Project Gutenberg's Mmoires d'une contemporaine (1/8), by Ida Saint-Elme

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Title: Mmoires d'une contemporaine (1/8)
       Souvenirs d'une femme sur les principaux personnages de
       la Rpublique, du Consulat, de l'Empire, etc...

Author: Ida Saint-Elme

Release Date: March 20, 2009 [EBook #28373]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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MMOIRES D'UNE CONTEMPORAINE

OU

SOUVENIRS D'UNE FEMME SUR LES PRINCIPAUX PERSONNAGES DE LA RPUBLIQUE,
DU CONSULAT, DE L'EMPIRE, ETC.

     J'ai assist aux victoires de la Rpublique, j'ai travers les
     saturnales du Directoire, j'ai vu la gloire du Consulat et la
     grandeur de l'Empire: sans avoir jamais affect une force et des
     sentimens qui ne sont pas de mon sexe, j'ai t,  vingt-trois ans
     de distance, tmoin des triomphes de Valmy et des funrailles de
     Waterloo. MMOIRES, _Avant-propos_.




TOME PREMIER.

Troisime dition

PARIS.

1828.




TABLE PAR ORDRE ALPHABTIQUE DES NOMS CITS DANS LE PREMIER VOLUME DES
MMOIRES D'UNE CONTEMPORAINE.


Albergati (Odoardo)
Amelot

Barberimio
Bniowski
Bernadote
Berowski
Bertier (Csar)
Beurnonville

Capello
Charles (l'archiduc)
Contat (mademoiselle)
Cornier
Courcelles (le chevalier de)

Daendels (le gnral)
Dampierre
Delel
Delmas
Dessoles (le gnral)
Demouriez
Duval (Alexandre)

Elleviou

Gaetana
Geronimo
Grouchy (le gnral)
Guisti

Hoche

Kellermann (le gnral)
Klber
Klinglin (le gnral)
Kormwitz (Ida)
Krayenhof (mdecin)

Lambertini (le comte de)
Lambertini (madame)
Lapi
Latour
Lebel (le gnral)
Lecourbe
Lvey
Lhermite
Luosi (le comte)

Marceau
Marescot
Marie
Meynier
Mol
Monti, pote
Moreau

Napolon
Ney
Noomz, pote hollandais

Orosco (comtesse d')
Orrigny (marquis d')
Orzio (duc d')
Orzio (Lavinie d')

Penski (comte)
Penski (mademoiselle)
Pichegru

Richard
Rivire (madame)

Saint-Aubin (madame)
Saint-Cyr
Sainten-Suzanne
Scherer (le gnral)
Schimmelpinhing
Schimmelpinhing
Soli,
Stal (madame de)

Tallien (madame)
Talma
Tolstoy (Lopold-Ferdinand de)

Van-Aylde-Jonche (le baron de)
Van-Aylde-Jonche (mademoiselle)
Vandamme (le gnral)
Van-Dadlen
Van-Derke (le baron)
Van-Derke (Maria)
Van-Loter
Van-Perpowy (le comte de)
Vanl-Schaahepen
Vinci (Cosimo)

Willhem

York (duc d')




TABLE DU PREMIER VOLUME.


AVANT-PROPOS.

Chapitre Ier. Mon pre.--Sa famille.--Sa jeunesse.--Son mariage.--Ma
naissance.--Mon ducation.--Mort de mon pre.

Chap. II. Premire rencontre avec M. Van-M***.--Son amour.--Ma
fuite.--Mon mariage.

Chap. III. Opinions politiques de mon mari.--Il m'amne  les
partager.--Le duc d'York en Hollande.--Mon mari captif dans sa propre
maison.--Je le dlivre.

Chap. IV. Mon enlvement.--Mes librateurs.--Une famille d'migrs
franais.--Je rejoins mon mari.--Dpart pour Bruxelles.

Chap. V. Dpart pour Lille.--Notre sjour dans cette ville.

Chap. VI. Marie.--Van-M*** rentre en Hollande avec les Franais.--Projet
d'une fte rpublicaine au _Doelen_ d'Amsterdam.--Difficults qu'lvent
les dames de la ville pour se dispenser d'y assister.

Chap. VII Le gnral Grouchy.--Nouvelles imprudences.--Lettre de ma
mre.--Aveuglement de mon mari.

Chap. VIII. Une journe de plaisir.--Deux migrs franais implorent ma
protection.--Je parviens  les sauver.--Dpart pour Bois-le-Duc.

Chap. IX. Arrive  Bois-le-Duc.--Ma cousine Maria.--Le gnral
Moreau.--Leurs amours.--Gnrosit de Moreau.--Son dpart.

Chap. X. Le gnral Pichegru.--Double mprise.--Lettre du gnral
Moreau.--Nouvelle preuve de son humanit.--Son dsintressement.

Chap. XI. Nomination de Ney au grade d'adjudant-gnral sous les ordres
de Klber.--Il inspire un enthousiasme gnral.--Bruits absurdes
rpandus par les partisans du stadhouwer.

Chap. XII. Un aveu.--Excs d'indulgence de Van-M***.--Sentimens que
cette indulgence fait natre en moi.--Rsolution qui en est la suite.

Chap. XIII. Noomz, pote hollandais.--J'excute mon projet de
fuite.--Mes lettres  Van-M*** et  ma mre.

Chap. XIV. Arrive  Utrecht.--Les parens de ma mre.--Perscutions
auxquelles je me vois expose.--Je vais me placer sous la protection du
gnral Moreau.

Chap. XV. Dpart de Menin.--Rencontre sur la route.--Humanit de
Moreau.--Kehl.--Je me rends  Paris.--Talma.

Chap. XVI. Lettre du gnral Moreau.--Le secrtaire de la lgation
hollandaise.--Nouvelles qu'il me donne de Van-M*** et de sa
famille.--J'cris  l'ambassadeur et  Van-M***.

Chap. XVII. Henri.--Projet d'adoption.--Soins maternels.

Chap. XVIII. Visite de l'ambassadeur hollandais.--Arrive du gnral
Moreau.--Il se retire  Chaillot avec le gnral Klber.--Je vais
habiter Passy.

Chap. XIX. Consquences invitables de mes folies.--L'opra du
_Prisonnier_.--Madame Tallien.--Prventions de Moreau contre sa
socit.--Ces prventions sont bientt justifies.

Chap. XX. Dpart pour Milan.--Nouveaux tmoignages de la tendresse de
Moreau pour moi.--Nos deux guides savoyards.--tablissement dans la
_Casa Faguani_--Le gnral Moreau me prsente partout comme sa femme.

Chap. XXI. Les fournisseurs.--Soli.--Double mprise.--Le collier de
cames.--Csar Berthier.--Coralie Lambertini.

Chap. XXII. Visite chez Gatana.--_Il Paradiso_.--Une mre jalouse et
rivale de sa fille.--Moeurs des Italiennes.--Un mariage forc.

Chap. XXIII. Cosimo Vinci.--Enthousiasme du peuple de Venise pour
lui.--Perfidie italienne.--Lavinie.--Belle action de Cosimo.

Chap. XXIV. Quelques rflexions.--M. Richard.--Un dner d'amis.--Voleurs
adroits.

Chap. XXV. Conversation au sujet de Coralie.--Je la vois, du
consentement de Moreau.--Le proscrit.--Dvouement de Lavinie.

Chap. XXVI. Mort de Cosimo.--Dernier trait de dvouement de
Lavinie.--Dsespoir de Coralie. Interruption inattendue.

Chap. XXVII. Moreau persiste dans ses prventions contre madame
Lambertini.--Nouvelle discussion  ce sujet.--Machinations de Lhermite
contre Moreau.--Caractre irrsolu du gnral.

Chap. XXVIII. Une scne du grand monde.--Le gnral Lebel.--Son
aide-de-camp.--Rosetta.

Chap. XXIX. Aventure nocturne.--Geronimo.--Sa mre.--Un moine italien.




AVANT-PROPOS.


Ce sont ici plutt des confessions que des mmoires. Cette dclaration
que je m'empresse de faire au public me justifiera, je l'espre, de
toute prtention  crire l'histoire. trangre par l'inconstance de mon
caractre, par la violence mme des passions qui ont agit ma vie, aux
froides combinaisons de la politique, j'aurais mauvaise grce  retracer
les grandes catastrophes dont les quarante annes qui viennent de
s'couler nous ont offert le spectacle. Je n'ai voulu que raconter les
tranges vicissitudes auxquelles mon existence a t soumise; mais au
rcit de ces vicissitudes qui me sont toutes personnelles, se rattachent
des souvenirs qui vivront ternellement dans la mmoire des hommes. Les
situations singulires dans lesquelles le sort m'a place m'ont mise 
mme, sans prendre une part directe au drame, de connatre et de juger
tous les acteurs. Presque tous les personnages dont la fortune ou les
revers, la gloire ou l'infamie, ont occup l'attention de la France
depuis l'poque o j'entrai pour la premire fois dans le monde,
passeront  leur tour sous les yeux du lecteur. Je m'abstiendrai de
placer aucune rflexion au bas des portraits qu'bauchera mon pinceau.
Mes lecteurs jugeront chacun selon ses mrites, sans que je leur demande
mme de partager ma reconnaissance pour les amis qui me sont rests
fidles, ni de me venger par leurs ddains de ceux qui ont pu
m'abandonner. Les faits parlent toujours plus haut que les raisonnemens.
Je les raconterai tous, soit qu'ils m'accusent ou me justifient
moi-mme, soit qu'ils lvent ou qu'ils abaissent les hommes au milieu
desquels j'ai vcu. Ce principe me guidera dans la rvlation que je
vais faire des secrets de ma vie prive; il serait encore ma rgle
invariable, si j'avais  crire l'histoire des rois, ou les annales des
nations.

J'ai de grandes fautes  avouer: ce serait sans doute les aggraver
encore que de leur chercher une excuse; on me saura peut-tre quelque
gr de ma franchise. Du reste, cette franchise ne sera jamais propre 
exciter le scandale. Mes Mmoires offriront,  ct des scnes et des
vnemens les plus simples de la vie commune, quelques unes de ces
aventures extraordinaires qui semblent plutt appartenir au domaine du
roman qu' celui de l'histoire; mais, je le rpte, cette histoire,
toute romanesque qu'elle pourra paratre, n'en sera pas moins toujours
l'histoire de ma vie. Mes rcits seraient, au besoin, fortifis du
tmoignage unanime des hommes dont les noms figurent sur les pages de
mon livre. Ces noms sont ceux d'illustres capitaines, d'hommes d'tat,
d'hommes de lettres et d'artistes clbres qui, presque tous, sont
encore vivans, dont quelques uns n'ont pas mme encore atteint la
vieillesse. Ce serait peut-tre ici le lieu de parler de mon ge; mais
j'ai intrt  prolonger sur ce point les doutes du lecteur: il sera
temps de les fixer plus tard, et ce sont l de ces aveux qu'une femme ne
saurait faire deux fois. On me pardonnera de dire que j'ai t belle.
S'il fallait prouver d'avance que je ne trompe pas le public en lui
promettant le rcit d'vnemens peu ordinaires, j'ajouterais que, place
par ma naissance, mon ducation et ma fortune au premier rang de la
socit, j'ai vu pour la premire fois, en 1792, cette France qui est
devenue ma patrie, et qui recevra, je l'espre, mes derniers soupirs; je
dirais que j'ai travers les saturnales du Directoire, vu natre la
gloire du Consulat et la grandeur de l'Empire; qu'enfin, sans avoir
jamais affect une force et des sentimens qui ne sont pas de mon sexe,
j'ai t,  vingt-trois ans de distance, spectatrice des triomphes de
Valmy et des funrailles de Waterloo.




CHAPITRE PREMIER.

Mon pre.--Sa famille.--Sa jeunesse.--Son mariage.--Ma naissance.--Mon
ducation.--Mort de mon pre.


J'ai toujours attach peu d'importance aux gnalogies, et j'apprcie 
leur juste valeur les chimres de la noblesse: il faut cependant que je
dise de quel sang je suis issue. Ce n'est point une fausse gloire qui me
pousse  rvler  mes lecteurs le nom de ma famille; en me prsentant 
leurs yeux telle que j'tais d'abord par ma fortune et ma naissance, je
leur donne le droit de me juger plus tard avec une svrit
proportionne aux fautes qui me firent dchoir de tant d'avantages. En
faisant connatre quel fut mon pre, je n'ai donc d'autre but que de
dire la vrit, dt cette vrit me rendre moins excusable, lorsque
j'aurai  avouer tant de fautes. Lopold Ferdinand de Tolstoy naquit en
1749 au chteau de Verbown, de la terre seigneuriale de Krustova en
Hongrie; il tait fils de Samuel Lopold de Tolstoy, duc de Cremnitz, et
de Catherine Vevoy, comtesse de Thuroz; mon aeule tait mre du
staroste[1] polonais Bniowski.  la mort de mon grand-pre, que sa
veuve suivit de prs au tombeau, mon pre eut pour tuteur un de ses
oncles maternels, au service d'Autriche: mon oncle, au lieu de songer
aux intrts de son pupille, ne s'occupa que de le spolier; il s'empara
notamment d'une terre situe dans le comt de Nitria, et qui faisait
partie de l'hritage que mon pre avait recueilli. Le jeune Lopold
atteignait  peine sa dix-neuvime anne, que dj il avait vu les
champs de bataille  ct de son grand-oncle maternel Bniowski, qui
s'tait attach  la fortune de Charles de Lorraine. Bniowski, loin de
calmer la tte ardente de son petit-neveu, lui promit de le dclarer
unique hritier de sa starostie, s'il parvenait  se faire rendre
justice de son tuteur. Les formes lgales tant trop lentes, Lopold se
rsout d'atteindre par une autre voie le but qu'il se propose. Ador des
anciens vassaux de son pre, il les rassemble, les harangue, attaque 
leur tte le chteau qu'avait usurp son tuteur, l'en chasse, et rentre
de vive force dans le domaine de ses pres. Ce fut un beau jour que
celui-l pour l'me noble et fire du jeune Lopold; mais son triomphe
lui devint bientt funeste. Le tuteur, dpossd du domaine qu'il avait
si injustement envahi, ne manquait pas de crdit  la cour de Vienne.
Mon pre fut accus d'avoir soulev ses vassaux contre la puissance
impriale, et condamn, comme rebelle, au bannissement. Il avait alors
vingt et un ans. Irrit de se voir dpouill de tous ses biens, et
chass de sa patrie pour un crime imaginaire, il ne songea plus qu' se
venger. L'occasion de provoquer au combat son perscuteur se prsenta
bientt: ce combat fut heureux pour mon pre, et fatal  son adversaire,
qui tomba baign dans son sang. Empress de porter des secours au
vaincu, Lopold oublia sa propre sret; et ce fut au moment mme o il
s'occupait de faire panser la blessure de son ennemi qu'il fut arrt,
et conduit, par ordre de la cour impriale,  la citadelle de Presbourg.
Fortune, crdit, mon grand-oncle Bniowski employa toutes les ressources
dont il pouvait disposer pour sauver un neveu qu'il chrissait comme un
fils. L'ardeur mme qu'il mit dans ses dmarches le rendit suspect au
gouvernement imprial, dj matre  cette poque d'une partie de la
Pologne. Il fut contraint de se rfugier en Russie, o l'impratrice
l'honora d'une protection clatante. Bniowski, tranquille 
Saint-Ptersbourg, s'occupa aussitt de relever la fortune de son neveu,
en lui faisant contracter un brillant mariage. Le comte Pensky offrait
de donner sa fille unique au jeune Lopold, en la dotant d'un million de
roubles; dj mme ce seigneur avait entrepris de racheter  prix d'or
la libert de son gendre futur. Mais le sort en avait autrement ordonn,
et les projets de Bniowski ne purent s'accomplir. Une jeune fille, Ida
Kormwitz, nice du gouverneur de la citadelle de Presbourg, n'avait pu
voir le jeune prisonnier sans tre frappe des rares avantages de sa
personne, sans prendre le plus vif intrt  ses malheurs. Elle trouva
enfin le moyen de l'arracher  sa prison, et s'enfuit avec lui jusqu'aux
frontires de l'Empire russe. Mon pre n'avait plus d'autre patrimoine
que le nom qu'il avait reu de ses anctres; mais ce nom de Tolstoy
tait toujours riche de gloire; Lopold n'hsita point  l'offrir  sa
libratrice. Ida n'accepta point cette offre, qu'elle regardait comme un
sacrifice de la part de celui qu'elle avait sauv. Une seule fois sa
tte brlante se posa sur le coeur du jeune homme  qui elle avait immol
toutes les affections de famille et de patrie; puis, s'arrachant aux
illusions de l'amour, elle divora pour toujours avec le monde, et
courut s'engager  Dieu par des voeux ternels. Lopold ne put flchir sa
volont ni changer la dtermination qu'elle avait prise. Pour obir 
ses dsirs, il la conduisit d'abord  l'abbaye de Novitorg, et arriva
seul  Saint-Ptersbourg. Bniowski l'y accueillit avec tous les
tmoignages d'une tendresse paternelle; craignant de rencontrer encore
quelque obstacle  ses vues, il prsenta  son neveu le projet de
mariage avec la jeune comtesse Pensky comme dsormais irrvocablement
fix par sa promesse solennelle, et l'empressement du comte  s'allier 
la famille Tolstoy. Lopold ne mit d'autre condition  son consentement
que celle de voir et de connatre d'avance la femme dont on prtendait
lui confier le bonheur. Habitu par une longue exprience  voir toutes
les affections du coeur flchir devant les calculs de l'ambition, le
vieux staroste ne pouvait croire qu'un proscrit, sans fortune et presque
sans asile, pt trouver de bonnes raisons pour refuser une alliance qui
lui assurait des richesses considrables et toutes les faveurs de la
cour, dans la nouvelle patrie qui lui offrait de l'adopter. L'entrevue
de Lopold et de mademoiselle de Pensky eut lieu; mais,  l'aspect de la
taille contrefaite et de la physionomie sans charmes de la jeune
comtesse, l'hritier des Tolstoy sentit natre subitement dans son coeur
une rpugnance invincible au mariage projet. En vain son grand-oncle le
menaa-t-il de toute sa colre; prires, menaces, rien ne put flchir le
caractre indompt de mon pre. Il quitta Ptersbourg, se rendit 
Dantzick, d'o il s'embarqua pour Hambourg; d'Hambourg il vint 
Amsterdam, et il arriva enfin  La Haye en 1774: son nom lui rendit
facile l'accs de la noblesse hollandaise et de la cour du
stadhouwer[2]. Il avait alors vingt-cinq ans: il en avait trente-six
quand mes regards enfantins se fixrent pour la premire fois, avec une
attention rflchie, sur son noble visage. Je n'ai jamais rencontr chez
aucun homme la runion de tant d'avantages. Sa taille majestueuse,
l'lgance de ses formes, que dessinait le costume hongrois, auquel il
demeura toujours fidle; son regard de feu, que temprait  propos la
bont de son me; tant de qualits si prcieuses, rehausses par la
rectitude et l'lvation de l'esprit, justifient aisment la passion
violente dont se sentit subitement enflamme, pour M. de Tolstoy, la
jeune hritire d'une des plus riches et des plus nobles maisons de la
Hollande.

Cette jeune fille, qui avait vu le jour  Mastricht, avait reu de la
nature une beaut remarquable; la meilleure et la plus complte
ducation avait dvelopp les facults heureuses de son esprit et les
excellentes qualits de son coeur. Elle tait appele  recueillir une
succession de cent seize mille florins de rente; une foule de prtendans
se disputaient sa main. Son choix se fixa sur un homme trop modeste pour
aspirer  une alliance aussi magnifique, pour croire mme que
mademoiselle Van-Ayl*** et pu le distinguer dans le grand nombre des
jeunes gens qui se pressaient autour d'elle: cet homme fut mon pre.

Mademoiselle Van-Ayl*** avait une tante qui, n'ayant pu trouver dans sa
jeunesse un nom digne de s'allier au sien, avait vieilli dans le
clibat. Elle choisit sa nice pour hritire unique de son immense
fortune,  la condition de mourir fille comme elle, ou de n'accepter
pour poux qu'un homme d'antique origine, qui consentirait, en se
mariant,  changer son propre nom contre celui de sa femme.  dfaut
d'accepter cette condition, mademoiselle Van-Ayl*** perdait tous ses
droits  la succession, et le legs universel revenait aux hpitaux. M.
de Tolstoy tait trop vritablement pris pour balancer entre le bonheur
que lui promettait son mariage avec une femme dont il tait ador, et
quelques considrations d'orgueil nobiliaire. Il pousa mademoiselle
Van-Ayl***, et quitta le nom de sa famille pour prendre celui de sa
femme.

Deux frres me prcdrent dans la vie et dans la tombe. Ma mre se
dsolait; sa sant se dtriorait chaque jour davantage. Le changement
de climat pouvait seul la rtablir; mon pre prouvait de son ct le
vif dsir de revoir l'Italie; ils partirent tous deux pour Florence. Au
bout de deux mois de sjour en Toscane, mon pre eut l'esprance de voir
sa femme devenir mre une troisime fois, et, au terme fix par la
nature, je vins au monde dans l'une des plus charmantes campagnes des
bords de l'Arno: c'tait le 26 septembre 1778. Ma mre voulut me nourrir
elle-mme; je ne quittais son sein que pour passer dans les bras de mon
pre; je respirais la sant avec l'air pur du plus beau climat du monde.

Ds le berceau mon oreille n'entendit que des chants mlodieux; ds le
berceau elle fut charme par l'harmonie des strophes du Tasse. Quand mon
intelligence commena  se dvelopper, les fictions de l'Arioste vinrent
tonner ma jeune imagination. La lecture de ce pote tait la rcompense
qu'on m'accordait dans les heures de rcration qui interrompaient mes
faciles tudes: je n'avais pas d'autres matres que mes parens. Ma mre
parlait six langues: elle agitait quelquefois en latin avec mon pre des
questions de littrature; mais c'tait en italien, en franais, ou bien
en langue hongroise qu'ils s'entretenaient des choses ordinaires de la
vie. J'apprenais beaucoup, seulement en coutant, et presque sans m'en
douter. La seule tude srieuse et suivie  laquelle on m'assujettit
plus tard fut celle de la langue hollandaise, dont nous ne nous servions
que rarement dans nos conversations habituelles.

Comme j'ai maintenant presque tout--fait oubli le latin, je puis dire,
sans tre taxe de pdanterie, qu' l'ge de neuf ans je surpris mon
pre par l'application heureuse que je fis un jour  ma mre d'un
hmistiche bien connu de Virgile: _Et vera incessu patuit dea_. Habile 
tous les exercices du corps, mon pre avait fait tablir dans sa
_villa_, qu'il ne quittait presque jamais, un mange, une salle
d'escrime, un jeu de paume et un billard. Ds ma plus tendre enfance il
m'avait habitue  rester sans frayeur assise devant lui sur le col de
son cheval; nous faisions aussi de longues promenades, dans lesquelles
ma mre nous accompagnait toujours. Je n'avais pas encore six ans que
dj je galopais avec intrpidit sur mon petit cheval hongrois, place
entre mon pre et ma mre qui surveillaient de l'oeil tous mes mouvemens.

Malgr les douces remontrances de ma mre, qui craignait toujours que je
ne finisse par contracter des habitudes trop mles, mon pre me faisait
prendre part  ses exercices les plus favoris, et il me donnait des
leons d'escrime. J'tais heureuse des petits succs que mon adresse me
faisait quelquefois obtenir. Un jour entre autres ma joie alla jusqu'au
dlire; ce fut celui o mon pre me reut _lve_ aux acclamations et
aux applaudissemens de ses htes et de ses amis rassembls pour cette
fte: dj arme de mon plastron, les mains couvertes de mes gantelets,
et brandissant mon fleuret, je m'lanais vers ma mre pour qu'elle
m'attacht le masque. En relevant les longues boucles de mes cheveux
blonds, et les runissant sous le ruban qui devait les retenir, elle
laissa tomber une larme de ses yeux. tait-ce une larme de joie, ou bien
ma bonne mre devinait-elle, par une prescience secrte,  quels
malheurs m'exposerait un jour la facilit de mon me  passer subitement
du calme le plus profond en apparence au plus fol enthousiasme? Le
bonheur sans mlange que j'avais got dans les annes de mon enfance
tait dj arriv  son terme ds l'an 1787. Le jour mme o je venais
d'accomplir ma neuvime anne, je vis ma mre venir  moi toute en
pleurs, et m'annoncer d'une voix entrecoupe de sanglots que nous
allions quitter peut-tre pour toujours notre dlicieuse habitation de
_Valle-Ombrosa_. Ah! m'criai-je, o serons-nous jamais si bien? Maman,
o allons-nous donc?--En Hollande, rpliqua ma mre.--Eh bien! c'est ton
pays; nous y serons heureux, n'est-ce pas? dis-je en me tournant vers
mon pre.

Un regard plein de tristesse fut la seule rponse que j'obtins; et
j'appris ainsi pour la premire fois ce que c'tait que le silence de la
douleur... On m'loigna sous un lger prtexte. L'attitude profondment
triste de mes parens me fit deviner que le regret de quitter l'Italie
n'tait pas la seule cause d'un chagrin aussi vif; et  la peine que me
causait l'inquitude peinte sur tous leurs traits, vinrent se joindre
encore les tourmens d'une crainte vague et d'une curiosit bien
excusable. Nous nous mmes en route le 2 novembre de cette anne 1787,
que devait terminer pour nous une si pouvantable catastrophe. Nous
voyagions trs-rapidement et avec une sorte de mystre. Arrivs  Lyon,
nous y sjournmes quelques jours, pendant lesquels je vis venir chez
mon pre des hommes dont l'extrieur grave et srieux suffisait pour
entretenir ma tristesse; je n'tais point admise  leurs confrences
avec mes parens. Enfin, ne pouvant plus rsister  mes inquitudes sans
cesse croissantes, j'osai adresser une question  ma mre. J'appris
alors quels vnemens avaient forc mon pre  quitter sa patrie;
j'appris que le temps n'avait pas apais la haine de ses ennemis, que
ses jours s'taient trouvs menacs en Italie, et qu'il allait chercher
 la cour du _stadhouwer_ la protection qu'on lui refusait autre part.
Vers le milieu du mois de dcembre nous arrivmes  Rotterdam. Le
passage du _Waal_ tait difficile et dangereux: mon pre voulut
cependant le tenter dans un des batelets qu'on faisait louvoyer entre
d'normes glaons que charriait dj le fleuve. Aprs d'incroyables
efforts nous parvnmes  la rive oppose: il fallait faire encore
quelques pas sur la glace, que nous craignions de voir  chaque instant
manquer sous nos pas. Mon pre nous porta l'une aprs l'autre, ma mre
et moi, sur le rivage; nos deux femmes de chambre nous y suivirent sans
accident. Restait un brave et vieux Hongrois, attach  mon pre depuis
sa premire enfance, et qu'il considrait moins comme un serviteur que
comme un ami; il avait voulu demeurer  la garde du bateau dans lequel
se trouvaient tous nos bagages qu'on transportait peu  peu sur la rive.
Dj nous nous tions mis en marche vers l'auberge o nous devions
loger, lorsque tout  coup un craquement horrible, suivi de cris de
dtresse, vient frapper notre oreille: nous dtournons la tte, et nous
revenons promptement sur nos pas. Quelle est notre douleur en voyant le
bateau sur lequel tait encore notre fidle Berowski, entran vers le
milieu du fleuve par un norme glaon! la mort du vieillard paraissait
certaine: l'or qu'offraient  pleines mains mon pre et ma mre ne
pouvait dterminer personne  hasarder sa vie pour sauver celle de notre
malheureux domestique. Tout  coup mon pre se dpouille des fourrures
dont il tait couvert; il jette loin de lui tous ses vtemens s'lance
sur la glace qui se brise sous ses pas, et s'crie, d'une voix forte, au
moment de disparatre dans les flots: Si je meurs, ma femme donnera
tout l'argent qu'on exigera  celui qui m'aura aid  sauver ce
vieillard.

Ma mre n'avait pas mme essay de le retenir; elle tomba vanouie:
moi-mme, gare, hors de moi, je me fais jour  travers la foule, et je
cours le long du rivage en suivant des yeux mon tendre pre. Comment
exprimer mes angoisses en le voyant contraint de disparatre
volontairement par intervalles sous les flots, pour viter les normes
glaons qui suivaient le courant du fleuve? Enfin il arrive au bateau;
et, second par trois bateliers qui avaient suivi son noble exemple, il
arrache  la mort et ramne au rivage le vieux Berowski. Hlas! quelle
rcompense attendait une piti si courageuse! Expos presque nu aux
rigueurs d'un froid pntrant, et trop occup de celui qu'il venait de
sauver pour songer  lui-mme, mon pre, dans les premiers momens,
ngligea les soins qu'exigeait la conservation de ses jours. Ds la nuit
suivante, une fivre ardente se dclara: nous ne pouvions pas aller plus
loin; il fallut rester dans la chtive auberge o nous nous trouvions.
Le onzime jour de la maladie, 27 dcembre 1787, je n'avais plus de
pre! La mort de ce pre ador fut le premier malheur de ma vie: elle
fut le prsage de tous les maux qui m'ont accable depuis bien des
annes; elle fut surtout la cause des fautes que je n'aurais jamais
commises si j'avais eu prs de moi l'ami de mon enfance, celui dont les
conseils et la juste influence m'auraient prserve des carts de ma
fougueuse imagination. Le malheureux Berowski ne survcut que vingt
jours  son matre; jusqu' son dernier soupir, il supplia ma mre de
lui pardonner la mort de son poux. Il fut inhum prs de celui dont il
n'avait jamais voulu se sparer pendant sa vie.

Toute entire livre  sa douleur, ma mre ne voulut pas quitter les
lieux qui lui retraaient de si chers et de si cruels souvenirs: elle
acheta une maison modeste dans le village de Wal***, vis--vis mme de
celle o tait mort mon pre. Elle repoussait toutes consolations, et,
dans l'amertume de ses regrets, elle ngligeait galement les soins de
sa sant et ceux de mon ducation. Toutes mes tudes taient
interrompues; j'tais matresse du choix de mes lectures et de l'emploi
de mon temps. Ma mre ne sortait plus de sa chambre: quelquefois elle
m'attirait  elle pour me couvrir de caresses et arroser mon visage de
pleurs; plus souvent elle me repoussait dans les transports d'un
dsespoir qui semblait garer sa raison: elle m'inspirait alors une
sorte de terreur qui me faisait viter sa prsence. Je regrettais pour
ma part bien sincrement mon noble pre; mais tout en dplorant sa mort
prmature, j'tais bien loin de souponner encore toute l'tendue de la
perte que j'avais faite. Les impressions de l'enfance sont vives, mais
peu durables; ou plutt leur trace efface le plus souvent par les
passions de la jeunesse ne se retrouve que dans l'ge mr; la lgret
naturelle  un esprit pour lequel les moindres plaisirs ont toujours
l'attrait de la nouveaut, rend souvent les enfans insensibles en
apparence aux plus grandes douleurs. J'avais toute l'tourderie de mon
ge, et quoique mes regrets fussent bien amers, je ne m'en livrais pas
moins aux distractions que le hasard venait souvent m'offrir.




CHAPITRE II.

Premire rencontre avec M. Van-M***.--Son amour.--Ma fuite.--Mon
mariage.


Deux ans s'coulrent ainsi sans que ma mre pt prendre sur elle de
surmonter sa douleur pour achever enfin mon ducation. Cependant je
grandissais: mon imagination, dj lasse de son oisivet, s'lanait
chaque jour vers des sensations nouvelles; je m'ennuyais de goter
toujours les plaisirs que j'avais connus ds ma plus tendre enfance. Je
profitais de la libert que me laissait ma mre pour faire, dans les
environs de notre rsidence, de longues courses  cheval. Je me
dirigeais ordinairement et de prfrence vers un beau chteau qui
appartenait  une des plus riches familles d'Amsterdam; les
propritaires visitaient rarement cette terre, et ils n'y taient pas
venus depuis que nous habitions le pays. Un domestique de confiance
m'accompagnait seul dans mes excursions. Je n'avais encore que onze ans;
mais j'tais assez grande et assez forte pour qu'on suppost
gnralement que j'avais atteint ma quatorzime anne: pour la taille et
la figure, j'tais dj presque une femme; mais pour la raison, je
n'tais encore qu'un enfant.

Par une belle matine du mois de mai je parcourais, comme de coutume, le
parc magnifique o je n'apercevais d'ordinaire que des paysans,
lorsqu'au dtour d'une alle je vis tout  coup devant moi un jeune
homme d'une figure charmante, dont l'expression tait pleine de grce et
de bont. Nous nous salumes rciproquement, et lorsque nous emes
surmont, chacun de notre ct, l'embarras o nous avait jets d'abord
une rencontre aussi imprvue, le jeune homme m'aborda avec politesse, et
j'appris bientt qu'il tait fils unique de M. Van-M*** d'Amsterdam,
propritaire du chteau, et qu'il y tait arriv la veille.

Avec la confiance et la simplicit de mon ge, je rpondis aux questions
qu'il m'adressa. En quelques minutes Van-M*** fut inform de toutes les
circonstances qui avaient accompagn la mort dplorable de mon pre;
cette mort, dont la cause honorait si bien sa mmoire, tait depuis
long-temps l'objet de toutes les conversations dans le pays. On
respectait la douleur de ma mre; mais, comme elle n'admettait aucune
visite, et qu'elle se refusait obstinment  former les moindres
liaisons de socit, on l'accusait de bizarrerie; on avait commenc par
la rechercher, on finissait par la fuir. Le spectacle de chagrins aussi
amers que les siens aurait importun les gens heureux. Il est d'ailleurs
certains maux que les mes vulgaires ne sauraient comprendre; elles
aiment mieux les tourner en ridicule que de chercher  les adoucir. Dans
l'avenue qui conduisait  notre demeure, on ne rencontrait donc ni ces
quipages brillans, ni cette foule d'oisifs qui affluent d'ordinaire
dans les maisons opulentes; on y voyait en revanche beaucoup de
malheureux, qui ne venaient jamais en vain chercher un soulagement 
leur misre.

Le jeune Van-M*** ne m'accompagna que jusqu' l'entre de cette avenue.
Avant de me quitter, il obtint de moi la promesse que, le lendemain,
nous nous runirions  un endroit qu'il me dsigna, et que nous ferions
ensuite  cheval une longue promenade. J'acceptai sa proposition sans
hsiter, sans songer mme que je devais d'abord obtenir l'autorisation
de ma mre. Nous nous sparmes galement satisfaits l'un de l'autre:
depuis long-temps je n'avais vu les heures s'couler aussi rapidement
pour moi. Notre course du lendemain devait se diriger vers un village
que je ne connaissais pas encore; je me rjouissais d'une rencontre qui
promettait de rompre la monotonie des distractions dont j'tais rduite
 me contenter depuis deux ans. Sans me rendre compte de mes esprances,
j'esprais un avenir moins triste que le pass.

Mes illusions furent de courte dure. Wilhelm, le domestique qui me
suivait d'ordinaire dans mes promenades, n'tait rien moins qu'un valet
de comdie. C'tait un brave Hollandais, fermement attach  ses
devoirs, et bien rsolu  ne jamais tromper la confiance dont l'honorait
sa matresse: Mademoiselle ignore sans doute, me dit-il en m'aidant 
descendre de cheval, que le village o elle doit aller demain matin est
 trois lieues d'ici. Il est douteux que madame sa mre lui permette une
aussi longue promenade; et si madame ne juge pas convenable de vous
accorder une telle permission, je ne puis vous accompagner. La
franchise de Wilhelm excita en moi un dpit que je russis cependant 
concentrer. Je rsolus ds ce moment d'employer la ruse pour arriver au
but de mes dsirs: je feignis de me repentir de mon tourderie; j'entrai
en apparence dans les motifs de Wilhelm: Il est inutile, lui dis-je, de
parler de tout cela  ma mre; je ne veux lui causer ni le moindre
chagrin ni la plus lgre inquitude; je ne dois pas non plus manquer
aux lois de la politesse vis--vis de M. Van-M***, qui est notre voisin.
Demain vous monterez  cheval avec moi. Nous rejoindrons M. Van-M***
dans le bois: je lui dirai que l'loignement du but de notre promenade
projete contrarierait  la fois mes habitudes et la volont de ma mre;
puis nous reviendrons ici par le chemin de la digue de Bommel.

Wilhelm fut charm de voir que je ne m'offensais pas de l'avis qu'il
m'avait donn, et que je lui conservais mes bonnes grces.  dater de ce
jour ma vie prit une face toute nouvelle. J'tais encore une enfant; mon
coeur ne pouvait donc sentir trop vivement le mrite d'aucun homme. La
rencontre que j'avais faite du jeune Van-M*** semblait un incident
romanesque; elle n'aurait cependant fait aucune impression sur moi, si
je n'avais espr trouver, dans une liaison d'amiti toute nouvelle pour
moi, un ddommagement  la tristesse des deux annes qui venaient de
s'couler, et une consolation  l'ennui qui m'attendait peut-tre
encore. Je n'prouvais aucun amour pour Van-M***; cependant nous tions
au mois de mai 1789, et, le 16 avril de l'anne suivante, je devins sa
femme. Je ne veux point anticiper sur les vnemens, et je dois d'abord
faire connatre les circonstances qui prcdrent et amenrent mon
mariage.

 peine m'tais-je assure par ma dissimulation la discrtion de
Wilhelm, que je songeai  faire de ce brave homme, sans qu'il s'en
doutt, le premier instrument de mon projet. J'tais fort agite: la vue
de mon excellente mre redoublait mon malaise;  tort ou  raison je la
trouvai ce jour-l plus triste que de coutume. Toutefois, je l'avouerai
 ma honte, loin de chercher  adoucir par mes caresses l'amertume de
ses chagrins, je la quittai avec empressement aussitt que j'en trouvai
l'occasion, et j'allai rver  la prompte excution de mon dessein.

Ds que je fus seule, je me htai d'crire un premier, un imprudent
billet, qui pouvait me perdre pour toujours, si je l'eusse adress  un
homme dont la dlicatesse et t moins prouve que celle de Van-M***;
il m'aimait trop sincrement pour trouver dans mon imprudence mme autre
chose que l'inexprience de mon ge, l'innocence de mon coeur, surtout
l'esprance de me voir payer de retour les sentimens qu'il m'avait
vous. Voici en quels termes tait conu le billet que je lui crivis:

Je sais que je fais mal de vous crire, car je me cache de maman, et je
trompe un domestique qui aura le droit de me mpriser. Mais je vous ai
promis d'aller me promener avec vous, et il faut bien que vous sachiez
que je ne puis pas tenir ma promesse; vous avez l'air si bon, si doux et
si gai; la douleur de maman rend notre vie si triste, que je n'avais pas
cru mal faire en acceptant l'offre que vous me faisiez d'entreprendre
avec moi une longue course. Wilhelm m'a fait voir que j'avais eu tort,
et j'aime trop maman pour vouloir jamais ajouter  ses peines. Cependant
je voudrais bien goter avec vous le plaisir de la promenade; ce dsir
n'a certainement rien de rprhensible. Au lieu de courir les grands
chemins, venez voir mes parterres, mes viviers, ma volire: je
m'ennuyais de tout cela, mais je crois qu'avec vous je pourrai m'en
amuser encore. Tous les matins je dessine pendant une heure dans le
petit pavillon qui est  l'entre de la grande prairie; j'tudie ensuite
un peu ou je fais de la musique; ensuite je djeune avec maman, et je ne
la revois plus depuis dix heures jusqu' trois. Si vous voulez venir
demain  la petite porte des marais, je peux l'ouvrir, et nous nous
arrangerons pour nous voir tous les jours; cela me rendra un peu de
gat, sans inquiter ni chagriner ma bonne mre.

On n'oubliera pas que j'avais seulement alors douze ans et quelques
mois. L'amour n'entrait donc rellement pour rien dans le vif dsir que
j'avais de revoir le jeune Van-M***; mais la solitude m'tait devenue
tellement  charge que j'tais charme d'avoir enfin trouv le moyen,
fort innocent selon moi, de me distraire par une socit agrable.

Le lendemain, j'arrivai  l'heure convenue au lieu du rendez-vous:
Wilhelm m'accompagnait. Je sus glisser mon billet entre les mains de
Van-M*** sans que l'honnte domestique s'en apert; un coup d'oeil que
je jetai sur lui mit Van-M*** au fait de tout avant mme qu'il et
ouvert ma lettre. Je fondai mes excuses sur la sant de ma mre, qui ne
me permettait pas de m'loigner d'elle ce jour-l. Nous nous sparmes,
non sans exprimer de part et d'autre nos regrets de ce contre-temps; je
fis avec Wilhelm une promenade trs courte, et, en rentrant au logis, je
courus sur-le-champ au petit pavillon, et  la porte qui donnait sur la
campagne. Je n'avais indiqu ni cette heure ni ce jour pour un premier
rendez-vous: il me semblait pourtant que je devais trouver l une
rponse  ma lettre. Van-M*** me l'apporta lui-mme.

Chez chaque nation l'amour offre un caractre diffrent: celui des
Hollandais est gnralement grave et froid. Van-M*** respectait mon ge
et mon innocente scurit; il ne tarda pas cependant  puiser dans nos
rendez-vous, souvent rpts, une passion violente qui se trahissait
chaque jour davantage. Pour moi, je n'avais pas d'amour, mais je me
trouvais heureuse dans la socit d'un tel ami. Van-M*** tait loin
d'avoir dans l'esprit la mme lvation que mon pre; la nature l'avait
cependant dou de dispositions trs heureuses, qu'une bonne ducation
avait facilement dveloppes. Comme tous les fils des riches ngocians
du Nord, il parlait plusieurs langues, l'italien seul except. Il me
donnait des leons de hollandais, et moi je lui apprenais l'idiome du
beau pays qui m'a vu natre. Encourage par lui dans mes tudes, j'avais
repris tout le zle dont j'tais anime avant la mort de mon pre, mon
premier, mon excellent instituteur.

Mes jours s'coulaient ainsi paisiblement. Satisfaite de mon existence
actuelle, je ne voyais, je ne dsirais rien au del. Il n'en tait pas
de mme pour Van-M***: il avait vingt-trois ans; il m'aimait avec
passion, ses vues taient honorables, et il sentait parfaitement le
danger de nos longs tte--tte. Il songea donc le premier  s'assurer
le droit de ne plus me quitter, et de me consacrer sa vie. Il m'en parla
un jour en m'annonant l'intention o il tait de demander sur-le-champ
ma main  ma mre.

Je ne saurais dire si l'effet que produisit sur moi cette proposition
subite fut la consquence de mon caractre singulier. Ce qu'il y a de
certain, c'est que le mot de mariage et l'image des liens indissolubles
que j'allais peut-tre contracter, effrayrent ma jeune imagination. 
douze ans l'espace de la vie est encore si long  parcourir! l'avenir
est encore si immense! C'tait la premire fois que mon esprit admettait
l'ide d'une union qui n'a de terme que la mort. Cette ide premire en
engendrait une foule d'autres, dont aucune n'tait favorable aux
prtentions de Van-M***: cependant l'estime qu'il m'inspirait, l'amour
dont il me donnait chaque jour des preuves plus touchantes,
m'empchrent de prononcer un refus. Nous convnmes ensemble que le
lendemain je lui mnagerais l'occasion de rencontrer ma mre, et que,
sans noncer encore positivement ses projets, il essaierait ds ce jour
de la prvenir en sa faveur. Il avait un extrieur agrable,
d'excellentes manires: accueilli avec bont, il se dclara bientt
tout--fait. Ma mre, touche des sentimens qu'il tmoignait et pour
elle et pour moi, rpondit qu'elle ne voyait, pour sa part, d'autre
obstacle au mariage que mon extrme jeunesse. Elle demanda un dlai de
deux ans, et mit pour condition formelle  son consentement que Van-M***
obtiendrait d'abord celui de sa propre famille. Cette famille balana:
la fiert de ma mre s'irrita d'une telle hsitation; de part et d'autre
on commenait  s'aigrir, et peut-tre marchions-nous  une rupture
complte. Van-M***, dj matre d'une fortune indpendante, venait
d'atteindre sa majorit: il pouvait accepter les bienfaits de son pre,
mais ces bienfaits ne lui taient pas indispensables pour assurer le
bonheur de celle qu'il choisirait pour pouse. Il tait exaspr des
retards qu'on lui faisait prouver; il prvoyait avec effroi qu'un refus
dfinitif de la part de son pre pouvait retarder bien plus long-temps
encore l'union qu'il dsirait avec tant d'ardeur. Il me proposa de
partir en secret tous les deux pour la Gueldre: nous devions nous y
marier, et revenir bientt aprs solliciter le pardon d'une dmarche
qu'on pouvait blmer, mais qui devenait de plus en plus ncessaire.

Je n'exigeai de Van-M***, pour consentir  ce qu'il demandait de moi,
que sa promesse solennelle de me ramener promptement auprs de ma mre.
Le lendemain, avant le jour, je sortis de ma chambre avec prcaution: je
n'tais pas mdiocrement mue en songeant que j'allais, pour la premire
fois, me sparer de celle qui m'avait donn le jour; j'tais cependant
joyeuse et presque fire qu'on ft  une enfant comme moi l'honneur de
l'enlever, et, par un retour vers les sentimens de la nature, j'exigeais
que Van-M*** me promt encore une fois de me ramener au plus tt.

En arrivant  Zutphen, Van-M*** me quitta sur-le-champ, et courut chez
le seul ministre protestant qui se trouvt dans cette ville.
Malheureusement ce ministre tait prs de rendre le dernier soupir; il
fallut pousser plus loin notre voyage: nous fmes encore huit lieues, et
il tait dj bien tard quand nous atteignmes l'auberge o nous devions
passer la nuit. Aprs le souper, Van-M*** et moi, assis prs l'un de
l'autre, nous disions de ces riens qui ont si peu d'importance
apparente, et qui tiennent cependant lieu de tant de choses. Il y avait
des momens o je ne comprenais plus rien au trouble passionn de
Van-M***; ce trouble n'tait dj plus sans charmes pour moi, et je
commenais  le partager; pour la premire fois mon oreille tait
agrablement frappe des loges qu'il donnait  ma beaut. Van-M***
tait lui-mme d'une figure charmante; sa taille tait leve, bien
prise et pleine de noblesse. Je ne sais quel instinct me rvlait en cet
instant tous ces avantages que j'avais comme ignors jusqu'alors. En
rougissant, je fixais mes regards sur son oeil plein d'expression et de
feu, et qui me disait mieux encore que sa bouche combien il me trouvait
belle: d'une voix mue, il louait la richesse de ma chevelure, et, sans
y penser, je roulais entre mes doigts les boucles paisses de ses
cheveux blonds comme les miens. Tout  coup l'hte effray s'lance dans
la chambre: Pour l'amour de Dieu, s'crie-t-il, si c'est vous que l'on
cherche, dites bien que je ne savais rien, et que vous ne m'avez fait
aucune confidence.  peine avait-il prononc ces mots, que le pre et
l'oncle de Van-M***, suivis du secrtaire du bourgmestre et de quatre
tmoins, paraissent  mes regards effrays. Ces messieurs ordonnent au
jeune homme de me remettre entre leurs mains. Van-M*** s'avance aussitt
vers eux, et d'un ton ferme et respectueux tout ensemble: Mademoiselle,
dit-il, en consentant  quitter la maison de sa mre, a cru suivre son
poux; elle s'est confie  mon honneur, et m'a rendu l'arbitre de son
sort; demain nous devons tre unis devant Dieu et devant les hommes. Si
vous donnez, ds ce moment, par crit, votre consentement  notre
mariage, nous retournerons sur vos pas  Waarlery, o notre union sera
clbre: sinon, nous n'y reparatrons qu'poux, pour nous jeter aux
pieds de madame de Van-Ayld***, et lui demander pardon de la douleur que
nous avions d lui causer; je pourrai alors rclamer de ma famille la
part de fortune  laquelle j'ai des droits: en un mot, il n'est plus au
pouvoir de personne de nous dsunir.

Frapp de la noble attitude et de la fermet du langage de son fils,
monsieur Van-M*** et son frre promirent tout ce qu'on voulut. Nous nous
apprtmes  repartir sur-le-champ; mes larmes et ma confusion
n'obtinrent pas un seul regard indulgent de ces juges svres. Van-M***
avait dclar qu'il ne me quitterait pas, qu'il me reconduirait lui-mme
chez ma mre; il tint parole. En entrant dans l'avenue qui conduisait 
notre habitation, la premire personne qui s'offrit  mes regards fut
cette mre chrie que dsolait mon dpart, et qui n'osait encore esprer
mon retour. Je courus me jeter dans ses bras: Ma fille, dit-elle d'une
voix entrecoupe de sanglots, tu n'as donc pas song  la douleur dont
tu allais m'accabler! Aucun autre reproche ne sortit de sa bouche.
Van-M*** obtint son pardon en rptant mille fois le serment de me
rendre heureuse.

Le consentement qu'il avait enfin arrach plutt qu'obtenu de son pre
donnait plus de libert  nos relations: il ne me quittait presque plus.
Un mois s'coula trs agrablement au milieu des prparatifs de notre
mariage; au bout de ce temps, toutes les formalits ayant t remplies,
toutes les lois de l'tiquette hollandaise scrupuleusement observes,
nous nous rendmes  Amsterdam, et l nous fmes maris dans l'glise
neuve.

Je n'avais pas encore treize ans accomplis; mais ma taille, dj
entirement forme, me donnait toutes les apparences d'une personne de
quinze ans. J'ai maintenant cinq pieds un pouce et demi; je les avais
ds lors, car depuis mon mariage je n'ai point grandi. Malheureusement
ma raison tait encore bien loin d'tre forme; j'aurais eu besoin d'un
guide plus ferme et plus svre que l'poux auquel les lois et ma propre
volont venaient de confier le soin de ma destine. Pourquoi se
reposa-t-il si aveuglment lui-mme sur la prudence d'une enfant? Je
n'aurais pas eu, depuis plus de vingt-cinq annes, tant de malheurs et
tant de fautes  dplorer!




CHAPITRE III.

Opinions politiques de mon mari.--Il m'amne  les partager.--Le duc
d'York en Hollande.--Mon mari captif dans sa propre maison.--Je le
dlivre.


Les six premiers mois de notre union s'coulrent dans un bonheur
parfait pour mon mari et pour moi. Les voyages d'agrment qui succdent
immdiatement en Hollande les solennits du mariage taient termins, le
calme commenait  remplacer dans notre intrieur le tumulte des ftes,
lorsque des bruits de guerre, et les progrs chaque jour croissans de la
rvolution franaise, vinrent donner une nouvelle direction  nos ides,
et dcider  la fois du sort de mon poux et du mien. Van-M*** avait de
grandes possessions en Belgique; il tait en Hollande du parti oppos 
la cour. Il tait naturel qu'il embrasst avec ardeur les principes de
la rvolution franaise. Ma mre, qui, depuis la mort de son mari, ne
pouvait plus tre heureuse que du bonheur de sa fille, aurait voulu que
son gendre restt tranger  la crise qui se prparait: elle voyait
notre avenir se charger d'orages auxquels une retraite absolue pouvait
seule nous soustraire. La suite des vnemens n'a que trop prouv
combien ses craintes taient fondes; prires, raisonnemens, elle mit
tout en usage pour calmer l'exaltation politique de mon mari. En vain
lui reprsenta-t-elle que les dangers de la guerre taient les moindres
de ceux auxquels il allait m'exposer; que mon me encore si candide, et
dj cependant avide d'motions violentes, pouvait se laisser garer au
del du point o il voudrait s'arrter lui-mme; tout fut inutile.
Van-M*** tait plein de respect et d'attachement pour ma mre; cependant
il resta ferme dans la rsolution qu'il avait prise, de servir de tous
ses moyens une cause dont le triomphe semblait  ses yeux devoir assurer
pour toujours le bonheur et la libert de sa patrie. Ds lors il mit
tous ses soins  me faire partager ses sentimens,  m'chauffer du feu
de son enthousiasme. Ma conversion ne fut pas difficile; je n'avais
encore aucune opinion arrte: j'prouvais seulement une rpugnance
assez forte pour cette galit absolue que rvait mon mari, et que je
trouvais entirement oppose aux ides aristocratiques dans lesquelles
j'avais t nourrie. J'avais de plus trouv encore vivant en Hollande le
souvenir des excs commis par les troupes franaises dans les guerres de
Louis XIV; ces troupes taient cependant celles d'un grand roi, modle
de courtoisie et de politesse, et que ses lieutenans s'efforaient sans
doute d'imiter. Que ne devions-nous pas attendre de ces chefs
rvolutionnaires, arrachs subitement par la tourmente politique 
l'obscurit de leur profession ou de leur origine, pour guider au combat
des bandes fanatises, et sans cesse obligs d'acheter  tout prix la
victoire qui seule pouvait lgitimer aux yeux de leurs soldats leur
fortune subite?

Van-M*** rpondait  mes objections par la ncessit de conqurir
promptement une libert dont les bienfaits devaient bientt s'tendre
sur tous les peuples; avant tout il voulait soustraire la marine
hollandaise, jadis si florissante,  l'influence britannique qui ne
tendait qu' la ruiner. L'amour de la patrie qui respirait dans tous ses
discours, la chaleur qu'il mettait  dfendre les thories qu'il avait
adoptes, firent bientt passer dans mon me la conviction qui
remplissait la sienne. Les reprsentations de ma mre furent perdues
pour moi comme elles l'avaient t pour lui; et je lui promis de le
suivre partout o il conviendrait de me conduire. Toute notre famille se
dispersa; ma mre se retira dans une terre qu'elle possdait prs de
Leyde; les parens de mon mari se rendirent  Haarlem, et nous allmes
nous-mmes habiter notre domaine de Sgravsand, situ sur la route que
nous devions suivre s'il nous convenait de quitter la Hollande. La
douleur que j'prouvai en me voyant force de quitter ma mre fut
extrme: les vnemens politiques au milieu desquels je me trouvais
place vinrent bientt m'arracher  mes peines personnelles, en me
faisant participer aux motions violentes qui commenaient  agiter
notre nation.

Van-M*** avait d'abord le projet de ne passer que quelques jours 
Sgravsand; il m'avait prie de n'y recevoir que peu de monde, et j'avais
sans peine acquiesc  sa prire, car le flegme des dames hollandaises,
la gravit de leurs habitudes et de leur maintien contrastait
singulirement avec la vivacit de mon humeur toute italienne. Tandis
que Van-M***, renferm dans son appartement, s'occupait  dpouiller les
dpches que lui apportaient sans cesse de nombreux exprs, je faisais
de longues promenades  cheval, je m'abandonnais  mon got pour la
lecture, ou bien je m'entretenais par crit avec ma bonne mre. Cette
manire de vivre me plaisait: si j'avais par intervalle quelque retour
de coquetterie, alors j'allais trouver mon mari jusque dans son cabinet,
je lui reprochais l'abandon dans lequel il me laissait, je feignais mme
de douter de son amour: il n'avait pas de peine  se justifier, et nos
petites discussions se terminaient par des raccommodemens qui
resserraient les liens de notre affection mutuelle.

Un soir que nous tions assis dans un des pavillons qui bordaient notre
proprit du ct de la route, nous vmes arriver  l'improviste M.
Vandau***, l'un des plus intimes amis de mon mari. Van-M*** eut avec lui
un entretien assez long,  la suite duquel il m'annona que nous
devions, ds le lendemain matin, quitter le pays pour n'y revenir
qu'avec les librateurs de la Hollande, les soldats de la rpublique
franaise. Le voyage que j'allais entreprendre, la petite importance 
laquelle allaient sans doute m'lever les vnemens au milieu desquels
mon mari tait appel  jouer un rle, tout cela donnait un nouvel essor
 mes ides; je m'occupai sur-le-champ, avec une activit
extraordinaire, des prparatifs de notre dpart, et je ne ngligeai pas,
comme on le pense bien, les soins toujours si importans de ma toilette.
Pendant que je me livrais avec ma femme-de-chambre  ces graves
occupations, la sonnette de notre grille s'agita tout d'un coup avec
violence, et un domestique vint m'apprendre que j'avais  recevoir
plusieurs officiers de l'tat-major du duc d'York, auxquels on avait
assign notre chteau pour logement.  l'instant parurent cinq ou six
militaires anglais. Je donnai ordre de les conduire au salon, de leur
servir des rafrachissemens. Je rparai promptement le dsordre de ma
toilette, et je me mis en mesure d'aller au devant de Van-M*** pour lui
annoncer la visite importune que nous venions de recevoir: au moment
mme o j'allais sortir, on vint m'apprendre que mes htes demandaient 
me parler; pour ne pas paratre intimide, je descendis sur-le-champ au
salon.

En entrant, je vis plusieurs officiers nonchalamment tendus sur les
fauteuils et les canaps: le nombre des arrivans grossissait  chaque
minute. Quelques uns levaient trs haut la voix dans l'intrieur de
l'appartement; d'autres attachaient en dehors leurs chevaux aux superbes
treillages verts et dors, qui entouraient mes parterres de fleurs et
mes magnifiques plates-bandes. Personne n'avait mme fait mine de se
lever en me voyant paratre; les uns me regardaient avec une attention
tout--fait impertinente, les autres m'adressaient de fades complimens
en mauvais hollandais: un seul voulut me prendre la main. Dj deux
domestiques, qui m'avaient suivie, s'apprtaient, les poings ferms, 
me dfendre de toute injure, lorsque levant la voix avec le ton du
ddain: Je ne comprends pas, dis-je, votre langage: l'italien est ma
langue naturelle; mais je prfre la langue franaise  toutes les
autres. Ainsi, rpondez-moi en franais: o sont vos billets? La
fermet de mes paroles avait d'abord frapp de surprise mes auditeurs.
L'un d'eux, d'une assez belle figure, mais surcharg d'embonpoint et
dpourvu de grce, m'invita poliment  m'asseoir. Il me fait exhiber
l'ordre en vertu duquel j'tais oblige de le loger, lui et sa suite:
cet officier tait le duc d'York lui-mme.  ce nom, un pressentiment
secret vint me frapper d'effroi, et je tremblai ds lors pour la sret
de mon mari. La concidence du jour o un tel personnage devenait notre
hte, avec celui que mon mari avait choisi pour aller rejoindre l'arme
franaise, semblait le rsultat d'un plan concert d'avance pour arrter
l'excution de notre projet. Ds le moment o cette ide s'offrit  mon
esprit, je cherchai le moyen de sauver Van-M***. Le duc d'York tenta
poliment de me retenir; mais je ne quittai pas moins  l'instant le
salon sous le prtexte des ordres que j'avais  donner. crire  la hte
un billet laconique, ordonner au valet-de-chambre de mon mari d'aller, 
quelque distance de la maison, attendre son matre, et de lui remettre
mon message, tout cela fut l'affaire d'un instant. Cependant ma
prcaution fut inutile: au moment mme Van-M*** rentrait dans la maison,
suivi de son ami Van-Daulen, et escort de soldats anglais qui le
conduisaient devant leur gnral.

Aussitt qu'il m'aperut, Van-M***, qui depuis quelques minutes
tremblait pour moi, poussa un cri de joie; moi-mme, en dpit des
soldats, je m'lanai dans ses bras. On nous mena devant le prince:
Van-M*** rpondit avec hauteur aux questions qu'on lui adressa;
l'indignation se peignait sur ses traits et ptillait dans ses yeux:
Vous tes les matres ici, dit-il au duc,  la fin de son
interrogatoire; ma libert est entre vos mains; vous pouvez me jeter
dans les cachots; mes voeux seront toujours pour l'indpendance de mon
pays.

Le rsultat de cet interrogatoire fut tel que nous devions nous y
attendre. Le duc d'York dclara Van-M*** et son ami prisonniers d'tat,
et leur annona qu'ils seraient conduits ds le lendemain sous bonne
escorte au quartier gnral de l'arme anglaise, qui se trouvait 
Amersford. On conduisit ensuite les prisonniers dans une des salles
basses de la maison qui donnait sur le jardin; deux sentinelles furent
places  chaque porte. On voulut bien toute-*fois m'accorder la libert
de voir mon mari: j'tais loin sans doute d'tre rassure sur son sort;
mais je ne dsesprais de rien, et un secret pressentiment m'avertissait
que je parviendrais  le sauver.

Le duc s'tait, je crois, flatt d'avance de me voir ramper en
suppliante  ses pieds. Il ne parut pas mdiocrement tonn de la
fermet apparente que je conservais: ma prsence d'esprit ne m'abandonna
pas un seul instant. J'allais, je venais; je donnais des ordres  haute
voix, tandis que je rassemblais en secret tous les moyens de fuir au
plus tt. Nos domestiques nous chrissaient; nous avions toujours t
pour eux de bons matres: je comptais sur leur assistance. Le dvouement
qu'ils me tmoignrent justifia la confiance que j'avais mise en eux:
plusieurs fois dans la soire j'allai visiter les deux prisonniers.
Entoure de soldats et pie comme je l'tais de toutes parts, je me
gardai bien de communiquer  Van-M*** le projet que j'avais form, dans
la crainte que l'expression de sa physionomie ou de ses regards ne
traht le secret de nos esprances. Il put cependant deviner sur mon
visage toute ma sollicitude pour lui, comme je devinai sur le sien qu'il
tait content de moi. Les officiers anglais et leur gnral lui-mme se
rencontraient partout sur mon passage: j'affectais de ne pas mme les
remarquer; l'attention exclusive que je paraissais donner aux soins de
ma maison ne servit pas peu  loigner de nos gardiens toute dfiance
sur mon compte.

J'avais  peine quatorze ans; ma sant tait excellente: l'ducation
toute librale que j'avais reue avait dvelopp de bonne heure mon
intelligence; mais depuis mon mariage les conversations srieuses que
j'avais souvent eues avec mon mari, la chaleur qu'il mettait 
m'inculquer ses principes de libert gnrale, avaient de beaucoup lev
mon esprit et agrandi la sphre de mes ides. J'tais loin du fanatisme
pieusement barbare des Judith et des Dbora: pntre comme je l'tais
alors de la saintet des devoirs d'pouse, l'espoir mme de sauver
Bthulie n'aurait pas pu me faire agrer pendant deux minutes les lourds
complimens de quelque Holoferne britannique. Mais ma tendresse pour mon
mari m'levait au dessus de moi-mme, et me donnait une hardiesse
suprieure  mon ge. En embrassant Van-M*** au moment de le quitter
pour la dernire fois dans la soire, je pus le prier  voix basse de ne
pas s'endormir, et le prvenir qu'avant le jour nous serions hors du
pouvoir des Anglais.

Il restait dans la maison trente soldats et cinq officiers, sans compter
le duc d'York, qu'on venait de porter sur un lit o il dormait dans
l'ivresse la plus complte. Le nombre de bouteilles qui jonchaient le
parquet du salon attestait les ravages de notre cave, et augmentait la
confiance avec laquelle je combinais tous mes moyens d'vasion. Les
soldats taient ivres comme les chefs; un sommeil profond ne tarda pas 
appesantir leurs yeux. Lorsque je n'entendis plus aucun mouvement dans
la maison, je sortis sans bruit de mon appartement, et je gagnai
rapidement un cabinet de bain, contigu  la salle o se trouvaient
renferms les deux prisonniers. Dans ce cabinet tait une porte
lambrisse communiquant  la salle, mais cache de ce ct par une
armoire remplie de porcelaines: je l'ouvris; les porcelaines furent
rapidement enleves, et peu de minutes aprs, mon mari, Van-Daulen et
moi, nous traversions  grands pas, mais toujours dans le plus profond
silence, les immenses jardins et la prairie qui les termine. Au bout de
cette prairie, notre berline de voyage nous attendait avec quatre
domestiques bien rsolus et bien arms. Il restait encore dans la maison
plus de douze de nos serviteurs  qui j'en avais confi la garde. Nous
partmes sans retard; mais la ncessit de suivre des chemins de
traverse dans un pays marcageux ne nous permit pas d'avancer avec la
clrit qui semblait la premire condition de notre salut.




CHAPITRE IV.

Mon enlvement.--Mes librateurs.--Une famille d'migrs franais.--Je
rejoins mon mari.--Dpart pour Bruxelles.


Van-M*** tait content de mon adresse et de ma fermet: pour me
tmoigner sa reconnaissance, il ne trouva rien de mieux que de me
confier entirement ses projets. Celui de tous dont il tait le plus
proccup en ce moment, c'tait de rejoindre l'arme franaise, dans
laquelle servait son cousin le gnral Dandels. Une lettre que lui
crivait ce parent, et que les Anglais avaient pu intercepter, tait la
cause des rigueurs qu'on venait d'exercer contre lui dans sa propre
maison. Le ton d'assurance avec lequel Van-M*** parlait de ses
esprances, qu'il croyait  la veille de se raliser, sa ferme
dtermination de braver tous les dangers pour atteindre au but gnreux
qu'il se proposait, la dlivrance de son pays, me le rendaient  la fois
plus respectable et plus cher. Son ami ne partageait ni son enthousiasme
ni ses illusions; il tait triste, silencieux. Van-M*** souponna qu'il
se repentait d'avoir pris part  l'excution de ses projets; il lui
offrit de le faire conduire et escorter jusqu' sa terre par deux de nos
gens. Van-Daulen s'y refusa.

 neuf heures du matin nous arrivmes au petit bourg de Woerdorp, et
nous nous y arrtmes quelques instans. Nous tions partis de Sgravsand
 trois heures aprs minuit: il tait naturel de croire qu'en ce moment
seulement on pouvait s'y apercevoir de notre vasion. Mais nous avions
quelques heures d'avance, et il tait douteux que l'alerte et t assez
vive pour dissiper entirement les fumes du vin, et donner aux soldats
anglais l'activit ncessaire pour nous atteindre. Cependant, au moment
o nous allions nous remettre en route, notre voiture est tout  coup
entoure par un dtachement de cavalerie anglaise. L'officier qui
commande ce dtachement s'avance vers nous, et invite poliment MM.
Van-M*** et Van-Daulen  le suivre. Toute rsistance devenait inutile;
force nous fut de nous rsigner  partir pour Amersford avec notre
escorte, qui veillait attentivement sur la calche dans laquelle nous
voyagions tous les trois. Arrivs  Amersford, nous allmes descendre 
l'auberge du Lion d'or. Quel fut mon effroi lorsqu'on vint chercher mon
mari et son ami pour les conduire au quartier-gnral! En vain
demandais-je qu'on me permt de les suivre; en vain m'criais-je que,
n'tant pas militaires, ils ne devaient rpondre de leur conduite qu'
l'autorit civile. Les Anglais demeurrent sourds  mes rclamations; il
fallut obir. Van-M*** s'arracha de mes bras, me recommanda avec
instance  l'htesse, et partit. Cette htesse tait, fort heureusement
pour moi, une bonne et honnte Hollandaise, qui me prodigua toute sorte
de soins. Elle ne voulut pas m'abandonner  ma douleur, et elle me tint
assidue compagnie avec ses deux filles, grandes et belles personnes qui
ne sortaient plus de la maison depuis que l'arme anglaise avait occup
Amersford. Aprs trois heures de mortelles angoisses, je reus enfin un
billet de mon mari: Sois sans crainte, me disait-il; je ne cours aucun
danger: par suite d'un malentendu ou d'une obstination que je pourrai
bien faire punir plus tard, je suis oblig de partir sans toi pour
Zutphen. J'ai donn ordre  Kluaas et  Sevret[3] de se rendre
sur-le-champ auprs de toi; ils t'accompagneront avec une des parentes
de l'htesse. Quand tu liras ce billet je serai dj loin d'Amersford;
pars sans dlai, conserve tout ton courage, et sois sre que nous serons
bientt runis. La lecture de cette lettre ranima mes forces; je me
conformai de point en point aux instructions de mon mari: en moins d'une
demi-heure tous mes prparatifs furent faits, et je me mis de nouveau en
route avec mes domestiques  cheval et bien arms.

Vers le soir nous avancions au milieu des bruyres, lorsqu'un convoi de
chevaux et de caissons, qui venait droit  nous, nous fora de nous
arrter. Un officier anglais s'avance pour regarder dans l'intrieur de
la calche; mes domestiques veulent le repousser, il les menace de son
pistolet. Le combat allait s'engager si mes cris, en rprimant
l'imptuosit de mes dfenseurs, n'eussent attir l'attention des
soldats qui composaient l'escorte du convoi. On se saisit de mes fidles
serviteurs, deux hommes m'enlvent de ma voiture, et je me trouve tout 
coup place dans un fourgon,  ct de deux dames fort jolies et du duc
d'York en personne. J'avais d'abord trembl pour mes deux domestiques;
mais je fus bientt rassure en voyant qu'on leur avait laiss leurs
chevaux, et qu'on les faisait marcher  la suite de la calche, dans
laquelle tait reste la cousine de notre bonne htesse d'Amersford, qui
m'avait accompagne conformment aux dsirs de mon mari. La colre
succda bientt chez moi  la frayeur; je me tournai vers le duc, et je
lui dis qu' moins d'avoir la certitude de drober ma personne  tous
les yeux, il devait craindre qu'on ne venget bientt, et d'une manire
clatante, la honteuse et ridicule violence qu'il prtendait exercer sur
moi. De tels attentats avaient pu rester impunis quand ils avaient eu
pour objets des femmes d'une condition ordinaire; mais il n'en serait
pas de mme quand on saurait qu'il avait choisi pour victime la femme
d'un homme distingu par sa naissance, sa fortune, et dont la famille
tait aussi puissante dans le pays. Le duc m'interrompit  ces mots, et
me dit avec une politesse ironique que j'avais tort de compter si
fermement sur le crdit et la protection d'une famille bien rsolue
dsormais  mettre un terme aux extravagances de mon mari et  arrter
le cours de ses trahisons. Je ne rpondis  de telles insinuations que
par le silence du mpris. Une des deux femmes qui se trouvaient avec moi
dans la voiture m'adressa alors la parole, et tenta d'adoucir ce qu'elle
appelait mon humeur farouche. Je me tournai de nouveau vers le prince:
Monsieur le duc, lui dis-je, s'il vous reste le moindre sentiment des
biensances, dfendez  ces femmes de m'adresser un seul mot. Il se
rendit  mon invitation, et imposa silence  ces deux femmes. L'une
d'elles lui fit en anglais une rponse qui couvrit mon front de la plus
vive rougeur, et ne permit pas au duc de douter que je ne l'eusse
parfaitement comprise.

Nous avancions toujours, escorts par vingt cavaliers environ; malgr la
tranquillit que j'affectais, l'inquitude la plus vive commenait 
m'agiter intrieurement. Absorbe dans mes rflexions, je tenais mes
regards fixs sur la route,  travers la petite lucarne qui donnait  la
fois du jour et de l'air dans le fourgon. Tout  coup j'aperois  une
assez grande distance une petite caravane qui s'avanait par le mme
chemin que nous, mais dans le sens oppos. Je crus reconnatre d'abord
des migrs franais: il n'tait pas rare de rencontrer alors sur les
grandes routes des troupes de ces proscrits, qui venaient chercher
l'hospitalit sur une terre trangre, et rassembler des armes pour
reconqurir les privilges et les richesses dont les dpouillait leur
patrie. Plus nous avancions, plus j'acqurais la certitude que je ne
m'tais pas trompe dans mes conjectures. Mon plan fut aussitt arrt
dans ma tte: avec adresse et prcaution je dfis les crochets qui
retenaient le devant du fourgon; je me tins prte  m'lancer, et quand
nous fmes assez voisins de la petite troupe, je sautai hors de la
voiture en m'criant: Sauvez-moi, si vous tes Franais. Le duc tenta
de me retenir par un geste fort indcent, auquel je ripostai par un
soufflet qu'il reut au milieu du visage. Je ne connaissais aucun de
ceux dont j'implorais le secours; mais le nom de ma mre, celui mme de
Van-M***, qui, bien que chaud partisan des doctrines de la rvolution
franaise, avait souvent soulag leurs infortunes, devenaient autant de
titres  la protection que j'invoquais. Ils me reurent dans leurs bras.
Malgr l'infriorit du nombre, quoiqu'ils n'eussent d'autres armes que
des btons, ils se mirent en devoir de me dfendre. Le combat allait
s'engager sans espoir pour eux de remporter l'avantage, si une trentaine
de paysans qui travaillaient dans le voisinage aux tourbes de bruyres
ne fussent venus subitement avec leurs pelles, leurs fourches et leurs
pioches, prsenter un redoutable front de bataille  la cavalerie
anglaise. La vue de ce renfort, qui arrivait  propos, calma tout  coup
l'ardeur martiale de son altesse; elle donna ordre  sa troupe de se
remettre en marche, se renferma dans le fourgon, et bientt le convoi
disparut  nos yeux.

Mes librateurs, au moment o ils venaient de me porter secours, se
dirigeaient vers le village de Kiel. C'tait l qu'ils devaient
retrouver leur famille; c'tait aussi de l qu'ils devaient ensuite se
rendre au Texel, pour s'embarquer pour l'Angleterre. Quand je les
rencontrai, ils venaient de vendre, dans la ville voisine, quelques-unes
des superfluits brillantes, restes de leur ancienne opulence, et qui
leur devenaient chaque jour plus ncessaires pour soutenir une famille
compose de trois femmes, de deux enfans et de cinq hommes, tant matres
que domestiques: ils avaient pu ramasser,  force de sacrifices, une
modique somme de 500 francs; et c'tait l toute leur ressource pour
entreprendre leur voyage. Ces dtails me furent donns,  voix basse,
par un vieillard dont j'avais pris le bras; c'tait l'ancien
valet-de-chambre du marquis d'Orrigny de Toulouse: nous arrivmes enfin
 la ferme vers laquelle notre marche avait t dirige.

En entrant, mes regards se fixrent d'abord sur le groupe que formait
auprs d'une fentre une dame ge, assise entre deux trs jeunes
femmes: cette dame paraissait avoir au moins soixante ans; les chagrins
et les infirmits semblaient avoir aigri son humeur, que supportaient
avec une douceur anglique ces deux jeunes personnes, l'une  peine ge
de vingt ans, mais dj mre, et allaitant son enfant; l'autre, plus
jeune de quatre ou cinq ans, et de la plus ravissante beaut. Il fallait
que cette beaut ft bien relle pour briller encore sous les vtemens
dlabrs que portaient ces dames, et qui offraient l'affligeant
contraste de leurs habitudes passes avec leur destine actuelle.

 ma vue, les trois dames se levrent d'un air de surprise, tempr
cependant par cette politesse qui est l'attribut distinctif de la nation
franaise. Aux premiers mots que je prononai, on me prit pour une
compatriote et une compagne d'infortune; je dtrompai bientt ces dames,
et je leur dis que j'tais dans ma patrie, sur les terres mme de mon
mari, et que je m'estimerais fort heureuse de leur en faire les
honneurs. Je les quittai ensuite pour aller parler  la fermire.

Le dpart de la famille tait fix au lendemain. Je priai le vieux
valet-de-chambre d'inviter son matre  changer son itinraire, et 
passer par Leyde, en annonant que je lui donnerais des lettres de
recommandation pour ma mre qui habitait cette ville. M. d'Orrigny
accepta l'offre qu'on lui faisait de ma part: lui et sa famille
ignoraient toute l'importance du service que je leur rendais en les
plaant sous la protection de mon excellente mre[4]. Seule, j'avais la
conscience du bien que je leur faisais; ce sentiment me rendit presque
joyeuse tout le reste du jour: je fis tous mes efforts pour leur rendre
agrable le temps que nous passions ensemble, et je fus moins
embarrasse des expressions de leur reconnaissance, par le pressentiment
que ma mre y acquerrait des droits bien plus incontestables que les
miens. Pour rendre plus facile  cette noble famille le trajet qu'elle
avait  faire encore, je lui procurai une de ces voitures nommes
_bolderwagen_, dont on se sert communment en Hollande. Le vieux
valet-de-chambre reut en secret tout l'argent ncessaire pour subvenir
aux besoins des voyageurs jusqu' Leyde; de cette manire ils
conserveraient intacte la petite somme qu'ils s'taient procure par la
vente des derniers bijoux qui fussent en leur possession.

 peine nos htes avaient-ils pris cong de moi pour se diriger sur
Leyde, qu'un des domestiques qui m'accompagnaient lors de mon enlvement
vint  cheval m'apporter l'agrable nouvelle du retour de ma calche; la
compagne de voyage que m'avait donne ma bonne htesse n'en tait pas
sortie. Ds la veille, j'avais envoy un exprs  mon mari, pour le
prvenir de ce qui m'tait arriv, et dissiper l'inquitude qu'aurait pu
lui inspirer ma lenteur  le rejoindre. Ds que j'eus recouvr ma
voiture, je partis: la journe se passa sans encombre, et le soir mme
je me trouvai runie  Van-M*** et  son ami, qui taient venus au
devant moi. Mon mari apprit en dtail, de ma bouche, toute l'obligation
que j'avais aux migrs franais que le hasard avait envoys  mon
secours: il approuva hautement ce que j'avais fait pour leur tmoigner
ma reconnaissance; il voulut crire lui-mme sur-le-champ  ma mre,
pour la prier de leur rendre en son nom tous les services qui seraient
en son pouvoir; et notamment il l'invita  leur remettre des lettres de
recommandation pour l'une des maisons de banque les plus estimes de
Londres.

Van-M*** m'apprit qu'en arrivant  Zutphen, o son escorte anglaise
l'avait conduit, il avait t sur-le-champ mis en libert, ainsi que son
ami; aussitt il tait parti sans retard pour venir me reprendre, et
continuer notre route vers Bruxelles. Il possdait aux environs de cette
ville, sur la route d'Anvers, des terres considrables; son intention
tait d'y passer quelque temps. Nous arrivmes promptement au but de
notre voyage, et bientt je me vis tablie dans une superbe maison de
campagne, au milieu d'un des pays les plus riches de l'Europe.




CHAPITRE V.

Dpart pour Lille.--Notre sjour dans cette ville.


Ne sous le ciel de l'Italie, accoutume  me voir ds le berceau
l'unique objet d'une tendresse exalte, doue d'une me ardente et d'une
beaut qu'il m'tait permis de croire remarquable, j'allais me trouver,
ds avant l'ge de quinze ans, livre sans guide aux sductions du
monde, abandonne  moi-mme au milieu des plus terribles convulsions du
corps social, jete sans dfense au milieu des camps; les qualits mmes
que je tenais de la nature, la prsence d'esprit, la compassion pour les
maux d'autrui, et un certain courage  supporter ceux qui me touchaient
personnellement, devaient tourner  ma perte. Il me manquait une
certaine dfiance de moi-mme, la rserve dont mon ducation premire ne
m'avait point fait une loi, en un mot tout ce qui peut garantir le
bonheur et protger la vertu d'une femme. On me pardonnera de me peindre
telle que j'tais alors, telle que ma mmoire fidle me reprsente
encore  moi-mme aujourd'hui. Le moment approche o je dois cesser
d'tre pure, o je vais perdre aux yeux du lecteur ce prestige
d'innocence qui pare si bien une jeune femme; j'hsite  franchir ce
passage si pnible dans ma vie, et je ne veux pas drouler aux yeux du
public le tableau de mes erreurs et de mes fautes avant d'avoir encore
une fois invoqu son indulgence.

Nous passmes deux mois dans la terre de Van-M***, aux environs de
Bruxelles. Il y venait beaucoup d'hommes de la connaissance de mon mari,
et qui tous partageaient son enthousiasme pour la rvolution franaise.
Malgr sa jeunesse, Van-M*** jouissait dans le monde d'une grande
considration; il la devait moins  son immense fortune qu' ses
qualits personnelles, au dvouement dont il faisait preuve pour son
pays, au dsintressement avec lequel il servait de ses ressources
pcuniaires la cause qu'il avait embrasse. J'tais trop jeune encore
pour partager dans toute son tendue l'exaltation politique de mon mari:
j'avais long-temps t, sinon l'unique, du moins le principal objet de
ses penses, et je ne voyais pas avec grand plaisir la prfrence qu'il
accordait aux graves conversations de quelques personnages bien
flegmatiques, sur les entretiens moins srieux qu'il pouvait avoir avec
sa femme. Pour peu que je l'eusse voulu, Van-M*** m'aurait admise aux
mystrieuses confrences qui se tenaient chez lui chaque jour; mais je
n'attachais aucune vanit  me mler directement des affaires publiques.
Je poussais au loin dans le pays mes courses  cheval; je jouais au
billard, surtout je me livrais avec ardeur au plaisir de dclamer des
vers. Quelques hommes, et des plus aimables de notre socit,
cherchrent  me plaire; aucun n'y put russir. Il a toujours fallu pour
me sduire un mrite distingu, en quelque genre que ce ft: si je
portais mes regards autour de moi, ils n'taient frapps d'aucune
supriorit; en revanche, les mdiocrits abondaient dans notre cercle.
Mon coeur resta donc libre, et je demeurai, sans pouvoir en tirer grande
vanit, fidle  mes devoirs d'pouse comme je l'avais t jusqu'alors.

Vers la fin d'aot 1792, nous quittmes notre belle demeure pour prendre
la route de Lille. Mon mari voulait s'arrter quelque temps dans cette
ville, pour y recueillir des notions certaines sur le cours que
prenaient les vnemens avant de pntrer plus loin dans l'intrieur de
la France. Tout se prparait  Lille pour soutenir le sige dont on
tait menac, et qui ne commena pourtant que vers la fin de septembre
de cette mme anne. Nous ne pmes d'abord entrer dans la ville; il
fallut nous loger tant bien que mal dans une auberge,  l'entre des
faubourgs. Le gnral Van-Daulen, cousin de mon mari, vint nous visiter
dans notre modeste asile aussitt qu'il apprit notre arrive. Il tait
accompagn de plusieurs officiers franais: je n'en citerai qu'un seul,
le jeune Marescot, dj distingu dans l'arme du gnie, o il ne servait
encore que depuis peu de temps; il avait un extrieur aimable, et
paraissait dou de toutes les qualits qui commandent l'estime et
l'intrt. Pendant le temps que dura la visite, les regards des
officiers qui accompagnaient le gnral se tournrent souvent vers moi.
Dans cette foule d'admirateurs, je ne distinguai que Marescot: il
semblait que l'attention mle de surprise avec laquelle il me
considrait me ft sentir pour la premire fois tout le prix de la
beaut; mes yeux rencontrrent souvent les siens tandis qu'il tait
devant moi, et lorsqu'il fut parti je le voyais encore.

La fortune et le rang de mon mari, la dtermination qu'il avait prise de
renoncer pour un temps du moins  sa patrie, plutt que d'abjurer ses
opinions politiques, attiraient sur lui comme sur moi l'attention et la
curiosit de tous. Mais, par un privilge bien rare, l'vidence dans
laquelle nous plaait notre position ne nous exposait pas  la censure,
qui n'aurait pas manqu de s'exercer sur d'autres que nous. On savait
tout ce que nous sacrifiions volontairement au triomphe des principes
consacrs par la rvolution franaise, et l'on nous pardonnait notre
opulence en faveur de l'usage que nous en faisions. Nous ne tardmes pas
 trouver une preuve de l'intrt que nous inspirions, dans
l'empressement que mirent les officiers franais  nous procurer un
logement au centre de la ville, et  nous y installer eux-mmes. En peu
de jours, toutes les premires maisons de Lille nous furent ouvertes.
L'ardeur de mon mari  servir la cause de la libert dans les Pays-Bas
le mettait journellement en rapport avec les officiers de l'arme
franaise. Je rencontrais partout Marescot: il n'tait alors que simple
capitaine; mais son mrite dj prouv, sa bravoure, et l'amabilit de
son caractre, le faisaient considrer  l'gal de bien des officiers
plus gs ou plus avancs que lui dans la hirarchie militaire.
J'coutais avec plaisir tout le bien qu'on disait de ce jeune officier,
et mon imagination se plaisait  le parer chaque jour de qualits
nouvelles. En sa prsence, j'tais confuse, embarrasse; j'prouvais un
plaisir ml d'inquitude; j'aurais voulu le voir sans cesse, et
cependant je tremblais en entrant dans les lieux o j'tais certaine de
le rencontrer.

La situation o tait mon coeur avait tant de charme pour moi, que je m'y
abandonnais tout entire dans la solitude, sans rsister au penchant qui
m'entranait chaque jour avec une nouvelle force, sans me douter mme du
danger que je courais. La ville donna une fte  laquelle mon mari et
moi nous fmes invits. Je fus l'objet de tous les regards et de toutes
les galanteries; mais au milieu de tant de louanges et de complimens
qu'on m'adressait, je ne sus pas cacher que je n'attachais d'importance
qu'aux hommages d'un seul homme. Ds ce moment, il s'tablit entre
Marescot et moi une intelligence non avoue, dont les progrs furent
d'autant plus rapides que je la croyais simplement fonde sur une
sympathie parfaite entre nos manires rciproques de voir et de sentir.
Sans trop souponner la violence de la passion qui me subjuguait dj,
je ne voyais dans nos rapports mutuels qu'une liaison d'amiti et de
confiance; cette confiance imprudente, j'en donnai bientt une premire
preuve. Je touchais  peine  ma quinzime anne; j'tais loin de ma
mre, mon mari ne s'occupait aucunement de ma conduite, et cependant
j'tais bien jeune pour n'avoir d'autre guide que moi-mme.

Il y avait  Lille plusieurs femmes qu'on recevait dans quelques
socits fort honorables d'ailleurs, mais qui n'avaient point accs dans
certaines maisons des plus estimes; leur rputation quivoque, la
position fausse qu'elles occupaient dans le monde, m'inspiraient pour
elles une juste rpugnance. Van-M***, au lieu d'encourager des scrupules
qui n'avaient cependant rien d'exagr, essaya de combattre ce qu'il
appelait mes prjugs et mon injustice. J'avais une telle confiance en
lui pour tout ce qui touchait aux convenances dont une femme ne doit
jamais s'carter vis--vis du public, que je me sentis d'abord branle,
et que je craignis en effet, pendant quelques instans, de m'tre montre
trop scrupuleuse. Il s'en fallait de beaucoup cependant que Van-M***
m'et entirement convaincue; la faiblesse de ses objections tait
beaucoup trop sensible pour moi, et la candeur mme de son me diminuait
 mes yeux la force des argumens qu'il employait pour me combattre. J'ai
peu vu d'hommes moins disposs  souponner le mal: sur ce chapitre-l,
il se rendait tout au plus  l'vidence; mais le fanatisme politique le
conduisait  s'abuser sur le compte de quiconque paraissait l'ami de la
cause qu'il avait si chaudement embrasse lui-mme; nul n'avait plus de
foi que lui dans la svrit des moeurs rpublicaines, et toute femme
dont les voeux appelaient la victoire sur les drapeaux de la rvolution
s'embellissait  ses yeux des vertus d'une Spartiate.

Cette crdulit d'une me candide et pure tait sans doute respectable;
elle commena cependant  diminuer ma considration pour mon mari. Le
jour mme o ma svrit venait d'encourir ses reproches et ses
plaisanteries, je rencontrai Marescot. De jour en jour ces sortes de
rencontres devenaient plus frquentes, et, toujours sans m'en
apercevoir, je perdais insensiblement avec lui la timidit qui m'avait
si souvent rendue muette lorsqu'il tait  mes cts: mcontente de la
petite querelle que m'avait faite mon mari, et persuade que j'avais
raison contre lui, je pris pour arbitre de notre diffrend l'homme que
je regardais comme un juge infaillible en toute sorte de matires, et
dont en secret j'tais le plus certaine d'obtenir gain de cause.
Marescot parut vivement touch de cette preuve de confiance; il se
rangea sur-le-champ de mon avis, et convint avec moi que Van-M***, dans
cette circonstance, paraissait tout--fait dpourvu de la justesse
d'esprit qui le distinguait ordinairement. J'tais fire de
l'approbation de Marescot, et peu  peu je m'accoutumai  le prendre
pour juge de toutes mes actions, ou plutt pour confident de mes plus
secrtes penses. Je ne voyais pas combien il est dangereux de
dpouiller ainsi toute dissimulation vis--vis de celui qu'on aime sans
oser se l'avouer encore; il sonde bientt mieux que nous-mme tous les
replis de notre coeur: et quel est l'homme assez gnreux pour ne point
abuser des secrets qu'il y dcouvre?

Ainsi, dans une scurit profonde, j'avanais  grands pas vers ma
perte. L'incertitude de l'avenir, les maux de l'absence que je prvoyais
dj, surtout la crainte de voir l'homme que je chrissais ravi pour
toujours  ma tendresse par la mort qu'il pouvait trouver dans les
combats, tout cela ne faisait qu'irriter ma passion. J'aimais perdument
avant de savoir, pour ainsi dire, si c'tait l'amour qui m'agitait.
Lorsque je fis un retour sur moi-mme, et que j'examinai l'tat de mon
me, il tait trop tard, et j'tais dj perdue.

Je ne cherche point  me rendre intressante aux yeux de mes lecteurs,
et je n'affecte pas de frapper ma poitrine en signe de repentir: on me
croira si je me borne  dire que la honte couvrit mon visage, et que le
remords s'empara de mon coeur ds le moment o j'eus connaissance de ma
faute: c'tait en les violant une premire fois que j'apprenais 
connatre toute l'tendue de mes devoirs d'pouse. Ah! si lorsque je me
trouvai en prsence de mon mari, sans oser lever mes yeux sur les siens,
il m'et adress un seul mot de tendresse, je sens que j'aurais embrass
ses genoux en m'avouant coupable. Un tel aveu n'aurait pas expi ma
faute passe, mais il m'et peut-tre sauve de moi-mme pour l'avenir.
Trois semaines s'coulrent dans ces alternatives d'un dlire qui
m'garait chaque jour davantage, et d'un repentir qui ne portait aucun
fruit. Marescot partit enfin; et je restai seule avec ma douleur et mes
remords.

Cependant les troupes franaises taient partout victorieuses. L'ennemi
tait contraint de rtrograder de toutes parts devant ces soldats de la
rpublique naissante, le plus souvent dpourvus de vivres, de chaussures
et de vtemens, mais qui n'en culbutaient pas moins, en chantant, des
armes aguerries et pourvues de tous le moyens de vaincre. Van-M*** et
le gnral Van-Daulen ayant t chargs d'une mission importante, nous
partmes sur-le-champ pour Paris. Au sein de cette grande capitale, je
ne retrouvai pas plus de repos et de bonheur que je n'en avais trouv 
Lille. Je vis toutes les puissances du jour; je fus reue dans les
salons o l'galit rvolutionnaire talait quelquefois le faste de
l'ancien rgime; mais rien ne me plaisait dans ces salons, parce que
rien ne m'y semblait  sa place. Les hommages qu'on m'adressait
m'taient le plus souvent insupportables; autant que je le pouvais, je
cherchais  vivre solitaire dans le vaste htel que nous occupions rue
de Bourbon, et dont le jardin, donnant sur le quai, m'offrait une
promenade agrable. Jeune, belle, riche, marie  un homme dont je
partageais la considration, j'tais un objet d'envie pour bien des
femmes: je n'aurais pas manqu de faire piti  quiconque aurait pu bien
me connatre. Je passais toutes mes journes dans les larmes; je
dplorais ma faute, et cependant je regrettais l'absence de celui qui
m'avait gare. Tour  tour repentante et coupable, je voyais en
frissonnant arriver ses lettres, ou je les recevais avec tous les
transports de la joie. Je n'avais pas une amie, je n'avais pas une
personne qui pt me soutenir dans la rsolution que je prenais
quelquefois de l'oublier. Nglige par mon mari, qui se livrait tout
entier aux affaires publiques, je comparais sa froideur avec la
tendresse passionne dont Marescot m'adressait les tmoignages. Mes
bonnes rsolutions s'vanouissaient alors; je me trouvais presque
excusable, et je ne songeais qu'au jour heureux qui devait me runir 
mon amant. Ce jour arriva enfin; le gnral Van-Daulen repartit, et nous
ne tardmes pas  le suivre.

Je revis Marescot  Dampierre-le-Chteau, o nous arrivmes le 12
septembre 1792. Dcide  partager les prils de la guerre, auxquels
Van-M*** venait volontairement s'offrir, j'avais quitt les vtemens de
mon sexe, et revtu l'habit d'homme. J'assistai le 20 septembre au
combat mmorable qui se livra dans les champs de Valmy. Il ne
m'appartient pas de raconter les prodiges de valeur dont je fus tmoin
dans cette mmorable journe: l'infriorit du nombre, du ct des
Franais, pouvait faire craindre un revers; leur courage et l'habilet
de leurs chefs leur assurrent la victoire. Je vois encore le gnral
Kellermann agitant son chapeau au bout de son sabre, et commandant de
charger  la baonnette sur les Prussiens. Un tel spectacle me mettait
hors de moi: la violence de mes motions me jetait dans une sorte
d'ivresse; il semblait que je fusse pour quelque chose dans le gain de
la bataille, tant je me rjouissais de la victoire. Les manoeuvres
toujours heureuses des troupes franaises avaient seules occup mon
attention pendant la journe, et je n'avais pas eu le temps d'avoir
peur.

Le soir je revis Marescot, et je ne dirai pas combien je fus heureuse de
le retrouver sain et sauf, aprs tous les dangers qu'il avait d courir.
Le hasard nous fut encore une fois favorable: Van-M*** tait press de
voir le gnral Beurnonville, qui tait  Sainte-Menehould; je ne le
rejoignis que quelques jours aprs. Nous restmes  Sainte-Menehould
jusqu'au mois de novembre:  cette poque nous vnmes  Mons sur les pas
de Beurnonville. J'avais plu sans le vouloir  ce gnral: il avait
imagin de me faire la cour; mais j'tais choque de ses airs de
conqute: il passait pour un homme fort ordinaire. Je n'avais pas cette
coquetterie insatiable d'hommages, qui flatte d'esprances ceux mme
auxquels elle ne veut rien accorder. Je repoussai donc les voeux du
gnral; il en fut vivement piqu; je ne me mis point en peine de sa
colre, et je conservai vis--vis de lui les gards que commandait sa
position.

Au nombre des officiers de l'tat-major-gnral tait un aide-de-camp
d'une figure distingue, quoique peu agrable; il avait le ton de la
bonne compagnie, et passait pour trs brave entre tant d'officiers dont
la bravoure n'tait assurment pas suspecte. Gentilhomme de naissance,
il apprciait  leur juste valeur les chimres de la noblesse, et il
avait renonc sans effort aux privilges de sa caste. Il tait toutefois
grave et triste au milieu de l'enthousiasme et de la joie universelle;
son coeur saignait alors des plaies d'un amour malheureux. Je paraissais
prendre intrt  ses peines, et, de son ct, Meusnier (c'tait son
nom) se sentait pntr pour moi d'une amiti relle et d'une compassion
que je devinais, quoiqu'il se gardt bien de l'exprimer. Ami et
confident de Marescot, il blmait l'garement dans lequel celui-ci
m'avait entrane. La sagesse indulgente se fait chrir de ceux-l mme
dont elle blme les erreurs: j'aimais Marescot avec idoltrie, je
rvrais Meusnier; il prenait chaque jour sur moi une autorit plus
forte; si je n'avais pas t force de m'loigner bientt de cet ami
prudent, peut-tre aurais-je aujourd'hui moins de fautes  me reprocher.
J'avais un autre ami dont les droits  ma tendresse taient bien plus
sacrs, et cependant je le voyais chaque jour avec plus d'indiffrence.
D'autres se fussent honores de la confiance absolue qu'il me
tmoignait: dans la malheureuse disposition de mon coeur, cette confiance
mme me paraissait un argument contre l'amour de Van-M***, et
quelquefois je m'abusais moi-mme au point de croire que mes torts
n'avaient pas besoin d'autre excuse. La nouvelle d'une maladie qui
mettait les jours de ma mre en pril vint changer la nature des
inquitudes qui m'agitaient ordinairement. Mon premier mouvement fut de
tout quitter pour voler auprs d'elle. Je partis accompagne de Van-M***
et de Meusnier, avec une escorte de soldats franais; ils me
conduisirent jusqu' la frontire, et ne me quittrent qu'aprs m'avoir
remise entre les mains d'amis dvous. J'arrivai donc  Leyde sans
prouver d'autres retards que ceux qu'occasionnait le passage des
troupes qui traversaient le pays dans tous les sens.




CHAPITRE VI.

Marie.--Van-M*** rentre en Hollande avec les Franais.--Projet d'une
fte rpublicaine au _Doelen_ d'Amsterdam.--Difficults qu'lvent les
dames de la ville pour se dispenser d'y assister.


Je revis ma mre avec un sentiment de joie inexprimable. Avec quelle
chaleur et quelle franchise je lui promis de veiller  ses cts et de
ne plus la quitter! Dans ce moment, en effet, je n'avais pas d'autre
dsir ni d'autre besoin. Elle sembla m'couter avec dlices, me pressa
contre son coeur, et je me crus un instant revenue  ces jours de mon
enfance, o un seul sourire de ma mre tait pour moi la source du
bonheur. La maladie fut longue et douloureuse: je ne quittais pas la
malade; pour elle j'oubliais tout, et Marescot lui-mme. Je me plaisais
 prodiguer  ma bonne mre les soins les plus pnibles; assise jour et
nuit  son chevet, j'piais ses moindres paroles, j'tudiais ses
moindres dsirs, et je m'estimais heureuse quand j'entendais sortir de
sa bouche un mot de remercment.

On l'a souvent remarqu avec raison, l'exaltation la plus vive, en
quelque genre que ce soit, ne saurait se soutenir long-temps au mme
degr, et l'habitude mousse les sensations les plus violentes. Tant que
l'tat de ma bonne mre avait exig des soins non interrompus, ou fait
natre de graves inquitudes, je n'avais pas eu une seule pense qui ne
ft pour elle. Sa convalescence, plus longue encore que ne l'avait t
sa maladie, rendit  mon imagination ardente toute son activit. Je
commenai  trouver monotone la vie que je menais; l'absence de Marescot
me devint d'autant plus pnible, qu'elle n'tait plus mme adoucie par
le plaisir de recevoir des rponses aux lettres que je lui crivais. La
difficult des communications, interrompues chaque jour par le mouvement
des troupes, le dsordre qui rgnait dans un pays devenu le thtre de
la guerre, telles taient les causes du silence que je dplorais.

On savait en Hollande que j'avais suivi mon mari  l'arme, habille en
homme: j'tais devenue, depuis mon arrive  Leyde, l'objet de la
curiosit gnrale, et le but vers lequel se dirigeaient tous les traits
de la mdisance; les partisans du stadhouwer ne parlaient de moi qu'avec
le ton de l'indignation ou du ddain le plus prononc. Je me mettais
parfaitement au dessus des clabauderies et des murmures; mais ces
murmures affligeaient ma mre, toujours fidle au parti de la cour, et
qu'attristait de plus en plus la raction politique dont son gendre
s'tait fait l'instrument. Pour me soustraire  l'amertume des propos
dont j'tais l'objet, elle me proposa de quitter Leyde, et de nous
retirer dans une terre qu'elle possdait aux environs de Wardenburg.
C'tait m'offrir de me rapprocher du centre de la guerre, et par
consquent de l'arme franaise. J'acceptai avec joie cette proposition:
trois mois s'coulrent pour moi d'une manire assez triste dans notre
nouveau sjour. Enfin je reus en un mme jour trois lettres  la fois:
la premire tait de Van-M***, qui m'invitait  rester prs de ma mre;
les deux autres taient de Marescot, qui m'apprenait son dpart de
l'arme. Qu'aurais-je t faire l o il n'tait plus? Je me conformai 
l'invitation de Van-M***; j'crivis  Marescot; mais ma lettre resta
sans rponse. Je dus me croire entirement oublie; je versai bien des
larmes, et, aprs avoir donn un libre cours  ma douleur, je finis par
l'oublier  mon tour.

Comme ma mre et moi nous tions presque continuellement seules,
j'imaginai, pour la distraire, de lui faire faire en calche de longues
promenades dans les environs. Revtue de mes habits d'homme, je devenais
son cocher: habile dans l'exercice du cheval, je mettais une sorte
d'amour-propre  conduire adroitement la voiture de ma mre: ces courses
lui plaisaient autant qu' moi; elles rompaient l'uniformit de nos
journes. Quelquefois nous nous promenions  pied, nous allions visiter
d'humbles chaumires; partout de nombreuses bndictions accueillaient
ma mre et son jeune fils, le baron Van-Aylde-Jonghe: c'tait sous ce
nom que je me prsentais ordinairement. Grce  ma taille lance,  ma
tournure lgante, je pouvais aisment passer pour un fort joli garon:
mes cheveux coups  la Titus, et naturellement boucls, mes grands yeux
bleus et mon teint anim me valaient bien des regards favorables de la
part des femmes: le plus souvent j'en riais avec ma mre. Il m'arriva
une aventure presque srieuse avec une jeune et jolie femme que venait
d'pouser le vieux bailli de Wordenboerg.

Un jour que nous avions pouss notre promenade  pied plus loin que de
coutume, nous entrmes chez le bailli pour nous reposer, tandis que nous
envoyions avertir nos gens au chteau de nous amener notre voiture. La
gentille Marie se confondait en attentions de toute espce pour M. le
baron Van-Aylde-Jonghe. Le vieil poux savait  quoi s'en tenir sur le
compte du joli jouvenceau qui plaisait si fort  sa femme: il ne chercha
cependant pas  la dtromper. Marie m'emmena pour me faire voir ses
fleurs, sa volire, ses lapins, ses poissons dors; ses yeux me dirent
plus d'une fois pendant cette promenade combien elle me trouvait
aimable. Le got des espigleries n'a jamais t un des traits
distinctifs de mon caractre; cependant l'occasion tait si belle que je
ne pus rsister au dsir de m'amuser un peu de l'erreur de la jeune
femme, en prolongeant cette erreur le plus long-temps possible: je
soutins donc mon rle, et je laissai deviner que je n'tais point
insensible aux sentimens qu'on me faisait voir; je comptais sur un
dnoment comique; je supposais  Marie toute la lgret de son ge et
du mien, et je me trompais entirement[5].

Avant notre dpart, Marie me donna un bouquet qu'elle avait compos tout
exprs pour moi. Ce bouquet me fut remis avec un certain air de mystre:
je souponnai sur-le-champ qu'il pouvait bien contenir quelque message
amoureux. Ds que nous fmes montes en voiture, je fis part de mes
soupons  ma mre; je dliai le bouquet, et j'acquis aussitt la preuve
que mes prsomptions taient fondes: Marie m'crivait, et me donnait
rendez-vous pour le lendemain,  trois heures, dans l'_alle des
glantiers_. Ma mre, qui riait d'abord comme moi, devint tout  coup
srieuse: Eh bien! maman, lui dis-je avec gaiet, vous vantiez la
sagesse des Hollandaises? Convenez qu'une Franaise ne ferait pas
mieux. Ma mre s'affligeait de voir une jeune femme si prompte 
oublier ses devoirs envers son mari; la seule excuse qu'elle pt trouver
en faveur de Marie, c'tait qu'elle avait sans doute devin mon sexe
sous mes habits d'homme, et qu'elle se contentait de se prter  une
innocente plaisanterie. Mais, s'il en tait ainsi, repris-je  mon
tour, pourquoi ce rendez-vous? pourquoi surtout ce mystre?--Que
ferez-vous, ma fille? me dit ma mre. Je lui rpondis que mon intention
tait d'aller au rendez-vous: elle voulait m'y accompagner; je lui
reprsentai que Marie ne pourrait s'empcher de rougir lorsqu'elle
serait dsabuse, et qu'il pouvait lui tre bien pnible de rougir
devant deux tmoins. Ma mre consentit  me laisser partir seule; mais
elle exigea que j'allasse au rendez-vous revtue de mes habits de femme;
je promis avec intention de ne pas tenir parole. La journe du lendemain
s'coula lentement  mon gr, et j'attendis dans un trouble extrme le
moment fix par Marie. Ma mre me vit partir; mais je gagnai sans
retard, par un dtour, le pavillon cart dans lequel j'avais fait
porter ma parure masculine. En quelques minutes la mtamorphose fut
complte, et je pris le chemin qui devait me conduire  l'_alle des
glantiers_. Marie m'y attendait dj: sa toilette tait encore plus
soigne que la veille; son petit chapeau, orn d'une rose, tait
suspendu  son bras par un large ruban bleu; ses beaux cheveux blonds
taient boucls avec lgance; son visage tait color par une motion
trs vive; ses yeux exprimaient tout ensemble l'inquitude et la joie,
la timidit et une nave confiance.

Ds qu'elle me vit, elle accourut: Oh! dit-elle avec un aimable
sourire, je savais bien que vous viendriez; car vous avez l'air d'tre
aussi bon que vous tes... beau. Ce dernier mot fut prononc  voix
basse, et elle posa sa jolie main sur mon bras.

Chre Marie, lui rpondis-je, ce n'est pas par bont que je viens ici;
j'y viens pour vous tmoigner mon dsir de vous plaire et d'obtenir une
place dans votre coeur.

Elle ne rpondit pas. Nous allmes, sans dire un mot, vers un banc de
pierre plac  peu de distance; elle y prit place  ct de moi.

Ds hier, en vous voyant, me dit-elle les yeux baisss, j'ai senti
beaucoup d'amiti pour vous; mais vous, pourrez-vous m'aimer un peu?

Et pourquoi ne vous aimerais-je pas? m'criai-je; et je portai sa main
 mes lvres: elle la retira doucement.

Je suis bien ignorante et bien simple pour tre aime d'un jeune homme
de votre rang; vous me ddaignerez: cependant qui m'aimera, si ce n'est
vous? et si vous ne m'aimez pas, que deviendrai-je? car je suis loin
d'tre heureuse. Quelques larmes s'chapprent de ses yeux; je me
sentis mue, et je commenai  croire que je ne pourrais pas soutenir
mon rle. Marie tait d'une candeur et d'une navet parfaite; elle me
peignit l'intrieur de son mnage, le peu de plaisir qu'elle avait
trouv dans une union disproportionne, et jusqu' l'aversion que lui
inspirait son mari. Vous voyez bien, ajouta-t-elle en terminant, que
j'ai besoin d'un ami  qui je puisse confier mes peines.

Oui, m'criai-je  ces mots, c'est moi qui t'aimerai, qui serai ta
meilleure amie; car c'est une femme que tu vois devant tes yeux,
ajoutai-je en pressant ses mains dans les miennes.

Je ne saurais rendre l'effet que ces paroles produisirent sur la pauvre
Marie: son visage se couvrit  l'instant d'une pleur effrayante; d'une
main elle me retenait, tandis que de l'autre elle semblait me repousser.
Vous, une femme! me dit-elle en me considrant d'un oeil gar, vous!...
mon Dieu, ayez piti de moi.

Aussitt elle tomba  mes pieds, se couvrit la figure de ses deux mains,
et d'une voix entrecoupe de sanglots: Oh! combien vous devez me
mpriser! dit-elle, vivement mue de sa douleur. Je la relve, je la
presse dans mes bras, et, tout en m'offrant de la calmer, je pleure avec
elle. J'tais pour le moins aussi honteuse que Marie:  force de lui
rpter qu'elle n'avait rien perdu de mon estime, et qu'elle avait
acquis des droits ternels  mon amiti, je parvins  la consoler. Elle
reprit enfin assez d'assurance pour lever les yeux sur moi; il y avait
dans ce regard tant de douceur mle  l'expression du reproche, que je
lui demandai grce  mon tour. Elle me suivit au pavillon. Je repris mes
vtemens de femme; alors elle me sauta au cou, et me jura une
inaltrable amiti. Ma mre ne s'tait pas trompe sur le compte de
Marie; elle sut mieux que moi la relever  ses propres yeux; elle lui
prodigua les avis les plus sages, les caresses les plus tendres; et
lorsqu'il me fallut la quitter, elle trouva dans la socit de Marie une
grande consolation au chagrin que lui causait mon dpart.

Plusieurs mois s'coulrent encore avant que Van-M*** me rappelt auprs
de lui. Lorsque je reus la lettre par laquelle mon mari m'invitait 
venir le retrouver  Breda, ma pauvre mre ne chercha point  retarder
mon dpart, quelque peine que lui caust cette sparation. Va, mon
enfant, me dit-elle; ta place est  prsent prs de ton poux; ses
droits sont plus forts que les miens.

Les adieux furent pnibles, et Marie ne fut pas celle qui versa le moins
de larmes. Enfin je partis, et, le 20 janvier 1795, je rentrai 
Amsterdam, dans un magnifique traneau, au milieu d'un brillant
tat-major, d'un cortge compos de rgimens entiers, au son de la
musique militaire, et au bruit du canon. Le stadhouwer tait all
s'embarquer  Cheveling, et les tats-Gnraux avaient donn  tous les
commandans de place l'ordre de recevoir garnison franaise. Van-M***
tait au comble de la joie. La nation hollandaise tait en gnral
favorable  la rvolution qui s'oprait; mais la diffrence des moeurs et
des usages donnait une apparence de froideur  l'accueil que la Hollande
faisait  ses vainqueurs ou plutt  ses htes. Plusieurs gnraux en
prirent ombrage. Pour confondre toutes les nuances, et amener
promptement entre les deux nations cette familiarit et cette confiance
qu'on dsirait faire natre, je conseillai  Van-M*** de proposer une
fte publique, dans laquelle on runirait ce qu'il y avait de plus
distingu parmi les habitans d'Amsterdam et les officiers de l'arme
franaise. Ce projet fut approuv, et l'on dcida que les vainqueurs
donneraient un bal  la ville. La grande difficult tait de vaincre les
scrupules qui arrtaient en apparence les dames de la ville les plus
recommandables par leur rang, leur fortune et leur beaut. Toutes
mouraient d'envie de paratre  la fte; mais bien peu s'y seraient
rendues si je n'avais eu l'heureuse ide de me charger moi-mme des
invitations. Dieu sait  combien de questions je me vis oblige de
rpondre sur le compte de ces Franais que je devais connatre mieux que
personne, puisque _j'avais fait la guerre avec eux_. Mes ngociations
furent couronnes du plus entier succs, et je revins bientt chez moi.
Lorsque je rentrai dans notre salon, il tait rempli d'officiers qui
attendaient mon retour avec une impatiente curiosit: on cherchait 
deviner dans mes regards le rsultat de ma mission. J'appris 
l'assemble que j'avais obtenu la promesse positive de soixante des
dames les plus considres de la ville: la joie clata de toutes parts;
on m'accablait de complimens. Je sentis pour la premire fois peut-tre
toute l'importance de mon personnage; et avec la gravit convenable  la
circonstance, je proposai de faire adopter  nos dames un costume
uniforme et caractristique. Cet avis fut adopt par acclamations, et on
me laissa le soin de rgler le costume. Je m'occupai sur-le-champ de
fixer mes ides sur ce sujet.




CHAPITRE VII.

Le gnral Grouchy.--Nouvelles imprudences.--Lettre de ma
mre.--Aveuglement de mon mari.


Parmi les officiers franais qui frquentaient habituellement notre
maison, le gnral Grouchy tait un des plus assidus. Les complimens
qu'il m'avait adresss sur l'habilet avec laquelle je m'tais acquitte
de ma mission auprs des dames d'Amsterdam avaient singulirement flatt
mon amour-propre: ces complimens ne portaient point le cachet de
l'exagration; ils acquraient un grand prix dans la bouche de celui qui
me les adressait. M. de Grouchy ne paraissait alors g que de vingt-six
 vingt-sept ans; sa figure n'avait rien de remarquable au premier
abord, et sa taille tait ordinaire; mais sa politesse et la grce de
ses manires le rendaient agrable  tout le monde: le gnral
rpublicain avait conserv toute l'lgance du courtisan de Versailles.
J'avais peu vu d'hommes aussi aimables que lui quand il voulait plaire,
et il le voulait ce jour-l.

Avec la chaleur que j'ai toujours porte jusque dans les plus simples
bagatelles, je lui fis la description du costume que j'avais arrt pour
nos dames. C'tait une tunique grecque, sans manches, drape et retenue
sur les paules par une agrafe; cette tunique devait tre de mousseline
de l'Inde; une large ceinture aux trois couleurs dessinerait la taille;
dans les cheveux on devait porter une couronne de roses, et au ct une
branche de laurier. Je comptais sur une approbation entire, et je ne
m'tais pas trompe. Le gnral sollicita et obtint la permission de
m'accompagner dans les nouvelles courses que j'allais entreprendre, pour
communiquer  nos dames mon programme de toilette. Toutes me donnrent
galement leur approbation. Les femmes n'ont point en Hollande les mmes
grces qu'en France; mais elles sont en gnral grandes, bien faites;
elles ont le teint anim et la peau d'une clatante blancheur. Le
costume que je leur donnais tait trs propre  faire ressortir de tels
avantages.

Quelle activit je dployai pendant tout le temps que durrent les
prparatifs de la fte! Sans cesse je courais chez les marchandes de
modes, chez les ouvrires de toute espce; j'allais plusieurs fois par
jour donner un coup d'oeil aux travaux que ncessitait la disposition de
notre salle de bal; j'accordais des audiences aux dames qui croyaient
avoir besoin de mes conseils, ou j'allais chez elles pour leur donner
mes avis. Partout le gnral Grouchy m'accompagnait comme mon premier
cuyer, comme mon conseiller intime. Ces relations journalires et
presque continues firent bientt natre entre lui et moi cette confiance
et cet abandon qui ne devraient jamais tre que les fruits d'une longue
liaison. Malheureusement je n'tais rien moins que prudente par
caractre, et j'tais loin d'apercevoir les dangers auxquels j'exposais
ma rputation. Enfin arriva le jour o je pus jouir du fruit de mes
travaux: les salles, claires de la manire la plus brillante, taient
dcores de drapeaux, de trophes et de guirlandes de lauriers. Le salon
du milieu figurait une vaste tente: on aurait peine  se reprsenter
rien de plus agrable que ce spectacle d'une multitude de femmes, la
plupart d'une grande beaut, que relevait encore la simplicit de leur
parure, marchant appuyes sur le bras d'officiers, plus remarquables
encore par leur bonne mine que par leur tenue militaire, et cet air de
conqute qui sied si bien au militaire franais.  cette fte
succdrent sans interruption des dners, des parties de campagne, des
divertissemens de tout genre. Plus que jamais livr aux affaires
publiques, mon mari me laissait jouir d'une libert bien dangereuse;
notre maison tait toujours pleine d'officiers franais; je ne sortais
jamais  cheval sans avoir pour escorte un tat-major complet. Dans
toutes les runions, aux bals, au spectacle, j'tais accompagne du
gnral Grouchy. Tous les yeux taient ouverts sur mes inconsquences;
ma conduite tait l'objet de justes censures. Le rang que j'occupais
dans le monde, et la juste considration dont jouissait mon mari, me
faisaient juger avec plus de svrit.

Ma mre fut bientt avertie par la rumeur publique; sa tendresse pour
moi, et les alarmes que conut son coeur maternel, lui dictrent une
lettre qu'elle m'adressa sur-le-champ. Cette lettre me fut d'abord
dsagrable: il me semblait absurde qu'on voult exercer sur mes actions
et mes dmarches, aprs quelques annes de mariage, la mme surveillance
que dans ma premire jeunesse. J'ai relu bien souvent depuis cette
poque les sages conseils que me donnait ma mre, et j'ai bien amrement
regrett de ne pas les avoir suivis. Je vais mettre cette lettre sous
les yeux du lecteur.

     22 ... 1795.

     Ma chre enfant, mesdames Vandael*** et Verstraten sont venues me
     voir, et leurs discours m'ont t repos et bonheur. Quoi! ma chre
     Elzelina, ce que j'ai appris serait-il vrai? Ton mari aurait-il
     donc entirement oubli les soins de son honneur et de la
     rputation de sa femme? Non content de t'avoir expose aux plus
     terribles accidens de la guerre, aux orages d'une rvolution, il ne
     te ramne au sein de sa famille que pour te livrer en spectacle 
     la malignit publique, et t'exposer aux traits de la mdisance la
     plus motive. De toutes parts j'apprends que les gens honntes
     blment tes imprudences, surtout qu'ils plaignent ta jeunesse
     abandonne sans guide  toutes les sductions d'un monde corrompu.
     Je ne te souponne pas, ma chre enfant; mais enfin on t'accuse, on
     dsigne ton sducteur. Le temps est venu d'imposer silence  tant
     de bruits injurieux: mon Elzelina, coute la voix de ta bonne mre;
     arrache-toi au tourbillon dans lequel tu te perdrais tt ou tard;
     viens te jeter dans les bras de ta premire amie. Que ton mari
     continue, s'il le veut, de se livrer  la politique, mais qu'il te
     laisse retrouver auprs de moi le repos et surtout l'obscurit dans
     laquelle ta rputation peut seulement se rtablir. Au printemps
     nous irons ensemble revoir l'Italie; je te conduirai  Val-Ombrosa.
     L, au milieu des souvenirs de ton heureuse enfance, tu sentiras
     bientt renatre en toi le got des plaisirs purs. J'arriverai dans
     deux jours  Amsterdam; viens au devant de moi, ma chre fille, et
     que je lise d'avance dans tes regards la rponse que je voudrais
     entendre sortir de ta bouche. Songes-y, mon Elzelina; il y va du
     bonheur de ta vie et de celui de ta bonne mre.

     ALIDA VAN-AYLDE-JONGHE.

Telle tait cette lettre, dont le ton doux et bienveillant rvoltait
encore mon orgueil. Cependant je n'tais pas insensible au chagrin de ma
mre, et, sans rflchir que mon extravagance en tait la seule cause,
je m'affligeais intrieurement de sa douleur. Cette tristesse passagre
fit bientt place  l'impatience que m'inspirait l'ide qu'on prtendait
restreindre ma libert. Au lieu donc de mditer sur les conseils de ma
mre, je ne m'occupai que des moyens  prendre pour calmer son
inquitude, sans renoncer aux plaisirs bruyans dont je ne pouvais plus
me dtacher. Je tremblais surtout qu'on ne m'obliget de fuir un homme
dont le commerce me plaisait bien plus que je n'osais me l'avouer 
moi-mme; il fallait aussi prvenir adroitement l'effet des conseils de
ma mre sur l'esprit de mon mari, et c'est  quoi je songeai
srieusement.

Je rvais aux moyens de parler  Van-M*** de la lettre de ma mre, sans
lui en faire connatre le contenu, lorsque je le vis tout  coup entrer
lui-mme dans mon appartement; il voulait donner un dner au gnral, et
venait m'avertir du jour qu'il avait choisi. Ce jour tait le mme que
celui de l'arrive de ma mre. Je saisis aussitt l'occasion qui
s'offrait; je parlai  Van-M*** de la lettre que j'avais reue, de la
ncessit de faire des prparatifs dans le logement que devait occuper
ma mre, de l'incertitude o j'tais de l'heure  laquelle elle
arriverait; je conclus enfin qu'il me serait impossible de faire les
honneurs du dner en question. Van-M*** tait naturellement trs doux,
mais il avait  coeur de ne jamais tre contrari dans les tmoignages de
bienveillance et de bonne amiti qu'il prodiguait sans cesse aux
gnraux franais: Tout cela peut s'arranger, me dit-il avec un peu de
vivacit: ta mre arrivera sans doute le matin; tu te rendras de bonne
heure auprs d'elle; tu pourras y rester jusqu' trois heures de
l'aprs-midi. Alors j'irai te chercher en sortant de l'assemble[6];
j'embrasserai ta mre, mais je me garderai bien de l'inviter  dner
avec nous: nos amis, je le sais, ne sont pas les siens, et sa prsence
jetterait parmi nous une grande contrainte. Je voudrais cependant bien
connatre le motif de sa brusque arrive.

Je feignis aussitt de chercher la lettre de ma mre, mais Van-M*** me
retint en me disant: Ne cherche point cette lettre; j'en devine le
contenu par le sens de celle que j'ai reue moi-mme.  ces mots je
tressaillis involontairement, et mes joues se couvrirent d'une rougeur
subite: Ta mre, continua Van-M***, me parle de t'emmener pour quelque
temps loin de notre pays; elle veut te conduire avec elle  Florence:
mais elle, qui m'a si fortement blm nagure de t'avoir emmene avec
moi dans un pays voisin de celui que nous habitons, comment peut-elle
supposer que je t'exposerai  voyager dans une contre lointaine, qui
est actuellement le principal thtre de la guerre? Et toi, ma chre
amie, voudrais-tu me quitter pour suivre ta mre en Italie?

En me voyant dtourner la tte d'un air confus, Van-M*** crut qu'en
effet j'prouvais le dsir de me sparer de lui. Il s'approcha de moi,
me serra dans ses bras, et, me pressant contre son coeur, il me prodigua
les tmoignages de la plus vive tendresse. Je ne saurais dcrire ce que
j'prouvais en l'coutant; je respirais  peine, et mes lvres
tremblantes n'auraient pu prononcer un seul mot: mais quand il me
demanda, avec l'accent passionn d'un premier amour, si je me trouvais
malheureuse auprs de lui, si je voulais me sparer d'un poux qui
n'avait jamais cess de me reconnatre pour la souveraine absolue de ses
volonts et de ses affections, je cachai dans son sein mon visage inond
de pleurs; le remords entra dans mon me, et je fus prs de lui rvler
la vrit. Van-M*** redoubla de caresses; il parvint  me faire dire que
je n'avais ni l'intention ni le dsir de le quitter. Mon trouble et ma
confusion lui parurent suffisamment expliqus, par l'apprhension o je
devais tre d'affliger ma mre par un refus. L'aveu prs de s'chapper
s'arrta sur mes lvres; je n'eus pas le courage de dtruire en un
instant, par une franchise barbare, le bonheur d'un homme si bon, qui
m'aimait si tendrement; je repris une contenance plus assure, et j'en
vins mme  croire que le silence pouvait me tenir lieu de vertu.

Une indisposition de ma mre retarda son arrive: comme je savais que
cette indisposition n'avait rien de grave, je n'en conus aucune
inquitude, et je ne m'occupai plus que de recevoir de mon mieux les
nombreux convives invits par mon mari au dner dans lequel le gnral
Beurnonville devait occuper la premire place. Van-M*** lui-mme voulut
prsider  ma toilette: il n'aimait pas les diamans; c'tait, suivant
lui, une parure destine exclusivement  l'ge mr; des fleurs et des
perles taient ce qui convenait le mieux au mien. Il plaa de sa propre
main sur mon front le bandeau destin  retenir ces cheveux blonds dont
les longues tresses faisaient son admiration et ses dlices; il gotait
une joie enfantine en parant celle dont la beaut lui semblait tellement
effacer les grces des autres femmes. Nous avions soixante personnes 
dner; tout annonait l'opulence de Van-M*** dans sa manire de traiter
ses convives. J'avais mnag aux Franais une nouvelle surprise:
d'accord avec moi, toutes les dames taient vtues comme au jour du bal,
et, au moment de passer dans la salle du repas, chacune prsenta  son
cavalier un bouquet compos de laurier, d'olivier et d'immortelle,
runis ensemble par un ruban aux trois couleurs. Tout cela, je le sais,
n'tait peut-tre pas d'un trs bon got; mais Van-M*** prouvait le
besoin de manifester chaque jour, par de nouvelles preuves, son
enthousiasme pour les hommes qu'il regardait comme les librateurs de
son pays. Nous tions  peine au dessert, que des dpches arrives au
gnral Beurnonville le forcrent de nous quitter sur-le-champ. Peu
m'importait le brusque dpart d'un homme qui n'avait pas le don de me
plaire; mais ce qui me contraria vivement, ce fut de le voir emmener 
sa suite le gnral Grouchy. Une demi-heure aprs, on vint prier
Van-M*** de se rendre auprs de Beurnonville; les gnraux
Sainte-Suzanne et Dessoles l'accompagnrent. Nos dames alors
commencrent  bouder, et nous demeurmes toutes assises en cercle dans
le salon jusqu' l'heure fixe par l'usage pour le grand passe-temps
hollandais. Le th vint enfin faire diversion  des causeries monotones,
et dissiper un peu l'ennui qui redoublait  chaque instant. Les gnraux
et Van-M*** reparurent enfin; mon mari annona son intention de partir
trs prochainement avec moi pour Bois-le-Duc, et il dclara qu'il
voulait profiter du peu de dure qu'aurait encore notre sjour 
Amsterdam pour faire connatre  ses amis les diverses manufactures
qu'il possdait aux environs de cette ville. Je proposai de ne pas
diffrer cette partie de plaisir au del du lendemain.  l'instant les
invitations furent faites: douze dames seulement purent accepter. On
convint de se runir chez moi le lendemain  six heures du matin, et
bientt nous nous sparmes.




CHAPITRE VIII.

Une journe de plaisir.--Deux migrs franais implorent ma
protection.--Je parviens  les sauver.--Dpart pour Bois-le-Duc.


Tout le monde fut exact au rendez-vous:  l'heure fixe nous montmes en
voiture, tous bien envelopps de fourrures paisses. Van-M***, retenu 
Amsterdam par quelques affaires, n'tait point du voyage. Nous formions
une bande de jeunes fous avides de plaisir, et bien disposs  le saisir
partout o ils le rencontreraient. Arrivs au _tolhuys_, nous
descendmes de voiture pour faire le reste du chemin  pied; nous
commencions en effet  prouver le besoin de marcher pour nous
soustraire aux atteintes du froid: nous nous tions mis en route par une
de ces belles journes d'hiver qu'on ne voit gure que dans le Nord.
Appuyes sur les bras de leurs cavaliers, les dames s'amusaient 
glisser sur les ruisseaux glacs qui traversaient des prs o l'herbe
durcie par le froid et couverte de verglas tincelait des couleurs de
l'arc-en-ciel. Aux clats de rire que nous poussions, au bruit de la
glace qui se brisait sous les coups de nos sabots fourrs, on nous et
pris de loin pour une bande d'coliers chapps  la frule de leurs
matres; nos compagnons de voyage partageaient notre gaiet ou
l'excitaient par leurs saillies. Aprs une course assez longue, nous
arrivmes enfin  une habitation o de grands prparatifs faits d'avance
pour nous recevoir attestaient chez ceux qui l'occupaient le dsir de
nous tre agrables; cependant la froideur de leurs manires, l'air
contraint qu'ils prirent  notre abord, s'accordaient mal avec la
rception qu'ils semblaient avoir voulu nous faire: ce contraste me
frappa. Personne, parmi les gens qui connaissaient Van-M***, ne pouvait
ignorer son dvouement  la cause des Franais, et le dsir qu'il
tmoignait en toute occasion de rendre agrable  leurs officiers le
sjour de la Hollande. D'o pouvait donc provenir la froideur qu'on
tmoignait  mes htes? Je ne m'en expliquais point la cause; mais je
rsolus de m'en plaindre  Van-M***.

Un repas, compos de tout ce que la saison et le pays pouvaient offrir
de meilleur et de plus recherch, nous attendait dans une salle bien
chauffe. Nous nous mmes  table avec un apptit aiguis par le froid
et l'exercice; puis nous songemes  aller voir les logemens qu'on avait
prpars pour chacun de nous. Il y avait quinze lits, et nous tions
vingt-quatre matres, sans compter huit domestiques. D'un lit
hollandais, disait Grouchy, on peut aisment faire trois lits  la
franaise, et nous autres soldats, nous n'avons pas mme besoin d'un
matelas.  l'ouvrage! s'cria-t-on soudain de toutes parts; et aussitt
chacun se mit en devoir de bouleverser les meubles, sous prtexte de les
ranger dans un ordre plus commode pour tous. On courait, on se poussait
dans tous les sens; c'tait  qui ferait le plus d'extravagances. Au
milieu du tapage universel, Grouchy ne quitta pas un seul instant la
place qu'il occupait  ct de moi, malgr la peine que se donnait la
belle madame San***, pour attirer ses regards et l'amener  s'asseoir
prs d'elle. Avec ce tour spirituel qu'il savait donner aux choses les
plus communes, il prtendit que son assiduit prs de moi tait un
devoir dont il ne pouvait se dispenser envers la femme de son _ami_. 
Lille, en 1792, ces mots, dans la bouche de Marescot, m'auraient fait
voir toute l'tendue de mes fautes, et m'auraient sur-le-champ rappele
 la raison et au devoir. Nous tions en 1795, et dj je souriais d'une
telle pense, qui trois ans plus tt m'aurait glace de terreur.

Quand on fut las de cette gaiet bruyante, nous recommenmes 
parcourir, mais avec plus de tranquillit, la maison et ses dpendances.
Nous passions sous un hangar, lorsqu'une jeune et jolie servante
hollandaise, Gertrude, qui allait en sortir, courut avec une extrme
vivacit fermer une porte qui conduisait  la partie du btiment o se
trouvait la laiterie. Quelque prompt qu'et t son mouvement, je crus
avoir vu deux hommes s'enfuir par cette porte. Je fixai mes regards sur
la jeune fille, elle rougit aussitt; ses yeux se remplirent de larmes,
et elle joignit les mains d'un air suppliant. Je crus deviner son
secret: l'expression de ma figure la rassura, et la srnit reparut sur
son visage. Cette scne muette dura beaucoup moins de temps que je n'en
mets  la dcrire: elle chappa  tous les yeux, except  ceux du
gnral Grouchy qui me donnait le bras; cependant il ne m'en dit pas un
mot, et j'imitai sa rserve.

Ds que nous fmes rentrs dans la salle, je profitai du premier moment
favorable pour m'chapper. Gertrude m'attendait au passage; elle me tira
 l'cart, et me remit une lettre ainsi conue:

     MADAME,

     Depuis quinze jours nous trouvons, mon frre et moi, dans cette
     maison, une retraite qui protge nos jours vous  la misre et 
     la mort: depuis hier, il nous a fallu quitter l'asile que nous
     occupions dans le btiment principal, et la gnrosit de Gertrude
     nous a seule mis  mme d'chapper  tous les regards. Mon
     malheureux frre, malade, extnu de fatigue, ne saurait
     entreprendre de quitter  pied des lieux dans lesquels nous sommes,
     cependant menacs d'une mort certaine si nous y prolongions
     davantage notre sjour. La mort dans les combats ne nous effraie
     pas; mais mourir en coupables, de la main de nos compatriotes,
     voil ce qui nous fait horreur: le malheur nous accable de toutes
     parts. Vous avez, dit-on, madame, une grande influence sur les
     chefs de l'arme victorieuse; de plus, vous tes la fille de cette
     baronne Van-Aylde-Jonghe, notre protectrice  tous, et notre ange
     tutlaire dans ces contres. Au nom du ciel, madame, sauvez mon
     frre: une femme adore, un fils n dans l'exil, l'attendent au
     Texel; c'est lui, ce sont eux que j'ose recommander  votre
     compassion. Vous excuserez notre hardiesse, madame; mais nous
     attendons tout de votre humanit.

     Le chevalier DE COURCELLES.

Pendant que je lisais cette lettre, Gertrude me pressait avec les plus
vives instances de sauver ceux qu'elle protgeait: elle me racontait
toutes les circonstances de l'arrive et du sjour des deux migrs dans
la maison de ses matres. On les y avait bien traits pendant quinze
jours; mais,  la nouvelle de ma prochaine arrive, on leur avait intim
l'ordre de partir. On craignait mme que je n'apprisse avec dplaisir
qu'on n'avait pas refus l'hospitalit  deux proscrits, du parti
contraire  celui que suivaient Van-M*** et ses amis. Gertrude me
racontait tous ces dtails  voix basse et les larmes aux yeux; mes yeux
taient aussi humides que les siens. Ce contraste de la gaiet qui
rgnait dans toute la maison avec les angoisses des deux migrs, ce
rapprochement de leurs mortelles inquitudes avec les clats de rire qui
peut-tre retentissaient jusqu' leurs oreilles, tout cela m'mut au
plus haut degr, et ne me laissa ni la volont ni le temps de dlibrer.
J'crivis au crayon, sur un morceau de papier, cette seule ligne: Je
rponds de vos jours; mais cachez-vous bien ici jusqu' minuit.
Gertrude, toute joyeuse, alla sur-le-champ porter ce papier  MM. de
Courcelles.  peine tait-elle partie que je sentis combien il serait
difficile de tenir la promesse que je venais de faire: si Van-M*** et
t prs de moi, les obstacles eussent t beaucoup moins nombreux et
bien plus faciles  surmonter; mais, en son absence, et dans une maison
qui lui appartenait, sauver deux hommes qui avaient combattu, dont le
voeu constant tait de combattre le parti auquel il s'tait attach,
c'tait s'exposer  le compromettre bien gravement. Je sentais tout
cela, et cependant je voyais combien les secours m'taient
indispensables pour russir dans la tche que je m'tais impose: me
fier  quelqu'un des officiers franais, dont le premier devoir tait de
poursuivre ceux que je voulais sauver, c'tait risquer beaucoup; mais
les difficults mme que j'entrevoyais excitaient vivement le dsir que
j'avais de faire vader les deux migrs.

Le temps que j'avais mis  couter Gertrude, puis  rflchir sur ce
qu'elle venait de m'apprendre, s'tait coul rapidement pour moi; mais
il avait paru long au reste de notre compagnie. Je portais encore sur ma
figure les traces visibles de l'motion que je venais d'prouver lorsque
je rentrai enfin dans la salle: aussitt je me vis entoure; on
cherchait  lire dans mes yeux; tout le monde m'adressait des
questions...; tout le monde, except celui que j'aurais voulu voir plus
empress que tout autre  s'informer des causes de ma longue absence,
puisqu'en lui seul reposait tout mon espoir. Mes rponses vasives ne
satisfirent sans doute la curiosit de personne; mais elles mirent fin 
un interrogatoire qui commenait  me fatiguer. Grouchy, debout prs de
la chemine, affectait de ne pas avoir remarqu mon retour. Je surpris
cependant quelques regards lancs sur moi  la drobe; leur expression
tait singulire, et diffrait entirement de celle qu'ils prenaient
presque toujours en se fixant sur moi. Je vis bien qu'il se passait en
lui quelque chose d'extraordinaire: deux ou trois mots que je russis 
lui arracher me mirent bientt au fait; un petit mouvement de jalousie
long-temps comprim se manifesta enfin, et j'avouerai franchement que ma
coquetterie s'en tint pour fort honore.

Des dpches que reut le gnral Dessoles vinrent donner  la
conversation une tournure nouvelle, et, heureusement pour moi,
trs-favorable  l'excution de mon projet: il s'agissait de nouvelles
rigueurs  exercer contre les migrs que l'arme franaise pourrait
encore arrter dans la Hollande. Quelle fut ma joie lorsque j'entendis
les principaux officiers qui se trouvaient dans notre socit dplorer
amrement l'extrme svrit des ordres qu'on leur intimait, et aviser
mme entre eux aux moyens de les luder! tous blmaient hautement la
duret du gnral Beurnonville, les relations qu'il continuait
d'entretenir avec quelques rvolutionnaires exalts; tous accusaient la
cruaut du gnral Vandamme. La libert! certainement nous la voulons
tous, disaient avec feu les gnraux Sainte-Suzanne, Saint-Cyr, Dessoles
et Grouchy; sans elle point de salut pour la France, mais la libert
sans chafaud. Peu  peu je me mlai  la conversation: plus d'une fois
j'eus mme le plaisir d'entendre se renouveler autour de moi
l'expression des sentimens gnreux qui animaient la plupart des
militaires franais. Mais tout en dplorant la rigueur des lois contre
les migrs, les officiers rpublicains n'en blmaient pas moins la
fatale dtermination qu'avaient prise un si grand nombre de Franais
d'abandonner leur pays, et de s'allier aux ennemis du dehors pour
l'asservir.

Grouchy gardait toujours le silence: il m'importait cependant beaucoup
de connatre son opinion; je hasardai de prononcer quelques mots en
faveur des migrs. Ne suivaient-ils pas les drapeaux de leurs rois? La
fuite d'ailleurs n'tait-elle pas le seul moyen de salut que pussent
trouver ds l'origine de la rvolution ceux d'entre eux qui
appartenaient  la noblesse?--Madame, reprit Grouchy, c'tait en France
qu'il fallait planter l'tendard royal: et moi aussi j'tais noble;
cependant je n'ai pas quitt la France; j'ai continu de servir mon
pays, et mon pays ne m'a point dsavou.

Grouchy se tut aprs ce peu de mots: la discussion continua entre les
autres gnraux. Je m'approchai de lui, et le regardant d'une manire
significative: Quoi, lui dis-je, gnral, vous que j'aurais voulu
trouver le plus indulgent de tous, vous vous montrez le plus svre!

Je baissai la tte en soupirant: tout  coup, comme si ce soupir et
rvl  Grouchy toute l'tendue de mes craintes pour les deux fugitifs,
et toute celle des esprances que j'avais d'abord fondes sur lui, il
s'approcha de moi: Madame, dit-il, s'ils vous intressent, je les
trouverai moins blmables.

Je vis clairement qu'il m'avait comprise; un sourire fut ma seule
rponse. Ah! dit Grouchy, je donnerais ma vie pour un tel sourire. Je
rompis brusquement l'entretien, et je promis seulement de le reprendre
le soir mme,  six heures, dans le jardin. On servit le th: nos dames
devinrent autant d'Hbs, empresses de verser l'ambroisie aux dieux de
la guerre; chacune dployait  l'envi ses grces naturelles. Pour moi,
qui ddaignais par caractre les choses du mnage, je m'assis devant un
vieux clavecin, et dissimulant sous le voile d'une gaiet folle les
penses srieuses qui agitaient mon esprit, je me mis  jouer des valses
avec toute la vigueur dont j'tais capable. Grouchy, plus aimable et
plus empress que jamais, mettait tous ses soins  dissiper la tristesse
qui venait par intervalles obscurcir mon front: il y russissait
souvent. Pendant ce temps, le gnral Dessoles faisait faire l'exercice
 la belle madame Vanderstra***: au troisime _demi-tour  droite_, ce
soldat de nouvelle recrue culbuta la table  th et les porcelaines du
Japon dont elle tait couverte. Nouveau sujet d'clats de rire
universels. Au milieu du tumulte, j'entendis clairement ces mots
prononcs  mon oreille: Il est six heures; je vais au jardin.

Je tressaillis, et baissai la tte sans rpondre. Grouchy sortit, et,
aprs un moment d'hsitation, je sortis moi-mme en me rptant tout ce
que je m'tais dj dit pour excuser l'imprudence de ma dmarche. Il
faisait encore jour lorsque j'arrivai au lieu du rendez-vous. Le gnral
vint au devant de moi avec une politesse respectueuse, et tout--fait
propre  me rassurer sur les consquences de ma dmarche. Madame,
dit-il, sans le besoin que vous prouvez de rendre service, je n'aurais
sans doute pas le bonheur de vous voir ici. Je serais heureux de pouvoir
servir vos intentions gnreuses: vous savez ce que me commandent
l'honneur et le devoir; je suis bien sr que vous ne me demanderez rien
de contraire  l'un ni  l'autre. Parlez, madame; que dois-je faire?

--Gnral, lui dis-je, j'ai besoin d'un sauf-conduit pour deux de mes
gens qui se rendent au Texel: ils partiront cette nuit.

--Madame, qu'exigez-vous? je ne puis rien faire; ce n'est point moi qui
commande ici.

 ce refus positif, mon coeur se serra; je devins tremblante. Ah! les
malheureux! m'criai-je. J'insistai de nouveau. Grouchy ne rpondait
pas: enfin il me dveloppa en peu de mots toutes les difficults qui
l'empchaient d'obtemprer  ma demande. Je dois dire  sa louange qu'il
ne parla pas une seule fois des dangers personnels auxquels pouvait
l'exposer un tel acte de complaisance pour moi.

Nous tions insensiblement arrivs  la porte d'un kiosque lgant,
situ au bout de l'alle dans laquelle nous marchions. On avait tout
prpar d'avance pour y faire de la musique dans la soire: le temps
tait froid; l'obscurit augmentait  chaque instant. Le kiosque tait
clair: nous y entrmes, et nous nous assmes auprs du feu. Je
renouvelai mes supplications; je peignis avec force la position affreuse
des deux migrs, leurs angoisses et leur misre. Grouchy me regardait
en silence, puis soupirait en dtournant les yeux; enfin aprs une
longue hsitation: Ils partiront demain dans une de vos voitures?

--Oui, lui dis-je; et ils seront rejoints sur la route par deux de
leurs parens galement  mon service.

Il y eut un nouveau silence. Voyant que je ne pouvais l'amener 
consentir formellement, j'employai toutes les formes de persuasion, tous
les tmoignages d'estime et de confiance qu'il m'tait permis de donner,
pour obtenir la signature qui pouvait sauver la vie  mes protgs. Nous
avions l tout ce qu'il fallait pour crire. Grouchy avait pris et jet
plusieurs fois la plume: le temps s'coulait, et chaque minute d'attente
ajoutait aux souffrances des malheureux fugitifs. Hlas! dis-je enfin,
vous prtendiez tout  l'heure que vous donneriez votre vie pour un seul
sourire de moi; ce sourire a-t-il donc dj perdu tout son prix  vos
yeux?

 ces mots, Grouchy saisit ma main avec transport, la couvre de baisers,
prend la plume, signe le sauf-conduit. Un sourire fut sa rcompense.

Il promit de dtourner les regards importuns, et d'occuper l'attention
de notre compagnie; et je me sparai de lui pour m'occuper sans dlai
des prparatifs du dpart. Avant minuit, MM. de Courcelles taient en
route dans une voiture commode, couverts de vtemens chauds, et
abondamment pourvus du ncessaire. Le lendemain Van-M*** arriva pour
hter et abrger les courses que nous devions faire aux environs
d'Amsterdam. Nous consacrmes encore deux jours  notre petit voyage, et
nous revnmes  la ville. Ma mre n'tait pas encore arrive: il fallut
partir pour Bois-le-Duc sans la voir. Les gnraux Grouchy et Dessoles
nous accompagnrent jusqu' Utrecht; l ils prirent une route diffrente
de la ntre, et je ne les revis plus que long-temps aprs.




CHAPITRE IX.

Arrive  Bois-le-Duc.--Ma cousine Maria.--Le gnral Moreau.--Leurs
amours.--Gnrosit de Moreau.--Son dpart.


Nous descendmes  Bois-le-Duc chez mon oncle maternel, le baron
Vanderke; il habitait une maison immense, qu'on et dcore  Paris du
titre d'htel. Cette maison tait occupe par le grand quartier-gnral
de l'arme franaise, et servait de logement au gnral en chef
Pichegru. Mon oncle avait abandonn  l'tat-major le principal corps de
logis, qui renfermait les plus beaux appartemens; il s'tait retir avec
sa famille et ses nombreux domestiques dans l'aile droite, et les
btimens qui donnaient sur le jardin. Cette vaste maison ressemblait
vritablement  une ville, et  une ville bien peuple. Nous fmes reus
 bras ouverts; on nous donna ds le lendemain un dner d'apparat,
auquel furent invits tous ceux des parens de Van-M*** qui habitaient le
pays. La famille du baron se composait de sa femme, de ses filles et de
deux fils: toutes mes cousines taient jolies, mais aucune ne pouvait
tre compare  Maria, la seconde d'entre elles par ordre de naissance.
Dans cette maison comme dans celle de Van-M***, on avait adopt presque
tous les usages de la France: n  Batavia d'une famille immensment
riche, le baron avait rapport en Europe toutes les habitudes d'un luxe
excessif; il avait l'imagination vive, la conversation trs gaie. Ses
gots sympathisaient singulirement avec ceux de sa nice Florentine,
ainsi qu'il se plaisait  m'appeler: aussi prouvions-nous un grand
plaisir  causer ensemble. Mon oncle avait alors quarante-six ans; sa
figure tait belle, son maintien imposant; il aimait et cultivait les
lettres et les arts, mais sans aucune prtention; souvent il me
dveloppait les beauts des potes anciens, et moi je lui dclamais les
strophes du Tasse, ou je rcitais devant lui les vers du Dante. Il
flicitait Van-M*** du bonheur qu'il avait de vivre avec une femme dont
l'esprit tait si bien orn. Je riais des loges qu'il donnait  mon
_rudition_ prtendue; comme il ne m'en avait rien cot pour
l'acqurir, je n'y attachais que peu d'importance: c'tait au milieu des
jeux de mon enfance que ma mmoire s'tait enrichie des beaux vers des
meilleurs potes de l'Italie. J'avais puis une foule de connaissances
dans la conversation de mes parens qui m'avaient instruite sans y
songer, pour ainsi dire, eux-mmes. L'amiti que me tmoignait le baron
donna une nouvelle force  l'attachement que Van-M*** avait toujours eu
pour lui.

Ds le lendemain de notre arrive, les gnraux Pichegru, Moreau et
quelques autres officiers suprieurs nous avaient t prsents comme
les amis de la famille. Je parlerai plus tard du premier: Moreau seul
eut alors toute mon attention. Deux motifs puissans m'avaient inspir la
curiosit de le connatre: d'abord les loges que lui avait plus d'une
fois donns devant moi le gnral Dessoles, ensuite l'extrme chaleur
que ma cousine Maria avait mise  me vanter son courage, sa bont, et
bien d'autres qualits galement prcieuses et rarement unies ensemble.
Sans les prventions favorables qu'on m'avait inspires sur le compte de
Moreau, je ne l'aurais sans doute pas distingu dans la foule des
gnraux franais, car son extrieur n'avait rien de remarquable qu'une
extrme simplicit. Nous prenions le soir, comme de coutume, le th en
famille; les gnraux y taient toujours invits. Maria paraissait
tellement occupe du gnral Moreau, ses beaux yeux paraissaient si
constamment fixs sur lui, son oreille saisissait si avidement les
moindres paroles chappes de sa bouche, que mes soupons, d'abord assez
vagues, se changrent bientt en certitude. Mon coeur se serra  l'aspect
du danger que courait ma jeune cousine; sa scurit m'inspirait un
sentiment pnible: c'tait ainsi que je m'tais perdue! J'tais dj
peut-tre trop avance pour revenir sur mes pas; mais ce n'tait pas
sans effroi que je portais mes regards en arrire, et je tremblais de
voir Maria s'engager dans la route que je n'tais plus assez forte pour
abandonner moi-mme.

Le baron, comme Van-M***, fournissait aux armes franaises des sommes
considrables; il avait chaque jour  rgler avec les chefs des intrts
beaucoup trop graves pour qu'une femme de mon ge pt trouver quelque
plaisir  les entendre discuter. Un soir, lorsque je vis la conversation
engage sur les affaires srieuses, je quittai le salon pour me rendre 
mon appartement; Maria m'y suivit: Eh bien! dit-elle en s'asseyant prs
de moi, vous l'avez vu, ma chre cousine, ce gnral clbre; mais c'est
peu de le voir, il faut encore connatre son me.

Je ne m'attendais pas  entendre jamais le nom de Moreau sortir sans
loges de la bouche de Maria; mais le ton d'enthousiasme auquel elle
s'tait leve tout  coup me frappa d'tonnement. Elle continua
long-temps  me parler de son hros, et avec une exaltation toujours
croissante: rien ne me semblait cependant justifier son dlire. Plus
tard j'ai eu l'occasion de reconnatre et d'apprcier toutes les nobles
qualits de Moreau; je ne crains donc pas d'avouer que sa personne ne
m'avait pas d'abord paru rpondre  la grandeur de sa renomme; sa
timidit naturelle approchait presque de la gaucherie, et j'avais besoin
d'tre prvenue d'avance en sa faveur pour arrter pendant quelques
minutes mon attention sur lui. Je tournai mes yeux vers Maria: Ma
cousine, lui dis-je, votre attachement pour le gnral Moreau me parat
plus tendre que ne l'est d'ordinaire la simple amiti.

--Oui, dit-elle en levant la tte avec une sorte de fiert, il a tout
mon amour, et cet amour ne finira qu'avec ma vie.

Je restai tout tourdie de cette rponse et du ton qu'avait pris Maria;
elle revint bientt au langage simple et naf qui la rendait si
intressante, mais ce fut encore pour me vanter l'homme qu'elle adorait.
Je ne rapporterai point ici tout ce qu'elle m'apprit d'honorable pour le
caractre de Moreau; il avait,  entendre Maria, le dsintressement de
Fabricius et la continence de Scipion. Je ne me refusais point  croire
ma cousine sur parole, mais il tait impossible de ne pas la souponner
d'un peu de partialit. Il fallait la voir s'animer en parlant, fixer
sur moi ses grands yeux avec tous les indices d'une motion profonde, et
s'indigner presque de ce que je ne partageais pas son enthousiasme.

Effraye d'une passion si violente, je n'osais plus interroger Maria; je
n'osais lui demander jusqu' quel point Moreau tait instruit du secret
de son coeur. La suite de la conversation m'apprit bientt que je pouvais
donner toute carrire  mes soupons et  mes craintes. J'prouvais le
vif dsir d'arracher ma jeune parente  un garement qui, tt ou tard,
pouvait lui devenir si funeste; sans heurter ses affections en traitant
avec trop de svrit l'homme qui avait profit de son dlire, je lui
reprsentai cependant que Moreau avait viol tous les droits de
l'hospitalit en la sduisant elle-mme au sein d'une famille qui devait
tre pour lui l'objet de tant de respects et d'gards.

Non, me rpondit-elle; vous vous trompez, il n'a point abus de la
confiance qu'on lui tmoignait: il m'a fuie d'abord; il a combattu le
penchant irrsistible qui m'entranait vers lui; moi seule je suis 
blmer, et c'est mon imprudence qui m'a perdue. Je connaissais la
fortune de mon pre et son attachement pour les Franais; j'aurais t
heureuse de pouvoir enrichir Moreau en devenant un jour sa femme. Dans
cet espoir j'aimais  saisir toutes les occasions de le rencontrer; je
lui servais d'interprte dans ses relations avec les Hollandais, ou je
lui donnais quelques notions de notre langue. Il y a trois semaines
qu'il vint  l'improviste me prier de lui traduire une lettre qu'il
venait de recevoir; j'tais occupe  dessiner un emblme de fleurs au
bas duquel j'avais trac son nom: Je cachai mon dessin en rougissant; il
me pria de le lui montrer; je refusai: alors il chercha  s'en emparer,
il y russit; et je ne revins  moi que tout en larmes, et dans les bras
de celui  qui ma vie appartient maintenant tout entire. Elle cacha sa
tte dans mon sein en achevant ces mots; puis elle ajouta d'une voix
tremblante: Jugez de ma douleur et de mes inquitudes, ma chre
cousine! plaignez-moi, conseillez-moi; mais ne me dites pas de
l'oublier, je suis  lui pour toujours.

--Je le pense comme vous, lui rpondis-je; mais vous devez lui
appartenir par des liens plus sacrs. Vous a-t-il communiqu ses projets
 votre gard?

--Non; mais puis-je m'en plaindre? de quel droit prtendrais-je
maintenant  devenir venir sa femme? Il faut tout vous avouer: chaque
nuit, lorsque tout dort dans la maison, je vais le trouver chez lui. Je
le vois si peu pendant le jour!--Est-il possible, Maria! quelle
imprudence!--Je sais que je fais mal, et cependant je ne puis vaincre
mon amour. Je pleure sans cesse sur ma faute; mais  quoi bon? Deux fois
j'ai manqu d'tre dcouverte. Imaginez-vous que je suis oblige de
passer devant la chambre o reposent mon pre et ma mre: oh! comme mon
coeur se serre alors! S'ils savaient  quel point je suis coupable, comme
ils me mpriseraient, eux qui m'aiment si tendrement!... Ensuite il me
faut traverser la chambre qu'occupent mes petites soeurs avec leur bonne,
puis le grand corps de logis situ entre les deux ailes. Un jour je suis
reste deux heures cache derrire une statue dans la grande salle, o
aboutissent plusieurs issues des chambres occupes par les officiers
franais. Je tremblais moins de froid que de terreur.

--Malheureuse enfant! et si l'on vous avait vue!--Sans doute: mais
croirait-il que je l'aime si je n'osais braver tous les dangers pour
arriver jusqu' lui?

Je ne saurais rendre les divers sentimens que faisaient natre en moi
les confidences de Maria. Elle pleurait: je mlais mes larmes aux
siennes; je lui reprsentais l'affreux abme qu'elle creusait sous ses
pas, la douleur de ses parens si jamais ils venaient  dcouvrir qu'elle
se rendait indigne de leur tendresse; enfin,  force de prires,
j'obtins d'elle la promesse de cesser ses excursions nocturnes. Mon plan
tait dj arrt; et, d'aprs ce qu'elle m'avait dit du gnral Moreau,
c'tait sur lui-mme que je comptais d'abord pour m'aider  la sauver.

Le lendemain du grand dner donn par le baron, nous fmes une promenade
 cheval dans les campagnes environnantes: Moreau nous accompagnait;
l'occasion de lui parler s'offrait naturellement; il se trouvait  ct
de moi. Je l'engageai  devancer un peu le reste de la cavalcade, pour
avoir le loisir de causer un instant avec lui. Quand nous fmes assez
loigns pour qu'il ft impossible de nous entendre, je lui dclarai
sans dtour que Maria m'avait instruite des relations qui existaient
entre eux, et que j'avais puis, dans les discours mme de ma jeune
parente, une assez haute opinion de son caractre pour penser qu'aprs
avoir abus de sa faiblesse, il ne voudrait pas lui enlever tout espoir
de bonheur  venir en nourrissant sa fatale passion. Maria, ajoutai-je,
n'ose plus prtendre  devenir votre pouse; sa naissance et son nom ne
lui permettront jamais de descendre au rle de votre matresse: vous le
sentez comme moi, gnral. Elle a droit  votre respect, et vous ne
voudriez pas, en entretenant plus long-temps avec elle une liaison
illicite, l'exposer  perdre entirement l'honneur, premier trsor d'une
femme. Trouvez donc un motif pour quitter promptement ce pays, et
sauvez-la d'elle-mme, en cessant de vous offrir  ses yeux.

--Vous tes assez bonne, madame, me rpondit Moreau avec un accent que
je n'oublierai jamais, vous tes assez bonne pour me traiter avec
indulgence. Puisque vous voulez bien avoir de moi si bonne opinion, vous
ne serez point tonne d'apprendre que je songeais moi-mme  tirer
mademoiselle Vanderke de la fausse position dans laquelle je l'ai
place: il y a long-temps que mon bonheur fait mon supplice, parce qu'il
me laisse toujours des remords. Puisque Maria s'est confie  vous,
veillez sur elle: je l'aime sans doute, mais non pas de cet amour ardent
qui seul peut la rendre heureuse. Cependant si elle peut se contenter
des sentimens que j'ai  lui offrir, madame, je remets notre sort entre
vos mains. Je pars dans deux jours pour Bommel avec M. Van-M***:
permettez-moi de vous adresser de l une lettre que vous remettrez 
votre cousine. Si mes offres sont rejetes, je vous jure d'avance que
cette lettre sera la dernire qu'elle recevra de moi, et que je ne
reparatrai plus dans la maison de son pre.

Moreau paraissait profondment mu en me parlant. J'aurais pu m'tonner
de le voir payer d'une amiti si calme l'amour le plus passionn: je ne
pus toutefois m'empcher de convenir que son langage tait celui d'un
honnte homme, dispos  rparer une faute qu'il avait presque
involontairement commise. Ds ce moment je lui accordai toute mon
estime: je consentis  ce qu'il me proposait, et je me promis d'agir
avec la plus grande circonspection dans une circonstance qui allait
dcider du bonheur de deux tres galement dignes d'tre heureux. Moreau
partit en effet le surlendemain. Maria tait au dsespoir; elle croyait
avoir vu celui qu'elle aimait pour la dernire fois: elle vint me
demander des consolations, et je pleurai avec elle.

J'employai tous les mnagemens possibles pour lui traduire la pense de
Moreau; j'essayai de lui faire entrevoir la possibilit d'un mariage,
dans le cas o elle voudrait accepter un attachement calme, mais
durable, en change d'un amour aussi vif que le sien. L'ide de n'tre
pas aime autant qu'elle aimait elle-mme la frappa si douloureusement
qu'elle oublia tout le reste: il m'tait bien pnible de voir couler ses
larmes, mais je ne fis rien pour les tarir. Il aurait fallu, pour calmer
sa douleur, rveiller dans son me un espoir chimrique; maintenant que
le coup tait port, il valait mieux laisser au temps le soin de
cicatriser la blessure. Quinze jours se passrent ainsi: une lgre
indisposition, rsultat des secousses violentes qu'elle venait
d'prouver, fournit  Maria un prtexte pour ne pas quitter sa chambre.
Mes soins empchrent qu'on ne rapprocht l'poque o commena cette
maladie subite de celle o le gnral Moreau avait quitt Bois-le-Duc.




CHAPITRE X.

Le gnral Pichegru.--Double mprise.--Lettre du gnral
Moreau.--Nouvelle preuve de son humanit. Son dsintressement.


Mon oncle tait tellement prvenu en ma faveur qu'il me supposait doue
d'une foule de qualits plus rares les unes que les autres, et qui
presque toutes me manquaient absolument. Malgr l'tourderie qui
dominait videmment dans mon caractre, il avait cru dmler en moi de
la finesse, une prudence au dessus de mon ge, beaucoup de courage et de
rsolution. Cette dernire qualit ne m'a jamais manqu; je l'ai pousse
quelquefois jusqu' la tmrit; mais pour la prudence et la finesse,
j'en ai toujours t dpourvue. Avec une si haute ide de mon esprit, il
n'tait pas tonnant qu'il m'attribut une grande influence dans toutes
les affaires qui se traitaient  Amsterdam, et auxquelles Van-M*** se
trouvait toujours ml. Mon sexe, mes gots et mon ge me rendaient
tout--fait trangre aux combinaisons de la politique. Quoi qu'il en
ft, mon oncle avait communiqu son opinion sur mon compte au gnral
Pichegru, qui la partageait entirement: ds lors j'avais t, de la
part de ce gnral, l'objet d'un empressement marqu, que j'avais trs
naturellement attribu  tout autre motif qu'un intrt politique.
J'tais tellement habitue aux hommages, qu'une nouvelle conqute
n'tonnait nullement mon amour-propre. Le gnral Pichegru ne manquait
pas d'une certaine amabilit, quand il se croyait intress  paratre
aimable. Un matin, je m'occupais d'crire  Van-M***, qui se trouvait
encore  Bommel avec le gnral Moreau, lorsqu'on vint m'avertir que le
gnral Pichegru demandait s'il pouvait tre admis  l'honneur de me
voir: j'ordonnai qu'on le ft entrer. J'attribuai d'abord tout l'honneur
de cette visite  l'impression que j'avais faite sur le coeur du gnral.
Il passait pour tre peu sensible au mrite des femmes; on le disait
exclusivement proccup des intrts de la politique ou des calculs de
son ambition personnelle. Ma petite vanit pouvait donc tre flatte
jusqu' un certain point de la persvrance qu'il mettait  me chercher
partout: l'illusion de ma coquetterie fut bientt dtruite.

Pichegru avait rellement beaucoup d'esprit: il en fit preuve dans cette
circonstance en amenant sans affectation l'entretien sur le sujet qui
l'intressait vivement. Malgr toute son adresse, je ne tardai point 
dmler qu'il avait jet ses vues sur moi pour le servir dans une petite
intrigue politique dont je ne devinais pas le but. Pour mettre au
courant le lecteur, j'ai besoin de reprendre les faits d'un peu plus
haut.

J'avais connu  Amsterdam un mdecin nomm Krayenhof: c'tait un homme
trs spirituel, et dou d'une fermet de caractre peu commune. Il tait
en outre trs dvou au parti franais; c'tait presque le seul
Hollandais qui et le don de me plaire, et que j'admisse habituellement
dans ma socit intime. J'aimais sa franchise, l'originalit de son
esprit, et j'admirais son savoir exempt de pdantisme. Je jouissais de
la sant la plus robuste, mais il n'en tait pas moins mon mdecin en
titre, et je recevais presque journellement sa visite[7]. Ce mdecin
tait l'ami d'une dame qui habitait Utrecht, et que l'on souponnait
fort d'avoir entretenu ou d'entretenir encore des relations avec un
officier de l'arme autrichienne, sous les ordres immdiats du gnral
Klinglin. Pichegru esprait, par mon entremise, se lier d'abord avec
Krayenhof, et se servir ensuite de cette liaison pour arriver jusqu' la
dame qu'il lui importait de connatre. L'espce d'insouciance qu'il
affectait en me demandant de le mettre en rapport avec Krayenhof, sa
feinte lgret sous laquelle peraient malgr lui beaucoup d'embarras
et d'inquitudes, n'chapprent pas  mon attention. Mes soupons
s'veillrent, je sentis qu'on me tendait un pige, et je rpondis avec
assez de scheresse: Vous vous tes tromp, gnral, si vous avez cru
que je pouvais le moindrement servir vos vues; mes gots et mon
caractre m'loignent naturellement des affaires srieuses; en dpit des
principes de mon ducation et de l'opinion de toute ma famille, j'ai
adopt le parti qu'embrassait mon mari. J'admire la valeur franaise,
mais je ne comprends rien aux intrigues politiques, et j'en resterai
toujours loigne.

Le gnral ne put cacher d'abord le mcontentement que lui causait ma
rponse. Il reprit bientt plus d'empire sur lui-mme: Eh! madame, me
dit-il en souriant, vous m'avez mal compris, et sans doute je ne dois
m'en prendre qu' moi-mme; mais il ne s'agit point ici d'_intrigue_. Je
vous demande un service fort lger, qui ne doit blesser aucunement votre
dlicatesse. Ce service, si vous me le rendiez, assurerait peut-tre 
M. Van-M*** de nouveaux droits  notre reconnaissance.

--Si ce service est lger, comment, gnral, pouvez-vous me parler de
la reconnaissance que vous en tmoigneriez  mon mari? Avez-vous donc
oubli que son dvouement  la cause franaise a toujours t pur de
tout intrt? Souvenez-vous de l'indpendance que lui assure sa fortune,
de l'estime qu'a d vous inspirer la gnrosit de son caractre, et ne
me demandez plus de services galement indignes de lui et de moi.

Ainsi finit notre confrence. Nous nous tions, comme on le voit, tous
deux mpris dans les conjectures que nous avions pu former l'un sur
l'autre. Je ne conservai de cette conversation aucun souvenir fcheux;
il n'en fut pas de mme de Pichegru, qui ne pardonna ni  moi d'avoir
pntr ses vues, ni  mon oncle de lui avoir donn une si fausse ide
de mon caractre. Ses manires avec moi changrent tout  coup; la
dfiance et le dpit peraient dans tous ses discours: cette dfiance
fut surtout remarquable le jour o je reus une lettre du gnral
Moreau. Cette lettre m'arriva justement  l'heure o nous tions tous,
suivant la coutume, runis en famille. Mon oncle me demanda si elle
tait de mon mari; je rpondis  sa question en nommant celui qui me
l'adressait.  ce nom, Pichegru dirigea sur moi des regards curieux; il
cherchait  lire sur mon visage quel pouvait tre le sujet d'une telle
correspondance. Cet examen m'embarrassa tellement, que je ne pus le
soutenir au del de quelques minutes; je quittai le salon, et j'allai
sur-le-champ retrouver Maria dans son appartement.

Moreau tmoignait les plus sincres regrets de tout ce qui s'tait
pass; il faisait  Maria l'offre de sa main, en rparation de l'injure
involontaire dont il s'tait rendu coupable envers elle. Quelques
semaines plus tt cette offre l'et transporte de joie; maintenant
Maria voyait clairement qu'elle partait d'un coeur gnreux, mais
dpourvu de cette tendresse qui seule pouvait satisfaire son ardent
amour. Maria n'hsita point  refuser: Qu'il reste libre, qu'il soit
heureux, s'cria-t-elle en se jetant dans mes bras, le visage baign de
larmes. Depuis long-temps je ne me crois plus digne de lui; mais j'en
serais bien plus indigne encore si j'abusais de sa loyaut en acceptant
ses offres. Rpondez-lui, ma cousine: dites-lui combien je suis
reconnaissante; mais cachez-lui ma douleur, elle l'affligerait
peut-tre, et je veux souffrir seule.

Je la serrai dans mes bras, sans chercher  la faire changer de
rsolution; j'tais d'avance convaincue que cette rsolution tait la
seule  laquelle ma pauvre cousine pt raisonnablement s'arrter.
Pendant les premiers jours qui suivirent cette nouvelle et violente
secousse, elle parut puiser, dans le sacrifice mme qu'elle venait de
faire, des forces et un courage surnaturels; mais sa raison et sa
sensibilit furent bientt mises  une cruelle preuve. Un des
magistrats de Bommel vint dner chez mon oncle; il avait l'esprit plein
de tout ce qui s'tait pass rcemment dans sa ville, et le nom de
Moreau sortait  chaque instant de sa bouche. Aprs nous avoir racont
comment huit cents hommes de troupes franaises venaient de battre, 
Bommel, cinq mille Anglais; aprs nous avoir parl de la nouvelle
trahison des prtendus allis de la Hollande, et de la retraite peu
honorable qu'ils avaient faite, il nous dtailla l'aventure d'une pauvre
femme marie  un sergent anglais, et que les troupes anglaises, en se
retirant, avaient abandonne, dans une chaumire, avec ses deux enfans.
Cette malheureuse mre, rduite  mendier de village en village le pain
que lui refusaient souvent les paysans exasprs par les vexations que
leur avaient fait endurer les Anglais, arriva enfin, presque morte de
faim et de fatigue, jusqu' deux lieues de Bommel. Sa misre tait
affreuse; sur toute la route qu'elle avait suivie, elle avait entendu
prononcer avec respect et admiration le nom du gnral Moreau. Rsolue
de recourir  sa gnrosit bien connue, elle fit un dernier effort pour
se traner jusqu' Bommel, o le gnral se trouvait encore.  peine
arrive, elle lui crivit, en mauvais franais, un billet trs court,
dans lequel elle rclamait de lui les secours les plus pressans, et
implorait de sa gnrosit les moyens de quitter promptement le pays
occup par les armes franaises, et de retourner dans sa patrie.
Pendant une journe entire elle attendit,  la porte de la maison
qu'habitait le gnral, le moment opportun pour lui remettre la lettre
qu'elle avait os lui crire. Triste et abattue, elle regagna, sans
avoir pu le voir, l'asile qu'elle devait  la piti publique; enfin, un
caporal de la garnison se chargea de faire parvenir sa demande au
gnral. Envelopp d'une simple redingote, Moreau vint sur-le-champ
trouver la pauvre mre. Deux heures s'taient  peine coules que dj
elle se trouvait place, avec ses enfans, dans un hospice o on lui
prodiguait les secours de la charit la plus active, et dix jours aprs
elle avait pu partir en toute scurit pour l'Angleterre.

Le magistrat de Bommel, M. Van-Lover, qui nous donnait ces dtails, ne
trouvait pas de termes assez forts pour exprimer les sentimens que lui
inspiraient la conduite et le caractre de Moreau. Ces sentimens
taient, au reste, ceux de toute la Hollande. Aux grandes qualits
militaires dont il faisait preuve depuis quelques annes, Moreau
joignait un dsintressement bien rare parmi les chefs d'une arme
conqurante; jamais on ne le vit accepter les prsens que chaque ville
tait en usage d'offrir aux gnraux; sa rputation de droiture tait si
bien tablie, que plus d'une fois des Hollandais vinrent le consulter
sur leurs affaires personnelles. Hlas! pourquoi n'est-il pas tomb en
Hollande, en Allemagne ou en Italie, au milieu de ces Franais qu'il
avait si souvent conduits  la victoire! pourquoi sa mort n'a-t-elle pas
t digne d'une si belle vie!

Qu'on juge, s'il est possible, de l'motion de Maria en entendant le
rcit de M. Van-Lover; qu'on juge de l'effet que du produire sur son me
l'enthousiasme si vrai du narrateur. Sa blessure mal cicatrise venait
de se rouvrir: elle fut oblige de quitter la table; son coeur tait
bris; les larmes ruisselaient de ses yeux. Je la suivis: long-temps les
sanglots l'empchrent de m'adresser une seule parole. Enfin elle me
dit: Puisque je dois l'oublier, il faut m'loigner et partir: tout ici
me le rappelle;  chaque instant son nom vient frapper mon oreille. Mais
o le fuir? o trouver le repos ncessaire  mon coeur?  ces mots ses
larmes redoublrent. Je la pressai de nouveau dans mes bras; j'tais
accable de sa douleur, et malheureusement je n'avais point de
consolation  lui offrir: mon prochain dpart allait bientt la priver
du triste plaisir qu'elle trouvait encore  me confier ses chagrins.
Pauvre Maria! l'avenir s'tait charg de te venger! Moreau devait
connatre  son tour les tourmens d'un amour mal rcompens; mais que
nous tions loin de prvoir alors  quelle main tait rserv le funeste
privilge de dchirer son noble coeur!




CHAPITRE XI.

Nomination de Ney au grade d'adjudant-gnral sous les ordres de
Klber.--Il inspire un enthousiasme gnral.--Bruits absurdes rpandus
par les partisans du stadhouwer.


Les Franais perdent rarement leur temps  gmir des peines de
l'absence, et ils ne refusent jamais l'occasion de se consoler: c'est ce
qu'avait fait le gnral Grouchy. Je le revis  Utrecht, o nous nous
arrtmes pendant deux jours en retournant  Amsterdam. Si je n'avais eu
que de la vanit, j'aurais pu tre pique de le retrouver attach  un
autre char que le mien; si j'avais eu de l'amour, j'aurais d tre au
dsespoir: heureusement pour moi, ni l'un ni l'autre de ces sentimens ne
dominaient dans mon me. Le gnral Grouchy m'inspirait de l'estime, une
amiti sincre, fondes beaucoup plus sur la noblesse de son caractre,
que sur les avantages de sa personne. Cette amiti paraissait paye d'un
parfait retour; et l'on croira sans peine qu'en y rflchissant, je me
trouvais plus heureuse d'inspirer un sentiment que j'avais toute raison
de croire durable, qu'une passion dont je connaissais dj l'inconstance
et la mobilit. Le soir de notre arrive  Utrecht, il y eut un souper
chez le gnral en chef. Van-M*** y fut invit; je l'accompagnai, et ce
fut l que j'entendis pour la premire fois prononcer le nom de Ney, nom
qui plus tard devait exercer une si grande influence sur ma destine. Le
colonel Meynier (mort depuis glorieusement au champ d'honneur) avait
reu des nouvelles d'un de ses amis qui servait  l'arme du Rhin: comme
ces nouvelles intressaient le plus grand nombre des convives, le
colonel les lut  haute voix vers la fin du souper. La lettre annonait
que Klber venait de confrer le grade d'adjudant-gnral au colonel
Ney: cet avancement tait d  une action d'clat dont la lettre
contenait le rcit. La nouvelle fut reue avec un plaisir marqu par la
plupart des officiers prsens: tous exaltaient  l'envi la valeur de
Ney; tous paraissaient joyeux de voir une telle faveur tomber sur un
officier qui en tait si gnralement jug digne; chacun se plaisait 
rappeler les preuves de courage et de talent militaire qu'il avait
souvent donnes; pas un mot qui pt faire souponner que dans une
runion aussi nombreuse il se trouvt un seul homme dont l'opinion ne
s'accordt pas avec celle de la majorit; la gloire de l'un semblait
faire la gloire de tous.

Je ne saurais dire ce qui se passait en moi pendant ce souper: muette et
vivement mue, je partageais l'enthousiasme gnral, sans connatre
celui qui en tait l'objet. Lorsqu'on se leva de table, je me rapprochai
insensiblement du colonel Meynier: je ne savais pas trop ce que je
voulais lui dire en arrivant prs de lui; mais la conversation s'engagea
bientt, et je la ramenai sur le compte du nouvel adjudant-gnral.
J'appris ainsi qu'il joignait  toutes ses vertus guerrires les
principaux avantages dont la nature puisse douer les hommes destins au
commandement; c'est--dire, une taille leve, une figure mle, une
locution vive, facile et nergique. Terrible dans le combat, il tait,
 entendre ses compagnons d'armes, doux et humain aprs la victoire.

Je me retirai la tte remplie de tout ce que je venais d'entendre. Ce
n'tait point un tre imaginaire, un hros de roman qui proccupait
ainsi mon imagination; le hasard pouvait offrir bientt  mes regards
celui dont le nom sonnait dj d'une manire si douce  mon oreille.
Cette ide me transportait de joie: je ne fermai pas l'oeil de toute la
nuit; je cherchais  me rappeler tout ce que j'avais entendu raconter
d'honorable pour Ney; enfin je me livrais sans contrainte  cette
exaltation qui m'a toujours t naturelle, et qui ne finira sans doute
chez moi qu'avec la vie. Comme nous djeunions le lendemain matin, mon
mari et moi, plusieurs des officiers avec lesquels nous avions pass la
soire de la veille vinrent nous engager  faire une promenade au Mail:
cette promenade devait tre suivie d'un dner champtre. La proposition
fut accepte: le colonel Meynier tait de la partie: ce motif ne
contribua pas peu  ma dtermination. Je ramenai, le plus naturellement
qu'il me fut possible, l'entretien sur le mme sujet qui nous avait tant
occups le jour prcdent. Colonel, dis-je, si vous crivez  votre
ami, je vous prie de lui dire qu'il y a en Hollande quelqu'un qui prend
une part bien sincre  ses succs et  sa gloire. Le colonel me promit
de ne pas oublier ma recommandation, et, dans la suite de l'entretien,
j'appris qu'il me connaissait de nom bien long-temps avant de m'avoir
vue. C'tait le meilleur ami du capitaine de grenadiers Cornier, bless
 mort prs de moi, sur le champ de bataille de Valmy, que j'avais alors
secouru de tous les moyens que j'avais en mon pouvoir, et qui tait pour
ainsi dire mort dans mes bras. Meynier me rappela plusieurs faits que
les trois ou quatre annes qui venaient de s'couler avaient presque
entirement effacs de ma mmoire. J'avouerai franchement que ses loges
me donnaient meilleure opinion de moi-mme: il me semblait doux de
penser que Ney lui-mme pouvait ne pas ignorer mon nom, ni le peu de
bien que j'avais pu faire; ds ce moment, je regardai le colonel comme
un de mes meilleurs amis, et je le traitai comme tel.

Depuis l'entre des Franais en Hollande, le faible parti qu'y
conservait encore le Stadhouwer avait rvl  et l son existence par
quelques tentatives d'insurrection. C'tait dans quelques villes de la
Gueldre qu'il avait concentr tous ses efforts pour troubler la
tranquillit dont on commenait  jouir. Van-M***, quoique bien jeune
encore, avait t nomm membre du conseil municipal. Il tait tellement
convaincu que les malheurs de la Hollande avaient pour cause unique
l'asservissement de la maison d'Orange  la politique de l'Angleterre,
qu'il et prfr l'exil  la douleur de retomber sous un joug qu'il
dtestait: il employait donc tous les moyens qu'il avait  sa
disposition, surtout les ressources de son immense fortune,  faire
surveiller les hommes qui lui inspiraient le plus de dfiance et 
djouer leurs complots. Il tait bien servi, parce qu'il n'pargnait
rien pour l'tre: c'est ainsi qu'il avait t des premiers instruit des
troubles que s'efforaient de fomenter  Brda,  Bois-le-Duc, 
Middelbourg, au Texel, les agens de l'Angleterre excits par le prince
et surtout par la princesse d'Orange. On cherchait  soulever le bas
peuple en semant par tout le pays les bruits les plus absurdes; on le
menaait de la famine et de tous les maux que peuvent enfanter les
ractions politiques. Toute religion a ses fanatiques; le
protestantisme, si tolrant, n'en est pas plus exempt que d'autres.
C'tait sur cette espce d'hommes qu'on essayait le pouvoir des
insinuations les plus mensongres. On leur disait que l'expdition
franaise en Hollande n'avait d'autre but que le rtablissement du culte
catholique: et certes il n'y avait rien de moins catholique que l'arme
franaise  cette poque. C'tait dans le but de contribuer  touffer
ds leur naissance ces germes de discorde que Van-M***avait entrepris un
voyage  Bois-le-Duc; les mmes motifs le dterminrent promptement 
reprendre le chemin d'Amsterdam. Nous quittmes Utrecht si brusquement,
que j'eus  peine le temps de faire mes adieux au colonel Meynier, en
l'assurant de mon amiti. Je trouvai cependant le moyen de lui parler
encore une fois de Ney, et il me renouvela la promesse de faire
connatre  son ami les sentimens de bienveillance et d'estime dont
j'tais anime pour lui.  peine tions-nous arrivs  Amsterdam que
Van-M*** se trouva forc de faire une nouvelle absence; il partit avec
ses amis Deele et Van-Over... et je restai seule pendant huit jours.

Il s'tait pass bien des choses  Amsterdam pendant notre sjour 
Bois-le-Duc: ma mre, dans l'ardeur de sa tendresse pour moi, n'avait pu
dissimuler les inquitudes que lui causaient les inconsquences de ma
conduite; ces inquitudes, elle les avait communiques  plusieurs
membres de la famille de mon mari; dans cette famille on m'avait
toujours juge avec svrit. La lgret de mon caractre contrastait
singulirement avec la gravit des moeurs hollandaises; et les moeurs
hollandaises s'taient conserves pures de tout mlange dans la famille
de Van-M***.

Ainsi donc, tandis que mon mari s'occupait de conjurer les temptes
politiques, il se formait sur ma tte un orage qui menaait de troubler
ou de dtruire  jamais notre repos et le bonheur de notre union. On
connaissait mon caractre ferme et dcid; on n'ignorait pas non plus
quel tait mon empire sur l'esprit de mon mari, et l'on prsumait qu'il
n'y avait rien  esprer de moi si l'on employait, pour me faire rentrer
dans les voies de la prudence et de la raison, le ton d'aigreur et le
langage de l'autorit. La premire dmarche fut toute conciliante: on
m'invita  dner chez un des plus proches parens de mon mari; la femme
de ce parent m'avait donn  l'poque de mon mariage quelques sujets de
mcontentement que je n'avais malheureusement pas oublis. Je n'avais
pas eu davantage  me louer du fils et des deux jeunes personnes qui
composaient le reste de cette famille. Ces demoiselles ne manquaient
jamais, quand je leur adressais la parole en franais, de me rpondre en
langue hollandaise, comme pour me faire voir combien leur rpugnaient
mes habitudes et mes modes franaises. L'ane des deux, mademoiselle
lisabeth ****, avait t destine  devenir l'pouse de Van-M***;
l'amour subit dont il s'tait senti enflamm pour moi avait mis obstacle
 l'excution de ce projet, ds long-temps concert entre les deux
familles. Ce fut un grand malheur pour Van-M***, qui aurait trouv dans
sa cousine la plupart des qualits qui me manquaient, et qui toutes
taient propres  faire le bonheur d'un mari. Tels taient les convives
au milieu desquels j'allais me trouver. On avait encore invit plusieurs
parens de Van-M*** dont les sentimens pour moi n'taient pas beaucoup
plus favorables. J'avais accept l'invitation pour ne pas manquer aux
dfrences que mon mari devait  une famille dont il n'avait qu' se
louer. J'arrivai  l'heure indique; le repas fut long et triste.
C'tait seulement aprs tre sorti de table qu'on devait m'adresser la
mercuriale convenue; seulement quelques traits assez amers, qu'on me
dcocha indirectement pendant le dner, me firent pressentir la tournure
que la conversation devait prendre plus tard. L'impatience me gagnait:
mais, quelque coupable que je me sentisse intrieurement envers
Van-M***, je conservais toujours pour lui une sorte d'attachement
respectueux qui m'empcha de rpondre comme je l'aurais fait sans doute,
si je n'avais suivi que la violence de mon humeur. Je restai donc assez
matresse de moi pour ne pas manquer aux plus austres convenances; ce
devoir me devint plus facile  remplir quand je m'aperus qu'on ignorait
entirement ce que ma conduite avait de vritablement coupable. Aux
reproches qu'on m'adressa bientt sur mes inconsquences, ma lgret,
mon got excessif pour la dpense, l'affection exclusive que je
manifestais en toute occasion pour la socit des Franais, je ne fis
que cette rponse: Tant que Van-M*** ne dsapprouvera pas ma conduite,
tant que mes socits seront les siennes, que ses amis seront les miens,
je ne croirai devoir rformer en rien ma manire de vivre, et je serai
loin de me rputer aussi coupable que vous le prtendez.

Le sang froid que je sus conserver, et qui paraissait tout--fait
contraire  l'emportement bien connu de mon caractre, tonna mes juges,
et mit fin  toute discussion entre nous. Je me retirai promptement: de
part et d'autre on tait plus mcontent que jamais. Ds mon arrive 
Amsterdam, mon premier soin avait t d'crire  ma mre; elle ne
m'avait point rpondu. Cette svrit, juste et mrite sans doute,
tait cependant venue bien mal  propos. Mon coeur, habitu  une grande
indulgence, avait t profondment bless d'une rigueur tout--fait
nouvelle. Puisque Van-M*** ne paraissait pas mcontent de moi, personne,
 mon avis, n'avait le droit de se montrer plus svre que lui; je me
faisais ainsi un petit code d'ingratitude et de mauvaise foi,  l'aide
duquel j'esprais chapper  ma conscience.




CHAPITRE XII.

Un aveu.--Excs d'indulgence de Van-M***.--Sentimens que cette
indulgence fait natre en moi.--Rsolution qui en est la suite.


En sortant de la maison o j'avais t pendant plus de trois heures
expose  des regards svres,  des interpellations qui ne l'taient
pas moins, j'prouvais le besoin de la solitude. Je rentrai aussitt
chez moi, et je renonai au projet que j'avais eu de faire des visites
dans la soire.  mon retour on me remit une bote qui tait arrive,
pendant mon absence, de Dampierre-le-Chteau: mes mains tremblrent en
touchant cette bote; j'ordonnai de ne laisser entrer personne, et je
courus m'enfermer dans mon appartement.

Comment expliquer le bouleversement qui s'tait opr en moi au seul nom
de Dampierre-le-Chteau,  la seule vue de l'adresse trace de la main
de Marescot! Mille souvenirs bien tristes, mille pressentimens sinistres
oppressaient  la fois mon coeur; je respirais  peine. En entrant dans
ma chambre je me jetai sur un sige, accable de l'ide que cette bote
contenait le dernier gage d'amour, peut-tre le dernier adieu de l'homme
que j'avais tant aim. Je n'osais ni regarder ni ouvrir la bote.
Prosterne  deux genoux, je la presse avec un mouvement convulsif
contre mon sein, d'o s'chappent des cris de douleur. Il semblait que
ma passion ft rveille tout  coup par la pense que j'avais perdu
pour toujours celui qui en avait t l'objet.

Je revins  moi dans les bras de Van-M***, qui me prodiguait les noms
les plus doux et les plus tendres caresses. M'arracher de ses bras,
tomber  ses pieds, tel fut mon premier mouvement, et mon premier cri:
Ah! laissez-moi, laissez-moi; je suis indigne de vous! Cachez ma honte
 ma malheureuse mre. Van-M*** me relve doucement et me serre contre
son coeur. Hlas! dj il n'ignorait plus rien: un bracelet et une lettre
contenus dans la bote qu'il venait d'ouvrir lui avaient tout appris.
Muette, baigne de larmes, anantie par mes remords, tremblant de tous
mes membres, je crus que j'allais mourir; ma voix tait touffe par les
sanglots. Van-M*** me place sur un fauteuil, et me tenant toujours
entoure d'un de ses bras, de l'autre main il attire une chaise et
s'assied prs de moi. Je me dgage une seconde fois; alors saisissant
mes deux mains, il les carte de ma figure, les retient serres dans les
siennes, et prononce ce seul mot: Elzelina! Effraye de l'altration
de sa voix, je relve la tte, en cartant par ce brusque mouvement mes
cheveux pars qui me voilaient tout entire, et je jette un cri d'effroi
 la vue de la pleur qui couvrait ce beau visage, et de la tristesse
profonde qui se peignait dans tous ses traits. Les reproches les plus
amers, la svrit la plus inexorable n'auraient jamais produit sur moi
un effet aussi terrible que la douleur o paraissait plong le
malheureux Van-M***.

Il devina ce qui se passait en moi, pressa encore une fois sur son coeur
ma tte brlante, et dposa un baiser sur mon front: Elzelina, dit-il,
gardons un silence ternel sur cette affreuse dcouverte. Je suis aussi
coupable que vous: votre mre m'avait averti des dangers auxquels
j'allais vous exposer... Je ne l'ai point coute; Elzelina, elle doit
tout ignorer. Ainsi point d'clat, point de changement dans notre
manire de vivre... Agir autrement, ce serait nous exposer de plus en
plus aux traits de la mdisance.

Les larmes ruisselaient de mes yeux tandis qu'il parlait. Oh! j'aurais
voulu que la terre s'entr'ouvrt pour m'engloutir: Ma tendre amie,
ajouta-t-il, fiez-vous  moi du soin de vous rendre avec le temps le
repos et le bonheur: oui, tu trouveras toujours en moi le meilleur et le
plus indulgent ami. Demain nous nous occuperons d'aller passer quelques
jours dans la retraite. Ah! tu ne dois pas craindre de te trouver seule
avec moi! Tu n'as rien perdu de tes droits sur mon coeur; tu seras
toujours ce que j'aime le plus au monde, celle en qui repose mon seul
espoir de bonheur.

Je voulus balbutier quelques mots de rponse; mais il posa sa main sur
ma bouche, et m'attirant de nouveau sur son sein, il me dit pour me
consoler, tout ce que l'amour le plus vrai peut trouver de plus
persuasif et de plus tendre. Toutes ces consolations taient vaines;
chacune de ces paroles si pleines de bont donnait une nouvelle force 
mes remords. Van-M*** ne me croyait qu'gare par un dlire passager,
mais je me sentais criminelle. Cependant j'tais attendrie de l'entendre
rpter sans cesse qu'il ne survivrait pas  une sparation que je
regardais, moi, comme ncessaire et invitable, et sur laquelle j'avais
risqu en tremblant quelques mots. Je l'coutais sans oser lever les
yeux sur lui; mais je me promettais intrieurement de ne plus l'affliger
en reproduisant une ide qui lui faisait horreur, de tout faire pour
mriter  l'avenir son estime et sa confiance, et de devenir la
meilleure des soeurs si je n'tais plus digne d'tre son pouse.

Telles taient les penses qui m'agitaient; mon tat commenait
toutefois  devenir moins pnible. Van-M*** tait plein de dlicatesse;
malheureusement il tait dans l'ge o les passions exercent le plus
d'empire. La vue d'une femme jeune et belle, que sa douleur embellissait
peut-tre encore, le conduisit bientt de l'attendrissement excit sans
doute par une gnreuse piti  ce sentiment qui, chez les hommes,
ressemble tant  l'amour. Mais dans la disposition o j'tais, les
tmoignages de cet amour me paraissaient une insulte  mon dsespoir, un
doute offensant sur la sincrit de mes remords, la preuve d'une
indiffrence injurieuse pour des torts qui, une fois connus, devaient
sparer l'poux de celle qui l'avait dshonor.

Je reculai avec effroi; et repoussant Van-M***, je me jetai  ses pieds,
les mains jointes, et, comme emporte par une force irrsistible, je
m'criai, hors de moi: Vous croyez que mon imagination seule s'est
gare? Eh bien! non; je suis tout--fait coupable: laissez-moi fuir,
laissez-moi me cacher; une sparation ternelle, voil ce que j'implore,
et ce que j'attends de vous.

Mon action, la vhmence de mes paroles, rappelrent Van-M*** 
lui-mme: il m'obligea  me relever, et me replaa sur mon fauteuil. Il
allait et venait dans la chambre avec beaucoup d'agitation; pour moi, je
continuais de pleurer en silence. Van-M*** s'assied enfin  mes cts,
et, avec l'accent le plus tendre, il me prie de lui _pardonner_ d'avoir
ajout  mon affliction: Elzelina? ajouta-t-il d'un ton plein de
douceur, je me soumettrai  tout ce que tu exigeras de moi; mais, je
t'en conjure, ne prends en ce moment aucune rsolution dfinitive;
demain tu pourrais t'en repentir: nous avons devant nous un si long
avenir! Permets-moi d'esprer que le bonheur n'est pas encore
entirement perdu pour tous deux: surtout, qu'on ne me parle plus de
sparation. Il pressa encore une fois ma main sur son coeur, sonna ma
femme de chambre, et, aprs m'avoir recommande  ses soins, il me
quitta.

Van-M*** avait laiss la fatale bote sur la table. Cette vue tait un
supplice pour moi; mais, pour l'carter de mes yeux, il et fallu y
toucher. Cet effort tait au dessus de mon courage; je dtournai les
yeux en continuant de verser des larmes amres. Je passai la nuit
entire  pleurer: ce n'tait pas l'instinct d'une vaine curiosit qui
ramena malgr moi, pendant cette longue nuit, mes regards sur la bote
que je pouvais apercevoir de mon lit. Cette bote renfermait peut-tre
un portait, peut-tre un autre gage d'amour envoy par Marescot  ses
derniers momens... L'incertitude m'tait affreuse: j'avais depuis
long-temps cess d'aimer celui dont l'imprudence venait de causer tant
de mal, mais je ne pouvais encore oublier combien il m'avait t cher.
Cependant j'eus le courage d'endurer ce supplice, et ma main ne
s'tendit pas une seule fois jusqu' cette bote sur laquelle mes yeux
se reportaient involontairement  chaque minute. Le lendemain Van-M***
passa une grande partie de la matine prs de moi: j'tais srieusement
indispose, et notre porte fut ferme  tout le monde. Cette infraction
aux usages bien connus de notre maison dut tonner bien des gens, car
personne n'ignorait que Van-M*** tait de retour depuis l'avant-veille.
Il s'tait aperu de l'impression fcheuse que la vue de la bote
produisait sur moi: il avait pu se convaincre galement qu'elle tait
reste dans l'tat o il l'avait laisse lui-mme. Il l'emporta; mais
dans la journe, comme j'tais avec lui dans son cabinet, o il m'avait
prie de le suivre, afin, disait-il, que je ne me sparasse jamais de
lui, il me la remit en me disant: Elzelina, c'est  toi d'ordonner ce
que j'en dois faire. Je la pris d'une main tremblante, et je la plaai
dans le double-fond de son secrtaire. Ne serait-il pas plus prudent,
reprit-il, d'anantir cette bote avec tout ce qu'elle contient?--Elle
est  vous, rpondis-je sans hsiter; et aussitt la bote fut livre
aux flammes.

Vers le soir mon abattement augmenta. L'attention de Van-M***  me
considrer, ses questions d'abord dtournes, et bientt plus positives,
me firent juger qu'il me souponnait de feindre une indisposition
beaucoup plus grave que celle dont j'tais rellement atteinte. Je
m'attachai  dtruire cette opinion, et quoique je lui eusse demand
comme une grce de me traiter dsormais en soeur, il n'en redoubla pas
moins de caresses pour moi. Ces caresses, je les repoussais toujours; je
ne pouvais intrieurement pardonner  Van-M*** l'oubli si prompt d'une
faute qui aurait d lui inspirer pour moi sinon la plus profonde
aversion, du moins la plus complte indiffrence. J'tais sans doute
injuste envers lui, mais il me semblait que j'tais rabaisse au rang
d'une matresse. Cette ide fermenta dans ma tte; elle acheva de
m'aveugler sur la dtermination que j'avais prise ds le moment o mon
fatal secret avait t dcouvert; je rsolus irrvocablement de quitter
ma mre et mon mari, dt cette rsolution entraner pour moi la perte de
tous les avantages de ma naissance et de ma fortune.

Le surlendemain du retour de Van-M***, il reut la visite de quelques
membres de sa famille: on ne manqua pas de lui rpter tout ce qu'on
m'avait dit  moi-mme sur l'imprudence de ma conduite; on se plaignit
du peu de docilit avec laquelle j'avais paru couter des
reprsentations amicales. Les accusations dont j'tais l'objet
reposaient sur des ou-dire bien vagues et des allgations bien lgres:
cependant on pressait mon mari d'employer envers moi la plus grande
rigueur; et lui, qui savait toute la vrit, s'obstinait  me protger
contre les moindres soupons; il ne montrait qu'une gnreuse
indulgence. Il plaidait ma cause avec toute la chaleur qu'il aurait mise
 me dfendre s'il et t convaincu de mon innocence. Ses efforts pour
dissiper les prventions qu'on avait justement conues contre moi ne
servirent qu' leur donner une nouvelle force, et chacun se retira en
lui annonant qu'avant peu je l'abreuverais de honte et de douleur. Il
tait dans ma destine d'accomplir cette funeste prdiction.

Van-M*** mettait tout en oeuvre pour effacer de mon esprit jusqu'aux
moindres traces du pass; mais tous ses efforts taient vains, et chaque
jour me confirmait dans ma rsolution d'abandonner pour toujours mon
pays et ma famille. Il m'avait tmoign le dsir d'aller passer quelque
temps dans une terre qu'il possdait  Broeck[8], et si nous avions pu
partir sur-le-champ soit pour cette terre, soit pour aller retrouver ma
mre, ou entreprendre avec elle le voyage d'Italie, j'aurais encore pu
tre sauve; le temps, la constante bont de Van-M***, les sages
conseils de ma mre, m'eussent certainement rendue  la raison. Mais
Van-M*** aimait trop son pays, il tait trop occup des affaires
publiques pour faire aucun sacrifice  ses affections particulires et 
son bonheur personnel. Son esprit tait juste, son caractre ferme dans
tout ce qui ne le regardait pas personnellement. Ds qu'il s'agissait de
lui-mme, ou de moi, son aveuglement et sa faiblesse ne connaissaient
point de bornes. Il ne pouvait en ce moment s'absenter d'Amsterdam sans
nuire aux affaires importantes dont il tait charg. D'un autre ct, il
ne voulait, sous aucun prtexte, se sparer de moi, ni m'envoyer  ma
mre, dont il redoutait la svrit; et ce fut ainsi qu'il me retint
prs de lui, persuad qu'il saurait bien seul me consoler et me
rconcilier avec moi-mme.




CHAPITRE XIII.

Noomz, pote hollandais.--J'excute mon projet de fuite.--Mes lettres 
Van-M*** et  ma mre.


Une fois le retour de Van-M*** bien connu, il tait naturel que rien ne
part chang au train ordinaire de sa maison; il me fit de nouveau
sentir la ncessit de reprendre notre manire de vivre habituelle.
Sur-le-champ il m'annona l'intention de donner ds le surlendemain un
grand dner et un bal, en me conjurant, au nom de son repos et de son
bonheur, de faire, comme de coutume, les honneurs de sa maison. Je me
soumis  ce qu'il dsirait de moi; mais ce fut pour la premire fois
peut-tre que je m'occupai avec une sincre rpugnance du soin de ma
parure. Sans cesse poursuivie par l'ide que mon mari ne me considrait
plus que comme une matresse, je me trouvais humilie des tmoignages
d'une tendresse qui ne pouvait plus tre fonde sur l'estime; je sentais
en moi-mme que cette tendresse me pesait, et que j'tais pousse par
une force irrsistible  la payer de la plus noire ingratitude. Van-M***
avait devin, sans doute, et ma rpugnance pour cette fte, et mon
indiffrence pour ma parure: aussi donna-t-il tous ses soins  diminuer
pour ce jour tous mes embarras domestiques, et la richesse de ses
nouveaux dons suppla  l'insouciance de ma coquetterie. Jamais, sans
que je l'eusse cherch, la toilette n'avait fait aussi bien ressortir
les avantages que je tenais de la nature. Au dner comme au bal,
Van-M*** paraissait heureux d'entendre louer unanimement ma beaut. Je
l'avouerai  ma honte, la fume de l'encens que je respirais de toutes
parts dissipa bientt ma mlancolie, le chagrin et le repentir firent
bientt place  d'autres sentimens. Entoure d'une foule de jeunes gens,
objet des hommages de tout ce qu'il y avait d'hommes distingus dans
notre runion, je ne rsistai point aux illusions de la vanit, et je
rsolus de ne plus vivre que pour de tels succs, puisque je n'avais pas
su m'assurer, par une conduite irrprochable, un bonheur plus tranquille
et plus vrai. Au nombre de nos convives tait un pote hollandais
distingu, M. Noomz[9]; il avait souvent entendu parler de moi, mais il
me voyait alors pour la premire fois. Je crus m'apercevoir qu'il
m'observait avec attention, et que j'tais le sujet de la conversation
dans le groupe dont il faisait partie. Par suite de ce sentiment qui m'a
toujours porte  rechercher les gens de lettres et les artistes
clbres, je m'approchai de lui, et je lui tmoignai le plaisir que
j'prouvais  faire sa connaissance: nous causmes long-temps ensemble;
je lui parlai de ses vers et du talent avec lequel il avait su plier aux
lois de la posie une langue rude et dpourvue d'harmonie. Noomz me
parut bon, aimable et sensible; il me flicita d'tre ne en Italie et
de conserver, au milieu d'un monde tout occup de spculations
positives, un got aussi vif pour les jouissances idales des lettres et
des arts. J'appris plus tard que Noomz avait parl de moi  plusieurs
personnes dans les termes les plus flatteurs: peu d'instans avaient
suffi pour lui faire connatre  fond mon caractre, et il avait tir de
moi un horoscope dont je rapporterai ici les principaux traits, parce
qu'ils s'accordent merveilleusement avec les vnemens tranges et les
vicissitudes de ma vie.

Madame Van-M***, avait-il dit, me parat runir beaucoup de grces et
de beaut, une me sensible et un esprit lev; mais je crains que son
imagination ne soit trop ardente, son caractre trop indpendant, pour
qu'elle puisse jamais trouver le bonheur dans l'accomplissement des
devoirs d'pouse. On n'aurait pas d la marier: riche, libre et protge
par un beau nom, elle se serait peut-tre livre  l'tude, elle aurait
pu dvelopper les dispositions naturelles qui l'appellent  la culture
des lettres et des arts. Son me se peint dans ses regards, et ces
regards n'annoncent point qu'elle puisse supporter la monotonie de la
vie ordinaire, ou qu'elle soit destine  goter jamais la flicit
domestique. Aujourd'hui elle cherche dans les plaisirs cette flicit
dont le besoin est dans son me: je dsire me tromper; mais je crains
pour Van-M*** la violence des passions de sa femme.

Huit jours aprs on lui apprit ma fuite! Le surlendemain du bal, je
reus la visite du jeune D***, Hollandais, aide-de-camp du gnral
Kellermann; il tait ami intime de Marescot, et m'apportait une lettre
de lui. J'tais trop joyeuse d'apprendre que mes inquitudes sur la vie
de ce gnral taient sans fondement, pour m'offenser de l'indiscrtion
qu'il commettait en m'crivant par la voie d'un tiers: d'ailleurs la
lecture de cette lettre le justifiait compltement  mes yeux. Il se
plaignait de mon long silence, et me tmoignait la crainte qu'une bote
qu'il m'avait adresse de Dampierre-le-Chteau ne me ft point parvenue;
il me marquait encore que les devoirs du service l'avaient rcemment
appel  Paris, et l'y retiendraient probablement quelque temps.

On me pardonnera de le rpter encore, cette premire passion tait
depuis long-temps teinte dans mon coeur: cependant je ne reus pas sans
motion ce souvenir d'un homme que j'avais si tendrement aim. Sans
m'tre positivement arrte encore  aucun parti, j'tais certaine
maintenant de trouver un protecteur, si j'en avais besoin. Je n'hsitai
bientt plus  me drober au supplice que je trouvais  vivre prs de
l'homme que j'avais si cruellement offens, et  recevoir chaque jour
les preuves d'une tendresse que je ne pouvais plus partager.

Je suis naturellement trs dsintresse: ne au sein de l'opulence,
marie  un homme dont la fortune surpassait encore celle que je pouvais
attendre de ma famille, j'ignorais alors le prix des richesses. Je
renonai donc sans aucun regret  l'opulence de Van-M***, et je ne
voulus garder aucun des prsens dont il m'avait comble pendant la dure
de notre union. Ma dot tait de soixante mille florins[10]; mon mari
n'avait pas voulu que ma mre se dessaist du capital, et elle nous en
payait seulement l'intrt  un taux modique; mais elle m'avait donn,
le jour de mon mariage, ses dentelles et ses diamans, valus  cent
trente mille florins. Je rsolus d'emporter seulement ce que je
regardais comme ma proprit personnelle, et mille ducats en argent
comptant, que je devais encore  la gnrosit de ma mre.

Il semblait que le hasard se plt  favoriser mon projet, en cartant
d'avance tous les obstacles qui auraient pu m'arrter. Van-M***, oblig
de s'absenter d'Amsterdam pendant deux jours, me pria d'aller passer ces
deux jours  notre maison de l'Amstel; il m'annona qu'il viendrait m'y
prendre pour me conduire  Sgravsand, de la maison de campagne mme o
plus anciennement j'avais si bien russi  le tirer des mains des
Anglais. Je promis tout ce qu'il me demanda de promettre: qu'on veuille
bien m'pargner les dtails; il suffira de dire que je ne perdis pas un
seul instant pour faire mes prparatifs. Je serrai dans une cassette les
diamans et les dentelles que je tenais de ma mre, ainsi que les mille
ducats que je regardais comme m'appartenant en propre; je remplis une
malle de mon linge et de quelques vtemens; j'adressai ensuite le tout 
Utrecht,  l'htel du Mail, avec une lettre  l'hte, pour le prvenir
de ma prochaine arrive. Je me rendis ensuite  la maison de l'Amstel;
et ce fut de l que je partis,  la nuit tombante, par une porte du
jardin prs de laquelle m'attendait une chaise de poste.

Avant de quitter pour jamais la maison de mon mari, je rdigeai et je
lui adressai un aveu complet de tous mes torts envers lui et une
renonciation  tous mes droits, avec promesse de ne plus porter et de ne
jamais signer  l'avenir un nom dont je me reconnaissais indigne.  ces
deux pices taient jointes deux lettres, l'une pour mon mari, l'autre
pour ma mre; la premire tait ainsi conue:

     Lorsque vous jetterez les yeux sur ce papier, un clat scandaleux
     aura mis entre vous et moi une distance qu'il ne sera plus possible
     de franchir: la juste svrit de l'opinion.

     Ne me maudissez pas: je me savais indigne de vous; je ne pouvais
     vous appartenir davantage sans me rendre mprisable  mes propres
     yeux. Vous-mme vous m'eussiez ddaigne, du moment o, cessant
     d'tre bloui par ce qu'on veut bien appeler ma beaut, vous auriez
     commenc  vous repentir de votre indulgence pour des torts dont la
     gravit vous est entirement connue.

     Van-M***, cette indulgence vous couvrirait dsormais de honte aux
     yeux du public: dois-je le dire? elle vous rendrait peut-tre moins
     estimable  mes yeux.

     Oh! pardonnez-moi: je sais tout le chagrin que je vais vous
     causer; et cependant il est au-dessus de mes forces de rester prs
     de vous, sachant combien je suis dsormais indigne d'tre votre
     compagne. Vous savez vous-mme comment votre amour et votre
     confiance ont t rcompenss. Voyez-moi telle que je suis, et
     arrachez de votre coeur jusqu'au souvenir d'une femme criminelle;
     abandonnez-vous tout entier  ce que vous inspire de gnreux
     l'amour du bien public et de votre patrie.

     Van-M***, comme je sais que je n'ai rien  redouter de vous, je ne
     chercherai point  vous drober mes traces. Mon projet est de
     passer quelque temps  Paris, d'y vivre sous un nom emprunt, et de
     me consacrer  l'tude et aux arts. Je pars seule; personne ne
     m'accompagne, et je ne vais retrouver personne. L'aveu que je fais
     doit vous prouver que je n'ai point perdu une qualit que vous
     aimiez en moi, la franchise. Je veux penser surtout que vous
     ajouterez foi  cette dernire assertion.

     Grce, encore une fois! j'ai besoin de vivre indpendante; la
     fougue de mon caractre m'aurait toujours empche de vous rendre
     heureux et de trouver moi-mme le bonheur dans un lien respectable.
     Je me connais, je me juge; et c'est par ce motif mme que je
     m'arrache  votre amour.

     Les papiers que vous trouverez joints  cette lettre dans mon
     secrtaire vous laissent matre absolu d'une fortune qui ne
     m'appartient plus. Si le malheur vient  m'atteindre, c'est de vous
     seul que j'implorerai secours et protection: je m'estimerai
     toujours heureuse de dpendre absolument de votre bont: ah!
     croyez-le bien, quoique j'aie si mal rpondu  votre tendresse.

     Si vous me permettez de disposer des objets[11] relats dans une
     petite note que vous trouverez jointe  cette lettre, ce sera une
     consolation pour moi de penser que je vous ai une obligation de
     plus.

     Van-M***, je n'ai pas besoin de vous recommander ma malheureuse
     mre: il ne lui reste plus que vous, que vous seul; elle ne perd en
     moi qu'une fille indigne d'elle... Cependant elle me pleurera: je
     vous en supplie, consolez-la.

     Ds que je serai arrive au terme de mon voyage, je vous
     instruirai de ma demeure. Bien certaine de votre coeur, je ne dois
     craindre aucune tentative qui dshonorerait l'poux; et j'apprcie
     trop vos bonts passes pour jamais me drober  l'ami: veuillez
     permettre que je vous donne encore ce titre.

     ELZELINA VAN-AYLDE-JONGHE.

Voici maintenant la lettre que j'crivis  ma mre:

     C'est  genoux devant l'image de mon pre que j'ose implorer de
     vous pardon et piti. Vous ne m'avez jamais donn que des exemples
     de vertu, et cependant j'ai viol tous les devoirs que j'avais 
     remplir envers le meilleur des poux. galement indigne dsormais
     de vous et de lui, je n'ai pas voulu ajouter  tant de torts celui
     de faire clater ma honte aux lieux mmes o j'ai vcu long-temps
     pure et honore, o vous-mme, ma mre, vous tes entoure de tant
     de respect. Ne me regrettez pas; mais ne m'accablez pas de votre
     maldiction. Van-M*** vous reste... Je vous demande grce  tous
     deux.

     Vous avez eu jadis le bonheur d'enrichir votre mari: ce n'est donc
     pas devant vous, ma mre, que je chercherai  justifier ma
     renonciation  une fortune sur laquelle je ne me reconnais plus
     aucun droit. Vous savez ce que Van-M*** a fait pour rparer vos
     pertes autant qu'il tait en lui. Ce que je fais aujourd'hui me
     semble un juste tmoignage de reconnaissance, et je me flatte que
     vous ne me dsapprouverez pas. Ma mre verra du moins que mes
     garemens n'ont pas dtruit en moi tous les bons sentimens qu'elle
     n'a jamais cess de m'inspirer. En donnant une preuve de
     dsintressement, je ne fais qu'imiter son exemple et suivre ses
     principes.

     La famille de mon mari et la mienne doivent ignorer le lieu de ma
     retraite; mais Van-M*** et vous, ma mre, vous en serez toujours
     instruits. Je me jette encore une fois  vos pieds, que j'arrose de
     mes larmes.

     ELZELINA.

Mes remords n'taient point affects. On pourrait douter de leur
franchise en me voyant persvrer dans une rsolution dont le scandale
allait m'ter tout espoir de retour dans ma famille et dans le pays que
j'avais si long-temps habit: mais ces remords prenaient moins leur
source dans la conviction de mes torts que dans celle de la douleur que
j'allais causer  mon mari et  ma mre. Je n'avais pas dix-sept ans, et
dj je m'tais habitue  regarder comme chimriques tous les devoirs
qui m'taient imposs. Noomz ne m'avait que trop bien juge: non, je
n'tais point faite pour la vie domestique, je ne pouvais pas renfermer
ma vie dans un cercle d'habitudes paisibles. Il y avait et il y a encore
dans ma tte, malgr mon ge, un besoin d'activit, d'agitation et
d'indpendance qui m'a toujours fait un tourment de ce qui ressemble 
une habitude,  un devoir,  une rgle tablie. Si Van-M*** n'avait
point t mon poux, son indulgence m'aurait enchane  lui pour la
vie, parce que, libre de me sparer de lui, je n'aurais pas eu 
craindre qu'il se mprt sur la source de mon amour. Mais unie  lui par
un lien indissoluble, la mort m'et paru prfrable  l'humiliante
position o mes fautes m'avaient place.




CHAPITRE XIV.

Arrive  Utrecht.--Les parens de ma mre.--Perscutions auxquelles je
me vois expose.--Je vais me placer sous la protection du gnral
Moreau.


Pendant les deux ou trois premires heures qui suivirent le moment de
mon dpart, j'prouvais une violente agitation et je versais des larmes
abondantes. Mais bientt mon esprit se cra des sophismes propres  le
calmer; et lorsque je descendis  l'htel du Mail, j'tais dj parvenue
 me persuader que la ncessit m'avait fait une loi de la fuite, et
qu'en quittant mon poux je sacrifiais ma rputation au besoin d'assurer
son repos et mon bonheur.

Nous tions trop connus  Utrecht pour que mon arrive dans cette ville
pt rester long-temps ignore. On ne fut pas surpris de me voir arriver
sans Van-M***; on connaissait la libert dont nous aimions  jouir
vis--vis l'un de l'autre, mais on dut s'tonner de me voir arriver sans
tre suivie d'un seul domestique, et cependant prcde d'une malle qui
annonait le projet d'un long voyage, ou du moins d'un sjour quelconque
loin de mon mari. J'tais en outre revtue de mes habits d'homme: je les
avais pris pour la premire fois dans la campagne de 1792, et depuis
cette poque je m'en tais souvent revtue, soit dans nos parties de
plaisir, soit dans nos voyages. On glosa donc beaucoup sur ma brusque
arrive, et les soupons allrent  la fois si vite et si loin, que ds
le lendemain mme je reus la visite d'un oncle maternel.

Sre de trouver toujours dans Van-M*** un protecteur contre toutes les
perscutions qu'on voudrait me susciter, je dclarai sans balancer que
j'avais quitt mon mari pour vivre libre et indpendante. Ce langage
irrita violemment mon oncle, et, d'un ton d'autorit, il me menaa
d'employer la force pour me contraindre  rentrer dans le devoir. Je
rpondis avec hauteur que mon parti tait bien pris, qu'il pouvait se
dispenser de toutes remontrances, et que ses menaces taient vaines.

J'prouverais un plaisir bien grand  braver ce vieillard. M. le comte
Van-Perpowy s'tait oppos jadis avec une opinitret invincible au
mariage de ma mre avec le jeune comte de Tolstoy: il avait voulu la
contraindre  s'unir avec un jeune homme dont il favorisait les
prtentions; mais ma mre avait su rsister  son influence. Il me
quitta enfin, non sans maudire sa nice de m'a voir marie  un
marchand[12], dont la faiblesse n'avait pas su me contenir dans le
devoir, et qui dshonorait par ses opinions politiques l'illustre
famille  laquelle il s'tait alli.

On crivit sur-le-champ  Amsterdam, et l'on excita ma pauvre mre 
dployer la plus grande svrit; mais Van-M*** s'opposa formellement 
toute mesure de rigueur. Sa famille voulait qu'on court sur mes traces,
pour m'atteindre et me faire enfermer. Ma mre avait consenti. Van-M***
dclara que jamais il ne donnerait les mains  un tel projet, et qu'il
ne souffrirait pas davantage qu'on lui parlt de divorce; qu'en un mot,
loin de chercher  m'exasprer par des procds violens, il voulait
s'efforcer de me ramener  lui par la douceur. Un mot de sa bouche
aurait suffi pour que la loi pronont notre sparation ternelle; il
avait dans ses mains l'aveu crit de mes fautes, et il aurait pu s'en
servir. Sa famille ignora long-temps qu'il ft possesseur d'une pice
aussi importante. Ma fuite tait le seul grief important qu'elle pt
lever contre moi. Van-M*** ne permit pas qu'on entreprt rien pour
m'arrter. Je l'ai senti bien des fois depuis cette poque: si j'avais
connu l'excs de sa gnrosit avant de recourir  une protection
trangre, je serais alle me jeter  ses pieds pour lui demander mon
pardon; je l'aurais suivi dans l'exil volontaire qu'il s'imposa bientt
lui-mme, et je lui aurais peut-tre encore rendu le bonheur dont je le
privais pour toujours.

Van-M*** tait parti directement et sans dlai pour Paris, dans l'espoir
de m'y trouver: il n'avait pas pens que je m'arrterais  Utrecht. Mon
premier soin avait t d'crire au gnral Grouchy, alors absent de
cette ville. Le colonel Meynier, ds qu'il avait su mon arrive, s'tait
empress de venir me voir. Je dois le dire  l'honneur de sa dlicatesse
et de sa droiture, il parut douloureusement affect quand je lui appris
par quelle suite d'vnemens je me trouvais  Utrecht, et la fatale
dtermination que j'avais prise. Avec toute la franchise d'un brave
militaire et d'un honnte homme, il me donna tous les conseils que
pouvait dicter la saine raison, et il me prsenta sans mnagemens le
tableau du triste avenir que je me prparais. Plusieurs jours de suite
il ritra ses remontrances. Enfin, me voyant si rsolue, il cessa de
revenir sur ce sujet, et s'abandonna au plaisir qu'il paraissait trouver
dans ma socit.

Le comte Van-Perpowy n'avait pas manqu de rpandre dans la ville les
bruits les plus dfavorables sur mon compte. Certaine d'avance d'tre
reue partout avec une grande froideur ou du moins avec une politesse
ddaigneuse, je me dispensai de toute visite. Je sentais intrieurement
combien taient fonds les reproches qu'on pouvait me faire; mais
j'tais soutenue par l'ide que du moins on ne pourrait jamais m'accuser
de profiter des dpouilles de l'homme dont j'avais tromp l'amour et la
confiance. Mes scrupules  cet gard ont t pousss si loin, que
beaucoup d'hommes d'honneur, fort dlicats eux-mmes sur les moyens de
s'enrichir, trouvrent plus tard mon dsintressement romanesque.
Lorsqu'aprs la mort de Van-M***, qui cessa quelques annes plus tard de
vivre et de souffrir,  Dmrary, j'appris quelles avaient t ses
dernires intentions en ma faveur, je me gardai bien d'intenter aucune
action juridique pour faire valoir mes droits. Je consentis  tout ce
que demanda de moi la famille de mon mari. Le gnral Moreau n'tait
certainement pas suspect de cupidit; et cependant il disait hautement
que j'avais pouss le dsintressement _jusqu' la folie_.

Il y avait dj huit jours que j'tais  Utrecht, quand le gnral
Grouchy revint de sa tourne dans laquelle l'avait accompagn madame
Lin... Cette belle personne montrait l'indiffrence la plus absolue pour
l'opinion: elle n'avait pas, comme moi, quitt son mari; mais on ne l'en
estimait gure plus; sa socit tait entirement compose d'hommes et
de quelques femmes qu'il et mieux valu pour elle ne pas recevoir.

Grouchy vint me voir: il avait ou dire que la famille de Van-M***
faisait des dmarches pour me priver de ma libert; il me parut mu et
afflig de la position dans laquelle je m'tais place. Je m'informai de
Moreau, et du lieu o il se trouvait alors. En apprenant qu'il tait 
Menin, j'engageai Grouchy  lui faire passer une lettre dans laquelle je
rclamais sa protection contre les parens de Van-M***. Je le savais trop
bon, pour ne point accueillir ma demande. Grouchy consentit  ce que je
dsirais, et il m'annona ce que l'on m'avait appris dj, le dpart de
Van-M*** pour Paris.

 peine me trouvai-je seule qu'une terreur vague, mais qu'aucun
raisonnement ne pouvait vaincre, vint s'emparer de moi: je rsolus de
suivre  l'instant ou plutt de devancer ma lettre. Il n'tait pas
encore onze heures du matin; je demandai des chevaux de poste. Le
colonel Meynier s'offrit pour m'accompagner dans mon voyage. Il courut
demander au gnral en chef l'autorisation ncessaire pour cette courte
absence: pendant ce temps j'crivis  ma mre, je fis tous mes
prparatifs, et  trois heures et demie nous tions en route avec une
femme de chambre et un domestique que j'avais pris  Utrecht.
L'agitation me devenait absolument ncessaire pour carter de mon esprit
toute rflexion fcheuse. N'ayant pu former encore aucun plan de vie, je
m'tais souvent trouve embarrasse de mon temps pendant les huit jours
qui venaient de s'couler: je ne savais comment remplir mes momens,
nagure constamment occups par les devoirs de la socit ou les soins
de ma maison. La solitude m'tait insupportable.

Le colonel Meynier me quitta  une demi-journe de Menin. Avant d'entrer
dans cette ville, je fis prendre les devans  mon domestique, et je
l'envoyai avec un billet de ma main chez madame ***, veuve d'un colonel
mort au service de la Hollande, et que j'avais beaucoup connue.
L'aimable dame vint au devant de moi; Van-M*** lui avait rendu quelques
services, et j'eus le bonheur de trouver en elle une amie dvoue. Elle
me plaignit, me consola, tout en blmant ma conduite avec douceur.
Lorsqu'elle sut que mon intention tait de me placer sous la protection
spciale du gnral Moreau, malgr l'estime qu'elle professait pour lui,
elle me reprsenta avec force l'inconvenance de cette dmarche. Moi,
j'tais toujours dans une espce de dlire qui ne me permettait
d'couter aucun conseil raisonnable. Je ne voyais dans cette nouvelle
inconsquence qu'un moyen trs simple et trs louable de me soustraire
aux perscutions dont je pourrais tre l'objet: je fis prier le gnral
de vouloir bien passer chez madame ***.

 ma vue, il tmoigna une joie vive et sincre; mais cette joie fit
place  la plus douloureuse surprise, lorsqu'il apprit comment je me
trouvais  Menin, et par quelle circonstance j'tais rduite  implorer
sa protection: Ah! madame, s'cria-t-il, qu'avez-vous fait? que je
plains Van-M***! il vous adorait; il vous aime sans doute encore.
Pardonnez  mes craintes,  mes inquitudes: je ne sais comment vous les
exprimer; mais j'aurais honte de penser qu'un de nos officiers ait pu
vous entraner  une si fatale imprudence.

--Gnral, rpondis-je, je suis venue _seule_ implorer votre
protection.

--Elle ne vous manquera pas, madame; mais je vous supplie de ne pas
vous perdre entirement. crivez  votre poux, madame; crivez-lui, je
vous en conjure.

Il me regardait d'un air suppliant et serrait mes mains dans les
siennes. Mon coeur tait oppress: ses paroles avaient rveill mes
remords. Touche jusqu'aux larmes de ce qu'il me dit encore en faveur de
Van-M***, je laissai chapper une partie de mon secret: c'tait le seul
motif que je pusse allguer pour ma fuite. Je fis cet aveu avec une
franchise absolue, et l'expression de ce repentir auquel ne peuvent se
mprendre les mes leves. Je rejetai sur une force irrsistible les
torts dont je m'tais rendue coupable envers mon mari. Non seulement
Moreau ne chercha plus  combattre la dlicatesse du sentiment qui me
faisait fuir le domicile conjugal, mais encore il devint sur-le-champ
mon ami et mon protecteur zl.

Heureuse et fire d'avoir obtenu son appui, je lui droulai mes projets
pour l'avenir; je lui exprimai avec une nouvelle force la confiance et
la scurit absolue que m'inspirait son caractre, et jamais depuis lors
je n'entendis sortir de sa bouche une seule de ces objections, qui ne
produisaient d'autre effet sur moi que de m'irriter sans me convaincre.

Le gnral Moreau n'tait pas galant par caractre; la femme qu'il
aurait le plus aime n'aurait pu en faire un petit-matre. Mais c'tait
un ami sr, dvou  ceux qu'il aimait, et toujours prt  donner de
nouvelles preuves de son affection et de son dvouement. Je lui avais
plu ds qu'il eut occasion de me rencontrer et de me connatre. Avec les
trangers ou les gens qu'il voyait rarement, Moreau paraissait froid et
rserv; dans l'intimit, il avait beaucoup de charme, et sa
conversation dcelait un esprit cultiv, mais dnu de toutes
prtentions. Il fallait, pour ainsi dire, aller toujours au devant de
lui, et chercher  chauffer son me. Quelques jours passs dans sa
socit m'avaient suffi pour tudier et connatre son caractre; je lui
racontais tout ce que j'avais vu sur les champs de bataille, o j'avais
t entrane de si bonne heure. Il aimait  me faire des questions sur
ses rivaux de gloire, et les noms de Hoche, Dumouriez, Dampierre,
Marceau, venaient se placer dans nos entretiens. Il estimait  leur
juste valeur les talens militaires du premier; le caractre du second
lui inspirait une forte rpugnance, mais ne l'empchait pas de lui
rendre, sous d'autres rapports, pleine et entire justice. Les deux
autres lui paraissaient en tous points dignes de leur haute renomme. Je
mettais dans toutes mes rponses l'nergie et la chaleur qui me sont
naturelles. Ce qui frappa surtout Moreau, dans les premiers momens que
je passai prs de lui, ce fut, je m'en souviens, l'enthousiasme que je
mis  lui raconter un trait de bravoure peu ordinaire, dont j'avais t
tmoin depuis l'entre des Franais dans la Hollande: le hros de mon
rcit tait, autant que je puis m'en souvenir, un officier nomm Lvey;
il venait d'tre fait prisonnier, et se trouvait renferm dans une cave
sous la garde de six hommes. Il comprend, au bruit qu'il entend dans la
rue, que les Franais reprennent l'avantage; soudain il s'lance sur ses
gardiens, leur arrache le sabre qu'ils venaient de lui enlever, et les
fait tous prisonniers  son tour. Moreau tait un excellent apprciateur
de toutes les belles actions; il voyait avec plaisir mon admiration pour
les prodiges de la valeur franaise; il aimait par dessus tout la gloire
de son pays. Rpublicain par nature, et dans l'acception la plus
rigoureuse de ce mot, il tait simple dans son extrieur comme dans ses
gots; son dsintressement l'et rendu digne des beaux sicles de
Sparte et de Rome. Le mpris des chimres de la noblesse, le sang froid
dans le danger, le courage invincible dans le combat, la haine du
pouvoir absolu, tels taient les traits dominans de son caractre. Ni
les accusations qu'on a plus tard portes contre lui, ni mme la mort
qu'il a trouve dans les rangs trangers, n'ont jamais pu me porter 
croire qu'il et abjur des principes qui lui taient plus chers que la
vie. En 1802, il voulut, je le sais, renverser un gouvernement qu'il
abhorrait; mais l'ambition personnelle ou la jalousie n'entraient pour
rien dans la haine qu'il avait voue au chef de ce gouvernement.
Bonaparte lui tait odieux, non parce que son gnie avait dj contribu
si puissamment  l'illustration des armes franaises, mais parce qu'il
voulait relever le trne pour s'en emparer. Quoi qu'on en ait pu dire,
Moreau repoussa toujours de tous ses voeux le rtablissement de la
monarchie en France, soit que la monarchie adoptt la bannire
rpublicaine, soit qu'elle se part des couleurs de l'ancien rgime. On
me pardonnera de porter sur ce capitaine illustre un jugement oppos
peut-tre en bien des points  celui de bien des hommes qui ne l'ont pas
connu comme moi. Mais le souvenir de l'affection dont il m'honora, et le
respect que je conserverai toujours pour sa mmoire, me font une loi de
rendre hommage  la vrit.




CHAPITRE XV.

Dpart de Menin.--Rencontre sur la route.--Humanit de
Moreau.--Kehl.--Je me rends  Paris.--Talma.


Mon intention n'avait jamais t de m'arrter long-temps  Menin. Je
brlais de me rendre  Paris: sans prvoir aucunement les sductions
dont je pourrais tre entoure, les plaisirs qui pourraient m'y tre
offerts, je voulais vivre dans la retraite, et consacrer mon temps 
l'tude et aux arts. Un matin donc j'allais demander  Moreau une lettre
de recommandation pour l'un de ses amis de Paris, afin de faciliter mon
tablissement dans cette ville, lorsque le gnral entra lui-mme chez
moi: il venait m'annoncer qu' l'instant mme il avait reu l'ordre de
se rendre  Kehl pour prendre le commandement de l'arme  la place du
gnral Pichegru. Sans m'en douter, je me trouvais dj enchane  son
sort; je n'avais pas su rsister aux tmoignages de dvouement et
d'amour qu'il m'avait prodigus depuis mon arrive  Menin; j'tais
fire des sentimens que j'inspirais  un tel homme: je ne refusai donc
point de le suivre. J'allais de nouveau me trouver au milieu des camps;
je ne pouvais manquer d'assister  de nouveaux combats. Cette existence
aventureuse plaisait  mon imagination romanesque, et ce voyage, qui
pouvait m'exposer  quelques dangers, n'tait pour moi qu'une partie de
plaisir. Le nom de Pichegru vint naturellement se placer dans la bouche
de Moreau: il professait pour ce gnral une amiti sincre; mais je ne
pus dissimuler l'antipathie qu'il m'inspirait depuis la dernire
conversation que nous avions eue ensemble  Bois-le-Duc: Vous tes trop
juste, me disait Moreau, pour juger aussi lgrement un homme tel que
Pichegru; vous tes trop gnreuse pour persvrer  son gard dans des
prventions que je crois mal fondes. Peut-tre pourrai-je le justifier
plus compltement un jour  vos yeux. Si dans ce moment il ne vous
parat pas digne de vos bonnes grces, vous trouverez  Kehl, en assez
grand nombre, des hommes tout--fait dignes de votre estime et de votre
admiration. Vous allez revoir Saint-Cyr, Lecourbe et Sainte-Suzanne, que
vous connaissez dj; le jeune Delmas, que vous n'avez point encore vu.
Dieu veuille qu'aucun de ces braves officiers ne m'enlve votre
affection! Admirez, madame, mais n'aimez personne que moi.

Je ne lui rpondis que par un regard et un sourire; mais j'tais
heureuse de le voir si tendre pour moi. Le lendemain, vtue en homme,
avec la cravate noire et l'habit bleu, j'attendais le moment du dpart,
fix  cinq heures du matin. Moreau paraissait charm de son compagnon
de route; nous voyagions en calche, suivis d'un fourgon qui contenait
notre bagage.

Je connais peu l'art des descriptions: je n'essaierai donc pas de tracer
ici le tableau du pays que nous emes  traverser. La nature n'tait
rien moins que riante; car nous tions en plein hiver. Dj nous
approchions du terme de notre voyage. Le mauvais tat de la route que
nous suivions alors nous forait de ralentir le pas de nos chevaux.
Tout--coup, au dtour d'un pont, un homme couvert de haillons, dont la
longue barbe et l'effrayante pleur relevaient le dsordre et toutes les
angoisses de la misre, s'lance  notre portire: Bons Franais,
s'crie-il, secourez-nous, par piti! Ma pauvre femme est  deux pas
d'ici, en mal d'enfant, et prs de rendre le dernier soupir dans un
ravin; et il nous montrait de la main l'endroit o gisait la
malheureuse femme, ayant prs d'elle un enfant de trois  quatre ans
dont les cris et les caresses augmentaient encore ses souffrances.
Moreau ordonne de tourner de ce ct: Nous placerons la pauvre femme
dans la calche, lui dis-je, et nous, nous irons  pied jusqu' ce que
nous lui ayons trouv un asile: je lui donnerai provisoirement les
premiers secours. Moreau me fit une rponse pleine de sensibilit. On
arrte: nous sautons  terre: quel spectacle s'offre  nos yeux! c'tait
le dernier moment de la crise qui prcde l'accouchement. Moreau
plissait  la vue des douleurs que paraissait endurer la malheureuse
femme. Nous profitmes des premiers momens de calme qui suivirent, pour
conduire l'accouche dans un lieu o elle pt recevoir des secours plus
complets. Avec l'aide de son mari et des postillons, nous la
transportmes dans la calche. Elle exprimait par des exclamations
entrecoupes le chagrin qu'elle prouvait de mourir si jeune,
d'abandonner son mari et ses enfans. Je m'efforais de la consoler et de
ranimer son courage. Je m'assis prs d'elle dans la voiture. Son mari,
plac de l'autre ct, m'aidait  la soutenir: ses pieds reposaient sur
la banquette de devant, occupe par Moreau qui tenait la petite fille
sur ses genoux. Il donna ordre sur-le-champ aux postillons de marcher au
petit pas et de nous conduire  la premire ferme ou  la premire
auberge que nous dcouvririons sur la route. Le plus g des postillons
offrit de mettre  notre disposition, pour la pauvre mre, une chambre
commode et un bon lit, dans la petite maison qu'il occupait avec sa
femme et neuf enfans: nous acceptmes son offre.

Nous nous tions si exclusivement occups depuis deux heures des
infortuns qui rclamaient nos secours, que nous n'avions nullement
pens aux inconvniens que pouvait avoir pour nous le contact de leurs
vtemens, rongs par la plus affreuse vermine. Nous n'y songemes pas
davantage dans le trajet qu'il fallait faire pour gagner le logis du
postillon.

La pauvre mre, dont Moreau soutenait la tte affaiblie, buvait par
intervalles quelques gouttes de vin d'Alicante que nous avions fort
heureusement dans une gourde de voyage; le pre dvorait la moiti d'un
pt, la petite fille un norme gteau de Savoie. Tout en admirant la
gnreuse complaisance de Moreau, je m'occupais de laver le visage de la
petite fille, qui, place sur mes genoux, me regardait avec le plus
aimable sourire. Je cachai sous un _madras_ ses beaux cheveux bruns; je
plaai un fichu sur son col: cette petite toilette la rendait encore
plus jolie.

Nous arrivmes enfin  une maison qui paraissait,  l'extrieur, assez
commode: une femme de bonne apparence vint nous recevoir. Nos protgs
furent reus sans difficult. On plaa la mre dans un bon lit, puis on
nous servit une omelette au lard que l'apptit nous fit trouver
excellente. Pendant ce frugal repas nous rglmes nos comptes avec
Tobie, notre honnte postillon. On stipula le prix de la pension du
pre, de la mre, et des deux enfans. Tobie ne demandait que cinquante
francs pour loger pendant un an toute la famille. Le gnral lui en
remit deux cents, en exigeant de lui la promesse de procurer plus tard
du travail  ses nouveaux htes. Je voulus contribuer pour ma part  la
bonne oeuvre: je donnai cent francs de ma bourse pour subvenir aux frais
d'habillemens. L'enfant que la malheureuse mre venait de mettre au
monde rendit le dernier soupir avant que nous eussions quitt la maison
de Tobie. J'allai sur-le-champ consoler cette pauvre femme; elle
pleurait  chaudes larmes, et regrettait amrement de n'avoir pu acheter
la vie de son enfant au prix des horribles souffrances qu'elle avait
endures. Comme nous allions remonter en voiture, la petite fille vint
se jeter en pleurant dans mes bras: j'eus beaucoup de peine  obtenir
qu'elle me laisst partir. Elle s'attachait  moi de toutes ses forces,
et ne voulait absolument plus me quitter. Ni Moreau ni moi n'avions
song, comme je le disais tout  l'heure,  rparer le dsordre de notre
toilette, tant que nous avions eu  nous occuper des secours que
rclamait la position de cette famille. Lorsque nous nous retrouvmes
seuls dans la calche, vis--vis l'un de l'autre, nous ne pmes
comprimer un long clat de rire qui nous chappa  tous les deux en mme
temps. On nous et pris, au dsordre qui rgnait sur nos personnes, pour
des aventuriers ou tout au moins pour des comdiens ambulans. Nous
arrivmes enfin au terme de notre voyage.

Je n'ai pas la prtention de retracer ici les beaux faits d'armes dont
je fus tmoin pendant mon sjour sur les bords du Rhin. Il faudrait une
plume plus exerce que la mienne pour perptuer le souvenir de cette
mmorable campagne. Ses rsultats furent tous glorieux pour la France.
J'avais eu ma bonne part de toutes les privations, de toutes les
fatigues de la guerre. Plusieurs fois, il m'tait arriv de passer deux
ou trois jours sans changer aucunement d'habits, sans quitter mes
bottes, dormant sur la dure, et mangeant le pain noir des soldats. Ce
fut  cette poque que je vis pour la premire fois l'adjudant gnral
Ney. J'avais le bonheur d'entendre partout combler d'loges et de
bndictions le gnral Moreau; j'tais gaie, frache et bien portante.
Cependant je commenais  sentir le besoin du repos: j'prouvais aussi
le vif dsir de recevoir au moins indirectement des nouvelles de ma mre
et de Van-M***. Je priai donc Moreau de ne pas retarder plus long-temps
mon dpart pour Paris. Il me donna pour m'accompagner son domestique de
confiance, et de plus une escorte qui ne devait me quitter que lorsque
je serais  quelque distance du thtre de la guerre. Le gnral
m'adressait  madame Duf***, rue Saint-Dominique, et, par une lettre
pressante, me recommandait  tous ses gards et  ses soins. Je dus lui
promettre de vivre dans la plus grande retraite, jusqu'au moment o il
viendrait me rejoindre: Si votre famille, me disait-il, venait 
connatre le lieu que vous habitez, sans doute elle tenterait encore une
fois de vous ravir votre libert. Quelle serait mon inquitude si je
n'tais pas certain que ma protection vous prservera d'un si affreux
malheur! Quand nous serons runis, nous nous occuperons des moyens de
calmer la colre de vos parens, et je me flatte que nous pourrons y
russir.

Mon voyage fut trs heureux. Aucun accident fcheux ne retarda mon
arrive, et je me trouvai enfin installe  Paris. Le logement que
Moreau m'avait fait prparer n'tait pas un de ces appartemens somptueux
que j'avais habits jusqu'alors. Il tait toutefois extrmement commode.
Le mobilier tait simple, mais d'une lgance bien entendue. Un pavillon
situ au milieu d'un petit jardin dont j'avais la jouissance renfermait
une bibliothque bien garnie. C'est l que je passais la plus grande
partie de mes matines. Vers le milieu du jour je courais en cabriolet
chez les marchandes de modes, et le soir j'allais en voiture me promener
au bois de Boulogne, accompagne de la dame du logis. Ce bois tait ds
lors le rendez-vous des riches oisifs de la capitale. Cette promenade
m'ennuya bientt; j'y renonai. Je consacrai presque toutes mes journes
 l'tude; je ne sortais plus que pour faire quelques emplettes, et le
plus souvent je passais mes soires au spectacle. De tous les thtres
le Thtre-Franais tait celui que je frquentais le plus assidment.
J'aimais la tragdie avec passion: je ne saurais peindre l'enthousiasme
dont je fus saisie la premire fois que j'entendis Talma dans le rle de
Macbeth. Je le vis successivement, et plusieurs fois de suite, dans
Nron d'_Epicharis_, dans _Oscar_, _Othello_, et Nron de _Britannicus_.
J'apprenais par coeur les pices dans lesquelles jouait mon acteur de
prdilection. Seule dans mon boudoir, je passais des journes entires 
rpter mon rle, et  lire le sien. Le son de sa voix vibrait sans
cesse  mon oreille; j'avais toujours devant les yeux ses poses si
naturelles et si nobles: j'admirais cette manire de dire _avec son
me_, et d'couter _avec son esprit_. C'est  cette poque qu'il faut
faire remonter la vocation qui m'entrana quelques annes plus tard sur
la scne. Madame Duf***, mon htesse, qui m'accompagnait toujours, se
flicitait de me voir renoncer  la promenade du bois de Boulogne: elle
ne partageait pas ma passion pour la tragdie, mais elle prenait
beaucoup de plaisir  la comdie, qui tait encore soutenue  cette
poque par le talent de Mol et de mademoiselle Contat. Ainsi s'coulait
ma vie et je me regardais comme heureuse, jusqu' un certain point. Du
moment o mon imagination trouvait un aliment  son activit, tout
devenait pour moi jouissance et bonheur rel. Et cependant c'est 
l'ardeur immodre de cette imagination que je dois attribuer tous mes
maux.




CHAPITRE XVI.

Lettre du gnral Moreau.--Le secrtaire de la lgation
hollandaise.--Nouvelles qu'il me donne de Van-M*** et de sa
famille.--J'cris  l'ambassadeur et  Van-M***.


Il y avait dj quelques mois que je vivais dans une solitude complte
et que je trouvais bien douce, lorsque je reus de Moreau une lettre
dont j'extrairai le passage suivant: Vous aviez eu, ma chre amie, plus
de pntration que nous: bientt je vous conterai tout de vive voix.
J'instruis en ce moment le Directoire; si l'amiti m'a d'abord fait
hsiter, si avant d'agir j'ai voulu dissiper tous les doutes qui
pouvaient me rester encore, maintenant que le hasard le plus singulier a
mis entre mes mains des tmoignages irrcusables, ce serait m'associer 
la trahison que de garder plus long-temps le silence.

Le hasard le plus extraordinaire avait en effet rvl  Moreau la
trahison de Pichegru. Des hussards franais avaient saisi beaucoup de
papiers dans un fourgon appartenant au gnral autrichien Klinglin, et
ils apportrent au bout de leurs sabres ce trophe de nouvelle espce.
Ces papiers ne restrent pas entre leurs mains; quelques-uns furent
remis,  Moreau, et il y trouva la preuve manifeste des relations que
Pichegru tait depuis quelque temps souponn d'entretenir, avec les
gnraux autrichiens et les migrs franais. Plus il tait attach 
Pichegru, plus une telle dcouverte lui devenait pnible. Mais il
fallait avant tout rester fidle  ses sermens et  son devoir; ce
devoir, Moreau ne pouvait le remplir qu'en rvlant la trahison dont
s'tait rendu coupable l'homme auquel il devait en partie sa fortune
militaire. Il ne voulut rien prcipiter dans une circonstance si grave;
seul il n'aurait pu vrifier toutes les preuves que le hasard venait de
lui fournir; peut-tre se dfiait-il de la faiblesse de son coeur. Il
chargea donc de ce travail pineux deux des gnraux placs
immdiatement sous ses ordres: je crois que ces deux gnraux taient
Sainte-Suzanne et Saint-Cyr; mais ici mes souvenirs sont incertains, et
je n'oserais rien affirmer. Ce que je me rappelle parfaitement, c'est
que les deux gnraux auxquels il donna sa confiance dans cette
importante affaire se trouvaient alors souffrans de blessures rcentes.
Lorsque la trahison fut enfin compltement constate, Moreau ne tarda
pas davantage  crire au Directoire: il remplit rigoureusement sans
doute le devoir d'un bon citoyen, mais il ne fut pas pouss, comme on
l'a dit, par une basse jalousie; il se serait estim bien heureux s'il
avait pu trouver Pichegru innocent.

Tous les dtails qu'on vient de lire m'ont t donns verbalement plus
tard par Moreau lui-mme. En lisant la lettre que je viens de citer, je
m'applaudis de nouveau d'avoir rsist  la demande que m'avait adresse
Pichegru de l'aider  nouer des relations qui n'avaient d'autre but que
de l'amener  consommer plus promptement sa trahison.

L'espoir que j'avais de revoir sous peu de temps Moreau me remplissait
de joie; mais cette joie tait accompagne d'une agitation qui me
poussait malgr moi hors de ma solitude. Je sortais plus frquemment de
chez moi, toujours suivie de ma femme-de-chambre. Un matin que j'tais
monte en voiture avec l'intention de faire quelques emplettes, je fus
arrte au pont Louis XVI par un embarras de charrettes qui dura quelque
temps. J'avais la tte  la portire: tout  coup je vois venir  moi un
jeune homme que je savais attach  la lgation hollandaise. Il m'avait
reconnue tout d'abord, et moi, de mon ct, je ne le reconnaissais que
trop bien. Si rien ne peut excuser l'inconcevable insouciance dans
laquelle j'avais vcu depuis quelque temps, rien ne saurait rendre
l'effet que produisit sur moi la seule vue d'un compatriote de Van-M***,
d'un homme qui connaissait ma position passe, et qui devait me juger
aussi svrement que je le mritais. Ce n'tait pas seulement le
sentiment de mes fautes qui me faisait rougir, c'tait encore la honte
de la position dans laquelle j'tais dsormais condamne  me montrer
aux yeux de ceux qui connaissaient ma naissance et ma fortune. J'avais
t intimement lie avec la famille du jeune Van-Shaapen; je savais
combien taient svres les principes de la plupart des membres de cette
famille. Qu'on juge de mon embarras: les larmes aux yeux et respirant 
peine, je fis signe au jeune Van-Shaapen de monter dans ma voiture. Il
obit sans rpondre, et se plaa vis--vis de moi en dtournant ses
regards, comme s'il et voulu me cacher l'motion que lui causait cette
rencontre imprvue. Il m'aurait t impossible de prononcer un seul mot;
mais lors mme que j'eusse voulu entamer la conversation, la prsence de
ma femme-de-chambre m'en aurait empche. Nous allions trs-vite: la
rapidit de notre marche tait la seule sensation agrable que je pusse
prouver en ce moment; et cette sensation avait un caractre particulier
que je ne saurais exprimer. Lorsque nous fmes arrivs devant le
ministre de la marine, je tirai vivement le cordon, et donnant ma
bourse  ma femme-de-chambre, je la chargeai en peu de mots d'aller
faire elle-mme les emplettes que j'avais projetes. J'tais trop
trouble pour remarquer l'air dont cette fille reut la mission que je
lui donnais: dans la soire mme, elle ne craignit pas de trahir plus
clairement sa pense; elle reut sur-le-champ son cong avec deux mois
de gages. Je ne concevais pas alors qu'on pt jamais trouver commode de
perdre toute considration aux yeux de ses domestiques; les soupons de
cette fille me blessrent au vif, et je la congdiai, parce qu'il m'et
t dsormais impossible de conserver pour elle les bonts que j'ai
toujours eues pour quiconque a t  mon service.

 peine ma femme-de-chambre tait-elle partie, que j'ordonnai de tourner
vers les Champs-lyses. Van-Shaapen ne tarda pas davantage  me parler
de ma mre, de mon mari, et de toutes les personnes qui pouvaient encore
m'intresser en Hollande. Ma pauvre mre, dans la juste indignation que
lui inspirait ma conduite, s'tait ligue avec la famille de Van-M***:
elle donnait hautement son approbation  toutes les mesures de rigueur
qu'on voudrait prendre contre moi. Van-M*** seul, qui avait tant de
motifs pour me traiter avec une juste svrit, refusait de se prter 
aucun acte qui aurait eu pour but de me priver de ma libert. Le
lendemain mme de ma fuite, il tait parti pour Paris. Son intention
n'tait pas de chercher  me ramener en Hollande, il voulait seulement
m'offrir de s'expatrier avec moi, d'autoriser mon sjour dans le pays ou
le lieu qu'il me conviendrait de choisir, et de m'assurer alors les
moyens de vivre heureuse loin de lui et des siens, sans que ma vie ft
jamais livre aux jugemens de l'opinion que je redoutais. Dvor
d'inquitudes, accabl du chagrin de ne pas me trouver  Paris, il tait
bientt tomb dangereusement malade. Depuis vingt jours seulement il
tait reparti pour Amsterdam avec l'intention de mettre ordre  ses
affaires, de m'assurer la plus grande partie de sa fortune, et de
revenir encore essayer de dcouvrir ma retraite.

J'tais hors de moi-mme pendant que M. Van-Shaapen me donnait tous ces
dtails. Touch de la franchise et de la vivacit de ma douleur, le
jeune Hollandais m'adressa quelques paroles de consolation et s'effora
de ranimer mon courage. Peut-tre ses efforts auraient-ils t vains, si
la connaissance qu'il me donna de la conspiration qu'on tramait contre
moi n'tait venue me rendre tout d'un coup  moi-mme. L'ambassadeur
hollandais Chimmelpenning avait, me dit-il, le projet d'obtenir du
gouvernement franais l'autorisation ncessaire pour me faire enlever et
remettre au pouvoir de ma famille, en dpit des intentions formellement
opposes de mon mari.

 ces mots, mes larmes se tarirent, la colre fit place  la douleur, et
je repris toute ma force et ma rsolution naturelles. Je proposai 
Van-Shaapen de venir sur-le-champ avec moi  l'ambassade, et de
m'obtenir  l'instant mme une audience de l'ambassadeur. Van-Shaapen
refusa, par la crainte qu'il avait, disait-il, de me livrer  mes
ennemis. Je lui rpondis que j'tais dtermine  tout braver, et que
j'avais en main tous les moyens de confondre les projets qu'on pouvait
former contre moi. tourdi de mes paroles, tonn du ton que j'avais
pris tout  coup, il essaya vainement de me calmer. C'tait un bon jeune
homme; mais il paraissait  peine comprendre le langage que je venais de
lui parler. Je le quittai sans dlai, et je revins chez moi. Sans
descendre de voiture je fis venir ma femme-de-chambre, qui donna tous
les tmoignages de la plus impertinente surprise en me voyant,
disait-elle, dj de retour. J'annonai que je serais absente toute la
journe, et je donnai ordre de me conduire au bois de Boulogne. Arrive
 la grille du bois, je descendis suivie d'un domestique qui portait un
portefeuille, et je cherchai un endroit solitaire pour m'y tablir,
crire quelques lettres et djeuner sur l'herbe. Je ne pus trouver un
endroit assez loign de tous les regards, et j'arrivai enfin  une
jolie chaumire situe prs du chteau de la Muette. C'tait un asile
tout--fait champtre o la propret paraissait pousse jusqu' la
recherche. Tandis que mon domestique Philippe s'occupait des prparatifs
de mon djeuner, j'crivis une lettre  M. l'ambassadeur. J'y prenais,
mal  propos sans doute, le ton du persiflage le plus amer, et je
finissais, tout en lui donnant mon adresse, par lui dclarer que, place
sous la protection immdiate du gnral Moreau, je ne craignais plus
rien de ce qu'on pourrait entreprendre contre moi. Mon coeur me dicta
ensuite une autre lettre pour mon mari: elle tait conue en ces termes:

Cache  Paris depuis trois mois sans avoir aucunes nouvelles directes,
soit de vous, soit de ma malheureuse mre, je cherche en vain 
m'tourdir sur le pass en me crant un avenir imaginaire. Van-M***, je
suis bien malheureuse des peines que je vous cause; cependant je sens
mon impuissance  rparer le mal que je vous ai fait. Je n'ose me
demander sur quelle base je voudrais fonder mon bonheur, s'il est encore
pour moi quelques moyens d'tre heureuse. Je n'ai pas su l'tre auprs
de vous qui m'entouriez de tant d'amour. Ne me regrettez pas; je n'tais
pas digne de vous... Ma seule consolation est de penser que je trouverai
toujours en vous un protecteur, que jamais vous ne consentirez  ce
qu'on me ravisse le bien auquel j'ai sacrifi tous les autres, la
libert! Cette libert me paratra toujours plus chre quand je la
saurai place sous la sauvegarde de votre noble caractre.

Rassurez-moi sur votre sant, je vous en conjure: si elle tardait  se
rtablir, si mes soins, ma prsence devaient apporter quelque
adoucissement  vos maux, je ne balancerais pas un instant  me rendre
auprs de vous, bien sre que votre gnrosit m'pargnerait les
reproches amers de votre famille.  vous seul je reconnais le droit de
me blmer et de me punir. J'ai bien mal pay votre amour, mais je ne
cesserai jamais de rendre hommage  votre coeur.

Quand j'eus termin cette lettre, je tombai dans une profonde rverie.
Je ne cherchais point  m'abuser sur mes fautes et leurs terribles
consquences. Je voyais bien clairement toute l'tendue de l'abme dans
lequel je m'tais jete; je songeais  la possibilit de retourner prs
de Van-M***, et de reconqurir par une conduite exempte de tout reproche
l'estime publique que j'avais perdue. Mais cette ide fut presque
aussitt rejete que conue: mon orgueil s'indignait d'avance de toutes
les humiliations que j'aurais  dvorer avant de me retrouver au rang
dont j'tais volontairement descendue. Mon esprit flottait incertain
entre mille projets plus extravagans les uns que les autres; mais toutes
mes rflexions me ramenaient  la rsolution irrvocable de vivre
toujours libre et indpendante.

Philippe vint enfin donner un autre cours  mes penses; il m'avait
servi mon djeuner dans le jardin: le ciel tait pur, la campagne
riante. J'oubliai bientt les rves auxquels je venais de m'abandonner;
je djeunai, et je repris bientt, suivie de Philippe, ma promenade dans
le bois.




CHAPITRE XVII.

Henri.--Projet d'adoption.--Soins maternels.


Nous approchions du village de Boulogne lorsque j'aperus sur l'un des
cts de la route une femme et deux enfans occups  ramasser des
branches sches. Tous trois portaient les livres de la misre;
cependant la petite fille tait jolie et paraissait fort gaie. Le petit
garon tait triste, d'une maigreur extrme, et, quoique les traits de
son visage eussent quelque chose de distingu, il me parut laid au
premier abord. Je donnai une pice de monnaie  cette femme, et je lui
adressai quelques questions. Comme je paraissais remarquer la maigreur
et l'air maladif du petit garon, elle me rpondit que le pain tait
cher, que cet enfant ne mangeait pas beaucoup, que d'ailleurs il ne lui
appartenait pas, qu'il tait rest  sa charge aprs la mort de sa mre.

Je m'approchai du petit garon qui s'tait assis, et qui pleurait 
chaudes larmes: Comment te nommes-tu, mon enfant? lui dis-je, en
surmontant l'impression fcheuse que son aspect avait d'abord produite
sur moi.

--Maman m'appelait Henri, me rpondit-il d'une voix douce; mais mon nom
est Adolphe; c'est ainsi qu'on m'a baptis.

--Et pourquoi ta maman t'appelait-elle Henri?

--Je ne sais pas, madame.

--Ne peux-tu pas dire citoyenne? interrompit d'un ton menaant la
mendiante: je t'apprendrai  parler. Elle allait venger par un soufflet
la violation des lois de la politesse rpublicaine, si Philippe ne l'et
retenue par le bras. Henri me regardait en continuant de pleurer: son
air tait doux et suppliant. Il me semblait que je l'avais mal regard
d'abord. Ses yeux me paraissaient si beaux, l'expression de sa
physionomie si touchante, que l'ide de me charger tout--fait de cet
enfant s'empara de moi soudain.

J'engageai sur-le-champ la mendiante  venir me trouver le lendemain; je
lui promis de la faire habiller, elle et ses deux enfans; je lui remis 
l'instant mme une nouvelle aumne de dix francs. La petite fille,
forme ds sa plus tendre enfance au mtier honteux de sa mre, tendit
la main. Il n'en fut pas de mme de Henri, qui s'tait plac prs de
moi, comme pour se mettre sous ma protection. Ce mouvement me toucha; je
lui pris la main; j'ordonnai  la mendiante de me suivre, et je les
conduisis tous trois chez un traiteur voisin. Philippe,  qui j'avais
fait connatre mes intentions, m'y avait devance; et nous trouvmes la
table dj dresse.

Quand le repas fut achev, je recommandai de nouveau Henri  la
mendiante, et je lui donnai mon adresse, en lui rptant que je
l'attendrais le lendemain matin de bonne heure. Je me disposai ensuite 
reprendre le chemin de La Muette. Henri pleurait, et gardait le silence
au milieu des remercmens et des bndictions outres dont m'accablaient
la mre et la fille. Philippe, s'approchant de moi, me dit qu'il
craignait que cette femme ne revnt pas le lendemain; c'tait sans doute
aussi la crainte de Henri. J'entrai dans l'ide de Philippe; je
m'arrtai et je fis signe  Henri: d'un saut il s'lana vers moi; sa
figure tait radieuse. O demeures-tu, mon enfant? lui dis-je.

-- Svres, dans une chaumire, chez M. Hubert.

--C'est bien, mon ami; prends cet argent: c'est pour toi seul; et je
lui glissai dans la main une pice de cinq francs.

Je resterai donc avec vous demain? reprit-il d'un ton caressant.

--Oui, mon enfant: demain, et toujours.

--Oh! pourquoi ne m'emmenez-vous pas aujourd'hui?

--Il a raison, madame, dit Philippe: pourquoi ne l'emmeneriez-vous
pas? et, sans attendre ma rponse, il courut rappeler la femme, qui
s'tait dj loigne. Je lui dis que je dsirais emmener Henri ds ce
jour mme. Elle y consentit avec une indiffrence qui me prouva combien
taient fonds les soupons de Philippe. Je tirai encore vingt francs de
ma bourse: Eh! mon Dieu! citoyenne, me dit cette femme en les recevant,
puisque vous voulez acheter un enfant, prenez plutt cette petite fille.
Si vous voulez, je vous la laisserai pour le double de ce que vous me
donnez l; au lieu que lui, je ne puis pas vous le vendre, puisqu'il
n'est pas  moi.

Je me dtournai  cette odieuse proposition, et, sans fixer davantage
mes regards sur celle qui me l'adressait, je lui enjoignis encore une
fois de venir le lendemain me trouver chez moi. Rien ne saurait exprimer
la joie de Henri: il s'tait empar de ma main et de celle du bon
domestique qu'il regardait avec raison comme un ami. Chemin faisant, il
nous raconta que sa mre tait fille d'un des jardiniers de madame
lisabeth; prive de toutes ses ressources par les vnemens de la
rvolution, elle s'tait trouve tout d'un coup prcipite dans la
misre. La femme dont je venais de le sauver tait autrefois une fille
de basse-cour employe aussi chez madame lisabeth. Elle a donn bien
du chagrin  ma mre, disait Henri, par ses procds violens et par sa
mchancet. Maman savait lire, crire; elle aimait le roi, la reine, les
princes, au lieu que Marianne n'avait de liaisons qu'avec les vilaines
gens qui ont fait la rvolution.

Ces mots parurent choquer Philippe, vieux soldat des armes de la
rpublique. Je lui imposai silence d'un regard; nous arrivmes  La
Muette, o la voiture nous attendait. Je ne voulais pas amener mon
protg chez moi dans la triste toilette dont il tait revtu: je me fis
donc conduire d'abord aux bains Poitevins, et pendant que je le laissais
aux soins de Philippe, j'allai faire emplette au Palais-Royal d'un habit
assorti au changement qui venait de s'oprer dans sa condition. Le
pauvre enfant tait vraiment charmant sous son nouveau costume; son
maintien tait timide, mais sans gaucherie, et tous ses mouvemens
taient empreints d'une grce naturelle. Quand nous arrivmes  la
maison, il tait tout au plus sept heures du soir: mes domestiques
avaient profit de mon absence pour sortir. Aide de Philippe, je
dressai dans ma chambre un petit lit pour mon Henri. L'aimable enfant ne
savait comment me tmoigner sa reconnaissance. Je lui adressai alors
quelques questions qu'il m'avait t impossible de lui faire plus tt.
Il m'annona qu'il savait lire.--Et qui te l'a appris? lui
demandai-je.--Ma pauvre maman, rpondit-il, et  ces mots, des larmes
coulrent encore de ses yeux. Henri ne se lassait pas d'admirer le luxe
dont ses yeux taient pour la premire fois frapps. Mais mon
portefeuille de dessin, et un livre de _Voyages_ enrichi de gravures,
captivrent bientt toute son attention. La soire s'coula ainsi d'une
manire agrable pour lui, et le temps me parut aussi trs court: je
formais des projets  perte de vue, je faisais des plans d'ducation; et
ma rverie n'tait interrompue que par les questions de mon enfant
adoptif, ou par celles que je lui adressais pour moi-mme; je
l'embrassais  chaque instant avec une tendresse vraiment maternelle.
Aprs qu'il eut soup, je me disposai moi-mme  prendre du repos.
J'allais me mettre au lit, quand les plaintes touffes de Henri
m'attirrent auprs de son lit. Mon imprudence seule tait cause du
malaise qu'il prouvait. Je l'avais conduit au bain trop peu de temps
aprs le repas que je lui avais fait faire au bois de Boulogne, repas
dont l'abondance excdait les forces de son estomac, dbilit par le
jene ou la mauvaise nourriture  laquelle l'odieuse Marianne l'avait
depuis si long-temps condamn. J'tais dsole de cet accident: Henri
paraissait moins touch de son mal que de mon inquitude. Vers trois
heures du matin, il prouva quelque soulagement; il s'endormit.  sept
heures, je fus rveille par un lger bruit.

C'tait Henri qui, debout sur son lit, s'efforait d'atteindre un
portrait de moi plac dans ma chambre: je lui dis de laisser le portrait
et de venir m'embrasser. Il obit en poussant un cri de joie. Le pauvre
enfant n'avait encore que huit ans; mais combien de maux il avait dj
soufferts! Depuis la mort de sa mre, livr  l'infme mendiante, il
n'avait pas cess d'tre en butte aux horreurs de la faim et aux plus
mauvais traitemens en tous genres. Les nouveaux rcits qu'il me fit des
vnemens de sa vie passe me touchrent jusqu'aux larmes; j'avais dj
pour lui tous les sentimens d'une mre, et je rsolus irrvocablement de
l'adopter et de le traiter comme mon fils. Pendant la matine je reus
une lettre de Moreau, qui m'annonait positivement son retour. J'tais
bien certaine qu'il approuverait tout ce que j'avais fait et tout ce que
je voulais faire encore pour le petit orphelin. Cependant je rsolus de
ne pas lui faire connatre sur-le-champ cet enfant: il aurait voulu
pourvoir seul  son ducation, et prendre tous les soins que rclamaient
son ge si tendre et sa sant si faible. Je voulais bien recourir 
Moreau afin d'obtenir pour Henri une place dans une cole militaire;
mais jusqu' ce qu'il ft en ge d'entrer dans un tablissement de ce
genre, je voulais me rserver le droit exclusif de veiller sur lui.

Le gnral devait arriver sous quatre ou cinq jours; je n'avais donc pas
un moment  perdre pour prendre tous mes arrangemens. J'ordonnai de
mettre les chevaux  ma voiture, et je me fis conduire  Mouceaux avec
Henri, chez un matre de pension dont j'avais entendu parler avec
quelque estime. Henri pleura beaucoup  l'ide de me quitter; mais il se
consola quand il sut que notre sparation ne devait avoir lieu que dans
trois jours: trois jours  cet ge sont trois annes dont on ne croit
voir jamais arriver la fin. Tout fut bientt convenu entre le matre de
pension et moi: je fis faire une promenade  mon enfant, et je le
ramenai chez moi. Marianne m'y attendait; elle me remit l'extrait de
baptme de Henri, et l'acte de dcs de sa mre. J'appris par l que
Henri tait un enfant naturel: il n'en devint que plus intressant  mes
yeux. De combien de peines n'avait-il pas consol peut-tre sa
malheureuse mre, dont le souvenir faisait encore si souvent couler ses
larmes!

Le jour de la sparation arriva bientt. J'allai conduire moi-mme Henri
 sa pension; il avait un beau trousseau, des livres de toute espce, et
force joujoux. Le soin que je pris de payer six mois d'avance, et de
faire au matre de pension quelques cadeaux qui annonaient que je
reconnatrais gnreusement tout ce qu'on ferait pour mon enfant, valut
 Henri un accueil tout--fait bienveillant. Je devais envoyer savoir de
ses nouvelles trois fois par semaine, et venir le voir moi-mme aussi
souvent que je le pourrais. Cette promesse calma un peu le chagrin qu'il
prouvait: je l'embrassai une dernire fois, et je partis moi-mme les
larmes aux yeux. Le reste de la journe me parut bien long; j'avais dj
contract l'habitude d'avoir sans cesse prs de moi l'aimable enfant
dont la socit me faisait oublier tous mes ennuis. Ds le lendemain
j'allai le voir, en me rptant bien  moi-mme que je renouvellerais
souvent mes visites, jusqu'au jour o je pourrais placer Henri sous une
protection plus puissante que la mienne.




CHAPITRE XVIII.

Visite de l'ambassadeur hollandais.--Arrive du gnral Moreau.--Il se
retire  Chaillot avec le gnral Klber.--Je vais habiter Passy.


On a vu plus haut que, dans la matine mme du jour o je fis la
rencontre de Henri, j'avais adress une lettre  M. Schimmelpenning,
ambassadeur de la rpublique batave prs le gouvernement franais. Je
m'tais d'abord fort applaudie de cette lettre: elle tait peu mesure,
quelquefois mme insultante. L'histoire des dsordres de madame
Schimmelpenning tait publique en Hollande, et j'avais entendu dire
hautement que son mari se rsignait de bonne grce  un malheur qu'il
regardait comme presque invitable. Cette indiffrence de M.
Schimmelpenning contrastait si singulirement avec la svrit dont il
paraissait dispos  se rendre l'instrument, que je m'tais crue en
droit de le traiter sans aucun gard. Cependant la rflexion m'avait
amene  penser que j'avais eu grand tort de cder  la premire
impulsion de la colre, et que le caractre public de Schimmelpenning
rclamait les mnagemens dont je m'tais si compltement carte.
J'tais dans cette disposition d'esprit lorsque, la veille du retour de
Moreau, on vint m'annoncer qu'un ami de ma famille demandait  me
parler. Cet ami n'tait autre que M. Schimmelpenning lui-mme: je lui
fis d'abord un accueil trs froid; mais cette froideur avait sa source
moins dans ma colre que dans le sentiment des torts dont je m'tais
rendue coupable  son gard.

La politesse et l'affabilit de Schimmelpenning teignirent bientt tout
ressentiment dans mon coeur, et bannirent de notre conversation
l'embarras qui y rgnait d'abord. L'ambassadeur repoussa avec beaucoup
d'adresse le reproche d'avoir voulu employer la violence pour me
remettre entre les mains de ma famille; il protesta que son seul dsir
tait de jouer le rle de mdiateur entre mon mari, ma mre et moi: Je
ne devais, disait-il, voir dans sa visite qu'une preuve de l'intrt
trs vif qu'il prenait  ma position, et de l'importance qu'il attachait
 oprer une rconciliation qui seule,  ses yeux, pouvait assurer mon
bonheur.

L'attention avec laquelle je l'coutais put lui faire croire que ses
discours produisaient sur mon esprit l'effet qu'il en avait attendu. Je
ne tardai pas  le dtromper. D'un ton calme, mais ferme, je lui
dclarai que mon intention tait de vivre dsormais en pleine libert;
que j'avais fait dj bien des sacrifices pour assurer mon indpendance,
mais que, dans le cas mme o ma famille me tendrait les bras, je
n'avais plus ni le pouvoir ni la volont de me rendre  ce qu'il
proposait.

 cette dclaration formelle de mes intentions, Schimmelpenning parut
interdit. Il se remit pourtant bientt, et me reprsenta de nouveau le
tort irrparable que je me faisais  moi-mme en refusant d'abandonner
la route dangereuse dans laquelle je m'tais engage. Je ne pouvais
allguer aucun motif raisonnable; je m'en tins donc  cette seule
rponse: J'ai besoin d'indpendance; je veux vivre libre: telle est ma
rsolution irrvocable, et rien ne pourra m'en faire changer.
Schimmelpenning se borna ds lors  me plaindre; il me tmoigna une
bienveillance sincre. Cette bienveillance n'a pas t strile pour moi
dans la suite de ma vie; j'en ai plus d'une fois reu des preuves
irrcusables, et je l'ai surtout trouv dispos  m'tre utile dans les
discussions d'intrt que j'eus plus tard avec la famille de ma mre.
Ainsi cet homme, que je redoutais comme un perscuteur, devint pour moi
un ami sincre. Peut-tre aurait-il dsir devenir quelque chose de plus
encore; j'ai du moins eu quelquefois lieu de le souponner.
Schimmelpenning avait une belle physionomie, une excellente tournure;
mais les avantages de sa personne n'taient cependant pas ceux qui
parlent  une imagination exalte. Cette premire visite de
l'ambassadeur batave fut suivie de plusieurs autres; mais, en dpit de
ses efforts, nos relations ne dpassrent jamais les bornes d'une
politesse bienveillante: cette politesse, de ma part, tait toujours un
peu crmonieuse.

Aprs une sparation de quelques mois, je vis enfin le gnral Moreau
couvert d'une nouvelle gloire. Dans un si court espace de temps, combien
n'avait-il pas donn de preuves de son courage et de sa prudence! 
quelles hautes combinaisons ne s'tait pas lev son gnie militaire!
Guide par un tel gnral, l'arme franaise avait pass le Rhin sous le
feu des Autrichiens, et mis leur arme en fuite. Il avait battu le
gnral Latour, et opr cette savante retraite qui, loin de lui tre
dsastreuse, avait encore cot un grand nombre de prisonniers 
l'ennemi. L'archiduc Charles lui-mme n'avait pu russir  lui couper le
passage de la Fort-Noire. Il avait scrupuleusement respect la
neutralit helvtique, et ses marches habiles avaient excit
l'admiration des ennemis eux-mmes; enfin, aprs avoir rorganis
l'arme de la Meuse, passe depuis sous le commandement de Hoche, la
paix de Loben, signe en 1797, le rendait libre de venir se reposer en
France de tant de fatigues et de travaux. Mais ce repos ne devait pas
tre dgag pour lui de toute amertume. Le Directoire, ombrageux,
mcontent de la lenteur que Moreau avait mise  l'instruire de la
conspiration de Pichegru, accueillit avec le ton du reproche ce
capitaine dont la gloire lui devenait importune. Moreau, plein d'une
juste fiert, ne vit pas avec indiffrence rejeter un nouveau plan de
campagne qu'il avait soumis aux directeurs. Il offrit sa dmission, qui
fut accepte sur-le-champ; et alors il se retira  Chaillot, dans la
maison qu'habitait le gnral Klber, disgraci comme lui par le
Directoire.

Le sentiment que j'prouvai en revoyant Moreau n'tait pas de l'amour;
c'tait plutt de l'admiration, du respect et de la reconnaissance pour
sa noble conduite envers moi. Il parut satisfait des dtails que je lui
donnai sur ma manire de vivre depuis notre sparation. Il partageait
mon got pour le thtre, mon enthousiasme pour Talma; mais mieux que
moi il apprciait le gnie de cet acteur; mieux que moi il devinait les
triomphes qui l'attendaient encore dans la suite de sa carrire. Moreau
tait trs instruit: il avait fait d'excellentes tudes  Rennes, sa
patrie. Distrait de la culture des lettres par le mtier des armes, il
n'en restait pas moins sensible  leurs charmes, surtout aux beauts de
la langue potique.

Il voulut me prsenter son ami Klber; mais j'insistai pour qu'il
consentt  me laisser vivre encore quelque temps dans la retraite: mon
obscurit m'tait chre. Je lui demandai seulement de me chercher une
maison  Passy ou  Auteuil. L, nous serions en quelque sorte voisins.
Le spectacle seul nous attirerait quelquefois  Paris. Il pourrait venir
me voir tous les jours, et je reprendrais bientt, dans un exercice
rgulier et des marches journalires, l'nergie et l'activit que le
sjour de Paris commenait  m'ter. Ce projet parut lui plaire
infiniment: cependant quelques jours s'coulrent sans qu'il m'en parlt
de nouveau. Je remarquai toutefois quelques regards d'intelligence entre
le gnral, Philippe et ma femme de chambre; des alles et venues
multiplies; un air de mystre rpandu sur tous les visages; des courses
dont on ne me disait pas le but, tout cela me faisait deviner quelque
surprise. J'tais pourtant loin de m'attendre  celle qu'on me
prparait.

Moreau, charg nagure des destines de son pays, Moreau, qui n'avait
recueilli d'autre prix de ses services qu'une disgrce non mrite,
trouvait, dans l'amour qu'il avait pour moi, l'oubli des injustices dont
il tait victime. C'tait, comme je l'ai dj dit, l'homme le moins fait
pour les petits soins de la galanterie; et cependant sa tendresse lui
donna bientt l'instinct de ces attentions recherches, de ces
prvenances dlicates qui m'tonnaient chaque jour en m'attachant de
plus en plus  lui.

Un matin, le gnral m'offrit d'aller voir des logemens  Passy. Nous
partmes ensemble; il me conduisit dans la grande rue de Passy, prs la
grille. L, nous entrmes dans une maison charmante, commodment
distribue, meuble avec la plus parfaite lgance.  cette maison tait
joint un beau jardin, au bout duquel se trouvait un pavillon qui
renfermait, comme mon pavillon de Paris, une jolie bibliothque, et
plusieurs cabinets orns de glaces et de tableaux. Je trouvais tout cela
fort  mon gr: Ah! gnral, m'criai-je, que j'aimerais un lieu
pareil!

--Eh bien! dit-il, puisque cette maison vous plat tant, il faut y
rester.

--Mais est-elle donc  louer sur-le-champ?

--Non, ma chre amie, reprit-il avec un sourire aimable;  moins
toutefois que vous ne veuillez rsilier votre bail, car vous tes ici
chez vous.

--Chez moi! repris-je  mon tour; mais vous n'y pensez pas, gnral;
les dpenses qu'on a faites ici excdent de beaucoup les moyens de ma
bourse; car vous savez que, sans une autorisation formelle de ma mre,
je ne puis disposer des diamans et des dentelles qu'elle m'a donns
autrefois.

Moreau saisit avec dlicatesse le moyen qui se prsentait  lui pour me
faire accepter ses dons: Aussi, ajouta-t-il, ne prtends-je vous faire
qu'une avance. Lorsque madame votre mre sera revenue  de meilleurs
sentimens pour vous, avec de la modration dans vos dsirs, vous pourrez
vivre heureuse ici sans avoir besoin de la bourse de vos amis. En
attendant, je me constitue votre banquier, ou celui de votre mre si
vous l'aimez mieux. Consentez-vous  essayer si vous pourrez tre
heureuse dans cette maison?

--Je le serai sans doute, si vous y venez souvent.

Moreau n'avait vraiment pas eu d'autre intention que celle de me rendre,
en partie du moins, ce que j'avais perdu en quittant mon pays et ma
famille. J'esprais que je serais bientt en tat de lui restituer
l'argent qu'il avait dbours pour moi dans cette maison que, sans
manquer  la dlicatesse, je pouvais regarder comme la mienne, puisque
j'avais en main les moyens de subvenir  tous les frais de mon
tablissement, ds que ma mre m'aurait autorise  me dfaire des
diamans qu'elle m'avait donns  l'poque de mon mariage. J'esprais
galement obtenir d'elle une pension suffisante pour me mettre dans
l'avenir  l'abri de toute gne. Le gnral entretenait mes illusions 
cet gard, et il profitait de ma scurit pour me faire accepter chaque
jour ce qu'il appelait des bagatelles.

J'eus enfin rponse  la lettre que ma mre devait avoir reue de moi.
Cette rponse n'tait point crite de sa main. Elle me faisait dire
qu'ayant perdu les trois quarts de sa fortune, elle se retirait dans la
Gueldre pour y vivre dsormais obscure et ignore; que l du moins mon
nom ne viendrait peut-tre plus frapper son oreille et dchirer son
coeur. Elle me dfendait de lui crire davantage, et la lettre se
terminait par l'annonce qu'elle consentait  me faire une pension de
1800 francs; le mme courrier m'apportait aussi une lettre d'un des
oncles de Van-M***; elle tait bien plus dure encore que celle de ma
mre. Cette lettre m'annonait que mon mari avait t forc de
s'expatrier, et qu'on avait trouv dans ses papiers l'aveu de mes
dsordres crit de ma main, et ma renonciation formelle  sa fortune. La
famille de Van-M*** tait dans l'intention de faire usage de ces deux
pices pour m'interdire le droit de porter dsormais un nom que j'avais
dshonor, et revendiquer ma part dans une fortune que des pertes
normes avaient diminue de plus de moiti. Il ne me restait donc que
l'alternative de renouveler ma renonciation en forme, et d'accepter
environ le tiers de la somme que Van-M*** m'avait reconnue par contrat
de mariage, ou d'aller faire valoir mes droits au sein d'une famille que
j'avais fait rougir.

Il n'y a point d'expression assez forte pour rendre l'effet que
produisit sur moi la lecture de cette lettre: elle effaa dans le
premier moment jusqu'au souvenir de celle de ma mre. Quel avenir je
m'tais prpar! comment dtourner les malheurs que je prvoyais dj!
Au milieu de tant de penses pnibles, je n'hsitai pas un instant 
prendre une dtermination; sans rflchir davantage, sans songer mme 
prendre l'avis de personne, je volai  Paris. L, en prsence de deux
tmoins, je fais dresser chez un notaire de la place des Victoires une
nouvelle renonciation  la fortune de Van-M***; j'envoyai aussitt cette
pice en Hollande. On s'en est, comme de raison, servi contre moi; et je
n'ai jamais recueilli de ma communaut avec Van-M*** qu'une somme de
14,000 francs, montant d'un legs spcial  l'poque de son dcs.

Je ne fus de retour  Passy que le soir  cinq heures. On me dit  mon
arrive que le gnral tait dans le pavillon. J'y cours: il tait seul,
assis prs d'une table, et la tte soutenue par ses deux mains: hors de
moi, et dans un tat de trouble et d'exaltation difficile  dcrire, je
m'lanai vers lui. La vue du seul ami qui me restt dsormais sur la
terre me causait une joie qui allait presque jusqu'au dlire. Il lve la
tte: je me jette toute en larmes dans ses bras comme pour y chercher un
refuge contre l'avilissement et le malheur.

Dans un dsordre inexprimable, je racontai  Moreau tout ce que je
venais de faire; mon rcit fut souvent interrompu par mes sanglots.
Mille rflexions cruelles venaient  chaque instant m'assaillir, et me
montrer la position fcheuse o cette dernire imprudence pouvait me
placer dans l'avenir. Voil ce que j'ai fait, dis-je en terminant; mais
du moins on n'aura point  me reprocher d'avoir voulu dpouiller une
famille envers laquelle je me suis dj rendue si coupable.

Moreau m'avait coute attentivement. Il ne me rpondit qu'en me
tmoignant la crainte que je n'eusse cd  l'lan irrflchi d'une
dlicatesse outre. Ses raisonnemens me frapprent par leur justesse;
mais il n'tait plus temps de revenir sur mes pas. Moreau me prodiguait
les consolations les plus douces, les tmoignages de la plus vive
tendresse. Tout en blmant dans mon intrt l'acte que je venais de
souscrire, il donnait des loges  ce mouvement de probit rigide qui
m'avait entrane. Elzelina, me disait-il, vous ne m'en tes que plus
chre.

C'tait la premire fois qu'il me nommait ainsi; et ce nom d'Elzelina
tait celui dont Van-M***, aux jours de notre bonheur, aimait 
m'appeler exclusivement. Prononc avec l'accent de la tendresse, ce nom
fit sur mon coeur un effet indfinissable. Il me sembla entendre la voix
de mon mari. Par un mouvement presque convulsif, je repoussai Moreau;
et, cachant mon front dans mes deux mains, je m'accusai, sans mnagement
et  haute voix, de tous les torts que j'avais eus envers l'excellent
homme dont j'avais jur devant Dieu de faire le bonheur. Moreau,
vivement mu de l'excs de ma douleur, rendait, comme moi, tmoignage
aux nobles qualits de Van-M***, et cherchait  me prouver combien les
sentimens que je manifestais devaient me relever  mes propres yeux.
Cette scne se prolongea long-temps. Aux remords dont m'agitait le
souvenir de Van-M*** succda bientt aprs l'image de ma mre dchue
tout  la fois de son opulence, et prive des consolations que sa
vieillesse devait attendre de moi. Je rsolus de lui crire sur-le-champ
pour obtenir d'aller expier auprs d'elle, dans une retraite absolue,
toutes les fautes qui m'avaient enlev sa tendresse. Ma rsolution ne
fut pas vaine: j'crivis. Si ma demande et t accueillie, j'aurais pu
esprer encore quelques annes de repos et de bonheur; malheureusement
elle fut rejete, et rien ne put me soustraire  la triste destine que
je m'tais faite moi-mme.




CHAPITRE XIX.

Consquences invitables de mes folies.--L'opra du
_Prisonnier_.--Madame Tallien.--Prventions de Moreau contre sa
socit.--Ces prventions sont bientt justifies.


Le gnral Moreau m'aimait passionnment: l'orgueil que m'inspirait
cette affection si vive, mon admiration pour un homme si suprieur, et
mon respect pour son caractre, me tenaient lieu de l'amour qu'une autre
et sans doute prouv  ma place. Dans la position o je me trouvais,
tous mes sentimens devaient tre pousss jusqu' l'exaltation. Moreau
tait maintenant tout pour moi: c'tait le seul ami, le seul protecteur
que j'eusse au monde. Il profita de son ascendant sur moi pour m'obliger
 chercher quelques distractions au chagrin dont il me voyait accable.
Touche de la persvrance qu'il apportait  me mnager toutes les
consolations imaginables, je consentais, pour lui plaire,  ne pas
rester enferme chez moi; mais je persistais  ne recevoir personne.
Chaque matin il venait me chercher, et nous faisions ensemble de longues
promenades. Quand il ne pouvait m'accompagner, il exigeait que je
sortisse  cheval ou en voiture, avec mon fidle Philippe. Lorsque ses
affaires le retenaient loin de moi, pendant la journe, je consacrais
mon temps  la lecture, au dessin,  la musique; je faisais aussi de
mchans vers que le gnral ne manquait pas d'admirer, mais que du moins
il admirait seul. Il a fallu en effet toutes les vicissitudes de ma vie
pour me dcider  crire quelques lignes destines  affronter le
jugement du public. _Blise_ et _Philaminte_ m'ont toujours paru
souverainement risibles, et je suis tout--fait, sur leur compte, de
l'avis de Molire.

Le soir nous allions ensemble au spectacle, ou bien j'y allais seule, et
Moreau venait m'y retrouver. Ce plaisir tait le seul de tous qui me ft
oublier entirement mes chagrins, qui m'enlevt, pour ainsi dire, 
moi-mme... Le seul? Oh, non! j'en avais un autre, celui d'aller souvent
voir et embrasser mon cher petit Henri. Je jouissais de sa gat
enfantine, de ses progrs journaliers, et prs de lui je trouvais encore
quelques minutes de bonheur. Moreau ignorait encore ce que j'avais fait
pour cet enfant. J'attendais, pour lui faire cette confidence, que mon
pupille ft digne de lui tre prsent, et de l'intresser pour le moins
autant par les progrs de son intelligence que par les grces de sa
figure et le malheur de sa naissance.

Toutefois, je me consumais en vains efforts pour retrouver ce repos
d'esprit, cette tranquillit d'me, qui semblaient me fuir sans retour.
Je voyais l'abme o j'tais plonge, et je n'avais dj plus la force
de me dbattre pour en sortir. Habitue depuis mon enfance  dpenser
sans calcul, jamais je n'avais pu admettre la moindre ide d'conomie.
Moreau m'excitait encore  satisfaire toutes mes fantaisies: il allait
mme au devant de mes dsirs, et insensiblement il tait parvenu  me
faire accepter des prsens considrables. Les schalls de Cachemire
avaient,  cette poque, en France, tout le mrite de la nouveaut; ils
taient fort rares et du plus grand prix. Moreau m'en avait donn deux
des plus beaux que l'on connt. J'avais en ma possession tous les
diamans de ma mre; je n'aimais point ce genre de parure, et cette
rpugnance tait le seul motif que je pusse opposer au dsir souvent
manifest par Moreau de m'offrir les crins les plus brillans. Ainsi,
peu  peu, je m'habituais  recevoir des dons magnifiques; quoique je
conservasse intrieurement l'intention de restituer un jour ce que je ne
voulais considrer que comme un prt. Un mmoire acquitt, que Moreau
oublia par hasard sur une table, me fit voir clairement jusqu' quel
point j'abusais, sans m'en douter, de sa faiblesse pour moi. Je voulus
parler de diminution de dpense: Moreau me rpondit, en plaisantant, que
je n'entendais rien aux choses du mnage; que de tels soins ne me
convenaient aucunement, et il finit par obtenir que je ne changerais
rien au luxe de ma toilette, et que je me laisserais aller, comme par le
pass,  toutes mes fantaisies. Cette dpense surpassait de beaucoup mes
revenus actuels; je ne pouvais, la soutenir qu'en recourant  sa
gnrosit. Ainsi je me trouvais range dans cette classe de femmes que
j'ai perdu le droit de juger, et au-dessus desquelles j'aurais d
toujours tre place par ma naissance et mon ducation.

Afin de vivre uniquement pour moi, Moreau avait nglig quelques uns de
ses amis les plus intimes; il avait abandonn tous les autres. Dans le
nombre des connaissances qu'il voyait habituellement, se trouvait un
nomm de La Mar***, dont la femme me voyait du plus mauvais oeil. Elle me
supposait l'intention d'amener Moreau  m'pouser, et cette supposition
toute gratuite fit, je ne sais pourquoi, natre en elle contre moi la
haine la plus violente. Cette dame de La Mar*** devint plus tard, pour
le gnral, une sorte de mauvais gnie, dont les conseils lui ont t
funestes. Ce fut elle qui s'employa le plus activement pour lui faire
contracter une alliance dans laquelle j'ai toujours pens qu'il n'avait
pas trouv le bonheur dont il tait si bien digne. J'ai regard et je
regarde en effet le mariage de Moreau comme une des principales causes
de sa perte: sans les instigations de sa femme, il ne serait point all
se placer sous les drapeaux trangers; il serait rest fidle  cette
France dont il tait l'enfant et qui s'enorgueillissait de sa gloire: ou
si la jalousie de Napolon l'avait forc de s'expatrier, il aurait coul
dans un honorable exil des jours paisibles et embellis par de brillans
souvenirs. Qu'on me pardonne cette digression en faveur des sentimens
d'admiration et d'estime que je conserverai pour un tel homme jusqu'
mon dernier soupir.

J'avais fix  une poque assez loigne la prsentation de mon cher
Henri au gnral; mais les droits qu'acqurait chaque jour  mon
affection cet aimable enfant redoublrent mon impatience de le placer
sous la tutelle immdiate d'un protecteur si puissant. Je conduisis donc
Moreau  Mouceaux: chemin faisant, je l'instruisis de ce que j'avais
dj fait pour mon fils d'adoption, et je lui expliquai toutes les
esprances que j'avais fondes sur sa bont en faveur du pauvre
orphelin. Il est inutile de dire que mon attente ne fut pas trompe, et
que Moreau ne me rpondit que par les loges les plus doux et les plus
flatteurs.

On ne saurait se figurer l'tonnant changement qui s'tait opr dans la
personne de Henri: il me paraissait  moi-mme  peine reconnaissable;
mais  la gat,  l'heureuse insouciance de son ge, se mlait je ne
sais quoi de mlancolique et de touchant, qui doublait aprs quelques
minutes l'intrt qu'il inspirait au premier abord. Nous l'emmenmes
pour trois jours; il eut bientt gagn le coeur du gnral par la candeur
de son caractre, sa sensibilit extrme, surtout par les tmoignages
d'affection qu'il me prodiguait. Le soir, il vint avec nous voir Talma.
C'tait la premire fois que les merveilles du thtre s'offraient  ses
regards; il tait dans un tat d'exaltation inexprimable.  notre
retour, il nous amusa beaucoup par l'exactitude vraiment originale qu'il
mit  contrefaire quelques uns des acteurs qu'il venait de voir: il nous
tonnait en mme temps par sa mmoire prodigieuse.

Je partageai tous les jeux de ce cher enfant pendant les trois jours
qu'il demeura prs de moi: je courais avec lui dans le jardin comme un
vritable colier, et chaque minute semblait ajouter  sa tendresse
toute filiale pour moi. Il fallut enfin le ramener  sa pension; il y
rentra combl de caresses et de prsens. Quelques jours aprs, Moreau
vint m'annoncer qu'il tait oblig de faire un voyage de courte dure:
pendant son absence il me supplia d'assister  la premire
reprsentation d'un opra comique, ouvrage d'un de ses compatriotes, et
pour laquelle il avait retenu une loge. Cette reprsentation devait
avoir lieu le lendemain. Moreau paraissait dsirer vivement le succs de
cet ouvrage, dont l'auteur tait, disait-il, son ami, homme de talent et
de coeur, excellent citoyen. Le rle principal devait tre rempli par un
acteur chri du public, enfant de la Bretagne comme Moreau, et qui lui
tait depuis long-temps uni par les liens de l'amiti. J'allai donc voir
le nouvel opra, et j'en revins enchante: cet opra c'tait _le
Prisonnier_, l'acteur tait Elleviou, l'auteur M. Alexandre Duval. La
France connat et apprcie son talent; ses amis seuls connaissent la
noblesse de son me, la bont, la franchise, la gnrosit de son
caractre. Qu'il me permette de consigner ici l'expression d'une
reconnaissance bien profonde et d'un attachement qui ne finiront qu'avec
ma vie.

Cette reprsentation d'un opra charmant me fit faire de grandes
rflexions sur le gnie de cette langue franaise tout  la fois si
simple, si lgante et si gracieuse. L'italien, ma langue maternelle,
m'a toujours paru propre  peindre les passions fortes, les grands
effets de la nature; mais il n'appartient qu'au franais de rendre le
naturel, la grce lgre et la dlicatesse, qui sont les caractres
dominans de cette nation.

Telles taient les rflexions qui m'occupaient dans le trajet du thtre
de l'Opra-Comique  Passy, et, tout en m'y livrant, je revenais avec un
plaisir nouveau sur les motions dlicieuses qu'avaient excites en moi
la pice, madame Saint-Aubin, Elleviou et la musique de Della-Maria,
lorsqu'une violente secousse donne  ma voiture, et un cri perant qui
frappa mon oreille au mme instant, vinrent m'arracher  ma rverie. Je
m'lance  la portire, je l'ouvre, et avant que Philippe ait eu le
temps de descendre, je saute  terre, au risque de me faire craser par
la voiture dont les roues avaient si violemment branl la mienne.
C'tait l'quipage de madame Tallien qui avait caus cet accident; elle
allait  Paris: sa voiture s'tait croise avec la mienne  l'entre du
Cours-la-Reine, et l'un de ses essieux tait rompu.

Je m'approchai d'elle en m'informant si elle n'tait pas blesse:
heureusement elle en tait quitte pour la peur. J'avais beaucoup entendu
parler de sa beaut, mais elle me parut suprieure  tout ce qu'on avait
pu m'en dire. Madame Tallien tait en grande parure; elle se rendait au
Luxembourg chez le directeur Barras. Ma vue parut produire sur elle le
mme effet que son aspect avait produit sur moi. Je la priai de vouloir
bien accepter une place dans ma voiture, et je lui offris de la conduire
au lieu de sa destination, puisque son quipage se trouvait hors de
service: elle accepta ma proposition avec une grce charmante, et nous
partmes  l'instant.

Vous vous rendiez sans doute chez vous, madame, me dit-elle; aurais-je
donc le bonheur d'avoir une aussi belle voisine? Je crains que ce retard
ne jette l'inquitude dans votre maison; et elle me prit la main de la
manire la plus aimable.

--Rassurez-vous, madame, rpondis-je, personne ne s'inquitera de mon
absence. J'habite seule  la campagne avec mes domestiques; quand bien
mme quelqu'un m'attendrait, on me pardonnerait aisment ce retard ds
qu'on en connatrait le motif.

--C'est joindre la grce  l'obligeance, reprit Mme Tallien avec ce ton
sduisant qui lui conqurait tant de coeurs; puis-je savoir quelle est la
charmante protectrice que le hasard m'a donne, et qui, j'espre, ne
refusera pas de devenir mon amie?

--Mon nom ne vous apprendrait rien, madame; retire  la campagne,
trangre dans ce pays...

--trangre! reprit-elle avec vivacit; vous tes, j'en suis sre,
cette dame hollandaise que le gnral Moreau cache si soigneusement 
tous les yeux, et qu'il a conduite en France aprs l'avoir enleve.

--Quelle calomnie! m'criai-je  mon tour aussi vivement; et qui a pu,
madame, vous induire si grossirement en erreur? c'est moi qui suis
venue de mon propre mouvement implorer le gnral et me placer sous sa
protection.

-- la bonne heure: mais comment, si jeune et si belle, vous condamner
 un isolement aussi absolu? Promettez-moi de venir me voir; n'en dites
rien au gnral. J'ai tout lieu de croire qu'il s'y opposerait: il a des
prventions bien injustes contre moi; car, au fait, je l'estime et je
l'admire.

--Soyez persuade, madame, qu'il sait aussi vous rendre justice.

Ici je commenais  mentir. Moreau n'avait jamais refus devant moi de
rendre tmoignage  ce qu'il y avait de vraiment noble dans le caractre
de madame Tallien; mais il tait fort loin d'estimer la plupart de ses
amis les plus intimes.  ses yeux, une telle socit n'tait
certainement pas plus convenable pour moi que pour lui, et madame
Tallien ne se trompait pas en pensant qu'il mettrait sans doute obstacle
 toute liaison entre nous. La politesse et le penchant qui m'entranait
dj vers madame Tallien m'empchrent toutefois d'en convenir avec
elle.

En effet, lorsqu' son retour Moreau apprit de moi cette rencontre, il
parut contrari du dsir que je tmoignais de rpondre aux marques de
bienveillance qu'on m'avait dj donnes. Il lui en cotait de se
montrer, pour la premire fois, d'un avis oppos au mien; mais les
liaisons politiques de madame Tallien lui inspiraient une rpugnance
invincible. En vain lui reprsentais-je que madame Tallien m'ayant seule
fait des avances, c'tait elle seule que je voulais voir: Bientt me
rpondait-il, vous serez entrane comme malgr vous dans ces salons
peupls de mes ennemis: et madame Tallien, sans le vouloir, deviendra
l'instrument dont on se servira pour m'entraner sur vos pas dans
quelque pige. J'insistai en lui rappelant tout le bien qu'il m'avait
plus d'une fois dit lui-mme de cette femme qui se montrait aujourd'hui,
fort honorablement pour moi, empresse de devenir mon amie: Elzelina,
me dit-il enfin, comme j'estime autant votre coeur et votre caractre que
j'aime votre personne, je remets avec confiance en vos mains le soin de
mon repos. Voyez madame Tallien, puisque cette nouvelle liaison a pour
vous un attrait si puissant: mais promettez-moi d'tre toujours sur vos
gardes, mme avec elle, et surtout de me faire connatre la premire
question qu'on vous adressera directement ou indirectement sur mon
compte.

Je lui promis sans peine ce qu'il me demandait. Lorsque j'obtenais ce
que j'avais dsir, j'tais toujours d'une humeur charmante; c'est ce
qui arrive, je crois,  bien des gens, et particulirement aux femmes:
je donnai donc libre essor  ma gat; et je racontai  Moreau tout le
plaisir que m'avaient fait prouver, non seulement la premire, mais
encore la seconde et la troisime reprsentation du _Prisonnier_,
auxquelles j'avais assist. Personne plus que Moreau ne jouissait du
bonheur de ses amis. Il tait charm de la chaleur que je mettais  lui
retracer le triomphe de son compatriote. Le soir mme nous allmes voir
la sixime reprsentation, et Moreau put se convaincre par ses propres
yeux que je n'avais rien exagr. Afin de ne pas renouveler des
inquitudes que le dsir seul de me complaire avait pu calmer, je cessai
de parler  Moreau de madame Tallien; je me contentai de mettre  profit
la permission qu'il m'avait donne. Je voyais ma nouvelle amie le plus
souvent qu'il m'tait possible; mais nos rencontres taient encore trop
rares au gr de mes dsirs. Cette amiti recevait un nouvel attrait et
de nouvelles forces du mystre qui en accompagnait les tmoignages: car
l'amour n'est pas le seul sentiment auquel le secret prte des charmes.
Moins distraite et naturellement plus vive que madame Tallien qui vivait
dans le tourbillon du grand monde, je me livrais  mon affection pour
elle avec toute l'ardeur de mon imagination _florentine_, et tout
l'abandon de mon coeur. Elle, au contraire, occupe de plaisirs et de
politique, de toilette et d'affaires d'tat, n'apportait dans notre
liaison que cette bienveillance douce et calme  laquelle l'esprit et la
grce peuvent quelquefois donner l'apparence d'un sentiment profond et
durable. Avertie toujours la veille des heures auxquelles Moreau me
faisait ses visites, je profitais de toutes les matines o je ne
l'attendais pas pour aller voir madame Tallien. Je partais ordinairement
de bonne heure, habille en homme: des ordres taient donns pour qu'on
me laisst entrer dans son appartement  toute heure, et sans que je
fusse oblige de me faire annoncer. Le plus souvent c'tait moi qui la
rveillais: moiti de gr, moiti de force, elle se levait,
s'enveloppait d'une robe du matin, jetait un schall sur ses paules. Je
l'aidais  faire cette simple toilette, quoiqu'elle m'y trouvt aussi
maladroite qu'un garon, et nous partions dans un boguey que Philippe
suivait constamment  cheval. Souvent, en lui faisant parcourir les
boulevards neufs, le Champ-de-Mars, ou bien en djeunant avec du laitage
 la chaumire du Mont-Parnasse, encore toute rustique  cette poque,
je voyais briller sur son beau visage l'enjouement et la gat naturelle
qui ne s'y montraient pas toujours dans les salons du Luxembourg. Elle
avait cependant dans le monde tous les succs que procurent tous les
dons de l'esprit, lorsqu'ils parent la beaut. Pour ceux qui la
connaissaient davantage, sa bont seule aurait suffi pour la faire
chrir.

Dans une de nos promenades, il nous arriva de nous diriger vers le
quartier du Gros-Caillou. Nous passmes une grande partie de la matine
 contempler d'un peu loin la pompe grotesque d'un repas de noce qui
avait runi bon nombre d'ouvriers endimanchs. La grosse joie de ces
bonnes gens offrait un tableau digne du pinceau de Tniers, et
contrastait singulirement avec le spectacle que madame Tallien avait
ordinairement sous les yeux. Pour moi, qui avais vcu dans les camps, je
ne m'tonnais pas des clats de la joie populaire. Disposes comme nous
l'tions, madame Tallien et moi,  nous amuser de tout, nous laissmes
ce jour-l passer les heures avec plus d'insouciance que de coutume, et
notre retour se trouva beaucoup retard. En arrivant prs de la maison
de madame Tallien, nous vmes, sur la pelouse, trois promeneurs qui
paraissaient l'attendre. J'arrtai le boguey, et je lui donnai la main
pour descendre. Soit qu'elle craignt quelque soupon dfavorable sur
cette course matinale avec un jeune homme, soit qu'elle voult
satisfaire la curiosit de ses amis, elle exigea que j'entrasse chez
elle. Par politesse je n'osai lui refuser; mais je me rendis  son
invitation de mauvaise grce, trs contrarie que j'tais de me trouver
pour la premire fois avec cet _entourage_ dont Moreau m'avait effraye,
et que j'tais parvenue  viter jusqu'alors. Madame Tallien paraissait
au contraire plus aimable et plus gaie que jamais: Messieurs, dit-elle
aux personnes qui l'attendaient, permettez-moi de vous prsenter l'amie
du gnral Moreau, qui veut bien tre aussi la mienne. Habitue de bonne
heure  la vie active des camps, madame est assez bonne pour chercher 
me gurir de ma paresse, en m'associant  ses promenades du matin. Puis
elle m'adressa les complimens les plus flatteurs, avec ce ton que donne
le savoir-vivre et qu'elle possdait au suprme degr. Au nombre de ces
trois messieurs se trouvait un nomm Lher***, autrefois secrtaire de la
lgation cisalpine. Ds la premire vue, il m'inspira une antipathie
extrme et qu'il ne tarda gure  justifier; car il fut surtout cause de
ma rupture avec madame Tallien. Aprs avoir rpondu d'une manire assez
gauche aux politesses excessives dont j'tais l'objet, je quittai tout
ce monde le plus promptement qu'il me fut possible. Lorsque je revis
madame Tallien, le lendemain, dans la matine, je crus remarquer en elle
une certaine gne. Plusieurs fois elle tenta d'amener la conversation
sur Moreau, ce qu'elle n'avait point fait jusqu'alors. Je changeai
d'entretien; mais,  l'entrevue suivante, ses questions devinrent plus
directes; elle me les adressait en dtournant les yeux et d'un air
embarrass. Son me noble et franche rpugnait aux dtours qu'elle tait
oblige de prendre; elle sentait que je ne devais pas rpondre. Je ne
rpondis pas en effet; et le soir mme, comme Moreau et moi nous nous
rendions  Paris, pour y dner: Gnral, lui dis-je, vous aviez raison:
la socit que j'ai rencontre chez madame Tallien ne saurait me
convenir; comme je ne puis viter cette socit qu'en cessant toute
relation avec la femme qui en est l'me, je me rsous  ce pnible
sacrifice, puisque votre sret et votre repos en dpendent.

Moreau me remercia avec transport: Je rends justice aux qualits de
madame Tallien, me dit-il; mais, vous l'avez vu par vous-mme, ma chre
amie, _l'entourage_ ne vaut rien.

Deux jours aprs j'crivis un billet poli, amical, tel que je le
_devais_. Je reus cette courte rponse:

Vous qui parlez des autres, vous vous laissez influencer  ce point!
Soit; mais vous perdez une bien vritable amie.

Ainsi finit cette liaison qui avait eu d'abord pour moi tant de charmes.
J'en ressentis un vif chagrin: mais j'eus  m'applaudir plus tard de
m'tre loigne d'une maison que frquentait Lher***. Si j'avais pu
conserver quelque doute sur son caractre, mes yeux se seraient ouverts
 Milan, lorsque je l'y rencontrai  quelque temps de l.




CHAPITRE XX.

Dpart pour Milan.--Nouveaux tmoignages de la tendresse de Moreau pour
moi.--Nos deux guides savoyards.--tablissement dans la
_Casa-Faguani_.--Le gnral Moreau me prsente partout comme sa femme.


Moreau ne souffrait qu'avec impatience l'oisivet  laquelle il tait
condamn par le Directoire, et que rendait encore plus insupportable
l'espionnage dont il se savait l'objet. La guerre avait recommenc en
Italie; il sentait que sa prsence dans ce pays pouvait devenir utile;
il n'hsita donc point  sacrifier les intrts de son amour-propre, et
il accepta l'emploi secondaire d'inspecteur-gnral de l'arme d'Italie.
Cet acte de modestie tourna bientt  sa gloire; car, sans son talent,
l'impritie du gnral Scherer aurait ruin en Italie la fortune des
armes franaises. Il vint un jour,  sept heures du matin, m'annoncer sa
nomination, et me demander si je consentirais sans regret 
l'accompagner. Il craignait que je ne trouvasse trop rapproche l'poque
du dpart, que des ordres suprieurs fixaient  la nuit prochaine. Et
pourquoi donc ne partirions-nous pas sur-le-champ? lui dis-je. Envoyez
prendre ce soir ma malle  six heures. Je serai prte  vous suivre
demain matin.

Moreau me remercia avec l'expression de la plus vive tendresse. Certaine
que je pourrais aisment monter ma maison lorsque nous serions arrivs
en Italie, je congdiai ma femme-de-chambre Julie, qui m'tait toute
dvoue, et que cette sparation affligeait beaucoup. Le gnral et moi
nous donnmes trois mois de gages  nos autres domestiques. Philippe
devait rester encore quelque temps  Paris, comme intendant de ma maison
de Passy et de celle que le gnral occupait  Chaillot. Je ne perdis
pas un moment pour mes prparatifs, et je rcompensai gnreusement ma
pauvre Julie, qui pleurait  chaudes larmes. On devine aisment avec
quelle chaleur je recommandai  Philippe mon cher petit Henri. Il
m'aurait t impossible de partir sans avoir la consolation d'embrasser
encore une fois cet enfant. Je courus  sa pension. Nos adieux furent
courts, mais pleins de larmes. Prsens, recommandations, promesses, je
mis tout en usage pour assurer en mon absence  ce cher enfant la
bienveillance de ses matres. Je donnai un dernier baiser  mon fils
d'adoption, et je m'arrachai de ses bras.

Le lendemain  six heures, ainsi que je l'avais promis  Moreau, j'tais
prte  monter en voiture; nous partmes. L'entretien ne languissait
jamais avec Moreau: il avait un talent particulier pour deviner et
peindre les caractres, et ce talent il aimait  l'exercer. Il possdait
en outre l'art de raconter; sa mmoire tait riche d'anecdotes, et sa
conversation tait trs varie. Pendant la route il me fit connatre la
plupart des personnages qui occupaient alors des postes importans 
l'arme d'Italie. Il m'avait dj plus d'une fois parl de Bernadotte;
il y revenait souvent. La suite a prouv qu'il l'avait bien jug.
Bernadotte, disait-il, a une ambition qui le perdra, si elle ne l'lve
au dessus de tous les autres. On a accus Moreau d'tre galement
tourment de cette ambition qui conduit aux crimes politiques et au
bouleversement des tats. Je dois  la vrit de dire que je n'en ai
jamais dcouvert en lui le moindre indice. Moreau aimait la gloire, mais
il n'aurait jamais voulu d'un pouvoir qu'il et fallu acheter en foulant
aux pieds ses propres sermens ou les droits de ses concitoyens.

Nous voyagions avec une grande rapidit, mais pas encore assez vite au
gr de mon impatience. Tous ces souvenirs d'enfance qui attachent au sol
de la patrie se rveillaient dans mon me avec une force toute nouvelle.
L'ide de revoir ce beau ciel de l'Italie, de respirer l'air de ma
patrie, d'entendre ces chants harmonieux qui avaient berc mon enfance,
et de parler encore cette langue que j'avais bgaye vingt annes plus
tt, tout cela faisait battre mon coeur et me causait des tressaillemens
de joie. Mais  ces souvenirs dlicieux s'en mlaient d'autres bien
amers, lorsque nous commenmes  gravir  pied la route borde
d'affreux prcipices du Mont-Saint-Jean. Dix ans plus tt, j'avais pass
dans ces mmes lieux, brav les mmes fatigues et les mmes dangers,
sous la protection de mon pre et de ma mre, alors fiers de leur fille,
et qui fondaient sur moi tout l'espoir de leur bonheur  venir. Le
contraste de ces deux positions si diffrentes pour moi me causait une
tristesse profonde et que je cherchais en vain  dissiper.

Au village d'Anslebourg on dmonta nos voitures pour les charger sur des
mulets, et nous nous remmes en route. Le gnie du vainqueur de l'Europe
n'avait point encore  cette poque triomph des barrires de la nature.
Les sentiers du Mont-Cenis n'taient point encore transforms en de
larges routes, et nous avancions pniblement au milieu des ravins,
bords  droite et  gauche de rochers qui semblaient le plus souvent
suspendus sur nos ttes. J'admirais l'allure tranquille et assure du
mulet que je montais. Les loges que je donnais  l'instinct de cet
animal allaient droit au coeur d'un de nos guides, tout fier d'avoir t
son instituteur. Ce bon Savoyard tait d'autant plus charm de me voir
contente de ma monture, que le gnral lui avait expressment recommand
de me garantir, autant qu'il serait en son pouvoir, non pas seulement de
tout danger, mais encore de toute inquitude; il l'avait mme largement
rcompens d'avance des soins qu'il prendrait  cet gard. C'est ce que
j'appris de la bouche mme du guide pendant notre route. Je n'avais pas
besoin de cette nouvelle preuve de la tendresse de Moreau pour connatre
combien il souffrait de me voir expose aux fatigues d'un voyage que
j'avais entrepris pour lui seul. Marchant  pied derrire moi, il
surveillait tous les mouvemens de mon mulet; et lorsque je me retournais
pour lui parler, il se fchait srieusement de mon imprudence.

Nous nous arrtmes  l'auberge de l'hospice, qui est  moiti chemin;
on nous y servit un lger repas. Assis tous deux auprs d'un bon feu,
nous jouissions du plaisir de nous reposer. Moreau amena la conversation
sur les inquitudes qu'il avait prouves pour moi pendant cette pnible
route: il exprima sa volont bien ferme de ne jamais m'exposer aux
hasards de la guerre. Je lui rappelais en riant que j'avais dj vu les
champs de bataille, sans trop redouter les balles et les boulets, et que
je comptais bien partager avec lui les fatigues de la campagne. Mais
rien ne pouvait changer la dtermination qu'il avait prise; je
n'insistai donc pas davantage sur ce point. En descendant  la
Novoralse, je voulus essayer de monter dans une chaise  porteurs. Mais
au bout d'un quart de lieue il me devint impossible de supporter le
balancement rgulier de cette sorte de voiture. Je mis pied  terre et
je continuai la route, le plus souvent appuye sur le bras de Moreau,
tantt suivie et tantt prcde de nos deux guides savoyards, dont la
franchise et la gat nous mettaient en belle humeur. Touchs de la
bienveillance que nous leur tmoignions, ils nous racontaient, dans leur
langage naf, les dtails de leur vie laborieuse. L'un, jeune et
robuste, paraissait charm de la bonne fortune de ce jour, qui allait le
mettre  mme d'offrir de plus beaux prsens de noces  sa fiance. Il
obtint sans peine que nous irions la voir en arrivant  la Novoralse,
et que nous boirions du lait de _Jeanne_, la plus belle vache du canton,
qu'elle lui apportait en dot. L'autre guide, g de plus de cinquante
ans, tait pre de seize enfans; il nous pria aussi d'honorer sa petite
maison de notre visite, et de choisir quelques paniers, ouvrage de sa
nombreuse famille. Moreau accorda tout ce qu'on lui demandait: nous
bmes du lait de _Jeanne_, et nous visitmes les petits vaniers; mille
bndictions nous accompagnrent  notre dpart de ces chaumires.
Moreau tait naturellement le meilleur des hommes; il prtendait qu'il
fallait m'attribuer en grande partie le bien qu'il faisait. Je ne
pouvais accepter ce compliment que jusqu' certain point: en effet, il
m'arrivait de seconder les mouvemens gnreux de son coeur; mais ces
mouvemens de sa part taient toujours spontans.

Arrivs  Milan au milieu de la nuit, nous passmes deux jours dans le
plus strict incognito  l'htel du Plican, o nous tions descendus.
Aprs quoi le logement de l'inspecteur gnral ayant t dsign, nous
allmes occuper la_ casa Faguani, via San-Pietro_. Ce palais appartenait
 la comtesse Faguani, dont il portait le nom; cette dame n'aimait pas
les vainqueurs de l'Italie: elle s'tait retire  la campagne, et elle
avait laiss  son majordome, aid de deux ou trois domestiques, le soin
de nous recevoir. Les appartemens taient fort beaux, trs vastes, orns
de peintures savantes et de sculptures admirables. Mais partout les
meubles les plus mesquins avaient remplac le mobilier somptueux dont le
palais tait ordinairement garni. Glaces, pendules, tentures, vases
antiques, tout avait disparu. Le majordome, surpris de voir le gnral
accompagn d'une femme jeune et fort lgante, car j'avais quitt mes
habits d'homme pour me rendre au palais _Faguani_, proposa aussitt de
faire remeubler l'appartement qu'il me conviendrait d'occuper. Je le
remerciai de sa proposition, mais je ne l'acceptai pas, et Moreau me sut
gr de m'tre montre si peu exigeante. Cependant lorsque le signor
_Patrizzio_ m'et entendue lui adresser la parole en italien trs pur,
rien ne put l'empcher de faire replacer sur-le-champ tous les ornemens
du salon, de la chambre  coucher, des cabinets de toilette et de bain
qui m'taient destins. Soudain le damas rose et blanc vint tomber en
longues draperies devant les fentres et sur les lambris dors de mon
appartement: partout le luxe attestait l'opulence et le bon got de la
comtesse.

Ce _Patrizzio_ tait un franc original, mais en mme temps un bon homme
dans toute l'acception du mot. Fortement prvenu contre les Franais, il
aurait pris plaisir  nous laisser manquer de tout, si _il dolce
favellar, i patri modi_ qu'il retrouvait en moi ne m'eussent fort 
propos gagn ses bonnes grces. Il ne m'appelait plus que _mia
garbatissima padroncina_, et il voulut que sa nice, mademoiselle
Ursule, entrt  mon service en qualit de femme de chambre. Je
commandais en reine dans le palais; j'y tais servie avec zle et
empressement; tout le monde s'en trouvait bien.

Ds le soir de notre installation dans cette nouvelle demeure, le
gnral me dit: Ma chre amie, vous pensez que j'ai d songer  vous
assurer, dans ce pays, une existence convenable, et la considration qui
doit vous accompagner partout. Je vous prviens donc qu' dater de ce
jour, vous tes, pour tout le monde, madame Moreau. Voulez-vous bien
accepter ce nom?

Ces mots produisirent sur moi une impression pnible. Il me semblait
qu'en prenant dsormais le nom du gnral, j'allais renoncer une seconde
fois  celui qu'une union lgitime m'avait donn le droit de porter. Je
craignais de faire aussi publiquement outrage  mon mari, que j'avais
dj si cruellement afflig. Moreau se mprit sur le motif de mon
hsitation  rpondre: Elzelina, me dit-il, cette proposition vous
dplat-elle? Je me jetai dans ses bras en pleurant, et je lui confiai
sur-le-champ mes scrupules. Avec une douceur et une dlicatesse bien
rares, le gnral sut calmer mon motion, rassurer un peu ma conscience,
et m'amena insensiblement  vouloir ce qu'il dsirait.

Ds le lendemain, nous remes la visite des autorits. Je trouvai
bientt fort doux les hommages qu'on m'adressait comme  l'pouse du
gnral Moreau. Les invitations de tout genre pleuvaient de tous les
cts. Une couturire franaise, madame Rivire, tablie  Milan, fut
appele au palais _Faguani_, et charge du soin important de me prparer
une parure brillante pour le dner que devait donner prochainement le
Directoire cisalpin. Pour cette fois, Moreau voulut s'occuper lui-mme
de ma toilette. Grce  lui, tout fut de la plus grande lgance et du
meilleur got. Dans la socit que nous voyions  Milan, il n'y avait
alors que deux Franaises, madame Amelot, et une autre dame fort jolie
dont j'ai oubli le nom. Je dus  ce dfaut de concurrence un succs qui
flatta la vanit du gnral, et qui accrut singulirement la mienne. Ma
taille, mon teint sans artifice, ma chevelure blonde, donnrent, le
lendemain de la fte du Directoire, matire  un nombre infini de
sonnets, qui m'arrivrent imprims en lettres d'or sur du satin.
L'enthousiasme fut  son comble, lorsqu'aprs avoir caus plus de deux
heures avec moi, le clbre Monti dclara que j'entendais aussi bien que
lui tous les potes italiens. Chacun voulut chanter _il dotto sapere, le
grazie ivezzi dlia bellissima citadina Moreau_. Lorsque je parus, ce
mme jour,  cheval et vtue en amazone _al corso orientale_, je me vis
l'objet d'une curiosit gnrale et que j'attribuai  l'clat de mon
triomphe de la veille.

Mon bon sens naturel me prserva d'abord de l'ivresse dans laquelle
devaient me plonger tant de succs.  la fin, la tte m'en tourna.
Excite par Moreau lui-mme, je ne mis bientt plus de bornes  mes
dpenses: les trente ouvrires de madame Rivire ne travaillaient plus
que pour moi seule; Moreau ne me laissait point de dsirs  former, et
bientt on me cita moins pour ma beaut que pour l'extravagance de mon
luxe. Si les hommes enviaient  Moreau son bonheur, les femmes
m'enviaient mes parures, mon lgance; et mes triomphes me faisaient une
foule d'ennemis. Cependant, au milieu des ftes, dans le tourbillon des
plaisirs, j'tais tourmente d'un mal que je n'avais pas connu
jusqu'alors, l'ennui. Au milieu de ces journes si longues, que je
semblais avoir  ma disposition, je ne pouvais trouver une seule minute
qui m'appartnt en propre. Aprs avoir tout sacrifi pour tre libre, je
me trouvais plus esclave que jamais: et quel esclavage plus
insupportable que celui de la reprsentation et de l'tiquette? Dans le
rang o j'tais place, tous les regards se fixaient sur moi. Je devais
calculer toutes les consquences de la dmarche la plus simple,
m'interdire tous les plaisirs que j'aimais le plus, renoncer mme  ces
promenades matinales qui avaient tant de charmes pour moi; enfin,
j'tais condamne  m'observer sans cesse pour ne point compromettre
l'honneur et, le nom de celui qui me donnait tant de preuves de son
amour et de sa confiance.




CHAPITRE XXI.

Les fournisseurs.--Soli.--Double mprise.--Le collier de cames.--Csar
Berthier.--Coralie Lambertini.


Rassasie de toutes les jouissances que peuvent donner le luxe et
l'orgueil, je me sentais atteinte d'une langueur que rien ne pouvait
dissiper. J'tais sans cesse distraite au milieu des nombreux convives
qui venaient chaque jour s'asseoir  notre table; j'avais perdu jusqu'
l'apptit qui donnait jadis pour moi tant de prix au beurre et aux oeufs
frais du _Rendez-vous de la Muette_, au lait du _Kiosque de
l'Hermitage_. Mon premier devoir tait maintenant de me parer; car mes
ngligs mme taient de magnifiques parures. Il fallait demeurer, pour
ainsi dire, toujours en scne, il fallait sourire aux plus fades
complimens, et accueillir avec un visage aimable ceux mme qui
m'accablaient du poids de leur nullit. L'tiquette a un ct si
positivement ridicule, que l'orgueil de _paratre_ n'a jamais pu me
familiariser avec tous ces dtails crmonieux qui touffent le plaisir
et bannissent la gaiet.

Le gnral ne gotait pas plus que moi notre nouveau genre de vie: et
comment cette vie aurait-elle pu plaire  un homme naturellement aussi
simple et aussi modeste? Ce fut donc sans peine que je parvins  obtenir
de lui deux jours de la semaine que nous nous rservions pour nous et
pour un trs petit cercle d'amis.

Au nombre de ces amis privilgis tait un compatriote de Moreau, M.
Soli. Le gnral s'amusait comme moi de sa gaiet qui animait nos
runions; mais il m'avait prvenue de me tenir en garde contre son
apparente bonhomie. Soli tait venu en Italie comme un des fournisseurs
de l'arme. Moreau avait eu de tout temps une grande rpugnance pour
cette classe de traitans. Si mon propre frre, disait-il un jour, se
faisait fournisseur, je cesserais de l'estimer. Je cherchais
quelquefois  combattre cette opinion, en lui reprsentant qu'un homme
vritablement honnte l'est toujours, et dans quelque carrire qu'il
embrasse. Moreau craignait parfois que Soli ne parvnt, en s'insinuant
dans mon esprit,  faire de moi l'instrument de ses projets de fortune.
Ma dlicatesse bien prouve le rassurait cependant  cet gard; mais
rien ne pouvait le faire revenir de sa prvention contre les
fournisseurs.

Qu'il me soit permis de m'arrter un instant sur cet hommage que Moreau
rendit souvent  ma dlicatesse et  mon dsintressement. L'opinitret
que je mis toujours  refuser avec mpris les magnifiques dons au prix
desquels bien des gens voulaient acheter ma protection auprs du gnral
m'a valu un grand nombre d'ennemis. Aprs ma rupture avec le gnral,
quelques uns de ces hommes qui avaient  se plaindre de moi sous ce
rapport cherchaient  l'exasprer encore contre moi, en me dchirant,
comme on dit,  belles dents. Moreau leur rpondit alors: Vous en direz
difficilement tout le mal que j'en pense; mais ne cherchez point  me
persuader qu'elle ait jamais vendu le crdit qu'elle avait sur moi. Je
connais son dsintressement; et personne mieux que moi ne sait qu'elle
l'a pouss quelquefois jusqu' l'imprudence. Ces paroles, qui me furent
rapportes alors, m'ont souvent console intrieurement de bien des
peines.

Soli tait l'me de nos petits comits. Personne n'avait une gaiet
plus communicative, et ne trouvait mieux les moyens de s'amuser beaucoup
en amusant tout le monde. Comme compatriote de Moreau, je le traitais
avec assez de distinction. Mes gards lui parurent un juste tribut que
je payais  son mrite. Il se trompait grossirement. Sa mprise n'eut
pour lui d'autre rsultat que de le faire bannir de mon intimit. Il lui
arriva plus tard de s'imaginer qu' l'aide d'un prsent de 2000 cus
qu'il osa m'offrir, il obtiendrait une fourniture importante qu'il
sollicitait. Je me mlai en effet de cette affaire, mais ce fut pour
obtenir de Moreau une signature qui dboutait entirement M. Soli de
ses prtentions.

J'avais toujours conserv cet amour des beaux arts qui s'tait manifest
chez moi ds ma premire enfance. Le matin j'allais souvent, appuye sur
le bras d'un des aides-de-camp du gnral, et suivie de ma femme de
chambre Ursule, visiter les glises riches des chefs-d'oeuvre de l'cole
italienne, et les ateliers de peinture et de sculpture. Un jour, comme
je me prparais  ma promenade accoutume, Moreau me dit qu'il avait
besoin de son aide-de-camp, et il pria Soli, qui se trouvait l par
hasard, de vouloir bien me servir de chevalier. Ces deux messieurs
m'taient galement indiffrens: cependant le babil de Soli me donna
bientt  penser que sa socit me serait plus agrable que celle du
taciturne Delel. Nous avions dj parcouru une grande partie de la
ville, lorsqu'en sortant du _Dme_, l'enseigne de madame Rivire vint
s'offrir  mes yeux. Elle avait justement  me fournir une toilette
brillante pour le bal de l'ambassadeur de Naples, le comte d'Ossuna. Je
voulus m'assurer par mes yeux de l'empressement et du soin que ma
couturire mettait  satisfaire mes dsirs et  suivre mes instructions.
Je fis arrter la voiture, et je descendis, suivie de Soli. Nous
trouvmes chez madame Rivire son beau-fils, bijoutier de Rome, que ses
affaires avaient amen depuis quelques jours  Milan. Il me fit voir
plusieurs parures fort belles et du plus grand prix, entre autres un
collier de vrais cames avec deux magnifiques agrafes en diamans. Si ce
collier m'avait tent, j'en aurais aisment fait l'acquisition; mais
comme mes crins taient plus que suffisamment garnis, je me contentai
d'admirer ce collier, sans mme m'informer de sa valeur. Je retournai 
ma voiture; Soli me donna la main pour y monter; puis il me demanda la
permission de me quitter pour peu d'instans. Je le vis rentrer chez
madame Rivire; au bout de quelques minutes il fut de retour, et nous
partmes. J'tais fort gaie ce jour-l, et bien loigne de souponner
ce que venait de faire mon chevalier. Je lui dis: Savez-vous  quoi je
pensais?

--Non, madame; mais si c'tait  ma courte absence, je m'estimerais
trop heureux.

--Je suis dsole de ne pouvoir contribuer  votre bonheur; mais, en
vrit, je ne m'occupais point de vous. En regardant cette place orne
d'un Christ de grandeur naturelle, je songeais  cette bizarrerie du
caractre italien qui sait allier aux ides religieuses tant de gots et
d'habitudes si contraires  l'esprit de la religion. Je me rappelais le
profane charlatanisme de ce prdicateur qui, prchant sur une place
publique, s'avisa, pour ramener  lui des auditeurs beaucoup trop
distraits par les gambades de quelques bateleurs, de mettre en
comparaison le Sauveur du monde et Polichinelle, et s'cria, en
indiquant l'image du Christ:_Ecco il vero Pulcinello che puo salvar vi_.

--Ce sont l, madame, des traditions locales auxquelles vous sembleriez
devoir tre trangre: car c'est la premire fois, je pense, que vous
venez en Italie. Vous tes si jeune encore, et ce pays est tellement
loign du vtre! Dj proccupe d'autres ides, je n'avais pas mme
entendu les questions qu'il m'adressait. Je n'y rpondis donc point. Mon
interlocuteur y revint avec tant d'instance, et d'un ton qui dcelait
une si vive curiosit, qu' la fin je sortis de ma rverie. J'entendis
alors les paroles suivantes:

Tout le monde, disait M. Soli, croit savoir que vous tes ne en
Hollande; mais ce dont chacun est sr, c'est que vous tes le plus beau
trophe des conqutes de Moreau dans les Provinces-Unies. Cependant vous
parlez italien, franais, comme si chacune de ces langues tait celle de
votre patrie. Au fait, tout est mystre autour de vous, et personne ne
sait au juste qui vous tes.

--Ici du moins, rpondis-je schement, personne n'ignore que je suis la
compagne d'un hros; et ce titre suffit pour m'assurer la portion
d'gards et de considration dont mon ambition se contente.

--Pardonnez, madame,  mon bavardage: je suis bien loin d'avoir voulu
vous offenser.

--Je ne le cacherai point, vous m'avez dplu. Je hais les dtours;
j'aime la franchise, et je trouve votre indiscrtion fort trange. Il
fallait m'adresser des questions directes: si cela m'avait convenu,
j'aurais pu y rpondre. Dans le cas contraire, vous auriez us du droit
qui vous reste encore de vous livrer  vos conjectures.

--Toutes ces conjectures, vous le savez, madame, ne peuvent que vous
tre favorables.

--Je sais trs bien, monsieur,  quoi m'en tenir sur ce point. Il me
suffit d'tre parfaitement connue de l'homme qui a bien voulu m'associer
 son sort. L'estime du gnral Moreau m'a valu celle de beaucoup
d'honntes gens: je suis tranquille.

--Cela vous est facile  dire, reprit Soli d'un ton qui aurait d
redoubler la fiert de mes rpliques, et qui cependant me fit clater de
rire. Mon chevalier tira de cette gaiet intempestive un augure beaucoup
trop favorable: je pus lire dans ses yeux l'excs de sa fatuit. J'eus
beau reprendre mon air de dignit, je ne pus imposer silence  sa
galanterie. Ds ce moment je rsolus, _in petto_, de lui ter  l'avenir
tous les moyens de se montrer aussi empress prs de moi.

Ce jour-l, nous avions beaucoup de monde  dner: ma parure devait tre
des plus brillantes:  l'heure de ma toilette, je dis  Ursule de me
donner mes perles. Elle m'apporte un crin; je l'ouvre et je trouve le
collier de cames que j'avais, le matin mme, admir chez madame
Rivire. Sur ce collier tait plac un billet assez spirituellement
tourn, par lequel M. Soli me conjurait de vouloir bien accepter ce
prsent. Je rougis de colre, et saisissant une plume, je jetai ces mots
sur le papier:

Monsieur Soli doit s'estimer fort heureux d'avoir,  mes gards, un
titre qu'il respecte cependant si peu. Si le gnral Moreau ne le
nommait pas habituellement son ami, j'aurais pu le faire sur-le-champ
repentir de son impertinent procd. Madame Moreau l'engage  ne pas
oublier qu'elle n'accorde qu'au gnral le droit de lui faire des
prsens, et que jamais elle ne vendra une signature dont elle pourrait,
il est vrai, disposer, mais qu'elle: n'a jamais eu l'audace de mettre 
prix.

Soli fut trois jours sans oser paratre devant moi. Amelot eut la
fourniture gnrale de l'arme d'Italie, et Soli quitta Milan pour
aller  Parme. Je laissai entirement ignorer cette aventure au gnral,
et j'eus grand tort: c'est ce dont j'ai fait plus tard la triste
exprience.

Csar Berthier, frre du gnral de ce nom, remplissait alors Milan du
bruit de ses triomphes et de sa lgret en amour. Dou de tous les
avantages de la figure, la renomme publiait qu'il avait trouv peu de
cruelles; et plus d'une belle Italienne gmissait sur l'inconstance de
ce _gentile ed infedele vincitore_. Parmi les Arianes dsoles on
distinguait une jolie petite femme qu' l'lgance de sa tournure,  la
grce de ses manires, j'avais d'abord prise pour une Parisienne.  un
petit nez retrouss, au pied le plus mignon qu'il ft possible de voir,
elle joignait cet esprit vif, cette imagination ardente qu'on trouve
d'ordinaire sous le ciel de Naples. Pourvue de tant de moyens de fixer
un inconstant, elle n'avait cependant fait qu'effleurer le coeur de Csar
Berthier. Aprs avoir pendant quelque temps paru entirement occup
d'elle, il soupirait maintenant, aux pieds de madame Lambertini. Coralie
Lambertini avait t dans sa jeunesse, une des plus belles femmes de
l'Italie, et quoiqu'elle ft alors dans sa quarante-sixime anne, son
teint avait encore beaucoup d'clat, et sa taille une lgance bien
faite pour dsesprer plus d'une coquette de vingt ans.

La premire fois que nous nous rencontrmes, ce fut au dner que donnait
le grand juge Luosi: notre amiti date de cette premire rencontre.
Coralie tait passionne pour le parti franais: cette conformit de
sentimens politiques ne contribua pas peu  nous lier troitement l'une
 l'autre[13]. Berthier tait rduit, prs de madame Lambertini, au rle
d'un amant rebut. Il paraissait en tre exclusivement pris, et
cependant il ne pouvait obtenir d'elle un seul regard.

Si la jolie Gatana, me disait madame Lambertini, savait combien je
ddaigne les hommages de son inconstant, son coeur en serait bien
soulag.

Il tait en effet bien facile de voir combien la pauvre Gatana
souffrait des assiduits du jeune Franais auprs de sa rivale; cette
rivale tait doue tout  la fois d'une beaut que respectait le temps,
et de ces qualits de l'esprit et du coeur qui ne vieillissent jamais.

Je compatis si sincrement aux peines de cette pauvre Gatana, me dit
encore madame Lambertini, que, si vous tiez assez bonne pour
m'accompagner, j'irais ds demain la rassurer et lui rendre un peu de
repos.

--Oui, certainement, rpondis-je; et vous reviendrez dner chez moi
avec Moreau et quelques amis, mais en trs petit nombre: il me semble
que votre socit me fera plus compltement que toute autre oublier cet
esclavage de l'tiquette dont je suis dj si lasse.

--Comment! me rpondit-elle; et que dirai-je donc, moi, qui ai sacrifi
mes plus belles annes  toutes ces convenances du monde contre
lesquelles vous vous rvoltez.

Je la priai de s'expliquer plus clairement. Oui, me dit-elle, malgr
mon got pour l'indpendance, je suis devenue esclave de bien bonne
heure; mais le temps ni le lieu ne sont propres  vous faire une
pareille confidence. Demain nous causerons plus longuement.

Je retins la promesse de madame Lambertini, je lui fis remarquer que
Berthier ne nous avait pas perdues de vue un seul instant: il avait
l'air inquiet, jaloux mme de notre _a parte_. _Orgoglio _, me
dit-elle; cela passe, mais le mal que son inconstance fait  Gatana ne
finira peut-tre qu'avec la vie de cette aimable femme. Pas encore
dix-neuf ans! et dj si malheureuse!




CHAPITRE XXII.

Visite chez Gatana.--_Il paradiso_.--Une mre jalouse et rivale de sa
fille.--Moeurs des italiennes.--Un mariage forc.


Le lendemain matin avant dix heures, nous tions en route, Coralie et
moi, pour nous rendre chez Gatana: nous la trouvmes encore au lit;
elle avait devant elle le portrait et les lettres du perfide. Ses traits
charmans taient altrs par le chagrin, et ses yeux encore rouges des
pleurs qu'elle venait de verser.

La gnrosit du coeur de madame Lambertini tait si universellement
connue, que son aspect, loin d'humilier Gatana, sembla d'abord lui
promettre un adoucissement  la douleur qui l'accablait. Le premier
mouvement de la jeune femme fut de se jeter dans les bras de Coralie,
comme si elle et eu dj la certitude d'y trouver des consolations.

Madame Lambertini la laissa sangloter assez long-temps sans lui adresser
autre chose que ces mots affectueux qui provoquent la confiance, et
adoucissent l'amertume du chagrin: puis, avec ce ton insinuant et
persuasif, que la raison prenait toujours dans sa bouche, elle essaya de
lui dmontrer la ncessit de renoncer  une passion qui ne pouvait que
faire son malheur, ds lors qu'elle n'tait plus partage. Ses paroles
coulaient avec une douceur charmante et semblaient dictes par une
affection toute maternelle. La justesse des rflexions de Coralie,
l'vidence des vrits cruelles qu'elle ne dissimulait pas, arrachaient
par fois  la bouche de Gatana des promesses que son coeur dmentait
bientt. Des sanglots venaient alors interrompre sa voix; elle
s'criait, comme malgr elle: Ah! je l'aime plus que jamais; je sens
que j'en mourrai. Aprs avoir puis prs de Gatana tous les efforts
de la piti la plus tendre, nous la quittmes sans pouvoir obtenir
d'elle de s'abandonner au soin que nous aurions pris de la distraire de
sa douleur, en l'emmenant avec nous. Elle voulait rester seule pour
pleurer en libert: son coeur du moins tait soulag d'un grand poids;
elle savait maintenant que cette rivale qu'elle avait tant redoute
jusqu'alors, loin d'accueillir les voeux de l'infidle, l'avait toujours
trait, et le traiterait toujours avec ddain. Gatana avait l'esprit
assez juste pour sentir toute la supriorit de Coralie, et c'tait
beaucoup pour elle que de penser qu'elle n'avait plus  craindre, une
telle concurrence.

Il tait deux heures aprs midi quand nous sortmes de chez Gatana.
Coralie, ni moi, n'tions tentes d'aller nous montrer  la promenade
monotone du Cours: nous tions d'ailleurs encore dans un nglig matinal
qui ne nous permettait pas d'affronter les regards. Incertaines du parti
que nous allions prendre, nous nous regardions en silence, sans rien
dcider. Enfin l'ordre fut donn de nous conduire au pont _della Madona,
strada di Loretta_. Coralie aimait comme moi la campagne. Nous
descendmes, laissant notre voiture nous suivre  quelque distance,
tandis que nous marchions en causant le long du ruisseau. Nous arrivmes
ainsi  un petit jardin plant d'arbres fort touffus, et dans lequel de
riches parterres offraient la runion des fleurs les plus varies. Une
haie fort basse le sparait du chemin: _O Dio! che paradiso_! s'cria
madame Lambertini.

--_Si, e senza timore del tentatore_, rpondis-je en franchissant la
barrire prs de laquelle nous venions d'arriver. Coralie imita mon
exemple:  chaque pas de nouvelles exclamations trahissaient notre
surprise: il tait impossible de trouver une plus agrable retraite. Le
soin avec lequel ce jardin paraissait cultiv, le got qui en avait
dirig les dessins, tout semblait annoncer que cet den plaisait fort 
celui ou  celle qui l'habitait. Entre les arbres on apercevait une
jolie maisonnette. Je marchais en avant, et, la premire, je vis venir 
nous une femme d'environ soixante et dix ans, qui tenait par la main une
jolie petite fille. Dans ce moment, j'cartais les branches de quelques
arbustes qui obstruaient le passage; je me tournais vers Coralie et je
l'engageais du geste  avancer, lorsque tout--coup je la vis plir,
porter la main sur son coeur et chanceler. Qu'avez-vous? m'criai-je en
m'lanant vers elle, Coralie ne me rpond pas; ses yeux demeurent fixs
sur la vieille femme qui arrive bientt prs de nous.

Vous tes Vnitienne! dit Coralie d'une voix mue, et en continuant 
la regarder attentivement?

--Oui, madame.

--Vous avez servi la famille Vi...ci?

--_Santissima Vergine_! Oui, c'est moi, la pauvre Btina; et vous,
_illustrissima_, ah! c'est vous, c'est bien vous, je vous reconnais
maintenant!

Et Btina tomba presqu'vanouie aux pieds de madame Lambertini qui
respirait  peine. Sans pouvoir profrer un seul mot, elle fait signe 
la pauvre vieille de se lever; et, lui prenant affectueusement la main,
elle la pressa  plusieurs reprises sur son coeur.

--Btina, dit-elle d'une voix entrecoupe, voudrez-vous bien quitter
vos matres actuels, pour venir vivre auprs de moi, et finir doucement
vos jours dans ma maison?

--Si je le veux! ah! madame, s'cria Btina transporte de joie; mais,
pour accepter dfinitivement votre proposition, je suis force
d'attendre le retour de ma matresse. Elle est en voyage avec un gnral
franais, et ne doit revenir que dans six jours.

Dans le premier moment de cette singulire reconnaissance, j'avais voulu
m loigner; mais Coralie s'y tait formellement oppose: Restez,
m'avait-elle dit; restez, je vous en conjure, vous n'tes pas de trop
ici. Quels souvenirs doux et cruels la vue de cette pauvre Btina vient
de rveiller en moi! Lorsque je l'ai connue jadis, elle appartenait  la
mre du seul homme que j'aie jamais aim. Je vous dirai tout... Oui,
j'ai besoin de tout vous dire: vous, du moins, vous ne me souponnez pas
d'avoir un coeur ambitieux. Vous apprendrez combien je fus malheureuse,
et vous me plaindrez?

Je restai donc autant pour complaire aux dsirs de Coralie que pour
satisfaire ma curiosit vivement excite par l'incident dont je venais
d'tre le tmoin.

Btina prvint nos questions en nous apprenant qu'elle tait au service
de la fille d'un jardinier fleuriste de Parme, que le gnral Le B***
avait loge dans cette petite maison o elle vivait en grande dame, _da
signora_, comme elle disait, en haussant lgrement les paules, et en
faisant un signe de croix. C'tait nous en dire autant que nous en
voulions savoir. Nous entrmes dans la maison: partout rgnait une
lgante simplicit. Les murs de chaque chambre taient tapisss de
paysages; des vases remplis des plus belles fleurs ornaient les tables
et parfumaient l'air. Dans un joli cabinet de toilette, nous trouvmes,
suspendu  la muraille, un habillement complet de paysanne. Cette vue
nous donna meilleure ide dj jeune fille qui, dans son garement,
restait encore fidle aux souvenirs de son innocence. Elle avait sans
doute t chre  sa famille; et cependant elle l'avait abandonne pour
aller chercher la honte et le remords dans les bras d'un ravisseur.
Cette pense m'affligea. Coralie s'tait loigne pour quelques instans
avec Btina. Je me trouvais seule dans un cabinet o quelques lignes que
j'avais vues traces, comme par hasard, sur le papier, m'avaient dj
fait souponner que la dame de ce joli manoir avait perdu la paix de
l'me. Je dtachai une feuille de mon souvenir, et j'crivis au crayon,
en italien, les phrases suivantes que je traduis ici:

Si jamais le malheur ou le repentir viennent troubler l'me de
mademoiselle Rosa, qu'elle vienne sans crainte demander asile  madame
Moreau, _casa Faguani, via San-Pietro_. Elle trouvera dans cette maison
une amie qui ne ngligera rien pour la consoler et lui obtenir le pardon
de son pre.

Je rentrai dans la chambre  coucher, et je glissai furtivement ce
billet, entre le mur et le bnitier, bien certaine que la main du
gnral Le B*** n'irait pas surprendre jusque l les secrets de sa
matresse. Tout cela porte, je le sens, une couleur romanesque; et l'on
me trouvera peut-tre ridicule de travailler aussi ardemment  la
conversion d'autrui, moi qui n'avais pas su me prserver de si grandes
fautes. Mais souvent, dans le cours de ma vie, j'ai eu de ces
inspirations subites auxquelles j'ai toujours obi sans hsiter; et deux
fois j'ai eu le bonheur de sauver deux femmes bien dignes de piti.
Malheureusement je n'ai jamais su pratiquer pour moi-mme la morale tant
soit peu svre que j'ai quelquefois prche avec succs.

Je rejoignis bientt madame Lambertini, et nous regagnmes ensemble
notre voiture. Nous allons chez moi, me dit-elle: y consentez-vous?

--Oui, sans doute, j'y consens, rpondis-je, en fixant les yeux sur ce
beau visage altr par la pleur.

--Je dsire, ds aujourd'hui, reprit-elle, vous confier un secret dont
vous serez seule dpositaire.

Nous arrivmes bientt chez elle. Aprs avoir fait dfendre sa porte 
tout le monde, elle m'emmena dans le boudoir le plus recul de son vaste
appartement: l elle me montra sur la toile une de ces superbes ttes
d'homme que l'on trouve encore quelquefois en Italie. C'tait une de ces
physionomies pleines d'mes et de gnie o les femmes passionnes
trouvent _toute une existence d'amour_. Au dessous du portrait taient
gravs ces mots: _era lui_[14]. Immobile, je craignais de prononcer un
seul mot; d'une main je tenais le portrait; de l'autre, je pressais
celle de Coralie, agite par des mouvemens convulsifs. Elle n'avait
encore rien dit, et cependant je devinais les angoisses qui dchiraient
son coeur: Ma bonne amie, dis-je enfin  voix basse, et sans dtourner
mes regards du portrait; remettons  un autre jour cette pnible
confidence. Ah! je n'ai pas besoin de vous entendre pour plaindre votre
malheur. Vous l'avez aim, et il ne vit plus. Ces mots me disent tout
ce que vous pourriez m'apprendre.

--Non, ma chre Elzelina; restons au contraire; je suis calme: j'ai
l'habitude de souffrir en silence. Puis, jetant ses bras autour de mon
col avec cet abandon qui prouve si bien la confiance, elle ajouta: J'ai
besoin de parler de lui, et aussi de moi. Ma chre Elzelina, on a
peut-tre tent de vous prvenir dfavorablement contre moi... Voil le
portrait de celui que j'ai aim. Sacrifie par ma mre  un homme sans
honneur, je fus _vendue_ par mon poux; et c'est moi qui porte la honte
de cet infme march! On m'accuse de l'avoir conclu moi-mme. Vous, du
moins, dont l'estime m'est chre, vous saurez que jamais je n'ai mrit
qu'on me dshonort. Soyez sre, ma chre Elzelina, que je suis bien
plus digne de piti que de mpris.

Je dteste comme vous l'hypocrisie; je ne me targuerai donc point  vos
yeux d'un pompeux repentir. leve sous les yeux d'une mre dont la vie
n'tait rien moins que pure, on ne m'apprit pas qu'une femme et de voeu
plus important  former que celui d'tre belle, et de soin plus prcieux
que celui de plaire: On ne m'enseigna de la religion, que ces pratiques
extrieures et minutieuses qui sont plutt des distractions que des
entraves opposes aux passions. J'tais cependant ne pour le bien; car,
au sein mme de la corruption o je fus condamne  vivre, je
m'attachai, de toutes les forces de mon me,  l'homme le plus noble et
le plus vertueux. Quand je le connus, je n'tais dj plus matresse de
mon choix: ma mre m'avait dj sacrifie  la jalousie que je lui
inspirais.

Une exclamation d'tonnement s'chappa malgr moi de ma bouche. Coralie
reprit bientt en ces termes:

Oui, dit-elle, ma mre fut ma rivale, ou plutt, je devins
involontairement la sienne. Nous apprmes en mme temps l'une et l'autre
que mes charmes effaaient les siens. Cette dcouverte veilla dans son
me la haine, dans la mienne, l'orgueil; car jusqu'alors j'avais admir
dans ma mre, la plus belle femme qui ft au monde.

Matresse d'une grande fortune, ma mre, veuve, et trs jeune encore,
jouissait de la plus entire indpendance, et de la considration qui
s'attachait  un nom illustre; sa maison tait le rendez-vous de la plus
haute noblesse de la rpublique, et des grands personnages trangers qui
venaient  Venise. Long-temps, tous les hommages s'adressrent  elle
seule. Cependant ma jeunesse commena de m'attirer quelques regards.
L'exprience, et ce besoin de plaire, auquel l'ge semblait donner chez
ma mre de nouvelles forces, l'clairrent bientt sur les causes de la
dsertion qui se manifestait parmi ses courtisans. J'tais bien
innocente des hommages que m'adressaient quelques personnes: mais dj
ces hommages me rendaient pour toujours odieuse  ma mre.

Ces mots excitaient dans mon me un tonnement pnible. Je ne voulais
pas interrompre madame Lambertini. J'avais pris sa main; je la serrais
dans les miennes, et je fixais sur elle des yeux humides, comme pour
l'inviter  pargner la mmoire de sa mre, et  temprer l'amertume de
ses dernires paroles. Au lieu de trouver dans ses regards l'expression
du sentiment que je voulais lui faire partager, je n'y trouvai que la
plus singulire surprise.

Ma chre Elzelina, dit-elle, vous vous mprenez, je le vois, sur le
sens de mes paroles. Je n'ai jamais eu pour ma mre que les sentimens
que la nature met dans tous les bons coeurs: loin de moi l'intention de
la fltrir  vos yeux, en vous la peignant telle que le monde l'a
connue. Une grande beaut, l'lvation de son rang, une fortune qui
l'obligeait  ouvrir presqu'indistinctement sa maison  tout le monde,
enfin un mariage mal assorti, ne sont-ce pas l des excuses assez fortes
pour allger un peu des torts qu'en Italie on traite d'ailleurs avec
assez d'indulgence? Croyez-moi, si je me plains encore de ma mre, ce
n'est pas que je garde aucun ressentiment  sa mmoire: j'ai toujours
t fille tendre et soumise. Mais je ne puis dissimuler cette rivalit
qui devint plus tard la source de tous mes malheurs.

En prononant ces mots, madame Lambertini m'attira vers elle de cet air
caressant qui est un des premiers charmes des beauts italiennes.

Ma chre amie, dit-elle, vous voulez me juger d'aprs votre manire de
voir et vos propres sentimens. Cela est impossible: nos deux ducations
ont trop diffr l'une de l'autre. Ds ma premire enfance, les exemples
que j'avais sous les yeux me familiarisrent avec des fautes que vous
avez heureusement appris  regarder comme des crimes. Vous avez suc les
principes d'une morale svre: j'tais dj arrive  l'adolescence
qu'on ne m'avait point encore donn de notions du bien et du mal. Rien
ne me prmunissait contre les piges de la sduction, et je n'entendais
parler autour de moi que du bonheur d'aimer et d'tre aime. Suis-je
donc indigne de toute estime  vos yeux pour n'avoir pas su me prserver
de fautes dont j'ignorais la gravit?

--Ah! je n'ai pas le droit d'tre svre envers vous, m'criai-je,
emporte par un mouvement subit. Coralie! je vous aime et je vous
plains.

Elle m'embrassa encore une fois, et reprit ainsi son rcit:

Parmi les hommes que ma mre traitait avec assez de distinction se
trouvait le jeune Lorenzo Bran..i. Le premier regard qu'il fixa sur moi
apprit  ma mre tout ce qu'elle avait  redouter de la beaut de sa
fille et de l'inconstance de Lorenzo. Bientt elle acquit la preuve de
l'impression que j'avais produite sur lui, en le voyant faire la demande
de ma main. Cette demande blessa plus encore sa vanit que ses
affections. Lorenzo, jeune, riche, issu d'une famille illustre, tait un
parti trs convenable: j'avais accueilli son hommage, et je l'aurais
suivi  l'autel sans regrets comme sans joie; mais loin de consentir 
ce mariage, ma mre me rservait un mari fait pour m'inspirer le dgot
et le mpris. Rarement en Italie, surtout dans le rang o je suis ne,
le mariage est pour les femmes une source de bonheur. J'en ai fait la
triste exprience.

Lambertini avait quarante-trois ans; j'en avais  peine quatorze. Veuf
de deux femmes, et publiquement attach au char d'une danseuse, il
joignait  tous les dsagrmens naturels une sant dgrade par de longs
excs. Son caractre tait faux et perfide: tout  la fois orgueilleux
et rampant, prodigue sans gnrosit, il avait dissip de grandes
richesses. Peu dlicat sur le choix des moyens qui pouvaient le mettre 
mme de soutenir ses folles dpenses, ma dot et ma beaut lui parurent
galement propres  servir ses projets.

En me choisissant un tel poux, on se garda bien, comme vous le pensez,
de me consulter. Ma mre me dit: Voici le comte Lambertini qui veut
bien vous demander en mariage: j'ai accueilli sa demande. Je baissai
les yeux en frmissant: mon coeur n'tait encore prvenu pour personne;
Lorenzo lui-mme m'tait indiffrent; mais l'aspect seul du comte
justifiait ma rpugnance pour lui. J'essayai en vain sur ma mre le
pouvoir des prires et des larmes: elle demeura inflexible. Alors je
m'emportai jusqu' dclarer hautement que je n'obirais pas, et que le
comte Lambertini ne serait jamais mon mari. Ma mre tait ma tutrice;
elle avait tout pouvoir de disposer de moi; elle aimait Lorenzo, et me
croyait prise de lui. Lorenzo, de son ct, ne voulait pas renoncer 
ses prtentions sur moi. Elle craignait d'tre force de me donner 
lui; elle sut me contraindre  l'obissance: je fus trane mourante 
la crmonie du mariage, et de l au palais Lambertini. Aprs quelques
jours consacrs  des ftes qui me faisaient horreur, le comte me
proposa, suivant l'usage, de prendre _il cavaliere servante_. Je savais
que mon choix ne serait point libre, et je ne voulais pas attacher  mes
pas un argus charg d'pier toutes mes dmarches et de pntrer mes plus
intimes penses. Je rejetai la proposition du comte; mais plus je
m'obstinais dans mes refus motivs sur l'aversion que m'inspirait cet
usage, plus le comte dsirait m'y voir soumise: il ne put rien obtenir.

 la nouvelle de mon mariage, Lorenzo avait quitt Venise: une fte
donne par ma mre l'y ramena, et je le rencontrai. Ma mre endura
l'inexprimable tourment de me voir l'unique objet de son empressement.
Chaque jour, mille occasions que je ne cherchais pas semblaient natre
pour nous runir; bientt il put se flatter d'avoir russi  me plaire,
mais bientt il apprit qu'un autre pouvait seul m'inspirer un vritable
amour. Quant  mon mari, je ne faisais encore que le mpriser; mais ce
mpris devait bientt se changer en une haine mrite.

Pauvre Coralie! dis-je en la regardant avec tristesse. Elle pressa
lgrement ma main et continua son rcit.




CHAPITRE XXIII.

Cosimo Vinci.--Enthousiasme du peuple de Venise pour lui.--Perfidie
italienne.--Lavinie.--Belle action de Cosimo.


 cette poque commenait  briller d'un vif clat le dernier rejeton
d'une des plus nobles familles de la rpublique. Cosimo Vinci,  peine
g de vingt-cinq ans, avait dj fait ses preuves de courage guerrier,
et dployait un grand talent d'orateur. Il mprisait l'orgueil de la
haute aristocratie vnitienne. Il se montrait toujours ardent  dfendre
les droits du peuple.

Un jour ma camariste favorite accourt vers moi: Madame, me dit-elle,
venez donc voir un beau spectacle. Je m'lanai rapidement vers une
galerie qui dominait le pont du _Rialto_, et de l je pus voir Cosimo
que le peuple ramenait en triomphe  son palais. L'air retentissait des
plus vives acclamations; les enfans et les femmes s'approchaient pour
toucher ses habits. Ces cris, cette foule, ces dmonstrations de
l'enthousiasme populaire me pntrrent d'une vive motion. En passant
prs de mon balcon, Cosimo leva la tte, nos yeux se rencontrrent; mon
coeur palpitait si vivement que je fus prs de m'vanouir. Oh! la
dlicieuse peine qu'un premier amour! Cet amour a laiss dans mon me
des traces ineffaables, et la mort mme m'a rendu plus cher celui qui
en fut l'objet[5]. Lorenzo vint me faire une visite dans la soire: je
fus triste et maussade; j'aurais voulu parler, et cependant je n'osais
prononcer le nom de l'homme qui occupait toutes mes penses depuis
quelques instans. Nous entreprmes une promenade sur l'eau. Mon
gondolier me procura, sans y songer, une jouissance bien vive, celle
d'entendre rpter avec l'expression du plus vif enthousiasme ce nom de
Cosimo qui m'tait dj si cher.

Assise au fond de la gondole, j'avais voulu que la portire de devant
restt ouverte; Le gondolier, jeune homme plein de franchise et de
gaiet, s'aperut du silence qui rgnait derrire lui, et il entreprit
de le rompre en se retournant: Votre seigneurie, me dit-il; a-t-elle vu
ce matin le triomphe de notre Cosimo? C'est qu'il est bien  nous,
celui-l! Que le ciel le bnisse! Je lui ai pris la main; et quelle
bonne grce il a mise serrer la mienne comme s'il et t l'un de mes
camarades!

L'interpellation du gondolier me mettait  mme de lui demander des
dtails, de lui adresser quelques questions; mais l'instinct de la
jalousie est quelquefois bien fin. Lorenzo devina ma pense. J'avais
trouv moyen de glisser deux sequins dans la main du gondolier. Il
exprima hautement sa reconnaissance en me disant: Grce  votre
seigneurie, je vais boire  la sant de notre Cosimo; que le ciel le
rende heureux et protge ses amours!

 ces mots, l'indignation se peignit sur le visage de Lorenzo; je
sentis que je m'tais trahie, mais l'expression de son sourire
ddaigneux me parut insultante pour moi, et je rsolus de me venger  la
premire occasion; cette occasion ne tarda gure  se prsenter.  un
grand dner chez le comte Paoli, o se trouvaient runis les plus
illustres chefs de la noblesse de Venise, et tous les membres de la
lgation autrichienne, je rencontrai la mre de Cosimo. C'tait une de
ces femmes rares dans tous les pays du monde, mais surtout en Italie.
Elle avait pass sa jeunesse dans la pratique de toutes les vertus, et
consacr son ge mr  l'accomplissement des devoirs d'pouse et de
mre. Sa beaut avait t remarquable, et cependant elle tait toujours
demeure  l'abri des traits de la mdisance. Le chagrin qu'elle avait
prouv de la mort de son mari avait ht pour elle les approches de la
vieillesse. Sa tendresse maternelle, son attachement exemplaire  ses
devoirs, trouvaient alors une douce rcompense dans la pit filiale de
Cosimo; et la vnration publique l'entourait en tous lieux de ses
hommages.

 mon entre dans le salon, la premire personne qui s'offrit  mes yeux
fut cette noble dame. La certitude que son fils ne pouvait tre loin
d'elle fit battre plus vivement mon coeur. Un regard sombre que Lorenzo
lana vers l'autre extrmit de la salle m'aida bientt  dcouvrir
celui que je cherchais. Lorenzo voulait s'opposer  ce que Cosimo me ft
prsent: je ne rpondis  ses remontrances que par une ironie
sanglante. Attachant alors sur moi son regard pntrant et faux, il me
dit d'une voix affaiblie par la rage qui le dvorait: Le hros du
peuple est heureux en tout.

--Oui, rpliquai-je trop imprudemment, le hros du peuple est aussi le
mien.

Il ne rpondit pas; mais son regard exprima suffisamment tous les
sentimens qui se pressaient dans son me. Dans ce moment mme, un parent
de ma mre prenait Cosimo par la main, l'amenait prs de l'endroit o
j'tais assise, avec intention de me le prsenter. Les lois de
l'tiquette, l'observation des convenances ne sauraient matriser l'lan
d'une me passionne. L'impression que j'prouvai  la vue de Cosimo fut
si vive, qu'un cri m'chappa malgr moi; ses yeux se fixrent sur les
miens, et nous sentmes tous deux en mme temps que nous nous aimions
pour la vie.

Tout semblait se runir pour accrotre et justifier mon amour. Cosimo,
malgr sa jeunesse, tait dj respect comme un vieillard. J'ai dit
combien il tait cher au peuple: les nobles le hassaient, mais les
motifs de cette haine, fonde sur ses courageux efforts pour assurer les
liberts publiques, me le rendaient plus cher encore.

Tel tait, ma chre Elzelina, tel fut toujours l'homme que j'aimais
avec idoltrie: j'tais aime de mme. Tout entire  ma passion, je ne
vivais plus que pour Cosimo. Lorenzo connaissait mes sentimens: je ne
les lui avais pas cachs, et il avait paru accepter l'amiti de soeur que
je lui avais franchement offerte. Le misrable! j'avais mis quelque
confiance en lui, et il ourdissait en secret contre moi la trahison la
plus noire! N'allez pas croire, ma chre Elzelina, que de tels
caractres se rencontrent  chaque pas en Italie; ce serait juger bien
injustement mes compatriotes; cependant, je dois l'avouer, lorsqu'un
Italien se venge, il aime  retourner le poignard dans le sein de la
victime.

--Vous me faites frmir, ma chre Coralie: mais j'aime mieux penser
avec vous que de tels caractres sont heureusement rares.

--Btina, reprit Coralie sans me rpondre, avait toute la confiance de
Cosimo et la mienne. Cette femme avait vu natre son jeune matre; elle
nourrissait pour lui dans son coeur tous les sentimens d'une mre.
C'tait elle qui me recevait dans les visites que je faisais  une
habitation charmante, situe sur les rives de la Brenta, et dont Cosimo
lui avait remis la garde. Un jour, jour de dsespoir! enveloppe d'un
voile pais, je descendais avec une entire scurit dans ma gondole[16]
je me sens tout  coup serre par deux bras vigoureux, et la voix de
Lorenzo vient frapper mon oreille. Je me retourne avec violence, et, en
me dbattant, j'aperois ma mre dans le fond auprs de Lambertini: un
seul cri sortit de ma bouche, et ce cri fit entendre le nom de Cosimo
prononc avec l'accent du dsespoir.

Infme! dit ma mre, c'est donc pour cette vile idole du peuple que tu
dshonores ton nom et ta famille! mais tu n'chapperas plus  notre
vigilance.

Elzelina, je ne vous dirai pas ce que je rpondis  ma mre. Emporte
par l'excs de la douleur, j'oubliai entirement le respect que je lui
devais. Lambertini se montra plus doux, et ses reproches sans aigreur
produisirent plus d'effet sur moi que le langage furieux de ma mre.
Quant  Lorenzo, je ne daignai lui adresser ni une parole ni un regard:
j'avais pour lui trop de mpris.

On aborda enfin; et, lorsqu'en sortant de la gondole je me vis  la
porte du couvent de Sainte-Ursule, je m'criai avec un accent dchirant:
_Non ti vedr mai pi[17]!_ Ce fut l'abbesse qui nous reut; je me mis 
genoux devant elle, et je lui demandai, en pleurant, sa bndiction.

Lambertini annona l'intention de venir me visiter de temps en temps.
Lorenzo osa parler de l'accompagner. Saisissant alors avec violence la
main de ma mre: Votre fille, lui dis-je avec la plus vive indignation,
ne paratra plus devant vos yeux, si ce misrable ose jamais mettre les
pieds au couvent.

Je passai deux mois dans cet asile de la pnitence, seule et loigne
du monde. Pour tromper mon chagrin, je me livrais  mille pratiques de
dvotion, sans en tre ni soulage ni console. Ah! la religion qui
console n'est pas celle qui consiste  observer rigoureusement les
jenes et les prires commandes par l'glise, c'est celle qui parle au
coeur, et qui prend sa source dans une pieuse conviction!

Je croyais que Cosimo s'occupait de chercher un moyen de me sauver.

Hlas! j'tais loin de souponner qu'on ft parvenu  le tromper sur
mes sentimens, qu'il devait si bien connatre. Dj je n'tais plus 
ses yeux qu'une femme parjure et infidle. Neuf ans s'coulrent avant
que je pusse apprendre quels moyens on avait employs pour m'aliner son
coeur. Lorsque je pntrai ce mystre d'infamie, les vnemens avaient
rendu toute explication inutile: Cosimo n'tait plus libre; celle qui
devint son pouse tait la fille du duc d'Orzio.  peine avait-elle
atteint l'ge de douze ans, lorsque son pre s'occupa, pour la premire
fois, de lui choisir un poux. Lavinie ne connaissait dj point
d'gales pour la beaut; la candeur de son me rpondait  l'lgance et
 la noble rgularit de sa taille et de ses traits. L'ambition de son
pre tait de la placer, par un brillant mariage, au premier rang de la
noblesse italienne.

Il voulait que Lavinie devnt l'pouse du prince Luc...ni, alors le
plus puissant et le plus riche seigneur de la Toscane. Le duc d'Orzio
conduisit sa fille  Pise, o tait alors la cour. La beaut de Lavinie
attira sur elle les regards de tous les courtisans, et particulirement
ceux de l'homme  qui son pre l'avait secrtement destine. Quoique
Luc...ni toucht  la vieillesse, Lavinie aurait sans doute obi sans
rpugnance  la volont du duc. L'clat d'un titre, l'abondance et la
varit des plaisirs que procure une immense fortune, auraient pu
suffire au bonheur de son me innocente et pure; mais cette innocence
mme devint la cause de sa perte. Victime de la sduction, perdue par la
publicit mme de son malheur, Lavinie fut ramene  Venise. Le duc
l'enferma dans la partie la plus recule de son palais, et la livra
seule, sans consolations, aux angoisses de la douleur et du repentir. 
cette poque, Cosimo tait parvenu au plus haut point de sa gloire et de
la faveur populaire. Touch du dsespoir d'un vieillard qu'il aimait, et
dont les efforts avaient souvent second les siens, pour le succs de la
cause qu'il servait, il alla le trouver, et lui dit: Mon pre, je ne
veux pas vous voir plus long-temps l'objet d'une insultante piti. Je
veux rendre  votre fille l'honneur, et  vous le repos. Que Lavinie
devienne mon pouse; qu' l'abri de mon nom elle vive dsormais paisible
et respecte. Mon pre, donnez-moi le droit de la protger. Je ne puis
lui offrir que l'amiti d'un frre: mon coeur est ferm dsormais 
l'amour; mais reposez-vous sur moi du soin de son bonheur; elle sera
aprs ma mre ce que je chrirai le plus au monde.

Le vieillard pressa Cosimo contre son coeur et l'appela son fils. Il le
conduisit dans une galerie sombre au del de laquelle Lavinie n'avait
plus le droit de porter ses pas. L, triste et pensive, elle tait
assise prs d'une fentre, et regardait, dans une muette mlancolie,
descendre sur la campagne les ombres de la nuit. Au bruit des pas qui se
font entendre, elle se lve, se retourne et aperoit son pre. Ses yeux
ne distinguent encore que lui seul; elle tombe aux pieds du duc.
Lavinie, dit le vieillard, tu peux encore devenir l'orgueil et la joie
de mes vieux jours; lve-toi, et coute ce que je vais te dire. Lavinie
aperoit alors la noble figure de Cosimo: Vi...ci, poursuit le duc,
consent  te donner sa main; je l'ai nomm mon fils, il sera ton poux.
Accepte cette main qu'il t'offre, et jure ici, devant les images de nos
anctres, que tu vivras toujours digne d'eux, de moi et du beau nom que
tu es appele  porter.

Lavinie baisse la tte, tombe encore  genoux, et levant les mains au
ciel: Moi, dit-elle, je serais l'pouse du noble Cosimo! Mon pre, je
ne suis plus digne de lui.

Le duc la relve, la presse contre son sein, et la remet aux bras de
Cosimo. Il avait dit  sa mre: Je veux sauver une femme malheureuse,
Lavinie, si digne de pardon et de piti! et sa mre avait rpondu:
Lavinie sera ma fille. Lavinie prouva depuis, lorsque la proscription
et la mort atteignirent Cosimo, qu'elle tait digne d'appartenir  un
tel poux.

Tout fut prpar pour clbrer avec pompe cette union dont la nouvelle
devait causer un tonnement universel, lorsqu'elle deviendrait publique.
Cosimo l'avait bien prvu; il voulait, par cette magnificence et cet
clat, imposer silence aux mchans, et faire douter que Lavinie et t
coupable. En attendant que l'instant fix pour le mariage ft arriv,
Cosimo allait tous les soirs au palais d'Orzio. Ce n'tait point l'amour
qui l'y conduisait, non, ma chre Elzelina, Cosimo se croyait en droit
de me mpriser, de me maudire, et cependant il m'aima toujours. Lavinie
savait qu'elle n'tait point _aime par amour_; mais la tendre amiti,
l'estime, les gards qu'il lui tmoignait, la rassuraient pleinement sur
le sort qui l'attendait auprs de cet homme gnreux dont le dvouement
lui rendait  la fois son honneur et tous ses droits  la considration
publique.

Cependant, la tourmente politique prenait chaque jour,  Venise, un
nouveau caractre de gravit. Cosimo, toujours fidle  la cause qu'il
avait embrasse, redoublait d'efforts pour dfendre les droits du peuple
contre les prtentions imprieuses de la haute aristocratie. Cette
conduite augmentait le nombre de ses ennemis; et ces ennemis taient
d'autant plus dangereux que la plupart couvraient leur complot contre
lui du voile de la plus franche amiti. On n'osait pas encore clater
ouvertement contre un homme qui tait, depuis si long-temps, ador du
peuple; mais on sut le frapper dans la personne de l'ami qu'il
chrissait et qu'il respectait le plus. Oblig de s'absenter de Venise
pendant deux mois, Cosimo trouve  son retour le duc d'Orzio dans les
fers, et prs de succomber sous la fausse accusation d'un crime d'tat.
De sourdes rumeurs adroitement semes accusaient dj Cosimo d'tre le
complice du duc. Les nobles se liguaient ouvertement contre lui: le
peuple seul restait encore fidle  son dfenseur; mais qu'est-ce que le
peuple dans un tat o ses droits ne sont pas dtermins? o la tyrannie
des grands est soutenue par la force qu'ils ont seuls  leur
disposition? Le duc d'Orzio fut exil de Venise, et ses biens furent
confisqus. Le prince Luc...ni, celui qu'il avait, peu d'annes
auparavant, choisi pour gendre, fut un des plus actifs instrumens de sa
perte. Il esprait par l s'assurer plus aisment la possession de
Lavinie, dont les charmes avaient fait sur son coeur une impression qui
ne s'tait point efface; mais Cosimo veillait sur celle qui devait tre
son pouse: il l'avait confie aux tendres soins de sa mre, et lui-mme
il avait assur au duc une retraite sre et digne de lui, dans le fond
de la Calabre. Le vieillard partit dans l'esprance de devoir bientt 
son gendre son retour dans sa patrie. Il se flattait de couler
paisiblement ses derniers jours  Venise entre Lavinie et Cosimo. Vain
espoir! La mort seule devait mettre un terme aux malheurs de cette noble
famille, et de celui qui s'tait dclar son soutien.

Cosimo prouva qu'il se regardait dj comme l'poux de Lavinie. Il
n'alla pas demander raison au prince Luc...ni, de ses lches complots
contre l'honneur et la libert de Lavinie, mais il lui dclara
publiquement que son ge seul le mettait  l'abri d'une juste vengeance,
et que, sans ses cheveux blancs, il aurait eu  donner une satisfaction
clatante de l'outrage fait au nom d'Orzio.

Dix jours s'taient  peine couls depuis cette scne, et dj Cosimo
remplaait le duc dans les prisons de Saint-Marc.

Ici, ma chre Elzelina, va commencer une chane de malheurs que je n'ai
point la force de parcourir aujourd'hui. Demain, prs de la tombe o
j'ai runi les cendres de Cosimo et de Lavinie, je vous achverai ce
pnible rcit. Y viendrez-vous avec moi? Ah! mon amie, que de larmes
amres j'ai rpandues sur ce tombeau! je vois les vtres prs de
s'chapper de vos yeux; mon Elzelina, puissiez-vous ne connatre jamais
de douleurs semblables  celles qui depuis si long-temps ont empoisonn
ma vie.

J'tais trop mue pour pouvoir lui rpondre. Coralie ne pleurait pas;
mais la pleur de son beau visage, la sombre expression de ses yeux, le
tremblement de ses lvres, rvlaient mieux que des ruisseaux de larmes
son motion terrible et profonde. Nous gardmes quelque temps le
silence. Enfin je me levai; je n'osai la presser de venir passer avec
moi le reste de la journe: je sentis que la solitude pouvait seule
convenir  la situation de mon amie; je respectai sa douleur. Elle serra
doucement la main que je lui tendais, en me disant:  demain.

-- demain, lui rpondis-je, et je partis.




CHAPITRE XXIV.

Quelques rflexions.--M. Richard.--Un dner d'amis.--Voleurs adroits.


Il tait tard quand je quittai madame Lambertini. Pendant le trajet pour
revenir chez moi je m'abandonnai tout entire aux rflexions que pouvait
faire natre le rcit que je venais d'entendre. Que Cosimo et Lavinie me
semblaient  plaindre! Mais je plaignais bien plus encore Coralie. Unie
 un homme qu'elle dtestait, elle avait eu la douleur de survivre 
celui pour qui seul elle aurait vcu, si son choix et t libre. Elle
avait t, elle devait tre encore bien malheureuse!

 l'motion que j'prouvais, succda bientt l'inquitude de savoir
comment j'arriverais  obtenir de Moreau l'autorisation de revoir ds le
lendemain madame Lambertini. Je savais qu'il nourrissait contre elle, et
les dames italiennes en gnral, les plus fortes prventions; et je ne
pouvais me dissimuler  moi-mme que ces prventions taient fondes
sous beaucoup de rapports.

 quelques exceptions prs, les femmes en Italie sont fort mal leves:
la partie morale de leur ducation est surtout fort nglige. On leur
donne quelques talens agrables; mais elles ne doivent leur amabilit
qu' la disposition naturelle de leur esprit, disposition qui s'explique
par l'influence du beau ciel sous lequel elles naissent, et des
souvenirs que rveillent  chaque pas l'aspect de cette terre, antique
berceau du gnie et des beaux arts. Ds l'enfance elles contractent des
habitudes de mollesse. Des bains journaliers, les soins de leur coiffure
ou de leur toilette absorbent les trois quarts de leur vie. Elles
dorment une grande partie du jour; et le soir elles courent au bal et 
l'opra pour y faire admirer leurs charmes et leur parure. Du sein des
plaisirs mondains elles courent au confessionnal, et du confessionnal
elles volent  de nouveaux plaisirs. Il en est bien peu parmi elles qui
connaissent la vraie religion, celle du coeur, et presque toutes font
consister la pit dans la scrupuleuse observance des pratiques
extrieures. Il n'est, pour ainsi dire, pas une seule Italienne, qui,
parvenue  l'ge de trente ans, n'ait fait cinq ou six voeux d'expiation
et autant de plerinages. Rien de plus trange que leurs capitulations
de conscience, et que leur manire d'allier les pratiques religieuses
avec toutes les _exigences_ de l'amour. C'est surtout lors de mon second
voyage en Italie que j'ai pu mieux juger la scandaleuse indulgence des
confesseurs pour leurs pnitentes, dans toutes les matires qui touchent
 la galanterie. Je raconterai plus tard ce qui m'est arriv  moi-mme
avec le cur de ma paroisse. L'abondance des aumnes que je rpandais
sur les pauvres, celle de mes dons quand il s'agissait de grossir les
qutes pour l'ornement des chapelles, surtout le double napolon dont je
m'avisai de payer la bndiction de ma maison[18], tout avait fait
deviner en moi une ardente catholique, qui s'efforait d'expier de gros
pchs par l'oeuvre la plus mritoire, celle de la charit.

Tout le temps que j'ai pass en Italie, je me suis toujours montre
assidue aux offices de ma paroisse, et rarement j'ai manqu d'assister 
un service funbre. C'tait ma mre, mon excellente mre qui m'avait
habitue, ds l'enfance,  tmoigner toujours mon respect pour la
religion de mon pays, quoique cette religion ne ft pas la ntre.
Lorsqu'elle me conduisait aux environs de Val-Ombrosa pour porter dans
les chaumires des secours et des paroles consolantes, elle me disait:
Ma fille, ces malheureux qui nous bnissent, reculeraient devant nos
dons, s'il nous savaient hrtiques. Qui sait mme s'ils ne croiraient
pas voir sous nos falbalas le pied fourchu du tentateur. Tels sont les
effets de la superstition et de l'ignorance. Gardons-nous donc de
laisser connatre la diffrence de notre religion  des hommes qui
mettent une telle importance dans les rites extrieurs, si nous ne
voulons pas nous voir enlever le plaisir de leur faire du bien. Nous
allons  la messe; nous contribuons aux frais du culte; votre pre a
fait rtablir, de ses deniers, la chapelle de Sainte-Catherine de Sienne
que le temps avait dgrade; tous nous regardent comme de zls
catholiques; laissons-leur cette opinion qui ne nous est point nuisible.
Quitter par intrt, et sans tre convaincu, la religion de ses pres,
est le fait d'un lche; mais n'en condamner aucune, croire qu'on peut se
sauver dans toutes lorsqu'on les professe de bonne foi, ne blesser en
rien les ides d'autrui, voil, mon enfant, quelle est la croyance,
quels sont les principes de votre pre et les miens; et lorsque je vous
vois  genoux, et les mains jointes, dans une glise catholique, je prie
avec vous et pour vous avec la mme ferveur que je le ferais dans le
temple protestant de La Haye.

J'tais trop jeune alors pour sentir ce qu'il y avait de bon et de vrai
dans les paroles de ma mre; mais je lui exprimais mon admiration pour
l'architecture des glises italiennes, pour les chefs-d'oeuvre dont elles
sont ornes, pour la pompe de leurs ftes et la majest de leurs
processions. Ma mre souriait doucement et ne concevait aucune
inquitude de mon enthousiasme pour les crmonies du culte catholique.

Le cur de Val-Ombrosa, bon et charitable vieillard, tait seul instruit
du secret de notre religion: il venait, presque tous les jours, djeuner
ou dner avec nous; il tait l'aumnier de ma mre, en ce sens qu'elle
le chargeait presque exclusivement de distribuer ses aumnes. Mais je
m'aperois que je me suis un peu carte de mon sujet: j'y reviens. Une
femme clbre, de nos jours, madame de Stal, a trs bien peint les
Italiennes, en disant: Les femmes italiennes avouent leurs liaisons avec
moins d'embarras que nos femmes n'en auraient en parlant de leurs
poux... Pour peindre vritablement les moeurs gnrales  cet gard, il
faudrait commencer et finir dans la premire page. Il y a cependant des
exceptions; je me persuadais que madame Lambertini en faisait une, et la
constance de son amour pour Cosimo m'en offrait la preuve.

Bien que je fusse ne et que j'eusse pass la plus grande partie de mon
enfance en Italie, j'avais reu d'autres principes que ceux qui font la
base de l'ducation des jeunes filles italiennes. Je n'en tais que plus
coupable, sans doute; mais au moins, je ne l'tais pas sans remords.
_C'est le dernier degr de l'opprobre, de perdre, avec l'innocence, le
sentiment qui la faisait aimer_[19]. Ce sentiment, je l'avais encore, je
ne l'ai jamais entirement perdu. Il a souvent fait le supplice de ma
vie; et par une trange bizarrerie, il me consolait, il me relevait 
mes propres yeux, alors mme que je me regardais comme bien coupable.

Je savais que Moreau ne rsisterait point  mes instances, et qu'il me
laisserait la libert de voir madame Lambertini, en dpit de ses
prventions contre elle. Mais la certitude mme de mon pouvoir
m'empchait d'en abuser. Plus j'avais pour lui d'affection et d'estime,
plus je devais tre attentive  ne rien faire qui pt le blesser. Je me
trouvais si heureuse de contribuer, pour quelque chose,  son bonheur,
de payer par des soins tendres et dlicats, les bonts dont il me
comblait, la considration dont je jouissais par lui seul!

J'arrivai  Casa-Faguani, sans avoir pu concilier encore mon dsir de
cultiver l'amiti de Coralie avec celui de ne pas contrarier Moreau. Je
descendis de voiture dans une disposition d'esprit assez mlancolique.
Ursule, ma femme de chambre, m'attendait au haut du grand escalier. Du
plus loin qu'elle m'aperut, elle se mit  crier en italien: Ah!
madame, de grce, dpchez-vous de venir. M. Richard vous attend depuis
trois heures. Il joue de la guitare, il fait les gestes les plus
risibles; je crois qu'il improvise des chansons franaises; venez donc
vite.

Au seul nom de Richard, le sourire tait revenu sur mes lvres: je ne
connaissais personne de plus amusant et de plus franchement gai que cet
ami de Moreau. Richard n'tait ni jeune, ni bien fait; cependant,
quoiqu'il et un oeil de moins, on regardait sans dplaisir cette figure
qu'animait une bont spirituelle.

--Comment! dis-je  Ursule en traversant les galeries qui conduisaient
au jardin, M. Richard est ici depuis prs de trois heures!

--Oui, madame! c'est un bon vivant que M. Richard! il est bien plaisant
quand il parle italien: alors il ouvre une bouche  faire mourir de
rire, ou reculer de peur.

--Ursule, prenez un ton plus convenable.

--Excusez-moi, madame: Dieu me prserve de parler mal de M. Richard;
tout le monde ici l'aime et le respecte; et il vous aime, de son ct,
comme si vous tiez sa fille.

--Il dit cela!

--Oui, madame, repartit Ursule avec une mine tout italienne; mais cela
n'empche pas qu'il m'ait donn un sequin, et qu'il m'en ait encore
promis un autre, si je veux le laisser entrer demain dans la chambre de
madame, pendant qu'elle y sera.

--Eh bien! Ursule, vous pouvez gagner votre second sequin. Non
seulement je vous permets de laisser entrer M. Richard chez moi, mais
encore je vous autorise  l'y introduire avant l'heure de mon lever.

--En vrit, madame!

--Certainement, rpondis-je en riant; et bien plus, je vous engage  le
dire  l'oreille du gnral; cela vous vaudra quelque nouvelle
gratification.

Tout en parlant, je continuais  marcher trs vite; j'eus bientt
rejoint Richard au bosquet de Ptrarque[20]. Je le trouvai occup de
suspendre aux arbres des rubans et des guirlandes de fleurs. Il se
rjouissait tout seul de l'agrable surprise que je ne pouvais manquer
d'prouver en trouvant mon bosquet favori aussi richement orn.

Ursule avait raison: M. Richard tait _veramente curioso a veder_. Ds
qu'il m'aperut, il abandonna tous ses prparatifs, accourut vers moi,
mit un genou en terre, et me fit l'offre de son servage en termes si
emphatiques et si plaisans, que je ne pus m'empcher d'clater de rire.
Parodiant la _Dotta Camilla_, de Goldoni, je l'acceptai pour mon
cavalier servant, et je lui promis une charpe  mes couleurs, brode de
mes mains.

Ah! s'cria-t-il, d'un ton tragi-comique:

     Languiro sventurto
     Gran tempo, giache i dotti
     Della donna di miei pensieri
     Certamente non son gli oscuri
     Domestici lavor[21].

--Il parat, lui dis-je, monsieur, que vous savez bien dbiter des
impertinences en italien. Croyez-vous donc qu'une femme qui a nou dans
sa vie tant d'charpes aux trois couleurs, ne soit pas assez habile pour
en broder une de ses mains? Il n'y a pas besoin d'tre Pnlope pour
savoir broder au mtier.

--Que ne puis-je le croire! reprit-il avec l'accent d'un dsespoir
tout--fait comique.

Moreau nous avait aperus de la fentre de son cabinet; il vint bientt
partager la gaiet de notre entretien: Puisque nous nous trouvons si
bien tous les trois ensemble, pourquoi ne dnerions-nous pas ici en
petit comit?

J'accueillis cette ide avec transport: ma porte fut ferme pour tout le
monde, et nous dnmes dans le bosquet de Ptrarque. Moreau qui ne
pouvait ni passer la soire avec nous  la maison, ni me conduire au
spectacle, voulut du moins que Richard me donnt la main pour aller 
l'Opra, afin de lui faire commencer, ds ce soir mme, ses fonctions de
_cavaliere servante_. Je quittai donc la table au dessert, et une
demi-heure aprs, je reparus en grande parure. Moreau donna beaucoup
d'loges  ma promptitude, et prtendit qu'il fallait attribuer
l'lgance de ma toilette au dsir que j'avais de plaire  mon cavalier
servant.

Je puis dire que jamais je n'ai abus de l'extrme prvention de Moreau
en ma faveur; mais cette prvention me donnait un vritable orgueil.
D'autres que lui m'ont inspir un amour plus ardent; mais personne ne
m'a jamais inspir plus d'estime et de respect. Il tait si bon, si
plein de naturel dans l'intimit! la simplicit de ses manires offrait
un tel contraste avec la grandeur de ses actions et de ses penses,
qu'on tait forc de l'admirer, malgr qu'on en et.

Il m'arriva, le soir, en sortant de l'Opra, un petit malheur qui me fit
payer cher les loges que Moreau avait prodigus  la richesse de ma
parure. J'tais habitue, quand je paraissais dans une assemble
publique,  voir tous les yeux se tourner vers moi; souvent j'entendais
des voix confuses murmurer  mon aspect: _Ecco la bella sposa del
general Moreau_. Quelquefois mme on m'entourait. Ce soir l il y avait
au spectacle une foule immense. Les issues du thtre _della Scala_ sont
les plus troites et les plus incommodes qu'on puisse imaginer. Au bas
de l'escalier, au moment d'entrer sous le pristyle, trois ou quatre de
ceux qui m'avaient le plus examine, passent tout prs de moi, de faon
 me sparer d'un groupe d'officiers qui me suivait, et qui cherchait 
me garantir des flots de la foule. Je me trouve pousse assez vivement
contre Richard dont je tenais le bras: je sens quelque chose de froid
sur mon col; j'y porte la main, mais il tait trop tard, mes trois rangs
de perles avaient disparu.

Fiez-vous donc aux suggestions de l'amour-propre, dis-je tout bas 
Richard. Je croyais ne devoir qu' ma beaut la grande attention dont
m'honoraient ces messieurs.

--Mais, trs-certainement, interrompit-il; en douteriez-vous?

--Je n'en doute pas; mais je suis sre qu'ils n'taient pas moins
sensibles  la beaut de mes perles. Ils ont voulu s'assurer qu'elles
n'taient pas de fabrique romaine[22], et, pour mieux en juger, ils s'en
sont empars.

Le premier mouvement de Richard fut de faire appeler la garde pour la
mettre sur les traces des voleurs: je m'y opposai. La foule s'tant
bientt dissipe, nous montmes en voiture, et nous arrivmes  la _casa
Faguani_. Moreau nous attendait, non sans inquitude, au bas de
l'escalier. Comme le thtre _della Scala_ tait voisin de notre
demeure, quelqu'un tait venu apprendre officieusement au gnral que
j'avais t vole, et que les voleurs avaient failli m'trangler en
m'arrachant mon collier.

Ah! vous voil! qu'est-il donc arriv? dit Moreau, en s'lanant vers
nous, et en m'enlevant, pour ainsi dire, de la voiture.

--Rien, mon ami, rien, sinon qu'on m'a vol mon collier.

--Mais on a manqu de vous tuer, en vous l'arrachant!

--Pas du tout: on me l'a enlev le plus doucement du monde; j'ai eu
affaire  des voleurs de bonne compagnie.

--Vous n'avez eu aucun mal?

--Aucun, pas mme le mal de la peur. En vrit, ces messieurs s'y sont
pris avec beaucoup d'adresse; ce sont, je vous assure, de fort habiles
gens.

--Dieu merci! me voil tranquille.

Nous finissions  peine ce premier entretien, quand les aides-de-camp du
gnral revinrent avec quelques officiers de l'tat-major. On n'avait pu
retrouver les traces des voleurs; tous ces messieurs taient d'avis de
porter plainte  l'autorit: dj ils avaient donn l'veil  la police;
mais, avec le consentement de Moreau, je fis cesser toutes les
poursuites.

Le souper fut assez gai; Richard tait un peu maussade: il ne pouvait se
pardonner sa ngligence  porter des regards autour de nous; ngligence
qui, disait-il, avait t certainement cause du vol dont je venais
d'tre la victime. Quant  moi, quoique je n'eusse tmoign ni
mcontentement, ni frayeur, je sentais un malaise qui m'aurait dcide 
me retirer plus tt, si je n'eusse craint de causer  Moreau quelque
inquitude. Pendant tout le repas je fus l'objet des attentions les plus
dlicates de sa part; il semblait que le danger auquel il avait pu me
croire expose pendant quelques minutes redoublt sa tendresse pour moi;
enfin le souper s'acheva, et je pus me livrer au repos dont j'avais
grand besoin.




CHAPITRE XXV.

Conversation au sujet de Coralie.--Je la vois du consentement de
Moreau.--Le proscrit.--Dvouement de Lavinie.


Aprs avoir successivement adopt et rejet vingt moyens diffrens qui
s'offraient  mon esprit pour obtenir de Moreau la permission que je lui
demandais de cultiver l'amiti de madame Lambertini, je rsolus de
m'expliquer avec lui sans dtour, et de lui parler le langage de la plus
entire franchise. Je mis cependant d'abord en oeuvre une petite ruse que
je savais trs propre  me le rendre favorable.

Il tait toujours charm, lorsque le matin, entre six et sept heures, je
lui envoyais dire par ma femme de chambre que j'tais veille, et que
je le priais de venir un moment dans ma chambre. Ce moment tait
toujours celui de la causerie intime qui a tant de charmes pour deux
mes qui s'entendent bien. Alors nous nous parlions  coeur ouvert, et il
n'y avait point de secrets entre nous. Ds qu'il m'abordait, le nuage
qui obscurcissait son front commenait  s'claircir, et bientt se
dissipait entirement; prouvait-il quelque contrarit un peu grave, ma
gaiet naturelle ne tardait pas  lui rendre ce calme d'esprit dont il
ne sortait pas habituellement; son me tait-elle irrite par l'attente
ou la nouvelle d'une injustice du Directoire, j'effaais bientt cette
impression pnible en rveillant ses souvenirs de gloire. Je lui parlais
de ses hauts faits d'armes, des services qu'il avait rendus  son pays,
et le sourire revenait bientt sur ses lvres. Tel tait mon ascendant
sur lui, qu'un regard, un mot de ma bouche suffisait pour lui faire
oublier ses inquitudes ou ses chagrins.

Moreau ce jour-l fut le premier  amener l'entretien sur Coralie. Eh
bien! me dit-il, vous ne me parlez pas de votre nouvelle amie; vous avez
cependant pass avec elle une grande partie de la journe d'hier. La
trouvez-vous toujours galement digne d'intrt?

--Plus digne que jamais, m'criai-je vivement: avant peu j'espre vous
voir partager mon amiti pour elle. Je n'ai entendu encore que le rcit
d'une partie de ses malheurs.

--Vous voulez rire, ma chre amie. Ses malheurs? dites-vous. Elle, des
malheurs! elle, la matresse d'un prince! sans doute elle pourrait vous
raconter ceux qu'elle a causs, mais sa franchise italienne n'ira point
jusque l.

--Vous tes bien injuste pour madame Lambertini, et cependant je ne
connais personne qui soit plus  plaindre qu'elle sous bien des
rapports. Objet de la haine d'une mre ds sa premire enfance, plus
tard elle a perdu l'homme  qui elle avait vou un inviolable amour;
sont-ce bien l des malheurs rels?

En parlant, j'avais pris la main de Moreau; mes regards plaidaient la
cause de Coralie: Suspendez encore votre jugement, lui dis-je, jusqu'
ce que vous ayez entendu tout ce que j'ai  vous dire; me le
promettez-vous? Un sourire d'incrdulit fut sa seule rponse; mais
enhardie par la douce expression de ses yeux, je lui demandai si je
n'aurais pas la libert de passer, ce jour-l mme, une partie de la
matine avec madame Lambertini.  l'instant la physionomie de Moreau
prit une teinte plus sombre; il porta sur moi un regard pntrant:
Elzelina, me dit-il, vous savez combien est grande ma confiance en
vous. Le moindre doute sur votre sincrit me tuerait... Assurez-moi que
madame Lambertini ne vous a point parl de moi, qu'elle ne vous a fait
aucune question sur mon compte.

--Je vous le jure, mon cher ami, repris-je avec chaleur: ma bouche
seule a prononc votre nom. C'est toujours un besoin pressant pour mon
coeur que d'apprendre  tous ceux qui m'approchent combien vous me rendez
heureuse. Mais pourquoi craindre les questions de Coralie? Pourquoi lui
attribuer des intentions qui pourraient vous tre nuisibles? Elle est
vraiment bonne, pleine de franchise, et toute dvoue au parti franais.
Sre que ses secrets ne peuvent tre mieux confis  qui que ce soit
qu' vous-mme, je vais vous redire les confidences qu'elle m'a faites.
Croyez-le, mon ami; je ne voudrais pas contracter une liaison qui vous
dplt; mais il me serait bien pnible de rompre tout commerce d'amiti
avec Coralie. Je pus lire sur sa figure le plaisir que lui causait mon
langage, et, sans hsiter davantage, je commenai mon rcit.

Il faut en convenir, je brodai un peu l'histoire, et je glissai
adroitement sur tout ce qui pouvait dplaire  mon auditeur. Il ne
fallait pas l'effrayer; et je sentais que j'aurais besoin de plus
d'indulgence quand il faudrait plus tard en venir  la liaison de madame
Lambertini avec l'archiduc,  ce contrat d'opprobre et de scandale,
comme l'appelait Moreau. J'appuyai donc sur tout ce qui pouvait
justifier Coralie d'une vile cupidit. Je cherchai ensuite  convaincre
le gnral qu'il avait tort de redouter les vues politiques de Coralie
sur moi, et je terminai en m'engageant  rompre sur-le-champ toute
liaison avec elle si jamais il lui arrivait de me faire la moindre
ouverture qui justifit les soupons de Moreau.

Il me parut moins touch et moins convaincu que je ne l'avais espr.
Afin de couper court  toutes rflexions fcheuses de sa part, je lui
dis gaiement: Voici mon exorde, en attendant ma proraison; la suite 
demain, comme disent les journaux, ou, si vous l'aimez mieux,  ce soir.
Vous allez me trouver bien peu faite pour garder un secret, ajoutai-je
sans attendre sa rponse. Voil pourtant le danger de prendre une
confidente comme moi. Si j'avais des secrets pour ma part, je ne
voudrais les confier qu' un tre qui ft entirement isol du monde, et
dont le coeur ft libre de toute affection tendre.

Il me serra la main de la faon la plus expressive. Afin de lui
complaire, je rsolus de diffrer jusqu'au lendemain la nouvelle visite
que j'avais promise  Coralie. Je lui fis agrer mes excuses dans un
petit billet que je lui adressai, en lui rappelant que nous tions
toutes deux, ce jour-l mme, d'un grand dner chez le comte Luosi, et
que je m'estimerais bien heureuse de l'y rencontrer.  mon arrive,
madame Lambertini eut peine  contenir le dsir violent qu'elle avait de
me parler. Je lui expliquai, en peu de mots, les motifs du retard de ma
visite. Elle eut lieu d'tre trs satisfaite des gards que lui tmoigna
le gnral Moreau pendant le reste de la soire. Une simple marque de
dfrence de sa part devenait un titre aux attentions les plus
empresses de tous les Franais qui se trouvaient alors  Milan. Combien
je sus gr  Moreau de cette nouvelle preuve de bont!

Le lendemain, et du consentement de Moreau, je me rendis chez Coralie:
elle avait espr que nous passerions toute la journe ensemble; je ne
pouvais au contraire lui donner que quelques heures. Il fallut donc
renoncer au projet que nous avions form l'avant-veille, d'aller visiter
ensemble le tombeau de Cosimo et de Lavinie. Ce fut dans le mme cabinet
o dj elle avait, devant moi, rpandu tant de pleurs, qu'elle acheva
le rcit des malheurs de sa jeunesse:

Ma chre amie, dit-elle, je vous ai promis de drouler  vos yeux le
tableau de grandes infortunes. Vous allez voir si je vous ai trompe:

Ce fut Odoardo Albergati qui parvint  faire vader Cosimo de la prison
o le tenaient renferm ses ennemis et ceux du duc d'Orzio. Ses
perscuteurs ne comptaient l'en faire sortir que pour le conduire  la
mort. Albergati entrana son ami dans une maison situe sur les bords de
la Brenta, et qui lui appartenait en propre. L, il tait facile de
prendre en secret toutes les mesures qui pouvaient garantir la sret de
Cosimo. Mais il fallait d'abord chercher un asile sur une terre
trangre: Cosimo ne le voulut pas; Albergati employa d'abord tout
l'ascendant de l'amiti, puis il lui fallut recourir  l'autorit plus
imposante de la mre de Cosimo, pour empcher son imprudent ami d'aller
livrer sa tte  la haine de ses perscuteurs. Cosimo ne put rsister
aux prires, aux larmes, au dsespoir de sa mre: il promit enfin de
vivre et de fuir, si la fuite seule pouvait assurer ses jours.

Cependant, Venise voyait chaque jour ses oppresseurs immoler de
nouvelles victimes. L'oncle maternel d'Albergati, Capello, venait
lui-mme de succomber. La mre de Cosimo, en le quittant vers le milieu
de la nuit, tait retourne  Venise. Elle arrive  son palais o la
jeune Lavinie avait trouv un asile: Lavinie avait disparu. Informe des
dangers qui menaaient Cosimo, elle tait partie, aprs avoir crit
quelques lignes  sa mre adoptive pour l'informer de sa dtermination.
Les voici, ces lignes, ma chre Elzelina, dit Coralie, en tirant un
papier de son sein: ce fut Albergati qui me remit plus tard cette lettre
adresse  la mre de Cosimo:

      vous, qui avez daign m'ouvrir vos bras, qui avez bien voulu
     voir en moi l'pouse de votre fils,  ma mre! je vais remplir mon
     devoir, je vais suivre mon poux. Ne tremblez plus pour lui; mon
     amour veillera sur cette tte si chre; ma prsence, je l'espre,
     adoucira pour lui les rigueurs de l'exil, et je partagerai tous les
     maux qui pourraient l'atteindre encore. Priez pour vos deux enfans,
      ma noble mre! mre de Cosimo, bnissez-nous: mon pre aussi nous
     a bnis au jour de sa proscription. Je suis bien jeune encore, mais
     je sais dj souffrir: mre de Cosimo, priez pour nous.

     LAVINIE D'ORZIO.

La comtesse restait seule au milieu de son vaste palais. Cette solitude
ne tarda pas  lui devenir insupportable, et elle ne tarda pas  se
retirer dans le couvent de Sainte-Ursule qui m'avait d'abord servi de
prison, et d'o l'on venait de me faire sortir pour me traner  la cour
de Milan.  peine la comtesse fut-elle arrive dans cette retraite de
son choix, que l'ordre fut donn de l'y garder prisonnire.

Albergati cacha soigneusement  Cosimo ce nouveau malheur. Mais il
pouvait encore le dterminer  fuir, et, d'un autre ct, il ne pouvait
le retenir dans l'asile qui seul le garantissait encore, qu'en le
flattant de la chute prochaine de ses perscuteurs. Il se chargeait des
lettres que Cosimo adressait  ceux de ses partisans dont il connaissait
mieux la fidlit et l'nergie: mais, au lieu de faire parvenir ces
lettres qui auraient pu trahir le secret de la retraite de Cosimo, il
les livrait aux flammes. Cosimo tait proscrit; s'il reparaissait, sa
tte devait tomber sur-le-champ. Il ne l'ignorait pas, et cependant il
s'obstinait  ne point s'loigner de Venise. Bientt il apprit l'indigne
traitement qu'on faisait subir  sa mre, et la disparition de Lavinie.
Il ne pouvait chapper  l'officieuse surveillance d'Albergati; mais il
roulait dans son esprit mille projets de vengeance qu'il lui tardait de
mettre enfin  excution.

Ce n'tait jamais que pendant la nuit qu'il errait dans les vastes
jardins de la _Villa_. Une nuit donc, il alla s'asseoir, suivant sa
coutume, sous un arbre qu'il avait appel l'_Orme du souvenir_. C'tait
l que se donnaient toujours rendez-vous les deux amis dans leur
premire jeunesse. Agit par ses penses sinistres, Cosimo se lve
bientt, et commence  marcher d'un pas tantt lent, tantt rapide.
Soudain une figure blanche se dessine  quelque distance; elle semble
glisser sur le gazon. Une femme s'lance enfin dans les bras de Cosimo,
en s'criant: _Con te vivere, con te morire_.

C'tait Lavinie; sa voix, son langage si laconique et cependant si
expressif, portrent dans l'me de Cosimo une joie si vive, lui
inspirrent une reconnaissance si passionne que pendant quelques
minutes elle put se croire aime.

La prsence de Lavinie, les tendres soins qu'elle prodiguait  Cosimo
rpandaient sur sa solitude un charme qu'il n'avait pas connu
jusqu'alors. Elle aimait Cosimo de toutes les forces de son me;
long-temps elle s'aveugla sur la nature du sentiment qu'il prouvait
pour elle. Cosimo sentait tout le prix de la tendresse dont il tait
l'objet; mais il ne pouvait la payer d'un parfait amour. S'apercevait-il
combien Lavinie se mprenait sur les tmoignages de sa reconnaissance et
de son affection, alors il devenait froid, quelquefois mme injuste.
Lavinie supportait en silence des bizarreries et des caprices qu'elle
expliquait par les inquitudes toujours croissantes de Cosimo, et
redoublait de tendresse pour le consoler. Mais ces preuves d'un amour si
peu mrit sous quelques rapports devenaient chaque jour plus pnibles
pour le malheureux qui m'aimait encore. Sa tristesse prenait une teinte
plus sombre. Albergati, qui le croyait pris de Lavinie, ne concevait
rien  l'tat de son me.

Un soir ils taient tous deux assis l'un prs de l'autre; Cosimo, aprs
avoir gard long-temps un morne silence, ouvrit enfin son coeur 
Albergati, et lui dclara son intention de partir sans dlai: Je suis
proscrit, dit-il; dans ma position je ne puis me lier par aucun acte
public: mon mariage avec Lavinie doit donc tre encore retard. C'est 
toi, mon ami, que je la confierai. Tu veilleras sur elle, tandis que moi
j'irai rejoindre le comte de Saluces. Si je ne parviens pas  dlivrer
Venise, je mourrai du moins pour la cause que j'ai toujours dfendue.

Albergati chercha vainement  combattre cette rsolution; en vain il
tenta d'mouvoir Cosimo par le tableau du dsespoir auquel il allait
livrer sa malheureuse compagne. Je ne puis l'aimer d'amour, rpondit
Cosimo. Rester prs d'elle, la laisser s'enivrer d'une funeste erreur,
voil ce qui me devient  chaque instant plus pnible. Je n'ai que trop
long-temps soutenu ce rle indigne de moi: je ne puis le soutenir
davantage; je veux partir sans retard.

 ces mots, il se jeta dans les bras d'Albergati, et celui-ci, vaincu
enfin, jura de devenir le protecteur de Lavinie. Ils regagnrent par de
longs dtours la grotte obscure o Cosimo se drobait pendant le jour 
tous les yeux, et que l'amiti d'Albergati avait su rendre habitable.
Ils n'y trouvrent pas Lavinie; alors ils entrrent dans un sentier
dtourn qu'elle aimait  parcourir. Ils ne l'y rencontrrent pas
davantage. Ils courent aussitt sur le rivage, consument prs d'une
heure en inutiles recherches, puis reviennent encore vers la grotte,
bourrels d'inquitude, mais conservant encore l'esprance de voir
reparatre Lavinie. Elle n'y tait pas: un papier pos sur une table,
auprs de la lampe, frappe soudain la vue de Cosimo. Il le saisit, et
parcourt avidement les premires lignes traces d'une main tremblante.

Ah! je suis son bourreau, s'crie-t-il douloureusement; il faut la
retrouver ou mourir; et aussitt il s'lance hors de la grotte.
Albergati, qu'une ancienne blessure  la jambe mettait dans
l'impossibilit de courir sur ses pas, le perd bientt de vue dans
l'obscurit: il l'appelle en vain. Relevant alors la lettre que Cosimo
avait jete loin de lui, il y cherche quelques renseignemens sur les
motifs de la disparition inattendue de Lavinie. Voici cette lettre, ma
chre Elzelina: elle a depuis long-temps pass dans mes mains: lisez-en
vous-mme le contenu.

J'obis; et je lus avec une motion profonde les lignes que je transcris
ici:

Tout est fini pour moi, Cosimo. J'tais cache  quelques pas derrire
vous tout  l'heure, et j'ai entendu la rvlation que tu as faite 
Albergati de tes sentimens les plus secrets: c'est t'en dire assez; mais
avant de nous sparer pour jamais, il faut que tu connaisses le coeur de
la pauvre Lavinie. Tu ne peux l'aimer _d'amour_! Ah! Cosimo, devais-tu
donc alors lui tmoigner d'autres sentimens que ceux d'un frre? Les
hommes ne savent pas qu'une femme qui aime seule commence dj  tre
heureuse. Pourquoi m'avoir si long-temps permis d'esprer un bonheur
plus grand encore? Ah! pardonne-moi ce reproche; il n'est point sorti de
ce coeur qui te dut quelques instans de flicit, et que la mort seule
pourrait empcher de battre pour toi. Vous ne pouvez m'aimer d'amour!
L'image d'une autre vous suivait prs de moi! Lorsque vos yeux se
fixaient sur les miens, lorsque votre bouche souriait  mes caresses,
c'tait elle, et non pas moi, qui occupait votre pense. Vous tiez
parjure envers elle Cosimo, et vous trahissiez la confiance que je
mettais en vous! Cosimo, c'est toi qui me donnes la mort! Mais non, je
vivrai pour que tu ne sois pas tourment du remords d'avoir caus ma
perte. Je pars; j'emporte l'affreuse certitude de n'avoir rien pu faire
pour ton bonheur, d'avoir mme, par ma prsence, ajout  tes maux,
lorsque le sacrifice de ma vie m'et cot si peu pour les adoucir! Je
pars, je vais traner ma vie dans une de ces chaumires situes au
milieu des campagnes o ma famille fut si long-temps puissante et
honore. Je subis la maldiction de ma mre dans toute son affreuse
tendue; mais les paysans qui m'ont connue plus heureuse ne refuseront
pas du pain et un abri  la fille de leur noble protecteur. Adieu,
Cosimo; je n'emporte pas votre portrait; gardez-le, il ne doit
appartenir qu' une femme plus heureuse que moi. Adieu.

--Quel amour! dis-je  Coralie.

--Oui, me rpondit-elle; mais moi, croyez-vous que je l'aimasse moins?
Et cependant, je ne pus le sauver!

Elle plit, dtourna la tte, et, d'une voix plus basse, elle continua
son rcit.




CHAPITRE XXVI.

Mort de Cosimo.--Dernier trait de dvouement de Lavinie.--Dsespoir de
Coralie.--Interruption inattendue.


Soudain l'oreille d'Albergati est frappe d'une bruyante rumeur. Des
flambeaux allums viennent frapper ses yeux; des hommes arms se
montrent entre les arbres, et s'avancent en tumulte vers lui. Au milieu
d'eux, il aperoit Cosimo troitement garrott: ses vtemens dchirs et
couverts de sang annoncent assez qu'il ne s'est pas rendu sans
rsistance. Derrire lui, Lavinie, le sein ouvert par une profonde
blessure, reste comme prive de vie dans les bras des paysans, qui
soutiennent ce corps dj insensible et dcolor. Albergati, malgr les
soldats qui entourent Cosimo, parvient jusqu' lui, et le serre dans ses
bras.

Je l'ai tue, dit Cosimo, en jetant un regard sombre sur la
malheureuse Lavinie.

On le contraint d'avancer, ainsi qu'Albergati; on entre dans la maison.
Tandis qu'on envoie chercher des secours pour les blesss, l'officier
qui commande la troupe dclare  Albergati qu'il est son prisonnier:
--Votre prisonnier?--Oui; vous aviez donn asile  un condamn.--Mais
ce condamn tait mon ami.--La loi ne connat pas ces distinctions, et
j'excute les ordres dont je suis porteur.

Albergati est,  son tour, li ignominieusement, et plac prs de
Cosimo. Tandis qu'on procde aux formalits lgales de l'arrestation, il
adresse pour la premire fois  son ami quelques questions: Cosimo
rpond; par mots entrecoups. Egar par l'ide du dsespoir de Lavinie,
il courait le long du rivage en l'appelant  grands cris. Tout  coup il
la dcouvre au milieu d'une troupe de gondoliers; il s'lance vers elle:
alors plusieurs voix s'crient: C'est Vi...ci l'exil. Et mille voix
rptent aussitt ce nom.  l'instant des soldats bien arms se
prcipitent au milieu de la foule que ce nom a rassemble en quelques
minutes: _Alla madona! Alla Madona!_ s'crie le peuple en cherchant 
faire chapper[23] Cosimo; mais il est envelopp avant mme d'avoir pu
chercher  fuir. Transport de fureur, il saisit le poignard qui ne
l'abandonnait jamais: Jette les armes, lui crient les soldats.--Venez
les prendre! rpond-il; et le courage d'un seul homme fait plir la
troupe tout entire. Cependant la fureur du peuple commence  clater:
une grle de pierres vient fondre sur les sbires; ils redoublent
d'efforts pour s'emparer de Cosimo; un d'eux s'apprte  le frapper par
derrire d'un coup mortel, mais Lavinie s'est lance; elle reoit au
milieu du sein le coup destin  Cosimo, pousse un cri perant, et tombe
 ses pieds. Le premier mouvement de Cosimo est de jeter son poignard,
de relever et de serrer dans ses bras le corps sanglant de la jeune
fille: les soldats profitent de ce moment pour le saisir; on lui enlve
Lavinie, et on le charge de fers.

Dsormais insensible  tous les outrages dont on l'accable, il se laisse
traner vers la _villa_, dans laquelle les sbires avaient encore une
proie  saisir.

Sans avoir pu obtenir la triste consolation de voir encore une fois
Lavinie, qu'Albergati recommanda aux soins de ses serviteurs, les deux
amis furent conduits  la prison; ils taient suivis d'une foule
immense. L'indignation du peuple se manifestait par des gmissemens, et
ne semblait contenue que par la terreur que lui inspirait l'appareil
militaire dont on environnait les prisonniers.

Le sort de Cosimo tait fix sans retour; il le savait, et son courage
n'en tait point branl. Mais ce courage mollissait  l'ide du sort de
Lavinie,  l'aspect d'Albergati condamn  supporter des fers qu'il
n'avait point mrits. Cosimo fit pour Lavinie et pour son ami ce qu'il
n'avait pas voulu faire pour prserver ses jours.

 cette poque, Lambertini, mon indigne poux, avait enfin atteint son
but. Son opprobre et le mien taient la source des faveurs et des grces
qui tombaient journellement sur lui et sur sa famille. Mon crdit sans
bornes sur l'esprit de l'archiduc n'tait ignor de personne. Ce fut 
moi que Cosimo s'adressa pour sauver les deux tres qui lui taient
chers  tant de titres. Voici la lettre que je reus de lui; aurai-je la
force de vous la lire?

     Du cachot de la Tour, le 5 juin 17...,  minuit.

     Je vais mourir, Coralie! pour que mon souvenir ne se prsente pas
     dsormais avec horreur  ton esprit, exauce ma dernire prire;
     c'est la seule que puisse dsormais t'adresser ce Cosimo, sur le
     coeur de qui tu n'as jamais cess de rgner, malgr ta trahison.
     Sans doute un ennemi des tyrans doit tre criminel  tes yeux, ce
     n'est donc pas pour moi que je t'implore; mais si je suis coupable
     d'avoir trop aim mon pays, Albergati l'est-il pour avoir obi aux
     saintes inspirations de l'amiti? Coralie, sauve ses jours; tu le
     peux. Autrefois je t'ai vue te complaire  faire le bien: tu ne
     peux avoir chang entirement.

     Il est au monde un tre mille fois plus  plaindre encore; et
     c'est encore  toi que je lgue le soin de le secourir. La jeune et
     malheureuse fille du duc d'Orzio est  la _villa del Borgo_,
     abandonne  la froide piti de quelques domestiques. Coralie, le
     fer qui lui pera le sein devait me donner la mort: elle a reu le
     coup qui m'tait destin; elle m'aime depuis long-temps, et je n'ai
     pu lui rendre amour pour amour. L'image de Coralie perfide, mais
     toujours adore, se plaait sans cesse entre elle et moi. Je remets
     Lavinie dans tes mains; c'est la plus grande preuve de confiance
     que je puisse te donner  mon heure dernire.

Cette lettre, dit Coralie avec l'expression d'une douleur profonde, fit
sur moi l'effet d'un coup de foudre. Eperdue, je vole chez le snateur
Lapi; Ce que vous me demandez est impossible me rpondit-il
froidement.--Eh! c'est justement l'impossible que je veux, m'criai-je
toute hors de moi. J'obtiens enfin la promesse d'un sursis, et une
lettre pour le grand-juge Barberimio; ce chef d'un tribunal de sang,
redoutant l'effet de mon crdit, promit tout ce que je voulus.

Le soir, je me prsente  six heures aux portes de la prison: j'avais un
ordre pour voir Cosimo. Les, geliers paraissent tonns, et j'apprends
qu'il y a dj trois heures qu'on l'a tran  Trvise pour y subir sa
sentence. Accable par ce coup affreux, je reste un, instant immobile;
puis, m'lanant dans ma gondole, j'ordonne qu'on me conduise rapidement
au palais de Landro. Ma raison tait presque gare: plus d'une fois je
fus tente de me prcipiter dans les flots, comme si, en nageant,
j'eusse pu franchir plus rapidement les distances, que, dans cette
gondole o j'touffais. J'arrive enfin; je traverse les cours, les
anti-chambres remplies de monde, et je m'lance dans le cabinet de celui
qui n'avait rien  me refuser.

La grce de Vi...ci! un sursis  l'excution du jugement, ou je meurs 
vos pieds, m'criai-je en tombant  genoux. Le sursis est sign; je
pars... Ah! combien j'eus  regretter l'heure d'angoisse qui venait de
s'couler! ces angoisses du moins taient encore mles d'esprances...
Je me jette sur la rive, sans donner,  mes conducteurs, le temps
d'amarrer ma gondole. J'avance en criant: Grce pour Vi...ci. Une
troupe de pnitens blancs couvre le rivage. La voix lugubre de quelques
uns me rpond qu'il n'est plus temps. Leurs rangs s'ouvrent; j'aperois
un linceul ensanglant, que couvre  peine un drap mortuaire; mes yeux
se ferment; mes genoux se drobent sous moi, et je tombe  terre sans
mouvement et sans vie.  ces mots, je ne pus retenir mes larmes; nous
nous jetmes dans les bras l'une de l'autre, et nos sanglots se
confondirent. Mais Coralie, se dgageant bientt, essuya ses joues et
ses yeux, et, de ce ton bref qui est l'indice certain d'une motion
violente et comprime, elle reprit: Aprs quarante jours de fivre et
de dlire, je revis Albergati; il avait t mis en libert le lendemain
mme; de la mort de son ami. Aussi avide, que moi des moindres dtails,
il avait interrog tous ceux qui purent approcher Cosimo  ses derniers
momens. Les prcautions mmes, qu'on avait prises pour le conduire 
Trvise, trahissaient la crainte qu'prouvaient ses bourreaux de se voir
arracher leur proie. Dans le sombre corridor o on le fit attendre avant
de le traner au supplice, il eut encore la force de graver avec ses
fers, sur la muraille, les mots suivans: _Temono ancora il Vi...ci
proscritto. I vili! son vendicato abbastanza!_[24]

En entrant dans la gondole qui l'attendait, Cosimo vit d'abord six
pnitens en costume, et, ds lors, il ne douta plus qu'on le conduist
au supplice. L'un de ces pnitens se fit reconnatre  lui pour le
confesseur de sa mre. Cosimo en prouva la plus vive joie. Ce prtre
vertueux avait voulu adoucir l'amertume des derniers momens d'un homme
qu'il avait, depuis long-temps, appris  estimer et  chrir. On
dlivra, pour quelques instans, le malheureux Cosimo des fers qui
chargeaient ses mains, et il s'lana librement dans les bras du
vieillard.  mon pre, s'cria-t-il, tant de flicit m'tait-il encore
rserv? Je pourrai donc parler de ma mre  un homme digne d'apprcier
ma tendresse pour elle! Je pourrai donc confier  un ami le soin, de
calmer son dsespoir! O mon pre, parlez-moi: d'elle! son nom sera le
dernier mot que mes lvres prononceront.

Le vnrable prtre lui prodigua toutes les consolations de la charit
chrtienne; puis il le bnit au nom de cette mre qu'il venait
d'invoquer.

Le ciel rservait encore une dernire douleur  l'me de Cosimo. Il
arrive  l'endroit choisi pour l'appareil funbre. Une troupe nombreuse
de pnitens[25] entoure l'chafaud. Cosimo s'avance avec fermet: un des
frres s'lance, saisit sa main d'une main brlante, et cartant le
masque qui couvre son visage lui montre les traits dcolors de Lavinie:

Mon pre, sauvez-la! s'crie Cosimo en la jetant dans les bras du
vieillard; et il monte rapidement sur l'chafaud. Je mourrai avec toi,
s'crie  son tour Lavinie, en se perant le sein  l'instant mme o la
main du bourreau frappait Cosimo d'un coup mortel.

Coralie se couvrit la figure de ses deux mains, et resta immobile et
muette: je l'entourai de mes bras, et je la tins troitement serre
pendant quelques minutes. Elle semblait insensible  mes caresses; ses
larmes avaient cess de couler; un tremblement universel s'tait empar
de tout son corps...

Et sa mre? dis-je presque malgr moi au milieu des sanglots.

--Sa mre! rpta Coralie sortant tout  coup de la stupeur profonde
dans laquelle elle tait plonge; sa mre, aprs une anne tout entire
d'angoisses, apprit enfin qu'elle n'avait plus de fils. La funeste
nouvelle lui avait t apporte  six heures du soir.  minuit, on la
trouva sans vie sur les marches de l'autel, pressant encore sur son coeur
le portrait de Cosimo.

Un profond silence suivit pendant assez long-temps ces dernires
paroles.

Avec quelle facilit vous pleurez! dit tout  coup Coralie, d'un ton
qui me sembla respirer l'amertume. Je n'ai plus, moi, le don des
larmes. Celles que je verse encore quelquefois sont rares, brlantes, et
ne me soulagent pas.

Je ne pus lui rpondre qu'en la regardant avec la plus tendre
compassion, et en pressant sa main sur mon coeur. Elle comprit ce langage
muet, et un sourire bien triste reparut sur ses lvres. Bonne Elzelina,
me dit-elle, vous viendrez avec moi visiter la tombe de Cosimo et de
Lavinie; vous y viendrez, n'est-il pas vrai?

--Oui, sans doute, rpondis-je avec feu.

Cette _villa del Borgo_, reprit Coralie, ce sjour o il vcut
malheureux et proscrit est devenu ma proprit; et la rsistance que
j'ai oppose  ceux qui voulaient m'en dpouiller a t la source des
plus odieuses calomnies qu'on ait rpandues contre moi. On a os
m'accuser d'injustice et d'ingratitude envers l'poux qui m'avait
volontairement livre aux ddains de la socit; envers l'homme qui
n'avait pas craint de sacrifier  son ambition,  sa basse cupidit, mon
honneur et le sien. Aprs avoir dvor les dons immenses qui furent le
prix de ma honte, il voulait encore me ravir la seule de mes possessions
qui me ft prcieuse; il m'aurait rduite  la misre, je n'ai pas voulu
le souffrir.

Chre Elzelina, souvent dans le silence des nuits, assise prs du
tombeau de Cosimo et de Lavinie, j'ai cru entendre l'cho murmurer
doucement leurs noms; j'ai cru voir leurs ombres glisser lgrement sur
ces parterres dont Lavinie aimait  cueillir les fleurs pour en orner la
grotte de Cosimo... _Con te vivere, con te morire_, tel tait son
serment habituel, et ce serment elle ne l'a point trahi.

J'habitais ces lieux funbres en 1792, lorsqu'Albergati m'apprit que la
libert triomphait dans une contre voisine de la ntre. Je jurai, par
les mnes de Cosimo, de servir, si j'en trouvais jamais l'occasion, une
cause pour laquelle Cosimo avait donn sa vie. Les Franais peuvent dire
si j'ai tenu parole: Dieu me prserve de tout sentiment d'orgueil  cet
gard, mais mon dvouement  la cause franaise tait devenu pour moi un
devoir; il m'est doux de penser que je l'ai bien, rempli.

L'imagination exalte par ces paroles, je me jetai de nouveau au col de
Coralie; je lui prodiguai les noms les plus doux, les caresses les plus
tendres; elle me rendit ces caresses, et, bientt aprs, le calme sembla
renatre dans son coeur et sur les traits de son visage.

Votre amiti me fait au bien, me dit-elle d'un ton plus tranquille;
vous du moins, vous ne m'accuserez pas d'insensibilit.

--Je ferai mieux, rpondis-je; je vous dfendrai contre d'indignes
calomnies.

--Ce serait, ma bonne amie, prendre une peine inutile. J'ai port
pendant trop d'annes le titre de _favorite_; aujourd'hui je suis juge
sans appel, et je confesse l'quit de ce jugement, quelque svre qu'il
puisse tre. On regarderait comme autant de fables tous les faits que
vous pourriez invoquer en ma faveur. Personne ne voudrait croire au
dsintressement et  la sensibilit d'une femme que tant de gens ont
regarde ou regardent encore comme une courtisane.

--Que vous tes svre envers vous-mme, ma chre Coralie!

--Et vous, ma bonne Elzelina, combien sont fortes vos prventions en ma
faveur!

--Mais vous me permettrez du moins de plaider votre cause auprs du
gnral Moreau.

--J'y consens, si vous le voulez; mais il ne sera pas moins incrdule
que les autres. Essayez cependant; il me serait bien doux de savoir
qu'il m'accorde quelque estime.

Nous entendmes en ce moment une discussion assez vive dans la galerie
qui conduisait au boudoir au fond duquel nous nous tions retires.
Coralie se leva, ouvrit la porte, et nous fmes alors tmoins de
l'altercation qui venait de s'engager entre la camariste de madame
Lambertini, et Joseph, le domestique affid du gnral Moreau.

--J'ai forc la consigne, madame, me cria Joseph ds qu'il m'aperut.
Il y a une heure que cette fille me baragouine que vous n'y tes pas, ni
la _signora_ non plus. J'ai voulu le savoir au juste.

--Allons, Joseph, retirez-vous; et cessez de nous interrompre.

--Le gnral dsire vous voir, madame: excusez-moi, mais cette fille ne
parle point un langage clair. Je commenais  concevoir des soupons...,
vous comprenez: dans un pays comme celui-ci, la femme de notre gnral
serait un otage prcieux.

Coralie avait compris tout d'abord la pense de Joseph: elle lui dit
avec une douceur enchanteresse: Dans cette maison, mon ami, tout le
monde a le coeur franais, et votre matresse n'y court aucun danger:
demandez-lui plutt  elle-mme ce qu'elle en pense.

--C'est bien, Joseph, repris-je  mon tour; allez m'attendre en bas, et
je vous suis.

--Je cours  la maison, dit-il, pour avertir que madame est retrouve,
et qu'on va la revoir dans un instant; et il partit comme un trait.

J'tais afflige des propos de Joseph; et je n'osais cependant en
parler, dans la crainte d'ajouter  l'impression dsagrable qu'ils
avaient d produire. Coralie m'embrassa en souriant, et je lui promis de
venir la voir le surlendemain.

J'avais prouv, dans la matine qui venait de s'couler, des motions
si vives, que mon imagination et mon coeur semblaient avoir acquis une
nouvelle activit, une nouvelle nergie. Il me tardait d'arriver 
l'htel pour faire partager  Moreau l'opinion de plus en plus
avantageuse que j'avais conue de Coralie, et qui me paraissait
dsormais assise sur les bases les plus raisonnables. Mais,  peine
eus-je jet un regard sur la figure du gnral, que tous mes rves et
tous mes projets s'vanouirent. Cette physionomie, d'ordinaire si
bienveillante, portait l'empreinte d'un sombre mcontentement.

Mon Dieu! m'criai-je, quel sujet inconnu peut vous troubler ainsi? Ma
longue visite  madame Lambertini vous aurait-elle dplu? ou bien
avez-vous contre moi quelque grief que j'ignore? et, sans attendre sa
rponse  mes questions, je l'entranai malgr lui hors de son cabinet
de travail, et je l'obligeai  me suivre dans le salon.

Eh bien! me voil, continuai-je sur le mme ton: ne m'aviez-vous pas
permis de la voir? Ne fallait-il pas couter la suite de cette histoire
si longue et si intressante? Mais parlez: avez-vous quelques chagrins
que vous ne veuillez pas me confier?

--Oui, je l'avoue, j'ai des chagrins trs graves; et dans la
disposition d'esprit o je me trouve, votre absence prolonge m'a donn
de l'humeur.

Je rpondis avec modration; mais mes excuses taient si bonnes, et je
mis peu  peu tant de gaiet dans mes rponses, que je russis enfin 
drider un peu le front du gnral. Je ne parvins cependant pas 
dissiper entirement l'inquitude qui se peignait sur son visage. Cette
inquitude tenait  une cause bien plus srieuse que je ne le pensais.
Moreau venait d'apprendre les revers qu'prouvait, dans une portion de
l'Italie, l'arme franaise, grce  l'impritie du gnral Schrer. Je
connus dans la soire les nouvelles qui affligeaient si profondment le
coeur de Moreau. Son chagrin l'honorait, et l'levait encore  mes yeux.
Richard se trouvait avec nous lorsque Moreau reut une dpche que lui
apportait un courrier venu de Paris: Gnral, lui dit-il, si cette
dpche ne contient pas votre nomination par le Directoire, au
commandement en chef de l'arme d'Italie, laissez-vous proclamer par les
soldats qui vous demandent  grands cris; surtout ne tardez pas d'une
minute, ou nous sommes perdus pour toujours dans ce pays-ci.

Moreau nous quitta d'un air proccup. Je voulais rester  la maison,
mais Richard m'objecta que ma prsence pourrait au moins interrompre les
travaux srieux auxquels se livrait en ce moment le gnral. J'acceptai
donc le bras qu'il m'offrait, et je me dcidai  faire avec lui une
promenade au Cours.




CHAPITRE XXVII.

Moreau persiste dans ses prventions contre madame Lambertini.--Nouvelle
discussion  ce sujet.--Machinations de Lhermite contre
Moreau.--Caractre irrsolu du gnral.


L'opinion beaucoup trop avantageuse que le gnral Moreau avait de moi
le rendait svre jusqu' l'excs, et souvent mme injuste envers les
autres femmes. Malgr tout ce que j'avais pu lui dire en faveur de
Coralie, il continuait  la voir du plus mauvais oeil. J'en tais
pniblement affecte, et cette injustice me blessait au point de donner
souvent de l'aigreur aux conversations que j'avais  ce sujet avec
Moreau. Ds mon enfance j'ai t crdule pour les malheureux, et je me
suis toujours range de leur parti. Moreau, par suite de sa faiblesse
pour moi, ne voulait pas s'opposer ouvertement  ce que j'entretinsse
des relations amicales avec une femme dont le commerce me paraissait si
doux: mais il ne perdait point une occasion de me faire sentir combien
il regrettait de m'avoir laiss former une pareille liaison, et toujours
il employait pour dsigner Coralie les expressions les moins mnages.

En vrit, lui dis-je un jour avec impatience, les hommes sont si
naturellement injustes, qu'il leur arrive mme souvent de l'tre dans
leur propre cause. Vous trouvez Coralie mprisable pour avoir t la
matresse d'un prince. Et que suis-je donc, moi, pour vous paratre
moins digne de mpris?

--Elzelina, rpondit-il avec l'accent du mcontentement le plus vif,
qui voudrait admettre une telle comparaison?

--La comparaison est juste, repris-je  mon tour avec un calme que je
ne russissais pas toujours  conserver; je ne cherche point  excuser
Coralie, mais je vous prie de vous souvenir qu'en l'accablant vous
m'accablez moi-mme. Pourquoi ne croirais-je pas que, selon la rigueur
de vos principes, il est honteux pour moi de vous aimer et de vous
appartenir?

Il parut on ne peut plus choqu de cette rponse: jamais je ne l'avais
encore vu aussi visiblement contrari; j'tais au fond vraiment fche
de lui dplaire, mais son injustice me rvoltait. Je lui laissai donc
voir clairement que je me regardais comme bien plus coupable que
Coralie. Elle, du moins, pouvait trouver une sorte d'excuse dans les
exemples que lui avait de bonne heure donns sa mre, dans la bassesse
de l'poux auquel sa famille avait confi son sort; et moi, leve dans
les principes les plus purs, unie  un homme digne de toute mon estime
et de toute ma tendresse, j'avais manqu volontairement  des devoirs
sacrs dont on m'avait appris  connatre l'tendue: place dans la
situation la plus honorable et la plus heureuse, je m'tais prpar un
long avenir d'opprobre et de remords. Je crois assez connatre Coralie,
dis-je  Moreau en terminant, pour tre sre qu' ma place et avec mon
ducation, elle ft reste vertueuse et pure.

--Cessez, Elzelina, reprit Moreau, cessez de vous comparer  une femme
que l'opinion publique juge bien plus svrement que vous. Souvenez-vous
des droits que vous avez  votre propre estime et  celle de tous les
gens qui vous connaissent bien: voyez de quel prix madame Lambertini a
pay son opulence, et n'oubliez pas ce qu'il y aurait d'honorable dans
la mdiocrit  laquelle vous vous tes si volontairement rduite. Je
n'exige pas que vous rompiez, pour me complaire, une liaison qui parat
avoir tant de charmes pour vous: mais soyez prudente. Votre nouvelle
amie est depuis long-temps savante dans tous les genres d'intrigues;
dfiez-vous de cette habilet qui pourrait nous devenir funeste. Je n'ai
point de foi  l'attachement qu'elle affiche pour notre cause. Ses amis
d'autrefois et ceux qu'elle conserve encore aujourd'hui sont nos ennemis
pour la plupart; et c'est l surtout ce qui me rend suspect son
empressement  vous rechercher.

Je ne voulus pas chercher  dfendre srieusement Coralie: mieux que
personne je savais combien les prventions de Moreau contre elle taient
peu fondes; mais je le voyais mal dispos  couter un plaidoyer en
faveur de madame Lambertini: je terminai donc la conversation par
quelques plaisanteries dont la gaiet tait presque toujours du got de
Moreau. Plus tard il eut la preuve de la sincrit avec laquelle Coralie
s'tait dvoue au parti franais. Deux fois elle m'avertit des menes
qu'elle avait dcouvertes contre le gnral; et il fallut bien alors
convenir que son amiti pour moi n'avait rien de perfide ou de
dangereux.

M. Lhermite, que j'avais vu quelquefois  Paris, chez madame Tallien, se
trouvait alors  Milan, charg d'une mission prs le Directoire
cisalpin. C'tait un des plus grands ennemis du gnral Moreau; il
recherchait, avec une ardeur toujours nouvelle, tous les moyens, toutes
les occasions de le perdre. Ce misrable avait os, peu de temps avant
mon dpart pour l'Italie, m'offrir une somme considrable pour lui
dcouvrir des secrets qui ne m'appartenaient pas et dont je n'avais
d'ailleurs aucune connaissance. Il tenait surtout  obtenir, par mon
indiscrtion, la dcouverte de certains projets de conspiration qui
n'existrent jamais. De concert avec un autre honnte espion, il revint
deux fois  la charge pour obtenir,  prix d'or, l'aveu crit de ma
main. Il aurait voulu me faire du moins avouer qu' Bois-le-Duc et dans
toute la Hollande, on tait bien profondment convaincu de l'accord
parfait qui existait secrtement entre Moreau et Pichegru. Selon lui, le
dsir qu'avait Moreau de sauver son illustre compagnon d'armes avait
retard de deux mois les rvlations qu'il avait enfin faites au
Directoire. Je laisse  penser avec quel mpris je repoussai de telles
propositions.

J'ai dit tout  l'heure que, par deux fois, j'eus l'occasion de
communiquer  Moreau les utiles dcouvertes que j'avais faites, grce 
l'entremise de madame Lambertini. Il consentait  lui savoir quelque gr
de l'intention; mais il n'accueillait mes confidences que comme de
vaines rumeurs qui ne mritaient point une attention srieuse, parce
qu'elles ne reposaient sur aucune base raisonnable. Par un trange
contraste, l'obstination ou l'enttement s'alliait naturellement chez
lui  l'irrsolution la plus complte qu'il ft possible de concevoir;
ce sont les seules taches que j'aie jamais aperues dans ce grand et
noble caractre. Malheureusement l'irrsolution n'est jamais sans danger
pour un gnral, pour un homme d'tat; elle compromet tt ou tard son
bonheur ou sa gloire.

Nous tions arrivs au moment o l'incapacit bien prouve du gnral
Schrer allait enfin replacer Moreau au rang qui lui appartenait  tant
de titres. Les affaires prenaient chaque jour un aspect de plus en plus
sombre; et des dpches, des courriers nouveaux arrivaient  chaque
instant de Paris. Le gnral, sans m'initier jamais aux graves secrets
de la politique, ne manquait pas de venir s'affliger ou se rjouir prs
de moi, suivant que les nouvelles qu'il recevait taient bonnes ou
mauvaises. Je me contentais des petites confidences qu'il jugeait 
propos de me faire, sans me permettre de lui adresser jamais aucune
question.

Un soir pourtant je le vis si inquiet et si agit, que je me hasardai 
lui demander le motif de son inquitude: Vous ne pouvez, lui dis-je,
attribuer ma question  une vaine curiosit; mais je ne saurais
m'empcher de prendre part  vos chagrins.

--Je suis plus irrit qu'inquiet, me rpondit-il... Non, rien ne
saurait me dcider  accepter les honteux arrangemens qu'on ose me
proposer... et cependant je ne puis m'opposer  de tels contrats. Les
misrables!... au sein de leur opulence, acquise aux dpens de l'tat,
ils voient, d'un oeil insensible les besoins du soldat qui meurt pour le
pays... et cependant on blme ma svrit envers les fournisseurs!

Ces derniers mots me firent deviner la pense du gnral. Je n'hsitai
point  lui donner le conseil de n'agir que d'aprs sa conscience, sans
s'inquiter des dcrets de l'aropage du Luxembourg. Je lui proposai
l'exemple de Hoche, dont la rigueur toute militaire n'attendait jamais
l'avis des reprsentans, des comits, ou mme du Directoire.

Pendant que je parlais avec ma vivacit ordinaire, je voyais Moreau
comme entran par la chaleur de mon langage, et prt  ouvrir la bouche
pour me confier ses plus secrtes penses. Dj il dployait un papier
et semblait dispos  m'en faire connatre le contenu; je l'arrtai:
Mon ami lui dis-je, votre intention est peut-tre de me mettre de
moiti dans vos secrets; si de telles confidences n'avaient t
contraires  votre devoir, vous me les eussiez faites plus d'une fois;
j'en ai la conviction. Mais votre hsitation mme me prouve que je ne
dois point connatre le sujet qui vous afflige. Je suis femme, et tout
aussi curieuse qu'une autre; mais je ne voudrais point avoir  me
reprocher de vous faire manquer aux lois que votre conscience et votre
raison vous imposent.

Moreau sentait avec une facilit merveilleuse tout ce qu'on pouvait dire
ou faire de bien. Il me remercia de ma rserve, et me prodigua tous les
tmoignages de la plus vive tendresse. Le lendemain il me prvint
qu'accabl de travail, il ne pourrait m'accompagner au dner que donnait
l'ambassadeur d'Espagne. En dplorant devant lui la pompe des
crmonies, et le faste d'tiquette auquel je me trouvais asservie 
Milan, mes penses se tournrent naturellement vers la France, et j'en
vins  lui dire que je m'tais trouve bien plus heureuse nagure dans
mon hermitage de Passy.

--Peut-tre, hlas! me dit-il, serez-vous bientt force d'y retourner
seule. Si la campagne s'ouvre, ma chre Elzelina, il y a un ordre de
renvoyer toutes les femmes de l'arme, et je serai forc de donner
l'exemple.

--Que dites-vous? m'criai-je: m'loigner, lorsque vous commencerez 
courir des prils! Je suis Italienne; les dictateurs du Luxembourg ne
peuvent m'exiler de ma patrie; je resterai donc en dpit d'eux et de
vous, qui vous montrez si empress d'obir  leurs dcrets.

--Que dites-vous? reprit  l'instant Moreau; moi, trouver du plaisir 
notre sparation!

--Peut-tre ai-je tort de le croire; mais je veux me fcher pour ne pas
m'attendrir. Ce qu'il y a de certain, c'est que je ne partirai pas.

Moreau mit tout en oeuvre pour me calmer: il n'y russit pas d'abord:
plus tard il parvint  me consoler un peu, et j'oubliai, pour quelques
instans de moins, la nouvelle qui venait, de m'affliger si vivement. Le
gnral me demanda la permission de s'installer pour la soire dans mon
appartement. Mon absence, disait-il, lui semblerait plus courte,
lorsqu'il se verrait dans l'endroit mme que j'habitais ordinairement.
Il fit donc transporter dans ma chambre ses livres, ses cartes et ses
papiers. Alors je m'occupai de ma toilette. C'tait le bon Richard qui
devait me donner la main pour me conduire au grand dner chez le comte
d'Oros***, ambassadeur d'Espagne. Je ne me flattais pas de m'amuser
beaucoup  cette fte; mais elle fut pour moi beaucoup plus gaie que je
ne l'avais espr.




CHAPITRE XVIII.

Une scne du grand monde.--Le gnral Lebel.--Son
aide-de-camp.--Rosetta.


Ds ma plus tendre enfance j'avais t accoutume  m'entendre dire que
j'tais belle. Je le croyais de trs bonne foi, sans toutefois me
prvaloir de cet avantage dans le monde: plaire tait trop peu pour moi;
je voulais tre aime. Mes excellens parens m'en avaient fait un besoin,
et j'avais prs d'eux contract la douce habitude de me voir l'objet de
l'affection plus ou moins vive de tout ce qui m'entourait. Cette
habitude avait pris avec l'ge de profondes racines: et presque partout
j'avais rencontr une bienveillance et une amiti que je devais aux
bonnes qualits de mon coeur. On me pardonnera ce petit accs d'un
amour-propre bien entendu, en faveur de ma franchise.

Les hommages qu'on adressait  ma beaut, les louanges, fort exagres
sans doute, qu'on voulut bien donner  mon esprit, m'inspiraient quelque
fiert; mais cette fiert n'avait rien de choquant pour les femmes: il
fallait toujours que je fusse offense d'abord, pour leur faire sentir
la supriorit que tant de gens m'accordaient sur elles. C'est ce qui
arriva prcisment au dner que nous donnait M. l'ambassadeur d'Espagne.

Madame l'ambassadrice tait fort laide; mais elle ne manquait pas
d'esprit, et elle avait surtout un grand usage du monde. C'tait une
bonne femme, dans l'acception rigoureuse du mot, lorsque ses passions
n'taient point irrites. Elle tait mme vritablement aimable, toutes
les fois qu'elle ne se mettait pas en tte que la femme d'un grand
d'Espagne devait avoir la science infuse.

J'avais souvent eu l'occasion d'entendre madame la comtesse d'Orosco
taler devant moi ses prtentions littraires. Monti, Gnisti**, et un
neveu du comte de Saluce, tous favoris des Muses, et que les dames de
Milan ne traitaient pas avec plus de rigueur, vantrent devant elle les
agrmens de mon esprit, et le charme de ma conversation. Madame d'Orosco
se piqua d'honneur: malheureusement ses connaissances taient loin de
rpondre  ses prtentions: elle avait trop d'esprit pour ne pas se
l'avouer  elle-mme, et trop d'orgueil pour me pardonner d'avoir sur
elle un genre quelconque de supriorit. Sa politesse envers moi n'tait
pas sans une sorte d'aigreur; nous ne nous voyions que dans les grandes
occasions, et toujours en crmonie.

M. l'ambassadeur s'tait au contraire pris d'une belle passion pour moi.
C'tait bien le plus gros, le plus pais, et le plus petit grand
d'Espagne qu'il ft possible de rencontrer. Si madame la comtesse
n'avait eu  me reprocher que de m'attirer les hommages de M. le comte,
j'eusse sans doute trouv en elle une ennemie beaucoup moins implacable.
Mais malheureusement,  ce dner d'apparat, je devins l'objet de toutes
les attentions du gnral Le B*** qu'on m'avait donn pour voisin; je
causai en outre beaucoup avec son aide-de-camp, le lieutenant
Van-Ko***. Or, la chronique scandaleuse publiait une foule de
mchancets que je me garderai bien de rapporter ici, mais qui
suffisaient pour expliquer le dpit et la mauvaise humeur dont
l'ambassadrice donnait  chaque instant de nouvelles preuves. Le gnral
Le B*** passait pour le plus bel homme de l'arme; mais les avantages
physiques ne suffisent pas toujours pour dompter les coeurs.
L'aide-de-camp n'tait pas  beaucoup prs aussi beau que le gnral: il
n'tait remarquable que par une taille bien prise, un regard expressif
et spirituel. Il obtenait cependant un plus universel succs, parce que
sa conversation tenait amplement toutes les promesses de son heureuse
physionomie.

Bien que Moreau n'et point et surtout ne mritt point la rputation
d'un jaloux, sa prsence presque continuelle auprs de moi, la
satisfaction toute bourgeoise que nous montrions de nous trouver partout
ensemble, effarouchaient les brillans papillons qui auraient voulu
voltiger autour de moi. Par une exception fort rare, je me trouvais ce
jour-l chez l'ambassadeur d'Espagne, hors de la surveillance de mon
argus, comme disaient mes adorateurs. Le B***, dont la premire vertu
n'tait pas la constance, n'hsita point  se rendre coupable vis--vis
de la dame dont il occupait exclusivement toutes les penses: sous
prtexte de me parler du gnral Moreau, il s'attacha obstinment  mes
pas, en dpit des regards furieux que lui lanait madame l'ambassadrice.
Il avait doublement tort de manquer  la foi qu'il lui avait jure; car
je ne lui savais, pour ma part, aucun gr de son parjure. Je ne savais
comment me dlivrer de ses hommages; et je ne trouvai pas d'autre moyen
de lui chapper que d'affecter un vif plaisir  causer avec le jeune
aide-de-camp. Ko*** avait servi comme simple soldat dans cette fameuse
colonne qu'un prince franais[26], digne apprciateur de la valeur
guerrire, avait appele le _bataillon de Jemmapes_. Il parlait avec
beaucoup de feu de la France, de la gloire des armes franaises et des
combats auxquels il avait pris part. Il nommait ses anciens camarades,
et dans ces noms j'en reconnaissais plusieurs que j'avais vus briller du
plus vif clat. Ko*** me parla de cet illustre Ney, sous les ordres
duquel il avait servi, de ce Ney, que je connaissais  peine encore, et
dont le nom m'tait dj cher. Ko*** avait servi sous lui en 1796 
Forsheim, o, aprs les plus beaux faits d'armes, il fut promu sur le
champ de bataille au grade de gnral de brigade.

Notre conversation dura long-temps: les deux interlocuteurs paraissaient
galement satisfaits, et cette satisfaction n'chappa point aux regards
curieux qui restaient constamment attachs sur nous, pendant les
premires contre-danses que je dansai avec Ko***. Il y avait dans
l'assemble trois personnes que l'assiduit de mon cavalier contrariait
galement: c'tait l'ambassadeur, l'ambassadrice et le gnral Le B***.
Le gnral se chargea de la vengeance commune, et il voulut punir son
aide-de-camp d'avoir os paratre plus aimable que lui. Deux ou trois
fois, dans la soire, il avait quitt le bal, avec les apparences d'un
dpit mal dguis, il reparut au moment du souper; mais usant alors du
droit qu'il avait de donner des ordres  son aide-de-camp, il l'appela,
sous prtexte de je ne sais quels besoins du service. Le pauvre
lieutenant revint bientt m'annoncer d'un air triste, qu'oblig d'aller
faire excuter les ordres de son gnral  l'autre bout de la ville, il
renonait bien malgr lui au plaisir qu'il s'tait promis de me servir 
table. Je devinai la ruse du gnral, et pour le piquer au vif, je
tmoignai assez hautement ma mauvaise humeur et mes regrets de voir
partir mon chevalier. Je l'engageai  venir me voir le lendemain, et je
lui dis que je voulais avoir moi-mme le plaisir de le prsenter au
gnral Moreau.

Aprs le dpart de Ko***, le gnral Le B*** s'approcha de moi: j'tais
fort mcontente de lui, et ses prtentions  me plaire me le rendaient
en ce moment plus insupportable encore. Il n'avait gure de remarquable
que la figure: du reste, on pouvait lui reprocher le peu d'habitude
qu'il avait du monde, et la fatuit que lui avaient inspire ses succs
auprs de certaines femmes. Il savait, comme la plupart des officiers de
l'arme, que mon union avec Moreau n'avait rien de lgitime, et il se
flattait sans doute que je ne respecterais pas plus les droits de mon
amant que je n'avais respect ceux de mon poux. Il se trompait; car
jamais mon attachement pour Moreau n'avait t plus vif qu' cette
poque: il se trompait encore en me supposant de tendres dispositions
pour Van-Ko***. Je fus d'abord tente de prendre avec lui le ton
srieux; mais je trouvai plus commode de le persifler. Je le tourmentai
sans piti, comme il le disait lui-mme. J'aurais voulu que madame
d'Orosco pt l'entendre parler tant sur son compte que sur celui de
quelques autres femmes qu'il avait antrieurement enchanes  son char.
Les Moncades de l'ancien rgime n'taient rien prs de ce moderne
_chevalier  la mode_. Je souriais de piti en l'coutant, et je
m'tonnais en moi-mme qu'une fatuit aussi impertinente ne dsabust
pas tant de dupes. J'allais le quitter, lorsqu'un mot qui lui chappa
vint tout d'un coup retracer  mon esprit le souvenir de cette jolie
crature dont Coralie et moi nous avions rcemment dcouvert la demeure
prs du pont de Notre-Dame de Lorette. Mon intrt pour elle se rveilla
tout d'abord, et je demandai sans dtour au gnral s'il l'avait ramene
 Milan.

Le B*** ne parut pas mdiocrement surpris de cette question; puis, aprs
m'avoir regarde fixement: Tout est expliqu maintenant, me dit-il:
c'est vous, madame, qui avez visit l'habitation de Rosetta, en son
absence. C'est vous qui lui avez crit un billet dont elle m'a laiss
une copie en partant; mais aprs en avoir soigneusement retranch tout
ce qui aurait pu vous faire reconnatre.

--En partant! rpondis-je: elle est donc partie?

--Oui, madame, et depuis peu de jours.

--Qu'est-elle devenue, cette malheureuse jeune fille? elle n'a point
paru chez moi. En avez-vous quelques nouvelles?

--Malheureuse! et de quels malheurs si grands aurait-elle donc  gmir?

--Quels malheurs? et pensez-vous donc qu'elle n'ait pas souvent
regrett d'avoir perdu ses droits  l'amour de son vieux pre? Ai-je eu
le bonheur de contribuer pour quelque chose  la dtermination qu'elle a
prise? Pensez-vous, gnral, qu'elle soit retourne  Parme?

--En vrit, madame, je ne reviens pas de ma surprise: j'ai tout lieu
de croire qu'elle est retourne  Parme: c'est bien vous qui avez eu
l'honneur de lui faire prendre ce beau parti: elle s'est donn la peine
de me l'crire.

C'est bien la tte la plus singulire!... de la passion, et des
remords! Franchement je commenais  me fatiguer de ses dolances. Elle
consumait  pleurer tout le temps que je ne passais pas  ct d'elle;
et si je l'emmenais dans mes courses, pour la distraire, chaque aspect
nouveau qui s'offrait  ses yeux devenait la source de nouvelles larmes
et de nouveaux remords. Il y a dj trois mois que j'aurais voulu tre 
mme de lui assurer par mes bienfaits et loin de moi une existence 
l'abri de toute inquitude.

--Quittons ce sujet, lui dis-je, gnral: il a rveill dans mon me
d'assez tristes motions. Contentez-vous dsormais des conqutes de
salons; elles vous conviennent mieux, car elles donnent  l'amour-propre
des jouissances plus vives; et ces jouissances sont rarement
empoisonnes par les larmes et le repentir.

Je crois que vous avez raison, rpondit-il en riant.

Au moment o il me proposait la main pour danser, madame d'Orosco lui
rappela en passant les engagemens qu'il avait pris avec elle pour la
prochaine contredanse. Le gnral allait manquer  tous les gards; mais
je prvins son impolitesse en disant que Richard et moi nous devions
figurer au mme quadrille. Richard s'approchait de moi par bonheur en ce
moment: je lui fis un signe d'intelligence qu'il comprit tout d'abord.
Nous prmes notre place vis--vis du gnral et de l'ambassadrice, et
nous nous gaymes beaucoup des airs impertinens du danseur et du dpit
mal dguis de la danseuse. Le bal se termina peu aprs, et nous
reprmes enfin le chemin du logis.




CHAPITRE XXIX.

Aventure nocturne.--Geronimo.--Sa mre.--Un moine italien.


En retournant  Casa Faguani, je racontais  Richard l'histoire de
Rosetta et la conversation que je venais d'avoir avec son sducteur.
Tout  coup, au moment mme o notre voiture atteignait l'extrmit du
pont de _Casa Cerbelloni_[27] je fus interrompue par un effroyable cri.
Je tirai violemment le cordon; mais le cocher, au lieu d'arrter ses
chevaux, les excitait du fouet et de la voix. Je baisse la glace de
devant, et le saisissant avec violence par son habit, je le fais tomber
 la renverse entre le sige et la voiture; il enlve les guides dans sa
chute, et les chevaux s'arrtent tout court. Ce cocher, milanais de
naissance, remplaait celui du gnral qui tait malade depuis quelques
jours.

Sainte Vierge! dit-il en se relevant; nous sommes perdus; j'ai vu un
homme luttant seul contre trois assassins.

Richard cependant s'efforait d'ouvrir la portire, sans pouvoir en
venir  bout. Nous n'avions point avec nous d'autres domestiques que le
cocher: la nuit tait profonde, et nous n'apercevions pas au loin une
seule lanterne qui pt nous guider dans l'obscurit. Richard dtache,
sans hsiter, une des lanternes de la voiture, et nous revenons aussitt
sur nos pas en nous dirigeant vers le lieu d'o tait parti le cri qui
nous avait effrays. Dj nous tions arrivs au bord du canal, 
l'endroit o se trouve la grille du palais Cerbelloni. Nous trouvmes
d'abord  terre un mouchoir, puis un gant ensanglant. Plus nous
avancions vers le pont, plus les traces de sang devenaient nombreuses et
sensibles. Je marchais courbe, tenant la main de Richard. Notre silence
tait celui qu'excite toujours l'attente d'un spectacle effrayant; et
cette attente ne fut que trop compltement remplie. Prs du parapet,
nous trouvmes le corps ensanglant d'un homme dont les mains taient
encore fortement cramponnes aux pierres saillantes, et dont toute
l'attitude annonait avec quelle vigueur il avait rsist aux assassins
qui avaient sans doute cherch  le prcipiter dans le canal.

Richard me repoussa doucement, puis s'avanant seul, il voulut s'assurer
si le malheureux vivait encore. Tout tait fini. Il laissa retomber la
main inanime qu'il avait saisie, et il se hta de m'entraner loin de
ce lieu d'horreur.

Le dsir d'arriver  temps, l'esprance d'arracher une victime  des
meurtriers avaient, dans les premiers instans, loign de notre esprit
toute ide du danger que nous pouvions courir. Mais  prsent que notre
espoir s'tait vanoui, nous commencions  craindre pour nous mmes. Au
milieu de la nuit, dans un endroit solitaire,  une poque o il ne se
passait pas un seul jour sans que la faction anti-franaise n'exert
secrtement quelques vengeances, sur le thtre mme d'un attentat
horrible dont nous avions t, pour ainsi dire, les tmoins, notre
inquitude n'tait pas  beaucoup prs sans fondemens. Je tremblais de
tout mon corps; cependant j'engageai Richard  appeler hautement notre
cocher. Richard qui voyait ma frayeur me serrait la main avec toute
l'affection d'un pre: N'ajoutez pas, me dit-il,  l'inquitude que me
cause votre prsence ici. Marchons sans retard; et soyez sre qu'en
aucun cas on ne pourrait vous atteindre qu'aprs m'avoir t la vie.

Je suis naturellement si tmraire que je repris toute ma rsolution,
ds que l'impression produite d'abord sur mes sens par l'aspect d'un
cadavre se fut un peu affaiblie.

Tout en changeant quelques paroles, nous avions pass le pont, et perdu
notre chemin. Heureusement une lumire vint s'offrir  nos yeux; c'tait
celle d'une lanterne place devant une Madone.  la lueur de cette
lanterne, je reconnus la porte de l'htel o logeait le gnral Csar
Berthier.

Frappons ici, dis-je  Richard, il est probable que notre valeureux
cocher sera retourn en arrire avec la voiture.

On nous fit attendre quelque temps  la porte. Berthier tait encore au
bal, et ceux de ses gens qui ne l'avaient pas suivi, taient ensevelis
dans un profond sommeil. Une vieille femme nous ouvrit enfin, et recula
d'abord  la vue des taches de sang qui souillaient quelques parties des
vtemens de Richard. Mes forces taient puises, et dans le premier
moment, je ne pus que me jeter dans un fauteuil, sans prononcer un seul
mot. Richard nous fit enfin reconnatre. Aussitt toute la maison fut
sur pied, et je devins l'objet des soins les plus actifs. On courut chez
le magistrat du quartier, qui se transporta aussitt sur le lieu o
avait t commis l'assassinat: on y retrouva le corps de la victime.
Richard avait voulu prsider aux recherches: lorsqu'il revint, Berthier
tait galement revenu chez lui; il voulut repartir sur-le-champ et nous
escorter lui-mme jusqu'au palais Faguani.

En route nous rencontrmes Moreau qui arrivait tout hors de lui-mme, et
bien accompagn, pour me chercher. Ainsi que je l'avais prsum, le
cocher tait revenu en toute hte au palais: il avait racont comment
Richard et moi nous nous tions subitement lancs de la voiture pour
secourir un malheureux qu'on assassinait: il avait  peu prs indiqu le
lieu, et malgr lui, il avait t choisi pour guide par le gnral.

Richard essuya d'abord quelques reproches dont il ne lui fut pas
difficile de se justifier. Moreau ne songea plus qu'au plaisir qu'il
trouvait  me revoir. Richard passa la nuit au palais Faguani. On peut
juger si d'aprs de telles motions nous gotmes un sommeil paisible.
Chacun fut sur pied le lendemain de bonne heure, sans avoir presque
ferm l'oeil. Au lieu de faire un djeuner splendide que nous avions
projet la veille, nous passmes toute la matine  signer les
dclarations et les procs-verbaux propres  constater le crime, et 
faire dcouvrir ses auteurs.

On apprit bientt que le malheureux jeune homme qui avait pri se
nommait Geronimo. Il tait employ dans les bureaux du directoire
cisalpin, et consacrait le faible produit de sa place  soutenir une
mre infirme et ge.

Elzelina, me dit Moreau, voil pour vous une visite  faire, Richard
vous accompagnera: je ratifie d'avance tous les arrangemens que vous
jugerez  propos de prendre pour soulager l'infortune de cette pauvre
mre.

Je le remerciai bien vivement de cette nouvelle preuve de son excessive
bont, et je me rendis avec Richard au domicile de cette malheureuse
femme. Nous la trouvmes entoure d'un bon nombre de voisines. Il y
avait encore prs d'elle un moine dont l'attitude tait sombre et
silencieuse. Tous lui recommandaient  l'envi la patience, la
rsignation aux dcrets du ciel; mais personne, avant notre arrive, ne
s'tait avis de songer aux besoins pressans qu'elle ne pouvait manquer
d'prouver bientt. J'avais song  prendre sur moi une somme plus que
suffisante pour assurer, pendant quelque temps du moins, l'existence de
la mre de Geronimo. Je n'hsitai donc pas  manifester tout haut le
dsir qu'on nous laisst seuls avec elle et son confesseur. Les voisines
se retirrent.

Cette malheureuse mre avait un extrieur et des manires propres 
inspirer d'abord sur son compte les prventions les plus favorables. Je
lui demandai avec les plus grands mnagemens, et du ton le plus
affectueux, comment je pourrais lui tre utile, si elle dsirait quitter
une ville qui ne pouvait lui retracer dsormais que d'affreux souvenirs,
et quel lieu elle avait choisi pour sa rsidence.

--Oui, madame, rpondit-elle d'une voix entrecoupe de sanglots, je
veux aller mourir loin d'ici. J'ai une soeur  Parme; c'est elle que je
veux prendre pour confidente de mes douleurs: elle saura les partager.
Mais comment trouver les moyens de l'aller rejoindre?

--Je vous les fournirai, ma mre, rpondis-je  mon tour: soyez sans
inquitude sur ce point. Ds ce soir, si vous voulez, vous pourrez vous
mettre en route; mais votre soeur est-elle assez riche pour pourvoir tout
ensemble  ses propres besoins et aux vtres?

--Non, madame, mais elle a une aisance mdiocre; et si je puis
contribuer pour quelque chose  allger la dpense du mnage, elle
trouvera moyen de me rendre aussi doux que possible le petit nombre de
jours qui me restent encore  vivre: ma soeur a toujours t bien bonne
pour moi: elle aimait mon pauvre Geronimo comme son propre fils.

Un torrent de larmes s'chappa encore de ses yeux: j'allais l'exhorter 
ne point se laisser accabler par la douleur; mais je sentis que de
froides consolations devaient chouer contre un chagrin aussi profond et
aussi juste; je ne pus moi-mme retenir mes larmes. Richard n'tait pas
moins vivement mu: Bonne dame, dit-il, vos amis, madame, moi-mme,
nous chercherons  vous consoler.

--Ah! qui me rendra mon Geronimo! Non, jamais personne ne me tiendra
lieu de mon cher fils; la mre de Dieu ne le remplacerait pas dans mon
coeur.

Le moine, fronant le sourcil, allait commencer un discours dont la
svrit s'annonait assez dans ses regards. Mais je posai sur la table
une bourse qui contenait trente sequins, en disant: Vous avez raison,
bonne mre: personne au monde ne saurait remplacer prs de vous un si
bon fils. Mais permettez-moi de vous tre aussi utile qu'il est en mon
pouvoir. Voici d'abord de quoi subvenir  vos premiers besoins. Quant
aux frais du voyage, et aux moyens de voyager, reposez-vous encore sur
moi du soin de vous les fournir.  l'heure que vous me dsignerez, une
bonne voiture viendra vous prendre et vous conduire srement et
commodment jusqu' Parme.

Elle fixa sur l'or que je venais de lui offrir un regard  la fois
douloureux et satisfait, et joignant les mains, elle s'cria: Mon
pauvre Geronimo, je vais donc tre  mme de faire prier pour le repos
de ton me!

Ces paroles me firent craindre que la bourse tout entire ne passt 
l'instant mme dans les mains du moine, qui paraissait la regarder d'un
oeil cupide; je rsolus de satisfaire son avidit, pour qu'il ne
dpouillt point la pauvre femme.

Mon pre, lui dis-je, comme j'ai fort  coeur de voir promptement
remplies les pieuses intentions de madame, je vous prie de vouloir bien
nous accompagner. J'aurai soin qu'on vous compte sans retard la somme
ncessaire pour subvenir aux frais d'une premire messe, et de dix
autres qui seront dites ensuite, le jour que je jugerai  propos de vous
indiquer.

 ces mots, la pauvre mre se prcipita  mes pieds, et me prit les
mains qu'elle arrosait de ses larmes: nous emes beaucoup de peine  lui
faire quitter cette position: Madame, dit-elle enfin du ton le plus
touchant, je n'ai plus qu'une grce  vous demander; mais ne refusez pas
de l'ajouter  tant de bienfaits. Il ne me reste que peu de temps 
vivre: permettez-moi de consoler mes derniers jours en contemplant les
traits de l'ange tutlaire qui vient m'arracher  la misre et au
dsespoir. Je joindrai votre portrait  celui de mon Geronimo: tenez,
madame, voici quel tait mon fils  l'ge de dix-neuf ans.

Elle me remit le portrait, et se couvrit les yeux avec les deux mains.
La figure de Geronimo avait d tre charmante, et mritait tous les
loges que lui prodiguait sa mre. Il possdait surtout ce charme du
_long regard_, qu'aima plus tard en moi l'un des hommes les plus
aimables et les plus spirituels de France[28]. Richard et moi, par notre
admiration pour la belle physionomie de Geronimo, nous flattmes
l'orgueil de sa pauvre mre. Je lui adressai quelques questions sur le
talent assez distingu avec lequel elle paraissait manier le pinceau.

--Ces pinceaux me furent autrefois bien chers, rpondit-elle; ils me
servirent  donner une bonne ducation  mon fils bien aim. Devais-je
donc le voir prir par un lche assassinat!... Et de quel crime
pouvaient l'accuser ses assassins, si ce n'est de prfrer les Franais
qui nous dlivrent, aux Autrichiens qui nous opprimaient?

--Ma fille, dit le moine, retenez un peu vos paroles; on ne peut savoir
 qui le ciel peut vouloir nous soumettre un jour.

--Non, sans doute, rpliquai-je vivement; mais il est permis, j'espre,
 une Italienne d'aimer les Franais qui viennent en amis briser le joug
de l'Italie.

--_Illustrissima_, rpondit le moine d'un ton beaucoup plus humble,
puisque vous tes Italienne, vous devez compatir et pardonner aux
terreurs des vaincus.

--Faisons trve, mon pre, aux discussions politiques. Venez demain me
trouver  la _casa Faguani_, et surtout ayez soin d'apporter avec vous
la liste des pauvres de votre paroisse. Au nom de leurs bienfaiteurs je
vous promets d'ajouter celui du gnral Moreau. Je me flatte que
personne en Italie ne mconnat sa gnrosit et sa grandeur d'me.
Peut-tre ses libralits bienfaisantes contribueront-elles  vous
rconcilier avec les Franais.

Le moine baissa les yeux, croisa les mains sur sa poitrine, et
s'informa, en s'inclinant, de l'heure  laquelle il devait se prsenter
le lendemain  la _casa Faguani_.

J'tais prte  lui demander pardon de l'espce de hauteur avec laquelle
je venais de le traiter. Mais sa contenance hypocrite me rvolta, et je
conservai tout l'avantage que je venais de prendre. Je sortis donc avec
Richard, sans lui adresser une seule parole de plus. Je me contentai de
prendre encore une fois la main de la pauvre Julia, et je lui promis de
ne pas oublier les promesses que je venais de lui faire.

Le moine n'eut garde de manquer  venir le lendemain au palais Faguani.
Dans l'intervalle d'un jour  l'autre j'avais fait prendre quelques
informations sur son compte. J'appris avec certitude qu'il tait un des
ennemis les plus ardens que les Franais conservassent encore  Milan,
et qu'il profitait de l'influence de son ministre pour semer la
discorde, et entretenir les fureurs de l'esprit de parti. La rception
qu'on lui fit fut telle cependant que l'exigeait son caractre sacr. Il
couta d'un air soumis les reprsentations trs modres que lui adressa
Moreau, sur l'abus qu'il faisait de son pouvoir sur quelques esprits peu
clairs, pour entretenir la haine contre les Franais. L'aumne
abondante qu'il reut pour les pauvres de son quartier, surtout l'argent
qu'on lui remit pour assurer le repos d'une me qui ne pouvait manquer
d'tre plus tranquille que la sienne, adoucirent encore pour lui des
reproches qu'il avait si bien mrits.

Dans la crainte de retarder le dpart de la bonne Julia, je n'avais pas
voulu consentir  ce qu'elle ft mon portrait. Lorsqu'elle vit que je
persistais dans mes refus, elle fixa ce dpart au lendemain mme du jour
o j'avais t la visiter. Richard voulut se charger seul des
prparatifs de son voyage; je ne la laissai pas partir cependant sans
aller lui dire encore une fois adieu. Moreau avait approuv sans examen
tout ce que j'avais cru devoir faire pour cette malheureuse mre. Les
loges qu'il m'adressa dans cette circonstance ne contriburent pas peu
 m'inspirer cette fiert lgitime qui nat toujours d'une bonne action.

FIN DU PREMIER VOLUME.




NOTES


[1: _Staroste_, seigneur polonais qui jouissait d'une _starostie_. On
appelait _starostie_ un fief faisant partie des anciens domaines de
Pologne, cd par les rois  des gentilshommes, pour les aider 
soutenir les frais des expditions militaires. Les rois se rservaient
seulement le droit de nommer  ces fiefs, et ils chargeaient les
starostes de payer le quart de leur revenu, qui tait plus ou moins
considrable, pour servir  l'entretien de certain nombre de cavaliers.
Il y avait des starosties qui avaient une juridiction, et d'autres qui
n'en avaient point.]

[2: Et non pas _stathouder_, ainsi qu'on le dit ordinairement  tort. Ce
mot signifie _teneur des tats_, comme taient, depuis Guillaume Ier
dans les Provinces-Unies, les princes d'Orange et de Nassau.]

[3: Ces noms taient ceux de deux domestiques qui nous avaient
accompagns].

[4: Ma mre reut la famille d'Orrigny comme elle ne pouvait manquer
d'accueillir les amis de sa fille chrie. Elle les garda tous pendant
trois semaines dans sa maison, les combla de soins, d'gards et de
tmoignages d'amiti. Quand ils voulurent partir, aprs les avoir
gnreusement pourvus du ncessaire, elle subvint aux frais de leur
passage en Angleterre, et remit au comte une traite du 5,000 florins. La
jeune mre est la seule qui lui ait crit constamment jusqu'au jour o
elle fut enleve par une mort prmature. Vingt-cinq ans plus tard, je
retrouvai en France un de ces nobles exils; je lui fis l'aveu de mes
fautes et de mes malheurs: _Il est inconcevable_, me dit-il, _que, si
bien ne, vous ayez fait de telles folies_. Je n'en obtins pas d'autre
consolation. Il tait riche alors; et moi je portais,  peu de chose
prs, le mme costume que sa soeur, lorsque je les rencontrai dans leur
fuite.]

[5: Ceux qui n'ont pas une ide des moeurs simples et de la parfaite
innocence o vivaient, il y a encore trente ans, les habitans des
campagnes de l'intrieur de la Hollande, auront peine  concevoir que
Marie ait pu prendre ainsi le change, ou ignorer que la baronne tait
mre d'une fille et non pas d'un fils. D'abord ma mre vivait si retire
que personne ne connaissait, pour ainsi dire, l'intrieur de sa maison
ou de sa famille; et j'tais dj marie quand Marie vint s'tablir au
domaine.  cette poque, une habitante de la campagne, une Hollandaise,
jeune et innocente, ne se doutait mme pas qu'une personne de son sexe
pt revtir des habits d'homme, et se montrer sous un tel costume.]

[6: Cette assemble tait une runion patriotique.]

[7: M. de Krayenhof a depuis chang de carrire; il s'est vou au mtier
des armes, et on l'a vu devenir un officier d'artillerie trs distingu:
il commandait dernirement encore cette arme  Nimgue].

[8: Ce village de _Waterland_, ou _Nord-Hollande_, a t visit par une
foule d'illustres voyageurs. Il tait clbre par la singularit des
usages qui y taient en vigueur, et surtout par la minutieuse propret
des rues et des maisons. Ces rues taient paves de briques qu'on
frottait avec des acides prpars tout exprs pour leur donner de
l'clat. Le perron de chaque maison tait lav avec le mme soin. Le
passage des voitures tait interdit, et l'on prenait de grandes
prcautions pour que les chevaux et les btes de somme ne pussent
marquer leur route comme partout ailleurs. Il y avait dans ce village
des bourgeois riches de plusieurs millions, qui, plus d'une fois,
soulagrent la misre des princes. Les moeurs taient trs-svres 
Broeck, et les femmes avaient une grande rputation de sagesse et de
beaut.]

[9: Mort  l'hpital d'Amsterdam en 1803. Noomz tait cependant issu
d'une famille de ngocians trs riches; mais on le repoussa pour le
punir de n'avoir pas su embrasser une profession _utile_].

[10: Le florin vaut en Hollande 2 francs 10 centimes].

[11: C'tait tout ce qui m'appartenait en dessins, tableaux et
curiosits. Je le priai de rendre le tout  ma mre, comme un don de ma
part].

[12: Ce _marchand_ avait, ds les premiers temps de notre mariage,
rempli par des prts obligeans la caisse de M. le comte Van-Perpowy,
beaucoup plus riche de parchemins que de ducats. On sait quels sont, en
pareils cas, le savoir-vivre et la rsignation de certains
gentilshommes. L'or de M. Van-M*** et-il port l'empreinte des couleurs
qu'on hassait, on l'aurait encore reu en faisant, comme on dit, de
ncessit vertu, et en se rservant, _in petto_, le droit de se montrer
ingrat plus tard.]

[13: En 1813, madame Lambertini a fait d'immenses sacrifices pour venir
au secours des Franais malheureux. Sa fille tait belle et bienfaisante
comme sa mre. Elle existe peut-tre encore. Puisse-t-elle trouver la
rcompense de tout le bien qu'elle a fait!]

[14: _Ce fut lui_, ou bien, _tel il fut_].

[15: Bien des annes aprs, j'ai fait moi-mme l'exprience de cette
triste vrit; combien ne me suis-je pas rpt, en pleurant sur un
tombeau, que la mort nous rend encore plus cher l'homme que nous avons
aim d'un vritable amour!]

[16: On descend  reculons dans les gondoles.]

[17: Je ne te verrai plus!]

[18: Tous les ans,  Pques, on asperge les maisons d'eau bnite, et
chacun met son offrande dans la corbeille qui contient les oeufs de
Pques, que l'on distribue _gratis_.]

[19: J.-J. Rousseau.]

[20: Derrire les grands htels, qu'on appelle des palais en Italie, on
trouve ordinairement de vastes ombrages plants sans aucune symtrie.
Ces bosquets touffus et garnis de fleurs prennent le nom du dieu, du
demi-dieu ou du personnage illustre dont ils renferment le buste ou la
statue. Celui que je prfrais  la casa Faguani et t digne
d'inspirer l'amant de Laure; mais je n'tais pas Laure, et Richard
n'tait pas Ptrarque.]

[21: Ah! malheureux que je suis, j'aurai long-temps  languir; car le
mrite de la dame de mes penses ne brille pas dans les travaux
domestiques.]

[22: On fabrique  Rome de fausses perles qui imitent parfaitement les
perles fines.]

[23: Il y a dans les villages comme dans les grandes villes d'Italie,
des chapelle privilgies. Dans ces lieux consacrs par la vnration
des peuples, le criminel trouve un asile inviolable contre les agents de
l'autorit et les ministres de la loi.]

[24: Ils redoutent encore Vi...ci le proscrit. Les lches! j'en suis
assez veng! Cette inscription subsistait encore en 1798.]

[25: Les confrries de pnitens sont charges d'assister les criminels
au moment du supplice; et de transporter leurs restes  la spulture
dsigne. Les meurtriers mme ont droit  leur pieuse assistance. La
devise des pnitens est celle-ci: _Al fine del umano poter principia
l'omnipotente, misericordia di Dio_. L o finit le pouvoir humain
commence la toute-puissante misricorde de Dieu. Les frres de ces
congrgations ont la figure couverte d'un morceau de toile ayant trois
ouvertures, deux devant les yeux et une devant la bouche].

[26: Le duc de Chartres, aujourd'hui Mgr le duc d'Orlans.]

[27: Ce fut dans ce palais que logrent Napolon et Josphine, lors de
leur voyage  Milan.]

[28: M. le prince de Talleyrand-Prigord: j'aurai plus tard l'occasion
de parler longuement de cet homme illustre. Je puis me flatter de
l'avoir assez connu pour faire dire  tous ceux qui liront ces Mmoires,
que je l'ai peint d'aprs nature.]









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Ida Saint-Elme

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electronic work or group of works on different terms than are set
forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1.  Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
works, and the medium on which they may be stored, may contain
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property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
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Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
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LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
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TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
DAMAGE.

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receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
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your written explanation.  The person or entity that provided you with
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opportunities to fix the problem.

1.F.4.  Except for the limited right of replacement or refund set forth
in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
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1.F.5.  Some states do not allow disclaimers of certain implied
warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
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provision of this agreement shall not void the remaining provisions.

1.F.6.  INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
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providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     http://www.gutenberg.net

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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