The Project Gutenberg EBook of Entre Deux Ames, by M. Delly

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Title: Entre Deux Ames

Author: M. Delly

Release Date: January 21, 2009 [EBook #27855]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ENTRE DEUX AMES ***




Produced by Daniel Fromont









[Transcriber's note: Delly (pseud. de Marie Petitjean de la Rosire)
(Avignon 1875 - Versailles 1947), _Entre deux mes_, 1913,
dition de 1913]






M. DELLY



ENTRE

DEUX AMES



PARIS

LIBRAIRIE PLON

PLON-NOURRIT ET Cie, IMPRIMEURS-EDITEURS

8, RUE GARANCIERE -- 6e



_Tous droits rservs_







A

MONSIEUR CHARLES FOLEY



_Amical et reconnaissant hommage_.









ENTRE DEUX AMES





I



Les membres du Jockey-Club venaient de fter, ce soir, la toute rcente
lection  l'Acadmie du marquis de Ghiliac, l'auteur clbre de
dlicates tudes historiques et de romans psychologiques dont la haute
valeur littraire n'tait pas contestable. Dans un des salons luxueux,
un groupe, compos de ce que le cercle comptait de plus aristocratique,
entourait le nouvel immortel pour prendre cong de lui, car la nuit
s'avanait et seuls les joueurs acharns allaient s'attarder encore.

De tous les hommes qui taient l, aucun ne pouvait se vanter d'galer
quelque peu l'tre d'harmonieuse beaut et de suprme lgance qu'tait
Elie de Ghiliac. Ce visage aux lignes superbes et viriles, au teint
lgrement mat,  la bouche fine et railleuse, cette chevelure brune
aux larges boucles naturelles, ces yeux d'un bleu sombre, dont la
beaut tait aussi clbre que les oeuvres de M. de Ghiliac, et la
haute taille svelte, et tout cet ensemble de grce souple, de
courtoisie hautaine, de distinction patricienne faisaient de cet homme
de trente ans un tre d'incomparable sduction.

Cette sduction s'exerait visiblement sur tous ceux qui l'entouraient
en ce moment, changeant avec lui des poignes de main, ripostant, les
uns spirituellement, les autres platement,  ses mots tincelants, qui
taient de l'esprit franais le plus fin, le plus exquis, -- un vrai
rgal! ainsi que le disait une fois de plus un de ses parents, le comte
d'Essil, homme d'un certain ge,  mine spirituelle et fine, en se
penchant  l'oreille d'un jeune Russe, ami intime de M. de Ghiliac.

Le prince Sterkine approuva d'un geste enthousiaste, en dirigeant ses
yeux bleus, clairs et francs, vers cet ami qu'il admirait aveuglment.

A ce moment, M. de Ghiliac, ayant satisfait  ses devoirs de politesse,
s'avanait vers M. d'Essil:

-- Avez-vous une voiture, mon cousin?

A tous les dons reus du ciel, il joignait encore une voix chaude, aux
inflexions singulirement charmeuses, et dont il savait faire jouer
toutes les notes avec une incomparable souplesse.

-- Oui, mon cher, un taxi m'attend.

-- Ne prfrez-vous pas que vous mette chez vous en passant?

-- J'accepte avec plaisir, d'autant plus que j'apprcie fort vos
automobiles.

-- Venez donc en user ce soir... A demain, Michel? Je t'attendrai 
deux heures.

-- Entendu. Bonsoir, Elie. Mes hommages  Mme d'Essil, monsieur.

Le jeune Slave serra la main du comte et de M. de Ghiliac, qui
s'loignrent et sortirent des salons.

Au dehors, un landaulet lectrique, petite merveille de luxe sobre,
attendait le marquis de Ghiliac. Il y monta avec son parent, jeta au
valet de pied l'adresse de M. d'Essil, puis, s'enfonant dans les
coussins soyeux, murmura d'un ton d'ironique impatience:

-- Quelle stupide corve!

M. d'Essil lui frappa sur l'paule.

-- Blas sur les compliments, sur l'encens, sur les adorations! Ah!
quel homme!

M. de Ghiliac eut un clat de rire bref.

-- Blas sur tout! Mais, si vous le voulez bien, parlons de choses
srieuses, mon cher cousin. Puisque nous sommes seuls, je vais vous
demander un renseignement... Je ne sais si je vous ai dit que je
songeais  me remarier?

-- Non, mais j'ai appris indirectement que la duchesse de Versanges se
montrait fort dsole, parce que vous vinciez impitoyablement ses
candidates, choisies, cependant, parmi ce que notre aristocratie compte
de meilleur, sous tous les rapports.

-- Parfaites! Mais j'ai mon idal, que voulez-vous!

M. d'Essil jeta un regard surpris sur le beau visage o les prunelles
sombres tincelaient d'ironie ensorcelante.

-- Vous avez un idal, Elie?

Le marquis laissa chapper un petit rire railleur.

-- De quel ton vous me dites cela! J'ai l'air de vous tonner
prodigieusement et je souponne que vous me croyez incapable
d'entretenir dans mon esprit de sceptique la petite flamme bleue d'un
idal quelconque. Mais le mot est impropre en la circonstance, je le
reconnais, car il s'agit simplement d'un mariage de raison.

-- Et vous avez choisi?...

-- Personne encore, cher cousin. Je n'ai pas trouv mon... comment
dire?... Mon rve?... Non, c'est trop thr encore... Mon type? C'est
vulgaire... Enfin, ce que je cherche.

-- Sapristi! vous tes difficile, mon cher! Toutes les femmes sont 
vos pieds et vous savez d'avance que l'heureuse lue sera l'objet de
jalousies froces.

-- On n'aura pas grand sujet de jalouser celle qui deviendra ma femme,
riposta tranquillement Elie.

M. d'Essil le regarda d'un air lgrement effar.

-- Pourquoi donc, mon ami?

Elie eut de nouveau ce petit rire railleur qui lui tait habituel.

-- Eh! n'allez pas me croire des intentions de Barbe-Bleue!... Bien
qu'on ait racont d'assez jolies choses en ce genre  propos de
Fernande, ajouta-t-il avec un lger mouvement d'paules. J'ai laiss
dire, tellement c'tait stupide. Aujourd'hui j'imagine qu'on n'en parle
plus... Pour en revenir  la future marquise Elie de Ghiliac, j'ai
voulu simplement mettre cette ide qu'aucune de ces dames ne serait
peut-tre trs aise de mener l'existence srieuse, retire, que je
destine  ma seconde femme.

La mine stupfaite de M. d'Essil devait tre amusante  voir, car son
cousin ne put s'empcher de rire, -- d'un rire trs jeune, trs franc,
sans aucun mlange d'ironie cette fois, et qui tait fort rare chez lui.

-- Vous voulez vous retirer, Elie?

-- Mais non, pas moi! Je vous parle de ma femme. Allons, je vais
m'expliquer...

Il s'enfona un peu dans les coussins, d'un mouvement nonchalant. Sous
la douce lueur de la petite lampe lectrique voile de jaune ple, M.
d'Essil voyait tinceler ses yeux profonds, que les cils voilaient
d'ombre.

-- ... Je n'ai pas  vous apprendre que mon premier mariage fut une
erreur. Jamais deux caractres ne furent moins faits pour s'entendre
que celui de Fernande et le mien. Nous en avons souffert tous deux...
et je me suis promis de ne jamais recommencer une exprience de ce
genre. J'entends rester libre. Et cependant je souhaite me remarier,
afin d'avoir un hritier de mon nom, car je suis le dernier de ma race.
Ceci est la question principale. En outre, je ne serais pas fch de
donner une mre  la petite Guillemette, dont la sant, parat-il,
laisse fort  dsirer, et dont les institutrices et gouvernantes
procurent tant d'ennuis  ma mre, par suite de leur continuel
changement.

-- Alors, Elie?

-- Alors, cher cousin, voici: je veux une jeune personne srieuse,
aimant les enfants, dtestant le monde, heureuse de vivre toute l'anne
 Arnelles, et se contentant de me voir de temps  autre, sans se
croire le droit de jamais rien exiger de moi. Je ne veux pas de
frivolit, pas de gots intellectuels ou artistiques trop prononcs. Il
me faut une femme srieuse, d'intelligence moyenne, mais de bon sens --
et pas sentimentale, surtout! Oh! les femmes sentimentales, les
romanesques, les exaltes! Et les pleurs, les crises nerveuses, les
scnes de jalousie! ces scnes exasprantes dont me gratifiait cette
pauvre Fernande chaque fois qu'une ide lui passait par la tte!

Sa voix prenait des intonations presque dures, et une lueur
d'irritation parut, pendant quelques secondes, dans son regard.

-- Mais, mon cher ami, il y a tout  parier que n'importe quelle femme,
si srieuse qu'elle soit, sera prise -- et profondment prise -- d'un
mari tel que vous, objecta en souriant M. d'Essil. C'est invitable,
voyez-vous.

-- J'espre, si elle est telle que je le souhaite, lui faire comprendre
l'inutilit et le danger d'un sentiment de cette sorte, s'adressant 
moi qui serai  jamais incapable de le partager, rpliqua M. de
Ghiliac. Une femme raisonnable et non romanesque saisira aussitt ce
que j'attends d'elle, et pourra trouver encore quelque satisfaction
dans une union de ce genre. Maintenant, venons au renseignement que je
voulais vous demander: ne voyez-vous pas, parmi votre parent et vos
nombreuses connaissances de province, quelqu'un rpondant  mes
desiderata?

-- Hum! avec des conditions pareilles, ce sera diablement difficile!
Savez-vous, mon cher, qu'il faudrait une femme d'une raison presque
surhumaine pour accepter de vivre en marge de l'existence mondaine de
son mari, de se voir relgue toute l'anne  Arnelles, alors qu'elle
pourrait tre une des femmes les plus envies de la terre, et goter 
tous les plaisirs que procure une fortune telle que la vtre?

-- J'en conviens, et au fond, je dsespre presque de la dcouvrir.
Cependant, un hasard!... Une jeune fille trs pieuse, peut-tre?

-- Une jeune fille pieuse hsitera  pouser un indiffrent comme vous,
Elie.

-- C'est possible. Cependant, j'oubliais de vous dire que je tiens
essentiellement  ce point-l. Une forte pit, chez une femme, est la
meilleure des sauvegardes, et la premire garantie pour son mari.

-- Mais vous n'admettez pas qu'elle puisse exiger la rciprocit?...
dit le comte avec un lger sourire narquois. Cependant, il arrive
gnralement qu'une jeune personne trs chrtienne tient  trouver les
mmes sentiments chez son poux. Ce sera donc l encore une difficult
de plus.

-- Ah! vous allez me dcourager! dit M. de Ghiliac d'un ton
mi-plaisant, mi-srieux, en saisissant entre ses doigts la fleur rare
qui, dtache de sa boutonnire, venait de glisser sur ses genoux.
Voyons, cherchez bien dans vos souvenirs. Ma cousine et vous avez
l-bas, en Franche-Comt, en Bretagne, aux quatre coins de la France,
quantit de jeunes parents, de jeunes amies...

-- Oui, mais aucune ne me parat apte  raliser vos voeux. Un homme
tel que vous ne peut vouloir d'une petite oie comme Henriette d'Erqui...

-- Non, pas d'oie, mon cousin...

-- Odette de Krigny est un laideron...

-- Ce n'est pas mon affaire.

-- Tenez-vous  une beaut?

-- Mais je n'en veux pas, au contraire! Une jolie femme est presque
ncessairement coquette, elle voudrait devenir mondaine... Non, non,
pas de a! Une jeune personne qui ne soit pas  faire peur, distingue
surtout, -- j'y tiens essentiellement, -- bien leve et de caractre
gal, docile...

-- Mon cher ami, vous tes d'une exigence!... Voyons... voyons...

M. d'Essil appuyait son front sur sa main, comme s'il tentait d'en
faire sortir une ide, un souvenir. Elie, dans une de ses mains
dgantes, froissait la fleur couleur de soufre. Une tideur exquise
rgnait dans cet intrieur capitonn, o flottait un parfum trange,
subtil et enivrant, qui imprgnait tous les objets  l'usage personnel
de M. de Ghiliac.

M. d'Essil redressa tout  coup la tte.

-- Attendez!... peut-tre... Vous serait-il indiffrent d'pouser une
jeune fille pauvre, mais ce qui s'appelle compltement pauvre,  tel
point que vous auriez  votre charge sa famille -- pre, mre, et six
frres et soeurs plus jeunes?

-- La question d'argent n'existe pas pour moi. Mais toute cette famille
serait bien encombrante.

-- Pas trop, probablement, car Mme de Noclare, toujours malade, ne
quitte jamais le Jura, o ils vivent tous dans leur castel des
Hauts-Sapins,  mi-montagne, l-bas, aux environs de Pontarlier.
Valderez, la fille ane, est la filleule de ma femme...

-- Valderez?... C'est Mme d'Essil qui lui a donn ce nom?

-- Oui, c'est un des prnoms de Gilberte, une Comtoise, comme vous le
savez. Il ne vous plat pas?

-- Mais si. Continuez, je vous prie.

-- Cette enfant s'est vue oblige, toute jeune, de remplacer sa mre
malade, de la soigner, de s'occuper de ses frres et soeurs, de
conduire la maison avec des ressources qui se faisaient de plus en plus
minimes, car le pre, une cervelle vide, a perdu sa fortune, assez
gentille  l'poque de son mariage, dans le jeu et les plaisirs.
Maintenant, il mne aux Hauts-Sapins une existence ncessiteuse, sans
avoir l'nergie de chercher une position qui puisse enrayer sa course
vers la misre noire. Il est aigri, acaritre, et je souponne la
pauvre Valderez de n'tre rien moins qu'heureuse chez elle, entre ce
pre toujours murmurant et cette mre affaiblie de corps et de volont,
avec le souci constant du lendemain et les mille soins de mnage qui
retombent sur elle. J'imagine, mon cher, qu'on vous considrerait l
comme un sauveur.

-- Comment est cette jeune fille?

-- Voil trois ans que nous ne l'avons vue. C'tait  cette poque une
grande fillette de quinze ans, ni bien ni mal, les traits non forms,
un peu gauche et mal faite encore, mais trs distingue cependant. Des
cheveux superbes, de dlicieuses petites dents et des yeux extrmement
beaux. Avec cela, trs srieuse, dvoue d'une manire admirable  tous
les siens, trs pieuse, trs timide, ignorant tout du monde, mais
intelligente et suffisamment instruite.

-- Eh! mais, voil mon affaire! J'avais comme l'intuition que je
dcouvrirais quelque chose chez vous. La famille est de bonne noblesse?

-- Vieille noblesse comtoise, pure de msalliances.

M. de Ghiliac demeura un instant silencieux, les yeux songeurs, en
ptrissant entre ses doigts la fleur mconnaissable.

-- D'aprs ce que vous me dites, elle n'aurait que dix-huit ans,
reprit-il. C'est un peu jeune.

-- Elle serait plus mallable.

-- C'est vrai. Et si elle est srieuse, aprs tout!... Habitue  vivre
 la campagne, dans une quasi pauvret, Arnelles devra lui paratre un
Eden.

-- Evidemment. Et je ne me la figure pas du tout romanesque. Il est
vrai qu'avec les jeunes filles, on ne sait jamais... Mon cher Elie,
puis-je vous demander d'avoir gard  une de mes petites faiblesses en
cessant de massacrer cette pauvre fleur?

-- Pardon, mon cousin, j'avais oubli...

Abaissant la vitre, il lana au dehors les ptales crass. Puis il se
tourna vers M. d'Essil.

-- Voil ce qui s'appelle aimer les fleurs! Quant  moi, ces produits
de serre, ces crations compliques me laissent insensible. Aprs avoir
quelque temps rjoui mes yeux de leur beaut, je les dtruis sans
piti. La vraie fleur, pour moi, celle que je n'ai jamais touche que
pour en admirer la simplicit harmonieuse, c'est l'humble fleur des
champs et des bois.

M. d'Essil carquilla des yeux stupfaits, ce qui eut pour effet
d'exciter de nouveau la gaiet un peu railleuse de M. de Ghiliac.

-- Juste ciel! mon pauvre cousin, je crois que je vous rvle ce soir
des horizons insouponns! Elie de Ghiliac devenu lyrique et
sentimental! Vous n'en revenez pas... et moi non plus, du reste.
Voyons, soyons srieux. Nous parlions, non pas d'une fleur, mais de
Mlle de Noclare -- ce qui est tout un peut-tre?

-- Une fleur des champs, Elie.

La bouche railleuse eut un demi-sourire.

-- En ce cas, soyez tranquille, nous la traiterons comme telle. Mais me
serait-il possible de voir sa photographie?

-- Ma femme en a une, datant malheureusement de trois ans. Je vous
l'enverrai demain.

-- Avec l'adresse exacte, je vous prie. Du moment o je suis dcid 
me remarier, je veux en finir le plus tt possible avec cet ennui.
Donc, si la physionomie me plat  peu prs, d'aprs la photographie,
je pars pour le Jura afin de voir cette jeune personne. Mais il me
faudrait un prtexte, pour me prsenter  M. de Noclare de votre part.

-- Je vous remettrai un mot pour lui en donnant comme motif  votre
voyage le dsir de consulter de vieilles chroniques qu'il possde et
dont je vous ai parl.

-- En vue d'un prochain ouvrage. C'est cela. J'espre qu'il aura au
moins l'ide de me montrer sa fille?

-- Pour plus de sret, ma femme pourra vous donner une commission, un
petit objet quelconque, que vous serez charg de remettre  Mlle de
Noclare.

M. de Ghiliac eut un geste approbatif.

-- Trs bien... Cette jeune fille a une bonne sant?

-- Excellente. Il n'y a pas de maladie hrditaire dans la famille, je
puis vous l'assurer.

-- C'est un point sur lequel je n'aurais pu passer. Dcidment, je
trouverai peut-tre l mon affaire.

Le silence tomba de nouveau entre eux. M. de Ghiliac jouait
ngligemment avec son gant. Du coin de l'oeil, son parent le regardait,
l'air perplexe et curieux.

-- Alors, pas d'idal, Elie? dit tout  coup M. d'Essil en se penchant
vers lui.

Les paupires qu'Elie tenait un peu abaisses se soulevrent, les yeux
foncs tincelrent, et M. d'Essil, stupfait une fois de plus, y vit
passer une flamme qui parut clairer soudainement tout le beau visage
devenu trs grave.

-- J'en ai tout au moins un: la patrie! dit M. de Ghiliac d'un ton
calme et vibrant.

Dcidment le pauvre M. d'Essil tombait aujourd'hui d'tonnement en
tonnement. C'tait du reste la coutume de l'insaisissable nigme
qu'tait Elie de Ghiliac d'interloquer les gens par les sautes tranges
-- apparentes ou relles -- de ses ides.

-- Ah! Trs bien! Trs bien! fit le comte, cherchant  reprendre ses
esprits. C'est un trs noble idal, cela, un des plus nobles... Et vous
en avez peut-tre d'autres?

-- Peut-tre! Qui sait! Tout arrive!

Subitement, le sceptique reparaissait, le regard redevenait ironique et
impntrable.

L'automobile s'arrtait  ce moment devant la demeure de M. d'Essil.
Celui-ci prit cong de son jeune parent, et, d'un pas encore alerte,
gagna le troisime tage, o se trouvait son appartement.

En entrant chez lui, il vit, par une porte entr'ouverte, passer un rais
de lumire. Il s'avana et pntra dans la chambre de sa femme. Mme
d'Essil tait couche et lisait. A l'entre de son mari, elle tourna
vers lui son visage froid et distingu, dont un sourire vint adoucir
l'expression.

-- Vous ne dormez pas encore, Gilberte? dit M. d'Essil en s'approchant.

-- Impossible de trouver le sommeil, mon ami. Vous avez pass une bonne
soire?

-- Excellente. Elie tait particulirement en verve, ce soir, vous
imaginez ce qu'a t sa conversation. Quel tre extraordinaire! Tout 
l'heure, en venant jusqu'ici, -- car il m'a ramen fort aimablement
dans sa voiture, -- il m'a compltement abasourdi.

-- Racontez-moi cela, si vous n'tes pas trop press de gagner votre
lit.

-- Mais pas du tout! assura M. d'Essil en s'installant dans un
confortable fauteuil au pied du lit. Ah! vous ne devineriez jamais ce
que je viens vous apprendre! Peut-tre votre filleule, Valderez de
Noclare, est-celle sur le point de faire un mariage inou, merveilleux!

Mme d'Essil le regarda d'un air profondment tonn.

-- Pourquoi me parlez-vous ainsi,  brle-pourpoint, de Valderez, quand
il est question d'Elie de Ghiliac?

Le comte se frotta les mains en riant malicieusement.

-- Vous ne comprenez pas? C'est bien simple, pourtant! Elie cherche une
seconde femme, et je lui ai indiqu Valderez.

Mme d'Essil laissa chapper un geste de stupfaction.

-- Vous tes fou, Jacques! Que signifie cette plaisanterie?

-- Une plaisanterie? Aucunement! A preuve que j'ai mission de lui
envoyer demain la photographie de votre filleule.

Et M. d'Essil, l-dessus, raconta  sa femme sa conversation avec Elie.

Quand il eut fini, elle secoua la tte.

-- Ce serait, en effet, un sort magnifique pour cette enfant... Mais
serait-elle heureuse dans une union de ce genre? Elie est une nature si
trange, si inquitante!

-- Aucune critique srieuse n'a jamais pu tre faite sur sa vie prive,
il faut le reconnatre, Gilberte.

-- C'est incontestable, et nous devons le dire bien vite  son honneur.
Mais son premier mariage n'en a pas moins t fort malheureux.

-- Fernande tait une si pauvre tte, une poupe vaine et frivole! Ses
exaltations sentimentales, sa jalousie, sa prtention de s'immiscer
dans les travaux de son mari devaient ncessairement exasprer un homme
tel que lui, qui est l'indpendance et -- il faut bien l'avouer --
l'gosme personnifis.

-- L'gosme, oui, vous dites bien. Et sa conduite envers sa fille,
dont il ne s'occupe pas et qu'il connat  peine? Et son scepticisme,
ses habitues ultra-mondaines, son sybaritisme? Et, surtout, ce qu'on ne
connat pas de lui, ce qu'il cache derrire le charme ensorcelant de
son regard, de son sourire, de sa voix?... Puis, dites-moi, Jacques,
croyez-vous qu'il soit bien agrable pour une femme de voir son mari
objet des continuelles adulations d'une cour fminine enthousiaste?...
Surtout quand elle-mme n'aurait prs de lui que le rle effac destin
par Elie  sa seconde femme?

-- Evidemment... videmment. Je ne dis pas que tout serait parfait dans
ce mariage; mais pensez-vous, Gilberte, que cette pauvre petite soit
heureuse chez elle, surtout avec cette constante proccupation de la
pauvret? Son union avec Elie ramnerait l'aisance parmi les siens. Et
elle vivrait tranquille dans cet admirable chteau d'Arnelles, avec une
tche d'affection et de charit prs d'une enfant sans mre; elle
porterait un des plus beaux noms de France, jouirait du luxe raffin
dont sait si bien s'entourer Elie...

Mme d'Essil l'interrompit d'un hochement de tte.

-- Si elle est reste telle qu'autrefois, ce n'est pas une nature 
trouver des compensations dans des avantages de ce genre. La
perspective de servir de mre  Guillemette serait probablement plus
tentante pour elle, si maternelle et si dvoue prs de ses frres et
soeurs.

-- Enfin, que pensez-vous, Gilberte?...

La comtesse rflchit un instant, en passant ses longs doigts fins sur
son front.

-- C'est excessivement embarrassant! Je vous l'avoue, mon ami, Elie me
parait un peu effrayant comme mari.

M. d'Essil se mit  rire.

-- Allez donc dire cela  ses innombrables admiratrices! Ah! il est
vident qu'il sera toujours le matre, car il s'entend  se faire
obir! Mais il est trs gentilhomme, et je suis persuad qu'une femme
srieuse et bonne n'aura jamais  souffrir de son caractre, trs
orgueilleux, trs autoritaire, mais loyal et gnreux.

-- Et fantasque, et... inconnu, au fond, avouez-le, Jacques. Si j'avais
une fille, la lui donnerais-je en mariage? Ce serait, en tout cas, en
tremblant beaucoup.

-- Hum! moi aussi! Et pourtant, j'ai l'intuition que chez lui la valeur
morale est beaucoup plus grande que ne le font croire les apparences.
Vous doutiez-vous, par exemple, qu'il ft un patriote ardent?

-- Pas du tout, je le croyais plutt tide sous ce rapport.

-- Eh bien! il vient de se rvler ainsi  moi tout  l'heure. Il se
pourrait donc qu'il recelt d'autres surprises agrables. Mais enfin,
que dcidez-vous pour Valderez?

-- Nous n'avons pas de raisons absolument srieuses pour ne pas prter
les mains  ce projet, Jacques. Il y a beaucoup de contre, c'est vrai,
mais beaucoup de pour aussi. Cette enfant sera impossible  marier dans
sa lamentable situation de fortune. Puis, un jour ou l'autre, ils
n'auront peut-tre mme plus de pain. Dans de tels cas, des sacrifices
s'imposent devant une solution aussi inespre que le serait une
demande en mariage du marquis de Ghiliac. Si Valderez est romanesque,
si elle a fait mme seulement quelques-uns des rves habituels aux
jeunes filles, il est  craindre qu'elle souffre prs d'Elie; mais il
est bien possible qu'elle n'ait jamais pris le temps de rver, pauvre
petite! et qu'elle accepte bien simplement ce mariage de raison, cette
existence sacrifie, et la courtoise indiffrence de son mari. En ce
cas elle pourra trouver des satisfactions dans cette union, -- quand ce
ne serait que de voir les siens  l'abri de la gne pour toujours, car
Elie se montrera royalement gnreux, c'est dans ses habitudes... Par
exemple, une chose sera probablement fort dsagrable  Valderez: c'est
l'indiffrence religieuse de M. de Ghiliac.

-- Il s'est toujours rvl, dans ses crits et dans ses paroles, trs
respectueux des croyances d'autrui, et il est bien certain que sa femme
restera libre de pratiquer sa religion comme bon lui semblera.

-- Oui, mais une jeune fille pieuse comme Valderez souhaite
naturellement mieux que cela. Enfin, si Elie se dcide de ce ct, les
Noclare nous demanderont certainement des renseignements  son sujet,
et nous dirons tout, le pour et le contre. A eux de dcider.

-- Oui, c'est la seule solution possible. J'imagine, par exemple, que
la belle-mre ne sera pas cette fois jalouse de cette jeune
marquise-l, comme elle l'tait de Fernande, qui tait assez jolie, si
mondaine, et s'habillait admirablement, -- tous dfauts impardonnables
aux yeux de la trs belle et toujours jeune douairire.

-- Elle n'aura gure de raisons de l'tre, en effet, si Elie persiste
dans la ligne de conduite qu'il vous a rvle. Du moment o sa bru ne
risquera pas de l'clipser tant soit peu et ne sera pas aime du fils
qu'elle idoltre, elle ne lui portera pas ombrage.

-- Alors, nous enverrons la photographie demain? Et maintenant,
bonsoir, mon amie. Il est terriblement tard. Tchez de vous endormir
enfin.

Il baisa le front trs haut o quelques rides s'entrelaaient et fit
deux pas vers la porte. Puis, se retournant tout  coup:

-- C'est gal, Gilberte, je crois qu'Elie entretient une utopie en
pensant pouvoir persuader  sa femme de n'avoir pour lui qu'un
attachement modr.

-- Je le crains. Et c'est ce qui m'effraye pour Valderez. D'autre part,
ce mariage serait pour eux une chance tellement inoue,
invraisemblable!... Ah! je ne sais plus, tenez, Jacques! Votre
extraordinaire cousin me met la tte  l'envers et je suis bien sre de
ne pouvoir fermer l'oeil un instant. Envoyez la photographie... et je
ne sais trop ce que je souhaite: qu'elle lui plaise ou lui dplaise.



II



M. de Ghiliac, d'un geste qui n'avait rien d'empress, prit sur le
plateau qu'un domestique lui prsentait l'enveloppe sur laquelle il
avait, d'un coup d'oeil, reconnu l'criture du comte d'Essil, et la
dcacheta ngligemment.

Il se trouvait dans son cabinet de travail, pice immense, o tout
tait du plus pur style Louis XV, o tout parlait aussi des gots de
luxe raffin, d'lgance dlicate du matre de ces lieux. Aucune
demeure dans Paris ne pouvait rivaliser sous ce rapport avec l'htel de
Ghiliac, l'antique et opulent logis des anctres d'Elie, que celui-ci
avait su transformer selon les exigences modernes sans rien lui enlever
de son noble cachet. Un parent de son pre, grand seigneur autrichien,
lui avait lgu nagure toute sa fortune, c'est--dire quelques
millions de revenus, de telle sorte qu'Elie, dj fort riche
auparavant, pouvait raliser ses plus coteux caprices, -- ce dont il
ne se privait nullement.

Nature trange et infiniment dconcertante que celle-l, ainsi que le
dclaraient si bien M. d'Essil et sa femme! Ses meilleurs amis, que
subjuguaient la sduction de sa personne et la supriorit de son
intelligence, ses soeurs, sa mre elle-mme,  laquelle il tmoignait
une dfrence aimable et froide, le considraient comme une
indchiffrable nigme. On trouvait chez lui les contrastes les plus
surprenants. C'est ainsi, par exemple, que cet homme donnait le ton 
la mode masculine et voyait le moindre dtail de sa tenue avidement
copi par la jeunesse lgante, ce sybarite qui s'entourait de
raffinements inous, avait fait deux ans auparavant un prilleux voyage
 travers une partie presque inconnue de la Chine, et de tous ses
compagnons, hommes rompus cependant  ce genre d'expditions, s'tait
montr le plus nergique, le plus entranant, le plus infatigable au
milieu de dangers et de privations de toutes sortes. C'est ainsi
qu'hier encore le mondain sceptique avait laiss entrevoir, aux yeux
tonns de M. d'Essil, un patriote convaincu.

Les femmes l'entouraient d'admirations passionnes, auxquelles,
jusqu'ici, il tait demeur insensible. Il se laissait adorer avec une
ironique indiffrence, en s'amusant seulement parfois  exciter, par
une attention phmre, ces jalousies fminines. De temps  autre, il
engageait un flirt, qui ne durait jamais plus d'une saison. Ses amis
savaient alors que le romancier avait dcouvert un type curieux 
tudier et qu'ils le retrouveraient, dissqu avec une incomparable
matrise, dans son prochain roman. Ironiste trs fin et trs mordant,
il dvoilait d'un mot, dans ses paroles ou dans ses crits, toutes les
faiblesses, tous les ridicules, et ses railleries acres, qui
s'enveloppaient de formes exquises lorsqu'elles s'adressaient aux
femmes, taient redoutes de tous, car elles dsemparaient les gens les
plus srs d'eux-mmes.

Telle tait cette personnalit singulire que Mme d'Essil avait raison
de trouver fort inquitante.

En ce moment, M. de Ghiliac considrait avec attention la photographie
qu'il venait de tirer de l'enveloppe. Comme l'avait dit M. d'Essil,
elle reprsentait une fillette d'une quinzaine d'annes, trop maigre,
aux traits indcis, aux yeux superbes et srieux. Une paisse chevelure
couronnait ce jeune front o le souci semblait avoir mis dj son
empreinte.

-- Une photographie ne signifie rien, surtout si mauvaise que celle-ci,
murmura M. de Ghiliac. L-dessus, la physionomie ne me dplat pas. Les
yeux sont beaux, et dans un visage c'est le principal. J'irai un de ces
jours l-bas, et nous verrons.

Il donna une caresse distraite  Odin, son grand lvrier fauve, qui
s'approchait et posait timidement son long museau sur ses genoux. Le
ngrillon accroupi  ses pieds lana au chien un regard jaloux. Benaki
avait t ramen d'Afrique par M. de Ghiliac, qui l'avait achet  un
march d'esclaves, et partageait avec Odin les faveurs de ce matre
imprieux et fantasque, bon cependant, mais qui ne semblait pas
considrer l'enfant autrement que comme un petit animal gentil et
drle, dont il daignait s'amuser parfois, et qui mettait une note
originale dans l'opulent dcor de son cabinet.

Un domestique apparut, annonant:

-- Mme la baronne de Brayles demande si monsieur le marquis veut bien
la recevoir.

-- Faites entrer! dit brivement M. de Ghiliac.

Il posa la photographie sur son bureau et se leva en repoussant du pied
Benaki, ainsi qu'il et fait d'Odin. Le ngrillon se rfugia dans un
coin de la pice, tandis que son matre, d'un pas nonchalant,
s'avanait vers la visiteuse.

C'tait une jeune femme blonde, petite et mince, d'une extrme et trs
parisienne lgance. Ses yeux  la nuance changeante, bleus ou verts,
on ne savait, brillrent soudainement en se fixant sur M. de Ghiliac,
tandis qu'elle lui tendait la main avec un empressement qui ne
paraissait pas exister chez lui.

-- J'avais tellement peur que vous ne soyez dj sorti! Et je tenais
tant cependant  vous voir aujourd'hui! J'ai une grande, grande faveur
 vous demander, Elie.

Roberte de Grandis avait t l'amie d'enfance de la soeur ane de M.
de Ghiliac et de sa premire femme. Il existait mme un lien de parent
loign entre sa famille maternelle et les Ghiliac. De deux ans
seulement moins ge qu'Elie, elle avait, enfant, jou fort souvent
avec lui. Adolescents, ils montaient  cheval ensemble, pratiquaient
tous les sports dont tait amateur M. de Ghiliac. Celui-ci trouvait en
Roberte l'admiratrice la plus fervente; il n'ignorait pas la passion
dont, dj, il tait l'objet. Mais jamais il ne parut s'en apercevoir.
Lorsque,  vingt-deux ans, il pousa la fille ane du duc de
Mothcourt, Roberte crut mourir de dsespoir. Elle cda peu aprs aux
instances de ses parents en acceptant la demande du baron de Brayles,
qu'elle ne chercha jamais  aimer et qui la laissa veuve et  peu prs
ruine trois ans plus tard.

L'anne suivante, Elie perdait sa femme. L'espoir, de nouveau, tait
permis. La passion n'avait fait que grandir dans l'me de Roberte. Elle
cherchait toutes les occasions de rencontrer M. de Ghiliac, elle
multipliait prs de lui les flatteries discrtes, les mines coquettes
et humbles  la fois qu'elle pensait devoir plaire  un orgueil
masculin de cette trempe. Peine perdue! Elie restait inaccessible, il
ne se dpartait jamais de cette courtoisie un peu railleuse, un peu
ddaigneuse -- un peu impertinente, prtendaient les plus susceptibles
-- qu'il tmoignait gnralement  toutes les femmes, en y joignant
seulement, pour elle, une nuance de familiarit qu'autorisait leur
amiti d'enfance.

-- Une faveur? Et laquelle donc, je vous prie? dit-il tout en dsignant
un fauteuil  la jeune femme, en face de lui.

Elle s'assit avec un frou-frou soyeux, en rejetant en arrire son tole
de fourrure. Puis son regard admirateur fit le tour de la pice
magnifique, bien connue d'elle pourtant; et se reporta sur M. de
Ghiliac qui venait de reprendre place sur son fauteuil.

-- C'est une chose que je dsire tant! Vous n'allez pas me la refuser,
Elie?

Elle se penchait un peu et ses yeux priaient.

M. de Ghiliac se mit  rire.

-- Encore faudrait-il savoir, Roberte?...

-- Voil ce dont il s'agit: Mme de Cabrols donne le mois prochain une
fte de charit. Il y a une partie littraire. Alors j'ai conu le
projet audacieux de venir vous demander un petit acte -- rien qu'un
petit acte, Elie! Notre fte aurait un succs inou de ce seul fait.

-- Dsol, mais c'est impossible.

-- Oh! pourquoi?

Les sourcils du marquis se rapprochrent lgrement. M. de Ghiliac
n'aimait pas tre interrog quant au motif de ses refus, sur lesquels
il avait coutume de ne jamais revenir, -- et cela, peut-tre, parce
qu'il les faisait trop souvent sous l'empire de quelque caprice lui
traversant soudainement l'esprit.

-- C'est impossible, je vous le rpte! dit-il froidement. Vous
trouverez fort bien ailleurs, et votre fte n'en aura pas moins
beaucoup de succs.

-- Non, ce ne sera plus la mme chose! On se serait cras si nous
avions pu mettre votre nom sur notre programme! Ce petit acte que vous
aviez compos pour votre fte de l't dernier tait tellement
dlicieux!

-- Eh bien! je vous autorise  le faire jouer de nouveau.

-- Mais j'aurais voulu de l'indit!... Quelque chose que vous auriez
fait spcialement, uniquement pour... nous!

Les lvres de M. de Ghiliac s'entr'ouvrirent dans un sourire d'ironie.

-- Ah! quelque chose de fait uniquement pour "vous"? dit-il en appuyant
sur le pronom, tandis que son regard railleur faisait un peu baisser
les yeux changeants qui suppliaient. Voil qui aurait flatt votre
vanit, n'est-ce pas, Roberte? Vous auriez pu dire  tous et  toutes:
"C'est moi qui ai dcid M. de Ghiliac  crire cela."

Elle releva les yeux et dit d'une voix basse, o passaient des
intonations ardentes:

-- Oui, je voudrais que vous le fassiez un peu pour moi, Elie!

Pendant quelques secondes, les prunelles bleu sombre, ensorcelantes et
dominatrices, se tinrent fixes sur elle. Cet homme, qui avait
certainement toute conscience de son pouvoir, semblait se complaire
dans l'adoration suppliante de la femme qui s'abaissait ainsi  mendier
prs de lui ce qu'il lui avait toujours refus.

Puis un pli de ddain ironique souleva sa lvre, tandis qu'il ripostait
froidement:

-- Vous tes trop exigeante, Roberte. Je vous le rpte, il m'est
impossible d'accder  votre dsir. Adressez-vous  Maillis, ou 
Corlier; ils vous feront cela trs bien.

Une crispation lgre avait pass sur le fin visage de Mme de Brayles.
Elle soupira en murmurant:

-- Il le faudra bien! Mais j'avais espr un peu... Enfin,
pardonnez-moi, Elie, d'tre venue vous dranger.

Elle se levait, en rajustant son tole. Son regard tomba  ce moment
sur la photographie pose sur le bureau. Une soudaine inquitude y
passa, que remarqua sans doute M. de Ghiliac, car un peu d'amusement
apparut sur sa physionomie.

-- Je suis au contraire charm d'avoir eu le plaisir de votre visite,
dit-il courtoisement. Vous verrai-je ce soir  l'ambassade d'Angleterre?

-- Mais oui, certainement! Puis-je vous rserver une danse?

-- Oui, mais j'arriverai tard, je vous en prviens.

-- N'importe, vous l'aurez toujours, Elie... Et je vais vous demander
encore quelque chose -- une de ces fleurs superbes que vous avez l.
Oh! je ne sais vraiment comment font vos jardiniers de Cannes et
d'Arnelles pour obtenir de pareilles merveilles!

M. de Ghiliac tendit la main et prit, dans la jardinire de Svres
pose sur son bureau, un norme oeillet jaune ple qu'il prsenta  Mme
de Brayles.

La jeune femme enleva vivement le bouquet de violettes de Parme,
attach  sa jaquette, et le remplaa par la fleur qui allait lui
permettre tout  l'heure d'exciter la jalousie des bonnes amies, et
irait ensuite se cacher dans quelque livre prfr, o cette Parisienne
du vingtime sicle, frondeuse et frivole, mais rendue sentimentale par
l'amour, la contemplerait, et la baiserait peut-tre.

Mais tandis que ses doigts gants de blanc attachaient l'oeillet au
revers brod de la jaquette, son regard se glissa encore vers cette
photographie qui l'intriguait, dcidment.

Elie la conduisit jusqu'au vestibule et revint vers son cabinet. Il
prit de nouveau la photographie, la considra quelques instants...

"Elle doit tre distingue, songea-t-il. Cela me suffit. Pour ce qui
lui manquera, je la formerai  mon gr. Le tout est qu'elle soit docile
et suffisamment intelligente."

Sur le bureau, le bouquet de violettes tait rest, oubli,
volontairement ou non, par Mme de Brayles. Elie le prit et le lana au
lvrier.

-- Tiens, amuse-toi, Odin.

Il s'enfona dans son fauteuil et regarda pendant quelques instants,
avec un sourire moqueur, le chien qui parpillait les fleurs sur le
tapis. Puis il sonna et ordonna au domestique qui se prsenta:

-- Enlevez cela, Clestin... Et dites d'atteler le coup, avec les
chevaux bais.



* * *



A cette mme heure, on annonait chez Mme d'Essil la marquise de
Ghiliac. Ce fut M. d'Essil qui apparut au salon, en excusant sa femme,
qu'une douloureuse nvralgie retenait au lit.

-- Je ne l'avais pas vue, hier soir, chez Mme de Mothcourt, et je
venais prcisment savoir si elle tait souffrante, expliqua Mme de
Ghiliac.

M. d'Essil remercia, tout en songeant: "Que nous veut-elle?" car la
belle et froide marquise n'avait pas coutume de se dranger facilement
pour autrui.

Ils changrent quelques propos insignifiants, puis Mme de Ghiliac
demanda tout  coup:

-- Dites-moi, mon cher Jacques, ne connatriez-vous pas, dans vos
gentilhommires de province, quelque jeune fille de vieille race,
srieuse et simple, qui puisse faire une bonne pouse et une bonne mre?

Sous les verres du lorgnon, les paupires de M. d'Essil clignrent un
peu.

-- Une bonne pouse et une bonne mre? Grce  Dieu, j'en connais
plusieurs aptes  ce beau rle!

-- Oui, mais il y aurait ici un cas particulier. Elie songe  se
remarier, Jacques, il m'en a parl dernirement. Mais il lui faudrait
une jeune personne tout autre que cette pauvre Fernande. Vous
connaissez sa nature, vous savez qu'il serait peine perdue de chercher
 tre aime de lui. Il  veut faire uniquement un mariage de raison,
pour perptuer son nom et donner une mre  Guillemette. Il ne lui faut
donc pas une mondaine, une jeune fille frivole, ni une intellectuelle
ou une savante.

-- Oui, je sais qu'il a en horreur ce genre de femmes.

-- Il faudrait que cette jeune personne acceptt de demeurer toute
l'anne  Arnelles, de soigner l'enfant, de ne jamais entraver
l'indpendance de son mari. Elle devrait tre suffisamment
intelligente, car Elie n'pousera jamais une sotte.

-- Je comprends... intelligence moyenne... Jolie?

Tandis que M. d'Essil posait cette question, une lueur de fine
raillerie traversait ses yeux ples qui enveloppaient d'un rapide coup
d'oeil la belle marquise de Ghiliac, -- oui, toujours belle et
d'apparence si jeune, bien qu'elle ft plusieurs fois grand'mre.

Une contraction lgre serra les lvres fines.

-- Non, pas jolie, surtout! dit-elle avec vivacit. Elle aurait
peut-tre en ce cas des prtentions de coquetterie qu'Elie ne
tolrerait pas. Mais il ne voudrait pas non plus d'un laideron.

Un peu de regret se percevait dans le ton. L'expression malicieuse
s'accentua dans le regard de M. d'Essil.

-- Evidemment! Le contraste serait trop fort, dit-il en riant. Je vois
ce qu'il vous faut, Herminie... non, je veux dire ce qu'il faut  Elie.
Mais je dois vous apprendre que lui-mme m'a parl  ce sujet, pas plus
tard qu'hier, et que je lui ai indiqu une jeune personne susceptible
de lui convenir.

-- Vraiment! Qui donc? dit-elle vivement.

M. d'Essil lui rpta ce qu'il avait appris la veille  Elie touchant
Valderez de Noclare. Mme de Ghiliac l'coutait avec une attention
soutenue. Quand il eut termin, elle demanda:

-- N'auriez-vous pas un portrait d'elle?

-- Je l'ai envoy ce matin  Elie. Du reste, il date de trois ans.

-- N'importe, on peut juger un peu...

-- Eh bien, demandez  votre fils de vous le communiquer, ma chre
Herminie.

Une ombre voila pendant quelques instants le regard de Mme de Ghiliac.

-- Elie a horreur que l'on s'immisce dans ses affaires, dit-elle d'un
ton bref. Il ne m'a pas charge de lui chercher une femme, je vous
serai donc reconnaissante de ne pas lui parler de cette dmarche. Mais
je voudrais le voir remari,  cause de Guillemette... et puis je
crains toujours qu'il ne se laisse aller  faire quelque mariage dans
le genre du premier. Il y a de ces coquettes si habiles!... Roberte de
Brayles, par exemple, qui, entre parenthses, se compromet vraiment par
trop avec lui, comme me le faisait remarquer hier Mme de Mothcourt.

M. d'Essil eut un fin sourire.

-- Rassurez-vous, Herminie, votre fils n'est pas homme  cder devant
une coquette. Il lui faut rendre cette justice qu'il a une tte
remarquablement organise, sur laquelle les plus habiles manoeuvres
fminines n'ont pas prise. Cette pauvre Roberte perd son temps, et, ce
qui est plus grave, sa dignit. Fort heureusement, elle a affaire  un
vrai gentilhomme. Mais quelle triste cervelle que celle de cette jeune
femme! Certes, moi non plus, je n'aurais jamais souhait pareille
pouse   Elie!

Mme de Ghiliac se mit  rire, tout en se levant.

-- Triste cervelle! Pas tant que cela! Sa passion pour Elie mise 
part, c'tait un fameux rve de devenir marquise de Ghiliac, aprs
avoir t rduite  vivre d'expdients!... Et, dites donc, Jacques,
elle en ferait un aussi, votre petite pauvresse de l-bas, si elle
devenait la femme d'Elie?

-- Oui, la pauvre enfant! Ah! cela changerait Elie! Elle n'aura rien de
mondain, celle-l, elle ne saura probablement mme pas s'habiller...

-- Oh! cela n'a aucune importance!... Elle doit vivre  la campagne!

Les yeux de M. d'Essil ptillrent de malice, tandis qu'il rpliquait
avec une douceur imperceptiblement narquoise:

-- Oh! videmment, cela na aucune importance!... aucune, aucune!

Et, tandis qu'il accompagnait Mme de Ghiliac jusqu' la porte, il redit
encore:

-- Aucune, aucune, en vrit!



III



La neige couvrait la grande cour des Hauts-Sapins, drobant ainsi aux
regards les pavs lamentablement ingaux, de mme que, sur le toit du
vieux castel, elle cachait de son dcor immacul le triste tat des
ardoises, la dcrpitude des figures de pierre ornant les plus hautes
fentres.

Et blanches aussi taient les combes profondes, et la valle o se
blottissait le village de Saint-Savinien, blanches les sapinires
escaladant les pentes abruptes, blancs encore les ptis aujourd'hui
dserts.

A travers la cour, Valderez de Noclare allait et venait, faisant
craquer doucement la neige sous ses petits sabots. Elle transportait de
la buanderie, vieille btisse lpreuse, jusque dans la cuisine, le
linge du dernier blanchissage. Un tablier de toile bleue fort passe
entourait sa taille, qui se devina d'une extrme lgance sous la
vieille robe mal coupe. Valderez tait, en effet, grande sans excs et
admirablement bien faite. Le capuchon qui entourait sa tte empchait
de voir son visage; mais il tait facile de constater que dans sa
besogne de mnagre, elle gardait des manires d'une grce naturelle
incomparable.

Elle s'arrta tout  coup au milieu de la cour en apercevant une toute
petite fille qui venait d'apparatre sur le perron:

-- Que veux-tu, ma Ccile? demanda-t-elle.

-- Bertrand dit qu'il est l'heure de goter, Valderez, fit une petite
voix lgrement bgayante. Et papa se fche parce qu'il ne trouve pas
la clef du grenier aux vieux livres.

Valderez plongea vivement la main dans la poche de sa robe.

-- C'est vrai, j'ai oubli de l'accrocher  sa place! Viens la
chercher, Ccile.

L'enfant descendit et s'avana  petits pas presss. Elle prit la clef
que lui tendait sa soeur, mais demeura immobile, en levant vers
Valderez un visage un peu inquiet.

-- Eh bien! qu'attends-tu? demanda la jeune fille d'un ton malicieux.

-- Mais... Bertrand voudrait bien goter!

Un clat de rire dlicieusement jeune et frais s'chappa des lvres de
Valderez.

-- Et Mlle Ccile aussi, n'est-ce pas? Allons, rentre vite, je vais
avoir fini dans cinq minutes. Ne perds pas la clef, surtout!

Elle se pencha pour ramener sur les paules de l'enfant la petite
plerine qui glissait. Ce mouvement fit tomber son propre capuchon, mal
attach. Entre les nuages gris ple dont le ciel tait parsem, un
rayon de soleil pera  ce moment; il claira triomphalement un visage
aux lignes pures, un teint d'une merveilleuse blancheur, une chevelure
souple, ondule, d'un brun dor admirable.

-- Valderez, un monsieur! murmura Ccile.

Son petit doigt se tendait vers la grille. Valderez tourna vivement la
tte de ce ct; elle vit, derrire les barreaux, un jeune homme de
haute taille, qui lui tait compltement inconnu.

Au mme instant, l'tranger, dtournant son regard attach sur Mlle de
Noclare, agitait la sonnette d'une main dcide.

La jeune fille eut un mouvement pour se diriger vers le logis, afin d'y
dposer son linge. Mais non, elle ne pouvait faire attendre cet
tranger les pieds dans la neige. Elle s'en alla vers la grille avec
son fardeau, en rajustant tant bien que mal son capuchon.

Le jeune homme se dcouvrit en demandant:

-- Suis-je bien ici aux Hauts-Sapins, chez M. de Noclare, mademoiselle?

Valderez rpondit affirmativement, tout en faisant tourner la clef dans
la serrure et en ouvrant un battant de la grille.

-- Lui serait-il possible de me recevoir? Je viens de la part du comte
d'Essil...

La physionomie srieuse et un peu intimide de Valderez s'claira
aussitt.

-- Sans doute! M. d'Essil est un excellent ami de notre famille. Entrez
donc, monsieur.

Il la suivit  travers la cour. Ses pntrantes prunelles bleues
l'enveloppaient d'un regard investigateur, comme pour noter le moindre
de ses mouvements.

-- Ccile! appela Valderez.

Mais la petite fille, intimide, avait disparu. Valderez se tourna vers
l'tranger:

-- Voulez-vous monter, monsieur? dit-elle en dsignant le vieux perron
branlant dont la neige cachait l'tat lamentable. Je vais me
dbarrasser de ce linge et je vous rejoins aussitt.

Elle s'loigna, tandis que le jeune homme, gravissant le perron,
entrait dans un large vestibule aux murs de pierre gristre, o, pour
tout ornement, se voyaient quelques vieux trophes de chasse, trois ou
quatre bancs et coffres de chne us...

-- En vrit, tout cela sent la misre! murmura-t-il en jetant un coup
d'oeil autour de lui, tandis qu'il enlevait vivement l'opulente pelisse
dont il tait couvert et la dposait sur un des coffres.

Valderez apparut presque aussitt, dbarrasse de son tablier et de son
capuchon; elle fit entrer l'tranger dans un grand salon trs nu, o
demeuraient, seuls vestiges d'un pass meilleur, quelques vieux meubles
assez beaux et un portrait reprsentant un seigneur du seizime sicle
portant les insignes de la Toison d'or.

-- Qui devrai-je annonce  mon pre, monsieur?

En adressant cette question, Valderez levait les yeux vers l'tranger.
Et ces yeux d'un brun velout, si grands et si profonds, taient les
plus beaux yeux qui se pussent voir; ils avaient une saisissante
expression de fiert et de douceur et laissaient rayonner, sans ombre,
l'me pure et grave de Valderez.

-- Le marquis de Ghiliac, mademoiselle, rpondit-il en s'inclinant.

Elle eut un lger tressaillement de surprise et rougit un peu. Dans son
regard, Elie vit passer une expression d'tonnement intense, presque
incrdule. La jeune provinciale ignorante du monde avait videmment,
malgr tout, entendu parler de cette clbrit et se demandait avec
stupfaction ce qu'un homme comme lui venait faire aux Hauts-Sapins.

Elle s'loigna d'une allure souple, extrmement gracieuse. M. de
Ghiliac s'approcha d'une fentre. Celle-ci donnait sur le jardin, en ce
moment vaste tendue de neige. Les yeux du marquis parurent suivre
pendant quelques instants les jeux du soleil sur la blanche parure des
sapins.

"Il est amusant, mon cousin d'Essil, avec sa photographie datant de
trois ans! songea-t-il avec un lger rire moqueur. Pour quelqu'un qui
ne veut pas d'une beaut, je tombe bien! Admirable, positivement! Et
combien de nos jeunes mondaines pourraient envier l'aisance si
naturelle, l'lgance si aristocratique de cette petite provinciale
perdue dans ses neiges et ses sapins, fagote je ne sais comme et
occupe  de pnibles besognes mnagres! Avec cela, une incomparable
fracheur morale, certainement, car ces yeux-l ne trompent pas... une
intressante tude de caractre  faire!"

Il se dtourna en entendant la porte s'ouvrir. Un homme de belle
taille, maigre et distingu, les cheveux grisonnants, entrait vivement.
Lui aussi avait une physionomie stupfaite, mais visiblement ravie.

-- Vraiment, monsieur! Quelle amabilit!... Par ce temps!

Dans sa surprise, il bredouillait un peu. M. de Ghiliac, sans paratre
s'en apercevoir, expliqua le motif de sa visite en quelques phrases
aimables et remit  son hte une lettre de M. d'Essil.

Tandis que M. de Noclare lisait, Elie l'examinait  la drobe. Cette
physionomie mobile, aux lignes molles, laissait deviner la nature de
cet homme, prodigue incorrigible, me faible et volontaire  la fois,
qui avait conduit les siens  la ruine et n'avait jamais eu le courage
de tenter de remonter le courant.

-- Vraiment, quelle heureuse ide a eue mon ami d'Essil de se rappeler
nos vieilles chroniques! s'exclama M. de Noclare,  peine sa lecture
termine. Cela nous vaut la faveur aussi flatteuse qu'inattendue d'une
visite de vous, monsieur. Hlas! je ne suis plus Parisien! Mais je sais
quelle place vous tenez... Asseyez-vous, je vous en prie! Je suis
dsol de vous recevoir ainsi! Ce salon est glacial...

De fait, M. de Ghiliac regrettait fort d'avoir quitt sa pelisse.

-- Si j'osais?... continua M. de Noclare en hsitant. Nous passerions
dans la pice familiale, le parloir, comme disent les enfants. J'aurais
le plaisir immense de vous prsenter  ma femme et de vous offrir une
tasse de th. Pendant ce temps, ma fille ane vous chercherait cette
chronique; c'est elle qui se connat dans ces vieilles choses, dont je
ne m'occupe gure, je l'avoue.

-- Rien ne me sera plus agrable que d'tre trait sans crmonie,
monsieur, et je serai fort heureux de prsenter mes hommages  Mme de
Noclare.

-- Alors, permettez que je la prvienne.

Il s'loigna et revint presque aussitt en invitant son hte  le
suivre. Ils traversrent le vestibule et entrrent dans une salle
tendue de tapisseries fanes, orne de vieux meubles de noyer
soigneusement entretenus. Des branches de houx et de gui s'chappaient
de hottes rustiques pendues  la muraille. Quelques oiseaux
gazouillaient dans une cage prs de la fentre. Dans la grande chemine
de pierre grise, un norme feu de bches flambait, rpandant une douce
tideur dans la vaste pice.

Une femme d'une quarantaine d'annes tait tendue sur une chaise
longue, prs du foyer. Elle tourna vers l'tranger un visage diaphane,
au regard morne et las, et lui tendit la main avec un mot gracieux
murmur d'une voix fatigue.

M. de Noclare, trs empress, avana  son hte le meilleur fauteuil,
s'en alla  la recherche de sa fille, puis revint promptement, en homme
qui ne veut pas perdre une minute d'une visite si prcieuse. Il mit la
conversation sur Paris, sur ses ftes et ses plaisirs. Dans ses yeux,
semblables pour la nuance  ceux de Valderez, mais si diffrents
d'expression, M. de Ghiliac pouvait lire le regret ardent que cet homme
de cinquante ans gardait de sa vie frivole d'autrefois.

Une fillette de quatorze ans, un peu ple et fluette, mais de mine
veille, apparut bientt avec une assiette garnie de tartines
beurres. Derrire elle entra Valderez, charge d'un plateau qui
supportait les tasses et la thire.

-- Ma fille ane, que vous avez dj vue tout  l'heure, monsieur, dit
M. de Noclare. Celle-ci est Marthe, la cadette.

Valderez se mit en devoir de servir le th. Elie, tout en causant avec
le charme tincelant qui lui tait habituel, ne perdait pas un des ses
mouvements. Nul plus que lui ne possdait ce don, prcieux pour un
crivain, de saisir chez autrui les moindres nuances, en paraissant
tout entier cependant  la conversation mme la plus absorbante.

Valderez vint lui prsenter une tasse de th. Il la prit avec un
remerciement, la posa prs de lui sur une table que venait d'avancer M.
de Noclare, puis, levant les yeux vers la jeune fille, il lui dit avec
un sourire:

-- Il ne faut pas que j'oublie, mademoiselle, la petite commission que
ma cousine d'Essil m'a donne pour vous

Il lui remit un trs mince paquet entour d'un coquet ruban, que
Valderez prit en remerciant avec une grce timide.

Elle s'en alla  la recherche de la chronique et revint bientt avec un
rouleau de parchemins jaunis. M. de Ghiliac, s'tant excus fort
courtoisement de la dranger ainsi, se mit  parcourir les vieux
papiers, tout en continuant de s'entretenir avec son hte. De temps 
autre, il s'interrompait pour demander une explication  Valderez, que
son pre lui avait dsigne comme tant au courant des antiques
chroniques du pays. Elle rpondait avec beaucoup de clart et une trs
grande simplicit, bien qu'au fond elle ressentt une gne intense
devant ce brillant tranger dont le superbe regard semblait vouloir
fouiller jusqu'au plus profond de l'me.

-- Je regrette de ne pouvoir pousser plus loin mes recherches l
dedans. Je suis sr que j'y dcouvrirais des choses fort curieuses, dit
M. de Ghiliac en roulant avec soin les parchemins.

-- Mais emportez-les donc, monsieur! Et ne vous gnez pas pour les
garder tant qu'il vous plaira! s'cria avec empressement M. de Noclare,
qui semblait littralement en extase devant lui.

-- Mais je priverais peut-tre mademoiselle?... dit Elie en se tournant
vers Valderez.

  Elle secoua ngativement la tte.

-- Je n'ai plus le temps de m'occuper de ces recherches. Emportez ces
papiers sans crainte, monsieur.

Il s'inclina avec un remerciement, et, jetant un coup d'oeil sur la
pendule, se leva en faisant observer qu'il tait temps pour lui de
songer au dpart, s'il ne voulait manquer l'heure du train. Il prit
cong de Mme de Noclare et de Valderez, et sortit du parloir avec M. de
Noclare.

-- Eh bien! eh bien! qu'est-ce que cela? Valderez, ne peux-tu
surveiller ces enfants? s'cria M. de Noclare avec irritation.

Dans le vestibule, Ccile et un petit garon du mme ge se trouvaient
prs du coffre, o M. de Ghiliac avait dpos sa pelisse et s'amusaient
 enfouir leur visage dans la fourrure magnifique qui ornait celle-ci.

-- Mais cela n'a aucune importance, monsieur! dit Elie en riant.

Valderez tait dj l. Un peu rouge de confusion, elle prit les
enfants par la main et les emmena vers une pice voisine. Ces mots
parvinrent aux oreilles d'Elie, prononcs d'un ton de douce svrit
par la voix harmonieuse de la jeune fille:

-- Que c'est vilain d'aller toucher comme cela au vtement de ce
monsieur!

A quoi une petite voix enfantine rpondit:

-- Oh! Valderez! c'tait si chaud, et a sentait si bon!

-- Vous avez de nombreux enfants, je crois, monsieur? dit Elie tandis
que, ayant endoss sa pelisse avec l'aide de son hte trs empress, il
se dirigeait vers la porte du vestibule.

M. de Noclare eut un profond soupir.

-- Sept! Et ma femme est de si faible sant! Sans ma fille ane, je ne
sais ce que nous deviendrions. Elle est toute dvoue  ses frres et
soeurs. Mais enfin, elle peut se marier un jour ou l'autre... bien
qu'une fille sans dot, hlas!... Car malheureusement la beaut ne
suffit pas toujours...

-- Non, pas toujours... Mais ne vous drangez pas, monsieur! Je ne
souffrirai pas que vous m'accompagniez plus loin.

En rentrant dans le parloir, M. de Noclare s'exclama avec enthousiasme:

-- Quel tre merveilleux! Quel chic! Quelle lgance! Tout ce que j'en
avais entendu dire est encore au-dessous de la vrit. C'est un homme 
tourner toutes les ttes, qu'en dites-vous, Germaine?

-- Oh! pour cela, oui! rpondit Mme de Noclare, que cette visite
semblait avoir lgrement veille de sa torpeur maladive. Quelle
surprise nous a faite l M. d'Essil! M. de Ghiliac est fort aimable...
et fier cependant.

-- Il a bien le droit de l'tre! Ah! en voil un  qui tout sourit dans
la vie! murmura M. de Noclare avec un soupir d'envie.

Il se mit  marcher de long en large, les sourcils froncs, tout en
aspirant un subtil parfum qui flottait encore dans l'air tide de la
pice. Valderez venait d'entrer et s'occupait  ranger la table o elle
avait servi le th. Son pre s'arrta tout  coup devant elle.

-- Dis donc, tu aurais bien pu changer de robe! dit-il d'un ton sec.
Crois-tu qu'il soit convenable de te prsenter avec cette
vieillerie-l? Quelle opinion a d avoir de toi M. de Ghiliac,
accoutum  toutes les lgances?

-- Mais, mon pre, vous savez bien que je n'ai pas eu le temps! Cette
robe est vieille, c'est vrai, mais propre... Et que peut nous faire
l'opinion de cet tranger? Il a bien vu aussitt que nous tions
pauvres, ce qui n'est pas un dshonneur, si nous savons conserver notre
dignit.

-- Ah! oui, il l'a vu!... Etre oblig de recevoir un homme comme lui
dans cette maison misrable, et avec a sur le dos! fit-il en dsignant
sa vieille jaquette rpe. Ses domestiques me mettraient  la porte, si
je me prsentais chez lui comme cela!

Il leva les paules et reprit sa promenade  travers la salle. Quand
Valderez fut sortie, il se rapprocha de sa femme.

-- Elle est extraordinaire, cette enfant-l, pour tre si peu coquette!
Avec une beaut comme la sienne, pourtant!...

-- Oui, elle est bien belle... elle le devient un peu plus chaque
jour...

Elle s'interrompit, hsita un moment et murmura:

-- Avez-vous remarqu, Louis, que M. de Ghiliac la regardait beaucoup?

M. de Noclare leva de nouveau les paules.

-- Eh! oui, il la regardait, parce qu'elle en vaut la peine! Mais vous
n'allez pas vous imaginer, je suppose, qu'il va pour cela tomber
amoureux de notre fille? D'abord, il a, parat-il, un coeur rien moins
qu'inflammable; ensuite, il manque tant de choses  notre pauvre
Valderez pour plaire  un homme comme lui, mondain raffin, grand
seigneur des pieds  la tte, et si admirablement intelligent! Puis il
appartient  notre plus haute aristocratie, il est fabuleusement
riche... et nous ne sommes que de pauvres hobereaux ruins, bons tout
au plus  exciter sa piti ddaigneuse, acheva M. de Noclare d'un ton
pre.



IV



C'tait jour de grand repassage aux Hauts-Sapins.

Dans l'immense cuisine vote, Valderez maniait diligemment le fer,
tandis que Ccile et Bertrand,  les deux blonds jumeaux de sept ans,
jouaient dans un coin de la pice, prs de la vieille Chrtienne,
l'unique servante des Noclare, occupe  plucher des lgumes pour le
repas du soir.

Un pli profond barrait le beau front de Valderez. Tout en travaillant,
elle refaisait mentalement le compte des dpenses du dernier mois.
Malgr une conomie de tous les instants, ces dpenses dpassaient la
modique somme dont disposait la jeune fille. Il est vrai que M. de
Noclare exigeait pour lui une nourriture plus soigne, il lui fallait
du vin, des cigares... Et aujourd'hui la pauvre Valderez se trouvait
toute dsempare en s'apercevant qu'elle avait des dettes. C'tait peu
de chose, mais jusqu'ici, au prix de maints prodiges, de fatigues et de
privations personnelles, elle avait russi  quilibrer le maigre
budget.

En outre, depuis la visite de M. de Ghiliac, son pre tait plus
sombre, plus acaritre. La vue de ce privilgi, combl de tous les
dons de la fortune, pouvant user  son gr des plaisirs dont demeurait
avide M. de Noclare, semblait avoir rveill touts les amertumes de
cette me faible. De plus, depuis quelques jours, un souci plus grand
paraissait peser sur lui, et Valderez se demandait avec angoisse si
leur lamentable situation pcuniaire n'avait pas encore empir.

-- Le facteur est pass! Il y a une lettre pour toi, d'Alice
d'Aubrilliers, dit Marthe, qui entrait dans la cuisine. Et papa a une
lettre de Paris, avec une enveloppe gris ple, si joliment satine! Il
y a dessus une toute petite couronne de marquis. C'est probablement de
M. de Ghiliac, ne penses-tu pas, Valderez?

-- Je n'en sais rien, petite curieuse.

Le bref passage d'Elie de Ghiliac avait laiss une grande impression
dans l'esprit de tous; seule, Valderez n'y songeait plus ds le
lendemain, car, en vrit, elle avait bien autre chose  faire et bien
d'autres soucis en tte!

Elle prit la lettre que Marthe lui tendait et qui tait d'une amie,
dont les parents, autrefois voisins des Hauts-Sapins, habitaient depuis
quelques mois Besanon.

-- Ah! Alice se marie! dit-elle, aprs avoir lu les premires lignes.

-- Avec qui, Valderez?

-- Un avocat de Dijon, M. Vallet, -- un jeune homme trs srieux, bon
chrtien et d'excellente famille, me dit-elle.

-- Mais il n'est pas noble!

Valderez eut un lger mouvement d'paules.

-- Qu'est-ce que cela, du moment o les qualits principales se
trouvent runies? Alice semble si heureuse!

-- Alors, tu ne regarderais pas non plus  pouser un roturier?

-- Non, pourvu qu'il ft de mme ducation que moi, et de mentalit
semblable. Il faut rechercher d'abord le principal, ma petite Marthe,
et ne pas trop s'entter aux considrations secondaires... Mais il est
peu probable que des filles pauvres comme nous aient  s'inquiter de
ce sujet-l, ajouta-t-elle avec un sourire pensif.

-- Bah! pourquoi pas? dit Marthe en excutant une pirouette.

Elle se trouva en face de Chrtienne, qui pelait ses lgumes d'un geste
automatique.

-- Dis, Chrtienne, que nous trouverons bien  nous marier?

La vieille femme arrta son travail, elle leva vers Marthe un visage
svre et morose, sillonn de rides.

-- Faudra voir... Et puis, tu seras aussi bien ici, va, plutt que de
t'attacher la chane aux bras. C'est comme Valderez, il vaut mieux pour
elle qu'elle reste aux Hauts-Sapins, bien qu'elle n'y soit pas toujours
sur des roses. Le mariage, c'est la misre... Oui, ma fille, je te le
dis, fit-elle d'un ton grave, en tendant la main vers Valderez.

-- Souvent, oui... Mais enfin, Chrtienne, chacun doit suivre sa voie
en ce monde! rpondit Valderez en secouant doucement la tte.

-- Bien sr! Tu dis des choses impossibles, Chrtienne! s'cria vivement
Marthe. Nous nous marierons, nous serons trs heureuses, et toi tu en
seras pour tes fcheuses prdictions. Crois-tu que notre Valderez n'est
pas assez belle pour tre pouse par un prince?

Chrtienne posa son couteau sur ses genoux, elle croisa les mains et
leva vers Valderez ses yeux ternis par l'ge.

-- Ma fille, si jamais un homme t'pousait pour ta beaut seulement, je
te plaindrais. Car la beaut s'en va, et alors vient l'abandon. Tu
mrites mieux que cela, Valderez, parce que ton me est plus belle
encore que ton visage.

Ces paroles taient extraordinaires dans la bouche de la vieille
servante, gnralement taciturne et plus porte  adresser  ses jeunes
matresses des observations moroses que des compliments. Valderez et
Marthe la regardaient avec surprise. Elle tendit sa main vers
l'ane...

-- Va, ma fille, je prierai pour toi, dit-elle solennellement.

Et, reprenant son couteau, elle se remit  l'pluchage de ses lgumes.

Marthe s'loigna, et Valderez, ayant rapidement parcouru la lettre de
son amie, se remit  l'ouvrage. Mais  peine avait-elle donn quelques
coups de fer que la porte s'ouvrit, livrant passage  M. de Noclare,
trs rouge, tout motionn...

-- Viens vite, Valderez, j'ai  te parler, dit-il d'une voie trangle.

-- Qu'y a-t-il? s'cria-t-elle, dj anxieuse.

Sans rpondre, il l'entrana vers le parloir. Elle eut une exclamation
d'inquitude en apercevant sa mre  demi vanouie sur sa chaise longue.

-- Oh! ce n'est rien du tout!... c'est la joie! dit M. de Noclare en
voyant Valderez se prcipiter vers elle. Un vnement si inattendu, si
incroyable, si... si...

-- Quoi donc? demanda machinalement Valderez, tout en mettant un flacon
de sels sous les narines de sa mre.

-- Une demande en mariage pour toi! Devine qui?

-- Une demande en mariage! dit-elle avec stupfaction. Je ne vois pas
qui... nous ne connaissons personne...

-- Ah! tu ne connais pas le marquis de Ghiliac? dit M. de Noclare d'une
voix qui sonna comme une fanfare triomphale.

-- Le marquis de Ghiliac!

Le flacon glissa des mains de Valderez, et se brisa sur le parquet. La
jeune fille, se redressant, regarda son pre d'un air incrdule.

-- Voulez-vous dire, mon pre, que... ce soit lui?

-- Oui, c'est lui!... lui qui m'a crit pour demander ta main,
Valderez, ma fille bien-aime!

Il lui avait saisi les mains entre les siennes, qui tremblaient
d'motion. Valderez, dont le visage s'empourprait, murmura:

-- Mais, mon pre... je ne comprends pas...

-- Comment! tu ne comprends pas? N'ai-je pas t suffisamment clair?
Faut-il encore te rpter que le marquis de Ghiliac demande la main de
Valderez de Noclare?

Mme de Noclare ouvrait en ce moment les yeux. Elle tendit les mains
vers sa fille en balbutiant:

-- Mon enfant, combien je suis heureuse! Un tel mariage! Un rve
invraisemblable!

Valderez, devenue subitement trs ple, appuya sa main tremblante au
dossier d'une chaise. Il n'y avait pas trace, sur son beau visage, de
la joie dbordante dont tmoignait la physionomie de ses parents.
C'tait bien plutt de l'effroi qui se mlait  sa stupfaction.

-- Comment M. de Ghiliac peut-il dsirer pouser une personne aperue
pendant une heure au plus? dit-elle d'une voix qui tremblait
lgrement. Il ne me connat pas...

M. de Noclare clata de rire.

-- Es-tu neuve dans la vie, ma pauvre Valderez! La moiti des mariages
se font ainsi. D'ailleurs M. de Ghiliac est de ceux qui jugent les gens
d'un coup d'oeil... Et puis, petite nave, ne sais-tu pas que tu es
assez belle pour produire le fameux coup de foudre? Cependant, ta
surprise est comprhensible, car, malgr tout, il tait impossible de
rver pareille chose! Un homme clbre comme lui,  et tellement
recherch, et follement riche! Avec cela, il est l'unique hritier de
son grand-oncle, le duc de Versanges, dont le titre lui fera galement
retour...

Un geste de Valderez l'interrompit.

-- Ces considrations me paraissent bien secondaires, mon pre. Je vois
autre chose dans le mariage...

-- Oui, oui, nous savons que tu fais la srieuse, la dsintresse. Eh
bien! lis la lettre de M. de Ghiliac, tu verras les raisons dont il
appuie sa demande.

Valderez prit la feuille gris ple, d'o s'exhalait ce parfum lger,
subtil, qui avait persist l'autre jour dans le parloir, aprs la
visite de M. de Ghiliac. Elle parcourut rapidement la missive, dans
laquelle il sollicitait sa main en termes lgants et froids, dclarant
qu'il esprait trouver en Mlle de Noclare, fille et soeur si
parfaitement dvoue, l'pouse srieuse cherche par lui, et une mre
toute dispose  aimer la petite fille qu'il avait eue de son premier
mariage.

"Mademoiselle votre fille n'aurait pas  craindre de voir beaucoup
changer ses habitudes en devenant marquise de Ghiliac, ajoutait-il. Je
n'aurais aucunement l'intention de l'astreindre  la vie mondaine, si
dplorable  tous points de vue. Elle vivrait avec ma fille au chteau
d'Arnelles, o son existence serait trs calme, -- presque autant
qu'aux Hauts-Sapins. Avant toute chose, je recherche une jeune personne
raisonnable et bonne, -- et telle m'a apparu Mlle de Noclare."

Ce qui, dans le ton de cette lettre, avait chapp au pre et  la
mre, fous d'orgueil et de joie, se prcisa nettement dans l'esprit de
la jeune fille: elle saisit, sous les phrases correctes de l'homme du
monde, la froideur absolue, -- probablement aussi profonde que l'tait
sa propre indiffrence  l'gard d'Elie de Ghiliac. En admettant que
celui-ci et ressenti le coup de foudre, il n'avait su aucunement le
montrer, en dpit de son habilet littraire.

De cette flatteuse demande en mariage, il se dgageait clairement ceci:
le marquis de Ghiliac cherchait une mre pour sa fille, il pensait la
trouver en cette jeune fille pauvre, accoutume  une existence austre
et au soin des enfants. Par M. d'Essil, il avait eu les renseignements
ncessaires, et, ne songeant qu' un mariage de raison, ne s'attardait
pas en phrases inutiles  l'gard de cette humble petite provinciale, 
laquelle il faisait l'honneur d'offrir son nom, un des plus glorieux de
l'armorial franais.

Valderez comprit aussitt tout cela, un peu confusment, car elle tait
inexprimente, et elle n'avait jamais eu le loisir ni l'ide de
rflchir sur la question du mariage, considr par elle comme  peu
prs inaccessible.

Elle tendit silencieusement  son pre l'lgante missive dont le
parfum l'impressionnait dsagrablement.

-- Eh bien! qu'en dis-tu? N'est-il pas srieux? Il ne veut pas d'une
mondaine, tu vois... ce qui n'empchera pas qu'une fois marie, tu
l'amneras  faire ce qui te plaira. Ce ne serait pas la peine d'avoir
une position comme celle-l pour n'en pas profiter!

-- Vraiment, vous me connaissez bien peu, mon pre! La perspective de
cette vie calme et de ce devoir  remplir prs d'une enfant sans mre
m'attirerait au contraire, si... si ce n'tait "lui".

-- Comment, si ce n'tait pas lui? s'exclama M. de Noclare, tandis que
sa femme se redressait un peu pour regarder Valderez d'un air stupfait.

-- Oui, car il ne me plat pas, et je ne crois pas pouvoir ressentir de
sympathie  son gard.

-- Il ne te plat pas! bgaya Mme de Noclare. Lui qu'on appelle le plus
beau gentilhomme de France!

M. de Noclare, un moment abasourdi, eut un mordant clat de rire.

-- En vrit, Valderez, as-tu donc quelque chose de drang l? dit-il
en se frappant le front. On t'en donnera, un prtendant de cette
espce! Une pareille demande ne se discute mme pas On l'accepte comme
une de ces chances inoues dont on n'aurait jamais os avoir l'ide.
Ah! il ne te plat pas, cet homme qui n'aurait qu' choisir parmi les
plus nobles et les plus opulentes! Folle crature, combien de femmes,
portant les plus grands noms d'Europe, appartenant mme  des familles
souveraines, exulteraient de bonheur si cette demande leur tait
adresse! Tu ne l'as donc pas regard, ou bien tu tais aveugle,
l'autre jour, pour venir nous dire cette insanit: "Il ne me plat pas!"

Comme beaucoup de natures faibles, M. de Noclare tait violent 
l'gard de ceux sur qui il exerait une autorit. Valderez voyait
poindre l'orage. Nanmoins, elle continua courageusement:

-- J'ai voulu dire, mon pre, que sa seule vue suffit  me persuader
que rien -- gots, habitudes, ducation -- n'est commun entre nous. Il
est, avez-vous dit vous-mme, extrmement mondain; on le devine
aussitt, rien qu' sa tenue, raffin en toutes choses, jusqu' l'excs
peut-tre... Et ce pli railleur des lvres que vous avez sans doute
remarqu...

-- Allons, je vois que ma pieuse fille sait fort bien observer et juger
son prochain! interrompit M. de Noclare avec une irritation
sarcastique. Mais tout cela, ce sont des enfantillages! Parlons
srieusement, Valderez.

-- Je suis absolument srieuse, mon pre. Le sujet est trop grave pour
qu'il en soit autrement. Je vous avoue, en toute franchise, que M. de
Ghiliac m'inspire une sorte d'effroi et que je ne crois pas possible,
en ce cas, de devenir sa femme.

Elle prononait ces derniers mots d'une voix tremblante, car elle
savait d'avance quelle fureur elle allait dchaner. Mais elle savait
aussi que, loyalement, elle devait les dire.

-- Valderez! gmit Mme de Noclare.

Un flot de sang tait mont au visage de M. de Noclare. Il posa sur
l'paule de sa fille une main si dure que Valderez chancela.

-- Ecoute, dit-il d'une voix sifflante, je vais te dire les
consquences d'un refus de ce genre. J'avais engag les quelques fonds
qui nous restaient dans des oprations financires paraissant annoncer
des chances srieuses. Ces jours derniers, j'ai appris que cette
affaire priclitait. Si j'en retire le quart, je devrai m'estimer
satisfait. Alors, ce sera la misre, comprends-tu, Valderez? la misre
noire. Les Hauts-Sapins seront vendus pour un morceau de pain et nous
irons mendier sur les routes.

Valderez, crase par cette rvlation, demeurait sans parole. Il
poursuivit:

-- Si tu pouses M. de Ghiliac, tout change, car naturellement,
celui-ci ne laissera pas dans le besoin les parents de sa femme, il
pourvoira  l'ducation des enfants...

-- Non, non, pas cela! je travaillerai, je ferai n'importe quoi... mais
ne me demandez pas cela! dit-elle d'une voix trangle.

-- Je serais curieux de savoir comment tu parviendrais  nourrir tes
frres et soeurs, ainsi que ta mre et moi! riposta ironiquement M. de
Noclare. Ne nous dbite pas de pareilles sottises, je te prie.

Valderez baissa la tte. C'tait vrai, ce qu'elle pouvait n'tait  peu
prs rien et ne parviendrait pas  combler la centime partie du
gouffre ouvert par l'imprvoyance paternelle.

-- Ce mariage est donc pour nous une invraisemblable planche de salut.
Il nous donnera enfin la scurit, il assurera brillamment ton avenir
en faisant de toi une des plus grandes dames de France.

-- Oh! moi! murmura Valderez d'un ton bris.

Elle rencontra le regard de sa mre, suppliant et pathtique. L non
plus, elle ne trouverait pas d'appui. Mme de Noclare tait une me
faible unie  un corps fatigu; jamais elle n'avait eu d'autre volont
que celle de son mari, jamais elle n'avait su diriger ses enfants, et
c'tait l'ane, admirablement doue moralement, qui assumait les
responsabilits de l'ducation de ses frres et soeurs. Pour sa mre,
Valderez avait une affection inconsciemment protectrice, mle de
compassion et de respect, elle s'ingniait  lui enlever les moindres
soucis. Aussi comprit-elle aussitt la signification de ce regard.

-- Le voulez-vous donc aussi? murmura-t-elle, le coeur serr, en se
penchant vers Mme de Noclare.

-- Si je le veux! Mais ce sera le repos pour nous tous, mon enfant! Te
savoir si bien marie!... Et nous  l'abri du besoin! Il n'y a pas 
hsiter, voyons, Valderez!

-- Si, je dois rflchir, dit fermement la jeune fille en se redressant
et en se tournant vers son pre. Une telle dcision ne peut tre prise
inconsidrment. D'ailleurs, ne faut-il pas avoir des informations
auprs de M. d'Essil? Nous ne savons rien de M. de Ghiliac... rien, pas
mme s'il a quelques sentiments religieux, et si sa femme pourrait voir
ses convictions respectes.

M. de Noclare eut un geste impatient.

-- Eh! te figures-tu qu'il soit un sectaire? Il est catholique,
naturellement, comme tous les Ghiliac; quant  tre pratiquant, c'est
chose peu probable. Mais il ne faut pas trop demander et faire la
petite exagre. Du reste, je vais crire  M. d'Essil, s'il ne faut
que cela pour te dcider. En attendant sa rponse, tu rflchiras  ton
aise. Mais n'oublie pas qu'il s'agit pour nous de la misre ou de la
scurit, selon le parti que tu prendras.



V



Oh! non, elle ne devait pas l'oublier, pauvre Valderez! Toute la nuit
se passa pour elle  tourner et  retourner dans son esprit la pnible
alternative: ou la misre pour tous et la vie devenue un enfer pour
elle par suite du ressentiment de son pre -- ou le mariage avec cet
tranger.

Pourquoi donc cette dernire solution lui inspirait-elle une telle
crainte? Elle ne savait pas le dfinir clairement. Nature rare et
charmante, trs mre sur certains points par les responsabilits qui
lui incombaient, et par son existence svre, elle avait conserv sur
d'autres l'exquise simplicit, la fracheur d'impressions d'une enfant.
L'extrme srieux de son caractre, sa pit profonde la prservaient
en outre de toute tendance romanesque, et de tous dsirs de luxe et de
vanit. Aussi,  cette premire visite de M. de Ghiliac, avait-elle t
moins frappe de l'extrieur sduisant de cet tranger,
qu'impressionne par ce qu'il y avait en cette physionomie, dans ce
regard et ce sourire, d'nigmatique et d'inquitant. Puis, ainsi
qu'elle l'avait dit  son pre, elle l'avait devin aussitt
entirement diffrent d'elle-mme, la pauvre petite Valderez, habitue
 la pauvret, aux durs labeurs du mnage, ne connaissant rien des
raffinements de la coquetterie, si oppose dans tous ses gots aux
femmes de son monde. Etait-il possible qu'elle devnt l'pouse de ce
brillant grand seigneur? L'incompatibilit ne serait-elle pas trop
forte entre eux?

Telle fut la question qu'elle adressa le lendemain matin au bon vieux
cur de Saint-Savinien, lorsque, aprs une nuit d'insomnie, elle se
rendit  l'glise pour lui demander conseil.

-- Voil, ma pauvre petite, une alternative bien grave, dit le prtre
en secouant la tte. Quant  ce point-l, il me semble que vous ne
devez pas trop vous en inquiter, puisqu'il vous prvient lui-mme que
vous n'aurez pas une existence mondaine. C'est donc qu'il souhaite
avant tout une pouse srieuse, ce qui est tout  son honneur et doit
vous inspirer confiance.

-- Mais puis-je, loyalement, accepter sa demande, lorsque je n'ai pour
lui que de l'indiffrence -- mme plus que cela, une sorte de dfiance?

-- Ceci est plus grave. Pourquoi cette dfiance, mon enfant?

-- Je ne sais trop, monsieur le cur... Il est si diffrent des hommes
que j'ai vus jusqu'ici! Son regard a une expression que je ne puis
dfinir, qui attire et trouble  la fois. Puis, sous ses faons
aimables, il est froid et hautain... et je crains qu'il ne soit trs
railleur, trs sceptique. Enfin, monsieur le cur, pour rsumer tout,
je ne le connais pas, et c'est cet inconnu qui me fait peur.

-- M. d'Essil ne pourrait-il vous donner des renseignements?

-- Mon pre va lui crire. C'est un homme srieux et loyal, il dira ce
qu'il sait, certainement. La question religieuse me tourmente aussi. Je
m'imagine que M. de Ghiliac est un incroyant.

-- Ma pauvre petite, votre cas est bien pineux! Il ne s'agirait que de
vous, je dirais: refusez, puisque l'ide de cette union vous inspire
tant de crainte. Mais il y a les vtres... On vous demande un
sacrifice. Vous tes assez forte pour le faire, Valderez. Mais il
s'agit de savoir si vous en avez le droit. Le mariage est un sacrement
avec lequel on ne doit pas jouer. Vous ne pouvez accepter la demande de
M. de Ghiliac que si vous tes rsolue non seulement  remplir tous vos
devoirs envers lui, mais encore  chasser cette crainte, cette dfiance
et  faire tous vos efforts pour l'aimer, ce qui est un prcepte divin.
Si vous ne vous en croyez pas capable, alors dites non, quoi qu'il
doive vous en coter.

Elle serra l'une contre l'autre ses mains froides et tremblantes.

-- Je ne sais pas! murmura-t-elle. Si, au moins, j'avais pu le
connatre un peu plus! Il est certain que le ton de sa lettre est
srieux... mais lui, l'est-il? Que faire, mon Dieu, que faire?

Des larmes glissaient sur ses joues. Le bon cur la regardait, trs
mu, lui qui connaissait si bien cette me nergique et tendre  la
fois. Le noble tranger qui demandait Valderez pour pouse saurait-il
les comprendre et les apprcier, cette me dlicieuse, ce coeur aimant
dont il aurait toute la premire fracheur? Hlas! tant donn le
portrait que lui en avait fait la jeune fille, le cur se sentait
envahi par le doute  ce sujet. Aussi, combien aurait-il voulu lui dire
de rpondre par un refus! Mais il n'ignorait pas la situation
lamentable de la famille de Noclare, il savait aussi qu'en cas de
refus, M. de Noclare ne pardonnerait jamais  sa fille, et que
l'existence de celle-ci deviendrait intolrable. Alors, si le sacrifice
pouvait tre fait sans attenter aux droits de la conscience, ne
fallait-il pas l'accomplir quand mme?

C'est ce qu'il expliqua  Valderez, en ajoutant que l'incroyance
prsume de M. de Ghiliac ne serait pas, dans ce cas particulier, un
obstacle absolu, pourvu que la libert religieuse de sa femme et
l'ducation de leurs futurs enfants se trouvassent garanties.

-- Je ne parlerais pas ainsi  toutes, mon enfant. L'incrdulit de
l'poux est presque toujours un danger pour la foi de l'pouse et pour
celle des enfants. Mais vous tes une me profondment croyante,
intelligente et droite, vous tes instruite au point de vue religieux,
et il vous sera possible de le devenir davantage encore. Dans ces
conditions, le pril sera moindre pour vous, et vous pourrez mme
esprer,  l'aide de vos exemples et de vos prires, faire du bien 
votre poux.

-- Ce sera tellement dur pour moi! dit-elle avec un soupir. Il doit
tre si bon d'avoir les mmes croyances, les mmes clestes espoirs!

-- Hlas! ma pauvre petite enfant, je voudrais tant qu'il en soit
ainsi! Rflchissez, priez beaucoup surtout, Valderez. Voyez si vous
pouvez vous habituer  la pense de cette union. D'aprs ce que vous me
dites du ton de la lettre de M. de Ghiliac, il parat vident qu'il ne
s'agit pour lui aussi que d'un mariage de raison. Il ne peut donc vous
demander rien de plus, pour le moment, que la rsolution de remplir
tous vos devoirs  son gard et de vous attacher  lui peu  peu. Vous
auriez une belle tche prs de cette enfant sans mre, et une autre,
plus dlicate, mais plus belle encore, prs de votre poux. Tout cela
doit tre un encouragement pour vous, si rien, d'aprs les
renseignements que vous recevrez, ne s'oppose  ce mariage.

-- Et il faudra quitter mes pauvres petits! dit-elle d'une voix
touffe. Que feront-ils sans leur Valderez?... Mais non, je dis une
sottise, personne n'est indispensable.

-- Vous tes tout au moins trs utile, ma chre enfant; mais ils sont
tous d'ge  aller en pension, et Marthe est trs capable de vous
remplacer. Et puis, ma pauvre petite, vous n'avez pas le choix!
conclut-il avec un soupir. Retournez  votre tche, et demain
j'offrirai le saint sacrifice  votre intention.

Dieu seul, et un peu aussi le vieux prtre, confident de son me,
connurent ce que souffrit en ces trois jours Valderez. Combien de fois
envia-t-elle le sort d'Alice d'Aubrilliers, dont la lettre laissait
voir  chaque ligne un tranquille bonheur, bas sur une srieuse
affection mutuelle!

Et comme un incessant aiguillon, il lui fallait entendre son pre
rpter: "Heureuse Valderez, tu peux dire que tu as eu les fes pour
marraines!"; sa mre murmurer d'un ton extasi: "Ma future petite
marquise!"; Marthe s'crier cent fois le jour: "Oh! comment peux-tu
hsiter? Moi, j'aurais dit oui tout de suite, tout de suite!"

Personne ne paraissait penser  la possibilit d'un refus. Et Valderez,
le coeur serr par l'angoisse, songeait que rien, humainement, ne la
sauverait de cette union.

La rponse de M. d'Essil arriva promptement. Il disait avec franchise
tout ce qu'il savait sur Elie, ses doutes, ses inquitudes, et aussi
ses soupons de qualits plus srieuses que ne le faisaient penser les
apparences.

M. de Noclare ne lut pas cette lettre  sa fille. Il passa sous silence
ce qui tait dfavorable et s'tendit longuement sur le reste,
insistant sur ce fait que la conduite de M. de Ghiliac ne laissait pas
prise  la critique, et que, tout indiffrent qu'il ft, il tenait 
avoir une pouse trs bonne chrtienne.

-- Un indiffrent! murmura Valderez avec tristesse.

-- Eh! tu t'occuperas  le convertir, voil tout! C'est dj trs bien
de sa part de tenir  la religion pour sa femme. Cela doit
t'encourager, je suppose?

Valderez, d'un geste inconscient, froissa ses mains l'une contre
l'autre.

-- Cela m'est dur, mon pre! Je vous assure qu'il faut vraiment que
nous soyons dans cette situation pour accepter un mariage dans ces
conditions.

M. de Noclare bondit.

-- Mais tu es folle  lier! A-t-on jamais ide d'une jeune fille
pareille! Il n'y a pas  discuter avec toi, du moment o tu as de
semblables raisonnements et une mentalit aussi extraordinaire. Je vais
crire  l'instant  M. de Ghiliac. C'est oui, n'est-ce pas?

Une dernire hsitation angoissa l'me de Valderez. Elle murmura
intrieurement: "Mon Dieu! s'il faut faire ce sacrifice, je le ferai,
pour eux, et avec la volont de remplir tout mon devoir envers "lui"."
Alors, d'une voix ferme, elle rpondit:

-- Ce sera oui, mon pre.



VI



M. de Ghiliac arriva quelques jours plus tard aux Hauts-Sapins.
Valderez avait revtu sa toilette du dimanche, une robe bleu fonc,
d'une simplicit monacale, mal taille par la petite couturire du
village. Trs ple, les traits tirs par l'insomnie et les douloureuses
incertitudes de ces derniers jours, elle se tenait assise dans le
parloir, prs de sa mre. M. de Ghiliac entra, introduit par la vieille
Chrtienne, dont le regard, sous les paupires retombantes, l'examinait
des pieds  la tte. Il salua Mme de Noclare, s'inclina devant Valderez
en prononant une phrase de remerciement des mieux tournes. Puis,
prenant la petite main un peu frmissante, il l'effleura de ses lvres
et y passa la bague de fianailles.

La loquacit de M. de Noclare et l'extrme aisance mondaine du marquis
vinrent heureusement en aide  Valderez, dont la gorge serre avait
peine  laisser chapper quelques paroles. M. de Ghiliac se mit 
conter avec verve un petit incident de son voyage, qui mettait en
relief un trait particulier du caractre comtois. De temps  autre, il
s'adressait  Valderez. Elle lui rpondait en quelques mots,
singulirement gne devant ce causeur tincelant, qu'elle devinait si
facilement railleur, intimide aussi par ces yeux pntrants et trs
nigmatiques dont elle rencontrait souvent le regard.

-- Valderez, voici justement un rayon de soleil, tu devrais montrer 
M. de Ghiliac le coup d'oeil qu'on dcouvre de la terrasse, dit tout 
coup M. de Noclare.

-- Si cela peut vous intresser, monsieur?...

-- Mais certainement, mademoiselle! rpondit-il en se levant aussitt.

Valderez jeta sur sa tte une capeline de drap brun, et le prcda vers
le jardin. Dans l'alle principale, ils marchrent l'un prs de
l'autre. Valderez, toujours en proie  cette insurmontable timidit, ne
trouvait pas un mot  dire  ce fianc si lgamment correct, si
froidement courtois. Mais Elie de Ghiliac n'tait pas homme  se
laisser embarrasser, en quelque circonstance que ce ft. Il se mit 
questionner Valderez sur les coutumes du pays, et la jeune fille,
dominant sa gne, lui rpondit avec simplicit, dvoilant ainsi une
intelligence trs fine, trs pntrante, beaucoup plus cultive que ne
l'avait pens probablement M. de Ghiliac, car il dit tout  coup, d'un
ton o passait un peu de surprise:

-- Je croyais que vous n'aviez jamais quitt ce petit coin de province,
mademoiselle? Cependant, vous paraissez fort instruite...

-- J'ai t leve jusqu' seize ans chez les Bndictines de
Saint-Jean, tout prs d'ici, o les tudes sont pousses trs fortement
sous l'impulsion d'une abbesse remarquablement doue. Ici, dans mes
rares moments de loisir, je travaillais encore... Mais il ne faudrait
pas penser trouver en moi l'instruction moderne, si tendue, si varie,
ajouta-t-elle avec un sourire, -- sourire timide et dlicieux, qui
communiquait  sa physionomie un charme inexprimable.

-- Oh! je n'y tiens pas, je vous assure! dit-il avec quelque vivacit.
On bourre nos jeunes filles modernes de connaissances de toutes sortes,
mais, bien souvent, que leur en reste-t-il?

Ils atteignaient la base de la terrasse. Lentement, ils gravirent les
marches. La neige gele craquait sous leurs pas. Elie s'accouda  la
balustrade de pierre effrite et contempla longuement la valle toute
blanche, les sapinires couvertes de leur parure immacule, les pentes
rocheuses entre lesquelles se creusaient de profonds abmes. Cette vue
tait d'une beaut austre, sous le ple rayon de soleil qui jetait sur
la neige de grandes taches tincelantes, et, des branches de pins
abondamment poudres, faisait jaillir des lueurs argentes.

-- Ce pays est magnifique, mais d'aspect svre, dit M. de Ghiliac en
se tournant vers Valderez. L'existence doit tre assez triste pour
vous, ici?

-- Je n'ai jamais eu le temps de m'en apercevoir. D'ailleurs, j'aime
beaucoup mon pays, et la campagne, mme en hiver, a pour moi un trs
grand charme.

-- Arnelles vous plaira, en ce cas. Ce chteau est admirablement situ
dans la plus jolie partie de l'Anjou; les environs en sont charmants.
Vous pourrez y avoir quelques relations agrables. Les distractions
mondaines vous font-elles envie?

Il adressait cette question presque  brle-pourpoint.

Elle rpondit spontanment:

-- Oh! pas du tout! Je suis ignorante sur ce point, mais ce que j'en ai
entendu dire ne m'a pas tente. Je n'ai jamais dsir qu'une vie
tranquille et occupe utilement.

Elie enveloppa d'un coup d'oeil rapide le visage aux lignes admirables,
clair par la douce lueur du soleil hivernal qui mettait des reflets
d'or fonc sur la magnifique chevelure releve avec la plus extrme
simplicit. Dans les yeux bruns si beaux, l'inimitable observateur
pouvait lire une sincrit absolue.

-- Vous avez raison, mademoiselle, et je ne puis qu'approuver d'aussi
sages paroles, dit-il d'un ton srieux. Je vois que Guillemette sera en
bonne mains -- ce qui lui a bien manqu jusqu'ici, parat-il.

Parat-il! Ce mot sembla un peu singulier  Valderez. Elle dit
timidement:

-- L'enfant m'accueillera-t-elle bien? Quel est son caractre?

-- Je vous avoue que je n'en sais absolument rien! Je ne la connais
pour ainsi dire pas, je ne peux donc vous renseigner  ce sujet... Ah!
si, je me souviens d'avoir entendu dire, par ma mre, qu'elle tait un
peu morose, par suite de sa sant dlicate, mais assez douce.

-- Ainsi, vous ne la voyez jamais? dit-elle en levant les yeux vers le
beau visage fier qui lui faisait face.

-- Si, je l'aperois quelquefois, lorsque je suis  Arnelles. Mais je
ne m'en occupe pas; c'tait jusqu'ici l'affaire de ma mre, ce sera
maintenant la vtre, puisque vous voulez bien accepter de porter mon
nom.

Le ton tait premptoire et froid, il glaa la pauvre Valderez
stupfaite et effraye devant cette complte indiffrence paternelle.
Il est probable que M. de Ghiliac s'aperut de l'effet produit par ses
paroles. Mais il ne daigna pas les attnuer. Changeant de conversation,
il demanda, en jetant un coup d'oeil sur la bague de fianailles dont
le magnifique diamant lanait des lueurs merveilleuses sous le soleil:

-- Votre bague vous plat-elle, mademoiselle? J'ai choisi selon mon
got, qui peut n'tre pas le vtre. En ce cas, dites-le-moi bien
sincrement.

-- Oh! elle me plat aussi, monsieur! D'ailleurs je ne me connais gure
en bijoux.

Elle avait envie d'ajouter: "Cela m'importe si peu, en comparaison de
tant d'autres questions angoissantes!"

-- Les aimez-vous, mademoiselle?

-- Je n'ai jamais song  en dsirer, je vous l'avoue.

-- J'aurai le plaisir de vous en offrir. Mais j'aimerais  connatre
votre got.

-- Choisissez au vtre, je vous en prie, ce sera beaucoup mieux.

-- Soit, dit-il, du ton d'un homme qui a adress une demande de pure
courtoisie, mais qui trouve qu'en effet la solution est entirement
raisonnable.

Ils quittrent la terrasse. M. de Noclare et Marthe arrivaient
au-devant des fiancs. Ensemble, ils revinrent au castel, dont M. de
Ghiliac examina en artiste la vieille architecture. A l'entre du
salon, Valderez s'esquiva. Chrtienne souffrait aujourd'hui de ses
rhumatismes; il fallait l'aider  confectionner le dner, plus
compliqu pour la circonstance.

Tandis que la jeune fille entourait sa taille d'un large tablier,
Chrtienne, levant son visage pench vers le fourneau, dit d'un ton
sentencieux:

-- Tu as tort d'pouser ce beau Parisien, ma fille. Il n'est pas fait
pour toi, vois-tu.

-- Qu'en sais-tu, ma bonne? rpliqua Valderez en essayant de sourire.

-- Ce n'est pas difficile  voir. C'est sr qu'il a une figure et des
manires  tourner bien des cervelles, mais tu n'es pas de celles-l:
il te faut quelque chose de plus srieux. Il a beau tre marquis et
avoir des millions  ne savoir qu'en faire, ce n'est pas cela qui te
donnera le bonheur... Et ce n'est pas cela non plus...

Elle dsignait la bague qui tincelait au doigt de Valderez...

-- ... Ce n'est pas ton genre, ma pauvre, et j'ai bien peur que vous ne
vous entendiez pas tous deux!

-- Quel oiseau de mauvais augure tu fais l, ma pauvre Chrtienne!
Esprons que tes fcheuses prdictions ne se raliseront pas.

Chrtienne hocha la tte en marmottant quelques mots. Elle avait
l'esprit morose, "toujours tourn du mauvais ct," disait souvent M.
de Noclare avec impatience, et le moindre vnement tait pour elle
prtexte  prdiction sombre.

Mais, en la circonstance, Valderez n'tait pas loin de penser que la
vieille femme voyait juste. Elle sentait, sous les courtois dehors
d'homme du monde dont ne se dpartait pas M. de Ghiliac, une froideur
dconcertante.

Oui, il tait en vrit le plus froid des fiancs. Pendant le dner, il
causa surtout avec M. de Noclare, de courses, de thtre, de sports
lgants, tous sujets chers  son futur beau-pre et ignors de sa
fiance. D'ailleurs, Valderez n'aurait pu soutenir une conversation
suivie, car elle tait oblige de surveiller la servante supplmentaire
prise pour la circonstance. Deux ou trois fois, malgr le froncement de
sourcils de son pre, elle dut se lever pour suppler elle-mme  un
manquement du service: mais elle le faisait avec une grce si simple et
si digne qu'elle restait, l encore, infiniment aristocratique et
charmante.

M. de Ghiliac ne semblait s'apercevoir de rien. En vritable grand
seigneur, qui sait s'adapter  toutes les situations, il tait aussi 
l'aise dans ce milieu appauvri que chez lui, entour d'une domesticit
attentive, qui le savait trs exigeant pour les moindres dtails du
service. Et il parut goter autant le repas trs simple, mais bien
prpar, que les raffinements culinaires de son chef, un artiste qu'il
payait d'une vritable fortune.

A un moment, ce fut Valderez qui changea son couvert. Il jeta les yeux
sur la petite main si jolie de forme, mais brunie et un peu abme par
les travaux de mnage; puis il les reporta sur la sienne, blanche et
fine, soigne comme celle de la plus coquette des femmes. Un sourire se
joua pendant quelques secondes sous sa moustache, tandis qu'une
expression indfinissable traversait son regard, qui effleurait
rapidement le beau visage que la chaleur de la pice, et surtout
l'motion, empourpraient un peu.



Il se retira presque aussitt aprs le dner, pour prendre le train du
soir. Auparavant, il avait t dcid que le mariage serait clbr six
semaines plus tard.

--  Si tt! avait murmur involontairement Valderez.

Elle rougit sous le regard de surprise lgrement ironique qui se
posait sur elle.

-- Je serai fort occup ensuite, c'est pourquoi je dsirerais que notre
mariage et lieu le plus tt possible, dit M. de Ghiliac. Cependant, si
vous trouvez cette date trop rapproche, nous la reculerons comme il
vous plaira.

Mais dj Valderez s'tait ressaisie, elle songeait qu'il valait mieux,
aprs tout, que l'vnement invitable ne trant pas. Et la date
demeura fixe comme le dsirait M. de Ghiliac.

Ce singulier fianc ne donna plus ensuite signe de vie que par l'envoi
d'une quotidienne corbeille de fleurs -- une vritable merveille qui
faisait jeter des cris d'admiration  Mme de Noclare et  Marthe,
tandis que Chrtienne hochait la tte en murmurant:

-- En voil de l'argent dpens pour rien! Ferait-il pas mieux de venir
voir sa promise, ce beau monsieur?

Valderez,  part elle, se disait qu'elle prfrait qu'il en ft ainsi.
Au moins, en ces derniers jours de sa vie de jeune fille, elle pouvait
rflchir en paix, s'encourager  l'aide de la prire et des conseils
du bon cur, pour l'avenir tout proche, -- l'avenir angoissant qui la
mettrait sous l'autorit de cet tranger qu'elle souhaitait et
redoutait  la fois de mieux connatre.

La corbeille arriva. Valderez, indiffrente, regarda ses parents
dployer les soieries, les fourrures, les dentelles, sortir de leurs
crins les deux parures, l'une de diamants, l'autre d'meraudes...

-- Tout cela est absolument sans prix! dit Mme de Noclare d'une voix
touffe par l'admiration. Voyez ce manteau de fourrure! Il est plus
que royal. Et ce point d'Alenon!

-- Eh! il peut payer tout cela  sa femme, et bien d'autres choses
encore! rpliqua M. de Noclare d'un ton o la satisfaction orgueilleuse
se mlait  l'envie. Te doutes-tu seulement, Valderez, quelle fortune
reprsente cette corbeille?... Eh bien, tu ne regardes mme pas! En
voil une fiance! Qu'as-tu  rvasser avec cet air srieux!

-- Je me demande, mon pre, pourquoi M. de Ghiliac m'envoie toutes ces
choses, puisque je dois vivre  la campagne.

-- Ah! tu t'imagines cela? Eh bien! je ne le crois plus maintenant,
car,  mon avis, tout ceci signifie que ton fianc, s'tant aperu que
tu porterais comme pas une ces parures, te destine une existence plus
brillante que tu ne le penses.

-- Je ne le souhaite pas! dit-elle avec une sorte d'effroi.

-- Bah! il faudrait voir, si tu en gotais, petite sauvage! Tu ne te
doutes pas de l'effet que tu produirais... Sapristi! Quel got dans
tout cela! Ah! il s'y connat en lgance, celui-l! Tu seras  la
bonne cole pour faire ton ducation mondaine, ma fille. Et voyez donc
comme il a choisi ce qui convenait le mieux au genre de beaut de sa
fiance! Ces meraudes font un effet incomparable dans ta chevelure,
Valderez!

Il posait sur le front de sa fille le dlicieux petit diadme, tandis
que Marthe entourait sa soeur des plis souples d'une soierie broche
d'argent.

-- Oui, tu es faite pour porter de telles parures, ma chrie! s'cria
Mme de Noclare avec enthousiasme.

Silencieusement, Valderez retira le diadme et le rangea dans son
crin, elle replia la splendide toffe et s'en alla au grenier retirer
le linge du dernier blanchissage.

Combien elle et donn joyeusement tout cela en change d'un peu
d'affection, d'une sympathie rciproque!

Un court billet  son adresse accompagnait l'envoi de la corbeille.
Cette missive tait un chef-d'oeuvre de fine lgance, de dlicate
courtoisie et de froide convenance. M. de Ghiliac, il fallait le
reconnatre  sa louange, ne cherchait pas  feindre des sentiments
qu'il n'prouvait pas.

Valderez se vit dans l'obligation de lui rpondre. Elle avait
d'ordinaire un style facile et charmant, mais cette fois, la tche lui
semblait au-dessus de ses forces. Pour ce fianc rellement inconnu
d'elle, son coeur restait muet, et son esprit fatigu se refusait 
trouver quelques phrases suffisamment correctes.

Elle y gagna une atroce migraine, qui s'augmenta le lendemain d'une
forte fivre, et ce fut M. de Noclare qui dut rpondre  son futur
gendre en l'informant de l'indisposition de la jeune fille.

Trs correct toujours, M. de Ghiliac envoya immdiatement une dpche
pour demander des nouvelles, et fit de mme les jours suivants,
jusqu'au moment o M. de Noclare lui tlgraphia: "Valderez entirement
remise."

Aux Hauts-Sapins, la jeune fille entendait chanter sur tous les tons
les louanges de son fianc. Il est vrai que les Noclare ne pouvaient
avoir  son gard qu'une trs vive reconnaissance. Fort dlicatement,
il offrait  son futur beau-pre une rente dont le chiffre inespr
transportait M. de Noclare. En mme temps que la corbeille, de superbes
cadeaux taient arrivs pour Mme de Noclare et pour Marthe, accompagns
d'un mot aimable. Certes, il tait gnreux, il devait mme l'tre au
plus haut degr. Mais c'tait l sans doute une qualit de race, bien
facilite par une immense fortune, et qui pouvait tre compatible avec
une entire scheresse de coeur.

-- Mon Dieu! faites que je puisse m'attacher  lui! priait Valderez 
tout instant du jour. Faites qu'il soit pour moi un poux bon et
srieux.

Et, invariablement, elle le revoyait alors, causant avec son pre de
sujets frivoles, ou bien sur la terrasse, rvlant  sa fiance son
indiffrence paternelle. Quelle nature avait-il? C'tait encore, pour
Valderez, le mystre profond et redoutable.





* * *



Le marquis de Ghiliac arriva aux Hauts-Sapins l'avant-veille du mariage
religieux. Il offrit  sa fiance une photographie de la petite
Guillemette, en lui disant qu'il venait de voir l'enfant au chteau
d'Arnelles, o il avait t jeter un coup d'oeil sur les prparatifs
faits pour recevoir la jeune marquise.

-- Je lui annonc votre arrive, ajouta-t-il. Je suis certain que vous
allez transformer bien vite cette enfant un peu sauvage, dont les
institutrices excessives ne se sont probablement pas donn la peine
d'tudier la nature.

Valderez considra longuement le visage enfantin, un peu maigre, aux
grands yeux mlancoliques.

-- Elle ne vous ressemble pas, sauf peut-tre les yeux, dit-elle en
regardant M. de Ghiliac.

-- Non! c'est plutt le portait de sa mre, rpliqua-t-il d'un ton
bref, avec un lger froncement de sourcils.

Ils se trouvaient tous deux seuls dans le parloir. Mme de Noclare, sous
prtexte d'un peu de fatigue, tait remonte dans sa chambre, M. de
Noclare s'ternisait dans la recherche de papiers qu'il voulait montrer
 son futur gendre. Ils avaient jug, l'un et l'autre, que ces fiancs
par trop corrects et crmonieux ne pourraient que bnficier d'un
tte--tte.

M. de Ghiliac, prenant les pincettes, se pencha pour redresser une
bche qui s'croulait, tout en disant:

-- Vous verrez demain ma mre et ma soeur ane, la vicomtesse de
Trollens. Ma soeur Claude,  son grand regret, ne pourra pas venir
d'Autriche.

-- M            ais elle m'a crit une lettre si charmante,
accompagnant un dlicieux cadeau! Elle doit avoir une bien aimable
nature?

-- Oui! elle est tout  fait bonne et gracieuse, et je suis certain
qu'elle vous plaira, beaucoup plus qu'Elonore. Celle-ci ralise un
type de femme moderne qui vous semblera un peu trange. Elle est
d'ailleurs fort intelligente, elle a un nom dans la littrature comme
romancier et pote. N'avez-vous rien lu d'elle?

-- Si, quelques vers, je m'en souviens.

-- Eh bien! vous ont-ils plu?

Un peu d'embarras s'exprima dans les prunelles veloutes de Valderez.

-- Je dois vous avouer que je ne les ai pas trs bien compris, dit-elle
sincrement.

Il clata de rire -- de ce rire jeune, sans ironie, qui lui tait peu
habituel.

-- Eh! c'est prcisment la perfection du genre symboliste, cela! Vous
tes une profane, mademoiselle... et moi aussi, rassurez-vous. Nous
avons  ce sujet, Elonore et moi, de petites escarmouches, mais allez
donc convaincre une femme pntre de sa supriorit intellectuelle, et
qui voit, pour comble, son mari en extase devant ses plus nuageuses
crations! Ce pauvre Anatole est le pire des sots.

Il paraissait trs gai, aujourd'hui, et beaucoup moins froid, il
semblait dployer tout le charme irrsistible de son esprit pour sa
modeste petite fiance, dont il s'occupait davantage cet aprs-midi. De
temps  autre, son regard se faisait plus doux en se posant sur elle,
sa voix prenait des inflexions enveloppantes, et Valderez,  la fois
blouie et trouble, songeait qu'aprs tout il ne serait peut-tre pas
si difficile de dcouvrir les bons cts de sa nature et de s'attacher
 lui.

-- Nous n'avons pas encore parl de voyage de noces, dit-il un peu plus
tard. Prfrez-vous que nous le fassions aussitt aprs la crmonie ou
bien seulement aprs avoir pass quelques jours  Arnelles.

-- J'aime mieux aller faire connaissance tout de suite avec votre
petite Guillemette, si vous le voulez bien, rpondit-il.

-- Soit! Et nous partirons ensuite, pour o vous voudrez. Quel est le
pays objet de vos prfrences?

-- Il me semble que j'aimerais tant l'Italie!

-- Le voyage classique. Mais je suis moi-mme un fervent de certaines
parties de ce beau pays, et j'aurai grand plaisir  vous le faire
connatre. Au passage, nous nous arrterons  Menton afin que je vous
prsente  mes excellents parents, le duc et la duchesse de Versanges,
qui y sont installs depuis un mois comme chaque anne. Au retour de
notre voyage, nous pourrons passer quelque temps  Cannes, o je
possde une villa. Une croisire  bord de mon nouveau yacht, dont
l'amnagement sera compltement termin dans deux mois, vous sera
peut-tre agrable  cette poque, si vous supportez bien la mer! Puis
nous reviendrons  Paris, o je dois avoir ma sance de rception 
l'Acadmie vers la fin d'avril.

Elle l'coutait, surprise et perplexe. Que devenait dans tous ces
projets Guillemette, dont la sant dlicate exigeait, avait-il dclar
nagure, le sjour continuel de la campagne?

Secrtement, elle s'effarait un peu de ce changement d'existence, la
pauvre Valderez, qui n'avait jamais t plus loin que Besanon, et qui,
dans sa parfaire ignorance d'elle-mme, s'imaginait trs infrieure 
ce que pouvait attendre d'elle M. de Ghiliac.

Elle avait aussi un autre sujet de crainte: c'tait sa future famille.
La comtesse Serbeck, la seconde soeur d'Elie, le duc de Versanges,
grand-oncle de M. de Ghiliac, et sa femme, lui avaient envoy, avec
leur superbe prsent de mariage, un mot fort aimable. Mais celui qui
accompagnait les cadeaux de Mme de Ghiliac et de sa fille ane tait
banal et froid. C'taient elles qui inquitaient un peu Valderez. Elles
les savait trs mondaines, et elle avait la crainte que le choix de M.
de Ghiliac ne ft pas vu d'un bon oeil par elles. Cependant, elles se
drangeaient toutes deux, en plein hiver, pour venir dans ce froid
Jura, en dpit de toutes les incommodits du voyage et du sjour,
quelque bref que ft celui-ci. Si elles eussent t trs mcontentes,
les prtextes ne leur auraient pas manqu pour s'abstenir d'assister au
mariage.

Quelle figure ferait-elle prs de ces femmes si diffrentes d'elle?
Personnellement, leur opinion lui et import peu, mais elle avait
maintenant le dsir, tout nouveau, de ne pas dplaire  M. de Ghiliac.

-- Vous me direz ce que je dois faire, n'est-ce pas, car je suis si
ignorante de tous les usages mondains? lui demanda-t-elle le soir de
son arrive, comme il prenait cong d'elle aprs le dner.

Il sourit, en rencontrant le beau regard timide.

-- Trs volontiers, si j'en vois la ncessit. Mais vous tes trop
grande dame d'instinct pour ne pas vous adapter aussitt  toutes les
circonstances.

Elle rougit lgrement. C'tait le premier compliment qu'il lui
adressait. Et le regard qui l'accompagnait mit un moi inconnu au coeur
de Valderez.



VII



"C'est un homme bien stupfait et bien perplexe qui vous crit, ma
chre Gilberte. Je n'avais pas ide, en acceptant d'tre l'un des
tmoins de votre filleule, de la surprise que me rservait cet Elie que
vous avez eu raison de qualifier d'extraordinaire. Comment, voil un
homme qui me dclare ne pas vouloir, surtout, d'une jolie femme, et
qui...

"Mais laissez-moi vous raconter tout par le menu. Nous arrivons donc
aux Hauts-Sapins, cet aprs-midi, en traneau, Mme de Ghiliac,
Elonore, Anatole de Trollens, le prince Sterkine et moi. M. de Noclare
nous reoit. Il a l'air transfigur, vous ne le reconnatriez plus, et
n'a d'yeux que pour son futur gendre. Nous entrons dans le salon. Elie
prsente  ses parents Mme de Noclare et sa fiance. Ici, coup de
thtre. Nous avons devant les yeux la plus idale beaut qu'il m'ait
t donn de voir. Sapristi! ce qu'elle a chang, cette petite! Et une
aisance de grande dame, bien qu'elle ft visiblement intimide. Vous
voyez d'ici la stupfaction! Et vous devinez aussi les impressions de
cette pauvre Herminie, dont la beaut, si bien conserve pourtant, ne
peut pas lutter avec celle-l. Malgr toute sa science de femme du
monde, elle n'a pu russir  les dissimuler compltement, et le prince
Sterkine m'a fort bien dit un peu plus tard:

"-- Heureusement que Mme de Ghiliac n'a pas d'influence sur son fils,
qui a toujours t le matre chez lui, et que cette dlicieuse jeune
marquise sera trs aime de son mari, car autrement je la plaindrais!

"Trs aime? Oui, cela devrait tre. Mais la vrit m'oblige  dire
qu'Elie n'a pas l'air d'un homme trs pris. Et -- chose plus trange
encore -- la petite Valderez ne parat pas non plus trs fortement
touche par l'amour.

"Certainement ils se connaissent bien peu! Mais nous sommes habitus 
voir Elie inspirer des passions sur la vue d'une simple photographie de
lui. Ds lors, il me semble que cette petite fille aurait d tre
blouie et captive ds le premier instant. Il est vrai qu'il parat
assez froid  son gard... Je me demande toujours, Gilberte, si nous
avons bien fait de prter les mains  ce mariage. Sa physionomie m'a
sembl cet aprs-midi plus inquitante que jamais. Je le regardais,
pendant qu'il faisait la prsentation de sa fiance, et je voyais dans
ses yeux cette expression d'amusement railleur, sur ses lvres ce
demi-sourire d'ironie nigmatique que je n'aime pas chez lui.
Evidemment, ce dilettante se complaisait  voir les expressions
diffrentes, mais toutes marques au coin de la plus profonde surprise,
que laissaient voir les physionomies de ses parents et de son ami, --
la mienne aussi, probablement. Il n'ignore pas que sa mre va tre
follement jalouse de cette jeune femme, que sa soeur le sera aussi.
Est-ce une satisfaction pour lui?

"Et va-t-il vraiment la confiner  Arnelles? Le prince Sterkine, comme
nous nous organisions pour monter en traneau afin de nous rendre  la
mairie, chuchota  l'oreille d'Elie en passant prs de lui:

"-- Dis donc, mon trs cher, quelle surprise! Cachottier, va! Voil une
jeune marquise de Ghiliac qui va faire sensation dans les salons de
Paris.

"-- Dtrompe-toi, ma femme n'est pas destine  mener cette stupide
existence mondaine, rpliqua Elie de ce ton bref qui indique qu'on lui
fait une observation oiseuse.

"Cet excellent Sterkine en est rest un instant un peu abasourdi. Il
est certain qu'avec Elie, on ne sait jamais trop o l'on en est. C'est
l'tre le plus dconcertant que je connaisse.

"Votre filleule est une enfant dlicieuse, ma chre Gilberte, au moral
comme au physique. Non, le mot enfant ne convient pas ici; c'est la
jeune fille, la vraie jeune fille, qui a gard toute sa candeur, toute
sa dlicatesse d'me. Elie saura-t-il apprcier le trsor qu'il va
possder? Ce blas, cet insensible se laissera-t-il toucher par cette
grce pure, par cette fracheur d'me, par ce coeur que je devine trs
aimant, trs sensible, et qu'il pourra faire si facilement souffrir? Le
cerveau, chez lui, n'a-t-il pas touff compltement le coeur?

"Je vous avoue, mon amie, que je ne me dfendrai pas d'un peu
d'apprhension en les voyant demain changer leurs promesses! Si la
chose tait  refaire... eh bien! je crois que cette fois je ne lui
parlerais pas de Valderez!

"Maintenant, quelques dtails sur la manire dont nous nous installons,
pour ces vingt-quatre heures. Je suis log aux Hauts-Sapins, Mme de
Ghiliac et Elonore iront coucher au chteau de Virettes, tout proche,
que ses propritaires ont mis  la disposition des Noclare. De mme,
Elie et le prince Sterkine.

"On a, pour la circonstance, arrang rapidement, le mieux possible, les
principales pices des Hauts-Sapins, -- aux frais d'Elie naturellement.
Noclare ne m'a pas cach qu'il tait  la veille d'une ruine complte
quand est venue la demande du marquis de Ghiliac. C'tait le salut pour
eux, -- et je souponne Valderez de s'tre sacrifie, tout simplement.

"Se sacrifier en pousant Elie! Voil un mot qui sonnerait trangement
aux oreilles de bien des femmes, qu'en dites-vous, ma chre amie? -- et
en particulier  celles de Roberte de Brayles. Mais Valderez est d'une
autre trempe. Si Elie ne l'aime pas sincrement et srieusement, elle
souffrira, car je ne la crois pas femme  se contenter d'attentions
passagres, de caprices de son seigneur et matre, -- et elle sera sans
doute incapable aussi de l'adorer aveuglment, dans ses dfauts comme
dans ses qualits, ainsi que d'autres feraient certainement.

"Vous le voyez, j'en reviens toujours  mes craintes. Je vais tcher de
causer seul quelques instants avec Elie, afin d'essayer de surprendre
sa pense vritable. Ce sera difficile, -- pour ne pas dire impossible.

"Voici l'heure du dner qui approche, il est temps que je vous quitte,
ma chre Gilberte. La belle fiance m'a charg de tous ses souvenirs
affectueux pour vous, Mme de Noclare aussi. Cette dernire, un peu
surexcite en ce moment, m'a paru moins languissante. C'est curieux, ce
mariage ne semble lui inspirer aucune anxit! Comme son mari, elle est
compltement blouie par Elie. Quel effrayant charmeur que cet
homme-l! Moi-mme, quand je ne rflchis pas, je suis comme les
autres, parbleu! Mais c'est gal, je ne lui donnerais pas ma fille avec
autant de srnit.

"Marthe est une fort gentille fillette, Roland, une jeune garon
charmant et bien lev, il a le regard pur et profond de sa soeur
ane. Noclare m'a confi qu'il voulait tre prtre, mais qu'il ne le
lui permettrait jamais. Il serait plus aise probablement qu'il devnt
un inutile et une ruine morale comme lui?

"Allons, je finis, Gilberte. Aprs-demain, vous me reverrez et je vous
conterai tout en dtail, y compris les amertumes de Mme de Ghiliac,
qui, entre parenthses, devait avoir des soupons quant au choix
d'Elie, malgr la faon dont celui-ci nous a dclar,  son retour des
Hauts-Sapins: "Mlle de Noclare ralise tous mes souhaits et sera une
mre parfaite pour Guillemette." Il fallait qu'elle et une furieuse
envie de connatre cette future belle-fille, pour venir  cette poque,
dans ce pays, et se priver pendant vingt-quatre heures seulement de
tout son luxueux confortable habituel!"



* * *



La soire s'achevait. Le grand salon des Hauts-Sapins, meubl
htivement, mais avec got, orn de touffes de houx et de gui,
prsentait ce soir un aspect inaccoutum. Depuis bien longtemps, il
n'avait vu runion semblable, le pauvre vieux salon, et il devait tre
tout aussi tonn que la jeune fiance qui se trouvait, pour la
premire fois, en contact avec quelques-unes des personnalits les plus
marquantes du milieu o elle allait vivre.

Valderez tait vtue ce soir d'une robe d'toffe lgre faite par une
excellente couturire de Besanon et dont la nuance de coque d'amande
ple seyait incomparablement  son teint admirable. Prs de la toilette
d'une lgance trs sre que portait Mme de Ghiliac, prs de celle,
plus excentrique, de Mme de Trollens, -- toutes deux sortant de maisons
clbres, -- celle de Valderez, simple pourtant; n'tait pas clipse.

La jeune fille parlait peu. La belle marquise de Ghiliac, brune
imposante au regard froid, l'intimidait beaucoup, Mme de Trollens,
jeune femme d'allure dcide, trs poseuse, lui dplaisait, comme
l'avait dj prdit M. de Ghiliac. Le vicomte de Trollens tait
quelconque. Seule la physionomie franche et douce du prince Sterkine
lui tait sympathique -- sans parler, naturellement, de M. d'Essil,
qu'elle connaissait et apprciait depuis longtemps.

Pendant la crmonie du mariage civil, et pendant le dner, elle avait
fort bien eu conscience d'tre de la part de tous l'objet d'un examen
discret et incessant. Secrtement gne par cette attention, elle
russit cependant  conserver son aisance habituelle, faite de
simplicit charmante, avec une nuance de rserve  la fois timide et
fire qui communiquait  sa beaut un caractre particulier.

M. de Ghiliac s'tait montr blouissant ce soir. Sa conversation avait
littralement ensorcel les quelques amis des Noclare convis au dner,
et le bon cur lui-mme. Valderez l'coutait avec un mlange de plaisir
et d'effroi. Cet tre trange mettait des aperus trs profonds, des
thories morales irrprochables; puis, tout  coup, un tincelant
sarcasme jaillissait de ses lvres, l'ironie s'allumait de nouveau dans
ses yeux superbes, s'exprimait dans sa voix aux inflexions captivantes.
Et la pauvre jeune fiance, toute dsempare, ne savait plus que croire
et qu'esprer.

Ils n'avaient pas eu, aujourd'hui, un seul instant de tte--tte. M.
de Ghiliac ne paraissait  personne trs empress prs de sa fiance.
Celle-ci retrouvait chez lui la froideur qui semblait  avoir subi une
clipse, hier. Et son coeur se serrait de nouveau.

Vers onze heures, les htes des Hauts-Sapins se levrent pour gagner
leurs logis respectifs. Valderez, s'cartant un instant, alla redresser
les tisons qui s'effondraient en projetant des tincelles. Elle eut un
lger tressaillement en voyant tout  coup prs d'elle M. de Ghiliac.

-- Laissez-moi faire cela. Avec cette robe lgre, c'est une imprudence.

En trois coups de pincettes, il carta les tisons. Puis il se tourna
vers la jeune fille:

-- Voyons, que je vous complimente sur votre toilette, qui est
charmante et vous rendrait plus jolie encore, si la chose tait
possible. Mais vous paraissez fatigue, ce soir, vous n'avez presque
rien mang. Il faut aller bien vite vous reposer, ma chre Valderez.

Il parlait  mi-voix, d'un ton o passait une chaleur inaccoutume.
Elle leva sur lui ses grands yeux lumineux, qui refltaient une timide
motion. Les cils bruns d'Elie palpitrent un peu, quelque chose de
trs doux transforma son regard. Il se pencha, prit la main de Valderez
et la baisa avec cette lgance inimitable qui le faisait appeler "le
dernier des talons rouges". Mais ce baiser, cette fois, tait plus
prolong que de coutume. Et quand Elie se redressa, Valderez, toute
rose d'un moi un peu effarouch, vit une expression inconnue dans les
yeux sombres qui s'attachaient de nouveau sur elle.

Ce soir-l, quand elle se trouva seule dans sa chambre, elle sentit,
sous l'apprhension de ce lendemain si proche, percer comme un bonheur
imprcis, comme une aube d'esprance qui faisait battre son coeur.



VIII



"Une Noclare qui se marie un jour o la neige tombe a bien des chances
d'tre malheureuse en mnage."

La vieille Chrtienne marmottait ce dicton en se levant, au matin du
jour qui devait voir s'accomplir l'union du marquis de Ghiliac et de
Valderez de Noclare. Ce mariage n'tait pas du tout dans les ides de
Chrtienne, et celle-ci ne se faisait pas faute de recueillir les
sombres prsages qui devaient, selon elle, annoncer la destine de la
jeune fiance.

Mme de Noclare vint prsider  la toilette de sa fille. Mais, vaincue
par la fatigue et l'motion, elle dut se retirer bientt afin de se
reposer un peu avant le dpart pour l'glise. Marthe restait prs de sa
soeur, afin de l'aider dans les derniers dtails de sa toilette.

-- L, te voil prte maintenant, chrie. Que tu es belle, ma Valderez!
Bien sr M. de Ghiliac...

Un coup lger fut frapp  ce moment  la porte. Et Marthe, allant
ouvrir, se trouva en prsence de Mme de Ghiliac, dans la toilette
sobrement lgante choisie pour ce mariage  la campagne.

-- Puis-je voir votre soeur, mon enfant?

-- Oui, entrez donc, madame! dit vivement Valderez en s'avanant vers
sa future belle-mre.

Mme de Ghiliac lui tendit la main.

-- Je viens d'apprendre, ma chre enfant, que madame votre mre avait
d vous quitter pour se reposer quelques instants, et je venais voir si
vous n'aviez pas besoin de quelques conseils pour votre toilette.

-- Que vous tes bonne, madame! dit Valderez, d'autant plus touche que
l'attitude de la marquise avait t hier constamment froide et
rserve. Je vous remercie de tout coeur, mais vous le voyez, je suis
prte.

-- Tant mieux pour vous si vous tes exacte, car Elie ne peut supporter
d'attendre.

Tout en parlant, elle se penchait et rectifiait un dtail de la
coiffure de la jeune fille. Ses lvres se crisprent un peu tandis que
son regard, o passait une lueur brve, enveloppait l'admirable visage
et rencontrait ces yeux bruns aux reflets d'or qui taient faits pour
charmer le coeur le plus insensible.

-- Oui, ce sera bien ainsi, mon enfant... Et vous voil sans doute bien
triste de quitter votre famille pour partir avec un tranger?... car
enfin, vous connaissez si peu Elie!

Sous ses cils abaisss, elle scrutait avidement la physionomie mue.

-- Oui, et c'est bien ce qui m'inquite, madame, car je voudrais
remplir le mieux possible tous mes devoirs d'pouse; mais j'ignore
presque tout de son caractre, de ses gots, de ce qui peut lui plaire
ou lui dplaire. Si vous vouliez me donner quelques conseils,
m'indiquer quelques traits de sa nature...

Un lger frmissement courut sur le visage de la marquise, dont les
yeux se dtournrent un peu du beau regard confiant et timide. Valderez
vit, avec surprise, une expression de commisration un peu ironique
apparatre sur la physionomie de Mme de Ghiliac.

-- Ma pauvre petite, que me demandez-vous l? Des conseils pour vivre
avec Elie? Mais je ne pourrais vous en donner qu'en vous enlevant des
illusions... car vous vous en faites, certainement. Voyons,
qu'appelez-vous vos devoirs?

-- Mais... c'est d'aimer mon mari, de lui tre toute dvoue, et
soumise dans tout ce qui est juste, dans tout ce qui n'est pas en
contradiction avec ma conscience...

Mme de Ghiliac l'interrompit avec un petit rire bref:

-- Le dvouement et la soumission seront indispensables, en effet. Mais
l'affection... Il sera bon de la modrer, en tout cas, mon enfant, si
vous ne voulez pas souffrir, comme celle qui vous a prcde.

-- Souffrir?... Pourquoi? balbutia Valderez.

-- Parce que vous ne trouverez jamais d'attachement rciproque chez
votre mari. Fernande en a su quelque chose, elle qui tait
passionnment prise de lui, et, en retour, se voyait traite avec une
froideur ddaigneuse qui repoussait toutes ses manifestations de
tendresse et s'irritait lorsqu'elle montrait quelque jalousie. Elie ne
l'a jamais aime; il l'avait pouse seulement parce que son rang
s'assortissait au sien, et qu'elle s'habillait avec beaucoup de got et
d'lgance, ce qui tait,  cette poque, de premire importance  ses
yeux, -- mais je dois ajouter qu'il n'en est plus ainsi, et que, s'il
vous a choisie, c'est prcisment  cause de votre simplicit, de votre
ignorance de toutes les vanits mondaines. Il veut une pouse srieuse
et suffisamment intelligente pour ne pas imiter cette pauvre Fernande,
en gnant, par un attachement trop vif, l'indpendance absolue 
laquelle il tient par-dessus tout. Mon fils a un caractre fort
autoritaire, et, tout enfant qu'il tait, personne n'a jamais pu faire
plier sa volont. Mais il est gnreux, trs gentilhomme toujours.
Seulement, il est incapable d'affection, -- j'en sais quelque chose
moi-mme. C'est un cerveau, voil tout.

Elle parlait d'un ton tranquille et mesur, o une amertume lgre
passa aux derniers mots.

Valderez, un peu raidie, l'coutait, ses yeux pleins d'angoisse fixs
sur elle.

-- Cependant, une femme aucunement romanesque ni sentimentale pourra
tre assez heureuse prs de lui, continua Mme de Ghiliac. Il lui
suffira d'accepter ce que son mari voudra bien lui accorder en fait
d'attention, de ne jamais s'immiscer dans ses occupations ni
s'inquiter de ses absences et de ses voyages, comme le faisait
Fernande. La pauvre femme n'avait russi qu' provoquer chez lui une
antipathie toujours grandissante,  tel point que, pour viter d'tre
drang par elle, il avait imagin d'imprgner son appartement et
jusqu' ses voitures particulires de certain parfum d'Orient qui
faisait se pmer et fuir Fernande. Mais une femme srieuse et
raisonnable saura viter ces maladresses qui lui alineraient
compltement Elie. Elle saura comprendre son rle prs de lui, qui ne
se dcide  se remarier que dans l'espoir d'avoir un hritier, la
naissance d'une fille ayant t pour lui une vritable dception qu'il
n'a jamais pardonne  l'enfant. Il ignore l'affection paternelle, tout
autant que l'amour conjugal. J'aime mieux vous le dire franchement, mon
enfant, puisque vous me demandez de vous clairer sur lui. Je dois
aussi vous avertir qu'il est un psychologue inimitable, ne voyant dans
autrui que de curieux tats d'mes, d'amusantes complications de
caractres. Aprs avoir scrut  fond tous les coeurs fminins plus ou
moins frivoles dont il est l'idole, peut-tre trouvera-t-il intressant
d'tudier votre jeune me toute neuve, peut-tre se plaira-t-il  y
faire natre des impressions qu'il analysera ensuite subtilement dans
un prochain roman. Avouez, mon enfant, qu'il serait douloureux pour
vous de vous laisser bercer d'un rve, de penser avoir conquis le coeur
de votre mari, et de vous apercevoir enfin que vous n'tiez pour lui
qu'un sujet d'tude, peut-tre un objet de caprice, que son
dilettantisme laissera de ct le jour o il en sera las.

Valderez, devenue trs ple, eut un mouvement de recul, en murmurant
d'une voix frmissante:

-- Mais alors... je ne peux pas l'pouser!... Je ne peux pas, dans des
conditions pareilles...

-- Et pourquoi donc, ma chre petite? Aviez-vous rv autre chose?
L'attitude d'Elie a-t-elle pu vous faire croire qu'il en serait
autrement?

Un observateur aurait peru des inflexions inquites dans la voix de la
marquise. Mais Valderez tait toute  son moi douloureux.

Soudainement, la brve petite scne de la veille, au moment o il
prenait cong d'elle, se retraait  ses yeux. Elle entendait la voix
chaude aux intonations presque tendres, elle revoyait le regard
d'ensorcelante douceur, elle sentait sur sa main la caresse de ce
baiser. A ce moment-l, elle avait vu ses craintes s'vanouir presque
compltement...

Et, d'aprs ce que disait Mme de Ghiliac, elle n'aurait t pour lui,
dj, que l'intressant "sujet d'tude" dont il s'amusait  faire vibrer
le coeur?

Oh! non, non, ce n'tait pas possible!

Et cependant, comme tout ce qu'on lui apprenait l concordait bien avec
la prcdente attitude, si froide, de cet trange fianc, avec sa
physionomie nigmatique et son sourire sceptique, avec son tranquille
aveu d'indiffrence paternelle! Comme tout cela, aussi,  expliquait
bien l'instinctive dfiance prouve par elle  l'gard d'Elie de
Ghiliac!

Elle murmura, en rponse  la question de Mme de Ghiliac:

-- J'avais espr que, peu  peu, l'affection natrait entre nous. Mais
vous m'apprenez que M. de Ghiliac me refusera la sienne, et qu'il
n'accepterait pas d'attachement de ma part...

Le beau visage, quelques secondes auparavant empourpr, se dcolorait
de nouveau. Les mots avaient peine  sortir des lvres sches de la
jeune fille.

-- Si, pourvu que cet attachement soit raisonnable et ne le gne en
rien. Je regrette de vous avoir mue ainsi, mon enfant, ajouta Mme de
Ghiliac avec un rapide coup d'oeil sur cette physionomie altre. Vous
me semblez bien impressionnable, pauvre petite, et vous ferez bien de
vous dominer sur ce point, car vous souffririez trop prs d'Elie, trs
ennemi de la sensibilit. Croyez-en mon exprience, Valderez,
faites-vous un coeur trs calme, acceptez les quelques satisfactions
qui seront votre lot, sans rver  ce qui pourrait tre. Elie sera un
bon mari si vous restez toujours docile et srieuse; il ne vous gnera
pas beaucoup, car il rsidera souvent  Paris ou voyagera au loin, et
vous aurez une vie trs paisible, trs heureuse dans ce chteau
d'Arnelles, qui est une merveille.

Les mots bourdonnaient aux oreilles de Valderez. N'tait-elle pas en
proie  un songe douloureux? Mais non, Mme de Ghiliac tait l devant
elle, trs grave, visiblement sincre. Elle la prvenait par bont, par
compassion pour son inexprience, elle qui avait eu sous les yeux
l'exemple du premier mariage.

Mme de Ghiliac posa la main sur son paule.

-- N'y avait-il pas quelques rves romanesques dans cette petite
tte-l? dit-elle  mi-voix. Il m'tonnerait bien qu'il en ft
autrement, car vous seriez la premire femme qui ne serait pas, plus ou
moins, amoureuse d'Elie. N'imitez pas Fernande, ma pauvre enfant, elle
en a trop souffert. Gardez votre coeur, puisque lui ne vous donnera
jamais le sien.

Du dehors, la voix de Marthe demanda:

-- Es-tu prte, Valderez?

-- Oui, nous descendons, rpondit Mme de Ghiliac.

Et, prenant la petite main glace sous le gant, elle ajouta  voix
basse:

-- Vous ne me garderez pas rancune, ma chre enfant, de vous avoir
ainsi, sur votre demande, enlev quelques-unes de vos illusions?

Quelques-unes! Hlas! o taient ses pauvres petites illusions, ses
timides espoirs!

-- Non, madame, rpondit-elle d'une voix tremblante. Je vous remercie,
au contraire, de m'avoir claire d'avance sur le rle que je dois
remplir prs de M. de Ghiliac. J'avoue qu'il n'est gure conforme 
l'ide que je m'tais faite du mariage, et que si j'avais su...

Elle n'acheva pas, mais ses lvres tremblrent plus fort.

Mme de Ghiliac ne rpliqua rien. Ouvrant la porte, elle sortit, suivie
de Valderez. Quand toutes deux entrrent dans le salon, un discret
murmure d'admiration courut parmi ceux qui taient runis l. M. de
Ghiliac, interrompant brusquement sa conversation avec le prince
Sterkine et Roland de Noclare, l'an des frres de Valderez, enveloppa
d'un long regard la jeune fiance, si belle dans cette robe  longue
trane, qui accentuait l'incomparable lgance de son allure, sous le
voile de tulle lger qui idalisait encore son admirable visage. Puis
il s'avana vers elle, lui prit la main pour la baiser...

-- Qu'avez-vous? Vous tes glace!... dit-il vivement. Et vous semblez
souffrante...

-- Non, je vous remercie... un peu fatigue seulement, rpondit-elle,
en essayant de raffermir sa voix, et en dtournant les yeux.

Elle s'carta pour saluer Mme de Trollens. Quelques instants plus tard,
elle tait assise, avec son pre, dans le traneau doubl de velours
blanc et garni de superbes fourrures, qui tait arriv la veille aux
Hauts-Sapins.

Pendant le trajet, M. de Noclare ne lui laissa pas le loisir de
rflchir, de coordonner ses penses angoissantes. Il tait agit par
une exaltation orgueilleuse qui le rendait d'une loquacit intarissable
sur son futur gendre et sa famille. Ce fut un peu comme une somnambule
que Valderez entra, au bras de son pre, dans la vieille petite glise,
dcore  profusion de fleurs venues du littoral mditerranen.
L'avant-veille, M. de Ghiliac avait inform son beau-pre que deux de
ses jardiniers de Cannes arriveraient le lendemain avec les fleurs
ncessaires  l'ornementation du sanctuaire, dont ils assumaient la
tche. C'tait le seul luxe de cette crmonie -- et c'tait chose
exquise que ces fleurs blanches, dlicates et parfumes, voilant la
dcrpitude des murailles, couvrant l'autel, dcorant le choeur et
descendant, en une haie embaume, jusqu'au prie-Dieu o s'agenouillait
la jeune fiance.

Mais Valderez ne voyait rien. La tte entre ses mains, elle jetait vers
le ciel le cri d'angoisse de son coeur dsempar. Que faire? Si c'tait
vrai, pourtant? Si cet homme n'tait que le froid dilettante, l'poux
et le pre odieux que les paroles de Mme de Ghiliac lui avaient dvoil?

Et ce devait tre vrai. Cette femme distingue et visiblement
intelligente ne se serait pas abaisse  des inventions, contre son
fils surtout. D'ailleurs tout tait si plausible! Ds le premier jour,
il l'avait inquite. Quelle froideur, lors de leurs fianailles! Comme
il avait tenu  bien lui tmoigner son indiffrence! Il craignait
probablement que, telle la premire femme, Valderez ne s'attacht trop
fortement  lui? Et cette raillerie si frquente, ces lueurs
d'indfinissable ironie traversant son regard? Et... tout, enfin, tout,
-- jusqu' son attitude de la veille, d'abord revenue  la froideur
premire; puis, le soir, se faisant tout  coup si enveloppante, si
intime, pendant ce court instant o Valderez, pour la premire fois
depuis ses fianailles, avait senti courir en elle une sensation de
bonheur craintif.

Elle frissonna lorsque, en relevant la tte, elle le vit prs d'elle,
debout, les bras croiss.

Le cur apparaissait, prcd de ses enfants de choeur. A l'orgue, la
fille du notaire de Saint-Savinien jouait un prlude dont le ton grave
s'harmonisait avec les penses anxieuses de Valderez. Un parfum un peu
capiteux, s'exhalant de toutes ces fleurs, emplissait la petite glise.
Valderez sentait une sorte d'tourdissement lui monter au cerveau, il
lui semblait que, devant elle, s'ouvrait un chemin trs sombre,  o
elle allait s'engager en aveugle.

-- Mon Dieu! Mon Dieu! que dois-je faire? priait-elle du fond du coeur.

Le cur commenait son allocution. Valderez l'coutait comme en un
rve; mais cependant son esprit anxieux cherchait  saisir un mot qui
l'clairt dans sa dtresse...

"Vous devrez, monsieur, aimer votre pouse comme Jsus-Christ a aim
son Eglise. Et qu'est-ce  dire? Jsus-Christ n'a-t-il pas aim cette
pouse mystique jusqu' se dpenser tout entier pour elle? Ne
veille-t-il pas chaque jour sur elle avec une tendre sollicitude?
N'est-elle pas pour lui suprieure  toutes les richesses, plus belle
que toutes les merveilles accumules sur terre et dans les cieux par
sa toute-puissance cratrice? Ainsi, monsieur, devrez-vous aimer celle
qui va devenir devant Dieu votre compagne."

Presque involontairement, Valderez leva les yeux vers M. de Ghiliac. La
tte un peu redresse, il regardait attentivement le cur, et aucune
motion ne se discernait sur ce visage hautain et calme. Probablement,
le romancier tudiait ce type de prtre rustique, tout en souriant
au-dedans de lui-mme de la navet de cet excellent homme qui
l'engageait si bien  aimer sa femme,  l'aimer avec dvouement, 
l'aimer, aprs Dieu, plus que tout au monde.

"Et vous, ma chre enfant, que devrez-vous faire, sinon vous attacher
votre poux, comme l'Eglise l'est  son Divin Chef?... sinon lui tre
fidle dans les perscutions et les traverses, dans la douleur comme
dans la joie? sinon l'aimer fortement, chrtiennement, et vous tenir
prte  tout lui sacrifier, hors ce qui a trait au salut de votre me?"

L'aimer!

Mais, maintenant, elle ne l'oserait plus! La crainte d'tre dupe, de ne
trouver chez lui que la froide curiosit du psychologue et l'amusement
du dilettante, la paralyserait toujours, mettrait en son coeur une
continuelle dfiance. Oh! pourquoi Mme de Ghiliac lui avait-elle
dit?... Elle s'tait si bien efforce, par la prire et de srieuses
rflexions, de se prparer  ses nouveaux devoirs, d'envisager avec
calme l'obligation de s'attacher  cet poux inconnu! Et maintenant,
elle ne savait plus que faire, le doute et l'angoisse bouillonnaient
dans son pauvre cerveau anxieux...

Et, cependant, si Mme de Ghiliac n'avait pas parl, elle ne se serait
pas dfie, elle aurait, tout simplement, donn son jeune coeur
confiant...

"Que croire? Oh! que croire?" pensa-t-elle perdument.

-- Eh bien, Valderez?

M. de Ghiliac se penchait un peu, en murmurant ces mots d'une voix
lgrement surprise. Valderez tressaillit en s'apercevant que le moment
tait venu de s'avancer vers l'autel.

Elle fit machinalement les quelques pas ncessaires, elle se plaa prs
d'Elie. Un nuage passait devant ses yeux, il lui semblait que les
fleurs, les lumires dansaient une sarabande autour d'elle...

La voix nette de M. de Ghiliac, rpondant un oui trs bref et trs
rsolu  la question du prtre, l'arracha  cet tat de
demi-inconscience. Le cur demandait maintenant:

-- Valderez de Noclare, acceptez-vous pour votre lgitime poux
Elie-Gabriel-Bernard de Roveyre de Ghiliac?

Dans l'glise, le silence complet s'tait fait. Valderez entendait
battre son coeur  grands coups affols. Une angoisse plus profonde
l'assaillit, la fit frmir jusqu'au fond de l'tre. Elle leva les yeux
vers le prtre, et le bon vieillard y lut une interrogation poignante.
Sa pauvre petite brebis implorait son secours. Mais pour quel motif?

Valderez sentit se poser sur elle le regard de M. de Ghiliac. Autour
d'elle, tous attendaient. Un moment encore, et l'on s'tonnerait de
cette hsitation trange...

D'une voix basse, un peu trangle, elle pronona le mot qui l'unissait
 Elie de Ghiliac.

C'tait fini, elle tait sa femme. Il lui prit la main pour y mettre
l'anneau du mariage. Mais cette petite main, brlante maintenant,
tremblait si fort qu'il dut s'y reprendre  deux fois pour glisser
l'anneau au doigt.

A la sacristie, tous remarqurent la mine dfaite de la jeune femme, et
quand elle descendit l'troite nef au bras de M. de Ghiliac, les
chuchotements: "Comme ils sont beaux!" furent suivis de celui-ci:
"Comme elle est ple!"

M. de Ghiliac fit monter sa femme dans le traneau, l'enveloppa de
fourrures et s'assit prs d'elle. Pendant le trajet, assez court
d'ailleurs, de l'glise aux Hauts-Sapins, ils n'changrent pas un mot.
Valderez dtournait un peu la tte pour chapper  ce regard qu'elle
sentait peser sur elle, surpris et investigateur. Et son coeur battait
toujours si vite!



[IX]



Valderez devait, toute sa vie, se rappeler ce djeuner de noces. Alors
que tout son tre moral tait bris par une angoisse qui s'augmentait
de minute en minute, il lui fallut causer, sourire et demeurer le point
de mire de tous les regards, de toutes les attentions. Elle se sentait
 bout de forces lorsque, le repas termin, on se leva pour quitter la
salle  manger.

M. de Ghiliac se pencha vers elle:

-- Il est temps de vous prparer pour le dpart, Valderez, dit-il 
mi-voix.

Incapable de prononcer une parole, car sa gorge venait de se serrer
tout  coup, elle inclina affirmativement la tte. Puis elle se glissa
hors de la salle  manger et gagna le parloir.

Oh! se trouver seule enfin, loin de tous, loin de "lui" surtout, dont
elle avait senti constamment l'attention porte sur elle, au cours de
ce repas! Pouvoir rflchir enfin... et se dire qu'elle avait eu tort,
qu'elle avait commis une faute...

Car n'tait-ce pas une faute d'avoir dit "oui", lorsque  ce moment
mme un insurmontable effroi d'emparait d'elle, tandis que le doute
affreux de l'abme moral existant entre son fianc et elle s'implantait
victorieusement dans son esprit?

Elle avait cd  une sorte d'affolement, d  la prsence de tous ceux
qui remplissaient l'glise,  la crainte de l'effet que produirait la
rponse ngative,  la pense de l'effrayante colre de son pre et de
toutes les consquences d'un tel acte...

Elle avait dit "oui", et, par ce mot, elle avait tacitement promis
d'aimer son mari. Elle devrait donc le faire, malgr tout, quel qu'il
ft. Mais, comment y parviendrait-elle maintenant, avec cette dfiance,
cette terreur au fond du coeur?

Dans la pice voisine, dont la porte tait demeure ouverte, un pas
ferme et souple fit craquer le parquet. Valderez eut un frisson
d'effroi  la vue de la silhouette masculine qui apparaissait. D'un
mouvement instinctif, elle recula jusqu'au plus profond de l'embrasure
de la fentre dans laquelle elle se trouvait debout.

M. de Ghiliac s'arrta un moment. Une lgre contraction passa sur sa
physionomie. Puis il s'avana vers sa femme en disant d'un ton de
froide ironie:

-- J'ai vraiment l'air de produire sur vous l'effet d'un pouvantail,
Valderez! Me serait-il possible d'en connatre la raison?

Une rougeur brlante remplaait maintenant, sur le visage de Valderez,
la pleur qui s'y tait rpandue tout  l'heure. Une sorte d'affolement
passa dans son cerveau surexcit, bouillonnant d'angoisse et de doute.
Emporte par un besoin de sincrit, elle dit d'une voix tremblante:

-- J'ai commis une faute... J'ai compris que j'avais eu tort en cdant
 la pression de mes parents, puisque je n'avais pour vous que de la
crainte et aucune sympathie. Tout  l'heure, en entendant M. le cur
parler des devoirs de l'pouse chrtienne, j'ai senti que je ne
pourrais jamais...  votre gard...

Elle n'osait le regarder, mais elle parlait courageusement, en se
disant qu'elle devait, en toute loyaut, lui faire connatre ses
sentiments.

-- Ah! ce sont ces petits scrupules de jeune personne pieuse qui vous
tourmentent!... Parce que ce bon prtre vous a dit qu'il faudrait aimer
votre mari et que vous vous sentez incapable de remplir ce devoir?
Rassurez-vous, je ne suis pas si exigeant que lui, et, puisque vous ne
me faites pas l'honneur de m'accorder votre sympathie, je m'en
passerai, sans vous en faire un crime, croyez-le bien.

Il prononait ces mots d'un ton de froideur sarcastique, qui soulignait
encore la dsinvolture ironique de cette dclaration.

Valderez sentit courir dans ses veines un frisson glac. En levant les
yeux, elle rencontra un regard dont l'expression, mlange de raillerie,
d'irritation, de dfi hautain, tait difficile  dfinir.

-- Vous comprenez singulirement le mariage! dit-elle en essayant de
raffermir sa voix.

-- Pardon, il n'est pas question de moi! Vous me faites l'aveu -- fort
peu flatteur, entre parenthses -- de l'loignement que je vous
inspire. Eh bien! la sagesse me commande de vous rpondre comme je l'ai
fait! Vous ne pensiez pas, j'imagine, que cette rvlation allait me
conduire au dsespoir?

Oh! non, elle ne l'avait jamais pens, pauvre Valderez! Mais elle ne
s'tait pas attendue non plus  cette ironie glace aprs les paroles
et le regard de la veille.

-- ...Et, quant  ma faon de comprendre le mariage, je ne sais trop si
elle vaut moins que celle d'une jeune personne qui accepte de se
laisser forcer la main pour pouser un homme qu'elle ne peut souffrir,
et s'avise seulement aprs la crmonie de prvenir son mari de ses
vritables sentiments.

-- Monsieur!

Un peu de rougeur monta au teint mat d'Elie.

-- Je vous demande pardon si je vous offense, c'est vous-mme qui venez
de m'avouer...

-- Que j'avais pouss trop loin l'obissance filiale. J'esprais alors
que la sympathie natrait entre nous, et j'tais bien rsolue,
croyez-le,  remplir tous mes devoirs. Mais j'ai compris, tout 
l'heure, que j'avais eu tort, que je ne pourrais jamais...

-- Un peu tard, il me semble? La chose est faite, nous ne pouvons y
revenir...  moins de demander l'annulation de ce mariage... forc.

-- Oh! oui, oui!

L'exclamation tait spontane. Un pli d'ironie vint soulever la lvre
de M. de Ghiliac.

-- Etes-vous donc assez hroque pour considrer sans frmir ce que
serait votre vie ici, aprs une rupture de ce genre?

Elle murmura d'un ton d'ardente souffrance, en abaissant ses longs cils
dors comme pour voiler son regard douloureux:

-- Oh! ne comprenez-vous pas que j'aimerais mieux tout endurer, plutt
que d'avoir prononc tout  l'heure ce mot qui nous unissait pour la
vie!

M. de Ghiliac recula lgrement. Sa physionomie tait devenue rigide et
ses yeux tellement sombres qu'ils semblaient presque noirs.

-- Devant une antipathie si bien dclare, mon devoir de gentilhomme
est de m'incliner, dit-il d'un ton glac. Mais je ne veux absolument
pas de rupture clatante. Aux yeux du monde, vous demeurez la marquise
de Ghiliac. En ralit, nous vivrons spars, conservant chacun notre
indpendance. Je vais avoir l'honneur de vous accompagner  Arnelles,
o, je l'espre, vous voudrez bien, selon nos conventions, vous occuper
de Guillemette. Maintenant, permettez-moi de vous rappeler que nous
n'avons plus qu'un quart d'heure avant de quitter les Hauts-Sapins.

-- Laissez-moi ici... ce sera beaucoup plus logique, dit-elle d'une
voix altre.

-- Me faut-il vous remettre en mmoire le prcepte: "La femme doit
suivre son mari?" Je vous libre de toutes les obligations que vous
croyez avoir  mon gard, sauf de celle-l.

Elle fit un pas vers lui en joignant les mains, avec un regard de
supplication poignante.

-- Je vous en prie, laissez-moi ici!

Il dtourna un peu les yeux en rpliquant froidement:

-- Ma rsolution, sur ce point, est inbranlable. Veuillez aller
quitter cette toilette, je vous attends au salon.

Il ouvrit une porte devant elle. Valderez sortit du parloir et se
dirigea vers l'escalier. Mais au bas des marches, elle dut s'arrter,
car ses jambes se drobaient presque sous elle.

Une main se posa sur son paule, la voix de son frre Roland murmura:

-- Valderez, qu'as-tu?

-- Un peu de fatigue, mon chri. Ce ne sera rien.

-- Quand te reverrons-nous, maintenant, ma Valderez? M. de Ghiliac te
laissera-t-il venir souvent?

Il la regardait avec tendresse. C'tait son frre prfr, car leurs
natures, galement dlicates et droites, s'taient toujours comprises.

Elle se pencha, et prit la main du jeune garon.

-- Prie pour moi, mon Roland, murmura-t-elle.

Elle se dtourna et s'engagea htivement dans l'escalier, car elle
sentait que les sanglots allaient l'touffer. Et elle ne voulait pas
qu'ils connussent sa souffrance, tous ces tres pour qui elle s'tait
sacrifie.

Elle savait maintenant que, sur un point du moins, Mme de Ghiliac avait
dit vrai: Elie de Ghiliac n'tait qu'un froid goste, dpourvu de
coeur.

Et elle ne pouvait plus ignorer -- il l'avait laiss entendre aussi
clairement que possible -- qu'il se souciait fort peu de l'attachement
de sa femme.

Combien elle et prfr des clats de colre  cette ironie glace, 
ce sarcasme poli!

Et il aurait suffi cependant d'un mot -- d'un seul mot dit avec quelque
bont, quelque indulgence  la jeune femme qui s'accusait franchement
de son erreur, pour que s'vanout le doute, et que se dissipt la
crainte.

Mais maintenant!

Elle se dshabillait, se rhabillait machinalement. Quand elle fut
prte, elle jeta un long regard autour d'elle, sur cette grande vieille
chambre strictement meuble du ncessaire, presque pauvre, o de
pnibles soucis l'avaient assige, en ces dernires annes, mais o
elle n'avait jamais connu une souffrance dans le genre de celle qu'elle
endurait en ce moment. Elle s'agenouilla devant le crucifix plac
au-dessus de son lit, joignit les mains et implora:

-- Mon Dieu! si j'ai commis une faute, ayez piti de moi, considrez
mon inexprience et soutenez-moi dans la voie o j'entre aujourd'hui.

-- Valderez, es-tu prte? M. de Ghiliac te fait prvenir qu'il est
temps de partit, dit au dehors la voix de Marthe.

-- Oui, me voici, ma chrie.

Oh! ce moment du dpart! Hier soir, il lui tait apparu moins
angoissant. Mais aujourd'hui!...

Elle prit cong de tous les siens, en se raidissant contre sa douleur.
Elle promit d'crire souvent, trs souvent...

-- Et tu viendras nous voir, Valderez?... Vous le lui permettrez, Elie?
demanda Mme de Noclare, qui considrait avec quelque inquitude la
physionomie trs altre de la jeune femme.

-- Mais quand elle le voudra! Elle sera absolument libre de voyager 
son gr! rpondit M. de Ghiliac qui s'inclinait en ce moment pour
prendre cong de sa belle-mre.

Pendant qu'il finissait de faire ses adieux  sa nouvelle famille,
Valderez s'en alla en avant vers le vestibule. Elle semblait maintenant
avoir hte d'tre hors des Hauts-Sapins.

-- Ma fille, je prierai la Vierge pour toi. Je crois que tu ne seras
pas toujours sur du velours dans ton mnage.

C'tait Chrtienne, debout dans le vestibule, qui prononait ces mots
d'un ton prophtique.

Valderez se pencha et baisa les joues rides de la vieille femme.

-- Au revoir, Chrtienne. Oui, prie pour ta Valderez.

Et elle se hta vers la cour, car les sanglots l'touffaient maintenant.

En un quart d'heure, le traneau qui transportait M. de Ghiliac et elle
arrivait  la petite gare. En mme temps qu'eux partaient Mme de
Ghiliac, qui s'en allait  Cannes, les Trollens, M. d'Essil et le
prince Sterkine, qui se dirigeaient sur Paris.

Elie installa sa femme dans le coup retenu par lui, et s'tant inform
si rien ne lui manquait, se mit  dpouiller le courrier que venait de
lui remettre son valet de chambre. Valderez put donc pleurer
silencieusement, le front appuy  la vitre, en regardant disparatre,
avec les silhouettes de ses chres montagnes, son pass de jeune fille,
souvent svre, mais adouci par la tendresse de ses frres et soeurs.

Et maintenant, elle se trouvait sous l'autorit de celui qui ne serait
jamais pour elle qu'un tranger.



X



L'automobile de M. de Ghiliac roulait sur la route large et bien
entretenue conduisant de la gare de Vrinires au chteau d'Arnelles.
Valderez, un peu lasse, regardait vaguement le paysage charmant dont le
marquis, assis prs d'elle, lui indiquait au passage quelques points de
vue. Le temps tait aujourd'hui clair et doux, l'air vivifiant entrait
par l'ouverture des portires dont Elie avait baiss les glaces sur la
demande de Valderez, qu'impressionnait dsagrablement le parfum
trange manant de l'intrieur de la voiture.

M. de Ghiliac s'tait montr d'une irrprochable correction, il n'avait
nglig envers Valderez aucune des attentions courtoises d'un homme
bien lev  l'gard d'une femme. Pendant le voyage, il lui avait fait
apporter des journaux et des revues, avait caus avec elle des pays
traverss, tous connus de lui, et, en arrivant  Paris o ils devaient
passer une journe avant de gagner Arnelles, s'tait inform si elle
dsirait y demeurer plus longtemps, -- le tout avec une froideur polie,
une indiffrence parfaite qui donnaient bien la note des rapports
devant exister entre eux.

Valderez avait refus l'offre de son mari. Que lui importait Paris!
Elle avait hte maintenant d'tre  Arnelles, de mettre fin  la corve
 laquelle s'astreignait M. de Ghiliac, de se trouver seule enfin, --
seule devant sa nouvelle existence et devant la tche consolante que
lui rservait peut-tre la petite orpheline qui l'attendait.

Brise par une fatigue plus morale que physique, elle passa la journe
 l'htel de Ghiliac, dans l'appartement qui avait t celui de la
premire femme. En dpit du temps relativement court des fianailles,
M. de Ghiliac l'avait fait compltement transformer, dans la note de
luxe  la fois sobre et magnifique qui existait toujours chez lui. Et
Valderez, qui n'avait jamais connu que les Hauts-Sapins ou les demeures
relativement modestes des amis de sa famille, se sentait trangement
gne au milieu des raffinements de ce luxe et des recherches inoues
d'un service assur par une arme de domestiques admirablement styls.

La jeune femme n'avait vu son mari qu'aux repas, pris en tte  tte.
Avec tout autre que M. de Ghiliac, ces moments eussent t fort
embarrassants. Mais lui possdait dcidment un art incomparable pour
sauver les situations les plus tendues, par une conversation toujours
intressante, et cependant indiffrente, par une courtoisie qui ne
sortait jamais des bornes de la plus extrme froideur. Aucune allusion,
du reste,  ce qui s'tait pass la veille. Il tait vident que la
question se trouvait enterre pour lui.

...La voiture, quittant la route, avait pris une superbe alle d'ormes
centenaires. Et le marquis dit tout  coup:

-- Voil Arnelles, Valderez.

Au-del d'un vaste espace dcouvert se dressait une grille
merveilleusement forge, surmonte des armes des Roveyre. Le regard
ravi de Valderez, traversant l'immense cour d'honneur, rencontra une
admirable construction de la Renaissance, dont les assises, sur une des
faades latrales, baignaient dans un lac azur.

-- Eh bien! cela vous plat-il? demanda M. de Ghiliac qui l'examinait
avec une attitude discrte.

-- C'est magnifique! Et les descriptions que vous m'en avez faites
restaient certainement au-dessous de la vrit.

-- Tant mieux! J'aurais t au regret de vous causer une dsillusion,
dit-il de ce ton mi-srieux, mi-railleur qui laissait toujours ses
interlocuteurs perplexes sur ses vritables sentiments.

Ils gravirent l'un aprs l'autre les degrs du grand perron, en haut
duquel se tenaient deux domestiques portant la livre de Ghiliac; ils
entrrent dans un vestibule dont la royale splendeur fit un instant
fermer les yeux de Valderez blouie. Que ferait-elle dans cette demeure
plus que princire? Oh! combien taient loin -- et regretts -- ses
Hauts-Sapins, sa pnible tche quotidienne, ses austres et chers
devoirs prs de sa mre et des enfants!

-- Antoine, prvenez Mlle Guillemette que nous l'attendons au salon
blanc. Et dites qu'on nous serve promptement le th, ordonna M. de
Ghiliac.

Il fit traverser  Valderez plusieurs salons, dont la jeune femme, de
plus en plus blouie, ne distingua que confusment les splendeurs
artistiques, et l'introduisit dans une pice plus petite, tendue de
soieries blanches brodes de grandes fleurs aux teintes dlicates,
orne de meubles ravissants, d'objets d'art d'un got si pur, d'une
beaut si parfaite que Valderez dut s'avouer qu'elle n'avait jamais
song qu'il pt exister quelque chose de semblable.

-- Si cette pice vous plat, il vous sera loisible d'en faire votre
salon particulier, dit M. de Ghiliac, tout en aidant la jeune femme 
enlever sa jaquette. Jusqu'ici, bien qu'elle soit une des plus
charmantes de chteau, elle a jou de malheur. Ma mre et Fernande
n'ont jamais pu la souffrir; elles assuraient que ces tentures blanches
taient absolument dfavorables  leur teint. Mais peut-tre tes-vous
exempte de petites faiblesses de ce genre?

Elle rpondit avec une tranquille froideur:

-- En effet, je n'ai jamais eu le temps ni l'ide de m'occuper de
semblables questions.

-- Je vous flicite de cette haute sagesse. Mais ne craindrez-vous pas
d'y voir apparatre le spectre de la duchesse Claude?

-- Qui est cette duchesse Claude? demanda Valderez tout en s'approchant
de la chemine pour prsenter ses mains glaces  la flamme qui
s'levait dans l'tre, en dpit de la tideur rpandue par les
calorifres.

-- Une de mes aeules, ancienne chtelaine d'Arnelles. Belle,
intelligente, nergique sous une apparence dlicate, elle tait l'me
du parti de ligueurs dont son mari tait le chef. Ici se donnaient des
ftes magnifiques, dont la belle Claude tait la reine inconteste.
Parmi les invits, on remarquait une jeune personne laide et lgrement
contrefaite, toujours fastueusement pare, qui tait la cousine de la
duchesse. Franoise d'Etigny, on ne sait par quelle aberration, s'tait
longtemps berce de l'espoir d'pouser le duc Elie, un des plus beaux
seigneurs de France. De l, dans cette me aigrie et mauvaise, une
jalousie froce contre la duchesse Claude, -- jalousie habilement
dissimule d'ailleurs.

"Mais un jour, Claude disparut. On la chercha longtemps; son mari,
inconsolable, promit une fortune  qui lui ferait connatre le sort de
sa femme. Cependant personne ne l'avait vue quitter le chteau; les
hommes d'armes juraient tous n'avoir pas dlaiss un instant leur
poste. Et d'ailleurs, pourquoi cette jeune femme, trs heureuse, trs
aime, fervente chrtienne, pouse et mre tendrement dvoue,
aurait-elle quitt volontairement son foyer? Le duc Elie fit fouiller
le lac, les oubliettes, restes de l'ancien chteau fort, sur lequel
s'leva la demeure actuelle. Tout fut visit, boulevers. Et la jeune
duchesse resta introuvable.

"Elie de Versanges, fou de dsespoir, se confina dans la retraite. Son
cerveau se drangeant peu  peu, il assurait que sa femme n'avait pas
quitt le chteau et qu'elle gmissait dans quelque cachette inconnue
en l'appelant  son secours. D'autre part, une femme de chambre
prtendit avoir vu sa matresse apparatre vers la nuit, vtue de la
robe de brocart d'argent qu'elle portait le jour de sa disparition.
C'tait dans ce salon, qu'elle affectionnait particulirement, et,
d'autres fois dans la galerie  ct..."

Il s'avana et ouvrit une porte. Valderez, en s'approchant, eut une
exclamation admirative.

-- ...Cette galerie est une des merveilles de la Renaissance et
renferme des trsors d'art. Elle fut dcore par les ordres de Franois
de Versanges, qui fit achever le chteau commenc par son pre. Ce duc
Franois tait un homme dur, cruel, que l'on prtendait quelque peu
magicien. En tout cas, il parat qu'il avait un talent remarquable pour
faire disparatre les gens gnants, sans qu'on pt jamais savoir ce
qu'ils devenaient.

Valderez fit quelques pas dans la galerie, mystrieusement claire par
le jour ple traversant d'admirables vitraux. Elle s'arrta devant le
portrait d'une jeune femme, remarquablement jolie, portant un somptueux
costume du seizime sicle, constell de joyaux. A ct, sur un fond
assombri, se dressait l'image d'un jeune seigneur de fire mine, dont
la physionomie avait quelque ressemblance avec celle de M. de Ghiliac.

-- La belle duchesse Claude et le duc Elie, dit le marquis en les
dsignant.

-- Et que devint ce pauvre duc? demanda Valderez.

M. de Ghiliac eut un rire moqueur.

-- Eh bien! ce veuf inconsolable finit tout simplement par pouser
Franoise d'Etigny, qui avait pleur avec lui en l'entourant, ainsi que
ses enfants, des soins les plus dvous. Quelques mois plus tard, son
fils an mourait empoisonn. Seulement, la nouvelle duchesse avait
cette fois agi avec maladresse, elle fut trahie par une femme en qui
elle se confiait. Et tout aussitt, on lui attribua, non sans raison,
la disparition trange de sa cousine. Se voyant dcouverte, elle se
prcipita dans le lac, de sorte qu'on ne put jamais savoir ce qu'il
tait advenu de la duchesse Claude. Et le duc Elie, compltement fou
aprs toutes ces preuves, se brisa la tte contre cette chemine de
marbre. Vous voyez qu'Arnelles a de tragiques souvenirs. N'aurez-vous
pas peur du fantme de la belle Claude, ou de celui de Franoise la
maudite qui flotte parfois sur le lac?

-- Oh! non! Nous avons aussi de ces lgendes, et de plus terrifiantes
encore, aux hauts6sapins. Mais je n'ai jamais song  en avoir peur.

-- Cela prouve que vous avez les nerfs bien quilibrs. Tant mieux pour
vous! dit-il d'un ton lger.

Ils revinrent au salon. Au milieu de la pice se tenait une frle
petite fille dont les boucles brunes entouraient un visage maladif
clair par des yeux bleus superbes, mais craintifs et mlancoliques.

-- Ah! vous voil, Guillemette! dit M. de Ghiliac d'un ton bref.
Approchez-vous et saluez votre mre.

Mais Valderez s'avana vivement, elle prit entre ses bras la petite
fille dont elle baisa le front.

-- Ma petite Guillemette, je suis si contente de vous connatre!
Embrassez-moi, voulez-vous, ma chrie?

Les grands yeux de l'enfant, surpris et effarouchs, la considrrent
un moment. Puis les petites lvres plies se posrent timidement sur sa
joue.

Et le coeur serr de la jeune femme se dilata un peu  la pense de la
tche si belle qui l'attendait prs de cette enfant sans mre.

Elle la remit  terre, et, prenant sa main, revint vers le marquis,
demeur debout prs de la chemine.

-- Elle est tout  fait gentille, votre petite Guillemette, et je vais
l'aimer extrmement... Mais que dit-on  son pre, ma mignonne?

Guillemette leva les yeux vers M. de Ghiliac, et Valderez remarqua dans
ce regard d'enfant une expression  la fois craintive et tendre qui la
frappa.

-- Bonjour, mon pre, dit une petite voix timide.

Il effleura d'une main distraite les boucles de l'enfant, en rpondant
froidement:

-- Bonjour, Guillemette. Faites attention d'tre toujours bien sage
avec votre maman... Vous pouvez rejoindre votre institutrice,
maintenant.

Le matre d'htel entrait, apportant le th. Valderez demanda
timidement:

-- Ne permettrez-vous pas  Guillemette de demeurer un peu?

-- M            ais si vous le voulez! rpondit-il d'un ton indiffrent.

Tandis que Valderez tait ses gants, il lui dit, aprs avoir congdi
du geste le matre d'htel:

-- Puis-je vous demander de nous servir le th?... si vous n'tes pas
fatigue, toutefois?

Elle rpondit ngativement. Fatigue, elle ne l'tait pas au physique;
mais moralement, sa lassitude tait grande. L'atmosphre de cette
demeure lui semblait tellement lourde! Et combien elle et voulu se
trouver loin de ce grand seigneur dont la courtoisie impeccable lui
semblait une pnible ironie!

Elle servit le th, puis elle essaya de faire causer Guillemette. Mais
ce fut en vain; l'enfant semblait  peu prs muette.

M. de Ghiliac, assis en face d'elle, laissait errer autour de lui son
regard distrait, qui s'arrtait parfois sur la jeune femme et l'enfant.
Valderez ne pouvait s'empcher de remarquer combien il tait  sa place
dans ce dcor d'une aristocratique splendeur, au milieu duquel,
pensait-elle, la trs simple robe de voyage de la nouvelle marquise, et
sa gaucherie, devaient produire un effet singulier.

-- Laissez donc cette petite sotte, Valderez! dit-il tout  coup d'un
ton impatient. Vous n'arriverez pas  lui tirer deux mots de suite
devant moi. Elle est vraiment d'une ridicule sauvagerie!

Sur ces mots, il se leva en posant sa tasse sur la table  th.

-- Voulez-vous me permettre de vous montrer votre appartement? Car
j'aurai ensuite  m'occuper de ma correspondance, fort en retard.

Elle acquiesa aussitt, et, prenant la main de Guillemette, le suivit
au premier tage. Si elle n'avait eu en tte de si pnibles soucis,
elle serait tombe en admiration devant l'escalier -- une des
principales merveilles de cette demeure, qui en contenait tant -- et
devant l'appartement qui lui tait destin, le plus remarquable du
chteau, tant  cause de la vue dlicieuse qui se dcouvrait de ses
balcons, que de la dlicate et artistique magnificence de sa dcoration.

-- C'tait l'appartement de la belle duchesse Claude, dit M. de
Ghiliac. Voyez, sur les meubles, au plafond, ces deux C enlacs. Ils
rappellent sa devise: "Candidior candidis," plus blanche que les plus
blanches choses, -- qui fut aussi celle de la douce reine Claude de
France, marraine de sa mre, dont le souvenir demeurait vnr dans la
famille. Si vous dsirez apporter quelque changement  ces pices, vous
tes entirement libre, ainsi que de choisir, dans le chteau, tout
autre appartement qui vous agrerait mieux. Vous tes chez vous ici, ne
l'oubliez pas.

Il tait impossible d'tre plus courtois -- et de voiler plus
lgamment un gosme absolu.

Lorsqu'il se fut loign, Valderez reprit ses tentatives prs de
Guillemette, et, cette fois, la langue de l'enfant se dlia un peu. M.
de Ghiliac devait avoir raison en prtendant que c'tait sa prsence
qui intimidait prodigieusement sa fille.

-- Pourquoi ne dites-vous rien  votre papa, ma chrie? lui demanda
Valderez.

Les lvres de Guillemette tremblrent.

-- Papa ne m'aime pas! murmura-t-elle d'un ton de dsolation si
navrante que Valderez en fut bouleverse jusqu'au fond du coeur.

Elle prit la petite fille sur ses genoux et l'entoura de ses bras.

-- Qui vous fait croire cela, ma pauvre mignonne?

-- Oh! je le sais bien! Frida me le dit, d'abord...

-- Qui est Frida?

-- C'est ma gouvernante autrichienne. Et puis, je vois bien que les
autres papas ne sont pas comme lui. Mon oncle Karl embrasse souvent ses
petites filles, M. d'Oubignies promne Garane et Henriette en voiture,
et il ne fronce jamais les sourcils quand il les voit entrer, ou quand
il les rencontre dans le parc... Oh! je sais bien que papa ne m'aime
pas du tout! murmura-t-elle avec un gros soupir.

-- Et vous, chrie, l'aimez-vous?

L'enfant ne rpondit pas, mais appuyant son front sur l'paule de
Valderez, elle clata en sanglots. Et, lorsqu'elle fut un peu calme,
la jeune femme,  travers ses phrases dcousues, comprit ce que
souffrait cette me d'enfant, livre  des mercenaires plus ou moins
dvoues, n'ayant  attendre, de la part de l'aeule mondaine et
froide, qu'une affection trs superficielle, de la part de son pre,
une indiffrence complte -- et cependant, ayant au coeur, pour ce pre
presque inconnu, une tendresse ardente, comprime et rendue craintive
par la glaciale et ddaigneuse insouciance de M. de Ghiliac.

"Pauvre petite fille, je t'aimerai, moi!" songea Valderez en serrant
l'enfant dans ses bras.



XI



M. de Ghiliac demeura huit jours  Arnelles. Il montra  Valderez le
chteau, les jardins et le parc dans tous leurs dtails, il lui fit
faire des promenades, et quelques visites, forcment restreintes 
cette poque de l'anne qui avait vu s'loigner les chtelains des
alentours. Et, jugeant alors ses devoirs largement accomplis, il reprit
le chemin de Paris, laissant Valderez un peu dsoriente encore au
milieu de cette immense et magnifique demeure, mais dj attache de
toute son me  sa tche prs de la petite Guillemette.

Un des premiers soins de la jeune femme fut de remplacer l'institutrice
anglaise, qui lui dplaisait fort. M. de Ghiliac,  qui elle en avait
parl avant son dpart, lui ayant dclar qu'elle recevait de lui
pleins pouvoirs pour tout ce qui concernait Guillemette, elle crivit
donc  l'abbesse du monastre o elle avait reu son instruction, et
vit arriver peu aprs une jeune Anglaise, srieuse et distingue, qui
plut aussitt  Guillemette et  elle-mme. Parlant dj couramment
l'anglais, Valderez se mit en devoir d'apprendre l'allemand, afin de
mieux surveiller Frida, la gouvernante, dans ses rapports avec
l'enfant. C'tait une occupation de plus, une diversion  ses penses
mlancoliques. Le travail seul, et l'accomplissement exact de tous ses
devoirs pouvaient la sauver de l'ennui et de la tristesse trop
profonde. Chaque matin, elle se rendait  la messe, puis elle allait
visiter quelque indigent indiqu par le cur et lui porter le secours
matriel, en mme temps qu'une douce parole et quelque conseils
discrtement donns. Elle ne cherchait pas  nouer de relations. Les
trois ou quatre personnes chez qui l'avait conduite M. de Ghiliac
taient venues lui rendre sa visite avec un empressement qui en disait
long sur le prestige du nom que portait maintenant Valderez. Mais,
malgr l'invitation pressante qui lui en avait t faite, et bien
qu'une de ces familles au moins, les d'Oubignies, lui ft sympathique,
elle n'tait pas retourne les voir... A mesure que les jours
s'coulaient, elle se rendait compte que l'absence prolonge de M. de
Ghiliac, l'exil dans lequel il confinait sa femme, excitaient un
tonnement de plus en plus vif, et des commentaires plus ou moins
bienveillants. Pour l'me si dlicatement fire de Valderez, c'tait
encore une amertume nouvelle et elle prfrait demeurer dans sa
solitude, loin de la curiosit de ces trangers.

M. de Ghiliac ne donnait pas signe de vie autrement que par l'envoi
frquent de livres et de revues. C'tait, du reste, pour Valderez, le
meilleur moyen d'tre au courant de l'existence de son mari. Revues
purement littraires comme revues mondaines citaient sans cesse le nom
qui occupait une place de choix dans le monde des lettres et dans celui
de la haute lgance. Ce fut ainsi qu'elle apprit l'apparition d'un
nouvel ouvrage de son mari, un rcent voyage de M. de Ghiliac en
Espagne, o il avait t reu en intime  la cour, et son sjour actuel
 Pau. Elle n'ignora plus, dsormais, que le marquis de Ghiliac,
cavalier consomm, tait un fervent du polo et de la chasse au renard.
Elle put admirer aussi un talon superbe acquis  prix d'or par Elie,
qui tait grand amateur de chevaux et possdait les plus beaux
attelages de France. Et, en tournant la page, elle put le voir, lui, au
milieu d'un groupe lgant photographi  une fte donne par une haute
personnalit russe habitant Biarritz.

Tout cela l'aurait convaincue -- si elle ne l'avait t dj d'avance
-- de l'abme existant entre ce mondain adul et elle, la modeste
Valderez, qui ignorait tout de ces plaisirs o se complaisait son mari.
Sa tristesse en devenait plus profonde encore, et, pour s'en distraire,
elle multipliait les visites charitables, distribuant en aumnes la
somme, norme  ses yeux, trouve dans un tiroir de son bureau et
attribues  ses seules dpenses personnelles, celles de la maison
tant rgles par l'intendant du marquis. Pour elle-mme, elle ne
prenait que le strict ncessaire, et personne, dans le pays, n'tait
plus simplement vtu. Cet argent, venant de "lui", de mme que le luxe
qui l'entourait dans cette demeure, lui taient un poids trs lourd.
Etre oblige de tout lui devoir!... et penser mme qu'aux Hauts-Sapins
ils vivaient tous de ses libralits!

Par moment, elle se demandait si elle ne rvait pas, si bien rellement
elle tait devenue marquise de Ghiliac. De jour en jour, sa situation
lui paraissait plus trange, plus pnible  supporter. Pourquoi M. de
Ghiliac avait-il eu cette cruaut inutile de l'enlever aux
Hauts-Sapins! Pour sa fille? C'tait bien improbable, vu son
insouciance. Y avait-il donc l, chez lui, question de mchancet pure,
peut-tre de vengeance contre cette jeune femme qui n'avait paru rien
moins qu'heureuse de porter son nom? Il tait possible, aussi, qu'il
et voulu ainsi affirmer son autorit, et que, plus tard, bientt
peut-tre, il autorist Valderez  rentrer dfinitivement aux
Hauts-Sapins, en emmenant Guillemette.

Mais, en attendant, elle souffrait. Et un mois s'coula, sans qu'elle
et de nouvelles directes de M. de Ghiliac.

Un aprs-midi, le courrier lui apporta une lettre de M. de Noclare. Ce
n'tait qu'un long dithyrambe en faveur de son gendre, dont la royale
gnrosit permettait de rendre aux Hauts-Sapins leur aspect
d'autrefois.

"Ce que je ne puis comprendre, par exemple, c'est que tu n'aies pas
accompagn ton mari  Pau," ajoutait-il. "Je crains, ma chre enfant,
que tu n'opposes des gots dplorablement pot-au-feu aux dsirs d'Elie.
Car il est bien certain qu'il ne demande pas mieux que de t'associer 
sa vie mondaine -- les splendeurs de ta corbeille le prouvent.
T'imagines-tu, par hasard, le convertir  tes ides? Ce serait l une
dplorable erreur, dans laquelle je t'engage  ne pas persvrer si tu
ne veux t'aliner ton mari."

En repliant la lettre, Valderez eut un sourire plein d'amertume. Elle
n'avait pas parl dans ses lettres aux Hauts-Sapins de la situation qui
tait la sienne. Ils la croyaient tous heureuse -- et ils s'imaginaient
qu'elle cherchait  faire du marquis de Ghiliac un poux pot-au-feu!

Un domestique apparut  ce moment, apportant le goter de Guillemette,
que l'enfant venait toujours prendre prs de sa belle-mre -- sa maman
chrie, comme elle l'appelait dj.

-- M. le marquis vient de tlphoner qu'il arriverait demain matin, par
le train de dix heures, et a donn l'ordre d'en prvenir madame la
marquise, dit-il.

Cette nouvelle produisit chez Valderez une impression complexe. Certes,
il lui serait pnible de le revoir, et sa prsence ne lui procurerait
qu'une gne profonde; mais, d'autre part, aux yeux d'autrui, elle ne
passerait pas pour une complte abandonne.

Nanmoins, la perspective de cette arrive lui donna une nuit
d'insomnie, aprs laquelle, toutefois, elle se leva  l'heure matinale
accoutume pour se rendre  la messe. Elle s'en alla  pied, comme
d'habitude, car jamais elle n'avait eu l'ide de faire atteler une
voiture, le temps ft-il menaant comme aujourd'hui, ces dlicatesses
tant tout  fait inconnues  la vaillante Valderez des Hauts-Sapins.

Au retour, elle alla visiter quelques indigents, et s'attarda chez l'un
d'eux, vieux bonhomme paralytique qui n'avait plus que peu de temps 
vivre et qu'elle essayait de ramener  Dieu. Quand elle sortit de la
pauvre demeure, la pluie tombait  torrents. Elle se hta vers le
chteau, et y arriva compltement trempe, pour tomber juste, dans le
vestibule, sur M. de Ghiliac, que l'automobile venait de ramener de la
gare.

Il eut une lgre exclamation:

-- Mais d'o venez-vous donc ainsi?

-- Du village. Je me suis un peu attarde, et...

-- Du village? A pied par ce temps! En vrit, je...

Il s'interrompit en jetant un rapide coup d'oeil sur les domestiques
qui taient l.

-- Allez vite mettre des vtements secs, Valderez, c'est le plus press.

-- Oh! j'en ai vu bien d'autres, aux Hauts-Sapins! Et d'ailleurs, j'ai
un manteau qui me couvre trs bien.

Dans l'motion et la gne que lui causait sa vue, elle oubliait de lui
tendre la main. Ce fut lui qui la prit, et la porta  ses lvres.

-- Montez vite... Je vous demanderai tout  l'heure des nouvelles de
vos parents et de vous-mme, dit-il.

Elle alla changer de toilette et s'attarda un peu dans son appartement.
Le revoir le plus tard possible tait tout son dsir. Enfin, comme la
demie de onze heures sonnait, elle se dcida  descendre et gagna la
bibliothque, o elle s'installait gnralement pour travailler. Cette
sorte de galerie, dcore avec l'art merveilleux de la Renaissance,
garnie de livres rares et de toutes les principales productions
littraires, lui plaisait extrmement. Ses immenses fentres donnaient
sur le lac, au del duquel s'tendaient les jardins et le parc, qui,
bientt, sortiraient de la torpeur hivernale.

Valderez s'assit prs de la haute chemine, chef-d'oeuvre de sculpture,
o crpitaient joyeusement de grosses bches, et prit un ouvrage
destin  une oeuvre charitable. Ses journes se partageaient ainsi
entre les travaux d'aiguille, les promenades avec Guillemette, les
visites de charit et la lecture des bons auteurs reprsents dans la
bibliothque d'Arnelles. Elle avait aussi repris l'tude du piano,
commence au couvent et presque abandonne aux Hauts-Sapins, faute de
temps. Musicienne d'instinct, elle avait pass, pendant le mois qui
venait de s'couler, des heures trs douces dans le commerce des grands
matres, et travaillait assidment chaque jour afin d'acqurir le
mcanisme qui lui manquait. Fort heureusement, elle avait un piano dans
son appartement, car elle n'aurait os utiliser ceux du salon de
musique pendant le sjour de M. de Ghiliac, celui-ci ayant dclar un
jour, au cours de leur visite chez la baronne d'Oubignies, qu'il ne
pouvait supporter les pianoteuses. Or, Valderez jugeait qu'elle n'tait
pas autre chose, prs de lui surtout que l'on disait si remarquable
musicien.

L'aiguille que maniait diligemment la jeune femme frmit tout  coup
entre ses doigts. M. de Ghiliac entrait, suivi de sa fille.

-- Guillemette m'a indiqu votre retraite, Valderez. Il faut avoir vos
gots srieux pour vous tenir ici de prfrence  d'autres pices plus
lgantes.

Il prit un fauteuil et s'assit en face de sa femme, tandis que
Guillemette appuyait tendrement sa tte sur les genoux de Valderez.

-- Comment vous trouvez-vous ici? L'air si pur des Hauts-Sapins ne vous
manque-t-il pas trop? demanda-t-il d'un ton d'intrt poli.

-- Je ne m'en suis pas aperue, jusqu'ici. Ce climat parat excellent.

-- On le dit. Mais il ne faudrait pas en annihiler les bons effets par
des imprudences. Je me demande pourquoi la marquise de Ghiliac s'en va
pdestrement, dans la boue des chemins, alors qu'elle a  sa
disposition automobile, voitures et chevaux.

-- Je vous avoue que je n'ai jamais admis, pour les gens jeunes et bien
portants, la dvotion ni la charit en quipage.

-- Soit, par un temps passable, mais aujourd'hui!... La simplicit et
l'humilit sont choses exquises, mais peut-tre seriez-vous dispose 
les exagrer, Valderez.

-- J'ai t accoutume  une existence svre et un peu rude, et je ne
souffre pas de ce qui, pour d'autres, serait pnible, rpondit-elle
froidement, en dtournant un peu son regard de ces yeux o elle
retrouvait toujours la mme lueur d'ironie.

-- Evidemment. Mais vous vous habituerez vite  un autre genre de vie,
et vous vous demanderez bientt comment vous avez pu supporter
l'existence des Hauts-Sapins.

-- Oh! non, non! Rien ne me sera jamais plus cher que mon pass, et mes
Hauts-Sapins o je voudrais tant tre encore!

Ces mots s'taient chapps involontairement, imptueusement de ses
lvres. Tout aussitt, elle devint pourpre de confusion. M. de Ghiliac,
lui, avait fronc les sourcils, et il serra un instant les lvres, un
peu nerveusement. Puis, s'accoudant au bras de son fauteuil, il demanda
tranquillement:

-- Avez-vous eu de bonnes nouvelles de tous les vtres?

D'une voix dont elle s'efforait de dominer le frmissement, Valderez
parla de la sant de sa mre, un peu amliore en ce moment, de son
pre qui rajeunissait, crivait Marthe, des enfants qui obissaient
difficilement  la cadette. Puis elle demanda des nouvelles de Mme de
Ghiliac, des d'Essil, des soeurs de M. de Ghiliac. Peu  peu,
l'embarras de tout  l'heure s'attnuait, disparaissait. Elie n'avait
pas jug bon de relever les paroles de Valderez -- preuve qu'il tait
dcid  ne pas revenir sur ce sujet, pour le moment du moins.

La jeune femme avait repris son ouvrage, M. de Ghiliac parcourait ses
journaux. Et ces jeunes gens si beaux, cette petite fille tendrement
blottie contre Valderez formaient un dlicieux tableau de famille, dans
l'atmosphre chaude de cette pice superbe.



XII



M. de Ghiliac venait  Arnelles pour faire un choix parmi les
manuscrits indits qu'il possdait en grand nombre, mmoires et lettres
de ses anctres, et en particulier de la belle duchesse Claude. Il lui
tait venu rcemment  l'ide, ainsi qu'il l'apprit  Valderez, de les
exhumer et de les faire connatre au public des lettrs.

Tous ses anciens papiers se trouvaient dans la bibliothque, et M. de
Ghiliac s'installa dans cette pice pour faire ses recherches, seul,
car, contre sa coutume, il n'avait pas amen de secrtaire. Valderez,
voyant cela, s'abstint, ds le second jour, de venir y travailler. Mais
le soir mme, M. de Ghiliac lui dit, en l'accompagnant aprs le dner
dans le salon blanc:

-- Je vous prviens, Valderez, que si ma prsence doit vous faire
changer quelque chose  vos habitudes, je me verrai dans l'obligation
de repartir immdiatement pour Paris. Continuez  venir travailler dans
la bibliothque, sans aucune crainte de me gner.

Elle reprit donc, le lendemain, sa place accoutume, sans enthousiasme,
car le tte--tte au cours des repas lui semblait dj suffisamment
pnible, malgr la prsence de Guillemette et de son institutrice,
accepte sans observation par le marquis, quoique jusqu'alors l'enfant
n'et jamais paru dans la salle  manger.

Elie, de temps  autre, lisait  la jeune femme les passages les plus
curieux des manuscrits qu'il examinait. Un jour, il lui montra l'un
d'eux, dont l'criture bizarre demeurait indchiffrable pour lui, peu
patient de son naturel. Valderez, aprs quelques efforts, russit  la
lire, et comme elle reparaissait dans des pages assez nombreuses, M. de
Ghiliac lui demanda de copier celles-ci. Elle se trouva donc ainsi
associe  son travail, auquel, d'ailleurs, son intelligence si
profonde et si fine s'intressait fort. C'tait sur ce terrain
historique et littraire qu'ils se rencontraient sans cesse maintenant.
Elie semblait prendre plaisir  faire causer la jeune femme,  la
guider dans ses lectures, -- et cela avec un tact, un souci moral qui
ne laissrent pas que d'tonner le cur de Vrinires, lorsque Valderez
lui apprit que M. de Ghiliac n'avait autoris pour elle que la lecture
de deux de ses romans.

-- Voil qui le montre beaucoup plus srieux qu'on ne le prtend!
Combien d'poux, mme chrtiens, n'ont pas ce soin, cette dlicatesse
pour la jeune me de leur compagne!

Cette nature singulire restait toujours une nigme pour Valderez. Mais
si son coeur demeurait inquiet et profondment dfiant, son esprit
subissait le charme de cette intelligence blouissante, de cette
rudition toujours claire et lgante, de tout ce qui faisait l'attrait
ensorcelant de la personnalit intellectuelle d'Elie de Ghiliac. Elle
devait reconnatre que rien, chez lui, n'tait superficiel, qu'il avait
tudi sous toutes leurs faces les sujets dont il traitait et ne se
hasardait jamais en hypothses. De plus, ce mondain sceptique avait,
sur bien des points de morale, une opinion que l'on n'aurait pas
attendue de lui. Mais Valderez savait maintenant qu'un homme peut
professer les thories les plus parfaites, sans se donner la peine de
les mettre en pratique.

Oui, elle subissait quelque chose du charme d'Elie. Mais lorsqu'elle se
trouvait seule, elle se sentait envahie par un malaise indfinissable,
en se disant qu'elle lui servait simplement de sujet d'tude, comme le
prouvait le regard d'observation pntrante qu'elle surprenait parfois
fix sur elle. Et la pense d'tre l'objet de cette froide curiosit
intellectuelle lui tait si affreusement pnible qu'elle l'et porte 
viter des rapports aussi frquentes, si le cur de Vrinires, son
directeur spirituel, ne lui avait dit:

-- Malgr tout, et quelle que soit l'attitude de votre mari, remplissez
votre devoir qui est de vous rapprocher de lui autant qu'il vous y
encouragera. Vous avez t fautive en lui montrant si ouvertement votre
loignement le jour de votre mariage. Votre excuse est dans votre
inexprience et dans l'affolement o les paroles pour le moins
inconsidres de votre belle-mre avaient jet votre coeur trs aimant
et trs droit. Malheureusement, l'attitude, les paroles de M. de
Ghiliac sont venues aussitt donner raison  ce qu'elle vous avait
appris de lui. L'abandon dans lequel il vous a laisse pendant ce mois
n'est pas fait non plus pour le rhabiliter  vos yeux. Mais enfin,
vous tes sa femme, et s'il se dispense de ses devoirs envers vous, il
vous appartient de remplir les vtres  son gard dans la mesure o il
vous le permettra.

Valderez, suivant ces conseils, se faisait donc une obligation stricte
d'accepter toujours lorsque son mari l'invitait pour une promenade 
pied ou en voiture. Elle emmenait Guillemette, que son pre paraissait
considrer d'un oeil un peu moins indiffrent. D'autres fois, il donnait
 sa femme des conseils pour l'excution de morceaux de musique, -- car
il avait reconnu chez elle un talent trs dlicat, un jour o il
l'avait entendue jouer, dans le salon de musique, alors qu'elle le
croyait parti pour Angers en automobile. Et lui-mme se mettait
souvent au piano qui rsonnait parfois jusqu' une heure avance de
la nuit, le musicien et celle qui l'coutait tant galement oublieux
de l'heure dans l'motion artistique communique par les oeuvres des
matres.

Mais en tous ces rapports, aucune intimit ne se glissait. Valderez
gardait une attitude timide et un peu raidie, que la courtoisie
lgrement hautaine de M. de Ghiliac, ni son amabilit crmonieuse,
n'taient faites pour modifier.

Par exemple, elle devait reconnatre qu'il s'attachait  raliser les
quelques dsirs qu'elle laissait parfois paratre, et qu'elle ne
ressentait pas les effets de cette volont autoritaire qui s'exerait
si bien par ailleurs.

Parviendrait-elle jamais  le connatre,  savoir ce qu'il y avait de
vrai dans les dires de Mme de Ghiliac? Hlas! ce qu'elle savait, en
tout cas, c'est que cet homme trange lui avait clairement dmontr son
pouvantable gosme et son manque de coeur dans cette scne des
Hauts-Sapins dont le souvenir pesait si lourdement sur l'me de
Valderez! C'est qu'il ne cherchait toujours pas  se rapprocher d'elle,
moralement, et la traitait en trangre.

D'autre part, il semblait assez tonnant qu'il se privt des ftes
mondaines qui l'attendaient partout  cette poque de l'anne, pour
demeurer  la campagne. Les vieux manuscrits pouvaient facilement tre
transports  Paris. Il n'y avait  cela qu'une explication: le
romancier tudiait un type curieux de petite provinciale et s'y
attardait quelque peu. Quand il l'aurait mis au point, il s'en irait
vers d'autres cieux, vers d'autres tudes.

Et c'tait cette pense qui paralysait secrtement Valderez en sa
prsence, qui la faisait frmir d'angoisse lorsque les ensorcelantes
prunelles bleues s'attachaient un peu plus longuement sur elle.

Il se montrait absolument respectueux de ses convictions religieuses,
et quelques-unes de ses paroles auraient mme pu faire penser qu'il
n'tait pas aussi incroyant que le dmontraient les apparences. Mais,
d'autre part, Valderez put mesurer son indiffrence en matire de
religion peu de temps aprs son arrive,  propos de Benaki. Au cours
d'une promenade dans le parc avec Guillemette, elle rencontra le
ngrillon qui trottinait dans une alle, vtu de son petit pagne blanc
sur lequel il jetait, pour sortir, une sorte de burnous d'un rouge
clatant. Valderez l'avait jusque-l  peine aperu. Elle l'arrta, lui
parla avec bont, l'interrogea sur ce qu'il faisait. Benaki, dans un
franais bizarre, raconta qu'il avait t victime d'une razzia opre
l-bas, dans son village africain dont il ne savait plus le nom, que
ses parents avaient t tus et lui vendu comme esclave. M. de Ghiliac,
qui voyageait par l, l'avait achet. Depuis lors, Benaki tait trs
heureux. Il passait ses journes dans l'appartement du matre, couchait
devant sa porte, mangeait  sa faim, tait parfois caress et rarement
frapp. Tout cela constituait, pour le ngrillon, le summum du bonheur.

Mais Valderez, en poussant un peu plus loin ses interrogations,
constata avec un serrement de coeur que cet enfant, dont M. de Ghiliac
avait assum, en l'achetant  ses ravisseurs, la charge morale et
physique, ne recevait aucune ducation religieuse et n'avait qu'un
culte au monde: son matre, qui tait de sa part l'objet d'une
vritable adoration.

Le soir mme, dominant sa timidit et sa gne, elle aborda ce sujet,
tandis que M. de Ghiliac, aprs le dner, arpentait en fumant le
magnifique jardin d'hiver terminant les salons de rception.

-- Pourriez-vous me dire, Elie, si Benaki a t baptis?

Il s'arrta devant la jeune femme assise prs d'une colonnade autour de
laquelle s'enroulaient d'normes clmatites d'un mauve ros.

-- Non, il ne l'a pas t. Je n'y ai pas song, je l'avoue.

-- Me permettez-vous de m'occuper de son instruction religieuse?

-- Mais certainement! A condition que cela ne vous fatigue ni ne vous
ennuie, naturellement?

-- Ce sera, au contraire, un grand bonheur pour moi, en mme temps que
l'accomplissement d'un devoir, rpondit-elle gravement.

-- En ce cas, tout est pour le mieux, et je vous confie volontiers
Benaki pour que vous en fassiez un bon petit chrtien.

Par hasard, l'ironie tait absente de son accent. Et, ds le lendemain,
Valderez vit arriver chez elle le ngrillon, envoy par son matre.
Chaque jour, dsormais, elle rserva un moment pour l'instruction
religieuse de l'enfant, et en mme temps commena  lui apprendre 
lire, l'insouciance ou le ddain de M. de Ghiliac paraissant avoir t
jusqu' traiter, sur ce point-l encore, Benaki sur le mme pied
qu'Odin.

Les contrastes si dconcertants de cette nature taient bien faits pour
dsemparer une me mme plus exprimente que celle de Valderez. Le
cur de Vrinires,  qui elle demandait ce qu'il fallait penser des
oeuvres de son mari, lui dclara que, leur rare valeur littraire mise
 part, elles avaient encore une valeur morale relle, car elles
mettaient en jeu de nobles sentiments, fustigeaient le mal, laissaient
paratre de hautes et belles penses. Mais certaines s'enveloppaient de
formes si oses qu'il ne pouvait autoriser une jeune femme
inexprimente  les lire.

-- Et l'on sent si bien qu'il lui manque le fil conducteur! ajouta le
prtre. Avec la foi, un tel crivain produirait une oeuvre admirable et
qui ferait tant de bien! Tandis que son talent, en admettant qu'il ne
soit pas nuisible, -- et il peut l'tre pour certaines jeunes mes, --
n'a qu'un effet moral trs attnu par le scepticisme qui perce trop
souvent.

C'tait, en effet, ce que constatait Valderez, en lisant les deux
volumes signs du marquis de Ghiliac, dont la lecture lui avait t
permise. Or, prcisment, comme elle finissait le dernier, un peu avant
l'heure du dner, M. de Ghiliac entra dans le salon blanc, et, voyant
le livre qu'elle tenait encore entre ses mains, demanda, tout en
s'asseyant:

-- Eh bien! que dites-vous de cela, Valderez?

Encore sous le charme du style tincelant et si fin, si franais, elle
rpondit avec enthousiasme:

-- Comme vous crivez bien! J'ai ferm ce livre avec tant de regret!

-- J'en suis infiniment flatt! dit-il d'un ton srieux... Mais le
reste?... le fond, les ides?

Elle rougit un peu en rpondant cependant avec sincrit:

-- Il y a des choses que j'aime beaucoup... et d'autres moins.

-- Lesquelles?... Allons! dites-moi cela, tout simplement, comme vous
le pensez! ajouta-t-il en remarquant son embarras.

Elle dveloppa alors son ide avec une grande clart et une entire
franchise. M. de Ghiliac, accoud  une table en face d'elle,
l'coutait attentivement.

-- En effet, vos penses sont trs belles, beaucoup plus leves que
les miennes, dit-il, quand elle s'arrta. Ce sont celles d'une
chrtienne. Mais me croyez-vous capable d'atteindre  ces hauteurs?

Un sourire sarcastique entr'ouvrait ses lvres. Quelque chose s'agita
dans l'me de Valderez, -- une irritation, une souffrance, elle ne
savait quoi. Dtournant les yeux de ce regard o il lui semblait voir
briller une sorte de dfi, elle riposta froidement:

-- Il serait, en effet, peut-tre raisonnable d'en douter.

Il eut un rire moqueur.

-- A la bonne heure, vous tes franche! Et vous avez peut-tre
raison... Mais il se peut aussi que vous ayez tort. Qui donc me
connat, sait ce dont je suis capable? Qui donc? Mais pas mme moi, je
l'avoue!

L'entre de Guillemette et de son institutrice vint interrompre cette
conversation qui semblait glisser sur une pente jusqu' ce jour
inconnue entre eux. Mais  dater de ce moment, M. de Ghiliac s'avisa
plusieurs fois de demander  Valderez son avis sur les oeuvres
littraires qu'il mettait entre ses mains, et, s'il lui arriva de
discuter ses opinions, ce fut, cette fois, sans cette note sardonique
qui avait impressionn visiblement la jeune femme.



XIII



Valderez venait de recevoir un mot de son amie Alice. Celle-ci ayant
l'occasion de passer le lendemain par Angers, demandait  Mme de
Ghiliac de lui envoyer une dpche pour lui dire si elle pouvait venir
la voir  Arnelles et lui prsenter son mari, en mme temps que faire
connaissance avec M. de Ghiliac.

Certes, Valderez tait heureuse  la pense de revoir cette amie trs
aime. Mais une sourde tristesse s'agitait en elle, car elle savait que
la vue du bonheur conjugal d'Alice allait raviver la secrte blessure
de son propre coeur.

Elle jeta les yeux sur la pendule. Il tait tard dj; elle n'avait que
le temps d'aller communiquer ce billet  M. de Ghiliac, si elle voulait
que la dpche partt  temps. Et pour cela, il lui fallait aller le
trouver dans son appartement o il travaillait aujourd'hui.

En mme temps, elle profiterait de cette occasion pour lui adresser une
requte que sa bont, sa dlicate charit lui avaient seules empch de
refuser. Tout  l'heure, elle avait reu la visite d'une dame veuve,
fort honnte personne, recommande par le cur de Vrinires, et de son
fils, qui briguait l'emploi de second secrtaire de M. de Ghiliac, le
titulaire actuel tant sur le point de se marier  l'tranger. Louis
Dubiet prsentait les meilleures rfrences, mais sa sant,  la suite
de pnibles preuves morales et pcuniaires, s'tait altre, et le
pauvre garon, dj peu avantag par la nature, avait fort triste mine
dans ses vtements propres mais rps.

M. de Ghiliac l'avait conduit lorsqu'il s'tait prsent en
solliciteur. Et maintenant, les malheureux venaient supplier la jeune
marquise de parler en leur faveur, cette place de secrtaire, trs bien
rmunre, devant tre pour eux le salut.

Ils ne paraissaient pas douter que Valderez ne russt  faire revenir
son mari sur sa dcision. Devant leurs instances, devant les larmes
qu'elle vit dans les yeux de la mre, elle cda et promit, -- bien
qu'il lui en cott extrmement de faire cette dmarche qu'elle savait
d'ailleurs par avance voue  l'insuccs. M. de Ghiliac n'tait
certainement pas accessible  la piti, ses dcisions restaient
toujours sans appel, et, de plus, il tait inadmissible qu'un homme qui
tenait tant  voir autour de lui l'harmonie et la beaut, acceptt ce
pauvre tre disgraci et minable.

Mais enfin, elle avait promis, il fallait tenir. Et la lettre d'Alice
servirait d'introduction.

Elle se dirigea vers le cabinet de travail d'Elie, qui communiquait par
un escalier particulier avec son appartement du premier tage. Elle
n'tait pas venue encore dans cette partie du chteau, et, un peu au
hasard, elle frappa  une porte.

Sur un bref "entrez!", elle ouvrit et se trouva au seuil d'une pice
d'imposantes dimensions, dcore et meuble dans le style du plus pur
seizime sicle. Des fleurs taient disposes partout et exhalaient une
senteur capiteuse qui se mlait au parfum prfr de M. de Ghiliac et 
l'odeur d'un fin tabac turc.

Elie, nonchalamment tendu sur une sorte de divan bas, fumait, les yeux
fixs sur le plafond admirablement peint, aux angles duquel se voyaient
les armes de sa famille. Il n'avait pas tourn la tte et sursauta un
peu quand une voix timide dit prs de lui:

-- Pardon, Elie!...

Il se leva d'un mouvement si vif que le ngrillon, qui somnolait sur le
tapis, laissa chapper un gmissement d'effroi.

-- Je vous demande pardon! Je croyais que c'tait mon valet de chambre.

-- Je regrette de vous dranger... mais je dsirerais vous parler...

L'atmosphre chaude et sature de parfums faisait monter soudainement
aux joues de Valderez une rougeur brlante. Et puis, il tait si
pnible de "lui" demander quelque chose!

-- Vous ne me drangez aucunement. Prenez donc ce fauteuil... Va-t'en,
Benaki!

Le ngrillon, encore somnolent, ne parut pas comprendre aussitt. Son
matre, quand il recevait de belles dames qui venaient lui faire des
compliments, n'avait pas coutume de le renvoyer. Mais un certain geste
bien connu vint acclrer sa comprhension, et Benaki se glissa
htivement au dehors en se demandant pourquoi la jolie marquise, si
bonne, le faisait mettre comme cela  la porte.

-- Je suis tout  votre disposition, dit M. de Ghiliac en approchant un
sige du fauteuil de Valderez.

-- Je venais vous demander s'il ne vous dplairait pas de recevoir
demain mon amie, Mme Vallet, et son mari qui vont venir jusqu'ici pour
me voir et faire votre connaissance.

-- Mais aucunement! Je serai au contraire charm de les connatre.
Invitez-les  djeuner,  dner et mme  passer la nuit, si cela leur
convient.

-- En ce cas, je vais envoyer une dpche  Alice. Elle me donne
l'adresse de son htel  Angers.

-- Il y a beaucoup mieux. Thibaut partira tout  l'heure pour Angers,
o j'ai une course  lui faire faire. Donnez-lui un mot pour votre
amie, il le portera  l'htel. Et prvenez Mme Vallet qu'elle n'ait pas
 se proccuper de prendre le train demain pour venir ici: j'enverrai
une automobile les chercher tous deux  l'heure qu'elle indiquera.

-- Je vous remercie, Elie! Ce sera beaucoup plus agrable pour eux, en
effet... J'ai maintenant autre chose encore  vous demander...

Le malaise qui l'avait saisie  son entre dans cette pice augmentait.
Ces parfums taient intolrables... et jamais le regard d'Elie ne
l'avait trouble comme aujourd'hui.

-- Je serais trs heureux de vous tre agrable. Il s'agit de?

-- D'un jeune homme qui sollicitait une place de secrtaire, un pauvre
garon maladif, mais trs honnte, qui est venu me trouver tout 
l'heure avec sa mre...

-- Un nomm Louis Dubiet? En effet. Il m'apportait d'excellentes
rfrences au double point de vue moral et intellectuel, mais quel
physique! Ce malheureux garon semble sortir de la tombe, et vraiment
je ne me soucierais pas d'avoir prs de moi cette triste figure.
Aurait-il imagin d'en rappeler prs de vous?

-- Oui, sa mre et lui m'ont demand d'essayer de changer votre
rsolution. Il est vrai que la mine et les vtements du pauvre garon
ne prviennent pas en sa faveur, mais il a l'air si honnte! Avec une
bonne nourriture et la tranquillit d'esprit, sa sant s'amliorerait
certainement.

-- Mais il conserverait toujours sa figure ingrate, et sa taille exigu
n'en grandirait pas d'un pouce pour cela.

-- Oh! vous attachez-vous donc  si peu de chose? Qu'est-ce que cela,
lorsqu'il s'agit de rendre service  un malheureux, de le sauver d'une
dtresse navrante? Essayez au moins, je vous en prie!

Ses grand yeux mus exprimaient une timide supplication, ses lvres
tremblaient un peu, car... Oh! oui, dcidment, il lui en cotait trop
de solliciter quelque chose de lui!

Il se pencha et elle vit, tout prs d'elle, tinceler son regard entre
les cils foncs.

-- Vous avez l'loquence du coeur... et celle de la beaut. Je ne puis
que m'avouer vaincu. J'accepte votre protg, je vous promets d'tre
patient... et de ne pas le regarder.

Elle balbutia:

-- Je vous remercie... Vous tes trs bon.

Un tourdissement la gagnait. Elle se leva en murmurant:

-- Ouvrez une fentre, je vous en prie!

Il s'lana vers une porte-fentre et l'ouvrit toute grande. Elle
s'avana et, s'appuyant au chambranle, offrit son visage  l'air frais
et vivifiant.

-- Je vais sonner votre femme de chambre pour qu'elle vous apporte des
sels, dit la voix un peu inquite de M. de Ghiliac.

Elle l'arrta du geste.

-- Oh! c'est absolument inutile! L'air suffira.

-- Cette odeur de tabac vous a peut-tre incommode? J'ai la mauvaise
habitude de fumer dans mon cabinet; mais j'aurais d vous recevoir dans
le salon  ct.

-- Non, ce sont ces fleurs, ces parfums... Comment pouvez-vous vivre
dans une atmosphre pareille?

-- Je ne m'en aperois pas, je vous assure! Du reste, j'ouvre
gnralement mes fentres. Mais aujourd'hui, j'tais dans mes jours de
paresse, je m'engourdissais dans cette chaleur... Tenez, comme celui-l.

Il montrait du geste le lvrier tendu sur des coussins et plong dans
le sommeil.

-- ...Ce sont mes heures de nirvna. Elles ne donnent pas le bonheur...
mais le bonheur est une chimre. Prenons les fleurs de la vie, ne
rvons pas  d'impossibles paradis terrestres. Qu'en dites-vous,
Valderez?

Son tourdissement se dissipait, elle se ressaisissait maintenant. Et
elle avait hte de s'loigner. Jamais encore elle n'avait vu, dans le
regard d'Elie, cette expression d'ironie provocante et douce.

-- Je dis que l'engourdissement volontaire est toujours une faute,
rpondit-elle froidement. Quant  ne rechercher que les fleurs de la
vie, c'est une conception bien paenne... Et les paradis terrestres
n'existent plus.

-- Je le sais bien! Et c'est dommage. La vie est tellement stupide, par
le temps qui court! Un bon petit Eden me plairait assez. Il est vrai
qu'il se trouverait des gens pour dire que j'en ai ici tous les
lments. Mais ce sont de bons nafs, qui ne voient pas plus loin que
le bout de leur nez.

Elle dtourna les yeux et fit quelques pas au dehors, sur la terrasse.

-- Si vous voulez rester quelque peu  l'air, je vais vous faire
demander un vtement, car vous risqueriez de prendre froid, surtout en
sortant de cette pice si chaude, dit M. de Ghiliac qui l'avait suivie.

-- Non, je ne reste pas. L'tourdissement est pass maintenant; je vais
aller crire un mot pour Alice.

-- Ne vous pressez pas, Thibaut attendra tant qu'il faudra. Quant 
votre protg, dites-lui de venir me trouver un de ces jours.

Elle murmura un remerciement et s'loigna. M. de Ghiliac la suivit des
yeux, puis rentra dans son cabinet. D'un geste impatient, il carta le
fauteuil o s'tait assise tout  l'heure la jeune femme.

"Dcidment, cette antipathie est irrductible! songea-t-il.
Qu'a-t-elle donc contre moi? Je croyais n'avoir affaire qu' un
enfantillage d'enfant dvote, que des scrupules venaient assaillir,
j'ai voulu l'en punir, -- car c'tait, aprs tout, fort mortifiant pour
mon amour-propre, et de plus, je ne pouvais agir autrement  l'gard
d'une jeune personne qui me dclarait l'impossibilit o elle tait de
m'aimer. Je pensais bien arriver, trs vite,  lui faire changer d'avis
et s'estimer trop heureuse que je veuille bien oublier les paroles
prononces par elle. Mais non! On croirait mme, vraiment, que sa
dfiance  mon gard augmente encore! Et c'est pour cette femme qui me
ddaigne que j'ai commis la premire folie de ma vie, -- une innommable
folie, car enfin ce malheureux garon me parat  peu prs mourant, et
sa figure m'est dsagrable au suprme degr. Mais comment rsister 
des yeux pareils... et  cette me ptrie de charit et de bont
dlicate? Pour moi seulement, elle est glace, comme la neige dont elle
a la blancheur. M'aimera-t-elle un jour? Mais cette situation ne peut
se prolonger indfiniment. Il faudra que nous en sortions, d'une
manire ou d'une autre. Si, dcidment, elle ne change pas d'attitude 
mon gard, je tcherai d'obtenir l'annulation de notre mariage. Tout au
moins, je l'enverrai aux Hauts-Sapins, je n'en entendrai plus parler,
je ne la verrai plus, cette crature qui me rend aussi stupide qu'un
jouvenceau!"

Il se jeta dans un fauteuil, alluma une cigarette d'une main
frmissante. Ses sourcils se rapprochaient, donnaient  sa physionomie
une expression un peu dure.

"C'est gal, en voil une qui, par hasard, a oubli d'tre coquette, et
dont, tout sceptique que je sois, je me vois oblig de reconnatre la
simplicit candide. C'est sans doute pour cela que je lui fais peur.
Elle me croit quelque noir dmon. Eh bien! laissons-la  sa croyance,
laissons ce flocon de neige  sa solitude, et nous, allons nous soigner
ailleurs, mon bon Elie, car nous sommes vraiment un peu malade... et un
peu fou," acheva-t-il avec un petit rire moqueur qui rsonna dans la
grande pice o l'air froid du dehors dissipait maintenant les parfums
capiteux.



***



Le lendemain, Valderez s'empressa, au sortir de la messe, d'aller
porter aux Dubiet la bonne nouvelle.

Echappant, tout mue,  leurs ardents remerciements, elle revint vers
le chteau, en passant par le parc. Elle marchait lentement, un peu
songeuse. La neige, qui tait tombe deux jours auparavant, craquait
sous ses pas. Sur sa robe trs simple, faite par elle et sa femme de
chambre, elle portait une des fourrures de sa corbeille, ce vtement
dont Mme de Noclare avait dit, avec raison, que des reines pourraient
l'envier. Une observation de M. de Ghiliac, qui s'tonnait de ne pas la
voir s'en servir, avait dcid la jeune femme  le mettre parfois
depuis quelque temps. Dans son inexprience, elle ne se doutait gure
de la valeur que reprsentait un pareil vtement. Mais l'admiration de
la vieille baronne d'Oubignies, qu'elle venait de rencontrer, ce matin,
en sortant de la messe, les coups d'oeil d'envie que, ces jours
derniers, lui jetaient les dames de Vrinires, l'avaient quelque peu
claire sur ce point. Sa simplicit, son loignement de tout ce qui
pouvait attirer l'attention s'en taient mus; mais elle se trouvait
oblige de porter quand mme ce vtement, tant qu'il ferait froid, M.
de Ghiliac lui ayant dclar:

-- Je tiens  ce que vous vous en serviez le plus possible, le matin
comme l'aprs-midi, car j'ai horreur des choses qui restent inutilises.

A quoi Mme d'Oubignies, quand Valderez lui avait rpt tout  l'heure
ces paroles de son mari, avait ajout avec un fin sourire:

-- M. de Ghiliac a parfaitement raison. Et comme c'est lui qui a choisi
cette fourrure merveilleuse, il veut se donner le plaisir de voir
combien elle vous rend encore plus jolie.

L'air vif et froid de cette matine d'hiver venait rafrachir le visage
de Valderez, fatigu par une nuit d'insomnie. Elle se sentait trs
lasse ce matin, et inquite, et triste. Quelque chose avait pass sur
elle, hier. Il lui semblait tout  coup que l'existence telle qu'elle
tait depuis un mois devenait impossible. Sa dfiance, bien loin de
diminuer, avait pris, depuis la veille, une acuit plus grande. M. de
Ghiliac s'tait montr  elle sous un aspect nouveau, et troublant
entre tous. Une inquitude profonde subsistait encore dans l'me de
Valderez, bien que, hier soir, elle l'et retrouv le mme que de
coutume, un peu plus froid encore peut-tre.

Elle s'arrta tout  coup, immobilise par une intense surprise. Dans
une alle du parc, M. de Ghiliac arrivait  cheval, tenant assise
devant lui Guillemette toute rose de joie.

Quelques jours auparavant, il tait entr inopinment dans le salon
blanc, au moment o l'enfant nerveuse et facilement irritable se
trouvait en proie  une de ces crises de colre assez frquentes chez
elle, et que Valderez n'arrivait  calmer qu'avec beaucoup de
raisonnement et de patience. A l'entre de son pre, elle cessa
aussitt ses trpignements, et, toute tremblante, les yeux baisss,
couta la voix froidement irrite qui la condamnait  une privation de
dessert et de promenade en voiture pour toute la semaine.

-- Quelle influence vous avez sur cette enfant qui vous aime si
profondment! dit Valderez  son mari lorsque la petite fille se fut
loigne.

D'un ton de surprise sincre, il rpliqua:

-- Elle m'aime, moi? Vous m'tonnez, car je n'ai rien fait, je l'avoue
franchement, pour obtenir ce rsultat.

-- Elle s'en est bien aperue, pauvre petite! Et elle en souffre tant!

Il ne parut pas accorder d'attention  ces derniers mots et orienta la
conversation sur un autre terrain. Fallait-il penser cependant qu'il
avait rflchi, et un peu compris ses torts envers l'enfant.

En approchant de Valderez, il se dcouvrit, et dit en souriant:

-- Voil une petite fille que je viens de rencontrer dans le parc et
d'enlever  miss Ebville. J'avais  lui faire certaine communication
secrte dont elle se souviendra, je l'espre. Allons, Guillemette,
descendons.

Il tendit la petite fille  Valderez et mit lui-mme pied  terre.
Tenant son cheval par la bride, il revint vers le chteau prs de sa
femme et de sa fille, en causant des htes attendus, aprs qu'il se fut
inform avec sa courtoisie accoutume de la sant de Valderez.

Quand Guillemette se trouva seule avec sa belle-mre, elle se jeta dans
ses bras, riant et pleurant  la fois.

-- Qu'y a-t-il donc, ma chrie?

-- Papa m'a embrasse!... et il m'a appele sa chre petite fille!

-- Vraiment! Te voil contente, j'imagine?

-- Oh! oui, maman! Et pourtant papa m'a gronde aussi; il m'a dit que
c'tait trs mal de vous faire de la peine en me mettant en colre, que
je vous rendrais malade, mais que pour empcher cela, il me mettrait en
pension si je continuais, loin de vous, loin de lui!

Et  cette perspective Guillemette se mit  pleurer.

-- Eh bien! ma petite fille, tu sais quel est le moyen d'viter ce
malheur, tu n'as qu' l'employer, et alors ton cher papa t'aimera bien
davantage encore. Maintenant, habillons-nous, car l'heure s'avance, et
nos htes ne vont plus tarder  arriver.

M. de Ghiliac tait le matre de maison le plus aimable qui ft,
lorsqu'il le voulait bien. M. et Mme Vallet en firent ce jour-l
l'exprience. Mais Alice, que le ton rserv, presque gn des lettres
de son amie avait frappe, ne se laissa pas compltement blouir, comme
son mari, par le sduisant chtelain. Trs srieuse, et surtout
connaissant bien la nature de Valderez, elle eut aussitt l'intuition
que la jeune marquise, en dpit de toutes les apparences, n'tait pas
heureuse. Cependant, ne recevant pas de confidences, elle n'osa
l'interroger, et partit inquite le soir de ce jour, en coupant court
aux paroles enthousiastes de son mari par ces mots prononcs d'un ton
agac:

-- Oui, il vous a tourn la tte,  vous aussi, mon pauvre Andr! Mais
je crains bien que ce beau monsieur ne soit en train de rendre
malheureuse ma chre Valderez!

En revenant de reconduire leurs htes jusqu' l'automobile qui les
emmenait  Angers, M. de Ghiliac et Valderez s'arrtrent sur la
terrasse. Cette soire tait merveilleuse, sans un souffle de vent.
Dans le ciel dpouill de ses nuages, les toiles apparaissaient, et le
croissant de la lune jetait une lueur lgre sur les pelouses et sur
les dmes des serres qui se profilaient au loin.

Valderez s'accouda un instant  la balustrade. Prs d'elle, M. de
Ghiliac s'tait arrt, les yeux fixs sur le dlicat profil que
laissait entrevoir l'charpe de dentelle blanche dont la jeune femme
avait entour sa tte.

Un corps velu bondit tout  coup sur la balustrade, prs de Valderez.
C'tait un chat noir, appartenant sans doute  quelque aide-jardinier.
Valderez eut une exclamation d'effroi et, dans un mouvement rpulsif,
se recula si brusquement qu'elle se trouva dans les bras que son mari
tendait d'un geste instinctif. Pendant quelques secondes, les lvres
d'Elie frlrent son front, et elle sentit sur ses paupires la caresse
des moustaches soyeuses. Elle se dgagea htivement, en balbutiant:

-- Pardon... ces animaux me produisent toujours une impression si
dsagrable...

Elle se dirigea vers le salon. Mais il ne la suivit pas, et demeura un
long moment sur la terrasse, qu'il arpentait de long en large en
fumant. Seule, dans le salon, Valderez avait pris son ouvrage. Mais
l'aiguille faisait, ce soir, triste besogne. La jeune femme, nerveuse,
agite, se leva dans l'intention de remonter chez elle.

-- Vous allez vous reposer?

Elie entrait, en prononant ces mots d'une voix indiffrente.

-- Oui, je suis un peu fatigue. Bonsoir, Elie.

-- Permettez-moi de vous retenir une minute. Il faut que je vous
annonce mon trs prochain dpart... pour aprs-demain.

-- Vraiment! Vous vous tes dcid bien vite!

-- C'est mon habitude. Je hais les projets  longue chance. Je vais
passer quelques jours  Paris, et de l je partirai pour Cannes.

-- Mais alors... Benaki... vous l'emmenez?

Un sourire d'inexprimable ironie vint entr'ouvrir les lvres d'Elie.

-- Ah! oui, c'est Benaki qui vous inquite! Je l'emmne, naturellement.
Son instruction religieuse va se trouver interrompue, mais vous la
reprendrez plus tard. Il est trs possible que je vous l'envoie cet
t, si je mets  excution le projet qui m'est venu d'une expdition
au ple Nord.

-- Une expdition au ple Nord! rpta-t-elle, les yeux agrandis par la
surprise.

-- Pourquoi pas? Si je russis, ce sera une clbrit de plus; si j'y
laisse mes os... eh bien! le malheur ne sera pas si grand, n'est-il pas
vrai?

Il eut un petit rire sarcastique, en voyant Valderez dtourner un peu
les yeux, tandis que sa main bauchait un geste de protestation.

-- Je vous en prie, ne vous croyez pas oblige de me dire le contraire!
Je prfre votre sincrit habituelle. Et quant  moi, croyez-vous que
je ne regretterais pas de mourir l-bas, loin du monde, loin de tout.
On dirait pendant quelque temps, dans les cercles lgants de Paris et
d'ailleurs: "Ce pauvre Ghiliac, quel dommage! Un si bel homme! Un si
grand talent! Une si belle fortune! Quelle folie!" Puis on m'oublierait
comme on oublie toute chose. Vanit des vanits! Ce sera vrai jusqu'
la fin du monde. Bonsoir, Valderez.

Il prit la main qu'elle lui tendait, sans la baiser comme il en avait
coutume, et sortit d'un pas rapide.

Valderez demeura un instant immobile, les traits un peu crisps. Puis,
lentement, elle remonta chez elle, en sachant d'avance que, cette nuit
encore, elle ne pourrait trouver le sommeil, car trop d'angoisses, trop
de doutes et d'incertitudes s'agitaient en son esprit.

Et M. de Ghiliac, en gagnant son appartement, murmurait avec un sourire
railleur:

-- Ah! c'est Benaki qui l'inquite!... Benaki seulement. C'est
dlicieux!



XIV



En cette chaude matine de juin, Valderez revenait  pas lents par les
sentiers du bois d'Arnelles en compagnie de Mme Vangue, la femme du
mdecin de Vrinires. Elle se trouvait depuis quelque temps en
relations trs suivies avec cette jeune femme, rencontre au chevet des
malades pauvres, que toutes deux visitaient. Le cur, discrtement, les
avait rapproches, en se disant que la socit de cette personne
distingue et srieuse, trs bonne chrtienne, ne pouvait qu'tre
favorable  la jeune chtelaine d'Arnelles, tellement solitaire dans sa
superbe demeure. La diffrence des positions ne les avait pas empches
de sympathiser aussitt, et c'tait maintenant vers l'intimit que
toutes deux s'acheminaient doucement.

Trois mois s'taient couls depuis le dpart de M. de Ghiliac. Cette
fois, chaque semaine, il crivait  sa femme, en lui envoyant soit un
livre, soit un morceau de musique. Il lui donnait des conseils pour ses
lectures et lui demandait de lui envoyer son avis sur tel ouvrage ou
sur tel fait d'histoire. La correspondance, sur ce ton, tait
relativement facile entre eux, et Valderez, beaucoup moins gne que
dans ses conversations avec lui, montrait mieux ainsi, sans s'en
douter, ses exquises qualits morales et des facults intellectuelles
fort rares. En retour, elle recevait de ces lettres comme savait les
crire M. de Ghiliac, petits chefs-d'oeuvre d'esprit et de style alerte
qui eussent fait la joie des lettrs. Cette correspondance littraire
et des envois frquents de fleurs, de fruits confits, de friandises
diverses, tant qu'il avait t  Cannes, reprsentaient videmment ce
qu'Elie estimait tre son devoir envers sa femme.

Elle avait pu admirer, dans une revue mondaine, sa merveilleuse villa
entoure de jardins uniques, lire le compte rendu des ftes de Cannes,
Nice et Monte-Carlo auxquelles il assistait, et o brillait la belle
marquise douairire. Plus tard, sa rception  l'Acadmie avait occup
toute la presse, tous les priodiques. Cette sance, de mmoire
d'homme, n'avait pas eu sa pareille. On s'crasait sous la coupole, et
quand parut le rcipiendaire, "tous les coeurs palpitrent, tous les
yeux ne virent plus que lui," ainsi que le dclara le chroniqueur d'une
revue lgante.

Valderez lut et relut le discours d'Elie. C'tait un morceau admirable,
et elle comprit l'impression qu'il avait d produire dit par lui avec
cette voix au timbre chaud et vibrant, cette voix enveloppante qui
tait une harmonie pour l'oreille.

Elle rpta, ce jour-l, sans le savoir, une parole de M. d'Essil  sa
femme en murmurant avec un frmissement d'effroi:

-- C'est un effrayant enchanteur.

Quelque temps aprs elle apprit,  la fois par une lettre de son mari
et par les journaux, le dpart du marquis de Ghiliac pour une croisire
en Norvge,  bord de son nouveau yacht. Il prludait ainsi,
probablement,  son voyage au ple Nord. Valderez put le voir,  cette
occasion, photographi en tenue de yachtman, sur le pont du superbe
navire dont on dcrivait tout l'amnagement, digne de l'homme de gots
raffins qui en tait propritaire.

Quand reviendrait-il  Arnelles? Valderez l'ignorait. La pense de le
revoir lui causait un insurmontable malaise. Et, d'autre part,
cependant, cet abandon paraissait  tous incomprhensible et choquant.
Valderez,  certains moments, se demandait ce que serait pour elle
l'avenir. Ainsi que le lui avait dit un jour le cur de Vrinires, il
tait impossible que cette situation se prolonget indfiniment. Elle
le comprenait maintenant. Mais de quelque faon que la rsolt M. de
Ghiliac, c'tait la souffrance qui l'attendait  peu prs
invitablement, songeait-elle avec un frisson d'angoisse.

La vue du docteur Vangue et de sa femme, si unis, si heureux dans leur
mdiocrit, lui inspirait de mlancoliques rflexions. Et en constatant
la tendresse du docteur pour ses enfants, sa proccupation de leur
bonne ducation physique et morale, elle comparait involontairement
avec l'insouciance paternelle du marquis de Ghiliac.

Cependant, il fallait convenir qu'il y avait sous ce rapport quelque
amlioration. M. de Ghiliac dans ses lettres, s'informait de la sant
de sa fille, de son caractre, et, quelque temps auparavant, il lui
avait envoy une magnifique poupe norvgienne que Guillemette, dans
son ravissement, ne voulait plus quitter et embrassait tout le jour.

Valderez devait reconnatre qu'elle n'avait pas fait un pas dans la
connaissance de la nature de son mari, que le sphinx demeurait
impntrable, plus inquitant mme que jamais. Dans son angoisse, quand
son me tait profondment tourmente par le doute et la souffrance, la
prire seule pouvait ramener le calme et la rsignation. La prire, la
charit, sa tche prs de Guillemette, dont elle tait ardemment aime,
c'tait l sa vie. La seule satisfaction que lu procurerait cette
position tant envie de marquise de Ghiliac tait de faire du bien
autour d'elle. Les pauvres et les affligs du pays connaissaient tous
la jeune chtelaine qui savait si bien donner, avec son or, quelque
chose d'elle-mme, de son coeur, de sa grce charmante, et dont le
sourire dlicieux gayait les plus tristes intrieurs, en mme temps
que ses conseils  la fois fermes et si doux ramenaient au devoir bien
des gars.

Depuis quinze jours, Valderez n'avait pas reu de lettres de son mari.
Elle avait appris -- toujours par les journaux -- qu'il se trouvait
maintenant  Paris, o il continuait se vie mondaine accoutume. Une
pette comdie signe de lui venait d'tre joue dans les salons d'un
htel du Faubourg. Parmi les actrices, qui toutes portaient de vieux
noms de France, elle vit la comtesse de Trollens et la baronne de
Brayles. Ce dernier nom ne lui tait pas inconnu. C'tait celui d'une
amie d'enfance d'Elie et Mme de Trollens, dont M. de Ghiliac avait
parl, au cours d'une conversation avec M. de Noclare, qui avait connu
le baron de Brayles.

Evidemment, Elie ne reparatrait pas de sitt  Arnelles. C'tait la
pleine saison mondaine. Et ensuite, si son expdition au ple lui
tenait encore  l'esprit, il s'occuperait de tout organiser  ce sujet.

Devant les deux jeunes femmes, dans le sentier du bois, Guillemette et
son amie Thrse Vangue couraient en jouant avec le chien du docteur,
un gros loulou gris trs fou. Celui-ci, tout  coup, quittant les
petites filles, se mit  aboyer en s'lanant vers un sentier
transversal.

-- Oh! voil Odin! cria Guillemette. Mais alors, papa!... Oui, le
voil, maman!

M. de Ghiliac apparaissait en effet, prcd de son lvrier et suivi de
Benaki, -- mais d'un Benaki transform, car sa tenue de petit sauvage
avait fait place  un costume  l'europenne.

Le saisissement de Valderez tait tel qu'elle s'arrta involontairement.

-- Vous, Elie!...  cette heure! Mais il n'y a pas de train!

-- Et pourquoi donc sont faites les automobiles? riposta-t-il en riant.

Reprenant soudainement toute sa prsence d'esprit, Valderez lui tendit
la main, le prsenta  Mme Vangue, pour qui il tait encore  peu prs
un inconnu, car elle l'avait aperu seulement de loin, pendant ses
sjours  Arnelles. La femme du docteur tait fort prvenue contre lui,
par suite de son trange faon d'agir  l'gard de Valderez, qu'elle
admirait et aimait. De plus, le chtelain d'Arnelles avait la
rputation d'un tre sceptique, moqueur, trs froid et peu accessible
au commun des mortels. Elle fut donc trs tonne de se trouver en
prsence d'un grand seigneur simple et affable, qui lui fit un dlicat
loge de son mari, la complimenta sur la mine de sant de la petite
Thrse et enleva Guillemette entre ses bras pour l'embrasser en disant
gaiement:

-- Et toi aussi, quelle belle mine tu as, ma chrie! On voit que tu as
une maman bien dvoue pour te soigner.

Ce tutoiement inusit abasourdit Guillemette, tout en faisant rayonner
de joie son petit visage, maintenant presque toujours ros.

Lorsque, aprs quelques minutes de conversation, Mme Vangue s'loigna
avec sa fille, elle tait compltement sous le charme et dplorait que
deux tres aussi admirablement dous ne pussent parvenir  s'entendre.

-- Maintenant, Benaki, viens saluer Mme la marquise, dit M. de Ghiliac
en appelant du geste le ngrillon demeur  l'cart. Vous pourrez
juger, Valderez, qu'il a fait de grands progrs. Dubiet -- dont, entre
parenthses, je n'ai qu' me louer -- lui a appris  lire, et s'est
occup de son instruction religieuse. Il ne vous reste plus maintenant
qu' le faire baptiser.

Une lueur joyeuse vint clairer les prunelles de Valderez.

-- Oh! c'est trs bien  vous, Elie, d'avoir fait continuer la tche
commence! Oui, tu vas tre baptis bien vite, mon petit Benaki,
ajouta-t-elle en caressant les cheveux crpus de l'enfant dont les bons
yeux extasis se levaient sur elle. Ainsi vous tes content de ce
pauvre Dubiet, Elie?

-- Tout  fait satisfait. C'est un excellent garon, et fort
intelligent.

-- Vous vous habituez  sa figure?

-- Trs bien. D'ailleurs il est moins maigre, et dj parat mieux.
Puis, comme vous le disiez fort sagement, ces dtails sont de peu
d'importance... D'o venez-vous, ainsi?

Tout en parlant, ils s'avanaient dans le sentier. M. de Ghiliac,
souriant au regard timidement radieux de sa fille, l'avait appele prs
de lui et la tenait par la main, comme un pre trs heureux de revoir
son enfant aprs une longue absence.

-- J'avais t avec Mme Vangue visiter une pauvre famille. En revenant,
nous flnions un peu pendant que les enfants s'amusaient.

-- Cette jeune femme parat charmante. Mais elle n'est pas tout  fait
de votre monde.

-- Pas de mon monde! Je vous avoue que cette considration ne m'empche
pas de traiter en amie cette personne trs distingue, moralement et
physiquement.

-- Ne voyez pas dans mes paroles un reproche, je vous en prie! dit-il
vivement. C'tait une simple remarque, et je vous approuve absolument.
Vous avez en effet l'me trop noble pour tomber dans des petitesses de
ce genre.

Une lgre rougeur monta au teint de la jeune femme. La voix d'Elie
venait d'avoir des vibrations graves qu'elle ne lui connaissait pas.

-- Avez-vous fait d'autres relations, maintenant que les alentours
commencent  se peupler? interrogea-t-il au bout d'un instant de
silence.

-- Non... J'ai vu seulement deux fois Mme d'Oubignies, une fois Mme des
Hornettes. Je ne tiens pas du tout  en faire d'autres...

Elle rougissait de nouveau. Elle ne pouvait lui dire, en effet, que la
situation o la mettaient ses absences et son abandon lui rendait
infiniment pnibles ces rapports avec des trangers dont elle devinait
la curiosit avide.

Comprit-il sa pense? Ses sourcils s'taient froncs, un pli se forma
pendant quelques instants sur son front.

-- Va jouer avec Benaki, cours un peu, ma petite fille, dit-il en
lchant la main de Guillemette.

Son regard suivit pendant quelques instants l'enfant qui entranait le
ngrillon, dans une course folle derrire Odin. Puis il se tourna vers
Valderez.

-- Si vous n'aimez pas le monde, vous allez peut-tre vous trouver trs
malheureuse maintenant? dit-il d'un ton mi-srieux, mi-ironique. A la
fin d'aot commenceront, pour se continuer jusqu' la fin de la saison
des chasses, nos sries d'invits  Arnelles. Vous aurez  faire l vos
premires armes de matresse de maison...

Elle ne put retenir un mouvement d'effroi.

-- Moi! Vous plaisantez! Comment voulez-vous?... Je serais absolument
incapable...

Elle savait, en effet, par ce que lui en avaient dit Mme d'Oubignies et
la femme du notaire, ce qu'tait la saison des chasses au chteau
d'Arnelles: une suite ininterrompue de rceptions fastueuses, de
distractions mondaines, de sports en tous genres, qui runissaient 
Arnelles la socit la plus aristocratique et la plus lgante.

-- Ce n'est pas du tout mon avis, riposta-t-il tranquillement. J'ai
constat que vous tiez une remarquable matresse de maison, que la
domesticit tait conduite par une main trs ferme, que tout marchait 
merveille dans votre intrieur. Il en sera de mme, j'en suis persuad,
lorsque nos htes seront l. D'ailleurs, le matre d'htel, le chef et
la femme de charge vous faciliteront bien votre tche par l'habitude
qu'ils ont de ces rceptions. Ma soeur Claude qui viendra passer, je
l'espre, deux mois prs de nous, vous aidera de trs bon coeur, et
pour les petits dtails de code mondain qui vous gneraient, je serai
toujours  votre entire disposition.

Elle le regardait avec un si visible effarement qu'il ne put s'empcher
de rire.

-- Voyons, Valderez, on croirait que je vous raconte la chose la plus
extraordinaire qui soit?

-- Mais en effet! Je ne connais rien du monde, je ne saurai pas du tout
recevoir vos htes...

Il rit de nouveau.

-- Oh! cela ne m'inquite gure! Vous tes ne grande dame, et en deux
mois je me charge de faire de vous une femme du monde, non pas telle
que les ttes vides et les mes futiles que vous verrez voluer autour
de vous, mais telle que je la comprends -- ce qui est tout autre chose.

Valderez ne s'attarda pas  percer le sens obscur de ces paroles. La
dcision de son mari, ce prochain changement d'existence qu'il lui
annonait de l'air le plus naturel du monde la jetaient dans un
vritable ahurissement.

-- Mais vous avez votre mre? avana-t-elle timidement. Et que
dirait-elle, si...

-- Ma mre sait fort bien, naturellement, que du moment o je suis
mari, c'est ma femme qui doit tout diriger chez moi et recevoir nos
htes. N'ayez donc aucune inquitude  ce sujet. Tout se passera
parfaitement, je vous le garantis. Il va falloir vous occuper de vos
toilettes...

Il enveloppait d'un coup d'oeil investigateur la jupe de lainage beige
et la chemisette de batiste claire que portait la jeune femme.

-- Chez qui avez-vous fait faire cela?

-- Je fais travailler depuis quelque temps une petite couturire de
Vrinires qui vit bien difficilement.

-- Mais qui vous habille fort mal. Faites-la travailler tant qu'il vous
plaira, je suis loin de m'y opposer, mais ne portez pas cela, donnez-le
 qui vous voudrez.

-- J'irai  Angers, chez...

-- Non, je vous conduirai  Paris, chez le couturier de ma mre. En
mme temps vous choisirez tout le trousseau et les accessoires. Nous
verrons cela dans une quinzaine de jours. Donnez-moi donc, maintenant,
des nouvelles de tous les vtres?

-- J'ai reu ce matin une lettre de Roland. Tout va bien l-bas, ma
mre reprend des forces. Mais lui, le pauvre garon, est dsol.

M. de Ghiliac, tout en cartant une branche qui menaait le chapeau de
sa femme, demanda d'un ton d'intrt:

-- Pourquoi donc?

-- Mon pre se refuse absolument  le laisser entrer au sminaire.

-- Ah! en effet, il m'en avait parl. Je comprends un peu qu'il ne soit
pas trs satisfait de voir cette vocation  son fils an.

-- Mais il a d'autres fils! Et quand mme, puisque Roland se sent
rellement appel de Dieu, ce sacrifice est un devoir pour lui, en mme
temps qu'il devrait lui paratre un honneur.

-- Votre pre voit les choses sous un jour diffrent. J'espre pour
Roland que tout finira par s'arranger. Il m'a paru charmant, trs
sympathique. Dites-lui donc que je compte sur lui, en septembre, en
mme temps que sur votre pre, puisque, malheureusement, votre mre ne
peut voyager. Cependant, en sleeping, peut-tre?...

-- Je ne le crois pas. L'ide seule de bouger des Hauts-Sapins la
rendrait malade. Puis, l'existence ici serait fatigante pour elle et
prjudiciable aux enfants,  Marthe surtout, qui se laisserait
facilement griser par le luxe et les mondanits. Je vous remercie
beaucoup, Elie...

-- Oh! je vous en prie! Il est trop naturel que je cherche  vous
procurer le plaisir d'avoir tous les vtres autour de vous. Mais
puisque vous le jugez impossible pour le moment, nous verrons autre
chose, plus tard... Tiens, la Reynie est ouverte! Au fait, il me semble
que Mme de Brayles m'a dit qu'elle devait y passer quelques jours pour
indiquer d'urgentes rparations  faire.

Il dsignait une petite villa entoure d'un jardin coquet, et situe 
la lisire du bois.

-- Ah! la Reynie appartient  Mme de Brayles?

-- Oui... Tenez, la voil!

Sur la route ombrage arrivait une charrette anglaise conduite par une
jeune femme. Sous le tulle blanc de la voilette, deux yeux
s'attachaient fivreusement sur Valderez.

Les mains qui tenaient les guides arrtrent d'un geste nerveux le
poney, quand la voiture fut  la hauteur du marquis et de sa femme.
Avec son plus aimable sourire, Roberte rpondit au salut de M. de
Ghiliac et  la prsentation de Valderez.

-- Vous venez pour vos rparations, Roberte? interrogea Elie.

-- Il le faut bien! Quel ennui pour une femme seule! Mais je repars
aprs-demain. J'ai tout combin de faon  tre rentre  Paris pour la
premire de la _Nouvelle Sapho_. Naturellement, je vous y retrouverai?

-- Eh! que voulez-vous bien que me fasse la _Nouvelle Sapho?_ Arnelles
est dlicieux  cette poque de l'anne, et je compte bien ne pas le
quitter avant l'hiver.

Ces paroles devaient tre stupfiantes pour Mme de Brayles,  en juger
par l'expression de sa physionomie et par le geste de surprise qu'elle
ne put retenir.

-- Vous allez rester  Arnelles?... A cette poque?... En pleine saison
mondaine?

-- Et pourquoi pas? La saison mondaine m'est fort indiffrente, je vous
assure. Peut-tre irai-je passer quelques jours en Autriche, chez
Claude, et jeter en mme temps un coup d'oeil sur mes proprits de
l-bas. Mais ce voyage lui-mme est peu probable; je prfre demeurer 
Arnelles, o je me plais infiniment, et o j'ai fort  travailler.

Les lvres de Roberte se serrrent nerveusement.

-- Quel tre srieux vous tes! dit-elle avec un sourire forc. Je
croyais que vous ne pouviez souffrir la campagne?

-- N'est-il pas permis de changer de gots, en vieillissant surtout?

Roberte eut un petit clat de rire.

-- Que parlez-vous de vieillir! On ne vous donnerait mme pas vos
trente ans!... Mais c'est Guillemette qui a grandi et chang! Jamais je
ne l'aurais reconnue!

-- Valderez fait des miracles, dit M. de Ghiliac en passant un doigt
caressant sur la joue rose de la petite fille.

Une lueur brilla sous les cils ples de Mme de Brayles.

-- Je m'en aperois... Eh! qu'est-ce que cela? Est-ce vous aussi,
madame, qui avez transform Benaki?

Elle montrait le ngrillon qui venait d'tre dmasqu par un mouvement
de Valderez, derrire laquelle il s'tait dissimul. Benaki avait une
particulire antipathie pour Mme de Brayles, et esquivait, tant qu'il
le pouvait, la caresse qu'elle lui donnait gnralement.

-- Non! ce n'est pas moi, rpondit Valderez en souriant. Mais mon mari
a jug avec raison qu'il tait temps de lui enlever ses atours de
sauvageon.

-- D'autant plus que nous allons en faire un petit chrtien, ajouta M.
de Ghiliac en donnant une tape amicale sur la joue de l'enfant. Mais
nous vous retenons l, Roberte... Vous verrons-nous  Arnelles, avant
votre dpart?

-- Oui, j'irai vous voir demain... si je ne dois pas vous dranger,
madame?

-- Mais pas du tout, je serai heureuse, au contraire, de faire plus
ample connaissance avec vous, dit gracieusement Valderez.

-- A bientt donc.

Elle tendit la main  Elie et  Valderez, et remit en marche son petit
quipage. Ses traits se contractaient sous l'empire d'une rage sourde,
et elle murmura tout  coup entre ses dents:

-- Je n'imaginais pas encore qu'elle ft si belle! Et quels yeux! Quel
regard inoubliable! Il en est amoureux, naturellement. Il faut mme
qu'il le soit fortement pour venir s'enterrer  la campagne  cette
poque. Et il est jaloux, puisqu'il la confine ici... Pourtant, non, il
l'a laisse longtemps seule... Je n'y comprends rien! Est-ce une
comdie qu'il joue? Bien fin qui pourra le dire! Mais il y a quelque
chose de chang en lui, et... et je suis certaine qu'il l'aime!
acheva-t-elle en enveloppant d'un coup de fouet le poney qui bondit en
secouant sa crinire, comme pour protester contre un traitement auquel
il n'tait pas accoutum.

Pendant ce temps, M. de Ghiliac demandait  sa femme:

-- Comment trouvez-vous Mme de Brayles, Valderez?

-- C'est une jolie personne, et qui parat intelligente et aimable.

-- Peuh! jolie! dit-il ddaigneusement. Elle a une physionomie assez
piquante, voil tout. Quant  son intelligence, elle est superficielle,
-- comme son amabilit, d'ailleurs. Mondanit, convention, coquetterie
outre, voil Roberte, -- et malheureusement, beaucoup sont semblables
 elle. Oui, vous aurez de curieuses tudes  faire dans ce monde que
vous ignorez encore, Valderez. Vous verrez toutes ses petitesses, ses
rivalits, ses intrigues mchantes se cachant sous les plus aimables
dehors. Je pourrai vous instruire l-dessus, car j'ai tourn et
retourn tous ces fantoches qui n'ont plus de secrets pour moi.

Elle leva sur lui son regard srieux.

-- En ce cas, comment aimez-vous encore ce monde si misrable sous ses
brillantes apparences?

-- L'aimer? Oh! non, certes! Je me suis amus  l'tudier, j'ai
dissqu des mes d'hommes  peu prs vides, des mes fminines nulles
ou froces, j'ai lu dans les unes et dans les autres d'tranges
vanits, de dconcertants calculs d'amour-propre, j'ai pntr des
dessous d'existences brillantes et envies. Oui, le monde a t pour
moi un amusement et un champ d'tudes. Mais quant  l'aimer, jamais! Je
le connais trop bien pour cela.

-- Vous m'effrayez! murmura Valderez. Car c'est le monde que vous
voulez me faire connatre...

-- Oui, je vous le ferai connatre, parce que vous n'tes pas destine
 une vie recluse, parce que, ncessairement, vous devez vous trouver
en contact avec lui. Mais je serai l pour vous guider, pour vous
montrer ses embches, pour vous prserver de ses piges, car vous tes
encore trs jeune, trs...

-- Trs ignorante! acheva-t-elle avec un lger sourire, en voyant qu'il
s'interrompait.

-- Mettons ignorante, si vous le voulez.

Il souriait aussi, mais son regard trs grave enveloppait l'admirable
physionomie o rayonnait l'me la plus limpide, la plus dlicate qu'et
sans doute jamais connue le sceptique marquis de Ghiliac.

...Mme de Brayles arriva le lendemain  l'heure du th. Valderez, qui
la reut sur la terrasse, lui offrit de se rendre au-devant de M. de
Ghiliac, occup  donner des instructions  son jardinier-chef au sujet
de l'arrangement d'une de ses serres.

-- Je ne demande pas mieux, car jamais je ne me lasse de contempler les
jardins d'Arnelles. M. de Ghiliac est un adorateur des fleurs, et bien
peu de domaines pourraient rivaliser sur ce point avec celui-ci.

Tout en causant, elles s'engageaient dans les jardins, prcdes de
Guillemette, toute frache dans sa petite robe blanche. Mme de Brayles
s'arrtait frquemment pour admirer les fleurs qui attiraient plus
particulirement son attention.

-- Ah! voici les fameuses roses "Duchesse Claude", ainsi nommes par M.
de Ghiliac en souvenir de sa belle aeule!

Elle dsignait un norme rosier, garni d'admirables fleurs blanches,
satines, dlicieusement veines de rose ple.

-- ...Elles sont, parat-il, uniques au monde. M. de Ghiliac les
entoure d'une sorte de culte; il en offre trs rarement, et seulement 
des htes marquants. Personne ne s'aviserait d'en cueillir. Je me
souviens qu'une fois, Fernande et moi emes cette audace. Oh! nous
n'avons pas eu envie de recommencer, car lorsqu'il est mcontent, il a
une faon de vous regarder, sans rien dire... Oh! sans rien dire! Il
est trop gentilhomme pour reprocher ouvertement une fleur  une femme.
Mais nous avons su  quoi nous en tenir, et je suppose que Fernande n'a
plus cueilli de "Duchesse Claude".

Guillemette, qui s'tait rapproche de sa belle-mre, leva la tte vers
Mme de Brayles.

-- Oh! maintenant, papa les laisse bien cueillir! Tous  l'heure, maman
en a mis beaucoup dans le salon, et c'est lui qui voulait qu'elle les
prenne toutes. Mais maman a dit que ce serait dommage et qu'il valait
mieux en laisser un peu sur la tige.

Un frmissement courut sur le visage de Roberte; son regard, o passait
une lueur de haine, effleura la jeune femme qui marchait prs d'elle
d'une allure souple, incomparablement lgante. Le soleil mettait des
tincelles d'or dans sa magnifique chevelure; il clairait ce teint
satin et ros, semblable aux ptales des roses si chres  M. de
Ghiliac. Un charme inexprimable se dgageait de cette jeune crature,
simplement vtue d'une robe de voile gris argent rehausse de quelques
ornements de dentelle.



  La main de Roberte se crispa sur la poigne de son ombrelle.

-- C'est alors que sa fantaisie a chang d'objet, probablement,
dit-elle d'un ton ngligent. Le marquis de Ghiliac a des caprices, --
tout comme une jolie femme, malgr son ddain pour notre sexe. Car la
femme n'est pour lui, dou de facults si au-dessus de celles du commun
des mortels, qu'un tre infrieur, bon tout au plus  charmer un
instant son regard. Il nous fit un jour cette dclaration, -- ou
quelque chose d'approchant, -- le plus srieusement du monde. C'tait,
je m'en souviens, du vivant de Fernande. Elle protesta nergiquement,
-- sans arriver  le convaincre, du reste. Ah! nous sommes vraiment
bien peu de chose, madame, devant des natures masculines de cette
trempe!

Elle souriait, -- mais, de ct, son regard s'attachait avidement sur
le beau visage qui avait eu un lger frmissement.

-- ...Et quand une de ces natures tombe sur une toute jeune femme,
encore enfant, un peu frivole, mais trs aimante et trs prise, quels
malentendus en perspective! Il y a vraiment de tristes choses dans la
vie!

-- Oui, trs tristes! dit la voix tranquille et grave de Valderez. Mais
pardon, madame! je crois que nous ferions mieux de prendre cette alle,
elle nous conduirait plus directement aux serres.

-- Voil papa! annona Guillemette.

M. de Ghiliac hta un peu le pas en apercevant les jeunes femmes. Les
yeux de Roberte prenaient cet clat particulier qu'ils avaient toujours
en sa prsence. En revenant vers le chteau, elle le questionna avec
intrt sur les changements qu'il faisait  ses serres, et sur sa
clbre collection d'orchides.

-- Lobic vient de russir une nouvelle varit qui me parat tout
simplement une merveille, dit M. de Ghiliac. Il nous faut maintenant
lui donner un nom. Nous l'appellerons "Marquise de Ghiliac", en votre
honneur, Valderez.

Les lvres de Roberte eurent une crispation lgre aussitt rprime.

-- Elle sera vite clbre, tout autant que l'a t la rose "Duchesse
Claude", dit-elle avec un demi-sourire. Il faut esprer seulement que
vous ne vous en lasserez pas aussi vite, Elie.

-- Comment cela? dit-il en la regardant d'un air interrogateur.

-- Mais oui! il parat que vous n'y tenez plus gure, puisque vous la
prodiguez maintenant.

-- Prodiguer est de trop, Roberte. Mais j'ai trouv que, groupes dans
les jardinires du salon blanc par les mains de ma femme, avec le got
trs artistique qu'elle possde au plus haut degr, je jouissais
beaucoup plus de ces fleurs qu'en les laissant toutes sur la tige. Ceci
est encore de l'gosme et ne prouve pas du tout que je ne tienne
normment  mes roses, -- au contraire.

L'clair railleur, bien connu de Roberte, traversait en ce moment les
prunelles du marquis. Elle baissa un peu les yeux, dompte, comme
toujours, par la froide ironie de cet homme prs de qui chouaient
toutes les coquetteries, toutes les subtiles intrigues fminines. Elle
fora de nouveau ses lvres  sourire,  prononcer des paroles aimables
pour la belle jeune femme qui marchait  la droite d'Elie, -- pour
cette crature abhorre envers qui,  chaque minute, sa haine
grandissait.

Le salon blanc tait devenu la pice prfre de Valderez. Elle avait
su donner  cet appartement, trop luxueux  son gr, un cachet intime
et srieux. Et ces tentures blanches qui tuaient les plus beaux teints,
formaient au contraire pour le sien un cadre incomparable.

Roberte le constata aussitt -- comme aussi la grce exquise de la
jeune chtelaine dans son rle de matresse de maison. De plus, elle
semblait remarquablement doue au point de vue de l'intelligence; elle
causait fort bien, -- sauf de sujets purement mondains, qui semblaient
lui tre  peu prs compltement trangers.

Mme de Brayles, s'en apercevant, s'empressa aussitt de lancer
l'entretien de ce ct afin d'infliger tout au moins quelques petites
blessures d'amour-propre  cette trop sduisante marquise. Mais ces
finesses mchantes taient peine perdue avec M. de Ghiliac. En un clin
d'oeil, il avait ramen la conversation sur un terrain plus familier 
Valderez, et, selon sa coutume, la dirigeait  son gr, en prenant
visiblement plaisir  mettre en valeur l'intelligence trs dlicate de
sa femme.

Il semblait aujourd'hui particulirement gai. Etait-il trs heureux de
se retrouver prs de Valderez? Probablement... bien qu'on pt se
demander pourquoi il ne s'tait pas donn plus tt ce plaisir. Mais il
s'amusait aussi, -- Roberte le reconnaissait  certaine expression de
cette physionomie bien connue d'elle, -- il s'amusait de sa fureur
jalouse qu'il savait exister sous les airs aimables de Mme de Brayles.
Il se jouait -- comme il l'avait toujours fait -- de cet amour qu'il
n'ignorait pas.

Etre un objet d'amusement pour "lui"... et avoir devant les yeux cette
merveilleuse chtelaine qui avait peut-tre le bonheur d'tre aime de
lui! C'tait intolrable! Aussi Roberte abrgea-t-elle sa visite, en
refusant l'invitation  dner qui lui tait adresse, sous prtexte
d'importantes affaires  rgler avant son dpart.

Tandis que M. de Ghiliac allait la conduire jusqu' sa voiture,
Valderez rentra dans le salon et s'assit prs de sa table de travail.
D'un geste machinal, ses doigts effleurrent les fameuses roses
"Duchesse Claude" qui s'panouissaient dans une jardinire de Svres,
tandis que son regard songeur se posait sur le sige occup tout 
l'heure par la baronne. Cette Mme de Brayles lui tait vraiment peu
sympathique, et Elie avait peut-tre raison dans le jugement svre
qu'il avait port sur elle ce matin. Ses insinuations au sujet de la
nature fantasque de M. de Ghiliac, de sa faon de comprendre le rle de
la femme, de ses malentendus avec Fernande, dnotaient un complet
manque de tact.

Elles avaient, en tout cas, rveill chez Valderez la tristesse
latente, comme chaque fois qu'une circonstance quelconque venait lui
remettre plus clairement sous les yeux ce qu'elle connaissait bien,
hlas! -- l'gosme absolu et l'absence de coeur chez cet tre si
admirablement dou sous les autres rapports.

Pourtant, il semblait maintenant aimer sa fille. Hier, aujourd'hui
encore, il s'tait montr affectueux pour elle, avait paru s'intresser
 tout ce que sa femme lui disait de la sant de l'enfant, de sa vive
intelligence et de l'amlioration de son caractre. Et, pour elle-mme,
Valderez trouvait en lui un changement qui lavait frappe aussitt. Ce
n'tait plus la froideur d'autrefois, ni l'ironie, ni cette amabilit
fugitive et enjleuse qui l'avait parfois trouble, trois mois
auparavant, parce qu'elle avait laiss entrevoir  son inexprience
l'effrayant pouvoir de sduction que possdait cet homme, et lui avait
donn la crainte qu'il ne chercht  en user pour faire tout  son aise
une tude approfondie du jeune coeur ignorant, ainsi soumis  son
empire. Non, ce n'tait plus cela du tout. Il se montrait srieux,
rserv sans froideur, discrtement aimable, et jusqu'ici il n'avait
pas eu  son gard une seule de ces ironies qui ne lui taient que trop
familires. S'il continuait ainsi... oui, vraiment, l'existence serait
possible...

Il venait de rentrer dans le salon. Sur la tapis, quelques ptales de
roses gisaient et aussi une fleur  peine entr'ouverte, que les doigts
distraits de la jeune femme avaient fait glisser  terre tout 
l'heure. M. de Ghiliac se pencha et la ramassa.



-- Il serait dommage de la laisser se faner l! dit-il en la glissant 
sa boutonnire.

Attirant  lui un fauteuil, il s'assit prs de Valderez, qui venait de
prendre son ouvrage.

-- Cette nappe d'autel me parat une merveille. O avez-vous pris ce
dessin?

-- C'est moi qui l'ai imagin, d'aprs une vieille gravure que j'ai
trouve dans la bibliothque.

-- Mais je ne vous connaissais pas encore ce talent! Vous tes,
dcidment, une artiste en tout. Ce dessin est admirablement compris. A
qui destinez-vous cet ouvrage?

-- A ma pauvre vieille glise de Saint-Savinien. J'espre l'avoir
termin pour la fte de l'Assomption.

-- Vous me permettrez de vous recommander de mnager vos yeux. Ceci
doit tre trs fatigant. Et, en dehors de ce travail, qu'avez-vous
fait? Les derniers livres que je vous ai envoys vous ont-ils paru
intressants?

La conversation, une fois sur ce terrain, loignait d'eux tout
embarras, et elle se continua longuement, Elie prenant un visible
intrt aux jugements trs dlicats ports par sa femme sur les oeuvres
lues, Valderez coutant avec un secret ravissement la critique si fine,
si brillante et cependant si profonde qu'en faisait M. de Ghiliac.



XV



Il n'tait dcidment plus question de ple Nord. Le marquis de
Ghiliac, comme il l'avait annonc  Mme de Brayles, s'installait pour
l't et l'automne  Arnelles, ainsi que le dmontrait l'arrive de
tout son personnel, de ses voitures et de ses chevaux. Cette anne,
Saint-Moritz, Ostende et Dinard l'attendraient en vain. Il leur
prfrerait, cette fois, les ombrages de son parc aux arbres
sculaires, la floraison superbe de ses jardins, le calme majestueux
des grands salles du chteau, -- et peut-tre aussi la jeune chtelaine.

Il s'tait remis  la reconstitution de ces mmoires qu'il voulait
faire publier avec une prface et des commentaires de lui. Pour ce
travail, Valderez lui tait, parat-il, indispensable, aucun de ses
secrtaires ne sachant comme elle dchiffrer ces critures plies et ce
vieux franais quelquefois incorrect. La jeune femme fut donc
sollicite de venir passer quelques heures chaque jour dans son cabinet
de travail, la bibliothque, expose au midi, tant fort chaude en
cette saison. Le parfum dtest d'elle en avait disparu, les fleurs aux
senteurs trop fortes en taient bannies. Valderez n'aurait eu aucune
raison pour refuser, en admettant qu'elle pt en avoir l'ide, -- ce
qui n'tait pas, car elle savait que, quelle que ft la crainte qui
l'obsdait encore, elle devait se prter  un rapprochement, s'il le
voulait.

Chaque jour, elle vint donc s'asseoir prs de lui, dans la grande pice
d'un luxe si dlicat, o les stores abaisss entretenaient une agrable
fracheur. La lecture parfois laborieuse des manuscrits n'occupait pas
toutes ces heures; M. de Ghiliac entretenait sa femme de maints sujets
diffrents, et, en particulier, du roman dont il prparait le plan.
Celui-ci fut soumis  Valderez, qui dut donner son avis et faire ses
critiques. Or, Jusqu'ici, jamais pareil fait ne s'tait produit.
Demander conseil  une femme, lui, l'orgueilleux Ghiliac! Et accepter
de voir ses ides discutes par une enfant de dix-neuf ans, qui se
qualifiait elle-mme sincrement d'ignorante!

Mais cette enfant avait les yeux les plus merveilleusement expressifs
qui se pussent voir, et de la petite bouche dlicieuse sortaient des
mots profonds, des apprciations dlicates et leves, qui semblaient
probablement fort fignes d'attention  M. de Ghiliac, puisqu'il les
sollicitait et les recueillait prcieusement.

Son attitude des premiers jours n'avait pas vari. Sa courtoisie
revtait maintenant une nuance d'empressement chevaleresque, son regard
srieux avait, en se posant sur Valderez, une profondeur mystrieuse
qui la faisait frmir, non de crainte, comme quelque temps auparavant,
mais d'un moi un peu anxieux. La gne d'autrefois avait presque
compltement disparu pour elle, devant cette attitude nouvelle qui
transformait M. de Ghiliac. Et c'tait fort heureux, car leurs rapports
devenaient continuels. Ce n'taient sans cesse que promenades, visites
chez les chtelains d'alentour, sances de musique  deux, leons
d'quitation, de sports  la mode donnes par lui-mme  la jeune
femme, dont la souple adresse et les progrs rapides paraissaient ravir
ce sportsman hors de pair.

Valderez se prtait  tout avec une grce aimable. Et ce qui n'avait
t d'abord que soumission aux dsirs de son mari devenait un plaisir,
car elle tait jeune, bien portante, accoutume  l'exercice et  la
fatigue par sa vie aux Hauts-Sapins, toute prte donc  goter les
longues promenades  cheval dans les sentiers pittoresques de la fort
d'Arnelles, ou les parties de tennis sous les vieux arbres centenaires,
 l'heure matinale o la rose des nuits rafrachit encore l'atmosphre.

Et ils taient presque toujours seuls tous deux, et Valderez se
demandait toujours avec la mme angoisse quel mystre se cachait sous
ce regard si souvent fix sur elle.

Une immense surprise lui avait t rserve peu de temps aprs le
retour d'Elie,  propos du baptme de Benaki. M. de Ghiliac, le plus
simplement du monde, dclara qu'il serait parrain, avec sa femme comme
marraine. Tout Vrinires en fut ahuri. Et le cur, admis  faire la
connaissance de ce paroissien si peu exemplaire, aperu seulement de
loin au cours de ses sjours  Arnelles, le trouva si diffrent de ce
qu'il pensait, si aimable et si srieux que, du coup, Elie gagna un
admirateur de plus.

-- Il est impossible que vous n'arriviez pas  vous entendre avec lui,
madame, dclara-t-il  Valderez en la revoyant peu aprs. Qu'il ait eu
des torts envers sa premire femme, envers sa fille, envers vous aussi,
je ne le nie pas. Mais cette nature-l doit avoir une certaine somme de
loyaut, elle doit possder des qualits qu'il s'agit pour vous de
dcouvrir. La dfiance vous glace, ma pauvre enfant; essayez
chrtiennement de la surmonter, si vous voulez arriver  voir un jour
tout malentendu cesser entre vous et lui.

Oui, la dfiance tait toujours l. Et le changement rel d'Elie venait
encore augmenter la perplexit de la jeune femme. Elle le voyait trs
affectueux pour Guillemette, gnreux et bon  l'gard de Dubiet,
soucieux de procurer  Benaki une suffisante instruction, et une bonne
ducation morale. Elle le voyait conduire sa femme et sa fille chaque
dimanche  l'glise dans le phaton attel de ces vives et superbes
btes dont il aimait  dompter la fougue, et assister prs d'elles  la
messe. Quel sentiment le guidait en agissant ainsi? Pourquoi se
montrait-il si diffrent de celui qu'elle avait connu quelques mois
auparavant?

Vers la fin de juillet, il l'emmena  Paris pour commander des
toilettes. Personne n'avait un got plus sr et une plus grande horreur
de la banalit et du convenu. Personne, non plus, ne possdait  un
degr plus subtil l'amour de l'lgance, de la beaut harmonieuse, du
luxe sobre et magnifique. Valderez en fit cette fois l'exprience
personnelle. Des merveilles furent commandes pour elle. Et d'abord,
elle fut blouie, un peu grise mme -- car enfin, elle tait femme, et
elle aussi avait le got trs vif de l'lgance et de la beaut. Mais
le bon sens chrtien, si profond chez elle, reprit vite le dessus,
s'effara un peu des dpenses folles dont elle tait l'objet.

Un jour, elle trouva dans son appartement un crin renfermant un
collier de perles d'une grosseur rare et d'un orient admirable. Un peu
moins inexprimente maintenant, elle pouvait se rendre compte
approximativement de la valeur norme d'une telle parure. Le soir, en
se retrouvant avec son mari dans le salon avant le dner, elle lui dit,
aprs l'avoir remerci:

-- Vraiment, tant de choses sont-elles ncessaires, Elie? Cela
m'effraye un peu, je l'avoue.

Il se mit  rire.

-- Quelle singulire question de la part d'une jeune femme! Vous
n'aimez donc pas les toilettes, les bijoux, toutes ces choses pour
lesquelles tant de cratures perdent leur me?

-- Je les aime dans une certaine limite, et vous la dpassez, Elie. Ce
collier est une folie.

-- Ce n'est pas mon avis. Du moment o je puis vous l'offrir sans faire
de tort  personne, sans que notre budget risque pour cela de se
dsquilibrer, je ne vois pas trop o se trouve la folie?

Il souriait, l'air amus, mais sans ironie.

-- Si, car il me sera pnible de penser que je porte sur moi des
parures dont le prix soulagerait tant de malheureux, rpondit-elle
gravement.

-- Mais il faut songer, Valderez, que notre luxe, nos dpenses font
vivre une certaine catgorie de travailleurs.

-- Je l'admets. Mais si ce luxe est exagr, il excite l'envie et la
haine. De plus il amollit l'me et le corps. Je crois qu'une certaine
modration s'impose.

-- Le juste milieu, toujours! Ce terrible juste milieu si difficile 
atteindre! Vous y tes, vous, Valderez. Mais moi, hlas!

Il riait, trs gai, en offrant son bras  la jeune femme pour la
conduire  la salle  manger dont le matre d'htel venait d'ouvrir la
porte. Ce mondain goste avait-il compris le sentiment exprim par
elle? Valderez en doutait. En tout cas, il souhaitait calmer les
scrupules de sa femme, car le lendemain, comme elle entrait dans la
salon o il l'attendait pour l'emmener en automobile  Fontainebleau,
il lui remit un portefeuille  son chiffre en disant:

-- Je tiens  me faire pardonner ce que vous appelez mes folies.
Dpensez vite pour vos pauvres les petits billets qui se trouvent l
dedans, et demandez-m'en d'autres le plus tt possible.

Comme elle ouvrait la bouche pour lui exprimer sa reconnaissance, il
dit vivement:

-- Non, pas de remerciements! Je vois dans vos yeux que vous tes
contente, cela me suffit.

Des actes de ce genre, accomplis avec une bonne grce si simple et si
chevaleresque, taient bien faits pour toucher Valderez. Pourquoi
fallait-il que ce doute ft toujours l? Il empoisonnait sa vie, il
maintenait la barrire entre Elie et elle.

A cette poque, le Tout-Paris avait commenc  fuir vers d'autres
cieux. M. de Ghiliac, libr de devoirs mondains, en profitait pour
faire connatre  sa femme le Paris artistique. Il se montrait le plus
aimable et le plus rudit des ciceroni, et Valderez oubliait les heures
en regardant des chefs-d'oeuvre, en coutant la voix chaude et vibrante
qui lui en faisait si bien dtailler toutes les beauts. Le soir, il la
conduisait au thtre lorsqu'une pice pouvait lui convenir,
l'aprs-midi, ils faisaient des excursions en automobile, ou se
rendaient au Bois. Ils rencontraient quelques personnalits
parisiennes, qui s'empressaient de se faire prsenter  la jeune
marquise. Partout, Valderez tait l'objet d'une admiration qui la
gnait fort, mais amenait une lueur de contentement et de fiert dans
le regard de M. de Ghiliac. La jeune femme le remarqua un jour, et se
demanda avec anxit si la nouvelle attitude d'Elie n'tait pas due
simplement  ce fait que, la beaut de sa femme flattant son orgueil,
il se plaisait  s'en parer,  la faire valoir par l'lgance raffine
du cadre dont il l'entourait. Et pour apprivoiser la jeune provinciale
rcalcitrante, il se faisait aimable et srieux, discrtement
empress...

Valderez se rvoltait contre cette pense qui venait trop souvent
l'assaillir, depuis son sjour  Paris. Mais elle reparaissait
toujours, quand elle croyait saisir dans les yeux d'Elie cette
expression de joie orgueilleuse qui l'avait frappe, ou bien encore
lorsqu'elle le voyait choisir avec soin quelqu'une des parures
dlicieuses destines  rehausser la beaut de cette jeune femme
auparavant dlaisse par lui.

Quand les quinze jours fixs par M. de Ghiliac pour leur sjour  Paris
furent couls, il demanda un soir  sa femme:

-- Dsirez-vous rester encore quelque temps ici, Valderez?

-- Je n'y tiens pas, et je serais mme heureuse d'aller revoir ma
petite Guillemette, qui trouve le temps si long. Voulez-vous voir sa
dernire lettre, Elie?

Il prit la feuille, couverte d'une criture inhabile, la parcourut
rapidement, et dit avec un sourire:

-- Eh bien! retournons donc  Arnelles! Je ne demande pas mieux, pour
ma part. Nous profiterons, pour travailler, du temps qui nous reste
encore avant l'arrive de nos invits.



XVI



Vers la fin d'aot, les chtelains d'Arnelles virent apparatre
l'avant-garde de leurs htes en la personne du duc et de la duchesse de
Versanges, grand-oncle et grand'tante d'Elie. C'taient d'aimables et
charmantes vieilles gens, que le grand chagrin de leur vie -- la mort
d'un fils unique tu au cours d'une exploration en Afrique -- n'avait
pas rendu misanthropes, ni aigris contre les autres plus heureux. Elie,
leur plus proche parent, l'hritier du vieux titre ducal, tait de leur
part l'objet d'une affection enthousiaste. Ce n'tait pas  eux qu'il
et fallu parler d'absence de coeur chez lui, qu'ils prtendaient trs
bon et trs dlicat, toujours prt  leur tmoigner un dvouement
discret. Ceux qui les entendaient ne protestaient gnralement pas, par
respect, mais songeaient: "Ce bon duc, cette excellente duchesse, dans
leur admiration aveugle pour leur petit-neveu, lui prtent leurs
propres qualits, dont il est certainement si loin."

Absents de Paris les deux mois o Valderez y avait sjourn, ils ne
connaissaient pas encore leur nouvelle nice. Ds le premier abord,
elle les conquit compltement. Et tandis que Mme de Versanges causait
avec Valderez, son mari glissa  l'oreille d'Elie:

-- On s'tonne, parmi tes connaissances, que tu t'enterres si longtemps
 la campagne. Mais quand on connatra cette merveille, on te
comprendra, mon cher ami!

M. de Ghiliac sourit en rpliquant:

-- Mon oncle, ne faites surtout pas de compliments  Valderez! Je vous
prviens qu'elle les reoit sans aucun plaisir.

-- Aussi modeste que belle alors? C'est parfait, et tu es un heureux
mortel. Mais voil une nice que nous allons joliment gter, je t'en
avertis, Elie!

-- Faites, mon oncle, ce n'est pas moi qui m'y opposerai.

-- Non, j'imagine mme que tu n'es pas le dernier  le faire de ton
ct, riposta en riant le duc.

Mme de Versanges s'avanait  ce moment, tenant la main de Valderez.
Elle dit gaiement:

-- Mon cher enfant, je suis au regret de n'avoir pas connu plus tt la
dlicieuse nice que vous nous avez donne l. J'aurai bien de la peine
 vous pardonner de nous l'avoir cache si longtemps. Mais je m'en
vengerai en vous aimant doublement, ma belle Valderez.

Et l'aimable femme baisa le front de la jeune marquise, un peu
rougissante, mais mue et charme de cette sympathie sincre.

-- Ah! si j'avais une fille comme vous! Si j'tais  la place
d'Herminie! Hlas! notre foyer est vide depuis longtemps!

Une douloureuse motion brisa la voix de Mme de Versanges.

Valderez se pencha vers elle, son regard compatissant et
respectueusement tendre se posa sur le fin visage de la vieille dame,
encadr de bandeaux argents:

-- Ma tante, voulez-vous me permettre de vous aimer, de vous tmoigner,
autant qu'il sera en mon pouvoir, mon affection, bien impuissante,
hlas! auprs de celle que vous avez perdue?

-- Non, pas impuissante, ma chre enfant, car elle rchauffera nos
pauvres coeurs, et sera un rayon de bonheur sur la fin de notre
existence! interrompit vivement Mme de Versanges en embrassant la jeune
femme.

Le duc se mordait la moustache pour cacher son motion, tandis que M.
de Ghiliac, les yeux un peu baisss, caressait d'un geste machinal la
chevelure de Guillemette, debout prs de lui.

-- Du bonheur, je crois que vous en donnez  tous ceux qui vous
entourent, ma mignonne, continua la duchesse. Voil une petite fille
absolument  mconnaissable, n'est-ce pas, Bernard?

-- C'est en effet le mot. Il y a maintenant de la vie, de la gaiet
dans ces yeux-l -- tes yeux, Elie. C'est, avec ces belles boucles
brunes, tout ce qu'elle a de toi, car la coupe du visage est tout 
fait celle des Mothcourt.

Un pli lger se forma pendant quelques secondes sur le front du
marquis. Entre ses dents, il murmura:

-- Qu'elle ne soit pas une poupe frivole comme sa mre, au moins, si
elle doit lui ressembler de visage!

La marquise douairire apparut cette anne-l  Arnelles plus tt que
de coutume. Une sorte de hte fbrile la possdait de voir face  face
celle qu'elle appelait en secret "l'ennemie", de se rendre compte de la
place que Valderez occupait chez son fils. Elle avait vu avec une
irritation d'autant plus forte qu'elle se trouvait oblige de la
contenir, Elie, ddaignant tous les plaisirs mondains, s'installer 
Arnelles, prs de cette jeune femme qu'il avait feint de dlaisser
d'abord. Si aveugle qu'elle ft par la jalousie, il lui tait
impossible de ne pas admettre que l'orgueil,  dfaut du coeur,
inclint son fils vers cette admirable crature, digne de flatter
l'amour-propre masculin le plus exigeant. Et elle savait aussi d'avance
que la belle douairire ne serait plus maintenant que bien peu de
chose, prs de cette jeune femme vers qui iraient tous les hommages,
toutes les admirations des htes du marquis de Ghiliac.

Pendant quelque temps, en le voyant si peu proccup de sa femme,
menant seul comme auparavant son existence mondaine, elle avait
fortement espr que Valderez sjournerait aux Hauts-Sapins, avec
Guillemette, pendant la dure de la saison des chasses  Arnelles.
Un jour, peu de temps aprs le retour d'Elie de sa croisire, elle
lui en parla incidemment. Il la regarda d'un air tonn, un peu
sardonique, en ripostant:

-- A quoi songez-vous, ma mre? Si Valderez avait le dsir d'aller
passer quelque temps dans le Jura, ce n'est pas ce moment-l qu'elle
choisirait, car, naturellement, il est indispensable que ma femme se
trouve l pour faire les honneurs de notre demeure.

Quelque temps aprs, le dpart et l'installation  Arnelles de M. de
Ghiliac venaient montrer  sa mre que son influence conjugale tait
peut-tre beaucoup plus apparente que relle.

Et quand, en arrivant  Arnelles, elle vit Valderez dans tout
l'panouissement d'une beaut qui s'tait augmente encore, quand elle
remarqua la grce incomparable avec laquelle elle portait ses
toilettes, signes d'un des grands matres de la couture, tous les
dmons de la jalousie s'agitrent en elle. M. d'Essil l'avait dit un
jour  sa femme: Mme de Ghiliac ne pouvait pardonner  une bru des
torts de ce genre.

Valderez voyait arriver sa belle-mre avec une rpugnance secrte. A
mesure que lui venait plus d'exprience, elle comprenait mieux la faute
commise par Mme de Ghiliac en lui rvlant tous ces dtails de la
nature d'Elie, et surtout en assurant aussi fermement  une pauvre
enfant ignorante et pleine de bonne volont que son mari ne l'aimerait
jamais. Mais telle tait la droiture de sa propre nature qu'elle ne
songeait pas encore  l'accuser de perfidie, d'autant moins que Mme de
Ghiliac, en lui parlant ainsi, avait paru absolument sincre -- et que,
hlas! l'attitude d'Elie tait venue si vite corroborer ses dires! Mais
cependant Valderez ressentait d'instinct envers sa belle-mre un
loignement, une crainte imprcise, en mme temps que l'inquitude
qu'elle ne ft mcontente de se voir supplante comme matresse de
maison.

Mais Mme de Ghiliac connaissait trop bien la nature entire et absolue
de son fils pour oser mettre  ce sujet la plus lgre rcrimination.
Elle devait ronger son frein, et assister au triomphal succs de la
jeune chtelaine prs des htes d'Arnelles.

C'tait toujours un privilge envi d'tre invit chez le marquis de
Ghiliac. Mais, cette anne, l'attrait habituel s'augmentait encore par
la perspective de connatre enfin cette seconde femme sur laquelle ne
tarissaient pas d'loges ceux qui l'avaient aperue. Puis, ne serait-il
pas d'un passionnant intrt de voir l'attitude de M. de Ghiliac envers
cette jeune femme, de savoir si vraiment il tait, cette fois,
amoureux? Et quelle chose allchante, pour les jalousies fminines,
d'avoir  surveiller tous les faits et gestes de la nouvelle
chtelaine, de songer aux impairs, aux imprudences que cette
provinciale inexprimente allait certainement commettre, dans ce
milieu qui lui tait inconnu, et qui cachait tant d'embches!

Celles qui escomptaient ce plaisir furent bien vite dues. Le tact
inn de Valderez, son intelligence, sa rserve un peu fire sous
l'apparence la plus gracieuse lui permettaient de se trouver d'emble
au niveau de ce rle de matresse de maison tel qu'il devait tre 
Arnelles. Et, de plus, elle avait en Elie un guide sr qui la
conduisait d'une main discrte au travers du maquis de petites
intrigues, de jalousies, de fourberies aimables et d'amoralit
souriante dont il avait perc tous les secrets. Elle se sentait
entoure par lui d'une sollicitude constante, qui lui semblait douce et
rassurante dans ce milieu o son me si profondment chrtienne, si
srieuse et dlicate ne se sentait pas  l'aise.

Personne ne songeait  contester l'aisance parfaite de la jeune
chtelaine ni la grce inimitable avec laquelle elle recevait ses
htes. Le mariage de raison annonc par la marquise douairire, rendu
plausible par la faon d'agir de M. de Ghiliac au dbut de son union,
paraissait maintenant  tous difficile  admettre, devant le charme
irrsistible de cette jeune femme. D'ailleurs, bien des changements
chez lui, bien des nuances saisies par les curiosits avides, taient
venus faire penser  tous que, cette fois, l'insensible tait touch.
L'affectueux intrt qu'il tmoignait  sa fille, le soin qu'il prenait
d'loigner de sa femme tout ce qui pouvait la froisser dans ses ides,
la place qu'il lui donnait dans sa vie d'crivain, surtout, auraient
suffi  dmontrer l'influence qui s'exerait sur lui.

Et elle? Naturellement, elle ne pouvait faire autrement que de
l'adorer. Mais elle n'imitait pas la premire femme qui laissait voir
si bien ses sentiments, et ne savait pas cacher sa jalousie. Cela
devait videmment plaire  M. de Ghiliac, ennemi des manifestations
extrieures.

Valderez se rendait fort bien compte de la curiosit dont elle tait
l'objet, elle avait l'intuition des jalousies ardentes qui s'agitaient
autour d'elle. Mais elle continuait  remplir son devoir avec la mme
grce simple, en se dgageant de la crainte que lui inspirait, au
dbut, ce monde frivole qu'elle apprenait vite  connatre. Une messe
entendue  une heure matinale venait lui donner pour toute la journe
la force morale ncessaire dans cette ambiance de futilits et
d'intrigues. Elle pouvait alors passer, toujours gracieuse et bonne,
mais intrieurement dtache, au milieu du tourbillon qui emportait les
htes d'Arnelles de distractions en distractions, de ftes en ftes.

Mais elle songeait avec perplexit qu'il fallait qu'Elie ft rellement
bien frivole, pour se complaire dans une existence de ce genre. Il est
vrai qu'il ne semblait pas, pour le moment, y trouver un plaisir
excessif, et, trs volontiers, laissait  d'autres le soin d'organiser
les amusements, auxquels il prenait, cette anne, une part aussi
restreinte que le lui permettaient ses devoirs de matre de maison. De
son ct, Valderez se reposait de ce soin sur sa belle-mre et sur Mme
de Trollens, ces mondaines infatigables qui dployaient des trsors
d'imagination lorsqu'il s'agissait de leurs plaisirs. Elle pouvait
ainsi, presque chaque matin, trouver une heure pour aller travailler
prs d'Elie, qui continuait  revoir les mmoires de ses anctres.
C'tait gnralement  ce moment-l qu'il lui donnait ses conseils et
qu'elle lui demandait son avis sur tout ce qui l'embarrassait dans sa
nouvelle tche.

Elle trouvait aussi une aide, et une amie vritable, en la personne de
la comtesse Serbeck, la plus jeune soeur de M. de Ghiliac. Marie trs
jeune  un grand seigneur autrichien, Claude de Ghiliac avait trouv en
son mari un coeur noble et srieux, trs chrtien, qui avait su diriger
vers le bien cette nature bonne et droite, mais que commenait  gter
une ducation frivole et fausse. Ds le premier instant, Valderez et
elle avaient sympathis. Claude, de nature enthousiaste, chantait les
louanges de sa jeune belle-soeur en mme temps que celles de son frre,
dans l'admiration duquel elle avait t leve par sa mre, pour qui
Elie seul comptait au monde. Ayant perdu depuis son mariage ses gots
mondains, elle se plaisait surtout  s'occuper de sa petite famille, et
souvent Valderez et elle, laissant Mme de Ghiliac et sa fille ane
diriger les papotages de salon, s'en allaient vers les enfants,
frquemment rejointes par la duchesse de Versanges qui aimait fort ses
arrire-petits-neveux, mais surtout Guillemette, depuis que Valderez
avait transform l'enfant morose et un peu sauvage en une petite
crature affectueuse, pleine d'entrain et de spontanit.

-- Votre fille est admirablement bien leve, mon cher ami,
dclara-t-elle un jour  M. de Ghiliac. Il serait  souhaiter que
toutes les mres prissent exemple sur Valderez pour le parfait mlange
de fermet et de douceur qu'elle sait dployer  l'gard de cette
enfant.

C'tait un aprs-midi orageux. Un certain nombre des htes d'Arnelles
taient partis malgr tout en promenade. Mais la plupart, moins
intrpides, se rpandaient dans la salle de billard, dans le salon de
musique, ou s'asseyaient autour des tables de bridge. La marquise
douairire, entoure d'un petit cercle, causait dans la jardin d'hiver
o allait tre servi le th. On discutait sur les meilleurs procds
d'ducation. Elie se promenait de long en large, en s'entretenant avec
M. d'Essil arriv depuis quelque temps. Il s'arrta devant Mme de
Versanges et rpliqua d'un ton srieux:

-- Je suis absolument de votre avis, ma tante. Valderez est, en effet,
l'ducatrice idale.

-- Mais ne pensez-vous pas que cette ducation serait peut-tre moins
ferme, moins parfaite s'il s'agissait, au lieu d'une belle-fille, de
ses propres enfants?

C'tait Mme de Brayles qui prononait ces mots de sa voix un peu
chantante. Arrive depuis trois semaines  la Reynie, elle ne manquait
pas la plus petite runion  Arnelles, o la marquise douairire, qui
n'avait jamais montr auparavant grande sympathie pour elle, paraissait
l'attirer volontiers cette anne.

-- Non, j'en suis certain. La fermet est un devoir, -- et pour ma
femme, le devoir est la grande loi  laquelle elle ne se soustraira
jamais.

-- C'est magnifique!... mais bien austre! murmura une jeune femme dont
les mines langoureuses, destines  attirer l'attention de M. de
Ghiliac, amusaient fort la galerie depuis quelques jours.

-- Austre? Oui, pour ceux qui ne voient dans la vie que le plaisir,
que la jouissance. Mais, autrement, c'est lui qui nous donne encore le
plus de bonheur, croyez-m'en, princesse!

La blonde princesse Ghelka rougit lgrement sous le regard de froide
ironie qui se posait sur elle. La marquise douairire, dont le front
s'tait lgrement pliss depuis qu'il tait question de sa bru,
intervint de cette voix brve qui indiquait chez elle une irritation
secrte.

-- Vous devenez d'un srieux invraisemblable, Elie. Je me demande si
vous n'allez pas finir par vous enfermer dans quelque Thbade.

Il eut un sourire lgrement railleur.

-- Ce serait peut-tre une sage rsolution. Mais non, il n'en est pas
question pour le moment. Paris me reverra encore, -- plus ou moins
longtemps, cela dpendra de ma femme, qui s'y plaira peut-tre moins
qu'ailleurs. C'est elle qui dcidera de nos sjours ici ou l. Quant 
moi, peu m'importe, je me trouverai bien partout.

Un instant, dans le jardin d'hiver, un silence de stupfaction passa.
Une telle dclaration, de la part de cet homme si fier de son autorit,
rvlait  tous la place que tenait Valderez dans sa vie.

La lueur amuse qui se discernait dans le regard du marquis montrait
qu'il avait tout  fait conscience de l'effet produit par ses paroles.
M. d'Essil glissa un coup d'oeil discret vers Mme de Ghiliac. Quelque
chose avait frmi sur ce beau visage. La dclaration d'Elie venait sans
doute confirmer toutes ses craintes.

Le regard de M. d'Essil, qui se dirigeait curieusement vers Roberte,
vit un clair de haine s'allumer dans les yeux bleus. Au bout de
l'enfilade des salons s'avanaient Valderez et la comtesse Serbeck, que
suivaient Guillemette, les ans de Claude, Otto et Hermine, et les
deux enfants de Mme de Trollens.

-- Que viennent donc faire ici ces enfants? demanda Mme de Ghiliac d'un
ton sec, quand les jeunes femmes pntrrent dans le jardin d'hiver.

Ce fut Valderez qui rpondit:

-- En raison d'une sagesse exemplaire depuis quelques jours, je leur
avais promis pour aujourd'hui une tasse de chocolat, la gourmandise
par excellence pour tous, et qui, parat-il, leur semble bien meilleure
prise l'aprs-midi, avec les grandes personnes. C'est l une rcompense
tout  fait exceptionnelle. Mais si cela vous drange, ma mre...

M. de Ghiliac, qui s'tait avanc de quelques pas, interrompit vivement:

-- C'est trs bien ainsi, au contraire. Nous ne pouvons qu'tre heureux
de recevoir et de gter un peu des enfants bien sages... qu'en dis-tu,
Guillemette?

Il enlevait entre ses bras la pette fille, et mit un baiser sur la joue
rose qui s'approchait clinement de ses lvres.

Valderez se pencha un peu pour rattraper le noeud qui retenait les
boucles de Guillemette. Celle-ci, d'un mouvement imprvu, lui jeta ses
bras autour du cou. Pendant quelques instants, les cheveux brun dor de
Valderez, les boucles brunes d'Elie se mlrent au-dessus de la tte de
l'enfant, leurs fronts se rapprochrent. Le regard d'Elie, caressant et
tendre, glissa de sa fille  sa femme qui, inconsciente du dlicieux
tableau familier form par eux trois, renouait tranquillement le ruban
rose.

-- Vous tes vraiment d'une fantaisie dconcertante, Elie, dit la voix
pointue de Mme de Trollens.

-- A quel propos me dites-vous cela? interrogea-t-il avec calme, tout
en posant l'enfant  terre.

-- Mais  propos de votre subite tendresse paternelle! Ce n'est gure
dans votre  nature, il me semble?

Il laissa chapper un rire moqueur.

-- Merci bien du compliment! Vous avez une bonne opinion de votre
frre, Elonore! Ainsi, vous me jugez incapable de remplir mes devoirs
paternels, et vous croyez que j'agis ainsi sous l'empire d'une simple
fantaisie?

-- Mais... vous nous y avez un peu habitus, mon cher!

M. de Ghiliac, s'avanant vers la table  th autour de laquelle
commenait  voluer Valderez, prit place sur un fauteuil vacant, et,
s'y enfonant d'un mouvement nonchalant, dit avec une froideur
railleuse:

-- Expliquez-vous, je vous prie.

Quand il prenait ce ton et cette attitude, quand il tenait ainsi sous
l'tincelle cruellement moqueuse de son regard ses interlocuteurs,
ceux-ci perdaient pied gnralement, bredouillaient et s'effondraient
piteusement. Mme de Trollens, malgr tout son aplomb, n'chappait pas 
la rgle, et plus d'une fois son frre, impatient de ses prtentions
ou de ses petites mchancets sournoises, lui avait impitoyablement
inflig cette humiliation.

-- Vous l'avez dit un jour vous-mme... Vous avez dclar que tout,
chez vous, tait soumis au caprice du moment... balbutia-t-elle.

-- Vraiment? Il est bien possible que cette dclaration ait t faite
par moi. Je suis, en effet, le plus capricieux des hommes... sauf
lorsqu'il s'agit de mes affections.

-- J'en ai en tout cas fait l'exprience pour l'amiti! s'cria
gaiement le prince Sterkine. Voil prs de vingt ans que la ntre dure,
et, loin de s'affaiblir, elle se fortifie chaque jour.

-- Certainement... Mais ma soeur te dira, mon bon Michel, que tout
l'honneur t'en revient, car depuis que, garonnets de dix ans tous
deux, nous nous sommes lis intimement autrefois  Cannes, tu as eu
l'hrosme de supporter les sautes fantasques, l'gosme, la volont
autoritaire de ton ami, que tu aimais quand mme, -- et qui ne t'aimait
pas, lui, parat-il, puisqu'on le juge incapable d'un sentiment de ce
genre.

Il riait, et autour de lui on lui fit cho, non sans jeter des coups
d'oeil malicieux vers Mme de Trollens, que le ton mordant de son frre
rduisait au silence.

Elle n'en aurait peut-tre pas eu fini si vite avec la verve railleuse
d'Elie, sans l'apparition des autres htes d'Arnelles que ramenait
l'heure du th. Bientt, les conversations et les rires remplirent le
jardin d'hiver. Valderez servait le th, aide par Claude et une jeune
cousine de M. de Ghiliac, Madeleine de Vrans, tout rcemment fiance
au prince Sterkine. Guillemette, avisant un tabouret, s'tait assise
prs de son pre. Celui-ci jouait avec les longues boucles de l'enfant
tout en rpondant d'un air distrait  Mme de Brayles, qui avait russi,
par de savantes manoeuvres,  trouver un sige prs de lui. Roberte,
sans en avoir l'air, suivait la direction de son regard, et elle le
voyait sans cesse comme invinciblement attir vers la jeune chtelaine,
qui allait et venait  travers les groupes.

-- Prenez-vous du caf glac, Elie?

Valderez s'approchait de son mari, un plateau  la main.

-- Mais oui! N'importe quoi!... Ce que vous voudrez.

Il tait visible qu'il rpondait machinalement, beaucoup plus occup de
sa femme que de ce qu'elle lui offrait.

Mme de Brayles eut un petit rire bref, qui sonna faux.

-- Mais c'est dlicieux, un mari aussi accommodant! Vous lui offririez,
madame, le plus amer breuvage, qu'il l'accepterait sans hsiter.

-- Certainement, parce que je serai persuad que ma femme ne me le
donnerait que pour mon bien! riposta-t-il avec un lger sourire de
moquerie.

Puis, baissant la voix, et la physionomie devenue tout  coup srieuse,
il demanda:

-- Vous semblez fatigue, Valderez?

-- Oh! ce n'est rien, une simple nvralgie!

-- Prenez donc tout de suite quelque chose pour la faire passer. Cette
temprature orageuse ne peut que l'augmenter encore.

-- Oui, je vais monter tout  l'heure.

-- Allez donc maintenant. Je vois fort bien que vous luttez contre une
souffrance trs forte. Claude et Madeleine sont l pour finir de
veiller  ce que nos htes soient servis.

-- Et vous dtestez voir une personne souffrante, ajoutez-le, Elie, dit
Mme de Brayles dont les lvres plissantes se serraient nerveusement.
La bonne sant est,  vos yeux, indispensable.

Il riposta d'un ton sec et hautain:

-- Pardon! ne vous mprenez pas! Je trouve insupportables les femmes
sans cesse proccupes de leurs malaises imaginaires, et en occupant
constamment leur mari. Mais je sais comprendre une souffrance relle, y
compatir et faire en sorte de la soulager. Soyez sans crainte, je ne
suis pas un monstre, comme vous semblez le croire charitablement,
Roberte.

Il laissa chapper un petit rire railleur et se leva pour rpondre  un
appel de sa mre, qui lui demandait de jouer une rcente composition
musicale d'un jeune Roumain protg par lui.

Valderez s'tait rapproche de la table  th et informait  mi-voix
Madeleine de Vrans de l'absence momentane qu'elle allait faire. Comme
elle se dtournait pour quitter le jardin d'hiver, elle se trouva en
face de Mme de Brayles.

-- Allez vite vous soigner, chre madame, dit la voix chantante de la
jeune veuve. Quoi qu'en dise M. de Ghiliac, il trouve insupportables
les femmes souffrantes. La mre de Guillemette en a su quelque chose!
Sujette  de trop frquents malaises, elle voyait son mari prendre
alors le train pour Vienne ou Ptersbourg,  moins qu'il ne s'en allt
vers les Indes ou le Groenland. C'tait une faon charmante d'aider 
l'amlioration de cette pauvre petite sant, tant donn surtout
qu'elle ne vivait plus hors de sa prsence! Ah! les hommes! les hommes!

Les beaux sourcils dors de Valderez se rapprochrent, sa voix prit un
accent trs froid pour rpliquer:

-- Il est bien difficile, madame, de savoir quelle est, dans un mnage,
la part de responsabilit de l'un et de l'autre. Mieux vaut ne pas
juger -- et ne pas en parler inconsidrment.

Elle inclina lgrement la tte et sortit du jardin d'hiver; laissant
Mme de Brayles un peu abasourdie par la fire aisance de cette rponse,
qui tait une leon donne sans ambages, comme se le rptait
rageusement Roberte.

Valderez monta  sa chambre, prit un cachet d'aspirine et redescendit
aussitt. Mais, au lieu de regagner les salons, elle s'arrta dans le
salon blanc. Cette pice lui tait entirement rserve, c'est l
qu'elle venait travailler lorsqu'elle trouvait un moment de loisir.
Elle tait constamment garnie des fleurs les plus belles provenant des
serres et des jardins d'Arnelles, choisies chaque jour avec un soin
minutieux par le jardinier-chef, sur les ordres de M. de Ghiliac.

Valderez s'approcha d'une porte-fentre qu'elle ouvrit. L'air devenait
presque irrespirable. De lourdes nues noires tenaient des masses d'eau
suspendues au-dessus de la terre et assombrissaient lugubrement les
eaux du lac. Aucun souffle de vent n'agitait les feuillages, une
immobilit pesante rgnait dans l'atmosphre.

Du salon de musique, les sons du piano arrivaient  l'oreille de
Valderez. Elle et reconnu entre mille ce jeu souple et ferme, si
profondment  expressif, qu'elle avait cout souvent avec un secret
ravissement.

-- Quand vous jouez, papa, maman coute si bien qu'elle ne m'entend pas
entrer, avait dit un jour Guillemette.

Et elle l'coutait encore en ce moment, un peu frmissante, cherchant 
saisir, sous les phrases musicales exprimes avec une exquise
dlicatesse, quelque chose de l'me du musicien.

De sourds grondements se faisaient entendre. L'orage se rapprochait et
de larges gouttes de pluie tombaient dj, s'crasant sur le sol de la
terrasse.

Sa pense se reportait vers Mme de Brayles. Cette jeune femme lui
dplaisait de plus en plus. Son insinuation de tout  l'heure tait
compltement dplace. Et il tait impossible  Valderez de ne pas
remarquer ses manoeuvres de coquetterie  peine dguises autour d'
Elie, -- non moins d'ailleurs que la froideur de plus en plus accentue
de celui-ci  l'gard de son amie d'enfance.

Depuis quelque temps, Valderez se demandait si les torts de M. de
Ghiliac envers sa premire femme avaient t tels que semblaient le
faire croire les paroles dites nagure par la marquise douairire, et
celles prononces tout  l'heure par Roberte. En tout cas, il n'tait
pas impossible que Fernande en et aussi, qui pouvaient peut-tre
expliquer, sinon excuser compltement ceux de son mari. Claude l'avait
montre  Valderez frivole et exalte, peu intelligente, incapable de
comprendre une nature comme celle d'Elie, tellement jalouse qu'elle
piait toutes ses sorties et lui adressait des reproches accompagns de
crises de nerfs aussitt que le moindre soupon lui venait  l'esprit.
Evidemment, ce n'tait pas le moyen de gagner le coeur d'un homme de ce
caractre.

Et au fond, maintenant, -- bien qu'elle ne s'expliqut toujours pas son
attitude le jour de leur mariage et les mois suivants, -- Valderez le
croyait bon, susceptible de procds dlicats, comme le dmontrait sa
conduite  son gard. Depuis quelque temps, elle sentait chaque jour
s'crouler, tout doucement, quelque chose de cette barrire qui s'tait
dresse entre eux. Et les prunelles bleues se faisaient si trangement
caressantes en se posant sur elle!

Un clair enveloppa tout  coup la jeune femme. Un grondement sec se
prolongea, faisant trembler les vitres.

Valderez recula machinalement. Une autre lueur fulgurante venait
d'clairer son esprit, lui montrant en toute clart le sentiment qui
s'tait dvelopp en elle, qui y rgnait maintenant. Elle aimait
Elie... elle l'aimait de telle sorte qu'elle souffrirait profondment
s'il s'loignait d'elle encore.

Oui, ce n'tait plus le devoir seul, comme elle le croyait tout 
l'heure, qui l'attachait  lui. Elle aimait cet homme nigmatique,
amour timide et tremblant qui n'aurait os se montrer et s'panouir,
car une dfiance flottait toujours dans l'me de Valderez, comme une
trace subtile du poison vers par une main criminelle.

Et prcisment, l'avertissement de sa belle-mre lui revenait 
l'esprit: "Peut-tre se plaira-t-il  faire natre en vous des
impressions qu'il analysera ensuite dans un prochain roman." Ah! si
cela tait!... et s'il savait...

Non, il ne saurait pas! Elle lui droberait son secret, tant qu'elle
ignorerait ce qui se cachait sous la douceur tendre de ce regard qui
faisait battre son coeur.

Elle rpta avec un mlange d'angoisse et de bonheur:

-- Je l'aime!... Je l'aime!

Au dehors, la pluie tombait maintenant avec violence, et sans que la
jeune femme, absorbe dans ses penses, s'en apert, elle mouillait la
robe de crpe de Chine rose ple orne de dlicates broderies, qui
donnait aujourd'hui un clat particulier  sa beaut.

Elle se rendait compte, maintenant, de l'impression produite sur lui
par l'aveu navement fait de l'impossibilit o elle se trouvait de
l'aimer. Une telle dclaration avait d sembler singulirement
mortifiante  cet homme idoltr, -- venant surtout de cette humble
jeune fille qu'il avait daign choisir et qui devait exciter l'envie de
toutes les femmes. Son orgueil n'avait pu le supporter, -- et Valderez
avait port la peine de sa franchise. Avait-il peu  peu rflchi? Se
disposait-il  oublier et  pardonner?

Depuis un moment, le piano avait cess de se faire entendre. Une
silhouette masculine apparut tout  coup au seuil d'une porte reste
ouverte, au moment o une nouvelle lueur clairait la jeune femme
immobile.

-- Mais  quoi songez-vous donc? s'cria la voix d'Elie, vibrante et
inquite.

Saisie par cette apparition subite au moment o elle pensait  "lui" si
intimement, Valderez sursauta et eut un mouvement en arrire.

M. de Ghiliac, qui s'avanait vers elle,  s'arrta au milieu du salon.

-- Vous ai-je donc fait peur? dit-il froidement.

-- Non... mais je ne vous avais pas entendu... et, d'ailleurs, je suis
un peu nerve par l'orage, balbutia-t-elle en rougissant.

-- Je vous prie de m'excuser, dit-il avec la mme froideur. Il est vrai
que je suis entr un peu brusquement... Mais comment restez-vous l
avec cette robe lgre? La temprature a extrmement frachi, et vos
nvralgies ne vont pas se trouver bien d'un traitement de ce genre,
j'imagine. En souffrez-vous toujours?

-- Oui, toujours autant.

Il dit d'un ton adouci:

-- Je crois que tout ce mouvement, que cette existence  laquelle vous
n'tes pas accoutume vous fatiguent. Reposez-vous donc compltement ce
soir, retirez-vous dans votre appartement, je me charge de vous excuser
prs de nos htes.

-- Oh! non, pas pour une nvralgie! Il n'est pas dans mes habitudes de
me dorloter ainsi.

-- Eh bien! vous le ferez pour m'obir. Et une autre fois, quand il y
aura de l'orage, vous ne resterez pas prs d'une fentre, de manire 
recevoir la pluie sur vous.

-- Vraiment, je n'y pensais pas! murmura-t-elle.

Elle passa la main sur son front. Ses nerfs taient sans doute trs
tendus, car elle sentait des larmes qui lui montaient aux yeux. Trs
vite, pour qu'il le ne les vt pas, elle tendit la main  M. de Ghiliac:

-- Puisque vous l'exigez, je remonte. Bonsoir, Elie.

Ses doigts frmirent un peu sous la caresse du baiser qui les
effleurait.

-- Bonsoir, Valderez! Reposez-vous bien, et revenez-nous demain
compltement dlivre de cette nvralgie.

Il la regarda s'loigner, puis, machinalement, vint s'asseoir prs de
la table o se trouvait l'ouvrage de Valderez. Appuyant son front sur
sa main, il murmura avec amertume:

-- Encore ce recul... Et j'ai vu des larmes dans ses yeux. Qu'a-t-elle
donc? Cette me limpide, rayonnant dans ses yeux pleins de lumire, ne
livre pas son secret. Mais je ne puis plus vivre ainsi. Il faut que je
sache ce qui existe sous cette soumission gracieuse, sous cette douceur
charmante... Il faut que je sache si je suis aim. Car, en vrit, je
connais tout de cette me droite et candide -- sauf cela. Et ne
serait-ce pas parce qu'elle l'ignore elle-mme?



XVII



"Je regrette vraiment, ma chre Gilberte, que vous n'ayez pas consenti
 m'accompagner  Arnelles. L'automne y est particulirement dlicieux
cette anne et vous auriez pu assez facilement vous isoler quelque peu
de l'existence trop mondaine que l'on y mne. La jeune chtelaine
elle-mme vous y aurait aide, car elle vous comprendrait si bien! Ah!
la merveilleuse crature! Si jamais je pensais, en offrant  Elie votre
pauvre petite filleule, qu'elle serait cette femme idale dont personne
-- mme pas celles qui la hassent -- ne songe  contester la beaut
sans dfaut et la grce aristocratique! Et je vous avoue que j'ai t
absolument stupfait en voyant avec quelle aisance elle faisait les
honneurs de chez elle.

"Quel changement pourtant avec ses Hauts-Sapins! Je me rappelle ses
pauvres vieilles robes, qu'elle faisait durer tant qu'elle pouvait. Et
maintenant, elle parat tout aussi  l'aise dans ses toilettes, dont la
moindre a t paye une somme qui et suffi  faire vivre sa famille
pendant plusieurs mois. Des toilettes choisies par Elie! C'est tout
dire, n'est-ce pas? Son sens si vif de l'harmonie et de la beaut, le
tact, le got srieux et dlicat de Valderez devaient ncessairement
carter toutes les exagrations, toute la laideur et l'inconvenance des
accoutrements fminins actuels. Aussi, votre filleule est-elle exquise
et admire au-dessus de toutes. Aussi inspire-t-elle un respect auquel
les autres sont en train de perdre leur droit.

"Et le plus tonnant,  mes yeux, est que cette enfant ne semble
aucunement grise par un pareil changement d'existence! L'autre soir,
je lui faisais compliment d'une certaine robe mauve garnie d'un point
d'Argentan qui m'a paru d'une extraordinaire beaut et a fait, je le
sais pertinemment, bien des envieuses, --  commencer par Herminie, qui
n'en possde pas de semblable. Elle me rpondit avec ce sourire
ravissant dont je vous ai parl:

"-- Je suis moins fche de porter des dentelles de ce prix depuis que
je sais qu'elles font vivre des ouvrires bien intressantes et que
j'aide ainsi au rtablissement d'une industrie qui permet aux femmes de
travailler chez elles. Mais cela... cela!...


"Elle dsignait les diamants qu'elle portait ce soir-l.

"-- ...Figurez-vous, mon cousin, que je n'ose plus mettre mon collier
de perles depuis que Claude m'a appris ce qu'il valait. C'tait
justement, de toutes mes parures, celle que je prfrais. Mais c'est
pouvantable, une pareille fortune qui dort, sans profiter  personne.

"-- Elle ne profite pas davantage dans son crin que sur vos paules,
ma chre enfant, rpliquai-je en riant, bien qu'au fond je fusse mu de
ce scrupule qui n'existe certes chez aucune de ces dames, mme chez
Claude, si srieuse qu'elle soit devenue.

"-- Evidemment. Mais enfin, c'est fou de la part d'Elie, n'est-ce pas,
mon cousin? Et je vous avoue que le luxe outr qui rgne ici, le train
de vie que l'on y mne sont un peu effrayants pour moi.

"Elle tait dlicieuse en parlant ainsi avec son air de grave
simplicit.

"-- Eh bien! il faut obtenir de votre mari qu'il change un peu cela,
rpliquai-je.

"Elle rougit lgrement, et mit la conversation sur un autre sujet.

"De plus en plus, je suis persuad qu'Elie en est profondment pris.
Et dj elle l'a chang. Comme je vous le disais dans ma dernire
lettre, il est plus srieux, moins sceptique et moins railleur. C'est,
en outre, un jeune pre charmant, trs affectueux, et de plus, lui, qui
ne se souciait pas des enfants, s'intresse  ses neveux, aux Serbeck
du moins, car Franois et Ghislaine de Trollens sont d'insupportables
petits poseurs qu'il ne peut souffrir. On sent aussi qu'il exerce
autour de sa femme une sollicitude discrte, mais incessante. Il parat
-- c'est Claude qui m'a racont le fait -- que, quand sa mre prsenta
 son approbation la liste des invits aux sries d'Arnelles, il effaa
plusieurs noms, entre autres celui de la comtesse Monali, qui a des
toilettes si choquantes; de Mme de Sareilles, dont la rputation laisse
fort  dsirer; du marquis de Garlonnes, dont le divorce scandaleux a
fait, l'anne dernire, les plus beaux jours de le presse. Puis il a
signifi  Elonore, grande directrice du thtre d'Arnelles, qu'il
voulait que tous les projets de reprsentation lui passassent sous les
yeux, car il n'entendait pas que l'on vt chez lui, comme cela s'est
produit l'anne dernire, des spectacles qui pussent offenser tant soit
peu la morale.

"Vous devinez d'ici la fureur -- concentre naturellement -- d'Herminie
et d'Elonore. M. de Garlonnes est un acteur mondain de premier ordre,
la comtesse Monali a une voix superbe. Mme de Sareilles possde un
entrain endiabl pour organiser des divertissements. Quant  la
question thtre, c'est l'arche sacro-sainte pour Elonore, en passe de
devenir une cabotine parfaite. Naturellement -- et non sans raison --
on a vu l l'influence de Valderez. Il est bien facile de s'apercevoir
qu'Elie carte d'elle, autant qu'il le peut, tout ce qui serait
susceptible de la froisser. Il a compris certainement cette me
dlicate, il l'admire et la prserve. Mais ce que peut faire cet homme
en apparence si blas, si sceptique et si froid, sa mre et Elonore en
sont incapables. L'me de Valderez dpasse la comprhension de leurs
mes mesquines et envieuses, qui se contentent d'un minimum de moralit
confinant souvent  l'amoralit.

"Cependant, elles n'osent lui susciter des tracasseries. Elie ne
supporte pas qu'un blme effleure sa femme, ainsi qu'Herminie a pu en
avoir la preuve lorsqu'elle en a essay, deux ou trois fois.
Maintenant, elle n'y revient plus. Mais quelles rancunes couvent
l-dessous!

"Vous me demandez ce que devient Roberte de Brayles? Elle est
constamment  Arnelles, plus souvent que les annes prcdentes, tourne
sans cesse autour d'Elie et prend des allures de coquetterie provocante
que ne parat pas dcourager la froideur de plus en plus glaciale de
Ghiliac. Valderez ne peut manquer de s'apercevoir de ce mange. Et Elie
s'en inquite, car il m'a dit hier, en revenant du tennis:

"-- Il faudra qu' la premire occasion je fasse comprendre  Mme de
Brayles qu'elle ait  rester chez elle.

"Il avait, en disant cela, un certain air qui me donne  penser que
Roberte n'aura pas l'ide d'y revenir, le jour o elle recevra cet
ultimatum. Et je crois aussi, d'aprs quelques mots dits par lui, qu'il
est trs dsireux d'loigner de Valderez une femme qui doit,
naturellement, la har de toutes les forces de son me.

"La chre enfant est, d'ailleurs, entoure de jalousies effrnes. Mais
la vigilance de son mari me rassure pour elle. J'avais raison de penser
que cet homme-l valait beaucoup mieux que les apparences. Il est
charmant pour moi. Est-ce par reconnaissance pour la perle rare que je
lui ai procure? C'est possible, car, je vous le rpte, je le crois
trs amoureux.

"Et elle? Comment penser qu'elle ne l'est pas aussi? C'est
inadmissible, tant donn surtout qu'Elie semble absolument parfait
pour elle, et qu'elle n'a rien  lui reprocher, puisqu'il a mme
supprim compltement ses petits "flirts d'tudes", comme il disait.
Mais, alors, elle tient  bien cacher ses sentiments, car mme devant
nous, ses parents, elle est  son gard d'une rserve qui semblerait
plutt le fait d'une trangre que d'une pouse. La chose me parat
d'autant plus singulire qu'elle se montre par ailleurs, pour Claude et
Karl, pour le bon duc de Versanges et sa femme, pour moi-mme, d'une
spontanit charmante et trs affectueuse.

"Donnez-moi donc votre avis  ce sujet, ma chre Gilberte, ou plutt,
non, venez me l'apporter vous-mme. Quoi que vous en disiez, le climat
de Biarritz ne vous est pas indispensable. Et Valderez m'a charg
d'insister beaucoup prs de vous, car elle dsire vivement vous voir.

"Noclare est arriv la semaine dernire, avec Roland. Il est redevenu
fringant, et parat vivre ici dans un merveillement perptuel. Son
gendre est pour lui une divinit. Il a toujours la mme pauvre
cervelle, mais, fort heureusement, il ne l'a pas lgue  son an.
Quel charmant garon que ce Roland! Le portrait moral de sa soeur,
d'ailleurs. Cela dit tout.

"Nous continuons la srie de ces superbes chasses  courre qui ont fait
la rputation d'Arnelles plus encore que toutes les merveilles de ce
domaine. Elie est toujours passionn l-dessus; c'est un trait de race.
Ses anctres ont tous t d'ardents veneurs. Valderez suit les chasses
 cheval, elle monte admirablement et est l'amazone la plus ravissante
qui se puisse rver. Mais elle ne peut supporter de voir forcer le cerf
et se tient toujours  l'cart, avec Claude qui a la mme rpugnance.
Roberte, au contraire,  ne boude pas devant la poursuite, ni devant le
spectacle de l'hallali. Peut-tre aussi, connaissant les gots d'Elie,
croit-elle ainsi lui plaire. En ce cas, elle se trompe bien, car il m'a
dit l'autre jour, comme nous revenions d'une certaine chasse au faucon,
qui avait t pour les amateurs un rgal de choix:

"-- Je ne puis blmer absolument les femmes qui aiment les motions de
la chasse, mais je trouve pourtant infiniment plus dlicat et plus
fminin -- et plus attirant aussi, pour nous autres hommes -- le
mouvement qui les loigne de ce sport sanguinaire.

"-- Comme Valderez? ripostai-je en souriant.

"-- Comme Valderez, oui. Elle perdrait  mes yeux quelque chose de son
charme si je la voyais, comme Elonore, Roberte et d'autres, assister
impassible  la mort d'un animal. La sensiblerie est ridicule, mais la
sensibilit est une des plus exquises parmi les vertus fminines, --
lorsqu'elle est bien dirige, ce qui est le cas pour ma femme.

"Eh bien! Gilberte, quand je vous disais?... L'aime-t-il oui ou non?"



* * *



Valderez, assise dans le salon blanc, finissait d'crire  sa mre.
Comme elle attirait  elle une enveloppe pour inscrire l'adresse, elle
vit entrer M. de Noclare, tout pimpant, s'essayant visiblement, comme
les snobs de l'entourage de M. de Ghiliac,  copier l'allure et le
tenue de son gendre.

-- Je voudrais te parler, mon enfant. Mais tu es occupe?

-- Non, mon pre, j'ai fini. Asseyez-vous donc.

Il prit place sur un fauteuil prs d'elle, tout en jetant un coup
d'oeil extasi autour de lui.

-- Dire que c'est ma fille qui est la matresse de toutes ces
splendeurs! Que te disais-je, Valderez, au moment de la demande d'Elie?
Regrettes-tu d'avoir accept, maintenant?

Il riait en se frottant les mains. Elle dtourna les yeux, sans
rpondre, tandis que M. de Noclare, toujours loquace, poursuivit:

-- Tu es une reine ici... et je vais avoir recours  ton pouvoir.
Figure-toi que pendant mon sjour  Aix, cet t, j'ai jou... un peu,
et j'ai eu la malchance de perdre. J'ai crit alors  Elie pour lui
demander de m'avancer un trimestre de la pension qu'il nous fait, sans
lui dire au juste pourquoi. Il m'a rpondu en m'envoyant la somme,
"sans prjudice de celle qui vous sera adresse comme  l'ordinaire",
ajoutait-il fort aimablement.

-- Oh! mon pre!

Elle le regardait avec une expression de douloureux reproche qui fit un
instant baisser les yeux de M. de Noclare.

Il se mit  tourmenter nerveusement sa moustache grisonnante.

-- Eh bien! oui, je n'ai pas t raisonnable... surtout la seconde fois.

-- Comment la seconde fois?

-- Oui, je suis retourn  Aix dernirement, pour tcher de me
rattraper. Mais dcidment, il n'y avait rien  faire. J'ai perdu
encore...

Une exclamation s'chappa des lvres tremblantes de Valderez.

-- ... Mon partenaire, fort galant homme, m'a donn du temps. Cependant,
je ne puis tarder davantage. Or, ton mari seul peut me venir en aide.
Il faut que tu lui demandes...

-- Moi? dit-elle vivement avec un geste de protestation.

-- Oui, toi, parce que tu obtiendras la chose plus facilement que moi.
D'ailleurs Elie, bien qu'il soit fort aimable  mon gard, me parat
intimidant ds qu'il s'agit de solliciter de lui quelque chose. Puis
venant de ta bouche, la somme -- quarante mille francs -- lui paratra
insignifiante. Cette petite broche que tu portes aujourd'hui  ton
corsage vaut au moins cela...

Valderez se leva vivement, toute frmissante.

-- Quarante mille francs! Est-ce possible? Jamais je n'oserai demander
cela  Elie aprs tout ce qu'il fait dj pour ma famille!

-- Allons donc, qu'est-ce que cela pour lui? Comme tu t'meus pour peu
de chose, ma fille! Il sera trop heureux, au contraire, que tu lui
donnes une occasion nouvelle de te faire plaisir. Et moi, je te promets
de ne plus toucher  une carte, j'ai trop peu de veine. Mais il faut
m'aider  sortir de ce mauvais pas.

-- Oh! vous ne savez pas ce que me coterait une telle dmarche!
Demandez-lui vous-mme, mon pre!

Il eut un geste d'impatience irrite.

-- Comme tu es empresse  me rendre service et  m'pargner un ennui!
C'est charmant, en vrit!

-- Eh bien! je lui en parlerai! dit-elle avec un geste rsign.

Il lui prit les mains et les serra avec force.

-- A la bonne heure! Pourquoi te faire prier pour une chose si facile,
et si naturelle?

Valderez eut envie de lui rpondre:

-- Vous ne la trouvez pas si facile et si naturelle, puisque vous
n'osez pas en parler vous-mme  Elie.

Quand M. de Noclare se fut loign, Valderez enferma sa lettre dans
l'enveloppe, sonna pour la remettre  un domestique, puis elle gagna
la terrasse o, par ces belles matines automnales, presque tides,
aimait  se tenir la duchesse de Versanges, entoure d'un cercle plus
ou moins nombreux, selon l'heure et les occupations de chacun.

En ce moment, elle n'avait prs d'elle que M. d'Essil, Madeleine de
Vrans et son fianc, et Mme de Ghiliac, encore en tenue d'amazone, car
elle venait de rentrer d'une promenade  cheval et s'tait arrte au
passage sur la terrasse.

-- Je croyais trouver Elie ici, dit Valderez.

-- Elie? Il est dans la roseraie, rpondit Mme de Ghiliac. En passant
tout  l'heure par l'alle haute du parc, nous l'avons aperu avec la
princesse Ghelka, qui cueillait des roses.

Sous ses paupires un peu abaisses, elle jetait un coup d'oeil sur sa
belle-fille. Mais Valderez se trouvait tourne un peu de ct, et
l'expression de sa physionomie chappa  la marquise.

-- Les voil, dit M. d'Essil.

Elie arrivait en effet, et prs de lui marchait la princesse Ghelka,
dont les bras retenaient une gerbe de roses. En arrivant sur les degrs
de la terrasse, elle l'leva au-dessus de sa tte.

-- Voyez donc! Elles sont magnifiques!

-- Vraiment, chre princesse, vous avez t l'objet d'une prodigalit
bien rare! s'cria en souriant Mme de Ghiliac.

Elie, qui atteignait en ce moment le dernier degr de la terrasse,
tourna les yeux vers elle en ripostant froidement:

-- En vrit, ma mre, ne savez-vous pas depuis longtemps que je n'ai
jamais refus  une femme, quelle qu'elle soit, les fleurs qu'elle me
demandait?

-- Non, pas mme aux pauvresses, ajouta gaiement le prince Sterkine. Te
souviens-tu, Elie, de cette vieille femme qui nous accosta, il y a deux
ans, come nous sortions d'une soire au palais royal de Stockholm, et
me demanda l'orchide que je portais  ma boutonnire, pour sa
petite-fille malade qui aimait tant les fleurs?

M. de Ghiliac inclina affirmativement la tte, tout en approchant un
sige de celui o venait de s'asseoir sa femme.

-- Je la lui donnai, et spontanment, tu lui remis aussi la tienne.

-- Eh oui! pauvre vieille! Mais j'ai maintenant un grand remords de n'y
avoir pas joint quelque chose de plus substantiel. Le geste n'tait pas
mal, mais il y manquait quelque chose... N'est-il pas vrai, Valderez,
vous qui tes si experte en charit?

Il s'asseyait prs de la jeune femme, et la regardait en souriant, avec
une douceur mue qui ne pouvait manquer de frapper ceux qui taient l.

Elle sourit aussi en rpondant:

-- Il est certain que votre orchide n'a pas d soulager beaucoup,
matriellement, ces pauvres femmes. Mais qui sait si elle n'a pas aid
au rtablissement de la jeune fille, par le plaisir que sa vue lui a
caus?

-- Je veux l'esprer. Mais maintenant, je ferais le geste complet.

-- Le demi-geste tait dj charmant, dit en riant Mme de Versanges.
Mais faut-il penser, Elie, que vous attachez une importance seulement
aux fleurs offertes spontanment?

-- Pour mon compte personnel, oui. Je suis ainsi fait, -- c'est
peut-tre une trs grave imperfection, -- que je considre le don
spontan comme le seul dont on puisse tirer une dduction quelconque.

Il souriait  demi, et une lueur d'ironie traversait son regard qui,
aprs avoir effleur la physionomie mobile de la princesse Ghelka, se
portait sur celle de sa mre, lgrement crispe.

-- Je suis tout  fait de votre avis, dit M. d'Essil, dont la mine
aurait dmontr  un observateur la satisfaction que lui causaient les
paroles d'Elie. Et ce que vous dites est vrai surtout en affection.

Une petite discussion s'ensuivit, l-dessus, entre la princesse Ghelka
et lui. M. de Ghiliac coutait, silencieux, l'air distrait, en jouant
avec un bouton de rose  peine entr'ouvert, qu'il tenait  la main.

-- O allez-vous? demanda-t-il  mi-voix en voyant Valderez se lever.

-- Il faut que j'aille dire un mot  miss Ebville, qui doit se trouver
dans le parc, avec les enfants.

-- Je vous accompagne.

Il se leva  son tour et, se penchant un peu, glissa la rose  la
ceinture de la jeune femme:

-- C'est une de celles que vous aimez, et je l'ai cueillie pour vous.

M. d'Essil et le prince Sterkine, qui paraissaient s'amuser infiniment,
changrent un regard malicieux. La blonde Roumaine baissait le nez sur
ses roses; Mme de Ghiliac, relevant d'un geste nerveux son amazone, se
dirigea vers l'entre du chteau.

-- Eh bien! est-elle donne spontanment, cette fleur-l, chuchota M.
d'Essil  l'oreille du jeune homme, en regardant un peu aprs le
marquis et sa femme qui s'en allaient vers le parc.

-- Oui... comme son coeur, rpliqua le prince Michel avec un gai
sourire.

A peine Elie tait-il un peu loign de la terrasse, qu'il demanda:

-- Qui donc a indiqu  la princesse Ghelka ma prsence dans la
roseraie?

-- Je l'ignore, Elie.

-- Il faudra que je m'informe, car je ne souffrirai jamais que l'on se
permette de venir ainsi me poursuivre partout.

Sa voix vibrait d'irritation, et son front se creusait d'un grand pli
de contrarit.

Ils contournaient,  ce moment, une des pelouses. Au-del, ils
aperurent, s'en allant vers les serres, Roland de Noclare escort de
Benaki. Le jeune garon, que tous les plaisirs mondains d'Arnelles ne
tentaient gure, avait entrepris de continuer l'instruction religieuse
du ngrillon. Et Benaki, ravi, le suivait maintenant comme son ombre.

-- Ce pauvre Roland m'a appris, hier, que vous n'aviez pu faire changer
les ides de votre pre relativement  sa vocation? dit M. de Ghiliac.

-- Hlas! non! Je me suis heurte  une dcision arrte.

-- Cependant, cette vocation me parat srieuse. J'ai fait causer
Roland, je vois la faon dont il se comporte ici, dans ce milieu qui
griserait tout autre jeune homme de son ge. De la part de votre pre,
cela devient un enttement rel. Vous plairait-il que je lui en parle
moi-mme, et que j'essaie  mon tour de le faire revenir sur sa
rsolution?

Valderez eut une exclamation joyeuse.

-- Oh! vous feriez cela, Elie? A vous, il n'osera pas refuser. Mais je
ne songeais pas  vous le demander, parce que, d'aprs ce que vous
m'aviez dit un jour, je vous croyais un peu dans les mmes ides que
lui.

-- Non, je suis d'avis qu'il faut toujours respecter une vocation
srieuse et prouve. Je lui en parlerai ds demain... Mais dites-moi
donc ce qui vous tourmente? Car je vois fort bien  votre physionomie
que vous tes soucieuse.

Elle rougit un peu. Ce n'tait pas premire fois que ce terrible
observateur lui rvlait ainsi qu'elle tait de sa part l'objet d'un
examen vigilant.

-- Il est vrai que je suis un peu inquite et... bien tourmente, comme
vous le dites, Elie. Mon pre vient de m'apprendre tout  l'heure,
qu'il avait jou  Aix... et perdu.

-- Je le savais. Mais tout cela a t rgl.

-- Oui, grce  votre gnrosit! dit-elle avec un regard de
reconnaissance. Mais, hlas! il a recommenc! Et, cette fois, c'est une
somme norme...

-- Combien?

Elle dit en baissant la voix et en rougissant de confusion:

-- Quarante mille francs!

-- Eh bien! nous verrons encore  le sortir de l. Il ne faut pas vous
faire de tracas  ce sujet, surtout!

-- Si, car je suis bien inquite de voir mon pre revenir  ses
anciennes habitudes,  cette terrible passion qui a t la cause de sa
ruine... Et puis, il me cote beaucoup de penser qu'aprs avoir tant
fait pour les miens, vous tes oblig encore...

Il l'interrompit d'un geste vif.

-- Ne parlons pas de cela, je vous en prie! Ce que je fais est
absolument naturel, puisque votre famille est devenue la mienne. Mais
je comprends votre inquitude relativement  votre pre. Il faudra que
je lui parle srieusement  ce sujet... Tenez, voyez donc l-bas notre
petit diablotin!

Il dsignait, tout au bout de l'alle o ils s'taient engags,
Guillemette qui courait, poursuivie par ses cousins.

-- ...Quel entrain elle a maintenant! Et elle se fortifie tonnamment.
Quel est donc votre secret, Valderez?

-- Je l'ai soigne de mon mieux, voil tout, et surtout je l'ai aime,
pauvre mignonne!

-- Oui! surtout... Dans le coeur est l'tincelle toute-puissante qui
opre des miracles de rnovation morale, dans le coeur est la source
des grandes rvolutions d'me. C'est en aimant purement, fortement, que
l'homme devient vraiment digne de ce nom.

Il prononait ces mots comme en se parlant  lui-mme. Sa voix avait
des vibrations profondes, et il y passait un frmissement d'motion
intense.

Valderez ne rpliqua rien. Une douceur mystrieuse l'treignait tout 
coup et faisait palpiter son coeur.

Guillemette, ayant aperu son pre et sa belle-mre, accourait vers
eux. Un cri perant retentit tout  coup. L'enfant venait de tomber
tendue de tout son long.

M. de Ghiliac et Valderez s'lancrent d'un ct, miss Ebville de
l'autre. Ce fut Elie qui releva la petite fille. Les genoux avaient t
fort endommags par les graviers de l'alle. M. de Ghiliac la prit dans
ses bras et Valderez tancha le sang qui coulait. Puis ils revinrent
tous vers le chteau, Guillemette porte par son pre qui lui parlait
avec douceur en essuyant ses larmes.

Comme ils arrivaient en vue de la terrasse, ils virent Mme de Brayles
qui s'apprtait  en gravir les degrs. En les apercevant, elle revint
sur ses pas et s'avana vers eux.

M. de Ghiliac n'avait pu retenir un froncement de sourcils. Et ce fut
d'un ton trs bref qu'il demanda:

-- Que vous arrivez-t-il, Roberte? Vous avez oubli quelque chose hier?

Le ton et la question drogeaient quelque peu aux habitudes de
courtoisie du marquis. Roberte rougit, sa physionomie eut une
crispation lgre. Mais elle rpliqua avec un sourire:

-- Aucunement! Je viens djeuner, comme m'y a invite hier votre mre,
Elie.

-- Ah! j'ignorais! dit-il froidement en effleurant du bout des doigts
la main qui lui tait tendue.

-- Qu'a donc cette pauvre petite? interrogea Roberte sans se dmonter.

-- Elle vient de tomber et s'est abm les genoux! rpondit Valderez
qui, inconsciemment, prenait, elle aussi, une attitude trs froide.

-- Vraiment? Bah! ce ne sont que des corchures! Et je m'tonne que
vous, Elie, la dorlotiez ainsi.

-- Etonnez-vous, Roberte, cela vous est permis... et vous n'en avez pas
encore fini avec moi, car on ne m'a pas surnomm pour rien "le sphinx",
riposta-t-il avec un sourire de sarcasme. Excusez-nous de vous quitter,
mais il faut que nous allions soigner ces pauvres petits genoux-l.

Tandis qu'ils se dirigeaient vers une ses entres du chteau, M. de
Ghiliac dit  sa femme:

-- Je vais prier ma mre d'espacer ses invitations  Mme de Brayles. On
ne voit plus qu'elle ici, maintenant. Et je me doute que vous n'avez
gure de sympathie pour cette cervelle futile, pas plus que moi, du
reste.

-- Mais si votre mre aime  la voir souvent?

Un petit rire bref et moqueur s'chappa des lvres d'Elie.

-- Voil une affection qui aurait pouss bien spontanment! Ma mre, il
y a quelques mois, ne pouvait la souffrir. Elle a chang tout  coup...
et je sais bien pourquoi, acheva-t-il entre ses dents.



XVIII



Valderez, debout devant la grande psych, jetait un dernier coup d'oeil
sur la toilette qu'elle venait de revtir. Il y avait, ce soir, au
chteau de la Voglerie, un dner suivi d'une soire au cours de
laquelle devait tre prsente une oeuvre de M. de Ghiliac. Pour cette
petite comdie, spirituelle et dlicieusement crite comme toujours, il
avait voulu que Valderez lui donnt son avis, lui suggrt des ides,
de telle sorte qu'elle avait t, en toute ralit, la collaboratrice
de l'crivain si jaloux auparavant de son indpendance absolue.

La robe de moire blanche  reflets d'argent tombait en plis superbes
autour de la jeune femme. Des dentelles voilaient ses paules, et le
collier de perles mettait un doux chatoiement sur la blancheur neigeuse
de son cou. Elle n'avait pas un bijou dans sa chevelure, qui tait
bien, d'ailleurs, le plus magnifique diadme que pt dsirer une femme.
Et l'lgance sobre et magnifique de cette toilette rendait sa beaut
plus saisissante que jamais.

-- C'est un rve de regarder madame la marquise! s'cria la femme de
chambre avec enthousiasme.

Valderez eut un sourire distrait. Elle revint vers sa chambre pour
prendre son ventail. Son regard tomba sur le bouton de rose cueilli ce
matin par Elie, et pos par elle sur une petite table, quand elle
s'tait dshabille. Elle le prit entre ses doigts et le considra
longuement.

Il l'avait cueilli "pour elle". S'il fallait en croire les apparences,
il ne pensait qu' elle, il ne cherchait que les occasions de lui
plaire, d'loigner d'elle tout souci. Et tout en lui, ses actes, ses
paroles, son regard lui disaient qu'elle tait aime.

Pourquoi craignait-elle encore? Pourquoi se souvenait-elle tout  coup
de la plainte angoisse du pote?



Son regard? Je le vois sur moi doux et charmeur,

Mais son me? Peut-tre est-elle froide et sourde?

      *      *      *      *      *

Ah! qui pntrerait dans la pense intime?

Qui la devinerait? Hlas?  dsespoir?

Pour y lire, il n'est pas ici-bas de savoir (1).



[(1) I. R. -- G.]



-- Non! pas ici-bas! songea-t-elle. Mais vous, mon Dieu! le connaissez,
cet tre trange en qui je n'ose croire encore. Vous ne permettrez pas,
s'il est sincre, que je conserve encore quelque chose de cette
dfiance. Il a t vraiment si bon, ce matin!


Elle s'approcha d'un petit socle supportant une Vierge de marbre,
glissa la rose au milieu des fleurs trempant dans un vase de cristal et
laissa une ardente invocation s'chapper de ses lvres, de son coeur
surtout. Puis elle se dirigea vers la chambre de Guillemette, que sa
chute condamnait  l'immobilit pour quelques jours.

-- Oh! maman! que vous tes belle! s'cria l'enfant en joignant les
mains. Personne n'est aussi jolie que ma maman chrie, n'est-ce pas,
miss Ebville?

-- Oh! non! bien certainement! rpliqua avec spontanit la jeune
Anglaise, trs attache  Valderez, toujours dlicatement bonne  son
gard.

-- Je voudrais que vous restiez l, prs de moi, bien longtemps, maman!
dit clinement la petite fille en baisant la main de sa belle-mre.

-- Voyez-vous, cette petite exigeante! Il faut, au contraire, que je
m'en aille bien vite pour ne pas faire attendre ton papa.

-- Oh! papa ne vous dira rien, maman! Grand'mre disait l'autre jour 
tante Elonore, en parlant de vous: "Elle pourrait bien le faire
attendre deux heures qu'il ne lui adresserait jamais un mot de
reproche!" Et elle avait l'air en colre, grand'mre! Pourquoi, maman?

-- Cela ne te regarde pas, et je t'ai dj dit que les petites filles
mal leves seules rptaient ce qu'elles entendaient dire par leur
grand'mre ou leur tante. Allons! je vais te faire faire ta prire,
puis je m'en irai vite.

Elle se courba vers le lit de l'enfant, qui ne pouvait se mettre 
genoux ce soir, comme elle en avait la coutume, et passa son bras sous
la petite tte brune. Guillemette, joignant les mains, dit lentement sa
prire, les yeux fixs sur l'ange qui dployait ses ailes au-dessus du
bnitier. La lueur voile de rose de la lampe lectrique clairait le
visage recueilli de l'enfant et celui de Valderez, grave et attentif.

-- Mon Dieu! donnez le repos du ciel  maman Fernande! Faites que mon
cher papa vous connaisse et vous aime, ajouta l'enfant en terminant.

Et tout aussitt, elle s'exclama:

-- Mais le voil, papa!

La porte, demeure entr'ouverte, et qui remuait lgrement depuis un
instant, venait de s'ouvrir toute grande, livrant passage  M. de
Ghiliac en tenue de soire.

-- Suis-je en retard, Elie? demanda Valderez.

-- Oh! trs peu! L'automobile aura vite fait de rattraper cela. Et
cette blesse, comment va-t-elle?

-- Assez bien. Avec un peu de repos, tout se passera comme il faut, je
l'espre.

-- Plusieurs jours de repos, entendez-vous, mademoiselle la petite
folle? Voil une dure punition... Allons! bonsoir, ma petite fille, et
fais de beaux rves avec les anges.

Il se pencha sur le lit et l'enfant lui jeta ses bras autour du cou.

-- Oh! papa! je rverai  maman! Elle est si belle! Et les anges ne
doivent pas tre meilleurs qu'elle!

-- Enfant, la vrit sort de ta bouche. Valderez, malgr votre
loignement pour les compliments, il vous faut accepter celui de notre
petite Guillemette.

Un regard d'admiration profonde et tendre enveloppait Valderez. Elle
rougit lgrement et se pencha pour prendre la sortie de bal dpose en
entrant sur un fauteuil. M. de Ghiliac l'aida  s'en revtir, et,
lorsqu'elle eut embrass Guillemette, ils s'loignrent tous deux.

Le trajet, d'ailleurs assez court, fut silencieux. Valderez avait une
menace de migraine qui la rendait somnolente. Cependant, il n'y avait
plus trace,  l'intrieur de cette voiture, du parfum qui l'avait
nagure impressionne si dsagrablement. M. de Ghiliac l'avait banni
de partout et remplac par la fine senteur d'iris, discrte et saine,
qu'aimait la jeune marquise.

Si Valderez avait jamais dsir des satisfactions d'amour-propre, elle
et atteint, ce soir, le comble du bonheur. De l'avis de tous, jamais
elle n'avait t plus idalement belle. Et personne n'ignorait -- M. de
Ghiliac avait tenu  le faire savoir -- qu'elle avait t la
collaboratrice de son mari dans l'exquis petit chef-d'oeuvre qui se
jouait sur le thtre de la Voglerie.

C'tait un triomphal succs pour la jeune chtelaine d'Arnelles. Elle
n'en paraissait point enivre le moins du monde, et accueillait avec
une grce simple et rserve les compliments enthousiastes, l'encens
subtil des admirations et des louanges que l'on brlait devant elle
comme devant son mari.

Mme de Ghiliac assistait la rage au coeur  ce triomphe de sa bru. Ce
qu'elle avait tant redout s'tait produit: la jeune marquise rejetait
dans l'ombre celle qui avait tenu si longtemps le sceptre de l'lgance
et de la beaut. A quoi lui servaient la splendeur de sa toilette, les
savants artifices destins  entretenir son apparente jeunesse, les
diamants qui la paraient? -- les clbres diamants de famille qu'elle
n'avait eu jamais l'ide d'offrir  sa bru, et qu'Elie, par dfrence,
ne lui avait jamais demands. Oui,  quoi lui servait tout cela, prs
de cette Valderez qui portait, elle aussi, des parures royales, qui
possdait sa beaut sans rivale, son charme si pur devant lequel tous
s'inclinaient, et, en outre, recevait maintenant comme un reflet de la
clbrit littraire de son mari.

Mais elle avait encore quelque chose de plus prcieux, de plus rare que
tous ses joyaux, -- l'amour d'Elie.

L'affection jalouse de la mre frivole et idoltre ne pouvait supporter
cette pense. La froideur dfrente de son fils lui avait paru
jusqu'ici inhrente au caractre d'Elie. Mais elle se doutait
maintenant qu'il pouvait tre tout autre, -- et elle savait que
Valderez serait heureuse.

A tout instant, des gens plus ou moins bien intentionns venaient lui
faire des compliments sur sa belle-fille. Bientt, excde, le coeur
gonfl de rancune, elle se retira, sous prtexte de chaleur, dans un
petit salon moins clair, destin aux personnes dsireuses de trouver
un peu de repos.

Cette pice tait vide. Mais Mme de Ghiliac y tait  peine depuis cinq
minutes lorsqu'un bruissement de soie lui annona que quelqu'un allait
troubler sa solitude. Et une rougeur de colre lui monta au visage en
voyant apparatre Valderez au bras du comte Serbeck.

-- Ah! vous tes ici, ma mre? Vous cherchez aussi une relative
fracheur?... je vous remercie, Karl. Laissez-moi maintenant. Je vais
me reposer un peu, car vraiment cette migraine augmente et me rend mal
 l'aise.

-- Si je prvenais Elie? Vous pourriez rentrer  Arnelles...

-- Pourquoi le dranger? J'attendrai fort bien ici, dans le calme et la
lumire attnue.

-- Oh! j'imagine qu'il ne tient gure  s'attarder! dit le comte avec
un sourire d'amicale malice. Et je vais dcidment le prvenir, car
vous avez vraiment la mine fatigue.

-- Non, Karl, non!

Mais, sans l'couter, le comte Serbeck sortit du salon.

Valderez s'approcha d'une fentre et l'entr'ouvrit pour offrir un
instant son visage brlant  l'air frais du dehors.

-- Vous tres bien imprudente, madame! Avez-vous donc envie de mourir
comme la mre de Guillemette?

Elle se dtourna au son de cette voix chantante et ironique. Mme de
Brayles se tenait au seuil du salon.

-- J'ignore comment elle est morte, dit froidement Valderez.

-- Ah! vraiment?...

Roberte s'avana et vint se placer prs de la jeune marquise. Celle-ci
rencontra ses prunelles changeantes qui brillaient d'un clat mauvais.

-- ...Oh! elle est morte d'une manire bien banale, bien frquente!
C'tait  une matine  l'ambassade d'Espagne. Elle avait beaucoup
dans et, ayant extrmement chaud, se plaa imprudemment prs d'une
fentre ouverte. Dans l'animation de la causerie, elle n'y accorda pas
d'attention, et personne, autour d'elle, ne s'aperut du danger qu'elle
courait... Non, pas mme son mari qui se tenait pourtant  peu de
distance. Quelques jours plus tard, une congestion pulmonaire emportait
cette pauvre Fernande. Vous voyez qu'il y a rien l que de trs
ordinaire?

-- Trs ordinaire, en effet, mais bien triste aussi, car cette pauvre
jeune femme laissait son enfant aprs elle.

-- Oui, et avec un pre qui s'en souciait beaucoup moins que de son
chien favori... Puis-je vous demander de fermer cette fentre, madame?
Ce petit filet d'air me donne le frisson. C'est que je n'ai pas du tout
envie de m'en aller comme Fernande! Elle, la pauvre chre, n'en a
peut-tre pas t fche, aprs tout! Sa sant tait devenue si frle,
avec tous les soucis intrieurs qui taient son lot, depuis le jour de
son mariage! Et elle devait bien se rendre compte que jamais l'union ne
serait possible entre le caractre d'Elie et le sien.

-- Evidemment, c'tait impossible, dit la voix brve de la marquise
douairire qui, jusque-l, tait demeure silencieuse. La pauvre
Fernande tait absolument incapable de lui inspirer mme l'attachement
phmre qu'il pourrait accorder  une autre femme, plus intelligente
et plus fine.

-- C'est pourquoi on a pu colporter ce bruit stupide, invraisemblable...

Mme de Ghiliac se redressa brusquement sur son fauteuil.

-- Taisez-vous, Roberte! Ne rappelez pas cet odieux potin de salon!

Les lvres de Roberte eurent ce mouvement particulier  celles du flin
qui s'apprte  dchirer une proie palpitante, et, de ct, son regard
glissa vers la belle jeune femme qui s'tait un peu dtourne et
redressait la tte, pour montrer sa dsapprobation du tour que prenait
l'entretien.

-- Un potin ridicule, en effet! Personne n'y a cru. Voyez donc, madame,
ce que c'est que le monde! Il a suffi que l'on connt la dsunion qui
existait entre M. de Ghiliac et Fernande, pour qu'aussitt, parti je ne
sais d'o, se rpandt le bruit que... lui seul s'tait aperu du
danger couru par sa femme.

Valderez eut un brusque mouvement, et son regard, fier et anxieux  la
fois, se posa sur la jeune veuve.

-- Je ne comprends pas, madame, que vous rptiez devant moi ces
racontars!

-- Mais oui, de simples racontars, et qui n'ont rien enlev  la
considration ftichiste dont on entoure M. de Ghiliac. Il parat que
le fait de rester muet et impassible lorsqu'on voit un air presque
srement mortel caresser les paules moites d'une jeune femme dlicate
n'entre pas dans la catgorie des fautes impardonnables.

-- Roberte, taisez-vous! s'cria presque violemment Mme de Ghiliac.

-- Oui, taisez-vous, madame! dit Valderez d'un ton de fire autorit.
La plus lmentaire dlicatesse aurait d vous interdire de rpter
cette calomnie devant la mre et la femme du marquis de Ghiliac.

Roberte devint pourpre. Et dans le regard qui se fixait sur elle,
Valderez vit luire une rage haineuse qui la fit frissonner.

-- Vous n'y croyez pas non plus? C'est votre devoir, et nous savons que
pour vous le devoir passe avant tout. Vous tes la femme modle,
pourvue de toutes les perfections...

-- Mais, en vrit, dans quelle veine de compliments tes-vous donc ce
soir, Roberte? dit la voix moqueuse de M. de Ghiliac.

Il entrait dans le petit salon, et son regard pntrant effleurait tour
 tour le visage contrari de sa mre, celui de Mme de Brayles, rouge
et anim, et la physionomie mue de Valderez.

Roberte, trouble par cette apparition inattendue, balbutia quelques
mots en dtournant son regard gn. M. de Ghiliac s'approcha de sa
femme et dit d'une voix qui, tout  coup, prenait des vibrations
singulirement douces:

-- Karl vient de m'apprendre que vous paraissiez fatigue, et je vois
aussitt qu'il ne s'est pas tromp. Votre migraine a augment?

-- Oui, beaucoup. Je me sens vraiment mal  l'aise.

Un frisson agita ses paules.

-- Alors, partons vite! Vous auriez d me le dire plus tt. La chaleur
de ces salons donnerait la migraine  qui n'y serait pas dispos.

-- Je n'aurais pas voulu vous dranger...

-- Ah! que m'importe! Je me soucie bien d'autre chose que de cela!
dit-il avec un geste ddaigneux vers les salons d'o arrivaient les
sons d'un air hongrois trs  la mode cette anne-l.

Il prit rapidement cong de sa mre, salua d'un mouvement de tte,
plein de hauteur distante, Mme de Brayles qui n'avait pas encore repris
son aplomb, et sortit du salon avec sa femme.

Roberte, portant  ses lvres son petit mouchoir garni de dentelles, y
mordit  pleines dents.

-- Ah! oui, que lui importe! murmura-t-elle d'une voix rauque. Que lui
importe tout! Pour lui, il n'existe qu'elle au monde. Les autres
mendient en vain des parcelles de son coeur. Il n'y a rien, rien pour
elles... rien pour vous non plus, sa mre! Elle est tout pour lui, il
n'a que cette affection unique.

Le visage de Mme de Ghiliac se contracta. Sans rpondre, elle dtourna
la tte et parut s'absorber dans une songerie pnible, tandis qu'en
face d'elle Roberte tordait machinalement entre ses doigts la mince
batiste.

Au dpart de la Voglerie, M. de Ghiliac avait jet cet ordre au
chauffeur: "Pressez, Thibaut!" Valderez,  peine dans la voiture, tait
tombe dans une sorte de torpeur. Elle ne s'apercevait pas qu'un regard
anxieux ne la quittait pas, piant la moindre contraction de son visage
pli; elle n'avait qu'une impression vague, mais pourtant trs douce,
d'tre entoure d'une vigilante sollicitude, de sentir de temps  autre
une main soigneuse relever la couverture que le mouvement de la voiture
faisait glisser. Un imprieux dsir de repos, de solitude s'emparait
d'elle; il lui semblait qu'alors le cercle qui treignait son front, la
douleur lancinante qui martelait son crne disparatraient
instantanment.

Enfin, Arnelles tait atteint. Au bras de M. de Ghiliac, Valderez gagna
son appartement, o l'attendait sa femme de chambre.

-- Une boisson trs chaude, vivement, je vous prie! ordonna Elie. Et
vous, Valderez, mettez-vous bien vite au lit. Vous devez avoir un peu
de fivre, vos mains brlent et vos yeux sont brillants. Je vais faire
venir le docteur Vangue...

-- Plaisantez-vous, Elie? Pour une migraine! Une nuit de repos et il
n'y paratra plus.

Elle essayait de sourire, mais la souffrance tait si vive que ce fut
un pauvre petit sourire douloureux.

-- Eh bien! dpchez-vous de vous mettre  votre aise, de vous faire
dcoiffer, car cette merveilleuse chevelure doit tre lourde sur ce
pauvre front fatigu.

Il tenait ses mains entre les siennes, elle sentait sur elle la caresse
ardente de ce regard. Et elle pensa tout  coup qu'il serait bon
d'appuyer ce front douloureux contre son paule, et de lui dire tout ce
qui la tourmentait... et d'entendre aussi ce qu'il avait  lui dire.

Non! pas ce soir, elle souffrait trop, ses ides s'garaient un peu.
Mais demain... il fallait que tout ft clairci, elle avait l'intuition
que, maintenant, Elie tiendrait  s'expliquer.

-- Bonsoir, Elie! dit-elle faiblement.

Il se pencha, baisa longuement les deux petits mains qui frmissaient
entre les siennes. Et quand il se redressa, leurs regards se
rencontrrent.

-- A demain, dit-il doucement.

Elle rpta: "A demain", en dgageant lentement ses mains. Et son
regard voil par la souffrance s'claira une seconde  la flamme
ardente des yeux d'Elie.



XIX



Valderez, assise prs d'une des fentres du salon qui prcdait sa
chambre, songeait, les yeux fixs sur les frondaisons brunissantes des
arbres du parc, qui, l-bas, se montraient  la limite des jardins.

Le malaise de cette nuit ne laissait d'autre trace qu'un peu de
fatigue. M. de Ghiliac, en venant voir sa femme ce matin, avait tenu
cependant  ce qu'elle restt djeuner chez elle, afin de se reposer
compltement. Et cet homme si froidement personnel, selon Mme de
Ghiliac et Mme de Brayles, ce mari qui laissait l avec tant de
dsinvolture sa premire femme malade tait demeur longuement prs de
Valderez, la distrayant par sa causerie, s'informant de tout ce qu'elle
pouvait dsirer et donnant lui-mme ses instructions au chef afin que
lui ft servi un repas  la fois lger et reconstituant.

Aucune allusion n'avait t faite  ce qui s'tait pass dans le petit
salon de la Voglerie. Valderez tait certaine cependant que son mari
avait devin quelque chose, et qu'il lui demanderait des explications 
ce sujet. C'tait son droit, c'tait son devoir, et elle tait prte 
les lui donner.

Les paroles perfides de Mme de Brayles, aprs la premire motion
passe, n'avaient laiss aucune impression  en elle. Elie pouvait avoir
de graves dfauts, mais quant  tre coupable de ce crime, jamais!
Quelle crature odieuse tait donc cette jeune femme, qui osait lui
parler ainsi de son mari, insinuer de misrables calomnies?

Mais Valderez se demandait, depuis quelque temps, si une autre n'avait
pas us,  son gard, d'une perfidie analogue, en lui dvoilant 
l'avance et en exagrant les dfauts d'Elie, et ses torts envers sa
premire femme.

Maintenant, elle l'attendait. Il lui avait dit qu'il reviendrait aprs
le djeuner, aussitt que ses devoirs de matre de maison le
laisseraient libre. Et un moi,  la fois craintif et trs doux,
faisait palpiter un peu le coeur de Valderez,  la pense de cette
entrevue.

Voici qu'il entrait, qu'il s'avanait vivement, en homme qui a trouv
le temps long.

-- Ce pauvre bavard de lord Germhann m'a retenu indfiniment au fumoir!
J'avais cependant une telle hte de venir voir comment vous vous
trouviez!

-- Mais je suis trs bien, je vous assure! J'aurais vraiment pu
descendre pour le djeuner.

Il s'asseyait prs d'elle, sur le petit canap o elle se trouvait, et
lui prit la main en la couvrant de ce regard si profond et si doux
qu'il avait pour elle depuis quelque temps.

-- Non, il valait mieux vous reposer compltement. Cette existence, 
laquelle vous n'tes pas habitue, vous fatigue, et je tiens
essentiellement  ce que vous vous soigniez. Le monde ne vaut pas la
peine que vous perdiez votre sant pour lui. Maintenant, je vais vous
dire quelque chose qui vous fera plaisir. Ce matin, j'ai eu une longue
conversation avec votre pre. Je l'ai sermonn, il m'a promis de ne
plus toucher  une carte. Cette promesse, je saurai la lui rappeler en
temps et lieu. Et j'ai obtenu galement, sans grandes difficults,
qu'il laisse Roland suivre sa vocation.

-- Vous avez russi! Oh! qu'il va tre heureux, mon cher petit Roland!
Comment puis-je vous remercier, Elie?

-- Je vais vous le dire, Valderez, dit-il avec une grave douceur. Cette
nuit, quand je suis entr dans la pice o vous vous teniez avec ma
mre et Mme de Brayles, j'ai compris aussitt, en voyant votre
physionomie, que l'on venait de vous dire quelque chose de grave...
contre moi, probablement. Or, ce que je vous demande, c'est de me
tmoigner une entire confiance, en m'apprenant de quoi on m'accuse;
car j'ai le droit de me dfendre.

-- Vous avez raison, et moi aussi, je dois vous le dire. Mme de Brayles
venait de me rapporter des bruits odieux qui ont couru... au sujet de
la mort de votre premire femme, acheva-t-elle en baissant
instinctivement la voix.

-- Et qu'en avez-vous pens?

Il se penchait un peu, en plongeant son regard ferme et droit, un peu
anxieux cependant, dans les grands yeux bruns trs mus.

-- Oh! je ne l'ai pas cru un instant! Jamais, Elie! Cela, jamais!

La protestation vibrante s'exprimait dans sa voix, dans son regard,
dans le frmissement de toute sa personne.

La physionomie d'Elie s'claira d'un rayonnement soudain. Il se pencha
un peu plus encore et ses lvres touchrent le front aurol d'or fonc.

-- Merci, ma bien-aime! dit-il avec ferveur. Je supporterais tout,
sauf de vous voir penser un seul instant que je ne suis pas un honnte
homme. Mais dites-moi un mot... un mot seulement! Valderez, pouvez-vous
me dire: "Je vous aime"?

Devant l'immense tendresse du regard qui l'implorait, les dernires
brumes du doute s'vanouirent. La tte charmante s'inclina sur l'paule
de M. de Ghiliac et Valderez murmura: "Je vous aime, mon Elie."

Ils demeurrent longtemps ainsi, dans l'enivrement de leur bonheur. Les
grandes joies sont profondes et silencieuses. Et les baisers d'Elie
avaient plus d'loquence que des paroles, en ces premiers instants o
ils sentaient enfin leurs coeurs battre  l'unisson.

-- Voici seulement quelques jours que vous me laissez lire un peu dans
ces chers yeux-l, murmura enfin Elie. Avant, j'ignorais si j'avais
enfin le bonheur d'avoir conquis votre affection.

-- Vous l'avez depuis longtemps... depuis le commencement, je crois.
Mais... Oh! dites-moi, Elie, pourquoi avez-vous eu cette attitude,
pourquoi m'avez-vous parl ainsi le jour de notre mariage? Je sais que
j'ai eu tort ce jour-l, que vous pouviez tre froiss. Mais si vous
aviez song  ma jeunesse,  mon inexprience...

-- Oui, je suis le coupable, le seul coupable, ma pauvre chrie! Mon
orgueil s'est cabr  ce moment-l, il a touff le cri de l'amour, --
car dj je vous aimais, Valderez, et je devais vous le dire ce
jour-l. Ensuite, c'est l'orgueil toujours qui m'a dict mon odieuse
conduite  votre gard, dans les premier mois de notre mariage. Non, ne
protestez pas! C'tait vraiment odieux de vous dlaisser, si jeune, et
de vous faire souffrir, simplement parce que mon amour-propre masculin
ne voulait pas se plier  demander une explication et  vous faire
connatre que vous tiez aime. J'ai compris enfin mes torts, et je
suis revenu prs de vous, rsolu  conqurir votre affection, en vous
montrant que je puis tre, que je suis rellement un peu plus srieux
que ne le font penser les apparences... et que j'ai un coeur -- ce dont
vous doutiez peut-tre aussi, Valderez?

-- J'en ai dout longtemps, Elie, je vous le dis franchement.

-- Je vous en ai donn le droit. Mais me tromp-je en pensant qu'il y a
eu autre chose?... que vous aviez t prvenue contre moi?

Elle rougit, mais ne dtourna pas son regard de celui d'Elie.

-- Oui, on vous a reprsent  moi sous des couleurs trs noires, sous
l'aspect du pire goste, incapable du moindre attachement et n'en
dsirant pas de ma part, du dilettante tout dispos  ne voir en moi
qu'un intressant sujet d'tude psychologique...


Les bras d'Elie enserrrent plus troitement la jeune femme, et elle
vit ses yeux tinceler d'irritation intense.

-- On a os vous dire cela! Ma pauvre petite aime! Ah! je comprends,
maintenant, la crainte, la dfiance que je vous inspirais! Mais quel
est le misrable auteur de cette perfidie?...

Valderez rougit plus fort encore en murmurant:

-- Je vous en prie, Elie, ne me demandez pas cela! Je ne puis vous le
dire.

Les yeux d'Elie tincelrent de nouveau; il dit  mi-voix:

-- Non, je ne demande rien... je sais, maintenant.

Elle comprit,  son accent,  l'expression de sa physionomie, qu'il
avait en effet tout devin et que l'irritation grondait en lui. D'un
ton de prire, elle demanda:

-- Vous ne direz rien, Elie? Il faut oublier et pardonner. Je le fais
bien volontiers, je vous assure, car je suis si heureuse maintenant!

Il baisa les cheveux aux reflets d'or en murmurant:

-- Je ne suis pas si bon que vous, ma Valderez! Oublier et pardonner
cela! Non, non!

-- Vous le devez, Elie!

-- Peut-tre,  la longue... N'exigez pas trop pour le moment d'un
imparfait comme moi, ma chrie, ajouta-t-il en souriant doucement aux
grands yeux pleins de reproche. Je vous promets de ne rien dire, c'est
tout ce que je puis faire; et encore est-ce parce que, malgr tout, je
dois conserver le respect filial. Quant  Roberte, c'est autre chose...

-- Laissez-la aussi, Elie!

-- C'est impossible. Quand on trouve un serpent venimeux sur sa route,
il faut l'craser. Ne vous occupez donc pas de cela, Valderez.
Dites-moi plutt si, maintenant, toute mfiance a bien disparu, si vous
croyez en moi, sans rserve?

-- Vous avez toute ma confiance, mon cher Elie, car vous m'avez permis
d'apprcier depuis quelque temps toute la bont, toute la droiture de
votre coeur... et parce que je sens, je suis sre que vous m'aimez
rellement. J'ai tant souffert de douter de vous! Mais vous tiez un
mystre bien angoissant pour une pauvre petite ignorante comme moi...

Il l'interrompit avec un rire mu:

-- Je le suis pour tous, mme pour mes parents et mes intimes. Mais
vous, mon premier et unique amour, vous, dont je souhaite faire ma
bien-aime confidente, je veux que vous me connaissiez, avec tous mes
dfauts et mes qualits, -- car, enfin, j'espre en avoir
quelques-unes, malgr tout le mal que l'on dit de moi!

Et il parla de lui, simplement, loyalement. Il montra l'enfant au coeur
ardent et  la grce charmeuse, petit souverain ador de tous,
l'adolescent adul et dj sceptique, car il voyait trop bien toutes
les faiblesses humaines et les raillait sans piti. Cette tendance
n'avait fait qu'augmenter en lui, lorsque, jeune homme, il tait devenu
l'idole du monde de la haute lgance, qui oubliait l'impitoyable
ironiste devant le sduisant grand seigneur et l'crivain au style
enivrant.

L'ducation religieuse, trs superficielle, reue dans son enfance
avait t vite oublie. Cependant, une empreinte en tait reste dans
cette me aux instincts trs nobles et trs chevaleresques, et c'tait
 elle, plus encore qu' son orgueil d'homme fier de sa force morale
qu'Elie devait d'avoir chapp aux faiblesses et aux fautes o
s'enlisaient tant d'autres. Mais, dans l'exagration de son
scepticisme, il en tait arriv  s'endurcir le coeur, et  accorder au
cerveau une place prpondrante. L'orgueil s'tait exalt chez lui,
entretenu par les adulations dont il tait l'objet, par la conscience
de sa supriorit morale et intellectuelle. Et, par une contradiction
qu'il n'avait jamais cherch  expliquer, cet homme qui raillait et
mprisait le monde, vivait continuellement dans son ambiance, et se
laissait complaisamment encenser, un sourire de sarcasme aux lvres,
par des thurifraires idoltres.

Les contrastes avaient toujours t dconcertants chez lui. C'est
qu'aucune srieuse ducation morale ne lui avait jamais t donne et
qu'il avait pouss au gr d'une nature trs riche, sans autre loi que
son caprice. Son pre tait mort jeune, sa mre n'avait vu d'abord en
lui que l'enfant dlicieux qui flattait sa vanit, et, plus tard, elle
avait admir aveuglment l'adolescent dont la volont imprieuse et la
hautaine intelligence la subjuguaient. Lui, tout enfant, l'avait
devine frivole et uniquement occupe d'elle-mme; il s'tait toujours
souvenu d'un soir o sa soeur Elonore, en proie  une fivre ardente,
retenait de ses petites mains brlantes la robe de soie prcieuse que
portait la marquise, venue pour jeter un coup d'oeil, avant de partir
en soire, sur l'enfant que sa gouvernante lui avait dit trs malade.
Mme de Ghiliac avait cart brusquement les doigts d'Elonore en
s'criant: "Cette petite est insupportable! Surveillez donc un peu ses
gestes, fraulein! Et si vous croyez le mdecin ncessaire, faites-le
venir. Mais vous vous effrayez bien  tort, certainement."

Non, jamais Elie n'avait oubli cette scne, qui avait frapp son
esprit d'enfant trop observateur. Et bien qu'il et bnfici,  lui
seul, de toute la somme d'amour maternel que pouvait contenir le coeur
de Mme de Ghiliac, il avait t incapable d'accorder jamais autre chose
qu'une froide dfrence  la mre qui n'avait pas conscience de ses
devoirs.

-- Maintenant, je dois vous parler de mon premier mariage, ma chre
Valderez, ajouta-t-il. Car je me doute que sur ce point encore j'ai t
quelque peu malmen. Il fut ce que sont tant d'autres, dans notre monde
en particulier: une union de convenance, -- de ma part du moins.
J'avais vingt-deux ans, Fernande dix-sept. Nos quartiers de noblesse
s'galaient; elle tait femme du monde, savait s'habiller et recevoir.
Je la connaissais depuis l'enfance, je la savais frivole,
d'intelligence moyenne, mais douce et se laissant facilement conduire.
L'amour tant jug par moi,  cette poque, comme un encombrement
inutile dans l'existence, -- je n'ai chang d'avis qu'en vous
connaissant, -- ce mariage de raison me parut suffisant; Fernande de
Mothcourt devint marquise de Ghiliac. Mais, chose trange, la jeune
femme se rvla  moi plus enfant, plus futile que ne l'avait t la
jeune fille. Et je connus toute la gamme des exigences draisonnables,
des crises de nerfs, des exubrances sentimentales. Ce n'est pas que je
veuille nier mes torts! J'en ai eu, j'ai manqu de patience,
d'indulgence envers une pauvre crature exalte, qui m'aimait
rellement. Mais ces scnes continuelles m'exaspraient et me
conduisaient peu  peu  l'antipathie  son gard. Ce mariage fut une
erreur de notre part  tous deux. Elle l'a expie plus durement que
moi, la pauvre enfant, parce qu'elle aimait. Mais,  son lit de mort,
elle a compris qu'elle avait elle-mme compromis et finalement perdu
son existence, car, dans le dlire de la fin, elle a rpt plusieurs
fois: "Je me suis trompe! Elie, je me suis trompe!"

Ils demeurrent un moment silencieux. Entre eux passait l'ombre de la
jeune femme  la cervelle d'oiselet, mais au coeur passionn, qui tait
morte sans comprendre -- sauf peut-tre  ses derniers moments -- ce
qu'il et fallu pour conqurir le coeur d'Elie de Ghiliac.

-- Pardonnez-moi, Valderez, d'avoir abord ce sujet, dont il n'aurait
pas d tre question entre nous, dit doucement Elie. Mais je devais
remettre les choses au point, dans le cas o on les aurait fausses
pour vous. J'ai eu des torts, elle aussi. Dieu seul sera juge des
responsabilits. Maintenant, parlons de vous, ma Valderez. Savez-vous
qu'une certaine jeune Comtoise de ma connaissance fit une profonde
impression sur moi, ds le premier jour o je la vis, aux Hauts-Sapins?

-- Oh! Elie, vous tiez si froid pourtant!... Et mme aprs, pendant
nos fianailles...

-- Ma pauvre chrie, pardon! Mon stupide orgueil se rvoltait  l'ide
de l'influence que -- je le sentais instinctivement -- vous exerceriez
sur moi ds que j'aurais laiss parler mon coeur. Car vous, Valderez,
vous tes une intelligence, vous tes une me, et quelle me! Votre
beaut n'aurait pas suffi  me vaincre tout entier, si elle n'avait t
sur merveilleusement complte... Allons, ne rougissez pas, chrie! Il
faut permettre  votre mari de vous dire la vrit. Et il faudra aussi
lui apprendre  vous imiter quelque peu,  devenir meilleur, chre
petite fe.

-- Ce sera si facile, avec un coeur comme le vtre! Vous allez me
rendre trop heureuse, mon cher mari!

-- Il ne sera pas trop tt! Les soucis et le chagrin ne vous ont pas
manqu, chez vous d'abord, ici ensuite. Heureuse, je veux que vous le
soyez, autant qu'il dpendra de moi. Et tout d'abord, c'est vous qui
organiserez notre existence,  votre gr.

-- Vous permettez qu'elle ne soit pas si mondaine? dit joyeusement
Valderez.

-- Elle sera ce que vous voudrez, je le rpte. Il me suffit de vous
avoir  mon foyer, le reste m'importe peu. Vous n'tes pas faite pour
la vie mondaine, Valderez. Je vous ai mise  l'preuve, pour savoir si
le trsor que je possdais tait rellement d'or pur. Et je vous ai vue
rester la mme devant les tentations du luxe, de la coquetterie, de la
vanit que pouvait vous inspirer votre position. Je vous ai vue
demeurer indiffrente devant l'attrait du plaisir, des mondanits qui
occupent les autres femmes, et ne vous soucier en rien de l'admiration
dont vous tes partout l'objet. Valderez, comme il faudra que vous
soyez patiente pour arriver  me rendre digne de vous!

Ils causrent ainsi longuement, coeur  coeur, jusqu' l'heure du th.
Alors Valderez se leva, pour aller s'habiller afin de descendre
rejoindre ses htes.

-- Quelle robe voulez-vous que je mette, mon cher seigneur et matre?
demanda-t-elle avec un sourire de tendre malice.

Il se pencha vers elle, et ses lvres effleurrent les cils brun dor.

-- Mettez du blanc, ma reine chrie. Rien ne vous va mieux. Candidior
candidis. Cette devise de la pieuse reine Claude et de ma sage aeule
sera aussi la vtre, mon beau cygne.



XX



Depuis une heure, Mme de Brayles s'acharnait  faire et  refaire ses
comptes. Mais de quelque faon qu'elle les retournt, elle se heurtait
toujours  la terrible ralit: des dettes accumules, la Reynie
hypothque, et l, sur son bureau, une pile de lettres de cranciers
menaants rclamant leur d.

Ce qui lui tait rest aprs la mort de son mari aurait suffi  une
femme de gots simples et srieux. Mais elle avait voulu continuer sa
vie mondaine, suivre le train de ses connaissances plus riches, porter
les toilettes du grand faiseur. Il lui fallut bien vite avoir recours
aux emprunts. Elle devait ainsi d'assez fortes sommes  plusieurs de
ses amies,  Elonore en particulier. Ces temps derniers, elle s'tait
adresse  Mme de Ghiliac, qui paraissait mieux dispose  son gard.
Mais tous ces expdients taient uss maintenant, Roberte se trouvait
accule  la ruine honteuse. Et aprs, ce serait la misre, l'abandon
de toutes les brillantes connaissances.

Elle s'tait renverse sur son fauteuil, dans une attitude d'abattement
complet. Tout s'effondrait pour elle. Car, depuis la mort du baron de
Brayles, elle n'avait vcu que dans l'espoir de toucher un jour le
coeur d'Elie. Le second mariage du marquis l'avait atterre, en lui
faisant paratre dsormais l'existence sans but. Et l-dessus la vue 
peu prs quotidienne de Valderez, la certitude de l'amour profond
d'Elie pour sa femme taient venues exciter sa jalousie, jusqu' la
transformer peu  peu en haine, en dsir ardent de nuire  cette jeune
femme, et de la faire souffrir.

C'tait le motif de perfides insinuations telles que celles de la
veille, c'tait le but poursuivi dans ses essais de coquetterie
provocante  l'gard de M. de Ghiliac, -- coquetterie qu'elle savait de
longue date sans effet sur lui, mais qui pouvait inquiter Valderez, et
lui porter ombrage.

Elle comprenait cependant que tous ses efforts demeuraient infructueux,
par le fait qu'Elie la devinait trop bien et ne cessait d'exercer une
vigilance constante autour de sa femme. Et cette constatation
l'exasprait encore, tendait jusqu'au dernier point toutes les forces
haineuses de son me.

-- Il faut que j'aille prendre l'air, que je marche un peu!
murmura-t-elle tout  coup. J'ai le cerveau en feu, avec tous ces
abominables comptes.

Elle sonna sa femme de chambre, demanda un vtement et un chapeau, puis
s'en alla, au hasard, dans la direction du bois de Vrinires.

Elle avait un instinctif dsir de solitude, et, au lieu de prendre la
route qui traversait le bois, s'engagea dans un sentier parallle 
cette route, que l'on apercevait  travers les arbres.

Elle allait d'un pas saccad, l'esprit absorb dans une vision,
toujours la mme, insensible au charme de cette matine automnale,  la
fracheur dlicieuse de la brise,  la splendeur des feuillages ocrs
et brunis qui s'agitaient doucement au-dessus de sa tte et bruissaient
sous ses pas.

Tout  coup, elle s'arrta, les yeux fixes. Sur la route s'avanait un
couple, reconnaissable entre tous. Lui, inclinant un peu sa taille
svelte, parlait  la jeune femme, qui s'appuyait  son bras avec le
confiant abandon de l'pouse qui se sait aime. La mme expression
d'amour tendre et profond se discernait sur leurs physionomies. Et
celle de M. de Ghiliac en tait tellement transforme que Roberte crut
voir en lui un autre homme.

Elle ferma un instant les yeux en se retenant  un arbre. Une douleur
atroce l'treignait, la raidissait tout  coup.

Quand ses paupires se soulevrent de nouveau, elle vit qu'ils
s'taient arrts au milieu de la route. Et la voix de Valderez
s'leva, trs gaie...

-- Que vois-je l! Elie, votre cravate est de travers! Mon pauvre ami,
qu'est-il donc arriv?

Il eut un joyeux clat de rire.

-- Simplement que j'ai envoy promener Florentin, qui m'impatientait
aujourd'hui, car je savais que vous m'attendiez et je ne voulais pas
vous faire manquer l'heure de la messe. Or, il n'avait pas achev de
fixer ma cravate convenablement, et moi je n'y ai plus pens.

-- Attendez que je vous arrange cela. Vous allez perdre votre
rputation d'lgance, mon cher mari!

-- A moins que cela ne paraisse, au snobisme de mes contemporains, une
aimable ngligence voulue, qu'ils s'empresseront d'imiter. On leur
ferait adopter ainsi les modes les plus saugrenues... C'est fait?
Merci, ma chrie. Vous tes d'une adresse qui ferait honte  Florentin
lui-mme, le modle des valets de chambre cependant.

Il prit les mains de la jeune femme, les baisa longuement, puis tous
deux s'en allrent le long de la route seme de feuilles mortes, dans
la lumire plie que rpandait le soleil d'automne.

Et Roberte les regardait, en comprimant son coeur qui battait
dsordonnment. Ils s'en allaient dans tout l'enivrement de leur
bonheur... Et elle n'tait plus qu'une pave, de laquelle chacun se
dtournerait demain.

Comme il la regardait tout  l'heure, cette Valderez qui triomphait l
o toutes avaient chou! Qu'il devait tre enivrant d'tre aime de
lui!... aime  ce point surtout!

Une fivre de dsespoir et de fureur l'agitait. Elle se mit  marcher 
travers le bois, jusqu' ce que,  bout de forces, elle reprt le
chemin de la Reynie.

-- M. le marquis de Ghiliac vient d'arriver et attend Madame la baronne
dans le petit salon, dit la femme qui lui ouvrit.

Elle eut un sursaut de stupfaction. Elie n'tait jamais venu la voir
en dehors de ses jours de rception. Il fallait qu'une raison grave
l'ament...

Et Roberte songea aussitt:

-- Sa femme lui aura racont ce que je lui avais dit, et il vient me
faire des reproches.

Un lger frisson d'effroi la secoua  la pense d'affronter
l'irritation trop lgitime de cet homme qui avait la rputation d'tre
impitoyable.

Elle s'arrta un long moment, la main sur le bouton de la porte. Enfin,
elle ouvrit et s'avana lentement au milieu du salon.

M. de Ghiliac se tenait debout devant une fentre. Il se dtourna et
elle vit se poser sur elle ces yeux sombres et durs que redoutaient
tant ceux qui avaient encouru son mcontentement.

-- Je dsire vous dire quelque chose, madame, dclara-t-il froidement.

Elle balbutia:

-- Mais certainement... je suis  votre disposition. Asseyez-vous,
Elie...

Il refusa du geste.

-- C'est inutile. Quelques mots suffiront, d'autant plus que vous vous
doutez dj, naturellement, du motif qui m'amne?

-- Mais non, pas du tout!

-- Ne rusez pas avec moi, c'est peine perdue. Vous comprenez que je
n'ai pas t sans rechercher la cause de l'motion pnible de ma femme,
trop visible, non moins que votre mine agite et mauvaise, et l'air
gn de ma mre, lorsque je suis entr dans le petit salon de la
Voglerie. Valderez m'a tout appris. Vous ne vous tonnerez donc pas que
je vous prie, madame, de ne plus paratre chez moi.

Le visage empourpr de Roberte blmit soudainement. Pendant quelques
secondes, elle regarda Elie avec des yeux dilats, comme une personne
qui ne comprend pas.

-- Vous... me fermez-vous votre porte? dit-elle enfin, d'une voix
rauque.

-- Vous faisiez depuis quelque temps tout ce qu'il fallait pour cela.
Cette odieuse mchancet n'a t que le couronnement de vos manoeuvres
perfides. Ne vous en prenez qu' vous de ce qui arrive.

Il fit un pas vers la porte. Mais elle s'avana et posa sa main sur son
bras.

-- Elie, ce n'est pas possible! Vous n'allez pas finir une amiti de
tant d'annes! J'ai eu tort, je le sais, j'ai t mauvaise... mais vous
n'ignorez pas pourquoi?

Sa main tremblait et une supplication humble et passionne s'exprimait
dans son regard.

M. de Ghiliac s'carta d'un mouvement hautain.

-- Je n'ai pas  le savoir, madame. Je ne considre que le fait, qui
aurait pu occasionner une souffrance  ma femme, si elle ne m'avait
accord sa confiance absolue. Elle vous pardonne, mais moi, non, et
tous les rappels d'une amiti, qui fut d'ailleurs toujours de ma part
assez banale, ne changeront rien  ma rsolution.

Il sort aprs un bref salut... Et Roberte demeura au milieu du salon,
anantie, les joues en feu, croyant voir encore sur elle ce regard de
mpris altier qui s'y tait arrt pendant quelques secondes.

M. de Ghiliac, en quittant la Reynie, avait pris un raccourci qui
l'amena  une des petites portes du parc. Il gagna de l les jardins,
dans l'intention d'aller visiter se serres. L'excution qu'il venait de
faire ne lui avait procur que l'motion dsagrable prouve par tout
gentilhomme lorsqu'il se voit dans l'obligation de donner une leon un
peu dure  une femme. Et encore tait-elle attnue par le profond
ressentiment qu'il gardait contre Roberte pour avoir tent de faire
souffrir Valderez.

En arrivant prs d'une des serres, il se croisa avec sa mre qui en
sortait, quelques fleurs  la main. Le pli d'irritation qui barrait le
front de la marquise s'effaa  la vue d'Elie.

-- Vous n'avez donc pas fait de promenade  cheval, ce matin? dit-elle
en lui tendant sa main  baiser.

-- Non, j'ai fait le piton, aujourd'hui. Le bois de Vrinires tait
dlicieux, par cette fracheur. Vous venez de choisir vos fleurs?

-- Oui... mais je dsirais surtout un iris rose, et j'ai d constater
qu'il n'en restait plus un seul. Germain m'a dit que Valderez les avait
tous fait cueillir ce matin pour l'glise. Cela m'a fort tonne, car
vous ne permettez gure que l'on dvalise ainsi vos plantes rares.

Elle s'essayait  parler d'un ton calme, mais sa physionomie dcelait
malgr tout quelque chose du mcontentement qui l'agitait.

Il riposta tranquillement:

-- Oui, il y a une fte  l'glise, demain. Valderez est absolument
matresse d'agir comme il lui plat, en cela comme en autre chose, et
elle sait beaucoup mieux que moi la meilleure manire d'employer ces
fleurs. Si vous tenez  ces iris, ma mre, vous n'avez qu' les lui
demander; elle n'a pas d les faire porter encore au presbytre.

-- Non, merci! je m'en passerai, dit-elle schement.

Elle se dirigea vers une alle conduisant au chteau, et M. de Ghiliac,
au lieu d'entrer dans la serre, se mit  marcher prs d'elle.

-- J'ai une petite communication  vous faire, ma mre, dit-il d'un
ton froid. Vous avez t tmoin des misrables insinuations de Mme de
Brayles  ma femme avant-hier. Vous ne vous tonnerez donc pas que je
l'aie prie de ne plus remettre les pieds chez moi.

Mme de Ghiliac eut un lger mouvement de stupfaction.

-- Vous avez fait cela, Elie!... pour Roberte que vous connaissez
depuis si longtemps?

-- Je l'aurais fait pour ma soeur elle-mme, si elle s'tait permis de
chercher  me salir aux yeux de ma femme, dit-il durement. Et je tiens
 ce qu'on sache bien que toutes les manoeuvres tendant  nous dtacher
l'un de l'autre, compltement inutiles d'ailleurs, ne seront jamais
tolres par moi.

Les mains de Mme de Ghiliac frmirent, et une teinte pourpre monta 
ses joues.

-- En vrit, mon cher Elie, croyez-vous donc que l'on en veuille ainsi
 l'union de votre mnage? dit-elle en essayant de prendre un ton
mi-srieux, mi plaisant. Je ne nie pas que Roberte, aveugle par sa
passion pour vous, n'ait t un peu loin, mais Valderez est assez
intelligente et vous connat suffisamment maintenant pour ne pas
accorder crance  des racontars de ce genre.

-- Oui, elle me connat "maintenant". Mais il n'en tait pas ainsi le
jour de notre mariage.

Le regard perdu de Mme de Ghiliac rencontra celui de son fils. Et elle
comprit qu'il savait tout.

-- Que voulez-vous dire? murmura-t-elle presque machinalement.

-- Vous ne l'ignorez pas, ma mre, et il est prfrable,  cause du
respect que je vous dois, de ne pas nous tendre sur ce sujet. Je tiens
seulement  ce que vous sachiez que Valderez ne m'a pas rvl la
personnalit de celle qui lui a si bien prsent d'avance son mari, et
que c'est moi qui l'ai devine aussitt, car j'avais dj l'intuition
de vos sentiments  l'gard de ma femme. Si l'exemple de celle-ci me
rend un jour moins imparfait, j'essayerai d'oublier. Jusque-l, je me
souviendrai toujours que ma mre a tout tent pour me sparer d'une
jeune femme, coupable seulement d'tre trop belle, trop dlicieusement
bonne, trop apte  faire de moi un homme heureux et un homme utile.

-- Elie! balbutia-t-elle d'une voix touffe.

-- C'est fini, ma mre! dit-il du mme ton glac. Je ne dois pas en
dire davantage. Vous serez toujours chez vous ici, pourvu que vous
compreniez que toutes les intrigues autour de Valderez doivent cesser
compltement.

Il s'inclina et revint sur ses pas, se dirigeant de nouveau vers les
serres.

Mme de Ghiliac se remit en marche, machinalement. Les paroles de son
fils bourdonnaient toujours  ses oreilles. Sous les apparences
correctes d'Elie, elle avait senti quelque chose qui ressemblait fort 
du mpris. Et une souffrance soudaine l'accablait, -- souffrance faite
d'humiliation, de sourde fureur contre Valderez, de douleur aigu  la
pense qu'elle s'tait  jamais ferm le coeur de son fils.

Dj, depuis quelque temps, elle avait remarqu sa froideur plus
accentue. Et hier soir surtout... Elle avait eu l'intuition qu'il
s'tait pass quelque chose, ds qu'elle les avait vus entrer tout
deux,  l'heure du th, si gais et si radieux. Le duc de Versanges lui
avait mme fait observer en souriant: "Je crois que plus ils vont, plus
ils sont en lune de miel, des deux jeunes gens-l!"

C'tait exact. Tout ce qu'elle avait tent, dans sa crainte jalouse,
aboutissait finalement au triomphe de cette Valderez hae. Et quel
triomphe complet, absolu!

Elle s'carta tout  coup d'un mouvement brusque et prit une alle
transversale. L-bas, elle venait d'apercevoir Valderez qui arrivait,
tenant par la main Guillemette et causant gaiement avec son frre
Roland, tandis que derrire eux trottinait Benaki. Mme de Ghiliac se
sentait en ce moment incapable de se trouver en face d'elle, de
rencontrer le regard rayonnent de ces yeux incomparables qui avaient si
compltement ensorcel Elie. Et elle s'loigna, l'me ulcre, tandis
que parvenaient  ses oreilles un joyeux clat de rire de la jeune
femme et cette phrase apporte par le vent:

-- Je le demanderai tout  l'heure  ton papa, Guillemette, je te le
promets.

Ah! oui, elle pouvait lui demander tout, tout! Cette fois, Elie de
Ghiliac avait trouv plus fort que lui, en cette jeune femme devant
laquelle capitulait son orgueil, et s'inclinait sa volont imprieuse.



* * *



Vers l'approche de Nol, Elie et sa femme, aprs un court sjour 
Paris, gagnrent le Jura avec Guillemette. Les Hauts-Sapins, qui
avaient vu partir Valderez brise par l'angoisse, la revirent pouse
heureuse entre toutes. La vieille Chrtienne faillit tomber de son haut
devant ce rsultat inattendu d'une union entoure des plus nfastes
prsages. Cet poux modle, ce beau-frre affectueux et charmant,
tait-il bien le mme homme que le fianc si froid qui avait enlev
Valderez de Noclare aux Hauts-Sapins?

-- Et pourtant, la neige est tombe le jour de leur mariage! murmurait
la vieille servante en les regardant s'en aller pour quelque promenade,
tendrement appuys l'un sur l'autre.

Chrtienne ne devait pas tre la seule  s'tonner. Peu  peu, sous la
douce influence de cette compagne  l'me charmante, si leve et si
profondment chrtienne, Elie devenait un autre homme. La haute socit
mondaine le vit, avec stupfaction, s'occuper d'oeuvres sociales et
religieuses. Cette intelligence suprieure, ce charme irrsistible, qui
avaient fait du marquis de Ghiliac l'idole du monde, lui servaient 
conqurir les dshrits de l'existence, vite sduits par la grave
bont et la gnrosit dlicate de ce grand seigneur toujours affable
et simple  leur gard. Discrtement, et sans se lasser devant
l'insuccs et l'ingratitude, Valderez et lui multipliaient les
bienfaits, unis dans la charit comme ils l'taient pour toute chose.
Ils offraient l'image du mnage modle, et la belle marquise de
Ghiliac, qui se prtait avec bonne grce, mais sans enthousiasme, aux
obligations mondaines ncessites par son rang, tait donne en exemple
aux jeunes personnes par les mres de famille srieuses.

-- Bah! tout cela ne durera pas! disaient certaines gens, qu'irritait
ce tranquille bonheur bas sur la paix du foyer, sur le devoir et sur
l'amour chrtien. Les fleurs se fanent, les roses s'effeuillent...

Le duc de Versanges, qui entendit le propos, le rapporta  son neveu,
un aprs-midi o il se trouvait  l'htel de Ghiliac. Dans le joli
salon clair et simple o elle se tenait habituellement, Valderez venait
d'endormir le tout petit Gabriel, dont la naissance avait port  son
comble le bonheur d'Elie. Assis prs de sa femme, la main pose sur la
chevelure de Guillemette blottie contre lui, M. de Ghiliac contemplait
son fils.

Aux paroles du vieux duc, il leva les yeux vers Valderez; les deux
poux changrent un sourire de tendre confiance, un long regard
d'amour. Puis, se tournant vers son oncle, M. de Ghiliac dit gaiement:

-- Laissez-mi, mon cher oncle, vous rpondre par cette seule pense de
Mme Swetchine: "Les roses humaines blanchissent, elles ne se fanent
pas."





FIN





PARIS. -- TYP. PLON, 8, RUE GARANCIERE.









End of the Project Gutenberg EBook of Entre Deux Ames, by M. Delly

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ENTRE DEUX AMES ***

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business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
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