The Project Gutenberg EBook of L'Exilee, by Delly

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Title: L'Exilee

Author: Delly

Release Date: April 6, 2009 [EBook #28519]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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[Transcriber's note: Delly (Marie Petitjean - de la Rosire) (1875-1947),
_L'exile_ (1908), dition de 1908]





M. DELLY



L'EXILEE



PARIS

LIBRAIRIE BLERIOT

HENRI GAUTIER, SUCCESSEUR

55, QUAI DES GRANDS-AUGUSTINS, 55





L'EXILEE



CHAPITRE I



Les nuages s'taient un instant carts, un vif rayon de soleil d'avril
frappait le vitrage du bow-window o Myrt reposait, sa tte dlicate
retombant sur le dossier du fauteuil, dans l'atmosphre tide parfume
par les violettes et les muguets prcoces qui croissaient dans les
caisses,  l'ombre de palmiers et de grandes fougres.

C'tait une miniature de petite serre. Tout au plus, entre ces caisses
et ces quelques plantes vertes, demeurait-il la place ncessaire pour
le fauteuil o s'tait glisse la mince personne de Myrt.

Elle reposait, les yeux clos, ses longs cils dors frlant sa joue au
teint satin et nacr, ses petites mains abandonnes sur sa jupe
blanche. Ses traits, d'une puret admirable, voquaient le souvenir de
ces incomparables statues dues au ciseau des sculpteurs de la Grce.
Cependant, ils taient  peine forms encore, car Myrt n'avait pas
dix-huit ans... Et cette extrme jeunesse rendait plus touchants, plus
attendrissants le pli douloureux de la petite bouche au dessin parfait,
le cerne bleutre qui entourait les yeux de la jeune fille, et les
larmes qui glissaient lentement de ses paupires closes.

Sur sa nuque retombait, en une coiffure presque enfantine, une lourde
chevelure aux larges ondulations naturelles, une chevelure d'un blond
chaud, qui avait  certains instants des colorations presque mauves, et
semblait, peu aprs, dore et lumineuse. Ses bandeaux encadraient
harmonieusement le ravissant visage, doucement clair par ce gai rayon
de soleil perant entre deux giboules.

Myrt demeurait immobile, et cependant elle ne dormait pas. Quand mme
sa sollicitude filiale ne l'et pas tenue veille, prte  courir 
l'appel de sa mre, la douloureuse angoisse qui la serrait au coeur
l'aurait empche de goter un vritable repos.

Bientt, demain peut-tre, elle se trouverait orpheline et seule sur la
terre. Aucun parent ne serait l pour l'aider dans ces terribles
moments redouts d'mes plus mres et plus exprimentes, aucun foyer
n'existait qui pt l'accueillir comme une enfant de plus. Elle avait sa
mre, et celle-ci partie, elle tait seule, sans ressources, car la
pension viagre dont jouissait Madame Elyanni disparaissait avec elle.

Myrt tait fille d'un Grec et d'une Hongroise de noble race. La
comtesse Hedwige Gisza avait rompu avec toute sa parent en pousant
Christos Elyanni dont la vieille souche hellnique ne pouvait faire
oublier, aux yeux des fiers magistrats, que ses parents avaient drog
en s'occupant de ngoce, et que lui-mme n'tait qu'un artiste
besogneux.

Artiste, il l'tait dans toute l'acception du terme. Epris d'idal, il
vivait dans un rve perptuel o flottaient des visions de beaut
surhumaine. La jolie Hongroise, vue un jour  Paris,  une fte de
charit o Christos s'tait laiss entraner par un ami, l'avait frapp
par sa grce dlicate, un peu thre, et la douceur radieuse de ses
yeux bleus. Elle, de son ct, avait remarqu cet inconnu dont les
longs cheveux noirs encadraient un visage si diffrent de tous ceux qui
l'entouraient--un visage de mdaille grecque, o le regard rayonnant
d'une continuelle pense intrieure mettait un charme indfinissable.
Elle se fit prsenter l'artiste, obtint de la vieille cousine qui la
chaperonnait que Christos ft son portrait, et, un jour, elle offrit
elle-mme sa main au jeune Grec qui avait jusque-l soupir en silence,
sans oser se dclarer.

Elle tait majeure, sans parent proche, et pourvue d'une fortune peu
considrable, mais indpendante. Elle devint Madame Elyanni... Et ce
fut un mnage  la fois heureux et malheureux.

Heureux, car ils taient unis par un amour profond et ne voyaient rien
au-del l'un de l'autre... Malheureux, car ils avaient des dfauts
identiques, des gots trop semblables. Alors que la nature rveuse et
trop idaliste de Christos et demand, en sa compagne, le contrepoids
d'une raison ferme, d'un jugement mri et d'habitudes pratiques, il ne
devait trouver, en Hedwige, qu'un charmant oiseau adorant les fleurs,
la lumire, les toiles claires et chatoyantes, incapable d'une pense
srieuse et ignorant tout de la conduite d'une maison.

Aprs avoir vcu pendant deux ans dans la patrie de Christos, ils
taient venus s'tablir  Paris. Le peintre aimait cette ville o il
tait n, o tait morte sa mre, une Franaise. Il esprait surtout
arriver  percer enfin, atteindre quelque notorit, raliser le rve
de gloire qui chantait en son me.

Mais il n'avait aucunement le got de la rclame, et ses oeuvres, par
leur caractre d'idalisme trs haut, ne s'adaptaient pas aux tendances
modernes. La russite ne vint pas, la fortune d'Hedwige se fondit peu 
peu, et le jour o Christos mourut, d'une maladie due au dcouragement
qui s'tait lentement infiltr en lui, il ne restait  Madame Elyanni
qu'une rente viagre, relativement assez considrable, laisse au
peintre, et aprs lui  sa veuve, par un veux cousin qui s'tait teint
quelques annes auparavant dans l'le de Chio.

Myrt avait  cette poque douze ans. C'tait une enfant vive et gaie,
idoltre de ses parents en admiration devant sa beaut et son
intelligence. Une pit trs ardente et trs profonde, la direction
d'une vieille institutrice, femme d'lite, l'avaient heureusement
prserve des consquences que pouvait avoir l'ducation donne par ces
deux tres charmants et bons, mais si peu faits pour lever un
enfant... Et  la mort de Christos, on vit cette chose touchante et
exquise: la petite Myrt, dominant la douleur que lui causait la perte
d'un pre trs chri et la vue du dsespoir de sa mre, se rvlant
tout  coup presqu'une femme dj par le srieux et le jugement,
organisant, avec l'aide d'un vieil ami de son pre, une nouvelle
existence, soignant avec un tendre dvouement Madame Elyanni dont le
chagrin avait abattu la sant toujours frle.

La mre et la fille s'installrent  Neuilly, dans un trs petit
appartement, au quatrime tage d'une maison habite par de modestes
employs. Madame Elyanni, que l'exprience n'avait pas corrige, fit
ajouter  la fentre de sa chambre ce bow-window et voulut qu'il ft
continuellement garni de fleurs.

--Je me passerais plutt de manger que de ne pas voir des fleurs
autour de moi, avait-elle rpondu au tuteur de Myrt qui avanait
discrtement que les revenus ne permettraient peut-tre pas...

--Oh! Monsieur, il ne faut pas que maman soit prive de fleurs! avait
dit vivement Myrt.

Il fallait aussi que Madame Elyanni et une nourriture dlicate... Et,
comme elle abhorrait les nuances fonces, elle exigeait que sa fille
ft toujours vtue de blanc  l'intrieur, coutume conomique, car la
fillette, qui remplissait courageusement avec une souriante attention,
bien des menus devoirs de mnagre, devait remplacer frquemment ces
costumes que sa mre ne souffrait pas voir tant soit peu dfrachis.

Il en tait ainsi de nombreux dtails, et malgr les conomies que
Myrt, devenue un mnagre accomplie, russissait  raliser sur
certains points, le budget s'quilibrait parfois difficilement.

Il avait fallu compter aussi avec les frais de son instruction. Grce 
une extrme facilit, aux admirables dispositions dont elle tait
doue, elle avait pu les rduire au minimum. Elle avait conquis,
l'anne prcdente, son brevet suprieur, et avait russi  acqurir,
en prenant de temps  autre quelques leons d'un excellent professeur,
un remarquable talent de violoniste.

Telle tait Myrt, petite me exquise, ardente et pure, coeur
dlicatement bon et dvou, chrtienne admirable, enfant par sa candide
simplicit, femme par l'nergie et la rflexion d'un esprit mri dj
au souffle de l'preuve et des responsabilits.

Car tous les soucis retombaient sur elle. Madame Elyanni, languissante
d'me et de corps, se laissait gter par sa fille et dclarait ne
pouvoir s'occuper de rien. Depuis quelques annes, elle ne voulait plus
sortir et passait ses journes tendue, s'occupant  de merveilleuses
broderies ou rvant, les yeux fixs sur le dernier tableau peint par
Christos, et o le peintre s'tait reprsent entre sa femme et sa
fille, dans son petit atelier illumin de soleil.

Elle s'tait tiole ainsi, htant la marche de la maladie qui l'avait
terrasse enfin deux jours auparavant. En voyant la physionomie
soucieuse du mdecin appel aussitt, Myrt avait compris que le danger
tait grand... Et en entendant, la veille, sa mre demander le prtre,
elle s'tait dit que tout tait fini, car l'me insouciante de Madame
Elyanni tait de celles qui attendent les derniers symptmes
avant-coureurs de la fin pour oser songer  se mettre en rgle avec
leur Dieu.

Ce matin, on lui avait apport le Viatique... Et c'tait autant pour la
laisser faire en toute tranquillit son action de grces que pour
drober  son regard les larmes difficilement contenues pendant la
crmonie, que Myrt s'tait rfugie dans le bow-window.

Elle aimait profondment sa mre, d'une tendresse qui prenait,  son
insu, une nuance de protection trs explicable par la faiblesse morale
de Madame Elyanni. Son coeur avait besoin de se donner, de s'pancher
en dvouement sur d'autres coeurs souffrants, faibles, ou dcourags.
Sa mre disparue, ce serait fini de cette sollicitude de tous les
instants qu'exigeait, depuis quelques mois surtout, Madame Elyanni.
Personne n'aurait plus besoin d'elle... A moins qu'elle ne se ft
religieuse pour dverser sur ses frres en Jsus-Christ les trsors de
tendresse dvoue contenus dans son coeur. Mais, jusqu'ici, la voix
divine n'avait pas parl, Myrt ignorait si elle avait la vocation
religieuse.

Dans le silence qui rgnait,  peine troubl de temps  autre par la
corne d'un tramway, une voix faible appela:

--Myrt!

La jeune fille se leva vivement et entra dans la chambre aux tentures
claires, aux meubles de laque blanche. Des plantes vertes, des gerbes
de fleurs en ornaient les angles, garnissaient les tables et la
chemine... Et sur une petite table couverte d'une nappe blanche,
d'autres fleurs encore s'panouissaient entre les candlabres dors et
le crucifix.

Myrt s'avana prs du lit, elle se pencha vers le ple visage fltri,
entour de cheveux blonds grisonnants.

--Me voil, maman chrie. Que voulez-vous de votre Myrt?
demanda-t-elle en mettant un tendre baiser sur le front de sa mre.

--Je veux te parler, mignonne... Ecoute, j'ai compris depuis... depuis
que je sens venir la mort...

--Maman! murmura Myrt.

Les yeux bleus de la malade envelopprent la jeune fille d'un regard
navr.

--Il faut bien nous faire  cette pense, enfant... J'ai donc compris
que je n'ai pas t pour toi une bonne mre...

--Maman! redit encore Myrt avec un geste de protestation.

--Si, ma chrie, c'est la vrit. Je t'ai beaucoup aime, c'est vrai,
mais autrement, je n'ai rempli aucun des devoirs maternels. J'ai laiss
 ta petite me courageuse toutes les responsabilits, tous les soucis,
je n'ai su que m'enfermer dans mon chagrin et dpenser gostement tout
notre petit revenu, au lieu de songer  conomiser pour toi.

--C'tait juste, maman, c'tait bien ainsi! Moi je suis jeune, je
travaillerai...

--Tu travailleras!... Pauvre mignonne aime! que pourrais-tu faire! La
concurrence est norme... et d'ailleurs tu ne peux vivre seule, Myrt.
Il te faut l'abri d'un foyer, la scurit au milieu d'une famille
srieuse... j'ai donc song  ma cousine Gisle. Tu sais que, seule de
toute ma famille, elle a continu  se tenir en rapports avec moi, par
quelques mots sur une carte au 1er janvier, par des lettres de
faire-part. Elle avait pous, trois ans avant mon mariage, le prince
Sigismond Milcza. Un fils est n de cette union. Elle m'apprit quelques
annes plus tard son veuvage, puis son second mariage, la naissance de
quatre enfants, et enfin un nouveau veuvage. Nous nous aimions
beaucoup, et j'ai song qu'en souvenir de moi elle accepterait
peut-tre de t'accueillir.

Myrt se redressa vivement.

--Maman, voulez-vous que j'aille mendier la protection et
l'hospitalit de ces parents qui n'ont pas voulu accepter mon cher pre?

--Oh! les autres, non! Mais Gisle n'a jamais cess de me considrer
comme de la famille.

--Cependant, maman, il ne me parat pas admissible que je sois  la
charge de la comtesse Zolanyi! dit vivement Myrt.

--Non, mais elle doit avoir des relations tendues et trs hautes, car
les Gisza, les Zolanyi, les Milcza surtout sont de la premire noblesse
magyare. Ces derniers sont de race royale, et leur fortune est
incalculable. Gisle pourra donc, mieux que personne, t'aider  trouver
une position sre, elle sera pour toi une protection, un conseil... Et
je voudrais que tu lui crives de ma part, afin que je te confie  elle.

--Ce que vous voudrez, mre chrie! murmura Myrt en baisant la jolie
main amaigrie pose sur le couvre-pied de soie blanche un peu jaunie.

Sous la dicte de sa mre, elle crivit un simple et pathtique appel 
cette parente inconnue d'elle. A grand'peine, Mme Elyanni parvint  y
apposer sa signature... Myrt demanda:

--O dois-je adresser cette lettre?

--Depuis son second veuvage, Gisle m'a donn son adresse au palais
Milcza,  Vienne. Je suppose qu'aprs la mort du comte Zolanyi, elle a
d aller vivre prs de son fils an, qui n'est peut-tre pas mari
encore. Envoie la lettre  cette adresse. Si Gisle ne s'y trouve pas,
on fera suivre.

Myrt, d'une main qui tremblait un peu, mit la suscription, apposa le
timbre, et se leva en disant:

--Je vais la porter chez les dames Millon. L'une ou l'autre aura
certainement occasion de sortir ce matin et de la mettre  la poste.

Les dames Million occupaient un logement sur le mme palier que Mme
Elyanni. La mre tai veuve d'un employ de chemin de fer, la fille
travaillait en chambre pour un magasin de fleurs artificielles.
C'taient d'honntes et bonnes cratures, serviables et discrtes, qui
admiraient Myrt et auraient tout fait pour lui procurer le moindre
plaisir. Isole comme l'tait la jeune fille, Mme Elyanni n'ayant
jamais voulu nouer de relations, elle avait trouv plusieurs fois une
aide matrielle ou morale prs de ses voisines, et elle leur en gardait
une reconnaissance qui se traduisait par des mots charmants et de
dlicates attentions, Myrt n'tant pas de ces coeurs vaniteux et
troits qui considrent avant toute chose la situation sociale et le
plus ou moins de distinction du prochain.

La porte lui fut ouverte par Mlle Albertine, grande et belle fille
brune, au teint ple et au regard trs doux.

--Mlle Myrt! Entrez donc, mademoiselle!

Et elle s'effaait pour la laisser pntrer dans la salle  manger, o
Mme Millon, une petite femme vive et accorte, tait en train de
morigner un petit garon de cinq  six ans, un orphelin que la mort de
sa fille ane et de son gendre avait laiss  sa charge... elle
s'avana vivement vers la jeune fille en demandant:

--Eh bien! mademoiselle Myrt?

--Elle est si faible, si faible! murmura Myrt.

Et un sanglot s'touffa dans sa gorge.

--Pauvre chre petite demoiselle! dit Mme Million en lui saisissant la
main, tandis qu'Albertine se dtournait pour dissimuler une larme.

--Je suis venue vous demander un service, reprit Myrt en essayant de
dominer le tremblement de sa voix. Quand vous descendrez, voulez-vous
mettre cette lettre  la bote?

--Mais certainement! Albertine a justement une course  faire dans
cinq minutes, elle ne l'oubliera pas, comptez sur elle.

--Moi aussi, j'irai porter la lettre, dit le petit garon qui s'tait
avanc et posait clinement sa joue frache contre la main de Myrt.

--Oui, c'est cela, Jeannot... et puis tu feras aussi une petite prire
pour ma chre maman, dit la jeune fille en caressant sa petite tte
rase.

--Nous lui en faisons dire une tous les soirs, mademoiselle Myrt...
Et vous savez, si vous avez besoin de n'importe quoi, nous sommes l,
toutes prtes  vous rendre service.

--Oui, je connais votre coeur, dit Myrt en tendant la main aux deux
femmes. Merci, merci... Maintenant, je vais vite retrouver ma pauvre
maman.

Lorsque la jeune fille eut disparu, Madame Millon posa la lettre sur la
table, non sans jeter un coup d'oeil sur la suscription.

--Comtesse Zolanyi, palais Milcza... Ces dames ne nous ont jamais dit
grand'chose sur elles-mmes, mais j'ai ide, Titine, qu'elles sont
d'une grande famille. L'autre jour pendant que j'tais prs de Madame
Elyanni, j'ai remarqu, sur un joli mouchoir fin dont elle se servait,
une petite couronne brode.

--Et mademoiselle Myrt a des manires de princesse qui lui viennent
tout naturellement, cela se voit, si elle pouvait donc avoir des
parents qui l'accueillent, qui l'aiment comme elle le mrite!... Car la
pauvre dame n'a plus gure  vivre, maman.

--Hlas! non! Si elle passe la nuit, ce sera tout... Pauvre petite
demoiselle Myrt! Ca me fend le coeur, vois-tu, Titine!

Et l'excellente personne sortit son mouchoir, tandis que sa fille,
serrant les lvres pour dominer son motion, entrait dans la chambre
voisine pour mettre son chapeau.

Pendant ce temps, Myrt, rentre dans la chambre de sa mre, s'occupait
 dfaire le petit autel. Elle allait et venait doucement,
incomparablement lgante et svelte, avec des mouvements d'une grce
infinie.

--Myrt!

Elle s'approcha du lit... Madame Elyanni saisit sa main en disant:

--Regarde-moi, Myrt!

Les yeux bleus de la mre se plongrent dans les admirables prunelles
noires, veloutes, rayonnantes d'une pure clart intrieure. Toute
l'me nergique, ardente, virginale de Myrt tait l... Et Madame
Elyanni murmura doucement:

--Que je les voie encore, tes yeux, tes beaux yeux!... Myrt, ma
lumire!

--Maman, ne parlez pas ainsi! supplia la jeune fille. Il n'y a qu'une
vraie lumire, c'est Dieu, et il ne faut pas...

--Oui. Il est la lumire, mais cette lumire incre se communique aux
mes pures, et celles-ci la rpandent autour d'elles... Ne t'tonne pas
de m'entendre parler ainsi, mon enfant. Depuis hier, ta pauvre mre a
bien rflchi, elle a compris ce que tu avais t pour elle, ce que
Dieu lui avait donn en lui accordant une fille telle que toi, et
comment il lui aurait t impossible de vivre sans l'ange qu'elle a
sans cesse trouv  ses cts. Je te bnis, Myrt, mon amour, je te
bnis de toute la force de mon coeur!

Sas mains se posrent sur la chevelure blonde. Myrt, sanglotante,
s'tait laiss tomber  genoux...

--Ne pleure pas, chrie. Pense que je vais retrouver mon cher
Christos. Tous deux, de l-haut nous veillerons sur toi...

Elle s'interrompit,  bout de forces, en laissant retomber ses mains
que Myrt pressa sur ses lvres... Et elles demeurrent ainsi,
immobiles, savourant la douloureuse jouissance de ces dernires heures.



CHAPITRE II



Enveloppe dans ses crpes, un peu courbe sous son long chle noir,
Myrt marchait comme en un rve, entre les dames Millon. Elle revenait
vers le logis vide d'o tait partie tout  l'heure la dpouille
mortelle de Madame Elyanni.

Elle se sentait anantie, presque sans pense. Albertine avait
doucement pris sa main pour la passer sous son bras... Et cette marque
d'affectueuse attention avait mis un lger baume sur le coeur bris de
Myrt.

En arrivant sur le palier du quatrime tage, Madame Million demanda:

--Vous allez rester  djeuner et finir la journe chez nous,
mademoiselle Myrt?... Et mme y coucher, si vous le voulez bien, car
ce serait trop triste pour vous...

Myrt lui prit les mains et les pressa avec force.

--Merci, merci, Madame! Mais je prfre rentrer tout de suite,
m'habituer  cette solitude,  la pense de ne plus la voir l...

Sa voix se brisa dans un sanglot.

--... Demain, si vous le voulez bien, je viendrai partager votre
repas... mais aujourd'hui, je ne peux pas... Ne m'en veuillez pas, je
vous en prie!

--Oh! bien sr que non, ma pauvre demoiselle! Faites ce qui vous
cotera le moins... Mais je vais aller vous porter un peu de bouillon...

--Non, pas maintenant, je ne pourrais pas. Ce soir, j'essaierai...

Elle leur tendit la main et entra dans l'appartement o la femme de
mnage s'occupait  tout remettre en ordre.

Myrt se rfugia dans sa chambre, une petite pice meuble avec une
extrme simplicit. Elle enleva son chapeau, son chle, et s'assit sur
un sige bas, prs de la fentre.

Tout  l'heure, en se voyant seule derrire le char funbre, elle avait
eu, pour la premire fois, la conscience nette du douloureux isolement
qui tait le sien... Et voici que cette impression lui revenait, plus
vive, dans ce logis o elle avait, pendant des annes, prodigu son
dvouement  la mre dont elle tait l'unique affection.

Lorsque le pnible vnement s'tait trouv accompli, elle avait
aussitt tlgraphi  son tuteur. Celui-ci, vieil artiste clibataire,
vivait retir sur la cte de Provence. Il avait rpondu par des
condolances, mettant en avant ses rhumatismes qui lui interdisaient
tout dplacement. D'offres de service  sa pupille, pas un mot.

La comtesse Zolanyi n'avait pas rpondu. Peut-tre ne se trouvait-elle
pas  Vienne... Et d'ailleurs, Myrt comptait si peu sur cette grande
dame qui ne souciait sans doute aucunement d'une jeune cousine inconnue
et trs pauvre! Lorsqu'elle aurait domin ce premier anantissement qui
la terrassait, elle envisagerait nettement la situation et chercherait,
avec l'aide de dames Millon, un moyen de se tirer d'affaire.

Mais aujourd'hui, non, elle ne pouvait pas! Elle se sentait faible
comme un enfant...

Un coup de sonnette retentit. La femme de mnage alla ouvrir, Myrt
entendit un bruit de voix... Puis on frappa  la porte de sa chambre...

--Mademoiselle, c'est une dame qui demande  vous parler.

Une envie folle lui vint de rpondre:

--Pas aujourd'hui!... Oh! pas aujourd'hui!

Mais elle se domina, et, se levant, elle entra dans la pice voisine.

Une dame de petite taille, en deuil lger et d'une discrte lgance,
se tenait debout au milieu de la salle  manger. Sous la voilette,
Myrt vit un fin visage un peu fltri, des yeux qui lui rappelrent
ceux de sa mre, et qui exprimaient une sorte de surprise admirative en
se posant sur la jeune fille...

L'inconnue s'avana vers Myrt en disant en franais, avec un lger
accent tranger:

--J'arrive donc trop tard? Ma pauvre Hedwige?...

--Oui, c'est fini, dit Myrt.

Et, pour la premire fois, depuis deux jours, les larmes jaillirent
enfin des yeux de la jeune fille.

--M a pauvre enfant! dit l'trangre en lui prenant la main et en la
regardant avec compassion. Et dire que j'tais  Paris, que j'aurais pu
accourir aussitt prs d'Hedwige! Mais votre lettre m'a t renvoye de
Vienne, je l'ai reue ce matin seulement.

--Quoi, vous tiez  Paris! dit Myrt d'un ton de regret. Oh! si nous
avions pu nous en douter! Mais asseyez-vous, Madame!... Et
permettez-moi de vous remercier ds maintenant d'tre accourue si vite
 l'appel de ma pauvre mre.

--C'tait chose toute naturelle, dit la comtesse en prenant place sur
le fauteuil que lui avanait Myrt. Hedwige et moi, bien que cousines
assez loignes, avons t leves dans une grande intimit. J'en ai
toujours conserv le souvenir, malgr... enfin, malgr ce mariage qui
avait mcontent notre parent.

Le front de Myrt se rembrunit un peu, tandis que la comtesse
continuait d'un ton calme, o passait un peu d'motion:

--Je n'ai donc pas hsit  venir, esprant bien la trouver encore en
vie... Mais la concierge m'a appris que... tout tait fini.

--Oui, c'est fini, fini! dit Myrt.

Elle s'tait assise en face de la comtesse, et le jour un peu terne
clairait d'une lueur grise son dlicieux visage fatigu et pli, sur
lequel les larmes glissaient, chaudes et presses.

La comtesse parut touche, son regard mobile s'embua un peu... Elle se
pencha et prit la main de la jeune fille.

--Voyons, mon enfant, ne vous dsolez pas. En souvenir d'Hedwige, je
suis prte  vous aider,  vous accorder cette protection que ma pauvre
cousine me demandait pour vous... Racontez-moi un peu votre vie,
parlez-moi d'elle et de vous.

On ne pouvait nier qu'elle ne se montrt bienveillante, bien qu'avec
une nuance de condescendance qui n'chappa pas  Myrt. Cependant, la
jeune fille avait craint de se heurter  la morgue de cette parente
inconnue, et elle prouvait un soulagement en constatant en elle une
certaine dose d'amabilit et mme de sympathie.

Elle fit donc brivement le rcit de leur existence depuis la mort de
M. Elyanni. Parfois, la comtesse lui adressait une question. Entre
autres choses, elle s'informa de l'tat des finances de l'orpheline.
Myrt lui apprit qu'il ne lui restait rien, sauf un mince capital
reprsentant une rente de quatre cents francs.

--Oui, vous me disiez cela dans votre lettre, mais je pensais que vous
possdiez peut-tre quelques autres petites ressources. Hedwige avait
de fort beaux bijoux, des diamants pour une somme considrable...

--Tout a t vendu au moment de la maladie de mon pre, sauf une croix
en opales  laquelle ma mre tenait beaucoup.

--Oui, c'est un bijou de famille qui venait d'une aeule. Ainsi donc,
vous ne possdez rien, mon enfant?... Et vous n'avez aucune parent du
ct paternel?

--Aucune, Madame. La famille de mon pre tait dj compltement
teinte  l'poque de son mariage.

La comtesse passa lentement sur son front sa main fine admirablement
gante.

--En ce cas, mon enfant, il me parat que mon devoir est tout trac.
Vous tes une Gisza par votre mre--cela, personne de notre parent
ne peut le discuter--vous avez donc droit  l'abri de mon foyer...

--Madame, je ne demande qu'une chose! interrompit vivement Myrt.
C'est que vous m'aidiez  trouver une situation srieuse, dans une
famille sre... Car mon seul dsir est de gagner ma vie, et je
n'accepterais jamais de me trouver  votre charge.

Les sourcils blonds de la comtesse se froncrent lgrement.

--Une situation, dites-vous?... Et laquelle donc? institutrice,
demoiselle de compagnie?... Tout d'abord, je vous rpondrai que vous
tes beaucoup trop jeune, et que... enfin, que vous avez un visage...
des manires qui rendront difficile pour vous une position de ce genre.

Myrt rougit et des larmes lui montrent aux yeux. Elle tait si
totalement dpourvue de coquetterie que le compliment implicite contenu
dans la constatation de son interlocutrice ne lui avait caus qu'une
impression pnible, en lui faisant toucher du doigt l'obstacle qui
s'levait devant ses rves de travail.

--Mais cependant, il faut que je gagne ma vie! dit-elle en tordant
inconsciemment ses petites mains.

--Mon enfant, laissez-moi vous dire qu'il me parat impossible de vous
laisser remplir des fonctions subalternes quelconques, du moment o
vous tes ma parente. Il me dplairait fort, je vous l'avoue, qu'une
jeune fille pouvant se dire ma cousine devnt, par exemple, la
demoiselle de compagnie d'une de mes connaissances... Non, dcidment,
il n'y a qu'un moyen, du moins pour le moment: c'est que vous acceptiez
mon aide, pour vivre dans une pension de dames, o vous vous trouverez
en scurit...

--Et dans ce cas, en serai-je plus avance d'ici deux ans, d'ici cinq
ans? s'cria Myrt. Non, c'est impossible, il faut que je travaille, je
ne veux pas tout devoir  votre charit!

La comtesse, surprise, considra quelques instants la charmante
physionomie empreinte d'une fire rsolution.

--C'est que me voil fort embarrasse, alors!... Je ne vois vraiment
pas trop... A moins que... Mais oui, cela arrangerait tout!
s'cria-t-elle d'un ton triomphant, en se frappant le front. Vous
m'avez dit que vous aviez des diplmes?

--Oui, mes deux brevets.

--Vous tes musicienne?

--Violoniste.

--Oh! parfait! Mes filles adorent la musique, et vous enseigneriez le
violon  Renat... Vous dessinez peut-tre aussi?

--Mais oui, un peu.

--Tout  fait bien!... Connaissez-vous la langue magyare?

--Comme le franais. Nous parlions indiffremment l'un et l'autre, ma
pauvre maman et moi. Je parle galement le grec, et un peu l'allemand.

--Allons, mon enfant, je crois que tout va s'arranger! dit la comtesse
d'un ton satisfait, en saisissant la main de la jeune fille. Voici ce
que je vous propose: Fraulein Loenig, l'institutrice bavaroise de mes
enfants, doit nous quitter l'anne prochaine. Voulez-vous accepter de
la remplacer? Comme son engagement avec moi court pendant un an encore,
et que je n'ai aucun motif de lui infliger le dplaisir d'un renvoi
avant l'heure, vous demeureriez en attendant avec nous, vous donneriez
des leons de violon  mon petit Renat, vous feriez de la musique avec
mes filles anes... Enfin, vous trouverez  vous occuper, quand ce ne
serait qu' me faire la lecture, mes yeux se fatiguant beaucoup depuis
un an.

--De cette manire, oui, j'accepte avec reconnaissance! dit Myrt dont
la physionomie s'clairait soudain. Je vous remercie, Madame.

--Ne me remerciez pas encore mon enfant, car ceci n'est qu'un projet
tout personnel, que je dsire fort voir aboutir, mais pour lequel il me
faut l'approbation du prince Milcza, mon fils an. Je vis chez lui, et
je ne puis vous prendre pour ainsi dire sous ma tutelle sans savoir ce
qu'il en pensera... Mais ne craignez pas trop, il est fort probable
qu'il me rpondra que la chose lui importe peu... Quant  la question
des appointements, je ferai comme pour Fraulein Loenig...

Un geste de Myrt l'interrompit.

--Avant toute chose, il vous faudra juger, Madame, si je suis capable
de remplacer l'institutrice de vos enfants. Cette question pourra donc
s'arranger plus tard, il me semble.

--Oh! certainement!... Voulez-vous venir ds maintenant avec moi, si
vous vous trouvez trop seule ici?

--J'aimerais  rester encore dans cet appartement, dit Myrt dont les
yeux s'emplirent de larmes.

--Comme vous le voudrez, mon enfant. Je vais donc crire immdiatement
 mon fils, afin que nous soyons fixes le plus tt possible. Esprez
beaucoup. Je lui parlerai de l'obligation pour nous de ne pas laisser 
l'abandon une jeune fille qui a dans les veines du sang de Gisza. C'est
la seule considration capable de le toucher, car essayer de
l'attendrir serait peine perdue... Mais, dites-moi, quel est votre
prnom, enfant?

--Myrt, Madame.

--Myrt! rpta la comtesse d'un ton surpris et mcontent. Pourquoi
Hedwige ne vous a-t-elle pas donn un nom de notre pays?... Etes-vous
catholique, au moins?

--Oh! oui, Madame, comme ma chre maman!... Et je m'appelle
Gisle-Hedwige-Myrt. C'est mon pre qui a voulu que l'on me donnt
habituellement ce nom.

--Enfin, cela importe peu, dit la comtesse en se levant. Puisque vous
prfrez rester ici aujourd'hui, voulez-vous venir djeuner avec nous
demain?... Nous n'aurons personne, soyez sans crainte, ajouta-t-elle en
voyant le regard que la jeune fille jetait sur sa robe de deuil.

Bien que Myrt et fort envie de refuser, elle se fora raisonnablement
 rpondre par un acquiescement, et prit l'adresse que lui dictait la
comtesse.

--Je vais maintenant me faire conduire au cimetire, dit cette
dernire en lui tendant la main. Je veux prier sur la tombe de ma
pauvre Hedwige... A demain, mon enfant.

--Oui, Madame, et merci de votre sympathie, et de l'espoir que vous
m'ouvrez! dit Myrt avec motion.

--Appelez-moi votre cousine, je n'ai pas l'intention de me faire
passer pour une trangre vis--vis de vous... Allons, au revoir,
Myrt... Tenez, je vais vous embrasser en souvenir d'Hedwige.

Elle lui mit sur les deux joues un lger baiser et s'loigna, laissant
dans la salle  manger un subtil parfum.

Myrt rentra dans sa chambre, elle s'assit de nouveau prs de la
fentre et appuya son front sur sa main.

Cette visite venait de soulever lgrement le poids trs lourd qui
pesait sur son jeune coeur. Elle avait senti chez la comtesse Zolanyi
une certaine dose de sympathie, et le dsir sincre de l'aider  sortir
d'embarras. Comme elle avait craint de se heurter  la morgue
patricienne de cette cousine de sa mre, elle ne songeait pas  se dire
que la comtesse et pu montrer envers elle un peu plus de chaleur,
insister pour l'enlever  sa solitude, pour lui faire connatre ses
filles, ne pas laisser si bien voir, en un mot, qu'elle ne remplissait
qu'un devoir strict command par ses liens de parent avec Myrt,
peut-tre un peu, aussi, par l'affection conserve pour sa cousine
Hedwige.

Non, Myrt remerciait Dieu qui lui laissait entrevoir une lueur
d'esprance dans la douleur o venait de la plonger la perte de sa
mre, elle songeait qu'il serait moins dur, aprs tout, de remplir ce
rle d'institutrice prs de parents plutt qu'envers des trangers
quelconques... Et ce lui fut une pense consolante de se dire qu'elle
allait peut-tre connatre le pays de sa mre, la Hongrie toujours
aime d'Hedwige Gisza.



CHAPITRE III



Le temps tait froid et brumeux, il tombait une pluie fine lorsque
Myrt prit, le lendemain, le train pour Paris. Un peu d'angoisse
l'oppressait  la pense de pntrer dans ce milieu inconnu, o tous
n'auraient peut-tre pas pour elle la mme bienveillance que la
comtesse Gisle.

Un tramway la dposa dans le faubourg Saint-Germain, non loin de la rue
o habitait la comtesse... Bientt la jeune fille s'arrta devant un
ancien et fort majestueux htel qui portait, graves dans un cusson de
pierre, des armoiries compliques. Un domestique en livre noire fit
traverser  Myrt le vestibule superbe, puis un immense salon dcor
avec une splendeur svre et artistique, et l'introduisit dans une
pice  peine plus petite, tout aussi magnifiquement orne, mais qui
avait un certain aspect familial grce  une corbeille  ouvrage,  des
livres entr'ouverts,  un certain dsordre dans l'arrangement des
siges, et aussi  la prsence d'un petit chien terrier, blotti dans un
niche lgante.

Cette pice tait dserte... Le domestique s'loigna, d'un pas assourdi
par les tapis, et Myrt jeta un coup d'oeil autour d'elle.

Son regard fur attir tout  coup par un tableau plac au milieu du
principal panneau. Il reprsentait un jeune homme de haute taille, trs
svelte, qui portait avec une incomparable lgance le somptueux costume
des magnats hongrois. La tte un peu redresse dans une pose altire,
il semblait fixer sur Myrt ses grands yeux noirs, fiers et charmeurs,
qui tincelaient dans un visage au teint mat, orn d'une longue
moustache d'un noir d'bne. Sa main fine et blanche, d'une forme
parfaite, tait ose sur le kolbach garni d'une aigrette retenue par
une agrafe de diamants. Tout, dans son attitude, dans son regard, dans
le pli de ses lvres, dcelait une fiert intense, une volont
imprieuse et la tranquille hauteur de l'tre qui se sent lev
au-dessus des autres mortels.

Du moins, ce fut l'impression premire de Myrt... Et pourtant, quelque
chose dans cette physionomie attirait et charmait. Mais Myrt ne su pas
dfinir exactement la nature de ce rayonnement que le peintre avait mis
dans le regard de son modle.

Le bruit d'une porte qui s'ouvrait, de pas lgers dans le salon voisin,
fit retourner Myrt. Elle vit s'avancer une jeune fille grande et
mince, et une fillette  l'aspect fluet. Toutes deux avaient les mmes
cheveux d'un blond argent, les mmes yeux gris trs grands et un peu
mlancoliques, la mme coupe longue de visage, et le mme teint d'une
extrme blancheur.

--Soyez la bienvenue, ma cousine, dit l'ane en tendant la main 
Myrt. Ma mre, en nous racontant hier sa visite, nous avait donn le
dsir de vous connatre... Mais il faut que nous nous prsentions
nous-mmes. Voici ma jeune soeur Mitzi. Moi, je suis Terka.

Presque aussitt apparut la comtesse, suivie de ses deux autres
enfants, Irne et Renat. Irne tait une jeune fille de seize 
dix-sept ans, petite et un peu forte, aux cheveux noirs coquettement
coiffs, au visage irrgulier, mais assez piquant. Elle tait vtue
avec une lgance trs parisienne, et semblait poseuse et fire.

Renat, un garonnet d'une dizaine d'annes, lui ressemblait beaucoup,
et paraissait en outre d'un caractre difficile, ainsi que Myrt put le
constater pendant le repas. Sa mre semblait le gter fortement,
Fraulein Loenig, une grande blonde  l'air srieux et paisible, n'avait
videmment aucune autorit sur lui... Ce futur lve promettait de surs
moments  Myrt. Heureusement la blonde Mitzi avait l'air beaucoup plus
calme et plus douce.

Myrt se sentait un peu oppresse dans cette salle  manger magnifique,
au milieu des recherches d'un luxe raffin qui lui tait
inconnu--recherches auxquelles s'adaptaient cependant aussitt, sans
hsitation, ses instincts de patricienne. Elle sentait chez ses parents la
correction de femmes bien leves, accomplissant un devoir strict, mais
aucun lan vers elle, l'orpheline, dont le coeur meurtri avait soif
d'un peu de tendresse. On l'accueillait parce que sa mre avait t une
Gisza, mais elle comprenait bien qu'elle ne serait jamais traite comme
tant compltement de la famille.

Irne surtout semblait froide et altire. Elle prenait, en s'adressant
 sa cousine, un petit air condescendant auquel Myrt prfrait la
tranquille indiffrence qu'elle croyait saisir sous la rserve de
Terka. La comtesse Gisle lui semblait, de toutes, la mieux dispose 
son gard.

Et cependant, une phrase d'Hlne vint rvler  Myrt un fait qui
montrait clairement que la comtesse Zolanyi n'avait plus nanmoins
considr tout  fait des siennes Hedwige Elyanni.

La jeune fille parlait de Paris et dclarait qu'elle aurait voulu y
vivre toujours.

--Les deux mois que nous y passons chaque anne me consolent un peu du
long sjour qu'il nous faut faire au chteau de Voraczy, ajouta-t-elle.

Deux mois!... Et jamais la comtesse Gisle n'tait venue voir sa
cousine!

L'impression pnible prouve par Myrt se refltait sans doute dans
son regard, car la comtesse regarda sa fille d'un air contrari et
orienta sur un autre terrain la conversation en parlant de Voraczy, la
rsidence du prince Milcza, o elle passait avec ses enfants le
printemps, l't, et une partie de l'automne.

--Si la rponse de mon fils est favorable, c'est l o nous vous
emmnerons,  Myrt. Vous verrez le plus magnifique domaine de la
Hongrie...

--Je l'aimerais mieux moins magnifique, avec quelques ftes, des
runions, de grandes chasses comme autrefois! soupira Irne.
Heureusement, nous avons les rceptions chez les chtelains du
voisinage, mais nous ne pouvons leur rendre leurs politesses que par de
petites runions sans importance, alors que Voraczy est un tel cadre
pour tout ce que l'imagination peut rver des ftes incomparables!

--Moi j'aime Voraczy, dit Mitzi qui n'avait pas parl jusque-l. L'air
y est si bon!... et on y est plus tranquille qu' Paris,  Vienne ou 
Budapest.

--Je l'aime aussi! dclara Renat. Je m'y amuse bien... except quand
il faut que j'amuse Karoly.

Ces derniers mots furent prononcs  mi-voix, comme s'il craignait
d'tre entendu par quelque personnage invisible.

Le front de la comtesse se plissa un peu, tandis qu'un lger effarement
passait dans le regard de Mitzi.

--Je t'ai dj dit, Renat, qu'il ne fallait jamais... jamais... Tu le
sais bien, voyons!

Le regard hardi de l'enfant se baissa comme sous une mystrieuse
menace, qui ne semblait cependant pas exister dans le ton presque
apeur de sa mre.

Dans le salon, aprs le repas, la conversation se trana un peu. Les
gots, les habitudes de Myrt taient trop diffrents de ceux de ses
parentes, trs mondaines, du moins la comtesse et Irne, car Terka
semblait beaucoup plus paisible. Aussi, Myrt ne se heurta-t-elle qu'
de faibles instances lorsqu'elle se leva bientt pour prendre cong.

--Attendez au moins un peu, le temps que l'on attelle pour vous
conduire  la gare, dit la comtesse. Et revenez un de ces jours, quand
il vous plaira. J'espre avoir bientt une rponse de mon fils... Comme
je la suppose favorable, il faudrait songer par avance  ce que vous
ferez de vos meubles, car notre dpart pour Vienne est fix dans une
dizaine de jours. Je pense que vous devrez les vendre...

--J'aurais aim  conserver la chambre de ma mre, dit Myrt d'une
voix un peu tremblante. Elle n'a qu'une faible valeur, les meubles
tant vieux et dfrachis.

--Je comprends ce dsir, mon enfant, mais qu'en ferez-vous?... Certes,
je n'aurais pas mieux demand que de les faire enfermer ici, dans une
des chambres du second tage, mais cette demeure appartient au prince
Milcza, et l'intendant qui gre les proprits que mon fils possde en
France se refusera certainement  faire entrer ici quoi que ce soit
sans l'assentiment de son matre. Et ni lui, ni moi n'oserions crire
au prince pour une chose de si petite importance.

--Je rflchirai... je verrai si je ne puis trouver une combinaison,
dit Myrt.

--C'est cela... Peut-tre ces voisines dont vous m'avez parl vous
donneront-elles une ide... Et dites-moi mon enfant, ne craignez pas,
s'il vous manque quelque chose...

Myrt rougit un peu et rpliqua vivement:

--Merci, ma cousine, mais j'ai suffisamment, je vous assure. Ma pauvre
maman venait de recevoir son trimestre de pension...

Un domestique vint annoncer que la voiture tait avance. Myrt serra
les mains de ses parentes, et fut reconduite jusqu'au vestibule par
Terka et Mitzi...

Les deux soeurs rentrrent ensuite dans le salon, au moment o Irne
disait d'un ton contrari:

--Ce sera amusant d'avoir cette jeune fille pour institutrice! Je ne
comprends pas que vous ayez song, maman...!

--C'est vrai qu'elle est d'une beaut ravissante, dit la comtesse d'un
ton de regret. J'ai peut-tre t un peu vite, l'autre jour... Mais la
pauvre enfant me faisait compassion, si seule, si triste... Et aprs
tout, si elle est pieuse et srieuse comme elle le parat, la chose ne
sera peut-tre pas aussi ennuyeuse que tu le crains, Irne.
Naturellement, elle restera en dehors de toutes nos relations, nous la
confinerons dans son rle d'institutrice...

--Je le pense bien! Croyez-vous que je serais charme de prsenter
dans le monde cette cousine inconnue...

--Si jolie et si admirablement patricienne, ajouta la voix calme de
Terka.

Irne rougit et lana  sa soeur un coup d'oeil irrit.

--Moi, je pense que je pourrai faire avec elle tout ce que je voudrai,
dclara Renat, occup  dcorer les oreilles du petit terrier avec des
cheveaux de soie enlevs  la corbeille  ouvrage de sa mre.

--Mais je crois que tu ne t'en es jamais priv avec Fraulein Rosa,
remarqua paisiblement Terka. Allons, Mitzi, il est l'heure de ta leon
de dessin. Si Renat est dispos aujourd'hui, il nous rejoindra.

--Non, Renat n'est pas dispos! riposta le petit garon en s'enfonant
dans son fauteuil. Renat dteste le dessin, il n'aime au monde que la
musique... Mais j'ai bien peur que votre Myrt ne soit un mauvais
professeur, maman, ajouta-t-il ddaigneusement.

      *      *      *      *      *

Pendant ce temps, la voiture emportait Myrt vers la gare. Il et paru
naturel qu'une de ses cousines l'accompagnt jusque-l. Mais cette ide
n'tait vraisemblablement pas venue  l'esprit d'aucune des jeunes
comtesses, Myrt apprenait dj qu'il existerait pour elle une limite
dans les gards et dans la sympathie.

Un peu d'amertume lui tait demeure de ces moments passs  l'htel
Milcza. Pour la chasser, elle entra dans une glise et pria longuement,
panchant son coeur fatigu en laissant couler doucement ses larmes.
Puis, rconforte, elle gagna son logis.

Sur le palier du quatrime tage, Albertine causait avec son fianc qui
venait de djeuner en compagnie de sa future famille et retournait
maintenant  sa demeure. C'tait un gros blond, bon garon, trs gai,
qui avait une excellente place dans le commerce. Myrt le connaissait
dj, Madame Millon l'ayant prsent  Madame Elyanni aussitt que les
fianailles avaient t conclues.

--Eh bien! mademoiselle Myrt, ce djeuner s'est bien pass? demanda
Albertine aprs que la jeune fille eut rpondu gracieusement au profond
salut de Pierre Roland.

--Mais trs bien... Seulement, je suis contente de revenir chez...

Elle allait dire comme autrefois: Chez nous... Et elle retint les
larmes qui lui montaient aux yeux en songeant qu'elle ne dirait plus ce
mot si doux.

--... Je suis si lasse de corps et d'esprit que j'avais hte d'tre de
retour ici, de ne plus avoir  causer,  couter.

--Vous viendrez bien tout de mme goter  notre soupe, mademoiselle
Myrt? demanda Madame Millon qui apparaissait sur le seuil, Jean pendu
 sa main. On ne causera plus beaucoup, pour ne pas vous fatiguer.

--Et je ne vous demanderai pas de me dire des histoires, ajouta Jean
avec une gnrosit chevaleresque.

Myrt avait bien envie de refuser, mais elle n'osa, craignant de
blesser les excellentes cratures qui l'avaient entoure, durant tous
ces tristes jours, d'attentions affectueuses et discrtes...

Elle s'assit donc le soir  la table des Millon, et pas une minute la
modeste toile cire, le couvert commun, les mets fort simples et le
service fait par ses htesses ne lui firent regretter la table
splendide, le menu dlicat et le service impeccable de l'htel Milcza.
Ici elle se sentait aime, l-bas accepte seulement... Et Myrt tait
de celles qui font passer les satisfactions du coeur infiniment
au-dessus de celles du bien-tre et des raffinements d'lgance.

      *      *      *      *      *

Quelques jours plus tard, un billet de la princesse Zolanyi informait
Myrt que le prince Milcza acceptait que sa mre s'occupt de la fille
de sa cousine. Il fallait donc que la jeune fille s'apprtt aussitt
pour son dpart, et prt toutes les dispositions relatives  la vente
des quelques meubles qui ornaient le petit logement.

Ceux qu'elle dsirait conserver trouvrent place chez une voisine qui
acceptait, moyennant une faible rtribution, de les garder dans une
pice inutilise. Les autres furent vendus avantageusement par les
soins de Mme Millon,  qui Myrt confia quelques souvenirs trs chers
mais trop encombrants pour tre emports.

--Et je soignerai bien vos fleurs, mademoiselle! dit la brave dame en
tendant la main vers le bow-window, le jour o Myrt quitta
dfinitivement le cher petit logis.

C'tait, pour la jeune fille, une consolation de penser qu'elle serait
remplace ici par ses voisines, les dames Millon changeant, 
l'occasion du prochain mariage d'Albertine, leur logement pour celui-l
dont les pices taient plus vastes.

Toutes deux, avec le petit Jean, accompagnrent Myrt  la gare
lorsqu'elle fut revenue du cimetire o elle avait t dire une
dernire prire sur la tombe de sa mre. La jeune fille pleurait
silencieusement en se sparant de ses humbles mais vritables amies,
qui trouvaient moyen, jusqu'au dernier moment, de l'entourer
d'attentions.

--Vous nous crirez quelquefois, mademoiselle Myrt? demanda Albertine
en tamponnant ses yeux gonfls.

--Oui, oh! oui! Jamais je n'oublierai combien vous avez t bonnes,
toutes deux!

--Ah! si nous avions pu seulement vous conserver prs de nous! soupira
Madame Millon.

Le train s'branlait, Myrt vit bientt disparatre ces visages amis...
Et elle s'enfona dans le coin du compartiment en se disant qu'une
nouvelle vie, pleine d'incertitudes, commenait pour elle.

La famille Zolanyi ne partant que le surlendemain, Myrt passa donc sa
journe et celle du lendemain  l'htel Milcza. L'attitude de ses
parentes se prcisa telle qu'elle l'avait sentie dj: chez la
comtesse, une bienveillance un peu froide, chez Terka, une rserve
polie, chez Irne, une indiffrence lgrement ddaigneuse, et 
certains instants tant soit peu agressive. Quant  Mitzi, elle semblait
se modeler sur sa soeur ane, et Renat, agit par la perspective du
dpart, avait autre chose  faire que de s'occuper de celle qu'il
appelait la remplaante de Fraulein.

Myrt comprit ainsi, ds le premier moment, qu'elle serait moralement
isole dans cette famille, et qu'il ne lui fallait pas compter trouver
une amiti chez ces cousines de son ge qui ne l'acceptaient pas tout 
fait comme une des leurs.

Les Zolanyi s'arrtrent au passage huit jours  Vienne, o la comtesse
avait quelques arrangements  rgler. Le prince Milcza possdait dans
cette ville un palais magnifique, dcor avec le luxe le plus exquis.
Mais, pas plus que dans l'htel de Paris, rien ne dcelait ici la
prsence habituelle ou mme accidentelle du matre. Terka,  qui Myrt
fit un jour cette remarque en parcourant  sa suite les admirables
salons, rpondit brivement:

--Non, le prince Milcza ne quitte plus Voraczy.

Dans les rares occasions o la comtesse et ses enfants parlaient du
prince, ces derniers dsignaient toujours leur frre de cette faon
crmonieuse, et tous, mme l'indpendant Renat, prenaient un ton o la
dfrence se mlait  une sorte de crainte.

Les voyageurs arrivrent par une belle soire de mai  la petite gare
qui desservait le chteau de Voraczy. Deux voitures attendaient. La
comtesse et ses filles montrent dans la premire, Myrt, Fraulein Rosa
et Renat dans la seconde, o prirent place aussi les femmes de chambre.

Le crpuscule tombait, Myrt ne vit que vaguement le beau paysage
verdoyant qui s'tendait de chaque ct de la large route.

--Tout a est au prince Milcza... tout a, tout a! disait Renat en
tendant la main de tous cts, vers les forts dont la ligne sombre
barrait l'horizon. Je ne peux pas vous montrer jusqu'o, et il vous
faudra longtemps pour connatre tout. Nous irons en voiture, cela
m'amusera de vous montrer... Il y a un lac si joli!... Et le Danube
n'est pas loin, vous verrez. Le prince Milcza a un petit yacht, o il
se promne quelquefois avec Karoly.

--Qui est Karoly? demanda Myrt.

--Karoly, c'est son fils.

--Ah! le prince est mari? dit-elle avec surprise, car jamais elle
n'avait entendu faire allusion  une princesse Milcza.

--Non, il ne l'est plus... et puis il l'est tout de mme, rpondit
Renat.

--Voyons, que me racontez-vous l, Renat? dit-elle en souriant.
Voulez-vous dire que votre frre est veuf?

--Mais non! fit l'enfant avec impatience. Vous ne comprenez rien! Je
veux dire que... Ah! nous voil arrivs! Regardez, Myrt!

Les voitures, sortant d'une magnifique alle, forme d'arbres normes,
venaient de franchir une grille immense, dont les globes lectriques
clairaient la merveilleuse ferronnerie. Au-del de la cour d'honneur,
digne d'un palais royal, s'levait une construction superbe, d'aspect
majestueux et presque svre. Une lumire intense et cependant trs
douce clairait tout la faade, mais surtout le perron monumental, 
double rampe, sur lequel attendaient plusieurs domestiques en livre
blanche  parements couleur d'meraude.

Dans le vestibule, haut comme une glise, dall de marbre, dcor de
tapisseries magnifiques, un personnage imposant, vtu de noir,
s'inclina devant le comtesse en disant:

--Son Excellence la prince Milcza m'a charg de souhaiter la bienvenue
 Votre Grce et de l'informer qu'il viendra lui prsenter ses hommages
aussitt le dner termin.

--Ah! merci, Vildy!... Montons vite, enfants, il ne faut pas nous
retarder... Katalia, montrez sa chambre  Mademoiselle Elyanni.

Ces mots s'adressaient  une grande femme trs correctement vtue de
soie noire. Sur son invitation, Myrt la suivit au second tage,
jusqu' une chambre fort bien meuble, et pourvu d'un confortable
ignor par la jeune fille dans sa chambre de Neuilly.

Et pourtant, comme elle et souhait se trouver encore l-bas! Que
serait-elle dans cette opulente demeure, sinon une quasi-trangre, la
cousine pauvre que l'on accepte et que l'on ddaigne?

Refoulant les larmes qui gonflaient ses paupires, elle se mit  genoux
et rconforta son coeur par une ardente prire. Puis s'tant hte de
se recoiffer et de changer sa robe de voyage, elle descendit un peu au
hasard.

Un domestique lui indiqua la salle  manger, pice fort lgante mais
dont les dimensions relativement restreintes ne cadraient pas avec
l'apparence du chteau.

Le dner fut un peu vite expdi. La comtesse semblait nerveuse, et
elle se leva sans avoir achev son dessert lorsqu'un domestique vint la
prvenir que "Son Excellence attendait dans le salon des Princesses".

--Allons, venez vite, enfants... Renat, arrange un peu ton col. Laisse
cette crme, mon enfant, il ne faut pas faire attendre le prince.
Myrt, remontez chez vous, reposez-vous bien. Je vous prsenterai un de
ces jours, mais ce soir, il n'est pas ncessaire.

Elle s'en allait tout en parlant, suivie de ses enfants... Et Myrt
remonta dans sa chambre, tonne au plus haut point de tant de
correction et d'tiquette dans ces relations de mre  fils, de soeurs
 frre... Dcidment, mieux valait s'appeler Millon et s'aimer  la
bonne franquette!... Et ce prince Milcza devait tre quelque grand
seigneur plein de morgue, qui considrerait de bien haut Myrt Elyanni,
sa trs humble parente.



CHAPITRE IV



Myrt se rveilla le lendemain  son heure accoutume--c'est--dire
de fort bonne heure--et se leva rapidement, toute repose de la
lgre fatigue du voyage et charme  la vue du gai soleil qui entrait
par les deux fentres.

Aussitt habille, elle alla vers l'une d'elles et l'ouvrit. Les
jardins du chteau s'tendaient devant elle, admirablement dessins.
Mais quels singuliers jardins c'taient donc! Aussi loin que sa vue
s'tendt, Myrt n'y voyait pas une fleur. Les corbeilles taient
formes de feuillages d'une varit de tons inoue, de plantes vertes
superbes et rares. Dans des bassins de marbre, l'eau s'irisait et se
moirait sous les rayons d'or qui la frappaient.

--Pas de fleurs! murmura Myrt avec tristesse.

Comme sa mre, elle aimait ces dlicats chefs-d'oeuvre donns par Dieu
 l'homme pour charmer son regard... Et la vue de ces jardins sans
fleurs faisait descendre en elle une singulire impression de
mlancolie.

Une jeune femme de chambre en costume national vint lui apporter son
djeuner. Aprs avoir bu rapidement le chocolat mousseux, Myrt
descendit l'immense escalier, au bas duquel elle trouva un domestique 
qui elle demanda le chemin de la chapelle. Il l'accompagna,  travers
de larges corridors dalls de marbre, jusqu' une porte de chne
sculpt qu'il ouvrit en s'inclinant respectueusement.

La chapelle avait d faire partie de btiments antrieurs au chteau
actuel, car elle semblait fort ancienne. Comme elle tait assombrie par
des vitraux foncs, Myrt ne vit tout d'abord que l'autel, o un vieux
prtre  la longue barbe neigeuse commenait l'_Introt_.

Elle s'agenouilla au hasard sur un antique banc sculpt. Quelques
serviteurs, seuls, assistaient au saint Sacrifice. Devant le choeur,
une range de fauteuils et de prie-Dieu armoris annonait la place
habituelle de la comtesse et de ses enfants. Tout  fait en avant, se
voyaient deux autres siges d'une somptuosit svre, surmonts de la
couronne princire.

La messe termine, Myrt fit le tour de la chapelle, elle admira les
trsors artistiques dont les princes Milcza avaient orn le petit
sanctuaire. Puis, aprs une dernire prire, elle sortit et se trouva
dans une galerie immense qui prcdait immdiatement la chapelle.

La paroi de gauche tait garnie d'une succession d'admirables vitraux
qui rpandaient sur le dallage de marbre des tranes de pourpre,
d'indigo et de jaune d'or. Celle de gauche se couvrait de tableaux
religieux, oeuvres de matres, alternant avec d'anciennes tapisseries
d'une valeur inestimable... En regardant ces merveilles qui charmaient
son me d'artiste, Myrt atteignit ainsi l'extrmit de la galerie.

Par une porte de chne largement ouverte, elle vit un perron de marbre
rouge, que balayait un domestique en tenue de travail. Au-del
s'tendait la perspective des jardins et du parc.

Elle descendit dans l'intention de voir de prs ces tranges jardins et
de s'approcher des serres superbes dont le dme tincelait l-bas entre
les arbres. Peut-tre les fleurs s'taient-elles rfugies l?

Mais Myrt fut due. Derrire les vitres, elle n'aperut que des
plantes vertes, les plus rares, les plus magnifiques, et des feuillages
de tous les tons, depuis le pourpre intense jusqu'au vert ple argent.

Malgr sa dsillusion, Myrt se sentait si bien mise en train par ce
gai soleil et cette brise matinale si frache, qu'elle rsolut de faire
une toute petite exploration dans le parc. Elle se mit  marcher d'un
pas vif et atteignit bientt les grands vieux arbres magnifiques qui
formaient une vote majestueuse aux alles, grandes et petites,
s'entrecroisant en tous sens.

Ce parc tait superbe, il devait tre interminable et renfermer mille
coins charmants. Seulement, chose singulire, Myrt n'y avait pas
encore aperu une fleur. Fallait-il donc penser que cette terre se
refusait  en produire?

Ah! si, voil qu'elle en dcouvrait une, blottie sous les feuilles, une
petite jacinthe qui semblait toute honteuse de se trouver l. Sa vue
panouit le coeur de Myrt, et la jeune fille, se penchant, la cueillit
et la glissa  son corsage.

Il fallait maintenant songer  revenir, malgr l'attrait qui l'et
pousse toujours plus avant. La jeune fille prit une petite alle
presque envahie par les arbustes croissant follement, en toute libert.
Une herbe fine et rare couvrait le sol, piqu de points d'or par le
soleil lorsque celui-ci russissait  percer l'amoncellement de
feuillage qui formait une vote idalement frache.

Tout  coup, Myrt se vit au bout de l'alle, devant une prairie
immense entoure de futaies. Des aboiements retentirent, deux lvriers
noirs bondirent vers la jeune fille. Surprise et effraye, elle ne put
retenir un lger cri...

--Ici Hadj, Lula! dit une voix brve.

Les chiens s'arrtrent, et Myrt, tournant un peu la tte, vit 
quelques pas d'elle un jeune homme de taille haute et svelte, en
costume de cheval, qui se tenait appuy  l'encolure d'un magnifique
alezan dor, tout frmissant sur ses jambes nerveuses. Elle rencontra
deux grands yeux sombres et irrits, et devant ce regard, elle souhaita
soudain rentrer sous terre.

L'inconnu souleva son chapeau, d'un geste pleine de hauteur, et
dtourna la tte. Myrt rentra prcipitamment sous le couvert de
l'alle, elle revint sur ses pas et prit, un peu au hasard, une
direction qui se trouva heureusement tre la bonne, car elle atteignit
bientt les jardins et vit devant elle la masse imposante du chteau,
dor par le soleil qui faisait tinceler les vitres des innombrables
fentres.

Au moment o Myrt s'en approchait, le bruit d'un galop de cheval lui
fit tourner la tte. L'inconnu de tout  l'heure arrivait, en droite
ligne, faisant franchir  l'alezan les obstacles reprsents par les
corbeilles de feuillages et les bassins de marbre. Il tait
incomparable cavalier, d'une extrme lgance, absolument matre de la
bte superbe et fougueuse qu'il montait.

A quelques mtres du grand perron, l'animal s'arrta net. Le jeune
homme sauta lgrement  terre, jeta les rnes  un des domestiques qui
se prcipitaient vers lui et gravit rapidement les degrs du perron.

Terka sortait  ce moment, une ombrelle  la main. L'inconnu s'arrta
prs d'elle, lui tendit la main et lui dit quelques mots. Myrt, qui
n'osait plus avancer, voyait fort bien l'expression irrite de son
visage--ce visage qui avait les traits de celui du jeune magnat de
l'htel Milcza, mais qui diffrait d'expression, n'en ayant conserv,
semblait-il, que la fiert altire.

Terka baissait les yeux, elle semblait fort mal  l'aide en rpondant 
son interlocuteur. Celui-ci pntra dans le vestibule, et la jeune
fille descendit lentement les degrs.

Elle aperut Myrt qui s'avanait enfin.

--Vous venez du parc, petite malheureuse? dit-elle d'un air lgrement
agit.

--Mais oui... Ai-je commis en cela quelque chose de rprhensible? fit
Myrt, inquite.

--Au fait, personne ne vous avait prvenue, vous ne pouviez pas
savoir... C'est l'heure de la promenade du prince, et il veut la faire
absolument solitaire. La moindre rencontre lui dplat. Les gens de par
ici le savent et s'cartent de sa route ds qu'ils entendent le galop
de son cheval.

--Je regrette de n'avoir pas t prvenue. J'ai commis sans le vouloir
une indiscrtion qui a sans doute vivement contrari le prince Milcza,
si j'en juge par l'expression de sa physionomie lorsque je me suis
trouve tout  l'heure devant lui, dans le parc. J'ai eu un peu peur,
je l'avoue, et j'ai fui comme une petite fille.

--Oh! vous n'tes pas la seule! Quand le prince est contrari, il sait
le montrer de telle faon que l'on souhaiterait trouver un trou de
souris pour s'y nicher... Enfin cette fois, j'espre qu'il ne vous en
voudra pas trop. Je lui ai expliqu que vous aviez pch par ignorance,
et il a paru accepter l'excuse. Pour plus de sret, vous pourrez lui
exprimer vous-mme vos regrets, la premire fois que vous le verrez...
Comment trouvez-vous ces jardins, Myrt?

--Ils seraient superbes s'il y avait des fleurs, rpondit franchement
Myrt.

Terka jeta un coup d'oeil effar vers le vestibule o avait disparu
tout  l'heure le prince Milcza.

--Ne parlez jamais de fleurs devant lui! Il les hait, on n'en voit pas
une ici. Ses gardes, pour lui faire leur cour, poussent le zle jusqu'
pourchasser les pauvres petites malheureuses qui oseraient s'panouir
dans le parc. Mais je suis de votre avis, Myrt, ajouta-t-elle  voix
basse.

Elle ouvrit son ombrelle et s'loigna vers les jardins, d'une allure
nonchalante et un peu lasse. Myrt rentra dans le chteau et russit,
non sans peine,  retrouver sa chambre. Il lui faudrait quelque temps
avant de s'orienter dans cette immense demeure... et peut-tre plus
longtemps encore pour se faire  des habitudes si trangres pour elle,
et connatre toutes les singularits du seigneur de Voraczy.

Quel misanthrope tait-il donc, si jeune encore? Une grande douleur,
peut-tre, avait fondu sur lui, et il n'avait pas su ragir
chrtiennement, il s'enfonait dans une orgueilleuse mlancolie...

Myrt, tout en songeant ainsi, commenait  dfaire sa malle. Une
petite jacinthe tomba tout  coup sur les piles de linge...

--Oh! ma pauvre petite fleur! Heureusement, le prince Milcza ne t'a
pas vue, sans doute. Je vais te conserver bien prcieusement, puisque
je ne pourrai pas avoir d'autres fleurs ici.

Elle entr'ouvrit son petit portefeuille et y posa la jacinthe, tout
prs du portrait de la chre disparue. Longuement, elle considra le
fin visage aux yeux trs beaux, mais sans profondeur...

--Mre chrie, je voudrais tant tre encore prs de vous, dans notre
humble petit logis! murmura-t-elle avec un sanglot.

      *      *      *      *      *

Ce fut Terka qui assuma la tche de faire visiter le chteau  Myrt.
Sa froideur n'avait pas l'apparence de fiert presque ddaigneuse que
revtait celle d'Irne; elle semblait faire partie inhrente de son
caractre, alors que la cadette savait fort bien, selon les cas, se
montrer aimable et empresse.

Myrt vit donc en dtail la magnifique demeure, elle admira en artiste,
sans l'ombre d'envie, les merveilles qu'elle contenait. Elle contempla
les reliures anciennes et sans prix des volumes contenus dans la
bibliothque, les peintures admirables ornant les plafonds des salons
meubls avec un luxe inou, les pices d'orfvrerie sans pareilles
renfermes dans la salle des banquets, o avaient lieu autrefois de
somptueuses agapes, ainsi que Terka l'apprit  Myrt.

--Maintenant, elle ne sert plus, car le prince prend ses repas dans
son appartement, avec son fils.

--C'est un trs jeune enfant, n'est-ce pas?

--Oui, il a cinq ans, et il en parat  peine trois. C'est un pauvre
petit tre chtif, dont l'intelligence est par contre trs dveloppe.
Il est l'idole de son pre, sa consolation.

--Je n'ai pas compris ce que m'a dit Renat; le jour de notre
arrive... que son frre n'tait plus mari, et qu'il l'tait tout de
mme? J'ai suppos qu'il voulait expliquer par l que le prince tait
veuf...

Terka, qui franchissait en ce moment la porte de la salle, tourna vers
Myrt un visage assombri.

--Non, il n'est pas veuf, et l'enfant avait raison. Le prince Milcza
est divorc.

--Ah! murmura tristement Myrt.

--Il a obtenu le divorce en France, o il rsidait frquemment, aprs
je ne sais quelles formalits et des difficults sans nombre. Elle
aussi bien que lui tait acharne  le vouloir pour recouvrer sa
libert... Donc aux yeux de certains gens, il n'est plus mari, et pour
nous, il l'est toujours. Mais nous ne parlons jamais de ces tristes
choses, que nous n'avons pu empcher... Oh! malheureusement non! dit
Terka avec un soupir.

--Et il a gard l'enfant?

--Oui! grce  Dieu! S'il ne l'avait pas obtenu, je ne sais  quelles
extrmits il se serait port!... Pauvre Arpad, la foi est morte en
lui! murmura mlancoliquement Terka.

Myrt secoua la tte.

--La foi meurt-elle jamais compltement, Terka? Il me semble qu'il en
reste dans toute me une tincelle cache, capable de jaillir un jour.

--Je ne sais... En tout cas, personne ici ne se risquerait  tenter
chez lui cette rsurrection morale.

--Oh! pourquoi donc? dit Myrt avec surprise.

Terka ka regarda d'un air stupfi.

--Pourquoi donc?... Il ne vous a donc pas suffi de le voir, l'autre
jour, pour comprendre que jamais il ne supporterait un mot  ce
sujet?... non, pas mme de la part du Pre Joaldy qui lui a pourtant
fait faire sa premire communion!... Oh! vous ne savez pas encore ce
qu'il est, Myrt, sans cela vous ne m'auriez pas adress une pareille
question!

--C'est que, dit doucement Myrt, je ne comprends pas que l'on puisse
vivre prs d'une me souffrante et spare de Dieu sans essayer de la
gurir et de la ramener  Lui.

--Une autre, peut-tre... mais celle du prince Milcza, non! Vous vous
en rendrez compte en le connaissant.

La fin de la visite du chteau ne causa plus  Myrt le mme plaisir.
Elle regarda distraitement la salle des Magnats, o se voyait le
fauteuil princier surlev de plusieurs marches, la salle des Ftes, le
jardin d'hiver, toutes merveilles qui la laissaient maintenant
singulirement froide. Elle pensait au matre de ces magnificences, 
cet tre qui souffrait peut-tre douloureusement, et d'autant plus que
l'esprance divine avait quitt son coeur. Une piti immense
envahissait le coeur de Myrt pour ce grand seigneur qui se trouvait
ainsi plus pauvre, plus dnu qu'elle, l'humble orpheline oblige de
gagner son pain.

A quoi lui servaient ses immenses richesses, cette demeure plus que
royale, cette arme de serviteurs suprieurement dirige par Vildy, la
majordome, et Katalia, la femme de charge? Un peu de foi, un peu
d'amour divin eussent t un baume infiniment plus doux sur les
blessures qu'il avait pu recevoir.

Jusqu'ici, Myrt ne l'avait plus revu. Il vivait avec son fils
compltement en dehors des Zolanyi. La comtesse Gisle n'exerait ici
aucune autorit en dehors de son service priv, Vildy et Katalia
continuaient  tout diriger, et Myrt remarquait parfois combien la
comtesse et ses enfants semblaient gns et peu chez eux dans cette
demeure.

Renat avait commenc ses leons de violon. Aprs avoir entendu Myrt
jouer admirablement une sonate de Beethoven accompagne par Terka, il
avait bien voulu dclarer qu'il acceptait sa cousine comme professeur.
Comme il aimait la musique, elle n'avait pas trop  souffrir des carts
de caractre qu'il rservait pour Fraulein Rosa dont les leons
l'horripilaient, prtendait-il.

Myrt faisait aussi de la musique avec ses cousines, et la comtesse,
apprciant le charme exquis de sa voix et d'une diction trs pure, en
avait fait sa lectrice.

Elle ne manquait donc pas d'occupations, d'autant plus qu'elle
accompagnait souvent ses cousines dans leurs promenades  pied ou en
voiture. Irne la chargeait sans faon de tout ce qui la gnait:
ombrelle, manteau, sac  ouvrage. Myrt remplaait videmment pour elle
une femme de chambre. Renat, peu  peu, imitait sa soeur, si bien que
Myrt revenait parfois du parc trs lasse et les bras briss de fatigue.

La comtesse et ses filles avaient repris leurs relations avec les
autres chtelains de la contre, elles avaient reu de nombreuses
visites, mais Myrt demeurait compltement  l'cart, elle restait
invisible pour les trangers reus  Voraczy.

Les petites pines de sa situation se trouvaient compenses par la
possibilit d'assister chaque jour  la messe et par l'appui spirituel
qu'elle trouvait dans le Pre Joaldy, l'aumnier de Voraczy, prtre
instruit et pieux, me sereine qui se sanctifiait dans le recueillement
et dans la charit apostolique exerce envers les pauvres, trs
nombreux sur les domaines du prince Milcza, dont les ispans (1) [1.
Intendants.] taient souvent durs et rapaces.

Une aprs-midi, les jeunes filles s'attardrent  travailler dans le
parc. Elles se htrent enfin d'arriver pour l'heure du th... Au
passage, Myrt dit, en dsignant une alle du parc:

--Je me demande pourquoi nous ne passons jamais par ici. Ce chemin
doit tre beaucoup plus direct.

--Oui, mais il nous conduirait au temple grec prs duquel le petit
Karoly passe ses journes.

--Eh bien? dit Myrt en regardant Irne avec surprise.

--Eh bien! je ne me soucie pas du tout qu'un caprice de l'enfant ou de
son pre nous immobilise l! Nous n'allons prs de Karoly que par
ordre... et c'est bien assez, je vous assure!

--Oh! votre neveu, Irne! fit malgr elle Myrt presque scandalise.

--Irne, murmurait en mme temps Terka en jetant sur elle un regard
plein d'effroi.

Irne baissa sa voix en rpliquant:

--Ne crains rien, il n'y a personne... Mais vous avez l'air de penser,
candide Myrt, que nous pouvons agir prs de Karoly comme le font
gnralement les tantes prs de leur neveu?

Elle regardait sa cousine d'un air mi-moqueur, mi-srieux.

--Mais je me demande pourquoi?... dit Myrt.

--Pourquoi? Pourquoi?... Eh bien! parce qu'il est le fils du prince
Milcza!

Elle eut un petit clat de rire ironique en rencontrant le regard
surpris de Myrt.

--Vous ne comprenez pas?... Je vous expliquerai cela plus tard,
maintenant nous n'avons pas le temps. Marchons plus vite.

En peu de temps, elles arrivrent prs de la grande terrasse de marbre
sur laquelle donnait le salon o se tenait habituellement la comtesse
Zolanyi. Irne, tout en gravissant les degrs, s'cria:

--Mes cheveux sont un peu dfaits, mais tant pis, je ne remonte pas!
J'ai soif et je vais vite me servir une tasse de...

Elle s'interrompit brusquement et s'arrta net. Deux lvriers noirs
apparaissaient au seuil du salon et s'lanaient vers elle...

--Ciel! le prince est l! murmura-t-elle d'une voix touffe. Et
justement nous sommes si en retard!... Et mes cheveux!...

--Redescends et cours vite  ta chambre, conseilla tout bas Terka.

--Pour le faire attendre davantage?... D'ailleurs il m'a vue
certainement... Eh bien! o allez-vous, Myrt? Venez, au contraire,
vous dtournerez peut-tre un peu l'orage.

Myrt entra  la suite de ses cousines... En face de la comtesse, le
prince Milcza, vtu de flanelle blanche et  demi enfonc dans un
fauteuil, feuilletait distraitement une revue. Il tourna vers les
arrivantes ce regard sombre qui avait si bien effray Myrt.

--Vos montres retardent par trop, comtesses, dit-il d'un ton glac.

Il aperut  ce moment Myrt qui se dissimulait un peu derrire ses
cousines et, se levant, il s'inclina pour la saluer.

La comtesse s'empressa de faire la prsentation, dans l'intention, sans
doute, de dtourner l'orage, comme disait Irne. Le prince adressa
quelques mots polis et froids  Myrt, qui russit  rpondre sans trop
se troubler, malgr l'trange timidit dont elle tait tout  coup
saisie.

Le prince Milcza tendit la main  ses soeurs et s'assit de nouveau en
face de sa mre. Irne s'avana vers la table  th pour remplir son
office accoutum. Mais la voix brve du prince s'leva...

--Laissez Terka nous servir le th et allez vous recoiffer, Irne.
Vous avez l'air d'une folle avec vos cheveux en dsordre.

La jeune fille devint pourpre et sortit sans protester... Myrt s'tait
assise prs de la table  th, et, voyant que la comtesse travaillait 
l'aiguille, elle prit elle-mme un ouvrage commenc.

Le prince Milcza feuilletait de nouveau sa revue d'un air de
dtachement hautain. Il parut  peine s'apercevoir que Renat, entr
doucement, contre son habitude, s'approchait de lui et lui baisait la
main.

Myrt sentait autour d'elle une atmosphre inaccoutume. Sur la
comtesse comme sur ses enfants, une gne trange semblait lourdement
peser. Renat, le turbulent Renat, demeurait assis prs de sa mre,
aussi tranquille que la calme Mitzi. Le soin mticuleux que Terka
apportait toujours  la confection du th paraissait se doubler
aujourd'hui, comme s'il lui et fallu absolument atteindre  la
perfection... Et en rentrant dans le salon, Irne, si frondeuse en
paroles, se glissa silencieusement  sa place, voulant sans doute
viter d'attirer sur elle l'attention de son frre.

C'tait la prsence du prince Milcza qui produisait sur eux tous cet
effet singulier... Myrt l'prouvait pour sa part. Mais  cela, rien
d'tonnant, car elle ne le connaissait pas, elle n'tait pour lui
qu'une trangre, comme il l'avait nettement marqu en l'appelant tout
 l'heure "mademoiselle" alors que les autres enfants de la comtesse ne
lui avaient pas refus le titre de cousine.

En le voyant en pleine lumire, Myrt avait constat aussitt l'extrme
ressemblance du prince avec le portrait de l'htel Milcza. Seulement,
il y avait entre eux la diffrence qui spare un homme dans tout
l'clat de la jeunesse et du bonheur de celui qui a vcu et souffert.
Le beau visage du prince avait une expression dure et altire, encore
accentue par le pli ddaigneux des lvres, et il fallait convenir que
l'attitude hautaine, le silence glacial ou les paroles brves de ce
fils et de ce frre n'taient pas faits pour encourager les
panchements de siens.

Les deux lvriers, qui s'taient couchs aux pieds de leur matre, se
dressrent tout  coup et s'lancrent vers une des portes-fentres. La
comtesse, levant les yeux, dit vivement:

--Ah! c'est Karoly!

Une forte femme brune, jeune encore, portant un riche costume national,
apparaissait au seuil du salon. Elle tenait entre ses bras un enfant--un
frle petit tre vtu de blanc qui ne semblait pas avoir dpass
trois ans.

La comtesse se leva avec empressement et, s'avanant, prit l'enfant des
mains de la servante. Terka, ses soeurs et Renat s'approchrent, ils
effleurrent d'une caresse les cheveux noirs qui couvraient la tte du
petit garon, en ayant l'air d'accomplir ainsi quelque rite
d'indispensable tiquette... Et la comtesse elle-mme ne montrait pas
plus d'expansion envers son petit-fils.

Karoly tourna vers son pre ses yeux noirs trop grands, sa ple petite
figure souffrante et un peu maussade s'claira soudain, et il tendit
les bras vers le prince... Celui-ci se leva, il vint vers l'enfant et
le prit entre ses bras.

Son visage dur et sombre s'tait soudain incroyablement adouci, ses
yeux superbes s'imprgnaient d'une caressante tendresse en se posant
sur le petit tre blotti contre sa poitrine... Il ne semblait plus le
mme homme, il tait vraiment bien en cet instant le jeune magnat du
portrait vu par Myrt.

Karoly, la tte penche sur son paule, contemplait son pre avec une
sorte d'adoration. Ses petits doigts maigres caressaient doucement la
chevelure sombre, extraordinairement paisse et boucle, qui donnait 
la physionomie du prince Milcza un caractre un peu trange.

Le regard de l'enfant tomba tout  coup sur Myrt qui tait demeure
assise et le regardait avec un intrt compatissant. Il la considra un
instant, puis tendit le doigt vers elle.

--Qui est-ce, papa?

Il avait une toute petite voix douce et chantante, qui s'alliait bien 
sa frle apparence.

--Va le lui demander, mon petit chri, rpondit le prince Milcza.

Il le mit  terre, et l'enfant fit quelques pas vers Myrt.

Comme il tait petit et dlicat!... Le coeur de Myrt se serra de
piti. Elle se leva et, se penchant vers Karoly, le prit entre ses bras.

--Je m'appelle Myrt Elyanni, et je viens de France, dit-elle en
enveloppant l'enfant du doux rayonnement de ses prunelles veloutes.

--Myrt... Myrt... rpta Karoly en passant sa petite main sur celle
de la jeune fille. C'est joli... et vous resterez ici?

--Mais je le pense.

--Je suis content... Je veux rester avec vous aujourd'hui.

Et, d'un geste confiant, l'enfant passait ses bras autour du cou de
Myrt.

--Voil une sympathie spontane dont Karoly n'est pas coutumier, dit
le prince qui suivait cette scne d'un regard nigmatique. Vous devez
aimer beaucoup les enfants, Mademoiselle, et celui-ci en aura eu
l'intuition?

--En effet, prince, je suis trs attache  ces chers petits tres, et
j'en ai l'habitude, car je m'occupais beaucoup,  Neuilly, d'un
patronage voisin de notre logis.

--Vous pouvez vous retirer, Marsa, dit le prince en s'adressant  la
servante demeure prs de la porte. Servez-nous promptement le th,
Terka. Vous tes d'une lenteur dsesprante, aujourd'hui.

Il s'assit de nouveau, tandis que Myrt reprenait sa place en gardant
Karoly sur ses genoux. L'enfant se blottissait contre elle et demeurait
silencieux, mais son regard ne quittait pas son pre dont les yeux,
chaque fois qu'ils rencontraient ceux de Karoly, prenaient cette
expression de caressante douceur qui contrastait tellement avec leur
habituelle duret, dont la voix si brve, si froidement imprieuse,
avait des intonations incroyablement tendres en s'adressant  l'enfant.

Le prince parlait fort peu, d'ailleurs, et le salon de la comtesse
Zolanyi avait perdu ce soir sa physionomie accoutume, alors qu'Irne
et Renat l'animaient de leur vivacit et de leur bavardage. La comtesse
elle-mme, qui aimait fort  causer d'ordinaire, semblait avoir peine 
trouver quelques sujets de conversation, bien vite puiss par le
laconisme de son fils.

Le matre d'htel apporta pour Karoly du lait dans un petit pot cisel
qui tait une pure merveille. L'enfant voulut que Myrt elle-mme le
lui verst dans une tasse, et qu'elle soutnt celle-ci tandis qu'il
buvait lentement.

--Vous venez d'obtenir un excellent rsultat, Mademoiselle, dit le
prince d'un ton satisfait. Depuis quelques jours, Karoly ne voulait
plus prendre son lait, et je n'osais le forcer, craignant qu'il n'en
rsultt plus de mal que de bien. Mais ce jeune capricieux se dcide
aujourd'hui... en votre honneur, probablement.

--Je l'aime bien, papa, dit la petite voix de Karoly.

--Vous pouvez tre fire, Myrt, les sympathies de Karoly ne sont
jamais si promptes, d'ordinaire, dit en souriant la comtesse Gisle.

--Cela n'a pas d'inconvnient maintenant. Je saurai lui apprendre plus
tard la dfiance, rpliqua le prince d'un ton dur qui impressionna
singulirement Myrt.

Il se leva et sortit sur la terrasse. Ayant allum un cigare, il se mit
 fumer en marchant de long en large.

Irne et Renat osrent alors remuer un peu et commencrent  parler
d'une voix assourdie. Mais leur mre mit bientt un doigt sur sa bouche
en indiquant Karoly du regard. L'enfant s'endormait dans les bras de
Myrt.

Le prince Milcza rentra doucement, il s'assit et se mit  lire jusqu'au
moment o Karoly se rveilla. Il se retira alors, emportant l'enfant un
peu ensommeill encore, et qui rptait en adressant  Myrt de petits
signes de main:

--Je vous aime, Myrt. Vous viendrez vous amuser avec moi, vous me
direz des histoires. J'aime beaucoup les histoires...

Lorsque la porte se fut referme sur le prince, le silence rgna encore
un moment dans le salon. Puis Renat se leva, s'tira brusquement et
s'lana au dehors en murmurant:

--Je n'en peux plus!

Irne sortit un mouchoir de batiste et l'appuya contre son front en
disant d'une voix dolente:

--J'ai une atroce migraine! C'est une chose horriblement fatigante
d'avoir  se surveiller ainsi, quand on sait qu'un mot, un simple
mouvement peut tre l'objet de critiques svres... et injustes.

--Irne! dit la comtesse avec un coup d'oeil plein d'effroi vers la
porte.

--Voyons, maman, vous n'allez pas supposer que le prince Milcza coute
au trou de la serrure! rpliqua la jeune fille avec un petit rire
ironique.

--Mais un domestique peut entendre, mon enfant!... Et si jamais un mot
pareil arrivait  ses oreilles!... Tu ne veilles pas assez sur tes
paroles, Irne.

--C'est quelquefois plus fort que moi, maman. J'ai des moments de
rvolte, voyez-vous... Allons, je vais imiter Renat en faisant un petit
tour dans le parc pour me calmer les nerfs... Vous aussi, Myrt?
dit-elle en voyant la jeune fille se lever.

--Non, je vais faire une prire  la chapelle, Irne.

Une petite lueur ironique et quelque peu mchante passa dans le regard
d'Irne. Elle sortit en mme temps que Myrt, et, dans le corridor,
posa une seconde sa main sur le bras de sa cousine.

--C'est cela, allez prendre des forces, Myrt, car, ou je me trompe
fort, vous aurez sous peu  dployer toute votre patience et votre...
comment dirais-je? votre humilit. Karoly vous a en grande faveur...
Or, vous saurez ce qu'il en cote de possder la faveur de Karoly.

--Que voulez-vous dire, Irne? fit Myrt en la regardant avec surprise.

--Vous le saurez bientt... et je souhaite charitablement que votre
esclavage ne dure pas plus longtemps que le mien.

Elle se mit  rire d'un air moqueur et s'loigna, laissant Myrt
stupfie et perplexe.



CHAPITRE V



Le lendemain matin, en sortant de la chapelle, Myrt trouva  la porte
Constance, la femme de chambre parisienne de la comtesse Zolanyi, qui
l'informa que sa matresse dsirait lui parler.

Myrt, un peu surprise, la suivit jusqu' l'appartement de la comtesse.
Celle-ci tait encore couche. Elle tendit la main  la jeune fille en
s'criant:

--Arrivez vite, enfant! Mon fils vient de m'envoyer un mot... Du
reste, je m'y attendais, aprs ce qui s'est pass hier. Il parat que
l'enfant n'a fait que parler de vous toute la soire, et ce matin
encore,  peine veill. Le prince demande donc que vous passiez la
matine et l'aprs-midi prs de son fils.

--Si cela peut faire plaisir au pauvre petit, certainement... Mais
j'ai ce matin la leon de Renat...

La comtesse leva les mains au ciel.

--Il s'agit bien de Renat! Karoly vous veut prs de lui, le prince
Milcza ordonne que nous nous rendions au dsir de l'enfant--car le
mot "demander" ne signifie pas autre chose sous sa plume ou dans sa
bouche, il faut vous mettre cela dans l'ide, Myrt. Ni vous, ni moi ne
sommes laisses libres de refuser... Allez donc vite rejoindre
l'enfant. Vous le trouverez dans le parc, prs du petit temple grec.
Par ordonnance mdicale, il passe l toutes ses journes ds que le
temps le permet. Emportez un livre, un ouvrage pour ne pas trop vous
ennuyer... Ciel! j'allais oublier! Mon fils demande que vous ne mettiez
pas une robe noire, il n'aime pas  voir de couleurs sombres prs de
l'enfant.

--Mais, je ne peux pas... je suis en grand deuil! Murmura Myrt.

La comtesse eut un geste d'impatience.

--Mettez une robe blanche quand vous irez prs de Karoly, vous la
quitterez ensuite. Je vous le rpte, il n'y a pas  discuter une
demande ou un dsir du prince Milcza. Dpchez-vous, l'enfant vous
attend avec impatience.

Myrt regagna sa chambre, elle sortit une des robes blanches qu'elle
portait  Neuilly. Des larmes lui montrent aux yeux tandis qu'elle
s'en revtait, au souvenir de celle qui avait toujours voulu la voir
habille ainsi. Elle s'tait plie, par affection filiale,  cette
exigence purile et souvent gnante. Aujourd'hui, une autorit
trangre lui imposait la mme obligation, et elle venait d'prouver
soudain la trs vive sensation de sa position dpendante, en entendant
la comtesse lui faire nettement comprendre qu'elle ne pouvait songer
seulement  discuter l'ordre dont elle tait l'objet.

Cependant, l'me fire et nergique de Myrt ne se serait pas soumise
si facilement s'il ne s'tait agi d'viter peut-tre une impression
dsagrable  un enfant malade. Pour un motif de ce genre seulement,
elle pouvait faire trve extrieurement au grand deuil dont son coeur
ressentait le douloureux brisement.

Une demi-heure plus tard, elle pntrait dans le parc. Elle ne
connaissait pas encore le temple grec, dont les jeunes comtesses
vitaient soigneusement l'approche. Aussi s'arrta-t-elle, charme,
devant la petite merveille qui se dressait tout  coup au fond d'une
vaste clairire. Sur le feuillage environnant, le temple de marbre
s'enlevait, tout blanc, d'une puret de ligne idale. A droite, entre
les arbres, tincelait l'eau bleue d'un petit lac sur lequel voguaient
quelques cygnes.

Au bas des degrs du pristyle, le petit Karoly tait tendu sur une
chaise longue. A quelques pas de l, Marsa, la servante qui tait son
ancienne nourrice, travaillait  une broderie. Plus loin, sur un des
degrs, tait assis un garonnet d'une dizaine d'annes, petit blond 
l'air craintif et rveur, vtu d'un riche costume hongrois.

Karoly tourna la tte, il aperut Myrt et jeta un cri de joie en
tendant les bras vers elle.

--Oh! venez vite, Myrt!... Je suis si content!

Emue de cette joie enfantine, elle s'assit prs de lui, et, tendrement,
caressa la petite tte qui s'appuyait contre son paule. Le petit
garon, ravi, rptait:

--Je suis content!... je suis content!... Et vous avez une robe
blanche! Je n'aime pas le noir, c'est vilain, c'est triste.

Il fallut que Myrt lui racontt une histoire. Puis, fatigu, il
s'endormit, appuy contre la jeune fille. Celle-ci, n'osant faire un
mouvement de crainte de l'veiller, demeura inactive, en apparence du
moins, car intrieurement, elle priait pour les mes qui l'entouraient,
pour ce pauvre petit tre si fidle dont la faiblesse et l'affection
spontane faisaient vibrer les instincts de tendresse maternelle trs
dvelopps dans son coeur. Les petits enfants du patronage de Neuilly
savaient ce qu'il y avait pour eux de douceur, de dvouement, d'aimable
gat chez "la chre demoiselle Myrt", et ce fils de prince, ce petit
magnat l'avait devin aussitt dans le seul regard de Myrt.

Karoly s'veilla au moment o apparaissait le matre d'htel suivi de
plusieurs domestiques portant une table et les lments d'un couvert.
Lorsque le temps tait beau, le prince et son fils  prenaient leur
repas ici, ainsi que Karoly l'apprit  Myrt.


--Et vous allez aussi djeuner avec nous, Myrt, dit l'enfant en lui
prenant la main.

--Oh! mais non, mon chri, cela ne se peut pas! dit-elle vivement. Je
djeune avec votre grand'mre et vos tantes...

--Si, si, je le veux! et papa le voudra aussi, si je lui demande.

--Voyons, soyez raisonnable, mon petit Karoly, dit doucement Myrt. Je
reviendrai aussitt aprs, je vous le promets.

Elle s'loigna, ne sachant trop si elle avait russi  persuader
l'enfant.

La comtesse et ses enfants se trouvaient dj  table, lorsqu'elle
entra dans la salle  manger. Irne, tout en l'enveloppant du coup
d'oeil jaloux qui lui tait coutumier envers cette trop jolie cousine,
demande ironiquement:

--Vous tes-vous bien amuse, Myrt?

--Le devoir est rarement un amusement, rpondit Myrt avec froideur.
J'ai t simplement heureuse de donner un peu de contentement  ce
pauvre petit malade.

--Ah! si vous avez des instincts de soeur de charit, tant mieux pour
vous! dit Irne. Ils ne seront pas de trop en la circonstance.

--Mais, Irne!... mais, Irne! s'cria la comtesse d'un ton mcontent.

--Eh bien! maman, qu'est-ce que je dis de si terrible? riposta la
jeune fille. Myrt ne tardera pas  s'apercevoir de la vrit de mes
paroles, et peut-tre sa belle srnit ne durera-t-elle pas
longtemps... Je vous crois un peu prsomptueuse, Myrt. Nous verrons si
vous aurez mme ma rsistance...

Elle jeta un coup d'oeil autour d'elle, et, voyant que les domestiques
taient en ce moment loigns, elle se pencha vers Myrt.

--...Il y a deux ans, c'tait sur moi que l'enfant avait jet son
dvolu. Il ne fallait pas que je le quitte de la journe, je devais me
plier  tous ses caprices, rire lorsqu'il le voulait, demeurer 
d'autres moments de longues heures inactive et immobile. Quand ma mre
se prpara  partir pour passer comme de coutume l'hiver  Vienne, le
prince dclara que je resterais  Voraczy, pour tenir compagnie 
Karoly. Ce que j'ai pleur en les voyant tous partir!... Mais il
fallait paratre gaie devant l'enfant et devant son pre, supporter
sans broncher une perptuelle contrainte, un ennui dvorant. Je tombai
malade, le prince dut alors me renvoyer  Vienne. Mais il ne m'a jamais
pardonn cela.

--Il est inutile de dcourager d'avance Myrt en lui racontant toutes
ces choses, dit la comtesse d'un ton dsapprobateur. D'ailleurs, elle
est peut-tre plus patiente que toi...

L'entre d'un domestique fit changer la conversation... Myrt, le
djeuner fini, se dirigea de nouveau vers le temple grec. Karoly
l'accueillit avec les mmes dmonstrations de joie, et il fallut
commencer aussitt une grande partie d'une sorte de jeu d'oie qui
passionnait l'enfant. Un troisime partenaire se joignit  lui et 
Myrt. C'tait Miklos, le petit Hongrois, fils d'un ispan du prince,
qui tait attach au service et  l'amusement de Karoly.

Myrt s'aperut alors que le petit prince n'tait pas toujours l'enfant
doux et facile qu'il s'tait montr le matin. Fantasque et volontaire,
facilement maussade, il tait un vrai petit tyran pour Miklos, humble
et soumis devant lui. Un moment, sans raison, sa main s'abattit sur le
visage du petit serviteur. Myrt s'cria vivement:

--Oh! Karoly, comme c'est mal, cela! Vous n'tes pas gentil du tout!

La nourrice interrompit son ouvrage et la regarda avec effarement, le
petit Miklos demeura un instant bouche be, et Karoly ouvrit de grands
yeux en s'criant:

--Mais, Myrt, il n'y a que papa qui ait le droit de me gronder!... Et
vous, vous tes l pour m'amuser, pour me dire de belles histoires.
Racontez-m'en une... Va-t'en, Miklos, je ne veux pas tu entendes!

--Laissez donc ce pauvre petit couter, au contraire, cela le
distraira, dit Myrt touche par l'air malheureux du petit garon qui
se levait pour s'loigner.

--Non, non, je ne veux pas!... Va-t'en, Miklos! dit Karoly avec colre.

Myrt posa sa main sur celle de l'enfant et le couvrit d'un regard de
pntrant reproche.

--Vous me faites beaucoup de peine, Karoly. C'est mal d'tre si dur
envers ce pauvre petit qui parat si doux et qui doit vous tre
tellement dvou. Vous offensez ainsi beaucoup ce bon Dieu qui nous a
tant ordonn d'tre bons les uns pour les autres.


--Le bon Dieu? dit rveusement Karoly. Papa ne m'en parle jamais.
Marsa me fait dire une petite prire, le Pre Joaldy vient quelquefois
s'asseoir prs de moi et me parle du petit Jsus et de la Sainte
Vierge. J'aime bien l'entendre... Mais il ne faut pas dire que je vous
fais de la peine, Myrt, fit-il en appuyant clinement sa joue contre
la main de la jeune fille.

--Si, je le dis, parce que c'est la vrit. Voyons, me promettez-vous
d'tre meilleur pour ce pauvre Miklos, mon petit Karoly?

L'enfant leva vers Myrt ses grands yeux noirs semblables  ceux de son
pre et dit gravement:

--Je tcherai... Et puis, je demanderai  papa s'il permet que vous me
grondiez, parce que vous le faites si bien!

Myrt ne put s'empcher de rire et se pencha pour embrasser Karoly en
signe de rconciliation. Aprs quoi l'enfant ayant appel Miklos prs
de lui, elle commena une merveilleuse histoire.

Au moment le plus pathtique, Marsa se leva vivement en disant:

--Voil Son Excellence!

--Ah! papa! dit joyeusement Karoly.

Le prince Milcza, suivi de ses lvriers, arrivait en contournant le
petit temple. Karoly s'cria gaiement:

--Venez vite vous asseoir, papa, pour que Myrt continue son histoire!

Le prince s'avana, s'inclina devant Myrt et prit place sur un
fauteuil au pied de la chaise longue en disant avec une hautaine
tranquillit:

--Continuez donc, Mademoiselle.

Il ouvrit un livre et parut s'absorber dans sa lecture, au grand
contentement de Myrt. Elle russit  secouer la gne que lui avait
cause son apparition, et termina l'histoire  l'entire satisfaction
de Karoly.

--Oh! que c'est joli, Myrt!... Et vous racontez si bien... Dites,
papa?

--Trs bien, rpondit distraitement le prince sans lever les yeux de
dessus son livre.

--Vous allez m'en dire encore une, Myrt, continua l'enfant.

--Je crois, mon cher petit, qu'il est plus raisonnable de nous arrter
aujourd'hui. Vous voil un peu agit, attendons  demain, et je vous
raconterai alors quelque chose de trs amusant.

--Non, tout de suite, Myrt!

Le prince interrompit sa lecture et dit froidement:

--Vous pouvez contenter le dsir de Karoly, Mademoiselle.

Son ton signifiait clairement: "Je veux que vous le contentiez".

Myrt commena donc une nouvelle histoire. Puis l'enfant, satisfait,
lui laissa un moment de repos, et elle put prendre quelques instants
son ouvrage.

A cinq heures, on apporta le caf et le lait du petit prince. Le prince
Arpad posa son livre prs de lui et dit avec une froide politesse:

--Vous demanderai-je de nous servir, Mademoiselle?

Dcidment, la comtesse Zolanyi n'avait pas tort en disant  Myrt que
les mots emprunts au vocabulaire de la courtoisie mondaine prenaient,
dans la bouche du prince Milcza, une signification imprieuse des plus
marques, qui ne laissait pas place au refus.

Tandis qu'elle s'approchait de la table, le prince se leva, et, se
penchant sur la chaise longue, prit l'enfant entre ses bras. Il se mit
 se promener de long en large, tenant press contre lui le petit tre
dont la tte retombait sur son paule.

--Ah! papa, j'ai quelque chose  vous demander! dit tout  coup
Karoly. Est-ce que vous permettez  Myrt de me gronder, quelquefois?

--Je ne le permets  personne... Mademoiselle Elyanni n'a  s'occuper
que de te distraire et de t'amuser, le reste me regarde.

Ces mots tombrent, nets et glacs, des lvres du prince Arpad... Myrt
se dtourna lgrement pour drober la rougeur qui couvrait son visage
et saisit la cafetire d'une main un peu frmissante.

--C'est dommage, elle gronde trs bien, continua le petit garon. Il
parat que j'ai t mchant pour Miklos. Vous ne me l'avez jamais dit,
papa?

--Ne t'occupe pas de cela, et fais ce que tu voudras de Miklos, dit le
prince d'un ton bref.

Il s'assit de nouveau et garda l'enfant sur ses genoux. Myrt apporta
le lait de Karoly, posa silencieusement sur une petite table prs du
prince un plateau garni, et reprit sa place et son ouvrage.

--Eh bien! vous ne vous tes pas servie, Mademoiselle? dit-il au bout
d'un moment.

--Je n'ai pas l'habitude de prendre de caf, prince.

--Quelle ide! fit-il d'un ton dsapprobateur, Irne aussi prtendait
ne pouvoir le souffrir, mais j'ai russi  lui en faire prendre un peu
l'habitude. Essayez donc aussi, Mademoiselle.

Myrt, n'ayant pas de raison plausible pour motiver un refus, se leva
et alla se verser un peu de caf. Mais fallait-il donc penser que le
prince Milcza avait la prtention d'imposer  ceux qui l'entouraient
jusqu' ses moindres gots personnels.

Une fois son caf bu, il mit l'enfant  terre et se leva en disant:

--Marche un peu, mon petit Karoly, je retourne au chteau mais je
reviendrai tout  l'heure.

L'enfant, aprs quelques pas languissants autour de la chaise longue,
vint se blottir entre les bras de Myrt et demeura ainsi, tranquille et
silencieux, jusqu' sept heures, o apparut de nouveau son pre.

--Marsa, prenez le prince Karoly... Mademoiselle Elyanni, vous tes
libre. A demain, n'est-ce pas? Karoly vous attendra avec impatience.

Et, sans attendre une rponse qu'il jugeait probablement superflue, le
prince salua Myrt et s'loigna, suivi de Marsa portant l'enfant.

--A demain, Myrt, dit Karoly en agitant ses petites mains. Je voulais
que vous dniez avec nous, mais papa ne veut pas.

Myrt reprit lentement le chemin du chteau. Elle prouvait ce soir une
impression bizarre. Il lui semblait qu'un tau l'enserrait, ou que des
liens impitoyables tentaient de paralyser ses mouvements.

Cette situation singulire tait due sans doute  la lassitude qu'elle
ressentait. Habitue  une vie active, faisant jusqu'ici chaque jour
une promenade avec ses cousines, elle tait extrmement fatigue par
cette journe passe tout entire dans l'immobilit.

Demain, pourtant, ce serait la mme chose. Le prince Milcza l'avait dit
sans ambages: elle tait destine  amuser Karoly. Tant que l'enfant
n'en serait pas las, elle devrait tre  sa disposition, se plier 
tous ses caprices.

Oui, elle avait compris nettement cela, ce soir, dans les paroles du
prince... Et elle savait aussi qu'il lui tait interdit de blmer
l'enfant, de lui adresser le moindre reproche.

--Je ne pourrai jamais! murmura-t-telle. Ce sera plus fort que moi...
Tant pis si le prince est mcontent!

Mais elle ne put retenir un petit frisson  la pense de rencontrer ce
sombre regard tincelant de colre.

En approchant du chteau, elle vit Terka qui longeait une pelouse, d'un
pas htif. La jeune comtesse s'arrta prs de sa cousine et demanda 
voix basse:

--Le prince Milcza est rentr au chteau, n'est-ce pas?

--Mais oui, je le crois.

--Bien... Je vais faire une excution, Myrt. Maman a retrouv ce
matin, au fond d'un chiffonnier, une miniature reprsentant la mre de
Karoly. Tous ses portraits, sur l'ordre du prince, ont t dtruits au
moment du divorce. Je ne sais comment celui-l est demeur... Je vais
le jeter dans le petit lac, car si jamais il en apercevait un fragment!

--Montrez-le-moi, voulez-vous, Terka?

La jeune fille jeta un coup d'oeil craintif autour d'elle, puis tendit
 Myrt une miniature reprsentant une jeune femme blonde, d'une
sculpturale beaut. Des fleurs ornaient sa chevelure, couvraient sa
robe de tulle vert ple. Les yeux, trs beaux, avaient une expression
indfinissable qui impressionna dsagrablement Myrt.

--Elle tait habille ainsi lorsqu'il la vit pour la premire fois 
un bal costum de l'ambassade de Russie. Elle tait russe, et cousine
de l'ambassadeur. Sa famille tait trs noble, mais appauvrie. Le
prince Milcza, qui tait cependant fort loin d'tre un naf, se laissa
prendre  une habile comdie de simplicit et de douceur. Trs
intelligente, elle avait compris que, sous des dehors extrmement
mondains, il cachait une me trop srieuse pour que la coquetterie et
la frivolit eussent chance de russir prs de lui. Elle sut flatter
aussi son orgueil, elle se montra une femme instruite, occupe d'art et
de littrature, elle ne ngligea rien, en un mot, de ce qui pouvait
plaire  cet tre  la fois brillant et profond,  ce grand seigneur
artiste,  ce causeur dlicat...

--Lui? dit Myrt d'un ton incrdule.

--On ne s'en douterait gure aujourd'hui, n'est-ce pas? Il tait
l'idole des salons aristocratiques de Paris et de Vienne, son lgance
donnait le ton  la mode masculine. Avec sa haute naissance, sa
fortune, ses qualits physiques et intellectuelles, il pouvait
prtendre aux plus brillantes alliances. Il choisit Alexandra
Ouloussof, elle devint princesse Milcza...

Et ds lors, tout changea. Elle se rvla affame de luxe et de
plaisirs, coeur sec, dpourvu de la moindre valeur morale. Le prince
n'a jamais fait  personne de confidences, mais il nous parat certain
qu'il a d amrement souffrir de sa dsillusion, car au bout de six
mois de mariage il n'tait dj plus le mme. Son regard avait un peu
de cette duret qui y est  demeure maintenant, sauf pour son fils.

Il parat qu'il y eut entre eux plusieurs scnes terribles. Vous avez
pu vous douter, si peu que vous l'ayez vu encore, qu'il n'a jamais t
homme  se laisser conduire. Il lui infligea une des plus dures
punitions qui pussent l'atteindre en l'obligeant  le suivre ici et en
la privant de ces distractions mondaines qui taient sa vie. Elle se
rvolta d'abord, puis elle essaya de la douceur, elle se fit humble,
repentante, mais il se dfiait, il la connaissait trop bien.

Pourtant, la naissance de son fils l'adoucit un peu. Il se relcha
lgrement de sa svrit, permit quelques relations avec les domaines
voisins. Mais il se refusa absolument  retourner  Vienne ou  Paris.

Cependant, les distractions que la princesse pouvait trouver  Voraczy
taient fort loin de suffire  son me frivole et avide de briller sur
les plus grandes scnes mondaines. Pendant un an, elle mit tout en
oeuvre pour dcider son mari, mais elle se heurta  une volont
inbranlable. Le prince ne voulait pas quitter Voraczy, il en avait
assez du monde, disait-il, et prtendait vivre tranquillement dans ses
domaines en s'occupant de l'ducation de son fils.

Alors, quand elle comprit que rien n'tait capable d'entamer la
rsolution de son mari, Alexandra fut prise d'une rage sourde, et, un
jour que le prince lui refusait l'autorisation de se rendre  une fte
donne  Budapest, elle fit une scne effrayante. On ne peut savoir ce
qui se passa exactement entre eux. Quand la femme de chambre, appele
par un coup de timbre, entra dans l'appartement de sa matresse, elle
trouva celle-ci seule, en proie  une crise de nerfs, et profrant des
menaces contre son mari.

Le lendemain, la princesse avait disparu, et avec elle le petit Karoly.
Il parat que rien ne peut dpeindre le dsespoir et la fureur du
prince lorsqu'il apprit cette nouvelle. Immdiatement, on fit des
recherches dans toutes les directions. Il ne fut pas trs difficile de
retrouver la fugitive. Elle s'tait rfugie  Paris, et avoua
cyniquement qu'elle avait agi ainsi, uniquement dans le but de se
venger de lui en lui enlevant l'enfant qu'elle savait sa seule
affection.

Comment le prince, avec sa nature si entire et si ardente, a-t-il pu
viter de se porter envers elle  quelque extrmit terrible, je ne le
sais! Il emporta l'enfant, qui avait pris froid pendant le voyage
prcipit de sa mre et fut si gravement malade  l'htel Milcza qu'il
se trouva un instant condamn. Il survcut pourtant, mais il est rest
excessivement faible, comme vous avez pu le voir... Et je crois, Myrt,
que le motif de la haine--le mot n'est pas trop fort--du prince
Milcza pour cette crature sans coeur et sans me, se trouve l
surtout. En voyant chaque jour son fils bien-aim dans cet tat, il
peut se dire: "C'est sa mre qui en est cause."

--Et c'est alors qu'il a demand le divorce?

--Oui... le Pre Joaldy a essay de l'en dtourner, mais il s'est
heurt  une me rvolte, qui n'avait plus le guide de la foi... Il
est bien improbable que lui songe jamais  se remarier, mais pour elle,
c'est dj fait. Elle a pous un banquier amricain et est une des
reines de Boston... Vous comprenez donc pourquoi je me hte d'aller
faire disparatre ce dernier vestige de la prsence de cette crature
nfaste.

--Le dernier?... Non, il restera toujours son fils, dit gravement
Myrt. Elle n'a jamais cherch  le revoir?

--Jamais! la fibre maternelle n'existait mme pas chez elle.

--L'enfant ne lui ressemble pas, dit Myrt, en tendant la miniature 
sa cousine aprs y avoir jet un dernier regard.

--Non, c'est un vrai Milcza, heureusement. Son pre l'aime d'une
tendresse passionne qui m'effraye parfois, car on n'ose songer,
vraiment, si un jour...

Elle secoua la tte et s'loigna vers le parc, tandis que Myrt
continuait dans la direction du chteau.

Bien que le jour tombt  peine, la superbe rsidence tait dj
brillamment claire. L-bas, vers la droite, une clart intense
s'chappait de l'appartement du prince Milcza qui occupait toute cette
partie du chteau... Et une immense piti envahit le coeur de Myrt en
songeant aux souffrances de cette me meurtrie et rvolte, qui n'avait
pas su chercher sa consolation prs de l'unique Consolateur et
s'attachait avec une passion intense, exclusive,  un seul tre, ce
pauvre petit Karoly, si frle, si chtif, dont la vue avait serr le
coeur de Myrt quand il lui tait apparu pour la premire fois.



CHAPITRE VI



Sans mme avoir reu un simulacre de demande, par la seule volont du
prince Milcza, Myrt se trouva donc attache au service de Karoly...
Service n'est pas un mot trop fort pour exprimer la sujtion qui tait
la sienne prs de l'enfant gt et exigeant. Elle n'avait plus un
moment de libert, toutes ses journes, hors les repas, appartenaient 
Karoly.

Elle comprenait maintenant la crainte qu'inspirait aux jeunes comtesses
ce tout petit tre. Pour Irne surtout, si vive, si amie de la
distraction et de la gaiet, et trs peu porte, semblait-il, au
dvouement, la pense d'un tel esclavage devait tre insoutenable.

Et cependant, il suffisait d'un caprice de Karoly pour le lui imposer.
Aussi, plus encore que sa mre et ses soeurs, voyait-elle avec
satisfaction l'engouement du petit prince pour Myrt.

--Pendant ce temps, il ne pense pas  nous, disait-elle gaiement.
Jamais nous n'avons eu tant de libert. Il demandait toujours tantt
l'une, tantt l'autre pour lui tenir compagnie. Le pauvre Renat a pass
l-bas des journes dont il se souvient... Et moi donc!... Vous nous
sauvez, Myrt, ajoutait-elle d'un ton moqueur.

Elle ne dsarmait pas envers sa cousine et ne ngligeait aucune
occasion de lui lancer quelque parole plus ou moins malveillante.

Myrt supportait tout patiemment, elle accomplissait avec courage la
tche qui lui tait dvolue prs de l'enfant, tche rendue plus douce 
mesure que croissait l'affection compatissante inspire par ce petit
tre fantasque, mais singulirement attachant dans sa faiblesse, et qui
lui tmoignait une tendresse ardente.

Mais cette tendresse n'galait pas encore l'amour passionn de Karoly
pour son pre--amour rciproque du reste. Il tait exact que le
prince Milcza ne voyait plus au monde que son fils. Tout convergeait
vers cet enfant, tous devaient s'incliner devant sa volont--tous,
sauf son pre.

Car, chose singulire, cet homme qui exigeait que rien ne rsistt  un
dsir de Karoly, savait rserver, vis--vis de son fils, sa propre
autorit. L'enfant lui obissait instantanment, il n'insistait jamais
lorsque son pre avait dit: "Non, je ne le veux pas, Karoly."

Ainsi, mme vis--vis de l'enfant bien-aim, le prince Milcza
conservait cette autorit absolue qui tait parfois--il fallait le
reconnatre--un vritable despotisme, lequel, passant par tous ceux
qui se trouvaient  son service, s'tendait jusqu' sa mre elle-mme.

Myrt s'tait d'abord demand pourquoi la comtesse et ses enfants se
soumettaient bnvolement  toutes les volonts du jeune magnat. Mais
peu  peu, par quelques mots de Terka, d'Irne, de Renat, le mystre
s'tait trouv clairci. La comtesse avait t compltement ruine par
son second mari, elle et ses enfants devaient tout au bon plaisir du
prince Milcza, qui leur servait une rente superbe et les laissait
libres de jouir de ses installations  Paris et  Vienne. Cette
dpendance dore, si pnible qu'elle ft pendant le sjour  Voraczy,
leur paraissait cependant prfrable  la vie modeste qui et t la
leur avec les minces revenus de la comtesse, et tous courbaient la tte
sous cette autorit tyrannique, tremblant de dplaire  celui qui leur
procurait le luxueux bien-tre jug indispensable.

Myrt, comme tous, sentait peser sur elle cette volont imprieuse.
C'tait elle qui l'enchanait prs du lit de repos de l'enfant, elle
encore qui lui interdisait de s'lever contre les caprices ou les actes
injustes du petit prince. Cette dernire obligation tait la plus dure
pour Myrt, et elle ne pouvait s'empcher d'y manquer parfois, d'une
manire fort discrte, d'ailleurs. Gnralement, un simple mot, un
regard mme suffisait. Karoly semblait lire couramment dans les yeux
expressifs de Myrt, "sa Myrt", disait-il d'un petit ton  la fois
clin et dominateur.

Mais en prsence du prince Arpad, elle devait s'abstenir de l'ombre
mme d'un reproche aux exigences les plus draisonnables de l'enfant.
Il avait une certaine faon de dire: "Je permets cela  Karoly,
Mademoiselle", qui n'invitait pas prcisment  la discussion.

Il apparaissait rgulirement chaque jour vers quatre heures, et
attendait que Myrt et servi le caf. Il se montrait aussi froid,
aussi laconique que le premier jour, et, lorsqu'il ne s'occupait pas de
l'enfant, s'absorbait gnralement dans sa lecture. Il ne faisait
exception qu'en voyant Myrt prendre son violon, sur la demande de
Karoly que la musique ravissait. Alors, son regard un peu adouci et
rveur se perdant sous les futaies environnantes, il coutait ce jeu
dlicat et si profondment expressif. Il tait, au dire de ses soeurs,
un admirable musicien, il composait, mais pour lui seul, et c'tait l
une des rares distractions de sa vie solitaire.

--Vous avez un vritable temprament d'artiste, Mademoiselle, avait-il
dit  Myrt la premire fois qu'il l'avait entendue, du ton d'un homme
oblig, par politesse, d'adresser un compliment.

Les journes passaient ainsi, toutes semblables, sauf parfois o le
prince Milcza amenait son fils chez la comtesse,  l'heure du th. Deux
ou trois fois aussi, il fit faire  l'enfant, dans une voiture lgre
qu'il conduisait lui-mme, une promenade  travers le parc immense.
Karoly avait voulu emmener Myrt, et Terka avait t "invite"  se
joindre  sa cousine. Les promeneurs s'taient arrts dans un coin
sauvage du parc, le prince Arpad s'tait assis et avait sorti un
journal de sa poche, et les jeunes filles s'taient occupes  amuser
Karoly. Puis, sans que le prince et presque ouvert la bouche, ils
avaient tous repris bientt le chemin du retour.

Mais ces promenades taient fort rares, car elles agitaient l'enfant
trop nerveux. Karoly devait se contenter de longues stations dans le
parc, l'air pur vivifi par la saine senteur des sapins qui entouraient
le temple.

Myrt, priv de mouvement, s'anmiait un peu et perdait l'apptit. Sur
le conseil du Pre Joaldy, elle dut se dcider  supprimer parfois
l'assistance  la messe quotidienne pour faire une promenade matinale.
Celle-ci avait gnralement un but charitable, l'aumnier de Voraczy
ayant indiqu  la jeune fille quelques pauvres familles  visiter.

Un matin, au retour d'une de ces promenades  travers la campagne
couverte de superbes moissons, Myrt, en atteignant le grand vestibule
du premier tage, fut presque renverse par Renat qui s'en allait comme
un fou, l'air furieux.

--Eh bien! Renat, que vous arrive-t-il? Vous avez manqu me faire
tomber! s'cria-t-elle en reprenant avec peine son quilibre.

--Ah! je m'en moque! dit-il rageusement. Ce stupide Macri a laiss
mourir mes bengalis, je vais lui dire son fait!... Pourquoi vous
mettiez-vous devant moi, d'abord? Tant pis pour...

Les mots moururent sur ses lvres. Dans le grand corridor principal qui
desservait tous les appartements apparaissait le prince Milcza, en
costume de cheval. L'pais tapis qui couvrait le sol avait amorti le
bruit de ses pas, de telle sorte que Myrt ni Renat ne l'avaient
entendu.

--Voil un enfant bien lev! dit-il froidement.

Renat, trs ple, baissait les yeux sous le regard glac qui
l'enveloppait.

--Etendez vos mains!

L'enfant obit. Le prince leva sa cravache, celle-ci retomba sur les
doigts de Renat, y traant une marque rouge.

--Oh! non, non, pas cela! s'cria Myrt en joignant les mains. Assez,
je vous en prie!...

Le prince ne parut pas l'entendre, et la cravache cingla une seconde
fois les doigts du petit garon. Renat serra les lvres pour touffer
un cri de douleur, et les yeux de Myrt se remplirent de larmes.

--Oh! je vous en prie!... murmura-t-elle encore.

--Je vous fais grce du reste pour cette fois, dit le prince d'un ton
bref. Mais  la rcidive, je serai sans piti... Faites maintenant vos
excuses  Mademoiselle Elyanni.

L'enfant s'excuta d'un air soumis... Le prince s'inclina lgrement
devant Myrt et se dirigea d'un pas rapide vers l'escalier.

Quand il eut disparu, Renat leva les yeux vers sa cousine, dont le
visage portait les traces d'une vive motion.

--Ah! vous avez pleur! Je comprends alors!... Sans cela, j'aurais eu
ma correction jusqu'au bout. Mais il a t si content...

--Pourquoi, content? Interrompit Myrt avec surprise.

--Mais oui, je l'ai entendu dire une fois au comte Vidervary, notre
cousin--il y a plusieurs annes de cela, j'avais  peu prs six ans
--"J'aurais une infinie satisfaction  faire verser les larmes de leur
coeur  ces dmons que l'on appelle des femmes!"... Alors, en vous
voyant pleurer, il a t si content qu'il m'a fait grce... Et vous
n'tes  ses yeux qu'un dmon, Myrt! conclut triomphalement Renat.

Comme il fallait que cet homme et souffert pour en arriver  ce degr
d'amer ddain, de dfiance presque haineuse!... Myrt avait dj eu
l'intuition de ce sentiment, mais les paroles de Renat le lui
rvlaient plus intense, plus farouche.

--Et c'est sa femme qui l'a rendu ainsi!... sa femme, c'est--dire
celle qui aurait d tre la lumire, le charme et la consolation de sa
vie! songeait tristement Myrt en prenant le chemin du petit temple.

Maintenant, elle ne s'tonnait plus  la vue de ces jardins  la parure
austre. Autrefois, leur splendeur tait renomme dans toute la
Hongrie. Mais si le prince Milcza hassait aujourd'hui les fleurs et
les bannissait impitoyablement de sa vue c'est que la princesse
Alexandra les aimait avec passion et en tait couverte le jour nfaste
o il l'avait aperue pour la premire fois.

L'aprs-midi de ce mme jour, des menaces de pluie obligrent Myrt et
Marsa  ramener prcipitamment Karoly au chteau. Elles l'installrent
dans la grande pice toute blanche, abondamment are, contigu au
cabinet de travail du prince Milcza. L'enfant passait l les journes
de pluie, mais, la nuit, il dormait dans une chambre voisine de celle
de son pre, au premier tage, le prince exerant lui-mme sur l'enfant
bien-aim une surveillance toujours en veil.

Mitzi tait l aujourd'hui, Karoly l'avait rclame, et la petite fille
se prtait patiemment  un nouveau jeu imagin par son jeune neveu.
Elle avait une nature paisible et ferme, qui semblait un peu froide,
mais Myrt se demandait si cette apparence ne cachait pas un coeur
beaucoup plus chaud que celui de ses anes.

--Voil papa, avec le Pre Joaldy! annona joyeusement Karoly.

L'aumnier venait parfois s'asseoir prs de l'enfant, et lui parlait
doucement, se mettant  merveille  la porte de cette intelligence
enfantine, et jetant ainsi dans cette petite me une semence
d'ducation chrtienne. Le prince Milcza ne s'opposait pas  cette
action du vieux prtre, pas plus qu'il n'interdisait  Myrt de mler 
ses rcits quelques enseignements religieux.

--Dites-moi une histoire, Pre? demanda clinement Karoly, aussitt
que l'aumnier fut assis prs de lui.

Le Pre Joaldy savait choisir dans les pages vangliques ce qui
pouvait intresser et instruire l'enfant. L'histoire du bon Zache,
raconte avec une gat fine, parut ravir Karoly.

--Oh! qu'il a d tre content, dites, Pre, quand Notre-Seigneur l'a
appel? Si j'avais t l, je serais aussi mont sur un arbre, parce
que je suis trop petit... Ou bien papa m'aurait pris dans ses bras et
m'aurait jet bien haut, bien haut, pour que je voie le bon Jsus.

Le prince Milcza, assis  l'cart, suivait distraitement des yeux les
mouvements de ses lvriers qui jouaient au dehors, devant la porte
ouverte. Avait-il cout le pieux rcit qui devait lui rappeler les
enseignements de son enfance?... Aux derniers mots de Karoly, il tourna
un peu la tte et enveloppa l'enfant d'un regard de tendresse
passionne, presque douloureuse  force d'intensit.

--Maintenant, Myrt, vous allez me prendre sur vos genoux, et puis
vous raconterez au Pre la lgende de la petite Hell, continua Karoly
en tendant les bras vers la jeune fille.

Elle prit entre ses bras le pauvre petit corps maigre--de plus en
plus maigre, lui semblait-il--et commena le rcit demand. C'tait
une ravissante lgende grecque qui avait fait les dlices de son
enfance...

Et Myrt, dont la voix pure donnait plus de charme encore 
l'expressive langue magyare, savait redire, avec une pntrante et
exquise motion, les malheurs, la conversion, la mort anglique
d'Hell, la petite paenne devenue la fiance du Christ.

--Que c'est joli, n'est-ce pas, Pre? dit Karoly avec ravissement.

--Bien joli, en effet, et je comprends que vous soyez heureux d'avoir
prs de vous Mademoiselle Myrt, qui sais si bien vous distraire, dit
le vieux prtre en caressant doucement la chevelure noire de l'enfant.

--Je l'aime, murmura Karoly en levant les yeux vers Myrt qui lui
souriait. Je pense qu'Hell devait lui ressembler, mon Pre.

--C'est possible... Mademoiselle Myrt est aussi une petite Grecque,
pour moiti du moins, dit en souriant le Pre Joaldy.

--Moi, je suis un Magyar, rien qu'un Magyar! dit Karoly d'un petit ton
fier.

Myrt rprima un tressaillement. L'enfant ignorait qu'un sang tranger
coulait dans ses veines, qu'il n'tait pas seulement l'hritier de
l'antique race magyare des Milcza, mais aussi le fils d'Alexandra
Ouloussof, la descendante des boyards moscovites.

La voix du prince Arpad s'leva, imprieuse comme  l'ordinaire, mais
avec des vibrations un peu frmissantes...

--Mitzi, servez-nous le caf.

La petite fille se leva et se mit en devoir d'excuter l'ordre de son
frre. Elle avait gnralement de jolis mouvements pleins d'adresse,
mais sans doute craignait-elle le coup d'oeil svre du prince Milcza,
car elle semblait aujourd'hui tout gauche et emprunte.

Le silence rgna quelques instants dans la grande pice aux tentures
blanches, o la robe du Pre Joaldy mettait seule une note sombre.
Myrt laissait errer ses grands yeux rayonnants un peu songeurs, vers
les jardins attrists par la pluie fine qui commenait  tomber.

--J'aime vos yeux, Myrt! dit tout  coup la petite voix de Karoly.

Elle abaissa son regard et sourit  l'enfant qui la considrait avec
une sorte d'extase.

--Je ne veux pas que vous ma quittiez... jamais, jamais! reprit-il en
se pressant contre elle. Je vous aime tant, ma Myrt!

Une motion profonde envahit Myrt. La touchante affection de ce frle
petit tre faisait vibrer son me avide de tendresse et de dvouement,
et remplie surtout d'un amour de prdilection pour ceux dont le Matre
a dit: "Laissez venir  moi les petits enfants."

Elle se pencha et effleura tendrement de ses lvres le front de
l'enfant... Mais en redressant la tte, elle rencontra un regard qui
exprimait une telle irritation, une si orgueilleuse colre qu'elle
sentit un frisson lui courir sous la peau.

Instantanment, une pense surgissait en elle: le prince Milcza, si
passionnment attach  son fils, tait jaloux de l'affection trop
ardente de l'enfant pour cette trangre.

Et, tel qu'il tait, avec cette nature altire et vindicative que
semblaient laisser deviner tous ses actes, il tait certain que jamais
il ne pardonnerait  Myrt pareille chose.

Cependant, qu'avait-elle fait pour cela? Lui-mme l'avait place prs
de son fils, elle avait aim ce fils de prince comme elle aimait les
enfants d'ouvriers dont elle s'occupait nagure, et le coeur de Karoly
tait venu naturellement  elle parce qu'il avait devin en l'me de
Myrt cette compassion tendre et cette abngation qui n'existaient pas
chez se jeunes tantes, ni mme chez sa grand'mre.

Marsa, assise dans un coin de la pice, baissait le nez sur la
broderie. Miklos se faisait tout petit. Son Excellence avait sa
physionomie des plus mauvais jours, il n'y avait qu' se demander sur
qui tomberait l'orage.

Ce fut la pauvre Mitzi qui en subit les effets. A une observation
durement faite par son frre, elle prouva une si vive motion que la
cafetire bascula un peu entre ses mains et laissa tomber du liquide
sur le napperon.

--Quelle maladroite vous faites! Que vous apprend-on donc, pour que
vous soyez aussi incapable de rendre le moindre service? dit-il avec ce
ddain glacial qui tait chez lui pire que la colre.

Mitzi baissait la tte, de grosses larmes montaient  ses yeux... Le
Pre Joaldy essaya de s'interposer.

--Ce n'est qu'une bien petite maladresse, prince. Mitzi, je crois,
n'en est pas coutumire.

--Coutumire ou non, le fait n'existe pas moins... Vous pouvez vous
retirer, Mitzi, Mademoiselle Elyanni voudra bien vous remplacer.

Il n'y avait pas  discuter, le ton tait premptoire, et le Pre
Joaldy lui-mme ne pouvait rien ajouter de plus... Tandis que Mitzi
s'loignait en comprimant ses sanglots, Myrt se leva pour accomplir
l'ordre donn par la voix imprative du prince Milcza. Mais Karoly
protesta, il ne voulait pas quitter Myrt...

--Moi, je le veux! dit son pre d'un ton sans rplique. Donnez-le-moi,
Mademoiselle, et servez-nous promptement, je vous prie, car Mitzi nous
a retards.

Il prit l'enfant sur ses genoux, l'entoura de ses bras en le couvrant
d'un long regard... Et Myrt pensa qu'il avait saisi la premire
occasion venue pour enlever son fils  celle qui portait ombrage  sa
jalouse tendresse paternelle.



CHAPITRE VII



Quelques jours plus tard, comme Myrt, le soir, prenait cong de ses
parentes pour remonter dans sa chambre, la comtesse Zolanyi lui dit:

--Venez un instant chez moi, mon enfant, j'ai  vous remettre quelque
chose.

Myrt la suivit au premier tage, jusqu'au petit salon qui prcdait sa
chambre. La comtesse ouvrit un tiroir de son bureau et y prit un
lgant porte-monnaie de cuir fauve.

--Le prince Milcza a rgl lui-mme les moluments qu'il vous doit en
retour des services demands par lui prs de son fils. Il m'a remis
ceci pour vous...

Le teint de Myrt s'empourpra et, d'un geste spontan, elle repoussa le
porte-monnaie tendu vers elle.

--Non, je ne puis accepter!... Je reois de vous la nourriture, l'abri
de votre toit, c'est suffisant, et je ne veux pas tre paye pour la
distraction et le soulagement que je puis donner  ce pauvre petit
malade... que je lui donne de tout mon coeur! dit-elle avec motion.

La comtesse la regarda avec une intense surprise.

--Mais, mon enfant, je ne comprends pas... Vous aviez accept de
remplacer prs de mes enfants Fraulein Rosa, il avait t question
entre nous d'moluments, sans que vous ayiez song  refuser, tant la
chose tait naturelle. Rien n'est chang, puisque c'est prs de Karoly,
au lieu de Renat et de Mitzi, que vous tes entre en fonctions.

--Non, je ne puis considrer de la mme manire... C'est un pauvre
petit enfant malade et triste, prs duquel je remplis une tche de
charit pour laquelle il me parat absolument impossible d'accepter de
l'argent! dit Myrt avec une sorte d'indignation.

--Quelle ide, Myrt!... En tout cas, cette tche est assez lourde,
votre sujtion assez grande pour que vous puissiez sans scrupule
recevoir un ddommagement. Mon fils, s'il exige beaucoup de ceux qui
l'entourent, sait le reconnatre princirement, vous en jugerez.

Elle essayait de mettre le porte-monnaie dans la main de Myrt.

Mais la jeune fille recula avec un geste de dngation nergique.

--Je vous le rpte, c'est impossible, ma cousine!

--Myrt, que signifie cet enttement? s'cria la comtesse d'un ton
mcontent. Vous ne pouvez refuser, il ne l'accepterait jamais...

--Vous lui direz mes raisons, ma cousine.

--Moi! Moi!... Pensez-vous que, pour complaire  vos scrupules
exagrs, je vais m'exposer  son mcontentement! N'y comptez pas, mon
enfant... oh! pas un instant! Il m'a dit trs catgoriquement hier: "Je
vous prie de remettre ceci  Mademoiselle Elyanni en remerciement de la
distraction qu'elle donne  mon fils". Je l'ai fait, je suis en rgle,
le reste vous regarde. Faites-lui vos objections, si bon vous semble.

--Eh bien! oui, je le ferai! dit rsolument Myrt.

La comtesse la regarda avec un peu de stupeur.

--Auriez-vous vraiment ce courage? Je ne vous y engage pas, car, du
moment qu'il a jug opportun d'agir ainsi, il ne supportera pas que
vous vous leviez contre sa dcision... En tout cas, prenez ceci, vous
vous arrangerez ensuite comme vous le voudrez, mais ma responsabilit
se trouvera dgage.

Myrt prit le porte-monnaie et, aussitt dans sa chambre, le mit dans
un tiroir de son bureau, il lui semblait que ce cuir souple et satin
lui brlait les doigts... Ah! comme l'orgueilleux magnat avait su
trouver le moyen d'infliger une humiliation  celle qui avait le tort
impardonnable d'tre trop aime de son enfant! Comme il lui montrait
nettement qu'elle n'tait  ses yeux qu'une mercenaire, envers laquelle
il tait quitte en lui faisant remettre une grosse somme d'argent!

Oui, il tait gnreux... princirement gnreux, comme l'avait dit sa
mre!

L'amour-propre bless se soulevait dans l'me de Myrt, il couvrait son
visage d'une rougeur brlante...

Elle leva tout  coup les yeux vers le crucifix dont les bras
s'tendaient au-dessus de son lit et murmura:

--Mon Dieu, pardonnez-moi, je ne suis qu'une orgueilleuse!... Et
peut-tre, aprs tout, n'avait-il pas l'intention que je lui prte. Il
m'a traite comme il l'et fait pour Fraulein Rosa, par exemple. Jamais
il n'a paru me considrer comme une parente... Mais,  cause mme de
l'affection que me porte ce pauvre petit Karoly, et que je lui rends si
bien, je ne puis accepter d'tre paye ainsi.

Elle s'approcha de la fentre ouverte et offrit son front  la
fracheur du soir... Oui, elle lui rendrait cet argent, en lui
expliquant ses raisons, et, s'il tait vraiment gentilhomme, il
comprendrait son invincible rpugnance  recevoir une rmunration en
change du tendre dvouement dont elle entourait Karoly.

Mais elle se demanda soudain avec quelque perplexit si elle trouverait
le courage de parler en face de ce regard glac, de cette physionomie
hautaine et dconcertante.

Cependant, il le fallait. Allait-elle donc, comme tous ici, se laisser
envahir par une crainte servile du mcontentement du prince Milcza?...
Ce soir, elle lui parlerait, quand elle quitterait Karoly dans le parc.

Malgr tout, la perspective de cet entretien la laissait soucieuse.
Elle vit arriver l'aprs-midi avec apprhension, et, une fois prs de
Karoly, elle dut faire un effort pour concentrer son attention sur la
lecture qu'elle faisait  l'enfant.

Cette lecture fut interrompue bientt par l'arrive d'une troupe de
tziganes qui venaient donner une aubade au petit prince. C'tait un des
grands plaisirs de Karoly, et son pre le lui procurait frquemment.

Le chef, un grand vieillard robuste, savait tirer de son violon des
sons admirables. Aujourd'hui il se surpassait encore, et Myrt,
oubliant pour un instant son anxit, coutait, ravie. Karoly appuyait
contre elle sa petite tte dlicate, et, tous deux vtus de blanc, le
ravissant visage de Myrt clair par le reflet d'un rayon de soleil
glissant sur les colonnes du temple, ils formaient le plus dlicieux
tableau qui se pt rver.

Hadj et Lula, les lvriers, bondirent tout  coup dans la clairire...
Le charme tait rompu. Les musiciens s'interrompirent, et un voile
parut tomber soudain sur le regard de Myrt.

Le prince Milcza s'avana. Il congdia les tziganes en leur jetant
quelques pices d'or et s'assit prs de son fils. Myrt constata d'un
coup d'oeil que sa physionomie tait plus sombre, plus dure que jamais.
Le jour tait vraiment mal choisi pour la communication qu'elle avait 
lui faire.

Les lvriers vinrent tendre leur tte fine aux caresses de Myrt, puis
s'tendirent prs d'elle. Eux aussi tmoignaient  la jeune fille un
attachement de jour en jour plus grand, et voil qu'aujourd'hui ils
dlaissaient pour elle le matre dont ils taient jusque-l les
insparables!

--Ici, Hadj, Lula!

Quelle irritation vibrait dans sa voix!... Etait-il donc jaloux de
l'affection de ses chiens eux-mmes?

Hadj et Lula vinrent docilement se coucher  ses pieds, mais leurs
grands yeux affectueux demeurrent tourns vers la jeune fille.

Karoly, peut-tre nerv par l'atmosphre lourde, tait dans ses jours
de caprices. Miklos en prouvait les effets. Il ne parvenait pas 
satisfaire aux exigences fantasques du petite prince... Et Myrt, qui
avait une peine infinie  s'empcher d'intervenir, sentait une sourde
irritation monter en elle  la vue de la ddaigneuse impassibilit du
prince Milcza.

On ne sait quelle ide passa tout  coup dans ce cerveau d'enfant gt.
Las des exercices divers qu'il faisait excuter  Miklos, Karoly
s'cria tout  coup en dsignant la pelouse sur laquelle s'tait assis
le petit Magyar dont le front ruisselait de sueur:

--Tiens, tu vas faire le boeuf, Miklos! Ce sera trs amusant!... Mange
de l'herbe, Miklos... Allons, vite!

Cette fois une lueur de rsistance passait dans les yeux clairs de
Miklos.

--Voyons, Karoly,  quoi pensez-vous? dit Myrt, oubliant tout cette
fois. Vous ne devez pas demander cela  Miklos...

Le prince Arpad abaissa son livre, sa voix s'leva, imprieuse et
dure...

--Obis  ton matre, Miklos.

L'enfant, trs rouge, eut encore une hsitation dans le regard...

--Eh bien? dit la voix menaante du prince.

Miklos baissa ses yeux apeurs et se courba vers la pelouse...

Mais Myrt se leva brusquement, dans un mouvement de rvolte impossible
 matriser.

--C'est odieux!... Vous ne devez pas lui demander cela! Cet enfant a
une me comme vous, il vous est interdit de le traiter comme un animal!

Un regard tincelant, o se mlaient  la fois la stupeur et la colre,
se posa sur elle, dont le visage s'empourprait d'indignation.

--De quel droit osez-vous me blmer? dit le prince d'un ton frmissant
d'irritation intense. Vous avez de singulires audaces, mais je vous
assure que je ne suis pas homme  les supporter!

--Et moi, je ne puis voir commettre l'injustice sans protester! dit
fermement Myrt en soutenant avec une intrpide fiert ce regard qui
et fait trembler tous les habitants de Voraczy.

Trs ple, les veines de son front soudainement gonfles, le prince se
leva brusquement...

--Retirez-vous! dit-il violemment, en tendant la main dans la
direction du chteau. Je ne supporterai jamais que l'on discute mes
volonts et encore moins que l'on me brave!

--Cependant, ne vous attendez pas  me voir courber la tte devant ces
volonts lorsqu'elles seront contraires  ma conscience! dit firement
Myrt.

Et, le front haut, sans baisser les yeux devant ce sombre regard qui
semblait vouloir l'anantir, Myrt s'loigna d'un pas rapide, sans
couter la petite voix plore de Karoly qui appelait:

--Myrt! oh! Myrt!

Elle prit au hasard une alle du parc... Ses tempes battaient avec
violence, l'indignation dbordait encore de son coeur.

Il fallait vraiment qu'un sentiment tout-puissant--la charit d'un
coeur chrtien, la compassion de son me fminine pour cet enfant
trait avec la dernire duret--et soudain tout domin en elle pour
que de telles paroles pussent s'chapper de ses lvres, s'adressant au
prince Milcza! Il avait raison, elle l'avait brav!... lui qui savait
faire courber tous les fronts.

Elle venait de se crer un impitoyable ennemi... Et un peu d'angoisse
la serra au coeur en pensant qu'il allait la faire chasser de Voraczy,
et interdirait vraisemblablement  sa mre de s'occuper de l'enfant
audacieuse qui avait os, seule de tous, le blmer et le dfier.

Mais elle ne regrettait pas cet acte, elle avait fait l son devoir.
Dieu serait toujours avec elle et pourvoirait  tous ses besoins.

Et, tout en marchant, elle priait, se remettant comme une enfant
confiante entre les mains de la divine Providence, essayant de calmer
l'agitation, l'anxit de son me.

Elle reprit bientt le chemin du retour. Plus paisible, elle
envisageait avec une courageuse rsignation l'invitable lendemain...
car elle savait que l'orgueilleux prince Milcza ne lui pardonnerait
jamais sa rvolte.

Elle s'arrta tout  coup avec un lger cri de surprise. A quelques pas
d'elle, contre un arbre, tait assis Miklos, la tte cache entre ses
mains, tout son petit corps secou de sanglots.

--Qu'avez-vous, mon pauvre petit? s'cria-t-elle en s'avanant
vivement et en se penchant vers lui.

Il carta ses mains, montrant un petit visage dsespr et couvert de
larmes.

--Son Excellence m'a chass! balbutia-t-il. Et ils vont tre si
fchs, chez nous!... Mon pre va me battre, bien sr!

Et les sanglots recommencrent, plus forts.

Myrt s'assit prs de lui et essaya de le consoler. Mais il rptait
toujours:

--Je vais tre battu... tous les jours, mademoiselle Myrt! Mon pre
m'a dit: Si jamais tu te fais renvoyer, tu auras ton compte, j'en
rponds, et je ne te pardonnerai jamais!

--Vos parents demeurent-ils loin, Miklos?

--Oh! non, pas bien loin, Mademoiselle.

--Eh bien, je vais vous accompagner, je leur expliquerai ce qui s'est
pass et je demanderai  votre pre de ne pas vous battre.

L'enfant leva vers elle un regard d'ardente reconnaissance.

--Merci! merci!... Oh! que Votre Grce est bonne!

Elle le prit par la main, et tous deux s'en allrent  travers le parc,
gagnant ainsi un chemin qui devait les conduire plus vite vers le logis
de l'ispan Buhocz.

C'tait une demeure de riante apparence, entoure d'un jardin bien
entretenu. Sur le seuil, une forte femme blonde,  la mine dcide et
un peu dure, berait un petit enfant.

--Miklos!... Que t'est-il arriv? s'cria-t-elle avec inquitude, tout
en saluant Myrt.

--Quelque chose de fort ennuyeux, mais non heureusement de trs grave,
s'empressa de rpondre Myrt.

Sur le seuil apparaissait l'ispan, petit homme aux traits accentus et
 la physionomie sche, que Myrt se rappela avoir rencontr deux ou
trois fois au chteau.

Lui aussi la reconnut et s'inclina avec empressement.

--Quelle circonstance nous vaut l'honneur de la visite de Votre Grce?

--Je vais vous expliquer... Allons, mon petit Miklos, n'ayez pas peur,
dit Myrt en posant sa main sur la tte de l'enfant tout tremblant.

--Peur?... Pourquoi?... A-t-il fait quelque sottise? dit l'ispan d'un
ton menaant.

Myrt fit alors le rcit de ce qui s'tait pass... L'ispan bondit, le
regard furieux, tandis que sa femme s'criait avec colre:

--Chass!... Ah! le misrable enfant! Il sera notre perte, notre
dshonneur!

--Coquin! gronda le pre en tendant le poing vers l'enfant. Tu
n'avais qu' obir... tu n'avais que cela  faire, entends-tu, sclrat?

Et il s'avana vers Miklos, la main leve.

Mais Myrt se plaa rsolument devant le petit garon.

--Non, je ne veux pas que vous le frappiez! dit-elle en posant sur
l'ispan son beau regard svre. Il ne le mrite pas, ce qui est arriv
est surtout de ma faute... Promettez-moi de ne pas le battre?

--Ah! non, par exemple! Il en aura aujourd'hui, et demain, et plus
tard encore!... Heureux encore si ce misrable ne me fait pas encourir
la disgrce de Son Excellence! Alors, si je perds ma place, que
deviendrons-nous avec nos cinq enfants?

Devant cet homme irrit, Myrt ne se dcouragea pas. Elle discuta,
supplia, et sa douce loquence, ses raisonnements firent peu  peu
tomber la colre de l'ispan et de sa femme.

--Je vous promets de ne pas le punir pour cette fois, Mademoiselle,
dit le pre en jetant un regard encore plein de rancune vers le pauvre
Miklos tout apeur. Mais vous me faites faire l une chose... oui, une
chose ridicule! C'est de la faiblesse, tout simplement!

--Certes! ajouta sa femme. Seulement, c'est curieux, on ne peut pas
rsister  Votre Grce. Si elle voulait intercder pour Miklos prs du
petit prince?

--J'essayerai, en tout cas. Il n'y a en effet que l'enfant qui puisse,
peut-tre, flchir le prince Milcza.

Mais en elle-mme Myrt pensait: "Le reverrai-je seulement, pauvre
petit Karoly?"

Elle prit cong des Buhocz et de Miklos qui lui baisait les mains avec
une ferveur reconnaissante. D'un pas un peu las, elle reprit le chemin
du chteau... En traversant les jardins, des sons d'orgue, venant de
l'appartement du prince Milcza, arrivrent  ses oreilles. C'tait une
harmonie tourmente, sombre et magnifique pourtant...

Quel artiste faisait ainsi vibrer l'instrument? Lui, sans doute... lui,
cet tre au coeur endurci,  l'me impitoyable. Parce que cet homme
avait souffert--dans son coeur ou dans son orgueil?--fallait-il
qu'il immolt tous ceux qui l'entouraient  son ressentiment farouche?

Et, l'indignation montant de nouveau en elle, Myrt secoua rsolument
la tte en murmurant:

--Non, je ne regrette rien! Il verra au moins que tous ne courbent pas
le front devant ses injustices.



CHAPITRE VIII



Myrt, le lendemain, prolongea aprs la messe sa station  la chapelle.
Elle avait besoin de prendre, dans la prire, une rserve de force et
de confiance, pour l'avenir qui se prsentait maintenant si angoissant.

Au moment o elle s'apprtait  se retirer, elle vit, en tournant la
tte, la femme de chambre de la comtesse Gisle.

--Que voulez-vous, Constance? murmura-t-elle.

--Madame la comtesse prie Mademoiselle de venir lui parler.

Myrt s'inclina devant l'autel et gagna le premier tage... Dans sa
chambre, la comtesse, encore au lit, causait d'un air anim avec sa
fille cadette assise prs d'elle.

--Arrivez, petite malheureuse! s'cria-t-elle  la vue de Myrt.
Qu'est-ce que cette histoire colporte  l'office par Marsa, et suivant
laquelle vous auriez adress des reproches au prince Milcza,  propos
de Miklos?...

--C'est la vrit, ma cousine, rpondit fermement Myrt.

--Vous avez os!... Mais c'est inou!... Et pour un pareil motif!
Etiez-vous folle, voyons?

--Mais aucunement. J'ai vu l mon devoir, je l'ai accompli...
Maintenant, il en sera ce que Dieu voudra, dit Myrt avec calme.

La comtesse leva les bras au plafond.

--C'est--dire que mon fils va m'obliger  ne plus m'occuper de vous,
qu'il vous faudra quitter Voraczy!... Franchement, Myrt, je ne sais
comment qualifier votre acte! Dans votre position, vous deviez, plus
que tout autre, faire taire votre amour-propre, votre susceptibilit...

--Il ne s'agit pas de susceptibilit, ma cousine! Mais il m'tait
impossible de voir traiter cet enfant avec une telle duret, un pareil
ddain, sans protester pour le dfendre!

Irne eut un petit ricanement ironique.

--Quelle amazone vous faites! Si vous tiez un homme, je vous vois
fort bien en chevalier partant en guerre pour dfendre le faible et
l'opprim contre un impitoyable tyran. En la circonstance, celui-ci
tait reprsent par le prince Milcza. Mais c'est vous qui perdez la
victoire, intrpide chevalier! Vous vous tes, prsomptueusement,
attaque  plus fort que vous.

--Je le sais, et je suis prte  en subir les consquences, rpondit
froidement Myrt.

--Oh! vous tes vraiment bien avance! s'cria la comtesse avec
irritation. Et je me trouve responsable vis--vis de mon fils, puisque
c'est moi qui vous ai amene ici!

Le coeur de Myrt se serra. N'aurait-on pas cru, vraiment, qu'elle
venait de commettre quelque impardonnable faute?... Les larmes
remplissaient ses yeux, et elle sortit un peu prcipitamment, ne
voulant pas les laisser voir au regard malveillant d'Irne.

--Aurais-je cru que cette enfant me donnerait tant d'ennuis! gmit la
comtesse. Elle semblait si douce, si soumise!

--Oh! pas tant que cela, maman! Je l'ai toujours devine trs fire,
trs nergique pour tout ce qu'elle considre comme un devoir... Et ce
mot "devoir" renferme, pour elle, des scrupules parfois exagrs, ou
des audaces incroyables--nous en avons la preuve aujourd'hui.

--Enfin, elle me met dans de cruels embarras. Je me demande de quelle
faon Arpad va prendre tout cela!

--Ce sera un moment  passer, maman. Arpad comprendra que vous ne
pouviez bien connatre le vritable caractre de cette presque
trangre... Et je dois vous avouer que cet incident, fort ennuyeux au
premier abord, me parat excellent pour nous.

--Que veux-tu dire, Irne?

--N'avez-vous pas pens, maman, que cette affection croissante de
Karoly pour Myrt tait des plus inquitantes? L'enfant n'aurait
certainement pas voulu se sparer d'elle pendant l'hiver, et, Myrt ne
pouvant demeurer seule ici, le prince nous aurait obliges  y rester
avec elle... Un hiver  Voraczy, dans la solitude complte, y
pensez-vous, maman?

--C'est vrai, Irne, dit la comtesse avec consternation.

Elle enfona un instant la tte dans son oreiller et reprit d'un
hsitant, un peu mu:

--C'est gal, je suis ennuye pour cette enfant, que m'a recommande
sa mre, et qui est vraiment tout  fait sympathique.

Irne eut un lger mouvement d'paules.

--Que voulez-vous, maman, ce n'est ni votre faute, ni la mienne, mais
la sienne uniquement! Maintenant, le mal est fait, nous n'y pouvons
rien, toutes nos demandes runies ne pseraient pas un ftu contre la
dcision du prince Milcza.

--Malheureusement, non! soupira la comtesse.

Pendant ce temps, Myrt, rentre dans sa chambre, pleurait
silencieusement. La froide ironie d'Irne, l'irritation et les
reproches de la comtesse lui avaient nettement montr qu'elle n'avait 
attendre de ses parentes ni soutien moral, ni affection vritable. Elle
tait bien seule sur la terre... en apparence seulement, car elle
possdait Celui qui n'abandonne jamais ses cratures, le Dieu d'amour
qui a dit: "Voici que je suis avec vous jusqu' la consommation des
sicles."

Allons, il fallait maintenant chercher une autre voie! Tout  l'heure,
elle ferait demander au Pre Joaldy s'il pouvait la recevoir. Le bon
prtre lui donnerait certainement d'utiles conseils, il saurait guider
sa pauvre petite brebis un peu dsempare...

Un coup lger fut frapp  la porte... C'tait Thylda, la jeune femme
de chambre hongroise attache au service de Fraulein Rosa et de Myrt.

--Marsa fait prvenir Votre Grce que le prince Karoly l'attend avec
impatience et s'agite beaucoup en ne la voyant pas venir.

Myrt eut un lger sursaut de stupeur... Marsa n'agissait videmment
que par ordre. Fallait-il penser que le prince Milcza considrait comme
non avenu l'incident de la veille?

Le fait paraissait si invraisemblable, tant donn ce qui avait t dit
 Myrt et ce qu'elle avait observ elle-mme de la nature du jeune
magnat, qu'elle demeura un moment indcise, se demandant si elle devait
se rendre  l'appel de l'enfant.

Elle s'y dcida enfin, et, ayant quitt sa robe noire, elle prit le
chemin du temple grec.

Karoly l'accueillit avec des transports de joie. Son petit visage plus
ple, plus fatigu qu' l'ordinaire, rayonnait de bonheur.

--Oh! ma Myrt, j'ai cru que nous vouliez pas venir!... Et j'ai tant
pleur cette nuit, parce que papa tait si fch hier aprs vous! Il
m'avait dit que c'tait fini, que je ne vous verrais plus... Cela m'a
fait tant de chagrin que j'ai eu la fivre trs fort, et papa a permis
alors que vous reveniez, tous les jours, mais jusqu' quatre heures
seulement.

Jusqu' quatre heures... c'est--dire un peu avant qu'il ne vnt
lui-mme prs de l'enfant. Pour son fils malade, il consentait  passer
outre sur son ressentiment, mais non au point de se retrouver avec
Myrt.

Elle en prouva un profond soulagement. Aprs la scne de la veille,
une rencontre entre eux n'aurait pu tre qu'excessivement dsagrable.

La comtesse et ses filles, quand Myrt leur apprit  djeuner la
nouvelle, jetrent des exclamations de surprise.

--Vous avez de la chance, Myrt! dit Irne d'un ton acerbe. Si Karoly
ne vous avait en si grande affection, au point de tomber malade en
entendant parler de ne plus vous voir, vous n'en auriez pas t quitte
 si bon compte... Mais j'avoue que je suis terriblement inquite pour
notre hiver, ajouta-t-elle en se tournant vers sa mre et sa soeur.

Ces dernires inclinrent la tte d'un air soucieux, et Terka murmura:

--Nous n'y pouvons rien, Irne.

--Non, rien! fit rageusement la cadette en jetant  Myrt un coup
d'oeil malveillant.

...Aprs cette alerte, la vie reprit pour Myrt comme auparavant, avec
trois heures de libert en plus chaque aprs-midi. Elle les employait 
faire un peu d'exercice,  visiter aux alentours du chteau quelques
pauvres familles auxquelles elle donnait ses conseils et ses soins, 
dfaut de l'argent qui n'existait gure dans sa maigre bourse.

C'tait pour elle chose infiniment pnible de ne pouvoir soulager tant
de misres. Le prince Milcza ne se souciait pas de tous ces tres qui
vivaient sur ses domaines... Et Myrt pensait avec un peu d'irritation
combien il lui et t facile cependant de rpandre des bienfaits
autour de lui.

Mais non, il prfrait se faire redouter de tous, exercer sur son
entourage un despotisme impitoyable. Il importait vraiment bien peu, 
cet orgueilleux, d'tre aim et bni des humbles!

Une fin d'aprs-midi, Myrt, en revenant d'un misrable village
slovaque, rencontra le Pre Joaldy, de retour, lui aussi, d'une visite
charitable. En causant des pauvres gens qu'ils venaient de voir, ils
revinrent lentement vers le chteau.

--Oh! mon Pre, quelle misre! dit la voix frmissante de Myrt.
Pensez-vous vraiment, que si vous en parliez au prince Milcza, il ne
viendrait pas en aide  ces malheureux?

Le vieux prtre secoua la tte.

--Il me donne chaque anne une somme considrable pour mes charits,
mais hors de l, je ne dois lui parler de rien... Pauvre prince! Pauvre
cher prince! dit-il avec une soudaine motion.

--Il est dur et impitoyable! s'cria Myrt dans un sursaut de rvolte.

--Hlas! son coeur s'est endurci  la suite de sa cruelle dsillusion!
Mais moi, mon enfant, je l'ai connu tout autre. A l'poque de sa
premire communion, c'tait un petit tre  l'me dlicate et aimante,
un peu orgueilleux et volontaire dj,  cause des adulations de son
entourage, mais infiniment sduisant et charmeur. Il avait une grande
affection pour moi et supportait seulement de ma part les reproches.
Plus tard, lanc dans le mouvement mondain, il drobait sous une
apparence sceptique, sous une indiffrence hautaine, les aspirations
d'un coeur trs ardent, d'une me dont les instincts levs, la
dlicatesse inne le prservaient d'carts dangereux. Cependant, je
voyais avec douleur que la profonde pit de son enfance n'existait
plus, que sa foi tait menace dans cette ambiance de frivolit et
d'incrdulit mondaine o il vivait. J'appelais de tous mes voeux
l'instant o il rencontrerait une femme chrtienne et srieuse, qui
saurait garder pour le bien et pour la vrit cette si belle me
menace de s'garer... Hlas! il rencontra cette Russe, cette crature
perverse!

Et le vieillard soupira douloureusement.

--...Avec un coeur tel que le sien, la dsillusion devait tre plus
terrible et laisser des traces plus profondes que chez tout autre. Le
dernier acte de cette malheureuse crature, qui faillit coter la vie 
son fils, la faiblesse persistante de l'enfant, la crainte perptuelle
de perdre cet tre bien-aim, une sorte de dfiance haineuse de
l'humanit en gnral et du sexe fminin en particulier, peut-tre
aussi une profonde blessure d'orgueil en voyant qu'il s'tait laiss
prendre  des dehors menteurs--tout cela a contribu  faire de cet
tre si admirablement dou, et qui n'a pas trente ans, une sorte de
misanthrope, au coeur dur,  l'me ferme pour tout ce qui n'est pas
son fils, son unique amour. En un mot, le prince Milcza est un malade
moral. Le seul remde serait pour lui le retour  la foi... Hlas!
depuis ses malheurs, il s'est au contraire loign compltement de la
religion!

Le prtre et Myrt marchrent quelques instants dans un silence
pensif... Le Pre Joaldy demanda tout  coup:

--Le petit Miklos est-il revenu prs de Karoly?

--Non, hlas! Karoly l'a demand  son pre, mais il s'est heurt  un
refus catgorique... Et vous dites que cet homme a t bon, mon Pre!
dit Myrt d'un ton de protestation.

--Allons, allons, ne vous indignez pas tant, ma petite enfant! dit
paternellement le vieux prtre. Je vous le rpte, il est malade
moralement, sa gnrosit d'autrefois, ses instincts levs et
chevaleresques semblent avoir disparu dans la tourmente dont son pauvre
coeur a t le thtre. Mais ils ne sont pas morts, je ne le crois
pas... je ne veux pas le croire! Chaque jour, je prie Dieu pour qu'il
fasse luire sur cette me une bienfaisante lumire.

--Alors, c'est  une farouche misanthropie qu'il faut attribuer aussi
sa froideur envers sa mre, son indiffrence et sa duret vis--vis de
son frre et de ses soeurs?

--Oui, tout ceci en drive. Il faut vous dire, d'abord, que la
comtesse Gisle n'a jamais eu aucune autorit sur son fils, et l'a mme
assez peu connu. Annihile par le prince Sigismond, son premier mari,
elle n'avait pas de droit sur l'enfant que son pre, nature ardente et
despotique, voulait lever seul. Quand il mourut, la tutelle du jeune
prince fut confie au prince Andr Milcza, son grand-oncle, qui
l'idoltrait et en fit une sorte de petit souverain absolu. L encore,
la mre n'avait pas voix au chapitre, il lui tait permis seulement
d'admirer son fils. Une autre nature et profondment souffert de cette
situation, mais la princesse Gisle sut en prendre assez facilement son
parti... Cependant, personne, en la circonstance, ne trouva tonnant
qu'elle acceptt un second mariage--personne, sauf son fils. Il en
montra un violent mcontentement, d moins au fait de cette seconde
union qu' l'antipathie que lui inspirait le comte Zolanyi. La suite
montra que sa prcoce intelligence avait bien devin quant  la pitre
valeur morale de cet homme... il y eut ds lors une sorte de brouille
entre la mre et le fils. Les rapports, dj peu intimes, se firent
trs froids, trs crmonieux, bien que toujours corrects... Puis vint
la mort du comte, la ruine pour sa femme et ses enfants. Le prince
Arpad, qui venait de se marier et commenait dj  sentir les dures
pines de la dsillusion, leur donna son aide sans hsiter, avec une
gnrosit parfaite, sans un mot qui pt ressembler  un reproche, mais
sans lan affectueux non plus. Dj son coeur se resserrait sous
l'treinte de la souffrance... Et plus tard, il a un peu report sur
ses soeurs et sur sa mre elle-mme, quelque chose de son universelle
et amre dfiance, en mme temps que ses instincts autoritaires, dj
encourags par le systme d'ducation de son grand-oncle, se
transformaient en ce despotisme trange qui n'pargne personne... Mais
peut-tre, s'il avait trouv chez sa mre, chez les jeunes comtesses,
un peu moins d'esprit mondain, un peu plus de fortes vertus
chrtiennes, leur influence,  la longue, aurait-elle tout au moins
attnu cette triste disposition de son me.

--Peut-tre, dit pensivement Myrt. Mais comment, tant donn cette
froideur de rapports, la comtesse vient-elle vivre ainsi une partie de
l'anne  Voraczy?

--Pour Karoly, uniquement. Ce sjour de sa grand'mre et de ses tantes
fait un changement pour l'enfant-- l'ordinaire, du moins, car cette
anne, c'est vous, vous seule, mademoiselle Myrt... N'est-ce pas
l'ispan Bulhocz que je vois venir l-bas?

--Oui, je le crois, mon Pre.

C'tait en effet Casimir Buhocz. Il s'arrta prs du prtre et de Myrt
et les salua en disant:

--Je viens d'apprendre une bien mauvaise nouvelle, mon Pre.

--Laquelle donc, mon ami?

--Des tziganes, au retour de prgrinations en Orient, ont rapport
ici les germes d'une maladie terrible et peu connue encore, une sorte
de fivre qui est  peu prs srement mortelle, pour les adultes,
surtout. S'ils en rchappent, leur sant reste profondment atteinte,
il leur demeure trs souvent quelque pnible infirmit, leur visage
garde les marques de la maladie et devient un masque hideux.

--C'est une sorte de petite vrole, alors! dit Myrt.

--Cela s'en rapproche sous certains cts, mais en pire encore. La
maladie est moins dangereuse pour les enfants, quand ils sont bien
constitus on les sauve assez facilement.

--Mais je n'ai pas entendu parler de cela! dit le Pre Joaldy avec
surprise.

--Les tziganes le cachaient, mais un homme du village de Lohacz vient
d'tre atteint et l'effroi s'est rpandu aussitt. Ce soir, tout le
monde le saura. Je viens de prvenir  Voraczy, pour que Son Excellence
prenne les mesures ncessaires.

L'ispan salua et s'loigna.

--Une pareille pidmie sera chose terrible parmi tous ces pauvres
gens! dit le Pre Joaldy avec une douloureuse motion. Mais il va
falloir, mon enfant, cesser vos visites charitables.

--Oui,  cause du petit Karoly... Voil qui va faire trembler le rince
Milcza, mon Pre.

--Oh! les habitants du chteau n'auront rien  craindre! Le prince va
prendre les mesures les plus svres, nul ne pourra sortir au-del du
parc, le moindre objet ncessaire entrant  Voraczy sera soumis  une
dsinfection rigoureuse... Oh! l'enfant n'a rien  craindre! il sera
gard de l'pidmie comme il l'est du moindre danger.

En rentrant au chteau, Myrt alla quitter sa toilette de sortie et
descendit pour gagner le salon o se tenaient habituellement la
comtesse et ses enfants. Au bas de l'escalier elle rencontra Terka et
Mitzi, les insparables.

--Eh bien! vous savez la nouvelle? dit l'ane. Il parat que nous
sommes menacs d'une pouvantable pidmie.

--Oui, le Pre Joaldy et moi venons de rencontrer l'ispan Buhocz qui
nous l'a appris.

--Oh! ici nous n'aurons rien  redouter, le prince Milcza va prendre
des mesures draconiennes. Ce sera fort intressant!... Mais en la
circonstance, nous nous y soumettrons volontiers, car tout vaut mieux
que de risquer pareille maladie!

Et un long frisson secoua Terka.

Les jeunes filles se dirigrent vers le salon... La comtesse et Irne,
penches sur un journal, levrent vivement la tte  leur entre.

--Tiens, lis ceci, Terka! s'cria la comtesse en tendant le journal 
sa fille. Un pouvantable incendie dans un thtre de Boston... Parmi
les victimes, Mrs. Burnett, ne Alexandra Ouloussof...

Terka saisit vivement la feuille, tandis que, de l'me de Myrt
pntre de tristesse chrtienne, s'levait une prire pour la
malheureuse qui avait dsert tous ses devoirs et qu'une mort
pouvantable venait de saisir ainsi  l'improviste.

--Arpad le saura-t-il jamais? Il lit fort irrgulirement les
journaux, et personne ne s'aviserait ici de prononcer ce nom devant
lui, fit observer la comtesse.

--Qu'il le sache ou non, je pense que cela n'a aucune importance,
rpliqua Irne. Ce n'est pas le prince Milcza, tel que nous le
connaissons maintenant, qui aura jamais l'ide de se remarier!



CHAPITRE IX



L'pidmie s'tait abattue sur un village environnant Voraczy, elle
svissait avec violence dans les demeures pauvres, souvent mal tenues,
o les prescriptions hyginiques des mdecins demeuraient lettre close.
Bien des cercueils, petits et grands, avaient dj pris le chemin des
cimetires, on comptait peu de maisons o l'un des membres de la
famille n'et t frapp par le flau capricieux qui laissait parfois
le plus faible, pour s'emparer d'un tre vigoureux, qui pargnait un
enfant pour atteindre la mre.

La quitude tait peu trouble  Voraczy. Le prince Milcza avait pris
de telles mesures qu'il semblait impossible de conserver la moindre
crainte. Les habitants de Voraczy taient en quelque sorte prisonniers,
tous les objets pntrant dans le chteau, jusqu' la moindre lettre,
taient soumis  une dsinfection rigoureuse. Quiconque et franchi les
limites du parc et t certain de ne plus remettre les pieds au
chteau... Mais personne ne devait avoir le dsir de s'y hasarder,
personne ne pouvait songer  redouter la scurit dont on jouissait 
Voraczy.

Personne, sauf le Pre Joaldy et Myrt. Tant de souffrances si prs
d'eux rendaient pnibles  leurs mes gnreuses cette scurit mme.
Mais le ministre du prtre l'attachait au chteau, et Myrt n'tait
pas libre de suivre les charitables dsirs de son me intrpide.

Karoly, depuis qu'il avait craint de la perdre, s'attachait
passionnment  elle. Il avait peine, chaque aprs-midi,  la voir
s'loigner, il tentait de la retenir...

--Restez, restez, Myrt! Papa ne se fchera pas, je lui dirai que
c'est moi qui vous ai demande...

Mais elle n'avait aucune vellit de se retrouver en prsence du prince
Milcza, et elle manoeuvrait soigneusement pour ne pas risquer de le
rencontrer en revenant vers le chteau.

Ses journes taient maintenant plus remplies que jamais. Renat, ne
pouvant plus visiter ni revoir ses petits amis, s'ennuyait fort et
avait voulu reprendre ses leons de violon. Les jeunes comtesses,
galement prives de leurs relations habituelles, mettaient Myrt 
contribution pour faire de la musique aussitt qu'elle avait termin sa
tche prs de Karoly. Ces sances se prolongeaient le soir fort tard,
Terka tant une musicienne passionne, et Irne paraissant prendre un
malveillant plaisir  imposer  sa cousine une obligation quelconque.

Myrt, que le chagrin de la mort de sa mre avait dj un peu anmie,
se sentait devenir chaque jour plus lasse, et aspirait toujours 
l'heure o il lui tait permis de prendre enfin un peu de repos.

Un soir, la sance de musique se prolongea plus tard qu' l'ordinaire.
Terka avait voulu jouer plusieurs sonates de Beethoven, Irne avait
excut des morceaux modernes aux sonorits bizarres, qui avaient
pniblement tendu les nerfs fatigus de Myrt. La jeune fille, une fois
monte dans sa chambre, fit sa prire et s'empressa de dnouer et de
natter ses cheveux afin de se mettre au lit pour reposer sa tte
endolorie.

Un coup fut tout  coup frapp  sa porte... C'tait Thylda, le visage
boulevers...

--Mademoiselle!... oh! Mademoiselle; le petit prince!

--Quoi?... Qu'y a-t-il, Thylda? s'cria anxieusement Myrt.

--Il est malade... On croit que c'est la mauvaise fivre...

--Oh! mon Dieu!... Mais il n'avait absolument rien cet aprs-midi!

--Cela lui a pris il y a une heure, tout d'un coup... Et il vous
appelle, mademoiselle Myrt, il ne cesse de vous appeler. Son
Excellence fait demander si vous voulez...

--Oui, j'y vais! dit-elle sans une seconde d'hsitation. Mon pauvre
petit Karoly!

Elle s'lana au dehors, oubliant sa coiffure nglige, ne songeant
plus qu' l'enfant atteint, peut-tre, par la terrible maladie.

Elle rencontra la comtesse un peu affole, qui se dirigeait vers
l'appartement de son fils.

--Myrt, c'est effrayant!... Comment cela a-t-il pu se produire!
gmit-elle. Mais peut-tre se trompe-t-on?

--Dieu le veuille! murmura Myrt avec ferveur.

Elles entrrent toutes les deux dans le salon qui prcdait la pice o
l'enfant demeurait durant la journe. Le prince Milcza, debout, causait
avec le mdecin qui habitait toujours le chteau, attach  la personne
du petit prince. Le jeune magnat tourna la tte, et Myrt se sentit le
coeur serr devant l'effrayante altration de ses traits, devant la
sourde angoisse de ces prunelles sombres.

--Arpad, ce n'est pas "cela"? s'cria la voix haletante de la comtesse.

Le visage du prince se crispa, sa voix, presque rauque, rpondit:

--Oui, c'est cela.

--Mon Dieu, mon Dieu! murmura la comtesse en joignant les mains.

Le regard du prince se posa sur Myrt qui demeurait immobile prs de la
porte, n'osant avancer.

--Karoly vous demande, Mademoiselle. Aurez-vous le courage de risquer
la contagion?

--Oui, prince, avec le secours de Dieu, dit-elle simplement en faisant
quelques pas vers la porte de la chambre de l'enfant.

Un geste du docteur l'arrta.

--Mademoiselle, vous devez savoir d'avance les consquences possibles
d'un tel acte. Cette maladie, lorsqu'on en rchappe, laisse des suites
souvent terribles, elle dfigure atrocement...

--Peu importe, dit Myrt avec la mme tranquille simplicit. Personne
n'a besoin de moi sur la terre, personne ne souffrira si je meurs, ou
si je demeure infirme... Et quant  mon visage, il est destin  voir
la mort, plus hideuse encore, s'emparer de lui. Ces considrations ne
peuvent donc faire reculer une chrtienne, et je suis prte, docteur, 
donner mes soins  l'enfant.

La comtesse fixait sur Myrt des yeux stupfis. Ce tranquille
hrosme, ce dtachement, cette insouciance d'un sort plus terrible que
la mort pour les femmes fires de leur beaut, lui semblaient
videmment incomprhensibles.

Le vieux mdecin considrait avec une admiration mue cette toute jeune
crature dont la ravissante beaut tait rendue plus touchante, ce
soir, par cette coiffure enfantine, cette natte superbe aux reflets
d'or qui tombait sur la robe noire qu'elle n'avait pu enlever dans sa
prcipitation.

Le prince enveloppa Myrt d'un long regard et dit d'un ton net et froid:

--Je veux, Mademoiselle, que vous agissiez en toute libert. Si vous
craignez, retirez-vous, je le comprendrai, car les consquences, telles
que vient de vous les montrer le docteur Heda, sont terribles,  votre
ge surtout... Et aprs tout, aucun devoir ne vous oblige...

--Je vous demande pardon, dit-elle tranquillement, je me trouve un
devoir envers cet enfant qui m'aime, et qui me demande. Du reste, je
vous le rpte, je ne crains pas, je me soumets d'avance  la volont
de Dieu.

Elle s'avana vers la chambre de Karoly. En quelques pas, le prince se
trouva prs d'elle, sa main effleura son bras...

--Attendez... Rflchissez encore...

Elle leva les yeux, surprise de l'accent angoiss de sa voix, et le vit
trs ple, les traits crisps.

--Mais j'ai rflchi... Si j'avais t libre, j'aurais t soigner ces
malheureux si dnus dans leurs pauvres demeures. Pourquoi donc
regarderais-je davantage  m'exposer pour cet enfant que j'aime
profondment?

Et, rsolument, elle ouvrit la porte.

Karoly tait tendu dans son petit lit tout blanc. Son visage tait
gonfl, couvert de taches violettes, sa respiration haletante... Myrt,
d'un coup d'oeil, constata avec surprise que l'enfant tait seul.

--Eh bien! o est donc Marsa? dit derrire elle la voix du prince
Milcza. Il y a cinq minutes, quand je suis sorti pour dire quelques
mots au docteur, je l'ai laisse ici, assise prs du lit... Comment
a-t-elle os s'loigner?

Il appuya longuement sur le timbre lectrique, tandis que Myrt
s'approchait du lit et posait sa petite main si douce sur le front de
Karoly.

A ce contact, les paupires gonfles de l'enfant se soulevrent, ses
yeux noirs se posrent sur la jeune fille avec une sorte d'avidit.

--Oh! ma Myrt, vous voil! dit une petite voix touffe. Vous allez
me gurir, dites?

--Je l'espre, mon chri, si vous tes bien sage, si vous faites tout
ce que dira le docteur, rpondit-elle tendrement.

--Oui, oui... Mais vous ne me quitterez pas, Myrt!

--Non, non, mon petit enfant, ne craignez rien!

Elle s'assit prs de son lit et prit dans sa main celle de l'enfant...
Le prince Milcza tait rentr dans la pice voisine. A travers la
porte, Myrt entendait par moment sa voix brve, qui prenait peu  peu
des intonations irrites...

La porte s'ouvrit tout  coup, il entra, le front contract.

--On ne peut retrouver cette femme! dit-il  voix basse. Elle se sera
enfuie en voyant l'enfant malade... Ce qui nous prouve, jusqu'
l'vidence, qu'elle tait la coupable. Je lui trouvais aussi ce soir un
air singulier, elle semblait ne pas oser lever les yeux!... La
misrable, chappant quelques instants  ma surveillance, aura russi 
communiquer avec quelqu'un des siens. Macri vient de me dire que sa
mre et un de ses enfants sont atteints. Il n'y a plus besoin de
chercher comment Karoly a pu prouver les effets de la contagion!

Sa voix se brisa un peu... Il s'approcha du lit, se courba vers
l'enfant, le couvrit d'un long regard...

--Mon amour, mon Karoly, nous te sauverons, dit-il d'un ton sourdement
passionn! Et je ne te quitterai plus, mon bien-aim, ne crains rien!

--Papa... Myrt..., murmura l'enfant.

--Oui, mon chri, elle aussi restera prs de toi... Et le docteur
Heda va te gurir bien vite, tu verras.

Quelles inflexions caressantes et chaudes savaient prendre cette voix
imprative et dure! Quelle tendre douceur pouvaient reflter ces
prunelles superbes!

Le docteur entra. Il venait indiquer  Myrt diffrentes prcautions
hyginiques  prendre. Puis il examina de nouveau le petit malade... Sa
physionomie refltait, malgr lui, quelque chose de sa profonde
inquitude. Le prince, le saisissant par le bras, l'carta du lit et
demanda d'une voix frmissante:

--Le sauverez-vous, voyons?... le sauverez-vous?

--Il y a encore de l'espoir, Excellence...

--De l'espoir!... de l'espoir seulement!... Mais c'est une certitude
que je veux! dit le prince entre ses dents serres.

--Personne ne pourra la donner  Votre Excellence, rpliqua tristement
le vieux mdecin. Je ferai tout le possible, je ne puis dire davantage.
Je viens de tlgraphier  Budapest, un de mes confrres sera ici
demain. Mais, comme je l'ai dit  Votre Excellence, il sera trop tard.
Demain, l'enfant sera sauv, ou...

Il n'osa achever... Mais le prince avait compris. D'un pas d'automate,
il revint vers le lit et s'assit  ct en attachant son regard ardent
sur le visage dfigur de l'enfant.

Le docteur se retira dans la pice voisine et s'tendit sur un canap
pour se tenir prt  rpondre au premier appel... Prs de l'enfant, son
pre et Myrt demeurrent seuls, coutant, silencieux et l'me
dchire, la respiration de plus en plus haletante du petit malade.

      *      *      *      *      *

L'aube, en se levant, claira l'agonie de l'enfant. Les efforts de la
science taient impuissants  sauver le petit tre trop faible pour
supporter un pareil assaut.

Le Pre Joaldy tait venu partager la veille douloureuse. Assis prs de
Myrt, il priait, comme la jeune fille, de toute son me, moins encore
pour l'enfant que pour le pre, dont la physionomie portait les marques
d'un dsespoir d'autant plus effrayant qu'il tait contenu.

La comtesse Zolanyi, essayant de surmonter sa terreur de l'pidmie,
tait apparue un instant  la porte de la chambre. Mais en la voyant
livide, toute tremblante, Myrt s'tait leve prcipitamment en
murmurant:

--Oh! n'entrez pas, ma cousine, je vous en prie! Si vous craignez, il
n'est aucune disposition plus favorable pour la contagion... Et vous
devez vous conserver pour vos enfants.

--Mais Karoly... Je suis sa grand'mre... avait-elle balbuti en
jetant sur le petit visage mconnaissable un regard plein d'effroi.

--Hlas! que pouvez-vous pour le pauvre petit ange! avait rpliqu le
Pre Joaldy. Mademoiselle Myrt a raison, ne vous exposez pas,  cause
de vos enfants.

La comtesse s'tait retire, aprs avoir jet un coup d'oeil anxieux
vers son fils. Mais celui-ci ne paraissait mme pas s'tre aperu de sa
prsence. Depuis l'instant o il avait compris que Karoly tait
irrvocablement perdu, il semblait ne plus voir et ne plus entendre.

Le jour se levait, rayonnant. Le soleil frappait les vitres de la
grande chambre blanche o se mourait le petit prince. Un de ses
premiers rayons glissa sur le visage ple, dsol de Myrt, puis sur la
figure dfigure de Karoly...

L'enfant ouvrit les yeux, son regard, dj voil, se posa sur Myrt,
ses petits bras essayrent de se tendre vers elle...

--Myrt... emb...rassez...

Elle devina plutt qu'elle ne comprit les mots qui s'chappaient de
cette gorge haletante. Elle se pencha, ses lvres se posrent sur le
visage couvert des marques affreuses de la terrible maladie...

Devant l'acte sublime de cette enfant qui offrait ainsi sa jeunesse et
sa beaut radieuse  ce contact mortel, le prince Milcza sortit soudain
de sa torpeur farouche. Il tendit la main pour repousser Myrt...

--Pas vous!... non, pas cela! dit-il d'une voix touffe.

--Oh! lui refuser cette satisfaction!... Y pensez-vous! s'cria-t-elle
avec un geste de protestation.

Il dtourna la tte et s'absorba de nouveau dans la contemplation de
son fils... Le docteur tait entr doucement, il se tint debout un peu
en arrire de Myrt, en attachant sur le prince Arpad un regard navr.

L'enfant eut tout  coup une brve convulsion, ses mains se levrent,
ses lvres murmurrent:

--Papa... Myrt...

Le prince se pencha sur son fils, il appuya ses lvres sur le front de
l'enfant... Et Karoly rendit le dernier soupir sous la baiser passionn
de son pre.



CHAPITRE X



Le prince Milcza ensevelit lui-mme son fils, sans vouloir accepter
d'autre aide que celle de Myrt. Le petit prince,  cause de la
contagion, ne pouvait tre expos dans la grande galerie de la
chapelle, comme l'avaient t avant lui tous les Milcza. Il demeura
donc dans sa grande chambre blanche, entour de lumire, sa tte
reposant sur un coussin de velours blanc, ses petites mains jointes sur
une croix d'argent.

Cette croix tait celle qui avait reu le dernier soupir de Madame
Elyanni. Myrt, une fois l'ensevelissement termin, avait jet autour
d'elle un coup d'oeil pour chercher un crucifix. Mais elle n'avait vu
qu'une statue de la Vierge, une petite merveille d'ivoire. Alors, sans
hsiter, elle avait sorti de son corsage le cher souvenir et l'avait
mis entre les petites mains que les doigts frmissants du prince Milcza
venaient de joindre.

Maintenant que ses traits taient reposs, l'enfant avait presque
repris son aspect accoutum. Mais, pour la premire fois, Myrt
s'avisa, maintenant que les grands yeux noirs taient clos, que
l'enfant ressemblait  sa mre.

Le Pre Joaldy, le docteur, Katalia, la femme de charge, que
n'effrayait pas la crainte de la contagion, se succdrent pour la
veille funbre. Myrt, anantie de fatigue et d'motion, dut cder 
l'aumnier et aller se reposer quelques heures. Mais elle revint bien
vite reprendre sa place prs du petit tre auquel la douloureuse nuit
d'agonie l'avait unie par des liens indestructibles.

Le prince Milcza ne quitta pas une seconde la chambre mortuaire, il
dposa lui-mme dans le cercueil doubl de satin blanc le corps de son
fils. Dans son visage rigide, aussi ple que celui du petit mort, les
yeux seuls laissaient voir quelque chose du dsespoir affreux qui
devait broyer ce coeur d'homme.

Les funrailles se droulrent avec la pompe accoutume dans la
chapelle du chteau. Pour la premire fois, Myrt vit occup un des
fauteuils princiers... pour la premire fois aussi, elle vit le prince
Milcza en vtements noirs.

Les yeux de la jeune fille, gonfls de larmes, s'attachaient avec une
ardente compassion sur la haute silhouette debout en avant de tous.
Mme en ce jour o il tait si profondment frapp, le prince Milcza ne
courbait pas la tte devant son Dieu.

Du coeur de Myrt, une supplication jaillit, fervente et douloureuse:

--Mon Dieu, ayez piti de lui!... Donnez-lui la force, donnez-lui la
foi!

Le petit cercueil fut descendu dans la crypte o reposaient dj tant
de princes Milcza. Lentement, le prince Arpad l'aspergea d'eau
bnite... Puis, se dtournant, il carta d'un geste imprieux tous ceux
qui taient l, sa famille, la domesticit, les tenanciers, et il
sortit rapidement, sans attendre que, selon l'usage, tous eussent
dfil devant lui.

Myrt, par un suprme effort d'nergie, avait pu se soutenir jusque-l.
Mais, une fois remonte dans sa chambre, elle tomba sur un fauteuil,
dfaillante de lassitude physique et morale  la suite de ces trois
journes douloureuses o, aprs l'agonie de l'enfant, elle avait
assist  celle du pre, muette mais effrayante.

Dans son cerveau fatigu, dans son coeur pniblement serr, un
sentiment dominait tout en ce moment: une compassion immense, navre,
pleine d'angoisse, pour ce pre dont elle avait compris l'pouvantable
dchirement, pour cette me qui allait se trouver seule dans sa lutte
contre la douleur atroce de la sparation... bien seule, hlas,
puisqu'elle tait loigne de son Dieu!

Et personne ne pouvait tenter de l'enlever  son effroyable solitude,
personne ne pouvait essayer de lui parler de rsignation ... Non, pas
mme sa mre. Tout son coeur s'tait donn  l'enfant bien-aim, et
maintenant que Karoly n'tait plus, le prince Milcza devait considrer
l'existence comme un pouvantable dsert.

Un remords surgit tout  coup dans l'esprit de Myrt, au souvenir d'un
bref petit incident de la veille. Au moment de mettre l'enfant dans son
cercueil, le prince avait enlev le crucifix plac entre les mains de
Karoly et avait demand, en levant vers Myrt ses yeux o demeurait une
expression de dsespoir immense:

--Cette croix vous rappelle-t-elle quelque souvenir cher?

--Oui, prince, elle tait entre les mains de ma mre morte.

--Ah! avait-il murmur en la lui tendant.

Maintenant, elle pensait qu'il et t heureux sans doute de conserver
ce crucifix en souvenir de son enfant, et qu'elle aurait d le lui
laisser. La chre morte, du haut du ciel, aurait bni ce sacrifice de
sa fille en faveur d'un malheureux incroyant  qui la divine image et
pu apporter une force et une consolation dans la nuit affreuse o se
dbattait sans doute son me meurtrie.

Ce regret devint pour Myrt une vritable souffrance. Demain, elle
donnerait la croix  la comtesse Zolanyi en la priant de la remettre 
son fils... Si elle l'avait os, elle l'aurait fait porter ds ce soir
au prince Milcza.

Mais Katalia, qui vint de la part de la comtesse s'informer de ses
nouvelles et lui offrir ses soins, lui apprit que le prince s'tait
enferm dans son cabinet de travail en dfendant de le dranger sous
quelque motif que ce ft.

Myrt se mit au lit en refusant toute nourriture. Sa gorge, serre par
la fatigue et le chagrin, eut peine  avaler l'infusion calmante que
lui apporta Katalia... Et les heures s'coulrent, trs lentes, ne lui
amenant que l'insomnie, peuplant son cerveau d'angoisses imprcises.

A l'aube, son corps se trouvait un peu repos, mais son cerveau tait
plus las encore que la veille. Une sorte d'inquitude nerveuse agitait
Myrt, si calme, si raisonne d'ordinaire, et l'obligea enfin  se
lever. Elle ouvrit sa fentre, l'air du matin, frais et lger, lui fit
du bien, et elle pensa qu'une promenade matinale calmerait peut-tre
ses nerfs surexcits aprs la pnible tension des jours prcdents.
Elle s'habilla, jeta un manteau sur ses paules et descendit, sans
rencontrer personne dans le chteau encore endormi, jusqu' une petite
porte de service par o elle sortait du chteau quand la comtesse
Zolanyi avait des htes et que Myrt ne voulait pas risquer de
rencontrer ceux-ci.

Le voile ros de l'aube s'cartait lentement, le soleil commenait 
rayonner, trs doux, irisant les gouttes de rose semes sur les
feuillages du parc, faisant tinceler le vitrage des serres. La brise
frache vivifiait un peu les nerfs fatigus de Myrt, elle attnuait la
souffrance du cercle douloureux qui lui serrait les tempes...

Elle s'en allait ainsi vers le temple grec. L, plus qu'ailleurs, elle
retrouverait le souvenir de celui qui tait maintenant un ange prs de
Dieu. L, elle pourrait se remmorer avec une poignante douceur les
heures parfois pnibles, mais si souvent consolantes, passes prs de
l'enfant capricieux et tendre, sur lequel elle avait exerc, par le
seul charme de son regard, de son sourire, de sa fermet affectueuse,
une influence chaque jour plus puissante, et qui l'avait aime au point
de mler son nom  celui de son pre dans sa dernire parole.

Myrt avait pris un sentier qui la conduisait au bord du petit lac.
Elle contourna celui-ci, longea la muraille de marbre du temple... Sur
le sol couvert d'un pais gazon velout, son pas lger glissait, sans
bruit...

Elle contourna la base du pristyle et s'arrta tout  coup...
Quelqu'un l'avait prcde dans ce lieu cher  Karoly. Le prince Arpad
se tenait debout, appuy  une des colonnes du pristyle, les bras
croiss, les yeux fixs sur l'endroit de la pelouse o tait pose
habituellement la chaise-longue de Karoly. Un rayon de soleil, glissant
en biais le long des colonnes, clairait son visage ple, creus par
une douleur sans nom...

Il dcroisa tout  coup les bras, le soleil frappa, dans sa main
droite, un objet brillant...

Myrt avait vu, elle avait compris... Elle s'lana, elle gravit les
degrs avec un cri d'angoisse...

Il se dtourna brusquement et recula un peu en la voyant se dresser
devant lui, ple comme une morte, les yeux dilats d'horreur et de
reproche.

--Vous!... vous! dit-il sourdement.

--Prince!... oh! qu'alliez-vous faire? murmura-t-elle avec une
intraduisible expression de douleur.

Une flamme de colre passa dans le regard du prince.

--Que venez-vous faire ici? dit-il avec violence. Laissez-moi...
Retirez-vous!

--Vous laisser accomplir ce crime! dit-elle dans un cri d'indignation.
Non, non, cela ne se fera pas!

--Cela se fera, parce que je le veux... parce que la vie n'est plus
rien pour moi, maintenant. Pensez-vous que je puisse vivre sans lui,
mon bien-aim?... Non, non, cela est impossible, et je vais m'en aller
aussi. Partez vite... Si vous n'tiez arrive, ce serait fini dj.

--Je vous en supplie! s'cria-t-elle en joignant les mains, affole
par cet accent de douleur passionne o elle sentait passer une
irrvocable dcision. Vous tes chrtien, n'oubliez pas votre me!...
Oh! je vous en prie! dit-elle dans un sanglot.

Un long tressaillement secoua le corps du prince, ses traits se
crisprent une seconde... Et soudain, une lueur d'effrayante colre
traversa son regard...

--Non, non, vous ne me vaincrez pas! Je veux mourir, vous ne serez pas
plus forte que moi... Retirez-vous, vous dis-je!

Elle se dressa, les yeux tincelants, la tte haute...

--Non, je resterai! Nous verrons si vous aurez le courage de vous tuer
devant moi! Pensez-vous donc, par ce crime, retrouver votre fils prs
de Dieu!... Et ne songez-vous pas qu'en agissant ainsi, vous n'tes
qu'un lche?

Une exclamation de fureur s'chappa des lvres du prince, sa main
droite se leva, une dtonation retentit...

Myrt avait fait un brusque mouvement de ct, la balle la frla
seulement... A demi vanouie d'motion et d'effroi, la jeune fille
tomba sur le dernier degr du pristyle.

--Myrt!

Il tait devant elle, agenouill sur les degrs de marbre, ses mains
saisissaient celles de la jeune fille, son regard plein de terreur et
d'angoisse s'attachait sur le visage aussi blanc que les colonnes de
marbre...

--Myrt, tes-vous blesse?

--Non, grce  Dieu, rpondit-elle faiblement.

--Misrable que je suis! dit-il d'un ton de sourd dsespoir. Vous!...
vous qui avez prodigu votre dvouement  mon enfant!... vous qui avez
risqu votre vie pour lui!... Myrt, pardonnerez-vous jamais  ce
malheureux fou!... Car j'tais fou de douleur, tout  l'heure, aprs
cette nuit atroce o j'ai revu sans cesse, mon amour, mon Karoly.

--Oui, vous n'tiez plus vous-mme, je l'ai compris, dit-elle avec
douceur. Moi, je n'ai rien  vous pardonner... ce n'est pas moi,
prince, que vous avez offense par votre accs de dsespoir.

--Je ne crois plus, dit-il d'un ton o Myrt sentit passer une
profonde amertume.

Des larmes montrent aux yeux de Myrt, ses mains frmirent un peu dans
celles du prince...

--Le voil, votre grand malheur! dit-elle d'une voix touffe par
l'motion. Si vous aviez la foi, votre douleur aurait t
supportable... Mais rellement, je ne puis croire que vous, lev
chrtiennement, n'en ayez pas conserv au fond du coeur au moins une
lgre tincelle!

Il s'tait lev, en tenant toujours une des mains de la jeune fille,
son regard adouci enveloppait le beau visage attrist o rayonnait
l'me fervente et si ardemment chrtienne de Myrt...

--Je ne sais, murmura-t-il pensivement. Mon coeur s'est endurci, mon
me s'est voile... Mais c'est assez parl de moi, il faut songer 
vous. Vous voil encore toute tremblante, ma pauvre enfant!

--Ce n'est rien... Je suis beaucoup plus impressionnable depuis
quelques jours,  cause de la fatigue, je pense...

--Oui, vous avez prodigu vos forces pour lui, et voil comment son
pre vous remercie!... Myrt, je vais chercher le docteur Heda...

--Oh! non certes! dit-elle vivement. Il n'est pas ncessaire que
personne sache ce qui s'est pass.

--Vous tes trop gnreuse, dit-il avec motion. Mais je n'accepterai
pas que votre sant en souffre. Le docteur sera discret...

--Je vous assure que c'est inutile. Je vais rentrer tout doucement au
chteau...

Et, en parlant ainsi, elle se mettait debout. Mais elle chancela un peu
et se retint au bras que le prince tendait vers elle.

--Vous le voyez, vous n'tes pas bien forte encore. Permettez-moi au
moins de vous offrir l'appui de mon bras pour revenir jusqu'au chteau.

Elle le regarda d'un air perplexe.

--Mais on se demandera ce que signifie... Et si l'on me fait des
questions?...

Il eut un geste contrari et un impatient mouvement de sourcils.

--Vous renverrez les questionneurs  leurs affaires, voil tout!

--Mme si c'est votre mre?

--Ma mre dort encore  cette heure. Les domestiques se lvent 
peine, les jardiniers n'ont certainement pas commenc leur travail...
Du reste, faible comme vous l'tes, je ne vous laisserai certainement
pas retourner seule quand mme je devrai raconter devant tous ce qui
s'est pass tout  l'heure.

Subjugue par la dcision de son accent, elle posa sa main sur le bras
qu'il lui prsentait, et soutenue par lui, descendit lentement les
degrs.

Un frisson la secoua tout  coup. A quelques pas d'elle, elle venait
d'apercevoir le revolver que le prince avait jet loin de lui au moment
o il s'lanait vers elle.

--Oh! pardon, j'aurais d le faire disparatre! dit-il.

Il le ramassa et le glissa dans une poche de son vtement. Il rencontra
alors le regard de Myrt, exprimant une supplication poignante.

--Oui, je vous promets de ne plus m'en servir pour un pareil motif,
dit-il avec motion. Mais vous prierez un peu pour moi, Myrt, car je
souffre tant!

La main de Myrt se glissa dans son corsage, elle y prit la petite
croix d'argent. Ses grands yeux mus et doux se levrent vers le prince.

--Je ne sais si je me suis trompe, dit-elle timidement, mais j'ai cru
comprendre que vous seriez heureux de garder cette croix en souvenir de
votre cher petit. Si vous vouliez l'accepter?

--Oh! non, non! dit-il vivement. Vous tes admirablement bonne et
dlicate, mais je refuse ce sacrifice, Myrt.

--Acceptez, je vous en prie! Je serai si heureuse de penser que vous
portez comme une gide ce souvenir de notre rdemption qui a reu le
dernier soupir de ma chre chrie et de votre petit bien-aim!

Et, doucement, elle lui mettait la croix dans la main.

--Mais vous... vous? dit-il d'une voix touffe par l'motion.

--Moi, je penserai avec bonheur que cette croix vous aidera peut-tre
 trouver la rsignation et le repos, rpondit-il gravement.

Il entr'ouvrit son vtement et introduisit la croix dans une poche
intrieure.

--Je n'ai pas de paroles pour vous remercier, Myrt! Mais
souvenez-vous que vous pouvez maintenant tout demander  votre cousin.

Il lui prsenta de nouveau le bras, et tous deux prirent le chemin du
chteau.

Comme l'avait dit le prince, les jardins taient compltement dserts,
le chteau encore endormi. Avant d'y atteindre, Myrt s'arrta.

--Maintenant, je pourrai rentrer seule. Je vous remercie, prince.

--Prince! dit-il d'un ton de reproche. Ne voulez-vous pas me traiter
en cousin, Myrt? Il est vrai que, jusqu'ici, le triste misanthrope que
je suis n'avait pas revendiqu les privilges de ce lien de parent.
Mais celui-ci se trouve renforc maintenant par l'admirable dvouement
dont vous avez entour mon enfant... Et vous me montreriez ainsi que
vous m'avez bien pardonn cette pouvantable seconde de folie qui sera
un des plus douloureux souvenirs de ma vie.

--Oh! n'y songez plus, je vous en prie!... Et je suis si heureuse que
Dieu, dans sa misricorde, m'ait permis d'arriver  ce terrible
instant!... Oh! non, rassurez-vous, je ne vous en veux pas, mon cousin!

D'un geste timide, elle lui tendait la main.

--Merci, Myrt!

Il se courba, effleura de ses lvres les petits doigts de la jeune
fille et s'loigna lentement, non sans se retourner plusieurs fois pour
s'assurer, sans soute, qu'elle n'avait plus besoin de son aide.

Elle regagna assez facilement sa chambre. Mais en y arrivant, elle fut
prise d'une dfaillance, et n'eut que le temps de se laisser tomber sur
un fauteuil. Ce fut l que Thylda la trouva deux heures plus tard, en
venant faire la chambre... Et la jeune servante descendit
prcipitamment, rpandant le bruit que Mademoiselle Myrt tait
atteinte de la maladie qui avait emport le petit prince.



CHAPITRE XI



Les terreurs de Thylda ne se trouvrent heureusement pas fondes. Le
docteur Heda ne dcouvrit aucun symptme inquitant, Myrt n'avait
qu'une fivre nerveuse, due  la fatigue et aux motions de ces
quelques jours.

Katalia arriva aussitt et apprit  la malade que Son Excellence
l'avait fait appeler, et lui avait donn l'ordre d'abandonner toutes
occupations afin de s'occuper exclusivement  soigner la jeune fille...
Et elle s'y employa aussitt avec un zle, un empressement discret et
respectueux qui tmoignaient de l'tendue et de la svre prcision des
instructions princires. Jusqu'ici la femme de charge, bien que
toujours correcte, avait paru, de mme que toute la domesticit,
d'ailleurs, considrer Myrt comme une quantit assez ngligeable. Mais
cette brve entrevue avec son matre semblait avoir compltement
modifi sur ce point les ides de Katalia.

Pendant les huit jours que Myrt demeura au lit ou  la chambre, le
docteur vint la voir matin et soir. Au bout de trois jours, se sentant
lgrement mieux, elle lui dit:

--Vraiment, docteur, il est bien inutile de vous dranger ainsi! Je ne
suis pas malade au point que vous veniez deux fois par jour...

--Ordre du prince Milcza, Mademoiselle! rpondit le vieux mdecin. Et
en sortant d'ici, je dois aller chaque fois lui donner de vos
nouvelles... Franchement, il ne peut pas faire moins pour celle qui a
risqu si gros prs de son fils.

--Comme vous exagrez, docteur! dit-elle en prenant un petit air fch.

--C'est bon, c'est bon, je sais trs bien ce que je dis, Mademoiselle
Myrt!... Et, fort heureusement, le prince Milcza n'est pas homme 
oublier ce qu'il doit.

La comtesse Zolanyi et Terka, une fois bien certaines qu'il n'y avait
rien  craindre de la terrible maladie, montrent plusieurs fois pour
voir Myrt et passer prs d'elle quelques instants. Renat et Mitzi
voulurent aussi les accompagner, mais Irne s'en abstint, prtextant
qu'elle n'tait pas sre du tout qu'il n'y et encore de danger de
contagion, en ralit peu soucieuse de donner un tmoignage de
sympathie  cette cousine dont elle jalousait la beaut et le charme
irrsistible, et qui venait, par son dvouement au chevet du petit
prince, d'acqurir une aurole de plus.

Le Pre Joaldy vint aussi visiter la malade. Il lui apporta un jour un
crin de cuir blanc, et, quand il l'eut ouvert, Myrt vit l'admirable
petite statue de la vierge qui se trouvait dans la chambre de Karoly.

--Le prince Milcza voudrait que vous l'acceptiez en souvenir de son
fils, expliqua l'aumnier.

--Oh! j'en serai bien heureuse!... Vous remercierez le prince pour
moi, mon Pre, dit Myrt avec motion.

Et maintenant, chaque fois que son regard rencontrait la statue
d'ivoire, elle avait un souvenir pour l'enfant et une prire pour le
pre.

Un peu de rsignation tait-elle enfin descendue en cette me dchire
et rvolte?... Myrt se le demandait avec angoisse. Mais elle ne
pouvait tre renseigne, la comtesse n'ayant pas revu son fils depuis
le jour des funrailles et le Pre Joaldy n'ayant pu provoquer la
moindre confidence lorsqu'il avait reu la visite du prince, le jour o
celui-ci lui avait remise la statue. Myrt savait seulement qu'il
montrait  tous un visage impassible et glac, qu'il s'enfermait de
longues heures dans son cabinet de travail, mangeait  peine et
faisait, dans le parc, de fantastiques et effrayantes courses  cheval.

--Cherchait-il donc encore la mort? pensait Myrt avec effroi.

Elle attendait avec une secrte impatience le moment o il lui serait
permis de reprendre sa vie normale. Peut-tre, alors, pourrait-elle le
rencontrer et deviner ce qui se passait en cette me.

Mais son espoir fut du. Dans le chteau, dans les jardins, dans le
parc, le prince Milcza demeurait invisible.

--Il va finir par devenir fou! murmurait Terka en secouant la tte.

--Mais enfin, dit un jour Myrt emporte par sa franchise, ne
pourriez-vous pas essayer, bien discrtement, bien doucement, de
l'enlever  sa solitude?

Terka et Irne demeurrent un moment muettes de stupeur.

--Vous dites?... fit enfin l'ane. Ma pauvre Myrt, votre cerveau
est-il aussi un peu drang?... Car je ne puis admettre que vous ne
connaissiez pas encore le prince Milcza, et que vous ne sachiez
d'avance l'accueil qui serait fait  pareille audace.

--Parce que vous ne l'aimez pas assez... parce qu'il sait bien que
vous avez peur de lui, dit rsolument Myrt. Mais si vous osiez... s'il
voyait en vous l'ardent dsir de le consoler, de l'aider dans sa
peine...

--Oh! oh! interrompit Irne avec un lger ricanement, vous faites
l'intrpide, parce qu'il lui a plu d'oublier, sur la prire de son
fils, les audaces de langage auxquelles vous vous tes laisse aller
certain jour. Mais pareille chose ne se renouvellerait pas impunment,
croyez-le... Et nous-mmes, ses soeurs, serions bien reues si nous
nous avisions de chercher  changer son humeur solitaire!

--Franchement, Myrt,  notre place, l'essayeriez-vous? demanda Terka.

--Oui, oh! oui! Il me serait impossible de sentir mon frre souffrir
tout prs de moi sans essayer de le consoler, de le gurir... oui, mme
au risque de l'irriter et de lui dplaire!

Irne jeta un coup d'oeil malveillant sur le beau visage rayonnant
d'une secrte et charitable ardeur, et dit d'un ton railleur en levant
lgrement les paules:

--Vous tres vraiment tout  fait enfant, Myrt, et vous avez des
ides trs exaltes. Pour un peu, vous nous demanderiez de convertir le
prince Milcza!

--Mais ce ne serait que votre devoir de l'essayer, rpliqua froidement
Myrt.

Et laissant sa cousine  la stupeur occasionne par cette parole, elle
sortit du salon o avait lieu cette conversation.

Cette aprs-midi-l, elle voulait aller voir un petit enfant malade aux
environs de Voraczy. L'pidmie tait en complte dcroissance, la
comtesse et ses enfants reprenaient peu  peu leurs relations, et Myrt
ses visites de charit. Le Pre Joaldy lui indiquait seulement les
demeures o le flau n'avait pas pass, afin qu'elle ne risqut pas de
rapporter au chteau quelque germe funeste.

Aprs avoir port ses consolations, ses conseils et une aumne, bien
lgre, hlas! dans le misrable logis, elle revint lentement  travers
le parc. Bientt, un peu lasse, car ses forces n'taient pas
compltement revenues, elle s'assit prs d'un petit tang, devant
lequel d'normes htres, rcemment abattus, formaient comme une haute
barricade.

En cherchant son mouchoir pour essuyer quelques gouttes de sueur que la
chaleur faisait perler  ses tempes, elle rencontra sous sa main un
porte-monnaie de cuir souple... Depuis quelque temps, elle l'emportait
toujours, dans l'espoir de pouvoir s'expliquer enfin  ce sujet avec le
prince Milcza. L'incident relatif  Miklos et plus tard le pnible
vnement dont Voraczy avait t le thtre, taient venus retarder
cette explication qui tait cependant indispensable.

Mais quand le reverrait-elle, puisqu'il semblait s'enfoncer plus que
jamais dans sa solitude farouche?

Pensive, elle laissait son regard errer sur le petit tang moir par le
soleil de grandes plaques tincelantes. Nul bruit, dans cette partie
recule du parc, que des gazouillis d'oiseaux ou le plongeon d'une
grenouille.

Si, cependant, voici qu'un galop de cheval se faisait entendre... Un
cavalier apparut hors des futaies qui entouraient l'tang. Avant que
Myrt et pu seulement faire un mouvement le cheval s'enlevait d'un
bond superbe au-dessus de l'tang et des arbres renverss et retombait,
les jambes raidies et frmissantes,  quelques pas de la jeune fille.

Elle se dressa debout avec un cri d'effroi. Le cavalier eut une
exclamation, et, sautant lgrement  terre, s'avana vivement vers
elle.

--Myrt, je vous ai fait peur?... Je ne vous avais pas vue, vous tiez
cache par ces arbres...

Il se penchait en attachant sur elle son regard inquiet.

--C'est tellement effrayant ce que vous faites l! dit-elle en
essayant de comprimer le tremblement de sa voix. On croirait vraiment
que... que vous cherchez un accident, acheva-t-elle dans un murmure.

Il lui saisit la main.

--Myrt, qu'avez-vous pens l?... Oh! non, non! J'ai toujours aim et
pratiqu ce genre d'exercices, en vrai Magyar que je suis. Maintenant,
j'essaye de tromper ainsi les regrets qui me torturent, je me grise
d'air et de vitesse... Mais je suis dsol de vous avoir effraye!

--Oh! vous le voyez, c'est pass! dit-elle avec un lger sourire.

Elle tendit la main et caressa les naseaux de l'alezan qui avanait sa
belle tte fine.

--Abdul vous demande pardon, comme son matre, Myrt... Mais dites-moi
donc comment vous vous trouvez, maintenant? J'ai bien eu de vos
nouvelles rgulires par le docteur, mais je ne suis pas fch de juger
par moi-mme... Vous me direz que j'aurais pu le faire plus tt? Je
dois vous avouer que j'ai t en proie  une forte crise de
misanthropie.

Il passa la main sur son front o se creusaient des plis profonds.

Myrt murmura avec motion:

--Il ne fallait pas y cder... il fallait venir prs de votre mre, de
vos soeurs...

--Oui, je l'aurais d... Mais j'ai parfois de si terribles moments que
mon nergie morale s'en trouve considrablement branle. Cependant,
j'avais l'intention de me rendre un de ces jours chez ma mre, 
l'heure du th.

--Aujourd'hui? dit timidement Myrt.

Il eut une sorte de vague sourire, qu'elle lui avait vu parfois
vis--vis de Karoly.

--Aujourd'hui, soit... Mais tes-vous donc comme moi, Myrt,
aimez-vous les promenades solitaires? Comment ne vous trouvez-vous pas
avec mes soeurs?

--J'ai t voir une pauvre famille,  l'entr du village de Selzi.

--Et Terka ou Irne ne vous accompagnent jamais dans ces visites
charitables, naturellement? dit-il avec ironie.

--Mais elles ont leurs pauvres  qui elles distribuent des aumnes
chaque semaine! protesta vivement Myrt.

Une lueur sarcastique passa dans le regard du prince.

--Oui, quelques pauvres choisis, de ceux dont la misre n'offense pas
trop les regards... Oh! je connais la charit mondaine! Je l'ai vue de
prs, j'ai pu l'tudier... L'autre, la vraie, ce doit tre la vtre...
Vous tes certainement trs aime des malheureux, Myrt?

--Mais je pense qu'ils ne me dtestent pas, rpondit-elle avec un
sourire. Quant  moi, je les ai en grande affection, et mon seul regret
est de ne pouvoir soulager toutes leurs misres, si affreuses parfois.

--Oui, vous tes pour eux un rayon de lumire... pour tous les
malheureux, murmura-t-il d'un ton indfinissable.

Il se dtourna lgrement, jeta un coup d'oeil sur le soleil qui
s'abaissait  l'horizon et demanda:

--Retournez-vous maintenant au chteau, Myrt?

--Oui, il est grand temps, je crois.

--Voulez-vous accepter ma compagnie et celle d'Abdul?

--Volontiers... d'autant plus que j'ai  vous parler.

--Je suis  votre disposition, dit-il en prenant la bride de son
cheval.

Ils s'engagrent dans le large chemin mnag  travers les futaies
magnifiques de cette partie du parc. Au bout de quelques instants, le
prince demanda:

--De quoi s'agit-il, Myrt?

Elle s'expliqua alors, en quelques phrases claires, elle lui rpta ce
qu'elle avait dit autrefois  la comtesse Zolanyi...

Il s'arrta brusquement, les traits contracts, et saisit le
porte-monnaie que lui tendait la main de la jeune fille.

--Oh! pardon! dit-il d'une voix un peu touffe. De l'argent, 
vous!...  vous qui avez prodigu  mon fils votre affection votre
dvouement inapprciable!... Myrt, pardonnez-moi! Je vous ai
pniblement froisse, n'est-ce pas?

--Un peu, sur le moment, dit-elle avec franchise. Mais j'ai rflchi
ensuite que vous ne pouviez avoir l'intention de me blesser.

Il dtourna un peu la tte et se remit en marche. Un long moment, ils
s'avancrent ainsi en silence... Le prince dit enfin, d'un ton bas o
passait une intonation de prire:

--Me pardonnerez-vous, Myrt?

--Oh! n'en doutez pas, je vous en prie! rpondit-elle vivement.

--Merci, Myrt... Et si je vous demandais de distribuer cet argent 
vos pauvres, l'accepteriez-vous?

--Pour eux, oui, avec bonheur! Je le leur donnerai en votre nom, mon
cousin, et ils prieront pour vous! dit-elle, les yeux brillants de joie.

De nouveau, ils se remirent en marche, en silence. Le regard du prince,
moins sombre qu' l'ordinaire, se perdait dans la profondeur des
futaies, rayes de lumire par les rayons de soleil qui russissaient 
percer l'paisse vote de feuillage.

Prs du chteau, il appela un domestique et lui remit son cheval. Puis
il s'inclina devant Myrt en disant:

--Je vais changer de vtements, et je me rendrai chez ma mre. Vous
pouvez l'en prvenir, Myrt.

La jeune fille, aprs avoir quitt sa robe de promenade, descendit chez
la comtesse. Quand elle eut annonc la visite du prince, elle vit
soudain les mines s'allonger, Renat abandonna la partie qu'il faisait
sur le tapis avec le petit chien de sa mre, Terka s'empressa de
vrifier la parfaite correction de la table  th, et Irne, sur une
observation de la comtesse, essaya d'attnuer l'excentricit assez
marque de sa coiffure.

--C'est encore heureux qu'il ne nous tombe pas sur le dos, comme il en
a coutume, fit-elle observer. Heureusement que vous l'avez rencontr,
et qu'il a daign vous communiquer son intention.

--Alors vous tes revenue avec lui, Myrt? dit la comtesse. Et il ne
paraissait pas trop sombre, trop renferm?

--Non, rellement, ma cousine. Mais comme on sent en lui une
souffrance immense!

--Eh bien, c'tait le moment de tenter cet apostolat que vous nous
prchez si bien! dit ironiquement Irne. Puisque vous le plaignez tant,
vous...

Elle s'interrompit en entendant sur la terrasse un pas bien connu...
Et, tant que dura la visite du prince Milcza, elle ouvrit  peine la
bouche, gardant un air calme et presque timide qui contrastait avec sa
vivacit habituelle et son allure dcide. Irne, la plus frondeuse de
la famille, se montrait vis--vis de son frre an la plus souple, la
plus humblement dfrente... Et Myrt se demandait si c'tait pour ce
motif que le prince Milcza semblait lui tmoigner une sorte
d'antipathie.

A partir de ce jour, il vint presque chaque aprs-midi chez sa mre, 
l'heure du th. Il causait fort peu, mais en revanche paraissait fort
apprcier la lecture que sa cousine faisait gnralement  la comtesse.
La voix pure, si profondment harmonieuse de Myrt, sa diction
remarquable, donnaient un charme de plus aux oeuvres lues par la jeune
fille.

--Je vous couterais jusqu' ce soir, Myrt, dit-il un jour. Mais je
crains que nous abusions de vous. Dsormais, vous ne lirez plus si
longtemps.

Elle sentait en lui un changement indfinissable. Froid et taciturne
toujours, indiffrent pour ses soeurs et pour Renat au point de
paratre parfois ignorer leur prsence, simplement correct vis--vis de
Myrt, il mettait cependant, en s'adressant  elle, un peu de douceur
dans son regard et dans sa voix... Et elle avait  certains moments
l'impression d'tre de sa part l'objet d'un intrt particulier, d'une
sorte de grave sollicitude, qui tait peut-tre chez lui une marque de
reconnaissance qu'il lui gardait.

Chez la comtesse et ses enfants, l'inquitude grandissait chaque jour
en voyant l'approche de l'hiver. Le prince Milcza ne faisait pas
allusion au sjour habituel de sa mre  Vienne. Il semblait
s'accoutumer dfinitivement  cette visite de l'aprs-midi dans le
salon de la comtesse, et celle-ci, aussi bien que ses filles, voyait
avec effroi la perspective d'un hiver  Voraczy.

En les entendant se lamenter sur ce sujet, Myrt avait peine  retenir
les paroles indignes qui lui montaient aux lvres. N'auraient-elles
pas d se trouver assez heureuses de le voir peu  peu se reprendre 
la vie? N'auraient-elles pas d tres prtes  sacrifier leurs plaisirs
futiles  cet tre si cruellement frapp, qu'un peu d'affection
discrte et peut-tre touch peu  peu?

--Moi, j'aimerais mieux demeurer  Voraczy, disait Renat. Nous y
resterons tous les deux, voulez-vous, Myrt?

--Tous les trois, ajoutait Mitzi en appuyant sa tte blonde sur le
bras de sa cousine.

Le charme de Myrt agissait sur les deux enfants, ils s'attachaient de
plus en plus  elle, et l'imptueux Renat lui obissait mieux qu' tout
autre.

Une aprs-midi que la comtesse et ses filles anes s'taient rendues
dans un domaine voisin, Myrt emmena les enfants assez loin, dans la
campagne, laissant Fraulein Rosa  sa correspondance. La jeune fille et
ses petits compagnons, aprs avoir march quelque temps, s'arrtrent
au bord d'une petite rivire. Les gardes du prince Milcza n'avaient pas
pass par ici, les berges taient couvertes de fleurs
d'arrire-saison... Tandis que Myrt s'asseyait sur un tronc d'arbre
couch  terre et prenait son ouvrage, les enfants s'occuprent  faire
une ample cueillette qu'ils vinrent dposer aux pieds de leur cousine.

--A quoi vous serviront toutes ces pauvres fleurs, mes petits?
fit-elle observer. Il ne peut tre question de les rapporter au
chteau...

--Oh! non! dit Mitzi avec effroi. Le prince Milcza s'est tellement
fch contre Terka, il y a deux ans, un jour quelle avait oubli  son
corsage une rose donne chez les Boldy!

--C'est dommage, elles sont si belles! dit Renat d'un ton de regret.
Tiens, une ide, Mitzi, nous allons en faire une parure pour Myrt!
Elle sera la fe aux fleurs.

Mitzi battit des mains, et Myrt se prta complaisamment  la fantaisie
des enfants... Bientt, elle se trouva littralement couverte de fleurs.

--J'ai vu dans le bois  ct de grandes clochettes roses trs jolies,
dit Renat. Viens, nous allons en chercher, Mitzi.

--Ne vous loignez pas, recommanda Myrt, et revenez aussitt que je
vous appellerai.

Ils partirent en courant, et Myrt se remit  son travail interrompu
par les enfants.

Un ple soleil de fin d'automne enveloppait la jeune fille. A travers
les fleurs lgres qui les parsemaient, ses cheveux prenaient des
reflets d'or fonc. Une frange de fleurettes aux tons mauves tombait
sur son front, jetant un peu d'ombre sur ses prunelles baisses,
voiles de leurs longs cils dors.

Son aiguille tant termine, elle leva la tte pour chercher son fil
que les enfants avaient sans doute fait tomber dans l'herbe. Mais une
exclamation d'effroi s'touffa dans sa gorge...

Presque en face d'elle, appuy au tronc d'un des arbres du petit bois,
se tenait le prince Milcza. Il tait trs ple--presque aussi ple
que Myrt l'avait vu au moment de l'agonie de son fils--et ses traits
se crispaient un peu...

Myrt, d'un geste presque inconscient, porta la main  sa chevelure
pour enlever les fleurs, pour les jeter  terre... Mais il tendit la
main en disant d'une voix trangement change:

--Non, laissez cela, je vous en prie!

En quelques pas, il se trouvait prs d'elle. Elle balbutia en baissant
les yeux:

--Pardonnez-moi... les enfants se sont amuss...

--Mais que voulez-vous que je vous pardonne, ma pauvre Myrt? Vous
n'avez rien fait de mal, c'est moi qui ai t jusqu'ici un affreux
goste... car je me doute que vous aimez les fleurs?

--Oui, beaucoup. Je tiens ce got de ma mre, qui ne pouvait vivre
sans en tre entoure.

--En ce cas, vous en avez t bien prive ici... Moi aussi, je les
aimais passionnment, autrefois...

Il passa la main sur son front et murmura avec une amertume qui fit un
peu tressaillir Myrt:

--Mon tort a t de les envelopper toutes dans la mme rprobation. Je
n'ai pas voulu rflchir que s'il existe des fleurs mauvaises,
empoisonnes, d'autres sont bonnes, trs bonnes, et quelques-unes
exquises. Je l'ai compris enfin un jour... et bien qu'il me soit
interdit de cueillir celle dont le dlicat parfum m'a fait enfin
revenir sur mon injuste prvention, je ne vous empche pas de vous en
parer, Myrt, car les fleurs sont l'ornement naturel des jeunes filles.

Il essayait de parler avec calme, mais Myrt, surprise, sentait vibrer
en lui une motion intense--un peu douloureuse, semblait-il.

Il se pencha pour ramasser l'ouvrage que la jeune fille, dans son
saisissement, avait laiss glisser  terre, et s'loigna avec une sorte
de hte.

Quand les enfants revinrent, ils trouvrent Myrt inactive, non encore
remise de son motion.

Elle rangea son ouvrage, et reprit aussitt avec eux le chemin du
chteau.

Le prince Milcza arriva fort en retard pour le th. Il s'excusa d'un
air distrait, et,  peine assis prs de la comtesse, demanda
tranquillement, comme s'il et continu une conversation commence le
matin:

--Je crois, ma mre, que vous devez songer  votre habituel sjour 
Vienne?

La comtesse, un instant saisie, balbutia enfin:

--Oui, nous y pensions... mais  cause  de vous, Arpad... si notre
prsence ici vous est agrable...

--Vous n'en doutez pas, je l'espre? dit-il avec une froide
courtoisie. Mais je ne prtends rien changer  vos habitudes ni vous
imposer un hiver  Voraczy.

--Nous le ferons volontiers pour vous, Arpad! dit-elle avec un lan
sincre.

--Je vous remercie, rpondit-il avec la mme froideur, mais je
n'accepte pas ce sacrifice. Je suis d'ailleurs destin  la solitude,
elle est et elle restera le lot de ma vie.

Sous sa tranquillit hautaine, Myrt crut sentir une amertume immense,
une sorte de dsesprance.

Le coeur serr, elle songea qu'il allait retomber dans sa misanthropie
farouche, et une indignation monta en elle  la vue de l'clair joyeux
qui passait dans les yeux d'Irne, de la satisfaction contenue dont
tmoignait la physionomie de Terka... Oh! non, elle n'et pas agi ainsi
envers son frre, quand mme celui-ci aurait t aussi froid, aussi peu
affectueux que le prince Milcza. Elle lui aurait dit: "Vous souffrez,
les regrets vous accablent... je ne vous quitterai pas, Arpad. Que
m'importent les ftes, les distractions mondaines, pourvu que je
puisse, ne ft-ce que quelques instants chaque jour, carter les nuages
de votre front!"

Mais, hlas! elle n'tait pas sa soeur, et les jeunes comtesses ne
tiendraient jamais ce langage au prince Milcza!

Myrt ne s'tait probablement pas trompe en croyant deviner en lui une
recrudescence de souffrance morale, car il sembla,  dater de ce jour,
repris de son amour de complte solitude. Il ne reparut plus chez sa
mre, on ne le rencontra plus dans le parc. En revanche, il s'adonnait
passionnment  la musique, et Myrt, en traversant les jardins,
entendait parfois les sons du piano ou de l'orgue.

Les prparatifs du dpart se faisaient lentement, la comtesse ne
voulant pas montrer trop de hte de s'loigner de son fils. D'ailleurs,
nonobstant son dsir de retrouver sa vie mondaine des hivers
prcdents, elle ne tmoignait de ce dpart qu'une satisfaction
modre, ainsi qu'elle le confia un jour  Myrt.

--Je suis inquite pour Arpad, je crains qu'il ne tourne tout  fait
aux ides noires.

--Que ne restez-vous, ma cousine? rpondit simplement Myrt.

--Rester?... aprs qu'il m'a fait comprendre son dsir d'tre seul!...

--Oh! pensez-vous qu'il ait voulu dire cela?

--Je n'en ai aucun doute. Par courtoisie, il n'a pu me le dire
explicitement, mais je le connais assez pour comprendre ce qui se cache
sous ses paroles correctes.

La veille du jour fix pour le dpart, Myrt, malgr le temps brumeux
et froid, s'en alla jusqu' la demeure de l'ispan Buhocz, pour dire
adieu  Miklos. Elle venait parfois le voir, et c'tait un rayon de
lumire dans la vie de l'enfant, peu heureux au logis familial, son
pre ne lui ayant pas pardonn d'avoir t chass, et ses frres plus
gs en faisant leur souffre-douleur.

Myrt le trouva en pleurs, et la nouvelle du dpart de la jeune fille
augmenta encore son chagrin.

--Maintenant, je serai malheureux toujours, puisque vous ne serez plus
l pour me consoler quelquefois! dit-il en sanglotant. Oh! Mademoiselle
Myrt, si je pouvais avoir seulement une petite place au chteau!...
Mon pre ne dirait plus alors que je ne suis qu'un bon  rien, il ne me
reprocherait plus le pain que je mange!

Une place?... A qui la demander? Si Myrt avait pu voir le prince
Arpad, elle aurait tent de l'intresser au sort de Miklos. Ne lui
avait-il pas dit qu'elle pouvait tout lui demander?... Mais il
demeurait invisible, elle ne le verrait videmment pas avant le dpart.
Il ne lui restait que la ressource de prier le Pre Joaldy d'intercder
pour Miklos.

Ayant embrass l'enfant en lui demandant de lui crire, elle s'loigna,
le coeur serr  la pense de quitter ces tres  qui elle s'tait
intresse de toute l'ardeur de son me charitable, et ce Voraczy qui
lui tait devenu, depuis ces quelques mois, singulirement cher.

Comme tout tait triste, aujourd'hui! Ce ciel embrum, ce parc
dpouill de son feuillage, ces jardins prpars pour l'hiver... oui,
tout parlait de mlancolie, de regret, de souffrance...

Myrt, la courageuse Myrt ressentait aujourd'hui les effets de cette
tristesse ambiante, car des larmes, peu  peu, remplissaient ses grands
yeux.

Elle gravit lentement les degrs du perron, et entra dans le vestibule.
Elle s'arrta une seconde sur le seuil. Le prince Milcza se tenait
debout, les bras croiss, devant une des magnifiques tapisseries qui
ornaient les murailles. Prs de lui, un homme correctement vtu de noir
parlait d'un ton bas, plein de dfrence.

Myrt s'avana de son pas lger, dans l'intention de passer sans
dranger le prince. Mais il se dtourna et l'aperut.

--Bonjour, Myrt... Vous me voyez occup  examiner cette tapisserie
qui a subi, je ne sais comment, une petite dtrioration...

Tout en parlant, il posait son regard  la fois triste et froid sur la
physionomie de Myrt. Vit-il les larmes encore brillantes dans les yeux
de la jeune fille? Toujours est-il qu'une motion brve mais intense
traversa son regard.

--Je vous ferai savoir tout  l'heure ma dcision au sujet de cet
arrangement, dit-il en s'adressant au personnage vtu de noir, qui
s'inclina profondment et disparut.

Le prince fit quelques pas vers l'escalier, puis s'arrta tout  coup
en demandant d'une voix lgrement frmissante:

--Pourquoi avez-vous pleur, Myrt?

Elle inclina un peu la tte en rpondant:

--Je pense que c'est la tristesse de ce jour gris... et aussi la
pense de quitter Voraczy.

--Vous aimez ce domaine?

--Oui, beaucoup!... Et il y a tant de bien  faire partout!

Il dtourna la tte, et elle ne vit pas la lueur douloureuse de son
regard.

--A ce propos, mon cousin, j'aurais quelque chose  vous demander...

--Quoi donc? dit-il vivement.

--Il s'agit de Miklos. Depuis que vous l'avez renvoy, l'enfant est
maltrait chez lui, je l'ai encore trouv tout en larmes tout 
l'heure... S'il y avait une petite place pour lui ici, ne voudriez-vous
pas la lui donner?

--Quand il n'y en a pas, on en cre, Myrt. Oui, je penserai  votre
protg, je vous le promets.

--Je vous remercie! dit-elle d'un ton joyeux. Vous tes trs bon, mon
cousin.

--Moi? dit-il d'un ton amer. Prs d'un coeur lev et vritablement
chrtien, j'aurais pu le devenir. Mais je me suis heurt  la
perversit,  la vanit misrable, et je me suis fait un rempart
inaccessible  la piti.

--Mais vous voyez que non, puisque vous voulez bien vous occuper de
Miklos! dit-elle d'un ton de protestation mue.

Il murmura avec une sorte de ferveur:

--C'est vous qui tes bonne... si bonne que les plus impitoyables sont
vaincus par votre charit... Myrt, soyez bnie pour le bien que vous
m'avez fait et... priez pour moi.

Il se dtourna brusquement et s'loigna d'un pas rapide, laissant Myrt
toute saisie.

Elle ne le revit pas avant le dpart. Ce mme soir, il avait t faire
ses adieux  sa mre et  ses soeurs dans l'appartement de la comtesse,
et il ne parut pas le lendemain matin lorsque les voyageurs quittrent
Voraczy.

De la voiture qui l'emportait vers la gare, Myrt put, quelque temps,
apercevoir la magnifique rsidence, entoure de ses futaies sculaires,
surmonte de la bannire blanche et verte qui annonait la prsence du
matre... Et une tristesse profonde descendit dans son me,  la pense
de cette autre me qu'elle avait devine leve et ardente, et qui
allait demeurer seule avec ses regrets, et ses douloureux souvenirs,
sans la rconfortante lumire de la foi.

--Mon Dieu, donnez-moi de souffrir, s'il le faut, afin que vous lui
accordiez ce don sans lequel il ne peut tre sauv! dit-elle
intrieurement, dans un lan de tout son jeune coeur fervent.



CHAPITRE XII



Les bches du foyer flambaient joyeusement, les grandes lampes voiles
de vert ple rpandaient leur lueur attnue sur une partie du vaste
salon aux tentures sombres, aux meubles somptueux et svres. Cette
douce clart enveloppait aussi, prs de la chemine, le paisible
visage, les bandeaux blond cendr de Fraulein Rosa; elle dcoupait, sur
la tenture de la tapisserie fonce, le pur profil de Myrt et donnait 
sa lourde chevelure une dlicate teinte d'or ple.

L'institutrice lisait... ou plus exactement tait cense lire. En
ralit, elle sommeillait, et Myrt avait parfois un lger sourire en
la voyant sursauter, reprendre son livre, puis, un instant aprs, le
laisser retomber.

La jeune fille, elle, tait tout  fait veille, elle travaillait
activement  une petite jupe de chaud lainage, qui irait, demain,
rjouir une enfant pauvre pour son jour de Nol. Elle devait se hter,
la veille s'avanait, bientt arriverait le moment de s'apprter pour
la messe de minuit.

Tout en travaillant, elle repassait dans son esprit les mois couls.
Ils lui avaient apport bien des petites amertumes... Tout d'abord de
la part d'Irne, dont la jalousie et la malveillance s'taient accrues
 dater d'un jour o Myrt, rentrant d'une crmonie  la cathdrale,
s'tait trouve en face d'un groupe lgant sortant du salon de la
comtesse. Celle-ci, devant la surprise de ses htes, avait pris le
parti de prsenter Myrt. Or, il y avait l un jeune officier qui
portait le nom de Gisza. En entendant la comtesse Zolanyi dire:
"Mademoiselle Elyanni, la fille de ma pauvre cousine Hedwige Gisza", il
s'tait cri:

--Mais alors, nous sommes cousins, Mademoiselle?... J'en suis
absolument charm, et j'ose esprer avoir de nouveau le plaisir de vous
prsenter mes hommages.

Lorsque Myrt s'tait loigne, on avait fort compliment la comtesse
sur la beaut, la grce patricienne et l'aisance si naturelle de sa
jeune parente. Le comte Mathias Gisza ne s'tait pas montr le moins
enthousiaste, et Irne avait report sur Myrt la colre inspire par
l'admiration de son cousin pour cette "trangre", ainsi qu'elle la
traitait intrieurement.

Terka, jusque-l plus bienveillante  l'gard de Myrt, avait peu  peu
chang en s'apercevant que Mitzi, sa prfre et son insparable,
s'attachait ardemment  sa cousine. Elle aussi, pour un autre motif,
devenait jalouse de la jeune fille et lui tmoignait une grande
froideur, presque aussi pnible que les mots piquants ou acerbes de sa
cadette.

La comtesse Gisle demeurait heureusement toujours la mme, mais elle
ne s'apercevait pas--ou ne voulait pas s'apercevoir--de l'hostilit
de ses filles envers Myrt. Sa nature un peu molle et indiffrente ne
se proccupait pas que la jeune fille en souffrt, et d'ailleurs sa
faiblesse pour ses enfants lui interdisait envers eux le moindre blme.

Certaines compensations taient rserves  Myrt dans l'existence
presque austre, prive de distractions, qui tait la sienne au palais
Milcza, cte  cte avec la vie mondaine de ses cousines. Outre
l'affection de Mitzi, elle possdait celle de Renat, sur lequel elle
prenait dcidment une relle influence. De plus, elle avait acquis la
sympathie de Fraulein Rosa, excellente et placide personne, avec
laquelle elle perfectionnait son allemand et causait frquemment de
littrature, sujet cher  la Bavaroise qui avait fait de trs fortes
tudes.

Depuis quatre jours, la famille Zolanyi s'tait transporte 
Budapesth, ainsi qu'elle en avait coutume chaque anne pour les ftes
de Nol. Elle s'tait installe dans le vieux palais que le prince
Milcza y possdait, et qu'il laissait  leur disposition, comme ses
demeures de Paris et de Vienne. Ce matin, la comtesse et ses enfants
taient partis pour passer la veille et le jour de Nol au chteau de
Selzy,  quelques kilomtres de Budapesth. Il n'avait pas t un
instant question d'emmener Myrt, bien que les chtelains de Selzy
fussent des parents des Gisza... Et la jeune fille restait seule pour
cette fte de Nol avec Fraulein Rosa, dans le grand vieux palais
austre o flottait le souvenir des anctres du prince Arpad.

Sa pense, maintenant, s'en allait vers Voraczy. Que serait pour "lui"
cette fte si douce, si infiniment consolante pour les coeurs
chrtiens? Son me tait-elle encore rvolte, ou bien s'apaisait-elle
peu  peu?

Les nouvelles de Voraczy taient fort rares et fort succinctes. La
comtesse avait crit plusieurs fois  son fils, il lui avait rpondu
par des billets trs brefs ne donnant aucun dtail sur lui-mme.
C'tait une lettre de Katalia  Thylda, sa nice et filleule, que les
Zolanyi et Myrt avaient appris les rapports plus frquents du prince
Milcza avec le Pre Joaldy, les excursions du jeune magnat  travers
son domaine de Voraczy, les instructions donnes aux ispans pour
amliorer le sort de ceux qui y vivaient. La femme de charge, tant
fort discrte par nature, et connaissant d'ailleurs la haine du prince
Milcza pour les racontars, s'tendait fort peu sur ces nouvelles. Mais,
telles qu'elles taient, elles avaient mis au coeur de Myrt une joie
et un espoir. Si le prince sortait de lui-mme, s'occupait d'autrui,
des humbles et des petits dont il tait responsable devant Dieu, il
tait  peu prs certainement sauv.

Miklos, selon sa promesse, avait crit  Myrt, en lui apprenant que le
prince Milcza l'avait pris  son service particulier et qu'il se
trouvait maintenant heureux, si heureux! Son matre tait trs bon pour
lui, il ne lui tmoignait plus jamais la duret d'autrefois.

"Et je vous remercie de tout mon coeur, Mademoiselle Myrt, achevait
l'enfant. Je prie tous les jours pour que le bon Dieu vous rende
heureuse, et que Son Excellence devienne moins triste."

Triste, il l'tait sans doute plus encore en ces jours de ftes
familiales, le pauvre prince, seul dans sa demeure magnifique. Le
souvenir de son petit Karoly devait lui revenir plus intense, plus
poignant...

Myrt prta tout  coup l'oreille. La porte qui faisait communiquer ce
salon avec la pice voisine tait ouverte, et, du vestibule, un bruit
de voix arrivait jusqu' elle.

--Fraulein, coutez!... On croirait presque... oui, vraiment, on
croirait la voix du prince Milcza!

L'institutrice, enleve  sa douce somnolence, sursauta un peu et
couta un moment.

--Mais je ne sais... Ce serait pourtant si invraisemblable!

Myrt se leva vivement, elle traversa la pice voisine et ouvrit la
porte donnant sur le vestibule...

Oui, il tait l, la physionomie irrite, coutant les explications
embarrasses que lui donnait un domestique courb devant lui, tandis
que, derrire celui-ci, se tenaient d'autres serviteurs, le mine humble
et inquite.

Mais son visage s'claira subitement, il s'avana vers Myrt, la main
tendue...

--Myrt, vous tes l, au moins!... Macri tait en train de
m'apprendre que ma mre et mes soeurs ne se trouvaient pas ici, et
j'allais lui demander si vous les aviez suivies... Mais vous tes l!
dit-il d'un ton d'allgresse contenue en se penchant pour lui baiser la
main.

--Quelle surprise! murmura-t-elle avec une motion qu'elle ne
parvenait pas  rprimer. Je pensais justement combien ce jour de fte
serait triste pour vous, l-bas...

--Oui, il l'aurait t terriblement, si, hier, une rvlation de
l'excellent Pre Joaldy n'tait venue m'enlever le poids oppressant qui
me retenait captif. J'ai immdiatement dcid ce voyage dans
l'intention de passer en famille cette fte de Nol. Mais en arrivant,
je trouve un vestibule mal clair,  peine chauff, pas de
domestiques!... Je sonne, personne ne vient, je resonne de belle faon,
ces individus se dcident enfin  apparatre...

Et, d'un geste ddaigneux, il dsignait les serviteurs dont la
contenance n'tait rien moins que rassure.

--Il parat qu'en l'absence de ma mre, ils se croient permis des
ngligences et un laisser-aller incroyables...

--Il faut tre indulgent, aujourd'hui, mon cousin, c'est la veille de
Nol, dit doucement Myrt.

--Soit, je pardonnerai pour cette fois... Serestely, allez prparer
mon appartement, ajouta-t-il en s'adressant  son valet de chambre qui
se tenait derrire lui, une valise  la main.

Il enleva sa pelisse fourre, la tendit  un domestique et se tournant
vers Myrt:

--Mais vous a-t-on laisse seule ici?

--Non, Fraulein Rosa est reste aussi.

Il frona les sourcils et dit d'un ton mcontent:

--Ma mre aurait d vous viter cette presque solitude pour ce jour de
fte... surtout cette premire anne aprs votre pnible deuil... Mais
d'ailleurs, si elle est  Selzy, pourquoi ne vous a-t-elle pas emmene?
Les Gisza sont vos parents...

--Sans doute ne veulent-ils pas me reconnatre comme telle, dit
pensivement Myrt. Du reste, je prfre qu'il en soit ainsi,  cause de
mon deuil. Il y aura peut-tre de grandes runions  Selzy, ma place
n'y tait rellement pas.

--Toujours la sagesse mme, Myrt... Mais soyez sans crainte, les
Gisza n'auront bientt qu'amitis et sourires pour leur jeune cousine.

--Oh! j'en doute fort!

--Et moi j'en suis certain! dit-il d'un ton premptoire.

Il s'avana pour saluer Fraulein Rosa qui apparaissait, visiblement
stupfie par cette arrive inattendue. Puis il entra avec
l'institutrice et Myrt dans le salon, et dit en jetant un coup d'oeil
charm autour de lui:

--Vous avez su, toutes deux, rendre hospitalire et dlicieusement
accueillante cette grande vieille pice trop majestueuse... Avez-vous
l'intention de vous rendre  la messe de minuit, Myrt?

--Oui, Fraulein et moi comptions y assister dans la petite chapelle
voisine.

--Je serais heureux de vous y accompagner, si vous me le permettiez?

--Volontiers! dit-elle, une joie soudaine remplissant son me.

Depuis des annes, le prince Milcza n'avait plus assist  la messe. Si
cette fte de Nol pouvait tre le point de dpart d'une rnovation en
lui!

--Alors, je finis la veille avec vous? dit-il en attirant  lui un
fauteuil. Mais restez donc, Fraulein! ajouta-t-il en voyant que
l'institutrice prenait son livre et faisait un mouvement pour
s'loigner. Continuez votre lecture... Et Myrt travaillait  quelque
ouvrage charitable, sans doute?

Il prit le petit jupon qu'elle avait jet sur la table pour s'lancer
vers le vestibule, et dit avec motion:

--Toujours la mme, Myrt!... Les pauvres, les malheureux de corps ou
d'me sont demeurs vos prfrs?... Et vous continuez  Vienne vos
visites charitables?

--Oh! bien peu, malheureusement! L-bas, je ne puis les faire seule,
Thylda est bien jeune aussi, et d'ailleurs trs occupe. Fraulein Rosa
m'accompagne parfois, lorsqu'elle a un peu de temps libre... Nous nous
entendons trs bien, ajouta-t-elle avec un sourire  l'adresse de
l'institutrice.

--Qui donc ne s'entendrait avec vous, Fraulein Myrt! rpliqua la
Bavaroise avec une vivacit peu coutumire  sa tranquille nature.

--Bien parl, Fraulein! dit le prince Milcza avec un lger sourire.
Allons, ne rougissez pas, Myrt, nous n'allons pas chanter vos louanges
devant vous. Donnez-moi des nouvelles de ma mre et de mes soeurs... et
des vtres, naturellement. Je ne vous trouve pas une mine bien
brillante... N'est-il pas vrai, Fraulein?

--Oh! je me porte trs bien! protesta Myrt. Mais le sjour en ville
plit toujours un peu.

--C'est vident... mais je crains que vous ne travailliez trop.
Racontez-moi ce que vous faites, parlez-moi de vos occupations...

Un intrt profond se lisait dans son regard, dans l'accent de sa voix
qui s'adoucissait en s'adressant  sa cousine. Non, ce n'taient pas
chez lui banales phrases de courtoisie. Myrt sentait qu'il dsirait
rellement savoir quelle avait t sa vie depuis ces deux mois.

Et elle constatait aussi, avec une joie trs douce, qu'il n'tait plus
tout  fait le mme. Certes son beau visage pli portait toujours les
traces des souffrances morales endures, ses lvres retrouvaient, par
instant, leur habituel pli d'amertume, mais on ne pouvait nier qu'il
n'y et en lui une dtente, quelque chose que Myrt ne savait
expliquer, et qui ressemblait peut-tre  l'allgresse contenue d'un
captif dont les liens sont tombs, et qui n'ose croire tout  fait
encore  son bonheur.

Trs simplement, elle lui narrait son existence  Vienne, existence
bien simple, presque svre. Chez cette jeune crature si belle, il
n'existait pas un regret pour la vie mondaine dont les chos arrivaient
jusqu' elle.

--Rellement, Myrt, vous n'enviez pas mes soeurs? demanda le prince
Milcza en se penchant un peu vers elle comme pour mieux scruter sa
physionomie.

Elle posa sur lui ses grands yeux graves, rayonnants de sincrit:

--Oh! non, je vous l'assure! Cette existence me parat si vide, si
absolument inutile!

--Mais la vtre est bien srieuse?

--Oui, assez, dit-elle avec un sourire. Mais je la prfre mille fois
 celle de mes cousines.

Il appuya son menton sur sa main et murmura:

--Il est vraiment dommage que mes soeurs aient ces gots frivoles.
Elles ne peuvent tre d'agrables compagnes pour vous, Myrt.

La jeune fille baissa la tte et s'absorba dans son ouvrage. Le sujet
devenait brlant, le prince Milcza pouvant avoir l'ide de questionner
sa cousine sur les rapports qu'elle avait avec ses soeurs.

Mais il se contenta de demander:

--Donnez-vous toujours des leons  Renat?... Fait-il la mauvaise tte?

--Mais pas du tout! Il est mme gnralement fort gentil pour moi.

--Que disions-nous tout  l'heure? Rien ne peut vous rsister! dit-il
avec une motion nuance de malice. Mais ces leons ne vous ennuient ni
ne vous fatiguent?

--Aucunement... et du reste, s'il en tait autrement, ce serait tout
comme, puisque ce sont les leons qui devront m'aider plus tard  vivre
lorsque j'aurai acquis quelques annes de plus... lorsque j'aurai l'air
un peu moins enfant, ainsi que le dit Irne, ajoura Myrt d'un air
mi-souriant, mi-srieux.

--Oui nous verrons cela... plus tard, comme vous le dites, fit-il en
souriant lui aussi, avec une lueur mue et un peu railleuse au fond de
ses prunelles noires.

Fraulein Rosa, qui venait de jeter un coup d'oeil sur la pendule,
annona qu'il tait temps de partir. Myrt et elle montrent se coiffer
de leurs chapeaux et se revtirent de longs manteaux pais. En
redescendant, elles trouvrent dans le vestibule, cette fois
brillamment clair, le prince Milcza, tout prt lui aussi.

La chapelle, toute proche, faisait partie d'un couvent fond par un
anctre du prince Arpad. Pour ce motif, les princes Milcza avaient
toujours eu leur stalle particulire dans le choeur, prs de celle des
prtres. Mais, depuis des annes, cette stalle tait demeure
inoccupe...

Et voici que ce soir, les fidles habitus de la petite chapelle
voyaient se dresser,  cette place toujours vide, une haute et svelte
silhouette. Dans la vive clart projete par les bougies de l'autel,
apparaissait une belle tte hautaine, un profil ple et srieux.

Myrt, agenouille aux places rserves  la comtesse et  ses enfants,
s'abmait dans une prire ardente, dans une brlante action de grces.
N'tait-ce pas l un premier pas pour cette me autrefois meurtrie et
rvolte?... Quelle douceur de le voir l, l'attitude grave et
recueillie! Tous les souvenirs d'autrefois, les pieux souvenirs de son
enfance et de son adolescence devaient affluer en lui, et, sous leur
influence bnie, l'indiffrent d'hier retrouvait peut-tre les douces
prires de jadis.

Quand les fidles s'approchrent de la Sainte Table, le prince Arpad
tourna la tte de ce ct. Une motion profonde, difficilement
contenue, se lisait sur sa physionomie. Son regard se posa quelques
secondes sur Myrt. Les yeux levs vers l'hostie prsente par le
prtre, elle semblait transfigure sous l'impression d'une ferveur
vanglique.

L'motion s'accentua dans le regard du prince o s'exprimait un regret
profond, une tristesse immense mais sans amertume, en mme temps qu'une
joie religieuse et un espoir. Il regarda dans la foule s'loigner la
dlicate silhouette de Myrt retournant  sa place, et ses lvres
murmurrent, comme si elle et pu l'entendre:

--Priez pour moi, Myrt, vous qui avez le bonheur de possder votre
Dieu!

A la sortie, prs du bnitier, Myrt et Fraulein Rosa retrouvrent le
prince Milcza. Il leur tendit l'eau bnite et aida sa cousine 
s'envelopper dans son grand manteau, avec des gestes trs doux, presque
religieux, un air de grave et intense respect, comme l'et fait un
croyant pour un objet consacr.

Au dehors, prs de la porte, un pitoyable vieillard, les pieds dans la
neige, grelottant sous son vtement trou, implorait la charit,
entour de quatre petits tres non moins minables. Myrt murmura avec
compassion:

--Je le reconnais, c'est un pauvre vieux  qui le concierge du palais
donne toutes les semaines un peu de pain. Il parat que c'est la misre
noire, chez eux...

Tout en parlant, elle cherchait  atteindre sa poche.

Mais la main de son cousin se posa sur son bras.

--Laissez, ceci me regarde.

Il mit une pice d'or dans la main de chacun des enfants et s'loigna
avec Myrt et l'institutrice, aprs avoir jet ces mots au bonhomme
stupfait:

--Vous trouverez toutes les semaines un secours au palais Milcza.

--Merci pour eux, mon cousin! murmura la voix de Myrt, frmissante
d'motion.

--C'est moi qui vous remercie, pour m'avoir appris la douceur du bien
fait  autrui! rpliqua-t-il gravement.

Dans le vestibule, o les domestiques s'empressaient cette fois, le
prince Milcza dbarrassa lui-mme sa cousine de son vtement, tout en
demandant:

--Avez-vous pens  votre rveillon, Myrt?

--Certainement... et si j'osais vous demander de le partager, dans
toute sa simplicit?

--Osez, osez, Myrt! dit-il en souriant. J'accepte avec
reconnaissance, d'autant plus que je me sens quelque peu affam, ayant
dn de bonne heure et fort lgrement.

Dans le grand salon tide et bien clair, il se tint debout prs de la
chemine et regarda Myrt aller et venir, tout occupe de la
prparation de son th, pour lequel elle savait le prince Arpad
particulirement difficile. La lumire tamise de vert clairait
doucement son profil dlicat et sa superbe chevelure releve avec une
simplicit qui et paru chez tout autre de la coquetterie, tant elle
faisait valoir la forme parfaire de cette tte de jeune Grecque. Sa
taille lgante, ses mouvements d'un naturel et d'une grce infinis,
l'expression dlicieusement srieuse et attentive de son visage tandis
qu'elle accomplissait avec des soins minutieux sa tche de mnagre,
tout, en elle, formait un ensemble si dlicatement harmonieux que
Fraulein Rosa elle-mme oubliait de s'asseoir en la contemplant.

--Myrt, si j'en crois les soins que vous prenez, je suppose que ce
th sera parfait, dit le prince en souriant.

--Mais je le souhaite!... sans oser l'esprer, toutefois. Terka le
fait si bien!... Et pourtant vous n'en tiez pas toujours satisfait,
mon cousin.

--Voil une constatation qui ressemble un peu  un reproche, n'est-il
pas vrai? Allons, je vous promets d'tre moins difficile dsormais...
Mais dites-moi, ne trouvez-vous pas ce "mon cousin" bien crmonieux?
Si vous m'appeliez Arpad comme mes soeurs?

--Mais... je ne sais... dit-elle d'un air perplexe.

--Mais si, ce sera mieux, je vous assure. Voyons, nous allons goter
ce th qui vous a donn tant de peine, Myrt! ajouta-t-il gaiement en
voyant la jeune fille saisir la thire.

Parmi tous les rveillons qui se clbraient cette nuit-l dans la
ville de Budapesth, il n'y en eut probablement pas un aussi calme, ni
aussi intimement heureux que celui-l. Sur la demande de son cousin,
Myrt parla de ses Nols d'autrefois, prs de sa mre, de sa vie si
occupe  Neuilly, de ses consolations et de ses tristesses, de l'aide
affectueuse qu'elle avait trouve prs des excellentes dames Millon.
Elle lui racontait tout avec une simplicit et une confiance absolues,
et lui, non moins simplement, la voix un peu altre par l'motion
douloureuse, rappelait  son tour les ftes de Nol de son petit
Karoly, disait des traits de sa courte vie...

--Vous tes la seule, Myrt, devant qui je puisse voquer, sans trop
de douleur, et mme avec une sorte de consolation, le souvenir de mon
petit ange. C'est que je sens que vous l'avez rellement, profondment
aim, c'est que lui, mon Karoly, vous chrissait tant!... presque
autant que son pre, Myrt.

--Vous en avez bien t un peu jaloux, n'est-ce pas?

Ses lvres se crisprent lgrement et il murmura:

--Pardonnez-moi, Myrt... J'ai t si froid pour vous!... mme dur
parfois... et vous avez t si bonne de l'oublier ensuite! Mais nous
reparlerons de cela plus tard, je vous expliquerai bien des choses...

Il demeura quelque temps silencieux, les yeux fixs sur le foyer o
s'croulaient les bches incandescentes. Myrt, ses petites mains
croises sur sa jupe noire, regardait vaguement Fraulein Rosa,
discrtement assise  l'cart, plonge en apparence dans sa lecture, en
ralit sommeillant doucement, berce par les accents de la langue
magyare qu'elle ne comprenait pas assez couramment pour suivre la
conversation du prince Arpad et de Myrt.

La pendule, sonnant deux heures, fit sursauter le jeune magnat.

--Oh! Myrt, comme je retarde votre repos!... Et cette pauvre Fraulein
qui s'est endormie!

Rveille subitement par l'exclamation du prince, l'institutrice se
redressa en ouvrant trs grand ses yeux embrums de sommeil.

--Pardon, prince... Je crois... oui, vraiment, je crois que je dormais
un peu! dit-elle d'un air confus.

--C'est ma faute, Fraulein, je vous ai retarde... Allez vite vous
reposer, Myrt. Pourrai-je vous voir demain matin avant mon dpart?

--Comment, vous partez demain? dit-elle d'un ton stupfi.

--Oui, je suis venu seulement pour la messe de minuit... Je parais
vous tonner fortement? Que voulez-vous, j'ai la rputation d'avoir des
ides trs fantasques, parfois, dit-il avec un sourire teint d'ironie.

--Mais vous n'avez pas vu votre mre, ni vos soeurs?

--Oh! croyez-vous qu'elles en soient si fches! fit-il avec une lueur
railleuse dans le regard. Ma prsence leur aurait gt leur fte de
Nol...

--Oh! Arpad!

Il lui prit la main et dit en souriant:

--Vous tes trs aimable de protester, Myrt. Mais vous constaterez
que j'ai bien devin,  la faon dont mes soeurs, tout au moins,
accueilleront la nouvelle que vous leur annoncerez... Vous allez
peut-tre me dire que j'ai fait ce qu'il fallait pour cela? Non, vous
n'osez pas? Mais vous le pensez, je le sais... Certes, je n'ai pas t
un frre aimable. Mais si j'avais senti chez elles l'nergie, la
vaillance  la fois si intrpide et si douce de certaine petite me que
je connais, au lieu de les voir plier servilement sous mes volonts les
plus injustes, croyez, Myrt, que mon estime et mon affection pour
elles auraient t fort augmentes, et que je les verrais d'un oeil
beaucoup plus bienveillant, beaucoup plus fraternel.

L'allusion de son cousin avait couvert le visage de Myrt d'une lgre
teinte rose, et mis dans son regard un peu de confusion. Elle dit pour
changer de sujet:

--Ainsi, vous tes absolument dcid pour demain matin?

--Absolument... J'ai de grands projets, Myrt, je suis seulement venu
chercher ici un peu de lumire, et j'en emporte plein le coeur. J'ai eu
encore l-bas de terribles crises morales, j'aurais sombr, si je
n'avais senti autour de moi comme un doux rayonnement, et une ambiance
de prires, celles du Pre Joaldy, et les vtres, Myrt... Maintenant,
j'emporte de la lumire! rpta-t-il d'un ton d'allgresse contenue.

      *      *      *      *      *

Lorsque, deux jours plus tard, la comtesse Zolanyi et ses filles
revinrent  Budapesth, elles manqurent tomber de leur haut en
apprenant la singulire apparition du prince Milcza dans la vieille
demeure o il n'avait pas mis les pieds depuis des annes.

--Voil qui est bien de lui! s'cria la comtesse en levant les bras au
plafond. Tomber sur les gens, les surprendre, pour avoir le plaisir de
leur confusion!... Et qu'a-t-il dit en ne nous trouvant pas l, Myrt?
Etait-il trs mcontent?

--Mais vraiment non, ma cousine. Il ne pouvait l'tre,
raisonnablement... Lui seul tait fautif en ne vous prvenant pas de
son arrive.

--Oh! si vous croyez qu'il se donnerait la peine!... dit Irne. Et,
fautif ou non, ce n'est jamais lui qui a tort.

--Mais enfin, quelle singulire ide lui a pris l! dit la comtesse
qui semblait rellement abasourdie. Lui, qui n'a pas quitt Voraczy
depuis si longtemps!... Et venir passer seulement quelques heures ici!

--Pour aller  la messe de minuit, lui qui avait dsert l'glise!
ajouta Terka. C'est presque invraisemblable, ce que vous racontez,
Myrt, et si Fraulein Rosa ne s'tait trouve l,  j'aurais pens que
vous aviez t le jouet d'un rve.

--Est-il toujours sombre? Vous a-t-il paru remis un peu de sa grande
douleur? interrogea la comtesse.

--Oui, vraiment, ma cousine. On sent fort bien qu'il souffre
profondment toujours, mais il ragit et sa physionomie n'est plus tout
 fait comme autrefois... Fraulein Rosa l'a remarqu aussi.

--Oui, c'est exact, confirma l'institutrice.

--Et il a accept de rveillonner avec vous? dit Irne d'un ton de
profonde stupfaction. Allez-vous m'apprendre aussi qu'il s'est montr
causant et aimable?

--Mais parfaitement, vous tombez juste, rpliqua l'institutrice avec
calme.

La jeune fille laissa glisser ses bras le long de son corps.

--Non, Fraulein, c'est inou!... quelle fe l'a donc transform d'un
coup de baguette?

--Mais enfin, vous a-t-il donn une explication plausible sur ce
voyage impromptu? interrogea la comtesse.

--Il m'a dit qu'il lui tait venu tout  coup l'ide de passer en
famille cette nuit de Nol, rpondit Myrt.

--Mais en cas, il aurait d tre trs dsappoint, trs mcontent?...
Je crois plutt qu'il n'a pas eu le courage de rester  Voraczy pour
cette fte de Nol, qui lui rappelait peut-tre plus cruellement le
souvenir de son fils. L'enfant avait ce jour-l la permission de
prolonger un peu la soire, son pre le prenait sur ses genoux, au coin
de la chemine bien garnie de bches, et le Pre Joaldy venait lui
raconter des lgendes de Nol.

--Oui, vous devez avoir trouv, maman, dit Terka. Il est vident que
notre absence lui importait bien peu. Et il faut convenir que... notre
veille de Nol n'aurait pas t si agrable que l-bas.

--C'est donc Myrt et Fraulein qui auront eu tout l'honneur et le
plaisir de la rapide visite du prince Milcza, ajouta ironiquement
Irne. Elles n'en paraissent pas plus mues que cela!... Pourtant, de
le voir seulement un peu causant, il y avait de quoi tre renverse,
rellement!

--J'en ai t simplement satisfaite pour lui, rpondit Myrt avec
froideur.

Elle se sentait vivement irrite du persiflage d'Irne, et peut-tre
plus encore de la satisfaction  peine dguise dont tmoignait la
physionomie de ses cousines... Et cependant tout ce luxueux bien-tre,
tous ces plaisirs qui leur taient indispensables se trouvaient dus 
la gnrosit du prince Milcza. Celui-ci, certes, avait t dur et
autoritaire... Mais, comme le prouvaient les paroles dites l'autre jour
par lui  Myrt, il et peut-tre agi autrement s'il avait trouv en
elles des caractres srieux et fermes, avec le dsir d'adoucir par
leur affection sa triste existence, et il tait certain qu'il ne leur
savait aucun gr de leur extrme souplesse  son gard.

      *      *      *      *      *

L're des tonnements n'tait pas close pour la comtesse Zolanyi et ses
filles. Le prince Milcza, dcidment, aimait les dcisions soudaines et
mystrieuses... Une lettre de Katalia  sa filleule vint apprendre au
palais Milcza cette stupfiante nouvelle: le prince avait quitt
Voraczy, accompagn de son valet de chambre et de Miklos, pour voyager,
croyait-on.

Un mois plus tard, la comtesse reut de son fils un billet, laconique
toujours, et timbr de Paris. Au retour d'un voyage en Espagne et en
Algrie, le prince Arpad s'tait install dans l'htel depuis si
longtemps dlaiss par lui.

Par leurs relations parisiennes, les comtesses Zolanyi apprirent
bientt qu'il avait fait sa rapparition dans les salons
aristocratiques, dans les cercles artistiques ou littraires autrefois
frquents par lui, et qui l'accueillaient de nouveau avec le plus
flatteur empressement.

--C'est inou! s'cria la comtesse Gisle en apprenant cette nouvelle.
Aurais-je jamais pens pareille chose!... On croirait positivement que
c'est la mort de son fils qui l'a enlev  sa misanthropie!... Et
pourtant, si quelque chose devait l'y enfoncer davantage, c'tait cela,
me semble-t-il. Quand je songe comme il tait encore sombre et trange
 notre dpart de Voraczy!

--Oui, il est rellement incomprhensible! dclara Irne. Je le
croyais dsespr... pas du tout, c'est une rsurrection! On viendrait
maintenant me dire qu'il songe  un second mariage que je n'en serais
pas tonne.

Ces mots furent prononcs avec une sorte d'irritation contenue, dont
Myrt ne s'expliqua pas la raison, mais qui et t comprise de
quiconque aurait pens  ceci: le prince Milcza, sans enfants, avait
pour hritiers naturels son frre et ses soeurs. En admettant que ses
domaines patronymiques retournassent  sa famille paternelle, il lui
restait encore de quoi combler les rves les plus ambitieux de Terka et
d'Irne... Et cet blouissant mirage s'vanouirait devant la
perspective d'une seconde union.



CHAPITRE XIII



Un doux soleil printanier chauffait les champs dj verdoyants,
clairait les sombres frondaisons des forts, jetait un miroitement sur
la rivire qui courait le long de la route, entre les buissons fleuris.
Les senteurs champtres, saines et douces, parfumaient la brise lgre
qui venait caresser le visage ros de Myrt et soulever ses cheveux
dors.

Oh! cet air de Voraczy, combien elle l'aimait! Elle revenait pourtant
de Naples, o la comtesse Gisle,  la suite d'une bronchite dont elle
ne pouvait se remettre, avait d aller finir l'hiver, dans la demeure
d'une soeur du dfunt comte Zolanyi. Mais la ville admirable, son
soleil, toutes les merveilles de ses environs n'avaient pu empcher
Myrt d'aspirer secrtement au jour o elle reverrait de nouveau
Voraczy.

Elle allait y atteindre maintenant. Comme l'anne prcdente, la
voiture suivant celle o la comtesse se trouvait avec ses filles
l'emmenait vers le chteau en compagnie de Fraulein Rosa et de Renat.

Voraczy tait encore priv de son matre. Le prince Arpad, aprs un
nouveau voyage, cette fois dans les pays scandinaves, avait regagn
Paris. De l, il avait crit  sa mre en lui demandant quand elle
comptait partir pour Voraczy, o lui-mme, disait-il, avait l'intention
de retourner incessamment. Cette lettre avait fait se hter quelque peu
la comtesse Gisle, qui se ft volontiers attarde  Vienne  son
retour de Naples.

Mais quelques jours avant le dpart, en parcourant un journal, elle
tait tombe sur cet entrefilet:

"Le Bois a failli tre, hier, le thtre d'un grave accident. Le comte
de Lorgues et sa fille, la charmante veuve du vicomte de Soliers, le
sportsman bien connu, faisaient une promenade  cheval en compagnie du
prince Milcza, le jeune magnat hongrois dont toute la haute socit
parisienne a accueilli avec allgresse la rapparition. Au dtour d'une
alle, le cheval de Madame de Soliers, qui donnait depuis quelque temps
des signes d'agitation, prit peur devant un poteau et s'emporta. Le
prince Milcza, dont la merveilleuse adresse de cavalier est bien
connue, lana son cheval  sa poursuite. Il russit  atteindre
l'animal emport et  l'arrter, au risque d'tre lui-mme entran.
Madame de Soliers en a t quitte pour une trs vive motion, mais son
sauveur a eu l'paule gauche violemment froisse dans l'effort fait
pour maintenir la bte furieuse."

La comtesse avait immdiatement tlgraphi  son fils. Elle en avait
reu cette rponse: "Souffre beaucoup, mais n'ai absolument rien de
grave. Compte toujours tre  Voraczy  date fixe."

Cependant aujourd'hui, quand la comtesse tait arrive  la petite
gare, un domestique lui avait remis une dpche arrive le matin, et
dans laquelle son fils l'informait qu'il ne serait  Voraczy que le
surlendemain.

--Serait-il plus souffrant?... Ce journal n'tait peut-tre pas bien
renseign, Arpad a pu avoir quelque chose de grave.

Ces craintes de la comtesse, Myrt les partageait un peu, et elles
couvraient d'un voile la satisfaction de ce retour  Voraczy.

Comme l'anne prcdente, toute la domesticit tait groupe sur le
grand perron, une partie en costume national, l'autre revtue de cette
lgante livre blanche  parements couleur d'meraude qui tait celle
du prince Milcza.

En franchissant le seuil du vestibule, la comtesse Gisle s'arrta en
murmurant:

--Voyons, je rve?... Des fleurs ici!

--Par exemple! murmura la voix stupfie d'Irne.

Oui, le vestibule tait garni de fleurs... garni avec une profusion
inoue, embaum de pntrants parfums. Et parmi ces fleurs venues sans
doute du littoral mditerranen, hliotropes, oeillets normes,
narcisses, anmones, parmi les dlicates bruyres roses et blanches,
les grandes violettes au parfum lger, les orchides superbes;
dominaient le muguet et les roses... roses nacres, roses th, roses
pourpres, un ruissellement de corolles odorantes, veloutes ou
satines, aux nuances exquises.

La stupeur de la comtesse Zolanyi tait telle qu'elle balbutia cette
question pourtant bien inutile:

--Mais, Vildy, c'est Son Excellence qui a donn l'ordre?...

--Oui, Votre Grce, rpondit le majordome, dissimulant, en personnage
bien styl, l'tonnement que devait lui causer pareille question.

La comtesse, russissant  dominer sa surprise, se dirigea avec ses
filles vers l'escalier. Myrt les suivit, et, au premier tage,
s'arrta pour demander:

--J'occupe toujours la mme chambre, n'est-ce pas, ma cousine?

--Mais sans doute... Je pense que Katalia l'a fait prparer...

La femme de charge, qui montait derrire Myrt, s'avana avers la
comtesse Gisle.

--Son Excellence a donn l'ordre de prparer pour Mademoiselle Elyanni
l'appartement des Fleurs.

--Vous dites?... l'appartement des Fleurs? fit la comtesse avec une
surprise intense.

--Quelle folie! murmura Irne entre ses dents serres. L'un des plus
beaux appartements du chteau!... Sa reconnaissance pour cette petite
l'gare, positivement!

Myrt suivit Katalia qui l'introduisit dans un salon aux tentures
soyeuses, fond blanc, semes de grandes fleurs broches aux teintes
dlicates. Les meubles, d'un dessin exquis, taient faits d'un bois
jaune ple garni d'incrustations lgres, et leur apparente simplicit
cachait, aux yeux non exercs, une valeur laissant loin d'elle celle
d'une dcoration plus somptueuse. Ce luxe sobre, cette lgance
raffine existaient d'ailleurs dans tous les dtails de l'ameublement
de ce salon et de la chambre voisine, vers laquelle Katalia conduisait
Myrt.

Un dlicat parfum remplissait la premire pice. Dans une corbeille de
Svres s'panouissaient des fleurs, des roses et des muguets, les
prfres de Myrt.

--Je pense que Votre Grce se trouvera bien ici, dit la femme de
charge d'un ton satisfait. L'appartement est un des mieux exposs du
chteau, et la vue est superbe...

Tout en parlant, elle ouvrait une des fentres, et Myrt s'avana sur
le large balcon de pierre.

Une exclamation de surprise s'chappa des lvres de la jeune fille.
Devant elle s'tendaient les jardins, non plus avec leur svre parure
de feuillage, mais maintenant garnis d'une profusion de fleurs
admirables... Et, dans les bassins de marbre, l'eau retombait en jets
merveilleusement iriss par le soleil.

--En vrit, des fleurs partout! murmura Myrt.

--Oui, tout est chang maintenant, dit Katalia d'un ton de vif
contentement. Les serres aussi ont retrouv leurs fleurs... Je
comprends l'tonnement de Votre Grce, car nous aussi avons failli
tomber de notre haut quand Son Excellence, avant son dpart, a donn
ses instructions  ce sujet... Et maintenant la tombe du petit prince
est toujours couverte de fleurs... les pareilles  celles-ci,
ajouta-t-elle en dsignant les muguets et les roses. Il faut penser que
ce sont les prfres de Son Excellence, car il a tlgraphi exprs la
semaine dernire pour donner l'ordre d'en mettre partout.

...Le lendemain, aprs la messe, Myrt entra dans la sacristie o
l'aumnier venait d'enlever ses vtements sacerdotaux.

--Ah! voil ma petite brebis! dit-il avec satisfaction. Eh bien!
comment allons-nous, mon enfant? comment s'est pass cet hiver?
Etes-vous contente de revoir Voraczy?

Myrt rpondit aux questions du vieux prtre, puis, s'excusant de le
dranger, elle lui demanda la clef de la crypte dont l'aumnier gardait
un double, l'autre tant toujours entre les mains du prince Milcza.

--Aprs Dieu, j'ai dsir que ma premire visite  Voraczy soit pour
le cher petit Karoly, mon Pre.

--C'est une pense digne de votre coeur, ma chre enfant. Voici cette
clef... Combien de fois notre pauvre prince y est-il descendu, cet
hiver! Il faut pense que des mes angliques intercdaient pour lui,
dans cette nuit o se dbattait son coeur... Mais maintenant vous
trouverez des fleurs sur la tombe de Karoly, mademoiselle Myrt.

--Oui, je le sais... Il est donc bien chang, mon Pre?

Un imperceptible sourire entr'ouvrit les lvres du vieillard.

--Je ne l'ai pas vu depuis le mois de janvier... Mais enfin, tout
donne  penser qu'il y a, en effet, une grande transformation en lui.

En revenant de sa visite  la crypte funraire des Milcza, Myrt trouva
sur son bureau une lettre que Thylda avait apporte pendant son
absence. A premire vue, elle reconnut la large criture de Madame
Millon. L'excellente dame et sa fille lui avaient crit plusieurs fois,
et elle avait pu se convaincre quelle n'tait pas oublie de ses
voisines.

La jeune fille s'assit prs d'une fentre ouverte et dcacheta
rapidement l'enveloppe d'un violet vif, qui tait la couleur prfre
de Madame Millon, car elle l'arborait frquemment sur ses chapeaux.



"Chre Mademoiselle Myrt,

"Voil plus de huit jours que je voulais vous crire, mais Albertine a
t prise tout d'un coup d'une mauvais fivre, et nous avons eu tant
d'inquitudes et de tracas que je ne savais plus trop o en tait ma
pauvre tte. Mais ma chre fille va, aujourd'hui, le mieux possible, et
je viens maintenant vous raconter la visite que nous avons reue, voil
une douzaine de jours--celle du prince Milcza, votre cousin,
mademoiselle Myrt.

"Vous pensez si nous en avons t abasourdies, tout d'abord! Ah! quel
bel homme!... et comme on comprend bien, en le voyant, ce que c'est
qu'un vrai grand seigneur! Mais il s'est montr si aimable, si simple,
que notre embarras est bientt parti. Il nous a dit qu'tant venu sur
la tombe de Madame Elyanni avant son dpart pour la Hongrie, il avait
pens  monter jusque chez nous afin de pouvoir donner de nos nouvelles
 sa cousine, qui nous avait en grande affection. Dame, nous avons
caus de vous, mademoiselle Myrt! Les oreilles ont d vous en tinter,
l-bas. Je lui ai montr l'ancienne chambre de votre pauvre maman, il
est rest un instant, tout rveur, sur le petit balcon vitr o il y a
toujours vos roses, Mademoiselle, et o, en souvenir de vous, je
cultive, dans une petite caisse, de ce muguet que vous aimiez tant.
J'ai racont tout cela  votre cousin, et aussi comme vous travailliez
ferme et comme vous tiez dvoue  votre chre maman. Il paraissait
trs intress, et j'ai bien compris qu'il apprciait sa cousine  sa
juste valeur...

"Au premier moment, la vue de notre cher petit Jean a paru lui tre
pnible. J'ai bien vu qu'il pensait  son pauvre ange, et j'ai voulu
faire sortir l'enfant. Mais il l'a pris sur ses genoux et l'a fait
causer avec beaucoup de bont. Le petit est fou de "mon prince", comme
il dit, il ne parle plus que de lui, et j'ai d lui promettre
solennellement de faire un voyage en Hongrie... quand nous aurions
gagn le gros lot!

"C'est qu'il sait s'y prendre pour ensorceler son monde, ce prince
Milcza! Figurez-vous que mon gendre--un terrible dmocrate en
paroles,--m'a dclar aprs sa visite:

"--Si tous les gens de la haute taient comme celui-l,  la bonne
heure! Ce qu'il est aimable, ce prince-l, malgr son chic et son grand
air!"

"Et il n'a rien eu de plus press que d'aller colporter dans tout le
quartier qu'il avait reu la visite d'un prince hongrois, si riche
qu'il ne connaissait mme pas tous ses revenus. Mais il fallait le voir
racontant a en se rengorgeant! Ah! les farceurs que ces dmocrates!

"Le lendemain, nous avons vu arriver un beau jouet pour l'enfant,
accompagn d'une carte du prince Milcza. Comme Albertine se sentait
dj souffrante, mon gendre est all seul avec le petit  l'htel
Milcza, d'o il est revenu trs enthousiasm par l'accueil cordial
qu'il avait reu.

"Une voisine, qui a t ces jours-ci au cimetire, m'a dit que la tombe
de vos pauvres parents tait couverte de fleurs magnifiques. C'est lui
sans doute qui l'a fait orner ainsi."



Myrt s'arrta de lire, car les larmes emplissaient ses yeux... Comme
il tait bon et dlicat! Comme il savait trouver tout ce qui pouvait
toucher le plus profondment le coeur de Myrt!

Etait-ce vraiment ce mme homme si glacial, si indiffrent, qui n'avait
mme pas daign, l'anne prcdente, l'accueillir du nom de cousine,
qui lui avait impos prs de Karoly cette sorte d'esclavage que
l'abngation chrtienne de Myrt, sa compassion et son affection
grandissante pour l'enfant avaient seules rendu supportable, et bientt
mme plein de douceur?

Etait-ce cet tre ddaigneux de tout et de tous, ce misanthrope, ce
despote qui courbait les volonts autour de lui et n'avait pas un
regard de piti pour les souffrances des humbles?

--Oh! mon Dieu, soyez bni! dit-elle dans un lan d'ardente
reconnaissance. Soyez bni pour l'avoir enlev  ses tnbres, et
faites luire en son me votre pleine lumire, Seigneur!

      *      *      *      *      *

Cette fois, le prince Milcza arrivait  la date fixe. Une dpche,
parvenue au chteau le matin mme, en informait la comtesse Zolanyi.

--Ne vous attardez pas, Myrt, dit Terka en voyant sa cousine sortir
vers deux heures, son chapeau sur la tte. Le prince sera ici avant
cinq heures.

--Mais je suppose que la prsence de Myrt n'est pas indispensable 
son arrive! rpliqua ironiquement Irne.

--Oh! videmment non! dit l'ane en reprenant sa lecture.

Myrt sortit du chteau, o s'agitaient les laquais en livre de gala,
elle se dirigea vers le village d'un pas un peu press. Quoi qu'en
pensassent ses cousines, elle tenait  ce que le prince Milcza,  son
arrive, la trouvt avec sa famille. Il lui avait trop bien tmoign
qu'elle en faisait partie, il s'tait montr trop dlicatement
attentionn  son gard pour qu'elle ne se crt pas tenue  cette
preuve de dfrence.

Au village de Lohacz, elle revit ses chers pauvres de l'anne
prcdente, qui l'accueillirent avec une joie visible. Elle put
constater que dj le sort de beaucoup s'tait amlior, et que le nom
du prince Milcza n'tait plus prononc avec tant de crainte que l'anne
prcdente.

--Son Excellence a renvoy plusieurs ispans qu'on lui avait signals
comme trop durs, dit-on  Myrt, de sorte que les autres sont devenus
beaucoup moins exigeants... Et il parat que le prince a dans l'ide
beaucoup de rformes et d'amliorations.

En dernier lieu, Myrt entra dans une misrable demeure o vgtaient
une jeune veuve, toujours malade; et ses deux petites filles. Le
mdecin tait l, occup  admonester l'ane qui se refusait
absolument  se laisser faire une indispensable petite opration  son
doigt malade. Elle se roulait en criant sur le sol de terre battue, et
sa mre, dsole et fatigue aprs de vaines instances, tait tombe
puise sur une chaise.

--Que voulez-vous, je reviendrai demain! dit le mdecin. Mais il sera
peut-tre trop tard.

Myrt tenta  son tour de dcider la petite furie. Sa voix  la fois
svre et douce calma peu  peu l'enfant, mais celle-ci ne voulut
consentir  l'opration que si Myrt la tenait sur ses genoux.

La jeune fille n'hsita pas un instant  demeurer l, bien qu'elle st
qu'il lui restait  peine le temps indispensable pour regagner Voraczy
et changer de vtements. Quand l'enfant fut panse et tout  fait
rassure, elle s'loigna seulement, en htant le pas.

Mais comme elle approchait, elle leva les yeux et vit la bannire
princire qui s'levait lentement au-dessus du chteau. Le prince
Milcza arrivait  Voraczy.

Myrt ralentit le pas. Maintenant, il ne lui servait  rien de se
presser, elle ne pouvait se prsenter dans cette tenue de promenade,
quelque peu poussireuse, devant lui qui tenait tant au dcorum le plus
strict.

Elle entra par une porte de service, et gagna son appartement... Un
quart d'heure plus tard, on frappa chez elle, et elle vit apparatre la
comtesse Zolanyi.

--Eh bien! que vous est-il arriv, Myrt? Mon fils s'est montr trs
surpris et mcontent de ne pas vous voir avec nous...

--Je suis dsole, ma cousine! Mais je me suis trouve retarde...

--Enfin, vous vous en expliquerez avec lui! Il a d'ailleurs dit
aussitt: "Myrt n'a pu tre retenue que par un devoir...  moins
qu'elle ne se soit trouve souffrante!" C'est pour m'assurer de la
non-existence de ce dernier motif que je suis ente chez vous en
passant... Vous me voyez encore toute stupfie, Myrt! Il est
tellement chang! Le voil redevenu le prince Milcza d'autrefois--le
prince charmeur, comme on l'appelait  Paris et  Vienne. Il semble
plus jeune, il a dpouill cette apparence glace qui nous semblait si
pnible, il s'est montr vraiment aimable pour tous. Je crois qu'Irne
doit avoir bien devin... que l'ide d'un second mariage n'est pas
trangre  cette transformation. Peut-tre la vicomtesse de Soliers...
Elle est fort bien, et surtout trs intelligente, doue d'un esprit
piquant... Enfin, nous verrons. Pour le moment il nous suffit de noter
les changements dont nous allons tre les tmoins... enchants, du
reste. Mon fils m'a informe que dsormais le dner, auquel il prendra
part, aura lieu dans la salle des Banquets, comme autrefois, mais sans
la tenue du soir lorsque nous ne serons qu'entre nous, car il tient,
m'a-t-il dit,  conserver  ce repas un caractre intime. Vous pourrez
donc, Myrt, vous habiller comme  l'ordinaire.

L'avis tait superflu, Myrt n'ayant qu'une seule robe tant soit peu
lgante, qu'elle mettait chaque jour pour le dner et qui aurait fait
pauvre figure prs des robes ouvertes de ses cousines, si le prince
Milcza avait voulu maintenir le grand apparat qui prsidait jadis  ce
repas du soir.

Elle descendit quelque temps avant le dner, dans l'intention de ranger
son ouvrage qu'elle se rappelait avoir laiss dans le salon o se
tenaient la comtesse et ses enfants. La pice n'tait, ce soir, que
faiblement claire. En revanche, le salon voisin--le salon des
Princesses, comme on le dsignait--se trouvait brillamment illumin.

Comme Myrt achevait d'enfermer sa broderie dans un sac  ouvrage, le
bruit d'une porte qui s'ouvrait dans ce salon la fit se retourner un
peu... C'tait le prince Milcza qui entrait.

Non pas le prince Milcza jusque-l connu de Myrt, mais celui du
portrait vu par elle  Paris. Sa mre avait raison, il semblait
rajeuni. Cette impression tait-elle due  la coupe lgante de sa
coiffure autrefois un peu trange,  la recherche discrte de sa tenue,
jadis simplement correcte et tout  fait loigne de la mode,  son
allure plus vive, plus dcide?... ou bien  l'expression adoucie de sa
physionomie et  l'absence de ce pli amer des lvres, de cette sombre
tristesse du regard que Myrt avait encore remarqus, bien qu'attnus
et intermittents, pendant la veille de Nol?

Elle pouvait l'observer  son aise, car il s'tait arrt au milieu du
salon, en jetant un coup d'oeil autour de lui.... Et voici qu'elle
n'osait avancer, saisie d'une gne trange devant le prince Milcza si
diffrent de l'tre souffrant et rvolt qui avait si profondment mu
son me charitable.

Mais il vit tout  coup la mince silhouette vtue de noir qui se
dessinait au milieu de la pice voisine, dans la clart attnue. Il
eut une exclamation joyeuse et s'avana vivement, les mains tendues...

--Enfin, Myrt! Savez-vous que j'ai fort envie de vous adresser des
reproches?

Tout en parlant ainsi d'un ton de bonheur contenu, il s'inclinait et
portait  ses lvres la main de la jeune fille.

--...Mais je vous laisse prononcer votre dfense, ma petite cousine,
je me suis refus  vous condamner avant de vous entendre.

Il souriait doucement en la regardant... Et elle retrouvait dans ce
regard, mais plus intense encore, le rayonnement qui l'avait frappe
dans le portrait de l'htel Milcza.

Dominant l'motion profonde qui l'treignait, elle raconta alors le
fait qui avait motiv son retard.

--Je me doutais qu'il devait exister un motif de ce genre, petite
sainte Elisabeth. Ds lors, je n'ose plus me plaindre de ma dception
de tout  l'heure.

--Mais vous, Arpad?... votre paule?

--Elle va maintenant aussi bien que possible. J'en ai extrmement
souffert ces jours derniers, c'est pourquoi j'ai d remettre de
quarante-huit heures mon retour... Voyons, venez un peu en pleine
lumire, Myrt, que je voie si votre mine est meilleure qu' Nol...
Mais oui, je crois que ce sjour  Naples a t bon pour vous... 
moins que ce ne soit dj l'air de Voraczy qui ait produit son effet?

--Peut-tre, dit-elle en souriant. J'ai prouv tant de contentement
en m'y retrouvant!

--Moi aussi, Myrt. J'avais hte de quitter Paris, de revenir dans
cette demeure... malgr les souvenirs poignants que j'y retrouve.

Sa voix s'altra un peu, et une lueur douloureuse traversa son regard.

Les grands yeux de Myrt exprimaient aussi une motion profonde  cette
vocation du pass si proche encore,  la vue de cette douleur
paternelle, adoucie et rsigne maintenant, qui existait bien toujours
dans le coeur du prince Milcza.

Mais la physionomie assombrie du jeune magnat se dtendit aussitt
devant ce regard lumineux. Il dit, en serrant la petite main de sa
cousine qu'il tenait toujours entre les siennes:

--Vous me faites du bien, Myrt! Dans mes heures de dcouragement, de
noire tristesse, je pensais  ma petite cousine si vaillante, si
doucement gaie malgr les douloureuses preuves qui ont assombri sa
jeunesse. Dieu vous a accord un grand don. Il a fait de vous une de
ces fes bienfaisantes qui rpandent autour d'elles la lumire--la
douce et rayonnante lumire de leur me pure. Les pauvres coeurs
souffrants en sont tout clairs... Et c'est pourquoi tous les
malheureux vous aiment tant, Myrt.

Elle murmura en rougissant:

--Vous dites des folies, Arpad!

Il eut un sourire mu en rpliquant:

--Soit, admettons! Maintenant, il faut que j'accomplisse les
commissions dont je suis charg. Les dames Millon vous ont peut-tre
crit que j'avais t les voir?

--Oui... Oh! combien vous avez t bon, Arpad! dit-elle avec un regard
rayonnant de reconnaissance. Mes chers parents!... vous avez pens 
leur tombe!

--Mais c'tait, il me semble, la moindre des choses!... Et j'ai eu
grand plaisir  connatre cette demeure o vous avez vcu tant
d'annes, ces excellentes personnes qui vous ont t dvoues... qui le
sont toujours, du reste. Elles ont une admiration enthousiaste pour
Mademoiselle Myrt, et je suis charg de mille souvenirs affectueux. Le
petit Jean m'a dit qu'il viendrait vous voir. C'est un gentil enfant,
un peu fluet, un peu plot... Il m'a fait penser  mon pauvre chri qui
aurait presque son ge cette anne.

De nouveau, l'ombre douloureuse voilait les prunelles du prince Milcza.

Avec une dlicate adresse, Myrt sut loigner la pense pnible qui
ouvrait la blessure  peine ferme. Quand la comtesse et ses filles
entrrent, elles trouvrent le prince Arpad appuy  la chemine,
coutant avec un intrt amus le rcit que Myrt, assise en face de
lui, faisait des enthousiasmes "dmocratiques" du gendre de Madame
Millon.

Myrt put constater aussitt, comme le lui avait dit la comtesse
Gisle,  le changement du prince vis--vis de sa famille. Pour Irne
seule, il conservait quelque chose de sa hautaine froideur d'autrefois.
Non qu'il ft affectueux, les rapports crmonieux ayant exist
jusqu'ici enter lui et le siens n'ayant pas t propices  l'closion
de ce sentiment, mais il ne montrait plus la glaciale indiffrence de
jadis, il leur tmoignait mme un intrt aimable... Renat, surtout,
fut de sa part l'objet d'une attention particulire. Appelant prs de
lui le petit garon, il dit en posant sa main sur son paule:

--Je m'occuperai maintenant de toi, Renat. Je veux que tu deviennes un
homme srieux, digne du nom que tu portes.

Renat baissa le nez d'un air craintif, et la comtesse Gisle, dont la
physionomie exprimait une sorte d'effroi, balbutia:

--Mais, Arpad, je crains... Ce sera un grand ennui pour vous... Et
vraiment je crois qu' l'ge de Renat je puis encore...

Le prince eut un sourire teint d'ironie.

--Rassurez votre tendresse maternelle, ma mre. Je ne renouvellerai
pas pour Renat les corrections d'autrefois...  moins qu'il ne m'y
oblige dans des cas graves. Autrement, je suis tout dispos  la
traiter avec douceur et  m'attirer son affection... As-tu vraiment
peur de moi, Renat? ajouta-t-il en remarquant la mine craintive du
petit garon.

--Oui... un peu, balbutia Renat.

--Quel petit sot tu fais! dit le prince avec une tape amicale sur la
joue de son frre. Je suis sr, au contraire, que nous nous entendrons
trs bien... Qu'en pensez-vous, Myrt?

--Mais je crois aussi, rpondit la jeune fille avec un sourire
encourageant  l'adresse de Renat.

La comtesse Gisle ne paraissait aucunement persuade, mais elle n'osa
protester. Cependant, comme le matre d'htel venait d'annoncer le
dner, elle murmura, tout en posant sa main sur le bras que lui
prsentait son fils an:

--Vous ne le mettrez pas en pension, Arpad?

--Mais non, ma mre, il n'est aucunement question de cela? Je vous en
prie, ne vous inquitez pas  ce sujet. Je trouve seulement qu'il est
bon, pour une nature difficile comme celle de Renat, d'tre dirige par
une main masculine. Mais je ne me permettrais jamais de prendre  son
gard une mesure tant soit peu srieuse sans votre complet assentiment.

La physionomie de la comtesse se rassrna  cette dclaration qu'elle
n'aurait os attendre de son fils, tant donn son froid despotisme
d'autrefois.

La salle des Banquets tait magnifiquement claire, des fleurs
couvraient la table garnie de merveilleuse porcelaine de Svres, de
cristaux dsesprment fragiles, d'argenterie cisele avec un art
admirable.

Myrt allait se glisser modestement vers le bas de la table, prs de
Fraulein Rosa et des enfants, comme elle en avait coutume chez la
comtesse Zolanyi. Mais le matre d'htel l'arrta d'un geste
respectueux...

--La place de Votre Grce est ici...

Et il dsignait la chaise place  la droite du prince Milcza.

Myrt eut une seconde d'hsitation. Ne se trompait-il pas? Qui donc
avait donn cet ordre? Et la comtesse Gisle ne serait-elle pas
froisse de voir  la place d'honneur la jeune parente toujours un peu
traite en subalterne?

Mais Terka s'asseyait  la gauche de son frre et Irne, les lvres un
peu pinces,  la droite de sa mre. Myrt prit donc place prs de son
cousin, et sa simplicit, sa naturelle aisance eurent vite raison de ce
petit moment de confusion caus par l'attention dont le prince Milcza
honorait la jeune parente pauvre qui vivait sous son toit.

Combien il tait chang! Il causait maintenant, et avec quel charme! Il
racontait les impressions de ses voyages, il parlait de son sjour 
Paris, des relations renoues, des livres lus, des concerts ou des
pices de thtre entendus... Myrt l'coutait avec un plaisir infini,
bien qu'elle ignort la plupart des gens et des faits dont il parlait.
Mais il s'en apercevait aussitt et la mettait au courant en quelques
mots. Il n'entendait pas, videmment, que sa cousine demeurt tant soit
peu en dehors de la conversation.

On vint  parler de la vicomtesse de Soliers, que le prince avait  peu
prs certainement sauve d'un accident. Il dit avec un lger mouvement
d'paules:

--Ces jeunes femmes ne doutent de rien? La vicomtesse avait choisi un
cheval difficile, par pose, probablement. Ce sont l des imprudences
qui peuvent entraner les plus graves consquences, non seulement pour
soi-mme, mais encore pour autrui.

--Madame de Soliers est cependant une femme fort intelligente, dit la
comtesse Gisle.

--Oui, assez, je crois. Elle a surtout l'esprit vif et piquant, elle
cause bien. Avec cela, trs musicienne, doue d'une jolie voix, assez
expressive. C'est une personne agrable... pour ceux qui apprcient les
femmes mondaines. Nous aurons sans doute sa visite et celle de son
pre, cet t. Ils doivent faire un voyage en Autriche et pousser
jusqu'ici... pour me remercier encore, disent-ils. Ils m'ont dj
accabl de tmoignages de reconnaissance dont je suis rellement confus.

Mais ce n'tait rien moins que de la confusion qui s'exprimait dans son
regard. Un observateur y eut dcouvert une forte dose d'amusement
railleur... Et il accueillit par un sourire nigmatique cette rflexion
de Terka:

--Ils vous doivent bien cette reconnaissance, Arpad, aprs l'immense
service que vous leur avez rendu, et je crois qu'ils ne peuvent faire
trop pour vous la prouver.

--En effet, la reconnaissance est une grande vertu, et ce n'est pas
moi qui voudrais en dtourner qui que ce soit, car mon me en est
profondment pntre, dit-il avec une soudaine gravit.

En prononant ces mots, il regardait sa cousine. Une teinte rose
couvrit le teint si blanc, si dlicatement satin de Myrt, ses longs
cils s'abaissrent, voilant son regard confus. Elle ne vit pas le coup
d'oeil malveillant que lui lanait Irne... Mais quelqu'un
l'intercepta. Le prince Milcza devait tre maintenant au courant des
sentiments de sa soeur pour sa cousine Myrt.

Les sourcils soudain froncs, il demeura quelques instants silencieux,
et lorsqu'il lui arriva, dans la soire, d'adresser la parole  Irne,
sa voix reprit pour elle la duret, son regard, la glaciale froideur
d'autrefois.



CHAPITRE XIV



La cadette des jeunes comtesses devait se trouver bientt, dans tout
Voraczy, la seule qui ne cdt pas au charme de Myrt--ceci, grce 
un incident qui et pu avoir les suites les plus graves.

Quelques jours aprs l'arrive du prince Milcza, Terka, sa cousine et
Mitzi revenaient d'une promenade dans le parc, lorsque, d'un sentier
transversal, surgit un homme hirsute et en haillons qui s'lana sur
Terka, un couteau  la main. C'tait un fou furieux qui avait russi 
djouer la surveillance des gardes de Voraczy et s'tait gliss dans le
parc.

Mais avant qu'il et pu toucher Terka, Myrt tait devant sa cousine,
et ce fut elle qui reut la lame dans le bras.

Un garde, qui se trouvait  la poursuite du malheureux, arriva
heureusement  cet instant et le blessa d'un coup de revolver. Myrt,
soutenue par Terka et par lui, put rentrer au chteau, mais, dans le
vestibule, elle s'vanouit d'motion et de faiblesse.

Le prince et sa mre accoururent immdiatement, le docteur Heda fut
appel... Heureusement, la blessure n'avait pas de gravit. La
physionomie angoisse du prince Arpad se dtendit un peu  cette
dclaration du mdecin, et il baisa la main de sa cousine en murmurant:

--Vous voulez donc, Myrt, que nous vous soyons tous redevables?

La comtesse Gisle avait ardemment remerci sa jeune parente, et Terka,
dont le coeur tait bon et trs capable d'affection, n'avait su de
quelle faon lui tmoigner sa reconnaissance.

Myrt devenait de plus en plus,  Voraczy, une personne d'importance,
sans que sa simplicit, sa ravissante modestie en fussent altres. Il
n'tait plus question pour elle de remplacer Fraulein Rosa, la prince
Arpad s'tait catgoriquement prononc sur ce sujet, un jour qu'elle se
trouvait seule avec sa mre et lui.

--J'autorise encore, pour vous faire plaisir, les leons de violon, et
aussi, si vous le voulez, la lecture  ma mre. Mais quant au reste, je
m'y refuse absolument, et ma mre s'est trouve tout  fait de mon avis.

--Oui, mon enfant, j'ai rsolu de vous considrer comme une quatrime
fille, ajouta la comtesse en pressant affectueusement les mains de
Myrt.

--Vous tres trop bonne! dit la jeune fille avec motion. Mais comment
accepter de tout vous devoir ainsi?...

--Vous tes une petite orgueilleuse, Myrt, dit le prince avec une
douce ironie. Vous savez fort bien que vous faites partie de la
famille, que vous nous tes trs chre, et que nous vous sommes
infiniment redevables... Allons, laissons ce sujet. Voici Terka dj
toute prte, et qui ouvre de grands yeux en se demandant ce que nous
avons  causer ainsi au lieu d'aller revtir notre tenue de cheval.

Car Myrt apprenait l'quitation, avec son cousin comme professeur.
Trs souple, trs adroite, elle avait fait de rapides progrs, et
maintenant elle pouvait accompagner le prince et ses soeurs dans leurs
promenades.

Elle tait la plus dlicieuse amazone qui se pt rver, et lorsqu'elle
paraissait sur le perron du chteau, sa taille admirable dessine par
la robe de drap noir que lui avait offerte la comtesse, le petit
chapeau  longue plume pos sur sa chevelure aux reflets superbes,
Irne avait peine  teindre la lueur furieuse de son regard. Mais il
lui fallait se contenir en prsence de son frre, car ayant surpris
deux ou trois fois la manire acerbe et malveillante dont elle usait
envers sa cousine, le prince Milcza l'avait reprise avec une si
cinglante duret, qu'elle en gardait encore une cuisante blessure
d'amour-propre. Son animosit envers Myrt s'en tait accrue d'autant,
mais elle la dissimulait--ou du moins croyait le faire, car, pour le
pntrant coup d'oeil du prince, bien des choses ne passaient pas
inaperues.

Les domaines des environs se peuplaient peu  peu, et, cette fois, le
prince Milcza consentait  renouer des relations. Il y avait, 
Voraczy, quelques runions, des promenades taient organises... Rien
de trs mondain, d'ailleurs. Le prince avait nettement dclar  sa
mre qu'il entendait seulement remplir les obligations de son rang, et
qu'il ne voulait pas que les inutiles plaisirs du monde prissent une
place dans sa vie.

Myrt tait de toutes les runions, elle avait t prsente partout,
et l'admiration dont elle tait l'objet aurait gris une me moins
fermement chrtienne que la sienne. Mais  ces succs flatteurs, elle
prfrait cent fois ses sances de musique avec Terka et le prince
Arpad, ou les promenades  pied,  cheval et en voiture, au long
desquelles son cousin et elles causaient sur tous les sujets, se
rencontrant dans les mmes penses trs hautes, vibrant aux mmes
admirations tout toutes les beauts. Le prince Milcza paraissait
apprcier infiniment l'esprit dlicat de Myrt, la finesse et la sret
de ses jugements, la profondeur de son intelligence. Il avait accept
avec empressement de lui donner quelques conseils, au point de vue
intellectuel, ainsi qu'elle le lui avait demand un jour avec sa
charmante modestie accoutume.

--Je suis trs ignorante de beaucoup de choses, vous avez d vous en
apercevoir, et je ne voudrais pas que votre cousine vous ft honte.

--Si je ne vous connaissais si bien, Myrt, je penserais que vous
cherchez un compliment, avait-il rpliqu en souriant. Je me mets 
votre entire disposition, trop heureux de la confiance que vous voulez
bien me tmoigner.

Cette confiance en lui, Myrt l'avait absolue. Elle connaissait
maintenant l'lvation de son me, la dlicatesse de son coeur, quelque
temps obscurcies par sa douloureuse maladie morale... Elle savait aussi
que cette parole prononce jadis par lui, en ce jour dont le souvenir
la faisait encore frissonner: "Vous pouvez tout demander  votre
cousin", n'avait rien d'exagr.

Tout, mme le pardon de Marsa, la nourrice qui avait apport la mort au
petit Karoly. La malheureuse, chasse avec les siens de la demeure due
 la gnrosit du prince Milcza, errait en proie  la misre. Elle
tait venue supplier la comtesse Zolanyi, mais celle-ci, effraye,
n'avait mme pas voulu l'couter et l'avait fait renvoyer en disant:

--Si mon fils la voit, il est capable de faire quelque malheur!

Marsa avait rencontr Myrt, elle s'tait jete  ses pieds, et la
jeune fille, mue, avait promis de parler pour elle. Ce n'tait pas
cependant sans quelque apprhension qu'elle avait rempli sa promesse.
Elle allait rveiller de douloureux souvenirs, se heurter sans doute 
un violent ressentiment... Et, de fait, le prince, trs ple, le regard
dur, l'avait interrompue aux premiers mots.

--Je ne vous refuserai rien, Myrt, sauf cela!... Sans cette
misrable, mon bien-aim serait encore en vie.

--Mais un chrtien doit pardonner, Arpad!... Et songez  la situation
de cette pauvre femme, qui se trouvait sans nouvelles de sa mre et de
son enfant malade!

--Pas cela, Myrt, pas cela, je vous en prie!... Ne comprenez-vous pas
que vous me faites mal? avait-il rpliqu d'un ton altr.

Elle n'avait pas insist et s'tait contente de prier... Le lendemain
matin, aprs l'avoir aide  se mettre en selle pour la promenade 
cheval presque quotidienne, il lui avait dit en retenant sa petite main
entre les siennes:

--J'ai donn des ordres pour que la famille de Marsa rintgre le
logis d'autrefois. Vous voil contente, Myrt?

--Oh! Arpad!

Son regard le remerciait mieux que toute les paroles de reconnaissance,
et le pli profond que la lutte contre son ressentiment avait creus au
front du prince, s'effaa aussitt devant la radieuse lumire de ces
prunelles veloutes.

Au cours des promenades o il accompagnait ses soeurs et sa cousine, le
prince Milcza s'arrtait parfois  la porte de quelque pauvre demeure.
Les enfants s'enfuyaient, effars, mais revenaient vite  la voix de
Myrt, bien connue de tous. Les plus grands gardaient les chevaux,
tandis que les promeneurs pntraient dans le triste logis. Le prince
interrogeait les habitants sur leurs besoins, sur leurs aptitudes, il
caressait les petits enfants et montrait une si grande bont que la
crainte excite par son apparition se dissipait peu  peu, grce aussi,
il faut le dire,  la prsence de Myrt que tous ces malheureux
appelaient "notre ange".

Elle se montrait trs confuse des tmoignages de gratitude dont elle
tait l'objet, mais, en revanche, le prince Milcza paraissait prendre
plaisir  entendre louer sa cousine. Il y contribuait du reste lui-mme
en faisant passer une partie de ses aumnes par les mains de Myrt.

--Tenez, Myrt, vous remettrez ceci  tel, disait-il en entrant dans
le salon de sa mre. Si ce n'est pas assez, dites-le-moi... Et j'ai
pens que l'on pourrait donner la petite maison du bord du lac  ce
vieillard, qui a l'air si honnte et si rsign. Qu'en dies-vous?

Rien n'tait fait sans son avis, elle avait voix prpondrante sur les
dcisions de son cousin. Avec le Pre Joaldy, et parfois Terka dont
l'indiffrence se fondait peu  peu au contact de Myrt, ils
discutaient sur la fondation d'coles mnagres, d'ouvroirs, d'asiles
pour les vieillards et les infirmes. Le prince avait trac lui-mme le
plan d'un tablissement destin  recueillir les petits enfants
abandonns et qui porterait le nom de son fils.

Le Pre Joaldy multipliait les actions de grces, son regard rayonnait
chaque fois qu'en entrant, le dimanche, dans la chapelle pour dire sa
messe, il voyait occup le fauteuil princier si longtemps vide... Et le
chteau tout entier sortait, avec une sorte d'allgresse, de la torpeur
o l'avait plong la misanthropie de son seigneur.

Avec l't, les runions se multipliaient. Le prince Milcza avait
accept d'avoir  Voraczy quelques htes, entre autres son cousin
Mathias Gisza. Le jeune comte tait trs empress prs de Myrt, au
violent dpit d'Irne, que les malicieuses remarques de ses amies
exaspraient encore.

--C'est ridicule de traiter comme l'une de nous cette jeune fille qui
est destine  l'existence la plus modeste, maman! dit-elle un jour en
voyant Myrt plus jolie que jamais dans une toilette blanche trs
simple que lui avait offerte la comtesse Gisle.

Celle-ci regarda sa fille avec surprise.

--Comme l'une de nous?... Tu sais qu'elle-mme m'a prie de ne rien
lui donner de luxueux et ce n'est pas ma faute si sa beaut pare la
plus modeste des toilettes. Quant  une future existence modeste...
Irne, je crois qu'elle fera un brillant mariage.


Les lvres d'Irne se serrrent nerveusement.

--Elle en est capable! dit-elle entre se dents serres. Mathias... ou
Arpad, peut-tre!

--Oui, Arpad... murmura la comtesse. Il faut que ce soit elle, cette
irrsistible petite charmeuse, pour avoir dtruit aussi promptement sa
farouche dfiance. Il serait heureux avec elle...

Irne bondit.

--Comment, vous accepteriez cela, tout simplement? Cette jeune fille
sans le sou, cette enfant d'un artiste rat...

--Tu es ridicule, Irne, dit la comtesse d'un ton fch. Cette jeune
fille est une Gisza, son pre tait de noble race, un peu dchue
seulement. Elle est admirablement distingue, exquise au moral et au
physique. Je n'aurai pas une pense de blme pour Arpad s'il veut me la
donner pour belle-fille.

--Tous en admiration devant elle! dit rageusement Irne. Ah! elle
savait ce qu'elle faisait, l'intrigante, avec ses mines pieuses et
modestes, son affectation de dvouement! Malgr sa prcdente
exprience, le prince Milcza s'y est laiss prendre encore...

--Irne, tu ne dois pas parler ainsi! s'cria la comtesse d'un ton
svre, bien rare chez elle, Myrt a prserv la vie de ta soeur au
pril de la sienne, elle est pour nous tous dvoue et affectueuse...

Un bruit de pas au dehors l'interrompit. Le prince Milcza entra avec
son cousin et demanda en s'asseyant prs de sa mre:

--Myrt n'est pas encore descendue?

--Si, elle est dans le salon de musique avec Terka... Les voici.

--Arrivez, Mesdemoiselles! dit gaiement le comte Gisza en faisant
quelques pas au-devant des jeunes filles. Le prince Milcza va vous
annoncer deux importantes nouvelles...

--Oh! importantes! dit le prince avec un lger mouvement d'paules.

--Voyez ce ddaigneux! Que vous fait-il donc, mon cher?

--Bien d'autres choses, je vous assure!... Voyons, je ne veux pas
faire languir les curiosits que vous venez d'veiller, Mathias. Voici
les nouvelles... Tout d'abord l'archiduc Franois-Charles, qui
m'honorait autrefois de son amiti et que j'ai retrouv cet hiver, 
Paris, m'informe qu'en gagnant son domaine de Sehancz, dans une
quinzaine de jours, il s'arrtera une journe ici...

--Vraiment, Son Altesse veut bien! s'cria la comtesse Gisle d'un air
ravi.

--Seconde nouvelle, continua le prince avec la mme tranquillit. Le
comte de Lorgues et sa fille seront ici la semaine prochaine.

--Ah! vraiment, dit Irne d'un ton de vive satisfaction. Tout cela va
amener du mouvement  Voraczy, vous serez oblig de donner des ftes,
Arpad...

--Ne vous rjouissez pas, Irne, interrompit le prince d'un ton
railleur. Je donnerai une grande rception en l'honneur de Son Altesse,
ceci est  peu prs obligatoire, mais ce sera tout, mettez-vous bien
cette ide dans la tte. M. de Lorgues trouvera de quoi rjouir son me
d'rudit dans la bibliothque de Voraczy, Madame de Soliers se
contentera de simples petites runions et de promenades. Je n'ai jamais
eu l'ide de rien changer pour eux  nos habitudes.

--Vous dsolez cette pauvre Irne, Arpad! dit le comte Mathias avec un
sourire malicieux. Il est certain que, dans cet admirable cadre de
Voraczy, les grandes ftes semblent tout indiques... Qu'en dites-vous,
ma cousine?

Et attirant une chaise  lui, il s'asseyait prs de Myrt.

Les sourcils du prince Milcza eurent un bref froncement, et, avant que
la jeune fille et pu rpondre, il dit avec une sorte de scheresse
imprieuse:

--Myrt n'est pas une mondaine, heureusement, elle ne dsire que la
tranquillit... Du reste, son deuil n'est pas termin, elle ne pourrait
participer  ces grandes runions que vous paraissez dsirer autant
qu'Irne, Mathias.

--Oh! pas tant que cela, dit le jeune officier sans s'apercevoir de
l'ironie contenue dans le ton de son cousin. Je me trouve fort bien
ainsi, du moment o cela vous plat  tous. Avec ou sans ftes, Voraczy
est pour moi un Eden.

Les lvres du prince Arpad frmirent un peu, il se dtourna pour
adresser une observation impatiente  Renat qui entrait... Et, les
autres htes de Voraczy arrivant pour le th, la conversation changea
de sujet.

On demanda  Myrt un peu de musique. Le prince Milcza se leva aussitt
en disant qu'il accompagnerait sa cousine. Ils s'loignrent vers le
salon de musique, et Myrt ouvrait une petite armoire ancienne pour y
choisir un morceau...

--Que jouons-nous, Arpad?

--Ce que vous voudrez, Myrt. Nous avons les mmes gots, vous le
savez...

Il s'interrompit, ses traits eurent une crispation douloureuse. Un
morceau de musique venait de glisser  terre, et c'tait celui qu'avait
prfr le petit Karoly, celui qu'il demandait toujours avant tout
autre.

--Mon petit chri... mon petit aim! murmura-t-il.

Le doux regard de Myrt enveloppa sa physionomie altre, la petite
main de la jeune fille saisit la sienne... Mais il la repoussa en
disant d'un ton sourd et irrit:

--Vous me plaignez... oui, c'est cela seulement, de la compassion...

Toute saisie, un peu ple elle le regardait sans comprendre... Il lui
prit tout  coup les mains en murmurant:

--Pardonnez-moi, Myrt, je souffre!... Je suis un ingrat, car, quoi
qu'il arrive, vous aurez t pour moi une bienfaisante lumire...

Il s'interrompit, Terka et la comtesse Gisza entraient. Au hasard,
Myrt prit un morceau et se dirigea vers le piano, l'me mue et un peu
angoisse.



CHAPITRE XV



Madame de Soliers et son pre se trouvaient depuis huit jours les htes
du prince Milcza. Tous deux taient tombs en admiration devant les
merveilles de Voraczy. Lui, avait peine  s'arracher de la bibliothque
et de la galerie qui contenait d'inapprciables collections; elle,
parcourait les pices de rception, se grisant de ce luxe artistique,
dplorant, avec Irne et quelques autres mondaines, que l'on ne pt
dcider le prince Arpad  donner quelques-unes de ces merveilleuses
ftes qui avaient runi ici, du temps de la princesse Alexandra, la
noblesse hongroise et autrichienne.

--Il parle maintenant de n'en pas offrir mme  l'occasion de la
visite de l'archiduc! disait Irne. Il parat s'assombrir, depuis
quelque temps.

--Et il est impossible de vaincre sa volont, ajouta la vicomtesse
d'un ton vex. J'ai bien essay d'insinuer que je serais charme de
voir une de ces ftes, mais il m'a rpondu trs froidement qu'il
n'avait plus le got des grandes runions mondaines. Je n'ai pas os
insister, car, franchement, comtesse, votre frre est trs intimidant
quand il prend cet air-l!

--A qui le dites-vous! murmura Irne avec une sourde colre.

--C'est vrai, ma chre comtesse, vous ne paraissez pas tre dans ses
bonnes grces. Il n'est pas prcisment aimable pour vous, je l'ai
remarqu.

--Oui... et  cause de cette Myrt! dit Irne avec une sorte de rage.

--Comment cela? interrogea la vicomtesse avec un empressement curieux.

--J'ai mont trop franchement mon peu de sympathie pour elle, cela a
sufi pour que je sois bonne  pendre aux yeux du prince, qui ne voit
plus au monde que sa cousine. Elle a pris sur lui l'influence que
possdait le petit Karoly, mais une influence bien augmente, car il
rsistait  l'enfant et lui imposait  l'occasion sa volont, tandis
qu'il ne refuse rien  Myrt. Ah! elle n'aurait qu'un mot  dire, elle,
pour obtenir toutes les ftes qu'elle voudrait! Mais elle s'en
garderait bien, parce qu'elle sait que c'est son affectation de
simplicit, de srieux et de pit qui a pris au pige le prince Milcza.

La jeune veuve secoua la tte.

--Affectation est de trop, comtesse. Malheureusement pour vous,
Mademoiselle Elyanni est sincre, admirablement sincre, et c'est ce
qui fait sa force et son charme irrsistible. Voyez-vous, il n'y a
gure  esprer que le prince Milcza change d'avis, je m'tonne
seulement que leurs fianailles ne soient pas dj chose accomplie.

--Il ne s'agit peut-tre, aprs tout, de la part du prince, que de
tmoignages de reconnaissance exagrs pour ce qu'il croit devoir 
Myrt.

Madame de Soliers eut un sourire ironique.

--Ne cherchez pas  vous bercer d'illusions, comtesse. La
reconnaissance n'a que fort peu  voir dans les sentiments de votre
frre  l'gard de sa cousine. Vous avez certainement aussi bien que
moi la transformation de son regard lorsqu'il se pose sur elle,
l'intonation particulire de sa voix lorsqu'il s'adresse  elle? Hier,
je ne sais  quel propos, une ombre tait tombe sur sa physionomie, un
pli barrait son front. Sa cousine entre, elle le regarde.--Quels yeux
admirables elle a, si profonds, et si pleins de lumire!--Aussitt,
plus d'ombre, un visage soudain clair... Autre symptme: il
s'assombrit chaque fois qu'il voit s'empresser prs d'elle le comte
Gisza ou Miheli Donacz, votre jeune et dj clbre pote national, qui
a chant Mlle Myrt en des vers dlicieux. Enfin, maints dtails m'ont
rvl, depuis ces huit jours, ce que vous savez aussi bien que moi:
l'amour profond, souverain du prince Milcza pour sa cousine.

En remontant dans son appartement aprs cette conversation avec Irne,
la vicomtesse songeait, un sourire moqueur aux lvres:

--Hum! la petite comtesse est furieusement jalouse de sa cousine!...
Elle a de la chance, cette jolie Myrt! Elle aura vraisemblablement 
choisir entre le pote, le comte Gisza et le prince Milcza.
Naturellement, ce sera ce dernier...

Les lvres de Madame de Soliers eurent un pli d'amertume tandis quelle
murmurait:

--Il est si bien, et si parfaitement grand seigneur!... Princesse
Milcza... et une fortune fabuleuse... Mais il est inutile de lutter
contre elle, je l'ai compris ds le premier jour, en voyant cette
crature ravissante de corps et d'me. J'attendrai la visite de
l'archiduc, puis nous quitterons aussitt cette demeure, car il  me
sera dur... trs dur de rester ici sans espoir.

      *      *      *      *      *

Myrt, assise devant son petit bureau, venait d'achever d'crire aux
dames Millon... Et maintenant, un peu renverse sur sa chaise, elle
laissait son regard se perdre dans la profondeur bleue de l'horizon qui
lui apparaissait par la fentre ouverte.

Elle prouvait depuis quelque temps un peu de lassitude, morale
surtout. Malgr tout, une atmosphre de mondanit rgnait  Voraczy, et
elle y avait t jusqu'ici si peu accoutume qu'elle en ressentait, 
certains instants, une sorte de fatigue. Elle russissait  la
dissimuler--sauf peut-tre au coup d'oeil perspicace et toujours en
veil du prince Milcza--mais ici, elle laissait ses nerfs se dtendre
et son esprit se reposer dans une songerie paisible.

Elle pensait  ses chers pauvres, au vieux Casimir qui allait mourir, 
la petite Marcra dont la frle sant serait bientt remise, grce  la
gnrosit du prince Arpad... Et une ombre voilait ses yeux tandis
qu'elle songeait au pli soucieux remarqu depuis quelque temps sur le
front de son cousin,  sa visible proccupation,  une sorte d'angoisse
traversant parfois son regard. Il souffrait toujours, il luttait sans
doute contre ses dchirants souvenirs...

Un coup lger, frapp  la porte, la fit un peu tressaillir... C'tait
la comtesse Zolanyi, l'air mu et ravi.

--J'ai  vous parler, ma chre enfant, dit-elle en se laissant tomber
sur un fauteuil aprs avoir fait signe  Myrt de ne pas se dranger.
Je viens ici en ambassadrice... ou plus exactement, je remplace votre
mre. Il s'agit, en effet, de deux demandes en mariage.

Myrt eut un vif mouvement de surprise et son teint s'empourpra un peu.

--Des demandes en mariage? pour moi? dit-elle d'un ton incrdule.

--Mais oui, pour vous? Pourquoi semblez-vous si tonne?

--C'est que je suis sans dot, ma cousine, et je croyais...

--Il y a encore des gens dsintresss, qui apprcient la beaut
morale et physique au-dessus de l'argent. Le prince Milcza a reu la
confidence de Miheli Donacz, et il m'a charge de vous prsenter la
demande de ce jeune pote, dj une de nos gloires nationales et qui
souhaite ardemment vous faire partager les honneurs qui l'attendent.
C'est un noble caractre, vous avez pu le juger, du reste. Dj riche,
il appartient, en outre,  une vieille et honorable famille, et il est
excellent chrtien.

--Oui, je le sais, et j'estime profondment ses grandes qualits,
murmura Myrt.

Pourquoi, soudain, une tristesse trange, une mystrieuse angoisse
l'envahissaient-elles?

--L'autre demande m'a t faite par le comte Gisza. Vous avez pu, lui
aussi, l'tudier et le juger. C'est un charmant garon, riche,
suffisamment srieux, trs estim comme officier. Il vous admire et
vous aime, Myrt, et son oncle, qui lui a servi de pre, lui donne son
consentement, aprs m'avoir crit  ce sujet.

Myrt, un peu ple maintenant, baissait les yeux, en froissant d'un
mouvement inconscient ses petites mains sur sa jupe blanche.

--Je ne vous demande pas une rponse immdiate, mon enfant, vous
rflchirez tant qu'il vous plaira, continua la comtesse. Vous
choisirez en toute indpendance, et je crois que l'un ou l'autre de ces
deux partis et t pleinement approuv par votre mre.

Myrt leva les yeux, elle dit d'un ton calme et rsolu:

--Je crois, ma cousine, qu'il est inutile de laisser M. Donacz et le
comte Gisza dans l'incertitude, du moment o je suis certaine, demain
comme aujourd'hui, de leur rpondre par un refus.

--Myrt!... est-ce possible! balbutia la comtesse. Il faut absolument
rflchir, mon enfant... Que leur reprochez-vous, voyons?

--Rien, oh! rien! J'admire leur dsintressement, vous le leur direz
en les remerciant... mais je dois vous avouer, ma cousine, que mon
coeur est compltement froid  leur gard.

--Petite ingrate!... eux qui vous aiment tant! Ce pauvre Mathias!...
Vous voulez donc le dsoler, Myrt?

--J'en suis au regret... Mais il se consolera, ma cousine... Et il est
plus loyal de lui enlever ds maintenant tout espoir.

--Je n'ose insister, mon enfant... Du moment o votre coeur ne parle
pas, je comprends... Mais je suis peine du chagrin que je vais lui
causer.

--Moi aussi, dit Myrt avec motion. Mais cependant il m'est
impossible d'agir autrement... Pardonnez-moi, ma bonne cousine, l'ennui
dont je suis cause pour vous!

--Je n'ai rien  vous pardonner, ma pauvre petite! Je regrette
seulement que vous ne puissiez trouver votre bonheur dans l'un de ces
excellents partis... Allons, mignonne, embrassez-moi, et n'en parlons
plus. Mathias partira ce soir, vous n'aurez pas ainsi l'embarras de le
revoir.

Elle baisa le front de la jeune fille et s'loigna.

Quelques instants, Myrt demeura immobile et songeuse... La bizarre
angoisse ressentie tout  l'heure ne s'vanouissait pas. Pourquoi la
communication de la comtesse Gisle lui produisait-elle cet effet,
puisque la demande de ces deux jeunes gens, si flatteuse qu'elle ft
pour une jeune fille sans fortune, la laissait entirement froide?

Myrt se leva d'un mouvement rsolu. Elle tait accoutume  ragir
contre les impressions vagues,  ne pas s'engourdir dans d'inutiles
rveries... Ayant jet un coup d'oeil sur sa coiffure, elle descendit,
car l'heure du th approchait.

Au lieu de gagner directement le salon des Princesses, o se
runissaient  cette heure les htes du chteau, elle entra dans le
salon de musique pour chercher une Berceuse, oeuvre du prince Milcza,
qu'elle avait joue la veille avec lui pour la premire fois, et
qu'elle souhaitait revoir seule tout  son aise pour en mieux dtailler
les dlicates beauts et la pntrante expression.

Prs d'une des portes-fentres ouvrant sur la terrasse, Irne se tenait
debout, les traits durcis et le regard sombre. Elle enveloppa sa
cousine d'un noir coup d'oeil et dit d'un ton sifflant:

--Eh bien! il parat que vous faites la ddaigneuse, mademoiselle
Elyanni? Un Miheli Donacz, un comte Gisza ne vous suffisent pas! Vous
rver sans doute mieux que cela?

--Je ne rve rien du tout, rpliqua froidement Myrt. Je n'ai
jusqu'ici jamais beaucoup pens au mariage, tant si jeune encore et
sachant que mon manque de dot pourrait tre un obstacle... mais ce que
je sais, c'est que M. Donacz et le comte Gisza, malgr leurs trs
relles qualits et l'estime dans laquelle je les tiens, me sont trop
indiffrents pour que j'aie eu un seul instant d'hsitation.

Irne eut un petit rire bref et sardonique.

--C'tait bien la peine, vraiment, qu'il vous entourent de tant
d'hommages, que Miheli Donacz chante la jeune Grecque et ses yeux de
lumire, que le comte Mathias dlaisse pour vous le chteau de son
oncle, o l'on donne des ftes si exquises? Vous tes un coeur de
marbre, Myrt!

Elle rit de nouveau et s'avana lentement vers le milieu du salon,
tandis que Myrt, dominant l'impatience irrite qui la gagnait, se
penchait vers un casier  musique.

--Enfin,  dfaut de votre mariage, je crois que nous en aurons un
autre, continua tranquillement Irne. J'ai ide que le prince Milcza...
Il vient de s'en aller du ct des serres avec Mme de Soliers,
soi-disant pour lui montrer je ne sais quelle plante qu'elle dsirait
connatre. Mais il semblait trs mu, trs anxieux... Je pense, Myrt,
qu'il y aura ce soir une fiance  Voraczy.

Myrt se redressa brusquement, aussi blanche soudain que sa robe, ses
yeux un peu dilats se posrent sur Irne...

--Elle! Oh! vous croyez? dit-elle d'une voix touffe.

--Mais, certainement! Pourquoi semblez-vous si tonne? Ne fera-t-elle
pas une charmante princesse? Elle est fort gracieuse, et si
intelligente! Je m'explique maintenant le sjour du prince  Paris, et
sa transformation si complte.

--Mais pourtant, il ne paraissait pas... il est plutt froid avec
elle... Et elle est trs mondaine... dit Myrt.

Sa voix lui paraissait trange, comme trs lointaine, une sorte de
brouillard passait devant ses yeux...

--Oh! il saura l'habituer  ses gots, et comme elle en est fort
prise, elle se pliera volontiers  ce qu'il voudra. Je pense qu'il
sera trs heureux, et nous aurons une aimable belle-soeur qui gayera
tout  fait cette demeure.

Myrt se pencha de nouveau vers le casier et attira  elle au hasard
quelques morceaux de musique. Irne l'enveloppait d'un regard de
satisfaction mchante, elle semblait noter la pleur de ce teint
admirable, le frmissement des petites mains dont la forme idale et la
finesse avaient si souvent fait son envie.

Mais un appel de sa mre lui fit quitter le salon... Myrt remit alors
en place les morceaux qu'elle feuilletait machinalement, ne se
souvenant mme plus de ce qu'elle cherchait. Elle sortit sur la
terrasse, descendit les degrs et, toujours machinalement, se dirigea
vers le parc.

Les paroles d'Irne bourdonnaient singulirement dans son cerveau. "Je
crois, Myrt, qu'il y aura ce soir une fiance  Voraczy."... Jamais
elle n'aurait pens... non, jamais!

Pourquoi donc cette supposition d'Irne l'avait-elle si profondment
surprise et trouble? Il n'y avait cependant rien d'tonnant  ce que
le prince Milcza, guri de sa longue crise morale, chercht  se
refaire un intrieur... Seulement, il semblait bizarre qu'il et choisi
cette jeune femme trs mondaine.

Il avait t sduit sans doute par son intelligence, par la vivacit de
sa physionomie et le piquant de son esprit, par les dlicates
flatteries qu'elle ne lui mnageait pas...

Cependant, il se montrait simplement pour elle, comme pour tous les
htes fminins de Voraczy, un matre de maison trs courtois, sans rien
de plus. Aucun empressement, aucune sympathie mme...

Mais il n'aimait peut-tre pas laisser voir ses sentiments, il les
ferait connatre seulement  l'lue...

Myrt s'en allait comme en un rve, les penses s'entrechoquaient dans
son cerveau... Elle se trouva tout  coup devant le temple grec, elle
gravit les degrs et s'arrta sur le pristyle.

Elle se trouvait prs de la colonne o il tait appuy au moment o
allait se consommer son crime... Et la pense de cette scne, de
l'motion poignante de ces instants saisit Myrt, l'envahit, la pntra
de douceur et d'amertume immense...

Elle ouvrit la porte du temple... Une aeule du prince Arpad avait fait
de l'intrieur un sanctuaire ddi aux saints patrons de la Hongrie.
Leur effigie tait l, taille dans le marbre... Entre tous, Myrt
vnrait la sainte duchesse de Thuringe, et ce fut devant elle qu'elle
alla s'agenouiller, ce fut vers son doux visage qu'elle leva ses yeux
suppliants.

Que demandait-elle ainsi? Elle ne le savait pas exactement... elle
souffrait et elle implorait le secours.

Peu  peu, quelque apaisement descendit en elle. Le compatissant regard
de sainte Elisabeth versait un rconfort sur son coeur boulevers par
un mystrieux moi. Elle joignit les mains en murmurant avec ferveur:

--Ma chre sainte, priez pour lui!... Qu'il soit heureux, que sa chre
me, surtout, soit sauve... Son bonheur est mon bonheur, je sens que
je l'achterais avec joie par une grande souffrance.

Elle se releva et sortit du petit temple. L'heure s'avanait, on devait
s'tonner l-bas de son absence...

Mais elle s'arrta encore sur le pristyle. De nouveau, le souvenir de
ce qui s'tait pass l l'treignait,  la fois douloureux et si doux...

Combien, depuis lors, il avait su dlicatement lui tmoigner sa
reconnaissance!... Car elle avait compris qu'il ne la remerciait pas
seulement de son dvouement pour son fils, mais plus encore, peut-tre,
de son intervention en cette minute tragique qui allait dcider de son
ternit. C'tait par reconnaissance qu'il l'entourait d'attentions
chevaleresques, par reconnaissance qu'il se montrait si empress 
prvenir tous ses dsirs charitables, par reconnaissance encore qu'il
mettait tant de charme pntrant dans son regard et dans sa voix, qu'il
les adoucissait si bien pour elle comme autrefois pour Karoly.

Elle lui avait fait du bien, il le lui avait dit plusieurs fois. Ne
devait-elle pas remercier Dieu d'avoir t choisie comme l'instrument,
bien humble et bien imparfait, dont il s'tait servi pour donner un peu
de paix  cette me rvolte?... Maintenant, une autre continuerait la
tche. L'pouse aime pourrait beaucoup si elle savait comprendre cette
me vibrante sous son apparence altire et froide, ce coeur qui avait,
unies  une virile nergie, des dlicatesses presque fminines, et
d'immenses ressources d'affection, comme l'avait prouv son ardent
amour paternel.

Devant l'esprit de Myrt se dessina la mince silhouette de Mme de
Soliers, son fin visage souriant et spirituel, au regard mobile,
souvent moqueur...

--Le comprendra-t-elle? Le rendra-t-elle heureux?

Un tonnement lui demeurait que le prince et choisi cette jeune
femme... Et pourtant, Irne avait raison, ceci expliquait son sjour 
Paris, et le changement qui avait fait du pre dsespr un homme jeune
et charmeur comme autrefois.

Elle le revoyait l, assis au bas de ces degrs, prs de la chaise
longue de son fils. Combien il tait sombre et froid! Et cette volont
tyrannique dont Myrt, comme les autres, avait senti souvent le
poids... Et cette scne  propos de Miklos...

Tous les souvenirs de ces dix-huit mois lui revenaient, tour  tour
poignants et doux, tandis que les larmes montaient lentement  ses
yeux... Et de nouveau elle oubliait l'heure, elle laissait s'couler
les minutes dans ce retour vers le pass.

Le soleil, dj bas sur l'horizon, enveloppait d'une clart rose la
jeune fille vtue de blanc qui s'appuyait  la colonne de marbre,
voquant, dans sa pure beaut grecque, la pense d'une jeune prtresse
de Minerve Athne. Dans les grandes prunelles noires flottait une
souffrance profonde, mais aussi une calme rsignation. Un cerne lger
s'tait form sous les yeux de Myrt, et sa tte charmante se penchait
un peu, comme si elle avait peine  supporter la lourde chevelure
teinte d'or fauve par les rayons du soleil...

Aux alentours, le sol tait couvert d'un pais gazon qui touffait le
bruit des pas... Comme Myrt l'avait fait un jour, quelqu'un
apparaissait inopinment au tournant du temps. Mais cette fois c'tait
"lui"...

Elle eut un brusque mouvement et plit encore davantage... Dj, il
escaladait les degrs et s'avanait vers elle...

--Myrt, que vous arrive-t-il? Nous tions inquiets, l-bas, je suis
parti  votre recherche...

Il s'interrompit et posa son regard sur celui de sa cousine.

--Vous avez pleur, Myrt?... Qu'avez-vous?

Il se penchait et lui prenait la main, en faisant ces questions d'une
voix anxieuse.

--Oh! ce n'est rien!... Quelques ides noires... murmura-t-elle en
essayant de sourire.

Mais ce n'tait pas le si joli, si rayonnant sourire habituel. Celui-l
tait triste, presque navrant...

--Des ides noires?... Lesquelles?... dites, Myrt?

Elle baissa les yeux pour viter ce regard doucement imprieux, et dit,
d'une voix un peu tremblante:

--Cela ne vaut pas la peine... Non, rellement, Arpad...

--Vous ne voulez pas me dire ce qui vous tourmente? N'avez-vous pas
confiance en moi, Myrt?... Cette confiance, je l'ai cependant envers
vous...

Les lvres plies de Myrt eurent une lgre crispation... Il y avait
pourtant quelque chose qu'il lui avait cach, comme aux autres.

--...Non, vous ne voulez pas, Myrt?

Elle secoua ngativement la tte, incapable de parler, car sa gorge se
serrait soudain.

Les traits du prince Milcza se contractrent un peu, il demeura un
instant silencieux considrant le ple visage environn d'une lueur
rose.

Puis il dit tout  coup, d'une voix o passaient des vibrations
altres:

--Ma mre vous a-t-elle fait une communication relative ... des
demandes en mariage?

--Oui, dit-elle d'un ton lass. Je regrette vraiment que le comte
Mathias et M. Donacz aient song  moi... Je suis confuse d'tre
l'objet d'un tel dsintressement, et de ne pouvoir rpondre  leur
demande que par un refus...

--Un refus! murmura-t-il.

Sa physionomie se dtendait, son regard inquiet et assombri s'clairait
soudain...

--Vous n'avez pas rflchi?... vous avez dit non ainsi, tout de suite?

--Oh! oui! dit-elle avec le mme accent de lassitude. Je n'ai pas du
tout l'ide de me marier... Non, vraiment, je n'ai pas hsit un
instant, et je n'ai aucun regret.

--Myrt, coutez-moi...

Elle leva les yeux et le vit en proie  une motion difficilement
contenue.

--...Je devais vous parler demain, aprs avoir connu votre rponse 
ces demandes. Mais puisque je sais ds maintenant, je puis vous dire
qu'un autre sollicite le bonheur de devenir votre poux... un autre qui
vous aime--il ose l'assurer--plus que quiconque au monde. Vous avez
t pour lui le rayon de lumire, la discrte consolatrice, mais il
voulait plus que votre compassion, il s'est efforc de redevenir jeune
pour ne pas offrir  vos dix-huit ans un fianc vieilli moralement et
physiquement. Voil pourquoi il s'est impos cet exil de plusieurs mois
loin de vous afin de vous montrer un prince Milcza transform... Et si
j'ai attendu si longtemps avant de vous parler ainsi, Myrt, si j'ai
endur les plus douloureuses angoisses en laissant d'autres solliciter
avant moi votre main, c'est que je voulais vous permettre de comparer,
de choisir  votre gr, c'est que je ne voulais pas m'imposer  votre
inexprience de la vie,  votre coeur si admirablement charitable, et
capable, par compassion pour une me souffrante, d'accomplir un
sacrifice...

Les yeux baisss, ses longs cils frlant sa joue devenue toute rose,
elle coutait, se demandant si elle rvait, si c'tait bien sa voix
chaude et vibrante qui prononait ces paroles dont chacune faisait
tressaillir son coeur...

--Maintenant, Myrt, dites-moi si vous voulez devenir ma femme?...
dites-le-moi en toute indpendance... je ne veux pas de piti, pas de
sacrifice, comprenez-moi bien?

--Arpad?

D'autres paroles n'auraient pu sortir de sa gorge serre par l'motion
immense, le bonheur inexprimable qui l'envahissait soudain, mais ses
grands yeux levs vers le prince lui rvlaient, mieux que les mots
n'eussent pu le faire, combien le coeur de Myrt lui appartenait sans
rserve.

--Merci, Myrt, ma Myrt.

Il posa longuement ses lvres sur les mains de la jeune fille, et ils
demeurrent quelques instants silencieux, trop radieusement mus pour
prononcer une parole.

--Myrt, ma lumire!

Il avait le mme accent fervent que Mme Elyanni lorsqu'elle avait
appel ainsi sa fille, la veille de sa mort... Et, comme alors aussi,
Myrt protesta:

--Arpad, ne dites pas cela! Je ne suis rien...

--Si, je le dis, je le rpte! Dieu a mis en vous, en votre me si
pure, un admirable reflet de sa lumire. Il a permis que vous soyez son
intermdiaire prs d'un pauvre pcheur rvolt contre Lui. J'ai
ressenti votre influence ds les premiers moments o je vous ai connue;
elle me pntrait peu  peu, et moi, qui avais jur une ternelle
dfiance  toutes les femmes, j'essayais de m'y soustraire en mettant,
par ma froideur et ma duret, une plus grande distance entre nous. Vous
m'avez dit, Myrt, que j'tais jaloux de l'affection de mon fils pour
vous. C'est vrai... Mais surtout, je me rvoltais devant ce charme qui
attirait  vous tous les coeurs, devant la droiture, la dlicieuse
simplicit, la bont incomparable de cette petite me vaillante... Et
savez-vous de quoi je vous ai le plus admire? C'est de votre bravoure,
de votre intrpidit devant moi, qui ne voyais que fronts courbs et
adhsions serviles  toutes mes volonts, celles-ci fussent-elles des
injustices.

--Vous aviez pourtant bien envie de me chasser de Voraczy? dit Myrt
avec un doux sourire un peu malicieux. Sans Karoly...

--Myrt, qu'ai-je t envers vous ce jour-l! Quelle duret, quelle
injustice! Mais je n'aurais pas eu le courage d'aller jusqu'au bout,
mme si mon petit chri ne m'avait pas suppli pour vous. Dans ma
colre, je vous revoyais si touchante, si maternellement tendre prs de
lui!... Non, vraiment, je crois que vous n'aviez rien  craindre... Et
que dirai-je de ce que vous avez t pour moi, dans ces jours de
douleur, de dtresse pouvantable!... Prs de lui, mon petit aim, et
aprs!... Mais j'ai compris seulement la profondeur, la puissance du
sentiment qui remplissait mon coeur, le jour o je vous ai vue pare de
fleurs, petite fe candide et radieuse... Et quelque chose s'est bris
en moi, car j'ai song du mme coup que je n'tais pas libre  vos
yeux, que "l'autre" se mettait encore en travers du bonheur entrevu.
J'ignorais, en effet, qu'elle ft morte. Le Pre Joaldy a fini
heureusement par deviner ce qui se passait en moi et m'a prvenu de
l'vnement. Voil pourquoi vous m'avez vu  Nol, Myrt... Et, quoi
qu'il m'en coutt, j'ai voulu ensuite renouer avec la socit,
redevenir jeune pour vous, reprendre intrt  l'existence, aux mille
dtails de la vie, aux choses belles et bonnes que Dieu a semes dans
le monde, et que je ne savais plus comprendre dans ma souffrance
d'orgueilleux rvolt... Oh! oui, Myrt, vous avez t pour moi une
lumire, la pure, la rayonnante lumire destine par la Providence 
chasser les tnbres de ma pauvre me!

Il la contemplait avec une grave tendresse, et dans la jeune me de
Myrt s'panouissait un bonheur dont l'intensit l'effrayait presque.

--Je suis trop heureuse, Arpad! murmura-t-elle.

--Rptez-le, ma Myrt!... dites-moi bien que je vous rends heureuse,
que vous ne regrettez rien... Vous rappelez-vous comme notre petit
Karoly nous a unis dans sa dernire parole? Par la bouche de ce petit
ange, Dieu nous destinait ainsi l'un  l'autre.

Le soleil dclinant enveloppait de ses lueurs roses les fiancs debout
sur le pristyle du temple. Un calme impressionnant, presque religieux,
rgnait dans ce coin du parc qui avait t le lieu de prdilection du
petit Karoly.

--Il est trs doux, ne trouvez-vous pas, d'avoir chang ici nos
promesses de fianailles,  cette place mme qui nous rappelle un si
terrible souvenir?... Oh! ma bien-aime, qu'ai-je failli faire alors?
Quand je pense  cette balle qui vous effleura...


--Laissez ces souvenirs, Arpad! dit-elle en posant doucement sa main
sur le bras du prince. Dieu, dans sa bont, a permis que tout tournt 
votre bien...  notre bien... Mais je crois que l'heure avance, et
bientt on va venir  notre recherche, ne le pensez-vous pas?

--Oui, il faut retourner l-bas, dit-il d'un ton de regret. Aussitt
que ma mre sera seule, nous irons lui annoncer nos fianailles... Et
ce soir, nous les rendrons officielles dans tout Voraczy.

Ils descendirent les degrs et prirent lentement le chemin du chteau,
Myrt appuye au bras de son fianc... Le prince Arpad, de cette voix
chaude et caressante qu'il avait autrefois pour son fils, rappelait les
souvenirs des mois prcdents, disait ses espoirs et ses craintes...
S'interrompant tout , coup, il demanda:

--Mais maintenant, Myrt, ne pouvez-vous apprendre  votre fianc
pourquoi vous pleuriez tout  l'heure?

Elle rougit, hsita un instant et rpondit enfin d'une voix un peu
tremblante:

--On venait de me dire... on croyait que Mme de Soliers...

Elle s'interrompit, embarrasse... Le prince s'arrta brusquement...

--Mme de Soliers?... Voulez-vous dire que quelqu'un ait eu la sottise
de supposer que j'aie song  elle?

--Oui, c'est cela...

Un lger clat de rire s'chappa des lvres du prince. Il saisit les
mains de Myrt en s'criant avec une douce ironie:

--O ma chre petite aveugle, comment avez-vous pu croire une
minute?... Voyons, quelque chose, dans ma conduite, vous a-t-il donn
un seul instant  penser que j'aie eu pareille ide?

--Non, rien absolument, c'est certain, dit-elle sans hsitation. Mais
enfin, ce n'tait pas chose invraisemblable... et elle tait trs
aimable, trs flatteuse...

--Oh! certainement! Elle laissait mme voir un peu trop son dsir de
devenir princesse Milcza, dit-il avec un sourire railleur. Et qui donc,
Myrt, vous a insinu cette extraordinaire ide?

--Oh! que vous importe, Arpad!

--Mais si, je tiens  le savoir... Il faut que ce soit quelqu'un de
bien sot... ou de bien malveillant, car autrement, personne ici
n'aurait eu pareille pense, tant donne la froideur par laquelle j'ai
toujours rpondu aux avances de la vicomtesse et de son pre...
Dites-moi le nom de cette personne, Myrt?

--Non, Arpad, je ne le peux pas, rpondit-elle fermement.

--Pourquoi donc?... Aurais-je bien devin en parlant de
malveillance?... Faut-il penser que quelqu'un a cherch  vous faire
souffrir?

Elle ne rpondit pas et se remit en marche. Le prince rflchissait,
les sourcils froncs.

--J'ai trouv, je crois, dit-il, au bout d'un moment. Je sais qui vous
dteste ici... Mais je saurais la punir, je vous en rponds!

--Oh! non, Arpad, je vous en prie! s'cria-t-elle en levant vers lui
un regard suppliant. Ne dites rien... Nous sommes si heureux maintenant
qu'il faut que tous le soient autour de nous.

Il la regarda avec une douceur mue.

--Ne vous inquitez pas de cela, ma petite sainte. Les blessures
faites  l'orgueil sont salutaires, et ce sont celles-l que je destine
 l'me jalouse qui vous a caus cette souffrance... Laissons cela,
Myrt, ajouta-t-il en voyant le geste de protestation de la jeune
fille. S'il est une chose que je puisse difficilement pardonner, c'est
la perfidie et le manque de coeur... envers vous surtout, si
admirablement bonne pour tous.

Ils atteignaient en ce moment les jardins. Au passage, le prince Milcza
cueillit deux roses blanches et en glissa une  la ceinture de Myrt,
tandis que sa fiance attachait l'autre  sa boutonnire.

--Je porte vos couleurs, ma fe aux fleurs, dit-il gaiement en baisant
les petits doigts qui venaient de le dcorer.

Comme ils contournaient une des serres, ils aperurent de loin Renat
qui gambadait avec Hadj et Lula, tandis que Mitzi marchait
tranquillement, un livre  la main. Les chiens s'lancrent et se
mirent  sauter autour du prince et de Myrt.

Renat, cessant ses volutions, s'avana  la suite de Mitzi. Bien que
la fermet dont son frre usait  son gard ne rappelt pas la dure
svrit d'autrefois, il le redoutait encore beaucoup et ne se trouvait
rassur qu'en prsence de Myrt, car il n'avait pas t le dernier 
remarquer l'influence de sa cousine sur tous les actes du prince Milcza.

Quant  Mitzi, elle tait devenue la prfre de son frre an, comme
elle tait dj celle de Myrt. Sa petite nature tendre et fine
s'attachait fortement ceux qui prenaient la peine de l'observer sous
son apparence un peu froide.

--Toujours  tudier, Mitzi? dit le prince Arpad en caressant les
cheveux blonds de sa jeune soeur. Ce n'est pas le moment, il faut
profiter de la rcration, courir et te dmener comme ce bon diable...

Et son regard souriant se posait sur Renat qui s'tait empar de la
main de Myrt et y appuyait ses lvres.

--...Tu aimes beaucoup ta cousine, Renat?

--Oui, oh! oui! dit l'enfant avec chaleur...

--Alors tu seras content de ce que nous t'apprendrons tout  l'heure.

--Quoi donc? dit vivement l'enfant.

--Tu le sauras ce soir.

--C'est quelque chose d'heureux pour Myrt car ses yeux brillent,
brillent... comme des toiles!

Les fiancs se mirent  rire.

--Voyez-vous cet observateur!... Pour faire prendre patience  ta
curiosit, Renat, tu vas me dire, et Mitzi aussi, ce que vous voulez
que je vous donne  l'occasion du grand bonheur qui nous arrive. Je
vous promets de contenter vos souhaits...  condition qu'ils soient
raisonnables, naturellement.

Renat, les yeux brillants, s'cria sans hsiter:

--Oh! je voudrais tant un cheval, Arpad!... un joli cheval noir comme
celui de Bla Dovanyi!... Est-ce raisonnable, dites, Myrt!
demanda-t-il, inquiet, en levant les yeux vers la jeune fille.

--Mais tout  fait raisonnable, il me semble... N'est-ce pas, Arpad?

--Oh! certes! Tu auras ton cheval, Renat... Et Mitzi, que veut-elle?

L'enfant rougit et dit timidement:

--Moi, je voudrais beaucoup, beaucoup d'argent.

--De l'argent?... Serais-tu avare, Mitzi? s'cria le prince d'un ton
surpris.

Elle rougit plus encore et balbutia:

--Il y a beaucoup de petits enfants qui ont faim, et d'autres qui
n'ont jamais de jouets, ni de gteaux. Je voudrais tant pouvoir en
donner  tous!

Le regard du prince, profondment mu, se reporta de l'enfant sur
Myrt, ses lvres murmurrent:

--Elle est bien votre lve, Myrt!

Il se pencha vers la jeune fille et dit avec une douceur attendrie:

--Embrasse-moi, Mitzi, je suis bien heureux de voir que tu es bonne et
charitable. Je te donnerai ce que tu voudras pour tes petits
protgs... tout ce que tu voudras, entends-tu?

--Oh! Arpad! dit-elle, suffoque de joie. Comme vous tes bon! comme
je vous aime!

--Moi aussi, ma chrie, je t'aime beaucoup... Et Renat galement,
lorsqu'il est raisonnable, ajouta le prince Milcza en souriant.

Renat, qui avait bien toujours quelques peccadilles sur la conscience,
baissa un instant le nez. Mais il le redressa bientt et, passant sa
main sous le bras de Myrt, il dit d'un ton de mystre:

--J'ai trouv pourquoi vos yeux brillent, Myrt, et pourquoi le prince
Milcza a l'air si content.

--Vraiment, mon petit? Et pourquoi donc!

Renat eut un coup d'oeil craintif vers son frre.

--Je ne serai pas grond parce que je l'ai devin, Myrt?

--Non, non, soyez sans crainte! dit-elle dans un sourire. Qu'avez-vous
devin, Renat?

--Que vous allez vous marier avec le prince Milcza! s'cria
triomphalement l'enfant.

--Allons, ce n'est pas mal trouv! dit gaiement le prince. Mais tu
auras soin de te taire jusqu' ce que je te permette d'ouvrir la bouche
sur ce sujet. Tu sais que je ne supporte pas les indiscrets et les
bavards.

--Oh! je ne dirai rien du tout! rpliqua gravement Renat. Mais je suis
content!... content!

Et il excuta une magnifique cabriole, tandis que Mitzi, appuyant
clinement sa joue contre la main de son frre an, disait d'un ton
joyeux:

--Oh! quel bonheur, Arpad! Je l'aime tant, notre Myrt!

--Notre Myrt! rpta le prince avec une douce ferveur.

Ils revinrent tous quatre vers le chteau... Et Irne, penche sur la
balustrade de la terrasse, plit en les apercevant.

--Je lui ai racont qu'il y aurait ce soir une fiance  Voraczy...
Aurais-je, par hasard, dit vrai? murmura-t-elle entre ses dents serres.



CHAPITRE XVI



La rception magnifique donne par le prince Milcza en l'honneur de
l'archiduc Franois Charles, fut l'occasion d'une prsentation
solennelle de la nouvelle fiance  toute la noblesse accourue 
l'invitation du jeune magnat. Myrt, d'une beaut saisissante dans sa
vaporeuse et trs simple toilette blanche, obtint un triomphal succs,
capable de griser tout autre que cette petite tte sense et srieuse.
L'Archiduc et tous les invits, merveills de cette grce ravissante
unie  la plus charmante modestie, flicitrent chaleureusement le
prince Arpad dont le regard exprimait un bonheur contenu mais profond.

Aprs cette fte pour laquelle le prince avait dploy toutes les
splendeurs d'autrefois, Voraczy retomba dans le calme et l'intimit.
Les fiancs, accompagns de la comtesse Gisle, de Terka et de Mitzi,
firent seulement un court sjour  Paris, pour choisir le trousseau et
la corbeille de la future princesse, et aussi pour assister au baptme
de la petite fille d'Albertine. Mme Millon avait crit  Myrt pour lui
demander d'tre la marraine, en laissant entendre qu'elle ne savait
trop qui choisir comme parrain, leur parent tant fort rduite. Le
prince Arpad avait dit aussitt: "Ce sera moi, s'ils le veulent bien."

Personne n'avait dit non... pas mme Pierre Roland, qui et d
tressaillir jusqu'au fond de son me de fougueux dmocrate  cette
pense de donner un prince pour parrain  sa fille. Il se montra mme
le plus enthousiaste, le plus orgueilleusement joyeux...


C'est que le prince Milcza tait, lui, le plus magnifique des parrains.
Outre un superbe cadeau  la mre, il constituait  l'enfant un joli
petit capital dont les revenus devaient servir  son ducation... Et ma
foi, n'est-ce pas, dmocrate ou non, l'intrt avant tout?

Quant  la marraine, elle reut,  cette occasion, la plus merveilleuse
petite couronne qui ait jamais par un front de princesse.

--Pour votre prsentation  la cour, Myrt, dit son fianc en la lui
offrant.

Il lui donnait relativement peu de cadeaux, en dehors de ceux
ncessits par son rang, car il connaissait les gots de sa Myrt. Mais
il avait mille attentions dlicates qui la ravissaient plus que ne
l'eussent fait toutes les merveilles du monde. C'est ainsi qu'ayant
appris que les meubles de Mme Elyanni se trouvaient toujours en dpt
chez une voisine des Millon, il les avait fait transporter secrtement
dans une chambre de son htel, et y avait ensuite conduit Myrt, mue
et touche au point que les larmes avaient jailli de ses yeux en
prsence des chers souvenirs, et aussi  cette constatation nouvelle de
la dlicate affection dont elle tait l'objet.

Les fiancs se retrouvrent avec joie  Voraczy, qui leur tait cher 
tous deux. Quelques jours aprs son arrive, le prince Milcza demanda
un entretien  sa mre, et lui apprit ce qu'il comptait faire  l'gard
de ses soeurs et de son frre. A Renat il donnerait  sa majorit le
domaine des comtes Zolanyi, rachet par lui aprs la mort du second
mari de la comtesse. Terka et Mitzi se voyaient constituer des dots
superbes...

--Quant  Irne, ajouta le prince, je me rserve de lui apprendre
moi-mme ce que je compte faire  son gard. Vous voudrez bien, ma
mre, lui dire de venir me parler demain matin.

La jeune fille passa la fin de la journe et toute la nuit dans de
vritables transes. Ce n'tait videmment pas un traitement de faveur
que lui rservait son frre. Depuis ses fianailles, il avait adopt 
son gard une attitude d'indiffrence absolue. Jamais il ne lui
adressait la parole, et, tandis qu'il avait combl de cadeaux Terka et
Mitzi pendant leur sjour  Paris, il n'avait rien rapport  Irne,
demeure pendant ce temps au chteau de Sezly, chez sa marraine, la
comtesse Sarolta Gisza, alors que Renat lui-mme avait vu arriver  son
adresse une gentille petite voiture et un poney qui avaient ralis son
rve le plus cher.

Il semblait vouloir l'ignorer absolument... Et l'amertume s'amassait
dans l'me d'Irne, non contre lui, mais contre Myrt, amertume
d'autant plus intense qu'elle n'osait plus la faire sentir  sa cousine.

Ce fut donc l'me remplie d'une sourde angoisse qu'elle entra, le
lendemain, dans le cabinet de travail de son frre. Le prince, occup 
crire, lui dsigna un sige en disant froidement:

--Asseyez-vous, Irne, je suis  vous dans cinq minutes.

Cinq minutes!... C'taient cinq sicles pour l'anxit grandissante
dans le coeur d'Irne,  la vue de la physionomie glace de son frre.

Sur son bureau, il y avait une grande photographie reprsentant Myrt
vtue de blanc et couverte de fleurs, comme le jour o le prince Milcza
l'avait aperue prs du petit bois... Et cette vue fit monter au
cerveau d'Irne une bouffe de colre jalouse.

Le prince posa enfin sa plume et se renversa lgrement dans son
fauteuil pour fixer sur sa soeur ce regard qui gardait pour elle la
duret d'autrefois.

--Ma mre vous a appris, n'est-ce pas, ce que je comptais faire pour
faciliter l'avenir de Terka, de Mitzi et Renat?

Elle rpondit affirmativement d'une voix touffe par l'motion qui la
serrait  la gorge.

--Il y a quelques mois, j'avais pour vous des intentions semblables,
malgr l'impression peu favorable produite sur moi par votre
malveillance  l'gard de celle  qui nous devons tant, et qui s'est
montre, malgr tout, si patiente et si bonne  votre endroit. Mais il
s'est pass depuis un fait me montrant qu'il ne s'agissait pas
seulement d'une jalousie, d'une antipathie passagre. Lorsqu'une femme
froidement, dlibrment, inflige une blessure profonde  une autre
femme qui ne lui a jamais fait que du bien, lorsqu'elle ne craint pas,
dans sa rage jalouse, de lui faire croire ce qu'elle sait n'avoir
jamais exist, pour avoir l'atroce plaisir de la faire souffrir, je
n'ai qu'un mot pour qualifier un tel acte: je l'appelle une lchet
perfide... Et j'avais jug que celle qui s'en tait rendue coupable
n'tait plus digne d'tre traite comme ma soeur.

Ple et tremblante Irne baissait les yeux. Il lui semblait soudain que
tout s'croulait autour d'elle...

--...Cependant, sur l'instante demande de Myrt dont la charit ne
connat pas de limites, j'ai consenti  revenir sur ma dcision. Vous
aurez donc la mme dot que Terka et Mitzi... Mais j'ai tenu  vous
faire savoir que vous la deviez  Myrt...  Myrt seule.

Les lvres serres d'Irne s'entr'ouvrirent pour laisser chapper ces
mots:

--De cette manire, je n'en veux pas...

--Oh!  votre gr! dit-il du mme ton net et glac. Mais ce n'est pas
ainsi que se trouvera facilit le mariage riche et brillant rv par
votre cervelle futile. Vous rflchirez et me donnerez votre rponse
demain.

Elle se leva brusquement, la colre lui montant au cerveau, avec une
sorte d'affolement qui l'emportait hors d'elle-mme...

--Pas demain... aujourd'hui!... Je ne veux rien d'elle, je la hais,
cette hypocrite, cette intrigante...

Elle le vit tout  coup debout, son poignet se trouva enserr dans une
main dure, des yeux tincelants d'irritation se posrent sur elle, lui
faisant baisser les siens...

--Vous osez l'insulter!... Misrable envieuse, je vous forcerai  lui
demander pardon  genoux!

--Vous me faites mal! bgaya Irne.

Il lcha son poignet et, subitement redevenu matre de lui-mme, dit
avec un calme glacial:

--Je pense qu'en effet vous n'avez aucun besoin de mon aide pour votre
avenir. Arrangez-vous  votre guise, je me dsintresse totalement
d'une crature ingrate et sans coeur.

Elle sortit du cabinet de travail, frissonnante et presque livide. A
ses oreilles bourdonnantes retentissaient les deniers mots de son
frre... Elle gagna le salon et se laissa tomber sur un fauteuil, car
ses jambes tremblantes refusaient de la porter.

Des soubresauts nerveux la secouaient des pieds  la tte. Le front
contre le dossier du fauteuil, elle pleurait convulsivement, en se
tordant les mains.

Une porte s'ouvrit tout  coup. C'tait Myrt les bras remplis de
fleurs dont elle venait orner les jardinires du salon.

--Irne! dit-elle avec une surprise anxieuse.

La jeune fille se redressa brusquement comme si quelque venimeux
insecte l'avait touche, montrant son visage congestionn, couvert de
larmes, et ses yeux brillants de fureur.

--Vous!... encore vous! Ce n'est pas assez de m'humilier, de me faire
jeter une aumne par lui!... Il faut encore que vous veniez jouir de ce
que vous m'avez si bien prpar...

--Irne!... mais, Irne! murmura Myrt toute ple.

--Je vous hais! continua Irne avec exaltation. Vous n'tes qu'une
habile comdienne, vous avez bien jou votre rle... Maintenant vous
faites de lui ce que vous voulez, et vous en profitez pour l'exciter
contre moi, que vous dtestez...

--Oh! Irne, moi qui ai tout fait au contraire pour...

Un rire convulsif secoua la jeune fille.

--Ah! vous croyez que je m'y laisse prendre! Il y a tant de manires
de s'arranger pour perdre les gens dans l'esprit de quelqu'un, tout en
ayant l'air de parler en leur faveur!... Et lui, malgr son
intelligence, tombe facilement dans le panneau... Tenez, regardez ce
que je dois  votre bienfaisante intervention prs de mon frre...

Elle tendait son poignet, o se voyait la marque des doigts du prince
Milcza.

--Il m'a fait cela, parce que je vous traitais comme vous le
mritez... J'ai pens un moment qu'il allait me tuer... Et vous croyez
que je ne vous hais pas?

Elle se tordit violemment les mains et se renversa sur un fauteuil, en
proie  une terrible crise nerveuse.

Myrt, effraye, laissa tomber ses fleurs et se prcipita vers la
sonnette. Puis elle revint vers sa cousine et essaya de la calmer, mais
vainement.

La comtesse Gisle et Terka arrivrent bientt, puis le docteur Heda.
Irne s'apaisait peu  peu, mais tout son corps demeurait agit d'un
tremblement, et elle tait en proie  une fivre violente.

Sa mre, sa soeur et Myrt se remplacrent prs d'elle pendant cette
journe et la nuit suivante. Elle avait le dlire et, avec des gestes
d'effroi, elle murmurait:

--Il va me tuer... j'ai peur!

Myrt posait alors sa main sur le front de sa cousine, et la malade se
calmait un peu... Vers le matin, elle s'endormit sous la douce caresse
de cette petite main infatigable, et le docteur Heda dclara d'un ton
de vive satisfaction:

--Allons, mon inquitude disparat, nous n'aurons pas les
complications crbrales que je craignais. La comtesse a pu prouver
une violente commotion morale, et, comme elle est fort nerveuse, il en
est rsult un excessif branlement qui se calmera peu  peu.

La fivre tombait en effet, l'agitation s'apaisait, reparaissant
seulement  des intervalles de plus en plus loigns. Mais la malade
demeurait silencieuse et sombre, un bruit de pas dans les corridors la
faisait tressaillir, et, entendant prononcer par Terka le nom d'Arpad,
elle fut reprise d'une recrudescence de fivre.

--Il y a eu une terrible scne entre lui et elle, il me l'a dit hier,
expliqua Myrt  sa cousine surprise de l'effet produit.

Au bout de quelques jours, le mieux tait dfinitif. Irne reprenait
quelque peu ses forces abattues par la fire et la fatigue nerveuse.
Mais elle demeurait songeuse et triste, malgr tous les efforts de sa
mre, de Terka et de Myrt, elle semblait fort peu presse de quitter
son appartement pour reprendre sa vie accoutume.

Elle s'tait laisse soigner par sa cousine, d'abord inconsciemment,
dans son dlire; elle n'avait pas protest davantage lorsque, la raison
lui revenant, elle avait reconnu Myrt dans cette vigilante
garde-malade dont la petite main douce avait apais ses plus pnibles
accs. Depuis quelques jours, elle semblait rflchir beaucoup, et sa
parole se faisait moins brve, son regard s'adoucissait pour celle qui
ne cessait de l'entourer d'un dvouement discret.

Une aprs-midi trs ensoleille, Myrt entra, son chapeau sur la tte
et dit d'un ton rsolu:

--Allons, Irne, vous allez venir faire un tout petit tour avec moi.
Vous vous anmiez, ici, il faut absolument recommencer  sortir.

Irne secoua la tte.

--Pas encore, Myrt, je ne me sens pas assez forte...

Myrt se pencha vers elle et lui prit la main en la regardant avec un
sourire.

--Dites plutt que vous avez peur encore?... une peur irraisonne,
enfantine.

Irne rougit un peu.

--Oui, c'est vrai, murmura-t-elle.

--Quelle folie, Irne!... Il m'a charge de vous dire tous ses
regrets, et son dsir qu'il ne soit plus question, entre vous et lui,
de ce qui s'est pass... Oh! je l'ai bien grond, je vous assure, pour
vous avoir si peu mnage!

--Je le mritais, dit franchement Irne. Vous a-t-il appris comment je
vous avais traite?

--Je n'ai rien su, je ne veux pas savoir, Irne!

--Si, je veux vous le dire, moi! Je vous ai appele intrigante,
hypocrite... Et j'ai t si mauvaise pour vous, en vous racontant ce
mensonge,  propos de Mme de Soliers! Oh! je comprends qu'il m'ait en
horreur!

--Taisez-vous, Irne, ne vous agitez pas encore en ramenant sur l'eau
toutes ces vieilles histoires. Vous savez bien que tout est oubli...
Allons, venez avec moi, je veux vous montrer le nouvel arrangement de
la grande serre.

Irne, aprs une courte hsitation, mit son chapeau et suivit sa
cousine au dehors. Appuye sur son bras, elle marcha lentement vers la
serre principale, but indiqu par Myrt.

Mais elle s'arrta tout  coup et plit un peu. A quelques pas de la
serre, le prince Milcza confrait avec le jardinier chef... En
apercevant sa soeur et sa fiance, il s'avana vivement, les mains
tendues vers Irne.

--Ma pauvre Irne, vous voil enfin! J'avais hte de voir par moi-mme
comment vous vous trouviez!

Saisie par cette cordialit inaccoutume, Irne balbutia, rougit, puis
fondit en larmes.

Myrt l'entrana vers un banc et la fit asseoir entre le prince et
elle. Irne sanglotait sur l'paule de sa cousine, mais elle se calma
bientt aux affectueuses paroles de son frre et de Myrt, et elle
sourit enfin  travers ses larmes lorsque le prince Arpad dit gaiement:

--Je crois, Irne, que nous serons tous maintenant trs unis, n'est-ce
pas?

--Oui, grce  Myrt! rpliqua vivement Irne avec un regard
reconnaissant vers sa cousine.

--Vous l'aimez donc maintenant, notre Myrt? demanda-t-il avec motion.

Irne sourit et appuya de nouveau sa tte contre l'paule de sa cousine.

--Que voulez-vous, je fais comme les autres! dit-elle avec une gaiet
attendrie.

--Irne, ceci est le mot qui efface les derniers nuages entre nous!

Et le prince Arpad, se penchant vers sa soeur, posa ses lvres sur son
front. C'tait son premier baiser fraternel depuis bien des annes, et
Irne, trs mue, y vit le gage d'un pardon entier.

      *      *      *      *      *

Le mariage du prince Milcza et de Myrt se clbra vers le milieu de
septembre, par une journe si belle, si ensoleille, qu'il semblait que
le ciel lui-mme et voulu fter les jeunes poux et contribuer  la
splendeur de cette crmonie.

Dans la chapelle trop petite, et orne de fleurs avec une merveilleuse
profusion, se pressaient les nobles invits, parmi lesquels tous les
Gisza, sauf le comte Mathias, non encore consol. Le soleil, traversant
les vitraux, inondait de lumire les atours somptueux, mettait un nimbe
sur la tte de la jeune marie admirablement belle dans sa toilette de
moire tisse d'argent, et enveloppait de lumire le prince Milcza qui
portait avec une inimitable lgance son superbe costume de magnat.

A l'autel, le Pre Joaldy offrait le saint sacrifice. L'archevque de
G..., grand-oncle du prince Arpad et un peu parent de Myrt, avait
donn la bndiction nuptiale aprs avoir prononc une dlicate
allocution sur le devoir conjugal, sur le bonheur, suprieur  toutes
les preuves, qui attend les poux unis dans la mme foi, dans la
cleste esprance.

Et tandis que Myrt songeait avec une radieuse allgresse: "C'est ainsi
que nous serons, mon Dieu, puisque vous avez bien voulu le ramener 
Vous!", lui, reportant son regard du cher visage transfigur par la
ferveur  la croix dresse au-dessus du tabernacle, disait du fond du
coeur: "Merci, mon Dieu, de me donner cet ange pour soutenir et
clairer ma vie!"

Aprs la crmonie, les nouveaux poux se rendirent dans la salle des
Magnats, o dfilrent devant eux tous les assistants: parents, amis,
serviteurs, tenanciers... Tous les pauvres gens secourus par Myrt
taient l aussi, dvorant des yeux leur jeune princesse rayonnante de
bonheur. Un  un, ils s'avanaient, baisant sa main et celle du prince
Arpad, murmurant des voeux de longue flicit... Et, pour eux, Myrt
avait son plus joli sourire, son regard le plus doux.

Une femme jeune encore, aux cheveux bruns grisonnants, s'avana la
dernire, tremblante, les yeux baisss. A sa vue, le prince eut un
violent tressaillement, ses traits se crisprent...

La femme tait devant lui, courbe, presque agenouille. Par un suprme
effort sur lui-mme, il tendit sa main que Marsa effleura de ses
lvres.

--Merci, seigneur! dit-elle d'une voix touffe.

Et, en se redressant, elle enveloppa d'un regard d'ardente
reconnaissance la jeune princesse qui lui souriait.

Puis ce fut le repas dans la salle des Banquets--repas d'une ferique
somptuosit qui runissait outre les nobles invits, tout le haut
personnel de Voraczy. Le dessert termin, l'archevque se leva et prit
des mains du Pre Joaldy une coupe de lapis-lazuli, encercle d'or et
garnie de gemmes magnifiques. Depuis un temps immmorial, elle avait
servi au mariage de tous les princes Milcza... Le prlat l'emplit de
vin de Toka, il la bnit et s'avanant vers les nouveaux poux, la
prsenta au prince Arpad.


D'aprs le rite traditionnel  Voraczy, c'tait l'poux qui devait, le
premier, y tremper ses lvres, affirmant ainsi sa suprmatie conjugale,
et la tendait ensuite  sa femme. Aussi y eut-il dans l'assemble un
vif mouvement de surprise lorsqu'on vit le prince, en un geste de
respect chevaleresque, se pencher vers Myrt et approcher lui-mme de
ses lvres la coupe blouissante. Aprs quoi, il but  son tour, tandis
que les assistants, se levant, acclamaient les nouveaux maris.

Pendant qu'on se rpandait dans les salons, le prince et Myrt allrent
faire le tour des longues tables dresses dans les jardins pour les
tenanciers et les pauvres du pays. D'enthousiastes "eljen" les
accueillirent, des malheureux sauvs de la misre ou du dsespoir par
celle qui tait appele couramment "notre ange", baisaient la robe de
Myrt... Le prince, visiblement ravi, emmena cependant bientt la jeune
femme, car celle-ci, malgr son nergie, ne pouvait dissimuler
compltement la fatigue qui la gagnait aprs la longue crmonie du
matin et le repas interminable comme le voulait la tradition.

--Maintenant, vous allez pouvoir vous reposer, ma Myrt. Ma mre et
mes soeurs s'occuperont de nos htes. Voulez-vous que nous allions dans
le parc? L'air dissipera peut-tre votre mal de tte.

--Oh! volontiers! Mais n'aviez-vous pas quelque chose  demander  Mgr
Gisza avant son dpart?

--C'est vrai! Voyez comme j'ai besoin d'avoir prs de moi ma chre
petite femme pour me rappeler tout!... Allez en avant, Myrt chrie, je
vous rejoindrai dans un instant.

Il l'attira  lui, la baisa au front et s'loigna d'un pas rapide.

Une bizarre impression s'empara soudain de Myrt.

Il lui vint l'envie folle de le rappeler, de lui crier: "Non, non,
restez prs de moi!"

Allons, la fatigue l'avait rendue aujourd'hui bien nerveuse!... Elle
raconterait tout  l'heure  Arpad cette singulire ide, et ils
riraient tous deux de cet effroi enfantin.

Elle se dirigea lentement vers le parc. Cette fin d'aprs-midi tait
d'une douceur pntrante, empreinte de ce charme particulier des
premires journes automnales. Les feuillages prenaient dj quelques
teintes chaudes, le soleil dclinant rpandait une tideur exquise dans
l'atmosphre.

Comme la jeune femme passait prs d'un bosquet, elle vit remuer le
feuillage, et elle ne put retenir un mouvement d'effroi lorsqu'une
femme, couverte d'un manteau noir  capuchon, se dressa tout  coup
devant elle.

--Que faites-vous l? dit-elle en se ressaisissant aussitt.

L'inconnue, au lieu de rpondre, interrogea en allemand, mais avec un
accent tranger:

--Avez-vous vu un portrait de la princesse Alexandra?

--Oui... Mais que signifie?...

D'un geste brusque, la femme fit retomber son capuchon, et une
exclamation s'touffa dans la gorge de Myrt...

Elle avait devant elle Alexandra... Oui, c'taient ses traits, son
regard...

Il sembla  Myrt que son coeur s'arrtait de battre... L'trangre
enveloppait d'un coup d'oeil haineux la jeune femme, plus blanche que
sa robe d'pouse...

--Vous ne vous attendiez pas  cette rsurrection, princesse? dit-elle
enfin d'un ton mordant.

--Alors, vous... vous n'tes pas morte?

Les mots s'chappaient machinalement des lvres ples de Myrt, elle
n'avait plus conscience de ce qu'elle disait, un voile couvrait son
regard, un croulement se faisait en elle...

--Mais il parat, puisque me voici devant vous. C'est une vritable
surprise, n'est-il pas vrai? On croyait cette pauvre Mrs Burnett morte
et enterre... Malheureusement elle a survcu, et, apprenant le second
mariage du prince Milcza, elle a eu la curiosit de connatre celle qui
la remplaait, cette jeune Grecque que l'on disait si belle... Oh! la
renomme n'a pas menti! Belle vous l'tes royalement! dit-elle avec un
regard envieux. Et on dit encore que tout le monde vous aime... et lui
surtout! Vous avez tous les bonheurs, la vie s'annonce radieuse pour
vous... Et cependant un mot de moi peut tout vous enlever.

Son regard, un peu voil sous les paupires retombantes, cherchait 
scruter la physionomie rigide de Myrt.

--...Quand on  saura que je vis, tout changera pour vous. L'Eglise
dclarera nul votre mariage, ceux qui vous entouraient d'hommages
aujourd'hui s'loigneront de vous. Voil ce qui vous attend, princesse
Milcza, si Alexandra Ouloussof se dclare vivante... Mais il dpend de
vous qu'elle demeure dans le tombeau. Pour cela, il vous suffira...

Elle s'arrta une seconde. Myrt attachait sur elle un regard fixe...

--...Il suffira que vous m'aidiez dans le grave embarras d'argent o
je me trouve. Pour des raisons inutiles  vous expliquer, je me suis
spare de mon second mari, et je suis presque dans la misre. Vous
tes, vous, la femme du plus opulent magnat de Hongrie. Il vous sera
facile de me donner la somme d'argent ncessaire... ou bien, si vous le
prfrez, quelques-uns des joyaux dont vous avez d tre comble. Alors
je vous ferai le serment de me taire...

Myrt eut tout  coup un violent soubresaut. Jusque-l, les paroles de
l'trangre taient arrives  ses oreilles comme une sorte de
bourdonnement. Dans l'pouvantable dsarroi de son esprit, dans la
torture de son coeur, elle ne parvenait pas  en saisir exactement le
sens. Mais cette fois elle avait compris...

--Taisez-vous!... c'est odieux! s'cria-t-elle d'une voix trangle,
en tendant la main. Pour qui me prenez-vous?... Croyez-vous que ma
conscience s'arrterait une seconde  cette sacrilge tromperie?... Si
vous dites vrai, c'est moi-mme qui l'apprendrai  tous... et il n'y
aura plus de princesse Milcza, fit-elle avec un brisement dans la voix.

Une lueur de contrarit passa dans le regard d'Alexandra.

--Allons donc, vous ne lcherez pas ainsi une telle position pour de
simples scrupules de conscience! dit-elle en haussant les paules. Et
que deviendrait le prince Milcza sans vous? Pensez-vous qu'il
supporterait ce nouveau malheur?

Oh! quelle douleur atroce broyait soudain le coeur de Myrt...

--...Et vous-mme, qui devez lui tre si attache, vous qui tes si
jeune et dont l'existence se trouvera ainsi brise, au moment o le
plus enivrant bonheur vous tait promis?... Tous ces sacrifices, toutes
ces souffrances, le simple silence vous les vitera... le silence et un
peu d'argent.

Myrt se dressa brusquement, elle tendit les mains dans un lan de
toute sa jeune me loyale et pure...

--Taisez-vous!... retirez-vous, misrable tentatrice! Je ne veux pas
vous couter un instant de plus. Mgr Gisza est encore l, allez lui
apprendre la vrit... Et tout  l'heure, je partirai, je serai Myrt
Elyanni comme hier... et Dieu nous accordera la grce de la
rsignation, acheva-t-elle d'une voix touffe.

L'trangre ne put retenir un geste de fureur.

--Vous tes folle!... Il faut que vous acceptiez, je le veux,
entendez-vous?

Elle avait saisi le poignet de la jeune femme et le serrait violemment,
tandis que ses yeux bleu ple l'enveloppaient d'un regard irrit.

--Lchez-moi, ou j'appelle! dit fermement Myrt. La table des gardes
forestiers n'est pas loin d'ici, ils m'entendront aussitt... Et si le
prince vous voit, je ne rponds de rien...

Les beaux traits de l'trangre taient convulss par une sorte de
rage. Elle laissa aller cependant le poignet meurtri de Myrt, et dit
avec une sourde fureur:

--Vous tes une crature stupide et folle... Mais je saurai arriver 
mes fins d'une manire ou de l'autre. Vous entendrez encore parler de
moi, princesse Milcza.

Elle ramena brusquement le capuchon sur sa tte et s'loigna d'un pas
rapide.

Myrt demeura un instant immobile, ptrifie dans son anantissement
affreux. Puis, passant d'un geste machinal la main sur son front, elle
s'en alla au hasard vers le parc...

Elle laissait traner sur le sol sa longue trane de moire que les
rayons du soleil dclinant faisaient tinceler. Elle n'avait plus de
penses, elle sentait ses ides vaciller dans son cerveau comprim par
l'angoisse pouvantable...

Elle se vit tout  coup prs du temple grec. Une douleur atroce la
mordit au coeur... Ici avaient eu lieu leurs fianailles, ici elle
avait connu ce qu'elle tait pour lui...

Une grande faiblesse envahit tout  coup Myrt, ses jambes flchirent
sous elle, et elle n'eut que le temps de se laisser tomber sur un des
degrs du temple.

L, le front entre ses mains, elle s'abma dans une douleur
silencieuse, dans l'agonie de son me aux prises avec l'affreuse
ralit.

Elle ne songeait pas  elle,  sa vie brise, comme l'avait dit cette
femme. Non, c'tait lui... lui seul qu'elle se reprsentait, l'me
dchire, dsespre peut-tre. Il tait si nouveau converti encore!...
Oh! la pense de sa douleur, de sa rvolte!...

Elle se rappela tout  coup que, par deux fois, elle avait demand de
souffrir pour que Dieu accordt au prince Milcza la grce du bonheur
temporel et surtout ternel.

--Oh! mon Dieu, pour moi, ce que vous voudrez! Mais lui... lui qui a
dj tant souffert!

Comme une ironie mordante, les sons d'un orchestre de tziganes
arrivaient jusqu' elle, rythmant une czarda. C'tait en son honneur
que tout Voraczy tait en fte... pour ce mariage dont tous, ce soir,
connatraient la nullit. De ces crmonies touchantes et magnifiques,
de cette allgresse, de ce bonheur, il ne restait rien...

Et il y aurait de nouveau,  Voraczy, un homme au regard sombre, qui
s'en irait solitaire  travers son immense domaine, l'me broye de
regrets douloureux... et peut-tre de haine contre "l'autre".

--Mon Dieu, ayez piti! gmit Myrt.

Elle se sentait dfaillir sous l'treinte de ce martyr moral... Et elle
songea avec terreur qu'elle allait le voir, qu'il faudrait lui rvler
l'atroce vrit, assister  sa rvolte,  son dsespoir, lutter,
peut-tre, pour faire prvaloir les droits imprescriptibles de la loi
divine...

--Oh! non, je ne veux pas!... pas maintenant? murmura-t-elle en
comprimant sa poitrine o le coeur battait  grands coups prcipits.
Il faut que je parte... je lui crirai...

Elle ne songeait pas  toutes les impossibilits qui se dressaient
devant elle. Un effroi irraisonn, une crainte dchirante de voir "sa"
douleur l'emportaient, la faisaient se dresser dbout, prte  fuir au
hasard...

Mais il tait trop tard, un pas bien connu se faisait entendre... le
prince apparaissait, se htant, le visage radieux...

--Enfin, me voil, Myrt! Mon excellent oncle m'a un peu retenu...
Mais qu'avez-vous?

Il prononait ces mots d'un ton de terreur, en s'lanant vers la jeune
femme dont le visage tait dcompos et les yeux presque hagards.

Elle tendit les mains en balbutiant:

--Partez, Arpad... laissez-moi... Je vous expliquerai... Mais je ne
suis pas votre femme...

--Myrt!

Elle comprit,  sa physionomie et au son de sa voix, qu'il la croyait
folle.

--Oh! non, j'ai toute ma raison! dit-elle d'un ton bris. Il faut nous
sparer, Arpad, Dieu ne permet pas que je remplisse prs de vous les
devoirs que j'avais accepts avec tant de bonheur.

--Myrt, que voulez-vous dire? s'cria-t-il avec effroi en lui
saisissant la main.

Elle murmura, d'une voix si faible qu'il l'entendit  peine:

--Alexandra vit... Je l'ai vue...

--Alexandra!

Il la regardait avec stupeur, et de nouveau elle vit que sa crainte de
tout  l'heure reparaissait.

--Non, je ne suis pas folle, je vous assure, Arpad! Je l'ai vue tout 
l'heure dans le jardin, elle m'a dit qu'elle avait chapp  la mort,
qu'elle s'tait spare de son second mari, elle a eu le cynisme de
m'offrir le silence contre argent comptant...

Le prince l'interrompit brusquement.

--Une jeune femme qui ressemblait  Alexandra?

--Oui... Oh! c'tait elle, bien elle! J'avais vu son portrait, je l'ai
reconnue aussitt!

Le prince lcha la main de Myrt et, sortant de sa poche un petit
sifflet d'or qui lui servait  appeler ses gardes lorsqu'il avait une
communication  leur faire au cours de ses promenades dans le parc, il
en tira un son prolong. Puis il se tourna vers Myrt stupfaite et lui
prit les mains en posant son regard plein de tendresse sur le visage
altr de la jeune femme.

--Oh! si, vous tes ma femme devant Dieu et devant les hommes, ma
bien-aime! Vous avez t la dupe d'une misrable aventurire...

Un cri s'chappa de la gorge contracte de Myrt:

--Arpad... oh! serait-ce vrai?

--Oui, c'est la vrit absolue. Celle que vous avez vue est bien une
Ouloussof, mais la soeur d'Alexandra, Fedora, une jeune soeur qui lui
ressemble de frappante manire, bien que ceux qui ont connu l'ane
puissent ds le premier abord distinguer quelques diffrences. Pour
vous, qui n'aviez vu qu'un portrait, je comprends que vous ayez t
saisie... Cette Fedora, marie et divorce ensuite comme sa soeur, est
devenue une sorte d'aventurire, toujours  la recherche d'expdients.
Ayant lu quelque part l'annonce de notre mariage, elle aura eu l'ide
de tenter quelque escroquerie... Mais soyez sans crainte, ma Myrt, sa
soeur est bien morte. Jai pris tous mes renseignements, toutes mes
prcautions, afin qu'il ne puisse subsister le moindre doute. Elle a
survcu une heure encore  ses affreuses brlures, et a rendu le
dernier soupir entoure de la famille Burnett. Il n'y a aucun doute...
aucun, je vous le rpte, Myrt!

Une joie immense, surhumaine, envahissait la jeune femme. Elle murmura:
"Arpad!... mon mari!", et s'affaissa  demi vanouie.

Il la reut entre ses bras, la fit asseoir prs de lui sur les degrs.
Dj, elle reprenait ses sens, et, ses nerfs se dtendant, elle se mit
 sangloter doucement, la tte sur l'paule de son mari. Il la calmait
avec de tendres paroles, et bientt les larmes cessrent, Myrt sentit
qu'avec le bonheur les forces lui revenaient un peu...

Un homme, portant la tenue des gardes forestiers du prince, apparut
tout  coup au bord de la clairire. Sur un signe de son matre, il
s'avana jusqu'au pristyle...

--Dulby, fais faire immdiatement une battue dans le parc et aux
environs du chteau. Il s'agit de trouver et d'arrter une femme qui a
effray la princesse et a tent de lui extorquer de l'argent. Elle est
jeune, trs grande, trs blonde, de beaux traits, les yeux bleus
ples... Pourriez-vous indiquer  peu prs comment elle tait vtue,
Myrt?

--Elle avait un long manteau noir  capuchon... Mais je ne saurais
dire dans quelle direction elle est partie, j'tais si bouleverse!...

--Peu importe, on cherchera partout. Elle ne peut encore tre bien
loin... Tu as compris, Dulby?

--Oui, Votre Excellence.

--Va, et ne perds pas de temps.

--Vous voulez la faire arrter, Arpad? dit Myrt, lorsque le garde se
fut loign.

--Certes!... J'avais appris il y a quelque temps qu'on la recherchait
comme coupable d'une rcente escroquerie, et hier, il m'est parvenu un
rapport sur sa prsence aux environs. J'ai eu le tort de n'y pas
accorder l'attention ncessaire... Quelle souffrance je vous aurais
vite ainsi, ma Myrt!

Il contemplait avec douleur le cher visage o demeuraient encore les
traces de l'pouvantable angoisse qui avait boulevers le coeur de
Myrt.

--Oh! c'est fini maintenant! dit-elle en souriant pour le rassurer.
C'est fini, mon cher Arpad, puisque je sais maintenant que tout cela
n'tait qu'un mauvais rve.

Mais un frisson rtrospectif la secouait encore.

--Si vous vous sentiez assez forte, nous rentrerions, chrie. L'air
frachit un peu, et vous n'tes pas suffisamment couverte.

--Oh! oui, je marcherai, avec votre appui, Arpad!

Lentement, car elle tait encore affaiblie aprs cette terrible
secousse morale, ils revinrent vers le chteau. Dans les salons, dans
les jardins, on dansait au son des orchestres de tziganes. Personne ne
s'tait dout du bref petit drame qui avait eu surtout pour thtre le
coeur de Myrt.

Evitant la partie du jardin o tourbillonnaient les couples, le prince
conduisit sa femme vers son appartement. Il la fit entrer dans son
cabinet de travail, l'installa dans un fauteuil prs de la fentre,
sonna Miklos pour faire apporter du th... Le calme revenait de plus en
plus dans Myrt, sous l'influence de cette affectueuse sollicitude,
dans l'atmosphre tranquille de cette pice immense meuble avec une
somptuosit artistique et svre, et orne  profusion de fleurs
admirables. Au-dessus du bureau de son mari, elle voyait le dernier
tableau d au pinceau de Christos Elyanni, celui qui le reprsentait
avec sa femme et sa fille. D'accord avec Myrt, le prince l'avait fait
placer dans cette pice o il se tiendrait souvent avec sa femme.

--De cette faon, puisque je n'ai pas eu le bonheur de connatre vos
chers parents, je les aurai souvent sous les yeux, ainsi que vous, ma
petite Myrt, avait-il dit  sa fiance.

Comme ils auraient t heureux du bonheur de leur enfant! Ce matin,
Myrt avait prouv une impression de tristesse en songeant  leur
absence... Et maintenant encore, une larme brillait dans les yeux qui
s'attachaient sur la tableau...

Mais une main saisit la sienne, une voix chaude, la chre voix qu'elle
avait cru tout  l'heure ne plus entendre, murmura  son oreille:

--Ne pleurez pas, ma femme aime, car aujourd'hui, ils sont heureux de
notre bonheur, ils vous bnissent... ils nous bnissent, ma chre
petite Myrt.

Elle leva vers lui son regard rayonnant, o se refltait si bien
toujours l'me pure, vaillante et tendre de Myrt, et il murmura:

--J'aime vos yeux, Myrt!... Vous rappelez-vous que notre petit Karoly
disait ainsi?... Lui aussi avait t pris  la lumire de ces grands
yeux...

Miklos entra, apportant le th, il annona que le garde Dulby tait
prt  rendre compte de sa mission.

--Dj! A la bonne heure!... Fais-le entrer, Miklos.

Le garde apparut, couvert de poussire, et s'avana de quelques pas au
milieu de la pice.

--Eh bien! c'est fait, Dulby?

--Oui, Votre Excellence, elle est arrte. Mais elle tait arme et a
tir un coup de revolver sur Mihacz qui est assez grivement bless, je
le crains.

--Oh! pauvre garon! s'cria Myrt. Arpad, nous allons le voir?

--Pas vous, Myrt, c'est assez d'motions pour aujourd'hui. Restez
bien tranquille ici, je reviens dans un moment, aprs avoir su ce que
pense le docteur de cette blessure.

Dans la grande pice o flottait un parfum lger elle demeura seule,
et, fermant les yeux, elle essaya de revoir avec calme les affres par
lesquelles elle venait de passer. Dieu l'avait exauce, elle avait
souffert une brve mais douloureuse agonie, et lui, son mari, lui dont
elle avait dit un jour: "Son bonheur est mon bonheur", avait t
pargn par la misricorde divine.

Un hymne de reconnaissance s'levait de l'me de Myrt, o le calme
tait revenu complet maintenant. Un peu penche, les mains jointes,
elle priait pour "lui", pour le pauvre homme frapp en accomplissant
son devoir, pour la malheureuse criminelle qui l'avait tant fait
souffrir...

Le prince Milcza entra en disant d'un ton joyeux:

--Allons, il n'y a rien de grave, rien absolument. Ce brave Mihacz
sera sur pied dans quelques jours, et il y gagnera une augmentation de
traitement qui sera fort bien accueillie par sa nombreuse famille.

Il s'assit prs de sa femme et la baisa au front en disant avec motion:

--Chassez maintenant tous ces vilains nuages qui ont tent d'assombrir
le premier jour de notre union, ma Myrt. Vous continuerez  tre pour
moi la chre, la radieuse fe aux fleurs... car c'est par l'influence
de vos vertus que le repentir, la foi et la charit, ces fleurs
clestes, se sont panouis dans l'me autrefois rvolte et endurcie,
dans la pauvre me malade du prince Milcza.




FIN.









End of the Project Gutenberg EBook of L'Exilee, by Delly

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that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     http://www.gutenberg.net

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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