The Project Gutenberg EBook of L'oiseau, by Jules Michelet

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Title: L'oiseau

Author: Jules Michelet

Release Date: April 21, 2009 [EBook #28568]

Language: French

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L'OISEAU

PAR

J. MICHELET

  Des ailes!


    [Rckert.]

CINQUIME DITION

revue et commente




PARIS

LIBRAIRIE DE L. HACHETTE ET C^ie

RUE PIERRE-SARRAZIN, N^o 14

1858

Droit de traduction rserv




TYPOGRAPHIE DE CH. LAHURE ET C^IE

Imprimeurs du Snat et de la Cour de Cassation

rue de Vaugirard, 9



COMMENT L'AUTEUR FUT CONDUIT  L'TUDE DE LA NATURE


 mon public ami, fidle, qui m'couta si longtemps, et qui ne m'a point
dlaiss, je dois la confidence des circonstances intimes qui, sans
m'carter de l'histoire, m'ont conduit  l'histoire naturelle.

Ce que je publie aujourd'hui est sorti entirement de la famille et du
foyer. C'est de nos heures de repos, des conversations de l'aprs-midi,
des lectures d'hiver, des causeries d't, que ce livre peu  peu est
clos, si c'est un livre.

Deux personnes laborieuses, naturellement runies aprs la journe de
travail, mettaient ensemble leur rcolte, et se refaisaient le coeur par
ce dernier repas du soir.

Est-ce  dire que nous n'ayons pas eu quelque autre collaborateur? Il
serait injuste, ingrat, de n'en pas parler. Les hirondelles familires
qui logeaient sous notre toit se mlaient  la causerie. Le rouge-gorge
domestique qui voltige autour de moi y jetait des notes tendres, et
parfois le rossignol la suspendit par son concert solennel.

                   *       *       *       *       *

Le temps pse, la vie, le travail, les violentes pripties de notre
ge, la dispersion d'un monde d'intelligence o nous vcmes, et auquel
rien n'a succd. Les rudes labeurs de l'histoire avaient pour
dlassement l'enseignement qui fut l'amiti. Leurs haltes ne sont plus
que silence.  qui demander le repos, le rafrachissement moral, si ce
n'est  la nature?

Le puissant dix-huitime sicle qui contient mille ans de combats,  son
coucher, s'est repos sur le livre aimable et consolateur (quoique
faible scientifiquement) de Bernardin de Saint-Pierre. Il a fini sur ce
mot touchant de Ramond: tant de pertes irrparables pleures au sein de
la nature!...

Nous, quoi que nous ayons perdu, nous demandions autre chose que des
larmes  la solitude, autre chose que le dictame qui adoucit les coeurs
blesss. Nous y cherchions un cordial pour marcher toujours en avant,
une goutte des sources intarissables, une force nouvelle, et des ailes!

                   *       *       *       *       *

Cette oeuvre quelconque a du moins le caractre d'tre venue comme vient
toute vraie cration vivante. Elle s'est faite  la chaleur d'une douce
incubation. Et elle s'est rencontre une et harmonique, justement parce
qu'elle venait de deux principes diffrents.

Des deux mes qui la couvrent, l'une se trouvait d'autant plus prs des
tudes de la nature qu'elle y tait ne en quelque sorte, et en avait
toujours gard le parfum et la saveur. L'autre s'y porta d'autant plus
qu'elle en avait toujours t sevre par les circonstances, retenue dans
les pres voies de l'histoire humaine.

                   *       *       *       *       *

L'histoire ne lche point son homme. Qui a bu une seule fois  ce vin
fort et amer, y boira jusqu' la mort. Jamais je ne m'en dtournai, mme
en de pnibles jours; quand la tristesse du pass et la tristesse du
prsent se mlrent, et que, sur nos propres ruines, j'crivais 93, ma
sant put dfaillir, non mon me, ni ma volont. Tout le jour, je
m'attachais  ce souverain devoir, et je marchais dans les ronces. Le
soir, j'coutais (non d'abord sans effort) quelque rcit pacifique des
naturalistes ou des voyageurs. J'coutais et j'admirais, n'y pouvant
m'adoucir encore, ni sortir de mes penses, mais les contenant du moins
et me gardant bien de mler  cette paix innocente mes soucis et mon
orage.

Ce n'tait pas que je fusse insensible aux grandes lgendes de ces
hommes hroques dont les travaux, les voyages, ont tant servi le genre
humain. Les grands citoyens de la patrie, dont je racontais l'histoire,
taient les proches parents de ces citoyens du monde.

De moi-mme, depuis longtemps, j'avais salu de coeur la grande
rvolution franaise dans les sciences naturelles; l're de Lamarck et
de Geoffroy Saint-Hilaire, si fconds par la mthode, puissants
vivificateurs de toute science. Avec quel bonheur je les retrouvai dans
leurs fils lgitimes, leurs ingnieux enfants qui ont continu leur
esprit!

                   *       *       *       *       *

Nommons en tte l'aimable et original auteur du _Monde des oiseaux_,
qu'on aurait ds longtemps proclam l'un des plus solides naturalistes
s'il n'tait le plus amusant. J'y reviendrai plus d'une fois; mais j'ai
hte, ds l'entre de ce livre, de payer ce premier hommage  un
trs-grand observateur qui, pour ce qu'il a vu lui-mme, est aussi
grave, aussi _spcial_ que Wilson ou Audubon.

Il s'est calomni lui-mme en disant que, dans ce beau livre, il n'a
cherch qu'un prtexte pour parler de l'homme. Nombre de pages, au
contraire, prouvent suffisamment qu' part toute analogie, il a aim,
observ l'oiseau en lui-mme. Et c'est pour cela qu'il en a fix de si
puissantes lgendes, de fortes et profondes personnifications. Tel
oiseau, par Toussenel, est maintenant et restera  jamais une personne.

                   *       *       *       *       *

Toutefois, le livre qu'on va lire part d'un point de vue diffrent de
celui de l'illustre matre.

Point de vue nullement contraire, mais symtriquement oppos.

Celui-ci, autant que possible, ne cherchant que l'oiseau dans l'oiseau,
vite l'analogie humaine. Sauf deux chapitres, il est crit comme si
l'oiseau tait seul, comme si l'homme n'et exist jamais.

L'homme! Nous le rencontrions dj suffisamment ailleurs. Ici, au
contraire, nous voulions un _alibi_ au monde humain, la profonde
solitude et le dsert des anciens jours.

L'homme n'et pas vcu sans l'oiseau, qui seul a pu le sauver de
l'insecte et du reptile; mais l'oiseau et vcu sans l'homme.

L'homme de plus, l'homme de moins, l'aigle rgnerait galement sur son
trne des Alpes. L'hirondelle ne ferait pas moins sa migration annuelle.
La frgate, non observe, planerait du mme vol sur l'Ocan solitaire.
Sans attendre d'auditeur humain, le rossignol dans la fort, avec plus
de scurit, chanterait son hymne sublime. Pour qui? Pour celle qu'il
aime, pour sa couve, pour la fort, pour lui-mme enfin, qui est son
plus dlicat auditeur.

                   *       *       *       *       *

Une autre diffrence entre ce livre et celui de Toussenel, c'est que
tout _harmonien_ qu'il est et disciple du pacifique Fourier, il n'en est
pas moins un chasseur. La vocation militaire du lorrain clate partout.

Ce livre-ci, au contraire, est un livre de paix, crit prcisment en
haine de la chasse.

La chasse  l'aigle et au lion, d'accord; mais point de chasse aux
faibles.

La foi religieuse que nous avons au coeur et que nous enseignons ici,
c'est que l'homme pacifiquement ralliera toute la terre, qu'il
s'apercevra peu  peu que tout animal adopt, amen  l'tat domestique,
ou du moins au degr d'amiti ou de voisinage dont sa nature est
susceptible, lui sera cent fois plus utile qu'il ne pourrait l'tre
gorg.

L'homme ne sera vraiment homme (nous y reviendrons  la fin du livre)
que lorsqu'il travaillera srieusement  la chose que la terre attend de
lui:

La pacification et le ralliement harmonique de la nature vivante.

Rves de femme, dira-t-on.--Qu'importe?

Qu'un coeur de femme soit ml  ce livre, je ne vois aucune raison pour
repousser ce reproche. Nous l'acceptons comme un loge. La patience et
la douceur, la tendresse et la piti, la chaleur de l'incubation, ce
sont choses qui font, conservent, dveloppent une cration vivante.

Que ceci ne soit pas un livre, mais soit un tre!  la bonne heure. Il
sera fcond ds lors, et d'autres en pourront venir.

On comprendra mieux, du reste, le caractre de l'ouvrage, si on prend la
peine de lire les quelques pages qui suivent et que je copie mot  mot:

                   *       *       *       *       *

Je suis ne  la campagne; j'y ai pass les deux tiers des annes que
j'ai vcu. Je m'y sens rappele toujours, et par le charme des premires
habitudes, et par le got de la nature, sans doute aussi par le cher
souvenir de mon pre qui m'y leva et fut le culte de ma vie.

Ma mre tant malade et fatigue de plusieurs couches successives, on
me laissa trs-longtemps en nourrice chez d'excellents paysans qui
m'aimrent comme leur enfant. Je restai vraiment leur fille; frapps de
mes faons rustiques, mes frres m'appelaient _la bergre_.

Mon pre habitait, non loin de la ville, une maison fort agrable qu'il
avait achete, btie, entoure de plantations, voulant, par le charme du
lieu, consoler sa jeune femme de la grandiose nature amricaine qu'elle
venait de quitter. L'habitation, bien expose, au levant et au midi,
voyait chaque matin le soleil se lever sur un coteau de vignes, et
tourner, avant la chaleur, vers les cimes lointaines des Pyrnes, qu'on
aperoit dans les beaux temps. Les ormeaux de notre France, maris aux
acacias d'Amrique, aux lauriers-roses et aux jeunes cyprs, brisaient
les rayons de la lumire et nous l'envoyaient en reflets adoucis.

 notre droite un bosquet de chnes, ferm d'une paisse charmille,
nous abritait du nord et de l'aigre vent du Cantal.  gauche, dans un
vaste horizon, s'tendaient les prairies et les champs de bl. Un
ruisseau courait sous les gents  l'abri de quelques grands arbres;
lger filet d'eau, mais limpide, marqu le soir  l'horizon par un petit
ruban de brume qui tranait sur ses bords.

Le climat est intermdiaire; la valle, qui est celle du Tarn,
participant des douceurs de la Garonne et des svrits de l'Auvergne,
n'a pas encore les productions mridionales qu'on trouve pourtant 
Bordeaux. Mais le mrier et la soie, la pche fondante et parfume, les
raisins succulents, les figues sucres et les melons en plein vent
annoncent qu'on est dans le midi. Les fruits surabondaient chez nous;
une partie de l'habitation tait un immense verger.

Je sens mieux au souvenir tout le charme de ce lieu, son caractre
vari. Il ne laissait pas que d'tre srieux et mlancolique en lui-mme
et par les personnes. Mon pre, quoique agrable et vif, tait un homme
dj g et d'une sant chancelante. Ma mre, belle, jeune et austre,
avait la digne tenue de l'Amrique du Nord, et de plus la prvoyance et
l'conomie active que n'ont pas toujours les croles. Le bien que nous
occupions, ancien bien de protestants qui avait pass par plusieurs
mains avant de venir aux ntres, gardait encore les tombes de ses
anciens propritaires, simples tertres de gazon, o les proscrits
cachaient leurs morts, sous un pais bouquet de chnes. Je n'ai pas
besoin de dire que ces arbres et ces spultures, conservs par l'oubli
mme, furent dans les mains de mon pre religieusement respects. Des
rosiers, plants de sa main, marquaient chaque tombe. Ces parfums, ces
fraches fleurs, cachaient le sombre de la mort, en lui laissant
toutefois quelque chose de sa mlancolie. Nous y tions comme attirs,
malgr nous, quand venait le soir; mus, nous priions souvent pour les
mes envoles, et s'il filait une toile, nous disions: c'est l'me qui
passe.

J'ai vcu dix ans, de quatre  quatorze, dans ce lieu anim, parmi les
joies et les peines. Je n'avais gure de camarades. Ma soeur, plus ge
de cinq ans, tait dj la compagne de ma mre que je n'tais encore
qu'une petite fille. Mes frres, assez nombreux pour jouer entre eux
sans moi, me laissaient souvent isole aux heures de rcration. S'ils
couraient les champs, je ne les suivais que du regard. J'avais donc des
heures solitaires o j'errais prs de la maison dans les longues alles
du jardin. J'y pris, malgr ma vivacit, des habitudes contemplatives.
Je commenais  sentir l'infini au fond de mes rves, j'entrevis Dieu,
mais le Dieu maternel de la nature, qui regarde tendrement un brin
d'herbe autant qu'une toile. L, je trouvai la premire source des
consolations, je dis plus, du bonheur.

Notre maison aurait offert  un esprit observateur un trs-aimable
champ d'tude. Tous les tres semblaient s'y donner rendez-vous sous une
protection bienveillante. Nous avions une belle pice d'eau
poissonneuse, prs de l'habitation, mais point de volire, mes parents
ne supportant pas l'ide de mettre en esclavage des animaux qui vivent
de mouvement et de libert. Chiens, chats, lapins, cochons d'Inde
vivaient paisiblement ensemble. Les poules apprivoises, les colombes
entouraient sans cesse ma mre, et venaient manger dans sa main. Les
moineaux nichaient chez nous; les hirondelles y btissaient jusque sous
nos granges, elles voletaient dans les chambres mme, et chaque
printemps revenaient fidlement sous notre toit.

Que de fois aussi j'ai retrouv, dans des nids de chardonnerets
arrachs de nos cyprs par les vents d'automne, les petits morceaux de
mes robes d't perdus dans le sable! Chers oiseaux que j'abritais alors
sans le savoir dans un pli de mon vtement, vous avez aujourd'hui un
abri plus sr dans mon coeur, et vous ne le sentez pas!...

Nos rossignols, plus sauvages, nichaient dans les charmilles
solitaires; mais, srs d'une hospitalit gnreuse, ils arrivaient cent
fois le jour sur le seuil de la porte, demandant  ma mre, pour eux et
leur famille, les vers  soie qui avaient pri.

Au fond du bois, aux troncs des vieux arbres, le pivert travaillait
obstinment; on l'entendait encore fort tard quand tous les bruits
avaient cess. Nous coutions dans un silence craintif les coups
mystrieux du travailleur infatigable mls  la voix tranante et
lamentable du hibou.

Ma plus haute ambition et t d'avoir  moi un oiseau, une
tourterelle. Celles de ma mre, si familires, si plaintives, si
tendrement rsignes au temps de la couve, m'attiraient vivement vers
elles. Si la petite fille se sent mre par la poupe qu'elle habille,
combien plus par une crature vivante qui rpond  ses caresses! J'eusse
tout donn pour ce trsor. Mais il en fut autrement; la colombe ne fut
pas mon premier amour.

Le premier fut une fleur dont je ne sais pas le nom.

J'avais un petit jardin, sous un trs-grand figuier dont l'ombre humide
rendait toutes mes cultures inutiles. Fort triste et fort dcourage,
j'aperois un matin, sur une tige d'un vert ple, une belle petite fleur
d'or!... bien petite, frissonnante au moindre souffle, sa faible tige
sortait d'un petit bassin creus par les pluies d'orage. La voyant
toujours frmir, je supposai qu'elle avait froid, et je lui fis une
ombrelle de feuilles... comment dire les transports que me donnait ma
dcouverte? Seule j'avais la connaissance de son existence, et seule sa
possession. Le jour, nous n'avions l'une pour l'autre que des regards.
Le soir, je me glissais prs d'elle, le coeur plein d'motion. Nous
parlions peu de peur de nous trahir. Mais que de tendres baisers avant
le dernier adieu!... Ces joies, hlas! ne durrent que trois jours. Une
aprs-midi ma fleur se replia lentement pour ne plus se rouvrir... elle
avait fini d'aimer.

Je gardai pour moi mes regrets amers, comme j'avais gard ma joie.
Nulle autre fleur ne m'aurait console: il fallait une vie plus vivante
pour rendre l'essor  mon coeur.

Tous les ans, ma bonne nourrice venait me voir et m'apportait quelque
chose. Une fois, d'un air mystrieux elle me dit: Mets la main dans mon
panier. je croyais y trouver des fruits, mais je sens un poil soyeux et
quelque chose qui frmit. C'est un lapin? Je l'enlve, et me voil
courant de tous cts pour annoncer la bonne nouvelle. Je serrais ce
pauvre animal avec une joie convulsive qui faillit lui tre fatale. Le
vertige me troublait la tte. Je ne mangeais plus; mon sommeil tait
plein de rves pnibles; je voyais mourir mon lapin sans pouvoir faire
un pas pour le secourir... C'est qu'il tait si beau, mon lapin, avec
son nez rose et sa fourrure lustre comme un miroir! Ses grandes
oreilles nacres et mobiles qu'il poussetait sans cesse, ses cabrioles
pleines de fantaisies avaient, je dois l'avouer, une part de mon
admiration. Ds le point du jour, je m'chappais du lit de ma mre pour
revoir mon favori et le porter dans quelque plant de choux. L, il
mangeait gravement ses feuilles vertes, jetant sur moi de longs regards
que je trouvais pleins de tendresse; puis, se dressant sur ses pattes de
derrire, il prsentait au soleil son petit ventre blanc comme la neige,
et lissait ses belles moustaches avec une dextrit merveilleuse.

Cependant la mdisance se fit jour sur son compte: on lui trouva peu de
physionomie et beaucoup de gourmandise. Aujourd'hui je pourrais convenir
de la chose; mais,  sept ans, je me serais battue pour l'honneur de mon
lapin. Hlas! il n'tait gure besoin de disputer avec lui, il devait
vivre si peu! Un dimanche, ma mre tant partie pour la ville avec ma
soeur et mon frre an, nous errions, nous, les petits, dans l'enclos,
quand une dtonation se fit entendre. Un cri trange, semblable au
premier vagissement d'un enfant, la suivit de prs. Mon lapin venait
d'tre bless d'un coup de feu. La malheureuse bte avait franchi la
haie du verger, et le fermier voisin n'ayant rien  faire s'tait amus
 la tirer.

J'arrivai pour le voir relever sanglant... ma douleur fut telle que, ne
pouvant profrer une parole, j'touffais... Sans mon pre, qui me reut
dans ses bras et sut par de douces paroles faire clater mon coeur,
j'aurais perdu le sentiment. Mes jambes ne me soutenaient plus...
Pardonnez les larmes que me fait encore verser ce souvenir.

Pour la premire fois, et bien jeune, j'eus la rvlation de la mort,
de l'abandon, du vide. La maison, le jardin me parurent plus grands,
dpouills. Ne riez pas: mon chagrin fut amer, tout renferm en moi, et
d'autant plus profond.

Ds lors, instruite et sachant qu'on mourait, je commenai  regarder
mon pre. Je vis, non sans effroi, son visage fort ple et ses cheveux
blanchis. Il pouvait nous quitter, il pouvait s'en aller o l'appelait
la cloche du village, comme il le rptait souvent. Je n'avais pas la
force de cacher mes penses. Parfois je lui jetais les bras au cou, je
m'criais: Papa, ne mourez pas... Oh! ne mourez jamais! Il me serrait
sans rien rpondre, mais ses beaux grands yeux noirs se troublaient en
me regardant.

Je lui tenais par mille liens, par mille rapports profonds. J'tais la
fille de son ge mr et de sa sant branle, de ses preuves. Je
n'avais pas l'heureux quilibre que les autres enfants tenaient de ma
mre. Mon pre tait pass en moi. Il le disait lui-mme: Que je te
sens ma fille.

L'ge, les agitations de la vie ne lui avaient rien t. Il gardait
jusqu'au dernier jour le souffle et les aspirations de la jeunesse,
l'attrait aussi. Tous le sentaient sans s'en rendre compte, et
d'eux-mmes venaient  lui, les femmes, les enfants, comme les hommes.
Je le vois encore dans son cabinet, devant sa petite table noire,
contant son odysse, ses longs voyages d'Amrique, sa vie des colonies;
on ne se lassait jamais de ses rcits. Une demoiselle de vingt ans, au
dernier terme d'une maladie de poitrine, l'entendit peu avant sa mort:
elle voulait toujours l'entendre, le faisait prier de venir; tant qu'il
parlait, elle oubliait tout, souffrance et dfaillance, et l'approche
mme de la mort.

Ce charme n'tait pas seulement celui d'un causeur spirituel; il tenait
 la grande bont qui tait visible en lui. Les preuves, la vie de
malheurs, d'aventures, qui endurcissent tant de coeurs, avaient au
contraire attendri le sien. Pas d'hommes, dans cette gnration si
agite, battue de tant de flots, n'avait travers des circonstances si
pnibles. Son pre, originaire d'Auvergne, principal d'un collge, puis
juge consulaire dans notre ville plus mridionale, enfin appel aux
notables en 88, avait la dure austrit de son pays et de ses fonctions,
de l'cole et des tribunaux. L'ducation de ce temps tait sauvage, un
perptuel chtiment; plus un esprit, un caractre avait de ressort, plus
elle tendait  le briser. Mon pre, de nature fine et tendre, n'y et
pas rsist. Il n'chappa qu'en s'enfuyant en Amrique, o se trouvait
dj un de ses frres. Une chemise de rechange tait toute sa fortune;
plus, la jeunesse, la confiance, les rves d'or de la libert. Il a
gard de ce moment une tendresse particulire pour ce libre pays; il y
est souvent retourn, et il a voulu y mourir.

Conduit par des affaires  Saint-Domingue, il se trouva dans la grande
crise du rgne de Toussaint Louverture. Cet homme extraordinaire, qui
avait t esclave jusqu' cinquante ans, qui sentait et devinait tout,
ne savait point crire, formuler sa pense. Il tait bien plus propre
aux grands actes qu'aux grandes paroles. Il lui fallait une main, une
plume, et davantage: un coeur jeune et hardi qui donnt au hros le
langage hroque, les mots de la situation. Toussaint,  l'ge qu'il
avait, trouva-t-il seul ce noble appel: _Le premier des noirs au premier
des blancs?_ Je voudrais en douter. S'il le trouva, du moins, ce fut mon
pre qui l'crivit.

Il l'aimait fort, il sentait sa candeur, et s'y fiait, lui si
profondment dfiant, muet de son long esclavage et secret comme le
tombeau! Mais qui pourrait mourir sans avoir un jour desserr son coeur?
Mon pre eut le malheur qu'en certains moments Toussaint s'pancha, lui
confia de dangereux mystres. Ds lors, tout fut fini; il eut peur du
jeune homme et crut dpendre de lui; c'tait un nouvel esclavage qui ne
pouvait finir que par la mort de mon pre. Toussaint l'emprisonna, puis,
sa crainte augmentant, il l'aurait sacrifi... Le prisonnier,
heureusement, tait gard par la reconnaissance; il avait t bon pour
beaucoup de noirs; une ngresse qu'il avait protge l'avertit du pril,
et l'aida  y chapper. Toute sa vie il a cherch cette femme pour lui
tmoigner sa gratitude; il ne l'a retrouve que quarante ans aprs, 
son dernier voyage; elle vivait aux tats-Unis.

Pour revenir, chapp de prison, il n'tait pas sauv. Errant la nuit
dans les forts, sans guide, il avait  craindre les ngres marrons,
ennemis implacables des blancs, qui l'eussent tu sans savoir qu'ils
tuaient le meilleur ami de leur race. La fortune est pour la jeunesse;
il chappa  tout. Ayant trouv un bon cheval, chaque fois que les noirs
sortaient des taillis, il lui suffisait de donner un coup d'peron, de
brandir son chapeau en criant: Avant-garde du gnral Toussaint!  ce
nom redout, tout fuyait, disparaissait comme par enchantement.

Mon pre, telle fut sa douceur d'me, n'en resta pas moins attach  ce
grand homme qui l'avait mconnu. Lorsqu'il le sut en France, abandonn
de tous, misrable prisonnier dans un fort du Jura o il mourut de froid
et de misre, seul il lui fut fidle, alla le voir, lui crivit, le
consola.  travers les fautes, les violences insparables du grand et
terrible rle que cet homme avait jou, il rvrait en lui le hardi
initiateur d'une race, le crateur d'un monde. Il a correspondu avec lui
jusqu' sa mort, et, depuis, avec sa famille.

Un hasard singulier voulut que mon pre se trouvt employ  l'le
d'Elbe, quand le _premier des blancs_, dtrn  son tour, vint y
prendre possession de sa petite royaut. Mon pre eut le coeur pris et
l'imagination de ce prodigieux roman. Lui, Amricain et imbu d'ides
rpublicaines, le voici cette fois encore le courtisan du malheur. Il se
donna au plus intime des serviteurs de l'Empereur,  ses enfants, 
cette dame accomplie et adore qui devait tre le charme de l'exil. Il
se chargea de la ramener en France dans le prilleux retour de mars
1815. Cette attraction, s'il n'y et eu obstacle, le menait jusqu'
Sainte-Hlne. Du moins, il ne supporta pas le retour des Bourbons, et
retourna  sa chre Amrique.

Elle ne fut pas ingrate, et lui donna le bonheur de sa vie. Il avait
quitt toute fonction pour la carrire plus libre de l'enseignement. Il
enseignait  la Louisiane. Cette France coloniale, isole, dtache par
les vnements de sa mre, et mle de tant d'lments, aspire toujours
le souffle de la France. Mon pre, entre autres lves, avait une
orpheline, d'origine anglaise et allemande. Il la prit toute petite, aux
premiers lments; elle grandit entre ses mains, l'aima de plus en plus;
elle se retrouvait une famille, un pre; elle sentit le coeur paternel,
avec un charme de jeune vivacit que gardent dans l'ge mr nos franais
du midi. Elle n'avait que trois dfauts: riche et jolie, trs-jeune,
trente ans de moins que mon pre; mais ni l'un ni l'autre ne s'en
aperut. Et ils ne s'en sont souvenus jamais. Ma mre a t inconsolable
de la mort de mon pre, et elle en a toujours port le deuil.

Ma mre dsirait voir la France, et mon pre, si fier d'elle, tait
ravi de montrer au vieux monde cette brillante fleur conquise sur le
nouveau. Mais quelque dsireux qu'il ft de maintenir  la jeune dame
crole la position et l'tat de fortune qu'elle avait toujours eus, il
ne s'embarqua pas sans accomplir, de son consentement, un acte religieux
et sacr. Ce fut d'affranchir ses esclaves, ceux du moins qui taient
majeurs; pour les enfants, que la loi amricaine interdit d'affranchir,
ils reurent de lui leur libert future, et purent,  leur majorit,
rejoindre leurs parents; jamais il ne les perdit de vue. Il les avait
prsents, savait leur nom, leur ge et l'heure de leur libration. Dans
son sjour en France, il notait ces moments, disait aux siens avec
bonheur: Aujourd'hui, un tel devient libre.

Voil mon pre dans sa patrie, heureux  la campagne tout prs de sa
ville natale, btissant et plantant, levant sa famille, centre d'un
jeune monde o tout venait de lui: la maison, le jardin taient sa
cration; sa femme aussi, par lui forme et leve, et qu'on et crue sa
fille; ma mre tait si jeune que sa fille ane semblait sa soeur. Cinq
autres enfants survinrent, presque d'anne en anne, entourant
promptement mon pre d'une vivante couronne qui faisait son orgueil. Peu
de familles plus varies de tendance et de caractres; les deux mondes y
taient distinctement reprsents, ceux-ci ns franais du Midi avec la
vivacit brillante du Languedoc, ceux-l colons plus graves de la
Louisiane ou marqus en naissant des apparences flegmatiques du
caractre amricain.

Il fut rgl cependant qu' l'exception de l'ane, dj compagne de ma
mre et associe au gouvernement de la maison, les cinq plus jeunes
recevraient une ducation commune. Un seul matre, mon pre. Il se fit,
 son ge, prcepteur et matre d'cole. Sa journe tout entire nous
appartenait, de six heures  six heures du soir. Il ne se rservait pour
ses correspondances, ses lectures favorites, que les premires heures du
matin, ou pour mieux dire les dernires de la nuit. Couch de trs-bonne
heure, il se levait  trois heures tous les jours, sans gard  sa
dlicate poitrine. Avant tout, il ouvrait sa porte, et devant les
toiles, ou l'aurore, selon la saison, il bnissait Dieu, et Dieu aussi
devait bnir cette tte blanchie par les preuves, non par les passions
humaines. En t, il faisait aprs sa prire une petite promenade au
jardin et voyait s'veiller les insectes et les plantes. Il les
connaissait  merveille, et bien souvent aprs le djeuner, me prenant
par la main, il me disait le temprament de chaque fleur, m'indiquait le
refuge des petits animaux qu'il avait surpris au rveil. Un de ces
animaux tait une couleuvre que la vue de mon pre n'effrayait pas du
tout; chaque fois qu'il allait s'asseoir prs de son domicile, elle ne
manquait gure de sortir la tte curieusement et de le regarder. Lui
seul savait qu'elle ft l, et il me le dit  moi seule: ce secret resta
entre nous.

 ces heures matinales, tout ce qu'il rencontrait devenait un texte
fcond de ses effusions religieuses. Sans phrases, et d'un sentiment
vrai, il me parlait de la bont de Dieu pour qui il n'y a ni grands ni
petits, mais tous frres et gaux.

Associe aux travaux de mes frres, je ne l'tais pas moins  ceux de
ma mre et de ma soeur. Si je quittais la grammaire, le calcul, c'tait
pour prendre l'aiguille.

Heureusement pour moi, notre vie, naturellement mle  celle des
champs, tait, bon gr mal gr, frquemment varie des incidents
charmants qui rompent toute habitude. L'tude est commence, on
s'applique sans distraction; mais quoi? voici venir l'orage, les foins
seront gts; vite, il faut les rentrer; tout le monde s'y met, les
enfants mme y courent, l'tude est ajourne; vaillamment on travaille,
et la journe se passe. C'est dommage, la pluie n'est pas venue; l'orage
est suspendu du ct de Bordeaux; ce sera pour demain.

Aux moissons, on nous passait bien aussi quelque glanage. Dans ces
grands moments de rcolte, qui sont des travaux et des ftes, toute
application sdentaire est impossible; la pense est aux champs. Nous
chappions sans cesse, avec la vlocit de l'alouette; nous
disparaissions aux sillons, petits sous les grands bls, dans la fort
des pis mrs.

Il est bien entendu qu'aux vendanges il n'y avait point  songer 
l'tude: ouvriers ncessaires, nous vivions aux vignes; c'tait notre
droit. Mais, avant le raisin, nous avions bien d'autres vendanges,
celles des arbres  fruits, cerises, abricots, pches. Mme aprs, les
pommes et les poires nous imposaient de grands travaux auxquels nous
nous serions fait conscience de ne pas employer nos mains. Et, ainsi,
jusque dans l'hiver, revenaient ces ncessits d'agir, de rire et ne
rien faire. Les dernires, dj en plein novembre, peut-tre taient les
plus charmantes; une brume lgre parait alors toute chose; je n'ai rien
vu de tel ailleurs; c'tait un rve, un enchantement. Tout se
transfigurait sous les plis ondoyants du grand voile gris de perle qui,
au souffle du tide automne, se posait amoureusement ici et l, comme un
baiser d'adieu.

La digne hospitalit de ma mre, le charme de mon pre et sa piquante
conversation, nous attiraient aussi les distractions imprvues des
visites de la ville, suspensions obliges de l'tude, dont nous ne
pleurions pas. Mais la grande et continuelle visite, c'taient les
pauvres qui connaissaient cette maison, cette main inpuisablement
ouverte par la charit. Tous y participaient, les animaux eux-mmes, et
c'tait une chose curieuse et divertissante de voir les chiens du
voisinage, patiemment, silencieusement assis sur leur derrire, attendre
que mon pre levt les yeux de son livre; ils savaient bien qu'il ne
rsistait pas  leur prire muette. Ma mre, plus raisonnable, aurait
t d'avis d'loigner ces convives indiscrets qui se priaient eux-mmes.
Mon pre sentait qu'il avait tort, et pourtant il ne manquait gure de
leur jeter  la drobe quelque reste qui les renvoyait satisfaits.

Ils le connaissaient bien. Un jour, un nouvel hte, maigre, hriss,
peu rassurant, nous arrive, tenant du chien, du loup; c'tait en effet
un mtis des deux espces, n aux forts de la Grsigne. Il tait
trs-froce, fort irascible, et beaucoup trop semblable  la louve, sa
mre. Du reste, intelligent, et d'un instinct trs-sr, il se donna tout
d'abord  mon pre, et, quoi qu'on ft, il ne le quitta plus. Il ne nous
aimait gure; nous le lui rendions bien, saisissant toute occasion de
lui jouer cent tours. Il grondait et grinait les dents, toutefois, par
gard pour mon pre, s'abstenant de nous dvorer. Pour les pauvres, il
tait furieux, implacable, trs-dangereux; ce qui dcida  permettre
qu'on le perdt. Mais il n'y avait pas moyen. Il revenait toujours. Ses
nouveaux matres l'enchanrent au piquet; piquet, chanes, il arracha
tout, rapporta tout  la maison. C'tait trop pour mon pre; il ne put
jamais le quitter.

Plus que les chiens encore, les chats taient dans sa faveur. Cela
tenait  son ducation, aux cruelles annes du collge; son frre et
lui, battus et rebuts, entre les durets de la famille et les cruauts
de l'cole, avaient eu deux chats pour consolateurs. Cette prdilection
passa dans la famille; chacun de nous, enfant, avait son chat. La
runion tait belle au foyer; tous, en grande fourrure, sigeant
dignement sous les chaises de leurs jeunes matres. Un seul manquait au
cercle: c'tait un malheureux, trop laid pour figurer avec les autres;
il en avait conscience, et se tenait  part, dans une timidit sauvage
que rien ne pouvait vaincre. Comme en toute runion (triste malignit de
notre nature!) il faut un plastron, un souffre-douleur sur qui tombent
les coups, il remplissait ce rle. Si ce n'taient des coups, du moins,
c'taient des moqueries: on l'appelait Moquo. Infirme et mal fourni de
poil, plus que les autres il et eu besoin du foyer; mais les enfants
lui faisaient peur; ses camarades mme, mieux fourrs dans leur chaude
hermine, semblaient n'en faire grand cas et le regarder de travers. Il
fallait que mon pre allt  lui, le prt; le reconnaissant animal se
couchait sous cette main aime et prenait confiance. Envelopp de son
habit et rchauff de sa chaleur, lui aussi il venait, invisible, au
foyer. Nous le distinguions bien; et, s'il passait un poil, un bout
d'oreille, les rires et les regards le menaaient, malgr mon pre. Je
vois encore cette ombre se ramasser, se fondre, pour ainsi dire, dans le
sein de son protecteur, fermant les yeux et s'anantissant, prfrant ne
rien voir.

Tout ce que j'ai lu des indiens, de leur tendresse pour la nature, me
rappelle mon pre. C'tait un brame. Plus que les brames mme, il aimait
toute chose vivante. Il avait vcu dans un temps de sang et de guerre;
il avait t tmoin des plus grandes destructions d'hommes qui se soient
faites jamais, et il semblait que cette prodigalit terrible du bien
irrparable qui est la vie, lui avait donn le respect de toute vie, une
aversion insurmontable pour toute destruction.

Cela, en lui, tait au point qu'il et voulu pouvoir se nourrir
uniquement de vgtaux. Jamais de viande sanglante; elle lui faisait
horreur.  peine un morceau de poulet, ou bien un oeuf ou deux pour son
dner. Et souvent il dnait debout.

Ce rgime tait loin de le fortifier. Il ne se mnageait pas davantage,
dpensant largement en leons, en conversations, et dans l'panchement
habituel d'un coeur trop bienveillant qui vivait en tous, s'intressait
 tous. L'ge venait, et quelques chagrins: de la famille? Non; mais des
voisins jaloux, ou des dbiteurs peu fidles. La crise des banques
amricaines lui porta coup dans sa fortune. Il prit la rsolution
extrme, malgr sa sant et son ge, d'aller encore une fois en
Amrique, comptant que son activit personnelle et ses soins
rtabliraient les choses et assureraient le sort de sa femme et de ses
enfants.

Ce dpart fut terrible. Un autre coup le prcdait pour moi. J'avais
quitt la maison, la campagne; j'tais entre dans une pension de la
ville. Cruel servage qui m'tait  la fois tout ce qui avait fait ma
vie, l'air mme et la respiration. Partout des murs. J'en serais morte,
sans les visites frquentes de ma mre et celles plus rares de mon pre
que j'attendais dans une impatience dlirante, que peut-tre n'eut
jamais l'amour. Mais voici que mon pre s'en va lui-mme. Terre et ciel,
tout s'abme. De quelque espoir de runion qu'on me bert, une voix
intrieure, nette et terrible comme on l'a dans les grandes
circonstances, me disait qu'il ne reviendrait plus.

La maison fut vendue, et nos plantations, faites par nous, nos arbres,
qui taient de la famille, abandonns. Nos animaux, visiblement,
restaient inconsolables du dpart de mon pre. Le chien, je ne sais
combien de jours, s'en allait s'asseoir sur la route qu'il avait suivie
en partant, hurlait et revenait. Le plus dshrit de tous, le chat
Moquo, ne se fia plus  personne; il vint encore furtivement regarder la
place vide. Puis il prit son parti, s'enfuit aux bois sans que nous
pussions jamais le rappeler; il reprit la vie de son enfance, misrable
et sauvage.

Et moi aussi, je quittai le toit paternel, le foyer de mes jeunes ans,
blesse pour toujours. Ma mre, ma soeur, mes frres, les douces amitis
de l'enfance disparurent derrire moi. J'entrai dans une vie d'preuve
et d'isolement.  Bayonne pourtant, o je vcus d'abord, la mer de
Biarritz me parlait de mon pre; la vague qui s'y brise, d'Amrique en
Europe, me rptait sa mort; les blancs oiseaux de mer semblaient me
dire: Nous l'avons vu.

Que me restait-il? Mon climat et ma terre natale, ma langue. Je perdis
tout cela. Il me fallut aller au Nord, dans une langue inconnue et sous
un ciel hostile, o la terre est six mois en deuil. Pendant ces longues
neiges, ma sant dfaillante teignant l'imagination, j'avais peine  me
recrer mon Midi idal. Un chien m'et un peu console; au dfaut, je me
fis deux petites amies, ressemblantes,  s'y tromper, aux tourterelles
de ma mre. Elles me connaissaient, m'aimaient, jouaient  mon foyer; je
leur donnais l't que n'avait pas mon coeur.

Profondment atteinte, je devins trs-malade et crus toucher l'autre
rivage. Quelque attentive et bonne que pt tre pour moi l'hospitalit
trangre, il me fallut rentrer en France. Les soins affectueux, un
mariage o je retrouvai le coeur et les bras paternels, furent longs 
me remettre. J'avais vu la mort de si prs, disons mieux, j'y tais
entre si loin, que la nature elle-mme, la nature vivante, ce premier
amour et ce ravissement de mes jeunes annes, eut longtemps peu de
prise, et elle seule en et eu. Rien n'y et suppl. L'histoire et les
rcits du mouvant drame humain effleuraient mon esprit; rien n'y
influait fortement que l'immuable, Dieu et la nature.

Elle est immuable et mobile; c'est son charme ternel. Son activit
infatigable, sa fantasmagorie de tout instant ne trouble point, n'agite
point; ce mouvement harmonique porte en soi un repos profond.

J'y revins par les fleurs, par les soins qu'elles demandent et l'espce
de maternit qu'elles sollicitent. Mon imperceptible jardin de douze
arbres et trois plates-bandes n'tait pas sans me rappeler le grand
verger fcond o je suis ne; et je trouvais aussi quelque douceur, prs
d'un esprit ardent, hl aux longues routes, aux dserts de l'histoire
humaine,  lui mnager ces eaux vives et le charme de quelques fleurs.

                   *       *       *       *       *

Je reprends.

Me voil arrach de la ville par cette chre inquitude, par mes
craintes pour une malade qu'il s'agissait de replacer dans les
conditions de son premier ge et dans l'air libre de la campagne. Je
quittai Paris, ma ville, que je n'avais jamais quitte, cette ville qui
contient les trois mondes, ce foyer d'art et de pense.

J'y retournais tous les jours pour les devoirs et les affaires; mais je
me htais de rentrer. Ses bruits, son roulement lointain, le coup et le
contre-coup des rvolutions avortes m'engageaient  aller plus loin. Ce
fut trs-volontiers qu'au printemps de 1852, je me dtachai, je rompis
avec toutes mes habitudes; j'enfermai ma bibliothque avec une joie
amre, je mis sous la clef mes livres, les compagnons de ma vie, qui
avaient cru certainement me tenir pour toujours. J'allai tant que terre
me porta, et ne m'arrtai qu' Nantes, non loin de la mer, sur une
colline qui voit les eaux jaunes de Bretagne aller joindre, dans la
Loire, les eaux grises de Vende.

Nous nous tablmes dans une assez grande maison de campagne,
parfaitement isole, au milieu des pluies constantes dont nos plages de
l'ouest sont noyes en cette saison.  cette distance de la mer, on n'en
a pas l'influence saline; les pluies sont des temptes d'eau douce. La
maison, du style Louis XV, inhabite et ferme depuis longtemps,
semblait d'abord un peu triste. Assise dans un lieu lev, elle n'en
tait pas moins assombrie, d'un ct par d'paisses charmilles, de
l'autre par de grands arbres, et par un nombre infini de cerisiers non
taills. Le tout, sur un vert gazon, que les eaux sans coulement
maintenaient, mme en t, dans un bel tat de fracheur.

J'adore les jardins ngligs, et celui-ci me rappelait les grandes
_vignes_ abandonnes des villas italiennes; mais ce que n'ont pas ces
villas, c'tait un charmant ple-mle de lgumes et de plantes de mille
espces; _toutes les herbes de la Saint-Jean_, et chaque herbe, haute et
forte. Cette fort de cerisiers, qui rompaient sous leurs fruits rouges,
donnaient aussi l'ide d'une abondance inpuisable.

Ce n'tait pas le _soave austero_ de l'Italie, c'tait une efflorescence
molle et dbordante, sous un ciel humide, tide et doux.

De vue, aucune, quoiqu'une grande ville ft tout prs, et qu'une petite
rivire, l'Erdre, passt sous la colline, d'o elle se trane  la
Loire. Mais ce luxe vgtal, cette fort vierge d'arbres fruitiers tait
toute perspective. Pour voir, il fallait monter dans une sorte de
tourelle, d'o le paysage commence  se rvler dans une certaine
grandeur, avec ses bois et ses prairies, ses monuments lointains, ses
tours. De cet observatoire mme, la vue tait encore limite, la cit
n'apparaissant que de profil, sans laisser apercevoir son fleuve
immense, ses les, son mouvement de navigation et de commerce.  deux
pas de ce grand port que rien ne fait souponner, on se croirait dans un
dsert, dans les landes de la Bretagne ou les clairires de la Vende.

Deux choses taient grandioses et se dtachaient de ce verger sombre. En
perant les vieilles charmilles et des alles de chtaigniers, on
arrivait dans un coin de terrain argileux, strile, d'o, parmi des
lauriers-thyms et autres arbres fort rudes, s'lanait un cdre norme,
vraie cathdrale vgtale, telle, qu'un cyprs dj trs-haut y tait
touff, perdu. Ce cdre, au-dessous dpouill et chauve, tait vivant,
vigoureux du ct de la lumire; ses bras immenses,  trente pieds,
commenaient  se vtir de rares et piquantes feuilles; puis
s'paississait la vote; la flche devait atteindre environ 
quatre-vingts pieds. On la voyait de trois lieues, des campagnes
opposes des bords de la Svre nantaise et des bois de la Vende. Notre
asile, bas et tapi  ct de ce gant, n'en tait pas moins signal par
lui dans un rayonnement immense, et peut-tre lui devait son nom: la
Haute-Fort.

 l'autre bout de l'enclos, sur une profonde pice d'eau, s'levait un
monticule, couronn d'un bouquet de pins. Ces beaux arbres, incessamment
balancs au vent de mer, battus des vents opposs qui suivent les
courants du grand fleuve et de ses deux rivires, gmissaient de ce
combat, et jour et nuit animaient le profond silence du lieu d'une
mlancolique harmonie. Parfois, on se ft cru en mer; ils imitaient le
bruit des lames, celui du flux et du reflux.

 mesure que la saison devint un peu humide, ce sjour m'apparut dans
son caractre rel, srieux, mais plus vari qu'on n'et cru au premier
coup d'oeil, beau, d'une beaut touchante, qui peu  peu va  l'me.
Austre comme devait l'tre la porte de la Bretagne, il avait la
luxuriante verdure du ct venden.

J'aurais pu croire, en voyant les grenadiers en pleine terre, vigoureux
et chargs de fleurs, que j'tais dans le Midi. Le magnolia, non chtif
comme on le voit ailleurs, mais splendide, magnifique et  l'tat de
grand arbre, parfumait tout mon jardin de ses normes fleurs blanches,
qui dans leur pais calice contiennent en abondance je ne sais quelle
huile suave, pntrante, dont l'odeur vous suit partout; vous en tes
envelopp.

Nous nous trouvions cette fois avoir un vrai jardin, un grand mnage,
mille occupations domestiques dont jusque-l nous tions dispenss. Une
sauvage fille bretonne n'aidait qu'aux choses grossires. Sauf une
course par semaine que je faisais  la ville, nous tions fort
solitaires, mais dans une solitude extrmement occupe. Levs de
trs-grand matin, au premier rveil des oiseaux, et mme avant le jour.
Il est vrai que nous nous couchions de bonne heure et presque avec eux.

Cette abondance de fruits, de lgumes, de plantes de toute sorte, nous
permettait d'avoir beaucoup d'animaux domestiques: seulement, la
difficult tait que les nourrissant, les connaissant un  un, et
parfaitement connus d'eux, nous ne pouvions gure les manger. Nous
plantions, et l nous trouvions un inconvnient tout contraire; presque
toujours nos plantations taient dvores d'avance. Cette terre, fconde
en vgtaux, l'tait autant ou davantage en animaux destructeurs:
limaces normes et gloutonnes, dvorants insectes. Le matin, on
recueillait un grand baquet de limaons. Le lendemain, il n'y paraissait
pas. Ils semblaient au grand complet.

Nos poules travaillaient de leur mieux. Mais combien plus efficace et
t l'habile et prudente cigogne, l'expurgateur admirable de la Hollande
et de tous les lieux humides, que nos contres de l'Ouest devraient 
tout prix adopter! On sait l'affectueux respect des Hollandais pour cet
excellent oiseau. Dans leurs marchs, on le voit paisible, debout sur
une patte, rvant au milieu de la foule, se sentant aussi en sret
qu'au sein des plus profonds dserts. Chose bizarre, mais trs-certaine,
le paysan hollandais qui parfois a eu le malheur de blesser sa cigogne
et de lui casser la patte, lui en met une de bois.

Pour revenir, ce sjour de Nantes et t d'un charme infini pour un
esprit moins absorb. Ce beau lieu, cette grande libert de travail,
cette solitude si douce dans une telle socit, c'tait une harmonie
rare, comme on ne la rencontre presque jamais dans la vie. Cette douceur
contrastait fortement avec les penses du prsent, avec le sombre pass
qui alors occupait ma plume. J'crivais 93. L'hroque et funbre
histoire m'enveloppait, me possdait, le dirai-je? me consumait. Tous
les lments de bonheur que j'avais autour de moi, que je sacrifiais au
travail, les ajournant pour un temps qui, selon toute apparence, devait
m'tre refus, je les regrettais jour par jour, et j'y reportais sans
cesse un triste regard. C'tait un combat journalier de l'affection et
de la nature contre les sombres penses du monde de l'homme.

Ce combat mme sera toujours pour moi un attachant souvenir. Le lieu
m'est rest sacr en pense. Il n'existe plus autrement. La maison est
dtruite, une autre btie  la place. Et c'est pour cela que je m'y suis
arrt un peu. Mon cdre pourtant a survcu; chose rare, car les
architectes ont la haine des arbres, en ce temps.

Quand j'approchai cependant de la fin de mon travail, quelques ombres
s'claircirent de cette nuit sauvage. Mes tristesses taient moins
amres, sr que j'tais dsormais de laisser ce monument de cruelle,
mais fconde exprience. Je recommenai  entendre les voix de la
solitude, et mieux, je crois, qu' tout autre ge, mais lentement, et
d'une oreille inaccoutume, comme celui qui serait mort quelque temps et
reviendrait de l-bas.

Jeune, avant d'tre saisi par cette implacable histoire, j'avais senti
la nature, mais d'une chaleur aveugle, d'un coeur moins tendre
qu'ardent. Plus rcemment, tabli dans la banlieue de Paris, ce
sentiment m'avait repris. J'avais vu, non sans intrt, mes fleurs
maladives dans ce sol aride, si sensibles tous les soirs au bonheur de
l'arrosement, visiblement reconnaissantes. Combien davantage  Nantes,
entour d'une nature si puissante et si fconde, voyant l'herbe pousser
d'heure en heure et toute vie animale multiplier autour de moi, ne
devais-je pas, moi aussi, germer et revivre de ce sentiment nouveau!

Si quelque chose et pu y rappeler mon esprit et rompre le sombre
enchantement, c'et t une lecture que parfois nous faisions le soir,
les _Oiseaux de France_ de Toussenel, heureuse et charmante transition
de la pense nationale  celle de la nature.

Tant qu'il y aura une France, son alouette et son rouge-gorge, son
bouvreuil, son hirondelle, seront insatiablement lus, relus, redits. Et
s'il n'y avait plus de France, dans ces pages attendrissantes autant
qu'ingnieuses, nous retrouverions encore ce que nous emes de meilleur,
la vraie senteur de cette terre, le sens gaulois, l'esprit franais,
l'me mme de notre patrie.

Les formules d'un systme qu'il porte, au reste, lgrement, des
rapprochements cherchs (qui parfois feraient penser aux trop spirituels
animaux de Granville), n'empchent pas que l'me franaise, gaie, bonne,
sereine et courageuse, jeune comme un soleil d'avril, n'illumine partout
ce livre. Il y a des traits enlevs avec le bonheur, l'lan, le coup de
gosier de l'alouette au premier jour de printemps.

Ajoutez une chose trs-belle qui n'est pas de la jeunesse. L'auteur,
enfant de la Meuse, et d'un pays de chasseurs, lui-mme dans son premier
ge chasseur ardent, passionn, parat modifi par son livre mme. Il
oscille visiblement entre ses premires habitudes de jeunesse
meurtrire, et son sentiment nouveau, sa tendresse pour ces vies
touchantes qu'il dcouvre, pour ces mes, ces personnes reconnues par
lui. J'ose dire que dsormais il ne chassera pas sans remords. Pre et
second crateur de ce monde d'amour et d'innocence, il trouvera entre
eux et lui une barrire de compassion. Et quelle? Son oeuvre elle-mme,
le livre o il les vivifie.

Je commenais son livre  peine, lorsqu'il me fallut quitter Nantes. Moi
aussi, j'tais malade. L'humidit du climat, le travail pre et soutenu,
et, bien plus encore, sans doute, le combat de mes penses, semblaient
avoir atteint en moi ce nerf de vitalit sur lequel rien n'eut jamais
prise. Le chemin que nos hirondelles nous traaient, nous le suivmes,
nous nous en allmes au midi. Nous posmes notre nid mobile dans un pli
des Apennins,  deux lieues de Gnes.

Admirable situation, abri dfendu, rserv, qui, sur cette cte d'un
climat variable, garde l'tonnant privilge d'une temprature identique.
Quoiqu'on ne pt se passer entirement de feu, le soleil d'hiver, chaud
en janvier, encourageait le lzard et le malade, et les faisait croire
au printemps. Le dirai-je, cependant? Ces orangers, ces citronniers,
harmoniques dans leur immuable feuillage  l'immuable bleu de ciel,
n'taient pas sans monotonie. La vie anime y tait infiniment rare. Peu
ou point de petits oiseaux; nul oiseau de mer. Le poisson, fort rare,
n'anime pas ces eaux transparentes. Je les perais du regard  une
grande profondeur, sans rien voir que la solitude, et les rochers blancs
et noirs qui sont le fond de ce golfe de marbre.

Cette cte, extrmement troite, n'est qu'une petite corniche, un
extrme petit bord, un simple _sourcil_ de la montagne, comme auraient
dit les latins. En gravir l'chelle pour dominer le golfe, c'est mme
pour les bien portants une violente gymnastique. J'avais pour toute
promenade un petit quai, ou plutt un scabreux chemin de ronde qui
serpente toujours serr, et le plus souvent de trois pieds de large,
entre les vieux murs de jardin, les cueils et les prcipices.

Profond tait le silence, la mer brillante, mais seule, monotone, sauf
le passage de quelques barques lointaines. Le travail m'tait interdit;
pour la premire fois depuis trente ans, j'tais spar de ma plume,
sorti de la vie d'encre et de papier dont j'avais toujours vcu. Cette
halte, que je croyais strile, me fut trs-fconde en ralit. Je
regardai, j'observai. Des voix inconnues s'veillrent en moi.

Assez loigns de Gnes et des excellents amis que nous y avions, notre
socit unique tait avec le petit peuple des lzards qui courent sur
les rocs, se jouent ou dorment au soleil. Charmants, innocents animaux
qui tous les jours  midi, lorsqu'on dne et que le quai est absolument
dsert, m'amusaient de leurs vives et gracieuses volutions. Ma
prsence, au commencement, leur paraissait inquitante; mais huit jours
n'taient pas passs que tous, mme les plus jeunes, me connaissaient et
savaient qu'ils n'avaient rien  redouter de ce paisible rveur.

Tel l'animal et tel l'homme. La sobre vie de mes lzards, pour qui une
mouche tait un ample banquet, ne diffrait en rien de celle de la
_povera gente_ de la cte. Plusieurs faisaient cuire de l'herbe. Mais
l'herbe n'tait pas commune, dans la montagne aride et dcharne. Le
dnment de la contre tait au del de ce qu'on peut croire. Je ne me
fchai nullement d'y participer, de me trouver harmonis aux misres de
l'Italie, ma glorieuse nourrice qui a lev la France et moi-mme plus
qu'aucun Franais.

Nourrice? Elle l'tait toujours, autant qu'elle pouvait l'tre dans sa
pauvret de ressources, dans la pauvret de nature o ma sant me
rduisait. Incapable d'aliments, je recevais d'elle encore la seule
nourriture que je supportasse, l'air vivifiant et la lumire, ce soleil
qui permettait, dans un des grands hivers du sicle, d'avoir souvent la
fentre ouverte en janvier.

Toute ma proccupation, dans l'oisive vie de lzard que je menais sur ce
rivage, fut celle de la contre, de cette vieillesse apparente de
l'Apennin et des montagnes qui entourent la Mditerrane. Serait-elle
donc sans remde? ou bien, dans leurs flancs dboiss, retrouverait-on
les sources qui peuvent recommencer la vie? Telle fut l'ide qui
m'absorba. Je ne pensai plus  mon mal; je ne songeai plus  gurir.
Grand progrs pour un malade. Je m'oubliai. Mon affaire tait dsormais
de ressusciter ce grand malade, l'Apennin.  mesure qu'on me dmontra
qu'il n'tait pas dsespr, que ses eaux taient caches, non perdues,
qu'en les retrouvant, on pourrait y renouveler les vgtaux, et par
suite la vie animale, je m'en sentis mieux moi-mme, rafrachi et
renouvel.  chaque source qu'on lui retrouvait, je fus aussi moins
altr; je crus les sentir sourdre en moi.

Fconde est toujours l'Italie. Elle le fut pour moi par son dnment et
sa pauvret. L'pret du chauve Apennin, cette famlique cte
Ligurienne, veillrent par le contraste, la pense de la nature plus
que n'avait fait la richesse luxuriante de notre France occidentale. Les
animaux me manqurent; j'en sentis l'absence. Au silencieux feuillage
des sombres jardins d'orangers, je demandais l'oiseau des bois. Je
sentis pour la premire fois que la vie humaine devient srieuse, ds
que l'homme n'est plus entour de la grande socit des tres innocents
dont le mouvement, les voix et les jeux sont comme le sourire de la
cration.

Une rvolution se fit en moi, que je raconterai peut-tre un jour. Je
revins, de toutes les forces de mon existence malade, aux penses que
j'avais mises, en 1846, dans mon livre du _Peuple_,  cette Cit de
Dieu, o tous les humbles, les simples, paysans et ouvriers, ignorants
et illettrs, barbares et sauvages, enfants, mme encore ces autres
enfants que nous appelons animaux, sont tous citoyens  diffrents
titres, ont tous leur droit et leur loi, leur place au grand banquet
civique. Je proteste, pour ma part, que s'il reste quelqu'un derrire
que la Cit repousse encore et n'abrite point de son droit, moi, je n'y
entrerai point et m'arrterai au seuil.

Ainsi, toute l'Histoire naturelle m'avait apparu alors comme une branche
de la politique. Toutes les espces vivantes arrivaient, dans leur
humble droit, frappant  la porte pour se faire admettre au sein de la
Dmocratie. Pourquoi les frres suprieurs repousseraient-ils hors des
lois ceux que le Pre universel harmonise dans la loi du monde?

Telle fut donc ma rnovation, cette tardive _vita nuova_ qui m'amena peu
 peu aux sciences naturelles. L'Italie, qui a t toujours pour
beaucoup dans ma destine, en fut le lieu, l'occasion, de mme que,
trente ans plus tt, elle m'avait donn (par Vico) la premire tincelle
historique.

Chre et bienfaisante nourrice! Pour avoir un moment partag ses
misres, souffert, rv, avec elle, elle me donna la chose sans prix,
qui vaut plus que tous les diamants. Quelle? Un profond accord d'esprit,
une communication fconde des plus intimes penses, une parfaite
harmonie du foyer dans la pense de la Nature.

Nous y entrions par deux routes: moi, par l'amour de la Cit, par
l'effort de la complter en m'y associant tous les tres; elle, par
l'ide religieuse et par l'amour filial pour la maternit de Dieu.

Ds ce temps nous pmes, chaque soir, mettre en commun notre banquet.

                   *       *       *       *       *

J'ai dj dit comment cette oeuvre s'enrichissait  notre insu, fconde
chemin faisant par nos modestes auxiliaires. Ils l'ont presque toujours
dicte.

Ce que nos fleurs de Paris avaient prpar, nos oiseaux de Nantes le
firent. Certain rossignol dont je parle  la fin du livre en fut le
couronnement.

Ces impressions diverses vinrent se runir et se fondre, dans notre
srieux retour en France, et surtout ici, devant l'Ocan. Au promontoire
de la Hve, sous les vieux ormes qui le dominent, cette rvlation
s'acheva. Les golands de la cte, les petits oiseaux du bois, ne dirent
rien qui ne ft compris. Toutes ces choses rsonnaient en nous, comme
autant de voix intrieures.

Le phare, la grande falaise, de trois ou quatre cents pieds, qui
regardent de si haut la vaste embouchure de la Seine, le Calvados et
l'Ocan, c'tait le but ordinaire de nos promenades et notre point de
repos. Nous y montions le plus souvent par un chemin profond, couvert,
plein de fracheur et d'obscurit, qui aboutit tout  coup  cette
lumire immense. Parfois aussi nous gravissions le colossal escalier
qui, sans surprise, en plein soleil, toujours devant la grande mer, mne
au sommet en trois gradins, dont chacun a plus de cent pieds. Cette
ascension ne se faisait pas d'une haleine; au second gradin, on
respirait, on s'asseyait quelques minutes au monument que la veuve d'un
des grands soldats de la France a lev  sa mmoire dans l'ide que la
pyramide pourrait avertir les marins et leur sauver quelque naufrage.

Cette falaise, fort sablonneuse, perd un peu  chaque hiver; ce n'est
pas la mer qui la ronge: mais les grandes pluies la dlavent, en
emportent des dbris, qui, d'abord nus et informes, tmoignent de
l'boulement. Mais la Nature compatissante et gracieuse, ne le souffre
pas. Elle les habille bientt, leur accorde quelque verdure, gazon,
herbes, ronces, arbustes, qui peu  peu sont,  mi-cte, des oasis en
miniature, paysages lilliputiens, pendus  la grande falaise, et qui de
leur jeunesse consolent sa triste nudit.

Ainsi le joli, le sublime, chose rare, s'embrassent ici. La montagne,
battue des orages, vous conte l'pope de la terre, sa rude et
dramatique histoire, et, pour tmoins, montre ses os. Mais ces jeunes
enfants de hasard, qui germent de son flanc aride, prouvent qu'elle est
toujours fconde, que les dbris sont l'lment d'une organisation
nouvelle, et toute mort une vie commence.

Aussi jamais ces ruines ne nous ont donn de tristesse. Nous y parlions
volontiers de destine, de providence, de mort, de vie  venir. Moi qui
ai droit de mourir et par l'ge et par les travaux, elle, le front dj
inclin par les preuves d'enfance et par la sagesse avant l'heure, nous
n'en vivions pas moins d'un grand souffle d'me, de la rajeunissante
haleine de cette mre aime, la Nature.

Issus d'elle si loin l'un de l'autre, si unis en elle aujourd'hui, nous
aurions voulu fixer ce rare moment de l'existence, jeter l'ancre sur
l'le du temps. Et comment l'aurions-nous mieux fait que par cette
oeuvre de tendresse, de fraternit universelle, d'adoption de toute vie?

Elle m'y rappelait sans cesse, agrandissant mes sentiments de tendresse
individuelle par l'interprtation facile, gaie, mue, de l'me de la
contre et des voix de la solitude.

C'est alors, entre autres choses, que je commenai  entendre les
oiseaux qui chantent peu, mais parlent, comme les hirondelles, jasant du
beau temps, de la chasse, de nourriture rare ou commune, ou de leur
prochain dpart, enfin de toutes leurs affaires. Je les avais coutes 
Nantes en octobre,  Turin en juin. Leurs causeries de septembre taient
plus claires  la Hve. Nous les traduisions couramment, dans leur douce
vivacit, dans cette joie de jeunesse et de bonne humeur, sans clat et
sans saillie, conforme  l'heureux quilibre d'un oiseau si libre et si
sage, qui semble, non sans gratitude, reconnatre qu'il reut de Dieu
une part si notable au bonheur.

Hlas! l'hirondelle elle-mme n'est pourtant gure excepte de cette
guerre insense que nous faisons  la Nature. Nous dtruisons jusqu'aux
oiseaux qui dfendaient les moissons, nos gardiens, nos bons ouvriers,
qui, suivant de prs la charrue, saisissent le futur destructeur que
l'insouciant paysan remue, mais remet dans la terre.

Des races entires prissent, importantes, intressantes. Les premiers
de l'Ocan, les tres doux et sensibles  qui la nature donna le sang et
le lait (je parle des ctacs),  quel nombre sont-ils rduits? Beaucoup
de grands quadrupdes ont disparu de ce globe. Beaucoup d'animaux de
tout genre, sans disparatre entirement, ont recul devant l'homme; ils
fuient ensauvags, perdent leurs arts naturels et retombent  l'tat
barbare. Le hron, not par Aristote pour son adresse et sa prudence,
est maintenant (du moins en Europe) un animal misanthrope, born, de peu
de sens. Le castor, qui, en Amrique dans sa paisible solitude, tait
devenu architecte, ingnieur, s'est dcourag; il fait  peine
aujourd'hui des trous dans la terre. Le livre, si bon, si beau,
original par sa fourrure, sa clrit, la finesse extraordinaire de
l'oue, aura bientt disparu; le peu qui reste est abruti. Et pourtant
le pauvre animal est encore docile, ducable; avec de bons traitements,
on peut lui apprendre les choses les plus contraires  sa nature, celles
qui demandent du courage.

Ces penses que d'autres ont crites et bien mieux, nous, nous les emes
au coeur. Elles ont t notre aliment, notre rve habituel, couv
pendant ces deux annes, en Bretagne, en Italie; c'est ici qu'elles sont
devenues, dirai-je un livre? un fruit vivant?  la Hve, il nous apparut
dans son ide chaleureuse, celle de la primitive alliance que Dieu a
faite entre les tres, du pacte d'amour qu'a mis la Mre universelle
entre ses enfants.

La classe aile, la plus haute, la plus tendre, la plus sympathique 
l'homme, est celle que l'homme aujourd'hui poursuit le plus cruellement.

Que faut-il pour la protger? rvler l'oiseau comme me, montrer qu'il
est une personne.

_L'oiseau_ donc, _un seul oiseau_, c'est tout le livre, mais  travers
les varits de la destine, se faisant, s'accommodant aux mille
conditions de la terre, aux mille vocations de la vie aile. Sans
connatre les systmes plus ou moins ingnieux de transformations, le
coeur unifie son objet; il ne se laisse arrter ni par la diversit
extrieure des espces, ni par la crise de la mort qui semble rompre le
fil. La mort survient, rude et cruelle, dans ce livre, en plein cours de
vie, mais comme accident passager: la vie n'en continue pas moins.

Les agents de la mort, les espces meurtrires, tellement glorifies par
l'homme, qui y reconnat son image, se trouvent ici replaces fort bas
dans la hirarchie, remises au rang que leur doit la raison. Elles sont
les plus grossires dans les deux arts de l'oiseau, pour le nid et pour
le chant. Tristes instruments du fatal passage; elles apparaissent au
milieu de ce livre comme les ministres aveugles de la Nature en sa plus
dure ncessit.

Mais la haute lumire de vie, l'art dans sa premire tincelle
n'apparat qu'en les plus petits. Aux petits oiseaux sans clat, d'une
robe modeste et sombre, l'art commence, et, sur certains points, monte
plus haut que la sphre de l'homme. Loin d'galer le rossignol, on n'a
pu encore le noter, ni se rendre compte de sa chanson sublime.

Donc, l'aigle est dtrn ici, le rossignol intronis. Dans le
_crescendo_ moral o va l'oiseau se formant peu  peu, la cime et le
point suprme se trouvent naturellement, non dans une force brutale, si
aisment dpasse par l'homme, mais dans une puissance d'art, de coeur
et d'aspiration, o l'homme n'a pas atteint, et qui, par del ce monde,
le transporte par moment dans les mondes ultrieurs.

Haute justice, et vraiment juste, parce qu'elle est clairvoyante et
tendre! Faible sur bien des points sans doute, ce livre est fort de
tendresse et de foi. Il est un, constant et fidle. Rien ne le fait
dvier. Par-dessus la mort et son faux divorce,  travers la vie et ses
masques qui dguisent l'unit, il vole, il aime  tire-d'aile, du nid au
nid, de l'oeuf  l'oeuf, de l'amour  l'amour de Dieu.

 la Hve, prs le Havre, 21 septembre 1855.




PREMIERE PARTIE




L'OEUF.


La savante ignorance, le clairvoyant instinct de nos anciens, avait dit
cet oracle: Tout vient de l'oeuf; c'est le berceau du monde.

Mme origine, mais la diversit de destine tient surtout  la mre.
Elle agit et prvoit, elle aime plus ou moins; elle est plus ou moins
mre. Plus elle l'est, plus l'tre monte; chaque degr dans l'existence
dpend du degr de l'amour.

Que peut la mre dans l'existence mobile du poisson? Rien que confier
son oeuf  l'ocan. Que peut-elle dans le monde des insectes, o
gnralement elle meurt quand elle a donn l'oeuf? Lui trouver, avant de
mourir, un lieu sr pour clore et vivre.

Mme chez l'animal suprieur, le quadrupde, o la chaleur du sang
semble devoir doubler l'amour, o la mre elle-mme est si longtemps
pour le petit son nid et sa douce maison, les soins de la maternit sont
d'autant moindres. Il nat form, vtu, tout semblable  sa mre; un
lait tout prt l'attend. Et dans beaucoup d'espces, l'ducation se fait
sans que la mre s'en donne plus de soucis qu'elle n'en eut alors qu'il
croissait dans son sein.

Autre est le destin de l'oiseau. Il mourrait, s'il n'tait aim.

Aim? Toute mre aime, de l'Ocan jusqu'aux toiles. Mais je veux dire
soign, entour d'amour infini, envelopp de la chaleur, du magntisme
maternel.

Mme dans l'oeuf o vous le voyez garanti par cette coquille calcaire,
il sent si vivement les atteintes de l'air, que tout point refroidi dans
l'oeuf cote un membre au futur oiseau. De l, le long travail, si
inquiet, de l'incubation, la captivit volontaire, l'immobilisation du
plus mobile des tres. Et tout cela trs-douloureux! une pierre presse
si longtemps sur le coeur, sur la chair, souvent la chair vive!

Il nat, mais il est nu. Tandis que le petit quadrupde, habill ds son
premier jour, rampe, marche dj, le jeune oiseau (surtout dans les
espces suprieures) gt sans duvet, immobile sur le dos. C'est
non-seulement en le couvant, mais en le frottant soigneusement, que la
mre entretient, suscite sa chaleur. Le poulain sait teter et se nourrit
trs-bien lui-mme; le petit oiseau doit attendre que la mre cherche,
choisisse, prpare la nourriture. Elle ne peut quitter. Le pre y
supplera. Voil la vraie famille, la fidlit dans l'amour, et la
premire lueur morale.

Je ne dirai rien ici d'une ducation prolonge, trs-spciale et
trs-hasardeuse, celle du vol. Encore moins de celle du chant, si
dlicate chez les oiseaux artistes. Le quadrupde sait bientt ce qu'il
saura; tel galope en naissant; et, s'il fait quelque chute, est-ce mme
chose, dites-moi, de tomber sans danger dans l'herbe, ou de se lancer
dans les cieux?

                   *       *       *       *       *

Prenons l'oeuf en nos mains. Cette forme elliptique, la plus
comprhensive, la plus belle, celle qui offre le moins de prise 
l'attaque extrieure, donne l'ide d'un petit nombre complet, d'une
harmonie totale  laquelle on n'tera rien, on n'ajoutera rien. Les
choses inorganiques n'affectent gure cette forme parfaite. Je pressens
qu'il y a sous l'apparence inerte un haut mystre de vie et quelque
oeuvre accomplie de Dieu.

Quelle est-elle? et que doit-il sortir de l? Je ne le sais. Mais elle
le sait bien, celle qui, les ailes pandues, frmissante, l'embrasse et
le mrit de sa chaleur; celle qui jusque-l, libre et reine de l'air,
vivait  son caprice, et, tout  coup captive, s'est immobilise sur cet
objet muet qu'on dirait une pierre et que rien ne rvle encore.

Ne parlez pas d'instinct aveugle. On verra par des faits combien cet
instinct clairvoyant se modifie selon les circonstances, en d'autres
termes combien cette raison commence diffre peu en nature de la haute
raison humaine.

Oui, cette mre, par la pntration, la clairvoyance de l'amour, sait,
voit distinctement.  travers l'paisse coquille calcaire o votre rude
main ne sent rien, elle sent par un tact dlicat l'tre mystrieux qui
s'y nourrit, s'y forme. C'est cette vue qui la soutient dans le dur
labeur de l'incubation, dans sa captivit si longue. Elle le voit
dlicat et charmant dans son duvet d'enfance, et elle le prvoit, par
l'espoir, tel qu'il sera, fort et hardi, quand, les ailes tendues, il
regardera le soleil et volera contre les orages.

Profitons de ces jours. Ne htons rien. Contemplons  loisir cette image
charmante de la rverie maternelle, du second enfantement par lequel
elle achve cet invisible objet d'amour, ce fils inconnu du dsir.

Charmant spectacle, mais plus sublime encore. Soyons modestes ici. Chez
nous la mre aime ce qui remue dans son sein, ce qu'elle touche, tient,
enveloppe d'une possession certaine; elle aime la ralit sre, agite
et mouvante qui rpond  ses mouvements. Mais celle-ci aime l'avenir et
l'inconnu; son coeur bat solitaire, et rien ne lui rpond encore. Elle
n'en aime pas moins, et se dvoue et souffre; elle souffrirait jusqu'
la mort pour son rve et sa foi.

                   *       *       *       *       *

Foi puissante, efficace. Elle accomplit un monde, et le plus tonnant
peut-tre. Ne me parlez pas des soleils, de la chimie lmentaire des
globes. La merveille d'un oeuf d'oiseau-mouche vaut autant que la voie
lacte.

Comprenez que ce petit point que vous trouvez imperceptible, c'est un
ocan tout entier, la mer de lait, o flotte en germe le bien-aim du
ciel. Il flotte, ne craignez le naufrage; les plus dlicats ligaments le
tiennent suspendu: les heurts, les chocs, lui sont sauvs. Il nage tout
doucement dans ce tide lment, comme il fera dans l'air. Scurit
profonde, tat parfait au sein d'une habitation nourrissante! et combien
suprieure  tout allaitement!

Mais voil que, dans ce sommeil divin, il a senti sa mre, sa chaleur
magntique. Et lui aussi, il se met  rver. Son rve est mouvement; il
l'imite, se conforme  elle; son premier acte, acte d'amour obscur, est
de lui ressembler.

Ne sais-tu que l'amour change en lui ce qu'il aime?

Et ds qu'il lui ressemble, il veut aller  elle. Il incline, il appuie
plus prs de la coquille, qui seule ds lors le spare de sa mre.
Alors, elle l'coute; parfois elle est assez heureuse pour entendre dj
son premier _pipement_. Il ne restera gure. Il s'enhardit, prend son
parti. Il a un bec, et il s'en sert. Il frappe, il fle, il fend le mur
de sa prison. Il a des pieds et il s'en aide... Voil le travail
commenc... son salaire est la dlivrance: il entre dans la libert.

Dire le ravissement, l'agitation, la prodigieuse inquitude, tous les
soins maternels, c'est ce que nous ne ferons pas ici; dj nous venons
de dire les difficults de l'ducation.

L'oiseau n'est initi que par le temps et la tendresse. Suprieur par le
vol, il l'est beaucoup plus en ceci, qu'il a eu un foyer et qu'il a vcu
par sa mre; aliment par elle, et par son pre mancip, ce plus libre
des tres est le favori de l'amour.

                   *       *       *       *       *

Si l'on veut admirer la fcondit de la nature, la vigueur d'invention,
la charmante richesse (effrayante, en un sens) qui d'une cration
identique tire par millions des miracles opposs, qu'on regarde cet oeuf
tout semblable  un autre, d'o pourtant jailliront les tribus infinies
qui vont s'envoler par le monde.

De l'obscure unit, elle verse, elle panche en rayons innombrables et
prodigieusement divergents, ces flammes ailes que vous nommez oiseaux,
flamboyants d'ardeur et de vie, de couleur et de chant. De la main
brlante de Dieu chappe incessamment cet ventail immense de diversit
foudroyante, o tout brille, o tout chante, o tout m'inonde
d'harmonie, de lumire... bloui, je baisse les yeux.

                   *       *       *       *       *

Mlodieuses tincelles du feu d'en haut, o n'atteignez-vous pas?...
pour vous, ni hauteur, ni distance; le ciel, l'abme, c'est tout un.
Quelle nue, et quelle eau profonde ne vous est accessible? La terre,
dans sa vaste ceinture, tant qu'elle est grande, avec ses monts, ses
mers et ses valles, elle vous appartient. Je vous entends sous
l'quateur, ardents comme les traits du soleil. Je vous entends au ple
dans l'ternel silence o la vie a cess, o la dernire mousse a fini;
l'ours lui-mme regarde de loin et s'loigne en grondant. Vous, vous
restez encore, vous vivez, vous aimez, vous tmoignez de Dieu, vous
rchauffez la mort. Dans ces dserts terribles, vos touchantes amours
innocentent ce que l'homme appelle la barbarie de la nature.




LE PLE.

OISEAUX-POISSONS.


La grande fe qui fait pour l'homme la plupart des biens et des maux,
l'imagination, se joue  lui travestir de cent faons la nature. Dans
tout ce qui passe ses forces ou blesse ses sensations, dans toutes les
ncessits que commande l'harmonie du monde, il est tent de voir et de
maudire une volont malveillante. Un crivain a fait un livre contre les
Alpes; un pote a follement plac le trne du Mal sur ces bienfaisants
glaciers, qui sont la rserve des eaux de l'Europe, qui lui versent ses
fleuves et qui font sa fcondit. D'autres, plus insenss encore, ont
maudit les glaces du ple, mconnu la magnifique conomie du globe, le
balancement majestueux des courants alternatifs qui sont la vie de
l'Ocan. Ils ont vu la guerre et la haine, la mchancet de la nature
dans ses mouvements rguliers, profondment pacifiques, de la Mre
universelle.

Voil les rves de l'homme. Les animaux ne partagent nullement ces
antipathies, ces terreurs; un double attrait, au contraire, chaque anne
les fait affluer vers les ples en innombrables lgions.

Chaque anne, oiseaux, poissons, gigantesques ctacs vont peupler les
mers et les les qui entourent le ple austral. Mers admirables,
fcondes, pleines et combles de vie commence ( l'tat de zoophytes) et
de fermentation vivante, d'eaux glatineuses, de frai, de germes
surabondants.

Les deux ples galement sont pour ces foules innocentes, partout
poursuivies, le grand, l'heureux rendez-vous de l'amour et de la paix.
Le ctac, pauvre poisson qui pourtant a, comme nous, le doux lait et le
sang chaud, ce proscrit infortun qui bientt aura disparu, c'est l
qu'il trouve encore abri, une halte pour le moment sacr de la maternit
et de l'allaitement. Nulles races meilleures ni plus douces, nulles plus
fraternelles pour les leurs, plus tendres pour leurs petits. Cruelle
ignorance de l'homme! Comment le lamentin, le phoque, qui sont si
rapprochs de lui, ont-ils t tus sans horreur?

L'homme gant du vieil Ocan, la baleine, cet tre aussi doux que
l'homme nain est barbare, a sur lui cet avantage, d'accomplir, sur des
espces d'effrayante fcondit, le travail de destruction que commande
la nature, sans leur infliger la douleur. Elle n'a ni dents, ni scie;
nul de ces moyens de supplice dont les destructeurs du monde sont si
abondamment pourvus. Absorbes subitement au fond de ce creuset mobile,
elles se perdent et s'vanouissent, subissent instantanment les
transformations de la grande chimie. La plupart des matires vivantes
dont s'alimentent autour des ples les habitants de ces mers, ctacs,
poissons, oiseaux, n'ont pas d'organisme encore, ni de moyens de
souffrir. Cela donne  ces tribus un caractre d'innocence qui nous
touche infiniment, nous remplit de sympathie, d'envie aussi, s'il faut
le dire. Trois fois heureux, trois fois bni, ce monde o la vie se
rpare sans qu'il en cote la mort, ce monde qui gnralement est
affranchi de la douleur, qui dans ses eaux nourrissantes trouve toujours
la mer de lait, n'a pas besoin de cruaut, et reste encore suspendu aux
mamelles de la nature.

Profonde tait la paix de ces solitudes et de leurs peuples amphibies,
avant l'arrive de l'homme. Contre l'ours et le renard bleu, les deux
tyrans de la contre, ils trouvaient un facile abri dans le sein,
toujours ouvert, de la mer, leur bonne nourrice. Quand les marins y
abordrent, leur seul embarras tait de percer la foule des phoques
bienveillants et curieux qui venaient les regarder. Les manchots des
terres australes, les pingouins des terres borales, pacifiques et plus
ingambes, ne faisaient aucun mouvement. Les oies, dont le fin duvet,
d'une incomparable douceur, fournit l'dredon, se laissaient sans
difficult approcher, prendre  la main.

L'attitude de ces tres nouveaux fut pour nos navigateurs une cause de
plaisantes mprises. Ceux qui, de loin, virent d'abord des les
couvertes de manchots,  leur tenue verticale,  leur robe blanche et
noire, crurent voir des bandes nombreuses d'enfants en tabliers blancs.
La roideur de leurs petits bras ( peine peut-on dire ailes pour ces
oiseaux commencs), leur mauvaise grce sur terre, leur difficult 
marcher, les adjuge  l'Ocan o ils nagent  merveille, et qui est leur
lment naturel et lgitime; on dirait volontiers qu'ils en sont les
premiers fils mancips, des poissons ambitieux, candidats aux rles
d'oiseaux, qui dj taient parvenus  transformer leurs nageoires en
ailerons cailleux. La mtamorphose ne fut pas couronne d'un plein
succs: oiseaux impuissants, maladroits, ils restent poissons habiles.

Ou encore,  leurs larges pieds attachs de si prs au corps,  leur cou
court et pos sur un gros corps cylindrique, avec une tte aplatie, on
les jugerait parents de leurs voisins les phoques, dont ils n'ont pas
l'intelligence, mais du moins le bon naturel.

Ces fils ans de la nature, confidents de ses vieux ges de
transformation, parurent, aux premiers qui les virent, d'tranges
hiroglyphes. De leur oeil doux, mais terne et ple comme la face de
l'ocan, ils semblaient regarder l'homme, ce dernier n de la plante,
du fond de leur antiquit.

Levaillant, non loin du cap de Bonne-Esprance, les trouva nombreux sur
une le dserte o s'levait le tombeau d'un pauvre marin danois, homme
du ple boral, que le hasard avait amen l pour mourir aux terres
australes, et qui se trouvait avoir l'paisseur du globe entre lui et sa
patrie... Phoques et manchots lui faisaient une nombreuse socit: les
premiers couchs, accroupis; les autres debout et montant avec dignit
la garde autour du tombeau, tous plaintifs, et rpondant aux plaintes de
l'Ocan, qu'on et dit celle des morts.

Leur station d'hiver est le Cap. Dans ce tide exil d'Afrique, ils
s'habillent d'un bon et solide fourreau de graisse qui leur sera bien
utile contre la faim et le froid. Ds que le printemps revient, une voix
secrte leur dit que le temptueux dgel a bris, fondu les cristaux
aigus des glaces, que les bienheureuses mers des ples, leur patrie et
leur berceau, leur doux paradis d'amour, sont ouvertes et les appellent.
Ils s'lancent impatients, franchissent d'une rame rapide cinq ou six
cents lieues de mer, sans repos que quelques glaces flottantes o, par
instants, ils se posent. Ils arrivent, et tout est prt. Un t de
trente jours leur donne le moment du bonheur.

Bonheur svre. Le besoin de trouver une profonde paix les loigne de la
mer o est leur seule nourriture. Le temps d'amour, d'incubation, est un
temps de jene et d'inquitude. Le renard bleu, leur ennemi, les
poursuit dans le dsert. Mais l'union fait la force. Les mres couvent
toutes ensemble, et la lgion des pres veille autour d'elles, prte 
se dvouer. close seulement le petit! et que le bataillon serr le mne
jusqu' la mer... il s'y jette, il est sauv!

Sombres climats! Qui pourtant ne les aimerait, quand on y voit la nature
si attendrissante, qui pare impartialement le foyer de l'homme, celui de
l'oiseau, d'amour et de dvouement? Le foyer du Nord tient d'elle une
grce morale qu'a rarement celui du Midi: un soleil y luit, qui n'est
pas le soleil de l'quateur, mais plus doux, celui de l'me. Toute
crature y est releve par l'austrit mme du climat ou du danger.

Le dernier effort en ce monde du Nord, qui n'est nullement celui de la
beaut, c'est d'avoir trouv le beau. Ce miracle sort du coeur des
mres. La Laponie n'a qu'un art, qu'un objet d'art: le berceau. C'est
un objet charmant, dit une dame qui a visit ces contres; lgant et
gracieux comme un joli petit soulier garni de la fourrure lgre du
livre blanc, plus dlicat que la plume du cygne. Autour de la capote o
la tte de l'enfant est parfaitement garantie, chaudement, doucement
abrite, sont suspendus des colliers de perles de couleur, et de petites
chanettes en cuivre ou argent qui sonnent sans cesse et dont le
cliquetis fait rire le petit Lapon.

Merveille de la maternit! Par elle, voil la femme la plus rude qui
devient inventive, artiste... Mais la femelle est hroque. C'est le
plus touchant des spectacles de voir l'oiseau de l'dredon, l'eider,
s'arracher son duvet, pour coucher, couvrir son petit. Et quand l'homme
a vol ce nid, la mre continue sur elle la cruelle opration. Et quand
elle s'est plume, n'a plus rien  arracher que la chair, le sang, le
pre lui succde et il s'arrache tout  son tour; de sorte que le petit
est vtu d'eux, de leur substance, de leur dvouement et de leur
douleur.

Montaigne, en parlant d'un manteau dont s'tait servi son pre et que
lui-mme aimait  porter en mmoire de lui, dit ce mot touchant auquel
ce pauvre nid me reporte: Je m'enveloppais de mon pre.




L'AILE.


    Des ailes! des ailes! pour voler
        Par montagne et par valle!
      Des ailes pour bercer mon coeur
        Sur le rayon de l'aurore!

    Des ailes pour planer sur la mer
        Dans la pourpre du matin!
      Des ailes au-dessus de la vie!
        Des ailes par del la mort!

  (RCKERT.)

C'est le cri de la terre entire, du monde et de toute vie; c'est celui
que toutes les espces animales ou vgtales poussent en cent langues
diverses, la voix qui sort de la pierre mme et du monde inorganique:
Des ailes! nous voulons des ailes, l'essor et le mouvement!

Oui, les corps les plus inertes se prcipitent avidement dans les
transformations chimiques qui les font entrer au courant de la vie
universelle, leur donnent les ailes du mouvement et de la fermentation.

Oui, les vgtaux fixs sur leur racine immobile pandent leurs amours
intrieurs vers une existence aile, et se recommandent aux vents, aux
flots, aux insectes, pour les faire vivre au dehors, leur donner le vol
que leur refusa la nature.

Nous contemplons avec compassion ces bauches animales, l'unau, l'a,
plaintives et souffrantes images de l'homme, qui ne peuvent faire un pas
sans pousser un gmissement: _paresseux_ ou _tardigrades_. Ces noms, que
nous leur donnons, nous pouvions les garder pour nous. Si la lenteur est
relative au dsir du mouvement,  l'effort toujours tromp d'aller,
d'avancer, d'agir, le vrai _tardigrade_ c'est l'homme. La facult de se
traner d'un point  l'autre de la terre, les ingnieux instruments
qu'il a rcemment invents pour aider cette facult, tout cela ne
diminue pas son adhrence  la terre; il n'y reste pas moins coll par
la tyrannie de la gravitation.

Je ne vois gure sur la terre qu'une classe d'tres  qui il soit donn
d'ignorer ou de tromper, par le mouvement libre et rapide, cette
universelle tristesse de l'impuissante aspiration: c'est celui qui ne
tient  la terre que du bout de l'aile, pour ainsi parler; celui que
l'air lui-mme berce et porte, le plus souvent sans qu'il ait  s'en
mler autrement que pour diriger  son besoin,  son caprice.

Vie facile et vie sublime! De quel oeil le dernier oiseau doit regarder,
mpriser le plus fort, le plus rapide des quadrupdes, un tigre, un
lion! Qu'il doit sourire de le voir dans son impuissance, coll, fix 
la terre, la faisant trembler d'inutiles et vains rugissements, des
gmissements nocturnes qui tmoignent des servitudes de ce faux roi des
animaux, li, comme nous sommes tous, dans l'existence infrieure que
nous font galement la faim et la gravitation!

Oh! la fatalit du ventre! la fatalit du mouvement qui nous fait
traner sur la terre! L'implacable pesanteur qui rappelle chacun de nos
deux pieds  l'lment rude et lourd o la mort nous fera rentrer, et
nous dit: Fils de la terre, tu appartiens  la terre. Sorti un moment
de son sein, tu y resteras bien longtemps.

N'en querellons pas la nature, c'est le signe certainement que nous
habitons un monde fort jeune encore, fort barbare; monde d'essai et
d'apprentissage, dans la srie des toiles, une des haltes lmentaires
de la grande initiation. Ce globe est un globe enfant. Et toi, tu es un
enfant. De cette cole infrieure, tu seras mancip aussi, tu auras de
belles et puissantes ailes. Tu gagnes et mrites ici,  la sueur de ton
front, un degr dans la libert.

Faisons une exprience. Demandons  l'oiseau encore dans l'oeuf ce qu'il
veut tre, donnons-lui l'option. Veux-tu tre homme, et partager cette
royaut du globe que nous font l'art et le travail?

Il rpondra non,  coup sr. Sans calculer l'effort immense, la peine,
la sueur et le souci, la vie d'esclave par laquelle nous achetons la
royaut, il n'aura qu'un mot  dire: Roi moi-mme en naissant de
l'espace et de la lumire, pourquoi abdiquerais-je, quand l'homme, en sa
plus haute ambition, dans son suprme voeu de bonheur et de libert,
rve de se faire oiseau et de prendre des ailes?

C'est dans son meilleur ge, dans sa premire et plus riche existence,
dans ses songes de jeunesse, que parfois l'homme a la bonne fortune
d'oublier qu'il est homme, serf de la pesanteur et li  la terre. Le
voil qui s'envole, il plane, il domine le monde, il nage dans un trait
du soleil, il jouit du bonheur immense d'embrasser d'un regard
l'infinit des choses qu'hier il voyait une  une. Obscure nigme de
dtail, tout  coup lumineuse pour qui en peroit l'unit! Voir le monde
sous soi, l'embrasser et l'aimer! quel divin et sublime songe!... Ne
m'veillez pas, je vous prie, ne m'veillez jamais!... Mais quoi! Voici
le jour, le bruit et le travail; le dur marteau de fer, la perante
cloche, de son timbre d'acier, me dtrnent, me prcipitent; mes ailes
ont fondu. Terre lourde, je retombe  la terre; froiss, courb, je
reprends la charrue.

Quand,  la fin de l'autre sicle, l'homme eut l'ide hardie de se
livrer au vent, de monter dans les airs, sans gouvernail, ni rame, ni
moyen de direction, il proclama qu'enfin il avait pris des ailes, lud
la nature et vaincu la gravitation. De cruels et tragiques vnements
dmentirent cette ambition. On tudia l'aile; on entreprit de l'imiter;
on contrefit grossirement l'inimitable mcanique. Nous vmes avec
effroi, d'une colonne de cent pieds, un pauvre oiseau humain, arm
d'ailes immenses, s'lancer, s'agiter et se briser en pices.

La triste et funeste machine, dans sa laborieuse complication, tait
bien loin de rappeler cet admirable bras (bien suprieur au bras
humain), ce systme de muscles qui cooprent entre eux dans un si fort
et si vif mouvement. Dtendue et dgingande, l'aile humaine manquait
spcialement du muscle tout-puissant qui lie l'paule  la poitrine
(l'humrus au sternum), et donne le violent coup d'aile au vol
foudroyant du faucon. L'instrument tient ici de si prs au moteur,
l'aviron au rameur, et fait si bien un avec lui, que le martinet, la
frgate rament  quatre-vingts lieues par heure, cinq ou six fois plus
vite que nos chemins de fer les plus rapides, dpassant l'ouragan, et
sans nul rival que l'clair.

Mais nos pauvres imitateurs eussent-ils vraiment imit l'aile, rien
n'tait fait. On copiait la forme, mais non la structure intrieure; on
croyait que l'oiseau avait dans le vol seul sa force d'ascension,
ignorant le secret auxiliaire que la nature cache en sa plume et ses os.
Le mystre, la merveille, c'est la facult qu'elle lui donne de se
faire, comme il veut, lger ou lourd, en admettant plus ou moins d'air
dans ces rservoirs mnags exprs. Pour devenir lger, il enfle son
volume, donc diminue sa pesanteur relative; ds lors il monte de
lui-mme dans un milieu plus lourd que lui. Pour descendre ou tomber, il
se refait petit, troit, en chassant l'air qui le gonflait, donc plus
pesant, aussi pesant qu'il veut. Voil ce qui trompait, ce qui faisait
la fatale ignorance. On savait que l'oiseau est un vaisseau, non qu'il
ft un ballon. On n'imitait que l'aile; l'aile bien imite, si l'on n'y
joint cette force intrieure, n'est qu'un sr moyen de prir.

Mais cette facult, ce jeu rapide de prendre ou chasser l'air, de nager
sous un lest variable  volont,  quoi cela mme tient-il?  une
puissance unique, inoue, de respiration. L'homme qui recevrait autant
d'air  la fois serait tout d'abord touff. Le poumon de l'oiseau,
lastique et puissant, s'en empreint, s'en emplit, s'en enivre avec
force et dlice, le verse  flots aux os, aux cellules ariennes.
Aspiration, rnovation de rapidit foudroyante de seconde en seconde. Le
sang, vivifi sans cesse d'un air nouveau, fournit  chaque muscle cette
inpuisable vigueur, qui n'est  nul autre tre, et n'appartient qu'aux
lments.

La lourde image d'Ante touchant  la Terre, sa mre, et y puisant des
forces, rend faiblement, grossirement, quelque ide de cette ralit.
L'oiseau n'a pas  chercher l'air pour le toucher et s'y renouveler;
l'air le cherche et afflue en lui; il lui rallume incessamment le
brlant foyer de la vie.

Voil ce qui est prodigieux, et non pas l'aile. Ayez l'aile du condor et
suivez-le, quand du sommet des Andes, et de leurs glaciers sibriques,
il fond, il tombe au rivage brlant du Prou, traversant en une minute
toutes les tempratures, tous les climats du globe, aspirant d'une
haleine l'effrayante masse d'air, brle, glace, n'importe!... Vous
arriveriez foudroy!

Le plus petit oiseau fait honte ici au plus fort quadrupde. Prenez-moi
un lion enchan dans un ballon (dit Toussenel), son sourd rugissement
se perdra dans l'espace. Bien autrement puissante de voix et de
respiration, la petite alouette monte en filant son chant, et on
l'entend encore quand on ne la voit plus. Sa chanson gaie, lgre, sans
fatigue, qui n'a rien cot, semble la joie d'un invisible esprit qui
voudrait consoler la terre.

La force fait la joie. Le plus joyeux des tres, c'est l'oiseau, parce
qu'il se sent fort au del de son action, parce que, berc, soulev de
l'haleine du ciel, il nage, il monte sans effort, comme en rve. La
force illimite, la facult sublime, obscure chez les tres infrieurs,
chez l'oiseau claire et vive, de prendre  volont sa force au foyer
maternel, d'aspirer la vie  torrent, c'est un enivrement divin.

La tendance toute naturelle, non orgueilleuse, non impie, de chaque
tre, est de vouloir ressembler  la grande Mre, de se faire  son
image, de participer aux ailes infatigables dont l'Amour ternel couve
le monde.

La tradition humaine est fixe l-dessus. L'homme ne veut pas tre
homme, mais ange, un Dieu ail. Les gnies ails de la Perse font les
chrubins de Jude. La Grce donne des ailes  sa Psych,  l'me, et
elle trouve le vrai nom de l'me, l'_aspiration_ [Grec: asthma]. L'me a
gard ses ailes; elle passe  tire-d'aile dans le tnbreux moyen ge,
et va croissant d'aspiration. Plus net et plus ardent se formule ce
voeu, chapp du plus profond de sa nature et de ses ardeurs
prophtiques: Oh! si j'tais oiseau! dit l'homme. La femme n'a nul
doute que l'enfant ne devienne un ange.

Elle l'a vu ainsi dans ses songes.

Songes ou ralits?... Rves ails, ravissement des nuits, que nous
pleurons tant au matin, si vous tiez partout! Si vraiment vous viviez!
Si nous n'avions perdu rien de ce qui fait notre deuil! si, d'toiles en
toiles, runis, lancs dans un vol ternel, nous suivions tous
ensemble un doux plerinage  travers la bont immense!...

On le croit par moments. Quelque chose nous dit que ces rves ne sont
pas des rves, mais des chappes du vrai monde, des lumires entrevues
derrire le brouillard d'ici-bas, des promesses certaines, et que le
prtendu rel serait plutt le mauvais songe.




PREMIERS ESSAIS DE L'AILE.


Il n'est point d'homme illettr, ignorant, point d'esprit blas,
insensible, qui puisse se dfendre d'une motion de respect, je dirai
presque de terreur, en entrant dans les salles de notre Muse d'histoire
naturelle.

Nulle collection trangre,  notre connaissance, ne produit cette
impression.

D'autres, sans doute, comme celle du splendide muse de Leyde, sont plus
riches en tel genre; non plus compltes, non plus harmoniques. Cette
grandiose harmonie se sent instinctivement, elle impose et saisit. Le
voyageur inattentif, visiteur fortuit, est pris sans s'y attendre; il
s'arrte et il songe. En face de cette norme nigme, de cet immense
hiroglyphe qui pour la premire fois se pose devant lui, il se
tiendrait heureux s'il pouvait lire un caractre, peler une lettre. Que
de fois des gens du peuple, surpris et tourments de telle forme
bizarre, nous en ont demand le sens! Un mot les mettait sur la voie,
une simple indication les charmait; ils partaient contents, et se
promettaient de revenir. Au contraire, ceux qui traversaient cet ocan
d'objets inconnus, incompris, s'en allaient fatigus et tristes.

Formons le voeu qu'une administration si claire, si haut place dans
la science, revienne  la constitution primitive du Musum, qui crait
des _gardiens dmonstrateurs_, et n'admettait comme surveillants de ce
trsor que ceux qui pouvaient le comprendre, et par moments
l'interprter.

Un autre voeu que nous osons former, c'est qu' ct des grands
naturalistes on place les images des courageux navigateurs, des
voyageurs persvrants, qui, par leurs travaux, leurs prils, en
hasardant cent fois leur vie, nous ont rapport ces trsors. S'ils
valent en eux-mmes, ils valent peut-tre plus encore par l'hrosme et
la grandeur de coeur de ceux qui nous les ont gagns. Ce charmant
colibri, madame, saphir ail o vous verriez un futile objet de parure,
savez-vous bien qu'un Azara, un Lesson, vous l'a rapport des forts
meurtrires o l'on ne respire que la mort? Ce tigre magnifique dont
vous admirez le pelage, sachez que, pour le mettre ici, il a fallu que,
dans les jongles, il ft cherch, rencontr face  face, tir, frapp au
front par l'intrpide Levaillant? Ces voyageurs illustres, amants
ardents de la nature, souvent sans moyens, sans secours, l'ont suivie
aux dserts, observe et surprise dans ses mystrieuses retraites,
s'imposant la soif et la faim, d'incroyables fatigues, ne se plaignant
jamais, se croyant trop rcompenss, pleins d'amour, de reconnaissance 
chaque dcouverte, ne regrettant rien  ce prix, non pas mme la mort de
Lapeyrouse ou de Mungo Park, la mort dans les naufrages, la mort chez
les barbares.

Qu'ils revivent ici au milieu de nous! Si leur vie solitaire s'coula
loin de l'Europe pour la servir, que leurs images soient places au
milieu de la foule reconnaissante, avec la brve indication de leurs
heureuses dcouvertes, de leurs souffrances et de leur grand courage.
Plus d'un jeune homme se sentira mu d'avoir vu ces hros et reviendra
rveur et tent de les imiter.

C'est la double grandeur de ce lieu. Des hros envoyrent ces choses, et
elles furent recueillies, classes, harmonises par des grands hommes, 
qui tout affluait comme  un centre lgitime, et que leur position
autant que leur gnie mit  mme d'oprer ici la centralisation de la
nature.

Au dernier sicle, le grand mouvement des sciences convergeait autour
d'un homme de gnie, important par le rang, les entourages et la
fortune, M. le comte de Buffon; tous les dons des savants, des
voyageurs, des rois, venaient  lui, par lui se classaient au Muse. De
nos jours un plus grand spectacle a fix sur ce lieu l'attention mue de
toutes les nations du monde, quand deux hommes immenses (plus que deux
hommes, deux mthodes), Cuvier, Geoffroy y combattirent. Tous s'y
intressrent ou pour l'un ou pour l'autre, tous prirent parti,
envoyrent pour ou contre des preuves au Musum, tel des livres, tel des
animaux ou des faits inconnus. De sorte que ces collections qu'on
croirait mortes sont vivantes; elles palpitent encore de cette lutte,
animes par les grands esprits qui ont appel tous ces tres en
tmoignage dans leur combat fcond.

Ce n'est pas l un dpt fortuit. Ce sont des sries trs-suivies,
formes et composes systmatiquement par de profonds penseurs. Les
espces qui forment les plus curieuses transitions entre les genres y
sont richement reprsentes. C'est l qu'on voit bien mieux qu'ailleurs
ce qu'ont dit Linn et Lamark: qu' mesure que nos muses
s'enrichiraient, deviendraient plus complets, auraient moins de lacunes,
on avouerait que la nature ne fait rien brusquement, mais par
transitions douces et insensibles. O nous croyons voir dans ses oeuvres
un saut, un vide, un passage brusque et inharmonique, accusons-nous
nous-mmes; cette lacune, c'est notre ignorance.

Arrtons-nous quelques moments aux solennels passages o la vie
incertaine semble osciller encore, o la nature parat s'interroger
elle-mme, tter sa volont. _Serai-je poisson ou mammifre?_ se dit
l'tre; il hsite, et reste poisson  sang chaud; c'est la bonne et
douce tribu des lamentins, des phoques. _Serai-je oiseau ou quadrupde?_
Grande question, hsitation perplexe, long combat et vari. Toutes les
pripties en sont racontes, les solutions diverses des problmes
navement poses, ralises, par des tres bizarres, comme
l'ornithorynque, qui n'aura d'oiseau que le bec, comme la pauvre
chauve-souris, tre innocent et tendre dans son nid de famille, dont la
forme indcise fait la laideur et l'infortune. En elle, on voit que la
nature cherche l'aile, et ne trouve encore qu'une membrane velue,
hideuse, qui toutefois en fait dj la fonction.

    Je suis oiseau; voyez mes ailes.

Mais l'aile mme ne fait pas l'oiseau.

Placez-vous vers le centre du muse, et tout prs de l'horloge. L, vous
apercevez,  gauche, le premier rudiment de l'aile dans le manchot du
ple austral, et dans son frre le pingouin boral, plus dvelopp d'un
degr. Ailerons cailleux, dont les pennes luisantes rappellent le
poisson bien mieux que l'oiseau. Sur terre, c'est un infirme; la terre
est difficile pour lui, l'air impossible. Ne le plaignez pas trop. Sa
prvoyante mre le destine aux mers des ples, o il n'aura gure 
marcher. Elle l'habille soigneusement d'un beau fourreau de graisse et
d'une impermable robe. Elle veut qu'il ait chaud dans les glaces. Quel
en est le meilleur moyen? Il semble qu'elle ait hsit, ttonn;  ct
du manchot, on voit avec surprise un essai d'un tout autre genre, mais
non pas moins frappant comme prcaution maternelle: c'est un gorfou
trs-rare, que je n'ai vu dans nul autre muse, habill d'une rude
fourrure de quadrupde, comme d'une sorte de poil de chvre, mais plus
luisant peut-tre dans l'animal vivant, et certainement impntrable 
l'eau.

Pour mettre ensemble les oiseaux qui ne volent pas, il nous faudrait
rapprocher de ceux-ci le navigateur du dsert, l'oiseau-chameau,
l'autruche analogue au chameau mme par la structure intrieure. Du
moins, si son aile bauche ne peut l'enlever de terre, elle l'aide
puissamment  marcher, lui donne une extrme vitesse; c'est sa voile
pour traverser son aride ocan d'Afrique.

Revenons au manchot, vritable point de dpart de la srie, au manchot
dont l'aile vraiment rudimentaire ne sert point comme voile, n'aide
point  la marche, n'est qu'une indication comme un souvenir de la
nature.

Elle s'en dtache, se soulve pniblement dans un premier essai de vol
par deux figures tranges, qui nous semblent grotesques et
prtentieuses. Le manchot ne l'est pas: honnte et simple crature, on
voit qu'il n'eut jamais l'ambition du vol. Mais en voici qui
s'mancipent, qui semblent chercher la parure, ou la grce du mouvement.
Le gorfou parat tre un manchot dcid  quitter sa condition; il prend
une aigrette coquette qui met en relief sa laideur. L'informe macareux,
qui semble la caricature d'une caricature, le perroquet lui ressemble
par un gros bec, mal dgrossi, mais sans tranchant ni force, sans queue
et mal quilibr, il peut toujours tre emport par le poids de sa
grosse tte. Il se hasarde  voleter pourtant au risque des culbutes. Il
plane noblement tout prs de terre et fait l'envie peut-tre des
manchots et des phoques. Parfois il se hasarde en mer; malencontreux
vaisseau, le moindre vent fait son naufrage.

On ne peut le nier pourtant, l'essor est pris. Des oiseaux de diverses
sortes continuent plus heureusement. Le genre si riche des plongeons,
dans ses espces trs-diverses, relie les voiliers aux nageurs: telles,
d'une aile accomplie, d'un vol hardi et sr, font les plus grands
voyages: telles, encore revtues des pennes luisantes du manchot,
frtillent et jouent au fond des mers; les nageoires seules leur
manquent et la respiration pour tre des poissons parfaits; ils
alternent, ils sont matres de l'un et de l'autre lment.




LE TRIOMPHE DE L'AILE.

LA FRGATE.


N'essayons pas d'numrer tous les intermdiaires. Passons  l'oiseau
blanc que je vois l-haut dans les nues, oiseau qu'on voit partout, sur
l'eau, sur terre, sur les cueils couverts et dcouverts des flots,
oiseau qu'on aime  voir, familier et glouton, et qu'on peut appeler
petit vautour des mers. Je parle de ces myriades de golands ou de
mouettes, dont toute cte rpte les cris. Trouvez-moi des tres plus
libres. Jour et nuit, midi ou nord, mer ou plage, proie morte ou
vivante, tout leur est un. Usant de tout, chez eux partout, ils
promnent vaguement des flots au ciel leur blanche voile; le vent
nouveau qui tourne et change, c'est toujours le bon vent qui va o ils
voulaient aller.

Sont-ils autre chose que l'air, la mer, les lments qui ont pris aile
et volent? Je n'en sais rien:  voir leur oeil gris, terne et froid
(qu'on n'imite nullement dans nos muses), on croit voir la mer grise,
l'indiffrente mer du Nord, dans sa glaciale impersonnalit. Que dis-je?
cette mer est plus mue. Parfois phosphorescente, lectrique, il lui
arrive de s'animer bien plus. Le vieux pre Ocan, sournois, colre,
souvent sous sa face ple roule bien des penses. Ses fils, les
golands, semblent moins animaux que lui. Ils volent de leurs yeux morts
cherchant quelque proie morte, s'attroupant, htant en famille la
destruction des grands cadavres qui pour eux flottent sur la mer. Point
froces d'aspect, gayant le navigateur par leurs jeux, par l'apparition
frquente de leurs blanches ailes, ils lui parlent des terres
lointaines, des rives qu'il quitte ou qu'il va voir, des amis absents,
esprs. Et ils le servent aussi  l'approche des orages, qu'ils
annoncent et prdisent. Souvent leur voile ploye lui conseille de
serrer les siennes.

Car ne supposez pas que, l'orage venu, ils daigneront plier les ailes.
Tout au contraire, ils partent. L'orage est leur rcolte; plus la mer
est terrible, moins le poisson peut se soustraire  ces hardis pcheurs.
Dans la baie de Biscaye, o la houle, pousse du nord-ouest, traversant
l'Atlantique, arrive entasse, exhausse  des hauteurs normes, avec
des chocs pouvantables, les golands placides travaillent
imperturbablement. Je les voyais, dit M. de Quatrefages, dcrire en
l'air mille courbes, plonger entre deux vagues, reparatre avec un
poisson. Plus rapides quand ils suivaient le vent, plus lents quand ils
restaient en face, ils planaient cependant avec la mme aisance, sans
paratre donner un coup d'aile de plus que dans les plus beaux jours. Et
cependant les flots remontaient les talus, comme des cataractes 
l'envers, aussi haut que la plate-forme de Notre-Dame, et l'cume plus
haut que Montmartre. Ils n'en semblaient pas plus mus.

L'homme n'a pas leur philosophie. Les matelots sont fort mus lorsque,
le jour baissant, une subite nuit se faisant sur les mers, ils voient
autour du navire voler une sinistre petite figure, un funbre oiseau
noir. Noir n'est pas le mot propre, le noir serait plus gai; la vraie
nuance est celle d'un brun fumeux qu'on ne dfinit pas. Ombre d'enfer,
ou mauvais songe, qui marche sur les eaux, se promne  travers la
vague, foule aux pieds la tempte. Ce ptrel (ou Saint-Pierre) est
l'horreur du marin, qui croit y voir une maldiction vivante. D'o
vient-il? D'o peut-il surgir,  des distances normes de toute terre?
que veut-il? que vient-il chercher, si ce n'est le naufrage? Il voltige
impatient, et dj choisit les cadavres que lui va livrer sa complice,
l'atroce et mchante mer.

Voil les fictions de la peur. Des esprits moins effrays verraient dans
le pauvre oiseau un autre navire en dtresse, un navigateur imprudent
qui, lui aussi, a t surpris loin de la cte et sans abri. Ce vaisseau
est pour lui une le, o il voudrait bien reposer. Le sillage seul du
navire qui coupe et le flot et le vent, c'est dj un refuge, un secours
contre la fatigue. Sans cesse, d'un vol agile, il met le rempart du
vaisseau entre lui et la tempte. Timide et myope, on ne le voit gure
que quand elle fait la nuit. Il nous ressemble, il craint l'orage, il a
peur, ne veut pas prir, et dit comme vous, marins: Que deviendraient
mes petits?

Mais le temps noir se dissipe, le jour reparat, je vois un petit point
bleu au ciel. Heureuse et sereine rgion qui gardait la paix par-dessus
l'orage. Dans ce point bleu, royalement, un petit oiseau d'aile immense
nage  dix mille pieds de haut. Goland? non: l'aile est noire. Aigle?
non, l'oiseau est petit.

C'est le petit aigle de mer, le premier de la race aile, l'audacieux
navigateur qui ne ploie jamais la voile, le prince de la tempte,
contempteur de tous les dangers: le guerrier ou la frgate.

Nous avons atteint le terme de la srie commence par l'oiseau sans
aile. Voici l'oiseau qui n'est plus qu'aile. Plus de corps: celui du coq
 peine, avec des ailes prodigieuses qui vont jusqu' quatorze pieds. Le
grand problme du vol est rsolu et dpass, car le vol semble inutile.
Un tel oiseau, naturellement soutenu par de tels appuis, n'a qu' se
laisser porter. L'orage vient? Il monte  de telles hauteurs qu'il y
trouve la srnit. La mtaphore potique, fausse de tout autre oiseau,
n'est point figure pour celui-ci:  la lettre il dort sur l'orage.

S'il veut ramer srieusement, toute distance disparat. Il djeune au
Sngal, dne en Amrique.

Ou, s'il veut mettre plus de temps, s'amuser en route, il le peut; il
continuera dans la nuit indfiniment, sr de se reposer... sur quoi? sur
sa grande aile immobile, qu'il lui suffit de dployer sur l'air, qui se
charge seul de la fatigue du voyage, sur le vent, son serviteur, qui
s'empresse  le bercer.

Notez que cet tre trange a de plus cette royaut de ne rien craindre
en ce monde. Petit, mais fort, intrpide, il brave tous les tyrans de
l'air; il mpriserait au besoin le pycargue et le condor; ces normes et
lourdes btes s'branleraient  grand'peine qu'il serait dj  dix
lieues.

Oh! C'est l que l'envie nous prend, lorsque dans l'azur ardent des
tropiques nous voyons passer en triomphe,  des hauteurs incroyables,
presque imperceptible par la distance, l'oiseau noir dans la solitude,
unique dans le dsert du ciel. Tout au plus, un peu plus bas, le croise
dans sa grce lgre un blanc voilier, le paille-en-queue.

Que ne me prends-tu sur ton aile, roi de l'air, sans peur, sans fatigue,
matre de l'espace, dont le vol si rapide supprime le temps? Qui plus
que toi est dtach des basses fatalits de l'tre?

Une chose pourtant m'tonnait: c'tait qu'envisag de prs, ce premier
du royaume ail n'a rien de la srnit que promet une vie libre. Son
oeil est cruellement dur, pre, mobile, inquiet. Son attitude tourmente
est celle d'une vigie malheureuse qui doit, sous peine de mort, veiller
sur l'infini des mers. Celui-ci visiblement fait effort pour voir au
loin. Et si sa vue ne le sert, l'arrt est sur son noir visage; la
nature le condamne, il meurt.

En y regardant de prs, on le voit, il n'a pas de pieds. Fort courts du
moins et palms, ils ne peuvent marcher, percher. Avec un bec
formidable, il n'a pas les griffes du vritable aigle de mer. Faux
aigle, et suprieur au vrai par l'audace comme par le vol, il n'a
pourtant pas sa force, il n'a pas ses prises invincibles. Il frappe et
tue; peut-il saisir?

De l sa vie tout incertaine, de hasards, vie de corsaire, de pirate,
plus que de marin, et la question permanente qu'on lit trop bien sur son
visage: Dnerai-je?... aurai-je ce soir de quoi donner  mes petits?

L'immense et superbe appareil de ses ailes devient  terre un danger, un
embarras. Il lui faut, pour s'enlever, beaucoup de vent ou un lieu
lev, une pointe, un roc. Surprise sur un sable plat, sur les bancs,
les bas cueils o elle s'arrte souvent, la frgate est sans dfense;
elle a beau menacer, frapper, elle est assomme  coups de bton.

Sur mer, ces ailes immenses, admirables quand elles s'lvent, sont peu
propres  raser l'eau. Mouilles, elles peuvent s'alourdir, enfoncer. Et
ds lors malheur  l'oiseau! il appartient aux poissons, il nourrit les
basses tribus dont il comptait se nourrir: le gibier mange le chasseur,
le preneur est pris.

Et cependant comment faire? Sa nourriture est dans les eaux. Il faut
toujours qu'il s'en rapproche, qu'il y retourne, qu'il rase sans cesse
l'odieuse et fconde mer qui menace de l'engloutir.

Donc cet tre si bien arm, ail, suprieur  tous par la vue, le vol,
l'audace, n'a qu'une vie tremblante et prcaire. Il mourrait de faim
s'il n'avait l'industrie de se crer un pourvoyeur auquel il escroque sa
nourriture. Sa ressource, hlas! ignoble, c'est d'attaquer un oiseau
lourd et peureux, le fou, excellent pcheur. La frgate, qui n'est pas
plus grosse, le poursuit, le frappe du bec sur le cou, lui fait rendre
gorge. Tout cela se passe dans l'air; avant que le poisson ne tombe,
elle le happe au passage.

Si cette ressource manque, elle ne craint pas d'attaquer l'homme: En
dbarquant  l'Ascension, dit un voyageur, nous fmes assaillis des
frgates. L'une voulait m'arracher un poisson de la main mme. D'autres
voltigeaient sur la chaudire o cuisait la viande pour l'enlever, sans
tenir compte des matelots qui taient autour.

Dampier en vit de malades, de vieilles ou estropies, se tenant sur les
cueils qui semblaient leurs Invalides, levant des contributions sur les
jeunes fous, leurs vassaux, et se nourrissant de leur pche. Mais, dans
leur tat de force, elles ne posent gure  terre, vivant comme les
nuages, flottant de leurs grandes ailes constamment d'un monde 
l'autre, attendant leur aventure, et perant l'infini du ciel, l'infini
des eaux, d'un implacable regard.

Le premier de la gent aile est celui qui ne pose pas. Le premier des
navigateurs est celui qui n'arrive pas. La terre, la mer, lui sont
presque galement interdites. Et c'est l'ternel exil.

N'envions rien. Nulle existence n'est vraiment libre ici-bas, nulle
carrire n'est assez vaste, nul vol assez grand, nulle aile ne suffit.
La plus puissante est un asservissement. Il en faut d'autres que l'me
attend, demande et espre:

    Des ailes par-dessus la vie!
    Des ailes par del la mort!




LES RIVAGES.

DCADENCE DE QUELQUES ESPCES.


J'ai maintes fois, en des jours de tristesse, observ un tre plus
triste, que la mlancolie aurait pris pour symbole: c'tait le rveur
des marais, l'oiseau contemplateur qui, en toutes saisons, seul devant
les eaux grises, semble, avec son image, plonger dans leur miroir sa
pense monotone.

Sa noble aigrette noire, son manteau gris de perle, ce deuil quasi-royal
contraste avec son corps chtif et sa transparente maigreur. Au vol, le
pauvre hre ne montre que deux ailes; pour peu qu'il s'loigne en
hauteur, du corps il n'est plus question; il devient invisible. Animal
vraiment arien, pour porter ce corps si lger, le hron a assez, il a
trop d'une patte; il replie l'autre; presque toujours sa silhouette
boiteuse se dessine ainsi sur le ciel dans un bizarre hiroglyphe.

Quiconque a vcu dans l'histoire, dans l'tude des races et des empires
dchus, est tent de voir l une image de dcadence. C'est un grand
seigneur ruin, un roi dpossd, ou je me trompe fort. Nul tre ne sort
 cet tat misrable des mains de la nature. Donc, je me hasardai 
interroger ce rveur et je lui dis de loin ces paroles que sa trs-fine
oue perut exactement: Ami pcheur, voudrais-tu bien me dire (sans
dlaisser ta station) pourquoi, toujours si triste, tu sembles plus
triste aujourd'hui? As-tu manqu ta proie? Le poisson trop subtil a-t-il
tromp tes yeux? La grenouille moqueuse te dfie-t-elle au fond de
l'onde?

--Non, poissons ni grenouilles n'ont pas ri du hron... Mais le hron
lui-mme rit de lui, se mprise quand il entre en pense de ce que fut
sa noble race et de l'oiseau des anciens jours.

Tu veux savoir  quoi je rve? Demande au chef indien des Chroks, des
Jowais, pourquoi, des jours entiers, il tient la tte sur le coude,
regardant sur l'arbre d'en face un objet qui n'y fut jamais.

La terre fut notre empire, le royaume des oiseaux aquatiques dans l'ge
intermdiaire o, jeune, elle mergeait des eaux. Temps de combats, de
lutte, mais d'abondante subsistance. Pas un hron alors qui ne gagnt sa
vie. Besoin n'tait d'attendre ni de poursuivre; la proie poursuivait le
chasseur; elle sifflait, coassait de tous cts. Des millions d'tres de
nature indcise, oiseaux-crapauds, poissons ails, infestaient les
limites mal traces des deux lments. Qu'auriez-vous fait, vous autres,
faibles et derniers ns du monde? L'oiseau vous prpara la terre. Des
combats gigantesques eurent lieu contre les monstres normes, fils du
limon; le fils de l'air, l'oiseau prit taille de gant. Si vos histoires
ingrates n'ont pas trace de tout cela, la grande histoire de Dieu le
raconte au fond de la terre o elle a dpos les vaincus, les
vainqueurs, les monstres extermins par nous et celui qui les dtruisit.

Vos fictions mensongres nous bercent d'un Hercule humain. Que lui et
servi sa massue contre le plsiosaure? qui et attendu face  face cet
horrible lviathan? Il y fallait le vol, l'aile forte, intrpide, qui du
plus haut lanait, relevait, relanait l'Hercule oiseau, l'piornis, un
aigle de vingt pieds de haut et de cinquante pieds d'envergure,
implacable chasseur qui, matre de trois lments, dans l'air, dans
l'eau, dans la vase profonde, suivait le dragon sans repos.

L'homme et pri cent fois. Par nous l'homme devint possible sur une
terre pacifie. Mais qui s'tonnera que ces terribles guerres, qui
durrent des milliers d'annes, aient us les vainqueurs, lass
l'Hercule ail, fait de lui un faible Perse, souvenir effac, pli, de
nos temps hroques?

Baisss de taille, de force, sinon de coeur, affams par la victoire
mme, par la disparition des mauvaises races, par la division des
lments qui nous cacha la proie au fond des eaux, nous fmes sur la
terre, dans nos forts et nos marais, poursuivis  notre tour par les
nouveaux venus qui, sans nous, ne seraient pas ns. La malice de l'homme
des bois et sa dextrit furent fatales  nos nids. Lchement, dans
l'paisseur des branches qui gnent le vol, entravent le combat, il
mettait la main sur les ntres. Nouvelle guerre, celle-ci moins
heureuse, qu'Homre appelle la guerre des pygmes et des grues. La haute
intelligence des grues, leur tactique vraiment militaire, n'ont pas
empch l'ennemi, l'homme, par mille arts maudits, de prendre
l'avantage. Le temps tait pour lui, la terre et la nature; elle va
desschant le globe, tarissant les marais, supprimant la rgion indcise
o nous rgnmes. Il en sera de nous,  la longue, comme du castor.
Plusieurs espces priront; peut-tre un sicle encore, et le hron aura
vcu.

Histoire trop vraie. Sauf les espces qui ont pris leur parti, ont
dlaiss la terre, se sont franchement voues et sans rserve 
l'lment liquide, sauf les plongeurs, le cormoran, le sage plican et
quelques autres, les tribus aquatiques semblent en dcadence.
L'inquitude, la sobrit les maintiennent encore. C'est ce souci
persvrant qui a dou le plican d'un organe tout particulier, lui
creusant sous son bec distendu un rservoir mobile, signe vivant
d'conomie et d'attentive prvoyance.

Plusieurs, comme le cygne, habiles voyageurs, vivent en variant leur
sjour. Mais le cygne lui-mme, immangeable, mnag de l'homme pour sa
beaut, sa grce, le cygne, si commun jadis en Italie, et dont Virgile
parle sans cesse, y est rare maintenant. On chercherait en vain ces
blanches flottes qui couvraient de leurs voiles les eaux du Mincio, les
marais de Mantoue, qui pleuraient Phathon  l'ombre de ses soeurs, ou
dans leur vol sublime, poursuivant les toiles d'un chant harmonieux,
leur portaient le nom de Varus.

Ce chant, dont parle toute l'antiquit, est-il une fable? Les organes du
chant, qu'on trouve si dvelopps chez le cygne, lui furent-ils toujours
inutiles? Ne jouaient-ils pas dans une heureuse libert quand il avait
une atmosphre plus chaude, quand il passait le meilleur de l'anne aux
doux climats de Grce et d'Italie? On serait tent de le croire. Le
cygne, refoul au nord, o ses amours trouvent mystre et repos, a
sacrifi son chant, a pris l'accent barbare, ou il est devenu muet. La
muse est morte; l'oiseau a survcu.

Sociable, discipline, pleine de tactique et de ressources, la grue,
type suprieur d'intelligence dans ces espces, devait, ce semble,
prosprer, se maintenir partout dans son ancien empire. Elle a perdu
pourtant deux royaumes: la France, qui ne la voit plus qu'au passage;
l'Angleterre, o maintenant elle hasarde rarement de dposer ses oeufs.

Le hron, au temps d'Aristote, tait plein d'industrie et de sagacit.
L'antiquit le consultait sur le beau temps, l'orage, comme un des plus
graves augures. Dchu au moyen ge, mais gardant sa beaut, son vol qui
monte au ciel, c'tait encore un prince, un oiseau fodal; les rois
voyaient en lui une chasse de roi et le but du noble faucon. Si bien le
chassa-t-on que, sous Franois Ier, il devint rare; ce roi le loge
autour de lui,  Fontainebleau, y fait des hronnires. Deux ou trois
sicles passent, et Buffon croit encore qu'il n'y a gure de province
o des hronnires ne se trouvent. De nos jours, Toussenel n'en connat
qu'une en France, au nord du moins, dans la Champagne; entre Reims et
pernay, un bois recle le dernier asile o le pauvre solitaire ose
encore cacher ses amours.

Solitaire! c'est l sa condamnation. Moins sociable que la grue, moins
familier que la cigogne, il semble devenu farouche mme aux siens, 
celle qu'il aime. Court et rare, le dsir l'arrache  peine un jour  sa
mlancolie. Il tient peu  la vie. Captif, il refuse souvent la
nourriture, s'teint sans plainte et sans regrets.

Les oiseaux aquatiques, tres de grande exprience, la plupart rflchis
et docteurs en deux lments, taient dans leur meilleure poque, plus
avancs que bien d'autres. Ils mritaient les mnagements de l'homme.
Tous avaient des mrites d'originalit diverse. L'instinct social des
grues, leur singulier esprit mimique, les rendaient aimables, amusantes.
La jovialit du plican et son humeur joueuse, la tendresse de l'oie, sa
facult d'attachement, la bont enfin des cigognes, leur pit pour
leurs vieux parents, atteste par tant de tmoins, formaient entre ce
monde et nous des liens sympathiques que la lgret humaine n'aurait
pas d briser barbarement.




LES HRONNIRES D'AMRIQUE.

WILSON.


La dcadence du hron est moins sensible en Amrique. Il est moins
poursuivi. Les solitudes sont plus vastes. Il trouve encore, sur ses
marais chris, des forts sombres et presque impntrables. Dans ces
tnbres il est plus sociable; dix ou quinze mnages s'y tablissent
ensemble, ou  peu de distance. L'obscurit parfaite des grands cdres
sur les eaux livides les rassure et les rjouit. Vers le haut de ces
arbres, ils construisent avec des btons une large plate-forme qu'ils
couvrent de petites branches; voil le domicile de la famille et l'abri
des amours; l, la ponte tranquille, l'closion, l'ducation du vol, les
enseignements paternels qui formeront le petit pcheur. Ils n'ont pas
fort  craindre que l'homme vienne les inquiter dans ces retraites;
elles se trouvent non loin de la mer, spcialement dans les Carolines,
dans des terrains bas et fangeux, lieux chris de la fivre jaune. Tel
marais, ancien bras de mer ou de rivire, vieille flaque oublie
derrire dans la retraite des eaux, s'tend parfois sur la largeur d'un
mille,  cinq ou six milles de longueur. L'entre n'est pas fort
invitante; vous voyez un front de troncs d'arbres, tous parfaitement
droits et dpouills de branches, de cinquante ou soixante pieds,
striles jusqu'au sommet, o ils mlent et rapprochent leurs flches
vgtales d'un sombre vert, de manire  garder sur l'eau un crpuscule
sinistre. Quelle eau! une fermentation de feuilles et de dbris, o les
vieilles souches montent ple-mle l'une sur l'autre, le tout d'un jaune
sale, o nage  la surface une mousse verte et cumeuse. Avancez; ce qui
semble ferme est une mare o vous plongez. Un laurier  chaque pas
intercepte le passage; pour passer outre, il faut une lutte pnible avec
ses branches, avec des dbris d'arbres, des lauriers toujours
renaissants. De rares lueurs percent l'obscurit; ces rgions affreuses
ont le silence de la mort. Sauf la note mlancolique de deux ou trois
petits oiseaux, que l'on entend parfois, ou le hron et son cri enrou,
tout est muet, dsert; mais, que le vent s'lve, de la cime des arbres,
le triste hron gmit, soupire. Si la tempte vient, ces grands cdres
nus, ces grands mts, se balancent et se heurtent; toute la fort hurle,
crie gronde, imite  s'y tromper les loups, les ours, toutes les btes
de proie.

Aussi ce ne fut pas sans tonnement que, vers 1805, les hrons, si bien
tablis, virent rder sous leurs cdres, en pleine mare, un rare visage,
un homme. Un seul tait capable de les visiter l, patient, voyageur
infatigable, et brave autant que pacifique, l'ami, l'admirateur des
oiseaux, Alexandre Wilson.

Si ce peuple avait su le caractre du visiteur, loin de s'en effrayer,
il ft venu sans doute  sa rencontre pour lui faire de ses cris, de ses
battements d'ailes, un salut amical, une fraternelle ovation.

Dans ces annes terribles o l'homme fit de l'homme la plus vaste
destruction qui jamais se soit vue, il y avait en cosse un homme de
paix. Pauvre tisserand de Glascow, dans son logis humide et sombre il
rvait la nature, l'infini des libres forts, la vie aile surtout. Son
mtier de cul-de-jatte, condamn  rester assis, lui donna l'amour
extatique du vol et de la lumire. S'il ne prit pas des ailes, c'est que
ce don sublime n'est encore dans ce monde que le rve et l'espoir de
l'autre. Nul doute qu'aujourd'hui, Wilson, tout  fait affranchi, ne
vole, oiseau de Dieu, dans une toile moins obscure, observant plus 
l'aise sur l'aile du condor et de l'oeil du faucon.

Il avait essay d'abord de satisfaire son got pour les oiseaux en
compulsant les livres de gravures qui prtendent les reprsenter.
Lourdes et gauches caricatures qui donnent une ide ridicule de la
forme, et du mouvement rien; or, qu'est-ce que l'oiseau hors la grce et
le mouvement? Il n'y tint pas. Il prit un parti dcisif: ce fut de
quitter tout, son mtier, son pays. Nouveau Robinson Cruso, par un
naufrage volontaire, il voulait s'exiler aux solitudes d'Amrique, l,
voir lui-mme, observer, dcrire, peindre. Il se souvint alors d'une
chose: c'est qu'il ne savait ni dessiner, ni peindre, ni crire. Voil
cet homme fort, patient et que rien ne pouvait rebuter, qui apprend 
crire, trs-bien, trs-vite. Bon crivain, artiste infiniment exact,
main fine et sre, il parut, sous sa mre et matresse la Nature, moins
apprendre que se souvenir.

Arm ainsi, il se lance au dsert, dans les forts, aux savanes
malsaines, ami des buffles et convive des ours, mangeant les fruits
sauvages, splendidement couvert de la tente du ciel. O il a chance de
voir un oiseau rare, il reste, il campe, il est chez lui. Qui le presse
en effet? Il n'a pas de maison qui le rappelle, ni femme, ni enfant qui
l'attende. Il a une famille, c'est vrai; mais la grande famille qu'il
observe et dcrit. Des amis, il en a: ceux qui n'ont pas encore la
dfiance de l'homme et qui viennent percher  son arbre et causer avec
lui.

Et vous avez raison, oiseaux, vous avez l un trs-solide ami, qui vous
en fera bien d'autres, qui vous fera comprendre, ayant t oiseau
lui-mme de pense et de coeur. Un jour, le voyageur, pntrant dans vos
solitudes, et voyant tel de vous voler et briller au soleil, sera
peut-tre tent de sa dpouille, mais se souviendra de Wilson. Pourquoi
tuer l'ami de Wilson? et ce nom lui venant  la mmoire, il baissera son
fusil.

Je ne vois pas, au reste, pourquoi on tendrait  l'infini ces massacres
d'oiseaux, du moins pour les espces qui sont dans nos muses, et dans
les muses peints de Wilson, d'Audubon, son disciple admirable, dont le
livre royal, donnant et la famille, et l'oeuf, le nid, la fort, le
paysage mme, est une lutte avec la nature.

Ces grands observateurs ont une chose qui les met  part. Leur sentiment
est si fin, si prcis, que nulle gnralit n'y satisfait; ils observent
par individu. Dieu ne s'informe pas, je pense, de nos classifications:
il cre tel tre, s'inquite peu des lignes imaginaires, dont nous
isolons les espces. De mme, Wilson ne connat pas d'oiseaux en
gnral, mais tel individu, de tel ge, de telle plume, dans telles
circonstances. Il le sait, l'a vu, revu, et il vous dira ce qu'il fait,
ce qu'il mange, comme il se comporte, telle aventure enfin, telle
anecdote de sa vie. J'ai connu un pivert. J'ai souvent vu un
baltimore. Quand il s'exprime ainsi, vous pouvez vous fier  lui; c'est
qu'il a t avec eux en relation suivie, dans une sorte d'amiti et
d'intimit de famille. Plt au ciel que nous connussions l'homme  qui
nous avons affaire, comme il a connu l'oiseau _qua_, ou le hron des
Carolines!

Il est bien entendu et facile  deviner que, quand cet homme-oiseau
revint parmi les hommes, il ne trouva personne pour l'entendre. Son
originalit toute nouvelle, de prcision inoue; sa facult unique
d'_individualiser_ (seul moyen de refaire, de recrer l'tre vivant) fut
justement l'obstacle  son succs. Ni les libraires, ni le public, ne
voulaient rien que de nobles, hautes et vagues gnralits, tous fidles
au prcepte du comte de Buffon: Gnraliser, c'est ennoblir; donc prenez
le mot gnral.

Il a fallu le temps, il a fallu surtout que ce gnie fcond aprs sa
mort ft un gnie semblable, l'exact, le patient Audubon, dont l'oeuvre
colossale a tonn et conquis le public, dmontrant que la vraie et
vivante reprsentation de l'individualit est plus noble et plus
grandiose que les oeuvres forces de l'art gnralisateur.

La douceur d'me du bon Wilson, si indignement mconnue, clate dans sa
belle prface. Tel peut la trouver enfantine, mais nul coeur innocent ne
se dfendra d'en tre touch.

Dans une visite  un ami, je trouvai son jeune fils de huit ou neuf ans
qu'on lve  la ville, mais qui, alors  la campagne, venait de
recueillir, en courant dans les champs, un beau bouquet de fleurs
sauvages de toutes couleurs. Il les prsenta  sa mre, dans la plus
grande animation, disant: Chre maman, voyez quelles belles fleurs j'ai
recueillies!... Oh! j'en pourrai cueillir bien d'autres qui viennent
dans nos bois, et plus belles encore! N'est-ce pas, maman, je vous en
apporterai encore? Elle prit le bouquet avec un sourire de tendresse,
admira silencieusement cette beaut simple et touchante de la nature, et
lui dit: Oui, mon fils. L'enfant partit sur l'aile du bonheur.

Je me trouvai moi-mme dans cet enfant, et je fus frapp de la
ressemblance. Si ma terre natale reoit avec une gracieuse indulgence
les chantillons que je lui prsente humblement, si elle exprime le
dsir _que je lui en porte encore plus_, ma plu haute ambition sera
d'tre satisfaite. Car, comme dit mon petit ami, nos bois en sont
pleins; j'en puis cueillir bien d'autres et plus belles encore.
(Philadelphie, 1808.)




LE COMBAT.

LES TROPIQUES.


Une dame de nos parentes, qui vivait  la Louisiane, allaitait son jeune
enfant. Chaque nuit, son sommeil tait troubl par la sensation trange
d'un objet froid et glissant qui aurait tir le lait de son sein. Une
fois, mme impression; mais elle tait veille; elle s'lance, elle
appelle, on apporte de la lumire, on cherche, on retourne le lit; on
trouve l'affreux nourrisson, un serpent de forte taille et de dangereuse
espce. L'horreur qu'elle en eut lui fit  l'instant perdre son lait.

Levaillant raconte qu'au Cap, dans un cercle, au milieu d'une paisible
conversation, la dame de la maison plit, jette un cri terrible. Un
serpent lui montait aux jambes, un de ceux dont la piqre fait mourir en
deux minutes.  grand'peine on le tua.

Aux Indes, un de nos soldats, reprenant son havre-sac qu'il avait pos,
trouve derrire le dangereux serpent noir, le plus venimeux de tous. Il
allait le couper en deux. Un bon Indien s'interpose, obtient grce,
prend le serpent. Piqu, il meurt sur le coup.

Telles sont les terreurs de la nature dans ces climats formidables. Mais
les reptiles, rares aujourd'hui, n'y sont pas le plus grand flau. Celui
de tous les instants, de tous les lieux, c'est l'insecte. Il est
partout, il est dans tout; il a toutes les allures pour venir  vous; il
marche, nage, se glisse, vole; il est dans l'air, vous le respirez.
Invisible, il se rvle par les plus cuisantes piqres. Rcemment, dans
un de nos ports, un employ des archives ouvre un carton de papiers des
colonies apport depuis longtemps. Une mouche en sort furieuse; elle le
suit, elle le pique; en deux jours, il tait mort.

Les plus endurcis des hommes, les boucaniers et flibustiers, disaient
que, de tous les dangers et de toutes les douleurs, ce qu'ils
redoutaient le plus, c'taient les piqres d'insectes.

Intangibles le plus souvent, invisibles, irrsistibles, ils sont la
destruction mme, sous la forme inluctable. Que leur opposer, quand ils
viennent en guerre et par lgions? Une fois,  la Barbade, on observa
une arme immense de grosses fourmis, qui, pousse de causes inconnues,
avanait en colonne serre dans le mme sens contre les habitations. En
tuer, c'tait peine perdue. Nul moyen de les arrter. On imagina
heureusement de faire sur leur route des tranes de poudre auxquelles
on mettait le feu. Ces volcans les pouvantrent, et le torrent peu 
peu se dtourna de ct.

Nul arsenal du moyen ge, avec toutes les armes tranges dont on se
servait alors; nulle boutique de coutelier pour la chirurgie, avec les
milliers d'instruments effrayants de l'art moderne, ne peut se comparer
aux monstrueuses armures des insectes des tropiques, aux pinces, aux
tenailles, aux dents, aux scies, aux trompes, aux tarires,  tous les
outils de combat, de mort et de dissection, dont ils vont arms en
guerre, dont ils travaillent, percent, coupent, dchirent, divisent
finement, avec autant d'adresse et de dextrit que d'pret furieuse.

Les plus grands ouvrages n'ont rien qui soit au-dessus des forces de ces
terribles lgions. Donnez-leur un vaisseau de ligne, que dis-je? une
ville  dvorer. Ils s'en chargent avec joie.  la longue, ils ont
creus sous Valence, prs de Caraccas, des abmes et des catacombes;
elle est maintenant suspendue. Quelques individus de ces tribus
dvorantes, malheureusement apports  la Rochelle, se sont mis  manger
la ville, et dj plus d'un difice chancelle sur des charpentes qui
n'ont plus que l'apparence et dont l'intrieur est rong.

Que ferait un homme livr aux insectes? On n'ose y penser. Un
malheureux, qui tait ivre, tomba prs d'une charogne. Les insectes qui
dpeaient le mort, n'en distingurent point le vivant; ils en prirent
possession, y entrrent par toutes les portes, remplirent toutes les
cavits naturelles. Nul moyen de le sauver. Il expira au milieu
d'effroyables convulsions.

Dans les brlantes contres o la dcomposition rapide rend tout cadavre
dangereux, o toute mort menace la vie,  l'infini se multiplient ces
terribles acclrateurs de la disparition des tres. Un corps touche 
peine la terre qu'il est saisi, attaqu, dsorganis, dissqu. Il en
reste  peine les os. La nature, mise en pril par sa propre fcondit,
les appelle, les excite, les pique par la chaleur, par l'excitation d'un
monde d'pices et de substances cres. Elle en fait de furieux
chasseurs, d'insatiables gloutons. Le tigre et le lion sont des tres
doux, modrs, sobres, en comparaison du vautour; mais qu'est-ce que le
vautour devant tel insecte qui parvient, en vingt-quatre heures, 
manger trois fois son poids?

La Grce avait vu la nature sous la noble et froide image de Cyble
trane par les lions. L'Inde a vu son dieu Syva, dieu de la vie et de
la mort, qui sans cesse cligne de l'oeil, ne regarde jamais fixement,
parce qu'un seul de ses regards mettrait tous les mondes en poudre.
Faibles imaginations des hommes en prsence de la ralit! Leurs
fictions, que sont-elles devant le brlant foyer o, par atome ou par
seconde, la vie meurt, nat, flamboie, scintille?... Qui pourra en
soutenir la foudroyante tincelle sans vertige et sans effroi?

Trop juste et trop lgitime l'hsitation du voyageur  l'entre des
redoutables forts o la nature tropicale, sous des formes souvent
charmantes, fait son plus pre combat. Il y a lieu d'hsiter, quand on
sait que l'on considre comme la meilleure dfense des forteresses
espagnoles un simple bois de cactus qui, plant autour, est bientt
plein de serpents. Vous y sentez frquemment une forte odeur de musc,
odeur fade, odeur sinistre. Elle vous dit que vous marchez sur une terre
qui n'est que poussire des morts; dbris d'animaux qui ont cette odeur,
de chats-tigres, de crocodiles, de vautours, de vipres et de serpents 
sonnettes.

Le danger est plus grand peut-tre dans ces forts vierges, o tout vous
parle de vie, o fermente ternellement le bouillonnant creuset de la
nature.

Ici et l, leurs vivantes tnbres s'paississent d'une triple vote, et
par des arbres gants, et par des enlacements de lianes, et par des
herbes de trente pieds  larges et superbes feuilles. Par place, ces
herbes plongent dans le vieux limon primitif, tandis qu' cent pieds
plus haut, par-dessus la grande nuit, des fleurs altires et puissantes
se mirent dans le brlant soleil.

Aux clairires, aux troits passages o pntrent ses rayons, c'est une
scintillation, un bourdonnement ternel, des scarabes, papillons,
oiseaux-mouches et colibris, pierreries animes et mobiles, qui
s'agitent sans repos. La nuit, scne plus tonnante! commence
l'illumination ferique des mouches luisantes, qui, par milliards de
millions, font des arabesques fantasques, des fantaisies effrayantes de
lumire, des grimoires de feu.

Avec toute cette splendeur, aux parties basses clapote un peuple obscur,
un monde sale de camans, de serpents d'eau. Aux troncs des arbres
normes, les fantastiques orchides, filles aimes de la fivre, enfants
de l'air corrompu, bizarres papillons vgtaux, se suspendent et
semblent voler. Dans ces meurtrires solitudes, elles se dlectent et se
baignent dans les miasmes putrides, boivent la mort qui fait leur vie,
et traduisent, par le caprice de leurs couleurs inoues, l'ivresse de la
nature.

N'y cdez pas, dfendez-vous, ne laissez point gagner au charme votre
tte appesantie. Debout! debout! sous cent formes, le danger vous
environne. La fivre jaune est sous ces fleurs, et le _vomito nero_; 
vos pieds tranent les reptiles. Si vous cdiez  la fatigue, une arme
silencieuse d'anatomistes implacables prendrait possession de vous, et
d'un million de lancettes ferait de tous vos tissus une admirable
dentelle, une gaze, un souffle, un nant.

 cet abme engloutissant de mort absorbante, de vie famlique,
qu'oppose Dieu qui nous rassure? Un autre abme non moins affam, altr
de vie, mais moins implacable  l'homme. Je vois l'oiseau, et je
respire.

Quoi! c'est vous, fleurs animes, topazes et saphirs ails, c'est vous
qui serez mon salut? Votre pret libratrice, acharne  l'puration de
cette surabondante et furieuse fcondit, rend seule accessible l'entre
de la dangereuse ferie. Vous absentes, la nature jalouse ferait, sans
que le plus hardi et os jamais l'observer, son travail mystrieux de
fermentation solitaire. Qui suis-je ici? et comment me dfendre? Quelle
puissance y servirait? L'lphant, l'ancien mammouth, y prirait sans
ressource d'un million de dards mortels. Qui les brave? l'aigle? le
condor? non, un peuple plus puissant, l'intrpide, l'innombrable lgion
des gobe-mouches.

Oiseaux-mouches et colibris, leurs frres de toutes couleurs, vivent
impunment dans ces brillantes solitudes o tout est danger, parmi les
plus venimeux insectes, et sur les plantes lugubres dont l'ombre seule
fait mourir. L'un d'eux (hupp, vert et bleu), aux Antilles, suspend son
nid  l'arbre qui fait la terreur, la fuite de tous les tres, au
spectre dont le regard semble glacer pour toujours, au funbre
mancenillier.

Miracle! il est tel perroquet qui moissonne intrpidement les fruits de
l'arbre terrible, s'en nourrit, en prend la livre et semble, dans son
vert sinistre, puiser l'clat mtallique de ses triomphantes ailes.

La vie, chez ces flammes ailes, le colibri, l'oiseau-mouche, est si
brlante, si intense, qu'elle brave tous les poisons. Leur battement
d'ailes est si vif, que l'oeil ne le peroit pas; l'oiseau-mouche semble
immobile, tout  fait sans action. Un _hour! Hour!_ continuel en sort,
jusqu' ce que, tte basse, il plonge du poignard de son bec au fond
d'une fleur, puis d'une autre, en tirant les sucs, et ple-mle les
petits insectes: tout cela d'un mouvement si rapide que rien n'y
ressemble; mouvement pre, colrique d'une impatience extrme, parfois
emport de furie, contre qui? contre un gros oiseau qu'il poursuit et
chasse  mort, contre une fleur dj dvaste  qui il ne pardonne pas
de ne point l'avoir attendu. Il s'y acharne, l'extermine, en fait voler
les ptales.

Les feuilles absorbent, comme on sait, les poisons de l'air, les fleurs
les rsorbent. Ces oiseaux vivent des fleurs, de ces pntrantes fleurs,
de leurs sucs brlants et cres, en ralit, de poisons. Ces acides
semblent leur donner et leur pre cri, et l'ternelle agitation de leurs
mouvements colriques. Ils contribuent peut-tre bien plus directement
que la lumire  les colorer de ces reflets tranges qui font penser 
l'acier,  l'or, aux pierres prcieuses, plus qu' des plumes ou  des
fleurs.

Le contraste est violent entre eux et l'homme. Celui-ci, partout dans
les mmes lieux, prit ou dfaille. Les Europens qui viennent  la
lisire de ces forts pour essayer la culture du cacao et autres denres
tropicales ne tardent pas  succomber. Les indignes languissent,
nervs et atrophis. Le point de la terre o l'homme tombe le plus prs
de la bte est celui o l'oiseau triomphe, o sa parure extraordinaire,
luxueuse et surabondante, lui a mrit son nom d'oiseau de paradis.

N'importe! de tout plumage, de toute couleur, de toute forme, ce grand
peuple ail, vainqueur, dvorateur des insectes, et, dans ses fortes
espces, chasseur acharn des reptiles, s'envole par toute la terre
comme le prcurseur de l'homme, purant, prparant son habitation. Il
nage intrpidement sur cette grande mer de mort, sifflante, coassante et
grouillante, sur les miasmes terribles, les aspire et les dfie.

C'est ainsi que la grande oeuvre du salut, l'antique combat de l'oiseau
contre les tribus infrieures qui durent rendre trs-longtemps le monde
inhabitable  l'homme, elle continue cette oeuvre par toute la terre.
Les quadrupdes, l'homme mme, n'y ont qu'une faible part. C'est
toujours la guerre de l'Hercule ail.

En lui, les lieux habits ont toute leur scurit. Dans l'extrme
Afrique, au Cap, le bon serpentaire dfend l'homme contre les reptiles.
Pacifique et d'un doux aspect, il semble accomplir sans colre ses rudes
et dangereux combats. Le gigantesque jabiru ne travaille pas moins aux
dserts de la Guyane, o l'homme n'ose pas vivre encore. Leurs
dangereuses savanes, noyes et sches tour  tour, ocan douteux o
fourmille au soleil un peuple terrible de monstres encore inconnus, ont
pour habitant suprieur, pour purateur intrpide, un noble oiseau de
combat,  qui la nature a laiss quelque trace des armures antiques dont
les oiseaux primitifs furent trs-probablement munis dans leur lutte
contre le dragon. C'est un dard plac sur la tte, un dard sur chacune
des ailes. Du premier, il fouille, veille, remue dans la fange son
ennemi. Les autres le gardent et le protgent; le reptile qui l'treint,
le serre, s'enfonce en mme temps les dards, et de sa contraction, de
son propre effort, il est poignard.

Ce bel et vaillant oiseau, dernier n des mondes antiques et qui reste
pour tmoigner de ces luttes oublies, qui nat, vit, meurt sur le
limon, sur le cloaque primitif, n'a rien de ce berceau immonde. Je ne
sais quel instinct moral l'lve et le tient au-dessus. Sa grande et
redoutable voix, qui domine le dsert, annonce au loin la gravit, le
srieux hroque du noble et fier purateur. Le kamichi, c'est son nom,
est rare;  lui seul, il est tout un genre, une classe qui n'est point
divise.

Mprisant l'ignoble promiscuit du bas monde dont il vit, il est seul,
et n'a qu'un amour. Sans doute, dans cette vie de guerre, l'amante est
un compagnon d'armes; ils aiment et combattent ensemble, ils suivent
mme destine. C'est le mariage guerrier dont parle Tacite: _sic
vivendum, sic pereundum_ ( la vie et  la mort). Quand cette tendre
socit, cette consolation, ce secours, manque au kamichi, il ddaigne
de prolonger son existence, la rejoint, jamais ne survit.




L'PURATION.


Le matin, non  l'aurore, mais quand dj le soleil est sur l'horizon, 
l'heure prcise o s'entr'ouvrent les feuilles du cocotier, sur les
branches de cet arbre, perchs par quarante ou cinquante, les urubus
(petits vautours) ouvrent leurs beaux yeux de rubis. Le labeur du jour
les rclame. Dans la paresseuse Afrique, cent villages noirs les
appellent; dans la somnolente Amrique, au sud de Panama ou Caraccas,
ils doivent, purateurs rapides, balayer, nettoyer la ville, avant que
l'Espagnol se lve, avant que le puissant soleil ait mis en fermentation
les cadavres et les pourritures. S'ils y manquaient un seul jour, le
pays deviendrait dsert.

Quand c'est le soir pour l'Amrique, quand l'urubu, sa journe faite, se
replace sur son cocotier, les minarets de l'Asie blanchissent aux rayons
de l'aurore. De leurs balcons, non moins exacts que leurs frres
amricains, vautours, corneilles, cigognes, ibis, partent pour leurs
travaux divers: les uns vont aux champs dtruire les insectes et les
serpents, les autres, s'abattant dans les rues d'Alexandrie ou du Caire,
font  la hte leurs travaux d'expurgation municipale. S'ils prenaient
la moindre vacance, la peste serait bientt le seul habitant du pays.

Ainsi, sur les deux hmisphres, s'accomplit le grand travail de la
salubrit publique avec une rgularit merveilleuse et solennelle. Si le
soleil est exact  venir fconder la vie, ces purateurs jurs et
patents de la nature ne sont pas moins exacts  soustraire  ses
regards le spectacle choquant de la mort.

Ils semblent ne pas ignorer l'importance de leurs fonctions. Approchez;
ils ne fuient point. Quand leurs confrres les corbeaux, qui souvent
marchent devant eux et leur dsignent leur proie, les ont avertis, vous
voyez (on ne sait d'o, comme du ciel) fondre la nue des vautours.
Solitaire de leur nature, et sans communication, silencieux pour la
plupart, ils se mettent une centaine au banquet; rien ne les drange.
Nul dbat entre eux, nulle attention au passant. Imperturbables, ils
accomplissent leurs fonctions dans une pre gravit: le tout dcemment,
proprement; le cadavre disparat, la peau reste. En un moment, une
effrayante masse de fermentation putride dont on n'osait plus approcher
a disparu, est rentre au courant pur et salubre de la vie universelle.

Chose trange! Plus ils nous servent, plus nous les trouvons odieux.
Nous ne voulons pas les prendre pour ce qu'ils sont, dans leur vrai
rle, pour de bienfaisants creusets de flamme vivante o la nature fait
passer tout ce qui corromprait la vie suprieure. Elle leur a fait dans
ce but un appareil admirable qui reoit, dtruit, transforme, sans se
rebuter, se lasser, ni mme se satisfaire. Ils mangent un hippopotame,
et ils restent affams. Ils dvorent un lphant, et ils restent
affams. Aux mouettes (les vautours de mer), une baleine semble un
morceau raisonnable. Elles la dissquent, la font disparatre mieux que
les meilleurs baleiniers. Tant qu'il en reste, elles restent; tirez-les,
sous le fusil elles reviennent intrpides. Rien ne fait lcher le
vautour; sur le corps d'un hippopotame, Levaillant en tua un qui, bless
 mort, arrachait encore des morceaux. tait-il  jeun? point du tout;
on lui en trouva six livres qu'il avait dans l'estomac.

Gloutonnerie automatique, plus que de frocit. Si leur figure est
triste et sombre, la nature les a la plupart favoriss d'une parure
dlicate et fminine, le fin duvet blanc de leur cou.

Devant eux, vous vous sentez en prsence des ministres de la mort, mais
de la mort pacifique, naturelle, et non du meurtre. Ils sont, comme les
lments, srieux, graves, inaccusables, au fond, innocents, plutt
mritants. Avec cette force de vie qui reprend, dompte, absorbe tout,
ils restent, plus qu'aucun tre, soumis aux influences gnrales,
domins par l'atmosphre et la temprature, essentiellement
hygromtriques, de vrais baromtres vivants. L'humidit du matin
alourdit leurs pesantes ailes; la plus faible proie,  cette heure,
passe impunment devant eux. Tel est leur asservissement  la nature
extrieure, que ceux d'Amrique, perchs par ranges uniformes aux
branches du cocotier, suivent, nous l'avons dit,  la lettre l'heure o
les feuilles se couchent, s'endorment bien avant le soir, et ne se
lvent que quand le soleil, dj haut sur l'horizon, rouvre avec les
feuilles de l'arbre leurs blanches et lourdes paupires.

Ces admirables agents de la bienfaisante chimie qui conserve et
quilibre la vie ici-bas travaillent pour nous dans mille lieux o
jamais nous ne pntrmes. On remarque bien leur prsence, leur service
dans les villes; mais personne ne peut mesurer leurs bienfaits dans des
dserts d'o les vents souffleraient la mort. Dans l'insondable fort,
dans les profonds marcages, sous l'impur ombrage des mangles, des
paltuviers, o fermentent, battus, rabattus de la mer, les cadavres des
deux mondes, la grande arme puratrice seconde, abrge l'action et des
flots et des insectes. Malheur au monde habit si son travail
mystrieux, inconnu, cessait un instant!

En Amrique, la loi protge ces bienfaiteurs publics.

L'gypte fait plus pour eux; elle les rvre et les aime. S'ils n'y ont
plus leur culte antique, ils y trouvent l'amicale hospitalit de
l'homme, comme au temps de Pharaon. Demandez au fellah d'gypte pourquoi
il se laisse assiger, assourdir par les oiseaux, pourquoi il souffre
patiemment l'insolence de la corneille perche sur la corne du buffle,
sur la bosse du chameau, ou par troupes s'abattant sur les dattiers dont
elle fait tomber les fruits: il ne dira rien. Tout est permis 
l'oiseau. Plus vieux que les Pyramides, il est l'ancien de la contre.
L'homme n'y est que par lui; il ne pourrait y subsister sans le
persvrant travail de l'ibis, de la cigogne, de la corneille et du
vautour.

De l une sympathie universelle pour l'animal, une tendresse instinctive
pour toute vie, qui, plus qu'aucune autre chose, fait le charme de
l'Orient. L'Occident a d'autres splendeurs: l'Amrique n'est pas moins
brillante pour le sol et le climat; mais l'attrait moral de l'Asie,
c'est le sentiment d'unit qu'on sent dans un monde o l'homme n'a pas
divorc avec la nature, o la primitive alliance est entire encore, o
les animaux ignorent ce qu'ils ont  craindre de l'espce humaine. On en
rira, si l'on veut; mais c'est une grande douceur d'observer cette
confiance, de voir,  l'appel du brame, les oiseaux voler en foule et
manger jusque dans sa main, de voir sur les toits des pagodes les singes
dormir en famille, jouant, allaitant leurs petits, en toute scurit,
comme ils feraient au sein des plus profondes forts.

Au Caire, dit un voyageur, les tourterelles se sentent si bien sous la
protection publique, qu'elles vivent au milieu du bruit mme. Tout le
jour je les voyais roucouler sur mes contrevents, dans une rue fort
troite,  l'entre d'un bazar bruyant, et au moment le plus agit de
l'anne, peu avant le Ramazan, lorsque les crmonies de mariage
remplissent la ville, jour et nuit, de tapage et de tumulte. Les toits
aplatis des maisons, promenade ordinaire des captives du harem et de
leurs esclaves, n'en sont pas moins hants d'une foule d'oiseaux. Les
aigles dorment en confiance sur les balcons des minarets.

Les conqurants n'ont jamais manqu de tourner en drision cette
douceur, cette tendresse pour la nature anime. Les Perses, les Romains
en gypte, nos Europens dans l'Inde, les Franais en Algrie, ont
souvent outrag, frapp ces frres innocents de l'homme, objets de son
respect antique. Un Cambyse tuait la vache sacre, un Romain l'ibis ou
le chat qui dtruit les reptiles immondes. Qu'est-ce pourtant que cette
vache? c'est la fcondit de la contre. Et l'ibis? sa salubrit.
Dtruisez ces animaux, le pays n'est plus habitable. Ce qui,  travers
tant de malheurs, a sauv l'Inde et l'gypte et les a maintenues
fcondes, ce n'est ni le Nil ni le Gange; c'est le respect de l'animal,
la douceur, le bon coeur de l'homme.

Le mot du prtre de Sas au Grec Hrodote est profond: Vous serez
toujours des enfants.

Nous le serons toujours, hommes de l'Occident, subtiles et lgers
raisonneurs, tant que nous n'aurons pas, d'une vue plus simple et plus
comprhensive, embrass la raison des choses. tre enfant, c'est ne
saisir la vie que par des vues partielles. tre homme, c'est en sentir
l'harmonique unit. L'enfant se joue, brise et mprise; son bonheur est
de dfaire. Et la science enfant est de mme; elle n'tudie pas sans
tuer; le seul usage qu'elle fasse d'un miracle vivant, c'est de le
dissquer d'abord. Nul de nous ne porte dans la science ce tendre
respect de la vie que rcompense la nature en nous rvlant ses
mystres.

Entrez dans les catacombes o dorment _les monuments grossiers d'une
superstition barbare_, pour parler notre langue hautaine; visitez les
collections de l'Inde et de l'gypte, vous trouvez  chaque pas des
intuitions naves, qui n'en sont pas moins profondes, du mystre
essentiel de la vie et de la mort. Que la forme ne vous trompe pas;
n'envisagez pas ceci comme une oeuvre artificielle, fabrique de la main
du prtre. Sous la complexit bizarre et la tyrannie pesante de la forme
sacerdotale, je vois partout deux sentiments se produire d'une manire
humaine et touchante:

_L'effort pour sauver l'me aime_ du naufrage de la mort;

_La tendre fraternit de l'homme et de la nature_, la religieuse
sympathie pour l'animal muet, agent des dieux qui protgea la vie
humaine.

L'instinct antique avait vu ce que disent l'observation et la science:
que l'oiseau est l'agent du grand passage universel et de la
purification, l'acclrateur salutaire de l'change des substances.
Surtout dans les contres brlantes o tout retard est un pril, il est,
comme le dit l'gypte, il est la barque de salut qui reoit la morte
dpouille, et la fait passer, rentrer au domaine de la vie et dans le
monde des choses pures.

L'me gyptienne, tendre et reconnaissante, a senti ces bienfaits. Elle
ne veut pas du bonheur si elle n'y introduit ses bienfaiteurs, les
animaux. Elle ne veut pas se sauver seule. Elle s'efforce de les
associer  son immortalit. Elle veut que l'oiseau sacr l'accompagne au
royaume sombre, comme pour l'emporter de ses ailes.




LA MORT.

LES RAPACES.


Une de mes plus sombres heures fut celle o, cherchant contre les
penses du temps l'_alibi_ de la nature, je rencontrai pour la premire
fois la tte de la vipre. C'tait dans un prcieux muse d'imitations
anatomiques. Cette tte, merveilleusement reproduite et grossie
normment, jusqu' rappeler celle du tigre et du jaguar, offrait dans
sa forme horrible une chose plus horrible encore. On y saisissait  nu
les prcautions dlicates, infinies, effroyablement prvoyantes, par
lesquelles se trouve arme cette puissante machine de mort.
Non-seulement elle est pourvue de dents nombreuses, affiles;
non-seulement ces dents sont aides de l'ingnieuse rserve d'un poison
qui tue sur l'heure; mais leur extrme finesse, qui les rend sujettes 
casser, est compense par l'avantage que nul animal n'a peut-tre: c'est
un magasin de dents de rechange, qui viennent  point prendre la place
de celle qui se brise en mordant. Oh! que de soins pour tuer! quelle
attention pour que la victime ne puisse chapper! quel amour pour cet
tre horrible!... J'en restai scandalis, si j'ose dire, et l'me
malade. La grande mre, la Nature, prs de laquelle je me refugiais,
m'pouvanta d'une maternit si cruellement impartiale.

Je m'en allais sombre, emportant dans l'esprit plus de brouillard qu'il
n'y en avait dans ce jour, l'un des plus noirs de l'hiver. J'tais venu
comme un fils, et je sortais comme orphelin, sentant dfaillir en moi la
notion de la providence.

Les impressions ne sont gure moins pnibles quand on voit dans nos
galeries les sries interminables des oiseaux de mort, brigands de jour
et de nuit, masques effrayants d'oiseaux, fantmes qui terrifient le
jour mme. On est tristement affect d'observer leurs armes cruelles; je
ne dis pas ces becs terribles qui peuvent d'un coup donner la mort, mais
ces griffes, ces serres aigus, ces instruments de torture qui fixent la
proie frmissante, prolongent les dernires angoisses et l'agonie de la
douleur.

Ah! notre globe est un monde barbare, je veux dire jeune encore, monde
d'bauche et d'essai, livr aux cruelles servitudes: la nuit! la faim!
la mort! la peur!... La mort, on la prendrait encore; notre me contient
assez de foi et d'esprance pour l'accepter comme un passage, un degr
d'initiation, une porte aux mondes meilleurs. Mais la douleur, hlas!
tait-il donc si utile de la prodiguer?... Je la sens, je la vois
partout, je l'entends... Pour ne pas l'entendre, pour conserver le fil
de ma pense, il me faut boucher mes oreilles. Toute l'activit de mon
me en serait suspendue et tout mon nerf bris; je ne ferais plus rien
et je n'irais plus en avant; ma vie et ma production en resteraient
striles, ananties par la piti!

Et pourtant la douleur n'est-elle pas l'avertissement qui nous apprend
 prvoir et  pourvoir,  nous garder par tous moyens de notre
dissolution? Cette cruelle cole est l'veil, l'aiguillon de la prudence
pour tout ce qui a vie, une contraction puissante de l'me sur elle-mme
qui autrement se laisserait flotter  la nature, nerver au bonheur, aux
douces et dbilitantes impressions.

Ne peut-on dire que le bonheur a une attraction centrifuge qui nous
rpand tout au dehors, nous dtend, nous dissipe, nous vaporerait et
nous rendrait aux lments si l'on s'y livrait tout entier? La douleur,
au contraire, prouve sur un point, ramne tout au centre, resserre,
continue, assure l'existence et la fortifie.

La douleur est en quelque sorte l'artiste du monde qui nous fait, nous
faonne, nous sculpte  la fine pointe d'un impitoyable ciseau. Elle
retranche la vie dbordante. Et ce qui reste, plus exquis et plus fort,
enrichi de sa perte mme, en tire le don d'une vie suprieure.

Ces penses de rsignation m'taient rappeles par une personne
souffrante elle-mme et pntrante, qui voit souvent (mme avant moi)
mes troubles et mes doutes.

Tel l'individu, tel le monde, disait-elle encore. La terre elle-mme a
t amliore par la douleur. La nature l'a travaille par la violente
action de ces ministres de la mort. Leurs espces, de plus en plus
rares, sont les souvenirs, les tmoins d'un tat antrieur du globe o
pullulait la vie infrieure, o la nature travaillait  purger l'excs
de sa fcondit.

On peut remonter en pense dans l'chelle des ncessits successives de
destruction que la terre dut subir alors.

Contre l'air non respirable qui l'enveloppa d'abord, les vgtaux furent
des sauveurs. Contre l'touffement, la densit effroyable de ces
vgtaux infrieurs, bourre grossire qui la couvrait, l'insecte
rongeur, qu'on maudit depuis, fut un agent de salut. Contre l'insecte,
le crapaud et la masse des reptiles, le reptile venimeux fut un utile
expurgateur. Enfin quand la vie suprieure, la vie aile prit son vol,
elle trouva une barrire contre l'lan trop rapide de sa jeune fcondit
dans les lgions destructrices des puissants voraces, aigles, faucons ou
vautours.

Mais ces destructeurs utiles vont diminuant peu  peu en devenant moins
ncessaires. La masse des petits animaux rampants, sur qui
principalement frappait la dent de la vipre, s'claircissant
infiniment, la vipre aussi devient rare. Le monde du gibier ail
s'tant clairci  son tour, soit par les destructions de l'homme, soit
par la disparition de certains insectes dont vivaient les petits
oiseaux, on voit d'autant diminuer les odieux tyrans de l'air; l'aigle
devient rare, mme aux Alpes, et les prix exagrs, normes, dont on
paye le faucon semblent indiquer que le premier, le plus noble des
oiseaux de proie a presque aujourd'hui disparu.

Ainsi la nature gravite vers un ordre moins violent. Est-ce  dire que
la mort puisse diminuer jamais? La mort, non, mais bien la douleur.

Le monde tombe peu  peu sous la puissance de l'tre qui seul a la
notion du balancement utile de la vie et de la mort, qui peut rgler
celle-ci de manire  maintenir l'quilibre entre les espces vivantes,
 les favoriser selon leur mrite ou leur innocence,  simplifier,
adoucir et (je hasarderai ce mot)  moraliser la mort en la rendant
douce et rapide, dgage de la douleur.

La mort ne fut jamais notre objection srieuse. N'est-elle pas un simple
masque des transformations de la vie? Mais la douleur est une grave,
cruelle, terrible objection. Or, elle ira peu  peu disparaissant de la
terre. Les agents de la douleur, les cruels bourreaux de la vie qui
l'arrachaient par les tortures sont dj plus rares ici-bas.

En vrit, quand je regarde au Musum la sinistre assemble des oiseaux
de proie nocturnes et diurnes, je ne regrette pas beaucoup la
destruction de ces espces. Quelque plaisir que nos instincts personnels
de violence, notre admiration de la force, nous fassent prendre 
regarder ces brigands ails, il est impossible de mconnatre sur leurs
masques funbres la bassesse de leur nature. Leurs crnes tristement
aplatis tmoignent assez qu'normment favoriss de l'aile, du bec
crochu, des serres, ils n'ont pas le moindre besoin d'employer leur
intelligence. Leur constitution, qui les a faits les plus rapides des
rapides, les plus forts des forts, les a dispenss d'adresse, de ruse et
de tactique. Quant au courage qu'on est tent de leur attribuer, quelle
occasion ont-ils de le dployer, ne rencontrant que des ennemis toujours
infrieurs? Des ennemis? non, des victimes. Quand la saison rigoureuse,
la faim pousse les petits  l'migration, elle amne en nombre
innombrable, au bec de ces tyrans stupides, ces innocents, bien
suprieurs en tous sens  leurs meurtriers; elle prodigue les oiseaux
artistes, chanteurs, architectes habiles, en proie aux vulgaires
assassins;  l'aigle,  la buse, elle sert des repas de rossignols.

L'aplatissement du crne est le signe dgradant de ces meurtriers. Je le
trouve dans les plus vants, ceux qu'on a le plus flatts, et mme dans
le noble faucon; noble, il est vrai, je lui conteste moins ce titre,
puisque,  la diffrence de l'aigle et autres bourreaux, il sait donner
la mort d'un coup, ddaigne de torturer la proie.

Ces voraces, au petit cerveau, font un contraste frappant avec tant
d'espces aimables, visiblement spirituelles, qu'on trouve dans les
moindres oiseaux. La tte des premiers n'est qu'un bec; celle des petits
a un visage. Quelle comparaison  faire de ces gants brutes avec
l'oiseau intelligent, tout humain, le rouge-gorge qui, dans ce moment,
vole autour de moi, sur mon paule ou mon papier, regardant ce que
j'cris, se chauffant au feu, ou curieux,  la fentre, observant si le
printemps ne va pas bientt revenir.

S'il fallait choisir entre les rapaces, le dirai-je? autant que l'aigle
j'aimerais certainement le vautour. Je n'ai vu, entre les oiseaux, rien
de si grand, si imposant, que nos cinq vautours d'Algrie (au Jardin des
Plantes), perchs ensemble comme autant de pachas turcs, fourrs de
superbes cravates du plus dlicat duvet blanc, draps d'un noble manteau
gris. Grave divan d'exils qui semblent rouler en eux les vicissitudes
des choses et les vnements politiques qui les mirent hors de leur
pays.

Quelle diffrence relle entre l'aigle et le vautour? L'aigle aime fort
le sang et prfre la chair vivante, mais mange fort bien la morte. Le
vautour tue rarement, et sert directement la vie, remettant  son
service et dans le grand courant de la circulation vitale les choses
dsorganises qui en associeraient d'autres  leur dsorganisation.
L'aigle ne vit gure que de meurtre, et on peut l'appeler le ministre de
la mort. Le vautour est au contraire le serviteur de la vie.

La beaut, la force de l'aigle, l'ont fait choisir pour symbole par plus
d'un peuple guerrier qui vivait, comme lui, de meurtre. Les Perses, les
Romains l'adoptrent. On l'associa aux hautes ides que donnaient ces
grands empires. Des gens graves, un Aristote! accueillirent la fable
ridicule qu'il regardait le soleil et, pour prouver ses petits, le leur
faisait regarder. Une fois en si beau chemin, les savants ne
s'arrtrent plus. Buffon a t au plus loin. Il loue l'aigle sur sa
_temprance_! Il ne mange pas tout, dit-il. Ce qui est vrai, c'est que,
pour peu que la proie soit grosse, il se rassasie sur place et rapporte
peu  sa famille. Ce roi des airs, dit-il encore, _ddaigne les petits
animaux_. Mais l'observation indique prcisment le contraire. L'aigle
ordinaire s'attaque surtout au plus timide des tres, au livre; l'aigle
tachet aux canards. Le jean-le-blanc mange de prfrence les mulots et
les souris, et si avidement qu'il les avale sans mme leur donner un
coup de bec. L'aigle cul-blanc, ou pygargue, est sujet  tuer ses
petits; souvent il les chasse avant qu'ils puissent se nourrir
eux-mmes.

Prs du Havre, j'observai ce qu'on peut croire en vrit de la royale
noblesse de l'aigle, surtout de sa sobrit. Un aigle qu'on a pris en
mer, mais qui est tomb en trop bonnes mains, dans la maison d'un
boucher, s'est fait si bien  l'abondance d'une viande obtenue sans
combat, qu'il parat ne rien regretter. Aigle Falstaff, il engraisse et
ne se soucie plus gure de la chasse, des plaines du ciel. S'il ne
_fixe_ plus le soleil, il regarde la cuisine, et se laisse, pour un bon
morceau, tirer la queue par les enfants.

Si c'est  la force  donner les rangs, le premier n'est pas  l'aigle,
mais  celui qui figure dans les _Mille et une nuits_ sous le nom de
l'oiseau Roc, le condor, gant des monts gants des Cordillres. C'est
le plus grand des vautours, le plus rare heureusement, le plus nuisible,
n'aimant gure que la proie vivante. Quand il trouve un gros animal, il
s'ingurgite tant de viande qu'il ne peut plus remuer; on le tue  coups
de bton.

Pour bien juger ces espces, il faut regarder l'aire de l'aigle, le
grossier plancher, mal construit, qui lui sert de nid; comparer l'oeuvre
gauche et rude, je ne dis pas au dlicieux chef-d'oeuvre d'un nid de
pinson, mais aux travaux des insectes, aux souterrains des fourmis, par
exemple, o l'industrieux insecte varie son art  l'infini et montre un
gnie si trange de prvoyance et de ressources.

L'estime traditionnelle qu'on a pour le courage des grands rapaces est
bien diminue quand on voit (dans Wilson) un petit oiseau, un
gobe-mouches, le tyran, ou le martin-pourpre, chasser le grand aigle
noir, le poursuivre, le harceler, le proscrire de son canton, ne pas lui
donner de repos. Spectacle vraiment extraordinaire de voir ce petit
hros, ajoutant son poids  sa force pour faire plus d'impression,
monter et se laisser tomber de la nue sur le dos du gros voleur, le
chevaucher sans lcher prise et le chasser du bec au lieu d'peron.

Sans aller jusqu'en Amrique, vous pourrez, au jardin des plantes, voir
l'ascendant des petits sur les grands, de l'esprit sur la matire, dans
le singulier tte--tte du gypate et du corbeau. Celui-ci, animal
trs-fin et le plus fin des rapaces, qui, dans son costume noir, a l'air
d'un matre d'cole, travaille  civiliser son brutal compagnon de
captivit, le gypate (aigle-vautour). Il est amusant d'observer comme
il lui enseigne  jouer, l'humanise, si l'on peut dire, par cent tours
de son mtier, dgrossit sa rude nature. Ce spectacle est donn surtout
quand le corbeau a un nombre raisonnable de spectateurs. Il m'a paru
qu'il ddaigne de montrer son savoir-faire pour un seul tmoin. Il tient
compte de l'assistance, s'en fait respecter au besoin. Je l'ai vu
relancer du bec les petits cailloux qu'un enfant lui avait jets. Le jeu
le plus remarquable qu'il impose  son gros ami, c'est de lui faire
tenir par un bout un bton qu'il tire de l'autre. Cette apparence de
lutte entre la force et la faiblesse, cette galit simule est
trs-propre  adoucir le barbare qui s'en soucie peu, mais qui cde 
l'insistance et finit par s'y prter avec une bonhomie sauvage.

En prsence de cette figure d'une frocit repoussante, arme
d'invincibles serres et d'un bec crochu de fer, qui tuerait du premier
coup, le corbeau n'a point du tout peur. Avec la scurit d'un esprit
suprieur, devant cette lourde masse, il va, vient et tourne autour, lui
prend sa proie sous le bec; l'autre gronde, mais trop tard; son
prcepteur, plus agile, de son oeil noir, mtallique et brillant comme
l'acier, a vu le mouvement d'avance, il sautille; au besoin, il monte
plus haut d'une branche ou deux, il gronde  son tour, admoneste
l'autre.

Ce factieux personnage a, dans la plaisanterie, l'avantage que donne le
srieux, la gravit, la tristesse de l'habit. J'en voyais un tous les
jours dans les rues de Nantes sur la porte d'une alle, qui, en
demi-captivit, ne se consolait de son aile rogne qu'en faisant des
niches aux chiens. Il laissait passer les roquets; mais, quand son oeil
malicieux avisait un chien de belle taille, digne enfin de son courage,
il sautillait par derrire, et par une manoeuvre habile, inaperue,
tombait sur lui, donnait (sec et dru) deux piqres de son fort bec noir;
le chien fuyait en criant. Satisfait, paisible et grave, le corbeau se
replaait  son poste, et jamais on n'et pens que cette figure de
croque-mort vnt de prendre un tel passe-temps.

On dit que, dans la libert, forts de leur esprit d'association et de
leur grand nombre, ils hasardent des jeux tmraires jusqu' guetter
l'absence de l'aigle, entrer dans son nid redout, lui voler ses oeufs.
Chose plus difficile  croire, on prtend en avoir vu de grosses bandes
qui, l'aigle prsent et dfendant sa famille, venaient l'assourdir de
cris, le dfier, l'attirer dehors, et parvenaient, non sans combat, 
enlever un aiglon.

Tant d'effort et de danger pour cette misrable proie! Si la chose tait
relle, il faudrait supposer que la prudente rpublique, vexe souvent
ou poursuivie par le tyran de la contre, dcrte l'extinction de sa
race, et croit devoir, par un grand acte de dvouement, cote que cote,
excuter le dcret.

Leur sagesse parat en mille choses, surtout dans le choix raisonn et
rflchi de la demeure. Ceux que j'observais  Nantes d'une des collines
de l'Erdre passaient le matin sur ma tte, repassaient le soir. Ils
avaient videmment maisons de ville et de campagne. Le jour, ils
perchaient en observation sur les tours de la cathdrale, ventant les
bonnes proies que pouvait offrir la ville. Repus, ils regagnaient les
bois, les rochers bien abrits o ils aiment  passer la nuit. Ce sont
gens domicilis, et non point oiseaux de voyage. Attachs  la famille,
 leur pouse surtout, dont ils sont poux trs-fidles, l'unique maison
serait le nid. Mais la crainte des grands oiseaux de nuit les dcide 
dormir ensemble vingt ou trente, nombre suffisant pour combattre, s'il y
avait lieu. Leur haine et leur objet d'horreur, c'est le hibou; quand
ils le trouvent le jour, ils prennent leur revanche pour ses mfaits de
la nuit; ils le huent, lui donnent la chasse; profitant de son embarras,
ils le perscutent  mort.

Nulle forme d'association dont ils ne sachent profiter. La plus douce
d'abord, la famille, ne leur fait pas, on le voit, oublier celle de
dfense, ni la ligue, d'attaque. Bien plus, ils s'associent mme  leurs
rivaux suprieurs, aux vautours, et les appellent, les prcdent o les
suivent, pour manger  leurs dpens. Ils s'unissent, ce qui est plus
fort, avec leur ennemi, l'aigle, du moins l'environnent pour profiter de
ses combats, de la lutte par laquelle il a triomph d'un grand animal.
Ces spculateurs habiles attendent  peu de distance que l'aigle ait
pris ce qu'il peut prendre, qu'il se soit gorg de sang; cela fait, il
part, et tout est aux corbeaux.

Leur supriorit sensible sur un si grand nombre d'oiseaux doit tenir 
leur longue vie et  l'exprience que leur excellente mmoire leur
permet de se former. Tout diffrents de la plupart des animaux o la
dure de la vie est proportionne  la dure de l'enfance, ils sont
adultes au bout d'un an, et, dit-on, vivent un sicle.

La grande varit de leur alimentation, qui comprend toute nourriture
animale ou vgtale, toute proie morte ou vivante, leur donne une grande
connaissance des choses et du temps, des rcoltes, des chasses. Ils
s'intressent  tout et observent tout. Les anciens qui, bien plus que
nous, vivaient dans la nature, trouvaient grandement leur compte 
suivre, en cent choses obscures o l'exprience humaine ne donne encore
point de lumire, les directions d'un oiseau si prudent, si avis.

N'en dplaise aux nobles rapaces, le corbeau qui souvent les guide,
malgr sa couleur funbre et son visage baroque, malgr l'indlicatesse
d'alimentation dont il est tax, n'en est pas moins le gnie suprieur
des grosses espces, dont il est, pour le volume, dj un
amoindrissement.

Mais le corbeau, ce n'est encore que la prudence utilitaire, la sagesse
de l'intrt. Pour arriver aux tres suprieurs, aux hros de la race
aile, grands artistes aux coeurs chaleureux, il nous faut dgrossir
l'oiseau, attnuer la matire pour l'exaltation de l'esprit et le
dveloppement moral. La nature, comme tant de mres, a du faible pour
les plus petits.




DEUXIME PARTIE




LA LUMIRE.

LA NUIT.


Lumire! plus de lumire encore! Tel fut le dernier mot de Goethe. Ce
mot du gnie expirant, c'est le cri gnral de la nature, et il retentit
de monde en monde. Ce que disait cet homme puissant, l'un des ans de
Dieu, ses plus humbles enfants, les moins avancs dans la vie animale,
les mollusques le disent au fond des mers; ils ne veulent point vivre
partout o la lumire n'atteint pas. La fleur veut la lumire, se tourne
vers elle, et sans elle languit. Nos compagnons de travail, les animaux,
se rjouissent comme nous, ou s'affligent, selon qu'elle vient ou s'en
va. Mon petit-fils, qui a deux mois, pleure ds que le jour baisse.

Cet t, me promenant dans mon jardin, j'entendis, je vis sur une
branche un oiseau qui chantait au soleil couchant; il se dressait vers
la lumire, et il tait visiblement ravi... Je le fus de le voir; nos
tristes oiseaux privs ne m'avaient jamais donn l'ide de cette
intelligente et puissante crature, si petite, si passionne... Je
vibrais  son chant... Il renversait en arrire sa tte, sa poitrine
gonfle: jamais chanteur, jamais pote n'eut si nave extase.--Ce
n'tait pourtant pas l'amour (le temps tait pass), c'tait
manifestement le charme du jour qui le ravissait, celui du doux soleil!

Science barbare, dur orgueil, qui ravale si bas la nature anime, et
spare tellement l'homme de ses frres infrieurs!

Je lui dis avec des larmes: Pauvre fils de la lumire, qui la
rflchis dans ton chant, que tu as donc raison de la chanter! La nuit,
pleine d'embches et de dangers pour toi, ressemble de bien prs  la
mort. Verras-tu seulement la lumire de demain? Puis, de sa destine,
passant en esprit  celle de tous les tres qui, des profondeurs de la
cration, montent si lentement au jour, je dis comme Goethe et le petit
oiseau: De la lumire! Seigneur! plus de lumire encore! (MICHELET,
_le Peuple_, p. 62, 1846.)

                   *       *       *       *       *

Le monde des poissons est celui du silence. On dit: Muet comme un
poisson.

Le monde des insectes est celui de la nuit. Ils sont tous lucifuges.
Ceux mme, comme l'abeille, qui travaillent le jour, prfrent pourtant
l'obscurit.

Le monde des oiseaux est celui de la lumire, du chant.

Tous vivent du soleil, s'en imprgnent ou s'en inspirent. Ceux du Midi
en mettent les reflets sur leurs ailes, ceux de nos climats dans leur
chants; beaucoup le suivent de contres en contres.

Voyez, dit Saint-John, comme au matin ils saluent le soleil levant, et
le soir, fidlement, s'assemblent pour voir son coucher de nos rivages
d'cosse. Vers le soir, le coq de bruyres, pour le voir plus longtemps,
se hausse et se balance sur la branche du plus haut sapin.

Lumire, amour et chant, sont pour eux mme chose. Si l'on veut que le
rossignol captif chante hors du temps d'amour, on lui couvre sa cage,
puis tout  coup on lui rend la lumire, et il retrouve la voix.
L'infortun pinson, que des barbares rendent aveugle, chante avec une
animation dsespre et maladive, se crant par la voix sa lumire
d'harmonie, se faisant son soleil  lui par la flamme intrieure.

Je croirais volontiers que c'est la cause principale qui fait chanter
l'oiseau des climats sombres, o le soleil apparat en vives claircies.
Par rapport aux zones brillantes, o il ne quitte pas l'horizon, nos
contres, voiles de brouillards, de nuages, mais brillantes par
moments, ont justement l'effet de la cage couverte, puis rouverte, du
rossignol. Ils provoquent le chant, font jaillir l'harmonie, quivalent
de la lumire.

Et le vol mme dans l'oiseau en dpend. Le vol dpend de l'oeil, tout
autant que de l'aile. Chez les espces doues d'une vue dlicate et
perante, comme le faucon, qui du plus haut du ciel, voit le roitelet
dans un buisson, comme l'hirondelle, qui voit un moucheron  mille pieds
de distance, le vol est sr, hardi, charmant  voir, par son assurance
infaillible. D'autres (on le voit  leur allure) sont des myopes qui
vont avec prcaution, ttonnent, ont peur de se heurter.

L'oeil et l'aile, le vol et la vue,  ce haut degr de puissance qui
fait sans cesse embrasser d'un regard, franchir des paysages immenses,
de vastes contres, des royaumes, qui permet, non de rtrcir comme une
carte gographique, mais de voir en complet dtail, cette grande varit
d'objets, de possder et percevoir presque  l'gal de Dieu! oh! quelle
source de jouissance! quel trange et mystrieux bonheur, presque
incomprhensible  l'homme!...

Notez que ces perceptions sont si fortes et si vives qu'elles
s'enfoncent dans la mmoire, au point qu'un pigeon mme (animal
infrieur) retrouve, reconnat tous les accidents d'une route qu'il n'a
parcourue qu'une fois. Qu'est-ce donc de la sage cigogne, de l'avis
corbeau, de l'intelligente hirondelle?

Avouons cette supriorit. Sans envie, regardons ces joies de vision
auxquelles peut-tre nous parviendrons un jour dans une existence
meilleure. Ce bonheur de tant voir, de voir si loin, si bien, de percer
l'infini du regard et de l'aile, presque en mme moment,  quoi
tient-il?  cette vie qui est notre idal lointain: _Vivre en pleine
lumire et sans ombre._

Dj l'existence de l'oiseau en est comme un essai. Elle serait pour lui
une divine source de science, si, dans cette libert sublime, il ne
portait les deux fatalits qui retiennent ce globe  l'tat barbare et y
neutralisent l'essor.

Fatalit du ventre, qui nous ralentit tous, mais qui perscute surtout
cette flamme vivante, ce foyer dvorant, l'oiseau, forc sans cesse de
se renouveler, de chercher, d'errer, d'oublier, condamn sans remde 
la mobilit strile d'impressions trop varies.

L'autre fatalit, c'est la nuit, le sommeil, les heures de l'ombre et de
l'embche, o son aile est brise, o, livr sans dfense, il perd le
vol, la force et la lumire.

Lumire veut dire scurit pour tous les tres.

C'est la garantie de la vie pour l'homme et l'animal; c'est comme le
sourire rassurant, pacifique et serein, la franchise de la nature. Elle
met fin aux terreurs sombres qui nous suivent dans les tnbres, aux
craintes trop fondes, et aussi au tourment des songes, non moins
cruels, aux penses troubles qui agitent et bouleversent l'me.

Dans la scurit de l'association civile qu'il s'est faite  la longue,
l'homme comprend  peine les angoisses de la vie sauvage aux heures o
la nature laisse si peu de dfense, o sa terrible impartialit ouvre la
carrire  la mort, lgitime autant que la vie. En vain vous rclamez.
Elle dit  l'oiseau que le hibou aussi a le droit de vivre. Elle rpond
 l'homme: Je dois nourrir mes lions.

Lisez dans les voyages l'effroi des malheureux gars dans les solitudes
d'Afrique, du misrable esclave fugitif qui n'chappe  la barbarie
humaine que pour rencontrer une nature barbare. Quelles angoisses, ds
qu'au soleil couch commencent  rder les sinistres claireurs du lion,
les loups et les chacals, qui l'accompagnent  distance, le prcdent en
flairant, ou le suivent en croque-morts! Ils vous miaulent
lamentablement: Demain, on cherchera tes os. Mais quelle profonde
horreur! le voici  deux pas... il vous voit, vous regarde, rugit
profondment, du gouffre de son gosier d'airain, comme sa proie vivante,
l'exige et la rclame!... Le cheval n'y tient pas; il frissonne, il sue
froid, se cabre... L'homme, accroupi entre les feux, s'il peut en
allumer, garde  peine la force d'alimenter ce rempart de lumire qui
seul protge sa vie.

La nuit est tout aussi terrible pour l'oiseau mme en nos climats qui
sembleraient moins dangereux. Que de monstres elle cache, que de chances
effrayantes pour lui dans son obscurit! Ses ennemis nocturnes ont cela
de commun, qu'ils arrivent sans faire aucun bruit. Le chat-huant vole
d'une aile silencieuse, comme toupe de ouate. La longue belette
s'insinue au nid, sans frler une feuille. La fouine ardente, altre de
sang chaud, est si rapide, qu'en un moment elle saigne et parents et
petits, gorge la famille entire.

Il semble que l'oiseau, quand il a des enfants, ait une seconde vue de
ces dangers. Il a  protger une famille plus faible, plus dnue encore
que celle du quadrupde dont le petit marche en naissant. Mais quelle
protection? il ne peut gure que rester et mourir, il ne s'envole pas,
l'amour lui a cass les ailes. Toute la nuit, l'troite entre du nid
est garde par le pre, qui ne dort ni ne veille, qui tombe de fatigue
et prsente au danger son faible bec et sa tte branlante. Que sera-ce
s'il voit apparatre la gueule norme du serpent, l'oeil horrible de
l'oiseau de mort, dmesurment agrandi?

Inquiet pour les siens, il l'est bien moins pour lui. Au temps o il est
seul, la nature lui pargne les tourments de la prvoyance. Triste et
morne plutt qu'alarm, il se tait, il s'affaisse, il cache sa petite
tte sous son aile, et son cou mme disparat dans les plumes. Cette
position d'abandon complet, de confiance, qu'il avait eue dans l'oeuf,
dans l'heureuse prison maternelle o sa scurit fut si entire, il la
reprend chaque soir au milieu des dangers et sans protection.

Grande pour tous les tres est la tristesse du soir, et mme pour les
protgs. Les peintres hollandais l'ont bien navement saisie et
exprime pour les bestiaux laisss dans les prairies. Le cheval se
rapproche volontiers de son compagnon, pose sur lui sa tte. La vache
revient  la barrire suivie de son petit, et veut retourner  l'table.
Car ceux-ci ont une table, un logis, un abri contre les embches
nocturnes. L'oiseau, pour toit, n'a qu'une feuille!

Quel bonheur aussi, le matin, quand les terreurs s'enfuient, que l'ombre
disparat, que le moindre buisson s'claire et s'illumine! quel
gazouillement au bord des nids, et quelles vives conversations! C'est
comme une flicitation mutuelle de se revoir, de vivre encore. Puis
commencent les chants. Du sillon, l'alouette va montant et chantant, et
elle porte jusqu'au ciel la joie de la terre.

Tel l'oiseau, et tel l'homme. C'est l'impression universelle. Les
antiques Vdas de l'Inde sont  chaque ligne un hymne  la lumire,
gardienne de la vie, au soleil qui chaque jour, en rvlant le monde, le
cre encore et le conserve. Nous revivons, nous respirons, nous
parcourons notre demeure, nous retrouvons la famille, nous comptons nos
troupeaux. Rien n'a pri, et la vie est entire. Le tigre ne nous a pas
surpris. La horde des animaux sauvages n'a pas fait invasion. Le noir
serpent n'a pas profit de notre sommeil. Bni sois-tu, soleil, de nous
donner encore un jour!

Tout animal, dit l'Inde, et surtout le plus sage, _le brame de la
cration_, l'lphant, saluent le soleil, et le remercient  l'aurore;
ils lui chantent en eux-mmes un hymne de reconnaissance.

Mais un seul le prononce, le dit pour tous, le chante. Qui? l'un des
faibles, celui qui craint le plus la nuit et qui sent le plus la joie du
matin, celui qui vit de lumire, dont la vue tendre, infiniment
sensible, tendue, pntrante, en peroit tous les accidents, et qui est
plus intimement associ aux dfaillances, aux clipses du jour,  ses
rsurrections.

L'oiseau, pour la nature entire, dit l'hymne du matin et la bndiction
du jour. Il est son prtre et son augure, sa voix innocente et divine.




L'ORAGE ET L'HIVER.

MIGRATIONS.


Un confident de la nature, me sacre, simple autant que profonde,
Virgile a vu l'oiseau, comme l'avait vu la vieille sagesse italique,
comme augure et prophte du changement du ciel:

    Nul, sans tre averti, n'prouva les orages...
    La grue, avec effroi, s'lanant des valles,
    Fuit ces noires vapeurs de la terre exhales...
    L'hirondelle en volant effleure le rivage;
    Tremblante pour ses oeufs, la fourmi dmnage.
    Des lugubres corbeaux les noires lgions
    Fendent l'air qui frmit sous leurs longs bataillons...
    Vois les oiseaux de mer, et ceux que les prairies
    Nourissent prs des eaux sur des rives fleuries.
    De leur sjour humide on les voit s'approcher,
    Offrir leur tte aux flots qui battent le rocher,
    Promener sur les eaux leur troupe vagabonde,
    Se plonger dans leur sein, reparatre sur l'onde,
    S'y replonger encor, et, par cent jeux divers,
    Annoncer les torrents suspendus dans les airs.
    Seule, errante  pas lents sur l'aride rivage,
    La corneille enroue appelle aussi l'orage.
    Le soir, la jeune fille, en tournant son fuseau,
    Tire encor de sa lampe un prsage nouveau,
    Lorsque la mche en feu, dont la clart s'mousse,
    Se couvre en petillant de noirs flocons de mousse.
    . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
    Mais la scurit reparat  son tour...
    L'alcyon ne vient plus sur l'humide rivage,
    Aux tideurs du soleil, taler son plumage...
    L'air s'claircit enfin; du sommet des montagnes,
    Le brouillard affaiss descend dans les campagnes,
    Et le triste hibou, le soir, au haut des toits,
    En longs gmissements ne trane plus sa voix.
    Les corbeaux mme, instruits de la fin de l'orage,
    Foltrent  l'envie parmi l'pais feuillage,
    Et, d'un gosier moins rauque, annonant les beaux jours,
    Vont revoir dans leurs nids le fruit de leurs amours.

  (_Gorg._ tr. par DELILLE.)

                   *       *       *       *       *

tre minemment lectrique, l'oiseau est plus qu'aucun autre en rapport
avec nombre de phnomnes de mtorologie, de chaleur et de magntisme
que nos sens ni notre apprciation n'atteignent pas. Il les peroit dans
leur naissance, dans leurs premiers commencements, bien avant qu'ils ne
se prononcent. Il en a comme une espce de prescience physique. Quoi de
plus naturel que l'homme, d'une perception plus lente, et qui ne les
sent qu'aprs coup, interroge ce prcurseur instinctif qui les annonce?
C'est le principe des augures. Rien de plus sage que cette prtendue
folie de l'antiquit.

La mtorologie, spcialement, en tirait un grand avantage. Elle aura
des moyens plus srs. Mais dj elle trouvait un guide dans la
prescience des oiseaux. Plt au ciel que Napolon, en septembre 1811,
et tenu compte du passage prmatur des oiseaux du Nord! Les cigognes
et les grues l'auraient bien inform. Dans leur migration prcoce, il
et devin l'imminence du grand et terrible hiver. Elles se htrent
vers le midi, et lui, il resta  Moscou.

Au milieu de l'Ocan, l'oiseau fatigu qui repose une nuit sur le mt
d'un vaisseau, entran loin de sa route par ce mobile abri, la retrouve
nanmoins sans peine. Il reste dans un rapport si parfait avec le globe
et si bien orient que, le lendemain matin, il prend le vent, sans
hsiter: la plus courte consultation avec lui-mme lui suffit. Il
choisit, sur l'abme immense, uniforme et sans autre voie que le sillage
du vaisseau, la ligne prcise qui le mne o il veut aller. L, ce n'est
point comme sur terre, nulle observation locale, nul point de repre;
nul guide: les seuls courants de l'air, en rapport avec ceux de l'eau,
peut-tre aussi d'invisibles courants magntiques, pilotent ce hardi
voyageur.

Science trange! non-seulement l'hirondelle sait en Europe que l'insecte
qui lui manque ici l'attend ailleurs, et le cherche en voyageant en
longitude; mais, en latitude mme et sous les mmes climats, le loriot
des tats-Unis sait que la cerise est mre en France, et part sans
hsitation pour venir rcolter nos fruits.

On croit  tort que ces migrations se font en leur saison, sans choix
prcis du jour,  poques indtermines. Nous avons pu observer au
contraire la nette et lucide dcision qui y prside, pas une heure plus
tt ni plus tard.

Quand nous tions  Nantes (octobre 1851), la saison tant trs-belle
encore, les insectes nombreux et la pture des hirondelles facile et
plantureuse, nous emes cet heureux hasard de voir la sage rpublique en
une immense et bruyante assemble siger, dlibrer sur le toit d'une
glise, Saint-Flix, qui domine l'Erdre et, de ct, la Loire. Pourquoi
ce jour, cette heure plutt qu'une autre? Nous l'ignorions; bientt nous
pmes le comprendre.

Le ciel tait beau le matin, mais avec un vent qui soufflait de la
Vende. Mes pins se lamentaient, et de mon cdre mu sortait une basse
et profonde voix. Les fruits jonchaient la terre. Nous nous mmes  les
ramasser. Peu  peu le temps se voila, le ciel devint fort gris, le vent
tomba, tout devint morne. C'est alors, vers quatre heures, qu'en mme
temps de tous les points, et du bois, et de l'Erdre, et de la ville, et
de la Loire, de la Svre, je pense, d'infinies lgions,  obscurcir le
jour, vinrent se condenser sur l'glise, avec mille voix, mille cris,
des dbats, des discussions. Sans savoir cette langue, nous devinions
trs-bien qu'on n'tait pas d'accord. Peut-tre les jeunes, retenus par
ce souffle tide d'automne, auraient voulu rester encore. Mais les
sages, les expriments, les voyageurs prouvs insistaient pour le
dpart. Ils prvalurent; la masse noire, s'branlant  la fois comme un
immense nuage, s'envola vers le sud-est, probablement vers l'Italie. Ils
n'taient pas  trois cents lieues (quatre ou cinq heures de vol) que
toutes les cataractes du ciel s'ouvrirent pour abmer la terre; nous
crmes un moment au dluge. Retirs dans notre maison qui tremblait aux
vents furieux, nous admirions la sagesse des devins ails qui avaient si
prudemment devanc l'poque annuelle.

videmment ce n'tait pas la faim qui les avait chasss. En prsence
d'une nature belle et riche encore, ils avaient senti, saisi l'heure
prcise sans la devancer. Le lendemain, c'et t tard. Tous les
insectes, abattus par cette immensit de pluie, taient devenus
introuvables; tout ce qui en subsistait vivant s'tait rfugi dans la
terre.

Du reste, ce n'est pas la faim seule, la prvoyance de la faim, qui
dcide aux migrations les espces voyageuses. Si ceux qui vivent
d'insectes sont forcs de partir, les mangeurs de baies sauvages
pourraient rester  la rigueur. Qui les pousse? Est-ce le froid? la
plupart y rsisteraient.  ces causes spciales, il faut en ajouter une
autre, plus gnrale et plus haute, c'est le besoin de la lumire.

De mme que la plante suit invinciblement le jour et le soleil, de mme
que le mollusque (nous l'avons dit) s'lve et vit de prfrence vers
les rgions mieux claires, l'oiseau, dont l'oeil est si sensible,
s'attriste des jours abrgs, des brouillards de l'automne. Cette
diminution de lumire, que nous aimons parfois pour telles causes
morales, elle est pour lui une tristesse, une mort... De la lumire!
plus de lumire!... Plutt mourir que ne plus voir le jour! C'est le
vrai sens du dernier chant d'automne, du dernier cri,  leur dpart
d'octobre. Je l'entendais dans leurs adieux.

Rsolution vraiment hardie et courageuse quand on songe  la route
immense qu'il leur faut faire deux fois par an, par del les montagnes,
les mers et les dserts, sous des climats si diffrents, par des vents
variables,  travers tant de prils et de tragiques aventures. Pour les
voiliers lgers, hardis, pour le martinet des glises, pour la vive
hirondelle qui dfie le faucon, l'entreprise est lgre peut-tre. Mais
les autres tribus n'ont nullement cette force et ces ailes. Elles sont
la plupart appesanties alors par une nourriture abondante; elles ont
travers la brlante saison, l'amour et la maternit; la femelle a
achev ce grand travail de la nature, enfant, bti, lev; lui, comme
il s'est dpens en chansons! Ces deux poux ont consomm la vie: une
vertu est sortie d'eux; un sicle dj les spare de leur nergie du
printemps.

Beaucoup pourraient rester; un aiguillon les pousse. Les plus lourds
sont les plus ardents. La caille franaise franchira la Mditerrane,
dpassera l'Atlas; par-dessus le Zaarah, elle plonge aux royaumes noirs,
les passe encore; enfin, si elle stationne au Cap, c'est qu'au del
commence l'infinie mer australe, qui ne lui promet plus d'abri que les
glaons du ple et l'hiver qui l'exila d'Europe.

Qui les rassure pour de telles entreprises? Tels se fient  leurs armes,
les plus faibles  leur nombre, et s'abandonnent au sort; le ramier se
dit: Sur dix mille ou cent mille, l'assassin n'en prendra pas dix... et
sans doute je n'en serai pas. Il prend son temps; la nue volante passe
la nuit; si la lune se lve, sur sa blanche lumire les blanches ailes
se dtachent peu: ils chappent confondus dans le ple rayon. La
vaillante alouette, l'oiseau national de notre Gaule antique et de
l'invincible esprance, se fie au nombre aussi; elle passe de jour
(plutt elle erre de province en province); dcime, poursuivie, elle
n'en chante pas moins sa chanson.

Mais celui qui n'a pas le nombre et qui n'a pas la force, le solitaire,
que fera-t-il?... Que feras-tu, pauvre rossignol isol, qui dois, comme
les autres, mais sans appui, sans camarades, affronter la grande
aventure? Toi, qu'es-tu, ami? une voix. Nulle puissance en toi que celle
qui te dnoncerait. Dans ton habit obscur tu dois passer muet, confondu
avec les teintes des bois dcolors d'automne. Mais quoi! La feuille est
pourpre encore; elle n'a pas le brun sourd et mort de l'arrire-saison.

Eh! que ne restes-tu? que n'imites-tu la timidit de tant d'oiseaux qui
ne vont qu'en Provence? L, derrire un rocher, tu trouverais, je
t'assure, un hiver d'Asie ou d'Afrique. La gorge d'Olioule vaut bien les
valles de Syrie.

Non, il me faut partir. D'autres peuvent rester; ils n'ont que faire de
l'Orient. Moi, mon berceau m'appelle: il faut que je revoie ce ciel
blouissant, ces ruines lumineuses et pares o mes aeux chantrent; il
faut que je me pose sur mon premier amour, sur la rose d'Asie, que je me
baigne de soleil... L est le mystre de la vie, l, la flamme fconde
o renatra mon chant; ma voix, ma muse est la lumire.

Donc, il part; mais je crois que le coeur doit lui battre ds l'approche
des Alpes, quand les cimes neigeuses annoncent la porte redoutable o
posent sur leurs rocs les cruels fils du jour et de la nuit, le vautour,
l'aigle, tous les brigands griffus, crochus, altrs de sang chaud, les
espces maudites qui sont la sotte posie de l'homme, les uns _nobles_
brigands qui saignent vite et sucent, d'autres brigands _ignobles_ qui
touffent, dtruisent, toutes les formes enfin du meurtre et de la mort.

Je me figure qu'alors le pauvre petit musicien dont la voix est teinte,
non l'_ingegno_ ni la fine pense, n'ayant personne  consulter, se pose
pour bien songer encore avant d'entrer dans le long pige du dfil de
la Savoie. Il s'arrte  l'entre, sur une maison amie que je sais bien,
ou au bois sacr des charmettes, dlibre et se dit: Si je passe de
jour, ils sont tous l; ils savent la saison; l'aigle fond sur moi, je
suis mort. Si je passe de nuit, le grand duc, le hibou, l'arme des
horribles fantmes, aux yeux grandis dans les tnbres, me prend, me
porte  ses petits... Las! que ferai-je?... J'essayerai d'viter et la
nuit et le jour. Aux sombres heures du matin, quand l'eau froide
dtrempe et morfond sur son aire la grosse bte froce qui ne sait pas
btir un nid, je passe inaperu... Et quand il me verrait, j'aurais
pass avant qu'il pt mettre en mouvement le pesant appareil de ses
ailes mouilles.

Bien calcul. Pourtant, vingt accidents surviennent. Parti en pleine
nuit, il peut, dans cette longue Savoie, rencontrer de front le vent
d'est qui s'engouffre et qui le retarde, qui brise son effort et ses
ailes... Dieu! il est dj jour... Ces mornes gants, en octobre, dj
vtus de blancs manteaux, laissent voir sur leur neige immense un point
noir qui vole  tire-d'ailes. Qu'elles sont dj lugubres, ces
montagnes, et de mauvais augure, sous ce grand linceul  longs plis!...
Tout immobiles que sont leurs pics, ils crent sous eux et autour d'eux
une agitation ternelle, des courants violents, contradictoires, qui se
battent entre eux, si furieux parfois qu'il faut attendre. Que je passe
plus bas, les torrents qui hurlent dans l'ombre avec un fracas de
noyades ont des trombes qui m'entraneront. Et si je monte aux hautes et
froides rgions qui s'illuminent, je me livre moi-mme: le givre
saisira, ralentira mes ailes.

Un effort l'a sauv. La tte en bas, il plonge, il tombe en Italie. 
Suse ou vers Turin, il niche, il raffermit ses ailes. Il se retrouve au
fond de la gigantesque corbeille lombarde, de ce grand nid de fruits et
de fleurs o l'couta Virgile. La terre n'a pas chang; aujourd'hui,
comme alors, l'Italien, exil chez lui, triste cultivateur du champ d'un
autre, le _durus arator_, poursuit le rossignol. Mangeur d'insectes, si
utile, il est proscrit comme un mangeur de grains. Qu'il passe donc,
s'il peut, l'Adriatique d'le en le, malgr les corsaires ails qui
veillent sur les mmes cueils, il arrivera peut-tre  la terre sacre
des oiseaux,  la bonne, hospitalire et plantureuse gypte, o tous
sont pargns, nourris, bnis et bien reus.

Terre plus heureuse encore, si dans son aveugle hospitalit elle ne
choyait les assassins. Rossignols et tourterelles sont accueillis, c'est
vrai; mais non moins bien les aigles. Sur ces terrasses des sultanes,
sur ces balcons des minarets, ah! pauvre voyageur! je vois des yeux
brillants, terribles, qui se tournent de ce ct... Et je vois qu'ils
t'ont vu dj!

N'y reste pas longtemps. Ta saison ne durera gure. Le vent destructif
du dsert s'en va souffler  mort, scher, faire disparatre ta maigre
nourriture. Pas une mouche tout  l'heure pour nourrir ton aile et ta
voix. Souviens-toi du vieux nid que tu as laiss dans nos bois, de tes
amours d'Europe. Le ciel tait plus sombre, mais tu t'y fis un ciel.
L'amour tait autour de toi; tous vibraient de t'entendre; la plus pure
palpitait pour toi... C'est l le vrai soleil, le plus bel orient. La
vraie lumire est o l'on aime.




SUITE DES MIGRATIONS.

L'HIRONDELLE.


L'hirondelle s'est, sans faon, empare de nos demeures; elle loge sous
nos fentres, sous nos toits, dans nos chemines. Elle n'a point du tout
peur de nous. On dira qu'elle se fie  son aile incomparable; mais non:
elle met aussi son nid, ses enfants,  notre porte. Voil pourquoi elle
est devenue la matresse de la maison. Elle n'a pas pris seulement la
maison, mais notre coeur.

Dans un logis de campagne o mon beau-pre faisait l'ducation de ses
enfants, l't, il leur tenait la classe dans une serre o les
hirondelles nichaient, sans s'inquiter du mouvement de la famille,
libres dans leurs allures, tout occupes de leur couve, sortant par la
fentre et rentrant par le toit, jasant avec les leurs trs-haut, et
plus haut que le matre, lui faisant dire, comme disait saint Franois:
Soeurs hirondelles, ne pourriez-vous vous taire?

Le foyer est  elles. O la mre a nich, nichent la fille et la
petite-fille. Elles y reviennent chaque anne; leurs gnrations s'y
succdent plus rgulirement que les ntres. La famille s'teint, se
disperse, la maison passe  d'autres mains, l'hirondelle y revient
toujours; elle y maintient son droit d'occupation.

C'est ainsi que cette voyageuse s'est trouve le symbole de la fixit du
foyer. Elle y tient tellement que la maison rpare, dmolie en partie,
longtemps trouble par les maons, n'en est pas moins souvent reprise et
occupe par ces oiseaux fidles, de persvrant souvenir.

C'est _l'oiseau du retour_. Si je l'appelle ainsi, ce n'est pas
seulement pour la rgularit du retour annuel, mais pour son allure
mme, et la direction de son vol, si vari, mais pourtant circulaire, et
qui revient toujours sur lui.

Elle tourne et _vire_ sans cesse, elle plane infatigablement autour du
mme espace et sur le mme lieu, dcrivant une infinit de courbes
gracieuses qui varient, mais sans s'loigner. Est-ce pour suivre sa
proie, le moucheron qui danse et flotte en l'air? est-ce pour exercer sa
puissance, son aile infatigable, sans s'loigner du nid? N'importe, ce
vol circulaire, ce mouvement ternel de retour, nous a toujours pris les
yeux et le coeur, nous jetant dans le rve, dans un monde de penses.

Nous voyons bien son vol, jamais, presque jamais sa petite face noire.
Qui donc es-tu, toi qui te drobes toujours, qui ne me laisses voir que
tes tranchantes ailes, faux rapides comme celle du Temps? Lui, s'en va
sans cesse; toi, tu reviens toujours. Tu m'approches, tu m'en veux, ce
semble, tu me rases, voudrais me toucher?... Tu me caresses de si prs,
que j'ai au visage le vent, et presque le coup, de ton aile... Est-ce un
oiseau? est-ce un esprit?... Ah! si tu es une me, dis-le-moi
franchement, et dis-moi cet obstacle qui spare le vivant des morts.
Nous le serons demain; nous sera-t-il donn de venir  tire-d'ailes
revoir ce cher foyer de travail et d'amour? de dire un mot encore, en
langue d'hirondelle,  ceux qui, mme alors, garderont notre coeur?

Mais n'anticipons pas, et n'ouvrons pas la source amre. Prenons-le
plutt, cet oiseau, dans les penses du peuple, dans la bonne vieille
sagesse populaire, plus voisine sans doute de la pense de la nature.

Le peuple n'y a vu que l'horloge naturelle, la division des saisons, des
deux grandes _heures de l'anne_.  Pques et  la Saint-Michel, aux
poques des runions, des foires et marchs, des baux et fermages,
l'hirondelle apparat, blanche et noire, et nous dit le temps. Elle
vient couper et marquer la saison passe, la nouvelle. On se runit ces
jours-l, mais on ne se retrouve pas toujours; les six mois ont fait
disparatre celui-ci, celui-l. L'hirondelle revient, mais pas pour
tous; car plusieurs sont partis pour un trs-long voyage, plus que _le
tour de France_. Et d'Allemagne? Non, plus loin encore.

Nos _compagnons_, ouvriers voyageurs, suivaient la vie de l'hirondelle,
sauf qu'au retour souvent ils ne retrouvaient plus le nid. L'oiseau
prudent les en avise dans un vieux dicton allemand, o la petite sagesse
populaire veut les retenir au foyer. Sur ce dicton, le grand pote
Rckert, se faisant lui-mme hirondelle, reproduisant son vol
rhythmique, circulaire, son constant retour, en a tir ce chant, dont
tel peut rire; mais plus d'un en pleurera:

        De la jeunesse, de la jeunesse,
        Un chant me revient toujours...
      Oh! que c'est loin! Oh! que c'est loin
        Tout ce qui fut autrefois!

        Ce que chantait, ce que chantait
        Celle qui ramne le printemps,
    Rasant le village de l'aile, rasant le village de l'aile,
        Est-ce bien ce qu'elle chante encore?

        Quand je partis, quand je partis,
        taient pleins l'armoire et le coffre.
        Quand je revins, quand je revins,
        Je ne trouvai plus que le vide.

         mon foyer de famille,
        Laisse-moi seulement une fois
        M'asseoir  la place sacre
        Et m'envoler dans les songes!

        Elle revient bien l'hirondelle,
        Et l'armoire vide se remplit.
    Mais le vide du coeur reste, mais reste le vide du coeur.
        Et rien ne le remplira.

        Elle rase pourtant le village,
        Elle chante comme autrefois...
        Quand je partis, quand je partis,
        Coffre, armoire, tout tait plein.
        Quand je revins, quand je revins,
        Je ne trouvai plus que le vide.

                   *       *       *       *       *

L'hirondelle, prise dans la main et envisage de prs, est un oiseau
laid et trange, avouons-le; mais cela tient prcisment  ce qu'elle
est l'_oiseau_ par excellence, l'tre entre tous n pour le vol. La
nature a tout sacrifi  cette destination: elle s'est moque de la
forme, ne songeant qu'au mouvement; et elle a si bien russi, que cet
oiseau, laid au repos, au vol est le plus beau de tous.

Des ailes en faux, des yeux saillants, point de cou (pour tripler la
force); de pied, peu ou point: tout est aile. Voil les grands traits
gnraux. Ajoutez un trs-large bec, toujours ouvert, qui happe sans
arrter, au vol, se ferme et se rouvre encore. Ainsi, elle mange en
volant, elle boit, se baigne en volant, en volant nourrit ses petits.

Si elle n'gale pas en ligne droite le vol foudroyant du faucon, en
revanche elle est bien plus libre; elle tourne, fait cent cercles, un
ddale de figures incertaines, un labyrinthe de courbes varies, qu'elle
croise, recroise  l'infini. L'ennemi s'y blouit, s'y perd, s'y
brouille, et ne sait plus que faire. Elle le lasse, l'puise; il
renonce, et la laisse non fatigue. C'est la vraie reine de l'air; tout
l'espace lui appartient par l'incomparable agilit du mouvement. Qui
peut changer ainsi  tout moment d'lan et tourner court? Personne. La
chasse infiniment varie et capricieuse d'une proie toujours
tremblotante, de la mouche, du cousin, du scarabe, de mille insectes
qui flottent et ne vont point en ligne droite, c'est sans nul doute la
meilleure cole du vol, et ce qui rend l'hirondelle suprieure  tous
les oiseaux.

La nature, pour arriver l, pour produire cette aile unique, a pris un
parti extrme, celui de supprimer le pied. Dans la grande hirondelle
d'glise, qu'on appelle martinet, le pied est atrophi. L'aile y gagne:
on croit que le martinet fait jusqu' quatre-vingts lieues par heure.
Cette pouvantable vitesse l'gale  la frgate mme. Le pied, fort
court chez la frgate, n'est chez le martinet qu'un tronon; s'il pose,
c'est sur le ventre: aussi, il ne pose gure. Au rebours de tout autre
tre, le mouvement seul est son repos. Qu'il se lance des tours, se
laisse aller en l'air, l'air le berce amoureusement, le porte et le
dlasse. Qu'il veuille s'accrocher, il le peut, de ses faibles petites
griffes. Mais qu'il pose, il est infirme et comme paralytique, il sent
toute asprit; la dure fatalit de la gravitation l'a repris; le
premier des oiseaux semble tomb au reptile.

Prendre l'essor d'un lieu, c'est pour lui le plus difficile: aussi, s'il
niche si haut, c'est qu'au dpart il doit se laisser choir dans son
lment naturel. Tomb dans l'air, il est libre, il est matre, mais
jusque-l serf, dpendant de toute chose,  la discrtion de qui
mettrait la main sur lui.

Le vrai nom du genre, qui dit tout, c'est le nom grec _Sans pied_
(A-pode). Le grand peuple des hirondelles, avec ses soixante espces,
qui remplit la terre, l'gaye et la charme de sa grce, de son vol et de
son gazouillement, doit toutes ses qualits aimables  cette difformit
d'avoir peu, trs-peu de pied; elle se trouve  la fois la premire de
la gent aile par le don, l'art complet du vol, d'autre part la plus
sdentaire et la plus attache au nid.

Chez cette tribu  part, le pied ne supplant point l'aile, l'ducation
des jeunes tant celle de l'aile seule et le long apprentissage du vol,
les petits ont longtemps gard le nid, longtemps sollicit les soins,
dvelopp la prvoyance et la tendresse maternelle. Le plus mobile des
oiseaux s'est trouv li par le coeur. Le nid n'a pas t le lit nuptial
d'un moment, mais un foyer, une maison, l'intressant thtre d'une
ducation difficile et des sacrifices mutuels. Il y a eu une mre
tendre, une pouse fidle; que dis-je? bien plus, de jeunes soeurs qui
s'empressent d'aider la mre, petites mres elles-mmes et nourrices
d'enfants plus jeunes encore. Il y a eu tendresse maternelle, soins et
enseignement mutuel des petits aux plus petits.

Le plus beau, c'est que cette fraternit s'est tendue: dans le pril,
toute hirondelle est soeur; qu'une crie, toutes accourent; qu'une soit
prise, toutes se lamentent, se tourmentent pour la dlivrer.

Que ces charmants oiseaux tendent leur intrt aux oiseaux mme
trangers  leur espce, on le conoit. Elles ont moins  craindre que
nul autre les btes de proie, avec une aile si lgre, et ce sont elles
qui les premires avertissent la basse-cour de leur apparition. La poule
et le pigeon se blottissent et cherchent asile, ds qu'ils entendent le
cri, l'avertissement de l'hirondelle.

Non, le peuple ne se trompe pas en croyant que l'hirondelle est la
meilleure du monde ail.

Pourquoi? Elle est la plus heureuse, tant de beaucoup la plus libre.

Libre par un vol admirable.

Libre par la nourriture facile.

Libre par le choix du climat.

Aussi, quelque attention que j'aie prte  son langage (elle parle
amicalement  ses soeurs, plus qu'elle ne chante), je ne l'ai jamais
entendue que bnir la vie, louer Dieu.

_Libert! Molto e desiato bene!_ je roulais ce mot en mon coeur sur la
grande place de Turin, o nous ne pouvions nous lasser de voir voler les
hirondelles innombrables, avec mille petits cris de joie. Elles y
trouvent, en descendant des Alpes, de commodes habitations toutes
faites, qui les attendent dans les trous que laissent les chafaudages,
aux murs mmes des palais. Parfois, et souvent le soir, elles jasaient
trs-haut, criaient,  empcher de s'entendre; souvent elles se
prcipitaient, tombaient presque, rasant la terre, mais si vite releves
qu'on les aurait crues lances d'un ressort ou dardes d'un arc. Au
rebours de nous qui sommes sans cesse rappels  la terre, elles
semblaient graviter en haut. Jamais je ne vis l'image d'une libert plus
souveraine. C'taient des jeux, des divertissements infinis.

Voyageurs, nous regardions volontiers ces voyageuses qui prenaient
insoucieusement et gaiement leur plerinage. L'horizon cependant tait
grave, cern par les Alpes, qui semblent plus prs  cette heure. Les
bois noirs de sapins taient dj obscurcis et entnbrs du soir; les
glaciers rayonnaient encore d'une blancheur plissante. Le double deuil
de ces grands monts nous sparait de la France, vers laquelle nous
allions bientt nous acheminer lentement.




HARMONIES DE LA ZONE TEMPRE.


Pourquoi l'hirondelle et tant d'autres oiseaux placent-ils leur
habitation si prs de celle de l'homme? pourquoi se font-ils nos amis,
se mlant  nos travaux et les gayant par leur chant? Pourquoi, dans
nos seuls climats de la zone tempre, a-t-on cet heureux spectacle
d'alliance et d'harmonie qui est le but de la nature?

C'est qu'ici, les deux partis, l'oiseau et l'homme, sont libres des
fatalits pesantes qui dans le Midi les sparent et les opposent l'un 
l'autre. La chaleur, qui alanguit l'homme, irrite au contraire l'oiseau,
lui donne l'activit brlante, l'inquitude, l'cre violence qui se
traduit en cris rauques. Sous les tropiques, tous deux sont en
divergence complte, esclaves d'une nature tyrannique qui pse sur eux
diversement.

Passer de ces climats aux ntres, c'est entrer dans la libert. Cette
nature que nous subissions, ici nous la dominons. Je m'loigne
volontiers et sans retourner les yeux de l'accablant paradis o j'ai
langui, faible enfant, aux bras de la grande nourrice qui, d'un trop
puissant breuvage, m'enivrait, croyant m'allaiter.

Celle-ci fut faite pour moi, c'est ma femme lgitime, je la reconnais.
Et d'avance, elle me ressemble; comme moi, elle est srieuse,
laborieuse; elle a l'instinct du travail, de la patience. Ses saisons
renouveles partagent son grand jour annuel, comme la journe de
l'ouvrier alterne du travail au repos. Elle ne donne aucun fruit gratis;
elle donne ce qui vaut tous les fruits: l'industrie, l'activit.

Avec quel ravissement j'y trouve aujourd'hui mon image, la trace de ma
volont, les crations de mon effort et de mon intelligence!
Profondment travaille par moi, par moi mtamorphose, elle me raconte
mes travaux, me reproduit  moi-mme. Je la vois comme elle fut avant
d'avoir subi cette cration humaine, avant de s'tre faite homme.

Monotone au premier coup d'oeil, mlancolique, elle offrait des forts
et des prairies, mais celles-ci et celles-l singulirement diffrentes
de ce qui se voit ailleurs.

La prairie, le beau tapis vert de l'Angleterre et de l'Irlande, au
dlicat et fin gazon d'herbe toujours renouvele, non la rude bourre des
steppes d'Asie, non l'pineuse et hostile vgtation de l'Afrique, non
le hrissement sauvage des savanes amricaines, o la moindre plante est
ligneuse, durement arborescente; la prairie europenne par sa vgtation
phmre et annuelle, ses humbles petites fleurs aux senteurs faibles et
douces, a un caractre de jeunesse, et je dirai plus, d'innocence, qui
s'harmonise  nos penses et nous rafrachit le coeur.

Sur cette assise premire d'une herbe humble et docile, qui n'a pas la
prtention de monter plus haut, se dtache par contraste la forte
individualit des arbres les plus robustes, si diffrents de la
vgtation confuse des forts mridionales. Qui dmlera sous la masse
des lianes, des orchides, de cent plantes parasites, les arbres,
herbaces eux-mmes, qui y sont comme engloutis? Dans nos antiques
forts de la Gaule et de l'Allemagne se dresse fort et srieux,
lentement, solidement bti, l'orme ou le chne, ce hros vgtal aux
bras noueux, au coeur d'acier, qui a vaincu huit ou dix sicles, et qui,
abattu par l'homme, associ  ses ouvrages, leur communique l'ternit
des oeuvres de la nature.

Tel arbre, tel homme. Qu'il nous soit donn de lui ressembler,  ce
chne fort et pacifique dont l'absorption puissante a concentr tout
lment et en a fait l'individu grave, utile et persistant, la
personnalit solide  qui tous avec confiance demandent un appui, un
abri, qui tend ses bras secourables aux diverses tribus animales et les
abrite de ses feuilles!... De mille bruits, en reconnaissance, elles
gayent jour et nuit la majest silencieuse de ce vieux tmoin des
temps. Les oiseaux le remercient et charment son ombre paternelle de
chants, d'amour et de jeunesse.

Indestructible vigueur des climats de l'Occident! Pourquoi vit-il mille
ans, ce chne? parce que tous les ans il est jeune. C'est lui qui date
le printemps. L'motion de la vie nouvelle ne commence pas pour nous
quand toute la nature se couvre de la verdure uniforme des vgtations
vulgaires. Elle commence quand nous voyons le chne, du feuillage
ligneux de l'autre an qu'il retient encore, arracher sa feuille
nouvelle; quand l'orme, laissant passer devant lui l'impatience des
arbres infrieurs, nuance d'un vert lger la dlicatesse austre de ses
rameaux ariens, finement dessins sur le ciel.

Alors, alors la nature parle  tous; sa voix puissante trouble l'me
mme des sages. Pourquoi pas? N'est-elle pas sainte? et ce surprenant
rveil qui a voqu toute vie, du coeur dur et muet des chnes jusqu'
leur pointe sublime o l'oiseau chante sa joie, n'est-ce pas comme un
retour de Dieu?

J'ai vcu dans les climats o l'olivier, l'oranger, conservent leur
verdure ternelle. Sans mconnatre la beaut de ces arbres d'lite et
leur distinction spciale, je ne pouvais m'habituer  la fixit monotone
de leur costume immuable, dont la verdure rpondait  l'immuable bleu du
ciel. J'attendais toujours quelque chose, un renouvellement qui ne
venait pas. Les jours passaient, mais identiques. Pas une feuille de
moins sur la terre, pas un lger nuage au ciel. Grce, disais-je,
nature ternelle! Au coeur changeant que tu m'as fait accorde au moins
un changement. Pluie, boue, orage, j'accepte tout; mais que du ciel ou
de la terre l'ide du mouvement me revienne, l'ide de rnovation; que
chaque anne le spectacle d'une cration nouvelle me rafrachisse le
coeur, me rende l'espoir que mon me pourra se refaire et revivre, et,
par les alternatives de sommeil, de mort ou d'hiver, se crer de
nouveaux printemps.

Homme, oiseau, toute la nature, nous disons la mme chose. Nous sommes
par le changement.  ces fortes alternatives de chaud, de froid, de
brume et de soleil, de tristesse et de gaiet, nous devons la trempe, la
puissante personnalit de notre Occident. La pluie ennuie aujourd'hui:
le beau temps viendra demain. Les splendeurs de l'Orient, les merveilles
des tropiques, ne valent pas, mises ensemble, la premire violette de
Pques, la premire chanson d'avril, l'aubpine en fleur, la joie de la
jeune fille qui remet sa robe blanche.

Au matin, une voix puissante, d'une fracheur, d'une nettet singulire,
d'un mordant timbre d'acier, la voix du merle retentit, et il n'est pas
de coeur malade, pas de vieillesse chagrine, qui puisse s'empcher de
sourire.

Un printemps, allant,  Lyon, dans les vignes mconnaises qu'on
travaillait  relever, j'entendais une pauvre femme, misrable, vieille,
aveugle, qui chantait avec un accent de gaiet extraordinaire cette
vieille chanson villageoise:

    Nous quittons nos grands habits,
    Pour en prendre de plus petits.




L'OISEAU, OUVRIER DE L'HOMME.


L'_avare_ agriculteur, mot juste et senti de Virgile. Avare, aveugle,
rellement, qui proscrit les oiseaux destructeurs des insectes et
dfenseurs de ses moissons.

Pas un grain  celui qui, dans les hivers pluvieux, poursuivant
l'insecte  venir, cherchait les nids des larves, examinait, retournait
chaque feuille, dtruisait chaque jour des milliers de futures
chenilles. Mais des sacs de froment aux insectes adultes, des champs aux
sauterelles que l'oiseau aurait combattues!

Les yeux sur le sillon, sur le moment prsent, sans voir et sans
prvoir, aveugle sur la grande harmonie qu'on ne rompt pas en vain, il a
partout sollicit ou applaudi les lois qui supprimaient l'aide
ncessaire de son travail, l'oiseau destructeur des insectes. Et ceux-ci
ont veng l'oiseau. Il a fallu en hte rappeler le proscrit.  l'le
Bourbon, par exemple, la tte du martin tait  prix; il disparat, et
alors les sauterelles prennent possession de l'le, dvorant,
desschant, brlant d'une cre aridit ce qu'elles ne dvorent pas. Il
en a t de mme dans l'Amrique du Nord pour l'tourneau, dfenseur du
mas. Le moineau mme, qui, attaque le grain, mais qui le protge encore
plus, le moineau, pillard et bandit, fltri de tant d'injures et frapp
de maldiction, on a vu en Hongrie qu'on prissait sans lui, que lui
seul pouvait soutenir la guerre immense des hannetons et des mille
ennemis ails qui rgnent sur les basses terres; on a rvoqu le
bannissement, rappel en hte cette vaillante _landwehr_ qui, peu
disciplinable, n'en est pas moins le salut du pays.

Nagure prs de Rouen, et dans la valle de Monville, les corneilles
avaient t proscrites quelque temps. Les hannetons, ds lors, tellement
profitrent, leurs larves multiplies  l'infini poussrent si bien
leurs travaux souterrains, qu'une prairie entire qu'on me montra avait
sch  la surface; toute racine d'herbe tait ronge, et la prairie
entire, aisment dtache, roule sur elle-mme, pouvait s'enlever
comme un tapis.

Tout travail, tout appel de l'homme  la nature, suppose l'intelligence
de l'ordre naturel. L'ordre est tel, et telle est sa loi. _La vie a
autour d'elle, en elle, son ennemi, le plus souvent son hte, le
parasite qui la mine et la ronge._

La vie inerte et sans dfense, la vgtale surtout, prive de
locomotion, y succomberait sans l'appui suprieur de l'infatigable
ennemi du parasite, pre chasseur, vainqueur ail des monstres.

Guerre extrieure sous les tropiques o partout ils surgissent. Guerre
intrieure dans nos climats o tout est plus cach, plus mystrieux et
plus profond.

Dans la fcondit exubrante de la zone torride, les insectes, ces
destructeurs terribles des vgtaux, consommaient le trop-plein. Ils
volent ici le ncessaire. L, ils fourragaient dans le luxe prodigue des
plantes spontanes, des semences perdues, des fruits dont la nature
jonche le dsert. Ici, dans le champ resserr qu'arrose la sueur de
l'homme, ils rcoltent  sa place, dvorent son travail et son fruit;
ils s'attaquent  sa vie mme.

Ne dis pas: L'hiver est pour moi, il tuera l'ennemi. L'hiver tue
l'ennemi qui mourrait de lui-mme; il tue surtout les phmres, dont la
dure tait dj mesure  celle de la fleur, de la feuille o fut lie
leur existence. Mais, avant de mourir, le prvoyant atome garantit sa
postrit; il abrite, cache et dpose profondment son avenir, le germe
de sa reproduction. Comme oeufs ou larves, ou mme en leur propre
personne, vivants, adultes; arms, ces invisibles, dans le sein de la
terre, dorment en attendant le temps. Est-elle immobile, cette terre?
Dans les prairies, je la vois onduler, le noir mineur, la taupe,
continue son travail. Plus haut, dans les lieux secs, s'tendent des
greniers o le rat philosophe, sur un bon tas de bl, prend la saison en
patience.

Tout cela va surgir au printemps. D'en haut, d'en bas,  droite, 
gauche, ces peuples rongeurs, chelonns par lgions qui se succdent et
se relayent chacun  son mois,  son jour, immense, irrsistible
conscription de la nature, marchera  la conqute des oeuvres de
l'homme. La division du travail est parfaite. Chacun a son poste
d'avance et ne se trompera pas. Chacun tout droit ira  son arbre,  sa
plante. Et tel sera leur nombre pouvantable, qu'il n'y aura pas une
feuille qui n'ait sa lgion.

Que feras-tu, pauvre homme? Comment te multiplieras-tu? as-tu des ailes
pour les suivre? as-tu mme des yeux pour les voir? Tu peux en tuer 
ton plaisir; leur scurit est complte: tue, crase  millions; ils
vivent par milliards. O tu triomphes par le fer et le feu en dtruisant
la plante mme, tu entends  ct le bruissement lger de la grande
arme des atomes, qui ne songe gure  ta victoire et qui ronge
invisiblement.

coute, je vais te donner deux conseils. Examine, choisis le meilleur.

Le premier remde  cela, que l'on commence  suivre, c'est
d'empoisonner tout. Trempe-moi les semences dans le sulfate de cuivre;
mets ton bl sous la protection du vert-de-gris. L'ennemi ne s'attend
pas  cela; il est dconcert. S'il y touche, il meurt ou languit. Toi
aussi, il est vrai, tu n'es gure florissant; ton hardi stratagme peut
aider aux flaux qui dvastent notre ge. Heureux temps! le bon
laboureur empoisonne d'abord; ce bl cuivr, transmis au boulanger
artiste, fermente par le sulfate de cuivre; moyen simple, agrable, qui
fait lever, gonfler la pte lgre qu'on va se disputer.

Non, fais mieux. Prends-en ton parti. Contre tant d'ennemis, reculer
n'est pas honte. Laisse faire, et croise tes bras. Couche-toi et
regarde. Fais comme, au soir de Waterlo, fit ce brave qui, bless et
couch, se releva encore et regarda  l'horizon; mais il y vit Blcher,
la grande nue de l'arme noire. Il retomba alors, en disant: Ils sont
trop!

Et combien plus tu as droit de le dire! tu es seul contre l'universelle
conjuration de la vie. Tu peux dire aussi: Ils sont trop!

Tu insistes: Voici pourtant des champs qui donnaient esprance; voici
un pturage humide o je prendrais plaisir  voir mes boeufs perdus dans
l'herbe. Menons-y les troupeaux.

Ils y sont attendus. Que deviendraient sans eux ces vivants nuages
d'insectes qui n'aiment que le sang? Le sang du boeuf est bon, et le
sang de l'homme est meilleur. Entre, assois-toi au milieu d'eux; tu
seras bien reu, car tu es le festin. Ces dards, ces trompes et ces
tenailles trouveront en ta chair d'exquises dlices; une orgie
sanguinaire s'ouvrira sur ton corps pour la danse effrne de ce monde
famlique, qui ne lchera pas  moins de dfaillir; tu en verras plus
d'un tournoyer et mourir sur la source enivrante que s'est creuse son
dard. Bless, sanglant, gonfl de plaies bouffies, n'espre pas de
repos. D'autres viennent, et puis d'autres, et toujours, et sans fin.
Car si le climat est moins pre que dans les zones du Midi, en revanche,
la pluie ternelle, cet ocan d'eau douce et tide qui noie
infatigablement nos plages, enfante dans une fcondit dsesprante ces
vies commences et avides, qui sont impatientes de monter, natre et
s'achever par la destruction des vies suprieures.

J'ai vu, non pas dans les marais, mais sur les hauteurs de l'Ouest,
aimables et verdoyantes collines, couvertes de bois ou de prairies, j'ai
vu d'immenses eaux pluviales sjourner sans coulement, puis, bues d'un
rayon de soleil, laisser la terre couverte d'une riche et plantureuse
production animale, limaces, limaons, insectes de mille sortes, tous
gens de terrible apptit, ns dentus, arms d'appareils admirables,
d'ingnieuses machines  dtruire. Impuissants contre l'irruption d'un
monde inattendu qui grouillait, s'agitait, montait, entrait, nous et
mang nous-mmes, nous luttions au moyen de quelques poules intrpides
et voraces, qui ne comptaient pas les ennemis, ne discutaient pas,
avalaient. Ces poules bretonnes et vendennes, braves du gnie de la
contre, faisaient cette campagne d'autant mieux, qu'elles guerroyaient
chacune  sa manire. La _noire_, la _grise_ et la _pondeuse_ (c'taient
leurs noms de guerre) allaient ensemble en corps d'arme, et ne
reculaient devant rien; la rveuse ou la _philosophe_ aimait mieux
chouanner, et n'en faisait que plus d'ouvrage. Un superbe chat noir,
leur compagnon de solitude, tudiait tout le jour la trace du mulot, du
lzard, chassait la gupe, mangeait la cantharide, du reste devant les
poules respectueux et toujours  distance.

Un mot encore sur elles, et un regret. Tout finit, il fallut partir. Et
que deviendraient-elles? Donnes, elles allaient tre manges
certainement. Longuement nous dlibrmes. Puis, par un parti vigoureux,
d'aprs la vieille foi des sauvages, qui croient qu'il vaut mieux mourir
par ceux qu'on aime, et pensent, en mangeant des hros, devenir
hroque, nous en fmes, non sans gmir, un funbre banquet.

C'est un trs-grand spectacle de voir contre cet effrayant frtillement
du monstre universel qui s'veille au printemps, sifflant, bruissant,
coassant, bourdonnant, dans son immense faim, de voir descendre (on peut
le dire) du ciel l'universel Sauveur, en cent formes et cent lgions
diverses d'armes et de caractre, mais toutes ayant des ailes,
prcipitant au divin privilge du Saint-Esprit, d'tre prsent partout.

 l'universelle prsence de l'insecte,  l'ubiquit du nombre, rpond
celle de l'oiseau, de la clrit, de l'aile. Le grand moment, c'est
celui o l'insecte, se dveloppant par la chaleur, trouve l'oiseau en
face, l'oiseau multipli, l'oiseau qui, n'ayant point de lait, doit
nourrir  ce moment une nombreuse famille de sa chasse et de proie
vivante. Chaque anne, le monde serait en pril, si l'oiseau allaitait,
si l'alimentation tait le travail d'un individu, d'un estomac. Mais
voici la couve bruyante exigeante et criante, qui appelle la proie par
dix, quinze ou vingt becs; et l'exigence est telle, telle est la fureur
maternelle pour rpondre  ces cris, que la msange, qui a vingt
enfants, dsespre, ne pouvant les faire taire avec trois cents
chenilles par jour, ira mme au nid des oiseaux ouvrir la cervelle aux
petits.

De nos fentres qui donnent sur le Luxembourg, nous observions ds
l'hiver commencer cet utile guerre de l'oiseau contre l'insecte. Nous le
voyions, en dcembre, ouvrir le travail de l'anne. L'honnte et
respectable mnage du merle, qu'on peut appeler tourne-feuilles, faisait
par couples sa besogne; au rayon qui suivait la pluie, ils arrivaient
aux mares, levaient les feuilles une  une avec adresse et conscience,
ne laissant rien passer sans un attentif examen.

Ainsi, dans les plus tristes mois, o le sommeil de la nature ressemble
de si prs  la mort, l'oiseau nous continuait le spectacle de la vie.
Sur la neige mme, le merle nous saluait au rveil. Aux srieuses
promenades d'hiver, nous avions toujours prs de nous le roitelet 
huppe d'or, son petit chant rapide, son rappel doux et flt. Les
moineaux, plus familiers, paraissaient sur nos balcons; exacts aux
heures, ils savaient qu'ils trouveraient deux fois par jour le couvert
mis, sans qu'il en cott  leur libert.

Du reste, honntes travailleurs, lorsque le printemps est venu, ils se
font scrupule de rien demander. Ds que leurs enfants clos ont commenc
 voler, ils les ont joyeusement amens  la fentre, comme pour
remercier et bnir.




LE TRAVAIL.

LE PIC.


Dans les calomnies ineptes dont les oiseaux sont l'objet, nulle ne l'est
plus que de dire, comme on a fait, que le pic, qui creuse les arbres,
choisit les arbres sains et durs, ceux qui prsentent le plus de
difficults et peuvent augmenter son travail. Le bon sens indique assez
que le pauvre animal, qui vit de vers et d'insectes, cherche les arbres
malades, caris, qui rsistent moins et qui lui promettent, d'ailleurs,
une proie plus abondante. La guerre obstine qu'il fait  ces tribus
destructives qui gagneraient les arbres sains, c'est un signal service
qu'il nous rend. L'tat lui devrait, sinon les appointements, du moins
le titre honorifique de conservateur des forts. Que fait-on? pour tout
salaire, d'ignorants administrateurs ont souvent mis sa tte  prix.

Mais le pic ne serait pas l'idal du travailleur, s'il n'tait calomni
et perscut. Sa corporation modeste, rpandue dans les deux mondes,
sert l'homme, l'enseigne et l'difie. L'habit varie; le signe commun de
reconnaissance est le chaperon carlate dont ce bon ouvrier couvre
gnralement sa tte, son crne pais et solide. L'instrument de son
tat, qui sert de pioche et d'alne, de ciseau et de doloire, c'est son
bec, carrment taill. Ses jambes nerveuses, armes de forts ongles
noirs d'une prise ferme et solide, l'assurent parfaitement sur sa
branche, o il reste les jours entiers dans une attitude incommode,
frappant toujours de bas en haut. Sauf le matin o il s'agite, remue ses
membres en tous sens, comme font les meilleurs travailleurs qui
s'apprtent quelques moments pour ne plus se dranger, il pioche toute
une longue journe avec une application singulire. On l'entend tard
encore, qui prolonge le travail dans la nuit et gagne ainsi quelques
heures.

Sa constitution rpond  une vie si applique. Ses muscles, toujours
tendus, rendent sa chair dure et coriace. La vsicule du fiel,
trs-grande chez lui, semble accuser une grande disposition bilieuse,
acharne, violente au travail, du reste aucunement colrique.

Les opinions qu'on a prises de cet tre singulier devaient tre
trs-diverses. On a jug en bien ou en mal le grand travailleur, selon
qu'on estimait ou msestimait le travail, selon qu'on tait soi-mme
plus ou moins laborieux, et qu'on regardait une vie sdentaire et
applique comme maudite ou bnie du ciel.

On s'est demand aussi si le pic tait triste ou gai, et l'on a fait
diverses rponses, peut-tre galement bonnes, selon l'espce et le
climat. Je crois aisment que Wilson, Audubon, qui parlent surtout du
beau pic aux ailes d'or qu'on trouve aux Carolines sur la lisire des
tropiques, l'ont vu plus gai, plus remuant; ce pic gagne aisment sa
vie, dans un pays chaud et riche en insectes; son bec courb, lgant,
moins dur que le bec du ntre, semble dire aussi qu'il travaille des
bois moins rebelles. Pour le pic de France et d'Allemagne, qui a 
percer l'enveloppe de nos vieux chnes europens, il a un tout autre
instrument, un bec carr, lourd et fort. Il est probable qu'il donne
bien plus d'heures de travail que l'autre. C'est un ouvrier plac dans
des conditions plus dures, travaillant plus et gagnant moins. Dans les
scheresses surtout, son mtier est misrable; la proie le fuit, se
retire au plus loin, cherchant la fracheur. Aussi, il appelle la pluie,
criant toujours: _Plieu! Plieu!_ Le peuple comprend ainsi son cri; il
l'appelle dans la Bourgogne le _Procureur du meunier_; pic et meunier,
si l'eau ne tombe, chment et risquent de jener.

Notre grand ornithologiste, excellent et ingnieux observateur,
Toussenel, ne se mprend-il pas pourtant sur le caractre du pic en le
jugeant gai? Sur quoi? sur les courbettes amusantes qu'il fait pour
gagner sa femelle. Mais qui de nous, et des plus srieux, en ce cas,
n'en fait pas de mme? Il l'appelle aussi farceur, bateleur, parce qu'
sa vue le pic tournait rapidement. Pour un oiseau dont le vol est fort
mdiocre, c'tait peut-tre le plus sage, en prsence surtout d'un si
excellent tireur. Et ceci prouve son bon sens. Devant un chasseur
vulgaire, le pic, qui sait sa chair mauvaise, se serait laiss
approcher. Mais devant un tel connaisseur, un ardent ami des oiseaux, il
avait grandement  craindre de s'en aller empaill orner une collection.

Je prie l'illustre crivain de considrer encore les habitudes morales
et l'humeur que doit donner un travail si persvrant. La _papillonne_
n'est pour rien ici, et la longueur de telles journes dpasse
infiniment la mesure commode de ce que Fourier appelle travail
attrayant. Le pic est un ouvrier solitaire et  son compte; il ne se
plaint pas sans doute; il sent qu'il a intrt de travailler beaucoup,
longtemps. Ferme sur ses fortes jambes, dans une attitude pnible, il
reste l tout le jour, et persiste encore au del. Est-il heureux? je le
crois. Gai? j'en doute. Triste? nullement. Le travail passionn, qui
nous rend si srieux, en revanche bannit les tristesses.

L'inintelligent travailleur, ou le pauvre surmen, qui ne conoit le
bonheur que dans l'immobilit, ne pouvait manquer de voir dans une vie
si assidue la maldiction du sort. L'artisan des villes allemandes
assure que c'est un boulanger qui, oisif dans son comptoir, affamait le
pauvre peuple, le trompait, vendait  faux poids. En punition,
maintenant, il travaille et travaillera jusqu'au jour du Jugement, ne
vivant plus que d'insectes.

Triste et baroque explication. J'aime mieux la vieille fable italienne.
Picus, fils du Temps (de Saturne), tait un hros austre qui ddaigna
l'amour trompeur et les illusions de Circ. Pour la fuir, il a pris des
ailes et s'est enfui dans les forts. S'il n'a plus la figure humaine,
il a mieux, un gnie divin, prvoyant et fatidique; il entend ce qui est
 natre, il voit ce qui n'est pas encore.

Un jugement fort srieux sur le pic, c'est celui des Indiens du nord de
l'Amrique. Ces hros ont bien vu que le pic tait un hros. Ils aiment
 porter la tte de celui qu'on nomme _pic  bec d'ivoire_, et croient
que son ardeur, son courage passera en eux. Croyance trs-fonde, comme
l'exprience le prouve. Le plus ferme coeur se sent affermi, en voyant
sans cesse sur lui ce parlant symbole; il se dit: Je serai tel pour la
force et pour la constance.

Seulement, il faut remarquer que, si le pic est un hros, c'est le hros
pacifique du travail. Il ne rclame rien de plus. Son bec qui pourrait
tre redoutable, ses ergots trs-forts, sont prpars cependant pour
tout autre chose que pour le combat. Le travail l'a pris tellement
qu'aucune rivalit ne le conduit  la guerre. Il l'absorbe, exige de lui
tout l'effort de ses facults.

Travail vari et compliqu. D'abord l'excellent forestier, plein de tact
et d'exprience, prouve son arbre au marteau, je veux dire au bec. Il
ausculte comment rsonne cet arbre, ce qu'il dit, ce qu'il a en lui. Le
procd d'auscultation, si rcent en mdecine, tait l'art principal du
pic, depuis des milliers d'annes. Il interrogeait, sondait, voyait par
l'oue les lacunes caverneuses qu'offrait le tissu de l'arbre. Tel, sain
et fort en apparence, que, pour sa taille gigantesque, a dsign, marqu
le marteau de la marine, le pic, bien autrement habile, le juge vreux,
cari, susceptible de manquer de la manire la plus funeste, de plier en
construction, ou de faire une voie d'eau et de causer un naufrage.

L'arbre prouv mrement, le pic se l'adjuge, s'y tablit; l il
exercera son art. Ce bois est creux, donc gt, donc peupl; une tribu
d'insectes y habite. Il faut frapper  la porte de la cit. Les
citoyens, en tumulte, voudront fuir ou par-dessus les murailles de la
ville, ou en bas, par les gouts. Il y faudrait des sentinelles; au
dfaut, l'unique assigeant veille, et de moment en moment regarde
derrire pour happer les fugitifs au passage,  quoi sert parfaitement
une langue d'extrme longueur qu'il darde comme un petit serpent.
L'incertitude de cette chasse, le bon apptit qu'il y gagne, le
passionnent; il voit  travers l'corce et le bois; il assiste aux
terreurs et aux conseils du peuple ennemi. Parfois, il descend
trs-vite, pensant qu'une issue secrte pourrait sauver les assigs.

Un arbre sain au dehors, rong, pourri au dedans, c'est une terrible
image pour le patriote qui rve au destin des cits. Rome, aux temps o
la rpublique commenait  s'affaisser, se sentant semblable  cet
arbre, frissonna un jour que le pic vint tomber en plein forum sur le
tribunal, sous la main mme du prteur. Le peuple s'mut grandement, et
roulait de tristes penses. Mais les devins mands arrivent: si l'oiseau
part impunment, la rpublique mourra; s'il reste, il ne menace plus que
celui qui l'a dans sa main, le prteur. Ce magistrat, qui tait lius
Tubero, tua l'oiseau  l'instant, mourut lui-mme bientt, et la
rpublique dura deux sicles encore.

Cela est grand, non ridicule. Elle dura par ce noble appel au dvouement
du citoyen. Elle dura par cette rponse muette que lui fit un grand
coeur. De tels actes sont fconds, ils font des hommes et des hros; ils
font la dure des cits.

Pour revenir  notre oiseau, ce travailleur, ce solitaire, ce grand
prophte n'chappe pas  la loi universelle. Deux fois par an, il se
dment, sort de son austrit, et, faut-il le dire? devient ridicule.
Heureux, dans l'espce humaine, qui ne l'est que deux fois par an!

Ridicule? il ne l'est pas par cela qu'il est amoureux, mais il aime
comiquement. Noblement endimanch et dans son meilleur plumage, relevant
sa mine un peu sombre de sa belle grecque carlate, il tourne autour de
sa femelle; ses rivaux en font autant. Mais ces innocents travailleurs,
faits aux oeuvres plus srieuses, trangers aux arts du beau monde, aux
grces des colibris, ne savent rien autre chose que prsenter leurs
devoirs et leurs trs-humbles hommages par d'assez gauches courbettes.
Du moins, gauches  notre sens, elles le sont moins pour l'objet dont
elles captent l'attention. Elles plaisent, et c'est tout ce qu'il faut.
Le choix prononc par la reine, nulle bataille. Moeurs admirables des
bons et dignes ouvriers! les autres, chagrins, se retirent, mais avec
dlicatesse conservent religieusement le respect de la libert.

Le prfr et sa belle, vous croyez qu'ils vont faire l'amour oisifs,
errer dans les forts? Point du tout. Immdiatement, ils se mettent 
travailler. Prouve-moi tes talents, dit-elle, et que je ne me suis pas
trompe. Quelle occasion pour un artiste! Elle anime son gnie. De
charpentier il devient menuisier et bniste; de menuisier, gomtre! La
rgularit des formes, ce rhythme divin, lui apparat dans l'amour.

C'est justement la belle histoire du fameux forgeron d'Anvers, Quintin
Metzys, qui aima la fille d'un peintre et qui, pour se faire aimer,
devint le plus grand peintre de la Flandre au XVIe sicle.

    D'un noir Vulcain, l'amour fit un Apelle.

Donc un matin le pic devient sculpteur. Avec la prcision svre, le
parfait arrondissement que donnerait le compas, il creuse une lgante
vote d'un beau demi-globe. Le tout reoit le poli du marbre et de
l'ivoire. Les prcautions hyginiques et stratgiques ne manquent pas.
Une entre sinueuse, troite, dont la pente incline au dehors pour que
l'eau n'y pntre pas, favorise la dfense; il suffit d'une tte et d'un
bec courageux pour la fermer.

Quel coeur rsisterait  cela? Qui n'accepterait cet artiste, ce
pourvoyeur laborieux des besoins de la famille, ce dfenseur intrpide?
Qui ne croirait pouvoir srement, derrire le gnreux rempart de ce
champion dvou, accomplir le dlicat mystre de la maternit?

Aussi l'on ne rsiste plus, et les voil installs. Il ne manque ici
qu'un hymne (Hymen!  hymene!). Ce n'est pas la faute du pic si la
nature,  son gnie, a refus la muse mlodieuse. Du moins dans son pre
voix on ne mconnatra pas le vhment accent du coeur.

Qu'ils soient heureux! qu'une jeune et aimable gnration close et
croisse sous leurs yeux! Les oiseaux de proie ne pourraient aisment
pntrer ici. Puisse seulement le serpent, l'affreux serpent noir, ne
pas visiter ce nid! Puisse la main de l'enfant n'en pas arracher
cruellement la douce esprance! Puisse surtout l'ornithologiste, l'ami
des oiseaux, se tenir loin de ces lieux!

Si le travail persvrant, l'ardent amour de la famille, l'hroque
dfense de la libert, pouvaient imposer le respect, arrter les mains
cruelles de l'homme, nul chasseur ne toucherait  ce digne oiseau. Un
jeune naturaliste, qui en touffa un pour l'empailler, m'a dit qu'il
resta malade de cette lutte acharne, et plein de remords; il lui
semblait qu'il et fait un assassinat.

Wilson parat avoir eu une impression analogue. La premire fois,
dit-il, que j'observai cet oiseau, dans la Caroline du Nord, je le
blessai lgrement  l'aile, et, lorsque je le pris, il poussa un cri
tout  fait semblable  celui d'un enfant, mais si fort et si lamentable
que mon cheval effray faillit me renverser. Je l'apportai  Wilmington:
en passant dans les rues, les cris prolongs de l'oiseau attirrent aux
portes et aux fentres une foule de personnes, surtout de femmes
remplies d'effroi. Je continuai ma route et, en rentrant dans la cour de
l'htel, je vis venir le matre de la maison et beaucoup de gens alarms
de ce qu'ils entendaient. Jugez comme augmenta cette alarme quand je
demandai ce qu'il fallait pour mon enfant et pour moi. Le matre resta
ple et stupide, et les autres furent muets d'tonnement. Aprs m'tre
amus  leurs dpens une minute ou deux, je dcouvris mon pic, et un
clat de rire universel se fit entendre. Je le montai, le plaai dans ma
chambre, le temps de voir mon cheval et d'en prendre soin. J'y retournai
au bout d'une heure, et, en ouvrant la porte, j'entendis de nouveau le
mme cri terrible, qui cette fois paraissait venir de la douleur d'avoir
t dcouvert dans ses tentatives d'vasion. Il tait mont le long de
la fentre, presque jusqu'au plafond, immdiatement au-dessous duquel il
avait commenc de creuser. Le lit tait couvert de larges morceaux de
pltre, la latte du plafond  dcouvert dans l'tendue d' peu prs
quinze pouces carrs, et un trou capable de laisser passer le poing,
dj form dans les abat-jour; de sorte que dans l'espace d'une heure
encore, il serait certainement parvenu  se frayer une issue. Je lui
attachai au cou une corde que je fixai  la table et le laissai: je
voulais lui conserver la vie, et j'allai lui chercher de la nourriture.
En remontant, j'entendis qu'il s'tait remis  l'ouvrage, et  mon
entre je vis qu'il avait presque dtruit la table  laquelle il avait
t attach et contre laquelle il avait tourn toute sa colre. Lorsque
je voulus en prendre le dessin, il me coupa plusieurs fois avec son bec,
et il dploya un si noble et indomptable courage que j'eus la tentation
de le rendre  ses forts natales. Il vcut avec moi  peu prs trois
jours, refusant toute nourriture, et j'assistai  sa mort avec regret.




LE CHANT.


Il n'est personne qui n'ait remarqu que des oiseaux tenus en cage dans
un salon ne manquent gure, s'il vient des visiteurs, si la conversation
s'anime, d'y prendre part  leur manire, de jaser ou de chanter.

C'est leur instinct universel et mme en libert. Ils sont l'cho et de
Dieu et de l'homme. Ils s'associent aux bruits, aux voix, y ajoutent
leur posie, leurs rhythmes nafs et sauvages. Par analogie, par
contraste, ils augmentent et compltent les grands effets de la nature.
Au sourd battement des flots, l'oiseau de mer oppose ses notes aigus,
stridentes; au monotone bruissement des arbres agits, la tourterelle et
cent oiseaux donnent une douce et triste assonance; au rveil des
campagnes,  la gaiet des champs, l'alouette rpond par son chant, elle
porte au ciel les joies de la terre.

Ainsi, partout, sur l'immense concert instrumental de la nature, sur ses
soupirs profonds, sur les vagues sonores qui s'chappent de l'orgue
divin, une musique vocale clate et se dtache, celle de l'oiseau,
presque toujours par notes vives qui tranchent sur ce fond grave, par
d'ardents coups d'archet.

Voix ailes, voix de feu, voix d'anges, manations d'une vie intense,
suprieure  la ntre, d'une vie voyageuse et mobile, qui donne au
travailleur fix sur son sillon des penses plus sereines et le rve de
la libert.

De mme que la vie vgtale se renouvelle au printemps par le retour des
feuilles, la vie animale est renouvele, rajeunie, par le retour des
oiseaux, par leurs amours et par leurs chants. Rien de pareil dans
l'hmisphre austral, jeune monde  l'tat infrieur, qui, encore en
travail, aspire  trouver une voix. Cette suprme fleur de l'me et de
la vie, le chant, ne lui est pas donne encore.

Le beau, le grand phnomne de cette face suprieure du monde, c'est
qu'au moment o la nature commence par les feuilles et les fleurs son
silencieux concert, sa chanson de mars et d'avril, sa symphonie de mai,
tous nous vibrons  cet accord; hommes, oiseaux, nous prenons le
rhythme. Les plus petits,  ce moment, sont potes, souvent chanteurs
sublimes. Ils chantent pour leurs compagnes dont ils veulent gagner
l'amour. Ils chantent pour ceux qui les coutent, et plus d'un fait des
efforts inous d'mulation. L'homme aussi rpond  l'oiseau. Le chant de
l'un fait chanter l'autre. Accord inconnu aux climats brlants. Les
clatantes couleurs qui y remplacent l'harmonie ne crent pas un lien
comme elle. Dans une robe de pierreries, l'oiseau n'est pas moins
solitaire.

Bien diffrent de cet tre d'lite, blouissant, tincelant, l'oiseau de
nos contres, humble d'habit, riche de coeur, est prs du pauvre. Peu,
trs-peu, cherchent les beaux jardins, les alles aristocratiques,
l'ombrage des grands parcs. Tous vivent avec le paysan. Dieu les a mis
partout. Bois et buissons, clairires, champs, vignobles, prairies
humides, roseaux des tangs, forts des montagnes, mme les sommets
couverts de neiges, il a dou chaque lieu de sa tribu aile, n'a
dshrit nul pays, nul site, de cette harmonie, de sorte que l'homme ne
pt aller nulle part, si haut monter, si bas descendre, qu'il n'y
trouvt un chant de joie et de consolation.

Le jour commence  peine,  peine de l'table sonne la clochette des
troupeaux, que la bergeronnette est prte  les conduire et sautille
autour d'eux. Elle se mle au btail et familirement s'associe au
berger. Elle sait qu'elle est aime et de l'homme et des btes qu'elle
dfend contre les insectes. Elle pose hardiment sur la tte des vaches
et le dos des moutons. Le jour elle ne les quitte gure, et les ramne
fidlement au soir.

La lavandire, non moins exacte, est  son poste: elle voltige autour
des laveuses; elle court sur ses longues jambes jusque dans l'eau et
demande des miettes; par un trange instinct mimique, elle baisse et
relve la queue, comme pour imiter le mouvement du battoir sur le linge,
pour travailler aussi et gagner son salaire.

L'oiseau des champs par excellence, l'oiseau du laboureur, c'est
l'alouette, sa compagne assidue, qu'il retrouve partout dans son sillon
pnible pour l'encourager, le soutenir, lui chanter l'esprance.
_Espoir_, c'est la vieille devise de nos Gaulois, et c'est pour cela
qu'ils avaient pris comme oiseau national cet humble oiseau si
pauvrement vtu, mais si riche de coeur et de chant.

La nature semble avoir trait svrement l'alouette. La disposition de
ses ongles la rend impropre  percher sur les arbres. Elle niche 
terre, tout prs du pauvre livre et sans abri que le sillon. Quelle vie
prcaire, aventure, au moment o elle couve! Que de soucis, que
d'inquitudes!  peine une motte de gazon drobe au chien, au milan, au
faucon, le doux trsor de cette mre. Elle couve  la hte, elle lve 
la hte la tremblante couve. Qui ne croirait que cette infortune
participera  la mlancolie de son triste voisin, le livre?

    Cet animal est triste et la crainte le ronge. (LA FONT.)

Mais le contraire a lieu par un miracle inattendu de gaiet et d'oubli
facile, de lgret, si l'on veut, et d'insouciance franaise: l'oiseau
national,  peine hors de danger, retrouve toute sa srnit, son chant,
son indomptable joie. Autre merveille: ses prils, sa vie prcaire, ses
preuves cruelles, n'endurcissent pas son coeur; elle reste bonne autant
que gaie, sociable et confiante, offrant un modle, assez rare parmi les
oiseaux, d'amour fraternel; l'alouette, comme l'hirondelle, au besoin,
nourrira ses soeurs.

Deux choses la soutiennent et l'animent: la lumire et l'amour. Elle
aime la moiti de l'anne. Deux fois, trois fois, elle s'impose le
prilleux bonheur de la maternit, le travail incessant d'une ducation
de hasards. Mais quand l'amour lui manque, la lumire lui reste et la
ranime. Le moindre rayon de lumire suffit pour lui rendre son chant.

C'est la fille du jour. Ds qu'il commence, quand l'horizon s'empourpre
et que le soleil va paratre, elle part du sillon comme une flche,
porte au ciel l'hymne de joie. Sainte posie, frache comme l'aube, pure
et gaie comme un coeur enfant! Cette voix sonore, puissante, donne le
signal aux moissonneurs. Il faut partir, dit le pre; n'entendez-vous
pas l'alouette? Elle les suit, leur dit d'avoir courage; aux chaudes
heures, les invite au sommeil, carte les insectes. Sur la tte penche
de la jeune fille  demi veille elle verse des torrents d'harmonie.

Aucun gosier, dit Toussenel, n'est capable de lutter avec celui de
l'alouette pour la richesse et la varit du chant, l'ampleur et le
velout du timbre, la tenue et la porte du son, la souplesse et
l'infatigabilit des cordes de la voix. L'alouette chante une heure
d'affile sans s'interrompre d'une demi-seconde, s'levant verticalement
dans les airs jusqu' des hauteurs de mille mtres, et courant des
bordes dans la rgion des nues pour gagner plus haut, et sans qu'une
seule de ses notes se perde dans ce trajet immense.

Quel rossignol pourrait en faire autant?

C'est un bienfait donn au monde que ce chant de lumire, et vous le
retrouvez presque en tout pays qu'claire le soleil. Autant de contres
diffrentes, autant d'espces d'alouettes: alouettes de bois, alouettes
de prs, de buissons, de marais, alouettes de la Crau de Provence,
alouettes des craies de la Champagne, alouettes des contres borales de
l'un et l'autre mondes; vous les trouvez encore dans les steppes sals,
dans les plaines brles du vent du nord de l'affreuse tartarie.
Persvrante rclamation de l'aimable nature, tendres consolations de la
maternit de Dieu!

Mais l'automne est venue. Pendant que l'alouette fait derrire la
charrue sa rcolte d'insectes, nous arrivent les htes des contres
borales: la grive exacte  nos vendanges, et, fier sous sa couronne,
l'imperceptible roi du nord. De Norwge, au temps des brouillards, nous
vient le roitelet, et, sous un sapin gigantesque, le petit magicien
chante sa chanson mystrieuse jusqu' ce que l'excs du froid le dcide
 descendre,  se mler,  se populariser parmi les petits troglodytes
qui habitent avec nous et charment nos chaumires de leurs notes
limpides.

La saison devient rude: tous se rapprochent de l'homme. Les honntes
bouvreuils, couples doux et fidles, viennent, avec un petit ramage
mlancolique, solliciter et demander secours. La fauvette d'hiver quitte
aussi ses buissons; craintive, vers le soir, elle s'enhardit  faire
entendre aux portes une voix tremblotante, monotone et d'accent
plaintif.

Quand, par les premires brumes d'octobre, un peu avant l'hiver, le
pauvre proltaire vient chercher dans la fort sa chtive provision de
bois mort, un petit oiseau s'approche de lui, attir par le bruit de la
cogne; il circule  ses cts et s'ingnie  lui faire fte en lui
chantant tout bas ses plus douces chansonnettes. C'est le rouge-gorge,
qu'une fe charitable a dput vers le travailleur solitaire pour lui
dire qu'il y a encore quelqu'un dans la nature qui s'intresse  lui.

Quand le bcheron a rapproch l'un de l'autre les tisons de la veille,
engourdis dans la cendre; quand le copeau et la branche sche petillent
dans la flamme, le rouge-gorge accourt en chantant pour prendre sa part
du feu et des joies du bcheron.

Quand la nature s'endort et s'enveloppe de son manteau de neige; quand
on n'entend plus d'autre voix que celle des oiseaux du nord, qui
dessinent dans l'air leurs triangles rapides, ou celle de la bise qui
mugit et s'engouffre au chaume des cabanes, un petit chant flt, modul
 voix basse, vient protester encore au nom du travail crateur contre
l'atonie universelle, le deuil et le chmage.

Ouvrez, de grce, donnez-lui quelques miettes, un peu de grain. S'il
voit des visages amis, il entrera dans la chambre; il n'est pas
insensible au feu; de l'hiver, par ce court t, le pauvre petit va plus
fort rentrer dans l'hiver.

Toussenel s'indigne avec raison qu'aucun pote n'ait chant le
rouge-gorge. Mais l'oiseau mme est son pote; si l'on pouvait crire sa
petite chanson, elle exprimerait parfaitement l'humble posie de sa vie.
Celui que j'ai chez moi et qui vole dans mon cabinet, faute d'auditeurs
de son espce, se met devant la glace, et, sans me dranger, 
demi-voix, dit toutes ses penses au rouge-gorge idal qui lui apparat
de l'autre ct. En voici le sens  peu prs, tel qu'une main de femme a
essay de le noter:

    Je suis le compagnon
    Du pauvre bcheron.

    Je le suis en automne,
    Au vent des premiers froids,
    Et c'est moi qui lui donne
    Le dernier chant des bois.

    Il est triste, et je chante
    Sous mon deuil ml d'or.
    Dans la brume pesante
    Je vois l'azur encor.

    Que ce chant te relve
    Et te garde l'espoir!
    Qu'il te berce d'un rve,
    Et te ramne au soir!

    . . . . . . . . . . . .

    Mais quand vient la gele,
    Je frappe  ton carreau.
    Il n'est plus de feuille,
    Prends piti de l'oiseau!

    C'est ton ami d'automne
    Qui revient prs de toi.
    Le ciel, tout m'abandonne...
    Bcheron, ouvre-moi!

    Qu'en ce temps de disette,
    Le petit voyageur,
    Rgal d'une miette,
    S'endorme  ta chaleur!

    Je suis le compagnon
    Du pauvre bcheron.




LE NID.

ARCHITECTURE DES OISEAUX.


J'cris en face d'une jolie collection de nids d'oiseaux franais, qu'un
de mes amis a faite pour moi. Je suis  mme d'apprcier, vrifier les
descriptions des auteurs, de les amliorer peut-tre, si les ressources
bien limites du style pouvaient donner ide d'un art tout spcial,
moins analogue aux ntres qu'on ne serait tent de le croire au premier
coup d'oeil. Rien ne supple ici  la vue des objets. Il faut voir et
toucher: on sent alors que toute comparaison est inexacte et fausse. Ce
sont choses d'un monde  part. Faut-il dire _au-dessus_, _au-dessous_
des oeuvres humaines? Ni l'un ni l'autre; mais diffrentes
essentiellement, et dont les rapports ne sont gure qu'extrieurs.

Rappelons-nous d'abord que cet objet charmant, plus dlicat qu'on ne
peut dire, doit tout  l'art,  l'adresse, au calcul. Les matriaux, le
plus souvent, sont fort rustiques, pas toujours ceux qu'et prfrs
l'artiste. Les instruments sont trs-dfectueux. L'oiseau n'a pas la
main de l'cureuil, ni la dent du castor. N'ayant que le bec et la patte
(qui n'est point du tout une main), il semble que le nid doive lui tre
un problme insoluble. Ceux que j'ai sous les yeux sont la plupart
forms d'un tissu ou enchevtrement de mousses, petites branches
flexibles ou longs filaments de vgtaux; mais c'est moins encore un
tissage qu'une condensation; un feutrage de matriaux mls, pousss et
fourrs l'un dans l'autre avec effort, avec persvrance: art
trs-laborieux et d'opration nergique, o le bec et la griffe seraient
insuffisants. L'outil, rellement, c'est le corps de l'oiseau lui-mme,
sa poitrine, dont il presse et serre les matriaux jusqu' les rendre
absolument dociles, les mler, les assujettir  l'oeuvre gnrale.

Et au dedans, l'instrument qui imprime au nid la forme circulaire n'est
encore autre que le corps de l'oiseau. C'est en se tournant constamment
et refoulant le mur de tous cts, qu'il arrive  former ce cercle.

Donc, la maison, c'est la personne mme, sa forme et son effort le plus
immdiat; je dirai sa souffrance. Le rsultat n'est obtenu que par une
pression constamment rpte de la poitrine. Pas un de ces brins d'herbe
qui, pour prendre et garder la courbe, n'ait t mille et mille fois
pouss du sein, du coeur, certainement avec trouble de la respiration,
avec palpitation peut-tre.

Tout autre est la demeure du quadrupde. Il nat vtu; qu'a-t-il besoin
de nid? Aussi, ceux qui btissent ou creusent travaillent pour eux-mmes
plus que pour leurs petits. La marmotte est un mineur habile dans son
oblique souterrain, qui lui sauve le vent de l'hiver. L'cureuil, d'une
main adroite, lve la jolie tourelle qui le dfendra de la pluie. Le
grand ingnieur des lacs, le castor, qui prvoit la crue des eaux, se
fait plusieurs tages o il montera  volont: tout cela pour
l'individu. L'oiseau btit pour la famille. Insouciant, il vivait sous
la claire feuille, en butte  ses ennemis; mais ds qu'il n'est plus
seul, la maternit prvue, espre, le fait artiste. Le nid est une
cration de l'amour.

Aussi, l'oeuvre est empreinte d'une force de volont extraordinaire,
d'une passion singulirement persvrante. Vous le sentirez surtout 
ceci, qu'elle n'est pas, comme les ntres, prpare par une charpente
qui en fixe le plan, soutient et rgularise le travail. Ici le plan est
si bien dans l'artiste, l'ide si arrte, que sans charpente ni
carcasse, sans appui pralable, le navire arien se btit pice  pice,
et pas une ne trouble l'ensemble. Tout vient s'y ajouter  propos,
symtriquement, en parfaite harmonie: chose infiniment difficile dans un
tel dfaut d'instrument et dans ce rude effort de concentration et de
feutrage par la pression de la poitrine.

La mre ne se fie point au mle pour tout cela, mais elle l'emploie
comme pourvoyeur. Il va chercher des matriaux, herbes, mousses, racines
ou branchettes. Mais quand le btiment est fait, quand il s'agit de
l'intrieur, du lit, du mobilier, l'affaire devient plus difficile. Il
faut songer que cette couche doit recevoir un oeuf infiniment prenable
au froid, dont tout point refroidi serait pour le petit un membre mort.
Ce petit natra nu. Le ventre, au ventre de la mre bien appliqu, ne
craindra pas le froid; mais le dos, dpouill encore, le lit seul doit
le rchauffer: la mre est l-dessus d'une prcaution, d'une inquitude
bien difficiles  satisfaire. Le mari apporte du crin, mais c'est trop
dur: il ne servirait que dessous, et comme un sommier lastique. Il
apporte du chanvre, mais c'est trop froid: la soie ou le duvet soyeux de
certaines plantes, le coton ou la laine, sont admis seuls; ou mieux, ses
propres plumes, son duvet, qu'elle arrache et qu'elle met sous le
nourrisson.

Il est intressant de voir le mle en qute des matriaux, qute habile
et furtive: il craint qu'en le suivant des yeux, on n'apprenne trop bien
le chemin de son nid. Souvent, si vous le regardez, pour vous tromper,
il prend un chemin diffrent. Cent petits vols ingnieux rpondront aux
dsirs de la mre. Il suivra les brebis pour recueillir un peu de laine.
Il prendra  la basse-cour les plumes tombes de la pondeuse. Il piera,
dans son audace, si la fermire, sous l'auvent, laisse un moment sa
pelote ou sa quenouille, et s'en ira riche d'un fil drob.

Les collections de nids sont fort rcentes, peu nombreuses, peu riches
encore. Dans celle de Rouen, cependant, remarquable par l'arrangement,
dans celle de Paris, o se voient plusieurs trs-curieux spcimens, on
distingue dj les industries diverses qui crent ce chef-d'oeuvre du
nid. Quelle en est la chronologie, le crescendo? non d'un art  un autre
(non du maonnage au tressage, par exemple). Mais dans chaque art, les
oiseaux qui s'y livrent vont plus ou moins haut, selon l'intelligence
des espces, la facilit des matriaux ou l'exigence des climats.

Chez les oiseaux mineurs, le manchot, le pingouin, dont le petit, 
peine n, sautera  la mer, se contentent de faire un trou. Mais le
gupier, l'hirondelle de mer, qui doivent lever leurs petits, se
creusent sous la terre une vritable habitation, trs-bien
proportionne, non sans quelque gomtrie. Ils la meublent de plus et la
jonchent de matires molles sur lesquelles le petit sentira moins la
duret ou la fracheur du sol humide.

Dans les oiseaux maons, le flamant, qui lve la boue en pyramide pour
isoler ses oeufs de la terre inonde, et les couve debout sous ses
longues jambes, se contente d'une oeuvre grossire. C'est encore un
manoeuvre. Le vrai maon, c'est l'hirondelle qui suspend sa maison aux
ntres.

La merveille du genre est peut-tre l'tonnant cartonnage que travaille
la grive. Son nid, fort expos sous l'humide abri des vignes, est de
mousse au dehors et chappe aux yeux, ml  la verdure; mais regardez
dedans: c'est une coupe admirable de propret, de poli, de luisant, qui
ne cde point au verre. On pourrait s'y mirer.

L'art rustique, et propre aux forts, de la charpente, du menuisage, de
la sculpture en bois, a son infime essai dans le toucan, dont le bec est
norme, mais faible et mince; il ne s'attaque qu'aux arbres vermoulus.
Le pic, mieux arm, on l'a vu, peut davantage; c'est le vrai
charpentier; mais l'amour vient, c'est le sculpteur.

Infinie en genres, en espces, est la corporation des vanniers, des
tisseurs. Marquer leur point de dpart, leur progrs et le terme d'une
industrie si varie, ce serait un trs-long travail.

Les oiseaux de rivage tressent dj, mais avec peu d'adresse. Pourquoi
feraient-ils plus? Vtus si bien par la nature d'une plume onctueuse et
presque impntrable, ils comptent moins avec les lments. Leur grand
art est la chasse; toujours au maigre et faiblement nourris, les
piscivores sont domins par un estomac exigeant.

Le tressage fort lmentaire des hrons, des cigognes, est dpass dj,
non de beaucoup, par les vanniers des bois, par le geai, le moqueur,
l'tourneau, le bouvreuil. Leur famille plus nombreuse leur impose un
travail plus grand. Ils fondent des assises grossires, mais par-dessus
adaptent un panier plus ou moins lgant, un tressage de racines et
bchettes fortement lies. La cistole entrelace dlicatement trois
roseaux dont les feuilles, mles au tissu, en font la base mobile et
sre; il ondule avec elle. La msange suspend son berceau en forme de
bourse par un ct, et se confie au vent pour bercer sa famille.

Le serin, le chardonneret, le pinson, sont des feutreurs habiles. Ce
dernier, inquiet, dfiant, colle  l'ouvrage fait, avec beaucoup d'art
et d'adresse, des lichens blancs, dont la moucheture dsoriente
entirement le chercheur, et lui fait prendre ce charmant nid, si bien
dissimul, pour un accident de verdure, une chose fortuite et naturelle.

Le collage et le feutrage jouent au reste un grand rle dans l'oeuvre
mme des tisseurs. On aurait tort d'isoler trop ces arts.
L'oiseau-mouche consolide avec la gomme des arbres sa petite maison. La
plupart des autres y emploient la salive. Quelques-uns, chose trange!
subtile invention de l'amour, y joignent l'art pour lequel leurs organes
leur donnent le moins de secours. Un sansonnet amricain parvient 
coudre des feuilles avec son bec, et trs-adroitement.

Quelques tresseurs habiles, non contents du bec, y joignent le pied. La
chane prpare, ils la fixent du pied, pendant que le bec y insre la
trame. Ils deviennent de vrais tisserands.

L'adresse ne manque pas, en rsum. Elle est mme tonnante; mais les
instruments manquent. Ils sont trangement impropres  ce qu'ils ont 
faire. La plupart des insectes sont en comparaison merveilleusement
arms, ustensils. Ce sont de vritables ouvriers qui naissent tels.
L'oiseau ne l'est que pour un temps, par l'inspiration de l'amour.




VILLES DES OISEAUX.

ESSAIS DE RPUBLIQUE.


Plus j'y songe, plus je vois que l'oiseau n'est pas, comme l'insecte, un
animal industriel. C'est le pote de la nature, le plus indpendant des
tres, d'une vie sublime, aventureuse, au total, trs-peu protge.

Entrons dans les forts sauvages de l'Amrique, examinons les moyens de
sret qu'inventent ou possdent les tres isols. Comparons les
ressources de l'oiseau, l'effort de son gnie, aux inventions de son
voisin, l'homme, qui vit aux mmes lieux. La diffrence fait honneur 
l'oiseau; l'invention humaine est tout offensive. L'indien a trouv le
casse-tte, le couteau de pierre  scalper; l'oiseau n'a trouv que le
nid.

Pour la propret, la chaleur, pour la grce lgante, le nid est
suprieur de tout point au wigwam de l'indien,  la case du ngre, qui
souvent, en Afrique, n'est qu'un baobab creus par le temps.

Le ngre n'a pas encore trouv la porte; sa maison reste ouverte. Contre
l'invasion nocturne des btes, il en obstrue l'entre d'pines.

L'oiseau non plus ne sait fermer son nid. Quelle sera sa dfense? Grande
et terrible question.

Il fait l'entre troite et tortueuse. S'il choisit un nid naturel,
comme fait la sistelle, au creux d'un arbre, il en rtrcit l'ouverture
par un habile maonnage. Plusieurs, comme le fournier, btissent un nid
double en deux appartements: dans l'alcve couve la mre; au vestibule
veille le pre, sentinelle attentive, pour repousser l'invasion.

Que d'ennemis  craindre! serpents, hommes ou singes, cureuils! Et que
dis-je? les oiseaux eux-mmes. Ce peuple aussi a ses voleurs. Les
voisins aident parfois le faible  recouvrer son bien,  chasser par la
force l'injuste usurpateur. On assure que les freux (espces de
corneilles) poussent plus loin l'esprit de justice. Ils ne pardonnent
pas au jeune couple qui, pour tre plus tt en mnage, vole les
matriaux, le mobilier d'un autre nid. Ils se mettent huit ou dix
ensemble pour mettre en pices le nid coupable, dtruisent de fond en
comble cette maison de vol. Et les voleurs punis s'en vont btir au
loin, forcs de tout recommencer.

N'est-ce pas l une ide de la proprit et du droit sacr du travail?

O en trouver les garanties, et comment assurer un commencement d'ordre
public? Il est curieux de savoir comment les oiseaux ont rsolu la
question.

Deux solutions se prsentaient: la premire tait l'_association_,
l'organisation d'un gouvernement qui concentrt la force, et de la
runion des faibles ft une puissance dfensive. La seconde (mais
miraculeuse? impossible? imaginative?) aurait t la ralisation de la
_ville arienne_ d'Aristophane, la construction d'une demeure garde,
par sa lgret, des lourds brigands de l'air, inaccessible aux
approches des brigands de la terre, au chasseur, au serpent.

Ces deux choses, l'une difficile, l'autre qui semble impossible,
l'oiseau les a ralises.

L'association d'abord et le gouvernement. La monarchie est l'essai
infrieur. De mme que les singes ont un roi qui conduit chaque bande,
plusieurs espces d'oiseaux, dans les dangers surtout, paraissent suivre
un chef.

Les fourmiliers ont un roi; les oiseaux de paradis ont un roi. Le tyran
intrpide, petit oiseau d'audace extraordinaire, couvre de son abri des
espces plus grosses, qui le suivent et se fient  lui. On assure que le
noble pervier, rprimant ses instincts de proie pour certaines espces,
laisse nicher sous lui, autour de lui, des familles craintives qui
croient  sa gnrosit.

Mais l'association la plus sre est celle des gaux. L'autruche, le
manchot, une foule d'espces, s'unissent pour cela. Plusieurs espces,
unies pour voyager, forment, au moment de l'migration, des rpubliques
temporaires. On sait la bonne entente, la gravit rpublicaine, la
parfaite tactique des cigognes et des grues. D'autres, plus petits et
moins arms, dans des climats d'ailleurs o la nature, cruellement
fconde, leur engendre sans cesse de redoutables ennemis, n'osent pas
s'carter les uns des autres, rapprochent leurs demeures sans les
confondre, et sous un toit commun vivant en cellules  part, forment de
vritables ruches.

La description donne par Paterson paraissait fabuleuse. Mais elle a t
confirme par Levaillant, qui trouva souvent en Afrique, tudia,
anatomisa cette trange cit. La gravure donne dans l'_Architecture of
birds_ fait mieux comprendre son rcit. C'est l'image d'un immense
parapluie pos sur un arbre et couvrant de son toit commun plus de trois
cents habitations. Je me le fis apporter, dit Levaillant, par plusieurs
hommes qui le mirent sur un chariot. Je le coupai avec une hache, et je
vis que c'tait surtout une masse d'herbe de bosman, sans aucun mlange,
mais si fortement tresse qu'il tait impossible  la pluie de le
traverser. Cette masse n'est que la charpente de l'difice: chaque
oiseau se construit un nid particulier sous le pavillon commun. Les nids
occupent seulement le rebord du toit; la partie suprieure reste vide,
sans cependant tre inutile: car, s'levant plus que le reste, elle
donne au tout une inclinaison suffisante, et prserve ainsi chaque
petite habitation. En deux mots, qu'on se figure un grand toit oblique
et irrgulier, dont tous les bords  l'intrieur sont garnis de nids
serrs l'un contre l'autre, et l'on aura une ide exacte de ces
singuliers difices.

Chaque nid a trois ou quatre pouces de diamtre, ce qui est suffisant
pour l'oiseau: mais, comme ils sont en contact l'un avec l'autre autour
du toit, ils paraissent  l'oeil ne former qu'un seul btiment, et ne
sont spars que par une petite ouverture qui sert d'entre au nid, et
souvent une seule entre est commune  trois nids, dont l'un est au
fond, et les deux autres de chaque ct. Il y avait 320 cellules, ce qui
ferait 640 habitants, si chacune refermait un couple, ce dont on peut
douter. Chaque fois, pourtant, que j'ai tir sur un essaim, j'ai tu en
mme nombre les mles et les femelles.

Louable exemple! digne d'imitation!... Je voudrais seulement croire que
la fraternit de ces pauvres petits est une garantie suffisante. Leur
nombre et leur bruit peuvent parfois alarmer l'ennemi, inquiter le
monstre, lui faire prendre un autre chemin. Mais pourtant s'il
s'obstine; si, fort de sa peau caille, le boa, sourd aux cris, monte 
l'assaut, envahit la cit au temps o les petits n'ont pas encore de
plumes pour voler, ce nombre ne peut gure que multiplier les victimes.

Reste l'ide d'Aristophane, _la cit arienne_, s'isoler de la terre, de
l'eau, et btir dans les airs.

Ceci est un coup de gnie. Et pour le faire, il fallait le miracle des
deux premires puissances qui soient au monde: de l'amour, de la peur.

De la peur la plus vive, de celle qui vous glace le sang: si, regardant
dans un trou d'arbre, la tte noire et plate d'un froid reptile se lve
et vous siffle au visage, homme et fort, vous tremblez.

Combien plus doit frmir, s'abmer d'pouvante la faible crature
dsarme, prise en son nid, et sans pouvoir se servir de ses ailes!

La dcouverte de la ville arienne s'est faite au pays des serpents.

L'Afrique, terre des monstres, dans les horribles scheresses, les voit
couvrir la terre. L'Asie, sur son brlant rivage de Bombay, dans ses
forts o le limon fermente, les fait pulluler et grossir; se gonfler de
venin. Aux Moluques, ils sont innombrables.

De l l'inspiration de la _Loxia pensilis_ (gros-bec des Philippines).
Tel est le nom du grand artiste.

Il choisit un bambou, tout prs des eaux. Aux branches de cet arbre, il
suspend dlicatement des filaments de plantes. D'avance, il sait le
poids du nid, et ne se trompe pas. Aux filaments, il attache une  une
(ne s'appuyant sur rien et travaillant en l'air) des herbes assez dures.
L'ouvrage est infiniment long et fatigant; il suppose une patience, un
courage infinis.

Le vestibule seul n'est pas moins qu'un cylindre de douze  quinze pieds
qui pend sur l'eau, l'ouverture par en bas, de sorte qu'on entre en
montant. L'extrmit d'en haut semble une gourde ou un sac gonfl, comme
la cornue d'un chimiste. Parfois, cinq ou six cents nids semblables
pendent  un seul arbre.

Voil ma ville arienne, non rve et fantastique, comme celle
d'Aristophane, mais certaine, ralise, rpondant aux trois conditions,
sre du ct de l'eau et de la terre, mme inaccessible aux brigands de
l'air par ses troites ouvertures, o l'on n'entre qu'en montant avec
tant de difficult.

Maintenant, ce qu'on dit  Colomb quand il dfia de faire tenir un oeuf
debout, vous le direz peut-tre  l'ingnieux oiseau pour sa cit
suspendue. Vous lui direz: C'tait bien simple.  quoi l'oiseau
rpondra, comme Colomb: Que ne le trouviez-vous?




DUCATION


Voil donc le nid fait, et garanti par tous les moyens de prudence qu'a
pu trouver la mre. Elle s'arrte sur son oeuvre finie, et rve l'hte
nouveau qu'il contiendra demain.

 ce moment sacr, ne devons-nous pas, nous aussi, rflchir, et nous
demander ce que contient ce coeur de mre?

Une me? oserons-nous dire que cette ingnieuse architecte, cette mre
tendre ait une me?

Bien des personnes, du reste, fort sensibles et fort sympathiques, se
rcrieraient, repousseraient cette ide si naturelle comme une
scandaleuse hypothse.

Leur coeur les y mnerait; leur esprit les en loigne, du moins leur
ducation, telle ide qu'on a de bonne heure impose  leur esprit.

Les _btes_ ne sont que des machines, des automates mcaniques; ou, si
l'on croit voir en elles des lueurs de sensibilit et de raison, c'est
le pur effet de l'_instinct_. Mais l'instinct, qu'est-ce que c'est? Je
ne sais quel sixime sens qui ne se dfinit pas, qui a t mis en elles,
non acquis par elles-mmes, force aveugle qui agit, construit et fait
mille choses ingnieuses, sans qu'elles en aient conscience, sans que
leur activit personnelle y soit pour rien.

S'il en est ainsi, cet instinct sera une chose invariable, et ses
oeuvres seront choses immuablement rgulires, que le temps ni les
circonstances ne diversifieront jamais.

Les esprits indiffrents, distraits, occups ailleurs, qui n'ont pas le
temps d'observer, recevront ceci sur parole. Pourquoi pas? Au premier
coup d'oeil, tels actes des animaux, telles oeuvres aussi, paraissent _
peu prs_ rgulires. Pour en juger autrement, peut-tre il faudrait
plus d'attention, de suite, de temps et d'tude, que la chose n'en vaut
la peine.

Ajournons cette dispute, et voyons l'objet lui-mme. Prenons le plus
humble exemple, un exemple individuel; faisons appel  nos yeux,  notre
observation propre, telle que chacun peut la faire avec le sens le plus
vulgaire.

Qu'on me permette de donner ici bonnement et simplement le journal de ma
serine Jonquille, comme je l'crivis heure par heure  la naissance de
son premier enfant; journal trs-exact, et, bref, acte de naissance
authentique:

Il faut dire d'abord que Jonquille tait ne en cage et n'avait pas vu
faire de nid. Ds que je la vis agite de sa maternit prochaine, je lui
ouvris souvent la porte, et la laissai libre de recueillir dans
l'appartement les lments de la couche dont aurait besoin le petit.
Elle les ramassait en effet, mais sans savoir les employer. Elle les
runissait, les poussait et les fourrait dans quelque coin de la cage.
Il tait trs-vident que l'art de la construction n'tait point inn en
elle, que (tout comme l'homme) l'oiseau ne sait pas sans avoir appris.

Je lui donnai le nid tout fait, du moins la petite corbeille qui fait
la charpente et les murs de la construction. Elle fit alors le matelas,
et feutra tellement quellement les parois. Elle couva ensuite son oeuf
pendant seize jours avec une persvrance, une ferveur, une dvotion
maternelle tonnantes, sortant  peine quelques minutes par jour de
cette position si fatigante, et seulement lorsque le mle voulait bien
la remplacer.

Le seizime jour  midi, la coquille fut casse en deux, et on vit
ramper dans le nid de petites ailes sans plumes, de petits pieds,
quelque chose qui travaillait  se dgager entirement de l'enveloppe.
Le corps tait un gros ventre, arrondi comme une boule. La mre, avec de
grands yeux, le cou en avant, les ailes frmissantes, du bord du panier,
regardait l'enfant et me regardait aussi, comme en disant: _N'approchez
pas!_

Sauf quelques longs duvets aux ailes et  la tte, il tait tout  fait
nu.

Ce premier jour, elle lui donna seulement  boire. Il ouvrait cependant
dj un bec fort raisonnable.

De temps en temps, pour le faire mieux respirer, elle s'cartait un
peu, puis le remettait sous son aile et le frictionnait dlicatement.

Le second jour, il mangea, mais une becque fort lgre, de mouron,
bien prpare, apporte par le pre d'abord, reue par la mre et
transmise par elle avec de petits cris. Vraisemblablement c'tait moins
nourriture que purgation.

Tant que l'enfant a ce qu'il faut, elle laisse le pre voler, aller et
venir, vaquer  ses occupations. Mais ds que l'enfant demande, la mre,
de sa plus douce voix, appelle le nourricier, qui remplit son bec,
arrive en hte et lui transmet l'aliment.

Le cinquime jour, les yeux sont moins prominents; le sixime au
matin, des plumes percent le long des ailes, et le dos se rembrunit; le
huitime, l'enfant ouvre les yeux quand on l'appelle, et commence 
bgayer; le pre hasarde de nourrir le petit lui-mme. La mre prend des
vacances et fait de frquentes absences. Elle se pose souvent au bord,
et contemple amoureusement son enfant. Mais celui-ci s'agite, sent le
besoin du mouvement. Pauvre mre! dans bien peu il voudra t'chapper.

Dans cette premire ducation de la vie lmentaire et passive encore,
comme dans la seconde (active, celle du vol), dont je parlerai, ce qui
tait vident, perceptible  chaque moment, c'est que tout tait
proportionn avec une prudence infinie  la chose la moins prvue, chose
essentiellement variable, la force individuelle de l'enfant; les
quantits, les qualits, le mode de la prparation alimentaire, les
soins de rchauffement, de friction et de propret, administrs avec une
adresse et une attention de dtails, nuancs selon l'occurence, tels que
la femme la plus dlicate, la plus prvoyante, y aurait  peine atteint.

Quand je voyais son coeur battre avec violence, son oeil s'illuminer en
regardant son cher trsor, je disais: Ferais-je autrement prs du
berceau de mon fils?

Ah! si c'est l une machine, que suis-je moi-mme? et qui prouve alors
que je suis une personne? S'il n'y a pas l une me, qui me rpond de
l'me humaine?  quoi se fier donc alors? Et tout ce monde n'est-il pas
un rve, une fantasmagorie, si, des actes les plus personnels, les plus
manifestement raisonns et calculs, je dois conclure qu'il n'y a rien
qu'absence de la raison, mcanisme, automatisme, une espce de pendule
qui joue la vie et la pense!

Notez que notre observation portait sur un tre captif qui oprait dans
des circonstances fatales et dtermines de logement, de nourriture,
etc., etc. Mais combien son action et-elle t encore plus videmment
choisie, voulue et rflchie, si tout cela s'tait pass dans la libert
des forts, o elle et d s'inquiter de tant d'autres circonstances
auxquelles la captivit la dispensait de songer! Je pense surtout aux
soins de scurit, qui pour l'oiseau sont peut-tre les premiers dans la
vie sauvage, et qui plus qu'aucune chose exercent et constatent son
libre gnie.

Cette premire initiation  la vie, dont je viens de donner un exemple,
est suivie de ce que j'appellerais l'_ducation professionnelle_; chaque
oiseau a un mtier.

ducation plus ou moins laborieuse selon le milieu et les circonstances
o est place chaque espce. Celle de la pche, par exemple, est simple
pour le manchot, qui, peu ingambe, a assez de peine pour mener le petit
 la mer; sa grande nourrice l'attend et lui tient la nourriture prte;
il n'a qu' ouvrir le bec. Chez le canard, cette ducation est plus
complique. J'observais, cet t, sur un tang de Normandie, une cane,
suivie de sa couve, qui donnait sa premire leon. Les nourrissons,
attroups, avides, ne demandaient qu' vivre. La mre, docile  leurs
cris, plongeait au fond de l'eau, rapportant quelque vermisseau ou un
petit poisson qu'elle distribuait avec impartialit, ne donnant jamais
deux fois de suite au mme caneton.

Le plus touchant dans ce tableau, c'est que la mre, dont sans doute
l'estomac rclamait aussi, ne gardait rien pour elle et semblait
heureuse du sacrifice. Sa proccupation visible tait d'amener sa
famille  faire comme elle,  disparatre intrpidement sous l'eau pour
saisir la proie. D'une voix presque douce, elle sollicitait cet acte de
courage et de confiance. J'eus le bonheur de voir l'un aprs l'autre
chacun des petits plonger, peut-tre en frmissant, au fond du noir
abme. L'ducation venait d'tre acheve.

ducation fort simple, et d'un des mtiers infrieurs. Resterait 
parler de celle des arts, de l'art du vol, de l'art du chant, de l'art
architectural. Rien de plus compliqu que l'ducation de certains
oiseaux chanteurs. La persvrance du pre, la docilit des petits, sont
dignes de toute admiration.

Et cette ducation s'tend au del de la famille. Les rossignols, les
pinsons, jeunes encore ou moins habiles, savent couter et profiter
auprs de l'oiseau suprieur qu'on leur donne pour matre. Dans les
palais de Russie o on a ce noble got oriental pour le chant de Bulbul,
on voit parfois de ces coles. Le matre rossignol, dans sa cage
suspendue au centre d'une salle, a autour de lui ses disciples dans
leurs cages respectives. On paye tant par heure pour qu'ils viennent
couter et prendre leon. Avant que le matre chante, ils jasent entre
eux, gazouillent, se saluent et se reconnaissent. Mais ds que le
puissant docteur, d'un imprieux coup de gosier, comme d'une fine cloche
d'acier, a impos le silence, vous les voyez couter avec une dfrence
sensible, puis timidement rpter. Le matre, avec complaisance, revient
aux principaux passages, corrige, rectifie doucement. Quelques-uns alors
s'enhardissent et, par quelques accords heureux, essayent de
s'harmoniser  cette mlodie suprieure.

Une ducation si dlicate, si varie, si complique, est-elle d'une
machine, d'une brute rduite  l'instinct? Qui peut y mconnatre une
me?

Ouvrons les yeux  l'vidence. Laissons l les prjugs, les choses
apprises et convenues. De quelque ide prconue, de quelque dogme qu'on
parte, on ne peut pas offenser Dieu en rendant une me  la bte.
Combien n'est-il pas plus grand s'il a cr des personnes, des mes et
des volonts, que s'il a construit des machines!

Laissez l'orgueil, et convenez d'une parent qui n'a rien dont rougisse
une me pieuse. Que sont ceux-ci? ce sont vos frres.

Que sont-ils? des mes bauches, des mes spcialises encore dans
telles fonctions de l'existence, des candidats  la vie plus gnrale et
plus vastement harmonique o est arrive l'me humaine.

Y viendront-ils? et comment? Dieu s'est rserv ces mystres.

Ce qui est sr, c'est qu'il les appelle, eux aussi,  monter plus haut.

Ceux-ci sont, sans mtaphore, les petits enfants de la nature,
nourrissons de la Providence, qui s'essayent  sa lumire pour agir,
penser, qui ttonnent, mais peu  peu iront plus loin.

     pauvre enfantelet! du fil de tes penses
      L'chevelet n'est encor dbrouill...

mes d'enfants, en ralit; mais, bien plus que celles des enfants de
l'homme, douces, rsignes et patientes. Voyez dans quelle dbonnairet
muette la plupart supportent (comme nos chevaux) les mauvais
traitements, les coups, les blessures! Tous savent porter la maladie,
tous la mort. Ils s'en vont  part, s'enveloppent de silence, se
couchent et se cachent; cette douceur leur sert souvent des remdes les
plus efficaces. Sinon, ils acceptent leur sort, passent comme s'ils
s'endormaient.

Aiment-ils autant que nous? Comment en douter, quand on voit les plus
timides devenir tout  coup hroques pour dfendre leurs petits et leur
famille? Le dvouement de l'homme qui brave la mort pour ses enfants,
vous le retrouverez tous les jours chez le tyran, chez le martin, qui
non-seulement rsiste  l'aigle, mais le poursuit avec une fureur
hroque.

Voulez-vous voir deux choses tonnamment analogues? Regardez d'une part
la femme au premier pas de l'enfant, et d'autre part l'hirondelle au
premier vol du petit.

C'est la mme inquitude, les mmes encouragements, les exemples et les
avis, la scurit affecte, au fond la peur, le tremblement...
Rassure-toi... rien n'est plus facile. En ralit, les deux mres
frmissent intrieurement.

Les leons sont curieuses. La mre se lve sur ses ailes; il regarde
attentivement et se soulve un peu aussi. Puis, vous la voyez voleter;
il regarde, agite ses ailes... Tout cela va bien encore, cela se fait
dans le nid... La difficult commence pour se hasarder d'en sortir. Elle
l'appelle, elle lui montre quelque petit gibier tentant, elle lui promet
rcompense, elle essaye de l'attirer par l'appt d'un moucheron.

Le petit hsite encore. Et mettez-vous  sa place. Il ne s'agit pas ici
de faire un pas dans une chambre, entre la mre et la nourrice, pour
tomber sur des coussins. Cette hirondelle d'glise, qui professe au haut
de sa tour la premire leon de vol, a peine  enhardir son fils, 
s'enhardir peut-tre elle-mme  ce moment dcisif. Tous deux, j'en suis
sr, du regard plus d'une fois mesurent l'abme et regardent le pav...
Pour moi, je vous le dclare, le spectacle est grand, mouvant. Il faut
_qu'il croie_ sa mre, il faut _qu'elle se fie  l'aile_ du petit si
novice encore... Des deux cts, Dieu exige un acte de foi, de courage.
Noble et sublime point de dpart!... Mais il a cru, il est lanc, et il
ne retombera pas. Tremblant, il nage soutenu du paternel souffle du
ciel, des cris rassurants de sa mre... Tout est fini... Dsormais, il
volera indiffrent par les vents et par les orages, fort de cette
premire preuve o il a vol dans la foi.




LE ROSSIGNOL, L'ART et L'INFINI.


Le clbre Pr-aux-Clercs, aujourd'hui march Saint-Germain, est, comme
on sait, le dimanche, le march aux oiseaux de Paris. Lieu curieux 
plus d'un titre. C'est une vaste mnagerie, frquemment renouvele,
muse mobile et curieux de l'ornithologie franaise.

D'autre part, un tel encan d'tres vivants, aprs tout, de captifs dont
un grand nombre sentent vivement la captivit, d'esclaves que le
marchand montre, vend et fait valoir plus ou moins adroitement, rappelle
indirectement les marchs de l'Orient, les encans d'esclaves humains.
Les esclaves ails, sans savoir nos langues, n'expriment pas moins
clairement la pense de l'esclavage, les uns ns ainsi, rsigns,
ceux-l sombres et muets, rvant toujours la libert. Quelques-uns
paraissent s'adresser  vous, vouloir arrter le passant, ne demander
qu'un bon matre. Que de fois nous vmes un chardonneret intelligent, un
aimable rouge-gorge, nous regarder tristement, mais d'un regard non
quivoque qui disait: achte-moi!

Un dimanche de cet t, nous y fmes une visite que nous n'oublierons
jamais. Le march n'tait pas riche, encore moins harmonieux: les temps
de mue et de silence avaient commenc. Nous n'en fmes pas moins saisi
et vivement intress de la nave attitude de quelques individus. Le
chant, le plumage, ces deux hauts attributs de l'oiseau, proccupent
ordinairement, et empchent d'observer leur vive et originale pantomime.
Un seul, le moqueur d'Amrique, a le gnie du comdien, marquant tous
ses chants d'une mimique strictement approprie  leur caractre et
souvent trs-ironique. Nos oiseaux n'ont pas cet art singulier; mais,
sans art et  leur insu, ils expriment, par des mouvements
significatifs, souvent pathtiques, ce qui traverse leur esprit.

Ce jour, la reine du march tait une fauvette  tte noire, oiseau
artiste de grand prix, mis  part dans l'talage, au-dessus des autres
cages, et comme un bijou sans pair. Elle voletait, svelte et charmante;
en elle tout tait grce. Forme  la captivit dans une longue
ducation, elle semblait ne regretter rien, et ne pouvait donner  l'me
que des impressions douces, heureuses. C'tait visiblement un tre tout
suave, et si harmonique de chant et de mouvement, qu'en la voyant se
mouvoir, je croyais l'entendre chanter.

Plus bas, bien plus bas, dans une troite cage, un oiseau un peu plus
gros, fort inhumainement resserr, donnait une impression bizarre et
toute contraire. C'tait un pinson, et le premier que j'aie vu aveugle.
Nul spectacle plus pnible. Il faut avoir une nature trangre  toute
harmonie, une me barbare, pour acheter par une telle vue le chant de
cette victime. Son attitude tourmente, laborieuse, me rendait son chant
douloureux. Le pis, c'est qu'elle tait humaine: elle rappelait les
tours de tte et d'paules disgracieux que se donnent souvent les myopes
ou les hommes devenus aveugles. Tel n'est jamais l'aveugle-n. Dans un
effort violent, mais constant, devenu un tic, la tte incline  droite,
de ses yeux vides, il cherchait la lumire. Le cou tendait  rentrer
dans les paules et se gonflait comme pour y prendre plus de force, cou
tors, paules un peu bossues. Ce malheureux virtuose, qui chantait quand
mme, contrefait et dform, et t une image basse des laideurs de
l'esclave artiste, s'il n'et t ennobli par cet indomptable effort de
poursuivre la lumire, la cherchant toujours en haut, et puisant
toujours son chant dans l'invisible soleil qu'il avait gard dans
l'esprit.

Mdiocrement ducable, cet oiseau rpte, d'un merveilleux timbre
d'acier, la chanson de son bois natal, et de l'accent particulier du
canton o il est n: autant de dialectes de pinsons que de cantons
diffrents. Il se reste fidle  lui-mme; il ne chante que son berceau,
et cela d'une mme note, mais d'une pre passion, d'une mulation
extraordinaire. Mis en face d'un rival, il la redira huit cents fois de
suite; parfois, il en meurt. Je ne m'tonne pas que les belges clbrent
avec passion les combats de ce hros du chant national, du chantre de
leurs forts d'Ardennes, dcernent des prix, des couronnes, mme des
arcs de triomphe  ces dvouements suprmes, qui donnent la vie pour la
victoire.

Plus bas encore que le pinson, et dans une misrable cage fort petite,
peuple ple-mle d'une demi-douzaine d'oiseaux de tailles fort
diffrentes, on me montra un prisonnier que je n'aurais pas distingu,
un jeune rossignol pris le matin mme. L'oiseleur, par un habile
machiavlisme, avait mis le triste captif dans un monde de petits
esclaves fort gais et dj tout faits  la rclusion. C'taient de
jeunes troglodytes, ns en cage et rcemment; il avait fort bien calcul
que la vue des jeux de l'enfance innocente trompe parfois les grandes
douleurs.

Grande videmment, immense tait celle-ci, plus frappante qu'aucune de
celles que nous exprimons par les larmes. Douleur muette, enferme en
soi, qui ne voulait que tnbres. Il tait au plus loin recul dans
l'ombre, au fond de la cage, cach  demi au fond d'une petite
mangeoire, se faisant gros et gonfl de ses plumes un peu hrisses,
fermant les yeux, sans les ouvrir mme quand il tait heurt dans les
jeux foltres, indiscrets, de ces petits turbulents qui se poussaient
souvent sur lui. Visiblement, il ne voulait ni voir, ni entendre, ni
manger, ni se consoler. Ces tnbres volontaires, je le sentais bien,
taient, dans sa cruelle douleur, _un effort pour ne pas tre_, un
suicide intentionnel. D'esprit, il embrassait la mort, et mourait,
autant qu'il pouvait, par la suspension des sens et de toute activit
extrieure.

Notez que, dans cette attitude, il n'y avait rien de haineux, rien
d'amer, rien de colrique, rien de ce qui et rappel son voisin, l'pre
pinson, dans son attitude d'effort si violente et si tourmente. Mme
l'indiscrtion des oiseaux enfants qui, sans souci ni respect, se
jetaient par moments sur lui, ne tirait de lui aucune marque
d'impatience. Il disait visiblement: Qu'importe  celui qui n'est
plus? Quoique ses yeux fussent ferms, je n'en lisais pas moins en lui.
Je sentais une me d'artiste, toute douceur et toute lumire, sans fiel
et sans duret contre la barbarie du monde et la frocit du sort. Et
c'est de cela qu'il vivait, c'est par l qu'il ne mourait pas, trouvant
en lui, dans ce grand deuil, le tout-puissant cordial inhrent  sa
nature: _la lumire intrieure, le chant_. Ces deux mots disent mme
chose en langue de rossignol.

Je compris qu'il ne mourait pas, parce qu'alors mme, malgr lui, malgr
ce got de la mort, il ne laissait pas de chanter. Son coeur chantait le
chant muet que j'entendais parfaitement:

        _Lascia che io pianga!
      La libert..._
    la libert!... Laissez-moi, que je pleure!

Je ne m'tais pas attendu  retrouver l ce chant qui jadis, par une
autre bouche (une bouche qui ne s'ouvrira plus), m'avait dj mordu le
coeur, et mis l une blessure que le temps n'effacera pas.

Je demandais  son gelier si l'on pouvait l'acheter. Cet homme rus me
rpondit qu'il tait trop jeune pour tre vendu, qu'il ne mangeait pas
encore seul: chose fausse videmment, car il n'tait pas de l'anne,
mais il le gardait pour le vendre  l'hiver, lorsque la voix, revenue,
lui donnerait un haut prix. Un tel rossignol n libre, qui seul est le
vrai rossignol, a une bien autre valeur que celui qui nat en cage: il
chante bien autrement, ayant connu la libert, la nature et les
regrettant. La meilleure part du gnie du grand artiste est la
douleur...

_Artiste!_ J'ai dit ce mot, et je ne m'en ddis pas. Ce n'est pas une
analogie, une comparaison de choses qui se ressemblent: non, c'est la
chose elle-mme.

Le rossignol,  mon sens, n'est pas le premier, mais le seul, dans le
peuple ail,  qui l'on doive ce nom.

Pourquoi? Seul il est crateur; seul il varie, enrichit, amplifie son
chant, y ajoute des chants nouveaux. Seul, il est fcond et vari par
lui-mme; les autres le sont par l'enseignement et l'imitation. Seul, il
les rsume, les contient presque tous: chacun d'eux, des plus brillants,
donne un couplet du rossignol.

Un seul oiseau avec lui, dans le naf et le simple, atteint des effets
sublimes: c'est l'alouette, fille du soleil. Et le rossignol aussi est
inspir de la lumire, tellement qu'en captivit, seul, priv d'amour,
elle suffit pour le faire chanter. Tenu quelque temps dans l'ombre, puis
tout  coup rendu au jour, il dlire d'enthousiasme, il clate en
hymnes. Il y a, toutefois, cette diffrence: l'alouette ne chante pas la
nuit; elle n'a pas la mlodie nocturne, l'entente des grands effets du
soir, la profonde posie des tnbres, la solennit de minuit, les
aspirations d'avant l'aube, enfin ce pome si vari qui nous traduit,
nous dvoile, en toutes ses pripties, un grand coeur plein de
tendresse. L'alouette a le gnie lyrique; le rossignol a l'pope, le
drame, le combat intrieur: de l une lumire  part. En pleines
tnbres, il voit dans son me et dans l'amour; par moments, au del, ce
semble, de l'amour individuel, dans l'ocan de l'Amour infini.

Comment ne pas l'appeler artiste? Il en a le temprament au degr
suprme o l'homme l'a lui-mme rarement. Tout ce qui y tient, qualits,
dfauts, en lui surabonde. Il est sauvage et craintif, dfiant, mais
point du tout rus. Il ne consulte point sa sret et ne voyage que
seul. Il est ardemment jaloux, en mulation gal au pinson. Il se
crverait  chanter, dit un de ses historiens. Il s'coute, il
s'tablit surtout o il y a cho, pour entendre et rpondre. Nerveux 
l'excs, on le voit, en captivit, tantt dormir longtemps le jour avec
des rves agits, parfois se dbattre, veiller et se dmener. Il est
sujet aux attaques de nerfs,  l'pilepsie.

Il est bon, il est froce. Je m'explique. Son coeur est tendre pour les
faibles et les petits; donnez-lui des orphelins, il s'en charge, les
prend  coeur; mle et vieux, il les nourrit, les soigne attentivement,
comme ferait une femelle. D'autre part il est extrmement pre  la
proie, engloutissant et avide; la flamme qui brle en lui et le tient
presque toujours maigre lui fait constamment sentir le besoin du
renouvellement: et c'est aussi une des raisons qui font qu'on le prend
si aisment. Il suffit de tendre au matin, en avril et mai surtout,
quand il s'puise  chanter dans toute la longueur des nuits. 
l'aurore, extnu, faible, avide, il se jette  l'aveugle sur l'appt.
Il est d'ailleurs fort curieux; et, pour voir des objets nouveaux, il
vient galement se faire prendre.

Une fois pris, si l'on n'avait soin de lier ses ailes, ou plutt de
couvrir  l'intrieur et de matelasser le haut de sa cage, il se tuerait
par sa violence effare et ses mouvements.

Cette violence est extrieure. Au fond, il est doux et docile: c'est l
ce qui le met si haut et le fait vraiment artiste. Il est non-seulement
le plus inspir, mais le plus ducable, le plus civilisable, le plus
laborieux.

C'est un spectacle de voir les petits autour du pre, couter
attentivement, profiter, se former la voix, corriger peu  peu leurs
fautes, leur rudesse de novices, assouplir leurs jeunes organes.

Mais combien plus curieux est-il de le voir se former lui-mme, se
juger, se perfectionner, s'couter sur de nouveaux thmes! Cette
persvrance, ce srieux, qui vient du respect de son art et d'une
religion intrieure, c'est la moralit de l'artiste, son sacre divin,
qui le met  part, ne permettant pas de le confondre avec le vain
improvisateur, dont le babil sans conscience est un simple cho de la
nature.

Ainsi l'amour et la lumire sont sans doute son point de dpart; mais
l'art mme, l'amour du beau, confusment entrevus et trs-vivement
sentis, sont un second aliment qui soutient son coeur et lui donne un
souffle nouveau. Et cela est sans limites, un jour ouvert sur l'infini.

La vraie grandeur de l'artiste, c'est de dpasser son objet, et de faire
plus qu'il ne veut, et tout autre chose, de passer par-dessus le but, de
traverser le possible, et de voir encore au del.

De l de grandes tristesses, une source intarissable de mlancolie; de
l le ridicule sublime de pleurer les malheurs qu'il n'a jamais eus. Les
autres oiseaux s'en tonnent et lui demandent parfois ce qu'il a, ce
qu'il regrette. Heureux, libre en sa fort, il ne leur rpond pas moins
par ce que, dans son silence, chantait mon captif:

    _Lascia ch' io pianga!_




SUITE DU ROSSIGNOL.


Les temps de silence ne sont pas striles pour le rossignol: il se
recueille et rflchit; il couve les chants qu'il entendit ou qu'il
essaya lui-mme; il les modifie et les amliore avec un got, un tact
parfait. Aux fausses notes d'un matre ignorant, il substitue des
variantes harmoniques, ingnieuses. L'air imparfait qu'on lui apprit, et
qu'il n'avait pas rpt, il le reproduit alors; mais vraiment sien,
appropri  son gnie et devenu une mlodie de rossignol.

Ne vous dcouragez pas, dit un vieil et naf auteur, si le jeune oiseau
ne veut pas rpter votre leon et continue  gazouiller; bientt il
vous fera voir qu'il n'a pas perdu la mmoire des leons reues pendant
l'automne et l'hiver, _temps propre  mditer, par la longueur des
nuits_; il les redira au printemps.

Il est fort intressant de suivre pendant l'hiver les penses du
rossignol dans la cage obscure, enveloppe de drap vert qui trompe un
peu son regard et lui rappelle sa fort. Ds dcembre, il commence 
rver tout haut,  discourir,  dcrire en notes mues ce qui se passe
devant son esprit, les objets absents, aims. Peut-tre oublie-t-il
alors qu'il n'a pas pu migrer, et se croit-il arriv en Afrique ou en
Syrie, aux contres d'un meilleur soleil. Peut-tre il le voit, ce
soleil; il voit refleurir la rose, il recommence pour elle, au dire des
potes de la Perse, son hymne de l'impossible amour (_ soleil,  mer, 
rose!..._ Rckert).

Moi, je croirai simplement que ce chant noble et pathtique, d'un accent
si lev, n'est autre chose que lui-mme, sa vie d'amour et de combat,
son drame de rossignol. Il voit les bois, l'objet aim qui les
transfigure; il voit sa vivacit tendre, et mille grces de la vie
aile, que la ntre ne peut percevoir. Il lui parle, elle lui rpond; il
se charge de deux rles,  la grande voix mle et sonore, rplique par
de doux petits cris. Quoi encore? Je ne fais nul doute que dj ne lui
apparaisse le ravissement de sa vie, la tendre intimit du nid, la
pauvre petite maison qui aurait t son ciel... Il s'y croit, il ferme
les yeux, complte cette illusion. L'oeuf est clos, le miracle de son
Nol en est sorti, son fils, le futur rossignol, dj grand et
mlodieux; il coute avec extase, dans la nuit de sa cage sombre, la
future chanson de son fils.

Tout cela, bien entendu, dans une confusion potique, o les obstacles,
les combats coupent et troublent la fte d'amour. Nul bonheur ici-bas
n'est pur: un tiers survient; le captif tout seul s'anime et s'irrite;
il lutte manifestement contre l'adversaire invisible, _l'autre_,
l'indigne rival qui est prsent  son esprit.

La scne se passe en lui, comme elle aurait lieu au printemps, quand les
mles reviennent, vers mars ou avril, avant le retour des femelles,
dcids  rgler entre eux leur grand duel de jalousie. Ds qu'elles
seront revenues, tout doit tre calme et tranquille, rien qu'amour,
douceur et paix. Ce combat dure quinze jours; et si elles reviennent
plus tt, mortel est l'effort; l'histoire de Roland se ralise  la
lettre: il sonna de son cor d'ivoire jusqu' extinction de force et de
vie. Eux aussi, ils chantent jusqu'au dernier souffle,  mort; ils
veulent l'emporter ou mourir.

S'il est vrai, comme on assure, que les amants soient deux fois, trois
fois plus nombreux que les amantes, on conoit la violence de cette
brlante mulation: c'est l la premire tincelle, peut-tre, et le
secret de leur gnie.

Le sort du vaincu est affreux, pire que la mort. Il faut qu'il fuie,
qu'il quitte le canton, le pays, qu'il aille se faire commensal des
tribus d'oiseaux infrieurs, que du chant il tombe au patois, qu'il
s'oublie et se dgrade, vulgaris chez ce peuple vulgaire, peu  peu ne
sachant plus ni sa langue ni la leur, nulle langue. On trouve parfois de
ces exils qui n'ont plus que figure de rossignol.

Le rival chass, rien n'est fait. Il faut plaire, il faut la flchir.
Beau moment, douce inspiration du nouveau chant qui touchera ce petit
coeur fier et sauvage, et lui fera pour l'amour abandonner la libert!
L'preuve que, dans d'autres espces, la femelle impose, c'est d'aider 
creuser ou btir le nid, de montrer qu'on est habile, qu'on prendra la
famille  coeur. L'effet est parfois admirable. Le pic, comme nous avons
vu, d'ouvrier devient artiste, et de charpentier sculpteur. Mais hlas!
Le rossignol n'a pas cette adresse, il ne sait rien faire. Le moindre
des petits oiseaux est cent fois plus adroit que lui du bec, de l'aile
et de la patte; il n'a que la voix, qu'il s'en serve: l va clater sa
puissance, l il sera irrsistible; d'autres pourront montrer leurs
oeuvres, mais son oeuvre  lui, c'est lui-mme: il se montre, il se
rvle; il apparat grand et sublime.

Je ne l'ai jamais entendu dans ce moment solennel sans croire que
non-seulement il devait la toucher au coeur, mais qu'il pouvait la
transformer, l'ennoblir et l'lever, lui transmettre un haut idal,
mettre en elle le rve enchant d'un sublime rossignol qui natrait de
leurs amours.

C'est son incubation,  lui; il couve le gnie de l'amante, la fconde
de posie, l'aide  se crer en pense celui qu'elle va concevoir. Tout
germe est une ide d'abord.

Rsumons. Jusqu'ici, nous avons pu compter trois chants:

Le drame du chant de combat, avec ses alternatives de dpit, d'orgueil,
de bravade, d'pres et jalouses fureurs.

Le chant de sollicitation, de tendre et douce prire, mais ml de fiers
mouvements d'impatience presque imprieuse, o visiblement le gnie
s'tonne d'tre encore mconnu, s'irrite et gmit du retard, en revenant
vite pourtant  la plainte respectueuse.

Enfin, vient le chant du triomphe: _Je suis vainqueur, je suis aim, le
roi, le Dieu, et le seul... Crateur..._ Dans ce dernier mot est
l'intensit de la vie et de l'amour; car c'est surtout elle qu'il cre,
y mirant et rflchissant son gnie, et la transformant, de sorte qu'il
n'y ait plus en elle un mouvement, un trouble, un frmissement d'aile
qui ne soit sa mlodie,  lui, devenue visible dans cette grce
enchante.

De l le nid, l'oeuf et l'enfant. Tout cela, c'est la chanson ralise
et vivante. Et voil pourquoi il ne s'loigne pas d'un moment pendant le
travail sacr de l'incubation. Il ne se tient pas dans le nid, mais sur
une branche voisine, un peu plus leve. Il sait  merveille que la voix
agit bien plus  distance. De ce poste suprieur, le tout-puissant
magicien continue de fasciner et de fconder le nid, il coopre au grand
mystre, et du chant, du coeur, du souffle, de tendresse et de volont,
il engendre encore.

C'est alors qu'il faut l'entendre, l'entendre dans sa fort, participer
aux motions de cette puissance fcondante, la plus propre  rvler
peut-tre,  faire saisir ici-bas le grand Dieu cach qui nous fuit. Il
recule  chaque pas devant nous, et la science ne fait que mettre un peu
plus loin le voile o il se drobe. Le voici, disait Mose, qui passe,
je l'ai vu par derrire.--N'est-ce pas lui, disait Linn, qui passe?
je l'ai vu de profil. Et moi, je ferme les yeux; je le sens d'un coeur
mu, je le sens qui glisse en moi dans une nuit enchante par la voix du
rossignol.

Rapprochez-vous, c'est un amant; mais loignez-vous, c'est un dieu. La
mlodie ici vibrante et d'un brlant appel aux sens, l-bas grandit et
s'amplifie par les effets de la brise; c'est un chant religieux qui
emplit toute la fort. De prs, il s'agissait du nid, de l'amante, du
fils qui doit natre; mais, de loin, autre est cette amante, autre est
le fils; c'est la Nature, mre et fille, amante ternelle, qui se chante
et se clbre; c'est l'infini de l'Amour qui aime en tous et chante en
tous; ce sont les attendrissements, les cantiques, les remercments, qui
s'changent de la terre au ciel.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Enfant, j'avais senti cela dans nos campagnes du midi, dans les belles
nuits toiles, prs de la maison de mon pre. Plus tard, je le sentis
mieux, spcialement prs de Nantes, dans ce verger solitaire dont on a
parl plus haut. Les nuits, moins tincelantes, taient lgrement
gazes d'une brume tide,  travers laquelle les toiles discrtement
envoyaient de doux regards. Un rossignol nichait  terre, dans un lieu
bien peu cach, sous mon cdre, parmi des pervenches. Il commenait vers
minuit, et continuait jusqu' l'aube, heureux, visiblement fier, de
veiller seul, de remplir de sa voix ce grand silence. Personne ne
l'interrompait, sauf, vers le matin, le coq, tre d'un monde diffrent,
tranger aux chants des esprits, mais exacte sentinelle, qui se sentait
oblige, pour avertir le travailleur, de chanter l'heure en conscience.

L'autre persistait quelque temps, semblant dire, comme Juliette 
Romo: Non, ce n'est pas l'aube encore.

Son tablissement prs de nous montrait qu'il ne nous craignait gure,
qu'il avait un sentiment de la scurit profonde qu'il pouvait avoir 
ct de deux ermites du travail, trs-occups, trs-bienveillants, et,
non moins que l'ermite ail, pleins de leur chant et de leur rve. Nous
pouvions le voir  notre aise, ou voleter en famille, ou soutenir des
duels de chant avec un orgueilleux voisin, qui parfois venait le braver.
 la longue, nous lui devenions, je crois, plutt agrables, comme
auditeurs assidus, amateurs, connaisseurs peut-tre. Le rossignol a
besoin d'tre apprci, applaudi; il estime visiblement l'oreille
attentive de l'homme, et comprend trs-bien son admiration.

Je le vois encore prs de moi,  dix ou quinze pas au plus, sautillant
et avanant  mesure que je marchais, observant la mme distance, de
manire  rester hors de porte, mais  mme d'tre entendu et admir.

Le costume qu'ils vous voient n'est nullement indiffrent. J'ai
remarqu qu'en gnral les oiseaux n'aiment pas le noir, et qu'ils en
ont peur. J'tais vtue  sa guise, de blanc nuanc de lilas, avec un
chapeau de paille orn de quelques bluets. Par minute, je le voyais
fixer sur moi son oeil noir, d'une vivacit singulire, farouche et
doux, quelque peu fier, qui disait visiblement: Je suis libre et j'ai
des ailes; contre moi tu ne peux rien. Mais je veux bien chanter pour
toi.

Nous emes de trs-grands orages au temps des couves, et, dans l'un,
la foudre tomba prs de nous. Nulle scne plus mouvante que l'approche
de ces moments: l'air manque; les poissons remontent pour respirer
quelque peu; la fleur se courbe languissante: tout souffre, et les
larmes viennent. Je voyais bien que lui aussi il tait  l'unisson. De
sa poitrine oppresse, autant que l'tait la mienne, une sorte de rauque
soupir s'arrachait comme un cri sauvage.

Mais le vent, tout  coup lev, vint s'engouffrer dans nos bois; les
plus grands arbres pliaient, et le cdre mme. Des torrents fondirent,
tout nagea. Que devint le pauvre nid, ouvert,  terre, sans abri que la
feuille de pervenche. Il chappa; car je vis, avec le soleil reparu,
dans l'air pur, mon oiseau plus gai que jamais, qui volait le coeur
plein de chant. Tout le peuple ail chantait la lumire, mais lui bien
plus que les autres. Sa voix de clairon tait revenue. Je le voyais sous
mes fentres, l'oeil en feu et le sein gonfl, s'enivrant du mme
bonheur qui faisait palpiter le mien.

Douce alliance des mes, comment n'est-elle pas partout, entre nous et
nos frres ails, entre l'homme et l'universalit de la nature vivante?




CONCLUSION.


Au moment o j'allais crire la conclusion de ce livre, notre illustre
matre arrive de ses grandes chasses d'automne. Toussenel m'apporte un
rossignol.

Je lui avais demand de m'aider de ses conseils, de me guider dans le
choix d'un rossignol chanteur. Il n'crit pas, mais il vient; il ne
conseille pas, il cherche, trouve, donne, ralise mon rve...  coup
sr, voil l'amiti.

Bienvenu sois-tu, oiseau, et pour la chre main qui t'apporte, et pour
toi-mme, pour ta muse sacre, le gnie qui rside en toi!

Voudrais-tu bien chanter pour moi, et, par ta puissance d'amour et de
paix, harmoniser un coeur troubl de la cruelle histoire des hommes?

Ce fut un vnement de famille, et nous tablmes le pauvre artiste
prisonnier dans une embrasure de fentre, mais envelopp d'un rideau: de
sorte que, tout  la fois seul et en socit, il s'habitut tout
doucement  ses nouveaux htes, reconnt les lieux, vt bien qu'il tait
dans une maison sre, bienveillante et pacifique.

Nul autre oiseau dans ce salon. Malheureusement mon rouge-gorge
familier, qui vole libre dans mon cabinet, pntra dans cette pice. On
s'en inquita d'autant moins qu'il voit toute la journe, sans s'en
mouvoir, d'autres oiseaux, serins, bouvreuils, chardonnerets; mais la
vue du rossignol le jeta dans un incroyable accs de fureur. Colrique
et intrpide, sans regarder si l'objet de sa haine n'est pas deux fois
plus gros que lui, il fond sur la cage du bec et des griffes; il et
voulu l'assassiner. Cependant le rossignol poussait des cris de terreur;
d'une voix lamentable et rauque, il appelait au secours. L'autre, arrt
par les barreaux, mais fix des griffes tout prs sur le cadre d'un
tableau, grinait, sifflait, _petillait_ (ce mot populaire rend seul
l'cre petit cri), en le perant de son regard. Il disait ceci mot 
mot:

Roi du chant, que viens-tu faire?... N'est-ce pas assez que dans les
bois ta voix, imprieuse et absorbante, fasse taire toutes nos chansons,
supprime nos airs  demi-voix, et seule emplisse le dsert?... Tu viens
encore me prendre ici cette nouvelle existence que je me suis faite, ce
bocage artificiel o je perche tout l'hiver, bocage dont les rameaux
sont des planches de bibliothque, dont les livres sont les feuilles!...
Tu viens partager, usurper l'attention dont j'tais l'objet, la rverie
de mon matre et le sourire de ma matresse!... Malheur  moi! j'tais
aim!

Le rouge-gorge, en ralit, arrive  un haut degr d'intimit avec
l'homme. L'habitude d'un long hiver me prouve qu'il prfre de beaucoup
la socit humaine  celle de son espce. Il participe en notre absence
au petit bavardage des oiseaux de volire; mais, ds que nous arrivons,
il les quitte, et curieusement revient se placer devant nous, reste avec
nous, semble dire: Vous voil donc! Mais o avez-vous t?... Et
pourquoi donc si longtemps dlaissez-vous la maison?

L'invasion du rouge-gorge, que nous oublimes bientt, n'tait pas
oublie, ce semble, de sa craintive victime. Le malheureux rossignol
voletait toujours d'un air d'effroi, et rien ne le rassurait.

On avait soin cependant que personne n'en approcht. Sa matresse avait
pris sur elle les soins ncessaires. La mixture particulire qui peut
seule alimenter ce brlant foyer de vie (le sang, le chanvre et le
pavot) fut faite consciencieusement. Sang et chair, c'est la substance;
le chanvre est l'herbe de l'ivresse; mais le pavot la neutralise. Le
rossignol est le seul tre  qui il faille incessamment verser le
sommeil et les songes.

Mais tout cela tait inutile. Deux jours ou trois se passrent dans une
violente agitation et une abstinence de dsespoir. J'tais triste et
plein de remords. Moi, ami de la libert, j'avais pourtant un
prisonnier, un prisonnier inconsolable!... Ce n'tait pas sans scrupule
que j'avais eu l'ide d'avoir  moi un rossignol, jamais, pour le simple
plaisir, je ne m'y serais dcid. Je savais bien que la vue seule d'un
tel captif, profondment sensible  la captivit, tait un sujet
permanent de mlancolie. Mais comment le dlivrer? la question de
l'esclavage est de toutes la plus difficile; le tyran en est puni par
l'impossibilit d'y porter remde. Mon captif, qui, avant de venir chez
moi, avait dj deux ans de cage, n'a plus l'aile, ni l'industrie de
chercher sa nourriture; l'et-il, il ne pourrait plus revenir chez les
oiseaux libres. Dans leur fire rpublique, quiconque a t esclave,
quiconque a t en cage et n'est pas mort de douleur, est
impitoyablement condamn et excut.

Nous ne serions pas sortis aisment de cet tat, si le chant n'tait
venu  notre secours. Un chant doux, peu vari, chant  distance,
surtout un peu avant le soir, parut le prendre et le gagner. Quand
seulement on le regardait, il coutait moins, s'agitait; mais quand on
ne regardait pas, il venait au bord de la cage, tendait son long cou de
biche (d'un charmant gris de souris), dressait par moments la tte, le
corps restant immobile, avec un oeil vif, curieux. Visiblement avide, il
dgustait, savourait cette douceur inattendue avec recueillement, avec
une attention dlicate et sentie.

Cette mme avidit, il l'eut un moment aprs pour les aliments. Il
voulut vivre, dvora le pavot, l'oubli...

Les chants de femme, Toussenel l'avait dit, sont ce qui les attache le
plus, non pas l'ariette lgre d'une fillette tourdie, mais une mlodie
douce et triste. La _srnade_ de Schubart a particulirement effet sur
celui-ci. Il semble s'tre senti et reconnu dans cette me allemande
aussi tendre que profonde.

La voix cependant ne lui revient pas. Il avait commenc son chant de
dcembre, quand il a t transport ici. Les motions du transport, le
changement de lieu, de personne, l'inquitude o il a t de sa nouvelle
condition, surtout le salut froce, l'attentat du rouge-gorge, l'ont
trop profondment mu. Il se calme, ne nous en veut plus, mais la muse,
si violemment interrompue, se tait encore; elle ne s'veillera qu'au
printemps.

Maintenant il sait certainement que la personne qui chante est loin de
lui vouloir du mal; il l'accepte, apparemment comme un rossignol d'autre
forme. Elle peut sans difficult approcher, et mme mettre la main dans
la cage. Il regarde attentivement ce qu'elle veut, mais ne remue pas.

La question curieuse pour moi, qui n'ai pas fait avec lui d'alliance
musicale, tait de savoir s'il m'accepterait aussi. Je ne montrai nul
empressement indiscret, sachant que le regard seul, dans certains
moments, le trouble. Je restais donc de longs jours attentif sur les
vieux livres ou papiers du XIVe sicle, sans le regarder. Mais lui, il
me regardait trs-curieusement lorsque j'tais seul. Bien entendu que,
sa matresse prsente, il m'oubliait entirement, j'tais annul.

Il s'habituait ainsi  me voir sans inquitude, comme un tre
inoffensif, pacifique, de peu de mouvement et de peu de bruit. Le feu
dans l'tre, et, prs du feu, ce lecteur paisible, c'taient, dans les
absences de la personne prfre, dans les heures silencieuses, quasi
solitaires, l'objet de sa contemplation.

Je me hasardai hier, tant seul, d'approcher de lui, de lui parler comme
je fais au rouge-gorge, et il ne s'agita pas, il ne parut pas troubl;
il attendit paisiblement, avec un oeil plein de douceur. Je vis que la
paix tait faite, et que j'tais accept.

Ce matin, j'ai de ma main mis le pavot dans la cage, et il ne s'est
point effray. On dira: Qui donne, est le bienvenu. Mais je tiens 
constater que notre trait est d'hier, avant que j'eusse donn rien
encore, et parfaitement dsintress.

Voil donc qu'en moins d'un mois, le plus nerveux des artistes, le plus
craintif et le plus dfiant des tres, s'est rconcili avec l'espce
humaine.

Preuve curieuse de l'union naturelle, du trait prexistant qui est
entre nous et ces tres instinctifs, que nous appelons infrieurs.

                   *       *       *       *       *

Ce trait, ce pacte ternel, que notre brutalit, nos inintelligences
violentes n'ont pas pu dchirer encore, auquel ces pauvres petits
reviennent si facilement, auquel nous reviendrons nous-mmes, lorsque
nous serons vraiment hommes, c'est justement la conclusion o tout ce
livre tendait et celle que j'allais crire, quand le rossignol est
entr, et le pre au rossignol.

L'oiseau a t lui-mme, dans cette amnistie facile qu'il nous donne 
nous, ses tyrans, ma conclusion vivante.

                   *       *       *       *       *

Les voyageurs qui les premiers ont abord dans des pays nouveaux o
l'homme n'tait jamais venu, rapportent unanimement que tous les
animaux, mammifres, amphibies, oiseaux, ne fuyaient point, au contraire
venaient plutt les regarder avec un air de curiosit bienveillante, 
quoi ils rpondaient  coups de fusil.

Mme aujourd'hui que l'homme les a si cruellement traits, les animaux,
dans leurs prils, n'hsitent nullement  se rapprocher de lui.

L'ennemi antique et naturel de l'oiseau, c'est le serpent: pour les
quadrupdes, c'est le tigre. Et leur protecteur, c'est l'homme.

Du plus loin que le chien sauvage odore le tigre ou le lion, il vient se
serrer prs de nous.

De mme l'oiseau, dans l'horreur que lui inspire le serpent, quand il
menace surtout sa couve encore sans ailes, trouve le langage le plus
expressif pour implorer l'homme, et pour le remercier s'il tue son
ennemi.

Voil pourquoi le colibri aime  nicher prs de l'homme. Et c'est
trs-probablement pour le mme motif que les hirondelles et les
cigognes, dans les ges fconds en reptiles, ont pris l'habitude de
loger chez nous.

                   *       *       *       *       *

Observation essentielle. On prend souvent pour dfiance la fuite de
l'oiseau et la crainte qu'il a de la main de l'homme. Cette crainte ne
serait que trop juste. Mais lors mme qu'elle n'existe pas, l'oiseau est
un tre infiniment nerveux, dlicat, qui souffre  tre touch.

Mon rouge-gorge, qui appartient  une espce d'oiseau trs-robuste et
trs-familire, qui approche sans cesse de nous, le plus prs qu'il
peut, et qui certes n'a aucune crainte de sa matresse, frmit de tomber
sous la main. Le frlement de ses plumes, le drangement de son duvet,
tout hriss quand on l'a pris, lui est trs-antipathique. La vue
surtout de cette main qui avance et va le saisir, le fait reculer
instinctivement et sans qu'il en soit le matre.

Quand il s'attarde le soir, qu'il ne rentre pas dans sa cage, il ne
refuse pas d'y tre remis; mais plutt que de se voir prendre, il tourne
le dos, se cache dans un rideau ou dans un pli de la robe o il sait
bien qu'on va le prendre infailliblement.

Tout cela n'est pas dfiance.

                   *       *       *       *       *

L'art de la domestication n'irait pas loin, s'il n'tait proccup que
des utilits dont les animaux apprivoiss seront  l'homme.

Il doit sortir principalement de la considration de l'utilit dont
l'homme peut tre aux animaux;

De son devoir d'initier tous les htes de ce globe  une socit plus
douce, pacifique et suprieure.

                   *       *       *       *       *

Dans la barbarie o nous sommes encore, nous ne connaissons gure que
deux tats pour l'animal, la libert absolue ou l'esclavage absolu; mais
il est des formes trs-varies de demi-servage que les animaux
d'eux-mmes acceptent trs-volontiers.

Le petit faucon du Chili (_cernicula_), par exemple, aime  demeurer
chez son matre. Il va tout seul  la chasse, et, fidle, revient chaque
soir rapporter ce qu'il a pris et le manger en famille. Il a besoin
d'tre lou du pre, flatt de la dame, caress surtout des enfants.

                   *       *       *       *       *

L'homme, protg jadis par les animaux, tant qu'il tait si mal arm,
s'est mis peu  peu en tat de devenir leur protecteur, surtout depuis
qu'il a la poudre et qu'il foudroie  distance les plus redouts des
tres. Il a rendu aux oiseaux le service essentiel de diminuer
infiniment le nombre des brigands de l'air.

                   *       *       *       *       *

Il peut leur en rendre un autre, non moins grand, celui d'abriter, la
nuit, les espces innocentes. La nuit! le sommeil! l'abandon complet aux
chances les plus affreuses!  duret de la Nature!... Mais elle s'est
justifie en mettant aussi ici-bas l'tre prvoyant et industrieux qui,
de plus en plus, sera pour les autres une seconde providence.

Je sais une maison sur l'Indre, dit Toussenel, o les serres, ouvertes
le soir, reoivent tout honnte oiseau qui vient y chercher asile contre
les dangers de la nuit, o celui qui s'est attard frappe du bec en
confiance. Contents d'tre enferms la nuit, srs de la loyaut de
l'homme, ils s'envolent heureux au matin, et payent son hospitalit du
spectacle de leur joie et de leurs libres chansons.

                   *       *       *       *       *

Je me garderai bien de parler de la domestication, lorsque mon ami, M.
Isidore Geoffroy-Saint-Hilaire, rouvre d'une manire si louable cette
voie longtemps oublie.

Un rapprochement suffit. L'antiquit nous a lgu en ce genre le
patrimoine admirable dont a vcu le genre humain: la domestication du
chien, du cheval et de l'ne, du chameau, de l'lphant, du boeuf, du
mouton et de la chvre, des gallinaces.

Quel progrs dans les deux mille ans qui viennent de s'couler? Quelle
acquisition nouvelle?

Deux seulement, et lgres  coup sr: l'importation du dindon et du
faisan de la Chine!

                   *       *       *       *       *

Nul effort direct de l'homme n'a agi pour le bien du globe autant que
l'humble travail des modestes auxiliaires de la vie humaine.

Pour descendre  ce qu'on mprise si sottement,  la basse-cour, quand
on voit les milliards d'oeufs que font clore les fours d'gypte, ou
dont notre Normandie charge des vaisseaux, des flottes, qui chaque anne
passent la Manche, on apprend  apprcier comment les petits moyens de
l'conomie domestique produisent les plus grands rsultats.

Si la France n'avait pas le cheval, et que quelqu'un le lui donnt, une
telle conqute serait pour elle plus que la conqute du Rhin, de la
Belgique, de la Savoie; le cheval seul vaut trois royaumes.

Maintenant voici un animal qui reprsente  lui seul le cheval, l'ne,
la vache, la chvre, qui a toutes leurs utilits, et qui donne
par-dessus une incomparable laine; animal dur et robuste, qui supporte
le froid  merveille. On entend bien que je parle du lama, que M.
Isidore Geoffroy-Saint-Hilaire s'efforce d'introduire ici avec une si
louable persvrance. Tout semble se liguer  l'encontre: le beau
troupeau de Versailles a pri par la malveillance; celui du Jardin des
Plantes prira par l'troitesse du local et l'humidit.

La conqute du lama est dix fois plus importante que la conqute de
Crime.

                   *       *       *       *       *

Mais, encore une fois, il faut  ce genre de transplantation une
gnrosit de moyens, un ensemble de prcautions, disons-le, une
tendresse d'ducation, qui se trouvent runies rarement.

Un mot ici, un petit fait, dont la porte n'est pas petite.

Un grand crivain, qui ne fut point un savant, Bernardin de
Saint-Pierre, avait dit qu'on ne russirait pas  transplanter l'animal,
si on n'importait  ct de lui le vgtal auquel il est
particulirement sympathique. Ce mot passa comme tant d'autres vues qui
font sourire les savants, et qu'ils appellent _posie_.

Mais il n'a pas pass en vain pour un amateur clair qui s'est fait
ici,  Paris, une collection d'oiseaux vivants. Quelque soin qu'il prt,
une perruche fort rare, qu'il avait acquise, restait obstinment
strile. Il s'informa du vgtal dans lequel elle fait son nid, et donna
commission au Havre pour qu'il lui ft apport. Il ne put l'avoir
vivant; il l'eut sans feuille, sans branche; un simple tronc mort.
N'importe, l'oiseau, dans ce tronc creux, retrouva sa place ordinaire,
ne manqua pas d'y faire son nid. Il aima et prit famille; il eut des
oeufs, il les couva, et maintenant il a des petits.

                   *       *       *       *       *

Recrer les circonstances d'habitation, de nourriture, l'entourage
vgtal, les harmonies de toute espce, qui pourront tromper l'exil et
faire oublier la patrie, c'est chose non-seulement de science, mais
d'ingnieuse invention.

Dterminer la mesure de libert, de servage, d'alliance et de
collaboration avec nous, dont chaque tre est susceptible, c'est un des
plus graves sujets qui puissent occuper.

Art nouveau, o l'on ne pntrera pas sans un approfondissement moral,
un affinement, une dlicatesse d'apprciation, qui commence  peine, et
qui n'existera peut-tre que quand la femme entrera dans la science,
dont elle est exclue jusqu'ici.

Cet art suppose une tendresse infinie dans la justice et la sagesse.




CLAIRCISSEMENTS.


Le principal claircissement pour un livre est incontestablement la
formule qui le rsume. La voici en peu de mots:

Ce livre a considr l'oiseau _en lui-mme_, et peu par rapport 
l'homme.

L'oiseau, n plus bas que l'homme (ovipare, comme le reptile), a sur
l'homme trois avantages qui sont sa mission spciale:

I. _L'aile, le vol,_ puissance unique, qui est le rve de l'homme. Toute
autre crature est lente. Prs du faucon, de l'hirondelle, le cheval
arabe est un limaon.

II. Le vol mme ne tient pas seulement  l'aile, mais  une puissance
incomparable de _respiration et de vision_. L'oiseau est proprement le
fils de l'air et de la lumire.

III. tre essentiellement lectrique, l'oiseau voit, sait et prvoit la
terre et le ciel, les temps, les saisons. Soit par un rapport intime
avec le globe, soit par une prodigieuse mmoire des localits, des
routes, il est toujours orient et toujours sait son chemin.

Il plane, il pntre, il atteint ce que n'atteindrait jamais l'homme.
Cela est sensible, surtout dans sa merveilleuse guerre contre le reptile
et l'insecte.

Ajoutez le travail immense d'puration continuelle que font certaines
espces de toute chose dangereuse, immonde. Si cette guerre et ce
travail cessaient un seul jour, l'homme disparatrait de la terre.

Cette victoire de chaque jour du fils aim de la lumire sur la mort,
sur la vie meurtrire et tnbreuse, c'est le juste sujet du _chant_, de
cet hymne de joie immense dont l'oiseau salue chaque aurore.

Mais avec le chant, l'oiseau a beaucoup d'autres langages. Comme
l'homme, il jase, prononce, dialogue. Il est avec nous le seul tre qui
ait vraiment une langue. L'homme et l'oiseau sont le verbe du monde.

L'oiseau, qui est un augure, se rapproche toujours de l'homme, qui
toujours lui fait du mal. Il le devine et le pressent tel sans doute
qu'il sera un jour, quand il sortira de la barbarie o nous le voyons
encore.

Il reconnat en lui la crature unique, sanctifie et bnie, qui doit
tre l'arbitre de toutes, qui doit accomplir le destin de ce globe par
un suprme bienfait: _Le ralliement de toute vie et la conciliation des
tres._

Ce ralliement pacifique doit s'oprer  la longue par un grand art
d'ducation et d'initiation, que l'homme commence  entrevoir.

                   *       *       *       *       *

Page 5. _ducation du vol_, et page 26.--Est-ce  tort que l'homme, en
ses rveries, pour se faire croire  lui-mme qu'il sera plus qu'homme
un jour, s'attribue des ailes? rve ou pressentiment, n'importe.

Il est sr que le vol, tel que le possde l'oiseau, est vraiment un
_sixime sens_. Il serait stupide de n'y voir qu'une dpendance du tact.
(Voyez, entre autres ouvrages, Huber, _Vol des oiseaux de proie_, 1784.)

L'aile n'est si rapide et si infaillible que parce qu'elle est aide
d'une puissance visuelle qui ne se retrouve non plus dans toute la
cration.

L'oiseau, il faut en convenir, est tout dans l'air, dans la lumire.
S'il est une vie sublime, une vie de feu, c'est celle-l.

Qui embrasse et peroit toute la terre? Qui la mesure du regard et de
l'aile? Qui en sait toutes les routes? et non pas sur ligne trace, mais
 la fois dans tous les sens: car, qui n'est route pour l'oiseau?

Ses rapports avec la chaleur, l'lectricit et le magntisme, toutes les
forces impondrables, nous sont  peine connus; on les entrevoit
pourtant dans sa singulire prescience mtorologique.

Si nous l'avions srieusement tudi, nous aurions eu le ballon depuis
des milliers d'annes; mais avec le ballon mme, et le ballon _dirig_,
nous serons encore normment loin d'tre oiseaux. En imiter les
appareils et les reproduire un  un, ce n'est nullement en avoir
l'accord, l'ensemble, l'unit d'action, qui meut le tout dans cette
aisance et cette vlocit terrible.

Renonons, pour cette vie du moins,  ces dons suprieurs, et
bornons-nous  regarder les deux machines, la ntre et la sienne, en ce
qu'elles ont de moins diffrent.

Celle de l'homme est suprieure, en ce qu'elle est moins spciale,
susceptible de se plier  des emplois plus divers, et surtout en ce
qu'elle a l'omnipuissance de la main.

En revanche, elle est bien moins unifie et centralise. Nos membres
infrieurs, cuisses et jambes, qui sont fort longs, tranent
excentriques loin du foyer de l'action. La circulation y est plus lente;
chose sensible aux dernires heures, o l'homme est mort des pieds
longtemps avant que le coeur ait cess de battre.

L'oiseau, presque tout sphrique, est certainement le sommet, sublime et
divin, de centralisation vivante. On ne peut ni voir, ni imaginer mme
un plus haut degr d'unit. Excs de concentration qui fait la grande
force personnelle de l'oiseau, mais qui implique son extrme
individualit, son isolement, sa faiblesse sociale.

La solidarit profonde, merveilleuse, qui existe dans les insectes
suprieurs (abeilles, fourmis, etc.), ne se trouve point chez les
oiseaux. Les bandes y sont communes, mais les vraies rpubliques, rares.

La famille y est trs-forte, la maternit, l'amour. La fraternit, la
sympathie d'espces, les secours mutuels entre oiseaux mme d'espces
diverses, ne leur sont pas inconnus. Pourtant, la fraternit y est fort
en seconde ligne. Le coeur tout entier de l'oiseau est dans l'amour, est
dans le nid.

L est son isolement, sa faiblesse et sa dpendance; l aussi la
tentation de se crer un protecteur.

Le plus sublime des tres n'en est pas moins un de ceux qui demandent le
plus la protection.

                   *       *       *       *       *

Page 8. _Sur la vie de l'oiseau dans l'oeuf_.--Je tire ces dtails du
trs-exact M. _Duvernoy_. L'ovologie, de nos jours, est devenue une
science. Cependant, sur l'oeuf de l'oiseau en particulier, je ne connais
que peu d'ouvrages. Le plus ancien est d'un abb _Manesse_, du dernier
sicle, trs-verbeux et peu instructif (manuscrit de la bibliothque du
Musum). La mme bibliothque possde l'ouvrage allemand de _Wirfing et
Gunther_, sur les nids et les oeufs, et un autre, allemand aussi, dont
les planches me semblent meilleures, quoique dfectueuses encore. J'ai
vu une livraison d'une nouvelle collection de gravures, beaucoup plus
soigne.

                   *       *       *       *       *

Page 14. _Mers glatineuses, nourrissantes_.--M. de Humboldt, dans l'un
de ses premiers ouvrages (_Scnes des tropiques_), a le premier, je
crois, constat ce fait. Il l'attribue  la prodigieuse quantit de
mduses et autres tres analogues qui sont en dcomposition dans ces
eaux. Si pourtant une telle dissolution cadavreuse y dominait, ne
rendrait-elle pas les eaux funestes au poisson, bien loin de le nourrir?
Peut-tre ce phnomne doit-il tre attribu moins aux vies teintes
qu'aux vies commences,  une premire fermentation vivante o se
forment les premires organisations microscopiques.

C'est particulirement dans les mers des ples, en apparence si sauvages
et si dsoles, qu'on observe ce caractre. La vie y surabonde tellement
que la couleur des eaux en est entirement change. Elles sont
vert-olive fonc, paisses de matire vivante et de nourriture.

                   *       *       *       *       *

Page 34. _Notre Musum_.--En parlant de ses collections, je ne puis
oublier sa prcieuse bibliothque qui a reu celle de Cuvier, et qui
s'est enrichie des dons de tous les savants de l'Europe. J'ai eu
infiniment  me louer de l'obligeance du conservateur, M. Desnoyers, et
de M. le docteur Lemercier, qui a bien voulu aussi me communiquer nombre
de brochures et mmoires curieux de sa collection personnelle.

                   *       *       *       *       *

Page 38. _Buffon_.--Je trouve qu'aujourd'hui on oublie trop que ce grand
gnralisateur n'en a pas moins reu, enregistr nombre d'observations
trs-exactes, que lui transmettaient des hommes spciaux, officiers de
vnerie, gardes-chasse, marins et gens de tous mtiers.

                   *       *       *       *       *

Page 40. _Le pingouin_.--Frre du manchot, mais plus dgrossi, il porte
ses ailes comme un vritable oiseau; ce ne sont plus des membranes
flottantes sur une poitrine vide. L'air plus rarfi de notre ple
boral, o il vit, a dj dilat ses poumons, et le sternum veut faire
saillie. Les jambes, plus dgages du corps, gardent mieux l'quilibre,
et le port gagne en assurance. Il y a une diffrence notable entre les
produits analogues des deux hmisphres.

                   *       *       *       *       *

Page 47. _Le ptrel, effroi du marin_.--La lgende du ptrel marchant
sur les eaux, autour du vaisseau qu'il semble mener  la perdition, est
originairement hollandaise. Cela devait tre ainsi. Les hollandais, qui
naviguent en famille et emmnent leurs femmes, leurs enfants, jusqu'aux
animaux domestiques, ont t plus impressionns du sinistre prsage que
les autres navigateurs. Les plus hardis de tous peut-tre, vrais
amphibies, ils n'en ont pas moins t soucieux et imaginatifs, ne
risquant pas seulement leurs corps, mais leurs affections, livrant aux
hasards fantasques de la mer le cher foyer, un monde de tendresse. Ce
gros petit bateau lourd, qui est plutt une maison flottante, va
pourtant toujours roulant  travers les mers du Nord, le grand ocan
Boral et la sauvage Baltique, faisant sans cesse les traverses les
plus dangereuses, comme celle d'Amsterdam  Cronstadt. On rit de ces
massives embarcations d'une forme suranne; mais celui qui les sent si
heureusement combines pour le double amnagement de la cargaison et de
la famille, ne peut les voir dans les ports de Hollande sans s'y
intresser et sans les combler de voeux.

                   *       *       *       *       *

Page 59. _piornis_.--Voir au Musum les restes de ce gigantesque oiseau
et son oeuf norme. On a calcul qu'il devait tre cinq fois plus gros
que l'autruche.

Combien il est regrettable que notre riche collection de fossiles reste
enterre, en majeure partie, dans les tiroirs du Musum, faute de place.
Pour trente ou quarante mille francs on lverait une galerie de bois o
l'on pourrait tout taler.

En attendant, l'on raisonne comme si ces vastes tudes, qui commencent,
taient dj puises. Qui ne sait que l'homme a  peine vu l'entre du
prodigieux monde des morts! Il a gratt  peine la surface du globe.
L'exploration plus profonde o le conduisent mille ncessits nouvelles
d'art et d'industrie (celle par exemple de percer les Alpes pour le
nouveau chemin de fer) pourra ouvrir  la science des perspectives
inattendues. La palontologie est btie jusqu'ici sur la base troite
d'un nombre minime de faits. Si l'on songe que les morts (de tant de
milliers d'annes que ce globe a dj vcu) sont normment plus
nombreux que les vivants, on trouve bien audacieuse cette manire de
raisonner sur quelques spcimens. Il y a cent, mille  parier contre un,
que tant de millions de morts, une fois dterrs, nous convaincront
d'avoir err au moins par _numration incomplte_.

                   *       *       *       *       *

Page 60. _L'homme et pri cent fois_.--C'est l une des causes
premires de l'troite fdration o furent originairement l'homme et
l'animal, pacte oubli par notre orgueil ingrat, et sans lequel pourtant
l'homme n'tait pas possible.

Quand les oiseaux gigantesques dont nous voyons les dbris lui eurent
prpar le globe, subordonn la vie grouillante et rampante qui
dominait; quand l'homme arriva sur la terre, en face de ce qui restait
des reptiles, en face des nouveaux htes du globe, non moins
redoutables, les tigres et les lions, il trouva l'oiseau, le chien,
l'lphant  ct de lui.

On montra  Alexandre les rares et derniers individus de ces chiens
gants, qui pouvaient trangler un lion. Ce ne fut pas par terreur que
ces animaux formidables se mirent avec l'homme, mais par sympathie
naturelle, et par l'horreur trs-spciale qu'ils ont pour l'espce
fline, pour le chat gant (tigre ou lion).

Sans l'alliance du chien contre les btes froces et celle de l'oiseau
contre les serpents et les crocodiles (que l'oiseau tue dans l'oeuf
mme), l'homme  coup sr tait perdu.

L'utile amiti du cheval lui vint de mme. On la devine  l'horreur
inexprimable et convulsive que tout jeune cheval prouve  la seule
odeur du lion; il se serre et se livre  l'homme.

S'il n'avait eu le cheval, le boeuf, le chameau, s'il et tir de son
cou et de son chine les fardeaux normes dont ils lui sauvent la
charge, il serait rest le serf misrable de sa faible organisation.
Domin par la disproportion habituelle des poids et des forces, ou il
aurait renonc au travail, et vcu de proie fortuite, sans art ni
progrs, ou bien il aurait t l'ternel portefaix, courb, tranant et
tirant, tte basse, sans regarder le ciel, sans penser, sans s'lever
jamais  l'invention.

                   *       *       *       *       *

Page 79. _Sur la puissance des insectes_.--Ce n'est pas seulement sous
les tropiques qu'ils sont redoutables. Au commencement du dernier
sicle, la moiti de la Hollande faillit prir, parce que les pilotis de
ses digues s'taient rompus  la fois, invisiblement mins par le ver
qu'on nomme _taret_.

Ce redoutable rongeur, qui a souvent un pied de long, ne se trahit
nullement; il ne travaille qu'au dedans. Un matin, la poutre se brise,
le pilotis cde, le navire dvor sombre dans les flots.

Comment l'atteindre et le trouver? Un oiseau le sait, le vanneau: c'est
le gardien de la Hollande! Et c'est aussi une insigne imprudence de
dtruire, comme on fait, ses oeufs. (Quatrefages, _Souvenirs d'un
naturaliste_.)

La France, depuis prs d'un sicle, a subi l'importation d'un monstre
non moins  craindre, le _termite_, qui dvore le bois sec, comme le
taret le bois mouill. L'unique femelle de chaque essaim a l'horrible
fcondit de pondre, par jour, 80 000 oeufs. La Rochelle commence 
craindre le sort de cette ville d'Amrique qui est suspendue en l'air,
les termites ayant dvor toutes les substructions et creus dessous
d'immenses catacombes.

 la Guyane, les demeures de termites sont d'normes monticules de
quinze pieds de haut, qu'on n'ose attaquer que de loin et avec la
poudre. Qu'on juge de l'importance du fourmilier (ail ou  quatre
pattes) qui ose entrer dans ce gouffre, et chercher l'horrible femelle
d'o sort ce torrent maudit. (Smeathmann, _Mmoire sur les termites_.)

Le climat nous sauve-t-il? Les termites prosprent en France. Le
hanneton y prospre; jusque sur les pentes septentrionales des Alpes,
sous le souffle des glaciers, il dvore la vgtation. En prsence d'un
tel ennemi, tout oiseau insectivore devrait tre respect. Tout au moins
le canton de Vaud vient-il de mettre l'hirondelle sous la protection de
la loi. (Voy. l'ouvrage de _Tschudi_.)

                   *       *       *       *       *

Page 81. _Vous y sentez frquemment une forte odeur de musc_.--La plaine
de Cumana, dit M. de Humboldt, prsente, aprs de fortes ondes, un
phnomne extraordinaire. La terre, humecte et rchauffe par les
rayons du soleil, rpand cette odeur de musc qui, sous la zone torride,
est commune  des animaux de classes trs-diffrentes, au jaguar, aux
petites espces de chat-tigre, au cabia, au vautour galinazo, au
crocodile, aux vipres, au serpent  sonnettes. Les manations gazeuses
qui sont les vhicules de cet arome ne semblent se dgager qu' mesure
que le terreau renfermant les dpouilles d'une innombrable quantit de
reptiles, de vers et d'insectes, commence  s'imprgner d'eau. Partout
o l'on remue le sol, on est frapp de la masse de substances organiques
qui tour  tour se dveloppent, se transforment ou se dcomposent. La
nature, dans ces climats, parat plus active, plus fconde, on dirait
plus prodigue de la vie.

                   *       *       *       *       *

Pages 83, 84. _Oiseaux-mouches et colibris_, etc.--Les minents
naturalistes (Lesson, Azara, Stedmann, etc.) qui nous ont donn tant de
descriptions excellentes des lpidoptres, ne sont pas malheureusement
aussi riches en dtails sur leurs moeurs, leurs caractres, leur
nourriture, etc.

Quant  la terrible insalubrit des lieux o ils vivent (et d'une vie si
intense! ) les rcits des vieux voyageurs, des Labat et autres, sont
pleinement confirms par les modernes. MM. Durville et Lesson, dans leur
voyage  la Nouvelle-Guine, ont  peine os passer le seuil de ses
profondes forts vierges, d'une beaut trange et terrible.

Le ct le plus fantastique de ces forts, leur prodigieuse ferie
d'illumination nocturne par des milliards de mouches brillantes, est
attest et trs-bien dcrit, pour les contres voisines de Panama, par
un voyageur franais, M. Caqueray, qui les a visites rcemment. (Voy.
son journal dans la nouvelle _Revue franaise_, 10 juin 1855.)

                   *       *       *       *       *

Page 107. _La suppression de la douleur_.--Celle de la mort est sans
doute impossible; mais on pourra allonger la vie. On pourra,  la
longue, rendre rare, moins cruelle et presque _supprimer la douleur_.

Que le vieux monde endurci rie de ce mot,  la bonne heure! Nous avons
eu ce spectacle qu'aux jours o notre Europe, barbarise par la guerre,
mit toute la mdecine dans la chirurgie, ne sut gurir que par le fer,
par une horrible prodigalit de douleurs, la jeune Amrique trouva le
miracle de ce profond rve o la douleur est annule.

                   *       *       *       *       *

Page 104. _Prcieux muse d'imitations anatomiques_, celui de M. le
docteur Auzoux.--Je ne puis trop remercier,  cette occasion, notre cher
et habile professeur, qui daigne nous initier, nous autres ignorants,
gens de lettres, gens du monde et femmes. Il a voulu que l'anatomie
descendt  tous, devnt populaire, et cela s'est fait. Ses imitations
admirables, ses lucides dmonstrations, accomplissent peu  peu cette
grande rvolution dont on sent dj la porte. Oserai-je dire ma pense
aux savants? Eux-mmes auraient avantage  avoir toujours sous la main
ces objets d'tude sous une forme si commode et dans des proportions
grossies, qui diminuent tellement la fatigue d'attention. Mille objets
qu'on croit diffrents, parce qu'ils diffrent de grosseur, reparaissent
analogues et dans leurs vrais rapports de forme, par le simple
grossissement.

L'Amrique parat du reste sentir ces avantages beaucoup mieux que nous.
Un spculateur amricain et voulu que M. Auzoux lui fournt par an deux
mille exemplaires de sa figure de l'homme, tant sr de la placer dans
toutes les petites villes, et mme dans les villages. Tel village
d'Amrique, dit M. Ampre, travaille  avoir un petit Musum, un
Observatoire, etc.

                   *       *       *       *       *

Page 109. _Aplatissement du cerveau_.--Le poids du cerveau est,
relativement au poids du corps, pour l'

    Autruche                              1 : 1200
    Oie                                   1 :  360
    Canard                                1 :  257
    Aigle                                 1 :  160
    Pluvier                               1 :  122
    Faucon                                1 :  102
    Perroquet                             1 :   45
    Rouge-gorge                           1 :   32
    Geai                                  1 :   28
    Pinson, coq, moineau, chardonneret    1 :   25
    Msange nonette                       1 :   16
    Msange  tte bleue                  1 :   12

(calcul d'Haller et de Leuret).--Je dois cette note  l'obligeance de
notre illustre micrographe et anatomiste, M. Robin.

                   *       *       *       *       *

Page 109. _Le noble faucon_.--Les oiseaux _nobles_ (faucon, gerfaut,
sacre, etc.) sont ceux qui _lient_ la proie de la _main_ et tuent du
bec; leur bec,  cet effet, est dentel. Ils sont rameurs. Les oiseaux
_ignobles_ (l'aigle, le milan, etc.), sont la plupart voiliers; ils
agissent des griffes, dchirent et touffent la proie. Les rameurs ont
peine  monter, ce qui fait que les voiliers leur chappent plus
aisment. La tactique des rameurs est de faire pralablement l'effort de
monter trs-haut; alors, n'ayant qu' se laisser tomber, ils djouent la
manoeuvre des voiliers. (Huber, _Vol des oiseaux de proie_, 1784, in-4
C'est le premier de cette savante dynastie: Huber des oiseaux, Huber des
abeilles, Huber des fourmis.)

                   *       *       *       *       *

Page 108. _Le balancement utile de la vie et de la mort_.--De nombreuses
espces d'oiseaux ne font plus de halte en France. On les voit  peine
voler  d'inaccessibles hauteurs, dployant leurs ailes en hte,
acclrant le passage, disant: Passons! passons vite! vitons la terre
de mort, la terre de destruction!

La Provence, et bien d'autres pays du Midi, sont ras, dserts, inhabits
de toutes tribus vivantes; et d'autant la nature vgtale en est
appauvrie. On ne rompt pas impunment les harmonies naturelles. L'oiseau
lve un droit sur la plante, mais il en est le protecteur.

Il est de notorit que l'outarde a presque disparu de la Champagne et
de la Provence. Le hron a pass, la cigogne est rare.  mesure que nous
empitons sur le sol, ces espces amies des dserts poudreux et des
marcages s'en vont chercher leur vie ailleurs. Nos progrs font en un
sens notre pauvret. En Angleterre, le mme fait est signal. (Voy. les
excellents articles de _sport_ et d'histoire naturelle, traduits de Mm
John, Knox, Gosse, et d'autres, dans la _Revue britannique_.) Le coq de
bruyre se retire devant les pas du cultivateur, la caille passe en
Irlande; les rangs des hrons s'claircissent chaque jour devant les
_perfectionnements utilitaires_ du XIXe sicle. Mais il faut joindre 
ces causes de disparition la barbarie de l'homme, qui dtruit si
lgrement une foule d'espces innocentes. Nulle part, dit un voyageur
franais, M. Pavie, le gibier n'est plus fuyard que dans nos campagnes.

Malheur aux peuples ingrats!... Et ce mot veut dire ici, les peuples
chasseurs, qui, sans mmoire de tant de biens que nous devons aux
animaux, ont extermin la vie innocente. Une sentence terrible du
crateur pse sur les tribus de chasseurs: _Elles ne peuvent rien
crer_. Nulle industrie n'est sortie d'eux, nul art. Ils n'ont rien
ajout au patrimoine hrditaire de l'espce humaine. Qu'a-t-il servi
aux indiens de l'Amrique du nord d'tre des hros? N'ayant rien
organis, rien fait de durable, ces races, d'une nergie unique,
disparaissent de la terre devant des hommes infrieurs, les derniers
migrants d'Europe.

Ne croyez pas cet axiome: que les chasseurs deviennent peu  peu des
agriculteurs. Point du tout, ils tuent ou meurent; c'est toute leur
destine. Nous le voyons bien par exprience. Celui qui a tu, tuera;
celui qui a cr, crera.

Dans le besoin d'motion que tout homme apporte en naissant, l'enfant
qui y satisfait habituellement par le meurtre, par un petit drame froce
de surprise et de trahison, de torture du faible, ne trouvera pas grand
got aux douces et lentes motions que donne le succs progressif du
travail et de l'tude, de la petite industrie qui fait quelque chose
d'elle-mme. Crer, dtruire, ce sont les deux ravissements de
l'enfance: crer est long; dtruire est court, facile. La moindre
cration implique les dons du Crateur et de la bonne Nature: la douceur
et la patience.

Une chose choquante et hideuse, c'est de voir un enfant chasseur, de
voir la femme goter, admirer le meurtre, y encourager son enfant. Cette
femme sensible et dlicate ne lui donnerait pas un couteau, mais elle
lui donne un fusil; tuer de loin,  la bonne heure! on ne voit pas la
souffrance. Et telle mre, la voyant trs-bien, trouvera bon qu'un
enfant, captif  la chambre, se dsennuie en arrachant l'aile aux
mouches, en torturant un oiseau ou un petit chien.

Mre prvoyante! Elle saura plus tard ce que c'est qu'avoir form un
coeur dur. Vieille et faible, rebut du monde, elle sentira  son tour la
brutalit de son fils.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Mais le tir? objectera-t-on. Ne faut-il pas que l'enfant l'apprenne en
tuant, que, de meurtre en meurtre, il aille jusqu' tuer l'hirondelle au
vol? Le seul pays de l'Europe o tout le monde sache tirer, c'est celui
o on tire le moins  l'oiseau. La patrie de Guillaume Tell a su montrer
 ses enfants un but plus juste et plus sublime, quand ils affranchirent
leur pays.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

La France n'est pas froce. Pourquoi cet amour du meurtre, cette
extermination des btes?

_C'est le peuple impatient, peuple jeune, peuple enfant_, et d'une rude
et mobile enfance. S'il n'agit pas en crant, il agira en brisant.

Ce qu'il brise surtout, c'est lui-mme. Une ducation violente,
orageusement passionne d'amour ou de svrit, brise chez l'enfant,
fltrit, touffe la prime fleur morale de sensibilit native, ce qui
restait de meilleur du lait maternel, germe d'amour universel qui
refleurit bien rarement.

Une scheresse incroyable attriste chez beaucoup d'enfants. Quelques-uns
en reviennent, par le long circuit de la vie, quand ils sont devenus
hommes, hommes expriments, clairs. La lumire leur rend la
tendresse. Mais la premire fracheur de coeur? elle ne reviendra
jamais.

Pourquoi ce peuple, du reste, si heureusement n, est-il (sauf de rares
et locales exceptions) frapp d'une impuissance singulire pour
_l'harmonie_? Il a ses chansons  lui, de petites mlodies charmantes de
vivacit, de gaiet. Mais il lui faut un long effort, une ducation
spciale, pour arriver  l'harmonie.

                   *       *       *       *       *

Page 129. _Quel bonheur le matin quand les terreurs s'enfuient_.--Avant
(dit Tschudi) que les teintes vermeilles de la rose matinale aient
annonc l'approche du soleil, souvent mme avant que la plus lgre
lueur ait signal l'aube  l'orient, alors que les toiles scintillent
encore dans le sombre azur du ciel, un bruit sourd retentit sur le fate
d'un vieux sapin, bientt suivi d'un caquetage de plus en plus accentu;
puis les notes s'lvent et une interminable srie de sons aigus frappe
l'air de toutes parts comme un cliquetis de lames continuellement
heurtes l'une contre l'autre. C'est le temps de l'accouplement du coq
des bois. L'oeil en feu, il danse et sautille sur sa branche, tandis
qu'au-dessous de lui, dans le taillis, ses poules reposent
tranquillement et contemplent avec respect les folles gambades de leur
seigneur et matre. Il n'est pas longtemps seul  animer la fort. Le
merle s'lve  son tour, secouant la rose de ses plumes brillantes. Le
voil qui aiguise son bec sur la branche, et, de rameau en rameau,
sautille jusqu'au sommet de l'rable o il a dormi, tonn de voir que
presque tout sommeille encore dans la fort quand l'aube du jour a
remplac la nuit. Deux fois, trois fois, il lance sa fanfare aux chos
de la montagne et de la valle, qu'un pais brouillard lui drobe
encore.

De minces colonnes de fume blanchtre s'chappent du toit des
chaumires; les chiens jappent autour des fermes, et les clochettes
sonnent au cou des vaches. Les oiseaux quittent alors leurs buissons,
agitent leurs ailes et s'lancent dans les airs pour saluer le soleil,
qui vient une fois de plus leur donner sa bienfaisante lumire. Plus
d'un pauvre petit moineau se rjouit d'avoir chapp aux dangers de la
nuit. Perch sur une petite branche, il avait cru pouvoir dormir sans
crainte, la tte ensevelie sous ses plumes, quand,  la lueur d'une
toile, il a vu se glisser dans les arbres la chouette silencieuse,
mditant quelque forfait. La fouine tait venue du fond de la valle,
l'hermine tait descendue du rocher, la martre des sapins avait quitt
son nid, le renard rdait dans les broussailles. Tous ces ennemis, le
pauvre petit les avait vus pendant cette nuit terrible. Sur son arbre, 
terre, dans l'air, partout la destruction le menaait. Qu'elles avaient
t longues, ces heures o, n'osant bouger, il n'avait pour protection
que les jeunes feuilles qui le cachaient! Aussi maintenant, quel plaisir
pour lui de s'lancer  tire-d'aile, de vivre en scurit, protg,
dfendu par la lumire!

Le pinson lance  plein gosier sa note claire et sonore; le rouge-gorge
chante au fate du mlze, le chardonneret dans les aunes, le bruant et
le bouvreuil sous les rames. La msange, le roitelet et le troglodyte
confondent leurs voix. Le pigeon ramier roucoule, et le pic frappe son
arbre. Mais au-dessus de ces cris joyeux retentissent les notes
mlodieuses de l'alouette des bois et l'inimitable chant de la grive.

                   *       *       *       *       *

Page 135. _Migrations_.--Pour l'Arabe affam, le maigre habitant du
dsert, l'arrive des oiseaux voyageurs, fatigus, lourds  cette poque
et si faciles  prendre, est une bndiction de Dieu, une manne cleste.
La Bible nous dit les ravissements des Isralites, errants dans l'Arabie
Ptre,  jeun et dfaillants, quand ils virent tout  coup descendre la
nourriture aile: non pas les sauterelles du sobre lie, non pas le pain
dont le corbeau nourrissait ses entrailles, mais la caille lourde de
graisse, dlicieuse et substantielle, qui d'elle-mme tombait dans la
main. Ils mangrent  crever, et les grasses marmites de Pharaon ne leur
laissrent plus de regret.

J'excuse de bon coeur la gloutonnerie des affams. Mais que dire des
ntres, dans les plus riches pays de l'Europe, qui, aprs moisson et
vendange, les greniers et les celliers pleins, n'en poursuivent pas
moins avec furie ces pauvres voyageurs? Gras ou maigre, tout leur est
bon; ils mangeraient jusqu'aux hirondelles; ils dvorent les oiseaux
chanteurs, ceux qui n'ont que le son. Leur frnsie sauvage met le
rossignol  la broche, plume et tue l'hte de la maison, le pauvre
rouge-gorge, qui mangeait hier dans la main.

Le temps des migrations est un temps de carnage. La loi qui pousse au
sud les tribus des oiseaux, pour des millions d'entre eux, c'est une loi
de mort. Beaucoup partent, quelques-uns reviennent;  chaque station de
la route, il leur faut payer un tribut de sang. L'aigle attend sur son
roc, et l'homme attend dans la valle. Ce qui chappera au tyran de
l'air, celui de la terre le prendra. Beau moment! dit l'enfant ou le
chasseur, enfant froce dont le meurtre est le jeu. Dieu l'a voulu
ainsi! dit le pieux glouton; rsignons-nous! Voil les jugements de
l'homme sur cette fte de massacre. Nous n'en savons pas plus,
l'histoire n'a pas crit encore ce qu'en pensent les massacrs.

                   *       *       *       *       *

--Les migrations sont des changes pour tout pays (except les ples 
l'poque de l'hiver). Telle cause de climat ou de nourriture, qui dcide
le dpart d'un oiseau, est prcisment celle qui dtermine l'arrive
d'une autre espce. Quand l'hirondelle nous quitte aux pluies d'automne,
nous voyons apparatre l'arme des pluviers et des vanneaux  la
recherche des lombrics exils de leur demeure par l'inondation. En
octobre, et plus les froids avancent, les bruants, les cabarets, les
roitelets remplacent les oiseaux chanteurs qui nous ont fuis. Les
perdrix, les bcasses descendent de leurs montagnes au moment o la
caille et la grive migrent vers le Midi. C'est alors aussi que les
grandes armes des espces aquatiques quittent l'extrme Nord pour les
contres tempres o les mers, les tangs et les lacs ne glent pas.
Les oies sauvages, les cygnes, les plongeons, les canards, les
sarcelles, fendent l'air en ordre de bataille et s'abattent sur les lacs
d'cosse, de Hongrie, sur nos tangs du Midi, etc. La cigogne au
temprament dlicat fuit au Midi, quand la grue sa cousine va partir du
Nord o manquent les vivres. Passant sur nos terres, elle y paye tribut
en nous dlivrant des derniers reptiles et batraciens qu'un souffle
tide d'automne avait fait revivre.

                   *       *       *       *       *

Page 138. _C'est le besoin de la lumire_.--Et pourtant, le rossignol
lui chappe quand il nous revient d'Asie. Mais pour les vritables
artistes, il la faut doucement mnage, mle de rayons et d'ombres.
Rembrandt a puis dans la science du clair-obscur les effets  la fois
doux et chauds de ses peintures. Le rossignol commence  chanter quand
la brume du soir se mle aux derniers rayons du soleil; et c'est pour
cela que nous vibrons  sa voix. Notre me,  ces heures indcises du
crpuscule, reprend possession de sa lumire intrieure.

                   *       *       *       *       *

Page 169. _Et ne dis pas: L'hiver tuera les insectes_.--Quand M. de
Custine fit son voyage en Russie, il raconte qu' la foire de Nijni, il
fut pouvant de la multitude de blattes qui couraient dans sa chambre
avec une odeur infecte, et qu'on ne put faire disparatre. Le docteur
Tschudi, patient voyageur qui a vu la Suisse dans ses moindres dtails,
assure qu'au souffle de l'autan qui en douze heures fait fondre les
neiges, d'innombrables armes de hannetons ravagent le pays. Ils sont un
flau non moins terrible que les sauterelles au Midi.

 notre voyage en Italie, nous fmes une observation qui n'aura pas
chapp aux naturalistes, c'est que les hannetons n'y meurent pas
l'automne. Des pices inhabites de notre palazzo, presque entirement
ferm l'hiver, nous vmes s'chapper au printemps des nues de hannetons
qui paisiblement avaient dormi en attendant la chaleur. Du reste, en ce
pays, les insectes, mme phmres, ne meurent pas. De gigantesques
cousins nous faisaient la guerre toutes les nuits, demandant notre sang
d'une voie aigu et stridente.

Si,  ct de ces preuves de la multiplication des insectes, mme dans
les pays temprs ou froids, nous disons qu'une hirondelle n'a pas assez
de 1000 mouches par jour; qu'un couple de moineaux porte  ses petits
4300 chenilles ou scarabes par semaine; une msange 300 par jour, nous
verrons  la fois le mal et le remde. Nous tirons ces chiffres de M.
Quatrefages (_Souvenirs_), et d'une _Lettre crite par M. Walter
Trevelyan  l'diteur des Oiseaux de la Grande-Bretagne_, et traduite
dans la _Revue britannique_, 7 juillet 1850.

Voici un aperu bien incomplet, des services que nous rendent les
oiseaux de notre climat:

Plusieurs sont les gardiens assidus des troupeaux. Le hron garde-boeuf,
usant de son bec comme d'un ciseau, coupe le cuir du boeuf pour en
extraire un ver parasite qui suce le sang et la vie de l'animal. Les
bergeronnettes, les tourneaux rendent  peu prs les mmes services 
nos bestiaux. Les hirondelles dtruisent des milliers d'insectes ails
qui ne posent gure, et que nous voyons danser dans les rayons du
soleil: cousins, libellules, tipules, mouches, etc. Les engoulevents,
les martinets, chasseurs de crpuscule, font disparatre les hannetons,
les blattes, les phalnes, et une foule de rongeurs qui ne travaillent
que de nuit. Le pic chasse les insectes qui, cachs sous l'corce des
arbres, vivent aux dpens de la sve. Les colibris, les oiseaux-mouches,
les soui-mangas, dans les pays chauds, purent le calice des fleurs. Le
gupier, en toute contre, livre une rude guerre aux gupes affames de
nos fruits. Le chardonneret, ami des terres incultes et de la graine du
chardon, l'empche d'envahir le sol. Les oiseaux de nos jardins,
fauvettes, pinsons, bruants, msanges, dpouillent nos arbrisseaux et
nos grands arbres des pucerons, chenilles, scarabes, etc., dont les
ravages seraient incalculables. Beaucoup de ces insectes restent l'hiver
 l'tat d'oeuf ou de larve, attendant la belle saison pour clore;
mais, en cet tat, ils sont attentivement recherchs par les merles, les
roitelets, les troglodytes. Les premiers retournent les feuilles qui
jonchent le sol; les seconds grimpent aux plus hautes branches, ou
mouchent le tronc. Dans les prairies humides, on voit les corbeaux et
les cigognes piocher la terre pour s'emparer du _ver blanc_, qui, trois
annes durant avant de devenir hanneton, ronge les racines de nos foins.

Nous nous arrtons, afin de ne pas lasser notre lecteur, et pourtant la
liste des oiseaux utiles est  peine effleure.

                   *       *       *       *       *

Page 179. _Le pic, comme augure_.--Les mthodes d'observations adoptes
par la mtorologie sont-elles srieuses, efficaces? Quelques savants en
doutent. Il serait bon peut-tre d'examiner si l'on ne peut tirer aucun
parti de la mtorologie des anciens, de leur divination par les
oiseaux. Les textes principaux sont indiqus dans l'Encyclopdie de
Pauly (Stuttgard), article _Divinatio_.

Le pic est un oiseau chri dans les steppes de Pologne et de Russie.
Dans ces plaines peu boises, il se dirige toujours vers les arbres; en
le suivant, on retrouve un ravin pour se cacher, des sources plus tard,
enfin on descend vers le fleuve. Sous la direction de cet oiseau on peut
ainsi s'orienter et reconnatre le pays. (Michiewicz, _les slaves_, t.
Ier, p. 200.)

                   *       *       *       *       *

Page 193. _Chant_.--N'isolons pas ce que Dieu a runi. Quand vous placez
un oiseau dans une cage, tout prs de vous, son chant vous lasse bientt
par son timbre sonore ou sa monotonie. Mais dans le grand concert de la
nature, cet oiseau donnait sa note et compltait l'harmonie. Telle voix
puissante s'adoucissait aux modulations de l'air; telle, fine et douce,
glissait emporte par la brise.

Et puis, au fond des bois, le chanteur se dplace sans cesse, s'loigne,
ou se rapproche; il y a les effets lointains qui amnent la rverie, et
le coup d'archet qui fait vibrer le coeur.

Chez vous, ce chant serait toujours mme chose; mais sur l'aile des
vents, cette musique est divine, elle pntre l'me et la ravit.

                   *       *       *       *       *

Page 201. _L'oiseau qui vient se chauffer au foyer_.--Je trouve ce
passage admirable dans la _Conqute de l'Angleterre par les normands_.
Le chef des Saxons barbares runit ses prtres et ses sages pour savoir
s'ils doivent se faire chrtiens. L'un d'eux parle ainsi:

Tu te souviens peut-tre,  roi, d'une chose qui arrive parfois dans
les jours d'hiver, lorsque tu es assis  table avec les capitaines et
les hommes d'armes, qu'un bon feu est allum, que la salle est bien
chaude, mais qu'il pleut, neige et vente au dehors. Vient un petit
oiseau qui traverse la salle  tire-d'aile, entrant par une porte,
sortant par l'autre; l'instant de ce trajet est pour lui plein de
douceur, il ne sent plus ni pluie, ni orage; mais cet instant est
rapide, l'oiseau fuit en un clin d'oeil, _et, de l'hiver, il repasse
dans l'hiver_. Telle me semble la vie des hommes sur cette terre et sa
dure d'un moment, compare  la longueur du temps qui la prcde et qui
la suit. (_Traduction d'Augustin Thierry._)

De l'hiver, il va dans l'hiver. Of wintra in wintra cometh.

                   *       *       *       *       *

Page 205. _Nids, closion_.--Dans toute l'tendue des les qui relient
l'Inde  l'Australie, une espce d'oiseaux de la famille des Gallinaces
se dispense de couver ses oeufs. levant un norme monticule d'herbes
dont la fermentation produira un degr de chaleur favorable  l'closion
des oeufs, les parents, ce travail d'entassement une fois fait, s'en
remettent  la nature pour la reproduction de leur espce. M. Gould, qui
a donn ces dtails curieux, parle aussi de nids singuliers construits
par une autre espce d'oiseaux. C'est une avenue forme de petites
branches plantes dans le sol et runies en dme  leur extrmit
suprieure. Des herbes entrelaces consolident la construction. Ce
premier travail achev, les artistes songent  l'embellir. Ils vont,
cherchant de tous cts, et souvent au loin, les plumes les plus
brillantes, les coquillages les mieux polis, les pierres qui ont le plus
d'clat, pour en joncher l'entre. Cette avenue semblerait ne pas tre
le nid, mais le lieu des premiers rendez-vous. (Voy., dans le magnifique
ouvrage de M. Gould, _Australian birds_, les gravures colories.)

                   *       *       *       *       *

Page 135. _Instinct et raison_.--L'ignorant, l'inattentif, croit tout _
peu prs semblable_. Et la science voit que tout diffre,  mesure qu'on
apprend  voir. Les diversits apparaissent; cette nuance imperceptible
et  peu prs sans valeur, qui d'abord n'empchait pas de confondre les
choses entre elles, se caractrise et devient une diffrence saillante,
une distance considrable d'un objet  l'autre, une lacune, un hiatus,
parfois un abme norme qui les spare et les loigne, si bien qu'entre
ces choses, _d'abord  peu prs semblables_, parfois tout un monde
tiendrait sans pouvoir les rapprocher.

On avait dit et rpt que les travaux des insectes taient absolument
semblables, d'une rgularit mcanique. Et voil que les Raumur, les
Huber ont trouv nombre de faits absolument en dehors de cette
rgularit prtendue, spcialement pour la fourmi, une vie complique de
tant d'incidents, de tant d'exigences imprvues, que jamais elle n'y
ferait face sans un discernement rapide, une vive prsence d'esprit qui
est un des plus hauts attributs de la personnalit.

On avait cru que les oiseaux construisaient des nids toujours
identiques. Point du tout. En observant mieux, on a trouv qu'ils les
varient selon les climats et les temps.  New-York, le baltimore fait un
nid feutr  l'abri du froid.  la Nouvelle-Orlans, il fait un nid 
claire-voie, o l'air passe librement et lui diminue la chaleur. Des
perdrix du Canada, qui l'hiver se couvrent d'un petit auvent, 
Compigne, sous un ciel plus doux ont supprim cet abri qu'elles
jugeaient inutile. Mme discernement en ce qui touche les saisons. Le
printemps amricain tant devenu tardif dans les premires annes du
sicle, le vrillot (de Wilson) a sagement fait son nid plus tard aussi,
l'ajournant de deux semaines. J'ose ajouter que j'ai vu, dans le midi de
la France, ces apprciations varier d'anne en anne; par une
inexplicable prvision, quand l't devait tre froid, les nids se
trouvaient mieux feutrs.

Le guillemot du nord (_mergula_), qui craint surtout le renard, friand
de ses oeufs, niche sur un rocher  fleur d'eau, afin qu' peine close,
la couve, quelque prs qu'elle soit guette, ait le temps de sauter 
l'eau. Au contraire, sur nos ctes o il n'a  craindre que l'homme, il
niche o l'homme a peine  atteindre, dans les falaises les plus hautes,
les plus escarpes.

Les ignorants, et encore les naturalistes de cabinet accordent les
diversits d'espce  espce, mais croient que dans chaque espce, actes
et travaux, tout se ressemble. On a pu le soutenir, tant qu'on a vu les
choses _de loin et de haut_ dans une _gnralit majestueuse_. Mais le
jour o les naturalistes ont pris le bton de voyage, le jour o,
modestes, opinitres, infatigables plerins de la nature, ils ont mis
leurs souliers de fer, toutes choses ont chang d'aspect; ils ont vu,
not, compar nombre d'oeuvres individuelles, dans les travaux de chaque
espce, en ont saisi les diffrences, et sont arrivs  cette conclusion
qu'et d'avance donne la logique: _que vraiment rien ne se ressemble_.
Dans ces oeuvres identiques aux yeux inexpriments, les Wilson et les
Audubon ont surpris les diversits d'un art trs-variable, selon les
moyens et les lieux, selon les caractres, les talents des artistes,
dans une spontanit infinie. Ainsi s'est tendu le domaine de la
libert, de la fantaisie et de l'_ingegno_.

Formons le voeu que nos collections rapprochent plusieurs chantillons
de chaque espce, rangs, chelonns selon le progrs et le talent
individuel, notant l'ge approximatif des oiseaux qui ont fait les nids.

Si ces diversits infinies ne rsultent point d'une activit libre,
d'une spontanit personnelle; si on veut les rapporter  un instinct
identique, il faudra, pour soutenir cette thse miraculeuse, faire
croire un autre miracle, que cet instinct, quoique le mme, a la
singulire lasticit de s'accommoder et de se proportionner  une
varit de circonstances qui changent sans cesse,  un infini de
hasards.

Que sera-ce, si l'on trouve dans l'histoire des animaux tel acte de
prtendu instinct, qui suppose une rsistance  tout ce que semble
vouloir notre nature instinctive? Que dire de l'lphant bless dont
parle Fouch d'Obsonville?

Ce voyageur judicieux, trs-froid et fort loign de tendances
romanesques, vit dans l'Inde un lphant qui, ayant t bless  la
guerre, allait tous les jours faire panser sa blessure  l'hpital. Or,
devinez quel tait ce pansement. Une brlure... Dans ce dangereux climat
o tout se corrompt, on est souvent oblig de cautriser les plaies. Il
endurait ce traitement, il l'allait chercher tous les jours; il ne
prenait pas en haine le chirurgien qui lui infligeait une si cuisante
douleur. Il gmissait, rien de plus. Il comprenait videmment qu'on ne
voulait que son bien, que son bourreau tait son ami, que cette cruaut
ncessaire avait pour but sa gurison.

Cet lphant agissait videmment par rflexion, nullement par un
instinct aveugle, il agissait avec une volont claire et forte contre
la nature.

                   *       *       *       *       *

Page 237. _Le rossignol professeur_.--Je dois ce dtail  une dame qui a
bien droit de juger en ces choses,  Mme Garcia Viardot. Les paysans de
Russie, qui ont l'oreille dlicate, et une sensibilit trs-grande pour
la nature (en proportion de ses svrits pour eux), disaient, quand ils
entendaient parfois la cantatrice espagnole: Le rossignol chante moins
bien.

                   *       *       *       *       *

Page 239. _Le petit hsite encore_, etc. Un jour, je me promenais avec
mon fils  Montier. Nous apermes du ct du nord, sur le petit Salve,
un aigle qui s'chappait de l'anfractuosit des rochers. Quand il fut
assez prs du grand Salve, il s'arrta, et deux aiglons qu'il avait
ports sur son dos se hasardrent  voler, d'abord trs-prs de lui en
cercles resserrs; puis, quelques moments aprs, se sentant fatigus,
ils vinrent se reposer sur le dos de leur instituteur. Peu  peu les
essais furent plus longs, et  la fin de la leon, les petits aigles
firent des tours notablement plus considrables, toujours sous les yeux
de leur matre de gymnastique. Quand une heure environ se fut coule,
les deux coliers reprirent leur place sur le dos paternel. L'aigle
rentra dans le rocher d'o il tait sorti. (M. CHENVIRES DE GENVE.)

                   *       *       *       *       *

Page 279. _Le petit faucon du Chili_ (cernicula).--Je tire le dtail
d'un livre nouveau, curieux et peu connu, qu'un Chilien a crit en
franais: _Le Chili_, par B. _Vicuna Mackenna_, 1855, p. 100.--Contre
bien digne d'intrt (voy. les beaux articles de M. Bilbao), qui, par
l'nergie de ses citoyens, doit modifier beaucoup l'opinion peu
favorable que les citoyens des tats-Unis ont des Amricains
mridionaux. L'Amrique n'existera pas comme un monde, tant qu'elle ne
se sera pas sentie en ses deux ples opposs qui doivent faire sa grande
harmonie.

                   *       *       *       *       *

_Dernire note sur la vie aile_.--Pour apprcier des tres si trangers
aux conditions de notre vie prosaque, il faut un moment perdre terre et
se faire un sens  part. On entrevoit que c'est quelque chose
d'infrieur et de suprieur, d'en de et d'au del, les limbes de la
vie animale aux frontires de la vie des anges.  mesure qu'on prendra
ce sens, on perdra la tentation de ramener la vie aile, ce dlicat, cet
trange, ce puissant rve de Dieu, aux banalits de la terre.

Aujourd'hui mme, en un lieu infiniment peu potique, nglig, sale et
obscur, parmi les noires boues de Paris, et dans les tnbres humides
d'un rez-de-chausse qui vaut une cave, je vis, j'entendis gazouiller 
demi-voix un petit tre qui ne semblait point d'ici-bas. C'tait une
fauvette, et d'espce commune, non la fauvette  tte noire que l'on
paye si cher pour son chant. Celle-ci ne chantait pas alors; elle jasait
avec elle-mme, en quelques notes aussi peu varies que sa situation.
L'hiver, l'ombre, la captivit, tout tait contre elle. Captive d'un
homme fort rude, d'un spculateur en ce genre, elle n'entendait autour
d'elle que ce qui peut briser le chant: sur sa tte, de puissants
oiseaux, un moqueur entre autres, par moments faisaient clater leur
brillant clairon. Le plus souvent, elle devait tre rduite au silence.
Elle avait pris l'habitude, on l'entrevoyait, de chanter  demi-voix.
Mais dans cet essor contenu, dans cette habitude de rsignation et de
demi-plainte, une dlicatesse charmante, une morbidesse plus que
fminine se faisait sentir. Ajoutez la grce unique du corsage et du
mouvement, d'une honnte parure gris de lin, lustre pourtant et
brillant d'un lger reflet de soie.

Je me rappelai les tableaux o MM. Ingres et Delacroix nous ont donn
des captives d'Alger ou de l'orient, exprimant parfaitement la morne
rsignation, l'indiffrence, l'ennui de ces vies si uniformes et aussi
l'attidissement (faut-il dire l'extinction?) de toute flamme
intrieure.

Ah! ici, c'tait autre chose. La flamme restait tout entire. C'tait
plus et moins qu'une femme. Nulle comparaison n'et servi. Infrieure
par l'animalit, par son joli masque d'oiseau, elle tait trs-haut
place et par l'aile, et par l'me aile qui chantait dans ce petit
corps. Un tout-puissant _alibi_ la tenait bien loin, dans son bocage
natal, dans le nid d'o toute petite elle avait t enleve, ou dans son
futur nid d'amour. Elle gazouilla cinq ou six notes, et j'en fus tout
rchauff; moi-mme, ail en ce moment, je l'accompagnai dans son rve.


FIN.




TABLE DES CHAPITRES.

INTRODUCTION.--Comment l'auteur fut conduit  l'tude de la nature.  III

PREMIRE PARTIE.

    L'oeuf.                                                            3
    Le ple. Oiseaux-poissons.                                        13
    L'aile.                                                           23
    Premiers essais de l'aile.                                        35
    Le triomphe de l'aile. La frgate.                                45
    Les rivages. Dcadence de quelques espces.                       57
    Les hronnires d'Amrique. Wilson.                               67
    Le combat. Les tropiques.                                         77
    L'puration.                                                      91
    La mort. Les rapaces.                                            103

DEUXIME PARTIE.

    La lumire. La nuit.                                             123
    L'orage et l'hiver. Migrations.                                  135
    Suite des migrations. L'hirondelle.                              149
    Harmonies de la zone tempre.                                   161
    L'oiseau, ouvrier de l'homme.                                    169
    Le travail. Le pic.                                              181
    Le chant.                                                        195
    Le nid. Architecture des oiseaux.                                207
    Villes des oiseaux. Essais de rpublique.                        219
    ducation.                                                       229
    Le rossignol, l'art et l'infini.                                 243
    Suite du rossignol.                                              257
    CONCLUSION.                                                      269
    CLAIRCISSEMENTS.                                                287

FIN DE LA TABLE.





End of the Project Gutenberg EBook of L'oiseau, by Jules Michelet

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'OISEAU ***

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Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
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Volunteers and financial support to provide volunteers with the
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remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

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increasing the number of public domain and licensed works that can be
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While we cannot and do not solicit contributions from states where we
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