand service que Ramsay a rendu  la littrature de son pays est
d'avoir t vritablement un pote cossais pour les sujets et le
langage. Un cossais de ce temps, dit lord Woodhouselee, parlait
cossais et crivait anglais. Ramsay eut le mrite de transporter le
langage oral dans le style crit[191]. Cette remarque n'est qu' moiti
vraie, car tous les pomes que nous venons de parcourir sont crits en
langue vulgaire. Ce qui est vrai, c'est que, l o il n'y avait eu que
des tentatives, Ramsay a laiss un monument. Son mrite est d'avoir fait
le mme travail, avec une tendue et un talent qui ont assur  ses
oeuvres une place dans l'histoire de la posie, et donn, au dialecte
dans lequel elles sont crites, la dignit d'un langage littraire. Ses
prdcesseurs n'avaient t que des amateurs; il a t un vritable
homme de lettres; il en a eu la continuit d'ambition, l'application
dans l'effort, la vue claire du but. Il est en cela beaucoup plus
littrateur que Fergusson et Burns, qui sont venus aprs lui. Son oeuvre
est plus consciente et plus voulue que la leur; elle est aussi moins
personnelle et moins loquente. Il a montr qu'on pouvait tre un
vritable crivain en cossais, et que la langue de tout le monde,
applique jusque-l  des boutades et  des caricatures, pouvait tre
employe pour des fins plus leves. Son exemple a veill de jeunes
ambitions. Et il ne faut pas oublier qu'il a donn  la littrature
parse qui l'avait devanc, de la cohsion et un point d'appui. Comme il
arrive qu'un peintre suprieur communique de la valeur  ceux qui l'ont
prpar, parce qu'il prte un sens et une direction  leurs
ttonnements, et fournit le point de vue qui les coordonne, en mme
temps que l'intrt qu'il y a  les coordonner, Ramsay, en tirant des
bauches de ceux d'avant lui les lments d'une oeuvre, leur a rendu en
importance ce qu'ils lui avaient fourni d'aide, et en les rattachant 
lui, les a relevs.

         [Footnote 191: _Remarks on the Writings of Allan Ramsay_, p.
         XLVI, dans l'dition d'Alex. Gardner.]

Il a complt ce service de vivifier la littrature nationale en
attirant l'attention sur les fragments d'anciennes posies, chansons ou
ballades, qui flottaient au hasard des rcitations par tout le pays, ou
dormaient dans des manuscrits. Il publia en 1724 le premier volume du
_Tea-Table Miscellany_, un recueil de chansons anglaises et cossaises
qu'il ddiait:

   toutes les aimables filles de la Grande-Bretagne,
  Depuis les ladies Charlotte, Anne et Jeanne,
  Jusqu'aux jolies et joyeuses Bess,
  Qui dansent, nu pieds, sur l'herbe.

Vers la fin de la mme anne, il publia un second recueil, plus
spcialement national _l'Evergreen, collection de Pomes cossais crits
par les Ingnieux avant 1600_. Ce sont les deux premiers ouvrages
marquants dans un genre de recherche qui devait se continuer pendant un
sicle, et compter parmi ses ouvriers Burns et Walter Scott. Il ne
laisse pas d'tre  l'honneur de Ramsay que sa publication prcda de
prs d'un demi-sicle la fameuse collection de l'vque Percy. Ce n'est
pas que Ramsay ait t le premier, puisque le recueil de Watson avait
t publi en 1706, et que l'un de ses plus heureux effets avait t
prcisment d'veiller le talent littraire de Ramsay lui-mme. C'est
l, en effet, que se trouvait l'_lgie du Brave Heck_. Il n'a eu, en
rien, le mrite de l'initiative, mais celui d'une volont et d'une suite
plus grandes dans les entreprises. Il est encore vrai qu'il n'a pas
accompli sa tche dans l'esprit de sincrit, d'exactitude et de respect
qu'y apporterait un diteur de nos jours. Il faut l'avouer: il s'est
permis des changements, des intercalations, des enjolivements; il a
orn, pomponn, attif, rajeuni ces vieilles chansons, rudes et frustes.
Il n'a pas su oublier assez qu'il tait perruquier. Il a fait leur
toilette, il les a accommodes au got du jour, mettant  et l un rien
de fard et une vapeur de poudre. Il est probable toutefois qu'il l'a
fait avec plus de mesure qu'aucun de ses contemporains, et il est juste
de lui en savoir gr. C'tait un homme de bon sens et qui tenait 
russir. Il n'a commis que le ncessaire; peut-tre n'et-il pas attir
les regards autrement. En dpit de tout cela, il n'en demeure pas moins
certain qu'il a, de ce ct encore, marqu une poque et un point de
dpart dans l'histoire littraire de l'cosse. Les titres ne lui
manquent pas  avoir sa statue dans cette range d'hommes clbres qui
est la parure d'dimbourg. De l'endroit o elle est situe, dans le
bruit de la foule, en face de la maison qu'il s'tait construite, on
aperoit la colline solitaire plus hautaine et d'un plus grand caractre
o se dresse le monument de Burns. Le rapprochement et la distance sont
ainsi marqus.

Les traits caractristiques du gnie de Ramsay sont le naturel, la
grce, et l'aisance. Il a donn de jolis tableaux, d'une observation
facile et un peu superficielle, d'un coloris lger et clair. L'ensemble
de son oeuvre a quelque chose d'aimable, de riant. Ni la passion
douloureuse, ni le drame intime n'y apparaissent; on n'y voit jamais les
lueurs sombres ni les clairs tragiques de Burns, ni la teinte
mlancolique de Fergusson. Tout y respire l'optimisme d'un homme qui est
satisfait de la vie, parce qu'elle lui a donn ce qu'il souhaitait, et
aussi parce qu'il n'a point souhait plus qu'elle ne peut donner. On y
rencontre partout le contentement. Aussi Ramsay jette-t-il sur les
hommes un regard qui n'eut jamais ni profondeur ni amertume, et quand
Hogarth lui ddia ses illustrations de l'Hudibras, il les offrait  un
talent bien diffrent du sien. Son burin pre, misanthropique,
pntrant, et qui semblait froce, fait en un mot pour illustrer les
pages terribles de Swift, aurait intimid, effray l'oeuvre agrable et
mince du pote cossais. La reprsentation de la vie dans Ramsay
s'exerce avec une sorte de jovialit bienveillante. Allan's glee, la
gat d'Allan a dit Burns, en le caractrisant d'un mot[192]. Mais
cette gat n'atteint jamais  la forte hilarit de Burns lui-mme.
C'est la bonhomie d'un homme modr et heureux.

         [Footnote 192: _First Epistle to Lapraik._]

Les deux oeuvres principales de Allan Ramsay et celles qui nous
intressent le plus dans cette tude sont sa continuation de _ Christ's
Kirk sur le pr_, et son _Noble Berger_.

Par le premier de ces pomes, Ramsay se rattache franchement au
vritable crateur du genre de posie populaire que nous suivons, 
l'auteur de _ la Fte de Peebles_ et de _ Christ's Kirk sur le pr_,
Jacques I. Il et t difficile de mieux reconnatre cette descendance.
Il a repris le pome de _ Christ's Kirk_,  l'endroit o il
s'interrompt, et il l'a continu. C'tait, on l'a vu, une bagarre de
village, un tohu-bohu de coups et bosses, une ripope d'hommes,
d'enfants et de femmes, meurtris, ensanglants et beuglants. Ramsay
trouva cruel de les laisser plus longtemps dans cet tat-l. Il ajouta
au vieux pome deux chants nouveaux, qui tirent tout le monde de ce
mauvais pas et continuent la fte. Vers la fin de la querelle, une
commre rsolue se jette parmi les combattants avec un grand couteau 
choux et les menace de les ventrer s'ils ne cessent pas. On s'arrte,
on s'coute, on s'entend, les uns rarrangent leur tignasse, les autres
se bandent le front ou l'oeil, la paix est faite. On appelle les
musiciens et les danses recommencent; on saute, on boit  plein gosier,
on mange  pleines tripes, on s'esclaffe. Vers le soir, on mne la
marie  sa chambre et on jette, selon l'usage, le bas de sa jambe
gauche parmi les assistants. Celui o celle qui le reoit se mariera
bientt. Aprs quoi tout le monde continue  boire.

  Le savetier, le meunier, le forgeron et Dick,
  Lawrie et le brave Hutchon,
  Gaillards qui n'observaient pas strictement
  Les heures, bien qu'ils fussent vieux,
  Et n'avaient jamais pu se gurir de ce dfaut;
  L o on vendait de la bonne ale,
  Ils en buvaient toute la nuit, dt le dmon
  Conseiller  leurs femmes de les chamailler
  Pour les punir le lendemain[193].

         [Footnote 193: _Christ's Kirk on the Green_, Canto II.]

Et c'est ainsi que finit le premier des deux chants ajouts par Ramsay.
Le troisime s'ouvre par un tableau du rveil du village, qui n'est pas
dpourvu de prcision. Les voisins, selon la coutume, pntrent dans la
chambre des maris et jettent sur le lit les cadeaux de noce. Les
plaisanteries roulent. Gars et filles reparaissent mal veills, les
yeux gonfls de sommeil. La ripaille recommence plantureusement. Les
trteaux qui portent les barils de bire sont soulags. On essaye de
griser le nouveau mari. L'ale coule sur les tables et sur le sol. Une
bue d'ivresse monte. Le savetier, le meunier, le forgeron, et Dick, et
les autres s'en vont, titubant et trbuchant. Le brave Hutchon a la tte
qui bourdonne, comme si elle tait pleine de gupes. Tout cela est plein
de dtails orduriers ou scabreux, qui rappellent certains coins et
certains -parte des toiles de Tniers. Tous ces mauvais sujets
finissent par rentrer chez eux, o leurs femmes les accueillent
diversement. Le nouveau mari, qu'on a fini par griser jusqu'aux
moelles, va, se tenant  peine debout, rejoindre la marie. Cela rjouit
beaucoup Ramsay et lui inspire des plaisanteries qui ne seraient 
l'aise que dans du vieux franais. Ainsi finissent les choses. Il y a,
par tout cela, un excellent brouhaha d'ivrognerie et de gat rustiques;
c'est vivant, gai, ais; le langage est observ; la strophe, cette
strophe difficile et complique, est manie avec un grand bonheur de
main. Mais il n'y a l, ni la vigueur de pinceau du vieux pote, ni la
large et vraie humanit de Burns. C'est un joli pastiche.

L'autre pome national de Ramsay, _Le Noble Berger_, est son plus haut
effort et son plus solide titre de gloire. C'est une pastorale
romanesque. Le noble berger est le fils d'un seigneur exil pendant la
Rvolution de 1648. Il a t lev, par un vieux berger fidle, parmi
les autres bergers, sur lesquels il l'emporte par une supriorit
native. Il aime une jeune bergre et il en est aim. Le retour de son
pre,  la Restauration, lui rvle son origine noble et lui dchire le
coeur. Comment pousera-t-il maintenant l'humble fillette de village,
malgr sa beaut et sa vertu? Heureusement on dcouvre que la jeune
bergre est elle-mme une fille noble, et tout se termine par des hymen,
hymen,  hymene.

Il tait possible de tirer de cela quelque chose de semblable 
l'adorable pastorale de _Comme il vous plaira_. Le sujet n'en est pas
trs diffrent. On conoit, dans le paysage et les moeurs cossais, une
intrigue nourrie de passion et d'action, se nouant et se dnouant, 
travers la fantaisie de situations romanesques, dans la vrit
suprieure et permanente des instincts humains. Le got de Ramsay, ni
celui de son poque n'allaient de ce ct. Il n'a pas tent une
pastorale shakspearienne. La sienne est une pastorale classique, dans la
manire italienne,  la faon de _L'Amintas_, du Tasse, et du _Fidle
Berger_, de Guarini, sans action, toute en description, en tirades
potiques, en dialogues dont la rgularit rappelle les couplets
alterns des glogues. Elle se passe dans une vie trop innocente pour ne
pas tre arcadienne. L'oeuvre a quelque chose de faux, qui, du reste,
tait dans la culture intellectuelle de Ramsay. Il avait gt sa facult
de voir directement, par un souci d'imitation littraire; et il avait
mal choisi ses modles. Il avait trop frquent Pope. Ce n'est pas que
nous n'ayions pour cet habile crivain une admiration pleine de rserve;
mais s'il peut fournir des aphorismes et des pigrammes, si on trouve
chez lui des vers faits de main d'ouvrier, achevs, brillants, polis, et
si rgulirement rangs que certaines de ses pages font penser  une
devanture de coutellerie; ce n'est pas chez lui qu'il faut aller
chercher le mouvement et la vie relle. On peut envoyer la colombe 
travers l'oeuvre de Pope sans qu'elle en rapporte le moindre rameau
vert. Ce fcheux commerce avait donn  Ramsay une faiblesse pour les
vers soutenus, la rgularit froide de la forme, et un faux vernis.
C'est cet alliage qui a empch que le _Noble Berger_ ne ft un
chef-d'oeuvre.

C'est cependant une oeuvre trs distingue. Et ce qui la sauve de n'tre
qu'une pastorale fade dans le got du XVIIIe sicle, c'est justement ce
fond de ralisme cossais, cette saveur de terroir, qui se trouvent dans
les pomes locaux. Ils apparaissent, et dans le langage que Ramsay a eu
le bon sens de conserver, et dans certains traits de moeurs
villageoises, et dans le paysage qui est exact, encore qu'il soit un peu
embelli. C'est cette substance de ralit qui donne,  une conception un
peu artificielle, de la fermet, et qui la soutient. Il rsulte parfois
de ce mlange de trs excellents effets. Ce fond solide, lorsqu'il se
mle en d'heureuses proportions avec l'idal un peu rarfiant des
classiques modernes, produit des passages d'une grce acheve, et qui
semblent vraiment antiques, parce que la puret de contour que certains
modernes ont emprunte aux anciens s'emplit ici d'un sentiment de vie
actuelle. On pense  ces poteries agrestes qui, par un hasard heureux,
retrouvent parfois la forme divine des vases grecs. Elles ont, sur les
pures imitations artistiques, plus acheves peut-tre, je ne sais quel
avantage que leur vaut un air de solidit et d'emploi. On sent qu'au
lieu d'tre des galbes vides, elles contiennent le lait, le vin et
l'huile, et qu'elles servent  la vie. Ce passage o deux jeunes
paysannes vont laver leur linge  l'eau courante, ne fait-il pas penser
 un passage d'idylle antique? Cela se termine comme une vision de
naades.

  Remontons le ruisseau jusqu'au creux de Habbie,
  O toutes les douceurs du printemps et de l't croissent:
  L, entre deux bouleaux, par-dessus une petite cascade,
  L'eau tombe, en faisant un bruit chantant;
  Un bassin, profond jusqu' la poitrine, et clair comme le cristal,
  Baise de ses lents remous l'herbe qui le borde;
  Nous finirons de laver notre linge tandis que le matin est frais,
  Et, lorsque le jour s'chauffe, nous irons au bassin,
  Et nous y baignerons; cela est sain maintenant en mai,
  Et d'une dlicieuse fracheur par une journe si chaude[194].

         [Footnote 194: _The Gentle Shepherd_, Acte I, scne 2.]

Pour comprendre ce que cette peinture a de particulier dans la posie
anglaise et comment elle s'y distingue par la classique sobrit du
dessin, il suffit de la comparer  des peintures analogues prises dans
Spenser, dans Shakspeare, ou Shelley. Cette fontaine a l'air d'un coin
de tableau du Poussin; elle fait presque penser aux dlicats paysages de
Fnelon.

On rencontre ailleurs d'autres passages o la ralit est un peu plus
marque, mais encore dgage, embellie et simplifie. Celui-ci, avec sa
jolie fille qui sort, toute vermeille et riante, de la brume matinale,
et marche dans la rose, est,  la vrit, un des plus parfaits qui se
rencontrent dans Ramsay.

  Hier matin, j'tais veill et dehors de bonne heure;
  J'tais appuy contre un mur bas, regardant au hasard,
  Je vis ma Meg arriver, lgre,  travers les prs;
  Je voyais ma Meg, mais Meg ne me voyait pas,
  Car le soleil cheminait encore  travers le brouillard,
  Et elle fut tout prs de moi avant qu'elle le st.
  Ses jupes taient releves, et montraient joliment
  Ses jambes droites et nues, plus blanches que la neige.
  Ses cheveux, retrousss dans leur filet, taient lisss;
  Les boucles de ses tempes se jouaient sur ses joues,
  Ses joues si rouges, et ses yeux si clairs,
  Et ! sa bouche a plus de miel qu'une poire.
  Elle tait nette, nette dans son corsage de futaine propre;
  Comme elle marchait, glissait, dans l'herbe emperle,
  Joyeux, je m'criai: Ma jolie Meg, viens ici;
  Je m'merveille pourquoi tu es dehors si tt,
  Mais je le devine, tu vas cueillir de la rose.
  Elle s'enfuit et me dit: Qu'est-ce que cela vous fait?
  Eh bien, bon voyage, Meg Dorts, comme il vous plaira,
  Lui dis-je insoucieusement, et je sautai le mur pour rentrer.
  Je t'assure, quand elle vit cela, en un clin d'oeil,
  Elle revint avec une commission inutile,
  Me malmena d'abord, puis me demanda d'envoyer mon chien
  Pour ramener trois brebis gares, perdues dans le marais.
  Je me mis  rire, ainsi fit-elle; alors, rapidement,
  Je jetai mes bras autour de son cou et de sa taille,
  Autour de sa taille pliante, et je pris une quantit
  De baisers trs doux sur sa bouche brillante.
  Tandis que je la tenais, dur et ferme, dans mes bras,
  Mon me elle-mme bondissait  mes lvres.
  Fche, trs fche, elle me grondait entre chaque baiser,
  Mais je savais bien qu'elle ne pensait pas ce qu'elle disait[195].

         [Footnote 195: _The Gentle Shepherd_, Acte I, scne I.]

N'est-ce pas aussi joli et aussi prcis que du Thocrite? Il n'est pas
jusqu' ce petit mur bas qui ne rappelle un autre mur de champs, sur
lequel, d'aprs le got de l'art grec pour les silhouettes en plein
ciel, tait, non pas appuy mais assis, le garonnet qui gardait si mal
les vignes[196]. Nous ne connaissons rien dans la posie de l'poque de
Ramsay qui approche de cette fracheur, de ce naturel, de cette ralit
gracieuse. Entre la posie de la Renaissance et la moderne, on peut dire
que le morceau est unique. Je ne sais pourquoi, par la souplesse aise
du vers, il me fait penser  un Cowper qui, au lieu de comprendre de la
femme le charme intime, en aurait compris la grce extrieure. Cependant
nous sommes bien en cosse. Ce soleil qui se dgage pniblement du
brouillard, le costume de la jeune fille sont cossais; les traits des
paysages et des personnages sont exacts, et le langage est bien local.

         [Footnote 196: Thocrite. Idylle I.]

Le mrite propre de Ramsay, si l'on considre non plus la fonction
historique, mais le rsultat artistique de son oeuvre, est d'avoir
touch d'un peu de grce la vie des paysans cossais. En cela il est
unique. Le trait distinctif de la littrature de son pays est un
ralisme rude et vigoureux, qui fut longtemps l'expression des moeurs et
des mes. Rien sans doute n'avait pu empcher la nature de continuer 
produire des cratures belles et saines, doues de l'harmonie des
proportions et de la dmarche, faites pour tre la joie du regard
humain. Mais une sombre discipline avait interdit le plaisir et enlev
le sens de l'admiration aux esprits. Ramsay les leur restitua. Il
discerna la beaut et la sduction qui existaient autour de lui et que
personne ne semblait voir. Il les a quelquefois tournes  une
gentillesse manire. Mais il a rendu  la posie cossaise son sourire.
Il s'est arrt aux jolis dtails de la vie, avec plus de soin et de
complaisance qu'aucun des autres potes cossais. Il est bon d'ajouter
toutefois qu'il n'a pas peru des beauts plus profondes. Il y avait
dans la paysannerie une noblesse morale qui a trouv son expression dans
_le Samedi soir du Villageois_, de Burns, et mme dans _Le Foyer du
Fermier_, de Fergusson. Cette beaut-l, Ramsay ne l'a pas comprise. Il
n'a pas pntr l'me de sa patrie. Mais il a su admirer la grce native
et l'lgance de la race, avec l'oeil d'un vritable et dlicat artiste.

       *       *       *       *       *

Le vrai successeur de Ramsay et le vrai prdcesseur de Burns fut Robert
Fergusson. Sa vie, qui est un contraste avec celle du premier, fut plus
courte encore et plus malheureuse que celle du second[197]. C'est une
histoire lamentable. Il tait n  dimbourg en 1750. Il avait pass,
dans ces hautes maisons sans air et sans lumire, une enfance maladive.
 l'ge de treize ans, il avait obtenu une bourse  l'Universit de
Saint-Andrews. Il en sortit  dix-sept ans, et revint  dimbourg, sans
savoir prendre de parti pour la direction de sa vie. Il fut oblig, pour
avoir du pain, de se mettre copiste de papiers lgaux. Il passait sa
journe  cette besogne et le soir, comme il tait recherch pour sa
gat et son esprit, il prenait part  l'paisse dbauche des clubs.
Dans les intervalles, il crivait ses pomes qui parurent dans le
_Weekly Magazine_, et furent publis en volume en 1773, sans qu'ils
paraissent lui avoir rapport un shelling. Sa constitution dlicate ne
pouvait rsister longtemps  la triple fatigue du travail, de la misre,
et des excs. Au commencement de 1774, il commena  donner des signes
de drangement d'esprit. Il alarma un de ses amis en lui racontant, avec
des regards effars et des gestes extravagants, que la veille au soir il
s'tait pris de querelle avec des tudiants, que dans la bagarre l'un
d'eux avait tir un coutelas et lui avait tranch la tte, que sa tte
avait roul assez loin toute tremblante, toute coulante de sang, et que,
sans sa prsence d'esprit, il serait un homme mort; mais qu'il avait
couru aprs elle, qu'il l'avait replace si adroitement dans son
ancienne position que les parties s'taient rejointes, et qu'on ne
pouvait dcouvrir aucune trace de sa dcapitation. C'tait la folie dont
tous les affreux symptmes ne tardrent pas  se montrer: les refus de
nourriture pendant des jours entiers, les longues plaintes murmures 
soi-mme, les crises de violence, et parfois d'adorables moments de
posie, et ces chansons navrantes, souvent si expressives, des fous. Il
chantait alors une dlicieuse mlodie: _Les Bouleaux d'Invermay_, avec
un accent trs pathtique et trs tendre. Sa mre veuve tait sans
ressources. On fut rduit  le mettre dans un de ces asiles d'alins,
qui taient alors d'horribles repaires de douleur. Il fallut le tromper,
le faire monter en chaise  porteurs, comme pour aller  une partie de
plaisir. Quand il se vit dans ces murailles, il devina tout et poussa un
cri dsespr, auquel rpondirent, comme un cho, les hurlements des
fous. Les deux amis qui l'avaient amen l s'enfuirent horrifis.

         [Footnote 197: Nous avons consult, pour la vie de Fergusson,
         la notice trs tendue du _Biographical Dictionary of Eminent
         Scotsmen_, et la biographie du pote par James Gray, en tte
         de l'dition de Fairbairn, etc., 1821.]

Il resta deux mois dans une de ces cellules, pires que nos cachots.
Quand il tait tranquille, on permettait qu'il ret des visites.
Quelques jours avant sa mort, sa mre et sa soeur le trouvrent sur son
grabat de paille, calme et raisonnable. Cette dernire scne est
douloureuse  lire. Le soir tait froid et humide, il pria sa mre de
rassembler les couvertures sur lui et de s'asseoir  ses pieds, car,
disait-il, ils taient si froids qu'ils taient insensibles au toucher.
Sa mre fit comme il dsirait, et sa soeur s'assit auprs de son lit. Il
regarda sa mre mlancoliquement et lui dit: Oh, mre, comme vous tes
bonne. Puis s'adressant  sa soeur: Ne pourriez-vous pas venir souvent
et vous asseoir prs de moi; vous ne sauriez vous imaginer comme je
serais bien ainsi; vous pourriez apporter votre ouvrage et coudre prs
de moi. Elles ne purent lui rpondre, et l'intervalle de silence fut
rempli de leurs sanglots et de leurs larmes. Qu'avez-vous? reprit-il?
Pourquoi vous chagrinez-vous pour moi, messieurs? Je suis bien soign
ici... je vous assure, je ne manque de rien... seulement il fait
froid... il fait trs froid. Vous savez bien, je vous l'ai dit que cela
finirait ainsi... Oui, je vous l'ai dit. Oh! ne vous en allez pas
encore, mre... j'espre tre bientt... Oh! ne vous en allez pas
encore... ne me laissez pas! Le gardien vint dire aux pauvres femmes
que l'heure de partir tait venue. Encore quelques jours, on le trouva
mort; dans la solitude de sa cellule, dans les horreurs de la nuit,
sans une main pour l'aider ou un oeil pour le plaindre, le pote expira,
son lit de mort fut un paillasson de paille; les derniers sons qui
rsonnrent  son oreille furent les hurlements de la dmence[198].
Dans les agonies de potes, il n'en est pas de plus affligeante; elle
l'est plus que celles de Gilbert et d'Hgsippe Moreau. Ainsi se
termina, avant la vingt-quatrime anne, une vie qui avait t aimable,
inoffensive, et, sous ses excs, innocente. Le souvenir de Fergusson
resta cher  ses amis.

         [Footnote 198: Peterkin. _Life of Fergusson_, prefixed to the
         London Edition of his poems, 1807.]

Ce malheureux garon tait pote, un vrai pote,  sa manire et dans
son petit domaine. Il n'avait pas le sens de la grce physique, ni ces
rapides clairs pars dans Ramsay, ni ces soudains coups de beaut qui
clatent dans Burns. Dans les vieilles rues sombres, la race est souvent
moins belle, et surtout ignore ces travaux qui montrent le corps dans
des attitudes avantageuses. Il n'avait pas non plus le sentiment de
fracheur qu'une enfance campagnarde a donn aux deux autres potes. Sa
posie ne sent jamais l'aubpine, les senteurs des fves en fleurs n'y
arrivent pas. Pauvre Fergusson! Il n'avait jamais respir  longs
loisirs l'atmosphre large et pure des champs; il avait vcu dans
l'ombre puante des ruelles, au pied humide des immenses maisons dont le
toit seul connat la lumire. Si le soleil apparat chez lui, c'est au
sommet des difices quand il touche le coq de Saint-Giles ou le haut des
chemines. Enferm toute la journe dans son taudis de commis,
descendant le soir dans les tavernes, il semble surtout avoir vu le
soleil en rentrant chez lui au point du jour. La clart tait pour lui
une chose de luxe. Il lui manquait encore la vraie gat, le mouvement
des vieux pomes, la large jovialit qu'un temprament robuste
communiquait  Burns, et la claire animation que Ramsay tenait de son
contentement de la vie. De complexion maladive, tiol et affaibli par
les privations et le manque d'air, il ne pouvait avoir la mme vitalit.
Enfin, chose trange en un homme si jeune, il ne semble pas avoir aim.
Il n'y a gure d'allusion chez lui qu'aux amours nocturnes qu'on
rencontre sous un rverbre. Il tait misrable, mal vtu, honteux. Dans
des vers qui ne manquent pas de tristesse, il dit lui-mme:

  Si un gars ardent gmit,
  Pour les faveurs des yeux d'une dame,
  Qu'il ait soin de ne pas se montrer,
  Avant d'avoir mis
  Son corps dans un fin fourreau
  De beau drap fin.

  Car s'il vient en habit rp,
  Elle se souciera de lui comme d'une figue,
  Plissera amrement sa jolie bouche,
  Et le renverra en grondant;
  L'amoureux peut s'pargner la route
  Qui n'a pas de drap fin[199].

         [Footnote 199: _Braid Claith._]

On dirait qu'il y a l une souffrance personnelle. Mais avec tous ces
manques, il avait une observation juste, prcise et sincre, un joli
sens pittoresque, beaucoup de naturel et d'aisance, une certaine grce,
une langue souple et claire, un filet d'ironie tranquille et lgre. Il
avait appliqu ces qualits aux scnes qui l'entouraient. Il a t le
pote d'dimbourg, le peintre des rues, des carrefours, des tavernes,
des caves  hutres, des scnes populaires, des ftes de faubourg, des
incidents qui mettent en moi et en remuement le bas peuple.

Tantt il montre les rjouissances qui marquent  dimbourg le jour de
naissance du roi. Les cloches sonnent, le chteau tire une salve de
canons; les mendiants du roi arrivent recevoir leur cadeau annuel. Ce
sont des mendiants privilgis; ils reoivent ce jour-l autant de pence
que le roi a d'annes, un vtement bleu neuf, un bon dner et un sermon
d'un des chapelains du roi.

  Chante, galement, Muse, comment les gars en robe bleue,
  Comme des pouvantails dtachs des arbres,
  Viennent ici quitter leurs habits en haillons,
  Et recevoir leur paie.
  O est le magistrat qui est plus fier qu'eux
  Le jour de naissance du Roi?[200]

         [Footnote 200: _The King's Birth-Day in Edinburgh._]

La garde civique s'est mise en grand uniforme; les ptards partent,
sifflant de tous cts, brlant de temps en temps une perruque; la
populace fait de grosses farces. Ou bien ce sont les amusements et les
plaisirs des _Jours fous_[201], c'est--dire des quelques jours qui
avoisinent le jour de l'an; l'_Ouverture_ et la _Clture de la
Session_[202]; l'_lection du Magistrat_[203]. Dans _Auld Reekie_, il
chante la vie d'dimbourg, depuis le moment o les servantes se frottant
les yeux commencent de bonne heure leurs mensonges et leur clabaudage,
jusqu' celui o, le soir, on trouve, dans les flaques et les ruisseaux,
les macaroni c'est--dire les lgants, ivres-morts, souills et
empuantis par l'heure dangereuse de la ville. Les deux plus jolis
morceaux de Fergusson sont, dans ce genre, _Les Courses de Leith_ et
surtout _La Foire de la Toussaint_.

         [Footnote 201: _The Daft Days._]

         [Footnote 202: _The Sitting of the Session; the Rising of the
         Session._]

         [Footnote 203: _The Election._]

Celle-ci commence par une description du matin:

   la Toussaint, quand les nuits se font longues,
  Et que les toiles luisent bien claires,
  Quand les gens, pour repousser le froid piquant,
  Portent leurs habits d'hiver;
  Prs d'dimbourg se tient une foire;
  Je crois qu'il n'y en a gure dont le nom soit,
  Pour les filles bien droites et les gars solides,
  Pour les verres et les pintes, plus fameuse
  Que celle de ce jour-l.

  Sur le haut des chemines
  Le soleil a commenc  luire,
  Et a dit aux filles, en beaux habits, d'aller
  Chercher un beau bon-ami,
   la foire de la Toussaint, o les fins brasseurs
  Vendent de la bonne ale sur des trteaux,
  Et ne vous refusent pas un morceau
  De fromage de leur cuisine,
  Trs sal ce jour-l[204].

         [Footnote 204: _Hallowfair._]

Sur le champ de foire, les colporteurs talent et prnent leurs
marchandises; il y a des rtameurs, des chaudronniers, des maquignons,
des diseuses de bonne aventure, un marchand de bas d'Aberdeen. L-bas
est l'invitable sergent de recrutement qui apparat dans toutes les
foules de ce temps.

  Un roulement de tambours alarme nos oreilles;
  Le sergent piaille  haute voix:
  Vous tous, gentlemen et volontaires,
  Qui souhaitez le bien de votre pays,
  Venez ici, et je vous donnerai
  Deux guines plus une couronne,
  Un bol de punch o, comme sur la mer,
  Flotterait un long dragon,
  Aisment ce jour-ci[204].

Plus loin, les chevaux piaffent et hennissent. Sous les tentes, les
vieillards vident des verres. Il y a un tel tapage de cris, de
bavardages de femmes et d'enfants, un tel boucan, qu'on se croirait
revenu  la Tour de Babel. Le soleil se couche, et on rentre en ville
s'entasser dans les tavernes. Mais il ne fait pas bon y trop rire. Les
vieux butors de la garde civique sont l, qui brutalisent et molestent
les bons ivrognes. Et il ne faut pas faire d'observations. Jock Bell
s'en aperoit. Il reoit un coup de hache de Lochaber, et il a la
mauvaise ide de protester.

  Ae! (dit-il) j'aimerais mieux tre
  Piqu par une pe ou une bayonnette,
  Que mon corps ou mon crne reoivent
  Une entaille d'une si terrible arme.
  L-dessus, il reut un autre coup
  Plus lourd que le premier,
  Qui secoua son maigre corps,
  Et lui fit cracher le sang,
  Tout rouge, ce jour-l.

  Il gisait sur la chausse, reprenant son souffle,
  Tout meurtri de coups de pied et de poing;
  Le sergent lcha un juron des Hautes-Terres:
  Mettez l' main sur chet hme
  Et le brave caporal s'cria:
  Abortez c't imb'cile d'ifrogne.
  Ils le tranrent au poste, et, sur mon me,
  Il eut  payer l'amende d'ivresse,
  Pour a le jour suivant.

  Braves gens! en revenant de la foire,
  cartez-vous de cette bande noire;
  Il n'y a pas ailleurs de pareils sauvages
  Qui aient le droit de porter une cocarde.
  Plus que de la mchoire puissante du lion affam,
  Ou de la dfense de l'ours Russe,
  De leur patte cruelle et brutale,
  Vous avez raison de redouter
  Votre mort ce jour-l[205].

         [Footnote 205: _Hallowfair._]

Fergusson n'aimait pas le bataillon des vieux gals. Il avait sans doute
eu maille  partir avec eux.

Les _Courses de Leith_ sont un pome du mme genre, avec cette
diffrence que, au dbut, Fergusson introduit une figure imaginaire et
abstraite, la Gat, qu'il rencontre et avec laquelle il fait route.
C'est une ide assez malheureusement ingnieuse, qui n'ajoute rien  la
pice et a le dfaut d'introduire dans un tableau raliste une allgorie
fade dans le got du XVIIIe sicle[206]. Burns a repris cet artifice au
commencement de sa _Sainte-Foire_, en y mettant plus de vie et en
l'adaptant mieux  l'ensemble du morceau.

         [Footnote 206: Voir les cinq premires strophes des _Leith
         Races_.]

Toutes ces pices sont dans la veine ancienne. _La Sainte-Foire_ et _Les
Courses de Leith_ sont crites dans la vieille strophe de neuf vers.
_Les Jours fous_, _Le Jour de naissance du Roi_ sont crits dans la
strophe plus courte de cinq vers. Fergusson, on l'a vu plus haut, s'est
rattach au filon des lgies comiques par son _lgie sur la mort de M.
David Gregory, professeur de mathmatiques_, et par celle _Sur John
Hogg, ex-portier de l'Universit de Saint-Andrews_.

Un dernier pome de Fergusson, _Le Foyer du Fermier_, tient, pour la
forme et le ton, une place  part dans son oeuvre. Au lieu d'tre crit
en vers courts et en strophes lgres, il est crit en vers hroques de
cinq pieds, le vers de Spenser et de Milton, et en strophes de neuf
vers, qui se rapprochent de la strophe spenserienne. Celle de Fergusson
est seulement moins savante et moins solide. La strophe de Spenser forme
rellement un tout, grce aux rimes du milieu qui entrent dans le
premier et le troisime tercets et les accrochent ensemble; on a en
effet des rimes disposes ainsi: _a b a b b c b c c_. Dans la strophe de
Fergusson, au lieu de trois rimes, on en a quatre, qui se suivent de la
sorte: _a b a b c d c d d_; en sorte que la strophe se casse, en
ralit, aprs le second _b_, et que les deux parties ne tiennent
ensemble que par juxtaposition typographique et non par interpntration
de sonorits. Voici du reste, un exemple de chacune des deux. Le premier
est tir de l'ouverture du chant XII du livre VI de _La Reine des Fes_.

  Comme un vaisseau qui va sur les flots incertains,
  Se dirigeant devers une certaine cte,
  S'il rencontre des vents et des courants soudains,
  Sa marche est traverse, et lui-mme tressaute
  Surpris et ballott sur mainte houle haute;
  Mais s'arrtant souvent, virant souvent de bord,
  Il poursuit son chemin, il arrive sans faute:
  Ainsi va-t-il de moi dans ce si long effort,
  Je m'arrte souvent, mais je gagne le port[207].

         [Footnote 207:

            Like as a ship, that through the Ocean wyde
            Directs her course unto one certaine cost,
            Is met of many a counter winde and tyde,
            With which her winged speed is let and crost,
            And she her selfe in stormie surges tost;
            Yet, making many a borde and many a bay,
            Still winneth way, ne hath her compasse lost:
            Right so it fares with me in this long way,
            Whose course is often stayed, yet never is astray.

               _The Faerie Queene_, Book VI, Canto XXI, Stanza I.]

Voici, en regard de celle-l, la strophe du _Foyer du Fermier_:

  Quand le gris crpuscule avance dans les cieux,
  Quand Batie reconduit ses boeufs  leur table,
  Que John ferme la grange, aprs un jour peineux,
  Que les filles nettoient le bl prs de la table,
  Ce qui tient au dehors les froids soirs engourdis,
  Ce qui rend vain l'Hiver sous sa blanche poussire,
  Ce qui rend les mortels confiants et hardis,
  Oublieux de la plaine o s'tend la misre,
  Clbre-le, ma Muse, en langue familire[208].

         [Footnote 208:

            When gloamin' grey out-owre the welkin keeks;
            When Batie ca's his owsen to the byre;
            When Thrasher John, sair dung, his barn-door steeks,
            An' lusty lasses at the dightin tire:
            What bangs fu' leal the e'enin's coming cauld,
            An' gars snaw-tappit Winter freeze in vain,
            Gars dowie mortals look baith blithe an' bauld,
            Nor fley'd wi' a' the poortith o' the plain;
            Begin, my Muse! and chaunt in hamely strain.

               _The Farmer's Ingle_, Stanza I.]

C'est cependant une strophe d'allure noble et grave. Le ton aussi a
perdu toute ironie, et, si la peinture reste humble et relle, elle est
srieuse. Elle a pour pigraphe deux vers des _Georgiques_ de Virgile.
Dans la ligne cossaise, cette pice, bien qu'elle soit purement
descriptive, relverait plutt du _Noble Berger_, par le mlange
d'embellissement et de vrit. Mais l'embellissement ici ne porte que
sur le ct moral. Elle est crite en pur dialecte cossais.  cause de
l'influence qu'il a eu sur Burns, il est utile de voir d'un peu plus
prs ce morceau. C'est le tableau d'une soire, autour de la chemine
d'une petite ferme, et un tableau charmant de justesse et de naturel.
Aprs avoir, dans la strophe cite plus haut, mis la tristesse du dehors
comme un cadre sombre  ce coin chaud et heureux, le pote montre les
apprts du repas du soir:

  De la grosse meule, bien vente sur la colline,
  Que des plaques de gazon abritent de la pluie et de la neige,
  De grosses mottes, des tourbes, du turf de bruyres emplissent la
    chemine,
  Et envoient leur fume paissie saluer le ciel.
  Le fermier, qui vient de rentrer, est heureux de voir,
  Quand il jette un regard par dessus le bas mur,
  Que tout est arrang  son ide,
  Que sa chaumire a l'air net et propre,
  Car il aime une maison propre, si humble soit-elle.

  La fermire sait bien que la charrue exige
  Un repas cordial et un coup rafrachissant
  De bonne ale, auprs d'un feu flambant;
  Dur travail et pauvret ne vont pas bien ensemble.
  Des bannocks bien beurrs fument dans la pole,
  Dans un coin obscur le baril de bire cume,
  Le kail est tout prt dans un coin de la chemine,
  Et rchauffe le plafond d'une vapeur bienvenue,
  Qui semble plus dlicieuse que la plus exquise cuisine...

  C'est avec cette nourriture, que maint rude exploit
  A t accompli par les anctres caldoniens;
  Avec elle que maint gars a saign en combattant
  Dans des rencontres, de l'aurore au coucher du soleil;
  C'est elle qui tendait leurs bras rudes et robustes,
  Qui pliait les redoutables arcs d'if au temps jadis,
  Qui tendait sur le sol les hardis fils du Danemarck;
  Par elle, les chardons cossais repoussrent les lauriers romains,
  Car ils n'osrent pas dresser leur tte prs de nos ctes[209].

         [Footnote 209: _The Farmer's Ingle._]

Le souper termin, la causerie se met en train.  ct des
proccupations communes  tous les fermiers, on y retrouve les traces de
bien des choses que nous avons vues dans la vie de Burns. La peinture de
ce foyer pourrait presque servir  reconstituer celui o notre pote a
t lev. On y trouve corrobors maints dtails de sa vie ou de ses
souvenirs, l'escabeau du repentir, les contes merveilleux de la vieille
commre, la superstition religieuse, l'intervention des esprits
diaboliques.

  Le bavardage amical commence quand le souper est fini;
  Le gobelet qui rjouit les fait parler aisment
  Des rayons et des averses d't, des durets de l'hiver,
  Dont le dluge a gch autrefois le produit de la ferme.
   propos de l'glise, du march, leurs histoires continuent:
  Comment, ici, Jock a courtis Jenny, comme sa promise,
  Et, comment, l, Marion,  cause de son btard,
  A t force de monter sur l'escabeau de pnitence,
  Et de subir la dure rprimande de notre Rvrend John.

  Il n'y a plus un murmure parmi la marmaille,
  Car leur mauvaiset est partie avec leur faim.
  Il faut bien que les enfants dont la bouche crie famine
  Grognent et pleurent et fassent du tapage.
  Les voici en cercle autour de la flamme du foyer;
  L, grand'mre leur raconte des histoires du vieux temps,
  De sorciers dansant autour d'un fantme,
  De fantmes qui habitent dans les glens et les cimetires redoutables;
  Cela leur brouille toute la tte et les fait frissonner de peur.

  Car elle sait bien que les dmons et les fes
  Sont envoys par les dmons pour nous attirer  notre perte;
  Que des vaches ont perdu leur lait par le mauvais oeil,
  Et que le bl a t brl sur le four allum.
  Ne vous moquez pas, mes amis, ayez plutt piti,
  Vous qui tes au gai printemps de la vie, o la raison est claire;
  Avec la vieillesse nos vaines imaginations reviennent,
  Et obscurcissent nos jours dcrpits de terreurs enfantines;
  L'esprit revient au berceau quand la tombe est proche[210].

         [Footnote 210: _The Farmer's Ingle._]

Vers la fin de la soire, le fermier va s'asseoir sur le long banc de
bois qui, dans les vieilles fermes, tait coll au mur. Le chat et le
chien viennent prs de lui; il leur jette quelques miettes de fromage.
Les gars arrivent lui demander les ordres pour le travail du lendemain.
Enfin toute la maison, matres et serviteurs, s'en vont dormir jusqu'
ce qu'ils soient rveills par l'clat rouge de l'aurore.

  Paix au laboureur et  sa race,
  Dont le travail vainc nos besoins d'anne en anne!
  Puissent longtemps son soc et son coutre retourner la terre,
  Et les rangs de bl se pencher sous de lourds pis!
  Puissent les ts de l'cosse tre toujours gais et verts,
  Et ses jaunes rcoltes tre protges des maigres rafales!
  Puissent tous ses tenanciers s'asseoir  l'abri, dans le bien-tre,
  Dlivrs de la dure serre de la maladie et de la pauvret!
  Puissent, en un long et durable cortge, les heures paisibles se
    succder![210]

C'est assurment la plus belle promesse de Fergusson. Outre ses qualits
d'observation, de simplicit et d'lvation, cette pice tmoigne d'un
prcieux instinct pour trouver dans la vie des sujets de posie. C'est
un grand don d'tre capable de dcouvrir des thmes nouveaux, ou tout au
moins de rajeunir des thmes ternels. Fergusson l'avait dans les
limites o le sort l'avait confin. Le pote, dit quelqu'un qui a
excellemment crit sur lui, a ici rencontr un vrai thme de posie.
C'est de beaucoup le plus heureux de ses efforts, et si son got l'avait
toujours conduit  choisir de pareils sujets, il aurait pu disputer 
Burns, la premire place dans la renomme cossaise. En dehors de toutes
considrations relatives, c'est un noble pome, une peinture reposante
et fidle des moeurs simples et vertueuses d'une intressante classe de
la socit. Il montre combien Fergusson avait reu de la nature les
qualits pour accomplir l'oeuvre nationale si admirablement excute par
son grand successeur. Il respire la vritable inspiration de la posie
et du patriotisme[211]. Il y avait autre chose entre Fergusson et
Burns, qu'un choix de sujets. Mais cet loge n'en est pas moins juste;
ce n'est pas un petit honneur, pour un jeune homme de vingt-trois ans,
d'avoir laiss un morceau o vit une parcelle de l'me de son pays, et
qui a pris son rang parmi ces tableaux qu'une race conserve, parce
qu'elle est fire de s'y reconnatre.

         [Footnote 211: Gray. _Remarks on the Writings of Fergusson_,
         p. XXII.]

Fergusson a exerc une assez grande influence sur Burns, pour des
raisons diverses et qui n'taient pas toutes littraires. Burns eut
toujours pour lui une sympathie particulire. Dans sa jeunesse, il
voyait, dans cette vie malheureuse, une destine qui n'tait pas sans
ressemblance avec la sienne. Il put penser plus d'une fois que sa fin,
sauf la folie, ne serait pas trs diffrente. Il n'tait pas jusqu'au
prnom commun qui ne lui semblt les marquer tous deux comme de la mme
famille; nos esprits ont de ces superstitions. C'est sincrement qu'il
l'appelait son frre.

   toi mon frre an en infortune,
  Et de beaucoup mon frre an en posie[212].

         [Footnote 212: _Lines written under the portrait of
         Fergusson._]

Il avait, en outre, envers lui une sorte de reconnaissance. On se
souvient que lorsqu'il tait revenu d'Irvine, dcourag, ayant renonc 
la posie, c'taient les pomes cossais de Fergusson qui l'avaient
ranim. Il avait tendu de nouveau les cordes de sa lyre rustique aux
sons sauvages, avec la vigueur de l'mulation[213]. Fergusson lui avait
rendu ce service que d'humbles artistes rendent parfois  un plus grand
matre: ils lui donnent confiance et l'aident  oser, parce que la
distance n'est pas trs grande entre ce qu'ils ont fait et ce qu'il
croit pouvoir. D'ailleurs il convenait aux gnrosits et aux rancunes
de son caractre de prendre parti pour un gnie mconnu, contre les
riches qui l'avaient laiss prir misrable.

         [Footnote 213: _Autobiographical Letter to Dr Moore._]

  Maudit soit l'homme ingrat qui peut prendre du plaisir
  Et laisser mourir de faim l'auteur de ce plaisir[214].

         [Footnote 214: _Lines written under the portrait of
         Fergusson._]

Et ailleurs il disait encore:

   Fergusson, tes beaux talents
  Allaient mal avec le savoir sec et moisi de la Loi!
  Ma maldiction sur vos coeurs de pierre,
  Vous bourgeois d'dimbourg;
  La dixime partie de ce que vous gaspillez aux cartes
  Aurait garni son garde-manger[215].

         [Footnote 215: _Epistle to William Simpson._]

Cette prdilection pour Fergusson s'est manifeste en maintes
circonstances. On n'a pas oubli l'hommage touchant qu'il lui rendit et
la tombe du cimetire de Greyfriars. Ce nom revient  plusieurs reprises
dans sa correspondance, et dans ses vers chaque fois qu'il a  parler de
posie cossaise. Il semble le prfrer  Ramsay:

  Ramsay et le fameux Fergusson[216].

         [Footnote 216: _Epistle to William Simpson._]

Et ailleurs:

   si j'avais une tincelle de la gat d'Allan,
  Ou de Fergusson le hardi et le malin[217].

         [Footnote 217: _Epistle to John Lapraik._]

Et dans la strophe cite plus haut sur Allan Ramsay et sur Gilbertfield,
c'est encore  Fergusson qu'il rserve le vers le plus clatant. C'est
une prfrence qui nous semble exagre. Fergusson est infrieur 
Ramsay; disons, pour tre juste et tenir compte de sa mort prcoce, que
son oeuvre est infrieure  celle de Ramsay.

Quoi qu'il en soit, l'influence de Fergusson sur Burns est trs
sensible. De tous les potes cossais, c'est lui que Burns a le plus
imit. _Les Dolances Mutuelles du Trottoir et de la Chausse_ lui ont
fourni l'ide de la conversation des _Deux ponts d'Ayr_; _Les Courses de
Leith_, le commencement de la _Sainte-Foire_; _L'Eau frache_ lui a
inspir, par opposition, son _Breuvage cossais_, c'est--dire l'loge
du whiskey; et surtout _Le Foyer du Fermier_ a t, sans conteste,
l'inspirateur de sa belle pice sur _Le Samedi soir du Villageois_. Mais
il faut ramener cette imitation  ses vraies limites. L'influence de
Fergusson sur Burns a t tout extrieure, celui-ci n'a pas imit la
manire de Fergusson, il lui a emprunt des sujets, moins encore, des
ides de sujets. Manis par les mains vigoureuses de Burns, les mmes
motifs, minces et dlicats chez Fergusson, deviennent riches, s'animent,
se chargent de vie, et prennent aussitt, au lieu d'tre des sujets
locaux, un intrt gnral de sujets humains. La distance qui spare le
plus haut effort de Fergusson, de ce qui n'est pas le chef-d'oeuvre de
Burns, c'est--dire _Le Foyer du Fermier_, du _Samedi soir_, est, on le
verra, incommensurable. Les deux pices n'appartiennent pas aux mmes
rgions. Celle de Fergusson est de petite description exacte. Elle n'a
ni la grande posie, ni le noble enthousiasme, ni la porte sociale de
celle de Burns. Elle n'a en rien cette plnitude de vie, cette large
sonorit de vase puissant, qui rsonne quand on touche du doigt l'oeuvre
de Burns. C'est l'effort d'un enfant heureusement dou et dlicat, 
ct de celui d'un homme exceptionnel. Il n'y avait d'ailleurs aucun
rapport de nature entre le pauvre crivain d'dimbourg et le vigoureux
paysan d'Ayrshire. Celui-ci se rapproche bien plus des anctres; il en a
la sve et le mouvement, mais il a de plus une passion et une force
intellectuelle dont les vieux ne se doutaient pas.

       *       *       *       *       *

Tels sont l'origine et le dveloppement de ce genre indigne auquel se
rattache, on peut dire, la moiti la plus significative et la plus
probante de la production de Burns: ses petits pomes des moeurs
populaires, presque toutes ses ptres, ses lgies comiques. Dans
quelques morceaux, il a employ l'ancienne strophe de neuf vers, telle
qu'elle lui a t transmise modifie par Fergusson. Presque partout
ailleurs, il s'est servi de la petite strophe de cinq vers, la strophe
de Robert Semple, qu'il manie avec une tonnante dextrit, et 
laquelle il donne toutes les allures, de l'espiglerie  la plus haute
gravit. _Tam de Shanter_ et les _Joyeux Mendiants_, quoiqu'ils aient
une forme diffrente, relvent aussi de la mme inspiration. Toute cette
partie de son oeuvre sort de ce vieux rameau de posie cossaise; elle
en est la fleur ou, pour employer un mot de botanique qui en indique
mieux les proportions par rapport  la tige qui la porte, le riche et
touffu corymbe terminal.


IV.

On voit donc que l'oeuvre de Burns est une continuation et comme le
prolongement de la posie populaire de l'cosse. On voit aussi le choix
qu'il a fait dans les modles qu'elle lui prsentait. Il a nglig les
ballades, en dpit de l'engoment que son poque avait pour elles, parce
qu'elles sont l'expression d'une vie toute diffrente de celle qu'il
connaissait. Au contraire, il s'est empar des chansons et des petits
pomes populaires, parce qu'ils s'accordaient avec sa faon de percevoir
le monde. Dans chacun de ces deux domaines de posie, il a pris de
beaucoup la premire place. Par cette double matrise, il est unique
parmi les potes cossais. Les auteurs de chansons n'ont gure produit
autre chose. Allan Ramsay et Fergusson, remarquables par leurs pomes,
sont trs secondaires par leurs chansons, surtout Fergusson. Burns seul
a cueilli les deux lauriers.

Il serait facile de dcouvrir dans Burns des traces d'autres influences:
des souvenirs de Shakspeare, des rminiscences de Thomson, de Shenstone,
de Beattie, de Gray, de Grahame, de Young, d'Ossian, d'autres encore. Ce
sont des parcelles accidentelles qu'il faut chercher  la loupe, et
presque toujours dans ses pices  prtentions littraires. Elles n'ont
aucune importance, ne font pas partie de son gnie. C'est une poussire
de lecture tombe  et l sur quelques-uns de ses vers. Les noter est
un amusement de curieux mticuleux. Des crivains des _Notes and
Queries_ ont relev des ressemblances entre des passages de Burns et de
Gower, de Burns et d'Horace, de Burns et de Properce. Il y a quelque
intrt  examiner les traces de terre restes attaches aux souliers
d'un voyageur; cela peut indiquer par o il a pass. Mais s'il a march
les yeux fixs sur des pics lointains ou sur les toiles plus
lointaines, cela ne nous aide gure  connatre ce qu'il a vu et ce
qu'il a ressenti. On sait de plus que Burns avait reu ses premires
impressions littraires de la lecture d'Addison et de Pope. Il se peut
qu'il y ait eu dans ces frquentations une influence impalpable, cette
sorte de manire d'tre qui se dgage d'un auteur et peut gagner ceux
qui ont avec lui un commerce familier. C'est l une influence plus
gnrale, plus profonde et plus subtile, qui souvent ne se trahit par
aucune imitation extrieure; cela ressemble  l'autorit d'un caractre.
Ce sont l des choses insaisissables, inaccessibles, qui appartiennent
au mystre de la formation des esprits.

Il est entendu que ce tableau des formes littraires que Burns a reues
de ses prdcesseurs n'entend, en aucune faon et  aucun degr, tre
une explication de son oeuvre. C'est simplement l'expos des moules
littraires qu'il avait  sa disposition, et comme le dessin des
vaisseaux qu'il trouva sous la main. Il y a vers son vin  lui, qui est
 proprement parler son gnie; pas plus que le vase n'explique l'arme
du vin, la forme littraire n'explique l'me qu'elle contient. Prendre
des transmissions et des emprunts de pures enveloppes pour des
influences ou des causes morales est une erreur trop frquente pour
qu'il ne soit pas inutile de s'en dfendre. Il ne faut, en effet, pas
oublier que, de toutes les influences qui contribuent  former un gnie
littraire, les influences littraires sont peut-tre les moindres ou
les moins profondes. Elles fournissent, ou des modles techniques, ou, 
leur accorder toute leur importance, des aliments intellectuels, et en
mme temps des points de dpart et des buts d'ambition. Elles sont ce
qu'un muse de tableaux peut tre pour une jeune intelligence en qui
remuent des aspirations vers la peinture, une collection de procds,
d'exemples et de motifs. Elles peuvent mme dterminer le mode dans
lequel s'exerceront ou commenceront  s'exercer les efforts. Mais ce ne
sont pas elles qui donneront ni la violence, ni la vivacit de
sentiment, qui sont le fond et l'essence du gnie, ni mme les
sensations dans lesquelles ces dons s'exercent et se fortifient. Le
spectacle de la vie, ses propres passions ont plus fourni  Burns que
les lectures, et aussi les mille aspects de la nature mourante ou
renouvele. Parmi ses matres, il en est qui lui ont enseign plus que
tous les autres et pour lesquels il a proclam sa reconnaissance.

  Le pote simple et rude, attach  sa charrue rustique,
  Chaque branche lui enseigne son mtier mlodieux:
  Le linot chanteur et la grive moelleuse,
  Qui, dans leur buisson d'pine verte, doucement, saluent le soleil
    couchant;
  L'alouette montante, le rouge-gorge aigu qui aime  tre perch,
  Ou les plouviers gris, au cri profond, qui sifflent sauvagement en
    passant au-dessus de la colline[218].

         [Footnote 218: _The Brigs of Ayr._]




CHAPITRE II.

LA VIE HUMAINE DANS BURNS.


Ce qui frappe tout d'abord lorsqu'on lit Burns, c'est une sensation de
vie drue, presse, presque turbulente,  force de bruit et de mouvement.
Lorsqu'on y regarde de plus prs et qu'on analyse ses lectures, cette
sensation s'accrot. Les sujets sont tous fournis par la ralit. Ils
conservent l'motion rcente; ils en sont encore agits et frmissants.
Ce sont presque toujours des motifs pleins d'animation: des rencontres,
des prdications, des querelles, des chevauches, des orgies rustiques,
des foires, des occupations rustiques; on y parle, on y chante, on y
gesticule. Ils sont, en outre, toujours traits en action et dramatiss.
Mais ce n'est l qu'une faible partie de leur vitalit. De tous cts,
par toutes les fissures, les faits de l'existence relle y pntrent.
Dans ces sujets, dj si vivants, il y a une quantit de petites scnes
d'activit, de besogne et de bruit, o des hommes travaillent, jouent,
se battent et se dmnent de mille faons. Ses pices ne chment jamais.
Elles n'ont pas un instant de repos.

On en peut prendre une au hasard. Il s'agit de l'orge cossais, pre de
la bire et du whiskey, et du jus dont il remplit les verres ou les
pintes[219]. Ds le dbut, c'est une suite de peintures qui se
succdent et se poussent les unes les autres. L'orge est le roi des
grains! Il glisse  travers les serpentins tortueux, ou bien, d'une
riche couleur brune, il cume et dborde en mousse glorieuse. Il nourrit
l'cosse. Le voil assoupli en gteaux, ou prcipit dans l'eau et
sautant  gros bouillons en compagnie des choux et du boeuf. Sans lui,
que serait l'existence? Elle irait lourdement trane, en peinant et en
geignant; mais ses roues, huiles par lui, glissent, tournent et
roulent, comme en descendant une colline, avec un bruit joyeux. Et
aussitt la vie se prcipite de toutes parts dans le sujet! Il est l'me
des runions publiques, des foires et des marchs. Voici des dvots qui
assigent les tentes o les rafrachissements se vendent  la porte de
l'glise! Voici les rentres des moissons avec leurs libations! Voici
les matins de nouvel an avec les salutations et les trinqueries des
voisins! Le forgeron a bu un coup: Plus de merci pour le fer ni l'acier!
Ses bras musculeux et osseux lancent  toutes voles le lourd marteau.
Billot et enclume tremblent et tressaillent, avec une clameur
assourdissante. Ce n'est rien encore. Voici des commres qui bavardent
autour d'un nouveau-n; des voisins qui se rconcilient en trinquant!
Chacune de ces scnes agit, remue, vit. Les strophes du forgeron tintent
et retentissent d'un vacarme mtallique. On dirait qu'on passe devant la
porte d'une forge. Si l'on veut apprcier la diffrence qu'il y a entre
une description de gnie et une description de talent, il n'y a qu'
rapprocher le forgeron de Burns de celui de Longfellow[220]. Et toutes
ses pices sont ainsi des dfils de scnes aussi vivantes.

         [Footnote 219: _Scotch Drink._]

         [Footnote 220: _The Village Blacksmith._]

Ce n'est pas tout. Dans les intervalles qui sparent ces petites scnes,
ce sont des mtaphores, des comparaisons, des images faites avec les
choses de la vie quotidienne, des noms d'objets, des termes de mtiers,
des actions de tous les jours. Il est impossible d'oublier qu'on est en
pleine ralit. Prenons au hasard. Il veut faire dire  un des lus
presbytriens que le temps du doute est pass et que celui de la joie
arrive.

  Prs de la rivire de Babel, nous ne pleurerons plus,
  En pensant  notre Sion;
  Nous ne suspendrons plus nos violons,
  Comme des linges de bbs  scher.
  Allons, tournons la clef, accordons;
  Prludons sur les cordes.
  Oh! superbe! de voir nos coudes remuer
  Et frtiller comme des queues d'agneaux[221].

         [Footnote 221: _The Ordination._]

Quiconque a eu le privilge d'apercevoir un troupeau de moutons sous
cette perspective se rendra compte de ce qu'il y avait d'exact et
d'amusant dans cette comparaison. Une femme tend la bouche comme une
cuelle  aumne[222]. Un baiser claque comme le fouet d'un marchand
ambulant[222]. En enfer, dans cette caverne noire dont les coutilles
sont fermes, le diable clabousse les damns avec son baquet 
soufre[223]. Son cheval vieilli s'avance lourdement, comme une barque
 pcherie saumon[224]. Enfin, les intervalles de plus en plus
resserrs sont remplis de mots qui voquent des ides de mouvement, de
foule, de bruit: foires, marchs, mariages, veilles; de vocables encore
tout chargs de la vie  laquelle ils viennent de servir; d'adjectifs
familiers, expressifs, et d'usage journalier; de noms d'objets,
d'outils, de jeux; c'est comme une poussire anime.

         [Footnote 222: _The Jolly Beggars._]

         [Footnote 223: _Address to the Deil._]

         [Footnote 224: _The Auld Farmer's Salutation to his Auld
         Mare._]

De sorte que, jusque dans les profondeurs, il y a un remuement et, pour
ainsi parler, un grouillement de vie; car toutes ces impressions se
mlent, s'accumulent, se traversent. On ne peut mieux rendre cette
impression qu'en la comparant  celle qu'on a au-dessus des eaux
courantes et poissonneuses. Dans le mouvement du flot, on voit se
mouvoir les plus beaux poissons, puis, entre ceux-ci, de moindres, et,
au-dessous, de plus petits encore que l'oeil discerne  peine et qui
montrent seulement que la vie va jusqu'au fond.

       *       *       *       *       *

Il faut dire que la destine, si rigoureuse pour lui  tant d'gards,
parut, sur ce point, attentive  favoriser son gnie. Elle le plaa dans
des conditions telles qu'il n'est pas ais d'en imaginer de meilleures,
et son inclmence lui fut, en cela, tout d'abord propice. Comme une dure
matresse, elle lui fit de la vie une leon continuelle, qu'elle
l'obligea  apprendre. Il fut forc de vivre; son existence si diverse
et qui exigeait, tant toujours prcaire, une attention constante, lui
enseigna beaucoup. Il s'est instruit directement sur les choses. Il a
connu, par l'usage, les objets et leurs leons; le travail lui a fourni
plus de mtaphores que la lecture. Pour l'agriculture, cela n'est gure
tonnant. Mais on se souvient de son sjour  Irvine; ce court
apprentissage lui aussi, ne fut pas perdu et le mtier de broyeur de lin
a laiss ses traces dans son oeuvre. Un jour, il souhaite que le dos des
enfants qui se moquent de lui soit ratiss avec le seran,
c'est--dire, le peigne  nombreuses dents aigus sur lequel on tire le
lin[225].  Ellisland, il se trouve dans un pays inconnu  la prose et
aux vers, o jamais mots ne furent passs sur le seran de la
muse[226]. Plus tard, il appelle la Rsolution tige de lin mle chez
l'homme[227]. De toutes parts, il retirait, pour rcompense de son
labeur manuel, quelque image ou quelque ide. Il est hors de doute qu'il
doit beaucoup de ses comparaisons familires, si heureuses et si neuves,
 ce qu'il a mis la main  tant d'outils; et que son vocabulaire, si
expressif, si tendu et si concret, est en grande partie sorti de ce
contact avec les choses. O d'ailleurs l'aurait-il trouv? Aucun auteur
ne le lui aurait fourni. Il l'a retir lui-mme des objets et, en
gagnant son pain, il a appris sa langue.

         [Footnote 225: _Address to the Toothache._]

         [Footnote 226: _Epistle to Hugh Parker._]

         [Footnote 227: _Epistle to Dr Blacklock._]

Il eut encore l'avantage d'tre plac dans un milieu excellent pour
l'tude de l'homme. Il ne faut pas croire que les grandes cits
populeuses soient si favorables  la formation des caractres et  leur
observation. Les individus, plus secous, plus mlangs ensemble, s'y
frottent davantage, sont moins originaux. Ceux qui le sont disparaissent
dans la foule, et il est assez difficile de les dcouvrir. Si on les
saisit, ce n'est que par intervalles,  btons rompus, selon que le
hasard les ramne pour un moment sous le regard. Enfin, et c'est un
grand dsavantage, les originalits qui tiennent bon se raidissent dans
l'effort, s'exagrent, tournent  l'excentricit, et fournissent plutt
des exceptions que des types. Dans les villages et dans les petites
villes, les gens gardent bien mieux leur empreinte naturelle et leurs
rugosits. Surtout, on les connat, on les revoit, on les accompagne
dans leur vie, dans leurs moindres actes; leurs particularits, leurs
bizarreries forment une suite, et de cette suite, se dgage un
caractre. Les visages deviennent familiers, en sorte qu'on y lit les
motions qui en altrent l'expression habituelle. On prend l mieux
qu'ailleurs le got et l'habitude de l'observation. C'est dans les
foires, dans les marchs, dans les boutiques des bourgades, que la
plupart des vrais observateurs ont fait leur ducation. C'est l que
Bunyan a tudi la nature; l peut-tre que Molire a recueilli le
meilleur de sa connaissance de l'esprit humain. Si Shakspeare ne s'est
pas form entirement  Stratford, il devait l'tre en partie, quand il
l'a quitt. Dans les grandes villes un flot d'inconnus se prcipite
autour de vous et se renouvelle trop vite. Elles sont plus propres 
l'tude des aspects gnraux de la nature humaine et  la formation de
moralistes qu' l'examen des individus et  la cration d'artistes.
Burns,  Mauchline, avec les deux petites villes d'Ayr d'un ct, et de
Kilmarnock de l'autre, tait bien plac pour tudier les hommes.

Enfin, il a eu le bonheur de ne pas recevoir d'ducation littraire, et,
par consquent, de ne pas avoir d'idal littraire. C'est que cet idal,
s'il peut donner des oeuvres exquises et loquentes, n'est gure
favorable  la production d'une image exacte et complte de la vie
humaine. En effet, l'anoblissement en littrature ne s'obtient, comme en
sculpture, que par le sacrifice des traits individuels et vulgaires, au
moyen d'une sorte de gnralisation. La recherche de la beaut et de
l'lvation soutenues, dans l'art d'crire, conduit donc  une forme
gnrale et abstraite. Elle substitue des ides  des faits, des
considrations  des observations. Elle est ainsi amene  mettre le
dveloppement _ab intra_ et l'enchanement logique, qui est le
dveloppement naturel des conceptions abstraites,  la place du dfil
irrgulier et imprvu des faits. Elle substitue la belle ordonnance
oratoire aux soubresauts et aux hasards de la ralit. Elle aboutit
ainsi  une opration intrieure et, en dernire analyse, toute
personnelle; et l'oeuvre qui en rsulte reste toujours une oeuvre
subjective. C'est pourquoi il est plus facile de connatre la
personnalit d'un crivain oratoire que d'un crivain dramatique. Aprs
avoir lu Milton, on le connat; aprs avoir lu Shakspeare, on ne sait
rien de lui. Ne sent-on pas qu'il serait plus facile de donner la
formule de l'esprit de Corneille que de Molire? Cette faon de traiter
les choses peut fournir un art trs fier et trs noble, comme celui de
notre XVIIe sicle. Elle est leve; mais elle est limite. Elle n'est
pas en contact direct avec la vie; elle enlve aux oeuvres de la
prcision et de la varit. Elle ne connat que les sommets qui sont
toujours troits. Avec cet idal, on peut tre un grand orateur, un
grand pote tragique, admirable dans les situations nobles, les
plaidoyers moraux, et les analyses psychologiques gnrales; on ne
saurait tre un peintre trs complet et trs fidle de la vie relle.
L'ducation qui le dveloppe dans les esprits y diminue, en tant qu'elle
agit sur eux, la facult de saisir la vie sur le fait.

La discipline littraire est encore nuisible et restrictive en ce
qu'elle empche l'crivain de se livrer sans arrire-pense  la joie de
reproduire simplement ce qu'il voit. La pense d'un idal  atteindre,
d'une perfection irralisable, le trouble, l'inquite, le tourmente et
le contraint. Cette gne nuit au naturel,  l'aisance, et  la
familiarit de la forme. Celle-ci prend une perfection et une beaut par
elle-mme, indpendante des choses qu'elle reprsente, et, par l
encore, achte sa hauteur au prix d'un peu de vrit. Aussi, c'est un
fait remarquable que les plus grands peintres de ralit que
l'Angleterre ait eus: Chaucer, Shakspeare, Bunyan, Dickens, sont tous
des hommes sans ducation littraire. Fielding fait seul exception. Mais
il s'en tait affranchi, en vivant beaucoup et en roulant le monde. Il
se rapproche par l de Cervants et de Molire, deux autres grands
montreurs d'hommes, qui n'ont jamais cherch  faire acte de perfection
littraire, mais de vrit.

Il est  peine besoin d'insister sur ce fait que l'idal littraire du
XVIIIe sicle tait particulirement contraire, particulirement funeste
 une reprsentation sincre et complte de la vie. En Angleterre, comme
en France, c'tait un idal d'lgance classique. Le got des choses
distingues, une prfrence pour les dclamations gnrales et le poli
du style, dominaient. L'esprit acadmique y tait mme plus souverain
que chez nous; il y avait pris plus rcemment le pouvoir et ne donnait
pas encore les signes de fatigue d'un long rgne. La vie de Burns
concide, prcisment, avec son moment le plus brillant. Pope tait mort
en 1744, quinze ans  peine avant la naissance de Burns. Quand celui-ci
naquit, le Dr Johnson, la personnification du style classique, arrivait
 la royaut littraire qu'il devait exercer sur la dernire moiti du
sicle. Quand Burns mourut, il y avait seize ans que le vieux docteur
tait mort, mais presque tous ses amis existaient encore et son prestige
lui survivait. C'tait une priode dangereuse. Et Johnson lui-mme
n'tait-il pas un exemple frappant de la faon dont un idal littraire
peut guinder et rtrcir un esprit? Il y avait en lui un riche fonds
d'observation varie, concrte, d'humour, de sensibilit, de rire, et
il a donn des crits qui, avec leurs grands mrites, sont raides,
froids et vagues. L'oeuvre est loin de valoir l'me, et Johnson ne
serait qu'un pdant ennuyeux si nous ne l'entendions causer dans les
pages de Boswell. Sa conversation valait mieux que son style. Les deux
rcits du mme fait, rapprochs par Macaulay[228], sont un exemple de la
faon dont une proccupation littraire peut gter les impressions. Le
premier est une excellente scne de comdie prcise et vivante; l'autre
est une page de style artificiel. Les quelques hommes du xviiie sicle
qui ont vraiment touch  la vie, Swift, Fielding, Smollett, Richardson,
Goldsmith, sont des irrguliers ou des bohmes. Rien ne pouvait tre
plus oppos  la faon dont Burns a peint la vie que les moeurs
littraires de son temps.

         [Footnote 228: Macaulay. _Essay on Boswell's Life of
         Johnson._]

Qu'il ait pu y avoir pril pour lui  un commerce trop prolong avec le
got de cette poque, cela n'est pas douteux. Il suffit de voir combien
l'homme de lettres s'est montr en lui, aprs son sjour  dimbourg. 
partir de cette poque, ses oeuvres contiennent des imitations de Pope
et de Gray, des morceaux sans saveur, abstraits et de tout point
infrieurs  ses productions originales. Heureusement, le contact fut
trop court, et il eut le bonheur de puiser aussitt  la source des
chansons populaires. Mais on sent trs clairement le danger[229]. On
peut voir encore par ailleurs combien la mode littraire aurait agi sur
lui. Il avait form son style pistolaire sur les recueils de lettres du
XVIIIe sicle. Sa correspondance, trs remarquable comme effort
littraire et souvent trs belle, est cependant bien loin de ses vers.
On y trouve des dissertations loquentes et des rvlations personnelles
parfois touchantes, mais dans un style abstrait, oratoire et souvent
dclamatoire. Ses vraies qualits natives d'observation, de gaiet, de
naturel n'y apparaissent pas. Elle n'est qu'une oeuvre de pur effet
littraire.

         [Footnote 229: Voir dans la partie biographique, pages
         456-57.]

Par les mmes raisons, sa gat a t sauvegarde. Rien ne nuit plus au
rire simple, franc et large, que la proccupation de crer un art
toujours noble. La noblesse ne va pas sans gravit. Le rire n'est pas
esthtique. Les joyeux bonshommes de Tniers n'ont-ils pas t traits
de magots? Les poques domines par un idal de dignit et de beaut
restent srieuses. Qu'est devenu le rire du _Menteur_, qu'est devenu le
rire charmant des _Plaideurs_, lorsque Corneille et Racine se sont
consacrs uniquement  la tragdie? Il s'est teint en eux comme une
facult inactive. N'y avons-nous rien perdu? N'existait-il pas dans ces
deux hommes une force comique qui a t atrophie par la tendance vers
un art toujours imposant? Ce quelque chose de solennel, cette tenue,
cette biensance, qui excluent le laisser-aller du rire, est un
rsultat presque aussi invitable de la culture littraire que la
tendance  l'abstrait, dont nous parlions plus haut. La grce,
l'urbanit, la plaisanterie modre, le sourire fin, peuvent se plaire
dans cette atmosphre distingue; le rire fougueux, bruyant, et
populaire s'y sent gn.

D'autre part, aucun jugement moral n'intervenait pour restreindre sa
sympathie envers les caractres des hommes. On peut dire que cette
absence de proccupation morale n'est pas moins ncessaire  une
reprsentation tendue de la vie que l'absence de proccupation
esthtique; elle en est le complment intrieur; elle est indispensable
 un peintre d'hommes, s'il veut tre autre chose qu'un satiriste. Pour
qui les examine avec rigueur, les actions humaines perdent toute saveur
dans le got amer du blme. Elles se fltrissent entre ses mains,
honteuses d'elles-mmes, et ligotes par les reproches. De plus, un tel
homme restera toujours en dehors d'elles, tant un juge. Or, pour faire
vraiment exister une me ou un acte, il faut tre en sympathie
momentane avec eux, vivre en eux, fussent-ils mauvais, quitte  se
prononcer quand leur oeuvre est acheve, ou plutt  laisser parler les
rsultats. Cela est si vrai que, dans Molire, la figure de Don Juan est
une cration dramatiquement suprieure  celle de Tartuffe, parce
qu'elle contient moins de rprobation. Le pote a abord ce dernier avec
une indignation devant laquelle le personnage s'est referm. C'est un
caractre clos. Nous ne savons de lui que ses actes, nous n'entrons pas
en lui, il nous reste inconnu, comme  ceux qui ont djou ses trames
sans pntrer son me. C'est un caractre trait par le dehors, comme
dans une satire. Dans Shakspeare, cette installation au coeur du
personnage est constante. Pendant que Iago lui-mme parle et agit, nous
sommes en lui, et ce sclrat nigmatique, s'il ne nous livre ni les
origines de son mpris pour les hommes, ni ses dernires rflexions sur
la vie, nous donne au moins des moments de son me, la formule de sa
misanthropie, et l'aspect d'excuse que ses forfaits prennent  ses yeux.
Burns avait ce genre de sympathie, ce qu'on pourrait appeler cet gosme
objectif. Sa nature imptueuse, et, pour l'instant, oublieuse
d'elle-mme, le jetait d'emble dans les choses. Rien ne le retenait en
lui. Il leur appartenait tout entier, pour peu de temps, il est vrai. Il
s'intressait  la vie pour elle-mme, pour les nergies qu'elle
manifeste. Sentir fortement et sincrement tait  ses yeux ce qui
passait avant tout. Cette ide revient dans ses vers, sans cesse.

  Mais si, comme on me le dit,
  Vous hassez autant que le diable lui-mme
  Le coeur de pierre incapable de ressentir,
  Allons, Monsieur, voici  votre sant[230].

         [Footnote 230: _Invitation to Kennedy._]

La marque d'un homme n'tait pas de suivre droit le chemin, mais d'tre
pouss par la passion.

  Bndiction sur la troupe des joyeux,
  Qui aiment si chrement une danse ou une chanson,
  Et ne pensent jamais au bien ou au mal,
  Par rgle et compas;
  Mais, selon que les taons du sentiment les piquent,
  Sont sages ou fous[231].

         [Footnote 231: _Epistle to Major Logan._]

Aussi n'tait-il pas exigeant envers les hommes. Il ne les imaginait pas
foncirement pervers, ni non plus excellents. Il pensait qu'il entrait
dans leur composition du bien et du mal. Ds sa jeunesse, il avait dit:
J'ai souvent observ que chaque homme, mme le plus mauvais, a en lui
quelque chose de bon; et aprs avoir montr que la qualit d'une vie
dpend souvent des circonstances, il ajoutait: Celui qui rflchirait 
tout cela regarderait les faiblesses, que dis-je? les fautes et les
crimes de tous les hommes qui l'entourent, avec l'oeil d'un frre[232].
Vers le terme de ses jours, il pensait encore que chaque homme a ses
vertus et qu'aucun homme n'est sans faiblesses, que dvier plus ou
moins de la convenance et de la rectitude est insparable de la
condition humaine[233]. Il aimait  retrouver, dans les misrables que
le sort a dgrads et la socit condamns, les traces de ce mlange.
J'ai souvent recherch la connaissance de cette partie du genre humain
communment dsigne sous le nom de _chenapans_, quelquefois plus que
cela ne convenait  la sret de ma rputation, de ceux qui, par une
prodigalit imprvoyante ou des passions emportes, ont t pousss  la
ruine. Quoiqu'ils soient dshonors par des folies, que dis-je,
quelquefois souills de fautes et tachs de rouge par des crimes, j'ai
trouv, parmi eux, dans bien des cas, les plus nobles vertus: la
magnanimit, la gnrosit, l'amiti dsintresse et mme la
modestie[234]. C'est pour cette classe d'hommes qu'il semblait avoir le
plus de sympathie: ses _Joyeux mendiants_ sont un ramassis de canailles,
et _Tam de Shanter_ n'est pas loin d'tre un gredin.

         [Footnote 232: _Common-place book._ March 1784.]

         [Footnote 233: _To Alex. Cunningham_, 11th June 1791.]

         [Footnote 234: _Common-place Book._ March 1784.]

Il devait cette absence d'exigence morale, en partie  la clart de son
esprit, mais aussi  la conscience de ses fautes,  sa rvolte contre
l'hypocrisie qui l'entourait et la rigueur dont il avait souffert. Il la
devait aussi au fait de vivre dans une classe de gens peu raffins d'me
et robustes de temprament, o l'interdiction morale, comme il arrive
chez les paysans, ne pntre pas profondment, parce que les esprits
sont simples et les corps vigoureux, et o s'accomplissent avec navet
les fonctions lmentaires qui sont les gros ressorts de la vie.

Ainsi protg, le gnie de Burns a t libre de s'adresser  la vie
elle-mme, sans intermdiaire. Il a t  elle, sans le sentiment
exclusif de la beaut physique ou morale, sans l'ide d'un choix 
faire, de certaines choses  admettre comme nobles, d'autres  rejeter
comme ignobles. Le mpris pour les ralits, les vulgarits et les
laideurs de la vie, est la marque d'une nature qui manque d'tendue et
d'exactitude, dans l'tude des hommes. Ne consentir  percevoir
l'existence que dans sa beaut, c'est l'aborder avec un systme. Elle
est  la fois belle et laide, ou plutt, elle est ce qu'elle est. Burns
avait  un haut degr le sentiment de la ralit, et l'aimait ds
qu'elle tait forte et vraie. Ce n'est pas  dire qu'il n'ait pas connu
la beaut. Il l'a rencontre, parce qu'elle fait partie de la vie au
mme titre que le reste. Ceux qui font profession de l'exclure sont tout
simplement les esthticiens du laid; ils sont les classiques du
rpugnant. Ils mutilent la vie d'un autre ct; c'est le mme dfaut
d'extraire de la vie complte une de ses qualits, pour la considrer
seule. Burns ne pensait pas  cela. Il admettait la vie telle qu'elle
s'offre  nous, dans un mlange de beau et de laid, de noble et de bas,
se proccupant de la vrit et non de la beaut des tableaux.

En sorte que, malgr les inclmences et les cruauts que la destine a
eues pour Burns, elle a t, aprs tout, favorable  ce qu'il y avait de
meilleur en lui,  ce qui tait rellement lui. Elle a ml aux misres
et aux anxits dont il a t abreuv, des bienfaits qui ont tout
rachet. Mieux vaut, mille fois, avoir t un paysan, avoir pein,
souffert, avoir t meurtri par la vie, et l'avoir pntre dans ces
treintes douloureuses, que d'avoir men, sous les beaux arbres
d'Oxford, une existence tranquille de lettr et de dilettante. Tant il
est vrai que, dans les lots qui nous choient, nous sommes des juges
inhabiles  distinguer les intentions du sort. Quel est le germe qui
devine que le froid sjour dans le sol battu des pluies, des gels, et
des vents, est le prlude de sa floraison printanire et de sa
fcondit? Le Jean Grain d'Orge clbr par Burns est l'emblme du
pote. Tu seras tranch par la faux, meurtri par le flau, broy par la
meule, brl par le feu, noy par l'eau, mais tu brilleras un jour dans
des tasses d'argent et tu triompheras au-dessus des ftes
humaines[235].

         [Footnote 235: _John Barleycorn._]


I.

L'OBSERVATION DIRECTE ET LE MOUVEMENT.

La vie qu'il a dcrite fut donc celle qui l'entourait immdiatement. Ce
n'est pas lui qui aurait t chercher, dans d'autres temps et sous
d'autres cieux, des scnes et des moeurs diffrentes de celles au
milieu desquelles il vivait. C'est le fait de potes de culture, comme
Walter Scott, Southey, ou Thomas Moore, de tenter de vivre au Moyen-ge,
en Espagne, ou en Perse, et d'crire _Marmion_, _Roderick_ ou
_Lalla-Rook_. Impuissants  pntrer la ralit qui les environne, ils
ont eu besoin de l'loignement pour embellir la vie, et il ne reste
gure, dans ces oeuvres factices, que ce qu'ils y ont mis de description
ou de lyrisme, c'est--dire de posie personnelle. Ce sont des tours de
force de lettrs. La pense d'une pareille tentative ne pouvait mme pas
se prsenter  l'esprit de Burns. Il a rendu simplement ce qu'il voyait,
ce qu'il avait devant les yeux, la ralit qu'il touchait, les hommes et
les femmes auxquels il parlait et dont il sentait, pour ainsi dire, le
coeur battre sous sa main. Il a peint la vie des paysans dans une petite
paroisse cossaise,  la fin du XVIIIe sicle.

Aussi y a-t-il tout un coin de son oeuvre par lequel il est un pote
purement national, et presque purement local. Une partie de sa gloire
est comme engage dans les manires et les moeurs de son pays, et mme
de son district. Il faut quelque effort aux Anglais eux-mmes pour la
retirer de ce qu'elle a d'cossais. Bien plus, il y a telle de ses
pices, comme _Halloween_, qui est faite de superstitions si
particulires que Burns dut y mettre des notes explicatives, lorsqu'il
publia ses pomes, destins pourtant  des lecteurs du Comt d'Ayr. 
plus forte raison faut-il aux trangers une tude pour arriver  saisir
et  goter la part de son gnie applique  ce point. Il faut avoir
regard les joueurs de curling, jouer sur les lacs gels leur jeu
bruyant, pour comprendre certaines de ses images[236]. Il faut avoir
mang du _haggis_, ce singulier plat national, compos d'entrailles de
mouton haches, mlanges avec de la farine et du suif, puis lies
fortement et bouillies dans un estomac de mouton; il faut l'avoir vu
arriver sur le plat lourd, suintant une riche rose semblable  des
grains d'ambre; il faut avoir vu le couteau s'enfoncer dans ses flancs,
et d'un seul coup, le jus s'chapper et la fume monter, pour comprendre
ce qu'il y a de posie de lourde boustifaille,  la Rabelais, dans son
_Adresse  un Haggis_[237]. De mme il faut avoir mang des scones, ces
souples gteaux de farine, ou vu, dans la confection de la soupe qu'on
appelle un hotch-potch, les grains d'orge culbuter et danser au milieu
des choux et du boeuf, pour se rendre compte du charme familier des
endroits o il parle de ces mets nationaux[238]. Il faut tre cossais
pour goter ces loges rpts du whiskey, ou tout au moins avoir vu des
cossais prendre le soir leur toddy pour le comprendre de loin[238]. De
tous cts, ce sont des allusions  des faits si prcis et si minutieux
qu'il faut entrer dans le menu dtail de la vie quotidienne, pour le
comprendre. Il serait sans doute excessif de demander cette prparation
 des lecteurs ordinaires, et, pour les mettre au courant de ces usages,
il faudrait un commentaire incessant et dvelopp qui fatiguerait
l'attention. Il y a donc un coin de Burns qui semble devoir chapper 
l'apprciation universelle.

         [Footnote 236: _Tam Samson's Elegy._]

         [Footnote 237: _To a Haggis._]

         [Footnote 238: _Scotch Drink._]

Prenons-y garde cependant. Pour nous mettre au point de vue juste vis 
vis de cette portion de son oeuvre, nous devons songer au travail que
nous faisons pour lire Villon ou Rabelais. Nous prenons la peine de
dfricher le terrain autour d'eux, et nous y trouvons plaisir.
N'oublions pas qu'il faut  chaque pas lucider quelque point de coutume
ou de costume dans Shakspeare ou dans Molire. Songeons aussi que les
dtails de superstition ou de moeurs donneront  ses pices l'intrt
archologique qu'ont aujourd'hui certaines des pices de Herrick, si
pleines de la saveur et de la posie de vieux usages disparus. En tout
cas, c'est peut-tre par l que Burns est le plus cher aux cossais,
surtout  ceux que l'esprit aventureux de la race et la pression d'une
population croissante sur un sol maigre, ont envoys  travers le monde.
Aucun pote ne permet d'emporter autant de la patrie, dans son dialecte
familier, dans ses scnes domestiques, dans ces mille dtails
insignifiants qui rendent chers les souvenirs d'enfance. Les migrants
qui sortent de la Clyde emportent parfois dans un sachet un peu de la
terre natale. Ceux qui emportent Burns emportent une partie de la vie
nationale.

       *       *       *       *       *

Mme lorsqu'on a dfalqu cette portion du gnie de Burns enferme dans
des usages dont il faut avoir la clef, il en reste assez pour le faire
comprendre et admirer. L'existence des paysans cossais a mille traits
communs avec celle des autres paysans. C'est la mme vie, pre,
besogneuse, durement acharne au sol, calleuse, sans beaut extrieure,
mais humaine aprs tout, possdant ses joies, ses peines, mme ses
heures de noblesse, et s'harmonisant avec la nature dans une certaine
posie fruste. Comment Burns l'a-t-il reprsente?

La premire chose qui frappe, dans cette reprsentation, c'est
l'exactitude, la conformit au rel, la proccupation exclusive du vrai.
C'est la vie telle qu'il l'a vue. On se trouve jet parmi des fermiers,
des mendiants, des chaudronniers ambulants, des domestiques de ferme,
des matres d'cole, des curs de campagne, des tailleurs, des meuniers,
un monde d'ouvriers ou de vagabonds. Les plus riches sont vtus en gros
drap, et les plus pauvres ont des haillons. Et qu'on n'aille pas croire
que ce monde est embelli. Ce ne sont pas des paysans potiques comme
dans les pastorales de George Sand, ou des vagabonds philosophiques
comme dans les chansons de Branger. Ce sont des paysans peints par l'un
d'eux, rudes, grossiers, borns aux intrts immdiats. Tous ces gens
vivent dans une vie qui est bien la leur. Ils n'en dpassent pas le
niveau. Ils changent leurs inquitudes pour leurs moissons, ils
s'occupent du temps, des scandales de la paroisse. Leur grand bonheur
est de s'attabler pour boire du whiskey, et de se griser en compagnie en
se racontant des histoires de filles.

  Aux courses de Mauchline,  la foire de Mauchline,
  Je serai fier de vous y rencontrer;
  Nous donnerons une nuit de cong au souci,
  Si nous nous retrouvons,
  Et nous ferons change de rimes
  L'un avec l'autre.

  Le pot de quatre quarts, nous le ferons tinter;
  Nous le baptiserons avec de l'eau bouillante.
  Puis nous nous assirons et boirons notre coup,
  Pour nous rjouir le coeur;
  Et ma foi nous serons de meilleures connaissances
  Avant de nous quitter.

  Il n'y a rien comme de la bonne ale forte!
  O verrez-vous jamais des hommes plus heureux,
  Ou des femmes plus gaies, douces et savoureuses
  D'un matin  l'autre,
  Que ceux qui aiment  boire une goutte
  Dans le verre ou la corne?[239]

         [Footnote 239: _Epistle to John Lapraik._]

Braves gens, du reste, pour la plupart, pleins de jovialit, de grosse
bonhomie, comme John Rankine, le fermier, ou Tam Samson, le chasseur;
mais se remuant dans une vie matrielle et terre  terre. D'autres ont
leurs dfauts marqus: leur vulgarit, l'ivrognerie, l'hypocrisie. Ils
sont bien l tels que Burns les a vus, sans qu'il ait song  les
arranger.

L'exactitude des scnes s'accompagne de la prcision dans les dtails.
C'est en somme la mme qualit. Pas de dveloppements, pas d'ornements,
une succession de faits trs prcis et trs clairement noncs. Chacun
de ses mots porte sur un dtail rel, le donne tel qu'il est. Il ne
s'occupe que de la substance, de la quantit de matire, de ralit,
qu'il met dans ses vers. C'est une suite de renseignements nets, portant
sur la structure mme de la chose dcrite. On dirait qu'il n'y a pas
d'imagination, et que cette posie n'est qu'une observation dense,
accumule et comprime en un tout petit espace. Il y a des tableaux de
quatre ou cinq lignes qui sont le rsum de tout un mtier et de tout un
jeu. Son pome d'_Halloween_ tout entier est un tour de force en ce
genre; il consiste, presque exclusivement en une description technique
de superstitions locales, avec toutes les crmonies. Il y a dans
l'_lgie de Tam Samson_ deux strophes, qui sont une description
complte du curling, ce fameux jeu cossais qui consiste  lancer, vers
un but trac sur la glace, de lourdes pierres polies et garnies d'une
poigne en fer. Les termes, les mouvements, les pripties du jeu s'y
trouvent. Il faut expliquer le jeu entier pour commenter ces deux
strophes[240]. Il en est ainsi dans toute son oeuvre. Presque jamais un
terme abstrait; sans cesse, des images relles, des noms d'objets, des
comparaisons prises  tous les mtiers; tout est en termes concrets. Tam
Samson est jet dans la manne  poissons de la mort[241]. Un petit
homme se vante d'tre vif et de se trmousser  et l comme la navette
de n'importe quel tisserand, mais, il est oblig d'avouer qu'il n'est
pas beaucoup plus haut qu'un bon couteau  choux[242]. Ici le Pgase
du pote a les parvins[243]; ailleurs, son matre lui met de belles
brides neuves et un beau collier neuf, pour chanter son ami Willie
Chalmers[244]. Il s'adresse aux gens rigides, svres pour les autres et
qui oublient que la vie leur a rendu la vertu facile; l'ide se place
aussitt en une image d'une prcision toute technique:

  Dont la vie est comme un moulin bien allant,
  Fourni d'une eau abondante,
  La trmie pleine tourne toujours,
  Et toujours le clapet fait son bruit[245].

         [Footnote 240: Voir les strophes 4 et 5 de _Tam Samson's
         Elegy_, et les comparer aux rgles du _Curling_, dans le
         livre des Chambers: _Gymnastics, Golf, Curling._]

         [Footnote 241: _Tam Samson's Elegy._]

         [Footnote 242: _Adam A-'s Prayer._]

         [Footnote 243: _Epistle to Davie._]

         [Footnote 244: _Willie Chalmers._]

         [Footnote 245: _To the Unco' Good._]

C'est une image de meunier. Ailleurs, il conseille  un de ses amis de
garder un coeur ferme et de se raidir contre l'adversit. Cela devient
une image prcise emprunte au violon et exacte jusque dans ses dtails.
On croirait entendre un musicien.

  Vienne la richesse, vienne la pauvret, tard ou tt,
  Le ciel fasse que les cordes de votre coeur soient toujours d'accord,
  Et tournez les chevilles de l'me plus haut,
  D'une quinte ou davantage,
  Au-dessus de la basse mlancolique et lente
  Du souci morose[246].

         [Footnote 246: _Epistle to Major Logan._]

Et partout ainsi, de tous cts, des faits. Cela donne  sa posie une
tonnante solidit, et en mme temps un pittoresque continuel. C'est une
grande marque d'observation que cette connaissance des objets et des
mtiers; c'est un des traits des grands observateurs. Les expressions
empruntes aux jeux, aux outils, aux instruments, indiquent que
l'crivain a un oeil pour tout. Les deux hommes qui ont pouss cette
science minutieuse des choses le plus loin sont peut-tre Shakspeare et
Rabelais. Cervants en est plein. Ils ont tout vu. Et ce n'est pas chez
eux talage de termes techniques emprunts  des manuels, de pures
numrations verbales d'objets dmonts et presque classifis. Ce sont
les choses saisies dans leur jeu, dans leur travail, et leur aspect
vivant. C'est une qualit par laquelle Burns se rapproche des grands
esprits  qui rien n'chappe.

Cette parfaite exactitude, unie  son absence de parti pris dans la
copie de la vie, a donn  son observation une grande varit. Il
accepte les sujets tels que la ralit les lui fournit et tous ceux
qu'elle lui fournit  peu prs indistinctement. Les plus vulgaires lui
sont aussi bons que les plus levs. Il chante le recueillement
religieux et austre du samedi soir, la prire commune et la lecture de
la Bible. Mais si,  l'glise, il aperoit un pou sur le chapeau d'une
demoiselle toute fire de sa toilette, il s'empare du sujet et chante
l'insecte gros et gris comme une groseille  maquereau[247]. Presque
toutes ces pices sont crites sur des incidents rels; presque aucune
n'est un pur effort d'imagination n du dsir de produire quelque chose
de littraire. Avec cette disposition, le champ ouvert devant lui tait
immense. Ne se drobant  rien de ce que lui prsentait la vie, son
tude s'est tendue autant qu'elle.

         [Footnote 247: _To a Louse._]

Il a donc reprsent dans son entier le monde qui l'entourait. Non
seulement les faits principaux, les amours, les morts, les travaux, les
angoisses, les fatigues, mais tous les incidents qui se groupent autour
d'eux, les superstitions, les joyeusets de table, les souvenirs
patriotiques, les aspirations galitaires, mille scnes de comdie ou de
colre. Ici, c'est la prire d'un Ancien hypocrite et vicieux; l, la
querelle de deux curs de la _Vieille-Lumire_; plus loin, le portrait
d'un mdecin de village; plus loin l'numration des ustensiles d'une
ferme; plus loin un petit domestique qu'on engage, une brebis qu'on
perd, un enfant illgitime qu'on salue, une assemble religieuse, une
comparution devant la _Kirk-Session_, rien ne manque, pas mme les
aspects plus dignes et plus srieux de la vie. Emerson a dit avec
justesse: Les riches potes comme Homre, Chaucer, Shakspeare et
Raphal n'ont videmment aucune limite  leur oeuvre que les limites de
leur vie, et ressemblent  un miroir port par la rue et prt  rendre
l'image de toute chose cre[248]. Burns tait un miroir, plus petit 
coup sr, un fragment de miroir, si l'on veut, mais, dans sa mesure,
galement capable de tout rflchir.

         [Footnote 248: Emerson. _Essays, The Poet._]

       *       *       *       *       *

 ct de ce don d'exactitude, Burns en avait un autre qui caractrise
sa reprsentation de la vie  un degr plus haut encore: le mouvement,
l'agitation, la facult de reprsenter la vie elle-mme, agissante,
prise sur le fait. C'est une consquence des mmes qualits de fidlit,
car la vie est remuante, jamais en repos. Mais il faut, pour la prendre
au vol et dans l'action qui passe, un merveilleux coup d'oeil et un don
spcial. Il y a des hommes, qui,  des degrs diffrents, comme Ben
Jonson et Crabbe, ont abord l'tude de la vie, avec un dsir de
conscience et d'exactitude compltes. Ils l'ont observe minutieusement,
fidlement, jusque dans ses manifestations les plus vulgaires. Mais le
don du mouvement, du geste, leur a manqu. Ils ont t dpourvus de
cette qualit suprieure qu'ont les hommes comme Shakspeare, Molire ou
Cervants, qu'a un homme comme Dickens, et que n'a pas un homme comme
Thackeray: le don de la reprsentation instantane et complte, et non
de la reprsentation rflchie et partielle; le coup d'oeil qui ramasse
tout un tre d'un trait, et non l'attention qui l'tudie par fragments.
Il faut remarquer encore que Ben Jonson, Crabbe et Thackeray taient des
gens cultivs, et qu'il leur tait plus difficile de s'oublier dans le
fait de saisir la ralit. Cette allure, cette agitation, Burns l'a eue
 un trs haut point. Tout chez lui est continuellement en action, tout
bouge, remue, va, vient, court, gesticule; un acte est  peine indiqu
qu'un autre le remplace. On comprend ce que cette rapidit de mouvement,
ajoute  l'exactitude des traits, peut donner d'intensit  ses
tableaux. Dans ses pices, presque chaque mot est un mot d'action. Ses
crits, dj si nerveux par le fait de leur prcision et de leur
sobrit, le paraissent encore davantage, comme des gens en marche.

Cette qualit est si rpandue chez lui qu'on pourrait en trouver des
exemples dans chacune de ses pices. Cependant, sa _Veille de la
Toussaint_ et sa _Foire-Sainte_ peuvent servir, peut-tre mieux que
certaines autres,  en donner une ide.

Halloween est la veille du jour de la Toussaint, le jour o il semble
que l'hiver commence, et qu'avec l'accroissement des nuits l'empire des
choses mystrieuses s'largit. Dans les croyances des paysans cossais,
c'est le jour o l'on peut, au moyen de certaines pratiques, voir dans
l'avenir. On se runit, ce soir-l, pour accomplir les rites et les
oprations qui doivent ouvrir les secrets de l'anne qui va venir. Le
sujet de la pice est une de ces soires. C'est une pice toute charge
de superstitions locales, et  laquelle Burns lui-mme a mis de
nombreuses notes explicatives, dans sa premire dition destine
uniquement aux gens du pays. Mais une fois qu'on a pris connaissance de
ces superstitions, il est impossible de dsirer une description plus
gaie, plus vivante, plus remuante. Tout est en agitation. Si on
soulignait les substantifs et les adjectifs qui dsignent un mouvement,
on soulignerait la moiti des mots. En mme temps aucun morceau ne peut
mieux faire juger  quel point cette posie est faite d'exactitude.

La pice s'ouvre par une charmante strophe, ferique et lgre, toute
brillante de clair de lune et qui fait penser aux passages de Shakspeare
o passent des elfes et des gnomes. Elle donne aussitt le caractre,
l'atmosphre de superstition de tout le morceau. Elle est tout arienne.

  Cette nuit o les fes lgres
  Sur les dunes de Cassilis dansent;
  Ou bien par les champs, dans une lumire splendide,
  Caracolent sur de vifs coursiers;
  Ou bien prennent la route de Colean
  Sous les ples rayons de la lune,
  Pour y errer et se perdre dans la caverne,
  Parmi les rocs et les ruisseaux,
  Et jouer cette nuit-l[249].

         [Footnote 249: _Halloween._]

Ce regard rapide vers les hauteurs sauvages et sombres de Cassilis donne
 la runion autour du feu une sensation de scurit et de bien-tre, en
rpandant autour de la maison un peu de terreur. On entend courir, dans
la nuit, le Doon, sinueux et clair sous la lune. Les voisins arrivent;
les fillettes propres et plus jolies que lorsqu'elles ont leurs atours.
Les gars viennent bientt aprs, avec un double noeud  leurs
jarretires pour indiquer qu'ils font leur cour; les uns, taciturnes,
les autres, bavards; bien des coeurs dj se mettent  battre.

Les crmonies commencent et, avec elles, les rires, les cris, les
exclamations et les bousculades, qui vont aller en grandissant. On se
rend d'abord au jardin cueillir, les yeux ferms, une tige de chou. Si
elle est grosse ou mince, droite ou tordue, ce sont autant
d'indications. Ce sont des cris. Puis, les fillettes vont  la grange
arracher un pi, et ce sont d'autres farces et d'autres jeux. Voici
qu'on range devant le feu les noix qui doivent dcider du destin des
filles et des gars: quelques-unes restent tranquilles l'une  ct de
l'autre et se consument de compagnie; c'est signe du mariage; d'autres
s'agitent, craquent, sautent, clatent dans la chemine. Alors ce sont
des exclamations, des clats de rire. Le bruit augmente; les noix font
une fusillade; les clameurs se croisent, parmi les jurons de dpit et
les confidences. Merran qui pense  Andrew Bill et qui est assise
derrire les autres, en profite pour sortir et aller dvider un cheveau
de laine dans un pot. Si, en le repelotonnant, quelque chose l'arrte,
on peut demander au pot: qui tient? Et le pot rpond le nom de la
personne qu'on doit pouser. Merran raccourt, toute tremblante. Quelque
chose a retenu le fil, mais elle n'a pas os demander qui. Puis, c'est
la petite Jenny qui veut aller manger une pomme devant le miroir que lui
a donn son oncle Johnnie, car alors le visage de celui qu'on pousera
apparat, comme s'il regardait par dessus votre paule. La grand'mre la
gronde et commence un charmant discours de vieille femme, plein de
bavardages du temps pass. C'est Jamie Feck qui a jur d'aller semer un
boisseau de lin. Il sort; mais quand il est seul parmi les meules, il
siffle la marche de Lord Lennox, pour se donner du courage. Tout  coup,
ses cheveux se dressent, il entend un cri perant, un grognement et un
ronflement. Il s'allonge  terre et se met  crier au meurtre. Tout le
monde accourt. On cherche l'ennemi. C'est la truie qui trotte parmi eux.
Meg voudrait bien aller  la grange vanner trois vans d'air, pour voir
passer  la troisime fois Tam Kipples. Elle a donn au berger une
poigne de noix et deux pommes aux joues rouges pour qu'il fasse la
garde. Mais,  peine entre, elle entend un rat qui court, et se sauve
en criant: Le Seigneur me prserve! On a dit  Willie que, s'il tourne
trois fois autour d'une meule et y plonge trois fois le bras, il saisira
 la troisime fois l'objet aim.

  Il arriva que la meule qu'il sonda trois fois
  tait taye de bois, parce qu'elle penchait.
  Il prend un vieux chne moussu et noueux
  Pour quelque vieille noire et hideuse,
  Lance un juron et lui allonge un coup de poing
  Tel que la peau en fut arrache
  De ses mains, cette nuit-l[250].

         [Footnote 250: _Halloween._]

Puis, voici l'aventure de Lizzie, une veuve foltre et joyeuse comme un
jeune chat. Par les gents, prs du cairn, de l'autre ct de la
colline, elle va chercher le long d'un ruisseau, la place o les terres
de trois fermiers se runissent. C'est pour y tremper la manche de sa
chemise. Elle la suspendra ensuite devant le feu, et la figure dsire
viendra la retourner pour la faire scher. La peinture du ruisseau est
un modle de prcision. Tous les mouvements et les jeux de l'eau se
pressent en quelques lignes. On peut dire qu'elles contiennent toute la
jolie pice de Tennyson _Le Ruisseau_.

  Tantt, en une cascade, le ruisseau se joue,
  Tandis qu'il fait ses dtours dans la glen;
  Tantt il contourne lentement une falaise rocheuse;
  Tantt en petits remous, il se ride;
  Tantt il tincelle sous les rayons nocturnes,
  Trottant, dansant, clatant;
  Tantt il disparat aux pieds des rives,
  Sous les noisetiers pandus,
  Invisible cette nuit-l[250].

Lizzie se prpare  accomplir le charme. Tout  coup, parmi les
fougres, sur la rive, entre elle et la lune, le diable ou, peut-tre
une gnisse gare, apparat et pousse un cri.

  Le coeur de la pauvre Lizzie bondit presque hors de son enveloppe,
  Elle sauta presque  hauteur d'alouette,
  Mais le pied lui manqua et, dans le ruisseau,
  Par dessus les oreilles, elle fit paff,
  Avec un plongeon, cette nuit-l[251].

         [Footnote 251: _Halloween._]

La scne se termine par de joyeuses chansons, des causeries amicales,
des histoires amusantes, des farces risibles, on sert de grossiers
gteaux, qui mettent toutes les mchoires en mouvement; on prend un
verre de whiskey; puis on se spare et on entend les rires se disperser
dans la nuit. Ce qu'il est impossible de rendre, c'est l'animation et
l'agilit de cette pice. Pas un vers n'est tranquille. Les strophes
bondissent, elles touchent  peine terre qu'elles prennent un nouvel
lan; les traits de mouvement y foisonnent et s'y heurtent; ils y sont
tous. On en pourrait faire une pantomime anglaise, pleine de gestes,
d'bats, de bousculades et de gambades. C'est d'une tonnante gat
animale. Quelques passages de lyrisme grotesque dans Dickens ont seuls
une pareille vitesse.

La pice clbre sous le nom de la _Foire Sainte_ est un modle des
mmes qualits, avec autant de mouvement, et plus de varit dans les
scnes. C'est une satire contre ces communions et ces prdications en
plein vent, qui taient alors frquentes en cosse. On dressait sous un
auvent une chaire; les prdicateurs s'y succdaient toute la journe.
Les auditeurs venaient en foule de tous les villages des alentours. Des
baraques de rafrachissements se dressaient prs de l'endroit choisi. La
matine se passait d'ordinaire avec ordre et biensance. Mais quand la
journe s'avanait, que les libations avaient chauff les ttes, le
champ de prire prenait l'aspect d'un champ de foire. On sortait les
provisions, on s'asseyait  terre, on buvait, on riait, tandis que les
prdicateurs continuaient  gesticuler et  vocifrer, si bien que le
retour du soir tait terriblement pittoresque. On devine ce que cette
donne a pu devenir entre les mains actives de Burns.

C'est d'abord un charmant paysage matinal, tout brillant de rose. L'air
est frais; le soleil glorieux apparat au-dessus des moors; dans la
lumire glissante les livres courent le long des sillons, et les
alouettes montent dans le ciel. Les routes sont couvertes de monde: ce
sont des fermiers en costume de cheval qui chevauchent tranquillement
prs de leurs paysans; les jeunes gens, en beau drap neuf, sautent
par-dessus les ornires; les filles, pieds nus, toutes brillantes de
soie et d'carlate, portent dans leurs mouchoirs des provisions pour la
journe. Toute cette foule arrive  l'enclos et se heurte au plateau
charg d'un amas de sous. L'ancien, en calotte noire, surveille cette
recette d'un oeil avide. On se presse autour de la chaire: les uns
avec des planches, d'autres, avec des chaises, des escabeaux. On cause.
Voici une troupe de filles caquetantes, le cou nu et la gorge agite, et
une bande de jeunes tisserands venus de Kilmarnock pour s'amuser. Chacun
cherche  s'installer, non sans arrire proccupation.

  Ici, quelques-uns pensent  leurs pchs,
  Et quelques-uns  leurs habits;
  L'un maudit les pieds qui ont sali ses bas,
  Un autre soupire et prie.
  De ce ct-ci, est assis un paquet d'lus,
  Avec des figures pinces et hautaines de possder la grce;
  De ce ct-l, une bande de gars aux aguets,
  Fait avec clins d'oeil signe aux fillettes,
  De venir du ct des chaises, ce jour-l.

  Oh! heureux est cet homme et bni,
  Et rien d'tonnant qu'il soit fier,
  Dont la chre fillette, celle qu'il prfre,
  Arrive s'asseoir auprs de lui!
  Le bras pos sur le dos de la chaise,
  Doucement, il prend un air grave,
  Mais, par degrs, son bras coule autour du cou,
  Sa main est sur la gorge de la fillette,
  Sans qu'on le voie, ce jour-l[252].

         [Footnote 252: _The Holy Fair._]

Un grand silence se fait. Alors dfilent les prdicateurs, chacun avec
sa manire et l'effet qu'il produit sur l'auditoire. L'un, hurlant et
agitant les poings, est admir; un autre, calme et lgant, est
dlaiss; car il y a des fluctuations dans la foule. On commence  aller
vers les barils d'ale. Les baraques s'emplissent. On demande des
biscuits, des verres; les pintes se choquent; on discute; c'est un
vacarme de logique et d'criture. En mme temps commence une sorte de
kermesse, pleine de plaisanteries. Les gars et les fillettes se
runissent. On se met  manger. Au fur et  mesure que la bire et le
whiskey circulent, la scne devient plus vive. On prend des rendez-vous;
on s'arrange pour repartir ensemble. Au-dessus de ce brouhaha, on entend
passer des bribes de sermon, des paroles d'enfer, des menaces de
damnation. Enfin, la crmonie est acheve. Les uns s'en vont en
trbuchant, tant bien que mal; les gars s'arrtent aux sautoirs, tandis
que les filles, qui ont mis leurs souliers pendant la crmonie, les
retirent pour s'en retourner pieds nus. Les routes se couvrent de
groupes; mais la journe n'a pas t perdue:

  Combien de coeurs ce jour convertit
  De pcheurs et de fillettes,
  Leurs coeurs de pierre avant la nuit sont changs,
  Et aussi doux que n'importe quelle chair.
  Il y en a qui sont pleins d'amour divin,
  Il y en a qui sont pleins d'eau-de-vie,
  Et plus d'une chose ce jour-l commence
  Qui finira par un accouchement,
  Quelque jour!

Cette foule bariole qui s'agite, se rencontre, se remue, se mlange, se
disperse, toute cette journe, grouillante du petit jour  la nuit
close, donnent bien l'ide de la manire de Burns. Wilkie y aurait pu
trouver vingt motifs de tableaux; mais il n'aurait pu en rendre la
fougue.

Avec le mouvement, qualit si rare en littrature, Burns en possde une
autre qui est plus rare encore: la gat. La vie, pour lui, n'est pas
morose, ennuye ou dsole. Il a aim  vivre, et s'est vraiment rjoui
d'exister. Il a connu la joie d'tre, la gat exubrante et folle, le
don magnifique du rire. Un rire sain, bruyant, communicatif, expansif,
court dans toute son oeuvre, clate  chaque strophe, ajoute sa sonorit
 l'activit qui s'y agite partout. C'est un rire sans rticence, sans
arrire-pense, qui part de bon coeur, s'panouit  pleines lvres,
s'anime dans des jeux de bouffonnerie et de drlerie dsopilantes, au
spectacle des choses. Ce n'est pas le sourire; c'est le gros, le vrai
rire, le rire bon enfant, de belle humeur, sans amertume, le rire des
grands rieurs, signe de sant et de force dans un esprit. Car si la
gat, la gat bruyante, n'est pas l'tat dfinitif de l'me; si
l'affaiblissement de la vitalit, le regret des affections perdues,
l'invitable rflexion que ce qui semble si long aux jeunes, est bref
comme nous-mmes, si toutes les mditations de l'exprience la temprent
et l'teignent peu  peu, elle n'en est pas moins, comme l'amour, une
des phases qu'ait  traverser une existence bien constitue; elle est
ncessaire  une reprsentation complte des hommes. Elle est souvent la
rcompense des gens qui ne se drobent pas  la vie. Burns doit cette
grande qualit  ce qu'il a t un pote qui a connu l'action et non un
pote mditatif. Il a oubli, dans l'activit de la vie, sa brivet.
Ceux qui ne se livrent pas  elle et la regardent ne peuvent se dfendre
de mlancolie. Celui qui rame et jette ses filets sur la rivire a moins
le sentiment qu'elle fuit, que ceux qui la contemplent assis 
l'extrmit d'un promontoire.

       *       *       *       *       *

Ces qualits d'observation exacte et tendue ne suffiraient pas  faire
un vritable artiste. Elles ne sont que les conditions premires, les
dessous de la production. Elles la supportent, mais il faut leur ajouter
quelque chose. Par elles-mmes, elles peuvent procurer la connaissance
abstraite et gnrale du coeur humain,  la faon des moralistes, ou la
pntration froide et limite des diplomates, des gens de police et de
quelques magistrats. Il y a une distance entre elles et la faon
colore, vivante, infiniment plus complte et plus relle dont un
artiste saisit, ramasse d'un coup d'oeil tout un personnage, et le rend
d'un trait ou d'un mot. Pour celle-ci, il faut un don de l'ensemble, une
intuition qui saisit l'individu dans sa complexit, et le rsume 
chaque instant. Et il faut au service de celui-l un don suprieur et
tout personnel de rendre. C'est une puissance singulire de langage, un
tour de main d'ouvrier qui le plie, le tord, le violente, s'il le faut,
et le modle. Ce sont des inventions de style, des touches inattendues
et parlantes qui clairent tout un caractre. C'est ainsi que, chez
certains peintres, on peut noter les coups de pinceau dcisifs qui font
le portrait et le marquent vraiment comme une oeuvre de gnie.

L'importance de ce maniement tout personnel de la langue est trs
grande. Il est ais de s'en assurer. Quand Villon reprsente de pauvres
orphelins tous despourveus et _dnuez_ comme le ver[253], des pendus,
plus _becquetez_ d'oiseaux que dez  coudre[254], ou son ami Jehan
Cotard qui, lorsqu'il avait bu du plus cher, marchait s'allant coucher
comme un vieillard qui chancelle et _trpigne_[255]; quand Rabelais
dit: Nous fmes attentifs et  pleines oreilles, _humions_ l'air, comme
belles hutres en cailles[256], ou  ces mots, les filles commencent
 _ricasser_ entre elles, Frre Jean, _hannissoit du bout du nez_ comme
prt  roussiner[257]; quand Rgnier, qui est plein de ces trouvailles,
parle de son habit partout _cicatric_[258], de dames qui se _fondent
en dlices_  lire de beaux crits[259], quand il montre un jeune fat
en train de:

  Se _tasser_ sur un pied, faire arser son pe,
  Et s'adoucir les yeux ainsi qu'une poupe[260].

ou qu'il crit:

  Trois vieilles _rechignes_
  Vinrent  pas contez comme des airignes[261].

quand St-Simon, dans son puissant crayon de Pierre-le-Grand, aprs avoir
peint le visage, parle d'un tic qui ne revenait pas souvent, mais qui
lui _dmontait_ le visage et toute la physionomie et qui donnait de la
frayeur. Cela durait un instant, avec un regard gar et terrible, et se
_remettait_ aussitt[262]; quand Molire reprsente Tartuffe attirant
les regards

  Par l'ardeur dont au ciel il _poussoit_ sa prire,
  Il faisait des soupirs, de grands _lancements_,[263]

quand Beaumarchais s'crie: La charmante jeune fille! toujours riante,
_verdissante_, pleine de gat, d'esprit, d'amour et de dlices[264];
est-ce que, dans chacun de ces cas, l'effet n'est pas produit par un
mot. Nous ne disons pas par le sens qu'il contient, mais par sa
physionomie particulire, par son allure, quelque chose d'expressif et
de pittoresque qui lui est propre. Qu'on remplace n'importe lequel de
ces termes par un autre, aussi proche synonyme qu'il soit, tout est
perdu, la touche victorieuse se ternit, le tableau s'teint, la vie
s'efface. Cette facture de gnie est le propre des grands crivains. On
peut tre un grand connaisseur et un grand descripteur d'hommes, dans
une langue ordinaire, comme Ben Jonson, Thackeray ou George Eliot, qui
sont plutt des gnies d'analyse. Il faut, pour rendre les clairs
d'expression, les brusques attitudes et les raccourcis de la vie, la
langue plus riche et plus invente de peintres comme Shakspeare, ou
Dickens, ou Rabelais, ou Molire.

         [Footnote 253: Villon. _Petit Testament_, strophe XXV.]

         [Footnote 254: Villon. _L'pitaphe en forme de Ballade._]

         [Footnote 255: Villon. _Grand Testament. Ballade et
         Oraison._]

         [Footnote 256: Rabelais. _Livre IV_, chap. 55.]

         [Footnote 257: Rabelais. _Livre IV_, chap. 52.]

         [Footnote 258: Rgnier. _Satire II_, v. 49.]

         [Footnote 259: Rgnier. _Satire II_, v. 168.]

         [Footnote 260: Rgnier. _Satire VIII_, v. 10.]

         [Footnote 261: Rgnier. _Satire XI_, v. 33.]

         [Footnote 262: St-Simon. _Mmoires._ Le czar Pierre  Paris.]

         [Footnote 263: Molire. _Tartuffe_, Acte I, scne VI.]

         [Footnote 264: _Le Mariage de Figaro_, Acte I, scne II.]

Burns tait de cette dernire ligne. Il avait reu,  un niveau moins
lev sans doute, le don suprieur de la vie. Non seulement il avait la
pntration qui discerne les ressorts cachs, les motifs sous les actes,
non seulement il avait la facult de le rendre d'un coup et de
rassembler dans le regard la personnalit complte d'un individu, mais
il avait aussi, cette invention de langage ncessaire pour donner le
trait essentiel, dominant, qui groupe tous les autres et en est comme la
clef de la vote. Tout essai pour transporter cette marque de matrise
est inutile. Ds qu'on y touche, elle chappe. Il est aussi impossible 
une traduction de rendre ces vigueurs qu' une gravure de rendre les
touches de couleur. Il faut, dans les deux cas, avoir recours 
l'original.

       *       *       *       *       *

Les personnages qui s'agitent dans ces tableaux remuants sont, grce 
ces qualits, merveilleusement vivants, brosss en quelques coups de
pinceau mais qui portent tous. Quelques-uns ne font que passer dans un
vers, on les croise une seule fois comme dans la rue, mais on ne les
oublie plus. Et qui pourrait oublier ce brave ivrogne Tam de Shanter, et
le savetier Johnny, son vieux, fidle et toujours altr compagnon? et
l'htesse qui fait la gracieuse avec Tam et la femme de Tam qui avait
ses raisons pour tre d'humeur mauvaise?[265] Et Tam Samson, le roi des
chasseurs et des pcheurs, des joueurs de curling, une bonne physionomie
de vieux chasseur enrag? En vain la vieillesse dlabrait son corps, en
vain la goutte mettait des entraves  ses chevilles, rien ne le
retenait. Il avait deux dfauts ou peut-tre trois, mais on perdit un
gai et honnte compagnon quand Tam Samson mourut[266]. Et tous ces
braves fermiers? Qui peut oublier ce jovial, rugueux, rude et plaisant
Rankine, le premier des pour rire et boire, plein de rparties et de
farces, qui s'amuse  griser les dvots, et dont le maudit esprit leur
arrache du dos leur robe d'hypocrisie?[267] Et le vieux et franc
Lapraik, au coeur honnte, qui crit si amicalement, le roi de coeur si
le genre humain tait un paquet de cartes?[268] Et William Simpson, le
matre d'cole, cet insinuant Willie flatteur et caressant?[269] Et
James Smith, le petit marchand de Mauchline, rabougri et disgraci, mais
fin et avec quelque chose d'attirant qui le rendait irrsistible? On
pense  ces hommes un peu contrefaits chez qui la physionomie sauve
tout.

         [Footnote 265: _Tam o' Shanter._]

         [Footnote 266: _Tam Samson's Elegy._]

         [Footnote 267: _Epistle to John Rankine._]

         [Footnote 268: _Epistle to John Lapraik._]

         [Footnote 269: _Epistle to William Simpson._]

  Cher Smith, le plus malin, le plus sournois voleur
  Qui ait jamais tent larcin ou rapine,
  Srement vous avez quelque charme de sorcier
  Sur les coeurs humains,
  Car jamais une poitrine n'a pu se dfendre
  Contre vos artifices.

  Pour moi, je jure par le soleil et la terre,
  Et chacune des toiles qui clignotent au del,
  Vous m'avez cot vingt paires de souliers
  Rien qu' vous aller voir,
  Et  chaque paire qui est use,
  Je suis plus pris de vous.

  Cette vieille coquine capricieuse, la Nature,
  Comme ddommagement pour une courte stature,
  Vous a lanc dans le monde comme une crature
  De premier choix;
  Et s'est amuse sur chacun des traits de votre figure
   crire: Un homme![270]

         [Footnote 270: _Epistle to James Smith._]

Aussi ne sommes-nous pas surpris de trouver ailleurs une pitaphe
prpare  l'avance pour ce petit homme spirituel, si dangereux de
laideur et de sduction, sorte de Roquelaure rustique.

  Pleurez-le, vous tous poux de Mauchline,
  Il vous a souvent aids;
  Car, fussiez-vous rests des annes absents,
  Vous n'auriez pas manqu  vos femmes;
  Vous, gamins de Mauchline quand vous allez
   l'cole par bandes, tous ensemble,
  Oh! marchez lgrement sur son gazon,
  Peut-tre il tait votre pre[271].

         [Footnote 271: _Epitaph for James Smith._]

Quand on voyage en cosse, il est impossible de ne pas tre frapp d'un
type trs frquent. Ce sont certains hommes grisonnants mais vigoureux
et nerveux. Ce qu'on remarque tout d'abord c'est la chevelure drue,
paisse, raide, emmle, revche, que l'ge n'a pas pu claircir, qu'il
ne peut mme pas dompter, et qu'il semble avoir peine  blanchir. C'est
la chevelure caractristique des portraits de Carlyle et de Hugh Miller,
et, s'il est permis de placer une observation personnelle, de la tte de
David Masson. Si John Brown, ce grand connaisseur en rapports de
physionomies, qui comparait les yeux d'un chien  ceux de la Grisi[272],
voulait nous prendre sous sa protection, nous dirions que cette
chevelure fait penser au poil touffu, bourru et rageur des terriers
cossais. C'est comme l'indice d'un grand fonds de rsistance, de
natures rugueuses et robustes. Sous ce chaume; il y a souvent des yeux
gris d'acier, petits, enfoncs, trs actifs et trs pntrants. Cette
physionomie va gnralement avec quelque chose d'inculte et de nglig
dans la mise. L'ensemble est brusque, vigoureux, trs sagace et trs
bon. On y sent une grande puissance de travail et de tnacit. Souvent,
il y a sous cet extrieur, beaucoup de science et beaucoup d'humour; ils
ont le coup de dent, et la comparaison du terrier revient pour le moral.
C'est un type bien cossais. Burns en a trac le portrait dans quelques
vers sur son ami William Smellie, moiti imprimeur, moiti savant. Il
est dfinitif.

         [Footnote 272: John Brown. _Rab and his friends._]

  Le pntrant Willie vint au Crochallan,
  Le vieux chapeau  cornes, le surtout gris, toujours les mmes;
  Sa barbe raide commenait  crotre dans sa force,
  Il s'en fallait de quatre longs jours et nuits jusqu'au soir du rasoir;
  Ses cheveux grisonnants, non peigns, farouchement hrisss, couvraient
    de leur chaume,
  Une tte sans rivale pour les penses profondes et claires.
  Cependant, bien que son esprit caustique ft mordant et pre,
  Son coeur tait chaud, bienveillant et bon[273].

         [Footnote 273: _Extempore on William Smellie._]

Nous parlions du pouvoir de certains mots dans une peinture et de
l'effet qui est uniquement d  ce qu'ils ont de particulier. Nous n'en
pourrions pas citer beaucoup d'exemples plus convaincants que celui qui
est contenu dans deux vers de ce fragment:

  His uncomb'd grizzly locks, wild staring, thatch'd
  A head for thought profound and clear unmatch' d

Il est impossible de rendre la force et le pittoresque qui s'ajoutent 
l'ide, par suite de l'enchevtrement du premier vers suspendu au-dessus
de l'aisance et de la clart du second. Ce sont ces touches-l qui
dclent l'crivain et qui, en mme temps, sont intraduisibles.

 ces portraits, il faudrait ajouter la cohue des prtres. Il y en a
toute une bande noire et forcene qui vocifre, menace, maudit, et, dans
des clameurs de damnation, secoue des gestes d'anathme. Ils
apparaissent tous marqus d'un trait: le vieil Auld qui ne peut plus
mordre mais peut encore aboyer, Andro Gouk, le Docteur Mac, Davie
Bluster, le bruyant[274]; il y a surtout le Rvrend Moodie et le
Rvrend Russell, le verbeux Russell[275] le noir Russell, deux types
accomplis de clergymen terrifiants. Voici Russell:

  John Grognant, John Grognant,
  Montez les marches avec un grognement,
  Criez que le livre est bourr d'hrsies,
  Puis, tirez votre cuiller  pot,
  Pour nous servir du soufre comme de l'eau sale,
  Et hurlez toutes les notes des damns[276].

         [Footnote 274: _The Kirk's Alarm._]

         [Footnote 275: _The Twa Herds or the Holy Tulzie._]

         [Footnote 276: _The Kirk's Alarm._]

Et voici Moodie:

  Maintenant toute la congrgation
  Est silence et attente;
  Car Moodie gravit le pupitre sacr,
  Avec des nouvelles de damnation.
  Si le Cornu, comme aux jours anciens,
  Parmi les fils de Dieu se prsentait,
  La seule vue de la face de Moodie
  Le renverrait dans sa chaude maison
  Tout peureux, ce jour-l.

  coutez comme il claircit les points de foi,
  Avec du fracas et des coups de poing!
  Tantt doucement calme, tantt farouche et furibond,
  Il trpigne et il bondit!
  Son menton allong et son groin en l'air,
  Ses glapissements lugubres et ses gestes,
  Oh! comme ils mettent en feu les coeurs dvots,
  Comme des empltres de cantharides,
  En ce jour-l[277].

         [Footnote 277: _The Holy Fair._]

Ailleurs, c'est le gros capitaine Grose[278], le bon Matthew
Henderson[279], le major Logan qui joue du violon, dont le coude
marche et se trmousse[280], la face latine de Gregory[281], Creech
le libraire, un petit homme, droit, vif, aigre trottinant[282],

  Qui regarde avec amour sa petite ombre leste dans les rues
  Plutt que la plus jolie femme qu'il rencontre[282].

         [Footnote 278: _Verses on Captain Grose's
         Peregrinations.--Lines Written in a Wrapper enclosing a
         letter to Captain Grose._]

         [Footnote 279: _Elegy on Captain Matthew Henderson._]

         [Footnote 280: _Epistle to Major Logan._]

         [Footnote 281: _Epistle to William Creech._]

         [Footnote 282: _Sketch of a Character._]

Que d'autres portraits encore tracs d'un trait, des noms accompagns
d'une seule pithte parfois, mais si expressive et si juste qu'une
personnalit s'en dgage et ne s'oublie plus. Cela fait penser aux
personnages si joliment voqus par Chaucer, d'un seul mot, dans le
prologue de ses contes de Canterbury.


II.

L'HUMOUR DE BURNS.

Avec ces qualits, Burns a t un humoriste. Tous les critiques qui
l'ont tudi le reconnaissent; l'un d'eux a mme dclar que c'tait le
meilleur des potes humoristes[283]. Essayons de bien marquer le genre
d'humour qu'il a possd.

         [Footnote 283: Robert-Louis Stevenson. _Familiar studies of
         Men and Books_, l'essai intitul: _Some aspects of Robert
         Burns_, p. 88.]

Il est tmraire, sans doute, de tenter une fois de plus de prciser
l'humour[284], et de reprendre un mot fatigu vainement par tant de
dfinitions. Chacune des formules dont on l'a marqu ne s'applique qu'
un point, et l'ide, couverte d'empreintes, dpasse chacune d'elles et
n'est pas mme comprise par elles toutes. Elle ressemble  ces troncs
d'arbre que des acheteurs successifs ont frapp de leur fer, et qui
nanmoins ne portent que  et l une lettre. Si l'on dit, avec M.
Taine, que l'humour est quelque chose d'cre, d'amer, de sombre, la
plaisanterie d'un homme qui en plaisantant garde une mine grave, d'un
homme qui est rarement bienveillant et n'est jamais heureux[285], on
dfinit l'humour de Swift, de Carlyle ou de Thackeray, bien que ce
dernier, pour son compte, ait dcrit l'humoriste comme un homme plein de
piti et de tendresse[286]. Mais que fait-on alors de l'humour
bienveillant et enjou d'Addison, le meilleur des hommes et un
optimiste, de celui du joyeux Steel, de celui du bon Goldsmith, du
sensible Sterne, de Charles Lamb, cette me dlicate et candide, de
toute une ligne d'crivains que les Anglais regardent comme les types
les plus achevs de l'humour?[287] Si, avec M. Scherer, on dfinit, par
une conception diamtralement oppose, l'humour comme une plaisanterie
sans amertume, une satire sans fiel, et l'humoriste comme une sorte
d'optimiste qui, au fond, ne trouve pas que tout aille si mal, ni que
l'humanit soit si  plaindre, ni qu'il y ait ici-bas que des coquins ou
des sclrats[288], on explique les humoristes bienveillants, mais que
deviennent Swift, Thackeray, Carlyle, les seuls qui soient accepts par
M. Taine? Si, avec M. Stapfer, dont l'tude sur ce sujet est cependant
si remarquable[289], on considre l'humour comme un pessimisme profond
dont le principe est l'ide du nant universel, le mpris de tout, et
si l'humoriste est un dsabus qui a jug que tout n'est qu'une farce,
mprise tout, se rit de tout et enveloppe sa dsesprance d'un sarcasme,
que deviennent les humoristes moraux et croyants, les hommes qui, comme
Addison, croient au bien, s'y consacrent et font de la raillerie un
moyen de conversion? les hommes tels que Thomas Fuller, Jeremy
Taylor[290], Bunyan lui-mme, qui sont des chrtiens et souvent des
humoristes? N'est-ce pas aussi employer de bien gros mots pour un tour
d'esprit qui peut s'exercer sur des portions de la vie humaine aussi
bien que sur le problme de la destine? Tous les humoristes n'ont pas
lu Schopenhauer, et tel meneur d'nes ou colporteur est un humoriste
sans s'tre fait une mtaphysique. Si, d'autre part, on avance, avec
Carlyle et Thackeray, que la sensibilit est l'essence de l'humour[291],
on est oblig de soutenir que Swift n'a pas d'humour, ou de prtendre
qu'il a de la sensibilit, et on a le choix entre deux paradoxes. Si
l'humour aime l'excentricit et se rjouit de dconcerter la logique et
la raison[292], que devient celui de Swift qui est fait de logique, et
celui d'Addison qui est fait de raison? Si l'humour est fait de
fantaisie dvergonde, de bizarrerie, de heurts, de soubresauts, que
fait-on de celui du _Vicaire de Wakefield_, si uni et si charmant? Si
l'humour exige des contrastes violents, que devient l'humour de Charles
Lamb, tout en nuances dlicates et fondues? D'ailleurs, qu'a de commun
le dcousu, tout extrieur, des chapitres de Sterne, par exemple, avec
son humour? Qu'on dcoupe un exemplaire de _Tristram Shandy_, et qu'on
rtablisse, en histoires suivies, les chapitres jets ple-mle,
l'humour ne subsistera-t-il pas tout entier? bien plus, qu'on prenne une
page, un passage de Sterne, isol et formant un tout, l'humour ne s'y
trouve-t-il pas? Encore ne donnons-nous contre chacune de ces formules
que la grosse objection centrale. Elles en soulveraient mainte autre de
dtail. De toutes parts, ce sont des contradictions et des
insuffisances, un enchevtrement de dfinitions souvent arbitraires et
toujours trop courtes; leur objet les dpasse de toutes parts.
Quelques-unes sont si troites qu'elles font penser  celle de ce
vaurien qui, dans une pice de Shadwell, faisait consister l'humour 
briser les vitres[293].

         [Footnote 284: Shaftesbury dit finement: Dcrire la vraie
         raillerie serait une chose aussi difficile, et peut-tre
         aussi inutile, que de dfinir la bonne ducation. Personne ne
         peut comprendre les spculations sur ces choses, en dehors de
         ceux qui en ont la pratique. Cependant chacun se croit bien
         lev; et le pdant le plus roide s'imagine qu'il peut
         railler avec bonne grce et humour. _Characteristics of men,
         manners, opinions, times_, l'essai intitul: _an Essay on the
         Freedom of Wit and Humor_.]

         [Footnote 285: Taine. _Notes sur l'Angleterre_, p. 344.]

         [Footnote 286: Thackeray. _English Humourists. Swift._]

         [Footnote 287: Lorsque Voltaire introduisait en France le mot
         humour, il est manifeste que ce mot ne dsignait pour lui
         rien de rude ni de triste: Les Anglais ont un terme pour
         signifier cette plaisanterie, ce vrai comique, cette
         _gaiet_, cette _urbanit_, ces saillies qui chappent  un
         homme sans qu'il s'en doute, et ils rendent cette ide par le
         mot humour qu'ils prononcent _Yumor_. _Lettre  l'abb
         d'Olivet._]

         [Footnote 288: Scherer. _tudes sur la Littrature
         contemporaine_, tom VI. Article sur _Laurence Sterne_.]

         [Footnote 289: On trouvera toute la thorie de M. Stapfer sur
         l'humour, dans le volume _Molire et Shakspeare_, aux
         chapitres VI, VII et VIII, intituls: _Dfinitions partielles
         de l'Humour_; _Philosophie de l'Humour_; _l'Humour dans
         Shakspeare, Aristophane et Molire_. Lire aussi son tude sur
         Sterne.]

         [Footnote 290: Voir sur l'humour pars dans les grands
         ouvrages ecclsiastiques de Fuller: Reed. _Introduction to
         English Literature_, le chapitre: _Literature of Wit and
         Humour,_ p. 210-11. Le mme auteur parle aussi, au mme
         endroit, de l'humour qui est mlang au raisonnement de
         Barrow et  l'loquence potique de Jeremy Taylor. Dans son
         _History of English Humour_, le Rev. A. G. L'Estrange,
         constatant que quelques-uns de nos premiers humoristes ont
         t des ecclsiastiques, consacre un chapitre  trois
         d'entre eux: Donne, Hall et Fuller, tom. I, chap. V.]

         [Footnote 291: Thackeray. _English Humourists.
         Swift._--Carlyle. _Essay on Jean-Paul Richter._--Voir aussi
         dans cette direction, Emerson. _Letters and social Aims. The
         comic_--et Bain, _English Composition and Rhetoric_, le
         chapitre intitul: _The ludicrous, Humour, Wit_, p. 74-79.]

         [Footnote 292: Jean-Paul Richter dit de l'humour: Il
         ressemble  l'oiseau Merops qui monte vers le ciel en tenant
         sa queue tourne vers lui; c'est un jongleur qui boit et
         aspire le nectar en dansant sur la tte. _Potique_ ou
         _Introduction  l'Esthtique_,  33.]

         [Footnote 293: Addison. _Spectator_, n 35.]

Ajoutez, pour achever le contraste entre la petitesse des dfinitions et
l'tendue de l'ide, que l'humour n'est pas, pour les Anglais, une chose
purement anglaise. C'est un don qui appartient  l'esprit humain et se
manifeste partout o le gnie parait, comme la posie ou l'loquence. Il
faut faire entrer dans la dfinition de ce mot, tel que les Anglais
l'entendent, des hommes comme Rabelais, Montaigne, Aristophane, Henri
Heine, Jean-Paul Richter, Molire, La Fontaine, Voltaire, Cervants.
Hallam, qui a quelque autorit pour parler de littrature, dit que _les
Plaideurs_ contiennent plus d'humour que d'esprit[294]. Quant 
Cervants, il est le roi et le modle des humoristes, le reprsentant le
plus complet de l'humour. Tous les critiques anglais sont d'accord sur
ce point. Il n'y a peut-tre pas un livre, dans aucune langue, o
l'humour soit port  un plus haut degr de perfection que dans les
aventures du clbre Chevalier de la Manche[295]. C'est Campbell qui
parle ainsi, dans sa _Philosophie de la Rhtorique_. Et il est important
de ne pas oublier que ces paroles datent de 1750, qu'on ne peut invoquer
contre elles l'extension rcente que le mot d'humour aurait reu. Prs
d'un sicle plus tard, Carlyle crit: Sterne vient ensuite, notre
dernier spcimen de l'humour et, avec tous ses dfauts, notre plus
dlicat, sinon notre plus robuste, car Yorick et le caporal Trim, et
l'oncle Toby, n'ont pas encore de frre sinon en Don Quichotte, bien
qu'il soit bien au-dessus d'eux. Cervants est  la vrit le plus pur
de tous les humoristes, tant son humour est doux, gnial, plein et
cependant thr, tant il est d'accord avec l'auteur et avec toute sa
noble nature[296]. On voit jusqu'o s'tend la rgion de l'humour, et
quel petit espace les dfinitions y occupent  et l.

         [Footnote 294: Hallam. _Introduction to the Literature of
         Europe._]

         [Footnote 295: Campbell. _Philosophy of Rhetoric_, chap. II,
         section 2.]

         [Footnote 296: Carlyle. _Essay on Jean-Paul Richter._]

Si donc, comme l'a bien marqu M. Scherer, une dfinition de l'humour
consiste  dgager ce qu'il y a de commun chez tous les crivains qu'on
dsigne sous le nom d'humoristes[297], elle devra tre assez large pour
accueillir tous ces noms. C'est une vaste auberge o pourront se
rencontrer les joyeux et les tristes, les misanthropes et les
indulgents, les logiciens et les fantaisistes, les sages et les fous,
Swift avec Goldsmith, Rabelais avec Charles Lamb, Aristophane avec
Sterne, Chaucer et La Fontaine et Dickens, Falstaff, Mercutio, Hamlet,
Sancho Pansa, une foule disparate de gens de tous pays, de toute
condition, de tout ge, et de toute humeur.

         [Footnote 297: Scherer. _tudes sur la Littrature
         contemporaine_, tom VI. Article sur _Laurence Sterne_.]

Qu'ont-ils donc de commun? Un trait qu'il est impossible de ne pas
saisir au premier coup d'oeil: la moquerie. Quels qu'ils soient,
paysans, curs, prosateurs, potes, ignorants, lettrs, ils sont tous en
ceci pareils, c'est qu'ils raillent. C'est la caractristique de leur
esprit et de leur physionomie. Regardez-les, mme ceux qui affectent le
plus austre srieux; n'ont-ils pas tous au coin de la lvre ou du
regard quelque chose de narquois? Sur toutes ces figures, depuis la face
joyeusement panouie de Rabelais jusqu' la face amrement contracte de
Swift, la moquerie s'tale ou se trahit; elle parcourt tous ces visages,
du rire plantureux de Falstaff, au sourire mince et sec de Voltaire, et
 celui imperceptible et attendri de Charles Lamb. Allez dans cette
foule, vous y trouverez toutes les varits de la raillerie: le sarcasme
amer de Swift, la gausserie gigantesque de Rabelais, le persiflage aigu
de Voltaire, l'ironie sournoise de La Fontaine, celle souriante de
Goldsmith, le badinage charmant de Charles Lamb, la causticit coupante
de Thackeray, la plaisanterie mue de Dickens, la gouaillerie bouffonne
de Falstaff, la satire dsespre d'Hamlet, la goguenarderie niaise de
Sancho, le ricanement diabolique de Mphistophls, la chanson moqueuse
de Mercutio, le rire arien d'Ariel. Qu'ils se moquent des autres ou
d'eux-mmes; qu'ils se moquent par mchant coeur ou colre, ou, ce qui
est souvent le cas, par pudeur et pour cacher leur motion; qu'ils se
moquent en parlant gravement de choses folles, ou follement de choses
graves, qu'importe? Ils diffrent en tout; ils n'ont qu'un seul point
commun: la raillerie.

Est-ce l tout? Faut-il se borner  dire que les humoristes sont des
railleurs et que l'humour est la raillerie? Ce ne serait pas la peine
d'aller chercher un mot tranger pour rendre une ide dont on avait
l'expression sous la main. En y regardant de plus prs, quelque chose
vient s'ajouter  ce premier trait. Il y a un autre lment ncessaire 
l'humour, ou, en d'autres termes, un second point commun  tous ceux
qu'on appelle des humoristes. C'est le sens de la vie relle, le contact
direct avec elle. L'loquence, la posie, l'esprit, peuvent tre
parfaitement abstraits, exister  une grande distance des choses.
L'humour a besoin de s'appuyer sur elles. Il ne nat qu'au milieu du
concret; il trouve ses matriaux et sa nourriture dans le tangible; il
lui faut des faits particuliers; il vit de l'observation immdiate de ce
qui l'entoure. Prenez de nouveau tous les grands humoristes,
Aristophane, Cervants, Rabelais, Shakspeare, Swift, et voyez comme ils
ont t de minutieux connaisseurs mme des petits faits et des petits
objets de la vie. Les humoristes un peu infrieurs  ceux-l, parce
qu'ils sont plus littraires et que leur humour est plus dans la forme,
Sterne, Addison, Thackeray, remplacent la largeur d'observation par la
finesse, et nourrissent leur raillerie des miettes de la ralit. Sans
connaissance de la vie, sans remarques particulires, individuelles, il
n'y a pas d'humoristes. Il peut y avoir des crivains caustiques et
spirituels qui darderont dans l'abstrait des mots affils, mais qui ne
mriteront jamais le mot substantiel et plein d'humoristes. Pour
l'obtenir, il faut avoir dans la main ne ft-ce qu'une poigne de faits
rels. Autrement, on n'est qu'un homme d'esprit. C'est grce  cette
solidit d'observation, que la foule est pleine d'humour[298]. Qui n'a
rencontr de ces hommes du peuple, surtout de ceux que leur mtier mle
 beaucoup de monde, comme les aubergistes, les conducteurs de voitures
publiques, qui ont un intarissable fonds d'observation et de drlerie?
Ce ne sont pas des gens d'esprit; ce sont des humoristes. Il n'y a pas
d'autre terme pour les dsigner, et l'impossibilit o nous serions de
les dfinir autrement explique pourquoi nous avons emprunt ce mot
d'humour dont nous n'avons pas l'quivalent.

         [Footnote 298: Voir,  ce sujet, de justes remarques dans un
         article du _Guardian_, n 144, Wednesday, August
         26th.--Swift, qui s'y connaissait, dit: De mme qu'un got
         pour l'humour est purement naturel, ainsi l'est l'humour
         lui-mme. Ce n'est pas un talent confin aux hommes d'esprit
         et de savoir; car nous l'observons quelquefois chez des
         domestiques communs et chez les plus bas du peuple, tandis
         que ceux qui le possdent ignorent souvent le don qui leur
         est chu. Nous avons trouv cette phrase de Swift dans un
         recueil de penses, intitul: _Laconics_, vol. I, n 842.]

Cette condition que l'observation doit rester particulire et concrte
pour constituer l'humour nous parat indispensable. Ds qu'elle se fait
abstraite, ds qu'elle se dpouille de son enveloppe d'incidents, de
faits, de gestes prcis, la raillerie reste, la connaissance de la vie
reste; l'humour disparat. Qu'on prenne une pense comme celle-ci: Nous
avons tous assez de force pour supporter les maux d'autrui[299]. Il y a
de l'ironie, et c'est le rsum d'une grande connaissance des hommes; il
n'y a pas d'humour. Chamfort raconte qu'un plaisant, ayant vu excuter
un ballet  l'opra, le fameux: Qu'il mourt de Corneille, proposa de
faire danser les maximes de La Rochefoucauld[300]. On pourrait, pour
connatre si une pense a de l'humour, proposer de la faire jouer.
Celles de Chamfort, qui sont presque toutes en anecdotes, en contiennent
beaucoup. Il y a souvent de l'esprit dans la morale des fables de La
Fontaine, qui est une maxime abstraite, tandis qu'il y a de l'humour
dans la fable elle-mme qui est une scne. Les critiques montrent
quelque indcision  savoir si Voltaire doit tre class parmi les
humoristes, et si _Candide_ est une oeuvre d'humour. Carlyle ne le cite
pas parmi les humoristes; Macaulay le compare  Swift et  Addison[301];
George Eliot trouve que dans _Candide_ on sent le manque d'humour, mais
que _Micromgas_ serait humoristique, s'il n'tait pas si tincelant,
si antithtique, si plein de suggestion et de satire qu'on est oblig de
l'appeler spirituel[302]. M. Stapfer, par une suite de son systme du
nant, estime que Voltaire est un polmiste trop passionn, prend trop
au srieux les choses du monde, pour mriter le nom d'humoriste[303].
Toutefois, lorsqu'il lui arrive, selon l'expression bizarre de
Jean-Paul, de se sparer des Franais et de lui-mme, par l'ide
anantissante, ses romans, _Micromgas_ et surtout _Candide_, s'lvent
fort au-dessus du simple persiflage et appartiennent  l'humour[303].
Nous supposons que Jean-Paul veut dire que Voltaire n'a pas assez
souvent le sentiment du nant universel, qu'il prend trop  coeur les
choses de son temps et de son pays. Or, ce qui,  nos yeux, fait que
Voltaire ne compte pas parmi les premiers humoristes, ce n'est pas qu'il
est trop engag dans la vie, c'est qu'il ne l'est pas assez. Ce qui lui
manque, c'est tout justement le contraire de ce que dit Jean-Paul, c'est
d'avoir eu plus de sympathie pour les formes tangibles de la vie. Son
humour est pauvre en substance vitale, en observations concrtes, en
dtails, en faits prcis, comme ceux qui nourrissent l'humour de
Rabelais, Swift et Cervants. Il s'occupe plutt des ides que des
hommes. Ses romans sont trop abstraits, trop universels, pas assez
particuliers; ce sont plutt des affabulations de systmes, des sortes
d'allgories philosophiques, que des peintures sincres de la ralit.
Ses personnages n'existent pas par eux-mmes; ce sont des types
reprsentant des hypothses et engendrs en vue d'une discussion. La
raillerie de Voltaire porte moins sur la vie elle-mme que sur les
conceptions de la vie. Elle contient plus de rflexion abstraite que
d'observation; ses romans contiennent plus de pense que de vie. Ce qui
n'empche pas qu'il y ait dans _Candide_, et peut-tre plus encore dans
l'_Ingnu_, assez de contact avec la ralit pour qu'ils soient de
vritables oeuvres d'humour.

         [Footnote 299: La Rochefoucauld. _Maximes._]

         [Footnote 300: Chamfort. _Caractres et Anecdotes._]

         [Footnote 301: Macaulay. _Essay on Addison._]

         [Footnote 302: G. Eliot. _Essay on Heinrich Heine._]

         [Footnote 303: Stapfer. _tude sur l'Humour._]

La plupart des crivains qui ont trait de l'humour ont vaguement peru
la ncessit de cette observation concrte de la vie; ils ne l'ont pas
dgage de l'amas des traits secondaires ou accessoires qu'ils ont
souvent placs au premier rang. Ils ont t semblables  ces mdecins
qui constatent les symptmes dcisifs d'une maladie, sans comprendre
leur importance, et les laissent dissmins parmi des faits indiffrents
et accidentels. C'est ainsi que Campbell dit: Le sujet de l'humour est
toujours le caractre, ses faibles, gnralement, tels que les caprices,
les petites extravagances, les inquitudes faibles, les jalousies, les
faiblesses enfantines, la ptulance, la vanit, l'amour-propre. On
trouve carrire  exercer ce talent surtout en racontant des histoires
familires, ou en assumant et en jouant un caractre qui a de la
drlerie[304]. Plus loin, il laisse encore mieux voir combien cette
condition le proccupait, quand il dit que l'homme d'humour descend
souvent jusqu' la minutie, qu'il tombe quelquefois dans l'imitation des
singularits de la voix, des gestes, ou de la prononciation, et qu'il
doit exposer l'individuel[304]. Macaulay parle de l'humour comme du
pouvoir de tirer de la gat des incidents qui se prsentent chaque
jour et des petites singularits de caractre et de manires qui peuvent
se trouver dans tous les hommes[305]. Carlyle est plus prcis encore.
L'humour, dit-il, est,  proprement parler, le rvlateur des choses
humbles, ce qui le premier les rend potiques  l'esprit. L'homme
d'humour voit la vie commune, mme la vie vulgaire, sous une lumire
nouvelle de gat et d'amour; tout ce qui existe a un charme pour
lui[306]. N'est-ce pas encore la mme ide du rel qui reparat,
mlange  l'ide de sensibilit chre  Carlyle, lequel a t lui-mme
un humoriste dnu de sensibilit? coutons maintenant Thackeray:
L'humoriste, selon ses moyens et son talent, commente presque toutes
les actions et les passions de la vie. Il prend sur lui d'tre, pour
ainsi parler, le prdicateur de tous les jours[307]. George Eliot a
quelques expressions qui rendent bien ce qu'il faut  l'humour de
particulier, de solide, cet lment pittoresque et tangible qui lui est
ncessaire. L'humour tire ses matriaux des situations et des traits
de caractres[308], et plus loin: L'humour a surtout pour fonction de
reprsenter et de dcrire[308]. N'est-ce pas encore, dans la mme
direction, une remarque d'une grande importance que celle de Jean-Paul,
qui signale qu'un caractre spcial de l'humour est d'viter
soigneusement les termes gnraux, de rechercher la familiarit
pittoresque, et de subdiviser l'expression et la pense jusqu'aux
limites les plus extrmes de la particularisation?[309] Sir William
Temple avait dj dit longtemps auparavant avec une grande justesse:
L'humour n'est qu'une peinture de la vie particulire, comme la comdie
l'est de la vie gnrale, et bien qu'il reprsente des dispositions et
des habitudes moins communes, elles ne sont cependant pas moins
naturelles que celles qui sont plus frquentes parmi les hommes; car si
l'humour lui-mme est forc, il perd toute grce; ce qui,  la vrit, a
t le dfaut de quelques-uns de nos potes les plus clbres en ce
genre[310]. Sans insister sur la premire phrase, si expressment
claire, qui ne sent que ce naturel ncessaire  l'humour vient de ce que
toute reprsentation de vie qui manque de cette qualit est radicalement
factice. Enfin, L'Estrange remarque que l'observation est ncessaire
pour toute critique, spcialement pour celle du genre qu'on trouve dans
l'humour[311]. Tous ces crivains, qui varient sur tous les autres
points, sont d'accord pour celui-ci. Il se glisse en dpit d'eux dans
leur analyse de l'humour et, bien que nglig, mis  un rang qui n'est
pas le sien, il est partout[312].

         [Footnote 304: Campbell. _Philosophy of Rhetoric_, chapter
         II, section 2.]

         [Footnote 305: Macaulay. _Essay on Addison._]

         [Footnote 306: Carlyle. _Essay on Schiller._]

         [Footnote 307: Thackeray. _English Humourists. Swift._]

         [Footnote 308: George Eliot. _Essay on Heinrich Heine._]

         [Footnote 309: Le passage de Jean-Paul Richter est si
         instructif et probant qu'il est utile de le citer presque en
         entier. Il met tout  fait en relief la ncessit de ce
         quelque chose de concret sur lequel nous insistons: Comme,
         _sans les sens_, il ne peut y avoir de comique, _les
         attributs perceptibles_, en tant qu'expression du fini
         appliqu, ne peuvent jamais, dans l'objet humoriste, devenir
         _trop colors_. Il faut que les _images_ et les contrastes de
         l'esprit et de l'imagination, c'est--dire les groupes et les
         couleurs, abondent dans l'objet pour remplir l'me de ce
         caractre sensible....

         Nous allons tudier en dtail le style de l'humour qui a la
         double proprit de mtamorphoser son objet et de parler aux
         sens. D'abord il _individualise_ jusqu'aux plus petites
         choses, et mme jusqu'aux parties de ce qu'il a subdivis.
         Shakspeare n'est jamais _plus individuel_, c'est--dire ne
         s'adresse jamais plus aux sens que lorsqu'il est comique.
         Aristophane, pour les mmes raisons, offre plus qu'aucun
         autre pote de l'antiquit, les mmes caractres.

         Le srieux, comme on l'a vu plus haut, met partout en avant
         le gnral, et nous spiritualise tellement le coeur qu'il
         nous fait voir de la posie dans l'anatomie, plutt que de
         l'anatomie dans la posie. Le comique, au contraire, nous
         attache troitement  ce qui est dtermin par les sens; il
         ne tombe pas  genoux, mais il se met sur ses rotules, et
         peut mme se servir du jarret. Quand il a, par exemple, 
         exprimer cette pense: L'homme de notre temps n'est pas
         bte, mais pense avec lumire: seulement il aime mal, il
         doit d'abord introduire cet homme dans la _vie sensible_, en
         faire, par consquent, un Europen, et plus prcisment un
         Europen du XIXe sicle; _il doit le placer dans tel pays et
         dans telle ville_,  Paris ou  Berlin; il faut encore qu'il
         _cherche une rue_ pour y loger son homme.

         On pourrait poursuivre cette _individualisation comique
         jusque dans les moindres choses_... Voici encore d'autres
         minuties  l'adresse des sens: on choisit partout des _verbes
         actifs_ dans la reprsentation propre ou figure des objets;
         on fait, comme Sterne et d'autres, prcder ou suivre chaque
         action intrieure d'_une courte action corporelle_; on
         indique partout les quantits exactes d'argent, de nombre et
         de chaque grandeur, l o l'on ne s'attendait qu' une
         expression vague; par exemple: un chapitre long d'une
         coude ou cela ne vaut pas un liard rogn...

          cette catgorie des lments du comique se rattachent
         encore les noms propres et techniques... On peut rapporter
         encore aux caractres sensibles de l'humour la paraphrase,
         c'est--dire la sparation du sujet et du prdicat, qui
         souvent peut n'avoir pas de fin et qu'on peut imiter surtout
         d'aprs Sterne, qui lui-mme a eu Rabelais pour guide. Quand,
         par exemple, Rabelais voulait dire que Gargantua jouait, il
         commenait (I. 22). L jouait: au flux,  la prime,  la
         vole,  la pille, etc., il nomme deux cent seize jeux.
         _Potique_,  35. (Traduction Alex. Bchner et Lon Dumont).]

         [Footnote 310: _Laconics_, tom III, p. 38.]

         [Footnote 311: L'Estrange. _History of English Humour_, tom
         II, p. 252.]

         [Footnote 312: Nous trouvons, dans les _Remarques sur les
         crits d'Allan Ramsay_, de lord Woodhouselee, une
         confirmation et, pour employer l'expression anglaise, une
         illustration singulirement curieuse de la thorie de
         l'humour que nous essayons de dgager. C'est la comparaison
         de deux descriptions du matin, empruntes l'une 
         l'_Hudibras_ de Butler, l'autre au _Christ's Kirk on the
         Green_ de Ramsay. On verra quelle importance l'auteur donnait
          l'observation relle, concrte dans la composition de
         l'humour.

         Qu'on nous permette ici, en passant, de noter la diffrence
         entre la composition spirituelle et humoristique. Butler et
         Ramsay possdaient tous deux de l'esprit et de l'humour,  un
         degr peu ordinaire; mais la premire de ces qualits
         dominait dans le pote anglais, la seconde, dans le pote
         cossais. Butler dcrit ainsi le matin, comiquement, mais
         avec esprit:

            Depuis longtemps le soleil, dans le giron
            De Thtis, avait fait son somme,
            Et, comme un homard bouilli, le matin
            Commenait  passer du noir au rouge.

         Ceci plat comme un passage ingnieux et spirituel. La
         bizarrerie de la comparaison nous fait sourire, mais ce
         _n'est pas une peinture exacte de la nature et par consquent
         ce n'est pas de l'humour_. Or, remarquez l'humour avec lequel
         Ramsay dcrit l'aurore qui se lve sur sa gaie compagnie  un
         mariage; il faut excuser un peu de grossiret, sans elle, le
         tableau n'aurait pas t fidle.

            Maintenant, du coin est de Fife, l'aurore
            Grimpa vers l'ouest dans le ciel,
            Les fermiers, entendant que le coq avait chant,
            Commencrent  s'tirer et  roter;
            Les fermires avares, en billant de travers,
            Crirent: Les filles  l'ouvrage!
            Les chiens aboyrent, et les gars du coup
            Sautrent sur leurs culottes comme la grle,
            Au point du jour.

         L'humour _doit tre conforme  la nature_: c'est la _nature
         vue dans ses aspects absurdes et comiques_. L'esprit donne
         une ressemblance apparente et fantaisiste  la nature, son
         essence mme exige une opposition avec elle.

         Il est inutile de faire remarquer que ce passage vient tout 
         fait  l'appui du passage de Jean-Paul Richter.]

Ainsi, la raillerie d'une part, le contact avec la vie relle de
l'autre, tels semblent tre les lments de l'humour ou, pour rpondre 
l'expression de M. Scherer, tels sont les deux seuls caractres qui
soient communs  tous les crivains dsigns sous le nom d'humoristes.
Si nous avions  dfinir l'humour, nous dirions que c'est la raillerie
dans l'observation ou la reprsentation directe et concrte de la
vie,--ou au moyen d'elles.

Cette formule a, tout au moins, l'avantage d'tre assez large pour loger
cette grande foule bigarre d'crivains ou de personnages, entre
lesquels les autres formules font un choix arbitraire, laissant entrer
les uns et repoussant les autres. Si l'observation est sympathique,
c'est--dire, si elle est tout  fait objective, si elle se place
entirement dans l'objet observ, sans traverser auparavant un jugement
moral contenu dans l'observateur, la sensibilit peut venir se joindre 
elle. On a alors les humoristes mus. Mais ce n'est l qu'une forme plus
complexe et plus riche, dites, si vous le dsirez, plus leve de
l'humour. Ce n'est pas l'essence mme de l'humour qui est souvent pre
et dur. C'est l'avis de Georges Eliot qui dit avec beaucoup de
pntration: Quelque confusion, relativement  la nature de l'humour, a
t cre par le fait que ceux qui en ont crit avec le plus d'loquence
ont insist presque exclusivement sur ses formes les plus hautes, et ont
dfini l'humour en gnral comme la reprsentation sympathique des
lments incongrus de la nature et de la vie humaine, dfinition qui ne
s'applique qu' ses derniers dveloppements. Beaucoup d'humour peut
exister avec beaucoup de barbarie, comme nous le voyons dans le
moyen-ge[313]. De mme, si l'observation s'exprime sous une forme
lyrique, si elle est rendue avec les mouvements de joie, de surprise,
d'enthousiasme qu'elle excite chez certaines mes, si la raillerie, au
lieu d'tre constante et de la contrler sans merci comme dans Swift,
n'arrive que par bouffes, et laisse dans les intervalles les choses
clater avec leur couleur et leur posie, on a les humoristes
fantaisistes, moiti railleurs, moiti potes, comme Dickens, ou Henri
Heine, ou Carlyle. Mais cette imagination n'est pas non plus
indispensable  l'humour, qui peut tre sec et purement logique. Ce ne
sont l que des ornements. Quand on trempe cet alliage de moquerie et
d'observation dans certaines mes o flottent d'autres qualits,
celles-ci se prennent et se cristallisent autour de lui. Il en sort par
de feux changeants ou d'une lumire tendre. Mais, dans d'autres mes, la
barre de mtal reste nue; elle n'en est pas moins la rude verge de
l'humour.

         [Footnote 313: George Eliot. _Essay on Heinrich Heine._]

Il se peut que la dfinition qui vient d'tre propose paraisse vague au
premier moment. On reviendra peut-tre sur ce jugement et on reconnatra
qu'elle renferme bien les lments constitutifs de l'humour, si l'on
prte attention  la remarque suivante. C'est qu'il suffit de prciser
chacun des deux termes dont elle est forme, de les particulariser au
moyen d'adjectifs, suivant la marche ordinaire des dfinitions, pour
serrer chacune des varits de l'humour, et mme pour tenir la formule
individuelle de chaque humoriste. Si nous mettons une raillerie amre,
sombre, presque haineuse, avec une observation impitoyable d'exactitude
nue, n'aurons-nous pas dfini l'humour de Swift? Si nous joignons une
raillerie attendrie  une observation minutieuse, et, comme on l'a dit,
microscopique, n'aurons-nous pas celui de Sterne? Le rire joyeux,
dbordant, torrentiel, ivre et heureux de son propre bruit, avec une
observation grossissante qui exagre les dimensions des objets et les
tord en mouvements forcens, n'est-ce pas Rabelais? La gat et la
bouffonnerie dans le rire, avec la tristesse et les larmes dans
l'observation, n'est-ce pas l'trange contraste de Dickens? La raillerie
pleine de bonhomie et l'observation souriante, n'est-ce pas Goldsmith?
Le rire niais et finaud, avec l'observation intresse et grossire de
la vie, n'est-ce pas Sancho Pansa? Ne serait-il pas plus facile, en
resserrant les deux termes mieux que nous ne pouvons le faire en
quelques mots, de trouver la dfinition exacte de tant de talents ou de
gnies d'humoristes? Qu'on ajoute que la prcision crotra, si on marque
sur quoi porte la raillerie, si c'est sur la vie elle-mme, comme dans
les humoristes philosophiques tels que Carlyle; ou sur des dtails
isols de la vie, comme dans les humoristes de moeurs tels qu'Addison;
si l'on dtermine enfin  quoi s'attache l'observation, si c'est  des
vices et  des mchancets comme dans Swift;  des attitudes et  des
gestes, comme dans Sterne;  des misres et  d'humbles souffrances,
comme dans Dickens;  de dlicates nuances de sentiment, comme dans
Charles Lamb;  des replis d'gosme et d'hypocrisie, comme dans
Thackeray;  de simples travers et ridicules, comme dans Addison. Ainsi,
on verra peu  peu que cette dfinition, si vague au dbut, se ramasse,
se resserre, jusqu' saisir troitement chaque individu de cette foule
disparate d'humoristes qu'elle contient cependant tout entire.

       *       *       *       *       *

Si l'analyse qui prcde est exacte, nous avons en main ce qu'il nous
faut pour apprcier et classer l'humour de Burns, puisque nous
connaissons la qualit de son rire, celle de son observation, et que
nous savons que, derrire celle-ci, il y a une large et vraie sympathie.

Ce qui frappe tout d'abord dans l'humour de Burns, c'est la gat, et ce
n'est pas de la gat  fausses enseignes, comme il arrive souvent chez
les humoristes. L'enseigne, chez eux, ne fait pas la marchandise.  la
porte des uns, s'agite une affiche burlesque, et on entre dans une
maison o sont assises des songeries mlancoliques.  celle des autres,
pend dcemment une affiche de mine grave; entrez, les bouffonneries et
les arlequinades vous assaillent, vous gouaillent et vous houspillent.
Ici, le signe et l'auberge vont de pair; l'enseigne du rire annonce bien
la gat. Et quelle gat! saine, bruyante, contagieuse, turbulente,
pleine d'entrain. Le plaisir produit par la plupart des humoristes est
intellectuel et une pure jouissance du cerveau. Ici c'est une gat
presque physique qui s'empare de tout le corps et le grise de rire.
C'est le rire matriel de Falstaff et de Rabelais, mais rduit  des
proportions modres et moyennes. Il n'est pas dmesur et pique; il
est de taille ordinaire, mais il est bien du mme sang, et, comme eux,
heureux de vivre.

Aussi, la raillerie de Burns, sauf dans quelques cas personnels de
colre, est-elle sans mchancet et sans fiel. C'est une gausserie
pleine d'une jovialit et d'une bonhomie presque amicales. Ceux mmes
qui en sont l'objet ne sauraient s'en fcher. Tam Samson ne put en
vouloir  Burns d'avoir crit son lgie; ni Tam de Shanter d'avoir
racont son aventure. Si le Dr Hornbook eut plus de mal  digrer les
confidences de la Mort, c'est que les mdecins supportent peu qu'on
parle mal de leur art; Fagon trpignait quand de Brissac se moquait de
la mdecine devant Louis XIV[314]. L'humour de Burns ne laisse pas
d'arrire-got, comme ces rires cres qui font qu'on s'arrte
brusquement, tonn de rire. Ce n'est pas un fruit plein de cendres,
ramass sur des grves amres. C'est un fruit sain tomb de l'arbre
bienfaisant de l'Insouciance. S'il n'en tombait de temps en temps de
cette espce, l'homme mourrait de mlancolie.

         [Footnote 314: Saint-Simon. _Mmoires._]

Naturellement, cet humour ne porte ni sur des vices, ni sur des travers
ou des ridicules. Il n'a aucune prtention morale, aucune vise
critique, comme ceux de Swift, d'Addison ou de Thackeray, si divers 
d'autres gards. Il ne songe ni  donner des leons, ni  infliger des
rprimandes. Il est aussi dsintress que celui de Sterne. Il recherche
bonnement des situations comiques et des aventures drlatiques. Burns
n'est ni un pamphltaire, ni le prdicateur de tous les jours dont
parle Thackeray; c'est un artiste qui s'amuse de ce qu'il voit. Il
saisit au passage une anecdote rjouissante, un incident saugrenu; et
les rend tout vifs. Il a presque l'humour d'un peintre, non pas d'un
peintre moraliste comme Hogarth, mais d'un peintre purement pittoresque
comme Tniers ou Van Ostadt. C'est l'homme qui, ayant aperu quelque
chose de divertissant et en riant encore, arrive le raconter. Et, en
effet, la plupart de ses pices humoristiques sont le rcit d'une
rencontre, d'une aventure, une de ces histoires comme il s'en dbite aux
foires et aux marchs, au milieu d'un cercle de figures cramoisies,
boursoufles et prtes  craquer de rire. L'observation, qui a sa
nettet accoutume, porte sur les gestes et les paroles des personnages,
comme il convient dans des rcits. Tout est en faits et en actions.
Aucun humour n'est plus nourri de ces dtails particuliers et
pittoresques que Jean-Paul considre justement comme indispensables.

 ces qualits s'ajoute le mouvement, si puissant chez Burns. Il
s'empare d'elles, les entrane, les pousse, les meut, les anime, les
fouette. Cette gat, si allante d'elle-mme, se presse, s'chauffe et
se hte encore. Les dtails sont serrs, se bousculent, se heurtent,
montent les uns sur les autres, comme des moutons sortant d'table. Cela
marche, court, se prcipite; le rcit en prend une musique qui le
complte; le rire en sort de tous cts, s'accrot d'une sorte de
vitesse acquise, clate dans une turbulence de gat et devient
irrsistible[315].

         [Footnote 315: Jean-Paul Richter a finement remarqu: Le
         mouvement et surtout le mouvement rapide, ou le repos  ct
         de ce dernier, peuvent contribuer  rendre un objet plus
         comique, comme moyen de rendre l'humour saisissable par le
         sens. _Potique_  35.]

C'est un des effets de la force de l'observation dans Burns que son
humour n'a pas de sensibilit, du moins en ce qui concerne les hommes.
Disons plutt qu'il contient plus de sympathie que de sensibilit.
Celle-ci est encore une intervention de l'auteur. Les personnages de
Sterne, par exemple, sont vrais, mais ils sont toujours vus  travers
son motion. Quelque chose, ft-ce quelque chose d'aussi prcieux qu'une
larme, s'interpose entre eux et nous. L'humoriste sent pour eux, plutt
qu'il ne sent avec eux, et, en quelque manire, il se substitue  eux.
L'observation de Burns est plus dtache de lui et l'abandonne tout 
fait. Ce reste de personnalit est rompu. Ses personnages vivent hors de
lui, dans une pleine indpendance. Ils n'ont rien de plus que leur
propre sympathie pour eux-mmes, comme cela se trouve chez les grands
producteurs, et comme cela est, aprs tout, la vraie ralit. C'est un
signe dcisif de force et la marque d'une observation qui se jette au
coeur des choses. La sensibilit est forcment moindre, et remplace par
cette sorte de cordialit amicale que les grands crateurs ont pour
leurs personnages.

Cependant,  l'gard des animaux, l'humour de Burns est tout diffrent,
et devient au contraire d'une sensibilit exquise. Quand il a devant lui
une de ces pauvres cratures muettes qui souffrent et s'tonnent
obscurment de souffrir, il s'adoucit, perd son rire bruyant, devient
pensif, presque mlancolique, et s'emplit de piti jusqu'au bord des
larmes. Ses pices  sa brebis mourante, _Mailie_, ou _ une Souris_
dont la charrue a dtruit le nid, sont des modles de ce genre dlicat
d'humour qui se sert de la raillerie pour oser montrer son motion.
C'est ce trait qui a surtout frapp Carlyle, pour qui la sensibilit est
ncessaire  l'humour. Nous ne parlons pas, dit-il, de son audacieuse
et souvent irrsistible facult de caricature, car cela est de la
drlerie plutt que de l'humour; mais une gat beaucoup plus tendre
rside en lui et parat  et l en touches passagres et admirables,
comme dans son adresse _ la Souris,  sa Jument_, ou son lgie sur la
pauvre _Mailie_. Cette dernire pice peut tre regarde comme son plus
heureux effort dans ce genre. Dans ces pices, il y a des traits d'un
humour aussi dlicat que celui de Sterne, cependant tout  fait
diffrent, original, singulier, l'humour de Burns.[316] Peut-tre
prfrerions-nous la pice _ la Souris_? Quoi qu'il en soit, ces
pices, aussi dlicieuses que les plus touchants passages de Sterne,
leur sont,  nos yeux, suprieures, par quelque chose de plus rel et de
plus simple. Peut-tre peut-on expliquer cette diffrence entre l'humour
de Burns envers les hommes et envers les btes par le fait que
l'observation  l'gard des animaux est toujours beaucoup plus une
oeuvre d'invention. Leurs modes d'tre nous tant ferms, il nous est
impossible de sentir avec eux, il faut sentir pour eux, et la
sensibilit entre par l. Quoi qu'il en soit, nous rencontrerons plus
loin cette portion tout  fait singulire de son humour. Nous ne
considrons ici que celle qui a trait  l'homme et  la vie humaine.

         [Footnote 316: Carlyle. _Essay on Burns._]

Pour des raisons analogues, son humour n'est pas riche en fantaisie. Ce
dsordre que quelques humoristes ont affect et que quelques critiques
ont proclam un des attributs de l'humour, ne se rencontre pas chez lui.
Pas de ces bizarreries, de ces incohrences, de ces heurts, de ces
brusques arrts, de ces dparts dbrids, de ces mille extravagances et
bouffonneries qui se tordent, grimacent, serpentent, et s'enchevtrent,
autour des pages de certains crivains, comme un encadrement de
grotesques. Rabelais s'attarde  des tours de force d'numration, ouvre
tout  coup des cages d'o s'chappent des voles d'adjectifs qu'il
regarde s'allonger en riant, s'amuse  imbriquer d'interminables
gnalogies en clouant des engendra les uns sur les autres, et cherche
mille manires, dans une bagarre de bouffonnerie, de dsorienter
l'esprit. Sterne, qui l'imite, fait jouer ses chapitres  saute-mouton,
en compose avec des points, met les uns en blanc, les autres en noir,
commence, s'interrompt, n'achve rien, et se rit de mettre l'attention
du lecteur aux prises avec des cheveaux embrouills. On dirait qu'ils
aient fait gageure d'incohrence et pris plaisir  disloquer leurs
livres. Sans aller aussi loin, d'autres ont des chappes de posie, des
accs de lyrisme, comme Dickens et Carlyle. Le plan prmdit et voulu,
la proportion des parties, leur concordance vers un effet calcul,
l'harmonie, l'ordre en un mot, semblent n'exister pas pour eux. C'est le
domaine de l'inattendu et du fantastique; les jeux de la fantaisie et du
caprice y prennent leurs bats; tout va au hasard de l'impression du
moment. C'est  ce point que quelques critiques ont voulu faire de cette
tranget un des caractres de l'humour[317]. Burns se charge de les
rfuter, car il n'y a rien de pareil en lui. Outre que ces dbauches
d'excentricits cadrent mal avec les qualits de sobrit dont son
esprit tait si solidement charpent, les lments mmes de son humour
le protgeaient de ces carts. Son observation serre trop la ralit,
elle s'y ajuste trop troitement pour la perdre un seul instant, et,
comme le rel n'est pas dcousu, qu'il est fait de continuit et de
logique, son humour, fait d'observation, reste compact et suivi. De mme
son mouvement l'empche de s'arrter ou de s'carter, le pousse droit au
but. Il n'y a ni place, ni loisir, pour ces hors-d'oeuvre; ils ne
peuvent trouver ni un intervalle, ni une minute, pour s'y glisser. Les
pices les plus humoristiques de Burns vont sans une digression, sans
une excentricit. Elles sont aussi bien proportionnes, aussi
parfaitement composes que celles d'autres humoristes affectent d'tre
dtraques et tranges. Ce n'est pas trop de dire qu'elles sont aussi
courtement menes qu'une fable ou qu'un conte de La Fontaine. Elles
justifient la filiation d'Addison qui faisait l'humour fils de la vrit
et du bon sens [318].

         [Footnote 317: Voir l'importance que M. Taine donne  ce
         caractre, dans son chapitre sur Carlyle. _Histoire de la
         Littrature Anglaise_, tom V, p. 239.]

         [Footnote 318: Voir l'article d'Addison sur l'Humour, dans le
         _Spectator_, n 35.--Les critiques qui veulent faire de
         l'humour quelque chose de dcousu et de bizarre feront bien
         de relire cette dfinition de l'humour par un des matres de
         l'humour.]

Il nous semble que l'humour de Burns se dgage maintenant et que nous
apercevons ce qu'il a d'original. Il ne possde pas beaucoup de
sensibilit, du moins envers les hommes, ni grande fantaisie; mais une
gat franche, de la belle humeur, une raillerie mise dans les
personnages eux-mmes, le comique ne sortant pas de rflexions  leur
sujet, mais de leurs propres gestes et paroles, une action et un
mouvement infatigables, quelque chose de nourri, de plein, de si naturel
que le rire semble tre dans ces choses elles-mmes, et de si juste
qu'elle ne dforme pas la ralit et ne sent jamais la caricature. Avec
cela, leste, preste, de proportions moyennes, d'une allure dgage et
bien prise. Malgr nous, il nous fait songer  la gat franaise, tant
il est net et ptillant. L'humour a t compar  l'ale, boisson forte
et srieuse[319]; elle a quelquefois l'pret du whiskey; celui de Burns
rappelle la jovialit qui vit dans l'me allgre de nos vins. Il fait
encore penser  celui de nos conteurs par je ne sais quoi de moyen et de
pondr; par un fonds solide de raison qu'il a beaucoup plus que les
clats de la fantaisie. Il n'y a pas, dans la littrature anglaise,
d'humour plus sobre et en mme temps plus dru, plus alerte, et plus
dramatique. Il n'y en a pas qui soit moins ce qu'il est convenu
d'appeler anglais. On voit souvent, sur les chemins du pays d'Ayr, de
jolies filles lgres et rieuses. Elles marchent court vtues, avec des
gestes anims. Elles sont plus petites, moins potiques que les
Anglaises, mais mieux prises et plus vives. Elles ont des extrmits
plus fines, un pas plus lger, quelque chose de plus dispos. Si un lourd
fermier passe gauchement sur son cheval, elles le plaisantent et en
rient follement. Mais si elles voient un oiselet bless, les larmes leur
viennent aux yeux, sans que la fleur rose de la gat ait le temps de
faner sur leur bouche. L'humour de Burns leur ressemble.

         [Footnote 319: Taine. _Notes sur l'Angleterre_, p. 344, voir
         aussi _Histoire de la Littrature Anglaise,_ tom V, chap. IV,
         2.]

       *       *       *       *       *

Cet humour circule partout, se retrouve sur toutes les routes, dans les
petits sentiers de son oeuvre. Presque toutes ses grandes pices en
foisonnent: _Halloween_, la _Sainte-Foire_, l'_Adresse au Diable_,
l'_Adresse au Haggis_, l'_lgie de Tam Samson_, tous les pomes
satiriques contre le clerg: l'_Ordination_, les _Deux Pasteurs_,
l'_Adresse aux rigidement Vertueux_, la fameuse _Prire de Saint
Willie_. Toutes ses _ptres_ en sont presque exclusivement composes.
Il y en a dans tous les coins de ses chansons, dans ses pigrammes, ses
pitaphes, ses impromptus, sans parler de l'humour attendri et tout
spcial qu'il a dans les pices o il s'agit des btes. De sa raillerie
de la vie humaine, on a dj des exemples, dans les citations que nous
avons faites  propos de sa gat et de son observation. Le gnie d'un
pote ne se dcompose pas. C'est un vin qui a les mmes qualits dans
tous les verres o il est vers. Cependant, selon l'anne qui l'a mri
et les flacons qui l'ont conserv, il arrive qu'une de ces qualits
parat plus que les autres et prend le dessus. Il y a ainsi des pices
o l'humour de Burns se dgage mieux et se fait goter plus librement.
Nous en pouvons citer, comme exemples, deux morceaux, crits, l'un tout
 fait au commencement, l'autre presque  la fin de sa vie. Ils montrent
combien cette facult tait naturelle et a t constante chez lui.

Le premier: _La Mort et le Docteur Hornbook_ est de 1785, alors que
Burns venait de s'tablir  Mauchline. Comme presque toujours, le sujet
est emprunt  un incident rel. Le matre d'cole de Tarbolton, nomm
John Wilson, avait, pour augmenter un peu ses maigres gains, ouvert une
boutique d'picerie. tant tomb par hasard sur quelques livres de
mdecine, il les avait lus, et avait joint  son commerce la vente de
quelques mdicaments. Il avait mme mis une affiche o il annonait des
consultations gratis, dans la boutique. Ce n'tait l qu'un pauvre
diable, un peu pdant et ridicule. Mais, dans une runion de
francs-maons de Tarbolton, il eut le malheur de se prendre de
discussion avec le pote, et de faire, avec une lourde vanit, parade de
ses connaissances mdicales. Il ne devait pas tarder  s'en repentir.
Comme Burns s'en retournait chez lui le soir,  l'endroit exact o la
Mort rencontre le passant, il lui passa par l'esprit une ide qu'il se
mit  dvelopper en continuant son chemin[320]. C'tait le pome dont il
s'agit ici, une de ses premires compositions importantes et un des
meilleurs spcimens de son humour.

         [Footnote 320: R. Chambers. _Life of Burns_, tom I. p. 108.]

Ds les premiers vers, la raillerie apparat. Le dbut est, en effet,
pour assurer la vracit de ce qui suit, et mettre les gens en garde
contre certaines ides de dfiance qui pourraient leur venir. On ne
trouverait personne qui, l'ayant entendu, ait encore envie de douter de
l'aventure.

  Certains livres sont des mensonges d'un bout  l'autre,
  Et certains grands mensonges n'ont jamais t crits;
  Mme les ministres, on en a connu
  Qui, dans un saint emportement,
  Lchaient quelque forte imposture,
  Et la clouaient avec l'criture.

  Mais ce que je vais vous raconter,
  Ce qui arriva une de ces nuits dernires,
  Est juste aussi vrai que le diable est en enfer,
  Ou dans la cit de Dublin;
  Qu'il vienne parfois plus prs de nous,
  C'est grand'piti.

Nous sommes prvenus; coutons maintenant la vridique histoire. Voici
donc ce qui lui est arriv. Il sortait du village, pour retourner 
Lochlea; aprs les dernires maisons, la route fait coude  droite et
passe prs d'un moulin; les lieux n'ont gure chang depuis lors. La
bire du village s'tait trouve particulirement excellente ce soir-l,
et lui avait troubl la tte. Il y a une description qui est bien jolie;
les strophes sont toutes trbuchantes de verbes qui indiquent des
mouvements vacillants, et le tableau de l'ivrogne qui s'applique 
compter les cornes de la lune, sans y russir, est charmant. Il hsite
avec bonhomie entre trois et quatre.

  L'ale du village m'avait mis de belle humeur,
  Je n'tais pas gris, mais j'en avais juste assez;
  Je chancelais par instants, mais j'avais encore soin
  De passer au large des fosss;
  Et les monts, les pierres et les buissons, je les distinguais encore
  Des spectres et des sorciers.

  La lune montante commena  regarder,
  Par-dessus les distantes collines de Cumnock;
   compter ses cornes, de toutes mes forces,
  Je m'appliquai;
  Mais, si elle en avait trois ou quatre,
  Je ne pourrais pas le dire.

  J'avais tourn prs de la colline,
  Et je descendais vers le moulin de Willie,
  Plaant mon bton trs habilement
  Pour me tenir ferme;
  Mais, parfois, au large, malgr mon vouloir
  Je tirais une borde.

Tout  coup voici qu'il tombe sur quelque chose qui l'tonn, et, avec
la lenteur de perception que lui donne son tat, il met quelque temps 
comprendre.

  L, je me trouvai en face d'une espce d'tre,
  Qui me mit en un trange moi;
  Une terrible faux, par dessus une de ses paules,
  Luisante et bougeante pendait;
  Un trident  trois orteils, sur l'autre paule,
  Large et long posait.

  Sa stature paraissait de deux longues aunes cossaises,
  La plus bizarre forme que j'aie jamais vue,
  Car, du diable s'il avait un ventre;
  Et puis, ses jambes
  taient aussi minces, troites et grles
  Que deux bouts de bride.

Avec la jovialit d'un ivrogne, il lui adresse la parole; rien n'est
plus comique que la demi-clart qui pntre dans ses ides embrouilles:
pourquoi cet tranger a-t-il une faux? Ce n'est pourtant pas le moment
de la moisson.

  Bonsoir, dis-je, ami.--Venez-vous de faucher,
  Quand les autres sont occups  semer?
  Il sembla faire une sorte de pause,
  Mais ne dit rien;
   la fin, je dis: Ami, o allez-vous?
  Retournez-vous avec moi?

Tout cela est charmant de vrit, jusqu' cette dernire proposition
d'homme ivre, prt toujours  accompagner le premier venu. Un petit
dtail pour marquer la sincrit des traits de Burns: la pice fut en
effet compose  l'poque o la vue d'une faux surprend, au moment des
semailles de 1785. La petite scne qui suit est encore fort jolie. Le
mouvement du solard qui ne craint rien et se trouve d'un coup prt 
l'escarmouche est finement indiqu.

  Il parla d'un ton creux et dit: Mon nom est la Mort,
  Mais ne crains pas.--Je dis: Ma foi,
  Tu es peut-tre venu pour couper mon souffle;
  Mais prends garde, mon garon,
  Je t'en prviens, ne te fais pas blesser,
  Vois-tu, voil un couteau.

La Mort n'a pas mis dans son crne de faire blmir une aussi bonne
trogne et de la faire passer, selon le mot de Montaigne, de sueur chaude
en froide. Elle lui dit de se rassurer et de remettre son couteau dans
sa poche. Si elle voulait lui jouer un mauvais tour, elle s'en
soucierait comme d'un crachat. Il n'est pas fch de ce qu'il entend;
pourtant sa dignit l'empche d'accepter cela comme un don. Les ivrognes
sont remplis de considration et d'gards envers eux-mmes; il veut que
ce soit un march, donnant, donnant.

  Bon, bon, dis-je, soit; c'est un march;
  Allons! une poigne de main! C'est convenu;
  Nous allons nous reposer et nous asseoir.
  Eh bien! donne-moi de tes nouvelles,
  Ces temps-ci, tu as t  plus d'une porte
  Et dans plus d'une maison!

Voil l'ivrogne qui tmoigne de l'intrt  la Mort et la met  son
aise. Pour un peu, il lui frapperait familirement sur le fmur, comme
sur la cuisse d'un ami. Assis l'un prs de l'autre, ils se mettent 
causer, et c'est un bon tableau: lui, cordial, bienveillant; elle, un
peu pensive, appuye sur sa faux dans l'attitude d'un moissonneur
fatigu! Elle lui fait ses confidences.

  Oui, oui, dit-elle, et elle secoua la tte,
  Voil longtemps, longtemps, en vrit,
  Que j'ai commenc  couper des fils
  Et  arrter des souffles:
  Il faut faire quelque chose pour gagner son pain,
  La Mort, comme les autres.

Tout n'est pas roses dans ce mtier; elle a des chagrins. Voil bientt
six mille ans qu'elle exerce cette profession; on a fait bien des plans
et des essais pour l'arrter ou l'effrayer, tout a t vain jusqu' ce
qu'un certain Hornbook s'en soit ml. Il connat bien Jock Hornbook du
village! Que le diable fasse de son estomac une blague  tabac! Celui-l
menace de venir  bout d'elle. Voici une faux et ici un dard, qui ont
perc maint vaillant coeur; quand Hornbook est l, ils ne servent plus 
rien. La veille encore, elle a essay son dard: il a rebondi mouss, 
peine en tat de percer une tige de chou. C'est qu'Hornbook est partout
avec son arsenal: avec ses scies et ses couteaux de mdecin de toutes
dimensions, formes, et mtaux; avec toutes les espces de botes, de
pots et de bouteilles, avec ses corces, ses terres, et fossiles
calcins, avec le vrai salmarinum des mers, la farine de fves et de
pois, l'aquafontis, quoi encore? Des moyens nouveaux et rares, urinus
spiritus de chapons, des antennes de mites coupes, grattes et racles,
l'alcali fait avec des coupures de queues de moucherons, que n'a-t-il
pas?

Au fil de l'numration que la Mort presse rageusement, l'ivrogne fait
un bond. Quoi! si les choses vont de ce pas, si personne ne meurt plus,
le fossoyeur, ce pauvre Johnnie Ged est un homme ruin! Autant faire du
cimetire un champ d'avoine.

  Quel malheur pour le trou de Johnnie Ged!
  Dis-je, si ces nouvelles sont vraies!
  Son beau cimetire o les pquerettes poussaient
  Si blanches et si jolies,
  Nul doute, on va y pousser la charrue;
  On va ruiner Johnnie!

Il a la voix mue. Il s'apitoie. Cette rflexion d'homme gris qui ne
voit dans tout cela que l'intrt du fossoyeur est excellemment comique.

Ce qui suit l'est encore davantage par le tour inattendu que prend la
pice. C'est, jusqu' la fin, une ironie macabre qui clate par un
ricanement, et s'achve par une menace de la Mort.

  La crature poussa un rire trange,
  Et dit: Pas besoin d'atteler la charrue,
  Les cimetires seront bientt assez labours,
  N'aie pas peur;
  Ils seront tous coups de maintes tranches,
  Dans deux ou trois ans.

  Pour un que j'ai tu d'un bon trpas bien droit,
  Par perte de sang ou suspension de souffle,
  Ce soir, j'oserais en prendre mon serment,
  L'habilet de cet Hornbook
  En a mis une vingtaine dans leur dernier drap,
  Par gouttes ou pilules.

  Un honnte tisserand de son mtier,
  Dont la femme avait deux poings assez mal levs,
  Achte pour deux sous de quoi lui remettre la tte
  Qui lui faisait mal;
  La femme s'est glisse tranquillement dans le lit,
  Et n'a plus rien dit.

  Un propritaire avait la colique,
  Qu'un gargouillement dans les boyaux,
  Son fils unique envoie chercher Hornbook
  Et le paie bien;
  Le gars, pour deux belles brebis,
  Fut propritaire lui-mme.

  Ce n'est l qu'un chantillon des faons d'Hornbook;
  Ainsi il continue au jour la journe,
  Ainsi il empoisonne, tue et massacre;
  Et il est bien pay;
  Et il me frustre de ma proie lgitime
  Avec ses maudites sales poudres.

Et la Mort aigrie, exaspre, jure qu'elle saura rendre ce sot infatu
aussi tranquille qu'un hareng; elle parie un groat que la prochaine fois
qu'elle le rencontre, elle lui donnera son d.

  Mais comme elle commenait  parler,
  Le marteau de la vieille glise frappa sur la cloche,
  Une petite heure toute courte au del des douze,
  Cela nous fit lever tous deux;
  Je pris le chemin qui me convint,
  La Mort en fit autant[321].

         [Footnote 321: _Death and Dr Hornbook._]

Cette faon de se quitter, quand on est devenu si intime, est amusante.
L'ivrogne s'en va, moins loquace que tout  l'heure. Ce colloque l'a
rendu srieux. Sa familiarit a baiss. Il tire du ct de Lochlea, sans
proposer  la Mort de retourner avec lui. Celle-ci monte vers le
village, jetant sur la route un long squelette, emportant ses
instruments qui luisent  la lune. Elle va  la recherche de Hornbook.

On voit combien le rire est franc dans ce morceau, et en mme temps
combien l'observation est exacte. Les impressions de l'ivrogne sont
suivies dans la perfection et toujours traduites par un geste, par un
mouvement, quelque chose de concret. La pice courut le pays, et cette
fois le coup fut un peu rude. Le pauvre Hornbook fut oblig de quitter
le village. Il s'en alla  Glasgow o il devint, par la suite, clerc de
la paroisse d'un des faubourgs de la ville. Il fit presque fortune dans
cette nouvelle position et mourut seulement en 1839. C'est une des
figures qui nous rappellent que notre gnration aurait pu connatre
Burns.

       *       *       *       *       *

Le second morceau est de 1790; Burns avait encore cinq ans  vivre quand
il le composa; c'est le clbre _Tam de Shanter_, c'est--dire Thomas de
la ferme de Shanter. C'est la seule pice importante que Burns ait
crite dans la seconde partie de sa vie, aprs son sjour  dimbourg.

Ici encore l'histoire repose sur un fondement de ralit et
d'observation personnelle. On a retrouv tous les personnages. Cette
ferme de Shanter tait occupe par un certain fermier du nom de Douglas
Graham, que Burns avait connu pendant son sjour  Kirkoswald. C'tait
bien l'ivrogne joyeux, insouciant, et bon enfant, tel qu'il est
reprsent; sa femme essayait en vain de le gurir de ses dfauts[322].
Le camarade de Tam, le savetier John, a exist aussi. Il n'est pas
jusqu' la sorcire en chemise courte, qui n'ait eu son modle. C'tait,
parat-il, une femme, nomme Kate Steven, qui vivait  Kirkoswald et qui
mourut en 1811[323]. Les dtails de localit sont aussi exacts. La route
actuelle est plus  l'est que la route de Tam, mais, en suivant l'ancien
trac, on retrouve et le gu, et la grosse pierre o Charlie se cassa le
cou, et le cairn, c'est--dire l'amas de pierres o on trouva le cadavre
d'un nouveau-n. Quant  l'auberge de Tam,  la vieille glise
d'Alloway, au pont du Doon, ils sont tels aujourd'hui qu'ils taient
alors. On peut suivre sur le chemin toutes les pripties de
l'histoire[324].

         [Footnote 322: Chambers. _Life of Burns_, tom III, p.
         152.--Voir aussi, sur Tam de Shanter, le discours prononc
         par le Dr Charles Rogers,  l'inauguration du monument de
         Burns  Kirkoswald. Ce discours a t publi dans le
         _Kilmarnock Standard_ du 4 aot 1883. Nous tenons  remercier
         le Dr Rogers, dont l'autorit est si grande pour tout ce qui
         concerne l'cosse, de nous avoir communiqu ces intressants
         renseignements.]

         [Footnote 323: R. Chambers. _Life of Burns_, tom III, p.
         149.]

         [Footnote 324: R. Chambers. _Life of Burns_, tom III p.
         146-47.]

L'histoire s'ouvre par le tableau d'un soir de march. Il est trac en
quelques traits et bien vivant; on voit les marchands ambulants qui
remportent leurs ballots, les rencontres de voisins, les routes qui se
couvrent de monde. Les gens sages s'en retournent chez eux. Il y a, dans
l'numration des prils de la route, un avertissement lointain pour
ceux qui s'attardent; plus loin encore, au bout de la perspective, la
fermire, de mauvaise humeur, qui attend et prpare une rception  son
mari, est rendue en un bien joli vers.

  Quand les colporteurs quittent la rue,
  Et que les voisins altrs rencontrent les voisins;
  Comme les jours de march tirent sur le tard,
  Et que les gens commencent  reprendre la route,
  Quand nous sommes assis  boire de l'ale,
  En train de devenir gris et parfaitement heureux,
  Nous oublions les longs milles cossais,
  Les marais, les ruisseaux, les sautoirs, les barrires,
  Qui sont entre nous et la maison,
  O est assise, morose et mauvaise, notre dame,
  Rassemblant ses sourcils comme un orage s'amasse,
  Et soignant sa colre pour la tenir chaude.

  Cette vrit, l'honnte Tam de Shanter l'prouva,
  Une nuit qu'il repartit au petit trot d'Ayr,
  La vieille Ayr, qu'aucune ville ne surpasse
  Pour ses honntes gars et ses jolies filles.

Voici Tam! Nous ne tardons pas  le connatre: un vaurien, un buveur, un
coureur de cabarets; sa femme le lui dit assez. Avec tous ces dfauts,
jovial, joyeux, bon enfant, le meilleur fils du monde. On le devine,
avec son ivresse de belle humeur, coutant sans cesser de rire les
apostrophes de sa femme Kate. Toutes ces scnes de mnages sont
racontes, ou plutt suggres, avec beaucoup de vrit. Elles sont
termines par un petit couplet ironique,  l'adresse des douces
remontrances des pouses.

   Tam! que n'as-tu t assez sage
  Pour prendre l'avis de ta propre pouse Kate!
  Elle te disait bien que tu tais un vaurien,
  Un bavard, un brouillon, un ivrogne, un grand bent;
  Que de Novembre jusqu' Octobre,
  Tu n'tais pas sobre un seul jour de march;
  Qu' chaque sac port au moulin, avec le meunier,
  Tu restais  boire, tant que tu avais de l'argent;
  Qu' chaque cheval qu'on ferrait,
  Le forgeron et toi, vous vous grisiez  tue-tte;
  Qu' la maison du Seigneur, mme le dimanche,
  Tu restais  boire, chez Jane de Kirkton, jusqu'au lundi.
  Elle te prdisait que, tt ou tard,
  On te trouverait noy dans le Doon,
  Que les sorciers t'attraperaient dans la nuit,
  Prs de la vieille glise hante d'Alloway!

  Ah! bonnes dames, cela me fait pleurer
  De penser combien de doux conseils,
  Combien d'avis sages, bien longs,
  Les maris ddaignent venant de leurs femmes!

La scne qui suit est vivante. C'est une scne de cabaret. Tam a trouv
un bon coin, prs d'un bon feu, et s'y est install. Il a rencontr un
vieux compagnon d'ivrognerie. Une amiti attendrie les lie; ils ont eu
si souvent soif ensemble. La nuit s'avance. On devient bruyant, on
chante, on frappe les verres sur la table. Il y a dans Tam un grain de
galanterie et de gaillardise. Le voici qui devient aimable avec la
cabaretire. Elle s'y prte; alors l'intrieur est complet; le savetier
raconte ses histoires drles; le cabaretier, qui ne voit rien ou feint
de ne rien voir, est tout oreilles. Tout cela vivement indiqu.

  Mais  notre histoire! Un soir de march,
  Tam s'tait plant bien ferme,
  Au coin d'un bon feu qui flambait joliment,
  Avec de l'ale mousseuse qui se buvait divinement;
   son coude, le savetier Johnny,
  Son camarade ancien, fidle, et toujours altr;
  Tam l'aimait comme un vrai frre!
  Ils s'taient griss ensemble pendant des semaines!
  La nuit s'avanait dans les chansons et le bruit;
  Et toujours l'ale devenait meilleure
  L'htesse et Tam se faisaient des gracieusets,
  Avec des faveurs secrtes, douces, et prcieuses;
  Le savetier disait ses plus drles histoires,
  Le rire de l'hte tait un choeur tout prt.
  Dehors, l'orage pouvait rugir et bruire,
  Tam se moquait de l'orage comme d'un sifflet.

  Le Souci, furieux de voir un homme si heureux,
  S'tait noy dans la bire!
  Comme les abeilles s'envolent charges de trsors,
  Les minutes passaient charges de plaisir.
  Les Rois peuvent tre heureux, mais Tam tait glorieux,
  De tous les maux de la vie il tait victorieux.

La faon plus noble, dont est exprim le passage du bonheur au-dessus de
ce quatuor grotesque, tait admire de Wordsworth. Sans doute la scne
est vulgaire, mais une minute de joie, d'oubli des maux, est une chose
si prcieuse qu'il convient d'en parler gravement. Il faut tre
indulgent pour ceux qui la cherchent mme dans l'ivresse. Ils essaient,
aprs tout, de l'emporter pour un moment sur le malheur. Il y a l
quelque chose de grave et de profond: Je plains celui qui ne peut pas
comprendre que, dans tout ceci, bien qu'il n'y ait pas eu d'intention
morale, il y a un effet moral, dit Wordsworth, en citant les deux vers:

  Les rois peuvent tre heureux, mais Tam tait glorieux,
  De tous les maux de la vie il tait victorieux.

Il explique quel est cet effet moral: Quelle leon ces mots apportent
d'indulgence charitable pour les habitudes vicieuses du principal acteur
de la scne, et de ceux qui lui ressemblent.... Le pote, pntrant les
laides et rpugnantes surfaces des choses, a rvl, avec une habilet
exquise, les liens plus dlicats d'imagination et de sentiment, qui
souvent attachent ces hommes  des pratiques si pleines de malheur pour
eux et pour ceux qu'ils doivent chrir; et en tant qu'il communique au
lecteur cette sympathie intelligente, il le rend capable d'exercer une
influence sur l'esprit de ceux qui sont dans cette dplorable
servitude[325]. C'est bien sermonnaire,  propos d'une scne aussi
joyeuse. Cependant, il y a, dans le ton qui change et qui s'lve pour
parler de cette victoire passagre de l'homme sur les soucis, quelque
chose qui explique le commentaire de Wordsworth. Il a finement saisi
qu'il y avait l une leon involontaire de sympathie.

         [Footnote 325: Wordsworth. _A Letter to a Friend of Robert
         Burns_, 1816.]

Hlas! Les meilleures choses ne peuvent durer. Les vers o les plaisirs
sont compars  toutes choses fugitives et insaisissables s'lvent d'un
coup  la haute posie. Quelle tonnante souplesse et, pour employer
l'expression de Pascal, quelle tonnante agilit de gnie possdait
l'homme capable de pareils contrastes! Et cela est fait sans effort,
sans heurt, par un flot de l'inspiration, qui s'enfle, monte, et
redescend avec une gale aisance.

  Mais les plaisirs sont comme les coquelicots ouverts,
  Vous prenez la fleur, les ptales tombent!
  Ou comme la chute de la neige dans la rivire,
  Un instant blanche, puis fondue pour jamais;
  Ou comme les phmres des rgions borales,
  Disparus avant que vous puissiez montrer leur place;
  Ou comme la forme gracieuse de l'arc-en-ciel,
  Qui s'vanouit dans l'orage.
  Aucun homme ne peut attacher le temps ni la mare;
  L'heure approche o Tam doit partir;
  Cette heure, la clef de la vote noire de la nuit,
  C'est l'heure funeste o il monte  cheval.
  Et il se met en route par une nuit telle
  Que jamais pauvre pcheur ne fut dehors par une nuit pire.

En effet le temps est affreux et la nuit menaante. La description de la
tempte est faite en deux ou trois traits puissants. La bonhomie et la
raillerie reparaissent avec la bataille de Tam contre les lments.

  Le vent soufflait comme si c'et t son dernier souffle;
  Les averses bruissantes montaient sur les rafales;
  Les tnbres avalaient les rapides clairs;
  Bruyant, profond et prolong, le tonnerre beuglait:
  Cette nuit-l un enfant aurait pu comprendre
  Que le diable avait pris une affaire en main.

  Bien mont sur sa jument grise, Meg,
  Une meilleure ne leva jamais la jambe,
  Tam trottait  travers flaque et boue,
  Ddaignant vent, et pluie, et feu;
  Tantt tenant bien son bon bonnet bleu,
  Tantt fredonnant un vieux refrain cossais,
  Tantt regardant autour de lui avec prudence,
  De peur que les esprits ne le surprissent soudain:
  L'glise d'Alloway n'tait plus loin,
  O spectres et hiboux crient chaque nuit.

Comme les sentiments du brave Tam sont bien indiqus! Il est d'abord
tout en courage, et il se rit de ces clairs et de ces bourrasques.
Celles-ci le secouent cependant, et dj le voici  ce commencement de
peur o on se chante quelque chose pour se rassurer. Il regarde autour
de lui; c'est mauvais signe. Il ne peut faire un pas sans rencontrer la
place d'un crime ou d'un accident. Ces lugubres souvenirs le hantent;
l'orage augmente; et tout  coup il aperoit quelque chose d'trange.

   ce moment, il avait travers le gu,
  O le colporteur prit touff dans la neige;
  Il avait dpass les bouleaux et la grosse pierre,
  O Charlie l'ivrogne se cassa le cou;
  Il avait pass par les ajoncs et prs du tas de pierres,
  O les chasseurs trouvrent l'enfant assassin,
  Il tait prs de l'pine, au-dessus du puits,
  O la mre de Mungo se pendit.
  Devant lui, le Doon roule ses dluges;
  L'orage redoublant rugit  travers les bois;
  Les clairs jaillissent d'un ple  l'autre;
  Prs et plus prs les tonnerres roulent;
  Quand, flamboyante,  travers les arbres gmissants,
  L'glise d'Alloway apparut toute illumine,
   travers chaque ouverture, des rayons s'chappaient,
  Et bruyantes rsonnaient la joie et la danse.

En d'autres temps, Tam et t peu rassur. Mais Jean Grain d'Orge, pre
du courage, lui soutient le coeur. Ce qu'il voyait tait pourtant fait
pour le faire trembler. Il n'y a pas ailleurs de description de sabbat
comparable  celle-ci. L'horreur des accessoires fait penser  la
cuisine des sorcires de Macbeth. Cela ressemble  une de ces scnes de
sabbat du vieux Tniers; c'est plus infernal encore, car il n'y a pas
cette fracheur et cette gat de couleurs qui te  ces charmantes
toiles toute leur pouvante. Ici la lumire est noire, inquite, comme
le reste. On dirait qu'une de ces visions, si tranges par l'invention
des dtails, a t place, pour la complter, dans la lueur fantastique
d'un Rembrandt.

  Hardi Jean Grain d'Orge, tu inspires le courage!
  Quels dangers tu nous fais mpriser!
  Avec de l'ale  quatre sous, nous ne redoutons aucun mal;
  Avec du whiskey, nous bravons le diable!
  L'ale moussait si bien dans la boule de Tam
  Que,  jeu gal, il se souciait des diables comme d'un liard.
  Mais Maggie s'arrta, trangement effare,
  Jusqu' ce qu'avertie du talon et de la main,
  Elle s'aventura en avant vers la lumire.
  Et, voil! Tam aperut un singulier tableau!

  Les sorciers et les sorcires taient en danse;
  Pas de cotillon tout flambant neuf, venu de France,
  Mais des hornpipes, des jigs, des strathspeys, des reels,
  Leur mettaient de la vie et du nerf dans les talons:
  Sur l'appui d'une fentre,  l'est,
  tait assis le vieux Nick, sous la forme d'une bte,
  D'un chien griffon, noir, farouche et gros.
  Leur faire de la musique tait son office;
  H soufflait dans sa cornemuse et la faisait piailler;
  Tant que le toit et les poutres en tremblaient.
  Des cercueils se dressaient tout autour comme des armoires ouvertes,
  Montrant les morts dans leur dernire toilette;
  Et, par un sortilge et un malfice diaboliques,
  Chacun d'eux, dans sa main, tenait une chandelle.
  Grce  cette lumire, l'hroque Tam put
  Apercevoir, sur la table sainte,
  Les os d'un assassin avec les ferrailles du gibet;
  Deux bbs non baptiss, longs d'une coude;
  Un voleur rcemment dtach de la corde,
  La bouche bante du dernier spasme;
  Cinq tomahawks, avec une rouille rouge de sang;
  Cinq cimeterres, avec leur crote de meurtre;
  Une jarretire qui avait trangl un enfant;
  Un couteau qui avait sci la gorge d'un pre
  Que son propre fils avait priv de vie,
  Des cheveux gris collaient encore au manche;
  Et beaucoup d'autres choses horribles et affreuses,
  Que ce serait un crime de nommer seulement.

On est all assez loin dans l'horrible. Avec la mme aisance, l'histoire
redescend vers le risible. Le spectacle des vieilles sorcires, en proie
 une frnsie de danse, nous ramne  la ralit et prpare cette
fameuse exclamation sur les culottes en peluche bleue qui clate tout 
coup, avec un irrsistible comique.

  Comme Tam carquillait les yeux, surpris et curieux,
  La joie et le jeu devenaient vifs et furieux;
  Le joueur de cornemuse soufflait de plus en plus fort,
  Les danseurs sautaient de plus en plus vite,
  Ils tournaient, traversaient, faisaient la chane,
  Tant que les vieilles sorcires, suantes et fumantes
  Jetrent leurs habits pour mieux travailler,
  Et se mirent  se trmousser en chemise.

  Ah! Tam! Ah! Tam! Si 'avaient t des fillettes,
  Grassouillettes et bien faites, de quinze ans,
  Si leurs chemises, au lieu de flanelles graisseuses,
  Avaient t de linge fin, blanc comme la neige,
  Ces bonnes culottes, ma seule paire,
  Qui jadis furent en peluche d'un beau poil bleu,
  Je les aurais donnes de dessus mes fesses,
  Pour un coup d'oeil  ces jolis oiseaux.

  Mais des mgres, fanes, vieilles et grotesques,
  Des sorcires de potences, qui svreraient un poulain,
  Sautant et dansant sur un manche  balai,
  Je m'tonne que a ne t'ait pas tourn le coeur.

Nous nous inquitons  tort; Tam n'est pas aussi  plaindre qu'il
parat; ce n'est pas un gaillard  s'attarder autour de telles choses;
il est plus difficile. S'il reste l'oeil allum, c'est qu'il y a l
quelque chose qui est  son got.

  Mais Tam savait quoi, autant que quiconque:
  Il y avait l une fille, avenante et frache,
  Qui s'tait, cette nuit-l, engage dans la bande.
  (Plus tard, elle fut connue longtemps sur le rivage de Carrick,
  Car elle frappa de mort maint animal,
  Et naufragea maint bateau,
  Et versa maint champ de bl et d'orge,
  Et tint tout le pays en terreur.)
  Sa chemise courte, en toile de Paisley,
  Qu'elle avait porte, tant fillette,
  Manquait tristement de longueur;
  C'tait sa meilleure; elle en tait fire.
  Ah! Ta respectable grand'mre ne savait gure
  Que la chemise qu'elle acheta pour sa petite Nannie,
  Avec deux livres cossaises, (c'tait toute sa fortune),
  Ornerait un jour une danse de sorcires.

Nous nous expliquons pourquoi Tam restait l clou. Ce qu'il voyait
n'tait pas pour lui donner la nause, et la culotte de peluche bleue
aurait pour le coup chang de propritaire. Rien n'est plus gaiement et
plus joliment mouvement que le spectacle qui le transit d'admiration:
cette jolie fille  chemise trop courte qui se dmne dans la lumire;
Satan qui joue plus fort; elle qui danse plus vite; la musique qui a
peine  suivre ses membres agiles dans une acclration de cabrioles;
et, dans l'ombre, la figure de Tam, qui s'panouit  vue d'oeil,  ce
savoureux tableau, jusqu'au moment o n'y tenant plus, il clate; tout
cela est parfait.

  Mais il faut qu'ici ma Muse abaisse son vol,
  De pareils essors sont bien au del de son pouvoir,
  De chanter comment Nannie sautait et jetait la jambe,
  (C'tait une garce souple et forte),
  Et comment Tam se tenait comme ensorcel,
  Et pensait que ses yeux recevaient un trsor;
  Satan lui-mme ouvrait les yeux et fortement se dmenait,
  Et se trmoussait, et soufflait avec force et vigueur,
  Jusqu' ce que, cabriole aprs cabriole,
  Tam perdit tout  fait sa raison,
  Et rugit: Bravo! la chemise courte!

Qu'a-t-il fait? Un seau d'eau bnite, tombant au milieu de la fte et
claboussant tout ce sabbat, n'aurait pas produit un plus grand tumulte.
La lumire s'teint; la cornemuse diabolique s'arrte; un brouhaha
s'entend. Vite, Tam! tu n'as que le temps d'enlever Maggie! Tu avais
bien besoin de parler, vieux bavard! Sans compter que tu as perdu la
suite de ces cabrioles, intressantes de plus en plus. Tam, au galop! De
toutes parts, les sorcires furieuses se prcipitent hors de la ruine.

  En un instant, tout fut noir:
  Et  peine avait-il rassembl Maggie,
  Que la lgion infernale s'lana dehors.
  Comme les abeilles sortent en bourdonnant, agites et colres,
  Quand les troupeaux ravageurs attaquent leur ruche;
  Comme s'lancent les ennemis mortels du livre,
  Quand, crac! il part  leur nez;
  Comme la foule court follement un jour de march,
  Quand: Arrtez le voleur! rsonne et retentit;
  Ainsi Maggie court, et les sorcires la suivent,
  Avec des criaillements tranges et rauques.

La course est furibonde. La route que suivait Tam remontait la rive
droite du Doon, passant entre la rivire et l'glise. Un peu plus haut,
se trouve le vieux pont en dos d'ne, d'une seule arche, sous lequel
mugissait l'eau. Si Tam atteint l'arte du pont avant les sorcires, il
est sauv. C'est un fait connu que les sorcires, les revenants, et
aucun des esprit mchants n'ont le pouvoir de poursuivre un malheureux
plus loin que le milieu du plus proche cours d'eau. Aussi Tam, effar,
hagard, le visage dans la crinire de Maggie, perdument galope; la
horde des sorcires, hurlante, piaillante dans les tnbres, le
poursuit. En avant des autres, Nannie, furieuse d'avoir t vue et
brlant de se venger de l'imprudent, bondit. La clef de vote est 
quelques centaines de pas.

  Ah, Tam! Ah, Tam! Tu auras ce que tu mrites!
  Ils te rtiront en enfer comme un hareng!
  En vain Kate attend que tu rentres!
  Kate sera bientt une femme plore!
  Allons! Fais ton possible! cours vite, Meg,
  Et gagne la clef de vote du pont.
  L, tu pourras secouer ta queue  leur nez,
  Elles n'osent pas traverser un ruisseau courant.
  Mais avant qu'elle et atteint la clef de vote,
  Du diable si elle avait encore une queue  secouer!
  Car Nannie, bien avant les autres,
  Serrait de prs la noble Maggie,
  Et se prcipitait sur Tam, avec un dessein furieux.
  Mais elle connaissait mal le fond de Maggie,
  Celle-ci d'un bond mit son matre en sret;
  Quant  elle-mme, elle perdit sa queue grise:
  La sorcire la saisit par le croupion,
  Et laissa  Maggie  peine un moignon.

Sauv, Tam! Mais rien ne le ferait s'arrter. Il sent toujours sur ses
paules la bande infernale. Il continue  galoper sans tourner la tte.
Il se perd dans la nuit. La jolie courte chemise agite furieusement la
queue de Maggie. Elle trouve cette vengeance insuffisante. L'histoire
s'arrte sur ce tableau et se termine par cette morale.

  Maintenant, vous qui lirez cette histoire vraie,
  Hommes et fils de bonnes Mres, prenez garde:
  Chaque fois que vous serez enclin  boire,
  Ou que de courtes chemises vous passeront par la tte,
  Rflchissez! Vous pouvez payer vos joies trop cher:
  Rappelez-vous la jument de Tam de Shanter!

 la vrit, l'histoire ressemble  la jument de Tam. Elle a aussi perdu
sa queue. Elle est coupe trop brusquement. L'esprit n'est pas
satisfait: involontairement, on accompagne Tam jusqu' sa ferme; on
s'attend  le voir paratre devant sa femme Kate, qui a eu le temps,
pendant ces aventures, de tenir sa colre au chaud. Il y a l place pour
une scne qui semblait annonce au dbut et qui aurait fait un joli
pendant  celle du cabaret et de la cabaretire. On imagine l'accueil de
la fermire, les excuses de Tam, et son air penaud quand la lanterne lui
rvle tout  coup l'trange condition de Maggie. La morale aurait t
mieux  cet endroit, car la punition aurait t plus complte. Perdre
la queue de sa jument est sans doute quelque chose, mais s'en justifier
 sa femme est bien plus terrible. Peut-tre Tam aurait-il volontiers
donn avec la queue la crinire, pour voir ce qu'il avait vu. Le moment
pnible tait l'explication  Kate. C'est cela vraiment qui peut garder
les gredins comme Tam de boire, et leur purger la cervelle de chemises
courtes pour le reste de leurs jours.

Au sujet de cette pice, si remarquable dans l'oeuvre de Burns, les
critiques diffrent. Les uns la considrent comme son chef-d'oeuvre.
C'est l'avis de Lockhart et de beaucoup d'autres[326]. Carlyle, au
contraire, s'tonne de la haute faveur dont elle jouit: C'est moins un
pome, dit-il, qu'un morceau d'tincelante rhtorique, le coeur et le
corps de l'histoire reste dur et mort. Il reproche au pote de n'tre
pas remont, de ne pas nous avoir emports dans cet ge sombre, srieux,
tonn, o on croyait  la tradition, et o elle avait pris naissance,
de n'avoir pas touch cette corde mystrieuse et profonde de la nature
humaine qui jadis rpondait  ces choses, qui vit encore en nous, et qui
y vivra  jamais. Il incline  croire que cette pice aurait pu tre
crite par un homme qui, en place de gnie, n'aurait eu que du talent.
Il ajoute qu'il lui prfre le pome des _Joyeux Mendiants_ dont nous
allons parler un peu plus loin[327]. Sur ce dernier point, nous serions
d'accord avec lui. Pour le reste, il nous semble qu'il reproche
injustement  Burns de n'avoir pas fait autre chose que ce qu'il a voulu
faire. Il aurait dsir une reconstitution de l'tat d'esprit,
superstitieux et toujours surpris, du temps jadis, faite avec srieux et
respect. Burns n'y pouvait pas songer. Lui qui n'a jamais vu que la vie
contemporaine, et dont le mrite est de l'avoir vue nettement, a rendu
la superstition comme elle existait autour de lui: ni tout  fait
matresse, ni tout  fait morte. C'est ainsi qu'elle se montrait par
moments en lui-mme. Parlant des contes de revenants et d'esprits qu'une
vieille femme lui avait faits dans son enfance, il ajoutait: Cela eut
un effet si fort sur mon imagination que, mme  prsent, dans mes
promenades nocturnes, je suis parfois sur le qui-vive dans les lieux
suspects; et bien que personne ne puisse tre plus sceptique que moi en
pareille matire, j'ai besoin d'un effort de philosophie pour secouer
ces vaines terreurs.[328] Cet effort de philosophie n'tait pas  la
porte de tous les paysans. La nuit, dans un orage, il suffisait d'une
lumire inexplique, d'un bruit trange, pour qu'ils fussent repris des
anciennes terreurs. Dans une tte, o les facults de contrle sont
dsempares et les facults d'imagination surexcites par la boisson,
l'hallucination pouvait devenir complte; et on a vu avec quel art
Burns a accumul toutes les circonstances, orage, souvenirs lugubres,
qui pouvaient la prparer. Le lendemain, au grand soleil, on se moquait
des frayeurs de la veille. C'est par l que la raillerie entrait. Burns
a donc saisi le point exact o en tait la superstition  son poque. Il
a su mler ce qu'elle conservait d'pouvante et ce qu'elle excitait de
moquerie. Cet effort que lui demande Carlyle, pour reconstituer la
crdulit dans ce qu'elle a de profond et de religieux, tait hors de sa
route. C'tait un de ces essais de sympathie rtrospective qui ont
intress notre temps, mais qui n'ont jamais fourni d'oeuvre de premier
ordre. C'tait demander  Burns de faire du Walter Scott. Et que serait
devenue la gat de ce morceau, qui est, aprs tout, un clat de rire?
Quant  Burns lui-mme il estimait que _Tam de Shanter_ tait son
chef-d'oeuvre, et il s'en expliquait franchement. Dans une lettre  Mrs
Dunlop, o il lui parlait du fils an dont elle avait t la marraine,
il disait: En vrit, je considre votre petit filleul comme mon
_chef-d'oeuvre_ dans cette espce de manufacture, de mme que je
considre _Tam de Shanter_ comme ma meilleure production en fait de
posie. Il est vrai que l'un aussi bien que l'autre trahissent un
assaisonnement de friponnerie malicieuse dont on aurait bien pu se
passer peut-tre; mais ils montrent aussi, selon moi, une originalit,
un fini, un poli, que je dsespre de surpasser.[329]

         [Footnote 326: Lockhart. _Life of Burns_, p. 209.]

         [Footnote 327: Carlyle. _Essay on Burns._]

         [Footnote 328: _Autobiographical Letter to Dr Moore._]

         [Footnote 329: _To Mrs Dunlop_, 11th April 1791.]

Quoi qu'il en soit, c'est une oeuvre de premier ordre, si solide, si
pleine de matire en un si petit volume, et de quelle varit, et de
quel mouvement! Il semble impossible de rassembler plus de tableaux et
de scnes en moins d'espace. La pice ne compte que deux cent
vingt-quatre vers; voyez que de sujets un dessinateur y peut trouver, et
dans combien de genres diffrents: la fin du march, les bonnes figures
de Tam et de son camarade le savetier, cette charmante description de
l'auberge qui est  elle seule toute une toile de Wilkie, l'orage, la
route, Tam chevauchant  travers la pluie; puis, la vieille glise
fantastiquement illumine, toute cette fantasmagorie du sabbat si
puissante et si riche, Satan avec sa cornemuse  la fentre, la tte de
Tam dans l'obscurit, les gambades de Nannie, la fuite, la poursuite, le
vieux pont, la catastrophe; c'est une srie de peintures, familires,
terribles, feriques, toujours pittoresques, faites pour puiser le
talent d'un artiste. Et comme nous retrouvons bien marqus les deux
traits de l'humour: la raillerie qui court  travers toute la pice, qui
s'attaque aussi bien aux gentillesses de Tam avec l'htelire qu' la
courte chemise de Nannie, et une observation constante, directe,
concrte, autant qu'il est possible! Et quel mouvement! La diversit des
situations et des dcors ferait croire  de la fantaisie, si tout
n'tait si bien calcul, si enchan, si bien proportionn, si
indispensable  la marche de l'histoire, que c'est plutt de la varit
que de la fantaisie, et que, mme l, nous retrouvons le caractre de
mesure et de raison, qui est au fond de l'humour de Burns.

On ne peut s'empcher de comparer la chevauche de _Tam de Shanter_ 
une autre chevauche, fameuse dans la littrature anglaise, celle de
John Gilpin d'amusante mmoire. Sans doute, l'aventure du marchand
drapier, cramponn  la crinire de son cheval, perdant son chapeau,
perdant sa perruque, perdant son manteau rouge, cassant ses bouteilles,
traversant les villages comme un clair, passant et repassant sans
pouvoir arrter sa monture devant le balcon o sa femme l'attend, est
d'une charmante et franche drlerie. Mais ce n'est que le dveloppement
habile et tout littraire d'une situation ridicule. Cela semble mince et
vite puis auprs de l'histoire de _Tam de Shanter_. Celle-ci est
autrement riche, varie, profonde. Elle a surtout une sve de vie
relle, qui se renouvelle et jaillit de toutes parts. C'est John Gilpin
qui aurait pu tre crit par un homme de talent. L'immortel Tam, quoi
qu'en dise Carlyle, est la cration d'un homme de gnie. Et, ici encore,
on rencontre le regret que la vie de Burns n'ait pas donn tout ce
qu'elle contenait. Il crivait  un de ses amis, en lui envoyant le
pome: Je viens d'achever un pome, _Tam de Shanter_, que vous recevrez
ci-inclus. C'est mon premier essai en fait de contes.[330] Qu'on
imagine ce qu'aurait t un volume d'histoires de ce genre, diverses,
prises de tous cts, et crites avec cette puissance de vie, de comique
et de posie. C'et t un livre  mettre  ct des admirables _Contes
de Canterbury_ du vieux Chaucer.

         [Footnote 330: _To Alex. Cunningham_, 23rd Jan 1791.]

       *       *       *       *       *

Cet humour de Burns clata parmi les cossais comme une rvlation. Ils
ignoraient que leur sol pt produire un fruit aussi savoureux. Dans le
n 83 du _Mirror_, journal priodique  la faon du _Spectator_, publi
 dimbourg,  la date du 22 fvrier 1780, c'est--dire un peu avant
l'arrive de Burns dans cette ville, on trouve un article intitul:
_Recherche sur les causes de la raret d'crivains humoristiques en
cosse_[331]. L'auteur, aprs avoir constat que son pays produit sur
les autres sujets des crivains d'un mrite considrable, s'tonne que
la Tweed tablisse pour l'humour, une si frappante ligne de dmarcation.

         [Footnote 331: _The Mirror_, a periodical paper, published at
         Edinburgh, in the Years 1779 et 80.]

     Dans une branche de l'art d'crire, dans les ouvrages et
     compositions d'humour, il est hors de doute que les Anglais n'ont
      redouter aucune rivalit de leurs voisins du Nord. Les Anglais
     excellent dans la comdie; plusieurs de leurs romans sont pleins
     des plus humoristiques reprsentations de vie et de caractres,
     et maints de leurs autres ouvrages sont pleins d'un excellent
     comique. Mais en cosse, nous avons  peine des livres qui visent
      l'humour, et des quelques-uns qui y visent, peu ont aucun
     degr de mrite. Bien que nous ayions des tragdies crites par
     des cossais, nous n'avons pas de comdie, except le _Noble
     Berger_ de Ramsay; et bien que nous ayons des romans de
     sentiment, nous n'en avons pas d'humour.

L'auteur de l'article avait raison en ce qui concernait la littrature
savante de son pays. Il n'tait pas tonnant qu'elle manqut de
l'lment concret et direct dont vit l'humour. Elle tait gnrale,
abstraite, et cosmopolite. Il est curieux de remarquer, crit Carlyle,
que l'cosse, si pleine d'crivains, n'avait pas de culture cossaise,
pas mme de culture anglaise. Notre culture tait presque exclusivement
franaise. C'tait en tudiant Racine et Voltaire, Batteux et Boileau,
que Kames s'tait exerc  tre un critique et un philosophe. C'tait la
lumire de Montesquieu et de Mably qui guidait Robertson dans ses
spculations politiques; c'tait la lampe de Quesnay qui avait allum la
lampe d'Adam Smith... Jamais peut-tre il n'y eut une classe d'crivains
si clairs et si bien ordonns, et cependant si totalement dnus, selon
toute apparence, de toute affection patriotique, bien plus, de toute
affection humaine quelle qu'elle fut.[332] Quoi d'tonnant  ce qu'on
ne trouvt pas d'humour dans leurs crits? C'tait une littrature qui
ne se particularisait pas. Elle n'avait rien d'indigne, aucun got de
terroir. Elle manquait de pittoresque et de vie.

         [Footnote 332: Carlyle. _Essay on Burns._]

De l vient l'opinion que les cossais taient incapables d'humour.
Charles Lamb l'a appuye dans un essai charmant o il oppose l'esprit
caldonien, affirmatif et absolu,  l'esprit qu'il appelle
anti-caldonien, esprit de fantaisie, qui se contente d'aperus, de
germes, de doutes, de crpuscules de vrits. Avant tout, dfiez-vous
de toute expression indirecte devant un Caldonien. Mettez un teignoir
sur votre ironie, si malheureusement il vous en a t accord une
veine. Il rapporte comme exemple qu'il se trouvait un jour dans une
runion d'cossais o un des fils de Burns tait attendu. Je laissai
tomber une sotte expression que j'aurais bien voulu que ce fut le pre
au lieu du fils. Sur quoi quatre d'entre eux se dressrent en mme
temps, pour m'informer que c'tait impossible puisqu'il tait
mort.[333] Cette rputation des cossais s'est propage. Elle a fini
par trouver une formule dfinitive dans le clbre mot de Sydney Smith
que, pour faire entrer une plaisanterie dans la tte d'un cossais, il
faut une opration chirurgicale.

         [Footnote 333: Charles Lamb. _Essay on imperfect Sympathies._
         Swift avait fait une remarque analogue sur la conversation
         des cossais, voir ses _Hints towards an Essay on
         Conversation_.]

Si on ne trouvait pas l'humour, c'est qu'on le cherchait l o il ne
saurait exister, dans une littrature rarfie et dpouille de
pittoresque. Il suffit de lire Ramsay et Fergusson, _le Noble Berger_ du
premier et _Caller Water_ du second, par exemple, pour en rencontrer
d'excellent. Il se trouve en abondance dans les chansons, et plus encore
dans les petits pomes populaires,  commencer par le fameux
_Gaberlunzie Man_ de Jacques V. Plus rcemment, les recueils du doyen
Ramsay, du Dr. Rogers, de Mr Baxton Hood[334], forms de bons mots,
d'anecdotes, de souvenirs, en ont runi d'amples provisions. Ils n'ont
eu qu' laisser tomber les filets dans la conversation et la posie du
peuple, pour les ramener pleins de traits humoristiques. Les recueils de
proverbes en contiennent aussi beaucoup[335]. En ralit, peu de pays
ont produit plus et de plus grands humoristes: Smollet, Arbuthnot,
Burns, Carlyle; sans parler de l'humour pars dans Walter Scott, dans ce
dlicieux livre des _Annales de la Paroisse_ de John Galt, qui, pour
l'humour attendri, est un digne compagnon du _Vicaire de Wakefield_, ou
dans la charmante _Autobiographie de Mansie Wauch_. Il y a eu, au
contraire, de tous temps, un riche fonds d'humour en cosse. Le Dr
Alexander Carlyle d'Inveresk, que sa vie active et son sjour dans une
petite paroisse mettaient plus en rapport avec le peuple, avait, il est
vrai, protest contre ce jugement. Il disait, en faisant prcisment
allusion  l'article du _Mirror_:

     Je prendrai cette occasion de rectifier une erreur dans laquelle
     les auteurs anglais sont tombs et dans laquelle ils sont
     soutenus par beaucoup des crivains cossais particulirement par
     ceux du _Mirror_, qui est que les gens d'cosse n'ont pas
     d'humour. Que cela soit une grosse erreur peut tre prouv par
     d'innombrables chansons, ballades et histoires, qui circulent
     dans le sud de l'cosse, et aussi par les personnes assez ges
     pour se rappeler le temps o le dialecte cossais tait parl
     avec puret dans la Basse Contre, et par celles qui ont eu des
     rapports avec le peuple. Depuis que nous avons commenc  parler
     une langue trangre, ce que l'anglais est pour nous, l'humour,
     il faut le confesser, est moins apparent dans la
     conversation.[336]

         [Footnote 334: Dean Ramsay. _Reminiscences of Scottish Life
         and Character._--Charles Rogers, _Traits and Stories of the
         Scottish People_.--Baxton Hood. _Scottish Characteristics._]

         [Footnote 335: Voir _Scottish Proverbs_, collected and
         arranged by Andrew Henderson.--_The Proverbs of Scotland_ by
         Alexander Hislop.]

         [Footnote 336: Dr Alexander Carlyle. _Autobiography_, p.
         222-23.]

Le Dr Carlyle et l'crivain du _Mirror_ sont d'accord pour attribuer
l'un l'absence, l'autre l'affaiblissement de l'humour  l'abandon du
dialecte indigne. Remarquons combien ce fait corrobore l'importance de
l'lment concret dans la composition de l'humour. Le passage du
_Mirror_ surtout est curieux; il est  lire avec soin, tant il est
instructif  cet gard:

     Le fait qu'un auteur cossais n'crit pas dans son dialecte
     naturel doit avoir une influence considrable sur la nature de
     ses productions littraires. Quand il s'emploie  quelque
     composition grave et digne, quand il crit de l'histoire, de la
     politique ou de la posie, la peine qu'il prend, pour crire
     d'une faon diffrente de celle dont il parle, n'affecte pas
     beaucoup ses productions. Le langage de ces compositions est,
     dans tous ces cas, lev au-dessus de la vie ordinaire, et
     partant la dviation qu'un auteur cossais est oblig de faire de
     la langue commune du pays ne peut gure lui faire de tort. Mais
     si un crivain doit descendre aux peintures communes et risibles
     de la vie, si en un mot il veut se donner  des compositions
     humoristiques, il faut que son langage soit aussi prs que
     possible de celui de la vie ordinaire... Pour confirmer ces
     remarques, on peut observer que les seuls ouvrages d'humour que
     nous ayons dans ce pays sont en dialecte cossais, et que la
     plupart d'entre eux ont t crits avant l'union des deux
     royaumes, quand l'cossais tait la langue crite du pays aussi
     bien que la langue parle. Le _Noble Berger_ qui est plein de
     reprsentations naturelles et comiques de vie vulgaire est crit
     en cossais vulgaire. Beaucoup de nos anciennes ballades sont
     pleines d'humour.[337]

         [Footnote 337: _The Mirror_, N 83.]

Ainsi, ds qu'on passe  la littrature abstraite, l'humour s'teint;
ds qu'on revient au langage populaire, concret, vivant, pittoresque,
ds qu'on se rapproche de la ralit, ds qu'on se remet par le langage
qu'elle parle en contact avec elle, alors l'humour renat. Les seules
compositions qui en contiennent sont celles qui contiennent galement de
la vie ordinaire, vcue, observe. Tant il est certain que, sans cet
lment, l'humour dprit et disparat. C'tait ce langage que Burns
avait repris, et dont il se servait pour donner un si clatant dmenti 
ceux qui refusaient au gnie cossais la facult de l'humour.

       *       *       *       *       *

Ne nous y mprenons pas, ce don de l'humour est un des plus grands que
puisse avoir un crivain. C'est presque une marque de gnie.  mettre
les choses au moins, c'est quelque chose qui s'en rapproche, qui y
ressemble, qui en contient une parcelle. Carlyle a dit que c'tait la
pierre de touche du gnie[338]. Mais Carlyle aime  lancer des
aphorismes, dont la vrit qu'ils contiennent est affaiblie parce qu'ils
prtendent contenir toute la vrit. Il est incontestable qu'il y a eu
des gnies, comme Milton et Wordsworth, bien pauvres en humour.
Coleridge, dont les jugements foudroyaient moins les choses et les
pntraient davantage, a dit avec plus de mesure et de justesse: Les
hommes d'humour sont toujours, en quelque degr, des hommes de
gnie.[339] C'est qu'en effet il rentre dans l'humour la facult de
percevoir directement la vie, de reprsenter la ralit, le don
d'objectivit. C'est une des aptitudes les plus rares en littrature: le
travail ni l'tude ne la fournissent, et le talent n'y atteint pas.
Aussi troit que soit le champ des vrais humoristes, ils sont gens de
gnie dans leur coin. Sans parler des grands comme Shakspeare,
Cervants, Rabelais, Molire, quel autre mot appliquer  Swift, 
Sterne,  Dickens? Et si, pour d'autres comme Goldsmith et Charles Lamb,
ce mot semble trop large, combien de termes n'usera-t-on pas pour
approcher de la mme ide? On dira qu'ils ont du charme, quelque chose
d'original, d'inimitable, un je ne sais quoi de particulier. Ne
ferait-on pas mieux de dire qu'ils ont un peu de gnie, une parcelle,
aussi peu que ce soit. Il y a dans leur oeuvre, aussi chtive qu'elle
puisse tre, une essence qui ne se laisse dfinir qu'ainsi. Ils sont eux
parce qu'ils ont vu la vie pour leur propre compte.

         [Footnote 338: Carlyle. _Essay on Jean-Paul-Friedrich
         Richter._]

         [Footnote 339: Coleridge. _Table Talk_, 20th August 1833.]

Aussi, les humoristes sont-ils des crateurs, et les plus grands d'entre
eux ont eu naturellement recours au roman et au thtre.


III.

QUE LE GNIE DE BURNS ABOUTISSAIT AU THTRE.

Burns portait en lui le mme besoin. On peut dire qu'il y avait en lui
un auteur dramatique qui a vainement essay de se faire jour  travers
des circonstances dfavorables, mais qui n'a pas cess de le tenter.

Il en possdait le premier don: le got de l'observation morale, la
pntration dans les caractres, le coup d'oeil aigu et entrant qui
discerne,  chaque instant, les ressorts secrets et leur jeu dissimul,
qui voit derrire les actes les motifs, et derrire les paroles les
intentions.

Il s'tait fait du discernement des hommes une tude spciale et avait
commenc par s'appliquer  se connatre lui-mme. C'tait pour lui un
des premiers devoirs d'un homme. Ce fut toujours mon opinion que les
grandes et malheureuses fautes et erreurs, au point de vue rationnel
aussi bien que religieux, dont nous voyons des milliers d'hommes se
rendre chaque jour coupables, sont dues  leur ignorance ou  leur
fausse notion d'eux-mmes. Me connatre moi-mme avait toujours t mon
tude constante. Je me pesais seul; je me mettais dans la balance avec
les autres; je guettais tous les moyens de reconnatre combien de
terrain j'occupais comme homme et comme pote; j'tudiais assidment le
dessein de la nature, l o elle semblait en avoir eu un, les diverses
lumires et ombres de mon caractre.[340] Sa conduite et ses oeuvres
montrent qu'il se connaissait bien. C'est grce  cette pleine et stable
apprciation de lui-mme qu'il avait t si ferme et si digne 
dimbourg. Sa correspondance est constamment remplie de l'analyse de ses
sentiments, et les lettres  ses amis contiennent beaucoup plus de
rcits intrieurs qu'extrieurs. Quand il a parl de lui-mme dans ses
vers, il l'a fait avec une justesse et une franchise telles qu'en
dernire analyse on est oblig d'y recourir, de les citer comme les
jugements les plus dfinitifs qu'il y ait encore sur lui.

         [Footnote 340: _Autobiographical Letter Dr Moore._]

Il portait sur les autres la mme application, et en eux la mme
pntration. Il devait ce penchant  son pre. Il disait que celui-ci,
dans ses longues annes de vie errante, coupe de sjours  et l,
avait ramass une grande provision d'observation et d'exprience,
auxquelles il devait presque toutes ses propres prtentions  la
sagesse. Il avait, ajoutait-il, rencontr peu d'hommes qui comprissent
aussi bien les hommes, leurs faons et leurs voies.[341] Il avait
commenc de bonne heure  faire son mtier d'observateur,  regarder les
visages;  en dmler l'expression;  rebtir, sur quelques indications
des traits ou du costume, le caractre entier et la vie prcdente; 
s'attacher  un homme qu'on suit  travers les groupes et dont on
pressent les gestes et les paroles;  s'garer et  s'oublier dans les
foules, les yeux mi-clos, afin d'attnuer l'effort du regard et
d'empcher que les gens ne se sentent observs. Attrayante occupation,
si l'on ne discernait, sur tant de visages, des indices de maladie ou
des traces de chagrin! Ds la ferme de Lochlea, il crivait  son matre
Murdoch: J'oublie que je suis un pauvre diable insignifiant qui se
promne obscur et ignor par les foires et les marchs, lorsqu'il
m'arrive d'y lire une page ou deux du Genre Humain, et de saisir les
manires vivantes, au fur et  mesure qu'elles naissent, tandis que les
hommes d'affaires me bousculent de tous cts comme un encombrement en
leur chemin.[342] Et c'tait sciemment, avec une sorte de parti pris et
de dilettantisme curieux, que dj il tudiait les hommes, car, dans
cette mme lettre, il disait ces paroles encore plus singulires chez un
jeune paysan de vingt-quatre ans  peine: Je me fais l'effet d'un tre
envoy dans le monde pour voir et observer; je m'arrange volontiers avec
le filou qui me vole mon argent, s'il y a en lui quelque chose
d'original qui me montre la nature humaine sous un jour diffrent de ce
que j'ai vu. La joie de mon coeur est d'tudier les hommes, leurs
moeurs, et leurs faons, et, pour ce sujet favori, je sacrifie
joyeusement toute autre considration[342]. Il tait, au milieu des
lourdes natures qui l'entouraient, fier de ses pouvoirs d'observation et
de remarque. Lorsqu'il tait tomb  dimbourg au milieu d'un autre
monde, et qu'il s'tait trouv mlang  des classes d'hommes bien
diffrentes et toutes nouvelles pour lui, il tait encore tout attention
 en saisir les manires[343]. Le journal qu'il avait commenc s'ouvre
par ces mots: Comme j'ai vu beaucoup de vie humaine  dimbourg et un
grand nombre de caractres qui sont nouveaux pour quelqu'un qui a t
comme moi lev dans les ombres de la vie, j'ai pris la rsolution de
fixer mes remarques sur le champ[344]. Et plus loin: J'esquisserai
tous les caractres qui me frapperont de quelque faon[344].  la suite
de ces dclarations se trouvent les portraits exacts et prcis de
Blair, de Dugald Stewart, de Robertson, de Greenfield, et de
Creech[345]. Plus tard, lorsqu'il entra  l'Excise, il crivait qu'un
des avantages de sa nouvelle position tait la connaissance qu'elle lui
donnait des diverses nuances des caractres humains[346]. Il ne perdait
aucune occasion de se trouver au milieu des foules et de les observer. 
un moment d'lections, il crivait  un de ses amis, prvt de
Lochmaben: Si vous pensez avoir une runion dans votre ville, un jour
o les ducs, comtes, et chevaliers, font leur cour aux tisserands,
tailleurs, et savetiers, j'aimerais  le savoir deux ou trois jours 
l'avance. Je me soucie de la politique comme des trois sauts d'un
roquet, mais j'aimerais voir une pareille exhibition de nature
humaine[347].

         [Footnote 341: _Autobiographical Letter to Dr Moore._]

         [Footnote 342: _To Murdoch_, 15th Jan 1783.]

         [Footnote 343: _Autobiographical Letter to Dr Moore._]

         [Footnote 344: _The Author's Edinburgh Common-place Book_,
         April 9th, 1787.]

         [Footnote 345: Voir ces portraits dans _the Edinburgh
         Journal_.]

         [Footnote 346: _To Lady Glencairn_, Dec. 1789.]

         [Footnote 347: _To Provost Maxwell_, Dec. 20th, 1789.]

Il est vident que cette observation intrieure l'attirait plus que
toute autre. Partout et toujours, il cherchait le personnage humain.
C'tait presque la seule chose qu'il nott. Dans ses voyages, il est
moins frapp par l'aspect pittoresque du pays ou mme par les souvenirs
historiques que par les caractres qu'il rencontre. Les journaux de ses
tours sur les Borders et dans les Highlands se composent presque
uniquement de remarques sur les personnes, et de courtes esquisses de
caractres traces en quelques mots. On trouve constamment des notes
comme celles-ci: Le vieux M. Ainslie, un caractre peu commun; ses
manies: l'agriculture, la physique et la politique[348].--Un M.
Dudgeon, pote  ses moments, un digne et remarquable caractre,
pntration naturelle, beaucoup de connaissances, quelque talent, une
extrme modestie[348].--Mrs Brydone, une femme trs lgante de
personne et de manires; les tons de la voix remarquablement
doux[349].--M. Scott, exactement le corps et le visage qu'on prte
d'ordinaire  Sancho Pana, trs sagace dans les affaires de fermage;
assez souvent il rencontre ce qu'on pourrait appeler une solide ide
plutt qu'une ide spirituelle[350]. Et ainsi de suite  travers tout
son journal. Les impressions qu'il note le soir sont toujours des
aperus et des esquisses de caractres. Quelquefois on sent qu'il a
cherch sans bien rencontrer; il s'est tromp, il en prouve un lger
dpit et il retient l'observation. Un cousin du propritaire, un
individu dont l'aspect est pareil  celui qui m'a abus dans un
gentleman  Kelso, et qui m'avait dj tromp plus d'une fois: un corps
et un visage heureux et beaux, qui portent  leur prter des qualits
qu'ils n'ont pas[351]. Il ne se prononce pas cependant  la lgre. Il
lui faut quelque temps pour examiner et pntrer son sujet, sinon, il
prfre y renoncer: Vu une course de chevaux et fait visite  un ami de
Nicol, un bailli Cowan dont je connais trop peu de chose pour essayer
son portrait[352]. Quelquefois il ne sait  quoi se prendre pour fixer
un caractre. Dne avec le prvt Fall, un marchand notable et un
personnage trs respectable, mais qu'on ne peut dcrire, parce qu'il
n'offre pas de traits marqus[353]. Le dchiffrement si difficile des
hommes avait t chez lui une occupation constante, et tait devenue une
habitude. Partout o il allait, il notait les mes, comme d'autres
prennent des paysages ou des rcits.

         [Footnote 348: _Border Tour_, May 5th, 1787.]

         [Footnote 349: _Border Tour_, Monday May 7th.]

         [Footnote 350: _Id._ May 10th.]

         [Footnote 351: _Id._ May 22nd.]

         [Footnote 352: _Highland Tour_, Saturday 25th Aug 1787.]

         [Footnote 353: _Border Tour_, 20th May 1787.]

Afin d'arriver au fond de chaque homme, il avait vu qu'il faut le
dpouiller des titres, des honneurs, des richesses, de tout ce qui le
cache et recouvre, carter tout l'attirail tranger, pour pntrer
jusqu' lui et, selon le mot de La Bruyre, le voir sans ce grand
nombre de coquins qui le servent et ces six btes qui le tranent[354].
Il s'tait, du premier coup, attach  cette mthode, plus difficile,
pour dire vrai,  appliquer qu' dcouvrir. Il se piquait d'y avoir
russi: J'estime les diffrents acteurs dans le grand drame de la vie,
uniquement d'aprs la faon dont ils remplissent leur rle. Je peux
regarder un duc qui n'est qu'un misrable avec un mpris sans
restriction, et je puis considrer un honnte balayeur de rues avec un
sincre respect[355]. Il aurait dit avec Montaigne: Il ne faut pas
estimer un homme tout envelopp et empaquet; qu'il se prsente en
chemise[356]. Il n'y avait pas de qualit qu'il estimt davantage chez
les autres que cette poigne du coup d'oeil qui saisit un individu, le
dshabille et l'expose tel qu'il est. Il admirait beaucoup Dugald
Stewart, et il y avait, chez cet homme aimable et sage, un grand nombre
de qualits galement admirables. Mais d'elles toutes, c'est celle-ci
qu'il retire toujours et qu'il place en avant: Des choses extrieures,
des choses totalement trangres  l'homme, se glissent dans le coeur et
les jugements de presque tous les hommes, sinon de tous. Je ne sais
qu'un seul exemple d'un homme qui considre pleinement et vraiment le
monde entier comme un thtre et tous les hommes et les femmes comme de
simples acteurs[357], et qui n'estime ces acteurs, les _dramatis
person_, qu'ils difient des cits ou qu'ils plantent des haies, qu'ils
gouvernent des personnes ou surveillent des troupeaux, que selon qu'ils
remplissent leurs rles[358]. Il y revient  plusieurs reprises[359].
On comprend cet enthousiasme. Il tait, sous ses habits de paysan et
dans sa vie obscure, un des quelques individus suprieurs de son poque.
Il devait souffrir, et avait plus d'une fois souffert, d'tre trait
d'aprs son costume grossier et son nom de paysan. Mais son coeur
conservait un sourire et une gratitude aussi profonde que son orgueil
pour celui qui avait vu en lui une me humaine de premier ordre, et
l'avait trait en ami.

         [Footnote 354: _La Bruyre. Du Mrite Personnel._]

         [Footnote 355: _To Charles Sharpe_, 22nd April 1791.]

         [Footnote 356: _Montaigne._ Livre I, chap. XLII.]

         [Footnote 357: Shakspeare. _As You Like it._ Acte II, scene
         5.]

         [Footnote 358: _To Mrs Dunlop_, 4th Nov. 1787.]

         [Footnote 359: Voir le portrait de Dugald Stewart dans
         l'_Edinburgh Journal_, et encore dans la lettre _to Francis
         Grose_, 1790 (lettre n 1).]

Quand il avait cart les oripeaux, et ainsi mis  nu les hommes
vritables, cachs derrire les personnages sociaux, il estimait les
caractres en eux-mmes. Pour les apprcier, il les dcomposait, et les
rduisait  leurs principaux lments constitutifs. Il dgageait la
facult matresse, comme on dirait aujourd'hui, groupait les parties
constituantes, dans leurs proportions. Il les notait, pour ainsi dire,
avec leurs coefficients, dans une sorte de formule chimique. En parlant
de Dugald Stewart, il dit: Je crois que son caractre, partag en dix
parties, se divise ainsi: quatre parties Socrate, quatre parties
Nathaniel, et deux parties le Brutus de Shakspeare[360]. En parlant
d'une jeune fille rencontre sur les Borders: Elle unit trois qualits
qu'on trouve rarement ensemble: une pntration aiguise et solide; de
l'observation et de la remarque malicieuse et spirituelle; et la
modestie fminine la plus douce et la moins affecte[361]. De son
libraire Creech: Le personnage que je mentionnerai ensuite, mon digne
libraire, M. Creech, est un caractre trange et multiple. Ses passions
dominantes, du ct gauche, sont: une extrme vanit et quelques-unes
des plus innocentes modifications de l'gosme[362].

         [Footnote 360: _To John Mackenzie_, 1st Nov. 1786.]

         [Footnote 361: _Border Tour_, May 5th, 1787.]

         [Footnote 362: _The Edinburgh Journal._]

Pour atteindre les esprits, on voit qu'il s'tait attach  l'tude des
visages, si difficile et si attirante. Trouver quelque ordre dans la
confusion toujours mouvante de physionomies innombrables; discerner les
analogies inconnues qui rassemblent et assortissent les traits autour de
certains types; reconnatre ce rapport secret des traits ensemble, et
des traits avec les couleurs et l'air de la personne; dcouvrir ou tout
au moins dmler la signification des traits, les rapports de leur forme
avec certains caractres, et de leur jeu avec certains sentiments;
saisir  et l sur des physionomies des indications qui serviront  en
interprter d'analogues, mais de plus enveloppes; deviner par
l'expression permanente des traits, les habitudes d'un esprit, et par
leur expression prsente, ses mouvements; demander aux rides elles-mmes
des renseignements et des confidences; chercher dans tout des signes
imperceptibles, et comme les lettres parses d'un alphabet mystrieux et
infini qui donnerait la clef et la lecture des mes; voil ce que
suppose un pareil examen. Travail incroyablement dlicat qui demande la
finesse des organes et la rapidit de pntration, et en mme temps
immense. La science commence  peine  y toucher avec hsitation. Les
observations des potes et des peintres en donneraient les lments,
s'il n'tait tellement complexe qu'il devient indcomposable, comme les
oprations de l'instinct, et que ses rsultats restent toujours
personnels et intransmissibles.

Burns, inconsciemment sans doute, s'y tait appliqu. Il est facile de
se rendre compte de l'attention avec laquelle il regardait les faces
humaines,  la faon dont il les dcrit. Miss Lindsay, une aimable
fille et de belle humeur, un peu courte, et _de l'embonpoint_, mais
belle et extrmement gracieuse; d'admirables yeux couleur de noisette,
pleins d'animation, et brillants d'un dlicieux clat humide, un _tout
ensemble_ attirant, qui annonce qu'elle appartient au premier rang des
mes fminines[363]. Et cette autre tude, plus fine encore et d'un si
joli coloris, d'un autre visage de jeune fille: De Charlotte, je ne
puis parler en termes ordinaires d'admiration; elle est non seulement
belle, mais adorable. Sa forme est lgante, ses traits ne sont pas
rguliers, mais ils ont au plus haut point le sourire de la douceur et
la bienveillance tranquille de la bonne humeur; sa complexion,
maintenant qu'elle a recouvr sa sant habituelle, est aussi belle que
celle de Miss Burnet. Aprs notre promenade  cheval, jusqu'aux chutes,
Charlotte tait exactement comme la matresse de Dr Donne:

  Son sang pur et loquent
  Parlait sur ses joues, et agissait si visiblement
  Qu'on aurait presque dit que son corps pensait.

         [Footnote 363: _Border Tour_, 9th May.]

Ses yeux sont fascinants,  la fois expressifs de bon sens, de
tendresse, et d'un noble esprit[364]. Et qu'on ne croie pas que ce ft
seulement de jeunes et aimables visages qu'il regardait de si prs. Il
mettait peut-tre quelque complaisance  les dcrire, mais il observait
aussi les autres. Il rencontre Neil Gow, clbre joueur de violon
populaire: Neil Gow joue: un corps des Hautes-Terres, court et
solidement bti, avec des yeux gristres clairant son front honnte et
sociable, une face intressante, dnotant beaucoup de jugement, une
ouverture de coeur bienveillante, mls  une simplicit qui ignore la
dfiance[365]. On voit ainsi qu'il dgageait sur les visages qu'il
observait l'expression marquante et caractristique, celle qui y est
mise par la continuit des mmes proccupations, ce qu'un physionomiste
moderne appelle l'expression de profession. Mrs Scott, tout le
jugement, le got, l'intrpidit de face, la dcision hardie et
critique, qui caractrisent gnralement les femmes auteurs[366].

         [Footnote 364: _To Gavin Hamilton_, 28th Aug 1787.]

         [Footnote 365: _Highland Tour_, Friday 31st Aug 1787.]

         [Footnote 366: _Border Tour_, May 10th, 1787.]

La plus grande preuve surtout du soin avec lequel il tudiait les
figures, c'est qu'il les retenait, qu'il les rapprochait, qu'il les
comparait, les classait en quelque sorte, retrouvait des traits
communs, des ressemblances d'expression, des airs de famille et des
affinits sur des physionomies diverses. Une vieille dame de Paisley,
une Mrs Dawson ressemble  la vieille lady Wauchope, et plus encore 
Mrs C.--sa conversation dborde de jugement solide et de remarques
justes, mais, comme elles, un certain air d'importance et une
_duresse_[367] dans l'oeil semble indiquer, comme la brave femme
d'Ayrshire l'observait de sa vache, que elle a ses ides  elle[368].
 chaque instant, ce travail de rapprochement se faisait dans son
esprit: Mr Grant, ministre  Calder, ressemble  Mr Scott
d'Inverleithen[369].--Mr Ross, un charmant homme, ressemble au
professeur Tytler[370].--Miss Ben Scott, ressemble  Miss
Greenfield[371].--Mrs Monro, jeune femme aimable, raisonnable et douce,
ressemble beaucoup  Mrs Greenson[372]. Et ailleurs, en parlant d'une
jeune fille: J'ai rarement vu une ressemblance aussi frappante qu'entre
elle et votre petite Beenie, particulirement la bouche et le
menton[373]. Il n'y a pas, je crois, de plus forte preuve du soin avec
lequel on regarde, que ces analyses de visages; et c'est en mme temps
une chose curieuse de voir que les grands observateurs se rencontrent
dans leurs procds et leur mthode. Pour garder facilement le souvenir
d'un visage, il faut d'abord comparer dans beaucoup de ttes, la bouche,
les yeux, le nez, le menton, la gorge, le cou et les paules et faire
des comparaisons[374]. Ces lignes sont de Lonard de Vinci.

         [Footnote 367: Ce mot est ainsi crit en franais dans le
         texte.]

         [Footnote 368: _Highland Tour_, 25th Aug 1787.]

         [Footnote 369: _Id._ 6th Sept.]

         [Footnote 370: _Id._ 10th Sept.]

         [Footnote 371: _Id._ 14th Sept.]

         [Footnote 372: _Id._ 25th Aug.]

         [Footnote 373: _To Gavin Hamilton._ 28th Aug 1787.]

         [Footnote 374: _Lonard de Vinci_, cit par Mantegazza, dans
         son ouvrage: _La Physionomie et l'Expression des Sentiments_,
         chap. III, p. 39.]

Il se flattait de connatre les caractres et de les juger
impartialement. Quand il lui arrivait de se tromper, il avait l'air d'en
ressentir de la vexation: trange! comme nous sommes disposs  nous
laisser aller  nos prjugs, dans nos jugements sur les autres. Mme
moi qui me pique de mon habilet  distinguer les caractres... la peu
commune valeur de Mrs. K. m'avait chapp[375]. Le fait est qu'il tait
arriv  une sret et  une promptitude de jugement remarquables. Rien
n'est plus curieux,  cet gard, que les journaux de ses deux tours des
Borders et des Highlands. Ils tiennent au large dans une dizaine de
pages; ce sont des notes rapides, prises le soir en quelques lignes,
souvent en quelques mots. Ce qu'il y a d'observations humaines, de
portraits, de caractres saisis rapidement et fixs d'un trait, est
vritablement incroyable. Nous avons fait le relev des personnes qu'il
a ainsi observes, pntres et peintes, en une seule rencontre et du
premier coup d'oeil; il n'y en a pas moins d'une centaine.

         [Footnote 375: _To Miss Chalmers_, 7th April 1788.]

Et quelle varit! Il y a des fermiers, fermiers amateurs et gros
fermiers; des clergymen de diverses espces, les uns gs et vnrables,
d'autres bruyants, d'autres tristement adonns au dfaut clrical du
calembourg; il y a des marchands, des officiers de vaisseau, un prvt
de ville, un intendant discret, raisonnable et ingnieux, un vque,
un capitaine qui a t des annes prisonnier des Indiens en Amrique,
officier trs gentleman et trs poli, un ancien mdecin de marine,
vtran agrable, chaud de coeur, battu par les climats et qui, avec le
got des gens de mer pour les paysages tristes, s'est retir prs des
moors romantiques[376]; il y a des ducs, des professeurs, des
hteliers, et jusqu' un drle de corps de vieux cordonnier, et un
mineur des mines du Cumberland rencontrs sur une grande route. Ils sont
tous croqus magistralement, en quelques traits, indiqus en quelques
coups de crayon. C'est le Dr Bowmaker, un homme de forts poumons, et de
remarque assez judicieuse, mais peu habile en biensance et qui ne s'en
doute pas[377]. C'est M. Brydone, un trs excellent coeur, bon, joyeux
et bienveillant; mais avec beaucoup de la complaisance sans choix des
Franais, et, par suite de sa situation prsente et passe, un
admirateur de tout ce qui porte un titre splendide, ou possde de grands
biens[378]. C'est M. Hood, un fermier honnte, digne, et
factieux[379]; M. Ker, un veuf avec de beaux enfants, intelligent,
distingu, bel homme en qui tout est lgant[380], son esprit et ses
faons ressemblent tonnamment  ceux de mon cher vieil ami, Robert Muir
de Kilmarnock; M. Clarke, un homme intelligent dont l'air un peu
sombre et l'apparence bizarre pourraient prvenir contre lui un
observateur ordinaire[381]; M. Falconer, un homme du nord, petit,
irascible, enthousiaste, un dissident[382]; l'vque Skinner dont les
faons douces et vnrables sont plus remarques chez un homme si
jeune[382]. Parfois, c'est plus court encore. Il n'y a absolument que
des mots sans phrases, des coups de crayon sans contour pour les runir
et cependant les gens y sont: Souper: MM. Doig, le matre d'cole, et
Bell, le capitaine Forrester du chteau; Doig, singulier corps, un peu
du pdant; Bell, un individu gai, insouciant, qui chante bien la
chanson; Forrester, un joyeux gaillard, plein de jurons, mlang de
soldat[383]. Et d'autres, de toute couleur: des timides, des fats, des
bavards dcrits d'un mot.

         [Footnote 376: _Border Tour_, 10th May 1787.]

         [Footnote 377: _Id._ May 6th, 1787.]

         [Footnote 378: _Id._ May 7th, 1787.]

         [Footnote 379: _Id._ May 16th, 1787.]

         [Footnote 380: _Id._ May 12th, 1787.]

         [Footnote 381: _Id._ 22nd May 1787.]

         [Footnote 382: _Highland Tour_, 6th Sept. 1787.]

         [Footnote 383: _Id._ 27th Aug. 1787.]

La galerie des femmes est aussi nombreuse et aussi varie.
Naturellement, il y a de jolies filles et de trs jolies; elles sont au
premier rang, aimables, rieuses, gaies, de bonne humeur et de bonne
sant, comme il semble qu'il les prfrait. Mais, il y a aussi de
vieilles dames maternelles, excellentes, judicieuses, joyeuses et
aimables, de vieilles filles suries, laides et mdisantes, des femmes
intellectuelles, des femmes de toutes nuances et que vraiment on croit
avoir vues. Voici Mrs Brydone, une femme trs lgante de personne et
de manires, les tons de sa voix remarquablement doux[384]. Voici Mrs
Burnside une femme distingue simplicit, lgance, bon sens, douceur
de caractre, bonne humeur, aimable hospitalit sont les constituants de
ses manires et de son coeur[385]. Il y a la bonne mnagre, Mrs
Miller, une agrable, raisonnable et modeste bonne personne, aussi
utile mais pas aussi ornementale que Miss Western de Fielding, pas
rapidement polie  la franaise, mais aise, hospitalire et
domestique[386]. Il y a la jeune veuve gaie, franche, raisonnable et
faite pour inspirer de l'amour[387]. Il y a Mrs Belches, tourdie,
ouverte, affable, prise de sport champtre[388]. Il y a cette trange
figure d'Esther la femme d'un simple jardinier, une femme trs
remarquable pour rciter de la posie de toute sorte et quelquefois pour
faire elle-mme des vers en cossais; elle peut rpter par coeur
presque tout ce qu'elle a jamais lu, particulirement l'_Homre_ de Pope
d'un bout  l'autre; elle a tudi Euclide toute seule; elle est, en un
mot, une femme d'une intelligence trs extraordinaire. En causant avec
elle, je la trouve au moins gale  sa rputation. Elle est trs flatte
de ce que je l'ai envoy chercher et de voir un pote qui fait _un
livre_, comme elle dit. Elle est entre autres une grande connaisseuse en
fleurs, et a un peu pass le mridien d'une beaut jadis renomme[389].
N'est-ce pas une singulire figure et bien voque en quelques lignes.
Et de quoi de plus joli aussi que le double portrait de Mrs Rose la
mre, et de Mrs Rose la fille, qui fait songer  un vers d'Horace: la
mre une vraie femme de chef de clan, et la fille, son image un peu
adoucie; la vieille Mrs Rose, bon sens sans alliage, coeur chaud,
fortes passions, une honnte fiert, tout cela  un degr rare; Mrs
Rose, la jeune, un peu plus douce que sa mre, ceci peut-tre d  ce
qu'elle est plus jeune[390]. Cette esquisse de ces deux femmes
brusques, dans lesquelles est le mme sang, qui se ressemblent  des
moments divers de la vie, n'est-elle pas bien vue? Et cette remarque
n'est-elle pas fine et juste aussi que le temprament de la mre se
dveloppera chez la fille, quand la mansutude et le quelque chose de
tendre de la jeunesse l'auront quitte, et que les annes de la volont
seront arrives?

         [Footnote 384: _Border Tour_, May 7th, 1787.]

         [Footnote 385: _To William Nicol_, 18th June 1787.]

         [Footnote 386: _Highland Tour_, 25th Aug. 1787.]

         [Footnote 387: _Id._ 11th Sept. 1787.]

         [Footnote 388: _Id._ 15th Sept. 1787.]

         [Footnote 389: _Border Tour_, 10th May 1787.]

         [Footnote 390: _Highland Tour_, 6th Sept. 1787.]

Et ce ne sont l que les personnages et les scnes en saillie. Derrire
eux, il y a une vritable multitude, une vraie cohue d'indications, noms
propres, professions, runions. Qu'on n'oublie pas, encore un coup, que
tout cela est comprim en une dizaine de petites pages, o, au pied de
la lettre, les remarques et les portraits s'touffent. Qu'on songe que
ceci n'est qu'un herbier, que chacune de ces notes reprsente une
impression complexe ou tout une troupe d'impressions, comme la corolle
sche rappelle la fleur vivante et mme l'arbuste entier, on aura
quelque ide de ce qu'taient dans le cerveau de Burns, la sret, la
vitesse et l'activit de l'observation humaine.

Cette qualit d'observation frappait ceux qui l'approchaient, comme un
des traits les plus saillants de sa forte intelligence. Dugald Stewart
l'avait bien remarqu: Parmi les sujets auxquels il avait coutume de
s'arrter, les caractres des individus avec qui il lui arrivait de se
trouver taient manifestement un sujet favori. Les remarques qu'il
faisait sur eux taient toujours perspicaces et pntrantes, quoique
penchant frquemment vers le sarcasme.[391] Et le Dr Mackenzie de
Mauchline disait encore plus fortement: Son discernement des caractres
dpassait tout ce que j'ai vu chez aucune autre personne que j'aie
jamais connue, et je lui ai souvent fait la remarque que cela me
semblait de l'intention. Rarement je l'ai vu former une fausse
estimation d'un caractre, quand il se faisait son opinion d'aprs sa
propre observation[392].

         [Footnote 391: _Account of Burns_, by Professor Dugald
         Stewart, communicated to Dr Currie.]

         [Footnote 392: _Reminiscences of William Burness_, by Dr John
         Mackenzie of Mauchline, from Walker's _Memoir of Burns_.]

       *       *       *       *       *

Mais cette pntration ne suffirait pas. Elle peut rester immobile ou
fragmentaire, consister en une srie de coups d'oeil aigus, mais
spars. Il faut quelque chose qui tende et anime cette sagacit. Il
faut le plus rare des dons, parce qu'il les comprend tous, le don
dramatique, c'est--dire, non seulement de voir et de reprsenter un
personnage, mais de le reconstituer, de le continuer, de le possder au
point de vivre en lui; le don d'en crer ainsi plusieurs, de les faire
mouvoir  la fois; et en sentant pour chacun d'eux, de leur prter
cependant  tous un mouvement d'ensemble, une vie commune, qui constitue
l'organisme d'une oeuvre dramatique. C'est le plus vaste et vari don,
duquel puisse tre favoris un pote quand il le possde dans son
tendue et sa richesse entires. Il semble vraiment que Burns en ait t
dou, dans les dimensions moyennes de son gnie. On en demeure presque
convaincu lorsqu'on fait la lecture de la plus surprenante, peut-tre,
de ces productions, sa fameuse cantate des _Joyeux Mendiants_.

L'histoire de ce pome est des plus curieuses. On a vu dans quelles
circonstances il avait t compos, en 1785. Burns, passant un soir,
avec deux de ses amis, devant un public-house de Mauchline, et entendant
des chants, tait entr. Il avait trouv une bande de mendiants et de
gueux, qui buvaient et se rjouissaient. Ce tableau l'avait tellement
frapp qu'il l'avait presque aussitt rendu en vers. Un fait rel, comme
toujours, se retrouve  l'origine; c'est une remarque qu'il ne faut pas
se lasser de faire. Quelques jours aprs cette rencontre, il avait
rcit le nouveau pome  son ami Richmond, lequel racontait plus tard
que, autant que sa mmoire lui permettait de l'affirmer, il contenait
deux chansons qui ne s'y trouvent plus: l'une par un ramoneur, l'autre
par un matelot[393]. Burns lui avait en mme temps donn une partie du
manuscrit[394]. Chose singulire, il semble ne s'tre pas plus souci de
ce chef-d'oeuvre que d'une de ses improvisations de cabaret. Peut-tre
est-ce parce que, selon le tmoignage de Chambers, sa mre et son frre
l'avaient mdiocrement got[395]. Toujours est-il que cette charmante
production disparut, qu'il n'en reparla jamais, et qu'il semble l'avoir
compltement oublie.  une demande de Thomson, qui en avait
probablement entendu parler par Richmond, il rpondit en 1793,
c'est--dire, huit ans aprs: J'ai oubli la cantate  laquelle vous
faites allusion, n'en ayant pas conserv de copie, et,  la vrit, je
ne connaissais pas son existence. Cependant, je me souviens, qu'aucune
des chansons ne me plaisait, sauf la dernire, quelque chose dans le
genre de ceci:

  Les cours furent riges pour les lches.
  Les glises bties pour plaire aux prtres[396].

         [Footnote 393: R. Chambers, _Life of Burns_, tom I, p. 183.]

         [Footnote 394: Scott Douglas, tom I, p. 180 (en note).]

         [Footnote 395: R. Chambers, _Life of Burns_, tom I, p. 183.]

         [Footnote 396: _To Thomson_, Sept. 1793.]

Ce n'est qu'en 1799, trois ans aprs la mort de Burns, qu'on retrouva le
reste du manuscrit dont il avait fait prsent  un autre de ses amis, et
c'est en 1802 seulement que le pome fut publi en entier, complt par
la portion qui se trouvait en possession de Richmond[397]. Il s'en est
fallu de peu qu'il ait disparu. Cela prouve avec quelle facilit Burns
dispersait alors ses vers, et combien il faisait peu de diffrence entre
ces compositions crites et ses causeries, qui taient, au dire de tous,
aussi surprenantes.

         [Footnote 397: Scott Douglas, tom I, p. 180-81 (note).]

Le morceau pourrait avoir pour pigraphe ce vers d'un pote auquel Burns
nous fera penser plus d'une fois, notre vivant Mathurin Rgnier:

  Puis les gueux en gueusant trouvent maintes dlices[398].

         [Footnote 398: Rgnier, _Satire II_, vers 56.]

C'est une orgie, une bacchanale de mendiants. La scne est  Mauchline,
chez une pauvre cabaretire nomme Poosie Nansie. La maison basse existe
encore, au coin de la route, en face du cimetire, un cabaret clair et
propre. C'tait alors une auberge borgne, un logis nocturne pour les
vagabonds. Quand on y va aujourd'hui lire les _Joyeux Mendiants_, il
faut, par la pense, dcrpir et dlabrer les murailles, noircir les
poutres, faire luire dans l'tre un feu de tourbe et de broussailles,
clairer la salle d'une ou deux chandelles fumeuses. On a ainsi
l'atmosphre paisse, les fonds tnbreux, et les reflets rougetres,
qui donnent toute sa couleur  cet trange tableau. Le repos sacr du
dimanche condamnait tous ces gueux, tous ces traneurs de grand'routes,
ces museurs de ponts, tout ce monde ambulant  une journe d'immobilit.
Ils se rassemblaient le samedi soir dans quelque taudis de leur choix,
avec les profits de la semaine, qui consistaient non-seulement en
espces, mais en dons de farine et de vieux vtements qu'ils vendaient
alors pour payer leur cot. C'est une horde de ce genre qui se trouve
runie ce soir-l. Ils sont arrivs une vingtaine, hommes et femmes, de
toutes les professions qui vont du mendiant au tire-laine: soldats
rforms, paillasses de carrefour, violoneux de village, chaudronniers
ambulants, chanteurs de ballades, drlesses de pav, tout ce qui
vagabonde, mendie et maraude; cume de grand'routes, paves de tous
mtiers, gibier de prison, toute une truandaille bigarre, dguenille,
dpenaille, et merveilleusement pittoresque. Ce ramassis de loqueteux
forme un cercle autour du feu; les uns assis sur des escabeaux, les
autres accroupis ou vautrs sur leurs sacs. Ils boivent du whiskey dans
leurs cuelles. Dehors, le temps est dur, et les pauvres diables sans
feu ni lieu, harcels toute la semaine par les intempries, gotent le
bien-tre d'tre au chaud. Avec la boisson, la joie nat dans leurs
coeurs insouciants de vagabonds. Ils chantent, beuglent, braillent,
glapissent tous ensemble, rythmant leur vacarme du choc de leurs tasses
de bois ou de leurs gobelets d'tain. C'est un embrouillement de trognes
allumes et hurlantes, de coudes qui se lvent, de bras qui battent la
mesure, de mains qui passent les brocs, de pots qui montent aux visages;
un tumulte de grimaces et de gesticulations grotesques. C'est une
bagarre de gat. Chacun des personnages de la bande chante sa chanson.
Tous reprennent en choeur les refrains, qui clatent comme des ouragans
de grosse joie. La maison en tremble. Cependant, dans les coins obscurs,
s'bauchent des amours brutaux, des idylles de ribauds. De gros baisers
claquent dans cette bacchanale. Comme partout, des jalousies et des
querelles s'en suivent. Les menaces s'changent, une rapire luit dans
l'ombre. Tout s'arrange. La belle, qu'on s'est dispute, autant par
ivresse que par amour, tombe dans les bras du plus robuste. Les
acclamations et les chants reprennent  tue-tte. Puis, par un mouvement
inattendu et superbe, tous ces malandrins, ces clops, ces dguenills,
tous ces besaciers, se groupent en un choeur final, et entonnent une
chanson d'une audace et d'un souffle magnifiques. C'est un dfi  la
socit, un hymne de rvolte, o frmit la haine des outrages subis, le
got sauvage de la vie sans contrle, le cri des dshrits et des
rfractaires. Cela grandit, monte, prend l'allure et le vol d'une ode.
On dirait que la Libert, celle des grands chemins, celle qu'adorent les
gueux, les insoumis qui dorment sur les revers des fosss, sous le signe
d'or de la lune, plane au-dessus de ce pan formidable. Tout cela est
rendu avec une intensit de vie, une varit, une vigueur, un relief, un
mouvement merveilleux. On ne sait  quoi comparer cette trange et
admirable production. Ce n'est pas aussi plantureux que du Jordaens,
mais c'est plus vari et d'une plus grande porte; c'est plus dramatique
que du Tniers; c'est aussi pittoresque que du Callot, avec plus de
fougue et de couleur. Quant  ces visages de chenapan, Adrien Brauwer
seul a su les peindre avec cette verve et ce caractre. En littrature,
cela fait penser  du Villon, plus mouvement et plus loquent;  du
Rgnier, dans lequel passerait un souffle lyrique.

Voyons si cette apprciation est exagre. La pice se compose de
chansons coupes par des rcitatifs, qui les relient les unes aux
autres. Elle s'ouvre par le rcitatif suivant, dans lequel il est
inutile de faire remarquer et la charmante comparaison des jeunes
geles, et la faon rapide et dcide de se mettre au coeur du sujet.

  Quand les feuilles jaunes jonchent le sol,
  Ou que, voltigeant comme des chauves-souris,
  Elles obscurcissent l'haleine du froid Bore,
  Quand les grlons chassent, durs et obliques,
  Et que les jeunes geles commencent  mordre,
  Tout habilles en givre blanc,
  Un jour, au soir, une joyeuse vingtaine de gueux errants et vagabonds,
  Chez Poosie Nansie taient en liesse,
   boire leurs haillons superflus.
  Avec des rasades et des rires,
  Ils s'baudissaient et chantaient;
  De leurs sauts, de leurs coups de poing,
  La pole mme en rsonnait.

Le premier de ces gueux est un ancien soldat. Il a conserv, jusque dans
cette vie bohme, ce trait caractristique des gens qui ont pass par
les rgiments, l'habitude de tenir son havre-sac bien en ordre. Le
tableau de ce soudart, avec sa drlesse, et de leurs caresses, est
justement un des passages qui ressemblent aux scnes de Brauwer. Mais
nous n'interromprons plus ce morceau qu'il faut lire d'une haleine et
dont il faut suivre l'lan.

  D'abord, prs du feu, en vieux haillons rouges,
  L'un deux tait assis, bien tay par ses sacs de farine,
  Et son havre-sac bien en ordre;
  Sa bien-aime tait dans ses bras;
  L'eau-de-vie et les couvertures la rchauffaient,
  Elle contemplait son soldat.
  Et sans cesse, il donne  la luronne sole
  Quelque baiser sonore,
  Tandis qu'elle tend sa bouche goulue
  Comme une cuelle  aumnes[399],
  Leur becquetement claquait  chaque instant,
  Comme un fouet de colporteur;
  Alors, trbuchant et se rengorgeant,
  Il beugla cette chanson:

         [Footnote 399: Les mendiants cossais avaient une large
         cuelle en bois pour recevoir l'aumne, qui leur tait
         souvent donne sous forme de nourriture.]

  CHANSON.

  Je suis un fils de Mars, qui a t dans mainte guerre,
  Je montre mes blessures et mes cicatrices partout o j'arrive;
  Celle-ci fut reue pour une garce; celle-l dans une tranche,
  En accueillant les Franais au son du tambour.
  Lal de daudle, etc.

  Je fis mon apprentissage l o mon chef expira[400],
  Lors du sanglant coup de ds, sur les hauteurs d'Abram;
  Je compltai mon mtier quand on joua une crne partie,
  Et que le Moro tomba au son du tambour[401].
  Lal de daudle, etc.

  Enfin, je fus avec Curtis, parmi les batteries flottantes[402],
  Et j'y laissai en tmoignage un bras et une jambe.
  Pourtant, si mon pays me rclamait, avec Elliot pour chef,
  Je partirais sur mes moignons, au son du tambour[403].
  Lal de daudle, etc.

  Maintenant, bien qu'il faille mendier, avec un bras et une jambe en bois,
  Et des haillons dchirs pendant sur mon derrire,
  Je suis aussi heureux, avec ma besace, ma bouteille, et ma gourgande,
  Que quand je marchais, en carlate, derrire un tambour.
  Lal de daudle, etc.

  La belle affaire parce qu'en cheveux gris, je dois rsister aux chocs de
    l'hiver,
  Sous les bois et les rochers, souvent pour toute maison;
  Tant que j'aurai un sac  vendre et une bouteille  boire,
  Je ferai face  une troupe d'enfer, au son du tambour.
  Lal de daudle, etc.

         [Footnote 400: Le champ de bataille devant Qubec o Wolf
         tomba au moment de sa victoire, septembre 1759.]

         [Footnote 401: El Moro tait le chteau qui dfendait
         l'entre du port de Santiago ou St-Iago, petite le prs de
         la cte mridionale de Cuba. En 1762 le chteau fut attaqu
         et pris d'assaut par les Anglais, ce qui amena la prise de la
         Havane.]

         [Footnote 402: C'est une allusion  la destruction des
         batteries flottantes espagnoles pendant le fameux sige de
         1782. Le capitaine Curtis s'y tait distingu.]

         [Footnote 403: George-Augustin Elliot, cr Lord Heathfield,
         pour sa dfense de Gibraltar pendant un sige de trois
         annes.]

  RCITATIF.

  Il s'arrta et les solives tremblrent,
  Au-dessus du refrain beugl;
  Tandis que les rats effrays, regardant en arrire,
  Cherchaient le plus profond de leur trou.
  Un violoneux divin, de son coin
  Piailla: Encore!
  Mais la poulette du soldat se leva,
  Et le grand tumulte se calma.

  CHANSON.

  Je fus jadis pucelle, mais je ne sais plus quand,
  Mon plaisir est encore en des jeunes gens convenables
  Quelqu'un d'un escadron de dragons fut mon pre,
  Rien d'tonnant si j'aime un soldat.
  Chantons: Lal de dal, etc.

  Le premier de mes amoureux fut un crne gaillard,
  Battre le tambour tonnant tait son mtier;
  Sa jambe tait si bien prise, sa joue tait si rouge,
  Que je fus transporte de passion pour mon soldat.
  Chantons: Lal de dal, etc.

  Mais le bon vieux chapelain lui coupa l'herbe sous le pied;
  J'abandonnai l'pe par amour de l'glise;
  Il risque l'me, et moi je risquai le corps,
  C'est alors que je fus fausse  mon soldat.
  Chantons: Lal de dal, etc.

  J'en eus bientt assez de mon saint imbcile,
  Et je pris pour poux le rgiment en bloc;
  De l'esponton dor, au fifre j'tais prte,
  Je ne demandais rien, sauf que ce ft un soldat.
  Chantons: Lal de dal, etc.

  Mais la paix me rduisit  mendier dans le dsespoir,
  Tant qu' la foie de Cunningham, je rencontrai mon vieux
  Ses haillons d'uniforme flottaient si brillants,
  Que mon coeur se rjouit de trouver un soldat.
  Chantons: Lal de dal, etc.

  Maintenant, j'ai vcu, je ne sais plus combien,
  Je tiens encore ma place  boire ou  chanter;
  Et tant que des deux mains je tiendrai ferme un verre,
   ta sant, mon hros! mon soldat!
  Chantons: Lal de dal, etc.

  RCITATIF.

  Un pauvre paillasse, dans un coin,
  tait assis  boire avec une chaudronnire;
  Ils s'inquitaient peu qui reprenait le refrain,
  Tant ils taient affairs pour eux-mmes.
   la fin, sol de boisson et d'amour,
  Il se leva en trbuchant, tordit son visage,
  Puis se retourna, mit un baiser sur sa Griselidis,
  Et alors ajusta ses fltes avec une grave grimace.

  CHANSON.

  Messire le Grave est un sot quand il est gris;
  Messire Gredin est un sot quand on le juge;
  Mais ce ne sont l que des apprentis,
  Moi, je suis un sot par profession.

  Ma grand'mre m'acheta un livre,
  Et je m'en allai  l'cole;
  J'ai peur de m'tre mpris sur mes talents,
  Mais que voulez-vous attendre d'un sot?

  Pour boire, je risquerais mon cou,
  Une catin est la moiti de mon travail;
  Mais que voulez-vous attendre d'autre,
  De quelqu'un qui fait mtier d'tre fou?

  Une fois, je fus attach comme un jeune boeuf[404],
  Pour avoir jur poliment et avoir bu;
  Une fois, je fus insult dans l'glise,
  Pour avoir chiffonn une fille en riant.

  Le pauvre Jocrisse qui fait des tours pour amuser,
  Que personne ne le nomme en se moquant;
  Il y a mme  la Cour, m'a-t-on dit,
  Un sauteur nomm le premier ministre.

  Avez-vous observ ce trs Rvrend
  Faire des grimaces pour amuser la foule;
  Il se moque de notre escadron de charlatans;
  Ce n'est qu'un peu de rivalit.

  Et, maintenant, voici ma conclusion,
  Car, ma foi, je suis bougrement  sec:
  Le gars qui est sot pour son propre usage,
  Sacrebleu! est diantrement plus bte que moi.

         [Footnote 404: Allusion  la peine des Jougs, dans laquelle
         le condamn tait expos dans un endroit public, avec un
         collier de fer autour du cou.]

  RCITATIF.

  Aprs lui, parla une rude luronne,
  Qui savait s'y prendre pour agripper l'argent,
  Car elle avait dcroch plus d'une bourse,
  Et t plonge dans plus d'un puits[405].
  Son amoureux avait t un gars des Hautes-Terres,
  Mais maudit soit le triste noeud coulant!
  Avec soupirs et sanglots, elle commena ainsi
   pleurer son beau John des Hautes-Terres:

         [Footnote 405: C'tait un chtiment en usage pour les femmes
         mchantes, querelleuses. On les attachait dans un grossier
         fauteuil en bois, _le ducking stool_, fix  l'extrmit
         d'une poutre horizontale, qui se mouvait sur un poteau plant
         en terre, un peu  la faon des appareils primitifs pour
         puiser l'eau dans les puits. On plongeait la mgre assez de
         fois pour qu'elle ft calme. On trouve des anecdotes sur ce
         chtiment, et des gravures reprsentant les _ducking stools_,
         dans _The Book of Days_ de Chambers, tom I, p. 209 et
         suivantes.]

  CHANSON.

  Mon amour naquit gars des Hautes-Terres,
  Il avait en mpris les lois des Basses-Terres;
  Mais toujours il fut fidle  son clan,
  Mon brave et mon beau John des Hautes-Terres.

  _Refrain._--Chantez, hey, mon beau John des Hautes-Terres!
  Chantez, ho, mon beau John des Hautes-Terres!
  Il n'y a pas un gars dans tout le pays
  Qui pt lutter avec mon John des Hautes-Terres.

  Avec son philabeg, son plaid de tartan,
  Et sa bonne claymore pendue  son flanc,
  Il prenait les coeurs de toutes les dames,
  Mon vaillant et beau John des Hautes-Terres.
  Chantez, hey, etc.

  Nous errions partout de la Tweed  la Spey,
  Nous vivions gament comme lords et ladies;
  Car il n'en craignait pas un des Basses-Terres,
  Mon vaillant et beau John des Hautes-Terres.
  Chantez, hey, etc.

  Ils l'exilrent par del les mers,
  Mais, avant que les bourgeons parussent aux arbres,
  Le long de mes joues, les perles roulaient,
  En embrassant mon John des Hautes-Terres.
  Chantez, hey, etc.

  Mais, oh! ils le saisirent enfin,
  Et ils l'ont li au fond d'un donjon;
  Ma maldiction sur chacun d'eux,
  Ils ont pendu mon beau John des Hautes-Terres!
  Chantez, hey, etc.

  Veuve maintenant, il me faut pleurer
  Des plaisirs qui ne reviendront plus;
  Je ne me console qu'avec un bon broc,
  Quand je pense  mon John des Hautes-Terres.

  _Refrain._--Chantez, hey, mon beau John des Hautes-Terres!
  Chantez, ho, mon beau John des Hautes-Terres!
  Il n'y a pas un gars dans tout le pays
  Qui pt lutter avec mon John des Hautes-Terres.

  RCITATIF.

  Il y avait l un pigme de violoneux qui, avec son violon,
  Se trmoussait aux marchs et aux foires;
  Cette jambe bien prise et cette taille superbe
  (Il n'arrivait pas plus haut.)
  Lui trourent son petit coeur comme une passoire,
  Et l'avaient mis en feu.

  La main sur la hanche, et l'oeil en l'air,
  Il roucoula sa gamme, un, deux, trois,
  Puis, sur un ton arioso,
  L'Apollon gringalet
  Commena, avec un couplet allegretto,
  Son solo en trmolo.

  CHANSON.

  Laissez-moi me hausser pour essuyer cette larme,
  Et venez avec moi et soyez ma chrie,
  Alors tous vos soucis et vos craintes
  Pourront siffler sur le reste.

  _Refrain._--Je suis violoneux par mtier,
  Et de tous les airs que j'ai jamais jous,
  Le plus cher aux femmes et aux filles
  Fut toujours: Sifflez sur le reste.

  Aux soupers de moissons, aux noces, nous irons,
  Et, oh! fameusement, nous vivrons!
  Nous bambocherons partout, tant que Papa Souci
  Chante: Sifflez sur le reste.
  Je suis, etc.

  Trs gaiement nous rongerons les os,
  Assis au soleil, au bord des fosss;
  Et tout  notre aise, quand il nous plaira,
  Nous pourrons siffler sur le reste.
  Je suis, etc.

  Accordez-moi seulement le ciel de vos charmes,
  Et tant que je gratterai crins sur boyaux,
  La faim, le froid et tous ces maux-l
  Pourront siffler sur le reste.

  _Refrain._--Je suis violoneux par mtier,
  Et de tous les airs que j'ai jamais jous,
  Le plus cher aux femmes et aux filles
  Fut toujours: Sifflez sur le reste.

  RCITATIF.

  Les charmes de la gaillarde avaient frapp un robuste rtameur,
  Aussi bien que le pauvre gratteur de boyaux;
  Il prend le violoneux par la barbe
  Et tire une rapire rouille.
  Puis il jura, par tout ce qui vaut un juron,
  De l'embrocher comme un pluvier,
   moins qu' partir de ce moment-l
  Il ne renont  elle pour toujours.

  L'oeil effar, le pauvre Crincrin
  S'affaissa sur ses jambons,
  Et implora grce d'un air tout piteux;
  Et ainsi finit la querelle.
  Mais, bien que son petit coeur souffrt,
  Quand le rtameur la prit par la taille,
  Il affecta de rire sous cape,
  Quand le rude gars parla ainsi  la belle.

  CHANSON.

  Ma jolie fille, je travaille dans le cuivre,
  Chaudronnier, voil mon mtier;
  J'ai voyag partout sur le sol chrtien,
  En suivant ma profession.
  J'ai accept la prime, je me suis enrl
  Dans maint vaillant escadron;
  Ils m'ont en vain cherch, quand je les ai plants l,
  Pour aller rtamer des chaudrons.
  J'ai accept la prime, etc.

  Ddaigne cette crevette, ce nain racorni,
  Avec son bruit et ses entrechats;
  Et viens partager avec ceux qui portent
  Le sac  outils et le tablier!
  Et par ce flacon, ma foi et mon espoir.
  Et par ce cher Kilbagie[406],
  Si jamais tu manques, si tu rencontres le besoin,
  Puiss-je ne jamais m'humecter la gorge.
  Et par ce flacon, etc.

         [Footnote 406: Une espce de whiskey renomm, distill dans
         un endroit du mme nom dans le Clackmannanshire.]

  RCITATIF.

  Le chaudronnier l'emporta; sans rougir, la belle
  Sombra dans ses embrassements,
  En partie vaincue si tristement par l'amour,
  En partie parce qu'elle tait sole.
  Messire Violino, avec un air
  Qui montrait un homme de nerf,
  Souhaita union au nouveau couple,
  Et fit tinter la bouteille,
   leur sant, cette nuit-l.

  Mais le gamin Cupidon dcocha une flche,
  Qui joua  une autre dame un vilain tour;
  Le violon la ratissa de prne en poupe,
  Derrire la cage  poulets.
  Son seigneur, un gars du mtier d'Homre,
  Quoique boitant d'un parvin,
  S'avana en clochant et en sautant follement
  Et offrit de chanter: Le joyeux Davie,
  Par dessus le march cette nuit-l.

  C'tait un gaillard qui dfiait le souci,
  Autant que ceux qu'enrla jamais Bacchus,
  Bien que la Fortune et durement pes sur lui,
  Elle n'avait jamais atteint son coeur.
  Il n'avait pas de souhait,--sinon d'tre gai,
  Pas de besoin,--sinon la soif,
  Il ne hassait rien,--sinon d'tre triste;
  Et ainsi la Muse lui suggra
  Sa chanson, cette nuit-l.

  CHANSON.

  Je suis un barde de peu de renom
  Chez les honntes gens et tout a;
  Mais, comme Homre, la foule bahie
  De ville en ville, j'attire a.

  _Refrain._--Malgr tout a et tout a,
  Et deux fois autant que tout a;
  J'en ai perdu une, il m'en reste deux,
  J'ai femme assez, malgr tout a.

  Je n'ai jamais bu  la mare des Muses,
  Au ruisseau de Castalie et tout a;
  C'est ici qu'il coule et richement fume,
  Mon Hlicon, comme j'appelle a.
  Malgr tout a, etc.

  J'ai pour les belles beaucoup d'amour,
  Leur humble esclave et tout a;
  Leur volont est ma loi, j'ai toujours estim
  Pch mortel de s'opposer  a.
  Malgr tout a, etc.

  En suaves extases, cette heure-ci, nous nous unissons
  Avec un amour mutuel et tout a;
  Mais combien de temps, la mouche piquera?
  Que l'inclination rgle a.
  Malgr tout a, etc.

  Leurs tours et leur malice m'ont rendu fou,
  Elles m'ont jou et tout a;
  Mais dblayez le pont! et voici au Sexe!
  J'aime les garces malgr a.

  _Refrain._--Malgr tout a, malgr tout a,
  Et deux fois autant que tout a;
  Mon plus cher sang, pour leur faire plaisir,
  Je le leur offre, malgr tout a.

  RCITATIF.

  Ainsi chanta le barde, et les murs de Nansie
  Furent secous d'un tonnerre d'applaudissements,
  Rpercuts de toutes les bouches;
  Ils vidrent leurs poches, engagrent leurs guenilles,
  En gardant  peine pour couvrir leurs derrires,
  Afin d'tancher leur soif brlante.
  Puis, de nouveau, la bande joyeuse
  Fit requte au pote
  D'ouvrir son sac et de choisir une chanson,
  Une ballade des meilleures.
  Lui, se dressant, tout rjoui,
  Entre ses deux Dboras,
  Jette un regard autour de lui, et les trouve tous
  Impatients de chanter en choeur.

  CHOEUR.

  Voyez le bol fumant devant nous,
  Voyez notre gai cercle en haillons!
  Tous en rond, reprenez le choeur,
  Et avec transports chantons:

  _Refrain._--Une figue pour ceux protgs par la loi!
  La libert est un glorieux banquet!
  Les tribunaux furent rigs pour les lches,
  Les glises bties pour plaire aux prtres.

  Qu'est un titre et qu'est un trsor?
  Qu'est le soin de sa renomme?
  Si nous menons vie de plaisir,
  Qu'importe et comment, et o?
  Une figue, etc.

  Avec un tour, un conte toujours prts,
  Nous errons  et l, le jour;
  Et la nuit, en table ou grange,
  Caressons nos femmes sur le foin.
  Une figue, etc.

  Le carrosse, suivi de laquais,
  Va-t-il plus lger,  travers pays?
  Le sobre lit du mariage
  Voit-il de plus brillantes scnes d'amour?
  Une figue, etc.

  La vie est un tohu-bohu,
  Nous ne regardons pas comment elle marche;
  Que ceux-l parlent du dcorum,
  Qui ont une renomme  perdre.
  Une figue, etc.

  Voici aux sacs, bissacs, et besaces!
  Voici  toute la bande errante!
   nos marmots,  nos femmes en loques!
  Chacun et tous, criez: Amen!

  _Refrain._--Une figue pour ceux protgs par la loi,
  La Libert est un glorieux banquet!
  Les tribunaux furent rigs pour les lches.
  Les glises bties pour plaire aux prtres[407].

         [Footnote 407: Il y a dans Cervants sur la vie des gueux
         espagnols, des gitanos, un passage qui fait penser  la fin
         de la pice de Burns. Notre vie est agile, libre, curieuse,
         large, fainante; rien ne lui manque, nous savons tout
         trouver ou mendier. La terre nous donne un lit de gazon; le
         ciel une tente; le soleil ne nous brle pas; le froid ne
         saurait nous atteindre. Le verger le mieux clos nous offre
         ses primeurs.  peine voit-on paratre l'alvilla et le
         muscat, nous l'avons sous la main, nous autres audacieux
         gitanos, avides du bien d'autrui, pleins d'esprit et
         d'adresse, prestes, dlis, et bien portants. Nous jouissons
         de nos amours, libres de tous soucis de rivalit, nous nous
         chauffons  ce feu sans crainte, ni jalousie. _Cervants.
         Thtre. Pedro de Urde Malas, 1re journe._ (Traduction de
         Alphonse Royer.)]

Telle est cette pice, tonnante de couleur et de verve. C'est une chose
assez curieuse qu'un certain nombre de critiques cossais hsitent
devant elle. M. Shairp dit que la matire en est si vile et le
sentiment si grossier que, en dpit de sa puissance dramatique, ils
rendent la pice dcidment rpugnante[408]. Le jugement de Carlyle,
plus large, n'est pas sans quelques rticences. Peut-tre pouvons-nous
nous aventurer  dire que le plus potique de tous ses pomes est celui
qui a t imprim sous l'humble titre des _Joyeux Mendiants_.  la
vrit, le sujet est parmi les plus bas que prsente la nature, mais
cela montre d'autant plus le don du pote qui a su relever dans le
domaine de l'art.  notre esprit, cette pice semble tout  fait
compacte, fondue ensemble, acheve et dverse en un flot de vraie
harmonie _liquide_. Elle est lgre, arienne, douce de mouvement,
cependant aigu et prcise dans ses dtails; chaque visage est un
portrait... Outre la sympathie universelle pour l'homme, dont ceci est
une nouvelle preuve chez Burns, une inspiration sincre et une habilet
technique assez considrable s'y manifestent. Il serait trange sans
doute d'appeler ceci le meilleur des crits de Burns, nous voulons
seulement dire qu'il nous parat le plus parfait de son genre, en tant
que morceau de composition potique,  proprement parler[409]. Il nous
semble que Carlyle n'est pas assez frapp de la vigueur extraordinaire
de cette pice.  nos yeux c'est le plus haut effort de Burns et le plus
surprenant tmoignage des aptitudes et des nergies qu'il y avait en
lui. Il n'y a rien de cette vitalit, de ce mouvement, rien d'aussi dru
dans la littrature anglaise, depuis Shakspeare, rien qui approche de
cette vigueur ramasse. Tout  l'heure, nous comparions _Tam de Shanter_
 _John Gilpin_; il y a dans la posie anglaise, deux oeuvres qui font
penser  celle-ci: le _Beggar's Bush_ de Beaumont, le collaborateur de
Fletcher[410], et le _Beggar's Opera_ de Gay[411]. Mais quelle
diffrence entre la posie semi-pastorale et qui sent le masque et la
reprsentation de cour du premier, entre les habiles refrains
d'opra-comique du second, et cette vie comprime qui clate et fume.
Dans le _Beggar's Opera_, dans le _Beggar's Bush_, dit Carlyle, il n'y
a rien qui en relle vigueur potique gale cette cantate; rien qui, 
ce que nous pensons, en approche mme de trs loin. Nous parlions des
qualits dramatiques dont ce morceau est l'indice; nous ne voulons qu'en
indiquer une autre, qu'il nous semble aussi rvler. Il se passe pour
l'auteur dramatique un peu ce qui se passe chez l'homme de science qui a
fait une hypothse et qui, la suivant, est tonn de ce qu'elle
contient, et conduit par elle vers la vrit. Quand un crateur de
thtre a peru, d'un coup d'oeil, en raccourci, parfois dans un geste,
un personnage vivant et qu'il le reprend, le dveloppe, le continue, il
est surpris de ce qu'il a dcouvert et fait peu  peu connaissance avec
lui. Il semble que le personnage ait  son tour une existence propre qui
entrane l'esprit du pote. Cette impression est ici trs forte. Quand
on lit cette cantate, on sent que la vie a pass de l'auteur  ses
personnages, que ce sont eux qui l'ont pris par la main et l'emmnent.
Il ne lui a manqu que de les suivre. En vrit, au del d'une pice
pareille, il n'y a plus que le thtre.

         [Footnote 408: Shairp. _Burns_, page 201.]

         [Footnote 409: Carlyle, _Essay on Burns_.]

         [Footnote 410: _The Beggar's Bush_ est des quinze premires
         annes du XVIIe sicle (1600  1616).]

         [Footnote 411: _The Beggar's Opera_ est de 1727.]

       *       *       *       *       *

Burns y fut entran toute sa vie; c'et t l'aboutissement naturel de
sa carrire potique, si elle avait t complte. tant tout jeune, il
avait commenc une tragdie:

     Dans mes jeunes annes, je ne me contentais de rien moins que de
     courtiser la Muse tragique. J'avais, je crois, dix-huit ou
     dix-neuf ans, quand je traai l'esquisse d'une Tragdie, rien de
     moins. Mais un nuage d'infortunes de famille, qui nous menaait
     depuis quelque temps, tant venu  crever, m'empcha d'aller plus
     loin.  cette poque, je n'crivais jamais rien, aussi, sauf un
     discours ou deux, le reste s'est chapp de ma mmoire. Le
     suivant, que je me rappelle trs distinctement, tait une
     exclamation d'un haut personnage, grand, par instants, dans des
     exemples de gnrosit, et par moments, audacieux dans le
     crime[412].

         [Footnote 412: _Cromek's Reliques_, p. 405.]

C'tait videmment une conception romantique, et il est curieux de voir
germer, dans la tte de ce jeune paysan, un type de hros byronien, qui
fait penser, par ce mlange de magnanimit et d'audace dans le vice, aux
Brigands de Schiller. Il y a, dans les quelques vers qui en ont t
conservs, un souffle de rvolte sociale, de haine contre les
oppresseurs, de piti pour les malheureux, et, en mme temps, je ne sais
quel aveu orgueilleux de forfaits, qui semble rattacher ce hros inconnu
 la race maudite et indomptable des Manfred. Le morceau d'ailleurs ne
manque pas de grandeur.

  Tout criminel que je sois, misrable et maudit,
  Pcheur entt, endurci et inflexible,
  Cependant mon coeur se fond devant la misre humaine,
  Et, avec des soupirs sincres, mais inutiles,
  Je contemple les tristes fils de la dtresse;
  Avec des larmes indignes, je vois l'oppresseur
  Se rjouir de la destruction de l'honnte homme,
  Dont le coeur fier est le seul crime.
  Mme vous,  troupe infortune, je vous plains,
  Vous, que les faux vertueux regardent comme un pch de plaindre,
  Vous, pauvres vagabonds, mpriss, abandonns,
  Que le vice, comme toujours, a livrs  la Ruine.
  Oh! sans mes amis et l'aide du Ciel,
  J'aurais t chass comme vous, dlaiss,
  Le plus dtest, le plus indigne misrable parmi vous!
   Dieu, envers qui je fus injuste! Ta bont m'a dou
  De talents qui surpassent ceux de presque tous mes frres,
  Et j'en ai abus en proportion,
  Surpassant d'autant les criminels vulgaires,
  Que je les surpasse par les facults que tu m'as donnes[413].

         [Footnote 413: _Tragic Fragment._]

Aprs cette tentative, toute d'imagination comme on le voit, tait venu
le contact de la vie, et, avec lui, l'observation, la riche production
de Mossgiel, dans laquelle la pice des _Joyeux Mendiants_. Lorsqu'il
eut quitt dimbourg et qu'il voulut se remettre  produire, Burns
songea de nouveau au thtre. Il avait, nous pensons l'avoir assez
prouv, tout ce qu'il faut pour cette entreprise. Il lui manquait
seulement la pratique, le maniement des scnes, l'habitude de la
composition thtrale. Il est probable que sa puissante intelligence
aurait matris cette difficult. Elle y aurait t aide par son don de
mouvement, et le besoin de clart rapide qui tait dans son esprit. Il
pensa  tudier les matres du thtre, avec qui il pourrait apprendre
ce qui lui manquait encore. Au commencement de 1790, il crivait  Peter
Hill, son libraire  dimbourg, pour lui demander de lui expdier tous
les auteurs dramatiques sur lesquels il pourrait mettre la main  bon
compte. Il ne faut pas oublier que, pour les finances de Burns, c'tait
l une lourde dpense, et qui se justifiait seulement par un besoin
srieux et pressant d'avoir ces ouvrages. La liste en est curieuse:

     Je dsire galement pour moi-mme, selon que vous pourrez les
     trouver d'occasion ou  bon march, des exemplaires des oeuvres
     dramatiques d'Otway, de Ben Jonson, de Dryden, de Congreve, de
     Wycherley, de Vanbrugh, de Cibber, ou n'importe quelles oeuvres
     dramatiques des plus modernes, Macklin, Garrick, Foote, Colman ou
     Sheridan. J'ai aussi grand besoin d'une bonne copie de Molire,
     en franais. N'importe quels autres bons auteurs dramatiques
     franais dans leur langage natif, j'en ai besoin: je veux dire
     les auteurs comiques principalement, bien que je dsire Racine,
     Corneille, et aussi Voltaire[414].

         [Footnote 414: _To Peter Hill_, 2nd March 1790.]

On voit que c'tait une bibliothque dramatique tout entire qu'il
demandait et d'un seul coup. En mme temps, ses amis l'encourageaient 
entreprendre quelque chose pour le thtre. Ils sentaient qu'il y avait
de ce ct une issue pour sa puissance de cration. Dj, pendant le
voyage des Hautes-Terres, Ramsay d'Ochtertyre, connu comme grand amateur
de classiques, lui avait conseill d'crire une pice semblable au
_Noble Berger, qualem decet esse sororem_[415]. On trouve dans une des
lettres de Thomson un passage intressant, parce qu'il fournit plus
clairement encore la preuve de la conviction que la voie de Burns se
trouvait dans cette direction. En vrit, je suis parfaitement tonn
et charm par l'infinie varit de votre imagination. Laissez-moi ici
vous demander si vous n'avez jamais srieusement tourn vos penses vers
la production dramatique? C'est l un champ digne de votre gnie, dans
lequel il pourrait se montrer et briller dans toute sa splendeur. Une ou
deux pices, russissant sur la scne de Londres, feraient votre
fortune. Je crois que les recommandations et les intrigues sont souvent
ncessaires pour faire jouer un drame. Cela peut tre pour la tribu
ridicule des crivailleurs fleuris. Mais si vous vous adressiez  M.
Sheridan lui-mme, par lettre, en lui envoyant une pice, je suis
persuad que, pour l'honneur du gnie, il l'essayerait franchement et
loyalement[416]. C'tait un bon conseil et Thomson avait vu juste.

         [Footnote 415: Lettre de Ramsay d'Ochtertyre au Dr Currie.
         _Currie's Life of Burns_, p. 44.]

         [Footnote 416: _Thomson to Robert Burns_, Oct. 1794.]

Burns avait, cela est clair, le dsir secret de crer, en cosse, un
thtre national. Il sentait, avec sa justesse d'esprit, qu'il est
inutile d'aller chercher bien loin des sujets de drame ou de comdie, et
que l'histoire ou les moeurs d'un pays en fournissent assez, pour l'une
ou pour l'autre. Sauf la tragdie de _Douglas_, de Home, qui tait toute
rcente puisqu'elle datait de 1756, et la pastorale du _Noble Berger_,
d'Allan Ramsay, qui n'est pas trs faite pour la scne, l'cosse n'avait
pas produit d'oeuvres dramatiques. Burns voyait qu'il y avait pourtant,
et dans l'histoire cossaise si pleine d'vnements, et dans les
manires si pittoresques et si marques de son pays, les lments d'un
thtre auquel n'auraient manqu ni la grandeur des pripties, ni la
varit des situations comiques. Avec une grande sagacit, il avait
discern ces deux sources d'inspiration. Une de ses pices de vers est
bien significative sur ce sujet. C'est un prologue, compos pour la
reprsentation  bnfice d'un acteur nomm Sutherland, directeur du
thtre de Dumfries que Burns frquentait assidment. Ces vers sont du
commencement de 1790, vers la mme poque que la lettre  Peter Hill.
Ils montrent qu'il avait rflchi  cette question, et ils laissent
sentir l'ambition d'tre le pote dont ils parlent.

   quoi bon tout ce bruit sur la ville de Londres,
  Comment cette nouvelle pice et cette nouvelle chanson vont nous arriver?
  Pourquoi courtiser tellement ce qui vient du dehors?
  La sottise s'amliore-t-elle, comme le cognac, quand elle est importe?
  N'y a-t-il pas de pote qui, brlant pour la renomme,
  Essayera de nous donner des chansons et des pices de chez nous?
  Nous n'avons pas besoin de chercher la comdie au loin,
  Un sot et un coquin sont des plantes de tous les sols;
  Nous n'avons pas besoin d'explorer Rome et la Grce,
  Pour trouver la matire d'une pice srieuse;
  Il y a assez de thmes, dans l'histoire Caldonienne,
  Qui montreraient la Muse tragique dans toute sa gloire.

  N'y a-t-il pas de barde audacieux qui se lve et dise
  Comment le glorieux Wallace rsista, puis tomba malheureux?
  O sont rfugies les Muses qui produiraient
  Un drame digne du nom de Bruce?
  Comment ici, ici mme, il tira d'abord l'pe,
  Contre la puissante Angleterre et son monarque coupable;
  Et, aprs maint exploit sanglant, immortel,
  Retira son cher pays de la mchoire de la Ruine?
  Oh! la scne d'un Shakspeare ou d'un Otway
  Qui montrerait l'aimable, la malheureuse reine d'cosse!
  Vaine fut la toute puissance des charmes fminins
  Contre les armes d'une Rbellion furieuse, impitoyable, insense.
  Elle tomba, mais tomba avec une me vraiment romaine,
  Pour satisfaire le plus cruel des ennemis, une femme irrite,
  Une femme, (bien que la phrase puisse paratre rude)
  Aussi profonde et aussi mchante que le dmon!
  Un des Douglas vit dans la page immortelle de Home[417],
  Mais les Douglas ont t des hros  toutes les poques....
  Si, comme vous l'avez fait gnreusement, si toute la contre
  Prenait les serviteurs des Muses par la main,
  Non-seulement les coutait, mais les patronnait, les accueillait....
  Si tout le pays faisait cela, je m'en porte caution,
  Vous auriez bientt des potes de la patrie cossaise,
  Qui feraient sonner  la Renomme sa trompette jusqu' la craquer,
  Et lutteraient contre le Temps et le mettraient sur le dos[418].

         [Footnote 417: Allusion  la tragdie de _Douglas_.]

         [Footnote 418: _Scots Prologue for Mr Sutherland, on his
         benefit-night, at the theater, Dumfries._]

Entre les deux directions, l'une tragique, l'autre comique, qu'il
indique dans ce prologue, Burns parat avoir hsit. Il fut quelque
temps attir vers le drame national et historique. Il avait, du premier
coup, choisi quelques-uns des plus beaux sujets que l'histoire puisse
fournir. Il y a un drame hroque dans la vie de William Wallace, depuis
le moment o sa femme est mise  mort par les Anglais pour l'avoir fait
vader, depuis ses premires tentatives de vengeance et de lutte,
jusqu' sa fameuse victoire du pont de Stirling; sa dfaite, sa
disparition mystrieuse, son retour, sa capture, son voyage  Londres 
travers un grand concours de peuple, son jugement, et la sentence
horrible portant qu'il aurait les entrailles arraches et que sa tte
serait fiche sur le pont de Londres et ses membres disperss entre
quatre villes[419]. Quel drame historique plus riche en vnements et en
scnes de tous genres que la vie de Robert Bruce?[420] De sang royal,
retenu  la cour d'douard Ier qui le craint, il reoit un jour une
bourse d'argent et une paire d'perons. Il comprend l'avertissement; il
s'loigne le mme soir, aprs avoir ferr ses chevaux  l'envers pour
dpister ses ennemis. Arriv en cosse, il a une entrevue dans un
clotre avec son comptiteur Comyns, lui offre de dfendre ensemble la
libert du pays, et, sur son refus, le tue d'un coup de dague. Il est
couronn roi d'cosse. Mais c'est un roi sans royaume. Alors commence
une vie de prils, de fuites, de combats, d'embches, o sa force
prodigieuse et son sang-froid le sauvent  chaque instant. Dguis en
montagnard, traqu par des dogues, errant dans les montagnes et sur les
bords des lacs, couchant dans les rochers, vivant de pches et de
chasses, il accomplit des exploits qui tiennent de la lgende.
D'ailleurs, toujours de belle humeur, plein de plaisanteries dans le
pril, courtois envers les femmes, et, dans les cavernes sauvages,
distrayant ses compagnons par des rcits de romans chevaleresques. Enfin
le succs cde  cette indomptable nergie. C'est le sige de Stirling.
C'est la bataille de Bannockburn, dont le nom fait encore tressaillir
les coeurs cossais. Le pays est dlivr, la guerre transporte chez
l'ennemi. C'est une existence de grand roi qui se termine dans la
gloire. Quel contraste avec le sort de Wallace dont Bruce est pourtant
le continuateur! Et quels pisodes  grouper autour de cette histoire!
D'admirables hrosmes de femmes: c'tait l'office du clan Macduff de
placer la couronne sur la tte du roi; le chef de la maison ne put venir
au sacre de Bruce; sa soeur, qui avait pous le comte de Buchan, un des
partisans du roi douard, part  cheval, traverse le pays et arrive 
temps pour accomplir ce rite mystique. douard l'ayant saisie fit
construire une cage qui fut suspendue  une des tours de Berwick, et y
fit enfermer la vaillante femme, de faon  ce que les passants pussent
la voir. Plus tard, c'est la femme de Bruce qui le suit dans sa vie
d'outlaw et en partage tous les prils. Et quelle figure grandiose que
celle du roi douard, le vieux et terrible conqurant! Il fait jurer 
son fils que, s'il meurt, son corps continuera  accompagner l'arme et
ne sera pas enseveli avant la soumission de l'cosse. Il meurt, en
effet, au moment d'y pntrer; il ordonne que la chair soit dtache de
ses os, et que son squelette soit port en tte de l'arme, comme un
tendard. Les siens n'osrent pas excuter ce dernier voeu[421]. Mais
cette farouche puissance de haine est presque sublime. On comprend que
ce sujet ait attir Burns, et la preuve existe qu'il y avait
particulirement song. Nous nous mmes  causer, crivait Ramsay
d'Ochtertyre, et nous fmes bientt lancs sur la _mare magnum_ de la
posie. Il me dit qu'il avait trouv une histoire pour un drame qu'il
appellerait _L'alne de Rab Macquechan_, et qui tait emprunt  une
histoire populaire de Robert Bruce. Ayant t dfait prs du lac de
Caern, et sentant que le talon de sa botte s'tait dtach dans sa
fuite, il demanda  Robert Macquechan de le fixer. Celui-ci, pour tre
plus sr, enfona son alne de neuf pouces dans le talon du roi[422].
C'tait videmment une aventure emprunte  la vie pourchasse de Robert
Bruce qui aurait fait le fond de ce drame. Quant  Marie Stuart, quelle
plus touchante lgende de beaut, d'aventures, d'infortunes et de fautes
peut-on rencontrer? Elle semble faite  souhait pour veiller toutes les
motions et, depuis tant d'annes, elle n'a lass l'intrt ni du roman,
ni du drame, ni de l'histoire. De nos jours encore, deux des plus
grands potes de l'Angleterre, Tennyson et Swinburne, ont repris le
sujet qui avait tent Burns. Peut-tre peut-on rapporter la romance
qu'il a compose sur les plaintes de Marie Stuart au drame qu'il
entrevoyait.

         [Footnote 419: Sur la vie lgendaire de Wallace, voir le
         pome de Henry l'Aveugle ou Henry le Mnestrel.--Pour
         l'histoire, lire le chapitre vii, _the Story of Sir William
         Wallace_, dans les _Tales of a Grand Father_, de Walter
         Scott,--le chapitre II du tom I de _the History of Scotland_
         de Tytler, p. 48-82,--les chapitres XX, XXI, XXII, de Hill
         Burton.--Voir aussi une vie populaire, _Wallace, the hero of
         Scotland_, par James Paterson. C'est une lecture intressante
         et assez nourrie de citations.]

         [Footnote 420: On trouvera les aventures de Robert Bruce dans
         le pome de John Barbour,--dans les chapitres VIII, IX, X, XI
         des _Tales of a Grand Father_ de Walter Scott,--dans les
         chapitres III et IV du tom I de l'histoire de Tytler,--dans
         les chapitres XXII, XXIII et XXIV de Hill Burton.]

         [Footnote 421: Son fils douard II le fit ensevelir 
         Westminster et fit crire sur sa tombe: Edwardus longus
         Scotorom Malleus hic est. (Walter Scott, _Tales of a Grand
         Father_, chap. IX).]

         [Footnote 422: Extrait d'une lettre de Ramsay of Ochtertyre
         au Dr Currie.]

C'taient l de beaux sujets et une grande ambition. C'tait en mme
temps une tentative qui aurait probablement t au-dessus de ses forces.
C'est qu'il n'y a pas pour le gnie humain de plus haute entreprise
qu'un drame historique, nous voulons dire un drame vritablement
historique. Un auteur peut mettre dans la bouche de personnages
illustres ses propres sentiments, et les leur faire dclamer avec
loquence. C'est faire un drame politique ou social, c'est faire oeuvre
d'aptre ou de rformateur, comme Alfieri ou Schiller; cela est loin du
drame historique. Ou bien il peut rencontrer dans les faits de
l'histoire une situation dramatique, s'en emparer, et y faire mouvoir,
sous des figures clbres, des passions humaines. C'est faire un drame
psychologique, o il n'y a d'historique que les dcors et les costumes.
Le drame historique est autre chose. Il est plus complexe et plus
profond. Il faut que les personnages, outre leurs sentiments
particuliers, dont le choc constitue le drame, y agissent rellement en
personnages historiques, et que leurs actions soient lies  des
mouvements plus vastes, sans quoi on n'aura qu'une pice dcoupe dans
l'histoire, et non pas une pice historique. Il faut qu'ils soient
emports par des vnements politiques, ou qu'ils les dterminent;
qu'ils en soient, les uns les jouets, les autres les instruments; et
qu'on peroive le rapport entre cette mle de passions humaines, sans
lesquelles il n'y a pas de thtre, et des faits plus vastes. Le drame
humain, qui reste au premier plan, sert d'expression  un second drame
plus grandiose qui gronde au loin. Celui-ci est comme un cho puissant,
dont le bruit rapetisse la voix qui l'a veill, et, du mme coup, en
largit la porte. Comme cela augmente les proportions du drame, qu'il
faut ainsi hausser  la dignit d'un fait historique! Et quelle
difficult pour crer des personnages rels! S'il s'agit des grands, il
faut comprendre des tres que leur condition rend inaccessibles aux
observateurs ordinaires, forms par une ducation spciale, et gouverns
par des intrts sans analogues. S'il s'agit d'hommes d'tat, il faut
atteindre des mes qui, par leur hauteur, ont domin les autres, et
vis--vis desquelles il faut, en plus que la sympathie des passions, une
intelligence capable de comprendre et de reconstituer la leur. Si ce
sont des hros, il faut ressentir ce que des mes choisies ont prouv
dans des moments sublimes o elles-mmes n'ont peut-tre sjourn que
quelques instants. Il faut qu'au-dessus de l'intrt inspir par ces
caractres, le pote place un intrt gnral, suprieur, qui est comme
l'intrt de l'histoire, et la part qu'elle ajoute au drame. Il faut,
selon la phrase d'un historien de Shakspeare, que derrire les
personnages dont il trace le portrait, grands seigneurs ou rois, il
nous montre au fond du tableau, le peuple qui attend son bonheur ou son
malheur des actions de ceux qui le gouvernent[423]. Il faut, avec les
passions, les calculs, les actions de ces figures historiques, qui
doivent constituer un drame par elles-mmes, former un ensemble et comme
un choeur, qui exprime quelque chose de plus grand encore. Il faut que
la pice tout entire, qui d'ordinaire est sa propre fin, devienne un
symbole. Il faut hausser le drame d'un degr, et avoir des bras assez
puissants pour le prendre d'un bloc et le placer comme sur un autel,
afin qu'il soit un exemple, une offrande ou un avertissement mmorables.
Il n'y a pas de plus gigantesque entreprise. De tous les nobles potes
qui l'ont ose, peut-tre n'en est-il que deux qui y aient russi:
Eschyle et Shakspeare.

         [Footnote 423: A. Mzires. _Shakspeare, ses oeuvres et ses
         critiques_, Chap. III,  1.]

Il est clair que Burns n'tait pas dsign pour ces suprmes crations.
On peut seulement se demander jusqu'o il serait all vers elles, si la
vie lui avait permis de marcher plus longtemps. C'est peut-tre une
question inutile. Mais o est celui qui peut lire les projets d'Andr
Chnier sans se demander ce qu'aurait t l'_Herms_, sans se dire que,
pour tre juste envers ces gnies anantis si jeunes, il faut aussi
tenir compte de leurs rves? La destine, en empchant Burns de tenter
un drame, lui a-t-elle t trs cruelle?  parler franchement, il ne
semble pas qu'il ft n, ni prpar, pour une semblable entreprise. Son
esprit, trs exact et trs fidle  la ralit moyenne, n'avait pas ce
quelque chose d'pique et de grandiose que rclament ces puissants
sujets. Il n'avait ni l'envergure, ni l'lvation ncessaires pour
atteindre ces sommets. L'exprience des hommes et des choses lui
manquait de ce ct. Le voisinage de la cour et la frquentation des
grands avaient fourni  Shakspeare les lments de ses personnages. Il
vivait dans une poque de grand souffle historique, qui lui avait permis
de comprendre l'histoire, et il avait vu de grandes infortunes qui lui
avaient permis de la juger. Burns n'avait connu, en dehors de ses
paysans, que quelques professeurs et quelques avocats; il avait vcu
dans un temps prosaque et bourgeois. Le seul vnement historique dont
il ft assez proche pour en saisir la ralit et l'motion tait
l'aventure romanesque de Charles douard. Mais c'tait un sujet
impossible  traiter alors. D'un autre ct, les lectures historiques,
qui peuvent peut-tre remplacer la vue des vnements, lui faisaient
aussi dfaut. L'histoire, qui commenait avec Hume et Robertson, tait
abstraite et froide. Les correspondances, les mmoires, les confidences
des gens de jadis n'taient pas publis. Il ne faut pas oublier que
Walter Scott a dcouvert lui-mme les matriaux de ses fictions et que,
chez lui, l'archologue a d prparer le romancier. Le pass dormait
profondment. Enfin, Burns tait trop captif de la vie, elle le
possdait trop; il ne pouvait s'en isoler sur une de ces hauteurs d'o
l'on embrasse les perspectives des vnements, et d'o l'on voit se
ramasser et s'ordonner le mlange confus des affaires humaines. Pour
s'emparer de ces spectacles imposants et les soumettre  un contrle et
 une sanction, il faut avoir la vision de la Nmsis qui plane
au-dessus des destines royales, et connatre que toutes ces grandeurs
ne sont que des tourbillons de poussire qui s'lvent et parcourent
seulement un peu de chemin. C'est  ce prix qu'on peut juger ces
pourpres, devant lesquelles les hommes sont interdits, et matriser ces
vastes apparences assez pour les construire en drames et en tirer des
leons. Qu'il provienne d'un sentiment que la vie humaine est vaine, ou
de la pense qu'on la contemple d'une minence inaccessible, ce
dtachement, qui n'est pas sans ddain, est ncessaire. Lui seul fait
qu'on apprcie ces grandeurs dans un langage qui les dpasse. C'est lui
qui, cach chez le pote et clatant chez l'orateur, a fait que
Shakspeare et Bossuet ont parl des majests et des puissances, avec une
autorit et d'une faon dignes d'elles.

       *       *       *       *       *

Sa vritable voie tait ailleurs. Elle tait du ct de l'observation
directe des manires de son temps et de son milieu, du ct de la
comdie familire et populaire. Il l'avait compris et avait song 
faire un drame rustique, qui aurait admirablement convenu  son gnie,
et aurait t une chose unique en littrature. Il crivait  Lady
Glencairn, vers la fin de 1789: J'ai tourn mes penses vers le drame.
Je ne veux pas dire le cothurne majestueux de la muse tragique. Ne
pensez-vous pas, Madame, qu'un thtre d'dimbourg s'amuserait plus des
affectations, des folies et des caprices de production cossaise, que de
manires que la plus grande partie de l'auditoire ne peut connatre que
de seconde main![424]. Cette lettre prouve son indcision, car le
projet de drame sur Bruce durait encore dans le courant de 1790. Il
songeait  mettre  profit les opportunits que lui fournissait son
service dans l'Excise, pour tendre son observation et trouver des
caractres: Si j'tais dans le service, crivait-il  Graham de Fintry,
cela favoriserait mes desseins potiques. Je pense  quelque chose dans
le genre d'un drame rustique. L'originalit des caractres est, je le
pense, la principale beaut dans ce genre de composition; mes voyages
pour mon mtier m'aideraient beaucoup  recueillir des traits originaux
de la nature humaine[425]. Il tait cette fois sur son vrai terrain et
il voyait juste. Il avait,  un haut degr, toutes les qualits pour une
cration de ce genre. Il avait le sens du pittoresque plutt que du
beau, du pittoresque trivial et grotesque qu'ont les peintres hollandais
et flamands. Il avait l'observation familire des manires, des gestes;
il avait un don extraordinaire de mouvement, non pas ample et
harmonieux, mais court, rapide, imprvu, leste, dgag, comme il
convient  des faons populaires o la rserve est moindre et
l'impulsion du moment plus spontane. Il avait, pour donner du sel 
tout cela, l'humour que nous avons vu. Il avait aussi ce qu'il faut de
pathtique et de tendre pour rendre, avec justesse, les souffrances des
coeurs les plus humbles. Son don de vie se serait exerc  franches
coudes et se serait anim encore par le plaisir du mouvement.

         [Footnote 424: _To Lady Glencairn_, Dec. 1789.]

         [Footnote 425: _To Robert Graham of Fintry_, Sep. 10th,
         1788.]

Autour de lui s'offrait un riche champ d'observation. Les cossais sont
trs originaux; la race a une personnalit trs pre, trs dure 
entamer. Les circonstances l'avaient conserve intacte. La perte de la
cour,  la suite du dpart de Jacques I pour le trne d'Angleterre, les
prserva de l'uniformit de la mode. Ils n'eurent pas l'occasion d'obir
 un got unique, qui part d'en haut et gagne tout le pays. Ils avaient
gard, dans la faon de penser comme de se vtir, une sorte
d'indpendance. Mme  dimbourg, o la convention rgnait davantage par
suite de l'abondance de professeurs, d'hommes de loi et d'glise, la
socit tait encore, vers la fin du dernier sicle, d'une tonnante
originalit. Les individualits les plus bizarres de costume ou
d'habitudes s'y rencontraient de toutes parts. Il faut en voir l'amusant
tableau dans les pages de Lord Cockburn et de Robert Chambers, ou dans
la srie des portraits de Kay. Lord Cockburn a bien marqu cette
singularit de manires, lorsqu'il parlait des vieilles ladies
cossaises: Elles taient indiffrentes aux modes et aux habitudes du
monde moderne, et attaches  leurs propres habitudes, de faon 
saillir comme des rocs primitifs, au-dessus de la socit
ordinaire[426]. Et il ajoute: Leurs remarquables qualits de bon sens,
d'humour, d'affection et d'nergie, se manifestaient dans de curieux
dehors, car elles s'habillaient, parlaient et agissaient toutes,
exactement comme il leur semblait bon; leur langage, comme leurs
habitudes, tait entirement cossais, mais sans autre vulgarit que ce
qu'un naturel parfait fait parfois prendre  tort pour de la
vulgarit[426]. Ces vieilles dames avaient t les jeunes femmes
d'dimbourg, au temps de Burns. Lord Cockburn voyait disparatre en
elles les derniers reprsentants de l'originalit cossaise. Si les
caractres avaient ce relief dans la socit polie et jusque dans les
salons d'dimbourg, ils taient plus accentus dans les classes moyennes
et dans le peuple. Les personnalits taient intressantes jusqu'au fond
de la nation. Par suite de leur ducation, de leur habitude de lire et
de discuter, les paysans cossais n'taient nullement ces animaux
farouches et stupides, qui, dans d'autres pays, cultivaient le sol. Ils
taient plus instruits que la plupart des bourgeois ne l'taient
ailleurs. Les moindres villages contenaient ainsi des hommes qui
avaient pouss dans toute leur originalit native, et qui taient assez
cultivs pour qu'elle se manifestt par l'esprit. Il n'y a peut-tre pas
de littrature o les gens du peuple, paysans, bergers, artisans aient
fourni autant de types aux romans que la littrature cossaise, depuis
les mendiants de Walter Scott jusqu'aux rudes interlocuteurs des _Noctes
Ambrosian_ de John Wilson, et au tailleur de _Mansie Wauch_. Dans
Burns, combien n'aperoit-on pas de ces caractres qui ne demandent qu'
venir au premier plan,  agir et  parler? le fermier Rankine, le matre
d'cole Davie, le vieux Lapraik, William Simpson, autre matre d'cole,
le marchand Goudie, James Smith, et tant d'autres. En mme temps, tout
le pittoresque des grand'routes subsistait encore. Mendiants, joueurs de
cornemuses, colporteurs, gypsies, chanteurs de ballades, toutes ces
hordes vagabondes couvraient encore les chemins. Des scnes comme celle
des _Joyeux Mendiants_ taient encore possibles. C'tait un moment
prcieux. Cette originalit du pays n'allait pas tarder  s'affaiblir.

         [Footnote 426: Lord Cockburn. _Memorial of His Time_, pages
         50 et suivantes.]

On imagine ce que le gnie de Burns pouvait faire avec une semblable
matire. On aurait eu une suite de comdies rustiques, avec des scnes
comme la _Veille de la Toussaint_, comme la _Foire-Sainte_. Sur la
foule bigarre et grouillante, sur des fonds de foires, de marchs,
d'assembles, de funrailles, de mariages, rendus avec tous les dtails
prcis et exacts, des scnes vivantes, agiles, presses, pleines
d'entrain, de rire; des personnages hardis, pittoresques, goguenards,
camps de main de matre. Les amoureux n'y auraient pas manqu. Des
chansons auraient ajout, comme chez les Dramaturges du rgne
d'lisabeth, un lment lyrique; et on peut affirmer que, depuis
Shakspeare, jamais la posie, la moquerie ou la joie populaires
n'auraient t si bien exprimes. Elles auraient t la grce lgre et
le charme de ces pices. C'tait un drame vulgaire d'une sincrit et
d'une vie tonnantes, quelque chose comme les suites villageoises de
Tniers, quelque chose d'unique, non-seulement dans la littrature
anglaise, mais dans la littrature de tous les pays.

C'est  cela que tendait tout le gnie du pauvre Burns. C'est bien
l'opinion de ceux qui l'ont tudi de prs. Walter Scott a dit trs
justement: L'occupation d'crire une srie de chansons pour de grands
recueils musicaux a dgnr en un travail servile qu'aucun talent ne
pouvait soutenir, a produit de la ngligence et, surtout, a dtourn le
pote de son grand dessein de composition dramatique. Produire une
oeuvre de ce genre, qui n'et t peut-tre ni une tragdie rgulire ni
une comdie rgulire, mais quelque chose qui et partag de la nature
des deux, semble avoir t le voeu longtemps chri de Burns... Aucun
pote, depuis Shakspeare, n'a jamais possd le pouvoir d'exciter les
motions les plus varies et les plus opposes par de si rapides
transitions... Nous devons donc regretter profondment ces occupations
qui ont dtourn une imagination si diverse et si vigoureuse, unie  un
langage et  une force d'expression capables de suivre tous ses
changements, de laisser un monument plus substantiel, pour sa gloire et
pour l'honneur de son pays[427]. Et Lockhart crit avec non moins de
conviction: La cantate des _Joyeux Mendiants_ ne peut tre prise  sa
valeur sans augmenter notre regret que Burns n'ait pas vcu pour
excuter le drame qu'il mditait. Cette extraordinaire esquisse,
rapproche des pices lyriques d'un ton plus lev, fruit de ses
dernires annes, suffit  montrer que nous avions en lui un matre
capable de placer le drame musical  la hauteur de nos formes classiques
les plus leves... Sans manquer de respect au nom de Shakspeare, on
peut dire que son gnie mme aurait  peine pu, avec de tels matriaux,
construire une pice dans laquelle l'imagination aurait plus
splendidement recouvert l'aspect extrieur des choses, dans laquelle la
puissance de la posie  veiller la sympathie se serait plus
triomphalement dploye au milieu de circonstances de la plus grande
difficult[428]. Telle est aussi la pense de Shairp[429]. Les durets
de la destine et ses propres fautes ont empch le pote d'aller aussi
loin, de recueillir tout ce qu'il y avait de sem pour lui. Cette fte
rustique que les paysans cossais clbraient quand la dernire gerbe de
la moisson tait entre dans la grange et qu'ils appelaient _Kirn_, ne
devait pas avoir lieu pour lui. Son gnie est un champ  moiti rcolt.
C'est en perdant ces comdies populaires qu'il a perdu la meilleure
partie de sa gloire.

         [Footnote 427: Walter Scott _Quarterly Review_, n I, p. 33.
         On trouvera d'ailleurs cet essai sur Burns, dans le recueil
         des oeuvres critiques de Walter Scott.]

         [Footnote 428: Lockhart. _Life of Burns_, p. 318.]

         [Footnote 429: Shairp. _Burns_, p. 125-26.]

       *       *       *       *       *

L'cosse, de son ct, y a peut-tre perdu l'unique occasion qu'elle ait
eue d'avoir un thtre national. C'est un genre littraire o elle est
d'un dnment absolu. Ce n'est pas que le gnie cossais manque de
qualits dramatiques; il y en a assurment dans Walter Scott, dans
Wilson, et aussi dans Carlyle. Ce sont les vnements politiques qui ont
empch le drame de prendre racine. L'cosse tait tombe, ds la
Rformation, entre les dures mains du puritanisme. En 1563, quand le
rgne d'lisabeth ne comptait encore que cinq ans et commenait  peine
sa carrire de luxe et de prodigalits, d'lgance blouissante et de
posie, le lugubre John Knox tait le matre d'dimbourg et grognait
contre la danse. Il admonestait les filles d'honneur de la reine, les
Maries de la reine, comme on les appelait, en leur disant que les vers
hideux travailleraient sur cette chair si belle et si tendre. La
tristesse puritaine pesait dj sur cette contre. Il s'en fallait d'un
quart de sicle que la premire pice de Shakspeare ft reprsente.
C'tait un an avant la naissance de Shakspeare, et dix ans avant celle
de Ben Johnson. Si l'Angleterre avait t arrte au mme moment, elle
en serait reste  Gordobuc en fait de drame, et  Ralph Roister Doister
en fait de comdie. La passion ni la posie ne pouvaient natre dans cet
air morose. En 1599, l'anne o furent probablement composes _les
Joyeuses Commres de Windsor_, une troupe anglaise tant venue 
dimbourg, la Kirk Session de la cit passa un acte qui menaait de
censure tous ceux qui encourageraient la Comdie, et le fit lire dans
toutes les glises. Les chaires retentirent de dclamations contre la
vie drgle et immodeste des joueurs de pices[430]. En fait de haine
contre les choses de l'esprit, les presbytriens cossais avaient un
demi sicle d'avance sur les sombres et stupides fanatiques qui turent
le thtre anglais, en 1642. La raction de la Restauration ne pntra
pas en cosse. Les tentatives dramatiques de Dryden, les comdies de
Congreve, de Vanbrugh et de Farquhar n'osrent pas s'y montrer. L'auteur
d'une pice publie  dimbourg en 1668 comparait, dans sa prface, le
drame en cosse  un rodomont entrant dans une glise de
campagne[431]. La premire apparition, toute timide, d'une troupe de
comdiens date de 1715. Le presbytre d'dimbourg s'en mut: tant
inform, dit-il, que quelques comdiens sont rcemment arrivs dans les
limites de ce presbytre et jouent dans l'enceinte de l'Abbaye, au grand
scandale de beaucoup, en empitant sur la morale et sur ces rgles de
modestie et de chastet que notre sainte religion oblige tous ses
fidles  observer strictement, le presbytre recommande  tous ses
membres d'employer toutes les mthodes convenables et prudentes pour
dcourager les comdiens[432]. La premire troupe thtrale qui
s'tablit  dimbourg vint en 1725, sous la direction d'un nomm Anthony
Aston, pour lequel Allan Ramsay eut le courage d'crire un prologue. On
y trouve une image amusante parce qu'elle prouve que l'cosse tait,
pour l'art dramatique, une terre inconnue et lointaine.

         [Footnote 430: R. Chambers. _Domestic Annals of Scotland_,
         tom I, p. 307.]

         [Footnote 431: R. Chambers. _Domestic Annals of Scotland_,
         tom III, p. 398.]

         [Footnote 432: R. Chambers. _Domestic Annals of Scotland_,
         tom III, p. 399.]

  L'exprience me dit d'esprer, bien qu'au sud de la Tweed
  Les peureux aient dit: Il ne russira pas.
  Quoi! Quel bien allez-vous chercher dans ce pays
  Qui n'aime ni le thtre, ni le porc, ni le pudding.
  Ainsi le grand Colomb par un quipage imbcile
  Fut raill tout d'abord, sur ses justes vues[433].

         [Footnote 433: Allan Ramsay. _A Prologue spoken by Anthony
         Aston, the first night of his Acting in Winter 1726._]

Ce comdien comparait son arrive  un voyage de dcouverte. Encore, en
cosse, cela ne se fit pas sans difficult. Le conseil municipal
d'dimbourg dfendit  la troupe de jouer; le presbytre lui envoya une
dputation pour le fliciter de sa fermet[434]. Il fallut plaider pour
pouvoir passer outre[435].  partir de ce moment, dimbourg, tous les
deux ou trois ans, tait visit par des troupes itinrantes, qui
louaient occasionnellement le _Tailors Hall_ dans la Cowgate, ainsi
nomm parce qu'il appartenait  la corporation des Tailleurs.[436]
Allan Ramsay continua  combattre courageusement pour l'tablissement
d'un thtre  dimbourg[437]. En 1736, il fit mme construire  ses
frais une salle de spectacle. Mais  peine tait-elle ouverte qu'on
passa un acte qui, sous prtexte d'expliquer un acte de la reine Anne
sur les malfaiteurs et les vagabonds, interdisait  toute personne de
jouer des pices de thtre pour de l'argent, sans licence par
lettres-patentes du roi ou du Lord Chambellan. C'tait tuer
l'entreprise. La salle fut ferme. Non seulement Allan Ramsay faillit
tre ruin, il fut poursuivi jusque dans sa rputation par la haine des
fanatiques. On publia contre lui des pamphlets, entre autres, un
intitul: _La fuite de la Pit religieuse, hors d'cosse,  cause des
livres licencieux d'Allan Ramsay et des comdiens venus d'Enfer, qui
dbauchent toutes les facults de l'me de notre gnration
grandissante_[438]. En 1746, seulement, un thtre fut construit dans la
Canongate, et les reprsentations taient irrgulires[439]. Il n'est
pas tonnant qu'avec ces entraves le thtre ne se soit pas dvelopp en
cosse, et que le _Noble Berger_ soit rest pendant des annes la seule
oeuvre dramatique due  une plume cossaise.

         [Footnote 434: Voir sur ces points Hugo Arnot. _History of
         Edinburgh._ Book III, chap. II, p. 280-81.]

         [Footnote 435: R. Chambers. _Domestic Annals of Scotland_, p.
         519-20.]

         [Footnote 436: Hugo Arnot. _History of Edinburgh._ Book III,
         chap. II, p. 281.]

         [Footnote 437: R. Chambers. _Domestic Annals of Scotland_, p.
         544.--Voir aussi p. 550 sur les rsistances des
         presbytriens.]

         [Footnote 438: Voir les titres de ces pamphlets dans _The
         Life of Allan Ramsay_, en tte de l'dition d'Alex. Gardner,
         p. XXXII-XXXIII. On trouvera galement dans cette biographie
         des dtails sur les difficults des reprsentations
         thtrales.]

         [Footnote 439: Hugo Arnot. _History of Edinburgh._ Book III,
         chap. II, p. 282.]

En 1756, John Home, qui tait ministre de l'glise tablie, donna 
dimbourg, sa clbre tragdie de _Douglas_. Ce fut, dans la partie
librale de la population, un tonnement et une joie. Toute la ville
tait dans un tumulte d'enthousiasme qu'un cossais et crit une
tragdie de premier ordre[440]. Mais le clerg et les gens rigides
estimrent que c'tait un pch pour un clergyman d'crire une pice de
thtre, aussi morale qu'en ft la tendance. Il faut voir dans
l'_Autobiographie_ du Dr Carlyle, l'ami intime de John Home, quel
scandale cet vnement produisit. Le Presbytre d'dimbourg fit lire,
dans toutes les glises, une admonestation solennelle qui se lamentait
sur l'irrligion du sicle et prmunissait les fidles contre le danger
de frquenter les thtres. John Home fut oblig de donner sa dmission,
de se retirer de l'glise. Un clergyman qui avait assist  une des
reprsentations de _Douglas_ fut suspendu pendant six semaines de ses
fonctions par le Presbytre de Glasgow. Carlyle lui-mme fut traduit
devant l'Assemble gnrale du clerg. Il fut habilement dfendu par
Robertson, l'historien, et acquitt. Mais, le lendemain, l'assemble
passa un acte interdisant au clerg d'encourager le thtre[441]. Voil
o en tait l'art dramatique en cosse, en 1756. C'tait le dernier
effort de la svrit puritaine. Les moeurs se corrompaient rapidement.
En 1769, on construisit dans la nouvelle ville un thtre royal[442]. Il
avait l'air d'une grange avec un portique classique; il portait, sur la
pointe du toit, une statue de Shakspeare entre la Muse tragique et la
Muse comique[443]. La dpravation augmenta si rapidement qu'en 1784,
lorsque la grande actrice Mrs Siddons parut pour la premire fois 
dimbourg, pendant la session de l'Assemble gnrale du clerg, toutes
les affaires importantes durent tre fixes aux jours o il n'y avait
pas de reprsentation, parce que les membres les plus jeunes de
l'Assemble, aussi bien ceux qui appartenaient au clerg que les
laques, allaient prendre leur place au thtre  trois heures
aprs-midi. Cependant les anciens comme Robertson, l'historien, et
Blair, le professeur de rhtorique, bien qu'ils fissent visite  Mrs
Siddons, n'osrent pas aller au thtre admirer son talent, tant le
prjug persistait encore[444]. Mais la bataille tait, aprs tout,
gagne.

         [Footnote 440: Dr Alex. Carlyle. _Autobiography_, chap. VIII,
         p. 312.]

         [Footnote 441: Voir le rcit dtaill de cet vnement dans
         l'_Autobiography_ du Dr Alex. Carlyle. Le chapitre VIII y est
         consacr en entier.--Voir aussi Hugo Arnot, _History of
         Edinburgh_. Book III, chap. II, p. 289-90.]

         [Footnote 442: J. Grant. _Old and New Edinburgh_, tom I, p.
         341.]

         [Footnote 443: Voir la gravure reprsentant cet difice dans
         _A Graphic and Historical Description of the City of
         Edinburgh_.]

         [Footnote 444: Dr Alex. Carlyle. _Autobiography_, chap. VIII,
         p. 322-23.]

La fin du dernier sicle tait donc un moment favorable et peut-tre
unique pour doter l'cosse d'un thtre national. Plus tt, une pareille
entreprise tait impossible. Allan Ramsay ne l'avait mme pas rve, et
tous ses efforts avaient seulement tendu  introduire des
reprsentations dramatiques. Le got pour la scne tait nouveau et
ardent; dimbourg tait encore une capitale intellectuelle; la vieille
cosse conservait intactes ses moeurs et ses coutumes. Un peu plus tard
et peu aprs le commencement de ce sicle-ci, ces conditions
s'altrrent. L'uniformit, qui a recouvert tant d'habitudes locales,
s'est tendue de Londres vers le Nord et a franchi la Tweed. Bien que la
vie populaire cossaise soit demeure assez originale pour donner de la
saveur aux romans qui la reprsentent, cette originalit n'est plus
assez intense pour les peintures plus ramasses de la scne. Walter
Scott lui-mme a plutt recueilli l'cho d'usages qui venaient de
disparatre qu'il ne les a observs directement. Enfin, il faut tenir
compte de la position et du gnie de Burns qui le destinaient galement
 cette oeuvre. Il a t l'homme unique d'un moment unique. L'cosse
peut encore produire un grand pote dramatique. Elle n'aura pas de
thtre cossais.


IV.

LES ASPECTS NOBLES DE LA VIE.--L'CHO DE LA RVOLUTION FRANAISE.

BURNS POTE DE LA LIBERT ET DE L'GALIT.--LA POSIE DES HUMBLES.

On pourrait croire que le ct comique et le don d'observation
familire, presque terre  terre, ont  peu prs exclusivement constitu
le gnie de Burns. Ce serait une erreur. Il avait galement, quoique 
un degr moindre, le don de voir la noblesse des choses, les parties de
beaut qu'offre la vie. Il pouvait dgager les lments dlicats et les
moments plus purs, qui sont pars dans l'ordinaire et le laid. Il tait
sensible  l'aspect artistique du monde, et,  ct du puissant
caricaturiste, il y avait un peintre charmant. Il importe, pour tre
juste, d'en marquer le mrite, et, pour ne pas tre excessif, d'en
marquer les limites.

C'est le don et l'application de certains potes de dgager, de leur
mlange avec le vulgaire, les traits et les instants de beaut, de les
reprsenter comme si ces traits seuls composaient les tres, et ces
instants toute la vie. C'est le privilge de certains esprits de vivre
ainsi dans une sorte de luxe et de somptuosit intrieurs. Ils
produisent un monde o tout est dlicat et merveilleux, o rien n'habite
que la Beaut. Les oeuvres de potes comme Spenser ou Keats, par
exemple, ne sont qu'un droulement de fresques magnifiques; celle d'un
pote comme Tennyson n'est qu'une collection de visions dlicates et
leves. Le dfaut de ces nobles artistes est qu'en purant trop la vie,
ils lui enlvent beaucoup de sa ralit et de son action. Il y en a
d'autres, moins exclusivement consacrs  ce culte et plus humains,
comme Shakspeare ou Browning, chez lesquels se trouvent cependant des
passages d'artistes, suspendus  et l comme de riches tableaux. Burns
est loin des uns et des autres. Pour tre semblable aux premiers, il
avait trop le sens de la ralit; sa gloire n'a pas  le regretter. Pour
prendre rang parmi les seconds, il lui manquait non-seulement le
commerce des oeuvres d'art, qui est devenu un lment si important dans
la composition des potes, mais mme la lecture de l'antiquit qui reste
la rvlatrice et l'inspiratrice du beau. La Renaissance elle-mme, avec
ses profusions d'clat et son got moins pur, lui tait ignore. Il
n'tait gure familier qu'avec la littrature du XVIIIe sicle,
abstraite, terne, personne sage qui faisait de grandes conomies de
couleur, que la littrature de ce sicle-ci, comme une fille prodigue, a
dpenses d'un coup. Ce n'est qu' la fin de son sjour  dimbourg
qu'il connut Spenser[445], le plus grand peintre des Anglais, et, en
Angleterre, le vritable reprsentant du mouvement artistique de la
Renaissance. C'est surtout  dater de ce moment que parat en lui une
certaine recherche du brillant et du coloris, comme dans ses jolies
pices  Miss Cruikshank. Le milieu protestant o il vcut, n'tait pas
fait non plus pour dvelopper sa facult du pittoresque. Son sens
artistique est rest repli, ou tout au moins, n'a pas atteint son plein
panouissement, par manque d'un milieu favorable.

         [Footnote 445: _To William Dunbar_, April 30th 1786.]

Cependant il avait une nature trop heureusement doue pour que cette
aptitude  saisir dans les choses ce qu'elles contiennent de beau ne se
traht pas, en dpit de tout. Il avait, peut-tre  cause de ses
origines celtes, l'instinct de la couleur, du dtail brillant, le got,
bien celte aussi, de la grce dans le mouvement et des sons harmonieux.
Cela passe rapidement, en simples traits, ou en courts tableaux, glisse
 travers un morceau, au moment o l'on s'y attend le moins, comme on
voit fuir dans l'eau les truites tachetes d'une grle cramoisie.[446]

         [Footnote 446: _Tam Samson's Elegy._]

  Vous lgres, joyeuses, dlicates demoiselles,
  Qui, sur les bords des ruisselets de Castalie,
  Sautez, chantez, et lavez vos jolis petits corps.[447]

         [Footnote 447: _Epistle to Dr Blacklock._]

Sa susceptibilit musicale se retrouve, brivement aussi, dans des
strophes comme celle-ci:

  Chrement achet est le trsor cach
  Que des sentiments dlicats nous donnent;
  Les cordes qui vibrent le plus suavement au plaisir,
  Frmissent des plus profondes notes d'angoisse[448].

ou encore:

  Puisse dans ton coeur aucun sentiment grossier,
  Discordant, ne troubler les cordes de ton sein;
  Mais que la Paix accorde et calme ton me suave,
  Ou que l'Amour, extasi, y chante son chant sraphique.[449]

         [Footnote 448: _Poem on sensibility._]

         [Footnote 449: _To Miss Graham of Fintry._]

Assez naturellement, ce got pour la Beaut se portait vers la Beaut
fminine. Bien que ses posies d'amour forment un chapitre spcial, nous
pouvons cependant y choisir quelques passages o apparat surtout le
sens de la grce extrieure. C'est certainement un artiste d'un talent
trs color, trs net et trs sobre, que celui qui a trac ces jolies
miniatures fminines. La premire est toute en touches noires et roses:

  Ses cheveux ruisselants, noirs comme l'aile du corbeau,
  Pendent sur son cou et sa gorge.
  Quelle douceur de se presser sur cette poitrine,
  De mettre ses bras autour de ce cou.

  Ses lvres sont des roses humides de rose,
  Oh! quel festin est sa jolie bouche!
  Ses joues ont une teinte plus cleste,
  Un cramoisi encore plus divin[450].

         [Footnote 450: _Her Flowing Locks._]

La seconde est dans des tons plus clairs, rien que de l'or et des
blancheurs auxquelles se mle un peu de rose:

  Ses cheveux taient comme des anneaux d'or,
  Ses dents taient comme l'ivoire,
  Ses joues comme des lis tremps dans le vin,
   la fillette qui a fait mon lit.

  Sa gorge tait de la neige chasse,
  Deux tas de neige si beaux  voir,
  Ses membres taient de marbre poli,
   la fillette qui a fait mon lit[451].

         [Footnote 451: _The Lass that made the Bed to me._]

On sent aussi et on a vu de reste dans sa biographie qu'il percevait la
perfection de la stature et, plus encore peut-tre, la grce de la
dmarche et l'harmonie des mouvements. On se rappelle ces vers:

  Ses boucles taient comme le lin,
  Ses sourcils, d'une teinte plus sombre,
  Malicieusement surmontaient
  Deux yeux rieurs d'un joli bleu.

  Sa dmarche est une harmonie,
  Sa jolie cheville est un tratre
  Qui dnonce de belles proportions
  Qui feraient qu'un saint oublierait le ciel[452].

         [Footnote 452: _She says she lo'es me best of a'._]

Il trouve, pour rendre cet aspect de la beaut, des comparaisons
charmantes o il marie inconsciemment le rythme et les ondulations de
l'allure  la musique, donnant ainsi la formule de la danse:

  Aussi doucement se meuvent ses jolis membres
  Que les notes de musique dans des hymnes d'amoureux;
  Les diamants de la rose sont dans ses yeux si bleus,
  O l'amour rieur nage foltrement[453].

         [Footnote 453: _My Lady's Gown, there's Gairs upon it._]

Et ailleurs:

  Mon amour est comme une rouge, rouge rose,
  Qui est nouvellement close en juin;
  Mon amour est comme la mlodie
  Qui est doucement joue en mesure[454].

         [Footnote 454: _A red, red rose._]

Peut-tre le tableau le plus purement artistique qu'il ait donn est-il
le suivant? On y trouve comme un reflet de l'lgance presque classique
d'Allan Ramsay, dont nous avons vu des exemples. Cela est toujours sobre
et bref; on n'a, pour saisir le contraste, qu' comparer cette rapide
vision de beaut aux luxuriantes descriptions de Keats quand il
rencontre un sujet analogue[455].

         [Footnote 455: Voir les riches tableaux d'_Endymion_.]

  Sur un talus en fleurs, par un jour d't,
  Et pour l't lgrement vtue,
  La jeune Nelly, dans sa fleur, tait couche,
  Accable par l'amour et le sommeil.
  Ses yeux clos, comme des armes remises au fourreau,
  taient enferms dans un doux repos;
  Ses lvres, tandis qu'elle respirait son haleine embaume,
  Coloraient d'un reflet plus riche les roses;
  Les lis jaillissants, doucement presss,
  Follement, gaiement, baisaient sa gorge, leur rivale....
  Sa robe, ondulant un peu dans la brise,
  Embrassait ses membres dlicats,
  Sa forme adorable, son aisance native,
  Toute harmonie et grce[456].

         [Footnote 456: _Blooming Nelly._]

Le plus souvent, ces indices sont perdus dans ses pices ordinaires.
Dans la seconde priode de sa vie, il lui est toutefois arriv de
dtacher compltement une scne et de s'y complaire.

Celle-ci n'a-t-elle pas l'air d'un fin tableau hollandais, familier de
dessin, mais baign d'une demi-teinte de pourpre riche, et harmonis par
la lumire?

   mon cher, mon cher rouet,
  Ma chre quenouille et mon dvidoir;
  De la tte aux pieds, il m'habille
  Et m'enveloppe doucement et chaudement le soir.
  Je m'assieds et je chante et je file,
  Tandis que, bien bas, le soleil d't descend,
  Heureuse de mon contentement, de mon lait et de ma farine,
  ! mon cher, mon cher rouet!

  De chaque ct, les ruisseaux trottinent,
  Et se rencontrent au-dessous de ma chaumire;
  Le bouleau odorant et l'aubpine blanche
  Unissent leurs bras par-dessus le bassin,
  Pour abriter le nid des petits oiseaux,
  Et le refuge plus frais des petits poissons;
  Le soleil jette un bon regard dans la chambre
  O, joyeuse, je tourne mon rouet.

  Sur les hauts chnes, les ramiers gmissent,
  L'cho apprend par coeur leur triste histoire;
  Les linots, dans les noisetiers des berges,
  Heureux, rivalisent dans leurs chants.
  Le rle de gent dans la luzerne,
  La perdrix bruyante dans la jachre,
  L'hirondelle voletant autour de mon abri,
  M'amusent, assise  mon rouet.

  Avec peu  vendre et moins  acheter,
  Au-dessus du besoin, au-dessous de l'envie,
  Oh! qui voudrait quitter cet humble tat
  Pour tout l'orgueil de tous les grands?
  Parmi leurs brillants et vains jouets,
  Parmi leurs joies bruyantes et gnantes,
  Peuvent-ils ressentir la paix et le plaisir
  De Bessy  son rouet?[457]

         [Footnote 457: _Bess and her spinning wheel._]

Cette petite fileuse, joyeuse de son sort, qui chante en tournant son
rouet, tandis que les oiseaux s'aiment, les ruisseaux s'unissent, les
branches se marient, au dehors, et que le soleil regarde avec bont dans
la chambre, n'est-elle pas charmante? La moelleuse caresse de la lumire
enveloppe toutes ces caresses. N'est-ce pas, surtout avec cette riche
demi-teinte de pourpre, un intrieur d'un Peter de Hooch villageois?

Lorsque la ralit, gnralement assez laide, le laissait chapper,
Burns se trouvait plus  l'aise pour laisser jouer sa facult d'embellir
les choses et de les rendre plus lgres. Quelques-unes de ses plus
dlicates peintures ont pour sujet des tres fantastiques, des fes, des
elfes, des esprits. Nous ne reviendrons pas sur l'apparition de la Muse,
dans la _Vision_. Tout le commencement est plein de grce; et la fin est
d'une vraie beaut simple. Voici une jolie et lumineuse cavalcade de
fes et de lutins, qui bondissent follement dans des rayons de lune, et
qui font penser au cortge de Titania. C'et t un sujet de tableau
pour Sir Nol Paton[458].

         [Footnote 458: Les deux curieux tableaux de Sir Nol Paton, 
         la _National Gallery_ d'dimbourg, reprsentant _Le Songe
         d'une nuit d't_, d'une invention si ingnieuse et si
         touffue.]

  Pendant la nuit dans laquelle les fes lgres
  Dansent sur les dunes de Cassilis,
  Ou, par les champs, dans une lumire splendide,
  Caracolent sur de vifs coursiers,
  Ou bien prennent le chemin de Colean,
  Sous les ples rayons de la lune,
  Pour y errer et courir dans la caverne,
  Parmi les rocs et les ruisselets
  Et y foltrer cette nuit-l[459].

         [Footnote 459: _Halloween._]

De mme, dans les Deux Ponts d'Ayr, on voit arriver sur la rivire toute
couverte de glace une troupe d'esprits.

  Une troupe ferique apparut en ordre brillant,
  Sur la rivire scintillante; ils dansaient dextrement,
  Leur pied touchait si lgrement le cristal de l'eau
  Que la jeune glace pliait  peine sous leurs pas[460].

         [Footnote 460: _The Brigs of Ayr._]

Ce cortge qui avance ainsi ne manque pas de beaut. Il fait penser 
quelques-unes des processions de Spenser, bien qu'il y ait ici, cela est
entendu, beaucoup moins de la pompe, de la splendeur de robes et
d'armures, du dploiement d'toffes, de la richesse d'attributs, de la
majest de dfil, de la magnificence, qui font ressembler les
allgories de _la Reine des Fes_  des tapisseries peintes par Rubens.

  Le Gnie de la Rivire apparat le premier,
  Chef vnrable avanc en annes;
  Sa tte chenue est couronne de nnuphars,
  Sa jambe virile porte la jarretire noue.
  Puis, venait le couple le plus beau du cortge,
  La douce Beaut Fminine, la main dans la main du Printemps;
  Puis, couronne de foin fleuri, venait la Joie Rurale,
  Et l't, avec ses yeux ardents et rayonnants;
  L'Abondance rjouissante, tenant sa corne dbordante,
  Menait le jaune Automne, coiff d'pis mouvants;
  Puis, les cheveux gris et blancs de l'Hiver se montraient,
  Prs de l'Hospitalit au front serein.
  Ensuite, suivait le Courage d'un pas martial...
  Enfin, la Paix, en robe blanche, couronne d'une guirlande de noisetier,
  Passait  la rustique Agriculture,
  Tout briss, les instruments de fer de la mort[461].

         [Footnote 461: _The Brigs of Ayr._]

Mais ce ne sont l que des indices d'une facult qui n'a jamais trouv
sa large issue et ne s'est pas dploye dans son jeu complet. Elle ne
s'est manifeste librement que dans les pices d'amour o nous la
retrouverons. Il nous suffit de montrer maintenant qu'elle existait,
qu'il ne lui manquait que des occasions pour prendre tout  fait
conscience d'elle-mme. Ce que nous en rencontrerons encore mlang 
d'autres sujets, en venant se runir  l'indication que nous en donnons
ici, compltera l'ide qu'il est juste que nous en ayions.

       *       *       *       *       *

C'est d'un tout autre ct qu'il faut chercher la partie noble de la
posie de Burns. C'est dans une rgion pour ainsi dire plus abstraite,
o sont les ides morales, les sentiments gnreux, les hautes
aspirations. Ce pote d'une si grande puissance graphique dans la
ralit ordinaire, ce peintre si pittoresque dans le comique, perd en
partie ces qualits quand il s'lve. Il les remplace par une posie
fire, par des traits nergiques et une ardeur condense de passion.
L'loquence se substitue  la reprsentation artistique des choses, les
ides gnrales, les plaidoyers aux tableaux particuliers; les
considrations sur la vie  la vie elle-mme. C'est surtout aux ides
sociales, aux sentiments humanitaires que s'attache l'esprit de Burns.
Il a clbr ou rclam la libert, l'galit parmi les peuples, et le
secours fraternel que les hommes se doivent entre eux. Il a pris sa
place dans le choeur puissant des potes anglais qui,  la fin du
dernier sicle, ont salu d'accents immortels la Rvolution et ses
promesses. C'est un mouvement commun qu'il faut reconstituer dans son
ensemble pour comprendre la place qu'y occupe Burns et la note
particulire que sa voix a donne dans cette admirable acclamation.
C'est un des plus beaux chapitres de la posie anglaise qu'il nous faut
entreprendre de retracer[462].

         [Footnote 462: On peut lire sur ce mouvement le beau livre de
         M. Stopford Brooke, _Theology in the English Poets_.]

Cette tendance humanitaire et librale s'tait manifeste d'abord dans
Cowper. Cette me timide, que la tendresse pour les malheureux rendait
audacieuse, avait attaqu tous les maux que les hommes imposent aux
hommes. Il avait rprouv l'injustice sous toutes ses formes; maudit
l'esclavage, l'oppression et la guerre. Son indignation lui a donn des
paroles loquentes et fortes, qui dpassent le charme familier et moyen
de ses pages ordinaires. On se rappelle le passage dans lequel il
souhaite une retraite dans quelque vaste solitude, sous quelque immense
suite d'ombrages, o les rumeurs de l'oppression et de la fraude ne
puissent l'atteindre[463]. Son coeur souffre du rcit des outrages dont
la terre est remplie. Avec douleur il se lamente de ce que le lien de la
fraternit humaine est dtruit, comme le lin qui se coupe touch par le
feu. Hlas! l'homme enchane l'homme, l'crase de travail, exige sa
sueur, avec des coups que la Piti pleure de voir infliger  une bte.
Et il s'crie, avec la simplicit sincre et l'accent personnel dont
son loquence est faite:

  Je ne voudrais pas avoir un esclave pour bcher ma terre,
  Pour me porter, pour m'venter quand je dors,
  Et trembler quand je me rveille, pour toute la richesse
  Que les muscles achets et vendus ont jamais gagne!
  Non, toute chre que m'est la libert, et bien que mon coeur,
  En une juste estimation, la prise au-dessus de tout prix,
  J'aimerais beaucoup mieux tre moi-mme l'esclave
  Et porter les chanes, que de les attacher sur lui[464].

         [Footnote 463: Cowper. _The Task; The Time-Piece_, vers
         1-2-5.]

         [Footnote 464: Cowper. _The Task; The Time-Piece_, v. 29-36.]

Bien que ces vers aient prcd de cinq ans les premiers efforts de
Wilberforce[465], l'infmie de l'esclavage tait trop flagrante pour
qu'on s'tonne qu'un coeur chrtien en ait t rvolt. Mais Cowper alla
plus loin. Il avait un sens plus prcis des injustices, qui dshonorent
la terre sous des formes plus acceptes. Ds 1783, il avait crit le
passage clbre o il souhaitait et prvoyait la chute de la Bastille.
Ce sont des vers importants dans l'histoire de la littrature anglaise.
Ils marquent le commencement de cette posie politique qui s'est
dveloppe, en devenant de plus en plus rpublicaine,  travers les
oeuvres de Wordsworth, de Coleridge et de Shelley, et se continue
aujourd'hui, avec un caractre dmocratique et socialiste, dans les
oeuvres de Swinburne.

         [Footnote 465: C'est en 1788 que Wilberforce commena sa
         grande lutte pour l'abolition de l'esclavage, en 1789, qu'il
         proposa cette mesure  la Chambre des Communes o il
         rencontra une opposition formidable. L'motion fut grande 
         Londres; Wordsworth l'avait partage. Il dit au livre x de
         son _Prlude_:

           Il me plut davantage
           De demeurer dans la grande Cit, o je trouvai
           L'air gnral encore troubl de l'agitation
           De ce premier assaut mmorable tent
           Par une puissante leve de l'humanit
           Contre les trafiquants de sang ngre;
           Effort qui, bien que vaincu, avait rappel
           Aux esprits de vieux principes oublis,
           Et,  travers la nation, rpandu une chaleur nouvelle.
           De sentiments vertueux.]

  Une honte pour l'humanit, et un opprobre plus grand
  Pour la France que toutes ses pertes et ses dfaites,
  Anciennes ou de date rcente, sur terre ou sur mer,
  Est sa maison d'esclavage, pire que celle pour laquelle jadis
  Dieu chtia Pharaon,--la Bastille!
  Horribles tours, demeure de coeurs briss,
  Donjons, et vous, cages de dsespoir,
  Que les rois ont remplis, de sicle en sicle,
  D'une musique qui plat  leurs oreilles royales,
  Des soupirs et des gmissements d'hommes malheureux,
  Il n'y a pas un coeur anglais qui ne bondisse de joie
  D'apprendre que vous tes enfin tombs; de savoir
  Que mme nos ennemis, si souvent occups
   nous forger des chanes, sont eux-mmes libres.
  Car celui qui aime la libert ne restreint pas
  Son zle pour son triomphe, en de
  De limites troites; il soutient sa cause
  Partout o on la plaide. C'est la cause de l'Homme[466].

         [Footnote 466: Cowper. _The Task; The Winter Morning Walk_,
         vers 379 et suivants.]

Nobles accents et prophtiques! Curieux aussi pour nous, parce qu'ils
nous rvlent combien, mme  l'tranger, la sombre forteresse tait
considre comme le symbole du despotisme. Lorsqu'on entend le doux
pote s'crier: Il n'y a pas un coeur anglais qui ne bondisse de joie
d'apprendre que vous tes enfin tombs, et mettre dans ces mots un ton
de haine, lui qui tait si incapable de har, on se rend mieux compte du
mouvement d'enthousiasme qui a salu chez nous l'croulement de ces murs
excrs.

Cowper a t plus loin encore. Il a compris l'unit de la race humaine,
la fraternit des hommes, le sentiment qu'un mme sang coule dans nos
veines et nous fait de la mme famille. C'tait l un thme nouveau en
posie. Il devait grandir et fournir  des potes, dont les mes se
formaient alors, et que peut-tre ces accents nouveaux formrent pour
leur part, d'amples et splendides motifs de posie. Mais ni dans
Wordsworth, ni dans Shelley, cette ide ne devait prendre une forme plus
pressante, plus anxieuse de convaincre. Ce sont parmi les plus tendres
vers de Cowper. Il y passe un reflet de sa tendresse pour sa mre; et
son amour pour les hommes en prend un air de fraternit mue. Il faut
lire les vers qu'il adressait au portrait de cette mre, cinquante-trois
ans aprs qu'elle fut morte, et savoir combien son souvenir tait rest
profond dans son coeur[467], pour comprendre quelle chose sainte et
sacre pour lui c'tait de dire qu'il avait puis la charit dans le
lait dont il avait t nourri.

         [Footnote 467: Cowper. _On the Receipt of my Mother's Picture
         out of Norfolk._]

  Que nous est le monde?
  Beaucoup. Je suis n d'une femme et j'ai tir un lait
  Doux comme la charit,  des mamelles humaines.
  Je pense, j'articule, je ris et pleure,
  Je remplis toutes les fonctions de l'homme.
  Comment donc pourrions-nous, moi et n'importe quel homme vivant,
  tre trangers l'un  l'autre? Percez ma veine,
  Prenez au flot cramoisi qui y suit ses mandres,
  Et interrogez-le. Appliquez votre loupe,
  Examinez-le, et montrez que ce n'est pas un sang
  Semblable au vtre, et s'il est tel,
  Quelle lame de subtilit peux-tu supposer
  Assez affile, tout savant et habile que tu sois,
  Pour couper le lien de fraternit par lequel
  Un crateur commun m'a li  l'espce?[468]

         [Footnote 468: Cowper. _The Task; the Garden_, v. 195-209.]

Toutes les grandes lignes de la posie sociale moderne se trouvaient
donc indiques dans Cowper. Il ne faut mnager ni le respect, ni
l'admiration pour celui qui,  force de sincrit et de tendresse, a
dcouvert des accents nouveaux, et prlud  la puissante posie qui, en
Angleterre, a acclam notre sicle.

Mais il est permis de remarquer que, pour l'inspiration humaine, Cowper
n'est pas encore un pote moderne. Son inspiration est toute religieuse;
il parle en croyant plutt qu'en homme; c'est plutt un fidle d'une
glise qu'un citoyen du monde. C'est  travers Dieu et en Dieu qu'il
aime les hommes. On pourrait prendre, comme l'expos fidle de sa
doctrine de charit, le passage o la prose de Bourdaloue touche  la
posie. Je puis et je dois considrer ce vaste univers comme la maison
de Dieu, et tout ce qu'il y a d'hommes dans le monde comme une grande
famille dont Dieu est le pre. Nous sommes tous ses enfants, tous ses
hritiers, tous frres et tous, pour ainsi parler, rassembls sous ses
ailes et entre ses bras. D'o il est ais de juger quelle union il doit
y avoir entre nous, et combien nous devenons coupables quand il nous
arrive de nous tourner les uns contre les autres jusque dans le sein de
notre Pre cleste[469]. Il y a une grande diffrence entre cette faon
d'aimer les hommes  cause de Dieu, et les aimer pour eux-mmes. Nous ne
touchons pas encore au sentiment de la solidarit humaine, qui est le
fondement le plus solide, et peut-tre le seul, de la morale de notre
sicle. Les accents se ressemblent, car la bont est un sommet, o l'on
se rencontre de quelque ct qu'on y parvienne. La route qui y a conduit
Cowper tait sur un autre versant que celui qui donne sur notre socit
actuelle.

         [Footnote 469: Bourdaloue. _Penses sur divers sujets de
         Religion et de Morale; De la charit chrtienne et des
         amitis humaines._]

 un autre gard, la diffrence de point de vue est plus importante.
Cowper appartenait  une secte fervente, mais sombre et dure. Il avait
vcu sous la direction de John Newton dont le temprament absolu et
violent en exagrait encore l'esprit. La menace puritaine obscurcit
toute sa vie, et le fit mourir, lui qui avait t la douceur et
l'innocence mmes, dans l'angoisse, dans une inexprimable pouvante de
la damnation.  ses yeux, la nature humaine et ce monde taient
irrmissiblement corrompus. Tout tait fltri et cras par la colre
divine; l'univers entier roulait dans la maldiction. Les efforts de
l'homme pour altrer sa condition taient inutiles et mprisables. Cette
vue dcourageante devait fermer  Cowper certains aspects de la vie.
Elle l'empchait en premier lieu de s'intresser aux mouvements
politiques. Qu'est la vaine poussire des agitations humaines devant
l'inexorable problme de la mort ternelle? Bien qu'il ait vcu jusqu'en
1800, le tonnerre de la Rvolution franaise n'a pas eu d'cho dans son
oeuvre. C'tait un mouvement trop purement humain, trop rationaliste,
pour qu'il le comprt.

C'est une autre consquence de la mme proccupation surnaturelle, qu'il
n'a pas compt parmi les croyants au progrs, parmi ceux qui voient des
lueurs dans l'avenir. Il tait plutt port  considrer le monde comme
caduc et condamn. Le terme de ce globe ne lui semblait pas loign, et
les cataclysmes terrestres qui ont marqu la fin du dernier sicle
n'taient que les avertissements de la destruction suprme[470].

         [Footnote 470: Voir, avec des conclusions diffrentes, mais
         inspir par les mmes catastrophes, le pome de Voltaire _Sur
         le dsastre de Lisbonne_.]

  ... Un monde qui semble
  Tinter le glas de sa propre mort,
  Et, par la voix de tous ses lments,
  Prcher la destruction gnrale[471]. Quand les vents
  Furent-ils lchs avec une telle mission de dtruire?
  Quand les vagues ont-elles si hautainement franchi
  Leurs anciennes barrires, pour inonder la terre ferme?
  Des feux au-dessus de nous, des mtores sur nos ttes,
  Effrayants, sans exemple, inexpliqus,
  Ont allum des signes dans les cieux, et la vieille,
  La caduque Terre a eu ses accs de tremblement
  Plus frquents, et a perdu son repos accoutum.
  Est-ce l'instant de lutter quand les supports
  Et les piliers de notre plante semblent manquer;
  Et la Nature, avec un oeil voil et morne,
  Attendre la fin de tout?[472]

         [Footnote 471: Allusion aux calamits de la Jamaque (note de
         la _Globe Edition_).]

         [Footnote 472: Cowper. _The Task; the Time Piece_, v. 53-65.
         Ces derniers vers, dit la _Globe Edition_, font allusion au
         brouillard qui a couvert l'Europe et l'Asie, pendant tout
         l't de 1783.]

Il tait, on le voit, loin de l'ide moderne d'un progrs infini, sans
cesse ralis par le constant effort de l'Humanit qui subjugue la
Nature et s'amliore elle-mme.

Il avait bien prdit, il est vrai, qu'un repos viendrait pour ce globe
si longtemps travaill par le mal, le sabbath promis  la Terre[473]. La
harpe des prophties l'annonait. Dieu descendrait dans son chariot, sur
un chemin d'amour. La maldiction du chardon serait rappele. La terre,
de nouveau, serait riante de sa premire abondance. Les animaux
vivraient dans la concorde du Paradis Terrestre. Le globe claterait
d'harmonie, et toutes choses remonteraient  leur perfection originelle.
Ce n'est l qu'une vision religieuse et un rve de l'Apocalypse. Cela
n'a aucun rapport avec l'ide du progrs sortant de l'humanit. Les
critiques qui revendiquent pour Cowper l'honneur d'avoir le premier
exprim cette ide n'ont pas assez remarqu qu'elle tait incompatible
avec sa doctrine. Il y avait en lui lutte entre les aspirations de son
gnreux esprit et sa thologie. Celle-ci l'a tenu  l'cart de la
conception moderne de la vie, et l'a empch d'tre un des interprtes
de la forme de vrit ou tout au moins d'esprance sur laquelle vit
l'humanit prsente. Dans l'tude de l'homme comme dans celle de la
nature, il n'a t moderne que sur le terrain de l'observation
particulire et personnelle, parce que l son me seule agissait. Ds
qu'il a tent de gnraliser, il a t retenu dans un systme vieilli et
troit.

         [Footnote 473: Cowper. _The Task; the Winter Walk at Noon._
         Lire les vers de 729  817.]

       *       *       *       *       *

Mais, pendant que Cowper se dbattait dans les entraves d'une thologie
dure, des mes plus libres et plus ouvertes arrivaient. Au moment o la
_Task_ fut publie, en 1785, Wordsworth avait quinze ans; Walter Scott,
quatorze; Coleridge, treize; Southey, onze; Walter Savage Landor en
avait dix. Cette gnration reprit le mouvement de Cowper, l o
celui-ci l'avait abandonn. Ces jeunes mes taient hantes de visions
merveilleuses et confuses. Elles souhaitaient le Progrs infini, la
Libert, la chute du Despotisme, l'abolition des souffrances dont la
source est humaine. Elles portaient en elles l'attente d'un ge
meilleur, d'un ge d'or. Ce n'tait plus l'arrive d'une apparition
divine, c'tait l'oeuvre de l'humanit, le triomphe de la justice par la
Raison, du progrs accompli par l'effort de tous. Cette esprance tait
comme un malaise, elle faisait souffrir comme un rve dont les contours
flottants rendent la beaut douloureuse.

La Rvolution franaise clata. Jamais une aurore n'a transform plus
soudainement des vapeurs indcises en tendards de pourpre, n'a chang
plus vite un crpuscule en triomphe. Toutes ces aspirations, ces dsirs,
ces souhaits, qui flottaient dans ces jeunes vies, prirent une forme,
une couleur et une beaut. Cette jeunesse prise d'un idal indtermin
sentit le jour se faire en elle, et les pressentiments qu'elle portait
s'clairer, se former en clatants espoirs. Les mes s'emplissaient de
lumire et devenaient radieuses. Rien ne peut rendre l'impression
magnifique, le frisson grandiose qui passa dans les coeurs les plus
gnreux du pays. Ce qu'ils avaient rve tait l! L'aurore tait l!
L'aurore de la Justice et de la Paix! Ce fut un cri d'admiration et de
foi, un transport d'enthousiasme. Tous les potes clatrent en un
choeur de triomphe:

  L'Europe en ce moment frmissait de joie,
  La France tait debout sur la cime d'heures dores,
  Et la Nature humaine semblait natre  nouveau[474].

         [Footnote 474: Wordsworth. _The Prelude_, Book VI.]

Ce fut un moment unique et superbe. Ceux qui y vcurent n'en purent
jamais parler sans motion, sans un retour de l'ancienne ivresse.
Wordsworth s'criait plus tard:

   plaisant exercice d'esprance et de joie!
  C'tait un bonheur de vivre dans cette aurore,
  Et tre jeune alors, c'tait le ciel mme!...
  Ce n'taient pas seulement les lieux favoriss, mais la Terre entire
  Qui portait la beaut de la promesse, la beaut qui met
  La rose entre-close au-dessus de la rose pleine-close.
  Quel temprament  cette vue ne s'veilla pas
   un bonheur inattendu? Les inertes
  Furent excits; les natures vives, transportes[475].

         [Footnote 475: Wordsworth. _The Prelude_, Book XI.]

C'est dans Wordsworth, le suprme pote de cette poque, qu'il faut
retrouver les mouvements dont les coeurs furent remus. Je ne connais
pas de plus admirable posie, de plus leve, de plus virile, de plus
humaine, que toute la partie du _Prlude_ o Wordsworth raconte ses
sentiments pour la Rvolution Franaise. Ce sont de superbes pages
d'histoire, palpitantes du souffle de ces temps, d'une ampleur pique,
les plus belles, les seules qu'on ait crites  la taille de cette
puissante tragdie. Quelques pages du Roman de _Quatre-Vingt-Treize_
donnent l'ide de ces mes hausses au-dessus d'elles-mmes et
grandissant avec l'orage; mais c'est avec quelque chose de thtral. Il
y a plus de simplicit, de vrit dans Wordsworth. C'est une lecture
inoubliable.

Il tait naturellement rpublicain et lui-mme en a donn les raisons.
Il avait t lev dans une rgion pauvre, o tout le monde vivait dans
une simplicit et dans une galit antiques. Son sjour  l'Universit,
o les distinctions sont ouvertes  tous, o les rgles acadmiques ont
quelque chose de rpublicain, avait laiss grandir ces premires
impressions. L'influence puissante de la Nature, sa vaste galit, la
libert de ses montagnes, les avaient encore fortifies[476].  son
premier voyage en France, il dbarqua  Calais, la veille du grand jour
de la Fdration[477]. Avec un ami, le bton  la main, il poursuivit sa
route  travers des hameaux et des villes, orns des restes de cette
fte, de fleurs qu'on laissait se faner aux arcs triomphaux ou aux
guirlandes des fentres. Partout il trouva la bienveillance et la joie
se rpandant, comme un parfum quand le printemps n'a pas laiss un coin
du pays sans le toucher. Il vit, sous l'toile du soir, les danses de
la libert. Il but avec les dlgus qui revenaient de ces grandes
fianailles nouvellement clbres, dans leur capitale,  la face du
ciel et son coeur s'cria:

  Honneur au zle du patriote!
  Gloire et Espoir  la Libert qui vient de natre!
  Salut aux puissants projets du sicle!
  Glaive infaillible que la Justice manie,
  Va et prospre, et vous, feux vengeurs,
  levez-vous jusqu'aux plus hautes tours de l'Orgueil,
  Anims par le souffle de la Providence irrite![478]

         [Footnote 476: Voir _The Prelude_, Book IX.]

         [Footnote 477: Voir tout ce beau voyage de Wordsworth, si
         plein d'enthousiasme et du frmissement de tous, _The
         Prelude_, Book VI.]

         [Footnote 478: Wordsworth. _The Prelude_, Book VI.]

Quand il revint, il entendit le fifre de la guerre qui remuait
joyeusement toutes les mes, comme le sifflet du merle, dans un bois
qui clate en bourgeons, et il vit les armes du Brabant, en route vers
la bataille, pour la cause de la Libert[479]. Ces premires motions si
pures et si radieuses couronnrent ses dispositions rpublicaines. Il
fut gagn  la Rvolution Franaise.

         [Footnote 479: Wordsworth. _The Prelude_, Book VI, les
         derniers vers.]

Il n'y a pas de coeur anglais qui ne bondisse de joie, en apprenant que
vous tes tombes, avait dit Cowper aux murailles de la Bastille. La
Bastille s'croula. Voici comment Wordsworth salua ce que son
prdcesseur avait prdit. C'est une magnifique explosion de lyrisme
contenu. La traduction ne saurait rendre le mouvement croissant, la
ferveur profonde de ce morceau, et cependant, il est,  travers tout,
vivant; il palpite d'une allgresse que rien ne peut entirement
effacer. L'lan d'esprance qui sortit de cette chute est admirable, et
clate en un des hymnes les plus puissants que la posie ait jamais
chants.

  Tout  coup, la terrible Bastille,
  Avec toutes les chambres de ses tours horribles,
  Tomba  terre, renverse par la violence
  De l'indignation; et avec des cris qui touffrent
  Le fracas qu'elle fit en tombant! De ses dbris
  S'leva ou sembla s'lever un palais d'or,
  Le sige assign de la loi quitable,
  D'une autorit douce et paternelle. Ce choc puissant
  Je le ressentis; cette transformation je la perus
  Et la saisis, aussi merveilleusement que, au moment
  O sortant d'un brouillard aveuglant, j'ai vu,
  Comme une gloire au-dessus de toutes les gloires jamais vues,
  Le ciel et la terre se mlanger jusqu' l'infini,
  blouissant mon me. Cependant des harpes prophtiques
  Rsonnaient de toutes parts: La Guerre cessera,
  N'avez-vous pas entendu que la conqute est abjure?
  Apportez des guirlandes, apportez, apportez des fleurs choisies, pour
    orner
  L'arbre de la Libert! Mon me bondissait,
  Ma voix mlancolique se mlait au choeur:
  Soyez joyeuses, toutes les nations; dans toutes les terres,
  Vous qui tes capables de joie, soyez joyeux!
  Dsormais tout ce qui nous manque  nous-mmes
  Nous le trouverons chez les autres; et tous,
  Enrichis d'une richesse mutuelle et partage,
  Honoreront d'un seul coeur leur parent commune[480].

         [Footnote 480: Wordsworth. _The Excursion_, Book III.]

Et Coleridge rappelait des souvenirs semblables, presque dans des termes
semblables:

  Bientt, disais-je, la Sagesse enseignera son savoir,
  Dans les humbles huttes de ceux qui peinent et gmissent!
  Et, par son seul bonheur victorieux,
  La France contraindra les nations  tre libres
  Jusqu' ce que l'Amour et la Joie, regardant autour d'eux, rclament la
    Terre comme leur bien[481].

         [Footnote 481: Coleridge. _France, an Ode._]

Toute la jeunesse anglaise acclamait la Rvolution.

Il fallait que cette admiration de la Rvolution franaise ft
profondment ancre dans les coeurs, pour qu'elle y ft plus forte que
l'amour mme de la Patrie. C'taient pourtant des coeurs bien anglais
que ceux de Wordsworth et de Coleridge. L'homme qui a crit le sonnet 
Milton a donn une des plus hautes expressions du patriotisme. Et
celui-l a produit une des plus belles invocations  la terre natale qui
lui a parl ainsi:

   Bretagne natale,  le maternelle!
  Comment peux-tu m'tre autre chose que chre et sacre,
   moi qui, de tes lacs, de tes collines,
  De tes nuages, tes valles paisibles, tes rocs et tes mers,
  Ai puis partout ma vie intellectuelle,
  Toutes les douces sensations, les penses anoblissantes,
  Toute l'adoration du Dieu qui est dans la nature,
  Toutes les choses aimables et honorables,
  Tout ce qui fait ressentir  notre esprit mortel
  La joie et la grandeur de son tre futur.
  Il ne vit ni une forme, ni un sentiment dans mon me
  Qui ne soit emprunt  ma patrie.  divine
  Et admirable le! tu as t mon seul
  Et trs magnifique temple, dans lequel
  Je marche avec respect et chante mes chants austres,
  Aimant le Dieu qui m'a fait![482]

         [Footnote 482: Coleridge. _Fears in Solitude._]

L'Angleterre n'avait pas reu un tel hommage de ses fils depuis le salut
que Shakspeare lui avait adress dans _Richard II_[483]. Et cependant,
ces deux hommes, quand l'Angleterre prit les armes contre le peuple qui
tait  leurs yeux le champion de la libert, eurent le courage de se
sparer d'elle. Si je savais quelque chose qui ft utile  ma patrie et
qui ft prjudiciable  l'Europe et au genre humain, je le regarderais
comme un crime, avait dit Montesquieu. Mais ces choix dchirent le
coeur, et c'est cette souffrance qui les rend magnanimes. Elle fut
cruelle chez ces potes qui tenaient si profondment au sol natal que
leur posie tout entire est puise en lui.

         [Footnote 483: _Richard II_, act. II, scne 1.]

Il n'existe rien de plus mouvant que les pages dans lesquelles
Wordsworth a retrac ces heures de doute et de douleur o il se crut
oblig de prendre parti contre sa patrie.

  Quelles furent mes motions, quand, en armes,
  L'Angleterre alla mettre sa force, ne de la libert, en ligne,
  Oh! piti et honte! avec ces Puissances confdres[484].

         [Footnote 484: Wordsworth. _The Prelude_, Book X.]

Il faut l'entendre quand, avec sa faon grave et profonde d'analyser ses
sentiments, il explique que jusque-l sa nature morale n'avait pas
encore reu de choc. Il ne connaissait encore ni chute, ni rupture de
sentiment, rien qui pt tre appel une rvolution en lui-mme. Il
croyait pouvoir accorder son amour de la Justice avec celui de son Pays,
et il dit gracieusement:

  Comme une lgre
  Et pliante campanule, qui se balance dans la brise,
  Sur un rocher gris, son lieu natal, ainsi avais-je
  Jou, enracin srement sur la tour antique
  De ma contre bien-aime, ne souhaitant pas
  Une plus heureuse fortune que de me faner l[484].

Et maintenant, il tait arrach de cette place d'affection et emport
dans le tourbillon. Il se rjouissait, oui! il exultait, quand des
Anglais par milliers taient vaincus, laisss sans gloire sur le champ
de bataille, ou chasss dans une fuite honteuse. C'est alors qu'il
raconte comment il entrait parfois dans une glise de village, o toute
la congrgation offrait des prires ou des louanges pour les victoires
du pays, et, semblable  un hte qu'on n'a pas invit et que personne ne
reconnat, il restait assis, silencieux.  peine ose-t-il avouer qu'il
se nourrissait du jour de la vengeance  venir. Et c'est l qu'il
raconte aussi comment il regardait la flotte qui porte le pavillon  la
croix rouge se prparer pour cet indigne service, et comment, chaque
soir, quand l'orbe du soleil descendait dans la tranquillit de la
nature et que le canon se faisait entendre, son esprit tait assombri de
noires imaginations, du sens de malheurs  venir et de souffrances pour
le genre humain[485]. Et dans ces souvenirs, aperus pourtant de la
hauteur sereine o plus tard il avait atteint, passent les angoisses et
les enthousiasmes de cette poque.

         [Footnote 485: Wordsworth. _The Prelude_, Book X.]

Coleridge, avec moins de prcision et sans cette motion concentre,
rendait exactement les mmes ides. Ses sentiments, au lieu de prendre
la forme d'un rcit, qui parfois devient pique dans Wordsworth,
s'chappaient en strophes d'un lyrisme tumultueux, auxquelles
l'loquence ne manque pas non plus. coutons retentir, dans une me
d'une sonorit diffrente, les mmes impressions.

  Quand la France en courroux souleva ses membres gants,
  Et, avec un serment qui mut l'air, la terre et la mer,
  Frappa de son pied puissant et jura qu'elle voulait tre libre,
  Soyez tmoins combien j'ai espr et craint!
  Avec quelle joie, ma haute acclamation
  je la chantai, sans peur, parmi une troupe d'esclaves;
  Et quand, pour accabler la nation libre,
  Comme des dmons runis par le bton d'un sorcier,
  Les monarques marchrent en un jour maudit,
  Et que l'Angleterre se joignit  leur troupe cruelle,
  Bien que ses rivages et l'Ocan qui l'entoure me fussent chers,
  Bien que maintes amitis et maints jeunes amours
  Aient gonfl en moi l'motion patriotique,
  Et jet une lumire magique sur nos collines et sur nos bois,
  Cependant, ma voix, sans trembler, chanta, prdit la dfaite
   tout ce qui bravait la lance dompteuse-des-tyrans,
  Prdit un dshonneur trop longtemps diffr et une retraite inutile.
  Car jamais,  Libert! dans un but partiel
  N'ai-je obscurci ta lumire, ni affaibli ta sainte flamme;
  Mais j'ai bni les poeans de la France dlivre,
  Et j'ai pench la tte et j'ai pleur sur le nom de l'Angleterre[486].

         [Footnote 486: Coleridge. _France, an Ode._]

Ces dclamations oratoires sont loin de la ralit poignante du rcit de
Wordsworth.  ct des vers du _Prlude_, ceux-ci sont une cume
emporte par le vent. Mais ce vent tait puissant. Si la conviction fut
moins arrte et moins stable dans Coleridge que dans Wordsworth, ce qui
dpendait de la nature de leurs esprits, on sent qu'elle tait aussi
ardente. Et il serait vain de penser qu'ils fussent les seuls 
ressentir ces motions, car Wordsworth a crit:

  Je trouvai, non pas en moi-mme seulement,
  Mais dans les esprits de toute la jeunesse dsintresse,
  Le changement et la subversion  partir de cette heure[487].

         [Footnote 487: Wordsworth. _The Prelude_, Book X.]

Telle tait leur foi que la Terreur elle-mme ne l'branla pas. La
colonne de lumire s'tait change en une colonne de feu et de fume
d'un rouge sinistre et sombre. C'est qu'elle dvorait les obstacles sur
lesquels elle passait! La faute n'en tait pas  elle, mais  toutes les
choses mauvaises qu'elle rencontrait. C'tait un incendie o se
consumaient toutes les hontes, les fautes, les infamies, accumules
pendant des sicles. Elle dvastait pour frayer la route: elle
continuait son chemin, elle n'en conduisait pas moins vers la Terre
Promise o fleurissaient la Vigne de l'Amour Humain et l'Olivier de la
Paix ternelle. Oui, c'taient les derniers dbris du pass qui
brlaient, d'un pass encore coupable et odieux d'obscurcir le prsent!
Coleridge s'criait avec ses images oratoires:

  Qu'importait si le cri aigre du blasphme
  Luttait avec cette douce musique de la dlivrance!
  Si les passions sauvages et ivres tissaient
  Une danse plus furibonde que les rves d'un fou!
   orages assembls autour de l'est o gmissait l'aurore,
  Le soleil se levait, quoique vous cachiez son clat[488].

         [Footnote 488: Coleridge. _France, an Ode._]

Et Wordsworth se disait, avec sa manire plus profonde et plus prcise
o chaque mot va si bien trouver la ralit des choses, que la cause de
ces malheurs n'taient ni le gouvernement populaire, ni l'galit, ni
les folles croyances greffes sur ces noms par une fausse philosophie.

  Mais un terrible rservoir de crime
  Et d'ignominie, rempli de sicle en sicle,
  Qui ne pouvait plus garder son hideux contenu,
  Mais avait crev et avait pandu son dluge  travers la contre[489].

         [Footnote 489: Wordsworth. _The Prelude_, Book X.]

Cependant ils souffrirent. Leurs mes taient trop purement idalistes
pour n'tre pas navres de ces accidents affreux, o des esprits
scientifiques peuvent ne voir que des crasements insparables des
transformations sociales. Ce fut comme un cauchemar. Pour Wordsworth,
cela est vrai,  la lettre. Ses nuits en taient troubles; son sommeil,
pendant des mois et des annes, longtemps aprs les derniers battements
de ces atrocits, en demeura rempli de visions funbres, d'instruments
de mort, et de plaidoyers qu'il prononait devant des tribunaux
sanglants.

   aussi.
  Ce fut un temps lamentable pour l'homme,
  Qu'il ait eu une esprance ou non;
  Un temps douloureux pour ceux dont les esprances survivaient
  Au choc; trs douloureux pour les rares qui encore
  Se flattaient et avaient confiance dans le genre humain;
  Ceux-l eurent le plus profond sentiment de douleur[489].

Malgr tout, ils croyaient encore. Leur confiance s'attrista sans se
dcourager. Leur esprance s'tait voile de deuil, mais elle attendait
sous ses voiles.

Bonaparte accomplit ce que n'avaient pu faire ni Marat, ni Robespierre.
Les nobles esprits qui avaient accompagn si loin la France
l'abandonnrent, quand elle commena  obir  son cavalier corse.

  Maintenant, devenus oppresseurs  leur tour,
  Les Franais avaient chang une guerre de dfense
  Pour une de conqute, perdant de vue tout
  Ce pour quoi ils avaient lutt[490].

         [Footnote 490: Wordsworth. _The Prelude_, Book XI.]

Et Coleridge, s'adressant  la France, dont il avait salu avec tant
d'enthousiasme les succs contre sa propre patrie, lui disait:

   France qui te railles du Ciel, fausse, aveugle,
  Patriotique seulement pour des labeurs pernicieux,
  Est-ce l ton orgueil, champion du Genre humain?
  Te rapprocher des rois dans le vil dsir du pouvoir,
  Hurler dans la chasse, partager la proie meurtrire,
  Outrager l'autel de la Libert avec des dpouilles
  Arraches  des hommes libres, tenter et trahir?[491]

         [Footnote 491: Coleridge. _France, an Ode._ Voir, sur la
         transformation des sentiments de Coleridge pour la France,
         quelques pages du livre du professeur Alois Brandl de Prague:
         _Samuel Taylor Coleridge and the English Romantic School_,
         chap. III, p. 140-44. (English Edition by Lady Eastlake).--Il
         est intressant de voir comment les mmes faits frappaient
         des esprits diffrents. Ce qui semble avoir le plus contribu
          loigner Coleridge de la Rvolution Franaise est
         l'invasion de la Suisse par les Franais. Il s'crie dans son
         ode, _France_:

            Pardonne-moi, Libert!  pardonne ces rves!
            J'entends ta voix, j'entends tes perantes lamentations
            Sortir de la caverne de glace de la froide Helvtie,
            J'entends tes gmissements sur ses ruisseaux teints de son
              sang!
            Hros, qui tes morts pour votre paisible patrie,
            Et vous qui, dans votre fuite, tachez la neige de vos montagnes
            De vos blessures saignantes; pardonnez-moi d'avoir accueilli
            Une seule pense pour bnir vos ennemis cruels!
            Rpandre la rage, la trahison, le crime,
            En des lieux o la Paix avait jalousement tabli sa demeure;
            Arracher  une race patriotique son hritage;
            Tout ce qui lui avait rendu chers ces dserts orageux;
            Et, avec une audace inexpiable,
            Souiller la libert inoffensive du montagnard.
             France, qui te railles du ciel; fausse, aveugle,
            Patriote seulement pour des labeurs pernicieux,
            Est-ce l ton orgueil, Champion du genre humain.

         Il est curieux de rapprocher de ces vers un passage d'un
         crit de Carnot, qui a pour titre: _Rponse de L. N. M.
         Carnot, citoyen franais, l'un des fondateurs de la
         Rpublique et membre constitutionnel du Directoire excutif,
         au Rapport fait sur la conjuration du 18 fructidor, au
         Conseil des Cinq-Cents; par J.-Ch. Bailleul, au nom d'une
         commission spciale_ (_6 floral an VI de la Rpublique_). Ce
         passage porte galement sur la violence faite  la Suisse, et
         on peut dire que l'accent en est de tout point semblable 
         celui de la strophe de Coleridge, et le dveloppement presque
         pareil: Le systme du Directoire n'est pas quivoque pour
         quiconque a observ sa marche avec quelque attention. C'est
         de fonder la puissance nationale, moins sur la grandeur
         relle de la Rpublique, que sur l'affaiblissement et la
         destruction de ses voisins... On peut voir sa conduite envers
         les petits cantons de la Suisse. Ce n'toit plus l'olygarchie
         bernoise, ce n'toient plus ceux contre lesquels s'levoient
         un si grand nombre de griefs...; c'taient les pauvres
         enfants de Guillaume Tell, dmocrates, pauvres, sans rapport
         presque avec leurs voisins. N'importe, on veut rvolutionner;
         en consquence, la libert qui les rend heureux depuis cinq
         cents ans, cette libert qui faisoit autrefois l'envie des
         Franais, n'est pas celle qu'il leur faut. Cependant cette
         poigne d'hommes simples, qui depuis trois cents ans ignore
         les combats, ose rsister; leur sang rpublicain est ml 
         celui des rpublicains franais, non pour dfendre en commun
         les droits sacrs des peuples, mais pour s'gorger les uns
         les autres.

          guerre impie! dans laquelle il semble que le Directoire
         ait eu pour objet de savoir combien il pouvait immoler,  son
         caprice, de victimes choisies parmi les hommes libres, les
         plus pauvres et les plus vertueux; d'gorger la libert dans
         son propre berceau, de punir les rochers helvtiques pour lui
         avoir donn le jour. Dignes mules de Guesler, les triumvirs
         ont voulu aussi exterminer la race de Guillaume Tell; la mort
         du tyran a t venge par eux; les chefs des familles
         dmocratiques lui ont t offerts en expiation; ils sont
         morts en dfendant l'entre de leur petit territoire et la
         violation de leurs foyers; leurs troupeaux effrays ont fui
         dans le dsert; les glaciers ont retenti du cri des orphelins
         que la faim dvore; et les sources du Rhin, du Rhne et de
         l'Adda, ont port  toutes les mers les larmes des veuves
         dsoles.--Puissent les suites politiques de ces vnements
         n'tre jamais fatales  la France. (p. 75-77).

         Nous avons cit longuement ce passage parce qu'il est
         tellement semblable  celui de Coleridge qu'on croirait
         presque que celui-ci l'avait lu, si l'ode _France_ n'tait de
         fvrier 1797.]

Ce fut la rupture et un coup plus terrible que tous les autres.
Coleridge, avec sa versatilit d'esprit et ses enthousiasmes successifs,
se tourna vers d'autres sujets, et promena partout, un peu au hasard,
sa fconde intelligence et le flot merveilleux de son improvisation.
Pour Wordsworth, dont la nature tait plus contenue et plus srieuse, ce
fut une crise terrible. Tout s'effondra en lui. Le rve lumineux qui
avait guid son me s'teignit; elle fut saisie par les tnbres. Ce fut
le doute, l'abandon dsespr de toute foi, des perplexits infinies et,
en dernier lieu, le dcouragement. C'est une angoisse pareille qui
tortura Jouffroy  la suite de cette soire de dcembre o le voile qui
lui drobait  lui-mme sa propre incrdulit fut dchir et o il
s'aperut qu'au fond de lui il n'y avait plus rien qui ft debout. L'me
de Wordsworth fut meurtrie d'une semblable chute. Il ne fut tir de cet
abattement que par la douce influence de sa soeur qui le ramena
doucement vers la nature dont il devait tre le grand pote, o il
devait puiser une foi nouvelle et plus sereine dans le progrs, un amour
nouveau et plus large de la libert et de la fraternit humaine. Mais sa
gurison demanda plusieurs annes de convalescence, tant le dvouement 
la Rvolution tait enracin en lui, et tant la dception avait t
douloureuse[492].

         [Footnote 492: Voir, sur cette dsesprance de Wordsworth,
         toute la fin du livre XI du _Prlude_. M. Shairp a bien
         marqu ce moment, dans son tude sur Wordsworth en son
         volume: _Studies in Poetry and Philosophy_; mais rien ne vaut
         les confessions du pote, d'une si profonde et si exacte
         psychologie.]

L'abandon de leur rve de libert universelle ramena Wordsworth et
Coleridge vers l'ide nationale un instant sacrifie  un idal plus
vaste. Ils redevinrent Anglais. Les guerres contre Napolon les
renfermrent encore davantage dans leur patriotisme britannique. Pendant
quelque temps, la posie humanitaire, commence par Cowper, sembla
disparatre. Mais un peu plus tard, aprs Napolon et la tragique
conclusion de Waterloo, Byron et Shelley reprirent les chants de leurs
ans. Byron fut surtout frapp par le ct pique de la lgende
napolonienne; Shelley attir par les aspirations rpublicaines et
socialistes. La posie anglaise reprit avec eux son large courant
d'inspiration librale qui se continue aujourd'hui, avec un flot plus
trouble et plus violent, dans les oeuvres de potes contemporains.

       *       *       *       *       *

Si nous avons expos dans le dtail la tendance humanitaire de la posie
anglaise et les chos que la Rvolution franaise veilla en elle, c'est
qu'il nous aurait t impossible autrement de comprendre en quoi Burns a
partag les aspirations et les motions de ses contemporains, sur quels
points il s'est distingu ou spar d'eux. N'oublions pas que Burns,
selon la remarque du professeur Masson, est un des matres esprits de la
seconde moiti du XVIIIe sicle, peut-tre suprieur  Wordsworth et
mme  Coleridge, gal  Burke; un de ceux qui dominent leur temps[493].
C'est sur ces hautes intelligences qu'on voit passer le souffle d'une
poque. Ce sont les cimes de la fort humaine; elles frmissent plus tt
et plus fort que les autres; elles pressentent l'orage ou l'aurore, et
elles en restent plus longtemps agites. Il ne saurait tre indiffrent
de savoir quels effets les grandes ides qui ont pass par les mes que
nous venons d'tudier ont produit dans celle de Burns.

         [Footnote 493: David Masson. _Essays chiefly on English
         Poets_ dans l'Essai sur Wordsworth, p. 384.]

Comme les autres potes, Burns a march du ct de la Libert. Sa nature
irrgulire, impatiente de toute discipline; la forme dmocratique de
l'glise cossaise; les vagues traditions d'indpendance nationale; les
souvenirs rcents des derniers efforts tents pour la reconqurir; une
habitude prcocement prise de ne juger les hommes qu'en les dpouillant
de leurs titres et de leur rang, tout cela faisait un mlange un peu
confus qui le disposait  saluer la Libert sous quelque forme qu'elle
s'offrt  lui. Ce sentiment trs rel resta assez longtemps en suspens.
Il s'exprimait d'une faon assez vigoureuse, mais sans prendre pied dans
la ralit, un peu  la faon des dclamations classiques sur la
Libert. C'tait comme une aspiration qui ne savait o se fixer,
incapable de saisir des faits et s'exerant sur des prtextes. Tantt,
c'tait le discours de Robert Bruce  ses soldats, une ode vigoureuse et
martiale; tantt, une ode en l'honneur de Washington. Mais, quelque
admiration qu'il et pour l'ancienne indpendance nationale ou la
rvolte amricaine, c'taient des choses du pass. Il tait plus prs de
la ralit quand il s'engageait dans le mouvement libral qui
s'tendait en Angleterre comme un remous de la Rvolution franaise.
Nous avons vu qu'il y entra assez hardiment pour s'y compromettre.
Toutefois cette agitation ne pouvait pas donner un corps aux voeux de
libert pars dans les esprits. Aucune question ne se posait autour de
laquelle on pt lutter, celles qu'on apercevait taient trop lointaines.
Les rvolutionnaires anglais auraient t embarrasss de formuler leurs
revendications. Aussi cet aspect de la libert ne produisit-il rien de
bien solide dans l'oeuvre de Burns. Qu'on relise le pome qu'il lui a
inspir et qu'on a vu dans sa biographie:

  Comme j'tais debout, prs de cette tour sans toiture,
  O la girofle parfume l'air plein de rose,
  O la hulotte gmit dans sa chambre de lierre,
  Et dit  la lune de minuit son souci.

  Les vents taient tombs et l'air tait paisible,
  Des toiles filantes traversaient le ciel;
  Le renard glapissait sur la colline,
  Et les chos des gorges lointaines rpondaient.

  Le ruisseau, dans son sentier de noisetiers,
  Courait au pied des murs en ruines,
  Pour rejoindre l-bas la rivire
  Dont le bruit distant monte et retombe.

  Du Nord froid et bleutre, ruisselaient
  Des lueurs avec un bruit sifflant, trange;
   travers le firmament elles jaillissaient et passaient,
  Comme les faveurs de la Fortune, perdues aussitt que gagnes.

  Par hasard, je tournai insouciamment mes yeux,
  Et, dans le rayon de lune, je tremblai en voyant
  Se lever un spectre austre et puissant,
  Vtu comme jadis l'taient les mnestrels.

  Euss-je t une statue de pierre,
  Son aspect m'aurait fait frissonner;
  Et sur son bonnet tait grave clairement
  La devise sacre: Libert!

  Et de sa harpe coulaient des chants
  Qui auraient rveill les morts endormis;
  Et, oh! c'tait une histoire de dtresse
  Comme jamais une oreille anglaise n'en connut de plus grande.

  Il chantait avec joie ses jours d'autrefois,
  Avec des pleurs, il gmissait sur les temps prsents,
  Mais ce qu'il disait, ce n'tait pas un jeu,
  Je ne le risquerai pas dans mes rimes[494].

         [Footnote 494: _A Vision._]

Bien que les derniers vers aient un accent de brusquerie, la pice,
jolie potiquement, est vague et faible comme expression de sentiments
publics. Elle consiste presque entirement en une description de nature
qui servirait aussi bien  une pice d'amour. On sent qu'elle ne porte
sur rien. Ce n'tait pas en Angleterre, mais en France, que le combat
dcisif tait engag. C'tait sous la figure de la Rvolution que la
Libert s'offrait alors aux hommes. C'tait la Rvolution franaise qui
tait l'expression de l'attente gnrale et le fait rel de l'poque.
C'tait  la condition de se passionner pour ou contre elle qu'on tait
de son temps,  quelque pays qu'on appartnt.

Cependant la vague met quelque temps  arriver jusqu' lui. Il ne semble
pas s'tre inquit d'abord de la commotion qui se prparait en France.
Il tait trop accapar par ses passions et les ncessits de chaque jour
pour sortir beaucoup de sa propre vie. Il tait trop peu instruit pour
s'intresser au dveloppement historique d'une poque; ses lectures ne
lui permettant pas de coordonner les vnements, ils restaient pour lui
particuliers, et ne le touchaient que s'ils se mlaient  sa vie. La vue
de nobles perspectives historiques ne le transportait pas, comme
Wordsworth ou Coleridge. Enfin son esprit tait, par constitution, trop
prcis, trop personnel, pour s'prendre d'un rve humanitaire. Il ne
vivait pas parmi les abstractions. La Justice et la Bont l'attiraient,
mais dans des faits particuliers, et non sous une forme gnrale. Il
tait donc moins dispos que des hommes instruits et mditatifs 
s'enthousiasmer pour une Rforme lointaine et abstraite. Il est assez
curieux de remarquer que, tant que la Rvolution resta gnrale et
conserva un aspect philosophique et doctrinaire, tant qu'elle demeura
telle que la rvaient Wordsworth et Coleridge, elle parat lui avoir t
indiffrente. Il n'y a pas un vers de lui qui s'y rapporte.

C'est seulement quand elle devint violente, tragique, et vraiment
populaire, quand elle perdit son aspect de Rforme humanitaire, pour
prendre celui d'un drame, et qu'elle fut, non plus un expos de
principes, mais un conflit de passions; en un mot, quand elle devint
quelque chose de concret, qu'elle commena  l'attirer. Il s'prit
d'elle au moment o les esprits gnraux et  principes commenaient 
s'en dtacher. Aussi de quel ton diffrent il en parle! Les autres sont
des philosophes historiques et des rveurs, qui contemplent les choses
de hauteurs sereines. Lui, a l'air d'un rvolutionnaire engag dans la
lutte. L'ide gnrale disparat, la passion du moment clate, avec
quelque chose de la colre et des fureurs de la rue. Et aussitt la
forme change. Ce n'est plus celle de la mditation, les belles et larges
narrations de Wordsworth; ce n'est plus celle de l'enthousiasme
intellectuel, l'ode philosophique de Coleridge. C'est la forme courte,
presse, ardente, la chanson populaire faite pour tre chante par la
foule, et rythmer une marche de rvolte. Il est impossible de lire, mme
dans une traduction, sa pice sur l'_Arbre de la Libert_, sans sentir
ce qu'elle contient d'pret.

  Avez-vous entendu parler de l'arbre de France?
  Je ne sais pas quel en est le nom;
  Autour de lui, tous les patriotes dansent,
  L'Europe connat sa renomme.
  Il se dresse o jadis se dressait la Bastille,
  Une prison btie pour les rois, homme,
  Quand la ligne infernale de la Superstition
  Tenait la France en lisires, homme!

  Sur cet arbre pousse un tel fruit
  Que chacun peut en dire les vertus, homme;
  Il lve l'homme au-dessus de la brute,
  Et fait qu'il se connat lui-mme, homme.
  Si jamais le paysan en gote une bouche,
  Il devient plus grand qu'un lord, homme,
  Et avec le mendiant il partage un morceau
  De tout ce qu'il possde, homme!

  Ce fruit vaut toute la richesse d'Afrique,
  Il fut envoy pour nous consoler, homme;
  Pour donner la douce rougeur de la sant,
  Et nous rendre tous heureux, homme.
  Il claircit le regard, il gaie le coeur,
  Il rend les grands et les pauvres bons amis, homme;
  Et celui qui joue le rle de tratre,
  Il l'envoie  la perdition, homme!

  Ma bndiction suit toujours le gars
  Qui eut piti des esclaves de la Gaule, homme,
  Et, en dpit du diable, rapporta un rameau,
  D'au del des vagues de l'Ouest, homme.
  La noble Vertu l'arrosa avec soin,
  Et maintenant elle voit avec orgueil, homme,
  Combien il bourgeonne et fleurit,
  Ses branches s'tendent au loin, homme![495]

         [Footnote 495: _The tree of Liberty._]

On sent dj dans ces strophes quelque chose d'autrement pre que chez
les autres potes. Celle qui suit est plus farouche encore. Elle est
brutale,  la fois narquoise et cruelle, comme un refrain de
sans-culotte. Elle a comme un cho du a ira. Elle aurait pu tre
chante par la foule qui s'en retournait de voir l'excution de Louis
XVI.

    Mais les gens vicieux hassent de voir
    Les ouvrages de la vertu prosprer, homme;
    La vermine de la cour maudit l'arbre,
    Et pleura de le voir fleurir, homme.

    Le roi Louis pensa le couper,
    Quand il tait encore un arbuste, homme,
    Pour cela le guetteur lui fracassa sa couronne,
    Lui coupa la tte et tout, homme![496]

         [Footnote 496: _The tree of Liberty._]

Puis viennent des strophes qui rappellent la lutte de la Rvolution
contre les rois coaliss et qui font penser au beau passage de Coleridge
sur le mme sujet. C'est toujours le cri d'enthousiasme arrach par les
victoires rpublicaines. Il y a ici quelque chose de plus martial.

  Puis, un jour, une bande mauvaise
  Fit un serment solennel, homme,
  Qu'il ne grandirait pas, qu'il ne fleurirait pas,
  Et ils y engagrent leur foi, homme.
  Les voil partis, avec une parade drisoire,
  Comme des chiens chassant le gibier, homme,
  Mais ils en eurent bientt assez du mtier,
  Et ne demandrent qu' tre chez eux, homme!

  Car la Libert, debout prs de l'arbre,
  Appela ses fils  haute voix, homme;
  Elle chanta un chant d'indpendance
  Qui les enchanta tous, homme!
  Par elle inspire, la race nouvellement ne
  Tira bientt l'acier vengeur, homme!
  Les mercenaires s'enfuirent--elle chassa ses ennemis
  Et rossa bien les despotes, homme[496].

La pice se continue par un retour sur l'Angleterre, o se trouve une de
ces allusions qui auraient rendu dangereuse pour Burns la publication de
ces vers.

  Que l'Angleterre se vante de son chne robuste,
  De son peuplier, de son sapin, homme;
  La vieille Angleterre jadis pouvait rire,
  Et briller plus que ses voisins, homme.
  Mais cherchez et cherchez dans la fort,
  Et vous conviendrez bientt, homme
  Qu'un pareil arbre ne se trouve pas
  Entre Londres et la Tweed, homme![496]

La fin est un aperu humanitaire. C'est le tableau de ce que pourrait
devenir la vie humaine, si les arbres de la Libert croissaient partout.
On y voit paratre l'ide, rare et fugitive chez Burns, de la concorde
et du bonheur universels. Nous avons vu qu'il gotait peu ces ides
gnrales. Au lieu des belles rveries philanthropiques, o se plaisait
Wordsworth et qui taient le vritable domaine de son me, il y a ici
quelque chose de plus prs de terre. C'est plutt l'expression d'un
sentiment personnel, et il s'y glisse en mme temps de la colre et de
la rancune.

  Sans cet arbre, hlas, cette vie
  N'est qu'une valle de chagrin, homme,
  Une scne de douleur mle de labeur;
  Les vraies joies nous sont inconnues, homme,
  Nous peinons tt, nous peinons tard,
  Pour nourrir un gredin libre, homme,
  Et tout le bonheur que nous aurons jamais
  Est celui au-del de la tombe, homme!

  Avec beaucoup de ces arbres, je crois,
  Le monde vivrait en paix, homme;
  L'pe servirait  faire une charrue,
  Le bruit de la guerre cesserait, homme;
  Comme des frres en une cause commune,
  Nous serions souriants l'un pour l'autre, homme,
  Et des droits gaux et des lois gales
  Rjouiraient toutes les les, homme!

  Malheur au vaurien qui ne voudrait pas manger
  Cette nourriture dlicate et saine, homme;
  Je donnerais mes souliers de mes pieds
  Pour goter ce fruit, je le jure, homme.
  Prions donc que la vieille Angleterre puisse
  Planter ferme cet arbre fameux, homme,
  Et joyeusement nous chanterons et saluerons le jour
  Qui nous donne la libert, homme![497]

         [Footnote 497: _The tree of Liberty._]

Il est inutile de faire remarquer que tous les sentiments que nous avons
tracs dans Wordsworth et dans Coleridge sont reprsents ici. C'tait
encore un coeur anglais qui tressaillait  la chute de la Bastille et la
prdiction de Cowper se ralisait une fois de plus. Mais de quelle joie
diffrente! Ceci est vraiment une chanson rvolutionnaire. Par pure
sympathie populaire, Burns rendait de bien plus prs l'accent de la
populace, lance effrnement dans le soupon, la cruaut et l'audace.
Une sorte d'instinct lui avait fourni, du premier coup, ce ton fait de
vulgarit nergique, de dfi hroque, et de cynisme goguenard. Cette
pice a effray plusieurs des diteurs de Burns. Quelques-uns ont essay
de nier qu'il en ft l'auteur, malgr l'existence du manuscrit. Ils ont
invoqu je ne sais quelle vidence intrieure qui suffirait, au
contraire,  faire attribuer ces vers  Burns. Lui seul tait capable de
l'crire. On y reconnat la faon qui lui tait familire de dresser une
ide abstraite dans une image, et de la dvelopper en suivant tous les
dtails de l'image. C'est le procd qu'il emploie dans presque toutes
ses satires. C'est bien aussi son tour de main robuste et simple, sa
manire de bousculer l'ide et de la faire marcher vivement. D'autres
diteurs forcs de reconnatre son authenticit ne la donnent pas sans
quelques mots de regret[498].

         [Footnote 498: Scott Douglas ne donne pas cette pice, sans
         expliquer ses motifs.]

Il y a lieu de croire que bon nombre de pices politiques de Burns ont
disparu. De son vivant, un de ses ennemis seul aurait pu les rvler;
ses amis devaient les cacher et peut-tre le blmer de les avoir
crites. Mme aprs sa mort, l'intrt de ses enfants rclamait qu'on ne
froisst aucune jalousie politique[499]. Mais on connat assez de sa vie
pour savoir qu'il a toujours, comme les autres potes, mis ses voeux du
ct de la France. Il suffit de rappeler le fait des canons envoys au
gouvernement franais. Il existe de lui une courte chanson, improvise 
la nouvelle de la dfection de Dumourier, et qui, sans avoir de valeur
littraire, sert  indiquer o taient ses sympathies.

         [Footnote 499: Voir  ce sujet les trs justes rflexions de
         R. Chambers. _Life of Burns_, tom IV, p. 78.]

  Vous tes bienvenu chez les Despotes, Dumourier,
  Vous tes bienvenu chez les Despotes, Dumourier,
  Comment va Dompierre?
  Oui, et Burnonville aussi?
  Pourquoi ne sont-ils pas venus avec vous, Dumourier?

  Je combattrai la France avec vous, Dumourier,
  Je combattrai la France avec vous, Dumourier,
  Je combattrai la France avec vous,
  Je courrai ma chance avec vous,
  Sur mon me, je danserai une danse avec vous, Dumourier.

  Allons donc combattre, Dumourier,
  Allons donc combattre, Dumourier,
  Allons donc combattre,
  Jusqu' ce que l'tincelle de la Libert soit teinte,
  Alors, nous serons maudits, sans doute, Dumourier![500]

         [Footnote 500: _Impromptu on General Dumourier's desertion
         from the French Republican Army._]

Il suffit de se rappeler le duel qu'il faillit avoir avec un officier 
la suite du toast dont il a t parl dans la biographie[501], pour voir
que, lui aussi, il avait prfr la cause de la Rvolution franaise 
celle de son pays.

         [Footnote 501: Voir la Biographie, p. 508.]

Mais son esprit ml  la vie et toujours men par l'impulsion du moment
n'tait pas fait pour se retirer dans un principe et laisser tout autour
rugir les vnements. L'isolement prolong de Wordsworth ne lui tait
pas possible. Il ressentit aussi la raction que nous avons vue dans
Wordsworth et Coleridge. Il redevint anglais, plus subitement qu'eux.
Peut-tre tait-il pouss par la ncessit de se dbarrasser des
soupons dont il avait souffert et le dsir d'affirmer officiellement
son loyalisme. Quand, au commencement de 1795, on forma des compagnies
de volontaires, il en fit partie et composa une chanson patriotique
contre la France.

  La Gaule hautaine nous menace d'une invasion?
  Que ces gredins prennent garde, Monsieur;
  Il y a des murs de bois sur nos mers,
  Et des volontaires sur la rive, Monsieur.
  La Nith remontera vers le mont Corsincon,
  Et le mont Criffel tombera dans la Solway,
  Avant que nous laissions un ennemi tranger
  Se rallier sur le sol britannique!
  Nous ne laisserons jamais un ennemi tranger
  Se rallier sur le sol britannique!

  Le chaudron de l'glise et de l'tat
  Peut-tre a besoin d'tre rtam;
  Mais, du diable, si un chaudronnier tranger
  Lui mettra jamais un clou!
  Le sang de nos pres a pay le chaudron,
  Et qui ose mettre la main dessus,
  Par le ciel, ce chien sacrilge
  Servira  le faire bouillir!
  Par le ciel, ce chien sacrilge
  Servira  le faire bouillir!

  Le gredin qui reconnat un tyran,
  Et le gredin, son vrai frre,
  Qui voudrait mettre la foule au-dessus du trne,
  Puissent-ils tre damns ensemble!
  Qui refuse de chanter: Dieu sauve le roi!
  Sera pendu haut comme le clocher!
  Mais, tout en chantant: Dieu sauve le roi!
  Nous n'oublierons jamais le peuple;
  Mais, tout en chantant: Dieu sauve le roi!
  Nous n'oublierons jamais le peuple![502]

         [Footnote 502: _Does haughty Gaul invasion threat._]

Il est assurment curieux de suivre, dans cet homme soustrait aux
influences politiques et perdu au fond du nord, les phases de la
Rvolution. Il a vibr, avec des tons diffrents, aux mmes souffles que
les autres potes anglais de son temps.  une certaine hauteur, toutes
les mes taient touches par le vent qui venait de France. Il est
cependant juste de remarquer combien Burns est loin de Wordsworth comme
pote politique, et combien il tait moins au courant de son poque. De
la Rvolution franaise, il n'a compris que la manifestation
passionnelle et populaire; il n'a saisi que ce qui s'adressait  ses
instincts d'homme du peuple. Toute la partie philosophique, abstraite et
leve, de la Rvolution, lui a chapp. Il n'a ni attendu, ni compris
le rve de Fraternit universelle, dont la beaut avait inond le coeur
de Wordsworth. Il n'a pas mme saisi la grandeur des vnements qui
bondissaient et se tordaient dans la tourmente rvolutionnaire. Il ne
s'y est intress que de loin. Il les a vus sans prcision, sans
prouver la sensation de terreur historique dont on retrouve la trace
chez tous ceux qui les ont contempls. Il a continu  crire des
chansons d'amour. Son me, trop personnelle, n'tait pas faite pour
s'prendre d'une grande cause, autrement que par accs. L'admirable
dvotion de Wordsworth lui tait inaccessible.

       *       *       *       *       *

Sur un autre point, il prend sa revanche. Il a t, avec plus de fougue
et de rsultats que les autres, le pote de l'galit. Il ne lui a pas
fallu attendre pour cela l'arrive de la Rvolution franaise. L'galit
a t une de ses inspirations les plus prcoces, les plus durables, et
les plus violentes. Il n'y a pas lieu de s'en tonner. La vie courageuse
et infortune de son pre, cette dfaite du travail et de la probit par
la misre, avaient veill, dans le vif de son coeur, un sentiment de
rvolte. Le contraste de tant de vies oisives, bestiales et gorges
d'abondance, lui avait montr que les biens ne sont pas du ct de la
vertu. La comparaison de sa propre valeur avec la nullit de tant de
sots titrs et opulents lui avait montr que l'intelligence n'est pas
l'apanage de la fortune. Il s'tait habitu, par ce qu'il avait vu, 
considrer la valeur morale et intellectuelle des hommes comme
indpendante du rang et de la richesse. Il s'tait mis de bonne heure 
juger les hommes par ce qu'ils valent en ralit.

Il y avait, au-dessous de cette revendication de son rang, quelque chose
de plus douloureux. Une sorte de colre contre les ingalits, contre la
manire aveugle dont sont rpartis les biens et les honneurs, une haine
des distinctions sociales. Certains coeurs frapps de ces diffrences,
mais en comprenant du mme coup le nant, les regardent avec un
tranquille mpris. Il faut, pour toiser ainsi les injustices sociales,
un temprament paisible, et aussi l'assurance de la vie matrielle.
Burns tait trop emport. Le contact continuel avec la misre, le souci
du lendemain l'exasprait et l'affolait sans cesse. La mdiocrit de la
vie peut se supporter avec patience, non l'incertitude. Celle-ci est une
torture qui finit par rendre farouche et ombrageux.  ces causes de
rancune s'en ajoutaient sans doute d'autres moins excusables: des
froissements d'orgueil, des besoins de plaisir, et, ce qui est plus
douloureux pour les hommes comme Burns que tout le reste, le sentiment
d'tre spar des femmes par son sang infime. Tout cela avait ferment
dans son me et y avait produit un levain. La vue des richesses le
courrouait; il le disait parfois avec une singulire amertume.

     Quand il faut que je me blottisse dans un coin, de peur que
     l'quipage bruyant de quelque lourd imbcile m'crase dans la
     boue, je suis tent de m'crier: Quels mrites a-t-il eus, ou
     quels dmrites ai-je eus, dans une existence antrieure, pour
     qu'il soit introduit dans cette existence-ci avec le sceptre du
     pouvoir et les clefs de la richesse dans sa main chtive, tandis
     que moi, j'ai t lanc d'un coup de pied dans le monde, pour
     tre le jouet de la folie ou la victime de l'orgueil.[503]

         [Footnote 503: _To Mrs Dunlop_, 4th March 1789.]

On reconnat l'homme qui marche par les rues avec une sourde irritation
contre ce luxe qui l'clabousse. Voici encore le mme sentiment avec
plus d'pret. C'est le geste de colre et le mot brutal qu'on voit et
qu'on entend parfois, sur le bord d'un trottoir.

     Hlas! malheur  la femme sans appui! la prostitue besogneuse
     qui a grelott au coin de la rue, attendant pour gagner les gages
     d'une prostitution de hasard; elle est abandonne, mprise,
     insulte, crase sous les roues du carrosse de la catin titre,
     qui se prcipite  un rendez-vous coupable, elle qui, sans
     pouvoir plaider la mme ncessit, se vautre toutes les nuits
     dans le mme commerce coupable.[504]

         [Footnote 504: _To Peter Hill_, Jan. 17th, 1791.]

Ne croirait-on pas entendre une de ces apostrophes haineuses de Jacques
Vingtras?

Cet tat de colre se trahit  la moindre occasion, s'exprime par des
invectives contre les nobles et contre les riches. Elles jaillissent de
toutes parts dans ses oeuvres, lances avec une singulire violence de
mpris et d'insulte. Il faut dire que l'aristocratie du xviiie sicle,
surtout l'aristocratie moyenne, ne justifiait que trop souvent ces
attaques. Ignorante, grossire, livre pesamment  l'ivrognerie et au
vice, elle imitait, en l'alourdissant encore, l'paisse dbauche dont
les deux premiers Georges avaient donn l'exemple. Elle y ajoutait une
sorte de brutalit et d'arrogance due au temprament anglais. Les
romanciers ont laiss maints portraits de ces nobles, et les _Squire
Western_ n'taient pas rares. Avec cela, les anciens droits seigneuriaux
restaient entiers, incontests, exercs dans toute leur duret. Pour
fournir de l'argent aux dpenses des matres, les intendants taient
impitoyables, pressuraient, la menace  la bouche. Aussi, toutes les
fois que Burns parle des nobles, sa voix prend un ton de haine, et la
colre lui passe dans les yeux. Ses allusions  l'aristocratie sont une
satire et une injure continuelles. Sa pice des _Deux Chiens_, une de
ses premires, o il fait causer un chien de berger avec un chien de
Terre-Neuve qui porte le collier de cuivre d'un propritaire, n'est
qu'une diatribe o il oppose le sort des riches  celui des pauvres.
Quel contraste! Le seigneur terrien accumule ses lourdes rentes, ses
droits de charbonnages, ses dmes, ses redevances; il se lve quand il
lui plat; ses laquais rpondent  son coup de cloche; il appelle sa
voiture, il appelle son cheval; il tire une bourse aussi longue que ma
queue, dit le Terre-neuve,  travers les mailles de laquelle brillent
les georges d'or. Du matin au soir, on ne travaille qu' cuire au four,
 rtir,  frire,  bouillir; tout le monde, du matre au dernier valet,
se gorge de sauces et de ragots.

  Son Honneur possde tout dans le pays:
  Ce que les pauvres gens des cottages peuvent se mettre dans le ventre,
  J'avoue que cela passe ma comprhension[505].

         [Footnote 505: _The twa Dogs._]

Puis vient le tableau de la cruaut des intendants. On y sent le
souvenir de scnes pnibles dont il avait t tmoin pendant son
enfance. Il est impossible de se mprendre sur le ton de ces paroles.

  Et puis, voir comment vous tes ngligs,
  Comment malmens, bousculs, outrags!
  Ciel, homme, notre gentry se soucie aussi peu
  Des bcheurs, terrassiers et autre btail,
  Ils passent aussi fiers prs des pauvres gens
  Que moi auprs d'un blaireau pourri.
  J'ai vu le jour d'audience de notre matre,
  Et maintes fois mon coeur en a t attrist;
  Les pauvres tenanciers, maigrement pourvus d'argent,
  Comme ils doivent supporter l'insolence de l'intendant!
  Il frappe du pied et menace, maudit et jure
  Qu'ils iront en prison, qu'il saisira leur bien;
  Tandis qu'ils doivent se tenir debout avec un aspect humble,
  Et tout entendre, et craindre et trembler!
  Je vois bien comment vivent les gens qui ont la richesse,
  Mais srement il faut que les pauvres gens soient misrables.

Mais ce sont peut-tre des abus imputables  des subalternes trop zls.
Le matre n'est pas l. Il est retenu  Londres, au parlement, occup au
bien du pays. Il ne peut tout surveiller. Il n'est pas responsable des
durets de ses subalternes. Le bien du pays! Il y songe vraiment. Et le
rquisitoire continue plus ardent.

  Ah! gars, tu ne sais rien de tout cela;
  Le bien de l'Angleterre! ma foi! j'en doute.
  Dis plutt qu'il marche comme le premier ministre le mne;
  Qu'il dit oui ou non comme on lui commande;
  Paradant aux opras et aux thtres.
  Hypothquant, jouant, mascaradant;
  Ou peut-tre, un jour de caprice,
  Il part pour la Haye ou Calais,
  Pour faire un tour et prendre l'air,
  Apprendre le _bon ton_ et voir le monde.
  L,  Vienne, ou  Versailles,
  Il dlabre la vieille succession de son pre;
  Ou bien il prend le chemin de Madrid,
  Pour rcler des guitares et voir battre des taureaux;
  Ou bien il s'enfonce sous des avenues italiennes,
  Chassant la catin dans des bosquets de myrtes;
  Et puis, il va boire des boueuses eaux allemandes,
  Pour engraisser et s'claircir le teint,
  Et se purger des consquences fcheuses,
  Dons d'amour des signeras de Carnaval.
  Le bien de l'Angleterre!--dis sa destruction
  Par la dissipation, la discorde et les factions![506]

         [Footnote 506: _The twa Dogs._]

Puis il s'en prend  l'oisivet de ces inutiles. Il reprsente les
gentlemen et, pis encore, les Ladies, tourments du manque d'occupation.
Ils flnent, las de leur inertie. Encore que rien ne les trouble, ils
sont malheureux.

  Leurs jours insipides, ternes et sans got,
  Leurs nuits inquites, longues et sans repos,
  Mme leurs sports, leurs bals, leurs courses de chevaux,
  Leurs promenades  cheval dans les endroits publics,
  Il y a tant de parade, de pompe et d'apprt,
  Que le plaisir peut  peine atteindre leurs coeurs.

D'une main de plus en plus brutale, il arrache les voiles, il montre les
dbauches des hommes, les mdisances des femmes, les nuits passes au
jeu, cette passion des dames du XVIIIe sicle dont Thackeray a laiss un
joli tableau dans ses _Virginians_; enfin, les tricheries. Rien n'y
manque. On dirait une des cruelles peintures de Hogarth. C'est la mme
prcision et la mme vigueur de trait.

  Les hommes, qui se sont querells dans leurs exercices,
  Se rconcilient dans une dbauche profonde;
  La nuit, ils sont ivres de boisson et de putasserie,
  Le lendemain, la vie leur est intolrable.
  Les dames, se tenant par le bras en groupes,
  Grandes et gracieuses ont l'air de soeurs.
  Mais coutez ce qu'elles disent des absentes,
  Elles sont toutes des dmons et des folles.
  Tantt, au-dessus de leur petite tasse et de leur soucoupe,
  Elles dgustent et gotent un peu de mdisance;
  Ou bien, le long des nuits, avec des airs pincs,
  Elles restent penches sur les diaboliques cartes peintes,
  Risquent les meules d'un fermier sur un coup,
  Et trichent comme un gredin qui n'est pas encore pendu[507].

         [Footnote 507: _Id._ Voir aussi sur la passion du jeu chez
         les dames au XVIIIe sicle, dans les _Letters from a Citizen
         of the World_, de Goldsmith, la lettre ci, _The passion of
         Gaming among ladies ridiculed_.]

Et cette peinture qui ne sent pas l'amiti se termine par ces deux vers:

  y a quelques exceptions, homme ou femme,
  Mais ceci est la vie de la Gentry, en gnral[508].

         [Footnote 508: _The Twa Dogs._]

Partout o il en trouve l'occasion, il place quelques mots contre les
nobles, quelque terme mprisant qui les rend odieux et ridicules. Dans
_Les Deux Ponts d'Ayr_, il reprsente:

  Une gentry stupide,  tte de lige, sans grce,
  La dvastation et la ruine de la contre,
  Des hommes faits  trois quarts par leurs tailleurs et leurs
    barbiers[509].

         [Footnote 509: _The Brigs of Ayr._]

Ailleurs, c'est:

  Le comte fodal, hautain,
  Avec sa chemise  jabot et sa canne brillante,
  Qui ne se croit pas fait d'os vulgaires,
  Mais marche d'un pas seigneurial,
  Tandis qu'on te chapeaux et bonnets
  Quand il passe[510].

         [Footnote 510: _Second Epistle to Lapraik._]

Ou bien c'est, quelque gros propritaire, stupide et lourd, qui se tient
l'oreille, se passe la main sur la barbe, et arrache de sa gorge un
compliment rauque comme une toux. Dans ses chansons d'amour, le
prtendant riche et sot reparat constamment, tourn en ridicule,
abandonn pour le jeune galant, pauvre et aim[511]. Dans une ballade
crite au moment d'une lection il chante:

  Mais pourquoi plierions-nous devant les nobles?
  Cela est-il contre la loi?
  Car quoi? un lord peut tre un idiot,
  Avec son ruban, sa croix et tout cela.
  Malgr tout cela, malgr tout cela,
   la sant de Hron, malgr tout!
  Un lord peut tre un chenapan,
  Avec son ruban, sa croix et tout cela[512].

         [Footnote 511: _Willie Chalmers._]

         [Footnote 512: _Ballad on Mr Hron's Election._]

Quand il trouve  frapper sur un lord, il n'y manque pas, tmoins ses
vers sur le duke de Queensberry ce reptile qui porte une couronne
ducale[513]; et sa pice vritablement froce contre le comte de
Breadalbane, pice injuste, d'une violence incroyable, et qui semble
une vritable excitation  l'assassinat. Elle commence par des vers
comme ceux-ci:

  Longue vie et sant, milord, soient vtres,
   l'abri des paysans affams des Hautes Terres!
  Fasse le Seigneur qu'aucun mendiant dsespr, dguenill,
  Avec un dirk, une claymore, ou un fusil rouill,
  Ne prive la vieille cosse d'une vie
  Qu'elle aime--comme les agneaux aiment un coutelas[514].

         [Footnote 513: _Verses on the destruction of the woods near
         Drumlanrig._]

         [Footnote 514: _Address of Beelzebub._]

On croirait entendre un refrain fait pour des paysans Irlandais, aux
plus sombres moments de haine. Et la pice continue avec une sauvagerie
et une pret d'ironie qui fait, par moments, penser  Swift. Elle
clate avec le ricanement farouche et infernal du plus amer des
crivains.

Lorsque, par hasard, il rencontre un noble, exempt des dfauts de sa
classe, il ne peut cacher sa surprise. On sent qu'il l'aborde avec un
sentiment de dfiance et presque d'hostilit. Il a besoin d'tre
dsarm. Dans ses vers sur sa rencontre avec lord Daer il dit:

  Je guettais les symptmes des grands,
  L'orgueil d'tre noble, la solennit seigneuriale,
  La hauteur arrogante;
  Du diable, s'il avait de l'orgueil! ni orgueil,
  Ni insolence, ni pompe,  ce que je pus voir,
  Pas plus qu'un honnte laboureur[515].

         [Footnote 515: _Lines on meeting with lord Daer._]

Ainsi perce,  chaque instant, son mauvais vouloir envers les classes
leves, son irritation de voir au-dessus de lui, par la richesse ou les
honneurs, des hommes sans mrite et sans utilit. On sent derrire
chacune de ces strophes un pamphltaire tout prt, qui n'attend que
l'occasion pour s'lancer  l'attaque des distinctions sociales. Ces
vers sont en partie de 1786. Dans un autre pays, le persiflage de Figaro
venait de donner  l'aristocratie de lgers et brillants coups de
stylet; il y a ici une main plus lourde et comme des coups de hache.

       *       *       *       *       *

Il n'a pas t satisfait de ces invectives qui, aprs tout, ne dpassent
pas beaucoup la satire. Il est all tout droit jusqu'au bout de la
question. Il s'est demand pourquoi le labeur de la plupart tourne au
profit de quelques-uns; pourquoi des milliers de cratures humaines
peinent dsesprment et strilement, pour en entretenir quelques autres
dans le luxe et la paresse. Il s'est courrouc contre ce qu'on
appellerait aujourd'hui l'exploitation de l'homme. Si le terme n'y est
pas, la pense ressort nettement. Elle avait pris possession de son
esprit et y veillait souvent de sombres rflexions. Il crivait:

     Aprs tout ce qui a t dit pour l'autre ct de la question,
     l'homme n'est aucunement une crature heureuse. Je ne parle pas
     des quelques privilgis, favoriss par la partialit du ciel,
     dont les mes ont t cres pour tre heureuses parmi la
     richesse, les honneurs, et la prudence et la sagesse. Je parle de
     la multitude des ngligs, dont les nerfs, dont les muscles, dont
     les jours sont vendus aux favoris de la fortune[516].

         [Footnote 516: _To Mrs Dunlop_, 16th Aug. 1788.]

Il ne pouvait voir, sans un mouvement pnible, les rapports entre les
riches et ceux qui les enrichissent. On peut saisir, dans cet autre
passage de sa correspondance, la sourde irritation qu'il apportait
souvent dans les maisons des heureux, et quelle peine il devait prendre
pour la cacher.  lire le rcit de l'entrevue dont il parle, on entend
le ton sarcastique avec lequel il a d surenchrir sur les opinions
qu'on exprimait devant lui.

     Il y a peu de circonstances, se rattachant  la distribution
     ingale des bonnes choses de cette vie, qui me causent plus
     d'irritation, (je veux dire dans ce que je vois autour de moi)
     que l'importance donne par les opulents  leurs petites affaires
     de famille, en comparaison des mmes intrts placs sur la scne
     troite d'une chaumire. Hier aprs midi, j'ai eu l'honneur de
     passer une heure ou deux au foyer d'une bonne dame, chez qui le
     bois qui forme le plancher tait dcor d'un tapis splendide, et
     la table brillante tincelait d'argenterie et de porcelaine. Nous
     sommes aux environs du terme; et il y avait eu un bouleversement
     parmi ces cratures qui, bien qu'elles semblent avoir leur part
     et une part aussi noble de la mme nature que Madame, sont, de
     temps  autre, leurs nerfs, leurs muscles, leur sant, leur
     sagesse, leur exprience, leur esprit, leur temps, que dis-je?
     une bonne partie de leurs penses mmes, vendus, pour des mois ou
     des annes, non-seulement aux besoins, aux convenances, mais aux
     caprices d'une poigne d'importants. Nous avons caus de ces
     insignifiantes cratures. Bien mieux, malgr leur stupidit et
     leur gredinerie gnrales, nous avons fait  quelques-uns de ces
     pauvres diables l'honneur de les approuver. Ah! lger soit le
     gazon sur la poitrine de celui qui a le premier enseign:
     Respecte-toi toi-mme. Nous avons regard ces grossiers
     malheureux, leurs sottes de femmes et leurs malotrus d'enfants,
     de trs haut, comme le boeuf majestueux voit la fourmilire
     petite et sale, dont les chtifs habitants sont crass sous sa
     marche insouciante, ou lancs en l'air dans les jeux de son
     orgueil[517].

         [Footnote 517: _To Mrs Dunlop_, 27th May 1788.]

Ces lettres sont de 1788. Mais cette protestation contre le travail
injustement rparti n'avait pas tard si longtemps pour se trahir dans
ses vers. tant encore  Mauchline, il avait eu la vision saisissante de
tant de vies humaines crases, courbes vers le sol comme sous un joug,
impitoyablement uses, au profit d'une seule. Il avait prouv le
sentiment d'immense tristesse qui sort de tout, lorsqu'on contemple les
labeurs humains avec cette arrire-pense. Il l'avait exprim dans une
image vraiment belle. On voit s'tendre la vaste plaine sur laquelle
pse cette maldiction; un soleil morne et qui ne ramne que des
douleurs l'claire. La terre a une teinte funbre; un gmissement
universel sort des choses. Cela fait penser  certaines images de
Lamennais, grandioses et d'un coloris tragique.

  Le soleil, suspendu au-dessus de ces moors
  Qui s'tendent profonds et larges,
  O des centaines d'hommes peinent pour soutenir
  L'orgueil d'un matre hautain,
  Je l'ai vu ce las soleil d'hiver,
  Deux fois quarante ans, revenir;
  Et chaque fois m'a donn des preuves
  Que l'homme fut cr pour gmir[518].

         [Footnote 518: _Man was made to Mourn._]

Et un peu plus loin, la mme ide est reprise, mais accompagne cette
fois d'un commentaire, d'une interrogation impatiente et presque
menaante.

  Vois ce malheureux surmen de labeur,
  Si abject, bas et vil,
  Qui demande  son frre, fait de terre comme lui,
  De lui permettre de peiner.
  Et vois ce ver de terre altier, son compagnon,
  Ddaigner la pauvre prire,
  Insoucieux qu'une femme en pleurs
  Et des enfants sans soutien gmissent.

  Si j'ai t marqu comme l'esclave de ce seigneur,
  Marqu par la loi de la nature,
  Pourquoi un souhait d'indpendance
  Fut-il plant dans mon me?
  Sinon, pourquoi suis-je soumis
   sa cruaut ou son ddain?
  Ou pourquoi l'homme a-t-il la volont et le pouvoir
  De faire gmir son semblable?[518]

Ce n'taient l encore que des indices parpills dans ses oeuvres, des
fragments de roc perant le sol  et l et laissant deviner ce qu'il
recouvrait. Ces sorties arrivaient au gr de son humeur. Elles
contenaient de tout, du bon et du mauvais, une part de justice et de
vrit, parfois aussi de l'orgueil, de la jalousie, des prjugs, des
jugements irrflchis.

Quand les vnements de la Rvolution franaise tournrent davantage les
esprits de ce ct, ces lments un peu mlangs se coordonnrent dans
le sien. Ce qu'il y avait de trop personnel et de purement agressif
s'pura, au souffle de grands principes qui flottait dans l'air et y
formait une atmosphre de gnralisation. Au lieu de s'chapper en
boutades et en invectives, cette ide de l'galit des hommes devint
plus large et plus leve. Elle prit la haute forme d'un principe. En
rclamant l'honntet comme la mesure unique des hommes, il mit sa
revendication sous une sauvegarde inattaquable. Il crivit alors une de
ses plus belles chansons, admirable de fiert, d'nergie; et
irrfutable. C'est une de ses plus populaires. Elle est devenue une
sorte de _Marseillaise_ de l'galit. Son refrain d'une simplicit
loquente, cette comparaison du rang avec l'empreinte de la pice d'or,
et de l'homme avec le mtal lui-mme, sont entrs  jamais dans l'me du
peuple.

  Faut-il que l'honnte pauvret
  Courbe la tte, et tout a?
  Le lche esclave, nous le mprisons,
  Nous osons tre pauvres, malgr tout a!
  Malgr tout a, malgr tout a,
  Nos labeurs obscurs, et tout a,
  Le rang n'est que l'empreinte de la guine,
  C'est l'homme qui est l'or, malgr tout a.

  Qu'importe que nous dnions de mets grossiers,
  Que nous portions de la bure grise, et tout a;
  Donnez aux sots leur soie, aux gredins leur vin,
  Un homme est un homme, malgr tout a!
  Malgr tout a, malgr tout a,
  Malgr leur clinquant, et tout a,
  L'honnte homme, si pauvre soit-il,
  Est le roi des hommes, malgr tout a!

  Voyez ce belltre qu'on nomme un lord,
  Qui se pavane, se rengorge, et tout a?
  Bien que des centaines d'tres s'inclinent  sa voix,
  Ce n'est qu'un bltre malgr tout a;
  Malgr tout a, malgr tout a,
  Son cordon, sa croix et tout a,
  L'homme d'esprit indpendant
  Regarde et se rit de tout a!

  Le roi peut faire un chevalier,
  Un marquis, un duc et tout a;
  Mais un honnte homme est plus qu'il ne peut,
  Par ma foi qu'il n'essaye pas a!
  Malgr tout a, malgr tout a,
  Leur dignit et tout a,
  La sve du bon sens, la fiert de la vertu
  Sont de plus hauts rangs que tout a!

  Prions donc qu'il puisse advenir,
  Comme il adviendra malgr tout a!
  Que le bon sens et la vertu, sur toute la terre,
  L'emportent un jour sur tout a.
  Malgr tout a, malgr tout a,
  Il adviendra malgr tout a
  Que l'homme et l'homme, par tout le monde,
  Seront frres, malgr tout a![519]

         [Footnote 519: _Is there for honest Poverty._]

La diffrence n'clate-t-elle pas manifestement entre la posie
politique de Burns et celle de ses contemporains? Wordsworth et
Coleridge appelaient l'galit en philosophes historiques. Ils la
voyaient comme une des promesses de l'avenir. Ils la rclamaient dans de
nobles plaidoyers philosophiques. Ils avaient l'optimisme de l'idal.
Les yeux ravis dans un mirage, ils n'apercevaient pas,  leurs pieds,
les abus, les souffrances, les usurpations, les iniquits, les mauvaises
oeuvres, mais la magnifique esprance qui se levait  l'horizon. C'est
elle qu'ils attendaient, oubliant que l'aurore ne parat toucher la
Terre que parce qu'elle est lointaine, et qu'elle s'en loigne quand
nous nous rapprochons. Ce n'est pas cependant que de pareils rves
soient inutiles. Ils sont bien au-dessus de l'humanit et des
vnements, mais il en tombe une bont et une charit qui fcondent la
vie.

La posie de Burns est plus terrestre: elle est faite de haine contre
l'ingalit; elle est surtout une revendication. C'est la rvolte d'un
proltaire qui, souffrant des abus, se redresse contre eux. Il est las,
ses membres sont meurtris, sa patience est  bout, la colre nat dans
son coeur. Que lui importent les rves loigns! C'est le soulagement
immdiat qu'il rclame. Il lui chappe un cri fait de plainte et de
menace. C'est pourquoi, au lieu des nobles considrations de Wordsworth,
ce sont des chansons, mais toutes tremblantes de passion, d'une
loquence emporte, brutale, parfois ironique, agressive. Elles sont
faites par un homme du peuple. Une fois que le peuple les aura apprises,
il ne les oubliera plus. Elles lui servent  rendre ce qu'il sent
confusment. Elles sont faites pour tre redites sur les routes, pour
fournir des devises aux bannires populaires, et des citations aux
orateurs de meetings. Elles contiennent des mots d'ordre, et presque des
chants d'attaque. Car il est impossible de s'y mprendre, il y a dans
ces paroles quelque chose qui va au-del de tout ce qu'exprimait alors
la posie. Il y a un commencement de rvolte contre les ingalits de la
fortune, et l'accent des revendications socialistes. Shelley et
Swinburne iront jusque-l, mais plus tard. Leurs pomes, nourris de
philosophie et d'images, ne pntreront pas dans la multitude, comme ces
couplets faits de passion et d'loquence nue[520]. Ceux-ci seuls sont
capables de secouer une nation. Si jamais les foules anglaises se
soulvent pour briser des formes sociales qu'on aura eu l'imprudence de
vouloir conserver trop longtemps, c'est dans l'ode _ l'Arbre de la
Libert_, ou dans celle sur _L'honnte Pauvret_, qu'elles trouveront
les refrains, au rythme desquels elles marcheront. C'est justement que
Robert Browning, dans une de ces courtes pices o il condense un drame,
faisant pleurer  un homme du peuple la perte d'un chef, pass en
transfuge du ct des richesses et des honneurs, invoque le nom de Burns
et le met,  ct de Milton et de Shelley, parmi les potes
rvolutionnaires de l'Angleterre[521].

         [Footnote 520: M. J.-A. Symonds a justement remarqu que les
         tentatives de Shelley pour composer de courtes chansons
         populaires qui eussent rveill le peuple d'Angleterre et lui
         eussent fait sentir ce qu'il regardait comme sa dgradation
         n'avaient pas les qualits ncessaires. Voir sa biographie de
         Shelley dans la collection des _English Men of Letters_, p.
         120.]

         [Footnote 521: Robert Browning. _The Lost Leader._]

       *       *       *       *       *

Il convient d'ajouter que ce redressement contre les riches ne revt pas
toujours ce caractre d'animosit. Il arrive souvent  Burns de
maintenir l'galit, en rehaussant l'existence des pauvres plutt qu'en
dnigrant celle des riches. Il y a, surtout clans les oeuvres de sa
jeunesse, maint passage de bonne humeur, o la Pauvret nargue
l'Opulence et la dfie gaiement d'tre aussi heureuse qu'elle.
Qu'importent les sacs d'cus, les titres et le rang? Est-ce qu'on ne
porte pas son bonheur en soi-mme? Ds qu'on est honnte homme, qu'on a
la conscience claire et libre, ne loge-t-on pas en soi la paix elle
contentement? La nature n'offre-t-elle pas ses charmes  tous galement?
Les pauvres n'ont-ils pas leurs amitis et leurs amours, plus fidles et
plus purs souvent que ceux des riches? Et le coeur o brillent ces
flammes n'est-il pas plus riche que des coeurs teints au milieu de la
plus clatante fortune? Les pauvres n'ont rien  envier  personne.
_L'ptre  Davie_ a exprim cette insouciance, ce vaillant dfi  la
misre, cette joyeuse rsignation  son sort.

  Il est  peine au pouvoir d'un homme
  De s'empcher parfois de devenir aigre,
  En voyant comment les choses sont partages,
  Comment les meilleurs sont par moments dans le besoin,
  Tandis que des sots font fracas avec des millions,
  Et ne savent comment les dpenser.
  Mais, Davie, mon gars, ne vous troublez pas la tte,
  Bien que nous ayons peu de bien;
  Nous sommes bons  gagner notre pain quotidien,
  Aussi longtemps que nous serons sains et forts.
  N'en demandez pas plus, ne craignez rien,
  Souciez-vous de l'ge comme d'une figue,
  La fin de tout, le pire de tout,
  N'est aprs tout que de mendier.

  Coucher, le soir, dans les fours  chaux et les granges,
  Quand les os sont caducs et que le sang est mince,
  Est sans doute grande dtresse!
  Mme alors le contentement pourrait nous rendre heureux;
  Mme alors, parfois, nous attraperions une lampe
  De vrai bonheur!
  Le coeur honnte qui est libre de tout
  Dessein de fraude ou de crime,
  N'importe comment la Fortune lance la balle,
   toujours quelque motif de sourire;
  Et pensez-y, vous trouverez toujours
  Que c'est l un grand rconfort;
  Cessons donc l nos soucis,
  Nous ne pouvons tomber plus bas.

  Qu'importe si, comme le peuple des airs,
  Nous errons dehors, sans savoir o,
  Sans maison et sans salle?
  Les charmes de la nature, les collines et les bois,
  Les longues valles, les ruisseaux cumants
  Sont ouverts  tous galement.
  Aux jours o les pquerettes ornent le sol,
  O les merles sifflent clair,
  D'une joie honnte nos coeurs bondiront
  De voir l'anne arriver.
  Sur les talus, alors, quand il nous plaira,
  Nous nous asseoirons, nous fredonnerons un air,
  Puis, nous y mettrons des rimes et de la mesure,
  Et nous chanterons le tout quand nous aurons fini.

  Il n'appartient pas aux titres, ni au rang,
  Il n'appartient pas  des trsors comme la banque de Londres,
  D'acheter la paix et le repos:
  Ce n'est pas de changer beaucoup en davantage,
  Ce n'est pas les livres, ce n'est pas la science,
  Qui peuvent nous rendre vraiment heureux;
  Si le bonheur n'a pas son sige
  Et son centre dans la poitrine,
  Nous pouvons tre savants, ou riches, ou grands,
  Nous ne pouvons pas tre heureux:
  Aucuns trsors, aucuns plaisirs
  Ne peuvent nous rendre longtemps satisfaits;
  Le coeur est, toujours, l'endroit qui, toujours,
  Nous met d'aplomb ou de travers.

  Pensez-vous que de tels que vous et moi,
  Qui peinons et tirons par froid et chaud,
  Avec un labeur incessant,
  Pensez-vous que nous sommes moins heureux que ceux
  Qui ne nous remarquent pas sur leur chemin,
  Comme n'en valant pas la peine?
  Hlas! comme souvent, dans leur humeur altire,
  Ils oppriment les cratures de Dieu!
  Ou bien, oubliant tout ce qui est bien,
  Ils se roulent dans les excs!
  N'ayant ni souci, ni crainte
  Ni du ciel, ni de l'enfer!
  Estimant et jugeant
  Que ce n'est qu'une histoire vaine!

  Rsignons-nous donc joyeusement;
  Ne rendons pas nos minces plaisirs plus petits,
  En gmissant sur notre sort;
  Quand bien mme les malheurs viendraient,
  Moi, qui suis assis ici, j'en ai rencontr,
  Et je leur sais gr aprs tout,
  Ils donnent l'esprit de l'ge  la jeunesse,
  Ils nous forcent  nous connatre,
  Ils nous font voir la vrit nue,
  Le vrai bien et le vrai mal.
  Bien que les pertes et les traverses
  Soient des leons bien svres,
  On y trouve une exprience,
  Qu'on ne trouverait nulle part ailleurs

  Mais, croyez-moi, Davie, as de coeurs
  (En dire moins serait faire tort aux cartes,
  Et je dteste la flatterie)
  Cette vie a des joies pour vous et moi,
  Et des joies que les richesses ne peuvent payer,
  Et des joies qui sont les meilleures.
  Il y a tous les plaisirs du coeur,
  L'amante et l'ami;
  Vous avez votre Meg plus chre que vous-mme,
  Et moi, ma Jane bien aime!
  Cela m'chauffe, cela me charme,
  Rien que de dire son nom,
  Cela m'embrase, cela m'allume,
  Et me met tout en flammes[522].

         [Footnote 522: _Epistle to Davie._]

On doit convenir,  la vrit, que cette faon de se consoler des
mauvais procds du sort ne s'applique pas  la vie relle et n'est pas
durable. C'est l'insouciance de la pierre qui roule. C'est un peu la
fanfaronnade d'un clibataire, et qui est jeune: il faut tre seul pour
voyager de la sorte  l'aventure, pour repartir sans cesse de partout
sans souci d'arriver nulle part; il faut avoir un corps vaillant pour
coucher sur les revers des talus ou sur le foin des granges. Si on
rencontre quelques vieux vagabonds philosophes qui restent satisfaits de
cette vie buissonnire, ils sont rares.

En tout cas, ds que le sort nous a fixs  un endroit, et que des
enfants nous ont attachs au mur, comme les vrilles de la vigne; ds que
le corps se casse, ces rves de gueux satisfait ne servent plus  rien.
Cette gat de bohmien ne saurait tre un remde pour ceux qu'une
famille ou l'ge retiennent en un coin triste de la vie. Ce sont
ceux-l qu'il faut conforter, ceux qui, selon l'expression de Branger,
ont un berceau, un toit et un cercueil et qui ne peuvent mme pas
changer de misre[523]. Peut-on dgager de leur destine assez de joie
pour l'opposer  celle des riches? Burns l'a essay! Il a refait,  sa
faon, l'loge des paysans; non pas  la faon des anciennes louanges de
la vie pastorale et en reconstituant l'ge d'or. Il avait trop souffert
pour que ses tableaux manquassent jamais de ces traits attristants qui
sont la marque de la ralit. Mais il a su montrer ce qu'il y a de joie,
de sant et de tranquillit, sous les plus pauvres toits de chaume et
autour des feux de tourbe.

         [Footnote 523: Branger. _Les Bohmiens._]

  Ils ne sont pas si misrables qu'on le penserait,
  Bien que constamment sur le bord de la pauvret;
  Ils sont si accoutums  cet aspect
  Que la vue leur en donne peu de crainte.
  Et puis, la chance et la fortune sont guides de telle sorte
  Qu'ils sont toujours plus ou moins pourvus;
  Si un travail fatiguant les presse,
  Un instant de repos est une douce jouissance.
  La plus chre joie de leur vie est
  Leurs enfants bien venants, leurs femmes fidles;
  Les petits gazouillants sont leur orgueil
  Qui adoucit leur foyer;
  De temps en temps, quatre sous de bonne bire
  Rendent leurs corps tout  fait heureux;
  Ils mettent de ct leurs soucis privs,
  Pour s'occuper des affaires de l'tat et de l'glise
  Ils parlent de patronage et de prtres,
  Avec une ardeur qui s'allume en leurs poitrines;
  Ou disent quel nouvel impt va venir,
  Et s'merveillent des gens qui sont  Londres.
  Quand la Toussaint au visage triste revient,
  Ils ont les bruyantes et joyeuses ftes de la moisson,
  O les existences rurales de toute situation
  S'unissent en une rcration commune;
  OEillades d'amour, coups d'esprit; la Gat sociale
  Oublie que le Souci existe sur la terre.
  Le jour joyeux o l'anne commence,
  Ils barrent la porte contre les vents glacs;
  La bire fume sous un manteau crmeux
  Et rpand une vapeur qui inspire le coeur,
  La pipe fumante, la tabatire
  Passent de main en main, avec bon vouloir;
  Les vieux, tout joyeux, parlent dru;
  Les jeunes jouent par toute la maison;
  Mon coeur a t si joyeux de les voir
  Que de joie j'en ai aboy au milieu d'eux[524].

         [Footnote 524: _The twa Dogs._]

En combien d'autres choses encore, les pauvres n'ont-ils pas l'avantage
sur les riches? Ce ne sont pas non plus les arpents de terre, les fermes
bien garnies, et les ttes de btail, qui donnent de l'esprit aux
hommes, de la gentillesse aux filles. C'est le travail rgulier, l'air
des champs, la vie simple, qui produisent les familles qui sont
l'ornement et la force d'une race. Ici encore, les chaumires pauvres
contiennent plus de vraies richesses que les maisons somptueuses.

  Quand ils rencontrent de durs dsastres,
  Comme la perte de la sant ou le manque de matres,
  Vous penseriez presque qu'une petite pousse en plus
  Et il faut qu'ils meurent de froid et de faim.
  Comment cela se fait, je ne le sais pas encore,
  Mais ils sont la plupart merveilleusement satisfaits;
  Et les gars robustes, et les fines fillettes,
  Sont engendrs de cette faon-l[525].

         [Footnote 525: _The Twa Dogs._]

On se rappelle qu'il disait  Dugald-Stewart, pendant une des promenades
matinales qu'ils firent ensemble dans les environs d'dimbourg, que la
vue de tant de chaumires d'o monte la fume, donnait  son esprit un
plaisir que personne ne pouvait comprendre qui n'avait pas, comme lui,
t tmoin du bonheur et de la vertu qu'elles abritaient[526].

         [Footnote 526: Dugald Stewart. _Reminiscences._]

Ce relvement de la vie des pauvres a trouv son expression la plus
grande et la plus mouvante dans le clbre morceau du _Samedi soir du
Villageois_. Elle y est ennoblie, touche de beaut, car elle prend une
telle lvation que, tout en gardant ses traits fatigus, elle
s'embellit d'une lumire suprieure. Jamais on n'avait rpandu tant de
dignit sur l'existence des indigents. C'est une conscration de ce
qu'il y a de pit naturelle, d'amour familial, de rsignation, et
d'honntet, sous des toits misrables; un hommage solennel aux vertus
humbles. Et ce qu'il y a d'admirable dans ce tableau, c'est que cette
noblesse sort peu  peu de la ralit, la surmonte, la conquiert et
finit par la vaincre, par l'entraner dans son triomphe. La pice, qui
s'ouvre par une peinture presque sombre de travail extnu, aboutit 
une ide glorieuse. Les misres, le labeur, les sueurs, la rudesse des
dtails disparaissent. Elle atteint les sommets de la dignit humaine,
l o toutes les distinctions sociales sont tombes, o l'me seule
parat, o ce qu'il y a d'absolu dans la vertu clate et rayonne, en
faisant fondre autour de soi, comme de vaines cires, le rang, la
richesse et la naissance. C'est un morceau qu'il faut connatre, car il
marque, dans une direction, un des points extrmes du gnie de Burns.

On est au samedi soir, la veille du jour de repos si rigoureusement
observ par tout le pays. Le paysage est dsol: le vent de novembre
siffle aigre et irrit; le jour hivernal se clt; les btes toutes
boueuses viennent de la charrue; le noir cortge des corbeaux passe dans
le ciel. Le laboureur, rapportant sur son paule sa bche, sa pioche et
sa houe, regagne sa demeure, traversant d'un pas alourdi les moors qui
s'obscurcissent. C'est une impression de lassitude et de tristesse.
Enfin, la chaumire isole se montre sous le vieil arbre qui l'abrite.
Les enfants accourent. Le feu qui brille au foyer clair, le sourire de
sa femme, le gazouillement du dernier-n sur ses genoux, trompent les
soucis qui le rongent, lui font oublier son labeur, et ses endurances.
C'est le tableau si souvent dcrit du laboureur qui revient le soir,
mais avec une teinte plus relle et plus attriste.

Les uns aprs les autres, les enfants qui sont au service dans les
fermes voisines, arrivent. Puis leur ane, Jenny, qui devient une femme
toute fleurie de sa jeunesse. Les frres et les soeurs runis se mettent
 causer, pendant que la mre, avec son aiguille et ses ciseaux, force
les vieux habits  avoir presque aussi bon air que les habits neufs. Il
y a dans toute cette scne un sentiment d'affection rciproque, un bruit
de bonnes paroles aimantes et fraternelles qui fait plaisir. Le pre
donne ses conseils et fait ses recommandations.

  Les ordres de leur matre et de leur matresse,
  Les enfants sont avertis qu'ils doivent y obir,
  Et s'occuper de leur travail d'une main diligente,
  Et, bien que hors du regard, ne jamais jouer ni flner;
  ! ayez bien soin de toujours craindre le Seigneur,
  De bien penser  vos devoirs, le matin et le soir;
  De peur que vous ne dviiez dans le sentier de la tentation,
  Implorez son Conseil et l'appui de son Pouvoir;
  Ceux-l n'ont jamais cherch en vain qui ont vraiment cherch Dieu.

Mais on frappe timidement  la porte. Jenny, qui sait ce que cela
signifie, se hte de dire qu'un gars du voisinage est venu par les moors
pour faire des commissions et la reconduire jusqu' la maison. Le pre
s'y tromperait peut-tre, mais la mre plus fine a vu la flamme secrte
tinceler dans les yeux de Jenny et rougir sa joue. Il y a, en deux ou
trois vers d'une fine observation, un de ces courts drames intrieurs
qui tiennent en quelques mots. La mre a un moment d'anxit en
demandant le nom. Jenny hsite un peu  le dire. La mre est tout  coup
heureuse en entendant que ce n'est pas celui d'un mauvais sujet et d'un
dbauch. On sent tout ce qui s'est pass entre la mre et la fille sous
ces quelques mots indiffrents pour tous. On ouvre la porte; le gars
entre. Son air plat  la mre. Jenny est heureuse de voir que la visite
n'est pas mal prise. Le pre se met  causer de chevaux, de charrue et
de boeufs. Le gars, dont le coeur dborde de joie, reste tout gauche,
tout timide et tout interdit sachant  peine comment se tenir. La mre
sait bien, avec sa perspicacit de femme, ce qui le rend si grave. Aprs
le tableau des affections de famille, c'est celui de l'amour rustique,
innocent et sincre. Il est dans le dessein du pote que la vie des
paysans nous apparaisse sous tous ses aspects.

   heureux amour! Quand un amour comme celui-l se trouve!
   extases ressenties au coeur! bonheur au-del des comparaisons!
  J'ai parcouru beaucoup du triste cercle mortel,
  Et la sage exprience m'ordonne de dclarer ceci:
  Si le ciel rpand une goutte de plaisir cleste,
  Un cordial, dans cette valle mlancolique,
  C'est lorsqu'un couple jeune, aimant, modeste,
  Dans les bras l'un de l'autre, soupire la tendre histoire
  Sous l'pine blanche comme le lait o se parfume la brise du soir.

Maintenant, le souper couronne leur pauvre table. La mre apporte le
porridge, le lait que leur vache unique leur donne. La brave bte! On
l'entend derrire la porte mcher sa paille. Cette touche dlicate
l'associe au repas qu'elle a fourni en partie. Elle est presque de la
famille. C'est une affection qui complte les autres et met le dernier
trait  ce tableau de bont.

Le souper termin, la pice grandit; la scne prend quelque chose de
biblique. Au milieu de la famille silencieuse, le pre se lve. Il se
dcouvre. Il prend la vieille bible de famille, o sont inscrites les
dates des naissances et des morts, obscures archives de la race. Une
solennit remplit cette chaumire  peine claire, o les outils du
travail quotidien luisent dans un coin.

  Le joyeux souper fini, avec des visages srieux,
  Autour du feu, ils forment un large cercle.
  Le pre feuillte avec une grce patriarcale
  La grosse Bible, jadis l'orgueil de son pre:
  Il retire avec respect son bonnet,
  Ses tempes grises sont maigries et dgarnies.
  Parmi ces chants qui autrefois glissaient doucement dans Sion,
  Il choisit une portion avec un soin judicieux;
  Et: Adorons Dieu! dit-il avec un air solennel.

C'est la prire du soir. C'est plus: c'est presque un office du soir. La
famille chante une hymne sur un des vieux airs cossais qui ont servi
aux Covenanters et o vivent encore les luttes, les perscutions, et la
ferveur anciennes. Les voix et les coeurs sont  l'unisson. L'hymne
acheve, le pre semblable  un prtre lit quelque passage de la
Bible. Il l'emprunte aux pages svres de l'Ancien Testament; il parle
d'Abraham qui fut l'ami de Dieu; de Mose, du barde royal gmissant sous
la colre du ciel; des gmissements de Job; du feu farouche et
sraphique d'Isae. Ou bien, il tourne les pages plus douces du Nouveau
Testament.

  Peut-tre le volume chrtien est son thme,
  Comment le sang innocent fut vers pour l'homme coupable;
  Comment celui qui portait le second nom dans le ciel
  N'avait pas de quoi reposer sa tte;
  Comment ses premiers disciples et serviteurs prosprrent;
  Les sages prceptes qu'ils crivirent  mainte nation;
  Comment celui qui fut banni, solitaire  Patmos,
  Vit un ange puissant debout dans le soleil,
  Et entendit le jugement de la Grande Babylone, prononc par l'ordre
    du ciel.

Quelle grandeur prennent les pauvres murs o passent ces visions sacres
et majestueuses. Elles y apportent l'autorit de la Religion; elles y
rpandent en mme temps une posie terrifiante ou adorablement tendre.
Ce groupe de paysans les comprend. 'a t la lecture presque unique de
leur jeunesse; ils les entendent commenter tous les dimanches. Il y a l
vraiment, dans toutes ces mes simples, un instant moral de haute
vnration, tel que des mes plus cultives n'en connaissent jamais. La
scne continue par une prire qui plane sur tous les fronts courbs.

  Alors, s'agenouillant devant le Roi ternel des cieux,
  Le saint, le pre, l'poux prie:
  L'Espoir s'lance joyeux sur ses ailes triomphantes,
  L'Espoir qu'ils seront ainsi runis dans les jours futurs;
  Qu'ils vivront  jamais  la chaleur des rayons incrs,
  Sans connatre les soupirs, sans plus verser de pleurs amers,
  Clbrant ensemble par des hymnes la louange du Crateur,
  Plus douce encore en une telle socit,
  Tant que les cercles du Temps se mouvront dans une sphre ternelle.

Il est superflu de faire remarquer la simplicit et la fermet de ces
vers. Le pote a raison d'ajouter que,  ct de ceci, la pompe et la
mthode que les hommes dploient dans les Congrgations semblent
pauvres.

  Compare  ceci, combien pauvre est l'orgueil de la Religion,
  Dans toute la pompe de sa mthode et de son art;
  Quand des hommes dploient devant une large congrgation
  Toutes les grces de la Dvotion, sauf le coeur!
  Le Tout-Puissant, courrouc, abandonne ces crmonies,
  Le chant solennel, l'tole sacerdotale;
  Mais peut-tre, dans quelque chaumire perdue, loigne,
  Il se plat  entendre le langage de l'me,
  Et inscrit les pauvres habitants dans son livre de Vie.

La pice, tout en restant leve, descend un peu de ces hauteurs et se
rapproche de la terre. La soire est acheve. On se disperse. Le pre et
la mre restent seuls avec une dernire pense pour les leurs.

  Alors tous, vers leur demeure, reprennent leurs chemins divers,
  Les jeunes enfants se retirent au repos:
  Les deux parents offrent leur secret hommage
  Au ciel, et lui prsentent l'ardente requte
  Que celui qui calme les cris du nid des corbeaux
  Et revt les beaux lis de l'orgueil de leur fleur,
  Veuille, de la faon que sa Sagesse jugera la meilleure,
  Pourvoir pour eux et pour leurs petits,
  Mais, avant tout, rsider dans leurs coeurs avec sa grce divine.

Cette strophe n'est-elle pas dans une autre lumire que le dbut du
pome? Nous sommes loin du paysage d'hiver o cheminait un homme
fatigu; loin du sentiment de tristesse, de lassitude, qui emplissait ce
crpuscule. Il y a ici une clart de confiance, embellie par les
gracieuses images d'un nid d'oiseaux et d'une fleur somptueuse. 
travers les sentiments d'amour, dont aucune forme n'a t oublie, 
travers l'adoration du matre suprme, ces mes accables d'abord se
sont leves; elles se reposent maintenant dans une srnit presque
radieuse et dans la confiance. Si la pense vient que toutes les
chaumires perdues dans la nuit contiennent, au mme moment, un
spectacle semblable; que sous chacune de ces humbles fumes parses par
la campagne on s'aime, on prie et on espre ainsi, alors la noblesse de
cette scne s'tend sur toute la contre. Ces habitations de paysans
deviennent tout d'un coup le soutien et l'ornement de la nation. On ne
s'tonne pas du mouvement presque lyrique qui termine le pome.

  De scnes comme celles-ci nat la grandeur de la vieille cosse,
  Qui la fait aimer chez elle et respecter au dehors;
  Les princes et les lords ne sont qu'un souffle des rois,
  Un honnte homme est le plus noble ouvrage de Dieu.
  Et certes, sur la route cleste et belle de la vertu,
  La chaumire laisse le palais loin derrire elle.
  Qu'est la pompe mondaine? Un poids pesant
  Qui dguise souvent un misrable
  Vers dans les arts de l'enfer, raffin dans la mchancet.

   cosse, cher sol, mon sol natal,
  Pour qui mon plus ardent voeu monte au ciel,
  Puissent longtemps tes fils endurcis parle travail rustique
  Possder la sant et la paix et le doux contentement!
  Et, oh! puisse le Ciel protger leurs vies simples
  De la contagion du luxe, faible et vil!
  Alors, couronnes de rois et de noblesse peuvent tre brises,
  Une populace vertueuse saura se lever,
  Et dressera un mur de feu autour de son le bien-aime!

Quelle leon d'galit! O trouvera-t-on du respect pour le faste et le
crmonial, quand on l'a donn tout entier  ce pauvre paysan, plus
noble que les marquis et les lords? Quand on a prouv cette vnration
pour la vertu en soi, et got le vin du vrai respect, toutes les
dfrences extrieures semblent creuses et insipides.

On voit quelle dignit la vie des pauvres a pris entre les mains de
Burns. Elle est rehausse, ennoblie. Elle est montre dans sa grande
importance pour le pays. Elle est mme parfois, malgr la ralit
qu'elle conserve, revtue d'une sorte de beaut. En regard, la vie des
riches est dpouille de ses entourages fallacieux, rvle dans son
vide et ses laideurs, dans son inutilit pour tous. De quel ct est
l'avantage, la vraie supriorit, le droit  l'estime? Ces familles sont
le froment d'un pays. Comme l'humble bl, elles le font vivre et,
quelles que soient les plantes fastueuses et rares qui fleurissent dans
les jardins, ce sont elles qui sont la parure des plaines.

       *       *       *       *       *

C'est par ce ct, et dans ces limites, que Burns a touch aux portions
nobles de la vie. Il est, grce  cela, plus qu'un pote de la ralit
familire et grotesque. Il faut avouer cependant que ces deux parties de
son gnie ne sont pas gales entre elles. Celle-ci est infrieure  la
premire, en originalit, en varit, et surtout en vie. Ne semble-t-il
pas que la diffrence capitale que nous avons signale ressort
visiblement? C'est que le don d'objectiver, de crer des scnes ou des
tres en dehors de soi-mme, abandonne Burns lorsqu'il pntre dans le
domaine du Beau. Il n'y porte que ses propres motions; il n'y parle
qu'en son propre nom; il y exprime des principes au lieu de peindre des
personnages. Il est crateur dans le comique, et non dans le relev. Il
a donn la vie  beaucoup de personnages risibles, pas  une figure
potique. Tandis que les peintres complets, comme Shakspeare, en face de
Falstaff et de Caliban, produisent Ophlie et Ariel, Burns n'a pas donn
en beau de pendant  ses _Joyeux Mendiants_ et  _Tam de Shanter_. Mme
cette verve d'expression, cette perptuelle trouvaille, cette bonne
fortune et cette bonne humeur de langage le dlaissent. La langue reste
vigoureuse et simple, mais elle est plus monotone, plus abstraite. Elle
se tient  quelque distance des objets, et par un artifice de
construction littraire. En mme temps, au lieu d'tre souple, prompte
de mouvement, agile aux moindres dtours de la ralit, elle est plus
raide et plus tendue. Ce n'est plus une suite de touches qui tombent
presses sur le point qu'elles doivent rendre, c'est le dveloppement
oratoire. La pice du _Samedi soir_ peut servir d'exemple. L'inspiration
en est haute et en fait en grande partie la beaut. Mais o sont la vie,
l'individualit? Le laboureur n'est qu'un type gnral,  la faon du
matre d'cole ou du cur de village de Goldsmith. Le sujet demandait
sans doute de la gravit, mais elle est ici un peu lente; le style, qui
est large, a quelque chose de froid et de compass! Le morceau manque de
la saveur des vritables crations de Burns.

Il en faut conclure que Burns n'a pas rendu avec la mme nettet la
beaut des choses que leurs aspects familiers et comiques. Il a t plus
crateur dans le grotesque que dans le srieux. De la beaut rpandue
dans la vie, il a eu surtout le got de la beaut morale. Lui qui est si
peintre dans les faits de tous les jours, n'est plus,  une certaine
hauteur, qu'un orateur. Il a l'ardeur, l'pret, l'loquence; il cesse
d'avoir la vritable cration. Il a t un prdicateur de choses nobles
et un peintre de choses vulgaires. Mais la vie est au-dessus de tout. Le
ct des oeuvres de Burns o sont les _Joyeux Mendiants_, _La Veille de
la Toussaint_, _La Mort et le Dr Hornbook_, _Tam de Shanter_, est plus
de gnie que celui o se trouve le _Samedi soir_, l'_Ode de Bruce_ et
les _Conseils  un Jeune Homme_.

Malgr cette prfrence, il aurait t injuste de ngliger cet aspect de
Burns. Cela ajoute quelque chose  un homme d'avoir nergiquement aim
la libert, la justice et la bont mutuelle entre les hommes. Cela
ajoute quelque chose  un pote de les avoir chantes avec des accents
vibrants. Cela ajoutera beaucoup  la gloire de Burns de les avoir
chantes en des chants si simples et si forts qu'ils ont fourni au
peuple la posie de ses droits, de ses colres, et de sa dignit.


V.

LE JUGEMENT DE LA VIE.

Au del de ces nobles passions qui sont les ailes de la vie, il y a des
penses qui se placent en dehors d'elle, pour la mesurer et la juger. Il
y a l'intelligence du peu qu'elle est, de sa brivet, de sa vanit, de
ses tristesses, de ses dfaillances. Dans quelque joie ou quelque
activit que l'homme existe, il n'a qu'une ide imparfaite de sa
situation tant qu'il ne l'a pas envisage par ce dehors et connue pour
ce qu'elle est. C'est un contrle qui nous empche d'accorder trop
d'importance  nos pauvres nous-mmes, d'exagrer la petite place que
nous tenons. Il est bon de savoir que les bonheurs sont de courts rves
que beaucoup, autour de nous, ne peuvent pas mme rver. Cela nous
ramne au sentiment de la fuite et de la fragilit de la vie. Et cette
conviction nous empche d'tre les dupes de nos propres espoirs, de nous
enfermer dans l'gosme de notre propre satisfaction. En sachant le peu
que tout cela vaut et dure, nous sommes plus prpars  le perdre ou 
le partager; nous devenons plus sages et meilleurs. En vrit, il n'y a
pas de tableau achev de la vie, sans cet arrire-plan de mlancolie.

Burns a eu fortement cette sensation du rapide passage de la vie. Au
milieu du rire et des plaisirs, il n'oublie jamais compltement que tout
cela est l'clat d'un flot qui passe, moins brillant s'il tait moins
rapide. Dans ses moments les plus joyeux, il semble brusquement avoir
conscience de leur fuite et s'abandonne, sur cette pente de tristesse, 
des rflexions sur la fuite de la vie elle-mme.

  Cette vie, autant que je le comprends,
  Est une terre enchante et ferique,
  O le plaisir est la baguette magique,
  Qui, manie adroitement,
  Fait que les heures, comme des minutes, la main dans la main,
  Passent, en dansant, trs lgres.

  Sachons donc manier cette baguette magique;
  Car, lorsqu'on a gravi quarante-cinq ans,
  Vois, la vieillesse caduque, lasse, sans joie,
  Avec une face ride,
  Arrive, toussant, boitant par la plaine,
  D'un pas tranant.

  Quand le jour de la vie approche du crpuscule,
  Alors, adieu les promenades insouciantes et oisives,
  Et adieu les joyeux gobelets cumants,
  Et les socits bruyantes,
  Et adieu, chres et dcevantes femmes,
  La joie des joies!

   vie! combien est charmant ton matin,
  Les rayons de la jeune Fantaisie ornent les collines!
  Mprisant les leons de la froide et lente Prudence,
  Nous nous chappons,
  Comme des coliers, au signal attendu
  De s'jouir et de jouer!

  Nous errons ici, nous errons l,
  Nous regardons la rose sur l'glantier,
  Sans songer que l'pine est proche
  Parmi les feuilles;
  Et bien que la petite blessure menace,
  Sa souffrance est si courte!

  Quelques-uns, les heureux, trouvent un coin fleuri,
  Pour lequel ils n'ont ni pein, ni su;
  Ils boivent le doux et mangent le meilleur,
  Sans souci, ni peine,
  Et, peut-tre, regardent la pauvre hutte
  Avec un haut ddain.

  Sans dvier, quelques-uns poursuivent la fortune;
  L'pre esprance tend tous leurs muscles;
   travers beau et laid, ils pressent la chasse,
  Et saisissent la proie;
  Alors, tranquillement, dans un coin plaisant,
  Ils terminent la journe.

  Et d'autres, comme votre humble serviteur,
  Pauvres gens! n'observant ni rgles, ni routes,
   droite,  gauche, s'cartant sans cesse,
  Ils vont en zig-zags,
  Tant qu'accabls par l'ge, obscurs, ayant faim,
  Ils gmissent souvent.

  Hlas! quel amer labeur et quels efforts!....
  Mais, assez de ces pauvres plaintes moroses!
  La lune inconstante de la Fortune plit-elle?
  Qu'elle aille o elle veut!
  Sous ce qu'elle conserve de lueur,
  Chantons notre chanson![527]

         [Footnote 527: _Epistle to James Smith._]

Il y a encore de la gat et de l'insouciance dans ces vers. En certains
endroits, le sentiment est plus sombre. La vie n'est pas seulement
rapide, elle est mauvaise. Elle est faite de plus de maux que de biens.
La terre est le thtre d'innombrables douleurs o errent quelques
joies.

  Pourquoi hsiterais-je  quitter cette scne terrestre?
  L'ai-je donc trouve si pleine de charmes plaisants?
  Quelques gouttes de joie avec des flots de mal entre elles,
  Quelques rayons de soleil parmi des temptes renaissantes.
  Sont-ce les agonies du dpart qui alarment mon me,
  Ou la triste, hassable et sombre demeure de la mort?[528]

         [Footnote 528: _Stanzas, in the Prospect of Death._]

De cette impression est sortie une pice d'une grande mlancolie qui a
pour titre et pour refrain _L'Homme fut cr pour gmir_. Par un
crpuscule de novembre, au milieu des champs et des bois dnuds, on
voit cheminer un vieillard dont les pas sont fatigus. Il semble us de
souci, ses traits sont sillonns par les annes, ses cheveux sont
blancs. Cet trange passant numre toutes les amertumes dont est faite
la vie, les durets du sort, les durets des hommes, auxquelles
s'ajoutent nos propres folies.

  Les unes aprs les autres, les folies nous conduisent,
  Les passions licencieuses brlent,
  Elles dcuplent la force de la loi de la nature:
  Que l'homme fut cr pour gmir[529].

         [Footnote 529: _Man was made to Mourn._]

La pice, qui se prolonge comme une lamentation, se termine par cette
strophe dcourage.

   mort! La plus chre amie du pauvre,
  La plus douce et la meilleure!
  Bienvenue l'heure o mes membres gs
  Seront tendus avec toi en repos!
  Les grands, les riches craignent ton coup,
  Arrachs  la pompe et au plaisir,
  Mais, oh! tu es un soulagement bni pour ceux
  Qui, las et accabls, gmissent![530]

         [Footnote 530: _Man was made to Mourn._]

Quelquefois ces rflexions sur la vie prennent un accent moderne Elles
s'unissent aux aspects de la nature. Y a-t-il dans Chateaubriand ou dans
Lamartine quelque chose de plus mlancolique, une plus intime union des
tristesses de l'me aux tristesses des choses que dans la pice qui
suit? Ce ne sont pas les invocations orageuses que Ren adresse 
l'orage, ni les plaintes harmonieuses de l'_Isolement_. Il y a, dans la
tranquillit mme de cette scne, voile de brume, quelque chose de plus
tranquille et de plus accabl.

  Le brouillard paresseux pend au front de la colline
  Cachant le cours du ruisseau sombre et sinueux!
  Combien sont languissantes les scnes nagure si vives,
  Quand l'Automne remet  l'Hiver l'anne plie.
  Les forts sont sans feuillage, les prairies sont brunes,
  Et toute la gaie toilette de l't est envole,
  Laissez-moi seul errer, laissez-moi seul songer
  Combien vite le temps s'envole, combien durement le sort me poursuit.

  Combien j'ai vcu longtemps, mais combien j'ai vcu en vain!
  Combien peu de la modique mesure de la vie me reste peut-tre!
  Quels aspects divers le vieux temps a pris dans sa course,
  Quels liens le cruel Destin a dchirs dans mon coeur!
  Combien imprudents ou pires, nous sommes jusqu'au sommet de la colline,
  Et, sur la pente, combien faibles, assombris et navrs!
  Cette vie, avec tout ce qu'elle donne ne vaut pas qu'on la reoive.
  Pour quelque chose au del d'elle, srement l'homme doit vivre[531].

         [Footnote 531: _The lazy Mist._]

Ce ne sont pas l des sentiments trs originaux.  toute poque, il y a
eu des potes qui s'en sont nourris, et on peut encore ajouter que Burns
les a exprims avec moins de profondeur que maint d'entre eux. Mais il
ne faut pas oublier qu'en mme temps il aime et rend la vie. Tandis que
les autres semblent vivre dans les cimetires et ne frquenter que les
fossoyeurs, lui est un homme qui va aux ftes, aux foires, aux marchs,
l o il y a de jolies filles et des gars rubiconds. Sur son chemin, il
traverse parfois l'enclos plant de croix o le gazon est ouvert pour
une place nouvelle. Il s'y arrte un instant et continue. Cette courte
mditation suffit pour qu'il emporte, dans l'agitation et le bruit, la
tristesse qui les apprcie.

Ainsi que cela arrive presque constamment chez lui, les sentiments
personnels sont rendus avec plus de force que les ides gnrales. Il
parle surtout bien des amertumes de la vie qu'il a prouves lui-mme.
Parmi elles, il y en a deux qui ont pntr en lui: la lassitude de
vivre, et le sentiment douloureux des erreurs et des fautes que
l'existence entrane.

Il y a peu d'mes harasses par les passions qui,  quelque moment,
n'prouvent la fatigue, le besoin d'une quitude dfinitive, qui n'aient
appel la mort comme l'aeule bienveillante sur le giron de laquelle il
serait doux, ineffablement doux de s'endormir. Ce got de la mort est
surtout marqu chez les mes qui manquent de but et de direction, soit
que leurs passions, soit que les vnements les aient jetes hors de la
route. C'tait dj le voeu d'Hamlet dsorient et meurtri. Ce fut celui
d'Edgar Poe qui portait sous son front de sourdes souffrances, et pour
qui le fait d'exister semble avoir t douloureux. On se rappelle la
pice terrifiante, tant le dsir de s'assoupir dans le nant y est
ardent, et ces strophes, si poignantes  la manire de Poe, par la
simple reprise de sons qui se rptent comme des lamentations:

  Les gmissements et les plaintes,
  Les soupirs et les sanglots
  Sont apaiss maintenant,
  Avec cet horrible battement
  Au coeur! ah! cet horrible,
  Horrible battement!

  Le malaise, la nause,
  La souffrance impitoyable
  Ont cess avec la fivre
  Qui affolait mon cerveau,
  Avec la fivre appele vivre
  Qui brlait dans mon cerveau![532]

         [Footnote 532: Edgar Poe. _For Annie._]

Byron ne disait-il pas aussi:

  Qu'est-ce que la mort? un repos du coeur![533]

         [Footnote 533: Byron.]

Burns avait prouv ce mme besoin de mourir. Sa nature violente, qui se
dpensait par secousses fougueuses, aurait t sujette  des ractions
et  des abattements, mme dans son fonctionnement normal. Le malheur,
en le jetant dans les plaisirs qui tourdissent, avait rendu ces
dpressions plus frquentes et plus profondes. Alors le dcouragement
arrivait, la fatigue, une sorte de courbature de vivre, le souhait du
repos dfinitif. Il a rendu cela avec une vigueur qui ne va pas loin de
celle de Poe.

  Et toi, puissance hideuse que la Vie abhorre,
  Tant que la Vie peut fournir un plaisir,
  Oh! coute la prire d'un misrable!
  Je ne recule plus, effray, pouvant;
  J'implore, je mendie ton aide amicale,
  Pour clore cette scne de soucis!
  Quand mon me, dans une paix silencieuse,
  Quittera-t-elle le jour morne de la vie?
  Quand mon coeur fatigu cessera-t-il ses battements,
  Froide poussire dans l'argile?
  Plus de crainte alors, plus de larme alors,
  Pour mouiller ma face inanime;
  tre serr, tre treint,
  Dans ton glacial embrassement![534]

         [Footnote 534: _Ode to Ruin._]

Ce got de la mort fut galement ressenti par Shelley. Trelawny raconte
qu'un jour il dut le repcher au fond de l'eau, o il s'tait laiss
couler et o il s'tait roul comme un congre en attendant
paisiblement de mourir. Mais chez Shelley, c'tait moins la lassitude de
la vie prsente que l'attrait de la vie commune, et le dessein de se
runir  la vaste existence universelle.

Le pauvre Burns avait de plus,  un haut degr, le sens des erreurs de
la vie, de ses faiblesses. Ses propres souvenirs lui avaient enseign
combien les meilleures rsolutions sont proches des dfaillances,
combien nos efforts vers le mieux trbuchent parmi les folies et les
fautes.

  La dame Vie, bien que la fiction puisse l'attifer
  Et l'orner de fausses perles et de clinquant,
  Oh! vacillante, faible et incertaine,
  Je l'ai toujours trouve,
  Toujours tremblante, comme une branche de saule,
  Entre le bien et le mal[535].

         [Footnote 535: _To Colonel de Peyster._]

Avec ce sentiment lui revenaient les regrets et parfois les remords des
mauvais passages de son pass. Il avait assez souffert, et il s'tait
assez forg de malheurs, pour comprendre les leons que la vie contient
toujours et qu'elle inflige parfois. Ds qu'il touche  ce point, il
devient grave. En quelque endroit de presque toutes ses pices, le ton
comique se suspend et les paroles srieuses arrivent. Il fait, en
repassant  travers ses propres erreurs, sa rcolte de sagesse. Ce sont
souvent des regrets, souvent des rsolutions, parfois de vritables
remords. Quelquefois, il arrache fortement  sa conduite un
avertissement, brusque comme le chagrin qui nous atteint au bout d'une
suite de faiblesses et tout d'un coup nous les dvoile. Il est plein de
ces aveux et de ces conseils. La pice qui a pour titre: _ptre  un
jeune Ami_, et qui est si riche de paroles pratiques et viriles qu'on
pourrait la comparer aux recommandations de Polonius  son fils, en est
un exemple. Les exhortations se succdent, portant sur tous les points
o un homme doit tre prmuni; penses prudentes, avises, en mme temps
qu'leves, et toute cette sagesse aboutit  un retour mlancolique sur
lui-mme.

  En termes de laboureur, Dieu vous prospre
   devenir chaque jour plus sage,
  Et puissiez-vous mieux suivre ce conseil
  Que ne l'a jamais fait le conseilleur.

Ces aveux sont pars de tous cts dans son oeuvre. Ils sont accompagns
de prceptes d'indulgence, dans lesquels on sent qu'il la rclame autant
qu'il la conseille.

Ce quelque chose de grave, qui reparat  et l, suffit pour remettre
toutes choses en leur place. Le rire et le comique restent au premier
plan, mais ils ne sont pas seuls. Derrire leur gat sortent des
avertissements et une voix plus austre qui ne laisse pas oublier ce que
la vie contient de srieux et d'imposant, qui en proclame les
responsabilits. Par del les scnes de la vie ordinaire qu'il excelle 
peindre, il y a une pense plus svre qui les observe, qui les juge,
les condamne ou les plaint. Parfois mme, on l'a vu, il arrive jusqu'
la tristesse qui fait le fond de la vie et la clt. Il n'avait pas
encore connu le dsenchantement de la vieillesse et la dcoloration qui
s'tend sur tout, mais il avait dj eu des moments o l'inanit de nos
courtes carrires apparat. Il avait connu prcocement ce terrible 
quoi bon?, qui visite, vers leur fin, les mes les plus actives et les
mieux rgles, celles qui ont fait le plus consciencieusement leur
besogne de vivre; et qui assaille de meilleure heure celles qui se sont
disperses et n'ont pas donn tout ce qu'elles pouvaient. En sorte
qu'une moralit se dgage aprs tout de son oeuvre. Sa peinture de la
condition humaine n'en reprsente pas seulement le ct insouciant,
pittoresque et quotidien. Elle est plus complte. Elle n'en ignore ni
les douleurs, ni les fragilits, ni les nigmes, tout le ct obscur et
qui regarde du ct de la mort.




CHAPITRE III.

BURNS COMME POTE DE L'AMOUR.


Que Burns ait t un des plus charmants et peut-tre le plus vari des
potes de l'amour, cela n'a rien qui puisse surprendre. La grande
affaire de sa vie avait t l'amour. Sa propre existence est un
vritable cheveau embrouill o les intrigues s'entrelacent, se
mlangent et se perdent, continuellement remplaces par de nouvelles.
Dans cet enchevtrement de passions ou de caprices, on n'a gure que
ceux qui ont laiss une trace dans ses oeuvres. Un rvrend
presbytrien, le docteur Hately Waddell, en a fait un relev
consciencieux. Il a dress mthodiquement une liste alphabtique des
hrones  qui Burns a ddi des vers. Ce catalogue ne comprend pas
moins de cinquante noms[536]. C'est loin du chiffre de Don Juan; mais,
pour une femme  qui on crit des vers qui restent, combien d'autres 
qui on dit des paroles qui passent? Si l'on faisait le relev des noms
charmants chants par les autres potes, dans combien de potes
faudrait-il prendre pour arriver  une demi-centaine d'hrones?

         [Footnote 536: Voir dans l'dition de Hately Waddell
         l'appendice: _Hroines of Burns._]

Cela mme ne lui suffisait pas. Quand il n'tait pas occup d'amour pour
son propre compte, il l'tait pour les autres. Dj  Tarbolton, il se
trouvait dans le secret de la moiti des amours de la paroisse[537].
Plus tard et jusqu' la fin, il continua ce rle de confident. Lorsqu'un
de ses amis tait refus, ajourn ou abandonn, il n'avait qu'
s'adresser  Burns, et Burns lui crivait aussitt des vers destins 
flchir la cruelle,  dcider l'indcise, ou  maudire la perfide. Il
tait une sorte d'crivain public en matire d'amour. C'est ainsi qu'il
a compos pour autrui quelques-unes de ses plus jolies chansons. Pour
Clarke, le musicien, qui tait pris d'une de ses lves, il a crit:
_Philis, la jolie_. Pour James Johnson, le graveur, il a crit: _Toi,
belle Eliza._ Pour son ami Cunningham, qui aimait une jeune fille et en
avait t abandonn, il a compos deux de ses plus poignantes posies:
_Le Printemps a revtu le Bois de Verdure_, et _Si j'avais une Caverne
sur un Rivage lointain_. Cunningham mritait d'ailleurs d'inspirer ces
deux morceaux, car il demeura inconsolable. Longtemps aprs, vers le
soir, il allait dans la rue o demeurait l'infidle maintenant marie,
afin de voir son ombre passer sur les stores; puis il s'en retournait
les larmes aux yeux[538]. Pour Willie Chalmers, Burns composa la chanson
de _Willie Chalmers_; et pour un collgue de l'Excise, du nom de
Gillespie, sa potique romance du _Bois de Craigieburn_. Ce ne sont pas
l des conjectures. On a son aveu; dans ses propres notes sur ses
chansons, on trouve: Mr Chalmers, un de mes amis particuliers, m'a
demand d'crire une ptre potique  une jeune fille, sa Dulcine. Je
l'avais vue, mais je la connaissais  peine, et j'ai crit ce qui
suit[539]; ou encore: Cette chanson fut compose sur une passion que
Mr Gillespie, un de mes amis particuliers, avait pour Miss Lorimer, plus
tard, Mrs Whelpdale[540]. Il allait au-devant des demandes et proposait
ses services. Il crivait  Johnson: Avez-vous une belle desse qui
vous entrane comme une oie sauvage, dans une poursuite de dvotion
amoureuse? Faites-moi connatre quelques-unes de ses qualits, comme,
par exemple, si elle est brune ou blonde, grasse ou maigre, petite ou
grande, etc; choisissez votre air et je chargerai ma muse de la
clbrer[541]. Ainsi, il ne pouvait jamais rester dsoeuvr du ct de
l'amour, et,  ses propres intrigues, il ajoutait celles des autres.

         [Footnote 537: _Autobiographical Letter to Dr Moore._]

         [Footnote 538: Scott Douglas, tom III, p. 141.]

         [Footnote 539: Lockhart. _Life of Burns_, p. 152.]

         [Footnote 540: _Glenriddell Manuscript._]

         [Footnote 541: _To J. Johnson_, Nov. 15th, 1788.]

Et ce n'est pas tout. Lorsque l'amour a pris ainsi possession d'une me,
l'a remplie de son rve et l'a faite sienne, il y chante, pour ainsi
dire, de lui-mme. Il n'est plus besoin qu'une circonstance particulire
y veille des paroles prises; elles y naissent sans cause, comme les
soupirs d'un luth. Quand l'esprit de Burns n'tait pas occup d'amours
rels, pour lui ou ses amis, il s'en crait d'imaginaires. Il portait
constamment en lui des pisodes rvs, des dclarations toujours prtes,
des ivresses ou des tristesses feintes, des romans innombrables, dont
son coeur,  qui la ralit ne suffisait pas, entretenait son
infatigable proccupation d'amour. On peut se reprsenter ce qu'il a pu
passer de combinaisons amoureuses dans un esprit ainsi employ. Une
rencontre, un site favorable, un rien lui faisaient construire de ces
rveries, de ces chteaux en Espagne, aux fentres garnies de jolis
visages. Son coeur tait toujours inquiet d'amour,

  comme la boussole
  Tout en vacillant tourne au ple.

C'tait son opinion que, pour bien parler de l'amour, il faut l'avoir
prouv. Shenstone, dit-il, observe finement que les vers d'amour sans
passion relle sont le plus fade de tous les jeux d'esprit, et j'ai
souvent pens qu'un homme ne peut tre un juge comptent de compositions
amoureuses  moins d'avoir t lui-mme, en un ou plusieurs cas, un
fidle fervent de cette passion[542]. Si cette thorie est vraie, il y
a eu peu d'hommes mieux prpars que lui.

         [Footnote 542: _Common-place Book._]

Avec la spontanit de production qu'avait Burns de traduire, sur le
champ, en vers, ce qu'il ressentait, on comprend qu'il soit sorti, de ce
travail continuel de son esprit, une quantit considrable de pices. Et
quelle varit! Tous les sentiments de l'amour y passent et s'y agitent:
les premires timidits, les aveux chastes, les rves d'un instant, les
flicits, les angoisses, les reproches, les dsespoirs, les douleurs
des sparations, les joies pres et avides des possessions secrtes et
rares, les lourdes ivresses des possessions banales, les dclarations
jetes en passant comme par un voyageur press, les longs souvenirs
emports dans le sang mme du coeur, les professions d'inconstance et
les serments de fidlit, les humilits et les rvoltes en face du
ddain, les adorations qui s'adressent  l'me et celles qui s'prennent
du corps, les enchantements des dbuts et les amertumes des fins
d'amour, les rveries trs chastes et les dsirs semblables  des
charbons ardents, les amitis qui sont  deux doigts de l'amour, et les
amours qui prennent le chemin de l'amiti, toutes les extases et toutes
les preuves, toutes les nuances de la passion la plus riche en
emportements et en raffinements, un ple-mle de tout ce que l'amour
peut inspirer de potique, de dlicat, et de brutal  l'ondoyant coeur
humain. Et ces sentiments se jouent, se rpercutent, se multiplient,
dans toutes les situations o une imagination infatigable et un coeur
qui l'aurait fatigue ne cessaient de s'aventurer, chacun de son ct:
fianailles, abandons, sparations par la mort ou l'loignement, adieux,
retours, absences qui rougissent les yeux de l'pouse, l'amour lgitime,
l'adultre, la naissance d'enfants dont se rjouit le foyer, la venue de
ceux qu'aucun foyer ne connatra, tous les dangers, toutes les folies,
dans lesquels la passion toute puissante pousse les hommes. De telle
sorte qu'on rencontre dans cette partie de l'oeuvre de Burns, tous les
accidents, toutes les variantes qu'il est possible d'imaginer, et qu'on
en composerait une anthologie o se droulerait la gamme entire des
sentiments et des situations de l'amour.

Comment choisir dans ce nombre de pices souvent aussi parfaites les
unes que les autres? Comment surtout les rpartir? Elles sont toutes
diffrentes et chacune d'elles a son originalit. Il faudrait presque
une traduction complte, et ce ne serait encore en reprsenter que le
nombre. La couleur, la grce et l'accent seraient perdus en route et,
en mme temps, ce qui peut parfois en tenir lieu, le commentaire
constant de la critique qui marche  ct des citations, avertit de ce
qui leur manque et essaye, par des exemples pris dans notre propre
langue, de donner une ide du charme absent. Nous avons essay de mettre
un peu d'ordre dans cette confusion de belles choses. Nous ne pouvons
nous dissimuler que c'est un vain essai de groupement, presque nuisible
 l'ensemble. C'est comme si on voulait classer ces amas de jolies
coquilles accumules par la mer au bord de certaines baies. Une partie
de leur beaut est dans leur abondance et leur mlange. Cependant,
n'est-il pas permis d'en prendre quelques poignes, d'examiner de
combien de sortes il y en a, de quelles fines nuances elles sont vtues;
quitte  les rejeter ensuite dans la masse nacre, rose et lilas, o les
autres sont demeures? On a ainsi, avec l'ide du riche ensemble, celle
de la varit et de la finesse, et une admiration plus complte qui
tient, pour ainsi dire, les choses aux deux bouts. Ainsi faisons-nous
avec les posies amoureuses de Burns. Nous en prenons au hasard; un
autre en prendrait de diffrentes; et nous aurions tous deux les mains
pleines de dlicates choses. Mais, en les regardant une  une, il ne
faut pas oublier que nous avons  nos pieds le tas de fines coquilles o
nous pourrions puiser encore.


I.

LA POSIE DE L'AMOUR.

Avant toutes ces pices et dominant les sentiments qu'elles traduisent,
on peut placer, en manire de prlude, les chants  l'amour lui-mme.
Depuis six mille ans qu'il y a des hommes et qui aiment, comme dirait La
Bruyre, les hymnes qu'il a reus ont t plus nombreux que les levers
du soleil. Depuis ceux qui l'ont clbr comme une des forces de la
nature et une des joies de l'univers, jusqu' ceux qui l'ont dnonc
comme le flau du monde et la plus excrable des folies, un choeur
immense d'hymnes triomphaux ou de maldictions a mont vers lui des
lvres humaines. Il n'est gure de pote qui ne l'ait salu  sa
manire, qui n'en ait parl selon les dlices ou les dceptions qu'il a
cru qu'il lui devait. Burns avait eu trop souvent affaire  lui pour
n'en rien dire. C'tait pour lui, l'alpha et l'omga du bonheur
humain[543], la goutte de plaisir cleste, le seul cordial dans
cette valle mlancolique[544], l'tincelle de feu cleste qui claire
la hutte hivernale de la misre; sans lui, la vie pour les pauvres
habitants des chaumires serait un don de maldiction[545]. Il l'a
chant, non pas comme le dsir universel dont sont travaills les
profondeurs des mers et les entrailles de la terre; son esprit ne
gnralisait pas ses passions; mais comme ce qui faisait le charme de sa
vie, et le plaisir qui effaait tous les autres. Et, dans le concert des
pices  l'Amour, son lger air de flte a cependant sa place, est
original par quelque chose de preste et de dlibr.

         [Footnote 543: _To Alex. Cunningham_, 24th Jan. 1789.]

         [Footnote 544: _Cotter's Saturday night._]

         [Footnote 545: _To Alex. Cunningham_, 24th Jan. 1789.]

  Les roseaux verdissent !
  Les roseaux verdissent !
  Les plus douces heures que je passe,
  Je les passe avec les fillettes, !

  Il n'y a rien que soucis de tous cts,
  Et dans chaque heure qui passe ;
  Que signifierait la vie de l'homme,
  S'il n'tait point de fillettes !

  Les gens mondains peuvent suivre la richesse,
  Et la richesse leur chapper toujours ;
  Lors mme qu'ils l'atteindraient enfin,
  Leur coeur n'en saurait jouir !

  Mais donnez-moi une douce heure vers le soir,
  Mes bras autour de ma chrie ,
  Et les soins mondains et les gens mondains
  Peuvent aller sens dessus dessous !

  Pour vous, les graves, qui vous moquez de cela,
  Vous n'tes que des stupides nes ;
  L'homme le plus sage que le monde ait vu
  A chrement aim les fillettes !

  La vieille nature dclare que ces charmantes chries
  Sont  ses yeux son plus noble ouvrage ;
  Sa main novice s'est essaye sur l'homme,
  Et puis, elle a fait les fillettes !

  Les roseaux verdissent 
  Les roseaux verdissent !
  Les plus douces heures que je passe
  Je les passe avec les fillettes ![546]

         [Footnote 546: _Green grow the Rashes, O!_]

 ct de cette pice et comme suspendue  elle, se trouve l'apologie de
l'inconstance que tant de potes ont faite. Presque tous l'ont faite
avec les mmes images, avec celles qui expriment le mieux la mobilit et
la fuite: les flots, les nuages, les couleurs, tout ce qui chappe sans
cesse, est insaisissable.

  Que la femme ne se plaigne pas
  D'inconstance en amour,
  Que la femme ne se plaigne pas,
  Que l'homme infidle aime  changer.
  Voyez par toute la nature,
  Sa loi puissante veut qu'on change.
  Dames, serait-il pas trange
  Si l'homme alors tait un monstre?

  Voyez les vents, voyez les cieux,
  La monte de la mer et sa descente;
  Soleil et lune se couchent pour se lever,
  Et les saisons tournent, tournent.
  Pourquoi vouloir que l'homme chtif
  Rsiste au plan de la Nature?
  Nous serons constants, tant que nous pourrons,
  Vous ne pouvez pas plus, savez-vous?[547]

         [Footnote 547: _Let not woman e'er complain._]

Pouvez-vous contraindre la mer  sommeiller tranquillement, le lis 
garder sa fracheur, le tremble  ne pas frissonner, pouvez-vous
contraindre l'abeille  ne pas voltiger et le col du ramier  ne pas
chatoyer, alors vous pourrez contraindre l'amour  durer toujours,
disait un autre pote cossais qui fut presque le contemporain de
Burns[548]. Ils sont de l'cole de ce personnage de Shakspeare, qui
prtendait que, comme un clou en chasse un autre, le souvenir de son
dernier amour tait chass par un nouveau, et que celui-ci se fondait
comme une image de cire prs du feu, ne gardant plus l'empreinte de ce
qu'elle tait[549]. Ce ne sont pas les mtaphores qui ont jamais manqu
aux potes pour rendre la fuite continuelle de l'amour. Peut-tre
ceux-l seraient-ils encore davantage dans le vrai qui diraient des
vents et des flots qu'ils sont aussi inconstants que le coeur humain.

         [Footnote 548: Thomas Campbell. _Song: How delicious is the
         winning._]

         [Footnote 549: Shakspeare. _The two Gentlemen of Verona_,
         act. II, sc. 4.]

       *       *       *       *       *

De ce groupe de posies amoureuses on peut en rapprocher un autre. Ce
sont des pices impersonnelles. Elles ont t inspires par des
sentiments que Burns n'a pas pu prouver pour son compte, mais que son
esprit, toujours occup de la mme passion, s'est amus  ressentir. Il
y en a toute une srie. Ce sont souvent des plaintes de jeunes filles.
Elles pleurent l'infidlit, l'exil ou la mort de leur amant. L'une, se
promenant un soir d't, quand les joueurs de cornemuse et les jeunes
gens sont en train de jouer, aperoit son faux ami et s'loigne en
pleurant[550]. Une autre pense  son matelot qui est au loin: pendant
que les troupeaux sont haletants autour d'elle, sous le midi, peut-tre
est-il  son canon, sous le soleil brlant; quand l'hiver dchire la
fort et flagelle l'air hurlant, elle coute en priant et en pleurant le
rugissement du rivage rocheux[551]. Une veuve des Hautes-Terres se
lamente: elle vient vers les Basses-Terres, sans un penny dans sa bourse
pour payer son repas. Il n'en tait pas ainsi dans les Hautes-Terres;
elle avait des vaches qui broutaient sur les collines et des brebis qui
couraient sur les mamelons; mais Donald a t tu sur la plaine de
Culloden, et aucune femme dans le vaste monde n'est aussi misrable
qu'elle[552]. De pauvres filles dlaisses gmissent et se repentent
d'avoir t trop confiantes et trop faibles. Partout, ce sont des
regrets cachs et  peine trahis par un soupir.

         [Footnote 550: _As I was a-wandering._]

         [Footnote 551: _On the Seas and Far away._]

         [Footnote 552: _The Highland Widow Lament._]

  Tu briseras mon coeur, toi, bel oiseau,
  Qui chantes sur la branche!
  Tu me rappelles les jours heureux,
  Quand mon faux ami tait sincre.

  Tu briseras mon coeur, toi, bel oiseau,
  Qui chantes prs de ta compagne!
  Car ainsi j'tais aime et ainsi je chantais,
  Et j'ignorais ma destine[553].

  Souvent j'ai err prs du joli Doon,
  Pour voir le chvrefeuille s'entrelacer;
  Et tous les oiseaux chantaient leurs amours,
  Et ainsi je chantais le mien!

  Le coeur lger, je cueillis une rose
  Sur son boisson pineux;
  Et mon faux ami m'a drob la rose
  Et ne m'a laiss que l'pine![554]

         [Footnote 553: Ces strophes rappellent un peu le couplet de
         Molire, d'une grce archaque, et qu'on imagine accompagn
         d'une sourdine de Lully:

            Vous chantez sous ces feuillages,
            Doux rossignols pleins d'amour;
            Et de vos tendres ramages
            Vous rveillez tour  tour
            Les chos de ces bocages;
            Hlas! petits oiseaux, hlas!
            Si vous aviez mes maux vous ne chanteriez pas

               (_Les Amants magnifiques._ Troisime Intermde).]

         [Footnote 554: _The Banks of Doon._]

Plus tard les regrets sont plus clairs et plus douloureux et la douleur
de l'abandon se mle  la honte et au chagrin de la famille.

  Oh! amrement, je regrette, faux ami,
  Oh! douloureusement, je regrette
  D'avoir jamais entendu votre langue flatteuse,
  Et d'avoir vu votre visage.

  Oh! j'ai perdu mes joues roses,
  Et aussi ma taille si fine,
  Et j'ai perdu mon coeur lger
  Qui songeait peu  une chute.

  Il me faut subir le rire moqueur,
  De mainte fille hardie,
  Alors que, si on connaissait toute la vrit,
  Sa vie a t pire que la mienne.

  Chaque fois que mon pre pense  moi,
  Il regarde fixement le mur;
  Ma mre s'est mise au lit,
  De penser  ma chute.

  Chaque fois que j'entends le pas de mon pre,
  Mon coeur clate presque de douleur;
  Chaque fois que je rencontre le regard de ma mre,
  Mes larmes tombent comme la pluie.

  Hlas! qu'un arbre si doux de l'amour
  Porte un fruit aussi amer!
  Hlas! qu'un plaisant visage
  Cause des larmes si arrires!

  Mais la maldiction du ciel crase l'homme
  Qui dsavoue l'enfant qu'il a fait,
  Ou laisse la douloureuse fillette qu'il a aime
  Porter des habits en haillons![555]

         [Footnote 555: _The Ruined Maid's Lament._]

La note n'est pas toujours aussi mlancolique. Il y a, chemin faisant,
de petits morceaux lgers, des refrains d'amour, sans beaucoup de sens,
comme ceux qu'on fredonne sur une route un jour de printemps.

  Quand mai rose arrive avec des fleurs,
  Pour parer ses gais buissons au feuillage pandu,
  Alors ses heures sont occupes, occupes,
  Au jardinier, avec sa bche.
  Les eaux de cristal tombent doucement,
  Les oiseaux joyeux sont tous amoureux,
  Les brises parfumes soufflent autour de lui,
  Le jardinier avec sa bche.

  Quand le matin pourpre veille le livre
  Qui va chercher son repas matinal,
  Alors  travers les roses, il s'en va,
  Le jardinier avec sa bche.
  Quand le jour expirant dans l'ouest
  Tire le rideau du sommeil de la nature,
  Il vole vers les bras de celle qu'il prfre,
  Le jardinier avec sa bche[556].

         [Footnote 556: _When rosy May comes in wi' Flowers._]

Ou bien, ce sont des fantaisies en peu de mots; un petit conte. C'est
Katherine Jaffray qui vivait dans cette valle, et le lord de Lauverdale
qui est venu du sud pour la courtiser, mais sans lui dire qui il tait
jusqu'au jour du mariage[557]. C'est un lord qui est parti  la chasse
sans chiens ni faucons. Et pourquoi? C'est que son gibier n'est pas loin
de certaine chaumire o reste Jenny. Pour elle, il oublie sa lady avec
toutes ses toilettes.

         [Footnote 557: _Katherine Jaffray._]

  La robe de ma lady, il y a des rubans dessus,
  Et des fleurs d'or rares dessus;
  Mais le corset et le corsage de Jenny,
  Mon lord en fait beaucoup plus de cas.

  Par del ce moor, par del ces mousses,
  O les coqs de bruyre passent  travers la bruyre,
  L vit la fille du vieux Collin,
  Un lis dans une solitude.

  Ses jolis membres se meuvent aussi doucement
  Que des notes de musique dans les hymnes des amants,
  Un diamant humide est dans ses yeux bleus,
  O nage follement l'amour joyeux.

  Ma lady est soigne et ma lady est bien habille,
  C'est la fleur et le caprice de l'ouest;
  Mais la fillette qu'un homme prfre,
  Oh! celle-l est la fillette qui le rend heureux[558].

         [Footnote 558: _My Lady's Gown, there's Gairs upon it._]

 cela, il faudrait ajouter quelques imitations des anciennes ballades.
C'est celle de lord Gregory qui reprsente une femme dlaisse venant
frapper  la tour de son seigneur[559]. C'en est une autre trs
touchante et trs belle, sur le mme sujet, seulement c'est un homme qui
vient retrouver celle qu'il croit infidle.

         [Footnote 559: Voir ce morceau, plus haut, dans le chapitre
         sur les vieilles Ballades.]

  Oh! ouvre la porte, montre-moi de la piti,
  Oh! ouvre la porte pour moi, oh!
  Bien que tu aies t fausse, je resterai fidle,
  Oh! ouvre la porte pour moi, oh!

  Froide est la rafale sur ma joue plie,
  Mais plus froid est ton amour pour moi, oh!
  Le froid qui gle la vie dans mon coeur,
  N'est rien auprs des douleurs qui me viennent de toi, oh!

  La ple lune se couche derrire les vagues blanchissantes,
  Et ma vie est  son coucher, oh!
  Faux amis, fausse amie, adieu jamais plus,
  Je ne vous troublerai, ni eux, ni toi, oh!

  Elle a ouvert la porte, elle l'a ouverte toute grande,
  Elle voit son ple cadavre sur la plaine, oh!
  Mon seul amour! s'cria-t-elle, et elle tomba prs de lui,
  Pour ne se relever jamais, oh![560]

         [Footnote 560: _Open the Door to Me, oh._]

La ballade de lady Mary Ann, dans une note plus gaie, est aussi un joli
petit morceau.

  Oh! lady Mary Ann
  Regarde par-dessus le mur du chteau,
  Elle a vu trois jolis garons
  Qui jouaient  la balle.
  Il tait le plus jeune,
  La fleur d'eux tous,
  Mon joli petit gars est jeune,
  Mais il pousse encore.

  Oh! pre! oh! pre,
  Si vous le jugez bon,
  Nous l'enverrons un an
  Encore au collge.
  Nous coudrons un ruban vert
  Autour de son chapeau,
  Afin que l'on sache bien
  Qu'il est  marier encore.

  Lady Mary Ann
  tait une fleur dans la rose
  Doux tait son parfum,
  Et jolie tait sa couleur.
  Et plus elle fleurissait,
  Plus elle tait charmante,
  Car le lis en bouton
  Embellira encore.

  Le jeune Charlie Cochrane
  tait une pousse de chne,
  Beau et fleurissant,
  Et droit tait son corps.
  Le soleil prenait plaisir
   briller pour lui,
  Et il sera l'orgueil
  De la fort encore.

  L't est parti
  O les feuilles taient vertes,
  Et loin sont les jours
  Que nous avons vus.
  Mais de bien meilleurs jours,
  J'espre, reviendront;
  Car mon joli garonnet est jeune
  Et il pousse encore[561].

         [Footnote 561: _Lady Mary Ann._]

Enfin, il faut encore mettre des dialogues dans le genre de celui
d'Horace et de Lydie, qui, fort  la mode dans la littrature amoureuse
du XVIIIe sicle, ne comptent pas parmi ses productions trs
personnelles[562].  ct de ces jeux, il a fait de petits rcits de
scnes d'amour qui sont, au contraire, des bijoux de simplicit et
d'motion, bien  lui. Le plus clbre est peut-tre _Le Pauvre et
l'Honnte Soldat_. Il tait un soir d't dans une auberge quand il vit
passer devant la fentre un pauvre soldat fatigu. Il le fit appeler et
lui demanda ses aventures, puis tomba aussitt dans une de ces absences
qui lui taient ordinaires. Au bout de quelques instants, il avait
compos un petit drame:

  Quand la rafale mortelle de la sauvage guerre fut passe,
  Et la douce paix fut de retour,
  Trouvant maint doux bb sans pre,
  Et mainte veuve en deuil,
  Je quittai l'arme et les tentes des camps,
  O longtemps j'avais t soldat,
  Mon maigre havresac pour toute ma fortune,
  Un pauvre et honnte soldat.

  Ma poitrine portait un coeur loyal, lger.
  Le pillage n'avait pas souill ma main;
  Et vers la douce cosse, vers mon pays,
  Joyeusement je me mis en marche:
  Je songeais aux rives de la Coil,
  Je songeais  ma Nancy,
  Je songeais au sourire charmeur
  O ma jeune fantaisie s'est prise.

  Enfin, j'arrivai dans la jolie valle
  O j'avais jou en mes jeunes annes;
  Je passai le moulin, l'pine du rendez-vous
  O souvent j'ai courtis Nancy:
  Qui vis-je sinon ma chre fillette aime,
  Prs de la demeure de sa mre!
  Je me dtournai pour cacher le flot
  Qui gonflait mes yeux.

  D'une voix altre, je lui dis: Douce fillette,
  Douce comme la fleur de cette pine,
  Oh! heureux, heureux puisse tre celui
  Qui est chri de ton coeur.
  Ma bourse est lgre, j'ai loin  aller,
  Et je voudrais bien loger chez toi.
  J'ai servi mon roi et mon pays longtemps,
  Aie piti d'un soldat!

  Tristement, elle me regarda.
  Elle tait plus adorable que jamais;
  Et elle me dit: J'ai aim autrefois un soldat,
  Je ne l'oublierai jamais.
  Notre humble toit et notre humble repas,
  Vous en aurez votre part.
  Ce signe vaillant, cette chre cocarde,
  Vous tes bienvenu,  cause d'elle.

  Elle regarda, elle rougit comme une rose,
  Puis plit comme un lis,
  Elle tomba dans mes bras, en disant:
  Es-tu mon cher Willie?
  Par celui qui fit le soleil et le ciel,
  Et qui protge l'amour vrai,
  Je suis bien lui! ainsi puissent toujours,
  Les amants fidles avoir leur rcompense.

  Les guerres sont finies, et je suis de retour,
  Et je te retrouve fidle de coeur;
  Quoique pauvres de biens, nous sommes riches d'amour
  Et nous ne nous quitterons plus.
  Elle me dit: Mon grand'pre m'a laiss de l'or,
  Une ferme bien fournie;
  Viens, mon fidle gars-soldat,
  Tu es bienvenu  tout partager.

  Pour de l'or, le marchand sillonne la mer,
  Et le fermier laboure la terre;
  Mais la gloire est la rcompense du soldat,
  La richesse du soldat est l'honneur:
  Ne mprisez pas le pauvre et brave soldat,
  Ne le traitez pas en tranger;
  Souvenez-vous qu'il est le soutien de son pays,
  Au jour et  l'heure du danger[563].

         [Footnote 562: _O Philly, Happy be that Day._]

         [Footnote 563: _The Soldier's Return._]

Ce morceau a pris en cosse la popularit moiti sentimentale et moiti
patriotique de certaines chansons militaires de Branger.

Il est cependant infrieur, selon nous,  la ravissante idylle qui suit.
Les dtails sont rels; mais des vers d'une posie exquise, entre autres
la sixime strophe, les relvent et les parent, de faon  faire de ce
petit rcit un modle de vrit et de grce. Ce n'est pas une des
inspirations loquentes et ardentes de Burns; c'est un petit travail
d'artiste sobre et dlicat. Il n'a rien crit de plus parfait en ce
genre.

  Il y avait une fillette, et elle tait jolie,
  Qu'on la vit  l'glise ou au march;
  Quand toutes les plus belles filles taient assembles,
  La plus belle fille tait la jolie Jane.

  Toujours elle aidait sa mre dans son travail,
  Et toujours elle chantait si joyeusement
  Que l'oiseau le plus gai sur le buisson
  N'avait pas un coeur plus lger qu'elle.

  Mais les perviers ravissent les jeunes
  Qui mettent une joie bnie dans le nid du petit linot;
  Et le froid fltrit les plus brillantes fleurs,
  Et l'amour brise la paix la plus profonde.

  Le jeune Robin tait le plus beau gars,
  La fleur et l'orgueil de tout le vallon;
  Et il avait des boeufs, des moutons, et des vaches,
  Et neuf ou dix fringants chevaux.

  Il alla avec Jane  la foire,
  Il dansa avec Jane, sur la dune;
  Et bien longtemps avant que la pauvre Jeannette ne le st,
  Elle avait perdu son coeur, son repos tait perdu.

  Comme dans le sein du ruisseau
  Le rayon de lune repose, quand tombe la rose des crpuscules,
  Ainsi tremblant, pur, et tendre tait l'amour,
  Dans le coeur de la jolie Jane.

  Et maintenant, elle aide sa mre  son travail,
  Et sans cesse elle soupire de peine et de souci,
  Cependant elle ne sait pas ce qui la fait souffrir,
  Ou ce qui pourrait la gurir.

  Mais le coeur de Jeannette bondit lgrement,
  Et la joie brilla dans son oeil,
  Quand Robin lui dit un conte d'amour,
  Au soir, sur la prairie o croissent les lis!

  Le soleil descendait  l'ouest,
  Les oiseaux chantaient dans chaque buisson,
  Il pressa doucement sa joue contre la sienne,
  Et murmura ainsi son conte d'amour:

  Ma jolie Jane, je t'aime!
  Crois-tu que tu pourras m'aimer?
  Veux-tu quitter la chaumire de ta mre,
  Et apprendre  diriger la ferme avec moi?

  Ni dans la grange, ni dans l'table, tu n'auras  travailler,
  Tu n'auras rien pour te troubler,
  Tu n'auras qu' errer dans les bruyres fleuries
  Et  surveiller  mes cts les bls onduleux.

  Que pouvait faire la pauvre Jane?
  Elle n'eut pas le coeur de dire non.
  Elle finit par rougir, c'tait doucement consentir,
  Et l'amour ne les a pas quitts![564]

         [Footnote 564: _There was a Lass, and She was Fair._]

On pourrait ajouter  celles-l la pice un peu vive pour tre cite,
mais charmante de coloris: _La jolie fille qui a fait mon lit._ Elle fut
compose sur une aventure de Charles II, quand il errait et se cachait
dans le Nord, aux environs d'Aberdeen, au temps de l'usurpation. Il
forma _une petite affaire_[565] avec une fille de la maison de
Port-Lethan, qui tait la fille qui avait fait le lit pour lui[566].

         [Footnote 565: En franais dans le texte.]

         [Footnote 566: _Notes in an interleaved Copy of Johnson's
         Musical Museum._]

Burns a t plus loin; il a chant la longue fidlit de deux existences
passes ensemble, le sentiment d'attachement et de longue reconnaissance
rciproque qui sort peu  peu de la passion,  mesure que celle-ci
s'enfonce avec la jeunesse, il a, selon le vers admirable d'Hugo,
clbr la douceur des vieux poux uss ensemble par la vie[567]; et
il l'a fait dans une petite chanson exquise d'motion vraie et simple.

         [Footnote 567: V. Hugo. _Les Contemplations; crit sur la
         Plinthe d'un bas-relief antique._]

  John Anderson, mon amoureux, John,
  Quand nous nous connmes d'abord,
  Vos cheveux taient noirs comme le corbeau,
  Et votre beau front tait poli;
  Mais maintenant votre front est chauve, John,
  Vos cheveux sont pareils  la neige;
  Mais bnie soit votre tte blanche,
  John Anderson, mon amoureux.

  John Anderson, mon amoureux, John,
  Nous avons gravi la colline ensemble;
  Et maint jour de bonheur, John,
  Nous avons eu l'un avec l'autre;
  Maintenant il nous faut redescendre, John,
  Nous nous en irons la main dans la main,
  Et nous dormirons ensemble au pied de la colline,
  John Anderson, mon amoureux[568].

         [Footnote 568: _John Anderson, my Jo, John._]

Il fallait que son imagination et vraiment explor toutes les
situations de l'amour pour l'avoir conduit jusqu' celle qu'il tait le
plus incapable de connatre par lui-mme.

       *       *       *       *       *

Au milieu de ce vaste nombre de pices, les qualits et les manires
sont aussi varies que les sentiments. Parfois, bien que la chose soit
rare, on sent chez lui presque uniquement l'artiste, le dlicat et
prcieux ouvrier en paroles. Ce sont les pices qui appartiennent  la
seconde partie de sa vie, quand son habilet tait devenue grande,
faites aux jours o l'inspiration baissait un peu sa flamme. Il
reprenait alors volontiers un de ces canevas communs  tous les potes,
sur lesquels ils brodent, en les variant lgrement, des motifs
semblables, arrangeant les mmes fleurs en bouquets diffrents. Mais
comme, avec une simple touche, il rajeunit et renouvelle ces vieux
sujets!  la suite d'Anacron, il n'est gure de pote qui n'ait
souhait d'tre un des objets touchs par la bien-aime; l'agrafe qui
serre sa gorge, l'escabeau qui supporte ses pieds[569]. C'est un sujet
bien us, et cependant il en a encore tir une jolie chanson.

         [Footnote 569: Voir dans _The Miller's Daughter_ de Tennyson,
         comment un motif vieux comme le monde peut tre repris,
         retouch, par une main d'artiste, jusqu' reprendre place
         dans la vie contemporaine.]

  Oh! si mon amie tait ce joli lilas,
  Dont les fleurs violettes s'offrent au printemps,
  Et moi un oiseau pour m'y abriter,
  Lorsque fatigu sur mes petites ailes!

  Comme je serais triste, quand il serait dchir
  Par l'automne farouche et le dur hiver!
  Mais comme je chanterais, sur mes ailes joyeuses,
  Quand le jeune mai renouvellerait sa floraison!

  Oh! si mon amie tait cette rose rouge,
  Qui pousse sur le mur du chteau;
  Et moi, une goutte de rose,
  Pour tomber dans son joli sein!

  Oh! l, heureux ineffablement,
  Je me nourrirais de beauts toute la nuit,
  Enferm et sommeillant dans ses plis satins,
  Jusqu' ce que la lumire de Phbus m'en chasse[570].

         [Footnote 570: _Oh, were my Love yon Lilac Fair._]

Il en est de mme pour ces numrations de fleurs si chres  toutes les
posies, surtout  la posie anglaise. Les potes anglais sont de grands
connaisseurs de fleurs; ils en parlent avec fine richesse et une
prcision particulires. Si un savant accomplissait ce travail de
botanique littraire trs minutieux, on trouverait probablement que le
catalogue de leur flore est plus long, leurs observations plus exactes,
que ceux des potes trangers; les serres de la littrature anglaise
sont les plus riches du monde. Qu'on n'oublie pas que la posie anglaise
est littralement parfume par toutes les fleurs des champs, des jardins
et des bois. Si cet loge parat excessif, qu'on songe au vieux pote de
_la Feuille et la Fleur_; qu'on pense aux passages floraux dont les
pices de Shakspeare sont pares, aux clairires du _Songe d'une nuit
d't_, aux couplets d'Ophlie,  mille traits comme les dlicieuses
paroles d'Arvirargus.

  Avec les plus belles fleurs
  Tant que l't durera et que je vivrai ici, Fidle,
  J'embaumerai la triste tombe; tu ne manqueras
  Ni de la fleur qui est comme ta face, la ple primevre,
  Ni de la jacinthe azure comme tes veines, ni non plus
  De la feuille de l'glantine qui, pour ne pas la calomnier,
  N'tait pas plus douce que ton baleine.[571]

         [Footnote 571: _Cymbeline_, Act. IV, scne 2.]

Qu'on se reprsente l'amas, les brasses de fleurs, sous lesquelles
Milton fait disparatre le cercueil de son ami Lycidas: la htive
perce-neige, la jacinthe, le ple jasmin, l'oeillet blanc, la pense
strie de jais, la violette, la rose moussue, le chvrefeuille, et la
ple primevre qui penche sa tte pensive, et toutes les fleurs que
portent les broderies du deuil[572]. Qu'on pense au plus surprenant
pome qui jamais ait t crit sur les fleurs,  cette admirable et
touchante _Sensitive_ de Shelley, avec sa galerie de fleurs, dont
l'expression est rendue comme en une suite de pastels fminins, et dont
les mes dlicates sont devines et pntres comme par la sympathie
d'un Ariel[573]. Et Wordsworth! Et tant d'autres: Herrick, Tennyson,
Browning! Si on plantait sur la tombe de chaque pote anglais un seul
pied de chacune des plantes qu'il a chantes, ils dormiraient tous sous
des floraisons paisses, et le parfum du printemps en serait augment.

         [Footnote 572: Milton. _Lycidas_, vers 140-48.]

         [Footnote 573: Shelley. _The Sensitive Plant_, voir surtout
         les strophes de la I et III parties.]

Naturellement; les potes ont fait usage de leurs connaissances florales
pour en tirer des images. Les femmes ont t, par eux, compares aux
fleurs, de mille manires ingnieuses. On comprend que, s'il est un
point difficile  rajeunir, ce soit celui-l. Les potes contemporains
s'en tirent en reportant leurs similitudes sur des fleurs rares et
tropicales. Burns n'avait pas cette ressource. Cependant, ses petites
offrandes de fleurs familires resteront parmi tant d'autres. Elles
n'ont ni la varit, ni les luxuriances de coloris de certaines gerbes,
mais elles sont si simples et si fraches! Ce ne sont pas des bouquets
assortis aux beauts fires et fastueuses de grandes dames. Les siens
sont cueillis en un champ voisin, et faits pour des corsages de
paysannes simples et fraches comme eux.

  Oh! l'amour s'aventurera
  L o il n'aimerait pas tre vu;
  Oh! l'amour s'aventurera
  O la prudence tait nagure;
  Mais j'irai par cette rivire,
  Et parmi ces bois si verts,
  Et j'y formerai un bouquet
  Pour ma trs chrie May.

  Je cueillerai la primevre,
  Premire mignonne de l'anne;
  Et je cueillerai l'oeillet,
  L'emblme de ma chrie,
  Car elle est un oeillet parmi les femmes,
  Elle est la fleur sans rivale;
  Et j'en formerai un bouquet
  Pour ma trs chrie May.

  Je cueillerai la rose entr'close,
  Quand Phbus jette un premier regard,
  Car elle est comme un baiser embaum
  De sa douce et jolie bouche;
  L'hyacinthe est pour la constance,
  Avec son bleu inaltrable;
  Et j'en formerai un bouquet
  Pour ma trs chrie May.

  Le lis est une fleur pure,
  Et le lis est une belle fleur,
  Et dans son sein dlicat
  Je placerai la fleur du lis;
  La pquerette est pour la simplicit
  Et un air candide;
  Et j'en formerai un bouquet
  Pour ma trs chrie May.

  Je cueillerai l'aubpine,
  Avec sa chevelure grise et argente,
  L o comme un vieillard
  Elle se tient dans l'aube;
  Mais le nid du petit chanteur dans le buisson,
  Je ne l'emporterai pas;
  Et j'en formerai un bouquet
  Pour ma trs chrie May.

  Je cueillerai le chvrefeuille,
  Quand l'toile du soir est proche,
  Et les gouttes diamantes de rose
  Seront ses yeux si clairs;
  La violette est pour la modestie,
  Il lui sied bien de la porter;
  Et j'en formerai un bouquet
  Pour ma trs chrie May.

  Je mettrai autour du bouquet
  Le ruban de soie de l'amour,
  Et je le placerai  sa poitrine,
  Et je jurerai par les cieux
  Que jusqu' ma dernire goutte de vie
  Ce ruban restera nou;
  Et j'en formerai un bouquet
  Pour ma trs chrie May[574].

         [Footnote 574: _Oh, Luve will Venture in._]

Il a repris maints des sujets et des comparaisons ordinaires parmi les
potes, mais avec le coloris, l'clat d'pithtes, une sorte de
sensualit de couleur, qui frappent dans nos potes de la Renaissance.
Il a, comme eux, cette qualit que les mots tels que: rose, rose, mai,
qui pour nous sont un peu uss, ont l'air d'tre neufs chez lui. Il
semble comme eux les avoir employs avec joie, nouveaut et navet. Ils
ont gard tout leur lustre matinal. Les deux pices qui suivent
n'ont-elles pas la teinte riche et pourpre de certaines pices de
Ronsard? Elles ont t composes toutes deux pour Miss Cruikshank, la
fille de son ami d'dimbourg, presque une enfant, comme celle que
Ronsard appelait fleur angevine de quinze ans[575]. Ce sont ces pices
qu'un critique appelle: the rosebud pieces to Miss Cruikshank. Elles
ne sont que l'ide, exprime avec des qualits semblables, dans ces vers
des _Amours_:

  Comme on voit sur la branche, au mois de mai, la rose
  En sa belle jeunesse, en sa premire fleur,
  Rendre le ciel jaloux de sa vive couleur,
  Quand l'aube, de ses pleurs, au poinct du jour l'arrose,
  La Grce dans sa feuille et l'Amour se repose,
  Embaumant les jardins et les arbres d'odeur[576].

         [Footnote 575: Ronsard. _Les Amours, Marie._]

         [Footnote 576: Ronsard. _Les Amours, Marie._]

Comme eux, elles valent surtout par le coloris des mots.

  Beau bouton de rose, jeune et brillant,
  Fleurissant dans ton prime Mai,
  Puisses-tu ne jamais, douce fleur,
  Frissonner dans la froide averse!
  Que jamais le froid passage de Bore,
  Que jamais le souffle empoisonn de l'Eurus,
  Que jamais les funestes lumires stellaires
  Ne te touchent d'une nielle prcoce!
  Que jamais, jamais le ver perfide
  Ne se nourrisse de ta fleur virginale!
  Que le soleil lui-mme ne regarde pas trop ardemment,
  Ton sein rougissant dans la rose.

  Puisses-tu longtemps, douce perle cramoisie,
  Richement parer ta tige native;
  Jusqu' ce qu'un soir doux et calme,
  Distillant la rose, exhalant le baume,
  Tandis que les bois d'alentour rsonneront
  Des oiseaux qui chanteront ton requiem,
  Au son de leur chant funbre,
  Tu pandes autour de toi tes beauts mourantes,
  Et rendes  la terre, ta mre,
  La plus adorable forme qu'elle ait jamais produite[577].

         [Footnote 577: _To Miss Cruikshank, Written on the Blank Leaf
         of a Book, presented to her by the Author._]

La seconde pice ressemble beaucoup  celle-ci; elle est peut-tre
encore plus riche et plus frache de couleur.

  Un bouton de rose, prs de mon chemin matinal,
  Dans un abri au bord des bls,
  Courbait gracieusement sa tige pineuse,
  Dans la rose, un matin.
  Avant que les ombres de l'aube deux fois aient fui,
  panouie dans sa gloire cramoisie,
  Et penchant richement sa tte emperle,
  Elle embaume le jeune matin.

  Dans le buisson tait un nid,
  Un petit linot le couvait tendrement,
  La rose perlait froide sur sa poitrine,
  Si tt dans le jeune matin.
  Il verra bientt sa chre couve,
  L'orgueil et la joie du bois,
  Parmi les fraches feuilles vertes et humides
  veiller le jeune matin.

  Ainsi, cher oiseau, jeune et belle Jenny,
  Sur les cordes tremblantes, ou de ta douce voix,
  Tu chanteras pour repayer les tendres soins
  Qui protgent ton jeune matin;
  Ainsi, doux bouton de rose, jeune et brillant,
  Tu brilleras somptueusement tout le jour,
  Et tu pareras les rayons du soir de ce pre
  Qui a veill sur ton jeune matin[578].

         [Footnote 578: _A Rosebud by my Early Walk._]

Ce sont l les pices extrmes dans cette direction, celles o il y a le
moins de sentiment et le plus d'habilet technique. Le plus souvent
quand il reprend un de ces motifs, il y ajoute quelque chose de lui. Le
fond de la petite pice suivante est bien peu de chose. Elle est
cependant si dlicatement travaille qu'elle peut prendre sa place parmi
les pices modles de ce genre.

  Tandis que les alouettes de leurs petites ailes,
  Battaient l'air pur,
  Pour goter l'haleine du printemps
  Je sortis et marchai:
  Gaiement l'oeil d'or du soleil
  Regardait par-dessus les hauts monts;
  Tel est ton matin, m'criai-je,
  Phillis, la jolie!

  Aux chansons insouciantes des oiseaux,
  Heureux, je prenais ma part;
  Et parmi ces fleurs sauvages
  Le hasard me conduisit.
  Doucement, sous le jour qui s'ouvrait,
  Les boutons de rose inclinaient la branche;
  Telle est ta fleur, dis-je,
  Phillis, la jolie!

  Au fond d'une alle ombreuse
  Des colombes s'aimaient;
  J'aperus le cruel faucon
  Saisi dans un pige.
  Puisse la Fortune tre aussi bonne,
  Et rserver un destin semblable
   qui voudrait te faire injure,
  Phillis, la jolie![579]

         [Footnote 579: _Philis the Fair._]

La plupart du temps, quand il prend un de ces canevas tout faits, il
commence par y broder quelques jolis dtails, curieux par la finesse du
travail. Mais cette habilet d'ouvrier ne va pas jusqu' la fin, et la
pice se termine par une touche de sentiment naturel, sincre, et qui
contraste avec la simple dextrit du dbut.

  Oh! joli tait ce buisson de roses,
  Qui fleurit si loin des demeures des hommes;
  Et jolie tait celle, et ah! combien chre
  Qu'il abritait du soleil couchant.

  Ces boutons de rose, dans la rose matinale,
  Comme ils sont purs parmi les feuilles si vertes!
  Mais plus pur tait le voeu de l'amant
  Qu'ils entendaient hier dans leur ombre.

  Sous son dais rude et piquant,
  Combien douce et belle est cette rose cramoisie!
  Mais l'amour est une bien plus douce fleur
  Dans le sentier pineux et fatigant de la vie.

  Que ce ruisseau cart, sauvage et murmurant,
  Avec ma Chloris dans mes bras soit  moi,
  Je ne dsirerai ni ne mpriserai le monde
  Rsignant  la fois ses joies et ses peines[580].

         [Footnote 580: _O boine was yon rosy Brier._]

Dans la pice suivante, cette donne, si commune, d'un amoureux
s'adressant  un oiseau qui gmit, donne analogue  celle du sonnet de
Ronsard:

  Que dis-tu? Que fais-tu, pensive tourterelle,
  Dessus cet arbre sec?--Las! passant, je lamente.--
  Pourquoi lamentes-tu?--Pour ma compagne absente![581]

et qu'on retrouve dans des sonnets de Ptrarque[582], finit par
disparatre presque compltement. La sensibilit vraie envahit le
morceau et ne laisse plus place  l'habilet de l'artiste. Cela devient
simple et touchant.

         [Footnote 581: Ronsard. _Les Amours, Marie._]

         [Footnote 582: Sonnet XLIII. _La plainte du rossignol lui
         rappelle celle qu'il croyait ne jamais perdre._

         Ce rossignol qui pleure, d'une faon si suave, peut-tre ses
         petits ou sa chre compagne, remplit de douceur le ciel et
         les campagnes de tant de notes mlancoliques et tendres!

         Et toute la nuit, il semble m'accompagner et me rappeler ma
         cruelle destine; car je n'ai pas  me plaindre d'un autre
         que moi; car je ne croyais pas que la mort et pouvoir sur
         les divinits....

           Sonnet LXXXIX. _Le chant triste d'un petit oiseau lui
           rappelle ses propres chagrins._

         Bel oiselet qui vas chantant ou pleurant tes jours passs, en
         voyant la nuit et l'hiver  tes cts, et le jour ainsi que
         les mois joyeux derrire tes paules!

         Si, comme tu connais tes maux pesants, tu connaissais mon
         tat semblable au tien, tu viendrais dans le sein de cet
         inconsol pour partager avec lui les douloureuses plaintes.

         Je ne sais si les parts seraient gales; car celle que tu
         pleures est peut-tre en vie, tandis que la Mort et le Ciel
         sont tant avares pour moi.

         Mais la saison et l'heure moins propice, ainsi que le
         souvenir des douces annes et des annes amres, m'invitent 
         te parler avec piti.

           (_Sonnets et canzones aprs la mort de Madame Laure_).

         Nous empruntons ces sonnets  la trs belle traduction de M.
         Francisque Reynard, si potique, si colore, et qui rend si
         bien l'tonnant sentiment pittoresque et les qualits de
         peintre de primitives fresques italiennes, qu'il y a dans
         Ptrarque.]

  Oh! reste, doucement gazouillante alouette des bois, reste,
  Ne quitte pas  cause de moi le rameau tremblant;
  Un amant malheureux recherche ta chanson,
  Ta plainte calmante et aimante.
  Redis, redis ce tendre passage,
  Pour que je puisse apprendre ton art touchant;
  Car srement il fondrait le coeur de celle
  Qui me tue en me ddaignant,

  Dis-moi, ta petite compagne fut-elle cruelle?
  T'a-t-elle cout comme le vent insouciant?
  Oh! rien que l'amour et le chagrin unis
  Ne peut veiller de telles notes de douleur.
  Tu parles de chagrin immortel,
  De douleur silencieuse et de sombre dsespoir;
  Par piti, doux oiseau, tais-toi,
  Ou mon pauvre coeur se brisera[583].

         [Footnote 583: _Address to the Woodlark._]

Il faut bien entendre que ce n'est l qu'un coin trs secondaire et trs
artificiel de ses posies amoureuses. Il suffit de noter que, mme sur
ce mtier de travail purement littraire qui n'tait pas le sien, et
pour ce fin ouvrage de ciselure de vers auxquels ses mains n'taient pas
faites, il a gal ce qui a t fait de plus net et de plus brillant
dans ce genre. Et il convient aussi de ne pas oublier que, sauf les
quelques plus grands chantres de l'amour, les autres potes, dont les
pices forment l'anthologie de cette passion, n'ont gure dpass ce
degr de got exquis et de lgre main-d'oeuvre.

       *       *       *       *       *

Il lui arrive quelquefois, comme pour ne laisser aucune corde qu'il
n'ait touche, d'tre plus subtil, plus recherch, et en quelque sorte
plus moderne. Ce n'est pas qu'il approche jamais des enveloppements
presque indchiffrables d'images, ou des finesses presque insaisissables
de sentiment, qui charment certains artistes modernes,  la suite des
gens de la Renaissance. Il n'a pas mme l'ide de ces complexits, de
ces quintessences. Il est loin de ceux qui saisissent les nuances d'un
sentiment, en les isolant du sentiment lui-mme; comme s'ils observaient
les couleurs qui passent sur un visage, sans voir le visage. Il est 
l'autre ple des plus tnus et des plus sublims des potes, qui
analysent des motions si fines qu'elles sont impalpables, qui psent de
l'impondrable dans de l'imperceptible, et ne semblent jamais avoir dans
la main que de la poussire d'motion. Il est bien loin aussi de ceux
qui, placs aux limites de la passion, n'en tudient que les reflets
lointains et les dernires colorations mourantes. Il reste toujours prs
du foyer ardent. Il pose fermement un sentiment plein, entier. S'il rend
une phase plus fine d'motion elle a encore pour cadre l'motion
gnrale dont elle dpend, qui la raffermit et la soutient. Il y a
toujours sous ces teintes plus fugitives le ton franc et simple. La
recherche ne l'carte jamais beaucoup du sentier trs clair et trs
droit qu'il suit d'ordinaire. Ainsi il imagine un compromis entre
l'amour et l'amiti, mais ce sera quelque chose de bien peu compliqu,
de trs primitif, o ce qu'il y a d'un peu plus recherch dans le
sentiment est  peine soulign par un peu plus de recherche dans les
images.

  Retourne-toi, encore,  belle Eliza,
  Un regard de bont avant que nous ne nous quittions,
  Prends piti du dsespr qui t'aime!
  Peux-tu briser son coeur fidle?
  Retourne-toi encore,  belle Eliza;
  Si ton coeur se refuse  aimer,
  Par compassion cache la cruelle sentence,
  Sous le bon dguisement de l'amiti.

  T'ai-je donc offense,  bien-aime?
  Mon offense est de t'avoir aime:
  Peux-tu dtruire pour jamais la paix
  De celui qui mourrait joyeusement pour la tienne?
  Tant que la vie battra dans ma poitrine,
  Tu seras mle  chaque battement;
  Retourne-toi encore,  adorable fille,
  Accorde-moi encore un doux sourire.

  Ni l'abeille au coeur de la fleur,
  Dans l'clat d'un midi soleilleux;
  Ni la petite fe qui se joue
  Sous la pleine lune d't;
  Ni le pote, au moment
  O la fantaisie s'allume en son oeil,
  Ne connat le plaisir, ne ressent l'extase
  Que ta prsence me donne[584].

         [Footnote 584: _Fair Eliza._]

Ou bien; parlant d'une douleur d'amour, au lieu de se plaindre
simplement comme il le fait d'ordinaire, il rendra une ide un peu plus
complexe et analogue  celle que termine le beau vers:

  Et vis de ta douleur, n'en pouvant pas gurir[585].

         [Footnote 585: Edmond Arnould. _Sonnets et Pomes_, sonnet
         XXI.]

mais il n'ira pas au-del; c'est  peu prs la borne de son raffinement.

  O sont les joies que jadis je rencontrais le matin,
  Et qui dansaient  la chanson matinale de l'alouette?
  O est la paix qui attendait mes promenades,
  Le soir, parmi les bois sauvages?

  Je ne suis plus le cours sinueux de cette rivire,
  Regardant les douces fleurettes si belles;
  Je ne suis plus les pas lgers du Plaisir,
  Mais le Chagrin et les Soucis aux tristes soupirs.

  Est-ce que l't a abandonn nos valles,
  Et le sombre et morose Hiver est-il proche?
  Non! Non! les abeilles, bourdonnant autour des clatantes roses,
  Proclament que c'est maintenant l'orgueil de l'anne.

  Volontiers je voudrais cacher ce que je crains de dcouvrir,
  Ce que depuis longtemps, trop longtemps, je sais trop bien;
  Ce qui a caus ce dsastre dans mon coeur
  Est Jenny, la douce Jenny toute seule.

  Le Temps ne peut me secourir, ma peine est immortelle,
  L'Espoir n'ose pas m'apporter une consolation:
  Allons, namour et pris de mon angoisse,
  Je chercherai de la douceur dans ma souffrance[586].

         [Footnote 586: _Fair Jenny._]

Parfois cette sensation de modernit, qu'on dcouvre  et l chez lui,
ressort d'un mlange plus curieux de paysage et de sentiment. La pice
suivante, par exemple, doit son charme  ce que le paysage, au lieu
d'tre gal et bien assis comme les effets habituels de soleil ou de
nuit, est un effet intermdiaire beaucoup plus rare chez lui. Ce vaste
et vague horizon, peint d'un trait, dpasse les descriptions
ordinaires. Cette ville aperue dans la lumire du soir, et qui revient
 chaque instant, donne un pittoresque et une couleur qui taient rares
alors. Le morceau entier est comme travers et empourpr par un rayon du
couchant. C'est une impression distingue, dans le genre de celles qui
ont t atteintes plus tard par les potes, lorsque trouvant les grands
effets rendus ils ont t obligs d'en chercher de plus fins et de plus
rares.

  Oh! savez-vous, qui est dans cette ville,
  Sur laquelle vous voyez le soleil couchant?
  La plus belle dame est dans cette ville
  Sur laquelle brille le soleil couchant.

  Peut-tre l-bas, dans ce bois vert et brillant,
  Elle erre, prs de cet arbre touffu.
  Heureuses fleurs, qui fleurissez autour d'elle,
  Vous obtenez les regards de ses yeux!

  Heureux oiseaux qui chantez autour d'elle,
  Souhaitant la bienvenue  l'anne fleurie!
  Et doublement bienvenu soit le printemps
  La saison chre  ma Lucy.

  Sur la ville l-bas, le soleil tincelle,
  Parmi les coteaux couverts de gents;
  Mes dlices sont dans cette ville l-bas
  Et mon plus cher trsor est la belle Lucy!

  Sans ma bien-aime, tous les charmes
  Du paradis ne me fourniraient pas de joie;
  Mais donnez-moi Lucy dans mes bras,
  Et bienvenu soit le morne ciel des Lapons!

  Ma caverne serait une chambre d'amoureux,
  Bien que l'hiver furieux dchirt l'air;
  Et elle serait une jolie petite fleur
  Que j'y soignerais, que j'y abriterais!

  Oh! douce est celle qui est dans cette ville,
  Sur laquelle est descendu le soleil baissant;
  Sur une plus jolie que celle qui est dans cette ville
  N'ont jamais brill ses rayons couchants.

  Si le destin courrouc jure qu'il est mon ennemi,
  Si je suis condamn  porter la souffrance,
  Je quitterai sans peine tout le reste ici-bas,
  Mais laissez-moi, laissez-moi ma Lucy bien-aime.

  Car, tant que le sang le plus prcieux de la vie sera chaud,
  Pas une de mes penses ne s'loignera d'elle,
  Et elle, comme elle a la plus belle forme,
  Possde le coeur le plus fidle et le plus aimant.

  Oh! savez-vous qui est dans cette ville,
  Sur laquelle vous voyez le soleil couchant?
  La plus belle dame est dans cette ville
  Sur laquelle brille le soleil couchant[587].

         [Footnote 587: _O wat ye wha's in yon Town._]

Il y a, dans cette alle un peu carte de son oeuvre, des pices qui
font penser  Henri Heine,  certains cts de Henri Heine. On suppose,
en effet, qu'il est mutile de marquer les diffrences; il n'a ni la
saisissante tranget d'images, ni l'affinement d'une souffrance
toujours  vif, ni l'exquise douceur amre du pote allemand. Ses
abeilles n'ont pas voltig sur les noires absinthes; leur miel est plus
simple. Cependant, il y a chez lui un sentiment assez troublant et
raffin qui se trouve  un haut degr dans Heine. Celui-ci, au-del de
tous les potes, a prouv la sensation d'emporter en soi le regard de
la bien-aime, le malaise d'tre hant par des yeux chers et cruels, ce
qu'il y a de douloureux dans leur insistance implacable et caressante.
Tes grands yeux de violette je les vois briller devant moi, jour et
nuit; c'est l ce qui fait mon tourment; que signifient ces nigmes
douces et bleues[588]? Il les retrouve partout. Les toiles sont les
chers et doux yeux de sa bien-aime qui veillent sur lui, qui brillent
et clignotent du haut de la vote azure[589]. Il a crit sur eux ses
plus beaux canzones, ses plus magnifiques stances[590] et des milliers
de chansons qui ne priront pas[591]. Et, de fait, il n'y a gure de
place o il n'en parle:  les doux yeux de mon pouse, les yeux
couleur de violette; c'est pour eux que je meurs[592].--Avec tes beaux
yeux, tu m'as tortur, tortur, et tu me fais mourir[593]. Cette
obsession et ce tourment du regard fminin, si caractristique de Henri
Heine, et que Ptrarque avait dj connu quand il parlait de ces beaux
yeux qui tiennent toujours en mon coeur leurs tincelles allumes; c'est
pourquoi je ne me lasse point de parler d'eux[594] est bien le fait
d'un raffin. Cet appel de tout un tre dans les yeux, cette facult d'y
attirer ce qu'il y a de plus prcieux dans une me et de rsumer une
personne en un regard, au point d'en souffrir, d'en mourir mme,
n'appartient qu' des hommes qui vivent d'une pense assez ardente pour
fondre tout un tre dans une expression intangible[595]. C'est l'indice
d'un amour trs spiritualis et trs intellectuel. Burns a prouv,
presque  l'gal de Henri Heine, cette tyrannie du regard, et il y a
certaines pices de lui qu'on ne serait pas tonn de rencontrer dans le
_Retour_ ou le _Nouveau Printemps_. On peut citer une de ses premires
pices o dj ce got du regard se rvle. Elle est un peu longue, mais
elle est aussi intressante par une suite de comparaisons naturelles
dont quelques-unes sont exquises et dont d'autres font penser  celles
du _Cantique des Cantiques_.

         [Footnote 588: Henri Heine. _Le Retour_, XXX.]

         [Footnote 589: Id. _Mer du Nord. Dans la cabine. Pendant la
         nuit._]

         [Footnote 590: _Intermezzo_, XIII.]

         [Footnote 591: _Le Retour_, LVI.]

         [Footnote 592: _Nocturnes. Le Chevalier Olaf._]

         [Footnote 593: _Le Retour_, LVI.]

         [Footnote 594: Ptrarque. _Sonnets et canzones pendant la vie
         de Madame Laure._ Sonnet XLVII. (_Traduction de Francisque
         Reynard_).]

         [Footnote 595: Cette souverainet du regard dans les amours
         idalistes, o l'lment intellectuel est prvalent, apparat
         trs clairement dans Ptrarque. On peut lire ses sonnets
         XXXII et XLVII, dans les _Sonnets et Canzones pendant la vie
         de Madame Laure_, et surtout les canzones VI, _Il fait grand
         loge des yeux de Laure et avoue la difficult qu'il y a 
         les louer_; VII, _Les yeux de Laure s'lvent  contempler
         les chemins du ciel_; VIII, _Il trouve tout son bonheur dans
         les yeux de Laure et proteste qu'il ne cessera jamais de les
         louer_. On y rencontre des passages qui rappellent
         quelques-uns de ceux de Heine: Beaux yeux, o Amour fait son
         nid, c'est  vous que je consacre mon faible style...
         Principe de mon doux martyre, je sais bien que personne autre
         que vous ne me comprend... Je ne me plains pas de vous, 
         yeux plus doux qu'aucun regard mortel, ni d'amour qui me
         tient ainsi li (_Canzone VI_).--Ma gente Dame, je vois,
         dans le mouvement de vos yeux, une douce lumire qui me
         montre la voie qui conduit au ciel; et par suite d'une longue
         habitude, je vois  travers eux, o j'habite seul avec Amour,
         reluire quasi-visiblement votre coeur... Depuis ce jour, j'ai
         t content de moi, emplissant d'une haute et suave pense,
         ce coeur dont les beaux yeux de Laure ont la clef....
         Brillantes, angliques, heureuses tincelles de ma vie, o
         s'allume le plaisir qui doucement me consume et me ronge, de
         mme que disparat et fuit toute autre lumire l o la vtre
         vient  resplendir, ainsi, quand une si grande douceur y
         descend, toute autre chose, toute autre pense sort de mon
         coeur, et seul Amour y reste avec vous... Aussi combien il me
         fait tort, le voile et la main qui se mettent si souvent
         entre mon suprme plaisir et les yeux d'o, jour et nuit,
         dcoule le grand dsir apaisant mon coeur, dont l'tat varie
         selon l'aspect de Laure. (_Canzone VII_).--(_Traduction
         Francisque Reynard_).]

  Sur les rives du Cessnock vit une fillette;
  Si je pouvais dcrire sa fortune et son visage;
  Elle surpasse de loin toutes nos fillettes,
  Et elle a deux yeux tincelants et malicieux.

  Elle est plus douce que l'aube du matin,
  Quand Phoebus commence  se montrer,
  Et que les gouttes de rose brillent sur les gazons;
  Et elle a deux yeux tincelants et malicieux.

  Elle est droite comme ce jeune frne
  Qui se dresse entre deux pentes couvertes de primevres,
  Et boit le ruisseau, dans sa frache vigueur;
  Et elle a deux yeux tincelants et malicieux.

  Elle est sans tache comme l'pine panouie,
  Avec des fleurs si blanches et des feuilles si vertes,
  Quand elle est pure dans la rose matinale;
  Et elle a deux yeux tincelants et malicieux.

  Son air est comme le mai vernal,
  Quand Phoebus brille sereinement, le soir,
  Quand les oiseaux se rjouissent sur toutes les branches;
  Et elle a deux yeux tincelants et malicieux.

  Sa chevelure est comme le brouillard floconneux
  Qui gravit, le soir, le flanc des montagnes,
  Quand les pluies qui ravivent les fleurs ont cess;
  Et elle a deux yeux tincelants et malicieux.

  Son front est comme l'arc pluvieux,
  Quand des rayons brillants s'interposent,
  Et dorent le front de la montagne lointaine;
  Et elle a deux yeux tincelants et malicieux.

  Ses joues sont comme cette perle cramoisie,
  L'orgueil du parterre de fleurs,
  Qui commence  s'ouvrir sur sa tige pineuse;
  Et elle a deux yeux tincelants et malicieux.

  Sa gorge est comme la neige de la nuit,
  Quand le matin se lve ple et froid,
  Tandis que les ruisseaux murmurants coulent cachs;
  Et elle a deux yeux tincelants et malicieux.

  Ses lvres sont comme ces cerises mres,
  Que des murailles ensoleilles abritent de Bore,
  Elles tentent le got et charment la vue;
  Et elle a deux yeux tincelants et malicieux.

  Ses dents sont comme un troupeau de brebis
  Aux toisons nouvellement laves,
  Qui montent lentement la colline rapide;
  Et elle a deux yeux tincelants et malicieux.

  Son haleine est comme la brise parfume
  Qui agite doucement les fves en fleurs,
  Quand Phoebus s'enfonce derrire les mers;
  Et elle a deux yeux tincelants et malicieux.

  Sa voix est comme la grive, le soir,
  Qui chante sur les bords du Cessnock, cache,
  Tandis que sa compagne couve son nid dans le buisson;
  Et elle a deux yeux tincelants et malicieux.

  Mais ce n'est pas son air, sa forme, son visage,
  Bien qu'ils galent la reine fabuleuse de la beaut,
  C'est l'esprit qui brille dans toutes ses grces;
  Et surtout dans ses yeux malicieux[596].

         [Footnote 596: _The Lass of Cessnock Banks._]

Une autre pice a un refrain presque semblable:

  Je vois un corps, je vois un visage,
  Qu'on peut mettre avec les plus beaux;
  Mais pour moi, la grce enchanteresse y manque,
  Le doux amour qui est dans son oeil.

  Ceci n'est pas ma vraie fillette,
  Toute jolie que soit cette fillette-ci;
  Oh! je connais bien ma vraie fillette
   la tendresse qui est dans son oeil.

  Elle est belle, fleurissante, droite et grande,
  Et depuis longtemps tient mon coeur captif,
  Et toujours ce qui charme le plus mon me,
  C'est le doux amour qui est dans son oeil[597].

         [Footnote 597: _This is no my ain Lassie._]

On trouve chez lui des images comme celles-ci:

  Son joli visage tait aussi calme
  Qu'un agneau sur l'herbe;
  Le soleil du soir ne fut jamais si doux
  Que l'tait le regard des yeux de Phmie[598]

         [Footnote 598: _Blithe was she._]

Ou comme cette autre qui, sous sa forme troite, fait penser aux images
 la fois prcieuses, forcenes et passionnes de la Renaissance, si
frquentes chez Shakspeare[599]:

  Sa chevelure d'or, sans rivale,
  Descendait, ruisselait sur son cou neigeux,
  Et ses deux yeux, comme des toiles dans les cieux,
  Sauveraient du naufrage un navire sombrant[600].

         [Footnote 599: Pour des images de ce genre voir, par exemple,
         le passage o Romo se dit, en voyant Juliette regarder le
         ciel.

           Ce n'est pas  moi qu'elle parle:
           Deux des plus belles toiles dans tout le firmament,
           Ayant quelque chose qui les appelle, supplient ses yeux
           De briller  leur place jusqu' ce qu'elles reviennent.
           Quoi! Si ses yeux taient l-haut, et les toiles dans sa tte,
           L'clat de sa joue effacerait ces astres,
           Comme la lueur du jour efface une lampe; ses yeux dans le ciel
           Rpandraient une telle lumire dans les rgions ariennes
           Que les oiseaux se mettraient  chanter, pensant que ce n'est
               plus la nuit.

               _Romo_, Acte II, scne 2.

         Et pour l'image du navire sauv, voir celle qui est dans
         _Othello_, quand Cassio raconte que le navire a t pargn
         parce qu'il portait Desdmona.

           Les temptes elles-mmes, la mer enfle et les vents hurlants,
           Les rochers dchirs, les sables amoncels,
           Tous tratres cachs pour saisir la carne innocente,
           Comme s'ils avaient conscience de la beaut, oublient
           Leur nature destructive, et laissent passer en toute sret
           La divine Desdmona.

               _(Othello_, Acte II, scne 1).

         L'image de Burns n'est d'ailleurs pas trs loigne de la
         mtaphore de Ptrarque: De mme que le nocher fatigu est
         contraint, par la fureur des vents,  lever les yeux vers les
         deux lumires qui brillent sans cesse au ple, ainsi, dans la
         tempte d'amour que j'essuie, les yeux brillants de Laure
         sont mon guide et mon seul confort. (_Sonnets et Canzones
         pendant la vie de Madame Laure_). Canzone VIII (_Traduction
         de Francisque Reynard_).]

         [Footnote 600: _O Molly's meek._]

Celle-ci enfin n'est-elle pas tout  fait dans la manire de Henri
Heine?

  J'ai pass hier par un chemin malheureux,
  Un chemin, j'en ai peur, dont je me repentirai;
  J'ai reu la mort de deux yeux doux,
  Deux charmants yeux d'un joli bleu.

  Ce ne fut pas ses brillantes boucles d'or,
  Ses lvres pareilles  des roses humides de rose,
  Son sein mu, blanc comme un lis;
  Ce furent ses yeux si joliment bleus.

  Elle parla, elle sourit, elle droba mon coeur,
  Elle charma mon me; j'ignore comment;
  Mais toujours le coup, la blessure mortelle
  Venait de ses yeux si joliment bleus.

  Si je peux lui parler, si je peux l'approcher,
  Peut-tre coutera-t-elle mes voeux;
  Si elle refuse, je devrai ma mort
   ses deux yeux si joliment bleus[601].

         [Footnote 601: _The Blue-eyed Lassie._]

Ne fait-elle pas penser  cette tendre vocation de regards azurs du
_Nouveau Printemps?_ Avec tes yeux bleus, tu me regardes fixement, et
moi je deviens si rveur que je ne puis parler. C'est  tes yeux bleus
que je pense toujours; un ocan de penses bleues inonde mon
coeur[602]. Et cette image-ci, juste et trange  la fois, ne se
rapproche-t-elle pas encore davantage des fantaisies de Heine?

         [Footnote 602: _Nouveau Printemps_, XIX.]

  Faut-il que j'aime toujours,
  Et supporte le mpris qui est dans son oeil?
  Car il est noir, noir de jais, et il est comme un faucon,
  Il ne veut pas vous laisser en repos[603].

         [Footnote 603: _Song, composed in Spring._]

C'est, avec une mtaphore diffrente, la mme impression que dans cet
autre passage de Heine: Dans son doux et ple visage, grand et
puissant, rayonne son oeil semblable  un soleil noir; noir soleil,
combien de fois tu m'as vers les flammes dvorantes de
l'enthousiasme[604]. Mais encore un coup, ce ne sont l de Burns que
des alles cartes de son jardin d'amour, o croissent quelques plantes
plus rares. Celles qui foisonnent au coeur mme du jardin, l o tombe
franchement le soleil, sont plus simples.

         [Footnote 604: _Mer du Nord. Le Naufrage._ Voir aussi _Le
         Retour_, VIII.]

       *       *       *       *       *

Dans toutes les pices amoureuses de Burns, il faut faire un groupe de
celles o il a mlang la posie pastorale et la posie amoureuse. Il y
a l un coin absolument ravissant de fracheur, de naturel, et de
ralit embellie.  vrai dire, les potes ont de tout temps aim 
placer l'amour au milieu de riantes descriptions. Ils semblent percevoir
confusment que cette passion est la mme force par laquelle le monde
palpite, et que, dans ses profondeurs, elle a des rapports avec la sve
qui chaque anne renouvelle la parure de la terre. Quand il a cess
d'exister ailleurs, le sentiment de la nature s'est encore conserv dans
les posies amoureuses. Nulle part, cette union n'a t plus constante
que dans la littrature anglaise. Burns y a russi autant qu'aucun
autre. Tout naturellement, ses scnes d'amour se placent parmi les
fleurs et les ombrages.

Ce n'tait pas pour Burns un artifice de pote, un cadre factice. Ses
jeunes amours avaient t des amours de paysan, tout faits de
rendez-vous dans les champs, de travail cte  cte pendant les
moissons, ou de rencontres sur les grands moors dserts o la solitude
amne le bonjour et un bout de causerie. Ces intrigues campagnardes ont
toujours un fond de paysage  peine indiqu.

  La lune descendait  l'ouest,
  Avec un visage ple et effar,
  Quand mon beau gars, tisserand de l'ouest
  Me reconduisit  travers le vallon[605].

         [Footnote 605: _My Heart was ance as blithe and free._]

Un thme inpuisable, parce qu'il correspondait  la ralit, sont ces
rencontres, soit dans les bls o l'on se croise en ces troits sentiers
qui passent par les champs, soit dans les bruyres. Les pis hauts sont
favorables:

  En revenant par les orges, pauvre quelqu'un,
  En revenant par les orges,
  Elle a sali tout son jupon,
  En revenant par les orges.

  Oh! Jenny est toute mouille, pauvre quelqu'un,
  Jenny est rarement  sec;
  Elle a sali tout son jupon,
  En revenant par les orges.

  Si quelqu'un rencontre quelqu'un,
  En revenant par les orges;
  Si quelqu'un embrasse quelqu'un,
  Faut-il que quelqu'un crie?

  Si quelqu'un rencontre quelqu'un,
  En revenant par le vallon,
  Si quelqu'un embrasse quelqu'un,
  Faut-il qu'on le sache?[606]

         [Footnote 606: _Coming through the Rye._]

Les moors sont aussi bien dangereux. Leurs longues tendues abandonnes
sont tristes  traverser seule. On chemine de compagnie, afin que la
route semble plus courte; semble, seulement, car il arrive qu'elle dure
plus longtemps. Il faut qu'un moor soit bien maussade pour n'avoir pas
un coin riant: on s'y repose, on devise, et il en rsulte une autre
jolie chanson.

  Il y avait une fillette; on l'appelait Meg,
  Et elle traversait le moor pour aller filer;
  Il y avait un gars qui la suivait,
  Et on l'appelait Duncan Davison.
  Le moor tait long, et Meg tait ombrageuse,
  Duncan ne pouvait obtenir sa faveur,
  Car elle le frappait avec la quenouille,
  Et le menaait avec la bobine.

  Comme ils traversaient lgrement le moor,
  Voici un ruisseau clair et un vallon vert,
  Sur la rive, ils se reposrent,
  Et toujours elle mettait la roue entre eux deux.
  Mais Duncan jura un serment sacr
  Que Meg serait une fiance le lendemain,
  Alors Meg prit tous ses ustensiles,
  Et les jeta par dessus le ruisseau.

  Nous btirons une maison, une petite, petite maison,
  Et nous vivrons comme roi et reine,
  Si joyeux et si gais serons-nous,
  Quand tu seras assise  ton rouet, le soir.
  Un homme peut boire et ne pas tre gris;
  Un homme peut se battre et ne pas tre tu;
  Un homme peut embrasser une jolie fille,
  Et tre bienvenu  recommencer[607].

         [Footnote 607: _There was a Lass, they ca'd her Meg._]

Ces rencontres amnent des rendez-vous, tantt parmi les hauteurs o les
moutons sont rpandus, tantt au bord d'un ruisseau o les arbres sont
pais, tantt plus secrtement au bout du jardin. Quelques-unes de ces
scnes ont une jolie saveur de posie rustique,  moiti relle et 
moiti transforme, comme dans les meilleures pages de George Sand. Ce
dialogue, entre un berger et son amoureuse, est bien dans cette note, et
ce refrain, qui se rpte comme le rappel des moutons vers le soir,
voque, mieux que ne le ferait une description, le paysage o le
troupeau est pars:

  Appelle les moutons sur la colline,
  Appelle-les o crot la bruyre,
  Appelle-les o court le ruisseau,
  Ma jolie chrie.

  Comme je passais au bord de l'eau,
  J'y ai rencontr mon gars berger;
  Il m'a doucement enroule dans son plaid,
  Et il m'a appele sa chrie.

  Veux-tu venir par le bord de l'eau,
  Et voir les flots doucement glisser,
  Sous les noisetiers tout grands ouverts?
  La lune brille trs claire.

  Tu auras des robes et de beaux rubans,
  Et des souliers en cuir de veau  tes pieds,
  Et dans mes bras, tu te reposeras et dormiras,
  Et tu seras ma chrie.

  Si vous tenez ce que vous promettez,
  J'irai avec vous, mon gars berger,
  Et vous pourrez m'enrouler dans votre plaid,
  Et je serai votre chrie.

  Tant que les eaux courront  la mer,
  Tant que le jour brillera dans ce haut ciel,
  Jusqu' ce que la mort froide comme l'argile ferme mes yeux,
  Vous serez mon chri.

  Appelle les moutons sur la colline,
  Appelle-les o crot la bruyre,
  Appelle-les o court le ruisseau,
  Ma jolie chrie[608].

         [Footnote 608: _Ca' the Ewes._]

On voit, comme dans la pice prcdente, que les fillettes sont
habitues  se dfendre et savent poser leurs conditions. On s'tonnera
moins de leur facilit  accepter ces promesses, si l'on se rappelle
qu'il y avait toujours une sorte de sanction dans les dcisions de la
session ecclsiastique. On peut citer encore une autre chanson qui
rsume en quelque sorte tous ces rendez-vous rustiques; il y a une
premire strophe qui est belle, et, dans cette strophe, les deux vers
sur ces bouleaux lumineux de rose dans l'ombre suffiraient seuls 
lui donner un rare prix.

  Quand, au-dessus de la colline, l'toile orientale
  Annoncera l'instant de parquer les moutons, mon ami,
  Et que les boeufs, du champ trac de sillons,
  S'en iront tristes et fatigus, ;
  L-bas, prs du ruisseau, o les bouleaux parfums
  Pendent lumineux de rose, mon ami,
  Je te retrouverai sur la berge herbeuse,
  Mon cher bien-aim, !

  Dans la plus sombre glen,  l'heure de minuit,
  Je marcherai, sans avoir peur, ;
  Si  travers cette glen, je vais vers toi,
  Mon cher bien-aim, !
  Si farouche, si farouche que soit la nuit,
  Si lasse, si lasse que je sois, ,
  Je te retrouverai sur la berge herbeuse,
  Mon cher bien-aim, !

  Le chasseur aime le soleil matinal
  Pour faire lever les daims des montagnes, mon ami;
   midi, le pcheur cherche la gorge
  Pour y suivre le ruisseau, mon ami;
  Donnez-moi l'heure du crpuscule gris,
  Cela fait mon coeur joyeux, ,
  De te retrouver sur la berge herbeuse,
  Mon cher bien-aim, ![609]

         [Footnote 609: _My ain kind Dearie, O._]

D'autres pices du mme genre sont peut-tre plus fines, comme les deux
suivantes, dont la seconde surtout est une perle.

  Je repasserai par cette ville,
  Et par ce jardin vert, de nouveau;
  Je repasserai par cette ville,
  Pour revoir ma jolie Jane de nouveau.

  Personne ne saura, personne ne devinera
  Pourquoi je reviens, de nouveau;
  Sinon elle, ma jolie, ma fidle fillette,
  Et secrtement nous nous verrons de nouveau.

  Elle passera auprs du chne,
  Quand l'heure du rendez-vous viendra de nouveau;
  Et quand je vois sa forme charmante,
   sur ma foi! Elle m'est deux fois chre de nouveau.

  Je repasserai par cette ville,
  Et par ce jardin vert, de nouveau;
  Je repasserai par cette ville,
  Pour voir ma jolie Jane de nouveau[610].

         [Footnote 610: _I'll aye ca' in by yon Town._]

Voici l'autre:

  Comme je remontais par le bout de notre route,
  Quand le jour devenait fatigu,
  Oh! qui descendait  pas lgers la rue,
  Sinon la jolie Peg, ma chrie!

  Son air si doux, son corps si joli
  Dont les proportions sont parfaites:
  La Reine d'Amour n'a jamais march
  D'un mouvement plus enchanteur.

  Les mains unies, nous prmes les sables,
  Le long de la rivire sinueuse.
  Et, oh! cette heure et ce recoin dans les gents,
  Est-il possible que je les oublie?[611]

         [Footnote 611: _Bonny Peg._]

 vrai dire, ce ne sont pas l encore des morceaux o la nature
intervienne beaucoup. Un seul mot, un trait, donne l'impression que l'on
est en plein air. On sent qu'on se trouve sous le ciel et loin des
maisons. Cela ne va gure au-del, et ces amoureux rustiques n'y voient
pas plus loin. Quand Burns parle pour lui-mme, cette part de
l'extrieur s'largit et forme autour de la figure fminine un vritable
cadre de verdures et de lumires.

  Vois, la nature revt de fleurs le gazon,
  Et tout est jeune et doux comme toi;
  Oh! veux-tu partager sa joie avec moi?
  Dis que tu seras ma chrie, !

  Fillette aux blonds cheveux couleur de lin,
  Jolie fillette, innocente fillette,
  Veux-tu avec moi garder les troupeaux,
  Veux-tu tre ma chrie, ?

  Les primevres des talus, le ruisseau sinueux,
  Le coucou sur l'pine blanche comme le lait,
  Les moutons joyeux, au prime matin,
  Te diront la bienvenue, ma chrie, .

  Quand la bienfaisante averse d't
  A rjoui les petites fleurs languissantes,
  Nous irons vers le bosquet de l'odorant chvrefeuille des bois,
  Au chaud midi, ma chrie, !

  Quand Cynthie claire, de son rayon d'argent,
  Le faucheur fatigu qui retourne chez lui,
   travers les champs onduleux et jaunis, nous nous perdrons
  Et parlerons d'amour, ma chrie, !

  Et quand la hurlante rafale d'hiver
  Troublera le repos nocturne de ma fillette,
  Te serrant sur mon coeur fidle,
  Je te rassurerai, ma chrie, ![612]

         [Footnote 612: _Lassie wi' the Lint white Locks._]

Parmi un grand nombre de pices, il y en a trois qui sont peut-tre ce
qu'il a fait de plus achev dans ce genre. Il faut les citer toutes
trois pour donner une ide de la merveilleuse varit avec laquelle il
traitait les sujets les plus semblables. La premire, avec son riche
coloris de coucher de soleil printanier fut compose sur le domaine de
Ballochmyle; il a racont lui-mme dans quelles circonstances. Bien
qu'on l'ait vue dans la biographie, nous la redonnons ici pour la
rapprocher des autres.

  C'tait le soir, sous la rose les champs taient verts,
   chaque brin d'herbe pendaient des perles;
  Le Zphyr se jouait autour des fves,
  Et emportait avec lui leur parfum;
  Dans chaque vallon le mauvis chantait,
  Toute la Nature paraissait couter,
  Sauf l o les chos des bois verts rsonnaient,
  Parmi les pentes de Ballochmyle.

  D'un pas ngligent, j'avanais, j'errais,
  Mon coeur se rjouissait de la joie de la nature,
  Quand, rvant dans une clairire solitaire,
  J'entrevis, par hasard, une belle jeune fille:
  Son regard tait comme le regard du matin,
  Son air, comme le sourire vernal de la nature,
  La Perfection, en passant, murmurait:
  Regarde la fille de Ballochmyle.

  Doux est le matin de mai fleuri,
  Et douce est la nuit dans le tide automne,
  Quand on erre dans le gai jardin,
  Ou qu'on s'gare sur la lande solitaire;
  Mais la femme est l'enfant chri de la nature!
  Dans la femme elle a rassembl tous ses charmes;
  Mais, mme l, ses autres ouvrages sont clipss
  Par la jolie fille de Ballochmyle.

  Oh! que ne fut-elle une fille de campagne,
  Et moi, l'heureux gars des champs!
  Quoique abrit sous le plus humble toit
  Qui s'leva jamais sur les plaines cossaises!
  Sous le vent et la pluie du morose hiver,
  Avec joie, avec bonheur, je travaillerais,
  Et la nuit je presserais sur mon coeur,
  La jolie fille de Ballochmyle.

  Alors l'orgueil pourrait gravir les pentes glissantes
  O brillent bien haut la gloire et les honneurs;
  Et la soif de l'or pourrait tenter l'abme,
  Ou descendre et fouiller les mines de l'Inde;
  Donnez-moi la chaumire, sous le sapin,
  Un troupeau  soigner, un sol  bcher,
  Et chaque jour aura des joies divines
  Avec la jolie fille de Ballochmyle[613].

         [Footnote 613: _The Lass of Ballochmyle._]

La seconde a t crite,  quelques semaines de la prcdente,
probablement pour Mary des Hautes-Terres. Comme tout ce qu'il a fait
pour elle, c'est une de ses oeuvres les plus parfaites. Il est
impossible de rendre, dans une traduction, la strophe caressante et
fluide, qui coule avec la douceur et presque avec la musique d'une eau
pure. C'est une de ses plus chastes et de ses plus potiques
inspirations.

  Coule, doucement, doux Afton, entre tes rives vertes,
  Coule doucement, je vais chanter une chanson  ta louange;
  Ma Mary est endormie prs de ton flot murmurant,
  Coule doucement, doux Afton, ne trouble pas son rve.

  Toi, ramier, dont l'cho rsonne dans le vallon,
  Vous, merles, qui sifflez follement, dans cette gorge pleine d'pines,
  Toi, vanneau  la crte verte, retiens ton cri perant,
  Je vous en conjure, ne troublez pas ma bien-aime qui dort.

  Qu'elles sont hautes, doux Afton, les collines voisines,
  Marques au loin par le cours des clairs ruisseaux sinueux;
  C'est l que, tous les jours, j'erre quand midi monte au ciel,
  Contemplant mes troupeaux et la douce chaumire de ma Mary.

  Qu'ils sont agrables tes bords, et les vertes valles qui sont plus bas,
  O les primevres sauvages closent dans les bois;
  L souvent, quand le doux crpuscule pleure sur la pelouse,
  Les bouleaux parfums nous ombragent, ma Mary et moi.

  Qu'elle glisse amoureusement, Afton, ton onde de cristal,
  Quand tu contournes la chaumire o ma Mary demeure;
  Que joyeusement tes eaux baignent ses pieds neigeux,
  Quand cueillant de douces fleurs, elle suit tes flots clairs!

  Coule doucement, doux Afton, entre tes rives vertes,
  Coule doucement, douce rivire, sujet de ma chanson,
  Ma Mary est endormie prs de ton flot murmurant,
  Coule doucement, doux Afton, ne trouble pas son rve[614].

         [Footnote 614: _Sweet Afton._]

Enfin, la dernire nous transporte dans un paysage diffrent, plus
sauvage et plus grand. Elle se rapporte, probablement,  quelque
incident de son premier voyage de Mauchline  dimbourg.

  Ces sauvages montagnes, aux flancs moussus, si hautes et si vastes,
  Qui nourrissent dans leur sein, la jeune Clyde,
  O les grouses mnent leurs voles se nourrir  travers la bruyre,
  O le berger garde son troupeau, en jouant sur son roseau,
  O les grouses conduisent leurs voles se nourrir  travers la bruyre,
  O le berger garde son troupeau en jouant sur son roseau.

  Ni les riches valles de Gowrie, ni les bords soleilleux du Forth
  N'ont pour moi les charmes de ces moors sauvages et moussus;
  Car l, prs d'un ruisseau clair, solitaire et cart,
  Vit une douce fillette, ma pense et mon rve,
  Car l, prs d'un ruisseau clair, solitaire et cart,
  Vit une douce fillette, ma pense et mon rve.

  Parmi ces sauvages montagnes, sera toujours mon sentier,
  O chaque ruisseau qui tombe et cume a sa gorge troite et verte,
  Car l, avec ma fillette, j'erre tout le jour,
  Tandis qu'au-dessus de nous, inaperues, passent les rapides heures
    de l'amour,
  Car l, avec ma fillette, j'erre tout le jour,
  Tandis qu'au-dessus de nous, inaperues, passent les rapides heures
    de l'amour.

  Elle n'est pas la plus jolie, bien qu'elle soit jolie,
  De fine ducation sa part n'est que petite,
  Ses parents sont aussi humbles qu'on peut tre humble;
  Mais j'aime la chre fillette, parce qu'elle m'aime;
  Ses parents sont aussi humbles qu'on peut tre humble,
  Mais j'aime la chre fillette, parce qu'elle m'aime.

  Quel homme ne se rend captif  la Beaut,
  Quand elle a son armure de regards, de rougeurs et de soupirs?
  Et quand l'esprit et l'lgance ont poli ses traits,
  Ils blouissent nos yeux, en volant  nos coeurs;
  Et quand l'esprit et l'lgance ont poli ses traits,
  Ils blouissent nos yeux en volant  nos coeurs.

  Mais la tendresse, la douce tendresse dans l'tincelle amoureuse
    du regard,
   pour moi un clat plus brillant que le diamant,
  Et l'amour qui agite le coeur, lorsque je suis serr dans ses bras,
  Oh! tels sont les charmes vainqueurs de ma fillette!
  Et l'amour qui agite le coeur, quand je suis dans ses bras,
  Oh! tels sont les charmes vainqueurs de ma fillette![615]

         [Footnote 615: _Yon wild mossy Mountains._]

Ne sont-ce pas l trois choses exquises? Quelle est celle qu'on pourrait
sacrifier ou choisir? Et voici,  ct de ces pices si simples, une
autre plus complexe. La nature n'est plus seulement un cadre gracieux ou
grandiose  la femme aime, sans qu'elle participe aux sentiments
exprims. Elle devient une compagne dont la physionomie doit s'accorder
avec la tristesse du pote,  laquelle elle doit prendre part.

  Maintenant dans son manteau vert, la nature se pare
  Et coute les agneaux qui blent sur toutes les collines,
  Tandis que les oiseaux gazouillent la bienvenue dans chaque bois vert
  Mais pour moi tout est sans dlices, ma Nannie est au loin.

  La perce-neige et la primevre ornent nos bois,
  Les violettes se baignent dans la rose du matin,
  Elles attristent mon triste coeur, tant elles fleurissent doucement,
  Elles me rappellent ma Nannie--et Nannie est au loin.

   alouette, qui t'lances des roses de la prairie,
  Pour avertir le berger que la grise aurore pointe,
  Et toi, doux mauvis, qui salues la chute de la nuit,
  Cessez par piti, ma Nannie est au loin.

  Viens, Automne, si pensif, vtu de jaune et de gris,
  Et calme-moi en m'annonant le dclin de la nature.
  Le sombre et morne hiver, les farouches tourbillons de neige
  Seuls sont mes dlices maintenant que Nannie est au loin[616].

         [Footnote 616: _My Nannie's Away._]

Dans ce mlange de nature et d'amour, il y a surtout une chose qu'il
excelle  rendre. Ce sont les rendez-vous et les promenades le soir, les
heures passes  deux, dans les champs, sous les ombrages complices ou
les regards de la lune indulgente.

   toi, reine brillante qui, sur la plaine,
  Rgnes au plus haut, d'un pouvoir suprme,
  Souvent ton regard, nous suivant silencieusement,
  Nous a observs, errant tendrement[617].

         [Footnote 617: _Lament, occasioned by the unfortunate issue
         of a Friend's Amour._]

Rien dans son oeuvre n'est plus exquis que ces scnes nocturnes,
baignes de lumire argente. Elles ont une grce plus rveuse que ses
autres pices, qui presque toujours ont quelque chose de trs arrt.
Elles font penser  ces couples d'amoureux qu'on voit passer dans les
champs, pendant les nuits d't, tels que Jules Breton les a peints
quelquefois. L'ombre, effaant les prcisions et les vulgarits du jour,
les dgage des dtails individuels; elle les gnralise, pour ainsi
dire, et ne leur laisse que le charme impersonnel et la signification
anoblie et symbolique des attitudes. En effaant les lignes arrtes et
les limites troites, par lesquelles la lumire emprisonne durement les
objets en eux-mmes, elle les fond davantage avec ce qui les entoure.
Elle en fait des images et comme des rves de l'Amour humain, envelopp
par la Nature. Celui-ci mme, sous cette forme plus vaporeuse et dans
cette attitude, s'harmonise avec les choses et semble une des
expressions de la tideur des nuits. C'est un des moments favoris des
potes, et Burns en a laiss la formule dans une strophe charmante:

  Que d'autres aiment les cits,
  Et  se montrer,  briller, dans le soleil de midi;
  Donnez-moi la valle solitaire,
  Le crpuscule baign de rose, la lune qui monte,
  Qui resplendit, rayonne, et fait ruisseler
  Sa lumire d'argent  travers les branches;
  Tandis qu'avec des chutes et des appels de voix,
  La grive amoureuse conclut sa chanson;
  L, chre Chloris, veux-tu errer,
  Prs des dtours des ruisseaux, sous le feuillage des rives,
  Et couter mes voeux de foi et d'amour,
  Et me dire que tu m'aimes mieux que tous?[618]

         [Footnote 618: _She says she lo'es me best of All._]

C'est pour lui un sujet inpuisable et cela n'est pas tonnant. C'tait
hors du village que les jeunes paysans cossais allaient retrouver leur
matresse, le long des champs qu'ils se promenaient avec elle. Il est 
prsumer que c'est une habitude encore en vigueur en cosse, et
ailleurs. Burns l'avait pratique. En revenant de ces nuits prcieuses,
il les chantait, et les pices qu'il leur a consacres appartiennent
surtout  la priode de Mauchline, pendant qu'il tait encore jeune
fermier. En voici une des plus gracieuses et des plus purement
potiques:

  Voici que les vents d'ouest et les fusils meurtriers
  Ramnent l'agrable temps d'automne;
  Le coq de marais s'enlve d'un vol bruyant
  Parmi la bruyre fleurissante;
  Voici que le grain, ondoyant largement sur la plaine,
  Rjouit le fermier fatigu;
  Et la lune brillante luit, tandis que j'erre la nuit,
  Pour songer  ma charmeresse.

  Mais Peggy, ma chrie, le soir est clair,
  Nombreuses volent les hirondelles effleurantes;
  Le ciel est bleu, les champs au loin
  Sont tous jaunes ou d'un vert pli.
  Viens errer, heureux, par notre gai chemin,
  Voir les charmes de la nature,
  Le bl frmissant, l'pine en fruits,
  Et toutes les cratures heureuses!

  Nous marcherons lentement, nous causerons doucement,
  Jusqu' ce que la lune brille clairement,
  Je presserai ta taille, et te serrant tendrement,
  Je jurerai combien je t'aime chrement.
  Ni les pluies printanires, aux fleurs closes;
  Ni l'automne, au fermier,
  Ne peuvent tre aussi chers que tu l'es pour moi,
  Ma belle, ma douce charmeresse![619]

         [Footnote 619: _Peggy._]

Toutefois, avec Burns, la ralit ne perd jamais ses droits. Au
lendemain des soires o les couples ont pass dans un vaporeux
loignement, il arrive qu'on aperoit,  la lisire des champs, des
endroits o les pis renverss vous rappellent que ces ombres potiques
taient aprs tout des tres humains. Chez certains potes, comme
Lamartine, le clair de lune ne se dissipe jamais et la rverie persiste.
Mais, dans Burns, il y a toujours un endroit o les bls sont couchs.

  Les sillons de bl et les sillons d'orge
  Les sillons de bl sont beaux!
  Je n'oublierai pas cette nuit heureuse
  Avec Annie, parmi les sillons.

  C'tait la nuit du premier aot,
  Quand les sillons de bl sont beaux,
  Sous la lumire pure de la lune,
  Je m'en allai vers Annie;
  Le temps s'envola  notre insu,
  Si bien qu'entre le tard et le tt,
  En la pressant un peu, elle consentit
   m'accompagner  travers les orges.

  Le ciel tait bleu, le vent paisible,
  La lune clairement brillait,
  Je la fis asseoir, elle le voulut bien,
  Parmi les sillons d'orge.
  Je savais que son coeur tait  moi,
  Et moi, je l'aimais trs sincrement;
  Je l'embrassai mainte et mainte fois,
  Parmi les sillons d'orge.

  Je l'emprisonnai dans une treinte passionne,
  Comme son coeur battait!
  Bni soit cet heureux endroit
  Parmi les sillons d'orge!
  Mais, par la lune et les toiles si belles,
  Qui si clairement brillaient sur cette heure,
  Elle bnira toujours cette nuit heureuse
  Parmi les sillons d'orge.

  J'ai t gai avec de chers camarades,
  J'ai t joyeux en buvant,
  J'ai t content en amassant du bien,
  J'ai t heureux en songeant.
  Mais tous les plaisirs que j'ai jamais vus,
  Quand on les doublerait trois fois,
  Cette heureuse nuit les valait tous,
  Parmi les sillons d'orge.

  Les sillons de bl et les sillons d'orge
  Les sillons de bl sont beaux!
  Je n'oublierai pas cette nuit heureuse
  Avec Annie, parmi les sillons![620]

         [Footnote 620: _The Rigs of Barley._]

Malgr ces rappels de ralit, toutes ces pices sont charmantes. En
littrature anglaise, je ne vois de suprieur en ce genre, parce qu'ils
sont d'une inspiration plus leve, que deux morceaux. Le premier est
l'incomparable passage qui se trouve  la fin du _Marchand de Venise_,
quand les sons de la musique arrivent dans le calme de la nuit, et que,
dans cette atmosphre doucement branle d'harmonie, les mes des deux
amants s'lvent jusqu' la musique des sphres[621]. Le second est
cette merveilleuse et chaste vision d'Edgar Poe, lorsqu'il aperoit
Helen, vtue de blanc, dans le jardin enchant, tandis que de l'orbe
plein de la lune, une lumire de perle tombait sur les faces d'un
millier de roses tournes vers le ciel[622]. Les pices nocturnes de
Burns n'ont pas la profondeur, le charme vaporeux, et le mystre de ces
admirables morceaux. Elles n'en forment pas moins une des plus jolies
vocations de l'amour, aux heures bleutres et argentes qui semblent
tre surtout les siennes.

         [Footnote 621: Shakspeare. _The Merchant of Venice._ Act V,
         Scne 1.]

         [Footnote 622: Edgard Poe. _Helen._]

       *       *       *       *       *

Cela suffirait dj pour faire de lui un pote d'amour distingu, mais
on peut dire que ce ne sont l que des exceptions, des criques retires
et tranquilles, dans le grand courant de son oeuvre. Ce qui est bien 
lui, ce n'est ni la finesse, ni la recherche; c'est la passion sincre
et vraie; c'est la simplicit, l'ardeur, l'imptuosit du dsir,
l'motion contenue dans une forme si attnue, si rduite, qu'elle
n'existe pour ainsi dire plus et ne s'interpose pas. Elle est comme
brle par la flamme intrieure. L, il est incomparable, direct, fort,
et d'une simplicit merveilleuse. Il n'y a pas de luxe d'image; il n'y a
pas de recherche d'esprit; il n'y a pas de dploiement potique, pas
d'lgance, pas de profondeur; il y a de la passion pure. Elle brle
clair, tant elle est dgage de tout autre lment. C'est ici vraiment
le coeur de son oeuvre, le vritable amas de ces fins et brillants
coquillages qui sont bien  lui. Ils ont des teintes diverses, plus
claires ou plus sombres, ils contiennent des chos diffrents, selon
qu'ils ont t laisss sur le rivage par des jours de gaiet ou des
jours de tristesse; mais ils ont tous le mme caractre de nettet. On
peut ramasser au hasard, on est  peu prs sr d'avoir dans la main
quelque chose de prcieux, un petit chef-d'oeuvre.

Dans les teintes claires de l'amour, voici des pices lgres, des
minauderies, des gentillesses enjoues et badines, de petits
compliments, des dclarations sans importance, jetes en passant. Ces
mignardises clines elles-mmes sont simples.

  Jolie petite chose, fine petite chose,
  Adorable petite chose, si tu tais  moi,
  Je te porterais dans mon sein,
  De peur de perdre mon bijou.
  Songeusement, je regarde, et je languis,
  Ce joli visage qui est tien;
  Et mon coeur tressaille d'angoisse,
  De peur que ma petite chose ne soit pas mienne.

  Esprit et Grce, et Amour, et Beaut,
  En une constellation brillent;
  T'adorer est mon devoir,
  Desse de cette me qui est mienne!
  Jolie petite chose, fine petite chose,
  Adorable petite chose, si tu tais  moi,
  Je te porterais dans mon sein,
  De peur de perdre mon bijou![623]

         [Footnote 623: _The Bonny wee Thing._]

Et celle-ci encore:

  ! mets ta main dans la mienne, fillette;
  Dans la mienne, fillette; dans la mienne, fillette;
  Et jure sur cette blanche main, fillette,
  Que tu seras  moi.

  J'ai t l'esclave du despotique amour,
  Souvent il m'a bien fait souffrir;
  Mais maintenant il me fera mourir,
  Si tu n'es pas  moi.

  Mainte fillette a jadis troubl mon repos,
  Que, pour un court moment, je prfrais;
  Mais tu es reine dans mon coeur,
  Pour y rester toujours.

  Oh! mets la main dans la mienne, fillette;
  Dans la mienne, fillette; dans la mienne, fillette;
  Et jure sur cette blanche main mignonne
  Que tu seras  moi[624].

         [Footnote 624: _Oh, lay thy Loof in mine, Lass._]

Parfois ce sont, dans le mme genre, de simples cajoleries, quelques
mots caressants mis autour d'un baiser et se jouant avec lui. C'est plus
simple et plus net que le compte embrouill des baisers de Catulle[625].

         [Footnote 625: Voir les deux petites pices _ad Lesbiam_:
         Vivamus, mea Lesbia, atque Amenus et Quris quot mihi
         basiationes.]

  Je t'embrasserai encore, encore,
  Je t'embrasserai de nouveau,
  Je t'embrasserai encore, encore,
  Ma jolie Peggy Alison.

  Tous soucis et toutes craintes, quand tu es prs,
  Je les dfie. !
  Les jeunes rois sur leurs jeunes trnes
  Sont moins heureux que moi. !

  Quand dans mes bras, avec tous tes charmes,
  Je serre mon trsor infini. !
  Je ne demande pour ma part du ciel
  Que le plaisir de pareils moments. !

  Et par tes yeux si doucement bleus,
  Je jure que je suis  toi pour jamais. !
  Et sur tes lvres, je scelle mon voeu,
  Et je ne le briserai jamais. !

  Je t'embrasserai encore, encore,
  Je t'embrasserai de nouveau,
  Je t'embrasserai encore, encore,
  Ma jolie Peggy Alison[626].

         [Footnote 626: _Bonny Peggy Alison._]

Veut-on de la simplicit dans la grce attendrie? quelques paroles 
moiti ou tout  fait mues? En voici encore, o tantt la dlicatesse
domine comme dans la premire des pices qui suivent, et o tantt la
tendresse la restreint et la remplace presque, ne lui laissant qu'une
petite place, comme dans celles qui viennent ensuite.

   jolie Polly Stewart,
   charmante Polly Stewart!
  Il n'y a pas une fleur qui fleurit en Mai,
  Qui soit  moiti aussi belle que toi!
  La fleur fleurit, puis se fane et tombe,
  Et l'art ne peut la raviver;
  Mais, par la vertu et la candeur, toujours jeune
  Restera Polly Stewart!

  Puisse celui dont les bras possderont tes charmes,
  Avoir un coeur loyal et sincre;
  Qu'il lui soit donn de connatre le Paradis,
  Qu'il possde en Polly Stewart!
   adorable Polly Stewart,
   charmante Polly Stewart!
  Il n'y a pas une fleur qui fleurit en Mai,
  Qui soit  moiti aussi jolie que toi![627]

         [Footnote 627: _Lovely Polly Stewart._]

Quoi de plus simple que cette strophe?

  Quand la cruelle destine nous sparerait,
  Aussi loin que du ple  l'quateur,
  Sa chre pense autour de mon coeur
  S'enroulerait tendrement.
  Que les montagnes se dressent, et les dserts hurlent,
  Et les ocans rugissent entre nous,
  Cependant, plus chre que mon me immortelle,
  J'aimerais encore ma Jane[628].

         [Footnote 628: _My Jean._]

Celle-ci fut une de ses toutes premires chansons; elle fut crite au
commencement de son sjour  Mauchline:

   Mary, sois  ta fentre,
  C'est l'heure convoite et convenue!
  Laisse-moi voir ces sourires et ces regards,
  Qui font mpriser le trsor de l'avare:
  Avec quelle joie je supporterais la poussire,
  Peinant en esclave du matin au soir,
  Si je pouvais m'assurer la riche rcompense,
  La jolie Mary Morison!

  Hier soir, quand, au son tremblant des cordes,
  La danse traversait la salle claire,
  Vers toi ma pense prit son vol.
  Je restai assis, mais sans voir, ni entendre,
  Bien que celle-ci ft jolie, et celle-l brillante,
  Et celle-ci l'orgueil de la ville,
  Je soupirais et disais au milieu d'elles toutes:
  Vous n'tes pas Mary Morison!

   Mary, peux-tu briser le repos
  De celui qui, pour loi, mourrait avec joie?
  Et peux-tu bien briser son coeur
  Dont la seule faute est de t'aimer?
  Si tu ne veux pas rendre amour pour amour,
  Du moins, montre-moi de la piti;
  Une pense sans douceur ne saurait tre
  La pense de Mary Morison[629].

         [Footnote 629: _Mary Morison._]

Et celle-ci, dont les derniers vers sont si simples, est au contraire de
ses dernires annes:

  Le jour revient, et mon coeur est en flamme,
  Le jour bni o nous nous rencontrmes;
  Quoique l'pre hiver se fatigut en temptes,
  Jamais soleil d't ne m'a paru si doux.
  Plus que les trsors qui chargent les mers
  Et traversent la ligne enflamme,
  Plus que les robes royales, les couronnes et les globes,
  Le ciel m'a accord;--car il t'a faite mienne.

  Tant que le jour et la nuit amneront des dlices,
  Tant que la nature donnera des plaisirs,
  Tant que les joies passeront sur mon esprit,
  Pour toi et toi seule, je vivrai.
  Quand le sombre ennemi de la vie ici-bas
  Viendra entre nous deux nous sparer,
  La main de fer qui brisera notre lien
  Brisera mon bonheur, brisera mon coeur![630]

         [Footnote 630: _The Day returns._]

Et voici encore de la simplicit dans la mlancolie et dans la
tristesse; des regrets tels qu'ils naissent dans les coeurs simples et
s'exhalent sur des lvres qui ignorent la recherche. Ils passent
naturellement de l'me dans la voix, ne prenant que peu de mots pour
s'exprimer et se changeant presque involontairement en son, comme ces
chagrins secrets qui se prolongent en soupirs.

  J'ai t aussi joyeux sur cette colline
  Que les agneaux qui jouaient devant moi;
  Chacune de mes penses tait aussi insouciante et libre
  Que la brise qui passait sur mon front.
  Maintenant, ni bats, ni jeux,
  Ni gat, ni chanson ne peuvent plus me plaire;
  Leslie est si jolie et si timide!
  Le souci et l'angoisse m'ont saisi!

  Lourde, lourde est la tche
  De dclarer un amour sans espoir:
  Tremblant, je n'ose que regarder,
  Soupirant, muet, dsespr.
  Si elle ne soulage pas les tourments
  Qui remplissent ma poitrine,
  Sous la motte de gazon vert,
  J'irai bientt demeurer[631].

         [Footnote 631: _Blithe have I been._]

Ces deux derniers vers sont, dans le texte, d'une tristesse
inexprimable. On trouve les mmes qualits dans cet autre morceau:

  Mon coeur est triste,--je n'ose pas le dire,
  Mon coeur est triste pour l'amour de quelqu'un,
  Je veillerais une nuit d'hiver,
  Pour l'amour de quelqu'un.
  Oh hon! pour quelqu'un,
  Oh hon! pour quelqu'un,
  J'errerais autour du monde
  Pour l'amour de quelqu'un.

  Vous Pouvoirs qui souriez aux amours vertueux.
  Oh! doucement, souriez  quelqu'un!
  De tout danger, gardez-le libre,
  Rendez-moi sauf mon quelqu'un.
  Oh hon! pour quelqu'un
  Oh hey! pour quelqu'un,
  Je ferais--que ne ferais-je pas?
  Pour l'amour de quelqu'un[632].

         [Footnote 632: _For the Sake of Somebady._]

Et celle-ci encore d'une si grande navet de plaint, et par cela mme
si touchante:

  Est-ce l ta foi, ta tendresse, ta bont,
  Nous quitter ainsi cruellement, ma Katy?
  Est-ce l ta rcompense envers ton ami fidle,
  Envers un coeur souffrant et bris, ma Katy?

  Peux-tu me quitter ainsi, ma Katy?
  Peux-tu me quitter ainsi, ma Katy?
  Tu connais bien que mon coeur souffre.
  Peux-tu me quitter ainsi, par piti?

  Adieu, que jamais ces chagrins ne dchirent
  Ce coeur inconstant qui est tien, ma Katy?
  Tu pourras trouver qui t'aimera chrement,
  Mais pas un amour comme le mien, ma Katy![633]

         [Footnote 633: _Canst thou leave me thus, my Katy._]

Au milieu de ces gerbes de pices amoureuses, celles qui ont t ddies
 Clarinda forment une javelle  part. Aucunes n'offrent d'une faon
plus frappante ce merveilleux mlange de passion et de simplicit, qui
fait son originalit dans la troupe si nombreuse des potes de l'amour.
Elles ont t cites dans la biographie et il est superflu de les
redonner ici. Qu'on se rappelle les vers sur cette nuit de Dcembre qui
fut plus douce qu'aucun des matins de mai[634], sur le rivage o il
errera solitaire au milieu des cris d'oiseaux de mer[635], et surtout
cette navrante pice sur le dernier baiser, le baiser d'adieu ternel
qui semble dchirer les lvres qui se le donnent et les retient
cependant perdues et prises dans son amre douceur[636]. Les simples et
douloureux couplets sont dsormais dans la littrature anglaise la
plainte dfinitive des coeurs briss. Qu'on relise ces pices pour voir
avec quels simples moyens on peut rendre ses plus puissantes motions et
la plus ardente passion.

         [Footnote 634: _The Mirk Night of December_, voir pag. 472 de
         la Biographie]

         [Footnote 635: _Behold the Hour_, voir pag. 472, id.]

         [Footnote 636: _Ae Fond Kiss_, voir pag. 473, id.]

       *       *       *       *       *

Et cependant, ce n'est pas encore l le terme extrme. Il a t plus
loin, aussi difficile que cela puisse sembler. Parfois il est plus bref
encore. Il semble qu'il n'y ait plus rien. Les pices sont dpouilles
du moindre contenu intellectuel, elles sont vides. Tout s'en est retir,
images, ides, couleur. Que leur reste-t-il donc? La passion. Elles
tremblent d'une flamme invisible. L'effet est insaisissable et
pntrant. Cela ne peut se comparer qu' l'motion que le frmissement
de la voix donne  des mots insignifiants. Et ces pices si simples ne
se laissent pas lire sans contraindre la voix  changer d'expression 
chaque vers, et sans parfois la charger d'attendrissement. Qu'on prenne,
par exemple, la pice suivante:

  Oh! veux-tu venir avec moi, douce Tibbie Dunbar!
  Oh! veux-tu venir avec moi, douce Tibbie Dunbar?
  Veux-tu partir sur un cheval ou dans une voiture,
  Ou marcher  mes cts, oh! douce Tibbie Dunbar.

  Peu m'importe ton pre, tes terres et ton argent,
  Peu m'importe ta race haute et seigneuriale!
  Dis seulement que tu veux m'avoir pour heur ou malheur,
  Et viens dans ton petit manteau, douce Tibbie Dunbar![637]

         [Footnote 637: _Tibbie Dunbar._]

Ce n'est rien, et, dans l'original, cela est ravissant. Presque tout
l'effet est d  l'habile rptition et au retour caressant du nom
propre. Sans doute, il est difficile de se rendre compte du charme qu'a
ce retour. Tout est dans l'inflexion musicale et sa douceur. Il faut
pour cela se mettre en mmoire des effets analogues, se rpter la
musique de certaines syllabes, se souvenir de certains vers de nos
propres potes, rendus mlodieux par un nom de femme, se dire, avec
Ronsard:

  Marie, qui voudrait retourner votre nom?
  Il trouverait aimer[638].

         [Footnote 638: Ronsard. _Les Amours, Marie._]

ou avec Andr Chnier:

   Camille! l'amour aime la solitude,
  Ce qui n'est point Camille est un ennui pour moi...
  Camille est un besoin dont rien ne me soulage;
  Rien  mes yeux n'est beau que de sa seule image,
  Sur l'herbe, sur la soie, au village,  la ville,
  Partout, reine ou bergre, elle est toujours Camille[639].

         [Footnote 639: Andr Chnier. _lgies._ Livre II. 7.]

ou avec Victor Hugo:

  Thrse la duchesse  qui je donnerais,
  Si j'tais roi, Paris, si j'tais Dieu, le monde,
  Quand elle ne serait que Thrse la blonde;
  Cette belle Thrse, aux yeux de diamant[640].

         [Footnote 640: V. Hugo. _Les Contemplations. La Fte chez
         Thrse._]

Et l'on arrive alors, non pas  saisir le charme de cette jolie petite
pice, mais  se rendre compte du genre de charme qu'elle peut avoir,
car elle est dans sa langue originale beaucoup plus accomplie que les
exemples que nous avons donns en franais. En voici une autre du mme
genre et peut-tre plus simple encore:

  Et oh! mon Eppie
  Mon bijou, mon Eppie,
  Qui ne serait heureux
  Avec Eppie Adair?
  Par l'amour, la beaut,
  Par la loi, le devoir!
  Je jure d'tre fidle 
  Mon Eppie Adair!

  Et oh! mon Eppie,
  Mon bijou, mon Eppie,
  Qui ne serait heureux,
  Avec Eppie Adair?
  Que le plaisir m'exile,
  Que le dshonneur me souille,
  Si jamais je te trahis,
  Mon Eppie Adair![641]

         [Footnote 641: _Eppie Adair._]

Ici encore, on peut dire que la pice se compose de la rptition d'un
nom. Les vers intermdiaires ne servent qu' le faire prononcer avec des
inflexions diffrentes. Mais la pice est si harmonieuse, les sonorits
des rimes accompagnent et font valoir si bien celle du nom propre, que
celui-ci prend une valeur musicale et potique qui se passe de sens. Il
revient avec persistance et avec une grce chaque fois accrue, comme ce
nom que les amants redisent machinalement et avec dlices. Il finit par
prendre la douceur qui ravissait le hros du pome de Tennyson quand, en
se promenant dans le jardin, prs du chteau, il entendait les oiseaux
qui disaient: Maud! Maud! Maud! Et c'tait pour lui la plus divine des
musiques[642].

         [Footnote 642: Tennyson. _Maud._ XII.]

Il en est de mme pour la passion. Dans la pice suivante, tout le geste
d'nergie farouche et dsespre, l'accent brusque et sombre de la voix
qui accompagnent un adieu, est rendu par les vers courts et hachs qui
terminent les strophes et surtout la seconde.

  Si j'avais une caverne sur un rivage lointain et sauvage,
  O les vents hurlent sur les bonds rugissants des vagues,
  J'y pleurerais mes chagrins,
  J'y chercherais mon repos perdu,
  Jusqu' ce que la peine ferme mes yeux,
  Pour ne plus m'veiller.

  La plus fausse des femmes, oses-tu dclarer
  Que les chers voeux donns sont lgers comme l'air?
  Va-t-en  ton nouvel amant,
  Ris de ton parjure,
  Et cherche dans ton coeur
  Quelle paix tu y trouves![643]

         [Footnote 643: _Had I a Cave._]

Et je ne crois pas qu'il soit possible de mettre plus de passion en
moins de mots que dans ces deux pices que nous citons encore. La
premire est un pur cri, mais si simple, si franc, si sincre, qu'il
devient poignant. Ce sont toujours les mmes mots, comme dans la
ralit, mais qui reviennent avec un appel de plus en plus dsespr.

  Reste, ma charmeresse, peux-tu me quitter?
  Cruelle, cruelle, de me tromper!
  Tu sais combien tu me tortures,
  Cruelle charmeresse, peux-tu t'en aller?
  Cruelle charmeresse, peux-tu t'en aller?

  Par mon amour si mal rcompens,
  Par ta foi tendrement promise,
  Par les tourments des amants ddaigns,
  Ne me quitte pas, ne me quitte pas ainsi!
  Ne me quitte pas, ne me quitte pas ainsi![644]

         [Footnote 644: _Stay, my charmer._]

La seconde est une plainte mlancolique de jeune fille dlaisse. Elle
est faite aussi avec le retour des mmes paroles, la rptition de la
mme phrase, une modulation triste qui se recommence. L'effet en est
navrant. Il est impossible de lire, dans l'original, cette pice, qui ne
contient pas une image et qui est presque sans pense, sans que, vers la
fin, et par une inexprimable motion qui est on ne sait o, la voix ne
s'altre. C'est une des plus merveilleuses choses que Burns ait crites.
Au-del d'une pice de ce genre, la posie cesse et il n'y a plus que
l'motion purement musicale.

  Tu m'as quitte pour jamais, Jamie,
  Tu m'as quitte pour jamais;
  Tu m'as quitte pour jamais, Jamie,
  Tu m'as quitte pour jamais.
  Souvent tu m'as promis que la mort
  Seule nous sparerait;
  Maintenant, tu as quitt ta fillette pour toujours,
  Je ne dois jamais te revoir, Jamie,
  Je ne te reverrai jamais.

  Tu m'as abandonne, Jamie,
  Tu m'as abandonne;
  Tu m'as abandonne, Jamie,
  Tu m'as abandonne.
  Tu peux en aimer une autre,
  Tandis que mon coeur se brise.
  Bientt je fermerai mes yeux las
  Pour ne plus me rveiller, Jamie,
  Pour ne plus me rveiller![645]

         [Footnote 645: _Thou has Left me ever._]

Cette abondance de pices, semes dans toutes les directions, suffirait
 faire de Burns un des plus varis et des plus copieux potes de
l'amour. Mais il convient de ne pas oublier que la portion la plus
leve, la plus riche de sa posie amoureuse ne figure pas ici, nous
voulons dire ses pices personnelles qui marquent les crises de sa vie.
 celles qui viennent d'tre donnes, il faut en ajouter bien d'autres:
ses premires chansons d'amour. _Derrire les collines o le Lugar
coule_[646], ses vers  Anna Park, si brutalement luxurieux[647]; la
srie des morceaux  Jane Lorimer, d'un si joli coloris de dsir[648];
les strophes  sa petite garde-malade Jessy Lewars[649], sans parler
des pomes inspirs par Clarinda. Il faut se remettre en mmoire les
chansons  Jane Armour: _De tous les points d'o souffle le vent, J'ai
une femme  moi, Si j'tais sur la colline du Parnasse_[650]; et surtout
les pices crites au moment de leur sparation et dans lesquelles vit
quelque chose du dsespoir des _Nuits_[651]. Enfin au-dessus de tout
cela, pour la hauteur de l'inspiration, la puret du sentiment, pour le
dsintressement qu'on trouve rarement dans ses vers d'amour, il faut
placer les posies  Mary Campbell. Il faut mettre, au sommet, ce cri de
remords et de douleur par lequel, tandis que l'toile attarde qui aime
 saluer le matin ramenait l'anniversaire des adieux, prostern  terre,
il implorait la chre ombre disparue de baisser les yeux vers lui, de sa
place de repos bienheureux, et d'accueillir les gmissements qui
dchiraient sa poitrine[652]. Et cet autre sanglot, peut-tre plus
poignant encore, lorsque semblant renoncer  l'espoir d'une runion
future, il panche une douleur que le temps renouvelle, et pense que ce
coeur dont il a t aim se dissout maintenant en poussire
silencieuse[653]. Ce sont des accents qui lvent sa gloire. Grce  eux
il a atteint au rang des plus douloureux et partant des plus divins
chantres de la divine et douloureuse passion; il est parmi ceux qui ont
su aimer les mortes et saigner d'un souvenir. Les vers  Mary Campbell
se sont envols jusqu' la sphre o chantent les lgies clestes, les
canzones  Laure, le _Crucifix_, les _Vers  Graziella_[654]. Il y a
dans la couronne de Burns deux feuilles du laurier de Ptrarque et de
Lamartine, mais deux feuilles seulement.

         [Footnote 646: Voir la Biographie, page 42.]

         [Footnote 647: Id. page 433.]

         [Footnote 648: Id. page 519-527.]

         [Footnote 649: Id. page 543-545.]

         [Footnote 650: Id. page 388, 398.]

         [Footnote 651: Id. page 136-138.]

         [Footnote 652: Id. page 412.

Il est curieux de retrouver dans le noble Ptrarque, une pice qui
rappelle tout  fait celle _ Marie dans les cieux_. L'ide en est la
mme, sauf ce qui semble se mler de remords au chagrin de Burns. C'est
le sonnet XXXVII, _Aprs la mort de Madame Laure_. Le titre seul
suffirait  marquer la similitude des deux morceaux: Il la prie pour
que, de l-haut, elle lui jette un regard de piti.

Belle me, dlivre de ce noeud le plus beau que sut jamais ourdir la
nature, tourne du haut du ciel ton esprit sur ma vie obscure, jete de
pensers si joyeux dans les pleurs.

Elle est sortie de ton coeur, la fausse opinion qui pendant un temps te
fit paratre acerbe et dure pour moi; rassure dsormais, tourne vers
moi les yeux, et coute mes soupirs.

Regarde le grand rocher d'o nat la Soigne, et tu y verras quelqu'un
qui, seul au milieu des herbes et des eaux, se repat, de ton souvenir
et de douleur. (_Traduction de Francisque Reynard_).]

         [Footnote 653: Voir la Biographie, p. 504.]

         [Footnote 654: Il est inutile de faire remarquer que la
         situation de Lamartine envers Graziella ressemble,  quelques
         gards,  celle de Burns envers Mary Campbell.]


II.

LA COMDIE DE L'AMOUR.

Nous n'en avons pas fini avec l'amour dans Burns. Il n'en a pas
reprsent que la face sentimentale et potique, mais aussi les cts
risibles, prosaques et grotesques. Sa facult d'observation, qui
n'tait gne par aucune pense d'harmonie littraire dans son oeuvre,
s'est exerce l comme ailleurs. Il a vu et rendu tout un aspect de la
vie amoureuse, que les potes ne peroivent pas, ou rservent pour leurs
conversations. Il en a saisi les comdies aussi bien que les adorations,
et il y a, dans ce chapitre, tout un coin familier, amusant, risible,
tout un dfil de caractres et de scnes populaires. Aprs les grces
et les charmes de l'amour, voici toutes ses ruses, ses mchants tours,
ses tromperies, ses calculs, ses artifices, ses situations ridicules et
piteuses. Rien n'y manque. Prires de jeunes gars qui viennent le soir
frapper  la fentre et demandent  tre introduits, rflexions de
fillettes qu'on veut marier  de vieux richards, conseils de vieilles
commres aux jeunesses qui interrogent leur exprience des hommes et des
choses, pousailles grotesques, disputes d'poux, allgresses de veufs,
pisodes de toute espce, de toute forme et de tout sel, fin, moyen et
gros. Tout cela est crayonn vivement, comme une suite de caricatures
prises sur le fait. C'est la comdie entire de l'amour, avec toutes ses
pripties et ses vicissitudes drlatiques. Elle embrasse, elle aussi,
toutes les situations, et on pourrait reconstituer avec ces pices
risibles, une vie entire d'amour,  partir des premires rencontres.

C'tait, on l'a vu, l'usage des jeunes paysans cossais que d'aller le
soir faire leur cour, parfois  une distance de plusieurs milles. Cette
coutume, dont le ct pur et gracieux a t potis dans la chanson de
_Ma Nannie !_, se retrouve ici avec ce qu'elle devait avoir souvent de
plus prosaque et de plus rel. On entend les dialogues qui devaient
souvent s'changer  travers le volet.

  Qui est l,  la porte de ma chambre?
  Oh! qui est l, sinon Findlay?
  Passez votre chemin, vous n'entrerez pas ici!
  En vrit, j'entrerai, dit Findlay.
  Qui vous rend si semblable  un voleur?
  Oh! venez voir, dit Findlay.
  Avant le matin, vous aurez fait un malheur,
  En vrit, je le ferai, dit Findlay.

  Si je me lve et vous laisse entrer,
  Laissez-moi entrer, dit Findlay.
  Vous me tiendrez veille avec votre bruit.
  En vrit, je le ferai, dit Findlay.
  Si dans ma chambre vous restiez,
  Laissez-moi rester, dit Findlay.
  J'ai peur que vous n'y restiez jusqu'au matin,
  En vrit, je le ferai, dit Findlay.

  Si vous restez ici cette nuit,
  J'y resterai, dit Findlay,
  J'ai peur que vous ne retrouviez le chemin
  En vrit, je le ferai, dit Findlay.
  Ce qui pourra se passer dans cette chambre,
  Laissons-le passer, dit Findlay,
  Il faut le taire jusqu' votre dernire heure,
  En vrit, je le tairai, dit Findlay[655].

         [Footnote 655: _Indeed will I Quo' Findlay._]

Quelques-unes de celles qu'on sollicite ainsi sont avises; elles
tiennent la drage haute, connaissant, sans doute, par pur instinct de
femme, la vrit du conseil de Mphistophls aux belles qu'il ne faut
accorder un baiser que la bague au doigt.

  Fillette, quand votre mre n'est pas  la maison,
  Puis-je prendre la hardiesse
  De venir  la fentre de votre chambre
  Et d'entrer pour me garder du froid?
  De venir  la fentre de votre chambre?
  Et quand il fait froid et humide
  De me rchauffer sur votre doux sein?
  Douce fillette, puis-je faire cela?

  Jeune homme, si vous avez la bont,
  Quand la mnagre n'est pas  la maison,
  De venir  la fentre de ma chambre
  Quand je suis couche seule,
  Pour vous rchauffer sur mon sein,
  Remarquez bien ce que je vous dis,
  Le chemin jusqu' moi passe par l'glise,
  Jeune homme, entendez-vous cela?[656]

         [Footnote 656: _The Discreet Hint._]

Malheureusement, elles n'ont pas toutes aussi bonne tte. La voix
derrire le volet est parfois si tendre et si persuasive. En hiver, il
est dur de laisser le pauvre garon, qui vient de si loin  travers les
moors, se morfondre sous les rafales; en t, les sillons d'orge sont
bien tentants; en toute saison, ces heures de nuit sont mauvaises
conseillres. Que ce soit lui qui entre ou elle qui sorte, cela, dit-on,
revient au mme.

  Oh! siffle, et je viendrai vers toi, mon gars,
  Oh! siffle, et je viendrai vers toi, mon gars.
  Quand pre et mre en deviendraient fous,
  Oh! siffle, et je viendrai vers toi, mon gars.

  Mais fais bien attention quand tu viens me faire la cour,
  Et ne viens pas  moi  moins que la porte de derrire ne soit
    entr'ouverte,
  Puis franchis la barrire, que personne ne te voie,
  Et viens comme si tu ne venais pas chez moi.

   l'glise, au march, partout o nous nous rencontrons,
  Passe prs de moi comme si tu t'en souciais comme d'une mouche,
  Mais glisse un regard de ton doux oeil noir;
  Cependant aie l'air de ne pas me regarder.

  Jure et proteste toujours que tu ne te soucies pas de moi,
  Et, quelquefois, tu peux lgrement rabaisser ma beaut, un peu
  Mais n'en courtise pas une autre, mme en plaisantant,
  De peur qu'elle ne dtache ta fantaisie de moi.

  Oh! siffle, et je viendrai vers toi, mon gars,
  Oh! siffle, et je viendrai vers toi, mon gars,
  Quand pre et mre en deviendraient fous,
  Oh! siffle, et je viendrai vers toi, mon gars[657].

         [Footnote 657: _Whistle and I'll come to you, my lad._]

Il n'y a pas que ces entrevues nocturnes qui soient dangereuses. En
mille autres occasions, il y a des rencontres funestes. Et ici la vie de
la campagne parat dans son jour vrai, avec la facilit, ou plutt la
navet, de moeurs qui se cache sous sa prtendue innocence. Tantt,
c'est en faisant ensemble la moisson, cette saison des meules.

  Robin a fauch  la moisson,
  Et j'ai fauch avec lui;
  Je n'avais pas de faucille,
  Et pourtant, je l'ai suivi.

  Robin me promit
  De me nourrir l'hiver;
  Il n'avait rien que trois
  Plumes d'oie et un sifflet[658].

         [Footnote 658: _Robin shure in Hairst._]

Les marchs et les foires sont aussi des endroits dangereux, surtout
quand on y va en croupe avec Duncan Gray. Il suffit que la selle soit
vieille et que la sous-ventrire casse, pour qu'il se produise des
chutes malheureuses, auxquelles la lune, qui regarde par-dessus les
collines, semble prendre grand plaisir.

  Malheur sur vous, Duncan Gray,
  Ha, ha, la sous-ventrire!
  Malheur sur vous, Duncan Gray
  Ha, ha, la sous-ventrire!
  Quand les autres vont s'amuser,
  Je reste assise tout le jour,
   remuer le berceau avec mon pied,
   cause de la sous-ventrire.

  Claire tait la lune d'aot,
  Ha, ha, la sous-ventrire!
  Brillante au-dessus de toutes les collines,
  Ha, ha, la sous-ventrire!
  La sous-ventrire cassa, la bte tomba,
  Je perdis mon bonnet et mes deux souliers,
  Ah! Duncan, vous tes un mauvais gars,
  Maudite soit cette mauvaise sous-ventrire!

  Mais, Duncan, si vous tenez votre serment,
  Ha, ha, la sous-ventrire!
  Je vous bnirai  mon dernier souffle,
  Ha, ha, la sous-ventrire!
  La bte encore nous portera tous deux,
  Le vieux matre John rparera le mal,
  Et raccommodera la sous-ventrire[659].

         [Footnote 659: _Weary fa' you, Duncan Gray._]

Parfois enfin, on va  la ville porter du fil  tisser. L encore, que
d'embches! Ces tisserands sont bien subtils  attraper le coeur des
fillettes.

  Mon coeur tait jadis aussi joyeux et libre
  Que les jours d't taient longs,
  Mais un tisserand de l'ouest, un joli gars,
  M'a fait changer ma chanson.

  Chez le tisserand, si vous allez, jolies fillettes,
  Chez le tisserand, si vous allez,
  Je vous avertis, n'allez jamais la nuit,
  Si vous allez chez le tisserand....

  Ma mre m'a envoy  la ville
  Pour faire ourdir un tissu de plaid;
  Mais que cet ourdissage m'a fait lasse, lasse,
  M'a caus de soupirs, de sanglots!

  Un beau gars tisserand de l'ouest
  Travaillait assis  son mtier,
  Il a pris mon coeur comme dans un filet
  Dans les bouts de fil et les noeuds.

  Ce qui fut dit ou ce qui fut fait,
  La honte me prenne si je le dis,
  Mais, oh! j'ai peur que le pays bientt
  Ne le sache aussi bien que moi[660].

         [Footnote 660: _To the Weaver's gin ye go._]

Hlas! le pays, en effet, ne tarde pas  tout savoir. Les chuchotements
viennent, puis les reproches et les railleries, avec des expressions
goguenardes et grossires. Ces durets se font jour, avec ce manque de
piti qui est commun aux paysans et aux enfants, et qui donne  leurs
remarques quelque chose de si direct et de si cruel. Cela se termine par
une de ces plaisanteries brutales, sur lesquelles le groupe se disperse
avec des clats de rire, en laissant la pauvre fillette confuse et
pleurante.

  Vous vous tes couche de travers, fillette,
  Vous vous tes couche de travers.
  Vous vous tes couche dans un autre lit,
  Et avec un homme tranger.

  Vos joues roses sont devenues si ples,
  Vous tes plus verte que l'herbe, fillette,
  Votre jupon est plus court d'une main,
  Bien qu'on ne l'ait pas raccourci d'un pouce, fillette.

  , fillette, vous avez fait la sotte,
  Vous prouverez le mpris, fillette,
  Car la soupe que vous prenez le soir,
  Vous la rendez avant le matin, fillette.

  Oh! jadis, vous dansiez sur les collines,
  Et  travers les bois, vous chantiez, fillette,
  Mais, en saccageant une ruche d'abeilles,
  Vous vous tes fait piquer, fillette[661].

         [Footnote 661: _Ye hae lien wrang, Lassie._]

Comme cela est invitable, les comdies du mariage fournissent des
scnes nombreuses. L'argent, la dot, en est le grand ressort. Nul
n'tait mieux dispos  railler ce point particulier que l'ancien
prsident du Club des Clibataires de Tarbolton. On se souvient que le
premier sujet de discussion avait t de savoir s'il vaut mieux pouser
une femme riche et sans charmes qu'une femme aimable et sans
fortune[662]. Burns tait svre pour les mariages d'argent. Aussi,
est-il intarissable sur les situations comiques et divertissantes que
ces marchs matrimoniaux peuvent amener.

         [Footnote 662: Voir premire partie, page 39.]

Voici d'abord les aviss qui pensent que la beaut passe et que la dot
demeure. On sait les sages conseils que le pre Maurice donne  Germain
au dbut de la _Mare au Diable_. C'tait aussi l'avis de quelques madrs
paysans cossais. Il y en a plus d'un qui met, sans vergogne, son coeur
 nu.

  Au diable votre sorcellerie de la beaut tremblante,
  Ce petit morceau de beaut que vous serrez dans vos bras!
  Oh! donnez-moi une fillette qui a des acres de charmes,
  Oh! donnez-moi une fillette avec de bonnes fermes.

  Donc, hey pour la fillette avec une dot,
  Donc, hey pour la fillette avec une dot,
  Donc, hey pour la fillette avec une dot,
  Les jolies guines jaunes pour moi!

  Votre beaut est une fleur qui fleurit le matin,
  Fane d'autant plus vite qu'elle a fleuri plus tt;
  Mais les charmes dlicieux des jolies Collines vertes,
  Chaque printemps les vtit  neuf de jolies brebis blanches.

  Et mme quand votre beaut a exauc vos voeux:
  La plus brillante beaut peut fatiguer, quand on l'a possde;
  Mais les doux jaunets chris, avec l'empreinte de Georges,
  Plus longtemps vous les avez, et plus vous les caressez[663].

         [Footnote 663: _A Lass wi a Tocher._]

Mais ces beaux calculs ne russissent pas toujours.  matois, matoise et
demie. Il y a de fines mouches qui savent bien  qui ces dclarations
s'adressent, et l'une d'elles dit dans une jolie chanson:

  Oh! mon amoureux fait grand cas de ma beaut,
  Et mon amoureux fait grand cas de ma famille;
  Mais mon amoureux ne sait pas que je sais fort bien
  Que ma dot est le joyau qui a des charmes pour lui.
  C'est pour la pomme qu'il veut nourrir l'arbre,
  C'est pour le miel qu'il veut soigner l'abeille;
  Mon gars est tomb si amoureux de l'argent,
  Qu'il ne peut pas lui rester un peu d'amour pour moi[664].

         [Footnote 664: _My Tocher's the Jewel._]

Les hommes sont aprs tout matres de se marier comme il leur semble
bon. Ceux qui apprcient  la verge la beaut de leur future et qui
pousent des prairies et des bois sont clairsems en somme. Qu'il leur
advienne ce qui voudra! Quand le mariage leur rapporterait un peu plus
de bois qu'ils n'y comptaient, c'est une faible erreur de calcul. Ils
ont simplement la large mesure. Mais il se rencontre de braves garons
qui, avec de bons bras, sont prts  nourrir une belle fille. Ceux-ci
sont encore les plus nombreux. Aussi les pices qui roulent sur la
recherche de la dot sont-elles assez rares du ct masculin.

Mais que le ct fminin en est riche! Que les femmes sont bien plus 
plaindre!  la merci du premier venu auquel il plat  leur famille de
les accorder! Quel dfil de pauvres filles qu'on veut faire marier 
contre coeur. Les parents sont partout les mmes. Ils sont pour le
bonheur en terre et les gendres fonciers.

  Combien cruels sont les parents
  Qui n'estiment que la richesse,
  Et  un riche lourdaud
  Sacrifient la pauvre femme!
  Cependant, la fille malheureuse
  N'a que le choix de la lutte:
  Fuir la haine d'un pre despotique,
  Devenir une pouse malheureuse[665].

         [Footnote 665: _How cruel are the Parents._]

Et la chanson continue en comparant la pauvrette  une colombe
poursuivie par un faucon. Elle fuit un moment, essaye ses ailes, et
dsesprant d'chapper, tombe aux pieds du fauconnier qui reprsente le
mari. Sur ce thme,  moiti comique et  moiti douloureux, Burns est
intarissable. Il y a  grouper, autour de ce seul point, une quinzaine
de chansons avec lesquelles on constituerait toutes les phases de cette
aventure commune, depuis les premires instances des parents jusqu'au
moment o les rsultats ordinaires de pareils mariages commencent 
poindre. Les hsitations, les combats, les refus, les chagrins des
pauvrettes y sont tout au long. Elles demandent conseil tout autour
d'elles et ce sont de petites scnes charmantes de navet et de malice.

L'une d'elles va trouver sa soeur: son coeur se brise, elle ne veut pas
irriter ses parents, mais que fera-t-elle de Tam Glen? Avec un aussi
brave garon ne pourrait-elle pas supporter la pauvret, et que lui
importe de se rouler dans les richesses si elle n'pouse pas Tam Glen?
Il y a un propritaire voisin qui se vante et parle toujours de son
argent, mais quand dansera-t-il comme Tam Glen? Sa mre lui rpte de se
dfier des jeunes hommes qui ne flattent que pour tromper, mais qui peut
penser cela de Tam Glen? D'ailleurs,  la Toussaint, elle a mouill sa
manche gauche  un ruisseau et l'a suspendue devant le feu pour qu'
minuit celui qu'elle doit pouser vnt la retourner. Et qui est venu?
sinon une apparition qui portait les culottes grises de Tam Glen?

  Viens, conseille-moi, chre soeurette, vite,
  Je te donnerai une belle poule noire,
  Si tu m'avises d'pouser
  Le gars que je prfre, Tam Glen.[666]

         [Footnote 666: _Tam Glen._]

Elles ne reoivent pas toujours la rponse dont elles sont dsireuses.
Elles s'adressent quelquefois  des commres avises, quelque dame bien
ride qui sait que de bon conseil ne sort jamais de mal.

  Oh! fillette tourdie, la vie est un combat;
  Mme pour les plus heureux, la lutte est dure;
  On combat mieux les mains pleines,
  Et les soucis qui ont faim sont de durs soucis.
  Mais l'un dpense et l'autre pargne,
  Et les mauvaises ttes veulent avoir leur gr;
  Selon que vous aurez brass, ma jolie fille,
  Souvenez-vous que vous tirerez la bire[667].

         [Footnote 667: _The Country Lass._]

La petite aura beau rpter qu'elle ne donnerait pas un regard de Robin
pour la grange et l'table d'un autre, que l'argent ni l'or n'ont jamais
achet un coeur loyal, que le fardeau que l'amour porte est lger, que
le contentement et la tendresse apportent la paix et la joie, et que les
reines n'ont rien de plus sur leur trne, les avertissements de la
vieille voisine la renvoient pensive.

Que faire? Quelques-unes, les plus dcides, refusent nettement et
envoient promener ces prtendants laids et vieux dont toute la sduction
est dans leurs sacs d'cus. Elles leur disent leur fait comme des filles
qui ont la langue leste et dont la main le serait aussi. Il y en a une
entre autres qui ne va pas par quatre chemins. C'est assurment une
vaillante fille, qui sait ce qu'elle veut et ce qu'elle ne veut pas, et
qui ne manque ni d'esprit ni de fiert.

  La rose rouge-sang peut fleurir  Nol,
  Les lis d't clore dans la neige,
  Le froid peut geler la plus profonde mer,
  Mais un vieil homme ne me mnera jamais.

  Me mener moi, et moi si jeune,
  Avec son coeur faux et sa langue flatteuse;
  C'est une chose que vous ne verrez jamais,
  Car un vieil homme ne me mnera jamais.

  Malgr toute sa farine et tout son grain,
  Malgr tout son boeuf frais et son boeuf sal,
  Malgr tout son or et son argent blanc,
  Un vieil homme ne me mnera jamais.

  Son bien peut lui acheter vaches et brebis,
  Son bien peut lui acheter vallons et collines,
  Mais il ne m'aura jamais, ni  fonds, ni  bail,
  Un vieil homme ne me mnera jamais.

  Il se trane, cass en deux, comme il peut,
  Avec sa bouche sans dents et sa vieille tte chauve,
  La pluie tombe de ses yeux rouges et chassieux;
  Ce vieil homme ne me mnera jamais[668].

         [Footnote 668: _To Daunton me._]

Si le vieil homme ne se le tient pas pour dit, c'est qu'il est sourd,
outre le reste. Mais toutes n'ont pas aussi bonne tte et cette clart
de langue qui ne permet pas de se mprendre sur ce qu'elles pensent. Il
y a de petites niaises qui probablement s'imaginent, comme l'ingnue de
Molire, que les familles se perptuent par l'oreille. On les marie,
sans qu'elles sachent ce qu'on leur fait faire. Le lendemain, elles
pleurnichent sottement.

  Oh! savez-vous ce que grand'mre m'a fait,
  Ce que grand'mre a fait, ce que grand'mre m'a fait,
  Oh! savez-vous ce que grand'mre m'a fait,
  M'a fait jeudi soir, gars?
  Elle m'a mise dans un lit doux,
  Dans un lit doux, dans un lit doux,
  Elle m'a mise dans un lit doux,
  Et m'a souhait bonsoir, gars.

  Et savez-vous ce que le cur a fait,
  Le cur a fait, le cur a fait.
  Et savez-vous ce que le cur a fait,
  Pour quelques gros sous, gars?
  Il a lch sur moi un long homme,
  Un gros homme, un fort homme,
  Il a lch sur moi un long homme,
  Qui aurait pu m'effrayer, gars.

  Et je n'tais qu'une jeune crature,
  Une jeune crature, une jeune crature,
  Et je n'tais qu'une jeune crature,
  Avec personne pour me plaindre, gars.
  C'est l'glise qui est  blmer,
  Qui est  blmer, qui est  blmer,
  D'effrayer une jeune crature,
  Et de lcher un homme sur moi, gars[669].

         [Footnote 669: _O wat ye what my Minnie did._]

Si le long homme n'est pas, quelque jour, allong encore, il passera,
comme on dit, par une belle porte. La chanson n'est pas longue 
changer. La niaiserie, sur ces choses, n'est chez les femmes que de
surface; la plus innocente est prompte  se dlurer. Alors le dpit
vient, et les reproches, dont on se fait une provision d'excuses pour
soi-mme.  ce compte, les dfauts s'accumulent vite sur le mari; les
prtextes vont du mme train. Telle fillette qui, peut-tre a eu les
tonnements de celle qu'on vient d'entendre, parle maintenant d'un autre
ton.

  Que peut faire une jeunesse, que fera une jeunesse,
  Que peut faire une jeunesse, avec un vieil homme?
  Malheur aux cus qui ont pouss ma mre
   vendre sa Jenny pour de l'argent et des terres;
  Malheur aux cus qui ont pouss ma mre
   vendre sa Jenny pour de l'argent et des terres.

  Il est toujours  se plaindre du matin au soir,
  Il tousse, et il bote, toute la longue journe;
  Il est caduc, il est engourdi, son sang est gel;
  Ah! triste est la nuit avec un vieil homme vermoulu,
  Il est caduc, il est engourdi, son sang est gel,
  Ah! triste est la nuit avec un vieil homme vermoulu.

  Il gronde et il grogne, il s'agite et il bougonne,
  Il n'est jamais content, quoi que je fasse.
  Il est hargneux et jaloux de tous les jeunes gens.
  Ah! malheur sur le jour o j'ai rencontr un vieil homme!
  Il est hargneux et jaloux de tous les jeunes gens,
  Ah! malheur sur le jour o j'ai rencontr un vieil homme!

  Ma vieille tante Katie prend piti de moi,
  Je vais essayer de suivre son plan.
  Je le tracasserai, je le harasserai, tant qu'il perde l'me,
  Alors, son vieux cuivre me procurera une pole neuve;
  Je le tracasserai, je le harasserai tant qu'il perde l'me,
  Alors son vieux cuivre me procurera une pole neuve[670].

         [Footnote 670: _What can a young Lassie do wi' an auld Man._]

Mais il faut se garder de croire que toutes les filles d'cosse aient
t maries par contrainte. Si on en pousse quelques-unes au mariage,
les autres y vont bien d'elles-mmes. Il n'en manque pas de fines et de
futes, qui savent chercher et trouver un mari toutes seules. Ce sont
alors de jolis jeux de coquetterie. Les demoiselles de la ville ne leur
en remontreraient pas sur ce chapitre. Ce mange est heureusement expos
dans une chanson qui est une vraie petite comdie. Les refus prtendus
du commencement, la niaiserie de l'amoureux qui les prend pour argent
comptant et cherche  se consoler ailleurs, le dpit de la fillette, la
confiance qu'elle a dans un de ses regards, sa faon si fminine
d'achever sa rivale en demandant de ses nouvelles, la brusque volte-face
de l'amoureux qui du coup perd la tte et se tuera si elle ne l'accepte.
Elle le fait, mais  cause de lui et par grce; la ruse a l'air de
faire un sacrifice.

  En mai dernier, un bel amoureux descendit le long du vallon
  Et me fatigua, m'obsda avec son amour,
  Je dis qu'il n'y avait rien que je hasse comme les hommes.
  Le diable l'emporte de m'avoir crue, de m'avoir crue,
  Le diable l'emporte de m'avoir crue.

  Il parla des dards de mes jolis yeux noirs,
  Et jura qu'il se mourrait d'amour pour moi,
  Je dis qu'il pouvait mourir quand il lui plairait,
  Le Seigneur me pardonne d'avoir menti, d'avoir menti,
  Le Seigneur me pardonne d'avoir menti.

Et cependant, il offrait une ferme bien garnie et le mariage aussitt.
Elle pensait bien qu'elle pouvait avoir de pires offres. C'est alors que
le bent s'en va trouver la noire cousine Bess.

  Mais, la semaine suivante, tourmente de soucis,
  J'allai  la foire de Dalgarnock.
  Et qui tait l, sinon mon bel amoureux volage?
  J'ouvris les yeux comme si je voyais un sorcier, un sorcier,
  J'ouvris les yeux comme si je voyais un sorcier.

  Mais, par-dessus mon paule gauche, je lui lanai un regard,
  De peur que les voisins ne disent que j'tais hardie.
  Mon amoureux dansa comme s'il avait t gris,
  Et jura que j'tais sa chre fillette, sa chre fillette,
  Et jura que j'tais sa chre fillette.

  Je m'informai de ma cousine, tout doucement et tranquillement,
  Si elle avait recouvr l'oue,
  Et comment ses souliers neufs allaient  ses vieux pieds tortus.
  Mais, cieux, comme il se mit  jurer,  jurer,
  Mais, cieux, comme il se mit  jurer!

  Il me pria, pour l'amour de Dieu, d'tre sa femme,
  Sinon, je le tuerais de chagrin;
  Aussi, pour prserver la vie du pauvre garon,
  Je crois que je dois l'pouser demain, demain,
  Je crois que je dois l'pouser demain[671].

         [Footnote 671: _The Braw Wooer._]

C'est un sujet analogue dans la chanson de _Duncan Gray_. Mais, tandis
que la prcdente est toute faite d'observations, celle-ci est faite de
grosse gat, le rcit est interrompu par un grand clat de rire qui
clate  chaque instant, se rpercute de strophe en strophe, devient
contagieux, et secoue toute la pice d'une lourde et joviale hilarit.

  Duncan Gray est venu ici faire sa cour,
  Ha! ha! la jolie cour,
  Une belle nuit de Nol, quand nous tions gris,
  Ha! ha! la jolie cour.
  Maggie rejeta la tte en l'air,
  Le regarda de ct et de haut,
  Et lui dit de se tenir coi,
  Ha! ha! la jolie cour!

  Duncan flatta, et Duncan pria,
  Ha! ha! la jolie cour;
  May fut sourde comme Ailsa Craig[672],
  Ha! ha! la jolie cour.
  Duncan sortit et rentra de gros soupirs,
  Pleura, eut les yeux rouges et troubls,
  Parla de sauter dans une cascade,
  Ha! ha! la jolie cour!

         [Footnote 672: C'est une petite le rocheuse non loin d'Ayr.]

L'arrive de ce pauvre amoureux transi, dans la bagarre joyeuse d'une
nuit de Nol, son attitude gauche, et celle sottement ddaigneuse de
Maggie sont bien amusantes. Mais, malgr son air contrit, Duncan Gray
n'est pas une bte.

  Le Temps et la Chance sont comme les flots,
  Ha! ha! la jolie cour,
  L'amour ddaign est dur  supporter,
  Ha! ha! la jolie cour.
  Irai-je comme un sot, dit-il,
  Pour une chipie hautaine, mourir?
  Elle peut aller... en France, je m'en moque!
  Ha! ha! la jolie cour.

  Comment cela se fit, que les docteurs le disent;
  Ha! ha! la jolie cour,
  Meg dprit  mesure qu'il gurissait,
  Ha! ha! la jolie cour.
  Elle sent une peine en sa poitrine,
  Elle pousse des soupirs pour se soulager,
  Et, oh! ses yeux disent de telles choses;
  Ha! ha! la jolie cour.

  Duncan tait un gars de piti,
  Ha! ha! la jolie cour,
  Maggie tait en mauvais cas
  Ha! ha! la jolie cour!
  Duncan ne voulut pas causer sa mort,
  La piti en lui touffa la colre.
  Maintenant, ils sont contents et heureux,
  Ha! ha! la jolie cour![673]

         [Footnote 673: _Duncan Gray._]

Le jour des pousailles lui-mme ne passe pas inaperu. C'tait souvent
un jour de lourde joie et d'ivresse. On en a quelques aperus.

  La dernire belle noce o je fus,
  C'tait le jour de la Toussaint,
  Il y avait abondance de boire et de rire,
  Et beaucoup de joie et de jeu.
  Et les cloches sonnaient, et les vieilles femmes chantaient,
  Et les jeunes dansaient dans la salle,
  L'pouse alla au lit, avec son sot mari,
  Au milieu de toutes ses commres[674].

         [Footnote 674: _The last Braw Bridal._]

Il y a aussi le jour de noces de Meg du moulin, qui aimait bien une
goutte de whiskey le matin. Tout le monde semble y avoir t gris. On
remporta  bras le fianc, on remporta le clerc dans une voiture.

  Oh! savez-vous comment Meg du moulin fut mise au lit?
  Et savez-vous comment Meg du moulin fut mise au lit?
  Le futur tait si gris qu'il tomba tout d'un tas  ct.
  Et voil comment Meg du moulin fut mise au lit![675]

         [Footnote 675: _Meg o' the Mill._]

Comme il est  prvoir, la vie conjugale runit tout un groupe de ces
chansons. En gnral, elle n'est pas reprsente en brillantes couleurs.
Du ct attrayant,  peine une petite chanson, pleine de crnerie et de
belle humeur, fredonne-t-elle la joie d'un homme tout fier d'avoir une
femme  soi et dcide  dfendre son bien. Elle est trs enleve et
trs jolie; on a vu  quel propos elle a t compose[676].

         [Footnote 676: Voir premire partie, p. 398.]

  J'ai pris une femme pour moi seul,
  Je ne partagerai avec personne,
  Personne ne me fera cocu,
  Je ne ferai cocu personne.
  J'ai un penny  dpenser
  Qui ne doit rien  personne;
  Je n'ai rien  pouvoir prter,
  Je n'emprunterai de personne.

  De personne je ne suis le matre,
  Je ne serai esclave de personne.
  J'ai une brave pe cossaise,
  Je n'accepte de coups de personne.
  Je serai libre et joyeux,
  Je ne serai triste pour personne.
  Si personne n'a souci de moi,
  Je n'aurai souci de personne[677].

         [Footnote 677: _I hae a Wife o' my ain._]

Pour le reste, c'est un concert de lamentations, toutes places
d'ailleurs, dans la bouche des hommes. Le titre d'une chanson _Je
voudrais ne m'tre jamais mari_[678], pourrait servir d'pigraphe 
l'ensemble. Quels tracas de toutes parts! Des inquitudes, des soucis,
des enfants qui demandent  manger. Et les femmes! Une collection de
commres, de maritornes, de viragos acaritres, hargneuses et
malfaisantes qui criaillent, disputaillent et braillent, au jour la
journe. Elles font de leurs pauvres hommes de vrais martyrs[679]. Une
d'elles boit et casse sa quenouille sur la tte de son mari[680]. Une
autre reproche au sien, depuis sept longues annes de n'tre plus qu'un
vieux sans sve. Et lui, doucement, rpond qu'il a vu le jour, et elle
aussi, o elle n'tait pas si revche. Cette querelle de vieux poux,
tombs en snilit, est comme la contre-partie et la caricature de la
chanson de _John Anderson_. Les enfants arrivent en criant que le
canard, en passant entre les jambes du vieux grand-pre, l'a fait
tomber.

         [Footnote 678: _Oh, that I had ne'er been married._]

         [Footnote 679: _Oh, aye my Wife she dang me; Shelah O' Neil;
         My spouse Nancy._]

         [Footnote 680: _The weary Pund o' Tow._]

  Les enfants sortirent avec de grands cris,
  Le canard a fait tomber grand-pre, !
  Le diable le ramasse, cria la grand'mre restue,
  Il n'a jamais t qu'un clampin, !
  Il clampine en sortant, il clampine en entrant,
  Il clampine, matin et soir, ;
  Voil sept longues annes que je couche prs de lui,
  Et ce n'est plus qu'un vieux sans sve, .

   veux-tu te taire, ma vieille femme restue,
   veux-tu te taire, Nansie, !
  J'ai vu le jour et toi aussi,
  O tu n'tais pas si fire, ;
  J'ai vu le jour o tu mettais du beurre dans mon potage,
  O tu me caressais, soir et matin, ;
  Mais je ne puis plus est venu me trouver,
  Et ah! je m'en ressens durement, .[681]

         [Footnote 681: _The Deuk's dang o'er my Daddie, O._]

Il y a dans ces deux strophes l'histoire de bien des vieux mnages o le
mari caduc et bris rpond aux railleries de la femme encore verte par
des rappels de souvenirs et semble insinuer qu'il y a quelque
ingratitude de sa part  lui reprocher l'tat o il est. Il ne fait pas
toujours bon de tenir tte  ces gaillardes; plus d'un ne s'y fie pas.
L'un des maris nous prend  moiti dans sa confidence, mais il a peur et
s'arrte  mi-chemin. Il y a, dans cette chanson de deux strophes, toute
une scne de comdie. Il faudrait l'analyser, mot  mot, dans
l'original, pour voir ce qu'il y tient, dans un si court espace, de
colre, de peur, de malice et de drlerie. Il y a surtout  la fin une
bouffe de fureur o l'homme s'oublie et va dire brutalement ce qu'il a
sur le coeur. Mais avec quelle prestesse il rentre ses paroles et comme
il se calme tout  coup! On le voit prendre l'air dtach de quelqu'un
qui ne pense  rien et siffle pour se distraire.

  Quand Maggy commena  tre mon souci,
  Le ciel, pensais-je, tait dans son air,
  Maintenant, nous sommes maris; n'en demandez pas plus:
  Sifflons sur le reste.
  Meg tait douce et Meg tait charmante,
  La jolie Meg tait l'enfant de la nature;
  De plus sages que moi ont t attraps:
  Sifflons sur le reste.

  Comment nous vivons, Meg et moi,
  Comme nous nous aimons et nous entendons,
  Je me soucie peu que beaucoup le sachent:
  Sifflons sur le reste.
  Que je voudrais la voir viande  vers,
  Servie dans un plat de linceul,
  Je pourrais l'crire, mais Meg le verrait:
  Sifflons sur le reste[682].

         [Footnote 682: _Whistle o'er the Lave o't._]

Ce sentiment se trouve exprim d'une faon bien originale dans une sorte
de chanson qui fait penser  certains morceaux o Shakspeare emprunte
aux vieux refrains populaires. Elle a le charme presque inexplicable que
donne aux ballades ou chansons populaires un vers, une image, un nom de
plante qui semble n'avoir aucun rapport avec elles, et qui cependant
fait leur attrait. Il est vrai qu'ici on peut trouver un faible lien de
pense entre la ritournelle et le thme, si on considre la rue comme
une plante de malheur qui prospre, tandis que le gai et honnte thym
dprit.

  Un vieil homme vivait dans les coteaux de Kellyburn,
  Hey, et la rue crot bien avec le thym;
  Et il avait une femme qui tait la peste de sa vie;
  Et le thym est fltri et la rue est en fleur.

  Un jour que le vieil homme remontait la longue glen,
  Hey, et la rue crot bien avec le thym,
  Il rencontra le diable, qui lui dit: comment vas-tu?
  Et le thym est fltri et la rue est en fleur.

  Je possde une mchante femme, Monsieur, et c'est l ma peine,
  Hey, et la rue crot bien avec le thym,
  Car, sauf votre respect, prs d'elle vous tes un saint;
  Et le thym est fltri et la rue est en fleur.

  Je ne te prendrai ni ton poulain ni ton veau,
  Hey, et la rue crot bien avec le thym,
  Mais donne-moi ta femme, homme, car je veux l'avoir;
  Et le thym est fltri et la rue est en fleur.

  Oh! vous tes bienvenu, volontiers dit le vieil homme joyeux,
  Hey, et la rue crot bien avec le thym;
  Mais si vous faites la paire avec elle, vous tes pire que votre nom,
  Et le thym est fltri et la rue est en fleur.

  Le diable a pris la vieille femme sur son dos;
  Hey, et la rue crot bien avec le thym;
  Et, comme un pauvre colporteur, il a emport son paquet,
  Et le thym est fltri et la rue est en fleur.

  Il l'a emporte chez lui,  la porte de son table,
  Hey, et la rue crot bien avec le thym;
  Et il lui a dit d'entrer, comme chienne et catin;
  Et le thym est fltri et la rue est en fleur.

  Et soudainement il fit que cinquante diables choisis
  Hey, et la rue crot bien avec le thym,
  Vinrent la garder, en un claquement de main;
  Et le thym est fltri et la rue est en fleur.

  La mgre se rua sur eux comme un ours sauvage,
  Hey, et la rue crot bien avec le thym,
  Ceux qu'elle attrapait n'y revenaient plus;
  Et le thym est fltri et la rue est en fleur.

  Un petit dmon enfum passa la tte par-dessus le mur,
  Hey, et la rue crot bien avec le thym,
  Oh, au secours, matre, au secours; ou elle va nous dmolir tous,
  Et le thym est fltri et la rue est en fleur.

  Et le diable jura par le fil de son coutelas,
  Hey, et la rue crot bien avec le thym,
  Qu'il plaignait l'homme qui tait li  une femme,
  Et le thym est fltri et la rue est en fleur.

  Et le diable jura par l'glise et la cloche,
  Hey, et la rue crot bien avec le thym,
  Et remercia le ciel d'tre en enfer et non en mariage,
  Et le thym est fltri et la rue est en fleur.

  Puis Satan s'est remis en route avec son paquet,
  Hey, et la rue crot bien avec le thym;
  Et il l'a rapporte  son vieux mari,
  Et le thym est fltri et la rue est en fleur.

  Je suis dmon depuis dj un bout de temps,
  Hey, et la rue crot bien avec le thym,
  Mais je n'ai jamais t en enfer avant d'avoir connu femme,
  Et le thym est fltri et la rue est en fleur[683].

         [Footnote 683: _The Carl of Kellyburn Braes._]

Aussi quel soupir de dlivrance lorsque la mort, voulant donner  ces
pauvres gens quelques annes de tranquillit, vient leur enlever leur
femme. Ils ressemblent tous au veuf de Branger[684]. Ils ont des
regrets pleins de satisfaction. L'un d'eux, modr dans sa libration,
dit avec douceur et un certain reste de crainte:

  J'pousai une femme acaritre,
  Un quatorzime jour de novembre,
  Elle m'avait rendu las de la vie,
  Par sa langue drgle.
  Longtemps j'ai port le joug pesant,
  Et j'ai connu mainte angoisse;
  Mais, cela soit dit  mon soulagement,
  Maintenant sa vie est finie[685].

         [Footnote 684: Branger. _De Profundis,  l'usage de deux ou
         trois maris._]

         [Footnote 685: _The Joyful Widower._]

Une belle tombe recouvre son corps, dit-il, mais srement, son me n'est
pas en enfer, car le diable ne pourrait la supporter. Un autre qui a un
peu moins de dcorum exprime les mmes sentiments en termes plus
pittoresques:

  Enfin ses pieds, je chantai de le voir,
  Partirent en avant, derrire la colline,
  Et avant que j'pouse une autre
  Je gigoterai au bout d'une corde[686].

         [Footnote 686: _The weary Pund o' Tow._]

Aprs cette allgresse unanime, il se fait une sparation entre ces
poux librs. Ils penchent vers l'un ou l'autre des deux raisonnements
qui s'offrent aux veufs, quand ils commencent  se remettre de leur
premire joie: si on n'a pas t heureux, il faut essayer de l'tre; ou
si on a t malheureux, il faut viter de le redevenir. Les uns, les
plus sages, ne dmordent plus de cette seconde conclusion. Comme le mari
de tout  l'heure, ils prfrent avoir une corde au cou qu'une femme. On
ne saurait les en blmer. D'autres, hommes de beaucoup d'audace et de
peu de dcouragement, tentent un nouvel essai. Quelquefois, ils ne s'en
trouvent pas mal, soit que leurs premiers dboires les aient rendus
aiss  satisfaire, soit que la fortune malicieuse se serve d'eux comme
des numros gagnants qui, aux loteries, entranent les autres.

  Oh! j'ai pris plaisir  remettre des dents aux peignes  lin,
  Et j'ai pris plaisir  faire des cuillers;
  Et j'ai pris plaisir  rtamer des chaudrons,
  Et  embrasser ma Katie quand tout tait fini.
  Oh! tout le long jour, je frappe avec mon marteau,
  Et tout le long jour, je siffle et je chante,
  Et toute la longue nuit, je caresse ma commre,
  Et toute la longue nuit, je suis heureux comme un roi.

  Amrement, en chagrin, je gotais mes gains,
  Quand j'pousai Bess pour lui donner un esclave.
  Heureuse l'heure o elle s'est refroidie dans ses linges;
  Bni l'oiselet qui chante sur sa tombe.
  Viens dans mes bras, ma Katie, ma Katie,
  Viens dans mes bras et embrasse-moi encore,
  Gris ou sobre, toujours  ta sant, ma Katie,
  Et bni le jour o je me remariai[687].

         [Footnote 687: _Oh, merry has I been teethin' a Heckle._]

Le tableau ne serait pas complet s'il y manquait l'adultre. Ce serait
comme une fort o il n'y aurait pas de lierre autour des arbres. La
Rforme a bien essay de faire le silence sur cette faute, et,  lire
les littratures protestantes, on s'imaginerait qu'elle n'existe pas.
Dans l'oeuvre immense de Shakspeare, il n'y a gure qu'un adultre,
celui des filles du roi Lear et d'Edmund, comme si ces cratures
monstrueuses ne pouvaient aimer qu'entre elles. Dans le roman anglais
contemporain, on dcouvre  peine quelques timides aspirations vers les
amours illgitimes; et si, dans la posie, la belle reine Guinevra a
tromp le bon roi Arthur pour le brave chevalier Lancelot[688], ce sont
des personnages si immatriels et si distants que c'est un adultre tout
idal. Pour voir ce qui lui manque de chair, qu'on le compare  celui de
Franoise de Rimini[689]. Mais il faut bien entendre que cette dcence
est une convention littraire et une pure tenture. La vie est partout la
mme, et l'adultre est chose trop humaine pour faire dfaut  une race
bien constitue. Si les nations du midi en ont fait un des grands
ressorts du drame et de la posie, c'est qu'il est, en effet, un des
matres actes de la vie, et qu'elles ont des littratures plus sincres.
Aussi, ds qu'en Angleterre on rencontre des potes sans proccupation
morale ou thologique, cet pisode reprend la place qui lui revient
dans toute reprsentation fidle de la comdie humaine. Burns tait trop
dgag d'entraves de ce ct, pour ne pas avoir toute sa libert. Il
reprend, dans le vieux fonds de joyeuset populaire, cet ternel sujet,
et il le traite avec le sans-gne, la franchise, et la gat des vieux
fabliaux gaulois.

         [Footnote 688: Tennyson. _The Idylls of the King,
         Guinevere._]

         [Footnote 689: Dante. _L'Enfer._ Chant V.]

  tait-ce ma faute?--tait-ce ma faute?
  tait-ce ma faute? Elle me l'a demand;
  Elle me guettait sur le bord de la grand'route,
  Et elle m'a conduit par le petit sentier;
  Et comme je ne voulais pas entrer,
  Elle m'a appel poltron;
  Quand mme l'glise et l'tat auraient t sur le chemin,
  Je suis descendu de cheval quand elle me l'a dit.

  Si adroitement, elle m'a fait entrer,
  Et m'a recommand de ne pas faire de bruit:
  Car notre vieil homme rude et dur
  Est de l'autre ct de la rivire.
  Celui qui dira que j'ai eu tort
  Quand je l'ai embrasse et caresse,
  Qu'on le plante  ma place,
  Et qu'il dise ensuite si j'tais le fauteur?

  Pouvais-je honntement, pouvais-je honntement,
  Pouvais-je honntement la refuser?
  J'aurais t un homme  blmer
  De la traiter sans douceur.
  Il l'corchait avec le peigne  chanvre,
  Il la meurtrissait rouge et bleu.
  Quand un tel mari n'tait pas  la maison,
  Quelle est la femme qui ne l'aurait excuse?

  J'essuyai longtemps ses yeux si bleus,
  Et je maudis le brutal chenapan;
  Et je sais bien que sa bouche avenante
  tait comme du sucre candi.
  C'tait vers le crpuscule, je crois,
  Que je m'arrtai le lundi.
  Je ressortis dans la rose du mardi,
  Pour aller boire du cognac chez le joyeux Willie[690].

         [Footnote 690: _Had I the Wyte._]

Ce ne sont l que les situations saillantes et les hauts-reliefs de la
vie. Dans les intervalles, dans les situations de dtail, dans les
recoins de sentiment, s'intercalent des chansons qui compltent cette
scne dj si varie. Ce sont parfois de simples riens, jets en l'air,
au hasard, tels que ceux qu'on fredonne sans penser, en suivant une
route. Et cependant ils contiennent leur petit grain d'observation ou de
gat. En voici un exemple dans quelques couplets qui semblent tout
blancs de farine:

  Hey, le meunier poudreux,
  Et son habit poudreux,
  Il gagne un shelling,
  Avant de dpenser un liard.
  Poudreux tait l'habit,
  Poudreuse tait la couleur,
  Poudreux tait le baiser
  Que me donna le meunier.

  Hey, le meunier poudreux,
  Et son sac poudreux,
  Bni soit le mtier
  Qui remplit la bourse poudreuse,
  Amne l'argent poudreux;
  Je donnerais ma robe
  Pour le meunier poudreux[691].

         [Footnote 691: _Hey, the dusty Miller._]

Il y en a de ces refrains, d'parpills de tous cts. C'est la jolie
Peg de Ramsay: la rafale du soir est froide sur la mare, l'aurore est
morose quand les arbres sont nus  Nol, les collines et les vallons
sont perdus dans la neige; mais, la jolie Peg de Ramsay a toujours 
moudre  son moulin[692]. C'est le joueur de cornemuse venu du Comt de
Fife et qui a jou  la cousine Kate un air que personne ne lui
demandait[693]. Ce sont les filles  qui on annonce qu'il vient
d'arriver un bateau tout charg de maris[694]. C'est une commre qui
avoue ses fredaines.

         [Footnote 692: _Bonny Peg-a-Ramsay._]

         [Footnote 693: _The Piper._]

         [Footnote 694: _There's News, Lasses, News._]

  Comment a va-t-il, commre?
  Comment allez-vous?
  Une pinte du meilleur
  Et deux pintes avec?

  Comment a va-t-il commre,
  Et comment vont les affaires?
  Combien d'enfants avez-vous?
  La commre dit: J'en ai cinq.

  Et sont-ils tous de Johnny?
  Oh! pour a, non, dit-elle,
  Deux d'entre eux ont t faits
  Quand Johnny n'tait pas l.

  Les chats aiment bien le lait,
  Les chiens aiment le potage,
  Les gars aiment les fillettes,
  Et les fillettes, les gars.
  Nous tions tous endormis, endormis, endormis,
  Nous tions tous endormis  la maison[695].

         [Footnote 695: _Guid E'en to You, Kimmer._]

Parfois, ce sont de lgers pisodes d'une nuance un peu diffrente de
ceux qu'on a dj vus et qui se groupent autour d'une mme situation.
Ainsi, parmi les jeunes filles qui vont trouver les commres pour
consulter leur exprience, il y en a une qui dsire savoir de quelle
couleur sont les hommes en qui on peut avoir confiance. Ce n'est rien:
quatre strophes de quatre vers. Cependant la scne y est tout entire et
fort jolie. On voit arriver la fillette tout occupe, comme il sied 
son ge, de cette obscure question. Comme elle ignore encore que ce
problme est du domaine de la mthode exprimentale, elle fait appel 
l'autorit. Elle vient timidement consulter une vieille matrone qui a
fait sur ce sujet des tudes compares. Dans quelle incertitude
d'esprit, dans quelle confusion de couleurs, la pauvrette doit s'en
aller!

  Dites-moi, dame, dites-moi, dame,
  Et nulle ne peut mieux le dire,
  De quelle couleur doit tre l'homme,
  Pour aimer vraiment une femme?

  La vieille femme s'agita en tous sens,
  Se mit  rire et rpondit:
  J'ai appris une chanson dans Annandale:
  Pour ma lady, un homme noir;

  Mais pour une fillette des champs comme toi,
  Ma petite, je te le dis sincrement,
  Je me suis accommode de cheveux blancs,
  Et les bruns font fort bien l'affaire.

  Il y a beaucoup d'amour dans les cheveux noir de corbeau,
  Les blonds ne deviennent jamais gris,
  Il y a de l'embrasse et serre-moi dans les bruns,
  Et de vraies merveilles dans les roux[696].

         [Footnote 696: _Come rede me, Dame._]

Ce n'est pas tout. Il y a, au fond des anciennes chansons cossaises,
une veine de plaisanteries gaillardes et grivoises, parfois un peu
grasses, mais pleines de gat et de bonhomie. Elles rappellent
singulirement notre gauloiserie. C'est le mme rire goguenard, bon
enfant et rjoui, sur les mmes sujets qu'on devine. Ce sont de ces
histoires ou ces plaisanteries sales qu'on se raconte avec un clin
d'oeil et un coup de coude. Elles sont plus drues et plus gaies dans les
chansons cossaises que dans celles des Anglais. Peut-tre un fonds de
joyeuset celtique, peut-tre l'influence franaise, en sont-elles la
cause? Mme  ce filon extrme Burns a emprunt; il en rapporte des
modles de grosse drlerie populaire. Il a repris cette note de temps
plus francs et de plaisanterie plus libre, et l'a rajeunie, tout en lui
conservant, avec un bonheur parfait, sa verve, sa saveur, sa navet,
son rire sans arrire-pense, je ne sais quelle bonne jovialit
contagieuse et rabelaisienne. Les critiques anglais ne paraissent pas
beaucoup priser ce coin curieux de son gnie. Pourtant, il est  noter
et, pour qui ne fait pas carme en littrature, il est  goter. Quoi de
plus joli et de plus gai dans ce vieux genre que l'histoire du petit
tailleur?

  Le tailleur a pass  travers le lit, avec son d et le reste;
  Le tailleur a pass  travers le lit, avec son d et le reste;
  Les couvertures taient minces, les draps taient troits,
  Le tailleur a pass  travers le lit, avec son d et le reste.

  La fillette endormie ne craignait pas de mal,
  La fillette endormie ne craignait pas de mal,
  Le temps tait froid, la fillette restait tranquille,
  Elle pensait qu'un tailleur ne pouvait pas lui faire de mal.

  Donnez-moi encore un liard, rus jeune homme,
  Donnez-moi encore un liard, rus jeune homme,
  Le jour est court et la nuit est longue,
  C'est le plus cher argent que j'aie jamais gagn.

  Il y a quelqu'un qui est triste de coucher seule,
  Il y a quelqu'un qui est triste de coucher seule,
  Il y a des gens qui sont tristes et voudraient, je gage,
  Voir le petit tailleur, revenir en trottinant[697].

         [Footnote 697: _The Tailor._]

Il y a encore ce gredin de tonnelier de Cuddie qui fait un joli travail
dans le pays.

  Le tonnelier de Cuddie est venu ici,
  Il nous a mis des cercles  nous toutes;
  Et notre mnagre a reu un coup de maillet,
  Qui a mis en colre son sot mari .

  Nous cacherons le tonnelier derrire la porte,
  Derrire la porte, derrire la porte,
  Nous cacherons le tonnelier derrire la porte,
  Et nous le couvrirons d'un panier .

  Le mari les chercha dehors, il les chercha dedans,
  Criant: Qu'il aille au diable, et qu'elle aille au diable!,
  Mais le vieux sot tait si stupide et si aveugle
  Qu'il ne savait pas o il allait lui-mme .

  Ils ont tonnel le matin, ils ont tonnel le soir,
  Si bien que notre matre fut un sujet de rire;
  De chaque ct du front elle lui a plant une corne,
  Et jure qu'elles resteront l .

  Nous cacherons le tonnelier derrire la porte,
  Derrire la porte, derrire la porte,
  Nous cacherons le tonnelier derrire la porte,
  Et nous le mettrons sous un panier [698].

         [Footnote 698: _The Cooper of Cuddie._]

Rien ne manque, on le voit,  cette parodie de la plus srieuse des
passions. On y rencontre, dans toute leur diversit, toutes les
situations risibles o, grce  elle, les deux sexes se mettent
vis--vis l'un de l'autre. On y entend tous les tons, depuis le rire
trs fin jusqu'au plus lourd. C'est une comdie multiple, tour  tour
malicieuse, lgre, bouffonne, parfois presque grossire, parfois
presque mue, une suite inpuisable de caricatures, tantt subtilement
crayonnes comme pour des dlicats, tantt brutalement charbonnes comme
pour mettre en branle de pesantes gats villageoises.  elle seule,
elle formerait une oeuvre curieuse et rare, d'une tendue et d'une
souplesse singulires. Elle semble plus surprenante encore, si on songe
que ce mme homme a reproduit, avec une varit et une puissance gales,
le ct dlicat, gracieux et potique de l'amour.

       *       *       *       *       *

Il est en cela remarquable et, on peut le dire, unique, entre les potes
de l'amour. Ceux qui en ont rendu le charme tout-puissant en parlent sur
un ton qui ne souffre pas le sourire. L'ironie que quelques-uns y
mettent parfois n'a rien de plaisant et n'est qu'une faon de colre.
Ils croiraient profaner la passion dont ils ont vcu et dont ils
souffrent, s'ils en discouraient autrement qu'avec loquence et respect.
Au contraire, les potes qui en ont saisi les ridicules et les jeux
comiques, en ont ignor les beaux lans et les dlicieuses mlancolies.
De telle sorte qu'on n'a gure d'crivain qui se soit trouv capable
d'en rendre les deux faces. Il faut aller aux grands potes
impersonnels, aux grands montreurs de la vie humaine,  Shakspeare ou 
Molire, pour trouver des exemples de ce double coup d'oeil. Burns l'a
eu et, parmi les potes personnels, il est le seul. Il a oppos  toute
une srie de pices pleines des adorations de l'amour, toute une autre
srie pleine de ses drisions. Il en a crit pour ainsi dire la farce.
C'est  nos yeux une autre preuve du fonds de pote dramatique qui
existait en lui. Nous avons t surpris de trouver dans le remarquable
essai de M. Stevenson que Burns n'avait donn d'indice de puissance
dramatique que dans ses _Joyeux Mendiants_[699]. Le seul fait de cette
double reprsentation d'un sentiment qui n'est universellement peru que
d'un seul ct, sauf par les plus grands matres du drame, indique qu'il
y avait en lui quelque chose de leurs dons. Et si on prenait une  une
chacune de ces chansons, on y trouverait une action, des personnages
dont le caractre est indiqu d'un trait, souvent un dialogue, une scne
de comdie, tonnamment indique en quelques strophes. Dans chacun de
ces riens, si mouvements, si scniques, il y a une tincelle d'un gnie
capable de saisir l'homme depuis le rire jusqu'aux larmes, et de
retracer le tableau complet de la vie humaine.

         [Footnote 699: R. Stevenson. _Familiar Studies of Men and
         Books._ Some aspects of Robert Burns.]


III.

Assurment, l'amour tel qu'il a t chant par Burns n'est,  tout
prendre, ni trs profond, ni trs lev. Ce n'est pas l un de ces
amours qui ont illustr les coeurs qui les ont prouvs, et allum, pour
les coeurs ns ensuite, un idal nouveau de tendresse, trs doux ou trs
clatant. Il n'y faut chercher ni la chaste constance de Ptrarque, ni
l'adoration symbolique de Dante, ni la passion brlante et raffine de
Shakspeare. Et, pour emprunter d'autres noms  nos temps si proccups
de la passion souveraine, ni l'admiration prosterne d'Elizabeth
Barrett, ni la douloureuse lvation de Musset, ni les tortures
ironiques et hroques de Henri Heine. Ce sont l les plus hautes formes
de l'amour dont le coeur humain ait jusqu' prsent donn l'exemple; et
les oeuvres qui les conservent, qu'elles brillent d'une lueur d'opale
comme les sonnets de Ptrarque, ou du feu des rubis comme ceux de
Shakspeare, sont des clarts sur le chemin des cieux.

L'amour de Burns ne peut compter parmi eux. Pour tre parmi les plus
levs, il lui manque un lment idal, quelque chose de chaste, une
aspiration vers le haut, l'effort pour devenir plus digne de la
bien-aime, le sentiment qu'elle est toute puret et que le coeur
qu'elle habite doit tre purifi pour elle; ou le sens plus moderne d'un
progrs commun, la joie de gravir ensemble, et en s'aidant l'un l'autre,
la colline du mieux. Il lui manque aussi, ce qui est le laurier au front
de l'amour, le dvouement, l'oubli et le don de soi-mme. Il demeure
personnel, goste, un moi presque hassable s'y trahit toujours. Il n'a
pas connu la gnrosit sublime de l'amour, il n'a pas fait largesse de
lui-mme. Quelque valeur qu'ait une me humaine, elle la dpasse encore
par le fait de s'offrir, et un coeur n'a jamais atteint tout son prix
tant qu'il ne s'est pas donn. Ce qui fait l'incomparable beaut des
sonnets d'Elizabeth Barrett Browning, c'est sa faon de s'oublier devant
celui qu'elle aime, de rpandre sa vie  ses pieds comme un parfum. La
personnalit toujours arrte de Burns est  l'autre extrmit; cette
munificence suprme lui a t refuse. D'autre part, pour tre parmi les
amours profonds, il manque de concentration et de continuit. Il est
dissmin, parpill; allant  tout le monde, il n'a appartenu 
personne. Oblig de se recommencer  chaque fois, il a continuellement
repris des dparts, et n'a pas dpass la priode de nouveaut. Il a
toute la vivacit, mais aussi l'agitation un peu superficielle des
dbuts. Il n'a pas t jusqu'au bout; il n'a pas connu les tats
successifs: la calme possession, la srnit, le mariage harmonieux de
deux vies. Il n'a pas su mme combien prend de force la passion qui se
porte sur un seul point. J'ai dj vu, dit Ptrarque, une petite goutte
d'eau user, par une incessante persvrance, le marbre et les pierres
les plus dures[700]. Et son doux amour finit par faire une impression
plus profonde que d'autres plus violents. Celui de Burns, ainsi qu'une
pluie secoue par le vent, a dispers de tous cts ses gouttelettes
brillantes. Cet parpillement de son amour en mille amours a t 
chacun d'eux toute dure. Ils sont courts d'haleine. Ses pices ne sont
que des notations d'motions, quelquefois violentes, mais passagres; et
cela entrane un dfaut d'ensemble. Le soutien, la force groupante de la
constance manquant, toutes ces impressions restent dtaches, trangres
les unes aux autres, parses au hasard. Elles y perdent de la beaut,
non pas celle des dtails qu'elles possdent acheve, mais une certaine
beaut collective qui leur donne un intrt gnral et une signification
plus large qu'elles. Ce sont des fleurs tombes au pied de l'arbre.
Elles sont dlicates et ont de fraches couleurs; elles n'ont pas
l'motion commune, l'harmonie de celles qui se pressent sur une mme
branche et que le vent fait frmir ensemble. Certes, ce n'est pas l un
de ces amours qui se terminent par le triomphe ou la dfaite d'une me,
qui l'anoblissent ou la brisent, et lui donnent la beaut d'avoir vaincu
la douleur ou le charme de la chrir. De tels amours, s'ils dchirent
une vie, l'ouvrent de sillons qui ne restent pas striles. Il en sort de
hauts efforts ou une grande charit. Celui de Burns n'a pas eu d'action
relle en lui, n'a pas pntr. Sa vie n'en a t affecte
qu'extrieurement, par les rsultats matriels et les fatalits de
situations dans lesquelles l'entranait la lgret mme de ses
aventures.

         [Footnote 700: Ptrarque. _Sonnets et Canzones pendant la vie
         de Madame Laure. Sonnet CCV._ (Traduction Francisque
         Reynard).]

Qu'tait-ce donc que cet amour dans sa source invisible au fond de la
poitrine? C'tait moins de l'amour qu'un grand besoin d'aimer. Il tait
tout intrieur, plutt produit par une imprieuse aspiration que par
aucun attrait du dehors. Une clbre mystique prtendait qu'il y avait
en elle une telle plnitude de grce, qu'elle se comparait  un bassin
d'o l'eau surabondante rejaillit et se rpand[701]. Il en tait un peu
de mme de Burns. Ce qui s'est manifest de tendresse chez lui n'tait
que le surplus d'une tendresse reste inconnue et sans emploi. Il a
contenu beaucoup d'amour, sans jamais rellement aimer personne. Celles
qu'il a clbres taient des femmes qui passaient par l avec des
cruches; elles ont recueilli ce qui dbordait; mais leurs bras n'ont pas
plong dans la fontaine elle-mme. Il n'a rien reu d'elles, et il leur
a donn,  y bien regarder, peu de lui-mme. Elles sont restes pour lui
trangres et lointaines. Il a continu, aprs le passage de chacune
d'elles,  ressentir le mme amour. Le mot de saint Augustin est rest
vrai pour lui, jusqu'au bout: Il a aim  aimer. Son coeur a t
frustr dans toutes ses tentatives pour sortir de lui-mme.

         [Footnote 701: Bossuet. _Relation sur le Quitisme._ IIme
         section. Par 5.]

C'est une infriorit pour son oeuvre de pote amoureux. Elle n'a rien
de cette force prolonge qui, se dveloppant de sonnets en sonnets, de
pices en pices, forme un pome et un drame. Elle est fragmentaire,
sans lien intrieur, sans intrt dramatique. Si on excepte Jane Armour,
qui a tenu dans sa vie la place qu'on a vue, la femme  laquelle il a
ddi le plus de pices est une de celles qu'il a aimes le plus
lgrement, et il a crit pour elle onze pices. Pour les autres, jamais
plus de cinq ou six. Ce ne sont que des tincelles qui, d'un coeur
toujours ardent, volaient au premier choc dans toutes les directions.
Cette poussire enflamme n'a pas l'unit, l'individualit d'une flamme.
Aussi, qu'il y a loin de ces instants de passion  cette passion
continue,  cette marche d'une destine,  cette histoire entire d'une
vie, qui se droulent dans Ptrarque. Et mme qu'il y a loin d'eux  la
crise des _Sonnets_ de Shakspeare ou des _Nuits_ de Musset.

Involontairement, on se demande ce qu'il serait advenu de ce coeur, et
s'il en serait sorti d'autres chants. Car il faut,  un certain tournant
de la vie, que l'amour se transforme ou qu'il meure. Au fur et  mesure
que la passion baisse chez l'homme et que la domination de la tte s'y
accrot, il ne peut conserver ses motions que reprises et gardes par
l'intelligence. Elles passent alors lentement dans l'esprit, recevant
quelque chose de sa hauteur et lui donnant un peu de leur flamme. Ainsi
se font ces prolongements d'amour, qui colorent et embellissent les
dclins de la vie. Il semble qu'il manquait  Burns ce qui transforme
l'amour en pense et en srnit. Le sien tait trop purement
passionnel, trop dnu de l'lment idal qui est le levain de cette
mtamorphose. La facult d'aimer n'aurait pas su vieillir en lui, et
dj on percevait, dans ses dernires pices, quelque chose de
discordant entre leur ton et son ge, qui les rend presque pnibles.
Danger plus grave, elle n'aurait pas pu rester ce qu'elle tait. Aprs
la flambe de la jeunesse, il faut que la passion s'affine, et se
transforme en tendresse, sous peine de s'paissir et de s'alourdir,
parce que l'puration mme de la flamme de plus en plus se retire
d'elle. Il est probable que Burns serait descendu vers plus de
sensualit, vers des liaisons plus grossires. Il avait dj commenc.
Il touchait  l'alternative  laquelle sont rduits les hommes qui ne
savent pas dpasser la forme juvnile de l'amour: ou ils continuent 
aimer et ils vont vers le ridicule, quelquefois l'odieux; ou ils sont
contraints de renoncer  l'amour entirement. Mais que vaut alors
l'existence qui,  leurs yeux, n'avait de prix que par lui? Burns
lui-mme ne disait-il pas:

  Qu'est la vie s'il lui manque l'amour?
  C'est la nuit sans matin.
  L'amour est le soleil d't
  Qui orne gaiement la nature?[702]

         [Footnote 702: _My lovely Nancy._]

Que devient donc le monde quand ce soleil s'teint brusquement, et qu'on
ne s'est pas mnag d'autres clarts? Amours sans souvenirs, jours sans
crpuscules, il leur manque l'heure la plus potique et la plus
attendrie, celle aussi qui, mariant les clarts et les ombres, les
charmes aux tristesses, mne sereinement  la nuit. Sans elle, la vie se
ferme tout  coup, tnbreuse et froide. On ne peut s'empcher de penser
que Burns n'tait pas fait pour connatre cette graduelle et douce
approche du soir.

       *       *       *       *       *

Cependant,  cause de cette absence mme de mlange intellectuel, cet
amour est singulirement curieux. Il a des qualits moins hautes, mais
qui, peut-tre, sont plus rarement rencontres. Il est toujours sincre,
parce que, ds qu'il va cesser de l'tre, il a dj chang. Passant
continuellement d'un objet  un autre, il rajeunit la convoitise par la
nouveaut. S'il est tranger au sentiment de bien-tre et de stabilit
que l'habitude donne aux affections, il n'en connat pas non plus le
relchement et comme le sans-gne. Il est toujours ardent, empress et
expansif. Il a connu l'motion qui se recommence sans cesse, parce
qu'elle se souvient peu d'elle-mme, qui est toujours joyeuse de se
reformer parce qu'elle se perd sans cesse. Pour la mme raison, il est
toujours direct et actuel, toujours dans le moment prsent, et, pour
ainsi dire, pris sur le fait. Il diffre en cela des amours de la
plupart des potes, chez lesquels on trouve beaucoup plus les traces que
les explosions de la passion. Si on cherchait un contraste, on pourrait
l'opposer  celui de Lamartine, qui ne se manifeste que sortant du
pass, repris par un souvenir, reflt dans une mlancolie, comme en un
potique clair de lune. Ici, c'est le plein soleil avec ses rayons
droits. Ils seront teints ce soir, mais qu'importe? Demain en ramnera
d'aussi jeunes et d'aussi brlants, insoucieux de ceux de la veille.
N'est-ce pas aussi une rare qualit que ce quelque chose de gai et de
sain qui frappe en lui? L'intelligence introduit, dans les sentiments
auxquels elle se mle, les tristesses qu'elle a lentement acquises. Elle
les touche de l'amoindrissement dont l'exprience frappe ce qui nous
entoure. Mais lui, tout fait de dsir, sans retour en arrire, sans
pense d'avenir, sans scrupules, chappe  cet attristement. Il reste
entier, joyeux d'exister et insouciant. C'est pourquoi, parmi tant de
notes varies, il y a une note qu'il n'a pas: c'est l'amertume. Des
tristesses, des douleurs, des dceptions, des dsespoirs, il en a
prouv. C'est l'invitable rsultat des aventures du coeur. Mais il n'a
pas connu le ddain, le doute, le dnigrement de ce qu'il a chri. Il
est toujours rest, pour le coeur o il renaissait sans trve, quelque
chose de cher et de prcieux, l'embellissement, la joie et la fte de la
vie.

Aussi, le trait qui le distingue par-dessus tous, c'est qu'il est
l'amour le plus franc, le plus impersonnel, le plus gnral qui ait
jamais exist. Il est fait d'motion pure, de passion sans mlange.
C'est par la pense qu'ils contiennent que les amours sont particuliers
et portent l'empreinte de tel ou tel esprit. Ici, la pense n'apparat
pas. C'est l'amour simple, l'amour en soi, l'amour lmentaire,
dbarrass de tout; c'est le fonds commun de dsir, ce qu'il y a de
primordial, de primitif, d'essentiel dans tous les amours; c'est de la
pure passion, sans ide, sans nuage, nue comme un baiser. Jamais l'amour
ne s'est manifest sous une forme aussi dpouille. C'est de l'amour
terrestre sans doute, peu langoureux, mais fort, et substantiel. C'est
l'amour de tout le monde, accessible  tous, et le plus universel qu'un
pote ait encore exprim.

       *       *       *       *       *

Cela suffit pour faire de Burns un pote d'amour original et unique.
Dans la littrature anglaise, il a rendu  cette passion son ardeur et
sa violence. Depuis longtemps, depuis la Renaissance, elle vivait de
finesses, d'lgances et d'esprit. Cowley, Herrick, Lovelace, Suckling,
qui sont de vrais et charmants chanteurs, lui avaient apport de
gracieuses mignardises, de dlicats dtails de sentiment, de plaisants
jeux d'imagination, et de jolies sensualits un peu minces, Burns a
cart d'un coup de main ces mivreries et ces fadeurs; il a aim
robustement, avec la fougue des sens et du coeur. Si, aprs lui, la
sincrit de la passion s'est retrouve dans la posie contemporaine;
s'il y a dans Shelley, dans Wordsworth, dans Tennyson, des pices
d'amour touchantes et simples, elles sont loin de sa vhmence et de son
emportement. Elles ont toutes pass par l'intelligence. La part de
pense, de rflexion, de souvenir, y est grande. Les larmes qu'ils ont
verses taient vritables, mais ils les ont conserves dans des gouttes
d'ambre. Celles de Burns tombent sur nos mains et les brlent. Byron
seul a eu un lan comparable au sien, mais l'amertume, le scepticisme,
le ddain l'ont arrt, tandis que Burns a, jusqu' la fin, aim
navement et de bonne foi. En sorte que, s'il l'emporte sur les autres
potes par la force de la passion, il l'emporte galement sur le seul
qui aurait pu lui tre compar, par sa confiance en elle. Pour trouver
son pareil, il faudrait aller aux anciens, jusqu' la simplicit
concentre de Catulle et de l'Anthologie. Il restera, par excellence, le
pote de l'amour jeune, franc, frais, sincre, joyeux ou malheureux par
lui-mme, de l'amour qui n'est que de l'amour, de celui des vingt ans,
celui dont le mois, selon le mot de Shakspeare, est toujours Mai[703].

         [Footnote 703: Shakspeare. _Love's Labour Lost_, Acte IV,
         Scne III.]




CHAPITRE IV.

LE SENTIMENT DE LA NATURE DANS BURNS.


I.

CE QUE BURNS A VU DE LA NATURE.

Si jamais pote a vcu au sein de la nature ce fut Burns. On peut dire
qu'il a t lev par elle. Il a pass son existence, non seulement  la
contempler mais  la travailler,  lui donner sa sueur et ses penses, 
recevoir d'elle des rcompenses ou des angoisses. Il a t celui dont
parle le pote,

  exercetque frequens tellurem atque imperat arvis[704].

         [Footnote 704: Virgile. _Georgiques._]

Il est curieux de rechercher comment il a su l'aimer. C'est une tude
qui a d'autant plus d'intrt que Burns peut tre regard comme le
reprsentant des hommes de sa classe; il a exprim avec conscience et
clart ce que ressentent obscurment, confusment, depuis des sicles,
une grande quantit d'hommes qui labourent et remuent la terre. Il se
peut mme qu'il exprime plus encore et que, par la singularit unique de
son ducation, il nous ait rendu un mode de comprendre la nature, trs
primitif, depuis longtemps abandonn par la posie, parce que la forme
agricole de socit ayant disparu, ou plutt ayant t recouverte par
d'autres formes: militaire, religieuse, industrielle, il y a longtemps
que les potes n'crivent plus pour les paysans, et plus longtemps
encore que les paysans ne sont plus potes. Par un accident unique,
Burns nous rendrait donc une faon trs ancienne de sentir la nature. Ce
n'est pas qu'on ne puisse trouver, dans des vers d'autres paysans, des
traces d'un sentiment pareil, mais ce sont des bauches grossires et
gauches qui demeurent  l'tat de bgaiement obscur. Lui seul a fait des
sentiments d'un paysan des oeuvres d'art. Essayons donc de dterminer ce
qu'il a su voir de la nature que sa contre lui a prsente, pendant ses
voyages aussi bien que pendant ses annes de rsidence, et comment il
l'a vue.

       *       *       *       *       *

Burns n'a pas compris les paysages des Hautes-Terres d'cosse, dans leur
splendeur ou leur mlancolie puissantes. Il a pourtant vu, car il les a
traverss  la floraison automnale des bruyres, ces horizons de
montagnes cramoisies qui s'tendent, lorsque le soleil couchant ajoute
sa pourpre  la leur, en un paysage d'une somptuosit souveraine. Rien
n'gale le saisissant effet de ces gradins gigantesques qui se
prolongent dans un vaste embrasement. Tout est immobile, sauf parfois,
dans la rougeur du ciel, le coup d'aile bronz d'un aigle. C'est un
spectacle d'une calme magnificence, qui appartient bien au pays
cossais. Burns avait galement vu ces contres, dans leurs heures
d'indicible tristesse, quand la teinte grise des roches se rpand sur
les flancs des montagnes, quand les brouillards arrivent, que tout
s'assombrit et se mle. C'est alors le pays mlancolique d'Ossian, plein
de voix et de plaintes. Les clameurs des vents et des torrents s'lvent
de toutes parts; les vagues courent et mugissent sur le bord des lochs;
le ple regard de la lune perce  travers les nues; tout est gmissant
et fugitif; on croirait que les ombres des morts traversent
l'espace[705]. Ce charme de terreur, Macpherson l'avait dj rvl avec
une loquence aujourd'hui trop peu comprise, et Macpherson avait t un
des auteurs favoris de Burns. Cependant, Burns a travers ces montagnes
sans percevoir les deux grands aspects qu'elles revtent, sans tre
frapp de leur pompe ou de leur tristesse, sans tre troubl des secrets
ternels qu'elles semblent garder. Les pices qu'il a crites pendant
ses tours aux Hautes-Terres n'ont rien reu de la grandeur des lieux.
Ses vers sur Taymouth ne sont que la description d'un parc o la nature
a conserv quelques-unes de ses grces sauvages. C'est dans une de ses
chansons que se trouve,  nos yeux, le paysage qui approche le plus de
ceux des montagnes.

         [Footnote 705: Voir les belles pages de John Wilson, dans ses
         _Remarks on the Scenery of Scotland_.]

  Mon coeur est dans les Hautes-Terres, mon coeur n'est pas ici;
  Mon coeur est dans les Hautes-Terres,  chasser le cerf,
   chasser le cerf,  poursuivre le daim,
  Mon coeur est dans les Hautes-Terres, partout o je vais.

  Adieu aux Hautes-Terres, adieu au Nord,
  Le berceau de la valeur, le pays de la vertu;
  Partout o j'erre, partout o je me perds,
  J'aime pour toujours les collines des Hautes-Terres.

  Adieu aux montagnes, couvertes de haute neige,
  Adieu aux straths[706], aux valles vertes qui sont  leurs pieds,
  Adieu aux forts, aux bois sauvages qui pendent,
  Adieu aux torrents, aux ruisseaux retentissants.

  Mon coeur est dans les Hautes-Terres, mon coeur n'est pas ici;
  Mon coeur est dans les Hautes-Terres,  chasser le cerf,
   chasser le cerf,  poursuivre le daim,
  Mon coeur est dans les Hautes-Terres partout o je vais[707].

         [Footnote 706: Le strath est une valle large, traverse par
         un cours d'eau.]

         [Footnote 707: _My Heart's is the Highlands._]

Il y a dans ces vers un sentiment de libert et quelque chose de la
nostalgie des montagnes, qui fait penser  la fameuse pice de Duncan
Ban, sur Ben Dorain[708]. Mais, c'est une note isole. Les montagnes
d'cosse ne devaient trouver que plus tard leur pote dans Walter Scott.
Encore, n'est-ce qu'un pote souvent faux, trop technique et d'une pure
fidlit extrieure, un guide en rimes de l'cosse, a dit svrement
Emerson[709]. Malgr les rvlations partielles, qui se trouvent
peut-tre plus dans les romans de Walter Scott que dans ses pomes, ces
montagnes attendent encore le pote qui les interrogera et leur fera
dire leur secret. Si Byron avait vcu parmi elles, il les aurait
peut-tre chantes au lieu des Alpes; il y avait dans son gnie quelque
chose de farouche et d'pre qui leur aurait convenu. Le plus profond
sentiment qu'elles aient inspir se trouve peut-tre dans les vers de
Duncan Ban, ce garde-chasse illettr, dans l'me ignorante duquel s'est
dbattu un grand pote.

         [Footnote 708: Voir sur Duncan Ban, le livre vraiment pris
         de posie de John Stuart Blackie: _The Language and
         Literature of the Scottish Highlands_, chap. III, p. 156-187.
         Le pome sur le mont Ben Dorain y est cit en entier. Ce
         Duncan Ban, aprs avoir t garde-chasse dans les Highlands,
         avait fini par obtenir une place dans la garde civique
         d'dimbourg, principalement compose de Gals. Il tait n en
         1724 et mourut en 1812.--Voir aussi, sur Duncan Ban, quelques
         pages de Robert Buchanan: _The Hebrid Isles_, p. 42-53, o
         Buchanan cite quelques autres pices de lui, et le compare 
         Burns.]

         [Footnote 709: Emerson. _English Traits. XIV. Literature._]

Une autre beaut de la terre cossaise est la cte ouest, avec ses
les nombreuses, ses rochers, ses falaises, ses lochs dcoups, et
ses promontoires sur chacun desquels rve une ruine. Merveilleux et
magique paysage qui, dans ses aspects infinis et sa beaut toujours
ondoyante, semble un paysage de vision et de mirage! Dans les jours
de calme, lorsque la mer est d'azur ou d'argent immobiles, les les
prochaines, se refltant avec tous leurs dtails, crent un double
monde dont l'esprit est troubl, tandis que les plus lointaines,
d'un vert tendre, impalpable, transparentes comme des meraudes,
compltent l'illusion d'une vision arienne. Dans les jours sombres,
la mer et le ciel dploient des gris infinis. Sur la premire,
glissent des courants d'un vert ple, d'une douceur inexprimable;
dans les brouillards et les brumes, o closent des lueurs
argentines et d'incessants arcs-en-ciel, des roches humides et des
falaises tremblantes passent dans les couleurs du prisme. C'est la
rgion des lumires fugitives, des tranges crpuscules verdtres et
lumineux, o les objets se fondent comme des rves, hante de
lgendes, habite par une race solennelle et superstitieuse, o
Staffa ouvre son portail, o Iona l'le mystique dressait ses
centaines de croix dans d'innombrables iris[710]. C'est un paysage
spiritualis, plein d'une mystrieuse fascination. Wordsworth tait
assez dlicat pour le percevoir, mais trop lent et solennel de
mouvement pour saisir ses fugitifs sourires. Shelley seul avait une
nature assez lgre et ferique, assez immatrielle pour le
poursuivre. Robert Buchanan en a rendu loquemment quelques
aspects. Il a fallu, pour fixer ces insaisissables nuances, la
longue ducation du regard moderne, son sens des couleurs. Encore
n'y arrive-t-on qu'imparfaitement[711]. Il est clair que Burns n'a
pu rendre cette nature. Il l'avait du reste peu vue et seulement
pendant son voyage fait avec le souvenir de Mary Campbell.

         [Footnote 710: Voir, sur cette le, le livre du duc d'Argyle:
         _Iona_, en particulier le chapitre II.]

         [Footnote 711: Sur ce paysage des ctes ouest de l'cosse,
         voir les _Recollections of a Tour in Scotland_ de Dorothy
         Wordsworth, Third Week.--On en trouvera quelques traits
         essentiels et choisis par Wordsworth, dans ses _Memorials of
         a Tour in Scotland_, 1803, The Blind Highland Boy, et dans
         son _Yarrow Revisited and Other Poems_, en particulier dans
         la pice _Composed in the glen of loch Etive_.--Pour les
         renseignements gologiques, voir le livre de Archibald
         Geikie: _The Scenery of Scotland, viewed in connection with
         its Physical Geology_, le chapitre III: _The Sea and its work
         on the Scottish Coast Line._--On trouvera de beaux paysages
         dans _A Summer in Skye_ de Alexander Smith, et quelques
         jolies descriptions dans _A Princess of Thule_ de William
         Black.--Mais le livre qui a rendu les aspects et l'me de
         cette mystrieuse cte, est le livre de Robert Buchanan: _The
         Hebrid Isles._ Il y a des pages absolument admirables et
         crites par un grand pote. C'est l'ouvrage qu'il faut lire
         l-bas. Nous lui devons d'avoir profondment ressenti cette
         contre, et nous lui gardons la reconnaissance que nous
         devons aux esprits qui nous ont ainsi fait un prsent.]

Mais il avait vcu, au bord de cette mme mer, un peu plus bas, et si
elle n'a pas, sur les ctes de l'Ayrshire, la posie qu'elle prend sur
les ctes de Skye, elle a cependant dj sa grandeur. Avec ses vastes
baies, ses falaises abruptes, le vieux chteau de Greenan, le roc
d'Ailsa Craig, et la masse puissante de l'le d'Arran, derrire laquelle
se couche le soleil, elle a un caractre de rude vigueur fait pour
mouvoir un pote. Cette mer-l, Burns la connaissait. Il avait t
lev devant elle, il avait err maintes fois sur ces rivages. La Muse,
dans _La Vision_, lui dit:

  Je t'ai vu chercher la grve retentissante,
  Charm par les mugissements des houles[712].

         [Footnote 712: _The Vision._]

Cependant cette frquentation de la mer n'a pas laiss beaucoup de
traces en lui.  peine si on rencontre, pars dans son oeuvre  de
grandes distances, quelques traits de paysage maritime. Ils sont rapides
et sommaires; ils montrent l'Ocan de loin et surtout vers le soir. On
est tent de les rapporter aux heures o, aprs la journe de travail,
le jeune paysan songeait devant la porte de Mount-Oliphant ou de
Mossgiel, avec la mer lointaine sous les yeux. C'est ainsi qu'il a vu le
sombre sentier de la tempte passer sur le sein des vagues[713], le
soir dorer la houle de l'ocan[714], et la ple lune se coucher
derrire la blanche vague[715]. Quand Clarinda s'embarqua pour les
Indes, il retourna sur le rivage.

         [Footnote 713: _Lament written at a Time when the Poet was
         about to leave Scotland._]

         [Footnote 714: _Smiling Spring come's in rejoicing._]

         [Footnote 715: _Oh, open the Door._]

  sur la grve solitaire,
  Tandis que les oiseaux de mer volent et crient autour de moi,
  Par-del les flots roulants, cumants et mugissants,
  Vers l'ouest, je tournerai mon oeil pensif[716].

         [Footnote 716: _Behold the Hour._]

Par ci, par l, un souvenir de son sjour  Irvine et de ses rapports
avec les matelots; encore est-ce plutt une image d'activit humaine et
une comparaison technique de mtier qu'une impression de nature. Il dit
quelque part:

  Avec bon vent et la mare en poupe,
  Vous filez tout droit au large,
  Mais faire voile contre l'un et l'autre,
  Cela fait trangement louvoyer[717].

         [Footnote 717: _Address to the Unco' Good._]

Et ailleurs:

  Mais, pourquoi commencer  parler de mort?
  Maintenant, nous sommes vivants, solides et robustes,
  Allons! hunier et grand hunier, hissons les voiles,
  Par-dessus bord l'Ennui,
  Au large, devant la brise du plaisir,
  Prenons la mer![718]

         [Footnote 718: _Epistle to James Smith._]

C'est l tout  peu prs. Cette indiffrence pour la mer a tonn
Keats[719]. Il oubliait que Burns tait un paysan, et que le paysan mme
des ctes appartient tout entier  la terre. Le campagnard et le matelot
peuvent vivre dans le mme hameau; mais l'un tourne le front et l'autre
le dos  la mer. Ce n'est pas la distance, ce sont leurs occupations qui
les rendent dissemblables. La vie des matelots, avec ses loisirs et son
spectacle uniforme, ouvre les mes  quelques grandes impressions. Les
paysans, courbs vers leur sillon, toujours rclams par les exigences
des saisons, tendant leur esprit  mille petits faits, ont le sens de
l'activit minutieuse et peu de rverie. Aussi prs de la mer qu'ils
habitent, elle leur reste une trangre; elle leur cause plutt un
malaise. Leur finesse et leur pret s'accommodent mal de ce qu'il y a
d'impersonnel dans son influence. Ils ne l'aiment pas, lors mme qu'ils
vivent  un jet de pierre d'elle. D'ailleurs un labeur continuel ne leur
laisse jamais de temps pour ces contemplations prolonges, pendant
lesquelles elle nous envahit lentement.

         [Footnote 719: Keats. _Letter to Thomas Keats_, 10-14 July
         1818.]

       *       *       *       *       *

Les paysages que Burns a compris ne sont pas si grandioses. Ce sont ceux
des Lowlands, et, dans ceux-ci encore, il faut faire un choix. Il n'a
pas touch aux Borders,  la chane des Cheviot, o le paysage, avec sa
bordure de donjons dlabrs, se redresse, devient plus farouche, et
prend un intrt historique. Ce qu'il a connu de plus lev est la
ligne des hauteurs moyennes qui relient les Cheviot aux Grampians,
sparent les sources de la Clyde de celles de la Tweed, et, de chaque
ct, viennent mourir en ondulations  une faible distance de la mer.
Elles n'ont pas le caractre puissant des montagnes des Hautes-Terres,
ni le rude aspect de celles des Borders. C'est une suite de hautes
collines pastorales, avec leurs ruisseaux, leurs plaques de bruyre,
leurs creux tout tremblants de fougres; sur leurs flancs sems
d'innombrables chardons se rpandent des troupeaux, et parfois un berger
se dtache sur leur ciel. Elles ont  leurs pieds les landes rjouies
par la chanson incessante de l'alouette. Elles sont sauvages encore,
mais sans terreur et sans sublimit; elles ont une tristesse et un
abandon plus humains; elles semblent regretter que l'homme leur manque,
tandis que les autres solitudes semblent s'irriter qu'il les trouble.
Elles sont plus accessibles; elles ont des traits moins puissants et que
l'esprit peut saisir sans s'oublier. C'est en mme temps un paysage o
le dtail reparat, reprend sa place, et non plus un spectacle fait
d'une seule sensation gigantesque qui l'crase.

Ce point est important, car c'est par le dtail que les lieux saisissent
les esprits nets, peu ouverts aux vagues impressions panthistes. Burns
a mieux compris ces collines moyennes; elles reparaissent volontiers
dans sa posie. Le plus souvent, comme dans sa vie, elles sont aperues
de loin:

  Gaiement l'oeil d'or du soleil
  Regardait par dessus les hautes montagnes[720].

         [Footnote 720: _Philis the Fair._]

Parfois ce sont quelques-uns des aspects sombres dont elles sont souvent
revtues. C'est l'hiver qui vient:

  Le brouillard paresseux pend au front de la colline,
  Il cache le cours assombri du ruisseau tortueux.
  Combien semblent languissantes les scnes nagure si vives,
  Quand l'automne passe  l'hiver l'anne plie,
  Les forts sont dpouilles, les prairies sont brunes,
  Et toute la brillante affterie de l't est envole[721].

         [Footnote 721: _The Lazy Mist._]

Ou quelque orage qui clate:

  Abandonns sur les collines sombres, les troupeaux errants
  Fuient le farouche ouragan et s'abritent parmi les rochers.
  Les ruisseaux cumants se prcipitent, rougetres, cingls par la pluie,
  Les pluies amasses crvent au-dessus de la plaine lointaine;
  Sous la rafale, les forts dpouilles gmissent.

Ou bien encore c'est un joli coin des vallons qui se trouvent au pied
des derniers replis de ces hauteurs, comme dans ce charmant paysage de
gorge pleine de verdure:

  Que les terres trangres vantent leurs bosquets de myrtes suaves,
  O les ts resplendissants rpandent leurs parfums,
  Bien plus cher m'est ce ravin de fougres vertes
  O le ruisseau glisse sous les longs gents jaunes.

  Bien plus chers me sont ces humbles buissons de gents,
  O la jacinthe et la pquerette se cachent invisibles;
  Car l, marchant lgrement parmi les fleurs sauvages,
  Et coutant le linot, souvent vient errer ma Jane[722].

         [Footnote 722: _Caledonia._]

La description la plus complte et la plus haute qu'il ait fait de ces
rgions de montagnes se trouve dans les strophes suivantes qu'on a dj
vues mais qu'on peut relire ici, au point de vue spcial qui nous
occupe. C'est un joli tableau, et, pour la sincrit et la vrit des
traits, bien suprieur  tous ceux de Walter Scott.

  Ces sauvages montagnes aux flancs moussus, si hautaines et si vastes,
  Qui nourrissent dans leur sein les jeunes sources de la Clyde,
  O les grouse conduisent leurs couves  travers la bruyre,
  Et le berger garde ses troupeaux en jouant sur son roseau.
  O les grouse conduisent leurs couves  travers la bruyre
  Et le berger garde ses troupeaux en jouant sur son roseau.

  Ni les riches valles de Gowrie, ni les bords soleilleux du Forth,
  N'ont pour moi les charmes de ces moors sauvages et moussus;
  Car l, prs d'un clair ruisseau, solitaire et retir,
  Vit une douce fillette, ma pense et mon rve.

  Parmi ces sauvages montagnes sera toujours mon sentier,
  Chaque ruisseau cume dans son ravin troit et vert;
  Car l, avec ma fillette, j'erre toute la journe,
  Tandis qu'au-dessus de nous, inaperues, passent les rapides heures
    de l'amour;
  Car l, avec ma fillette, j'erre toute la journe,
  Tandis qu'au-dessus de nous, inaperues, passent les rapides heures
    de l'amour[723].

         [Footnote 723: _Yon wild mossy Mountains._]

Ces plaques de mousse qui couvrent les flancs de ces montagnes, la
bruyre traverse par les grouse, le berger solitaire, ces ruisseaux
cumants qui ont chacun son petit ravin vert, sont des traits charmants
et exacts. Mais ce tableau est unique dans Burns; c'est, avec les autres
traits que nous avons cits plus haut, presque tout ce qu'il a donn sur
les montagnes. Toutefois il et t injuste de les passer sous silence.

       *       *       *       *       *

Le vrai pays de Burns, celui qu'il a connu, pratiqu, aim, et chant
avec sa sincrit habituelle, est la partie agricole de l'Ayrshire.
Pays de culture, fait de pentes laboures et de pturages, parsem de
fermes, avec leurs meules et leurs amas de tourbes, vrai pays de
paysans, o tout sent le travail de l'homme, la herse et la charrue;
d'ailleurs, trs ordinaire. Seuls, les ruisseaux, plus rapides, plus
bruyants sur leurs pierres, et bords d'arbustes touffus, rappellent
qu'on est prs d'une contre montagneuse et donnent du pittoresque au
paysage. Ce sont eux qui en font toute la beaut. La partie du
Dumfriesshire o Burns vcut plus tard n'est pas trs diffrente. Le
paysage y est un peu moins dissmin et indcis entre plusieurs cours
d'eau; une rivire plus forte le coordonne, lui imprime une direction
unique, une allure plus large et plus simple. Il y a moins de varit
dans le dtail; les lignes gnrales y ont un peu plus de sens et de
repos. Des deux cts cependant, c'est la campagne, gracieuse par
endroits, mais vulgaire, dnue de caractre, portant partout des traces
humaines, sans avoir le sentiment intime, qui, selon la fine remarque de
Washington Irving, fait le charme de la campagne anglaise[724]. Elle
n'en possde non plus ni l'clat de verdure, ni la richesse de
vgtation, ni les vaporeux horizons. Elle porte encore  prsent un
certain air d'pret, de rudesse, commun  toute l'cosse, et que
Dorothe Wordsworth avait bien not[725]. Au temps de Burns, l'absence
de haies et de cltures, qui frappait tous les voyageurs anglais, la
faisait plus abandonne, tandis que des fondrires, des terres en
friche, et des espaces aussi jaunes de sneon que s'ils en avaient t
sems[726], lui donnaient une apparence plus misrable et plus nglige.
C'est en somme la campagne pauvre de maintes de nos rgions. Parmi les
divers genres de paysages que lui offrait la terre d'cosse, et alors
que la cte lui en prsentait un bien plus vaste, voil le seul que
Burns ait rellement compris. Voil sur quel terrain, dans quelles
limites, s'est vraiment exerc son sentiment de la nature. Il nous reste
 voir jusqu' quelle profondeur il a pntr.

         [Footnote 724: Washington Irving. _The Sketch book, Rural
         Life in England._]

         [Footnote 725: _Recollections of a Tour in Scotland_, by
         Dorothy Wordsworth, August 22nd, et Friday, Sept. 2nd.]

         [Footnote 726: La prsence de cette plante frappait les
         voyageurs. Voir _Recollections of a Tour in Scotland_ de
         Dorothy Wordsworth, August 17th, 20th, 1803.]

Ce n'est pas qu'il en ait laiss, comme Wordsworth l'a fait pour son
gracieux district des lacs, une suite de tableaux si nombreux, si
minutieux, si particuliers, qu'on peut suivre ses promenades, rattacher
chaque description au site qui l'a inspire, reconnatre jusqu' la
barrire vermoulue et verdie de mousse[727], jusqu'au rocher o les vers
luisants suspendaient leurs lampes[728], et extraire de ses oeuvres une
sorte de guide potique du pays qu'il a habit[729]. Il n'y a rien de
semblable dans Burns. Autant sa reprsentation de la vie humaine abonde
en mille dtails cossais de costumes, de moeurs, de prjugs, autant sa
reprsentation de la nature est dgage des lments purement locaux. 
part les termes de terroir, qui trahissent le pays par le dialecte, 
part les noms propres, qui dsignent les localits, il serait difficile,
par ses seules peintures, de prciser les sites qui les ont inspires.
Il choisit parfois, il est vrai, des traits propres  sa contre et qui
ne peuvent tre bien compris que par ceux qui l'ont visite. Il parlera
des moors d'un rouge brun, sous les clochettes de bruyres[730]; il
reprsentera la teinte rougetre particulire que prennent les ruisseaux
cossais lorsqu'ils sont gonfls par la pluie, les dtours des petites
rivires caillouteuses, bordes de noisetiers. Ce sont l des indices
plutt que des tableaux. Outre que ces traits sont communs  toute une
rgion et pourraient s'appliquer  une grande partie de l'cosse, ils
sont rares et trop rapides. On chercherait vainement en lui une de ces
descriptions particulires et dtailles, telles qu'on en rencontre dans
Wordsworth et dans Cowper, et qui, lues  tel endroit, s'encadrent
exactement dans l'horizon, s'appliquent  tous les points, et semblent
le calque du paysage qu'on a sous les yeux. Il y a, au commencement du
_Sofa_, une vue de Weston, si prcise qu'on pourrait envoyer un voyageur
 sa recherche, un Cowper  la main. Lorsqu'il arriverait au sommet de
la colline de Weston-Park et qu'il dcouvrirait l'Ouse errant lentement
dans une plaine unie, parseme de troupeaux, le groupe d'ormeaux qui
abritent la hutte solitaire du berger, la plaine coupe de haies qui va
se perdre dans les nuages, la tour carre de Clifton, le haut clocher
d'Olney, les villages d'Emberton et Steventon qui fument au loin, par
del des bouquets d'arbres et des bruyres, il pourrait s'crier: C'est
ici[731]. Une pareille exprience serait impossible avec Burns. Ses
descriptions, justes sans doute pour les endroits qu'elles dsignent,
pourraient s'appliquer aussi bien  beaucoup d'autres.

         [Footnote 727: Wordsworth. _The Wishing Gate._]

         [Footnote 728: Id. _The Primrose of the Rock._]

         [Footnote 729: Ce travail a t fait. Voir _the English Lake
         District as interpreted in the Poems of Wordsworth_, by
         William Knight.]

         [Footnote 730: _Epistle to William Simpson._]

         [Footnote 731: Cowper. _The Sofa_, vers 160-180.]

C'est qu'en effet il n'a pas laiss de ces importantes peintures de
sites, de ces tableaux si complets, si pousss jusqu'au dtail, si
spars du reste, et parfois si inutiles au reste, si faits en vue
d'eux-mmes, qu'on pourrait, pour ainsi dire, les dtacher et les isoler
dans un cadre o ils formeraient un tout. On ne trouverait pas, chez
lui, un seul de ces passages qui rapprochent l'crivain du peintre, et
font de bien des pomes modernes des galeries de paysages. Il y a telles
descriptions potiques qu'on transposerait facilement sur la toile; il
suffirait de les copier pour en avoir la transcription en couleurs et en
lignes. Cela serait, avec lui, impossible. Il indique plutt qu'il ne
peint, et il suggre plutt qu'il ne reprsente. Ses moyens sont trop
simples et l'effet obtenu trop vaste pour la peinture. Gnralement, le
paysage est trs large et peru d'ensemble. Il est voqu nettement et
vigoureusement, en deux ou trois traits, si courts, si rapides, si
sobres, qu'il n'y aurait pas les lments d'une tude; et en mme temps
si profonds, si larges, si rels, qu'il y aurait la matire de vingt
tableaux.

Parfois, il n'y a qu'un seul trait, qui traverse le pays et le pntre
jusqu'au fond. On en a vu quelques exemples  propos de la mer et des
montagnes. On en retrouverait un autre dans le refrain d'une chanson
cite plus haut: Savez-vous qui demeure dans cette ville l-bas, sur
laquelle brille le soleil du soir?[732]; on en recueillerait facilement
ailleurs. L'impression que produit le soleil, errant solitaire au-dessus
de la plaine illimite des moors, est rendue en deux mots:

  Le soleil suspendu au-dessus des moors
  Qui s'tendent de toutes parts[733].

         [Footnote 732: _Oh, Wat ye wha's in yon Town?_]

         [Footnote 733: _Man was made to mourn._]

L'impression mlancolique d'un jour gristre qui s'achve  l'extrmit
d'un paysage de moors et de ces marcages qu'on appelle en cosse, des
mousses apparat en quelques vers:

  Derrire les collines l-bas o le Lugar coule,
  Parmi ces moors et ces marcages nombreux,
  Le soleil d'hiver a clos le jour[734].

         [Footnote 734: _My Nannie, O._]

Voici une nuit d'hiver et de tempte:

  Lorsque les orages bourrus frappaient sur la colline,
  Et que les nuits d'hiver taient noires et pluvieuses.

De tous cts, ce sont des descriptions en un seul vers: La ple lune
se leva dans l'est livide[735].--Les vents d'automne ondulent sur les
bls jaunes[736].--Adieu, cieux, maintenant brillants du large soleil
couchant[737].--Les nuages aux ailes rapides volaient sur le ciel
constell[738].--Les ombres du soir se rencontrent en
silence[739].--Les averses bruissantes s'enlevaient sur la rafale, les
tnbres avalaient les brefs clairs[740]--Pas une toile ne regarde
 travers le grsil chass[741].--Sur ces montagnes clate franchement
le matin[742].

         [Footnote 735: _Elegy on the Death of Sir James Hunter
         Blair._]

         [Footnote 736: _Lament of Mary Queen of Scots._]

         [Footnote 737: _War Song._]

         [Footnote 738: _Elegy on the Death of Sir James Hunter
         Blair._]

         [Footnote 739: _O Philly, happy be that Day._]

         [Footnote 740: _Tam o' Shanter._]

         [Footnote 741: _O Lassie, art thou sleeping yet._]

         [Footnote 742: _Smiling Spring comes in rejoicing._]

C'est une consquence de cette mthode que souvent les paysages ont
beaucoup d'espace, une large vote de ciel. Quelques-uns ont t aperus
du flanc d'une colline; la contre s'tend  vol d'oiseau.

  La sombre nuit se ramasse rapidement,
  La sauvage et inconstante rafale rugit,
  L-bas, ce nuage obscur est lourd de pluie,
  Je le vois passer au-dessus de la plaine,
  Le chasseur a maintenant quitt le moor,
  Les couves disperses se runissent en sret[743].

         [Footnote 743: _The Bonny Banks of Ayr._]

Dans d'autres au contraire, la campagne s'tend, borne au loin par les
hauteurs, mais toujours trs prolonge et trs vaste. On est toujours en
plein air. Voici la plaine en hiver, avec les monts qui commencent 
blanchir au loin.

  Quand les vents se dsolent dans les arbres nus,
  Ou que les frimas, sur les collines
  Sont d'un blanc gristre,
  Ou que les tourbillons de neige, aveuglants, sauvages, furieux, passent,
  Assombrissant le jour[744].

         [Footnote 744: _Epistle to William Simpson._]

Et la voici par un jour de printemps. Quel joli tableau matinal, avec sa
plaine tout entire en train de s'veiller!

  Un dimanche d't, le matin,
  Quand la face de la Nature est belle,
  Je sortis et marchai pour voir le bl,
  Et aspirer l'air plus frais.
  Le soleil qui se levait au-dessus des moors de Galston,
  Dans une glorieuse lumire tincelait,
  Les livres flnaient dans les sillons,
  Les alouettes, elles chantaient[745].

         [Footnote 745: _The Holy Fair._]

Ou encore cet autre paysage tout en ciel et en chos lointains.

  Les vents taient tombs, l'air tait calme,
  Les toiles passaient le long du ciel,
  Le renard hurlait sur la colline,
  Et les chos distants des ravins lui rpondaient[746].

         [Footnote 746: _A Vision._]

Lorsque la description s'allonge un peu, elle est forme non par le
dveloppement d'un seul trait, mais par un assemblement rapide de
plusieurs traits, chacun d'eux extrmement bref et solide. Les coups de
pinceau tombent trs serrs, trs prcis, chacun d'eux apportant quelque
chose, sans une retouche. Voici une vue d'automne.

  Le vent soufflait rauquement venant des collines,
  Par accs, les rayons expirants du soleil
  Jetaient un regard sur les bois fltris et jaunes
  Qui ondulaient au-dessus du cours tortueux du Lugar[747].

         [Footnote 747: _Lament for James Earl of Glencairn._]

Qu'on lise cette courte strophe dans l'original, on verra que chaque mot
est charg de sens. Tout y est: le vent, son bruit, sa direction,
l'instant du jour, l'expression des rayons du soleil, la saison,
l'aspect et la couleur des bois. Que dis-je? Leur agitation du moment,
leur disposition gnrale. Qu'on prenne un autre exemple, c'est un
crpuscule d'hiver.

  Quand le mordant Bore, piquant et pre,
  Frissonne aigrement dans les bois effeuills,
  Quand Phbus jette une lueur vite morte,
  Bien loin, au sud du ciel,
  Assombri,  travers la neige qui descend en flocons,
  Ou est chasse en tourbillons[748].

         [Footnote 748: _A Winter Night._]

Pas une pithte pour l'effet littraire, tout est en renseignements:
l'air si lointain du soleil derrire la neige, son court clat, sa
position exacte dans le ciel plus obscur par le contraste avec la neige;
et quand il s'agit de celle-ci, la strophe n'est pas acheve par quelque
dtail littraire; en quelques mots, il y a deux actes d'observation,
les deux aspects de la neige: ou les lentes tombes de flocons, ou les
trombes furibondes fouettes par le vent. Ce n'est plus de la
composition littraire, ce sont des faits entasss dans des mots.
Veut-on un autre passage encore?

  Le printemps souriant revient dans sa gaiet,
  Et le chagrin Hiver s'enfuit maussadement.
  Claires comme le cristal sont maintenant les chutes d'eau,
  Et d'un joli bleu est le ciel ensoleill
  Avec fracheur, sur la montagne, clate le matin,
  Et le soir dore le reflux de l'Ocan[749].

         [Footnote 749: _Smiling Spring comes in rejoicing._]

Toute la journe s'y trouve des premires aux dernires clarts du jour.
Il faut songer aux longs assombrissements des hivers de l-haut, pour
comprendre ce qu'il y a de justesse dans cette joie rendue aux airs, et
dans cet or revenu sur la mer qui depuis des mois n'a t qu'une
grisaille uniforme. Qu'on prenne un dernier exemple:

   toi, orbe pli et silencieux, qui brilles,
  Tandis que les mortels dorment dlivres de leurs soucis,
  Sans plaisir, je vois tes rayons orner
  Les lointaines collines faiblement traces;
  Je vois, sans plaisir, ton croissant tremblant
  Rflchi dans le ruisseau qui bruit[750].

         [Footnote 750: _Lament on the unfortunate Issue of a Friend's
         amour._]

Quelle profondeur dans ce tableau! Et pourquoi? C'est qu'il a saisi les
deux sensations extrmes entre lesquelles sont compris tous les paysages
lunaires: au loin, les hauteurs vagues, indiques  peine et baignes
dans une lumire indcise;  nos pieds, tous les ruisseaux peupls de
croissants d'or vacillants. Burns n'a pris que deux traits mais tels,
qu'ils sont le fond et le premier plan de la nuit et qu'ils la
contiennent tout entire.

On voit combien ces tableaux sont denses et compacts. Chaque partie
tant  la fois trs exacte et trs gnralise, l'ensemble contient
beaucoup dans un petit volume. Ces visions, comme toutes les choses trs
comprimes, ont une vertu d'expansion. Elles s'ouvrent et s'amplifient
dans la mmoire. Au bout de quelque temps, on est surpris de la quantit
d'impressions qu'elles renfermaient. On a dit de Milton que ses vers
avaient une trange puissance d'vocation, et qu'ils taient pleins
d'une posie si condense qu'avec quelques mots, ils veillaient une
suite prolonge d'images[751]. L'_Allegro_ et le _Penseroso_ surtout
possdent cette magie de suggestion; maintes de leurs brves
descriptions contiennent de longues rveries. Il en est un peu de mme
de Burns. Il y a, dans ses coups de pinceau rapides, cette vertu
mystrieuse qui met l'esprit en route. Il est par cela mme sur le vrai
terrain de la posie, qui est aussi prs de la musique que de la
peinture, et dont l'office est de faire imaginer au moins autant que de
faire voir. Depuis Milton et en exceptant quelques vers de Thomson,
personne n'a eu plus que Burns ce don des visions rapides qui parcourent
d'un coup d'oeil de vastes tendues de terrain et que la lecture
n'puise jamais.

         [Footnote 751: Macaulay. _Essay on Milton._]

       *       *       *       *       *

Lorsqu'il s'agit du dtail et non plus de l'ensemble d'un paysage,
lorsqu'il veut rendre un coin au lieu d'une tendue de campagne, et un
effet particulier au lieu d'un aspect gnral, il a les mmes qualits,
avec cette diffrence que la prcision prend le pas sur la largeur du
trait. C'est toujours net et court. Cette prcision ne l'abandonne
jamais, alors mme que le sujet qu'il traite semble le plus loign de
la vie relle. S'il parle des plantes, il donnera l'endroit prcis o
elles poussent; s'il parle d'oiseaux, il indiquera la saison, l'heure du
jour, o ils chantent, les tons de leurs voix, les endroits qu'ils
prfrent, en sorte que des strophes entires seront presque des
passages d'un livre de botanique ou d'ornithologie, et avec cela de la
posie. Qu'on lise les vers suivants avec cette proccupation, on verra
que chacun d'eux est instructif.

  Maintenant le lis fleurit prs de la rive,
  La primevre au pied des pentes,
  L'pine bourgeonne dans la glen,
  Et la prunelle est blanche comme le lait[752].

  Maintenant l'alouette veille le matin joyeux,
  En l'air, sur ses ailes mouilles de rose;
  Le merle,  midi, dans son bosquet,
  Fait retentir les chos des bois;
  Le mauvis sauvage, de ses notes nombreuses,
  Chante et endort le jour assoupi[753].

  La grise alouette, gazouillant perdument,
  S'lvera vers les cieux;
  Le chardonneret, le plus gai fils de la musique.
  Se joindra doucement au choeur;
  Le merle a la voix forte, le linot a la voix claire,
  Le mauvis doux et moelleux;
  Le rouge-gorge rjouira le pensif automne
  Sous sa chevelure jaunie[754].

  La perdrix aime les collines fertiles,
  Le pluvier aime les montagnes,
  La bcasse hante les valles solitaires;
  Le hron au vol lev les fontaines;
   travers les hautes futaies le ramier erre,
  Pour viter les sentiers de l'homme;
  Le buisson de noisetier abrite la grive,
  Et l'pine pandue le linot[755].

         [Footnote 752: _Lament of Mary Queen of Scots._]

         [Footnote 753: _Lament of Mary Queen of Scots._]

         [Footnote 754: _The Humble Petition of Bruar Water._]

         [Footnote 755: _Peggy._]

Il tenait  cette exactitude. Dans une de ses lettres  Thomson, parlant
d'une chanson, _Les Rives de la Dee_, il crit: la chanson est assez
bien, niais elle contient des images fausses, par exemple: Et doucement
le _rossignol_ chanta sur _l'arbre_. D'abord le rossignol chante dans
un buisson bas, et jamais sur un arbre, et en second lieu, on n'a jamais
vu ni entendu un rossignol sur les bords de la Dee, ni sur les bords
d'aucune autre rivire d'cosse[756].

         [Footnote 756: _To Thomson_, 7th April 1793.]

C'est dans ces observations minutieuses des faits intimes que se
dcouvrent, sinon le sentiment, du moins la connaissance et la
frquentation assidue de la Nature. Pour rendre les grands espaces de
terrain ou les grandes phases des jours et des saisons, il suffit d'un
coup d'oeil d'artiste et d'un maniement suffisant de la langue. La
surprise de la campagne peut quelquefois en remplacer l'intimit, et
l'enthousiasme des premires rencontres arracher des accents plus vifs
que la calme douceur d'une longue amiti. Mais lorsqu'il s'agit de
pntrer dans le dtail, de dmler les mille sons dont est faite
l'harmonie des champs, de percevoir les symptmes lgers qui prcdent
les mouvements atmosphriques ou plutt qui en font dj partie et en
sont comme la frange; lorsqu'il s'agit de possder les habitudes et les
prfrences des plantes, leurs heures, leurs endroits et leur saison,
les coutumes et les habitats de tant d'oiseaux et d'animaux, on entre
dans une tude immense. Une vie humaine y suffit  peine. Wordsworth y a
consacr la sienne, avec l'assiduit d'un savant, pendant les trois
quarts d'un sicle. Chaque jour il a examin la nature; il en a fait son
occupation unique; il est arriv  en avoir une merveilleuse
connaissance. C'est avec Burns le pote moderne qui l'a observe le plus
directement et le plus intimement connue. Mais il l'a regarde, pour
ainsi dire, en faisant un choix; cherchant en artiste ses effets rares
et nouveaux  interprter en moraliste. Il la voyait  travers la double
proccupation du pittoresque et de la parabole, en extrayant de
prfrence ce qui tait beau ou instructif. Aussi ses observations ont
toujours quelque chose d'pur. Elles semblent avoir t prises moins
pour elles-mmes que pour leur clat ou la leon qu'elles contiennent.

Il n'en est pas ainsi de celles de Burns. Il a, bien entendu, cette
connaissance complte de la campagne, mais elle lui vient moins d'une
observation voulue que d'une frquentation constante. Il la possde
parce qu'il a vcu avec elle, qu'il l'a travaille de ses propres mains,
arrose de sa sueur, surprise  toutes ses heures. Il est familier avec
ses mille aspects et ses mille voix, mais sans s'tre donn la tche de
le devenir. Sa faon de la voir est plus simple et plus dsintresse.
Il n'y recherche ni les tableaux brillants, ni les comparaisons
loquentes. Ce n'est pas un artiste qui l'tudie, c'est un paysan qui la
cultive; les faits le frappent, non parce qu'ils sont curieux, mais
parce qu'ils sont ordinaires. Ce qui l'attire dans les choses, ce n'est
pas leur pittoresque, mais leur ralit, leur importance au point de vue
de la vie rurale, la place qu'ils y tiennent; le pittoresque ne vient
qu' la suite et par surcrot. On comprend qu'il y a, dans cette faon
de voir la campagne, quelque chose de moins clatant et de moins subtil;
mais de plus solide, de plus ferme et de plus pratique. La plupart du
temps, Burns fait des descriptions sans s'en douter; il n'a t
proccup que de relater des faits; ses vers, pleins, crits pour la
chose qu'ils disent, sont en ralit des renseignements qui ont
rencontr la couleur. Par exemple, lorsqu'il dit:

  En t, lorsque le foin tait coup,
  Que le bl vert ondulait dans tous les champs,
  Au moment o la luzerne fleurit blanche sur la plaine,
  Et o les ross s'ouvrent dans les coins abrits[757].

         [Footnote 757: _Countrie Lassie._]

il s'occupe moins de l'aspect que de l'tat rel de la campagne, dans
les semaines qui suivent la fenaison. Si, vers la fin d'avril, il crit
 un de ses amis, ce ne sera pas un pittoresque un peu extrieur qui le
frappera, ce sera le moment prcis de vie rurale o il se trouve, le
moment o l'on fait sortir les vaches qui ont vl, et o on travaille
activement aux champs[758]. S'il souhaite au mme ami un temps favorable
pour ses moissons, il ne fera pas quelque phrase gnrale sur le soleil
et la brise, il ira droit au dtail technique.

         [Footnote 758: _Second Epistle to Lapraik._ Voir ce passage
         plus bas.]

  Puisse Bore ne jamais battre vos sillons,
  Et ne pas donner de croc-en-jambe  vos tas de gerbes,
  Dispersant la rcolte  travers moors et marcages,
  Comme du chiendent arrach;
  Mais puisse le grain qui branle tout au fate de l'pi
  Tomber dans le sac[759].

         [Footnote 759: _Third Epistle to Lapraik._]

Ce dernier trait qui note que les plus hauts grains, parce qu'ils sont
les plus secous et les plus mrs, se perdent le plus facilement, est
d'un coup d'oeil de paysan.

Sa posie est tellement claire, de proportions moyennes et  angles
vifs, qu'elle s'carte instinctivement de ce qui donne aux objets
quelque chose d'obscur, de vague ou d'excessif. Les phnomnes de brumes
ou de brouillard, si communs dans un pays humide comme l'Ayrshire, sur
lequel tranent continuellement les longues files des nuages de
l'Atlantique, et qui, dans un pays voisin, ont fourni  Wordsworth tant
de tableaux d'une subtilit ou d'une splendeur merveilleuses, ne
paraissent presque pas dans ses vers. Lorsque par hasard il les
rencontre, il leur donne quelque chose d'arrt et de prcis qui leur
enlve une partie de leur charme ou de leur terreur. Le ct vaporeux,
flottant et perdu des choses, par lequel certains esprits aiment  les
contempler, parce qu'elles sont par l plus transformables, et sur qui
furent constamment fixs les beaux yeux rveurs de Shelley, n'existe
gure pour lui. De la nuit mme, d'autres voient surtout les profondeurs
tnbreuses; les lumires ne servent qu' les rendre plus recules et
plus insondables; lui y voit surtout un fond pour ses lumires qui, sur
cette noirceur, jouent plus vives, plus individuelles, plus nettes, que
dans l'universelle clart du jour. Aussi ses vers sont-ils pleins de ces
effets de nuit, toujours rendus par rapport aux points lumineux, et
jamais par rapport aux arrire-plans obscurs.

  Nous n'errerons plus sur le bord du ruisseau,
  Nous ne sourirons plus au visage rid de la lune dans la vague[760].

  Le char de Cynthia d'argent massif
  Montait dans le ciel toil, homme;
  Les rayons reflts dorment dans les ruisseaux,
  Ou se cassent dans le courant[761].

  Nous irons le long du Cluden,
   travers les noisetiers qui s'tendent largement
  Au-dessus des vagues qui glissent lentement,
  Si claires sous la lune[762].

  Donnez-moi la valle solitaire,
  Le soir plein de rose, la lune montante,
  Qui luit joliment et fait ruisseler
  Sa lumire d'argent dans les branches[763].

         [Footnote 760: _Lament written at a time when the Poet was
         about to leave Scotland._]

         [Footnote 761: _The Fete Champetre._]

         [Footnote 762: _Ca' the Yowes._]

         [Footnote 763: _She says she lo'es me best of a'._]

Tout est en points lumineux et scintillants. Cette mme nettet
d'expression, ce quelque chose de bref et d'un peu sec, de limpide, qui
lui fait rendre si bien la clart froide de la lune, lui fait aussi
rendre admirablement les effets de gele claire et sonore.

  Quand les feuilles jaunies jonchent la terre,
  Ou que, voltigeant comme des chauves-souris,
  Elles obscurcissent le souffle du froid Bore,
  Quand les grlons chassent,
  Et que les jeunes froids commencent  mordre,
  Tout vtus de gele blanche[764].

         [Footnote 764: _The Jolly Beggars._]

Ou bien encore ces vers qui dcrivent si bien une nuit d'hiver:

  Tout tait endormi comme l'oeil ferm de la nature,
  Silencieuse, la lune brillait trs haut au dessus d'arbres et tours;
  Le gel froid, sous son rayon d'argent,
  S'tendait, formant doucement sa crote, sur la rivire
    scintillante[765].

         [Footnote 765: _The Brigs of Ayr._]

C'est l aussi ce qui le fait parler si heureusement du chant clair et
du vol lger de l'alouette, de tout ce qui est vif, mobile, rapide.

       *       *       *       *       *

On ne connat pas la quantit de nature qui se trouve dans un pote
quand on ne connat que les descriptions directes qu'il en a faites. On
peut mme dire qu'on n'en a que la partie la moins intime, la moins
personnelle, l'expression purement extrieure.  travers une oeuvre
potique, surtout moderne, apparaissent, dans les comparaisons, dans les
mtaphores, une foule d'impressions de la Nature qui, ayant sjourn
dans l'me du pote, en remontent transformes et toutes charges de sa
pense. Il y a bien des jours, bien des annes qu'elles se sont dposes
au fond de lui; elles y sont restes ignores et perdues dans les
profondeurs o le souvenir cesse d'tre volontaire; elles y ont subi un
lent et mystrieux travail; un choc les branle, elles reparaissent
parfois presque mconnaissables de ce long sjour dans une me humaine.
Une partie de l'infinie posie de la Nature qui ornait l'me de
Shakspeare nous apparat de cette faon,  propos de sentiments humains.
Ces impressions sont forcment profondes, puisqu'elles ont dur
longtemps; elles sont aussi gnralises par le lent dpouillement des
dtails accidentels et les ncessits de fournir une comparaison
applicable partout. C'est parmi elles qu'on trouve souvent les plus
hautes et les plus subtiles manifestations de la Nature, dans un pote.

Ces rapparitions sont-elles nombreuses dans Burns? Y a-t-il, dans ses
mtaphores, dans les unions de pense et d'images naturelles, une assez
grande proportion de ces dernires pour que, en les dgageant, on
obtienne un aspect nouveau de son sentiment de la Nature?  priori, on
peut croire que non. D'abord, parce que ses mtaphores sont brves et
rapides. Ce foisonnement d'images qui, dans certaines oeuvres, dcore
l'ide jusqu' la recouvrir, et touffe le sens sous une luxuriante
vgtation parasitaire, est plutt le propre des potes d'imagination
que des potes de passion. Il y en a plus dans Shelley et dans Coleridge
que dans Byron et dans Burns. Pour s'envelopper de ces ornements, la
pense a besoin de loisir qui lui permette un moment d'arrt, et lui
donne du rpit pour cette toilette. Le sentiment violent est volontiers
nu, parce qu'il est imptueux, sa fougue l'emporte  travers ces
ajustements. Il s'en soucie peu. Il est press d'atteindre, de frapper,
de sentir le choc de son but. C'est ce qui arrive  Burns, o
l'loquence est bien plus dans l'accent que dans l'image, et dans le
mouvement que dans l'clat. Il ne s'attarde jamais aux comparaisons, il
les traverse rapidement, et nous pouvons prvoir que, par suite de la
brusquerie de ses mtaphores, les impressions de Nature qui y sont
contenues ne seront pas trs nombreuses. Il y a  cela encore une autre
raison, c'est que la plus grande quantit peut-tre de ses images est
emprunte  des actions, des dtails de vie humaine.

Il y a bien un assez grand nombre de ces rminiscences naturelles, dans
ses chansons d'amour. Mais il y a si longtemps que la plupart d'entre
elles ont t empruntes  la Nature qu'elles ont perdu leur parfum
d'origine; elles ont servi  tant de coeurs humains qu'il ne leur reste
plus qu'une valeur de sentiment. Elles font partie de l'ternel
vocabulaire des vers amoureux; elles ne sortent pas du fonds d'images
auquel il est permis  tous les potes de puiser comme  un coffre
commun. Ce sont des yeux comme des toiles pendant la nuit; des cheveux
dors comme des anneaux d'or, noirs comme l'aile du corbeau, ou blonds
comme le lin; ce sont des joues comme des lis tachs de vin; des lvres
comme des cerises mres protges du vent froid par des murs
ensoleills; des tailles comme les jeunes frnes qui montent au-dessus
des buissons entre deux talus sems de primevres; des innocences aussi
pures que la pquerette qui s'ouvre dans la rose ou que l'pine dont
les fleurs sont si blanches et les feuilles si vertes. Il se trouve,
dans ces comparaisons, de jolis dtails;  et l, un dtail que Burns a
rajeuni et auquel, pour employer l'expression de sa femme, il a donn un
coup de brosse; mais, en ralit, rien de bien nouveau, ni de bien
profond.

Cependant, lorsque l'motion moins tendue lance moins rapidement
l'expression, il arrive que sa pense prend le temps de se placer dans
une de ces observations naturelles. Alors l'effet de nature qui en
constitue l'enveloppe est plus subtil, plus nuanc que ceux qui se
rencontrent gnralement dans ses descriptions directes. L'observation
est toujours brve et nette, mais elle s'applique  des phnomnes plus
fugitifs, plus changeants, plus susceptibles de se perdre dans l'me et
de se confondre confusment avec elle. Les dlicats phnomnes de
lumire et d'atmosphre, dont Shelley devait plus tard composer sa
posie arienne et irise, sont trs rares dans Burns. Ceux qu'on
rencontre gnralement chez lui se trouvent presque uniquement dans ses
mtaphores.

  Ses yeux sont plus brillants que les rayons radieux
  Qui dorent l'averse fuyante,
  Et tincellent sur le cristal des ruisseaux,
  Et rjouissent les fleurs rafrachies[766].

         [Footnote 766: _Young Peggy._]

Ou bien:

  Comme dans le sein du ruisseau
  Le rayon de lune sjourne au soir humide de rose,
  Ainsi tremblant et pur tait le jeune amour
  Dans le coeur de la jolie Jane[767].

         [Footnote 767: _There was a Lass and she was fair._]

Ou encore:

  Son front est comme l'arc-en-ciel,
  Quand de brillants rayons de soleil interviennent
  Et dorent le front de la montagne lointaine[768].

         [Footnote 768: _On Cessnock Banks._]

Ou bien cette jolie numration de choses fragiles et fugitives dans
_Tam o' Shanter_, pour laquelle un pote disait qu'il aurait donn tout
ce qu'il avait crit:

  Les plaisirs sont comme des pavots panouis,
  Vous prenez la fleur, ses ptales tombent;
  Ou comme la neige qui tombe dans la rivire,
  Un instant blanche, puis fondue pour jamais;
  Ou comme les phmres borales
  Qui fuient sans que vous puissiez en marquer la trace;
  Ou comme la forme adorable de l'arc-en-ciel
  Qui s'vanouit dans l'orage[769].

         [Footnote 769: _Tam o' Shanter._]

Ces rayons de soleil dans une averse, ce reflet de lune dans un
ruisseau, tous ces phnomnes de lumire, de nuances  peine perues,
sont des effets rares dans Burns. Ils manquaient pour lui de ralit. Sa
main robuste et un peu rude voulait saisir quelque chose de plus
matriel.

C'est l, chez lui, le point extrme en fait de transformation de la
Nature. C'est dans ces passages qu'elle est le plus lgre, le plus
pntre de sentiment. On voit combien elle est encore sobre et solide,
combien elle reste pratique en quelque sorte. Les faits demeurent
toujours prcis, nets, perdent  peine un peu de leurs contours. En
sorte que cette tude plus profonde des sensations de la Nature nous
fait seulement mieux sentir encore combien son regard sur elle tait
bref, et clair; combien peu il s'occupait d'elle quand il n'tait pas en
commerce direct avec elle; combien elle sjournait en lui sans le
dformer, c'est--dire combien elle et lui restrent distincts.

       *       *       *       *       *

Un des caractres les plus frappants de la nature, telle qu'on la voit
dans Burns, est qu'elle n'est presque jamais inanime. Ce n'est pas une
scne silencieuse et dpeuple, o l'homme seul parat, un dcor de
thtre peint pour lui seul. Elle fourmille d'existences particulires;
elle est pleine de mouvements et de voix; elle est sillonne de mille
animaux qui la peuplent et la font vivre. De tous cts, on voit les
livres courir le long des sillons, les voles criaillantes de perdrix
partir, les couves de grouse courir sous la bruyre, les aigles passer
au-dessus des collines. Les oiseaux de toute espce remplissent les
taillis. Le renard glapit. Les phases de la journe ne sont pas notes
simplement par les couleurs qu'elles talent dans le ciel et que
n'importe qui peut taler dans ses vers; elles sont accompagnes de
quelque fin dtail de vie animale que seul possde celui qui connat
bien la campagne.

  Oh! plaisants sont les prs et les bois de Coila,
  O les linots chantent parmi les bourgeons,
  Et les livres coureurs, dans leurs jeux amoureux, gotent leurs amours,
  Tandis que par les coteaux le ramier roucoule d'un cri plaintif[770].

  Le soleil tait hors de vue,
  Et le crpuscule plus sombre amenait la nuit,
  Le hanneton bruissait avec un bourdonnement lent,
  Et les vaches debout beuglaient  la place o on les trait[771].

         [Footnote 770: _Epistle to William Simpson._]

         [Footnote 771: _The twa Dogs._]

Presque jamais, le paysage n'est sans btes, que les scnes soient
riantes ou sauvages.

  Combien aimables,  Nith, sont tes valles fertiles,
  O les aubpines ployes fleurissent gament,
  Combien doucement sinuent tes vallons en pente,
  O les agneaux jouent  travers les gents[772].

  Solitaires sur les glaciales collines, les troupeaux errants
  vitent les cruels orages parmi les rochers abritants;
  Les ruisseaux se prcipitent, cument, rougetres sous la pluie qui
    les bat,
  Les dluges amasss crvent au-dessus des plaines lointaines,
  Sous la rafale les forts effeuilles gmissent;
  Les cavernes creuses rendent une morne plainte[773].

         [Footnote 772: _The Banks of Nith._]

         [Footnote 773: _Elegy on the Death of Robert Dundas._]

Burns lui-mme marquait la place que les animaux tiennent dans ses vers,
lorsqu'il disait:

  Tant que les glantiers et les chvrefeuilles verdissants,
  Et les perdrix qui piaillent haut le soir,
  Et le livre matinal qu'on voit filer silencieusement,
  Inspireront ma muse[774].

         [Footnote 774: _Epistle to John Lapraik._]

Cette prsence des animaux est  noter, car, chez la plupart des potes,
si on tuait les oiseaux, la nature resterait dpeuple.

Sur ces fonds dj fourmillants de vie ressortent plus fortement les
animaux domestiques.  chaque pas, ce sont des coins de collines, de
prairies ou de champs, dans lesquels ils figurent avec une touche de
sentiment humain qui les rapproche des premiers plans. Ils servent 
indiquer les heures du jour:

  Quand, sur la colline, l'toile orientale
  Annonce que le moment de parquer les brebis est venu,
  Et que les boeufs, du champ aux nombreux sillons,
  Reviennent si tristes et si las[775].

         [Footnote 775: _My own kind Dearie, O._]

Ou la saison de l'anne, comme dans le passage dj cit plus haut.

  Quand les vaches nouvellement vles beuglent  leur piquet,
  Et que les chevaux fument  la charrue ou  la herse,
  Je prends cette heure sur le bord du crpuscule,
  Pour reconnatre que je suis dbiteur
  Du vieux Lapraik, au coeur honnte,
  Pour sa bonne lettre[776].

         [Footnote 776: _Second Epistle to John Lapraik._]

Avec eux apparaissent de tous cts les occupations et les travaux des
champs, les semailles, les moissons, les charrues, les meules. Qu'on
lise cette belle description de l'automne, o le dtail de tout le
morceau est relev par la lumire vaporeuse et le charme des derniers
vers. Pour comprendre l'exactitude du dbut, il faut savoir que les
paysans cossais,  cause des vents violents, maintiennent le sommet de
leurs meules, par des cordes et une couche de chaume. Parfois mme, ils
les recouvrent de morceaux de toile. Nous fmes frapps, dit Dorothe
Wordsworth, par la vue des meules de foin, retenues par des tabliers,
des draps et des morceaux de toile  sacs, pour empcher le vent de les
emporter  ce que nous supposmes. Nous trouvmes dans la suite que
cette pratique tait trs gnrale en cosse[777]. Burns n'a eu garde
d'omettre ce trait des prparatifs pour l'hiver. Toute la plaine est
active et au travail.

         [Footnote 777: _Recollections of a Tour made in Scotland_, by
         Dorothy Wordsworth, Friday, August 19th, 1803.]

  C'tait quand les meules mettent leur couverture d'hiver,
  Et que le chaume et les cordes assurent les rcoltes durement gagnes;
  Les tas de pommes de terre sont mis hors des atteintes
  De l'haleine pre et glace de l'hiver qui approche;
  Les abeilles, au moment o elles se rjouissent de leurs travaux de
    l't,
  Quand le dlicieux butin de bourgeons et de fleurs
  Est scell avec un soin frugal dans les massives piles de cire,
  Sont condamnes par l'homme, ce tyran des faibles,
   la mort des dmons et touffes dans la fume de soufre;
  Le tonnerre des fusils s'entend de tous cts,
  Les couves blesses, chancelantes, se dispersent au loin;
  Les familles emplumes unies par le lien de la nature,
  Pres, mres, enfants, gisent en un mme carnage.
  (Quel coeur chaud et potique peut se dfendre de saigner intrieurement
  Et d'excrer les actes sauvages et impitoyables de l'homme!)
  Les fleurs ne poussent plus dans les champs, ni dans les prairies,
  Les bocages ne rsonnent plus de concerts ariens,
  Sauf peut-tre le sifflement joyeux du roitelet,
  Tout fier d'tre au haut d'un petit arbre court:
  Les matins blanchtres prcdent les jours radieux;
  Doux, calme, serein et large s'pand l'clat de midi,
  Tandis que de nombreux fils de la Vierge ondulent capricieusement dans
    les rayons de soleil[778].

         [Footnote 778: _The Brigs of Ayr._]

Enfin, au premier plan, l'homme parat, et les paysages de Burns sont
souvent des scnes rustiques de labour ou de moisson.

  Quand les bls mrs et les cieux azurs
  Font natre le bruit frmissant des faucheurs[779].

  Toi, alouette, qui t'lances des roses du gazon,
  Pour avertir le berger que la grise aurore pointe[780].

         [Footnote 779: _The Vision._]

         [Footnote 780: _My Nannie's awa'._]

Quoi de plus vrai et de plus vivant que cette description de
moissonneurs dont le travail est interrompu par la pluie, qui se mettent
 l'abri quand l'averse est trop forte, ou, quand elle diminue un peu,
s'amusent  de rudes bousculades?

  Tandis que les moissonneurs se blottissent derrire les gerbes,
  Pour viter l'averse froide et piquante,
  Ou se bousculent en courant dans de rudes jeux,
  Pour passer le temps,
  Je vous consacre le moment,
  En rimes[781].

         [Footnote 781: _Epistle to the Rev John Mac Math._]

Une autre scne du mme genre apparat dans ces autres vers:

  Mais voici les gerbes renverses par la rafale,
  Et voici que le soleil clignote au couchant,
  Il faut que je coure rejoindre les autres,
  Et laisse ma chanson[782].

         [Footnote 782: _Third Epistle to John Lapraik._]

De tous cts, ce sont des laboureurs, des semeurs, des bergers, des
jardiniers, des moissonneurs, qui vont  leur travail ou en reviennent,
des joueurs de curling qui se dirigent vers les lochs gels, des gens
qui parcourent la campagne en chantant et en sifflant. Toute cette
animation s'ajoute  celle que tant d'animaux donnent dj aux champs,
et les remplit de mouvement et de bruits. Voici une pice qui donne bien
l'ide de cette superposition de mouvements.

    En vain pour moi, les primevres fleurissent,
    En vain pour moi, poussent les violettes,
    En vain pour moi, dans les glens ou les bois,
    Chantent le mauvis et le linot.

    Gaiement, le garon de charrue anime son attelage,
    Avec joie le semeur attentif chemine,
    Mais la vie est pour moi un rve fatigant,
    Le rve de quelqu'un qui ne s'veille jamais.

    La foulque foltre effleure l'eau,
    Parmi les roseaux les jeunes canards crient,
    Le cygne grave nage majestueusement,
    Et tout est heureux except moi.

    Le berger ferme la porte de son parc,
    Et  travers les moors siffle bruyamment,
    D'un pas farouche, ingal et errant,
    Je le rencontre sur la colline brillante de rose.

    Et quand l'alouette, entre l'ombre et la lumire,
    Joyeuse s'veille  ct de la pquerette,
    Et monte et chante sur ses ailes palpitantes,
    Spectre min de chagrin, je regagne ma demeure[783].

         [Footnote 783: _Menie._]

Les exemples sont  foison. Il n'y a qu' plonger la main pour en
retirer. Voici l'hiver: la description physique, brve et ferme comme
toujours, est aussitt appuye par la prsence de l'homme.

  Quand l'hiver s'enveloppe de son manteau,
  Et durcit la boue comme un roc,
  Quand vers les lochs, les curlers vont en foule,
  Joyeux et marchant vite[784].

         [Footnote 784: _Tam Samson's Elegy._]

Un ruisseau coule; mais il ne suffit pas qu'il longe des rives couvertes
d'arbustes, il faut que celles-ci soient garnies d'activit humaine.

  Dans les vallons maills de pquerettes, ton ruisselet s'attarde,
  L o les fraches filles mettent leur linge blanchir,
  Ou bien il trotte le long de berges couvertes de noisetiers, et de talus
  Tout gris d'aubpines,
  O les merles se joignent aux chansons du berger,
   la chute du jour[785].

         [Footnote 785: _Poem on Pastoral Poetry._]

Qu'on dcompose cette simple petite strophe, on sera surpris de ce
qu'elle contient de vie et de paysages. Il y a le cours paresseux du
flot dans les vallons; il y a les filles qui talent leur linge sur
l'herbe; il y a le cours plus rapide du ruisseau le long des rives plus
abruptes, et il faut remarquer comment chacune de celles-ci est
prcise, avec sa vgtation favorite. Les dtails sont accumuls les
uns sur les autres. Ce n'est pas tout; il y a du haut de ces rives des
bergers qui chantent; les merles les accompagnent, et tout ce mouvement
aboutit  celui du jour qui se clt. Chaque vers y a son action, et,
dans chaque vers, chaque mot; la petite strophe tremble tout entire de
vie comme un arbuste qui frmit jusqu'aux feuilles.

Cette intervention de l'homme, venant s'ajouter  celle des animaux,
fait parfois reculer la description de la nature elle-mme jusqu' ne
lui laisser que trs peu de place, comme dans la strophe suivante o
elle l'a relgue dans le premier vers. Le dtail anim expulse presque
compltement le dtail inanim:

  Le soleil avait clos le jour d'hiver,
  les joueurs de curling avaient quitt leur jeu retentissant;
  Et le livre affam avait pris le chemin
  Des verts jardins de choux,
  Tandis que la neige perfide le dcle par ses traces
  Partout o il a pass[786].

         [Footnote 786: _The Vision._]

Les matins surtout sont anims et joyeux. Les travailleurs de toute
espce vont allgrement  leur besogne et font retentir la campagne de
leurs chansons. C'est un laboureur qui va retrouver sa charrue et chante
joyeux dans la fracheur d'une aurore de mai toute ruisselante de notes
d'alouettes; leurs deux chansons se rencontrent et se mlent:

  Comme j'errais un matin, au printemps,
  J'entendis un joyeux laboureur chanter doucement,
  Et comme il chantait, il disait ces paroles:
  Il n'y a pas de vie comme celle du laboureur, dans le mois du doux mai.

  L'alouette au matin s'lance de son nid,
  Et monte dans l'air, la rose sur sa poitrine,
  Avec le joyeux laboureur, elle siffle et elle chante,
  Et  la nuit, elle redescendra vers son nid[787].

         [Footnote 787: _Lines on a Merry Ploughman._]

Un peu plus loin, c'est un jardinier qui s'en va, la bche sur l'paule.
Et sa chanson est plus frache et plus jolie encore:

  Quand le rose mai arrive avec des fleurs,
  Pour parer ses bocages dont la verdure s'ouvre,
  Alors occupes, occupes sont ses heures,
  Au jardinier, avec sa bche.
  Les eaux de cristal tombent doucement,
  Les oiseaux sont tous des amoureux,
  Les brises parfumes passent autour de lui,
  Le jardinier avec sa bche.

  Quand le pourpre matin veille le livre,
  Qui se glisse  chercher son repas matinal,
  Alors,  travers les roses, il doit partir,
  Le jardinier, avec sa bche.
  Quand le jour expirant dans l'ouest,
  Tire le rideau du repos de la nature,
  Il vole vers les bras qu'il aime le mieux,
  Le jardinier, avec sa bche[788].

         [Footnote 788: _When Rosy May comes in wi' Flowers._]

Ailleurs, le paysage prend plus de grandeur, de ralisme et de
tristesse. On est en face de la vritable vie des champs, avec ses
fatigues et la posie qui, malgr tout, flotte autour d'elle. Un bel
exemple est le retour du laboureur, le samedi soir, aprs la semaine de
dur acharnement contre le sol, avec la perspective du repos du
lendemain.

  Lorsque novembre souffle bruyamment avec un sifflement irrit,
  Le jour d'hiver dcroissant est prs de sa fin;
  Les btes boueuses reviennent de la charrue;
  Les bandes noircissantes de corneilles vont  leur repos;
  Le laboureur, us de fatigue, s'en va de son travail;
  Ce soir, son labeur de la semaine est termin;
  Il rassemble ses bches, ses pioches et ses houes,
  Esprant passer le lendemain dans l'aise et le repos,
  Et las,  travers le moor, il dirige ses pas vers la maison[789].

         [Footnote 789: _The Cotter's Saturday Night._]

On dirait un de ces poignants dessins de Millet o des formes de
paysans, anoblies par le crpuscule et toutefois tranant le poids du
labeur, reviennent dans la mlancolie des soirs.

       *       *       *       *       *

On voit donc que, parmi les spectacles que sa contre a drouls devant
les yeux de Burns, il a pass, sans les apercevoir pour ainsi dire,
devant les paysages puissants et tranges, devant ce qu'on appellerait
les paysages de grand romantisme, les dcors  grand effet, ceux que
recherche le plus le got moderne. Ce n'tait pas par ignorance, car
l'attention avait t appele sur eux par Mac Pherson, et leur sublimit
avait t rendue sinon avec une prcision, du moins avec un sentiment
qui n'a pas t surpass. Burns n'a vritablement compris que le coin de
terre o il a vcu, et il l'a dpeint de la faon la plus sommaire, la
plus brve et la moins complique. Il a t trs sensible aux
impressions physiques de la nature, au retour du printemps,  la
fracheur des matins, aux parfums du soir, aux douceurs des nuits
claires, aux sensations agrables par lesquelles elle nous enveloppe
dans ses grandes caresses, aux joies universelles auxquelles notre corps
participe. En dehors de cela, il a rendu surtout les aspects familiers
d'une campagne cultive; chez lui la nature est un arrire-plan 
l'activit humaine. Il l'a vue comme un paysan, bien que le sentiment de
la proprit n'apparaisse pas une fois chez lui, pas mme le dsir de
possder un bout de terre, ou de dire: ce sont l mes arbres. Cet
amour du sol n'existait pas dans le cercle de pense des fermiers de ce
temps et de ce pays. Chez lui la nature ressemble au spectacle dont on
jouit au mois d'Avril ou de Septembre, lorsqu'on se tient  mi-hauteur
d'une colline et qu'on voit  ses pieds une plaine cultive. Elle est
anime et bruyante. De toutes parts on admire le travail humain dans son
effort ou sa rcompense, soit que les attelages de charrues se croisent
envelopps d'une bue lgre, soit que les moissonneurs avancent en
faisant reculer les bls devant eux; jusqu'au fond de la plaine
clatent,  et l, l'clair des rocs ou des faux, tandis que s'lvent
au loin les fumes des fermes. Il y a, dans cette contemplation de
l'activit humaine, quelque chose de rassurant et de noble. Ce n'est pas
la nature menaante et solitaire, c'est une nature  notre taille, qui
porte un visage ami, conquise par l'homme et l'en remerciant.


II.

LA TENDRESSE POUR LES BTES.

Dans cette animation de travaux champtres qui fait une partie du
sentiment de la nature dans Burns, il y aurait  extraire tout un
chapitre sur les animaux. Ce sont surtout ceux qui vivent avec l'homme:
chiens, vaches, moutons, chevaux, les animaux qui peuplent une cour de
ferme. Est-il besoin de dire qu'il les connat admirablement? En cela,
il n'est comparable qu' La Fontaine. C'est la mme observation, la mme
bonhomie, la mme familiarit, avec une pointe de raillerie. Il y a
cependant quelques diffrences. La Fontaine a toujours une proccupation
humaine; il donne  ses btes nos vices ou nos travers; il les rend
vicieuses ou ridicules  notre ressemblance; il les complique  notre
image. Il a pour elles une indulgence narquoise, mais c'est celle d'un
vieil observateur qui connat bien les dfauts du monde et en sourit,
sachant qu'on ne les gurira pas. Chez Burns, il y a plus de simplicit
dans les btes et dans les sentiments qu'il a pour elles. Ce sont les
animaux tels qu'ils sont, innocents  leur manire, sans rouerie tout au
moins, et avec cette ignorance de leurs dfauts qui les rend
pardonnables comme les enfants. Leur me ne sort pas d'un tat d'enfance
confuse. Burns les aime ainsi, tout franchement, non en moraliste
curieux qui s'en amuse, mais en homme qui s'en sert et les pratique, qui
apprcie leur obissance, leur patience au labeur, leurs bonnes
qualits, et qui leur sait gr de leur aide. Il n'y a pas, dans toute
son oeuvre, un seul passage o il en parle avec duret et avec colre.
L'amertume qu'il avait parfois  l'gard des hommes n'est jamais entre
dans ses relations avec les btes. Sa faon de leur parler est faite
d'humour affectueux, et il n'a jamais mieux russi ce mlange
d'attendrissement et d'un peu de raillerie que lorsqu'il s'est adress 
elles. Il a sur elles tout un groupe de pices qui sont parmi ses plus
originales et ses meilleures. Il suffit d'en examiner quelques-unes, car
il est impossible de ngliger ce ct caractristique de son gnie.

       *       *       *       *       *

Une de ses premires productions: _La Mort et les Dernires Paroles de
la pauvre Mailie_, appartient  ce groupe de pices. Toute sa bonhomie
pour les btes y tait dj. Mailie sa brebis favorite paissait un
jour, attache  une longe, elle se prend le pied dans la corde et tombe
dans un foss. Hughoc, jeune gars stupide, arrive en flnant et
l'aperoit. Mais l'ide ne lui vient pas de l'en retirer. Il demeure
bahi. Les yeux grands ouverts et les mains leves, le pauvre Hughoc
reste l, comme une statue. La pauvre Mailie, voyant la sympathie sur sa
face, le charge de porter  son matre ses dernires paroles et ses
dernires recommandations.

   toi, dont la face lamentable
  Semble plaindre mon malheureux tat,
  coute attentif mes derniers mots,
  Et porte-les  mon cher matre.
  Dis-lui que, s'il a jamais
  Assez d'argent pour acheter une brebis,
  Oh! dis-lui de ne plus attacher ses moutons
  Avec ces mchantes cordes de chanvre ou de crin!
  Mais de les mettre dans un parc ou sur une colline,
  Et de les laisser errer  leur gr.
  Ainsi ses troupeaux crotront et donneront
  Des vingtaines d'agneaux et des amas de laine[790].

         [Footnote 790: _The Death and Dying Words of Poor Mailie._]

Mais Mailie est une bonne mre. Ses dernires penses sont pour ses
agneaux. Elle les recommande  son matre d'une faon  la fois
touchante et comique. Rien n'est plus heureux que ce mlange de relle
anxit maternelle et de dtails particuliers et exacts, tels qu'ils
peuvent s'offrir  une cervelle de brebis.

  Dis-lui qu'il fut un matre indulgent
  Et toujours bon pour moi et les miens;
  Maintenant, je lui laisse mes derniers voeux,
  Je lui confie mes pauvres agneaux.
  Oh! demande-lui de garder leurs pauvres vies,
  Des chiens, des renards, des couteaux de bouchers;
  De leur donner du bon lait de vache en suffisance,
  Jusqu' ce qu'ils puissent se pourvoir eux-mmes;
  Et de les nourrir exactement matin et soir
  D'une poigne de foin ou d'une pleine-paume de bl.
  Puissent-ils ne jamais apprendre les faons
  De moutons mal levs et gnants,
  Passer par les cltures, voler et grignoter
  Aux rames de pois ou aux tiges de choux.
  Puissent-ils ainsi, comme leurs grands-parents,
  Pendant maintes annes passer sous les ciseaux.
  Ainsi les femmes leur donneront des morceaux de pain,
  Et les enfants pleureront quand ils mourront[790].

La sollicitude maternelle n'est pas satisfaite de ces conseils; elle va
plus loin. Un de ses agneaux est un jeune blier, et quelle est la mre
qui, sans le dire, ne prvoit pas les dangers auxquels son fils peut
tre expos? Dieu sait les tentations qui attendent la jeunesse! Mailie,
qui est une brebis d'exprience, les prvoit, hlas! et elle en parle
aussi clairement que la dcence le lui permet.

  Mon pauvre petit blier, mon fils et mon hritier,
  Oh! dites au matre de l'lever avec soin,
  Et s'il vit pour devenir un mle,
  De lui enseigner les bonnes faons,
  Et de l'avertir de ce que je ne saurais dire,
  D'tre content des brebis de la maison,
  Et de ne pas courir et porter partout son tablier
  Comme les autres chenapans perdus et dvergonds[791].

         [Footnote 791: _The Death and Dying Words of Poor Mailie._]

Et sa pauvre fillette si tendre et si innocente, l'oubliera-t-elle!
N'est-elle pas plus frle encore et plus difficile  protger que le
jeune garon, qui, aprs tout, rapportera toujours ses cornes 
l'table.

  Et toi, ma pauvre petite agnette,
  Dieu te garde d'une longe et d'une corde!
  Oh! puisses-tu ne jamais te msallier
  Avec un de ces mchants bliers des moors;
  Mais pense toujours  t'associer et  t'unir
  Avec un mouton respectable comme toi[791].

Elle expire en leur donnant sa bndiction.

  Et maintenant, mes chris, avec mon dernier soupir,
  Je vous laisse ma bndiction  tous deux,
  Et quand vous penserez  votre mre,
  Rappelez-vous d'tre bons l'un pour l'autre[791].

C'est un bon conseil. Des lvres humaines ne le donneraient pas plus
touchant; mais, pour conserver l'accompagnement de raillerie qui
fredonne au-dessous de cette motion, la pauvre Mailie promet  Hughoc
que, s'il rapporte tout au matre et lui dit de brler cette longe
maudite, elle lui lgue pour sa peine, sa vessie. Carlyle, avec raison,
admirait beaucoup cette pice[792]. L'attendrissement y joue avec une
bonne humeur qui le ramne  ses proportions et lui permet d'tre plus
sincre. Il y a vis--vis de certaines choses des motions qu'il faut
envelopper d'un peu d'ironie, pour payer le droit de les avoir.

         [Footnote 792: Carlyle. _Essay on Burns._]

Comme si ce n'tait pas assez de ce morceau pour immortaliser Mailie,
Burns y avait ajout une lgie, l'oraison funbre de cette pauvre bte
dsormais plus glorieuse que bien des pasteurs de peuples. On
reconnatra facilement l'imitation de l'lgie de Hamilton de
Gilbertfield sur _le brave Heck_.

    Gmissez en vers, gmissez en prose,
    Que les larmes sales coulent sur votre nez;
    Le destin de notre barde est achev,
    Pass tout remde;
    Voici le fatage de tous ses malheurs,
    Pauvre Mailie est morte.

    Ce n'est pas la perte d'un peu d'argent,
    Qui pourrait tirer une larme si amre,
    Ou faire porter  notre sombre barde,
    Une toffe de deuil;
    Il a perdu une amie, une chre voisine,
    Mailie morte.

    Autour de la ferme, elle trottait prs de lui;
     un demi-mille, elle le reconnaissait;
    Avec un blement amical, quand elle le voyait,
    Elle accourait rapidement;
    Jamais n'approcha de lui ami plus fidle
    Que Mailie morte.

    Srement, c'tait une brebis de sens,
    Et qui savait se conduire dcemment;
    Je puis le dire, jamais elle n'avait bris une palissade,
    Pour voler avidement.
    Notre barde reste morose au coin de feu,
    Depuis que Mailie est morte.

    Ou s'il erre dans la valle,
    Son agnette, son image vivante,
    Vient bler prs de lui sur la colline,
    Demandant du pain;
    Et il laisse couler des perles amres,
    Car Mailie est morte.

    Elle n'tait pas fille de ces bliers des moors,
    Aux toisons feutres, aux hanches velues;
    Ses anctres furent amens par bateau,
    D'au del de la Tweed:
    Meilleure chair ne passa jamais sous les ciseaux
    Que Mailie morte.

    Malheur  l'homme qui, le premier fabriqua
    Cette vile et tratresse chose--une corde!
    C'est elle qui fait que de bons garons grimacent, passent la langue
    Dans un tranglement terrible;
    Par elle, le bonnet de Robin a un crpe flottant,
    Car Mailie est morte.

     vous tous, bardes du joli Doon,
    Vous qui sur les flots de l'Ayr accordez vos chansons,
    Venez, joignez-vous  la triste lamentation,
    Du roseau de Robin!
    Son coeur n'en prendra jamais le dessus,
    Sa Mailie est morte[793].

         [Footnote 793: _Poor Mailie's Elegy._]

Il y a la mme connaissance des btes et la mme bienveillance dans son
pome des _Deux Chiens_. Le dbut est un modle d'observation. Il y a l
deux portraits de chiens qui sont parfaits. Mme John Brown, l'ami des
chiens, le fin connaisseur en physionomies canines, le peintre du brave
petit Rab, bull-terrier blanc qui vainquit le grand chien de berger; de
Toby, un mtin vulgaire noir et blanc, tout en jambes et gauche, mais
qui avait de beaux yeux, de belles dents et un aboiement trs riche; de
Wylie, une exquise chienne de berger, rapide, svelte, dlicate, belle
comme un petit lvrier, gracieuse avec son poil ondul et soyeux noir et
feu, douce, bonne et pensive; mme John Brown qui a dpeint Wasp une
chienne bull-terrier, noire tachete, d'un sang pur, belle, colre,
douce, avec une petite tte compacte, trs bien forme, et une paire
d'yeux merveilleux, aussi pleins de flamme et de douceur que ceux de la
Grisi; en vrit, elle avait un air de cette admirable femme,  la fois
farouche et caressant, mme John Brown l'inimitable peintre de Jock, de
Toby, de Crab, de Rack, de Dick et de tant d'autres chiens de second
plan n'a rien fait de plus amical[794]. La scne est jolie. Par un jour
de juin, vers la fin de l'aprs-midi, les deux chiens, qui n'ont pas
grand'chose  faire  la maison, se retrouvent. L'un est un chien de
condition; il appartient  un lord, il s'appelle Csar et c'est un
tranger, il vient de Terre-Neuve. Mais il connat la condescendance.

         [Footnote 794: John Brown. _Rab and his Friends._--Voir
         aussi, dans ce genre, le livre de Lon Cladel, _Ma Kyrielle
         de Chiens_.]

  Son brillant collier de cuivre, avec cadenas et lettres,
  Le dsignait comme un gentleman et un lettr;
  Mais, bien qu'il ft de haut degr,
  Il n'avait pas d'orgueil, il n'tait pas fier,
  Il passait volontiers une heure  changer caresses,
  Mme avec un mtin de rtameur bohmien.
   l'glise, au march, au moulin ou  la forge,
  Il ne rencontrait pas un barbet, aussi crott ft-il,
  Avec qui il ne s'arrtt, comme tout heureux de le voir:
  Et il levait la patte, sur les pierres et les monts, avec lui[795].

         [Footnote 795: _The Twa Dogs._]

L'autre est un chien commun, un chien de berger; il a un nom du pays, il
s'appelle Luath; il appartient  un pauvre laboureur; il est humble, il
n'a pas de collier de cuivre, mais c'est une bonne et brave bte, gaie,
honnte, intelligente, bon enfant. Comme son matre, il est populaire
partout o il va. Son portrait de proltaire est joliment trac.

  C'tait un mtin, mais finaud et fidle,
  Autant que chien qui ait jamais saut foss ou talus;
  Sa bonne figure honnte tache de blanc
  Lui faisait des amis partout o il allait.
  Sa poitrine tait blanche, son dos
  Bien vtu d'une robe noire et luisante,
  Sa queue cossue, frisante en l'air,
  Se balanait au-dessus de son derrire en faisant des ronds[796].

         [Footnote 796: _The Twa Dogs._]

Quelles parties ils font ensemble! Les distinctions sociales
disparaissent, le collier en cuivre est oubli. Ils s'en donnent  coeur
joie. Rien n'est plus srieusement comique, ni plus fidle, que le
tableau de leurs amusements de chiens, depuis les premires
reconnaissances du nez et les bonjours en flairements, jusqu'aux courses
perdues et  la conversation qu'ils ont, gravement assis.

  Nul doute qu'ils s'aimaient beaucoup l'un l'autre,
  Et qu'ils faisaient une troite paire d'intimes;
  Car tantt ils se sentaient et se flairaient d'un nez amical,
  Tantt ils grattaient le sol pour trouver des souris ou des taupes;
  Tantt ils s'chappaient en longues excursions,
  Et s'extnuaient  tour de rle pour se distraire;
  Jusqu' ce que, rendus de jouer,
  Ils s'assirent sur un monticule,
  Et entamrent une longue digression
   propos des lords de la cration[796].

Et ils causent gravement et sagement de leurs matres, le premier, comme
un valet qui profite mais n'est pas dupe de la somptueuse existence
qu'on mne autour de lui; le second, comme un humble serviteur qui prend
intrt  la modeste vie  laquelle il est associ.

       *       *       *       *       *

Lorsqu'il s'agit d'animaux qui partagent sa vie, alors c'est une
vritable camaraderie. Il leur parle d'une faon familire, amicale,
touchante. Ce sont des compagnons qu'il a appris  apprcier,  estimer.
Entre eux et lui, c'est de l'affection et de la causerie. Il se rappelle
leurs services passs, et il les leur rappelle; ils en causent ensemble.
Ils ont partag les bons et les mauvais jours. Il les traite en amis
fidles et prouvs. Ce mot revient continuellement. Quand Mailie est
morte, il a perdu une amie et une chre voisine[797]. Quand il parle
de Luath, le chien de berger qu'on vient de voir, il dit c'tait le
chien d'un laboureur qui l'avait pour son ami et camarade[798]. Mme
dans les circonstances o un mouvement de brutalit peut chapper, il
n'en a jamais avec eux. Son cheval, fourbu des longues courses de
l'Excise, se laisse tomber, non sans danger pour lui, puisque, peu de
temps aprs, une chute pareille lui cassa le bras. Il crit  un de ses
amis: Le pauvre diable s'est jet sur ses genoux une dizaine de fois
dans ces vingt derniers milles, me disant  sa manire: Vois, ne
suis-je pas ta fidle haridelle de cheval, sur qui tu chevauches depuis
maintes annes[799]. On voit qu'au lieu de se fcher, il a t sensible
 cet tonnement douloureux et  ces reproches d'animal surmen, qui ne
comprend pas, et silencieusement supplie son matre. Son _Salut du jour
de l'an d'un Vieux Fermier  sa vieille jument Maggie_ est un modle
achev de cette bonne camaraderie et assurment un de ses chefs-d'oeuvre
d'humour et de bont. C'est un morceau  lire doucement.

         [Footnote 797: _The Death and Dying Words of Poor Mailie._]

         [Footnote 798: _The Twa Dogs._]

         [Footnote 799: _To Collector Mitchell_, Sept. 1790.]

  Je te souhaite une bonne anne, Maggie!
  Tiens! voici une poigne de grains pour ton vieux sac:
  Bien que tu sois creuse des reins maintenant et noueuse,
  J'ai vu le jour
  O tu pouvais courir comme un cerf,
   travers une prairie.

  Bien que tu sois maintenant lente, raide et caduque,
  Et que ta vieille peau soit aussi blanche qu'une pquerette,
  Je t'ai connue pommele, lisse et luisante,
  Une jolie grise;
  Il aurait fallu un gaillard pour oser t'agacer,
  Au temps jadis.

  Tu fus jadis au premier rang,
  Une jeune jument, forte, nerveuse et mince,
  Et tu posais bien une jambe aussi bien faite
  Que celles qui ont jamais foul terre;
  Et tu aurais pu voler par dessus une mare,
  Comme un oiseau.

  C'est maintenant la vingt-neuvime anne,
  Depuis que tu tais la jument de mon brave pre;
  Il t'a donne  moi, en dot bien claire,
  Avec cinquante marcs;
  C'tait peu, mais c'tait de l'argent bien gagn,
  Et tu tais robuste.

  Quand la premire fois j'allai faire ma cour  ma Jenny,
  Tu trottais alors  ct de ta mre,
  Bien que tu fusses friponne, maligne et joueuse,
  Tu ne fus jamais rtive,
  Mais familire, douce, tranquille et bonne,
  Et si jolie  voir!

  Tu piaffais toute fire, le jour
  O j'amenai  la maison ma jolie fiance;
  Et elle, douce et gracieuse, se tenait sur toi,
  Avec un air modeste!
  J'aurais pu dfier tout Kyle-Stewart de me montrer
  Une paire comme vous deux.

  Bien que tu clampines et que tu botes maintenant,
  Et que tu vacilles, comme une lourde barque  saumon,
  En ces temps-l, tu tais une trotteuse fameuse
  Pour les sabots et le vent;
  Et tu les dpassais tous, si bien qu'ils se tranaient
  Loin, loin derrire!

  Quand toi et moi tions jeunes et fringants,
  Et que le repos  l'table t'avait paru long,
  Comme tu piaffais, comme tu renaclais et hennissais,
  Comme tu enfilais la route!
  Les gens de la ville se sauvaient, s'cartaient,
  Disaient que tu tais folle.

  Quand tu avais eu ton avoine et que j'avais bu un coup,
  Enfilions-nous la route comme une hirondelle!
  Aux courses des mariages, tu n'avais pas ta pareille,
  Pour le fond ou la vitesse,
  Tu les battais d'autant de queues que tu voulais,
  Partout o tu allais.

  Les petits chevaux de chasse  croupe avale
  Auraient peut-tre pu te battre  une petite course;
  Mais six milles cossais, alors tu essayais leur fond,
  Et tu les faisais souffler;
  Pas de fouet, pas d'peron, juste une baguette
  De saule ou de noisetier.

  Tu tais une aussi noble labourire,
  Qui ait jamais t attele de cuir ou de corde!
  Souvent toi et moi, en une pousse de huit heures,
  Par un bon temps de mars,
  Nous avons tourn six quarts d'acre,
  Pendant des journes  la file.

  Tu ne tirais pas  coups, tu ne plongeais pas, tu ne te dressais pas,
  Mais tu fouettais l'air de la vieille queue,
  Tu talais bien large ton poitrail bien rempli,
  Avec courage et force;
  Les mottes pleines de racines se brisaient et craquaient,
  Puis versaient doucement.

  Quand la gele durait longtemps et que les neiges taient paisses
  Et menaaient de retarder le travail,
  Je mettais  ta mesure un petit tas
  Au-dessus du bord;
  Je savais que ma Maggie ne s'endormirait pas
  Pour cela, avant l't.

   la voiture ou au chariot, tu ne t'arrtais jamais,
  Tu aurais attaqu la monte la plus raide,
  Tu ne regimbais pas, tu ne forais pas, tu ne saccadais pas,
  Pour ensuite t'arrter  souffler;
  Tu pressais ton pas, juste une ide,
  Et tu l'enlevais sans effort.

  Mon attelage est maintenant fait de tes enfants,
  Quatre btes aussi vaillantes que btes qui ont jamais tir;
  Sans compter six autres que j'ai vendues,
  Et que tu as nourries;
  Elles m'ont rapport treize livres deux,
  La moindre d'entre elles.

  Mainte dure journe, nous avons pein ensemble,
  Et combattu dans ce monde fatiguant!
  Et en mainte anxieuse journe, j'ai bien cru
  Que nous aurions le dessous!
  Cependant, nous voici arrivs tous deux  la vieillesse,
  Avec quelque chose de ct.

  Et ne crois pas, ma vieille et fidle camarade,
  Que maintenant peut-tre tu as moins de mrite,
  Et que tes vieux jours puissent finir dans la faim;
  Sur mon dernier boisseau,
  Je rserverai le huitime d'un boisseau,
  Mis de ct pour toi.

  Uss et caducs nous voici arrivs ensemble  la vieillesse;
  Nous trottinerons  et l, l'un avec l'autre;
  J'aurai bien soin de planter ton attache
  Sur un beau morceau d'herbe,
  O tu puisses noblement tendre ton cuir,
  Avec peu de fatigue[800].

         [Footnote 800: _The Auld Farmer's New Year Morning Salutation
         to his auld Mare Maggie._]

Si l'on rapproche cette pice du discours, si joli cependant et si bon 
sa faon, que Sterne adresse un jour,  Lyon,  un ne qui mangeait une
feuille de chou, on verra du premier coup combien elle lui est
suprieure[801]. Elle est bien plus simple, plus franche, plus
naturelle, plus pleine de vie et d'exprience humaine, incomparablement
plus relle et plus solide.

         [Footnote 801: Sterne. _Tristram Shandy_, vol. VII, chap.
         XXXII.]

Il est impossible de quitter ce sujet des animaux dans Burns sans
replacer une remarque qui revient  intervalles rguliers comme des
traits de craie sur un mur. Nous notons ici--comme nous l'avons not
auparavant et comme nous aurons  la noter plus loin--sa merveilleuse
puissance de personnification. Tandis que les animaux de La Fontaine et
que l'ne de Sterne sont des animaux en gnral, ceux de Burns sont tous
des personnalits. Sa pauvre Mailie, le chien Luath, la vieille et
honnte Maggie sont dsormais des connaissances. Qui, les ayant connus,
pourrait les oublier? Il n'est pas jusqu' la jument que Nicol lui avait
donne  soigner qui n'ait sa ressemblance trace en quelques traits. On
l'appelait Peg Nicholson. C'tait une aussi bonne jument baie que toutes
les juments qui ont jamais trott sur du fer.

  Peg Nicholson tait une bonne jument baie
  Et jadis elle avait port un prtre;
  Mais maintenant elle flotte au fil de la Nith,
  Banquet pour les poissons de la Solway.

  Peg Nicholson tait une bonne jument baie,
  Et un prtre la montait durement;
  Et trs opprime et meurtrie avait-elle t,
  Comme les btes conduites par les prtres[802].

         [Footnote 802: _Elegy on Willie Nicol's Mare._]

Il avait de la piti pour tous les malheurs qui peuvent arriver aux
btes.

       *       *       *       *       *

Cette faon de traiter les animaux nous amne  ce qui, peut-tre, est
la vritable originalit de Burns dans le sentiment de la nature, nous
voulons dire la richesse de tendresse, de piti, de compassion,
d'affection, qu'il a rpandues sur toutes les choses animes. Il est en
cela unique, bien au-del des autres potes. Wordsworth avait une me
trop sereine, trop au-dessus des phnomnes particuliers; son lvation
le faisait sjourner dans une sorte d'optimisme o les accidents
n'arrivaient pas. Un flot de tendresse est sans doute sorti de l'me de
Shelley, mais elle tait impersonnelle, vague, lmentaire, pour ainsi
dire, s'adressant plutt  des forces atmosphriques qu' des tres.
Elle n'tait pas pratique. C'tait une aspiration naturaliste plutt
qu'un acte de sympathie humaine. Celui qui approche le plus de Burns est
Cowper. Il a fallu une nature dlicate, fminine, sensitive, pour avoir
horreur de la souffrance des autres presque autant que ce coeur de
paysan. Il est curieux de voir combien, aprs tout, la tendresse virile
de celui-ci l'emporte sur la sensibilit exquise de l'autre.

La premire manifestation de ce sentiment est la haine de la chasse qui
se trouve dans Cowper et dans Burns. Il est curieux de suivre, dans les
pages de la littrature anglaise, les progrs de cette sympathie pour
les btes blesses. Au XVIe sicle, il y en eut quelques exemples, entre
autres la touchante scne o le mlancolique Jacques, sous son chne,
au bord d'un ruisseau, voit arriver un cerf mourant[803]. L'animal
gmit, les grosses larmes rondes se poursuivent l'une l'autre sur son
muffle innocent et tombent dans le courant rapide. Jacques, ce coeur
original et bon, peut-tre le plus surprenant personnage de Shakspeare,
s'afflige, moralise et s'emporte contre la cruaut des hommes.

         [Footnote 803: La Renaissance, dans sa large sympathie pour
         toutes les formes de la vie, tait plus capable de sentir
         cette piti. Mme dans un livre de chasseur on trouve un peu
         de la compassion de Jacques pour le malheureux cerf bless.
         Dans _Le Plaisir des champs_, de Claude Gauchet, achev
         d'imprimer en 1583, on trouve ces vers presque mus:

           Le cerf dsespr paravant qu'il endure
           La mort, tant de ses pieds que de sa teste dure
           Donne encor'  travers et, voulant se venger,
           De doux il se fait voir cruel en tel danger,
           Et aux chiens plus hardis en ceste part et ceste,
           Battant la terre aux pieds, il oppose sa teste...
                     Le cerf sentant le fer
           Luy traverser le flanc, pour, pauvret, se sauver,
           Du bras qui, relanant la sanglante allumelle,
           Veult le blesser encor' d'une playe nouvelle,
           Se remet  fuyr; mais bless et lass,
           Il ne peut courir loin qu'il ne soit terrass.
           Alors le pauvre cerf voyant sa dernire heure,
           Non sans faire piti,  grosses larmes pleure;
           Puis estant derechef de l'estoc transperc
           Chancelle, quatre pas et tombe renvers.

               (_L'Est_, page 207 de l'dition Prosper Blanchemain).

         Sur la tendresse de certains potes de l'Antiquit, en
         particulier de Lucrce et de Virgile pour les animaux et les
         plantes, voir _Histoire du Sentiment Potique de la Nature
         dans l'Antiquit_, par m. Gebhart, p. 111-12 et 132-34.]

  Jurant que nous sommes
  De purs usurpateurs, des tyrans, ce qu'il y a de pire,
  D'effrayer les animaux et de les tuer
  Dans leur demeure assigne et naturelle[804].

         [Footnote 804: _As You Like it_, Acte II, scne I.]

Mais cette pice de la Fort des Ardennes est, pour le sentiment, un
inconcevable anachronisme, elle va presque jusqu' Wordsworth; cette
compassion des btes souffrantes n'est qu'un des tonnements qu'elle
renferme. Il n'en est plus question ensuite de cette piti; il est
facile de voir combien elle avait compltement disparu. Pope, qui
appartenait au froce spiritualisme cartsien[805], et n'avait pas su
lire le discours de La Fontaine  Madame de la Sablire, voit tuer des
oiseaux dans la fort de Windsor. Il y trouve matire  quelques
descriptions brillantes et sches. Le chasseur lve son fusil et vise;
un coup de tonnerre clate et fait tressaillir le ciel glac. Tandis que
dans leurs cercles ariens, les vanneaux criards effleurent la bruyre,
ils sentent le plomb mortel; tandis que, en montant, les alouettes
prparent leurs notes, elles tombent et laissent leurs petites vies en
l'air. Pope voit tomber un faisan, et il le peint en jolis vers, aussi
clatants que le plumage de l'oiseau.

         [Footnote 805: Le mot exact de Mr Renan est bien loign de
         la frocit du faux spiritualisme cartsien. _Nouvelles
         tudes d'histoire religieuse_, p. 332.]

  Voyez! du fourr, le faisan s'envole avec un bruissement,
  Et monte joyeux sur ses ailes triomphantes,
  Courte est sa joie; il sent la brlante blessure,
  Volte dans le sang et palpitant bat le sol.
  Ah! que lui servent ses teintes lustres et chatoyantes,
  Sa crte de pourpre, ses yeux cercls d'carlate,
  Le vert si vif dploy sur ses plumes,
  Ses ailes peintes et sa poitrine flamboyante d'or?[806]

         [Footnote 806: Pope. _Windsor Forest_, vers 111-118.]

Rien de plus, pas un mot de compassion. Tout d'un coup, la tendresse du
mlancolique Jacques reparat en mme temps dans les deux potes,  des
degrs diffrents. Quel autre accent il y a dj dans Cowper.

  Dtestable jeu
  Qui doit ses plaisirs  la douleur d'un autre,
  Qui se nourrit des sanglots et des gmissements mortels
  D'innocentes cratures, muettes, et pourtant doues
  De l'loquence que les agonies inspirent,
  Celle des larmes silencieuses et des soupirs qui dchirent l'me[807].

         [Footnote 807: Cowper. _The Garden_, vers 326-331. Voir
         encore, dans _the Winter Walk at Noon_, un autre trs beau
         passage sur la chasse, vers 386-96.]

Cette maldiction dans laquelle passe de la colre, phnomne rare dans
cette me bnigne, est reprise plus vigoureusement encore par Burns.
Chez Cowper, cette aversion de la chasse est un peu la dlicatesse et la
timidit physiques; chez lui, elle n'a pas cette faiblesse de nerfs.
Elle est virile et toute en charit. Elle parat de tous cts, dans le
passage des _Deux Ponts d'Ayr_ cit plus haut, et dans maints endroits
de ses chansons. Mme quand il se promne avec Peggy, au moment o les
vents d'ouest et les fusils meurtriers ramnent le plaisant temps
d'automne, voyant les oiseaux se rjouir, il s'crie:

  Aussi chaque espce cherche son plaisir,
  Les sauvages et les tendres,
  Les uns se joignent en socit et s'unissent en ligues,
  D'autres errent solitaires.
  Au loin, au loin, le cruel empire,
  La domination tyrannique de l'homme;
  La joie du chasseur, le cri meurtrier,
  L'aile palpitante et sanglante[808].

         [Footnote 808: _Peggy._]

Cette pense lui gte la beaut de la scne. Voir souffrir le jette hors
de lui. Lorsque ses regards tombent sur les couves blesses, pres,
mres, petits, gisantes en un mme carnage, il excre l'acte sauvage de
l'homme[809].

         [Footnote 809: _The Brigs of Ayr._ Voir aussi les vers _On
         Scaring some Water-Fowl on Loch Turrit_.]

C'est  un mouvement de colre de ce genre qu'est d son pome sur _Le
Livre bless_. Un de ces derniers matins, comme j'tais d'assez bonne
heure dans les champs  semer du gazon, j'entendis un coup de fusil
sortir d'une plantation voisine, et je vis presque aussitt un pauvre
petit livre bless passer prs de moi en boitant. Vous devinez mon
indignation contre l'individu inhumain capable de tirer sur un livre en
cette saison, quand ils ont tous des jeunes. En vrit il y a, dans
cette faon de tuer, pour notre amusement, des individus de la cration
animale qui ne nous font pas de tort sensible, quelque chose que je ne
puis rconcilier avec mon ide de la vertu[810]. Il crivit sous le
coup de cette impression, le petit pome qui suit:

         [Footnote 810: _To Alex. Cunningham_, 4th May 1789.]

  Homme inhumain! maudite soit ton adresse barbare,
  Que ton oeil qui vise au meurtre se dessche!
  Puisse la piti ne jamais le consoler d'un soupir!
  Les plaisirs ne jamais rjouir ton coeur mchant!

  Va vivre, pauvre coureur des bois et des champs,
  Ton petit reste amer de vie:
  Les fougres paisses et les plaines verdissantes
  N'ont plus pour toi, ni refuge, ni nourriture, ni jeux.

  Va, malheureux meurtri, vers quelque endroit de repos habituel,
  Cherche, non plus le repos, mais un lit pour mourir!
  Les roseaux protecteurs bruiront au-dessus de toi,
  Et ta poitrine saignante pressera la terre froide.

  Peut-tre l'angoisse d'une mre s'ajoute  ta souffrance,
  Tes deux petits jouent, se pressent avidement  ton flanc,
  Oh! orphelins dnus, qui maintenant leur donnera
  Cette vie qu'une mre seule peut donner?

  Souvent quand pensif prs des dtours de la Nith j'attends
  Le calme crpuscule ou que je salue la joyeuse aurore,
  Je regretterai les jeux sur la rose de la prairie,
  Je maudirai le bras de ce sclrat, je plaindrai ton infortune[811].

         [Footnote 811: _Verses on Seeing a Wounded Hare limp by me
         which a Fellow had just shot._]

On sent la bouffe de colre et de piti qui lui a brusquement pass
dans l'me. Son exaspration tait si forte qu'il se mit  jurer aprs
le pauvre diable de fermier qui avait tir le coup de fusil, disant
qu'il avait envie de le jeter  l'eau. Et il tait alors de taille  le
faire, ajoutait celui-ci, bien que je fusse alors jeune et
vigoureux.[812]

         [Footnote 812: Allan Cunningham. _Life of Burns_, p. 285.]

Dans ces deux mes de potes, la sympathie, toujours en moi, n'avait
pas besoin d'tre rveille d'une secousse violente par l'aspect brutal
de la chasse. Le sang rpandu par des animaux familiers impressionne
toujours. Il faut l'endurcissement de l'habitude pour voir achever un
oiseau en lui frappant la tte sur une pierre, ou entendre les plaintes
d'un livre bless, lamentables et pareilles aux cris d'un enfant. Mais
il y a dans le monde animal tant de souffrances muettes que nous
ignorons, tant d'tres que leur exigut, leur silence ou leur laideur
cartent de nous! Notre piti ne va jamais les trouver. Combien de nous
songent aux oiselets qui raidis par le froid tombent des branches, ou
aux troupeaux assaillis par l'ouragan? Qui s'apitoie sur les souffrances
des poissons ou des insectes? Mais Cowper, sortant pour sa promenade
d'un matin d'hiver, se demande, devant la plaine ensevelie sous la
neige, ce que deviennent les milliers de petits chanteurs, de petits
mnestrels, pour employer son mot, qui rjouissent en t les collines
et les valles? Hlas! la trop longue rigueur de l'anne les tue. Ils
vont se blottir dans des crevasses et des trous, s'ensevelissant
eux-mmes avant que de mourir. Il prend en piti jusqu'aux corbeaux
amaigris qui voltent sur les traces des voitures[813]. Et un peu plus
loin, il crivait ces beaux vers, comme un plaidoyer et une intercession
pour les plus chtives des forces de la vie.

         [Footnote 813: Cowper. _The Winter Morning Walk_, vers
         80-95.]

  Je ne voudrais pas inscrire sur la liste de mes amis,
  (Ft-il dou de faons polies, d'un sens dlicat,
  Mais dpourvu de sensibilit), l'homme
  Qui, sans ncessit, met le pied sur un ver.
  Un pas inadvertent peut craser le limaon
  Qui rampe, le soir, sur le chemin public;
  Mais celui qui a de l'humanit, s'il le voit,
  Marchera  ct et laissera le reptile vivre[814].

         [Footnote 814: Cowper. _The Winter Walk at Noon_, vers
         560-68.]

Burns,  la mme poque, rendait les mmes ides mais avec une autre
puissance de pathtique et de ralit. Pendant les nuits d'hiver, quand
l'orage mugissant fait osciller les clochers, il ne peut s'empcher de
penser aux btes exposes dehors, mme aux plus mchantes d'entre elles,
 celles qui rdent en qute de meurtres.

  En coutant les portes et les fentres battre,
  Je pensais aux bestiaux grelottants,
  Ou aux pauvres moutons qui supportent ces assauts
  De la guerre de l'hiver,
  Et sous les tourbillons de neige, enfoncs dans la boue, se pressent
  Contre un pan de montagne.

  Chaque oiseau sautillant, petite, pauvrette crature,
  Qui, dans les mois joyeux du printemps,
  Me donnais plaisir  t'entendre chanter,
  Que deviens-tu?
  O abriteras-tu ton aile frissonnante,
  O fermeras-tu tes yeux?

  Mme vous qui, fatigus  la recherche du meurtre,
  Rdez solitaires, loin de vos farouches demeures!
  Le poulailler teint de sang, le parc  moutons dvast,
  Mon coeur oublie tout,
  Quand, implacable, la tempte sauvage
  Cruellement vous bat![815]

         [Footnote 815: _A Winter Night._]

Cette commisration pour les animaux s'offre  lui sous les formes les
plus humbles et sous les moindres prtextes. On sent qu'elle est sans
cesse auprs de son esprit. Quand il visite les cascades de Bruar, et
qu'il les trouve presque dessches, faute d'ombrage, il pense aussitt
aux poissons dlaisss par l'eau baissante, sur ces pierres qui perdent
peu  peu leur grise teinte mouille, et, selon son expression,
blanchissent au soleil.

  Les truites, aux bonds lgers, tincelantes,
  Qui jouent dans mes flots.
  Si dans leurs jaillissements fous, imprudents,
  Elles vont prs de la rive,
  Et si, par malheur, elles s'y attardent longtemps,
  Le soleil me dessche si vite,
  Qu'elles sont laisses sur les pierres qui blanchissent,
  Se tordant haletantes, expirantes[816].

         [Footnote 816: _The Humble Petition of Bruar Water._]

Et il feint que la cascade elle-mme prie le duc d'Athole de faire
planter des arbres sur ses bords, afin que les oiseaux trouvent un abri
qui les protge des orages, et que les livres peureux dorment rassurs
dans leur gte d'herbes.

Si c'tait alors, en 1782, dans la posie moderne une telle nouveaut de
s'occuper des humbles parmi les hommes que, soixante ans plus tard, en
1840, l'Universit d'Oxford confrait  Wordsworth, le degr de docteur
pour avoir t le pote des pauvres[817], c'tait une nouveaut bien
plus trange que de s'intresser aux misrables existences des plus
infimes animaux. Il nous semble naturel aujourd'hui d'entendre un pote
s'crier:

         [Footnote 817: Shairp. _Studies in Poetry._]

  J'aime l'araigne et j'aime l'ortie
  Parce qu'on les hait,
  Et que rien n'exauce et que tout chtie
  Leur morne souhait.[818]

         [Footnote 818: Victor Hugo. _Les Contemplations_, livre I. _
         ma fille._]

Mais de semblables dclarations taient nouvelles  cette poque. Cowper
et Burns taient, en cela, des prcurseurs. Est-il besoin cependant de
faire remarquer combien la sympathie de Burns est la plus vhmente et
la plus chaude des deux, et de quel plus fougueux lan de tendresse elle
est pousse? Les recommandations de Cowper ont quelque chose
d'impersonnel et de toujours calme. Ce sont des rflexions gnrales,
exprimes dans un style qui est un peu de sermon. Chez Burns, c'est
presque toujours un fait individuel de sympathie s'adressant  l'tre
qu'il voit souffrir sous ses yeux plutt qu' des tres perdus et
confondus dans l'loignement des gnralits, sans s'tendre et se
refroidir en une rflexion. Le sentiment jaillit, ardent, particulier,
immdiat. L'motion y bat toute vive. On sent que chacune de ses
aventures de compassion a t pour son coeur un vnement qui l'a remu.
Aussi la forme est-elle toujours vivante et dramatique. Ce n'est plus
une exhortation comme dans Cowper. C'est une scne  laquelle on
assiste. Sa pice _ une Souris_ est un chef-d'oeuvre, n d'une motion
de ce genre.

Un jour de Novembre, quand les vents sont dj durs sur le plateau de
Mossgiel et annoncent l'hiver, il labourait un champ qu'on montre
aujourd'hui. Le labour se faisait alors avec des attelages de quatre
chevaux, le sol tant plus revche et les charrues plus lourdes; ils
taient gnralement conduits par un jeune garon qui marchait auprs
d'eux, comme en certain pays l'aiguillonneur  ct de ses boeufs. Le
laboureur n'avait  s'occuper que de sa charrue. Burns menait son sillon
quand le coutre coupa un nid de souris. La petite bte effraye se
sauva. Le garon, qui se nommait John Blane, voulait courir aprs elle
et la tuer avec le bton qui sert  faire tomber la terre du soc[819].
Mais Burns l'arrta en lui demandant quel mal elle lui avait fait. Une
grande compassion lui vint pour cette pauvre bestiole prive de son
refuge  la veille de l'hiver. Une humble scne d'un instant: les
chevaux arrts sous un ciel noirtre, et ce jeune paysan appuy sur le
manche de sa charrue, regardant tristement cette poigne de ftus de
paille et de brindilles. Mais qui sait ce que de tels moments
contiennent, o le coeur est inond de bont? Ils portent leur
indestructible rcompense. Le plus souvent c'est un de ces souvenirs qui
sont la parure de l'me, et, en s'accumulant, finissent par la rendre
belle. Celui-ci contenait plus encore. Burns reprit son sillon et
travailla pensif pendant le reste de l'aprs-midi. Le soir, il rveilla
John Blane, qui couchait dans le mme grenier que lui, pour lui lire
quelques vers. C'tait un chef-d'oeuvre, la rcompense de ce moment
d'infinie compassion.

         [Footnote 819: R. Chambers. _Life of Burns_, tom I, p. 147.]

  Pauvre petite bte lisse, craintive, tremblante,
  , quelle panique il y a dans ta petite poitrine,
  Tu n'as pas besoin de te sauver si vite,
  Et de courir en trottinant.
  Je ne voudrais pour rien le poursuivre et te chasser,
  Avec le bton meurtrier.

  En vrit, je suis triste que la domination de l'homme
  Ait bris l'union sociale de la nature,
  Et justifie la mauvaise opinion
  Qui te fait t'enfuir
  De moi, ton pauvre compagnon, n de la terre
  Et mortel comme toi.

  Je sais bien que parfois il t'arrive de voler,
  Mais quoi? pauvre petite bte, il faut bien vivre;
  Un pi par hasard dans deux douzaines de gerbes,
  C'est peu de chose.
  J'aurai une bndiction avec le reste,
  Et je n'y perdrai rien.

  Et ta mignonne maisonnette en ruines!
  Ses pauvres murs disperss aux vents!
  Et rien maintenant pour en btir une autre,
  Plus un brin d'herbe;
  Et les vents du glacial Dcembre qui arrivent,
  Durs et aigus!

  Tu voyais les champs s'tendre nus et dpouills,
  Et le triste hiver arriver vitement;
  Et bien au chaud, ici, sous la rafale,
  Tu pensais demeurer,
  Lorsque soudain le coutre cruel a pass
   travers ta cellule.

  Ce petit tas de feuilles et de ftus
  T'a cot maint grignotement fatiguant.
  Te voici maintenant dehors, aprs tant de peine,
  Sans maison ni abri;
  Pour supporter les brumes, les grsils d'hiver,
  Et les froides geles blanches.

  Mais, petite souris, tu n'es pas la seule
   prouver que la prvoyance peut tre vaine.
  Les plans les mieux faits des souris et des hommes
  Bien souvent gauchissent,
  Et ne nous laissent que chagrins et souffrance
  Au lieu de la joie promise.

  Encore, es-tu heureuse, compare  moi,
  Le prsent seul te touche
  Moi hlas! en arrire je jette les yeux
  Sur de sombres perspectives,
  Et, en avant, bien que je ne puisse discerner,
  Je pressens et je redoute[820].

         [Footnote 820: _To a Mouse._]

Il n'y a de comparable  une pareille pice que l'anxit et la
tendresse avec laquelle Michelet suit, par del les cimes neigeuses, 
travers les nuits froides, au milieu des oiseaux de proie, les
migrations du pauvre rossignol[821].

         [Footnote 821: Michelet. _L'Oiseau, Les Migrations._]

       *       *       *       *       *

Chose bien plus trange encore chez un paysan accoutum  couper les
pis,  les craser sous le flau,  maltraiter le grain de mille
manires, les plantes elles-mmes participaient  cette tendresse. Sans
le moindre penchant au panthisme, auquel sa nature compacte et noue en
robuste personnalit ne se prtait pas, il y a pntr aussi loin que
des natures diffuses et vaporeuses comme Shelley, faites pour s'prendre
de modes d'existence vagues, flottants et pas encore solidifis en
conscience. Rien ne rpugnait plus  son esprit clair et limit, mais sa
sympathie le menait au fond des choses, jusqu'aux racines obscures
communes  toute vie. Il sortait de tout ce qui vivait et pouvait
souffrir,  quelque profondeur que ce ft, un appel qui montait jusqu'
lui. Plus tard, avec Wordsworth et surtout avec Shelley, les fleurs
vivront, seront chries, livreront leurs rves, tudis et devins par
ces purs potes. Mais,  cette poque, c'tait une chose inoue
vritablement. Cowper, lorsqu'il parle des plantes, ne dpasse pas les
sentiments d'un jardinier; ses vers font penser  ceux de l'abb
Delille. Darwin les dcrivait en botaniste. Mais les aimer, les
plaindre, sentir quelque chose qui ressemble  de l'motion ou  de
l'intrt pour une fleur fltrie ou une branche brise! C'tait une
chose faite pour surprendre.

Cependant, l encore, sa bont a men Burns plus loin que son esprit. Un
jour de printemps, le soc de sa charrue trancha une pquerette qui
fleurissait avec confiance. Il ne put voir, sans tre touch, la petite
fleur expirante. Il crivit une pice qui est le pendant exact de celle
sur _la Souris_, et qu'il est curieux d'en rapprocher. Elle est d'une
teinte un peu moins sombre, de nuance plus gaie et plus riante. Et ce
dtail suffirait seul  montrer quelle tait l'impressionnabilit de
Burns. Sur les mmes sujets, la premire pice fut crite un jour de
novembre, et la seconde un jour de printemps. Instinctivement, elles se
sont prsentes  son esprit dans deux tonalits diffrentes. Sans qu'il
y ait presque un mot de description, la premire est assombrie, la
seconde a la clart printanire et l'cho d'un chant d'alouette. Les
deux paysages ont pass dans l'motion mme et l'ont colore
diffremment.

  Petite, modeste fleur, cercle de cramoisi,
  Tu m'as rencontr dans une heure mauvaise
  Il a fallu que j'crase dans la poussire
  Ta tige mince!
  T'pargner maintenant, n'est plus en mon pouvoir,
  Toi jolie perle.

  Hlas! ce n'est pas ta douce voisine,
  La gentille alouette, compagne faite pour toi,
  Qui te courbe dans les gouttes de rose
  Sous sa poitrine tachete,
  Quand elle jaillit au ciel joyeuse, pour saluer
  L'Est qui s'empourpre.

  Le Nord aux dures morsures souffla froidement
  Quand nagures, tu naquis humblement;
  Malgr cela, tout heureuse, tu parus et brillas
  Sous l'ouragan,
  Dressant  peine au-dessus de ta mre, la terre
  Ta tendre forme.

  Les fleurs orgueilleuses que nos jardins produisent,
  De hauts bois protecteurs et des murs les dfendent;
  Mais toi, au hasard, sous l'abri
  D'une motte ou d'une pierre,
  Tu pares ce champ d'teule aride,
  Ignore, solitaire.

  L, vtue de ton troit mantelet,
  Tournant au soleil ta poitrine neigeuse,
  Tu lves ta tte modeste,
  D'une humble faon
  Mais soudain, le soc soulve, arrache ton lit;
  Te voici prosterne.

  Telle est le sort de la jeune fille
  Douce fleurette des ombres rustiques;
  Trompe par la simplicit de l'amour
  Et une confiance nave,
  Comme toi, toute souille, elle tombe,
  Et gt dans la poussire.

  Tel est le sort de l'humble barde,
  Sur le rude Ocan de la vie, sous une mauvaise toile,
  Il est inhabile  consulter la carte
  Du savoir prudent,
  Jusqu' ce que les rafales soufflent, les vagues mugissent,
  Et l'engloutissent.

  Tel, le sort de la vertu malheureuse,
  Qui longtemps a lutt avec les besoins et les chagrins,
  Que l'orgueil et la malice humaine ont pousse
  Au bord de la misre;
  Arrache de tous ses soutiens, sauf le ciel,
  Ruine, elle tombe.

  Et toi-mme qui, gmis sur le destin de la pquerette,
  Ce destin est le tien,  une date prochaine;
  Le soc de l'pre ruine arrive droit
  En plein sur ta jeunesse;
  Bientt tre cras sous le poids du sillon
  Sera ta destine![822]

         [Footnote 822: _To a Mountain Daisy._]

Reconnaissons tout de suite que cette pice est infrieure dans son
ensemble  celle sur le nid de souris. Elle est moins touchante et moins
parfaite. Les strophes de la fin, qui ont un intrt dans l'histoire de
Burns, car elles dsignent videmment Jane Armour, le pote lui-mme et
son pre, la surchargent. Elles la font trop tourner  l'allgorie et
lui donnent  premire vue l'air d'un cadre littraire. Il y a aussi, 
l'antpnultime strophe, une comparaison maritime, inopportune et hors
de proportions avec l'image qui devait  elle seule constituer la pice.
Elle en drange l'unit et l'harmonie.

Mais, ces rserves faites, on peut admirer. Rien de plus joli n'a t
crit sur la pquerette, et surtout, ce qu'il faut toujours relever dans
Burns, rien de plus prcis. Sa petite toilette simple, sans prtentions,
 peine releve d'un liser rose en fvrier et rouge en avril, est
indique en deux mots. Son amiti avec l'alouette, qui la rveille en
lui trempant la tte dans la rose et lui annonce le matin, est d'une
grce mignarde. Et qui a mieux rendu la petite personnalit de la
pquerette? La modestie, la gat calme, la sagesse pratique de la
vaillante fleurette, toujours d'gale humeur, qui s'accommode du moindre
abri, fleurit par tous les temps et, avec son contentement et son
humilit, ressemble  un sourire tranquille. Wordsworth dont elle tait
la favorite, et dont il se disait le pote:

  Douce fleur qui, probablement auras un jour
  Ta place sur la tombe de ton pote[823],

a crit sur elle une suite de pices[824]. Elles sont d'une belle
rverie, mais trop vague. Elles manquent de quelque chose d'exact, de
ralit familire. Les siennes sont des pquerettes lgantes et
idales; elles ont perdu leur ingnuit de petites paysannes. Les traits
les plus prcis semblent avoir t emprunts  Burns, comme lorsque la
pquerette est compare  une jeune fille, dans sa simplicit, le jouet
de toutes les tentations, ou lorsqu'elle est loue de trouver son abri
sous tous les vents et d'tre toujours satisfaite, complaisante et
douce[825]. Seul, le vieux Chaucer en a parl avec une fracheur gale.
Au del de toutes les fleurs de la prairie, j'aime ces fleurs blanches
et rouges[826]. Il avait pour elle une si grande affection qu'il se
levait pour aller la voir s'ouvrir au soleil.

         [Footnote 823: Wordsworth. _To the Daisy, Epitaphs and
         Elegiac Pieces._]

         [Footnote 824: Dans les _Poems of the Fancy: to the Daisy; to
         the Same Flower_.--Dans les _Poems of Sentiment and
         Reflection: to the Daisy_.--Dans les _Epitaphs and Elegiac
         Pieces: to the Daisy_.]

         [Footnote 825: La pice intitule: _to the Same Flower_, dans
         les _Poems of the Fancy_.]

         [Footnote 826: Chaucer. _Prologue to the Legend of Good
         Women._]

  Cette vue heureuse adoucit tout mon chagrin;
  Si joyeux suis-je quand suis en prsence
  D'elle, de lui faire toute rvrence,
  Car elle est, de toutes les fleurs, la fleur
  Pleine de toute vertu et honneur,
  Et toujours galement belle et de fraches couleurs;
  Et je l'aime et sans cesse, l'aim-je de nouveau[827].

         [Footnote 827: Chaucer. _Prologue to the Legend of Good
         Women._]

Et il ajoutait avec une charmante navet d'enthousiasme:

  Appuy sur mon coude et mon ct,
  Tout le long jour suis-je rsolu  rester tendu
  Pour rien autre,--et point ne mentirai-je--
  Sinon regarder la pquerette,
  L'impratrice et la fleur de toutes les fleurs;
  Et si pri-je Dieu que tout bien lui advienne,
  Et,  cause d'elle,  tous ceux qui aiment les fleurs[827].

Dans Burns, il y a en plus le drame, la souffrance, l'motion, et une
telle puissance d'individualit que, tandis que les autres potes ont
parl de la pquerette en gnral, il a fait de celle-ci une personne
qui vit dans notre esprit, comme une petite amie qu'on ne saurait
oublier. Si le voeu de Wordsworth a t exauc; si on a plant un saule
sur la tombe de Musset; si Keats, qui disait en mourant qu'il sentait
dj les violettes pousser au-dessus de lui, dort sous les violettes;
Burns devrait avoir un tertre vert parsem de pquerettes, o
descendraient les roses et d'o monteraient des alouettes.

Cette exquise sensibilit pour toutes les formes de la vie n'tait pas
un artifice littraire. Il la portait avec lui partout; elle faisait le
charme de ses promenades solitaires et de ses rveries. Dans une de ses
plus belles lettres, il a admirablement rendu cette tendresse qui
dbordait de son me et se dversait sur son chemin. C'est un passage
qui, mme aprs ses pices sur _la Souris_ et sur _la Pquerette_,
mrite d'tre cit. Il respire peut-tre mieux encore cette merveilleuse
bont.

     J'avais err au hasard dans les lieux prfrs de ma muse, sur
     les bords de l'Ayr, pour contempler la nature dans toute la gat
     de l'anne  son printemps. Le soleil du soir flamboyait
     au-dessus des lointaines collines,  l'ouest; pas une haleine ne
     remuait les fleurs cramoisies qui s'ouvraient, ou les feuilles
     vertes qui se dployaient. C'tait un moment d'or pour un coeur
     potique. J'coutais les gazouilleurs emplums qui rpandaient
     leur harmonie de tous cts, avec des gards de confrre, et je
     sortais frquemment de mon sentier de peur de troubler leurs
     petites chansons ou de les faire s'envoler ailleurs en les
     effrayant. Srement, me disais-je, srement celui-l est un vrai
     misrable qui, insoucieux de vos efforts harmonieux pour lui
     plaire, peut suivre du regard vos dtours, afin de dcouvrir vos
     retraites secrtes et vous drober le seul trsor que la nature
     vous donne, votre plus cher bonheur, vos faibles petits. Mme le
     blanc rameau d'aubpines qui s'avanait en travers du chemin,
     quel est le coeur qui, en un semblable moment, pourrait ne pas
     s'intresser  son bien-tre, et ne pas dsirer qu'il soit
     prserv des troupeaux qui broutent rudement ou du souffle
     meurtrier de l'est?[828]

         [Footnote 828: _To Miss Wilhelmina Alexander_, 18th Nov.
         1786.]

N'est-ce pas adorable de bienfaisance? Et la fin surtout n'est-elle pas
exquise? Pour trouver l'quivalent de ces lignes charmantes, il faut se
rappeler le _Chant des Cratures_ du sraphique saint Franois d'Assise,
qui ramassait les vers du chemin pour les mettre  l'abri des passants,
et vitait qu'une goutte d'eau pure ne ft trpigne et souille. Un
crivain de nos jours, qui a lui aussi le sens de la vie des choses au
point qu'il serait capable de s'adresser au ver de saint Franois
d'Assise avec une polie et dlicate ironie, lui en dcerne pour ce fait
un haut loge[829]. Cette amnit pour les choses est peut-tre moins
surprenante chez un ascte mystique, dont la personnalit s'attnue dans
l'uniformit et le rve pacifique du clotre, que chez ce paysan
pratique, foul par la vie, ragissant contre ses chocs en tensions de
volont, et malmen par ses propres passions. Un passage comme celui de
Burns n'a de suprieur que cette parole admirable de la Bible: il ne
brisera pas le roseau cass et n'teindra pas la mche qui fume
encore[830].

         [Footnote 829: Renan. _Nouvelles tudes d'Histoire
         Religieuse. Franois d'Assise._]

         [Footnote 830: _Mathieu_, chap. XII.]

Du reste, avec son habituelle clairvoyance intrieure, il se rendait
compte que cette bont tait une partie de son gnie. Dans son premier
journal, il se dpeint  lui-mme comme un homme d'une bienveillance
illimite, envers toutes les cratures doues ou dnues de
raison[831]. Et dans la _Vision_, la Muse lui dit comme un des signes 
quoi elle l'a reconnu pote:

  Quand la profonde terre au manteau vert
  Encourageait tendrement la naissance de chaque fleurette,
  Que la joie et la musique se rpandaient
  Dans chaque bocage,
  Je l'ai vu contempler le bonheur gnral,
  Avec une infinie tendresse[832].

         [Footnote 831: _Common-place Book._]

         [Footnote 832: _The Vision._]

Une attraction croissante rapproche l'homme de la nature. Il n'apparat
plus  l'cart et au-dessus d'elle. Les sciences immergent de plus en
plus sa personnalit dans un ocan de forces, o elle est roule par le
flot des mmes lois; elles tendent  la confondre dans une vie
collective et, pour ainsi parler, dans une pulsation universelle. Le
fond d'existence commun  toutes les espces prend plus d'importance,
monte presque jusqu' la surface, ne laisse plus qu'une mince enveloppe
de diversit, sous laquelle se devinent une origine semblable et une
obscure fraternit. Sans le savoir, la posie a fait le mme travail en
sens inverse: elle a rapproch l'homme des choses, comme la science a
rapproch les choses de l'homme. Elle l'a amen  elles, l'a pench sur
elles, lui a enseign  s'y intresser, a engag sa sympathie dans leurs
vicissitudes muettes. Elle enrle peu  peu les recrues du genre
humain contre la brutalit et la souffrance. Quel est le petit enfant
qui, ayant appris  l'cole la pice sur le _Nid de Souris_ ou la
_Pquerette_, n'en emportera pas un germe de douceur?[833] Dans ce beau
mouvement de concorde, quelques potes ont eu, au-del de Burns, une vue
plus large des ressemblances, un sens plus grandiose de notre parent
avec les nergies profondes du monde, un plus vaste aperu de
l'ensemble, et, pour ainsi parler, une sympathie plus cosmogonique. Mais
il a prouv, bien au-del de tous les autres, la tendresse pour les
tres individuels, une tendresse qui n'a pris ni la forme vague d'une
aspiration panthiste, ni la forme indiffrente d'une adhsion
intellectuelle, mais qui reste bien humaine, une vraie tendresse de
coeur et qui n'allait pas loin des larmes. En cela Burns est unique.
Wordsworth a dit qu'il faut ajouter  la nature:

  Le rayon
  La lumire qui n'a jamais exist sur la terre ni sur l'ocan,
  La conscration et le rve du pote[834].

         [Footnote 833: Le bon Cowper avait eu conscience de cette
         influence adoucissante de la posie et, aprs ses beaux
         plaidoyers pour les btes, il avait dit avec sa simplicit
         pntrante:

           Je suis rcompens, et j'estime que les labeurs
           De la posie ne sont pas perdus, si mes vers
           Peuvent s'interposer entre un animal et une souffrance,
           Et enseigner  un seul tyran la piti pour son esclave.

               _Winter Walk at Noon_, vers 725-29.]

         [Footnote 834: Wordsworth. _Elegiac Stanzas, suggested by a
         Picture of Peele Castle, in a Storm, painted by Sir George
         Beaumont._]

Burns n'a pas revtu les choses d'une teinte plus cleste, mais il a
rpandu sur elles une infinie bont. L est sa vritable originalit
dans le sentiment de la nature, ce qui l'ennoblit, lui donne la
conscration et le rve du pote. C'est par l, nous le verrons, et
par l seulement, qu'il prend place parmi les modernes. Ici comme
ailleurs il restera glorieux pour avoir beaucoup aim.


III.

QUE LE SENTIMENT DE LA NATURE DANS BURNS EST TRS LOIGN DU
SENTIMENT DE LA NATURE DANS LA POSIE MODERNE.

La question qui se pose naturellement au bout de cette tude est
celle-ci: Quels rapports y a-t-il entre cette faon de comprendre la
Nature et le sentiment de la Nature dont est faite presque exclusivement
la posie moderne. Burns peut-il compter parmi les potes qui, depuis
un sicle, l'ont si minutieusement dcrite et si richement, l'ont
tellement explore, qu'ils ont pntr, par des sentiers non fouls,
jusqu' des sources nouvelles?

On entend assez souvent dire qu'il a contribu au mouvement qui a ramen
l'homme vers la nature; on le voit cit  ct de Cowper et de
Wordsworth. C'est,  nos yeux, une de ces erreurs qui se glissent dans
les histoires littraires, et finissent par s'y enraciner si fortement
qu'on ne peut plus les en arracher. Rien n'est plus oppos au sentiment
de la nature, tel qu'il a prvalu de nos temps, que celui de Burns.
Toutefois la preuve en est plus faible  concevoir qu' fournir, car
elle suppose une tude du sentiment de la nature dans la posie anglaise
moderne. Ce sentiment est quelque chose de complexe et de difficile 
dchiffrer. Il est form de couches superposes, qui vont de l'corce au
coeur de la Nature, et de la plus dlicate observation artistique  la
plus grandiose gnralisation philosophique. Il s'en faut que tous les
potes le possdent en entier: quelques-uns plus peintres ne sont
sensibles qu'aux phnomnes; d'autres, plus penseurs ne songent qu' la
grande vie centrale et perdent les manifestations de la surface;
d'autres plus moralistes se placent entre les deux et cherchent dans les
faits des rapports, des analogies avec l'me humaine et parfois des
leons et des paraboles; quelques-uns, les plus grands, runissent tout
cela[835]. Il est peut-tre possible de rtablir ces degrs dans leurs
relations organiques, et de reconstituer ainsi un sentiment de la Nature
dans tous ses lments; mais c'est un essai qu'on n'ose pas entreprendre
sans quelque dfiance, tant le sujet est vaste et compliqu[836]. Il y a
pourtant intrt  le tenter; nous ne comprendrions pas entirement la
position de Burns dans la posie moderne, si nous ne dmlions o il en
est vis--vis d'une inspiration qui la constitue presque entirement.

         [Footnote 835: On peut ngliger, dans une tude du sentiment
         moderne de la Nature, la parabole qui est plutt morale, et,
         dans ses formes les plus hautes, religieuse. Elle est
         affecte par le dveloppement du sentiment de la Nature, en
         ce que celui-ci, en tendant l'observation et la connaissance
         des phnomnes, lui fournit des points de comparaison et de
         mditation plus nombreux et plus varis. Elle peut l'affecter
         de son cot en ce qu'il lui arrive d'tudier la Nature pour
         trouver des objets nouveaux par quoi frapper les esprits.
         Elle se contente le plus souvent d'illustrations familires
         et connues. Mais elle ne s'occupe pas de la Nature elle-mme.
         Bossuet l'a magistralement dfinie, et a bien indiqu la
         tendance d'interprtation morale qui la constitue.
         Jsus-Christ nous apprend dans ce sermon admirable 
         considrer la nature, les fleurs, les oiseaux, les animaux,
         notre corps, notre me, notre accroissement insensible, afin
         d'en prendre l'occasion de nous lever  Dieu. Il nous fait
         voir toute la nature d'une manire plus releve, d'un oeil
         plus perant comme l'image de Dieu. Le ciel est son trne: la
         terre est l'escabeau de ses pieds: la capitale du royaume est
         le sige de son empire: son soleil se lve, la pluie se
         rpand pour vous assurer de sa bont. Tout vous en parle: il
         ne s'est pas laiss sans tmoignage. (_Mditations sur
         l'vangile_, XXXIVe jour).

         On peut voir dans Bossuet lui-mme comment la Nature
         s'introduit dans cette manire d'interprter le monde et
         l'enrichit. Il n'y a pas, dans la posie moderne, de page
         plus admirable, plus prcise, on dirait presque plus moderne,
         si ce mot avait un sens en face de la beaut ternelle, que
         ce passage qui clate en plein XVIIe sicle. Il est bon de le
         lire, ne ft-ce que pour se garder des affirmations absolues:
         _Le soleil s'avanait et son approche se faisait connatre
         par une cleste blancheur qui se rpandait de tous cts:_
         les toiles taient disparues, _et la lune s'tait leve avec
         son croissant d'argent si beau et si vif_ que les yeux en
         taient charms. Elle semblait vouloir honorer le soleil en
         _paraissant claire et illumine par le ct qu'elle tournait
         vers lui: tout le reste tait obscur et tnbreux; et un
         petit demi-cercle recevait seulement dans cet endroit-l un
         ravissant clat par les rayons du soleil, comme du pre de la
         lumire_. Quand il la voit de ce ct, elle reoit une teinte
         de lumire: plus elle la voit, plus sa lumire s'accrot:
         quand il la voit tout entire, elle est dans son plein, et
         plus elle a de lumire, plus elle fait honneur  celui d'o
         elle lui vient. Mais voici un nouvel hommage qu'elle rend _
         son cleste illuminateur_.  mesure qu'il approchait, je la
         voyais disparatre; _le faible croissant diminuait peu  peu,
         et quand le soleil se fut montr tout  fait, sa ple et
         dbile lumire s'vanouissant, se perdit dans celle du grand
         astre qui paraissait_, dans laquelle elle fut comme absorbe:
         on voyait bien qu'elle ne pouvait avoir perdu sa lumire par
         l'approche du soleil qui l'clairait, mais un petit astre
         cdait au grand, une petite lumire se confondait avec la
         grande; et _la place du croissant ne parut plus dans le ciel,
         o il tenait auparavant un si beau rang, parmi les toiles_
         (_Trait sur la Concupiscence_, chap. XXXII). Il n'y a pas
         dans Rousseau, ni dans Bernardin de Saint-Pierre, ni dans
         Chateaubriand, ni dans Victor Hugo, une description d'aurore
         comparable  celle-l. C'est aussi beau que les plus belles
         pages de ciel de Wordsworth. Il ne se rencontre probablement
         pas, parmi les descriptifs de ce sicle-ci, un tableau d'une
         lumire pareille, sans parler de la majest et de la grce.
         On trouve un grand nombre d'exemples charmants du mlange de
         nature et de morale dans saint Franois de Sales. Si l'on
         veut voir ce que peut donner ce systme, lorsqu'il lui manque
         l'lment vivifiant et rajeunissant de l'observation
         naturelle, on n'a qu' parcourir le livre de Mgr de la
         Bouillerie: _Le Symbolisme de la Nature._]

         [Footnote 836: Nous avons t aid dans l'ensemble de cette
         tude par deux livres de haute et noble pense: _Theology in
         the English Poets_ par le Rev. Stopford Brooke--et _On the
         Poetic Interpretation of Nature_ par le Principal
         Shairp.--Chez nous les livres de M. de Laprade, avec toute
         leur loquence, sont vagues et sans treinte.--On lira avec
         fruit le grand ouvrage de Ruskin: _Modern Painters_, qui
         porte presque uniquement sur la manire de rendre la nature,
         et qui est une oeuvre d'ordre trs haut.]

       *       *       *       *       *

Ce qui frappe tout d'abord dans les potes modernes c'est une recherche
curieuse d'effets naturels, plus rares, plus dlicats, plus locaux, que
ceux qui ont t rendus jusqu' prsent. Les longs aspects universels et
rguliers de la Nature semblent uss. Il en faut de nouveaux, de plus
subtils ou de plus tranges! L'oeil s'ingnie  dcouvrir des nuances
imperceptibles ou des contrastes violents; il saisit les phnomnes sur
les bords de la disparition ou dans leur explosion brutale. Des
centaines de potes ont not des milliers d'effets inobservs. La posie
contemporaine est devenue un muse immense, inpuisable, o s'entassent
des observations d'une dlicatesse ou d'une grandeur jusque-l
inconnues. Il suffit d'y jeter un coup d'oeil pour en comprendre la
richesse. Wordsworth observe la teinte bronze que les feuilles des
haies prennent sur la clart du soir[837]; il remarque que le crpuscule
retire du gazon les multitudes de pquerettes[838] et fait disparatre
les fleurs dans la haie assombrie[839]; il suit la mince ligne bleue qui
entoure le bord tranquille du lac[840]. Shelley voit passer les averses
franges d'arcs-en-ciel[841], et les frissons noirs que le vent fait
courir sur les vagues[842]; ailleurs, la lune rpand son lustre, et le
brouillard jaune qui remplit l'atmosphre boit sa lumire jusqu' s'en
remplir[843]; s'il regarde un coucher de soleil, il remarque que les
lignes d'or suspendues aux nuages couleur de cendres descendent
jusqu'aux pointes lointaines du gazon et jusqu'aux ttes blanchtres des
pissenlits[844]. Coleridge note les pis retenus par les haies des
sentiers troits[845]; le petit cne de sable qui danse silencieusement
au fond d'une source[846]; les glaons qui, au bord des toits, brillent
paisiblement sous la lune paisible[847]; le double bruit de la pluie: le
bruit net, tout auprs et le murmure confus, autour[848]; ou bien,
appliquant la mme pntration de regard  des objets plus vastes, il
observe combien, tout derrire le mont Blanc, un peu avant l'aube, l'air
semble compact, noir, une masse d'bne o la montagne pntre comme un
coin d'argent[849]. Keats saisit le reflet dont les nageoires satines
et les cailles d'or des poissons allument l'eau[850]; Tennyson, le
luisant des bourgeons de marronniers ou l'iris plus vif que le printemps
met au col bronz des tourterelles[851]. Tous ces effets, jamais l'oeil
humain ne les avait discerns, dtachs du fonds commun des crpuscules,
des aurores, des printemps antrieurs. On a tout explor, jusqu'aux
volcans, jusqu'aux galeries souterraines des mines, jusqu'aux
profondeurs des mers[852].  cet exercice, la posie est devenue
merveilleusement habile. Elle s'est enrichie et renouvele. Mais ces
qualits nouvelles n'ont pas t sans quelques dfauts. C'est
quelquefois l'excs de richesse, la luxuriance de dtails, un fouillis
qui touffe le paysage; et partant, la confusion; le lierre cache
l'arbre. C'est souvent le cas dans Keats et dans Shelley. Pour les
potes plus sobres, comme Tennyson, le danger est de peindre la nature
avec quelques traits exceptionnels ou trop particuliers, et d'omettre
les traits essentiels sur lesquels, dans la ralit, les premiers
reposent comme les fleurs sur leur rameau. Il en rsulte un dfaut de
vrit, de solidit: des paysages en l'air et sans soutien, auxquels
manquent la substance et le fond, semblables  des vtements dont on ne
peindrait que les broderies et les perles. Le seul Wordsworth est rest
dans l'exacte mesure. Ces qualits et ces dfauts, Burns ne les a pas;
il n'a pas la faon moderne de peindre la nature. Il se contente, on l'a
vu, des effets les plus ordinaires; il les prend simplement par o ils
se prsentent  tous; il les rend d'un trait rapide et simple. Pour
toute la partie pittoresque, il n'appartient en rien, pas mme de trs
loin,  l'cole moderne.

         [Footnote 837: Wordsworth.]

         [Footnote 838: Id. _Evening Voluntaries VI._]

         [Footnote 839: Id. _Excursion_, Book I.]

         [Footnote 840: Id. _Poems written in Youth: an Evening
         Walk._]

         [Footnote 841: Shelley. _Prometheus_, Acte III.]

         [Footnote 842: Id. _Alastor._]

         [Footnote 843: Id. _Alastor._]

         [Footnote 844: Id. _The Sunset._]

         [Footnote 845: Coleridge. _The Three Graves._]

         [Footnote 846: Id. _Inscription for a Fountain on a Heath._]

         [Footnote 847: Id. _Frost at Midnight._]

         [Footnote 848: Id. _An ode to the Rain._]

         [Footnote 849: Id. _Hymn before Sunrise in the vale of
         Chamouni._]

         [Footnote 850: Keats. _Imitation of Spenser._]

         [Footnote 851: Tennyson. _Locksley Hall._]

         [Footnote 852: On trouvera des exemples de ces descriptions
         souterraines dans l'_Alastor_ de Shelley; et de merveilleuses
         descriptions sous-marines dans l'acte IV du _Prometheus
         Unbound_ et dans maints autres passages de Shelley, et aussi
         dans le livre III de l'_Endymion_ de Keats. Ils avaient, du
         reste, t prcds par Shakspeare dans sa puissante vision
         de Clarence (_Richard III_, Acte I, scne 4).]

       *       *       *       *       *

Au-del de cette observation raffine et aigu des faits naturels, il y
a une communication, un change entre l'homme et les choses. L'homme
donne  la Nature une interprtation humaine. Il lui prte des
sentiments, un caractre. Il la peint, comme l'a dit un crivain de nos
jours, avec des pithtes morales[853]. Cette faon de l'animer peut
tre faite dans deux sens diffrents.

         [Footnote 853: Renan. _Souvenirs de Jeunesse. Issy._]

Certains potes se contentent de jeter sur la Nature leur motion du
moment. Elle s'assombrit ou s'gaie, selon qu'ils sont eux-mmes tristes
ou joyeux; elle prend la teinte de leur me. Elle ne dtient rien de son
propre fonds, ni signification, ni caractre. Elle attend, pour savoir
ce qu'elle ressentira, que nous le lui disions. Un site n'est ni
mlancolique ni riant par lui-mme; il devient l'un ou l'autre selon
l'homme qui y apparat. Le mme site, visit par deux hommes dont l'me
est agite d'motions opposes, aura des aspects opposs. La Nature n'a
pas d'expression; elle n'est qu'un cho qui rpte les choses qu'on lui
dit, pleure ou se rjouit selon les paroles qu'on lui jette; elle attend
de nous son mot d'ordre.

Puisqu'elle est si docile  leurs modifications, ces potes prennent la
Nature pour confidente. Ils lui racontent leurs secrets; ils lui
rvlent leurs chagrins, en lui demandant d'y prendre part. Ils la
chargent de commissions dont les ruisseaux, les vents et les fleurs
s'acquittent[854]. Ils lui recommandent de garder le souvenir de leurs
amours.

         [Footnote 854: Voir un exemple de ces demandes dans _Maud_ de
         Tennyson, et dans un pome, qui est d'ailleurs une imitation
         de _Maud_, dans _Gwen_ de Lewis Morris.]

   lac, rochers muets, grottes, fort obscure,
  Vous, que le temps pargne ou qu'il peut rajeunir
  Gardez de cette nuit, gardez, belle Nature,
  Au moins le souvenir[855].

         [Footnote 855: Lamartine. _Le Lac._]

Comme si le seul souvenir que garde la Nature de nos amours, n'tait pas
celui que, depuis Virgile, les amoureux gravent dans l'corce des
arbres[856]; comme si elle n'tait pas indiffrente et ignorante de nos
passions et de nos petits drames intrieurs; comme si son impassibilit
dans la _Tristesse d'Olympio_

  Nature au front serein, comme vous oubliez![857]

n'tait pas plus conforme  la ralit que les supplications du _Lac_
Non! la Nature n'pouse pas notre me. Elle a son propre rve que le
ntre ne trouble pas. Elle vit  l'cart, nous permettant d'aller 
elle, ddaigneuse de venir  nous. On peut toucher du doigt l'excs de
cette manire, dans Tennyson, qui a une tendance  substituer des
proccupations humaines, prcises et particulires, au rve ignor et
vaste des choses. Ainsi, dans _Maud_, les oiseaux ne chantent plus pour
eux-mmes, ils n'ont plus, selon l'expression de Wordsworth, leurs
penses que nous ne pouvons mesurer[858], ils disent tous: O est Maud,
Maud, Maud?[859] Un peu plus loin, dans un passage d'ailleurs exquis,
lorsque le hros attend la jeune fille  la nuit tombe, les fleurs du
jardin ne s'enivrent pas de brises tides, elles ne s'endorment pas dans
des rayons de lune, ne se rafrachissent pas dans leur songe de rose
nocturne. Leurs propres dlices sont oublies. Toutes les roses et tous
les lis ne rvent qu' cette entrevue humaine.

         [Footnote 856: Virgile. _Egloga X_, v. 53.]

         [Footnote 857: V. Hugo. _Tristesse d'Olympio._]

         [Footnote 858: Wordsworth. _Poems of Sentiment and Reflexion.
         Lines Written in Early Spring._]

         [Footnote 859: Tennyson. _Maud._ Part. I. XII.]

  Une larme splendide est tombe
  De la grenadille de la porte,
  Elle arrive, ma colombe, ma chrie,
  Elle arrive, ma vie, ma destine.
  La rose rouge crie: Elle est prs, elle est prs!
  Et la rose blanche pleure: Elle tarde!
  Le pied-d'alouette coute: Je l'entends, je l'entends!
  Et le lis soupire: Je l'attends![859]

Cette faon d'imposer  la Nature notre nuance du moment et de soumettre
le monde  la mobilit de nos impressions est,  coup sr,
scientifiquement inexacte. Elle a t durement dsigne par Ruskin sous
le nom de pathetic fallacy; et on s'explique que cette condamnation du
grand esthticien soit absolue pour la peinture, qui prend comme moyen
d'expression la reproduction mme des choses, qui n'est pas charge de
rendre certains tats d'me, mais de les veiller, et a pour langage la
reproduction de la ralit. En ce qui concerne la posie, cet arrt est
excessif; M. Shairp et M. Stopford Brook ont, ce nous semble, tort de
l'accueillir sans rserves[860]. Car, si cette humanisation est fausse
en tant que conception de la Nature en soi, elle peut tre une
disposition, ou si l'on veut une superstition naturelle du coeur humain.
Sans doute, la Nature ne perd pas son temps  nous couter; mais nous ne
pouvons parfois nous empcher de lui parler. Notre instinct de monologue
se fait jour par l. Le fait est vrai psychologiquement. Il y a, dans
une passion qui dforme ou supprime la ralit extrieure, une plus
grande ralit passionnelle; son erreur mme dmontre sa violence; et il
est naturel qu'un coeur qui dborde s'panche sur les choses[861].
Toutefois, il faut noter qu'il ne s'agit plus alors de la Nature, mais
de l'me humaine. Aussi cette attitude ne suppose-t-elle aucun sentiment
profond ou exact de la Nature. Elle n'en implique aucunement l'tude.
Elle est trs simple, trs primitive,  la porte de tous. Elle a t
commune parmi les anciens[862]. Dans ce systme, la Nature n'a pas
d'existence morale. C'est une confidente qui coute tout et ne dit rien.
On n'y trouve jamais que des effusions humaines qui ne nous apprennent
rien sur elle. Il n'en peut sortir ni joie, ni consolation, ni conseils,
aucune influence, aucun baume.

         [Footnote 860: Voir M. Stopford Brook dans sa _Theology in
         the English Poets_, Lecture VI, et M. Shairp dans _On the
         Poetic Interpretation of Nature_, Chap. VIII. Cependant M.
         Shairp fait quelques objections et rserve les droits du
         pote dramatique ou pique.]

         [Footnote 861: Il est curieux de voir Wordsworth revendiquer
         pour le coeur humain le droit de se projeter en dehors et de
         s'emparer de ce qui l'entoure.

           Les Potes, dans leurs lgies et leurs chants
           O ils pleurent les disparus, demandent aux bosquets,
           Demandent aux collines, aux ruisseaux de partager leur deuil,
           Et aux insensibles rochers; cela n'est pas vain, car ils parlent
           Dans ces invocations, avec une voix
           Qui obit  la puissante force cratrice de la passion humaine.
             Il y a des sympathies
           Plus paisibles, et cependant de mme race,
           Qui pntrent dans les esprits mditatifs
           Et grandissent avec la rflexion. J'tais debout prs de cette
             source
           Et je regardai son onde, tant que nous parmes ressentir
           Une mme tristesse, elle et moi..., etc.

               _The Excursion_, Book I.

         Il parle d'une fontaine abandonne, que des mains humaines
         activaient et faisaient courir, maintenant abandonne et
         croupissante.]

         [Footnote 862: Voir les lgies de Bion, et de Moschus, et
         celle de Virgile.]

On pourrait deviner presque  coup sr, que Burns,  cause de sa faible
proccupation de la Nature et de sa dbordante personnalit, a pratiqu
cette premire mthode d'humanisation. C'est en effet ce qui lui arrive
constamment, il tombe dans la pathetic fallacy, comme lorsqu'il
recommande  la rivire Afton de couler doucement pour ne pas rveiller
Mary[863], ou lorsqu'il dit:

  Vous, rives et talus du joli Doon,
  Comment pouvez-vous fleurir si frachement?
  Comment pouvez-vous chanter, petits oiseaux
  Quand je suis si plein de souci?[864]

         [Footnote 863: Voir la pice, page 270.]

         [Footnote 864: _The Banks of Doon._]

Un des exemples les plus complets et les plus brillants de cette manire
se trouve dans son _lgie sur le Capitaine Matthew Andersen_. On y
saisit ce qu'elle a de faux; mme lorsqu'elle est mise en oeuvre au
moyen de touches justes et fermes, l'ensemble ne donne qu'une impression
douteuse. Presque chacune des strophes qui suivent est un petit tableau
exact et solide; on y peut mme reconnatre aussi bien qu'en n'importe
quel autre passage de ses oeuvres sa fidlit d'observation, et
cependant la pice a quelque chose de factice et de forc.

  Il est mort! il est mort! il nous a t arrach!
  Le meilleur des hommes qui fut jamais!
   Matthew, la nature elle-mme te pleurera,
  Par bois et par landes,
  O peut-tre erre la Piti solitaire,
  Exile de parmi les hommes!

  Vous collines! proches voisines des toiles,
  Qui dressez firement sur vos crtes les cairns[865],
  Vous falaises, asiles des aigles qui planent,
  O l'cho sommeille,
  Venez vous joindre,  les plus rudes enfants de la Nature,
   mes chants qui gmissent!

  Pleurez, vous, bosquets que connat le ramier,
  Bois pleins de noisetiers, et vallons pleins d'pines!
  Vous ruisselets tortueux qui descendez vos glens,
  En trbuchant bruyamment,
  Ou en cumant fort, en bondissant vite,
  De cascade en cascade.

  Pleurez, petites campanules dans les prs,
  Vous fastueuses digitales belles  voir,
  Vous chvrefeuilles qui pendez joliment
  En bosquets embaums,
  Vous roses sur vos pineuses tiges,
  Les premires d'entre les fleurs.

   l'aurore, quand chaque brin d'herbe
  Plie avec un diamant  son fate,
  Le soir, quand les fves rpandent leur senteur
  Dans la brise bruissante,
  Vous livres qui courez dans la clairire,
  Venez, joignez-vous  mes plaintes.

  Pleurez, vous chanteurs des bois,
  Vous grouse qui vous nourrissez des bourgeons de bruyre,
  Vous courlis qui faites vos appels dans les nuages,
  Vous pluviers siffleurs;
  Et pleurez aussi, couves bruyantes de perdrix,
  Il est parti pour jamais.

  Pleurez, foulques brunes, et sarcelles tachetes,
  Vous hrons pcheurs qui guettez les anguilles,
  Vous canards et malarts qui, dans vos cercles ariens,
  Enveloppez le lac;
  Et vous butors, jusqu' ce que les fondrires rsonnent,
  Criez  cause de lui.

  Pleurez, rles de gents qui piaillez  la chute du jour,
  Parmi les champs brillant de trfle en fleur,
  Quand vous vous envolerez pour votre voyage annuel,
  Loin de nos froids rivages,
  Dites  ces terres lointaines qui gt dans l'argile
  Qui nous pleurons.

  Vous, hiboux, de votre chambre de lierre,
  Dans quelque vieil arbre ou quelque tour hante,
   l'heure o la lune, avec un regard silencieux,
  Montre sa corne,
  Pleurez  l'heure morne de minuit,
  Jusqu' l'veil du matin.

   rivires, forts, collines et plaines!
  Vous avez souvent entendu mes chants joyeux;
  Mais maintenant que me reste-t-il
  Sinon des histoires de tristesse?
  Et de mes yeux ces gouttes qui tombent
  Couleront toujours.

  Pleure, Printemps, mignon de l'anne!
  Chaque corolle de primevre contiendra une larme;
  Toi, t, tandis que les pis des bls
  Dressent leur tte,
  Dchire tes tresses brillantes, vertes, fleuries,
  Pour celui qui est mort.

  Toi, Automne, en chevelure dore,
  Dchire de douleur ton manteau jauntre!
  Toi, Hiver, qui lances  travers les airs
  La rafale hurlante,
  Annonce  travers le monde dnud
  Le mrite que nous avons perdu.

  Pleure-le, toi Soleil, grande source de lumire,
  Pleure, impratrice de la nuit silencieuse!
  Et vous, brillantes, scintillantes petites toiles,
  Pleurez mon Matthew!
  Car  travers vos orbes il a pris son vol,
  Pour ne revenir jamais.

   Henderson!  homme,  frre!
  Es-tu parti et parti pour toujours?
  Et as-tu travers cette rivire inconnue,
  Limite sombre de la vie?
  Le pareil  toi, o le trouverons-nous,
   travers le monde entier?

  Allez  vos tombes sculptes,  grands,
  Dans tout le vain clinquant de votre pompe!
  Prs de ton honnte gazon je resterai,
   honnte homme!
  Et je pleurerai le destin du meilleur garon
  Qui jamais fut couch en terre.

         [Footnote 865: Amas de pierres.]

Il convient de dire que ce morceau n'est pas dans la vritable veine de
Burns. Il est de la seconde priode de sa vie, il sent l'exercice
littraire. Il est probable qu'il en avait emprunt le modle  quelque
imitation des lgies classiques. C'est la charpente des lgies de Bion
et de Moschus, qui s'est propage dans la littrature  travers mille
copies. Si l'on y regarde de prs, on verra que c'est au fond presque la
mme construction que celle de l'_Adonas_ de Shelley. Tel qu'il est,
c'est un parfait spcimen de l'envahissement de la nature par les
sentiments humains. C'est une tendance absolument oppose  l'cole
moderne de Posie; et si l'on veut comprendre combien celle-ci a essay
de ragir contre elle, on n'a qu' relire les vers de Coleridge.

  coutez! le Rossignol commence sa chanson
  Oiseau trs musical, trs mlancolique!
  Un oiseau mlancolique! Oh! frivole pense!
  Dans la nature il n'y a rien de mlancolique.
  Mais une nuit, un homme a err, dont le coeur tait perc,
  Du souvenir de quelque douloureuse injustice,
  D'une lente maladie ou d'un amour ddaign,
  Et le malheureux! il a rempli toutes choses de lui-mme,
  Et fait dire par tous les bruits charmants l'histoire
  De sa propre peine. C'est lui, ou un semblable  lui,
  Qui a le premier appel ces notes un chant mlancolique.
  Puis plus d'un pote a rpt cette imagination...
                                     ...Nous avons appris
  Une science diffrente: nous n'avons pas le droit de profaner ainsi
  Les douces voix de la nature, toujours pleines d'amour et de joie![866]

         [Footnote 866: Coleridge. _The Nightingale._]

C'est une vritable protestation contre cette soumission de la Nature 
nos passions, et une revendication de son indpendance vis--vis de
nous. Ici encore, on voit combien Burns tait, sur ce point, en dehors
du courant de la posie moderne.

       *       *       *       *       *

Mais il y a une mthode toute moderne et toute diffrente de peindre la
Nature avec des pithtes morales. Pour Wordsworth, pour Shelley, ses
vrais potes, et pour les autres potes dans leurs vrais moments, un
caractre appartient bien aux choses. Elles le possdent, mme
lorsqu'aucun esprit humain n'est l pour le leur communiquer. La Nature
n'est pas  notre disposition. Une expression permanente rside en
elle. Elle a des heures et des humeurs diffrentes. L'Automne, o tout
meurt, a une mlancolie relle; le Printemps, une relle gat. Lorsque
Shelley rend en des vers navrants la dsolation d'un jardin jonch de
dpouilles de fleurs et saisi tout entier par la dcomposition
automnale[867]; lorsque Wordsworth,  la premire douce journe de mars,
voyant tout renatre, s'crie:

  Il y a une bndiction dans l'air,
  Qui semble communiquer un sentiment de joie
  Aux arbres, aux montagnes nues,
  Et  l'herbe, dans les champs verts[868].

         [Footnote 867: Shelley. _The Sensitive Plant._]

         [Footnote 868: Wordsworth. _Poems of Sentiment and
         Reflection. To my Sister._]

ils ne font que rendre strictement un fait extrieur. Ils ne prtent pas
 la Nature leurs propres sentiments; ils la trouvent dans des heures
d'abattement ou de renaissance. Elle a une expression qu'ils ne lui
apportent pas et qu'ils constatent. Il en est de mme pour les sites. Le
sourire appartient bien  certains lieux, l'horreur  d'autres, et 
d'autres la srnit. Un paysage o toutes les plantes prissent et
pourrissent, o les arbres souffrent, o toute vie est chtive, extnue
et malingre, est triste en soi, sans qu'il soit besoin qu'un homme
vienne y gmir. Un autre o tout est robuste et exubrant de sve, est
un centre d'existences heureuses; il est gai comme une maison o tous se
portent bien. D'autres, o les vents se rencontrent, sont des lieux de
combat, dans lesquels les arbres ont quelque chose de ramass, de
convulsif, de nerveux, et des efforts de lutteurs. Ainsi les endroits
ont des visages diffrents, selon la faon mme dont ils accueillent
d'autres existences que la ntre; certains terrains sont moroses;
d'autres, pleins de cordialit. Cela est encore plus clair pour les
arbres et les plantes. Nous ne parlons pas des expressions, gnrales et
composes des types. C'est un sujet encore peu explor. Mais chacun de
ces tres a une contenance particulire, une faon d'tre, une attitude,
o se rvlent, sinon des consciences diffrentes, du moins des
habitudes vitales diversement contractes. Ils ont aussi des sensations.
C'est ma croyance, disait Wordsworth, par un jour de printemps, que les
fleurs jouissent de l'air qu'elles respirent[869]. Et cette croyance du
pote ne sera pas contredite par les botanistes, de plus en plus ports
 animer les vgtaux[870]. Les minraux eux-mmes reclent peut-tre un
obscur effort vers l'existence et, par suite, ils parcourent des moments
diffrents et ont des expressions diffrentes, selon que ces moments
sont plus ou moins loigns de leur idal d'existence[871]. Ainsi, la
Nature est pleine d'expressions individuelles ou collectives. Et
celles-ci se modifient avec les saisons, les heures et les tempratures.
Une nuit de gel cause bien d'autres angoisses que parmi les hommes
attards. Il y a des coups de vent qui, balayant un paysage et
affligeant les arbres, les fleurs, les oiseaux, le transforment en une
vritable scne de souffrance, et y veillent un choeur douloureux, o
chacun,  sa faon, les uns en poussant des cris, les autres en
contractant leurs feuilles, se plaint de sa souffrance. Il y a partout
dans la Nature un lment moral et dramatique, indpendant de nous.

         [Footnote 869: Wordsworth. _Poems of Sentiment and
         Reflection. Lines written in Early Spring._]

         [Footnote 870: Notre ami le Professeur Bertrand nous a permis
         de soumettre nos opinions sur ce point au contrle de sa
         profonde connaissance de la vie des plantes. Nous l'en
         remercions sincrement.]

         [Footnote 871: Voir les articles de M. Thoulet sur la vie des
         minraux, dans la _Revue Scientifique_.]

Nous trouvons donc quelque chose en face de nous. Il peut y avoir de
vritables rapports, un vritable commerce entre l'homme et la Nature.
Il y a une ralit qui les soutient et en fait autre chose qu'un vain
mirage de nous-mmes. L'expression des choses n'est pas le simple reflet
des motions que nous apportons devant elles. Il y a l une vaste
sensibilit  connatre,  tudier,  pntrer. La Nature ne fait pas
que rpter ce que nous disons; elle a quelque chose  nous enseigner;
elle sait nous contredire et, si nous allons  elle dcourags et las,
elle nous rpond quelquefois qu'il faut tre patient et de bon espoir.
C'est par ce caractre indpendant de nous qu'elle a prise sur nous,
qu'elle agit sur nous. De l dcoulent ses vertus salutaires et
gurissantes.

Il est hors de doute que cet lment moral donne aux reprsentations de
la Nature un sens, une porte que la description purement pittoresque ne
saurait fournir. Il suffit, pour comprendre toute la diffrence, de
comparer deux paysages, l'un dcrit avec des pithtes matrielles,
l'autre, avec des pithtes morales, et de comparer, par exemple, une
page de Thophile Gautier  une page de Michelet. Quand elle s'appuie
sur un fond solide et exact de traits matriels, cette touche
intellectuelle donne aux scnes de la Nature une profondeur, un charme,
et une loquence qui font paratre insignifiantes et inertes les
reprsentations auxquelles manque cette lueur intime.

Pour discerner le caractre habituel et les motions accidentelles des
choses, il faut une pntration singulire: une longue tude morale de
la Nature, et un don pareil  celui qu'ont les peintres de discerner
l'expression d'un visage. Ce don, Wordsworth et Shelley l'ont possd 
un haut degr. Wordsworth surtout a tudi avec une admirable
dlicatesse, sensible

  Aux humeurs
  De l'heure et de la saison, au pouvoir moral,
  Aux affections et  l'esprit des endroits[872].

         [Footnote 872: Wordsworth. _The Prelude_, Book XII.]

Personne n'a su comme lui dgager le gnie des lieux. Depuis, les potes
s'y sont appliqus, et le monde a t presque aussi minutieusement
interprt que dcrit. Il en est rsult, dans la posie moderne, les
lments d'une sorte de psychologie de la Nature. Elle est probablement
destine  rester vague comme les existences dont elle s'occupe. Pour
les animaux toutefois elle est plus facile, et pour quelques-uns, comme
dans l'alouette de Shelley[873] et le rossignol de Keats[874], elle
semble presque acheve. Il est  peine utile d'ajouter que cette
tendance, comme tant d'autres, existait vaguement, et que les potes,
entre autres ceux de la Renaissance, avaient dj saisi bien des traits
moraux de la Nature. Mais, sauf Milton dont la familiarit avec elle est
exquise, ils le faisaient tous avec moins de soin et d'exactitude.
Cowper avait bien le sentiment de cette influence morale, mais il ne l'a
jamais appliqu. Ses descriptions ne sont individuelles que pour la
partie pittoresque; il ne sait pas la signification particulire des
sites. C'est la gloire de la posie moderne d'avoir tendu, approfondi,
prcis dans tous les sens cette interprtation, et d'avoir anim le
monde de joies, de tristesses, de luttes, d'efforts, d'amours, de rves,
d'innombrables ressemblances ou tout au moins d'innombrables analogies
avec l'me humaine.

         [Footnote 873: _To a Skylark._]

         [Footnote 874: _Ode to a Nightingale._]

 la vrit, il y a bien encore quelque chose d'humain dans cette
humanisation de la Nature. Nous n'y pouvons chapper, et c'est une des
formes de notre limitation. Nous sommes bien obligs de juger des modes
inconnus d'existence par le seul que nous connaissons, et de tout
comprendre  travers des dsignations humaines. Nous faisons ici acte
d'anthropomorphisme, non plus en prtant notre vie  la Nature, mais en
essayant de traduire pour notre esprit sa faon d'exister. C'est
l'anthropomorphisme invitable, la catgorie par laquelle il faut que
passent toutes nos notions. Nous n'y pouvons chapper. Et, en tout cas,
si nous sommes impuissants  exprimer par notre langage des conditions
d'tre diffrentes des ntres, nous sommes autoriss  l'employer pour
traduire les relations des choses avec nous. Quelle diffrence avec le
systme prcdent![875]

         [Footnote 875: Les pages de Ruskin sur la Pathetic fallacy
         ont, ce nous semble, le tort de ne pas assez marquer la
         diffrence trs grande entre les deux modes d'humanisation de
         la Nature que nous essayons d'exposer. Elles les confondent
         presque. On se demande comment Ruskin peut viter que ce qui
         est, selon lui, la plus haute puissance intellectuelle de
         l'homme, l'Imagination pntrative qui voit le coeur et
         la nature intime des choses, qui veut tenir les choses par
         leur coeur, ne tombe sous le coup de la pathetic fallacy.
         Quelques-uns des exemples qu'il donne d'Imagination
         pntrative pourraient tre cits comme exemples de
         pathetic fallacy, et inversement. Il donne comme de trs
         beaux spcimens de la premire le vers de Milton:

           Avec des ples primevres qui penchent leur tte pensive.

         et les vers de Shakspeare dans:

                          Les asphodles
           Qui viennent avant les hirondelles, et sduisent
           Les vents de mars par leur beaut. Les violettes sombres,
           Mais plus douces que les paupires des yeux de Junon,
           Ou l'haleine de Cythre; les ples primevres
           Qui meurent sans tre maries, avant qu'elles puissent voir
           Le brillant Phoebus, dans sa force, maladie
           Trs propre aux jeunes filles.

         Et il ajoute: Observez comme, dans ces derniers vers,
         l'imagination pntre au fond de l'me de chaque fleur
         (_Modern Painters_, Part. III. Section II. Chapter III. _Of
         Imagination Penetrative_). Mais cette pntration ne peut se
         faire que parce que l'esprit humain entre dans les choses et
         y dpose un peu de lui-mme. Il fait des conjectures sur
         elles au moyen de ses passions et en son propre langage. Si
         l'on veut viter cela, il n'y a que le silence. On est
         tonn, d'autre part, lorsqu'on lit les pages sur le
         pathetic fallacy, de trouver comme exemples de ce dfaut,
         des images du genre de celles qu'on vient d'admirer comme
         exemples d'imagination pntrative. Ainsi ces vers de
         Kingsley:

           Ils l'emportrent, ramant,  travers l'cume roulante,
           La cruelle, la rampante cume.

         Ou ceux de Tennyson:

           Le vent, comme un mondain dchu, gmissait,
           Et l'or volant des bois ruins tait emport  travers l'air.

               (_Modern Painters_, Part. IV. Chap. XII).

         L'cart n'est pas trs grand entre ces personnifications.
         D'ailleurs, il est impossible de faire dix pas dans l'oeuvre
         de Ruskin lui-mme sans rencontrer des cas de pathetic
         fallacy. Dcrivant la vieille tour de l'glise de Calais, il
         parle de son insouciance de ce qu'on pense ou de ce qu'on
         ressent sur elle, elle ne demande pas piti; elle continue
         son travail quotidien et se tient debout sans se plaindre de
         sa jeunesse passe. La vraie diffrence entre ces deux modes
         d'humanisation est donc que dans le premier, la pathetic
         fallacy, les choses s'occupent de l'homme; et que, dans le
         second, l'homme s'occupe des choses et essaye de pntrer
         leur vie; dans le premier, la sympathie vient  lui, dans le
         second elle sort de lui. Une seule remarque fera sentir ce qu
         il y a d'humain dans l'imagination pntrative. M. Ruskin,
         qui est si strict pour la vrit scientifique et qui lui est
         si souvent fidle, aurait d se souvenir que les ttes
         pensives que penchent si gracieusement les ples primevres
         de Milton ne sont en ralit autre chose que des organes de
         reproduction.]

Ici donc, quelque chose existe en dehors de nous et d'une faon
permanente agit sur nous. L'cole historique des milieux, dont les
solutions sont encore si enfantines par leur simplicit et leur nave
assurance, ne repose-t-elle pas presque entirement sur cette ide d'une
expression et d'une influence morale des lieux? Mais elle semble ignorer
tout le travail de la posie moderne. Elle ne pourra obtenir de
rsultats que lorsque l'analyse, infiniment complexe, longue et dlicate
des caractres des sites, et en mme temps l'tude aussi difficile de
leur mystrieuse domination, auront t pousses assez loin pour
permettre de discerner l'autorit ou la sduction d'un site particulier,
et la faon dont il a parl  tel esprit. Il y a l un travail immense
que la posie a commenc  peine, et dont la science ne semble pas se
douter. Lorsqu'il sera achev, alors seulement la thorie des milieux
qui, par suite de la varit des sites et des esprits, ne peut tre
qu'une srie d'applications trs complexes et tout  fait individuelles,
et qui se complat jusqu' prsent dans des solutions gnrales, des
simplifications, qui sont sa ngation mme, donnera des rsultats. La
seule tentative qui ait t faite dans cette direction est le _Prlude_
de Wordsworth, cette merveilleuse autobiographie, cette histoire de la
formation d'un esprit potique, o sont nots les influences morales,
et par suite les aspects moraux des lieux, o pour la premire fois on a
attentivement cout et compris ce verbe de la Nature.

Dans cette dernire catgorie si moderne du sentiment de la Nature,
Burns n'a pour ainsi dire pas pntr. Il n'a jamais song  discerner
l'expression morale d'un site. Quand il humanise la Nature, c'est
presque toujours, plutt par une comparaison trop humaine, une simple
mtaphore, une rencontre de mots, que  dessein et aprs une tude de la
physionomie particulire des endroits. Encore ces essais sont-ils chez
lui trs rares et indcis. Il faut fouiller toute son oeuvre pour
dcouvrir quelques expressions comme celles-ci: Le joyeux matin lve
son oeil ros, et les larmes du soir sont des larmes de joie[876],
quand le doux soir pleure au-dessus des prs[877], le matin rose lve
son oeil, comptant tous les bourgeons que la nature arrose de larmes de
joie[878]. Le plus souvent, ce ne sont que des comparaisons sans aucune
intention. Quand le jour, expirant dans l'ouest, tire le rideau du
repos de la nature[879] Je cueillerai l'aubpine avec sa chevelure
d'un gris argent, l o, comme un homme g, elle se tient  la pointe
du jour[880]. Ce qu'il y a de plus avanc dans cette direction se
trouve dans une strophe crite pendant le voyage des Hautes-Terres.

         [Footnote 876: _Logan Braes._]

         [Footnote 877: _Afton water._]

         [Footnote 878: _Sleepest thou or wakest thou._]

         [Footnote 879: _Dainty Davie._]

         [Footnote 880: _Oh, Luve will venture in._]

  Sauvagement, ici, sans contrle,
  La nature rgne seule et gouverne tout,
  Dans cette humeur calme et pensive,
  La plus chre aux mes qui ressentent;
  Elle plante la fort, rpand les eaux.
  Pendant la petite journe de la vie, je rverai,
  Et,  la nuit, je trouverai pour abri une caverne,
  O les eaux coulent et les bois sauvages rugissent,
  Prs du beau chteau de Gordon[881].

         [Footnote 881: _Stream that Glide._]

Il faut, pour trouver ces quelques indications si douteuses, passer au
crible tout ce qu'il a crit. C'est insignifiant. Cela ne dpasse pas
les ides qu'on atteint parfois involontairement par la seule force des
mots et des images.

C'est qu'il est toujours sur le terrain des sentiments et qu'il ne sort
jamais de sa passion pour s'occuper de la Nature en dehors de lui-mme.
Il est en cela fidle  la tradition humaine, mais il est hors de
l'tude attentive et psychologique des choses, et il n'est pas dans les
proccupations de la posie moderne.

Enfin, au-del et au sommet des degrs que nous avons parcourus, se
trouve une conception gnrale de la Nature considre comme un tout, et
de nos rapports avec elle, une mtaphysique de la Nature, avec son
influence sur notre destine. On peut dire que cette conception a envahi
la posie moderne. Dans la littrature anglaise, comme dans les autres,
elle remplace presque entirement l'lment religieux. Celui-ci ne se
trouve plus  l'tat pur que dans des potes secondaires, comme
Montgomery, Pollock ou Keble; ou, s'il se rencontre chez des potes
principaux comme Cowper, il n'y occupe qu'une place secondaire et ce
n'est pas par lui qu'ils sont grands. Si Cowper ne possdait pas
l'lment humain il ne serait pas beaucoup au-dessus de Young. Le sens
religieux qui persiste dans Wordsworth s'est ranim et rajeuni en se
combinant avec une conception de l'univers; et pour certains potes
comme Shelley, cette conception a t toute une religion. Pour tous,
bien qu' des degrs divers, la vie humaine n'apparat qu' travers un
systme du monde, et pour quelques-uns elle y disparat. Ce qui reste de
mysticisme, de vnration et d'attente confiante, dans la posie
moderne, n'existe que mlang  une philosophie de la Nature. C'est l
seulement que les potes de notre temps puisent leurs plus hautes
inspirations; l seulement qu'ils ont trouv les paroles d'enseignement
suprieur et sacr qui semble indispensable  toute grande posie. C'est
l que les esprances de _In Memoriam_ ou des _Contemplations_ se
suspendent. Pour quelques-uns, il y a la Nature sans religion; pour
personne, il n'y a plus de Religion sans l'aide de la Nature.

       *       *       *       *       *

Ces divers systmes ont trouv leur expression dans la posie moderne.
La plus rpandue peut-tre et, dans notre posie occidentale, la plus
ancienne, est la conception thologique. Elle consiste  considrer le
jeu en quelque sorte mathmatique des lois naturelles,  admirer la
succession des saisons et le cours rgulier des astres. Les mondes
lointains, dont les orbites d'or pareils  des ressorts clestes se
meuvent avec une immortelle prcision, y tiennent une place importante.
L'Univers apparat comme un mcanisme qui dcle un ouvrier d'une
puissance et d'une sagesse infinies. L'ide du Crateur et
principalement du Rgulateur efface celle de la Cration; la pense de
la Divinit se substitue  celle de la Nature, et presque toujours la
description potique se termine par un hymne  l'Invisible. C'est la
conception chrtienne, celle des esprits religieux, comme Fnelon ou
Lamartine[882], le lieu commun d'une innombrable quantit de
prdicateurs. Dans le domaine plus restreint de la posie anglaise,
c'est la conception de Thomson et celle de Cowper[883].

         [Footnote 882: _La fin de l'Homme_; _La Prire_; _Dieu_.]

         [Footnote 883: Voir _l'Hymne_ qui termine les _Saisons_ de
         Thomson. Lire, dans Cowper, les 170 derniers vers de _The
         Winter Morning Walk_.]

Mais ce n'est pas l un bien profond systme de la Nature. En ralit,
cette conception tend  supprimer la Nature,  n'en faire qu'un moyen de
raisonnement, par lequel se dmontre l'existence d'un Dieu personnel.
L'esprit ne s'attache pas  elle, il ne la considre pas en elle-mme,
il ne l'tudie que pour la personne qu'elle lui rvle. L'Univers
s'efface pour laisser voir derrire lui une Providence abstraite. Il en
est de lui comme du triangle dcouvert sur une plage dserte, qu'on
n'examine pas en soi, mais uniquement pour la main dont il est le signe.
L'homme ne reste pas en contact avec la Nature; il n'en peroit que la
rgularit abstraite, pour arriver  l'ide d'un lgislateur. C'est une
conception inorganique et presque inanime du monde, une conception
astronomique, et, pour employer l'expression de George Eliot,
tlescopique[884]. Les lois qui le rgissent apparaissent plus que les
faits qui le constituent. Aussi est-elle froide, et si elle prte
parfois  l'loquence, elle manque presque toujours d'accent. C'est la
conception vers laquelle Coleridge, impuissant  se soutenir dans le
systme suprieur de Wordsworth, est retomb dans son _Hymne au
Mont-Blanc_.

         [Footnote 884: George Eliot. _Essay on Young._]

       *       *       *       *       *

Dans un autre systme potique, la Nature absorbe la vie humaine.
Celle-ci n'existe pas, ne subsiste pas en dehors d'elle, elle se confond
avec elle, y disparat. Mais il y a deux faons bien diffrentes
d'accepter cette mme conviction, et qui ont donn naissance  deux
lignes bien diffrentes de potes.

Pour les uns, la Nature est la dvoratrice insatiable, le gouffre ouvert
toujours o tombent d'interminables multitudes, le nant effroyable ou
souhait dans lequel disparaissent les bonheurs ou les lassitudes de la
vie. Ils la regardent avec terreur et avec haine, soit qu'ils se soient
hausss  un mpris stoque comme de Vigny, ou qu'ils soient torturs
par une impuissante rvolte comme Mme Ackermann. Cette vue toute
ngative de la Nature, cette faon de n'apercevoir en elle que la
destruction indiffrente et implacable a produit quelques-unes des plus
puissantes inspirations de la posie moderne. Nous empruntons, par
exception, nos citations  notre littrature, parce que nous ne
connaissons pas, dans la littrature anglaise, de passage o ce
sentiment soit exprim avec autant de force. Lorsque de Vigny dit:

  Ne me laisse jamais seul avec la Nature,
  Car, je la connais trop pour n'en avoir pas peur;

  Elle me dit: Je suis l'impassible thtre
  Que ne peut remuer le pied de ses acteurs;
  Mes marches d'meraude et mes parvis d'albtre,
  Mes colonnes de marbre ont les dieux pour sculpteurs.

  Je n'entends ni vos cris, ni vos soupirs,  peine
  Je sens passer sur moi la comdie humaine
  Qui cherche en vain au ciel ses muets spectateurs.

  Je roule avec ddain, sans voir et sans entendre,
   ct des fourmis, les populations;
  Je ne distingue pas leur terrier de leur cendre,
  J'ignore en les portant les noms des nations.

  On me dit une mre, et je suis une tombe,
  Mon hiver prend vos morts comme son hcatombe.
  Mon printemps ne sent pas vos adorations.

  C'est l ce que me dit sa voix triste et superbe,
  Et dans mon coeur alors, je la hais, et je vois
  Notre sang dans son onde et nos morts sous son herbe,
  Nourrissant de leurs sucs la racine des bois.[885]

         [Footnote 885: De Vigny. _La Maison du Berger._]

Lorsque Mme Ackermann, que de Vigny, ce grand prcurseur envers lequel
on est ingrat, avait devance, pousse avant de sombrer le cri dchirant
et l'anathme qui fait frissonner l'oiseau et pouvante les vents,
lorsqu'elle lance  la Nature son imprcation:

  Sois maudite,  martre, en tes oeuvres immenses,
  Oui, maudite  ta source et dans tes lments,
  Pour tous tes abandons, tes oublis, tes dmences
  Aussi pour tes avortements!

  Qu'envahissant les cieux, l'Immobilit morne
  Sous un voile funbre teigne tout flambeau,
  Puisque d'un univers magnifique et sans borne
  Tu n'as su faire qu'un tombeau.[886]

         [Footnote 886: Mme Ackermann. _L'Homme  la nature._]

Tous deux ils traduisent, avec une tristesse hautaine ou un emportement
farouche, la sombre posie qu'il y a dans cette conception.  la vrit,
c'est peut-tre moins regarder la Nature en soi que la vie humaine par
rapport  elle. Car, en admettant que nos vies sont des bulles clatant
 la surface des forces, il se peut que des mes plus rsolues ou plus
rsignes soient heureuses de participer  ce renouvellement de l'tre
et de se sentir emportes par cette onde immense d'existences qui
dferle  travers les temps.

C'est ce qui arrive  d'autres esprits. Pour eux aussi la vie humaine
n'est pas plus que le moindre des bourgeons; elle s'ouvre un instant et
prit pour jamais. C'est encore le matrialisme avec l'engloutissement
irrparable de l'homme. Mais ils envisagent les choses par la face de la
reproduction plutt que de la destruction; ils considrent le
rajeunissement ternel plutt que la dcrpitude. Dans le cercle
alternativement noir et blanc de naissance et de mort qui forme le
travail de l'Univers, ils disent que la seconde n'est que la condition
de la premire, et pour eux les nuits ne sont pas les tombeaux des
jours, mais des berceaux d'aurores. Ils ne sont pas sensibles  la
terreur que leur existence sera un jour supprime, mais  la joie
qu'elle ait t produite. Ils sont heureux de prendre part un moment 
la vie universelle, dont ils sentent en eux le tressaillement profond;
et, reconnaissants d'avoir exist, ils retombent sans regrets dans le
courant des mtamorphoses. Cette faon de voir dans la Nature une
vocation infatigable de l'tre, une profusion, un panouissement, une
floraison de forces suffit pour remplacer une rvolte inutile par une
satisfaction tranquille. La plupart des mes humaines sont, il est vrai,
trop encastres dans leur personnalit pour faire autre chose que de
comprendre cette ide. Elles sont impuissantes  la ressentir: trop
captives pour se perdre en elle, et trop troites pour la recevoir en
soi. Elles se contentent de l'exprimer dans une forme intellectuelle qui
dj ne manque pas de grandeur. Elles en tirent une fermet tout
humaine, semblable  celle que put prouver une me comme Littr,
quelque chose comme la gratitude du convive rassasi dont parle
noblement le pote latin.

Mais, lorsque cette ide tombe dans une me comme celle de Shelley,
capable de toutes les mtamorphoses, les plus tnues et les plus
puissantes, fluide, mobile, lgre, impressionnable, incirconscrite et
universelle comme l'air, susceptible comme lui d'tre une brise ou un
orage, recevant toutes les teintes, s'embrasant avec les soleils et plus
rveuse que les ples toiles, une des plus tonnantes mes humaines qui
aient exist et la plus perdue de nature qui fut jamais, alors on a un
exemple unique de la posie que peut contenir ce sentiment de la vie
universelle. Shelley a eu, vis--vis des forces de la Nature, la mme
flexibilit que Shakspeare vis--vis des mes humaines. C'est le pote
des existences lmentaires. Son affinit avec elles est un phnomne
psychologique. Pour la premire fois, du moins en occident, on a vu une
me humaine, perdant ses contours, sa conscience, se plonger
passionnment dans la Nature. Elle est descendue plus bas que les
existences dj individualises des plantes ou des animaux; la folie
arienne de l'alouette ou la tristesse pensive de la plante sensitive
sont encore trop concrtes[887]. Elle a pntr jusqu'aux existences
plus vagues, plus diffuses, plus rudimentaires. Elle est redevenue
primitive, antrieure  toute forme, elle s'est faite semblable aux
lments, aux flottants phnomnes de l'atmosphre. Elle a t le
crpuscule, la nuit, L'clair, la neige, que les rayons des toiles
bleuissent sur les sommets silencieux des monts[888], l'automne
pensif[889], elle a cri au vent d'ouest, au sauvage vent d'ouest, alors
que sa large haleine passait sur la terre:

  Sois,  esprit farouche,
  Mon propre esprit, sois moi-mme,  imptueux![890].

         [Footnote 887: Shelley. _To a Skylark. The Sensitive Plant._]

         [Footnote 888: Shelley. _To a Skylark. The Sensitive Plant._]

         [Footnote 889: Id. _Autumn a Dirge._]

         [Footnote 890: Id. _Ode to the West Wind._]

Elle a t la nue, puisant aux ruisseaux et  la mer de fraches averses
pour les fleurs altres, la fille de la terre et de l'eau, qui change
et ne peut mourir, la nue aux mille mtamorphoses[891]. Elle s'est
perdue dans toutes les manifestations les plus indcises, les plus
originaires, les plus profondes de la force inconnue.

         [Footnote 891: Id. _The Cloud._]

Shelley a eu un instinct si puissant de la vie gnrale qu'il ne
s'arrtait pas aux attributs de forme ou de couleur des phnomnes. Il a
pntr jusqu' leur vie intime, leur me obscure, leurs aspirations
inconscientes, le sens pars de leur fonction et la vague allgresse de
leur course, car peut-tre le mouvement est la joie des choses. Aussi
jamais la matire n'a t plus immatrialise. La force inchoative, la
vie centrale, y perce partout, en sorte que, derrire la mince
matrialit des attributs, on rencontre l'immatriel. La profondeur mme
de ce matrialisme conduit  quelque chose qui ressemble  du
spiritualisme. La matire disparat presque, se pntre de vie et de
mouvement, perd sa pesanteur qui, en ralit, n'est qu'une ide humaine,
prend sa vraie lgret, son bondissement, son allgresse cosmiques.
Alors, tous les phnomnes allgs, spiritualiss, vus par leur face
intrieure et impalpable, passent, se croisent, comme s'ils taient
purement lumineux et des jeux rapides de forces.  cet enivrement de
mouvements infinis, s'ajoute l'ide qu'ils sont eux-mmes dans un autre
mouvement plus vaste, qui les soulve vers le progrs; l'ide d'une
transformation, d'un droulement du Monde vers la perfection. On a
non-seulement l'exaltation d'appartenir  la grande vie, mais
l'enthousiasme d'tre emport par l'immense roue de l'Univers courant au
mieux. C'est pourquoi, lorsqu'il parle de la Nature, Shelley ne trouve
d'autre moyen d'expression que le lyrisme violent et tendu. Des hymnes
seuls peuvent rendre cette ivresse de panthisme. Il a ainsi donn la
posie de la Nature la plus vraie, la plus centrale, la plus organique,
la plus riche, qui ait jamais paru. Il chante au coeur mme de la
Nature. La chtive vie humaine disparat entirement, ne devient plus
qu'une des voix qui clbrent la vie immense.

Enfin, il y a un troisime systme qui, bien que driv des
philosophies, est, en posie, la cration et le glorieux domaine de
Wordsworth. Dans cette conception nouvelle l'homme et la Nature existent
galement; il ne la supprime pas au profit de la Divinit; elle ne
l'absorbe pas. Tous deux vivent: la Nature dans sa richesse; lui, dans
son indpendance vis--vis d'elle. Mais il est toujours en contact avec
elle; il y a entre eux une sorte d'harmonie prtablie; il est cr pour
la percevoir; elle, pour tre perue par lui.

  Avec, quelle dlicatesse l'Esprit individuel
  (Et peut-tre tout autant les facults progressives
  De l'espce entire) au Monde extrieur
  S'adapte; avec quelle dlicatesse aussi,
  (Et ceci est un thme que les Hommes ont pu entendre)
  Le monde extrieur s'adapte  l'esprit[892].

         [Footnote 892: Wordsworth. _Introduction  l'Excursion._]

Il y a donc une sorte d'ajustement, de fianailles, d'union, entre
l'esprit humain et la Nature. Il la peroit dans sa vie innombrable et
splendide; mais cette vie n'est pas tout: la raison d'tre de l'Univers
n'est pas comprise en lui-mme, ni sa signification; il n'est que la
rvlation de quelque chose de plus grand. Cette manifestation est tout
ce qu'il nous est donn de saisir. Nous ne pouvons connatre que la
Nature; mais elle nous parle de quelque chose d'au-del d'elle. Dans son
langage mystrieux et immense, elle nous rvle l'existence d'une force
suprieure, de modes d'tre inconnus, d'une puissance lointaine et
invisible. Ds lors, la Nature n'est pas seulement un fait, elle est un
signe; il ne suffit pas de la regarder, il faut l'interprter; un
lment idal se mle par l  son tude.

Il est ais de voir que cette doctrine diffre des autres. Avec le
systme de Cowper, il n'y a ni tude de la Nature pour elle-mme, ni
interprtation donne  ses millions de formes. On ne s'arrte pas 
elle. Il n'y a pas de relation continue; ds qu'on a trouv, par l'ide
de loi, l'ide d'un Rgulateur, on a tout dcouvert; il n'y a plus qu'
chanter ses louanges. Ici, au contraire, la Nature reste au premier
plan. Elle est l'objet d'une lecture constante, comme un texte qu'on ne
se lasse pas de relire et de commenter, pour en pntrer le sens. Le
systme qu'on a appel Wordsworthien conserve l'homme, conserve la
Nature, et ne ferme pas toute ouverture sur l'inconnu. On comprend qu'il
offre au point de vue potique plus de ressources, qu'il est en quelque
sorte plus large et plus hospitalier. Il est raliste, car il s'attache
 la Nature, il tire d'elle tout ce qu'il sait, vit de sa vie, s'largit
en la connaissant plus, a besoin d'tre constamment nourri par son
observation. Il est idaliste, car, prenant la Nature comme une
rvlation et un signe, il met derrire ses faits des penses; il la
spiritualise constamment, et, en laissant subsister sa ralit sur quoi
tout s'appuie, il en tire des enseignements et de l'esprance. En mme
temps, il reste en quelque sorte dans le rayon scientifique des faits,
car il ne tire de la Nature que ce que celle-ci peut donner: quelque
chose de confus, de vague, de lointain, de mystrieux, l'ide de cet
Inconnaissable redoutable qui est de l'autre ct des murs flamboyants
du monde. Rien de dfini, de prcis, d'humain comme le Dieu de Cowper,
qui est plutt fourni par la rvlation; mais la prsence devine d'une
imprissable puissance dont la Nature n'est que le voile de notre ct.
C'est, aprs tout, l'ide de plus d'un philosophe scientifique;
Wordsworth l'a exprime dans une image qui en rend  la fois le
grandiose et l'obscur.

  J'ai vu
  Un enfant curieux, qui vivait dans une plaine
   l'intrieur des terres, appliquer  son oreille
  Les spirales d'un coquillage aux lvres lisses;
  Silencieux, suspendu, avec son me mme,
  Il coutait intensment; et bientt son visage
  S'claira de joie, car il entendait sortir du dedans
  Des murmures, par quoi le coquillage exprimait
  Une union mystrieuse avec sa mer natale.
  Pareil  ce coquillage est l'univers lui-mme
   l'oreille de la Foi; et il y a des moments,
  Je n'en doute pas, o il vous communique
  D'authentiques nouvelles de choses invisibles,
  De flux et de reflux, d'une puissance ternelle
  Et d'une paix centrale, subsistant au coeur
  D'une agitation sans fin. Alors vous restez debout,
  Vous rvrez, vous adorez, sans le savoir,
  Pieux au-del de l'intention de votre Pense,
  Religieux au-dessus du dessein de votre Volont[893].

         [Footnote 893: _The Excursion_, Book IV.]

Pour mesurer l'importance de la Nature aux yeux de Wordsworth, il faut
ajouter qu'il en a tir toute une psychologie et toute une ducation
morale. Pour lui, la Nature est faite de srnit, de mystre, de
grandeur, de majest; et l'me humaine est, selon son expression, btie
par les impressions de la Nature[894]. Elles entrent en elle, s'y
dposent comme une lente alluvion de beaut, de calme et de douceur. La
splendeur des couchers de soleil, la pensivit des soirs, la fracheur
des matins, les diverses qualits des paysages y pntrent, s'y perdent,
et, par superpositions successives, l'difient sans qu'elle s'en doute.
Ce qu'il y a de meilleur dans l'homme, ce qui le soutient et l'anoblit,
n'est que l'accumulation de ces rveries devant la Nature, et la somme
de ces moments rares et bnis. Ces instants grandioses, il faut aller
au-devant d'eux, mais non pas dlibrment, avec le parti pris de les
rencontrer  telle heure ou  tel endroit. Ils se manifestent quand il
leur plat. Il faut aller s'offrir  eux, s'exposer sur une minence,
sur la rive d'un lac, quand les premires toiles commencent  se
mouvoir le long des collines[895]. Il faut mener son me devant la
Nature, et l, l'ouvrir toute grande, se mettre en tat de sage
passivit. Alors, sans que nous le sachions, des influences secrtes
agissent sur nous; mille voix, mille spectacles, le silence mme,
entrent en nous et secrtement y dposent des germes de sagesse et de
patience.

         [Footnote 894: Wordsworth. _The Prelude_, Book I.]

         [Footnote 895: Wordsworth. _Poems of the Imagination. There
         was a Boy._]

  L'oeil ne peut s'empcher de voir,
  Nous ne pouvons commander  l'oreille de cesser d'agir,
  Nos corps sentent partout o ils se trouvent,
  Contre ou avec notre volont.

  Je pense de mme qu'il y a des pouvoirs
  Qui d'eux-mmes font impression sur nos esprits,
  Et que nous pouvons nourrir notre esprit
  Dans une sage passivit.

  Pensez-vous, dans cette puissante somme
  Des choses qui parlent sans cesse,
  Que rien ne viendra de soi-mme,
  Et qu'il nous faut toujours courir aprs?

  Ne demandez donc plus pourquoi ici,
  Conversant comme je le peux,
  Je reste assis sur cette vieille pierre grise,
  Et perds mon temps  rver[896].

         [Footnote 896: Wordsworth. _Poems of Sentiment and
         Reflection. Expostulation and Reply._]

Cette manire inconsciente d'apprendre est suprieure  la science et 
son travail analytique. Celle-ci n'est qu'une faon de voir les objets
dans une disconnection morte et inerte; divisant toujours de plus en
plus, elle brise toute vie et toute grandeur, jamais satisfaite tant que
la dernire petitesse peut encore devenir plus petite[897]. Elle est
impuissante  rendre la complexit et la beaut des choses, qui sont la
ralit et la seule vrit. Les laisser entrer en soi, telles qu'elles
sont dans leur ensemble et dans leurs rapports, c'est tudier mieux que
dans tous les livres.

         [Footnote 897: Wordsworth. _The Excursion_, Book IV.]

  Et coutez! comme joyeusement la grive chante!
  Elle aussi est un bon prdicateur,
  Venez, venez  la lumire des choses,
  Que la Nature soit votre prceptrice.

  Elle a tout un monde de trsors prpars
  Pour enrichir les coeurs et les esprits:
  Une sagesse spontane, exhale par la sant,
  La vrit exhale par la gat.

  Une impression venant d'un bois printanier
  Peut vous enseigner plus sur l'homme,
  Plus sur le bien et le mal moraux,
  Que tous les sages ensemble.

  Douce est la science que donne la Nature;
  Notre intelligence affaire
  Dforme la beaut des choses,
  Et tue afin de dissquer.

  Assez de Science et d'Art,
  Fermez ces froids feuillets,
  Venez, sortons, et apportez avec vous
  Un coeur qui veille et qui sache recevoir[898].

         [Footnote 898: Wordsworth. _The Tables turned._]

On pourrait croire qu'il est  peine possible de saisir cette insensible
pntration de l'homme par la Nature, ces moments o elle s'pand en
nous en noyant notre conscience, ces minutes trop profondes pour des
mots. Wordsworth les a pourtant aperus, avec une dlicatesse et une
subtilit qui font de lui un psychologue presque aussi pntrant qu'il
est grand peintre de la Nature. Avec quelle finesse il note ce petit
choc imperceptible et cette surprise, par lesquels une me perdue se
rveille tout  coup et s'aperoit qu'elle dborde de nature.

  Alors quelquefois, dans ce silence, lorsqu'il tait suspendu
   couter, un faible choc de douce surprise
  A transport loin dans son coeur la voix.
  Des torrents montagneux; ou bien la scne visible
  Entrait, sans qu'il le st, dans son esprit,
  Avec son dcor solennel, ses rochers,
  Ses bois, et ce ciel mouvant, reflt
  Dans le sein de l'immobile lac[899].

         [Footnote 899: Id. _Poems of the Imagination. There was a
         Boy._]

Ces heures de divine rceptivit, ces moments mmorables et consacrs,
Wordsworth les a dcrits avec de merveilleuses ressources de langage. Il
a su exprimer des tats d'me presque inexprimables et qui n'avaient
jamais t rvls. C'est une contemplation qui, peu  peu, se
spiritualise; la scne extrieure, tout en persistant avec sa nettet et
ses dtails, s'affine, devient immatrielle, se change en rve; elle
passe du dehors dans l'me qui la contemple, avec une ineffable douceur,
entrant en elle, se transformant en elle. Sensations intraduisibles et
dsesprantes pour les lourds termes humains, et que Wordsworth a su
rendre dans une transparente immatrialit et avec prcision.

  Oh alors, l'eau calme
  Et sans un soupir s'tendit sur mon me
  Avec une pesanteur de plaisir, et le ciel
  Qui n'avait jamais t si beau descendit
  Dans mon coeur et me tint comme un rve[900].

         [Footnote 900: Wordsworth. _The Prelude_, Book II.]

Et ailleurs parlant d'un de ces jours clestes qui ne peuvent pas
mourir[901].

         [Footnote 901: Id. _Poems of the Imagination. Nutting._]

  Souvent, dans ces moments, un calme si profond et si saint
  Se rpandait sur mon me, que les yeux du corps
  taient entirement oublis, et que ce que je voyais
  M'apparaissait comme quelque chose en moi-mme, un songe,
  Une perspective dans l'esprit[902].

         [Footnote 902: Id. _The Prelude._]

En accumulant ainsi de nobles impressions et de beaux spectacles, l'me
s'enrichit, se fait des provisions de calme, de sant et de haute
jouissance. Elle en est profondment pntre comme d'une fracheur.
Dans chacun de ces moments, il y a de la vie et de la nourriture pour
les annes futures. Et cette influence, qui sait jusqu'o elle peut
s'tendre? Jusqu'aux moindres actes de la vie quotidienne. Elle affecte
la continuit mme de l'me.

  Ces beaux spectacles,
  Pendant une longue absence, n'ont pas t pour moi
  Comme un paysage pour l'oeil d'un homme aveugle;
  Mais souvent, dans les chambres solitaires, parmi le fracas
  Des villes et des cits, je leur ai d,
  Dans les heures de lassitude, des sensations douces,
  Ressenties dans le sang, ressenties jusqu'au fond du coeur,
  Qui passaient jusque dans la partie la plus pure de mon esprit,
  Me rconfortant tranquillement. Je leur ai d ainsi des sentiments
  De plaisir non remmor, de ceux qui, peut-tre,
  N'ont une influence ni lgre, ni triviale,
  Sur cette meilleure portion de la vie d'un honnte homme,
  Ses petits actes, ignors, oublis,
  De bont et d'amour[903].

         [Footnote 903: Id. _Lines composed a few miles above Tintern
         Abbey._]

Peu  peu, ces extases mrissent en un plaisir plus calme; l'esprit
devient une demeure pour toutes les formes aimables; la mmoire est
l'habitation de sons et d'harmonies pleines de douceur. L'me, remplie
de ces belles choses, devient belle  son tour. Elle en est pour ainsi
dire construite et chaque nouvelle impression la rend plus complte et
plus noble. Elle prend les habitudes mmes de la Nature. Elle devient
sereine, calme, pleine de bont, de pardon, d'indiffrence aux petites
choses, pleine de srieux, de gravit, et d'un sentiment de respect
religieux.

La Nature fait encore davantage. Elle enseigne galement  l'homme ses
devoirs envers ses semblables, ou plutt elle le faonne galement
envers eux. C'est une des originalits de Wordsworth que d'avoir
suspendu  l'tude de l'Univers sa sympathie pour l'homme. L'esprit,
fait  ces contemplations sublimes, est rendu incapable de sentiments
infrieurs et plus troits. Il s'y sent mal  l'aise, dans une
atmosphre moins haute. Il est, au milieu de l'envie et de la haine,
ainsi qu'un exil. Le pote a marqu le lien qui rattache la bont pour
les autres  l'amour de la Nature dans le magnifique passage qui clt le
quatrime livre de l'_Excursion_, et peut-tre que quelque chose de son
loquence peut se faire sentir mme  travers notre prose. Pour lui,
l'homme qui est en communion avec les formes de la Nature, qui ne
connat et n'aime que des objets qui n'excitent ni les passions
morbides, ni l'inquitude, ni la vengeance, ni la haine, cet homme doit
forcment ressentir si profondment la joie de ce pur principe d'amour
que rien de moins pur et de moins exquis ne saurait dsormais le
satisfaire. Malgr lui, il cherchera dans ses semblables les objets d'un
amour et d'une joie pareils. Le rsultat est que, par degrs, il
s'aperoit que ses sentiments d'aversion s'amoindrissent et
s'adoucissent; une tendresse sacre envahit et habite son tre. Il
regarde autour de lui, cherchant le bien, et il trouve le bien qu'il
cherche, jusqu' ce que la haine et le mpris deviennent des choses
qu'il ne connat que de nom; s'il entend sur d'autres bouches le langage
qu'ils parlent, il est plein de compassion. Il n'a pas une pense, pas
un sentiment qui puisse subjuguer son amour. La Nature ne l'loigne
jamais de l'homme. Au milieu d'elle, il ne cesse pas d'entendre la
tranquille et triste musique de l'humanit[904]. Quand il assiste au
riant travail un jour de printemps, il ne peut se dfendre d'avoir des
pensers mlancoliques. Au milieu de la joie de tous les tres, il ne
cesse jamais de songer que l'homme seul, par ses souffrances, dsobit
au dessein de bonheur universel.

         [Footnote 904: Wordsworth. _Lines written a few miles above
         Tintern Abbey._]

  Sur des touffes de primevres, dans ce petit bois,
  La petite pervenche tranait ses guirlandes,
  Et c'est ma croyance que chaque fleur
  Jouit de l'air qu'elle respire.

  Les oiseaux autour de moi sautillaient et jouaient,
  Je ne puis mesurer leurs pensers,
  Mais le moindre mouvement qu'ils faisaient
  Semblait un frisson de plaisir.

  Les rameaux bourgeonnants ouvraient leurs ventails
  Pour saisir la brise lgre;
  Et je ne pouvais m'empcher de penser
  Qu'il y avait du bonheur autour de moi.

  Si cette croyance est envoye du ciel,
  Si tel est le plan de la Nature,
  N'ai-je pas raison de me lamenter
  De ce que l'homme a fait de l'homme[905].

         [Footnote 905: Wordsworth. _Poems of Sentiment and
         Reflection. Lines written in Early Spring._]

C'est ainsi que la Nature est l'ducatrice de l'homme. Elle le forme et
le compose,  la lettre. Elle lui donne non-seulement la Pit
naturelle, l'Humilit, le Calme, l'Indiffrence pour les biens
passagers, la Srnit et la Joie; elle lui verse encore, comme une mre
intarissable, ce qu'on a appel le lait de la bont humaine. C'est ainsi
que le noble pote a pu dire qu'un instant avec elle peut donner plus
que des annes de raison travaillante[906]; c'est ainsi qu'il a pu dire
que son cole favorite avait t les champs, les routes, les sentiers
agrestes[907], et qu'il a pu lui rendre un hommage de reconnaissance
presque filiale,

  Heureux de reconnatre
  Dans la Nature et le langage des sens
  L'ancre de mes plus pures penses, la nourrice,
  La conductrice, la gardienne de mon coeur, l'me
  De tout mon tre moral[908].

         [Footnote 906: Id. _Poems of Sentiment and Reflection. To my
         Sister._]

         [Footnote 907: Id. _The Excursion_, Book II.]

         [Footnote 908: Id. _Lines composed a few miles above Tintern
         Abbey._]

Avec ces lments, Wordsworth a cr la posie de la Nature la plus
complte, la mieux enchane et la plus profonde que l'esprit humain ait
encore produite. Comme l'univers est un livre qu'il faut tudier et
lentement comprendre, sa posie devait tre mditative, de mme que
celle de Shelley a t lyrique. Le mouvement, l'lan, la passion
srement y sont moindres. C'est qu'en effet, elle est, par un ct,
infrieure  celle de Shelley. L'ide du progrs que fera l'esprit
humain dans l'intelligence du monde y est bien; le progrs du monde
lui-mme n'y saurait trouver place. La Nature n'est pas une
improvisation continuelle, un discours qui se droule, profitant 
chaque instant de sa clart et de son loquence acquises; c'est un livre
crit pour jamais. Le sens en est arrt. Il n'y aura d'avancement que
dans l'explication de son texte mystrieux.

De quelque ct pourtant qu'entranent les prfrences, eux deux sont de
beaucoup les deux plus grands potes de la Nature, on pourrait presque
dire les deux seuls. Chez tous les autres, chez Cowper, chez Byron, chez
Keats, chez Coleridge, chez Tennyson, il y a des fragments exquis ou
puissants; mais combien l'ensemble est infrieur en richesse et en
fidlit, moins substantiel, souvent mme compos d'lments
contradictoires. Les deux noms de Shelley et de Wordsworth se dressent
au-dessus de tous. Le sentiment moderne de la Nature rside en eux,
comme le soleil sur deux pics, les seuls assez hauts pour voir l'aurore
et le crpuscule, et connatre le cercle entier du jour.

       *       *       *       *       *

Pour complter cette esquisse du sentiment moderne de la Nature, il
faudrait tudier le retentissement que ces systmes ont sur les autres
sentiments. Ceux-ci en sont affects diversement, et toute la vie prend
une teinte diffrente selon le ciel qu'on met au-dessus d'elle. Pour
ceux qui, comme Cowper, voient surtout dans l'Univers la main et
l'intervention d'un tre suprieur, c'est la pense religieuse mle 
tout, les moindres actes surveills par des scrupules, parfois dans
l'expression des sentiments les plus sincres, une sorte de contrainte
comme de quelqu'un qui se sait observ. Pour ceux qui y voient le nant,
c'est toute la vie ptrie d'un levain de dsespoir; l'angoisse que donne
 toutes les joies le savoir qu'elles sont condamnes; la dtresse
affreuse de songer que ces treintes qui se jurent d'tre ternelles,
vont crouler en poussire; l'amertume de sentir, dans l'amour mme,
l'arrire-got de la mort. Ceux qui se rjouissent de participer  la
grande vitalit communiquent  leurs passions quelque chose de leur
enthousiasme panthiste. Ils leur prtent un caractre gnral, ils les
font dpendre d'un instinct immense; leur amour n'est plus qu'une
parcelle de l'universel dsir, la partie personnelle se perd dans
quelque chose de plus vaste. L'amour ainsi compris est peut-tre ramen
aux vraies proportions des choses; il est dpouill de son caractre
imprieux, absolu; il cesse d'tre tout, la passion infranchissable dans
laquelle un coeur est enferm et se dbat. Chez ceux enfin que la Nature
pntre de respect et de mditation, les passions humaines
s'affaiblissent et s'purent. Sa srnit n'accepte pas leurs orages;
les mes qu'elle forme  son image n'acceptent les motions que
tranquilles et raisonnables. Leurs chagrins aussi sont moindres, presque
aussitt sanctifis par la mme influence. Ainsi, de toutes parts, par
des voies tumultueuses ou paisibles, ces systmes aboutissent  la
petitesse de la vie humaine. Ds qu'elle se met  considrer la Nature,
l'me humaine a beau faire, elle perd de son importance, elle se nglige
et s'oublie. Dans cette contemplation prodigieuse, elle sent son infime
existence disparatre, goutte d'eau noye dans l'immense balancement des
mers. Pntre d'universel, emporte hors des ralits et loin des
mesures humaines, trouble, perdue, ivre d'enthousiasme, d'pouvante ou
d'esprance, elle perd conscience d'elle-mme dans son effort pour
rejoindre la conscience diffuse et obscure du monde. Le battement de nos
petites forces disparat dans les larges et uniformes pulsations de
l'existence infinie. Des centaines et des centaines de pics sauvages,
dans la dernire lumire du jour; tous brillants d'or et d'amthyste
comme les esprits gants du dsert; l, dans leur silence et dans leur
solitude, comme la nuit o le dluge de No se desscha pour la premire
fois. Admirable, bien plus, solennel tait ce spectacle au voyageur. Il
contemplait ces masses prodigieuses avec merveillement, presque avec un
lan de dsir. Jusqu' cette heure, il n'avait jamais connu la Nature,
et qu'elle tait une, et qu'elle tait sa mre, et qu'elle tait divine.
Et comme la lumire pourpre s'vanouissait en clart dans le ciel et que
le soleil tait maintenant parti, un murmure d'ternit et d'immensit,
de mort et de vie passa  travers son me; et il ressentit comme si la
mort et la vie taient une, comme si la Terre n'tait pas inanime,
comme si l'Esprit de la Terre avait son trne dans cette splendeur, et
que son propre esprit avait communion avec lui[909]. O sommes-nous
donc? Dans quelles sphres nouvelles de pense? Dans quel ther et
quelles froides sublimits o les passions expirent?

         [Footnote 909: Carlyle. _Sartor Resartus._]

On voit par quels larges degrs nous nous sommes loigns de plus en
plus des rgions moyennes qu'occupe le travail des hommes. Nous
n'apercevons plus que de bien loin, comme du haut des sommets alpestres,
cette plaine anime au bruit des semailles ou des moissons dans laquelle
nagure nous vivions avec Burns. Il est demeur l-bas,  nos pieds,
ignorant ces vertiges et ces ivresses, occup  la besogne humaine,
travaillant, labourant, aimant, souffrant, et trouvant que son travail,
son amour et sa souffrance sont toute sa vie. Des distances immenses,
des abmes et des monts, sont entre lui et ceux qui mditent sur les
cimes. Si l'on voulait mesurer, d'une faon frappante, quelle tendue le
spare du sentiment de la Nature moderne, on n'aurait qu' imaginer deux
promenades, l'une faite par Wordsworth, et l'autre par lui. Il n'y
aurait pas de contraste plus frappant. On verrait le premier sortant de
son jardin de Ridal-Mount, srieux, avec une sorte de recueillement et
l'attente de rencontrer dans sa promenade des leons morales. Il va
puiser  la grande srnit, pour entretenir celle de son me. Il marche
dans la Nature, comme dans une cathdrale, o se droulent des
crmonies religieuses dont il ne peut pntrer le sens, mais dont le
caractre solennel le remue. Le soir, il revient dans un tat d'me
grave et respectueux, comme aprs une communion sacre. S'il avait pu
emporter quelques troubles, ils seraient apaiss; mme les douleurs les
plus saintes, celle que cause la mort d'un frre, se calment, s'lvent,
et prennent leur place dans la haute harmonie de l'me. Combien la
promenade de Burns est diffrente! Il sort de Mossgiel, le coeur agit
de passions, ne cherchant qu' songer plus librement  son angoisse. Il
emporte avec lui des sentiments auxquels il appartient tout entier; il
souhaite seulement un endroit o rien ne les vienne distraire. Chemin
faisant, il jette un rapide regard sur les champs de bls verts, mais
c'est son oeil seul qui peroit la scne; son esprit ne s'en mle pas.
La proccupation intrieure continue, se plaant machinalement dans ce
cadre. Il rentre rapportant les mmes peines, plus violentes et plus
orageuses, de cette promenade o rien ne les a gnes. La Nature n'a eu
pour lui aucune vertu, aucun baume calmant. Elle reste indiffrente 
ses douleurs; lui, l'a  peine aperue.

Et si l'on reprenait un  un tous les traits du sentiment de la Nature
tel que nous avons essay de le dgager de la posie moderne, on verrait
qu'il ne s'en trouve pas un seul dans Burns. La peinture minutieuse, la
recherche d'effets neufs et rares ne se rencontre pas chez lui; il se
contente des effets ordinaires et il les peint sommairement d'un seul
trait. Le mlange d'me humaine et de Nature, ce commerce nouveau, cette
humanisation des sites et des objets, n'apparat gure chez lui, qu'en
quelques passages et si rapidement qu'on ne sait si ce n'est pas un
hasard de mtaphore. Quant aux mditations sur la vie universelle et 
leur influence sur les sentiments, il les a absolument et toute sa vie
ignores. En ralit, il ne s'est jamais occup de la Nature pour
elle-mme, ce qui est le trait caractristique de la posie moderne. Il
n'a t en contact avec elle que par le travail champtre ou pendant
quelques promenades de paysan dsoeuvr. Sa personnalit tait trop
vigoureuse, trop active et trop exigeante pour faire les moindres
concessions  un sentiment vague et pars. Il est rest vis--vis de la
Nature sur le vritable terrain humain, ne la prenant que comme un cadre
troit  ses passions et  son travail. Par l, il est presque unique
dans la littrature contemporaine. On peut dire que, seul parmi les
modernes, il a aim la Nature  la faon antique.

Pour trouver son analogue il faut remonter, par del les Latins,
jusqu'aux Grecs. Un critique pntrant a bien montr que chez les
premiers le sentiment de la nature tait, en partie, le dsir d'chapper
 l'existence des cits. Les crivains romains, pour se soustraire aux
fatigues, aux dgots, aux prils de la vie publique, cherchant partout
la paix au milieu des agitations civiles, se tournent vers la Nature...
Le pote, le philosophe, l'homme de mditation inquiet de l'avenir et se
tournant plus volontiers du ct du pass, frapp des maux de la
socit, bless de ses injustices, afflig de ses vices, dsireux
d'chapper en quelque sorte  la civilisation et de remplir le vide de
son me d'affections nouvelles, s'achemine vers la solitude et se donne
 la Nature[910]. Peut-tre faudrait-il faire un coin d'exception pour
Virgile, encore que sa vie des paysans, vraie par bien des cts, soit
trop reprsente comme un reste de l'ge d'or. Il y avait dj dans ce
besoin de solitude quelque chose de notre sentiment moderne, la soif de
ceux qui vivent enferms dans les immenses cits. Les Grecs seuls ont
aim la Nature avec la simplicit, la navet que nous trouvons dans
Burns. Ils vivaient en elle, car mme les habitants des petites
capitales provinciales n'taient pas soustraits  son spectacle. Eux
seuls l'ont dpeinte comme toujours subordonne  l'homme et recouverte
par ses travaux. Et si parmi les crivains grecs nous devions choisir
celui qu'il conviendrait le plus de rapprocher de Burns, ce ne serait
pas Hsiode que nous prendrions; il est trop didactique; son commerce
avec la Nature est, il est vrai, utilitaire et pratique, mais trop en
prceptes, trop dgag de la vie et de ses passions. Ce ne serait pas
non plus Thocrite, malgr sa prcision d'observation et son sens de la
vie relle. C'est un artiste achev, mais qui reprsente plus qu'il ne
ressent, qui dcrit les paysans et n'est pas l'un d'entre eux.
D'ailleurs le vers presque pique de son rcit communique  ses
reprsentations les plus familires de la lenteur et de la gravit; le
pome par lequel Burns se rapprocherait le plus de lui serait _Le Samedi
soir du Villageois_, justement  cause de cette forme solennelle. Ce qui
fournirait peut-tre le mieux le sentiment de nature tel qu'il est
exprim par Burns est celui qui est rendu par les paysans des
merveilleux choeurs d'Aristophane[911]. L on trouve le campagnard
parlant pour lui-mme, aimant la terre sans philosophie, pour les
bienfaits qu'elle lui accorde, et pour le travail qu'il lui donne. Il y
a la mme manire nave, borne, la mme connaissance des dtails, le
mme patriotisme local, le mme ralisme parfois brutal. Il n'est pas
jusqu' l'allure lyrique et rapide, jusqu' la sobrit et la brivet
de la forme, qui ne soient encore des points de ressemblance. Il y a
dans Burns un peu plus de tristesse, qui tient  ce qu'il cultivait un
sol plus ingrat, sous un ciel moins lumineux. Et aussi il faut noter que
ses descriptions de nature n'ont pas la disposition au bas-relief, 
l'ornementation claire et sur un seul plan, qu'ont souvent celles des
anciens, qui prennent aisment un tour de dcoration artistique. Mais on
voit assez qu'il a ressuscit un tat potique disparu et qui est bien
lointain de nos ges.

         [Footnote 910: E. Gebhart. _Histoire du Sentiment Potique de
         la Nature dans l'Antiquit Grecque et Romaine_, p. 292-93.]

         [Footnote 911: Voir _la Paix_.]




CHAPITRE V.

CONCLUSION.


Lorsqu'on tudie un objet longuement, en le dcomposant, on s'expose 
quelque danger de perdre de vue ses proportions. Non seulement on l'a
soumis au grossissement de la loupe, mais surtout on l'a isol et,
durant cet isolement, tous rapports disparaissent. Tandis qu'une fleur
est sous le microscope, elle n'est plus ni grande ni petite, elle existe
seule. Mais, toutes ses parties dmontes et explores, sans quoi il n'y
a pas d'examen complet, il convient de les runir, de la reconstituer,
de reprendre la notion de sa physionomie et de ses dimensions. Ainsi,
aprs avoir minutieusement pntr dans les diverses parties du gnie de
Burns, voudrions-nous essayer d'en rtablir l'ensemble et d'en saisir
l'importance.

Ceci est un travail plus incertain et plus flottant que le premier,
parce que, dans les questions de relations, les chances d'erreur se
multiplient par le double de tous les points de contact, et que ces
questions ont en outre toujours quelque chose de factice. Constater les
qualits d'un homme est dj malais; les comparer avec les qualits
d'autres hommes, alors que celles-ci sont dissemblables ou parfois
opposes, et les mesurer ensemble est une tentative presque vaine.
Toutefois il faut convenir que la critique littraire vit en partie de
ces comparaisons. Il est utile alors de les maintenir autant que
possible en d'troites limites, de les faire porter seulement sur des
choses assez proches. Dvelopper les diffrences entre des objets qui
n'ont pas de rapport entre eux, c'est juxtaposer deux dfinitions prises
au hasard; c'est confronter l'hysope et le cdre, l'alouette et l'aigle;
cet amusement n'est pas toujours absent des histoires littraires. C'est
pourquoi on ne trouvera pas ici de ces laborieux parallles avec
Branger, ou Jasmin, ou Pierre Dupont, ou Byron, ou Moore, ou
d'autres[912]. Les rapprochements dont nous nous servirons ne portent
gure que sur des ressemblances, des rencontres particulires. De plus
ils n'ont nullement l'intention d'tre des comparaisons et d'tablir
des jugements. Ils ont simplement pour objet, en voquant une impression
nette, bien tablie et acquise, de suggrer ou d'clairer une
impression neuve ou vague, soit par contraste, soit par nuance. Nous les
employons comme des moyens de prciser, et non comme des instruments
d'valuation. C'est avec toutes ces rserves que nous voudrions marquer
la place de Burns dans l'histoire littraire.

         [Footnote 912: Si l'on veut voir, pour se gurir d'en
         commettre de pareils, un exemple de ces parallles, on n'a
         qu' lire le passage suivant. Il est extrait d'un article
         intitul _Burns et Branger_, publi dans la _Nineteenth
         Century_, N 37, March 1880. Nous tairons le nom de l'auteur,
         dont les travaux sont utiles et dignes d'estime.

         Burns et Branger furent tous deux grands et populaires, et
         tous deux exercrent une grande influence sur les esprits de
         leurs compatriotes. Burns trouva la littrature lyrique de
         l'cosse corrompue et licencieuse, et la laissa pure.
         Branger trouva la littrature lyrique de la France tout
         ensemble impure et frivole, et la laissa encore plus impure
         et plus frivole. Tous deux ont chant l'amour; mais l'amour
         qui trouva faveur auprs de Burns tait naturel, sincre et
         sortait franchement du coeur. Celui qui fut clbr par
         Branger tait impudique et thtral et dpendait entirement
         d'un prurit de l'imagination. Il tait impossible  l'cosse
         de produire un Branger; il tait galement impossible  la
         France de produire un Burns. Tous deux taient patriotes et
         empruntrent leur inspiration au souvenir des gloires passes
         de leurs pays. Burns entretint dans l'esprit de ses
         compatriotes un amour intense de l'cosse, sans haine d'un
         autre pays; tandis que Branger, bien qu'il ait inculqu
         l'amour de la France, a inculqu encore plus fortement
         l'amour de la gloire militaire qui ne peut s'acqurir que par
         un tat de guerre avec les autres nations. Plus de trois
         quarts de sicle se sont couls depuis la mort de Burns et
         sa renomme, petite  cette poque et  peine parvenue en
         Angleterre, a augment graduellement jusqu' faire le tour du
         globe. Chaque anne, le 25 janvier, l'anniversaire de sa
         naissance est clbr comme s'il tait le saint et le patron
         de l'cosse. Un quart de sicle s'est  peine coul depuis
         les funrailles publiques de Branger, sa renomme qui alors
         ombrageait la terre a t en diminuant graduellement. De nos
         jours elle est presque entirement confine en France et 
         une petite portion de ses concitoyens.

         Est-il ncessaire de faire remarquer au moyen de quelles
         violations de la vrit, de quelle ignorance des faits, de
         quel oubli des circonstances, de quelles affirmations
         stupfiantes, on labore de pareils rapprochements. Que
         l'auteur de cet article connaisse mal Branger; qu'il oublie
         que lorsqu'un peuple est envahi et meurtri par l'tranger il
         n'y a pas de patriotisme sans haine de l'tranger et que le
         _Vieux Drapeau_, le _Cinq Mai_, le _Violon Bris_, le _Vieux
         Sergent_, les _Souvenirs du Peuple_ sont des pomes de
         sentiment national aussi lgitimes et plus poignants que
         l'_Ode de Bruce_ ou _les Volontaires de Dumfries_; qu'il
         ignore qu' ct de cela Branger a chant le patriotisme pur
         dans le _Retour dans la Patrie_ et les _Hirondelles_, la
         libert des autres nations dans le _Pigeon Messager_, et la
         paix du monde dans la _Sainte Alliance des Peuples_; qu'il
         ignore la belle piti qui a inspir le _Vieux Vagabond_;
         qu'il n'ait pas compris la sincrit de sentiment qui vit
         dans _Le Grenier_, et dans cette charmante pice de la _Bonne
         Vieille_; qu'il ne sache pas que les pices anticlricales de
         Branger ne sont pas si loin des satires de Burns; qu'il
         n'ait pas aperu qu'une des causes de la popularit de
         Branger a t prcisment d'avoir mis de hauts et nobles
         sentiments  la porte du peuple, et d'avoir donn un des
         rares exemples de posie populaire; qu'il ne se doute pas de
         mille autres nuances; cela n'a rien d'tonnant. Il a
         seulement eu le tort de parler d'un sujet qu'il avait
         insuffisamment tudi. Mais on croirait qu'il ne connat pas
         beaucoup plus Burns, si l'on ne se rappelait ses autres
         travaux et sa comptence dans les choses d'cosse. O a-t-il
         pu prendre cette singulire affirmation que la littrature
         lyrique de l'cosse tait, avant Burns, corrompue et
         licencieuse? Il s'y trouvait des chansons grossires, comme
         dans toutes les littratures populaires, mais ni la
         collection des ballades, ni celle des chansons, avec leurs
         pices pures et exquises, ni celle des petits pomes, ni les
         morceaux de Ramsay ou de Fergusson ne constituent rien de
         corrompu ni de licencieux. O a-t-il vu que Burns avait
         laiss pure cette mme littrature? Il a retouch quelques
         chansons, il leur a enlev des mots trop grossiers, il a fait
         leur toilette pour qu'elles pussent entrer dans les salons et
         tre chantes par les dames au piano-forte, mais il en a
         laiss pour son compte qui valent bien celles de Branger. La
         pice  Anna Park vaut bien les pices  Lisette; ni la
         _Bonne Fille_, ni _Madame Grgoire_, ni la _Double Chasse_
         n'ont rien qui n'ait plus que leur quivalent dans Burns,
         sans parler des _Merry Muses of Caledonia_. Rien ne reste
         debout de ces tranges affirmations quand on les examine de
         prs. Et voil comment un homme judicieux, pour vouloir
         accoler deux sujets qui ne vont pas ensemble, essaye de les
         faire gauchir et ne rapproche en ralit que des faussets,
         des erreurs, et des niaiseries. Il ferait croire qu il ne
         connat ni l'un ni l'autre des potes dont il parle, si ses
         travaux d'autre part ne nous persuadaient qu'il doit en
         connatre un.]

       *       *       *       *       *

L'oeuvre de Burns n'est ni trs leve, ni trs complexe, ni trs
profonde. Il n'tait pas de ces mes prophtiques, comme ce sicle en a
connu, qui gravissent les plus hauts sommets du prsent, pour entrevoir
l'avenir et annoncer des terres nouvelles; ni de ces mes subtiles qui
dcouvrent dans le coeur humain de nouvelles couches de souffrance, de
joie, de scrupule, ou de rverie; ni de ces mes tourmentes des
problmes de la destine qui se meurtrissent contre le mur d'Inconnu qui
enferme le monde. C'tait un esprit qui habitait les rgions moyennes.
Il s'est content de la ralit courante. Il a reproduit la vie humaine
la plus commune, et il l'a plutt peinte que pntre. Cette
reprsentation est courte et dcousue; elle consiste en une suite
d'esquisses, de croquis dtachs. Dans ce qu'elle exprime le mieux, elle
ne dcouvre rien, et mme n'entre pas trs avant. Les sentiments et les
personnages sont ordinaires; on dirait presque qu'ils tiennent du lieu
commun, s'ils n'taient si prcis et si serrs. Ils sont admirablement
saisis, mais ils sont un peu superficiels par suite de la rapidit du
trait; ils sont mme un peu diminutifs, de petite stature. Cependant
quelle vrit, quelle intensit, quel mouvement, quelle action
incessante et, quand il le faut, quelle nergie! Il prend la ralit
d'un tel poignet qu'il en fait sortir le comique ou l'loquence rien
qu'en la pressant. Et aussi quelle varit, non seulement dans les
sentiments, mais dans les situations et dans la forme mme! Oui, il est
vrai, sa reprsentation de la vie est rduite et sommaire; il n'en
connat ni les grandeurs, ni les hrosmes, ni les sacrifices, ni les
subtilits, ni les dpravations, ni les fruits rares, ni les fleurs
dlicates; il n'en offre que le pain bis. Mais on peut dire que, 
l'chelle o il prend l'existence, il la reproduit tout entire. Il
ressemble  ces montreurs qui ont un petit thtre, et cependant mettent
tout un monde dans leur bote. Dans maint grand thtre pompeux,
prtentieux et riche, il n'y a pas le quart de la vitalit, de
l'observation et de la vrit qui s'agitent dans cette baraque
populaire.

Avec cela, il a des cts plus ariens. Il possde un don de lyrisme
qui, par le seul essor des strophes, s'empare de ce ralisme et l'enlve
presque hors de la ralit. Ce don, qui parat dans presque toutes ses
pices, clate dans ses chansons. Elles atteignent  cette hauteur o le
sens des mots se fond en motion musicale, o les paroles chantent comme
des notes. Mais l encore, toutes lgres et ailes qu'elles soient,
elles sont relles, elles restent terrestres. Les seules chansons
modernes qu'on puisse leur comparer, pour la qualit musicale, sont
celles de Shelley. Celles-ci n'ont pour ainsi dire plus de corps, sont
choses purement thres. La chanson de Burns est l'alouette, quand on
la voit encore voleter au-dessus des bls.

  L'alouette veille, gazouillante, s'lance
  Et monte dans le ciel matinal,
  Secouant joyeuse ses ailes emperles,
  Dans le regard rose du matin.[913]

         [Footnote 913: _Now Spring has clad the Grove in Green._]

Celle de Shelley est l'alouette devenue invisible, alors qu'il n'existe
plus d'elle que des notes tombant du ciel.

  Le soir d'une pourpre ple
  Se fond autour de ta fuite;
  Comme une toile du ciel
  Dans la pleine lumire du jour,
  Tu es invisible, mais j'entends ta voix perante.[914]

         [Footnote 914: Shelley. _To a Skylark._]

Ce qu'elle chante est srement ce que le langage humain a produit de
plus immatriel, de plus purement musical; ce sont des vibrations de
cristal, soeurs des nuances irises de l'arc-en-ciel. Mais la chanson de
Shelley tient en quelques notes; celle de Burns a autrement de varit,
et, dans cette varit, de passion; elle voltige au-dessus de tous les
sentiments humains. Quant aux chansons des autres potes modernes, elles
sont trs loin de celles-l; celles de Moore n'ont qu'un gazouillement
charmant, un ramage lgant, parfois un soupir mlancolique; les
quelques-unes de Coleridge ont plus d'clat de mots que de musique;
celles de Tennyson manquent de vol, elles n'ont qu'une modulation
monotone et lente, c'est un mauvis qui chante perch, et redit une note
de flte douce et moelleuse. Il n'y a, dans la littrature anglaise,
pour tenir tte aux chansons de Burns, que le recueil de celles qu'on a
extraites des grands dramaturges du XVIe sicle: les merveilles de
Shakspeare et, presque au mme degr, celles de Beaumont et
Fletcher[915]. Ces chansons de la Renaissance ont peut-tre plus de
caprice, de fantaisie inattendue; elles ont le reflet d'une pense plus
haute, plus riche, plus souple et plus subtile aussi; elles sont faites
d'images plus raffines et plus rares; elles ont quelque chose de plus
dsintress; mais elles n'ont pas la solidit d'observation et la
rougeur de passion de celles de Burns.  tout prendre il est difficile
de choisir entre sa seule production et l'anthologie de ces riches
gnies. Cela seul est une gloire.

         [Footnote 915: _Songs from the Dramatists_, edited by Robert
         Bell.]

Sa forme est admirable; elle est parfaite. Il est peut-tre l'crivain
le plus classique qu'il y ait dans la littrature anglaise, j'entends 
la faon des Grecs, et non des Latins, qui ont manqu de spontanit et
de mouvement. Il l'est par la clart et la solidit de la construction,
la proportion exacte entre l'expression et la pense, le ddain des
ornements, la sobrit des mots, la vigueur simple, le muscle net et
maigre de la phrase, quelque chose de ramass, de compact et de nu. Il
l'est aussi par un langage moyen qui ne vise jamais au haut ni au
profond, toujours concret, qui revt les vrits mme leves d'une
forme solide et terrestre, comme les anciens. Et il est impossible de ne
pas remarquer aussi, bien que ce ne soit pas uniquement une question de
forme, qu'il possde encore cet inimitable privilge des anciens
d'largir le prcis, et de donner  un fait particulier un aspect
gnral et un intrt humain. Il est bien plus prs des modles grecs
que les pseudo-classiques du XVIIIe sicle, qui avaient un certain got
des ordonnances classiques, surtout oratoires, mais chez qui la
prtention verbale, l'apprt de la phrase, la symtrie des mots, ont
raidi la forme et l'ont dtache de la pense. D'ailleurs ils n'ont vis
au classique que dans l'abstrait, au classique noble. La seule oeuvre
potique anglaise qui nous donne l'impression d'une mesure aussi
parfaite est ce chef-d'oeuvre, _Enoch Arden_, o pas un mot ne dpasse
son rle. Mais c'est le classique d'un alexandrin, un mlange riche de
mtaux, ouvr par un art inimitable, comme par la main d'un Thocrite
moins rel et plus touchant. Tout au plus pourrait-on dire que Burns est
trop vhment; il a un entassement et une bousculade de sens, un
mouvement trop press: il n'a pas le loisir antique.

Ces dons s'exercent avec une aisance telle qu'on n'en trouverait
d'exemple que chez les improvisateurs dont les productions ne s'lvent
pas  l'art. Tout cela sourd  bouillons vifs et limpides, comme d'une
de ces sources de collines, intarissables. Aucun pote n'a crit avec
plus de facilit et en mme temps de condensation, et c'est en quoi il
est surprenant. Ses oeuvres furent le simple exercice d'un esprit
tellement surabondant et vigoureux qu'elles sont fortes sans effort. Une
sincrit incomparable enveloppe tout ce qu'il a produit, comme une
atmosphre. L'excellence de Burns, dit Carlyle, est,  la vrit, parmi
les plus rares, soit en posie, soit en prose, mais en mme temps elle
est claire et facilement reconnaissable: sa _sincrit_, son
indiscutable air de vrit[916].

         [Footnote 916: Carlyle. _Essay on Burns._]

       *       *       *       *       *

Burns est absolument en dehors,  l'cart, de la littrature anglaise
moderne. Il ne s'y rattache point par ses origines, qui sont celles que
nous avons vues, toutes locales et cossaises. Il n'y tient point par sa
manire et son inspiration, qui sont aussi diffrentes de celles de la
posie moderne qu'il est possible de l'imaginer. Il suffirait de
reprendre les points que nous avons tudis en lui pour voir qu'ils
s'opposent exactement, un  un, aux points analogues chez les potes
rcents. Il est inutile de revenir sur le sentiment de la Nature. La
diffrence dans la faon de comprendre l'amour n'est pas moindre. Ici la
dmonstration ne peut se faire par un expos de doctrines, mais par une
notation de sentiments. Qu'on songe que de notre temps cette passion est
surtout rveuse, et, quand elle le peut, gracieuse; parfois elle a une
certaine ferveur morale, le plus souvent de la tristesse, presque jamais
de vraie flamme, jamais d'ardeur physique, ou, si cette dernire
apparat chez quelques potes plus rcents, elle n'est qu'une
surexcitation raffine, douloureuse, et souvent vicieuse. Nous avons vu
combien chez Burns la passion est directe, franche, matrielle, toujours
gaie et saine. Chez lui, l'amour est vraiment ce qu'il doit tre, le coq
clair, joyeux, ivre de lumire, qui, selon l'expression de Milton:

  Scatters the rear of darkness thin,
  And to the stack or the barn door
  Stoutly struts his dames before[917].

         [Footnote 917: Milton. _L'Allegro._]

Dans l'cole moderne, c'est un hron qui rve au bord d'une source, prs
d'un saule, au crpuscule. Il est fort triste! Pour la peinture de la
vie humaine, l'opposition n'est-elle pas plus accuse encore? La posie
contemporaine tout entire est mditative, elle est occupe des aspects
gnraux et des problmes de la destine humaine; elle essaie des tudes
psychologiques qui ont de la subtilit, parfois de la profondeur, et pas
de vie, elle a su rendre des tats d'mes et jamais des tres; elle est
toujours noble, grave; mme quand elle s'applique  des sujets
familiers, elle reste digne. La vritable vie, l'action, le don de crer
des tres qui se dtachent d'elle et vivent ensuite de leur vie propre,
lui fait irrmdiablement dfaut. Or ce sont l prcisment les qualits
matresses de Burns. Il est, dans la posie moderne, le seul qui ait
vraiment reproduit la vie, dans une forme familire et anime. Que
d'autres diffrences encore! Il est le seul, absolument le seul, qui ait
connu le rire, le rire vrai, franc, sans arrire-pense. Tous les pomes
modernes, avec leurs nuances d'enjouement, ou de sarcasme, sont srieux;
 peine y trouve-t-on quelques clairs de gat mince et superficielle.
Encore est-elle souvent pnible. Il semble que la Joie ait cess de
vivre parmi les Muses. Depuis les livres de Fielding et de Smollett, il
n'y a vraiment, dans la haute littrature anglaise, que deux oeuvres o
l'on rencontre le rire, ce sont les drleries de Burns et l'immense
bouffonnerie de Pickwick. Enfin quelle diffrence dans l'allure
gnrale, dans la manire d'tre! La posie moderne est toujours lente.
Celle de Burns seule est agile, presse d'arriver, bondissante; elle
court d'un pied rapide, d'un pas gymnastique,  cent lieues des
mditations prolonges et de la dmarche pripatticienne des autres. De
quelque faon qu'on les rapproche, on voit qu'il n'a rien eu de commun
avec ses rivaux modernes. Il a t mu par les mmes faits parce qu'il
vivait dans les mmes temps, mais, l encore, son motion est diffrente
de la leur. On a pu le voir  propos de la Rvolution franaise. C'est
avec raison que Shairp a dit que Burns, par rapport  ses
contemporains, peut tre regard comme un accident: il a grandi si
entirement  part et en dehors des influences littraires de son temps.
Sa posie tait un ruisseau qui coulait  l'cart sans tre atteint par
le grand courant de la littrature[918].

         [Footnote 918: Shairp. _Studies on Poetry_, p. 8.]

Chose singulire--et c'est une ide qui nous est revenue  plusieurs
reprises au cours de cette tude--il semblerait bien plutt fait pour
prendre sa place dans la littrature franaise. Invinciblement il fait
penser  Rgnier,  Villon, parfois  St-Amant,  Olivier Basselin. Ce
quelque chose de dru et de dgag, de vert, de net et de court dans la
forme, de sens et de moyen dans la pense, ce mouvement leste, cette
franchise  tout dire, cette bonne humeur, cette jovialit, cette
gauloiserie, cette clart, font qu'il serait moins une anomalie dans
notre littrature que dans la littrature anglaise. En mme temps, ce
caractre passionn, ce dcousu et ce dbraill de la vie, ce
temprament bohme, insouciant et rvolt, et aussi cette manire d'tre
envers les femmes, entrent plutt dans l'ide qu'on se fait
ordinairement de notre race. Il aurait chez nous des frres, des gens de
mme sang et de mme existence, des compagnons et, pour dire le mot, des
camarades. En Angleterre, il n'en a pas, ou en a de moins frappants. Il
reste isol au milieu de la surprise de tous, comme un phnomne qui ne
se rattache  personne. Le _Perfervidum ingenium Scotorum_, par lequel
on l'explique, a lui-mme quelque chose de franais, de celtique tout au
moins. Un illustre gologue cossais, et passionn pour la posie de son
pays, nous disait rcemment qu'en effet Burns ressemblait plutt  un
Franais qu' un Anglais. Est-il ncessaire d'ajouter trs vite que nous
ne revendiquons pas Burns? Nous dsirons seulement nous servir des ides
admises sur les deux littratures pour prciser les qualits d'un
crivain; et c'est une preuve de plus combien ces gros jugements
gnraux sur les races sont dfectueux, puisqu'ils ne s'obtiennent qu'en
ignorant des transpositions comme celles-ci.

Quant  l'influence de Burns sur la littrature anglaise, on peut dire
qu'elle a t nulle. Nous avons t surpris de trouver, chez un critique
aussi perspicace que M. Shairp, que s'il avait t peu affect par ses
contemporains, il avait eu beaucoup de pouvoir sur ceux qui sont venus
aprs lui. Wordsworth avoue que ce fut de Burns qu'il apprit le pouvoir
de chants fonds sur l'humble vrit[919]. M. Shairp, qui ne cite que
le seul Wordsworth, appuie ce jugement sur une unique strophe du pome
intitul _Sur la tombe de Burns_. La voici:

  Je pleurai avec des milliers, mais comme un
  De ceux qui furent le plus affligs, car il tait disparu
  Celui dont j'avais salu la lumire quand elle brilla d'abord,
  Et montra  ma jeunesse
  Comment la Posie peut btir un trne princier
  Sur l'humble vrit[920].

         [Footnote 919: Shairp. _Studies in Poetry and Philosophy_, p.
         3.]

         [Footnote 920: Wordsworth. _At the grave of Burns._]

Il semble que le sens prcis de ces derniers vers soit que Wordsworth
avait vu, par l'exemple de Burns, comment on peut atteindre  la
renomme en traitant des sujets vulgaires. Mais il n'y a l aucune
influence littraire par la raison qu'il n'y a aucune ressemblance. Les
pomes familiers de Wordsworth, rflchis, moraux, pniblement simples,
jusqu' tre parfois enfantins, trs lents d'allure, n'ont aucun
rapport, ni de sujet, ni de manire, avec les robustes tableaux de
Burns. Ils drivent bien plutt, pour le ton, des curieux et tendres
passages sur les Humbles, pars dans la _Tche_ de Cowper. Qu'on lise
les pisodes de Kate la folle[921], des Gypsies[922], du Conducteur de
chariot dans la neige[923], et surtout du Mnage des Pauvres
paysans[924], on aura la nuance des pomes de Wordsworth. D'ailleurs
Crabbe avait plus nettement encore donn la posie des Pauvres. Les
grandes descriptions de vie campagnarde et les portraits de bergers et
de paysans, sems dans l'_Excursion_, relvent bien plutt de ce dernier
genre, trait par un peintre harmonieux et lev, au lieu de l'tre par
un matre raliste et morne. Quant au reste de l'cole anglaise, Byron,
Shelley, Coleridge, Keats, Tennyson, Browning, Swinburne et mme Tom
Hood, il suffit d'voquer, par leurs noms, la posie qu'ils ont cre,
pour voir qu'ils ne tiennent rien de Burns[925]. On a dit que Burns
avait contribu  rendre  la posie anglaise, le sens de la Nature.
Nous avons vu combien cela est faux. On a dit aussi qu'il lui avait
rendu la passion. Si l'on veut dire qu'il l'a enrichie d'un livre o il
y a de la passion, oui; si l'on veut dire qu'il a communiqu cette
passion  d'autres, non! C'est un don qui ne se transmet pas, qui meurt
avec celui qui en a souffert et en reste immortel. Bien plus, dans la
posie cossaise elle-mme, son influence n'est pas beaucoup plus
sensible. Celui qui est aprs lui le plus grand pote cossais, Hogg,
est un disciple des vieilles ballades et de Walter Scott. Les
chansonniers qui continuent la tradition cossaise, comme Tannahill, la
baronne Nairn, Robert Nicoll, ont simplement imit les vieilles
chansons, ainsi que Burns l'avait fait lui-mme. Charles Kingsley
remarque avec justesse que les chansons crites avant lui sont
videmment d'une valeur trs suprieure,  celles crites aprs
lui[926]. On n'a rien fait qui ait continu son _Tam de Shanter_, ou
ses _Joyeux Mendiants_, ou ses _Petits Pomes_, ou ses _ptres_. Les
formes elles-mmes semblent abandonnes et paraissent appartenir au
vieux temps. C'est qu'en ralit Burns a t le point culminant d'une
littrature indigne qui semble close maintenant. Il a t le plus
brillant, le plus savoureux, le dernier fruit, sur le plus haut rameau
du vieil arbre cossais.

         [Footnote 921: Cowper. _The Sofa_, vers 534-56.]

         [Footnote 922: Id. _Id._, vers 556-90.]

         [Footnote 923: Id. _Winter Evening_, V. 340-370.]

         [Footnote 924: Id. _Id._, p. 373-430.]

         [Footnote 925: C'est l'avis de M. Boucher. Voir _William
         Cowper_, chap. XVII.]

         [Footnote 926: Charles Kingsley. _Burns and his School_, dans
         ses _Literary and General Lectures and Essays_.]

Ce n'est pas  dire qu'il n'ait pas d'influence. Il en a, au contraire,
une considrable. S'il n'a pas une influence troite de manire
littraire, il a une influence littraire gnrale, comme les grands
crivains qui sont des modles, et chez qui les hommes de tous temps
vont prendre des leons pour le maniement de la pense. L, son
influence est toute de nerf, de marche directe et prompte. Il est
impossible de vivre avec lui pendant quelque temps sans prendre got 
la simplicit, sans s'loigner de ce qui sent le dveloppement, la
longueur et l'affterie. Son commerce est ferme et mle. Il n'est point
de pote qui puisse mieux remplacer les anciens. Il a, avec celle-l,
une influence plus grande encore, et,  ce qu'il semble, constamment
grandissante. Sa posie a une vertu d'action. Elle est pratique et
efficace. Elle parle de gat, de bont, de vaillance, avec un accent
qui convainc. Elle est faite, non pour les hauts dilettantes de rverie,
mais pour les travailleurs de la vie, ceux qui ont besoin d'un mot viril
pour se remettre le coeur, de chanter un vers allgre pour se redonner
de l'espoir. Elle circule dans le peuple. C'est une source de proverbes,
de refrains, de prceptes brefs et portatifs. Il est peut-tre  cette
heure le pote moderne le plus cit dans le monde. Ses chansons
rsonnent en Amrique, en Australie, aux Indes, partout o est la langue
anglaise, et ses vers-- lui qui aimait si peu les prtres--sont cits
jusque dans la chaire par les voix les plus graves et les plus
pures[927]. Il a augment le nombre de ces livres bienfaisants o les
hommes cherchent des moments de tendresse, de gat, d'enthousiasme,
suprieurs  la vie qu'ils mnent. Et par l encore il est devenu tout
d'un coup un classique, sans passer par cette preuve d'influence et de
mode littraires, dans laquelle les plus grands subissent des critiques,
souffrent des laguements, connaissent la discussion, les vicissitudes
et les dnigrements, pour prendre ensuite leur rang dfinitif.

         [Footnote 927: Dean Stanley le cite plusieurs fois dans ses
         _Lectures on the History of the Church of Scotland_.]

Il est assur de chances singulires de dure. Son langage est si simple
qu'il ne vieillira pas. Il n'est pas jusqu' l'emploi d'un dialecte
spar, soustrait dsormais aux fluctuations de la langue littraire,
qui ne le place d'abord dans un langage clos et dfinitif. Et il est,
par un autre ct, prserv d'autres causes de ruine ou de dlabrement.
La part de considrations gnrales est importante chez les potes
modernes. Les plus grands: Wordsworth, Shelley, Byron, Tennyson, en sont
chargs. Leur posie est philosophique. Une portion de leur influence
est due ou a t due--car il faut dj parler ainsi-- cet lment de
pense abstraite. La force, la hauteur, la porte de leur esprit s'y
manifestent. Mais que c'est l une grandeur prilleuse! Ce qui fait leur
puissance sur leur gnration est peut-tre ce qui la dtruira auprs
des gnrations futures. Les solutions, bien plus, les aspirations
philosophiques se transforment; rien n'est plus susceptible de vieillir
que ces conceptions; la part de vrit qu'elles renferment les
abandonne, se combine autrement avec les besoins et les clarts de
nouvelles poques. Les systmes sont dlaisss, comme des temples o la
divinit ne rside plus: la posie, souvent magnifique, qui s'y trouvait
comprise, en souffre; les arceaux et les votes s'croulent, le plan de
l'difice disparat; il ne demeure plus que des fragments disjoints.
Combien un cri de passion ou la simple reprsentation de la vie sont
plus indestructibles! Et cette dvastation se fait rapidement. O en est
la philosophie des _Mditations_? O s'en vont les lucubrations
philosophiques de Hugo? La richesse d'images et de tableaux qui y est
verse n'et-elle pas fourni une oeuvre plus solide, si elle et t
applique  des sujets concrets, comme les _Pauvres gens_ ou
_Eviradnus_. Qui sait si, dans un sicle, la profondeur de _In Memoriam_
ne sera pas comble? Peut-tre l'avenir tient-il en rserve un peu de la
destine de du Bartas pour quelques-uns de nos potes. Or toute cette
partie conjecturale et caduque n'existe pas dans Burns. Sa posie est
faite d'action et de passion; on n'y rencontre de philosophie que ce que
la ralit en contient. Et cela suffit bien. Car,  y regarder de prs,
o est la philosophie des grands peintres humains? En dehors des
aphorismes sur la brivet du prsent, sur l'incertitude de l'avenir,
qui sont des lieux communs, il n'y a pas pour deux oboles de philosophie
dans Shakspeare ou dans Molire. Ils appliquent l'nergie de leur esprit
et leur puissance de sentir aux conceptions ordinaires de leur temps.
Leur mrite n'est pas de trouver que les hommes sont gaux, sont frres,
qu'il faut travailler, pardonner, tous prceptes acquis  l'humanit,
mais de les exprimer avec nouveaut; de mme qu'ils rajeunissent
l'expression de l'amour. C'est pure manie que de vouloir tirer de la
philosophie des potes; la critique allemande, qui s'est applique
srieusement  cette besogne, en extrait des banalits et des
niaiseries, quelque chose comme le rsidu d'un mauvais sermon de
pasteur. Il faut, en tous cas, reprendre les oeuvres de ces potes avec
des cerveaux critiques ou systmatiques, appeler toute une thorie sur
une pointe de mots, pour leur trouver des vues sur l'existence qui
dpassent les aphorismes qu'on dit couramment sur elle. Ce n'est pas 
dire que leur peinture ne contienne pas de rflexions, et que celles-ci
ne puissent avoir de la profondeur. La vie charrie de la philosophie.
Les problmes qu'elle rencontre sont ternels. Un paysan qui dit: On ne
sait pas o on va quand on est mort a dit le dernier mot des
philosophies humaines. Il arrive parfois que les plus subtiles questions
soient poses par les tres les plus simples, et que les rponses des
plus grands penseurs soient trouves par des ignorants.

 ces raisons pour qu'il soit pargn dans le bris de renommes que fait
le temps, s'ajoute la curiosit de sa situation exceptionnelle. Il est
l'unique pote des paysans et des misrables. D'autres ont essay de
raconter leurs misres et leurs joies; ils ont chant les pauvres. Ici
ce sont les pauvres qui chantent. Ils parlent pour leur propre compte;
ils relvent le front; ils se dclarent aussi fiers et plus joyeux que
les autres; ils revendiquent l'honneur d'tre pleinement des hommes,
souvent meilleurs que ceux au-dessus d'eux. Wordsworth a parl d'eux
comme un pasteur vertueux et optimiste, Crabbe comme un mdecin
pntrant et attrist. Quelque sympathie sereine ou svre qu'ils aient
prouve, il y a en eux un peu de conseil et de piti, qui sent la
supriorit. Burns est un paysan. S'il a dit, en accents poignants,
leurs dtresses, il a t aussi le pote de leur fiert, de leurs
efforts, et de leurs amours. Il a rendu l'existence des campagnards
d'une faon dfinitive, trs exacte et trs humaine  la fois; la force
de son gnie, par un phnomne qui ne se renouvellera peut-tre plus,
l'a fait sortir de sa sphre de pote local pour se mettre au rang des
potes universels. Il restera un cas unique en littrature, un homme
reprsentatif, selon l'expression d'Emerson; le type glorieux de tant
de pauvres potes rustiques, qui ne purent jamais s'lever au-dessus de
la glbe.

       *       *       *       *       *

En arrivant  son terme, cette tude, quelque longue et minutieuse
qu'elle ait t, a la conscience de n'avoir point tout dit. Nous
n'puisons jamais une oeuvre d'art; nous en prenons ce que nous pouvons
pour notre consommation, pour notre nourriture personnelle, et nous en
assimilons des parties diffrentes selon nos tempraments et nos
besoins. C'est pourquoi la critique varie et se renouvelle avec les
individus, avec les poques; elle n'est jamais acheve, jamais ferme.
Une oeuvre d'art est comme une source ternelle; des hommes de cieux et
de sicles divers y viennent en longs plerinages. Chacun y puise avec
le vase qu'il y apporte, l'un avec un gobelet d'argent, l'autre avec
une coupe de cristal, l'autre avec une jarre de grs, l'autre avec un
riche calice d'mail, l'autre avec une pauvre cuelle d'argile. Chacun
en boit une quantit diffrente et la gote diversement; mais elle les
rafrachit tous et met sa douceur sur leurs lvres.  travers les temps,
par milliers, ils se succdent; et jamais deux d'entre eux n'en
prendront la mme quantit et n'y trouveront la mme saveur. Cette
pense donne  tout travail de critique une amertume, la connaissance
qu'il est incomplet, provisoire, phmre. Mme  cette petite fontaine
retire, qui a t pour nous un lieu de prdilection, dont nous avons
got la fracheur longuement, trop longuement peut-tre, et dont nous
avons essay de dire le charme, d'autres hommes viendront  qui notre
faon de sentir paratra insuffisante, qui trouveront que nous l'avons
mal comprise. Mais, aprs tout, nous y aurons bu une eau saine et
claire; et peut-tre aussi en aurons-nous montr le sentier  ceux dont
les pas recouvriront les ntres.




BIBLIOGRAPHIE.


Nous n'avons pas l'intention de donner ici la bibliographie de Burns.
C'est un travail qui n'incombe pas  la critique littraire. D'ailleurs
ce travail a t fait par des hommes qui y ont consacr presque une
existence et par des matres de la bibliographie. Les curieux de ce
genre de renseignements pourront les trouver dans les ouvrages suivants:

     _Bibliotheca Burnsiana._ Life and Works of Burns: title pages and
     imprints of the various editions in the Private Library of James
     Mac Kie, Kilmarnock, prior to date 1866. Kilmarnock, James Mac
     Kie, printer 1866.

Sauf les reproductions de titres, on trouvera le contenu de ce premier
ouvrage, puis, dans le

     _Catalogue of the Mac Kie Burnsiana Library._ Kilmarnock. Printed
     by James Mac Kie, August 1883.

Enfin, on trouvera la bibliographie complte de Burns, dans le livre qui
est n de la ferveur et de la longue patience avec lesquelles Mac Kie a
runi tous les renseignements sur Burns, durant de nombreuses annes.

     _The Bibliography of Robert Burns_, with Biographical and
     Bibliographical notes and Sketches of Burns Clubs, Monuments and
     Statues. Kilmarnock, Printed by James Mac Kie, 1881, 340 pages.

On trouve d'intressantes notes bibliographiques sur Burns et une liste
des ditions clairement disposes par annes, dans:

     _The Burns Calendar._ Kilmarnock, Printed and Published by James
     Mac Kie, 1874.

 ces bibliographies, il faut ajouter celle que M. J.-A. Anderson du
British Museum a jointe  la vie de Burns par J.-S. Blackie, dans la
collection des _Great Writers_. Elle fait partie de cette remarquable
suite de travaux dans laquelle M. Anderson aura, pour ainsi dire, crit
l'histoire littraire bibliographique de l'Angleterre. Ce sont des
modles de clart et de conscience. Nous sommes heureux de remercier ici
M. J.-A. Anderson de la courtoisie et de l'infatigable obligeance avec
lesquelles il nous a permis de recourir  son savoir.

       *       *       *       *       *

Il tait inutile et, on peut le dire, impossible de refaire des choses
si bien faites. Nous ne donnons donc ici que la bibliographie de notre
livre, les ouvrages qui nous ont servi. La plupart d'entre eux
correspondent  des renvois; quelques-uns, sans offrir de renseignement
prcis, ont fourni certaines impressions et comme l'atmosphre de
quelques coins de vie cossaise.

Nous avons prsent cette bibliographie par sujets. C'est un systme qui
a quelque inconvnient, en ce que les recherches y sont moins promptes.
Il a l'avantage de prsenter une vue moins disperse et de donner une
bibliographie organise. Il est plus instructif. D'ailleurs comme peu
d'ouvrages et seulement les plus gnraux et les plus faciles 
retrouver servent en plusieurs endroits, ce dsavantage sera peu
considrable et sera compens par la commodit d'avoir la bibliographie
de chaque chapitre ramasse au fur et  mesure de la lecture.




PREMIRE PARTIE.

BIBLIOGRAPHIE DE BURNS.


I.

OUVRAGES SUR LE DIALECTE COSSAIS DES BASSES-TERRES ET LA LANGUE DE
BURNS.

_An Etymological Dictionary of the Scottish Language_, to which is
prefixed a Dissertation on the origin of the Scottish Language, by JOHN
JAMIESON. A new edition carefully revised and collected, with the entire
supplement incorporated, by John Longmuir and David Donaldson. 4 vols.
Paisley, Alexander Gardner, 1879.

_Jamieson's Dictionary of the Scottish Language_, abridged by John
Johnston, a new edition revised and enlarged, by John Longmuir.
Edinburgh, William P. Nimmo, 1867.

_The Poetry and Humour of the Scottish Language_ by CHARLES MACKAY.
Alexander Gardner, Paisley, 1882.

_A Dictionary of Lowland Scotch_ by CHARLES MACKAY. London, Whittaker
and Co, 1888.

     Est en partie fond sur le prcdent ouvrage.

_The Dialect of the Southern Counties of Scotland_, its Pronounciation,
Grammar and Historical Relations. With an Appendix on the present limits
of the Gaelic and Lowland Scotch, and the Dialectical Divisions of the
Lowland Tongue, by J. A. H. MURRAY. London, Published for the
Philological Society, by Asher, 1873.

_The Scottish Language_, in the EDINBURGH REVIEW n 324, October 1883.

_A Critical Inquiry into the Scottish Language_, with the view of
illustrating the Rise and Progress of Civilisation in Scotland by
FRANCISQUE MICHEL. William Blackwood and Sons, Edinburgh, 1882.

_A Complete Word and Phrase Concordance to the Poems and Songs of Robert
Burns_, incorporating a Glossary of Scotch Words, with Notes, Index and
Appendix of Readings, compiled and edited by J. B. REID. Glasgow, Kerr
and Richardson, 1889.

_Complete Glossary to the Poetry and Prose of Robert Burns_, by JOHN
CUTHBERTSON Paisley, Alexander Gardner, 1886.

_Editorial Remarks on Scottish Language._ Part. I. Scottish Language.
Part. II. Language of Burns by HATELY WADDELL.

     Dans son dition de Burns cite plus bas.


II.

PRINCIPALES DITIONS DE BURNS, ET PRINCIPALES BIOGRAPHIES.

Les ditions de Burns sont trs nombreuses. Dans son _Burns Calendar_,
Mac Kie en donne une liste, jusqu' 1874, qui en comprend 403. Il
faudrait sans doute en ajouter une cinquantaine pour complter le
chiffre jusqu'aujourd'hui. Il ne saurait tre question de reproduire ces
nomenclatures. Nous nous contenterons d'indiquer les principales
ditions de Burns, celles qui ont un intrt particulier, parce qu'elles
contiennent quelques renseignements nouveaux sur lui.


_Poems chiefly in the Scottish Dialect_, by ROBERT BURNS.

  The simple Bard, unbroke by rules of Art,
  He pours the wild effusions of the heart;
  And if inspir'd 'tis Nature's pow'rs inspire;
  Her's all the melting thrill, and her's the kindling fire.

               ANOMYMOUS.

Kilmarnock, Printed by John Wilson, M,DCC,LXXXVI.

     C'est la premire dition de Burns. L'exemplaire du British
     Museum porte les noms propres, qui taient indiqus par des
     astrisques dans l'impression, crits de la grande criture
     droite et ferme de Burns. Il contient aussi le pome _Reflections
     on a Sick-bed_, qui semble aussi tre de sa main. Mais un autre
     pome, _Verses written on the Hermitage at Taymouth by Mr Burns_,
     est d'une main diffrente.


_Poems chiefly in the Scottish Dialect_, by ROBERT BURNS. Edinburgh,
printed for the author and sold by William Creech, M,DCC,LXXXVII.

     Cette dition est curieuse  cause de la liste des souscripteurs,
     et surtout  cause du petit portrait de Burns, grav par Beugo,
     d'aprs le portrait  l'huile par Nasmyth, avec de lgres
     modifications. La gravure est peut-tre plus relle que le
     portrait, certains traits de physionomie paysanne y sont plus
     indiqus.


_Poems chiefly in the Scottish Dialect_, by ROBERT BURNS, 2 vols.
Edinburgh, Printed for T. Cadell, 1793.

     Cette dition est connue sous le nom de Seconde dition
     d'dimbourg. Elle comprend de nouveaux pomes, entre autres _Tam
     o' Shanter_, _Lament for James Earl of Glencairn_, _Lament of
     Mary Queen of Scots_, _the Wounded Hare_, etc.


_The Scots Musical Museum_, Humbly dedicated to the Catch Club.
Instituted at Edinburgh, June 1771. By JAMES JOHNSON, 6 vols. Edinburgh,
Printed and sold by James Johnson (1787-1803).


_Thomson's Collection_ of the Songs of Burns, Sir Walter Scott, Bart.,
and other eminent Lyric Poets, ancient and modern, united to the select
melodies of Scotland, and of Ireland and Wales, with symphonies and
accompaniments for the Piano-forte, by Pleyel, Haydn, Beethoven, etc.
The whole composed for and collected by GEORGE THOMPSON F. A. S.,
Edinburgh. In six volumes (quarto). London, Printed and sold by Preston,
1822.

     C'est le fameux recueil de Thomson auquel on doit une partie des
     chansons de Burns et une portion considrable de sa
     correspondance.

       *       *       *       *       *

Outre ces ditions, il a t publi, pendant la vie de Burns, neuf
autres ditions, les unes qui taient des rimpressions des ditions
d'dimbourg, faites  Londres; d'autres qui taient des contrefaons.
Ainsi il a t publi deux ditions  Belfast, deux  Dublin, une 
New-York, une  Philadelphie. Ces ditions n'ont d'autre intrt que de
montrer la rapide et tendue popularit de l'oeuvre de Burns. Les
principales ditions publies depuis sa mort sont les suivantes:


_The Life of Robert Burns with a Criticism on his Writings_, by JAMES
CURRIE, M. D. originally published in connection with the works of Burns
in 1800,--here considerably extended by additional remarks, many of
which were never before made public. Edinburgh. Published by William and
Robert Chambers, 1838.

     Cette dition est la rimpression de la fameuse dition de
     Currie, avec des notes par R. Chambers. L'exemplaire que nous
     possdons et qui a appartenu  William Scott Douglas porte des
     notes manuscrites de cet excellent diteur de Burns.


_Poems ascribed to Robert Burns, the Ayrshire Bard_, not contained in
any Edition of his works hitherto published (a thin octavo). Glasgow,
Thomas Stewart, 1801.

     Cette dition contient un certain nombre de pices imprimes pour
     la premire fois: _The Kirk's Alarm_, _The Twa Herds_, _Holy
     Willie's Prayer_, et surtout les immortels _Jolly Beggars_.


_The Poetical Works of Robert Burns._ A new edition. To which is
prefixed a Sketch of his Life. 3 vols. London, Cadell and Davies, 1804.

     La vie de Burns contenue dans cette dition est par ALEXANDER
     CHALMERS.


_Reliques of Robert Burns_, consisting Chiefly of original letters,
poems and critical observations on Scottish Songs. Collected and
Published by R. H. CROMEK, fourth edition. London, Cadell and Davies,
1817.

     Cette publication (dont la premire dition est de 1808) augmenta
     beaucoup les documents sur Burns. Elle donnait 62 lettres
     nouvelles, les Common-place Books, et des anecdotes dont
     quelques-unes sont utiles.


_Poems by Robert Burns with an Account of his Life and Miscellaneous
Remarks on his Writings._ Edinburgh, Printed for the Trustees of the
late James Morison, 1811.

     C'est dans cette dition que se trouve la biographie de Burns par
     JOSIAH WALKER. Celui-ci, on l'a vu dans la biographie, avait
     beaucoup connu et admir Burns; ses souvenirs, a tout prendre,
     trs exacts et trs justes, restent un des documents les plus
     prcieux sur le pote.


_The Life and Works of Robert Burns, as originally edited by James
Currie_, to which is prefixed a Review of the Life of Burns and of
various criticisms on his character and writings, by ALEXANDER PETERKIN.
Edinburgh, Macredie, Skelly, etc., 1815, 4 vols.

     Cette dition, outre la vie de Burns par Peterkin, comprend comme
     documents nouveaux des lettres de Gilbert Burns, de James Gray,
     d'Alexandre Findlater et de George Thomson,  l'diteur.


_The Poems and Songs of Robert Burns with a Life of the Author_, by the
Rev HAMILTON PAUL. Ayr. Wilson, Mac Cormick and Carnie, 1819.

     La vie de Burns, qui est en tte de l'dition et qui est une
     dfense intrpide du pote, dchana contre le Rev. Hamilton Paul
     des colres clricales. Il manqua tre traduit devant le
     presbytre.


_The Works of Robert Burns_, with an account of his Life and criticism
on his writings. To which are prefixed some observations on the
character and condition of the Scottish Peasantry. By James Currie M.
D.--To which are now added some further particulars of the Author's
Life, new notes, illustrative of bis Poems, and Letters, and many other
Additions, by GILBERT BURNS. London, T. Cadell and W. Davies, 1820.

     Cette dition fut demande  Gilbert Burns par les diteurs.
     Gilbert devait recevoir 500 livres si la publication atteignait
     une seconde dition. Ce fut un chec, car elle ne contenait
     qu'une portion insignifiante de matriaux nouveaux. Gilbert reut
     donc seulement 250 livres. C'est avec cette somme qu'il put
     rembourser  Jane Armour les 180 livres que Robert lui avait
     prtes trente-trois ans auparavant, sur les bnfices de la
     premire dition d'dimbourg.


_The Poetical Works of Robert Burns._ London, William Pickering, 1830.

     Cette dition faisait partie de l'_Aldine Collection_ des Potes
     anglais. Elle mrite d'tre signale  cause de l'intressante
     biographie de Burns par Sir HARRIS NICOLAS. On trouvera cette
     biographie dans l'dition actuelle des _Aldine Poets_.


_The Works of Robert Burns, with Life_, by ALLAN CUNNINGHAM. Edinburgh,
Ingles and Jack. n. d. La premire dition de A. Cunningham en 2 vol. a
paru en 1834.

     Celle-ci est une rimpression de l'dition de 1840. Allan
     Cunningham a laiss, sur le sjour de Burns  Ellisland et 
     Dumfries, des souvenirs prcieux, encore que parfois un peu
     dramatiss. Son pre, qui tait fermier, avait connu Burns
     lorsque celui-ci tait venu s'tablir sur les bords de la Nith.


_The Works of Robert Burns_, edited by THE ETTRICK SHEPHERD and WILLIAM
MOTHERWELL, 5 vols. Glasgow. Archibald Fullarton, 1836.

     Cette dition contient la vie de Burns par JAMES HOGG. C'tait ce
     jeune berger qui grandissait dans la valle d'Ettrick, au moment
     o Burns faisait son voyage des Borders. Il tait devenu
     maintenant clbre. Le chapitre II du _Memoir_ sur Burns,
     intitul _On the Peasantry of Scotland_, donne bien l'ide de la
     posie qui vivait dans le peuple. La fin comprend une discussion
     de l'Essai de Carlyle (que Hogg crit Carlisle); il dfend _Tam
     o' Shanter_ contre le singulier jugement de Carlyle. Motherwell
     est surtout connu pour avoir publi une collection de ballades:
     _Minstrelsy Ancient and Modern._


_The Correspondence between Burns and Clarinda_, with a Memoir of Mrs
Mac Lehose (Clarinda), arranged and edited by her Grandson, W. C. MAC
LEHOSE. Edinburgh, William Tait, 1843.

     Ce volume contient les lettres de Clarinda  Burns et la vie de
     Clarinda o nous avons trouv les renseignements qui nous ont
     permis d'essayer de reconstituer son caractre.


_The Works of Robert Burns, with a complete Life of the Poet and an
Essay on his Genius and Character_, by Professor WILSON, 2 vols. Blackie
and Son, 1853.

     C'est l'dition connue sous le nom de l'dition de BLACKIE,
     intressante  cause du grand nombre de gravures, de paysages, et
     de portraits. Cette dition contient l'essai trs surfait de John
     Wilson sur Burns. C'est une dclamation pompeuse et verbeuse,
     presque constamment hors de tout contact avec le vrai, sans
     critique et sans relle pntration. La premire date de cette
     dition est de 1846.


_The Life and Works of Robert Burns_, edited by ROBERT CHAMBERS. Library
Edition, 4 vols. W. and R. Chambers. Edinburgh, 1856.

     Cette dition est indispensable pour la lecture de Burns; elle
     mlange le rcit de la vie et les oeuvres de la faon la plus
     instructive, la plus juste en somme, et la plus consciencieuse.
     C'est un modle de travail honnte et modeste.


_The Complete Works of Robert Burns_, with a memoir by WILLIAM GUNYON.
Edinburgh, William Nimmo, 1866.

     Sans grande nouveaut, cette dition est compacte et commode pour
     le travail. Le mmoire de Gunyon est d'un homme qui connat bien
     Burns et en parle avec franchise.


_The Poetical Works of Robert Burns_, edited by the Rev ROBERT AIRIS
WILMOTT. London, Routledge, 1858.

     L'introduction par le Rev. Wilmott contient des passages
     intressants sur Burns et sort des biographies ordinaires.


_Poems Songs and Letters, being the Complete Works of Robert Burns_, by
ALEXANDER SMITH (THE GLOBE EDITION). London, Macmillan, 1879.

     La biographie par A. Smith est faite par un pote. Toute la
     partie qui touche aux sentiments de Burns pendant son sjour 
     dimbourg est pntrante. On croirait que quelques passages de la
     vie d'Alex. Smith l'ont aid  comprendre la situation de Burns
     au milieu de cette socit lgante. L'apparition de l'dition
     Smith date de 1865.


_Life and Works of Robert Burns_, by P. HATELY WADDELL. Glasgow, Printed
and published by David Wilson, 1867.

     C'est une dition consciencieuse qui a apport quelques dtails
     nouveaux et donn les derniers portraits de Burns. Il y a aussi,
     dans les _Memoranda_, des anecdotes qui n'avaient point paru
     auparavant. Dans sa notice biographique Hately Waddell veut trop
     obstinment excuser Burns de toute erreur. Il ferme les yeux 
     l'vidence.


_The Complete Works of Robert Burns_, edited by WILLIAM SCOTT DOUGLAS, 6
vols. Edinburgh, William Paterson, 1838.

     Cette belle dition critique est la plus complte et la plus
     soigne; elle donne les variantes des pomes. Le nom de William
     Scott Douglas restera attach  celui de Burns, comme ceux de
     Chambers, de Lockhart, de Currie. Il est inutile de rappeler que
     c'est lui qui a lucid l'histoire de Mary Campbell et dissip
     l'obscurit dans laquelle Burns avait espr la laisser.


_The National Burns_, edited by Rev. GEORGE GILFILLAN, including all the
Airs of all the Songs, and an original Life of Burns by the editor.
Edinburgh, William Mackenzie, 1879-80.

     La vie que Gilfillan a crite pour cette dition est une des plus
     courageuses et des plus sincres qui aient t crites en ces
     derniers temps sur Burns.


_Burns selected Poems_, edited with introduction and notes, and a
glossary, by J. LOGIE ROBERTSON. Clarendon Press Series, Oxford, 1889.

     Nous citons cette dition pour indiquer l'entre pour ainsi dire
     officielle de Burns dans l'ducation des jeunes Anglais. Il est
     consacr, par la plus haute autorit en matire d'enseignement,
     comme un des classiques avec lesquels on forme la jeunesse d'une
     nation.

       *       *       *       *       *

Outre les biographies contenues dans les ditions que nous venons de
citer, dont quelques-unes comme celles de Currie, de Allan, de
Cunningham, de Chambers, sont des plus prcieuses, un certain nombre
d'autres ont t publies  part, qui sont galement ncessaires pour la
connaissance de Burns.


_A Memoir of the Life of the late Robert Burns_, written by R. HERON.
Edinburgh, Printed for T. Brown, 1797.

     C'est la premire des vies de Burns qui ait t publie. Elle
     avait paru dans _The Monthly Magazine and British Register_, for
     1791, from January to June inclusive. Robert Hron avait connu
     Burns. Il mena lui mme une vie misrable de besogne littraire
     et de dbauche, et finit par mourir de misre  l'hpital en
     1807, aprs avoir pass dans la prison de Newgate les dernires
     annes de sa vie. Nous avons trouv ce mmoire reproduit
     intgralement dans le _Scottish Biographical Dictionary_ de R.
     Chambers.


_The Lives of the Scottish Poets_, with Preliminary Dissertation on the
Literary History of Scotland, etc., by DAVID IRVING, 2 vols. Edinburgh,
Alex. Lawrie, 1804.

     La vie de Burns se trouve dans le second volume. David Irving,
     l'historien de la Posie cossaise, tait entr en 1796 
     l'Universit d'dimbourg. Il avait donc connu beaucoup de
     personnes qui avaient connu Burns. Aprs une vie de travail
     d'archologie littraire, il mourut  dimbourg en 1860.


_The Life of Robert Burns_, by J. C. LOCKHART, enlarged edition, revised
and corrected from the latest text of the Author, with new annotations
and appendices, by William Scott Douglas. London, George Bell and Sons,
1882.

     C'est la clbre biographie de Lockhart, revue par le dernier des
     diteurs de Burns. C'est un excellent livre, trs bien fait,
     sobre, plein de renseignements, d'quit, d'indulgence, et de
     tous points digne de sa rputation. Il reste, malgr des endroits
     arrirs, une des plus intressantes lectures sur Burns.


_Essay on Burns_, by THOMAS CARLYLE.

     C'est le fameux Essai qui parut dans le N 96 de l'_Edinburgh
     Review_ (1828)  propos de la publication de la vie de Burns par
     Lockhart. C'est un morceau admirable de pntration et
     d'loquence et ce qui a t crit de plus fort sur Burns.

     Carlyle s'est encore occup de Burns dans ses lectures _On
     Heroes, Hero-Worship and the Heroic in History_ (1840). Dans la
     sixime Lecture: _The Hero as Man of Letters. Johnson, Rousseau,
     Burns._ Il y a l aussi de remarquables pages sur le pote.


_Robert Burns as a Poet and as a Man_, by SAMUEL TYLER (note manuscrite
de Scott Douglas: _Of the Maryland Bar_). Dublin, published by James Mac
Glashan, 1849. (au-dessous de la date se trouve cette seconde note,
galement de la main de Scott Douglas: This is a reprint of the author's
edition, published in New-York by Baker and Scribner 1848.)


_Robert Burns_ by PRINCIPAL SHAIRP, In the collection of _English Men of
Letters_ Macmillan. London, 1879.

     Une vie sagement crite,  laquelle il manque, par suite de
     l'austrit de la vie et de l'esprit de l'auteur, non seulement
     un peu de sympathie, mais mme un peu d'intelligence des cts
     faibles et rprhensibles de Burns.


_Robert Burns, a Summary of his Career and Genius_, by JOHN NICHOL.
Edinburgh, William Paterson, 1882.


_Life of Robert Burns_, by JOHN STUART BLACKIE. London, Walter Scott,
1888.

     Ce travail qui fait partie de la srie des _Great Writers_,
     dite par le Professeur Eric S. Robertson, est, comme tout ce
     qui sort de la plume de John Stuart Blackie, jeune et vivant. Il
     y a bien un peu de ce que Burns appelait lui-mme l'honnte
     prjug de ses concitoyens.


III.

RENSEIGNEMENTS SUR LA FAMILLE DE BURNS, SUR DES PRIODES PARTICULIRES
DE SA VIE, SES CONTEMPORAINS. DOCUMENTS DIVERS.

_Genealogical Memoirs of the Family of Robert Burns_, and of the
Scottish House of Burns, by the REV CHARLES ROGERS. Edinburgh, W.
Paterson, 1877.


_A Manual of Religious Belief_, composed by WILLIAM BURNES, for the
instruction of his Children. Kilmarnock. Mr Kie, 1875.

     C'est une sorte de rsum de catchisme, par questions et
     rponses, qui avait t crit par le pre de Burns. Il est
     intressant comme une preuve du soin que cet homme apportait 
     l'ducation de ses enfants.


_The Book of Robert Burns_, Genealogical and Historical Memoirs of the
Poet, his Associates, and those celebrated in his writings, by the REV
CHARLES ROGERS, 3 vols. Edinburgh, printed for the Grampian Club.


_Burns and his Kilmarnock Friends_, by ARCHIBALD MAC KAY. Kilmarnock,
Archibald Mac Kay, 1874.


_The Contemporaries of Burns and the more recent Poets of Ayrshire_,
with selections from their writings. Hugh Paton, Edinburgh, 1840.


_Robert Burns at Mossgiel_, with reminiscences of the Poet by His
Herd-Boy, by WILLIAM JOLLY. Paisley, Alexander Gardner, 1881.


_A Winter with Robert Burns_, being annals of his Patrons and Associates
in Edinburgh, during the year 1786-87. Edinburgh, Printed by Peter
Brown, 1846.


_Burns in Dumfriesshire, a Sketch of the last eight Years of the Poet's
Life_, by WILLIAM MAC DOWALL. Edinburgh, Adam and Charles Black, 1870.


_Some Account of the Glenriddell Mss of Burns's Poems_, with several
poems never before published, edited by Henry A. Bright (printed for
private distribution) Liverpool. Gilbert G. Walmsley, 1874.

     Nous avons l'exemplaire offert  Robert Carruthers d'Inverness,
     par William Scott Douglas.


CHAMBERS. _Edinburgh Journal_, n 340, New Series. Saturday July 6,
1830. _A Heroine of Burns._

     Cet article est le compte rendu de la communication faite par
     Scott Douglas  propos de Mary Campbell. Il a t reli, avec
     quelques notes manuscrites de Scott Douglas, dans notre copie de
     l'dition de Currie revue par Chambers, qui tait celle de Scott
     Douglas.


_Phrenological Development of Robert Burns, from a cast of his skull
moulded at Dumfries, the 31st. day of March 1834_, with remarks by
GEORGE COMBE, Author of A system of Phrenology, etc. Edinburgh, W. et
A. K. Johnson, 1859.


_The Burns Calendar_, a Manual of Burnsiana, relating events in the
Poets's History, etc. Kilmarnock, James Mac Kie, 1874.


_Burnsiana_: a collection of Literary Odds and Ends relating to Robert
Burns, compiled by JOHN D. ROSS. Paisley, Alexander Gardner, 1892.


IV.

LA CONTRE DE BURNS.

_A Pilgrimage to the Land of Burns_, containing anecdotes of the Bard
and of the characters he immortalized. (By HUGH AINSLIE) Deptford, 1822.


_The Land of Burns_, a series of Landscapes and Portraits, illustrative
of the Life and Writings of the Scottish Poet, by JOHN WILSON and ROBERT
CHAMBERS. The landscapes from paintings made expressly for the work by
D. O. Hill. 2 vols. Glasgow. Blackie and Son, 1840.


_Ward and Lock's Illustrated Guide to and Popular History of the Land of
Burns._ London. Ward, Lock and Co. n. d.


_Paterson's Guide to Glasgow, the Clyde, and Land of Burns._ Edinburgh,
William Paterson, n. d.


_Guide to Ayr and the Land of Burns_, Ayr, Printed and Published by H.
Henry, n. d.


_A Ramble Among the Scenery of Burns_ (from the Highland Note-Book by R.
CARRUTHERS. Inverness).

     Se trouve rimprim dans l'dition de Blackie.


_Rambles through the Land of Burns_, by ARCHIBALD R. ADAMSON.
Kilmarnock. Dunlop and Drennan, 1819.

     Ceci est un gentil livre, assez bien fait, aimable, et celui
     qu'il convient le mieux d'emporter avec soi quand on va visiter
     le pays de Burns.


_In Ayrshire._ A Descriptive Picture of the County of Ayr, by WILLIAM
SCOTT DOUGLAS Kilmarnock. Mac Kie and Diennan, 1874.


_Auld Ayr._ At the office of _the Ayr Observer_, n. d.


_The History of Kilmarnock_, by ARCHIBALD MAC KAY, fourth edition.
Kilmarnock, Archibald Mac Kay, 1880.


_Rambles Round Kilmarnock_, with a sketch of the Town, by ARCHIBALD R.
ADAMSON Kilmarnock, Dunlop and Drennan, n. d. (second edition).


_Views of in North Britain, illustrative of the Works of Robert Burns_,
by JAMES STORER and JOHN GREIG. London. Vernor and Hood, 1805.


_Memorials of St Michaels, the old Parish Churchyard of Dumfries_, by
WILLIAM MAC DOWALL. Edinburgh, William and Charles Black, 1876.


_The Visitor's Guide to Dumfries and Vicinity_, by WILLIAM MAC DOWALL.
Dumfries, Currie and Co, 1871.


_History of the Burgh of Dumfries_, by WILLIAM MAC DOWALL. Second
Edition. Edinburgh, Adam and Charles Black, n. d.


_Troon and Dundonald_ with their Surroundings, Local and Historical, by
the REV J. KIRK WOOD. Kilmarnock, James Mac Kie, 1881.


_Ardrossan, Saltcoast, and Neighbourhood_, by ARTHUR GUTHRIE. Ardrossan.
Arthur Guthrie.


_Rambles in Galloway_, Topographical, Historical, Traditional, and
Biographical, by MALCOLM MAC LACHLAN HARPER. Edinburgh, Edmonston and
Douglas, 1876.

     Il faut ajouter  ces ouvrages locaux les portions des ouvrages
     sur l'cosse cits plus loin, qui touchent aux endroits o a vcu
     Burns.


V.

PRINCIPAUX ARTICLES DE CRITIQUE MORALE OU LITTRAIRE SUR BURNS.
DISCOURS.--VERS.

WALTER SCOTT. Review of _Reliques of Robert Burns by R. H. Cromek_, in
the Quarterly Review, February and May, 1809.

     Cet article est reproduit dans les OEuvres compltes de sir
     Walter Scott. Nous l'avons trouv dans les _Prose Works_ publis
     par Baudry.


FRANCIS JEFFREY. Review of _Reliques Robert Burns_ in _The Edinburgh
Review_ October 1808, January 1809.

     Nous avons trouv cet article dans le choix d'articles de la
     _Revue d'dimbourg_ publi par Baudry.


_A Critique on the Poems of Robert Burns, illustrated by engravings._
Edinburgh, John Brown, 1812.


WILLIAM WORDSWORTH. _A Letter to a Friend of Robert Burns_, occasioned
by an intended republication of the account of the Life of Burns by Dr
Currie and of the selection made by him from his letters (octavo
pamphlet). London, Longman, 1816.

     L'ami auquel cette lettre tait adresse tait le Rev. James
     Gray, matre de la Grammar School de Dumfries, qui avait t fort
     li avec Burns. Cette lettre se trouve dans les _Prose Works_ de
     Wordsworth dits par Grosart.


_Lives of Scottish Poets (by the Society of Ancient Scots)_, 6 vols.
London, Printed for Thomas Boys, 1822.


_An Essay on English Poetry with notices of the British Poets_, by
THOMAS CAMPBELL. London, John Murray, 1848.


_Lectures on the English Poets_, delivered at the Surrey Institution, by
WILLIAM HAZLITT. Lecture VII. _On Burns and the old English Ballads._


_Satire and Satirists_, by JAMES HANNAY. Lecture V: _Political Satire
and Squibs, Burns._ London, David Bogue, 1854.


ROBERT CARRUTHERS (of Inverness). _Life of Burns_, dans la _Cyclopdia
of English Literature_ de Chambers.


ROBERT BURNS, a memoir by the Rev. JAMES WHITE, author of The Landmarks
of English History. London, Routledge, Warnes, 1859.


_Genius, and Morality of Robert Burns._ A Lecture, a Eulogy, by HATELY
WADDELL. Ayr, Published at Ayrshire Express Office, 1859.


_Burns the Ploughman-Poet_, a Memorial Tribute by WILLIAM BALLINGAL.
Peckham, S. E., n. d.


_Burns in Drama_, together with saved Leaves, edited by JAMES HUTCHISON
STIRLING. Edinburgh, Edmonston and Co, 1878.


_The Loves of Burns_, by G. D. MAC KELLAR. Glasgow, A. F. Sharp and Co,
n. d.


_Lives of Famous Poets by_ WILLIAM MICHAEL ROSSETTI. London, E. Moxon,
Son and Co, 1878.


_Literary and General Lectures and Essays_, by CHARLES KINGSLEY. _Burns
and his School._ London, Macmillan, 1880.


_Essays on English Writers_, by _the author of The Gentle Life_. London,
Sampson Low, Marston, etc., 1880.


_Wrecked Lives; or Men who have Failed_, by W. H. DAVENPORT ADAMS.
Second series. Published under the direction of the committee of general
Literature and Education, appointed by the Society for Promoting
Christian Knowledge. London, Society for Promoting Christian Knowledge,
1880.


_Familiar Studies of Men and Books_, by ROBERT-LOUIS STEVENSON. _Some
aspects of Robert Burns._ London, Chatto and Windus, 1882.


_Memorials of Robert Burns_, by THE GRANDSON OF ROBERT AIKEN. London,
Sampson Low, Marston, 1886.


_Robert Burns_, three lectures, by Rev. DAVID MACRAE. Dundee, J. P.
Mathew and Co, 1886.


_Robert Burns, an inquiry into certain aspects of His Life and
Character_, and the moral influence of his Poetry, by a Scotchwoman
(Miss M. S. GAIRDNER). London, Elliot Stock, 1887.


_Chronicle of the Hundredth Birthday of Robert Burns_, collected and
edited, by JAMES BALLANTINE. A. Fullarton, Edinburgh, 1859.

     Ce gros volume comprend les comptes-rendus de tous les meetings
     qui ont eu lieu dans le monde entier  l'occasion du centime
     anniversaire de la naissance de Burns, avec un resum des
     discours, toasts, rcitations, banquets, etc. On prend  le
     manier une ide de la popularit universelle de Burns. Il n'y a
     pas eu moins de 872 de ces runions enthousiastes et
     respectueuses.


_Round Burns' Grave, the Pans and Dirges of many Bards_, gathered
together by JOHN D. ROSS. Paisley, Alexander Gardner, 1892.

     Ce volume est une collection des nombreuses pices de vers
     crites sur Burns. On pense bien qu'il y en a beaucoup
     d'insignifiantes. Il a l'avantage de les runir. Il nous tombe
     sous les yeux au moment ou nous achevons cette Bibliographie.


VI.

QUELQUES OUVRAGES FRANAIS SUR BURNS

Il existe en franais quelques travaux sur Burns et quelques traductions
ou fragments de traductions de ses oeuvres. Nous en citons ceux que nous
avons rencontrs, sans avoir aucunement la prtention de tout donner.


_Morceaux choisis de Burns, Pote cossais._ Traduits par MM. James
Aytoun et J.-B. Mesnard. Paris. Ferra Jeune, 1826.


_Posies imites de R. Burns_ par L. Demouceaux. Paris, 1865.


_Burns, traduit de l'cossais_, avec prface par Richard de la
Madeleine, 1874. Imprim  Rouen par E. Cagniard.


_Potes Anglais contemporains, Robert Burns, etc._ Traduction indite
par A. Buisson du Berger. (Nouvelle Bibliothque Populaire). Henri
Gautier, 1890.


M. Taine a consacr  Burns un chapitre dans son _Histoire de la
Littrature anglaise_.


M. Andr Theuriet a publi dans le _Parlement_ un joli article sur
Robert Burns et Brizeux, plein du sentiment de la posie rustique. Il a
bien voulu nous en communiquer le manuscrit augment, nous l'en
remercions ici, en regrettant qu'il n'ait pas reproduit ce travail dans
son volume de _Sous Bois_.


Dans la _Nouvelle Revue_ (tome 56. Janvier-Fvrier 1889) Mlle Marie-Anne
de Bovet a publi un article sur Burns: _Un Barde moderne. Robert
Burns._


Nous voudrions dire notre estime et notre respect pour la traduction des
posies de Burns par M. Lon de Wailly: C'est un travail srieux et fait
dans une excellente mthode de traduction. Il se trouve bien  et l
quelques erreurs, dues  une connaissance incomplte de quelques usages
locaux cossais,  des allusions imparfaitement saisies. Ce sont de
petites taches, presque invitables dans une entreprise plus difficile
lorsqu'elle fut faite (1843) qu'aujourd'hui, car les bonnes ditions de
Burns sont rcentes. Le vritable dfaut de la traduction de M. de
Wailly est peut-tre dans un certain manque de couleur et de saveur. Les
mots qui font saillie et brillent ne sont pas assez saisis et rendus; la
traduction trs fidle est parfois un peu terne. Nous nous sommes impos
de ne pas ouvrir le livre de M. de Wailly pendant notre travail.
Cependant son systme de traduction est si exact qu'il arrive que sa
traduction et la ntre se juxtaposent. Nous dsirons que le mrite de
ces passages--o cette similitude nous rassure--revienne tout entier 
notre prdcesseur.--La traduction de M. de Wailly, publie par
Charpentier en 1843, a t republie par Delahays en 1857, dans la
_Bibliothque d'un Homme de got_.




SECONDE PARTIE.

BIBLIOGRAPHIE DES POINTS D'HISTOIRE, DE VIE SOCIALE OU RELIGIEUSE, DE
DESCRIPTION GOGRAPHIQUE OU PITTORESQUE, D'HISTOIRE LITTRAIRE DE
L'COSSE, QUI SERVENT  L'TUDE DE LA VIE OU DES OEUVRES DE BURNS.


I.

HISTOIRES GNRALES

_The History of Scotland_, in the Works of WILLIAM ROBERTSON D. D.
Principal of the University of Edinburgh, I vol. London, Frederick
Westley, 1886.


_Tales of a Grand Father_, by Sir WALTER SCOTT. Edinburgh, Adam and
Charles Black, 1861.


_The History of Scotland, from the Accession of Alexander III to the
Union_, by PATRICK FRASER TYTLER, 4 vols. Edinburgh, William P. Nimmo,
1882.


_The History of Scotland, from Agricola's Invasion to the Extinction of
the Last Jacobite Insurrection_, by JOHN HILL BURTON, 8 vols. William
Blackwood and Sons. Edinburgh, 1876.


_The History of Civilisation in Scotland_, by JOHN MACKINTOSH. Aberdeen,
A. Brown and Co, 1878-88, 4 vols.


_Celtic Scotland, a History of Ancient Alban_, by WILLIAM F. SKENE, 3
vols. Edinburgh, David Douglas, 1877.


_The Scottish Gael or Celtic Manners_, by JAMES LOGAN, edited with
Memoir and Notes by the Rev. Alex. Stewart, 2 vols. Inverness, Hugh
Mackenzie, 1876.


_A Biographical Dictionary of Eminent Scotsmen_, 3 vols. Blackie and
Son. Edinburgh, n. d.


_The Book of Scotsmen, Eminent for Achievements in Arms and Arts,
Church, etc._, compiled and arranged by JOSEPH IRVING. Paisley,
Alexander Gardner, 1881.


_Caledonia_, or an Account historical and topographic of North Britain,
from the most Ancient to the Present Times, by GEORGES CHALMERS. London,
Printed for T. Gadell, 1810 et 1824.

     Les comts qui intressent surtout l'histoire de Burns,
     l'Ayrshire et le Dumfriesshire, se trouvent dans le troisime
     volume. dimbourg est dans le second.


_The Statistical Account of Scotland_, drawn up from the communications
of the Ministers of the Different Parishes. By Sir JOHN SINCLAIR Bart.
21 vols, Edinburgh, Printed and sold by William Creech, 1791-99.

     Le rapport sur Air, qui se trouve dans le 1er volume est fait,
     par le Rev. Dr Dalrymphe et le Rev. Dr Mac Gill, dont on a vu les
     noms mls  l'histoire de Burns.


_Domestic Annals of Scotland_, by ROBERT CHAMBERS, 3 vols. W. and R.
Chambers, Edinburgh, 1874.


_Magnae Britanniae Notitia, or the Present state of Great-Britain_, with
Diverse Remarks upon the Ancient State thereof, by JOHN CHAMBERLAYNE Esq
(The Thirty-eighth Edition of the South Part, called England; and the
Seventeenth of the North Part, called Scotland). London, Printed for S.
Birt, A. Millar, etc., 1755.


_History of Civilization in England_, by. HENRY THOMAS BUCKLE, 3 vols.
London, Longmans, Green and Co, 1872.


_A History of England in the Eighteenth Century_, by WILLIAM EDWARD
HARTPOLE LECKY. London, Longmans, Green and Co, 1881, 8 vols.


_Les cossais en France, les Franais en cosse_, par FRANCISQUE MICHEL,
2 vols Londres, 1862.


II.

LA VIE RELIGIEUSE, LA RFORME, LE PRESBYTRIANISME. L'ORGANISATION DU
CLERG, LA DISCIPLINE, LE MOUVEMENT D'MANCIPATION.

_The Confession of Faith, the Larger and Shorter Catechisms._ Printed by
authority, Edinburgh, Johnstone, Hunter and Co, 1877.

     On trouve dans ce recueil la rimpression de toutes les grandes
     pices officielles de la Rforme en cosse:

     _The Confession of Faith_, agreed upon by the Assembly of Divines
     at Westminster, with the assistance of the Commissioners from the
     Church of Scotland;

     _The Larger Catechism_, agreed upon, etc.;

     _The Shorter Catechism_, agreed upon, etc.

     _The Sum of Saving Knowledge_, or a Brief Sum of Christian
     Doctrine, etc.;

     _The Confession of Faith of the Kirk of Scotland_, or the
     National Covenant;

     _The Solemn League and Covenant for Reformation and Defence of
     Religion_, etc., taken and subscribed several times by king
     Charles II;

     _A Solemn Acknowledgement of Publick Sins and Breaches of the
     Covenant_;

     _The Directory for the Publick Worship of God_;

     _The Form of Presbyterial Government and of Ordination of
     Ministers_;

     _Directory for Family-worship_.


_The History of the Reformation of Religion in Scotland_, by JOHN KNOX,
to which are appended several other pieces of his writing, including the
First Book of Discipline complete, by William Mac Gavin. Glasgow,
Published by Blackie and Son, 1832.


_Life of John Knox_, containing illustrations of the History of the
Reformation in Scotland, by THOMAS MAC CRIE (a new edition edited by his
Son). William Blackwood and Sons. Edinburgh, n. d.


_Histoire de la Rformation en Europe au temps de Calvin_, par J. H.
MERLE D'AUBIGN. Paris, Michel Lvy, 1875.


_The Protestant Reformation in all Countries_, by the Rev. JOHN MORISON.
Fisher, Son and Co. London, 1843.


_The Scottish Reformation_, a Historical Sketch, by PETER LORIMER.
Richard, Griffin and Co, London, 1860.


_Lectures on the History of the Church of Scotland_, delivered in
Edinburgh, in 1872, by ARTHUR PENRHYN STANLEY. D. D. Dean of
Westminster. London, John Murray, 1879.


_A Discourse on Scottish Church History from the Reformation to the
Present Time_, by CHARLES WORDSWORTH D. C. L. Bishop of S. Andrews.
William Blackwood and Sons. Edinburgh, 1881.


_The Scottish Church from the Earliest Times to 1881_ (_St Giles'
Lectures_, First series) W. and R. Chambers, Edinburgh, 1881.


_Historical Sketch of the Origin of the Secession Church_, by the Rev.
ANDREW THOMSON. A. Fullarton and Co. Edinburgh, 1848.


_Memories of Disruption Times_, by ALEX. BEITH. Blackie and Son.
Edinburgh, 1877.


_A Comparative View of the Presbyterian, Congregational and Independant
Forms of Church Government_, by JOSEPH TURNBULL. London, T. Hamilton,
1821.


_Manual of Presbytery_, by the Rev. JOHN G. LORIMER. Edinburgh, John
Johnstone, 1843.


_A Short Vindication of Presbytery_, by the late Rev. GEORGE WHYTOCK,
edited by the Rev. Thomas Mac Crie. Edinburgh, W. P. Kennedy, 1853.


_A Scottish Communion_, by Rev. WILLIAM MILROY. Paisley, Alex. Gardner,
1882.


_The Sabbath, viewed in the light of Reason, Revelation and History_,
with Sketches, of Its Literature, by the Rev. JAMES GILFILLAN. Third
edition. Edinburgh, Andrew Elliot, 1863.


_The Sabbath, Report of Speeches on the Permanent Obligation of the
Sabbath delivered by Ministers of various Evangelical Denominations._
Glascow, Thomas Murray and Son, 1866.


_The Worship of the Presbyterian Church_, by Rev. D. D. BANNERMAN.
Edinburgh, Andrew Elliot, 1884.


_The Worship and Offices of the Church of Scotland_, being lectures
delivered at the Universities of Aberdeen, Glasgow, St-Andrews, and
Edinburgh, by GEORGE W. SPROTT. William Blackwood and Sons, Edinburgh,
1882.


_Human nature in its Fourfold State of Primitive Integrity, entire
Depravation, begun Recovery, and consummate Happiness or Misery,
subsisting in the Parents of Mankind in Paradise, the Unregenerate, the
Regenerate, and all Mankind in the Future State, in Seven Practical
Discourses_, by the late Rev. THOMAS BOSTON, minister of the Gospel at
Etterick. London, W. Baynes, 1810.


_Old Church Life in Scotland_, lectures on Kirk-Session and Presbytery
Records by ANDREW EDGAR, Minister at Mauchline, 2 vols. Alexander
Gardner, Paisley, 1885-86.


_Philosophi Moralis Institutio compendiaria, Libris III Ethices et
Jurisprudenti-naturalis Elementa Continens_, auctore FRANCISCO
HUTCHESON, in Academia Glasguensi P. P. Editio Tertia. Glasgu: in
dibus Academicis excudebant Robertus et Andreas Foulis, MDCCLV.


_Sermons_, by WILLIAM LEECHMANN D. D. Late principal of the College of
Glasgow, to which is prefixed some account of the Author's Life and of
his Lectures, by James Wodrow. 2 vols. W. Creech, Edinburgh, 1816.


_Autobiography of the Rev. D_'ALEXANDER CARLYLE, _minister of Inveresk_,
containing Memorials of The Men and Events of his Time. Third edition.
William Blackwood and Sons. Edinburgh, 1861.


_La Philosophie en cosse au XVIIIe sicle_, par A. ESPINAS. _Revue
philosophique,_ Fvrier 1881.


III.

DIMBOURG ET LA SOCIT COSSAISE  LA FIN DU XVIIIe SICLE.


 1.--DIMBOURG.--HISTOIRE ET DESCRIPTION DE LA VILLE.

_The History of Edinburgh from its Foundation to the Present Time_, by
WILLIAM MAITLAND. Edinburgh, Printed by Hamilton, Balfour and Neill,
1753.


_The History of Edinburgh_, from the earliest accounts to the year 1780,
by HUGO ARNOT, advocate. To which is added a sketch of the Improvements
of the City from 1780 to 1816. Edinburgh, Printed by Thomas Turnbull,
1816.


_A Graphic and Historical Description of the City of Edinburgh_, 2 vols.
J. and H. Storer, London, 1822.


_A History of Edinburgh, from the Earliest Period_, with brief notices
of Eminent or Remarkable Individuals, by JOHN ANDERSON. A. Fullarton and
Co, Edinburgh, 1856.


_Edinburgh Past and Present, its Associations and Surroundings._ Drawn
with Pen and Pencil, William Ballingal, 1877.


_Cassell's Old and New Edinburgh, its History, its People and its
Places_, by JAMES GRANT, 3 vols. Cassell, Pelter, Galpin and Co. London,
n. d.


_Modern Edinburgh._ London, The Religious Tract Society, n. d.


_Mysterious Legends of Edinburgh_, by ALEXANDER LEIGHTON. Edinburgh,
William Nimmo, 1864.


_Edinburgh and its Neighbourhood, Geological and Historical_, by HUGH
MILLER. Edinburgh, William Nimmo, 1879.


_Traditions of Edinburgh_, by ROBERT CHAMBERS, New Edition (1868). W.
and R. Chambers, Edinburgh.


_Reminiscences of Old Edinburgh_, by DANIEL WILSON, 2 vols. Edinburgh,
David Douglas, 1878.


_Story of St-Giles Church. Edinburgh_, by W. CHAMBERS. Edinburgh, W. and
R. Chambers, 1879.


_Historical Sketches of John Knox's House._ Edinburgh, Murray and Gibb,
n. d.


_History of the Abbey and Palace of Holyrood-House_, by JOHN PARKER
LAWSON. Edinburgh, Henry Courtoy, 1848.


_History of the Abbey and Palace of Holyrood_, published by DUNCAN
ANDERSON, Keeper of the Chapel-Royal, n. d.


_The History of the High School of Edinburgh_, by WILLIAM STEVEN.
Edinburgh, Maclachlan and Stewart, 1849.


_History of the Cross of Edinburgh_, by THOMAS ARNOLD. W. Paterson,
London.


_Old Edinburgh Beaux and Belles_, faithfully presented to the reader in
coloured prints with the Story of How They Walked, Dressed and Behaved
Themselves, told in the letterpress, which is adorned with quaint cuts.
W. Paterson, London.


_Old Edinburgh Pedlars, Beggars and Criminals_ with some other odd
characters; their effigies in colour and their characters in type, etc.
W. Paterson, London.


_Catalogue Descriptive and Historical of the National Gallery of
Scotland_, 1879.


 2.--SOCIT D'DIMBOURG.--ACTIVIT SCIENTIFIQUE ET LITTRAIRE DE
L'COSSE.

_The University of Edinburgh, from its Foundation in 1583 to the year
1839._ A Historical Sketch, by the late JOHN LEE, DD. LL. D. Principal
of the University. Edinburgh, David Douglas, 1884.


_The Story of the University of Edinburgh during its first three hundred
years_, by Sir ALEXANDER GRANT, 2 vols. London, Longmans, Green and Co
1884.


_Viri Illustres Acad. Jacob. Sext. Scot. Reg. Anno CCCmo._ Edinburgii
apud Y. J. Pentland MDCCCLXXX IV.


_Edinburgh University. A Sketch of its Life for 300 years._ Edinburgh.
James Gemmell, 1884.


_The Universities of Scotland, Past, Present, and Possible_, by JAMES
LORIMER, Jun. Esq. advocate. Edinburgh, W. P. Kennedy, 1854.


_Essays and Observations, Physical and Literary_, read before a Society
in Edinburgh, and published by them. Edinburgh. Printed by G. Hamilton
and J. Balfour, printers to the University.

     Le premier volume est de 1754. La prface est intressante et
     dans la liste des articles on trouve presque tous les grands noms
     d'Edinburgh. Nous n'avons entre les mains que les premiers
     volumes.


_The Mirror_ a periodical paper, published at Edinburgh, in the years
1779 and 1780, 3 vols. Edinburgh, Creech. 1781.


_The Lounger._ In the British Essayists, of Alex. Chalmers. London,
Johnson, etc., etc 1808.


_A Complete Collection of the Portraits and Caricatures, drawn and
engraved by_ JOHN KAY. Edinburgh, From the Year, 1784 to 1813.


_Sermons_, by HUGH BLAIR, etc., 4 vols. Printed for W. Creech.
Edinburgh, 1798.

     Cette dition est la vingt et unime, ce qui peut donner une ide
     de la popularit de Blair.


_Lectures on Rhetoric and Belles Lettres_, by HUGH BLAIR, one of the
Ministers of the High Church, and Professor of Rhetoric and Belles
Lettres in the University of Edinburgh, 3 vols. W. Creech. Edinburgh,
1803.


_Sermons chiefly on Particular Occasions_, by ARCHIBALD ALISON, Minister
of the Episcopal Chapel, Cowgate, Edinburgh, Archibald Constable.
Edinburgh, 1820, 2 vols.


_The Collected Works of Dugald Stewart_, edited by Sir WILLIAM HAMILTON.
Edinburgh, T. Clark, 1811, 10 vols.

     Le tome X contient les vies d'Adam Smith, de Robertson et de Reid
     par Dugald Stewart, et une vie de Dugald Stewart lui-mme par
     John Veitch.


_Histoire des Progrs et de la Chute de la Rpublique Romaine_, par ADAM
FERGUSON, Professeur de Philosophie morale  l'Universit d'dimbourg.
Ouvrage traduit de l'anglais et orn de cartes.  Paris, chez Nyon an
et fils, 1791, 7 vol.


_Essays on the Intellectual Powers, Moral sentiments, Happiness and
National Felicity,_ by ADAM FERGUSON. Paris, Published by Parsons and
Galignani, 1805.


_Elements of Criticism_ (LORD KAMES), the Sixth Edition, 3 vols.
Edinburgh, Printed for John Bell and William Creech, 1785.


_The Works of_ HENRY MACKENZIE, with a Critical Dissertation on the
Tales of the Author, by John Galt. Edinburgh, Oliver and Boyd, 1824.


_Zeluco._ Various Views of Human Nature taken from Life and Manners. The
second edition, 2 vols. Dublin, Printed for Messrs L. White, etc., 1789.

     C'est l'ouvrage du Dr MOORE, le correspondant de Burns.


_Voyage en Sicile et  Malthe_, traduit de l'anglais de M. BRYDONE, par
M. Demeurrier, 2 vols.  Amsterdam et se trouve  Paris chez Pinot,
1775.


_An Account of the Life and Writings of James Beattie_, by Sir WILLIAM
FORBES Second edition, 3 vols. Edinburgh, Arch. Constable and Co, 1807.


_The Honourable Henry Erskine_, lord advocate for Scotland, with notes
of certain of his Kinsfold and his Time, by Lieut-Colonel ALEX.
FERGUSSON. William Blackwood and Sons. Edinburgh, 1882.


_Memoirs of the Life of Sir Walter Scott_, by J. G. LOCKHART, his
son-in-law and literary executor. 4 vols. Paris, Baudry's, European
Library, 1838.


_The Miscellaneous Prose Works of Sir_ WALTER SCOTT. Paris, Baudry's,
European Library, 1837. 7 vols.


_Memorials of His Time_, by lord COCKBURN. Edinburgh, Adam and Charles
Black, 1874.


_Life of Francis Jeffrey_, one of the judges of the Court of Session in
Scotland, by lord COCKBURN. New edition. Edinburgh, William and Charles
Black, 1874.


_Sketches of Old Times and Distant Places_, by JOHN SINCLAIR. London,
John Murray, 1875.


_A Memoir of Patrick Fraser Tytler_, by his Friend, the Rev. JOHN W.
BURGON Second edition. London, John Murray, 1859.


_Lives of Men of Letters and Science, who flourished in the Time of
George III_, by HENRY LORD BROUGHAM, 2 vols. Paris, Published by A. and
W. Galignani, 1846.


_The Autobiography of_ JOHN GALT, 2 vols. London, Cochrane and Mac
Crone, 1833.


_Sir Charles Bell._ Histoire de sa vie et de ses travaux, par AMDE
PICHOT. Paris, Michel Lvy, 1858.


_Letters of Sir_ CHARLES BELL, selected from his correspondence with his
brother George Joseph Bell. London, John Murray, 1870.


_The Life and Times of Henry Lord Brougham_, written by himself, 3 vols.
William Blackwood and Sons. Edinburgh, 1871.


_Christopher North, a memoir of John Wilson, compiled from Family Papers
and other sources by his Daughter_ Mrs GORDON. Edinburgh, Thomas C. Jack,
1879.


_Memoir of William Edmondstoune Aytoun_, by THODORE MARTIN. William
Blackwood and Sons. Edinburgh, 1867.


_Lays of the Scottish Cavaliers and other Poems_, by WILLIAM
EDMONDSTOUNE AYTOUN. New-York, 1852.


_The Early Life of Thomas Carlyle_, by J. A. FROUDE. _The Nineteenth
Century._ July, 1881.


 3.--TAT DE LA SOCIT AU MOMENT DE LA RVOLUTION FRANAISE.

_Autobiography of_ Mrs FLETCHER, with Letters and other Family
Memorials, edited by The Survivor of Her Family. Edinburgh, Edmonston
and Douglas, 1875.


_Reminiscences of a Scottish Gentleman, commencing in 1787_, by PHILO
SCOTUS. London, Arthur Hall Virtue and Co, 1861.


_The Story of the English Jacobins_, being an account of the Persons
Implicated in the charges of High Treason, 1794, by EDWARD SMITH.
Cassell, Petter, Galpin and Co, n. d.


_The Constitutional History England, Since the Accession of George the
Third (1760-1860)_, by the Righ. Hon. SIR THOMAS ERSKINE MAY. 3 vols.
London, Longmans Green, 1887.


_Reponse de L. N. M. Carnot, citoyen franais, l'un des Fondateurs de la
Rpublique et membre constitutionnel du Directoire Excutif, au rapport
fait sur la conspiration du 18 fructidor au Conseil des Cinq-Cents par
J. Ch. Bailleul, au nom d'une commission spciale_, 6 Floral an VI de
la Rpublique.


_Lord Erskine, tude sur le Barreau anglais  la fin du XVIIIe sicle_,
par HENRI DUMRIL. Paris, Thorin, 1883.


IV.

DESCRIPTION DU PAYS COSSAIS. LES BORDERS.--LA COTE OUEST.--LES
HAUTES-TERRES. SITES ET SOUVENIRS HISTORIQUES.

_First Sketch of a New Geological Map of Scotland_, with explanatory
notes, by Sir RODERICK. I MURCHISON and ARCHIBALD GEIKIE. Edinburgh, W
and A. K. Johnston, 1862.


_The Scenery of Scotland, viewed in connection with its Physical
Geology_ by ARCHIBALD GEIKIE. London, Macmillan and Co, 1887.


_Nouvelle Gographie Universelle_ par LISE RECLUS. Tome IV. _L'Europe
du Nord-Ouest._ Paris, Hachette, 1879.


_A Tour through the Island of Great Britain._ Originally begun by the
celebrated DANIEL DE FOE, continued by the late Mr RICHARDSON, author of
Clarissa, etc., and brought down to the present time by Gentlemen of
Eminence in the Literary wold, 4 vols. London, Printed for Strahan,
etc., 1778.


_The British Tourists_, or Traveller's Pocket Companion through England,
Wales, Scotland and Ireland, comprehending the most celebrated Tours in
the British Islands, by WILLIAM MAVOR. London. Printed for E. Newberry,
1798, 5 vols.


_A Tour in Scotland_ MDCCLXIX (by K. PENNANT) fifth edition. London,
printed for Benj. White, MCCXC.


_A Tour in Scotland and Voyage to the Hebrides_ MDCDLXXII (by K.
PENNANT) London, printed by Benj. White, MCCXC.


_Recollections of a Tour made in Scotland A. D. 1803_, by DOROTHY
WORDSWORTH, edited by J. C. Shairp. (second edition). Edinburgh,
Edmonston and Douglas, 1874.


_The Picture of Scotland_, by ROBERT CHAMBERS, 2 vols. Edinburgh,
William Tait, 1827.


_Scotland illustrated_ in a series of views taken expressly for this
work by Messrs T. Allom, W. H. Barlett, and H. Mac Culloch, by WILLIAM
BEATTIE, M. D., Grad. of the Univ. of Edin. M. R. C. P. London, etc., 2
vols. London, George Virtue, 1837.


_Remarks on the Scenery of Scotland_, by JOHN WILSON, prefixed to _A
History of the Scottish Highlands_, edited by John S. Keltie, 2 vols.
Edinburgh, Fullarton, 1875.


_Oliver and Boyd's Scottish Tourist._ Edinburgh, 1852.


_Black's Picturesque Tourist Guide of Scotland._ Edinburgh, Adam and
Charles Black, 1879.


_Travels in Scotland_, by J. G. KHL. London. Darling, 1851.


_Paysages historiques et Illustrations de l'cosse_ et des Romans de
Walter Scott, d'aprs les dessins de J. M. W. Turner, Balmer, Bentley,
etc., 2 vols. Fisher, Fils et Co.  Londres,  Paris et en Amrique, n.
d.


_Waverley Anecdotes_, illustrating some of the Popular Characters,
Scenes and Incidents in the Scottish Novels. 2 vols. London, James
Cochrane, 1833.--A new edition Revised and Improved. 1 vol. London,
Charles Daly, 1841.


_Passages from the English Note-Books_ of NATHANIEL HAWTHORNE. 2 vols.
Tauchnitz, 1871.


_l'cosse, jadis et aujourd'hui_, par le comte L. LAFOND. Paris,
Calmann-Lvy, 1887.


_Scenes in Scotland with Sketches and Illustrations_, by JAMES HARRIS
BROWN. Glasgow, printed for Richard Griffin, 1833.


_Maxwell's Guide Book to the Stewartry of Kirkcudbright_, from the Nith
to the Cree. Kirkcudbright, M. E. Maxwell, 1878.


_The Enterkin_, by JOHN BROWN. Edinburgh, Edmonston and Douglas, 1865.


_Dryburgh Abbey, its Monks, and its Lords_, fifth edition. Printed for
the Proprietor, 1878.


_Melrose and its Environs_, containing a short History and Description
of the Abbeys of Melrose and Dryburgh, and of Abbotsford, by WILLIAMS
DEANS. Edinburgh, J.-B. Mould, n. d.


_The History and Antiquities of Melrose, Old Melrose, and Dryburgh
Abbeys_, with a description of Abbotsford, Eildon Hills, etc. Melrose,
Misses S. and C. Cameron, 1869.


_Quiggin's Guide to the Isle of Man._ Quiggin, Douglas. Isle of Man, n.
d.


_A Journey to the Western Islands of Scotland_ (by Dr JOHNSON). London,
Printed for W. Strahan and T. Cadell, 1775.


_The Journal of a Tour to the Hebrides with Samuel Johnson_, by JAMES
BOSWELL. London, Cadell and W. Davies, 1812.


_Iona_, by the DUKE OF ARGYLL, second edition. London, Daldy, Isbister
and Co, 1878.


_A Summer in Skye_, by ALEXANDER SMITH. Edinburgh, N. R. Mitchell and
Co, 1880.


_The Hebrid Isles, wanderings in the Land of Lorne and the outer
Hebrides_, by ROBERT BUCHANAN, a new edition. London, Chatto and Windus,
1883.


_The Historical Geography of the Clans of Scotland_, by T. B. JOHNSTON
and colonel JAMES A. ROBERTSON. W and A. K. Johnston, Edinburgh, 1873.


_The Highlands and Highlanders of Scotland._ Papers historical,
descriptive, biographical, legendary, and anecdotal, by JAMES CROMB.
Dundee, John Leng and Co, 1883.


_Two Months in the Highlands, Orcadia, and Skye_, by CHARLES RICHARD
WELD. London, Longman Green etc., 1860.


_A Descriptive Tour in Scotland_, by the Rev. CHAUNCY HARE TOWNSHEND.
London, Chapman and Hall, 1846.


_Ardenmohr, Among the Hills, a record of Scenery and Sports in the
Highlands of Scotland_, by SAMUEL ABBOT. London, Chapman and Hall, 1876.


_Eldmuir_, an Art-Story of Scottish Home-Life Scenery and Incident, by
JACOB THOMPSON. London, Samson Low, Marston, etc. 1879.


_A Princess of Thule_, by WILLIAM BLACK. 2 vols. Leipzig, Tauchnitz,
1874.


_A Daughter of Heth_, by WILLIAM BLACK. 2 vols. Leipzig, Tauchnitz,
1871.


_White Heather_, by WILLIAM BLACK. 2 vols. Leipzig, Tauchnitz, 1886.


_The Language and Literature of the Scottish Highlands_, by JOHN STUART
BLACKIE. Edinburgh, Edmonston and Douglas, 1876.


_Altavona_, fact and fiction from my Life in the Highlands, by JOHN
STUART BLACKIE. Edinburgh, David Douglas, 1882.


_Crieff. Its Traditions and Characters with anecdotes of Strathearn._
Edinburgh, D. Macara, 1881.


_Field and Fern_ or Scottish Flocks and Herds, by H. H. DIXON. Rogerson
and Tuxford, London, 1865.


_Tourist's Guide to the Athole and Breadalbane Highlands of Perthshire._
Edinburgh, John Menzies and Co, 1883.


_Shearer's Guide to Stirling and Neighbourhood._ Stirling. R. S.
Shearer, n. d.


_Guide to Culloden Moor and Story of the Battle_, by PETER ANDERSON.
Edinburgh, John Menzies, 1874.


_Wallace, the hero of Scotland_, by JAMES PATERSON. Edinburgh, William
P. Nimmo, n. d.


_Histoire de Charles-douard_, par AMDE PICHOT, 2 vol. Paris,
Ladvocat, 1830.


V.

OUVRAGES SUR LES MOEURS, LES HABITUDES, RECUEILS D'ANECDOTES, ROMANS QUI
SERVENT  SE FORMER UNE IDE DE LA CONDITION ET DE LA VIE DU PEUPLE.

_Reminiscences of Scottish Life and Character_, by E. B. RAMSAY, Dean of
Edinburgh. Edinburgh, Edmonston and Douglas, 1876.


_Scotland Social and Domestic_, memorials of Life and Manners in North
Britain by the Rev. CHARLES ROGERS. London, Charles Griffin, 1869.


_Social Life in Scotland from Early to Recent Times_, by the Rev.
CHARLES ROGERS, 3 vols. Edinburgh. W. Paterson, 1884-86.


_Notes and Sketches illustrative of Northern Rural Life in the
Eighteenth Century, by the author of Johnny Gibb of Gushetneuk._
Edinburgh, David Douglas, 1877.


_Scottish Characteristics_, by PAXTON HOOD. London, Hodder and
Stoughton, 1883.


_Trails and Stories of the Scottish People_, by the Rev. CHARLES ROGERS.
London, Houlston and Wright, 1877.


_Social Life in Former Days_, illustrated by Letters and Family Papers,
by E. DUNBAR. 2 vols. Edinburgh. Edmonston and Douglas, 1865.


_Scotch Folk._ Third Edition, Enlarged. Edinburgh, David Douglas, 1881.


_Scottish Proverbs_, collected and arranged by ANDREW HENDERSON, new
edition, with explanatory Notes and a Glossary by James Donald London,
William Tegg, 1876.


_The Proverbs of Scotland_, with explanatory and illustrative Notes and
a Glossary, by ALEXANDER HISLOP, third edition. E. and S. Livingstone.
Edinburgh, n. d.


_The Laird of Logan, or Anecdotes and Tales illustrative of the Wit and
Humour of Scotland._ Glasgow, Robert Forrester, 1878.


_The Book of Scottish Anecdote, humorous, social, legendary and
historical_, edited by ALEXANDER HISLOP. Glasgow, Thomas D. Morison,
1881.


_The Book of Scottish Story, historical, humorous, legendary and
imaginative._ Edinburgh. The Edinburgh Publishing Company, 1877.


_The Book of Scottish Readings in Prose and Verse_, edited by JAMES
ALLAN MAIR. Glasgow and London, Cameron and Ferguson, 1880.


_The Gaberlunzie's Wallet_, by JAMES BALLANTINE. Edinburgh. The
Edinburgh Publishing Company, n. d.


_Wilson's Tales of the Borders and of Scotland, Historical, Traditionary
and Imaginative_, revised by ALEXANDER LEIGHTON. Edinburgh; William
Nimmo and Co, n. d.


_Lights and Shadows of Scottish Life_, by the authors of the _Trials of
Margaret Lyndsay_. William Blackwood and Sons, Edinburgh, 1845.


_Humphry Clinker_, by SMOLLETT.


_The Annals of the Parish and the Ayrshire Legalees_, by JOHN GALT. With
Memoir of the Author, a new edition. William Blackwood and Sons,
Edinburgh, 1841.


_The Life of Mamie Wauch, tailor in Dalkeith, written by Himself._
Stereotype Edition. William Blackwood and Sons, Edinburgh.


_L'Ermite en cosse_, par M. DE JOUY, 2 vols. Paris, Pillet an, 1826.


_My Schools and Schoolmasters_, by HUGH MILLER. Edinburgh, William
Nimmo, 1881.


_The Cottagers of Glenburnie._ A Scottish Tale, by ELIZABETH HAMILTON, a
new edition. Edinburgh, Johnstone, Hunter and Co, n. d.


_Sketches of Life among my Ain Folk_, by WILLIAM ALEXANDER. Second
edition. Edinburgh, David Douglas, 1882.


_Peasant Life being Sketches of the Villagers and Field Labourers in
Glenaldie._ Edinburgh, Edmonston and Douglas, 1869.


_Chronicles of Stratheden, a Highland Parish of to Day, by a Resident._
William Blackwood and Sons, 1881.


_Peasant Life in the North._ Sketches of the Villagers and
Field-Labourers in Glenaldie Second edition. Strahan and Co, London,
1870.


_Robert Dick_, baker, of Thurso, geologist and botanist, by SAMUEL
SMILES. London, John Murray, 1878.


_A Treatise on Agriculture and Rural Affairs_, by ROBERT BROWn, farmer
at Markle, county of Haddington, 2 vols. Edinburgh, Printed for
Oliphant, Waugh and Junes, 1811.


_Report on the Present State of the Agriculture of Scotland_, arranged
under the auspices of the Highland and Agricultural Society. Edinburgh,
William Blackwood and Sons, 1878.


_Essai sur l'conomie rurale de l'Angleterre, de l'cosse et de
l'Irlande_, par LONCE DE LAVERGNE. Deuxime dition. Paris, Guillaumin
et Co, 1855.


_The Industries of Scotland_, their Rise, Progress and Present
Condition, by DAVID BREMNER. Edinburgh, Adam and Charles Black, 1869.


_Gymnastics, Golf, Curling._ W. and R. Chambers. Edinburgh, 1877.


_The Scottish Cookery Book._ Edinburgh, John Menzies, n. d.


VI.

HISTOIRE LITTRAIRE DE L'COSSE. CHANSONS, BALLADES, PETITS POMES.
SUCCESSEURS DE BURNS.

_The History of Scotish Poetry_, by DAVID IRVING, edited by John Aitken
Carlyle. Edinburgh, Edmonston and Douglas, 1861.


_The Ballads and Songs of Scotland, in View of their Influence on the
Character of the People_, by J. CLARK MURRAY. London, Macmillan and Co,
1874.


_Illustrations of Scottish History, Life, and Superstition_, from Song
and Ballad, by WILLIAM GUNNYON. Glasgow, Robert Forester, 1879.


_The History and Poetry of the Scottish Borders: their main Features and
Relations_, JOHN VEITCH. Glasgow, James Maclehose, 1878.


_The Feeling for Nature in Scottish Poetry_, by JOHN VEITCH. 2 vols.
William Blackwood and Sons, 1887.


_The Songstresses of Scotland_, by SARAH TYTLER and J. L. WATSON, 2
vols. Edinburgh, H. B. Higgins, n. d.


_The Ever Green_, being a collection of Scots Poems, wrote before 1600
(by ALLAN RAMSAY.) Edinburgh, 1724.--_The Tea Table Miscellany_, or a
collection of Scots songs, by ALLAN RAMSAY, 4 vols. London, 1740.

     Les deux ouvrages furent publis par Ramsay presque en mme
     temps.


_Ancient and Modern Scottish Songs, Heroic Ballads, etc._, collected by
DAVID HERD, reprinted from the edition of 1776, 2 vols. Kerr et
Richardson, Glascow, 1869.


_Scottish Songs and Ballads_, collected and edited by JOSEPH RITSON.
London, William Tegg, 1866.


_Scotish Songs._ In Two volumes, (by J. RITSON). Glascow, Hugh Hopkins,
1869.


_Minstrelsy of the Scottish Border_, by Sir WALTER SCOTT, 2 vols. Paris,
Baudry's European Library, 1898.


_Scotish Ballads and Songs, Historical and Traditionary_, edited by
JAMES MAIDMENT. Edinburgh, William Paterson, 1868.


_Remains of Nithsdale and Galloway Song_, by R. H. CROMEK. Paisley,
Alexander Gardner, 1880.


_Ancient Ballads and Songs of the North of Scotland_, by PETER BUCHAN,
reprinted from the original edition of 1828, 2 vols. Edinburgh, William
Paterson, 1875.


_Popular Rhymes of Scotland_, by ROBERT CHAMBERS, new edition. W. and R.
Chambers. Edinburgh.


_The Songs of Scotland, prior to Burns_, edited by ROBERT CHAMBERS. W
and. R. Chambers. Edinburgh, 1880.


_A Pedlar's Pack of Ballads and Songs_, by W. H. LOGAN. Edinburgh,
William Paterson, 1869.


_Two Hundred and Twenty Two Popular Scottish Songs_, with music.
Glasgow, John S. Marr and Sons, n. d.


_The Book of Scottish Songs_, from the sixteenth to the nineteenth
century edited by CHARLES MACKAY. London, Houlston and Wright, n. d.


_Miller's New British Song._ Edinburgh, J. M. Miller, 1858.


_Whistle-Binkie, a Collection of Songs for the Social Circle_, 4 vols.
Glasgow, David Robertson, 1853.


_The Book of Scottish Ballads_, a comprehensive collection of the most
approved ballads of Scotland, Ancient and Modern, by ALEXANDER WHITELAW.
London, Blackie and Son.


_The Book of Scottish Song_, a comprehensive collection of the most
approved Songs of Scotland, Ancient and Modern, by ALEXANDER WHITELAW.
London, Blackie and Son, n. d.


_The Ballad Minstrelsy of Scotland, romantic and historical._ Glasgow,
Maurice Ogle and Company, 1871.


_The Songs of Scotland, chronologically arranged with introduction and
notes._ Second edition, Cassell, Petter and Galpin, London, n. d.


_Illustrations of the Lyric Poetry and Music of Scotland_, by WILLIAM
STENHOUSE William Blackwood and Sons. Edinburgh and London, 1853.


_The Thistle_, a Miscellany of Scottish Song, the melodies arranged in
their natural modes, with an introduction to Scottish music, and notes
critical and historical, by COLIN BROWN. London and Glasgow, William
Collins, Sons and Company, n. d.


_The Life and Times of The Rev John Skinner of Linshart, Longside, Dean
of Aberdeen_, by the Rev. WILLIAM WALKER. Second edition. London,
Skeffington and Son, 1883.


_The Works of Michael Bruce_, edited with memoir and notes, by the Rev.
ALEXANDER B. GROSART. Edinburgh, William Oliphant, 1865.


_The Book of Scottish Poems, ancient and modern_, edited with memoirs of
the authors, by J. Ross, 2 vols Paisley, Alexander Gardner, 1882.


_The Poets and Poetry of Scotland, from the Earliest to the Present
Time_, by JAMES GRANT WILSON. London, Blackie and Son, 1876.


_Miscellany of Popular Scottish Poems, chiefly of a Humorous and
Descriptive Character._ W and R. Chambers, Edinburgh, 1874.


_Early English and Scottish Poetry_ (_1250-1600_), selected and edited
with a critical introduction and notes, by H. MACAULAY FITZGIBBON.
London, Walter Scott, 1888.


_The Poets and Poetry of Scotland, from James I to the Present Time_,
with biographical Sketches and critical Remarks, by the Rev ANDREW R.
BONAR. Edinburgh, Maclachlan and Stewart, 1866.


_The Poems of_ ALLAN RAMSAY, _with Glossary, Life of the Author, and
Remarks on his Poems_, a new edition. Paisley, Alex. Gardner, 1877.


_The Poetical Works of_ ROBERT FERGUSSON, _with a memoir of the Author_.
W. and R. Chambers, 1878.


_The Poems of_ ROBERT FERGUSSON, _with a Life of the Author and Remarks
on his Genius and Writings, by James Gray_. Edinburgh, John Fairbairn,
1821.


_The Scottish Minstrel, the Songs of Scotland subsequent to Burns_, with
memoirs of the Poets, by the Rev. CHARLES ROGERS. William P. Nimmo.
Edinburgh, 1876.


_Recent and Living Scottish Poets_, by G. MURDOCH. Glasgow. Porteous
brothers. Alex.


_The Peasant Poets of Scotland_, by HENRY SHANKS. Bathgate, Laurence
Gilbertson, 1881.


_Poetical Works of Sir_ WALTER SCOTT with a biographical and critical
memoir, by Francis Turner Palgrave (_Globe Edition_). London, Macmillan
and Co, 1872.


_The Poems of_ JAMES HOGG, _the Ellrick Shepherd_. London, Walter Scott,
1886.


_The Poems and Songs and Correspondence of_ ROBERT TANNAHILL, with Life
and notes, by David Semple. Paisley, Alex. Gardner, 1876.


_Life and Songs of the_ BARONESS NAIRNE, with a memoir and Poems of
Caroline Oliphant the Younger, edited by the Rev. Charles Rogers. Third
Edition. London, Charles Griffin, 1872.


_Rhymes and Recollections of a Hand-loom Weaver_, by WILLIAM THOM,
edited with a biographical Sketch by W. Skinner. Paisley, Alexander
Gardner, 1880.


_Poems and Lyrics_, by ROBERT NICOLL, with a memoir of the author. Fifth
edition. Paisley, Alex. Gardner, 1877.




TROISIME PARTIE.

OUVRAGES DIVERS.


Nous donnons ici les ouvrages cits qui n'appartiennent  aucun des
sujets particuliers dont nous venons de fournir la bibliographie; comme
il ne peut y avoir aucun classement, nous les plaons par ordre
alphabtique.


Matthew ARNOLD.--_On the Study of Celtic Literature by Matthew Arnold._
London, Smith, Elder and Co, 1867.


Ed. ARNOULD.--_Sonnets et Pomes, par Edmond Arnould._


F. BACON (lord).--_Bacon's, Essays_, with Introduction, Notes and Index
by Edwin A. Abbott. 2 vols. London, Longmans, Green and Co, 1878.


A. BAIN.--_English Composition and Rhetoric, a manual, by Alexander
Bain._ London, Longmans, Green and Co, 1866.


P. BAYNE.--_Two great Englishwomen, with an Essay on Poetry, illustrated
from Wordsworth, Burns and Byron, by Peter Bayne._ London, James Clarke,
1881.


L. BOUCHER.--_William Cowper, sa correspondance et ses posies, par Lon
Boucher._ Paris, Sandoz et Fischbacher, 1874.


DE LA BOUILLERIE (Mgr).--_Le Symbolisme de la Nature, par Mgr de la
Bouillerie._ 2 vols. Victor Palme, Paris, 1879.


BRANTOME.--_OEuvres compltes de Pierre de Bourdeille, abb sculier de
Brantome_, par J. A. C. Buchon. 2 vols. Paris, au Bureau du Panthon
Littraire, 1853.


Alois BRANDL.--_Samuel Taylor Coleridge and the English Romantic School
by Alois Brandl._ (English Edition by Lady Eastlake). London, John
Murray, 1887.


BRITISH CONTROVERSIALIST.--_The British Controversialist and Impartial
Inquirer, established for the purpose of forming a suitable medium for
the Deliberate Discussion of Important Questions in Religion,
Philosophy, History, Politics, Social Economy, etc._ 6 vols., 5e
dition. London, Houlston and Stoneman, 1850-56.

     Le volume IV renferme (page 321-361) un excellent article sur
     l'Humour.


Stopford A. BROOK.--_Theology in the English Poets, by the Rev. Stafford
A. Brooke._ Fifth edition. London, C. Kegan Paul, 1880.


John BROWN.--_Rab and His Friends and Other Papers, by John Brown._
Leipzig, Tauchnitz, 1862.


Robert BROWNING.--_The Poetical Works of Robert Browning._ 4 vols.
Leipzig Tauchnitz.


G. CAMPBELL.--_The Philosophy of Rhetoric, by George Campbell._
New-York. Harper and Brothers, 1844.


CERVANTS.--_Thtre de Cervants_, traduit par Alphonse Royer. Paris,
Michel Lvy, 1862.


CHAMBERS.--_Chambers' Encyclopdia, a Dictionary of Universal Knowledge
for the People._ 10 vols. Edinburgh, W. and R. Chambers, 1883.


R. CHAMBERS.--_Cyclopdia of English Literature, a history Critical and
Biographical of British Authors, from the Earliest to the Present Times,
edited by Robert Chambers._ 2 vols. Edinburgh, W. and R. Chambers, s. d.


R. CHAMBERS.--_The Book of Days, a miscellany of Popular Antiquities in
connection with the Calendar, etc., edited by R. Chambers._ 2 vols.
Edinburgh, W. and R. Chambers, 1863.


CHAMBERS.--_Chambers's Miscellany of Useful and Entertaining
Tracts._--Edinburgh, William and Robert Chambers, n. d.


CHAMFORT.--_OEuvres compltes de Chamfort_, recueillies et publies avec
une notice historique sur la vie et les crits de l'auteur, par P. R.
Auguis. 5 vols. Paris, chez Chaumerot jeune, 1824.


CHAUCER.--_Poetical Works_, Edited, by Richard Morris. London, Bell and
Daldy.


CRAIK.--_A manual of English Literature and of the History of the
English Language from the Norman Conquest, by George L. Craik._ 2 vols.
Leipzig, Bernhard Tauchnitz, 1874.


COLERIDGE.--_The Poetical Works of Samuel Coleridge_, edited with a
critical memoir, by William Michael Rossetti. London, E. Moscou, s. d.


_Specimens of the Table Talk of the late Samuel Taylor Coleridge._
London, George Routledge and Sons.


COWPER.--_The Poetical Works of William Cowper_, edited with notes and
biographical. Introduction by William Benham. London, Macmillan and Co,
1870.


CRABBE.--_The Life and Poetical Works of the Rev. George Crabbe_, edited
by His Son. London, John Murray, 1860.


Mac CRIE.--_The Religion of Our Literature, by George Mac Crie._ London,
Hodder and Stoughton, 1875.


GEORGE ELIOT.--_The Works of George Eliot. Essays and Leaves from a Note
Book._ William Blackwood and Sons, London, 1885.


ELTON.--_Origins of English History, by C. I. Elton._ London, Quaritch,
1890.


EMERSON.--_The complete Works of Ralph Waldo Emerson_, comprising his
Essays, Lectures, Poems and Orations. 2 vols. London, Bell and Daldy,
1873.


_Letters and Social Aims by Ralph Waldo Emerson._ Chatto and Windics,
1877.


Mme D'EPINAY.--_Mmoires de Mme d'Epinay_, dition nouvelle et complte,
etc., par Paul Boiteau. 2 vols. Paris, G. Charpentier, 1884.


FTIS.--La Musique mise  la porte de tout le monde, par F. J. Ftis.
Troisime dition. Paris, Brandus, 1847.


John FORSTER.--_The Life and Times of Oliver Goldsmith, by John
Forster._ London, Chapman and Hall, 1876.


Claude GAUCHET.--_Le Plaisir des champs, avec la Vnerie, Volerie et
Pescherie, Pome en quatre parties, par Claude Gauchet._ dition revue
et annote par Prosper Blanchemain. Paris, Librairie A. Franck, 1868.


E. GEBHART.--_Histoire du sentiment potique de la Nature dans
l'Antiquit Grecque et Romaine, par Emile Gebhart._ Paris, A. Durand,
1860.


GILFILLAN.--_A Galery of Literary Portraits, by George Gilfillan._
William Tait. Edinburgh, 1845.


GOLDSMITH.--_The Works of Oliver Goldsmith._ Edinburgh, W. P. Nimmo, n.
d.

E. GUEST.--_Origines Celtic (a fragment), and other contributions to
the History of Britain, by Edwin Guest._ 2 vols. London, Macmillan,
1883.


Washington IRVING.--_The Sketch Book, by Washington Irving._ London,
Bell and Daldy, 1873.


Victor HUGO.--_Le Rhin, par Victor Hugo._ Hachette, Paris.


_Les Contemplations, par V. Hugo._ Hachette, Paris.


HUXLEY.--_Hume, by Professor Huxley (English Men of Letters.)_ London.
Macmillan.


_On some Fixed Points in British Ethnology, by Huxley. Contemporary
Review 1871_; or _Critiques and Addresses_. London, Macmillan, 1873.


KEATS.--_The Poetical Works and other Writings of John Keats_, now first
brought together, etc., edited with notes and appendices by Harry Buxton
Forman. 4 vols London, Reeves and Turner, 1883.


W. KNIGHT.--_The English Lake District_, as interpreted in the Poems of
Wordsworth, by William Knight.


LACONICS.--_Laconics or the Best Words of the Best Authors._ Sixth
Edition. 3 vols. London, Charles Tilt, 1835.


Charles LAMB.--_The Essays of Elia and Eliana, by Charles Lamb._
Tauchnitz.


V. DE LAPRADE.--_Histoire du Sentiment de la Nature, par Victor de
Laprade._ Prolegomnes. Didier, Paris, s. d.


_Le Sentiment de la Nature avant le Christianisme, par Victor de
Laprade._ Didier, Paris, 1866.


_Le Sentiment de la Nature chez les modernes, par Victor de Laprade._
Didier, Paris, 1870.


L'ESTRANGE (Rev).--_History of English Humour_, with an Introduction
upon ancient Humour, by the Rev. A. G. L'Estrange. 2 vols. London, Hurst
and Blackett, 1878.


MACAULAY.--_Critical and Historical Essays; contributed to the Edinburgh
Review, by Lord Macaulay._ London, Longmans, Green, etc., 1869.


MAHON (lord).--_History of England, by lord Mahon._ Tauchnitz, 7 vols.


MANTEGAZZA.--_La Physionomie et l'Expression des sentiments, par P.
Mantegazza_, 1885.


David MASSON.--_Drummond of Hawthornden. The Story of his Life and
Writings, by David Masson._ London, Macmillan, 1873.


_Essays Biographical and Critical, chiefly on English Poets._ Cambridge,
Macmillan et Co, 1856.


A. MZIRES.--_Shakspeare, ses oeuvres et ses critiques, par A.
Mzires._ Paris, Charpentier, 1865.


MIGNET.--_Histoire de Marie Stuart, par Mignet._ 2 vols., sixime
dition. Emile Perrin, 1885.


Hugh MILLER.--_Essays, historical and biographical_, etc. by Hugh
Miller. Edinburgh, William Nimmo, 1882.


MOIR.--_Sketches of the Poetical Literature of the Past Half-Century, by
D. M. Moir._ William Blackwood and Sons, Edinburgh, 1856.


E. MONTGUT.--_Essais sur la Littrature Anglaise, par Emile Montgut._
Hachette, Paris, 1883.


H. MORLEY.--_A First Sketch of English Literature, by Henry Morley._
Cassell, Petter and Galpin. London, n. d.


MYERS.--_Wordsworth, by F. W. H. Myers._ (Of the collection of _English
Men of Letters_). Macmillan, London, 1882.


PTRARQUE.--_Les Rimes de Franois Ptrarque._ Traduction nouvelle par
Francisque Reynard. Paris, G. Charpentier, 1883.


PRESCOTT.--_Essais de Biographie et de Critique, par W. H. Prescott._ 2
vols. Paris, Firmin Didot, 1864.


E. A. POE.--_Poems and Essays by Edgar Allan Poe_, edited by John H.
Ingram. Leipzig, Tauchnitz, 1884.


RABELAIS.--_OEuvres de Rabelais_, collationnes pour la premire fois
sur les ditions originales, accompagnes d'un commentaire nouveau, par
MM. Burgaud des Maretz et Rathery. 2 vols. Paris, Firmin Didot, 1870.


H. REED.--_Introduction to English Literature from Chaucer to Tennyson,
by Henry Reed._ London, John F. Shaw, n. d.


RGNIER.--_OEuvres de Mathurin Rgnier_, texte original, avec notice,
variantes et glossaire, par E. Courbet. Paris, A. Lemerre, 1869.


G. DE REMUSAT.--_L'Angleterre au XVIIIe sicle, par Ch. de Remusat._ 2
vols. Paris, Didier, 1865.


J. RHYS.--_Celtic Britain. (Early Britain), by J. Rhys._ London. Society
for Promoting Christian Knowledge, 1882.


Jean-Paul RICHTER.--_Potique ou Introduction  l'Esthtique, par
Jean-Paul Richter_, traduite de l'allemand, prcde d'un Essai sur
Jean-Paul et sa Potique, suivie de notes et de commentaires, par
Alexandre Bchner et Lon Dumont. 2 vols. Paris, Auguste Durand, 1862.


RONSARD.--_OEuvres compltes de P. de Ronsard._ Nouvelle dition avec
les variantes et des notes par Prosper Blanchemain. 8 vols.  Paris,
chez P. Jannet, 1857.


RUSKIN.--_Modern Painters, by John Ruskin._ George Allen.--Sunnyside.
Orpington Kent, 1888, 5 vols.


_Lectures on Architecture and Painting, by J. Ruskin._


E. SCHERER.--_tudes sur la Littrature contemporaine, par Edmond
Scherer._ 9 vols. Paris, Calmann-Lvy, 1885.


SHAFTESBURY (Earl of).--_Characteristics of Men, Manners, Opinions,
Times, with a collection of Letters, by the Right Honorable Antony Earl
of Shaftesbury._ Basil. Printed for J. J. Tourneisien and J. L. Legrand,
1790.


C. SHAIRP.--_Studies in Poetry and Philosophy, by J. C. Shairp._ Third
Edition Edinburgh, Edmonston and Douglas, 1876.


_Aspects of Poetry, being Lectures delivered at Oxford, by John Campbell
Shairp._ Oxford, at the Clarendon Press, 1881.


_On Poetic Interpretation of Nature, by J. C. Shairp._ Edinburgh, David
Douglas, 1877.


SHAKSPEARE.--_The Works of William Shakspeare_, edited by William George
Clark and William Aldis Wrigt (_The Globe Edition_). London, Macmillan
and Co, 1864.


SHAW.--_A History of English Literature, by Thomas B. Shaw._ London,
John Murray, 1872.


SHELLEY.--_The Poetical Works of Shelley_, reprinted from the Early
Editions. (_The Chandos classics_). London, Frederick Warne and Co, n.
d.


Sidney SMITH.--_Elementary Sketches of Moral Philosophy, delivered at
the Royal Institution in the years 1804, 1805 and 1806, by the late Rev.
Sidney Smith._ New-York, Harper and Brothers, 1850.


The SPECTATOR.--A new edition with Introduction, Notes, and Index by
Henry Morley. London, George Routledge and Sons, n. d.


SPENSER.--_Complete Works of Edmund Spenser_, edited from the original
editions and manuscripts by R. Morris (_The Globe Edition_). London,
Macmillan and Co, 1873.


P. STAPFER.--_Molire et Shakspeare, par Paul Stapfer._ Paris, Hachette.
1881.


_Lawrence Sterne, tude biographique et littraire, prcde d'un
fragment indit de Sterne_, par Paul Stapfer. Paris, 1870.


STERNE.--_The Works of Laurence Sterne_, etc. London, George Routledge
and Son, n. d.


J. A. SYMONDS.--_Shelley by John Addington Symonds_ (of the collection
of _English Men of Letters_). London, Macmillan, 1884.


TAINE.--_Histoire de la Littrature anglaise, par H. Taine._ 5 vols.
Paris, Hachette, 1873.


_Notes sur l'Angleterre, par H. Taine._ Paris, Hachette, 1874.


TENNYSON.--_The Poetical Works of Tennyson._ 12 vols. Leipzig,
Tauchnitz.


THACKERAY.--_The English Humourists, by William Makepeace Thackeray._
London, Smith, Elder and Co, 1878.


VILLON.--_OEuvres compltes de Franois Villon._ dition prpare par La
Monnoye, mise au jour, avec Notes et Glossaire, par Pierre Jannet.
Paris, A. Lemerre, 1873.


WARTON.--_The History of English Poetry, from the Eleventh to the
Seventeenth Century, by Thomas Warton._ London, Ward, Lock and Tyler, n.
d.


WORDSWORTH.--_The Poetical Works of William Wordsworth._ London, Ward,
Lock and Co, n. d.




FIN.




TABLE DES MATIRES.


SECONDE PARTIE.

LES OEUVRES.


                                                                 Pages

    INTRODUCTION ................................................... 1


    CHAPITRE I.

    LES ORIGINES LITTRAIRES DE BURNS.--LA POSIE POPULAIRE EN COSSE.

      I. Les vieilles ballades ..................................... 7

     II. Les vieilles chansons .................................... 25

    III. Les petits pomes populaires: Le roi Jacques I, les Semple
         de Beltree, Hamilton de Gilbertfield, Allan Ramsay, Robert
         Fergusson ................................................ 44

     IV. Rsum ................................................... 80


    CHAPITRE II.

    LA VIE HUMAINE DANS BURNS.

      I. L'observation directe et le mouvement .................... 91

     II. L'humour de Burns ....................................... 108

    III. Que le gnie de Burns aboutissait au thtre ............ 143

     IV. Les aspects nobles de la vie.--L'cho de la Rvolution
         franaise.--Burns pote de la Libert et de l'galit.--La
         posie des humbles ...................................... 180

      V. Le jugement de la vie ................................... 228


    CHAPITRE III.

    BURNS COMME POTE DE L'AMOUR.

      I. La posie de l'amour .................................... 238

     II. La comdie de l'amour ................................... 285

    III. Rsum .................................................. 308


    CHAPITRE IV.

    LE SENTIMENT DE LA NATURE DANS BURNS.

      I. Ce que Burns a vu de la Nature .......................... 314

     II. La tendresse pour les btes ............................. 340

    III. Que le sentiment de la Nature dans Burns est trs loign du
         sentiment de la Nature dans la posie moderne ........... 362


    CHAPITRE V.

    CONCLUSION ................................................... 393


    BIBLIOGRAPHIE.

    Bibliographie de Burns ....................................... 405

    ---- de l'cosse ............................................. 415

    ---- gnrale ................................................ 428


LILLE.--IMPRIMERIE L. DANEL.





End of the Project Gutenberg EBook of Robert Burns, by Auguste Angellier

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1.C.  The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
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electronic work or group of works on different terms than are set
forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1.  Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
works, and the medium on which they may be stored, may contain
"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
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of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
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fees.  YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
PROVIDED IN PARAGRAPH F3.  YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
DAMAGE.

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opportunities to fix the problem.

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in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
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If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
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with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     http://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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